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Le Monde 020818

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JEUDI 2 AOÛT 2018
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FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Enquête Benalla : les contradictions de l’Elysée
▶ « Le Monde » a eu accès
▶ Alexandre Benalla dit
▶ « Il faut protéger le direc-
▶ Dans un entretien,
▶ Alors que deux motions
à l’enquête judiciaire sur
les violences du 1er mai, qui
met en lumière les hésitations et les contradictions
du cabinet du chef de l’Etat
avoir prévenu l’Elysée le
jour même de la manifestation et affirme avoir transmis les copies des vidéosurveillances au cabinet
teur de cabinet », aurait
indiqué en mai l’Elysée,
qui n’a saisi la justice qu’en
juillet. Des armes ont aussi
été saisies au siège de LRM
Richard Ferrand, président
du groupe LRM, dit « ne
pas assurer » que la révision constitutionnelle revienne devant le Parlement
de censure ont été rejetées,
mardi 31 juillet, M. Ferrand
affirme ne pas croire
à un remaniement
PAGE S 6 - 9
Les violations des droits
humains d’aujourd’hui sont
les conflits de demain
Président,
la vie d’après
ZEID AL-HUSSEIN, haut-commissaire des Nations unies
Mitterrand,
le face-à-face
avec la mort
dans un entretien au Monde,
le responsable de l’ONU, qui
achève son mandat le 1er septembre, s’alarme de « l’ascension continue de l’autoritarisme » et d’une détérioration
de la situation des droits humains à travers la planète.
« Aucun pays n’est totalement
Le djihadiste et
la recrue
du FBI
Julia Cagé
« Les clairsobscurs du
financement
politique »
SÉRIES D’ÉTÉ – PAGES 1 7 -2 2
François Mitterrand,
à Cormatin (Saône-et-Loire),
en juin 1995.
MERILLON/REY/GETTY IMAGES
Etats-Unis
Facebook désactive
des faux comptes
soupçonnés d’être
proches des Russes
Apple
D’excellents
résultats
trimestriels, portés
par l’iPhone X
Musique
Helga Rabl-Stadler,
la matriarche
du Festival
de Salzbourg
PAGE 1 2
PAGE 1 2
PAGE 1 3
1
ÉD ITO R IAL
INQUIÉTANTE
MONTÉE
DU RACISME
EN ITALIE
LE REGARD DE PLANTU
P A G E 21
Afghanistan
Les Etats-Unis
discutent avec
les talibans
Une délégation américaine de haut rang a rencontré en juillet, à Doha,
au Qatar, des émissaires
de la direction du mouvement taliban afghan.
La question du maintien
sur place des dernières
forces américaines semble
désormais se poser
PAGE 4
exempt de violations », constate
Zeid Al-Hussein. Sur ce sujet,
« l’ONU doit parler haut et fort »,
ajoute-t-il. Le haut-commissaire dénonce également « la
psychose » au sein de l’Union
européenne, autour de la question des migrants.
PAGES 2 - 3
Environnement
La Louisiane
cernée
par les eaux
Conjoncture
La croissance
européenne
fléchit
La mer envahit lentement
les bayous de Louisiane,
en raison du dérèglement
climatique, mais aussi
du travail de sape engagé
dès le XVIIe siècle par les
Français pour canaliser
les rives du Mississippi
Le produit intérieur brut
n’a augmenté que de 0,3 %
au deuxième trimestre,
contre 0,4 % pendant les
trois premiers mois de
2018. En 2017, le PIB avait
atteint 0,7 % par trimestre,
soit 2,4 % pour l’année
PAGE 5
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Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
L A D É F E N S E D E S D R O I T S D E L’ H O M M E
Zeid Ra’ad Al-Hussein, à Genève, en août 2017. FABRICE COFFRINI/AFP
Droits humains : « L’ONU doit parler haut et fort »
Le haut-commissaire des Nations unies Zeid Al-Hussein s’inquiète de « l’ascension de l’autoritarisme »
ENTRETIEN
L
genève - envoyé spécial
e haut-commissaire aux
droits de l’homme de
l’ONU, Zeid Ra’ad Al-Hussein, achève son mandat
le 1er septembre. Le diplomate jordanien de 54 ans dénonce dans
un entretien au Monde « l’ascension continue de l’autoritarisme, la
continuation des rhétoriques populistes, les mensonges, les demivérités et les tromperies ».
Quelle est la situation des
droits de l’homme aujourd’hui
dans le monde ?
La pression sur les droits universels est une évidence. Les mécanismes et les lois sur les droits de
l’homme doivent être défendus
et promus en permanence. Tandis qu’on voit des progrès dans
certains pays, comme récemment l’ouverture très encourageante aux droits civils et politiques en Ethiopie, on voit les terribles crimes perpétrés par des
groupes extrémistes violents, on
voit l’ascension continue de
l’autoritarisme, la continuation
des rhétoriques populistes, les
mensonges, les demi-vérités et
les tromperies. On voit la mise en
cause de la nature universelle des
droits de l’homme. Alors c’est une
lutte. L’avancée pour le progrès
humain a toujours été une lutte.
Et j’ai le sentiment que l’accumulation des crises a atteint un point
qui en fait un problème charnière.
Les atteintes aux droits de
l’homme concernent donc
à la fois des pays totalitaires
et des pays démocratiques ?
Aucun pays n’est totalement
exempt de violations des droits
de l’homme. Aucun n’est totalement exempt d’un déficit concer-
nant l’un des trois critères fondamentaux nous permettant de
mesurer le comportement d’un
pays : des gens sont-ils discriminés, des gens sont-ils malmenés,
des gens vivent-ils dans la peur ?
Je ne pense pas que quiconque
puisse prétendre qu’il y ait de
gouvernement parfait.
L’universalité des droits de
l’homme est sans cesse remise
en cause. Pourquoi les valeurs
que vous défendez seraient-elles universelles ?
Si vous acceptez l’idée qu’il
existe suffisamment de points
communs entre êtres humains
qui nous identifient comme étant
une espèce, alors l’idée que nous
naissons libres, que nous naissons
avec le même droit d’accès aux
droits humains, est une évidence.
Mon expérience est que, quand
on parle aux victimes de violations des droits de l’homme, ils savent tous que les droits de
l’homme sont universels. Il n’y a
que ceux qui violent les droits de
l’homme qui trouvent des excuses dans les traditions, les cultures, les circonstances. J’ai entendu
les témoignages de victimes de
beaucoup de pays, sur tous les
continents, et ça ne varie pas : si
vous avez souffert une perte, si un
membre de votre famille a été détenu arbitrairement, s’il a disparu,
s’il a été torturé, si quelqu’un a été
privé de sa vie ou de sa liberté, la
souffrance est identique.
La montée des populismes
et des atteintes aux droits de
l’homme dans des pays démocratiques, que ce soit aux EtatsUnis ou en Europe, est-il un
phénomène nouveau ?
Non. L’idée d’imposer aux
autres un programme basé sur sa
seule nationalité, en ne respec-
tant aucune règle, l’idée que chacun devrait être « le premier »,
que ce soit « America first » ou
« n’importe qui first », est une
vieille idée qui a déjà donné des
résultats catastrophiques. L’idée
de créer un sentiment de peur au
sein de peuples déjà anxieux des
changements autour d’eux,
l’idée d’évoquer une menace qui
viendrait d’au-delà des frontières
ou de minorités, sont de vieilles
tactiques. Et ce n’est pas du génie : on sait que ça fonctionne à
court terme, que ça peut faire gagner une élection.
Mais les conséquences à long
terme sont catastrophiques. Une
fois qu’un nationalisme s’est réellement implanté, le seul moyen
d’en venir à bout est à travers le
conflit. Vous ne pouvez pas créer
un sens d’exceptionnalisme ou de
supériorité au sein d’une société
et dire un beau jour : « Au fait,
nous nous sommes trompés, nous
sommes tous égaux et avons les
mêmes droits. » C’est pourquoi
cette politique est extrêmement
risquée. Le fait de voir l’autoritarisme revenir dans des parties du
monde que l’on pensait acquises
aux règles démocratiques, aux
droits civiques et au respect des
droits de l’homme, est profondément dérangeant.
D’où vient ce mouvement ?
Je pense que le réveil des nationalismes est dû au fait que, dans
des cycles politiques à court
terme et dans un contexte de
multiples changements planétaires, la rhétorique nationaliste
fonctionne. On blâme les migrants. Or, la réalité est que 4,5 %
de la population mondiale est actuellement en mouvement. Cela
signifie que 95,5 % des gens restent là où ils sont ! Toute cette psychose et cette pression, par exem-
« Voir l’autoritarisme
revenir dans des
parties du monde
que l’on pensait
acquises aux règles
démocratiques
est profondément
dérangeant »
ple sur l’Union européenne, est le
résultat de ces 4,5 % de gens en
mouvement, quand bien même
certains ne sont pas des Africains
en route pour l’Europe : beaucoup
de mouvements [de migrants]
vont du Sud vers le Sud. Politiquement ça marche, mais sans
aucune vision des conséquences.
D’un autre côté, le Bangladesh
accueille soudainement 600 000
personnes [des Rohingya venus de
Birmanie]. Le Bangladesh, qui n’est
même pas signataire de la convention de 1951 sur les réfugiés, aurait
pu miner sa frontière en prétextant une menace sécuritaire.
La source du problème est la xénophobie. Pour un xénophobe,
peu importe que trois cents
étrangers vivent à ses côtés ou un
seul. Un seul suffit. Alors comment en finir avec la xénophobie ? Comment en finir avec la
discrimination ?
En ex-Yougoslavie, là où j’ai
commencé ma carrière, on sait ce
qu’il est advenu lorsque ces idées
ont été transformées en armes.
On a vu les actes les plus cruels.
Que voulaient-ils : des pays ethniquement purs ? Un retour au
passé ? L’histoire de l’humanité a
été sanglante et cruelle, et ils voulaient revenir à une époque d’arbitraire et d’injustice. L’idée que
ce soit possible est insupportable.
Après le sentiment de progression des droits humains dans
les années 1990, le tournant at-il été le 11-Septembre et la réponse qu’y a apporté l’administration Bush ?
Oui, certainement. La création
de ce Haut-Commissariat pour
les droits de l’homme en 1993, la
création des tribunaux pour l’exYougoslavie et le Rwanda, puis
l’établissement de la Cour pénale
internationale, furent des étapes
d’une importance considérable.
Il y avait un sentiment du possible. Il suffit de regarder le nombre de traités et de conventions :
beaucoup de travail a été effectué
dans les années 1990.
Puis, avec le 11-Septembre et la
guerre d’Irak, tout s’est progressivement compliqué. La crise irakienne fut un tournant, avec notamment le fait que la torture gagne de nouveau une sorte d’admissibilité.
Cette régression est-elle un
succès pour Al-Qaida, deux
décennies après sa déclaration
de guerre ?
Il faut accepter le fait que des
groupes extrémistes et violents
peuvent perturber des sociétés
avec leurs terrifiantes attaques,
mais il est peu probable qu’ils
puissent détruire la planète. Seuls
les gouvernements peuvent détruire la planète. Dans le combat
contre ces extrémistes, il faut appliquer strictement et intelligemment la loi. Il faut être respectueux des droits humains de chacun. Sinon l’Etat, au fil du temps,
commence à ressembler au
groupe qu’il combat.
Votre façon de dénoncer haut
et fort toutes les atteintes aux
droits de l’homme et le fait que
vous vous soyez mis à dos
quasiment tous les Etats de
la planète semblent faire débat
au sein de l’ONU, notamment
sur l’efficacité de la démarche.
Qu’en pensez-vous ?
Je crois que l’ONU doit parler
haut et fort. Revenons aux accusations centrales envers les Nations unies au moment du génocide des Tutsi du Rwanda : c’est
que l’ONU n’a pas parlé au moment où elle aurait dû parler. Ce
fut l’accusation principale contre
l’ONU également en ex-Yougoslavie. La leçon de l’ex-Yougoslavie
est aussi que si on s’autorise à
être plus terrifié que les gens auxquels on parle, si l’ONU n’est pas
respectée, si les règles ne sont pas
respectées, alors c’est l’impunité,
et le désastre arrive.
Ce que j’ai retenu de mon expérience en ex-Yougoslavie est que
je préfère commettre une erreur
en parlant haut et fort plutôt que
de ne rien dire et de le regretter
terriblement ensuite. Je le dis à
mes collègues de l’ONU : personne ne se souviendra de vous
pour votre silence.
Les défenseurs des droits de
l’homme défendent les droits de
chaque individu. Les autres défendent les droits d’une communauté particulière. C’est la différence. Défendre les droits d’une
communauté contre d’autres
communautés, c’est créer les conflits de demain. Les violations des
droits de l’homme d’aujourd’hui
sont les conflits de demain.
Quelle humanité veut-on ? Une
humanité où lorsqu’on est menacé par la guerre, la mort, personne ne vous accueille ? C’est ce
que ces populistes tentent de
promouvoir. C’est de l’égoïsme.
Et ce sera terrible si nous ne résistons pas. p
propos recueillis par
rémy ourdan
international | 3
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
Les droits à l’épreuve des « hommes forts »
L’unilatéralisme qui prospère dans plusieurs Etats complique la défense des droits universels
C’
correspondante
est un anniversaire
sans faste. Depuis
soixante-dix ans,
l’ONU a patiemment construit un édifice de protection des droits de l’homme
qui reconnaît « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits
égaux et inaliénables ». Cette déclaration proclame un « idéal
commun à atteindre par tous les
peuples et toutes les nations ».
L’universalité de ces droits est
aujourd’hui menacée par des dirigeants qui assument et revendiquent ouvertement leur dédain
pour les droits de l’homme,
comme Vladimir Poutine en Russie, Donald Trump aux EtatsUnis, Recep Tayyip Erdogan en
Turquie, Rodrigo Duterte aux
Philippines, ou encore, au sein de
l’Union européenne, Viktor Orban en Hongrie.
Qualifiés d’« hommes forts », ils
partagent le même profil autoritaire, plus portés sur l’ordre, la sécurité, la lutte contre le terrorisme
et l’extrémisme violent que sur
un ordre international fondé sur
le respect de droits de l’homme
défendant les individus contre les
abus éventuels des Etats.
Est-ce seulement un hoquet de
l’Histoire ? Les deux mandats de
George W. Bush, aux Etats-Unis,
ont jeté les bases, après le 11-Septembre et la « guerre au terrorisme », d’un certain mépris américain pour les droits de l’homme.
L’arrivée de Donald Trump à la
Maison Blanche en 2017, élu sur la
promesse de favoriser « l’Amérique d’abord », n’a été que l’accélérateur de ce que le représentant
français après des Nations unies,
François Delattre, nomme « le
moment jacksonien » des EtatsUnis – du nom du 7e président des
Etats-Unis, Andrew Jackson,
connu pour son populisme en politique intérieure et son isolationnisme en politique étrangère. Ce
mouvement isolationniste et
unilatéraliste a « brisé les digues »,
explique Stéphanie David, chargée du plaidoyer pour la Fédération internationale des droits de
l’homme (FIDH) à l’ONU.
« Bête imparfaite »
« Cette conscience universelle semble s’évaporer à un rythme alarmant », a prévenu le haut-commissaire aux droits de l’homme
de l’ONU, Zeid Ra’ad Al-Hussein.
« De quel droit les Etats-Unis jugeraient-ils la situation des droits de
l’homme dans d’autres pays ? », a
affirmé le président américain
dans un entretien avec le New
York Times. M. Trump a aussi
vanté durant sa campagne le
« waterboarding », la simulation
de noyade, comme méthode d’interrogatoire. Il s’est retiré, comme
la Hongrie, du pacte mondial
pour une migration sûre, régu-
lière et ordonnée, a appliqué à la
lettre la politique de tolérance
zéro en séparant les familles de
migrants rentrés illégalement par
la frontière mexicaine, a interdit
d’entrée aux Etats-Unis les ressortissants de six pays musulmans et
constamment attaqué la presse.
Les dirigeants populistes et
autocrates n’en demandaient pas
tant pour s’engouffrer dans la
brèche ouverte par Washington.
« La politisation et l’instrumentalisation des droits de l’homme par
les Etats-Unis ont encouragé
d’autres Etats, critiques du “deux
poids deux mesures”, à faire de
même », remarque une diplomate
d’un pays membre du Conseil de
sécurité. A l’ONU, garante du respect des droits de l’homme, la
dernière secousse a été l’annonce, en juin, du retrait des
Etats-Unis du Conseil des droits
de l’homme basé à Genève, « une
bête imparfaite, certes, mais un
outil qui a obligé un certain nombre d’Etats à faire des efforts sur les
droits de l’homme », estime une
ONG observatrice.
« Défense des acquis »
La bataille pour les droits de
l’homme n’est pas nouvelle. L’ancien secrétaire général Ban Kimoon (2006-2016) avait, à la veille
de son départ, lancé un appel à ce
que « les Nations unies continuent
d’être le rempart contre les menaces aux droits de l’homme ». Mais
c’est le même qui avait retiré l’Arabie saoudite de la liste noire des
pays qui violent le droit des enfants – pour sa participation au
conflit yéménite – sous la menace
de représailles financières.
L’arrivée au secrétariat général
de l’ONU, en janvier 2017, d’Antonio Guterres, ex-président de l’Internationale socialiste et ex-directeur du Haut-Commissariat pour
les réfugiés, a suscité l’espoir de
voir les droits de l’homme revenir
au cœur du système onusien. Le
10 décembre 2017, à l’occasion de
la Journée internationale des
droits de l’homme, n’a-t-il pas
sonné l’alerte concernant une
« hostilité perturbante » envers les
droits de l’homme dans toutes les
régions du monde ? Las, « il lui a
fallu plus de six mois pour dire clairement que les droits de l’homme
devaient être au cœur de sa diplomatie préventive. Et depuis, on attend toujours un véritable engagement dans ce sens », regrette Stéphanie David.
La lente érosion des droits de
l’homme a coïncidé avec un retour des grandes puissances sur
l’échiquier mondial, avec la Russie et la Chine mais aussi des
puissances régionales comme la
Turquie, l’Arabie saoudite, l’Indonésie ou encore l’Egypte. « Ces
pays sont de plus en plus mobilisés pour faire obstruction », note
une diplomate, qui assure que
l’ONU « est désormais uniquement dans une position de défense des acquis – essentiellement
le droit des femmes et des enfants
Demande de libération
de militants saoudiens
Les Nations unies ont demandé, mardi 31 juillet, la libération de
militants des droits de l’homme détenus en Arabie saoudite.
« Nous appelons le gouvernement saoudien à libérer sans condition
tous les militants et défenseurs des droits de l’homme mis en prison
en raison de leurs activités pacifiques, notamment pour les campagnes en faveur de la levée de l’interdiction faite aux femmes de conduire », a déclaré la porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU
aux droits de l’homme, Ravina Shamdasani. Une quinzaine d’opposants ont été arrêtés depuis la mi-mai, dont l’avocate des droits
de l’homme Hatoon Al-Fassi, interpellée alors qu’elle voulait prendre des journalistes à bord de sa voiture afin de célébrer la levée
de l’interdiction de conduire pour les femmes.
« De quel droit
les Etats-Unis
jugeraient-ils
la situation
des droits
de l’homme dans
d’autres pays ? »
DONALD TRUMP
dans un entretien avec
le « New York Times »
– car la crispation du débat rend
d’autres progrès plus difficiles ».
Cela se traduit par des tentatives
répétées de réduire des postes dévoués aux droits de l’homme dans
les opérations de maintien de la
paix, des critiques envers des ONG
dont la présence en tant qu’observateur est contestée, des baisses
de financement pour certains
programmes, ou encore l’incapacité à faire condamner l’utilisation des armes chimiques contre
les civils en Syrie. « Le système est
en train de s’effriter par pans, constate une diplomate. Cela a commencé avec les pays qui ont décidé
de quitter la Cour pénale internationale – Burundi, Gambie, Afrique
du Sud –, puis avec le retour de la
peine de mort dans certains pays,
et maintenant une politique de
plus en plus répressive sous couvert
de lutte contre le terrorisme. »
L’organisation s’apprête à célébrer le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de
l’homme lors de la prochaine Assemblée générale des Nations
unies, en septembre, et le nombre
de chefs d’Etat présents à l’événement enverra un signal important. « Le manque de leadership
sur cette question est dramatique », dénonce Stéphanie David.
Une célébration en catimini serait un aveu désastreux. p
marie bourreau
LES DATES
10 DÉCEMBRE 1948
L’Assemblée générale des Nations
unies adopte à Paris, par sa résolution 217, la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le
texte n’a qu’une valeur proclamatoire, sans réelle portée juridique.
20 DÉCEMBRE 1993
Création du Haut-Commissariat
aux droits de l’homme, agence
spécialisée des Nations unies.
Il est basé à Genève.
earth overshoot day
1er août
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Le 1er août nous aurons épuisé
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cette date de 93 jours.
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earth overshoot day : jour du dépassement de la Terre. Crédit Photo : AdobeStock
ANALYSE
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4 | international
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
: dialogue
Pyongyang utilise la «diplomatie Afghanistan
direct entre les Etats-Unis
des ossements» avec Washington et les talibans
Les Etats-Unis examinent les restes de soldats remis par la Corée du Nord
Une diplomate a discuté de mesures pour
construire la confiance avec les insurgés
C
L’
inquante-cinq boîtes devaient être débarquées,
mercredi 1er août, d’un
avion-cargo de l’US Air
Force sur la piste de la base de Pearl
Harbor, à Hawaï, par une garde
d’honneur de l’armée américaine,
sous le regard du vice-président,
Mike Pence. Les équipes médicolégales du Pentagone devront établir si elles contiennent, comme
l’a soutenu la Corée du Nord en les
transférant à l’armée américaine
le 27 juillet, les restes de soldats
américains tombés au Nord durant la guerre de Corée (1950-1953).
« Nous ne savons pas qui se trouve
dans ces boîtes », avait prudemment expliqué ce jour-là le secrétaire à la défense, James Mattis.
Outre une promesse de « dénucléarisation complète » sans détails ni calendrier, Donald Trump
avait obtenu, lors de sa rencontre à
Singapour avec Kim Jong-un le
12 juin, un engagement à rapatrier
les restes des disparus de la guerre
de Corée. De quoi nourrir l’espoir
des familles, et le sentiment que le
président obtient des avancées de
Pyongyang à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre. « Tout le monde espère que ce
sont bien nos soldats, même si les
brèves observations réalisées au
cours de l’étape en Corée du Sud
n’ont rien donné dans l’immédiat »,
précise Rick Downes, dont le père a
été tué au combat en 1952, et qui
dirige la Coalition des familles de
disparus de la guerre de Corée.
Les restes de 5 300 soldats américains pourraient se trouver en
Corée du Nord. Entre 1990 et 1994,
le pays avait remis 208 boîtes aux
Américains. Elles contenaient des
os entremêlés d’environ 400 indi-
Les dépouilles
mortelles de
5 300 soldats
américains morts
pendant la
guerre de Corée
pourraient se
trouver au Nord
vidus, dont 151 seront identifiés
comme des soldats américains.
Mais ces boîtes révèlent alors le
peu de soin et de technique de
Pyongyang. Dans l’une d’elles ont
été retrouvés un morceau de crâne
et cinq fémurs présentés comme
appartenant à un seul homme, en
un défi aux lois de l’anatomie.
« Les Nord-Coréens voient la question des dépouilles mortelles
comme un facteur politique qui
peut être utilisé pour apaiser les
Américains. Quand il faut des restes, ils en trouvent », assure l’expert
Paul Cole, qui a travaillé quatre ans
au Laboratoire central d’identification du département de la défense, à Hawaï.
Selon lui, une série de 46 de ces
boîtes ne contenait aucun ossements de soldat américain, signe
de l’absence de savoir-faire ou de la
négligence nord-coréenne. Dans
ses Mémoires, un ancien numéro
deux de l’ambassade de Corée du
Nord à Londres, qui a fait défection
au Sud en 2016, raconte comment
les autorités britanniques se sont
plaintes après la restitution en 2011
d’une valise contenant non pas les
restes d’un lieutenant de la Royal
Air Force, mais ceux d’animaux.
Pour pallier ces défaillances,
après un accord sur le gel du programme nucléaire nord-coréen
ouvrant une phase d’apaisement
avec Pyongyang en 1994, l’administration de Bill Clinton était
parvenue à obtenir l’organisation
de missions conjointes sur le terrain. Durant un à deux mois, au
printemps, des groupes de soldats américains effectuent alors
des recherches avec l’armée
nord-coréenne, une avancée majeure pour deux pays encore
techniquement en état de guerre.
Trente-deux missions de ce
type sont organisées entre 1996
et 2005, pour chercher des os abîmés et éparpillés par les inondations, les travaux et autres activités au cours des décennies sur les
sites connus de défaites américaines ou de détention de prisonniers de guerre.
« Image diabolique »
En échange, la République populaire démocratique de Corée demande une indemnisation : il en
coûtera 28 millions de dollars environ aux Etats-Unis sur cette décennie. Auxquels s’ajoutent de
multiples 4 × 4, vans et autres
équipements à livrer et laisser sur
place. Selon un rapport au Congrès de 2005, cette coopération a
permis d’identifier 229 lots de
corps – qui parfois se limitent à un
ou deux morceaux d’os – dont 153
ont été identifiés. Ce programme
sera ensuite suspendu, victime de
la détérioration de la relation américano-nord-coréenne.
La Corée du Nord avait expliqué
aux diplomates américains, ces
dernières années, qu’elle avait encore environ 200 lots d’osse-
ments. Le secrétaire à la défense,
James Mattis, voit dans le transfert
de la fin juillet les prémisses d’une
possible reprise des opérations de
recherche conjointes. « C’est certainement quelque chose que nous
souhaiterions explorer avec les
Nord-Coréens, oui », avait-il répondu à la presse le 27 juillet.
« La Corée du Nord comprend
que restituer des corps corrige son
image diabolique dans l’opinion
américaine. Elle fait une concession sans l’affaiblissement stratégique que serait par exemple un
retrait d’armes le long de la zone
démilitarisée ou la suspension de
l’enrichissement de matière fissile », soutient Frank Jannuzi, exdirecteur Asie orientale pour les
démocrates au sein du Comité
sur la politique étrangère du Sénat américain, qui s’est rendu à
Pyongyang dans le cadre du suivi
de ces missions.
La présence de militaires américains est un risque pour la Corée
du Nord, car ils amassent de l’information sur le niveau technique,
la santé et le moral des troupes,
mais c’est aussi une forme d’assurance. L’an dernier, Pyongyang a
craint les menaces de frappes préventives des faucons qui entourent M. Trump ; il n’en est plus
question avec des soldats américains présents sur son sol.
Cependant, réaliser de nouveaux paiements qui seraient exigés en contrepartie et livrer de
nouvelles Jeep à l’armée nord-coréenne pourrait contrevenir aux
sanctions qui visent la Corée du
Nord. Or, M. Trump a promis qu’elles ne seraient levées qu’une fois la
dénucléarisation effective. p
harold thibault
En Syrie, la bureaucratie de la torture
met ses registres à jour
Des opposants, arrêtés au début de la révolte anti-Assad, ont été officiellement déclarés morts
beyrouth - correspondant
E
lles n’ont reçu ni corps ni explications, mais, depuis
quelques semaines, des
centaines de familles syriennes,
restées sans nouvelles depuis des
années d’un ou d’une proche, arrêté par les services de sécurité, ont
au moins une certitude : l’absent
est bel et bien mort. Leur décès a
enfin été reconnu par les autorités
syriennes qui ont entrepris d’actualiser les registres d’état civil.
Les causes ne sont généralement
pas mentionnées sur le document
auquel les familles, alertées par le
bouche-à-oreille, ont eu accès.
Mais, compte tenu des pratiques
en vigueur dans les prisons syriennes, documentées par des dizaines
de rapports d’organisations de défense des droits humains, la marge
de doute est faible. Soit ces détenus, souvent arrêtés dans les manifestations du début du soulèvement anti-Assad, ont été exécutés
à la suite d’un procès secret et expéditif, soit ils ont succombé à la
torture, à la faim ou aux maladies
qui sévissent dans les geôles du régime Assad.
L’ONG Syrian Network for Human Rights, qui, la première, a attiré l’attention sur ce phénomène, a comptabilisé déjà 343 cas
de mort en détention, officialisés
par le pouvoir, et s’attend à ce que
ce chiffre augmente rapidement,
à mesure que son travail de vérification avance.
Selon sa propre base de données,
construite à partir de sources non
officielles, 82 000 Syriens ont été
arrêtés ou enlevés de force depuis
le début de la révolte, en 2011. Sur
ce total, 13 000 auraient trouvé la
mort. Une estimation basée sur
des informations glanées auprès
des familles des détenus. Pour s’informer, celles-ci devaient jusque-là interroger des compagnons
de cellule de leur proche, qui
avaient été libérés, ou bien payer
des intermédiaires, ayant des contacts dans les services de sécurité.
Démarches anodines
« Le régime Assad est en train de
confirmer ce que les ONG hurlent
depuis des années, à savoir que les
prisons syriennes sont des abattoirs, s’indigne Fadel Abdel
Ghany, le directeur du Syrian
Network for Human Rights. On
aimerait bien entendre davantage
de condamnation de la part des
capitales occidentales. »
C’est par hasard, dans le courant
du mois de mai, qu’il est apparu
que la bureaucratie de la torture
avait commencé à mettre à jour
ses registres. Venu au bureau de
l’état civil de leur lieu de résidence pour des démarches anodines, de nombreuses personnes
ont été choquées d’apprendre
qu’un parent ou un ami, happé
par le système carcéral, était désormais officiellement considéré
comme mort.
La nouvelle se répandant sur les
réseaux sociaux, des milliers
d’autres Syriens ont afflué dans les
mairies, pour tenter d’obtenir des
informations sur les disparus de
« Le
gouvernement
traite
la population
comme
du bétail »
FADEL ABDEL GHANY
directeur du Syrian Network
for Human Rights
leur famille. « C’est une manière de
procéder sadique, le gouvernement
traite la population comme du bétail », dit Fadel Abdel Ghany.
En envoyant l’une de ses amies à
l’état civil de Daraya, une banlieue
de Damas, Amina Khoulani, qui
vit en exil à Beyrouth, a par exemple appris que ses deux frères, Majed et Abdelsattar, incarcérés à Sednaya, l’un des pires pénitenciers de
Syrie, n’étaient plus de ce monde.
Les informations qu’elle a reçues
font apparaître que les deux trentenaires, piliers de la contestation
populaire et pacifique des premiers mois dont Daraya était l’emblème, sont morts tous les deux le
15 janvier 2013. Le signe, selon leur
sœur, qu’ils ont été passés par les
armes ou pendus, à la suite du verdict d’une cour militaire.
Yehya Al-Shorbaji et Islam Dabbas, deux autres cadres de la révolte à Daraya, sont morts en détention le même jour, probablement exécutés avec les frères
Khoulani. C’est ce que montre leur
certificat de décès, remis à leur famille à la mi-juillet. Surnommé
Abu Al-Ward (le père des fleurs),
parce qu’il avait eu l’idée d’offrir
des roses aux soldats, pour les dissuader de tirer sur les manifestants, Yehya Al-Shorbaji avait fait
de la prison dans les années 2000,
déjà, pour avoir lancé une campagne contre la corruption et pour le
nettoyage des rues de sa ville.
« Islam, Yehya, Majed et Abdelsattar faisaient partie de cette jeunesse
éduquée et pacifique, que le régime
a voulu immédiatement éliminer,
pour convaincre le reste du monde
qu’il ne faisait pas face à une révolution, mais à des extrémistes armés », soutient Amina Khoulani.
La raison exacte pour laquelle
les autorités ont décidé d’officialiser les morts en détention n’est
pas connue. « C’est probablement
parce que le régime estime
qu’après sa reconquête de la
Ghouta [la banlieue de Damas, reprise au printemps] et de la région
de Deraa [dans le sud, reprise en
juin], il a gagné la guerre et qu’il
n’a donc plus rien à craindre », suppose Fadel Abdel Ghany.
Cruel paradoxe, alors que les familles de détenus se précipitaient
à l’état civil, le dossier des prisonniers était discuté, en début de semaine, lors d’un nouveau cycle de
négociations, organisé à Sotchi,
sous la tutelle du Kremlin. « On espérait une amnistie, un geste positif, dit Noura Khartabel, de l’ONG
Families for Freedom. A la place,
on a reçu des notices de décès. » p
benjamin barthe
agenda de Donald Trump
en politique intérieure at-il motivé l’amorce d’une
volte-face des Etats-Unis en Afghanistan ? L’histoire ne le dit pas encore, mais les rencontres organisées, en juillet, à Doha, au Qatar,
entre une délégation américaine
de haut rang et des émissaires de la
direction du mouvement taliban
afghan marquent une inflexion
sensible de la stratégie de
Washington dans ce pays. D’autres
rendez-vous doivent avoir lieu
avant le 24 août. Si la tendance se
confirme, la question du maintien
des dernières forces américaines
dans ce pays sera posée pour la
première fois dans le cadre de négociations formelles.
Les Etats-Unis avaient pour ligne, depuis 2013, de laisser le gouvernement de Kaboul en première
position pour conduire les pourparlers et défendaient, depuis un
an, une option essentiellement
militaire qui s’est révélée vaine. Le
département d’Etat américain, qui
se refuse à confirmer ou à démentir officiellement les discussions
en cours, assure toujours qu’il ne
peut y avoir de retour à la paix sans
dialogue direct entre les talibans et
les autorités afghanes. Il concède
néanmoins qu’Alice Wells, soussecrétaire d’Etat adjointe, chargée
de l’Asie du Sud, s’est bien rendue
au Qatar… afin de « féliciter » les
autorités locales pour leur contribution à la paix afghane.
Pourtant, Mme Wells, entourée
de plusieurs diplomates, a bien
lancé de véritables négociations
bilatérales, encore jugées inenvisageables en avril, avec quatre représentants talibans, selon une
source diplomatique. Le groupe
était dirigé par le maulvi (dignitaire religieux) Abbas Stanikzaï et
comprenait, notamment, Agha
Jan Motasim, ex-ministre des finances du gouvernement taliban
à l’époque où ceux-ci dirigeaient
le pays, entre 1996 et 2001.
Les premiers échanges ont porté
sur trois types de mesures dites
« de confiance » qui ont permis de
fixer les bases d’un plan plus ambitieux : le sort des derniers prisonniers talibans détenus par les
Etats-Unis ou les autorités afghanes ; le retrait des noms de responsables talibans de la liste de sanctions du Conseil de sécurité de
l’ONU visant les groupes terroristes et la reconnaissance officielle
du bureau de représentation talibane à Doha, que bloque Kaboul.
Nombreux écueils
Selon nos informations, les protagonistes de ces rencontres sont
convenus de se revoir avant le
24 août, pour, cette fois-ci, aborder
un point bien plus sensible, la présence des troupes américaines sur
le sol afghan. « Cette question, posée depuis toujours par les talibans
comme préalable à tout réel processus de paix, est désormais sur la
table », a confirmé au Monde un diplomate occidental joint à Kaboul.
En signe de bonne volonté du côté
taliban, un nouveau cessez-le-feu
de plusieurs jours pourrait intervenir autour des mêmes dates.
Un premier cessez-le-feu, mijuin, assumé par le président
C EN T RAF R I QU E
Trois journalistes
russes tués
Trois journalistes russes
ont été assassinés, lundi
30 juillet au soir, près de la
ville de Sibut, dans le centre
de la Centrafrique. Les trois
hommes, missionnés par
la structure média de l’opposant en exil Mikhaïl Khodorkovski, réalisaient une
LE CONTEXTE
PRÉSIDENTIELLE
La prochaine élection présidentielle afghane se tiendra le
20 avril 2019. Lors du dernier
scrutin, en 2014, les deux principaux candidats s’étaient accusés
mutuellement de fraude. Après
des mois de litige, Ashraf Ghani
et son adversaire, Abdullah Abdullah, s’étaient entendus sur
un partage du pouvoir, le premier
occupant la présidence et le second devenant chef de l’exécutif.
Les élections législatives doivent
se tenir le 20 octobre.
afghan, Ashraf Ghani, mais surtout voulu par le commandement
américain, a montré que les combattants talibans avaient également hâte de cesser de combattre.
Le bureau du porte-parole de la
présidence afghane s’est refusé,
mardi 31 juillet, à tout commentaire hormis sur le fait que « la
seule solution viable passe par un
règlement afghano-afghan ».
Nombre d’écueils émaillent toutefois la route de cette nouvelle
tentative de conciliation. La concurrence diplomatique entre les
grandes puissances pourrait affaiblir l’option américaine. Une réunion trilatérale entre des émissaires afghans, pakistanais et chinois,
sur divers sujets, dont le processus
de paix, s’est tenue, lundi, à Pékin.
Les Russes, quant à eux, ont invité
des responsables talibans à se rendre, fin août, à Moscou et disent
souhaiter que les Américains se
joignent aux discussions.
L’autre inconnue porte sur la
réaction du Pakistan où réside,
même si les autorités le démentent, le commandement taliban
depuis 2002. Les autorités militaires du pays, qui pèsent lourdement sur sa politique étrangère,
ont systématiquement sanctionné, ces dernières années, les
chefs talibans voulant soutenir la
réconciliation directe avec Kaboul.
Laissant ainsi croire qu’Islamabad
préférait une ligne dure et militaire afin de maintenir son voisin
dans un état de relative faiblesse.
L’élection, fin juillet, d’un nouveau
premier ministre pakistanais,
Imran Khan, a sans doute donné
de l’air aux discussions de juillet,
mais les semaines à venir diront si
le Pakistan donnera sa chance à
cette tentative de conciliation.
Enfin, l’autre écueil induit par un
leadership américain dans le dialogue de paix est la possible dislocation du déjà très fragile équilibre
institutionnel afghan. Car le retour des talibans comme acteur
central dans le jeu politique national risque d’accentuer plus encore
les fractures ethniques structurant
une société afghane encore tribale.
Les insurgés renforceraient le
poids de l’ethnie pachtoune, déjà
favorisée par le président Ghani,
au détriment des partisans de l’exAlliance du Nord, d’origine tadjike.
De quoi faire planer de nouveau le
spectre de la guerre civile. p
jacques follorou
enquête sur la société russe
de sécurité privée Wagner,
très implantée en Centrafrique, pays dans lequel Moscou a accru sa présence depuis la fin 2017. Leur voiture
a été mitraillée à un barrage
dressé sur une route,
à 23 kilomètres de Sibut. Les
circonstances de l’attaque
sont peu claires, et les meurtriers n’ont pas été identifiés.
planète | 5
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
La Louisiane
cernée par les eaux
LES GUERRES DE L’EAU AUX ÉTATS-UNIS 3I6 Dans le bayou, les habitants
de l’Isle de Jean Charles vont être relocalisés
REPORTAGE
Roch Naquin a
surélevé sa maison
de deux mètres
cinquante, avant
de passer à quatre
mètres. Il faut
un ascenseur
pour y accéder
isle de jean charles, jean lafitte
(louisiane) - envoyé spécial
S
oudain, on franchit la digue pour se retrouver sur
une petite route droite,
cernée par les eaux. Bienvenue dans les terres abandonnées des hommes, bientôt englouties par le golfe du Mexique. Au
bout du bitume, à cinq kilomètres,
l’Isle de Jean Charles. Les baraques
sont à moitié abandonnées et ce
bout de terre du comté de Terrebonne, au milieu des bayous de
Louisiane, ressemble à une ville
fantôme. On frappe chez le père
Roch Naquin. A 85 ans, ce prêtre catholique raconte l’inexorable érosion de son île.
Quand il était enfant, il y avait de
part et d’autre de sa maison près
d’un kilomètre de forêts et de terres, mais « aujourd’hui, vous ne
voyez plus que l’eau ». La mer est là,
juste derrière une digue de fortune. Elle ne suffit pas à protéger
les habitations. La maison du père
Naquin, construite en 1957, était
soixante centimètres au-dessus
du sol. Après le terrible ouragan
Juan de 1985, il l’a surélevée de
deux mètres cinquante. Avant de
passer à quatre mètres juste avant
l’ouragan Katrina, qui dévasta La
Nouvelle-Orléans en 2005, et fit
plus de 1 800 morts. C’est si haut
qu’un ascenseur est désormais nécessaire pour y accéder.
Tout cela sera bientôt révolu :
Roch Naquin va quitter la communauté fondée au début du XIXe siècle par son arrière-grand-père,
Jean-Charles Naquin. Ce Français
qui voulait vivre son amour avec
une Amérindienne avait fui sa famille. D’autres ont suivi, souvent
des Français mariés à des Indiennes, de sorte qu’aujourd’hui la population issue de la tribu BiloxiChitimacha-Choctaw porte des patronymes français.
l’armée américaine ont privé le
delta de son eau douce et de ses alluvions qui fixaient le sol. En séchant, la terre s’est contractée
comme un fruit flétri, s’enfonçant
inexorablement. Puis sont venus
les prospecteurs de pétrole, qui
ont saccagé les herbiers en creusant des canaux pour permettre à
leurs barges de passer. Résultat :
l’eau de mer s’est engouffrée,
tuant les arbres qui tenaient le
terrain, tandis que les forages ont
accru l’affaissement des sols. « On
nous a coupés du Mississippi et
laissés à la merci du golfe du Mexique et de ses eaux salées, qui ont
commencé à tout détruire », soupire Roch Naquin.
L’Isle de Jean Charles a été définitivement condamnée au tournant du siècle, quand il a été décidé de ne pas l’inclure dans le système de digues fédéral. Trop cher :
les 20 kilomètres de digues
auraient coûté 1 milliard de dollars pour 25 familles. Et l’ouvrage
n’est techniquement plus faisable
tant le sous-sol a été érodé.
Alors, sur fonds fédéraux,
40 millions de dollars (34,2 millions d’euros) ont été dégagés
en 2016 pour la relocalisation. Le
déplacement est douloureux
pour ces native Americans. « Je ne
déménagerai que mort », grommelle Hilton Chaisson, pêcheur
de 75 ans, qui refuse de surélever
sa maison. Aura-t-il le choix ? Des
pêcheurs non amérindiens ont
installé leur maison saisonnière,
mais prédisent une détérioration
rapide des lieux. « Lorsque le déplacement aura eu lieu, ils cesseront d’entretenir la route et les digues. Ils ont déjà coupé le gaz », assure Harold Summers, pêcheur
amateur de 75 ans.
Cette infortune touche tout le
delta du Mississippi, qui aurait
déjà perdu le quart de ses terres
humides. Au début de la décennie,
le gouvernement fédéral a retiré
des registres 35 noms d’îles, ponts,
mares ou routes, tout simplement
parce qu’ils n’existaient plus.
A 140 kilomètres de là par la
route – moitié moins à vol
d’oiseau –, la population de Jean
Lafitte n’entend pas mourir.
Fondé par le corsaire français,
c’est un village de pêcheurs de
crevettes. Timothy Kerner en est
le maire depuis un quart de siècle.
« Quand je me suis présenté, je
« A la merci des eaux salées »
Les habitants de Jean Charles,
âgés, souvent inactifs, vont retourner sur le continent. Un lieu a
été trouvé, 60 kilomètres à l’intérieur des terres, à Houma, sur un
champ de canne à sucre, entre une
usine de ciment et un bâtiment de
la compagnie pétrolière Chevron.
La presse a parlé des premiers
« réfugiés climatiques » américains, l’Isle de Jean Charles étant
vouée à disparaître dans les cinquante prochaines années. Le climat n’est pas seul en cause. Sa
lente agonie est le fruit d’une sape
engagée dès le XVIIe siècle par les
Français pour canaliser le Mississippi et ouvrir la Louisiane à
l’agriculture et à la colonisation.
En régulant les bayous au début
du XXe siècle, et de manière radicale après les terribles inondations de 1927, les ingénieurs de
Louisiane
(ÉTATS-UNIS)
Bâton-Rouge
Lac
Pontchartrain
Mi
sip
pi
Morgan City
Delta de
Wax Lake
La NouvelleOrléans
Le Bayou
Jean Lafitte
Houma
Isle de Jean Charles
Comté
de Terrebonne
ÉTATS-UNIS
GOLFE
DU MEXIQUE
lt
is a
sipp
i
ss
is
De s
is
M
du
20 km
voulais que nous soyons inclus
dans le système de digues », confie-il. Las, depuis l’ouragan Katrina, le corps des ingénieurs de
l’armée ne finance plus que des
digues capables de résister à des
crues centennales, et n’a pas inclus Jean Lafitte dans le système
de protection de la rive ouest de
La Nouvelle-Orléans.
Il nous envoie remonter le
bayou conduit par Lionel Parria,
pêcheur de 85 ans, qui raconte les
changements : « Quand il pleut,
cela inonde Lafitte. Ce n’était pas le
cas avant. » On longe les maisons
secondaires cossues d’habitants
fortunés de La Nouvelle-Orléans.
Enfin, au bout d’une dizaine de kilomètres, apparaît la plus grande
pompe-barrage du monde, construite à partir de 2009 pour 1 milliard de dollars. Lorsque passe un
ouragan, qui soulève littéralement les eaux du golfe du Mexique et les ramène vers la terre, les
portes du barrage se ferment, et
les onze pompes entrent en action pour renvoyer l’eau qui
inonde la Nouvelles Orléans
– 550 mètres cubes par seconde,
davantage que le débit de la Seine,
les deux tiers de celui de la Loire.
Direction le golfe du Mexique…
via Jean Lafitte.
Exode diffus
Faute d’être protégé par les digues,
Timothy Kerner a décidé de rendre
ruineux l’abandon de sa ville. « Il y
a de nombreuses communautés
comme nous. Alors pour être un
peu plus reconnu, il faut que vous
valiez un peu plus et c’est pourquoi
j’ai construit toutes ces infrastructures », explique le maire. Des
ponts, des systèmes d’assainissement, un abri anti-ouragans, bien
sûr. Mais la bourgade s’est prise
d’une petite folie des grandeurs :
un marché au poisson, une maison de retraite, un stade de baseball, un centre civique, un musée.
Chaque ouragan – Tim Kerner en a
connu quinze depuis qu’il est
maire – est prétexte à reconstruire
en plus résistant. Le dernier aménagement fut la surélévation de
l’auditorium, moyennant 5 millions de dollars, le prochain consistera à bâtir un centre d’information sur les terres humides.
Les exemples de l’Isle de Jean
Charles et de Jean Lafitte montrent la capacité d’action limitée
des pouvoirs publics. « La relocalisation ? Le cas de l’Isle de Jean
Charles va montrer qu’elle est très
difficile », estime Mark Davis, professeur à l’université Tulane de La
Nouvelle-Orléans. « Payer 40 millions, c’est prohibitif. On ne pourra
pas le faire pour toutes les communautés », renchérit David Muth,
directeur du programme de réhabilitation du golfe à la National
Wildlife Federation.
Et la course à la dépense de
Jean Lafitte n’est pas réplicable à
l’infini, alors que 350 000 habitants des bayous de Louisiane
pourraient être submergés par
les ouragans d’ici cinquante ans.
« Si on veut relocaliser La Nouvelle-Orléans, il n’y a pas de lieu disponible pour accueillir d’un coup
sa population », selon M. Muth.
L’exode a lieu, mais de manière
diffuse : La Nouvelle-Orléans,
qui comptait 630 000 habitants
en 1960, n’en a plus que 390 000.
Les pouvoirs publics essaient de
sauver ce qui peut l’être. « Nous
avons considéré pendant des années que les terres humides étaient
inutiles, des terres perdues, et nous
en payons aujourd’hui le prix », selon Mark Davis. La vitesse de l’érosion a diminué ces dernières décennies grâce au ralentissement
du saccage des pétroliers, mais la
surface d’un terrain de football est
submergée toutes les cent minu-
Sur l’Isle de Jean Charles, de haut en bas : Edisson Dardar, 69 ans, refuse
de quitter sa maison ; une vue aérienne de l’île, réduite à une bande de terre
longue de 8 kilomètres ; des îliens discutent, un samedi. SANDRA MEHL POUR « LE MONDE »
tes, selon le New York Times. La
stratégie des pouvoirs publics est
double : protéger en construisant
des digues, notamment à La Nouvelle-Orléans ; et reconquérir, en
redonnant au Mississippi la capacité de nourrir le delta. Le tout avec
un budget de 1 milliard de dollars
par an. Ce que l’homme a défait, il
pourrait le refaire – au moins en
partie, pense-t-on.
Une affaire à 1,3 milliard
En 1941, les ingénieurs de l’armée
avaient creusé un canal pour protéger des inondations la petite
ville de Morgan City, 100 kilomètres à l’ouest de l’Isle de Jean Charles. Le détournement a permis aux
alluvions de reprendre leur cours
vers la mer et de reconquérir les
terres dans le delta de Wax Lake.
Cette approche réparatrice est
envisagée pour reconstituer les
terres autour de Jean Lafitte. Il
s’agirait de percer la digue du Mississippi en aval de La Nouvelle-Orléans, pour que le fleuve déverse
ses alluvions. Un projet compliqué
– il faut déplacer une ligne de chemin de fer, une autoroute, installer
des pompes et creuser un canal.
L’affaire coûtera 1,3 milliard et ne
verra pas le jour avant cinq ans, selon David Muth. Une aubaine
pour Jean Lafitte ? Etonnamment,
le maire Kerner, si avide de projets,
se plaint : cette eau douce va chasser les crevettes, qui vivent en eau
salée, et polluer la mer. Il souhaite
une indemnisation pour ses pêcheurs. M. Muth reconnaît le préjudice mais tranche : « Le fleuve est
plus propre que la baie. »
Bien sûr, les eaux du Mississippi,
qui traverse les plaines agricoles
du Midwest, sont chargées de
phosphates et de nitrates, ce qui
crée des zones mortes dans les estuaires à cause de la prolifération
des algues. Mais pour M. Muth, cet
engrais pourrait accélérer la croissance des plantes et des arbres et
aider à la reconquête de la terre.
La terrible marée noire provoquée en 2010 par la plate-forme
Deepwater Horizon, exploitée par
British Petroleum, a souillé les
bayous et endommagé les côtes.
Mais le drame a fait office d’électrochoc, et sur les 17 milliards de
dollars que BP a été condamné à
payer, 7 milliards sont une
aubaine, disponibles pour la reconstruction du delta.
Mais on ne retrouvera jamais la
Louisiane d’avant, car, comme
l’explique Alexandre Kolker, universitaire spécialiste du delta, la
Louisiane s’est enfoncée au
XXe siècle d’un centimètre par an.
La montée des eaux, elle, sera le
défi du XXIe siècle. Le rythme a
déjà doublé pour passer de 1,5 à
3 millimètres par an et devrait atteindre 1 centimètre par an au milieu du siècle. « En nous enfonçant,
nous avons été à l’avant-garde du
réchauffement climatique », résume David Muth. Alexandre Kolker renchérit : « Nous avons vécu
au XXe siècle ce que la planète va vivre au XXIe. » p
arnaud leparmentier
6|
FRANCE
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
A F FA I R E B E N A L L A
A l’Assemblée
nationale, ce jour
où les oppositions
ont relevé la tête
Sans surprise, les deux motions de censure
défendues par la droite et la gauche ont été
rejetées, à l’issue d’une folle journée au cours
de laquelle l’« ancien monde » a donné de la voix
RÉCIT
L
e premier a de Gaulle
pour modèle, le second convoque Jaurès
et Aragon. L’un cultive
les terres conservatrices de Seine-et-Marne,
l’autre est ancré dans une circonscription du Puy-de-Dôme acquise
à la gauche. Tout oppose les députés Christian Jacob et André Chassaigne, président du groupe Les
Républicains d’un côté, président
du groupe communiste de l’autre.
Tour à tour, les deux hommes ont
porté une motion de censure du
gouvernement d’Edouard Philippe, mardi 31 juillet. Mais ils ont
parlé avec la même voix, les mêmes mots, et du même cœur, à la
tribune de l’Assemblée nationale.
Revigorés le temps d’une journée, à l’unisson de leurs troupes,
par la première crise d’ampleur
subie par ce pouvoir macronien
qui les a relégués au second plan
depuis un an. Ragaillardis par ce
qu’ils nomment de concert « l’affaire Macron-Benalla », mêlant
ostensiblement les noms du président de la République et de ce
chargé de mission élyséen accusé
d’avoir commis des violences lors
des manifestations du 1er-Mai. Le
temps d’un après-midi de débats,
les oppositions ont ressurgi du
placard de « l’ancien monde ».
Drôle de journée, où les touristes venus visiter les jardins et salons du Palais-Bourbon côtoient,
sous une chaleur écrasante, des
députés prêts à en découdre avec
une majorité « arrogante ». Où
de jeunes élèves arrivés de
Mayotte pour visiter les palais de
la République avec leur classe assistent par hasard à l’improbable
amourette estivale de la droite et
de la gauche.
« DE SIMPLES DIGÉREURS »
C’est bien de cela qu’il s’agit
quand deux adversaires s’applaudissent mutuellement, se congratulent, et opinent du chef aux
bons mots de l’autre camp. Christian Jacob dénonce « l’éclosion
d’une forme de police parallèle
aux ordres de l’Elysée qui n’a pas
pu se produire sans le soutien du
président de la République » ? Les
bancs « insoumis » rugissent de
plaisir et applaudissent de bon
cœur. Il dénonce « la République
des copinages malsains », « celle
[qui] est de l’autre côté de la Seine,
à l’Elysée » ? Droite et gauche approuvent à l’unisson.
A son tour, le communiste André Chassaigne séduit des deux
côtés de l’Hémicycle quand il
lance : « Ce qu’il y a de terrible dans
votre refus de faire émerger la vérité, c’est qu’il fait de vous de simples digéreurs, intestins silencieux
de la bouche élyséenne. » La majo-
rité s’indigne et hue. Quelques
minutes plus tôt, les « marcheurs » claquaient vigoureusement leurs pupitres pour couvrir
la voix de l’orateur Jacob. Adoptant des pratiques qu’il y a peu, ils
jugeaient révolues.
L’ancien temps semble avoir
refait son apparition à la faveur
de l’été. Comme aux heures du
programme commun ou de la
gauche plurielle, socialistes, communistes et « insoumis » ont apposé leur paraphe en bas d’un
même texte. Contraints, certes,
par le seuil requis de 58 députés
pour pouvoir déposer une
motion de censure ; mais unis par
une même volonté politique de
dénoncer la « dérive » du pouvoir,
comme l’a souligné le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier
Faure. Ce « long catalogue de privilèges d’un autre âge » (Christian
Jacob), « cette ultraconcentration
des pouvoirs aux mains d’un monarque élu » (André Chassaigne),
tous, sur les bancs de l’opposition, les conspuent. L’occasion de
tenter de torpiller, dans le même
mouvement, la révision constitutionnelle à venir, assimilée par les
mêmes à une « réduction des pouvoirs du Parlement ».
Sur la pile de ses dossiers, le député (La France insoumise) Alexis
Corbière a posé un petit livre à la
couverture jaunie. Un « Que
sais-je ? » sur les jacobins, ces
Les députés de
La France insoumise
lors de la prise de parole
d’André Chassaigne (PCF),
à l’Assemblée nationale,
mardi 31 juillet.
JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »
révolutionnaires – dont Robespierre fut l’une des figures de
proue – qui firent rouler la tête du
roi. Jean-Luc Mélenchon lance à la
tribune : « Nous n’avons pas fini de
détrôner les monarques, tout le
temps et partout, dans la cité
comme dans l’entreprise. » Il
tonne contre le « régime », lui qui
prône l’instauration d’une Constituante et l’avènement d’une
VIe République. Qu’importe si la
perspective a de quoi faire blêmir
ses amis de circonstance à droite,
qu’ils soient gaullistes, bonapartistes ou libéraux.
CONTRE-ATTAQUE
Face à cette « soi-disant grande affaire », le premier ministre,
Edouard Philippe, rend coup
pour coup. A la gauche, il rappelle
l’affaire Cahuzac. De ces longs
mois qui se sont écoulés avant
l’ouverture d’une commission
d’enquête parlementaire pour
faire la lumière sur la fraude
fiscale ourdie par le ministre du
budget de François Hollande. A la
droite, le chef du gouvernement
oppose l’affaire des sondages de
La passion entre
droite et gauche
est par nature
passagère.
A l’heure des
votes, chacun
regagne son lit
l’Elysée. Des enquêtes d’opinion
commandées sans appel d’offres
par la présidence de Nicolas
Sarkozy auprès de la société de
son conseiller Patrick Buisson et
qui n’avaient pas fait l’objet de la
moindre commission d’enquête,
en dépit des demandes répétées
de l’opposition d’alors.
Aujourd’hui, le pouvoir s’enorgueillit d’avoir permis l’ouverture d’une telle commission
après vingt-quatre heures. « Quel
contraste, mesdames et messieurs
les députés, avec les périodes précédentes. (…) Sans doute M. Jacob,
avez-vous conservé quelques souvenirs de cet épisode. Sans doute,
Rétroprojecteur, Google Doc… comment PS, PCF et LFI ont préparé leur texte commun
du « nouveau monde », ils ont appris à
utiliser les outils de la « start-up nation ».
Vendredi 27 juillet dans l’après-midi,
socialistes, communistes et « insoumis »
se sont retrouvés dans une salle de l’Assemblée nationale autour d’un rétroprojecteur et d’un Google Doc. Objets politiques insolites, en apparence, mais bien
pratiques pour travailler sur l’écriture
d’un texte à plusieurs mains, celui de la
motion de censure que l’ensemble de la
gauche a déposée contre le gouvernement d’Edouard Philippe, mardi. « Ç’a été
une écriture interactive, je pense que ça ne
s’est jamais fait à l’Assemblée nationale »,
s’amuse la socialiste Valérie Rabault, chef
de file des députés Nouvelle Gauche.
Cette nouvelle méthode s’est révélée
indispensable pour aboutir à une signature commune au sein d’un camp d’ordinaire éclaté, réuni le temps de l’affaire
Benalla. Un mal nécessaire, car aucune
formation de gauche ne comptabilisait à
elle seule le seuil minimum de cinquante-huit députés permettant de déposer
une motion de censure.
Si l’écriture du texte s’est révélée relativement consensuelle, le mode de désignation du premier signataire – appelé à
prendre la parole à la tribune de l’Assemblée nationale – a suscité davantage de
débats. La France insoumise (LFI) plaidait en faveur d’un tirage au sort ; le Parti
socialiste entendait, de son côté, assumer un choix sans s’en remettre au hasard. Le communiste André Chassaigne,
président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine, est alors apparu
comme l’homme du compromis,
malgré son inimitié de longue date avec
le leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon.
« La désignation s’est faite de façon naturelle. Il ne s’agissait pas d’avoir une parole mutualisée, défend M. Chassaigne.
On savait que je n’allais pas instrumentaliser cette première place. » M. Mélenchon, qui n’avait pas l’intention de se
laisser voler la vedette, ne s’est toutefois
pas privé de venir voir le communiste à
sa place quelques minutes avant son
intervention dans l’Hémicycle, se penchant sur son texte pour y jeter un œil.
Les uns et les autres le jurent pourtant :
cet événement ne représente pas un retour de l’union de la gauche telle qu’elle a
existé aux grandes heures du programme commun (époque Mitterrand)
ou de la gauche plurielle (époque Jospin),
révolues depuis près de quinze ans.
« Cette motion commune n’est pas un accord de gouvernement. Elle a la volonté de
dénoncer une dérive, mais n’a pas vocation à rejouer la gauche plurielle », défend
le premier secrétaire du PS, Olivier Faure.
Scènes singulières
« Chacun garde ses spécificités. On signe
un texte suffisamment consensuel pour
que tout le monde s’y retrouve », ajoute
Mme Rabault. « Ce n’est pas le retour de
l’union de la gauche, abonde le député LFI
de Seine-Saint-Denis, Eric Coquerel. Mais
cela fait rentrer le PS dans l’opposition,
c’est toujours ça de pris. » Un poids lourd
du PS l’explique sans ambages : « Les désaccords demeurent. Notre sujet, c’est
nous-mêmes. Notre renaissance ne se fera
pas à l’ombre de La France insoumise. »
D’autant qu’une différence importante
s’est exprimée entre le PS d’un côté, LFI
et le PCF de l’autre : le choix de voter ou
non en faveur de la motion de censure
déposée par le parti Les Républicains. Les
premiers ne s’y sont pas résolus, quand
les seconds ont cédé à la tentation.
« Nous croyons au clivage droite-gauche,
ce qui n’est pas le cas de tout le monde »,
explique M. Faure. « Jean-Luc Mélenchon
avait proposé la motion de censure à tous
les groupes. A partir du moment où le
contenu d’un texte est correct, on le vote »,
plaide de son côté M. Coquerel.
D’où des scènes singulières, où l’on a
vu les députés « insoumis » applaudir le
discours du président du groupe LR,
Christian Jacob, quand les socialistes se
montraient plus discrets. Tout le monde,
en revanche, a applaudi André Chassaigne de concert. « L’union de la gauche est
à l’avenir politique ce que Radio Nostalgie
est à la création contemporaine », raille le
président du groupe La République en
marche, Richard Ferrand. p
s. b., o. f. et ma. re.
M. Faure, en avez-vous aussi quelques-uns plus amers. Je les ai pour
ma part parfaitement en tête »,
déroule, taquin, le premier
ministre. Qui plaide la modestie,
en écho à Emmanuel Macron :
« La République exemplaire n’est
pas la République infaillible. »
Mais, jure le locataire de Matignon, sous les dénégations de
l’opposition : « Ce qui devait être
fait l’a été », avec notamment les
licenciements de M. Benalla et de
son comparse Vincent Crase.
« Les événements du 1er-Mai ne
disent rien du fonctionnement de
la présidence de la République »,
tente-t-il de convaincre.
La contre-attaque d’Edouard
Philippe tient en un chiffre :
« Quarante et un. » Comme le
nombre de lois qu’il revendique
avoir fait voter devant le Parlement depuis le début du quinquennat. « Que voulez-vous censurer ? », interroge le premier ministre, qui cite, pêle-mêle, « les
transformations du marché du
travail, la politique fiscale qui vise
à garder les investisseurs en
France, le redressement des finances publiques, la réforme de la
SNCF, qui tétanisait tous les gouvernements depuis vingt ans ».
Texte voté, rappelle-t-il, par 74 députés LR.
Chauffés à blanc, les députés de
La République en marche (LRM)
exultent, se lèvent pour saluer le
discours de leur chef, tout
comme celui de Richard Ferrand,
leur président de groupe. « On a
carte blanche, la majorité est devenue politique. On nous a dit : “Mobilisation” », rapporte le député
LRM de la Vienne, Sacha Houlié.
« Edouard Philippe a donné une
bonne leçon de respect des institutions et même de gaullisme à ceux
qui s’en réclament », se félicite
Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’Etat auprès du ministre
des affaires étrangères.
Un enthousiasme qui rend
sceptiques certains députés de la
majorité. « Ces motions de censure sont le résultat de l’arrogance
d’un parti tout-puissant qui se targue d’appartenir à un nouveau
monde mais qui ne laisse aucune
place à ce qu’il appelle l’ancien »,
regrette la députée LRM des
france | 7
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JEUDI 2 AOÛT 2018
▶▶▶
Richard Ferrand : « Après
la tempête vient le ressac »
Le président du groupe LRM à l’Assemblée tire les leçons de la crise
ENTRETIEN
D
eux semaines après les
premières révélations
du Monde sur l’affaire
Benalla, Richard Ferrand, président du groupe La République
en marche (LRM) à l’Assemblée
nationale, revient sur la première crise politique du quinquennat. Selon lui, il ne devrait
pas y avoir de remaniement à la
rentrée. Et la révision constitutionnelle n’est pas assurée de revenir devant les députés.
Avez-vous, collectivement,
sous-estimé cette affaire
Benalla ?
Pour ma part, je n’avais pas
imaginé qu’elle déclenche un tel
tsunami politico-médiatique !
Alors qu’il s’agit avant tout d’une
faute individuelle [de l’ex-chargé
de mission à l’Elysée, Alexandre
Benalla]. Lorsqu’on parle de « République exemplaire », on ne revendique pas l’infaillibilité, mais
l’exemplarité dans le traitement
des fautes qui peuvent être commises. Tout ce qui a été fait, en
peu de temps [notamment la
commission d’enquête à l’Assemblée nationale], a montré qu’il
n’y avait aucun frein mis à la manifestation de la vérité.
Alpes-de-Haute-Provence, Delphine Bagarry. Un « ancien
monde » qui balaie le discours du
premier ministre d’un revers de
la main. « C’était service minimum : un discours de secrétaire
d’Etat chargé des relations de
l’Elysée avec les députés », raille
ainsi le député LR de l’Yonne,
Guillaume Larrivé. La gauche,
elle, critique par la voix du député des Landes Boris Vallaud
« un mauvais discours de politique générale ».
Venu en soutien, Marc Fesneau,
président du groupe MoDem,
condamne pour sa part les « improbables » et « si incompréhensibles » alliances du jour entre gauche et droite. « Vous n’avez toujours pas accepté le sort des urnes
de 2017, lance-t-il. En 2017, c’est
une motion de censure du peuple
français tout entier que vous avez
reçue. » Et de lancer : « Qu’avezvous en commun ? Rien. »
« ALLIANCE CONTRE-NATURE »
La passion est par nature passagère, de toute façon. Et celle entre
droite et gauche montre déjà des
signes d’usure. A l’heure des votes, chacun regagne son lit. Les
Républicains, à l’exception de
deux d’entre eux, refusent de
soutenir la motion de censure de
leurs vieux adversaires. De l’autre
côté, seuls les « insoumis » et les
communistes apportent leur suffrage au texte de la droite en plus
du leur. Le groupe Nouvelle Gauche préfère s’abstenir.
« Ensemble, nous combattons
une dérive, nous ne préparons pas
une alternance », avait prévenu
M. Faure. « La solution alternative
de gauche, ce n’est pas la solution
alternative de droite », abondait
son collègue député LR du Pas-deCalais, Daniel Fasquelle, rejoint
par son camarade Damien Abad :
« Les électeurs ne comprendraient
pas une alliance contre nature
avec Jean-Luc Mélenchon. »
Des préoccupations qui n’empêchent pas les députés du
Rassemblement national (exFront national) de dormir, en
chantres revendiqués du « ni
droite ni gauche » et de l’antisystème. Ils votent en faveur des
deux motions de censure.
LE CONTEXTE
MOTIONS REJETÉES
143 députés ont voté la première
motion de la droite, mardi
31 juillet, loin de la majorité
requise des 289 voix. Dans
le détail, 101 députés du parti
Les Républicains mais aussi
17 élus de La France insoumise,
14 du PCF et 11 non-inscrits
ont approuvé cette motion.
Les députés du groupe socialistes ne l’ont, par contre, pas voté.
La seconde motion de gauche,
pour laquelle socialistes, communistes et « insoumis » avaient
surmonté leurs divisions afin
d’obtenir les 58 signatures requises, a obtenu elle seulement
74 voix. La droite ne l’a pas voté.
Mercredi, avant de partir en congés, les députés termineront la
session par les votes définitifs de
la loi Pénicaud 2, de la loi asile
et immigration et de la loi sur les
violences sexuelles et sexistes.
Clap de fin sur la première
grande crise du quinquennat
Macron ? Beaucoup le craignent,
à gauche comme à droite. « On ne
voulait pas de cette motion de
censure au début, car on avait
peur que le gouvernement s’en
sorte comme ça », confie un
député de gauche.
Une inquiétude similaire s’était
exprimée en réunion de groupe
au sein des Républicains. Mais
d’aucuns gardent l’espoir de voir
l’affaire Benalla ébranler durablement la présidence de la République. « Il y a une affaire pendante
en justice, qui va alimenter le
suivi », savoure d’avance la secrétaire générale de LR, Annie Genevard. Gare, toutefois, aux ambitions démesurées. Après être
passé devant Alexis Corbière et
son « Que sais-je ? » sur les jacobins, le député LRM Sacha Houlié
a eu ce commentaire sur Twitter :
« Il m’est d’avis qu’ils n’ont pas tous
bien fini… » p
sarah belouezzane,
olivier faye
et manon rescan
Mais comment expliquezvous le flottement au sein de
l’exécutif et dans la majorité
au début de l’affaire ?
Je n’ai pas vu de flottement. J’ai
vu un emballement des oppositions. Je comprends qu’on puisse
dire qu’il y a eu du silence et un
certain retard à l’allumage, mais
il me semble que toute réaction
prématurée aurait pu être inappropriée. Si le président de la République ou même le premier
ministre s’étaient empressés de
s’exprimer sans disposer de la
totalité des faits et alors même
que des commissions d’enquête,
une inspection générale et une
information judiciaire étaient
ouvertes, on leur aurait reproché
de vouloir peser sur le cours des
choses. Après la tempête, il y a
toujours un ressac. Aujourd’hui,
on s’aperçoit qu’on est partis
d’un pseudo « scandale d’Etat »
pour arriver au comportement
fautif d’un seul individu qui a,
depuis, reconnu sa faute.
Le premier ministre a-t-il
bien joué son rôle de bouclier
pour le chef de l’Etat ?
Il a fait son boulot. Il a gardé
son sang-froid, il a répondu avec
clarté et maestria lors des questions au gouvernement le mardi
24 juillet.
Un remaniement de l’exécutif
se profile-t-il à la rentrée ?
Gérard Collomb peut-il rester
à son poste après avoir mis en
cause son administration ?
Un remaniement, non, je ne le
pense pas. Quant au ministre de
l’intérieur, il n’est en rien défaillant depuis qu’il est aux manettes. Il a fait face à la menace
terroriste, il a porté la fin de
l’état d’urgence, la loi « asile et
immigration »… Je ne vois pas en
quoi cette funeste histoire et les
déclarations des uns et des
autres remettraient en cause sa
place au ministère de l’intérieur.
Quel bilan tirez-vous du travail mené par la commission
d’enquête à l’Assemblée ?
Si on enlève la dimension
spectacle et polémique, on constate que ceux qui étaient en situation de donner des éléments
sur la vérité sont venus répondre. Mais, comme la vérité qui se
dessinait décevait les espoirs de
Richard Ferrand dans son bureau
de l’Assemblée nationale, mardi
31 juillet. JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »
l’opposition, celle-ci a décidé de
claquer la porte avec pertes et
fracas et de déposer des motions de censure. En l’absence
du corapporteur LR Guillaume
Larrivé, la commission d’enquête ne remettra donc pas de
rapport formel. Mais chacun
pourra tirer des enseignements
des auditions.
Les débats autour de la révision constitutionnelle
reprendront-ils à la rentrée ?
Je ne peux pas vous l’assurer.
Mardi, le gouvernement a annoncé l’ordre du jour de la rentrée, qui commencera par la loi
« agriculture et alimentation »,
puis par la loi contre la fraude
fiscale. Il a dit ensuite qu’il arbitrerait dans les semaines à venir
pour décider si la révision constitutionnelle sera examinée fin
septembre, ou si c’est la loi Pacte
[destinée à rendre l’économie
française « plus compétitive »]
qui le sera. Je suis très satisfait de
cet ordre du jour. Il faut donner
la priorité à ce qui concerne la
vie de nos compatriotes.
Est-ce à dire que la révision
constitutionnelle, dont l’examen a été reporté du fait de
l’affaire Benalla et de l’obstruction de l’opposition, n’est
plus prioritaire ?
La révision constitutionnelle
est très importante, mais les engagements essentiels pris par
Emmanuel Macron portent sur
trois choses : la réduction du
nombre de parlementaires, la limitation du cumul des mandats
dans le temps et l’introduction
d’une dose de proportionnelle.
Or, ces trois réformes ne nécessitent pas une révision de la
Constitution. Si d’aventure le
climat ne se prêtait pas à la reprise de la révision constitutionnelle, nous serions quand
même en capacité de tenir l’intégralité de nos engagements.
L’affaire Benalla, qui a mis au
jour des fragilités au sein de
la Macronie, peut-elle réduire
les marges de manœuvre
politiques du président ?
Je ne crois pas. Ce qui est certain, c’est que tout ce tintamarre
autour de ce fait divers a jeté la
suspicion sur les acteurs démo-
cratiques du pays et le fonctionnement des institutions. Ça signifie donc qu’il va nous falloir
redoubler d’énergie pour bien
expliquer ce que nous faisons.
J’en veux à nos oppositions
d’avoir surexploité de manière
politicienne une faute individuelle qui ne remet nullement
en cause le fonctionnement de
l’Etat ou des institutions. Quand
on jette la suspicion sur la République et ses responsables, c’est
la démocratie qu’on affaiblit. Si,
à la fin, les gens ont le sentiment
que les responsables politiques
ne sont pas réglos, mais aussi
que la presse n’est pas crédible
car elle en fait trop, c’est la démocratie qui perd deux fois.
Reléguée dans « l’ancien
monde », l’opposition s’est
souvent sentie humiliée par
la jeune majorité. Elle savourerait aujourd’hui une forme
de revanche…
La défaite électorale a créé
beaucoup d’aigreurs et un désir
de revanche fort, c’est évident…
Vous me demandez si l’on n’a
pas un peu mérité la férocité de
l’opposition parce que nous
aurions été fiers ou arrogants ?
Mais l’a-t-on été ? J’espère que
non… Je ne le crois pas… Ce qui
est vrai, c’est que nous avons installé un rythme très soutenu.
Nous avons une volonté d’agir
vite, de répondre aux impatiences des Français. Et nous avons
bousculé pas mal de codes et
d’habitudes. Peut-être que cela a
pu apparaître comme irrespectueux de codes anciens.
Le 24 juillet, devant le groupe
LRM, Emmanuel Macron a
critiqué les députés de la majorité qui font entendre une
voix différente. « Les tireurs
couchés d’un jour finissent
abattus avec les autres quand
ils décident de tirer sur leurs
camarades », a-t-il lancé.
Partagez-vous ce constat ?
Oui. C’est la leçon de la fronde
[qui a empoisonné le quinquennat de François Hollande]. Il en
reste combien des frondeurs
[socialistes] dans l’Hémicycle ?
Un seul [le député Nouvelle Gauche de la Loire, Régis Juanico] !
Quand vous tirez contre votre
camp, votre camp s’effondre
avec vous. C’est toujours comme
ça dans la vie.
Après avoir dit que voter
contre un texte du gouvernement était un « péché mortel », vous avez décidé de ne
pas exclure du groupe la députée Aina Kuric, qui s’est opposée au projet de loi « asile
et immigration ». Pourtant,
un autre député, Jean-Michel
Clément, a été exclu pour les
mêmes raisons. Un deux
poids, deux mesures ?
Je n’ai exclu personne, JeanMichel Clément s’est retiré de
lui-même du groupe. Nous ne
sommes pas des fonctionnaires
en charge d’appliquer la loi.
Nous sommes des responsables
politiques qui apprécions dans
notre groupe les situations pour
ce qu’elles sont. J’ai longuement
discuté avec Aina Kuric, une
« marcheuse » de la première
heure, qui n’a pas fait de déclarations polémiques. Elle est attachée aux valeurs du groupe et au
travail collectif. Il faut traiter
cela à la fois de manière humaine et de manière politique.
On peut y voir deux poids, deux
mesures ou alors discernement
et intelligence pratique.
L’affaire Benalla va-t-elle laisser des traces dans vos troupes, alors que beaucoup de
députés ont été séduits par
la promesse d’exemplarité
d’Emmanuel Macron ?
Encore une fois, l’exemplarité,
ce n’est pas l’infaillibilité. Beaucoup de députés ont été surpris
par la violence des réactions par
rapport à la réalité des faits. Ce
qui nous importe, c’est que la vérité soit connue et analysée. S’il
y a eu faute, qu’elle soit sanctionnée, s’il y a eu dysfonctionnement, idem. Une fois que cela
sera fait, j’ai la conviction que
nous regarderons tout cela
comme l’exemple d’une difficulté correctement résolue, surpassée. Nous apprenons toujours des épreuves, c’est ça l’humilité. Pour nous, cette séquence qui a été une forme
d’épreuve du feu sonne aussi la
fin de l’innocence. p
propos recueillis par
manon rescan
et solenn de royer
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0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
A F FA I R E B E N A L L A
Les révélations de l’enquête
Les éléments réunis par les juges, dont « Le Monde » a pris connaissance,
éclairent les faits reprochés à Alexandre Benalla et Vincent Crase
M
oins de deux semaines après la révélation de l’affaire
Benalla, Le Monde a
pu prendre connaissance des premiers actes de l’enquête judiciaire,
ouverte le 22 juillet, à la suite de
l’identification, dans une vidéo,
d’un chargé de mission de l’Elysée
en train de brutaliser un jeune
couple place de la Contrescarpe, à
Paris, en marge de la manifestation du 1er-Mai. La plupart des acteurs de cette affaire ont été entendus par les commissions d’enquête parlementaires. De son
côté, la justice, saisie de faits de
« violences en réunion », « immixtion dans l’exercice d’une fonction
publique » et « port public sans
droit d’insignes réglementés »,
mène ses propres investigations.
Aux côtés d’Alexandre Benalla et
de son comparse Vincent Crase,
mis en examen, trois policiers
sont poursuivis pour « violation
du secret professionnel » et « détournement d’images issues d’un
système de vidéo-protection ». Ils
sont suspectés d’avoir transmis à
l’ancien chargé de mission de la
présidence des images pour
l’aider à organiser sa défense.
Les premiers éléments réunis
par les juges révèlent des points
inédits. L’enjeu, aujourd’hui, est de
comprendre comment M. Benalla
et son ami ont pu être présents
aux côtés des forces de l’ordre le
1er mai. Mais, surtout, de savoir si
les plus hautes autorités de l’Etat
ont tenté de dissimuler les dérives
de ce jeune homme de 26 ans qui
avait accès au cœur de l’intimité
présidentielle.
Benalla dit avoir prévenu l’Elysée dès le 1er mai Devant les sénateurs, le 26 juillet, Alexis Kohler, le
secrétaire général de l’Elysée, a assuré qu’il avait été informé des violences commises par M. Benalla le
« 2 mai dans la matinée ». Une version confirmée par le directeur de
cabinet de l’Elysée, Patrick Strzoda,
devant les enquêteurs. Selon lui,
c’est « une collaboratrice du service
communication » qui lui a appris
que M. Benalla apparaissait sur des
images circulant « sur les réseaux
sociaux ». Il a immédiatement
convoqué le chargé de mission et
lui a dit que son intervention, place
de la Contrescarpe, était « tout de
même rugueuse ». Et « que cela allait être chiant à gérer », selon
M. Benalla, qui assure au contraire
que, dès le 1er mai au soir, l’Elysée
avait été prévenu. Il a déclaré avoir
informé M. Kohler après dîner, par
messagerie cryptée, que, « malheureusement, une vidéo tournait sur
les réseaux sociaux » sur laquelle il
apparaissait. Il ajoute étrangement
qu’il n’a plus le téléphone avec lequel il a envoyé ce message, mais
qu’il en a « conservé les données sur
une clé USB ». Toutefois, il ne souhaite pas – « pour l’instant » – « dire
où elle se trouve ».
La vidéosurveillance Au cœur de
l’affaire se trouve la remise d’images de vidéosurveillance de la manifestation par trois policiers à
Alexandre Benalla. L’ex-chargé de
mission de l’Elysée, au jour des révélations du Monde, le 18 juillet,
est loin de saisir l’ampleur de la
polémique. Après un appel d’un
de ces policiers – Laurent Simonin,
le chef d’état-major adjoint à la direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC) de la préfecture
de police, qui lui dit avoir pu récupérer des images –, il est rejoint
par Jean-Yves Hunault, l’officier de
liaison de l’Elysée, chargé de lui apporter les vidéos sur un CD. Ce dernier se souvient avoir retrouvé
M. Benalla dans un bar, près de
l’Elysée, en compagnie de Vincent
Crase : « Il était au téléphone (…) en
train de fumer la chicha. »
Le lendemain, le commissaire
Maxence Creusat vient trouver
son supérieur, Alain Gibelin, le directeur de la DOPC, qui déclare
aux enquêteurs : « Je le vois arriver
le visage défait. Il me dit : “On a fait
une énorme connerie, je préfère
vous dire les choses que vous allez
finir par apprendre.” » Les trois policiers ont enfin réalisé qu’ils
n’auraient jamais dû transmettre
ces images – que la préfecture
n’avait d’ailleurs pas le droit de
conserver plus de trente jours. Ils
ont tenté de les récupérer, en vain.
Ismaël Emelien, le conseiller
spécial de Macron Ce même
jeudi 19 juillet, Alexandre Benalla
passe une tête dans le bureau de
Jean-Yves Hunault, l’officier de la
préfecture de police. L’enquête
fait la « une » des chaînes d’info en
continu. « En passant devant
l’écran TV qui était sur BFM, il a pris
une photo de l’écran et, d’un air
très décontracté, plaisantait sur ce
qui était en train de se passer, raconte le commandant aux enquêteurs. Il m’avait dit que le CD était
dans les étages supérieurs. Il me
semble avec Ismaël Emelien. »
M. Emelien est l’influent
conseiller spécial du président.
L’un des plus discrets aussi.
Alexandre Benalla affirme, lui
aussi, aux enquêteurs, avoir
« avisé Ismaël Emelien qu’il était en
possession d’une vidéo » dès la
veille au soir, aussitôt après l’avoir
reçue. Il ne l’a pas visionnée, assure-t-il, mais il sait qu’on y voit « le
jeune homme de la place Contrescarpe [qu’on l’accuse d’avoir molesté] jeter des projectiles sur les
CRS ». Une façon, aux yeux de l’intéressé, de préparer sa défense. « Il
[Ismaël Emelien] m’a demandé de
lui envoyer cette vidéo au Palais
dès le lendemain matin, ce que j’ai
fait », poursuit M. Benalla, en ajoutant que le conseiller ne connaissait pas « la nature » de cette vidéo.
La « panique » de Patrick Strzoda
« En allumant mon téléphone [le
3 mai], j’ai vu la présence de nombreux messages me demandant de
rappeler en urgence le directeur de
cabinet, M. Strzoda, a déclaré
Alexandre Benalla en garde à vue.
Je l’ai rappelé, il était agacé, m’indiquant qu’il avait été appelé par le
ministère de l’intérieur (…) Je suis
allé le voir dans son bureau, je l’ai
senti paniqué. Il m’a indiqué qu’il
semblait ne pas avoir compris que
ma présence en tant qu’observateur comprenait ma présence sur
la voie publique, il pensait que je
serais resté au niveau de la salle de
commandement. (…) Il ne m’a pas
posé de questions sur le déroulé de
la scène, et m’a juste dit que cela allait être chiant à gérer. »
Alexandre Benalla est convoqué
à nouveau en fin de matinée par
Patrick Strzoda, pour se voir notifier une sanction – quinze jours de
suspension et une réduction théorique de sa mission. Une décision
« prise par ses soins », a déclaré le
préfet devant les parlementaires,
prise « collectivement », avait-il assuré aux enquêteurs quelques
jours auparavant, après avoir « informé le président de la République » et en avoir « parlé à d’autres
conseillers aussi ».
« Il faut protéger » le directeur de
cabinet Convoqué le jeudi 3 mai,
pour se voir notifier sa sanction,
Alexandre Benalla refuse le premier courrier qu’on lui adresse.
« J’accepte toutes les sanctions qu’il
faut, même le licenciement s’il le
faut, mais je ne peux pas signer ce
courrier, car le deuxième paragraphe n’est pas la réalité, écrit-il par
SMS au directeur de cabinet, Patrick Strzoda. Je ne suis pas allé de
ma propre initiative avec ma voiture et un casque faire du maintien
de l’ordre, je ne suis pas fou. »
C’est la responsable des ressources humaines de l’Elysée qui avait
insisté pour qu’il signe ce document dicté par Patrick Strzoda.
« Elle m’a alors dit que cette décision était au nom du directeur de
cabinet et qu’il fallait le protéger,
de la même façon que le préfet de
police », a expliqué Benalla en
garde à vue. Finalement, Patrick
Strzoda accepte de modifier le
courrier dans les termes proposés
par le jeune chargé de mission. Il
est mis à pied quinze jours, pas
« pour les faits en eux-mêmes »,
Vincent Crase (de dos) et Alexandre Benalla,
boulevard de l’Hôpital, à proximité du Jardin
des plantes, à Paris, le 1er mai. RAPHAEL DEPRET/ HANS LUCAS
croit-il comprendre. « Simplement
pour avoir exposé la présidence à
un risque d’image. »
L’Elysée ne saisit la justice qu’en
juillet Lorsqu’il apprend les agissements de M. Benalla, le directeur
de cabinet d’Emmanuel Macron
ne juge pas nécessaire d’avoir recours à l’article 40 qui oblige tout
fonctionnaire et « toute autorité
constituée » ayant connaissance
d’un délit ou d’un crime à saisir la
justice. Mais, le 20 juillet, alors que
l’affaire a éclaté et que la controverse gronde, il se montre plus diligent quand il apprend que le
chargé de mission détient des images de vidéoprotection des manifestations. Il écrit cette fois immédiatement au procureur de la République de Paris, François Molins,
pour le lui signaler. M. Strzoda
prend toutefois soin de préciser
prudemment, au bas de la lettre et
à la main, qu’il n’a « pas pris
connaissance du contenu du CD ».
Le chef de cabinet de l’Elysée,
François-Xavier Lauch, lui emboîte le pas et saisit la justice le
27 juillet, lorsqu’il découvre que
M. Benalla a tenté de récupérer à la
fourrière la voiture de fonction
mise à sa disposition par l’Elysée.
M. Benalla a été entre-temps licencié et le chef de cabinet, prévenu
par la préfecture de police, s’oppose à la restitution du véhicule.
Alexandre Benalla a fait le ménage chez lui Lors de la perquisition du bureau d’Alexandre
Benalla à l’Elysée, le 25 juillet, les
juges ont découvert une « proposition de plan de transformation
organisationnelle des services ».
Vincent Crase: «Mon ADN de gendarme est ressorti»
Ami d’Alexandre Benalla depuis près de dix ans, le réserviste était armé, place de la Contrescarpe, le 1er-Mai
PROFIL
J
usqu’ici, son nom et son visage n’étaient apparus
qu’une fois dans la presse.
En 2011, Vincent Crase posait
pour le quotidien régional Paris
Normandie dans son uniforme
d’officier de réserve de la gendarmerie, fier de détailler les activités du peloton de réservistes qu’il
commandait dans l’Eure.
C’est en civil qu’il a accompagné
Alexandre Benalla place de la
Contrescarpe le 1er mai et procédé
avec lui à l’interpellation musclée
de manifestants. Sur les images,
on distingue à sa ceinture un étui
destiné à une arme de poing. En
garde à vue, il a tenté de convaincre
les enquêteurs qu’il était vide,
avant de finir par admettre avoir
porté ce jour-là un Glock 17 qu’il
utilise au service sécurité de La République en marche (LRM).
Depuis le début de l’affaire, Vincent Crase semble être dépassé
par les événements. Le Monde le
contacte le 18 juillet, ainsi que
d’autres proches de Benalla, quelques heures avant de révéler que
celui-ci est l’homme casqué filmé
place de la Contrescarpe. Son
nom apparaît en effet, en qualité
de trésorier, dans les statuts d’une
association fondée par Benalla,
une discrète Fédération française
de la sécurité privée. Surpris,
Crase assure alors ne pas savoir
grand-chose de Benalla. Contacté
à nouveau le lendemain, il dément d’abord avoir été présent le
1er mai et semble encore plus surpris quand on l’informe que le
porte-parole de l’Elysée, Bruno
Roger-Petit, vient de révéler son
identité à la télévision.
Les ors de l’Elysée
L’affaire Benalla est aussi l’histoire d’une amitié, née au printemps 2009 sur la base aérienne 105, près d’Evreux. Le capitaine de réserve de la gendarmerie Vincent Crase, 35 ans, y dirige
un stage de formation pour les ré-
« Pour moi, c’était
une mission
comme
une autre »
VINCENT CRASE
servistes. Alexandre Benalla a
17 ans, l’âge minimum pour postuler. Il sort major de sa promotion. « Très discipliné », « tenue irréprochable », « il donne le meilleur
de lui-même », écrit, admiratif, le
capitaine dans la « fiche d’appréciation individuelle ». Dix-huit
ans les séparent, leur passion les
unit. « On ne s’est jamais perdu de
vue », résume Crase pendant sa
garde à vue.
Vincent Crase a grandi à Louviers (Eure), 18 000 habitants. Marié et père de trois enfants, il y est
encore domicilié aujourd’hui. Sa
passion pour la gendarmerie le
conduit jusqu’au grade de chef
d’escadron, en 2013. « Il donnait
l’impression de ne pas avoir de job
à côté, ça occupait une bonne partie de sa vie », se souvient un ancien collègue. Il tente pourtant
une carrière dans la sécurité privée. En 2013, il s’inscrit comme
autoentrepreneur. En août 2017, il
crée sa société de conseil en sécurité, baptisée Mars.
Quand Alexandre Benalla devient directeur de la sécurité
d’En marche !, en décembre 2016,
il recrute naturellement Vincent
Crase. Qui ne verra pas grandchose de la campagne : il la passe
enfermé dans le QG du 15e arrondissement. Crase prend à cœur sa
mission de sécurisation de l’immeuble, au point de s’y installer,
avec son chien. Il emménage au
quatrième étage, dans une chambre improvisée près des locaux
du SO, le service d’ordre.
Après la victoire, Crase se verrait
bien en directeur de la sécurité du
parti. Le poste est attribué à un
autre membre du SO, Pierre-Yves
Baratier. Le voilà à nouveau cantonné à la surveillance d’un QG, le
siège du parti dans le 2e arrondissement. Benalla va lui permettre
de prendre l’air et d’admirer lui
aussi les ors de l’Elysée.
« Je n’ai pas été violent »
En novembre, Crase quitte la réserve de la gendarmerie de l’Eure
et intègre celle de la garde républicaine. Il est affecté à l’Elysée, où le
commandant militaire, le général
Eric Bio-Farina, le charge de superviser un groupe de 14 réservistes. Crase espérait en doubler les
effectifs dans les prochains mois.
Au même moment, Benalla réfléchissait justement à la création
d’une direction de la sécurité de la
présidence de la République sous
la seule autorité du chef de l’Etat
et s’ouvrant aux réservistes ayant
son profil.
Le matin du 1er mai, Crase se
trouve dans l’Eure quand Benalla
l’appelle et lui propose de l’accompagner dans les manifestations.
Crase prend le train pour Paris :
« Je voulais découvrir le maintien
de l’ordre version police et être avec
mon ami. » Place de la Contrescarpe, « d’instinct, mon ADN de
gendarme est ressorti et je me suis
élancé avec les CRS ». Pour justifier
sa présence aux côtés de Benalla, il
assure que la définition de ses
missions de réserviste à l’Elysée
était souple : « Il m’arrive souvent
de réaliser des missions qui sont régularisées quelques jours plus tard
pour les faire passer comme journée de réserve. Pour moi, c’était une
mission comme une autre, et je n’ai
pas outrepassé mes fonctions, je
n’ai pas été violent, j’ai fait le travail
que je fais habituellement. »
Le réserviste a été remercié le
4 mai. LRM lui a de son côté infligé
une suspension de quinze jours
en mai et annonce son licenciement. Comme Benalla à l’Elysée.
Comme si les destins des deux anciens réservistes de l’Eure étaient
plus que jamais liés. p
françois krug
france | 9
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
« Pour nous, Benalla
représentait Macron
pour tous les sujets sécurité »
Les trois policiers mis en examen sont accusés d’avoir transmis
les images de vidéosurveillance au chargé de mission de l’Elysée
C’
Un document « confidentiel »,
daté du 5 juillet, encore en « version projet » et qui évoque notamment le sujet sensible de la réorganisation de la sécurité présidentielle. Le 21 juillet, les enquêteurs s’étaient aussi rendus, à
Issy-les-Moulineaux (Hauts-deSeine), dans l’appartement qu’il
s’apprêtait à quitter pour un logement de fonction dans une dépendance de l’Elysée, quai Branly.
Ils y ont trouvé un gyrophare
bleu, des clés sur un porte-clés de
l’Assemblée, mais aussi, au fond
de l’armoire, une rampe lumineuse de police, donnée « par le
conducteur de M. de Rothschild ».
Le coffre-fort où Alexandre
Benalla rangeait ses armes, son
Glock 43, deux autres pistolets,
pour lesquels il assure avoir « des
autorisations », et un fusil Remington, avait, en revanche, disparu. « Pouvez-vous nous dire où
se trouvent cette armoire et ces armes ? », demande un enquêteur.
« Aucune idée, répond le gardé à
vue. Elle a dû être emmenée dans
un lieu sûr par une personne, mais
ce n’est pas moi qui me suis occupé
de cela. » Loin de lui l’idée de dissimuler quoi que ce soit, jure-t-il.
C’est juste que son appartement
avait été « identifié par les journalistes » et que, « par souci de sécurité et responsabilité », il a préféré
ne pas les laisser.
Alexandre Benalla portait alors un
brassard police et s’en est expliqué. Le matin du 1er mai, il a retrouvé Vincent Crase à l’Elysée.
Lorsqu’il lui montre l’équipement
prêté par la préfecture de police,
son ami lui déconseille d’enfiler la
tenue de capitaine de police,
un peu « too much ». « M. Benalla
n’était pas policier, a expliqué Vincent Crase. C’était de l’ordre du déguisement. » Benalla suit ses
conseils et part avec le seul sac
contenant « le brassard, le casque
et le masque, l’équipement radio et
le masque à gaz ». Il a enfilé le brassard boulevard de l’Hôpital.
« J’étais habillé en noir et gris et un
des policiers (…) m’a alors fait la remarque que je devais mettre un signe distinctif au risque d’être pris
pour un casseur par les CRS. »
Un « déguisement » un peu « too
much » De nouvelles questions se
posent sur le rôle joué par
M. Benalla, sur le terrain, le 1er mai,
depuis que Libération a révélé,
vendredi 27 juillet, la plainte de
deux jeunes disant avoir été victimes d’une interpellation musclée,
au Jardin des plantes, après avoir
croisé Alexandre Benalla et son
ami Vincent Crase. Lundi
30 juillet, France Info et Mediapart
diffusaient une nouvelle vidéo sur
laquelle deux hommes leur ressemblant fortement procèdent à
une interpellation – le parquet de
Paris s’en est saisi et a ouvert une
nouvelle enquête, puisque ces éléments n’étaient pas connus lorsque M. Benalla était en garde à
vue. Il disait simplement avoir signalé aux CRS des « casseurs »,
mais n’indiquait à aucun moment
avoir procédé à une interpellation.
Trois pistolets non déclarés
dans les locaux d’En marche !
Vincent Crase, de son côté, a farouchement nié le 20 juillet, au
premier jour de sa garde à vue,
porter une arme lors de la manifestation. Le lendemain matin, il
concède qu’« il ne lui paraissait
pas anormal » de porter son arme,
mais qu’il n’avait pas pu la récupérer : elle se trouvait à l’Elysée,
« dans un coffre dont la clé se
trouve dans un coffret » dont il n’a
pas le code. Avant de craquer.
Oui, il a bien porté un pistolet,
un Glock 17, le 1er mai. Il est désolé
d’avoir menti, mais il est père de
famille, et ils sont « en train
d’acheter une maison, dit-il aux
enquêteurs, [il] attend une réponse du banquier sur [leur] demande de prêt ». Ajoutant :
« Cette affaire, si je perds mon travail, va me mettre dans une situa-
« Pouvez-vous
nous dire où
se trouvent
cette armoire
et ces armes ? »,
demande
un enquêteur.
« Aucune idée »,
répond Benalla
tion précaire. » Et le gendarme
réserviste d’expliquer : « Cette
arme n’est pas à mon nom, elle
appartient à LRM [La République
en marche], elle est réservée pour
la défense du site LRM », en cas
d’attaque terroriste.
Il y a d’ailleurs deux autres pistolets, au siège du parti, dans une
armoire forte, découverts lors
d’une perquisition. Les trois
Glock ne sont pas déclarés. Vincent Crase a bien envoyé une demande à la préfecture, mais le
dossier n’était pas complet. Le
gendarme portait donc une arme
sans autorisation et sans complexe : « J’ai toujours une arme sur
moi, c’est une habitude de travail
et de sécurité. » Il détenait, aussi,
chez lui, un fusil sans permis.
« Il a agi en électron libre » Le
rôle exact joué par Alexandre
Benalla, place de la Contrescarpe,
au moment de l’interpellation du
jeune couple, reste contesté par
l’ancien chargé de mission, qui réfute toute violence. C’est en trébuchant, que « la pointe de [s]on pied
a effleuré [le] torse [du manifestant] ». « En aucun cas, je ne lui ai
porté un coup de pied. (…) A aucun
moment porté de coups », assuret-il, même s’il reconnaît que, « sortie de son contexte », cette scène
peut paraître « violente ».
Son référent ce jour-là, le major
Philippe Mizerski, a une interprétation toute différente : « Sur
place, ce que j’ai vu est une extraction rapide de deux manifestants.
(…) La violence était des deux côtés. » M. Mizerski ne s’estime, toutefois, « pas apte » « à juger de la légitimité des actes commis par
Benalla et le gendarme, ni à dire si
ces actes étaient disproportionnés ». Ce qui le « choque, c’est qu’il
devait être simple observateur, et
qu’il est parti comme ça, sans rien
dire, au front. (…) Il a agi en électron libre ». Le major ajoute : « Moi,
j’aurais sans doute agi d’une autre
manière. » Les médecins ont noté
sur le jeune homme victime des
violences « des traces de coups sur
la poitrine et une raideur cervicale » et lui ont prescrit six jours
d’arrêt de travail. p
émeline cazi,
françois krug
et simon piel
est l’affaire dans l’affaire. Le volet du dossier qui s’est greffé sur
les violences reprochées à
Alexandre Benalla et son comparse Vincent Crase, lors des
manifestations du 1er-Mai, place
de la Contrescarpe, à Paris.
Trois policiers sont aujourd’hui mis en examen pour
« violation du secret professionnel » et « détournement
d’images issues d’un système
de vidéoprotection » dans le cadre de l’information judiciaire
ouverte le 22 juillet. On leur reproche notamment d’avoir
transmis sur un CD des images
des caméras de la Préfecture de
police (PP) afin « d’aider » l’exchargé de mission à préparer sa
défense. Or, malgré des contradictions, leurs auditions, dont
Le Monde a pu prendre connaissance, s’accordent sur un
point : ils n’auraient jamais agi
de la sorte si M. Benalla ne leur
était pas apparu comme
l’homme de confiance de
M. Macron.
Les trois policiers sont tout
sauf des débutants. Le plus
gradé, Laurent Simonin, 51 ans,
contrôleur général, a trente années de carrière derrière lui,
dont plus de quinze au sein de la
direction de l’ordre public et de
la circulation (DOPC) à la PP. Au
fil des ans, M. Simonin en a
gravi tous les échelons, jusqu’à
occuper, depuis 2011, le poste de
chef d’état-major adjoint. Un
poste de premier plan, avec voiture et chauffeur, au salaire
mensuel de près de 8 000 euros.
Un « lien direct téléphonique »
Le deuxième, Jean-Yves Hunault, 57 ans, a été nommé en
mars officier de liaison à l’Elysée, à l’issue d’un parcours sans
faille au sein de la police nationale, où il est entré comme simple gardien de la paix en 1980,
brevet en poche. Il venait de
passer dix ans à la DOPC et avait
pour mission d’assurer un lien
étroit entre l’Elysée et la PP, tout
en s’occupant de « l’entourage »
de l’Elysée.
Le troisième, le commissaire
Maxence Creusat, 30 ans, a été
le plus précis sur le rôle de
M. Benalla au sein du dispositif
de sécurité présidentiel. « Depuis l’élection de M. Macron, les
chefs du groupe de sécurité de la
présidence de la République
[GSPR] [étaient] ostracisés par la
présence de M. Benalla, a-t-il
notamment confié aux enquê-
Les trois policiers
sont tout sauf
des débutants.
Le plus gradé,
Laurent Simonin,
51 ans, a trente
ans de carrière
derrière lui
teurs. Lors des déplacements (…),
[il communiquait] les souhaits
et les volontés du président. »
D’après ce policier de la DOPC,
en poste depuis 2011, M. Benalla
était, en outre, destinataire, « au
quotidien, des télégrammes et
notes confidentielles ».
Pour illustrer son propos,
Maxence Creusat a raconté que
« quand le chef de la DOPC, du
GSPR et M. Benalla [étaient] ensemble sur un service d’ordre, et
que le président [devait] communiquer une volonté en matière de sécurité (…), il [appelait]
M. Benalla sur son téléphone ».
Lors de la descente des ChampsElysées du bus de l’équipe de
France de football, « plusieurs
témoins » auraient été impressionnés de son « lien direct téléphonique avec le président de la
République afin de caler le timing ». « Pour nous, M. Benalla
[représentait] Macron pour tous
les sujets sécurité », a conclu le
commissaire.
Ce témoignage contredit les
déclarations des membres de
l’Elysée devant les commissions d’enquête parlementaires. Selon Patrick Strzoda, directeur de cabinet du chef de l’Etat,
Alexandre Benalla « n’était pas
chargé de la sécurité rapprochée
du président (…). Cette protection rapprochée est de la compétence exclusive du GSPR », a-t-il
déclaré, le 25 juillet, devant les
sénateurs.
M. Simonin, de son côté, a reconnu qu’il n’avait pas informé
sa hiérarchie de la venue de
M. Benalla le 1er mai, le « croyant
sur parole » quand ce dernier lui
a dit avoir les autorisations nécessaires. M. Simonin a précisé
qu’il était persuadé qu’Alain Gibelin, patron de la DOPC, avait
été informé de cette invitation
lors d’un déjeuner, les jours précédents, avec M. Benalla et le général Eric Bio-Farina, commandant militaire de l’Elysée.
Alors que les déclarations des
trois fonctionnaires laissent de-
Collomb rassure les policiers
Mardi 31 juillet, le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb,
a reçu les syndicats de police à tour de rôle. Tout en leur
manifestant son soutien, il les a rassurés quant à sa position
concernant la réforme du dispositif de sécurité assurant
la protection du président de la République. Envisagée
depuis plusieurs mois par l’Elysée, elle prévoit notamment
de faire passer le groupe de sécurité de la présidence de la
République (GSPR), composé d’un peu moins de 80 policiers
et gendarmes, sous l’autorité unique de l’Elysée. Jusqu’à
présent, et même si elle était relativement autonome
vis-à-vis du ministère de l’intérieur, elle était rattachée
à la police nationale par le biais du service de la protection
(SDLP), autrefois appelé le service de protection des hautes
personnalités (SPHP). Ce projet n’est pas du goût
des syndicats qui craignent une mainmise de l’Elysée
sur le recrutement des agents. Le ministre de l’intérieur
leur a affirmé qu’il s’opposait à ce projet de réorganisation.
viner une défense délicate,
prise en étau entre le souci
d’éviter trop d’ennuis et l’incrimination éventuelle d’une hiérarchie sous pression, M. Simonin a livré une anecdote. Le
2 mai, lorsque le cabinet du préfet de police découvre la vidéo
des agissements de M. Benalla,
il lui est demandé de rédiger en
urgence une « note technique »
dans laquelle il fait état de « l’accord de principe » de M. Gibelin
à la venue de M. Benalla. Mais
M. Gibelin « retoque » immédiatement le passage gênant et
l’oblige à réécrire une note expurgée.
Juste un « facteur »
Dans ce huis clos entre policiers rompus aux subtilités
des dépositions sur procèsverbaux, un des points obscurs de l’enquête demeure le
« sac » remis à M. Benalla juste
avant le 1er mai. Celui-ci était
censé contenir l’équipement
nécessaire à sa journée au sein
des forces de l’ordre. Un aspect
sensible, car MM. Benalla et
Crase sont poursuivis – en plus
des faits de « violences en réunion » – pour « immixtion
dans l’exercice d’une fonction
publique » et « port public et
sans droit d’insignes réglementés ». La justice cherche à
savoir qui leur a fourni radio et
brassard de police.
M. Simonin a nié que ce soit
lui. Il a émis l’hypothèse que le
GSPR « disposait » de ce genre
de radio. M. Benalla, lui, est
resté flou. Mais leurs versions
s’entrechoquent avec celle de
M. Hunault. Celui-ci a précisé
que le sac contenait une combinaison de type BAC siglée
« police » et portant les galons
de capitaine, un brassard
orange « police », un casque de
maintien de l’ordre, un masque
à gaz, ainsi qu’une radio P2G.
Le tout « sur instruction de
M. Simonin »…
Aux yeux de M. Simonin, la
présence de M. Benalla lors de
la manifestation était pourtant
« tout à fait accessoire ». Interrogé sur la gravité des faits,
M. Simonin a affirmé qu’il
n’avait eu connaissance des dérapages de MM. Benalla et
Crase qu’au lendemain de la
manifestation. Il ne s’était alors
pas posé « la question d’alerter
une quelconque autorité judiciaire », car « ce n’est pas de [son]
niveau et la DOPC, culturellement, n’est pas sur ce registre-là », a-t-il affirmé.
Dans cette histoire, le commandant Hunault est le seul à
nier en bloc toutes les accusations. Il aurait juste été le « facteur », s’est-il défendu devant
les enquêteurs. « Oui, ce port de
CD ne faisait pas partie de mes
missions premières », a-t-il précisé en ajoutant qu’il en ignorait le contenu. Mais, quand il a
reçu un appel de M. Simonin, ce
18 juillet, afin de venir à la PP
pour un « service », il n’a pas refusé. « J’ai simplement dit oui,
car cela concernait le directeur
de cabinet adjoint et l’Elysée. (…)
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La croissance européenne fléchit
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
| 11
Le PIB de la zone euro n’a crû que de 0,3 % au deuxième trimestre, sur fond de tensions commerciales
P
lutôt décevant, sans être
pour autant catastrophique. Au deuxième trimestre, le produit intérieur brut (PIB) de la zone euro a
progressé de 0,3 %, selon l’estimation préliminaire publiée mardi
31 juillet par Eurostat. C’est moins
que les 0,4 % des trois premiers
mois de 2018 – un coup de mou qui
avait soulevé une vague d’inquiétude, voire d’incompréhension,
parmi les économistes. En 2017, la
croissance avait en effet caracolé à
0,7 % par trimestre, soit 2,4 % sur
l’ensemble de l’année. La page de
la crise se refermait enfin, et l’espoir d’une reprise solide soufflait
sur les carnets de commandes.
Depuis, l’optimisme a pris du
plomb dans l’aile. Le chiffre du
deuxième trimestre est d’autant
plus frustrant que la croissance
américaine, elle, a bondi de 4,1 %
en rythme annuel entre avril et
juin, au plus haut depuis quatre
ans, contre un timide 2,2 % dans
l’Union européenne (UE), où les
premiers effets des tensions commerciales se font sentir.
Dans le détail, la croissance
française a traversé un trou d’air
avec un PIB en progression de
0,2 %, comme en Italie, tandis que
celui de l’Espagne augmentait de
0,6 %, plutôt robuste, même s’il
s’agit de sa plus faible hausse en
six ans. La croissance allemande,
très attendue, sera dévoilée le
14 août. « Nous pensons qu’elle
sera plutôt bonne », confie Jack
Allen, de Capital Economics.
« Passé l’effet
de rattrapage,
l’activité
se rapproche
de son rythme
de croisière »
VÉRONIQUE RICHES-FLORES
économiste indépendante
En attendant, les chiffres en demi-teinte de la zone euro confirment l’essoufflement enregistré
au premier trimestre. « Après la
très bonne année 2017, ce ralentissement cyclique n’a rien de surprenant : passé l’effet de rattrapage,
l’activité se rapproche de son
rythme de croisière », rappelle
l’économiste indépendante Véronique Riches-Flores.
Le pic de la croissance européenne est désormais derrière
nous. Mais les conjoncturistes ne
sont pas tous d’accord sur le niveau de ce rythme de croisière :
sera-t-il à 1,6 % par an ou plutôt à
1,9 % ? Bien sûr, les conséquences
pour les finances publiques ne seront pas les mêmes.
Les plus optimistes soulignent
que les facteurs temporaires qui
ont pesé sur la croissance en début d’année – mauvaise météo,
arrêts maladie liés à l’épidémie de
grippe en Allemagne, grèves –
sont dissipés. Les salaires frémissent, les entreprises vont bien et
l’emploi tient bon : le taux de chômage était de 8,3 % en juin, au
plus bas depuis décembre 2008.
Si les indicateurs laissent penser
que la demande domestique a été
le principal moteur de l’économie
européenne ces dernières semaines, la reprise de l’inflation a
néanmoins grevé le pouvoir
d’achat. En outre, le commerce
extérieur a fléchi : après leur rebond de 4,7 % en 2017, les importations mondiales ont ralenti sur
la première moitié de l’année.
Il est peu probable qu’elles se redressent de manière significative
d’ici à décembre, au regard des
crispations commerciales sinoaméricaines. Aujourd’hui, celles-ci représentent le principal risque pesant sur la croissance mondiale. Dans une étude publiée
mardi 31 juillet, l’agence de notation Moody’s estime que d’autres
mesures tarifaires entre Washington et Pékin sont à craindre d’ici à
la fin de l’année.
Prise en étau
Au total, elles pourraient amputer
la croissance américaine de
0,25 point de PIB en 2019, annulant une partie des effets de relance liés aux cadeaux fiscaux
dispensés par Donald Trump, tandis que l’économie chinoise perdrait de 0,3 à 0,5 point de PIB.
La zone euro, elle, se trouve prise
en étau, la Chine et les Etats-Unis
comptant pour 20 % de ses exportations. L’accord préliminaire
conclu le 25 juillet entre Donald
Brexit : les inquiétudes de la patronne
des patrons britanniques
Carolyn Fairbairn redoute les conséquences économiques qu’aurait
un éventuel échec des négociations entre Londres et Bruxelles
Trump et le président de la Commission européenne, Jean-Claude
Juncker, laisse espérer une désescalade et la fin des hostilités douanières. Cependant, l’issue des négociations reste incertaine. « Les
tensions commerciales ont un impact direct pour l’instant limité sur
la zone euro, mais elles pourraient
peser sur les décisions d’investissement des entreprises si elles se prolongent », analyse Nadia Gharbi,
chez Pictet. « Les risques sont conséquents pour les économies les
plus ouvertes : Allemagne, PaysBas et Suisse », ajoutent les experts de Capital Economics.
Dit autrement : la seconde partie de l’année sera placée sous le
signe des incertitudes politiques.
Car au commerce s’ajoutent les
tensions liées au Brexit. En théorie, un compromis sur les modalités de sortie du Royaume-Uni de
l’UE doit être conclu d’ici à octobre avec Bruxelles, mais les discussions patinent. Si bien que le
scénario d’un « no deal » – une
sortie sans accord aux conséquences imprévisibles – n’est désormais plus exclu.
La seconde partie
de l’année
sera placée
sous le signe
des incertitudes
politiques
A la rentrée, la présentation du
premier budget du gouvernement italien fera aussi figure de
test pour la zone euro. La coalition
entre la Ligue (extrême droite) et
le Mouvement Cinq étoiles (antisystème) remettra-t-elle en cause
les règles budgétaires communes ? Ira-t-elle à la confrontation
avec Bruxelles, quitte à ce que cela
se traduise par une flambée des
taux d’emprunt italiens, ou cherchera-t-elle l’apaisement ?
Dans ce contexte, nombre d’institutions ont revu leurs prévisions de croissance à la baisse. La
Commission européenne mise
désormais sur un PIB en hausse
de 1,9 % dans la zone euro en 2018,
au lieu de 2,3 %. Et il n’y a plus de
doute sur le fait que la France fera
moins bien que prévu. « Nous réviserons les perspectives de croissance pour 2018 », a admis le ministre de l’économie, Bruno Le
Maire, mardi sur BFMTV. L’objectif
de 2 % fixé par le gouvernement
pour cette année n’est plus crédible : la Commission table sur 1,7 %.
Reste à savoir comment la Banque centrale européenne interprétera ces chiffres. L’institut monétaire prévoit de cesser ses rachats
de dettes publiques fin 2018, et de
ne pas relever ses taux directeurs
avant l’été 2019. « Elle se retrouve
dans une situation délicate, avec
qui plus est, peu de marges de
manœuvre dans le cas où le ralentissement s’aggraverait encore »,
conclut Mme Riches-Flores. p
marie charrel
ANTIQUITéS
LIVRES
LIBRAIRE ACHÈTE
londres - correspondant
E
n temps normal, Carolyn
Fairbairn n’étale pas ses
états d’âme sur le Brexit
par crainte de nourrir les réflexes
« anti-élite », a fortiori devant des
journalistes « continentaux ». La
directrice générale de la Confédération de l’industrie britannique
(CBI), principale organisation
patronale du Royaume-Uni, a
rompu avec sa discrétion coutumière, mardi 31 juillet, en réunissant à Londres des correspondants de la presse étrangère car,
dit-elle, « il y a urgence ».
En effet, il ne reste plus que onze
semaines avant le Conseil européen du 18 octobre, qui est censé
avaliser l’accord sur la sortie des
Britanniques de l’Union européenne (UE). Or, « la plus importante des négociations qu’a connues l’Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale », celle
entre Londres et les Vingt-Sept,
piétine et pourrait échouer. « Il y a
urgence à avancer, réitère
Mme Fairbairn. Nous nous trouvons à un moment-clé : la situation
est fragile et les inquiétudes montent sur le risque d’un “no deal” »,
autrement dit une absence d’accord qui entraînerait le retour des
barrières douanières, désastreuse
pour les échanges économiques.
Pour l’heure, la dirigeante patronale affiche « un optimisme prudent », car elle estime que le Livre
blanc, publié le 12 juillet par
Theresa May, « apporte une clarté
bienvenue et des propositions
pragmatiques ». Ce document, qui
prône un alignement sur les règles européennes en matière
d’échange de marchandises, mais
une « divergence » sur les services, a cependant été accueilli fraîchement à Bruxelles. Mme Fair-
bairn adresse aussi un avertissement à peine voilé aux Européens : « Le Royaume-Uni ne serait
pas le seul touché si les négociations échouaient et s’il n’y avait
pas d’accord : 1,2 million d’emplois
seraient menacés dans l’UE. » « A
Calais, 100 % du trafic se fait avec
le Royaume-Uni », insiste-t-elle
pour illustrer son propos ; en cas
de « no deal », la noria de camions
et le désordre dans les échanges
commerciaux ne paralyseraient
pas seulement le port de Douvres.
« Erreur fondamentale »
La patronne des patrons britanniques apporte ainsi sa pierre à l’offensive d’été du gouvernement
May, laquelle vise à convaincre les
gouvernements continentaux
qu’ils ont, eux aussi, beaucoup à
perdre d’un échec des négociations et qu’ils seraient bien avisés
de faire pression sur Michel Barnier, le chef des négociateurs de
l’UE, pour qu’il se montre plus
souple vis-à-vis de Londres.
Vendredi, Theresa May interrompra ses vacances italiennes
sur les rives du lac de Garde pour
dîner au fort de Brégançon (Var)
avec Emmanuel Macron, considéré comme intransigeant à
l’égard des Britanniques. L’invitation du président français à un dîner privé entre le couple Macron
« S’il n’y avait pas
d’accord,
1,2 million
d’emplois
seraient menacés
dans l’UE »
CAROLYN FAIRBAIRN
et le couple May a été annoncée
mardi par l’Elysée. Ce même jour,
le nouveau chef du Foreign Office
(les affaires étrangères), Jeremy
Hunt, est allé porter la bonne parole au Quai d’Orsay. « La Commission européenne doit abandonner
l’idée que la Grande-Bretagne finira par flancher. C’est une erreur
fondamentale sur notre pays, a-t-il
déclaré à l’Evening Standard. La
France et l’Allemagne doivent envoyer un signal fort [à Bruxelles]
sur la nécessité de trouver un accord pragmatique et raisonnable
qui protège les emplois des deux
côtés de la Manche. »
Lundi, la principale organisation patronale de l’automobile a
jugé qu’un échec des discussions
n’était « pas une option ». La majorité des pièces assemblées dans
les usines britanniques du secteur
vient de l’étranger et la moitié de
leur production est exportée vers
les Vingt-Sept. Les entreprises
tentent de mettre en place des
« plans de secours » en construisant de nouveaux hangars et en
stockant des pièces. Les espaces
proches des ports manquent déjà.
Cependant, a précisé Carolyn
Fairbairn, tandis que les grandes
firmes ont les moyens de se préparer, y compris aux contraintes
d’un retour des contrôles douaniers, ce n’est pas le cas des
180 000 PME qui, n’exportant pas
hors de l’UE, ne sont pas équipées
pour remplir de telles formalités.
Au sein de l’UE, « elles achètent sur
catalogue auprès de fournisseurs
sans se rendre compte qu’elles importent ». Pourtant, les PME restent muettes sur leur angoisse du
« no deal » à Bruxelles. Elles craignent d’effrayer leurs salariés et
d’attirer les « prédateurs » en affichant leur vulnérabilité. p
philippe bernard
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LES CHIFFRES
1,9 %
Selon les prévisions publiées par
la Commission européenne le
12 juillet, c’est la croissance que
la zone euro devrait connaître
cette année.
1,7 %
C’est le niveau, en rythme annuel, auquel l’inflation devrait
s’établir en 2018, d’après la Banque centrale européenne (BCE).
En juillet, l’indice des prix a
bondi à 2,1 %, tiré par les tarifs
de l’énergie (+ 9,4 %).
2,3 %
C’est la progression que les rémunérations par tête devraient
suivre cette année dans la zone
euro, à en croire la BCE. Sous
l’effet de la baisse du chômage,
tombé à 8,3 % en juin, les salaires commencent à frémir.
23,1 %
C’est le taux d’investissement
des entreprises de l’union monétaire au premier trimestre,
selon Eurostat, en hausse de
0,2 point par rapport au trimestre précédent. Au plus fort de la
crise financière, fin 2009, il était
tombé à 20,6 %.
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12 | économie & entreprise
T RAN SPORTS
Panne géante dans
le métro parisien
Une panne informatique a
paralysé pendant plusieurs
heures la ligne 1 du métro parisien, mardi 31 juillet au soir,
contraignant à l’évacuation
plusieurs centaines de passagers. Cette ligne automatisée,
qui dessert la Défense,
est surchargée du fait de la
suspension du RER A pour
travaux.
AÉR ON AU T I QU E
Air France-KLM : le coût
de la grève évalué
à 335 millions d’euros
Air France-KLM a évalué,
mercredi 1er août, à 335 millions d’euros le coût des grèves du printemps. La compagnie aérienne franconéerlandaise a néanmoins
réussi à rester dans le vert au
deuxième trimestre, avec un
bénéfice net de 109 millions
d’euros grâce à une hausse du
trafic et de sa recette unitaire.
Le groupe a également annoncé un projet de coentreprise avec la compagnie espagnole Air Europa sur
l’Amérique du Sud. – (AFP.)
COSMÉT I QU ES
Deux acquisitions
pour L’Oréal
L’Oréal a annoncé, mercredi
1er août, l’acquisition des
Thermes de La Roche-Posay.
Le groupe exploite déjà la
marque de cosmétiques La
Roche-Posay. L’activité thermale reprise représente un
chiffre d’affaires limité à près
de 4 millions d’euros en 2017.
L’Oréal a annoncé simultanément l’achat de Logocos Naturkosmetik, une société allemande de cosmétiques
naturels, végans et bio.
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
Facebook désactive 32 faux comptes
Cette affaire relance la question de l’ingérence russe dans les élections américaines
new york - correspondant
L
a revanche était en train
de s’organiser. Un an
après les émeutes du
12 août à Charlottesville
(Virginie), qui avaient vu des manifestants d’extrême droite protester contre le déboulonnage de
la statue du général sudiste Robert Lee et provoquer la mort
d’une contre-manifestante, l’extrême droite américaine a prévu
de défiler à Washington, sous le
slogan « Unissez la droite ».
La riposte, elle aussi, se préparait.
Sur Facebook, une page intitulée
« Affronter + résister au fascisme »
invitait à se rassembler dans la capitale fédérale, les 10 et 12 août. La
page, promue par les « Resisters »,
en donnait tous les détails logistiques : 2 600 utilisateurs intéressés
et plus de 600 internautes ayant
fait part de leur intention de participer à l’événement.
Sauf que les « Resisters » n’existent pas. Ils font partie des 32 faux
comptes Facebook que le groupe
de Mark Zuckerberg a repérés depuis deux semaines et dont il a
annoncé la désactivation, mardi
31 juillet. Ces comptes présentent
de fortes similitudes avec ceux
que maniait l’Internet Research
Agency (IRA), officine russe inculpée par le procureur spécial
Robert Mueller l’hiver dernier
pour avoir tenté de manipuler
l’élection présidentielle américaine de novembre 2016.
Facebook ne peut pas affirmer
que la Russie se trouve derrière
ces nouvelles manipulations et
Ces comptes
présentent de
fortes similitudes
avec ceux que
maniait l’officine
russe Internet
Research Agency
l’hiver dernier
précise que leurs opérateurs masquent mieux leur identité qu’il y a
deux ans. Mais c’est en raison de
l’imminence de l’anniversaire du
drame de Charlottesville que le
réseau social, qui collabore avec le
FBI, en a fait état publiquement.
Les « Resisters » avaient déjà
lancé une invitation à se réunir à
Times Square, à New York, pour
l’anniversaire de l’élection de Donald Trump, le 4 novembre 2017,
sous l’appel « L’histoire nous a appris que le fascisme devait être arrêté avant qu’il ne soit trop tard »,
accompagné d’une photo du président des Etats-Unis vociférant.
Cette fois-ci, ils se sont greffés
sur des associations qui semblent
exister réellement, pour faire le
buzz et augmenter la participation aux manifestations anniversaires, lesquelles sont à hauts risques. Ainsi, Chelsea Manning,
l’ancienne analyste militaire
condamnée puis graciée après
avoir fourni des informations à
WikiLeaks, a indiqué, selon le New
York Times, que la contre-manifestation de Washington, à la-
quelle elle travaille depuis longtemps, était « réelle et vivante ».
Facebook n’a pas qualifié la nature ou les intentions politiques
des comptes « débranchés ». Les
plus importants, qui répondent
aux noms de « Resisters », « Black
Elevation », « Aztlan Warrior » et
« Mindful Being », défendent de
manière radicale la cause des
Noirs et des Amérindiens. Egalement militants anti-extrême
droite et anti-Trump, ils ont été
suivis par 290 000 comptes. Manifestement, leur objectif est d’attiser les tensions entre gauche radicale et extrême droite.
Manipulations ciblées
Au total, l’entreprise a identifié
8 pages Facebook, 17 profils et
7 comptes Instagram, ouverts entre mars 2017 et mai 2018. Mais,
hormis les quatre précités, les
autres comptes ont eu une
audience ou une activité marginales. Ces pages ont créé une trentaine d’événements depuis
mai 2017. La moitié d’entre eux n’a
attiré qu’une centaine de personnes, tandis que le plus important
– non précisé par Facebook — a intéressé 4 700 personnes ; 1 400 utilisateurs ont mentionné qu’ils y
participeraient. Ces comptes ont
produit 9 500 posts et attiré du trafic grâce à 150 publicités ciblées
achetées pour un total de
11 000 dollars (environ 9 400
euros), indique le réseau social.
Dans ce contexte, la pression
s’accentue à l’approche des élections de mi-mandat, le 6 novembre. Donald Trump, de son côté,
continue de nier toute collusion
avec les Russes, qui ont dénigré la
campagne de son adversaire démocrate Hillary Clinton, et dénonce « une chasse aux sorcières ».
Il accuse son prédécesseur, Barack Obama, d’avoir été au courant de l’affaire et de n’avoir rien
dit, étant persuadé que Mme Clinton remporterait le scrutin. Il a
promis de lutter efficacement
contre toute immixtion dans le
scrutin de 2018.
L’ampleur et l’audience de ces
nouveaux faux comptes peuvent
sembler modestes. Reste que ces
manipulations ciblées ont potentiellement un rôle décisif.
L’émeute de Charlottesville avait
créé une crise politique profonde,
Donald Trump ayant renvoyé les
deux camps dos à dos. Cette prise
de position avait marqué une rupture avec le patronat américain,
entraîné quelques mois plus tard
la démission du conseiller économique Gary Cohn et accéléré le
départ du conseiller suprémaciste blanc Stephen Bannon (lequel avait toutefois été décidé
avant les émeutes). De nouveaux
La pression
s’accentue, alors
que se profilent
les élections
américaines
de mi-mandat,
le 6 novembre
affrontements, à Washington la
semaine prochaine, ne pourraient que déchirer un peu plus
les Etats-Unis.
Mark Warner, sénateur démocrate de Virginie, ne s’est pas embarrassé de scrupules pour dénoncer, selon lui, les coupables :
« Les révélations d’aujourd’hui
sont une preuve supplémentaire
que le Kremlin continue d’exploiter
des plates-formes comme Facebook pour semer la division et propager la désinformation. Je suis satisfait que Facebook prenne les
mesures nécessaires pour traiter
ces activités », a condamné ce
membre de la Commission sur le
renseignement du Sénat. Une initiative saluée également par le
président de cette Commission, le
sénateur républicain de Caroline
du Nord, Richard Burr : « Les Russes veulent une Amérique faible. »
Après avoir provoqué un tollé en
affirmant, lors du sommet d’Helsinki du 16 juillet, ne pas savoir qui
de ses services ou de Vladimir
Poutine disait la vérité sur l’ingérence russe dans l’élection de
2016, Donald Trump est devenu
beaucoup plus dur : « Je suis très inquiet du fait que la Russie se batte
pour avoir un impact sur les élections à venir. Vu qu’aucun président n’a été aussi dur que moi sur la
Russie, ils vont pousser très fort en
faveur des démocrates. Ils ne veulent vraiment pas de Trump », avait
tweeté le président, le 24 juillet. Signe – implication directe des Russes ou pas – que la machine à diviser fonctionne parfaitement. p
arnaud leparmentier
Le pari gagnant d’Apple
sur les smartphones haut de gamme
Portée par la vente de l’iPhone X, la firme à la pomme affiche des résultats
trimestriels excellents, avec un chiffre d’affaires de 53,3 milliards de dollars
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O
nze ans après son lancement, l’iPhone pourrait
bientôt permettre à Apple de franchir un nouveau cap.
Porté par les performances de son
smartphone, le groupe à la
pomme a publié, mardi 31 juillet,
des résultats trimestriels supérieurs aux prévisions des marchés. Dans les échanges d’aprèsBourse, sa capitalisation boursière se rapprochait ainsi des
1 000 milliards de dollars (environ
854 milliards de dollars), une
barre symbolique qu’aucune entreprise cotée n’a jamais dépassée.
Entre avril et juin, période qui
constitue le troisième trimestre
de son exercice décalé, Apple a réalisé un chiffre d’affaires record de
53,3 milliards de dollars, en hausse
de 17 % sur un an. La croissance
des recettes s’est ainsi accélérée
pour le septième trimestre de
suite, atteignant son taux le plus
élevé depuis près de trois ans. Les
profits affichent une progression
de 32 %, à 11,5 milliards de dollars.
Encore plus rassurant pour Wall
Street, les prévisions sont optimistes pour le trimestre en cours, une
période capitale pour Apple, qui a
pris l’habitude de commercialiser
ses nouveaux modèles d’iPhone
vers la fin du mois de septembre.
La société californienne mise sur
une progression de son chiffre
d’affaires comprise entre 14 % et
18 %, soit davantage que les anticipations des analystes.
Ces résultats concrétisent un
pari gagnant. Face à la saturation
du marché des smartphones,
Apple a lancé, fin 2017, un appareil
encore plus cher, vendu à partir
de 999 dollars aux Etats-Unis
(1 159 euros en France). L’iPhone X
est désormais le modèle le plus
vendu de la marque, ce qui s’est
traduit par une hausse de près de
20 % du prix de vente moyen. Sur
le trimestre, il s’est élevé à
724 dollars.
« Les consommateurs privilégient des smartphones encore plus
haut de gamme car ils dépendent
de plus en plus de ces terminaux
pour la majeure partie de leurs besoins informatiques », relève Melissa Chau, du cabinet de recherche IDC. Pour accroître son chiffre
d’affaires, Apple n’a donc plus besoin de vendre toujours plus
d’iPhone. Entre avril et juin, le
groupe a écoulé 41,3 millions
d’unités – une progression limitée
à 1 %. Mais les recettes générées
par ces ventes ont grimpé de 20 %.
Gain de parts de marché
Apple pourrait donc poursuivre
dans cette voie. UBS estime que le
successeur de l’iPhone X coûtera
100 dollars de plus. Malgré tout,
certains analystes continuent de
prédire un « super-cycle », alors
que de nombreux utilisateurs ont
gardé leur smartphone plus longtemps en l’absence de changements majeurs. « Le taux de remplacement est à son plus bas historique, mais certains signes suggèrent qu’il va rebondir », note
Walter Piecyk, de BTIG Research.
Les performances d’Apple
contrastent avec celles de Samsung, qui a fait état mardi de ventes « plus faibles qu’espéré » pour
le Galaxy S9, son smartphone en
compétition directe avec les
iPhone. Le géant sud-coréen souffre notamment de la concurrence
du fabricant chinois Huawei, devenu au deuxième trimestre le
numéro deux mondial du marché devant Apple. Grâce à son éco-
système et à son image de marque, l’entreprise américaine est
peu affectée. Mieux, « l’iPhone gagne des parts de marché dans de
nombreux pays, comme les EtatsUnis et la Chine », assure Tim
Cook, son directeur général.
Deux autres éléments alimentent la croissance du chiffre d’affaires d’Apple. D’abord, les
« autres produits », dont les recettes affichent un gain de 37 % sur le
trimestre, à 3,7 milliards de dollars. Cette catégorie inclut notamment la montre connectée Apple
Watch et les écouteurs Bluetooth
AirPods. Si l’entreprise se félicite
des ventes de ces deux appareils,
elle ne fournit toujours pas de
chiffres détaillés.
Ensuite, les services, comme la
boutique d’applications App
Store, l’offre musicale Apple
Music et la plate-forme de paiements Apple Pay. Leur chiffre d’affaires a crû de 31 % sur le trimestre, à 9,5 milliards de dollars.
« Nous sommes bien placés pour
atteindre notre objectif », se félicite M. Cook. Le dirigeant vise des
recettes annuelles de 50 milliards
de dollars en 2020.
Pour y parvenir, Apple s’est récemment lancé dans la production de programmes originaux.
En juin, l’entreprise a signé un
partenariat avec Oprah Winfrey,
l’une des vedettes de la télévision
aux Etats-Unis. Elle va ainsi financer une série produite par le réalisateur Steven Spielberg. A terme,
elle pourrait lancer une plateforme de streaming (lecture sans
téléchargement) rivale de Netflix.
« Tous les indicateurs pointent vers
une accélération des bouleversements dans l’industrie des contenus », avance M. Cook. p
jérôme marin
CULTURE
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
| 13
Helga Rabl-Stadler,
la matriarche
de Salzbourg
Depuis vingt-trois ans, cette ancienne
journaliste, députée et femme d’affaires
préside le prestigieux festival autrichien
eu de nominations ont
suscité autant de commentaires et de polémiques : en 1995, Helga
Rabl-Stadler devient présidente du
Salzburger Festspiele, l’un des plus
prestigieux événements musicaux de la planète, qui depuis 1920
se tient chaque été dans la ville
autrichienne. Une femme met fin
à soixante-cinq ans d’absolutisme
patriarcal, dont la moitié sous la
férule d’Herbert von Karajan.
D’aucuns ont rêvé de s’en débarrasser illico. « Quand je suis arrivée,
il y avait sur la porte de mon bureau
le mot “président” [Präsident] avec
des lettres en cuivre, raconte-t-elle
dans son français châtié. J’ai naturellement demandé que l’on rajoute les lettres pour faire “présidente” [Präsidentin]. On m’a répondu que ce n’était pas la peine.
Beaucoup de gens pensaient que
cela ne durerait pas. »
Mais la dame, qui a eu 70 ans le
2 juin, est du genre coriace : son
mandat devrait prendre fin
en 2020, pour le centenaire du
festival, après un quart de siècle
durant lequel six directeurs artistiques se seront succédé. Le dernier en date, depuis 2017, est en
odeur de sainteté. Il s’agit du talentueux Markus Hinterhäuser,
unanimement louangé.
A coups de mécénat
Le premier, non moins talentueux, fut le visionnaire Gerard
Mortier, nommé en 1991, chargé
de construire l’après-Karajan
(mort en 1989). Entre la Salzbourgeoise et le Gantois, rien n’allait.
Pendant six ans, ils se sont affrontés sur fond d’incompatibilité politique (la présidente a appartenu
à l’ÖVP, le conservateur Parti populaire autrichien). Une période
douloureuse, dont se souvient
celle qui était aussi codirectrice
générale : « Mortier a tout fait
pour détruire ma réputation, et il a
presque réussi, affirme-t-elle. Il
disait qu’il avait pour présidente
une vendeuse de dirndlkleider [les
vêtements traditionnels autrichiens] dans la Getreidegasse,
sous-entendant que j’avais des
sympathies nazies. » Des années
plus tard, alors que Gerard Mortier, parti à l’Opéra de Madrid,
lutte contre le cancer du pancréas
qui l’emportera, en mars 2014,
Helga Rabl-Stadler lui écrira
qu’elle regrette que les choses se
soient si mal passées, bien qu’ils
aient fait du bon travail. Lui se
justifiera : Salzbourg ne lui a pas
fait de cadeau non plus.
Nulle prérogative artistique
pourtant chez Helga Rabl-Stadler,
dont le rôle s’apparente à celui
d’une ministre des affaires étrangères face aux financeurs, institutionnels et sponsors, même si elle
se considère aussi comme un
soutien privilégié du directeur
artistique. « Il y a naturellement
plus d’idées artistiques que d’argent pour les réaliser, mais nous
n’avons jamais renoncé à une
chose importante », assure-t-elle,
rappelant la reprise, en 1998, du
Saint François d’Assise de Messiaen par Peter Sellars, que Mortier avait présenté en 1992. « Mon
plus grand souci aujourd’hui n’est
pas l’artistique, mais l’entretien
des bâtiments du festival et de la
technique », ajoute-t-elle.
Helga Rabl-Stadler n’a pas fait
grand-chose comme les autres.
Cette native de Salzbourg, brillante étudiante en droit, journalisme et sciences politiques, partie
à Vienne en 1970, sera à 26 ans la
première femme chroniqueuse
politique dans le plus important
quotidien autrichien, Kurier, dont
elle épousera celui qui en est devenu le rédacteur en chef adjoint,
Peter Rabl. C’est en jeune mère de
deux enfants qu’elle revient
en 1983 à Salzbourg, appelée à
prendre les rênes de la maison de
couture familiale, Resmann, et
commençant dans le même
temps une carrière politique.
Membre du Conseil national de
l’ÖVP, elle en sera députée de 1991
à 1995, non sans avoir été la première femme de l’histoire à accéder en 1985 à la vice-présidence de
la chambre de commerce de Salzbourg, dont elle deviendra présidente et conseillère financière.
Des postes qu’elle quittera à sa nomination au Festival de Salzbourg.
« J’ai toujours eu une grande
puissance de travail, jusqu’à vingt
heures par jour », reconnaît cette
femme de tête et de conviction,
pour qui la réussite est une seconde nature. Certains en ont fait
une méchante reine occupée à se
trouver belle au miroir de l’argent, d’autres l’ont surnommée
« Hubstapler » (chariot élévateur)
en raison de sa faculté à déplacer
les montagnes. Nul cependant ne
peut contester les états de service
de cette petite femme énergique
et élégante, au regard vif et spirituel. En vingt ans, à coups de mécénat (10 millions d’euros), d’une
billetterie en ordre de marche
(30 millions d’euros), Helga RablStadler a réussi à doubler le budget de son festival – 62 millions
d’euros, contre 38 millions à son
arrivée, alors que les subventions
(de l’ordre de 16 millions d’euros)
stagnaient dans le même temps.
« En 2014, nous avions les mêmes
subventions qu’en 1998, s’indignet-elle. Et, au moment de la crise des
subprimes, comme nous avions refusé de réduire la voilure pour des
raisons de stratégie, nous n’avons
pas pu éviter une crise financière,
mais nous n’avons pas fait de trou,
Nulle prérogative
artistique : son
rôle s’apparente
plutôt à celui
d’une ministre
des affaires
étrangères face
aux financeurs
Helga
Rabl-Stadler
au Palais
des festivals
de Salzbourg,
en mars 2017.
LYDIA GORGES
souligne non sans fierté celle qui
a banni le mot « subvention » de
son vocabulaire. Je préfère parler
de crédit, dans la mesure où le festival rapporte en taxes, impôts et
recettes bien plus qu’il ne reçoit.
C’est une chose que je répète depuis
dix ans aux politiques, qui font la
sourde oreille. »
Aujourd’hui grand-mère active,
Helga Rabl-Stadler n’a pas oublié
le plus grand choc affectif de sa
vie : apprendre, à l’âge de 21 ans,
que son père n’était pas le mari de
sa mère, mais Gerd Bacher, grande
figure du journalisme et puissant
patron de la radio-télévision autrichienne. « Cela a déclenché un tsunami dans ma vie et une crise
d’identité qui a duré un an, confiet-elle. Mais, quand j’ai fait la connaissance de mon vrai père, nous
sommes tombés amoureux, et je
dois dire qu’il m’a beaucoup encouragée : “Tu dois dire ce que tu veux
faire.” Et je l’ai fait, toujours. Pour le
Parlement, pour le festival. On me
l’a reproché, bien sûr : la société
préfère les femmes victimes ! »
Helga Rabl-Stadler a conscience
de son exemplarité. Elle ne cache
pas avoir vécu, que ce soit dans le
milieu du journalisme, celui des
affaires ou celui de la politique,
toutes les formes de harcèlement.
Aussi n’a-t-elle pas attendu l’affaire Weinstein et la déferlante
#metoo pour prendre position.
Elle se targue d’avoir été la première femme à exiger l’exclusion
d’un membre de son parti politique au prétexte qu’il avait mimé
une fellation pendant le discours
d’une élue écologiste durant une
séance à l’Assemblée. C’est aussi
elle qui a nommé la chanteuse
Cecilia Bartoli à la tête du Festival
de Pentecôte après le chef d’orchestre Riccardo Muti. Le 8 mars,
Journée internationale des femmes, elle a invité sur ses propres
deniers ses 92 collaboratrices
pour un petit déjeuner dans la
plus belle salle du festival. « C’est
terrible que l’on doive encore expliquer le bien-fondé de la nomina-
tion d’une femme dans une entreprise, s’insurge-t-elle, subodorant
que la personne qui lui succédera
a peu de chance d’être une femme.
Si Helga Rabl-Stadler refuse de
dévoiler le moindre indice de ce
que sera le programme du centenaire de 2020, elle prend très à
cœur son rôle de porte-parole de
ce « festival de la paix né durant la
première guerre mondiale » (en
même temps que la République
d’Autriche) afin de donner un
autre visage de la culture autrichienne et allemande, et de réconcilier les peuples. « Quand Max
Reinhardt a posé les bases de son
projet en 1916, Salzbourg comptait
seulement 37 000 habitants,
moins que le camp de Russes qui
stationnait aux portes de la ville
avec ses 40 000 prisonniers, précise-t-elle. Au contraire de Bayreuth
avec Wagner, Salzbourg ne s’est
pas concentré sur le genius loci,
Mozart, mais a développé un programme beaucoup plus vaste et
ambitieux de théâtre et d’opéra. »
« On m’a détestée »
Pour la Präsidentin, les fondamentaux n’ont pas changé : promouvoir la paix aujourd’hui est
peut-être encore plus important
qu’il y a un siècle. « Les artistes
sont plus intelligents que les politiciens, remarque-t-elle, quand bien
même je ne suis pas assez naïve
pour penser qu’un orchestre de
Russes et d’Ukrainiens suffise à apporter la paix. » Mais Helga RablStadler s’enorgueillit de sensibiliser les sponsors à la mission du
festival, de ce Lady Macbeth de
Mzensk de Chostakovitch, qui a
bouleversé en 2017 Joe Kaeser, le
patron de Siemens, à La Clémence
de Titus mise en scène par Peter
Sellars la même année, qui a alimenté durant de longues semaines les discussions dans les restaurants de la ville. « Le Festival ne
peut naturellement pas faire de la
politique au quotidien, mais nous
avons le devoir de poser les bonnes
questions », affirme-t-elle. Tout en
rejoignant ainsi les idées de Gerard Mortier, Helga Rabl-Stadler a
su imposer une sorte de matriarcat. « On m’a aimée, on m’a détestée, mais je suis là. Au contraire de
la plupart des hommes, les fem-
€*()/@Yhhaf]kkJgY\Hjg\m[lagfk;g&$Dl\&9ddJA_`lkJ]k]jn]\&
P
PORTRAIT
mes préfèrent que celles qui vieillissent ne disparaissent pas. » p
marie-aude roux
Festival de Salzbourg, jusqu’au
30 août. Salzburgerfestspiele.at
14 | culture
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
Picasso en voyage
de noces à Biarritz
Le Casino Bellevue expose, au côté d’œuvres
d’artistes d’aujourd’hui, les travaux du peintre
pendant son séjour sur la côte basque
ART
biarritz
L
e 12 juillet 1918, mademoiselle Olga Khokhlova,
danseuse russe, épouse
monsieur Pablo Picasso,
artiste peintre espagnol, dans la
cathédrale orthodoxe de la rue
Daru, à Paris. Messieurs Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire et
Max Jacob, poètes, sont les témoins. Comme de tradition, les
jeunes mariés partent quelques
jours plus tard en voyage de noces.
La guerre réduisant considérablement les possibilités, ils se rendent à Biarritz, station chic. Ils y
sont les invités d’Eugenia Errazuriz (1860-1951), l’une des filles du
magnat bolivien de l’industrie minière Ildefonso Huici et l’épouse
du peintre chilien Jose Tomas Errazuriz, lui-même héritier d’une
fortune viticole. Eugenia et Jose
Tomas vivent à Paris et à Londres,
collectionneurs et mécènes.
Quand ils se séparent, elle s’établit à Biarritz où sa villa, La Mimoseraie, reçoit écrivains et peintres
américains, britanniques et français. Dont Picasso donc, rencontré
peu auparavant à Paris. Le couple
séjourne à La Mimoseraie quelques semaines, le temps pour Picasso de dessiner des mythologies
antiques, d’écrire quatre vers
d’Apollinaire sur les murs d’une
pièce de la villa et de peindre plusieurs natures mortes postcubistes ainsi qu’un Arlequin, et des baigneuses sur la plage dans sa nouvelle manière, pseudoclassique ; le
Picasso séjourne
à La Mimoseraie
quelques
semaines en
1918, le temps de
peindre plusieurs
natures mortes
postcubistes
temps également de préciser ses
rapports avec son nouveau galeriste, Paul Rosenberg, qui se
trouve lui aussi à Biarritz, comme
par hasard, et de correspondre
avec Apollinaire ou Cocteau.
Il fallait une exposition pour
l’anniversaire de ce séjour. Elle ne
s’inscrit pas dans l’ensemble pléthorique des manifestations réunies sous le titre légèrement racoleur « Picasso-Méditerranée », ce
qui est logique puisqu’elle se tient
face à l’Atlantique. Elle n’en a pas
moins obtenu du Musée Picasso le
prêt du célèbre Portrait de Madame Rosenberg et sa fille, des non
moins célèbres Baigneuses aux
corps étirées et aux maillots de
couleurs vives, de suites d’études à
l’encre ou à l’aquarelle, de lettres et
de cartes postales achetées par Picasso qui montraient la station
balnéaire et la côte. Cet ensemble
serait en soi une raison de se rendre au casino Bellevue, dont l’architecture vaut elle aussi la visite.
Portraits d’anciens combattants
Mais il y en a une deuxième, car
l’exposition, double, se nomme à
juste titre « Biarritz, 1918 & 2018 ».
A la partie Picasso répondent des
œuvres d’artistes d’aujourd’hui,
peintures, installations, photographies. Parmi eux, Annette Messager, Gloria Friedmann, Pascal Convert, Hervé Di Rosa ou Marc Desgrandchamps. Quels rapports
avec Picasso ? C’est selon les artistes et les cas. Pour Convert, c’est
simple : travaillant lui-même à
Biarritz, il a réalisé depuis les années 1980 de nombreuses œuvres
sur les villas aujourd’hui disparues, détruites par l’avancée de
l’océan ou la spéculation – le sort
de La Mimoseraie. Dans le verre ou
dans le bleu des cyanotypes, il inscrivait les formes spectrales de ces
architectures et de leurs décors : le
« temps retrouvé » de Proust, mais
par la sculpture. Autre relation de
nature en partie historique : les
portraits photographiques d’anciens combattants de la première
guerre mondiale fixés en noir et
blanc par Eric Poitevin dans les an-
« Les Baigneuses »
(1918), de Pablo
Picasso. SUCCESSION
PICASSO, 2018/RMN-GRAND
PALAIS (MUSÉE NATIONAL
PICASSO-PARIS)
nées 1980, quand la mémoire de
cette guerre n’était pas le sujet à la
mode qu’elle est devenue depuis.
Mais, pour la plupart, les relations s’établissent entre leurs
œuvres et celles de Picasso, l’une
de ses manières de travailler ou
l’un de ses sujets. Les Chimères un
peu vampires d’Annette Messager,
les monstres hybrides de Gloria
Friedmann et les corps torturés de
Barthélémy Toguo sont ici pour la
part inquiétante, cruelle et nocturne de Picasso, que les surréalistes avaient d’excellentes raisons
de considérer comme l’un des
leurs. Nina Childress manifeste
avec le cubisme des accointances
ironiques, de même que Daniel
Buren, dont l’installation en
donne une interprétation décorative. Par leur variété extrême de
matériaux et de formes, les trois
œuvres de Bertrand Lavier attirent
justement l’attention du côté de la
diversité stylistique raisonnée
propre à Picasso, qui se révèle particulièrement à Biarritz en 1918,
comme on le voit dans les dessins
et les documents présentés ici.
Un dernier réseau de correspondances réunit ceux pour lesquels
la représentation et la suggestion
du corps en mouvement, qu’il soit
nu ou vêtu, demeurent des enjeux
essentiels au temps du cinéma et
de la vidéo. C’est le cas des études
de nu debout ou allongé de Poite-
vin. C’est aussi celui de la rencontre que l’exposition ménage entre
les toiles et gouaches de Marc Desgrandchamps et les photographies de Denis Darzacq. Le diptyque d’une femme à l’arc du premier fait songer aux vers de Paul
Valéry dans Le Cimetière marin, à
Zénon d’Elée le philosophe et à sa
« flèche ailée, qui vibre, vole, et qui
ne vole pas ». Les deux grandes
photos de la série Act du second
font surgir des bacchantes ou une
vestale dans des rues ordinaires.
Ce sont des danseuses de l’Opéra
de Paris qui exécutent une figure
ou un saut, parmi les passants ou
devant une vitrine, apparitions
suspendues, énigmes visuelles
qui s’inscrivent dans la mémoire.
Rapprocher de la sorte Picasso
d’artistes qui ne lui doivent rien du
point de vue de la forme mais se
mesurent, chacun selon ce qu’il
est, aux difficultés qu’il a affrontées, est la bonne façon de montrer que son œuvre est toujours en
vie – meilleure que les commémorations respectueuses qui prolifèrent actuellement. p
philippe dagen
« Biarritz, 1918 & 2018 »,
Palais Bellevue, place Bellevue,
Biarritz. Tél. : 05-59-41-57-50. Tous
les jours de 11 heures à 20 heures.
Jusqu’au 30 septembre. Entrée :
6 euros ou 8 euros.
La perspective de la porte Dorée abîmée par un caisson d’aluminium
La chaîne hôtelière Motel One a ouvert à Paris son premier établissement, dont la structure s’inscrit difficilement dans son environnement
ARCHITECTURE
M
otel One, chaîne d’hôtels allemande, a
ouvert début juin son
premier établissement parisien.
Un gros caisson d’aluminium aux
volumes irréguliers, coincé entre
le périphérique et le Palais de la
porte Dorée, chef-d’œuvre Art
déco signé Albert Laprade, qui
abrite aujourd’hui le Musée de
l’histoire de l’immigration (anciennement Musée des colonies).
La belle perspective de la porte Dorée se voit entravée. Conçue pour
l’Exposition coloniale de 1931, en
lien organique avec le Musée des
colonies, cette porte exceptionnellement soignée sur le plan du
patrimoine fut pensée comme
une ouverture de Paris sur le bois
de Vincennes – c’est l’une des rares
qui ne tourne pas le dos à la banlieue – et du bois sur Paris.
Du point de vue parisien, rien
n’a vraiment changé. L’hôtel Motel One a beau surpasser le musée
d’une dizaine de mètres, il se devine à peine depuis la sortie du
métro, place Edouard-Renard. De-
puis Saint-Mandé, c’est une autre
affaire. L’entrée dans la capitale,
qui se dévoilait il y a quelques
mois selon une perspective harmonieuse, façonnée par les courbes du bois, en est défigurée.
Concours d’idées
A la Mairie de Paris comme au bureau de Catherine Baratti-Elbaz,
maire (PS) du 12e arrondissement,
qui a suivi le projet de bout en
bout, le silence est de mise sur le
sujet. Même attitude chez Vinci,
maître d’œuvre du projet, chez les
architectes des bâtiments de
France et chez Motel One. La
chaîne allemande a beau avoir
multiplié les communiqués de
presse et photos présentant son
hôtel donnant sur le périphérique
comme un havre de paix branché
niché dans un écrin de verdure,
elle refuse de communiquer sur
autre chose que la décoration.
Comment cet hôtel s’est-il retrouvé là ? Sa construction s’inscrit
dans le cadre d’une politique de
cession de terrains que la Ville de
Paris développe depuis une dizaine d’années en réponse à la ré-
duction des crédits alloués par
l’Etat et dont les projets Réinventer Paris et Inventons la métropole, portés par Anne Hidalgo,
sont la forme la plus aboutie.
En 2013, alors que l’actuelle maire
était encore première adjointe de
Bertrand Delanoë, un concours
d’idées avait été lancé pour céder
des espaces difficiles à exploiter
jouxtant le périphérique. La petite
parcelle sur laquelle trône aujourd’hui le nouvel hôtel abritait alors
des locaux techniques, consacrés
à l’entretien du bois.
Pour la chaîne Motel One qui,
avec une soixantaine d’hôtels et
une stratégie marketing redoutable, taille des croupières au groupe
Accor et ambitionne de s’étendre
dans toute l’Europe, elle valait de
l’or. Le constructeur Vinci, avec qui
elle s’est associée, a payé le prix
fort pour en faire l’acquisition,
pour ensuite revendre le bâtiment
à la Foncière des murs (premier investisseur dans l’hôtellerie en Europe, rebaptisé depuis « Covivio »)
et à la Caisse des dépôts. Par la
suite, à l’issue d’une opération capitalistique qu’on qualifie de « très
banale » à la Caisse des dépôts (une
prise de participation dans Covivio, partiellement payée avec les
parts de l’hôtel), Covivio en est devenu l’unique propriétaire.
Entre-temps, un concours d’architecture avait été lancé, dont le
jury se composait à égalité de représentants de la municipalité parisienne et des entreprises privées.
Pour les architectes, il s’agissait de
concilier des contraintes drastiques : un budget ultra-serré et un
nombre de chambres poussé au
maximum (270 demandées, 255 finalement livrées) ; la charte de Motel One imposant un modèle de
chambre reproductible dans tout
l’immeuble et sur tous les sites ;
le respect des recommandations
de l’architecte des Bâtiments
de France (ABF), contraignantes
dans le cas d’une construction érigée dans un rayon de 500 m
autour d’un bâtiment classé
(21 mètres séparent l’hôtel du Palais de la porte Dorée) ; la proximité du périphérique. Autant résoudre la quadrature du cercle.
Vainqueur du concours avec son
agence MCBAD, Adrien Dumont a
voulu démultiplier les hauteurs,
fragmenter les volumes, pour
« casser l’effet de masse ». Il a cherché à minimiser la surface au sol
au profit d’un petit jardin et à fabriquer une façade aussi réfléchissante que possible, qui puisse,
comme le suggèrent les images du
projet 3D, se fondre harmonieusement dans le site. C’était faire peu
de cas du hiatus produit par l’aluminium brossé sur la pierre dorée
du musée : en situation réelle, la
façade reflète avant tout la qualité
bon marché du matériau.
« Comme une superproduction »
Ballotté entre les intérêts des
géants Motel One et Vinci, dont les
enjeux, dit-il, le dépassaient souvent (« c’est très impressionnant,
très instable… comme une superproduction de cinéma ! »), l’architecte garde un bon souvenir des
relations avec Catherine BarattiElbaz. Membre du jury du concours, la maire du 12e arrondissement a multiplié les réunions avec
les riverains pour faire accepter
l’idée de cet hôtel, dont elle vantait
la capacité à dynamiser les com-
merces du quartier et à drainer un
nouveau public pour le musée.
Quant à Serge Brentrup, l’architecte des Bâtiments de France avec
qui il était en contact, il fut, selon
Adrien Dumont, un partenaire « à
l’écoute », « soucieux de comprendre [ses] demandes ».
« Les ABF ont tendance de temps
à autre à lâcher du lest pour
contrecarrer l’image d’empêcheur
de tourner en rond qu’on tend à
leur accoler, surtout lorsqu’il s’agit
de terrains médiocres », soutient
un connaisseur du secteur. Le contexte de l’époque, tendu par les polémiques architecturales à répétition – la Fondation Louis-Vuitton
dans le bois de Boulogne, l’annexion des Serres d’Auteuil par
Roland-Garros, la reconversion de
la Samaritaine en hôtel de luxe… –,
imposait aux architectes des Bâtiments de France une pression
particulière. Sur ce projet de l’Est
parisien, où les associations de défense du patrimoine sont nettement moins combatives qu’à
l’Ouest, la volonté était forte d’éviter de faire de nouvelles vagues. p
isabelle regnier
télévision | 15
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JEUDI 2 AOÛT 2018
« Berlin 56 », swing, romance et fantômes
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
La série retrace, du point de vue d’une mère et de ses trois filles, la complexité d’une société meurtrie
ARTE
JEUDI 2 – 20 H 55
SÉRIE
A
nnée 1956 : quelque dix
ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre.
Mais, en Allemagne, il
est des passés qui ne passent pas,
malgré la tentative de beaucoup
de mettre de funestes et parfois de
coupables souvenirs au troisième
sous-sol de leur mémoire.
C’est le cas de Caterina Schoellack, directrice d’une école de
danse et de bonnes manières, à
Berlin-Ouest, qui voit les danses de
salon qu’elle enseigne à de jeunes
gens ringardisées par le rock’n’roll
que la cadette de ses trois filles,
Monika, danse en secret avant que
la revêche et hautaine matrone ne
le découvre avec horreur. Mais
c’est avec une horreur encore plus
grande que Monika apprend que
sa mère a obtenu la gérance du lieu
– autrefois propriété d’une famille
juive spoliée, déportée et assassinée dans un camp de concentration – grâce à l’intermédiaire d’un
responsable nazi dont elle est toujours la maîtresse – à son corps
plus ou moins consentant.
Dans le salon de thé de l’école,
trois dames bien sous tous rapports sont en réalité des veuves de
nazis ; un jeune homme, dont
s’entiche Monika, a sur l’avantbras un numéro tatoué ; un autre,
Monika (Sonja Gerhardt), adepte du rock’n’roll dans « Berlin 56 ». STEFAN ERHARD/ZDF
issu de la haute bourgeoisie, finit
par prendre le large quand il réalise que son père, fabricant d’armes pendant la guerre, ne pense
qu’à contribuer au réarmement
de son pays humilié et à consolider sa fortune. Cette époque est
aussi celle où la frontière entre
Berlin-Est et Ouest était encore
assez poreuse, cinq ans avant la
construction du Mur. Ce qui ex-
plique les va-et-vient assez fréquents des personnages de
l’ouest à l’est de la ville.
Abus de fumigènes nocturnes
Berlin, qui était, jusqu’à l’arrivée
des nazis au pouvoir, un lieu d’effervescence artistique et sexuelle,
devient une ville puritaine. On y
pourchasse les homosexuels (le
personnage d’un homme marié
par convenance à l’une des trois
filles Schoellack est de ce point de
vue bien décrit) et les communistes, et l’on y traite les « hystériques » par électrochocs.
Pour recréer l’ambiance de l’époque, la direction artistique a veillé
à donner à ses décors une « patine » à l’ancienne, grâce à l’emploi
d’une lumière sous-saturée. Parfois, ce sont les toiles d’Edward
Hopper qu’évoque – avec succès –
le cadrage. On regrettera en revanche l’abus de fumigènes nocturnes – pour masquer on ne sait trop
quel détail moderne – et une intégration pas toujours réussie
d’images d’archives en couleurs
passées ou colorisées façon pastel.
Le sujet est évidemment de prime
intérêt, même s’il n’est pas inédit
sur le grand et le petit écran. Et il
est bienvenu et salutaire de le voir
réintroduit par le biais d’une série,
au moment où, en Allemagne notamment, une certaine déculpabilisation amène certains à raviver
de vieux fantômes.
On regrettera cependant que, en
choisissant de le faire par le biais
de six épisodes de quarante-cinq
minutes, les auteurs n’aient pas
profité de ce format long pour
creuser davantage les situations et
les caractères psychologiques. Le
ton est un rien outré et sentimental, avec des facilités dignes d’un
mélodrame à l’eau de rose. De
sorte que Berlin 56 – qui a attiré en
Allemagne jusqu’à 6,5 millions de
téléspectateurs, soit 20 % d’audience – ressemble plus à un téléfilm rallongé qu’à une série. p
renaud machart
« Berlin 56 », série créée par
Annette Hess. Avec Claudia
Michelsen, Sonja Gerhardt, Maria
Ehrich, Emilia Schüle, Heino
Ferch (All., 2016, 6 × 45 min).
La cuisine à l’état sauvage
La série documentaire suit la virée en pleine nature, dans les terres poitevines, du chef étoilé Sang Hoon Degeimbre
FRANCE 5
JEUDI 2 – 23 H 50
SÉRIE DOCUMENTAIRE
O
ubliez les shows culinaires nichés dans un confort haute technologie.
Dans Cuisine sauvage, l’art de la table se retrouve dans son plus simple appareil. John C. apprend aux
chefs à trouver de quoi se nourrir
en pleine nature. Pour cet épisode,
le jeune homme d’origine cosaque
sort le chef étoilé Sang Hoon
Degeimbre de ses fourneaux et
l’emmène dans le Marais poitevin.
Pendant trois jours, John va initier le cuistot belge à la vie sauvage, avec pour objectif de conclure l’échappée par un repas digne des deux étoiles de son restaurant wallon. Avant de partir
pour cette aventure, Sang Hoon
Degeimbre peut emporter
avec lui trois ingrédients et trois
ustensiles. Il choisit du kimchi,
du jang, du beurre, de la ficelle,
un briquet et deux couteaux
pour le prix d’un. Une besace frugale mais efficace. De quoi apprendre à vivre, et surtout à cuisiner léger (d’une certaine façon).
Les voilà tous deux en compagnie de mère nature, entre les
méandres humides du Poitevin,
sur une barque qui leur servira à la
fois de moyen de transport et de
toit. Navigation, repérages, chasse,
pêche, repas au coin du feu : on découvre les étapes inhérentes à la
vie sauvage. Une existence primaire, qui rappelle aux deux hommes celle des chasseurs-cueilleurs
– toutes proportions gardées.
John initie le chef à l’art du bivouac et des chambrées naturelles, tandis que Sang Hoon transmet au trappeur ses techniques
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 178
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
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I
II
III
IV
V
VI
VII
I. Entreprise de démolition personnelle. II. La Force et l’Eloquence chez
les Gaulois. La Petite Arménie, en Turquie aujourd’hui. III. Eruptives et dangereuses en cas de grossesse. Pour
comparer les énergies. IV. Encore plus
belle quand elle est funèbre. Cale sur
l’établi. V. Frappent en plein cœur.
Dames du métier. VI. Pour le commerce de gros. Patrouilles de nuit.
VII. Qui frappe un grand coup. Cours
du Nord. VIII. Armé chez Donald.
Nourriture grimpante. En principe,
on peut compter dessus. IX. Chargé
de senteurs marines. Attaquer les
belles têtes blondes. X. Prépare notre
consommation de demain.
VERTICALEMENT
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 177
HORIZONTALEMENT I. Contrepoison. II. Obéra. Argile. III. Rebâtirent.
IV. Blum. Nés. UDR. V. Islande. Zéro. VI. Egée. Aïeul. VII. Louer. Fin. EO.
VIII. Ars. Vouent. IX. Réerais. Iasi. X. Désaltérante.
VERTICALEMENT 1. Corbillard. 2. Obels. Orée. 3. Nébuleuses. 4. Tramage.
Râ. 5. Rat. Nerval. 6. Inde. Oit. 7. Parée. Fuse. 8. Ores. Aïe. 9. IGN. Zinnia.
10. Située. Tan. 11. Ol. Drue. St. 12. Neurologie.
1. Remue-ménage intérieur, bruyant
et désagréable. 2. Imposture et prise
de force. 3. Dans la fosse et en
plongée. Au bout du colt. Dans le
sommet de la hiérarchie. 4. Accompagne bien les poissons à table. Dans
l’erreur. 5. Petits saules. 6. Sorti après
incubation. Influencé par Raphaël, il
devient Le Guide. 7. Les plus petits
peuvent prendre de l’importance. A
prendre en compte. 8. Personnel. En
feu. 9. Sur la portée. Ne laisse pas de
choix. Entre deux lisières. 10. Passage
au jaune. Léger et allégé. 11. Fait jouer
toute la famille. Renforces les fonds.
12. Difficile de s’en passer.
culinaires. Ce partage de savoirfaire participe à la générosité de
cette série documentaire sans prétention mais délicieuse, et instructive. Car, sortis du marais, vous
pourrez aisément concocter des
mets à base d’écrevisses, de ragondin et autres fleurs glanées au gré
de vos promenades forestières.
Produit, technique et émotion
« Pour moi, assure Sang Hoon
Degeimbre, la cuisine, c’est trois
choses : le produit, la technique et
l’émotion. » Trois ingrédients intrinsèques à ce programme, où
l’on s’émerveille quand, après
maintes tentatives infructueuses
et une bonne dose de patience, le
chef étoilé parvient enfin à obtenir une flamme, sous le regard
ému, et un peu fier, de John.
Au sortir de cette escapade en
terres poitevines, on ne peut
s’empêcher de rêver à quelques
évasions en pleine nature pour
devenir, à notre tour, des apprentis Robinson Crusoé. p
camille langlade
Cuisine sauvage, de Laurent
Sardi (Fr., 2014, 50 min).
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Moyen
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
6
4
9 Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
8
7 2
seule fois par ligne,
colonne et par
2 9
1
4 5 par
carré de neuf cases.
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5
TF1
21.00 The Dark Knight Rises
Film d’action de Christopher Nolan
(GB-EU, 2012, 170 min).
23.50 The Dark Knight,
le chevalier noir
Film d’action de Christopher Nolan
(GB-EU, 2008, 165 min).
France 2
20.55 Secrets d’histoire
Cléopâtre ou la beauté fatale
Alexandre le Grand, des rêves
et des conquêtes
Magazine présenté par Stéphane
Bern (115 min et 105 min).
France 3
20.55 Quand vient la peur
Téléfilm d’Elisabeth Rappeneau.
Avec Sophie Quinton, Grégory
Fitoussi, Pascal Elso (Fr., 2010,
1 et 2/2, 180 min).
00.25 La France en humour
Documentaire de Mireille Dumas
et Alain Chaufour (Fr., 2017, 115 min).
Canal+
21.00 This Is Us
Série. Avec Ron Howard, Mandy
Moore, Justin Hartley (EU, 2017,
S2, ép. 4 à 6/18).
23.05 Better Things
Série. Avec Pamela Adlon
(EU, 2016, S1, ép. 3 et 4/10).
France 5
20.55 Des trains
pas comme les autres
Documentaires d’Alex Badin
et de William Japhet
(Fr., 2018 et 2016, 105 min).
23.50 Cuisine sauvage
Documentaire de Laurent Sardi
(Fr., 2014, 4/5, 50 min).
Arte
20.55 Berlin 56
Série. Avec Sonja Gerhardt, Maria
Ehrich (All., 2016, S1, ép. 1 à 3/6).
23.15 1864, amour et trahisons
en temps de guerre
Série. Avec Jacob Oftebro, Jens
Frederik (Dan., 2014, S1, ép. 1 à 4/8).
M6
21.00 Pékin Express :
la course infernale
Jeu présenté par Stéphane
Rotenberg.
23.15 Pékin Express : itinéraire bis
Divertissement présenté
par Stéphane Rotenberg.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-178
6
J EUD I 2 AOÛT
7
3
1
8
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
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Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
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JEUDI 2 AOÛT 2018
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HORS-SÉRIE
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UNE VIE, UNE ŒUVRE
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L’insoumise
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Vue par Beauvoir, Sagan, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Hugo…
Et aussi : chronologie, portfolio, lexique et bibliographie.
Hors-série
0123
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AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Hors-série
HORS-SÉRIE
L’HISTOIRE
DES
RÉVOLUTIONS
De l’âge de pierre à l’ère numérique
Gilles et Tatjana Aubrac,
Marianne Aubrac,
Célia Aubrac,
ses enfants,
Chloë, Charlotte, Claire, Gwen
et Eric,
ses petits-enfants,
Catherine et Marcel Vallade,
Elisabeth et Jean-Pierre Helfer,
ses sœurs et ses beaux-frères,
Ses neveux et nièces,
Les familles Gauvin, Samuel, Fréva,
ont la peine d’annoncer le décès de
M. Jean Pierre AUBRAC,
survenu le 27 juillet 2018,
à Salornay-sur-Guye,
à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Hors-série
Collections
Les obsèques ont eu lieu dans l’intimité
familiale au cimetière de Salornay-surGuye.
La famille remercie Chantal Prudon
et les services qui l’ont accompagné.
Cet avis tient lieu de faire-part.
25, rue de Confle,
71250 Salornay-sur-Guye.
Sa famille,
Sa compagne,
avec ses enfants
et ses petits-enfants,
Ses nombreux amis de France
et du Maroc,
ont la douleur de faire part du décès,
survenu le 22 juillet 2018, à Paris, de
Dès jeudi 2 août,
le vinyle n° 1
ABBEY ROAD
GÉNIES
MATHÉMATIQUES
des
Raphaël (Ralph)
BENARROSH,
ancien avocat
au barreau de Casablanca et de Paris,
membre de l’Association internationale
des juristes démocrates (AIJD),
ancien représentant de l’AIJD
au Conseil des droits de l’homme
à l’ONU,
militant de toutes les heures pour la
défense des droits humains et de la cause
palestinienne.
La crémation a eu lieu le lundi 30 juillet,
au cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e,
dispersion des cendres le lendemain,
à 11 heures, au jardin du souvenir du
cimetière du Père-Lachaise.
Il nous laisse tous dans la peine.
Dès jeudi 2 août, le volume n° 20
NASH À LA RECHERCHE D’ÉQUILIBRES
DANS LA THÉORIE DES JEUX
Une collection
0123
Renée Cazes,
son épouse,
Sylvie Destriau,
sa fille,
Georges Destriau,
son gendre,
Héloïse, Raphaël, Guilhem,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Joseph, Joé CAZES,
survenu à Paris, le 21 juillet 2018,
à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
Jacques Chaumont,
son époux,
Dès mercredi 1er août,
le volume n° 28
VILLA HADRIANA
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K Le Carnet du Monde
Tél. : 01-57-28-28-28
Philippe et Anne-Suga Chaumont,
Caroline et Hervé Le Brun,
François et Emmanuelle Chaumont,
ses enfants et leurs conjoints,
Joséphine, Mathurin, Sarah, Rose,
Cécile, Stella et Swann,
ses petits-enfants,
Nadine et Henri de Coignac,
Pierre Vimont,
sa sœur, son beau-frère et son frère,
Sa famille
Et ses amis,
ont la profonde tristesse de faire part
du décès de
Isabelle CHAUMONT,
née VIMONT,
survenu à Paris, le 30 juillet 2018.
Une cérémonie religieuse aura lieu
le vendredi 3 août, à 15 heures, en l’église
Saint-François-Xavier, 12, place
du Président-Mithouard, Paris 7e.
10, rue du Docteur-Roux,
75015 Paris.
Aude Briant,
son épouse,
Ugo Chatelais,
son fils,
Barbara Cardinael,
sa belle-fille,
ont l’immense tristesse d’annoncer
le décès de
Jean-Yves CHATELAIS,
le 31 juillet 2018, à Bordeaux.
Il est mort comme il a vécu, libre.
Helga Cladel,
son épouse,
Barbara,
sa fille
et son conjoint, Renaud,
Alma,
sa petite-fille,
ont la tristesse de faire part du décès de
Gérard CLADEL,
architecte DPLG urbaniste,
enseignant à l’École d’architecture
de Versailles
et ancien président
du conseil d’administration,
survenu à Paris, le 27 juillet 2018.
Les obsèques auront lieu le 3 août,
à 14 h 45, en l’église Saint-Françoisd’Assise, 9, rue de Mouzaïa, Paris 19e.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Toulouse.
Sa famille
Et ses amis proches,
ont la grande tristesse de faire part
du décès de leur frère, beau-frère et ami,
Michel DAGRAS,
(1932-2018),
prêtre diocésain,
supérieur du grand séminaire,
professeur de théologie
à l’Institut Catholique
et au grand séminaire de Toulouse,
officier parachutiste en Algérie,
aumônier de divers mouvements
(scoutisme, patrons chrétiens…),
formateur en entreprises,
militant en faveur des migrants
et des marginaux,
superviseur « fil rouge »
d’ateliers philo au Magreb,
militant pour la sauvegarde de la planète,
ancien rugbyman et ardent pyrénéiste,
bâtisseur, apiculteur.
Tous ceux et celles ayant fait
communauté avec lui se regrouperont
le jeudi 2 août, à 9 h 30, en l’église du
Sacré-Cœur, à la Patte d’Oie, à Toulouse.
L’inhumation aura lieu immédiatement
après la cérémonie, à la tombe des prêtres,
au cimetière Rapas tout proche.
Toute contribution sera redirigée vers
l’Association d’aide aux migrants en
transit « Pas sans toit... », créée par
Michel.
Pauline Hertzog,
sa fille,
Careen et Claire Hertzog,
Matthieu et Camille Dollfus,
ses beaux-enfants,
M. et Mme Hubert Heilbronn,
son frère et sa belle-sœur,
Mme Didier Heilbronn,
sa belle-sœur,
Mme Annie Flesselles
et ses enfants,
M. et Mme Gilles Tahier,
M. Gilles Hertzog,
ses beaux-frères et belle-sœur
Charles, François, Anne et Laurence
Heilbronn,
Abel Peraudin,
Tancrede et Paola Hertzog,
ses neveux et nièces,
leurs conjoints et leurs enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Florence DOLLFUS,
née HEILBRONN,
survenu le 28 juillet 2018,
à Quincy-sous-Sénart,
à l’âge de soixante-dix-huit ans.
L’enterrement a lieu au cimetière
de Crisenoy (Seine-et-Marne), ce mercredi
er
1 août, à 16 heures.
Jean-Louis Mercier,
son époux,
Emmanuèle Berthe,
sa fille,
Antonin, Baptiste et Philibert Parquier,
ses petits-enfants
Annette Hladik et Jacques Friedberg,
sa sœur et son frère
Ainsi que toute la famille,
ont la tristesse de faire part du décès de
Claudine FRIEDBERG,
professeur honoraire
au Muséum national d’Histoire naturelle,
survenu le 27 juillet 2018
et tiennent à rappeler le souvenir de
Louis BERTHE,
décédé le 1 janvier 1968.
er
Les obsèques auront lieu au
crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20 e, vendredi 3 août,
à 10 h 30.
Le Planning familial de Paris
a la grande tristesse de faire part du décès
de
Josseline
GIRAULT-LAURENCE.
Militante, féministe, combattante et
chaleureuse, Josseline a été de tous les
combats pour les droits des femmes.
Nous avons une pensée toute
particulière pour son mari, Daniel, ses
enfants, Denis et Fabienne, et son
compagnon, Laurent, et pour tous ses
petits-enfants si précieux à ses yeux.
La cérémonie aura lieu le jeudi 2 août
2018, de 10 h 30 à 11 h 30, à la coupole
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
La dispersion des cendres aura lieu
au Jardin du souvenir, à 14 h 30.
Pierre, Gilles, Anne, Aline,
ses enfants,
leurs conjoints et leurs enfants,
Dominique,
son frère,
Chantal Jars Plantin,
Laurence Perroux,
Sa famille,
Ses amis,
ont la tristesse de faire part du décès de
Jean-Lou GUÉRIN,
HEC 61,
fondateur des Mardis Littéraires,
survenu jeudi 26 juillet 2018,
à Bruxelles,
à l’âge de quatre-vingts ans.
Les obsèques auront lieu
le vendredi 3 août, à 11 heures,
à Courcy-aux-Loges (Loiret).
Blog : Les Mardis Littéraires.
Marie-Christine Labourdette,
présidente de la Cité de l’architecture
& du patrimoine,
Benoît Melon,
directeur de l’Ecole de Chaillot,
L’ensemble de la Cité de l’architecture
& du patrimoine
Et tout particulièrement
l’Ecole de Chaillot,
ont le regret de faire part du décès de
Pierre-André LABLAUDE,
diplômé de l’Ecole de Chaillot, il devient
architecte en chef des monuments
historiques en 1980, puis inspecteur
général des monuments historiques
en 1991.
Ses interventions ont fortement marqué
le patrimoine national, notamment sur
l’abbaye du Mont-Saint-Michel et les
jardins du château de Versailles. Passionné
par la transmission des savoirs, il
enseignait depuis de nombreuses années à
l’Ecole de Chaillot le projet d’intervention
sur le monument, la restauration et
l’évolution des doctrines, ainsi que la
restauration des jardins. Il y a prononcé de
nombreuses conférences publiques, et était
très impliqué dans le développement de la
recherche (il dirigeait la première thèse
de l’Ecole).
En parallèle de ses missions d’expertise
sur le site d’Angkor Vat, il a formé de
nombreux professionnels du patrimoine
cambodgiens, laotiens et vietnamiens dans
le cadre d’une formation délivrée par
l’Ecole du patrimoine au Cambodge et
l’Ecole de Chaillot.
Les enseignants, les élèves et les
personnels de la Cité et de l’Ecole
s’associent à la douleur de son épouse,
Colette di Matteo Lablaude et de sa
famille.
Mme Pierre Maillard,
son épouse,
M. Jean-François Maillard,
son fils,
ont la douleur de faire part du décès de
Pierre MAILLARD,
(1916-2018),
ambassadeur de France,
conseiller diplomatique
du président Charles de Gaulle,
commandeur de la Légion d’honneur,
grand officier
dans l’ordre national du Mérite,
chevalier
dans l’ordre des Palmes académiques.
82, rue Marcel-Dassault,
92100 Boulogne-Billancourt.
Eliane,
Ses tout proches,
ont la tristesse de faire part du décès de
Hubert MIORCEC,
survenu le 23 juillet 2018,
à Angers (Maine-et-Loire).
Francine Moussu,
son épouse,
Mireille Jouasset,
sa belle-sœur,
Philippe, Catherine et Eric,
ses enfants
et leurs conjoints,
Lucie, Jeanne, Anaïs et Nils,
ses petits-enfants,
leurs conjoints et leurs enfants,
Ses neveux et nièces,
Monique Rivier,
son épouse,
Léonard Rivier,
Caroline Sireau,
Aurélia Setton,
ses enfants
Et ses six petits-enfants,
font part du décès de
Michel RIVIER,
Gadz’Arts Châlons 63,
32e du Rite écossais,
ont la tristesse de faire part du décès de
Jean MOUSSU,
survenu le jeudi 26 juillet 2018,
à l’âge de cent trois ans.
Il a été inhumé dans l’intimité le mardi
31 juillet, à 13 heures, au cimetière
protestant de Châtillon-sur-Loire.
Un service d’action de grâce sera
célébré en septembre, à Paris.
MRP La Muette,
43, rue du Sergent-Bauchat,
75012 Paris.
Dominique Schnapper,
présidente,
Claude-Gérard Marcus,
président d’honneur,
Théo Klein,
président d’honneur,
Paul Salmona,
directeur
Et les membres
du conseil d’administration
du musée d’art et d’histoire
du Judaïsme
ont le regret de faire part du décès de
David OJALVO,
survenu le 25 juin 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Diplômé de l’École du Louvre, chargé
de mission à l’Inspection des musées de
province, David Ojalvo fut successivement
conservateur aux musées de Bastia, de
Brest puis de Pau. En 1968, il devint
conservateur du musée des Beaux-Arts
d’Orléans et organisa, jusqu’à son départ
en retraite en 1990, de nombreuses
expositions consacrées notamment à Max
Jacob, Vieira da Silva ou Olivier Debré.
Dès lors, il mit ses compétences au service
du musée d’Art juif de la rue des Saules, à
Paris et en devint le trésorier. Dans ce
cadre, il accompagna le processus de
création du musée d’art et d’histoire du
Judaïsme dans l’hôtel de Saint-Aignan,
auquel le musée d’Art juif a donné son
fonds en 2002. Soutien indéfectible du
mahJ, il en était membre du conseil
d’administration depuis 2005.
Marseille.
Mme Brigitte Seradour-Piana,
son épouse,
Dominique, Philippe, Nathalie, Gilles
et Jérôme,
ses enfants,
Ses douze petits-enfants,
Parents et alliés,
ont la tristesse de faire part du décès du
professeur Lucien PIANA,
survenu le 27 juillet 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
La cérémonie religieuse a eu lieu
le lundi 30 juillet, à 10 h 30, en la
basilique du Sacré-Cœur, Marseille 8e.
Sa famille
Et ses nombreux amis,
ont la profonde tristesse de faire part
du décès de
Michèle
PIRAZZOLI-t’SERSTEVENS,
directeur d’études émérite
à l’École pratique des Hautes Études,
survenu à Paris, le 26 juillet 2018,
à l’âge de quatre-vingt-trois ans.
Une cérémonie d’adieu aura lieu
le lundi 6 août, à 15 heures, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
Contact : mondrain.brigitte@gmail.com
Caluire (Rhône). Fourilles (Allier).
Mme Nicole Riberolles,
sa mère,
Mme Gilberte Riberolles,
son épouse,
Jean-Christophe Riberolles,
Sophie Riberolles
Et Sébastien Riberolles,
ses enfants,
Inès Riberolles, Ornella Riberolles
et Zoé Riberolles,
ses petites-filles,
Armand Riberolles,
son frère
et son épouse,
Colette Caugant,
sa sœur,
ont le chagrin et la douleur de faire part
du décès de
M. Jean-Louis RIBEROLLES,
survenu le 30 juillet 2018,
à l’âge de soixante-treize ans.
Une célébration aura lieu en l’église
de Notre-Dame de la Paix, 67, chemin
de Vassieu, à Caluire, le jeudi 2 août,
à 9 h 30.
Une messe sera célébrée en l’église
Saint-Saturnin, à Fourilles, le jeudi
2 août, à 15 heures.
PFP. Didier Beaudonnet,
Bellenaves-Ebreuil.
survenu le 29 juillet 2018,
à l’âge de soixante-treize ans.
Recueillement possible ce mercredi
1 er août, à 17 h 30, ou jeudi 2 août,
à 15 h 30, à Jeanne-Garnier, 106, avenue
Emile-Zola, Paris 15e.
Inhumation prévue près d’Angoulême.
Contacter : ml.rivier@laposte.net
Jacqueline,
son épouse,
Sa famille
Et ses amis,
ont la tristesse de faire part du décès de
Jacques ROBERT,
spécialiste des textes bibliques,
survenu le 27 juillet 2018,
à l’âge de soixante-dix-sept ans.
La cérémonie de crémation aura lieu
le jeudi 2 août, à 13 heures, au cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e.
Bordeaux.
Sa famille
Ses proches,
ont la grande tristesse de faire part
du décès de
Jean-Pierre ROSET,
préhistorien,
directeur de recherche émérite
à l’IRD,
survenu le 28 juin 2018,
à l’âge de quatre-vingt-un ans.
maiteroset@aol.com
Le professeur Jean-Claude Giacottino
et son épouse,
ses grands-parents,
Ses parents
Et sa sœur,
Son grand-père maternel,
Ses tantes et ses oncles
Et toute sa famille de métropole
et des Antilles,
ont la profonde douleur de faire part
du décès brutal, de
Thomas,
survenu le 2 juillet 2018, à Brest,
à l’âge de seize ans et demi.
Ses obsèques ont eu lieu le 7 juillet,
au crématorium de Brest, entouré de sa
famille et de la foule, de ses professeurs,
de ses camarades de lycée et de son club
de rugby.
Anniversaires de décès
François-Xavier BOUCHART,
photographe,
2 août 1993 - 2 août 2018.
Tous ceux qui l’ont aimé continuent
à se laisser inspirer par ses images, au delà
du temps.
« Mort à jamais ? Qui peut le dire ! »
Marcel Proust,
A La Recherche du temps perdu.
Nadine
et sa famille.
Anniversaire
Mme Claudine HUBER,
née RIVAULT.
Elle nous accompagne toujours...
Henry MARTIN
Elise MARTIN-DESPLAT.
A toi mon cher papa, à maman.
Vous me manquez tellement.
Lolo.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication
Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la
publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions
Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction
Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin,
Franck Johannes, Marie-Pierre Lannelongue,
Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon,
Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique
Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien
Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe
Gilles van Kote
Directeur du développement numérique
Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications
éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président,
Sébastien Carganico, vice-président
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JEUDI 2 AOÛT 2018
T
ous les samedis matin,
Jacques Chirac a téléphoné avenue FrédéricLe-Play. Sa fille Claude
s’en souvient encore aujourd’hui :
pendant ces huit mois qui ont
suivi l’élection de son père à l’Elysée, le nouvel élu a « inventé chaque semaine un nouveau prétexte
pour prendre des nouvelles de
François Mitterrand sans paraître
indélicat ». Toute la France savait
déjà, à l’époque, que « l’après »
pour l’ancien chef de l’Etat socialiste ressemblerait à une rapide
marche vers la mort. Les derniers
mois avaient été si rudes…
« Un masque mortuaire », c’est
l’impression qu’avaient eue les invités de la dernière garden-party,
le 14 juillet 1994, en croisant le président. François Mitterrand y avait
convié Alain Delon, d’une beauté
toujours saisissante sous sa chevelure poivre et sel de sexagénaire. Mitterrand, lui, avait cette
peau fine tendue sur l’ossature
du crâne et ce teint de cire, qui
faisaient penser au marbre des
gisants. Le vieux lion et le « Guépard » marchaient sur la pelouse,
l’un appuyé sur l’autre, et la foule
des invités s’écartait pour laisser
passer ce vestige d’une époque
bientôt révolue.
Bien plus tard, des témoins ont
raconté les efforts du président
pour prononcer un discours, remettre une décoration. Un de ses
anciens conseillers se souvient du
jour où il l’a vu s’approcher en
adoptant l’air secret de celui qui
réclame une note : « Accompagnez-moi jusqu’à cette porte, vite.
Le médecin est derrière… et je souffre le martyre. »
Le jour de la passation de pouvoirs, le 17 mai 1995, lors de leur tête-à-tête à l’Elysée, Mitterrand
n’avait pas caché sa satisfaction
d’avoir tenu jusque-là, malgré le
cancer qui le rongeait. S’il faut replonger dans ces trente-quatre semaines qu’ont été sa « vie
d’après », c’est donc par là qu’il
faut commencer, par cette existence qui file comme un tissu de
soie dont on ne peut réparer l’accroc. « Un jour, tout… flambera », a
prévenu Mitterrand devant ses
proches. Des millions de téléspectateurs l’ont vu quitter l’Elysée, à
petits pas, salué par son successeur, à qui il venait de livrer le code
secret nucléaire et une liste de
conseillers à recaser.
Désormais, lorsque l’ancien chef
de l’Etat se promène sur le
Champ-de-Mars, accompagné du
docteur Tarot, son médecin anesthésiste, le labrador noir Baltique
trottant sur leurs talons, les passants s’approchent pour le saluer
avec l’affection respectueuse
qu’on porte aux grands malades.
Il ne fait plus peur, cet ancien
DES MILLIONS
DE TÉLÉSPECTATEURS
L’ONT VU QUITTER
L’ELYSÉE, À PETITS PAS,
SALUÉ PAR SON
SUCCESSEUR, À QUI IL
VENAIT DE LIVRER LE
CODE SECRET NUCLÉAIRE
ET UNE LISTE DE
CONSEILLERS À RECASER
monarque qui va mourir. Mais il
veut encore contempler le ciel à
travers les poutrelles de la tour Eiffel, Venise, Vézelay (Yonne) et les
collines du Morvan, dévorer des
huîtres, relire Vies des douze Césars, de Suétone.
Les Français ne le savent pas encore mais cela fait quatorze ans
qu’il maîtrise ce cancer de la prostate dont sont morts son père et
l’un de ses frères. « Les hommes de
ma famille n’ont jamais dépassé
80 ans », a constaté Mitterrand. Il
doit fêter ses 79 ans le 26 octobre.
En arrivant au 9, avenue FrédéricLe-Play, les visiteurs sont surpris
du décor kitsch de son nouvel univers. Au pied de l’immeuble, un
interphone indique d’un simple
« FM » que l’ancien président s’y
est installé. Mais pourquoi a-t-il
choisi cette avenue froide, plutôt
que les 250 m2 pleins de charme
du 22, rue de Bièvre, ce petit hôtel
particulier qui avait accompagné
l’histoire officielle de sa montée
au pouvoir ? Pour continuer à vivre – comme il le faisait quai
Branly, du temps où il était au
pouvoir – avec Anne Pingeot,
la mère de Mazarine, dont les
Français ont appris l’existence
dans Paris Match, un an plus tôt.
« Le 3e étage de Le-Play ressemble
à un mausolée déguisé en appartement bourgeois », soufflent parfois ses amis. Dès l’entrée, ils sont
saisis par l’immense portrait dessiné à la mine de plomb par Jean
Olivier Hucleux en 1985 : un Mitterrand hyperréaliste, carré dans
un fauteuil tressé, vêtu d’une de
ses vestes de paysan qu’il aime
porter sur une chemise blanche.
Au fond du couloir, on distingue
dans la pénombre, posée sur un
socle, la tête de l’ancien président,
sculptée par Daniel Druet. L’appartement a été divisé en deux,
une partie pour les appartements
privés, équipés pour un malade,
une autre pour les collaborateurs.
A côté du bureau réservé aux
officiers de sécurité, il a fallu faire
de la place au conseiller d’Etat,
ancien résistant, Jean Kahn,
vieux compagnon du président,
à Dominique Bertinotti, chargée
des archives, aux deux secrétaires, Christiane Dufour et
Joëlle Jaillette, qui l’ont suivi depuis l’Elysée, et, enfin, à Bernard
Latarjet, l’ancien conseiller
culture de l’Elysée, qui joue les
directeurs de cabinet.
UNE VERVE INTACTE
Mitterrand s’est réservé une pièce
ensoleillée, où il a fait installer le
mobilier dessiné par Paulin pour
son bureau à l’Elysée. Ainsi, il
pourra suivre ses traitements
dans sa chambre, simple avec sa
bibliothèque encastrée, et relire à
sa table de travail le manuscrit de
ses entretiens avec Elie Wiesel, et
l’essai promis à l’éditrice Odile Jacob sur sa politique étrangère à
l’égard de l’Allemagne. C’est aussi
là qu’il corrige les chapitres sur Pétain et la guerre, tirés de ses conversations avec le journaliste
Georges-Marc Benamou. Ce dernier s’évertue à lui poser ces questions qui l’exaspèrent sur son passage à Vichy, que son engagement
dans la Résistance n’a pas effacé.
« Vous ne pouvez pas mourir sans
vous expliquer sur Bousquet », insiste Benamou, cherchant à comprendre cette amitié qui l’a longtemps lié, bien après la guerre, à
l’ancien secrétaire général de la
police de Vichy.
A Paris, en mai 1995, avec son médecin, Jean-Pierre Tarot (à gauche), et Michel Charasse. POOL MERILLON/REY/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES
François Mitterrand,
l’agonie
Trente-quatre semaines s’écoulent entre
le départ de l’Elysée du premier président socialiste, en mai 1995,
et son décès, en janvier 1996. Rongé par la maladie mais gardant
l’esprit alerte, l’ancien monarque travaille à sa postérité
PRÉSI DENT, L A VI E D’APRÈS 3 | 6
Lorsque Roland Dumas, Pierre
Bergé ou Michel Charasse le retrouvent pour déjeuner au restaurant, ils sont toujours surpris de le
voir dévorer à belles dents un plateau de fruits de mer et, pêle-mêle
au dessert, cette génération qui
voudrait faire « l’inventaire » de son
règne. « Jospin, sans moi, il n’aurait
jamais été ministre, hein ! », lâchet-il, encore furieux que le candidat socialiste à la présidentielle ait
osé dire, juste après la parution,
en 1994, chez Fayard, d’Une jeunesse française, l’enquête de Pierre
Péan sur la guerre de Mitterrand :
« On aurait pu rêver d’un itinéraire
plus simple et plus clair pour celui
qui fut le leader de la gauche »…
Qui sait que dans ces arrière-salles de bistrots renommés, derrière les stores tirés ou les paravents dressés pour éviter les paparazzis, l’ancien monarque a conservé sa verve intacte pour
déchirer le milieu politique ?
Même Jacques Chirac a droit à son
sac de mépris. « C’était une de vos
promesses de campagne, n’est-ce
pas ? », a-t-il noté lorsque le nouveau président l’a informé qu’il allait reprendre les essais nucléaires
que Mitterrand avait interrompus. Mais il a pris comme une gifle
ce discours du 16 juillet par lequel
son successeur a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans
la rafle du Vel’d’Hiv, organisée
en 1942 par… René Bousquet.
« Ce qui est terrible, avec le cancer, c’est que l’on finit par perdre,
certains jours, le désir de vivre »,
confie-t-il parfois. Pourtant, il
s’accroche au temps qui lui reste.
En juin, il tente une dernière fois
son ascension rituelle de la Roche
de Solutré (Saône-et-Loire). Ses
amis constatent avec effroi sa faiblesse. En juillet, cependant, alors
qu’il est parti à Latche (Landes) se
reposer, les proches l’ont retrouvé
joyeux. Marie-Noëlle Lienemann
et Jean-Luc Mélenchon sont venus lui rendre visite : « Ne lâchez
pas l’union de la gauche, c’est
la seule solution ! », a conseillé
Mitterrand. Puis, à Mélenchon :
« Ne vous marginalisez pas. » Jack
et Monique Lang leur ont succédé. Les deux versants du socialisme à son chevet…
« LE 3E ÉTAGE
DE L’AVENUE LE-PLAY
RESSEMBLE
À UN MAUSOLÉE DÉGUISÉ
EN APPARTEMENT
BOURGEOIS », SOUFFLENT
PARFOIS SES AMIS
« SI JE NE SUIS PLUS EN ÉTAT… »
Il a aussi accepté que Marine Jacquemin, reporter à TF1 et amie de
longue date, vienne filmer ces
quelques jours de vacances. Un an
plus tôt, Jean-Pierre Elkabbach a
enregistré des « conversations »
avec le président socialiste, qui
doivent être les dernières. Marine
Jacquemin ne pourra donc filmer
que les déjeuners joyeux avec
Christine Gouze-Rénal, la sœur de
Danielle Mitterrand, et son mari,
Roger Hanin, les ânes Marron et
Noisette, et la bergerie où l’ancien
président s’est aménagé une
chambre et une bibliothèque, à
l’écart de la maison principale.
Chaque matin, la journaliste retrouve Mitterrand pour le petitdéjeuner, sans caméra. « Comment peut-on expliquer que l’on ait
20 ans dans sa tête alors que le
corps vous lâche ? », s’insurge-t-il
devant elle. François Mitterrand
offre l’image de son dernier été
avec Danielle, l’épouse d’une vie.
En août, pourtant, il est revenu au
lac Chauvet, dans ce Puy-de-Dôme
dont sa « chère Anne » Pingeot est
originaire. Chaque escapade vers
un paysage connu est comme une
tournée d’adieux dans laquelle il
jette ses dernières forces.
En octobre, il a tenu à se rendre
aux Etats-Unis, à Colorado
Springs. L’ancien président américain George Bush y a organisé un
colloque où il a invité ceux qui, à la
tête de leurs pays respectifs, ont
contribué à la fin de la guerre
froide après la chute du mur de
Berlin, en 1989. Hormis Helmut
Kohl, toujours chancelier de
l’Allemagne réunifiée, qui a décliné l’offre, le Canadien Mulroney, le Russe Gorbatchev, la Britannique Thatcher et Mitterrand
ont fait le déplacement.
Arrivé dans la ville, au pied des
Rocheuses, Mitterrand, épuisé,
reste alité presque deux jours
dans sa chambre de l’Hôtel Broadmoor, une grosse bâtisse au bord
d’un golf entouré d’une forêt de
sapins. Le dernier jour, il se lève
pourtant et prononce son discours devant un public enthousiaste. L’applaudit-on pour son
courage ou sa façon de justifier
son attitude en 1989 et 1990,
lorsqu’il a paru douter de la chute
de l’Union soviétique ? « Dès
juillet 1989, j’ai dit que, si l’Allemagne voulait se réunifier démocratiquement, après un vote universel et
pacifiquement, alors c’était inévitable. » « Inévitable »… Il n’a pas dit
« légitime », qui aurait bien mieux
correspondu à l’aspiration historique allemande. Thatcher, Bush,
Mitterrand, Gorbatchev : c’est
toute une génération qui semble
se faire des adieux mutuels.
En novembre, le cancer a pris le
dessus. Parfois, des amis reçoivent un mot – « Je ne te verrai plus,
ne m’en veux pas » –, d’une écriture si tremblotante qu’elle en devient méconnaissable. L’ancien
président craint plus que tout que
des métastases cérébrales n’altèrent sa lucidité. « J’ai peu d’amis à
qui je peux le demander mais, si je
ne suis plus en état, je compte sur
vous pour faire le nécessaire afin
que je ne… subisse pas cette avanie », a soufflé le vieil homme à
Michel Charasse. Charasse, bouleversé, s’en est ouvert à Tarot.
« Ne… t’inquiète pas pour ça », a
répondu le médecin. Tarot a juré
à son illustre patient qu’il respecterait ses volontés.
Pour le réveillon, Mitterrand a
voulu revoir une dernière fois Assouan, en Egypte. A son retour,
lorsqu’une ultime IRM a révélé la
migration flambante du cancer
dans la colonne vertébrale et vers
le cerveau, le malade a demandé
son pronostic à Tarot. « Une douzaine de jours. Moitié moins sans
les traitements, mais avec seulement les antidouleurs. » Pour être
certain, Mitterrand a fait venir le
député socialiste Jean-Paul Bacquet, médecin lui aussi, qui confirme l’avis de son confrère. Et
l’ancien président a décidé d’arrêter les traitements et de cesser de
s’alimenter, demandant que l’on
fasse venir, le samedi 6 janvier 1996, André Rousselet, son
exécuteur testamentaire. Le 8 janvier, au petit matin, Anne Pingeot
a appelé l’Elysée. Trente-quatre semaines après son départ du pouvoir, François Mitterrand venait
de succomber. p
raphaëlle bacqué
Prochain épisode Jacques Chirac,
le silence
18 |
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
La recrue du FBI et le djihadiste,
l’amour jusqu’à la trahison
L’histoire trouble de
l’agente américaine Daniela Greene et d’Abou
Talha Al-Almani, un Allemand membre
de l’Etat islamique. Voyage en Syrie, mariage,
retour aux Etats-Unis, condamnation.
Un incroyable coup de folie amoureuse
L’AM OUR AU F RO NT 3 | 6
J
e crois que, cette fois-ci, j’ai vraiment
merdé… », écrit un jour Daniela
Greene dans un mail à un correspondant aux Etats-Unis. L’amour mène à
tout, mais tout de même… Le message de Greene est envoyé de Rakka,
alors le bastion en Syrie du « califat »
autoproclamé par Abou Bakr Al-Baghdadi, le
chef de l’organisation Etat islamique (EI), où
elle est arrivée dix jours auparavant et vient
d’épouser Denis Cuspert, alias « Abou Talha
Al-Almani » de son nom de guerre.
Rien ne prédestinait Daniela Greene à inscrire son nom dans l’une des pages les plus
sombres et les plus absurdes du monde de
l’espionnage. Elle n’est certes pas, à l’été
2014, à l’apogée du « califat » de l’EI, la première ou la seule jeune femme à avoir été séduite à distance par un djihadiste et à avoir
rejoint par amour un homme sur le territoire de Daech. Mais elle est la première et la
seule, autant qu’on sache, à être titulaire
d’une habilitation classée « top secret » des
services de sécurité américains.
Lorsque la guerre commence entre le
monde du djihad et les Etats-Unis – entre la
déclaration de guerre du chef d’Al-Qaida,
Oussama Ben Laden, en 1997, et les attaques
réussie à New York et Washington en 2001 –,
Daniela, née en Tchécoslovaquie avant la
chute du mur de Berlin, habite en Allemagne avec ses parents. Elle y rencontre un soldat américain, Matthew Greene, l’épouse,
puis, lorsque celui-ci est rappelé aux EtatsUnis, le suit en Oklahoma.
Dans les années qui suivent le 11-Septembre,
Daniela Greene mène l’existence ordinaire
d’une femme de militaire. Elle reprend des
études d’abord à l’université Cameron, à Lawton (Oklahoma), puis à l’université de Clemson (Caroline du Sud), où elle passe, en 2008,
un master d’histoire. Son mémoire, « Motivations raciales pour la collaboration française
durant la seconde guerre mondiale », porte
sur la montée de l’antisémitisme et de la xénophobie en France dans l’entre-deux-guerres et sur la politique antisémite de Vichy. Son
directeur de mémoire, le professeur Alan
Grubb, trouve l’étudiante brillante, et il lui
écrira plus tard une lettre de recommandation pour un travail de traductrice dans une
agence du gouvernement américain.
Car ces années-là, le moins qu’on puisse
dire est que la guerre ne se déroule pas
comme prévu. Les inspirateurs et chefs des
attaques du 11-Septembre ont bien été tués
ou arrêtés en Afghanistan et surtout au Pakistan – Ben Laden lui-même étant l’un des
derniers à être tués en 2011 –, mais le président George W. Bush a entraîné l’Amérique
dans des conflits interminables en Afghanistan, puis en Irak. De l’autre côté, le
monde du djihad est en plein essor, recrute
des dizaines de milliers de combattants et
multiplie les attentats à travers le monde.
Aux Etats-Unis, l’administration fédérale
embauche des milliers de personnes dans le
cadre de la lutte antiterroriste.
C’est ainsi que Daniela Greene trouve, un
jour de 2011, dix ans après le début de cette
guerre, un travail de traductrice d’allemand,
la langue du pays où elle a grandi, au sein du
Federal Bureau of Investigation (FBI). Elle
n’est ni militaire ni policière et, autant qu’on
sache, encore moins espionne, mais même
les employés contractuels civils doivent passer par un processus d’habilitation aux affaires de sécurité nationale. Greene obtient sa
classification « top secret ». Elle est nommée
en janvier 2014 au bureau du FBI à Detroit
(Michigan). On la charge d’enquêter sur un
djihadiste allemand qui apparaîtra plus tard,
dans les documents juridiques, sous la référence « Individu A » : Denis Cuspert.
C’est l’époque où l’Etat islamique vient de
reconquérir la ville où l’organisation a été
créée, dans la province irakienne d’Al-Anbar : Fallouja. Son instigateur, le djihadiste
jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui (de
son vrai nom Fadel Nazzal Al-Khalayleh),
passé par les camps d’Al-Qaida en Afghanistan, y a installé en 2003, peu après l’invasion américaine, son groupuscule, Unicité
et Guerre sainte, devenu ensuite, après accord d’un Ben Laden au départ très réticent,
Al-Qaida en Irak. Zarkaoui réussit à Fallouja
la jonction entre son unité et la guérilla
sunnite irakienne.
Après quelques victoires et beaucoup de
défaites, après des changements de chef et
d’appellation, Abou Bakr Al-Baghdadi (de
son vrai nom Ibrahim Awad Ibrahim Ali AlBadri), qui a pris le commandement de l’organisation en 2010, lui donne un second
souffle grâce à la guerre en Syrie. Basée à
Rakka, celle-ci prépare son retour en Irak.
Car, si elle a attiré dans le chaos syrien des dizaines de milliers de combattants étrangers,
Daech reste avant tout une organisation
sunnite irakienne. Elle reconquiert son bastion historique de Fallouja en janvier 2014,
avant de prendre Mossoul, sa « capitale », le
10 juin, et d’y proclamer la naissance du « califat » le 29 juin. C’est à ce moment-là que Denis Cuspert rejoint l’Etat islamique et proclame son allégeance à Baghdadi.
GANGSTA-RAPPEUR
L’homme est déjà une sorte de célébrité dans
les milieux islamistes radicaux. Né à Berlin
d’un père ghanéen expulsé d’Allemagne peu
après sa naissance et d’une mère allemande,
il grandit avec celle-ci et son second mari, un
officier américain. Au cours d’une adolescence agitée, il devient membre du gang des
« 36 », composé d’enfants d’immigrés qui se
bagarrent contre des groupuscules néonazis.
Il passe de centres de détention pour mineur
en prisons, pour des affaires de violences et
de drogue. Et il découvre le monde du rap. Il
devient, de 2002 à 2010, « Deso Dogg », un
gangsta-rappeur qui connaît une brève heure
de gloire et sort un album. Autant dire que la
première décennie du djihad international
ne l’a guère concerné.
Comme souvent avec le djihadisme, la
conversion est rapide et radicale. Après un
accident de voiture dans lequel il a failli perdre la vie, Denis Cuspert enterre Deso Dogg
et se convertit à l’islam sous le nom
d’« Abou Malik ». Il devient membre du
groupuscule islamiste allemand Die Wahre
Religion (« la vraie religion ») et chanteur de
nasheeds, ces chants religieux musulmans.
Il chante les louanges des combattants islamistes d’Afghanistan, de Somalie et de
Tchétchénie, et publie la vidéo d’un nasheed
à la gloire d’Oussama Ben Laden.
Son activité ne passe évidemment pas inaperçue. Les services de sécurité allemands le
surveillent. Il est arrêté pour possession
d’armes, et s’en sort avec une amende. Il
n’est guère davantage inquiété lorsque Arid
Uka, un Kosovar albanais qui a assassiné
deux militaires américains à l’aéroport de
Francfort, affirme qu’il a été fortement influencé par les écrits et chansons d’Abou
Malik. Il finit par envoyer une vidéo à la
chaîne de télévision ZDF dans laquelle il appelle au djihad et à des attentats en Allemagne. Cette fois, il a définitivement coupé les
ponts avec son pays.
Cuspert parvient, malgré la surveillance policière, à quitter l’Allemagne pour des camps
d’entraînement islamistes en Egypte puis en
Libye, et réapparaît en 2013 en Syrie avec
Jound Al-Cham (« les soldats du Levant »), un
groupe salafiste de la rébellion. Abou Malik
prend son nom de guerre d’« Abou Talha AlAlmani ». Il appelle alors dans des vidéos tous
les combattants musulmans à s’unir contre
le pouvoir de Bachar Al-Assad.
DANIELA GREENE
ENTREPREND
UN DIALOGUE DIRECT
AVEC LE DJIHADISTE
PAR LE BIAIS D’UN
TROISIÈME COMPTE
SKYPE, DONT ELLE
GARDE UN ACCÈS
CONFIDENTIEL
Quelques mois plus tard, Al-Almani rejoint
l’Etat islamique et son discours se radicalise
encore. Il conseille aux aspirants au djihad de
rejoindre Daech plutôt que l’Armée syrienne
libre, car le premier vise l’instauration de la
charia alors que la seconde a des ambitions
démocratiques. Et il n’appelle plus à la séparation entre musulmans et « infidèles » mais
à la conquête et à la mort de ces derniers.
Dans sa vidéo d’allégeance à Baghdadi, en
avril 2014, Almani annonce que « l’EI va continuer de construire son Etat jusqu’à ce qu’il atteigne Washington », et qu’alors, « ô
Obama »… En prononçant ces mots, il passe
son doigt sur sa gorge en signe de promesse
de décapitation du président américain.
EMBARRAS ABYSSAL
On ignore le moment exact du premier contact entre Daniela Greene et Denis Cuspert.
Toutes les informations, du côté américain,
proviennent d’une source unique : des extraits déclassifiés des auditions de Greene
devant un tribunal de Washington, révélés
par le journaliste Scott Glover de CNN en
mai 2017. Comme ni Daniela Greene, ni sa
famille, ni même son avocat n’accordent
d’entretiens à des journalistes depuis
qu’elle a passé un accord avec le gouvernement américain contre une réduction de
peine, ces extraits d’auditions sont le seul
témoin de cette incroyable histoire d’amour
et d’espionnage, longtemps cachée aux mé-
dias tant elle met le FBI et l’administration
américaine dans un embarras abyssal, et
fort compréhensible.
A Detroit, Daniela Greene travaille sur le cas
Almani depuis janvier 2014. Elle identifie des
numéros de téléphone et des comptes de réseaux sociaux lui appartenant, dont deux
comptes Skype qu’elle mentionne dans ses
rapports. Mais elle entreprend aussi, selon les
documents du tribunal, un dialogue direct
avec le djihadiste par le biais d’un troisième
compte Skype, dont elle garde un accès confidentiel, sans en informer ses supérieurs. On
sait en tout cas que le 11 juin 2014, Daniela
Greene remplit un document de voyage que
tous les habilités à tous les niveaux de la sécurité nationale américaine doivent communiquer lorsqu’ils voyagent à l’étranger. « Vacances/Personnel » indique-t-elle, en précisant :
« Envie de voir ma famille ». Elle précise qu’elle
rend visite à ses parents à Munich.
Daniela Greene ne prend même pas la peine
de réserver un vol pour Munich et de masquer ses traces. Elle s’envole le 23 juin pour Istanbul puis se rend à Gaziantep, la ville qui est
le point de passage des djihadistes étrangers
souhaitant rejoindre Daech. Selon les documents du tribunal, elle prend contact avec
l’« Individu A », qui envoie un intermédiaire
pour l’aider à franchir la frontière turco-syrienne. Elle arrive à Rakka et épouse immédiatement l’« Individu A ». Le mariage a lieu la
semaine de la proclamation du « califat ».
| 19
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
A gauche, Denis Cuspert
(deuxième en partant
de la gauche) prie avec
d’autres salafistes à Bonn,
en Allemagne, le 5 mai 2012.
HENNING KAISER/PICTURE-ALLIANCE/DPA/AP/
Ci-contre, lorsque Denis
Cuspert était rappeur sous
le nom de « Deso Dogg »,
en mai 2004. IMAGO/STUDIOX
probabilité que l’enquête actuelle soit mise en
péril », sans plus de précisions.
Six mois plus tard, le 17 avril 2015, après
une série d’interrogatoires confidentiels et
d’auditions secrètes devant le tribunal, les
procureurs estiment, selon les documents
publiés par CNN, être parvenus à une conclusion. Le procureur adjoint Thomas
Gillice, chargé des affaires de sécurité nationale au bureau du procureur de Washington,
affirme certes que Greene « a mis en danger
la sécurité nationale en s’exposant elle-même
et en exposant sa connaissance de sujets sensibles à des organisations terroristes », mais il
explique aussi que « sa fuite saine et sauve de
la région, sans avoir apparemment révélé ces
connaissances, semble être un coup de
chance ou le résultat d’un manque de jugeote
de la part des terroristes ».
« INTELLIGENTE ET NAÏVE »
Daniela Greene,
ancienne agente
du FBI, devant
sa résidence
à Syracuse, dans
l’Etat de New York,
le 3 mai 2017.
MATTHEW MCDERMOTT/
POLARIS/STARFACE
Que s’est-il passé dans la vie et dans la tête
de Daniela Greene, épouse de Matthew, le
soldat, et employée des services de sécurité
des Etats-Unis ? En l’absence de témoignage
personnel direct et avec un récit officiel qui
reste largement classifié, il est difficile de se
faire une opinion. Autant qu’on sache, il
s’agit bien d’une histoire d’amour. Un coup
de tête. Un coup de folie.
L’un des rares éléments personnels que
l’on connaît est que Daniela Greene a envoyé,
au mois de juillet, une série d’e-mails à un
correspondant, dont le nom est protégé, aux
Etats-Unis. Trois extraits ont été déclassifiés.
8 juillet 2014 : « J’étais faible et ne savais plus
comment gérer [la situation]. Je crois que,
cette fois-ci, j’ai vraiment merdé. »
9 juillet 2014 : « Je suis partie et je ne peux
pas revenir. Je suis en Syrie. Parfois je voudrais juste pouvoir rentrer. Je ne saurais
même pas comment passer si j’essayais de
rentrer. Je vis dans un environnement très
rude et je ne sais pas combien de temps je
vais tenir ici, mais ça n’a pas d’importance. Il
est un peu trop tard. »
22 juillet 2014 : « Je ne sais pas s’ils t’ont dit
que j’irais probablement en prison pour
longtemps si je rentre, mais c’est la vie.
J’aimerais revenir en arrière. Si Dieu le veut, je
vais arranger ça… »
Le 4 août 2014, Daniela Greene est de retour aux Etats-Unis. Elle est arrêtée le 8 août
et envoyée en prison. On ignore quand les
autorités américaines se sont rendu compte
de la trahison de la traductrice du FBI, mais
un avis de recherche avait été lancé à son encontre le 1er août, cinq semaines après son
départ des Etats-Unis.
AU MILIEU D’UN CHAMP DE CADAVRES
Ce même mois de juillet où les deux amoureux roucoulent à Rakka, Denis Cuspert n’est
pas inactif. On ne le voit jamais combattre ni
tuer mais, devenu un propagandiste en vue
de l’Etat islamique sur les réseaux sociaux,
notamment pour le recrutement des nonArabes, il multiplie les vidéos, dont l’institut
de recherche des médias du Moyen-Orient
(Memri) rend fidèlement compte. Il apparaît
en juillet près d’Homs, après la conquête
d’une installation gazière, où il se promène
au milieu d’un champ de cadavres et donne
des coups de pied dans un corps. On sait qu’il
sera le mois suivant à Deir ez-Zor, après la
tuerie des membres de la tribu sunnite des
Chaïtat, où il apparaît, au cours d’une scène
encore plus sanglante, brandissant une tête
fraîchement coupée.
Une fois Greene de retour, il y a évidemment beaucoup de zones d’ombre dans son
histoire. Il y a d’abord son attitude. Même en
admettant qu’elle ait réellement eu envie de
rejoindre Denis Cuspert sur un coup de tête
amoureux pour l’épouser, n’a-t-elle pas
craint d’être prise en otage ou assassinée dès
son arrivée à Rakka ? Pourquoi a-t-elle eu con-
fiance dans le fait qu’une employée du FBI serait accueillie comme une épouse ordinaire ?
Et qu’imaginait-elle, à 38 ans à l’époque, de sa
vie future au « paradis » des djihadistes ?
Et l’attitude de Daech est aussi très surprenante. L’organisation clandestine a-telle accepté d’accueillir l’amoureuse transie de Denis Cuspert ou a-t-elle eu le sentiment de mettre la main sur une transfuge
qui allait lui permettre de marquer des
points contre son ennemi américain ?
Pourquoi, une fois à Rakka, lui a-t-on permis d’accéder à un ordinateur et de communiquer par courriel avec les Etats-Unis ?
Pourquoi et comment l’a-t-on laissée repartir de Syrie ? Pour une organisation totalitaire et paranoïaque qui a assassiné des
centaines de ses propres partisans à la
moindre suspicion, l’histoire Greene soulève beaucoup de questions.
Trois mois après son retour, en novembre, le gouvernement américain, qui se dit
enchanté de la coopération de Daniela
Greene avec la justice, demande que l’acte
d’accusation demeure confidentiel. La raison pourrait simplement en être que
Washington et le FBI voulaient s’éviter enquêtes des médias et sarcasmes, mais le
procureur indique que « la publicité sur l’arrestation de l’accusée ou sur les charges qui
pèsent sur elle contribuerait à une forte probabilité de danger imminent pour un témoin
ou toute autre personne, ainsi qu’à une forte
« JE VIS DANS
UN ENVIRONNEMENT
TRÈS RUDE ET JE NE
SAIS PAS COMBIEN
DE TEMPS JE VAIS
TENIR ICI, MAIS
ÇA N’A PAS
D’IMPORTANCE.
IL EST UN PEU
TROP TARD »
DANIELA GREENE
Estimant que l’accusée, qui plaide coupable,
« a tenté de réparer ses erreurs et en fin de
compte d’aider de nouveau son pays » au
cours d’un processus de coopération qui fut
« significatif et conséquent », Gillice demande
une réduction de peine. Daniela Greene, selon la jurisprudence dans des cas similaires
liés à Daech, et sans même parler de la trahison envers l’agence de sécurité qui l’employait, risque entre dix et quinze ans de prison. Elle n’en fera que deux.
Ni Denis Cuspert ni Daech n’ont jamais évoqué cette saga invraisemblable. Les EtatsUnis ont placé Abou Talha Al-Almani sur la
liste des terroristes de haut niveau à neutraliser, sans alors révéler qu’il fut l’époux d’une
Américaine employée par une agence fédérale de sécurité. Ils annoncent sa mort
en 2015 dans un raid aérien à Rakka, avant de
reconnaître en 2016 qu’il y a survécu.
C’est l’Etat islamique qui annonce finalement, le 18 janvier 2018, le décès le 17 décembre 2017 « après la prière du milieu de journée »,
à Gharanij, en Syrie, de son propagandiste berlinois. Daech lui rend un vibrant hommage,
tant pour « sa détermination à combattre et
même à servir en tant que commandant malgré les sévères blessures subies », sa capacité à
« préparer des plans de bataille » et à « mener le
combat », que pour son rôle « fondateur » dans
la création du centre de communication AlHayat, le canal de propagande de Daech dans
les langues autres que l’arabe. « Beaucoup de
combattants étrangers ont été persuadés de rejoindre l’EI, se félicite Daech dans son communiqué, grâce à ses efforts de communication et
à l’histoire inspirante de sa vie. »
La guerre entre les organisations djihadistes
et le monde entier, Etats-Unis en tête, est entrée cette année dans sa troisième décennie.
Le FBI a indiqué pudiquement, à la suite de la
divulgation de l’affaire par CNN, avoir « pris
diverses mesures pour identifier et réduire les
vulnérabilités en matière de sécurité ».
Daniela Greene, elle, a disparu de la circulation. Au journaliste de CNN, Scott Glover,
après qu’il a eu connaissance des documents
du tribunal, elle a juste dit qu’elle était « serveuse dans un bar d’hôtel » et qu’elle refusait
de lui parler pour « ne pas mettre sa famille
en danger ». Son avocat l’a décrite comme
une femme à la fois « intelligente et manifestement naïve », qui « regrette sincèrement » ce
qu’elle a fait. Face à des journalistes du New
York Post qui sont parvenus peu après à la localiser à Syracuse (Etat de New York), elle a
décliné tout commentaire, a rabattu sa capuche sur sa tête pour que son visage ne soit
pas photographié, et a disparu dans une Subaru blanche. Avec ses secrets. p
rémy ourdan
Prochain épisode Jasmin et Osama,
au-delà du mur
20 |
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
seulement tous les principaux candidats
ont renoncé au financement public de
l’élection générale comme des primaires
– afin de pouvoir dépenser sans compter –,
mais les conventions des deux principaux
partis ne sont plus non plus financées par le
fonds présidentiel depuis une décision de
2014. Bien sûr, la suppression des financements publics est autant un symptôme
qu’une cause de la crise actuelle de la démocratie que nous traversons. Mais il est important de rappeler certaines réalités.
Dans Le Prix de la démocratie (à paraître le
29 août chez Fayard), en m’appuyant sur
une étude historique inédite des financements privés et publics de la démocratie
dans une dizaine de pays sur plus de cinquante ans, je montre que si le coût de la démocratie – celui du fonctionnement des
partis et des dépenses électorales – n’est pas
pris en charge par la puissance publique
avec des subventions publiques suffisantes,
alors ce sont les généreux dons privés d’une
minorité de favorisés qui viennent alimenter la machine électorale, avec un risque important de corruption et de capture. Un
euro, une voix, plutôt qu’une personne, une
voix. Il peut sembler paradoxal, au moment
où sont mises au jour les irrégularités des
comptes de campagne de plusieurs candidats – à des degrés divers –, de défendre le
principe d’un financement public du jeu
électoral. Ne faudrait-il pas mieux ne pas
gaspiller ainsi l’argent de nos impôts ? Ne
nous y trompons pas, la solution n’est pas
dans la défiance, elle est dans une refondation des modalités du financement public
actuel, qui doit être généreux, mais aussi
dynamique, modernisé et mieux régulé.
UNE PRATIQUE PROBLÉMATIQUE
ANTOINE DUSAULT
DÉM O C RAT I ES FAT I GUÉES 4 | 6
La mauvaise régulation du financement
des partis contribue à la défiance des Français envers les politiques
et favorise l’abstention et les votes extrêmes, analyse Julia Cagé,
professeure d’économie à Sciences Po Paris
Plus transparente, mieux financée :
pour une démocratie retrouvée
Par JULIA CAGÉ
I
¶
Julia Cagé
est professeure d’économie
à Sciences Po Paris. Elle
est également codirectrice
de l’axe « Evaluation de la
démocratie » du Laboratoire interdisciplinaire
d’évaluation des politiques
publiques (Liepp) et
membre de l’Observatoire
de l’éthique publique.
Responsable du pôle
« Economie » du candidat
PS Benoît Hamon durant
la dernière élection
présidentielle, elle est
l’auteure de « Sauver les
médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie » (Seuil, 2015) et
du « Prix de la démocratie »,
à paraître le 29 août
(Fayard, 350 p., 22 euros)
l y a encore quelques mois, pour la très
grande majorité des Français, la
CNCCFP n’était rien d’autre qu’un sigle
obscur. Qui avait entendu parler de cette
commission créée en janvier 1990 par une
loi « relative à la limitation des dépenses
électorales et à la clarification du financement des activités politiques » ? Son nom
avait bien été quelquefois prononcé après
l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, mais
aussitôt oublié.
Aujourd’hui, la Commission nationale des
comptes de campagne et des financements
politiques tient le haut de l’affiche, tant les
« affaires » concernant le financement des
campagnes des différents candidats à l’élection présidentielle de 2017 se multiplient.
Sans parler des comptes des candidats aux
législatives, qui n’ont encore pu être consultés ! De l’ouverture d’une enquête préliminaire visant des faits présumés de détournement de fonds publics et de financement
irrégulier de la campagne électorale d’Emmanuel Macron par les collectivités lyonnaises, aux soupçons de sous-facturations
de la société d’événementiel GL Events d’Olivier Ginon, proche de Gérard Collomb, en
passant par les suspicions de surfacturations de Mediascop, la société de communication de Sophia Chikirou pendant la campagne de Jean-Luc Mélenchon, aux frais de
permanences et de locaux peut-être excessifs de Benoît Hamon ou encore aux dépenses pour le moins surprenantes du Front
national, qui est allé jusqu’à demander le
remboursement de plusieurs centaines
d’euros de contraventions (des dépenses invalidées par la commission), on ne saurait
presque plus où donner de la tête.
La « clarification » promise par la loi de
1990 est loin d’être complète : le financement des activités politiques en France
relève au mieux du clair-obscur ; on serait
plutôt tenté d’y voir des aplats de couleur
sombre. Pourtant, sur le papier, la France a
mis en place au cours des trente dernières
années des régulations et des institutions
qui auraient dû permettre de prévenir ce
genre de dérives. D’autant que si la France a
régulé le financement de sa vie politique relativement tard en comparaison internationale – à la toute fin des années 1980, alors
même qu’aux Etats-Unis, au Canada ou encore en Italie, les financements des partis et
des campagnes ont été pensés dès le début
des années 1970 –, cette régulation semble
beaucoup plus durable. En théorie du
moins. Car ce que nous révèlent les débats
actuels autour de la pertinence des décisions prises par la CNCCFP, c’est surtout que
cette commission ne dispose plus des
moyens nécessaires pour mener à bien ses
activités. Doit-on s’en étonner ? Le législateur semble malheureusement peu enclin à
renforcer les pouvoirs d’une commission
qui pourrait lui chercher des poux dans la
tête quand il est lui-même candidat !
UN « POGNON DE DINGUE »
La bonne nouvelle, c’est que les comptes de
campagne font malgré tout l’objet d’une attention toute particulière. On peut saluer
ici le travail fait par les journalistes de plusieurs médias, qui n’ont pas hésité à passer
de longues journées à éplucher les milliers
de factures de chacun des candidats, qu’il
s’agisse de Mediapart – longtemps à la
pointe sur la question des financements occultes des campagnes électorales, à commencer par celle de Nicolas Sarkozy
en 2007 –, mais également du Monde ou encore de Libération. Un intérêt médiatique
sans doute pas totalement étranger aux répercussions qu’a eues, au début des années
2010, la désormais fameuse « affaire Bygmalion », les comptes de campagne de
Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle
de 2012 ayant finalement été rejetés. Un rejet dont il faut souligner ici qu’il n’a pas seulement coûté cher aux sympathisants de
droite, énergiquement sollicités dans le cadre du « Sarkothon » pour venir en aide à
une UMP affaiblie financièrement par le
non-remboursement des dépenses de campagne de son candidat, mais également à
l’ensemble des citoyens français.
En effet, en France, les dons aux partis politiques ouvrent droit à une déduction fiscale pouvant atteindre 66 % des sommes
versées pour les citoyens imposables au titre de l’impôt sur le revenu. Ainsi, sur les
11 millions d’euros réunis afin de rembourser les frais de campagne de Nicolas
Sarkozy, le coût pour l’ensemble des contribuables français a potentiellement atteint
les 7 millions d’euros. Si le chiffre exact n’est
pas connu, l’ordre de grandeur – là, on peut
parler de « pognon de dingue » – est le bon,
et on peut dire que l’UMP s’en sort bien, elle
qui n’aurait pas dû toucher de subventions
publiques mais qui de fait en a plus que largement profité.
La mauvaise nouvelle, c’est que toutes ces
affaires ont un effet délétère et ne viennent
que renforcer la défiance déjà existante envers notre personnel politique, défiance
qui alimente l’abstention, quand ce ne sont
pas les votes pour les extrêmes. La fatigue
démocratique semble prendre le dessus
chez des citoyens de plus en plus lassés par
les excès d’une classe politique qu’ils perçoivent – en partie à raison – comme déconnectée de leurs préoccupations.
Moins de 10 % des Français font
aujourd’hui confiance aux partis politiques, et pas plus aux nouveaux qu’aux anciens. De là à ce qu’ils déclarent majoritairement ne plus vouloir les financer avec l’argent de leurs impôts, il n’y a qu’un pas. Il y a
un petit goût d’Italie dans la critique actuelle du personnel politique français, et ce
goût est amer. En Italie, la dénonciation de
la « caste » politique a abouti à la suppression du remboursement des dépenses électorales, un combat mené à l’origine par le
Mouvement cinq étoiles. Les élections de
2018 ont été les premières depuis plus de
quarante ans à se faire sans remboursement public des dépenses ; avec les résultats
que l’on connaît. De même aux Etats-Unis,
l’élection de Donald Trump en 2016 a marqué officiellement la fin du financement
public de la démocratie nationale, un financement pourtant là aussi vieux de plus de
quarante ans. Pour la première fois, non
UN AN APRÈS L’ÉLECTION
D’EMMANUEL MACRON,
JAMAIS ON N’A VU
UN ÉLECTORAT AUSSI
DIVISÉ QUE L’ÉLECTORAT
FRANÇAIS SUR
SA PERCEPTION
D’UN PRÉSIDENT
Je voudrais insister ici sur un point qui me
semble essentiel pour tenter de remédier à
l’épuisement démocratique dont souffrent
nombre de pays occidentaux : la transparence. Aujourd’hui, en Italie, en Allemagne,
au Royaume-Uni ou encore aux Etats-Unis,
quand un citoyen contribue au financement d’un parti politique ou d’une campagne électorale au-dessus d’un certain montant (quelques centaines d’euros), l’identité
du donateur est rendue publique, souvent
en ligne et en temps réel. Certes, tout n’est
pas parfait dans ces pays : au Royaume-Uni,
le montant des dons n’est pas limité, tout
comme en Allemagne où les dépenses électorales ne sont pas plafonnées. Dans ces
quatre pays, les entreprises sont autorisées
à contribuer au financement de la vie politique, une pratique problématique et interdite en France depuis 1995. Mais il y a des
choses à apprendre de tous les pays !
En France, si les dons aux partis et aux
campagnes comme les dépenses électorales sont encadrés, la transparence sur les
dons n’est toujours pas au rendez-vous. Il
semble difficile de justifier une telle opacité, qui vient à rebours des pratiques des
autres démocraties. Surtout, cela ne fait
qu’alimenter la défiance.
En 2017, en France, a été élu un président
jeune et inattendu. Certains ont vu là la fin
de la vague populiste – caractérisée en particulier par le Brexit et le trumpisme – et le renouveau des démocraties occidentales. Un
an plus tard, jamais on n’a vu un électorat
aussi divisé que l’électorat français sur sa
perception d’un président – et au vu des
élections italiennes, on peut dire que la vague populiste n’a pas été stoppée. Un président aimé par les plus riches et les plus éduqués, et rejeté par les plus pauvres et les
moins diplômés. Le « président des riches » ? On pourrait être tenté de voir un
lien entre d’une part la transformation de
l’impôt sur la fortune en impôt sur la fortune immobilière – autrement dit la suppression de l’ISF – et la mise en place d’un
prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur
les revenus du capital, et d’autre part les préférences et intérêts économiques de ceux
qui ont contribué financièrement à la campagne de Macron. Les moins favorisés qui
auraient donné à la campagne du président
ne peuvent que constater qu’il a renoncé
aux mesures destinées à satisfaire leurs préférences : gel des aides personnalisées au logement (APL) et hausse de la CSG pour les
retraités « privilégiés » qui touchent une
pension supérieure à 1 400 euros.
Surtout, les réfutations de l’équipe d’Emmanuel Macron seraient plus audibles si
celle-ci s’engageait à publier la liste de ses
donateurs au-dessus, par exemple, de
200 euros – comme cela est pratiqué
ailleurs – et surtout si était introduite dans
la loi une obligation de transparence. Qui
s’appliquerait bien sûr à l’ensemble des partis et des candidats. Un petit pas, certes,
mais un pas indispensable vers le renouveau démocratique et la reconstruction
d’un lien de confiance entre les citoyens et
leurs représentants politiques. p
Prochain épisode : La démocratie en Asie,
par Delphine Allès
débats & analyses | 21
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
Les illusions
d’une censure
de gauche
Analyse
michel noblecourt
Editorialiste
A
u-delà de la crise
politique qu’elle a
générée, l’affaire
Benalla a produit
une sorte de miracle : l’union de
la gauche est de retour ! Les 62 députés du Parti socialiste, de La
France insoumise (LFI) et du Parti
communiste ont déposé une motion de censure commune contre
le gouvernement d’Edouard Philippe. Mardi 31 juillet, ce texte, qui
dénonce la « dérive autocratique »
et le « sentiment d’impunité » au
sommet de l’Etat, a été débattu
– et rejeté – en même temps que
celui des Républicains (LR). Il faut
remonter au gouvernement de
Raymond Barre pour trouver un
tel précédent. En novembre 1979,
le premier ministre eut à affronter, le même jour, deux motions
de censure contre sa politique
économique, l’une émanant des
socialistes, l’autre des communistes. Cela avait conduit Raymond
Barre à ironiser, en reprenant un
propos du communiste Pierre
Juquin : « L’union de la gauche ne
peut pas être, avant tout, une
union parlementaire. »
Près de quarante ans après,
l’union de la gauche est d’abord
– et seulement – une union parlementaire de circonstance. Emmanuel Macron est ainsi confronté,
pour la première fois depuis le début de son quinquennat, à un
front commun de ses oppositions, qu’il a qualifié lui-même, le
24 juillet, de « coalition baroque ».
La motion de censure de LR a été
votée par les députés de LFI mais
pas par le groupe Nouvelle Gauche, Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, ne voulant pas
« donner le sentiment que nous
pourrions à cette occasion nous
regrouper sur un même texte ».
Quant aux parlementaires du
Rassemblement national (RN) de
Marine Le Pen, ils ont apporté
leurs voix aux deux motions.
Cette censure unitaire de la gauche part du constat que « notre
pays traverse une crise politique
qui révèle des dysfonctionnements graves au sommet de l’Etat
et au cœur des institutions républicaines ». Au passage, elle dénonce une réforme constitutionnelle qui « n’est pas à la hauteur de
la crise des institutions de la Ve République ». Elle a donné lieu à des
discussions préparatoires homériques. Qui allait être le premier
signataire de la motion, et donc
l’orateur principal lors du débat ?
Le PS réclamait la première place,
au nom de sa supériorité numérique. Pas question, répliquait JeanLuc Mélenchon, qui préconisait
un tirage au sort. Finalement,
c’est André Chassaigne, le président du groupe communiste,
pourtant connu pour ses mauvaises relations avec le leader de LFI,
qui a été choisi. M. Mélenchon est
le deuxième signataire et Valérie
Rabault, la présidente du groupe
Nouvelle Gauche, la troisième…
L’union de la gauche vaut bien
quelques compromis.
L’encre de ce texte commun
était à peine sèche que M. Mélenchon célébrait l’événement.
« C’est bien et nous sommes
très contents, se félicitait l’ancien candidat à l’élection présidentielle, vendredi 27 juillet.
D’autant que, comme elle ne peut
pas se déposer sans nous, nous
voyons que c’en est fini du “ni Macron ni Mélenchon”. » Relevant
que lors du vote de confiance au
gouvernement de M. Philippe, la
majorité des socialistes s’était
CROIRE QU’UNE UNITÉ
CIRCONSTANCIELLE,
À PROPOS DE LA CRISE
DÉCLENCHÉE PAR
L’AFFAIRE BENALLA,
CONSTRUIRA UNE UNITÉ
DANS LES URNES
N’EST QU’UN LEURRE
abstenue, le dirigeant de LFI, qui,
depuis 2008, est en guerre
ouverte avec un PS qu’il voue
aux gémonies, a ainsi salué un
« événement politique ». « Le Parti
socialiste, s’est-il réjoui, est maintenant un parti d’opposition frontale au gouvernement. » Déjà,
lorsque le 26 mai la CGT s’était
jointe à une cinquantaine d’organisations pour participer à la
« marée populaire » de LFI contre
M. Macron, M. Mélenchon y
avait vu un signe positif, n’hésitant pas à envisager, malgré l’absence du PS, « la construction
d’un front populaire ».
DÉMONSTRATION DE FAIBLESSE
Comme souvent, M. Mélenchon
va vite en besogne, et l’union de
la gauche du 31 juillet a toutes les
chances de n’être qu’un leurre.
M. Faure a rapidement remis les
pendules à l’heure. « Nous sommes dans un combat pour la défense de la démocratie, a-t-il martelé, pas en train de régler la question du leadership de la gauche. »
Quelques jours auparavant, il
avait même exprimé de fortes réserves quant au recours à l’arme
de la motion de censure : « Je
pense que ce n’est pas la bonne façon de procéder, avait-il affirmé.
En réalité, ça rend service à Emmanuel Macron, puisqu’il va pouvoir clore une séquence par un
vote qui marquera le fait qu’il n’y a
pas de majorité alternative. » C’est
aussi une démonstration de faiblesse de la gauche qui a ainsi
montré à quel point, avec 62 parlementaires, elle est minoritaire
à l’Assemblée nationale face à la
forte majorité macroniste.
L’argument mis en avant par
M. Faure pour refuser de voter la
motion de censure de LR se retourne contre lui. « Habituellement, a-t-il expliqué, une motion
de censure sert à faire tomber un
gouvernement et à le remplacer
par une majorité alternative, et il
n’est pas question pour nous de
constituer une majorité avec Les
Républicains. » En 1979, quand
François Mitterrand avait ferraillé contre Raymond Barre, il
avait en effet défendu une politique économique alternative.
Est-ce à dire aujourd’hui que le
PS pourrait former une majorité
alternative avec les cosignataires
de sa motion, LFI et le PCF ? Nul
n’imagine une telle perspective
alors que M. Faure rend coup
pour coup à M. Mélenchon, qu’il
soupçonne de vouloir « tuer » le
PS, renvoyant dos à dos un « Jupiter radical » et un « Jupiter libéral », LFI n’ayant à ses yeux « pas
la capacité d’être cette force centrale à gauche ».
Qu’il s’agisse de la réforme des
institutions, de la question européenne, et même – malgré une opposition conjointe sur les ordonnances sur le code du travail et sur
la SNCF – de la politique économique et sociale, les divergences sont
légion entre les trois formations
de la gauche. Croire qu’une unité
circonstancielle, à propos de la
crise déclenchée par l’affaire
Benalla, construira demain une
unité dans les urnes n’est qu’une
pure illusion. Un leurre. p
UNE INQUIÉTANTE
MONTÉE
DU RACISME
EN ITALIE
U
n climat de plus en plus malsain
s’installe en Italie. Depuis le début du
mois de juin, plus d’une dizaine de
faits ont été relevés où des Italiens ont attaqué des personnes étrangères ou prises pour
telles. Le plus récent s’est produit dans la nuit
du 29 au 30 juillet. Une jeune athlète de 22
ans, Daisy Osakue, née à Turin de parents nigérians, a reçu un projectile en pleine tête
lancé d’une voiture. Il ne s’agissait que d’un
œuf, mais il lui a endommagé la cornée. « Il
s’agit d’un acte raciste, a assuré cette Italienne
qui devrait représenter son pays au lancer de
disque aux championnats d’Europe d’athlétisme à Berlin en août. Ils cherchaient une
femme de couleur. » Peu auparavant, un Marocain qui tentait d’échapper à des poursuivants
qui l’avaient pris, à tort, pour un voleur, a été
victime d’un accident de voiture.
Cette préoccupante flambée d’actes de racisme a provoqué une vive émotion en Italie.
L’opposition de gauche a dénoncé un « climat
d’intolérance et de racisme rampant », en s’en
prenant principalement à Matteo Salvini. Le
dirigeant de la Ligue (extrême droite), viceprésident du conseil et ministre de l’intérieur,
a récusé ces accusations. Tout en condamnant des « faits inacceptables », il a botté en
touche : « Il y aurait du racisme en Italie ? Ne
disons pas de bêtises. » Mais il a vite renoué
avec la thématique qui l’a porté au pouvoir, et
qui lui vaut toujours une forte popularité, résumée par cette invective à l’intention des
migrants : « La belle vie, c’est fini ! » Une politique résolument hostile à l’immigration, menée en coalition avec le Mouvement 5 étoiles,
qui a valu au premier ministre italien, Giuseppe Conte, en visite le 30 juillet à Washington, les félicitations de Donald Trump.
M. Salvini porte à l’évidence une lourde responsabilité dans cette montée de la haine à
l’égard des migrants. Sa longue carrière politique est illustrée par une suite de déclarations
xénophobes et d’attaques contre les immigrés. En arrivant aux affaires, le 1er juin, le ministre de l’intérieur n’a rien renié de ses convictions. Cette stigmatisation systématique
des immigrés entretient un climat où, même
s’il s’agit encore d’actes isolés, certains extrémistes se sentent « autorisés » à passer à
l’acte. Elle crée aussi une diversion qui permet
d’occulter les dégâts provoqués par les premières mesures économiques du nouveau
gouvernement. Progressivement, tous les indicateurs virent au rouge, avec un ralentissement de la croissance plus fort que prévu et
une remontée du chômage, ce qui laisse
augurer une rentrée lourde de menaces.
Fort du soutien de son allié du Mouvement
5 étoiles – « Il n’y a pas de montée du racisme,
on cherche juste à attaquer Salvini », a déclaré
son chef de file, Luigi Di Maio, vice-premier
ministre –, le ministre d’extrême droite reste
droit dans ses bottes. En vacances depuis
quelques jours sur la plage de Milano Marittima (Emilie-Romagne), il a posté sur les réseaux sociaux un message pour le moins provocateur, en reprenant une inscription que
Benito Mussolini avait fait graver en 1932 sur
son obélisque, dans le nord de Rome : « Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur. » Le slogan, utilisé par Jean-Marie Le Pen en 2012, est
accompagné d’un smiley figurant un baiser.
Et pendant ce temps, l’Union européenne, incapable d’adopter une position commune, et
humaniste, face aux migrants, se comporte
en spectatrice muette. p
Les vainqueurs de Mai 68 ne sont pas
ceux que l’on croit
Revenant sur un mythe, le pouvoir des soixante-huitards,
l’historien Antoine Lefébure avance que les plus grands
bénéficiaires des transformations du tournant culturel
et politique de 1968 sont d’abord ceux qui l’ont combattu
Par ANTOINE LEFÉBURE
L
es difficultés de la France seraient
dues à la prise de pouvoir par les
hommes qui ont fait Mai 68. Cinquante ans après, la commémoration
laisse ce mythe intact. En 2007, Sarkozy
appelait à liquider un héritage qui aurait
imposé le « relativisme intellectuel et moral » et Ferry dénonçait l’arrivisme des
gauchistes repentis qui ont su accéder
aux postes stratégiques du pouvoir. Ils
seraient partout, contrôlant médias et
mentalités ; leurs idées auraient triomphé, et eux auraient bien profité du système. Voilà la thèse qu’on voudrait nous
faire avaler. De fait, les vainqueurs de 68
ne sont pas ceux que l’on croit !
Serge July a bien dirigé Libération pendant plus de trente ans, mais a été remercié par les investisseurs qui ont renfloué
le journal. Faut-il considérer comme des
hommes installés au cœur du pouvoir
un Alain Geismar, un Jacques Sauvageot
ou encore Philippe Barret, fonctionnaires ou membres de cabinets ministériels ? De fait, ils sont toujours restés aux
portes du véritable pouvoir.
Est-ce la constance de leurs idéaux qui
les a marginalisés ou la volonté de la
classe politique de droite comme de gauche d’exclure systématiquement les anciens « de 68 » ? La majorité présidentielle issue du « vote de la peur » de
juin 1968 n’a jamais voulu faire la moindre place aux héros des barricades. A
gauche, François Mitterrand a toujours
manifesté une solide aversion pour les
idées libertaires. Prudemment, il n’a
gardé de Mai qu’un slogan, celui de sa
campagne de 1981 : « Changer la vie ». Hédonisme et individualisme, seules survivances d’une époque !
UN RIDEAU DE FUMÉE
Mais pourquoi les idéologues du libéralisme tiennent-ils alors tant à présenter
les soixante-huitards comme des nantis
aujourd’hui au service d’un pouvoir qu’ils
PRUDEMMENT,
FRANÇOIS
MITTERRAND N’A
GARDÉ DE MAI QU’UN
SLOGAN, CELUI DE SA
CAMPAGNE DE 1981 :
« CHANGER LA VIE »
ont jadis contesté ? Il s’agit là de fabriquer
un rideau de fumée, qui masque une
autre réalité plutôt embarrassante. C’est à
l’extrême droite qu’ont été recrutés ceux
qui ont modernisé la vie politique. Occident, Ordre nouveau puis GUD, ils se sont
affrontés à l’extrême gauche dès 1965.
Alain Madelin, leader d’Occident, convainc en juin 1968 plusieurs de ses amis
de rejoindre les militants anti-chienlit
menés par un homme de l’ombre, Georges Albertini : ancien dirigeant en 1942 du
parti pronazi RNP, il anime dans les années 1960 une série d’officines financées
par le CNPF (ex-Medef) assurant la propagande de l’anticommunisme et le versement de fonds secrets du patronat aux
« partis d’ordre ». Albertini va servir de
trait d’union entre les jeunes nationalistes d’extrême droite et les partis traditionnels. Il bénéficie du prestige d’ancien
du national-socialisme et comprend la
fascination de ces jeunes exaltés pour le
IIIe Reich. Il va, dès juin 1968, leur faire
jouer un rôle de premier plan dans la lutte
contre leurs ennemis gauchistes. De
hauts fonctionnaires de la police, ayant
fait leurs classes à Vichy, coordonnent la
lutte contre la contestation.
A l’extrême droite, on remise au vestiaire les imperméables verts rembourrés et on range les disques Chants de
guerre de l’armée allemande édités par
Jean-Marie Le Pen. Un homme providentiel séduit cette mouvance, c’est Giscard
d’Estaing. Hubert Bassot, ancien de l’Algérie française, bat le rappel pour le
compte du candidat libéral. Répondront
présent Patrick Devedjian, Claude Goasguen et bien d’autres. Dans la tour Montparnasse où se prépare la campagne présidentielle de 1974 se croisent des anciens de l’OAS et d’Occident. L’hebdomadaire d’extrême droite Minute appelle à
voter Giscard, Michel Poniatowski et
Roger Chinaud, lieutenant de Giscard, recrutent à la droite de la droite. Le CNPF finance largement ces efforts.
Lobbying, communication : ils sont plusieurs à l’extrême droite à investir avec
enthousiasme un secteur dont l’importance ne fait que s’affirmer. La plus connue est Anne Méaux, qui, adolescente, a
rejoint Occident, organisé d’une main de
fer le groupuscule avant de diriger le GUD
à Assas et d’être nommée au comité central du Parti des forces nouvelles. Elle participe à la campagne de Valéry Giscard
d’Estaing, puis le suit à l’Elysée. Son entreprise, Image 7, devient ensuite un cabinet
de communication et de lobbying important. Parmi ses clients : la Société générale, Areva, LVMH, François Fillon et… le
dirigeant tunisien Zine el-Abidine Ben Ali,
Patrick Buisson, l’homme qui ferraillait contre les gauchistes à Nanterre
et dirigeait Minute sous Giscard, un
maurassien admirateur de l’OAS, est devenu l’un des principaux conseillers de
Nicolas Sarkozy et dirige aujourd’hui la
chaîne de télévision Histoire, glissant désormais ses conseils à l’oreille de Marion
Maréchal-Le Pen.
Tous ces ralliements, ces reclassements
passent aujourd’hui encore relativement
inaperçus. Seul Jean-Pierre Chevènement
s’indigne en 1980, dans Le Monde, de la
« véritable osmose qui s’est créée entre une
partie du personnel giscardien et l’extrême
droite française, de Vichy au Club de l’horloge en passant par l’OAS ».
Sitôt intégrés à la droite traditionnelle,
les leaders de l’extrême droite voient
s’ouvrir devant eux un avenir radieux.
Gérard Longuet rejoint l’UDF, est
nommé ministre des PTT par Chirac,
puis président du conseil régional de
Lorraine et ministre de la défense
en 2010. Alain Madelin, rallié à Giscard,
est ministre de l’industrie en 1986, ministre de l’économie en 1995, président
du Parti républicain en 1996. Patrick Devedjian, député RPR en 1986, est nommé
ministre de l’industrie en 2005. Hervé
Novelli, député UDF en 1993, est secrétaire d’Etat aux entreprises en 2007.
Claude Goasguen, député en 1993, est
ministre de la réforme de l’Etat en 1995.
Avec l’élection d’Emmanuel Macron et
la vague La République en marche, c’est
une longue séquence politique qui se
termine. Quelques survivants de 1968
voient dans la victoire de cet ovni politique qui se veut « hors système » le moment tant espéré de « servir » la France.
Daniel Cohn-Bendit devient un interlocuteur du jeune président. Roland Castro, ex-maoïste et architecte des banlieues, espère jouer un rôle sur le projet
Grand Paris. Las, pour penser le « nouveau monde », autour de lui, il ne fait
confiance qu’à des fidèles de son âge,
taillables et corvéables à merci !
Cohn-Bendit se fait discret, Kouchner
se plaint publiquement qu’on ne réponde pas à ses offres de bons services !
Si Macron n’a pas besoin d’eux, c’est
d’abord qu’il est conseillé par sa femme,
qui est aussi sa mémoire, l’intelligence
du contexte de ces cinquante dernières
années. Brigitte, parcourant en 1968
Amiens sur sa mobylette, a vécu l’agitation qui a secoué la ville très conformiste. La soixante-huitarde qui a réussi,
c’est elle ! p
¶
Antoine Lefébure est historien. Auteur
de plusieurs ouvrages dont « Conversations
secrètes sous l’Occupation » (Tallandier,
384 p., 22,50 euros), il fut, en 1977, l’un des
fondateurs de Radio Verte, première radio
libre à défier le monopole français
22 |
0123
JEUDI 2 AOÛT 2018
Le diot, saucisse paysanne
aux mille recettes
Qui passe par les deux Savoies croise forcément la route
de cette spécialité de charcuterie que l’on consomme en été comme en hiver
AL PES GOURM ANDES 3 | 6
MA CHANSON
D’AMOUR
IRÈNE JACOB
« MESSAGE PERSONNEL »
DE FRANÇOISE HARDY
Lumineuse actrice de La Double Vie de
Véronique et de Trois Couleurs : Rouge
de Krzysztof Kieslowski, Irène Jacob
sera prochainement à l’affiche du
prochain film de Pascal Thomas, Celles
(et ceux) qu’on n’a pas eues, la suite.
J’ai beaucoup d’affection pour
Message personnel. Michel Berger a
composé cette chanson pour Françoise
Hardy et lui a demandé d’en écrire
le préambule. C’est la nuit, Hardy est
seule et parle à l’homme qu’elle aime.
Il y a, malgré l’éloignement, une folle
intimité dans ses mots et la douceur de
sa voix. Elle espère, elle se fout des souvenirs, elle risque un message personnel, elle n’est sûre de rien mais elle dit :
« J’arrive, attendez-moi. »
C’est ce moment où la peau est impatiente d’être touchée, où la poitrine est
compressée, où, dans un désir total, les
mots, suspendus au bord des lèvres,
cherchent le courage d’être prononcés :
« Et il y a les mots que je ne dirai pas/
Tous ces mots qui font peur quand ils ne
font pas rire. » Cette chanson me donne
une folle envie d’aimer, d’oser, de crier :
« J’arrive, attendez-moi, nous allons
nous connaître/Préparez votre temps,
pour vous, j’ai tout le mien. »
On ne sait pas s’ils vont se retrouver,
mais la chanson sonne comme un appel puissant avec des accents désespérés : « Je suis seule à crever et je sais où
vous êtes. » On se vouvoie d’abord puis
on passe au tutoiement quand la chanson commence.
DÉDICACE INTIME
Le début de la chanson, écrit par
Françoise Hardy, est parlé, c’est une
adresse directe, une dédicace intime
sur les accords au piano de Michel
Berger. Ce sont des accents sincères,
personnels. Elle hésite : « Je voudrais
arriver, je reste, je me déteste/Je n’arriverai pas : je veux, je ne peux pas/Je devrais
vous parler, je devrais arriver ou
je devrais dormir/J’ai peur que tu sois
sourd, j’ai peur que tu sois lâche… »
Et un chœur vient se joindre au piano
pour accompagner Françoise Hardy
sur cette introduction parlée.
A ce message personnel, j’ai envie
immédiatement de répondre : « Oui,
j’arrive ! »
C’est quand Françoise Hardy chante
que commence la déclaration : une
invitation à courir à « perdre haleine »
vers celui qu’elle aime et dont elle
est séparée. La batterie vient au galop
donner le signal, il faut se lancer
et le cœur s’emballe. J’ai aimé cette
chanson adolescente. Je l’ai écoutée
dans les coulisses d’un théâtre
au moment de rencontrer mon
homme et nous l’avons fredonnée.
Et je l’ai passée en boucle pendant
les répétitions de La Voix humaine,
de Cocteau, que j’ai jouée sur la scène
du Centquatre, en juin, à Paris.
L’histoire d’une femme au téléphone
avec son amant qui dit : « J’ai voulu être
folle et avoir un bonheur fou. (…) J’ai ta
voix autour de mon cou. (…) Oui parle !
Parle, dis n’importe quoi. (…) Ce qui est
dur, c’est de raccrocher, de faire le noir. »
Chaque fois que je joue la pièce
dans un nouveau théâtre, je chante
Message personnel pour me chauffer
et me mettre dans cette folle attente
amoureuse. Il y a toujours un technicien qui la chantonne avec moi. « Si tu
crois un jour que tu m’aimes (…)/ Viens
me retrouver… p
propos recueillis par
alexis duval
Prochain épisode Boris Cyrulnik :
« Rendez-vous sous la pluie »,
de Jean Sablon
chambéry (savoie) – envoyé spécial
C
oincés entre un Parc des expositions, la route nationale 201 et un stade de foot,
les quartiers nord de Chambéry ne sont pas vraiment la
meilleure destination pour qui souhaite entreprendre un voyage gastronomique. Les trottoirs étroits, la
chaussée cabossée et l’enfilade de bâtiments industriels montés en kit
plantent le décor d’une zone industrielle périurbaine, comme il y en
existe beaucoup en France mais où le
touriste affamé en est réduit, au
mieux, à garder le ventre creux, au
pire, à s’asseoir sur un banc, sortir
son smartphone et attendre qu’un
bus anonyme l’emmène vers un
autre horizon. C’est pourtant ici, au
détour d’un parking usé par le va-etvient des camions de livraison, que
siègent les Salaisons du Cayon, une
petite fabrique savoyarde qui a pour
spécialité l’élaboration de l’une des
charcuteries les plus typiques de la région : le diot de Savoie. « En général,
les gens connaissent les diots parce
qu’ils en ont déjà goûté pendant leurs
vacances au ski. Ici, on en mange toute
l’année : sur une planche à l’apéro ou
même au barbecue en été », lâche
Jean-Pierre Clavel, le chef de production du site, charlotte en papier jetable sur la tête.
Le diot (prononcez « dji-ot » – et non
pas « diotte », au risque de fâcher les locaux) est une saucisse de porc de taille
moyenne, visuellement à mi-chemin
entre la saucisse de Morteau et la chipolata. On la trouve partout en Savoie,
où on la consomme principalement
cuite à la vapeur mais aussi crue
quand elle est sèche. La recette originale est assez simple : il s’agit d’un mélange d’épaule et de parures de porc assaisonné avec du sel, du poivre et de la
noix de muscade. « Ensuite, chacun y
va de son petit ingrédient secret », précise Jean-Pierre Clavel en nous conduisant sur la chaîne de production.
Diots suspendus
dans la boucherie
de Frédéric Favre,
à Chamoux-surGelon (Savoie),
le 30 juin. JULIE BALAGUÉ
VÉRITABLE INSTITUTION
Au milieu du laboratoire, les ouvriers
s’activent. Le préposé aux diots est
un homme aux traits tirés d’une
soixantaine d’années. Il est en train
de garnir l’imposant mélangeur à
viande qui repose sur un grand poussoir mécanique. La chair rose de porc
sera bientôt aspirée dans l’entonnoir,
puis mise sous pression, avant d’être
propulsée, au bout d’une canule, vers
sa destination finale : un long boyau
de porc. Tous les 20 centimètres de
chair dévidés, un « torsionneur »
vient pincer le boyau et former les
saucisses. Elles seront ensuite passées à l’étuveuse ou au séchoir, selon
la recette, avant d’être emballées et
conditionnées sous vide par lot de
quatre dans des paquets qui porteront fièrement le drapeau de Savoie
– croix blanche sur fond rouge.
A une trentaine de kilomètres à l’est
de Chambéry, dans le petit village de
Chamoux-sur-Gelon, la devanture de
Fred Boucherie semble tout droit sortie d’une série photographique de
Raymond Depardon. La maison, tenue par Frédéric Favre, est une véritable institution. On se déplace de toute
¶
Goût du chef, goût du public
« Le Monde » organise, dans le cadre
du Monde Festival, un débat entre
la chef Adeline Grattard, le chef pâtissier-chocolatier Pierre Hermé et le vigneron Stéphane Derenoncourt.
Il se tiendra le dimanche 7 octobre,
de 16 heures à 17 h 30, au Théâtre des
Bouffes du Nord, à Paris.
Renseignements : Lemonde.fr/festival/
programmation.html
POUR « LE MONDE »
la région – « et même d’ailleurs », nous
glisse fièrement Nadine, la mère de
cet artisan boucher qui a repris l’affaire familiale – pour mettre la main
sur ces diots « faits maison à partir de
viande de porc de Savoie ».
La particularité du diot, c’est qu’il est
versatile : si chaque Savoyarde possède sa recette, c’est donc qu’il existe
mille manières de l’agrémenter. Dont
acte : chez Frédéric Favre, on trouve du
diot « pur porc », du diot dit « d’herbes », avec des épinards, des blettes et
des poireaux, et même du diot dit « de
choux », à base de chou cuit, que l’on
consomme en hiver. En bon stylistecharcutier, « Fred » confectionne aussi
quelques séries limitées : des diots dits
mélangés, à base de viande de bœuf
ou d’âne. Sans compter les pormoniers, l’autre saucisse traditionnelle
locale réalisée avec des légumes verts
de saison. C’est à la Toussaint, quand
les expatriés savoyards reviennent en
nombre dans la région, qu’il réalise le
plus gros de son chiffre d’affaires : jusqu’à 1,5 tonne de diots vendus par semaine – et une file d’attente qui s’étire
jusqu’au coin de la rue.
Dans cette partie de la Savoie, très
rurale, où la plupart des habitants
partagent leur temps entre un emploi
salarié et une activité agricole, la saison des diots permet de renouer avec
une certaine forme de culture paysanne : « C’est à la Saint-Cochon, de novembre à février, que l’on mange le plus
de diots. C’est un moment où l’on se retrouve en famille pour tuer le cochon et
le préparer – c’est comme à Noël », raconte Frédéric Favre.
A La Table d’Auré, le restaurant de la
petite commune voisine de Chamousset, Aurélien Moutard, 32 ans,
propose une cuisine moderne, inspirée de la gastronomie locale. Il se souvient de la manière très typique dont
les « anciens » cuisinaient la saucisse
savoyarde. « Traditionnellement, dans
les villages, on faisait cuire les diots à
l’alambic. C’était un vrai moment de
fête et de partage. On profitait du passage du bouilleur de cru qui venait faire
la gnôle pour cuisiner directement
dans la cuve qui distille le marc de vin
en eau-de-vie. On mettait les diots dans
un petit sac de jute, on ajoutait des sarments de vigne, on fermait l’alambic et
le tout cuisait et infusait gentiment. Ça
donnait un parfum très particulier. »
« C’EST HYPER LÉGER ! »
Ce souvenir d’enfance a inspiré à
Aurélien Moutard une version revisitée. Dans une casserole, il porte à
ébullition une dizaine de centilitres
de vin rouge et un bouchon de marc
de Savoie – eau-de-vie locale. Au-dessus, les diots cuisent à l’étuvée dans
un panier vapeur et s’imprègnent lentement de tous les arômes. Dans une
autre casserole, il lance une sauce aux
myrtilles : il part d’un caramel au sucre, puis déglace au vinaigre de Xérès
et lie avec un fond de volaille qu’il
agrémente de quelques myrtilles sauvages entières. En accompagnement,
il prépare un farçon, un plat typique-
ment savoyard constitué de pommes
de terre cuites à l’eau, passées au presse-purée et augmentées d’une poêlée
d’oignon et de poitrine de porc fumée.
« La cuisine savoyarde, c’est hyper léger ! », s’amuse le chef du haut de son
1,95 mètre en envoyant l’assiette encore fumante sur le passe-plat.
En Haute-Savoie, où on a davantage
la culture de la charcuterie fumée, on
consomme principalement le diot en
été, à l’occasion des fêtes de village. La
saucisse est alors servie avec de la polente – une semoule de maïs montée
en purée et que les hommes tournent
des heures durant au bâton pour l’assouplir. A L’Aimant, un café-restaurant
qui vient d’ouvrir avenue de la Gare, à
Bonneville, le diot surgit parfois au
menu du jour. Il est juste cuit à la vapeur, avant d’être découpé en rondelles et servi à la provençale sur une
grosse gamelle de riz. La preuve que le
diot est de ces saucisses rustiques qui
ont l’élégance de se laisser cuisiner à
toutes les sauces. p
léo bourdin
Les Salaisons du Cayon,
136, rue Paul-Girod, 73000 Chambéry.
Fred Boucherie, 10, rue de
l’Ancienne-Gendarmerie,
73390 Chamoux-sur-Gelon.
Hôtel-restaurant La Table d’Auré,
40, impasse de la Gare,
73390 Chamousset.
Prochain épisode Les fromages
de Savoie
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