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Courrier International - 20 09 2018 - 26 09 2018

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No 1455 du 20 au 26 septembre 2018
courrierinternational.com
France : 4,50 €
Afrique CFA 3 300 FCFA
Algérie 530 DA Allemagne 5,20 €
Andorre 4,70 € Autriche 5 €
Canada 7,50 $CAN DOM 4,90 €
Espagne 5 € G-B 4,40 £ Grèce 5 €
Italie 5 € Japon 840 ¥ Maroc 40 DH
Pays-Bas 5 € Portugal cont. 5 €
Suisse 6,50 CHF TOM 850 XPF
Tunisie 6,90 DTU
ÉMIRATS — LES PRINCES ET LE LOGICIEL ESPION PORTRAIT — JIMMY CARTER,
VIEUX SAGE DE GÉORGIE SOMMET CORÉEN — SÉOUL JOUE LA NAÏVETÉ
AMAZONIE
Le labo du futur
DOSSIER SPÉCIAL
Citoyens, scientifiques et dirigeants ont engagé
une course contre la montre pour sauver
le poumon vert de la planète
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4.
J. C. FranCis
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
Sommaire
éditorial
ériC Chol
p.34
à la u ne
AmAzonie
le lAbo du futur
doSSier SpéCial
Nina Gualinga, la femme de la forêt
(Expreso) p. 44
La cartographe et les
Indiens Harakmbut
AZO
M
(Altaïr Magazine) p. 50
AL A
Un potentiel fabuleux (Exame) p. 34
L’Amazonie en chifres p. 36
L’environnement au menu
de l’élection brésilienne p. 38
Signaux : la déforestation continue p. 39
Une noix qui vaut de l’or (La Mula) p. 40
Décrypter la symphonie
de l’écosystème (El País) p. 42
étatS-UniS p.24
tranSVerSaleS p.46
Jimmy Carter, le vieux sage
Le Washington Post
dresse le portrait
de l’ancien président
démocrate, qui, à 94 ans,
vit modestement
dans son État natal
et n’hésite pas
à brocarder les dérives
de Donald Trump.
aaron VinCenT eLKaÏM
Face à la destruction massive
de l’Amazonie, les citoyens,
les militants pour l’environnement,
les scientifiques mais aussi
les entreprises et les gouvernements
réagissent. Non seulement
pour mieux protéger cette vaste
région partagée par neuf pays,
mais aussi pour développer
des ressources économiques fondées
sur la biodiversité. Une course contre la montre
pour sauver l’Amazonie est engagée, dans laquelle
les technologies jouent un rôle clé.
NIE S
En couverture : Pour attirer l’attention
sur la déforestation au Brésil, l’artiste
Philippe Echaroux, dans cette série
L’Amazonie qui pleure, projette
des portraits d’Indiens sur des arbres.
Photo Philippe Echaroux/Getty Images
Altaïr Magazine (altairmagazine.com) Barcelone, en ligne. The Atlantic Washington, mensuel. The Economist Londres, hebdomadaire. Exame
são Paulo, bimensuel. Expreso Guayaquil, quotidien. Financial Times Londres, quotidien. Foreign Policy Washington, bimestriel. Hakai Magazine (hakaimagazine.com) Victoria (Colombie-Britannique), en ligne. La Mula (wilireano.lamula.pe) Lima, en ligne. The New York Times new York,
quotidien. Nikkei Asian Review Tokyo, hebdomadaire. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. El País Madrid, quotidien. La Repubblica rome, quotidien. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. The Straits Times singapour, quotidien. Die Tageszeitung Berlin, quotidien. Vecer Maribor, quotidien. The Washington Post Washington, quotidien. El-Watan alger, quotidien. Die Welt Berlin, quotidien. Die Zeit Hambourg, hebdomadaire.
MaTT MCCLain/THe WasHingTon PosT
V
ue du dehors, la forêt amazonienne
semble un amas de bulles fgées,
un entassement vertical
de boursoufures vertes.” La description
est signée de Claude Lévi-Strauss,
dans Tristes Tropiques, qui découvrit
les tribus amazoniennes en 1938,
à l’occasion d’un premier séjour au Brésil.
Depuis, la première forêt du monde
semble toujours exercer la même
fascination : fn août, des images flmées
par un drone montrant une tribu
jusque-là inconnue ont fait le tour
de la Toile. La technologie peut-elle
sauver l’Amazonie ? Longtemps,
le poumon vert de la planète a été rongé
par une déforestation toujours plus
rapide, provoquée par la conjonction
d’intérêts commerciaux, agricoles
et industriels. Le mal n’a pas disparu,
la ligne verte continue de reculer, mais
à un rythme moindre. Comme si
les mesures de protection adoptées
par les États concernés, les engagements
internationaux de lutte contre
le réchaufement climatique, mais aussi
la surveillance renforcée d’une région
grande comme dix fois la France grâce
aux satellites, aux drones et aux nouvelles
technologies portaient enfn leurs fruits.
Reconnaissons-le, la partie est loin d’être
gagnée. Les propriétaires fonciers font
de la résistance, les textes réglementaires
sont souvent contournés et les bulldozers
restent à l’afût. Mais un vent d’espoir
soufe sur l’Amazonie, de la Bolivie
à la Colombie. Longtemps, les lobbys
économiques, regroupant éleveurs
de bétail, exploitants miniers, planteurs
de soja ou constructeurs de barrages,
se sont heurtés de plein fouet
aux défenseurs de l’environnement.
Or pour la première fois, à l’occasion
du scrutin présidentiel brésilien à venir,
une plateforme électorale commune
réunissant les ennemis irréductibles,
entreprises et ONG, a réussi à voir le jour.
Une étonnante biosynthèse au service
d’un des plus grands réservoirs
de richesses de la planète.
Les sources Chaque semaine les journalistes de Courrier international sélectionnent
et traduisent des articles tirés de plus de 1 500 médias du monde entier. Voici la liste
exhaustive des journaux, sites et blogs utilisés cette semaine :
PÉCI
L’Amazonie
et son étonnante
biosynthèse
La prochaine crise
viendra
des entreprises
Dix ans après la chute de la banque
Lehman Brothers, la faille pourrait
venir des sociétés qui se sont endettées
à outrance ces dernières années.
L’enquête de Die Zeit.
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6.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
Édité par Courrier international SA, société anonyme
avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106400 €
Actionnaire : La Société éditrice du Monde
Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron
Directeur de la rédaction, membre du directoire : Éric Chol
Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président
Dépôt légal septembre 2018. Commission paritaire no 0722c82101.
ISSN no 1154-516X Imprimé en France/Printed in France
SOMMAIRE
SUR NOTRE SITE
7 jours dans le monde
10. Corée. Le pari risquŽ
de Moon Jae-in
11. États-Unis. Cour supr•me :
Kavanaugh dans la tourmente
14. Controverse.
courrierinternational.com
D’un continent à l’autre
16. Allemagne. Il faut sauver
la Saxe !
18. Slovénie. Le comique devenu
Premier ministre
20. France. Lutte des classes
ˆ la fran•aise
21. Culture. ƒlectro-pop :
la ÒFrench touchÓ 2.0
24. États-Unis. Jimmy Carter,
le vieux sage
28. Émirats arabes unis. Le
logiciel espion et les prince rivaux
30. Algérie. Fragments dÕune
rŽalitŽ inquiŽtante
32. Rohingyas. Le pi•ge des
camps de rŽfugiŽs
Également sur notre site
Vidéo. Typhon Mangkhut, tempête Florence…
Le nombre croissant de catastrophes naturelles
est intimement lié au réchauffement climatique.
Les explications du New York Times.
Enquête. Comment les anciens hauts dignitaires
vénézuéliens ont fait fructifier en Espagne
des milliards de dollars de pots-de-vin.
Analyse. Pourquoi le Botswana n’est plus
le paradis des éléphants.
À la une
34. Amazonie, le labo du futur
Transversales
46. Économie. La prochaine
crise viendra des entreprises
48. Technologie. Que sÕest-il
passŽ dans la Station spatiale
internationale ?
49. Environnement. Chasseurs
dÕŽtoiles de mer
Retrouvez-nous aussi sur Facebook,
Twitter, Instagram et Pinterest
360°
50. Amazonie. La cartographe
et les Indiens Harakmbut
54. Culture. Au Glenstone
Museum, lÕart de la lenteur
56. Tendances. Papier crachŽ
57. Plein écran. ÒJe voulais
montrer la folie de la guerre au
DonbassÓ
58. Histoire. Le char, signe
extŽrieur de richesse
L’Atlas des
nouvelles routes
Trente-trois cartes inédites pour
raconter une planète en mouvement.
En vente chez votre marchand de journaux
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DESSIN DE MIKEL CASAL, ESPAGNE POUR COURRIER INTERNATIONAL
L’horoscope de Rob Brezsny
Le signe de la semaine
Balance (23 septembre-22 octobre). En allant
retirer de l’argent au guichet automatique d’un
supermarché, un Écossais a trouvé trois billets
de 10 livres sterling oubliés par le client précédent.
Au lieu de les empocher discrètement, il les a remis
à la caissière du supermarché, et les billets ont très
vite retrouvé leur légitime propriétaire. Peu après
cette bonne action, cet Écossais a gagné 50000 livres
au loto. Un bel exemple de la loi du retour instantané
de bon karma! À en croire tes astres, Balance, tu as en
ce moment de très fortes chances de bénéficier d’une
justice cosmique aussi fulgurante. Je ne saurais donc
trop te recommander de multiplier les bonnes actions.
Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0) 1
46 46 16 00 Fax général 33 (0) 1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0) 1 46 46 16 02 Site
web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.
com Directeur de la rédaction Éric Chol Directrice adjointe de la rédaction
Claire Carrard (16 58) Rédactrice en chef Hamdam Mostafavi (17 33) Rédacteur
en chef Raymond Clarinard (16 77) Rédacteur en chef adjoint Jonathan Parienté
(16 87) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique
Sophie Laurent Lefevre (16 31) Conception graphique Javier Errea Comunicación
édition Virginie Lepetit (chef d’édition, 16 12), Fatima Rizki (17 30) 7 jours dans
le monde Paul Grisot (chef de rubrique, 17 48) Europe Gerry Feehily (chef de
service, 16 95), Danièle Renon (chef de service adjointe, Allemagne, Autriche,
Suisse alémanique, 16 22), Laurence Habay (chef de service adjointe, Russie, est
de l’Europe, 16 36), Jean-Hébert Armengaud (Espagne 16 57), Sasha Mitchell
(Royaume-Uni, Irlande, 19 74), Carole Lyon (Italie, Belgique 17 36), Vincent Barros
(Portugal), Corentin Pennarguear (chef de rubrique, France, 16 93), Alexandre
Lévy (Bulgarie), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège, Suède), Alexia Kefalas
(Grèce, Chypre), Joël Le Pavous (Hongrie), Romain Su (Pologne), Guillaume
Narguet (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro,
Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Alda Engoian
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Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Sabine Grandadam (chef de
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Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin
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de l’Ouest) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Économie,
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Site Internet Jonathan Parienté (rédacteur en chef adjoint, 16 87), Carolin
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Expat Ingrid Therwath (16 51), Jean-Luc Majouret (16 42)
Traduction Raymond Clarinard (responsable, Courrier Histoire), Mélanie
Liffschitz (chef de service adjointe, anglais, espagnol), Julie Marcot (chef
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espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino
(japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise
Lemoine-Minaudier (chinois, anglais), Olivier Ragasol (anglais, espagnol),
Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Baptiste Luciani (chef
de service, 17 35), Isabelle Bryskier, Philippe Czerepak, Aurore Delvigne,
Françoise Hérold, Julie Martin Pôle visuel Sophie-Anne Delhomme (responsable), Alexandre Errichiello, Benjamin Fernandez, Jonnathan Renaud-Badet,
Pierrick Van-Thé Iconographie Luc Briand (chef de service, 16 41), Lidwine
Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53), Céline Merrien (colorisation)
Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Alice Andersen,
Catherine Doutey, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry
Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Informatique Denis
Scudeller (16 84)
Directeur industriel Éric Carle Directrice de la fabrication Nathalie
Communeau, Nathalie Mounié (chef de fabrication, 45 35) Impression,
brochage, routage : Maury, 45330 Malesherbes
Ont participé à ce numéro Antoine Belhassen, Jean-Baptiste Bor, Alexandre
Breuil, Mélanie Chenouard, Marie Daoudal, Solène Delinger, Camille Ducros,
Otilia Dulhai, Matthieu Durand-Valerio, Audrey Fisné, Quoc-Lam Huynh,
Masatoshi Inoue, Ségolène Le Stradic, Valentine Morizot, Mélanie Tanous,
Isabelle Taudière
Publicité MPublicité, 80, boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. : 0157282020
Directrice générale Laurence Bonicalzi Bridier Directeur délégué David Eskenazy
(david.eskenazy@mpublicite.fr, 38 63) Directeur de la publicité David Delannoy
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Vincent Salini (vincent.salini@mpublicite.fr, 37 00) Agence Courrier Patricia
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l
Après
la tempête
Ce dimanche 16 septembre,
la montée des eaux
a complètement isolé la maison
d’Anthony Wheeler et de sa sœur
Cynthia Warren, à Latta,
en Caroline du Sud. Ces derniers
ont tenu à rester chez eux
pour prendre soin de leur mère
alitée et sauver le mobilier
qui pouvait l’être malgré
la demande des pompiers
d’évacuer le quartier. L’ouragan
Florence, rétrogradé en tempête
tropicale, a touché cette région
de la côte est des États-Unis
deux jours avant, laissant
sur son passage un paysage
de désolation. Les fortes
précipitations et les vents
violents ont inondé les
habitations, déraciné des arbres,
fait chuter des poteaux électriques
et bloqué les routes. Selon le site
de CNN, qui cite les autorités,
“près de 760 000 clients
étaient sans électricité vendredi
en Caroline du Nord, contre
36 000 en Caroline du Sud”.
Selon un dernier bilan,
32 personnes sont décédées
à cause de la tempête.
Photo Johnny Milano/The New York Times
sur notre site
courrierinternational.com
Retrouvez tous les vendredis
notre diaporama “La semaine
en images”. Et dans notre
édition imprimée, chaque jeudi,
la photo d’actualité la plus forte.
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10.
a ns
7 joursodnde
le m
↙ Dessin de Herrmann
paru dans la Tribune de Genève,
Lausanne.
Corées. Séoul, entre
audace et naïveté
Le président sud-coréen, en visite à Pyongyang
du 18 au 21 septembre, veut relancer les négociations sur
la dénucléarisation du régime nord-coréen. Une tâche
extrêmement délicate, estime ce journaliste britannique.
levée des sanctions. Le gouvernement Moon soutient que les deux
doivent avoir lieu parallèlement et
que les Nord-Coréens ne sauraient
être poussés vers la dénucléarisation sans avantages et encouragements tout au long du processus.
Cette méthode ne risque pas
de convaincre les conseillers les
plus va-t-en-guerre de Trump –
et notamment John Bolton, son
conseiller à la sécurité nationale.
Mais les Sud-Coréens comptent
sur le caractère imprévisible de
Trump pour leur venir en aide. Ils
espèrent que son impulsivité et son
orgueil de négociateur le conduiront à passer outre aux “maniaques
de la vérifcation” au sein de son
administration et à prendre des
risques en faveur de la paix.
Société divisée. La straté-
Financial Times (extraits)
Londres
n dehors de son pays, Kim
Jong-un est généralement
craint ou tourné en ridicule. Mais peut-être que le dictateur corpulent ne se résume pas
à sa prédilection pour l’assassinat
de certains proches et aux tests
d’armes nucléaires. Serait-il secrètement un réformateur qui a pour
objectifs le désarmement et la paix ?
Donald Trump et Moon Jae-in font
tous les deux ce pari osé, chacun
à sa façon.
Le président sud-coréen espère
que l’imprévisibilité du dictateur nord-coréen et du dirigeant
américain créera des conditions
favorables à la paix. La stratégie
sud-coréenne repose sur une évaluation audacieuse et risquée de
Kim Jong-un, souvent appelé “le
E
jeune dirigeant”. Les conseillers de
Moon Jae-in font valoir que le dictateur nord-coréen, âgé de 34 ans,
“mène une guerre solitaire au sein
de son régime” en vue d’obtenir la
dénucléarisation. Selon eux, il est
entouré de hauts fonctionnaires
qui sont particulièrement attachés
au programme nucléaire du pays,
mais il se distingue de son père
et de son grand-père, qui sont les
architectes de l’isolationnisme militarisé du Nord. Le gouvernement
de Moon Jae-in voit Kim Jong-un
comme un homme qui connaît le
monde extérieur et qui souhaite
mettre fn à l’isolement du pays.
Et selon les hauts fonctionnaires
sud-coréens, le dictateur comprend
que la Corée du Nord doit se débarrasser de ses armes nucléaires afn
d’atteindre ces objectifs.
À Washington comme à Séoul, les
plus sceptiques craignent que Moon
Jae-in ne soit terriblement naïf. Ils
font valoir que son gouvernement
tombe dans le piège classique des
Nord-Coréens : Pyongyang prétend
faire des concessions afn d’atténuer la pression internationale et
d’obtenir des aides économiques.
Selon les observateurs sceptiques,
il est inimaginable que les NordCoréens abandonnent leurs armes
nucléaires, unique garantie de la
survie du régime. Pour appuyer
leur propos, les critiques rappellent
que très peu d’avancées ont eu lieu
depuis le sommet entre Trump et
Kim, en juin.
Mais pour le gouvernement sudcoréen, les frustrations actuelles ne
sont pas la preuve que la dénucléarisation est vouée à l’échec, mais
plutôt qu’il faut procéder diféremment. Les Américains veulent que
la Corée du Nord se débarrasse
de son arsenal nucléaire avant la
gie de l’administration Moon
fait polémique non seulement à
Washington, mais également à
Séoul. La Corée du Sud reste une
société profondément divisée entre
la gauche et les conservateurs. Les
deux camps font d’ailleurs le siège
de l’ambassade américaine dans
la capitale, avec les ultraconservateurs arborant des pancartes
demandant à Trump de bombarder la Corée du Nord, et des manifestants de gauche qui réclament le
retrait de toutes les troupes américaines de la péninsule coréenne.
Les conservateurs plus modérés à Séoul sont également très
inquiets de la tournure que
prennent actuellement les négociations de paix. Ils redoutent que
l’angélisme de Moon et l’orgueil de
Trump n’entraînent les États-Unis
et la Corée du Sud à faire trop de
concessions au “jeune dirigeant”
– et qu’ils fnissent par accepter
un traité de paix qui permette à la
Corée du Nord à la fois de conserver ses armes nucléaires, tout en
bénéfciant de la levée des sanctions économiques.
Mais pour le moment, Moon
veut avant tout agir. Il y a seulement un an, le “jeune dirigeant”
testait des missiles balistiques et
des bombes à hydrogène et Trump
menaçait de riposter par “le feu et
la colère.” Le monde s’attendait
alors à une guerre entre deux puissances nucléaires. Ce souvenir est
encore récent et il n’est donc pas
surprenant que Moon fasse tout ce
qu’il peut pour multiplier les possibilités de paix. C’est peut-être un
pari sur le long terme un peu naïf.
Mais c’est préférable à la guerre.
—Gideon Rachman
Publié le 17 septembre
Revue de presse
Le sommet de
tous les espoirs
●●● Est-ce une occasion
historique ou un espoir impossible
à concrétiser ? À Séoul, la presse
est partagée, alors que s’ouvre le
sommet entre les deux dirigeants
coréens. “Nous espérons que
Moon présentera une proposition
réaliste de dénucléarisation à Kim
Jong-un afn qu’il puisse être
convaincu”, peut-on lire dans
le quotidien de centre droit
JoongAng Ilbo. Il s’agit d’une
“semaine historique qui doit poser
la pierre angulaire du processus
de paix et de prospérité dans
la péninsule coréenne”, estime de
son côté Hankyoreh. Le journal
libéral, partisan de négociations
avec le Nord, se réjouit de
l’importante délégation
accompagnant le président Moon
Jae-in – des parlementaires, mais
aussi des grands patrons et des
représentants syndicaux. “La
réconciliation [avec le Nord] n’est
pas le fait d’un seul groupe ou
d’une seule partie, mais représente
une tâche historique qui est
la responsabilité collective de tout
le peuple coréen”, assure
Hankyoreh, qui espère que Moon
Jae-in et Kim Jong-un “sauront
dissiper les points de vue
sceptiques”. De son côté, le
quotidien conservateur Chosun
Ilbo doute de la force de
persuasion de Moon Jae-in et note
que “la pression internationale
est énorme” sur les épaules
du dirigeant sud-coréen. Trop,
peut-être, estime le journal,
partisan d’une ligne dure envers
Pyongyang, qui rappelle que
si Kim Jong-un a déjà promis à
Trump de dénucléariser, “il s’est
aussi plaint de ne pas bénéfcier
de sufsamment de
reconnaissance pour le geste
qu’il a fait, à savoir détruire un
site de tests nucléaires qui n’était
de toute façon plus en état de
marche”. Enfn, à quoi bon
envoyer de grands patrons
sud-coréens – comme ceux de
LG, Samsung ou Hyundai –
rencontrer Kim Jong-un ?
“Personne ne peut faire d’afaires
là-bas, pour le moment, regrette
le Chosun Ilbo. Et même si c’était
possible, il y a de fortes chances
que les investissements soient
confsqués au gré du régime ou
que les personnels soient retenus
en otage.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
7 JOURS.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
11
ÉTATS-UNIS
Un point
c’est tout
POLOGNE — Alors qu’ils semblaient se tenir à l’écart de la
vague de contestation sociale
et des grèves lancées depuis fin
2017 un peu partout en Europe
au sein de la compagnie low cost,
les salariés polonais de Ryanair
ont lancé leur syndicat le 12 septembre. “Après six mois d’efforts”,
relève Gazeta Wyborcza, ils ont
donc réussi à le faire enregistrer, en dépit du refus du PDG
de la société, Michael O’Leary.
Une action d’autant plus compliquée pour eux que “seuls 10 %
des hôtesses et stewards ont un
contrat de travail, les autres étant
autoentrepreneurs”, rappelle le
quotidien.
ROYAUME-UNI — “Mon plan ou
pas d’accord.” Dans une interview diffusée sur la BBC, lundi
17 septembre, Theresa May a
envoyé un message clair à ses
détracteurs : l’alternative à son
“plan de Chequers”, qui prévoit
de conserver des liens étroits avec
l’Union européenne dans certains
domaines après le Brexit, n’existe
pas. En d’autres termes, les parlementaires britanniques opteront
par défaut pour un “no deal” s’ils
rejettent l’accord final de divorce
qui leur sera présenté. À dix jours
de la conférence d’automne du
Parti conservateur, la déclaration
fait grincer des dents chez les partisans d’un Brexit dur.
Nouvelle vague Erdogan fait
ÉCONOMIE — Donald Trump a plier Poutine
annoncé le 17 septembre qu’il
instaurait des droits de douane
de 10 % sur 200 milliards de dollars d’importations chinoises.
Cette nouvelle vague de taxes,
qui s’ajoutent à celles imposées
plus tôt cette année, doit toucher
des centaines de produits – des
sacs à main au papier-toilette –,
mais exclura de nombreux produits high-tech. Le montant de
ces nouveaux droits de douane
est “énorme” et même “punitif”,
estime le Washington Post, qui
regrette que “le message de Trump
semble être que l’Amérique doit
moins commercer avec le monde”.
SYRIE — Réunis à Sotchi le
17 septembre, les présidents turc
et russe se sont mis d’accord sur
la création d’une “zone démilitarisée” d’ici au 15 octobre à Idlib,
dernière enclave rebelle, dans
le nord de la Syrie, qui est dans
le collimateur de Damas et de
Moscou. “La Russie semble avoir
cédé face à la Turquie”, analyse le
quotidien libanais L’Orient-Le
Jour, estimant qu’il s’agit d’un
“gain de temps précieux” pour
Erdogan et pour les groupes
rebelles syriens qu’il soutient
à Idlib.
Cour suprême : le candidat
Kavanaugh dans la tourmente
La confirmation du candidat de Donald Trump à la Cour
suprême, a été sérieusement remise en cause le 16 septembre,
après les accusations d’agression sexuelle portées à son endroit.
CAGLE CARTOONS
Ryanair voit
rouge
↑ Dessin de
Taylor Jones,
États-Unis.
34 %
DES LOGEMENTS DU CENTRE DE LISBONNE sont occupés par des touristes.
C’est ce que rapporte le 17 septembre le Jornal de Negócios. Des chiffres sans doute
sous-estimés, qui ne tiennent pas compte des locations non déclarées sur Airbnb,
précise le quotidien économique, qui ajoute que, dans certains quartiers, le nombre
de logements loués aux touristes dépasse celui occupés par les habitants. “Les gens
ne sont pas hostiles aux touristes, mais ils éprouvent un grand sentiment d’injustice
en ce qui concerne le logement”, explique un élu local au journal.
Les spéculations allaient bon train,
ces derniers jours, sur l’identité de la
femme ayant accusé Brett Kavanaugh
– dans une lettre confidentielle
adressée cet été à une sénatrice
démocrate – de l’avoir agressée
sexuellement lorsqu’ils
étaient lycéens. Mais
ce dimanche,
Christine Blasey
Ford, une professeure d’ université de 51 ans,
a estimé que,
“si son histoire
devait être racontée, elle devait l’être par
elle-même” et elle a décidé de se confier
au Washington Post.
Le quotidien relate qu’au début des
années 1980 “Kavanaugh et un ami – ‘complètement ivres’, selon Mme Ford – l’ont
coincée dans une chambre lors d’une soirée
entre adolescents.”
“Alors que son ami regardait, dit-elle,
Kavanaugh l’a maintenue de force sur le lit,
sur le dos, et l’a touchée à travers ses vêtements”,
qu’il essayait “maladroitement” de lui enlever.
“Quand elle a essayé de
crier, il lui a mis la main
sur la bouche”, poursuit
le journal. “J’ai pensé qu’il
pourrait me tuer par accident, déclare Mme Ford. Il essayait de m’agresser et de m’enlever mes vêtements.”
Ces accusations publiques ont fait l’effet d’une bombe à Washington, où le processus de confirmation de M. Kavanaugh
comme juge à la Cour suprême, en cours,
exacerbe déjà les tensions entre démocrates et républicains, qui souhaiteraient
une nomination définitive à la fin du mois
de septembre.
L’enjeu est de taille, comme le rappelle The Hill. S’il est confi rmé, Brett
Kavanaugh “off rirait au parti une victoire
majeure à moins de deux mois des élections
parlementaires de mi-mandat et contribuerait à faire pencher la Cour suprême à
Les informés de franceinfo
Jean-François Achilli, du lundi au vendredi de 20h à 21h
chaque vendredi avec
droite pour plusieurs décennies”, écrit le
site Internet.
Mais les révélations de dimanche pourraient bien faire capoter la confirmation
du juge, alors qu’un vote d’une commission sénatoriale doit se tenir jeudi. “Après
la publication de l’article, les leaders démocrates ont immédiatement demandé l’ouverture d’une enquête et l’ajournement du vote”,
rapporte NBC sur son site Internet.
Dans un communiqué cité par la chaîne,
la sénatrice démocrate Dianne Feinstein,
destinataire de la lettre confidentielle de
M me Ford cet été, réclame une enquête
du FBI “avant que le Sénat ne poursuive le
processus de nomination”. Une position partagée par le leader de la minorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, qui estime
que le vote de la commission “devrait être
repoussé jusqu’à ce que, au grand minimum,
ces allégations sérieuses et crédibles aient pu
faire l’objet d’une enquête approfondie”, selon
des propos repris par le magazine Time.
D’après lui, maintenir le vote serait “une
insulte aux femmes américaines”.
Politico fait observer qu’au sein même
de la majorité républicaine des voix réclament un report du vote,
à l’instar de Jeff Blake,
membre de la commisRevue
sion sénatoriale : “S’ils
de presse vont de l’avant sans même
essayer d’écouter ce que
(Mme Ford) a à dire, je ne
serai pas à l’aise pour voter oui. Nous devons
l’entendre. Et je ne suis pas le seul à le penser.”
Il lui faudra cependant convaincre
le reste de son parti, car pour l’instant
les leaders républicains “ne semblent pas
disposés à changer d’avis”, affirme USA
Today. Alors que Brett Kavanaugh avait
déjà formellement démenti les accusations
portées contre lui quand elles avaient fait
surface, le président de la commission
sénatoriale, Chuck Grassley, a qualifié
dimanche le récit de M me Ford d’“allégations non prouvées” et a dénoncé “les
tactiques et motivations” des démocrates,
qui ont levé le voile sur ces accusations “à
quelques jours du vote de la commission”.—
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12.
Courrier international — no 1454 du 13 au 19 septembre 2018
7 jours a nce
en fr
↙ Dessin de Ramses,
Cuba.
Au départ, la Ligue du Nord prenait pour exemple Marine
Le Pen. C’est désormais le Rassemblement national, dans
une situation délicate, qui cherche à s’inspirer de son voisin
d’extrême droite, observe ce journal italien.
—La Repubblica Rome
M
arine Le Pen s’est salvinisée. Sur
les tracts distribués à l’entrée du
meeting de rentrée de l’extrême
droite française [le 16 septembre à Fréjus],
on retrouve le visage de Matteo Salvini, le
patron de la Ligue [et ministre de l’Intérieur
italien]. “Partout en Europe nos idées arrivent
au pouvoir”, peut-on lire sous les visages
radieux de Marine et Matteo. Dans sa longue
allocution, Marine Le Pen fait ainsi l’éloge
de son “ami italien” qui tape du poing sur la
table dans les réunions devant les ministres
européens, s’est rebellé face à la “submersion silencieuse” résultant de l’immigration,
est parvenu à réduire “le nombre de migrants
arrivés en Italie de 65 %”, en défendant “bec
et ongles”, comme le Rassemblement national, “nos nations et notre civilisation”.
Le Rassemblement national connaît une
rentrée un peu fastidieuse. L’ex-Front national – le parti a changé de nom mais beaucoup de militants ont du mal à s’y faire – ne
s’est pas encore remis de sa défaite à la présidentielle. Avant l’arrivée de Marine Le
Pen sur scène, on exhibe un improbable
sosie de Johnny Hallyday. “Salvini n’a pas
pu venir mais, par contre, on a un acteur espagnol [Sergi López, qui tourne un documentaire
pour la télévision catalane]”, explique
une dame montrant l’acteur en
pleine séance de selfes.
“Basta euro”. À chaque
évocation du vice-Premier
ministre italien, les applaudissements crépitent. Le
député Flavio Di Muro prend
la parole sous les clameurs
malgré son français hésitant. “Je vous transmets
les amitiés de Matteo et
de la Ligue.” L’Italie, ici,
fait rêver. “C’est notre
modèle”, confrme Enzo
Alias, 26 ans. Le jeune
militant de Génération
nationale explique avoir
participé à une action
avec la Ligue des jeunes
à la frontière, entre
Menton et Vintimille, à
une cinquantaine de kilomètres de Fréjus. Et quand
on lui fait remarquer que
Salvini reproche à la France
de clore hermétiquement
ses frontières, le jeune Enzo ne sourcille pas.
“Il n’y a aucune contradiction entre nous. La
priorité, c’est de stopper l’afux de nouveaux
migrants à nos frontières extérieures.”
Il fut un temps où c’était Salvini qui se
lepénisait, imposant à la Ligue du Nord
[devenue la Ligue et dont l’objectif était l’indépendance du nord de l’Italie] un virage
“souverainiste”, un terme très en vogue
en France mais presque inusité jusqu’alors
en Italie. En 2014, invité d’honneur du
congrès du FN de Lyon, il était monté sur
scène afublé d’un tee-shirt “Basta euro”.
Entre-temps, Salvini a changé de priorités
et met l’accent sur la lutte contre l’immigration. Et Marine Le Pen lui a emboîté le
pas. Le spectre du Frexit lui a coûté cher à
la dernière présidentielle, efarouchant les
électeurs et révélant aux yeux de tous son
impréparation. Tout le monde se souvient
du débat télévisé contre Emmanuel Macron,
pendant lequel elle a été incapable d’expliquer comment tournerait l’économie française sans l’euro.
Elle a retenu la leçon. Ne les qualifez plus
d’eurosceptiques ou d’europhobes. Marine
Le Pen, aujourd’hui, entend même “sauver
l’Europe”. C’est ce qu’on peut lire à l’arrière
de la scène. Évidemment, pas l’Union européenne, mais “l’Europe, la vraie”. “Notre
Europe est vivante, dit-elle. Elle n’a pas 60 ans
mais vient de la nuit des temps. Elle regarde
vers Athènes et vers Rome. De ses racines chrétiennes, de son siècle des Lumières, de son histoire plurimillénaire, elle puise ses valeurs de
civilisation.”
Avec Matteo Salvini, Viktor Orbán [le très
conservateur Premier ministre hongrois] et
d’autres alliés, elle est persuadée de pouvoir
remporter les prochaines élections européennes. Notre victoire, estime Marine Le
Pen, “ne changera pas simplement la vie politique mais le cours des événements”. L’Union
européenne, poursuit-elle, sera transformée en “Union des nations européennes”.
Le socle de l’alliance en question sera-t-il
l’actuel groupe parlementaire Europe des
nations et des libertés ? “On pourra l’élargir
ou inventer quelque chose de neuf”, explique
Jean-Lin Lacapelle, l’homme de confance
de Marine Le Pen. Les jeux de pouvoir ont
d’ores et déjà commencé. Beaucoup parient
sur une sortie d’Orbán du PPE [Parti populaire européen, droite, principal groupe au
Parlement européen]. “Pour la première
fois, on sait qu’on sera en mesure de diriger la
Commission”, commente Lacapelle. Et Marine
Le Pen sera-t-elle la Spitzenkandidat [candidate à la présidence de la Commission] des
souverainistes ? “Mais non, répond-il. Ça ne
nous intéresse pas de nous répartir les fauteuils.”
Désenchanté. À la fn du discours, tout le
monde quitte en hâte le Forum, le théâtre
situé à quelques pas du front de mer. Des
dîners organisés serviront à récolter
des fonds pour sauver le parti de la
banqueroute. Les juges ont en efet
saisi une partie du fnancement
public dans le cadre de l’enquête
sur les emplois fctifs du Parlement
européen. Les adhérents ne sont
plus que 45 000. Déjà,
ça ferraille entre
les barons du parti
pour savoir qui
sera tête de liste
aux européennes.
Ce n’est plus l’enthousiasme de naguère,
malgré les sondages
qui redonnent de l’espoir aux militants.
Selon la dernière
enquête Odoxa sur le
scrutin du 26 mai, le
Rassemblement national
pourrait être au coude-à-coude avec
le mouvement de Macron, à 21 %. À trois
points du record des européennes de 2014.
Ce sera un test décisif pour Marine Le Pen
et sa stature de chef.
—Anaïs Ginori
Publié le 17 septembre
ils parlent
de nous
ABDOU SEMMAR, rédacteur en chef
d’Algérie Part.
“Vers une
réconciliation
des mémoires”
Quelle portée a la reconnaissance
de la responsabilité de l’État
français dans la mort de Maurice
Audin pendant la guerre d’Algérie ?
C’est une annonce courageuse,
qui a eu un grand écho positif
en Algérie. Emmanuel
Macron a soulevé des
espoirs importants chez
les Algériens qui, eux
aussi, aimeraient avoir
une nouvelle génération
au pouvoir. Reconnaître la
responsabilité de l’État français
dans la mort de Maurice Audin est
un geste bienvenu, mais pas sufsant. On aimerait que la France copie
le modèle allemand pour ce qui est
de la repentance et de la reconnaissance
mémorielle. Nous en sommes loin.
DR
Politique. Le Pen se rêve
en Salvini
Que représente Maurice Audin
en Algérie ?
Audin, c’est un symbole : son histoire
peut être un tremplin pour une
réconciliation des mémoires. La France
et l’Algérie sont tellement imbriquées
qu’il faut avancer ensemble. Avec
la présidentielle qui arrive et la crise
économique, cette annonce intervient
à un moment d’actualité négative très
chargé en Algérie. C’est dommage,
cette reconnaissance aura un impact
limité chez nous.
Comment se transmet cette
histoire du côté algérien ?
Les autorités ne font rien pour
perpétuer cette histoire de l’Algérie,
ne font rien pour transmettre l’histoire
de la guerre d’indépendance, ou celle
de Maurice Audin. Les jeunes Algériens
connaissent son nom uniquement parce
qu’il s’agit d’une place d’Alger où il fait
bon sortir. Dans les écoles algériennes,
la guerre est enseignée de manière
idéologique, à la soviétique, avec
une seule version. Beaucoup de jeunes
ne comprennent pas la révolution,
l’enseignement ne laisse pas de place
au débat, à l’analyse. Le meilleur flm
sur le sujet, c’est La Bataille d’Alger,
réalisé par un Italien [Gillo Pontecorvo,
1966]. L’Algérie ne s’est pas approprié
son histoire.
—Propos recueillis par
Courrier international
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14.
7 jours
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
Controverse
Le populisme est-il le résultat de la crise de 2008 ?
Dix ans après la chute de Lehman Brothers, le sentiment d’injustice sociale semble avoir poussé les électeurs dans les bras
de dirigeants populistes comme Donald Trump. Cette analyse est-elle juste ? Le Financial Times s’interroge.
oui
Des promesses
non tenues
—Financial Times Londres
L
a crise fnancière mondiale aurait
pu laisser en héritage une refonte
du capitalisme. Le “tout est permis”
aurait pu être remplacé par quelque chose
qui aurait bénéfcié un peu plus à tout le
monde. Les discours éloquents et les promesses audacieuses qui ont suivi le krach
boursier – souvenons-nous des paroles de
Barack Obama, de Gordon Brown, d’Angela Merkel et des autres – autorisaient
cet espoir. À la place, nous nous retrouvons avec Donald Trump, le Brexit et un
nationalisme égoïste.
Le processus enclenché par la faillite
de Lehman Brothers en septembre 2008
a fait deux grands perdants : la démocratie libérale et l’ouverture des frontières.
Les coupables, parmi lesquels les banques
privées, les banques centrales, les régulateurs fnanciers, les politiciens et les
économistes, ont fui leurs responsabilités. Le monde a certes changé, mais
pas de la façon ordonnée et structurée
qui aurait été la marque d’une réforme
intelligente.
Après dix ans de stagnation des revenus et d’austérité budgétaire, personne
ne peut s’étonner que ceux qui ont le
plus soufert des conséquences économiques du krach boursier soutiennent les
mouvements populistes contre les élites.
L’immigration massive peut être un élément perturbateur même dans les époques
les plus prospères. Par temps d’austérité,
il n’y a rien de plus facile que de prendre
les immigrants comme boucs émissaires.
Le plus frappant est le peu de changements survenus dans le fonctionnement
des marchés fnanciers internationaux.
Après les premières réformes du système
de régulation bancaire, la vie à Wall Street
et dans la City londonienne a continué
comme avant. Les politiciens ont promis que la fnance
serait jetée à bas de son piédestal doré, que
Main Street [“l’homme de la rue, l’Américain moyen”] passerait avant Wall Street
et que les marchés seraient les serviteurs
et non les maîtres du peuple. “Nous sommes
tous dans le même bateau”, disait George
Osborne, alors ministre des Finances
du Royaume-Uni. Non, nous ne l’étions
pas tous. La facture du krach boursier a
été présentée principalement à ceux qui
étaient le moins capables de la payer. Pour
rééquilibrer les comptes, on a réduit les
dépenses publiques plutôt que d’augmenter les impôts. En Angleterre, Osborne a
fxé la part de l’efort à fournir à 80 % pour
les premières, et à 20 % pour les seconds.
Pourtant moins vous gagnez, plus vous
dépendez des dépenses publiques. Les
victimes ont été les “classes laborieuses”,
si chères aux politiciens lorsqu’ils ont
besoin de votes.
Faire ces observations, presque des évidences, revient à expliquer le retour du
populisme. Comment s’étonner que, aux
États-Unis, les cols bleus et blancs qui ont
perdu un emploi censé être sûr soutiennent
aujourd’hui Donald Trump ? Il n’est pas
plus surprenant que des groupes démographiques similaires aient voté pour le
Brexit, infuencés comme ils l’étaient par
les discours toxiques qui accusent les immigrants de leurs malheurs. À travers toute
l’Europe, la montée des nationalismes et
de l’extrême droite va de pair avec l’érosion de l’économie sociale de marché,
une forme de capitalisme qui prenait en
compte les citoyens lambda.
Injustice. Le fardeau a de plus été alourdi
par les technologies numériques et par la
course aux rentes de monopole à laquelle
se livrent une poignée de géants de ce secteur. Le prix de l’évasion fscale pratiquée
sans modération par Google doit être payé
par ceux qui sont le moins en mesure de le
faire. Le sentiment qui a le plus concouru
à grossir les rangs populistes a été celui
de l’injustice, la conviction que les élites
étaient indiférentes à leur sort.
Les Trump et consorts n’ont pas de
réponses à donner. La fameuse “base” du
président américain sera les perdants de
ses guerres commerciales. Ils ont déjà été
escroqués par ses baisses d’impôts pour les
très riches. Les travailleurs britanniques,
eux, seront plus mal lotis après le Brexit.
La Ligue en Italie et le Rassemblement
national, ex-Front national, en France,
vendent la même poudre de perlimpinpin.
Mais un grand nombre des maux qu’ils
pointent du doigt sont réels.
Les historiens parleront de la crise
de 2008 comme du moment où les nations
les plus puissantes de la planète ont lâché
les rênes du monde et où la mondialisation s’est inversée. Le reste du monde est
naturellement parvenu à la conclusion
qu’il n’a pas grand-chose à apprendre de
l’Occident. —Philip Stephens
Publié le 12 septembre
non
C’est un mal
bien plus ancien
—Financial Times Londres
L
a crise des subprimes en Floride a
assombri l’année 2006. Les ÉtatsUnis sont entrés techniquement en
récession dès 2007. Et le chômage n’a atteint
des niveaux à deux chifres qu’en 2009.
Parce qu’une date aide l’esprit à se concentrer, nous commémorons cette crise faite
d’une succession d’événements séparés
comme si elle se réduisait à un seul : la
chute de la banque Lehman Brothers, il y
a dix ans. Mais s’il est compréhensible de
fxer arbitrairement une date anniversaire,
il est plus difcile de défendre l’idée selon
laquelle la crise fnancière serait la cause
de tout ce qui est arrivé ensuite.
Nous avons fait de 2008 une année
zéro fort pratique : l’année où serait né le
mal politique qui a porté Donald Trump
à la Maison-Blanche en 2016. La chute de
Lehman Brothers “a mis le feu aux poudres”,
déclarait en juillet dernier Steve Bannon,
ancien conseiller du président. “Et l’explosion, c’est Trump.”
Cette belle histoire exagère la fortune
des forces politiques modérées avant la
crise fnancière et leur déroute ensuite. Les
populistes de droite avaient fait des percées dès 1994, année où les républicains
se sont emparés du Congrès. Tandis que le
démocrate Barack Obama a été tranquillement réélu à la présidence quatre ans après
Lehman Brothers.
Il est révélateur que Trump évoque si
peu 2008. Il était déjà hostile aux échanges
commerciaux avant le krach. Il trouvait
déjà que les États-Unis se comportaient
en bonne poire avant le krach. Il considérait déjà les membres de l’élite politique
comme des imbéciles et des fripouilles
avant le krach. Et ses électeurs croyaient
déjà tout cela avant le krach.
Une date historique importante est en
train d’être promue, à la hâte, au rang de
date de naissance d’une nouvelle ère. Mais
le populisme moderne n’est pas né en 2008.
La crise a simplement fait remonter à la surface ce qui était déjà présent auparavant.
M. Trump exploite une méfance du peuple
américain vis-à-vis des élites politiques qui
existait bien avant Lehman Brothers. Et
les racines de cette méfance n’ont rien de
bien mystérieux.
L’étude réalisée par le Pew Research
Center sur la confance de la population
américaine envers l’État fédéral depuis le
milieu du siècle dernier en dit long sur l’opinion américaine. Elle montre que la population et ses dirigeants étaient unis dans
une relation presque sentimentale jusque
dans les années 1960. Quelque 77 % des
Américains faisaient confance aux autorités fédérales en 1964, un an avant que le président Lyndon Johnson n’envoie des forces
terrestres au Vietnam, et cette confance
avait chuté de plus de moitié dix ans plus
tard. À la suite du Watergate [le scandale qui
aboutit à la démission du président Nixon
en 1974], elle est descendue encore plus bas
vers le début des années 1980, pour sombrer à 18 % l’an passé.
Ainsi, durant les périodes d’embellie économique et de marasme, de paix et de guerre,
de probité et de turpitude, d’expansion de
l’État et de retrait, de pouvoir républicain
et démocrate, la confance des Américains
dans leur État fédéral ne s’est jamais rétablie à un niveau approchant un tant soit peu
celui du début des années 1960.
Guerre du Vietnam. S’il existe un point
de rupture ou un tournant dans l’histoire
de la République américaine après la fn de
la Seconde Guerre mondiale, c’est la guerre
du Vietnam, avec son double traumatisme
lié au sang versé à l’étranger et à la douleur
ressentie dans le pays. À côté de cela, la crise
fnancière, ou du moins son impact sur la
confance des Américains, a joué un rôle bien
pâle. Le long déclin de la confance américaine a même survécu au pic de patriotisme
déclenché par le 11 Septembre.
En tant que régulateur de Wall Street et
décideur des taux d’intérêt, l’État fédéral
a été complice de la formation de la bulle
fnancière et de sa ruineuse explosion. Mais,
en tant que flet de sécurité des banques
et acteur de la relance, il a également atténué la récession. Au Vietnam, le rôle du
pouvoir, qui a fait preuve d’incompétence
technique et menti à propos des perspectives de victoire, n’était certainement pas
aussi nuancé. Et les maux économiques ne
sont pas aussi douloureux que les morts.
Bref, les tendances vont et viennent, mais
le désenchantement des Américains vis-àvis de cet État fédéral auquel ils faisaient
autrefois confance demeure et s’intensife. Le caractère récent de la crise fnancière gonfle son importance et nous la
fait voir comme le point de départ de la
vie politique actuelle, mais nous ferions
mieux de nous tourner vers des anniversaires plus anciens. —Janan Ganesh
Publié le 29 août
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
16.
d’un
continent
à l’aut r e.
europe
↙ Dessin de Hachfeld inspiré du monument
de Karl Marx à Chemnitz, en Saxe,
paru dans Neues Deutschland, Berlin.
France ...........
Amériques........
Moyen-Orient.....
Afrique ..........
Asie .............
Allemagne. Il faut
sauver la Saxe !
Le plus grand Land de l’est du pays fait face à la montée
en puissance de l’extrême droite. Pour ce quotidien,
le chef du gouvernement régional, Michael Kretschmer,
reste le seul garant de la démocratie libérale.
20
24
28
30
32
—Die Tageszeitung
(extraits) Berlin
es trois dernières semaines,
le ministre-président chrétien-démocrate de Saxe,
Michael Kretschmer (CDU), a
démontré qu’il manquait soit des
repères fondamentaux, soit de
professionnalisme, soit des deux.
Semaine 1 : lors de la manifestation
du mouvement xénophobe Pegida
à Dresde, le 16 août, il dénie leur
sérieux aux journalistes de la chaîne
publique ZDF entravés dans leur
travail par la police ; semaine 2 : il
proclame que la police a accompli
un travail formidable à Chemnitz,
après que tout le pays a vu à la télévision les débordements nazis dans
les rues ; semaine 3 : le 5 septembre,
il conteste, dans sa conférence de
presse, qu’il y ait eu des violences
d’extrême droite à Chemnitz.
Et pourtant, il faut souhaiter la
réussite de Kretschmer. En Saxe,
il peut facilement arriver que la
CDU, le SPD (Parti social-démocrate) et les Verts ou les libéraux
(FDP) ne parviennent même pas
à former une coalition à trois ou à
quatre. Le SPD de Saxe est devenu
un parti miniature. La CDU dépérit. Kretschmer exclut toute alliance
autant avec l’AfD (Alternative
pour l’Allemagne, extrême droite)
qu’avec Die Linke (gauche
radicale). S’il n’arrivait pas à former
une majorité, il
opterait sans
doute pou r
de nouvelles
élections.
Reste à
savoir si la
CDU de Saxe
lui en laisserait le choix.
Certains,
dans le parti,
ont déjà claironné
leur sympathie pour une
alliance avec l’AfD et, au sein du
groupe parlementaire, beaucoup
sont plus à droite que lui. Au soir
des élections, s’il a fait un mauvais
score, tout peut se passer très vite.
Exit Kretschmer, exit les tabous,
place à l’AfD.
Peu importe ? Sous prétexte que
le ministre-président CDU applique
déjà des idées de l’AfD ? Que la Saxe
veut parquer les réfugiés sur des
plateformes et exige toujours plus
d’expulsions ? Pourtant, la différence est immense. Kretschmer
est un démocrate, on peut ne
pas partager ses positions mais il
veut lutter contre l’extrémisme de
À la une
C
“Et demain le pays tout entier ?”
titre Der Spiegel, qui
s’interroge sur “les raisons
du succès d’Alternative
pour l’Allemagne (AfD)”.
Près d’un an après son entrée
au Bundestag avec 92 députés,
le parti d’extrême droite
évolue vers “un parti de masse”,
constate le magazine
de Hambourg. Sa capacité
de mobilisation a créé la
surprise après l’incident mortel
survenu à Chemnitz, et “il tisse
ses réseaux dans les services de
sécurité, l’armée et les médias”.
droite. L’AfD veut anéantir la démocratie libérale. Si elle gouvernait à
Dresde, elle ne prendrait pas seulement l’ascendant sur les esprits,
elle exercerait son hégémonie en
occupant les postes et en gérant
les finances. Les institutions passeraient à l’extrême droite. L’État
serait attaqué de l’intérieur.
Kretschmer aura beaucoup de
mal. Il croule sous les pressions.
Le débat sur Merkel et les réfugiés bat son plein après les événements de Chemnitz. Comme
en témoigne le retour en force du
ministre chrétien-social de l’Intérieur, Horst Seehofer (CSU),
dans l’arène.
Kretschmer est un petit peu
contre Angela Merkel et un petit
peu pour elle. S’il durcit le ton, il
passera pour un converti de l’AfD.
S’il joue en coéquipier de Merkel, il
n’attirera personne de l’AfD dans
ses rangs. Kretschmer se bat pour
rester au centre. Il se bat. Il sillonne
le pays et va sur le terrain. Comme
s’il voulait à lui tout seul réfuter le
cliché que “ceux d’en haut” sont
coupés de la population. Depuis
douze mois.
Si Kretschmer échoue, c’est la
démocratie qui sera ébranlée dans
le plus grand Land de l’est de l’Allemagne. L’extrême droite arrivera
au pouvoir. Mais si elle est vaincue en Saxe, c’est l’AfD qui aura
un problème.
—Georg Löwisch
Publié le 8 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EUROPE.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
Un destin d’Africain
à Chemnitz
un visa touristique, est revenu en
Allemagne, et il a épousé Sabine.
L’espoir d’un avenir florissant était
grand. Au lieu de cela, ce fut une
sombre époque.
La politique de privatisation de
Venu du Mozambique dans les années 1980,
la CDU, l’Union chrétienne-démoDamiao vit depuis plus de trente ans dans cette ville crate continuellement au pouvoir
depuis 1990 en Saxe, a frappé de
industrielle de Saxe, touchée par les récentes
plein fouet la ville industrielle de
mobilisations de l’extrême droite.
Chemnitz. D’innombrables personnes ont perdu leur emploi et
ont passé leur colère sur tout ce
—Der Spiegel Hambourg
place de domestique chez un riche qui faisait figure d’étranger.
Portugais. Mais, au Mozambique,
Après la réunification, Damiao a
es images de Chemnitz sont il n’avait que du chou dans son travaillé à Stuttgart. Quand il renarrivées jusque dans le salon assiette, rien d’autre.
trait à Chemnitz pour le week-end,
de la famille de Damiao, au
À Zschopau, pour la première fois sa femme venait le chercher en taxi
Mozambique. Les saluts hitlériens, depuis longtemps, il a mangé à sa à la gare. Il était trop dangereux de
les courses-poursuites contre les faim. Il a suivi une formation de rentrer autrement.
migrants, la police qui ne fait rien. peintre dans l’usine du construcUn jour, à la gare, quelqu’un l’a
Il reçoit un appel de sa sœur : “Tu teur de motos MZ. Aujourd’hui frappé par-derrière. Il n’a même
ne veux pas rentrer au pays avec ta encore, il se pâme devant ces motos pas pu voir son agresseur : il n’a
femme et tes enfants ?”
qui se vendent dans le monde entier. repris conscience qu’à l’hôpital.
Non, Damiao ne veut pas rentrer. Pour lui, même les Américains ne Les années suivantes, il a travaillé
Il est arrivé tout jeune en Saxe, il vit construisent pas de si bonnes motos tantôt à l’Ouest tantôt à l’Est, tantôt
à Chemnitz depuis plus de trente- de cross. Et, avant la chute du Mur, dans de petites usines, tantôt dans
deux ans. Sa femme, Sabine, ne la ville de Chemnitz,
de grandes entreprises
veut pas non plus partir. Qui empê- qui s’appelait alors
comme [le construcchera les extrémistes et Alternative Karl-Marx-Stadt,
teur de machines
pour l’Allemagne (AfD, parti d’ex- était le paradis. Ses
industrielles] MAN.
trême droite) de l’emporter, si tout amis allemands l’in“À partir de 1994,
REPORTAGE côté ra c i s me , le s
le monde s’en va ? Mais ce n’est vitaient à des barbepas parce qu’ils sont déterminés à cues, il allait au club
choses se sont améliorester que Damiao et Sabine n’ont de sport et aux excursions organi- rées à Chemnitz”, raconte Damiao,
pas peur – c’est pourquoi nous sées par l’entreprise. Il y avait aussi aujourd’hui âgé de 52 ans, dans la
ne divulguons pas leur nom de du racisme, oui, mais à l’époque, cuisine de sa maison, située en zone
famille. Et cela ne signifie pas non ce dernier était plus sévèrement rurale à la périphérie de Chemnitz.
plus qu’ils n’aimeraient pas avoir réprimé. Damiao ne percevait donc Un tas de bois devant le pavillon,
un peu de soutien.
pas autant d’hostilité.
des lapins dans les clapiers du
Il a connu sa future épouse, jardin, un chat qui se frotte à ses
Racisme institutionnel. En Sabine, lors d’un office dans la jambes – le tableau est idyllique.
1986, Damiao est venu s’installer communauté évangéliste. Elle Mais Sabine, son épouse, 51 ans,
comme “travailleur sous contrat” est vite tombée enceinte, mais le n’est pas de son avis : “Les enfants
(Vertragsarbeiter) dans la petite ville mariage entre une Allemande et un des voisins, quand ils sont passés alors
de Zschopau, non loin de Chemnitz. Vertragsarbeiter n’était pas autorisé. qu’on construisait la maison, n’ont-ils
À l’époque du communisme, ils C’était le racisme institutionnel de pas dit : ‘On a quitté exprès la ville
sont venus par dizaines de milliers la RDA qui, par définition, était et voilà, ici aussi, il y a des étrandes “pays frères”, de Cuba [comme “antifasciste”, ce qui excluait tout gers ?’ Et notre fille, ne s’est-elle pas
le père de la victime Daniel H., débat et toute critique sur le sujet. fait tabasser il y a dix ans à cause de
35 ans, mort le 26 août de coups
En 1989, Damiao est descendu sa couleur de peau ?”
de couteau], du Vietnam ou du dans la rue scander avec ses colLa situation s’est améliorée.
Mozambique pour s’installer dans lègues : “Nous sommes le peuple !” Tous deux ont beaucoup d’amis
la République démocratique alle- Il ne se doutait pas que, dans l’Almande (RDA).
lemagne réunifiée, son contrat de Après l’unification,
Dans le pays de Damiao, la travail ne serait pas prolongé. Mais
guerre et la sécheresse faisaient trois mois après la naissance de son l’espoir d’un avenir
des ravages, il a échappé de peu au premier enfant, il a dû retourner au florissant
service militaire et il a trouvé une Mozambique. Il a réussi à obtenir était grand.
L
dans la ville. Mais on ne peut pas
dire que les choses aillent bien.
Quand Damiao va au café, parfois,
on ne le sert même pas. Quand il
marche dans la rue et qu’il voit un
groupe de jeunes qui pourraient
être d’extrême droite, il change
de trottoir. Dans le bus, il s’assoit
toujours derrière le conducteur,
par peur de se faire agresser. Sa
peur vient aussi du fait qu’il a eu
des soucis de santé et qu’il se sent
plus faible. Mais pas seulement :
quand il est allé au Biergarten [bar
en plein air] du coin, pour acheter une glace aux enfants, ils se
sont fait insulter. Depuis, ils n’y
vont plus.
Danger palpable. Damiao a surtout peur pour ses enfants : dès
qu’ils ont cinq minutes de retard
en rentrant de l’école, Damiao et
Sabine s’inquiètent et les appellent.
Et puis, il y a eu les événements
de fin août. Les nazis, la violence,
le danger palpable. Damiao a été
étonné par la violence des réactions. Sabine, non. Mais ils sont
d’accord sur un point : il faut renforcer la police à Chemnitz.
Les demandeurs d’asile qui commettent des violences doivent être
sanctionnés. Comme les brutes
d’extrême droite et les agitateurs
sur les réseaux doivent être punis,
ajoute Sabine. Il ne devrait pas
leur être possible d’annoncer une
manifestation [en hommage à la
victime], puis de faire le coup de
poing dans la ville, avant même
de savoir ce qu’il s’est exactement
passé. Il faudrait intervenir plus
durement, assure-t-elle. En RDA,
c’est comme ça que ça se passait.
Après la mort de Daniel H., ils
ne sont allés à aucun rassemblement, aucun concert, aucune manifestation – seulement à un office
pour la paix. C’était plus constructif. Pointer les autres du doigt ou
attendre des autres qu’ils fassent
quelque chose, ça ne va pas, s’accorde le couple. Et partir, encore
moins. Parce que si tous les gens
bien s’en vont, la ville sera bientôt
une zone de non-droit.
—Raphael Thelen
Publié le 4 septembre
PARIS 89 FM
LAURENT BERTHAULT, FRÉDÉRIQUE LEBEL, CATHERINE ROLLAND
ACCENTS D’EUROPE
DU LUNDI AU VENDREDI 18H40
17
Chronologie
26 août —
Mort de Daniel H.,
un Allemand de 35 ans,
à la suite d’une rixe entre
des hommes “de plusieurs
nationalités”. Mobilisation
dans la rue. Des
manifestants pourchassent
des individus “au faciès”.
27 août —
Deux suspects, un Irakien
et un Syrien, sont mis
en garde à vue. Nouvelle
mobilisation à l’appel
de l’extrême droite. Saluts
nazis dans la foule. Un
restaurant juif est attaqué.
28 août —
Angela Merkel dénonce
une “chasse” aux étrangers.
1er septembre —
8000 personnes
répondent à l’appel
de l’AfD (Alternative
pour l’Allemagne, parti
d’extrême droite) et
du mouvement xénophobe
Pegida. Face à eux,
3000 contre-manifestants.
3 septembre —
65000 personnes assistent
à un concert gratuit
antiraciste, organisé
en plein air à l’initiative
des Toten Hosen et d’autres
groupes punk rock.
4 septembre —
Un troisième suspect,
irakien, fait l’objet
d’un mandat d’arrêt.
6 septembre —
Le ministre de l’Intérieur,
Horst Seehofer,
dit comprendre
les manifestations
déclenchées par
la mort de Daniel H.
7 septembre —
Les doutes émis par
le président d’un service
de renseignement intérieur
sur l’authenticité
des chasses à l’étranger
déclenchent une crise
politique dans la coalition.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18.
EUROPE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
↙ Dessin de Krauze
paru dans The Guardian,
Londres.
SLOVÉNIE
Le comique devenu
Premier ministre
M
arjan Sarec a survolé la
politique slovène tel un
météore lors de la présidentielle de 2017. Toutefois, il ne
s’agissait pas d’un novice en politique. En 2010, à peine trentenaire,
il a été élu maire de Kamnik, petite
ville de 13 000 habitants située à
23 kilomètres de Ljubljana. Au vu
des résultats obtenus aux élections municipales quatre ans plus
tard, les électeurs ont apparemment apprécié son engagement
politique au niveau local : il a
été réélu au premier tour avec
une majorité écrasante de 64 %
des voix.
Mais c’est en 2017 que Sarec,
âgé alors de 40 ans, a créé la surprise. Non seulement il s’est qualifié au second tour de l’élection
présidentielle, mais il a réussi à
mettre en péril la victoire quasiment assurée du président sortant Borut Pahor, à la popularité
sans égale sur la scène nationale.
Sarec a assis sa candidature sur la
critique du populisme de Pahor
dans son exercice de la plus haute
fonction de l’État.
Avec 47 % de voix obtenues au
second tour, Sarec a perdu de peu
le scrutin présidentiel. Cette réussite personnelle a constitué un
capital politique lui permettant
de se lancer dans la bataille pour
les législatives. Ainsi, le maire
de Kamnik n’a fait que surfer
sur la vague qui depuis quelques
années le portait irrésistiblement
vers le succès. Il est entré sur la
scène politique comme quelqu’un
pouvant incarner le renouveau,
capable de convaincre parce que
libre de parti pris et ayant fait ses
preuves au niveau local.
Culture politique. Le besoin de
changements politiques du jour au
lendemain, si propre à la mentalité slovène, explique sa réussite.
Sa jeunesse et l’appartenance à
une génération peu soucieuse des
étiquettes idéologiques constituaient ses principaux atouts. Dans
la course aux législatives, il y a eu
une nouvelle surprise : son parti,
La liste de Marjan Sarec, est arrivé
en deuxième position avec un peu
plus de 12 % de voix, talonnant Le
Parti démocratique slovène (SDS,
nationaliste conservateur) du vétéran de la politique slovène, Janez
Jansa, qui a remporté les élections
avec 25 %. Toutefois, Jansa a échoué
à réunir une majorité : sa politique
clivante, inspirée de Viktor Orbán,
le Premier ministre hongrois, aura
détourné de lui les partis de la droite
traditionnelle. Une aubaine pour
Sarec, qui a réussi à réunir cinq
Situé à gauche
par les médias, il est
plutôt un homme
de droite.
d’affaires et de la société civile
proche de la droite, qui ne
cachaient pas leur sympathie pour
Jansa. Ils lui suggéraient de se
situer au-dessus des clivages idéologiques pour constituer une coalition. En raison de ses positions
radicales, Jansa a échoué. Sarec,
en revanche, a réuni sous sa bannière un large éventail de partis de
tendances différentes, allant des
sociaux-démocrates à la gauche,
en passant par les démocrates
chrétiens. Ceux qui appelaient à
dépasser les clivages idéologiques
avaient oublié que le principal obstacle à une coalition présidée par
Jansa n’était pas de nature idéologique, mais culturelle. Sa culture
politique et un radicalisme occasionnel ne passent pas en Slovénie.
—Ales Kocjan
Publié le 4 août
Belgrade
SERBIE
Novi Pazar
ar
—Večer Maribor
Kosovo-Serbie. Le lac
de la discorde
Ib
Le 13 septembre, le Parlement a donné son feu vert
au gouvernement de coalition du nouveau Premier
ministre, Marjan Sarec (40 ans), comédien
et imitateur de profession.
partis du centre et de la gauche.
Sur la scène nationale, Marjan
Sarec était connu surtout comme
imitateur, croquant les hommes
politiques. Ses concurrents politiques, notamment de la droite,
ont souligné sa carrière de comédien pour le discréditer. Or,
malgré un vocabulaire relativement simple, pimenté de blagues, on ne peut pas traiter Sarec
de guignol, tant s’en faut. Ce qui
définit son caractère, c’est la ténacité, la fermeté, la rigueur et la
sincérité. Bien que les médias et
le milieu politique situent Sarec
à gauche de l’échiquier idéologique, il ne peut pas être considéré comme de gauche. Sa vie
quotidienne l’apparente plutôt à
quelqu’un de droite : croyant, il
se rend régulièrement à la messe,
et, en matière d’économie et de
finances publiques, ses positions
sont beaucoup plus conservatrices que celles de certains partenaires de coalition.
Sarec a bien compris les messages d’une partie des hommes
Tutin
Zubin
Potok
Ib
MONTE
MONTÉNEGRO
NÉGRO
ar
L ac de Ga z iv o de
Pec
20 km
Zone de peuplement serbe
L
a visite du président serbe,
Aleksandar Vucic, au lac
de Gazivode, dans le nord
du Kosovo le 8 septembre, a mis
en lumière l’un des principaux
contentieux des négociations sur
la normalisation des relations entre
les deux pays. “Le lac de Gazivode
illustre toute la complexité du problème auquel nous sommes confrontés
et je souhaite qu’à l’avenir nous puissions, avec les Albanais, trouver une
solution”, a-t-il déclaré.
Selon le quotidien Danas, “les
autorités serbes de Belgrade estiment
que deux tiers du
lac de Gazivode se
situent sur le territoire de la municipalité de Zubin
Potok, au nord du Kosovo, peuplée
majoritairement de Serbes, et un
tiers en Serbie, sur le territoire des
municipalités de Tutin et de Novi
Pazar. D’autre part, elles affirment
que la construction de la centrale
hydroélectrique a été financée par
un emprunt à la Banque mondiale,
remboursé par Belgrade”. Dès lors,
Belgrade croit détenir un avantage légal dans les négociations sur
l’avenir de ce système et, pourquoi
pas, en vue d’un éventuel partage
du Kosovo, maintes fois évoqué
cet été. “Gazivode, le plus fort atout
serbe au Kosovo ?” titrait ainsi Blic.
De son côté, le gouvernement de
Pristina réfute les arguments de
Belgrade, considérant que le système de Gazivode fait partie des
ressources du Kosovo. “Le lac d’accumulation de Gazivode se trouve
sur le territoire du Kosovo, sa centrale électrique et l’infrastructure
Mitrovica
K O S O V O
Pristina
SOURCE : OPENSTREETMAP CONTRIBUTORS
ont également été financées par les
fonds du Kosovo, les documents de
la Banque mondiale l’attestent. Par
conséquent, la Serbie n’a pas le droit
de se l’approprier”, affirme un analyste politique, cité par le site de la
radio Free Europe.
Le lac d’accumulation de Gazivode
est sans aucun doute une source
économique stratégique, tant pour
le Kosovo que pour la Serbie. “Long
de 24 kilomètres, il couvre une surface de 11 km2 et contient entre 380
et 420 millions de mètres cubes
d’eau. Haut de 107 mètres, le barrage de Gazivode
compte parmi les
Revue
plus grands en
de presse Europe”, précise
Blic de Belgrade.
Le barrage de Gazivode a été
construit entre 1979 et 1984 (à
l’époque de la Yougoslavie) pour
assurer l’approvisionnement en
eau potable de la population, les
besoins de l’industrie et des centrales thermiques locales, ainsi que
pour l’irrigation des terres agricoles.
L’eau n’est pas la seule source
de discorde entre le Kosovo et
la Serbie. Le président serbe a
répété à Gazivode que les Kosovars
volaient l’électricité des Serbes
du nord du Kosovo, tandis que
Pristina souligne que quatre municipalités serbes de la région ne lui
paient pas l’électricité produite
par le système d’électricité du
Kosovo. Le contentieux énergétique a déjà fait l’objet de plusieurs
accords dans le cadre du dialogue
technique mené depuis 2011 entre
Belgrade et Pristina, sous l’égide
de l’Union européenne.—
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20.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
↙ Dessin de Beppe Giacobbe
paru dans Corriere della Sera
Sette, Milan.
france
Études. Lutte
des classes à la française
À l’approche de la rentrée universitaire, cet historien américain
raconte le sempiternel duel des études supérieures françaises,
qui oppose universités et grandes écoles. Un système promis au changement.
qui souhaitait simplement passer
les examens.
La plupart des étudiants des
grandes écoles, eux, n’ont jamais
connu ce genre de désarroi. Ces
établissements, plus de 450 en tout,
accueillent 10 % des étudiants français, et sont en majorité des écoles
d’ingénieurs ou de commerce. Si en
théorie elles sont toutes grandes*,
certaines le sont plus que d’autres.
Et si la plupart sont publiques,
elles ne sont pas sans rappeler
l’Ivy League, qui rassemble les
huit universités américaines les
plus prestigieuses. Premièrement,
Les classements
de Shanghai sont
des piqûres de rappel
pour la France.
—Foreign Policy (extraits)
Washington
D
epuis 1789, la France est
déchirée par “les guerres
franco-françaises*”, une succession de confits idéologiques et
politiques : la monarchie contre la
République, la religion contre la
raison, la droite contre la gauche,
Paris contre la province… Quelle
que soit la nature de l’opposition, elle est toujours héritée de
la Révolution française.
Ces derniers mois, un bras de
fer entre deux géants de l’enseignement supérieur français est
venu compliquer l’afaire : à ma
droite, le concurrent direct arrivé
il y a quelques siècles seulement,
j’ai nommé la grande école* ; à ma
gauche, poids lourd quasi millénaire, l’université. Fait étonnant,
c’est le système universitaire qui,
malgré ses origines médiévales,
est le plus égalitaire. Les grandes
écoles, nées après 1789, sont au
contraire devenues plus élitistes.
Récemment, le confit a atteint
des sommets quand Emmanuel
Macron a décidé de réconcilier les
antagonistes tout en reconnaissant
leurs diférences. Macron, qui est
lui-même un brillant diplômé de
ces grandes écoles si caractéristiques de la France, entend sculpter l’enseignement supérieur à son
image, c’est-à-dire un peu plus à
l’américaine.
Chez les Français, ce système
binaire a ses admirateurs et ses
détracteurs. Les universités en
constituent la moitié la plus
ancienne. La Sorbonne, qui attire
aujourd’hui des étudiants venus
de toute l’Europe, a des racines
au xiiie siècle. Puis, à mesure que
l’État français – qui siège à Paris –
étendait son emprise, d’autres
universités ont été érigées sur
le territoire. N’importe qui peut
s’y inscrire – au moins en théorie. Le seul prérequis est le baccalauréat, dont la difculté fait
(ou faisait) ofce de sélection à
la sortie du lycée. Car, à l’image
Macron veut sculpter
l’enseignement
supérieur
à son image.
des lycées américains, les lycées
français ne sont pas à l’abri de
l’infation des notes. Le bac était
autrefois une étape redoutée des
étudiants : beaucoup échouaient et
peu allaient au-delà. C’est devenu
une simple formalité. Les universités, qui depuis les années 1960
se sont concentrées sur l’accueil
des étudiants au détriment de l’enseignement, sont submergées. Le
nombre d’étudiants a doublé entre
1980 et 2010, passant de 1,2 million à 2,3 millions d’inscrits [dont
1,4 million à l’université]. Une évolution qui semble avoir atteint un
stade critique.
Début 2018, le gouvernement
a aggravé la situation en agitant
l’épouvantail de la sélection sans
l’appliquer réellement. C’était couru
d’avance : les étudiants se sont mis
en grève. Ils ont occupé des bâtiments, proclamé des discours et
tagué des murs. Mais comme l’écrivait Karl Marx au sujet des révolutionnaires de 1848, l’histoire se
répète “la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce” : les
grévistes étaient peu nombreux par
rapport à la majorité des étudiants,
les grandes écoles sont extrêmement sélectives, à tel point que
pour y accéder il est nécessaire
de passer par une prépa, où il peut
être tout aussi difcile d’entrer.
Deuxièmement, dans les grandes
écoles, comme dans l’Ivy League, il
faut vraiment le faire exprès pour
échouer. Troisièmement, elles disposent d’un capital social et culturel presque illimité.
Dans son livre éponyme, Pierre
Bourdieu baptise leurs diplômés “la
noblesse d’État” [1989] : une aristocratie administrative qui, sous ses
apparences méritocrates, perpétue
l’Ancien Régime. Il s’agit en efet
d’une méritocratie qui reconnaît
plus volontiers le mérite de ceux
qui sont nés avec une cuillère en
argent dans la bouche. En 2014,
une étude révélait que plus de 60 %
des étudiants admis à l’École polytechnique venaient de familles déjà
reconnues dans le milieu, tandis
qu’à peine plus de 1 % d’entre eux
étaient issus des classes populaires.
L’un des grands projets de
Nicolas Sarkozy était la création
de ce qu’il appelait son “Cambridge
à la française*”. Cette méga-université devait être construite sur le
plateau de Saclay, au sud de Paris,
sous la supervision du gouvernement. Le projet de Sarkozy, annoncé
en 2010, devait rassembler sur le
même campus et dans le même
cadre administratif les grandes
écoles et les universités les plus
prestigieuses du pays, combinant
la forte sélectivité des unes au travail de recherche des autres.
Le projet de Sarkozy semblait répondre indirectement au
classement des universités de
Shanghai, dévoilé la même année.
Dans ce classement, seules deux
universités françaises se hissaient
dans le top 50. Et ne parlons pas
des grandes écoles : l’ENS fnissait à la 71e place et l’École polytechnique en dehors du top 200.
Sarkozy, reprenant la célèbre exhortation de Danton, déclarait alors
que, pour rattraper ce retard, il fallait “de l’audace, encore de l’audace”.
Malheureusement, l’audace n’a
pas suf à surmonter le fossé administratif et culturel qui sépare les
universités des grandes écoles.
Les universités craignaient de se
voir imposer la culture d’enseignement et la sélection prétendument conformistes et élitistes des
grandes écoles. Les grandes écoles,
quant à elles, gardaient jalousement
leurs privilèges : des fonds généreux consacrés au matériel et au
personnel, ainsi que des réseaux
englobant les hautes sphères du
secteur privé et de la fonction
publique, dont proftent à la fois
les enseignants et les étudiants.
Et Sarkozy n’avait pas la capacité
de concentration nécessaire pour
déterminer quels aspects de quelles
institutions retenir.
Bornés. La majeure partie du
site de Saclay restait à l’abandon.
Pendant ce temps, les acteurs du
projet de Sarkozy continuaient de
se regarder en chiens de faïence,
déterminés à ne rien céder de leur
autonomie et incapables de voir
au-delà de leurs privilèges. Mais
l’institution la plus têtue restait
l’École polytechnique. “L’X a toujours pensé qu’elle était la meilleure
école non seulement en France, mais
aussi en Europe et dans le monde
entier”, remarque un observateur,
non sans sarcasme. Cette conviction d’être une école pas comme les
autres* se refète dans le rôle qu’elle
joue lors de la fête nationale : l’X et
l’école militaire de Saint-Cyr sont
les seules institutions du supérieur
à prendre part au déflé du 14 juillet. Les étudiants, resplendissants
dans leur uniforme bleu marine
et leur bicorne qu’on croirait tout
droit sortis de Pirates des Caraïbes,
déflent sous le drapeau de leur
école, qui porte la devise “Pour la
patrie, les sciences et la gloire”.
Le sociologue Michel Crozier
aurait ajouté “et la fraternité”. On
se souvient qu’il a qualifé la France
de “société bloquée”, soutenant que
les institutions nationales, paralysées par leur structure autoritaire,
restent fermées à l’innovation et à
l’initiative individuelle. Selon lui, les
Français, écrasés par leur vénérable
tradition du dirigisme (les individus
proposent, l’État dispose), n’osent
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FRANCE.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
↙ Dessin de Falco,
Cuba.
CULTURE
pas prendre le “risque de la liberté”,
qui impliquerait de réformer et de
décentraliser les institutions. Pour
citer le titre d’un de ses livres, “on
ne change pas la société par décret”.
Ce qui n’empêche pas le gouvernement, en l’occurrence celui de
Macron, d’essayer. Diplômé de deux
grandes écoles, l’ENA et Sciences
Po, il tente pourtant de fusionner
l’entrepreneuriat américain avec le
libéralisme classique à la française.
Mais il reconnaît aussi que le changement ne sera possible qu’en coopérant avec les institutions tout en
respectant leurs particularismes.
C’est ainsi qu’après avoir rebaptisé le projet de Sarkozy “MIT à la
française*”, il annonce que le gouvernement développera non pas
une mais deux méga-universités.
La première, nommée “université
Paris-Saclay”, rassemblera ParisSud ainsi que d’autres universités
et grandes écoles. La seconde, qui
porte le nom (heureusement temporaire) de “NewUni”, regroupera
surtout des grandes écoles, dont
Polytechnique. Il reste à éclaircir
les détails, mais ces deux pôles
devraient faire office de prototypes,
qui pourront se développer chacun
selon ses propres normes éducatives et administratives.
Tant pis pour l’audace de Sarkozy
et la centralisation. La recette de
Macron (un filet de dirigisme,
une pincée de pragmatisme) est
un exemple de ce que certains
appellent le “dirigisme décentralisé”. Sur le principe, ce genre de
méthode hybride pourrait revitaliser le milieu moribond de l’enseignement supérieur. Les classements
de Shanghai sont des piqûres de
rappel qui signalent à la France
qu’elle ne peut pas se permettre de
se reposer sur ses acquis. Comme l’a
déclaré Macron, “la marche arrière
n’est plus possible”, mais il n’est pas
possible non plus d’avancer sans
que l’État ne soit là “pour consolider, clarifier et décupler chacun
des efforts”. Bref, l’État est mort,
vive l’État !
—Robert Zaretsky
Publié le 18 juillet
* En français dans le texte.
Électro-pop :
la “French touch” 2.0
La musique électronique française connaît
un nouvel âge d’or, d’après cet hebdomadaire
britannique, qui explique pourquoi
l’électro-pop s’exporte à merveille.
—The Economist Londres
S
ous un soleil voilé de fin
juillet, les festivaliers de
Biarritz en été se dirigent
vers la grande scène. Ils ont les
chevilles éclaboussées de boue,
l’estomac gavé de nourriture toulousaine. Mais la mélodie et les
rythmes envoûtants d’Aqualand,
tube du duo d’électro français
Polo & Pan, s’avèrent irrésistibles.
Transportés vers des contrées imaginaires, les spectateurs dansent
en rythme.
Qu’on appelle cette musique
“électro-pop” ou simplement
“pop”, peu importe. Ceux qui la
pratiquent ne veulent la ranger
dans aucun genre, même si
beaucoup parlent d’une même
ambiance “tropicale” ou d’une
“vibe cosmique” – un son léger
où le groove est à l’honneur. Les
artistes expérimentent au synthé
ou à la guitare, et se réfèrent à
toutes sortes d’autres sous-genres,
comme la house brésilienne et la
trap, une déclinaison du hip-hop.
Ils revisitent les chansons* ringardes de la génération de leurs
parents. La vie insouciante fait
partie des thèmes récurrents. Des
auditeurs du monde entier s’intéressent de près à ces musiciens.
L’électro-pop est le produit de
la “nouvelle vague de créativité” qui
déferle sur la France, à en croire
Armand Bultheel, l’un des deux
membres d’Agar Agar. Les musiciens de rock garage en pleine
ascension se donnent rendez-vous
à Bordeaux, les puristes de l’électro
se sentent chez eux à Lyon, mais
21
l’électro-pop
reste un phénomène essentiellement parisien.
L’importance de la scène
artistique et le milieu musical très soudé de la ville – si
soudé que certains Français
parlent d’une bande de
“gosses de riches versaillais” –
en font le point de rencontre
idéal pour les musiciens
qui s’intéressent à ce type
d’expérimentations.
“Je ne sais quoi”. Pour
Julian Catala, l’organisateur du festival de Biarritz,
c’est la “French touch 2.0”.
Ce terme s’est d’abord
appliqué à des groupes
comme Daft Punk et Air,
qui se sont fait un nom
international au début
des années 2000. Ils
ont non seulement
créé un nouveau son
– entremêlant des
classiques du disco
avec des rythmes de
house et du groove
américain des
années 1980 –,
mais ils ont
surtout insufflé de la vie
à une scène
musicale française par ailleurs en
perte de vitesse. Les casques et
les costumes de Daft Punk sont
devenus immédiatement reconnaissables. Autant dire que, musicalement, les Français avaient
encore ce je ne sais quoi*.
Les musiciens de la French
touch 2.0 sont français par l’esprit, mais aussi par la langue :
chanter dans leur idiome maternel
devient de plus en plus la règle. La
plupart sont des groupes chics qui
s’inspirent de chanteuses
comme Françoise
Hardy, ou de
rappeurs
hex a go naux qui
cartonnent
sur les sites
de streaming.
Jusqu’à présent,
cet te a n née, seu l
un artiste étranger, Ed
Sheeran, faisait partie des
vingt premiers titres au top du
Syndicat national de l’édition phonographique (Snep).
Pour la plupart de ces musiciens,
tant pis si le public anglophone a du
mal à comprendre leurs chansons :
même les Français passent à côté
de l’essentiel des paroles, d’après
Charles de Boisseguin, membre du
groupe L’Impératrice, un sextet
d’électro-pop. Leurs chansons font
une large place aux jeux de mots et
à une imagerie fantastique, car “ce
qui compte vraiment, c’est la mélodie et la manière de faire groover”.
Julia Jean-Baptiste, leadeuse et
chanteuse de Pendentif, un autre
de ces groupes, est du même avis :
elle et ses musiciens ajustent le
niveau des voix “pour qu’elles se
mélangent avec les synthétiseurs”.
Elles deviennent ainsi un instrument comme les autres, l’une
des couches d’une chanson
aux multiples facettes.
Comment expliquer cette
nouvelle vague de créativité ? Certains y voient
l’effet d’une politique :
celle du généreux statut
d’intermittent du spectacle*. De plus, depuis
1996, un système
La musique feel
good, une rébellion
contre les tragédies
nationales.
de quotas oblige les stations de
radio françaises à consacrer au
moins 40 % de temps d’antenne à
des chansons “d’expression française”, ce qui a permis aux artistes
d’avoir une diff usion suffisante.
D’autres pensent que l’influence
est musicale, et citent le cas de La
Femme, un groupe qui, n’ayant
pas suscité l’intérêt des labels
en France, a décidé de faire une
tournée américaine. Son style
éclectique – souvent qualifié de
“surf rock psychédélique façon
années 1960” – et ses paroles
accrocheuses, parfois absurdes,
ont su séduire un public international et ont montré à d’autres
musiciens français qu’“il est possible de chanter en français et d’être
cool”, poursuit Boisseguin. D’autres
enfin considèrent que la musique
feel good est une sorte de rébellion
contre les tragédies nationales.
Dans une interview, les membres
de Phoenix, un groupe de rock électronique, annonçaient, après les
attentats de Paris de 2015, vouloir
produire un son “qui fasse revenir
la lumière dans la ville”.
Et de même que le premier mouvement de la French touch a trouvé
des fans sur la planète entière,
cette génération d’artistes rencontre le succès hors de France.
Polo & Pan remplissent des salles
en Europe et aux États-Unis. The
Blaze, un duo d’électro, a joué
cette année à Coachella, un festival de Palm Springs (Californie)
à la prestigieuse affiche. Petit
Biscuit, un DJ dont le tube Sunset
Lover a atteint plus de 280 millions
d’écoutes sur Spotify, a entrepris
une tournée mondiale. À l’heure
où la musique française trouve un
nouveau groove, la place du cinéma
en tant qu’exportation culturelle
française la plus importante est
menacée.—
Publié le 4 septembre
* En français dans le texte.
AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Christine Ockrent
Samedi 11H
– 12H
Écoute, podcast: franceculture.fr/ @Franceculture
En partenariat avec
L’esprit
d’ouverture.
© Olivier Octobre.
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iNteNsÉMenT
FlaMboYanTe.
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amériques
États-Unis. Jimmy
Carter, le vieux sage
Âgé de 94 ans, l’ancien président démocrate vit modestement
dans l’État de Géorgie, où il est né, et n’hésite pas à brocarder
les dérives du nouveau locataire de la Maison-Blanche.
—The Washington Post (extraits)
Washington
J
immy Carter termine son dîner –
gratin de saumon et de brocoli – servi
dans une assiette en carton, adresse
son célèbre sourire à Rosalynn, son épouse
depuis soixante-douze ans, et lui lance sur
un ton espiègle : “On y va, jeune flle ?”
Il prend sa main en riant, et le couple traverse avec précaution une cuisine encombrée de badges de la campagne électorale
de 1976 et de photos de leaders mondiaux,
avant de sortir par la porte de derrière, où
sont postés trois agents du service de protection des présidents.
Ce rituel se répète tous les week-ends
dans la petite ville de Plains, dans le sud de
l’État de Géorgie, où ils sont nés, il y a près
de 94 ans pour lui et de 91 ans pour elle.
Chaque fn de semaine, ils vont dîner
chez leur voisin et ami Jill Stuckey – un
repas arrosé de gobelets d’eau glacée et
d’un verre d’un chardonnay d’entrée de
gamme –, puis rentrent à pied jusqu’au
ranch qu’ils ont fait construire en 1961, à
800 mètres de là.
En cette soirée d’été, la température avoisine encore les 32 °C , et ils s’appliquent
une lotion sur le visage pour repousser la
nuée de minuscules insectes qui volettent
autour d’eux. Puis ils se reprennent par
la main et se mettent en marche, l’ancien
président en jeans et grosses chaussures
noires et l’ancienne première dame s’aidant d’une canne pour la première fois.
Le 39e président des États-Unis vit modestement, à la diférence de ses successeurs,
qui ont quitté la Maison-Blanche pour se
vouer à une puissance d’un autre genre :
l’argent. Même ceux qui, au départ, n’étaient
pas riches, comme Bill Clinton ou Barack
Obama, ont gagné des dizaines de millions
de dollars dans le secteur privé.
À l’issue d’un mandat tumultueux, Carter,
battu par Ronald Reagan à l’élection présidentielle de 1980, est retourné dans cette
bourgade de Géorgie, qui vit de la production d’arachide et de coton, et où le taux
de pauvreté frôle les 40 %.
L’ancien président démocrate n’a pas
souhaité siéger dans des conseils d’administration ou prononcer des discours en
échange de juteuses rétributions, car il ne
voulait pas “tirer un avantage fnancier de
son séjour à la Maison-Blanche”.
Selon l’historien Michael Beschloss,
Gerald Ford, le prédécesseur de Carter,
a été le premier à tirer parti d’activités
postprésidentielles grassement rémunérées, mais “Carter a choisi la voie opposée”.
Après Ford, d’autres anciens présidents, et
parfois leurs épouses, ont empoché des centaines de milliers de dollars pour chacune
Le 39e président américain
vit modestement,
à la diférence
de ses successeurs.
de leurs allocutions. “Je ne vois rien de mal
à cela ; je ne le leur reproche pas, fait observer Carter après son repas. C’est juste que
je n’ai jamais eu l’ambition de m’enrichir.”
Carter avait 56 ans quand il est retourné
vivre à Plains. Sa plantation de cacahuètes,
gérée durant sa présidence par une société
fduciaire indépendante, croulait sous les
dettes – 1 million de dollars –, et il a été
contraint de la vendre. “On pensait qu’on
allait tout perdre”, confe Rosalynn, assise
à côté de son mari.
Carter a décidé de tirer des revenus de
l’écriture et il a publié 33 ouvrages – sur
sa vie, sa carrière, la religion, la paix au
Proche-Orient, les droits des femmes, le
vieillissement, la pêche, le travail du bois,
et même un livre pour enfants, The Little
Baby Snoogle-Fleejer [“Le petit SnoogleFleejer”], coécrit avec sa flle, Amy.
Avec les ventes de ses livres et les
210 700 dollars de pension annuelle
versés aux anciens présidents, le couple
vit confortablement. Mais l’écriture ne lui
a jamais rapporté les sommes colossales
que touchent certains de ses successeurs.
Carter, qui a quitté la Maison-Blanche
il y a trente-sept ans, est le plus ancien
ex-président. Son train de vie relativement modeste est de plus en plus rare à
l’ère du président Trump, un milliardaire
qui a des lavabos en or massif dans son
avion privé et possède un luxueux penthouse à Manhattan et un domaine à Mara-Lago, en Floride.
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AMÉRIQUES.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
25
← ↓ Jimmy Carter et sa femme, Rosalynn, à Plains, Géorgie, le 4 août 2018.
Page suivante : l’épicerie locale vend des souvenirs liés à l’ancien président.
Photos Matt McClain/The Washington Post
Musée vivant. Carter ne bénéfcie même
pas des prestations de santé du régime fédéral de retraite, car il n’a travaillé que quatre
ans pour l’État, soit moins que les cinq ans
requis pour y avoir droit. Il est couvert par
l’assurance maladie de l’université Emory,
où il a enseigné pendant trente-six ans.
Tous les anciens présidents ont un bureau
payé par le gouvernement fédéral. Celui
de Carter, situé dans le Carter Center à
Atlanta, est le moins coûteux – 115 000 dollars. L’ancien président aurait pu prétendre
à un bureau plus haut de gamme pourvu
d’un logement de fonction, mais, pendant
des années, le couple a dormi une semaine
par mois sur un canapé-lit et ce n’est que
récemment qu’il s’est fait installer un lit
escamotable.
Le bureau de Carter revient bien moins
cher que celui d’Obama, dont les frais
annuels atteignent 536 000 dollars. Pour
Clinton, le coût s’élève à 518 000 dollars,
pour Bush fils à 497 0 00, et pour Bush
père à 286 000.
La ferme de son enfance
a été préservée en l’état,
sans électricité
ni eau courante.
“Je suis un grand admirateur de Harry
Truman. C’est mon président préféré et j’essaie de faire aussi bien que lui, confe Carter,
qui écrit ses livres dans l’ancien garage
de sa maison. Je trouve admirable l’exemple
qu’il a donné.”
Cependant, même si Truman a pris
sa retraite dans sa ville natale d’Independence, dans le Missouri, c’est dans
une riche demeure ayant appartenu à sa
belle famille qu’il s’est installé.
Pendant que Carter beurre généreusement sa tartine de pain, nous lui demandons
si, avec un locataire de la Maison-Blanche
qui s’enorgueillit d’être milliardaire, on
verra encore à l’avenir des ex-présidents
mener une vie aussi simple que lui. “Je l’espère, mais je ne sais pas”, répond-il.
Située à 250 kilomètres au sud d’Atlanta,
Plains est une petite bourgade agricole centrée autour de la gare où Carter a installé
son QG de campagne en 1976. Ses 700 habitants vivent dans un musée vivant consacré à l’ancien président.
L’épicerie qui a appartenu à son oncle
Buddy vend des souvenirs liés à Carter
et de la glace au beurre de cacahuète. La
ferme où il vivait dans son enfance a été
préservée en l’état, sans électricité ni eau
courante. Le site historique national JimmyCarter, qui s’étend sur quasiment toute la
ville, attire près de 70 000 visiteurs par an
et rapporte 4 millions de dollars au comté.
Depuis la fn de son mandat, l’ancien
président œuvre pour la défense des droits
de l’homme, la santé mondiale et la tenue
d’élections justes et transparentes dans
le monde par l’intermédiaire du Carter
Center, à Atlanta. Il a aidé à la rénovation de 4 300 logements dans quatorze
pays en collaborant avec l’ONG Habitat
for Humanity et, à la fn du mois d’août,
travaillait encore de ses propres mains et
avec ses outils sur un chantier de logements sociaux de l’Indiana.
Après le dîner, le couple emprunte l’allée Stuckey, suivi de près par deux agents.
Trois ans après qu’on lui a découvert un
mélanome au foie et au cerveau, Carter
conserve une démarche incertaine. Lors
de la conférence de presse où il a annoncé
sa maladie, en 2015, il semblait faire ses
adieux en déclarant être “prêt à faire face à
toute éventualité”. Mais après un traitement
de radiochimiothérapie, il est en rémission. En octobre, il deviendra le second
président (après Bush père) à atteindre
les 94 ans. Il reste drôle, alerte et réféchi.
Le couple marche quotidiennement, souvent dans Church Street, la rue principale
de Plains. “Bonjour”, lance l’ancien président avec le même large sourire que sur
les décorations de Noël vendue à l’épicerie.
“Salut”, lui répond gaiement Maya Winn,
une adolescente de 15 ans, en lui faisant un
signe de la main. Elle et son copain, David
Lane, expliquent que, pour les habitants de
Plains, les Carter sont des voisins comme
les autres. “C’est un chic type, quelqu’un de
tout à fait ordinaire, fait observer la flle.
C’est un gentleman du Sud comme on en voyait
autrefois”, ajoute le garçon.
Carter confe que c’est à Plains qu’il est
devenu ce qu’il est, qu’il a commencé à croire
en l’égalité des races. Sa jeunesse à la ferme
pendant la crise de 1929 l’a rendu modeste
et économe. Ses amis ne plaisantent peutêtre qu’à moitié en le disant “pingre comme
un pou”. Cette personnalité sans chichis, si
appréciée depuis qu’il a quitté Washington,
n’était pas aussi bien perçue durant son
mandat présidentiel. Beaucoup ont jugé
qu’il nuisait au prestige de la fonction en
portant ses propres valises quand il prenait
Air Force One, l’avion présidentiel.
Crise des otages. Selon son conseiller
et biographe Stuart E. Eizenstat, la décision
de Carter de priver de chaufeurs les hauts
responsables de son gouvernement s’est
retournée contre lui, car ces derniers ont
passé une à deux heures par jour à conduire
au lieu de consacrer ce temps au travail et
à la lecture. “Il ne se sentait pas fait pour la
pompe, explique-t-il. Plains fait vraiment partie
de son ADN. Il est venu à la Maison-Blanche
avec et en est reparti avec.”
La présidence de Carter – de 1977 à 1981 –
est souvent associée aux longues fles d’attente devant les stations-service et à la crise
des otages en Iran. “J’ai peut-être attaché trop
d’importance au sort des otages pendant ma
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Carter est le seul ex-président à avoir réintégré la maison dans laquelle il vivait avant
de faire de la politique – un ranch de deux
chambres évalué à 167 000 dollars, soit moins
que les véhicules blindés du service de protection des présidents garés devant chez lui.
Les anciens présidents se déplacent souvent en jets privés, parfois prêtés par des
amis fortunés, mais Jimmy et Rosalynn
prennent des avions de ligne. Récemment,
lors d’un vol Atlanta-Los Angeles, on a pu
voir Carter faire les cent pas dans le couloir et saluer les autres passagers.
Selon l’administration des services généraux, Carter coûte moins au contribuable
américain que les autres anciens présidents :
456 000 dollars en pensions, bureau, personnel et autres frais pour l’exercice 2018.
C’est moins de la moitié des 952 000 dollars
dépensés pour Bush père. Et trois autres
anciens présidents encore en vie – Clinton,
Bush fls et Obama – coûtent chacun plus
de 1 million de dollars par an.
AU CINÉMA LE 26 SEPTEMBRE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26.
AMÉRIQUES
dernière année, concède-t-il. Mais j’étais si
obsédé par eux et par leur famille que je voulais tout faire pour les ramener au pays sains
et saufs, ce que j’ai fait.”
Il regrette de ne pas avoir œuvré davantage
à l’unifcation du Parti démocrate. Quand il
se penche sur sa présidence, ce dont il est le
plus fer est d’avoir “maintenu la paix et soutenu les droits de l’homme”, favorisé la signature des accords de paix de Camp David
entre Israël et l’Égypte en 1978, et contribué à la normalisation des relations avec la
Chine. En 2002, son action politique a été
couronnée par le prix Nobel.
Catastrophe. “J’ai toujours dit la vérité”,
assure l’ancien président. Jusqu’ici, Carter
s’était montré extrêmement discret sur le
président Trump. Mais ce soir-là, près de
deux ans après l’arrivée de ce dernier au
pouvoir, il ne peut plus se contenir. “Je pense
que c’est une catastrophe, dit-il. Sur le plan
des droits de l’homme, des conditions de vie de
la population et de l’égalité”. “Le pire, ajoute
Rosalynn, c’est qu’il ne dit pas la vérité et que
ça fausse tout.”
Carter explique que c’est son père qui lui
a enseigné l’importance de la vérité et que
cette conviction a été renforcée par son
séjour à l’Académie navale d’Annapolis, où
le moindre mensonge peut conduire à l’exclusion d’un élève. “Je pense qu’on ferme les
yeux sur l’attitude du président Trump vis-à-vis
de la vérité”, dit-il. Selon lui, l’arrêt Citizens
United [rendu en 2010 par la Cour suprême
pour lever la limitation des fnancements
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
d’entreprises aux campagnes électorales]
“a transformé notre démocratie en oligarchie.
Aujourd’hui, l’argent passe avant tout le reste.
C’est un désastre.”
Carter continue à croire que les “valeurs
éthiques et morales” du pays restent intactes
et que les Américains fniront par “faire à
nouveau la part entre le bien et le mal, entre
ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas, entre
le vrai et le faux”. Mais il doute être encore
là pour le voir.
En chemin, il montre la maison du maire
de sa main gauche, tout en continuant à tenir
Rosalynn de la droite. “Mes parents vivaient
dans celle en brique, indique-t-il en pointant
du doigt une petite maison de l’autre côté de
la rue. On l’utilise aujourd’hui comme bureau.
Celle-là, c’est celle du Dr Logan.” Chaque maison
a une histoire. Carter connaît tous les détails.
Il montre du doigt l’église méthodiste unie
où il a jeté son dévolu sur la jeune Eleanor
Rosalynn Smith un jour où il était en permission. Ils sont allés au cinéma et le lendemain matin il a dit à sa mère qu’il allait
l’épouser. “Je ne l’ai appris que bien des années
plus tard”, confe l’intéressée en souriant.
Quand on leur demande s’ils auraient
envie de quelque chose, ils répondent par
la négative. “Je ne vois rien de particulier, dit
Carter en se tournant vers Rosalynn. Et toi ?”
“Non, je suis heureuse”, afrme-t-elle. “On
se sent chez nous ici, reprend l’ancien président. Et les habitants sont là pour nous aider
quand on en a besoin.”
Une semaine sur deux, Carter enseigne
à l’école du dimanche de l’Église baptiste
Maranatha, à la périphérie de la ville. Ce
dimanche matin, c’est la huit centième fois
qu’il le fait depuis qu’il a quitté la MaisonBlanche. Il entre dans l’église, vêtu d’une
veste trop large, d’une chemise rayée et
d’une cravate texane. Il demande aux gens
d’où ils viennent et, de leurs bancs, ces derniers citent au moins vingt États ainsi que le
Canada, le Kenya, la Chine et le Danemark.
Carter informe les fdèles de son projet
d’aller pêcher dans le Montana avec son ami
Ted Turner et de s’y rendre avec l’autogire
de son fls, une sorte de petit hélicoptère.
“Je suis encore très actif”, annonce-t-il, ce
qui déclenche des rires dans l’assistance.
Il dit vouloir mener une vie qui ait un sens
tout en se réservant assez de temps pour se
reposer et réféchir. Lui et Rosalynn posent
ensuite pour des photos.
En arrivant chez lui, le couple traverse la
vaste pelouse qui s’étend devant la maison.
Carter s’arrête pour nous montrer un grand
magnolia, une bouture d’un arbre planté par
Andrew Jackson dans le parc de la MaisonBlanche. Puis on arrive à un étang, que Carter
a aidé à creuser, et où il afne aujourd’hui sa
technique de pêche à la mouche. Les deux
époux nous montrent un saule planté sur
une pente douce, où ils se feront enterrer
Il dit vouloir mener une
vie qui ait un sens tout en
se réservant du temps pour
se reposer et réféchir.
dans des tombes signalées par de simples
pierres. Ils savent qu’en attirant des touristes ces tombes stimuleront l’activité économique de Plains.
La maison est vieillotte, mais accueillante
et confortable, avec un salon rustique et une
petite cuisine. Un congélateur portant le
sceau présidentiel est installé dans la cuisine
pour conserver les restes des repas, confe
Carter. Quand ils ont fait des réaménagements, il n’y a pas si longtemps, les deux
époux ont abattu le mur d’une chambre
de leurs propres mains. “À l’époque, on travaillait tellement avec Habitat for Humanity
que c’était devenu une seconde nature”, commente Rosalynn.
Le matin, l’ancienne première dame pratique le taï-chi et la méditation, tandis que
son mari écrit ou fait des longueurs dans
la piscine. Carter construit également des
meubles et peint dans le garage.
Le couple suit les matchs des Atlanta
Braves, l’équipe de base-ball locale, ainsi
que la série New York District. L’ancien président vient juste de terminer la lecture du
livre The Innovators [“Les Innovateurs”,
non traduit], de Walter Isaacson. Les Carter
n’ont pas de cuisinier et préparent euxmêmes leurs repas, souvent ensemble. Ils font
leurs propres yaourts. Ce matin, Rosalynn
mélange les ingrédients de la pâte à pancake et y incorpore des myrtilles cueillies
dans le jardin. C’est l’ancien président qui
les fera ensuite cuire puis fera la vaisselle.
—Kevin Sullivan et Mary Jordan
Publié le 17 août
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28.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
moyenorient
↙ Dessin de Dilem paru dans
Liberté, Alger.
Émirats arabes unis.
Le logiciel espion
et les princes rivaux
Les monarchies du Golfe ont recours au piratage informatique
entre elles. Grâce à une entreprise israélienne, Abou Dhabi
surveille aussi bien son adversaire qatari que son allié saoudien.
—The New York Times (extraits)
New York
L
es dirigeants des Émirats arabes
unis utilisaient depuis plus d’un an
un logiciel espion israélien pour surveiller secrètement les téléphones portables
de dissidents locaux et d’opposants établis
à l’étranger. Lorsque NSO, le fabricant du
logiciel, leur a proposé une coûteuse mise à
jour, les autorités émiraties ont voulu s’assurer du bon fonctionnement du nouvel outil.
Elles ont demandé par e-mail à l’entreprise
s’il pourrait enregistrer les appels téléphoniques de l’émir du Qatar, leur rival dans la
région, ceux du puissant prince saoudien
qui dirige la Garde nationale du royaume
ou ceux du rédacteur en chef d’un journal
arabe situé à Londres. “Veuillez trouver cijoint deux enregistrements”, a répondu NSO
quatre jours plus tard. Ces enregistrements
étaient des appels passés par Abdulaziz
Alkhamis, le rédacteur en chef du journal
londonien Al-Arab, qui a confrmé les avoir
passés sans se savoir surveillé.
Utilisations abusives. Cet échange a
été versé à la fn d’août au dossier de deux
actions en justice intentées contre l’entreprise israélienne, accusée d’avoir joué un
rôle actif dans une opération d’espionnage
illégale – en réaction à la concurrence de
plus en plus forte qui règne dans le secteur
des logiciels espions. Selon les organisations
de défense des droits de l’homme, la liberté
avec laquelle des compagnies privées développent des technologies de surveillance de
pointe et les vendent à des États pour des
dizaines de millions de dollars favorise les
utilisations abusives. Et NSO, l’un des plus
grands créateurs de logiciels capables d’infecter un téléphone, est un leader incontesté dans ce domaine.
Les deux procès, l’un mené en Israël,
l’autre à Chypre, ont été intentés par un
citoyen qatari et par des journalistes et
militants mexicains qui ont été victimes de
la même entreprise. Au Mexique, le groupe
NSO a vendu sa technologie de surveillance
au gouvernement à la condition expresse
qu’elle soit réservée aux criminels et aux
terroristes. Pourtant, des défenseurs des
droits de l’homme, des journalistes et des
militants anticorruption très en vue ont
été eux aussi pris pour cibles, ce qui les a
conduits à porter plainte.
Dans le volet émirati du dossier, une fliale
de NSO est soupçonnée d’avoir cherché à
espionner des membres de gouvernements
étrangers – et d’avoir enregistré les appels
d’un journaliste – à la suite d’un accord conclu
il y a quatre ans avec des clients émiratis. Le
logiciel espion de NSO, baptisé “Pegasus”,
prend le contrôle d’un téléphone après l’envoi d’un SMS incitant à cliquer sur un lien.
En acceptant l’invitation, l’utilisateur télécharge le logiciel à son insu, ce qui permet
à des gouvernements d’avoir connaissance
de tous ses appels téléphoniques, e-mails,
contacts, voire de ses conversations menées
en tête à tête à proximité du téléphone.
Aux Émirats arabes unis, la plupart des
SMS d’accroche étaient spécialement étudiés pour les pays du Golfe, et contenaient
des invitations anodines du genre “Des
remises incroyables à la veille du Ramadan”
ou “Comment éviter que vos pneus explosent
sous l’efet de la chaleur”. Des documents
techniques versés au dossier ont révélé
comment NSO aidait ses clients en leur
transmettant les données enregistrées par
un système informatique sophistiqué. “On
se bat pour que la loi rattrape la technologie”
[et pour montrer que les fabricants de logiciels espions] “sont complices de ces atteintes à
la vie privée”, explique Alaa Mahajna, l’avocat israélien qui a déposé les deux actions
en justice avec le concours de [l’universitaire palestinien] Mazen Masri, maître de
conférences à City, University of London.
Le groupe israélien s’est refusé à tout
commentaire avant de prendre connaissance du dossier. Et l’ambassade émiratie à Washington a fait la sourde oreille
lorsque nous lui avons demandé sa réaction. Ces procès ne mettent pas moins en
lumière les intrigues politiques auxquelles
se livrent Israël et les monarchies du Golfe,
qui ont de plus en plus recours au piratage
informatique entre elles.
Les Émirats arabes unis ne reconnaissent
pas Israël, mais en coulisses les deux pays
semblent de plus en plus liés. Sachant qu’Israël considère le logiciel espion comme une
arme, NSO et ses fliales ne peuvent l’avoir
vendu aux EAU sans l’accord du ministère
de la Défense israélien. Les e-mails versés
au dossier montrent que la signature du
contrat de licence entre les Émirats arabes
unis et NSO remonte au mois d’août 2013.
Un an et demi plus tard, une fliale britannique de l’entreprise israélienne a demandé
à son client émirati d’efectuer un sixième
versement de 3 millions de dollars conformément aux termes du contrat, ce qui donne
à penser que le montant des frais de licence
pour cette période a atteint au moins 18 millions. Selon des factures, une mise à jour
réalisée l’année suivante a été vendue par
l’intermédiaire d’une autre fliale, située à
Chypre, pour un coût de 11 millions de dollars payable en quatre fois.
Les Émirats arabes unis
ne reconnaissent pas
Israël, mais en coulisses
les deux pays semblent
de plus en plus liés.
Dans cette escalade de violence, chaque
camp a accusé l’autre de cyberespionnage. Les e-mails de deux opposants déclarés du Qatar – l’ambassadeur émirati à
Washington, Youssef Al-Otaiba, et le républicain Elliott Broidy, un collecteur de fonds
américain qui travaille avec les EAU – ont
été piratés. M. Broidy a intenté une action
en justice dans laquelle il accuse le Qatar et
ses lobbyistes à Washington d’être à l’origine de la fuite de certains de ses e-mails.
Une autre opération de piratage a visé
le site de l’agence de presse du Qatar, sur
lequel a été difusé un faux communiqué
sur un discours embarrassant attribué à
l’émir. Des fuites d’e-mails qataris ont également eu lieu sur les détails des négociations
menées par le Qatar pour faire libérer des
membres de la famille royale pris en otage
pendant une partie de chasse en Irak. Les
alliés du Qatar ont accusé les EAU d’être
impliqués dans ces opérations.
Les e-mails mis au dossier des deux nouvelles actions en justice pourraient eux
aussi avoir été obtenus par piratage. Selon
les avocats, ils ont été fournis par un journaliste qatari qui n’a pas souhaité indiquer
la manière dont il se les était procurés.
Les messages montrent que, dès 2014, les
Émiratis cherchaient à intercepter les appels
téléphoniques de l’émir du Qatar.
L’Arabie Saoudite fait également partie des
cibles des EAU. Dans des e-mails relatifs à la
mise à jour du logiciel de NSO, les Émiratis
ont demandé de mettre sous surveillance
les appels téléphoniques du prince saoudien
Mutaib ben Abdallah, considéré à l’époque
comme un possible prétendant au trône.
Les Émiratis apportent leur soutien au
rival du prince Mutaib, le jeune prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS). En
2017, ce dernier a limogé son adversaire,
alors ministre de la Garde nationale, et
ordonné sa mise en détention provisoire
pour des soupçons de corruption. Dans une
interview téléphonique, le prince Mutaib
s’est dit surpris que les Émiratis aient cherché à enregistrer ses appels. “Ils n’ont pas
besoin de pirater mon téléphone”, a-t-il souligné. “Je peux leur dire ce que je fais.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PRIX UNIQUE
QATAR
Selon les e-mails interceptés, les Émiratis
ont également demandé de mettre sur
écoute le téléphone de Saad Hariri, l’actuel Premier ministre du Liban. M. Hariri
a parfois été accusé de ne pas être assez
énergique contre le Hezbollah, le puissant
mouvement [chiite] libanais soutenu par
l’Iran. L’an dernier, l’allié saoudien des
Émirats arabes unis, le prince héritier
MBS, a retenu M. Hariri à Riyad, la capitale saoudienne, et l’a forcé à annoncer sa
démission du poste de Premier ministre
(revenu ultérieurement sur0 cette annonce,
M. Hariri occupe toujours ces fonctions).
C’est en 2016 que des informations sur
l’utilisation du logiciel espion de NSO par
les Émirats arabes unis ont été publiées
pour la première fois. Cette année-là, le
défenseur des droits de l’homme émirati
Ahmed Mansour a remarqué des messages
suspects sur son iPhone et dénoncé une
tentative de piratage. L’année suivante, il
a été arrêté pour des faits n’ayant apparemment aucun lien avec sa mise sur
écoute et il est encore, à ce jour, derrière
les barreaux.
Blocus au Qatar. À la suite des révélations
du militant, Apple a annoncé une mise à
jour de son système remédiant aux failles
exploitées jusque-là par NSO. L’entreprise
israélienne a promis d’enquêter sur l’affaire
et a déclaré, dans un communiqué, n’avoir
aucune information susceptible de confirmer les faits qui lui étaient reprochés.
Cependant, d’autres documents versés
au dossier indiquent que les EAU ont continué à utiliser le logiciel Pegasus bien après
la correction annoncée par Apple et la promesse de NSO de procéder à des investigations. Le 5 juin 2017, les Émirats arabes
unis et l’Arabie Saoudite ont décidé d’imposer un blocus au Qatar en vue de l’isoler. Dix jours plus tard, un e-mail émirati
faisait état de 159 membres de la famille
royale, hauts responsables et autres personnalités qataries dont les téléphones
avaient été piratés par le logiciel de NSO et
promettait un rapport établi sur “les données des 13 principales cibles”.
“Votre Altesse, conformément à vos instructions, nous avons examiné les données collectées en ciblant le téléphone de Q”, écrivait un
responsable émirati identifié dans le dossier
comme un collaborateur du prince Khaled
ben Mohammed, le patron de l’agence de
renseignement émiratie et le fils du dirigeant de facto du pays, le prince héritier
Mohammed ben Zayed.
Au mois d’août, Amnesty International a
annoncé qu’un de ses employés en Arabie
Saoudite avait été pris pour cible par un
logiciel espion apparemment lié à NSO.
L’entreprise israélienne a réagi en réaffirmant qu’elle n’était pas responsable
de l’usage que ses clients faisaient de ses
technologies.
—David D. Kirkpatrick
et Azam Ahmed
Publié le 31 août
Lorsque Al-Jazira
s’autocensure
Doha a censuré un documentaire
sur les lobbys pro-israéliens aux
États-Unis pour ne pas froisser
Washington et Israël.
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e documentaire promettait d’être
explosif. Offrant un aperçu du fonctionnement interne des lobbys proisraéliens aux États-Unis, le film était attendu
avec appréhension pour certains, avec excitation pour d’autres. Alors qu’il était programmé pour le début de l’année sur la
chaîne qatarie Al-Jazira, la date de diffusion n’a cessé d’être repoussée par la direction, alimentant un peu plus le suspense.
Mais la sentence est tombée finalement en
mars dans une tribune de Clayton Swisher,
le directeur de la cellule d’investigation d’AlJazira, publiée dans le journal juif américain Forward : le film, intitulé The Lobby
– USA, n’apparaîtra pas sur les écrans, du
moins pour le moment.
Doha, qui finance Al-Jazira, a fini par
céder aux pressions politiques. L’émirat
se trouve dans une position régionale bien
délicate alors qu’il est soumis à un blocus
lancé en juin dernier par l’Arabie Saoudite,
les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte.
Isolé par ses voisins et cherchant à faire
fructifier ses relations à l’extérieur du Golfe
pour garder la tête hors de l’eau, le Qatar ne
peut se permettre de froisser Washington
et son allié israélien.
Selon le quotidien israélien Ha’Aretz, un
lobbyiste engagé par le Qatar et chargé
d’améliorer l’image de l’émirat auprès de
la communauté juive, Nick Muzin, a reçu
dès octobre dernier la confirmation verbale
que le documentaire ne serait pas diff usé.
Une source a pour sa part affirmé au journal
Ha’Aretz que l’émir lui-même, cheikh Tamim
ben Hamad Al-Thani, aurait aidé à ce que
cette décision soit prise. Interrogée durant
le week-end sur le sujet par L’Orient-Le
Jour, la chaîne Al-Jazira n’a pas souhaité
répondre.
L’initiative de ne pas diffuser le documentaire a été prise au grand dam de M. Swisher.
“En partie à cause de mon incapacité à obtenir une réelle transparence sur la décision de
retarder la diff usion, j’ai reçu et demandé un
congé sabbatique”, écrit-il dans Forward.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais des
extraits de The Lobby – USA ont fuité en
ligne dès la fin du mois d’août sur les sites
The Electronic Intifada et Grayzone Project.
—Julie Kebbi
Publié le 17 septembre
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Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
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30.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
↙ Dessin de Mana Neyestani,
Iran.
afrique
Algérie. Fragments
d’une réalité inquiétante
Choléra, répression de tout mouvement d’opposition et censure : le quotidien
El Watan dresse un tableau bien sombre de la situation du pays.
—El Watan Alger
C
ette rentrée 2018 s’annonce
décidément bien mouvementée. Il y a d’abord
le choléra, cette maladie résurgente [réapparue début août pour
la première fois depuis 1996] qui
témoigne, si besoin, d’un mal autrement plus profond et plus inquiétant. Au-delà des statistiques, c’est
l’épidémie en tant que symptôme
de l’état général de notre société,
de la déliquescence de la nation, qui
pose question. Rien que le mot sème
l’efroi : “choléra”, cette “maladie
du Moyen Âge”, comme on l’a rappelé ici et là, qui revient comme
un rat rampant. Et le sentiment
d’un pays entier en quarantaine,
sous embargo.
La faute à la cacophonie communicationnelle qui a entouré cette
afaire. Il y a eu les approximations du département du professeur Hasbellaoui [ministre de la
Santé]. Mais il faut dire aussi qu’on
a laissé le ministère de la Santé se
dépatouiller tout seul avec l’opinion.
“Les autres ministères concernés par
cette crise, certes dans une moindre
mesure, n’ont pas été d’un grand soutien au ministère de la Santé”, faisait remarquer Mohamed Cherif
Amokrane, spécialiste en communication de crise.
Le même expert soulignait : “La
situation est très chargée symboliquement ; dans la tête du public, le
choléra est une maladie du Moyen
Âge, sa réapparition est perçue de
ce fait comme un grand échec.” Dès
lors, l’irruption du signifant “choléra”, un féau censé être éradiqué depuis longtemps, aurait dû
mettre en alerte le gouvernement
tout entier. Or, il y a comme un
manque de solidarité gouvernementale dans la gestion de cette
crise et un manque de consistance
dans la réponse apportée.
C’est aussi le genre de situations
où l’on aurait aimé avoir un président debout, en possession de tous
Que des Algériens
attrapent le choléra,
c’est une violence
symbolique inouïe.
ses moyens et allant au chevet des
malades [l’aptitude à gouverner du
président Boutefika, au pouvoir
depuis 1999 et victime d’un AVC
en 2013, est régulièrement remise
en question]. Même le Premier
ministre, M. Ouyahia, s’est montré
bien discret dans cette épreuve.
Impression d’un pays, d’une population, livrés à eux-mêmes…
Que des Algériens attrapent le
choléra, c’est une violence symbolique inouïe, une atteinte à la
dignité humaine. Il y a eu même une
brève rumeur qui a circulé, selon
laquelle les ressortissants algériens auraient besoin de se munir
d’un “certifcat de bonne santé” en
se présentant devant la PAF [police
aux frontières] des pays européens
sous peine d’être refoulés ou bien
confnés dans des lazarets réactivés, vous savez, ces lieux où l’on
mettait à l’isolement les voyageurs
contaminés, à l’image du lazaret
d’Arenc, à Marseille, au xviie siècle.
Devant l’ampleur virale prise
par cette fake news, l’ambassade
de France a été obligée d’opposer
un démenti en précisant qu’“aucune
mesure de ce type n’a été mise en place
par le ministère des Solidarités et de la
Santé”. Toujours est-il qu’en matière
d’image, le mal est fait. Et ce n’est
pas fni. [Le 10 septembre, les autorités ont annoncé que l’épidémie
touchait à sa fn mais] de nouveaux
cas se seraient déclarés à Aïn Taya
et à Oran. Afaire à suivre…
Résistance citoyenne. Autre
image qui retient notre attention :
celle des camions à ordures mobilisés sur les places publiques, samedi
8 septembre, à Constantine, pour
empêcher les leaders du mouvement Mouwatana [“Citoyenneté”,
mouvement formé en juin 2018 qui
milite contre un cinquième mandat
de Boutefika] d’aller à la rencontre
des citoyens, avant qu’une armada
de policiers ne vienne embarquer
les têtes d’afche du mouvement.
Cela rappelle vivement la violente
répression qui s’était abattue sur le
mouvement citoyen Barakat [“Ça
suft !”] et tous les opposants au
quatrième mandat, en 2014.
À voir le dispositif policier
mobilisé, on se dit que le pari de
Mouwatana est gagné : le pouvoir en
place est comme pris de panique. Il
reconnaît implicitement sa fragilité.
Comme en 2014, malgré l’état de
décomposition avancée de la fonction présidentielle, aucune voix discordante ne sera tolérée. Un vieux
classique des dictatures croulantes.
Le mérite de Mouwatana est de
relever le seuil de la contestation et
de porter l’indignation citoyenne
face au coup de force du cinquième
mandat à un niveau plus élevé. Dans
une vidéo postée sur Facebook,
on voit Zoubida Assoul, la porteparole du mouvement, marteler :
“Si le pouvoir a peur des initiatives
politiques comme celle de Mouwatana,
c’est parce qu’il sait que l’Algérien en a
marre de ce système. Il a désespéré de
ce régime. C’est pour cela que chaque
initiative qui veut aller vers le peuple
et proposer une alternative politique
est réprimée.”
Amira Bouraoui, l’une des
figures de proue de ce mouvement, et qui a eu elle aussi maille à
partir avec la police, à Constantine,
a assuré sur sa page Facebook que
Mouwatana est déterminé à poursuivre sa tournée de proximité
auprès des citoyens aux quatre
coins du pays : “J’ai parlé ce matin
avec Soufane Djilali [à la tête du parti
Jil jadid, “Nouvelle Génération”, et
membre du courant Mouwatana].
J’ai une info : la prochaine wilaya
après l’altière Constantine, ça sera
Béjaïa, la bougie éblouissante. Après,
il y aura Oran la radieuse, puis le
Sud séculaire…” La rentrée politique est bien lancée…
Enfin, un mot sur l’actualité
culturelle. Et c’est le cinéma qui
fait le plus parler de lui et soulève les
passions. Sans que le public puisse,
hélas, voir les images. Référence
bien sûr aux deux flms interdits
en l’espace de quelques jours et
qui ont défrayé la chronique. Il y a
eu d’abord le biopic sur Mohamed
Larbi Ben M’Hidi [l’un des neuf
chefs historiques du FLN, qui
déclenchèrent la guerre d’indépendance le 1er novembre 1954]
réalisé par Bachir Derraïs, qui a
provoqué un tollé [selon la commission de visionnage et de sélection du ministère des Moudjahidin
(“les combattants”), le flm s’attache à relater les désaccords au
sein du FLN et ne montre pas assez
la lutte armée du peuple algérien].
“Les libertés au sein
du monde du cinéma
algérien sont de plus
en plus menacées.”
Laila Aoudj,
directrice artistique
Il y a eu ensuite le magnifque
Fragments de rêves, de Bahia
Bencheikh El Fegoun, qui a été
déprogrammé aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB) à
défaut d’un “visa culturel”. Véritable
hymne à la dignité humaine, le flm
suit le parcours de quatre fgures
de la résistance citoyenne, dont la
réalisatrice s’est attachée à documenter les luttes : Tahar Belabbes,
ancien leader du mouvement des
chômeurs (CNDDC), à Ouargla ;
Tarek Mammeri, blogueur et activiste iconoclaste ; Adel Sayed, le
poète famboyant de Tébessa qui a
littéralement enterré ses poèmes.
Enfn, le flm suit le mouvement
des médecins grévistes.
Notons que Fragments de rêves
a été montré dans plusieurs festivals internationaux. Il a décroché le prix Al Ard Award, décerné
par un festival du film palestinien situé en Italie, Al Ard [doc].
Devant ce fait du prince, l’association Project’Heurts, organisatrice des RCB depuis seize ans, a
annoncé, par la voix de la directrice artistique du festival, Laila
Aoudj, “l’arrêt des RCB jusqu’à ce
que les conditions de libre exercice
soient assurées” en dénonçant “un
contexte où les libertés au sein du
monde du cinéma algérien sont de
plus en plus menacées”.
—Mustapha Benfodil
Publié le 10 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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32.
D’uN coNTINENT À L’AuTRE
courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
asie
Rohingyas. Le piège
des camps
focus
Au Bangladesh, réfugiés et locaux cohabitent
sur un territoire réduit. Après l’urgence de la fuite
et un accueil généreux, l’usure commence
à se faire sentir.
—The Straits Times
Singapour
D
ifcile de rester accueillant
quand votre garde-manger
et vos poches sont vides, et
que vos invités s’éternisent.
Difcile également de rester souriant quand ceux que vous accueillez compromettent vos sources de
revenus, et que le monde entier
ne se préoccupe que de leur sort.
L’accueil chaleureux réservé aux
Rohingyas dans la région de Cox’s
Bazar, proche de la Birmanie, n’est
plus qu’un lointain souvenir. Les
invités de l’année dernière ne sont
plus les bienvenus.
“Nous les considérions comme nos
frères musulmans et nous les avons
accueillis à bras ouverts”, raconte
Bakhtiar Ahmed, élu du gouvernement local de Kutupalong.
C’est justement à Kutupalong, à
30 kilomètres de la frontière, que
la plupart des réfugiés Rohingyas
ont été installés. “Nos terres sont
maintenant à eux et nous ne savons
pas s’ils vont partir un jour.”
Pertes. Les habitants ont été
débordés par le nombre de réfugiés.
Selon les derniers rapports sur la
situation, le nombre des Rohingyas
dans cette région du Bangladesh
serait de 734 655 personnes, ce qui
en fait le plus grand campement de
réfugiés, et c’est trois fois plus que
la population locale, qui compte
255 100 habitants.
Une enquête de la Brac, une organisation non gouvernementale
bangladaise, montre également
que 30 % seulement de la population locale est favorable à leur
présence, les autres s’y opposant
pour deux raisons.
Premièrement, ils considèrent
que les Rohingyas leur font du
tort sur le plan économique. Et,
deuxièmement, ils ne comprennent
pas pourquoi les ONG et les autorités du monde entier fournissent
une aide humanitaire à leurs invités birmans sans se préoccuper du
sort de ceux qui les accueillent et
qui sont déjà pauvres.
Ils sont surtout furieux contre
leur gouvernement qui a pris cette
décision l’année dernière quand
les Rohingyas ont été chassés
de Birmanie. Des affiches de la
Première ministre du Bangladesh,
Sheikh Hasina, sont présentes dans
chaque camp – 34 au total – avec
en légende “La mère de l’humanité”.
“Notre gouvernement reçoit tous
les éloges, mais les gens d’ici paient
le prix fort”, dit Ahmed.
Des frères musulmans
accueillis
à bras ouverts.
Environ 2 000 paysans ont dû
céder leurs champs ou leurs pâturages pour l’installation des camps,
dit-il. La plupart attendent encore
les indemnisations promises.
Parmi ceux qui ont subi des dommages collatéraux se trouve Nazir
Husain, père de six enfants, qui
raconte qu’il a dû céder 2 hectares
de terres.
“J’avais contracté un bail de quarante-deux ans il y a à peine dix ans,
dit-il. J’avais des arbres fruitiers, et
je cultivais des céréales, mais un jour
l’armée est venue et m’a demandé de
partir. Je n’ai pas eu le choix.”
Husain avait aussi six vaches,
dont trois sont mortes faute de
pâturage. Il a vendu les trois autres
et du jour au lendemain son revenu
mensuel est passé de 15 000 takas
[environ 150 euros] à zéro. Il attend
toujours un dédommagement.
Ahmed raconte que parmi les
personnes expulsées se trouve
une veuve qui habite juste à côté
du camp des Rohingyas.
“Le plus absurde, c’est que les gens
qui vivent sur sa terre reçoivent de
la nourriture et une aide humanitaire, tandis que cette veuve, qui a
perdu son gagne-pain, n’a droit à
rien. Pourquoi les ONG ne lui donneraient pas à manger à elle aussi ?”
demande-t-il.
Même ceux qui n’ont pas été
dépossédés de leurs terres sont
touchés par l’afux de réfugiés.
Après une grosse averse, les
routes qui mènent au camp de
Kutupalong sont pleines de boue.
Il faut dire que des pans entiers
de la forêt ont été coupés pour
installer les tentes, et l’abattage
des arbres est devenu quotidien,
pour fournir du bois de chaufage.
“Sans les arbres, les inondations et les
glissements de terrain vont se multiplier… Certains champs sont devenus marécageux… et les récoltes ont
été détruites”, poursuit l’élu local.
Il y a d’autres sujets de friction.
Des puits de 213 mètres de profondeur ont été creusés dans les
camps pour obtenir de l’eau, ce qui
a fait baisser le niveau des eaux,
et les habitants de la zone ont vu
leurs propres puits – dix fois moins
profonds – asséchés.
Les routes étroites d’Ukhiya, qui
mènent aux camps de réfugiés, sont
désormais constamment embouteillées. Les rickshaws motorisés
qui conduisent les enfants à l’école
ont doublé leurs prix. Le trajet
entre Ukhiya et la ville de Cox’s
Bazar, qui prenait une heure, en
prend désormais trois, à cause des
“Les gens ne
peuvent pas donner
ce qu’ils n’ont pas”.
Ahmed,
ÉLU LOCAL
voitures transportant des fonctionnaires et des bénévoles qui
encombrent les routes, explique
Kajol Borua, un chaufeur de taxi.
Le prix des locations a également grimpé en fèche, les ONG
ayant besoin d’espaces de travail.
Sans surprise, le rapport de la Brac
montre que les revenus des 10 %
les plus riches – les propriétaires
– ont augmenté. Mais la plupart
des gens trouvent que l’accueil des
réfugiés leur fait du tort.
“C’est une région pauvre, dit
Ahmed. Les gens aimeraient être
plus généreux, mais ils ne peuvent
pas donner ce qu’ils n’ont pas. Nous
savons bien que ce n’est pas de la faute
des Rohingyas, mais ce n’est pas de
notre faute non plus. Et personne ne
pense à nous.”
—Rahul Pathak
Publié le 13 août
Dans L’étau
●●● Dans une série de
reportages, The Straits
Times raconte le quotidien
des habitants des camps
localisés dans la région de
Cox’s Bazar, au Bangladesh.
Les 919 000 Rohingyas qui
ont fui “la mort en Birmanie”,
écrit le journaliste, “se
trouvent maintenant face
à une condamnation à vivre
toute leur vie à l’étroit dans
des espaces de la taille
d’une cellule, soufrant
de la faim et inactifs”. Dans le camp de
Kutupalong, la densité
est de 70 000 habitants
par kilomètre carré.
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D’UN CONTINENT À L’AUTRE.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
33
↙ Vue aérienne du camp de réfugiés
de Balukhali, au Bangladesh.
Photo Sergey Ponomarev/The New York Times
District de
Cox’s Bazar
ÉTAT D'ARAKAN
af
eN
uv
Fle
BANGLADESH
BIRMANIE
(MYANMAR)
Golfe
du Bengale
Camps
de réfugiés rohingyas
(880 000 au total)
La crise n’a que
trop duré !
Dans un éditorial, l’hebdomadaire japonais
Nikkei Asian Review dénonce le manque d’action
du gouvernement birman. Une prise de position rare.
—Nikkei Asian Review
Tokyo
U
n an s’est écoulé depuis
que 700 000 membres
de la minorité birmane
des Rohingyas installés dans
l’État de l’Arakan, dans l’ouest
de la Birmanie, ont dû se réfugier au Bangladesh pour fuir les
persécutions des forces armées birmanes. Trop effrayés pour rentrer
en Birmanie, la plupart d’entre eux
vivent toujours dans des camps
de réfugiés.
À mesure qu’elle se prolonge,
cette grave crise humanitaire
devient plus préoccupante. La priorité d’Aung San Suu Kyi, qui gouverne de facto le pays, et d’autres
dirigeants devrait être de créer les
conditions d’un retour sûr.
La crise a éclaté à la fin du mois
d’août 2017, quand l’armée birmane, après avoir lancé une campagne de répression contre un
groupe de rebelles rohingyas, a
commencé à s’en prendre à des
civils non armés. Des militaires ont
exécuté les hommes, agressés les
femmes et incendié leurs villages.
Zeid Ra’ad Al Hussein, alors hautcommissaire des Nations unies
aux droits de l’homme, a décrit ces
actes comme “un exemple classique
de nettoyage ethnique”.
En novembre 2017, les gouvernements birman et bangladais ont
signé un accord en vue de lancer
rapidement une procédure de
retour. Néanmoins, leur plan a
peu avancé du fait de la crainte
des Rohingyas d’être à nouveau
10 km
persécutés une fois rentrés au pays.
Les autorités birmanes doivent
prendre des mesures pour les rassurer, et pour commencer cesser
de nier les atrocités dont ils ont
été victimes.
En juillet dernier, le gouvernement a formé une “commission indépendante” pour enquêter
sur les violations des droits de
l’homme dont les militaires sont
accusés. Si tardive soit-elle, cette
mesure représente une avancée.
Cependant, tant que le gouvernement gardera le secret sur les
travaux de la commission – manifestement à la demande de l’armée –, ses déclarations sur ce sujet
seront accueillies avec scepticisme.
Le 3 septembre, un tribunal de
Rangoon a condamné à sept ans
de prison deux journalistes de
l’agence Reuters qui enquêtaient
sur le drame des Rohingyas. Ce qui
est tout à fait scandaleux.
Les autorités doivent améliorer le sort des Rohingyas réduits
à l’isolement dans l’Arakan. En
2012, de violents affrontements
ont opposé cette ethnie majoritairement musulmane à la population bouddhiste de la région, et
le gouvernement, dirigé alors par
le président Thein Sein, a enfermé
quelque 100 000 Rohingyas dans
de véritables camps d’internement
situés à la périphérie des villes sous
prétexte de préserver l’ordre public.
[Le plus important se trouve près
de Sittwe, la capitale de l’État.]
Six ans plus tard, beaucoup
d’entre eux demeurent isolés dans
ces camps, où ils vivent dans des
conditions déplorables. Cette dure
réalité dissuade ceux qui se sont
réfugiés au Bangladesh de rentrer
chez eux.
La priorité absolue du gouvernement devrait être d’accorder la nationalité birmane aux
SOURCES : RELIEFWEB, OPENSTREETMAP CONTRIBUTORS
Camp de Kutupalong
populations rohingyas. [Elle leur
est refusée depuis la loi sur la nationalité de 1982, même pour les personnes pouvant prouver avoir eu
des ancêtres installés sur le territoire depuis plus d’un siècle.] En
août 2017, une commission consultative présidée par l’ancien secrétaire général des Nations unies,
Kofi Annan, avait soumis au gouvernement une recommandation
en ce sens. Les autorités birmanes
n’ont pas dû la trouver à leur goût,
car la crise des Rohingyas a éclaté
juste après la présentation du rapport. Pour trouver une solution, il
faudrait mettre en place un cadre
de coopération transparent –
avec des mesures visant à aider
les Rohingyas à rebâtir leur vie
une fois de retour en Birmanie –,
et la communauté internationale
devrait jouer un rôle actif.
Combattre
les préjugés
enracinés contre
les musulmans.
Les pays occidentaux sont de
plus en plus critiques envers le
gouvernement birman. Début
septembre, la Cour pénale internationale s’est déclarée compétente pour juger si la déportation
des Rohingyas vers le Bangladesh
relève d’un crime contre l’humanité. Cette décision signifie que le
procureur de la CPI peut désormais ouvrir une enquête préliminaire sur les hauts gradés de
l’armée birmane qui ont ordonné
les persécutions. Nous suivrons
avec attention les avancées sur
ce dossier.
Contrairement à l’Occident,
la Chine, premier partenaire
commercial de la Birmanie, a
exprimé son soutien à son gouvernement. Quant au Japon, qui
a été la principale source d’aide au
développement en Birmanie, il a
soigneusement évité de critiquer
ouvertement le gouvernement.
Tout en l’encourageant à améliorer la situation, il a continué de lui
apporter une aide économique.
Derrière la crise des Rohingyas
se cachent des problèmes profondément enracinés auxquels
doivent s’atteler Aung San Suu Kyi
et son équipe. Le gouvernement
doit notamment lutter contre les
forts préjugés de la population
majoritairement bouddhiste envers
la minorité musulmane et remédier
à la toute-puissance de l’armée.—
Publié le 11 septembre
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34.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
à la une
amazonie
Le Labo du futur
IE
IAL A
ON
Face à la destruction massive de l’Amazonie – au Brésil la forêt a perdu
l’équivalent de la surface de la France en quatre décennies – les citoyens,
les militants pour l’environnement, les scientifques mais aussi les entreprises
et les gouvernements ont décidé de réagir. Non seulement pour mieux
protéger cette vaste région partagée par neuf pays, mais aussi pour
développer des ressources économiques fondées sur la biodiversité.
Une course de vitesse pour sauver l’Amazonie est désormais
MAZ
engagée, dans laquelle les technologies jouent un rôle clé.
SPÉC
Un potentiel fabuleux
Une autre voie est possible pour préserver le poumon de la planète tout
en garantissant des ressources aux populations locales. Des chercheurs,
des entreprises et des institutions publiques s’emploient à mettre
en valeur la biodiversité, source de développement économique.
—Exame São Paulo
C
’est une embarcation unique au monde,
destinée à mener des recherches scientifques sur l’Amazone et équipée d’un laboratoire permettant de réaliser 250 études
chaque mois. À l’initiative du ministère
de l’Industrie, du Commerce extérieur
et des Services, le navire [parti des environs
de Manaus, dans l’État de l’Amazonas] sillonne
depuis juin les confns de la forêt amazonienne
pour étudier la région en détail, de l’eau du feuve
aux poissons et aux fruits, en passant par l’identifcation d’espèces animales et végétales que
la science n’a pas encore répertoriées. Outre la
création d’une base contenant de nouvelles données, l’objectif est de fournir un soutien technique aux populations riveraines afn qu’elles
puissent certifer leurs produits.
Car aujourd’hui, en l’absence de normes de
qualité et de sécurité sanitaire, les producteurs locaux ne sont pas assez compétitifs pour
s’imposer sur de plus grands marchés. “L’idée
est de combiner science de pointe et savoirs traditionnels pour stimuler cette économie”, explique
Carlos Augusto Azevedo, le président de l’Institut national de métrologie, qualité et technologie, qui a certifé le laboratoire embarqué. Il
sera ainsi possible de connaître le taux exact
de sélénium des diférentes variétés de noix,
un oligoélément très recherché pour son rôle
dans la lutte contre le vieillissement cellulaire. Fruit d’un investissement de 3 millions
de reais [environ 625 000 euros] de la part de
l’État fédéral, le laboratoire fuvial fonctionnera
aussi grâce à des partenariats : des centres de
recherche comme des entreprises pourront en
disposer, moyennant fnance, pour envoyer des
Les photos
Depuis plusieurs années,
le photographe
Aaron Vincent Elkaim,
établi à Toronto,
au Canada, mène
un travail de longue
haleine qui illustre
l’impact du développement
industriel sur les modes
de vie et les cultures
traditionnelles.
Ce choix l’a en particulier
conduit dans les régions
confictuelles
de l’Amazonie, au Brésil
et au Pérou, où
se déploient de grands
ouvrages ou l’extraction
minière.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
35
← Sur les rives
de la grande
rivière Tapajós,
au Brésil, un jeune
garçon de la tribu
munduruku
assiste à la
cueillette des baies
d’açai. Ce fruit
est consommé
par la communauté
mais constitue
également une
source de revenus
grâce à la vente
des baies.
Photos de Aaron
Vincent Elkaim
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36.
À LA UNE
scientifiques dans les profondeurs de l’Amazonie. Un modèle qui, pour l’heure, fait ses preuves :
dès 2019, le coût de fonctionnement du navire
scientifique sera assumé par ses usagers, et non
plus par l’État.
Le lancement de ce navire de recherche entend
répondre à une lacune dont la région pâtit depuis
trop longtemps : l’absence d’un développement
économique fondé sur la biodiversité, ce dernier étant fondé depuis plusieurs décennies sur
l’agriculture industrielle, l’exploitation minière
ou l’électronique [Manaus est un grand centre de
fabrication d’électronique]. Mais cela reste une
goutte d’eau dans l’océan. Selon les estimations
les plus optimistes, 5 % des immenses richesses
naturelles de l’Amazonie sont connues à ce jour –
et cela ne veut pas dire que leur potentiel industriel, lui, l’est. “Ce n’est que par l’information que
l’on pourra appliquer la science des données aux
conclusions scientifiques dont on dispose déjà, et ainsi
attirer les investisseurs”, insiste Manuel Cardoso,
chercheur au cabinet Map Technology, qui participait à l’Exame Fórum Amazônia. Organisé
par le journal Exame, ce forum sur la région
amazonienne réunissait instances publiques,
entreprises, consultants et chercheurs le 26 juin
dernier à Manaus et a attiré près de 300 participants autour de discussions sur les perspectives,
économiques notamment, de la région.
LES INVESTISSEMENTS QUI
TRANSFORMENT LES PARIS
EN RÉALITÉ RESTENT RARES
La bonne gestion de la forêt, est non seulement
un prérequis indispensable à l’innovation fondée
sur la biodiversité, mais conditionne également
toute une série d’activités économiques, dans la
région mais aussi dans tout le Brésil. Plus encore
que le “poumon de la planète”, l’Amazonie est
avant tout un climatiseur géant pour le Brésil,
qui régule les températures dans tout le centresud du pays. “La nouvelle économie de l’Amazonas
devra se fonder sur la forêt sur pied [par opposition
à la forêt exploitée par l’industrie du bois]”, insiste
Mariano Cenamo, chercheur et cofondateur de
l’Institut de conservation et de développement
durable de l’Amazonas (Idesam).
Cet État brésilien bénéficie pour cela de conditions privilégiées : il est le plus vaste de la région
et renferme la plus grande superficie de forêt préservée des neuf États qui composent l’Amazonie
légale [Acre, Amapá, Amazonas, Goiás, Maranhão,
Mato Grosso, Pará, Rondônia et Roraima]. Si les
tronçonneuses grignotent encore du terrain dans
le Sud, à la frontière avec le Rondônia, plus de
90 % de la forêt primaire est préservée. Selon
les Amazoniens eux-mêmes, la création de la
zone franche de Manaus dans les années 1960
explique en partie le phénomène, puisqu’elle y a
concentré les emplois industriels grâce à des avantages fiscaux. “Même si ce modèle est aujourd’hui
en crise, c’est bien lui qui a empêché l’avancée prédatrice dans la forêt d’une population cherchant
de quoi vivre”, analyse Arthur Virgílio Neto, le
maire de Manaus.
Reste aujourd’hui à donner de l’élan à la
recherche scientifique, qui, elle, a le pouvoir
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
L’Amazonie en chiffres
GUYANE
VENEZUELA
6%
Cette écorégion
couvre 7,8 millions de km
SURINAME
3% 2%
2
COLOMBIE
dont un peu plus de
GUYANE
FRANÇAISE
6%
80 % sont boisés.
1%
2%
Elle se répartit sur 9 pays.
Le fleuve Amazone est de loin
le plus grand fleuve du monde en termes
de débit et de surface drainée.
ÉQUATEUR
BRÉSIL
Il compte plus de
Près des deux tiers
de la forêt amazonienne
se trouvent au Brésil.
Sa longueur se situe
64 %
PÉROU
10 %
1 100 affuents.
entre 6 300 et 7 000 km.
L’Amazonie concentre plus de
BOLIVIE
6%
15 % de l’eau
douce
mondiale.
La forêt produit
20 % de l’oxygène
Nombre minimal d’espèces abritées
par le biome (identifiées ou estimation)
40 000 16 000 5 600
PLANTES
ARBRES
1 000
430
AMPHIBIENS MAMMIFÈRES
2 200
nouvelles
espèces ont été
découvertes
entre 1999 et 2015.
POISSONS
1 300
OISEAUX
400 2,5 millions
REPTILES
de l’air que nous respirons.
Dans un seul
arbre du
Pérou, il y a plus
d’espèces
de fourmis
que dans tout
le Royaume-Uni.
70 % du PIB
de l’Amérique
du Sud
est produit dans
des zones qui reçoivent
des précipitations ou
de l’eau de l’Amazonie.
INSECTES
33 millions
de personnes
75 % des espèces
végétales présentes sont
endémiques.
vivent en Amazonie et dépendent
de ses ressources, dont
385 peuples
autochtones.
49 %
de l’Amazonie dispose
d’une forme de
protection
juridique
(aires naturelles
protégées et
territoires indigènes).
L’élevage de bétail
est la cause d’environ
70 % de la
déforestation.
9,6 millions
d’hectares
95 %
ont été déboisés
entre 2006 et 2017
dans la seule
Amazonie
brésilienne.
de la déforestation
se produit à
moins
de 5,5 km
d’une route.
SOURCES : MONGABAY, RAISG, “EL PAÍS”, AMAZON WATCH, WWF,
AMAZONIASOCIOAMBIENTAL
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amazonie, le labo du futur. 37
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
AAron Vincent elkAïm
↙ Non loin
de la ville d’Altamira,
dans l’État
amazonien du Pará,
les eaux gonfées de
la rivière Xingu
inondent la région
en raison de lâchers
d’eau intempestifs
du barrage
hydroélectrique
de Belo Monte tout
proche. Quelque
20 000 Indiens
riverains ont été
déplacés pour
construire
ce barrage, qui
a mobilisé contre
lui non seulement
les populations
locales, mais
un grand nombre
de militants
du monde entier.
IAL A
“l’idée est de combiner
science de pointe et savoirs
traditionnels pour
stimuler cette économie”
Carlos Augusto Azevedo,
président de l’institut de métrologie
lancer aujourd’hui un produit à base de tucumã
[un autre fruit amazonien] ne trouverait pas d’information structurée sur la récolte, le rendement
et le régime de précipitations nécessaire”, constate
Olinda Canhoto, chercheuse au CBA.
L’histoire du fabricant de cosmétiques Natura
est un modèle dans le secteur. Il y a près de
trente ans, la société intègre parmi ses fournisseurs des coopératives exploitantes et crée une
gamme à base de végétaux de la région, dont
l’andiroba, la noix du Brésil et l’açai. Ses solides
relations locales ont aidé Natura à accéder à des
SPÉC
à des fns de publication pour créer de l’activité économique, car c’est de cela qu’a besoin
la population”, reconnaît José Luiz Zanirato,
qui fait partie de la coordination générale du
CBA depuis un an.
Le secteur privé peut lui aussi faire fructifer
la recherche scientifque sur la forêt. Ce fut le
cas avec l’açai [une baie issue d’un palmier réputée pour ses propriétés antioxydantes], passé
du rang d’aliment traditionnel des Amazoniens
à celui de produit d’exportation. Mais la tâche
n’est pas facile. “Un entrepreneur qui voudrait
IE
de réorienter l’industrie locale vers la bioéconomie et la technologie. Divers organismes de
recherche se consacrent à l’Amazonie : il y a de
grandes institutions, comme l’Institut national
de recherche d’Amazonie, la Fondation de soutien à la recherche de l’État d’Amazonas, neuf
centres de l’Embrapa, le grand Institut national
de recherche agronomique, mais aussi des laboratoires privés, tels celui du fabricant de cosmétiques Natura, ainsi que les laboratoires des
universités publiques de la région, dont l’université fédérale de l’Amazonas (Ufam). Ce qui
fait défaut, ce sont des échanges systématiques
entre d’une part les universités et leurs travaux
de recherche, et de l’autre les entreprises qui
exploitent (ou pourraient exploiter) la matière
première amazonienne et leurs stratégies d’innovation de produits et de procédés.
C’est précisément pour jeter un pont entre
université et entreprise qu’a été créé en 2002, à
l’initiative de l’État fédéral, le Centre de biotechnologie d’Amazonie (CBA) : il s’agissait de trouver des applications commerciales aux recherches
menées sur la fore amazonienne et d’intégrer
les populations traditionnelles, qui détiennent
les savoirs, dans des chaînes économiques organisées autour de ressources naturelles renouvelables. Mais alors que le CBA existe depuis seize
ans à Manaus, les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances. Rattaché à l’autorité chargée de la zone franche de Manaus et dépourvu
de personnalité juridique, le CBA repose sur un
système de vacations de chercheurs boursiers qui,
par exemple, ne peuvent pas breveter de produits.
“Nous devons sortir de la recherche fondamentale
ON
MAZ
SourCe
ExamE
São Paulo, Brésil
Bimensuel, 184 000 ex.
exame.abril.com.br
C’est le magazine
de référence
pour l’économie,
le management
et le monde des afaires
dans la capitale
économique du pays.
né en 1971 et propriété
du groupe qui publie
aussi Veja
et Editorial Abril,
le magazine, d’un style
sobre sans être pour
autant austère, possède
des bureaux à Brasília,
Belo Horizonte, rio
de Janeiro et porto
Alegre.
ingrédients encore inédits dans l’industrie cosmétique. Parmi eux, l’ucuuba [connu en français sous les noms de “yayamadou marécage” ou
“muscadier fou”], un arbre communément utilisé dans l’industrie du bois, dont les graines renferment un beurre hydratant pour la peau. Plus
récemment, Natura a ajouté une nouvelle corde
à son arc avec le patauá, fruit d’un palmier qui
donne une huile aux propriétés fortifantes pour
les cheveux. Aujourd’hui, 20 % des ingrédients
utilisés par Natura proviennent d’Amazonie, où
ils sont récoltés par près de 3 000 familles disséminées dans 28 communes de la région.
Des modèles. Pourtant, bien que le potentiel éco-
nomique issu de la biodiversité fasse consensus
auprès des pouvoirs publics, des chercheurs et des
entreprises, les investissements qui transforment
les paris en réalité restent rares. Et pour cause.
Contrairement à des matières premières comme
le soja, dont la monoculture est bien adaptée aux
sols et aux climats du Brésil, la diversité des produits d’Amazonie dépend de nombreux facteurs,
tels que la compétition entre végétaux – des données essentielles pour tout exploitant. Les limites
écologiques de l’exploitation de certaines espèces
doivent aussi être prises en compte. “Pour faire
un usage commercial d’une ressource forestière sauvage, il faut disposer d’un maximum de connaissances
sur le cadre et les limites d’une production durable”,
insiste Iguatemi Costa, directeur général de la
recherche scientifque à Natura. C’est aussi pour
cette raison que le fabricant de cosmétiques s’associe à des universités dans son processus d’innovation ouverte. Le champ d’études est immense :
aujourd’hui, les matières premières naturelles
déclinées industriellement pour la cosmétique
se limitent à 20 espèces végétales.
Le potentiel est donc très vaste, et il allèche bien
des entreprises étrangères. De nombreux principes actifs issus d’Amazonie ont même d’abord
été enregistrés par des ofces de la propriété
intellectuelle à l’étranger. Dans les cas les plus
extrêmes, on parle même de biopiraterie, autrement dit d’appropriation de ressources naturelles,
et de connaissances appartenant aux communautés locales, afn d’en exploiter commercialement
les actifs, voire d’en avoir le monopole, le tout sans
aucune redistribution des bénéfces. Selon les spécialistes que nous avons rencontrés, la situation
est cependant en train de changer grâce à la loi
brésilienne sur la biodiversité, adoptée il y a deux
ans. Elle impose à tout travail de recherche de spécifer dans sa note d’intention les actifs étudiés,
l’objectif de l’analyse et les connaissances traditionnelles impliquées.
Mais le Brésil ne pâtit pas seulement de la piraterie. Investissements, capital humain et rapidité
sont les clés du développement en matière de biotechnologie. Une polémique récente autour du
jambu, une plante commune sous les tropiques
[connue à Madagascar et à la Réunion sous le nom
de “brède mafane”], illustre bien la course à l’innovation. C’est seulement au cours de leurs travaux qu’un groupe de chercheurs de l’Ufam se sont
rendu compte que plusieurs brevets avaient déjà
été déposés aux États-Unis sur ce végétal amer
et doté de propriétés anesthésiantes. Ces brevets
n’interdisent pas aux scientifques de l’Ufam de
poursuivre leurs recherches, mais cela a de quoi
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À LA UNE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
L’environnement s’invite
dans la présidentielle brésilienne
Parmi les propositions
de la Coalition fgure
la reforestation de zones
dégradées, notamment
en Amazonie, avec une aide
publique aux agriculteurs
locaux pour les aider à
replanter. Entre 2006 et 2017,
près de 10 millions d’hectares
de forêt amazonienne ont
disparu, selon des données
ofcielles. “Le Brésil, rappelle
Estadão, s’est engagé lors
de la COP21, à Paris, en 2015,
à replanter 12 millions
d’hectares de forêt d’ici
à 2030.” Les signataires
exigent aussi de revoir
et de simplifer la loi agraire
afn d’écarter le plus possible
la déforestation et l’exploitation
illégales de bois. L’État
fédéral, plaident-ils, doit
s’engager à bannir tout achat
de bois illégal dans
ses appels d’ofres.
L’ensemble du document
plaide, une fois n’est pas
coutume pour des industriels
de l’agriculture, en faveur
d’“un développement agricole
plus durable, qui préserve
l’environnement”. Selon
Carlos Nobre, ce n’est pas
un vœu pieux : “Il est tout
à fait faisable de produire
de manière durable tout
en augmentant la productivité”,
assure-t-il.
démotiver. “Ce qui manque, c’est la volonté étatique
de soutenir la recherche au Brésil pour que les connaissances sur la biodiversité se matérialisent en produits
commercialisables, déplore Waltair Machado, recteur de l’Ufam. Car des acteurs possédant plus de
moyens sont en train de le faire sous notre nez, c’est
aussi simple que ça.”
Pour clarifer le processus d’accès au patrimoine
naturel, Beraca, l’un des principaux fournisseurs
[brésiliens] de matières premières issues de la biodiversité brésilienne pour la cosmétique, les produits d’hygiène et les médicaments, a mis en place
pour ses clients un service d’information sur les
produits. Il s’agit de faciliter le respect de la législation et de garantir une juste redistribution des
bénéfces aux communautés locales. “Pour garan-
L’une des grandes
questions reste donc
ceLLe de La voLonté
des pouvoirs pubLics
IE
IAL A
MAZ
ON
SPÉC
●●● “Voilà qui peut sembler
une farce”, s’étonne le média
brésilien Jornal do Oeste :
des entreprises agroindustrielles se sont unies
à des ONG de défense de
l’environnement et du climat
et à de petits producteurs
ruraux pour présenter
aux candidatsà la
présidentielle du Brésil,
qui se tiendra en octobre,
“une plateforme d’actions
comptant 28 propositions”.
Ensemble, ces ennemis
traditionnels ont créé
la Coalizão Brasil Clima
(Coalition Brésil Climat)
et comptent parmi leurs
membres un expert reconnu
du changement climatique,
le chercheur brésilien Carlos
Nobre. Au Brésil, l’agronegócio
(“agrobusiness”) fait l’objet
de vives critiques, car
il repose sur un modèle
d’agriculture, d’élevage
et de pisciculture intensif,
notamment jugé responsable
de déforestation,
d’épuisement des ressources
en eau, de spoliation des sols
et d’importantes émissions
de CO2. Mais le Brésil joue
désormais un rôle clé dans
l’exportation de produits
alimentaires – avec une part
de 7 % des exportations
mondiales – et
“l’agrobusiness représente
près de 25 % de son PIB”,
ajoute le journal.
À l’avenir, le pays devrait
encore accroître son poids
dans la production
alimentaire mondiale.
Néanmoins, les grands
exploitants agro-industriels
sont de plus en plus
conscients du “lien direct
entre les changements
climatiques et la production
agricole”, explique
au quotidien Estadão
un ingénieur agronome,
adhérent à la coalition.
“C’est pourquoi cette
plateforme regroupe
des acteurs qui ont parfois
de grandes divergences.”
→ Avec sa belle
couleur pourpre
et les propriétés
antioxydantes
qu’on lui prête,
l’açai séduit
désormais
un large public
dans le monde
entier. Les baies
proviennent
d’un palmier qui
ne pousse qu’en
Amérique latine.
L’açai se
consomme aussi
bien en soupe,
en sorbet
ou sous forme
de boisson
qu’en poudre.
tir la conformité [du processus], nous nous appuyons
sur les connaissances que nous avons acquises avec le
temps au fl de notre collaboration avec les producteurs”, précise Daniel Sabará, le président de Beraca.
Dans ce secteur au gigantesque potentiel fnancier, où peuvent émerger des exemples, rares mais
brillants, de réussite et d’exploitation judicieuse de
la biodiversité, l’une des grandes questions reste
donc celle de la volonté des pouvoirs publics. Dans
les années 1960, c’est grâce à la volonté de l’État
fédéral que fut créée la zone franche de Manaus
pour faire naître un grand pôle industriel en
pleine jungle, afn de compléter la fameuse combinaison exploitation forestière-élevage qui joue
encore un rôle important dans l’économie régionale. Aujourd’hui, ce centre industriel représente
en tout 350 000 emplois directs et indirects, un
chifre très signifcatif pour cette ville de 1,8 million
AAron Vincent elkAïm
38.
d’habitants, dans un État qui en compte 4 millions.
“Il a fallu attendre la création de la zone franche pour
que l’État d’Amazonas ait les ressources nécessaires à
sa croissance”, rappelle le député Serafm Corrêa,
qui fut maire de Manaus.
Pour le chercheur Carlos Nobre, expert mondial de l’Amazonie, le Brésil subit des difcultés
pratiques, aussi bien fnancières que logistiques,
mais soufre aussi de ne pas s’imaginer devenir
une puissance bioéconomique. “Le Brésil est une
puissance agricole parce qu’il s’est projeté dans cette
position. Or il ne se voit pas encore comme une puissance de la biodiversité”, poursuit ce chercheur
qui travaille depuis des années sur des modèles
économiques fondés sur la biotechnologie pour
la région amazonienne. “Toute idée innovante a
besoin d’être soutenue pour dépasser les premières
barrières et faire la preuve de sa viabilité, avant de
pouvoir avancer d’elle-même.”
Reste que le défrichage de nouvelles voies achoppe
encore sur des problèmes anciens et très concrets.
Sur les dix villes afchant le plus mauvais taux
de traitement des eaux usées au Brésil, six se
trouvent dans la région Nord [dont l’Amazonie].
Outre les conséquences sociales et écologiques
locales, qui à elles seules font du problème une
véritable urgence, il concerne l’un des bassins
hydrographiques les plus importants de la planète, qui s’étend sur plus de 6 millions de km2 et
pas moins de 8 pays. “Si la déforestation de l’Amazonie est responsable de près de 6 % des émissions mondiales de CO2, le bassin de l’Amazonie fournit 18 % du
volume total d’eau douce déversée dans les océans du
monde”, insiste Naziano Filizola Junior, professeur
à l’Ufam. Comme le résume Ricardo Guimarães,
président du cabinet Thymus Branding, “l’Amazonie a besoin d’une alliance de toutes les parties
prenantes, qu’il s’agisse des pouvoirs publics ou des
acteurs privés” pour valoriser tout son potentiel.
Il est plus que temps.
—Renata Vieira
Publié le 25 juillet
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AMAZONIE, LE LABO DU FUTUR. 39
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
sig n au x
Une déforestation inexorable
Malgré les politiques publiques, les zones forestières continuent d’être détruites par les activités économiques, légales ou illégales.
Frontières internationales
De 2010 à 2015
Cumulée jusqu’en 2000
De 2000 à 2010
60° O
80° O
Limite usuelle
de l’écorégion
(biome) de la forêt
amazonienne
Surface cumulée de la déforestation
(jusqu’en 2015, par pays, chiffres en km2)
70° O
Frontières des États brésiliens
Fronts récents de la
déforestation
Zones non
boisées à l’intérieur
de cette écorégion
50° O
ÉVOLUTION DE LA DÉFORESTATION
Caracas
10° N
15 045
O ré n
VENEZUELA
45 509
oque
Georgetown
oque
ier de l’Orén
Arc min
COLOMBIE
5 006
G U YA N A
Bogota
Paramaribo
6 352
2 431
SURINAME
GUYANE
FRANÇAISE
RORAIMA
Boa Vista
AMAPÁ
Quito
Bouche
de l’Amazone
Équateur
12 121
Belém
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AMAZONAS
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Lima
77 526
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s
BRÉSIL
MATO GROSSO
PÉROU
Brasilia
24 937
La Paz
500 km
BOLIVIE
SOURCES : RAISG (RED AMAZÓNICA DE INFORMACIÓN SOCIOAMBIENTAL GEORREFERENCIADA) AMAZONIASOCIOAMBIENTAL.ORG/ES, SAD (SISTEMA DE ALERTA DE DESMATAMENTO, MAI 2018), LAREPUBLICA.PE, EL-NACIONAL.COM
La source
COURRIER INTERNATIONAL. Cette page a été réalisée
par Thierry Gauthé, cartographe. Elle permet de visualiser la
progression de la déforestation, à partir des données du RAISG,
un réseau d’institutions scientifiques des pays riverains de
l’Amazonie. Les zones boisées subissent l’essor des activités
économiques, telles que l’élevage au Brésil, l’extraction minière
au Venezuela, l’exploration pétrolière et gazière et l’extension
du réseau routier dans plusieurs pays.
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40.
À LA UNE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
← Au Pérou,
les membres
de la tribu isolée
et nomade
des Mashco-Piro
sont parfois
contraints
de s’aventurer hors
de leur territoire
habituel à cause
des chercheurs
d’or. Mais
la confrontation
est parfois violente
avec les riverains,
comme dans cette
localité d’Atalaya
(dans la région
de Madre de Dios),
d’où partent
des bateaux
de touristes
pour une visite
du parc national
de Manú.
mais il joue un rôle crucial dans la lutte contre
le féau de la déforestation.
Willy Maldonado est biologiste et coordinateur des projets de l’ONG américaine Wildlife
Conservation Society (WCS) dans le département de Puno, qui partage avec celui de Madre
de Dios le parc national Bahuaja Sonene, un
géant de plus de 1 million d’hectares. “Le succès
de la production et de la vente des noix dépend de la
bonne santé de la forêt”, explique-t-il. Autrement
dit, “si la forêt est en bonne santé, les producteurs
sont sûrs de faire de bonnes afaires”. Ou presque.
La Bolivie est le premier producteur de châtaignes du Pará. Le Brésil a un temps occupé
le deuxième rang, mais la déforestation et la
pression exercée sur ses noyeraies [pour le
bois noble du noyer] l’en ont évincé au proft
du Pérou. Aujourd’hui, 43 % des spécimens de
Madre de Dios, la deuxième région exportatrice de ces noix, sont situés sur les rives des
principaux feuves du département. Les autres
s’étendent près du tronçon de l’autoroute interocéanique reliant Puerto Maldonado à Iberia,
qui se trouve à l’intérieur de la réserve nationale de Tambopata et du parc national Bahuaja
Sonene et n’est pas encore tombé entre les mains
de l’exploitation minière illégale.
AAron Vincent elkAïm
Utilité publique. “Dans la réserve nationale de
Une noix qui vaut de l’or
SoUrCE
Dans la région de Madre de Dios, au Pérou, ce fruit de plus en plus
apprécié sur le marché assure la subsistance d’une importante
communauté et protège la forêt du déboisement.
—La Mula Lima
A
ssez commun dans presque toutes les
zones boisées d’Amérique centrale et
du Sud, l’agouti (genre Dasyprocta), un
rongeur de taille moyenne à la chair
très savoureuse, est devenu un véritable
objet de culte dans le département de
Madre de Dios [dans le sud-est du pays], près
de la frontière avec la Bolivie.
Cet inofensif quadrupède d’à peine 50 cm
de long est l’un des rares habitants de la forêt
amazonienne capable de casser avec ses dents
tranchantes les fruits qui tombent des hautes
branches du noyer du Brésil. Il permet ainsi la
propagation de cet arbre qui peut vivre plus de
huit cents ans et donne les fameuses noix du
Brésil [également appelées en portugais castanhado-Pará, “châtaignes du Pará”], de plus en plus
demandées sur tous les marchés de la planète.
Dans une région ravagée par l’exploitation
minière illégale et la destruction des forêts,
vendre des noix du Brésil est devenu une question de vie ou de mort pour les habitants. Selon
des données du ministère de l’Environnement,
20 % de la population active de Madre de Dios
dépend directement ou indirectement de ce
fruit, et du furtif agouti.
Le noyer du Brésil (Bertholletia excelsa), une
espèce endémique de la forêt amazonienne qui
ne produit des fruits de façon rentable qu’au
Pérou, en Bolivie et au Brésil, est un arbre
miracle. Non seulement ses noix ont une très
forte valeur nutritive et leur huile, obtenue par
pression à froid, possède de nombreuses propriétés médicinales (elle est notamment utilisée
pour soigner les ulcères et les infammations, en
particulier les prostatites et les hémorroïdes),
La MuLa
Lima
Quotidien
wilireano.lamula.pe
La Mula (“La mule”) est
un site de “journalisme
citoyen”, où les
lecteurs impliqués
peuvent proposer
des articles, des sujets
ou des reportages,
qui seront sélectionnés
et publiés par la
rédaction.
Le site a été créé
en 2009 par la Red
Científca Peruana, une
association qui œuvre
au développement
des technologies de
l’information au Pérou,
avec le concours de
journalistes, d’éditeurs
de presse et de
spécialistes des
réseaux sociaux.
Tambopata, poursuit Maldonado, des associations
de producteurs, en accord avec le Service national
des aires naturelles protégées par l’État (Sernanp),
commercialisent les noix avec succès depuis longtemps. Ils souhaitent aujourd’hui développer la
production dans le parc Bahuaja Sonene, bien
entendu sans nuire à la santé de la zone protégée.”
À Puerto Maldonado, la capitale de la châtaigne du Pará au Pérou, Jaime Corisepa, président du conseil d’administration de la réserve
communale Amarakaeri, abonde dans son sens.
Les membres du conseil, qui appartiennent tous
au peuple harámkbut, gèrent une zone naturelle protégée de plus de 400 000 hectares où
l’on peut encore trouver des noyeraies en très
bon état. “Les noix nous nourrissent et empêchent
l’abattage aveugle de nos arbres”, déclarent-ils.
Selon leurs informations, ces fruits font vivre
directement ou indirectement entre 15 000 et
20 000 personnes. Qui a dit que l’exploitation
minière était la principale activité économique
dans le département de Madre de Dios ? Les
noyers occupent 30 % de sa superfcie, faisant
de ces géants une ressource clé pour sauver de
la destruction les forêts de cette région, la plus
riche en biodiversité de notre pays.
En 2014, l’État [péruvien] a déclaré la culture
et la production de noix du Brésil d’utilité et
d’intérêt publics et s’est engagé à soutenir la
recherche scientifque et technique dans ce
domaine. Dans notre pays, le système de gestion
de cette importante ressource forestière repose
sur l’attribution de concessions à des particuliers ou à des associations de producteurs pour
une période de quarante ans. Il existe également de petites entreprises qui se consacrent
à cette activité.
Vers la fn de l’année, lorsque les noix commencent à tomber des hautes branches et que les
agoutis s’afairent à les cacher pour permettre
au miracle de la propagation de s’accomplir, les
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vendre des noix du brésil
est devenu une question de
vie ou de mort.
●●●La plupart des pays
possédant un territoire
amazonien, et tout
particulièrement le Brésil,
déclinent des politiques
publiques de régulation
et de gestion de ce patrimoine
naturel. Le Brésil dispose
ainsi d’un maquis
d’institutions d’État destinées
à planifer, surveiller, protéger
et conduire des recherches
scientifques, avec des efets
controversés puisque,
comme dans les pays voisins,
les décisions publiques sont
contournées, voire abrogées
au proft d’intérêts
économiques – barrages,
exploitation pétrolière
ou gazière, mines, élevage…
Ces dernières années
néanmoins, ces politiques
s’orientent davantage
vers la conservation
et le développement durable.
La Colombie et le Pérou
ont ainsi, en 2018, amplifé
la protection de régions
amazoniennes. Le parc
national de Chiribiquete,
un territoire très isolé au cœur
de la Colombie, est passé
de 2,7 millions à 4,3 millions
d’hectares – la superfcie
du Danemark, explique
El Espectador – et a été
inscrit en juillet au patrimoine
mondial de l’Unesco pour
son exceptionnelle
biodiversité et ses
caractéristiques géologiques.
Ce parc est considéré comme
un pivot désormais préservé
de la déforestation,
qui s’est accélérée
dans les zones voisines.
Accédant à une demande
des communautés indiennes
riveraines qui remonte
à plus de trente ans,
souligne Mongabay,
le gouvernement péruvien
a créé le parc national
de Yaguas, dans le nord-est
du pays, qui rend inviolables
près de 900 000 hectares
de forêt. Protéger ces régions
des convoitises légales
ou illégales nécessite toutefois
de basculer vers d’autres
modèles de développement.
Or ceux-ci existent, afrme
El Espectador. Au Pérou,
la réserve de Pacaya Samiria
(2 millions d’hectares,
100 000 habitants),
dans le centre du pays,
a ainsi développé une activité
de pêche artisanale régulée
par les autorités, qui
se substitue aux activités
illégales de chasse d’espèces
rares, de coupe clandestine
de bois ou d’extraction d’or.
L’écotourisme est également
devenu une ressource durable
qui a par exemple sauvé
une région équatorienne
frontalière avec le Pérou,
grâce à des projets
de cabanes sur pilotis
de petite taille accueillant
des visiteurs. Entre
l’hébergement,
les promenades en bateau
et l’artisanat, cette activité
rapporte désormais près
de 400 000 euros par an
pour quelque 12 000 visiteurs.
À cela s’ajoutent des initiatives
telles que la coupe de bois
contrôlée, comme le fait,
au Brésil, l’État amazonien
du Rondônia, montré comme
un exemple de gestion
raisonnée de la forêt ayant
contribué au renouvellement
de la fore endémique.
MAZ
IE
← Les Indiens
de la tribu Juruna,
dans l’État brésilien
de Pará,
se réunissent
périodiquement avec
les représentants
des autorités
brésiliennes,
comme ici en 2016,
pour faire part
de leurs doléances,
notamment
à propos du barrage
hydroélectrique
de Belo Monte.
La construction
de ce dernier a été
suspendue
à plusieurs reprises
face à la
mobilisation
des indigènes.
L’urgence de protéger
ON
AAron Vincent elkAïm
Lorsqu’ils ont terminé, ils rentrent chez eux
et commencent le délicat processus de séchage
et d’épluchage des fruits de la forêt, une tâche
principalement réalisée par les femmes. La
commercialisation n’est alors plus qu’à un pas.
La récolte de l’année dernière n’a pas été
bonne, celle de cette année est bien meilleure.
Les gardiens de la forêt, ces cueilleurs silencieux d’un fruit exceptionnel et magique, sont
déjà rentrés dans leurs villages, et le cycle de
la vie dans la forêt se poursuit.
Pour Loyola Escamilo, responsable du programme Madidi-Tambopata de la Wildlife
Conservation Society, il est aujourd’hui crucial
de trouver des alliés pour que la cote du produit
phare de Madre de Dios et de Puno commence
à grimper sur les marchés de la gastronomie et
des huiles essentielles. Les chefs Pedro Miguel
Schiafno, du restaurant Ámaz, et Mitsuharu
“Micha” Tsumura, du Maido [tous deux à Lima],
ont mis à leur menu des plats et des boissons à
base de noix provenant de la réserve nationale
de Tambopata, et la réaction de leurs clients a
été celle qu’ils espéraient. Il ne reste plus aux
autres, ou du moins à un bon groupe de cuisiniers péruviens, qu’à en faire autant.
Le pari est le même pour Shiwi, une entreprise [péruvienne] qui se consacre à promouvoir et à commercialiser des produits provenant
de zones protégées d’Amazonie. Il faudrait
que davantage de professionnels engagés pour
l’avenir, comme Sofa Rubio, la fondatrice de
la marque, rivalisent d’eforts pour valoriser
la biodiversité et la résistance amazoniennes.
Malheureusement, les forêts de l’Amazonie
méridionale continuent d’être menacées par
l’exploitation forestière illégale, l’extraction
d’or, la culture de la coca et les changements
d’usage des sols, autant de pandémies qui se
propagent à une vitesse foudroyante.
Des études réalisées récemment dans le Madre
de Dios signalent ainsi que les vieux arbres ne
sont pas remplacés sufsamment vite par de
nouveaux pour garantir la stabilité des populations d’arbres [il est difficile de créer des
plantations artifcielles], ce qui met en danger
l’espèce, la production de noix et, par ricochet,
la forêt amazonienne.
Malgré tout, les récoltants poursuivent leur
rude travail et continuent à s’aventurer dans la
forêt pour recueillir les fruits de l’arbre miracle.
C’est un métier qu’ils ont hérité de leurs parents
et de leurs grands-parents, qui contribue directement aux ressources des familles et permet de
faire face aux dépenses inattendues. Pour ces
familles, et bien que les nouvelles générations
soient de plus en plus réticentes à perpétuer la
tradition, la récolte de noix du Brésil est une
activité qui ne peut pas disparaître.
—Wili Reaño
Publié le 6 juillet
IAL A
producteurs et leur famille pénètrent dans la
forêt pour procéder à la récolte, qui dure habituellement jusqu’en mars.
Leur tâche est difcile. Ils utilisent une payana,
un bâton à trois ou quatre dents qui permet de
ramasser les noix sans se baisser. Une fois le
précieux fruit entre leurs mains, ils le placent
dans un panier tressé en tamshi [une sorte de
liane très résistante], qu’ils portent suspendu
aux épaules par des sangles, comme un sac à dos.
C’est un travail complexe, et il exige un savoirfaire développé au fl des ans et des générations. L’expérience des récoltants les protège
des piqûres des redoutables fourmis “balle de
fusil” [Paraponera clavata] et des scorpions,
ainsi que des morsures de serpent.
amazonie, le labo du futur. 41
SPÉC
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
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42.
À LA UNE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
Décrypter la symphonie
de l’écosystème
—El País Madrid
A
l’aube et au crépuscule, les hurleurs roux
(Alouatta seniculus) mâles lancent un cri
strident qui résonne dans la forêt de la
réserve Mamirauá, au cœur de l’État brésilien de l’Amazonas. Pour ceux qui ne
connaissent pas cette région isolée et luxuriante, le hurlement de ce primate donne l’impression d’une menace imminente.
En réalité, le cri du hurleur roux n’a rien de
belliqueux : les mâles s’époumonent quand leur
groupe – composé de quatre à six individus en
général, dont une majorité de femelles – s’installe
dans une zone qui promet un festin de fruits et de
feuilles. De cette manière, les autres groupes de la
même espèce sont informés de leur présence sur
un territoire et sont ainsi encouragés à chercher
un autre coin où s’approvisionner en nourriture
et en femelles. Cette méthode évite au hurleur
roux les confits violents inutiles et lui permet
de s’économiser : ces primates frugivores ont de
plus en plus de mal à trouver de la nourriture et
leur digestion consomme une bonne partie de
leur énergie.
Pour arriver à une conclusion comme celle-ci, des
dizaines de chercheurs doivent travailler pendant
des années, voire des décennies. D’une manière
générale, c’est après de longues périodes sur le
terrain qu’un scientifque élucide une partie des
énigmes que pose une espèce. À terme, avec un
peu de chance, les biologistes seront en mesure
de décrire les principales caractéristiques et le
comportement de tel ou tel animal.
Il est beaucoup plus difcile de comprendre
les rapports entre une espèce donnée et d’autres
êtres vivants, qu’il s’agisse de plantes, d’insectes
ou de bactéries. “La biodiversité est plus complexe
que n’importe quelle invention humaine. C’est une
bibliothèque incroyable, mais dont la majeure partie
reste méconnue”, affirme l’Américain Thomas
Lovejoy, inventeur du terme “diversité biologique”
et chercheur en Amazonie depuis les années 1960.
Si l’on décline cette méthode de travail pour
embrasser l’extraordinaire richesse du vivant de
la plus grande forêt tropicale au monde (au moins
2 500 espèces d’oiseaux, autant de poissons et au
moins 16 000 variétés d’arbres) à l’ensemble de sa
superfcie (l’équivalent de l’Europe occidentale
sans la Russie), on comprend pourquoi l’Amazonie
est l’une des dernières zones inexplorées sur Terre
– un lieu qui échappe à notre entendement, malgré
la fascination qu’il suscite en nous.
Pour la première fois, il est néanmoins
envisageable que de telles informations soient
enfin à notre portée. L’institut Mamirauá, au
Brésil, est l’un des principaux centres d’études
socioenvironnementales en Amazonie. Dans le
cadre d’un projet baptisé Providence, il coordonne
un groupe de 40 chercheurs brésiliens, australiens,
espagnols et français, spécialistes de disciplines
aussi variées que le génie électrique, l’intelligence
artifcielle, l’informatique, l’électronique et la
biologie. Ils mettent en commun leurs savoirs et
font appel aux nouvelles technologies pour observer,
décrypter et difuser dans le monde ce qui se passe
au cœur de la forêt, vingt-quatre heures sur vingtquatre et trois cent soixante-cinq jours par an.
Les ingénieurs du Csiro – centre australien pour
la recherche scientifque et industrielle, auquel on
doit notamment le WiFi – ont créé des panneaux
solaires qui, placés à la cime des arbres, alimentent
en énergie des dispositifs dotés de caméras et de
micros : comme Big Brother, ils enregistrent les
activités de la faune et envoient ces données via
Internet à des milliers de kilomètres de là. La
participation de l’université fédérale de l’Amazonas
(Ufam) prend la forme d’un logiciel qui analyse
l’image pour déterminer l’animal qui y apparaît.
Enfn, l’université polytechnique de Catalogne
(UPC) a mis en œuvre, grâce à l’ingénieur et
biologiste français Michel André (qui dirige le
laboratoire de bioacoustique appliquée de l’UPC),
pour arriver jusqu’ici,
il a fallu prendre
deux avions, naviguer trois
heures sur des rivières.
un système d’enregistrement des sons dans la forêt
et dans les rivières amazoniennes afn d’écouter
et d’interpréter le comportement d’espèces telles
que le dauphin rose, le crocodile bleu [Caiman
crocodilus apaporiensis, également appelé “caïman
à lunettes”] ou le jaguar.
“Nous allons commencer par dix modules audio et
vidéo connectés au réseau et installés dans les arbres,
dans une région de l’Amazonie brésilienne qui est
inondée une partie de l’année et difcile d’accès. Mais
notre ambition est d’arriver à placer 1 000 caméras
dans toute cette région au cours des prochaines années”,
explique le chercheur Emiliano Ramalho, qui étudie
les félins depuis 2004 et qui est l’un des grands
spécialistes du jaguar. “Aujourd’hui, nous savons que
les forêts sont essentielles pour la planète. Mais nous
ne comprenons pas tous ses rouages : la voiture (la
forêt) semble peut-être jolie de loin, mais à l’intérieur, il
manque parfois des pièces fondamentales (les animaux)
à son fonctionnement.” C’est ce qu’il m’explique en
AAron Vincent elkAïm
Pourquoi le singe hurleur pousse-t-il des cris aigus ? Un projet
scientifque permet aujourd’hui d’étudier en temps réel les interactions
entre les animaux et la fore.
marchant dans une jungle extraordinaire où le
nombre d’espèces d’arbres par hectare oscille entre
80 et 120 (contre moins d’une dizaine en Europe et
pas plus de 25 en Amérique du Nord). Pour arriver
jusqu’ici, il a fallu prendre deux avions, naviguer
trois heures dans de petites embarcations sur des
rivières et des canaux, qui sont les autoroutes de
l’Amazonie.
Le projet Providence s’appuie sur une évolution
non négligeable des caméras statiques utilisées
pour épier la faune dans le monde. Jusqu’à prsent
il fallait qu’une personne accède régulièrement à
des zones dangereuses, infestées de moustiques qui
inoculent le paludisme, et de serpents venimeux,
afn de vider les cartes mémoire et de recharger
les batteries.
Or, désormais, non seulement les modules
enregistrent et transmettent les données de
façon autonome, mais ils décodent aussi des
informations qui échappent à nos facultés humaines.
“Le système audio est programmé de manière à
distinguer individuellement les sons de chaque espèce.
Ainsi, nous pourrons identifer puis reconstituer ce
qui se passe dans une région de la forêt pendant des
semaines ou des mois. Par exemple, que se passe-t-il
quand un prédateur comme le jaguar entre dans une
zone donnée ? Comment réagissent les autres animaux
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
amazonie, le labo du futur. 43
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
Plusieurs États ont décidé
de considérer la nature
comme une entité disposant
de droits. Une mesure qui
n’a pour l’instant été suivie
que de peu d’efets.
Équateur
Il compte parmi les pays
pionniers : il a inscrit les droits
de la nature dans
sa Constitution en 2008.
L’objectif annoncé à l’époque
était de “créer un mécanisme
de protection de la nature
et d’ouvrir ainsi la porte
à un nouveau modèle
de développement” baptisé
le “bien-vivre”, rapporte BBC
Mundo. Dix ans plus tard,
le bilan de cette loi est maigre.
“En dépit de cette magnifque
Constitution, toutes les lois
qui ont été édictées par
la suite n’ont fait qu’empiéter
sur ce droit”, constate le site
écologiste WrM (World
Rainforest Movement)
évoquant par exemple
des décisions favorables
à l’exploitation minière,
à la privatisation de l’eau
ou à l’autorisation
des semences transgéniques.
La loi n’a pas davantage fait
avancer les afaires présentées
en justice : “Les recours
introduits contre des activités
qui détruisent l’environnement
n’ont souvent pas été
acceptés, à cause de
l’ignorance des juges et de leur
manque d’indépendance.”
Bolivie
Avec son président,
Evo Morales, qui se réclame
de la Madre Tierra
(Terre mère), la Bolivie
a inscrit dans la loi, en 2010,
les droits de la nature
– la Pachamama – ainsi que
“les devoirs et les obligations
de l’État […] pour garantir
le respect de ces droits”.
Bien qu’ayant réitéré
IAL A
MAZ
IE
Sensibiliser l’opinion. L’amélioration des
nouveaux systèmes de production d’énergie,
solaire en particulier, ainsi que la baisse du coût
de la technologie satellitaire permettent aux
scientifques d’étendre leur champ d’action en
matière de surveillance des grandes forêts. On
utilise depuis des années des images satellites
mises à disposition gratuitement afn de mesurer
la déforestation, mais aussi des panneaux solaires
bon marché qui produisent l’énergie nécessaire
à la fabrication de glaçons, grâce auxquels les
populations locales peuvent vendre des fruits et
du poisson en ville, où le pouvoir d’achat est plus
élevé, ou encore des drones pour déterminer les
distances parcourues par d’étranges espèces
aquatiques. Des robots sont également mis au
point afn de dessiner des plans en 3D de la forêt,
tout comme on ferait la cartographie d’une ville.
Dans ce monde où la présence humaine accélère
le recul de la biodiversité et menace nos chances
de trouver des solutions à certains problèmes,
notamment à des maladies incurables, l’objectif
est de se servir des nouvelles technologies pour
atténuer les répercussions du choc entre les
humains et la nature.
La première phase du projet, mise en œuvre
en mars, a nécessité près de deux ans de travail
et un budget de 1,4 million de dollars [1,2 million
d’euros] (dont l’essentiel a été versé par la
Fondation [américaine] Gordon et Betty Moore).
L’avenir des technologies déployées dépend de
l’obtention de fonds, au moins une dizaine de
millions de dollars, mais il faudra également
que les données collectées soient utiles au grand
public et pas seulement aux scientifques.
“Ce projet permet aux gens de découvrir la forêt,
il permet à un habitant d’Asie ou d’Afrique de voir
le dauphin rose de l’Amazonas”, explique José
Reginaldo de Carvalho, professeur à l’Ufam,
qui espère sensibiliser l’opinion grâce aux
images et aux sons enregistrés sur le terrain.
“Le projet Providence permet de se rapprocher
de l’Amazonie.”
Un tel programme est sans doute une chance
pour la forêt, car, pour la première fois, nous
avons la possibilité de voir et d’entendre des
animaux comme le hurleur roux quand ils doivent
fuir le feu. Ou les tronçonneuses qui ravagent
souvent l’Amazonie à des fns économiques. On
ne pourra plus dire qu’on ne savait pas.
—Heriberto Araújo
Publié le 5 juin
Bonnes intentions
ON
à l’arrivée du félin ?” explique Michel André, qui
étudie et interprète depuis plus de vingt-cinq ans
les sons de la faune aquatique.
Ce travail réalisé dans le cadre du projet
Providence serait-il comparable au déploiement
permanent de mille chercheurs dans une région
amazonienne afn qu’ils analysent la forêt ? “À
elles seules, ces équipes ne pourraient pas enregistrer
autant de sons et d’informations que le permet le
projet Providence. Cette technologie nous donne le don
d’ubiquité, que nous mettons au service de la protection
de la biodiversité.” Pour parvenir à collecter une
telle quantité d’informations, les micros intégrés
à chacun des dix modules installés dans autant
d’arbres constituent un élément clé du dispositif.
Nous pensons plutôt à des images quand nous
évoquons la vie des animaux, parce que leurs
comportements nous touchent. Mais les sons
peuvent être beaucoup plus efcaces. C’est pour
cela que chaque dispositif est équipé de trois
capteurs acoustiques : le premier enregistre les
fréquences perceptibles par l’oreille humaine,
le deuxième celles qui sont en dehors du champ
auditif humain et le troisième est un hydrophone
qui recueille les sons émis sous l’eau.
“Au moment où sont collectées ces données, un
ensemble de logiciels les analyse et les codifie en
temps réel, puis les envoie sur un serveur où elles
sont automatiquement synchronisées. En quelques
secondes, on peut les recevoir n’importe où dans le
monde”, ajoute Michel André.
C’est un peu comme si la forêt amazonienne
était un orchestre symphonique composé d’une
infnité d’instruments (les animaux et leurs
sons) et où chacun émet un son particulier
quand d’autres jouent en même temps (les
interactions entre animaux).
Les mélodies de cet orchestre sont aujourd’hui
essentielles pour en savoir plus sur l’état de
santé de la plus grande forêt tropicale au
monde, menacée par l’expansion de l’élevage
commercial, certaines monocultures telles que
le soja ou encore la construction de centrales
hydroélectriques et de routes.
SPÉC
↙ Le chef
munduruku Juarez
Munduruku,
ici en 2014
dans une crique
de son village,
Sawre Muybu, s’est
insurgé aux côtés
de tout son peuple
contre le projet
de Belo Monte.
Le barrage, situé
à 200 kilomètres
du point
de confuence
entre la rivière
Xingu avec
l’Amazone,
est le troisième
plus grand
ouvrage
de ce type
au monde.
ce principe devant
l’Assemblée de l’ONU en 2018,
note el Deber, Evo Morales
est confronté depuis des
années à la forte opposition
de populations indiennes
dans la zone amazonienne
du Tipnis (Territoire indigène
et parc national IsiboroSécure). Après avoir supprimé
le statut d’“intangibilité”
de la région, le gouvernement
projette de construire
une route qui couperait cette
réserve écologique en deux.
ColoMBie
La Colombie fera-t-elle mieux ?
En avril 2016, la Cour suprême
du pays avait accordé
des droits à un feuve menacé
par l’extraction illégale d’or.
En 2018, la même Cour a émis
“un jugement historique contre
le changement climatique
en Amérique latine”
en afrmant que l’Amazonie
(en Colombie) disposait
de droits au même titre
qu’une personne, relève
el espectador. La Cour
a assorti sa décision
d’une injonction
au gouvernement : celui-ci
doit produire un plan d’action
pour contrer la déforestation,
qui s’est accrue ces dernières
années dans la région
amazonienne. Après l’accord
de paix signé en 2016 avec
les Farc, des appétits illicites
ont dévasté des zones
jusque-là trop dangereuses
en raison de la présence
de la guérilla armée. Dans
le courant de septembre,
un mouvement citoyen, Avaaz,
a exhorté le ministère public
à ouvrir une enquête.
“La reconnaissance de
l’Amazonie comme sujet doté
de droits risque de n’être
qu’une coquille vide”,
avertissent les militants.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44.
À LA UNE
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
← Faire la vaisselle
est parfois
l’occasion
de rêvasser
en compagnie
d’une perruche
apprivoisée.
ces cheveux sont de la même couleur que le
pétrole, cette ressource non renouvelable qui
a marqué sa vie.
En 2001, sans consulter la population locale,
l’État a attribué le bloc [une portion délimitée
de terrain pour l’exploitation pétrolière] n° 23
à la CGC, dont 200 000 hectares appartenaient
à Sarayaku. Ce jour-là, Nina a écrit une lettre
qu’elle n’a jamais remise, mais dont le message
reste toujours valable. “Je les priais de ne pas venir
détruire la forêt. C’était chez moi, je ne comprenais pas que quelqu’un puisse arriver et ne pas se
soucier de notre mode de vie.”
AAron Vincent elkAïm
Deux mondes. Quand les militaires ont débar-
La femme de la forêt
Nina Gualinga a grandi entre l’Équateur et la Suède. Très tôt,
la jeune femme a embrassé une vie de militante en s’opposant
à l’industrie pétrolière dans sa région.
—Expreso Guayaquil
N
ina a grandi dans l’Amazonie, à l’orée
d’une forêt où elle a appris à porter de
l’eau jusqu’à la maison, à courir pieds nus
sur les racines et à marcher la nuit sans
lampe torche. Une vie sans problème,
riche de luxes tels qu’on n’en voit pas
dans les vitrines de magasins. Pourtant, elle est
aussi née en plein cœur d’une lutte : en 1992,
sa communauté, établie à Sarayaku, obtenait
du gouvernement équatorien un titre de propriété pour son territoire, soit plus d’un million
d’hectares [dans la province de Pastaza, dans
l’est de l’Équateur, appelé “Oriente”].
C’est ainsi qu’elle est devenue “la Fille du premier soulèvement de son peuple”, le surnom
qu’elle s’est donné.
La militante amérindienne Nina Gualinga
est encore peu connue en Équateur, mais elle
est déjà sous les feux des projecteurs dans le
reste du monde : à 24 ans seulement, sa lutte
pour les droits de l’Amazonie et la justice climatique l’a conduite à des conférences à Paris,
en Allemagne, à Hawaï, au Maroc, et l’a fait participer à des marches à New York aux côtés de
[l’acteur] Leonardo DiCaprio.
Son engagement pour la forêt a commencé
dès l’âge de 8 ans ; elle se souvient très bien de
l’après-midi où tout a commencé. Un représentant de la Compagnie générale des combustibles
[CGC, un groupe argentin d’hydrocarbures]
“est arrivé pour parler à la population de tous les
avantages de l’exploitation. Ils nous promettaient
l’éducation, la santé, 10 000 dollars”, raconte-telle en s’attachant les cheveux. Ironiquement,
SoUrCE
ExprEso
Guayaquil
Quotidien, 20 000 ex.
expreso.ec
Le Diario Expreso,
comme on l’appelle
communément, est né
le 25 juillet 1973
à Guayaquil.
Ce quotidien régional
de difusion nationale
a des correspondants
un peu partout
en équateur. Le site,
entièrement gratuit,
permet de consulter
la plupart des articles
de la version papier,
ainsi que
les suppléments
hebdomadaires
et des animations
multimédias.
qué sur leur territoire, elle a été envoyée dans un
internat en Suède, pays d’où son père est originaire. “J’ai vécu une période difcile. Je n’arrivais
pas à dormir la nuit, j’ignorais comment se passerait mon retour, j’imaginais la forêt transformée
en site d’extraction pétrolière.” Son enfance s’est
déroulée entre deux cultures très diférentes :
Sarayaku et la Suède. Arrivée dans le pays nordique, elle a tout de suite commencé à noter les
diférences. “Je croyais que tout le monde vivait
comme nous. Je disais par exemple : ‘Un jour, un
anaconda…’ Mais mes amies d’Europe ne comprenaient pas”, se souvient-elle. Pendant les
vacances, elle retournait en Équateur, mais ce
n’était plus pareil. “Ils me trouvaient tous superbizarre, dit-elle en riant, car je parlais anglais,
suédois et quechua, mais pas espagnol.” D’un allerretour à l’autre, elle a fni son cursus au lycée
suédois, puis entamé des études sur les droits
de l’homme à l’université.
Aujourd’hui, quand elle pense à l’avenir de
l’Amazonie, elle identife une nouvelle menace :
le développement du réseau routier. “Avec les
routes arrivent ceux qui exploitent le bois et abattent
les arbres. Et quand les animaux ne peuvent plus
se reproduire, les familles n’ont plus rien à chasser et ne peuvent plus se nourrir grâce à la forêt.”
La militante veut amener l’opinion publique à
prendre conscience de ces menaces. Et pour
cela, estime-t-elle, il faut en apprendre plus sur
la réalité amazonienne, soutenir les populations
qui résistent et élire des dirigeants qui soient
sensibles au sujet et bien informés.
Nina est ainsi devenue le lien entre deux
mondes. Mais ça n’a pas été simple : “C’est facile
de vivre en ville et d’être citadin, ou de naître et de
vivre dans la forêt. Mais être originaire des deux,
c’est un déf énorme.” Défendre l’Amazonie n’est
pas seulement l’afaire des populations autochtones. C’est une lutte plurielle, mais avec un
objectif unique : faire en sorte que le pétrole
reste sous terre.
Par ses propres moyens, Nina s’est rendue à
des sommets internationaux pour porter cette
parole. Il n’empêche, elle accuse volontiers les
conférences d’être “un écran pour nous faire
croire que les États agissent. En réalité, ceux-ci
NiNa veut ameNer
l’opiNioN publique
à preNdre coNscieNce
de ces meNaces.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
COMMANDEZ
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
DÈS MAINTENANT
IE
IAL A
ON
sont avant tout intéressés par
l’économie.” Et c’est pourquoi
elle emmène désormais son
fls, Tiam (dont le prénom
signife “infni”), à ces sommets, afn que la présence de
ce tout-petit “rappelle qu’il faut
arrêter de se bercer de beaux discours et regarder la réalité en face”.
L’intérêt essentiel des conférences internationales, poursuit-elle, est de permettre
aux personnes de diférentes communautés
de se réunir, de créer des liens et de travailler ensemble. “Ainsi naît un mouvement qui fait
réellement quelque chose.”
Avec Leo Cerda, un défenseur comme elle
des populations autochtones et de l’Amazonie en Équateur, Nina a lancé le projet Hakhu,
un nom qui signife “Allons de l’avant”. Hakhu
est une boutique en ligne de bijoux artisanaux,
dont le style est à la fois amazonien et moderne.
SPÉC
“Si nouS n’allonS paS
à l’école, comment
défendronS-nouS notre
territoire ?”
Nina Galinga, militante
À ses yeux, ce type d’initiative est le meilleur
moyen de protéger l’Amazonie, car il permet
d’éviter que, pour des motifs économiques, les
populations acceptent des propositions comme
l’extraction pétrolière. Quelque 180 femmes de
diverses communautés travaillent à ce projet,
qui a bénéfcié du soutien de la marque [britannique] de cosmétiques Lush. Une partie des
recettes fnance des actions qui bénéfcient aux
populations, et l’objectif à long terme est d’aider des jeunes femmes indigènes à étudier en
ville. La majorité des commandes vient d’Europe et des États-Unis, mais l’entreprise aura
prochainement son siège à Quito.
Le village de Sarayaku compte de 1 8 00 à
2 000 habitants. Cette population quechua du
centre de l’Amazonie ne connaît pas de répit.
En 2003, les dirigeants du village ont déposé
un recours auprès de la Commission interaméricaine des droits de l’homme, deux ans après
que le gouvernement équatorien a attribué le
terrain n° 23 à la Compagnie générale des combustibles. Mais l’État équatorien fait la sourde
oreille. En 2012, les Quechuas de Sarayaku ont
remporté [devant la Cour interaméricaine des
droits de l’homme, au Costa Rica] une victoire
historique contre le gouvernement, déclaré
coupable d’avoir violé leurs droits et leur territoire pour l’extraction du pétrole. Quelque
65 % de la surface de la concession pétrolière
empiétait sur les terres de Sarayaku, une réalité
qui paraît lointaine exprimée en pourcentage,
mais qui s’avère beaucoup plus tangible quand
les répercussions touchent les cours d’eau, les
forêts et, à terme, les villes.
Pendant plus de dix ans [jusqu’à son adoption
en mars 2018], la loi organique portant sur la
zone amazonienne de l’Équateur est restée dans
les couloirs de l’Assemblée nationale. Ce texte
établit notamment la création d’un secrétariat
chargé de la planifcation qui permettra d’examiner les projets à un niveau local. Mais cette
loi ne convainc pas tout le monde et notamment pas ceux qu’elle prétend servir. Ainsi, selon
Daniel Santi, membre du Conseil stratégique de
Sarayaku, la loi concerne uniquement l’activité
extractive. “Elle ne mentionne pas que l’Amazonie a des ressources plus précieuses et stratégiques
dont on peut tirer parti à la place de l’exploitation
pétrolière et minière.” Il s’agit notamment de la
recherche biogénétique, des ressources biologiques ou encore du tourisme responsable.
Le 4 février dernier, l’Équateur a également
répondu oui à une consultation populaire qui
proposait de réduire la zone d’exploitation pétrolière dans le parc de Yasuní – une proposition
perçue comme encourageante par beaucoup.
Pour Daniel Santi, néanmoins, il ne rime à rien
de réduire le périmètre si la production n’est pas
revue à la baisse. Nina Gualinga est du même
avis : “En cas de fuite, le pétrole s’écoulera en aval
et contaminera les estuaires, la faune et tout l’écosystème. Rétrécir la zone d’exploitation n’apporte
aucune certitude.” Autrement dit : on ignore à
quoi sert vraiment cette loi, fait-elle observer.
Petite, Nina était toujours la première à sauter
dans le canoë pour une navigation de trois jours
en aval : “On ne s’inquiétait de rien. C’était une
sensation si agréable d’être avec sa famille au milieu
de nulle part.” Elle raconte qu’elle suivait toujours sa grand-mère, Corina, même quand elle
partait au cœur de la forêt pendant de longues
périodes. Néanmoins, elle décrit aussi la Suède
comme son foyer.
Le principal déf des populations indiennes, souligne-t-elle, est la scolarisation. Un stéréotype éculé
voudrait que ces gens n’aient pas besoin de faire
des études parce qu’ils vivent dans la forêt. Mais
c’est tout le contraire. “Si nous n’allons pas à l’école,
comment défendrons-nous notre territoire ? Après, les
entreprises arrivent et nous ofrent 10 000 dollars,
100 kilos de riz ou promettent des écoles. Mais l’école
fait partie de nos droits sans que nous devions accepter, en échange, l’exploitation pétrolière !”
Pour ce peuple, conclut-elle, “la richesse n’est
pas une question d’argent, comme dans les villes.
Elle se mesure à des choses comme le bien-être de la
famille, la terre et la qualité de l’eau, assez de nourriture et des rires.”
—Gisella Rojas
Publié le 12 février
Portrait
Isabell N WedIN
MAZ
NiNa GualiNGa
eN trois dates
1994 — elle naît à Sarayaku, territoire
quechua de l’amazonie équatorienne.
2015 — elle participe à la Conférence
de Paris sur le climat (COP21).
2018 — elle reçoit le prix WWF
décerné aux jeunes militants
de la sauvegarde de l’environnement.
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VILLE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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46.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
tra n sversales.ie
économ
↓ Dessin de Turcios,
Espagne.
Techno .......... 48
Environnement ... 49
La prochaine crise
viendra des entreprises
Conjoncture. Dix ans après la chute de la banque Lehman
Brothers, le risque est au plus haut sur les marchés fnanciers.
Aujourd’hui, la faille pourrait venir des sociétés qui se sont
endettées à outrance ces dernières années.
—Die Zeit Hambourg
Q
u’ont en commun le fabricant de voitures électriques Tesla, le service de
streaming Netfix, l’entreprise
agroalimentaire Campbell Soup,
le conglomérat chinois HNA et
l’armateur allemand Hapag-Lloyd ?
Tous ont accumulé ces dernières
années plusieurs milliards de dollars de dettes.
Tesla, par exemple, dont la
production de la Model 3 a coûté
jusqu’à 8 000 dollars la minute,
a levé 10 milliards de dollars de
capitaux auprès d’investisseurs.
Le risque de défaillance sur les
emprunts étant jugé élevé, les
titres Tesla sont considérés comme
des junk bonds [“obligations pourries”, à rendement élevé mais à
haut risque]. C’est également par
la dette et les obligations pourries
que Netfix, dont la valeur boursière vient de dépasser celle de
la Walt Disney Company, a réuni
8 milliards de dollars en vue de
fnancer ses flms et séries.
L’agence d’informations fnancières Bloomberg vient de qualifer ces jeunes entreprises de
“géants du junk”. Mais une vénérable société comme Campbell
Soup, dont les boîtes de conserve
sont passées à la postérité grâce à
l’artiste Andy Warhol, accuse elle
aussi une dette de 9 milliards de
dollars – le triple de l’année précédente – à la suite d’une importante acquisition. Hapag-Lloyd, le
premier armateur d’Allemagne, est
assis pour sa part sur une dette
de près de 6 milliards d’euros
au terme d’une campagne d’acquisitions. Et ce ne sont là que
quelques exemples parmi les plus
connus d’une ruée sans précédent
sur le crédit.
Dans leur quête de rendements,
les investisseurs n’hésitent pas
à prêter de l’argent à des entreprises déjà endettées jusqu’au cou.
Caisses de retraite, fonds d’investissement, fondations et assurances se jettent sur les obligations
pourries comme ils le faisaient
avant la crise sur les prêts hypothécaires à risque [subprimes].
Les mécanismes de répartition
du risque à travers le monde sont
les mêmes qu’à l’époque. Et, déjà,
les voyants d’alarme se mettent
à clignoter : cette bulle pourrait
bien à son tour se solder par une
récession mondiale.
“Les investisseurs
se ruent sur les
obligations pourries
européennes.”
Business Insider
Dix ans se sont écoulés depuis
la faillite de Lehman Brothers en
septembre 2008. La chute de la
banque de Wall Street avait déclenché une crise mondiale, du système
fnancier d’abord, puis de l’économie. Aux États-Unis, l’ardoise
serait montée à 20 000 milliards
de dollars, selon les estimations
du Congrès – soit plus que le PIB
du pays. À l’échelle mondiale, les
plans de sauvetage ont englouti
des milliards de recettes fscales
et entraîné la perte de millions
d’emplois. Sur le front économique,
l’ampleur des dégâts a dépassé
celle des attentats du 11 septembre
2001. Responsables politiques,
gendarmes de la fnance et banquiers ont promis qu’un tel déraillement ne se reproduirait pas. Or,
dix ans plus tard, le risque est à
nouveau au plus haut sur les marchés fnanciers. À cette diférence
qu’aujourd’hui ce sont les entreprises qui ont accumulé des montagnes de dettes sans précédent.
La somme des emprunts souscrits par les entreprises atteindrait 66 000 milliards de dollars à
l’échelle mondiale, selon une étude
du cabinet McKinsey. Autrement
dit, l’endettement des entreprises
aurait plus que doublé en dix ans.
Les entreprises chinoises sont à
la pointe de cette ruée sur le crédit.
Ce sont elles qui, au regard des performances économiques du pays,
afchent le plus fort taux d’endettement. Le groupe HNA s’est
lancé dans une campagne d’acquisitions à travers le globe, rachetant
des tours de bureaux à New York,
une compagnie aérienne suisse et
même une partie de la Deutsche
Bank [part qu’il voudrait céder
aujourd’hui]. À ce jour, sa dette
se monte à 80 milliards de dollars, alors qu’il a déjà liquidé des
dizaines d’actifs.
En Europe, la Banque centrale
européenne (BCE) est elle-même
à l’origine du phénomène. Pour
relancer la croissance, elle a en
efet racheté (entre autres) des
obligations d’entreprises, faisant
ainsi chuter les taux que les entreprises avaient à payer. Résultat :
beaucoup d’entre elles se sont
mises à emprunter, incapables de
résister à cette ofre d’argent bon
marché. Volkswagen était l’année dernière le premier émetteur
de titres d’entreprises en euros
(21 milliards). Au total, les entreprises européennes ont émis pour
270 milliards d’euros d’obligations
– à peu de chose près le budget de
l’Allemagne. Les “obligations à
rendement élevé”, pour reprendre
l’euphémisme en vigueur à Wall
Street pour désigner les junk bonds,
ont connu une année record, avec
un volume d’émission total de
100 milliards d’euros. “Les investisseurs se ruent sur les obligations
pourries européennes”, a titré le site
Business Insider.
Seulement voilà, quand les
investisseurs s’emballent, c’est que
la prochaine crise n’est pas loin.
L’Ofce of Financial Research, mis
sur pied par le gouvernement américain après le scandale Lehman
Brothers afn d’identifer les failles
du système fnancier, a déclenché l’alerte rouge dans son rapport annuel 2017. La qualité du
crédit dégringole à une vitesse
alarmante, prévient-il. Une
situation qui rappelle un douloureux souvenir, celui de la bulle
hy pothécaire.
Comme, à
l’époque, pour
les empr unts
immobiliers des particuliers
aux États-Unis, le niveau de
qualité des emprunts des entreprises a dévissé, alors même que
le marché continue de se développer. À l’échelle mondiale, le
montant cumulé des émissions
d’obligations qualifées de pourries s’établit ces derniers temps à
2 000 milliards de dollars par an –
deux fois et demie plus qu’en 2007.
D’autant qu’un autre marché
s’emballe, celui des prêts à efet
de levier (leveraged loans). Leur
taux est variable – généralement,
il vient s’ajouter au taux interbancaire en vigueur. L’avantage pour
le créancier est qu’il profte de la
hausse des taux. En revanche,
cela risque d’alourdir le fardeau
des entreprises qui ont déjà une
mauvaise note de crédit.
La demande de produits de ce
type est telle que les entreprises
sont en position de dicter leurs
conditions. Voilà quelques années
encore, les prêts à efet de levier
étaient plus sûrs que les obligations. En cas de faillite, les détenteurs de ces titres pouvaient se
servir sur l’actif de la faillite avant
les obligataires. Impatients de profter des taux avantageux servis
sur ces crédits, les investisseurs
renoncent de plus en plus souvent
à ce droit. Le résultat, ce sont des
titres qui ressemblent aux subprimes de 2008.
Placements. Comme à l’époque
des prêts hypothécaires à risque,
les prêts à efet de levier sont
aujourd’hui vendus par lots, sous
la forme de nouveaux titres, à des
caisses de retraites, fonds d’investissement, fondations et
compagnies d’assurances du
monde entier. Auparavant, ces
nouveaux portefeuilles de crédits étaient baptisés collateralized
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transversales.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
Pour restaurer
la confance, les
banques centrales
ont arrosé le monde
de capitaux.
debt obligations (CDO, “obligations adossées à des emprunts”),
aujourd’hui on les appelle collateralized loan obligations (CLO,
“obligations adossées à des
prêts”).
Et, comme il y a dix ans, les gros
investisseurs se les arrachent. Les
CLO tirent la demande de prêts
à effet de levier proposés par
des banques comme Citigroup,
Bank of America et Deutsche
Bank, lesquelles engrangent des
milliards au passage, en frais.
Comme par le passé, les agences
de notation sont de la partie. En
mai, Bloomberg a annoncé que
les analystes de Moody’s étaient
tellement dépassés par le phénomène CLO qu’ils avaient besoin
d’un mois supplémentaire pour
procéder à toutes les évaluations.
Il se trouve que ce sont les
mesures mêmes mises en place
par les banques centrales pour
parer aux
répercussions de l’afaire Lehman
Brothers qui ont rendu ces produits complexes irrésistibles aux
yeux des investisseurs. Pour restaurer la confance dans le système
fnancier, les banques centrales
ont arrosé le monde de capitaux.
L’idée étant que, si l’argent était
suffisamment bon marché, les
banques le redistribueraient généreusement, les entrepreneurs investiraient et les
consommateurs reprendraient le
chemin des magasins. Les banques
centrales ont fait baisser les taux
d’intérêt et donc le prix de l’argent, et l’ont maintenu des années
durant à ce niveau. En Allemagne
et en Suisse, les taux sont même
devenus négatifs.
Si la pilule est difcile à avaler
pour tous les épargnants, les gros
investisseurs comme les caisses
de retraite et les assureurs se
retrouvent, eux, en fâcheuse posture. Pour fournir les prestations
convenues aux retraités et aux
assurés, leurs placements doivent
être sufsamment rentables. Les
valeurs sûres comme les obligations d’État ou de grandes
entreprises ne rapportant pas
sufsamment, les investisseurs
sont très demandeurs de produits à risque comme les CLO.
Il s’agit pour eux de combler les
pertes engendrées par la baisse
des taux.
Parmi les débiteurs, cet afux
d’argent bon marché a créé
des habitudes problématiques.
Beaucoup d’entreprises en proftent pour racheter leurs actions,
ce qui fait monter le cours et réduit
le nombre de titres en circulation.
Résultat, certains indicateurs,
comme le bénéfice par action,
ont meilleur aspect. Les sociétés
allemandes auront ainsi consacré
cette année plus de 10 milliards
d’euros à ce type d’opérations –
deux fois plus qu’en 2017. Au plus
grand proft des cadres supérieurs,
qui sont souvent rémunérés pour
partie en actions.
Rachats d’actions. Mais ces
ressources pourraient être investies dans des nouveaux produits
et des nouveaux emplois, et l’on
peut se demander si, au vu des
progrès du numérique et de l’intelligence artifcielle, le problème
vient vraiment d’un “manque d’occasions ou s’il ne s’agit pas plutôt
d’un manque de créativité des entreprises”, s’interroge une étude
récente du fonds d’investissement
Flossbach von Storch au sujet de
ces rachats d’actions.
Le crédit favorise par ailleurs
les fusions. Certains groupes en
proftent pour fnancer le rachat
de concurrents. Les junk bonds font
partie intégrante du modèle économique des sociétés de capitalinvestissement. Avec les capitaux
ainsi empruntés, elles ajoutent ces
actifs à leur portefeuille. C’est sans
doute une bonne chose pour les
actionnaires et les investisseurs,
mais pas forcément pour l’innovation et l’emploi. Car, en règle
générale, qui dit rachat d’entreprise dit mutualisation des services
de recherche et développement
Dans les quatre
années à venir, plus
de 8 000 milliards
de dollars devront
être remboursés.
47
et, bien souvent, suppressions de
postes.
L’horizon semble pour l’heure
dégagé : les économies américaine et européenne croissent et
les bénéfces des entreprises augmentent. La Bourse de New York
enchaîne les records. Mais l’embellie pourrait être de courte durée.
La Réserve fédérale américaine
vient de relever ses taux directeurs et la BCE va mettre un terme
à sa politique d’assouplissement
monétaire.
Pour les entreprises, c’est synonyme d’une hausse du coût de
financement. Dans les quatre
années à venir, selon McKinsey,
plus de 8 000 milliards de dollars
d’emprunts devront être remboursés. Pour ce faire, les entreprises
souscriront de nouveaux crédits, à
des taux d’intérêt supérieurs. Si la
conjoncture se détériore, nombre
d’entre elles se retrouveront en diffculté. Pour honorer leurs engagements, elles devront réduire la
voilure, par exemple via des suppressions de postes. Reste à savoir
si cela sufra.
Le nombre record d’entreprises
lourdement endettées augure des
faillites en cascades, mettait en
garde, en mai, Moody’s. Le phénomène pourrait faire boule de
neige. Il ne balaierait pas seulement les marchés fnanciers, mais
aussi celui de l’emploi. Comme
en 2008…
—Heike Buchter
Publié le 6 septembre
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Cette semaine :
rencontre avec
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ces petits génies
des langues. Allemagne :
pourquoi les expats
ne s’y sentent pas
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48.
transversales
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
↙ Dessin d’Oliver paru dans
Der Standard, Vienne.
teChnologie
Que s’est-il passé
dans la Station spatiale
internationale ?
Espace. À la fn du mois d’août, un petit trou a été décelé dans la carlingue
du vaisseau Soyouz attaché à la partie russe de la Station spatiale internationale,
à 400 kilomètres de notre planète.
—The Atlantic Washington
C
es dernières semaines
auront été marquées par
une drôle d’affaire. Ses
ingrédients : une curieuse fuite,
une enquête russe, des soupçons
de sabotage – et pourtant, Trump
n’avait rien à voir là-dedans.
Les faits se sont déroulés à environ 400 kilomètres au-dessus de
la Terre. Là-haut, dans l’espace,
on a découvert un mystérieux
trou qui laissait échapper de l’air
pressurisé hors d’une capsule de
la Station spatiale internationale (ISS). Au dire des responsables, l’équipage de la station
– trois Américains, deux Russes
et un Allemand – n’a jamais été
en danger, et depuis la fuite a été
réparée. Mais comment s’est-elle
formée ? Mystère…
Le 30 août, au milieu de la nuit,
la salle de contrôle de vol [de
Houston] a remarqué que la pression à bord de l’ISS avait légèrement diminué. Il devait donc y
avoir une fuite quelque part sur
la station. La Nasa n’a pas réveillé
ses astronautes après la détection
du problème : le changement de
pression était faible et ne représentait pas un risque pour l’équipage, a indiqué l’agence spatiale
dans un communiqué.
Peigne fn. Ils étaient tous accro-
chés aux parois, dans leur sac de
couchage – ce qui ressemble le
plus à un lit dans un environnement où dériver sans le savoir est
un vrai problème. À leur réveil,
les six membres de l’équipage ont
reçu l’instruction de passer la station au peigne fn pour déterminer l’origine de la fuite.
Les astronautes ont fni par
déceler un trou de deux millimètres dans la carlingue de
Soyouz, le véhicule spatial russe
qui les achemine vers l’ISS et les
reconduit vers la Terre. Depuis
2011, date à laquelle la carrière de
la navette spatiale américaine a
pris fn, la Russie ofre la seule
solution de transport vers la station. La capsule était arrivée en
juin, elle transportait un cosmonaute russe, une astronaute
américaine et un spationaute
de l’Agence spatiale européenne
(ESA). Le trou a été trouvé sur une
partie de Soyouz qui ne retourne
pas sur Terre.
Par mesure de précaution, les
contrôleurs au sol en Russie ont
accru l’approvisionnement en
oxygène de Soyouz. En attendant, les astronautes ont recouvert le trou de ruban de Kapton,
un flm qui reste adhérent même
à des températures extrêmes. Plus
tard dans la journée, les cosmonautes russes ont colmaté l’orifce
avec du mastic et de la gaze. Ils
ont photographié et flmé l’opération à des fns d’archivage, puis
contrôlé la situation heure par
heure. La pression à l’intérieur
de l’ISS a fni par se stabiliser.
Les cosmonautes
russes ont colmaté
l’orifce avec du
mastic et de la gaze.
Encore une chance que la fuite
ait été découverte ces jours-ci, et
pas en décembre, quand trois des
membres de l’équipage devront
s’entasser dans la capsule Soyouz
pour retourner sur Terre.
Une fois l’avarie de Soyouz
réparée, une enquête a été
ouverte. Roscosmos, l’agence
spatiale russe, a réuni une commission pour déterminer la cause
de l’incident. Selon un compte
rendu publié le vendredi 7 septembre sur le site Internet de
Roscosmos, un groupe international de responsables du secteur spatial devait se rencontrer
le 10 septembre. Parmi eux, Tom
Staford, un ancien astronaute de
l’agence spatiale américaine qui
a présidé le groupe de travail du
conseil consultatif de la Nasa sur
l’état de préparation opérationnelle de l’ISS.
Petit caillou. Tout d’abord, les
Russes se sont demandé si l’impact
n’avait pas pu être causé par un
micrométéoroïde. Les micrométéoroïdes sont de tout petits corps,
parfois plus petits qu’un grain de
sable, mais comme ils flent dans
l’espace à des milliers de kilomètres-heure, ils peuvent aisément traverser du métal. Au fl des
décennies, ils sont venus frapper
divers vaisseaux spatiaux et satellites. En 2013, un tel caillou a laissé
un trou visible sur les panneaux
solaires de l’ISS. L’astronaute
canadien Chris Hadfield avait
tweeté : “Impact de balle – une
petite pierre venue d’outre-espace
a traversé nos panneaux solaires.
Heureusement qu’elle a manqué la
carlingue.”
Mais durant la première
semaine de septembre, les Russes
ont rejeté l’hypothèse du micrométéoroïde. Après avoir examiné
le trou, les responsables ont estimé
que l’impact avait sans doute été
fait depuis l’intérieur de la capsule. C’est ce qu’afrme Dmitri
Rogozine, directeur général de
Roscosmos. “Il est encore trop tôt
pour se prononcer avec certitude sur
ce qui s’est passé”, a-t-il déclaré au
début du mois, selon l’agence Tass.
Plus troublant encore, ils ne
savent pas si le trou s’est formé
quand Soyouz était encore sur
Terre ou lorsqu’il était dans
l’espace.
Dmitri Rogozine s’est engagé à
“trouver le responsable, pour savoir
s’il s’agit d’un accident ou d’un dommage délibéré – et, dans ce dernier
cas, s’il a été commis sur Terre ou
dans l’espace”.
Vu de Russie
“Un acte
délibéré des
Américains”
●●● “Les astronautes
américains soupçonnés
d’avoir délibérément
endommagé le vaisseau
spatial russe”, titrait
le quotidien moscovite
Kommersant en une
de son édition du
12 septembre, une
semaine après qu’un trou
a été détecté – et
colmaté – dans la
carlingue du module
Soyouz MC-09, attaché
à la partie russe
de la Station spatiale
internationale (ISS)
depuis le mois de juin. Un spécialiste
de la commission russe
de l’agence spatiale
Roscosomos chargée
d’enquêter sur cet
incident, interrogé
par Kommersant, estime
peu probable la thèse
du défaut de fabrication
ou de montage au sol.
Après étude de la
documentation en leur
possession, il afrme que
le trou a été percé dans
l’espace, après l’arrimage
du vaisseau à la station.
Une accusation démentie
par Drew Feustel,
l’astronaute de la Nasa
qui dirige cette expédition
dans l’ISS. Dans une
interview à la chaîne
américaine ABC News,
citée notamment par le
site Space Policy Online,
il a déclaré : “Je peux
afrmer sans le moindre
doute que l’équipage en
orbite n’est aucunement
responsable, et je trouve
honteux et même
embarrassant que l’on
perde son temps [avec ce
genre de spéculations].”
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Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
TRANSVERSALES.
↙ Illustration d’Alan Baker,
Ikon Images.
ENVIRONNEMENT
La photo du trou, tweetée par
la Nasa, puis supprimée, a été diffusé par Chris Bergin, rédacteur
du site Nasaspaceflight.com, qui
a tweeté : “Fuite sur l’ISS, résumé
de la situation : Première piste, un
impact de MMOD [micrométéoroïde]. Puis la Nasa a publié des
photos. Réaction de beaucoup de
gens : “Hum ! Ça ne ressemble
pas à un MMOD.” L’important site
d’informations russe RIA Novosti
affirme que c’est un trou de perceuse, selon des sources apparemment confirmées par M. Rogozine.”
Orbite basse. Les États-Unis
et la Russie ont réagi rapidement
face à cette mystérieuse anomalie, faisant preuve d’un réel esprit
de collaboration. C’est dire si
les deux pays entretiennent de
bonnes relations dès qu’il s’agit
de la Station spatiale internationale. Ce genre de choses est
assez rare sur Terre. Il faut dire
qu’aucun des deux pays ne serait
capable à lui seul de faire fonctionner et d’entretenir la plus
grande structure artificielle en
orbite basse terrestre. Chacun
a besoin de la technologie – et
de l’argent – de son partenaire.
Une partie de l’ISS est gérée
par les Américains, l’autre par les
Russes. (Ce qui ne les empêche
pas de se fréquenter, bien sûr ;
ils passent beaucoup de temps
ensemble et sont formés pour
parler à la fois l’anglais et le russe.)
Soyouz a été arrimé à l’ISS du côté
russe, et il était vide au moment
où l’air sous pression a commencé
à s’échapper. Mais une défaillance
grave, où qu’elle survienne sur la
station, mettrait en danger la vie
de tout l’équipage.
—Marina Koren
Publié le 8 septembre
SOURCE
THE ATLANTIC
Washington, États-Unis
Mensuel, 462 000 ex.
theatlantic.com
L’anticipation est l’un des points
forts de The Atlantic depuis
sa création, en 1857. Cette
publication a su mieux
que tout autre magazine
américain prendre le tournant
Internet. Fondée par un groupe
d’écrivains quelques années
avant la guerre de Sécession,
elle s’est donné pour mission
d’être le porte-parole
de l’idée américaine.
Chasseurs
d’étoiles de mer
En Australie, un petit robot sous-marin
doit repérer et éliminer des millions
d’acanthasters mangeurs de corail.
—Hakai Magazine
Victoria (Canada)
L
a Grande Barrière n’a pas
de chance : victime de la
pollution, des ouragans et
d’un blanchissement graduel, le
récif corallien le plus célèbre du
monde est de surcroît dévoré par
des millions d’étoiles de mer venimeuses, les acanthasters, surnommées “couronnes d’épines” ou
“coussins de belle-mère”. Mais dans
une course contre la montre digne
d’un film de science-fiction, des
scientifiques ont mis au point un
robot capable de les traquer et de les
tuer. Ces échinodermes mangeurs
de corail, qui se sont multipliés
dans la région depuis 2010, envahissent aujourd’hui les
2 300 kilomètres de
la Grande Barrière.
Pour tenter d’enrayer leur prolifération, le RangerBot
a été immergé à la
fin du mois d’août
dans le récif. Cet
engin est le fruit
de plus de dix
49
ans de travaux de recherche et
de développement menés par
Matthew Dunbabin, un roboticien de l’université de technologie du Queensland (UTQ).
La prolifération de l’acanthaster
est une cause majeure de la mort
des coraux dans la Grande Barrière.
Elle est due, semble-t-il, à plusieurs
facteurs : la nature prolifique et
la croissance rapide des étoiles
de mer, le ruissellement agricole
dont se nourrissent leurs larves et
la pêche intensive des rares prédateurs disposés à manger ces “couronnes d’épines” venimeuses. Des
études suggèrent qu’en stoppant
leur multiplication et en prévenant
de nouveaux pics [de population]
on pourrait contribuer à inverser
le déclin de la Grande Barrière.
Matthew Dunbabin a vu là l’occasion de mettre en application
ses travaux en vision robotique.
En 2005, le scientifique avait
développé un système informatisé capable d’identifier des acanthasters avec une précision de 67
%. Mais adapter ce système pour
qu’il puisse tuer une étoile de mer
après l’avoir repérée était une autre
affaire. Il aurait fallu injecter une
solution toxique dans chacun des
vingt bras dont ces étoiles de mer
peuvent être pourvues. Il suffisait
d’en oublier quelques-uns pour
que l’animal puisse survivre et se
régénérer. “La tâche, difficile pour
un humain, était impossible pour un
robot”, observe-t-il.
Mais, en 2014, ce problème a été
résolu par la découverte qu’une
simple injection d’acide biliaire
– prélevé dans la vésicule de
vaches ou de moutons – pouvait
être fatale aux acanthasters. Ces
sels biliaires endommagent les
tissus et engendrent une forte
réaction immunitaire, ce qui tue
l’étoile de mer en moins de vingt
heures. Le chercheur s’est lancé
dans la construction d’un robot
doté d’un tel système d’injection.
Le résultat : un engin en forme
de torpille qui, grâce aux progrès réalisés dans la vision robotique et l’intelligence artificielle,
pouvait reconnaître l’acanthaster
dans 99,4 % des cas.
Cependant, si ce robot prouvait la
faisabilité du concept, il présentait
des défauts qui s’opposaient à une
utilisation à grande échelle dans
le récif. Il était volumineux, coûteux et ne pouvait être manipulé
que par un expert. Le scientifique
et son équipe ont donc imaginé
un robot moins cher, plus petit,
et donc plus polyvalent et facile à
manier : le RangerBot.
“Notre objectif était de le rendre
très intuitif, comme le sont les drones
aujourd’hui. On prend une tablette,
on programme une mission et on
appuie sur Play”, explique Matthew
Dunbabin. Pour y parvenir, il a fallu
tester et affiner les commandes avec
une multitude d’utilisateurs potentiels, dont les élèves d’une dizaine
de lycées australiens. L’équipe a
également étoffé les fonctions du
RangerBot en le dotant de capteurs de mesure de la qualité de
l’eau, d’un système d’éclairage, de
piles amovibles et d’un propulseur
supplémentaire.
Russ Babcock, qui étudie la gestion des acanthasters à l’Organisation du Commonwealth pour la
recherche scientifique et industrielle, est optimiste sur la capacité
du RangerBot à lutter contre leur
prolifération dans des eaux plus
profondes et moins accessibles et
à recueillir des données de qualité
sur les coraux et les étoiles de mer
pour permettre une meilleure gestion de la situation. “Je pense que
cet engin a sa place dans la panoplie
de simples écologues marins comme
moi ; nous nous rapprochons de plus
en plus du jour où il sera possible de
le commander sans qu’un expert en
robotique reste à proximité. Encore
un petit effort !” dit-il.
Vidéosurveillance. Un jour,
des flottes de RangerBot pourront surveiller de façon autonome de vastes zones de la Grande
Barrière, prophétise Russ Babcock,
ce qui complétera l’action des systèmes de surveillance actuels et
offrira de meilleures données
aux gestionnaires du récif. Julia
Davies, une collègue de Matthew
Dunbabin à l’UTQ, a participé
aux tests de l’interface utilisateur pendant la mise au point du
RangerBot. Elle compare le potentiel du robot à celui des réseaux de
vidéosurveillance des autoroutes,
capables de signaler rapidement
tout accident ou ralentissement.
À plus court terme, le roboticien
espère que ses cinq RangerBot en
service pourront signaler les épisodes de prolifération à l’échelle
de l’ensemble du récif. Mais il
reste réaliste sur les limites du
RangerBot. “C’est un outil conçu
pour élargir nos programmes de
gestion”, souligne-t-il. Pas pour
les remplacer.
—Ashley Braun
Publié le 30 août
SOURCE
HAKAI MAGAZINE
Victoria, Canada
hakaimagazine.com
Ce magazine en ligne emprunte
son nom à une zone maritime
protégée au large de Vancouver.
Hakai Magazine a été lancé
en janvier 2015 avec comme
ambition de faire découvrir
le monde des littoraux, les lieux
où habite presque la moitié
de la population mondiale.
L’idée : transformer
des découvertes scientifiques
en histoires captivantes.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
50.
360
MAGAZINE
Au Glenstone Museum, l’art de la lenteur • Culture .54
Papier craché • Tendances ...................... 56
“Donbass”, folie d’une guerre • Cinéma .......... 57
C
La cartographe
et les Indiens
Harakmbut
AL A
NIE S
Z
MA O
PÉCI
Petite, Wendy Pineda aimait dessiner
des cartes imaginaires. Aujourd’hui,
cette Péruvienne forme les tribus
amazoniennes au pilotage de drones,
afin qu’elles puissent se représenter
leurs terres et les dégâts causés
par l’orpaillage clandestin.
ICI, SUR LES TERRES
DES HARAKMBUT, WENDY PINEDA
EST TRAITÉE AVEC TOUT
LE RESPECT DÛ AUX CHEFS.
—Altaïr Magazine (extraits) Barcelone
COLOMBIE
ÉQUATEUR
e
zon
A ma
Forêt
amazonienne
PÉROU
Co
Département
de Madre de Dios
10° S
rd
ill
Puerto
Luz
e
de
Lima
èr
→ Illustrations d’Ale + Ale, Italie
pour Courrier international.
s
A
PORTRAIT
500 km
n
Puerto
Maldonado
Cuzco
de
s
Lac
Titicaca
BOLIVIE
COURRIER INTERNATIONAL
Océan
Pacifique
BRÉSIL
Iquitos
haque fois qu’elle dessine la carte d’une forêt,
Wendy Pineda, ingénieure topographe, se colle
un morceau de ruban adhésif sur le dos de chaque
main et écrit “gauche” sur l’une et “droite” sur
l’autre. Elle a toujours eu du mal à distinguer les
deux côtés et ne compte plus le nombre de cartes
qu’elle a dû refaire parce qu’elle avait mal dessiné le cours
d’une rivière. Lorsqu’elle a appris qu’elle était gauchère, sa
mère l’a forcée à écrire avec la main droite : elle ne voulait
pas que sa fille aînée soit considérée comme “pas normale”,
ce qui, dans le Pérou du début des années 1980, était le lot
des enfants comme elle. C’est pour cela, dit-elle, qu’elle n’a
jamais su tenir un stylo correctement.
Quand elle discute avec quelqu’un, elle trace des lettres
ou des figures géométriques dans un cahier. “Dessiner
m’aide à me concentrer”, explique-t-elle. Mais elle pense parfois qu’elle devrait arrêter. Un jour, un ministre s’est mis
en colère parce qu’elle dessinait des petits carrés pendant
qu’il lui parlait. Une autre fois, c’est une vieille dame indigène qui l’a chapitrée pour la même raison.
Depuis qu’elle s’est lancée dans la protection de l’environnement, Wendy a autant de mal à poser la limite entre
sa vie personnelle et son action pour la défense de l’Amazonie qu’à distinguer sa gauche de sa droite.
Nous sommes au mois d’août, l’un des mois les plus
chauds dans la forêt de Madre de Dios, dans l’est du Pérou.
La température frôle les quarante degrés et, bien que nous
nous trouvions dans l’une des régions abritant la biodiver-
sité la plus riche de la planète, il n’y a pas un seul arbre alentour qui puisse nous offrir son ombre. L’orpaillage illégal a
transformé cette partie de la jungle en paysage lunaire. On
dirait que tout ce qui était vert a été rasé. Les chants des
oiseaux et les hurlements des singes ont disparu.
Le seul bruit qui parvient à nos oreilles est celui des
vieux moteurs qui aspirent les alluvions contenant le métal
jaune. En tant que spécialiste des forêts à l’Association
interethnique pour le développement de la jungle péruvienne (Aidesep), Wendy Pineda a l’habitude de voir ce
genre de décor, et pire encore. Mais elle ressent à chaque
fois la même indignation. Elle est née à Lima, et c’est une
femme robuste à la peau sombre, au regard attentif et aux
cheveux noir de jais. Elle parle d’une voix aimable mais
suffisamment énergique pour avoir gagné l’estime des responsables autochtones qu’elle a rencontrés tout au long
de sa carrière d’écologiste. Ici, par exemple, sur les terres
des Harakmbut, un peuple de chasseurs comptant plus de
cinq mille ans d’histoire, elle est traitée avec tout le respect dû aux chefs.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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MAZ
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
IE
IAL A
360°
ON
52.
SPÉC
Six heures de voyage, d’abord en voiture, puis en bateau et ensuite à moto, séparent Puerto Maldonado [capitale du département
de Madre de Dios] de Puerto Luz. Ce village harakmbut de
cinq cents personnes représente la porte d’entrée du territoire de la tribu, plus de cinquante mille hectares de forêts
traversées par de nombreuses rivières. C’est le plus grand
village autochtone du département de Madre de Dios.
Sur dix habitants, six travaillent dans des mines d’or illégales. Pour obtenir quelques grammes du précieux métal,
ils coupent leur propre forêt, creusent des trous dans les
plages de leurs rivières et y versent du mercure, l’un des
dix éléments chimiques les plus toxiques. Les orpailleurs
clandestins l’utilisent pour séparer l’or des autres minerais.
Il provoque des éruptions cutanées, des troubles neurologiques et d’autres maux difciles à soigner dans un endroit
comme celui-là.
Les femmes disent qu’il n’y a plus de dauphins roses
dans les rivières ni de gros poissons. Les Harakmbut, dont
le nom signife “les gens”, veulent protéger leur forêt mais,
en même temps, la saccagent : ils passent plus de temps
aujourd’hui à chercher de l’or dans les mines et sur les
berges du feuve qu’à chasser ou à cultiver le manioc. L’or,
disent-ils, paie bien, et rapidement.
avec une carte, Le monde
Peut être fixé sur du PaPier,
mais aussi être maniPuLé Pour
servir Les intérêts du Pouvoir.
Wendy Pineda aide depuis une dizaine d’années les communautés autochtones à dresser leurs propres cartes et à
y reporter les zones déboisées et polluées qui menacent
leur territoire et leur culture. Grâce à un fnancement de
l’ONG néerlandaise Hivos et au soutien technique d’un
chercheur de l’Unam [l’Université nationale autonome du
Mexique], elle a conçu un programme pilote pour former les
Harakmbut au maniement d’un drone doté d’une caméra.
Elle a choisi cette ethnie pour la solidité de son organisation, mais aussi à cause des problèmes auxquels elle est
confrontée en dehors de l’orpaillage illégal : la compagnie
pétrolière américaine Hunt Oil a entamé l’exploration d’un
gisement de gaz qui, selon les experts, serait plus grand
que celui de Camisea, la principale source de gaz naturel
du Pérou. Une concession sur une grande partie des terres
ancestrales des Harakmbut a été accordée à Hunt Oil, qui
[avait] commencé des travaux de prospection dans une zone
pourtant déclarée réserve commune par l’État péruvien.
Les familles qui y vivent craign[ai]ent de perdre le dernier
morceau de forêt qui leur rest[ait]. [Le groupe Hunt Oil a
fnalement abandonné ce projet.]
L
e drone, surnommé par les Harakmbut “l’abeille
tueuse” à cause du bourdonnement produit par
ses hélices, se positionne au-dessus d’un site d’orpaillage clandestin, à côté d’un lagon de couleur
orange duquel toute trace de vie a disparu. Wendy
m’explique que les photos et les vidéos que l’appareil
va prendre créeront une mosaïque d’images qui permettra
de réaliser une carte détaillée du territoire touché par ces
activités, et de savoir combien de kilomètres exactement
séparent ces mines des sites sacrés et des parcelles cultivées.
Selon elle, c’est la première fois en Amérique latine qu’une
communauté autochtone utilise un drone lui appartenant
pour surveiller sa forêt. “Ma seule crainte est qu’il rencontre
ses pires ennemis, ajoute-t-elle. Ce sont les palmiers trop hauts.”
Avant de devenir une militante pour l’environnement
spécialisée dans la cartographie, Wendy Pineda a été
une enfant fascinée par la science-fction et les romans
d’aventure. Les marges de son vieil exemplaire de
Voyage au centre de la Terre sont remplies de dessins
de cartes étranges, et de maisons en bois près d’une forêt
et d’une rivière. Plusieurs années plus tard, elle se rendait
dans la jungle pour la première fois et décidait de consacrer sa vie à dessiner la forêt pour la protéger.
Ses oncles, qui étaient cartographes, lui prêtaient du papier
et des stylos pour qu’elle puisse décalquer des cartes avec
des habitations et des rivières. À 15 ans, elle dessinait déjà
si bien qu’ils la payaient pour faire des plans de magasins
et d’usines. Lorsqu’elle est entrée à l’université, les mêmes
oncles qui, sans le savoir, encourageaient sa vocation, lui
ofrirent une nouvelle table à dessin, des règles et des stylos.
Au début des années 1990, lorsque Google Earth n’existait
pas et que l’usage du GPS et des drones était exclusivement
réservé aux militaires, la profession de cartographe exigeait
du talent pour le dessin. Sur les trente garçons et les quatre
flles de sa classe, Wendy Pineda était la meilleure élève.
P
endant ses études, elle a visité plusieurs réserves
naturelles dans la forêt péruvienne, mais sans
s’intéresser vraiment aux gens qui y vivaient.
Elle était davantage préoccupée par la protection
des forêts et des animaux. Une fois son diplôme
en poche, elle a fait un stage au Service national
de photographie aérienne : pendant un an, elle a appris à
dessiner des cartes de régions de montagnes et de forêts à
partir d’images en haute résolution prises par des avions
militaires. Ces cartes étaient commandées par diverses
administrations de l’État, comme le ministère de l’Agriculture et les services de renseignement, mais aussi par des
compagnies minières, forestières et pétrolières autorisées
par le gouvernement à exploiter les ressources naturelles.
Wendy Pineda apprit que ces documents ne parvenaient
jamais aux communautés afectées par les concessions. La
jeune cartographe n’avait aucun goût particulier pour la
politique, mais elle commença à entrevoir le pouvoir réel
des cartes. “Vous imaginez ce que les tribus pourraient faire
avec ces données ? dit-elle. Elles pourraient élaborer des plans
de développement et mieux surveiller leur territoire. Je ne
comprenais pas pourquoi ces relevés n’étaient pas difusés. Mes
patrons m’ont expliqué que tout le monde pourrait les acheter
dans dix ans. C’est à ce moment que j’ai compris comment tout
cela fonctionnait : l’information est pour celui qui paie le plus.”
Les cartes sont des instruments de pouvoir. Et, en règle
générale, les ingénieurs topographes sont formés pour
procurer ces outils au pouvoir économique et politique.
Ce sont eux qui fournissent toutes les informations sur le
territoire d’une nation. Wendy se souvient qu’elle se sentait
parfois “puissante” parce qu’elle savait que chaque carte
qu’elle dessinait deviendrait “une vérité” pour quelqu’un
d’autre. Elle découvrit qu’avec une carte le monde pouvait être fxé sur du papier, mais aussi être manipulé pour
servir les intérêts de ceux qui ont de l’argent.
Le Pérou fait partie de l’Amazonie : près de 70 % de son
territoire est couvert de forêts. Lorsqu’on regarde la carte
des concessions pétrolières, on remarque que, au cours
des cinquante dernières années, toute l’Amazonie péruvienne a été divisée en des dizaines de rectangles, appelés “lots”, qui sont attribués à des compagnies pétrolières,
forestières et minières. Si l’on se fe uniquement à cette
carte, on peut penser que là-bas, dans la jungle, il n’y a
que des arbres, des rivières et des animaux. Que c’est un
espace sans habitants, sans villages, sans cultures. Brian
Harley, spécialiste en cartographie [1932-1991], comparait
ces “espaces vides” sur les relevés topographiques à des
silences, des informations délibérément occultées par les
cartes. Une carte n’est pas un dessin innocent : elle renferme un message politique.
Dans ce pays où 70 % des forêts sont distribuées à des
compagnies pétrolières et gazières, plus de six cents tribus
– la moitié du nombre recensé au Pérou – ne sont toujours
pas légalement les propriétaires de leurs terres. Sur certaines cartes des concessions pétrolières, les entreprises
sont symbolisées par des polygones, ce qui correspond à
de vastes pans de territoire, et les territoires des peuples
autochtones par des points. “L’État les représente par des points
afn que tout ce qui est autour soit considéré comme exploitable”,
explique Wendy. La plupart des cartes de l’Amazonie ne
mentionnent la présence de rien, hormis ce qui intéresse
le plus ceux qui les demandent : les ressources naturelles.
La logique qui a guidé de nombreux gouvernements tout
au long de l’histoire est efrayante et très simple : ce qui
n’est pas sur la carte n’existe pas.
Il est presque midi et le drone est positionné à une centaine de mètres au-dessus du campement des orpailleurs. Une camionnette vétuste déboule sur la berge de la
lagune empoisonnée d’où Wendy coordonne le travail de
son équipe et des chefs harakmbut. Un homme avec un
gros ventre sort du véhicule : “Dégagez, hurle-t-il, c’est une
propriété privée !” Les chefs harakmbut et les gardes de la
réserve lui répondent que c’est lui l’intrus.
Wendy observe la scène de loin derrière ses lunettes
noires, sans rien dire. Non pas parce que cela l’indifère.
Près de dix ans de militantisme lui ont appris une leçon :
en cas de confit, il vaut mieux se faire oublier pour pouvoir
garder les photos et les vidéos enregistrées par le drone.
Lorsqu’elle s’est attaquée à la pollution dans les forêts du
nord du pays, causées par Pluspetrol, le principal producteur de pétrole et de gaz du Pérou, et que les discussions
entre les chefs des tribu et les gardes armés tournaient mal,
elle cachait les cartes mémoire du drone dans son soutiengorge et marchait sans s’arrêter jusqu’au village pour qu’on
ne lui prenne pas les preuves de l’ampleur du désastre : les
images de milliers de litres de pétrole déversés dans les
lacs, les rivières et sur le sol.
Sa discrétion fait partie d’une stratégie fondée sur l’expérience. Face à des multinationales qui niaient ou minimisaient la pollution, les peuples autochtones ont décidé
d’utiliser le même langage que les hommes d’afaires et les
fonctionnaires de l’État. Ils se sont mis à utiliser cartes,
coordonnées et images pour montrer ce qui se passait vraiment. Ces dix dernières années, plus de trente tribus ama-
dans La cartograPhie
indigène, c’est Le PeuPLe
qui se dessine Lui-même.
zoniennes ont appris à dresser leurs propres cartes [sans
recourir à des drones]. “C’est impressionnant, assure Wendy.
Ils n’ont jamais vu leur territoire du ciel, mais je peux vous
assurer que leurs croquis sont identiques aux photographies
aériennes. On dirait qu’ils ont un GPS dans la tête.”
Les tribus, poursuit-elle, ont commencé à recueillir des
informations en réunissant les sages, choisissant les plus
respectables d’entre eux (le meilleur chasseur, le meilleur
cultivateur) pour dessiner la carte avec l’aide des autres.
Luis Tayori, président du Conseil harakmbut, est l’un des
plus motivés. Cet homme robuste aux cheveux longs et aux
yeux bridés parcourt le territoire harakmbut de long en
large depuis des années pour recueillir le savoir des anciens
des sept clans de sa tribu. Il a enregistré les mythes et les
légendes, les noms originaux des rivières, les lieux sacrés,
les zones de chasse et de pêche, les danses et la musique
de son peuple, qui n’étaient transmis jusque-là que par voie
orale. Aujourd’hui, grâce aux photos aériennes prises par le
drone, il va pouvoir élaborer une carte plus précise de son
territoire et déterminer l’étendue des dégâts causés par la
ruée vers l’or. Cette carte, dit-il, aidera également son peuple
à montrer à l’État que les Harakmbut ont toujours vécu
dans cette région et ne peuvent pas en être chassés. Dans
la cartographie traditionnelle, ajoute-t-il, c’est le puissant
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“Si tu ne peux paS changer
Le monde, tu peux au moinS
L’emmerder un peu et retarder
La cataStrophe, non ?” Wendy Pineda,
CArtogrAPhE
contents qu’un robot volant “espionne” leur territoire. Une
collègue lui a demandé de concevoir un programme pour
apprendre aux femmes autochtones à utiliser l’appareil.
Les chefs n’ont pas aimé l’idée. “Une mère indigène pilotant
un drone et surveillant le territoire, ce serait quelque chose !
s’exclame-t-elle. Mais avez-vous idée des problèmes que cela
causerait au sein des tribus, qui sont presque toujours dirigées
par des hommes ? Nous, qui venons de la ville, trouvons formidable de prendre soin de la forêt avec des robots volants, mais
ce n’est pas aussi simple pour les sociétés autochtones, parce
que cela bouleverse leur organisation politique. Et comme on
le sait bien, celui qui détient la technologie détient le pouvoir.”
Wendy reconnaît être fascinée par ces débats, mais ils
font naître en elle une telle frustration qu’elle se demande
parfois si elle veut vraiment être connue comme une militante pour l’environnement : “Si je me présente comme un
leader, déclare-t-elle, quelqu’un trouvera quelque chose à
utiliser contre moi et s’en servira pour dire que je suis une
terroriste et pour discréditer le projet. Certains essaient déjà.
Ils dressent la tribu et les chefs contre moi en afrmant que je
suis une espionne et que je vends les informations à l’industrie pétrolière. J’écoute tout ça et je me dis que je suis vraiment bête d’imaginer qu’un pays meilleur est possible. Puis
je me dis : si tu ne peux pas changer le monde, tu peux au
moins l’emmerder un peu et retarder la catastrophe, non ?”
Aujourd’hui, Wendy essaie de trouver un peu de temps
pour elle. Sa flle, Nayara, adore dessiner, aller au cinéma
et s’habiller en rose, comme les princesses de Walt Disney.
Wendy a voulu un jour lui dire qu’au Pérou se déroulent
des tragédies similaires à celles qui frappent le MoyenOrient, voire pires. Mais que ces guerres ne font pas la une
des journaux télévisés. Que ce sont des guerres auxquelles
personne ne donne ce nom et qu’elle, sa mère, a vu de près.
Des guerres pour la terre qui, elles aussi, provoquent des
morts. Et beaucoup de silence. Mais comment expliquer
tout cela à une enfant de 10 ans ?
—Joseph Zárate
Publié le 27 décembre 2017
qui “vous représente” et “vous dessine”, mais dans la cartographie indigène, c’est le peuple qui “se dessine lui-même”.
Selon l’organisation internationale Global Witness,
908 militants écologistes sont morts dans le monde entre
2002 et 2013 [et chaque année qui passe se révèle plus meurtrière que la précédente, l’ONG a comptabilisé 197 meurtres
pour l’année 2017]. D’après la même ONG, le Pérou est le quatrième pays le plus dangereux pour un défenseur de l’environnement, derrière le Brésil, le Honduras et les Philippines.
Si certains de ses compagnons de lutte se sentent protégés
par leur exposition médiatique, Wendy Pineda préfère agir
dans l’ombre. Elle prône un “militantisme durable” et veut
agir sans “[s’] autodétruire” en cours de route.
Elle a eu du mal à accepter cette vie. Fin 2012, au plus
fort du combat contre Pluspetrol, elle devait prendre des
somnifères tous les soirs pour dormir. Dans les conférences
qu’elle donnait pour exposer les preuves de la catastrophe
écologique (cartes, photos et vidéos), certains politiciens
et hommes d’afaires la traitaient d’alarmiste et de renégate opposée au progrès du pays. Elle a ensuite commencé
à recevoir des menaces. Elle avait des migraines et des
crises d’angoisse. Elle s’est mise à manger pour calmer
son anxiété. À un moment, elle pesait plus de 90 kilos. Elle
perdait ses cheveux et soufrait de gastrite. Son médecin
lui a conseillé de cesser son travail aussi vite que possible.
“La majorité des militants écologistes a une vie de merde,
me confe-t-elle. Certains refusent de l’admettre, mais cette
vie n’est pas toujours heureuse. Mes parents ne cessent de me
répéter : ‘Tu as plus de trente ans, tu as une flle, tu n’as
pas de voiture, tu n’as pas d’économies, qu’est-ce que tu
vas faire ?’ Mais lorsque j’y réféchis, je me dis que je ne serais
pas heureuse comme femme au foyer.”
L
a dernière fois que je l’ai vue, Wendy Pineda avait
la voix fatiguée d’avoir présenté les données
recueillies par le drone à des responsables de l’Aidesep, des représentants de l’ONU et un géographe
de la Nasa. Les participants à la réunion l’avaient
applaudie : grâce à elle, pour la première fois en
Amérique latine, un village de l’Amazonie manipulait son
propre drone, utilisait tablettes et GPS pour surveiller
la forêt. L’idée enthousiasme tout le monde, commente
Wendy, mais mettre la technologie à la disposition de
tous est plus compliqué qu’il n’y paraît. En rentrant de
Madre de Dios, elle a dû résoudre des confits entre les
tribus harakmbut et d’autres organisations indigènes qui
voulaient aussi utiliser le drone. Certains habitants de la
forêt pratiquant encore l’orpaillage illégal n’étaient pas
SourCe
AltAïr mAgAzine
Barcelone, Espagne
www.altairmagazine.com
Cette revue en ligne est une ode au voyage,
traité de façon littéraire et avec un angle
“plus anthropologique que touristique”,
selon les dires de ses fondateurs. En 2014,
ces derniers ont souhaité relancer sous forme
numérique une revue d’anthologie, Altaïr,
éditée jusqu’en 2013 par la célèbre librairie
spécialisée du même nom à Barcelone.
Au programme : diaporamas, grands
reportages, vidéos, chroniques de voyage,
interviews, blog de la rédaction… Une version
PDF est disponible sur demande, et l’équipe
publie périodiquement une sélection
de ses meilleurs voyages.
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360°
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↙ Le Split-Rocker, une sculpture végétale
de Jef Koons exposée dans le parc.
Photo Jennifer Hefner/The Washington Post
culture.
le Maryland [l’une des villes les plus riches
des États-Unis], survient néanmoins à un
moment où un sentiment de plus en plus
puissant ébranle le monde de l’art : celui que
trop de musées sont victimes de leur succès,
et que nous avons désespérément besoin
d’une nouvelle façon de rencontrer l’art.
Le Glenstone Museum a été créé par Mitch
et Emily Rales, de riches collectionneurs d’art,
sur leur propriété en 2006. Le 4 octobre, le
couple inaugurera avec ses “Pavillons” un
nouvel espace d’exposition cinq fois plus
grand que le précédent, composé de salles
étagées en pente douce et connectées les
unes aux autres. Ces pavillons, construits
en béton gris et inondés de lumière naturelle, dégagent une impression de minimalisme, d’austérité et d’ancienneté à la fois.
Un rêve. Ceux qui en franchiront le seuil
Au Glenstone
I
Museum,
l’art de la lenteur
—The Washington Post
(extraits) Washington
Le 4 octobre, ce musée américain rouvrira ses portes
après travaux. Il ne veut attirer ni les foules ni les
fanas d’Instagram. Devient-il pour autant élitiste ?
l existe des musées contemporains
plus difciles d’accès et plus éloignés
de tout que le Glenstone Museum.
L’un d’eux se trouve sur une île isolée du
Japon ; un autre, dans une ville du fn fond
du Texas. Certains ouvrent leurs portes
sur invitation seulement et fonctionnent
presque comme des clubs privés. Plusieurs
institutions, et non des moindres, se sont
donné pour mission d’intégrer la culture
dans la nature et invitent les visiteurs non
seulement à regarder les œuvres d’art, mais
également à admirer le paysage.
L’ouverture annoncée de la nouvelle
extension du Glenstone, à Potomac, dans
pourront admirer la réalisation enfn complète du rêve des Rales : créer l’une des plus
grandes, des plus riches et des plus ambitieuses institutions culturelles du monde.
Le site de près d’un hectare, avec son café,
son pavillon d’entrée, ses expositions périodiques, ses installations artistiques en extérieur et les sentiers qui le sillonnent, n’a pas
été conçu pour faire le plus d’entrées possible. Il a été consciemment construit dans
l’esprit du mouvement embryonnaire du
Slow Art, apparu en réaction aux grandes
forces à l’œuvre dans le monde de l’art : la
culture pour tous et l’art instagrammable.
Emily Rales estime que le Glenstone pourra
accueillir jusqu’à 400 personnes environ
par jour. À titre de comparaison, l’espace
exigu qui abrite la Collection Phillips dans
le centre de Washington reçoit en moyenne
un peu plus de 500 visiteurs par jour, et le
Hirschhorn, toujours à Washington, environ 2 500.
“Nous avons tous connu un ‘moment Monna
Lisa’”, explique Thomas Phifer, l’architecte
qui a conçu les Pavillons. Ce “moment Monna
Lisa” est le sentiment de désespoir qui étreint
parfois les visiteurs plongés dans les galeries pleines à craquer du Louvre à Paris,
notamment la salle de la Joconde, un véritable chaos de groupes menés par un guide
qui se pressent, s’agglutinent et jouent des
coudes dans l’espoir d’arriver sufsamment
près du plus célèbre tableau du monde pour
le prendre en photo avec leurs téléphones
portables. Ces moments très frustrants sont
de plus en plus fréquents dans les musées du
monde entier. Ils peuvent être vécus dans
les galeries du MoMA à New York, tellement
fréquenté aujourd’hui que les grands amateurs d’art l’évitent, ou lors d’expositions
temporaires comme celle consacrée à Yayoi
Kusama l’année dernière par le Hirschhorn :
elle a eu un tel succès que les visiteurs étaient
chronométrés et ne pouvaient passer que
quelques secondes chacun dans les “espaces
infnis” de l’artiste japonaise.
Et le problème n’est pas seulement la foule,
le bruit ou les causes de distraction. C’est
que l’une des conditions essentielles à toute
rencontre avec une œuvre d’art, pouvoir
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↙ Le bassin intérieur, agrémenté
de nénuphars, d’iris et de joncs.
Photo Iwan Baan, Glenstone Museum
à un prix exorbitant sans être considérée
comme élitiste, simplement parce qu’il n’y
a pas d’autre façon de présenter le spectacle que de le faire à un public limité par
séance. Mais les musées parlent le langage
de la massification depuis si longtemps que
presque tout ce qu’ils entreprennent pour
diriger l’expérience de visite – interdire
les appareils photo ou les perches à selfies, par exemple – les expose à des accusations d’élitisme.
Glenstone demandera pour sa part aux
visiteurs de ne pas prendre de photos et les
invitera plutôt à poser des questions aux
guides présents dans les salles, à chercher
des informations une fois de retour chez
eux, ou à acheter un livre dans la librairie. “Nous n’avons pas de stratégie numérique”, déclare Mitch Rales. “Nous allons
toujours à contre-courant”, ajoute Emily.
Lorsqu’on va à contre-courant, le danger
ne réside pas seulement dans la façon
dont une telle démarche sera perçue par
le public. La question de l’accès est également au cœur de la législation sur les
musées. Le don d’œuvres d’art à des fondations privées s’accompagnant de gros avantages fiscaux, ce que la population reçoit
en retour revêt un intérêt public et politique. Glenstone s’est retrouvé pris dans
une enquête menée en 2015 par la commission des Finances du Sénat américain
Glenstone Museum
Ville de
Potomac
VIRGINIE
ÉTATSUNIS
MARYLAND
tom
Po
WASHINGTON
(district de
Columbia)
ac
une institution originellement située dans
une banlieue de Philadelphie difficile d’accès, a fait l’objet de controverses pendant
des décennies, parce qu’elle ne permettait qu’à un public restreint d’admirer
l’incroyable collection d’art impressionniste et postimpressionniste réunie par
son fondateur. Albert Barnes [1872-1951]
avait stipulé dans son testament que ses
œuvres devaient être exposées à des fins
éducatives, rester dans l’écrin qu’il avait
spécialement fait construire pour elles et
n’être accessibles que quelques jours par
semaine. Beaucoup ont accusé sa fondaMusarder. “Nous partons du principe que tion d’élitisme, et leurs attaques ont fini par
la quiétude est indispensable à une expé- atteindre leur but. Après plusieurs années
rience optimale de l’art”, déclare Emily de difficultés financières, le musée a été
Rales. Lorsqu’ils planchaient sur les nou- transféré dans le centre de Philadelphie
veaux Pavillons, les Rales ont visité et en 2012 et le nombre de billets mis en
étudié d’autres musées, y compris ceux qui vente a été considérablement augmenté.
connaissent une énorme fréquentation. Au
La Fondation Pulitzer pour les arts a
Guggenheim de New York, dit-elle, chaque connu un sort similaire. Lorsqu’elle a
visiteur dispose en moyenne de 3 m2 pour ouvert ses portes à Saint Louis, en 2001,
elle ne devait admettre les
se mouvoir, ce qui lui a semblé
trop peu. Le couple a donc ART MODERNE visiteurs que deux jours par
conçu Glenstone de façon à
semaine, dans la limite de
offrir environ 30 m2 par visiteur. Il n’y aura 50 par demi-heure. L’objectif était d’ofpas de séparation entre les personnes et frir un cadre propice à l’étude, accessible
les œuvres d’art exposées dans les gale- principalement aux professionnels des
ries, ce qui implique de contrôler le flux arts. Mais devant la violence des critiques
de visiteurs pour éviter que les gens ne se dans les journaux locaux et les accusabousculent et endommagent involontaire- tions d’élitisme, la fondation s’est résolu
ment les œuvres. “Cela limite le nombre de à ouvrir quatre jours par semaine avec les
personnes dans les salles”, insiste Mme Rales. mêmes horaires que les autres musées, et
Adam Greenspan, de PWP Landscape s’est impliquée dans un grand nombre de
Architecture, donne un autre exemple projets d’intérêt collectif.
En cette époque où la valeur d’une œuvre
des moyens utilisés pour ralentir l’expérience : le pont qu’il a dessiné pour relier d’art se mesure principalement à l’aune
le pavillon d’entrée au bâtiment principal de la circulation et du succès de masse,
n’est pas ouvert dans toute sa largeur, pour où les images sont omniprésentes sur les
inciter les visiteurs à se déplacer par deux réseaux sociaux et partagées instantanéou trois plutôt que par groupes de 20 ou ment, les musées font face à un éventail
30. L’objectif, précise-t-il, est de créer un de défis inédits. On construit bien, par
paysage où les gens pourront “musarder”. exemple, des salles de concert de petite
Le contrôle de la fréquentation n’est taille pour off rir la meilleure acoustique
pas une nouveauté dans l’histoire des possible et favoriser l’interaction avec
musées américains, mais ce sujet a tou- les artistes. Même une comédie musicale
jours été épineux. La Fondation Barnes, comme Hamilton peut vendre des billets
SOURCE : OPENSTREETMAP CONTRIBUTORS
s’absorber à loisir dans sa contemplation,
est annihilée. Mais revoir la conception des
musées de façon à donner la priorité à l’expérience du visiteur est une tâche difficile, qui
oblige les architectes et les mécènes, comme
les Rales, à en découdre avec des idées profondément ancrées dans les esprits sur la
valeur de l’expérience artistique.
De la fin du xixe siècle à la fin du xxe quasiment, les musées ont été des temples de
l’art qui instruisaient sur la fonction “civilisatrice” de la culture. Au milieu du siècle
dernier, les nouvelles générations de responsables de musées ont commencé à promouvoir les idées plus populistes d’égalité
et d’ouverture à tous. Ce deuxième âge des
musées américains, l’“âge de l’accès”, portait en lui les germes de sa propre destruction. Il a favorisé la multiplication des cafés,
la possibilité de se connecter à Internet, un
sentiment de communion et le plaisir de
se sentir appartenir à un milieu social plus
vaste, et a mesuré son succès en nombre de
visiteurs. Dans son livre Slow Art [publié en
2017, non traduit en français], explorant le
concept de “l’art lent”, le critique d’art Arden
Reed explique que ce mouvement a émergé
en opposition au consumérisme, à la marchandisation et à la productivité qui s’étaient
emparés du monde de l’art : “Dans un monde
où la culture était de plus en plus ‘rapide’ et où
les arts sacrés déclinaient, le Slow Art est venu
satisfaire notre besoin de prendre notre temps
en produisant des œuvres qui requièrent toute
notre attention pour les rencontrer.”
10 km
où 11 musées privés ont été interrogés
sur le prix de leurs billets, leurs heures
d’ouverture, leur politique de prêt et leur
nombre de visiteurs. Selon le président du
comité, Orrin G. Hatch (sénateur républicain de l’Utah), le but des investigations
était de déterminer si l’un d’eux “limitait son off re destinée au public alors que les
donateurs bénéficiaient d’avantages fi scaux
importants”. Glenstone est sorti relativement indemne de cet examen parce que
l’entrée n’était pas payante, qu’il prêtait
ses œuvres à d’autres institutions et qu’il
avait entamé un processus d’expansion.
Mais l’intérêt du comité du Sénat pour le
volume de fréquentation montre à quel
point il est difficile pour les institutions
publiques de faire passer la qualité de l’expérience avant la quantité de visiteurs.
Ce problème se rencontre dans tout le
monde de l’art. Certains musées ont plongé
tête la première dans l’ère d’Instagram et
l’accent mis sur la circulation rapide des
personnes et des images. Beaucoup sont
dirigés par des hommes d’affaires qui n’ont
pas l’imagination nécessaire pour voir
plus loin que les chiff res. Ce qui les intéresse, c’est le nombre de personnes venues
voir l’exposition, le nombre de likes sur
les réseaux sociaux et les bénéfices dégagés par les cafés et les boutiques cadeaux.
Cette mentalité se reflète au niveau des
directions et dans les conseils d’adminis-
“Pour nous, la quiétude
est indispensable
à une expérience
optimale de l’art.”
Emily Rales,
FONDATRICE DU GLENSTONE MUSEUM
tration des musées, et il est rare de trouver
un rapport annuel d’activité qui n’affiche
pas fièrement ces chiff res en couverture
ou ne leur accorde pas la première place
dans ses pages.
Derrière tout cela se cache une question
trop troublante et trop angoissante pour
être ouvertement posée : les musées d’art
contemporain offrent-ils au public quelque
chose qui a de la valeur ? La réponse ne va
pas de soi pour des entités telles que la commission des Finances du Sénat, ni pour le
grand public américain. Mais il est surprenant de constater à quel point la plupart
des musées d’art ont du mal à répondre de
façon satisfaisante à cette question sans
s’appuyer sur leur volume de fréquentation et l’ampleur de leurs actions à destination de la population. “Pour mieux servir
autrui, il est parfois nécessaire d’opposer un
peu de résistance, déclare Emily Rales. Ici,
l’acte de résistance est de ralentir l’expérience
du déplacement à travers le site, et d’off rir
au visiteur davantage de chances de vivre
une expérience de qualité. Freiner les choses
permet d’avoir plus d’impact.”
—Philip Kennicott
Publié le 30 août
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
56.
360°
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
tendances.
ILS DESSINENT
LE FUTUR
Papier
craché
La voie
de la mode
“C’est une
PHOTO matière
tactile, plate, mais
que l’on peut rendre
multidimensionnelle”,
explique John
Ed De Vera à propos
du papier. Avec
son “instrument
de choix”, l’artiste
philippin sculpte
des portraits
de célébrités et
de figures politiques
avec “une justesse
troublante”, estime
Neocha. Donald
Trump, David Bowie,
le super-héros Black
Panther ou encore
l’acteur et rappeur
Donald Glover
(ci-contre) prennent
ainsi vie dans ses
compositions colorées.
styliste américaine, 37 ans
MALDIVES — Alors que l’impression 3D
“est de plus en plus rapide, efficace,
et de moins en moins chère”,
son utilisation se fait de plus en plus
ambitieuse. C’est le constat de Pacific
Standard, qui rapporte qu’un collectif
de chercheurs australiens a testé,
au cœur de l’océan Indien, une nouvelle
approche pour la restauration de la vie
marine. En août dernier, au large de l’île
de Ziyaaraifushi, dans les Maldives,
un récif de corail artificiel a été installé
dans le but de stimuler la régénération
du corail local actuellement en voie de
disparition. “Chacun des composants
de la structure en céramique a été
imprimé en 3D avec un design
spécifique, puis intégré
à des fragments de corail que
les chercheurs espèrent voir
se développer tout autour”,
explique le magazine spécialisé.
BATSHEVA HAY
PHOTO JOHN ED DE VERA/WWW.JOHNED.CO/@BATTERY-FULL
D
ébut septembre 2018, elle
était déjà l’une des stylistes
la plus en vue de la Fashion
Week de New York, qui fait défiler
le meilleur de la mode américaine,
et pourtant cela ne fait que deux ans
qu’elle a lancé sa marque, Batsheva.
Avocate de formation, Batsheva
Hay faisait une pause dans sa carrière pour s’occuper de
ses enfants quand
lu i est venue
l’envie de concevoir ses propres
vêtements.
Ennuyée par le
prêt-à-porter des
grandes enseignes,
elle acquiert des robes vintage qu’elle
modèle et transforme, et qu’elle
fi nit par vendre sur Internet. Un
an et demi plus tard, l’une de ses
pièces s’affiche dans le magazine
prescripteur Vogue. Cette originaire
du Queens “adore depuis toujours
les vêtements vintage”, selon le New
Yorker, qui raconte dans un long
portrait comment, de son adolescence à aujourd’hui, Hay n’a cessé
de “repenser les codes de la robe féminine”. Élevée dans une famille juive
orthodoxe, elle puise son inspiration
dans la culture hassidique aussi
bien que dans le style victorien, ou dans celui de ses idoles,
qui vont de Cindy Sherman à
Courtney Love.
Des vêtements animés
ROYAUME-UNI — Selon les chercheurs en robotique de l’université de Bristol,
le pantalon intelligent pourrait “radicalement changer la vie des personnes à mobilité réduite”.
Inspirés par Un mauvais pantalon, un court-métrage d’animation britannique mettant en scène
les aventures de Wallace et Gromit, ils ont développé un legging ultraléger – nommé “le bon
pantalon” – servant de muscles artificiels “pour aider à se tenir debout ou à porter
des choses”. Le principal atout de ce type de vêtement intelligent, selon le responsable
du projet cité par The Guardian, c’est qu’il permet d’aider les personnes qui en ont besoin
tout en leur permettant de continuer à utiliser leurs muscles. Il combine ainsi les fonctions
d’appareil d’aide à la mobilité et d’outil de rééducation.
ALLSTAR
ALEX GOAD/REFF DESIGN LAB
Une couvée marine
BATSHEVA HAY,
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360°.
Courrier international — no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
↙ Dans Donbass, les mariés espèrent
vivre heureux et avoir beaucoup
de “garçons avec des mitraillettes”.
Photo Salzgeber & Co/Pyramid Films
plein écran.
Qu’est-ce qui vous a fasciné dans ces
vidéos glanées sur les réseaux sociaux ?
La façon dont la présence de la caméra
produit une sorte de théâtralité. Chacun
sait qu’il fait partie d’une grande performance, du moins intuitivement. Toutes
ces personnes jouent à être quelqu’un.
Elles n’ont pas d’idées propres, elles ne
sont que de purs instruments.
Dans son nouveau flm, Sergei Loznitsa
expose la barbarie dans laquelle a sombré l’est
de l’Ukraine, passé sous occupation prorusse.
Entretien.
—Die Tageszeitung (extraits)
Berlin
DIE TAGESZEITUNG Peut-on dire de votre
nouveau flm, Donbass, que c’est une
farce tragi-grotesque ?
SERGEI LOZNITSA Je parlerais plutôt de
carnaval. De quelque chose que l’on ne
prend pas avec gravité, mais qui est en
réalité extrêmement sérieux.
postées sur Internet par des personnes
lambda. Sept des treize épisodes qui composent mon flm s’inspirent directement
de ces vidéos ; ils sont même quasiment
identiques. Je n’ai fait qu’accentuer la
dimension dramatique et donner à chaque
épisode une fn. Mais la scène où des
prisonniers de guerre s’en prennent à
des camarades et les rouent de coups
de bâtons a bien eu lieu dans la réalité.
Il existe une vidéo. Il y en a aussi une
du mariage [une scène clé du flm, où
un couple de séparatistes se jure fdélité
dans une atmosphère hystérique].
Ce côté “carnaval médiéval” s’invite
dans Donbass avec des images hyperréelles qui ressemblent à du found footage
[un montage d’images récupérées].
Bien sûr ! L’art fonctionne en captant les Ce mariage n’est-il pas aussi inspiré
intonations qui existent dans la réalité. Et de la comédie de Gogol Le Mariage ?
qui dit que l’espace post-soviéOui, aussi ! (Rires) Le mariage
tique n’a pas quelque chose de
du film vient des deux, du
CINÉMA
médiéval ? Tous ces vassaux et
mariage réel et de Gogol.
ces souverains, ce sont des constructions Pourquoi est-ce que j’ai retenu cet événequi n’ont rien à voir avec la modernité.
ment ? Parce que le carnaval se bat avec
les rituels et qu’il les détruit. Or, dans la
Toutes les choses que nous voyons société du Donbass, les rituels se délitent.
dans votre flm, elles ne sont donc pas La naissance, le mariage, la mort, tous ces
inventées, mais trouvées ?
rituels qui forment la vie sont détruits – et
Dans toute œuvre d’art, il y a forcément dans le flm, le mariage se transforme en une
un peu des deux. Je suis parti de vidéos véritable fête de l’insubordination. Quand la
que j’ai trouvées sur YouTube, flmées et société est totalement transformée, comme
Vous travaillez avec des acteurs professionnels et des acteurs amateurs.
Oui. Mais on ne sait pas qui est qui dans
le flm. Sur cent personnes, il n’y a que
vingt-six professionnels. Ce mélange est
très important pour le flm, qui se construit
par vagues. Parfois on a des acteurs qui
jouent, puis, tout à coup, c’est la terrible
froideur de la réalité qui envahit l’écran.
Quid des “acteurs” que vous mettez
en scène alors qu’ils se font maquiller
dans une caravane, avant d’aller jouer
leur scène ?
Ceux qui jouent ensuite dans le faux
reportage télé [où ils campent, à des fns
de propagande, des civils victimes de
prétendus bombardements] ? Ce sont des
acteurs peu connus.
Mais est-ce que cela existe aussi dans
la réalité ?
Évidemment ! Et c’est notoire : en Ukraine,
il y a quelques acteurs, toujours les mêmes,
qui apparaissent à diférents endroits,
chaque fois avec un costume et un
maquillage diférents. Récemment, j’ai vu
quelque chose à la télévision russe, sur la
chaîne REN TV, à propos de la première à
Varsovie du flm Sobibor [un flm de guerre
russe, réalisé par Konstantin Khabensky et
sorti en 2018]. Une femme y était présentée comme étant l’ambassadrice d’Israël.
Mais j’étais sceptique… J’ai fait quelques
recherches sur Internet. Celle qui était à
la télévision était une actrice !
Dans votre scénario, y a-t-il une progression dans l’atroce ?
C’est clairement le cas. Je ne peux pas
montrer d’emblée toute l’horreur. Les règles
du cinéma réclament un point culminant ;
ce n’est qu’à la fn du flm que l’on montre
ce quelque chose qui choque tellement que,
après, le flm doit prendre fn. Toutes ces
personnes innocentes qui meurent dans
un autocar, alors qu’un poste de contrôle
est pris pour cible par des roquettes, c’est
quelque chose qui me bouleverse. Ça s’est
passé près de Volnovakha [dans la région
de Donetsk] – c’est absolument écœurant.
La guerre est quelque chose d’afreux,
mais ces images, c’est de l’horreur à l’état
pur. Voilà le point culminant de mon flm.
Mais vous voulez que l’on rie aussi en
regardant votre flm ?
Bien sûr. Je ris moi-même [devant certaines
scènes]. C’est précisément lorsque tout
est instable et confus que surviennent
des événements incongrus.
Pourquoi avoir choisi cette structure
en épisodes ?
Elle existe déjà dans le flm de Buñuel Le
Fantôme de la liberté : un personnage fait le
lien entre un épisode et le suivant… Mais
je savais dès le départ que, dans mon flm,
il ne pouvait pas y avoir un seul héros. Car
je voulais montrer toute la palette de la
folie de cette guerre.
Comment cette folie est-elle décrite
dans Donbass ?
Le flm n’a qu’un seul thème : la corruption
sous toutes ses formes – la corruption de
la morale, au sens propre, la chute des
valeurs. La guerre est une maladie tout
autant que la peste.
Une maladie de l’humain…
… c’est la déshumanisation la plus pure.
Tout a commencé quand la morale s’est
efondrée et que tout a été permis. Cela a
commencé en 1917 [pour Loznitsa, l’implosion de l’Empire russe et la révolution
bolchevique ont pulvérisé le compas moral
de la société russe]. Aujourd’hui, ça continue : l’homme amoral est aux commandes.
—Propos recueillis
par Barbara Wurm
Publié le 5 septembre
Repères
LE CINÉASTE
déja -vu films
ici, elle peut progresser ou régresser. Ici, il
s’agit bien sûr d’une régression.
“Je voulais montrer
la folie de la guerre
au Donbass”
57
Né en 1964 en
Biélorussie, Sergei
Loznitsa grandit
en Ukraine et est
formé en Russie.
C’est un habitué
des grands festivals
internationaux. Il a une vingtaine
de documentaires et quatre longsmétrages à son actif. Son sujet de
prédilection : l’Homo post-sovieticus.
LE FILM
Donbass se présente comme
une virée surréaliste à travers
ce territoire à majorité
russophone de l’est de l’Ukraine.
Depuis 2014, passé sous
le contrôle de séparatistes
soutenus par Moscou, le Donbass
est le théâtre d’une guerre civile
et internationale. En treize
saynètes tour à tour grotesques,
glauques, tragiques
ou absurdes, Loznitsa esquisse
le tableau d’une société
en totale déliquescence.
Donbass sort le 26 septembre
en France, en partenariat
avec Courrier international.
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no 1455 du 20 au 26 septembre 2018
DE agostini picturE library/g. Dagli orti/briDgEman imagEs
d’un cannage et était arqué vers l’avant, probablement pour des motifs militaires. Lancé à grande
vitesse, un char antique présentait peu de points
de vulnérabilité aux projectiles.
Ce sont probablement les Hyksôs, des envahisseurs venus d’Asie qui ont dominé la seconde
période intermédiaire de l’histoire de l’Égypte
antique entre 1650 et 1550 av. J.-C., qui ont eu l’idée
de transformer les premiers chariots de transport rapides en véhicules de combat. Toutefois,
l’égyptologue estime que les Égyptiens ont eux
aussi développé leurs propres chars de combat
pour chasser ces envahisseurs et établir le Nouvel
Empire égyptien.
La vitesse des attelages
pouvait atteindre
40 kilomètre-heure.
Le char, signe extérieur
de richesse
Haute Antiquité — Égypte
Si le développement du char à l’âge du bronze s’est poursuivi
à des fns militaires, il constituait alors aussi un moyen pour les élites
d’afrmer leur statut social, comme avec les 4 × 4 aujourd’hui.
—Die Welt Berlin
son aspect purement divertissant. Des reproductions de chars antiques ont montré qu’ils
es SUV et 4 × 4 sont la catégorie de voitures pouvaient atteindre la vitesse, jusque-là inimapour particuliers dont les ventes ont le plus ginable, de 40 km/h.
progressé ces dernières années. Aujourd’hui,
La tombe du pharaon Toutankhamon en conteune récente étude menée sur les tout premiers nait six exemplaires, et les beaux-parents d’Amenvéhicules de l’humanité révèle que cette mode a hotep III reposaient au côté d’une autre variante,
peut-être des racines anthropologiques. Conçus plus robuste. La découverte de diverses pièces détaà l’origine pour les champs de bataille, les chars chées ainsi que les représentations visuelles de ces
de l’Orient ancien ont en efet rapidechars ont fourni sufsamment de détails
ment conquis les élites de l’époque qui
aux archéologues pour efectuer des
se sont empressées d’adopter ce noureproductions assez précises. Le timon
veau moyen de transport prestigieux,
mesurait entre 2,43 et 2,60 mètres et
résume l’égyptologue Heidi Köpp-Junk.
était relié à un axe de 1,98 à 2,36 mètres
La chercheuse de l’université de
de longueur. Avec les chevaux, l’enTrèves s’est concentrée sur les chars
semble faisait entre 2,5 et 3 mètres de
histoire
égyptiens, mais ses conclusions valent
longueur. Les roues à rayons avaient
aussi pour les royaumes concurrents
un diamètre d’environ 1 mètre. Sa taille
de Mésopotamie, de Syrie ou d’Asie Mineure. Ce conférait à l’attelage un certain confort d’amortype de véhicule de combat alliait avantageuse- tissement des chocs, encore amélioré par l’utilisament technologie moderne, polyvalence d’usage, tion de sangles en cuir pour amarrer la caisse. Le
confort et haut degré de prestige. Sans oublier châssis en bois était recouvert de tissu, de cuir ou
L
↑ Bas-relief du
temple funéraire
de Ramsès III,
à Médinet Habou,
reproduit dans
Description
de l’Égypte publié
en 1818 et ensuite
colorisé.
Durant l’âge du bronze, la constitution d’armées
organisées autour des chars de combat permet à
certaines puissances d’imposer leur ascendant.
Les Égyptiens, les Hittites d’Asie Mineure et les
Hourrites, situés dans le nord de la Mésopotamie,
disposaient des moyens et des connaissances techniques nécessaires à l’entretien d’unités composées
de milliers de chars. Même s’il n’en avait guère les
moyens, aucun prince n’était disposé à renoncer à
ces attributs de tout “seigneur guerrier”, ainsi que
le dit l’archéologue Joseph Wiesner. Il faut imaginer le nombre de chevaux que devaient entretenir
les Égyptiens, sachant que chaque char était tiré
par deux équidés. Les animaux devaient en outre
être dressés à tirer ces équipages et être prêts à
répondre aux exigences du combat. Il fallait également des conducteurs et des archers spécialement
formés. Et ces derniers étaient très recherchés et
généreusement rémunérés.
Dans la ville d’Armana et à Pi-Ramsès, la capitale de Ramsès II, les archéologues ont mis au
jour des dépôts et des écuries pouvant accueillir
plusieurs centaines de chars. Des sources écrites
font également état de l’existence d’autres bases
militaires, le tout formant un réseau d’infrastructures permettant la production de pièces détachées standardisées et la fabrication de chars en
série. Ces centres de production étaient utilisés
autant par la famille royale que par les courtisans
et les hauts fonctionnaires. Les chars servaient
à participer à des chasses ou à des compétitions
de tir à l’arc. Il n’y avait toutefois pas de courses
de chars à la manière des Grecs et des Romains.
La fabrication d’un char pouvait coûter une
petite fortune si l’on cherchait à en améliorer
l’allure avec de coûteux accessoires, sangles ou
harnais. Si les élites de l’époque s’en sont servies
comme signe distinctif, refet de leur narcissisme,
on aurait toutefois tort de sous-estimer l’importance stratégique des chars en situation de combat.
Par leur capacité à couvrir de longues distances
rapidement, les chars antiques ont en efet permis
l’établissement de grands empires, capables de
mobiliser de vastes armées de chars. La célèbre
bataille de Qadesh entre les Égyptiens et les Hittites
aurait ainsi vu s’afronter plusieurs milliers d’équipages en 1274 av. J.-C.
—Berthold Seewald
Publié le 13 juin
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NAJAT VALLAUD-BELKACEM - LÉA SALAMÉ
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
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J’AI
CHOISI
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MGEN Filia, n°440 363 588, mutuelles soumises aux dispositions du livre II du code de la
Mutualité - MGEN Action sanitaire et sociale, n°441 921 913, MGEN Centres de santé,
n°477 901 714, mutuelles soumises aux dispositions du livre III du code de la Mutualité.
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