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Le Monde 010818

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MERCREDI 1ER AOÛT 2018
74E ANNÉE– NO 22877
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WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Pétrole : la tension entre les Etats-Unis
et l’Iran fait monter le prix du baril
▶ Washington entend
▶ Les sanctions s’appli-
▶ Téhéran menace à nou-
▶ Donald Trump se dit
étouffer l’économie iranienne en la privant de ses
revenus pétroliers et en punissant les pays acheteurs
queraient en novembre,
et le prix du pétrole
devrait bondir, dans un
marché déjà très tendu
veau de bloquer le détroit
d’Ormuz, où passe plus
de 30 % du commerce
mondial de pétrole
prêt à rencontrer les Iraniens, qui ont sèchement
refusé toute discussion
PAGE S 3 E T 1 0
AFFAIRE
BENALLA
L’EXÉCUTIF
À L’ÉPREUVE
Sarajevo
Mariage sous
les bombes
Pendant le siège de la capitale
de la Bosnie, à l’hiver 1993,
Bojan et Dalida se marient.
La première fête depuis
le début de la guerre
L’AMOUR AU FRONT – PAGE S 2 2 -2 3
▶ Le premier ministre
devait répondre, mardi
31 juillet, aux deux
motions de censure
de l’opposition
▶ Emmanuel Macron,
le vrai chef de la majorité, est visé, bien plus
qu’Edouard Philippe,
en retrait depuis
le début de la crise
▶ Le parquet a ordonné
une nouvelle enquête
sur les violences à Paris
Giscard
d’Estaing
L’espérance
PRÉSIDENT, LA VIE D’APRÈS
PAGE S 2 0 -2 1
La physique
a percé
les mystères
du tricot
PAGES 6 - 7
A l’Assemblée, le 24 juillet, lors
des questions au gouvernement.
L’ÉTÉ DES SCIENCES – PAGE S 1 8 -1 9
LAURENCE GEAI POUR « LE MONDE »
ÉDITION
VIVENDI NÉGOCIE
LE RACHAT
D’EDITIS
le groupe de médias a annoncé, lundi 30 juillet, être entré
en négociation exclusive avec le
propriétaire du deuxième groupe
d’édition français, qui possède
notamment Nathan, Bordas et
Robert Laffont. Montant de l’opération : 900 millions d’euros. Vivendi espère créer des passerelles
en matière de droits de propriété.
PAGE 1 1
Cinéma
Cascades
parisiennes
pour Tom Cruise
LAFARGE
FABIUS ASSURE
NE PAS AVOIR
ÉTÉ INFORMÉ
Allemagne
En Bavière,
l’irrésistible
montée
de l’extrême droite
Le sixième volet de « Mission impossible » survit
à un scénario convenu,
grâce à une mise en scène
efficace. La capitale sert
d’écrin aux exploits
de la star américaine
PAGE 2
PAGE 1 4
ministre des affaires étrangères de 2012 à 2016, Laurent Fabius, aujourd’hui président du
Conseil constitutionnel, a été
entendu, vendredi 20 juillet,
par les juges d’instruction dans
l’enquête pour financement du
terrorisme qui vise le cimentier
Lafarge en Syrie.
L’ancien ministre a affirmé
n’avoir « pas souvenir d’avoir
été informé de l’attaque de
l’usine » par l’organisation Etat
islamique, alors que les cadres
de Lafarge assurent avoir tenu
au courant le Quai d’Orsay.
Les diplomates français ont
même demandé aux Américains de ne pas bombarder la
cimenterie afin de « protéger
cet investissement français ».
Laurent Fabius maintient qu’il
n’en a rien su.
Italie
L’agression raciste
d’une athlète
suscite l’émotion
PAGE 3
LE REGARD DE PLANTU
PAGE 8
1
ÉD ITO R IAL
AU PAKISTAN,
L’OMBRE DES
MILITAIRES
Environnement
En Californie,
le géant Nestlé
accapare l’eau
Débats
Après le vote
de la loi sur l’Etatnation, où va Israël ?
PAGE 5
PAGE 2 5
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Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
En Bavière, l’irrésistible montée de l’AfD
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
L’extrême droite gagne du terrain au détriment des conservateurs, à l’approche des régionales du 14 octobre
REPORTAGE
deggendorf, passau (bavière) envoyé spécial
K
atrin
Ebner-Steiner
n’est pas seulement
« confiante ». Elle est
« très confiante ». Viceprésidente de la fédération bavaroise du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD),
cette experte-comptable qui fête
cette année ses 40 ans et aime répéter dans la même conversation
qu’elle est « catholique » et « mère
de quatre enfants », n’en revient
pas : « Franchement, comment
pouvions-nous espérer nous trouver aujourd’hui dans une situation
aussi favorable ? Avec ce qui s’est
passé ces derniers temps, nous pouvons faire un carton cet
automne ! », s’enthousiasme-t-elle
depuis la terrasse d’un bistrot de
Deggendorf, opulente cité des
bords du Danube où elle défendra
les couleurs de l’AfD lors des élections régionales bavaroises du
14 octobre.
Pourquoi un tel optimisme,
outre la dynamique du parti depuis les élections de septembre 2017 qui lui ont permis de
compter 92 députés au Bundestag ? Pour Mme Ebner-Steiner, la réponse tient en deux noms : « Merkel et Seehofer ».
« Que du bla-bla »
A ses yeux, la chancelière fédérale,
présidente de l’Union chrétiennedémocrate (CDU), et son ministre
de l’intérieur, patron de l’Union
chrétienne-sociale (CSU) bavaroise, sont « les meilleurs alliés objectifs » de l’AfD. « Avec leurs gesticulations, ils ont fini par perdre le
peu de crédibilité qu’il leur restait »,
estime Mme Ebner-Steiner, pour
qui la fermeté affichée de M. Seehofer en matière de politique migratoire « n’est que du bla-bla ».
En décidant de rester au gouvernement après avoir menacé de le
quitter, début juillet, le ministre
de l’intérieur « a rendu le meilleur
service possible à l’AfD », pense-t-
DANEMARK
Mer
du Nord
Berlin
ALLEMAGNE
Deggendorf
BAVIÈRE
FRANCE
Passau
SUISSE
20 km
Le ministre-président de Bavière, Markus Söder, rencontre des officiers de la police des frontières, le 18 juillet, à Kirchdorf. LINO MIRGELER/AFP
elle. « Sa démission lui aurait valu
de la sympathie, il aurait pu se
présenter comme une victime de
Merkel, et cela nous aurait sans
doute compliqué la tâche. Là, il a
montré que la seule chose qui lui
importe est de s’accrocher au pouvoir. Pour nous, c’est parfait ! L’AfD
est le seul parti qui peut tenir les
promesses de la CSU. »
A une trentaine de kilomètres à
l’est de Deggendorf, le village de
Tittling. C’est dans ce paysage vallonné de carte postale qu’habite
Ralf Stadler, le secrétaire de la section AfD de Passau, ville frontalière avec l’Autriche dont il a été
beaucoup question récemment
puisque c’est là qu’a été installée, le
1er juillet, la « police des frontières »
chère au ministre-président de Bavière, Markus Söder (CSU), qui
compte s’appuyer sur cette réalisation pour convaincre les électeurs
de le réélire en octobre. Pour
M. Stadler, cette « police d’affichage », forte pour l’heure de quelque 500 hommes, ne peut que
faire le jeu de l’AfD. « Tout ça, c’est
beaucoup de bruit pour pas grandchose. Ce ne sont pas les quelques
contrôles routiers qu’ils vont faire
en plus qui vont changer la situation », indique cet artisan de 53 ans
qui vota longtemps « soit pour les
conservateurs soit pour les sociauxdémocrates », avant d’entrer à l’AfD
en 2015, « l’année où Merkel a
ouvert les frontières aux réfugiés ».
Avec sa camionnette Volkswagen bardée du logo de l’AfD et du
slogan « Notre pays. Nos règles »,
M. Stadler s’apprête à sillonner lui
aussi les routes de Basse-Bavière
pour faire campagne, rêvant d’accueillir à cette occasion le leader
de l’extrême droite autrichienne,
Heinz-Christian Strache, vicechancelier et président du Parti
de la liberté (FPÖ) – « notre modèle », comme il dit. Mais il en est
convaincu : « Si ça continue, la
campagne ne sera pas très difficile.
Nous recevons tous les jours des
cadeaux de la CDU et de la CSU.
Pour le moment, c’est eux qui font
le travail pour nous. Notre intérêt,
c’est de rester très calmes. »
Même si elle peut sembler quelque peu surjouée, la sérénité affichée par les dirigeants de l’AfD bavaroise contraste avec la fébrilité
« La CSU est dans
une situation
extrêmement
grave »
MICHAEL WEIGL
professeur de science politique
que peinent à masquer les responsables de la CSU. A la tête de la section d’Hinterschmiding, un petit
bourg tout proche de la frontière
tchèque, Susanne Möhring le reconnaît : « Une partie de nos électeurs sont déçus parce qu’ils ont
l’impression que beaucoup de promesses n’ont pas été tenues. » Mais
elle veut y croire : « D’ici aux régionales, il faut que les premières mesures prises par Seehofer depuis son
arrivée au ministère de l’intérieur
[en mars] se fassent sentir. On devrait aussi voir les premiers effets
de la nouvelle police des frontières… Nous devons rappeler aux
électeurs que, depuis cinquante ans
qu’elle dirige la Bavière, la CSU a fait
de cette région rurale le Land le plus
riche du pays. La CSU agit, l’AfD ne
fait que protester », dit-elle.
Professeur de science politique à
l’université de Passau, Michael
Weigl est beaucoup plus pessimiste. Pour lui, au contraire, « la
CSU est dans une situation extrêmement grave ». Premier facteur,
conjoncturel : le « comportement
délétère » de M. Seehofer. « L’électeur lambda de la CSU veut du sérieux et de la stabilité, pas des rodomontades et des coups de tête
comme on en a vu ces dernières semaines », explique M. Weigl.
Accent sur les sujets sociaux
Deuxième facteur, plus structurel :
le positionnement du parti. « En
ne parlant que d’islam, d’immigration et de sécurité, la CSU ne
s’adresse plus aujourd’hui qu’à une
certaine clientèle, au risque
d’oublier ce qui a fait sa force dans
le passé, à savoir sa capacité à embrasser un spectre très large, allant
du centre modéré à la droite la plus
conservatrice », rappelle M. Weigl.
L’accent mis depuis la mi-juillet
par M. Söder sur les sujets sociaux,
comme l’éducation et la santé, lui
permettra-t-il de reconquérir une
partie de cet électorat modéré qui,
rebuté par le discours très droitier
de la CSU, semble de plus en plus
attiré par l’abstention ou par les
Verts ? Dans les derniers sondages,
la CSU continue de baisser. Elle
n’est plus créditée que de
38 %-39 %, trois à quatre points de
moins qu’en début d’année, très
loin de la majorité absolue qu’elle
n’a perdue qu’en 2008, pour la
seule fois en près de cinquante ans.
De son côté, l’AfD est donnée à
environ 13 %-14 %, soit une progression d’environ deux points
sur les six derniers mois. Mais ses
dirigeants visent beaucoup plus :
Katrin Ebner-Steiner, qui a obtenu
19 % dans sa circonscription de
Deggendorf aux législatives de
septembre 2017, le meilleur score
enregistré par l’AfD à l’échelle de
l’ex-Allemagne de l’Ouest, veut
croire que l’histoire peut se répéter : « Un mois avant les législatives,
l’AfD était donnée à 8 % en Bavière.
On a fait finalement 12,4 %. Si on
nous donne aujourd’hui 14 %, on
peut viser 20 % en octobre ! » p
thomas wieder
Le mouvement #metwo révèle les failles du modèle d’intégration
De nombreux Allemands d’origine turque revendiquent leur double appartenance et dénoncent le racisme dont ils sont victimes
berlin - correspondant
E
n moins d’une semaine, Ali
Can est devenu une petite
célébrité en Allemagne. La
raison ? #metwo, le hashtag que ce
militant antiraciste de 24 ans a
lancé sur Twitter, le 25 juillet, et
dont l’objectif est d’inciter les Allemands d’origine étrangère à dénoncer le racisme dont ils sont victimes au quotidien. En six jours,
plus de 60 000 messages ont été
postés sous ce hashtag inspiré du
mouvement #metoo, suscité en
octobre 2017 par l’affaire Weinstein pour libérer la parole des femmes victimes de harcèlement.
A l’origine, la décision du footballeur allemand d’origine turque Mesut Özil de quitter l’équipe
nationale. « Je ne jouerai plus pour
l’Allemagne des matchs internationaux, aussi longtemps que je
ressentirai du racisme et du manque de respect à mon égard », avait
indiqué sur Twitter, le 22 juillet, le
milieu de terrain de 29 ans. Trois
jours plus tard, Ali Can, lui aussi
de nationalité allemande et d’origine turque, lançait le hashtag
#metwo, en référence aux deux
cœurs – « un allemand et un
turc » – que Mesut Özil revendiquait avoir « dans la poitrine ».
Autant que la diversité des témoignages, qui portent pour la
plupart sur des discriminations
subies à l’école, au travail, à l’entrée des discothèques ou lors de la
recherche d’un logement, c’est l’effet de masse qui donne à ce mou-
vement un relief particulier. Le
fait, également, que plusieurs personnalités publiques aient choisi
de mêler leur voix à celles des anonymes, que ce soit spontanément,
sur les réseaux sociaux, ou à l’instigation de différents journaux
qui, ces derniers jours, leur ont largement donné la parole. Un cas
parmi d’autres : l’écologiste Omid
Nouripour. Premier député d’origine iranienne à siéger au Bundestag, où il a succédé en 2006 à l’ancien ministre des affaires étrangères Joschka Fischer, cet élu de la
Hesse a ainsi raconté au Spiegel
comment il fut vivement pris à
partie, lors d’une campagne, par
un homme lui expliquant que
« seuls nous, les Allemands, sommes en mesure de décider ce qui
doit se passer avec les étrangers ».
Ou encore qu’il avait reçu, un jour,
un courrier lui disant : « Toi, Arabe
de merde, retourne en Turquie ! »
Le « multimillionnaire » Mesut Özil
Au sein du gouvernement allemand, l’ampleur prise par ce
mouvement de libération de la
parole semble susciter quelque
embarras. Pour preuve, l’évolution des déclarations du ministre
des affaires étrangères, Heiko
Maas. Après que Mesut Özil eut
annoncé son départ de l’équipe allemande de football, le dirigeant
social-démocrate avait refusé de
prendre au sérieux la justification
avancée par le joueur d’Arsenal :
« Je ne pense pas que le cas d’un
multimillionnaire qui vit et tra-
vaille en Angleterre nous renseigne
sur la situation de l’intégration en
Allemagne », avait-il déclaré.
Depuis, M. Maas, qui a notamment été critiqué par l’ancien
chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, a rectifié son discours. « A ceux qui pensent que le
racisme n’est plus un problème en
Allemagne, je recommande la lecture de l’ensemble des Tweet publiés sous le hashtag #metwo. Il
est impressionnant et douloureux
de constater combien de gens ont
ici décidé d’élever la voix. Mêlons-y
la nôtre : contre le racisme, tout le
temps et partout », a tweeté le ministre, vendredi 27 juillet, avant
de développer ses propos dans un
entretien au quotidien conservateur Bild, trois jours plus tard.
En vacances depuis le 25 juillet
pour près de trois semaines, Angela Merkel ne s’est pas exprimée.
Avec les élections régionales en Bavière, prévues le 14 octobre,
comme avec le débat à venir
autour du projet de loi du gouvernement sur l’immigration, qui devrait se tenir d’ici à la fin de l’année
au Bundestag, il paraît difficile
d’imaginer que la chancelière
reste à l’écart d’un débat qui travaille en profondeur la société allemande. Car beaucoup d’observateurs en sont déjà persuadés : l’intérêt suscité par le mouvement
#metwo, pour reprendre les mots
du Spiegel, ressemble « au début de
quelque chose » et montre que « le
temps du silence est révolu ». p
th. w.
international | 3
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Après les menaces, Trump se dit
prêt au dialogue avec l’Iran
En Italie, l’inquiétante
multiplication
des attaques racistes
Téhéran exclut de discuter avec une administration américaine hostile
L’agression d’une athlète d’origine nigériane,
près de Turin, provoque une vive émotion
new york - correspondant
A
près les menaces, la
main tendue. Huit
jours après avoir infligé un Tweet véhément au président iranien Hassan Rohani, Donald Trump s’est
proposé de le rencontrer « sans
préconditions ». « Je rencontre tout
le monde. S’ils veulent que je les
rencontre, je les rencontre. Quand
ils veulent », a déclaré, lundi
30 juillet, le locataire de la Maison
Blanche, en marge d’une rencontre avec le chef du conseil italien,
Giuseppe Conte. Ce serait « bon
pour nous, bon pour eux, bon pour
le monde ».
Cette stratégie s’inscrit explicitement dans la ligne de celle menée avec la Corée du Nord – menaces verbales de M. Trump pendant l’été 2017, surenchères militaires de Kim Jong-un, puis
rencontre spectaculaire des deux
dirigeants à Singapour en
juin 2018. « Ne menacez jamais, jamais plus les Etats-Unis ou vous en
subirez des conséquences dont peu
ont eu à souffrir dans l’Histoire »,
avait écrit M. Trump sur Twitter le
23 juillet, répliquant à une menace de M. Rohani : « Ne jouez pas
avec la queue du lion, ou vous allez
le regretter. »
« Conditions pas remplies »
Mais la comparaison s’arrête là :
les Iraniens ne veulent pas entendre parler d’une telle rencontre
après des mois de politique agressive de l’administration Trump à
leur encontre. « Le respect de la
grande nation iranienne, la réduction des hostilités, le retour des
Etats-Unis dans l’accord nucléaire… Cela permettra de paver la
voie chaotique des pourparlers », a
rétorqué mardi, sur Twitter, Hamid Aboutalebi, un conseiller du
président Rohani.
Les Américains ont dénoncé en
mai l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, qui avait été négocié pendant des années sous l’administration Obama, alors que
l’Iran, selon les experts, se tenait à
cet accord ; ils ont imposé des
sanctions à Téhéran et exigent de
leurs partenaires qu’ils n’achètent plus de brut iranien d’ici au
4 novembre. « Je pense que les
conditions ne sont pas du tout
remplies pour une telle discussion », a écarté lundi Bahram Qassemi, porte-parole du ministère
des affaires étrangères iranien.
Ces propositions sont faites
alors que Donald Trump et une
partie de l’establishment à
Washington sont convaincus que
la stratégie du président des EtatsUnis – appliquée vis-à-vis de
Pyongyang, mais aussi de l’Europe et de la Corée du Sud sur le
plan commercial – fonctionne. La
sortie de l’accord et l’application
de sanctions contre Téhéran ont
« un impact majeur sur l’Iran. Cela
a affaibli substantiellement l’Iran,
avait estimé le président américain, le 17 juillet. L’Iran n’est plus le
même pays qu’il était il y a cinq
mois, je peux vous le dire. Ils ne regardent plus tant que cela vers la
Méditerranée ou tout le MoyenOrient. Ils ont des gros problèmes,
qu’ils peuvent résoudre, probablement plus facilement s’ils discutent avec nous. »
Les sanctions économiques seraient efficaces sur ce pays de
80 millions d’habitants : le rial, la
devise iranienne, s’est déprécié de
moitié cette année. Le manque de
devises a conduit, selon le Financial Times, les Iraniens à se ruer
sur l’or, les voitures et l’immobi-
Les Européens
ont été humiliés
par la sortie
unilatérale
de Donald Trump
de l’accord sur le
nucléaire iranien
lier pour protéger leur épargne,
tandis que M. Rohani a limogé fin
juillet le gouverneur de la banque
centrale pour sa mauvaise gestion de la crise. Les entreprises
européennes, en dépit de leurs
protestations, se retrouvent forcées de choisir entre commercer
avec Téhéran ou avec les EtatsUnis : le choix est rapidement fait.
« Nous sommes lucides »
Cette stratégie de la « pression
maximale », pour reprendre une
expression du secrétaire d’Etat,
Mike Pompeo, a-t-elle été menée
suffisamment loin pour tendre
la main ? La rebuffade iranienne
en fait douter. Dans un long article publié par Slate il y a quelques
jours, le journaliste essayiste
Fred Kaplan rappelait à M. Trump
que « l’Iran n’est pas la Corée du
Nord » et que la partie ne sera pas
aussi facile.
D’abord, à la différence de
M. Kim, qui a tout pouvoir pour
faire des volte-face chez lui,
M. Rohani, promoteur de l’accord
nucléaire, est sous la pression du
Pyongyang continuerait d’assembler
des missiles intercontinentaux
Les agences américaines de renseignement pensent que la Corée
du Nord assemble de nouveaux missiles, en se fondant notamment sur de récentes images satellites de l’usine de Sanumdong,
près de Pyongyang, où a été fabriqué le premier missile capable
d’atteindre la Côte est américaine, a rapporté, lundi, le Washington Post. « Ces nouveaux renseignements ne suggèrent pas une
augmentation des capacités de la Corée du Nord, mais montrent
que le travail sur des armements avancés se poursuit plusieurs
semaines après que le président Trump a déclaré sur Twitter que
Pyongyang n’est plus une menace nucléaire », écrit le quotidien.
Guide suprême, Ali Khamenei, de
l’armée et des gardiens de la révolution, beaucoup plus durs que
lui. Il n’a pas la force politique
pour engager un rapprochement
spectaculaire avec Washington.
Mike Pompeo l’a reconnu en
creux, estimant que trouver un
modéré au sein du régime était
aussi difficile qu’apercevoir une
licorne. Pis, en cas de changement
de régime, souhaité, par exemple,
par le conseiller diplomatique
John Bolton, aucune opposition
« pro-occidentale » n’est prête à
prendre le pouvoir.
Ensuite, le rapprochement entre la Corée du Nord et Washington avait un médiateur, la Corée
du Sud, et un parrain, la Chine.
Rien d’aussi évident avec Téhéran : les Européens ont été humiliés par la sortie unilatérale de
M. Trump de l’accord. Reste à savoir si le dirigeant russe Vladimir
Poutine peut avoir une influence,
le locataire de la Maison Blanche
assurant avoir parlé du sujet avec
l’homme fort du Kremlin.
Dès le 21 mai, Mike Pompeo
avait présenté douze exigences
majeures au pouvoir iranien (fin
de tout enrichissement nucléaire,
retrait de ses milices de Syrie, fin
du soutien au Hamas et au Hezbollah…) pour un nouvel accord.
« Nous sommes lucides sur la nature de ce régime, mais nos yeux
sont ouverts sur ce qui est possible,
avait déclaré le secrétaire d’Etat. Si
quiconque, en particulier les dirigeants iraniens, doute de la sincérité ou de la vision du président,
qu’il regarde notre diplomatie
avec la Corée du Nord. »
C’est la dernière question : savoir
si le sommet avec la Corée du Nord
a porté ses fruits : les uns estiment
que M. Kim s’est vu octroyer par le
président américain son statut de
puissance nucléaire, sans prendre
d’engagement contraignant en retour. Le camp Trump veut croire
que la menace a reculé de manière
substantielle. Sur l’Iran, on n’en
est, au mieux, qu’aux prémices. p
arnaud leparmentier
Le roi saoudien Salman désavoue le prince héritier
sur le rapprochement avec Israël
Riyad continuera de soutenir les positions palestiniennes, fait savoir le souverain
beyrouth - correspondant
P
as de plan de paix au Proche-Orient sans partage de
Jérusalem. Cette position,
conforme aux demandes des Palestiniens et aux paramètres de
règlement du conflit défendus
par la Ligue arabe et les grandes
capitales européennes, a été réaffirmée durant le week-end par
l’Arabie saoudite.
Dans des confidences à la
presse soigneusement orchestrées, l’entourage du roi Salman a
opéré une mise au point, après
une série d’articles ces derniers
mois suggérant que Riyad, dans
un souci de rapprochement avec
Israël et les Etats-Unis, pourrait
lâcher le président palestinien
Mahmoud Abbas sur cette question-clé.
« En Arabie saoudite, c’est le roi
qui décide sur ce sujet, maintenant,
et non le prince héritier, a confié un
diplomate arabe de haut niveau à
l’agence Reuters, à Riyad. L’erreur
des Etats-Unis a été de penser
qu’un pays seul pourrait forcer les
autres à céder. Mais il ne s’agit pas
de pression. Aucun dirigeant arabe
ne peut faire de concessions sur Jérusalem ou la Palestine. »
Fin 2017, de nombreuses sources
diplomatiques avaient rapporté
que le prince héritier Mohamed
Ben Salman, dit « MBS », fils du
souverain et homme-orchestre
du royaume, avait donné sa caution au plan de paix préparé par
l’homme d’affaires Jared Kushner,
le gendre du président américain
Donald Trump, en quête de « l’accord ultime » sur ce dossier phare.
Selon des fuites convergentes, le
texte envisagé par le trentenaire,
qui avant d’être à la Maison Blanche, était davantage spécialiste
d’immobilier new-yorkais que de
géopolitique proche-orientale,
prévoyait la création d’un Etat palestinien fantoche, morcelé par les
colonies juives qui ne seraient pas
évacuées et avec, pour capitale, un
simple faubourg de Jérusalem-Est.
Formaliser un front anti-Iran
Le New York Times, auteur de ce
scoop retentissant fin 2017, et
d’autres organes de presse, citaient même des diplomates arabes affirmant que le dauphin
saoudien, âgé de 32 ans, faisait
pression sur le patriarche palestinien pour qu’il se rallie à cette
ébauche de règlement, en rupture
avec le plan Abdallah de 2002.
Du nom du précédent monarque saoudien, ce texte, soutenu
par la Ligue arabe, conditionne la
reconnaissance d’Israël à son retrait des territoires occupés
en 1967 et à la création d’un Etat
palestinien, avec Jérusalem-Est
pour capitale. Les analystes attribuaient la tentation de MBS de
s’écarter de cette ligne à son désir
de formaliser un front anti-Iran,
rassemblant les Etats-Unis, les
monarchies du Golfe et Israël.
En revenant aux fondamentaux
de la diplomatie saoudienne, le roi
Salman désavoue donc son très
entreprenant fils, qui n’en est pas à
son premier faux pas sur la scène
régionale. Au mois d’avril, le roi
Salman l’avait déjà recadré, à la
suite de propos publié dans le magazine américain The Atlantic.
Questionné sur le droit du « peuple juif » à disposer « d’un Etat-nation sur une partie au moins de sa
patrie ancestrale », MBS avait répondu que « les Palestiniens et les
Israéliens ont le droit d’avoir leur
propre terre », ce qui avait été perçu
comme un appel du pied en direction d’Israël. Le monarque s’était
alors empressé de réitérer « la position inébranlable du royaume sur
les droits légitimes du peuple pales-
tinien à un Etat indépendant avec
Jérusalem comme capitale ».
En novembre 2017, MBS avait été
l’instigateur de la démission forcée du premier ministre libanais
Saad Hariri, qui avait placé le
royaume dans une situation intenable, dont seule l’intervention du
président français Emmanuel Macron lui avait permis de s’extraire.
Selon le quotidien israélien Haaretz, Riyad et plusieurs autres capitales arabes, notamment Amman,
ont communiqué à Washington
leur opposition en l’état au projet
de Jared Kushner. La décision de la
Maison Blanche de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël –
à rebours du consensus international conditionnant ce geste à un
accord de paix avec les Palestiniens – et l’impact désastreux de
cette annonce sur l’opinion publique arabe ont motivé, semble-t-il,
le revirement du royaume.
« Ils ont dit à l’administration
[américaine] : “Ce que nous pouvions faire pour vous avant Jérusalem, nous ne pouvons plus le faire
maintenant” », a confié à Haaretz
une source diplomatique au fait
de ces discussions. L’« accord ultime » devra donc attendre. p
benjamin barthe
rome - correspondant
D
aisy Osakue rentrait chez
elle, dans la nuit de dimanche 29 à lundi
30 juillet, à Moncalieri, une petite
ville des environs de Turin (Piémont), lorsqu’une voiture s’est
approchée, à pleine vitesse. L’un
de ses deux occupants a lancé un
projectile en direction de la jeune
femme et l’a atteinte en pleine
tête, avant que le véhicule ne disparaisse dans la nuit. « J’ai senti un
choc très fort au niveau de mon
œil. Je me suis jetée à terre, et lorsque je me suis touché le visage, j’ai
senti ce liquide. J’étais effrayée, je
croyais que c’était de l’acide », raconte, quelques heures plus tard,
la jeune femme de 22 ans, aux micros de la télévision italienne.
Il ne s’agissait que d’un œuf.
Mais il a touché Daisy Osakue à la
tempe, et en éclatant, a endommagé la cornée, faisant craindre,
durant quelques heures, qu’une
opération serait nécessaire. Selon
les médecins, ce risque est écarté.
Elle devra porter un bandeau, se
reposer quelques jours, puis elle
pourra reprendre ses activités.
L’incident aurait à peine été
mentionné dans la presse locale
si Daisy Osakue était une parfaite
inconnue. Mais voilà, cette jeune
Italienne de 22 ans, née à Turin de
parents nigérians, est un des
grands espoirs de l’athlétisme italien. Etudiante dans une université du Texas, elle détient depuis
quelques mois le record d’Italie
espoirs du lancer du disque, et devrait représenter son pays aux
championnats d’Europe qui se
tiendront à Berlin du 6 au 12 août.
« Ils m’ont sans doute prise pour
une prostituée africaine, il y en a
beaucoup dans le quartier, a-t-elle
confié aux journalistes quelques
heures après l’agression, après
avoir été soignée dans une clinique ophtalmologique de Turin. Ce
qui est clair, c’est qu’il s’agit d’un
acte raciste. Ils cherchaient une
femme de couleur… »
Sitôt les faits connus, les réactions politiques se sont multipliées. Le vice-président du conseil et ministre de l’intérieur Matteo Salvini (Ligue, extrême droite)
a immédiatement parlé de « faits
inacceptables », et fait part de son
souhait de rencontrer la jeune
femme au plus vite, mais cela n’a
pas empêché ses opposants de dénoncer la montée, dans le pays,
d’un climat de haine de plus en
plus exacerbé.
« Climat d’intolérance »
Des accusations balayées d’un revers de la main par le ministre. « Il
y aurait un climat raciste en Italie ?
Ne disons pas de bêtises, a-t-il
lancé depuis la plage de Milano
Marittima (Emilie-Romagne) où
il passe ses vacances, avant de rejeter la faute sur ses adversaires
politiques. Chaque agression doit
être punie et condamnée, mais
l’immigration de masse permise
par la gauche ces dernières années
n’aide pas. » Une rhétorique bien
huilée, qui a fait ses preuves par le
passé, au moins depuis l’attentat
de Macerata, le 3 février : ce
jour-là, un militant de la Ligue
avait ouvert le feu au hasard sur
des migrants, blessant six personnes. Le dirigeant de la Ligue avait
« Il n’y a pas
de montée
du racisme, on
cherche juste à
attaquer Salvini »
LUIGI DI MAIO
vice-président du Conseil
et dirigeant du M5S
LE CONTEXTE
GIUSEPPE CONTE
À WASHINGTON
Entente sur l’immigration
En visite à Washington, lundi
30 juillet, le premier ministre
italien, Giuseppe Conte, à la
tête d’un gouvernement de coalition entre la formation antisystème Mouvement 5 étoiles et
l’extrême droite de la Ligue (exLigue du nord), a affiché sa
bonne entente et sa convergence sur plusieurs sujets avec
son hôte, le président américain, Donald Trump. Celui-ci a
salué la politique « très ferme »
de Rome en matière d’immigration, et les deux dirigeants, tous
deux « des outsiders en politique », a souligné M. Trump, ont
fait part de leur volonté commune de dialoguer avec la Russie. « En accord avec le président
Trump », M. Conte a aussi dit
son intention d’organiser
une conférence internationale
sur la Libye, l’un des principaux
points de départ des migrants
à destination de l’Europe.
rapidement accusé le gouvernement Gentiloni d’être le véritable
responsable des violences, à
cause de sa politique migratoire.
Six mois plus tard, Matteo Salvini est au pouvoir, et les attaques
se multiplient. Depuis début juin
et le meurtre du militant syndical
Soumaïla Sacko, à San Calogero
(Calabre), au moins dix cas dans
lesquels des Italiens ont ouvert le
feu sur des étrangers ont été rapportés. Dans la nuit de samedi à
dimanche, dans la province de Latina (environs de Rome), un Marocain est mort dans un accident
de voiture. Il cherchait à échapper
à des habitants qui l’avaient pris
en chasse, persuadés – à tort – de
tenir un voleur.
Pour l’opposition de gauche,
l’actuel ministre de l’intérieur est
le principal responsable de cette
explosion de violence. « Salvini
alimente ce climat d’intolérance et
de racisme rampant dans le silence assourdissant du premier
ministre Conte », accuse ainsi le
député Federico Fornaro (LeU, dissident du PD).
Du côté du Mouvement 5 étoiles, allié de la Ligue au sein du
gouvernement, cette multiplication d’attaques nourrit un certain
malaise, perceptible dans les réactions embarrassées du président
de la Chambre des députés Roberto Fico, qui a assuré lundi que
« le racisme doit être combattu,
toujours », tout en niant le fait que
le phénomène soit en augmentation, ou du secrétaire d’Etat à
l’éducation Lorenzo Fioramonti,
invitant les responsables politiques à « mesurer leurs paroles »,
afin d’éviter que certains se sentent dédouanés et passent à l’acte.
Le vice-premier ministre et chef
de file du Mouvement 5 étoiles,
Luigi Di Maio, a en revanche affiché son soutien à son partenaire
de coalition : « Il n’y a pas de montée du racisme, on cherche juste à
attaquer Salvini. »
En vacances depuis quelques
jours, ce dernier ne semble pas
trop ébranlé par ces attaques. Il
reste crédité de 50 % d’opinions
positives, et son parti est au plus
haut dans les sondages. Avant
qu’il ne quitte Rome, ses derniers
messages auront été pour souligner sa priorité du moment : la
lutte contre les marchands à la
sauvette qui écument les plages
italiennes. Lesquels sont, pour la
plupart, des migrants. p
jérôme gautheret
4 | international
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Jour de vote
historique
au Zimbabwe
L’opposition affiche son optimisme
après le premier scrutin depuis
le renversement de Robert Mugabe
zimbabwe - envoyé spécial
D
ans la petite cabane
attenante au débit de
boissons, les boules
du billard claquent
sec et il flotte une solide odeur de
bière, mais l’enthousiasme électoral est la seule ivresse du jour. A
Mufakose, comme ailleurs dans
tout le Zimbabwe, lundi
30 juillet, on vote, on a voté, on
s’apprête à voter. Avec un enthousiasme et un espoir qui justifient d’attendre des heures
pour élire le premier président
zimbabwéen de toute l’histoire
du pays qui ne se nomme pas Robert Mugabe.
En soi, l’absence sur les bulletins de vote portant le nom de cet
homme de 94 ans, qui a dirigé le
pays depuis l’indépendance
avant d’être renversé par l’armée
en novembre 2017, est exceptionnelle. Or, le coup d’Etat d’il y a
huit mois, s’il a permis à son
parti, l’Union nationale africaine
du Zimbabwe-Front patriotique
(ZANU-PF), de se maintenir au
pouvoir, a aussi enclenché des
phénomènes profonds. Une
forme de peur s’est en partie effondrée. L’espoir d’un changement est devenu plus tangible.
Emmerson Mnangagwa, le proche de Mugabe tombé en disgrâce et qui a pris le pouvoir avec
l’appui des militaires, promet de
réformer le pays de fond en comble. Son principal rival, l’opposant Nelson Chamisa, dit à peu
près la même chose. Dans un
pays où le chômage atteint 90 %,
on attend beaucoup de cette nouvelle façon de parler de politique.
D’autant que, pour la première
fois, une campagne électorale au
Zimbabwe s’est déroulée sans
violences massives détectables.
TADJ I KI STAN
L’EI revendique le meurtre
de quatre touristes
L’organisation Etat islamique
a revendiqué, lundi 30 juillet,
l’assassinat de quatre touristes occidentaux – deux Américains, un Suisse et un Néerlandais – fauchés par une
voiture et attaqués la veille
par des hommes armés dans
le sud du pays. Après avoir
évoqué un accident, les autorités ont indiqué que les suspects avaient des couteaux et
des armes à feu et qu’un touriste avait été blessé à l’arme
blanche. La piste d’un vol a
également été avancée, ainsi
que celle d’une attaque impliquant « l’opposition ». – (AFP.)
PHI LI PPI N ES
Plusieurs morts dans une
attaque contre l’armée
Au moins dix personnes sont
mortes, mardi 31 juillet, dans
une explosion à un point de
contrôle de l’armée dans le
sud des Philippines, où opèrent des groupes islamistes.
La déflagration est survenue
quand des militaires et des
membres d’une milice progouvernementale inspectaient une camionnette près
de la localité essentiellement
chrétienne de Lamitan, située
sur l’île majoritairement musulmane de Basilan, un des
bastions du groupe djihadiste
Abou Sayyaf. – (AFP, AP.)
Le principal parti d’opposition, le
Mouvement pour le changement
démocratique (MDC), a pu organiser des meetings, de plus en
plus importants à mesure que
passaient les semaines. Il y a finalement 23 candidats à la présidentielle, et plus de cent formations qui prennent part aux législatives.
« Le diable est dans l’histoire »
Certes, la libéralisation a des limites. Des témoignages compilés par
Le Monde font état, dans les régions éloignées des grands centres
urbains où sont stationnés des militaires qui conduisent l’opération
« Command Agriculture » (« maîtriser l’agriculture ») sous la responsabilité d’Emmerson Mnangagwa, de campagnes de porte-àporte pour pousser les électeurs à
rester fidèles à la ZANU-PF. On y
distribue de la nourriture. On y
achète la production – exceptionnelle – de l’année au-dessus des
cours mondiaux, dans un pays où
les devises manquent.
Mufakose, à 20 kilomètres de la
capitale, Harare, est une ville qui
souffre à la fois des maux de la
ville et de ceux de la campagne
du Zimbabwe. Cela signifie : chômage vertigineux, systèmes
d’eau, d’égouts et d’électricité sinistrés. Et pas d’agriculture. De
plus, traditionnellement, une
forte présence des services de sécurité en cas d’élections. Cette
fois, la pression s’est relâchée.
Emmerson Mnangagwa a besoin
de la légitimation d’une élection
à peu près acceptable pour faire
oublier les conditions de son accession au pouvoir.
Et, en ce jour de scrutin, tout
semble possible. Tafadzwa Sigauke, qui a interrompu son activité de changeur d’argent au
File d’attente devant un bureau de vote, à Kwekwe (Zimbabwe), le 30 juillet. JÉRÔME DELAY/AP
noir, veut croire à une lame de
fond du MDC, mais ajoute : « Je
me méfie. Chez nous, on ne dit
pas : “Le diable est dans les détails”, mais : “Le diable est dans
l’histoire.” En matière d’élections,
nous avons une histoire traumatique. Les bulletins trafiqués, les urnes bourrées, etc. Ces gens ont
trente-huit ans d’entraînement
derrière eux. » Il définit son espérance en termes simples : « J’espère que ce pays va réellement
changer. Sinon, on va tous mourir
sans voir à quoi ressemble notre
nom sur une fiche de paie. »
Comme tant d’autres jeunes, il a
reçu directement, sur son téléphone, un message d’un responsable de la ZANU-PF l’invitant à
un entretien en tête à tête. Pour
voter, il a fallu aller s’inscrire sur
les listes et donner son numéro
de portable. C’est ce numéro, confié à la Commission électorale du
Zimbabwe (ZEC), qu’utilise la ZANU-PF pour contacter les électeurs, sur l’application de messagerie instantanée WhatsApp.
La peur resurgit aussitôt. Lors
des élections de 2008, entre autres brutalités déclenchées
contre les électeurs de l’opposi-
tion entre les deux tours de la présidentielle, à Mufakose, certains
ont été amputés d’une main ou
d’un bras. A la fin, le candidat du
Mouvement pour le changement
démocratique, Morgan Tsvangirai, avait préféré abandonner la
victoire à Robert Mugabe, pour
que cesse le massacre.
Manipulation de résultats
Encore récemment, il était
d’usage de considérer que les villes étaient acquises à son parti, et
perdues pour la ZANU-PF, mais
que les campagnes étaient verrouillées par la ZANU-PF. Or, la
proportion d’électeurs au Zimbabwe est en faveur des ruraux :
avec 3,8 millions d’électeurs inscrits, ils représentent les deux
tiers du fichier électoral, contre
un tiers (1,87 million) pour les citadins. Cette division est non
seulement artificielle, mais en
voie de mutation. Elle ne tient
pas compte du fait que la population jeune a des opinions différentes de celles de ses aînés, et
qu’elle entend moins obéir aux
chefs traditionnels, notamment.
Or, les moins de 30 ans représentent 43 % des électeurs.
A Bulawayo, commune très rurale, une source rapportait récemment les opinions de ses voisins, foulées aux pieds lors des
élections passées : « Aux dernières élections, les gens écrivaient
MDC sur leur vache, ou sur le sol
avec des pierres. Les policiers devenaient fous quand ils voyaient
passer les troupeaux. Mais, quand
les résultats de notre bureau de
vote ont été publiés, la ZANU-PF
l’avait emporté à plus de 90 %, ce
qui était impossible. »
Les techniques de manipulation des résultats sont encore
nombreuses. Le fichier électoral
définitif, par exemple, n’a été
rendu public que juste avant
l’ouverture des bureaux de vote.
L’indépendance de la ZEC, où siègent des militaires, constitue une
préoccupation majeure. Pendant
ce temps, dans une autre ville satellite d’Harare, Simba est rentré
chez lui après avoir voté. Il se prépare mentalement pour le jour
des résultats, qui devraient être
proclamés dans un délai de cinq
jours. « Pourquoi j’ai voté, sachant qu’ils vont tenter de voler
encore l’élection ? Parce que je
veux avoir mis mon bulletin dans
« Bulletins
trafiqués,
urnes bourrées…
En matière
d’élections,
nous avons
une histoire
traumatique »
TAFADZWA SIGAUKE
électeur zimbabwéen
l’urne pour pouvoir dire : “Je descends dans la rue pour obtenir ce
qui nous revient, notre victoire.” »
Nelson Chamisa affichait son
optimisme dans un Tweet, mardi
matin : « Nous sommes en train
de gagner de façon retentissante
(…). Nous avons fait extrêmement
bien. Dans l’attente que la Commission électorale du Zimbabwe
accomplisse sa tâche constitutionnelle et annonce officiellement les résultats du peuple, et
nous sommes prêts à former le futur gouvernement. » p
jean-philippe rémy
Alexis Tsipras en difficulté après les incendies de Mati
Le premier ministre grec est l’objet de nombreuses critiques pour sa gestion du drame, qui a fait au moins 92 morts
athènes - correspondance
C’
est en toute discrétion,
avec ses conseillers les
plus proches et une
seule caméra de la télévision publique ERT, qu’Alexis Tsipras est
venu, lundi 30 juillet, à Mati, à une
quarantaine de kilomètres d’Athènes, sur les lieux de l’incendie qui
a coûté la vie à au moins 92 personnes le 23 juillet. « J’ai visité les
lieux de la tragédie, j’ai discuté avec
des citoyens, ingénieurs, militaires
et bénévoles. La douleur est sans
précédent mais il faut respecter
ceux qui ont lutté contre les flammes et qui maintenant se battent
pour la reconstruction », a souligné
le premier ministre grec sur son
compte Twitter, photos à l’appui.
Pour l’opposition, cette visite
éclair d’une heure et tenue secrète vient trop tard, une semaine
après l’incendie le plus meurtrier
de l’histoire du pays. « Il a fallu
une semaine après une tragédie
nationale pour que M. Tsipras visite Mati comme un voleur et dans
un environnement absolument
protégé (…). Il doit prendre conscience que quelqu’un doit être
tenu responsable pour les erreurs
du 23 juillet », dénonçait lundi le
principal parti d’opposition, Nou-
BULGARIE
MACÉDOINE
Mer
Egée
GRÈCE
Mati
Athènes
Corinthe
Mer
Méditerranée
Rafina
Kineta
100 km
velle Démocratie (droite), qui réclame des démissions.
Sur les réseaux sociaux, les internautes s’adonnaient à des plaisanteries : un photomontage sur Twitter montrait le premier ministre
en treillis militaire se camouflant
dans la nature pour ne pas affronter les critiques. « Nous ne voulions
pas faire de la visite à Mati un show.
Le premier ministre se concentre
sur l’aide à apporter aux sinistrés
au plus vite », a répondu lundi le
porte-parole du gouvernement,
Dimitris Tzanakopoulos.
Jeudi, le ministre de la défense,
Panos Kammenos, avait dû faire
face lors de sa visite à Mati à des
huées après ses déclarations considérées comme provocantes.
« La construction anarchique est
un crime du passé, et à Mati la plupart des maisons ont été construites sans permis (…). Après une telle
tragédie, il est temps de comprendre qu’il est dangereux de ne pas
respecter les lois », avait-il déclaré
face à la caméra de la BBC.
Pour Eleni Politopoulou, qui a
perdu des amis dans l’incendie,
ces propos sont « honteux ». Une
maladresse qui a conduit vendredi Alexis Tsipras à assumer « la
responsabilité politique » des ravages causés par la catastrophe, sans
pourtant admettre d’erreurs au niveau de l’organisation des secours.
Le gouvernement promet désormais de détruire toutes les constructions illégales.
« Pas d’information »
Le soir même, à la veillée organisée place Syntagma face au Parlement, à Athènes, Mme Politopoulou est toujours sous le choc : « Le
gouvernement n’a pas eu un mot
d’excuse pour les victimes. Mais il
accuse les habitants de Mati d’avoir
construit illégalement ! Toute la
Grèce a été bâtie à cause de décennies de clientélisme mais les hom-
mes politiques ne s’en inquiètent
que lors de catastrophes ! »
Une série de mesures de soutien aux sinistrés a été annoncée :
5 000 euros pour toute personne
ayant perdu un bien, 8 000 euros
pour les entreprises qui ont dû
fermer, exemptions fiscales pour
les habitants de la région…
« Tout à fait insuffisant compte
tenu des pertes », soupire Katerina
Alkai, qui a perdu sa résidence
principale lors de l’incendie. La retraitée était à Mati lorsqu’elle a vu
les flammes déferler à toute vitesse sur sa maison : « Il n’y avait
pas d’information, les services ne se
sont pas coordonnés. Avec un vent
si fort, ils auraient dû évacuer immédiatement mais ils ont attendu
une heure ou deux avant de prendre la mesure des événements. » Les
secours ont tardé à venir, selon Katerina Alkai, qui a attendu pendant
cinq heures sur une plage bondée
de monde qu’une barque la mette
en sécurité au port de Rafina.
Le maire de Rafina, Evangelos
Bournous, est lui aussi monté au
créneau à plusieurs reprises :
« Personne ne nous a avertis qu’il
fallait évacuer les lieux rapidement. » A Kineta, près de Corinthe, où un autre feu s’était déclenché au même moment, les autori-
tés n’ont pas été débordées de la
même façon : « Les habitants ont
été avertis par la police avec des
mégaphones qu’ils devaient évacuer. Certains ont fait de la résistance, mais nous les avons forcés à
partir. Dès que les flammes se sont
approchées des habitations, nous
avons agi rapidement », soutient
le maire de Mégare, Grigoris Stamoulis. Mais, à Mati, les vents allaient jusqu’à 120 km/h, l’accès à
la mer était plus compliqué, obstrué par des bâtiments.
« La meilleure planification au
monde n’aurait pas pu éviter un tel
sinistre », assure le ministre adjoint à la protection du citoyen,
Nikos Toskas. En 2007, après les incendies qui avaient fait 77 morts
dans le Péloponnèse, les mêmes
critiques pleuvaient contre le parti
conservateur au pouvoir. Des mesures avaient été alors prises : des
citernes devaient être installées
dans toutes les municipalités, de
l’argent avait été promis aux communes afin de constituer des équipes de secouristes et de pompiers… Onze ans plus tard, elles
n’ont toujours pas été appliquées.
La crise est passée par là : le budget
des sapeurs-pompiers a été diminué d’environ 30 %. p
marina rafenberg
planète | 5
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
En Californie, les bouteilles amères de Nestlé
LES GUERRES DE L’EAU AUX ÉTATS-UNIS 2I6 Le géant suisse est accusé de s’accaparer des millions de litres de la précieuse ressource
REPORTAGE
forêt de san bernardino
(californie) - envoyée spéciale
A
vant de descendre dans
le Strawberry Canyon,
Gary Earney a réuni la
troupe pour les consignes de sécurité. Principal danger,
les serpents à sonnette. En cas de
rencontre avec un Southern Pacific
rattlesnake, explique-t-il, « s’immobiliser, et s’il ne cède pas le passage, taper du pied pour le réveiller ». Vêtu de cuissardes antimorsures, le forestier passe en tête.
Gary Earney est à son affaire.
Pendant plus de trente ans, il a travaillé au National Forest Service,
l’agence fédérale chargée de la gestion des forêts. Il a été responsable
des permis d’exploiter les ressources naturelles de la forêt nationale
de San Bernardino, dans le sud de
la Californie. Aujourd’hui il est un
lanceur d’alerte. Grâce à son petit
groupe de militants, nul n’ignore
plus en Californie que Nestlé, le
numéro un mondial de l’alimentation, collecte – pour trois fois
rien – des millions de litres d’eau
dans cette forêt qui surplombe Los
Angeles, alors que l’Etat fait face à
une sécheresse endémique et que
le gouverneur a signé, le 31 mai,
une loi qui instaure à partir de
2022 un rationnement permanent
pour les habitants : pas plus de
55 gallons (208 litres) par personne
et par jour.
Fleuron de la production
Derrière lui, Amanda Frye, diplômée de sciences de l’alimentation,
une mère de trois enfants dont le
travail d’investigation a mis le
géant de l’eau en bouteille sur la
défensive. Elle a délaissé les archives du comté pour se joindre à
l’expédition. Le troisième membre du groupe, le biologiste Steve
Loe, est lui aussi un ancien du service des forêts. C’est « pour ses petits-enfants », explique-t-il, qu’il a
décidé, une fois à la retraite, de se
lancer dans la défense de la forêt
de San Bernardino, oasis de verdure et de – relative – fraîcheur, à
l’est de la mégapole.
Les ennuis de Nestlé ont commencé en 2015 quand, en pleine
sécheresse historique, Steve Loe
s’est demandé si l’eau que la compagnie continuait à collecter dans
le Strawberry Canyon n’était pas
en fait celle de la nappe phréatique, plutôt que celle des sources
Arrowhead, qui donnent leur nom
à l’un des fleurons de la production de Nestlé aux Etats-Unis.
Amanda Frye a fouillé les archives
du comté, celles du State Water
Board de Californie, l’agence chargée de la gestion de l’eau, et elle a
fini par découvrir que le permis accordé à Nestlé avait expiré en 1988.
Depuis vingt-sept ans, la compagnie opérait en dehors de toute supervision
environnementale !
Grâce à ses relations dans le
comté, Amanda Frye a alerté les
élus démocrates et le secrétaire à
l’agriculture de Barack Obama.
Comme nombre de militants, elle
Fa i l l
ne verrait aucun inconvénient à la
suspension des activités de Nestlé
dans la forêt de San Bernardino.
« Une multinationale suisse pompe
l’eau des contribuables américains,
s’insurge-t-elle. Alors que cette forêt a été établie pour nous, les citoyens de la région. »
Gary Earney, lui, est plus nuancé.
Pendant plus de vingt ans, il était
aux premières loges. C’est lui qui
dirigeait le service chargé des permis d’opérer dans la forêt. Pourquoi l’agence n’a-t-elle pas trouvé
le temps de réexaminer celui de
Nestlé ? Comme souvent, tout est
parti du président républicain Ronald Reagan, le grand dérégulateur des années 1980. « Le budget
du National Forest Service a été
amputé de 46 % », rappelle le forestier. L’eau n’était pas une priorité.
« J’avais 11 autres projets à examiner. Vingt kilomètres de nouvelle
voie ferrée, un projet de tunnel de
13 km pour 5 millions de dollars
[4,3 millions d’euros]… », indiquet-il. Les autorités ont alors laissé
les détenteurs de permis opérer
sans renouvellement.
En 2015, les associations de défense de l’environnement Story of
Stuff Project, Courage Campaign
et Center for Biological Diversity
ont porté plainte contre le service
des forêts pour avoir laissé Nestlé
collecter l’eau, certes légalement,
mais sans étude d’impact sur l’environnement, et notamment les
grenouilles de montagne à pattes
jaunes (Rana muscosa) qui vivent
dans le canyon.
En même temps, les associations
ont ouvert un deuxième front
contre la compagnie. Dans une requête déposée devant le State Water Board, elles contestent l’origine
de l’eau recueillie par Nestlé. Selon
elles, celle-ci provient de la nappe
phréatique, et elles en veulent
pour preuve la longueur des
tuyaux déployés sous terre et percés de trous pour récolter l’eau.
Nestlé réfute : « L’eau que nous collectons est celle qui coule naturellement », affirme Larry Lawrence, le
responsable des ressources naturelles pour Nestlé Waters North
America. « Foutaise, rétorque Gary
Earney. Ils pompent avec des
tuyaux horizontaux qui s’avancent
à 100 mètres sous la montagne. »
Strawberry Canyon ne paie pas
de mine. Difficile à croire que ce
confetti de forêt (100 m de large sur
5 km de haut) soit aussi stratégique
pour Nestlé, le premier producteur d’eau en bouteille aux EtatsUnis (avec des marques comme
Arrowhead, Poland Springs, Deer
Park et aussi des internationales,
comme Perrier ou San Pellegrino).
A flanc de montagne, on aperçoit
la formation rocheuse en forme de
pointe de flèche (ou « Arrowhead ») qui, selon une légende
indienne, signale l’emplacement
d’une source thermale. Le canyon
se trouve, il est vrai, sur la faille sismique de San Andreas, qui s’étend
sur des centaines de kilomètres du
nord au sud de la Californie.
Gary Earney dégage le chemin
au sécateur, l’air légèrement
Californie
e de
San
Barstow
(ÉTATS-UNIS)
And
re a
Forêt de
San Bernardino
s
Sources
Arrowhead
Pasadena
Los Angeles
Long
Beach
Strawberry
Canyon
OCÉAN
PACIFIQUE
ÉTATS-UNIS
San Diego
20 km
En 2015, Amanda
Frye fouille les
archives du comté.
Elle découvre
que le permis
accordé à Nestlé
a expiré en 1988
perdu. Quelqu’un – qui d’autre, sinon les employés de Nestlé ? – a
fait disparaître les repères colorés
qu’il avait placés aux endroits
stratégiques. La compagnie a installé des caméras aux abords de
ses 11 puits, des capteurs. Le
groupe vient régulièrement inspecter les lieux. Devant le puits
n°8, enchâssé dans un cadre de
béton cadenassé, Amanda tend
l’oreille. On entend le ruissellement de l’eau, un bruit de torrent
de montagne, alors que le ruisseau est à sec – preuve, selon les
militants, que Nestlé cause du
tort à l’écosystème.
Larry Lawrence est en quelque
sorte l’alter ego de Gary. Lui aussi
est un homme de l’Ouest, fin connaisseur de la forêt, même s’il s’y
déplace plutôt en hélicoptère. Les
deux hommes ont travaillé ensemble lorsque Nestlé a dû reconstruire les infrastructures, détruites par un incendie de 2003.
Aujourd’hui, ils se trouvent dans
des camps opposés. « Nous opérons ici depuis les années 1880,
avant même l’établissement de la
forêt nationale, en 1893 », souligne Larry Lawrence, en rappelant
que Arrowhead Springs fut une
villégiature thermale où se pressaient des célébrités de Hollywood. Si nous le faisions de manière non durable, l’environnement ne serait pas ce qu’il est.
L’eau est une ressource renouvelable. Nous ne causons pas de tort à
l’environnement. »
Amadouer le service des forêts
L’ingénieur ne ménage pas sa
peine pour montrer que Nestlé
cherche à bien faire. La compagnie ne collecte plus que 32 millions de gallons d’eau (selon le
chiffre de 2016) contre 135 millions avant la sécheresse (1 gallon
= 3,78 litres). Elle a proposé un
« plan de gestion adaptée » pour
amadouer le service des forêts.
Il ne faudrait pas pousser beaucoup l’homme de Nestlé pour qu’il
tombe d’accord avec Gary – le lanceur d’alerte – sur la question financière. Pour le droit de mettre
en bouteille des millions de litres
d’eau, Nestlé s’acquitte de la
somme dérisoire de 624 dollars
par an. La compagnie n’y est pour
rien : le montant de l’indemnité
est fixé par le National Forest Service. Là encore, Gary Earney remonte aux origines. « Sous Ronald
Reagan, le nombre de pages de notre code réglementaire a été réduit
de moitié. On a dû laisser tomber
deux des cinq critères de fixation de
la redevance. Dont le prix du produit que les compagnies fabriquaient. On l’a remplacé par un tarif basé sur la superficie de terrain
utilisée. » Pour le géant suisse, collecter l’eau sur les terres fédérales
est une manne. Les tarifs imposés
par les comtés ou les municipalités
sont beaucoup plus importants.
Avec le changement d’administration à Washington, les environnementalistes ont peu d’espoir de limiter l’accès de Nestlé à
la forêt de San Bernardino. « L’administration Trump a une approche différente de celle d’Obama »,
dit pudiquement Steve Loe. Le
27 juin, le Forest Service a confirmé leurs craintes. Il a renouvelé le permis de Nestlé, expiré
en 1988. « Pour trois ans seulement, se console Gary Earney. Généralement, c’est pour dix ans. »
Larry Lawrence préfère, lui, retenir la durée de cinq ans, incluant
un renouvellement possible de
Des canalisations permettant l’exploitation des sources d’eau par Nestlé (en haut) ; Gary Earney,
ancien employé de l’agence fédérale chargée de la gestion des forêts (au centre) ; la vallée de San
Bernardino, vue depuis Arrowhead. DARCY PADILLA/VU POUR « LE MONDE »
deux ans. Pour les plaignants,
c’est en tout cas une déception,
même si l’indemnité a été portée
à 2 050 dollars par an.
Dernier recours : à l’échelon du
gouvernement – démocrate – de
la Californie, où le State Water
Board doit encore statuer sur les
water rights, les droits d’exploitation de l’eau consentis à Nestlé et
ses prédécesseurs depuis plus de
cent ans. Dans un premier avis,
en décembre 2017, l’agence a estimé que Nestlé n’avait pas fait la
preuve de ses droits sur près des
trois quarts de l’eau qu’elle collecte dans la forêt de San Bernardino. Une victoire temporaire :
Nestlé conteste et a fait appel. « La
question, c’est : à qui appartient
l’eau », estime Gary Earney.
La bataille de Strawberry Canyon n’est qu’un des contentieux
auxquels font face Nestlé et
d’autres compagnies d’eau en
bouteille aux Etats-Unis. Du Michigan au Maine, de l’Oregon à la
Californie du Nord, un nombre
grandissant de citoyens s’opposent à ce que leurs précieuses ressources en eau soient accaparées
par des compagnies privées. Ils
mettent en avant la quantité de
plastique utilisée, le transport. « On
prend l’eau du désert californien
pour la transporter en camions à
des milliers de kilomètres et la vendre dans des bouteilles de plastique
qui vont mettre un siècle à se décomposer », résume Gary Earney.
Pour Miranda Fox, qui suit l’affaire Nestlé pour le Story of Stuff
Project, ces conflits sont le reflet
de l’appétit grandissant des compagnies. A un moment où les informations se multiplient sur la
raréfaction des ressources, les intérêts privés s’efforcent de se procurer des titres de propriété sur les
terres et sur l’eau. « Le changement
climatique, le délitement des infrastructures, les faibles protections de l’environnement, l’agro-industrie et la croissance démographique exercent une pression grandissante sur l’approvisionnement
en eau douce », analyse-t-elle. Dans
la Californie assoiffée, la ruée sur
l’eau est le nouveau gold rush. p
corine lesnes
Prochain épisode La Louisiane
cernée par les eaux
6|
FRANCE
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
A F FA I R E B E N A L L A
Un premier ministre en première ligne
Edouard Philippe a exercé une riposte intermittente. Mardi, il devait affronter deux motions de censure
L
e tumulte de l’affaire
Benalla gronde depuis
déjà six jours, mardi
24 juillet, quand Emmanuel Macron se décide à s’exprimer devant les députés de la majorité réunis à la Maison de l’Amérique latine, à Paris. Une partie du
gouvernement et de la brigata
macronienne encadre le chef de
l’Etat : Gérard Collomb, Richard
Ferrand, François Patriat, Benjamin Griveaux, Christophe Castaner, Marlène Schiappa… Edouard
Philippe, lui, se tient en retrait,
au second rang. Le premier ministre semble légèrement ailleurs, regarde parfois en l’air, souvent par terre, dandine sur ses
pieds. Il ne rit pas quand les autres
s’esclaffent.
« Je suis le seul responsable »,
lance Emmanuel Macron. Depuis
le début de la crise, Edouard Philippe ne semble jamais avoir pensé
le contraire. Car même si le premier ministre a dû s’expliquer plusieurs fois devant les parlementaires, il a exercé une riposte en pointillé et n’a jamais vraiment servi
de paratonnerre au président.
C’est pourtant l’ancien maire
du Havre qui devait affronter,
mardi 31 juillet, deux motions de
censure – l’une déposée par Les Républicains (LR), l’autre par les socialistes, les communistes et les
« insoumis » – mettant en cause la
responsabilité du gouvernement
dans les violences commises par
l’ex-collaborateur de l’Elysée lors
des manifestations du 1er-Mai.
Le premier ministre, fait savoir
son entourage, comptait se servir
de l’exercice pour engager une
séance de confrontation avec l’opposition. Une manière de se positionner en première ligne. « Il ne
s’est pas planqué », estime un député La République en marche. « Il
a la bonne distance, et il fait le job. »
« Il tient le gouvernement, analyse
une source au sein de l’executif.
Il se fait écraser quand le président
fait sa sortie à la Maison de l’Amérique latine, mais mine de rien, sans
ses réponses au banc face au députés, le président n’aurait pas pu réagir comme il l’a fait derrière. »
Pour autant, le chef du gouvernement ne ressort pas en combattant balafré de cette folle semaine
où la Macronie s’est éparpillée.
Quand le 19 juillet, au lendemain
des révélations sur l’ex-chargé de
mission de l’Elysée, Edouard Phi-
Le premier
ministre,
Edouard
Philippe,
à la sortie
du conseil
des ministres,
à l’Elysée,
le 25 juillet.
JULIEN MUGUET
POUR « LE MONDE »
lippe évoque lors des questions au
gouvernement au Sénat des « images choquantes », il n’a pas eu de
contacts sur le sujet avec le président de la République. Il est seul
face à l’opposition. Le lendemain,
il n’annule pas sa venue sur le Tour
de France – « C’est un rêve d’enfant… », s’enthousiasme-t-il – d’où
il appelle à « respecter les procédures légales qui ont été engagées ».
« Clap de fin »
Ce n’est que quatre jours plus tard,
le 24 juillet, que le transfuge de la
droite décide de monter en défense lors des questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale et au Sénat, après avoir rencontré Emmanuel Macron à deux
reprises durant le week-end. Il n’y
a pas d’« affaire d’Etat », plaide-t-il,
juste « une dérive individuelle »
d’Alexandre Benalla. Cet épisode
vient interroger une nouvelle fois
le rôle du premier ministre au côté
d’un président de la République
qui est le véritable chef de sa
majorité puisque presque tous les
députés lui doivent leur élection.
Une question lancinante depuis
le début du quinquennat. L’opposition a certes déposé deux motions de censure pour forcer
M. Philippe et son gouvernement,
désignés seuls responsables par la
Constitution devant le Parlement,
à s’expliquer. Mais c’est bien l’Elysée qui est visé.
« Emmanuel Macron sait que les
parlementaires ne peuvent pas “venir le chercher”, mais on a des
comptes à demander au premier
ministre », insiste Christian Jacob,
président du groupe LR à l’Assemblée nationale, qui dénonce un
gouvernement « n’assumant pas
ses responsabilités, qui a failli, par
connivence ou par lâcheté ». Dans
son viseur, notamment, la sécu-
« Le courage n’est
pas sa première
vertu, on l’a vu
quand il était avec
nous chez LR »
CHRISTIAN JACOB
président des députés LR
rité défaillante du chef de l’Etat, ou
encore le refus initial du locataire
de Matignon de répondre aux parlementaires sur le sujet. « Le premier ministre est premier ministre,
pas directeur de cabinet, il n’est pas
là pour couvrir les dérives d’un président monarque, dénonce M. Jacob. A minima, Edouard Philippe
s’est planqué, ou alors il a couvert
l’Elysée. Mais le courage n’est pas
sa première vertu, on l’a vu quand il
était avec nous chez LR. »
Guillaume Larrivé, député LR de
l’Yonne, qui a claqué la porte de la
commission d’enquête dont il
était corapporteur, faute d’avoir
pu auditionner les personnalités
de son choix, l’assure : « Edouard
Philippe n’est que l’homme du président de la République dans cette
affaire. C’est une motion contre
l’Etat-Macron que nous avons déposée. » « Nous n’aurons pas les
voix, il n’y a pas de suspense, mais
c’est une alerte que nous entendons
donner les uns et les autres », a défendu de son côté le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier
Faure, dont les troupes se contenteront de voter leur propre motion, et pas celle de la droite.
L’occasion est belle, en tout cas,
veut-on croire du côté de l’exécutif, de clore ce chapitre empoisonné avant de partir en vacances.
« Avec ces motions de censure,
qui sont très largement des pré-
textes, les oppositions nous offrent
une opportunité de mettre fin
au feuilleton », se réjouit un
conseiller de l’exécutif. Le dîner à
l’Elysée auquel Emmanuel et Brigitte Macron ont convié, mercredi, tous les membres du gouvernement et leur conjoint,
comme en 2017 à la même époque, devrait être détendu.
« Cela risque de représenter le clap
de fin de l’histoire alors que nous
n’avons pas eu les réponses que
nous étions en droit d’attendre »,
abonde, de l’autre côté de la barrière, Arnaud Viala, député LR de
l’Aveyron. D’autant que passé les
effets de tribune, les motions devaient être en toute logique rejetées, rituel immuable de la Ve République depuis plus de cinquante
ans. Edouard Philippe ou pas. p
sarah belouezzane,
olivier faye
et virginie malingre
Du Parlement au gouvernement, six figures au cœur de la crise
Philippe Bas
Richard Ferrand
Guillaume Larrivé
Yaël Braun-Pivet
Gérard Collomb
Christophe Castaner
Président de la commission
d’enquête du Sénat
Président du groupe LRM
de l’Assemblée
Coraporteur de la commission
d’enquête de l’Assemblée
Présidente de la commission
d’enquête de l’Assemblée
Ministre de l’intérieur
Secrétaire d’Etat chargé des
relations avec le Parlement
La commission d’enquête du
Sénat sur l’affaire Benalla a popularisé les saillies piquantes et
subtiles de Philippe Bas. Le président de la commission des lois
a incarné un Sénat agissant avec
sang-froid dans la crise. Un travail salué par tous au-delà des
murs des deux assemblées.
Bien avant cela, ce conseiller
d’Etat avait été secrétaire général de l’Elysée de Chirac et ministre de la santé du même président. En 2017, il a jusqu’au bout
soutenu François Fillon lors
de l’élection présidentielle.
Sénateur depuis 2011, excellent
connaisseur des questions de
renseignement, certains lui
prêtent l’ambition de vouloir
succéder à Gérard Larcher
comme président du Sénat.
Contesté depuis ses débuts à
la tête de la majorité à cause
de son manque de diplomatie,
Richard Ferrand s’est révélé
dans la crise. Ses prises de parole devant le groupe au plus
fort du blocage de l’examen de
la révision constitutionnelle ont
marqué les députés. « Il nous a
aidés à prendre de la hauteur »,
explique l’un d’eux. Face au président de l’Assemblé, François
de Rugy, qui voulait suspendre
l’examen du projet de loi, l’élu
du Finistère a insisté pour ne pas
céder face à l’opposition. Désormais, M. Ferrand affiche sur son
compte Twitter une photo de
lui à côté du chef de l’Etat avec
écrit « Prêts pour l’an II » du
quinquennat. Jamais en un an
il n’avait paru aussi offensif.
Ses collègues députés LR louent
son côté « méthodique » (Aurélien Pradié) ou encore son
« sang-froid » (Christian Jacob).
Certains trouvent, aussi, qu’il la
joue trop « perso ». Qu’importe.
En occupant le poste de corapporteur de la commission d’enquête sur l’affaire Benalla, puis
en claquant la porte avec fracas
pour ne « pas servir de caution »
à cet organe inféodé selon lui
à « des députés macronistes aux
ordres de l’Elysée », Guillaume
Larrivé est sorti de l’anonymat.
Reconnu à droite pour son expertise dans le domaine institutionnel, le député de l’Yonne,
ancien soutien de Nicolas
Sarkozy et ex-collaborateur
de Brice Hortefeux, travaille en
parallèle sur le projet de LR.
Lundi soir 30 juillet, la députée
LRM a annoncé qu’elle avait
porté plainte pour injures et menaces après avoir été la cible de
nombreux messages sexistes et
à caractère antisémite. Ce déferlement de haine intervient alors
que Mme Braun-Pivet est en première ligne au sein de la commission d’enquête sur l’affaire
Benalla. En tant que corapporteure de celle-ci, elle a eu le plus
mauvais rôle, celui de questionner l’action de l’exécutif alors
que la Macronie vivait sa première crise politique. Pendant
dix jours, elle a été la cible répétée des critiques de l’opposition
qui l’a accusée d’être aux ordres
de l’Elysée et lui a reproché son
refus d’auditionner Alexis Kohler,
le secrétaire général du palais.
Entre loyauté au chef de l’Etat
et nécessité d’assumer son rôle
de chef de la « maison police »,
la ligne de crête était étroite
pour Gérard Collomb, à qui les
syndicats de policiers reprochent
d’avoir laissé prospérer des
soupçons de violences policières. Auditionné par la commission d’enquête de l’Assemblée
le 22 juillet, il a rejeté toute la
responsabilité de l’affaire sur
le préfet de police et l’Elysée.
A d’autres moments, l’ex-maire
de Lyon a surtout affiché une
méconnaissance de ce dossier.
« Je pensais que c’était quelqu’un
qui faisait partie des services
de police », a-t-il affirmé, au sujet
de M. Benalla. Une attitude
qui pourrait à la fois le mettre
en difficulté avec l’Elysée
et avec ses forces de police.
Cet homme-clé de la Macronie
sort affaibli de l’affaire Benalla.
Surnommé « secrétaire d’Etat à
la buvette » par un député « insoumis », M. Castaner a été peu
visible au banc quand l’opposition paralysait l’Assemblée à
coups de rappels au règlement.
Est-ce parce qu’il craignait d’être
interpellé par l’opposition sur le
cas de Vincent Crase, ce salarié
de LRM qui était aux côtés de
M. Benalla le 1er mai ? Même
s’il a pu mieux s’expliquer lors
de son audition au Sénat, mardi
31 juillet, la séquence a relancé
les critiques contre sa double
casquette de délégué général
de LRM et de secrétaire d’Etat.
L’agenda parlementaire est
embouteillé et LRM a été absent
dans la riposte.
france | 7
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Le Sénat poursuivra les auditions à la rentrée
Christophe Castaner, délégué général de LRM, et Lionel Lavergne, chef du groupe de sécurité, ont été entendus
C’
est en qualité de délégué général de La
République en marche (LRM) que
Christophe
Castaner
était
entendu par la commission
d’enquête mais c’est en secrétaire
d’Etat chargé des relations avec le
Parlement qu’il a répondu sans
égratignure aux questions
courtoises des sénateurs, mardi
31 juillet. Interrogé sur Vincent
Crase, le « deuxième homme »
des vidéos des interpellations
musclées du 1er mai aux côtés
d’Alexandre Benalla, M. Castaner
a confirmé qu’une procédure de
licenciement avait été engagée
contre ce salarié chargé de la
sécurité au siège de LRM, après
que celui-ci a d’abord fait l’objet
d’une sanction de quinze jours
« sans retenue de salaire ».
M. Castaner a tenu à préciser qu’à
« aucun moment », M. Crase
n’avait été chargé de sa sécurité
personnelle et ne l’avait accompagné armé dans ses déplacements.
Lundi, la commission d’enquête parlementaire du Sénat
avait entendu longuement le colonel Lionel Lavergne, chef du
groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR).
En réponse aux questions des sénateurs, celui-ci a affirmé
qu’Alexandre Benalla « n’avait
aucune autorité sur le GSPR et
n’occupait aucune fonction de
protection du président de la République ». Le rôle de l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron
– il a été licencié depuis les révélations du Monde – était celui de
« chef d’orchestre, sous l’autorité
du chef de cabinet » pour l’organisation des déplacements présidentiels, a poursuivi le colonel
Lavergne. Alexandre Benalla
était « quelqu’un de contrôlé. Il
était dévoué, disponible, réactif,
opérationnel dans son métier
d’organisation. Nous entretenions d’excellentes relations sur le
plan humain », a-t-il ajouté.
Le patron du GSPR a tenu à
apporter plusieurs précisions sur
les moyens dont disposait
Alexandre Benalla. Son arme ?
« Je vous le dis les yeux dans les
yeux et je suis sous serment. Je n’ai
jamais vu M. Benalla avec une
arme dans les déplacements officiels ou privés de la présidence de
la République. Et je n’ai eu aucun
retour en ce sens de la part des
autres membres du GSPR », a déclaré le colonel Lavergne.
« Moments de tension »
Les équipements radio qui apparaissent sur plusieurs photos
montrant Alexandre Benalla avec
une oreillette, notamment lors
de la venue d’Emmanuel Macron
au Salon de l’agriculture ? Il s’agit
d’équipements attribués « à tous
les membres de la chefferie du cabinet de la présidence de la République » depuis le 14 mai 2017, date
de l’investiture d’Emmanuel Macron. « C’est pour la bulle organisation, par exemple respecter un
cheminement ou le modifier en
fonction des souhaits du président
de la République et pas pour la
bulle sécurité. Ces deux bulles sont
complètement étanches », a assuré Lionel Lavergne, en précisant que lui seul, en sa qualité de
chef de groupe, ou son adjoint, a
accès aux deux fréquences.
A propos des dépositions des
syndicats de police devant la
commission d’enquête sénatoriale, qui faisaient état de « relations exécrables » entre certains
policiers et Alexandre Benalla et
des déclarations de l’ancien collaborateur du chef de l’Etat luimême, évoquant dans son entretien au Monde, des « frictions et
des non-dits » avec le GSPR, le
colonel Lavergne a observé : « Le
correspondant naturel du chef de
cabinet ou de ses adjoints, c’est le
chef du GSPR. Donc, si quelqu’un
avait eu à se plaindre de paroles
plus ou moins véhémentes, c’était
auprès de moi ou de mes adjoints.
S’il y avait eu des frictions, j’en
aurais eu l’écho depuis un an et
demi que j’occupe la fonction de
chef du GSPR. Cela dit, il peut y
avoir des moments de tension
dans certains déplacements. On
ne prend pas forcément des précautions de courtoisie dans ces
moments-là. »
Interrogé sur le projet de réorganisation de la sécurité du président de la République, le colonel
« Je n’ai jamais
vu M. Benalla
avec une arme
dans les
déplacements
officiels ou privés
de la présidence »
LIONEL LAVERGNE
chef du groupe de sécurité
de la présidence
Lavergne a répondu que celle-ci
portait sur le rapprochement de
deux services, le GSPR, chargé de
la sécurité à l’extérieur du palais
de l’Elysée et le commandement,
chargé de l’intérieur. « Je le dis très
clairement : cette réorganisation,
pilotée par le général Eric Bio-Farina et dont je suis le copilote, n’a
absolument pas pour but de créer
une officine privée de garde prétorienne. Le but n’est pas de faire une
fusion mais de créer une synergie
entre les services. Elle s’inscrit dans
une transformation plus globale
des services de la présidence afin
d’avoir une plus grande lisibilité et
une plus grande sincérité sur le
plan budgétaire. » M. Lavergne a
confirmé qu’Alexandre Benalla
avait participé à des groupes de
travail sur cette réorganisation.
Contrairement à la commission
d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale, dont la présidente (LRM) Yaël Braun-Pivet a
annoncé la fin des travaux, celle
du Sénat entend bien poursuivre
ses auditions à la rentrée. Son
président (LR), Philippe Bas a indiqué lundi qu’il n’excluait plus
d’auditionner Alexandre Benalla
après l’entretien accordé par ce
dernier au Journal du dimanche
dans lequel il émet lui-même le
souhait de « donner des explications » aux parlementaires. p
pascale robert-diard
Nouvelle enquête pour d’autres
violences lors du 1er-Mai, à Paris
le parquet de paris a annoncé,
lundi 30 juillet, l’ouverture d’une
enquête pour d’autres violences
commises le 1er-Mai, à Paris, cette
fois au Jardin des plantes, quelques heures avant les heurts survenus place de la Contrescarpe.
Cette enquête a été ouverte à la
suite des plaintes contre X de
deux jeunes, de 23 et 24 ans,
affirmant avoir été victimes
d’une interpellation musclée au
Jardin des plantes, où se trouvaient l’ancien collaborateur de
l’Elysée Alexandre Benalla et
Vincent Crase, employé de La République en marche.
Des images de scènes confuses
au Jardin des plantes, où l’on voit
notamment les deux hommes,
ont été diffusées vendredi par
Libération. Dans un entretien
donné au Journal du dimanche le
29 juillet, M. Benalla a pourtant
réfuté toute « intervention » de sa
part à ce moment-là. « J’étais derrière les policiers en tant qu’observateur, on peut le voir distinctement, je n’ai ni casque, ni brassard,
ni radio », a-t-il affirmé.
Point de vue différent
Cette nouvelle enquête a été
ouverte pour « violences volontaires en réunion par personne
dépositaire de l’autorité publique », « atteinte arbitraire à la liberté individuelle », « usurpation
de signes réservés à l’autorité publique », « immixtion dans l’exercice d’une fonction publique »,
« dégradation volontaire d’un
bien », en l’espèce d’une vidéo, et
« introduction frauduleuse dans
un système de traitement de données personnelles ».
Selon Grégory Saint Michel,
l’avocat des deux plaignants (un
homme et une femme), Vincent
Crase, Alexandre Benalla et le policier qui les accompagnait ce
jour-là sont identifiables sur la vidéo diffusée par Libération. Alors
qu’ils tentaient de sortir du Jardin
des plantes, ses clients ont reçu
des indications contradictoires,
et un des membres du trio,
voyant que la jeune femme filmait avec son téléphone, a ceinturé celle-ci et l’a plaquée contre
un arbre, a raconté l’avocat à
l’Agence France-Presse.
Un des trois membres du
groupe lui a alors pris son téléphone et a effacé la vidéo en question, qu’elle a réussi à récupérer
grâce à un logiciel spécial, a-t-il
ajouté. Lundi 30 au soir, Mediapart a mis en ligne une autre vidéo, montrant un point de vue
différent du même épisode, qui
permet de voir nettement
MM. Benalla et Crase emmener
vigoureusement un homme en le
tenant par les bras. « L’argument
selon lequel [Alexandre Benalla et
Vincent Crase] se sont sentis
légitimes pour venir au soutien du
maintien de l’ordre face à des
manifestants violents ne tient pas
ici. Il y a une vidéo qui montre le
contraire », a fait valoir Me Grégory Saint Michel. p
service france
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
8 | france
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Fabius: «L’affaire Lafarge ne m’est jamais remontée»
L’ex-ministre a été entendu comme témoin dans l’enquête visant le cimentier pour « financement du terrorisme »
I
l n’a rien su, rien entendu.
Laurent Fabius, ministre des
affaires étrangères entre 2012
et 2016, affirme n’avoir jamais été informé des mésaventures de Lafarge en Syrie durant cette
période, et a fortiori des petits arrangements du cimentier avec des
groupes terroristes. Aujourd’hui
président du Conseil constitutionnel, l’ancien ministre a été entendu comme témoin, vendredi
20 juillet, par les juges d’instruction Charlotte Bilger et David de
Pas, dans l’enquête pour « financement d’une entreprise terroriste »
visant l’ancien fleuron du CAC 40.
Son audition, révélée par
Le Monde, ne laisse pas d’interroger sur l’absence totale d’informations qui seraient remontées jusqu’au ministre, et ce alors que plusieurs de ses collaborateurs au
Quai d’Orsay suivaient le dossier
Lafarge, dont l’usine était même
devenue un sujet de discussion
entre Paris et Washington. Afin de
mettre en perspective les réponses faites par M. Fabius aux
magistrats, nous avons choisi de
les présenter en regard du contexte et des éléments factuels versés à l’instruction.
Entre 2012 et 2015, le cimentier
Lafarge – devenu LafargeHolcim
après sa fusion avec le groupe
suisse – est la dernière entreprise
française présente en Syrie, tandis
que le pays sombre dans le chaos.
La diplomatie française est alors
en première ligne pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad :
au cours de l’été 2013, Laurent Fabius multiplie les échanges avec
son homologue américain, John
Kerry, pour monter une intervention militaire contre Damas, qui
ne verra finalement pas le jour
après la volte-face de Washington.
Le ministre des affaires étrangères savait-il que Lafarge possédait
alors la seule usine française encore en activité dans le pays ?
« Je n’en ai pas de souvenir précis »,
assure Laurent Fabius. Etait-il informé des déboires du cimentier,
contraint de composer avec
différents groupes armés, dont les
forces kurdes et l’organisation
Etat islamique (EI) ? « Je n’ai jamais
été saisi d’une question concernant
Lafarge, je suis catégorique. » A-t-il
eu vent de la prise de l’usine par les
troupes de l’EI, en septembre 2014 ? « Non, je n’ai pas souvenir d’avoir été informé de l’attaque
de cette usine. »
Cette audition était attendue
de longue date par l’organisation
LES DATES
2010
Octobre L’usine de Lafarge,
à Jalabiya, en Syrie, produit
son premier ciment.
2012
Juillet Début des paiements
aux groupes armés.
Décembre Lafarge
est la dernière entreprise
française présente en Syrie.
2013
Juin L’organisation Etat
islamique (EI) prend le contrôle
de zones où la cimenterie
se fournit en matières
premières, autour de Rakka.
Novembre L’EI apparaît
dans la liste des groupes
payés par l’intermédiaire
syrien de l’usine, Firas Tlass.
2014
Août Un nouvel accord
est passé avec l’EI :
il comprend un fixe mensuel
et un variable à la tonne.
19 septembre L’usine est prise
d’assaut par l’EI.
Sherpa, partie civile dans ce dossier. L’association de protection
et de défense des victimes de crimes économiques en avait fait la
demande, le 11 octobre 2017,
par l’intermédiaire de son avocate Me Marie Dosé, afin de déterminer « de quelles informations
disposait le Quai d’Orsay à
l’époque des faits sur les activités
de Lafarge en Syrie et, surtout,
quelles directives ont été données
par le Quai d’Orsay, visiblement
enclin à ce que les activités de l’entreprise se poursuivent ».
Les interrogations autour du
rôle de la diplomatie française
planent sur cette affaire depuis le
début de l’enquête. Les premiers
soupçons ont été distillés par
Christian Herrault, ex-directeur
général adjoint des opérations de
Lafarge, et Jean-Claude Veillard,
l’ex-directeur de la sûreté, qui ont
affirmé aux enquêteurs avoir
« régulièrement tenu informé » de
la situation l’ambassadeur de
France chargé de la Syrie au Quai
d’Orsay, Eric Chevallier, et que ce
dernier les aurait « toujours encouragés à rester ».
« Au courant du racket »
M. Herrault avait apporté quelques précisions lors d’une confrontation face à M. Chevallier en
janvier 2018. Il affirmait avoir rencontré le diplomate au Quai d’Orsay en compagnie de M. Veillard à
l’été 2012, puis à trois reprises jusqu’à l’hiver 2013 : « Il était au courant de la situation de l’usine, et il
comprenait parfaitement l’intérêt
de maintenir l’usine pour le développement de la région. Il nous a
toujours soutenus sans nous faire
la moindre observation. (…) Il était
au courant du racket. »
Après avoir affirmé lors de cette
confrontation n’avoir aucun
« souvenir de ces rencontres »,
M. Chevallier a fini par admettre,
dans une lettre envoyée aux
magistrats quelques jours plus
tard, avoir retrouvé la trace d’un
de ces entretiens. Le ministre des
affaires étrangères a-t-il pu ignorer la tenue de ces « rencontres »
au Quai d’Orsay ?
« Je n’ai jamais été informé de ces
réunions, assure Laurent Fabius.
– Au regard de l’ensemble de ces
éléments, ne peut-on considérer
que le ministère des affaires étrangères a accompagné, voire protégé, les choix effectués par Lafarge en Syrie ?, insistent les juges.
– En tant que le ministère est
dirigé par le ministre, ma réponse
est clairement non. Si des fonctionnaires ont pu donner ce sentiment,
c’est à tort. »
Au-delà de ces quelques entretiens de routine entre Lafarge et le
Quai d’Orsay, les contacts entre le
cimentier et Paris ont été réguliers
durant cette période, mais par un
tout autre canal. Des notes déclassifiées montrent que M. Veillard
faisait remonter des informations
sur la situation autour de l’usine à
la direction générale de la sécurité
extérieure (DGSE), qui dépend
du ministère de la défense. « Je ne
faisais aucun tri dans les informations que je donnais aux services de renseignement », a-t-il précisé devant le juge.
Là encore, M. Fabius assure
n’avoir jamais été destinataire de
ces renseignements. Il explique
que les informations de terrain ne
remontent à son cabinet que
« lorsque cela est jugé nécessaire ».
« Aucune information, y compris
venant de la DGSE ou de la DGSI,
organes qui ne relèvent pas du
ministère, n’atteint le ministre tant
qu’elle n’est pas filtrée par le
directeur de cabinet », insiste-t-il.
La diplomatie française a pourtant été sollicitée par Lafarge dans
des circonstances particulièrement critiques, qui auraient peutêtre pu justifier que le ministre
soit informé. Le 19 septembre 2014, la cimenterie est prise
« Je n’ai pas
souvenir
d’avoir été
informé de
l’attaque de
cette usine »
LAURENT FABIUS
ministre des affaires
étrangères entre 2012 et 2016
d’assaut par l’EI. Le jour même,
Christian Herrault et Jean-Claude
Veillard sont reçus par le successeur de M. Chevallier au Quai
d’Orsay, Franck Gellet, pour lui
demander d’intercéder auprès
de Washington afin que l’usine
ne soit pas bombardée par l’aviation américaine.
Selon le compte rendu qu’ont
fait de cet entretien les services
diplomatiques, les responsables
de Lafarge auraient à cette occasion assuré n’avoir aucun contact
avec les Kurdes ni avec l’EI. Face au
« jeu d’équilibriste entre les différents belligérants auquel Lafarge
se prête pour protéger son site »,
Franck Gellet les met tout
de même « en garde contre la
tentation de dialoguer avec
Daech ». Il relaie enfin leur requête de demander aux EtatsUnis « de nous consulter avant
toute frappe visant ce site ».
« Sur la liste appropriée »
Dans un mail envoyé le jour
même au directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius, ainsi qu’à
la conseillère Proche-Orient du
ministre, M. Gellet écrit : « Il convient de protéger cet investissement français pour le cas où,
Daech en faisant une possible base
ou une source de lucre, les Américains envisageraient de le bombarder. Il me paraîtrait légitime
que nous demandions à Washington de ne rien faire à propos de ce
site sans nous consulter. » L’ambassadeur transmet les coordonnées GPS du site « en vue des messages appropriés à faire passer
aux Américains ».
Réponse du directeur adjoint du
cabinet de Laurent Fabius :
« Merci. Je passe ça à la défense,
qu’il puisse en parler aux Américains. » Selon les éléments transmis à la justice par le ministère
des affaires étrangères, l’ambassadeur Gellet se rend dix jours
plus tard en mission à Washington, où il évoque « le site de
Lafarge avec le Pentagone ». La demande est directement transmise à Derek Chollet, conseiller
du secrétaire à la défense américain. La réponse tombe le 2 octobre : les « militaires » français ont
Les interrogations
autour du rôle
de la diplomatie
française planent
sur cette affaire
depuis le début
de l’enquête
bien transmis le message à leurs
« collègues américains », et le site
de Lafarge « est inscrit désormais
sur la liste appropriée ».
Est-il envisageable que ces
échanges hautement sensibles et
la mission de l’ambassadeur de
France pour la Syrie à Washington
ne soient pas remontés jusqu’au
ministre des affaires étrangères ?
A en croire Laurent Fabius, oui.
« Que savez-vous de ces échanges
entre des responsables de Lafarge
et un ambassadeur de France ?, lui
demandent les juges.
– Rien. Vous me demandez s’il est
normal que je ne sois pas au courant, c’est toujours la même question : si un problème est jugé important, très important, il doit être
signalé. S’il n’est pas jugé comme
tel, cela ne remonte pas », répond
l’ancien ministre.
A l’automne 2014, M. Veillard
prend contact avec le cabinet
militaire du président François
Hollande, afin de suggérer que
l’usine soit « utilisée comme base
dans le cadre de déploiement des
forces militaires françaises ». Les
forces spéciales américaines seront finalement les premières à
s’y installer, en décembre 2015,
après la reprise du site par les forces kurdes. Une semaine plus
tard, le 28 décembre, M. Veillard
transmet l’information à M. Gellet et sollicite un nouveau rendezvous. Il précise avoir « informé »
de la situation « le directeur de la
DRM », la direction du renseignement militaire, et le chef de l’étatmajor particulier du « PR », le président de la République.
La cimenterie de Lafarge est devenue un enjeu stratégique et militaire pour la coalition (les forces
spéciales britanniques et françai-
ses s’y installeront quelques semaines plus tard). M. Fabius assure pourtant n’avoir « jamais
évoqué » cette question avec le
président, pas plus qu’avec le ministre de la défense.
« Je suis désolé d’insister, mais
l’ensemble de ce qui est communément appelé l’affaire Lafarge ne
m’est jamais remonté », insistet-il, sans s’étonner d’avoir été tenu
à l’écart de ce dossier.
« Avec le recul, considérez-vous
que vos services auraient dû
vous informer du maintien de
cette usine ?, s’enquièrent les magistrats.
– Tout dépend de savoir ce que
savaient mes services. Si c’est juste
la présence d’une usine dans une
région qui ne pose pas de problème, non. En revanche, s’ils sont
informés qu’il y a des trafics, évidemment ils doivent m’informer.
Mais de ce que j’ai lu dans les journaux, car c’est ma source d’information dans cette affaire, mes services ne disent pas qu’ils ont été informés des trafics. »
Diplomatie économique
Au début de son mandat, Laurent
Fabius avait ouvert un chantier
qui lui tenait à cœur, la diplomatie
économique, afin de soutenir les
entreprises françaises sur les
marchés extérieurs et de les aider,
depuis le Quai d’Orsay, à résoudre leurs problèmes. Au-delà des
soupçons de « trafics » visant
Lafarge, les difficultés rencontrées par le cimentier pour se
maintenir en Syrie n’étaient-elles
pas susceptibles d’intéresser le
ministre ? « Cette affaire n’a rien à
voir avec la diplomatie économique », tranche M. Fabius.
Seule concession faite aux juges : l’ancien ministre reconnaît
avoir rencontré Bruno Lafont,
PDG de Lafarge à l’époque des
faits, en sa qualité de responsable
du pôle développement durable
au Medef : « Je l’ai rencontré quatre ou cinq fois au moment de
la préparation de la COP21 entre
2013 et décembre 2015. Etait-il luimême au courant ? Je l’ignore. En
tout cas, il ne m’a jamais saisi de
cette question. » p
soren seelow
france | 9
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Evasion de Réau :
Nicole Belloubet
annonce une
série de mesures
La garde des sceaux a souligné une
« conjonction des failles de sécurité »
après l’évasion de Redoine Faïd
C
oïncidence
malheureuse, quelques heures
avant la remise du rapport de l’Inspection des
services pénitentiaires à la ministre de la justice, Nicole Belloubet,
sur les conditions dans lesquelles
Redoine Faïd a pu s’enfuir de la
prison de Réau (Seine-et-Marne),
on apprenait lundi 30 juillet l’évasion de deux détenus de la maison d’arrêt de Colmar. Condamnés pour des faits de vol en réunion, les deux hommes sont parvenus à percer le plafond de la
cellule qu’ils partageaient et à
s’enfuir par les toits en descendant les murs à l’aide de draps
noués. Les recherches pour les retrouver sont toujours en cours.
Lors d’un point presse à la chancellerie, lundi après-midi, la ministre de la justice a fait savoir que
cette double évasion portait à
douze le nombre de personnes
qui sont parvenues à s’enfuir
d’un établissement pénitentiaire
depuis le début de l’année. Elles
étaient dix-sept en 2017, a détaillé
Nicole Belloubet, en précisant
que la majorité des évasions
avaient eu lieu dans des établissements peu sécurisés et vétustes.
Mais c’est évidemment sur les
leçons à tirer de la spectaculaire
ÉD U C AT I ON
Le téléphone portable
banni à l’école
et au collège
Le Parlement a voté définitivement, lundi 30 juillet, après
un ultime passage devant
l’Assemblée, une proposition
de loi LRM visant à interdire
le téléphone portable – sauf
exceptions pour des usages
pédagogiques – dans les établissements scolaires et au
collège. Le texte a été adopté
par 62 voix pour contre 1. Les
députés LR, socialistes, « insoumis » et communistes se
sont abstenus. – (AFP.)
FAI T D I VERS
Incendie d’Aubervilliers :
un enfant de 10 ans
mis en examen
Un enfant de 10 ans a été mis
en examen, lundi 30 juillet,
soupçonné d’avoir provoqué
l’incendie d’une tour HLM
en jouant avec un briquet.
Le 26 juillet, le feu avait causé
la mort d’une mère et de ses
trois enfants à Aubervilliers
(Seine-Saint-Denis). L’enfant
ne pourra pas être jugé, son
âge le rendant pénalement
irresponsable. – (AFP.)
ÉCON OMI E
La prévision
de croissance va être
revue à la baisse
Le gouvernement compte
réviser à la baisse sa prévision
de croissance pour l’économie française en 2018, a annoncé, mardi, Bruno Le Maire.
Interrogé sur BFM-TV, le ministre de l’économie n’a pas
avancé de chiffre pour cette
révision de l’objectif de 2 %
cette année, fixé dans le programme de stabilité transmis
à la Commission européenne
en avril. – (Reuters)
exfiltration par hélicoptère de Redoine Faïd, dimanche 1er juillet,
que la garde des sceaux était attendue. Reprenant à son compte
les conclusions du rapport de
l’inspection sur la « conjonction
des failles de sécurité exploitées
parfaitement par un commando
aux méthodes paramilitaires »,
Nicole Belloubet a annoncé une
série de mesures, tant matérielles
que structurelles.
« Sidération du personnel »
A court terme, la prison de Réau
sera dotée de filins anti-hélicoptère, qui figuraient dans le
contrat de partenariat public
privé signé en 2011, mais
n’avaient pas été installés. Le positionnement de la porte d’entrée des parloirs, qui donne un
accès direct à la cour d’honneur
de la prison, sera également modifié. En réponse au rapport de
l’inspection, qui pointe la « sidération du personnel » – parmi lesquels figuraient ce jour-là beaucoup de surveillants débutants –
face à des malfaiteurs déterminés et lourdement armés, la ministre de la justice a fait savoir
qu’une « équipe dédiée et professionnalisée » serait affectée à la
sécurisation des parloirs.
La prison de Réau (Seine-et-Marne), d’où s’est évadé Redoine Faïd, le 1er juillet. CHRISTIAN HARTMANN/REUTERS
Plus largement, Nicole Belloubet a demandé au directeur
de l’administration pénitentiaire
de mettre en place un système de
fidélisation des surveillants en
Ile-de-France, qui attribuerait des
indemnités supplémentaires à
ceux qui s’engageraient à rester
en région parisienne pendant
une durée de six ans.
Les réformes structurelles portent sur deux points : la nécessaire adaptation des règles d’affectation des détenus présentant
un risque particulier d’évasion,
pour les placer dans les établissements les plus sécurisés, quel
que soit leur statut, prévenu ou
condamné définitivement. Nicole Belloubet a en effet rappelé
que Redoine Faïd bénéficiait encore du statut de prévenu au moment de son évasion, ayant fait
appel de ses deux condamnations et s’étant pourvu en cassa-
tion pour une troisième affaire.
Au regard du code de procédure
pénale, il relevait donc de la maison d’arrêt et non de la centrale,
ce qui limitait les établissements
susceptibles de l’accueillir.
Classifier les établissements
Nicole Belloubet souhaite proposer une modification du code
de procédure pénale à l’automne,
afin de permettre l’affectation
dans les établissements pénitentiaires les plus sécurisés de
certains détenus particulièrement signalés. Elle a également
demandé à ses services de classifier les établissements en fonction des risques présentés par les
détenus en identifiant une trentaine d’établissements en capacité d’accueillir les détenus particulièrement signalés au titre du
risque d’évasion. Le second volet
de ces réformes structurelles
Yves Lévy retire sa candidature
à la tête de l’Inserm
L’époux de la ministre de la santé évite les soupçons de conflit d’intérêts
C
ertains y verront sans
doute un premier effet collatéral de l’affaire Benalla.
Le PDG de l’Institut national de la
santé et de la recherche médicale
(Inserm), Yves Lévy, mari de la ministre de la santé, Agnès Buzyn, a
annoncé lundi 30 juillet qu’il retirait sa candidature à un second
mandat à la tête de cet organisme
public, où il avait été nommé
en 2014. Après des semaines d’incertitudes – alors même qu’il ne
s’était jamais officiellement déclaré –, il a adressé une lettre aux
salariés de l’Inserm, indiquant :
« Dans la situation personnelle qui
est la mienne, je considère que toutes les conditions ne seront pas réunies pour conduire ce projet ambitieux (…) je ne veux enlever aucune
chance à l’Inserm et nous placer
dans une situation dans laquelle
l’Institut ne pourrait pas pleinement interagir avec les tutelles. »
Yves Lévy, scientifique reconnu,
avait un temps tenté de maintenir
sa candidature, il a semble-t-il préféré jeter l’éponge de lui-même. Le
gouvernement n’aura donc pas à
répondre aux soupçons de conflit
d’intérêts que posait le renouvellement de l’époux d’Agnès Buzyn.
Une question qui s’était déjà posée
lors de sa nomination au ministère de la santé en mai 2017. « Le
gouvernement rappelle que l’ensemble des procédures permettant
d’éviter tout conflit d’intérêts entre
l’Inserm et la ministre des solidarités et de la santé ont été mises en
œuvre de façon continue depuis
mai 2017 », a indiqué lundi un
communiqué de Matignon.
A l’époque, un « système de
déport » avait été décidé : un décret avait placé l’Inserm sous la
double tutelle de Matignon et du
ministère de la recherche et de
l’enseignement supérieur. Pour
autant, les critiques avaient été
nombreuses. Critiques qu’Agnès
Buzyn considérait comme infondées, répétant « ne pas s’impliquer
dans la carrière de [son] mari ».
Question sur la transparence
Que va-t-il se passer désormais ?
« Le processus sera relancé dans les
prochaines semaines », souligne le
communiqué de Matignon. « On
repart de zéro, le fait que M. Lévy
soit candidat a pu en freiner »
d’autres, ajoutait-on mardi matin.
Pourtant, six postulants avaient
été auditionnés le 21 juin par une
commission d’évaluation désignée par le ministère de la santé et
celui de l’enseignement supérieur
et de la recherche, présidée par
Alain Beretz, directeur général de
la recherche et de l’innovation au
ministère de la recherche, et composée de six membres.
Seules deux personnes ont jusqu’ici choisi de rendre publique
leur candidature : Jessica ZucmanRossi (Inserm, université ParisDescartes) et Philippe Froguel
(CNRS, université de Lille et Imperial College de Londres). Ce dernier, qui considère que « la décision d’Yves Lévy est une sage décision », se disait lundi « très étonné »
de la relance du processus et se
questionne sur sa transparence. Le
16 juin, la revue britannique The
Lancet s’était d’ailleurs étonnée
dans un éditorial de l’opacité de
cette désignation, déplorant le
conflit d’intérêts mais aussi le
manque de transparence.
Les membres de la commission
d’évaluation auraient placé en tête
Jessica Zucman-Rossi, seule
femme en lice, et auraient, selon
nos informations, retenu deux
autres noms : Philippe Amouyel
(Inserm, Institut Pasteur) et Yves
Lévy. Jessica Zucman-Rossi nous
indiquait lundi ne pas avoir été informée du retrait d’Yves Lévy et
être toujours candidate, en tant
que scientifique et chercheuse à
l’Inserm. L’avis de la commission
reste cependant consultatif.
Le fait que le gouvernement reparte de zéro tendrait à discréditer
la commission – dont des candidats opposés à Yves Lévy saluaient
la composition répondant aux
normes internationales en la matière – et son travail, selon certains.
Cette relance du processus décidée
dès lors que M. Lévy a renoncé à
solliciter un second mandat envoie-t-elle le signal qu’aucune des
autres candidatures ne trouve
grâce aux yeux de la cotutelle ?
Yves Lévy, qui reste, en attendant, « en charge de l’intérim à la
tête de l’Inserm », « sera prochainement appelé à d’autres fonctions »,
précise Matignon. p
paul benkimoun
et pascale santi
Nicole Belloubet
a demandé
de mettre en
place un système
de fidélisation
des surveillants
de prison
en Ile-de-France
porte sur le renseignement pénitentiaire. Dans son rapport, l’inspection souligne en effet « l’insuffisance de l’analyse de la part des
bureaux en charge de la gestion
de la détention et du renseignement, à l’égard des détenus
présentant un risque élevé d’évasion ». La ministre de la justice
a observé que, depuis les attentats de 2017, le renseignement
pénitentiaire s’est concentré sur
la lutte contre le terrorisme et sur
les phénomènes de radicalisation, au détriment de la prévention des évasions des détenus issus de la grande criminalité.
Elle souhaite d’une part qu’une
partie des recrutements humains
– une centaine d’ici à 2020 – affectés au renseignement pénitentiaire chargé de la lutte contre le
terrorisme soit réorientée vers la
criminalité organisée. Nicole Belloubet envisage d’autre part d’aligner les moyens du renseignement pénitentiaire en matière de
prévention des évasions sur ceux
de la lutte contre le terrorisme,
tels que le recours aux enregistrements du son ou de la vidéo dans
certains lieux, comme dans les
parloirs. Ces réformes devraient
être mises en œuvre d’ici à la fin
de l’année. p
pascale robert-diard
Enquête ouverte après la
diffusion de la vidéo d’une
femme harcelée à Paris
L’étudiante de 22 ans avait porté plainte et
publié la vidéo de son agression sur Facebook
L
e parquet de Paris a annoncé, lundi 30 juillet,
avoir ouvert une enquête
après la plainte d’une jeune
femme ayant dénoncé, vidéo à
l’appui, son agression par un
homme qui l’a frappée au visage,
en pleine rue à Paris, alors qu’elle
lui avait répondu après des
remarques obscènes.
Une enquête de flagrance a été
confiée au commissariat du
19e arrondissement de la capitale
pour des faits qualifiés de harcèlement sexuel et violences avec
arme – en l’occurrence un jet de
cendrier – ayant entraîné une incapacité totale de travail inférieure à huit jours.
Les faits se sont déroulés le
24 juillet. Marie Laguerre, étudiante en architecture de 22 ans,
est importunée dans la rue par un
homme qu’elle croise en marchant et qui lui adresse des réflexions salaces et des grognements lubriques. Elle lui lance un
« Ta gueule ! » tout en poursuivant
son chemin. L’homme d’une
trentaine d’années aux cheveux
mi-longs lui jette alors un cendrier avant de la suivre et de la gifler violemment.
Des clients et le patron du bar
devant lequel la scène se déroule
se précipitent vers l’homme, qui
tourne rapidement les talons. La
caméra de vidéosurveillance du
café a tout enregistré. L’étudiante
récupère les images peu après les
faits, va porter plainte et poste le
tout sur Facebook le lendemain.
« C’est inadmissible »
Mise en ligne le 25 juillet, la vidéo
a été partagée plus d’un million
de fois et a recueilli plus de
1 500 commentaires. « Le harcèlement, c’est au quotidien. Ces hommes qui se croient tout permis
dans la rue, qui se permettent de
nous humilier et qui ne supportent pas qu’on s’en offusque, c’est
inadmissible. Il est temps que ce
genre de comportement cesse »,
plaide-t-elle dans le texte qui accompagne la vidéo.
En quelques jours, l’étudiante
parisienne est devenue le symbole de la lutte contre le harcèlement de rue. Injures, menaces,
gestuelle obscène, violences…
Dans un entretien au Parisien,
lundi 30 juillet, Marlène Schiappa,
la secrétaire d’Etat chargée de
l’égalité entre les femmes et les
hommes, a indiqué que le projet
de loi renforçant la lutte contre les
violences sexuelles et sexistes
« doit être adopté en fin de semaines. (…) Les premières amendes devraient être mises à l’automne ».
Mardi matin, l’agresseur de
Marie Laguerre n’avait toujours
pas été interpellé. p
louise couvelaire
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
Entre Trump et l’Iran, l’arme du pétrole
10 |
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
La ligne très dure de Donald Trump contre Téhéran pourrait avoir un impact durable sur le marché pétrolier
I
l y a une multitude de facteurs à surveiller en ce moment sur les marchés pétroliers. Mais, d’une manière ou
d’une autre, on arrive toujours à la
même conclusion : c’est l’impact
des sanctions américaines contre
l’Iran qui décidera du prix du baril. » L’estimation de Tamas Varga,
analyste chez PVM Oil, est assez
partagée dans les milieux pétroliers : l’attitude de Donald Trump
face à Téhéran sera décisive pour
le marché pétrolier dans les prochaines semaines.
Mardi 31 juillet, les cours étaient
toujours à un niveau élevé, à
74,70 dollars le baril, poussés
par une demande mondiale qui
reste forte et par l’incertitude géopolitique au Proche-Orient,
d’autant plus forte que le président américain venait de livrer
une nouvelle preuve de son imprévisibilité. Lundi soir, dans un
surprenant retournement, Donald Trump a proposé de rencontrer sans aucune condition préalable le président iranien Hassan
Rohani. Une proposition balayée d’un revers de main par Téhéran, pour qui tout rapprochement devrait commencer par
un retour des Etats-Unis au sein
de l’accord nucléaire.
Cette nouvelle rodomontade de
M. Trump ne devrait pas avoir
d’impact sur la stratégie américaine face à Téhéran qui consiste à
étouffer l’économie iranienne et
la priver de ses revenus pétroliers.
En mai, après avoir annoncé sa
sortie de l’accord sur le nucléaire
iranien, il avait promis de mettre
en place les sanctions « les plus
dures de l’histoire » contre l’Iran.
Derrière ces menaces se trouve
l’enjeu crucial du pétrole : du brut
iranien d’abord, visé par les sanctions américaines, mais aussi
plus largement du pétrole exporté depuis la région, dont une
bonne partie transite au large des
côtes iraniennes.
Donald Trump a fait de l’arme
pétrolière un élément clé de sa
IRAN
Détroit d’Ormuz
OMAN
Golfe
Persique
Dubaï
Abou Dhabi
ÉMIRATS ARABES
UNIS
ARABIE SAOUDITE
OMAN
100 km
Des tankers
au large
de l’île
iranienne
de Kharg,
dans le golfe
Persique, le
12 mars 2017.
FATEMEH BAHRAMI/
ANADOLU AGENCY
stratégie anti-Téhéran. L’idée
est d’encercler l’Iran en faisant passer ses exportations de
pétrole à zéro, martèlent les responsables américains. Une attitude qui tranche avec les
administrations précédentes,
qui avaient accordé à certains
pays des exemptions spécifiques
pour pouvoir continuer à importer du pétrole iranien.
« C’est un nouveau signe que le
marché doit s’attendre à une mise
en œuvre stricte des sanctions pétrolières », note Joe McMonigle,
consultant et ancien vice-président de l’Agence internationale
de l’énergie.
Comprendre : la Maison Blanche punira sans ménagement les
pays qui continueront à acheter
du pétrole iranien. Certains alliés
des Etats-Unis, comme le Japon,
essaient encore de négocier des
exemptions pour leurs raffineries, sans succès pour l’instant.
Du côté iranien, on commence
déjà à renommer certains bateaux et à les faire passer sous
pavillon tanzanien pour espé-
rer flouer les Américains, note
l’agence Bloomberg.
Les sanctions pétrolières doivent s’appliquer à partir du 4 novembre et beaucoup craignent que la chute soit brutale.
L’Iran exporte 2,4 millions de barils de pétrole par jour, et pourrait
en perdre entre 800 000 et
1,2 million très rapidement. Cela
aura forcément des conséquences
sur un marché déjà tendu et devrait pousser les prix à la hausse.
A ces pertes de barils sur le marché s’ajoute le défi du détroit
d’Ormuz. « Si les exportations iraniennes sont bloquées, alors
aucun autre pays de la région ne
pourra exporter de pétrole », a
ainsi menacé le guide suprême
Ali Khamenei, dans une allusion
claire à ce passage stratégique.
Large de seulement 40 kilomètres, le détroit a une importance
décisive : il voit passer plus de
30 % du commerce mondial de
pétrole. « Si on parle du seul pétrole iranien, on parle de 2,5 millions de barils par jour, si on parle
d’un blocage du détroit, on parle
Les profits des pétroliers s’envolent
L’augmentation quasi continue du baril depuis un an fait le bonheur
des majors du pétrole. Le groupe français Total a vu son bénéfice
bondir de 83 %, à 3,72 milliards de dollars (3,2 milliards d’euros) au
deuxième trimestre. L’anglo-néerlandais Shell a multiplié par quatre
son bénéfice net au deuxième trimestre, à 4,7 milliards de dollars.
Les géants américains ExxonMobil et Chevron enregistrent également des revenus en forte hausse. Le premier a dégagé un bénéfice
net de 3,95 milliards de dollars au deuxième trimestre, en hausse de
18 % sur un an. Le second a vu son bénéfice doubler à 3,41 milliards
de dollars. Selon la banque suisse UBS, les bénéfices des sociétés
pétrolières sont en augmentation depuis sept trimestres consécutifs.
de 19 millions de barils par jour.
C’est un problème bien plus important », a rappelé le consultant Robert McNally sur CNBC. D’autant
que les Etats-Unis ont une activité
militaire importante dans la région, avec la présence de la
5e flotte de la marine américaine.
Détermination à riposter
Peu d’observateurs croient à un
conflit direct : Téhéran a déjà menacé de bloquer ce détroit par le
passé, et la mise en œuvre de telles déclarations provoquerait une
escalade dangereuse. Mais la tonalité des déclarations des dirigeants iraniens montre leur détermination à riposter. De fait, le
régime dispose d’autres outils
pour contre-attaquer dans la région. Mercredi, un navire pétrolier saoudien a ainsi été attaqué
par des rebelles yéménites proiraniens, les houthistes.
Dans la foulée, l’Arabie saoudite
a décidé de suspendre temporairement ses exportations de brut
par un autre détroit stratégique,
celui de Bab Al-Mandab « jusqu’à
La Maison
Blanche punira
les pays qui
continueront
à acheter du brut
iranien à partir
du 4 novembre
ce que (…) le trafic maritime dans
la zone soit sûr ». Cette zone située
entre le Yémen et Djibouti est perturbée par la guerre au Yémen. Si
le pétrole saoudien devenait une
cible régulière des houthistes, les
conséquences de cette situation
sur le marché pétrolier pourraient être significatives.
A Téhéran, l’impact de la guerre
économique américaine commence déjà à se faire sentir : la
monnaie iranienne, le rial, a
perdu, en quatre mois, la moitié
de sa valeur par rapport au dollar
américain. p
nabil wakim
La hausse du brut, une bouffée d’oxygène pour les biocarburants
La remontée du prix du pétrole relance l’intérêt pour les énergies concurrentes, estime le patron de Global Bioenergies
L
a hausse du pétrole ne fait
pas que des malheureux.
Pour les industriels qui
mettent au point des substituts
aux hydrocarbures, elle constitue
même une excellente nouvelle,
attendue depuis longtemps. Une
bouffée d’oxygène et d’espoir
après trois années terribles.
Témoin, Marc Delcourt. Avec la
remontée du brut, « on va enfin
sortir de l’orage », veut croire le
patron et cofondateur de Global
Bioenergies. Depuis trois ans, ce
biologiste reconverti en entrepreneur vit comme nombre de
ses collègues une période extrêmement difficile. Son entreprise
a plongé de 80 % à la Bourse de
Paris par rapport à son sommet du
printemps 2015. Elle n’y vaut plus
que 57 millions d’euros, et les réti-
cences des investisseurs ont freiné
son essor. Le prix du baril était
tombé si bas que les financiers hésitaient : était-ce bien le moment
d’investir dans la production, fatalement coûteuse, d’équivalents
verts à l’or noir ? « De 2015 à 2017, à
chaque fois que j’allais voir des
investisseurs aux Etats-Unis, je n’obtenais aucun rendez-vous, zéro ! »,
reconnaît le patron français.
Le vent est en train de tourner,
assure M. Delcourt : « Maintenant
que le baril est à 75 dollars plutôt
qu’à 27 dollars comme à son creux
de 2015, il y a de nouveau du
monde au téléphone, et plusieurs
grands investisseurs ont entamé
des discussions approfondies avec
nous. » D’ici quelques mois, il espère signer un accord avec l’un ou
l’autre, de manière à pouvoir lan-
cer enfin la construction dans
l’Aube ou la Marne de l’usine promise depuis quelques années.
Retournement de tendance
Global Bioenergies et son partenaire Cristal Union, le sucrier plus
connu sous la marque Daddy, entendent y fabriquer de l’isobutène, un produit chimique utilisé
dans les plastiques, le caoutchouc,
l’essence, etc. En général, cette brique élémentaire de la chimie est
tirée du pétrole. Ici, elle doit provenir du sucre contenu dans des
plantes comme la betterave ou la
canne à sucre. L’investissement
est évalué à 115 millions d’euros,
pour un démarrage désormais attendu en 2021.
La start-up française constitue
un bon témoin du séisme provo-
qué dans le monde des biocarburants et de la biologie industrielle
par l’arrivée du pétrole de schiste
et la chute des prix qu’elle a entraînée. Le canadien BioAmber, qui
voulait lui aussi offrir une alternative « bio-sourcée » à un produit
généralement issu du pétrole,
l’acide succinique, a fait faillite en
mai. Cela avait déjà été le cas en
août 2017 de Solazyme, une société américaine créée pour développer des biocarburants à partir
d’algues. Gevo, ancienne gloire
américaine du secteur, a vu son
action sombrer dans les profondeurs de Wall Street. Et en France,
le groupe Avril (Lesieur, Puget, etc.) perd de l’argent depuis
deux ans à cause des difficultés de
sa branche spécialisée. « Dire que
les biocarburants ne sont pas sexy
en ce moment est un énorme
euphémisme », résume Sam Nejame, le patron du cabinet de conseil Promotum, dans une tribune
au magazine Biofuels Digest.
A présent, plusieurs facteurs
laissent imaginer un retournement de tendance. D’une part, la
hausse du pétrole redonne un
peu de compétitivité aux produits concurrents, même s’ils nécessitent encore des subventions
toujours un peu aléatoires.
D’autre part, le dérèglement climatique, chaque jour plus net,
« renforce l’appétit du monde pour
le bio », souligne M. Delcourt. En
Europe, un accord conclu en juin
prévoit de porter à 14 % la part des
énergies renouvelables dans les
transports en 2030, tout en réduisant l’usage des agrocarburants
de première génération, et même
en abandonnant ceux à base
d’huile de palme.
En Bourse, quelques « vieilles »
sociétés du métier ont déjà commencé à remonter la pente, à
l’image des américains Renewable Energy Group, Amyris et Codexis, dont les actions ont pris
respectivement 34 %, 64 % et 151 %
en un an. Une nouvelle génération d’entreprises telles que
Ginkgo BioWorks ou Zymergen,
encore non cotées, lève des fonds.
« Tout l’écosystème se remet en
marche, et pour nous aussi, l’horizon se dégage », estime M. Delcourt. Pour Global Bioenergies,
le rayon de soleil ne s’est toutefois
pas encore traduit par le moindre
réveil boursier. p
denis cosnard
économie & entreprise | 11
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Vivendi achète Editis et cherche
des alliés dans la musique
Gare Montparnasse :
la SNCF et RTE
se renvoient la balle
Le groupe contrôlé par Vincent Bolloré acquiert le deuxième éditeur
français et envisage d’ouvrir le capital d’Universal Music Group
Après l’incendie d’un poste électrique,
le trafic des trains ne devrait pas revenir
à la normale avant vendredi 3 août, au mieux
V
L’
ivendi a choisi le cœur
de l’été et la publication de ses résultats semestriels, lundi
30 juillet, pour lever le voile sur
deux mouvements surprises.
Tout d’abord, le groupe de communication et de médias a débuté
des négociations exclusives pour
racheter au groupe Planeta 100 %
du capital d’Editis, deuxième éditeur français derrière Hachette Livre (Lagardère). Montant de l’opération : 900 millions d’euros. Editis compte une cinquantaine de
maisons d’édition, parmi lesquel-
LES CHIFFRES
6,46 MILLIARDS
C’est en euros, le chiffre d’affaires de Vivendi au premier semestre 2018. Il est en croissance
de 4 % à périmètre constant.
492 MILLIONS
C’est le montant, en euros, du
résultat opérationnel, soit une
hausse de 28,6 % sur un an.
2,58 MILLIARDS
C’est le chiffre d’affaires, en
euros, du Groupe Canal+, en
hausse de 1,3 % à périmètre
constant. En France, les recettes
affichent encore un léger recul.
62 000
C’est le nombre d’abonnés qu’a
perdus Canal+ en France au premier semestre.
2,6 MILLIARDS
C’est, en euros, le montant du
chiffre d’affaires d’Universal
Music Group, en hausse de 6,8 %
sur un an.
les Nathan, Bordas, Robert Laffont ou Univers Poche, et édite
des auteurs de best-sellers tels
que Marc Levy (Robert Laffont) ou
Michel Bussi (Presses de la cité),
dont les ventes d’ouvrages dépassent le million d’exemplaires.
En 2017, Editis a réalisé un chiffre d’affaires d’environ 750 millions d’euros et généré un bénéfice opérationnel de 60 millions
d’euros. Pour Vivendi, ce rachat
correspond au développement
d’une nouvelle activité, à côté de
la télévision payante, des jeux vidéo, de la musique et des télécommunications. « Dans le cadre de ce
projet, Vivendi et Grupo Planeta
exploreraient de nouvelles opportunités dans le secteur de l’édition », déclare le groupe dans un
communiqué.
Une opération surprise
Cette opération s’inscrit dans la
stratégie de convergence de Vivendi, qui souhaite posséder les
droits des œuvres en amont afin
de les décliner sur tous les supports. « Les droits de propriété
feront de Vivendi un acteur gagnant à long terme », a lancé le
président du directoire du
groupe, Arnaud de Puyfontaine,
lors d’une conférence avec les
analystes. Et de prendre l’exemple
de l’Ours Paddington, le célèbre
personnage de livres pour les
tout-petits dont Vivendi possède
les droits hors édition (film, merchandising…), ou de Canal+, qui
développe avec la Fox une série
autour de l’ouvrage La Guerre des
mondes, de H. G. Wells.
Reste à savoir quels seront les titres d’Editis adaptés à ce type de
politique. « Cette opération reste
une surprise. Le prix payé est élevé,
les synergies me paraissent limitées
pour une activité mature, et ce rachat accentue le profil de conglomérat de Vivendi, exactement le
contraire de ce qu’avait vendu Vincent Bolloré aux marchés il y a trois
ans », indique Jean-Baptiste Ser-
Vivendi souhaite
posséder les
droits des
œuvres en amont
afin de les
décliner sur tous
les supports
geant, analyste chez MainFirst.
Si c’est la situation particulière de
Planeta, fortement endetté et, selon la presse espagnole, en proie à
une guerre entre les descendants
du fondateur, qui permet à Vivendi de remettre un pied dans le
livre, l’idée avait déjà germé dans
la tête des dirigeants du groupe
français. « Arnaud de Puyfontaine
ne pense qu’à une chose, c’est d’y
rentrer [dans l’édition]. Et en ce qui
me concerne, je l’appuierai dans sa
démarche », affirmait Vincent Bolloré, premier actionnaire de Vivendi, le 22 juin 2016 au Sénat.
Ironie de l’histoire, il s’agit pour
Editis d’un retour aux origines ;
le groupe d’édition fut créé par
Havas à la fin des années 1990,
qui appartenait déjà à l’époque à
Vivendi. En grandes difficultés,
Vivendi s’est vu obligé de céder
ce pôle, qui s’appelait alors Vivendi Universal Publishing, à Lagardère en 2002.
Autre mouvement tout aussi
surprenant, Vivendi a annoncé
chercher des partenaires pour
Universal Music (UMG), numéro
un mondial de la musique et
pépite du groupe. Il se dit prêt à
leur céder jusqu’à 50 % du capital
tout en restant majoritaire, et ce,
officiellement, afin de se développer en Chine, en Inde et en
Amérique latine.
A la mi-mai, le propriétaire de
Canal+ avait annoncé étudier
toutes les options possibles
autour de son pôle musique.
Finalement, il a donc abandonné
l’idée d’une entrée en Bourse, officiellement jugée « trop complexe et trop aléatoire ». « Peutêtre ont-ils été déçus par les retours du marché », suppose JeanBaptiste Sergeant. De fait, les
estimations autour de la valorisation d’UMG varient entre 15 et
40 milliards d’euros, avec une
moyenne à 20 milliards.
Vivendi ne s’en cache pas, son
objectif est d’abord de valoriser
au mieux Universal Music. Le
groupe indique mettre en place
un « prix de réserve » en dessous
duquel il ne descendra pas.
Manœuvre financière
Mais la démarche est plus qu’inhabituelle pour Vincent Bolloré,
peu habitué à partager le pouvoir
au sein de ses entreprises. Pas
sûr qu’il trouve un partenaire.
Qui serait prêt à immobiliser des
milliards d’euros dans une entreprise non cotée, sans avoir son
mot à dire au sein du conseil d’administration ? « Je ne crois pas à
l’arrivée de nouveaux actionnaires. Vivendi souhaite surtout
connaître la valeur de cette entreprise », avance une source qui
connaît bien le groupe.
A moins que cela ne soit une
première étape, préalable à un désengagement total. « Seule la cession d’UMG pourrait créer de la valeur chez Vivendi. Les performances d’Havas, de Canal+ ou de
Telecom Italia ne le permettent
pas », indique Jean-Baptiste Sergeant. Chez Raymond James, on
estime que Vivendi pourrait céder pour 30 milliards d’euros d’actifs dans les deux ans.
Signe que la manœuvre est
avant tout financière, l’argent généré par cette éventuelle cession
sera « utilisé pour un programme
de rachat d’actions conséquent et
une réduction de capital », a précisé le groupe. Au passage, Vincent Bolloré se renforcerait un
peu plus au capital de Vivendi. p
sandrine cassini
Surchauffe ou hausse durable de
la croissance : le diagnostic délicat de la Fed
La banque centrale américaine ne devrait pas remonter ses taux directeurs dans l’immédiat
new york - correspondant
L
a Réserve fédérale américaine (Fed) ne devrait pas
remonter ses taux d’intérêt,
compris entre 1,75 % et 2 %, mercredi 1er août, mais se poser une
question décisive alors que l’économie américaine tourne à pleine
vapeur. Avec une croissance de
4,1 % au deuxième trimestre,
un chômage limité à 4 % et une
hausse des prix hors énergie et alimentation pile à 2 %, soit l’objectif
que s’est fixé la Fed, les Etats-Unis
connaissent-ils une surchauffe et
un risque inflationniste ?
Comme à son habitude, Jerome
Powell, le président de la Fed, s’est
montré très prudent mi-juillet.
« Il est difficile de prévoir l’économie… Ce n’est pas factuel, comme
l’eau qui bout à 100 degrés. L’économie ne bout pas à 4 % de chômage. » La Fed prévoit de remonter ses taux à deux reprises d’ici à
la fin de l’année, notamment en
septembre. Elle cherche à atteindre une politique monétaire
neutre, qui ne favorise ni ne
freine la croissance. Cette perspective exaspère Donald Trump,
qui a critiqué pour la première
fois la banque centrale : « Je n’aime
pas voir tout ce travail qu’on fait
pour l’économie et ensuite voir les
taux monter », a-t-il déclaré le
20 juillet sur la chaîne CNBC.
Au-delà de la rupture avec la tradition qui veut que le président
des Etats-Unis ne commente pas
la politique monétaire, cette
phrase pose une vraie question :
la politique économique de la
Maison Blanche permet-elle de
remonter le potentiel de croissance des Etats-Unis, qui pourrait
continuer sur sa lancée sans qu’il
soit nécessaire de relever les
taux ? « C’est le pari pris par
Donald Trump », fait observer
Thomas Julien, économiste à New
York pour Natixis. L’augmentation du potentiel de croissance
passe par la hausse de l’emploi et
de la productivité.
Côté emploi, la progression du
chômage en juin de 3,8 % à 4 %
était un bon signal : elle s’explique
par le retour d’une partie de la population sur le marché du travail.
En parallèle, le taux de participation à l’emploi est remonté
de 62,7 % à 62,9 %, tandis que les
salaires restent modérés, avec un
rythme de croissance de 2,7 %. Il y
aurait donc encore de la
main-d’œuvre mobilisable, à supposer que la politique de M. Trump
n’entrave pas trop l’immigration.
Sur la productivité, l’idée du
président américain était de provoquer, avec sa réforme fiscale, le
rapatriement des profits des
multinationales, et, avec sa
guerre commerciale et ses mesures de dérégulation, un choc d’investissement qui augmente la
productivité (en petite hausse de
1,3 % en 2017). Sur ce point, l’investissement des entreprises a été
important, de 11,5 % au premier
trimestre et de 7,3 % au second,
mais il est largement dû au dynamisme du marché domestique
pétrolier américain. Il n’y a donc
pas de miracle en vue.
La crainte d’un emballement
Si le scénario de la Maison Blanche
ne se déroule pas comme prévu,
l’avenir risque d’être douloureux.
Selon le Congrès, réforme fiscale
non financée oblige, le déficit budgétaire sera de 4,4 % du produit intérieur brut (PIB) en 2018 et 5,1 %
en 2019. Une aberration après
neuf ans de croissance qui privera
le Trésor de marge de manœuvre
en cas de récession. C’est dans ce
contexte que la Fed est soupçonnée de vouloir augmenter ses taux
le plus possible – au lieu d’être
« neutre », M. Powell pourrait être
un « faucon » masqué – afin de
disposer de plus de latitude pour
les baisser ensuite.
Une récession se prépare-t-elle ?
Nul ne peut exclure que la guerre
commerciale provoque un choc
de défiance, mais cette crainte
n’apparaît pas massivement dans
les indices de confiance, alors que
M. Trump a signé un armistice
avec les Européens. Autre signal,
la courbe des taux est quasiment
plate. L’écart entre les taux à dix
ans (3 %) et ceux à deux ans
(2,67 %) est au plus bas depuis une
décennie. Les taux courts plus
élevés que les taux longs sont
souvent le signe avant-coureur
d’une récession (le présent est
plus risqué que le long terme).
Mais, selon Wall Street, il manquerait d’autres signaux récessifs,
comme la remontée du chômage
et la baisse des profits des entreprises. Face à ce casse-tête d’interprétation, M. Powell, lui, sait qu’il
n’a pas droit à l’erreur. p
arnaud leparmentier
incendie survenu dans un
poste électrique à Issy-lesMoulineaux (Hauts-deSeine), qui alimente la gare Montparnasse, vendredi 27 juillet, a
plongé des milliers de voyageurs
dans l’incertitude. Lundi soir, le
Réseau de transport d’électricité
(RTE) a annoncé que le courant
était de retour à la gare parisienne, après quatre jours de polémique. Mais, derrière les difficultés pour les voyageurs, une
autre crise s’est jouée entre deux
opérateurs publics majeurs, la
SNCF et RTE.
Dès samedi, le président de la
SNCF, Guillaume Pepy, n’a pas caché son agacement : « Nous sommes victimes, les usagers, et nousmêmes, d’un incendie qui a eu lieu
sur un transformateur, qui n’a rien
à voir avec la SNCF, qui est un
transformateur de la société RTE »,
a-t-il rappelé, en demandant des
indemnisations.
Pendant le week-end, les cadres
de la SNCF n’ont pas lésiné sur
leurs critiques à l’encontre de RTE,
accusant la filiale d’EDF de ne pas
avoir respecté son contrat. Et
notamment de ne pas avoir mis
en place une solution de secours
en cas de coup dur. Claude Solard,
directeur général délégué de
SNCF Réseau, explique ainsi que
le groupe a bâti trois circuits
d’alimentation indépendants,
mais que « RTE a branché ces trois
circuits à une seule et même installation ». En clair, le dispositif
de secours dépendait également
du poste électrique victime de
l’incendie.
Une analyse relayée par la
ministre des transports, Elisabeth
Borne, qui a souligné « une
manifeste fragilité dans l’alimentation de substitution de la
gare Montparnasse par RTE »,
dans un communiqué.
« Je comprends qu’on soit exaspéré, a reconnu le président de
RTE, François Brottes, qui a joué
profil bas dimanche soir, sur
BFM-TV. Les secours pour l’alimentation étaient dans le périmètre du même poste, c’est un peu
comme quand vous avez la nationale 7 à côté de l’autoroute A7.
Quand vous avez un incendie
qui coupe la circulation sur les
deux, il faut se dire qu’il faut peutêtre faire évoluer le périmètre. »
« On assume notre responsabilité », a ajouté M. Brottes, qui
s’est engagé à indemniser la SNCF,
conformément au contrat qui lie
les deux entreprises.
Mais le sentiment d’être accusé
à tort prédomine chez la filiale
d’EDF. En effet, la SNCF exploite
son propre réseau électrique et
connaît parfaitement le dispositif
technique. Surtout, rappelle-t-on
chez RTE, les clients industriels
définissent eux-mêmes les dimensions de leurs besoins électriques et peuvent choisir de disposer d’un autre poste de secours.
« C’est une option que nous proposons, a détaillé M. Brottes, dans
Le Parisien mardi matin. Certains
clients font ce choix-là, c’est au
client d’en avoir l’exigence. »
Autrement dit : « Quand on veut
des alimentations électriques supplémentaires, il faut les payer et
les demander, c’est comme ça que
ça marche », explique Jean-Louis
Maury, délégué syndical central
CGT chez RTE, qui souligne que
« les alimentations de la gare sont
comme cela depuis très longtemps,
personne ne peut dire qu’il ne
savait pas ».
Une analyse fermement démentie par la SNCF, qui assure
avoir bien prévu de la redondance
de son côté.
Indemnisation
« C’est de la gesticulation de patrons qui veulent détourner le feu
de chez eux », souligne M. Maury,
de la CGT, qui note que « le vrai
sujet pour eux, ce sera le montant
de l’indemnisation et qui va
la payer ». Dans un communiqué,
Jean-François Carenco, le président de la Commission de régulation d’électricité (CRE), a
d’ailleurs souligné que le supplément de coûts pour assurer des
redondances de sécurité « ne
saurait être systématiquement à
la charge du consommateur
d’électricité ».
La mobilisation des agents
de RTE a permis de rétablir dès
lundi soir l’alimentation électrique de la gare, alors que les premières prévisions parlaient de
jeudi. Mais, même avec un retour
à la normale, les difficultés ne
sont pas terminées : en raison du
report de nombreuses opérations
de maintenance, la SNCF a
annoncé que les deux tiers du trafic seront assurés mardi à Montparnasse, mais que le retour à la
normale ne devrait pas intervenir
avant vendredi. p
nabil wakim
I N D UST R I E
Essity ferme son usine
de Saint-Etiennedu-Rouvray
Le groupe suédois Essity
(ex-SCA) a annoncé mardi
31 juillet la fermeture d’ici à la
fin 2018 de son site de SaintEtienne-du-Rouvray, près de
Rouen (Seine-Maritime).
Cette usine, qui emploie
123 personnes, fabrique du
papier toilette et des essuietout vendus sous marques
de distributeurs. Faute de
produire elle-même le papier
qu’elle transforme, cette
usine n’est pas rentable,
assure la direction.
S ERVI C ES
Sodexo déloge Elior
de la tour Eiffel
Sodexo a annoncé, lundi
30 juillet, avoir remporté
l’appel d’offres de la Société
d’exploitation de la tour Eiffel, qui lui a attribué pour
dix ans la gestion des restaurants du monument. Le chef
Frédéric Anton sera aux com-
mandes du restaurant
le Jules Verne, tandis que
Thierry Marx prendra celles
de la brasserie et des différents points de vente
à emporter. Le duo succède
à Alain Ducasse, qui était
associé depuis 2017 au
groupe Elior. – (Reuters.)
CON J ON CT U R E
En Chine, le secteur
manufacturier
s’essouffle
L’activité manufacturière
en Chine s’est essoufflée en
juillet, selon des chiffres gouvernementaux publiés,
mardi 31 juillet, à l’heure où
une météorologie extrême, le
resserrement du crédit et les
répercussions de la guerre
commerciale avec Washington plombent ce secteur-clé
de la deuxième économie
mondiale. L’indice des directeurs d’achat (PMI) manufacturier, jugé annonciateur de
la conjoncture à venir, s’est
établi à 51,2 le mois dernier,
contre 51,5 en juin. – (AFP.)
12 | disparitions
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Michel Butel
Ecrivain et
patron de presse
E
crivain, patron de presse,
traducteur, activiste, Michel Butel, mort à Paris,
d’une septicémie, le
26 juillet, à 77 ans, ne pouvait être
assigné à aucun des rôles qu’il a
occupés, et sa disparition ne va
pas simplifier la tâche : le mystère
demeure, pour toujours désormais. Celui d’une énergie dévorante, jamais satisfaite, attisée par
le désir de se créer une place qui
ne lui a jamais été octroyée.
Moyennant quoi, il l’a inventée,
puis, à l’infini, multipliée.
Il naît à Tarbes (Hautes-Pyrénées) le 19 septembre 1940, enfant juif sous l’Occupation qu’on
doit dissimuler chez ses grandsparents, en Isère. Sa mère est avocate, son père sera des fondateurs de la Sécurité sociale. De retour à Paris, à la Libération, l’enfant entre à l’Ecole alsacienne.
Son chemin de jeune bourgeois
semble tracé. Mais, déjà, rien ne se
passe comme prévu. C’est dans
un institut psychopédagogique,
où, dira-t-il, il a été placé pour
avoir mis le feu au cabinet de son
médecin, que le futur directeur de
L’Autre Journal crée, à 12 ans, son
premier journal. Il quitte l’établissement à 14 ans, décide de ne pas
rentrer chez lui, arrêtant ses études et commençant une vie errante, improvisée.
Il milite, au début des années 1960, pour l’indépendance
de l’Algérie, entre à l’Union des
étudiants communistes. L’air du
temps est à la révolution : il est révolutionnaire, manière comme
une autre d’assouvir son désir
d’inédit. Mais quand, en 1975, Bernard-Henri Lévy lui propose de
participer à la création d’un quotidien, L’Imprévu, il ne peut résister, quand bien même l’entreprise
apparaît proche du Parti socialiste haï – François Mitterrand est
à la « une » du premier numéro –,
ce qui lui vaut quelques rancœurs
chez ses camarades.
Prix Médicis en 1977
C’est un échec retentissant, au
bout de onze numéros. Mais l’appétit pour la presse s’est réveillé.
Et Michel Butel va devenir virtuose dans l’art d’encaisser les
coups, disposition qui permet
bien des aventures. Entre-temps,
néanmoins, il a autre chose à accomplir : devenir écrivain. Ce
qu’il fait, avec éclat, en 1977,
quand il reçoit le prix Médicis
pour son premier roman, L’Autre
Amour (Mercure de France), « une
intrigue de Gérard de Villiers écrite
par Alain-Fournier ou Gérard de
Nerval », selon le critique du
Monde Paul Morelle. Il publie un
nouveau roman, La Figurante
(Mercure de France, 1979) et tra-
duit des pièces d’Arthur Schnitzler. Puis plus rien, pendant près
de vingt ans. Il faut dire qu’au début des années 1980, la vie s’accélère. Son œuvre enfle d’un coup,
moins faite de livres que de journaux, dès lors créés en cascade.
En juin 1983, il entre à la rédaction des Nouvelles littéraires,
dont il devient rédacteur en chef
du service Culture. L’hebdomadaire s’essouffle. Michel Butel apparaît à l’actionnaire principal,
Max Théret, cofondateur de la
Fnac, comme l’homme de la situation. Il le sera tellement que
la nouvelle formule mensuelle
qu’il élabore à sa demande, lancée en décembre 1984 sous le titre L’Autre Journal, s’impose vite
comme le titre emblématique de
la décennie, l’un des lieux où la
France peut observer, et vivre
plus intensément, ses propres
métamorphoses.
Michel Butel, qui finit par prendre, avec l’aide d’amis, le contrôle
financier de la publication, publie
sur plus de deux cents pages des
textes hybrides, rétifs aux codes.
L’écrivain Sélim Nassib, qui, avant
de le rejoindre, était journaliste à
Libération, résume : « Il m’a dit que
je pouvais faire tout ce que je voulais sauf ce que je faisais avant.
C’est comme ça que L’Autre Journal était réellement autre. » Sont
de l’aventure Claire Parnet, Hervé
Guibert, Gilles Deleuze, Isabelle
Stengers, Michel Foucault ou
Marguerite Duras, dont le mensuel publiera les entretiens avec
François Mitterrand.
Le goût du risque
Le succès n’empêche pas les vicissitudes, surtout quand on veut
faire toujours plus long, plus
beau, plus neuf. En juillet 1986, le
journal cesse de paraître après
une tentative périlleuse de passage au rythme hebdomadaire.
Ressuscité quatre ans plus tard, il
s’arrêtera définitivement en
mai 1992. Michel Butel repart tout
de suite à l’assaut. Il lui faut sept
mois pour lancer, en décembre de
la même année, un nouvel hebdomadaire, Encore, qui s’arrête
après quelques numéros, en février 1993, bientôt remplacé par
L’Azur, quatre pages hebdomadaires, entièrement de sa main
(1994-1995).
« Il aimait bâtir des maisons,
mais vivre dedans ne l’intéressait
pas », commente Sélim Nassib.
Les onze ans qui viennent de
s’écouler sont probablement les
plus heureux de cette vie qui
semble d’ailleurs s’être tenue à
bonne distance de la mélancolie.
Sauf de celle qui naît quand le
mouvement, le risque s’éloignent. Au tournant du siècle, le
Jacques Wirtz
Paysagiste belge
P
eu connu du grand
public français, le nom
du Belge Jacques Wirtz,
mort le 21 juillet, à
93 ans, restera, pour ses pairs
architectes et paysagistes, ainsi
que pour les amateurs éclairés
de jardins, associé à un projet
parisien emblématique : la rénovation des jardins du Carrousel,
entre le Louvre et les Tuileries,
à l’emplacement du palais détruit
au XIXe siècle.
Antérieurement à ce chantier
prestigieux, Jacques Wirtz, né le
31 décembre 1924 près d’Anvers,
avait exercé une longue carrière
où s’était affirmé, pour une riche
clientèle internationale, un style
reconnaissable d’emblée.
Ainsi du verdoiement permanent des massifs de buis ou d’ifs
au moutonnement parfaitement maîtrisé, structurant des
parterres unis aux tons clairs,
eux-mêmes parcourus par des
lignes sinueuses de graminées.
Les coloris verts du jardin,
dessiné avec une précision extrême, ne manquant pas de
En 2012. OLIVIER ROLLER
rythme ralentit. La santé de Michel Butel, qui a toujours été
asthmatique, se dégrade.
Il revient à la littérature, publie
L’Autre Livre en 1997 (Le Passant),
puis, en 2004, L’Enfant (Melville).
Il annonce, en quatrième de
couverture, que L’Autre Journal va
reparaître. Mais rien ne se passe.
Il faut attendre encore. Pour
patienter, remuer des idées,
même en l’air, demeure un recours efficace ; l’agitation, la
provocation aussi. En janvier 2011, il se porte candidat à la
direction du Monde. Ses chances
de réussir sont de l’ordre du
conte de fées. Quelle meilleure
raison d’y aller ?
C’est en mars 2012 seulement
qu’un nouveau mensuel, le dernier, voit le jour : L’Impossible,
qui s’arrête dès 2013. Il se vendait
peu, et les ennuis de santé du
fondateur ne cessent pas. Il a
73 ans. La fatigue gagne. Mais le
désir est toujours là, tonitruant,
indestructible. « Trois semaines
avant sa mort, il me disait encore :
“Il est temps de lancer un journal,
tu ne crois pas ?” », témoigne
Sélim Nassib.
Michel Butel était de ces hommes que rien n’arrêterait s’ils
n’étaient, justement, des hommes ; s’il n’y avait la mort au
bout. Il écrivait, en tête du premier numéro de L’Impossible :
« Nous avons inventé ce petit
objet pour les nuits blanches et
pour les jours sans fête. »
Le temps de le relire, d’ouvrir à
nouveau les objets incongrus,
baroques, vifs, qu’il aura toute
sa vie arrachés à l’ordre ennuyeux des choses, est sans
doute venu. p
s’harmoniser avec ceux de la
construction – souvent en brique, en Belgique.
31 DÉCEMBRE 1924 Naissance
à Schoten (Belgique)
1970 Jardin du pavillon belge
à l’Exposition universelle
d’Osaka
1978 Campus de l’université
d’Anvers
1990 Début de la rénovation
des jardins du Carrousel à Paris
1992 Réaménagement
des jardins de l’Elysée
2000 Jubilee Park, dans
le quartier d’affaires de Canary
Wharf, à Londres
21 JUILLET 2018 Mort
ingrat, ou le Jubilee Park, dans le
quartier d’affaires de Canary
Wharf, à Londres.
Jacques Wirtz sut aussi gagner
les faveurs d’une clientèle de gens
riches ou célèbres (parmi ceux-ci
Bernard Arnault, le propriétaire
du groupe de luxe LVMH, ou… Catherine Deneuve), séduite par ses
propositions élégantes, d’où l’ostentation semblait bannie.
Commandes institutionnelles
Avec René Pechère, Jacques Wirtz
a été l’un des principaux
paysagistes belges du XXe siècle,
et il a exercé une influence
certaine sur les générations suivantes – à commencer par ses
propres fils, Martin et Peter,
qui ont commencé très tôt à travailler avec lui.
La première réalisation d’importance qui le fit connaître a été
le jardin du pavillon belge à
Expo’70 à Osaka, au Japon. Il s’imprégna dans ce pays de l’art des
jardins aux formes épurées, lieux
où est présent le sacré, et où la
promenade peut s’accompagner
de méditation.
Suivront d’autres commandes
institutionnelles, réalisées avec
son agence : le campus de l’université à Anvers, l’aménagement
du boulevard du Roi-Albert-II à
Bruxelles, dans un espace urbain
19 SEPTEMBRE 1940
Naissance à Tarbes
(Hautes-Pyrénées)
1977 Prix Médicis
pour « L’Autre Amour »
(Mercure de France)
1984 Lancement du
mensuel « L’Autre Journal »
2012 Lancement
du mensuel « L’Impossible »
26 JUILLET 2018 Mort
à Paris
florent georgesco
« Lot de consolation »
Il travaillait pour ces commanditaires dans la plus grande discrétion, et les jardins photographiés
dans les ouvrages qui leur ont été
consacrés y sont désignés par de
simples numéros anonymes. Il
donna aussi sa physionomie au
Festival international des jardins
de Chaumont-sur-Loire (Loir-etCher), en habillant de haies de hê-
tres les trente parcelles mises à
la disposition des jeunes paysagistes concurrents.
Lui-même en lice pour l’aménagement des Tuileries, dans le cadre des grands travaux voulus par
François Mitterrand, il ne fut pas
retenu et emporta, comme « lot
de consolation », l’aménagement
des jardins du Carrousel. Totalement dissociés du projet des
deux jeunes et brillants lauréats qui allaient remporter le
concours, Louis Benech et Pascal
Cribier, ses « flèches d’ifs taillés »
dialoguent, dans un espace à l’horizon clos, avec les statues de
Maillol. Son dernier projet public
réalisé en France sera le réaménagement des jardins de l’Elysée,
toujours à la demande de François Mitterrand. p
lucien jedwab
carnet | 13
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Le 26 juillet 2018 est mort
en vente
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Le Carnet
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Vue par Beauvoir, Sagan, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Hugo…
Et aussi : chronologie, portfolio, lexique et bibliographie.
Hors-série
0123
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Hors-série
HORS-SÉRIE
L’HISTOIRE
DES
RÉVOLUTIONS
De l’âge de pierre à l’ère numérique
AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Gilles et Tatjana Aubrac,
Marianne Aubrac,
Célia Aubrac,
ses enfants,
Chloë, Charlotte, Claire, Gwen
et Eric,
ses petits-enfants,
Catherine et Marcel Vallade,
Elisabeth et Jean-Pierre Helfer,
ses sœurs et ses beaux-frères,
Ses neveux et nièces,
Les familles Gauvin, Samuel, Fréva,
ont la peine d’annoncer le décès de
M. Jean Pierre AUBRAC,
survenu le 27 juillet 2018,
à Salornay-sur-Guye,
à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Les obsèques ont eu lieu dans l’intimité
familiale au cimetière de Salornay-surGuye.
Collections
des
Sa famille,
Sa compagne
avec ses enfants
et ses petits-enfants
Ses nombreux amis de France
et du Maroc,
ancien avocat
au barreau de Casablanca et de Paris,
membre de l’Association internationale
des juristes démocrates (AIJD),
ancien représentant de l’AIJD
au Conseil des droits de l’homme
à l’ONU,
militant de toutes les heures pour la
défense des droits humains et de la cause
palestinienne.
La crémation a eu lieu le lundi 30 juillet,
au cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e,
dispersion des cendres le lendemain,
à 11 heures, au jardin du souvenir
du cimetière du Père-Lachaise.
Ivan Butel, Giulia Levallois
et leurs enfants, Sacha et Tom,
Stephen Butel, Thaïs Gans
et leurs enfants, Jude, Ella, Noam, Sandro,
DANS LA THÉORIE DES JEUX
Une collection
0123
Guillaume Butel
et Karima Youcef-Khodja,
Mara Noblet-Butel
et sa mère, Dorothée Noblet,
Béatrice Leca, Jeffrey Kearney
et leur fille, Valentine,
Catherine Cot,
Marianne Merleau-Ponty,
Jacqueline Butel
et ses frères et sœurs,
Sa famille, ses proches,
Ses amis,
ont le chagrin d’annoncer la mort de
Michel BUTEL,
écrivain,
survenue le 26 juillet 2018, à Paris,
à l’âge de soixante-dix-sept ans.
L’inhumation aura lieu le jeudi 2 août,
à 14 heures, au cimetière parisien
de Bagneux.
Dès mercredi 1er août,
le volume n° 28
VILLA HADRIANA
Nos services
Lecteurs
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www.lemonde.fr/abojournal
K Boutique du Monde
www.lemonde.fr/boutique
K Le Carnet du Monde
Tél. : 01-57-28-28-28
le gardent avec eux.
Béatrice Leca
Et les Amis de Michel Butel.
Renée Cazes,
son épouse,
Sylvie Destriau,
sa fille,
Georges Destriau,
son gendre,
Héloïse, Raphaël, Guilhem,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Joseph, Joé CAZES,
survenu à Paris, le 21 juillet 2018,
à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
M. Marc Mézard,
directeur de l’Ecole normale supérieure,
a la tristesse d’annoncer le décès de
David CLAESSEN,
maître de conférences à l’ENS,
directeur du CERES.
L’ENS adresse ses sincères
condoléances à sa famille et ses proches.
Il nous laisse tous dans la peine.
Dès jeudi 2 août, le volume n° 20
NASH À LA RECHERCHE D’ÉQUILIBRES
Ses amis,
Ceux qui l’ont rencontré dans les livres,
les journaux qu’il a inventés,
Ceux qui ont eu la chance de le
connaître,
25, rue de Confle,
71250 Salornay-sur-Guye.
Raphaël (Ralph)
BENARROSH,
GÉNIES
MATHÉMATIQUES
Sa bonté, son humour, sa folie,
sa colère, ses passions ont agrandi
le monde.
Cet avis tient lieu de faire-part.
ont la douleur de faire part du décès,
survenu le 22 juillet 2018, à Paris, de
Dès jeudi 2 août,
le vinyle n° 1
ABBEY ROAD
juif laïque,
écrivain,
directeur de L’Autre Journal,
génie de la vie.
Scientifique internationalement reconnu
et enseignant unanimement apprécié,
David Claessen a porté avec enthousiasme
la cause environnementale auprès
des normaliens.
La famille remercie Chantal Prudon
et les services qui l’ont accompagné.
Hors-série
Michel BUTEL,
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication
Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la
publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions
Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction
Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin,
Franck Johannes, Marie-Pierre Lannelongue,
Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon,
Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique
Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien
Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe
Gilles van Kote
Directeur du développement numérique
Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications
éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président,
Sébastien Carganico, vice-président
Pauline Hertzog,
sa fille,
Careen et Claire Hertzog,
Matthieu et Camille Dollfus,
ses beaux-enfants,
M. et Mme Hubert Heilbronn,
son frère et sa belle-sœur,
Mme Didier Heilbronn,
sa belle-sœur,
Mme Annie Flesselles
et ses enfants,
M. et Mme Gilles Tahier,
M. Gilles Hertzog,
ses beaux-frères et belle-sœur,
Charles, François, Anne et Laurence
Heilbronn,
Abel Peraudin,
Tancrede et Paola Hertzog,
ses neveux et nièces,
leurs conjoints et leurs enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Florence DOLLFUS,
née HEILBRONN,
survenu le 28 juillet 2018,
à Quincy-sous-Sénart,
à l’âge de soixante-dix-huit ans.
L’enterrement aura lieu au cimetière
de Crisenoy (Seine-et-Marne), le mercredi
er
1 août, à 16 heures.
Anne Fond,
son épouse,
Stéphanie et Charles Fond,
ses enfants,
Raphaël Athané,
son gendre,
Baptiste, Rémi et Arthur Athané,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Dominique FOND,
HEC 1968,
chevalier de l’ordre national du Mérite,
survenu dans sa soixante-et-onzième année.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le mercredi 1 er août 2018, à 10 h 30,
en l’église de Vue (Loire-Atlantique).
4, place Saint-Anne,
44640 Vue.
Jean-Louis Mercier,
son époux,
Emmanuèle Berthe,
sa fille,
Antonin, Baptiste et Philibert Parquier,
ses petits-enfants
Annette Hladik et Jacques Friedberg,
sa sœur et son frère
Ainsi que toute la famille,
ont la tristesse de faire part du décès de
Claudine FRIEDBERG,
professeur honoraire
au Muséum national d’Histoire naturelle,
survenu le 27 juillet 2018
et tiennent à rappeler le souvenir de
Louis BERTHE,
décédé le 1 janvier 1968.
er
Les obsèques auront lieu au
crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20 e, vendredi 3 août,
à 10 h 30.
Paris 6e.
M. Henri Hutinel,
M. Alain Cauchi
et Mme, née Sophie Hutinel,
M. Iñaki Saint Esteben
et Mme, née Maud Hutinel,
M. Thomas Simonnet
et Mme, née Julie Hutinel,
ses enfants,
Madeleine, Joseph, Inès, Mathilde,
Paul, Martin,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
M Bernard HUTINEL,
me
née Géraldine REY,
le samedi 28 juillet 2018, à Paris,
à l’âge de soixante-dix-huit ans.
Elle rejoint son époux, le
docteur Bernard HUTINEL,
décédé le 6 août 2016.
La cérémonie religieuse aura lieu le
mercredi 1er août, à 10 heures, en l’église
Saint-Eustache, Paris 1 er , suivie de
l’inhumation au cimetière du PèreLachaise, Paris 20e.
34, rue Croix-des-Petits-Champs,
75001 Paris.
Catherine Pégard,
présidente du château de Versailles
Et l’ensemble des collaborateurs
de l’Etablissement public,
ont la tristesse de faire part du décès de
Pierre André LABLAUDE,
architecte en chef
des Monuments historiques
au château de Versailles
de 1990 à 2012
et s’associent à la peine de sa femme,
Colette Di Matteo Lablaude et de son fils,
Louis.
Il fut le grand artisan de la restauration
des jardins de Versailles après la tempête
de 1990.
Ses enfants et leurs conjoints,
Ses petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
Michel LEVY,
conseiller d’Etat honoraire,
survenu le 24 juillet 2018, à Paris.
Dominique Schnapper,
présidente,
Claude-Gérard Marcus,
président d’honneur,
Théo Klein,
président d’honneur,
Paul Salmona,
directeur
Et les membres
du conseil d’administration
du musée d’art et d’histoire
du Judaïsme
ont le regret de faire part du décès de
David OJALVO,
Diplômé de l’École du Louvre, chargé
de mission à l’Inspection des musées de
province, David Ojalvo fut successivement
conservateur aux musées de Bastia, de
Brest puis de Pau. En 1968, il devint
conservateur du musée des Beaux-Arts
d’Orléans et organisa, jusqu’à son départ
en retraite en 1990, de nombreuses
expositions consacrées notamment à Max
Jacob, Vieira da Silva ou Olivier Debré.
Dès lors, il mit ses compétences au service
du musée d’Art juif de la rue des Saules, à
Paris et en devint le trésorier. Dans ce
cadre, il accompagna le processus de
création du musée d’art et d’histoire du
Judaïsme dans l’hôtel de Saint-Aignan,
auquel le musée d’Art juif a donné son
fonds en 2002. Soutien indéfectible du
mahJ, il en était membre du conseil
d’administration depuis 2005.
Monique Rivier,
son épouse,
Léonard Rivier,
Caroline Sireau,
Aurélia Setton,
ses enfants,
Et ses six petits-enfants,
font part du décès de
82, rue Marcel-Dassault,
92100 Boulogne-Billancourt.
Eliane,
Ses tout proches,
ont la tristesse de faire part du décès de
Hubert MIORCEC,
Ker Châlon, le 1er août 1991,
Mathieu PETRY,
vingt-cinq ans.
« Pris dans l’Opaque. »
Henri Michaux.
Communication diverse
SOS AMITIE
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Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
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ceux qui souffrent de solitude, mal-être
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Prix
survenu le 29 juillet 2018,
à l’âge de soixante-treize ans.
Recueillement possible mercredi
1 er août, à 17 h 30 ou jeudi 2 août,
à 15 h 30, à Jeanne Garnier, 106, avenue
Emile-Zola, Paris 15e.
Inhumation prévue près d’Angoulême.
Contacter : ml.rivier@laposte.net
Jacqueline,
son épouse,
Sa famille
Et ses amis,
survenu le 27 juillet 2018,
à l’âge de soixante-dix-sept ans.
ambassadeur de France,
conseiller diplomatique
du président Charles de Gaulle,
commandeur de la Légion d’honneur,
grand officier
dans l’ordre national du Mérite,
chevalier
dans l’ordre des Palmes académiques.
« Adieu, vive clarté
de nos étés trop courts ! ».
Michel RIVIER,
Mme Pierre Maillard,
son épouse,
M. Jean-François Maillard,
son fils,
(1916-2018),
Waldemar KURI
(2 juillet 1930 - 1er août 1994).
Gadz’Arts Châlons 63,
32e du Rite écossais,
ont la tristesse de faire part du décès de
Pierre MAILLARD,
In memoriam.
le 25 juin 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Il a été inhumé auprès des tombes
de ses parents au cimetière isréalite
d’Hagueneau.
ont la douleur de faire part du décès de
Anniversaires de décès
Jacques ROBERT,
spécialiste des textes bibliques,
La cérémonie de crémation aura lieu
le jeudi 2 août, à 13 heures, au cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e.
Le professeur Jean-Claude Giacottino
et son épouse,
ses grands-parents,
Ses parents
Et sa sœur,
Son grand-père maternel,
Ses tantes et ses oncles
Et toute sa famille de métropole
et des Antilles,
ont la profonde douleur de faire part
du décès brutal, de
Thomas,
survenu le 2 juillet 2018, à Brest,
à l’âge de seize ans et demi.
Ses obsèques ont eu lieu le 7 juillet,
au crématorium de Brest, entouré de sa
famille et de la foule, de ses professeurs,
de ses camarades de lycée et de son club
de rugby.
Prix de la découverte poétique
Simone de Carfort 2018
Fondation
Frédéric et Simone de Carfort,
sous l’égide de la Fondation de France.
Ce prix a pour objet la découverte
d’un poème d’expression française,
inconnu ou méconnu.
Adresser
soit quatre jeux identiques
de 30 poèmes inédits,
soit quatre exemplaires
d’un ouvrage de poésie édité
au cours des cinq dernières années,
jamais primé,
accompagnés d’une notice biographique
avant le 5 octobre 2018
en pli non recommandé à :
Fondation de France
Prix Simone de Carfort
40, avenue Hoche, 75008 Paris.
Le montant du prix est de 2 500 euros.
Aucun retour des manuscrits ne sera fait.
La Fondation Pierre Lafue
a attribué son 42e Prix
à La balade nationale, Tome 1
Les origines,
de Sylvain Venayre et Etienne Davodeau,
aux éditions La découverte.
Le Prix sera remis le 21 novembre 2018,
à la mairie du 6e arrondissement de Paris.
Les auteurs dédicaceront leurs ouvrages.
www.fondationpierrelafue.org
survenu le 23 juillet 2018, à Angers
(Maine-et-Loire).
Francine Moussu,
son épouse,
Mireille Jouasset,
sa belle-sœur,
Philippe, Catherine et Eric,
ses enfants
et leurs conjoints,
Lucie, Jeanne, Anaïs et Nils,
ses petits-enfants,
leurs conjoints et leurs enfants,
Ses neveux et nièces,
Samedi
Dimanche
ont la tristesse de faire part du décès de
Jean MOUSSU,
survenu le jeudi 26 juillet 2018,
à l’âge de cent trois ans.
Il a été inhumé dans l’intimité ce mardi
31 juillet, à 13 heures, au cimetière
protestant de Châtillon-sur-Loire.
Un service d’action de grâce sera
célébré en septembre, à Paris.
MRP La Muette,
43, rue du Sergent Bauchat,
75012 Paris.
CARNET DU MONDE
NOUVEAU RENDEZ-VOUS DU
WEEK-END : SAMEDI 9H-13H
le Carnet du Monde est ouvert le samedi au lieu du dimanche.
Pour toute information
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14 |
CULTURE
Tom Cruise, cascadeur messianique
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Le sixième volet de « Mission : Impossible » survit à un scénario convenu grâce à sa mise en scène efficace
MISSION : IMPOSSIBLE.
FALLOUT
pvvv
E
than Hunt n’est pas du
genre à maudire la
maire de Paris quand il
est pris dans la circulation. Pourtant, le responsable de
l’Impossible Mission Force (IMF)
circule beaucoup dans la capitale. Des quais du 13e arrondissement à l’Odéon, du Marais à
Montparnasse, en camion et en
motocyclette, M. Hunt avale du
kilomètre. Ce n’est pas un vrai
Parisien non plus. Face à l’obstacle, il ne se sert pas des armes
favorites de l’indigène – l’insulte
et le klaxon. Il préfère prendre
l’artère bloquée à contresens (sur
l’avenue de l’Opéra, par exemple)
ou jouer un remake de French
Connection sous la portion aérienne de la ligne 6.
C’est – pour des spectateurs qui
connaissent leur carte des vingt
arrondissements – l’un des charmes de Mission : Impossible.
Fallout que de suivre, pendant
une bonne demi-heure, les périples frénétiques des agents de
l’IMF, de leurs alliés et de leurs ennemis dans un décor d’autant
plus familier qu’il est filmé avec
attention (et peut-être affection)
par Christopher McQuarrie. Le
réalisateur trouve ici – et pas seulement dans les séquences parisiennes : le film s’attarde aussi à
Londres entre la cathédrale SaintPaul et la Tate Modern – un
rythme, une économie de mise
en scène qui n’apparaissaient pas
aussi nettement dans Jack Reacher (2012) et Mission : Impossible.
Rogue Nation (2015), ses deux premiers films avec Tom Cruise.
Souci de moralité
McQuarrie n’est pas seulement le
réalisateur de ce sixième longmétrage de la série, il en est aussi
le scénariste, son métier d’origine
(son premier script fut porté à
l’écran par Bryan Singer sous le
titre Usual Suspects). Cette vocation originelle s’est émoussée.
McQuarrie le scénariste n’assure
à McQuarrie le réalisateur que le
service minimum : cartel de terroristes, matériau fissile subtilisé, empêcher la destruction de
l’humanité. A moins que cette
usure ne se propage à partir de
l’effigie même de la marque Mission : Impossible, Tom Cruise,
56 ans dont vingt-deux passés à
la tête de l’IMF.
Ce n’est pas une question de paresse. Comme il le montre en détail sur son compte Twitter, Tom
Cruise ne s’épargne guère : il s’est
Dans « Mission : Impossibe. Fallout »
Ethan Hunt (Tom Cruise) se livre
à une folle traversée de Paris.
PARAMOUNT PICTURES
brisé la cheville en sautant d’un
toit londonien à un autre, on le
voit se balancer au bout d’une
corde sous un hélicoptère en vol…
Le cadre et le montage, croix de
bois, croix de fer, vous jurent que
c’est bien la star qui se met ainsi
en danger. Les mêmes, hélas, sont
bien obligés de reconnaître que
celle-ci ne témoigne plus beaucoup d’intérêt pour le métier d’acteur. C’est sans doute pour cela
que Tom Cruise le cascadeur en
fait autant.
Grâce au privilège de l’éternelle
jeunesse que le statut de star confère à ses détenteurs, on reconnaît les traits de l’adolescent de
Risky Business et du prophète
psychopathe de Magnolia. Ce
masque s’anime à peine pour
communiquer la résolution et le
stoïcisme. Ethan Hunt en a besoin : après avoir laissé échapper
des boules de plutonium (pour la
bonne cause : il a préféré sauver
la vie de ses camarades), il lui faut
Le ridicule ne tue
pas, même les
superproductions
hollywoodiennes
passées sous
la coupe de
leur star
maintenant les récupérer sous la
supervision d’un antipathique
agent de la CIA (Henry Cavill,
récent Superman). A ses côtés
Luther (Ving Rhames, obligé de
perpétuer la tradition de l’AfroAméricain de service, tâche dont
il s’acquitte avec bonhomie),
Benji (Simon Pegg, qui fut recruté il y a une dizaine d’années
pour apporter un peu de soulagement comique et se voue
aujourd’hui uniquement à la
protection rapprochée de son su-
périeur) et Ilsa Faust (Rebecca
Ferguson). L’agente britannique
ne peut même pas prétendre au
statut de love interest puisque,
malgré leur divorce, Hunt reste
marié envers et contre tout avec
Julia (Michelle Monaghan) qui
apparaîtra, nimbée d’une odeur
de sainteté. Ce souci de moralité
prend peu à peu des proportions
messianiques, et deux tirades à la
fin du film expliquent l’air bougon de notre héros par la responsabilité qui lui incombe : sans lui,
l’humanité s’éteindrait.
Morceaux de bravoure
Le ridicule ne tue pas, même les
superproductions hollywoodiennes passées sous la coupe de leur
star. A l’image de son indestructible protagoniste, Missions : Impossible. Fallout survit au ressassement de vieilles idées de scénario, à la mégalomanie de sa star.
Grâce d’abord à l’efficacité de la
mise en scène, déjà évoquée. Les
morceaux de bravoure sont calculés pour susciter un mélange
équilibré d’admiration et d’incrédulité. On sait bien que l’espérance de vie d’un homme qui dévale le dôme de Saint-Paul ou la
coupole du Grand Palais, qui pilote une moto dans le sens des
aiguilles d’une montre place de
l’Etoile ou un hélicoptère en feu
dans une vallée encaissée, n’excède pas quelques minutes. On
voit aussi que les fabricants du
film ont obtenu des acteurs et des
figurants assez d’engagement
physique pour que cette incrédulité soit momentanément suspendue. Malgré l’absolue certitude du triomphe du bien sur le
mal, on se prend à serrer l’accoudoir du fauteuil.
Enfin, si le héros est fatigué, il
faut tirer son chapeau aux méchants. On se doute vite
qu’August Walker n’est pas un
simple chien de garde de la CIA.
Henry Cavill lui prête une élé-
gance louche, une fluidité qui
s’oppose à l’opiniâtreté un peu pataude de Tom Cruise. Celle-là
même dont il fait preuve lorsque
la Veuve blanche lui arrache un
baiser (ce sera le sommet sensuel
du film). Femme fatale, la Veuve
blanche (c’est dans un détail
comme ce sobriquet que l’on décèle la lassitude du scénariste) a
les traits très britanniques de Vanessa Kirby (la princesse Margaret dans les deux premières saisons de The Crown). Elle seule
semble se souvenir qu’il n’y a pas
si longtemps (lorsque Brad Bird
réalisait Mission : Impossible.
Protocole fantôme, en 2011), on
n’était pas obligé de prendre
Ethan Hunt au sérieux. p
thomas sotinel
Film américain de Christopher
McQuarrie. Avec Tom Cruise,
Henry Cavill, Rebecca Ferguson,
Ving Rhames, Simon Pegg, Alec
Baldwin, Angela Bassett (2 h 27).
Une « Lady » raide comme la justice
Tiré d’un livre de Ian McEwan, le film de Richard Eyre met en scène une magistrate jouée par Emma Thomson, figée dans son quant-à-soi
MY LADY
pvvv
a lady du titre est une lointaine descendante des
magistrats dickensiens.
Comme eux, elle habite l’une des
inns of court londoniennes
– Gray’s Inn, en l’occurrence – et
vit en circuit fermé dans les hautes sphères juridiques du
royaume. Devant la caméra de
Richard Eyre, entre les lignes du
scénario que l’écrivain britannique Ian McEwan a adapté de son
propre roman (L’Intérêt de l’enfant, Gallimard, 2015), Fiona Maye
(Emma Thompson) est une
femme moderne, connectée,
consciente des enjeux médiatiques de sa profession – magis-
L
trate à la haute cour, versée dans
les affaires familiales.
C’est un personnage idéal – intelligent, drôle et inflexible –
pour cette actrice-là, et pourtant
My Lady, drame à enjeux de
société, ne prend pas tout à fait
vie, malgré l’abondance de détails que versent au dossier metteur en scène, scénariste et actrice. Ces éléments qui, dans les
romans de McEwan, s’imbriquent si souvent naturellement –
les conflits de classes et ceux du
cœur, la pression sociale et les
élans de la libido – restent ici presque inertes, comme les ingrédients d’une réaction chimique
qui jamais ne survient.
Fiona Faye vit donc une vie de
surmenage heureux en compa-
gnie de Jack (Stanley Tucci), son
mari, qui passe ses journées à enseigner la philosophie et ses soirées à attendre que sa femme
vienne se coucher. Le portrait du
couple est convenu, mais on passera cette facilité aux auteurs,
puisqu’il s’agit de montrer dans
leur habitat naturel un couple de
représentants d’une classe soumise aux conventions.
Juristes mélomanes
Plus divertissante est la description du quotidien professionnel
de la juge Faye, ses relations avec
son clerc, sa facilité à remettre
plaignants et accusés à leur place.
Elle est aussi un peu artiste et
chante en compagnie d’autres juristes mélomanes. Il fallait bien
une affaire hors du commun
pour mettre à bas cet édifice instable (Jack en a assez d’attendre sa
femme et menace de prendre une
maîtresse), mais inébranlable.
L’élément perturbateur prend le
physique tourmenté et séduisant
d’Adam (Fionn Whitehead), un
garçon atteint d’un cancer du
sang, dont les parents, témoins
de Jéhovah, refusent qu’il soit
transfusé.
Appelée à se prononcer sur son
cas, Fiona Faye décide de se rendre
à son chevet. C’est à ce moment
que devrait se produire la détonation attendue, celle que provoque
le contact entre les principes inébranlables d’une femme sûre de
sa supériorité intellectuelle et sociale et son regret de ne pas avoir
eu d’enfant, entre les principes religieux d’un garçon exalté et sa
pulsion vitale adolescente.
Scènes de ménage
Alors que le très intense Fionn
Whitehead (il faut convenir qu’un
maquillage aussi spectral fait
beaucoup pour l’intensité) se jette
à corps perdu dans son personnage, Emma Thompson tient à
rester sur son quant-à-soi. Non
qu’elle soit exempte de doutes,
mais ceux-ci mêmes font l’objet
d’une dissection si précise que
leur humanité s’évapore au profit
de spéculations intellectuelles et
éthiques. Il faut toute la pluie
dont est capable un ciel britannique pour que le personnage se
décompose un peu.
De toute façon, la partie ambiguë qui se joue entre le jeune malade et la magistrate est entrecoupée de scènes de ménage opposant les vieux époux au bout du
rouleau, une alternance qui empêche le fluide vital de circuler au
point que l’on prêterait presque
de vilaines pensées à Ian
McEwan : on a parfois l’impression de voir une femme qui a sacrifié sa vie d’épouse et de mère à
sa profession et s’en trouve fort
malheureuse. Ce qui est sûrement le contraire de ce qui devait
être le propos de My Lady. p
t. s.
Film britannique de Richard
Eyre. Avec Emma Thompson,
Stanley Tucci (1 h 45).
culture | 15
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
La solitude
du joueur
de foot gay
Le cinéaste suisse Marcel Gisler
signe une fiction sur l’amour
impossible d’un couple
de footballeurs homosexuels
MARIO
ppvv
ois hétéro et tais-toi »,
telle est la version masculine du « sois belle et taistoi » dans le milieu du
football masculin de haut niveau.
Mario, de Marcel Gisler, ouvre un
chapitre sur la question taboue de
l’homosexualité sur le terrain, et
dans les vestiaires. Pas vraiment
fan du ballon rond, le réalisateur
suisse s’est lancé dans cette aventure en 2010 avec son coscénariste
Thomas Hess, constatant, un peu
surpris, qu’aucun long-métrage
n’avait abordé jusque-là ce sujet à
fort potentiel dramaturgique.
Le film raconte l’amour impossible entre Mario (Max Hubacher) et
Léon (Aaron Altaras), deux joueurs
prometteurs qui évoluent dans le
même club, le FC Sankt Pauli, basé
à Hambourg. Le film a été tourné
dans ce club réputé pour son
ouverture sur l’égalité des droits et
des sexualités. L’équipe du film a
pu bénéficier de ses infrastructures et de la présence de joueurs
semi-professionnels – les vrais
joueurs étant pris par des matchs
de championnat. Mario a également reçu le soutien du Berner
Sport Club Young Boys de Berne.
Très documenté, le scénario
pointe deux ennemis sur la carte
de Tendre, l’homophobie latente
au sein de l’équipe, et l’enjeu de la
cote des joueurs, avec des sponsors prêts à tout pour faire passer
un homo pour un hétéro. Il existerait même des agences proposant
des jeunes femmes aptes à figurer
la compagne de tel champion
homo. Les deux scénaristes de
Mario ont trouvé une autre idée
pour traiter la parodie du joueur et
de sa – forcément – jolie femme.
« Mario est un miroir de l’hypocrisie de notre société. Dans les pays
S
occidentaux, on se dit tolérants à
l’égard de l’homosexualité, mais
parfois il y a des enjeux plus importants, comme l’argent… », déclare
au Monde Marcel Gisler. Il s’explique au téléphone, depuis la
Suisse : « Dans d’autres disciplines,
où l’enjeu commercial est moindre,
des sponsors ont pu soutenir des
sportifs gay. Dans le foot, c’est différent : les joueurs doivent continuellement augmenter leur valeur de
marché. Il ne faut donc pas se fermer des portes. Si un footballeur
souhaite rejoindre un club en Russie, il ne doit pas parler de son homosexualité. Et la prochaine Coupe
du monde, en 2022, aura lieu au
Qatar, où l’homosexualité est condamnée », résume le cinéaste.
Enfouissement de l’identité
On ne connaîtra pas le nom du
manageur suisse qui lui a parlé de
la réalité gay dans des clubs allemands. Mais on sait que l’ancien
joueur allemand Marcus Urban,
l’un des premiers footballeurs de
renom à avoir révélé son homosexualité – en 1993, à l’âge de
23 ans –, a lu le scénario de Mario
et a donné « quelques conseils » à
Marcel Gisler. Dans un entretien
à 20 Minutes, en 2008, il expliquait comment il s’était menti à
lui-même pendant des années.
Son entraîneur lui avait fait comprendre qu’il n’y avait pas d’alter-
Le film montre
des moments
d’entraînement
aussi beaux
qu’inattendus,
pour la douceur
qui s’y exprime
Julian Koechlin, Max Hubacher (comédien principal), un figurant et Joshua Schmidli, dans « Mario ». EDI RIEBEN
native à l’hétérosexualité. Un
jour, il lui avait dit : « Maintenant,
vous avez 18 ans, et vous pouvez
accueillir une fille dans votre
chambre. Le contraire me décevrait profondément… »
Mario explore cet enfouissement de l’identité et cet accommodement à la négation de soi. Le
personnage de Mario est pragmatique. Tout amoureux qu’il est, il
veut bien maquiller la réalité dans
l’espoir de franchir les barrières
qui se dressent les unes après les
autres devant lui, tandis que Léon
serait prêt à sacrifier sa carrière
pour vivre son idylle. Le romantisme de l’un se heurte à une certaine froideur de l’autre. Crash assuré… Même au faîte de sa gloire,
Mario semble minuscule et perdu
au milieu de l’immense terrain,
qui retentit pourtant des acclamations du public. Le film réussit
à nous toucher avec un sentiment
universel : la solitude.
Le temps de quelques images,
trop courtes malheureusement,
Mario montre des moments d’entraînement aussi beaux qu’inattendus, pour la douceur qui s’y
exprime entre les joueurs. On se
demande alors comment cette
fraternité peut virer à la haine dès
lors que la sexualité de l’un sort
de la « norme » hétéro.
De fait, il est rarissime, dans le
foot, qu’un joueur célèbre se dise
ouvertement gay. En 2014, l’international allemand Thomas Hitzlsperger a été l’un des premiers à
faire son coming out, dans le magazine Zeit, alors qu’il prenait sa
retraite à 31 ans. En juin 2018,
l’Américain Collin Martin, 23 ans,
est devenu le deuxième joueur
ouvertement gay à évoluer en
Major League Soccer, en publiant
sur les réseaux sociaux une photo
de lui entouré du drapeau arc-enciel, gay friendly. L’Américain
Robbie Rogers l’avait précédé
en 2013, faisant « ses aveux » sur
son blog à l’âge de 25 ans, alors
qu’il quittait le club anglais de
Leeds United – avant de rejoindre
le Los Angeles Galaxy.
En arrivant sur les écrans français le 1er août, Mario va croiser la
route des Gay Games, qui ont lieu
du 4 au 12 août à Paris. Son parrain n’est autre que la star Lilian
Thuram, vainqueur de la Coupe
du monde avec les Bleus en 1998,
par ailleurs très engagé contre le
racisme et l’homophobie. Le dis-
tributeur de Mario, Epicentre, a
fait le choix de ne pas sortir le
film pendant la Coupe du
monde, de peur que les salles de
cinéma soient vides. Tant pis
pour le pavé qui aurait pu être
lancé dans le milieu du « foot
hétéronormatif », pour reprendre l’expression du réalisateur. p
clarisse fabre
Film suisse de Marcel Gisler.
Avec Max Hubacher,
Aaron Altaras et Jessy Moravec
(1 h 59).
« Un Blockbuster d’une
virtuosité étourdissante »
Ecran Large
Taïwan au sucre candi
Le film d’animation faussement enfantin de la réalisatrice
Hsin Yin Sung dessine l’histoire contemporaine de l’Etat insulaire
HAPPINESS ROAD
ppvv
i Happiness Road était une
coupe de glace, ce serait sans
hésiter une fraise melba.
Forcément rose, crémeuse, rafraîchissante et sucrée. Et telle est, totalement assumée, l’esthétique du
premier long-métrage d’animation de la réalisatrice taïwanaise
Hsin Yin Sung, dont on est prêt à
parier qu’elle n’a pas fini de nous
étonner. Journaliste, photographe
et écrivaine avant de devenir cinéaste, cette femme de 44 ans travaille actuellement sur un nouveau projet qui ne figurerait pas
cette fois sur la carte d’un glacier,
Love Is a Bitch (« l’amour est une
pute »), en prises de vues réelles.
Avis aux potentiels spectateurs :
ne pas se laisser décourager par
l’abondance de références enfantines. La route est longue (une heure
cinquante et une minutes) et la
voie lactée, mais le périple vaut le
détour pour ceux qui seraient curieux de (re)visiter l’histoire de
Taïwan de ces quarante dernières
années, au détour d’une fiction
S
autobiographique – en partie seulement. L’île, chinoise sous tutelle
américaine au lendemain de la seconde guerre mondiale, s’est
ouverte au monde extérieur à la
fin des années 1970. Mais il a fallu
attendre 1996 pour qu’elle connaisse ses premières élections.
Retour aux racines
Le trajet de l’héroïne du film, Lin
Su-chi, une femme de 43 ans partie s’installer aux Etats-Unis, se
mêle à l’Histoire avec un grand H.
La voici de retour à Taïwan alors
qu’elle vient de perdre sa grandmère adorée. Véritable matriarche, d’origine aborigène, la mamie avait aussi la réputation
d’une « sauvage » aux yeux de la
société, du fait de ses coutumes.
Revenant dans son quartier de
Happiness Road, Lin Su-chi est
traversée par ses souvenirs, et par
ses doutes. Elle est née le jour de
la mort de Tchang Kaï-chek (le
5 avril 1975), qui avait instauré une
dictature sur l’île depuis 1949,
après avoir été vaincu en Chine
continentale par Mao Zedong.
Petite fille, puis adolescente, elle a
vécu les années de transition vers
la démocratie. A l’école, on l’obligeait à s’exprimer en mandarin,
alors qu’elle parlait taïwanais avec
ses amis et sa famille. L’héroïne
se sent un peu « banana split »,
coupée en deux comme la banane entre ses racines et sa vie
américaine, qui s’avère ne pas
être tout à fait un rêve. C’est tout
un petit monde qui est croqué,
d’un trait faussement naïf.
Qu’est-ce qu’être heureux ? Il ne
suffit pas, comme la mère le répétait, d’avoir bien mangé. La prise
de distance avec les parents
n’empêche pas un certain rapprochement. Happiness Road est
une histoire de focale et de regards. Nous voici embarqués sur
un toboggan géant, avec ses virages qui nous emmènent loin
dans le temps, puis nous recatapultent dans l’autre dureté du
monde contemporain. Et les enfants d’aujourd’hui crient toujours, de joie ou d’effroi. p
cl. f.
Film d’animation taïwanais
de Hsin Yin Sung (1 h 51).
LES AVENTURES DU JUGE TI
SONT DISPONIBLES AUX ÉDITIONS 10-18
LE 8 août
AU CINÉMA
S E M A I N E
16 | culture
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
K Retrouvez l’intégralité de la critique
sur Lemonde.fr
Dans la veine d’« Urgences »,
la vodka en plus
ppvv À VOI R
Mario
Film suisse de Marcel Gisler (1 h 59 min).
Happiness Road
Film d’animation taïwanais
de Hsin Yin Sung (1 h 51 min).
Le cinéaste russe Boris Khlebnikov navigue habilement
entre l’absurde, le burlesque et la noirceur
L A
Arythmie
Film russe de Boris Khlebnikov (1 h 56 min).
pvvv POU R QU OI PAS
D E
Mission impossible
Film américain de Christopher McQuarrie (2 h 27 min).
ARYTHMIE
My Lady
F I L M S
The Bacchus Lady
Film sud-coréen d’E. J-yong (1 h 50 min).
À L’AF F I C HE ÉGALEMEN T
Contrôle parental
Film américain de Kay Cannon (1 h 42 min).
L E S
Une famille italienne
Film italien de Gabriele Muccino (1 h 45 min).
Les Versets de l’oubli
Film français, allemand, néerlandais
et chilien d’Alireza Khatami (1 h 32 min).
LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE
Nombre
de semaines
d’exploitation
Nombre
d’entrées (*)
Nombre
d’écrans
Hôtel Transylvanie 3
1
612 339
625
Les Indestructibles 2
4
392 882
834
Ant-Man et la Guêpe
2
325 583
695
Mamma Mia !
1
226 092
562
Ma reum
2
126 434
389
Skyscraper
3
90 339
538
American Nightmare 4
4
82 194
305
Jurassic World
8
70 373
318
Fleuve noir
2
59 871
237
Roulez jeunesse
1
55 008
199
AP : avant-première
Source : « Ecran total »
ppvv
ien de tel qu’une petite
provision de préjugés
pour apprécier un film.
Surtout si celui-ci les
bouscule. Son titre abscons, son
affiche paroxystique (un couple
s’étreint, par deux fois) et sa nationalité – russe – laissent présager une plongée dans les tourments de la guerre entre hommes
et femmes. Et l’on a peur que se
rouvrent les cicatrices laissées par
Faute d’amour (2017), d’Andreï
Zviaguintsev.
Dès la première séquence, on
comprend que Boris Khlebnikov
travaille sur un autre registre. Le titre est immédiatement expliqué,
dans son acception la plus littérale. Une vieille dame acariâtre
dont le cœur ne garde pas le tempo
tente de convaincre un infirmier à
la mine patibulaire (Nikolaï Chraiber) et un jeune médecin aux boucles d’angelot, qu’ils ont le devoir
de l’hospitaliser.
R
Film britannique de Richard Eyre (1 h 45 min).
Evolution
par rapport
à la semaine
précédente
Total
depuis
la sortie
612 339
↓ – 37 %
↓ – 43 %
4 012 462
1 038 594
226 092
↓ – 34 %
↓ – 35 %
↓ – 31 %
↓ – 26 %
↓ – 36 %
374 113
507 166
815 873
3 432 369
177 680
55 008
* Estimation
Période du 25 au 29 juillet inclus
Les vacances de masse (Hôtel Transylvanie 3), la famille
(Les Indestructibles 2, Ma reum), les rapports avec les espèces dites nuisibles (Ant-Man et la Guêpe), la quête de la figure paternelle (Mamma
Mia ! Here We Go Again) et l’avenir du logement urbain (Skyscraper) :
les six premières places de ce classement sont occupées par des
œuvres qui se saisissent de thèmes brûlants. Charitablement, leurs
auteurs ne cherchent pas à surchauffer les esprits bouillonnants en
ces temps de canicule et les résultats de ces cinq films montrent amplement que l’on est allé au cinéma autant pour se mettre à l’ombre
que pour se vider le cerveau. D’ailleurs, les films qui exigent un peu
plus de leurs spectateurs ne s’en tirent pas très bien, à la remarquable
exception d’Une pluie sans fin. Peut-être parce que son titre finit par
faire rêver, le film chinois se classe à la douzième position, avec
36 722 entrées et une honnête moyenne de 408 spectateurs par écran.
HORS-SÉRIE
UNE VIE, UNE ŒUVRE
Multiplication de ruses
L’angelot, en fait un diablotin,
multiplie les ruses pour la maintenir à domicile. Dans les cités sinistres d’une grosse ville russe (le
film a été tourné à Yaroslavl, à
250 km au nord-est de Moscou),
Oleg (Alexandre Yatsenko) et son
équipe (un infirmier, un ambulancier) sillonnent les rues et grimpent les escaliers pour soigner les
patients à domicile ou les amener
en vie jusqu’à l’hôpital.
Bref, Arythmie est un gros épisode de la série Urgences, avec
plus de vodka et moins d’armes à
feu. Ce seul aperçu médicalisé de
la vie quotidienne urbaine en
Russie suffirait à distinguer le
film de Boris Khlebnikov. Le réalisateur (dont seul un long-métrage, son premier, Retour à Koktebel, est à ce jour sorti en France,
en 2003) ne se contente heureusement pas d’enchaîner les saynètes comiques, désespérantes ou
sanglantes (très belle bagarre du
Nouvel An).
Oleg, excellent diagnostiqueur,
praticien habile, est cependant un
être humain inapte à la vie en société. Celle qu’il forme avec son
Oleg (Alexandre Yatsenko), le médecin urgentiste, rebelle et alcoolique d’« Arythmie ». LES VALSEURS
épouse Katya (Irina Gorbatcheva),
d’abord. Elle aussi est médecin,
aux urgences, où elle réceptionne
parfois les patients qu’amène son
mari. Elle, beaucoup plus adulte,
supporte de moins en moins
l’état de rébellion perpétuelle de
son conjoint, moins encore que
son alcoolisme. Au travail, Oleg
reste sobre, tout en prenant des
risques disproportionnés si on les
rapporte à ses responsabilités effectives (son supérieur hiérarchi-
Excellent
diagnostiqueur,
praticien habile,
Oleg est pourtant
inapte à la vie
en société
que, les médecins de l’hôpital
aiment à lui rappeler qu’il n’est
qu’un collecteur de patients).
Lorsqu’un nouveau responsable
des urgences tente de faire appliquer les règles de la « réforme du
système de santé », fondées sur
des objectifs chiffrés de productivité, sa guérilla d’usure se transforme en insurrection ouverte.
Boris Khlebnikov se rapproche
alors d’une certaine veine du cinéma post-soviétique, qui coule
plus souvent dans les ex-pays satellites. Arythmie détaille par le
menu les accommodements avec
l’éthique médicale que nécessite le
perpétuel grand écart entre les traditions bureaucratiques héritées
des régimes précédents et les nécessités de la rentabilité.
Le réalisateur, qui a écrit le scénario avec Natalia Meshchaninova,
entrelace ce récit d’un épisode de
l’apprentissage du libéralisme avec
celui du délitement d’un jeune
couple incapable de se souvenir de
ce qui les a réunis, il n’y a pourtant
pas très longtemps. A chaque fois
que le film menace de verser dans
la noirceur, le réalisateur injecte
quelques centimètres cubes d’absurde ou de burlesque. Outre ses
deux interprètes principaux, il
peut compter sur une galerie de
personnages épisodiques ou récurrents, patients et collègues des
protagonistes, au premier rang
desquels Nikolaï Chraiber, l’équipier d’Oleg, qui dévoile avec beaucoup de patience et d’habileté l’humanité de son personnage. p
thomas sotinel
Film russe de Boris Khlebnikov.
Avec Alexandre Yatsenko, Irina
Gorbatcheva, Nikolaï Chraiber
(1 h 56).
Vieillir en Corée, entre folklore et sinistrose
Sur le ton d’une comédie dépressive, le réalisateur E. J-yong pointe un réel problème de société
THE BACCHUS LADY
pvvv
o-young est une Coréenne
d’âge avancé n’ayant plus
d’autre ressource que celle
de se prostituer. Courant les parcs
de Séoul en quête de clients, elle
doit son nom de « Bacchus Lady »
à la boisson énergisante qu’elle
échange sous le manteau, en
guise de transaction. A 65 ans, Soyoung ne réunit plus qu’une clientèle effilochée de vieux habitués,
de grabataires impotents ou de sinistres grippe-sous, soit à peine de
quoi subsister. Un beau jour, elle
recueille un enfant philippin jeté à
la rue, ce qui soulage sa solitude
mais n’arrange pas ses affaires.
Ses retrouvailles avec un ancien
amant hospitalisé vont l’entraîner
sur la pente d’une tout autre activité : euthanasier clandestinement les vieillards souffrant de
maladies graves ou incurables.
Réalisateur actif depuis les années 1990, distribué en France
pour la première fois, E. J-yong
S
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L’insoumise
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GEORGE
L’INSOUMISE
SAND
Un hors-série du « Monde »
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pointe un phénomène de société
sud-coréen, celui des femmes
pauvres et délaissées, restées sur
le carreau du modèle conjugal dominant. Et plus particulièrement
celles qui, comme l’héroïne, tombèrent dans leur jeunesse dans les
bras des soldats américains, chose
considérée comme infamante.
Un pathos excessif
La position qu’occupe So-young,
au bas de l’échelle sociale, en prise
avec les petites misères des personnes âgées, pose une question
plus large : que faire de cette population vieillissante, considérée
d’un point de vue économique
comme inutile ou encombrante ?
Sur le ton curieux d’une comédie
dépressive versant fréquemment
dans une trivialité crapoteuse, le
film répond en prenant le parti de
la marginalité : So-young soude
autour d’elle une petite communauté d’inadaptés – ses clients ou
ses voisins, dont un transsexuel et
un vieux garçon infirme – se serrant les coudes dans l’adversité.
Alors que son fond scabreux réclamait un tantinet de finesse,
E. J-yong choisit de forcer le trait,
poussant certaines scènes vers
un pathos excessif, se désintéressant de certains personnages
(l’enfant philippin, que le récit
rend accessoire). Le réalisateur
entend esquisser une cartographie de la marginalité séoulienne,
mais celle-ci vire vite au potpourri, oscillant entre sinistrose
et folklore social sans jamais trouver de voie médiane. Par moments, The Bacchus Lady touche
pourtant assez juste, par exemple
Le réalisateur
entend esquisser
une cartographie
de la marginalité
séoulienne,
mais celle-ci vire
vite au pot-pourri
lorsque la vieille prostituée se retrouve confrontée à la famille hypocrite d’un ancien client, ou
tombe un soir sur un soldat américain, métis noir-coréen, lui rappelant le bébé qu’elle aurait pu
avoir dans sa jeunesse.
C’est dans ces moments-là que le
film nous ouvre une perspective
de temps qui retrace, un tant soit
peu, le parcours de son héroïne, et
trouve enfin un juste équilibre entre crudité et mélancolie. Mais, à
vrai dire, The Bacchus Lady vaut en
premier lieu pour son interprète,
la formidable Youn Yuh-jung (déjà
vue chez Hong Sang-soo ou Im
Sang-soo), abordant le personnage de So-young avec ce qu’il faut
d’effronterie, de verve et de distance vis-à-vis de soi-même pour
exprimer son humanité meurtrie,
mais résolument vivante. p
mathieu macheret
Film sud-coréen de E. J-yong.
Avec Youn Yuh-jung, Chon
Moo-song, Yoon Kye-sang,
An A-zu, Choi Hyun-jun (1 h 50).
télévisions | 17
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
La danse macabre de teenagers déchaînés
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Harmony Korine s’empare du « spring break » pour explorer les abysses de l’hédonisme
CINÉ + EMOTION
MERCREDI 1ER – 23 H 45
FILM
O
n aurait tort de voir
dans le film d’Harmony Korine une
plongée opportuniste
et rouée au cœur d’un phénomène social, à la fois excentrique
et banal. Spring Breakers ne relève
pas d’une volonté anthropologique et documentaire de décrire des comportements qui
tiennent autant du rituel que du
défoulement collectif.
Harmony Korine a pris pour
objet, et pour contexte, le spring
break, ces « vacances de printemps » durant lesquelles les étudiants américains se retrouvent
au bord de la mer pour des orgies
au cours desquelles l’alcool, le
sexe et les drogues diverses servent de viatique à la manifestation d’une réjouissance grégaire
et, a priori, déraisonnée.
Fantasme générationnel
Le dessein du cinéaste n’est pas
d’en révéler les mécanismes, mais
d’en interroger les significations
comme fantasme générationnel
et actuel. Tout est dit peut-être
dès les premières images du générique où l’on voit s’ébattre, au ralenti, de jeunes hommes athlétiques en bermuda et des adolescentes pulpeuses en bikini,
Brit (Ashley Benson), Alien (James Franco), Candy (Vanessa Hudgens) en mode estival. MARS FILMS
monades déchaînées, buvant,
fumant, inventant des jeux grotesques qui signalent tous un
rapport d’agressivité et d’émulation triviale entre les sexes.
Le parti pris de monter ces scènes au ralenti est une manière
de jouer la fascination publicitaire pour ce moment dont, très
vite, il est démontré qu’il est
convoité par des personnages qui
n’y voient pas seulement le temps
d’un plaisir programmé mais une
introuvable raison d’être.
Le récit s’attache à quatre filles
qui attendent avec impatience de
partir pour le spring break. Un
soir, elles braquent un fast-food
pour réunir l’argent de leur excursion. Arrivées sur leur lieu de villégiature, elles se font embarquer
par la police, qui fait une descente
dans une chambre où circulent
des drogues diverses. Emprisonnées, elles sont libérées par un
malfrat, chef de bande local surnommé « Alien » (James Franco),
qui exhibe caricaturalement les
attitudes de la culture rap.
« Alien », dont les intentions,
sont, un temps, assez obscures, et
qui se vante d’avoir « commis tous
les crimes du monde », les enrôle
dans sa bande en leur promettant
les plaisirs les plus intenses. Elles
participent à une série de coups
fourrés au cours desquels elles
s’illustreront, en bikini et passemontagne roses, manipulant toutes sortes d’armes automatiques.
Deux d’entre elles, pourtant, rentreront chez elles ; l’une par peur,
l’autre parce qu’elle a été blessée.
Le pacte faustien qu’ont accepté
les filles ne constitue pas vraiment une bifurcation essentielle
du scénario. Car la seconde partie
de Spring Breakers n’est en fait
que la continuation de la première par d’autres moyens. La
grande débauche des sens, de
l’assouvissement infantile des
pulsions, y atteint sa vérité cachée, une dimension mortifère et
cruelle qui se démasquera progressivement comme le refoulé
putréfié du monde néolibéral.
On sent bien que la réalité
intéresse moins Harmony Korine
que sa représentation fantasmatique, son reflet forgé par la publicité et les clichés sans esprit des
industries culturelles. Les personnages veulent entrer dans une
image qui n’est que leur propre
horizon mental. Le faux devient
ici une expression du vrai. p
jean-françois rauger
Spings Breakers, d’Harmony
Korine. Avec Selena Gomez,
James Franco (EU, 2012, 92 min).
Pignon fixe, recyclage, vélos fantômes… Une websérie en forme de manifeste pour les deux-roues en ville
perflu et l’argent n’ont pas leur
place. Pour les coursiers, ce deuxroues leur permet même d’aller
« dix fois plus vite » qu’une voiture.
Le phénomène « fixie »
En selle ! donne largement la parole à ces amoureux de la petite
reine du XXIe siècle. Cette websérie
documentaire d’Arte en dix épisodes est d’autant plus intéressante
qu’elle ne se contente pas d’expliquer les origines du phénomène
« fixie », elle s’attelle à montrer à
quel point le vélo est en réalité un
engin révolutionnaire. Economi-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 177
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
I. A prendre d’urgence pour éviter
une fin brutale. II. Chargea lourdement. Imperméable et plastique.
III. Relevèrent après destruction.
IV. Son Front a été populaire. Arrivés
en criant. Fut démocratique avant de
passer à la défense. V. Pays de glace et
de feu. En bas de l’échelle. VI. Bon
père et belle mer. Grand-père ou
grand-mère. VII. Couvrir de fleurs.
Au bout de tout. Points en opposition. VIII. Point de rencontre sur la
monture. Engagent solennellement.
IX. Crierais comme un porteur de
bois. Fut capitale pour les Moldaves.
X. Evitera le dessèchement.
VERTICALEMENT
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 176
HORIZONTALEMENT I. Débrouillard. II. Ecoule. Eiger. III. Pas. EPO. Mine.
IV. ORSEC. Isolas. V. Squares. Gers. VI. Iu. Manège. Da. VII. Tirent Radis.
VIII. Il. Sertisses. IX. Olt. Eres. Rê. X. Nectarifères.
VERTICALEMENT 1. Déposition. 2. Ecarquille. 3. Bossu. Tc. 4. Ru. Eames.
5. Olécrane. 6. Uep (peu). Entrer. 7. Oise. Tri. 8. Le. Grief. 9. Limogeasse.
10. Agile. DS. 11. Renardière. 12. Dressasses.
1. Assure les derniers déplacements.
2. Notent les passages douteux sur
les manuscrits. Fait un tour en forêt.
3. Pas très nettes sur les contours.
4. Croisement de fils avec les chaînes.
Dieu à tête de faucon. 5. S’entraîne
à la barre. Traducteur de Goethe, retrouvé pendu dans une rue de Paris.
6. La plus grande démocratie du
monde. Entend. 7. Equipée pour faire
face. Se répand comme une chandelle. 8. Dans les bourses suédoises.
Lâché sur le coup. 9. Met la France en
cartes. Venu du Mexique pour fleurir
nos parterres. 10. Bien placée. Du
chêne pour les peaux. 11. En volée.
Serrée et abondante. Bout de store.
12. Travaille sur notre système.
que, écologique, il reste certainement le moyen de locomotion le
plus utile en milieu urbain. Mais,
paradoxalement, sous-utilisé.
Ainsi, dans l’épisode « Vélos fantômes », on suit des hommes masqués (les « Berlin Kids ») qui partent à la recherche de bicyclettes
abandonnées dans un quartier de
la capitale allemande pour les accrocher ensuite sur des monuments. Leur but : sensibiliser l’opinion publique au sort de ces engins. Dans « Re-cycle mantra », on
fait la connaissance de Danois qui
récupèrent d’anciens vélos afin
d’en réparer d’autres ou de les faire
évoluer. Cette démarche permet,
selon eux, de sauver une forme
d’artisanat qui se meurt. Un autre
épisode explique comment Copenhague est arrivée à donner la
priorité aux vélos.
Soignée et bien filmée, En selle !
est un manifeste pour que le deuxroues reprenne une place centrale
dans les villes. p
mustapha kessous
En selle !, de Marc-Aurèle
Vecchione (France, 2018,
10 × 6 min). Disponible sur Arte.tv.
France 2
20.55 Duel au soleil
Série. Avec Gérard Darmon,
Yann Gael, Jeanne Bournaud
(Fr., 2013, S1, ép. 1 et 4/6).
France 3
20.55 Roberto Alagna,
l’homme à la voix d’or
Documentaire d’Andy Sommer
(Fr., 2015, 85 min).
22.20 Le Barbier de Séville
Opéra-bouffe de Gioacchino Rossini.
Mise en scène d’Adriano Sinivia.
Enregistré à Orange le 31 juillet.
Canal+
21.00 La Gaule d’Antoine
Les Hauts-de-France
Magazine présenté par Antoine
de Caunes.
22.55 Chips – la relève
Comédie de Dax Shepard.
Avec Michael Pena, Dax Shepard,
Vincent D’Onofrio, Rosa Salazar
(EU, 2017, 100 min).
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4
Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
3
5
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
8 4
2
3
seule fois par ligne,
colonne et par
9
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7 5 8 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
1
Arte
20.55 Europa Europa
Drame d’Agnieszka Holland.
Avec Marco Hofscheneider, Julie
Delpy (All.-Fr.-Pol., 1990, 110 min).
22.45 Crimes dans l’extase
Film fantastique de Jesus Franco.
Avec Soledad Miranda,
Fred Williams, Paul Muller
(Esp.-All., 1971, 75 min).
M6
21.00 Zone interdite
Camping-car : les vacances
préférées des Français
Vacances en camping-car :
l’aventure sur la route
Magazine présenté
par Ophélie Meunier.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-177
& CIVILISA TIONS
L
orsqu’on les voit enfourcher
leurs machines en carbone
ou en aluminium, on comprend mieux pourquoi certains
assurent que leurs vélos sont « une
extension » d’eux-mêmes. Coursiers ou amateurs de bicyclette,
ils ont fait le choix de rouler avec
un deux-roues à pignon fixe – un
« fixie » pour les initiés – qui ne
comporte ni frein ni câble. Grâce à
ce « bolide » léger, ultra-maniable
et rapide, ils ont l’impression de
survoler l’asphalte en zigzaguant,
librement, entre les voitures.
A New York, Copenhague, Paris ou
Berlin, ces cyclistes qui ne ressemblent en rien à un coureur du Tour
de France, ont apprivoisé – avec
habileté et beaucoup de folie – le
bitume des grandes villes.
Pour eux, le « fixie » n’est pas un
simple objet, il symbolise une
philosophie de vie, celle qui va à
l’essentiel. Circuler avec ce vélo à
la ligne épurée – qui nécessite très
peu de réparation – n’est pas anodin : il signifie que vous appartenez à une communauté où le su-
TF1
21.00 Cameron Black :
l’illusionniste
Série. Avec Jack Cutmore-Scott
(EU, 2018, S1, ép. 4 à 6/13).
23.35 Flash
Série. Avec Danielle Panabaker,
Candice Patton (EU, 2017,
S4, ép. 8 à 10/23 ; S2, ép. 17/23).
France 5
20.55 L’Odyssée des primates
Documentaire de Clare Dornan
(GB, 2016, 3 × 50 min).
23.25 C dans l’air
Magazine animé par Axel de Tarlé.
La petite reine, une mode très urbaine
ARTE.TV
WEBSÉRIE À LA DEMANDE
M E RCR E D I 1 E R AOÛT
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4
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du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
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paritaire des publications et agences de presse
n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
N° 41
JUILLET
AOÛT 2018
NS
& CIVILISATIO
LA FRAN´ CE
EN ALGERIE
1830-1954
DE LA CONQUÊTE
À LA GUERRE
NAUFRAGES
ANTIQUES
Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde
UN PATRIMOINE
SAUVÉ DES EAUX
SÉFARADES
TIQUE
L’EXODE DRAMA
DES JUIFS D’ESPAGNE
E
HÉRODOT
EUR QUI
LE VOYAG
IRE
A INVENTÉ L’HISTO
S
FAKE NEW
EN ÉTAIENT
NOS AÏEUX
DÉJÀ FRIANDS
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
Tirage du Monde daté mardi 31 juillet : 188 352 exemplaires
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
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Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
18 |
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Dotés d’une mémoire, les réseaux
de neurones artificiels renaissent
Elle pulvérise l’homme au jeu
de go, prend le volant de sa voiture, le remplace à son travail, mais pourrait
aussi mieux le soigner. C’est pendant les années 1980 que les verrous techniques
semblent sauter un à un, dans une euphorie scientifique incomparable
L ES C I NQ SAI SO NS DE L’I NT EL L I GENC E ART I F I C I EL L E 3 | 6
A
la fin des années 1980, l’ambiance est plutôt bonne dans les
laboratoires qui s’intéressent à
une nouvelle manière de rendre
les programmes informatiques intelligents.
Aux Etats-Unis, en France, en Suisse ou au
Japon, on s’enthousiasme des prouesses et
perspectives des réseaux de neurones artificiels, inventés quarante ans plus tôt.
« On publiait rapidement, ce qui est le
charme des sujets émergents », se rappelle
Gérard Dreyfus, aujourd’hui professeur
émérite à l’ESPCI ParisTech, qui avait déjà
connu une telle excitation lorsqu’il s’intéressait à des composants électroniques miniatures quelques années plus tôt. Il sera
l’un des leaders des deux équipes françaises
pionnières dans le domaine.
« C’était riche de discuter avec des physiciens, des neuroscientifiques, des statisticiens, des mathématiciens, des informaticiens… », complète Patrick Gallinari, professeur à Sorbonne Université, à Paris, membre
de l’équipe française concurrente, dirigée
par Françoise Soulié-Fogelman.
« L’équipe aux Bell Labs était fabuleuse. Je me
retrouvais entre les mathématiques pures, incarnées par Vladimir Vapnik, et la physique à
la main de John Denker, qui avait un côté
Richard Feynman », ajoute Léon Bottou,
formé en France mais recruté rapidement par
le célèbre laboratoire américain. Entré à
l’Ecole polytechnique en 1984, Léon Bottou
fait ses premières armes de programmeur sur
l’ordinateur VAX 8600 de 48 Mo de mémoire
de l’école d’ingénieurs. Il s’essaie à la reconnaissance d’écriture par réseaux de neurones
en dessinant lui-même à la souris des centaines de lettres pour se constituer une base de
données d’apprentissage. Le système ajuste
ses paramètres à partir d’exemples avant
d’être appliqué à des situations nouvelles.
« ILS NOUS ONT PIQUÉ LES MEILLEURS ! »
En 1987, pour son stage de fin d’année, Léon
Bottou pousse la porte du laboratoire dans lequel l’une des futures vedettes du domaine,
Yann LeCun, vient d’arriver auprès de Françoise Soulié-Fogelman. Ils ont pour point
commun de programmer sur la même machine, un Amiga 1000, sorti en 1985 avec
256 Ko de mémoire. Qui plus est dans le langage LISP, inventé par John McCarthy, qui fut
l’un des pionniers de l’intelligence artificielle
première version. Celle qui effacera durant les
années 1960-1970 les réseaux de neurones…
Il entame sa thèse avec Françoise SouliéFogelman. Sans trop y croire au début, la petite équipe, complétée de Patrick Gallinari,
demande des financements européens et en
obtient trois ! « Quand on a déménagé sur le
campus d’Orsay, nous avions, grâce à ces
contrats, plus de puissance de calcul que tout
le campus ! », se souvient Léon Bottou. Il suit
alors Yann LeCun à Toronto pour un stage
pendant l’été 1988 avant de finir sa thèse et de
rejoindre son collègue, cette fois aux Bell
Labs, recruté par le physicien Larry Jackel, qui
avait fait de même avec Yann LeCun un an
plus tôt. « Ils nous ont piqué les meilleurs ! »,
s’amuse Françoise Soulié-Fogelman, qui avait
elle-même des vues sur un brillant Russe,
Vladimir Vapnik, pris par Larry Jackel…
« L’ambiance intellectuelle à Bell Labs était
incroyable, les ambitions scientifiques sans limites, les moyens matériels immenses. J’avais
un ordinateur Sun4 pour moi tout seul, identique à celui de l’université de Toronto, où
j’avais fait mon post-doc, qui était partagé par
30 personnes ! », ajoute Yann LeCun, qui avait
suivi le même parcours en éclaireur et qui
est aujourd’hui à la fois professeur à l’université de New York et directeur du laboratoire
d’intelligence artificielle de Facebook.
Il n’est pas le seul de ce groupe fondé par le
physicien Larry Jackel à avoir eu un tel succès. Facebook accueillera, outre Yann LeCun,
Léon Bottou et Vladimir Vapnik. La Française
Isabelle Guyon deviendra célèbre, outre ses
apports à l’apprentissage machine, pour
son implication dans l’organisation de défis
techniques autour desquels s’affronteront
les meilleures équipes du monde.
Quant au chercheur Yoshua Bengio, que
nous retrouverons plus loin dans cette
histoire, il restera dans le monde académique pour diriger, à Montréal, la plus grande
concentration mondiale de chercheurs et
contribuer à développer l’écosystème québécois. D’autres iront chez Microsoft…
C’est aussi le temps des premières conférences, signe de l’émergence d’une nouvelle
communauté qui commence à grossir et à
faire connaissance.
Larry Jackel est revenu impressionné de
son séjour, en mars 1985, à l’Ecole de physique des Houches (Haute-Savoie). Il importe
ce concept aux Etats-Unis dès l’année suivante, dans la station de ski de Snowbird
(Utah), avec exposés le matin, ski l’aprèsmidi et nouvelles discussions le soir. De ces
échanges passionnés émergera l’idée des
conférences NIPS pour Neural Information
Processing Systems, dès 1987 à Denver (Colorado). Terry Sejnowski, qui était de la première réunion à Snowbird, en sera le président pendant trente ans et aura vu grossir
l’audience de la centaine de personnes à
plus de 8 000 en décembre 2017 (dont près
de 10 % d’employés de Google !).
Mais, juste avant la première NIPS, la société savante en ingénierie, IEEE (Institute of
Electrical and Electronics Engineers), avait organisé à San Diego (Californie), en juin 1987,
un congrès international des réseaux de neurones. « Il y avait mille personnes, ce qui est
déjà énorme ! », se souvient Patrick Gallinari
présent à cet événement précurseur. Même à
Paris, c’est l’effervescence : « En 1988, on a fait
la première conférence sur le sujet à l’ESPCI. Il
y avait tant de monde, plus de 150 personnes,
qu’on a dû retransmettre les exposés dans une
autre salle », se souvient Gérard Dreyfus.
Les découvertes, avec autant d’esprits
brillants et motivés, vont alors s’enchaîner.
Pour rappel, le système de base que tous
ces chercheurs étudient évoque le fonctionnement du cerveau humain. C’est un réseau
de neurones artificiels, actifs ou passifs selon qu’ils ont été suffisamment stimulés par
leurs voisins. Chaque unité fait la somme
pondérée des stimuli reçus et s’active si
cette somme dépasse un certain seuil. L’enjeu est d’apprendre ces valeurs en entraînant le réseau sur des exemples et en corrigeant ces réponses si besoin est. C’est ce que
faisait la première version du Perceptron, à
la fin des années 1950.
Pour aller plus loin, plusieurs chercheurs
ont eu l’idée d’utiliser plusieurs couches de
neurones afin de monter en complexité, les
sorties d’une couche devenant l’entrée d’une
autre et ainsi de suite. Problème, comment
faire apprendre à ces couches la manière
dont elles doivent se connecter entre elles ?
Une des idées-clés est la rétropropagation
du gradient, dont les racines se perdent dans
les méandres de la bibliographie. Jürgen Schmidhuber, l’un des pionniers et piliers de l’apprentissage automatique, adepte des « corrections historiques », le fait remonter à un Finlandais, Seppo Linnainmaa, dans les années
1970, puis à l’Américain Paul Werbos en 1984.
Le gradient est une manière de mesurer un
écart, en l’occurrence celui entre le bon résultat et celui fourni par la machine. La rétropropagation consiste à revenir en arrière pour
modifier les paramètres, recalculer le résultat
et voir son écart par rapport à la valeur cible et
ainsi de suite. Cette exploration de l’espace inconnu des paramètres s’apparente à une randonnée brumeuse en montagne vers une vallée : on avance à tâtons en suivant la pente
descendante et on s’arrête si ça remonte. Le
risque est de tomber sur une « fausse vallée »,
qui se comporterait comme un fond de relief,
mais ne serait pas le point le plus bas.
« Au début des années 1980, David Rumelhart avait essayé et ça ne marchait pas. Selon
moi, c’était dû à un bug informatique, explique Yann LeCun. Geoffrey Hinton avait alors
convaincu Rumelhart de ne pas persévérer .»
Mais Hinton, un des « anciens » du domaine,
a changé d’avis lorsque, avec Terry Sejnowski,
il a mis au point un autre type de réseaux de
neurones qui n’avait pas ce risque de blocage.
En outre, Yann LeCun, pour sa thèse de 1987,
avait développé son propre algorithme de
correction d’erreurs et donc d’apprentissage
des poids, dont il avait pu faire la démonstra-
CHRISTELLE ENAULT
tion au duo Hinton-Sejnowski lors de leur
contact à l’Ecole des Houches en 1984.
L’un des verrous de l’apprentissage était
levé. En 1988, Terry Sejnowski publie son
premier réseau de neurones capables de
lire à haute voix de l’anglais. En 1989, Dean
Pomerleau, à l’université Carnegie Mellon
(Pennsylvanie), fait rouler une première
voiture autonome sur route.
APPRENTISSAGE PAR RENFORCEMENT
UNE NOUVELLE
TECHNIQUE,
ELLE AUSSI INSPIRÉE
DE LA BIOLOGIE,
CONSISTE À TRADUIRE
EN ÉQUATIONS
CE QU’UN HUMAIN
FAIT SOUVENT :
APPRENDRE
DE SES ERREURS
Simultanément, désormais aux Bell Labs,
Yann LeCun fait une autre percée, elle aussi
inspirée de la biologie et du système visuel.
Pour la reconnaissance d’images, il devient
vite coûteux en temps de calcul de prendre
chaque valeur du pixel d’une image en entrée du réseau de neurones. Il utilise donc
une procédure mathématique, la convolution, qui « filtre » l’image et réduit le nombre
d’entrées. Mais cela suffit pour que chaque
couche compose sa propre représentation de
l’image, de plus en plus abstraite lorsqu’on
s’enfonce dans ce réseau. C’est ainsi que, à la
fin des années 1980, les réseaux LeNet1,
LeNet2… jusqu’à LeNet5 sont entraînés à
reconnaître les chiffres manuscrits.
L’autre innovation décisive pour les applications futures viendra dix ans plus tard de
Suisse, en 1997. Dans leur havre de Lugano,
Juergen Schmidhuber et son étudiant Sepp
Hochreiter inventent un nouveau type de réseau qu’ils publient dans un article qui deviendra l’un des plus cités dans le domaine.
Ils dotent un réseau de neurones d’une mémoire, en plus de ses capacités de calcul.
Dans un réseau de neurones classique, des
stimuli sont envoyés à une couche de neurones, qui elle-même s’active et émet de nouveaux stimuli vers la couche suivante et
ainsi de suite jusqu’à la dernière couche.
Mais lorsqu’on recommence l’opération avec
d’autres stimuli, les neurones ont « oublié »
ce qu’ils ont vu précédemment. Quand on
montre une image de chat, puis une image
de chien, le réseau n’a que faire de l’animal
qu’il a vu précédemment pour répondre.
L’invention des deux Allemands consiste à
dire que l’état des neurones dépend non seulement des stimuli reçus mais aussi de ceux
des étapes précédentes. Des connexions
« retour » sont possibles. C’est évidemment
bien plus proche du fonctionnement de notre cerveau. Facile à concevoir, pas forcément à réaliser. Mais Sepp Hochreiter a
réussi à éviter des écueils mathématiques et
à faire apprendre à son réseau baptisé LSTM,
pour Long Short Term Memory. Les LSTM
sont notamment à la base des systèmes de
reconnaissance vocale ou de traduction
puisque, pour bâtir des phrases correctes, il
vaut mieux avoir la mémoire de ce qui précède… « 30 % de la puissance de calcul de
Google sert à alimenter des LSTM », aime à
dire Juergen Schmidhuber.
Enfin, un autre groupe met au point la technique qui sera à l’origine du succès, trente ans
plus tard, de la victoire du programme
AlphaGo vainqueur d’un champion du
monde de go en 2016 : l’apprentissage par
renforcement. Elle est, elle aussi, inspirée par
la biologie et consiste à traduire en équations
ce qu’un humain fait souvent, apprendre de
ses erreurs. Au lieu de trouver les variables du
réseau de neurones en minimisant une erreur de prédiction, on « récompense » ou « punit » le système en fonction de la réponse. Ses
promoteurs, cités en référence dans l’article
de DeepMind (filiale de Google) détaillant les
secrets d’AlphaGo, sont notamment Richard
Sutton, Satinder Singh et David McAllester. Ils
étaient tous les trois membres d’un second
groupe d’apprentissage machine aux Bell
Labs, installé 50 kilomètres au nord de celui
de Larry Jackel, Yann LeCun et Léon Bottou.
Les Bell Labs sont décidément un endroitclé dans cette histoire. C’est aussi là que naîtra
une autre technique qui ne sera pas pour rien
dans un nouvel hiver pour le domaine, dix
ans à peine après l’arrivée de ce printemps. p
david larousserie
Prochain épisode A la fin des années 1990,
le retour de l’hiver
| 19
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
S AN T É
La physique perce les secrets du tricot
Les textiles conçus au point
de jersey et leur capacité
de transformation
cachent des lois complexes.
Un laboratoire de l’Ecole
normale supérieure vient
de les établir
L
a question semble assez simple.
Comment un fil rigide, une fois
tricoté, peut-il donner naissance à un tissu souple et extensible ? « Ça peut paraître trivial, pas digne d’un laboratoire de physique à l’Ecole normale supérieure, s’amuse Frédéric
Lechenault, chercheur au CNRS, installé
dans le prestigieux établissement. En
réalité, c’est une affaire sérieuse et complexe, à laquelle personne ne s’était confronté. » En deux articles, publiés en
juin et juillet dans les revues Physical
Review X et Physical Review Letters, son
équipe vient de mettre en évidence les
forces et d’établir les lois qui régissent
cet étonnant système.
Faire la physique du tricot. Comprendre ce matériau millénaire, présent depuis l’Egypte antique et exploité par des
générations d’artisans et d’industriels.
En analyser les enjeux et en dresser les
équations. L’idée a germé dans la tête de
Frédéric Lechenault sur un bateau, en
Croatie. « Ma femme était enceinte, elle
faisait du crochet, se souvient-il. En la regardant, je me suis dit qu’il y avait un
truc à creuser. Et les premières équations,
je les ai écrites sur le sol de la maternité. »
« UN SUJET UN PEU RISQUÉ »
L’enfant voit le jour, l’énigme physique
demeure obscure. Le chercheur la confie à un jeune étudiant en master. « Le
sujet était marrant et un peu risqué, se
souvient Samuel Poincloux. Dans le laboratoire, ils travaillent aussi sur les
origamis ou les ballons, mais il y a mille
autres équipes dans le monde qui le
font. Là, le terrain était à peu près vierge.
Dans les années 1960-1970, des ingénieurs avaient fait des études mécaniques à l’échelle de la maille. Mais pas au
niveau du système, avec une approche
de physiciens. Je ne pensais pas que ça
serait si compliqué et si long. »
Le master s’est transformé en thèse.
Samuel Poincloux a appris à tricoter – à
la main, mais aussi sur une vieille machine achetée sur eBay. Il a observé les
entrelacs du jersey, scruté ces fameuses
mailles et leur déformation, suivi le déplacement des points. Il a constaté que
le système laissait apparaître des « chaînettes », cette forme générique prise,
sous l’effet de la gravité, par un câble
tenu à ses deux extrémités.
Puis il s’est lancé dans la théorie,
fixant les grands principes mais sur-
La physique
du jersey porte
la promesse
de nombreux
développements.
Levothyrox : une nouvelle
formule en Europe en 2019
Le laboratoire Merck a annoncé,
jeudi 26 juillet, qu’il prévoit
de lancer une nouvelle formule
du Levothyrox dans 21 pays de
l’Union européenne à partir
de 2019, après un « avis positif »
des autorités. Mise sur le marché
au printemps 2017 en France,
la formule actuelle de ce médicament pour la thyroïde a suscité
une vive polémique. Plus
de 30 000 patients ont signalé
des effets indésirables : fatigue,
maux de tête, douleurs articulaires, chute de cheveux, etc.
Trois rapports de « pharmacovigilance », réalisés à la demande
de l’Agence du médicament
(ANSM), ont conclu que ces effets
« sont identiques à ceux déjà
connus avec l’ancienne formule
mais en nombre bien supérieur »,
sans expliquer cette augmentation. Le Conseil d’Etat a par
ailleurs rejeté, jeudi 26 juillet,
la demande de patients qui réclamaient en urgence des mesures
pour assurer la disponibilité
de l’ancienne formule.
MÉD EC I N E
AVC : la thrombectomie
mécanique trop peu utilisée
RETALES BOTIJERO/
WESTEND61/
PLAINPICTURE
tout réparant les accrocs qui survenaient dans les équations. « Par exemple, un système a normalement un état
de référence, stable, à partir duquel on
l’étudie, explique Frédéric Lechenault.
Là, si on secoue un tricot, il se froisse et
trouve un nouvel état d’équilibre. Où est
la référence ? » Les chercheurs finissent
par établir que le système dispose d’au
moins deux états d’équilibre.
Pour simplifier leur travail, ils avaient
choisi d’utiliser le fil de Nylon, inextensible. « Avec de la laine, c’était beaucoup
trop compliqué », assure Samuel Poincloux. Il n’empêche, il a fallu « beaucoup de patience et d’obstination » aux
deux chercheurs pour mettre au point
ce qu’ils nomment pudiquement une
« théorie propre ».
L’équation centrale, au cœur de leur
premier article, tient en une longue ligne – c’est peu, pour un phénomène si
complexe – et permet de décrire le
système à partir de trois paramètres :
deux grandeurs géométriques, définissant la taille de la maille, et une valeur énergétique, la flexibilité du fil,
qui apportera la réponse mécanique
du système.
Dans ses observations, Samuel Poincloux avait également constaté d’étranges à-coups lors de l’étirement du tricot. Une sorte de « bruit » dans l’évolu-
tion linéaire de la matière. « Ça pouvait
être anodin, mais en physique statistique, la fluctuation porte de l’information », indique Frédéric Lechenault.
Au cours d’une session d’été portant sur
les mousses et les phénomènes granulaires, c’est l’étudiant qui, cette fois, a la
révélation. « Lorsqu’on déforme un granulaire, on a d’abord une phase élastique, régulière, mais, de temps en temps,
il y a des seuils, des réarrangements. Ça
ressemblait beaucoup à ce que j’avais vu
sur mes mailles. »
L’« AVALANCHE »
Ce phénomène a un nom : l’« avalanche ». En physique, il ne désigne pas
seulement l’effet d’entraînement qui
préside à l’effondrement d’une masse
neigeuse. On le retrouve un peu partout, des feux de forêt aux krachs boursiers, du riz soufflé mouillé par le lait
au papier froissé, toujours associé à un
bruit, à des crépitements. En déformant très lentement le tricot, des grincements sont justement apparus aux
oreilles de Samuel Poincloux.
Cette fois, c’est au frottement du fil
sur lui-même et au glissement des
mailles les unes sur les autres que les
physiciens ont dû s’intéresser. Ils mesurent les forces en présence, observent la
déformation des mailles et font deux
avancées : d’une part, ils caractérisent
ces fameux à-coups, que l’anglais scientifique nomme « stick-slip » (« collerglisser ») ; d’autre part, ils mettent en
évidence des lignes diagonales séparant différentes zones du tissu. Des
failles qui se forment, lâchent, transmettent leur énergie, se réorganisent.
« Comme les failles sismiques », souligne
Samuel Poincloux.
Anecdotique ? La publication du second article, le 27 juillet, dans Physical
Review Letters, sans doute la plus prestigieuse revue de physique, témoigne
du contraire. Pour Frédéric Lechenault,
cette physique du jersey porte la promesse de nombreux développements.
Le chercheur imagine « des textiles intelligents, comme des habits qui deviendraient plus lâches quand la température augmente, ou dont on peut faire
évoluer les formes, des étoffes qui se
“rangent” toutes seules ( filets de pêche,
draps…) ou encore dont on pourrait programmer la forme finale (matériaux
composites, moules) ». Mais plus profondément, il en est convaincu : « En tirant sur mon tricot, je fais des choses au
moins aussi fondamentales que celui
qui cherche à décrire l’Univers. Je décris
la complexité du monde, du vivant, du
quotidien. » Je tricote, donc je suis. p
nathaniel herzberg
La Haute Autorité de santé (HAS)
vient de valider la « thrombectomie mécanique », une nouvelle
technique de secours pour la
prise en charge des accidents
vasculaires cérébraux (AVC)
ischémiques, 80 % des AVC, qui
touchent 150 000 personnes
chaque année en France, selon
des propositions rendues publiques jeudi 26 juillet. Cette
technique « consiste à extraire
le caillot de façon mécanique »,
indique la HAS, et peut être combinée à la thrombolyse intraveineuse, qui consiste à injecter
« un produit qui va désagréger
le caillot obstruant l’artère ».
Seulement 4 % des patients en
ont bénéficié en 2017, en raison
de manque d’unités et de médecins capables de réaliser cet acte
dans les hôpitaux.
BI OD I VERS I T É
Une espèce de grenouille
en danger d’extinction
Roméo, grenouille aquatique de
Sehuencas (Telmatobius yuracare),
restera-t-il comme le dernier de
son espèce ? Depuis des années,
les naturalistes du Museum d’histoire naturelle de Cochabamba
(Bolivie) tentent de trouver une
femelle au vieux mâle afin de lui
assurer une descendance. « Il
devient urgent de trouver d’autres
individus de son espèce pour éviter
l’extinction », a déclaré, mercredi
25 juillet 2018 à l’AFP, Teresa
Camacho Badani, chercheuse de
l’établissement. Cette grenouille
vit en principe au maximum
quinze ans. Un appel de fonds,
lancé en février sur le site
Match.com, a permis de recueillir
25 000 dollars (21 500 euros).
Les cyclones, facteurs de sélection naturelle chez les lézards
Des chercheurs ont constaté des changements morphologiques chez des reptiles des Caraïbes, après le passage des ouragans Irma et Maria
L
e hasard fait parfois bien
les choses. En sciences, l’expression tient en un mot :
« sérendipité ». L’histoire de la recherche regorge de grandes découvertes nourries de petits accidents. Mercredi 25 juillet, la revue Nature a publié un article
dont les résultats ne laissent guère
présager le caractère fortuit.
Il établit, pour la première fois,
qu’un ouragan peut constituer
un facteur de sélection naturelle.
Plus précisément, l’étude francoaméricaine met en évidence les
changements morphologiques
enregistrés chez des lézards d’un
petit archipel des Caraïbes, susceptibles d’influer de façon durable sur l’évolution de l’espèce.
Un pas non négligeable dans la
théorie darwinienne.
Cette avancée, Colin Donihue, de
l’université Harvard, et Anthony
Herrel, du Museum national d’histoire naturelle à Paris, l’ont accomplie « par un heureux concours
de circonstances », résume le premier. A l’automne 2017, ils séjournaient sur l’archipel de Turks-etCaïcos, un confetti de la Couronne
britannique voisin des Bahamas
et de Cuba.
RELEVÉS SCIENTIFIQUES
L’objectif du voyage n’était pas de
profiter des plages paradisiaques
de l’atoll, mais d’y accomplir des
relevés scientifiques. Alors que le
territoire s’apprêtait à conduire
une opération d’éradication des
rats noirs qui y pullulent, les
biologistes souhaitaient en mesurer les conséquences sur les lézards Anolis scriptus, une espèce
endémique du territoire. Ainsi
avaient-ils entrepris de prendre
les mensurations de quelque
80 individus vivants sur Pine
Cay et Water Cay, deux îles pratiquement désertes de l’archipel.
« Nous sommes partis quatre
jours avant l’arrivée d’Irma », se
souvient Colin Donihue.
En septembre, l’ouragan et ses
vents à 265 km/h couchent les
arbres, détruisent les pistes et
soufflent les pièges à rats. Il est
suivi de quelques jours par sa petite sœur, Maria, plus de
200 km/h au compteur. Une catastrophe pour les écologues locaux, une bénédiction pour les
deux biologistes de l’évolution.
« Les données collectées juste
avant offraient une occasion unique de mesurer l’effet d’une telle
tempête sur les anoles », poursuit
le chercheur américain.
Les origines des différences
morphologiques à l’intérieur
d’une même espèce de lézard
constituent un vieux mystère de
la biologie. Les anoles insulaires
présentent sous leurs pattes des
coussinets adhérents beaucoup
plus imposants que leurs frères
du continent. « On n’a jamais su
pourquoi », dit Colin Donihue.
VRAIE SURPRISE
Six semaines après le passage de
Maria, lui et son collègue retournent donc mesurer les reptiles.
« Je ne croyais pas trop à un quelconque effet, avoue-t-il. Je pensais que l’ouragan était si violent
que seule la chance devait décider de leur survie. » Comme les
humains face à une catastrophe
naturelle.
Sur place, les chercheurs constatent que beaucoup de sauriens
ont survécu. La vraie surprise intervient en analysant la nouvelle
série de mesures. Les coussinets
des survivants affichent une
surface de 9,2 % supérieure à
ceux de l’échantillon relevé
avant la catastrophe. L’augmentation de la taille des humérus
est plus légère, 1,8 %, mais significative surtout que la longueur
totale des individus a, elle, diminué de 1,4 %. Ce n’est pas tout :
les fémurs, eux, ont vu leur taille
diminuer de 6 %.
Ces résultats, concordants sur
les deux îles, convainquent les
scientifiques de poursuivre l’expérience. Avec un puissant souffleur de feuilles, ils simulent un
vent extrême. Loin de fuir, les
reptiles s’accrochent aux branches avec leurs membres antérieurs, la tête au vent, les pattes
arrière tenant comme elles le
peuvent. Telles des voiles, celles-ci
prennent le souffle et finissent
par avoir raison de la résistance
de l’animal. « Autrement dit,
plus les pattes sont grandes, plus
elles sont dangereuses », conclut
Colin Donihue.
Cet effet peut-il être durable ?
« Nous voulons y retourner l’automne prochain mesurer les conséquences sur la génération suivante, assure-t-il. Ma prédiction,
c’est que cette sélection naturelle,
qui agit si vite, peut se retourner
très rapidement aussi, pour peu
que cette adaptation soit défavorable pour la chasse, la fuite devant les prédateurs ou la reproduction. Tout dépend de l’intensité des pressions de sélection et
de la fréquence des ouragans. »
Le vieux mystère des pattes des
lézards insulaires n’est donc pas
encore tout à fait résolu. Mais les
tempêtes tropicales apparaissent
comme un sérieux candidat. p
n. h.
20 |
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Valéry Giscard
d’Estaing,
l’espérance
P RÉSI DENT, L A V I E D’APRÈS 2 | 6 Mai 1981 : tout
s’arrête brusquement pour celui qui avait
incarné la modernité. L’« ex » continue
de croire en son destin national, malgré les
rendez-vous manqués de 1986, 1988 et 1995.
Avant que, en 2005, son rêve de premier
président de l’Europe ne s’envole lui aussi
E
staing est une petite commune
de l’Aveyron. Sa forteresse du
XIe siècle, construite sur un piton schisteux, était à vendre.
« Valéry » l’a achetée en 2005
avec son frère Olivier et son cousin Philippe. Puis « Valéry » a créé une fondation qui, à coups de subventions publiques
et de dons privés, se charge de restaurer les
bouches à feu et les balustres du château.
En 1974, il était le Kennedy français,
l’homme de la modernité, le plus jeune président que la France ait élu. Quarante-quatre
ans plus tard, Valéry Giscard d’Estaing termine sa vie rattrapé par l’obsession nobiliaire de son père, Edmond, comme prisonnier d’un milieu et d’une éducation. A l’intérieur du château, l’ancien président de la République a installé le musée de son
septennat. Anne-Aymone, son épouse, se
plaît dans cet endroit paisible et hors du
temps. Le Lot coule au pied du château. Au
sommet de la forteresse, un petit appartement est réservé au couple. Les jours frileux,
les époux se replient à l’hôtel, L’Auberge
Saint-Fleuret ou Aux Armes d’Estaing.
Le premier dimanche de juillet, ils déambulent au milieu des villageois qui fêtent
saint Fleuret, l’ancien évêque d’Auvergne. Ils
ne connaissent pas grand monde mais le
château fait partie de la mythologie familiale. Edmond y emmenait ses enfants en
pèlerinage, depuis Chamalières (Puy-deDôme). C’est lui qui, avec son frère René,
conseiller d’Etat, avait entrepris, au lendemain de la première guerre mondiale, de relever le nom d’Estaing. La fratrie avait argué
d’une lointaine parenté avec l’amiral Charles-Henri, qui avait soutenu la guerre d’indépendance des Etats-Unis avant de se faire
guillotiner. La particule adjointe, il manquait encore l’endroit pour fixer l’histoire.
Valéry l’a fait. Et tant pis si les vrais aristocrates continuent de rire sous cap.
A 92 ans, « le Président », ainsi que l’appellent ses collaborateurs, porte toujours beau,
mais il a perdu un peu de sa superbe. Sa
haute stature a comme baissé de quelques
centimètres, son oreille est moins fine, le
décès, en janvier, de sa fille Jacinte, atteinte
d’une longue maladie, l’a beaucoup affecté.
Elle était la benjamine, celle qui posait à ses
côtés sur les affiches de la campagne victorieuse de 1974. Il faisait si jeune alors, était
porteur de tant de surprenantes avancées,
comme cette dépénalisation de l’avortement qu’à peine élu il octroya aux femmes.
Aujourd’hui, la société française ne l’inspire
plus. « Elle a si peu le goût du bonheur », soupire-t-il. Les bons jours, il s’accroche à « sa
grande passion », le projet européen qu’il a
contribué à façonner avec « son ami Helmut » Schmidt. Les mauvais, il soupire : « Ah
l’Europe ! », comme si même cette utopie ne
parvenait plus à le tirer en avant.
Et pourtant, quelqu’un a pris la relève :
Emmanuel Macron, si jeune, si libéral, si
européen au point qu’on dirait un clone.
Oui mais… Valéry Giscard d’Estaing a misé
sur François Fillon, le mauvais cheval,
comme si choisir Macron, c’était risquer
de mourir soi-même.
Le crépuscule est là, mais le décor tient
bon, soutenu par la République qui se mon-
tre bonne fille avec les anciens présidents de
la République. De beaux locaux, boulevard
Saint-Germain à Paris, payés par Matignon,
une voiture de fonction, deux chauffeurs,
deux gardes du corps, un secrétariat, sept
permanents. Giscard dispose de toutes les
facilités pour se tenir informé des affaires du
monde, choisir les séances du Conseil constitutionnel auxquelles il assistera, trier dans
les demandes – encore nombreuses – de rendez-vous, décider quel déplacement il acceptera à Bruxelles, Londres ou Washington,
s’informer des progrès de la fondation
Re-Imagine Europa, qu’il vient tout juste de
lancer dans la capitale belge.
Corinne, sa fidèle secrétaire particulière
depuis dix-neuf ans, est aux petits soins
pour lui, comme l’était jadis à l’Elysée « Madame » Villetelle, qui veillait jalousement
sur la tranquillité du président. Pour le reste,
Valéry Giscard d’Estaing vit comme un
grand bourgeois du XIXe siècle entre son hôtel particulier de la rue Bénouville, dans le
16e arrondissement de Paris, à quelques
enjambées du bois de Boulogne, et le domaine de l’Etoile, propriété de son épouse à
Authon, dans le Loir-et-Cher. Une belle demeure du XIXe siècle qu’Anne-Aymone, née
de Brantes, a acquise en viager dans les années 1960 – piscine, tennis, chasse attenante.
Tout est là pour se détendre, assouvir cette
passion de la chasse qui fut longtemps
celle de son mari et demeure celle de ses fils,
recevoir et travailler aussi. L’ancien président, qui y passe la plupart de ses week-ends,
s’y est fait aménager une petite maison. C’est
là qu’il a écrit ses Mémoires et ses quatre
romans, dont le très étrange La Princesse et le
Président (Editions de Fallois, 2009), qui a fait
croire à une idylle avec Lady Di. Là aussi
qu’il a préparé son élection à l’Académie
française, qui était à ses yeux d’autant
plus importante qu’aucun de ses ancêtres
n’avait réussi à y entrer.
RETOUR PAR LA BASE
Pour la République, tout cela a un coût, que
l’ancien député PS René Dosière, lorsqu’il
examinait à la loupe les dépenses des élus, a
évalué à 3,9 millions d’euros en 2016. En
cause : Authon et ses 650 hectares de terrain,
difficiles à sécuriser. Depuis 1981, une dizaine
de gendarmes mobiles restaient affectés
autour de la propriété, ce qui a eu pour effet
de propulser Valéry Giscard d’Estaing au rang
de l’ancien président le plus coûteux pour la
République. Mais lorsque l’état d’urgence a
été proclamé à la suite des attentats terroristes, les effectifs ont été redéployés et la surveillance a été considérablement allégée.
Depuis 1981, trente-sept années se sont
écoulées et cela dit tout de l’exceptionnelle
longévité politique de Valéry Giscard d’Estaing. L’Auvergnat est, de loin, le plus coriace des anciens présidents de la République, le plus surprenant aussi. Aucun de ses
successeurs n’aurait aujourd’hui l’idée de
tenter, sitôt battu, un retour par la base, de
se faire élire conseiller général, député,
conseiller régional, président de la région
Auvergne, député européen, pour, finalement, ne jamais parvenir à retrouver les
sommets. A ce compte-là, d’autres auraient
baissé la garde depuis longtemps.
Au château d’Estaing, dans l’Aveyron, en juin 2012. LÉO-PAUL RIDET/HANS LUCAS
« VOUS NE POUVEZ
PAS SAVOIR CE QUE
C’EST QUE D’ÊTRE
BATTU »,
SOUPIRE-T-IL AVANT
DE PRÉPARER,
SOLITAIRE ET VEXÉ,
SON « AU REVOIR »
TÉLÉVISÉ
Pas lui, qui donne encore le change en goûtant devant un public de plus en plus restreint l’ultime hommage de ses affidés. Ce
jeudi 17 mai, c’est le député européen JeanMarie Cavada et le député Jean-Louis Bourlanges qui assurent le spectacle à l’Hôtel de
l’industrie, à Paris. Ils ont un siècle et demi à
eux deux, mais lorsqu’ils évoquent à coups
d’hyperboles « l’immense talent » de leur
mentor devant les adhérents du Mouvement européen, on croirait deux étudiants
en médecine rougissant devant le mandarin.
A quelque âge qu’on le prenne, Giscard impressionne. Il ne laisse jamais rien paraître,
sauf quand on le flatte. Alors, le regard s’allume et l’oreille se tend. « Narcisse homme
d’Etat », disait de lui Raymond Barre, qui
l’avait servi près de cinq ans à Matignon.
Depuis la publication de ses Mémoires,
Le Pouvoir et la Vie (Compagnie 12, 2006
pour le tome 3), ses lecteurs n’ignorent rien
de ce qu’il a enduré le soir du 10 mai 1981,
lorsque François Mitterrand l’a battu par
51,8 % des suffrages. Il a été très malheureux,
comme un premier de la classe qui, soudain,
défaille sans comprendre pourquoi.
Beaux diplômes, beau mariage, belle élection dans le Puy-de-Dôme, belle nomination
à « ses chères » finances, bon serviteur de
l’Etat, avec ce qu’il faut d’indépendance et de
modernité pour se faire élire, à 48 ans, président de la République française. Il était la
gloire de la famille, le meilleur, celui qui avait
propulsé la dynastie à un niveau qu’elle
n’avait jamais atteint. Et brusquement, tout
s’arrête. Les Français ne veulent plus de lui.
« Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que
d’être battu », soupire-t-il devant sa fidèle conseillère Mylène Descamps, avant de préparer,
solitaire et vexé, son « au revoir » télévisé qui
| 21
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
En campagne pour les élections régionales de mars 2004 à Saint-Flour (Cantal). THIERRY ZOCCOLAN/AFP
choc qu’il vient de subir. Lui qui se montre en
général froid comme le marbre, dont les intimes se comptent sur les doigts de la main, va
se livrer comme jamais à un homme qu’il ne
connaît guère. Jean Frydman, son hôte, est
un entrepreneur qu’il a rencontré quelques
mois avant la fin de son mandat dans le cadre du réchauffement des relations entre la
France et Israël. Le courant est vite passé, car
Frydman est riche, vif et chaleureux. Au fil de
la conversation, l’homme d’affaires en est
venu à parler du ranch qu’il s’est offert au Canada. En retour, le président lui a confié sa
fascination pour l’Ouest et sa frustration de
n’avoir jamais pu s’y rendre. L’invitation
prend l’allure d’une boutade : si le président
perd, il aura droit à sa cabane au Canada !
La vie est simple au ranch. Le premier
village est à vingt-cinq kilomètres, il n’y a
guère de personnel de service, chacun fait la
vaisselle à tour de rôle. C’est dans ce paysage
grandiose que l’ancien président, redevenu
« Valéry », réapprend les gestes de la vie quotidienne. Il joue avec ses enfants, marche,
monte à cheval. « J’ai besoin de reconstituer
ma famille, qui a beaucoup souffert du
septennat », a-t-il confié à son hôte. Pas
seulement. Dès son arrivée, il a demandé un
coin pour s’isoler. Jean Frydman a poussé
un vieux canapé et, en tête-à-tête, ils ont fait
un retour sur la défaite, chaque jour un peu
plus approfondi pour, finalement, toucher
le point sensible, cette arrogance que
les Français n’avaient pas supportée chez
leur président qui, de Kennedy, était passé
sans crier gare à Louis XV.
18 MARS 1986,
UN AVION ATTEND
SUR LE TARMAC
DE L’AÉROPORT DE
CLERMONT-FERRAND,
PRÊT À LE RAMENER
À PARIS EN CAS
DE BESOIN.
MATIGNON EST
À PORTÉE DE MAIN
RECONQUÊTE DEPUIS LA RUE BENOUVILLE
se révèle aussi théâtral que raté avec cette
chaise vide filmée une longue minute au son
de La Marseillaise. Il est pour tout dire ridicule
et pourtant, quatre mois plus tard, c’est un
Giscard transformé qui repart au combat.
Pour digérer sa défaite, l’homme blessé s’est
d’abord isolé, en juin, dans un monastère du
mont Athos, au nord de la Grèce. Décor vertigineux, silence monacal. « Un besoin de spiritualité », expliquera-t-il plus tard. Mais le séjour est bien trop court pour être salvateur.
C’est en fait le Canada qui le sauve de la dépression. Mi-juillet, il s’envole avec Anne-Aymone et trois de ses enfants pour Calgary. Il a
prévu de s’isoler quinze jours dans un ranch,
au cœur des Rocheuses, dans le plus complet
anonymat. Le séjour durera six semaines.
Ce mois et demi passé loin de la France
constitue le moment le plus atypique de sa
vie d’après. Une vraie rupture à la hauteur du
« Je suis l’homme de mon milieu », a fini par
reconnaître le fils d’Edmond et de May.
Parmi ses déconvenues, il a évoqué les dîners chez les Français, qu’il avait sollicités
dans le but de briser la glace et qui ont été
ressentis comme un signe supplémentaire
de condescendance. Lui, pourtant, les avait
appréciés. Un autre jour, il parvient à évoquer ce père dont il ne parle jamais et qui lui
a « appris à être dur ». A la fin du séjour, il a
tellement baissé la garde qu’il demande à
revenir l’année prochaine. L’homme s’est
enfin trouvé. En tout cas, il le croit.
De retour à Paris, il repart en campagne. Il
faut alors imaginer un Giscard heureux, un
Giscard libéré, un Giscard presque normal
qui, comme n’importe quel Français, tient à
conduire lui-même son automobile, une
Peugeot 505 verte. A Tarbes, il fait carton
plein : 1 000 couverts payants lors d’une rencontre organisée par les Clubs perspectives
et réalités. En Alsace, il claque la bise aux
dames en se régalant de kouglof. A Toul
(Meurthe-et-Moselle), il dort dans le lit du
général Bigeard, qui l’a invité à dîner chez lui
et ne veut plus le lâcher.
Son équipe, installée rue François-Ier, dans
le 8e arrondissement de Paris, a sélectionné
les terres les plus giscardiennes pour faciliter
son retour. Afin de mettre toutes les chances
de son côté, le polytechnicien à l’esprit rationnel a entrepris de faire de la « sociodynamique ». Toutes les trois semaines, il s’en va
consulter les responsables du cabinet
Bossard Consultants, qui ont mis au point
une méthode infaillible pour aider les chefs
¶
Y a-t-il une vie après
la politique ?
« Le Monde » organise, dans
le cadre du Monde Festival,
une table ronde sur la
deuxième vie d’anciens
responsables politiques. Avec
Najat Vallaud-Belkacem,
Thierry Mandon, Benoist
Apparu et Cécile Duflot. La
rencontre se tiendra au Palais
Garnier, dimanche 7 octobre,
de 16 heures à 18 h 30.
Renseignements :
Lemonde.fr/festival/
programmation.html.
d’entreprise aux prises avec la CGT à sortir
des conflits. Principe de base : pour reconquérir les territoires perdus, mieux vaut s’occuper de ses alliés plutôt que de tenter de séduire ses adversaires. Application pratique :
à partir de 1985, l’ancien président ouvre largement les portes de son domicile parisien
aux giscardiens et aux entrepreneurs amis.
L’hôtel particulier de la rue Benouville entre
dans la légende politique.
Deux étages sur jardin donnent l’impression, sitôt le porche franchi, d’être hors du
temps. Le maître d’hôtel accueille le visiteur
dans le hall, puis le dirige vers le parc, où un
buffet est servi. Anne-Aymone et les enfants
circulent entre les invités. L’ancien président
est en pleine phase de reconquête. Il s’humanise, enfin, un peu. Les journalistes qui le
suivent à l’époque se souviennent de ces
« bonjour madame, bonjour monsieur » un
peu empruntés qu’il adresse aux unes et aux
autres et qu’il assortit systématiquement
d’un « Comment êtes-vous venus ? ». Giscard,
qui connaît la moindre route départementale, n’est pas mécontent que cela se sache.
Autour de sa table, on place les consœurs
les plus avenantes. Pour exister, l’ancien
président a toujours besoin de séduire et
d’impressionner. En mars 1982, il s’est fait
élire conseiller général du Puy-de-Dôme dès
le premier tour. En 1984, il est redevenu député dans les mêmes conditions. Deux ans
plus tard, il espère beaucoup plus.
18 mars 1986, un avion du Groupe de
liaisons aériennes ministérielles (GLAM) attend sur le tarmac de l’aéroport de ClermontFerrand, prêt à le ramener à Paris en cas de
besoin. Matignon est à portée de main. François Mitterrand, qui inaugure la première cohabitation, lui a fait miroiter le poste de premier ministre. Contacté par Michel Charasse,
sénateur du Puy-de-Dôme et conseiller à
l’Elysée, l’homme du « bon choix pour la
France » s’est empressé de dire qu’il était « à
la disposition du président de la République »,
prêt à reprendre l’œuvre inachevée, là où
il l’avait laissée. Depuis le 10 mai 1981, il ne
pense qu’à ça. « Il s’est vraiment vu à
Matignon, se souvient Anne Méaux, sa
conseillère en communication de l’époque.
Son équipe était prête, il voulait que Michel
Pébereau, son ancien conseiller au ministère
des finances, revienne travailler avec lui. »
Mais c’est Jacques Chirac qui est choisi. Première journée de dupes, suivie de beaucoup
d’autres. Valéry Giscard d’Estaing ne sera jamais nommé premier ministre. Et il ne sera
plus jamais en situation de redire aux Français qu’il est candidat à la présidence de la
République. En 1988, Raymond Barre, son
ancien premier ministre, se met en travers
de son chemin. Sept ans plus tard, Edouard
Balladur, venu des rivages RPR, lui dérobe
tout : son fonds de commerce et ses troupes.
Et pourtant, il y croit. Il n’a jamais cessé d’y
croire. En décembre 1994, quatre mois avant
le premier tour de la présidentielle de 1995,
il est au plus bas dans les sondages, esseulé
comme jamais. Mais c’est plus fort que lui :
il est persuadé qu’Edouard Balladur n’osera
pas se présenter, que ce sera un face-à-face
Giscard-Chirac, qu’il remportera à coup sûr
puisqu’il est le meilleur. Le séjour chez
Frydman n’a pas tout réglé.
De nouveau, il souffre, traînant derrière lui
cette « inguérissable nostalgie » d’avoir été et
de ne plus être. Un jour que la guerre VillepinSarkozy est venue supplanter le match Chirac-Giscard, il confesse à Brice Hortefeux :
« J’aurais apprécié de vivre moi-même cette
période. » Mais voilà, aucun de ses modèles
n’a fonctionné. A l’automne 1981, il se prenait
pour Raymond Poincaré, l’ancien président
de la République qui avait opéré un retour
par la base avant de redevenir président du
Conseil. Pour la présidentielle de 1995, il était
Richard Nixon, le républicain battu de 1960
qui avait laissé passer son tour en 1964 pour
mieux se faire élire, quatre ans plus tard, président des Etats-Unis. En réalité, Valéry Giscard d’Estaing approche des 70 ans et même
son parti ne veut plus de lui.
Cette fois, on le croit fini. Eh bien non. Six
ans plus tard, il renaît de ses cendres dans la
peau d’un nouveau personnage : Thomas Jefferson, le troisième président des Etats-Unis,
l’homme qui a rédigé la déclaration d’indépendance, un libéral autoritaire qui, à force
d’obstination et de ruse, est parvenu à faire
plier les délégués de la convention de Philadelphie ! Lui sera le Jefferson de l’Europe, et
c’est ainsi qu’il marquera l’Histoire.
Lorsqu’en décembre 2001, une convention
pour l’avenir de l’Europe est décidée, il se voit
en « père » de la Constitution européenne et,
pourquoi pas, dans la foulée, en premier
président de l’Europe. Toujours ce goût du
challenge et toujours cette préparation
de très haut niveau à laquelle il s’astreint depuis son plus jeune âge. « Vous le prenez à 60,
70, 80, 90 ans, il continue de suivre les
grands dossiers comme s’il allait réexercer le
pouvoir demain », constate Alain Lamassoure, son ancien conseiller.
« LA FAUTE À CHIRAC »
Et cette fois, personne ne lui barre la route. A
force de travailler ses idées et ses réseaux, il
s’est mis tout le monde dans la poche : la
droite, la gauche, les Allemands et les autres.
Il est redevenu le grand Giscard, celui
qui parle au monde. Son rêve dure trois ans.
Trois ans d’interminables négociations et de
fulgurantes avancées. Et puis tout s’effondre.
Le 29 mai 2005, les Français disent non au
traité constitutionnel européen, sa grande
œuvre, son apothéose. « La faute à Chirac »,
accusera Valéry Giscard d’Estaing, qui, cette
fois, ne pardonne pas. « La faute à Giscard »,
rétorquera en privé l’accusé, reprochant à
l’ancien président d’« avoir coulé le truc » avec
son « cénacle d’aristocrates ».
Un court moment, les deux hommes ont
siégé ensemble au Conseil constitutionnel,
en qualité d’anciens présidents de la République, moyennant une rétribution mensuelle
de 12 000 euros. Et c’était tout un spectacle de
les voir s’ignorer superbement, eux qui, pendant plus de trente ans, avaient nourri l’un
des plus spectaculaires feuilletons de la
guerre des droites. Valéry Giscard d’Estaing
arrivait toujours à la dernière minute, lorsque les autres membres étaient déjà assis.
Il se dirigeait alors vers sa place, ce qui lui permettait de ne saluer que ses voisins les plus
proches sans paraître impoli. C’était le stratagème qu’il avait inventé pour ne pas avoir
à serrer la main de celui qu’il avait si longtemps pris pour « un brave type » et qu’AnneAymone avait assez rapidement considéré
comme « un sale type ».
Un jour, Jacques Chirac, malade, n’est plus
venu, et Valéry Giscard d’Estaing est devenu
le dernier des « ex » à y siéger. Nicolas Sarkozy
et François Hollande y ont renoncé. La prochaine révision constitutionnelle interdira la
présence des anciens présidents de la République, mais VGE pourra y demeurer ad vitam æternam en vertu de cette curieuse
précision : « Application immédiate, sauf à
tout ancien président ayant participé dans la
dernière année aux travaux du conseil. »
Emmanuel Macron en a décidé ainsi, sans
susciter de forte contestation, comme s’il
s’agissait de l’ultime dû de la République monarchique au plus ancien de ses anciens présidents. C’est le premier ministre, Edouard
Philippe, qui, un jour de visite rue Benouville,
est venu apporter la nouvelle, sans parvenir à
combler tout à fait le vide de l’après.
Avant de tirer sa révérence, Valéry Giscard
d’Estaing a une autre faveur à faire valoir :
que le Musée d’Orsay, son musée, celui qu’il a
sauvé du naufrage durant son septennat,
porte son nom. L’ancienne gare, située à
deux pas de l’Assemblée nationale, abrite
quelques-uns des chefs-d’œuvre de la peinture du XIXe siècle. Alors oui, la boucle serait
bouclée. Il a tant aimé ce siècle. p
françoise fressoz
Prochain épisode François Mitterrand,
l’agonie
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0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Mariage sous
les bombes à Sarajevo
En plein siège de la capitale bosnienne, au cours de
l’hiver 1993, Bojan Hadzihalilovic et Dalida Durakovic décident d’unir
leurs destins. C’est la première fête depuis le début de l’horreur
L’AM OUR AU F RO NT 2 | 6
En janvier 1993,
le mariage a lieu chez
les parents de Bojan,
à Sarajevo. Le soir,
la fête s’est poursuivie
dans la cave de
l’appartement, car
l’éclairage exposait
les participants
aux tirs des snipers.
THOMAS HALEY
sarajevo - envoyé spécial
L’
amour fut l’une des grandes
affaires du siège de Sarajevo.
Ici, pas de fuite massive de civils qui abandonnent le terrain aux seuls soldats. Mais
une ville bombardée sans répit. Une ville assiégée unissant combattants
et civils dans le même cauchemar. Cette
guerre-là était propice aux histoires
d’amour. A Sarajevo à l’époque, la violence
est partout, la ville entière devient un front.
Les vies civiles et militaires s’entremêlent.
Les époux revenus des tranchées vont retrouver leur famille, tandis que les célibataires sont au café pour rencontrer une fiancée,
ou espérer une liaison amoureuse.
La destruction des maisons, la difficulté de
se déplacer dans la ville bombardée, la solidarité extraordinaire qui s’empare de la population sont aussi autant de raisons qui
rapprochent tant les amis que les voisins, ou
des inconnus. Les Sarajéviens passent en
quelque sorte trois ans et demi à se blottir les
uns contre les autres. Avant qu’ils s’unissent
lors du mariage le plus célèbre de la ville
assiégée, la guerre sépare d’abord Bojan Hadzihalilovic et Dalida « Dada » Durakovic,
amoureux depuis leur rencontre à l’Académie des beaux-arts, six ans auparavant.
BLOQUÉ DANS SON IMMEUBLE
Lorsque le conflit éclate, le 6 avril 1992, Bojan
vit à côté du bâtiment de la présidence, dans
le centre de Sarajevo, tandis que Dada vit à
Breka, un quartier situé sur une colline au
nord de la ville. Or non seulement le chemin
pour venir à pied de Breka au centre-ville est
long et périlleux, mais la colline est plutôt
épargnée par les artilleurs : il aurait donc été
un peu idiot de la part de Dada de quitter ce
relatif îlot de « tranquillité » pour aller se
plonger dans le cœur de la ville bombardée,
secouée à chaque instant par le fracas des explosions. Bojan, lui, est bloqué dans son immeuble de la rue Branislava Durdeva, par
l’intensité des bombardements, et se réfugie
souvent dans sa cave.
Le chemin étant impraticable et les communications coupées, les amoureux n’ont
aucune nouvelle l’un de l’autre. « J’avais peur
que Dada trouve un moyen de quitter la ville,
avec sa mère et sa sœur », raconte Bojan.
Durant les quatre premières semaines de la
guerre, même si les combats et les checkpoints se multiplient, les routes sont encore
ouvertes et de nombreux Sarajéviens fuient
la ville. Le 2 mai, l’armée yougoslave – devenue l’armée serbe – encercle la cité, coupe
les routes et les lignes de chemin de fer. Le
siège commence.
« On ne comprenait rien à cette guerre, se
souvient Dada. Après trois mois de combats,
Bojan a réussi à me faire envoyer un message
à Breka : il était vivant et toujours chez lui. Et à
ce moment-là, il y a eu deux événements :
Breka a finalement été bombardée à son tour,
et n’était donc plus à l’abri de la guerre ; puis il
y eut une journée très calme, le 28 juin, pour la
visite du président français François Mitterrand. J’en ai profité pour descendre en ville
rendre visite à Bojan dans son appartement.
Et n’en suis plus jamais repartie. »
Avant la guerre, dès leurs études de graphisme aux Beaux-Arts, Bojan et Dada
étaient connus en Yougoslavie, en compagnie de leur amie Lejla Mulabegovic, sous le
nom de Trio. « J’ai vu Dada pour la première
fois à un concert à la maison de la jeunesse,
et j’ai été amoureux dès le premier regard, se
souvient Bojan en buvant un verre de vin au
Zlatna Ribica (Le Poisson d’or), un bar de Sarajevo. Puis, en première année aux BeauxArts, nous avons formé Trio. Nous étions inséparables, tous les trois. Dada et moi sommes tombés amoureux. Elle avait des cheveux rouges coupés très courts, elle avait du
style, elle était provocatrice, elle était différente de toutes les autres filles. »
Dada admet d’une voix douce qu’elle a tout
de suite « aimé l’esprit de Bojan ». A Sarajevo,
le mot « esprit » est en quelque sorte le plus
grand compliment que l’on peut faire à quelqu’un : il englobe l’intelligence, le talent,
l’humour, la bienveillance envers autrui, et
l’appartenance à la communauté urbaine. Si
tu as « l’esprit de Sarajevo », ou tout simplement « de l’esprit », alors c’est gagné. Au-delà
de l’histoire d’amour entre Dada et Bojan,
c’est peu dire que Trio incarne tout cela.
Après avoir signé la couverture de Soldatski bal (Le Bal du soldat), le premier album de Plavi Orkestar, le groupe pop de Sasa
Losic, les trois jeunes graphistes sont demandés partout dans le pays. « On a commencé par le premier disque, vendu à des
centaines de milliers d’exemplaires, d’amis
qui allaient devenir les plus grandes pop stars
de Yougoslavie, raconte Bojan. Après, on a
enchaîné les commandes. »
PÉPINIÈRE DE JEUNES TALENTS
Trio signe des couvertures des albums de
Bijelo Dugme, le groupe de Goran Bregovic,
qui domine la scène rock yougoslave bien
avant que celui-ci ne devienne mondialement célèbre pour ses musiques de films et
ses fanfares. Bojan, Dada et Lejla sont aussi
connus pour leurs affiches de théâtre et les
couvertures des magazines Vreme, Globus,
Nacional, Mladina, Slobodna Bosna ou Dani.
Sous les bombes, rue Branislava Durdeva,
les amants réunis – leur amie Lejla a quitté le
pays pour la Suisse un an avant la guerre –
deviennent vite des figures de la ville assiégée. Ils se mettent au service de la défense
de la ville. Bojan est officiellement mobilisé
au sein d’une unité chargée de la propagande, ou de « la contre-propagande »
comme il préfère le formuler, celle qui va
« IL Y EUT UNE
JOURNÉE TRÈS
CALME, LE 28 JUIN.
J’EN AI PROFITÉ
POUR RENDRE VISITE
À BOJAN DANS
SON APPARTEMENT
ET N’EN SUIS PLUS
JAMAIS REPARTIE »
« DADA » DURAKOVIC
lutter contre les idées alors dominantes en
ex-Yougoslavie, les nationalismes, communautarismes et autres idéologies meurtrières. Cette unité est une pépinière de jeunes
talents sarajéviens : on y retrouve entre
autres le futur cinéaste oscarisé avec No
Man’s Land (2002) Danis Tanovic, Dino Mustafic, qui deviendra metteur en scène de
théâtre, et le photographe Damir Sagolj. « Je
n’étais pas cinglé comme Danis et Dino, je
n’allais pas sur les fronts pour documenter la
guerre. Je me suis contenté de faire du design,
dit Bojan, pour la police, puis pour le gouvernement, l’armée, puis pour tout le monde
dans la ville, les lieux culturels, les magazines, les éditeurs de livres. »
Le premier qui sollicite le trio devenu duo
est Dragan Vikic, le commandant des forces
spéciales de la police. Bojan et Dada dessinent de nouveaux écussons pour les combattants. Pour le gouvernement, ils dessinent ensuite drapeaux, décorations, affiches. Tout le travail réalisé pour la « contrepropagande » officielle n’est pas signé ; dans
la vie civile, en revanche, leurs créations
sont toujours signées Trio.
Leurs travaux les plus célèbres sont une
centaine de couvertures pour le magazine
Dani, un hebdomadaire indépendant de Sarajevo, dirigé par Senad Pecanin. « A travers
ces dessins, nous faisions passer des messages,
dit Bojan. Dani nous donnait la “une” en bosnien et la quatrième de couverture en anglais.
C’est ce qu’on a fait de plus radical, de plus important. C’était une aventure incroyable. »
Certaines de leurs affiches sont encore
aujourd’hui présentées dans des expositions et vendues à Sarajevo comme cartes
postales pour les touristes. Ce sont des détournements de dessins de pop art, de publicités ou d’affiches de films célèbres. La plus
connue est un « Coca-Cola » transformé en
« Enjoy Sarajevo ». L’une, où le « S » de Superman devient un « Sarajevo » et renvoie les
balles des assiégeants, a failli valoir aux artistes un procès aux Etats-Unis, après une
publication dans Newsweek. Bojan en rigole
encore : « J’ai accordé une interview dans laquelle je disais : “Oh oui, s’il vous plaît, venez
nous arrêter ! Nous serions tellement mieux
dans une prison américaine qu’à Sarajevo !”
La société qui détenait les droits de Superman
a laissé tomber. »
Les deux graphistes prennent leurs quartiers au Collegium Artisticum, où il y a davantage d’espace pour un atelier que dans la
cave de la rue Branislava Durdeva, et où un
câble opportunément relié au bataillon français de la Force de protection des Nations
unies (Forpronu) de Skenderija – un centre
culturel et sportif de Sarajevo – leur offrait,
contrairement aux habitations ordinaires,
quelques heures d’électricité par jour. « Un
officier français, Philippe Tanguy, aimait notre
travail. Il nous aidait en achetant des cartes
postales de nos affiches. Un jour, il nous a
même fait sortir du siège en avion de l’ONU,
avec de fausses cartes de presse, pour aller présenter une exposition à Vienne, raconte Bojan.
Nous ignorions s’il faisait tout cela avec l’ac-
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MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Dalida Durakovic
et Bojan Hadzihalilovic,
devant leur maison,
à Sarajevo, en 1994.
meilleur moment de leur vie », dit Bojan. Lorsqu’Ugljesa Uzelac, qui fut maire de Sarajevo à
l’époque des Jeux olympiques de 1984, des
années glorieuses et insouciantes d’avant
l’effondrement de la Yougoslavie, fait un discours, un obus de mortier s’abat devant l’immeuble. En dépit des précautions, un minuscule bout de verre ou un éclat lui entaille le
crâne. Un filet de sang coule sur son front.
Impassible et souriant, porté par l’enthousiasme général et par la slibovic (l’alcool de
prune), il poursuit son discours. Une scène
incroyable pour quiconque l’aurait vue à
l’étranger ; un comportement jugé normal, à
la fois « cool » et élégant, par les Sarajéviens
assiégés. S’indigner pour si peu serait faire
trop d’honneur aux Serbes.
Tous les amours du siège de Sarajevo ne
resteront pas dans les mémoires comme ce
mariage précurseur et un peu dingue qui se
termine bien à la fin : Bojan et Dada sortiront tous les deux de la guerre en vie ; ils
auront, dans les années 2000, deux enfants,
Dizi et Nusa ; et ils vivent toujours tous ensemble dans l’appartement de la rue Branislava Durdeva, dont les fenêtres donnent sur
un joli parc ombragé où les amoureux
d’aujourd’hui viennent se conter fleurette
sur les bancs publics.
Il y a aussi, évidemment, des histoires terribles. Tant de couples séparés par la guerre,
lorsque femmes et enfants ont pu prendre un
convoi humanitaire et se réfugier à l’étranger. Tant d’amours définitivement perdus,
lorsque l’un fut fauché par l’obus d’un artilleur ou la balle d’un sniper. Et puis il y a cette
génération des 18-25 ans, celle née entre 1967
et 1974, la génération des combattants qui se
sont sacrifiés pour sauver la ville : beaucoup
ont laissé derrière eux des jeunes filles ayant
perdu leur premier amour.
MILOMIR KOVACEVIC
« ROMÉO ET JULIETTE DE SARAJEVO »
cord de l’ONU ou de la France, ou de sa propre
initiative. Pour nous et d’autres artistes de
Sarajevo, Tanguy était vraiment notre héros. »
Le premier hiver de guerre commence.
Douloureusement. Aucun Sarajévien
n’avait imaginé que la guerre soit possible
dans cette ville de tolérance et où il fait bon
vivre, encore moins qu’un siège militaire
puisse durer. Les rares habitants qui avaient
des stocks de nourriture les ont consommés durant l’été. Sans eau ni électricité,
sans vitres aux fenêtres, le froid est terrible.
Pour se chauffer, on coupe les arbres de sa
rue, on brûle les livres des bibliothèques,
puis les bibliothèques elles-mêmes. « On
avait les doigts gelés, on dessinait avec des
gants », sourit Bojan.
« FAISONS UNE FÊTE ! »
Dans ce cauchemar répété quotidiennement
et même si les deux compagnons carburent
à l’amour et à la création artistique, le mariage n’est pas forcément la première idée
qui vient à l’esprit en se levant le matin. « Un
jour, la mère de Dada lui a demandé : “Vas-tu
revenir vivre à Breka ou vas-tu te marier ?” »,
raconte Bojan. Il comprend alors qu’après
six mois de vie commune, il serait convenable, au moins aux yeux des familles, qu’il
fasse enfin sa demande. « Et puis, Davorin
Popovic [le chanteur d’Indexi, « parrain » du
rock yougo de Sarajevo] s’est plaint qu’à
cause de la guerre, nous ne faisions plus de fêtes, se souvient Dada. Il nous a suggéré de
nous marier, pour avoir quelque chose à célé-
brer. On a dit : “O.K., faisons une fête !” En
pleine guerre et en plein hiver. »
Les amoureux se mettent en chasse pour
prévenir leurs copains. Dada choisit pour témoin son ami « Sema », Samir Tataragic, et
Bojan son amie « Kova », Kovinka Maric. La
responsable des mariages de la mairie est
d’accord pour venir célébrer l’union dans
l’appartement de la rue Branislava Durdeva.
Non seulement le bâtiment de la mairie de
Sarajevo, près du carrefour de Skenderija, est
très exposé aux bombardements et aux tirs
de snipers, mais « Kova » est alors gravement
blessée à la jambe et intransportable.
Il est décidé que le mariage se déroulera sur
deux jours : le premier consacré à la cérémonie et à la fête familiale, avec les invités des
parents, et le second avec tous les amis que
Bojan et Dada parviennent à retrouver malgré l’absence de moyens de communication
et, pour beaucoup de Sarajéviens, les interdictions de circulation. Le mariage Hadzihalilovic devient ainsi, les 20 et 21 janvier 1993,
la première fête d’un siège qui, au fil des années, en connaîtra beaucoup. Chacun apporte ce qu’il peut, un brin de nourriture des
colis d’aide humanitaire ou une bouteille
d’alcool trouvée au marché noir. « C’était formidable, dit Bojan. Quelqu’un avait même
trouvé un peu de drogue… »
« Et là, ce fut le miracle, enchaîne Dada. L’électricité et l’eau sont revenues en même temps, ce
jour-là, pour la première fois, je crois, depuis le
début de la guerre. » « Un don du ciel », rit Bojan. Derrière les fenêtres aux vitres brisées et
CHACUN APPORTE
CE QU’IL PEUT,
UN BRIN
DE NOURRITURE,
DES COLIS D’AIDE
HUMANITAIRE OU
UNE BOUTEILLE
D’ALCOOL TROUVÉE
AU MARCHÉ NOIR
calfeutrées pour empêcher que des éclats
d’obus volent dans l’appartement, la lumière
est de retour. La musique aussi.
Le hasard des rencontres fait qu’un journaliste indépendant américain vivant à
Sarajevo, Joel Brand, décide de couvrir le mariage pour Life Magazine, en compagnie du
photographe Thomas Haley. Lorsque l’article et les photos sont publiés dans Life,
l’histoire de Bojan et Dada devient, aux
Etats-Unis, une sorte de symbole. En dépit de
la guerre qui fait rage dans le pays, malgré les
camps de concentration, les tueries et les
viols, il y a encore une note d’espoir, notamment à Sarajevo, la ville qui résiste, la
ville où l’on se permet même de s’aimer et
d’organiser des fêtes.
Quelques mois plus tard, le mariage de
leurs amis Senad Zaimovic et Vesna Andree
sera, de la même façon, médiatisé à l’étranger après avoir été couvert par une équipe de
télévision américaine. Après la guerre, les
deux couples créeront ensemble Fabrika, la
principale agence de communication de Sarajevo, dont Senad est aujourd’hui le manageur et Bojan le directeur artistique.
Le jour du mariage, Bojan décide de tourner une vidéo amateur pour les amis sarajéviens partis au début de la guerre et réfugiés
à l’étranger. On y retrouve des visages amaigris par des mois de privations mais ornés de
sourires que Sarajevo n’avait plus l’habitude
de voir. On y entend plaisanter, chanter,
crier. « Des gens pauvres et affamés arrivaient
avec une énergie folle et partageaient le
L’histoire tragique la plus célèbre reste celle
des « amants du pont de Vrbanja », aussi appelés les « Roméo et Juliette de Sarajevo » par
le journaliste de Reuters Kurt Schork, qui les
a découverts un matin gisant au bord de la
rivière Miljacka. Bosko Brckic et Admira Ismic avaient décidé, après un an dans la ville
assiégée, de fuir à Belgrade. Profitant de contacts personnels des deux côtés de la ligne de
front – Bosko étant serbe et aussi l’un des
meilleurs amis d’un commandant des forces
bosniennes –, le jeune homme avait pris la
décision tout à fait inhabituelle de tenter de
négocier un cessez-le-feu de quelques minutes pour permettre leur passage. Il avait reçu
des garanties et, de fait, les combats s’étaient
interrompus. L’armée bosnienne les a laissés franchir le dernier check point mais,
quand ils ont atteint le milieu du pont, un tireur anonyme les a abattus. Bosko est mort
sur le coup ; Admira, blessée, a rampé jusqu’à
lui, l’a enlacé et s’est éteinte à son tour. Les
deux camps se sont toujours renvoyés la responsabilité de l’assassinat et l’affaire n’a jamais été éclaircie.
L’histoire de Bosko et Admira a donné lieu à
des livres et des films sur Sarajevo. Emblématique de la ville multi-ethnique parce que lui
était serbe et elle musulmane, elle est aussi
restée gravée dans la mémoire de la ville
comme le symbole de la tragédie, du fait qu’il
n’y avait à l’époque guère d’autre échappatoire que la mort. Après la guerre, lorsque les
corps ont été rapatriés du cimetière militaire
de l’armée serbe où ils avaient été temporairement inhumés, Bosko et Admira ont été
enterrés ensemble, dans une tombe unique,
dans le cimetière du Lion de Sarajevo. Leur sépulture est encore aujourd’hui la plus célèbre
de ce cimetière où gisent des Sarajéviens de
toutes communautés et religions.
Qu’elles se terminent bien ou mal, les histoires d’amour ont rythmé la vie pendant le
siège. « Davantage parfois, malheureusement, que dans la paix. Pendant la guerre,
nous prenions vraiment soin les uns des
autres… Le plus important était l’amour de nos
conjoints, parents, amis, voisins, pense Bojan
Hadzihalilovic. La guerre, finalement, ça se résume à deux choses : comment survivre, et
comment s’aimer. » p
rémy ourdan
Prochain épisode Daniela Greene,
l’amour jusqu’à la trahison
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MERCREDI 1ER AOÛT 2018
population globale. Si l’on ajoute à cela les 17
pays classés comme étant plus démocratiques qu’autocratiques, alors le nombre de
personnes vivant en démocratie atteint les
deux tiers de la population mondiale. En
comparaison, seul 1 % de la population vivait dans des pays démocratiques au début
du XIXe siècle. S’il faut admettre qu’il existe
différents degrés de gouvernance démocratique, cette statistique devrait suffire à faire
taire les Cassandre.
Attention : la résilience des démocraties
ne doit pas nous conduire à un excès de
confiance. L’expansion de la gouvernance
démocratique n’est pas garantie. Sous l’effet
du pluralisme, de la participation politique
et du respect des libertés, plusieurs démocraties, désagrégées, montrent des signes
de recul. Selon l’indice de démocratie de
l’Economist Intelligence Unit, seuls 19 pays,
la plupart en Europe de l’Ouest, peuvent
être décrits comme des « démocraties accomplies », par opposition aux « démocraties déficientes », aux « régimes hybrides » ou
aux « gouvernements autoritaires ». Sur les
167 pays figurant dans l’index, 89 semblent,
en 2017, s’être détériorés par rapport à 2016.
Parmi les pays basculant vers l’autoritarisme, on retrouve certains des nouveaux
convertis, ceux qui forment, ainsi qu’on
l’appelle, le « groupe de Visegrad » (République tchèque, Hongrie, Pologne et Slovaquie). Les Philippines, dirigées par le populiste illibéral Rodrigo Duterte, suppriment
chaque jour un peu plus toutes les limites
qu’impose une société libérale. Dans ces
pays, les dirigeants populistes s’inspirent
d’autres hommes forts élus, comme Erdogan en Turquie et Poutine en Russie.
L’histoire de ces pays montre que si la démocratie est encore plébiscitée à travers le
monde, elle ne saurait être l’unique forme
de gouvernement possible. Les théocraties
existant dans le monde islamique et le capitalisme autoritaire en vigueur en Chine
constituent des alternatives séduisantes
pour les autocrates et les populistes, car ces
modèles peuvent engendrer certains bénéfices économiques à court terme.
La montée de l’autoritarisme est
inquiétante, mais les libertés continuent leur marche en
avant. Sans excès de confiance, battons-nous pour elles,
estiment les chercheurs Steven Pinker et Robert Muggah
DÉM O C RAT I ES FAT I GUÉES 3 | 6
« WORK IN PROGRESS »
La démocratie libérale
se porte bien, merci !
Par STEVEN PINKER
et ROBERT MUGGAH
B
¶
Steven Pinker
est professeur
de psychologie
à l’université Harvard
Robert Muggah
est cofondateur
de l’Igarapé Institute et
de la SecDev Foundation
ien que certains pays soient plus
mal lotis que d’autres, aussi incroyable que cela puisse paraître, le
monde est aujourd’hui plus sûr et prospère. Cela est d’autant plus vrai dans les sociétés démocratiques, qui se distinguent
par une croissance plus élevée et des niveaux supérieurs de bien-être. Les guerres
et les génocides sont moins nombreux
dans les pays démocratiques, la famine
pratiquement inexistante, et les citoyens
plus heureux, en meilleure santé et plus
instruits qu’ailleurs.
La bonne nouvelle, c’est que la population mondiale, en grande majorité, vit actuellement en démocratie. Pourtant, dans
certaines d’entre elles et pas des moindres,
aux Etats-Unis par exemple, la montée de
partis populistes et nativistes, et de leaders
autoritaires suscite un sentiment de pessimisme, beaucoup craignant pour l’avenir
de la démocratie. Les gens ont-ils raison de
s’inquiéter ?
La plupart d’entre nous oublient que la
démocratie libérale est une idée récente.
Ses principes fondamentaux ne se sont, en
grande partie, implantés qu’au XXe siècle.
Jusqu’à l’ère moderne, les gouvernements
n’étaient responsables que d’améliorations mineures dans la vie de leurs sujets,
qu’ils contrôlaient le plus souvent par une
répression brutale. En réalité, après le
XVIIIe siècle, l’essor de gouvernements démocratiques était plutôt à l’arrêt. D’après le
politologue de Harvard Samuel P. Huntington, la démocratisation a suivi trois vagues. La première se produisit au XIXe siècle, d’abord aux Etats-Unis, puis en Europe
de l’Ouest. La deuxième vague eut lieu
après la victoire des Alliés en 1945. La troisième vague fut plutôt un tsunami. Au
cours des années 1970-1980, les gouvernements militaires et fascistes s’effondraient
de toute part. Après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’implosion de l’Union soviétique en 1991, le nombre de démocraties
avait triplé dans le monde.
A posteriori, l’après-guerre froide semble
avoir représenté l’âge d’or de la consolida-
tion démocratique. Or, ce fut aussi une période où le rythme effréné des changements nourrit de nouvelles inquiétudes
sur la santé réelle de nombreux gouvernements nouvellement démocratiques.
De nos jours, la confiance dans la marche
en avant des démocraties s’affaiblit. Les
chercheurs parlent avec gravité de la façon
dont les démocraties subissent « reflux »,
« recul », « récession », voire « dépression ».
D’autres encore craignent que les démocraties ne s’effacent d’elles-mêmes et deviennent « partiales », « faibles », « vides »
et « illibérales ». Dans ce cas, des élections
ont bien lieu, mais les libertés civiles et
l’équilibre des pouvoirs sont bafoués.
TROISIÈME VAGUE DE DÉMOCRATISATION
De plus, l’échec, entre 2003 et 2005, des « révolutions de couleur » en Géorgie, en
Ukraine et au Kirghizistan fut démoralisant, comme l’échec en 2010-2011 du « printemps arabe ». Plus récemment, la gouvernance autoritaire dans les nouvelles démocraties (Hongrie, Pologne et Turquie),
comme dans les anciennes (Etats-Unis) ont
sonné l’alarme. Le déluge permanent de
gros titres négatifs dans d’autres démocraties renforce encore le sentiment que l’illibéralisme et le populisme nationaliste sont
de retour. Les associations qui jouent un
rôle de contrôle et de surveillance, comme
Freedom House, sont convaincues que la liberté régresse de plus en plus dans le
monde.
Toute une série de nouveaux ouvrages
vient ajouter à la sinistrose ambiante. Dans
How Democracies Die (« Comment les démocraties se meurent », éd. Hardcover) Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, de l’université Harvard, expliquent que, en général, les
démocraties ne meurent pas dans le fracas,
mais dans un gémissement, comme en témoignent les démagogues comme Donald
Trump, qui sape petit à petit les contre-pouvoirs aux Etats-Unis.
De même, dans The People Vs. Democracy
(« Le peuple contre la démocratie », Harvard
University Press) Yascha Mounk, de l’université Harvard, nous met en garde : la démocratie libérale est en train de céder face à
un « libéralisme antidémocratique » et une
« démocratie illibérale ». Tandis que le « li-
béralisme antidémocratique » protège les
droits fondamentaux mais délègue le pouvoir réel à des organes technocratiques non
élus (Commission européenne), la « démocratie illibérale » présente des dirigeants
élus démocratiquement qui font fi des
droits des minorités. Mounk et d’autres
craignent que la jeunesse, y compris occidentale, tourne le dos à la démocratie.
Et pourtant, il y a des raisons de douter
que la démocratie recule. Nous n’avons pas
de preuve tangible d’un déclin du soutien à
la démocratie dans la plupart des pays, y
compris aux Etats-Unis. Cela ne veut pas
dire qu’il faille ignorer l’essor des autocraties, mais peut-être que la démocratie ne
méritait pas si tôt une élégie.
Les sondages montrant un déclin de la démocratie devraient être considérés avec
scepticisme. Il est difficile de discerner un
désir de démocratie dans des pays où les
gens sont gouvernés par des régimes autoritaires et doivent faire attention à ce que de
telles opinions ne soient pas rendues publiques. En réalité, les recherches menées au
cours du Polity Project par le Center for Systemic Peace laissent entendre que la troisième vague de démocratisation, loin de refluer, pourrait bien au contraire faire place à
une quatrième vague. En 2015, la dernière
année pour laquelle on dispose de données
Polity, on comptait 103 démocraties de par
le monde, impliquant plus de la moitié de la
LES THÉOCRATIES
EXISTANT DANS
LE MONDE ISLAMIQUE
ET LE CAPITALISME
AUTORITAIRE EN VIGUEUR
EN CHINE CONSTITUENT
DES ALTERNATIVES
SÉDUISANTES POUR
LES AUTOCRATES
ET LES POPULISTES
Et pourtant, face à ces menaces pesant sur
son existence, il est bon de se rappeler que
si la démocratie a remporté de tels succès,
ce n’est pas simplement en raison d’institutions procédurales (élections ou équilibre des pouvoirs). Pour paraphraser Winston Churchill, disons que malgré ses défauts, la démocratie demeure préférable à
ses alternatives. Les démocraties nous permettant de congédier nos représentants
sans déclencher un bain de sang.
Comme le fait remarquer John Mueller,
de l’université d’Etat de l’Ohio, une démocratie libérale bien gouvernée donne aux
gens la liberté « de se plaindre, de déposer
des pétitions, de s’organiser, de protester, de
manifester, de se mettre en grève, de menacer d’émigrer ou de faire sécession, de crier,
de publier, d’exporter leurs fonds, d’exprimer un manque de confiance ». Mieux : « Le
gouvernement répondra toujours aux protestations des protestataires. » Mueller
nous rappelle que même la plus mature
des démocraties demeure un work in progress exigeant des réparations et des améliorations. La qualité d’une démocratie
vient de ce qu’elle réussit à protéger la population de la violence et de la séduction
d’hommes forts clamant qu’ils sont les
seuls à pouvoir représenter le peuple.
Pour qu’une démocratie prospère, il faut
que ses citoyens soient convaincus qu’elle
est préférable à la théocratie, aux droits divins des rois, au paternalisme colonial ou à
un Etat autoritaire. C’est ce que, à travers le
monde, nous avons fini par admettre, et
c’est ainsi que l’idée de démocratie libérale
est devenue contagieuse.
Malgré leurs limites, les démocraties se
sont avérées très efficaces pour refréner les
instincts sombres des gouvernements.
Que l’on songe aux droits de l’homme, codifiés depuis l’adoption en 1948 de la Déclaration universelle des droits de
l’homme des Nations unies. De même, que
l’on pense à la peine de mort, qui était la
norme à travers le monde. Les dernières
prévisions suggèrent que la peine capitale
sera complètement abolie, dans le monde
entier, dans moins d’une décennie.
Des changements aussi profonds nous
rappellent pourquoi nous devons nous
battre pour des élections libres et transparentes, pour les droits des minorités, la liberté de la presse et l’Etat de droit. Bien
qu’un grand nombre de démocraties ait dû
faire face ces dernières années à une crise
de confiance, leurs extraordinaires succès
sont autant de raisons d’être optimiste. p
Traduit de l’anglais par
Pauline Colonna d’Istria
@Project Syndicate
Prochain épisode Julia Cagé
« Pour une démocratie retrouvée »
débats & analyses | 25
0123
MERCREDI 1ER AOÛT 2018
Israël est devenu
« un régime
d’apartheid »
AU PAKISTAN,
L’OMBRE
DES MILITAIRES
Pour Ahmad Tibi, vice-président de la Knesset
(Parlement israélien), avec l’adoption de la loi
sur l’Etat-nation du peuple juif, Israël entérine
officiellement deux systèmes séparés
Par AHMAD TIBI
E
n dépit du fait que nous
vivons ici depuis des siècles, Israël a, depuis sa
fondation en 1948, tenté
de faire en sorte que ses citoyens
palestiniens, les survivants de la
Nakba, se sentent comme des
étrangers dans leur propre patrie.
Alors que les Israéliens instauraient un système de discrimination institutionnelle contre les citoyens non juifs, ils ont veillé à
préserver les apparences en répétant qu’Israël était « la seule démocratie du Moyen-Orient ».
Mais, en réalité, Israël est une démocratie pour les Juifs, et un pays
juif pour les Arabes. C’est une théocratie qui a bâti un Etat comportant deux systèmes séparés : un
pour la population privilégiée, les
Juifs, et un pour les citoyens palestiniens arabes de seconde classe.
Désormais les choses sont plus
claires : en approuvant la loi sur
« l’Etat-nation du peuple juif », Israël est officiellement devenu un
régime d’apartheid fondé sur la
suprématie juive.
Même avant le vote de cette loi,
qui n’accorde les pleins droits politiques et nationaux qu’à la seule
population juive, il existait déjà en
Israël plus de cinquante dispositions législatives qui ne discriminaient que ses citoyens non juifs.
Mais la nouvelle législation va audelà de la discrimination immédiate que les citoyens palestiniens
d’Israël subissent dans leur accès
aux services. En réaffirmant l’annexion illégale de Jérusalem-Est et
en validant la poursuite de la colonisation juive, elle vise à renforcer
le projet politique d’Israël d’enterrer la solution à deux Etats dans
les frontières de 1967, rendant de
fait impossible l’existence de deux
Etats indépendants vivant côte à
côte dans la paix et la sécurité, une
solution qu’avait approuvée la
communauté internationale, et
en particulier l’Europe.
SOUTIENS INTERNATIONAUX
Le gouvernement israélien s’est
senti en mesure de faire passer ce
texte parce qu’il bénéficie du soutien de l’administration Trump.
Les « trois mousquetaires sionistes », comme j’appelle l’équipe du
président Trump pour le MoyenOrient – Greenblatt, Kushner et
Friedman –, partagent la même
idéologie sioniste radicale que le
gouvernement israélien. Ils ne
considèrent pas les Palestiniens
comme étant égaux en droits et ne
sont même pas capables de prononcer les mots « droits des Palestiniens » ou « Etat palestinien ».
En plus de la position américaine, l’Union européenne a assuré Israël, à plusieurs reprises,
qu’elle ne lui imposerait aucune
sanction pour ses violations systématiques du droit international et
des résolutions de l’ONU, renforçant ainsi la culture israélienne de
l’impunité. Et l’ambassadeur de
l’UE à Tel-Aviv ne cesse de répéter
que l’Union européenne et Israël
« partagent les valeurs de la démocratie, de l’Etat de droit et du respect des droits de l’homme ».
Aujourd’hui, l’Union européenne se doit d’agir en vertu de
ses propres principes. L’accord
d’association UE-Israël stipule
dans son article 2 que « les relations entre les parties, tout comme
les clauses de l’accord lui-même, seront fondées sur le respect des
droits humains et des principes démocratiques qui guident leur politique nationale et internationale et
constitue un élément essentiel du
présent accord ».
L’EUROPE DISPOSE
DE SUFFISAMMENT
DE MOYENS POUR
STOPPER CETTE FOLIE
SIONISTE EXTRÉMISTE
La loi sur l’Etat-nation du peuple
juif prive du droit à l’autodétermination l’ensemble des Palestiniens, c’est-à-dire la « population
non juive » vivant sur le territoire
historique de la Palestine, qui englobe Israël et les territoires occupés de Palestine : chrétiens, musulmans et Druzes, du Jourdain à
la Méditerranée et de la Galilée
aux étendues désertiques du Naqab/Néguev. Cela représente plus
de 50 % de la population totale vivant sous contrôle israélien.
L’Union européenne est-elle disposée à accepter la réalité de cet
apartheid comme faisant partie
des prétendues « valeurs partagées » entre Israël et l’UE ? Quel est
le représentant européen qui
osera déclarer que cette situation
relève des « principes démocratiques » qui conditionnent l’accord
d’association UE-Israël ?
Les défenseurs d’Israël, notamment ceux qui pratiquent la hasbara [propagande], ne manqueront pas de souligner que la présence de quelques citoyens palestiniens dans la Knesset est la
preuve que le pays reste une démocratie. Or, la nouvelle loi ne
mentionne pas une seule fois ce
terme. Ce qui importe, c’est que la
démocratie va bien, au-delà de notre présence au Parlement, et
aujourd’hui Israël ne peut plus
prétendre au statut de démocratie. La Knesset refuse systématiquement de discuter de tout projet de loi demandant l’égalité
pleine et entière pour tous les citoyens de l’Etat, sans distinction
religieuse ou nationale. Le projet
de loi que je soumets chaque année pour demander qu’une part
égale de terre soit allouée à tous
les citoyens est toujours rejeté.
L’ethnocratie israélienne s’est officiellement transformée en un régime d’apartheid. Cette situation
ne changera pas tant qu’Israël ne
paiera pas le prix de son racisme,
de son arrogance et de ses violations du droit international. L’UE
et ses Etats membres peuvent continuer à encourager cette politique
en fermant les yeux sur la réalité,
ou bien ils peuvent agir pour préserver la possibilité d’une paix
juste et durable qui garantisse les
droits de tous : Israéliens et Palestiniens, chrétiens, Druzes, musulmans et juifs. Premier partenaire
commercial d’Israël, l’Europe dispose de suffisamment de moyens
pour stopper cette folie sioniste
extrémiste encouragée par l’administration Trump. Nous respectons l’histoire et les valeurs européennes. Nous sommes impatients de voir ces valeurs à l’œuvre
et d’en éprouver les effets. p
Traduit de l’anglais par
Gilles Berton
¶
Ahmad Tibi est un ancien
conseiller du président de l’Autorité
palestinienne Yasser Arafat.
Il a été membre de la délégation
palestinienne qui a négocié les
accords de Wye Plantation en 1998.
Il a démissionné de ses fonctions en
1999 pour se présenter à la Knesset.
Il est élu sur la liste d’union arabe
pour le parti Ta’al (Mouvement
arabe pour le renouveau).
L
a victoire de l’ex-star du cricket, Imran
Khan, et de son parti, le Mouvement
du Pakistan pour la justice (PTI), aux
élections générales pakistanaises du 25 juillet
a des allures de nouvelle ère, au regard
de l’histoire de ce pays situé au cœur d’enjeux
politiques régionaux sensibles. C’est la première fois que cette personnalité, qui
s’était contentée d’un rôle de contestataire
populiste sans programme, accède au pouvoir. Sa formation, le PTI, renouvelle, de plus,
un champ politique trusté jusque-là, alternativement, par le Parti populaire pakistanais (PPP) et la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N).
L’émergence d’Imran Khan, personnage
flamboyant, illustre le souhait de la popula-
tion pakistanaise d’assainir les mœurs
d’un pouvoir civil disqualifié par des affaires
de corruption, qui ont coûté leur poste aux
dirigeants qui l’ont précédé. Sa victoire a été
favorablement accueillie par les Etats-Unis,
qui ont sanctionné financièrement, en janvier, ce pays pour son double discours à
l’égard des groupes islamistes insurgés de la
région, condamnant d’un côté leur violence
et les instrumentalisant de l’autre pour déstabiliser son voisin afghan.
Enfin, le PTI, ayant gagné de nombreux
sièges dans des bastions du PML-N, jugés imprenables, au Pendjab, et ayant consolidé ses
bases dans les zones pachtounes de l’est et du
sud, porte l’espoir d’un renouveau de la démocratie pakistanaise. Pour autant, cette victoire invite, également, à la prudence sur la
réalité d’un tournant politique.
Cette élection n’a, en effet, pas fait table rase
d’une problématique qui structure le Pakistan
depuis dix ans : un rapport de force entre
les pouvoirs civil et militaire. Les putschs ont
scandé l’histoire du pays et le rythme démocratique n’a été rétabli qu’en 2008.
Aujourd’hui emprisonné pour la gestion financière d’avoirs familiaux, Nawaz Sharif, exchef du PML-N, démis de ses fonctions de premier ministre en 2017, incarnait cette résistance des civils face aux prétoriens. Lors de
ses deux précédents mandats de premier
ministre (1990-1993 et 1997-1999), les ten-
sions avaient culminé avec le coup d’Etat du
général Pervez Musharraf.
Si les militaires pakistanais, qui constituent également un pouvoir économique,
semblent avoir, depuis 2008, renoncé au recours à la force, de forts soupçons pèsent,
aujourd’hui, sur leur volonté d’agir par procuration, utilisant des relais politiques acquis à
leur cause ou soucieux de ne pas s’opposer à
leurs intérêts. C’est le doute qui plane depuis
plusieurs années sur Imran Khan. Au cours de
sa campagne, le futur nouveau premier ministre s’est aligné sur une bonne partie des
positions historiques de l’armée. Résolument
nationaliste en matière de politique étrangère et régionale, il a pu laisser croire que le
gouvernement civil qu’il pourrait diriger ne
définirait pas les grandes orientations du
pays, mais pourrait porter celles de l’armée.
Les militaires le connaissent depuis longtemps. En 1987, pour satisfaire l’attente de
l’opinion publique, le président putschiste
Muhammad Zia Ul-Haq lui avait demandé de
se remettre au cricket. Il a côtoyé le général
Musharraf avant de s’en éloigner et il a été
proche d’Hamid Gul, l’ex-chef des services secrets militaires pakistanais dans les années
1980. Il lui faut donc maintenant convaincre
qu’il n’est le pantin de personne et que cette
élection n’a pas placé la démocratie pakistanaise sous tutelle pour que s’ouvre véritablement une nouvelle ère politique. p
La revanche des élites nationalistes
et religieuses israéliennes
Pour le chercheur Samy Cohen, la loi de l’Etat-nation,
votée par la Knesset le 19 juillet, représente, même
amendée, une « régression démocratique » qui bafoue
la Déclaration d’indépendance de 1948
Par SAMY COHEN
C
omment comprendre la loi de
l’Etat-nation ? Pourquoi maintenant ? Le projet a émergé
en 2011, porté par Avi Dichter, un député
du parti Kadima qui a fini par rejoindre
le Likoud. Il définit l’Etat d’Israël
comme le « foyer national du peuple juif
qui réalise son aspiration à l’autodétermination conformément à son patrimoine culturel et historique ». Ce projet,
maintes fois retouché, n’est pas anodin.
Il donnait priorité à la dimension juive
de l’Etat au détriment de sa dimension
démocratique. Il permettait notamment aux habitants de localités juives
situées dans des zones mixtes, juives et
arabes, comme la Galilée, de récuser des
candidats à l’acquisition d’un droit de
résidence s’ils n’étaient pas juifs.
Devant le tollé suscité par de telles dispositions, c’est une version édulcorée
qui a été finalement votée le 19 juillet,
définissant l’Etat d’Israël comme le
« foyer national du peuple juif dans lequel il réalise son droit naturel, culturel,
historique et religieux à l’autodétermination », un droit qui est « propre au
peuple juif ». La loi stipule plus modestement que l’Etat « agira pour encourager et promouvoir » l’établissement et la
consolidation de « communautés juives », un objectif de « valeur nationale ».
Elle définit Jérusalem comme la capitale
« entière et unifiée » d’Israël.
Mais même amendée, cette loi constitue une régression démocratique de
taille. Aucune mention n’est faite des
droits de l’homme, de la protection des
minorités, des principes d’égalité et de
liberté d’expression, au mépris de la Déclaration d’indépendance de 1948, qui
proclame sa volonté de garantir « l’égalité et la pleine liberté d’opinion et de
culte à tous ses citoyens, sans distinctions de race, de sexe et de croyance ».
Cette loi rompt l’équilibre délicat qui
AUCUNE MENTION DES
DROITS DE L’HOMME,
DE LA PROTECTION
DES MINORITÉS, DES
PRINCIPES D’ÉGALITÉ
ET DE LIBERTÉ
D’EXPRESSION
s’était instauré autour de la définition
de l’« Etat juif et démocratique », telle
qu’elle figure dans la Loi fondamentale
sur « la liberté et la dignité de l’homme »
de 1992. Et surtout, elle ne bénéficie
qu’à l’ethnie dominante. Elle constitue
un pied de nez aux citoyens arabes d’Israël, ainsi qu’à tous les citoyens non
juifs, notamment aux Druzes qui servent loyalement dans les services de sécurité, dont l’inégalité de droits serait
consacrée dans une Loi fondamentale.
L’arabe ne sera plus une langue officielle, comme elle l’était jusqu’ici, se
voyant conférer un vague « statut spécial », ce qui ne veut rien dire.
UN PROJET PLUS LARGE
Mais pourquoi cette loi et pourquoi
en 2011 ? Elle s’inscrit dans un projet
plus large visant à « judaïser » la société
israélienne, à ancrer le droit des juifs sur
l’ensemble des territoires de Judée et de
Samarie, à remettre enfin en cause les
avancées démocratiques des dernières
décennies comme le renforcement des
droits de la minorité arabe, le développement d’une société civile vigoureuse
et la « révolution constitutionnelle » de
1995, qui avait vu la Cour suprême s’investir du droit de contrôler la constitutionnalité des lois votées par la Knesset.
Des avancées qui ne furent pas acceptées de gaieté de cœur par les partis de
droite. A la faveur du contexte sécuritaire traumatisant des années 2000, les
Israéliens portaient au pouvoir, en février 2009, une coalition de partis de
droite et d’extrême droite. Les nationalistes religieux sont devenus depuis le
groupe sociopolitique le plus dynamique, d’un activisme messianique débordant, s’appuyant sur les éléments les
plus à droite du Likoud. Ces partis en
profitèrent pour promouvoir leurs
projets politiques nationalistes. Un climat d’intolérance s’est développé à
l’égard des Arabes, des immigrés, des
ONG, des journalistes critiques.
Une législation antidémocratique
d’une importance inédite est mise en
place dès 2009. Quelques exemples : loi
sur la transparence des financements
des ONG, rappelant la Hongrie de Viktor
Orban ; loi de la Nakba, qui impose de
lourdes pénalités financières aux institutions qui commémorent la Nakba (en
arabe, la « catastrophe »), terme utilisé
par les Palestiniens pour décrire leur expulsion, ou leur départ, à la suite de la
guerre de 1948 ; loi antiboycott, qui
punit tout citoyen israélien qui appellerait à boycotter notamment les colonies
NÉTANYAHOU A VOULU
DOTER SON PAYS
D’UNE FICHE
D’IDENTITÉ MARQUANT
UNE HIÉRARCHIE
DES DROITS
SUR ERETZ-ISRAËL
dans les territoires occupés ; loi limitant
l’accès des ONG de gauche à des écoles,
loi destinée de fait à bâillonner des associations comme Breaking the Silence ; loi de « suspension » des députés, dirigée contre les députés arabes ;
loi de la « régulation », un euphémisme
destiné à dissimuler une expropriation de terres privées palestiniennes ;
clause visant à déposséder la Cour suprême de son droit de contrôler la constitutionnalité des lois ordinaires, et enfin loi de l’Etat-nation. Tous les projets
de réforme n’aboutissent pas nécessairement, mais ce qui frappe est leur degré élevé de cohérence et la détermination de leurs instigateurs, en l’absence
d’une opposition parlementaire digne
de ce nom. Benyamin Nétanyahou, qui
avait réclamé dès 2009 qu’Israël soit reconnu par les Palestiniens comme
« l’Etat-nation du peuple juif », a voulu
doter son pays d’une fiche d’identité
marquant clairement une hiérarchie
des droits sur Eretz-Israël.
La loi de l’Etat-nation n’est ni un accident de parcours ni une mesure isolée.
Elle est un maillon dans un continuum,
dans cette chaîne de lois fort peu démocratiques. Elle marque l’aboutissement
d’un processus qui a conduit les élites
nationalistes et religieuses, sûres de
leurs bons droits sur cette terre qui
s’étend de la mer au Jourdain, à prendre
leur revanche sur les « vieilles élites » laïques, qui avaient créé et gouverné Israël
cinq décennies durant. « La loi de l’Etatnation est devenue utile parce que la
Cour suprême, dans une série de ses arrêtés, les a vidés de leur dimension juive »,
a tout récemment affirmé le chef du
Foyer juif, Naftali Benett, marquant clairement le caractère revanchard de la loi.
C’est bien d’une lame de fond qu’il s’agit
et non d’un simple épisode. p
¶
Samy Cohen est directeur
de recherche émérite à Sciences
Po/CERI). Il a notamment publié
« Israël et ses colombes. Enquête
sur le camp de la paix »
(Gallimard, 2016)
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MERCREDI 1ER AOÛT 2018
manigod (haute-savoie) –
envoyé spécial
Christopher
Aguettand
coupe de
la berce près
du restaurant
de Marc Veyrat
à Manigod,
le 1er juillet 2018.
JULIE BALAGUÉ
POUR « LE MONDE »
C
Au début des années 2000,
Philippe Delerm m’a envoyé
un CD artisanal de huit titres,
écrits par son fils Vincent,
parmi lesquels L’Heure du thé.
Lorsque j’ai entendu « je sors
de chez toi habillé comme hier »,
j’ai trouvé cette phrase d’une
délicatesse infinie pour dire
qu’on avait fait l’amour. De la
part d’un garçon, c’est une façon
pas ramenarde de parler d’une
relation amoureuse.
Cette chanson très évocatrice
m’a ému parce que c’est le rêve
d’un étudiant provincial à Paris.
L’histoire se déroule rue SaintSéverin mais, par son atmosphère, elle raconte la province.
C’est comme une petite scène
de cinéma, la photographie
d’un instant, qui évoque ce que
peuvent être des débuts amoureux, sans grande conversation,
juste quelques mots sur des
petites choses de la vie. Il y a
une forme de gaucherie, un côté
presque bourvilesque, des
bribes de dialogue qui ne vont
nulle part (« Tiens, c’est marrant,
t’as la Bible ») mais qui permettent quand même de sortir
de chez cette jeune femme
habillé comme hier !
ette année, le manteau neigeux a recouvert plus longtemps qu’à l’accoutumée les
alpages du col de la Croix-Fry.
Engourdie par cet hiver prolongé, la nature a peiné à retrouver des couleurs
printanières, avant d’offrir l’explosion
de verdure de ce début d’été. Les points
de vue ne manquent pas pour contempler, au-dessus du village de Manigod,
au cœur du massif des Aravis, le patchwork de prairies éclatantes et de forêts
sombres sous les roches grises des sommets, encore striées de névés. Mais c’est
au rythme de la promenade, les yeux
posés sur le chemin, que l’on s’aperçoit
de la profusion de la flore et de l’étendue
de ce garde-manger.
Car, en bord de sentier, dans les prairies, à flanc de montagne, dans les bois,
dans les haies, près des fermes ou le
long des lacs et des torrents, herbes et
plantes sauvages peuvent autant régaler nos yeux que nos papilles. Encore
faut-il pouvoir les identifier et savoir les
cuisiner. Si nombre de grands chefs savoyards (Emmanuel Renaud, Jean Sulpice, Yoann Conte…) enrichissent
aujourd’hui leurs recettes des cueillettes en pleine nature, sans doute valait-il
mieux s’adresser à dieu qu’à ses saints.
Comme d’autres suivent un panache
blanc, nous nous laissons donc guider,
ce matin de début juillet, par le légendaire chapeau noir du cuisinier Marc
Veyrat, prophète d’une gastronomie
montagnarde réinventée, à partir du milieu des années 1980, autour de son
« herbier gourmand ». A quelques centaines de mètres de la Maison des bois,
son hôtel-restaurant (trois étoiles Michelin), aux allures de hameau miniature (de luxe), ouvert, en 2013, à 1 650 mètres d’altitude, non loin de ce qui fut la
ferme de ses parents, le chef s’appuie sur
son bâton de berger pour pénétrer les
fourrés et dévoiler la variété de plaisirs
comestibles à portée de main.
Là où nous ne voyons qu’une anarchie
de fleurs des champs et de mauvaises
herbes, Veyrat et Christopher Aguettand, son jeune cueilleur, chargé d’approvisionner quotidiennement les cuisines du restaurant, repèrent en un clin
d’œil l’imposante tige et les feuilles anguleuses de la berce, une touffe de chénopode bon-Henri aux allures d’épinard, l’arrondi finement denté du calament, la hampe blanche d’une carotte
sauvage ou les petites fleurs violette du
géranium vivace.
ALCHIMIE
ORTIES, CHÉNOPODES, ÉPICÉAS
Cette chanson me donne envie
d’en écrire, car tout n’y est pas
dit, on peut la finir soi-même.
Parfois, j’ai une tentation un peu
ringarde de lyrisme, contre
laquelle je me bats ! Quand
Vincent Delerm raconte : « J’étais
passé prendre le thé, et j’y ai
passé la nuit », j’aurais dit :
« J’y ai passé la vie », mais c’est
trop ! Comme chez Barbara,
ce n’est pas le plus grand texte ni
la plus grande musique, mais
cela aboutit à quelque chose
d’extrêmement rare, car il y a
une alchimie entre une voix,
une mélodie et des paroles.
Quand j’ai entendu cette chanson pour la première fois, j’étais
déjà marié et père de famille. Elle
m’a fait gamberger sur une ambiance estudiantine, dans un petit appartement où on s’offre le
thé à 18 heures et où cela peut
déraper magnifiquement ! Souvent, les chansons d’amour sont
des chansons tristes, de désamour, alors que là, il s’agit du début d’une relation joyeuse. Cela
renvoie à nos propres premières
histoires d’amour. p
Un peu plus loin, à l’entrée d’une forêt, la
grande silhouette du cuisinier se glisse
sous un épicéa pour approcher un tapis
d’oxalis, petite plante dont les feuilles
en forme de cœur ressemblent à celles
du trèfle. A chaque fois, les glaneurs
froissent légèrement le végétal cueilli
pour mieux le sentir, avant de nous faire
croquer cette chlorophylle gourmande.
Ce rite plein de sensualité éveille goût et
odorat. Flaveur délicieusement mentholée du calament, parfait avec des
œufs brouillés ou pour booster une
crème glacée ; parfum d’agrume de la
berce, dont les feuilles mixées dans un
bouillon de légumes avec du chénopode bon-Henri, du serpolet et des orties font un excellent potage ; acidité revigorante de l’oxalis rappelant celle de
l’oseille et qu’au restaurant Marc Veyrat
accompagne du suave coulant d’un œuf
de caille…
Si les gestes des cueilleurs ont des racines ancestrales, la consommation de
ces plantes n’apparaissait plus dans les
traditions culinaires savoyardes, avant
que le chef au large chapeau de paysan
les intègre à son répertoire. Effacée par
l’avènement de l’agriculture, l’activité
de la cueillette n’a longtemps survécu
MA CHANSON
D’AMOUR
FRANÇOIS MOREL
« L’HEURE DU THÉ »
DE VINCENT DELERM
François Morel, l’inoubliable
personnage des Deschiens,
est comédien, auteur, chanteur,
humoriste poétique et chroniqueur sur France Inter.
propos recueillis par
sandrine blanchard
Prochain épisode Irène Jacob :
« Message personnel », de Michel
Berger et Françoise Hardy
NOUS SOMMES PASSÉS
DE PLUS D’UN MILLIER
DE PLANTES UTILISÉES
PAR L’HOMME,
EN EUROPE, AU DÉBUT
DU XXE SIÈCLE, À MOINS
D’UNE CINQUANTAINE
Les herbes sauvages,
de la cueillette à l’assiette
Aidé du jeune
cueilleur Christopher Aguettand, le
chef Marc Veyrat déniche des plantes
alpines et les sublime dans sa cuisine
AL PES GOURM ANDES 2 | 6
qu’en souvenir des vertus médicinales
– plus que nourricières – de certaines
plantes. La connaissance de cette flore,
à laquelle on avait recours en temps de
disette et de pauvreté, s’est ainsi fait
oublier à mesure que le XXe siècle convainquait de sa prospérité. Les ethnobotanistes estiment ainsi que nous
sommes passés de plus d’un millier de
plantes connues et utilisées par
l’homme, en Europe, au début du
XXe siècle, à moins d’une cinquantaine,
telles qu’elles sont mises en vente sur
nos marchés.
Cuisinier autodidacte, Marc Veyrat a
choisi de se distinguer, dans les années 1980, comme chantre d’une cuisine enracinée dans un terroir montagnard en manque de référents gastronomiques. Né en 1950, à Annecy, celui qui
sera aussi berger et moniteur de ski
grandit à Manigod, près de La Clusaz,
dans une famille paysanne et une ferme
traditionnelle, où ses parents ont ouvert
chambres et table d’hôte. De l’environnement de son enfance, mythifié en un
éden rural, Veyrat fera la base de son inspiration culinaire. « On vivait en autarcie.
On récoltait les légumes du jardin, on fabriquait notre beurre et nos fromages, on
ramassait les fruits, les champignons, on
tuait le cochon, raconte-t-il toujours avec
émotion. J’avais la palette aromatique de
la nature à portée de la bouche. »
Si la cueillette de champignons,
comme les cèpes, girolles et morilles,
ou de baies, comme les myrtilles, framboises et fraises des bois, est monnaie
courante, rares sont tout de même les
plantes et herbes à être ramassées hors
des potagers. Veyrat se souvient d’orties et de chénopodes servant à une
soupe verte, d’une liqueur à base d’alizier, de cônes d’épicéa brûlant pour la
fumaison des jambons, de sa grandmère utilisant du serpolet pour soigner
sa toux et du carvi sauvage pour assaisonner son fromage… Guère plus.
Attentif aux audaces de la génération
« nouvelle cuisine » et aux chefs les plus
innovants des années 1980, Marc Veyrat remarque sans doute la montée de
l’Aveyronnais Michel Bras, qui, à Laguiole, commence à façonner un répertoire enraciné sur le plateau de l’Aubrac,
où il cueille et cuisine le sureau, l’ail des
ours ou le calament, aussi appelé « thé
de l’Aubrac ».
PARCOURS PÉDAGOGIQUES
Mais le déclic décisif survient lors de la
rencontre du Savoyard avec le botaniste
et écrivain François Couplan, auteur,
dès 1983, d’une Encyclopédie des plantes
sauvages comestibles de l’Europe. « Couplan m’a fait découvrir d’autres plantes
alpines et m’a appris quels étaient leurs
différents environnements, se souvient
Marc Veyrat. L’oxalis, par exemple, apprécie l’ombre et l’acidité des forêts de conifères ; l’ail des ours pousse près des
cours d’eau ; le chénopode s’épanouit en
vastes colonies dans les lieux fumés par
le bétail ; le calament ne supporte qu’une
demi-journée de soleil par jour… »
En échange, le cuisinier a permis à
l’ethnobotaniste d’approfondir la dimension gourmande de son savoir
grâce à ses intuitions, ses souvenirs
d’enfance et un sens hors norme des
harmonies gustatives. Parmi les plats
qui, à Annecy, puis à Veyrier-du-Lac et à
Megève, ont permis à Veyrat de devenir
une figure (parfois controversée) de la
gastronomie française, premier (et dernier) cuisinier trois étoiles à obtenir
aussi la note de 20/20 dans le Gault
& Millau : canette rôtie à la berce, ris de
veau aux pousses d’épicéa, omble chevalier et carottes au miel de sapin, crème
brûlée à la reine-des-prés…
Cette cuisine de la nature a marqué la
Savoie, la France et la scène internationale – comme le restaurant Noma de
René Redzepi, à Copenhague. A 68 ans,
Marc Veyrat continue de sublimer les
plantes dans sa Maison des bois, au col
de la Croix-Fry, en cherchant à transmettre ce savoir à ses cuisiniers, à ses clients,
mais aussi à des groupes scolaires pour
lesquels il organise des cueillettes en
montagne ou des parcours pédagogiques dans les jardins de son hameau, où
il a fait replanter une soixantaine d’espèces de plantes.
Jardinier de ce « potager sauvage », le
cueilleur Christopher Aguettand officie
également en salle, où, habillé d’un costume traditionnel savoyard, il présente,
de table en table, les plantes utilisées
dans les plats, en expliquant avec passion leurs caractéristiques botaniques et
gustatives. Qu’il s’agisse du goût anisé
de la myrrhe odorante, de la puissance
réglissée de la racine de polypode – une
petite fougère –, de l’entêtant parfum
d’amande amère de la reine-des-prés ou
de la fascinante saveur de champignon
de l’épiaire des bois.
Une partie de sa récolte sera stockée
en prévision des rigoureux hivers.
« Nous utilisons l’azote pour la congélation, explique Christopher Aguettand.
Cela présente l’avantage de bloquer les
molécules. C’est comme si la plante se
mettait en repos végétatif. Quand on la
sort elle n’a rien perdu de sa saveur », assure-t-il. Même si rien ne remplace le
plaisir d’une cueillette estivale. p
stéphane davet
La Maison des bois, col de
la Croix-Fry, 74230, Manigod.
« Herbier gourmand », de Marc Veyrat
et François Couplan
(Hachette Pratique, 2004)
« Cuisiner les plantes de montagne »,
de Marie-Paule Roc et François
Couplan (Glénat, 2018)
Prochain épisode Le diot, saucisse
paysanne
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