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Courrier International - 26 09 2018 - 03 10 2018

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BREXIT — UN CAMOUFLET POUR
THERESA MAY IRAN — LE SPECTRE
D’UN NOUVEAU CONFLIT
No 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
courrierinternational.com
France : 4,50 €
Afrique CFA 3 300 FCFA
Algérie 530 DA Allemagne 5,20 €
Andorre 4,70 € Autriche 5 €
Canada 7,50 $CAN DOM 4,90 €
Espagne 5 € G-B 4,40 £ Grèce 5 €
Italie 5 € Japon 840 ¥ Maroc 40 DH
Pays-Bas 5 € Portugal cont. 5 €
Suisse 6,50 CHF TOM 850 XPF
Tunisie 6,90 DTU
Enquête
Les nouveaux
flibustiers
États-Unis – Chine
L’HEURE DU CHOC
La guerre commerciale
en cours n’est que
le prélude à un
afrontement global
M 03183 - 1456 - F: 4,50 E
3’:HIKNLI=XUYZU]:?b@o@f@g@k";
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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FREINAGE AUTOMATIQUE ANTI-COLLISION *
* DE SÉRIE, EN OPTION OU INDISPONIBLE SELON LES VERSIONS.
(1) Soit 3 600 €, ajoutés à la valeur de reprise de votre véhicule, d’une puissance réelle inférieure ou égale à celle du véhicule neuf acheté. La valeur de reprise est calculée en fonction du cours de l’Argus®
du jour de la reprise, applicable à la version du véhicule repris, ou le cas échéant à la moyenne du cours des versions les plus proches de celui-ci, ledit cours ou ladite moyenne étant ajusté en fonction
du kilométrage, des éventuels frais de remise en état standard et déduction faite d’un abattement de 15 % pour frais et charges professionnels. Offre non cumulable, réservée aux particuliers, valable
pour toute commande d’une 308, neuve et en stock, passée avant le 31/10/2018 et livrée sur le mois de la commande dans le réseau PEUGEOT participant. Offre non valable pour les véhicules au prix
PEUGEOT Webstore.
Consommation mixte (en l/100 km) : de 3,5 à 5,7. Émissions de CO2 (en g/km) : de 92 à 133.
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J. C. FRANCIS
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Sommaire
ÉDITORIAL
ÉRIC CHOL
L
e ratel est un drôle d’animal : ce
petit carnivore des pays chauds,
aussi agressif qu’endurant, est
appelé “blaireau à miel” en raison de
son goût immodéré pour cette substance
sucrée. C’est ce nom – en chinois,
pingtouge – qu’a choisi le géant Alibaba
pour sa nouvelle entreprise de puces
électroniques. Annoncé en fanfare,
le lancement de Pingtouge constitue
la dernière cartouche tirée par la Chine,
en pleine guerre commerciale avec
les États-Unis, pour réduire son retard
technologique. Au même moment,
le président et fondateur d’Alibaba,
le mythique Jack Ma, déclarait que
son groupe ne créerait pas un million
d’emplois aux États-Unis, contrairement
à ses promesses. La principale
caractéristique du blaireau à miel
– une danse qui consiste à effectuer un
pas en arrière puis deux en avant pour se
défendre face à un adversaire de taille –
n’est pas sans rappeler la tactique
employée par Pékin face à Washington.
Alors que Donald Trump durcit le ton
dans la partie de bras de fer commercial
engagée avec Xi Jinping, ce dernier veut
à tout prix réduire la dépendance de son
pays à l’égard de la puissance américaine.
Et dans cette course au leadership
mondial, la Chine dispose d’arguments
solides. L’an dernier, rappelle le Financial
Times, des entreprises chinoises
telles que Huawei, Oppo ou Vivo ont
représenté 43 % des ventes mondiales de
smartphones, devant Apple ou Samsung.
Économie, technologie, infrastructures,
défense : la rivalité entre les deux pays
touche tous les secteurs. En dégainant
l’arme des droits de douane, Donald
Trump a cru pouvoir stopper un instant
la longue marche en avant du géant
chinois. Et, incontestablement, le coup
de bambou asséné par les ÉtatsUnis menace aujourd’hui d’asphyxie
l’économie chinoise. Raison de plus,
estime la Chine, pour sortir du piège
américain. Elle refuse désormais
de voir la planète tourner à l’heure
de Washington, et elle est prête pour
cela à esquisser les pas de danse du ratel.
En couverture :
États-Unis – Chine : dessin de Kal paru
dans The Economist, Londres
Theresa May : dessin de Kamensky,
Autriche/Cartoon Movement.
Les sources Chaque semaine les journalistes de Courrier international sélectionnent
et traduisent des articles tirés de plus de 1500 médias du monde entier. Voici la liste
exhaustive des journaux, sites et blogs utilisés cette semaine :
The Daily Telegraph Londres, quotidien. Detroit Free Press Détroit, quotidien. Financial Times Londres, quotidien. The Guardian Londres,
quotidien. Al-Jazira English (aljazeera.com) Doha, en ligne. Kommersant Moscou, quotidien. Kyunghyang Shinmun Séoul, quotidien. Middle
East Eye (middleeasteye.net) Londres, en ligne. El Mundo Madrid, quotidien. Neue Zürcher Zeitung Zurich quotidien. New Scientist Londres,
hebdomadaire. Newsweek Polska Varsovie, hebdomadaire. Nikkei Asian Review Tokyo, hebdomadaire. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. Origo (origo.hu) Budapest, en ligne. El País Madrid, quotidien. Pressian (pressian.com) Séoul, en ligne. South China Morning Post Hong
Kong, quotidien. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. The Wall Street Journal New York, quotidien. Die Welt Berlin, quotidien. Yenicag
Gazetesi Istanbul, quotidien. 21 Shiji Jingji Baodao Canton, quotidien.
p.28
à la u ne
États-Unis – Chine
L’HEURE DU CHOC
Le bras de fer entre les deux géants de
la planète va bien au-delà d’une querelle
commerciale. Washington cherche à
contenir l’émergence de son seul rival
crédible comme puissance dominante
du e siècle. Les analyses du
Financial Times, du 21 Shiji Jingji
Baodao, du South China Morning Post
et de la Nikkei Asian Review.
DARYL CAGLE, ÉTATS-UNIS /CAGLE CARTOONS
BREXIT p.12
360°
Un camouflet pour Londres
Dans le secteur de la recherche
de trésors sous-marins, le secret est roi.
Ce qui favorise fausses annonces et
tentatives de fraude, comme l’a rappelé
cet été l’afaire du Dmitri Donskoï.
L’enquête du journal russe Kommersant.
FRANCE p.16
Le désarroi
des forces
de l’ordre
L’enquête du
quotidien allemand
Süddeutsche
Zeitung sur le
malaise des policiers
et gendarmes
français.
LA LETTRE p.37
TECH
Notre nouveau rendez-vous
sur le monde de l’innovation,
des start-up et des Gafa,
vu des États-Unis.
p.42
LES NOUVEAUX
FLIBUSTIERS
Les dirigeants européens n’ont pas pris de gants
pour rejeter le plan de Teresa May sur
la sortie de l’Union européenne. Les réactions
contrastées de deux journaux britanniques.
KAZANEVSKY, UKRAINE
La danse du
blaireau à miel
chinois
3
P. 11
Culture :
Vers une
économie
circulaire
du livre
AV E C
AFP
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4.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Édité par Courrier international SA, société anonyme
avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106400 €
Actionnaire : La Société éditrice du Monde
Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron
Directeur de la rédaction, membre du directoire : Éric Chol
Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président
Dépôt légal septembre 2018. Commission paritaire no 0722c82101.
ISSN no 1154-516X Imprimé en France/Printed in France
SOMMAIRE
7 jours dans le monde
8. Iran. Après l’attentat d’Ahvaz,
le spectre d’un nouveau conflit
10. Controverse
SUR NOTRE SITE
courrierinternational.com
Également sur notre site
Enquête. Des Chinoises veulent à tout prix accoucher
aux États-Unis pour que leurs bébés naissent
américains.
Témoignage. “Ma vie au Musée national
avant qu’il ne parte en flammes avec le patrimoine
brésilien.” Une anthropologue raconte.
Vidéo. L’œil de Courrier – notre zapping
des vidéos web belles et étonnantes de la semaine.
À la une
28. États-Unis - Chine, l’heure
du choc
Transversales
36. Économie. La génération Z
dans les starting-blocks
37. La lettre tech
38. Environnement. S’affranchir
du plastique, c’est possible
40. Sciences. La vie sans ADN ?
41. Signaux. Qui s’y frotte ne s’y
pique pas forcément
Retrouvez-nous aussi sur Facebook,
Twitter, Instagram et Pinterest
CE NUMÉRO COMPORTE DES PAGES SPÉCIALES
360°
42. Reportage. Les nouveaux
fl ibustiers
46. Plein écran. Dans les ténèbres
de la guerre en ex-Yougoslavie
48. Tendances
49. Voyage. Un coin de désert au
cœur de la Hongrie
50. Histoire. Joujoux
préhistoriques
Marseille vue par la presse étrangère
(Pour les départements 13, 83)
En couverture :
Plage Borely, Marseille, 2014.
Photo Pierre Belhassen / Le Journal
DISPONIBLE AUSSI SUR NOTRE SITE ET SUR L’APPLI IPAD
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DESSIN DE MIKEL CASAL, ESPAGNE POUR COURRIER INTERNATIONAL
L’horoscope de Rob Brezsny
Le signe de la semaine
Balance (23 septembre-22 octobre). Jour après
jour, les biologistes recensent de “nouvelles”
espèces qui, bien qu’existant depuis des
millénaires, nous étaient restées inconnues.
Le grand catalogue du vivant s’est ainsi récemment
enrichi d’une orchidée de Madagascar au parfum
de champagne, d’une tarentule bleu électrique
de la forêt pluviale du Guyana, d’une herbe
d’Australie-Occidentale dont la saveur rappelle
les chips au sel et au vinaigre. Tu peux espérer
des découvertes métaphoriquement comparables
dans les semaines qui s’annoncent, Balance :
une beauté évocatrice à laquelle tu étais aveugle
et des phénomènes remarquables “cachés au grand jour”.
D’un continent à l’autre
12. Royaume-Uni. Brexit :
l’UE joue avec le feu
14. Espagne. Un village catalan
grisé par l’indépendance
16. France. Le désarroi
des forces de l’ordre
18. États-Unis. Détroit renaît
de ses cendres
20. Libye. Quand les milices
tirent profit des ingérences
étrangères
22. Nigeria. Le Scrabble, sport
roi des Nigérians
24. Syrie. C’est bien Poutine
le grand vainqueur
26. Corées. À quoi jouent
les Américains ?
Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0) 1
46 46 16 00 Fax général 33 (0) 1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0) 1 46 46 16 02 Site
web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.
com Directeur de la rédaction Éric Chol Directrice adjointe de la rédaction
Claire Carrard (16 58) Rédactrice en chef Hamdam Mostafavi (17 33) Rédacteur
en chef Raymond Clarinard (16 77) Rédacteur en chef adjoint Jonathan Parienté
(16 87) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique
Sophie Laurent Lefevre (16 31) Conception graphique Javier Errea Comunicación
édition Virginie Lepetit (chef d’édition, 16 12), Fatima Rizki (17 30) 7 jours dans
le monde Paul Grisot (chef de rubrique, 17 48) Europe Gerry Feehily (chef de
service, 16 95), Danièle Renon (chef de service adjointe, Allemagne, Autriche,
Suisse alémanique, 16 22), Laurence Habay (chef de service adjointe, Russie, est
de l’Europe, 16 36), Jean-Hébert Armengaud (Espagne 16 57), Sasha Mitchell
(Royaume-Uni, Irlande, 19 74), Carole Lyon (Italie, Belgique 17 36), Vincent Barros
(Portugal), Corentin Pennarguear (chef de rubrique, France, 16 93), Alexandre
Lévy (Bulgarie), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège, Suède), Alexia Kefalas
(Grèce, Chypre), Joël Le Pavous (Hongrie), Romain Su (Pologne), Guillaume
Narguet (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro,
Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Alda Engoian
(Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère
Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Sabine Grandadam (chef de
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Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine
Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin
(Chine, 17 47), Guillaume Delacroix (Asie du Sud), Élisabeth D. Inandiak (Indonésie),
Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69),
Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du
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de l’Ouest) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Économie,
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Courrier Sciences, 16 15), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Bélœil
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Site Internet Jonathan Parienté (rédacteur en chef adjoint, 16 87), Carolin
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Expat Ingrid Therwath (16 51), Jean-Luc Majouret (16 42)
Traduction Raymond Clarinard (responsable, Courrier Histoire), Mélanie
Liffschitz (chef de service adjointe, anglais, espagnol), Julie Marcot (chef
de service adjointe, anglais, espagnol, portugais), Catherine Baron (anglais,
espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino
(japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise
Lemoine-Minaudier (chinois, anglais), Olivier Ragasol (anglais, espagnol),
Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Baptiste Luciani (chef
de service, 17 35), Isabelle Bryskier, Philippe Czerepak, Aurore Delvigne,
Françoise Hérold, Julie Martin Pôle visuel Sophie-Anne Delhomme (responsable), Alexandre Errichiello, Benjamin Fernandez, Jonnathan Renaud-Badet,
Pierrick Van-Thé Iconographie Luc Briand (chef de service, 16 41), Lidwine
Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53), Céline Merrien (colorisation)
Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Alice Andersen,
Catherine Doutey, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry
Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Informatique Denis
Scudeller (16 84)
Directeur industriel Éric Carle Directrice de la fabrication Nathalie
Communeau, Nathalie Mounié (chef de fabrication, 45 35) Impression,
brochage, routage : Maury, 45330 Malesherbes
Ont participé à ce numéro Antoine Belhassen, Edwige Benoit, Aurélie
Boissière, Jean-Baptiste Bor, Sylvie Chayette, Mélanie Chenouard, Marie
Daoudal, Solène Delinger, Maddalena De Vio, Marion Doutreligne, Camille
Ducros, Otilia Dulhai, Matthieu Durand-Valerio, Audrey Fisné, Amandine Guillard,
Quoc-Lam Huynh, Masatoshi Inoue, Soizic Landais, Ségolène Le Stradic, Valentine
Morizot, Polina Petrouchina, Anne Romefort, Isabelle Taudière, Laure-Anne Voisin
Publicité MPublicité, 80, boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. : 01 57 28 20 20
Directrice générale Laurence Bonicalzi Bridier Directeur délégué David Eskenazy
(david.eskenazy@mpublicite.fr, 38 63) Directeur de la publicité David Delannoy
(ddelannoy@regieobs.fr, 30 23) Directeurs de clientèle Marjorie Couderc
(marjorie.couderc@mpublicite.fr, 37 97) Sébastien Herreros (sherreros@
regieobs.fr, 30 54) Assistante commerciale Carole Fraschini (carole.fraschini@
mpublicite.fr, 38 68) Partenariat et publicité culturelle Guillaume Drouillet
(guillaume.drouillet@mpublicite.fr, 10 29) Régions Éric Langevin (eric. langevin
@mpublicite. fr, 38 04) Direction commerciale online/opérations spéciales
Vincent Salini (vincent.salini@mpublicite.fr, 37 00) Agence Courrier Patricia
Fernández Pérez (responsable, 17 37), Emmanuelle Cardea (16 08)
Gestion Administration Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13),
Emilien Hiron (gestion) Droits Eleonora Pizzi (16 52) Comptabilité 01 48 88 45 51
Directeur de la diffusion et de la production Hervé Bonnaud Responsable des
ventes France et International Sabine Gude Responsable commerciale internationale Saveria Colosimo Morin (01 57 28 32 20) Chef de produits Charlotte
Guyot (01 57 28 33 99) Communication et promotion Brigitte Billiard, Christiane
Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand
(16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89), Martine Prévot (16 49)
Modifications de services ventes au numéro, réassorts 0805 05 01 47
Service clients Abonnements Courrier international, Service abonnements,
A2100 — 62066 Arras Cedex 9 Tél. 03 21 13 04 31 Fax 01 57 67 44 96 (du
lundi au vendredi de 9 h à 18 h) Courriel abo@courrierinternational.com
Prix de l’abonnement annuel en France métropolitaine : 109 €. Autres destinations :
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USPS number 013-465, is
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c/o Distribution Grid. at
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Ce magazine est imprimé chez MAURY certifié PEFC.
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d
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o
m
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l
Famine
au Yémen
Cet enfant vient d’être admis
dans un hôpital du district d’Abs,
dans l’ouest du pays. Depuis
trois ans, une guerre oppose les
forces menées par l’Arabie Saoudite,
qui soutient le gouvernement
yéménite en exil, aux rebelles
houthistes (chiites), soutenus
par l’Iran. Elle a provoqué l’une
des pires crises humanitaires
au monde. “Nous perdons notre
combat contre la famine. Nous
pourrions approcher un point
de non-retour au-delà duquel
il sera impossible d’éviter
de nombreuses pertes de vies
humaines dues à une famine
généralisée dans le pays”, a déclaré
Mark Lowcock, secrétaire général
adjoint aux Afaires humanitaires
de l’ONU, le 21 septembre.
Selon l’ONG Save the Children,
5,2 millions d’enfants sont très
sévèrement malnutris. Il est temps
d’y mettre fn, afrme l’éditorialiste
saoudien Jamal Khashoggi dans
le Washington Post : “Mohammed
ben Salmane doit accepter que
les militants houthistes, les sunnites
et les séparatistes du Sud jouent
un rôle dans l’avenir du Yémen.
Plus cette guerre s’éternisera, plus
il sera difcile de panser les plaies.
Le peuple yéménite va devoir lutter
contre la pauvreté, le choléra
et les pénuries d’eau tout en
reconstruisant le pays. Le prince
doit mettre un terme aux violences
et rendre sa dignité au berceau
de l’islam.”
Photo Essa Ahmed/AFP
sur notre site
courrierinternational.com
Retrouvez tous les vendredis
notre diaporama “La semaine
en images”. Et dans notre
édition imprimée, chaque jeudi,
la photo d’actualité la plus forte.
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Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
8.
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7 joursodnde
le m
↙ Dessin de Kianoush,
Iran.
Iran. Après l’attentat
d’Ahvaz, le spectre
d’un nouveau conflit
L’attaque armée qui a fait au moins 24 morts lors
d’un défilé militaire semble avoir pour objectif
d’entraîner l’Iran et les États-Unis dans une
nouvelle guerre, estime cet éditorialiste iranien.
—Middle East Eye (extraits)
Londres
’Iran vient d’être frappé par un nouvel
attentat terroriste. Au moins 24 personnes ont été tuées [le 22 septembre]
à Ahvaz, ville du Sud-Ouest, quand des
hommes armés ont ouvert le feu sur la foule
venue assister à un défilé militaire. Mais
contrairement aux précédents attentats,
celui-ci pourrait déclencher une conflagration régionale plus importante – impliquant
non seulement l’Arabie Saoudite et l’Iran,
mais aussi les États-Unis. En fait, il a peutêtre été préparé à cette fin.
Revendiqué par un groupe séparatiste
arabe [de cette province iranienne peuplée
d’arabophones] ayant des liens présumés
avec l’Arabie Saoudite, la Résistance nationale d’Ahvaz, cet attentat n’est pas surgi du
néant. Les rivaux régionaux de l’Iran, en
particulier l’Arabie Saoudite et les Émirats
arabes unis (EAU), ne se contentent plus de
faire pression en coulisse sur les États-Unis
pour qu’ils bombardent l’Iran : ils agissent
désormais ouvertement.
De plus en plus souvent, ce qui se disait
en privé se dit en public. En outre, ces
monarchies ne se bornent plus à pousser
L
les États-Unis à intervenir militairement,
elles annoncent qu’elles sont elles-mêmes
prêtes à attaquer l’Iran. Il y a seulement un
an, le prince héritier saoudien Mohammed
ben Salmane expliquait dans une interview
que l’Arabie Saoudite porterait le conflit sur
le territoire iranien. “Nous n’attendrons pas
que la bataille ait lieu en Arabie Saoudite, lançait-il. Nous ferons en sorte qu’elle se déroule
en Iran.” Une déclaration dans laquelle la
plupart des analystes avaient vu le signe
que Riyad comptait intensifier son soutien
à divers groupes armés hostiles au régime
de Téhéran.
Si l’attentat terroriste d’Ahvaz s’inscrit
effectivement dans une surenchère de l’Arabie Saoudite et des Émirats envers l’Iran, il
est probable que ces deux pays cherchent
ainsi à inciter l’Iran à riposter. Ils devraient
ensuite prendre prétexte de la réaction de
Téhéran pour déclencher une guerre et
obliger les États-Unis à intervenir, dans la
mesure où Riyad et Abou Dhabi ne peuvent
vraisemblablement pas affronter militairement l’Iran seuls (de fait, ils ne sont pas
parvenus à vaincre les rebelles houthistes
au Yémen, après avoir dépensé environ
6 milliards de dollars par mois dans cette
opération).
Si c’est le cas, cet attentat avait pour but
à la fois de précipiter l’Iran dans la guerre
et d’inciter les États-Unis à entrer dans le
conflit. Comme l’a déclaré l’ancien ministre
américain de la Défense Bob Gates en 2010,
les Saoudiens “veulent combattre les Iraniens
jusqu’au dernier Américain”.
Toutefois, les initiatives de Trump et
l’étroite coordination qu’on observe entre
la Maison-Blanche, l’Arabie Saoudite, les
Émirats et Israël plaident aussi en faveur
d’une autre explication : les États-Unis inciteraient leurs alliés à entrer en guerre avec
l’Iran, tout en y étant incités par ces derniers. L’attentat d’Ahvaz a eu lieu au lendemain même du jour où le secrétaire d’État
[américain] Mike Pompeo a adressé de
sérieuses menaces à l’Iran, déclarant que ce
pays serait tenu pour “responsable” en cas
de nouvelles attaques contre des consulats
américains en Irak.
Cette succession de déclarations belliqueuses cadre parfaitement avec une note
que le conseiller à la Sécurité nationale
John Bolton a rédigée en août 2017, avant de
rejoindre l’équipe de Trump. (Rappelons que
par le passé ce même Bolton n’a pas hésité
à manipuler le renseignement afin d’attirer
les États-Unis dans la guerre.)
Dans cette note, il explique que les ÉtatsUnis devraient se coordonner avec Israël
pour renforcer le soutien national et international à un retrait de l’accord nucléaire
iranien, ainsi qu’à une politique bien plus
agressive vis-à-vis de l’Iran. Bolton parle
spécifiquement de “fournir de l’aide” aux
Arabes du Khuzestan, la minorité que les
terroristes ayant perpétré l’attentat d’Ahvaz
disent représenter. Bolton fait également
valoir que le gouvernement Trump devrait
demander réparation à Téhéran pour son rôle
dans le 11 septembre 2001, alors qu’il n’était
pas impliqué, tout en proposant hypocritement un dialogue avec l’Iran dans le cadre
d’une politique de confrontation.
La politique iranienne du gouvernement
Trump suit presque point par point la note
de Bolton. L’appel à venir en aide aux séparatistes du Khuzestan est particulièrement
accablant. Si l’attentat porte la marque des
Saoudiens et des Émiratis, leur but est peutêtre non seulement d’attirer les États-Unis
dans la guerre, mais surtout de s’assurer que
Trump dirige les opérations.
—Trita Parsi
Publié le 22 septembre
SOURCE
MIDDLE EAST EYE
Londres, Royaume-Uni
middleeasteye.net
Fondé en 2014, Middle East Eye
est un site d’information
indépendant. Grâce à un large
réseau de correspondants,
il couvre 24 pays et aborde
des sujets politiques,
économiques et sociaux.
Victoire surprise
MALDIVES — Contre toute attente,
l’autocrate Abdulla Yameen a été
largement battu dans les urnes,
le dimanche 23 septembre, par
Ibrahim Mohamed Solih, dit
“Ibu”, qui avait lancé “un vibrant
plaidoyer en faveur du rétablissement de la démocratie”, souligne
le South Asia Journal. En clair,
ajoute le quotidien, “l’électorat a
rejeté de manière décisive l’appel
d’Abdulla Yameen à voter pour un
développement économique rapide”
et a renvoyé le président sortant en raison de sa propension
à “réprimer les droits politiques,
constitutionnels et individuels”.
Un retour
inespéré
SPORT — “Cette victoire signe l’un
des plus grands retours de l’histoire
du sport”, estime le New York
Times le 24 septembre, au lendemain de la première victoire
depuis cinq ans du golfeur américain Tiger Woods, lors du Tour
Championship. Celui qui est considéré comme l’un des plus grands
champions de l’histoire du golf sort
ainsi de plusieurs années difficiles,
marquées par quatre opérations
au dos et une cure de désintoxication, qui l’avaient habitué à figurer
davantage dans les pages people
que sport. “Il y a encore dix-huit
mois, Woods avait besoin d’aide pour
sortir du lit”, rappelle le quotidien.
Le Rafale
rattrape Modi
INDE — Dans une interview donnée
à Mediapart le 21 septembre,
François Hollande a assuré que
la France n’avait “pas eu le choix” du
partenaire indien du constructeur
Dassault, Reliance Defence, dans
le cadre de l’achat de 36 Rafale par
New Delhi en 2016. Pour le quotidien The Hindu, “l’Inde a donc joué
un rôle en faveur d’Anil Ambani”,
milliardaire et propriétaire de
Reliance Defence, pour lequel le
Premier ministre Modi est accusé
d’avoir intercédé, même s’il a toujours affirmé le contraire. “Grâce
à François Hollande, nous savons
désormais que [Modi] a personnellement fourni un contrat de plusieurs
milliards de dollars à Anil Ambani”,
a déclaré le principal opposant,
Rahul Gandhi, appelant le Premier
ministre à “démissionner”.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
7 JOURS.
9
ITALIE
Accord avec
le Vatican
Salvini fait passer des mesures
antimigrants sans précédent
Précieux
astéroïdes
SCIENCE — Deux petits robots
CHINE — La décision est “his-
torique”, souligne le South
China Morning Post : lors d’un
“accord provisoire” conclu avec
Pékin le 22 septembre, le Vatican
s’est engagé à reconnaître sept
évêques nommés par les autorités chinoises afin de préparer “la
communion entière entre tous les
catholiques de Chine”. En contrepartie, Pékin devrait reconnaître
certains des évêques nommés par
le Vatican sans son accord. Cette
entente est considérée comme
une étape majeure dans le rétablissement des relations diplomatiques entre le Vatican et la
Chine, qui sont gelées depuis la
mise en place d’une église “patriotique” en 1951, explique le quotidien de Hong Kong.
largués depuis la sonde japonaise
Hayabusa 2 ont atterri le 22 septembre sur l’astéroïde Ryugu, dont
ils doivent prendre des photos et
rapporter des échantillons sur
Terre. C’est la première fois qu’on
explore ce genre de corps céleste,
appelé “astéroïde de type C”, qui
“contient des quantités importantes
de carbone et d’eau, ainsi que des
métaux”, relève Quartz, avant
d’ajouter : “Les scientifiques espèrent
que l’étude de ces astéroïdes permettra de mieux comprendre l’histoire
de la Terre en tant que planète, au
moment où l’eau et le carbone ont
interagi pour la première fois.”
Löfven à la porte
SUÈDE — Le Premier ministre
social-démocrate Stefan Löfven
a été démis de ses fonctions au
Parlement le 25 septembre. Ce vote
de défiance est la première initiative
du nouveau président du Parlement,
Andreas Norlén, du parti conservateur Moderaterna, soutenu par
l’extrême droite. Deux semaines
après les élections, la Suède est
dans une impasse politique. “Avec
trois blocs, huit partis et une multitude de coalitions possibles, le président du Parlement joue un rôle plus
important que jamais”, relève le
quotidien conservateur Svenska
Dagbladet.
171 000
HECTARES DE PLANTATIONS ILLÉGALES : en 2017, “la
Colombie a battu son record de culture de coca”, rapporte El País
le 20 septembre, après la publication d’un rapport de l’ONU,
qui estime à 17 % l’augmentation des surfaces cultivées par
rapport à 2016. Avec une production estimée en 2017 à 1 400 tonnes
(et 2,3 milliards d’euros), la Colombie reste de loin le premier
producteur de cocaïne au monde. “Malgré les efforts énormes faits
ces dernières années par le gouvernement [notamment pour
substituer d’autres plantations aux champs de coca], les cultures
illicites augmentent constamment”, note le quotidien espagnol.
Le ministre de l’Intérieur a fait approuver son décret drastique
sur la sécurité et l’immigration. Mais pour la presse, ce texte
risque de multiplier le nombre de gens en situation irrégulière.
← Dessin de
Vlahovic,
Serbie.
À sa une, le 25 septembre,
le très conservateur journal Il Tempo reprend la
formule du ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini :
“La fête est finie”. La veille,
le Conseil des ministres a
approuvé le décret sur la sécurité et l’immigration. “Finalement, on met de l’ordre”,
estime le journal.
Parmi les mesures : la suppression de la
“protection humanitaire”, le type de protection le plus souvent accordé aux demandeurs
d’asile, et l’allongement de trois à six mois
de la période légale de rétention administrative pour les étrangers en situation irrégulière. Un demandeur d’asile condamné en
première instance (notamment pour violences sexuelles, trafic de stupéfiants et certains cas de vol aggravé) verra son dossier
suspendu et sera obligé de quitter le territoire. Est également introduite la déchéance
de nationalité pour les faits de terrorisme.
Le texte “introduit un durcissement sans
précédent pour les demandeurs d’asile et les
aspirants citoyens”, souligne La Repubblica.
Et pourtant, le projet initial a déjà été corrigé,
notamment pour lui
éviter l’inconstitutionnalité. Immigration et sécurité sont traitées dans un
même texte, observe pour sa part Il Fatto
Quotidiano, “signe tangible” que le gouvernement les considère comme un même sujet.
Pour Matteo Salvini, estime Il Fatto
Quotidiano, c’est l’aboutissement de “plusieurs mois de propagande sur les bateaux et
les migrants”. Secrétaire de la Ligue (extrême
droite) et promoteur d’une ligne très dure
en matière d’immigration, le ministre de
l’Intérieur est aussi le vrai patron du gouvernement de coalition formé en juin avec
le Mouvement 5 étoiles (M5S, populiste, ni
de droite ni de gauche). Et surtout, c’est un
très grand adepte de la communication sur
les réseaux sociaux.
Avant même la fin du Conseil des ministres,
observe La Stampa, Salvini annonçait
Les informés de franceinfo
Jean-François Achilli, du lundi au vendredi de 20h à 21h
chaque vendredi avec
déjà que son décret était “approuvé à l’unanimité”. En conférence de presse, relate Il
Fatto Quotidiano, Matteo Salvini, radieux,
et le Premier ministre, Giuseppe Conte,
affichant pour sa part “un sourire hésitant”,
brandissent des feuilles A4 sur lesquelles on
lit : “#DecretoSalvini sur la sécurité et l’immigration”. “Plus qu’une loi, c’est un hashtag”,
constate le journal.
Le texte doit désormais être examiné
par le président de la République, puis être
approuvé par le Parlement – où “il pourrait y
avoir quelques surprises”, estime La Stampa,
car, “au sein de l’aile gauche du M5S, on manifeste un mécontentement évident”.
Si tous s’accordent à reconnaître que le
ministre de l’Intérieur a réussi son opération
de communication, la plupart des journaux
sont loin d’être convaincus par les mesures.
Ce décret, qui “entend apporter de la sécurité
en restreignant l’asile, passe à côté de la réalité”,
estime le journal de droite Il Foglio. “La réalité, c’est que les arrivées massives de migrants
ont chuté depuis longtemps, depuis le prédécesseur de Salvini, Marco Minniti [qui a scellé
un accord avec la Libye de Faiez Serraj pour
qu’elle bloque les départs].
Les problèmes qui restent
sont : intégrer les migrants
Revue
de presse réguliers, rapatrier les irréguliers et assurer à ceux qui
sont en attente l’assistance
que leur doit un État de droit. Or sur tous ces
points, le #DecretoSalvini ne change rien.”
Ce que le ministre ne dit pas, ajoute La
Repubblica, c’est “qu’on ne peut pas renvoyer
ceux qui arrivent sur nos côtes sans l’accord des
pays d’origine. Il ne peut pas le dire, sinon tous
comprendraient que son décret n’aura aucun
effet sur les flux migratoires”. Pour le journal
de centre gauche, ce texte est même contreproductif : en restreignant l’accès à une protection légale, il ne fera que “multiplier le
nombre de clandestins. Car, au terme du délai
de rétention, les migrants irréguliers (qui seront
encore plus nombreux qu’actuellement) recevront, comme aujourd’hui, une simple feuille,
qui ne les conduira pas à un retour volontaire,
mais à la clandestinité.”—
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10.
7 jours
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Controverse
Fallait-il renforcer les droits d’auteur sur Internet ?
Le Parlement européen a adopté le 12 septembre une réforme qui prévoit que les artistes et les éditeurs de presse soient mieux
rémunérés quand leurs contenus sont réutilisés par les géants du web. Un texte qui fait polémique.
non
Les internautes
seront pénalisés
—The Guardian Londres
P
artout dans le monde, le débat fait
rage autour des moyens d’encadrer
le pouvoir des géants du Net, d’empêcher la Russie, et d’autres, d’interférer
dans tout l’écosystème de l’information
planétaire et de permettre à tous de tirer
le meilleur d’Internet.
Dans ce contexte, les deux articles adoptés par le Parlement européen pourraient
sembler aller dans le bon sens : longtemps
retoqués, ils ont été intégrés à la législation à la dernière minute. Leurs conséquences sont fâcheuses pour les géants
de la tech, et ces nouvelles dispositions
ont pour objet de mieux encadrer Internet
– malheureusement, elles sont mal pensées et contre-productives, et ne rendront
pas Internet meilleur, bien au contraire.
Commençons par l’article 11, aussi appelé
“taxe sur les liens”, qui est censé permettre aux éditeurs de contenus d’exiger une redevance lorsqu’un gros site
Internet utilise un lien pointant vers eux
– en somme, la protection du droit d’auteur se trouve ainsi étendue au lien ainsi
qu’au petit extrait qu’utilisent Google et
d’autres plateformes pour donner à leurs
utilisateurs un aperçu résumé les aidant
dans leur recherche.
Il peut parfois ne s’agir que de deux mots,
et pourtant, cette obligation va rendre la
navigation sur le Net plus difcile, et compliquer l’émergence d’une concurrence
face aux moteurs de recherche existants.
La réglementation s’eforce de faire des
exceptions pour des sites comme Wikipédia
(dont les dirigeants et le fondateur Jimmy
Wales ont manifesté une forte opposition à
la mesure), mais les militants qui défendent
les libertés numériques redoutent que cela
ne fonctionne pas.
L’article 13 est pire encore. Surnommé en
anglais le meme ban, il s’agit plus précisément d’un fltre sur les contenus postés par
les internautes : les grands sites Internet
et les réseaux sociaux devront créer une
base de données des contenus protégés
par le droit d’auteur, et vérifer que tous
les textes, images, fchiers audio et vidéo
partagés n’y contreviennent pas.
La législation sur le droit d’auteur est déjà
plus stricte en Europe qu’aux États-Unis
en matière de réutilisation et de droit à la
parodie, et la généralisation de ces fltres
automatiques (dont des versions plus
simples existent déjà sur YouTube) interdira le partage de nombreux contenus, y
compris des GIF et des mèmes [éléments
repris et déclinés en masse sur Internet].
Ce fltrage permettra de plus à de nombreuses actions injustifées d’aboutir. Début
septembre encore, le grand pianiste britannique James Rhodes s’est élevé contre le
retrait d’une vidéo de lui jouant du Bach,
dont la musique est dans le domaine public,
censurée au motif fallacieux que le morceau appartenait à Sony Music.
Ce type d’erreur pourrait devenir de plus
en plus fréquent, d’autant que la nouvelle
législation ne prévoit aucune sanction en
cas de dénonciation injustifée ou erronée.
Certains pourraient être tentés d’exploiter le système en lançant des attaques par
déni de service d’un genre nouveau : une
“armée” d’internautes serait levée pour
multiplier les fausses dénonciations de violation du droit d’auteur et ainsi bloquer
des contenus jugés dérangeants.
Sans compter que la conception de ces
systèmes de fltrage automatique exige
beaucoup de temps et d’argent : autant dire
que la nouvelle législation ne fait que renforcer la position dominante des réseaux
sociaux existants et constitue un frein à
l’apparition d’une nouvelle concurrence
susceptible de proposer un modèle économique moins fondé sur la collecte des
données personnelles.
Idée fxe. En somme, la nouvelle légis-
lation européenne fera bien des perdants
et peu de gagnants. La majorité des créateurs de contenus eux-mêmes n’ont pas
grand-chose à en espérer. Le fait est que
les premiers à militer pour cette nouvelle
directive sur le droit d’auteur étaient des
éditeurs de presse européens (et en particulier Axel Springer), déterminés depuis
longtemps à soutirer davantage d’argent
à Google et consorts.
La presse doit en fnir avec cette idée
fxe. Les journaux et les éditeurs de presse
ont certes vu fondre considérablement leur
chifre d’afaires, mais il est temps qu’ils
cessent de chercher un bouc émissaire.
Il fut un temps où c’était dans le journal
que l’on avait le plus de chances de trouver un emploi, un appartement à vendre
et même l’amour. Cette époque est révolue : les sites spécialisés, que ce soit dans
la recherche d’emploi, la vente immobilière ou les rencontres, sont tout bonnement plus efcaces. Il n’y a rien de déloyal
dans le fait que l’on ne recoure plus à la
presse pour publier une petite annonce.
Nous avons besoin d’un débat sur le
fnancement d’un journalisme de qualité,
et sur les moyens de pousser les géants du
Net à prendre leurs responsabilités et à
apporter une contribution fnancière plus
juste aux sociétés dans lesquelles ils exercent leurs activités. Mais ce n’est pas en
bidouillant la législation sur le droit d’auteur que nous y parviendrons.
—James Ball
Publié le 13 septembre
oui
Il faut défendre
la presse
—Die Welt (extraits) Berlin
G
énéreusement financés par leurs
clients, les lobbys cherchent à saper
la réforme des droits d’auteur en
répandant le mythe qu’Internet touche à sa
fn. On ne saurait s’étonner que plusieurs
“maîtres à penser” de gauche et issus de
sous-cultures chantent les louanges des
“monopolistes du Net” (pour reprendre les
termes de Jonathan Landgrebe, le patron
de la maison d’édition Suhrkampf) : aucun
domaine ou presque n’est le lieu d’un idéalisme aussi irréaliste que le Net.
La gauche, qui a largement échoué dans le
monde réel, voit dans le vaste espace numérique qu’est la Toile un univers parallèle de
liberté, d’anarchie et d’altruisme – tandis
que Google et Facebook utilisent leur position de monopole pour limiter voire éliminer toute concurrence.
Cela a valu au premier de se voir infiger
par la Commission européenne une amende
record de 4,3 milliards d’euros pour abus de
position dominante en juillet. Il avait déjà
reçu une amende de 2,4 milliards d’euros
l’année précédente. Cela explique également que les réalistes de la Commission,
du Conseil et du Parlement, ceux qui sont
attachés au marché, aient rappelé qu’il fallait aussi appliquer les droits d’auteur dans
l’espace infni d’Internet – en particulier
quand ils permettent à Google et Facebook
de gagner des milliards.
L’auteur du présent texte est le rédacteur
en chef d’un grand journal qui a tout intérêt
à voir adopter une réforme efcace du droit
d’auteur. Elle nous permettrait de fnancer
un journalisme ambitieux et indépendant.
Nous – mais les autres rédactions aussi –
ne voulons pas passer pour des mendiants
alors que tout ce que nous souhaitons, c’est
que le droit de propriété soit pris au sérieux.
La propriété intellectuelle doit être mieux
protégée en cette ère du copier-coller. Et il
faut que ceux qui accumulent des dizaines
de milliards en exploitant la créativité – et
sans payer d’impôts ou presque – en paient
le prix pour équilibrer les choses. Que ce soit
aux États-Unis, en Hongrie ou en GrandeBretagne, la voix des éditeurs et des médias
indépendants est essentielle à la démocratie.
Le scandale de Cambridge Analytica a
montré le peu d’intérêt qu’un géant comme
Facebook portait à la question. Les médias
risquent de ne plus pouvoir jouer leur rôle
de quatrième pouvoir à l’avenir. Ils doivent
se réformer et se numériser – c’est d’ailleurs
ce que font les meilleurs.
Commerce équitable. Mais il faut que
tous proftent de la portée gigantesque que
leurs contenus acquièrent sur le Net. Un peu
moins de la moitié des utilisateurs d’agrégateurs ne lisent que les courts extraits des
articles présentés et non la page du journal dont ils sont tirés. Résultat : toutes les
recettes publicitaires vont à Google et compagnie. Il s’agit de mettre en place un commerce équitable des idées et des contenus. Il
ne s’agit pas de détruire Internet ni même
de limiter sa liberté, au contraire. Il s’agit
d’organiser, selon les principes de l’ordolibéralisme, une coexistence équitable dans
une économie numérique réussie.
Ce sont les petits éditeurs qui sont les plus
menacés. Ils ne disposent pas de la sécurité
ni des perspectives économiques pour pouvoir accompagner le processus de transformation brutal que constitue la numérisation
avec des innovations onéreuses. La réforme
du droit d’auteur proposée par l’Europe
vise à faire en partie prendre en charge les
coûts élevés du journalisme par ceux qui en
bénéfcient sur Internet. En 2017, Facebook
et Google se sont partagé près de 80 % des
recettes publicitaires générées sur Internet
dans le monde – sauf en Chine.
Les industries de l’avenir reposent largement sur les ressources du cerveau humain.
Les innovations sont perturbatrices et constituent un déf pour tous ceux qui se lancent
malgré tout dans l’aventure médiatique. Les
directives européennes sur le sujet remontent
pratiquement au Moyen Âge, cette époque
confortable qui paraît si lointaine, quand il
n’y avait ni iPhone ni YouTube.
L’avenir réserve peut-être encore d’autres
défs à notre société mais aussi aux médias.
Il est donc important de disposer d’une base
solide pour la protection de ce cadeau précieux de la liberté humaine qu’est le produit du travail intellectuel.
—Ulf Poschardt
Publié le 11 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CHAQUE MOIS, RETROUVEZ DANS COURRIER INTERNATIONAL, NOTRE RENDEZ-VOUS SUR L’ÉCONOMIE COLLABORATIVE EN PARTENARIAT AVEC LA MAIF.
E N PA R T E N A R I AT AV E C
Culture
Vers une économie
circulaire du livre
Crise économique et montée des préoccupations écolos et solidaires obligent,
les initiatives visant à donner aux livres une seconde vie se multiplient un peu partout
dans le monde.
’
L
CONCEPTION GRAPHIQUE WWW.LILIKLIK.COM / CRÉDIT : © DESIGNED BY FREEPIK
idée de renouveler sa bibliothèque sans rien dépenser
séduit de plus en plus, à
en croire l’essor des plateformes d’achat, d’échange
et de don de livres.
Véritables témoins du dynamisme de l’économie collaborative, les bibliothèques de rue ou “boîtes à lire”
essaiment elles aussi – aussi bien en France qu’à
l’étranger. Le principe est simple : on y dépose les
ouvrages qui encombrent nos étagères et on
peut y prendre un livre qu’un autre y aura déposé
auparavant. Le tout en libre accès.
Manuels scolaires, romans, livres de cuisine, revues,
livres pour enfants, biographies… Il y en a pour
tous les goûts et tous les âges. Les municipalités,
désireuses de rendre la lecture plus accessible et
d’encourager le lien social en sont friandes.
Italie : avec Fred,
une page se tourne
Siddhartha de Hermann Hesse, Cabot-Caboche
de Daniel Pennac, Lettres à son frère Théo de
Vincent Van Gogh, La Ferme africaine de Karen
Blixen ou encore Bridget Jones. L’âge de raison
de Helen Fielding : voilà quelques-uns des livres
que l’on peut trouver sur Fred, une application
de prêt et de don de livres entre particuliers.
“Partager un livre et rencontrer des gens”, c’est
ce que propose ce “réseau social de proximité”,
comme se plaît à le qualifier Giacomo Sbalchiero,
son fondateur. L’idée commence à germer dans
la tête de ce professionnel du design au cours
de ses études. “Il y a plusieurs années, j’ai acheté
2 500 livres d’un seul coup. À l’époque, j’étudiais
la jurisprudence et j’ai appris que la bibliothèque
d’un défunt sans descendance avait été mise
aux enchères. J’ai fait mon offre – 700 000 ou
800 000 lires, je crois. Tout s’est bien déroulé et
j’ai rapporté ce petit patrimoine à la maison”,
raconte-t-il. Et de poursuivre : “J’aurais voulu les
classer, ces livres, notamment pour pouvoir les
prêter, mais le système d’exploitation Microsoft
de l’époque était trop complexe, j’y ai donc
renoncé. Des années plus tard, j’ai découvert
les bases de données en ligne et les fichiers
de partage. Je me suis dit : ‘Pourquoi ne pas
créer une plateforme d’échange ?’”, poursuit
Giacomo Sbalchiero. Une équipe de développeurs locaux s’attelle alors à la conception de
la plateforme, et c’est ainsi que l’appli Fred voit
officiellement le jour le 1 er mai 2014. Elle est
actuellement utilisée dans 75 pays. Le principe est
simple : l’utilisateur crée son profil gratuitement.
Il peut indiquer le ou les livres qu’il souhaiterait
prêter ou ceux qu’il aimerait se procurer dans
son quartier. S’il trouve un livre qui l’intéresse, il
lui suffit d’envoyer une demande au propriétaire
de l’ouvrage et d’organiser un rendez-vous dans
l’un des Fred Points des environs. La première
transaction s’est effectuée dans une boulangerie
de la rue Altinate à Padoue, se souvient l’entrepreneur padouan de 36 ans. Si l’inscription est
entièrement gratuite pour les lecteurs, le site
demande une petite contribution aux Fred Points
(bars, librairies, magasins indépendants, etc.).
R É A L I S É PA R L’AG E N C E C O U R R I E R I N T E R N AT I O N A L I N D É P E N DA M M E N T D E L A R É DAC T I O N
Source : Corriere della Sera
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
12.
d’un
continent
à l’aut r e.
europe
↙ Theresa May.
Dessin de Kamensky, Autriche.
—The Daily Telegraph
Londres
France ...........
Amériques........
Afrique ..........
Moyen-Orient.....
Asie .............
16
18
20
24
26
Royaume-Uni.
Brexit : l’UE
joue avec le feu
À Salzbourg, les dirigeants européens n’ont pas pris de gants
pour rejeter le plan de Teresa May sur la sortie de l’Union
européenne. Selon ce quotidien pro-Brexit, l’UE a eu tort
d’insulter la Première ministre britannique.
i le sommet de Salzbourg
avait pour but d’humilier la Première ministre,
c’est réussi. S’il s’agissait de faire
basculer l’opinion britannique
sur le Brexit, c’est une erreur.
Le Royaume-Uni ne répond pas
aux insultes. Le 20 septembre,
les dirigeants de l’UE ont invité
la Grande-Bretagne à organiser
un deuxième référendum pour
changer d’avis. Nous n’avons
pas besoin des leçons de démocratie venant de pays comme
la République tchèque, dont le
Premier ministre est accusé de
fraudes aux subventions européennes, ou comme Malte, où
une journaliste anticorruption a
été récemment assassinée.
S
Travail de sape. Les Britanniques
ne vont pas non plus se ranger à
l’avis d’Emmanuel Macron selon
lequel ce sont des “menteurs” qui
ont incité les électeurs à voter
pour le Brexit. L’exécutif européen
doit comprendre que l’euroscepticisme britannique ne date pas
d’hier, mais n’a cessé de croître
depuis des décennies ; qu’il constitue précisément une réaction à
une telle arrogance malvenue ;
et que Bruxelles ferait mieux de
régler ses dissensions internes
avant de s’ériger en donneur de
leçons. Même Macron a admis
il y a quelques mois que dans un
contexte analogue à celui de la
Grande-Bretagne, la France aurait
elle aussi voté pour quitter l’UE.
Le président français se prend
pour un nouveau Tony Blair, sillonnant le monde en avion pour
sauver la démocratie libérale de
l’extrême gauche et de l’extrême
droite. Il devrait songer à ce qui
est arrivé à Blair. Devenu le parangon de l’élitisme, il se voit reprocher aujourd’hui les problèmes
sociaux qui ont favorisé le Brexit.
Et quand Macron afrme que les
partisans de la sortie de l’UE ont
promis des solutions faciles à des
problèmes compliqués, il faut se
demander : veut-il dire par là que
l’un de ces problèmes est la démocratie elle-même ? Car enfn, la
Grande-Bretagne a voté pour le
Brexit. Notre gouvernement s’est
engagé à le mettre en œuvre. Les
eurocrates s’imaginent-ils qu’ils
pourront arrêter le processus en
émettant des objections et en soutenant le camp anti-Brexit ? Est-ce
pour cette raison que Donald Tusk
a annoncé hier [20 septembre] que
l’accord de Chequers “ne fonctionnera pas”, cherchant apparemment
à saper le projet de Theresa May à
moins de deux semaines du discours qu’elle prononcera devant la
conférence du Parti conservateur ?
En fait, l’UE mène ce travail
de sape depuis un bon moment.
L’étonnant est que la Première
ministre s’en soit tenue si longtemps au plan de Chequers, passant tout un été à promouvoir un
projet dont les Européens afrmaient qu’il était inapplicable et
dont de nombreux députés disaient
qu’ils voteraient contre. Aux yeux
des Européens, cet accord revient
pour la Grande-Bretagne à avoir
le beurre et l’argent du beurre,
c’est-à-dire garder l’accès à l’union
douanière sans être soumise aux
taxes et aux réglementations de ses
voisins. Pour les eurosceptiques
de Westminster, avec le plan de
Chequers, la Grande-Bretagne est
perdante sur les deux tableaux :
nous allons devoir accepter les
règles du marché unique sans participer à leur rédaction, tout en
fxant des limites aux accords de
libre-échange. Il n’y a que la dame
qui vit à Chequers, deuxième résidence des Premiers ministres britanniques, pour applaudir ce plan.
L’euroscepticisme
britannique
croît depuis des
décennies.
L’obstination de Theresa May
pourrait avoir plus d’efet si elle
s’était donné les moyens de sa
politique. Imaginez si l’été s’était
passé à financer de nouveaux
arrangements douaniers, à préparer des baisses d’impôts et
à mettre le pays sur le pied de
guerre dans l’éventualité d’une
absence d’accord. Au lieu de
cela, la Grande-Bretagne a dû
supporter que le ministre des
Finances fasse planer le spectre
d’une crise économique et que
la Banque d’Angleterre présente
des scénarios post-Brexit si pessimistes qu’ils étaient tout bonnement absurdes. Enfn, la Première
ministre a eu beau marteler que ce
serait “Chequers ou zéro accord”,
cela s’est révélé faux. Non seulement on nous assure que Chequers
est irréalisable, mais la GrandeBretagne n’a pas non plus vraiment préparé le terrain pour une
absence d’accord.
Les deux prochaines semaines
seront décisives pour l’avenir du
Brexit. Reste à savoir si le Parti
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EUROPE.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
travailliste soutiendra réellement
un deuxième référendum. De
nombreux militants le souhaitent ;
Jeremy Corbyn préfère appeler à
une élection. Son ambition n’est
pas d’arrêter le Brexit, c’est de
former un gouvernement.
Valse-hésitation. Raison de
plus, face à cette sombre perspective, pour que Theresa May
écrive un discours où elle reprendra l’initiative [lors de la conférence du Parti conservateur début
octobre]. Elle doit expliquer comment Chequers peut fonctionner
(si elle y croit encore) et à quoi
ressemblerait une absence d’accord. Ce que la Grande-Bretagne
réclame à cor et à cri – indépendamment du Brexit –, c’est un
projet économique conservateur
qui allie réductions d’impôts, déréglementation et plus grande égalité des chances. Les gens en ont
assez des impasses et des lignes
rouges, de cette valse-hésitation
continuelle avec les Européens.
Macron aurait tort de croire que
les Britanniques se sont lancés dans
le Brexit en croyant que ce serait
facile. Mais ils s’y sont engagés avec
détermination. Pour le RoyaumeUni, le Brexit est afaire de souveraineté retrouvée et d’ouverture
économique. Nous voulons être
de bons voisins. Ces échanges de
mauvais procédés sont contraires
à l’esprit britannique. Theresa May
doit formuler tout cela et afrmer
haut et fort que nous n’allons pas
nous laisser réduire en servage. —
Publié le 21 septembre
Un coup de poker
manqué
Teresa May a proposé un projet de divorce qu’elle
savait incompatible avec les attentes européennes.
Elle en paie les conséquences, estime ce journal
opposé au Brexit.
—The Guardian Londres
Mme May a eu dix minutes pour
s’adresser aux 27 dirigeants euroa fn de non-recevoir infi- péens le soir du 19 septembre.
gée au plan dit de Chequers L’UE avait apparemment d’autres
par le président du Conseil chats à fouetter. Et sur ce sujet,
européen était un coup dur pré- les gouvernements européens
v isible et qu i
s’en remet tent
aurait donc pu
entièrement au
négociateur du
être évité. C’est
u n ca mou f let
Brexit pour l’UE,
Michel Barnier. Si
pour la Première
l’on veut être cham i n ist re, qu i
ritable, M me May
a mis en jeu sa
CONTREPOINT a sans doute été
réputation en vounaïve de croire
lant parvenir à un
accord défnitif avec l’Union euro- qu’elle pouvait traiter directepéenne selon les règles qu’elle ment avec les dirigeants euroavait elle-même fxées cet été. péens et court-circuiter Barnier.
Le plan de Chequers était un pari
très risqué : le résultat de mois de Coup d’éclat. Si tel était son
négociations internes désagréables plan, c’est raté. Le projet Chequers
sur lesquelles, selon Theresa May, contient de nombreux éléments
il serait impossible de revenir inacceptables pour les Européens,
parce que toute autre solution notamment l’accès des produits
aboutirait forcément à un no deal britanniques au marché unique. Il
avec des conséquences catastro- était évident que si cette demande
phiques. Ce coup de bluf a été se faisait trop insistante, l’UE la
déjoué par Donald Tusk, qui a rejetterait d’emblée. Et ce faisant,
asséné que le plan de Chequers Mme May a signé l’arrêt de mort
du plan de Chequers en l’état.
“ne marchera pas”.
L
La réalité est cruelle mais
le pire reste à venir. M me May
est pieds et poings liés, coincée par les divisions au sein de
son parti, incapable de discipliner le Parlement, et maintenant
tout le monde sait qu’elle est
en froid avec l’UE sur la question du Brexit. Elle a choisi, vraisemblablement pour des raisons
politiques internes, de surenchérir face à l’Europe – estimant
peut-être qu’abattre ses cartes
lui permettrait de rafer la mise.
Pourtant sa tentative de coup
d’éclat a été parasitée par des
bruits en coulisses : jeudi 20 septembre, les Brexiters ont alimenté
la rumeur selon laquelle ils pourraient s’afranchir des normes
alimentaires de l’UE – contrairement à ce qui avait été prévu
par le plan de Chequers – afn de
négocier un accord commercial
avec Donald Trump.
Mme
May est pieds
et poings liés,
coincée par les
divisions au sein
de son parti.
Pas étonnant que les Européens
nous reprochent notre mauvaise
foi. Mme May et l’UE ont toutes
les deux de bonnes raisons de
ne pas vouloir que le Brexit vire
à l’anarchie, mais le temps commence à manquer. L’heure de
vérité pour les négociations du
Brexit aura lieu lors la réunion
La course contre la montre
●●● La question est
sur toutes les lèvres. Le plan
de Chequers enterré, à quoi
faut-il désormais s’attendre ?
À moins de six mois de la
sortie de l’Union européenne,
à trois semaines du sommet
européen censé entériner
le divorce entre les deux rives
de la Manche, la liste
d’options tient sur un post-it.
Au sein du camp conservateur,
les Brexiters, qui militent pour
la rupture la plus nette
possible avec l’UE, continuent
de réclamer l’abandon ofciel
de Chequers. À la place,
“ils demandent un virage
en direction d’un accord
de libre-échange à la fois
similaire et plus ambitieux
que celui scellé par l’UE
avec le Canada”, rapporte
The Observer. “Cela causerait
davantage de frictions dans
les échanges commerciaux
mais permettrait selon eux
au Royaume-Uni de diverger
plus librement des normes
européennes.”
Face à eux se dressent
des fdèles de Theresa May
au sein du gouvernement,
prêts à préconiser le maintien
au moins temporaire du pays
dans le marché unique.
De quoi régler la question
du flet de sécurité nécessaire
pour conserver une frontière
ouverte entre l’Irlande du Nord
et la République d’Irlande.
Autre option envisagée, croit
13
du Conseil européen en octobre.
Mais avant cette date, Mme May
et Bruxelles devront trouver un
moyen de résoudre la question
de la frontière avec l’Irlande du
Nord. Tout statut spécial de
l’Irlande du Nord est considéré
comme une menace pour l’unité
du Royaume-Uni. La solution évidente, et qui serait acceptable par
l’UE, est un partenariat douanier
avec le Royaume-Uni. Mais les
partisans d’un Brexit dur y sont
opposés, refusant que la future
politique commerciale britannique soit soumise à l’Europe.
Le Royaume-Uni risque donc
de sortir de l’UE avec perte et
fracas à cause de ces Brexiters
qui fantasment sur une GrandeBretagne sans entraves capable
de nouer des accords commerciaux avec qui elle veut.
Sagesse nécessaire. Le danger,
pour les dirigeants européens et
londoniens, c’est que la rupture
soit encore plus dramatique
que ne le souhaitent l’UE et le
Royaume-Uni. Chacun doit faire
attention à ne pas se méprendre
sur les intentions des autres. Les
deux camps doivent réféchir au
genre de relations qu’ils veulent
et comment ils souhaitent y
parvenir. Espérons que dans le
mois qui vient Downing Street
et Bruxelles sauront faire preuve
de la sagesse nécessaire pour
limiter la casse sans se laisser
aller à ces rancœurs tenaces qui
appartiennent au passé.—
Publié le 21 septembre
À la une
savoir le Sunday Times,
la convocation de nouvelles
élections législatives
en novembre. Grâce à cette
manœuvre, la locataire
de Downing Street pourrait
tenter de regagner sa majorité
absolue – perdue l’année
dernière à l’occasion… de
législatives anticipées – et ainsi
se protéger de rébellions
au Parlement au moment
du vote sur l’accord fnal.
En parallèle, l’hypothèse d’un
second référendum à l’issue
des négociations continue
de prendre de l’épaisseur.
Discutée en début de semaine
au congrès du Parti travailliste,
la possibilité de donner
aux électeurs le dernier mot
est soutenue par un certain
nombre de politiques, dont le
maire de Londres, Sadiq Khan,
de journaux (The Observer
et The Independent), emmenés
par un groupe de campagne
baptisé “People’s Vote”
[“Le vote du peuple”]. Enfn,
pour le chroniqueur Wolfgang
Münchau, dans le Financial
Times, cette impasse
rapproche inexorablement
les deux parties d’un no deal :
“En l’absence d’un changement
politique décisif, comme
des élections anticipées
au Royaume-Uni ou un
assouplissement de la position
européenne, nous devons
considérer cela comme le
scénario le plus probable.”
“Ton Brexit est brisé”, titrait
le tabloïd anti-Brexit Daily
Mirror le 21 septembre,
au lendemain du camoufet
infigé à la Première ministre
britannique. Côté presse
pro-Brexit, The Sun publie
une couverture plus ofensive.
Pour le tabloïd conservateur,
Emmanuel Macron et Donald
Tusk “ont agi davantage
comme des gangsters
que comme des hommes
politiques”.
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14.
EUROPE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Dessin de Schot,
Pays-Bas.
ESPAGNE
Un village catalan
grisé par
l’indépendance
La mairie veut débaptiser l’avenue
Josep Borrell, qui porte le nom d’un enfant
du pays, ministre socialiste des Affaires
étrangères et traité de “renégat”.
—El Mundo Madrid
À
La Pobla de Segur, au pied
des Pyrénées, dans la province de Lérida, la fracture de la société catalane prend
la forme d’une plaque de rue. Le
nom qui y était gravé, celui du plus
illustre fils du village, n’est plus
lisible, parce que des partisans de
l’indépendance ont jeté le panneau
dans la rivière. L’inscription était
Passeig [“avenue”] Josep Borrell
Fontelles. Le conseil municipal,
entre les mains des indépendantistes, refuse de commander
une nouvelle plaque. Le nom du
ministre socialiste des Affaires
étrangères ne figure donc plus dans
le répertoire des rues du village.
“Avant, on le couvrait de fleurs,
et maintenant on le traite comme
un pestiféré”, résume Joan Carles des Transports très populaire.
Boix, le seul conseiller municipal À cette époque, les habitants du
socialiste [sur onze]. “Josep parle village lui étaient reconnaissants
clair, ajoute Joan Coloma, un ami d’avoir fait canaliser la rivière
d’enfance. Alors, depuis le 1er octobre pour éviter de nouvelles inon[lire encadré ci-dessous], les gens dations et moderniser la route
le prennent comme tête de Turc, pleine de virages qui reliait La
comme le roi.” Ici tout le monde Pobla au reste du département.
se connaît, et ceux qui ne se Le portefeuille des Travaux
rangent pas derrière le panneau publics lui avait été confié par
de bienvenue qui informe les Felipe González en 1991. La même
visiteurs du village
année, le Parti sociaqu’ils entrent dans
liste remportait la
un “Municipi de la
mairie du village,
qu’il a conser vée
República Catalana”
douze ans durant.
[“municipalité de
REPORTAGE L’avenue le long de
la République catalane”] préfèrent ne
la rivière, inaugurée
pas parler de cette histoire. Qui le 1er novembre 1995, date de cet
a pris de l’ampleur : le conseil âge d’or. Trois ans plus tard, la
municipal a décidé d’organiser un mairie lui donnait officiellement
référendum où les 3 000 habitants le nom de Josep Borrell Fontelles.
devront voter pour ou contre la
Mais les choses ont bien changé
proposition de priver le ministre depuis. Bien que le ministre contisocialiste des Affaires étrangères nue de venir à La Pobla trois ou
de son avenue en la renommant quatre fois par an, il est devenu
“Passeig 1 d’Octubre”.
la bête noire du nationalisme
“Est-il vrai, demandons-nous
à Marc Baró, adjoint au maire,
que nous trouvons assis sous
Contexte
l’un des peupliers bordant l’avenue qu’il veut rebaptiser, que vous
●●● Les indépendantistes
catalans ont prévu
voulez changer ce nom parce que,
comme le dit l’une de vos collègues
des manifestations
“pacifiques” pour célébrer
du conseil municipal, Borrell est
leurs deux dates clés
un ‘renégat’ ?
de 2017 – le 1er octobre, avec
— C’est un Catalan avec ses idées
à lui, qui n’a jamais vécu ici et qui
la tenue d’un référendum
est parti à Madrid, répond-il. Et
d’indépendance – décrété
à La Pobla, nous sommes indépenillégal par la justice –,
dantistes à 80 %.”
et le 27 octobre,
“Pourquoi faut-il bannir Borrell du
pour la déclaration
répertoire des rues ? demandonsunilatérale d’indépendance
par le Parlement catalan.
nous à Àngel Enjaime, autre
La région autonome avait
conseiller municipal séparatiste.
alors été mise sous la tutelle
— Il n’aurait pas dû dire qu’il falde Madrid. Un an plus tard,
lait ‘désinfecter la Catalogne’.
cette situation conflictuelle
— Ce qu’il a dit, en fait, c’est qu’il
subsiste, mais elle
fallait ‘désinfecter les blessures’
est apaisée. La tutelle
en Catalogne.
de la Catalogne a été levée.
— Je n’en suis pas convaincu”, finitAprès six ans et demi
il par lâcher, après un silence.
de gouvernement de droite,
Ils maintiennent que “le peuple
les socialistes, arrivés
décidera”. Tous ceux qui en ont
au pouvoir au début de juin,
l’âge se souviennent que c’est
ont repris langue avec
Josep Borrell qui, dans les années
le gouvernement autonome
1990, a fait connaître son vilindépendantiste. En visite
lage natal, alors qu’il était un
ministre des Travaux publics et
catalan. “Je vais voter pour qu’on
change le nom, parce que Borrell
est contre l’indépendance, déclare
Leosmar, un mécanicien brésilien.
Ce n’est pas que je sois indépendantiste, je veux ce qu’il y a de mieux
pour la Catalogne.” Anna, 29 ans,
marche sur l’avenue Borrell. Elle
va aussi voter pour qu’on la rebaptise. Selon elle, le nom actuel est
“sectaire”, et celui de “1 d’Octubre” serait “neutre”.
Né en 1947, Josep Borrell était le
premier enfant de Joan, le boulanger
de la rue Industria. L’appartement
de la famille se trouvait au-dessus
du fournil. Le père de Josep voulait
que son premier-né perpétue la
tradition familiale et reprenne la
boulangerie que son propre père
avait fondée après avoir amassé
une petite fortune en Argentine.
Mais le garçon, passionné de
mathématiques et d’avions en
bois, s’avère intelligent, studieux
et opiniâtre. Il veut sortir de La
Pobla. Lorsqu’il a 15 ans, ses
officielle au Canada,
Pedro Sánchez, le chef
du gouvernement espagnol,
repris par le quotidien
La Vanguardia, a insisté
le dimanche 23 décembre :
“Nous trouverons une
solution à la crise catalane,
même si cela ne se fait pas
du jour au lendemain.”
Mais le dialogue patine :
quand Madrid évoque un
référendum pour augmenter
le degré d’autonomie
de la Catalogne, les plus
radicaux des séparatistes
ne veulent entendre
parler que de référendum
d’autodétermination.
Le leader “naturel”
des indépendantistes,
l’ex-président
du gouvernement autonome
Carles Puigdemont, accusé
de “rébellion” et réfugié
en Belgique, continue
d’affirmer : “[Madrid]
veut nous liquider, nous
emprisonner, nous exiler.”
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parents trouvent le moyen de
l’envoyer dans une école de
Lérida pour qu’il y prépare le
baccalauréat. Avec le soutien
de sa mère et malgré les doutes
de son père, il réussit. Il quitte
Lérida pour Barcelone. Il passera
également du temps à Madrid, à
Gaza, à Paris et en Californie.
Grâce à une bourse d’études, il
devient ingénieur aéronautique et
entre dans la compagnie pétrolière
Cepsa. De là, il est propulsé au
poste de secrétaire d’État au
Budget, puis de ministre des
Travaux publics, jusqu’à devenir
président du Parlement européen,
de 2004 à 2007.
“À La Pobla,
nous sommes
indépendantistes
à 80 %.”
Marc Baró,
ADJOINT AU MAIRE
“Il n’y a personne d’autre comme
lui à La Pobla”, affirme Miguel
Trujillo. Miguel est arrivé de
Málaga à La Pobla lorsqu’il avait
8 ans. Il a gardé les moutons jusqu’à
l’âge de 15 ans, puis il est entré en
apprentissage à la boulangerie des
Borrell Fontelles. C’est là qu’il a
rencontré Josep, qui rentrait à la
maison le week-end de Lérida. Ils
avaient le même âge et sont tout
de suite devenus copains. “On
parlait de tout, enfin des choses dont
parlent les garçons”, raconte-t-il
en riant. Miguel, aujourd’hui à la
retraite, n’a que du bien à dire de
son ami, qui le décrit (“moi qui ne
suis rien !”) comme le petit garçon
dont l’histoire l’a fait réfléchir à
l’égalité des chances. Borrell dit
souvent que Miguel était plus intelligent que lui, mais, né dans une
famille pauvre, il avait tout juste
appris à lire et à écrire, n’avait pas
pu faire d’études et était devenu
chauffeur de camion.
Les vingt-six habitants du village
qui ont fêté leurs 70 ans, comme
Josep Borrell et Miguel Trujillo,
avaient prévu d’organiser un repas
de retrouvailles. “Josep avait très
envie de venir, poursuit Miguel.
Mais nous avons appris qu’un ‘comité
d’accueil’ [indépendantiste] allait
l’attendre devant le restaurant pour
l’empêcher d’entrer. Même le propriétaire nous a dit qu’il allait fermer les
portes pour qu’ils ne détruisent pas
tout. Alors Josep a finalement décidé
de ne pas venir. Il m’a dit : ‘Miguel, si
je viens, il n’y aura de fête ni pour
vous ni pour moi. Alors, par prudence, je n’irai pas.’ Et il n’est pas
venu.” “Le régime de Franco était
une dictature, ajoute-t-il, cependant ce qui se passe maintenant est
aussi une dictature.”
Mais le référendum n’aura
peut-être pas lieu. L’entourage
du ministre a déclaré que celui-ci
envisage de contacter le maire si
la consultation est maintenue, et
de renoncer à l’avenue à son nom
“pour pacifier” le village où il a vu
le jour. Ici, dans les montagnes,
se livre à petite échelle la bataille
qui a brisé la Catalogne en deux.
—Leyre Iglesias
Publié le 16 septembre
Revue
de presse
GrèceMacédoine :
un référendum
pour un nom
Une querelle diplomatique vieille
de vingt-sept ans
pourrait trouver
son épilogue : le
30 septembre, la
population de l’Ancienne République
yougoslave de Macédoine (Arym)
se prononce par référendum sur le
changement de nom de ce petit
pays des Balkans.
À la suite de l’accord du 17 juin
entre Skopje et Athènes, sous
l’égide de l’ONU, les électeurs de
ce pays de 2,1 millions d’habitants
sont invités à troquer Arym pour
“Macédoine du Nord”. Le résultat
sera valide avec une participation
d’au moins 50 % des électeurs.
“C’est la plus grande chance jamais
donnée à notre pays et il n’est pas
question de la manquer”, a déclaré
le Premier ministre macédonien,
Zoran Zaev, cité par l’hebdomadaire grec Documento.
Depuis l’indépendance de
l’Arym en 1991, Athènes refuse de
reconnaître la dénomination de ce
pays de culture et de langue slave,
jugeant que la “Macédoine” ne
peut correspondre qu’à la région
du nord de la Grèce, et bloque
en conséquence son entrée dans
l’Otan et dans l’UE. La question
déchaîne les passions identitaires,
et de nombreux Grecs s’offusquent
de la volonté supposée des voisins
de s’approprier leur histoire et leur
héritage, symbolisé par la figure
d’Alexandre le Grand.
“Plus de 7 Grecs sur 10 ne sont
pas d’accord avec l’issue trouvée”,
affirme le journal conservateur
Ta Nea, qui publie une enquête
d’opinion fatale au gouvernement.
“Ce qu’a pu gagner Alexis Tsipras
dans le domaine économique s’est
perdu dans les fausses promesses
d’un bon accord avec Skopje.”
Les manifestations hostiles à
l’accord se sont multipliées dans
plusieurs villes grecques au cours
de l’année 2018, au sein d’une
société fragmentée. Si le texte
prévoit un changement de nom et
une révision de la Constitution de
l’Arym, il divise jusqu’au sommet
de l’État grec. Le ministre de la
Défense, Panos Kammenos, leader
de la formation nationaliste des
Grecs indépendants (Anel) qui
compose la coalition gouvernementale avec Syriza, s’oppose à
cet accord et a menacé de quitter le gouvernement. Il pourrait
ainsi faire perdre la majorité au
Premier ministre, Alexis Tsipras,
et le contraindre à convoquer des
élections anticipées.
Mais la presse grecque ne
semble pas faire grand cas de ces
menaces. “Dans un pays sérieux,
un tel chef de parti, avec une telle
15
ligne idéologique et un tel profi l
politique, particulièrement préoccupé par la nation et la patrie,
aurait déjà fait tomber le gouvernement […]. Mais nous ne vivons
pas dans un tel pays”, égratigne
ainsi I Kathimerini. “La politique
demande du sérieux et de la cohérence entre la parole et l’acte”, poursuit Efimerida ton Syntakton, qui
rappelle les multiples menaces
restées sans suite. Malgré la pression exercée par M. Kammenos,
l’accord ne devrait pas être “un
frein à l’œuvre gouvernementale. Et
ainsi ils ont décidé de poursuivre
[la coalition] jusqu’à la prochaine
fois”, tente de rassurer le quotidien de gauche.
L’approbation – ou le rejet – aura
des conséquences géopolitiques
sur la région, ce qui pousse les
grandes puissances à faire jouer
leurs influences. Car le “oui” au
référendum permettrait à la nouvelle Macédoine du Nord d’intégrer l’Otan et d’entamer le
processus d’adhésion à l’Union
européenne, s’éloignant ainsi de
la sphère d’influence russe. “Notre
pays s’est clairement transformé en
un terrain de confrontation entre
les États-Unis et la Russie”, note
To Vima, qui s’inquiète de voir
“Moscou utiliser la Grèce comme
son cheval de Troie en Europe”.
“Une atmosphère de guerre
froide s’installe”, estime également
Protagon, qui relate les tentatives
russes visant à peser sur le scrutin
par des campagnes numériques et
par le financement de manifestations hostiles à l’accord.—
Un film de Anja Kofmel
EN SALLES LE 3 OCTOBRE
THE SW
SWISS
ISS
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16.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Dessin de Kazanevsky,
Ukraine.
france
Société. Le désarroi
des forces de l’ordre
Très sollicitées depuis les attentats, policiers et gendarmes français
soufrent d’horaires impossibles et d’une fracture croissante
avec la population. Ce quotidien allemand est allé à la rencontre
de ceux qui ont touché le fond.
—Süddeutsche Zeitung Munich
I
l y a quelques semaines, la flle de
Philippe a dessiné un homme en
uniforme avec des feutres multicolores. “C’est un policier, papa, c’est un
héros.” Philippe apprécie que sa flle le
considère comme un héros. Sauf que lui
n’a pas l’impression d’en être un. Installé
dans la bibliothèque du Courbat, il tente
de nous expliquer comment il en est arrivé
là, à suivre depuis deux mois des cours de
sport et de peinture au lieu de patrouiller.
Vu de l’extérieur, le Courbat ressemble
à un vieil hôtel rural. C’est un château
qui comprend des chambres à coucher et
d’immenses pelouses autour d’un bassin
où nagent des poissons. De vieux arbres
projettent leur ombre sur le sol devant la
chapelle. Pourtant, si on est ici, c’est qu’on
est malade. Les hôtes sont en efet des
patients, ils dorment à deux par chambre,
dans des lits d’hôpital.
“À la fn, un seul verre de whisky le soir ne
me sufsait plus”, raconte Philippe. Il parle
d’une voix douce en souriant beaucoup, le
visage à demi dissimulé par une casquette
et une barbe. Philippe est devenu policier
à 20 ans, il y a vingt-deux ans aujourd’hui.
Il ne nous donne que son prénom. Et ce
n’est qu’après avoir parlé un moment qu’il
avoue que le whisky n’est pour lui qu’un
problème parmi d’autres.
En Europe, deux thèmes principaux
font débat : l’islamisme radical et l’intégration. C’est particulièrement vrai en
France, où plus de 240 personnes ont
été tuées entre 2015 et 2018 par des terroristes qui se revendiquaient du groupe
État islamique. Même le gouvernement
d’Emmanuel Macron, pourtant de droite
libérale, ne cesse d’exiger et de promettre
plus de sécurité.
De nombreuses dispositions de l’état
d’urgence, décrété en novembre 2015,
sont depuis entrées dans la loi. Plus le
sentiment d’insécurité se répand dans la
population, plus on insiste sur l’importance de la loi et de l’ordre. Cependant,
on se rend compte au Courbat à quel point
ceux qui sont chargés de faire régner cet
ordre sont épuisés. Le château est le seul
centre à accueillir uniquement des policiers, des gendarmes et des gardiens de
prison soufrant de dépression, de burnout ou d’alcoolisme. L’établissement dispose ofciellement de 58 places, mais il
accueille la plupart du temps 65 malades.
Il se trouve à une heure en voiture de
Tours, en pleine campagne. Sur les derniers kilomètres du trajet, la route est
bordée de champs de tournesols et de
prés où broutent des vaches. Cette tranquillité n’est pas un luxe : c’est la condition nécessaire à la guérison.
Delphine Galliot est assise sur un banc
près du terrain de basket et enchaîne les
formules typiques d’un entraîneur :
“Maintenant, je veux vous voir marquer
des paniers ! Bougez-vous un peu !” Les
hommes et les femmes qui transpirent abondamment devant elle
sont ses collègues. Au Courbat, il y a en
efet des médecins, des psychologues, des
thérapeutes… et Delphine Galliot. La policière est là pour accompagner les patients,
pour qu’ils comprennent d’où ils viennent
et ce qu’ils ont à régler. Le Courbat est spécialisé dans le traitement des addictions.
La plupart des policiers qui s’y trouvent
ont une addiction à l’alcool… et au travail.
Ceux qui ne dépassent pas leurs limites
d’eux-mêmes y sont contraints par les
horaires. “C’est presque un miracle quand
un policier peut prendre deux semaines de
congé à la suite”, assure Delphine Galliot.
Elle vit depuis six mois au Courbat, après
avoir travaillé pendant seize ans dans
un poste de police. Elle connaît la chanson : on commence par un verre de vin
pour décompresser, puis il y a de plus en
plus d’heures supplémentaires, de plus
en plus de verres de vin, et de moins en
moins de temps passé en famille. Les disputes à cause de l’alcool, et l’alcool pour
oublier les disputes. Parmi les problèmes
évoqués par Delphine Galliot, Philippe et
les autres occupants du Courbat, rares
sont ceux qui semblent propres au métier
de policier : temps de travail trop long,
manque de reconnaissance, une culture
d’entreprise qui ne laisse pas de place à la
faiblesse… Or la situation des policiers est
bien pire que celle de la plupart des gens.
Leur taux de suicide est plus de deux fois
supérieur à celui du reste de la population :
29 suicides pour 100 000 habitants pour
la période 2008-2017 en moyenne. Un tel
acte ne repose sans doute pas sur un seul
facteur, mais le travail fait sans aucun
doute partie de l’équation. En novembre
2017, cinq policiers français se sont donné
la mort le même jour.
Addictions. Cette vague de suicides a
provoqué la création d’une commission
d’enquête du Sénat. Composée de Michel
Boutant (PS) et de François Grosdidier
(LR), elle a présenté son rapport en juin
2018, après avoir interrogé pendant six mois
des policiers de tous grades, des syndicalistes, des scientifques, des psychologues et des personnalités politiques. Le
constat est “assez sombre”. À la fn 2017,
les policiers français avaient accumulé
21,28 millions d’heures supplémentaires
non récupérées, un “niveau jamais atteint
à ce jour”.
Depuis qu’un couple de policier a été
tué par un terroriste à Magnanville le
13 juin 2016, on parle au sein de la police
d’un “syndrome Magnanville”. C’est le sentiment que le danger ne se limite plus aux
horaires de service et que les policiers sont
les cibles de terroristes même en dehors
du travail. Pourtant, lorsque
les fonctionnaires de police
se plaignent du manque
de matér iel, ce qu’ils
demandent, ce ne sont pas
des armes ou des vêtements
de protection, mais simplement des choses élémentaires :
des voitures dont les portes ne
se détachent pas, des chaussures
et des ceinturons à la bonne taille,
des sirènes qui fonctionnent et des
salaires sufsamment élevés pour
permettre aux personnes en début
de carrière de se loger à Paris.
Philippe, qui aimerait bien rester
un super-héros aux yeux de sa flle,
essaye aujourd’hui de se réadapter à la
vie de tous les jours. Il ne regrette pas
d’être devenu policier. “J’aime le fait de
pouvoir aider les gens et maintenir l’ordre”,
confe-t-il. Nombre de ceux qui fnissent
au Courbat ont connu un divorce ou une
grave crise familiale. Philippe, lui, a une
femme et des enfants qui l’attendent. Sa
femme le connaît bien : quand elle le voit
arriver à la maison, complètement abattu
après une journée de travail, elle ne lui
demande pas ce qu’il s’est passé. Elle sait
“À la fn, un seul verre
de whisky le soir
ne me sufsait plus.”
Philippe, policier
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
FRANCE.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
qu’il ne lui dira rien. “Je ne veux pas que ma
femme vive avec les mêmes images en tête que
moi”, explique-t-il. Lorsqu’on lui demande
quelles sont ces images, Philippe se tait un
instant, avant de dire : “C’est qu’on en voit,
des cadavres…” Est-ce qu’entre collègues
ils parlent de ce qu’ils vivent ? Philippe
secoue la tête.
Les choses sont devenues difficiles pour
lui lorsqu’il n’a plus réussi à séparer son
travail de sa vie privée, lorsque ses voisins
ont découvert qu’il était policier et qu’ils
ont commencé à les insulter, sa femme,
ses enfants et lui. Un jour, il a garé sa voiture de fonction devant chez lui, pour la
retrouver vandalisée le lendemain matin.
Par la suite, il l’a toujours garée quelques
rues plus loin. Pourtant, ils habitent un
quartier on ne peut plus normal d’une
ville du nord de la France. Il a raconté
l’incident à ses collègues. “Déménage,
lui ont-ils dit, sinon tu auras tout le temps
des problèmes.” Philippe a aussi fait part
de ces agressions et de ces injures à ses
supérieurs, mais n’a reçu aucun soutien,
pas même une réponse.
Méfiance. Comme la plupart des policiers
français, Philippe a commencé sa carrière
à Paris. Il n’a pas mis longtemps à comprendre que beaucoup de gens le percevaient comme un ennemi. “Les Français
voient dans le policier quelqu’un qui les
opprime.” Il s’en doutait – mais il ne s’attendait pas à un rejet si violent. Le politologue Fabien Jobard étudie depuis vingt
ans la relation entre la population et la
police. Il travaille en ce moment au Centre
Marc-Bloch de Berlin. “Le concept du policier ami qui nous aide n’existe pas en France.
Le travail de la police est d’exercer l’autorité.”
En Allemagne, la police a été décentralisée après la Seconde Guerre mondiale,
alors qu’en France c’est exactement le
contraire qui s’est passé, explique-t-il.
Tous les ordres viennent de Paris. Pour
les gens, la police représente le gouvernement, voire la répression. Les conflits
non résolus issus du passé colonial de
la France provoquent aussi une grande
méfiance. Le terrorisme aggrave encore
les relations entre la police et la population. Chaque agression de policier donne
lieu à des manifestations de solidarité,
mais elles sont de courte durée.
Au Courbat, six hommes installés autour
d’une table font de l’art, de la pyrogravure,
pour se changer les idées. On se croirait
dans un cours d’école primaire où l’on
apprend à faire du feu. Mario, un pinceau à
la main, dépoussière le couple enlacé qu’il
vient de sculpter. C’est la sixième semaine
qu’il passe à l’atelier et ses œuvres sont
exposées dans la vitrine : un bas-relief
de l’insigne de la gendarmerie, un soldat
dans une tranchée de Verdun et un phœnix
doré. Résurrection. Ce sentiment prédomine dans sa pensée ces derniers jours.
Mario veut aller à la bibliothèque pour
raconter pourquoi il se trouve ici. On
Le taux de suicide
chez les policiers est plus
de deux fois supérieur
à celui du reste
de la population.
est pratiquement assuré qu’aucun autre
patient ne va y passer. Il n’a pas seulement réfléchi à l’endroit, mais aussi à son
nom d’artiste, Mario. Ses collègues et ses
supérieurs ne savent rien de son séjour
au Courbat. Peut-être qu’ils ne le reconnaîtraient plus s’ils le voyaient maintenant : détendu, bronzé et habillé d’un
polo rose. C’est la première fois qu’il est
heureux depuis des années, confie-t-il en
souriant. Il a dans son portable des photos
d’avant son arrivée. Il ne dormait plus,
pleurait chaque soir et pour s’occuper
il prenait en photo son visage, qui devenait de plus en plus gris au fil des jours.
“J’étais un zombie.” Il évoque la période
où il a cessé de prendre des selfies et ne
dit plus “je”, mais “on”. “Un jour on prend
l’arme. Et puis on réfléchit. Et puis on repose
l’arme. Puis on la reprend.” Mario se tait.
Ce ne sont que deux larmes, il s’excuse.
“Quand je pense à ce que j’ai failli faire.”
Puis il pleure.
Il explique la seule raison qui l’a fait
rester en vie à l’époque : “Si je l’avais fait,
tout le monde aurait dit que c’était quelque
chose de personnel, mais ce n’était pas personnel. C’était le travail.” Mario est gendarme, c’est un militaire qui effectue
des missions de police à la campagne. Il
contrôle si les gens ne roulent pas trop
vite et s’ils ont attaché leur ceinture.
Quand il y a un problème quelque part,
il se rend sur place. L’image de la gendarmerie est nettement meilleure que celle
de la police. “Au moins, nous on a Louis
de Funès, le gendarme de Saint-Tropez,
qui nous fait de la publicité”, déclare-t-il.
Après vingt ans de service, il choisit de
belles paroles pour décrire son quotidien :
“Mon métier ne consiste pas à donner des
amendes. Mon travail, c’est d’empêcher les
gens de se mettre en danger.”
Aucune réponse. À 46 ans, Mario a
passé la moitié de sa vie dans la police.
“Je ne sais pas dire non et je veux plaire à
mes chefs”, raconte-t-il. C’est à cause de
cela que les problèmes ont commencé. Il
travaillait dix jours d’affilée, avait quatre
jours de pause, et il repartait pour dix
jours. Il a fini par vivre à la caserne, car
il ne savait plus quoi faire chez lui. Il a
demandé une fois l’aide d’un psychologue. Il s’est retrouvé devant une femme
en uniforme de police. “Alors je n’ai rien
pu dire.” Il a écrit à son supérieur pour
l’informer qu’il n’allait pas bien, mais n’a
reçu aucune réponse.
Dans une semaine, Mario partira du
Courbat. Comme c’est un homme qui
aime être bien préparé, il a déjà écrit son
discours de remerciement pour le personnel et ses collègues. Il est difficile de se
remercier soi-même. “Je suis fier d’avoir
fait ça. Je suis fier d’être celui que je suis.”
Il dit tout cela comme un mantra qu’il
ne doit pas oublier. Quand on parle des
policiers, on en fait soit des héros extraordinaires, soit de vraies brutes. La mort
du gendarme Arnaud Beltrame a fait les
gros titres en mars. Il a été tué après
avoir pris la place d’une jeune femme
prise en otage par un terroriste dans un
supermarché de Trèbes, dans le sud de la
France. Quatre jours plus tard, le président Macron a prononcé des mots émouvants devant la dépouille de l’officier dans
la cour des Invalides : “Accepter la mort
afin que les autres puissent vivre, c’est la
caractéristique d’un vrai soldat.” Le portrait de Beltrame a fait la une des journaux, qui l’ont qualifié non seulement de
héros, mais aussi de martyr, quelqu’un
mort pour la République.
Alexandre Benalla, un autre de ces
hommes chargé de la sécurité, a fait lui
aussi les gros titres. Cet employé de l’Élysée a été filmé le 1er mai en train de frapper un manifestant. Il n’est même pas
policier mais se faisait passer pour l’un
d’entre eux. Le fait que l’Élysée ait couvert
l’incident a fait scandale. Le héros altruiste
et le violent “cogneur de manifestants”
ont quelque chose en commun : ils sont
jugés sur d’autres critères que le reste
de la population. Le héros ne doit pas
montrer ses faiblesses ; la brute ne reçoit
aucune compassion parce qu’elle n’en a
aucune. Quelqu’un comme Philippe, qui
a peur de ses voisins, ou comme Mario,
qui pleure, ne correspond pas à cette
image de la police.
—Nadia Pantel
Publié le 27 août
SOURCE
SÜDDEUTSCHE ZEITUNG
Munich, Allemagne
Quotidien, 358 000 ex.
sueddeutsche.de
Créé en 1945, le “journal du sud
de l’Allemagne” compte parmi
les quotidiens suprarégionaux
de référence du pays.
De tendance libérale,
il est un grand défenseur
des valeurs démocratiques
et de l’État de droit.
UNE FARCE ANTIMILIT
ANTIMILITARISTE
ARISTE ET ANTIRUSSE
PREMIÈRE
17
HHHHH
VIRTUOSE ET FÉROCE, CETTE ŒUVRE NOUS CONCERNE TOUS
POSITIF
ACTUELLEMENT AU CINÉMA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
amériques
S
i l ’A l l e m a n d J a k o b
Schweizer est venu en
vacances à Détroit, ce
n’est pas pour voir des amis, ni
pour visiter les musées ou tester
les nouveaux “hôtels-boutiques”
du centre-ville, mais pour explorer des édifces à l’abandon. “Je
suis venu exprès pour les ruines,
explique ce biologiste berlinois
âgé de 41 ans. Un jour, je suis tombé
sur un livre de photos qui montrait
le délabrement de Détroit, et ça m’a
tout de suite intrigué.”
Mais Jakob a été un peu déçu
de découvrir que nombre de lieux
désafectés qu’il avait vus en photo
sont maintenant interdits au public.
De la Michigan Central Station
[l’ancienne gare centrale] au grand
ensemble Brewster-Douglass, beaucoup des bâtiments qui ont fait
de Détroit l’image même du délabrement urbain ont été démolis
ou rachetés pour être réhabilités. La ville connaît en efet un
nouvel essor immobilier, qui est
en train de mettre un terme à sa
triste réputation de “capitale du
ruin porn” (la photographie mettant en valeur des ruines). Bien
sûr, Détroit ne manque pas de maisons, d’écoles et d’usines abandonnées. Mais c’en est fni de la plupart
des ruines monumentales dont le
Embellie. Plusieurs autres ruines
emblématiques ont été restaurées
ou sont en cours de rénovation. Des
investisseurs ambitieux proftent
en efet de l’embellie immobilière
dans le centre-ville pour fnancer
des projets qui auraient autrefois
paru fous.
La Michigan Central Station
est un exemple saisissant de ce
phénomène. C’était la gare la
plus haute du monde quand elle
200 km
Lac Supérieur
CANADA
Lac
Huron
an
MICHIGAN
rié
cÉ
La
Détroit
Chicago
É TAT S- U N I S
ILLINOIS
INDIANA
OHIO
COURRIER INTERNATIONAL
—Detroit Free Press
(extraits) Detroit
La ville a perdu
sa réputation
de “capitale
du ‘ruin porn’”.
Lac Mic
hig
Un vent de revitalisation soufe sur l’ex-capitale
de l’automobile, au grand dam des explorateurs
urbains passionnés de ruines et de friches.
a ouvert ses portes il y a cent cinq
ans. Désafectée depuis 1988, elle
était devenue le symbole du déclin
de la ville. Ses façades dépourvues
de fenêtres et son intérieur délabré,
facilement accessible aux explorateurs et aux ferrailleurs, apparaissaient dans de nombreux livres de
photos. Mais tout cela appartient
désormais au passé. Ford a annoncé
le rachat de la gare afn de la transformer en centre de recherche d’ici
à 2022. Le constructeur automobile entend aussi rénover une autre
ruine célèbre : la Detroit Public
Schools Book Depository, un
WISCONSIN
États-Unis.
Détroit renaît
de ses cendres
charme décadent attirait les photographes et les fans d’urbex [exploration urbaine] du monde entier.
“Ce chapitre de l’histoire est terminé, place au renouveau”, souligne
Andrew Moore, un photographe
new-yorkais qui a publié en 2010
Detroit Disassembled [“Détroit en
pièces détachées”], un panorama
photographique éloquent des ruines
de la ville. Pour ce baroudeur,
“Détroit était vraiment unique au
monde. Aucune autre ville ne lui ressemblait, à part peut-être Tchernobyl,
mais ce n’était pas une métropole.”
Certaines des ruines les plus
célèbres de Détroit ont été démolies
par la mairie en raison des risques
d’efondrement. C’est notamment
le cas des tours Brewster-Douglass,
où le jeune grafeur français [Bilal
Berreni, alias Zoo Project] a été
assassiné en 2013. D’autres édifces,
tel le Southwest Detroit Hospital,
ont été nettoyés et clôturés. Il n’est
plus possible de les explorer.
gigantesque bâtiment près de la
gare où étaient stockées les fournitures des écoles publiques.
Les autorités de la ville, les habitants des quartiers concernés et
les entreprises locales sont plutôt
favorables à cette récente vague
de revitalisation. Mais c’est aussi
le signal de la fn d’une époque,
celle des ruines urbaines qui attiraient des touristes venus du monde
entier et des artistes qui savaient
trouver la beauté dans la vétusté.
Moore, le photographe new-yorkais, a passé quatre mois à Détroit,
entre 2008 et 2009, à prendre des
clichés pour son livre. En 2010,
deux photographes français, Yves
Marchand et Romain Mefre, ont
également publié un livre de photos
intitulé Détroit, vestiges du rêve américain. Moore raconte que, depuis la
sortie de son livre, il est revenu une
dizaine de fois à Détroit, constatant à chaque fois que de nombreuses ruines avaient été rénovées
et étaient désormais occupées. Pour
lui, cette transformation économique, tout particulièrement dans
le centre-ville, relève du miracle.
“Honnêtement, je croyais qu’il faudrait trente, voire cinquante ans pour
que Détroit renaisse de ses cendres.”
Seuls quelques-uns des bâtiments qu’il a photographiés restent
inoccupés et sans projet de rénovation en vue. L’usine Fisher Body
Plant 21, sur Piquette Avenue, en
fait partie, c’est la seule encore
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
← La ville connaît un nouvel
essor immobilier.
Photo Nicolas Boyer/Hans Lucas
Cadavre. L’ancienne usine auto-
mobile Packard, dans l’est de
Détroit, est sans doute la deuxième
des ruines les plus célèbres de la
ville. Ouverte en 1903, ses bâtiments sont inoccupés depuis les
années 1990, ce qui a attiré dans
un premier temps des raves. Puis
sont venues les hordes d’explorateurs et de ferrailleurs, ainsi que,
de temps en temps, un cadavre
gênant ou deux. L’usine désafectée
apparaît dans de nombreux livres
de photos, flms et vidéos. Et apparaissait souvent dans les reportages
sur Détroit en 2013, quand la ville
s’est déclarée en faillite.
La plupart des intrusions
illégales dans l’usine Packard
ont cessé en 2014, lorsque l’investisseur espagnol Fernando
Palazuelo l’a rachetée et engagé
des agents de sécurité. Il entend
aujourd’hui rénover plusieurs bâtiments pour en faire un centre
commercial ainsi que, dans un
second temps, une auberge de
jeunesse, un spa et un club électro. Depuis 2017, il est possible, et
légal, de prendre part à une visite
guidée de l’usine pour 40 dollars.
Récemment, un groupe de 17 touristes en visitait les couloirs couverts de graftis : tous portaient un
casque de chantier. Parmi eux, le
biologiste de Berlin, des habitants
de Toronto, un couple d’Indianapolis venu pour leur anniversaire
de mariage ainsi que deux amies
originaires du centre du Michigan.
Le guide, Steven Gutterman,
s’emploie à expliquer aux visiteurs
que l’usine Packard fait partie d’un
certain nombre de ruines monumentales en pleine transformation.
“La passion pour tout ce déclin
est appelée ruin porn, souligne-til. Et c’est vrai qu’il y a une certaine
valeur esthétique là-dedans, mais
nous sommes quand même heureux
de nous débarrasser de cette réputation. Le ruin porn commence à disparaître. Alors proftez-en tant que
vous pouvez !”
—JC Reindl
Publié le 16 août
Revue
de presse
Au Mexique,
une cargaison
de cadavres
L
e camion se déplaçait
de quartier en quartier
dans l’agglomération de
Guadalajara, élisant domicile la nuit
sur la voie publique, non loin de riverains qui ont fni par se plaindre des
mouches et des odeurs. Le 17 septembre, l’ouverture du camion par
la police a révélé “273 cadavres”
empilés, rapporte Univision, ainsi
que l’identité de ceux ayant loué ce
véhicule frigorifque : le Parquet
général et la morgue de cette ville
de 5 millions d’habitants, capitale
de l’État de Jalisco, sur la côte pacifque du Mexique. Les dépouilles
sont celles de personnes non identifées, “des victimes de la violence”,
ajoute le site.
Les corps “étaient sous réfrigération
depuis 2016”, précise SDP Noticias.
Un second camion contenant
122 cadavres était lui aussi en déshérence, tout en restant stationné
dans l’enceinte de la morgue. Le
procureur de l’État et le directeur
de la morgue ont été aussitôt limogés. “Constatant que les corps étaient
en train de se décomposer, le parquet
s’est vu dans l’obligation de louer, voici
deux ans, ce premier camion frigorifque”. Puis un second, ont expliqué les responsables.
“Des ordures, des déchets, de la boufe
pour les charognards, voilà ce que
nous, les citoyens, sommes aux yeux
de l’État”, s’indigne un éditorialiste
d’Excelsior.
Les intéressés invoquent le grand
nombre de dépouilles non identifées qui sont placées sous la responsabilité des autorités judiciaires
et de la morgue, sans que celles-ci
disposent de moyens pour inhumer
les corps. Une incinération n’était
légalement pas envisageable, ontils ajouté.
Comme d’autres États mexicains,
le Jalisco est dépassé depuis plusieurs années par la découverte de
charniers, anciens ou récents. Les
chifres sont éloquents, détaille
Mural.com, le site du quotidien
de Guadalajara : de janvier à juillet 2018, le nombre d’assassinats
s’est élevé à 1 533. Trois mille personnes sont déclarées disparues.
Et le taux de meurtres élucidés est
de 0,42 %.—
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accessible aux explorateurs. Mais
la mairie a récemment condamné
ses cages d’escalier.
“Ici, la plupart de mes amis explorateurs urbains sont passés à autre
chose. Certains ont quitté la ville,
d’autres ont cessé de prendre des
photos, raconte Moore. C’est drôle,
mais les années 2005 à 2009 ont
sans doute été l’âge d’or de l’exploration urbaine à Détroit : les bâtiments étaient très accessibles et la
police peu présente.”
Les enjeux
du monde
de demain
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Dessin de Haddad paru
dans Al-Hayat, Londres.
afrique
Libye. Quand les milices
tirent profit des
ingérences étrangères
Les combats qui secouent Tripoli depuis la fn du mois d’août reposent
la question du rôle des groupes armés. Et jettent le doute sur l’efcacité
du processus politique défendu par la communauté internationale.
—Al-Jazira English Doha
L
e 30 mars 2016, les membres
du gouvernement d’union
nationale (GNA), soutenu
par l’ONU [et dirigé par Fayez
Sarraj], se sont installés à Tripoli
dans l’espoir de ramener la stabilité.
Pour asseoir son autorité, le GNA
a cherché à rallier le soutien d’une
coalition de milices basées dans la
ville. La montée en puissance de ces
groupes armés, qui ont conservé
leur autonomie en prenant de l’ascendant sur des instances ofcielles
de sécurité comme le ministère de
l’Intérieur, a irrité de puissantes
milices basées à l’extérieur de la
capitale, qui se sentaient marginalisées et craignaient de perdre
l’accès aux fonds de l’État.
Récemment, à la fin du mois
d’août, de violents afrontements
ont éclaté entre ces dernières et les
milices de Tripoli [après une accalmie de près de dix-huit mois], faisant des dizaines de morts et un
nombre bien plus important de
blessés. Cette reprise des combats n’a pas seulement exposé au
grand jour la précarité de la situation sécuritaire à Tripoli et l’impuissance du GNA, mais elle a poussé
les grandes puissances internationales – déjà en désaccord sur
la manière de régler ce confit de
longue date – à changer de ton.
Le 5 septembre, dans une intervention au Conseil de sécurité,
Ghassan Salamé, l’envoyé spécial
de l’ONU en Libye, a lancé une mise
en garde contre la menace représentée par des milices de “prédateurs”
pour le processus de transition [un
cessez-le-feu conclu le 4 septembre
sous les auspices de la mission onusienne n’a pas été respecté]. “Des
membres de groupes armés agissant
“Une milice restera
opaque et corrompue
et continuera
à torturer des gens.”
en principe sous la tutelle du ministère de l’Intérieur ont même enlevé,
torturé et exécuté des employés d’entités souveraines, dont la National Oil
Corporation [ciblée par une attaque
suicide perpétrée par des cellules de
Daech le 10 septembre] et la Libyan
Investment Authority, a-t-il déclaré.
Notre condamnation du comportement prédateur des groupes armés
de la capitale a été bien accueillie par
les Libyens, las de vivre dans la pauvreté alors que les ressources nationales sont pillées par des terroristes
devenus millionnaires.”
Salamé a également dénoncé l’opportunisme de certains membres
des deux gouvernements rivaux – le
GNA basé à Tripoli et la Chambre
des représentants [issue des législatives de juin 2014] siégeant à
Tobrouk, dans l’est du pays –, qui
cherchent, dans leur intérêt personnel, à prolonger le chaos qui règne
dans le pays. Le regain de violences
a également jeté le doute sur la possibilité d’organiser des élections
en décembre, comme le prévoit pas à la réalité. Les envoyés des
l’accord conclu par les principaux gouvernements et de l’ONU avaient
responsables libyens réunis [en sufsamment d’informations pour
mai 2018] à Paris, sur l’invitation conclure qu’il y avait bien un équidu président Emmanuel Macron. libre à Tripoli mais qu’il n’était pas
L’Italie avait appelé au lancement durable. Les pays étrangers sont
de pourparlers de paix entre les désormais contraints de regarder
groupes rivaux, si posen face une réalité
sible en novembre, en
qu’ils ne voulaient
prélude aux élections
pas voir : le fait que le
du mois suivant. Mais
centre de Tripoli, où
son Premier ministre,
sont installées toutes
Giuseppe Conte, a
les ambassades et
déclaré au mois d’août
INTERvIEw d’autres institutions
que, pour Rome, il n’y
cruciales, ne peut
avait pas d’urgence à organiser ces être coupé du reste du pays. Les
scrutins. “Notre principal intérêt est événements récents traduisent le
de stabiliser la Libye et de faire en sorte refus des groupes armés basés à
que les élections puissent se dérouler la périphérie de la ville de rester
avec les garanties nécessaires.”
les bras croisés pendant que ceux
De son côté, le maréchal rebelle du centre détournent les fonds à
Khalifa Haftar, dont l’Armée natio- leur proft.
nale libyenne contrôle l’est du pays
[et soutient la Chambre des repré- Est-il possible de restreindre
sentants siégeant à Tobrouk], a les violences des milices et leur
dénoncé la position de l’Italie, la influence disproportionnée
jugeant contreproductive.
sur d’autres autorités civiles ?
Pour nous faire une idée de la Personne – ni les Libyens de la
situation actuelle et des mesures région de Tripoli, ni les pays étranà prendre pour faire avancer le gers, ni l’ONU – n’a vraiment cherprocessus politique, nous avons ché à construire un État. Tout ce
interviewé le politologue et uni- que nous avons vu, c’est la tentation
versitaire Jalel Harchaoui.
de travailler avec les milices et
l’intérêt qu’il y avait à le faire.
AL-JAZIRA ENGLISH. Les récents
Les milices étaient suffisamafrontements de Tripoli repré- ment lucides pour savoir que, si
sentent-ils la nouvelle réalité elles voulaient obtenir un soutien
libyenne aux yeux de la commu- et plaire à certains acteurs, elles
nauté internationale ?
devaient mener un combat poliJALEL HARCHAOUI. Je pense qu’il tique contre les responsables et
s’agit plus d’une optique que d’une les groupes islamistes qu’elles ont
réalité nouvelle. Plusieurs polito- chassés de la capitale. Il ne sera pas
logues avaient quasiment prévu facile de démanteler des groupes si
tout ce qui s’est passé. En fait, la utiles pour des parties extérieures
communauté internationale voulait qui œuvrent en fait pour leurs
croire que l’équilibre des forces propres intérêts. En même temps,
à Tripoli était durable, solide et il faut bien être conscient qu’acstable, mais cela ne correspondait cepter une milice ne constitue pas
300 km
Mer Mé diter rané e
Sabratha Tripoli
Misrata
TUNISIE
Derna
Benghazi
Tobrouk
Zintan
Syrte
Ras Lanouf
T R I P OLI TA I NE
L I B Y E
CY R ÉNA ÏQU E
Principal bassin
pétrolier
Sebha
FEZZAN
Contrôle du territoire
Gouvernement d’union nationale de Fayez Sarraj
Siège du gouvernement d’union nationale
Gouvernement de Tobrouk soutenu par le Gal Haftar
Siège de la la Chambre des représentants
Touaregs
Milices locales
COURRIER INTERNATIONAL
20.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
AFRIQUE.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
un bon départ pour construire un
État. Car, quoi qu’il en soit, une
milice restera opaque et corrompue et continuera à torturer des
gens. Finalement, on ne saura pas
s’il est possible de limiter la puissance de ces groupes tant qu’on
n’aura pas pris des mesures dans
ce sens. Sans une remise en cause
de leur existence, il sera impossible de restreindre leur pouvoir
au profit des instances de l’État.
Les pays étrangers ne sont pas
les seuls coupables, mais il est
important de souligner leur rôle.
Les Émirats arabes unis, l’Arabie
Saoudite et la France, en particulier, ne se sont pas fait prier pour
tendre la main aux milices. Ils les
ont acceptées comme des acteurs
légitimes et ont cherché à travailler avec elles car ils étaient persuadés qu’elles n’appartenaient pas
aux Frères musulmans.
Les milices de Tripoli ont contribué à améliorer la sécurité, mais
elles étaient censées mener aussi un
autre type de combat, une bataille
politique contre les islamistes et
“Il y a en Libye
d’autres problèmes
qui n’ont rien à voir
avec l’islamisme !”
Jalel Harchaoui, POLITOLOGUE
les milices révolutionnaires basées
dans la capitale. Si je cite ces trois
pays, c’est parce que personne ne
semble les mentionner. Ils n’ont
été dénoncés ni par l’ONU, ni par
des groupes de la société civile, ni
par des ONG.
L e s réc ent s é vénement s
donnent-ils raison à l’Italie
plutôt qu’à la France ? À l’idée
qu’il faut œuvrer à la réconciliation nationale avant la tenue
d’élections nationales ?
Aucune des deux positions n’est
meilleure que l’autre. L’Italie a une
grande responsabilité dans le fiasco
actuel ; elle a mené une stratégie
qu’elle pensait très efficace mais
qui s’est révélée inopérante. Rome
a cherché à maintenir le statu quo
en dialoguant avec le plus grand
nombre d’acteurs possible, à Tripoli
et dans le reste du pays. Cette
approche horizontale reposait sur
l’idée que l’Italie pourrait contrôler la situation et intégrer tout le
monde [y compris les milices] dans
un État opérationnel.
La France ne connaît pas la Libye
aussi bien que l’Italie. Elle n’a pas de
contacts dans les villes de Sabratha
ou de Misrata. Elle n’a même pas
pu inviter des représentants de
Misrata au sommet du 29 mai à
Paris. Mais l’approche du gouvernement français est tout à fait comparable à celle de l’Italie à Tripoli,
où les deux pays ont applaudi la stabilité retrouvée de la capitale et les
quatre milices qui y ont contribué.
Les divergences entre les deux
pays concernent davantage la
périphérie, mais, compte tenu de
son passé [colonial], l’Italie a des
contacts beaucoup plus étendus.
Voyant que le maréchal Haftar avait
rétabli un semblant de normalité
dans l’est du pays et que la situation s’était stabilisée au centre de
Tripoli, la France a considéré qu’il
était possible d’organiser des élections malgré les tensions latentes
aux abords de la capitale. Pour
l’Italie, la stabilité est un enjeu
beaucoup plus important. Le pays
importe quelque 300 000 barils
de pétrole par jour de la Libye, et
l’instabilité aurait sur lui un impact
insupportable, en particulier pour
le flux migratoire. Rome ne veut pas
mettre en péril ses relations commerciales, or les élections représentent un risque beaucoup trop grand.
Que peut faire la communauté
internationale pour faire avancer le processus politique ?
La France ne veut pas seulement
des élections. Elle souhaite créer
un poste fort de président, sachant
que la Libye a pour le moment un
système parlementaire. Elle est
ambitieuse et demande beaucoup. La position de l’Italie, du
Royaume-Uni et des États-Unis
est plus prudente et pragmatique :
ces pays envisagent des élections
parlementaires, mais pas avant
juin 2019. Pour faire avancer le
Gandrung Dance, Banyuwangi, East Java
Un havre de paix aux
cultures festives
Connaissez-vous le folklore indonésien ? L’une des légendes les plus connues fait
référence à Banyuwangi (« eau aromatique » en javanais), sur l’île de Java. Pour faire
court, par quelque phénomène naturel, l’eau de la région sentait naturellement très
bon. Si nos légendes font partie du passé, chacun s’accorde à dire que cette magnifique
région est encore aujourd’hui synonyme de voyage inoubliable. Explorez les
innombrables trésors de l’Indonésie au stand #P010 du hall 7 du Salon mondial du
tourisme, qui se tiendra à la porte de Versailles du 25 au 28 septembre 2018, ou
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vous ressourcer dans ce merveilleux paradis tropical !
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21
processus politique, l’ONU – et
plus largement la communauté
internationale – devrait briser le
tabou sur l’ingérence des Émirats
arabes unis et de l’Arabie Saoudite,
qui court-circuitent les initiatives
internationales et soutiennent les
milices les plus proches de leurs
intérêts. La communauté internationale devrait demander à ces
deux pays de ne plus intervenir.
On parle beaucoup de la guerre
des mots qui oppose la France et
l’Italie, mais ce n’est pas là le problème majeur. Il est permis de critiquer le Qatar et la Turquie, mais
les deux autres pays ne sont jamais
mentionnés pour la simple raison
qu’ils sont opposés aux Frères
musulmans – une attitude qui
est, à mon avis, contestable. Il y
a en Libye d’autres problèmes qui
n’ont rien à voir avec l’islamisme !
Ils sont liés à la construction de
l’État et ils pourront être réglés
une fois que ces ingérences étrangères auront pris fin.
—Ramy Allahoum
Publié le 9 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22.
AFRIQUE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Dessin de Falco,
Cuba.
NIGERIA
Le Scrabble, sport roi
des Nigérians
Depuis la colonisation britannique, le fameux
jeu de lettres est très populaire. Rencontre
avec le premier champion du monde africain.
—Die Welt (extraits) Berlin
C
’est dans un modeste centre
de congrès, en périphérie
de Lagos, la capitale économique du Nigeria, que le champion
de Scrabble m’a donné rendez-vous.
Là, des dizaines de joueurs s’affrontent autour de trente petites
tables sous la lumière crue des
néons. Celui qui gagnera à la fin
de la journée recevra l’équivalent de 180 euros et le droit
de participer au championnat national.
Champion du monde
en 2015, Wellington
Jighere est qualifié depuis
longtemps, et ne participe
donc pas à la compétition de
ce jour. Âgé de 35 ans, ce joueur
professionnel est venu pour
l’atmosphère. Il aime ce silence
concentré qu’on ne trouve à Lagos
que dans les concours de Scrabble.
Ce silence qui n’est rompu que par
le cliquetis des lettres ou le murmure des spectateurs lorsqu’une
partie captivante touche à sa fin.
Ce silence est la discrète bande
sonore de sa vie.
Il y a trois ans, en Australie,
Wellington Jighere est devenu
le premier Africain à remporter
le titre de champion du monde
de Scrabble en langue anglaise
– et la somme de 10 000 dollars
[8 600 euros]. Depuis, il est devenu
une vedette. Sa victoire était d’autant plus impressionnante qu’il
était arrivé à la dernière minute
pour son premier match à Perth.
Le pays organisateur avait en effet
failli lui refuser un visa – un problème récurrent pour les joueurs
de Scrabble nigérians dans les tournois internationaux.
Quelques heures seulement
après sa victoire, le président du
Nigeria, Muhammadu Buhari,
l’avait appelé pour le féliciter et,
quelques semaines plus tard, le
nouveau champion du monde
était reçu en grande pompe pour
une réception dans la résidence
du chef d’État.
Au Nigeria, le Scrabble est plus
qu’un simple jeu, c’est un des
trente sports promus par l’État.
Parmi les 100 meilleurs joueurs
de Scrabble en anglais, 28 sont
nigérians, soit plus que pour
n’importe quelle autre nationalité. Jighere est le cinquième
meilleur joueur africain. Pour des
dizaines de milliers de joueurs de
Scrabble de son pays, c’est une
véritable idole. Une star modeste
qui plus est.
Héritage colonial. Dans un
coin de la salle, il nous parle de
sa passion – à voix basse, pour ne
pas déranger les joueurs qui s’affrontent pour la troisième manche
de la journée.
“C’est un sport incroyablement
fatigant sur le plan mental et qui
exige beaucoup de travail […]. Même
s’il peut arriver qu’on fasse de notre
mieux et qu’on perde quand même.
On ne peut jamais avoir de certitude,
comme dans la vraie vie. C’est ce que
j’aime”, affirme Jighere.
Le succès des Nigérians au
Scrabble n’est pas le fruit du hasard.
Depuis la colonisation britannique,
le Scrabble est un jeu très populaire
au Nigeria [indépendant depuis
1960], pratiqué dans de nombreuses
écoles et universités. La fédération de Scrabble est présente dans
les 36 États fédéraux et, dans le
cadre de sa politique de promotion
du sport, l’État emploie plusieurs
entraîneurs et administrateurs
pour ce jeu. On ne dénombre pas
moins de dix écoles de Scrabble à
Lagos, dont certaines relèvent du
secteur privé.
Le champion du monde songe
lui aussi à ouvrir son école. Malin,
il donne déjà des cours payants
en ligne et vend ses propres jeux
de société. Pour lui, “le Scrabble
ressemble beaucoup aux échecs. La
stratégie est un facteur important,
l’anticipation. Mais il faut aussi être
en bonne forme physique.” Jighere
fait de la course à pied et du sport
en salle pour se préparer aux longues journées de tournoi.
Cette passion pour le Scrabble
a aussi des racines culturelles. Les
habitants du Nigeria adorent parler,
et assez fort d’ailleurs. On parle
ici plus de 500 langues, l’anglais
étant la plus répandue. La culture
orale, l’art de raconter des histoires et d’avoir de longues discussions, est particulièrement forte
au Nigeria, pays le plus peuplé
d’Afrique (190 millions de personnes). Avec Chinua Achebe,
Wole Soyinka et plus récemment
Chimamanda Ngozi Adichie
[Americanah, Gallimard, 2015], le
Nigeria a produit certains des plus
grands écrivains africains.
C’est grâce à son grand frère que
Wellington Jighere découvre le jeu.
Le jeune homme finance ses études
d’agriculture grâce à l’argent qu’il
gagne dans des tournois. “Mais
après, je suis devenu trop bon pour
“Si je m’entraîne
vraiment bien,
je peux connaître
90 % des mots
du dictionnaire.”
Wellington Jighere, CHAMPION
DU MONDE 2015 DE SCRABBLE
m’arrêter”, explique Jighere, qui a
fait de ce loisir son métier. De fait,
parmi les 4 000 joueurs participant
à des compétitions au Nigeria, les
meilleurs sont tous des professionnels à temps plein.
Wellington Jighere consacre
beaucoup de temps à ses entraînements. Avant une compétition,
il affronte chaque jour, pendant
quatre ou cinq heures, les meilleurs joueurs du pays. Mais il a
aussi une méthode d’entraînement
bien à lui, qu’il a baptisée “les mots
barrés” : chaque jour, il ouvre son
dictionnaire Collins – ouvrage de
référence dont les 722 000 entrées
sont acceptées au Scrabble – et raye
les mots qu’il connaît, page après
page. Quand une nouvelle édition
du Collins sort, il se concentre sur
les termes nouvellement inclus.
“Si je m’entraîne vraiment bien,
je peux connaître 90 % des mots
du dictionnaire, affirme le jeune
homme, mais je peux aussi très vite
en oublier.” Et en ce moment, il
n’est pas au sommet de sa forme.
Son projet d’école de Scrabble
est très chronophage, et il s’est
également battu pour le maintien de la subvention Scrabble
de l’État. L’économie nigériane
est en déclin depuis des années
et le gouvernement envisage de
réduire considérablement ses
aides. “C’est toute une part de notre
culture qui est menacée”, déplore
Wellington Jighere.
Le jeune homme ne se trouve
donc pas dans des conditions de
préparation optimales pour participer aux prochains championnats
du monde de Scrabble, qui auront
lieu au Royaume-Uni en octobre.
En outre, la concurrence se fait
de plus en plus rude, notamment
à cause du joueur néo-zélandais
Nigel Richards. Ce dernier, triple
4 000
JOUEURS
DE SCRABBLE
au Nigeria. Il y a près
de 100 clubs nigérians
et 4 000 joueurs
participant à des
compétitions, rapportait
The Economist à la fin
de 2017. Bien plus que
“les 2 000 à 2 500 joueurs
et les 152 clubs que
totalisent les États-Unis
et le Canada réunis”,
rappelait le titre
britannique. En France,
la Fédération de Scrabble
compte 16 000 adhérents
répartis dans 800 clubs.
Créé en 1931 par un
architecte new-yorkais,
le jeu, disponible en
une trentaine de langues,
s’est vendu dans près
de 120 pays.
champion du monde, est
un peu le Roger Federer
du Scrabble anglophone. Il a
même réussi à remporter certains des plus grands tournois
en français alors qu’il ne parle
pas véritablement cette langue.
Pour ce faire, ce Néozélandais, âgé
de 51 ans et doté d’une mémoire
photographique, a mémorisé les
entrées du dictionnaire français en
neuf semaines. Wellington Jighere
sait que sa seule chance de le battre
est de consacrer chaque seconde
de son temps au Scrabble.
Pour l’heure, dans ce centre de
congrès, un amateur ambitieux
propose à Wellington Jighere de
faire une partie. Ce dernier, un
large sourire aux lèvres, accepte
gentiment et affiche un air aussi
concentré que lors des championnats du monde.
Wellington Jighere gagne aisément la partie. Lorsqu’il pioche des
lettres dans son sac en tissu, il le
tient toujours bien au-dessus de
sa tête. Selon les règles officielles
du jeu, les joueurs doivent en effet
placer le sac au-dessus de leurs
yeux avant de tirer des lettres afin
d’éviter toute tentative de triche.
Que le tournoi soit professionnel
ou amical, Wellington Jighere lève
toujours son sac plus haut que tous
les autres joueurs. Pour lui, c’est
une question de principe.
—Christian Putsch
Publié le 4 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
NAJAT VALLAUD-BELKACEM - LÉA SALAMÉ
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Réunion sur la Syrie. Erdogan (Turquie),
Poutine (Russie) et Rohani (Iran) au chevet
d’Assad (Syrie). Dessin de Bleibel, Liban.
moyenorient
Syrie. C’est bien Poutine
le grand vainqueur
La rencontre à Sotchi entre les chefs d’État russe et turc, qui a abouti au report
de l’attaque de l’enclave syrienne d’Idlib, a été saluée comme une victoire d’Ankara.
Mais pour ce journal turc, Moscou sort gagnant de ce bras de fer.
mais qu’est-ce que la Turquie a précisément à gagner dans l’histoire ? Mystère… En
déplaçant ses pions sur l’échiquier syrien, la
Russie est parvenue à faire passer Ankara
pour le parrain ofciel des organisations
terroristes. On se demande bien évidemment ce que la Turquie fera des radicaux
une fois que ceux-ci auront été triés et retirés des rangs de l’opposition “modérée”.
Va-t-elle les envoyer dans les rangs de
l’Armée syrienne libre [opposition armée
syrienne non islamiste] ? Vont-ils s’installer
dans la zone placée sous contrôle militaire
turc ? Vont-ils retourner dans le civil, être
expulsés en Turquie ou, via la Turquie, dans
d’autres pays ? On se demande également
si les autres groupes rebelles [proches des
islamistes] vont se retrouver classés comme
“modérés” ? Pense-t-on vraiment que ces
“modérés” accepteront de rejoindre les forces
loyalistes ? Autre question : la Turquie et la
Russie se sont-elles secrètement mises d’accord pour obliger ces groupes à rendre les
armes et à accepter leur transfert dans les
zones [syriennes] sous contrôle de l’armée
turque ? Si oui, comment seront-ils accueillis
et intégrés sur place ? Le protocole signé
ofre-t-il une garantie contre les attaques
du régime d’Assad ? Et si Assad décide de
mener l’ofensive contre Idlib, que dira la
Turquie ? N’y a-t-il pas ici une source d’ambiguïté considérable ?
Maintien de l’ordre. Téhéran a déclaré
—Yenicag Gazetesi, Istanbul
N
ous sommes juste avant le match,
et l’entraîneur motive son poulain en lui promettant la victoire.
Première reprise, notre boxeur encaisse
les coups. Le coach tente de regonfer
son boxeur.
“Vas-y fls, continue comme ça. Il est touché,
surtout t’arrête pas…”
Deuxième reprise, même scénario. Notre
boxeur continue de subir et arbore désormais un bel œil au beurre noir.
“T’étais à deux doigts de le faire tomber.
Surtout lâche rien…”, continue l’entraîneur.
Dernière reprise. L’adversaire se
déchaîne. Notre boxeur a l’arcade ouverte,
la lèvre explosée et le nez en sang. Il est
sur le point de s’écrouler sur le ring. Au
coup de gong fnal, il rejoint son camp
en clopinant.
“Bravo, fls. T’étais bon, encore meilleur
qu’au premier et deuxième rounds. Il a pris
cher… Il était à deux doigts du KO !
— OK, coach. Mais du coup, vous avez vu
où se cachait l’autre, celui qui m’en a mis
plein la gueule ?”
Pour nous, le premier round, c’était en
décembre 2016, lorsque Erdogan a déclaré,
après s’être entretenu avec Poutine au sujet
d’Alep, que les bombardements sur la ville
allaient cesser à compter de 22 heures. “Les
Russes nous ont priés de les aider à évacuer
le Front Al-Nosra [opposition islamiste] de
la ville. Nous avons donné les instructions
nécessaires et œuvré pour qu’il quitte Alep et
que les habitants puissent de nouveau vivre en
paix.” Et alors, tout ce que la région comptait de “terroristes islamistes” est parti s’entasser à Idlib. Le deuxième round, c’était
durant le scandaleux sommet de Téhéran,
[le 7 septembre]. Erdogan, qui exigeait un
cessez-le-feu à Idlib, a alors reçu une fn de
non-recevoir de la part de la Russie et de
l’Iran. Et Poutine de déclarer froidement que
les terroristes d’Idlib ne respecteraient de
toute façon jamais le cessez-le-feu.
Le troisième round, c’était le sommet de
Sotchi [du 17 septembre], au cours duquel
la Russie et la Turquie ont signé un mémorandum d’entente. L’accord prévoit la
constitution d’une zone démilitarisée de
15-20 kilomètres de large le long de la ligne de
front entre les forces rebelles et les troupes
du régime. Les “radicaux” parmi les insurgés
syriens ont jusqu’au 15 octobre pour quitter
la zone. L’armement lourd sera saisi et, bien
que les termes de l’accord paraissent assez
fous, il semble que ce désarmement sera
conduit sous la responsabilité de la Turquie.
Voilà pour les points d’accord. Mais les
points d’interrogation, eux, demeurent
légion. On nous parle d’une grande réussite,
peu avant le sommet de Sotchi que l’Iran
ne participerait pas à la reprise d’Idlib. Or
nous savons que l’Iran contrôle un certain nombre de groupes paramilitaires
[notamment le Hezbollah libanais] dans
la région. Si ces groupes passent à l’action
et que Téhéran se dédouane de toute responsabilité en déclarant que ces groupes
agissent de leur propre initiative, que
répondra la Turquie ? En outre, comment la Turquie est-elle censée contrôler
les groupes rebelles syriens ? Une fois les
groupes rebelles désarmés par les soins
d’Ankara, comment être sûr que les groupes
qui ne sont pas placés sous le contrôle
direct de la Russie ou de l’Iran sauront
entendre raison et resteront sagement à
leur place ? Et puis les insurgés “radicaux”
sont-ils à ce point stupides ? Quel groupe
terroriste accepterait de rendre les armes
dans ces conditions ? Que ferons-nous si,
par exemple, les États-Unis s’arrangent pour
retourner certains de ces groupes contre
nous ? Et prendrions-nous le risque d’entrer
en confit ouvert avec la Russie ?
En mettant toutes ces questions bout à
bout, on voit qu’il y a un risque non négligeable pour que la Turquie fnisse par basculer dans le volcan sur lequel elle danse. Avec
ses postes d’observation, Ankara fait pâle
fgure face aux bases militaires (détenues par
les Russes, les Américains…) dans la région.
Et voilà qu’en prime on nous demande d’assurer le maintien de l’ordre. Une fois la zone
tampon d’Idlib constituée, les forces russes
et turques sont en efet censées patrouiller
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SITUATION AU 24 SEPTEMBRE 2018. SOURCE : SYRIA.LIVEUAMAP.COM
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
100 km
T U RQ U I E
Kobané
Afrin
Manbij
Alep
v a
R o j a
Raqqa
Idlib
Hama
Homs
SY R I E
LIBAN
Les Russes
se heurtent à
quatre obstacles
Avant de crier victoire, Poutine
doit gagner une paix qui semble
plus compliquée que la guerre.
—L’Orient-Le Jour Beyrouth
Damas
Contrôle du territoire
Forces loyales à Bachar El-Assad
Alliance entre l’Armée syrienne libre (ASL)
et des groupes rebelles modérés ou radicaux
Groupes de l’ASL et armée turque
Forces démocratiques syriennes
dominées par les Kurdes
de concert dans la zone. Cela rappelle fortement Manbij [ville syrienne à la frontière
turque], où les États-Unis nous autorisent à
patrouiller pour mieux éviter toute action
d’envergure contre les rebelles kurdes.
Non, ne vous en déplaise, c’est bien la
Russie qui est la grande gagnante du sommet
de Téhéran et qui, de même, est sortie victorieuse du sommet de Sotchi. En acceptant le principe de la mise en place d’une
zone tampon à Idlib, la Russie s’est assuré
une certaine tranquillité, en maintenant
ses ennemis à une vingtaine de kilomètres
d’Idlib et en se déchargeant du processus
de désarmement sur la Turquie, tout en lui
accordant jusqu’au 15 octobre, le temps de
faire passer la pilule à son opinion publique.
La suite pourrait bien ressembler à ce qui
a eu lieu lors de la reprise d’Alep. En fin de
compte, qu’a obtenu la Turquie à Sotchi ? À
supposer qu’il s’agisse là d’un gain en termes
de politique extérieure, Erdogan a gagné un
peu de temps en vue des visites prévues aux
États-Unis et en Allemagne fin septembre.
Mais jusqu’où peut-on espérer aller avec ce
genre de solutions partielles ?
—Ahmet Takan
Publié le 19 septembre
SOURCE
YENICAG GAZETESI
Istanbul, Turquie
Quotidien, 50 000 ex.
yenicaggazetesi.com.tr
Yenicag, “Nouvelle Ère”, est issu
de l’hebdomadaire Kurultay, qui
est rapidement passé à un rythme
de parution quotidienne. Il a été
fondé en 2002 par Ahmet Celik,
un homme d’affaires proche
du parti d’extrême droite MHP.
Ce quotidien ultrakémaliste
et ultranationaliste n’hésite pas
à critiquer le pouvoir en place.
T
out ne se passe plus aussi bien que
prévu pour Vladimir Poutine en Syrie.
Le chef du Kremlin avait jusqu’ici
coché toutes les cases de la parfaite opération militaire en atteignant tous ses objectifs sans en payer le prix fort : reconquête
des territoires les plus stratégiques et symboliques, écrasement des forces rebelles,
coordinations renforcées avec les puissances
régionales. Mais alors qu’il cherche désormais à troquer son costume de général de
guerre pour celui de faiseur de paix, quatre
obstacles se dressent encore devant lui.
Le premier concerne la reprise de la province d’Idlib, dernière enclave aux mains des
rebelles. Alors que l’offensive de Damas et
de ses parrains russe et iranien apparaissait
imminente, Moscou a été obligé de geler les
opérations, ne voulant pas risquer de perdre
son partenaire turc. La Russie a besoin de
la Turquie, parrain des rebelles.
La chèvre et le chou. Ankara s’est opposé
à une offensive qui aurait provoqué un
afflux de réfugiés vers sa frontière et qui
lui aurait fait perdre sa carte maîtresse
en Syrie. Malgré sa volonté de porter le
coup fatal à la rébellion, Vladimir Poutine
a dû prendre son mal en patience et passer
un nouvel accord de désescalade avec la
Turquie. Moscou peut considérer que le
temps ne joue pas contre lui et qu’il peut
se permettre de reporter l’opération de
quelques semaines. Mais cette séquence a
mis en exergue la fragilité du processus et
la difficulté qu’auront Moscou et Téhéran
à convaincre Ankara d’apporter sa “caution rebelle” à un plan de paix dont ces
mêmes rebelles seront finalement exclus.
Le deuxième obstacle consiste à gérer
la volonté israélienne de pousser Téhéran
à quitter le sol syrien. La Russie a jusqu’ici
tenté de ménager la chèvre et le chou en
continuant à coopérer avec l’Iran en Syrie
tout en permettant à l’État hébreu de frapper les installations militaires de Téhéran
ou de ses alliés. Mais cela n’est pas suffisant
pour Israël, qui demande à la Russie de l’aider à mettre les Iraniens et leurs obligés à
la porte. Pour ce faire, l’État hébreu n’hésite pas à frapper en Syrie, à quelques kilomètres de la base russe de Hmeimim.
Cette suractivité israélienne a failli provoquer mardi [18 septembre] une crise diplomatique avec la Russie, après qu’un avion
MOYEN-ORIENT.
25
russe avec 14 militaires à son bord a été
La réhabilitation du régime Assad est le
détruit par erreur par un système de défense quatrième obstacle qui se trouve devant la
S-200 de l’armée syrienne. Les deux pays “pax poutinia”. Si de nombreux États s’actiennent trop à leur bonne entente pour que commodent désormais du maintien au poucet incident change fondamentalement la voir du président syrien, les Occidentaux
donne. Mais celui-ci a confirmé ce que beau- comme les pays du Golfe ont posé leurs
coup d’experts disent déjà depuis plusieurs conditions pour renouer les liens avec le
mois : la Russie a de plus en
régime et financer la reconsplus de mal à maîtriser l’actruction du pays. Les pays
tivité israélienne en Syrie et
du Golfe sont prêts à tendre
semble dans le même temps
la main à Bachar El-Assad
assez peu encline à mettre
s’il s’éloigne des Iraniens.
Téhéran à la porte.
Les Européens, qui souCONTREPOINT haitent également endiLe troisième obstacle est
lié à la reconquête de l’Est
guer l’influence iranienne,
syrien. Cette région est indispensable à insistent quant à eux sur la tenue d’élecla viabilité du régime en raison de ses res- tions démocratiques.
sources énergétiques. Reprendre l’Est syrien
Le régime syrien, qui n’a jamais souhaité
permettrait également aux forces loyalistes négocier avec l’opposition, qu’il qualifie de
de dominer toute la frontière avec l’Irak et “terroriste”, est plutôt dans une logique d’imde mettre les Kurdes au pas. Ce grand des- poser sa domination par la force, bien appuyé
sein se heurte à la présence américaine. en cela par son allié iranien. Moscou a pour
En restant sur le sol syrien, les Américains l’instant épousé la même logique pour gagner
gardent un moyen de pression sur le régime la guerre. Mais alors qu’une des guerres,
et sur les Iraniens, qui souhaitent consoli- celle qui oppose le régime à l’insurrection,
der leur corridor chiite reliant Téhéran à la est sur le point de se terminer, l’ours russe
Méditerranée via l’Irak, la Syrie et le Liban. Et pourrait se rendre compte des difficultés à
les Russes ne peuvent pas imposer leur paix gagner la paix avec de tels alliés.
—Anthony Samrani
tant que les Kurdes, appuyés par Washington,
Publié le 20 septembre
contrôlent 30 % du territoire syrien.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26. D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Dessin de Medi,
Albanie.
asie
Corées.
À quoi jouent
les Américains ?
Washington n’a pas donné suite aux dernières
propositions de Pyongyang. Une intransigeance qui
jette un doute sur la volonté réelle de Trump de voir
aboutir la dénucléarisation de la péninsule coréenne.
Kim Jong-un]. Dans ce contexte,
l’annonce du 20 septembre du
département d’État américain est
décevante. Au sujet des exigences
de la Corée du Nord en échange
de la perspective de démantèlement définitif des installations
nucléaires de Yongbyon, la porteparole Heather Nauert a déclaré :
“Rien ne peut se faire sans la dénucléarisation. Elle est un préalable à tout.”
S’il faut comprendre par la
réponse de Heather Nauert qu’il
n’y aura pas de déclaration de fn
de guerre avant la destruction du
site de Yongbyon, le chemin vers
la dénucléarisation rouvert à la
suite du sommet intercoréen de
Pyongyang risque de se refermer
à nouveau. [La guerre de Corée
s’est achevée en 1953, mais aucun
traité n’a été signé après la fn des
hostilités.] Les Américains doivent
savoir s’ils veulent réellement ou
non la dénucléarisation. Il en va de
même pour les sanctions contre
Pyongyang. Les toutes premières
étapes de dénucléarisation réalisées par la Corée du Nord ont eu
pour conséquence non l’assouplissement des sanctions, mais
leur renforcement !
Assouplissement. Or, en ce qui
—Pressian (extraits) Séoul
I
l y a une expression qui ne
manque pas d’apparaître
quand il s’agit de la politique
des Nord-Coréens en matière de
négociations : “tactique du salami”.
Elle renvoie au fait que le régime
nord-coréen a morcelé son processus d’abandon du nucléaire en
plusieurs étapes et qu’à chacune de
celles-ci il a obtenu une compensation. L’expression est revenue à
propos du sommet intercoréen qui
s’est tenu du 18 au 20 septembre en
Corée du Nord. Que la Corée du
Nord ait fragmenté son processus
de dénucléarisation n’est pas faux.
Et il ne pouvait pas en être autrement. Les compensations aussi
lui étaient proposées par étape.
La tactique du salami n’est pas
propre à la Corée du Nord, tous
les pays en négociation avec elle
y recourent.
Ce qui est grave, c’est le fait
que Washington ne s’implique
pas dans cette tactique et refuse
de prendre des mesures correspondant aux diférentes étapes
nécessaires à la dénucléarisation
nord-coréenne. C’est la raison principale pour laquelle les négociations entre les deux pays stagnent
depuis le sommet du 12 juin [à
Singapour, entre Donald Trump et
concerne les sanctions, le choix
n’est pas seulement entre tout ou
rien, entre les maintenir ou les retirer. Les résolutions du Conseil de
sécurité de l’ONU précisent qu’elles
peuvent être modifées ou assouplies selon les eforts de dénucléarisation de la Corée du Nord. Mais
même cela, Washington le refuse.
L’attitude du président Trump
est décevante. Jusqu’à l’année dernière, il tenait Pyongyang à la gorge,
tout en faisant des grimaces et en
lançant des diatribes. Cette année,
surtout depuis le sommet avec
Kim Jong-un, il réitère ses messages de confiance à l’égard de
l’homme fort de Pyongyang. Mais
il ne lève pas le petit doigt pour ce
qui concerne les sanctions contre
la Corée du Nord. Bref, il tient toujours Pyongyang à la gorge, mais
avec le sourire. Il est temps que le
gouvernement Trump se décide
à résoudre le problème de façon
“équitable”, comme l’a tant souligné le président américain. La proclamation de la fn de la guerre et
l’assouplissement des sanctions,
deux choses qui auraient dû être
faites depuis longtemps, constituent le baromètre de la sincérité
des Américains dans le dossier de
la dénucléarisation.
—Chong Uk-sik
Publié le 19 septembre
La promesse
d’un avenir
radieux
Au sommet intercoréen
qui s’est tenu du 18
au 20 septembre,
de nombreux projets
économiques communs
ont été évoqués.
—Kyunghyang Shinmun
(extraits) Séoul
L
a déclaration faite conjointement le 19 septembre par
les deux dirigeants coréens
devrait donner un coup d’accélérateur à la reprise de la coopération économique intercoréenne.
Des projets concrets ont été évoqués, comme celui de relier les
deux pays par voies ferroviaire et
routière pour le transport de marchandises ou encore celui de créer
des zones spécifques communes.
Des travaux devraient même commencer avant la fn de l’année, précise la déclaration.
Ces projets sont sans doute
nés de l’idée partagée par les
deux dirigeants selon laquelle la
coopération économique est une
garantie de paix et le meilleur
moyen d’arriver à l’ouverture
et aux réformes de la Corée du
Nord, voire à la dénucléarisation
de la péninsule. On comprend
mieux que, tout en afrmant que
la coopération économique ne
faisait pas partie des priorités
du sommet, le gouvernement de
Séoul ait inclus dans la délégation
qui s’est rendue à Pyongyang les
principaux industriels du pays,
comme Lee Jae-yong, héritier du
groupe Samsung.
Coopération. La liaison ferro-
viaire entre Séoul et Sinuiju, en
Corée du Nord, avait été établie
en 2004 et utilisée pour le transport de marchandises de 2007 à
2008 entre Munsan, au Sud, et
Kaesong, au Nord. Par la suite,
la partie nord-coréenne n’ayant
pas pu être modernisée, les installations se sont dégradées. Le
ministère du Territoire et des
Transports sud-coréen a récemment annoncé la reprise des travaux pour la partie sud, soit les
104 kilomètres de chemin de fer
entre Gangneung et Jejin et les
11,8 kilomètres de route menant
de Munsan à la frontière intercoréenne, en Corée du Nord.
Par ailleurs, les deux dirigeants
ont décidé de remettre en activité
la zone industrielle de Kaesong
[fermée depuis 2016] et de rétablir
le tourisme au mont Kumgang
[interrompu depuis 2008].
Les deux sites, situés en Corée
du Nord, devraient constituer
respectivement le centre d’une
zone économique sur la côte ouest
et celui d’une zone touristique sur
la côte est. A l’ouest, la coopération
en matière de pêche (zone de
pêche commune) et de production
agricole devra se développer en
plus des activités de Kaesong ;
à l’est, autour du site du mont
Kumgang, Wonsan, Kalma (en
Corée du Nord), le mont Seorak,
Sokcho et Yangyang (en Corée
du Sud) constitueront un pôle
touristique attractif. Mais ce n’est
pas pour demain : ces projets
nécessitent la levée des sanctions
de l’ONU à l’encontre de la Corée
du Nord – c’est ce que signife la
mention : “Dès que les conditions
seront réunies”, stipulée dans la
déclaration commune.
Ces projets, des nouveautés par
rapport à l’accord du 4 octobre
2007, sont les refets de la “nouvelle
carte économique de la péninsule”
du président Moon. “La déclaration
conjointe montre la volonté des deux
Corées de faire avancer les choses dans
les domaines militaire et économique
qui n’ont pas de rapport direct avec la
dénucléarisation”, commente Kim
Hyong-sok, ancien vice-ministre
de la Réunifcation et professeur
à l’université Daejin, en Corée
du Sud. “Cela fait partie du cadre
fondamental du concept du président
Moon en vue d’une communauté
économique intercoréenne, l’objectif
étant d’infuer sur les décisions du
régime de Pyongyang en lui montrant
concrètement que la dénucléarisation
peut amener un avenir radieux”,
ajoute-t-il.
—Chon Pyong-yok
Publié le 19 septembre
Sommet ?
●●● En marge de l’Assemblée
générale des Nations unies à New
York, le président américain,
Donald Trump, a rencontré son
homologue sud-coréen, Moon
Jae-in. Selon The Korea Times,
“Trump a salué l’issue du sommet
intercoréen du 18 septembre,
ajoutant qu’il verrait ‘dans un
futur proche’ le président
nord-coréen Kim Jong-un”.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
7h-9h
Deux heures d’info
avec Nikos Aliagas
Avec Audrey Crespo-Mara, Nicolas Canteloup, Jean-Michel Aphatie
et toute la rédaction.
Du lundi au vendredi
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
cagle cartoons
à la une
ÉTATS-UNIS – CHINE
l’HEUrE dU CHoC
Lancé par Donald Trump, le bras de fer qui oppose les deux premières économies du monde va
bien au-delà d’une querelle commerciale (lire p. 29 à 31). Une bonne partie des élites dirigeantes
américaines reprochent à la Chine de ne pas respecter les “règles” du jeu économique mondial.
Plus largement, Washington cherche à contenir l’émergence de son seul rival crédible
comme puissance dominante du xxie siècle. Pékin ne compte pas se laisser faire (p. 34).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’HEURE DU CHOC. 29
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Une surenchère sans fin
Lorsque la Chine aura épuisé toutes ses munitions tarifaires dans
l’aff rontement qui l’oppose aux États-Unis, elle disposera d’autres
moyens de pression, comme la dévaluation de sa monnaie.
—Financial Times Londres
L
es guerres commerciales portent bien leur
nom. Œil pour œil, dent pour dent : voilà
la teneur de l’affrontement économique
qui oppose les États-Unis et la Chine. Une
conséquence du même genre d’émotions – la
peur et l’orgueil – qui déclenchent de vraies
guerres. Un pays se montre agressif, l’autre se
sent obligé d’en faire autant. Tous deux craignent,
s’ils faiblissent, de perdre la face aux yeux du
monde et de leur peuple.
Washington estime que la Chine “triche” au
jeu du commerce depuis des dizaines d’années.
Mais en réponse à la première salve de taxes
américaines lancée en juillet, Pékin n’a proposé aucun compromis ; à la place, il a riposté
en imposant elle aussi des tarifs douaniers.
Résultat : le président Donald Trump vient
d’ajouter des droits de douane de 10 % sur
200 milliards de dollars supplémentaires d’importations en provenance de Chine. Évidemment,
la Chine a répondu par la taxation d’autres
produits américains. Dans la même logique,
Donald Trump s’est alors engagé à poursuivre
l’escalade des droits de douane (jusqu’à 25 % si
nécessaire). In fine, tous les produits importés
de Chine pourraient être concernés.
Si les deux rivaux sont prêts à prendre le risque
de se lancer dans une véritable guerre commerciale, c’est parce que chacun croit pouvoir gagner.
Les États-Unis pensent que l’économie chinoise
titube et qu’elle est donc vulnérable aux pressions. Comme l’a récemment dit Larry Kudlow,
conseiller économique en chef à la MaisonBlanche, “l’économie chinoise file un mauvais
coton”. Et nul n’ignore que, dans ses échanges
avec les États-Unis, la Chine exporte bien plus
qu’elle n’importe, ce qui la met en position de
faiblesse en cas de guerre des tarifs douaniers.
De son côté, le gouvernement chinois estime
que son système politique autoritaire est bien
plus à même de résister à une guerre commerciale que le modèle américain, sensible aux pressions et au mécontentement des électeurs. Ainsi,
il n’a pas échappé à Pékin que l’administration
Trump a déjà dû promettre d’aider les producteurs américains de soja pénalisés par les barrières tarifaires chinoises.
“Si les deux camps sont prêts à s’aff ronter, c’est
parce que tous deux pensent pouvoir gagner, commente Jeremy Shapiro, du Conseil européen des
relations internationales [un groupe de réflexion
paneuropéen]. En sciences politiques, on emploie
le terme ‘guerre’ pour les cas où il faut déterminer
qui est le plus fort. Autrement, il n’y aurait pas de
raison de se battre. Dans le cas qui nous occupe,
une guerre commerciale est nécessaire pour déterminer qui a raison.”
Jusqu’ici, cette guerre commerciale s’est surtout déroulée sur le terrain des droits de douane.
Mais Pékin se retrouvera bientôt à court de produits américains à taxer et devra trouver d’autres
façons de riposter. Certains changements sont
déjà visibles. Par exemple, la Chine a allégé les
sanctions économiques imposées à la Corée
du Nord, essentielles pour les États-Unis, qui
souhaitent pousser le régime de Kim Jong-un
à démanteler son arsenal nucléaire.
De nouvelles réglementations pourraient aussi
entraver l’activité des entreprises américaines
établies en Chine. Sans oublier que Pékin peut
toujours manipuler sa monnaie pour en déprécier la valeur, ce qui lui permettrait de compenser facilement les effets sur les prix d’une taxe
douanière de 10 %.
Chandelle
DETTE
← Dessin de Daryl
Cagle, États-Unis.
Le banquier chinois. Enfin, l’achat de dette
américaine par la Chine a donné lieu à beaucoup de spéculations. Certains soutiennent
depuis longtemps qu’il suffirait à la Chine de
cesser d’acheter des bons du Trésor américain
pour faire pression sur les États-Unis, qui peineraient alors à financer leur déficit. Ainsi, Hillary
Clinton a autrefois déclaré [en 2009] que les
États-Unis auraient du mal à “traiter durement”
la Chine puisque celle-ci était leur “banquier”.
Mais du temps de Barack Obama, on pensait
plutôt que la Chine ne se débarrasserait jamais
de ses titres de dette américains car cela ferait
plonger la valeur de ses propres économies.
Cependant, les réductions d’impôts décidées
par Donald Trump sont en train de faire exploser le déficit américain. Il y a donc de grandes
chances pour que Pékin envisage d’user de son
influence sur la dette américaine en guise de
représailles. Quand une guerre éclate, toutes
sortes de nouvelles armes sont développées.
Cela vaut aussi bien pour les guerres commerciales que pour les guerres tout court.
ÑGideon Rachman
Publié le 18 septembre
5,6 %
DE LA DETTE AMÉRICAINE AUX MAINS DES CHINOIS
Les investisseurs chinois sont les premiers créanciers
étrangers des États-Unis, devant les Japonais,
qui détiennent 4,9 % des 21 210 milliards de dollars de dette
du pays (à fin juin 2018). Près de 30 % de l’ensemble de cette dette
sont entre les mains d’étrangers, les 70 % restants étant détenus
par des investisseurs américains, l’État et la Réserve fédérale.
Contexte
Le dialogue est rompu
●●● Washington applique depuis le
24 septembre de nouveaux droits de douane,
à hauteur de 10 % – puis de 25 % à compter
de 2019 –, sur 200 milliards de dollars de
produits en provenance de Chine. Une mesure
perçue comme une nouvelle agression par
Pékin, qui a répliqué en annonçant des taxes
de 5 % à 10 % sur 60 milliards de dollars de biens
américains. La surenchère du gouvernement
Trump porte à plus de 250 milliards la valeur
des marchandises chinoises concernées par
les taxes américaines, soit une bonne moitié
des exportations chinoises vers les États-Unis
(505 milliards de dollars en 2017). Ce jeu des
mesures et contre-mesures a une conséquence
logique : la fin des pourparlers entre officiels
américains et chinois pour tenter d’apaiser
la crise. Le vice-ministre du Commerce
chinois, Wang Shouwen, a annulé une visite
prévue le 20 septembre à Washington, censée
préparer une rencontre entre le vice-Premier
ministre, Liu He, et le ministre des Finances
américain, Steven Mnuchin. Au sein même
du gouvernement américain, les tenants
d’une ligne dure vis-à-vis de Pékin, comme
Peter Navarro, le principal conseiller au
Commerce de la Maison-Blanche, ou Robert
Lighthizer, le représentant au Commerce,
s’opposent à ceux qui, comme Mnuchin,
plaident pour le dialogue. Côté chinois, la
“frustration” est palpable, indique
le Financial Times. “Les Chinois doutent
de la valeur des discussions [avec
le ministre des Finances américain].”
Le casse-tête du soja
●●● En juillet, en réponse aux mesures
américaines, Pékin a décrété une
augmentation de 25 % des droits de douane
sur le soja américain. Or la Chine importe
environ 100 millions de tonnes de soja par
an, la moitié venant du Brésil et un tiers venant
des États-Unis, écrit le Financial Times.
Pour nourrir ses immenses élevages de porcs
et de poulets, la Chine dépend à 85 % des
importations, précise le site en chinois du
Nihon Keizai Shimbun. Toute la question est
donc de savoir à quelle vitesse Pékin réussira
à réduire sa dépendance vis-à-vis du soja
américain. Au premier semestre, la Chine
en a importé 13 millions de tonnes, soit six
de moins qu’en 2017. Pékin se rapprochait
déjà du Brésil, premier producteur mondial,
en prévision du conflit qui se profilait avec
Washington. La Chine a également encouragé
sa propre production, qui devrait passer
de 1 à 15 millions de tonnes par an. De leur côté,
les producteurs américains, dont la récolte
a été exceptionnelle, ont vu les prix baisser,
et ils espèrent compenser la baisse des
exportations vers la Chine par des débouchés
vers l’Amérique centrale et l’Europe.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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oferts
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St Hugues
COMMANDEZ
DÈS MAINTENANT
L’Agenda
2018-2019
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200
New York, État unis
Quotidien, 570 000 ex
www.nytimes.com
Avec 1 300 journalistes, 13
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Pulitzer, The New York Times est
de loin le premier quotidien et
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États-Unis, dans lequel on peut
lire “all the news that’s ft to
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digne d’être publiée”). Son site
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Je choisis de régler par :
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Date et signature
obligatoires :
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Expire fin :
Exportations
(des États-Unis
vers la Chine)
MÉTAUX
5%
… et les États-Unis vers la Chine ?
1995
2005
2017
Les États-Unis sont le principal client
de la Chine (19 % de ses exportations en 2017),
et son troisième fournisseur (8,5 % de
ses importations), derrière la Corée du Sud
et le Japon. La Chine est le troisième marché
des États-Unis (8,4 % de leurs exportations
contre 18,3 % pour le Canada et 15,7 % pour
le Mexique). Mais elle est le premier fournisseur
des États-Unis (21,6 % de leurs importations).
ÉQUIPEMENTS 21 % PRODUITS
AGRICOLES 14 %
ÉLECTRIQUES
ET ÉLECTRONIQUES
(dont soja 11 %)
AUTRES
25,9 %
(dont circuits intégrés
5,7 %)
TRANSPORTS
(avions, voitures…)
21 %
INSTRUMENTS
(médicaux et autres)
9,2 %
PRODUITS
8,9 %
CHIMIQUES ET
PHARMACEUTIQUES
Une nouvelle
guerre froide s’annonce
C’en est fni de la discrétion de la Chine sur la scène internationale.
La guerre commerciale qui fait rage est un aspect de la rivalité
croissante entre Pékin et Washington, qui va s’exprimer aussi sur
les terrains diplomatique et idéologique, écrit ce politologue chinois.
=
ADRESSE
Tel. :
AUTRES
24,8 %
TEXTILES
9,2 %
0
NOM . . . . . . . . . . . . . . ..................
CP
Déficit
des États-Unis :
375 milliards
1985
À retourner accompagné de votre règlement à : Courrier international Service VPC - A2100 - 62066 Arras Cedex 9
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ÉQUIPEMENTS
ÉLECTRIQUES
ET ÉLECTRONIQUES
30
MAI 2019
SEM L
(2016, en %)
D
9,90 €
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Importations
(des États-Unis
en provenance
de Chine)
500
APRIL
APRIL
SEM L
Qu’est-ce que la Chine exporte vers les États-Unis ?
Échanges commerciaux des États-Unis
avec la Chine (2017, en milliards de dollars)
AVRIL 2019
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Déséquilibre
St Jean-Baptiste de la Salle
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no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Cryptogramme :
Offre valable dans la limite des stocks disponibles en France métropolitaine jusqu’au 31/03/2019. * Réception chez
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à la protection des données - 80, bd Auguste-Blanqui – 75707 Paris cedex 13.
—21 Shiji Jingji Baodao Canton
E
n août, le Congrès américain a adopté successivement deux textes, le premier autorisant le budget militaire annuel et le second
redéfnissant le cadre des investissements
étrangers. Tous deux avaient clairement la
Chine en ligne de mire. On peut le dire, les
relations sino-américaines, qui mêlaient coopération et compétition, et où l’aspect coopératif
était prépondérant, sont devenues des relations
purement concurrentielles. Une conséquence inéluctable du changement de rapport de force entre
la Chine et les États-Unis, et une phase incontournable de l’émergence de la Chine. La théorie de
la transition du pouvoir nous apprend que quand
la force d’un pays émergent se rapproche de celle
d’un pays à la puissance établie, les relations de
pouvoir entre les deux pays franchissent alors un
seuil. Or aujourd’hui, la Chine, avec un PIB équivalant à 60 % de celui des États-Unis, se trouve
encore au stade où elle cherche à rattraper son
retard, mais elle s’approche du point de parité.
En fait, les États-Unis ont entamé des préparatifs stratégiques destinés à contrer la Chine
dès le deuxième mandat de la présidence de
Barack Obama. Après le changement de gouvernement à Washington en 2017, les relations
bilatérales entre la Chine et les États-Unis, loin
de donner des signes d’apaisement, ont continué à se dégrader. Et voilà qu’en 2018 elles sont
en train de se détériorer encore davantage avec
l’éclatement du grave contentieux commercial
qui oppose les deux pays.
Rivalité exacerbée. À l’ère Trump, les
Américains envisagent la stratégie de la Chine
de manière de plus en plus uniforme, les divergences ne portant plus que sur les moyens à
employer pour faire face à ce puissant pays
émergent. Ainsi, le premier rapport sur la stratégie de sécurité nationale du gouvernement
de Donald Trump désigne clairement la Chine
comme un rival, et y fait souvent allusion en
des termes très négatifs. Par ailleurs, dans
son discours prononcé lors de la cérémonie de
remise des diplômes au US Naval War College
[le 15 juin 2018], le ministre de la Défense,
James Mattis, a réafrmé les positions exprimées dans le rapport et a prétendu sans aucun
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’Heure Du cHoc. 31
courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Les pays les plus menacés
Le graphique de droite
montre la vulnérabilité
d’une sélection de pays
industrialisés face au
plan Made in China 2025,
qui vise à faire de la Chine
une superpuissance
technologique.
Cette stratégie – dont le
succès est encore incertain –
concerne tous les secteurs
de haute technologie
qui contribuent fortement
à la croissance économique
de ces pays (automobile,
aéronautique, machines,
robotique…).
Dépendance envers l’industrie (Part de la valeur ajoutée de l’activité manufacturière dans le PIB, en %)
EXPOSITION FORTE
Corée du Sud
30
Rép. tchèque
25
Bulgarie
20
Part des équipements
électriques et électroniques
dans l’ensemble des exportations
chinoises (dans le monde)
48 %
Roumanie
Lituanie
15
Pologne
Finlande
Croatie
Portugal
Lettonie
Allemagne
Hongrie
Slovaquie
Irlande
Autriche
Suède
Italie
Belgique
Danemark
Espagne
Pays-Bas
ÉTATS-UNIS
Royaume-Uni
France
Estonie
Malte
Japon
Slovénie
10
Grèce
22 %
5
Luxembourg
EXPOSITION FAIBLE
0
1996
0
2016
SOURCES : MINISTÈRE DU COMMERCE DES ÉTATS-UNIS, MERCATOR INSTITUTE FOR CHINA
STUDIES, THE OBSERVATORY OF ECONOMIC COMPLEXITY, CIA (WORLD FACTBOOK)
fondement que la Chine cherchait à reproduire
le modèle suivi par la dynastie Ming (13681644) en demandant aux autres pays de courber la tête devant elle [allusion à une période
d’expansion diplomatique et commerciale comportant un système de tribut versé à la Chine].
D’une manière générale, on devrait désormais
assister à un durcissement de la politique américaine à l’égard de la Chine, avec le soutien de
plus en plus marqué des élites du pays comme
des partis d’opposition.
Il ne fait aucun doute que la Chine et les ÉtatsUnis vont désormais s’engager dans une lutte
farouche pour le pouvoir. Toute la question est
de savoir si la rivalité prendra ou non une tournure idéologique susceptible de faire entrer les
relations sino-américaines dans une phase de
guerre froide. Actuellement, cette éventualité
se renforce. En cette période historique sans
guerre entre grandes puissances, avec la fn des
guerres de domination, les retournements de
puissance entre grands pays ne peuvent plus
se faire que par des moyens pacifques et assez
lentement. L’objectif ultime de l’émergence
d’un pays n’est pas de dépasser les autres sur le
plan de la puissance matérielle, mais de mettre
en place un ordre mondial qu’il puisse diriger.
Or, en l’état actuel des choses, un pays émergent peut réduire l’écart qui le sépare d’un pays
fort, mais il n’y a pas de voie pour le dépasser et
forger un nouvel ordre mondial. Les deux éléments clés de l’ordre mondial que sont l’organisation du système et ses valeurs dominantes
relèvent tous deux du soft power. Un domaine
Il s’agit au fond d’une
concurrence sur le terrain
du soft power.
Chypre
5
10
15
20
25
30
35
40
45
50
55
60
65
70
Importance des industries de haute technologie
(Contribution des industries de haute technologie à la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière, en %)
dans lequel le pays émergent est contraint de
créer ses atouts de toutes pièces.
Le pays émergent va faire surgir des idées
originales et des règles nouvelles, qui déferont
les vieilles idées et les vieilles règles du pays à la
puissance établie ; il s’agit au fond d’une concurrence sur le terrain du soft power. La Chine et
les États-Unis s’opposent déjà sur de nombreux
plans : leur idée du progrès humain, leur modèle
de développement économique, leur conception
du commerce international, de l’expansion à
l’international, de la coopération en matière de
sécurité, de l’organisation du cyberespace, ou
encore leur point de vue sur les relations internationales. La compétition sur le terrain du soft
power jouera un rôle de plus en plus important
dans la lutte de pouvoir entre ces deux pays.
Depuis le lancement de la politique de réformes
et d’ouverture [en 1979], la diplomatie chinoise
a fait le choix d’une stratégie consistant à rester
dans l’ombre en attendant son heure. Mais l’émergence de la Chine fait qu’il n’est plus possible
d’ignorer l’importance qu’il y a à “prendre la
parole en matière d’ordre mondial” pour avoir
une infuence diplomatique. La question est de
savoir comment exercer cette “puissance douce”.
Sur le plan idéologique, la diplomatie américaine dispose d’un système très au point. La
diplomatie chinoise ne s’est pas pour l’instant
donné les moyens de rivaliser avec les États-Unis
sur ce plan. La Chine ayant réalisé sa montée en
puissance dans le contexte de l’ordre mondial
existant, il est peu probable qu’on la voie rejeter
tout en bloc et élaborer quelque chose de totalement nouveau. Quoi qu’il en soit, la rivalité
en matière de soft power entre la Chine et les
États-Unis va être durable, et son intensité est
vouée à s’accentuer graduellement.
—Xu Jin
Publié le 12 septembre
Source
21 Shiji jingji
Baodao
Canton, Chine
Quotidien, 380 000 ex.
m.21jingji.com
Créé comme son
nom l’indique au début
du xxie siècle, le
“Reporter économique
du xxie siècle” s’est vite
hissé à la troisième
place des quotidiens
économiques chinois.
Publié par le groupe
Nanfang Ribao
– dépendant du Comité
du Parti de la province
du Guangdong –,
il se distingue par
son dynamisme
et son sens critique.
Classé par rubriques,
le site permet
d’accéder facilement
aux articles des jours
précédents. Très lisible
et maniable, il est
le seul site du groupe
Nanfang Ribao
à ne pas reproduire
la maquette de groupe.
Contrepoint
Réduire
l’interdépendance
●●● La Chine et les États-Unis sont-ils
sur le point de se livrer une “guerre froide”
économique ? L’expression, apparue dans
plusieurs médias américains, est trop
simpliste, assure Abigail Grace, chercheuse
au Centre pour une nouvelle sécurité
américaine (Cnas), un think tank de
Washington. La réalité est “bien plus
complexe”, avance-t-elle dans les colonnes
de The Atlantic. “Les États-Unis et la Chine
se dirigent vers une nouvelle zone grise
– pas tout à fait la séparation économique qui
a caractérisé la relation américano-soviétique
au cœur de la guerre froide, mais bien
loin du haut degré d’interdépendance qui
a prévalu au début du xxie siècle.” D’après
cette experte, la “remontée de flière” amorcée
par Pékin – une politique visant à investir
dans des activités à plus forte valeur ajoutée,
nécessitant des technologies plus avancées –
“pourrait contribuer à la stabilité stratégique
en encourageant une diversifcation progressive
des liens économiques entre les États-Unis
et la Chine”. Chacun des deux pays devrait
ainsi tâcher de se rendre moins dépendant
de l’autre. La Chine en produisant
elle-même des composants américains
tels que les semi-conducteurs.
Les États-Unis en développant des chaînes
d’approvisionnement alternatives en dehors
de la Chine. Et les deux pays en resserrant
leurs liens avec des puissances émergentes
en Asie du Sud-Est et en Afrique.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
32.
À LA UNE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
La course à l’hégémonie
technologique
La stratégie Made in China 2025 (MIC 2025), qui vise à faire monter en
gamme l’industrie chinoise, irrite particulièrement les États-Unis.
Moins par ses ambitions que par le soutien direct que lui apporte Pékin.
—South China Morning Post
(extraits) Hong Kong
E
n août, Redcore, une start-up chinoise peu
connue, annonçait avec fierté avoir “brisé
le monopole américain” en développant un
navigateur web inédit. Mais la gloire de l’entreprise pékinoise a été de courte durée : il
est vite apparu que le logiciel contenait des
traces de Google Chrome [dans son répertoire
d’installation], et Redcore a dû brusquement faire
machine arrière.
Cet incident illustre, du point de vue des
Occidentaux, ce qu’ils estiment être une stratégie délibérée de Pékin pour obtenir, de force,
des transferts de technologies et procéder à des
vols de propriété intellectuelle. Pour la Chine, il
constitue un rappel du gouffre qui la sépare des
États-Unis dans sa quête pour devenir une superpuissance technologique.
Les ambitions de Redcore, comme celles de
nombreuses entreprises technologiques chinoises,
trouvent leur origine dans le plan MIC 2025. Ce
programme, lancé par l’État en 2015, a pour objet
de faire grimper dans la chaîne de valeurs mondiale les industries du pays (que ce soit dans les
domaines de la robotique, de l’aérospatiale, des nouveaux matériaux ou des véhicules à énergie nouvelle) en remplaçant les produits importés par des
produits locaux et en créant des champions mondiaux capables de défier les géants occidentaux.
Depuis trois ans, le plan est devenu la cible de
toutes les critiques dans la bataille idéologique sinoaméricaine pour le pouvoir qui a éclaté au grand
jour avec la guerre commerciale actuelle. Sentant
leur domination technologique menacée, les ÉtatsUnis ont dénoncé ce plan comme l’exemple même
de ce qu’ils considèrent comme une intervention
abusive de l’État dans l’économie chinoise. “Il est
difficile de dire si la position des États-Unis à propos
de MIC 2025 repose sur des faits ou sur une simple
impression car la réalité, c’est que la Chine n’a pas
une base manufacturière solide, souligne Lu Jiunwei, chercheur à l’Institut de recherches économiques de Taïwan. Mais dans la course au pouvoir
politique mondial, les États-Unis souhaitent ralentir la progression de l’industrie chinoise, qui cherche
à les rattraper, voire à conserver ou même agrandir
l’écart existant. Et là, il s’agit d’un vrai dispositif stratégique, pas d’une simple impression.”
Pour la Chine, l’idée de départ, avec MIC 2025,
est simplement de rattraper les autres pays – un
objectif de taille selon ses propres dires. Pour
s’en convaincre, il suffit d’observer le secteur des
nouvelles technologies de l’information, un des
dix secteurs clés du plan. Après plus de vingt ans
d’existence et des milliards de dollars dépensés,
le pays n’est toujours pas à même de commercialiser un système d’exploitation ou des puces
conçus localement, sans parler bien sûr de percer
sur un marché informatique mondial dominé par
Microsoft et Intel.
Pékin commence à modifier
sa façon de se présenter au
reste du monde, craignant
de paraître arrogant.
“Nous en sommes simplement au stade où l’on se
contente de ‘suivre’, en particulier pour le développement des technologies de base que l’on ne peut pas
acheter et que personne ne nous donnera si on les
demande”, constate Zhang Hai’ou, professeur à
l’université Huazhong des sciences et technologies
[à Wuhan, dans le centre de la Chine]. Même Miao
Wei, ministre de l’Industrie et des Technologies
de l’information, a reconnu que son pays avait
encore besoin de trente ans pour devenir une
superpuissance industrielle. “Le made in China
n’est pas aussi puissant qu’il paraît”, a-t-il concédé
en 2015, devant les délégués de la Conférence
consultative politique du peuple chinois, l’assemblée consultative de Chine.
Cependant, l’envie de devenir une superpuissance technologique est indissociable du “rêve
chinois” du président Xi Jinping, et elle est portée
par une vague de fierté nationaliste. Les provinces
SOURCE
SOUTH CHINA
MORNING POST
Hong Kong
Quotidien, 100000 ex.
scmp.com
Le grand quotidien
de langue anglaise
de Hong Kong est
depuis avril 2016
la propriété de Jack Ma
(Ma Yun), patron
du géant du commerce
électronique chinois
Alibaba. Cette
acquisition a suscité
de fortes craintes que
la liberté de ton et
la qualité journalistique
de ce journal s’érode,
voire disparaisse.
La première initiative
de Jack Ma a été
de rendre le site web
du journal gratuit, avec
la prétention d’ouvrir
“au reste du monde”
“le site d’informations
le plus complet et le plus
fiable sur la Grande
Chine”. Cette stratégie
de capitalisation sur
la réputation du titre
plus que centenaire
concorde avec
les efforts faits par Pékin
pour développer
son réseau de médias
dans le monde.
et les grandes municipalités n’ont ainsi pas tardé
à convertir leurs divers plans de développement
en initiatives de MIC 2025.
Le plan Made in China 2025 a été élaboré par plus
de 150 scientifiques et chercheurs universitaires
en 2014 sous l’égide du ministère de l’Industrie et
des Technologies de l’information, ainsi que sous
celle de 20 autres organismes gouvernementaux.
Un groupe dirigeant en charge de la “construction d’une puissance manufacturière nationale” a
été mis en place l’année suivante, avec à sa tête le
vice-Premier ministre, Ma Kai, pour coordonner la
planification et la mise en œuvre des mesures de
MIC 2025 au niveau national. Une feuille de route
a été publiée quelques mois plus tard, précisant
les objectifs des secteurs industriels concernés.
Autosuffisance. Le plan, inspiré par la volonté
de “laisser le marché commander, le gouvernement
guider et les réformes s’approfondir”, vise à porter
à 70 %, d’ici à 2025, la part de marché domestique
des fournisseurs d’équipements technologiques
chinois, à réduire de moitié les coûts d’exploitation, les cycles de production et le pourcentage
de produits défectueux, et à créer 40 centres d’innovation. Il met l’accent sur l’innovation locale et
l’autosuffisance, en n’évoquant que pour la forme
le rôle des investisseurs étrangers ; il est seulement précisé que les investissements devront se
concentrer sur des secteurs tels que les nouvelles
technologies de l’information, les nouveaux matériaux et l’industrie biopharmaceutique.
MIC 2025 présente certaines lacunes : il ne précise pas les modalités financières et budgétaires,
ce qui donne l’impression d’un projet peu soigné.
De plus, la fièvre d’acquisitions qu’il a déclenchée a été à double tranchant. En effet, les sociétés chinoises à la trésorerie bien garnie ont été
autant vilipendées pour leurs empiétements sur
les intérêts nationaux d’autres pays qu’elles ont
été bien accueillies pour sauver des entreprises
européennes ou américaines en difficulté. Surtout,
le plan n’a pas réussi pour l’instant à obtenir ce
dont la Chine a le plus besoin : des technologies
clés, qui restent pour la plupart entre les mains
de sociétés américaines.
La vulnérabilité de la Chine face à la domination technologique des États-Unis est devenue
manifeste en avril quand Washington a interdit
aux industriels américains de vendre, pendant
sept ans, des composants à l’équipementier en
télécoms ZTE, qui n’avait pas respecté les sanctions américaines infligées à l’Iran. Cette interdiction, par la suite levée, a failli pousser ZTE à
cesser ses activités, en laissant sur le carreau des
milliers d’employés.
Côté États-Unis, il existe des raisons de s’inquiéter. La Chine, qui compte 800 millions d’internautes – deux fois plus qu’aux États-Unis –,
AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Christine Ockrent
Samedi 11H
– 12H
Écoute, podcast: franceculture.fr/ @Franceculture
En partenariat avec
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’HEURE DU CHOC. 33
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
[plan d’accélération de l’industrie manufacturière
de pointe américaine].
Reste à savoir dans quelle mesure les craintes
suscitées par MIC 2025 sont justifées. Selon Lu
Jiun-wei, le plan n’a pas changé le cours des choses
pour la Chine, comme le montre le recul de son
excédent commercial en produits de haute technologie en 2017 par rapport à 2015, signe d’une
augmentation de la dépendance des fabricants
chinois à l’égard des technologies de base étrangères. Tant que la Chine ne sera pas disposée à
investir davantage dans la recherche fondamentale, ses eforts continueront à reposer sur la technologie étrangère, estime le chercheur. Ce qui
signife qu’elle n’en a pas fni avec une pratique
qui est un des pires cauchemars de l’Occident, à
savoir conditionner l’accès au marché chinois à
des transferts de technologie. “Bien que la Chine
souligne l’importance de la recherche fondamentale
pour devenir une superpuissance manufacturière, la
part qui lui est consacrée dans l’ensemble des dépenses
de recherche et développement depuis le lancement
du plan Made in China 2025 reste minime, environ
5 %, souligne Lu Jiun-wei. C’est entre un quart et un
tiers de ce que l’on observe dans des économies développées comme celle des États-Unis.”
Jeux olympiques. Autre indicateur, la Chine
est devenue le plus gros marché du commerce
en ligne, des paiements mobiles et des robots
industriels. Elle a également donné naissance à
des géants des hautes technologies, qui rachètent
des actifs dans le monde entier et sont à la pointe
de l’innovation : la société de jeu et de paiement
sur Internet Tencent, le fabricant de drones DJI,
le moteur de recherche Baidu ou encore la société
de commerce en ligne Alibaba (propriétaire du
South China Morning Post).
Subventions. Mais c’est sans doute le rôle joué
par le gouvernement chinois dans MIC 2025 qui
irrite le plus les États-Unis. “C’est leur manière
d’agir qui pose problème… Le gouvernement subventionne à tout va le développement de ses entreprises,
prend des mesures discriminatoires à l’encontre des
sociétés étrangères ou leur impose des transferts de
technologies. Ce sont autant d’éléments de concurrence déloyale auxquels il convient de s’opposer”,
afrme Jacob Parker, vice-président de l’US-China
Business Council [qui regroupe environ 200 entreprises américaines faisant des afaires en Chine].
De fait, l’État a accentué son engagement depuis
dix ans. Comme tous les programmes de développement classiques qui l’ont précédé, MIC 2025
défnit des objectifs en matière de croissance et
de parts de marché (jusqu’à 95 % parfois) ; ce sont
des caractéristiques propres à une économie planifée que les États-Unis et l’Union européenne
considèrent comme des infractions aux conditions
de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
à laquelle la Chine a adhéré en 2001.
Notons toutefois que des initiatives similaires
lancées avant 2015 par d’autres pays comme le
programme Industries connectées au Japon ou
le plan Industrie 4.0 en Allemagne n’ont pas
provoqué un tel tollé. Même les États-Unis ont
cherché à accroître leur compétitivité avec l’Advanced Manufacturing Partnership [partenariat
en faveur de l’industrie manufacturière de pointe],
lancé par le président Obama en 2011 dans le but de
pousser industries, universités et organes gouvernementaux à s’associer pour investir dans les technologies émergentes. En 2014, Barack Obama y a
ajouté l’Accelerating US Advanced Manufacturing
↑ Dessin de Falco,
Cuba.
Point de vue
Une mondialisation à repenser
●●● Les critiques à l’encontre
de la Chine sont-elles justifées ?
Pour l’économiste turc Dani
Rodrik, professeur à l’université
Harvard, la crise actuelle montre
plutôt que les règles censées
gouverner le régime mondial
du commerce sont inadaptées.
L’Organisation mondiale du
commerce (OMC), créée en 1995
et rejointe par la Chine en 2001,
est l’un des symboles d’une
“hypermondialisation” qui
ne laisse pas assez de marge
à la souveraineté des États
et au développement national.
“Je suis pour laisser aux pays bien
plus de latitude dans la conduite
des politiques industrielles”,
déclare-t-il à The WorldPost,
une plateforme médiatique
hébergée par le Washington Post.
“La Chine a de bonnes raisons de
résister à la pression et de ne pas
se conformer au moule imposé
par les lobbys d’exportateurs
américains, écrivait-il aussi dans
Project Syndicate. Après tout,
son succès phénoménal dans
la mondialisation est dû autant
aux politiques industrielles non
orthodoxes et créatives [de Pékin]
qu’à la libéralisation économique.
[…] En réalité, les pratiques
de la Chine ne sont pas très
diférentes de ce que tous les pays
avancés ont fait historiquement
quand ils tâchaient de rattraper
les autres.” Notamment les
États-Unis au xixe siècle.
a facturé 28,7 millions de dollars en 2017 pour
l’utilisation de ses droits de propriété intellectuelle : c’est 2,5 fois plus qu’il y a dix ans, mais
cela ne représente que 59 % des 48,4 millions
de dollars engrangés dans ce domaine par les
États-Unis, selon la Banque mondiale. Par ailleurs, la Chine fait face à un ralentissement de
sa croissance économique (passée de 10,6 % en
2010 à 6,9 % en 2017), qui pourrait réduire l’effcacité du plan.
Face aux pressions qui se multiplient, Pékin
commence à modifer sa façon de se présenter au
reste du monde, craignant de paraître arrogant.
Ainsi, en juin, les censeurs d’État ont ordonné aux
médias chinois de s’abstenir d’évoquer MIC 2025.
Le même mois, Liu Yadong, rédacteur en chef du
Keji Ribao (Science and Technology Daily), un journal contrôlé par le ministère de la Science et de la
Technologie, déclarait en public que la Chine se
trompait si elle pensait pouvoir ravir prochainement aux États-Unis sa première place en matière
de hautes technologies. Parmi les obstacles auxquels la Chine se heurte, il évoquait le manque
de connaissances scientifques théoriques, un
défcit de talents dans certains domaines et le
manque de persévérance pour conduire les projets jusqu’au bout.
Quant à Yuan Lanfeng, chercheur à l’université
chinoise des Sciences et Technologies [à Hefei,
dans le centre-est du pays], il afrme que, dans
le paysage technologique d’aujourd’hui, la question n’est pas qu’une nation en double une autre.
“Comme aux Jeux olympiques, on ne peut pas dire
qu’un pays est nul parce qu’il ne remporte pas toutes
les médailles d’or”, a-t-il écrit dans un commentaire publié dans le journal ofciel du Parti, le
Renmin Ribao [“Quotidien du peuple”], qui est
devenu viral en Chine en août. “Aucun pays n’est
en mesure d’y arriver et aucune stratégie n’est conçue
pour atteindre un tel niveau.”
—Elaine Chan
Publié le 10 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
34.
À LA UNE
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
← Dessin de Schot,
Pays-Bas.
Contexte
SANCTIONS
Pékin se cherche
de nouveaux amis
La Chine multiplie les eforts diplomatiques pour resserrer ses liens
avec ses alliés et améliorer ses relations avec les autres.
—Nikkei Asian Review Tokyo
T
andis que le président Donald Trump s’apprêtait à intensifer la guerre économique, Pékin
lançait une ofensive de charme visant à resserrer les liens avec les amis de la Chine – et
à tendre la main à ses ennemis. Le 12 septembre, le vice-Premier ministre Han Zheng,
l’un des membres les plus puissants de l’exécutif
chinois, a ouvert une réunion annuelle de responsables et de gens d’afaires de l’Association des
nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) en déclarant
que la relation de ces pays avec la Chine pourrait
être un “modèle du destin commun de l’humanité”.
Il semblait s’attacher, également, à faire taire les
critiques selon lesquelles l’aide chinoise – parfois
qualifée de “diplomatie de la dette” – ne bénéfcierait qu’à Pékin [parce que l’aide technique et
fnancière de la Chine s’accompagne le plus souvent d’un fort endettement].
“La Chine invite les pays de l’Asean à embarquer
sur le train express du développement économique
chinois, elle est impatiente d’en partager les fruits”,
a-t-il poursuivi lors de cette réunion, tenue à
Nanning [capitale de la province du Guangxi],
dans le sud-ouest du pays. Parmi les invités fgurait Hun Sen, le Premier ministre du Cambodge,
qui a tissé des liens étroits avec la Chine.
Il est logique pour la Chine de s’intéresser particulièrement à l’Asean : ce groupe de pays est le
troisième plus grand partenaire commercial de la
Chine, derrière l’UE et les États-Unis. Il représente
12 % des échanges commerciaux de la Chine, mais
cette part est d’ores et déjà passée à 19 % dans les
huit premiers mois de cette année.
Tandis que Han recevait ses visiteurs du Sud, le
président Xi Jinping se rendait dans le Nord pour
rencontrer son homologue Vladimir Poutine au
Forum économique oriental, hébergé annuellement à Vladivostok.
La première visite de Xi au forum de prédilection de Poutine a renforcé le message selon lequel
il souhaitait vivement renforcer les liens avec les
voisins de la Chine dans l’Extrême-Orient russe.
Alors que les sanctions occidentales isolent encore
la Russie, quatre ans après l’annexion de la Crimée,
Xi tend la main à Poutine.
La Russie occupe le treizième rang des partenaires commerciaux de la Chine, mais les échanges
entre les deux pays se sont accrus de 26 % depuis
le début de l’année, dépassant les 13 % de hausse
enregistrés avec l’UE et les États-Unis.
Pendant sa visite à Vladivostok, Xi a également
rencontré un dirigeant avec qui il ne s’est pas
“Nous avons pour ambition
de promouvoir les relations
sino-japonaises.”
Xi Jinping,
au forum économique de vladivostok
Pour avoir acheté
des armes à la russie,
la chine a été frappée
de sanctions décrétées
par Washington
le 20 septembre,
indique le South China
Morning Post. cela
concerne l’acquisition
de dix avions de combat
su-35 ainsi que
d’un système de
missiles sol-air s-400.
Washington a indiqué
que ces sanctions
visaient en fait les
exportations russes.
la russie a vendu pour
15 milliards de dollars
d’équipement militaire
à la chine en 2017,
un niveau équivalent
à celui de l’année
précédente, selon
des sources russes
citées par le journal.
le département
du développement
de l’équipement
de l’armée chinoise
ainsi que son directeur
sont interdits de
relations commerciales
et fnancières avec les
états-unis. en réaction,
l’ambassadeur
américain à Pékin
a été convoqué par
le ministère chinois
des afaires étrangères.
le 25 septembre, les
états-unis ont annoncé
qu’ils allaient vendre
pour l’équivalent de
330 millions de dollars
de matériel d’armement
à taïwan, une initiative
qui devrait encore aviver
les tensions.
toujours entendu : le Premier ministre japonais
Shinzo Abe. “Nous avons pour ambition commune de
toujours promouvoir les relations sino-japonaises”, a
déclaré Xi, arborant un sourire qu’on lui voit rarement. Le Japon a été une cible facile pour l’exécutif
chinois quand il voulait détourner l’attention des
problèmes intérieurs, mais dorénavant Xi semble
avoir compris qu’il avait intérêt à cultiver l’amitié
de Tokyo [Shinzo Abe devrait se rendre à Pékin
en visite ofcielle au mois d’octobre].
Une semaine avant sa visite en Russie, Xi avait
invité les leaders africains de 53 pays à Pékin et leur
a promis à cette occasion 60 milliards de dollars
de nouvelles aides fnancières. Pendant la conférence, Xi a dénoncé “l’existence d’un hégémonisme et
d’une politique de la coercition”, ainsi que “la montée
du protectionnisme et de l’unilatéralisme”, même s’il
s’est bien gardé d’en accuser les États-Unis.
Il a aussi rappelé la politique chinoise des “cinq
non”, avec notamment des promesses de ne pas
s’ingérer dans les afaires intérieures des États et
de ne pas subordonner son aide fnancière à des
conditions politiques.
Au mois de juillet, les autorités chinoises ont
libéré Liu Xia, la veuve du Prix Nobel de la paix Liu
Xiaobo, répondant ainsi aux appels de la chancelière Angela Merkel et d’autres dirigeants de l’UE.
Cette femme avait été maintenue en résidence
surveillée à Pékin pendant huit ans, au seul motif
qu’elle était l’épouse d’un dissident.
En avril, Xi a invité le Premier ministre indien
Narendra Modi à Wuhan [capitale de la province
du Hubei, dans le centre de la Chine] pour normaliser les relations avec l’Inde après le confit frontalier qui avait duré plus de trois mois à l’été 2017.
“Cette guerre commerciale [avec Washington] doit
être replacée dans un contexte géopolitique plus large”,
a déclaré à la Nikkei Asian Review Kevin Lai, économiste en chef à Daiwa Capital Markets (Hong
Kong). Du point de vue de Pékin, l’objectif de la
Maison-Blanche est “de contenir la Chine une bonne
fois pour toutes”. Ces jours-ci, les médias ofciels
chinois emploient des expressions comme “guerre
d’usure” afn de préparer l’opinion à un diférend
prolongé. En tendant ainsi la main à d’autres pays,
Pékin semble partir du principe que les problèmes
commerciaux ne vont pas cesser de sitôt.
—Kenji Kawase
Publié le 19 septembre
SoUrCE
NIkkeI ASIAN RevIew
Tokyo, Japon
Hebdomadaire
asia.nikkei.com
reportages, analyses, enquêtes
font de cette publication une
source précieuse pour suivre
l’actualité. en septembre,
la Nikkei Asian Review a consacré
un dossier spécial à la guerre
commerciale chine - états-unis
dont cet article est extrait.
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36.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
tra n sversales.ie
économ
Environnement ... 38
Sciences......... 40
Signaux ......... 30
La génération Z
dans les
starting-blocks
Travail. Très marqués par la crise de 2008,
qu’ils ont vécue dans leur enfance,
les jeunes Américains qui débarquent
sur le marché de l’emploi veulent des boulots
sérieux, stables et bien payés.
—The Wall Street Journal
(extraits) New York
S
ean McKeon avait 11 ans lorsque la
crise financière de 2008 a injecté de
l’anxiété dans sa vie. Il vivait avec sa
famille à Hudson, dans l’Ohio. Un jour, son
père est rentré à la maison très inquiet :
la banque où il travaillait venait d’être
reprise par la Federal Deposit Insurance
Corporation [l’agence chargée de garantir
les dépôts bancaires]. Plus tard, à l’école,
l’un de ses professeurs a demandé aux
élèves si leurs parents avaient réduit leur
budget pour Noël. Tous ont répondu oui.
Cette période difficile a influencé son
choix d’orientation professionnelle au
lycée. “Je devais travailler très dur et trouver un métier à l’épreuve des récessions”,
se souvient le jeune homme. Il a décidé
qu’il travaillerait dans l’un des quatre
grands cabinets d’audit mondiaux. Une
fois à l’université Miami, à Oxford, il a
décroché un stage chez Ernst & Young,
à Cleveland, avec un contrat de travail à
la clé dès qu’il aura obtenu son diplôme,
l’année prochaine.
Environ 17 millions de membres de la
génération Z sont aujourd’hui adultes et
débarquent dans les entreprises américaines [après la génération X, celle des
personnes nées approximativement dans
les années 1960 et 1970, et la génération
Y, 1980-2000, dite des milléniaux]. Les
employeurs n’ont pas vu ce type de jeunes
depuis la grande dépression. Leur enfance
a été ponctuée par les récessions, les crises
financières, les guerres, les menaces terroristes et les fusillades dans les écoles,
le tout à la lueur constante des nouvelles
technologies et des médias sociaux. Le
résultat est une génération traumatisée,
prudente et endurcie par les vicissitudes
économiques et sociales.
Pragmatiques. La génération Z compte
environ 67 millions d’individus, nés à
partir de 1997 environ jusqu’à aujourd’hui.
D’après les enquêtes, ils ont plus envie
d’être riches que les membres des trois
dernières générations, mais sont moins
désireux de posséder leur propre entreprise. Contrairement à leurs aînés, ils ne
veulent pas souscrire d’emprunt étudiant
et cherchent à s’engager dans des carrières
peu exposées aux crises économiques.
Les résultats d’enquêtes menées sur
plusieurs décennies coïncident avec les
premières constatations des cadres et
des “consultants générationnels” : les Z
sont plus pragmatiques et ambitieux que
les milléniaux (les 72 millions d’individus nés entre 1981 et 1996), mais aussi
plus anxieux et plus réservés. La génération Z est aussi la plus diverse de l’histoire américaine : près de la moitié n’est
pas “blanche non hispanique”.
Ces jeunes arrivent sur le marché
du travail à une époque où les babyboomers prennent leur retraite et où le
taux de chômage est historiquement bas.
Les employeurs essaient de s’adapter. [Le
réseau social professionnel] LinkedIn et
[l’éditeur de logiciels] Intuit, par exemple,
ont assoupli leurs exigences de diplômes
pour attirer les jeunes qui n’ont pas eu les
moyens d’aller à l’université ; certaines
entreprises ont mis en place des formations
reposant sur des vidéos pour séduire les
Z, élevés en compagnie des smartphones.
“Ils assimilent les nouvelles informations
beaucoup plus vite que leurs prédécesseurs”,
constate Ray Blanchette, PDG de Ruby
Tuesday. Pour apprendre comment faire
cuire les steaks hachés et les côtes de porc,
les jeunes recrues de cette chaîne de restaurants visionnent des vidéos pédagogiques sur leur téléphone. Parce qu’ils
ont grandi à l’ombre de la technologie
mobile, “les échanges en tête à tête ne sont
pas une chose naturelle pour eux et peuvent
les mettre mal à l’aise”, poursuit le patron.
Les démographes voient des similitudes
entre les Z et les membres de la génération
silencieuse, caractérisés par leur goût de
l’épargne. Nés entre 1928 et 1945, ils portaient les cicatrices économiques de la
grande dépression et de la Seconde Guerre
mondiale mais ont récolté les fruits de
la forte croissance économique dans les
années 1950 et 1960. La génération Z aussi
fait son entrée dans la vie active à l’un
des meilleurs moments depuis plusieurs
décennies : le taux de chômage tourne
actuellement autour de 4 %.
“Les échanges en tête
à tête peuvent les mettre
mal à l’aise.”
Ray Blanchette, PDG DE RUBY TUESDAY
Ray Blanchette ne trouve pas assez de
jeunes pour assurer le service et faire la
plonge, parce qu’Uber et Lyft les ont appâtés avec des horaires à la carte. “Ils décident de travailler ou pas en balayant l’écran
de leur téléphone du doigt, dans un sens ou
dans l’autre, explique-t-il. Il est difficile de
rivaliser avec ça.” Ceux qui choisissent
Ruby Tuesday veulent être sûrs d’avoir
une couverture santé et d’autres avantages. “Ils n’en bénéficieront pas, puisqu’ils
restent couverts par l’assurance de leurs
parents, mais ils aiment savoir qu’ils y ont
droit, poursuit-il. Ils se disent : ‘Et si, une
fois diplômé, je ne trouve pas de travail
et que je doive rester ici ?’”
L’attitude de la génération Z à l’égard du
travail révèle un grand besoin de sécurité
financière. Selon l’université de Californie
à Los Angeles (Ucla), la proportion d’étudiants de première année, à travers tout
le territoire américain, dont la priorité est
de devenir riche a grimpé à 82 % depuis
que les Z ont commencé à arriver dans les
établissements d’enseignement supérieur.
C’est le taux le plus élevé depuis le lancement de l’étude en 1966 (le plus bas a été
de 36 %, en 1970). Les plus âgés des Z sont
également plus disposés que la majorité
des milléniaux à placer le travail au centre
de leur vie et à faire des heures supplémentaires, constate une enquête menée
chaque année par l’université du Michigan.
“Ils ont une conscience professionnelle plus
forte, précise Jean Twenge, professeur de
psychologie à l’université d’État de San
Diego et auteur du livre iGen, consacré à
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
TRANSVERSALES.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
37
↙ Dessin de
Martirena, Cuba.
la génération Z. Ils ont vraiment peur de ne
pas trouver ce bon boulot dont tout le monde
dit qu’ils ont besoin pour réussir dans la vie.”
College Works Painting, qui recrute près
de 1 600 étudiants par an pour monter leur
affaire de peinture en bâtiment partout
dans le pays, peine à embaucher parce
que peu de candidats ont les compétences
nécessaires [cette société rémunère des
stagiaires qui doivent ensuite recruter,
former et encadrer d’autres personnes qui feront les travaux de peinture]. “Il y a
un risque d’échec, explique
Matt Stewart, cofondateur de cette entreprise
californienne, et je trouve
que les gens ont plus peur
d’échouer qu’avant.” Ses
recrues de la génération
Z se comportent différemment de leurs prédécesseurs,
a-t-il remarqué. Lorsque College Works
Painting a proposé un programme de
soutien à ses managers, les milléniaux
ont fait équipe et travaillé ensemble avec
enthousiasme. Les Z voulaient une reconnaissance individuelle et être payés en
plus. Des primes allant jusqu’à
3 0 00 dollars ont alors
été instaurées pour les
encourager à participer.
Michael Solohubovskyy avait 12 ans
lorsque sa famille a quitté l’Ukraine en
2012 pour le comté de Snohomish, dans
l’État de Washington. Son père, un ancien
chauffeur de taxi, lui a inculqué que travailler dur était la clé du succès. Aujourd’hui,
Michael a terminé ses études secondaires.
Il a accepté un emploi d’électricien chez
Boeing, qui lui paie une formation de
mécanicien moteur et cellule. Il travaille
aussi un jour par mois dans un magasin
Tommy Hilfi ger pour bénéficier d’une
réduction de 50 % sur les vêtements. “Je
ne veux jamais échouer, affirme-t-il. Quand
on lit les histoires des gens célèbres, on voit
qu’ils ont dû sacrifier quelque chose pour
réussir. Je sacrifie mon sommeil.”
Endettement. Après avoir vu les millé-
niaux crouler sous le poids de leurs crédits étudiants, les Z essaient d’échapper
au même sort. Selon l’enquête de l’Ucla,
après avoir atteint un pic de 53 % en 2009,
la proportion d’étudiants de première
année ayant souscrit un emprunt a baissé
presque chaque année depuis lors, pour
s’établir à 47 % en 2016. Lana Demelo, une
jeune femme de 20 ans qui vit à San Jose,
en Californie, a vu sa sœur aînée s’endetter pour aller à l’université. C’était la
première personne de sa famille à entreprendre des études supérieures. “Je l’ai
regardée subir toutes ces pressions et je me
suis dit que moi je ne voulais pas”, raconte-telle. Elle s’est inscrite à Year Up, un organisme de formation qui off re des stages
rémunérés aux diplômés du secondaire
ayant de faibles revenus. Elle est entrée
comme coordonnatrice de projets chez
LinkedIn et poursuit des études en alternance au De Anza College, à Cupertino.
La génération Z est sobre. Littéralement.
Les résultats de l’enquête de l’université
du Michigan et les statistiques nationales,
repris par Jean Twenge, montrent qu’à
l’adolescence ils sont moins susceptibles de
goûter à l’alcool, de passer leur permis de
conduire, d’avoir des relations sexuelles ou
de sortir régulièrement sans leurs parents
que les deux ou trois générations précédentes. Selon Bruce Tulgan, conseiller en
management chez RainmakerThinking,
dans le Connecticut, les Z ont grandi en
faisant confiance aux adultes et veulent des
managers qui les aident à gérer les situations inconfortables, comme les conflits
avec des collègues, et leur font des retours
détaillés sur leur travail. Le cabinet de
Tulgan a demandé à des milliers de Z ce
qui comptait le plus pour eux au travail.
La réponse a souvent été “un environnement sûr”. Il conseille donc à ses clients de
répartir leurs employés en petites équipes
pour que les managers aient le temps de
s’occuper d’eux.
En 2016, un étudiant
de première année
sur huit se sentait
souvent déprimé.
Les adolescents et les jeunes adultes de
la génération Z présentent par ailleurs des
niveaux d’anxiété plus élevés que ceux des
générations précédentes, et sont également
plus sujets à la dépression. En 2016, environ un étudiant de première année sur huit
se sentait souvent déprimé – la proportion la plus élevée notée par l’Ucla en plus
de trente années d’enquête sur le sujet.
Matt Stewart, de College Works Painting,
n’a pas souvenir de cas de dépression
chez ses employés il y a quinze ans. Mais
aujourd’hui, dit-il, les problèmes de santé
mentale sont fréquents. L’entreprise
compte deux salariés atteints de troubles
bipolaires qu’elle aimerait promouvoir,
mais c’est impossible, parce qu’il leur
arrive de “disparaître une semaine pendant
la phase dépressive”.
Les smartphones pourraient être en
partie responsables. Une grande partie des
contacts des Z avec autrui passe par les
messageries électroniques et les réseaux
sociaux, au détriment des interactions
naturelles. Aider ces jeunes à se sentir à
l’aise lorsqu’ils se trouvent physiquement
face à quelqu’un demande du travail, assure
Natacha Stough, responsable du recrutement sur les campus chez Ernst & Young
à Chicago : “Nous devons apprendre à nos
stagiaires ce qu’ils doivent faire. Leur expliquer par exemple que s’ils sont assis à cinq
sièges du client ou qu’ils le voient près d’eux,
ils doivent aller lui parler.”
—Janet Adamy
Publié le 6 septembre
LA LETTRE
TECH
Tous les quinze jours,
l’actualité de la Silicon Valley
vue des États-Unis
PHILIPPE COSTE, à New York
Météo augmentée,
burger et bitcoin
L
’ouragan Florence a tué plus
de quarante Américains
depuis son assaut sur la
Caroline du Nord, mais le bilan
aurait pu être plus lourd encore si
des millions de résidents n’avaient
pas suivi les ordres d’évacuation
relayés par les médias. La chaîne
météo nationale, la fameuse
Weather Channel, s’est même surpassée en créativité, recourant à
la “réalité augmentée” pour illustrer les prévisions d’inondations.
Les présentateurs, campés dans
le jardin d’une maison de banlieue
typique en images de synthèse, se
voient bientôt entourés d’un mur
d’eau de trois mètres de hauteur
qui engloutit la voiture familiale
et le coquet logis en arrière-plan,
tandis qu’un vent furieux plie les
arbres. “Si on vous dit de partir,
c’est qu’il faut partir”, conclut une
madame Météo. Efficace.
Sur le site The Verge, le responsable design de The Weather
Channel explique ce recours à des
technologies enfin abordables :
“Notre business, c’est la sécurité des
personnes. Or la météo, c’est physique et viscéral. Nous devions la
représenter de la manière la plus
réaliste possible.” En juin, la même
chaîne avait carrément reproduit
une tornade sur son plateau. Le
spectacle sidérant d’une voiture
s’écrasant au milieu du studio
l’emportait alors sur le message
d’intérêt public.
Bœuf. Quand il s’agit de sauver la
planète, le combat commence en
cuisine. En 2009, Patrick Brown,
biochimiste réputé de l’université
Stanford, avait consacré son congé
sabbatique à un petit projet personnel : supprimer avant l’année
2035 l’utilisation des animaux dans
l’alimentation humaine, et en particulier celle des bovins, “la plus destructrice pour l’environnement”. Sa
start-up, Impossible Foods, fondée
en 2011 à Redwood City, dans la
Silicon Valley, vend aujourd’hui
à plus d’un millier de restaurants
américains des Impossible Burgers
à base de protéines de blé et de
pomme de terre au goût étonnamment proche de celui de la
viande. L’exploit s’explique par
l’ajout d’hème, un composant
de l’hémoglobine qui donne aux
steaks leur couleur rouge et leur
saveur, et peut aussi être extrait de
la racine du soja. Fort d’un capital
de 400 millions de dollars fournis
par la Fondation Bill et Melinda
Gates et plusieurs capital-risqueurs
renommés, Patrick Brown, interrogé en avril par Time Magazine,
vise moins le marché des végans
que celui, bien plus prometteur,
des carnivores soucieux de l’environnement ou de leur santé (pas
de cholestérol dans les Impossible
Burgers). L’hème, après des années
d’attente et d’autorisation provisoire, a reçu en juillet l’approbation définitive de la Food and Drug
Administration.
Le New York Times a déniché
au fin fond de l’État de New York
une fable édifiante de l’ère technologique : la bagarre entre les
anciens métallos d’une région
ravagée par la désindustrialisation et les “mineurs” de bitcoins,
nouveaux chercheurs d’or de l’âge
numérique. Ces mineurs gagnent
leurs bitcoins en vérifiant les transactions en ligne sur le marché de
cette cryptomonnaie, grâce à des
armées d’ordinateurs très énergivores. D’où la ruée des mineurs
vers Massena et Plattsburgh, deux
anciens bastions industriels toujours dotés de l’énergie la moins
chère du continent, provenant de
barrages sur la Niagara et sur le
Saint-Laurent. Mais la consommation de ces nouveaux abonnés
est telle qu’elle a fait grimper de
près de 20 % les notes d’électricité des habitants, qui, malgré
les emplois promis, ont obtenu
un moratoire de dix-huit mois
sur l’installation de nouvelles
mines de bitcoins. —
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La lettre tech.
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38.
transversales
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Dessin de Bénédicte
paru dans 24 Heures, Lausanne.
envIrOnneMent
S’afranchir du
plastique, c’est possible
Santé. Pendant six mois, neuf familles polonaises
ont appris à vivre avec moins de matière plastique. L’objectif :
mesurer la présence des perturbateurs endocriniens.
d’endocrinologie et de maladies métaboliques à l’université de médecine de Lodz
[dans le centre du pays].
Par exemple, les pesticides des fruits et
légumes entrent en interaction avec le plastique des emballages et voient leurs efets
renforcés. Éplucher les aliments élimine
une partie des produits chimiques, mais
alors on perd aussi la partie la plus riche
en vitamines et en sels minéraux. Depuis
peu, on sait aussi que laver les fruits et
légumes au bicarbonate de soude ne suft
pas à les débarrasser de tous les pesticides.
La meilleure solution est tout simplement
de les tenir à l’écart des matières plastiques.
Toujours présents. Les avertissements
—Newsweek Polska (extraits)
Varsovie
l
eur cure de désintoxication a duré
six mois. Pour les neuf familles de
Gdansk [cité portuaire du nord de
la Pologne] qui ont participé au projet pionnier Ville en détox, le but n’était pas de
combattre une addiction à l’alcool ou aux
drogues, mais d’apprendre à vivre sans
certaines substances chimiques omniprésentes dans notre environnement. Fini l’eau
en bouteille, les emballages et les produits
en plastique. À la place, de l’eau du robinet, éventuellement gazéifée au siphon,
des sacs de toile pour les courses, et des
cosmétiques et produits d’entretien faits
maison à partir d’ingrédients du quotidien, comme du vinaigre, du bicarbonate
de soude, du savon solide, des huiles essentielles ou de l’acide citrique.
Leurs amis leur ont dit plus d’une fois :
“Vous êtes devenus fous ! Vous exagérez !
Pourquoi se compliquer la vie comme ça ?”
Toutefois, cela en valait la peine, car les
participants ont purifé leur organisme
de nombreux composés chimiques [qu’on
soupçonne d’avoir des efets] dangereux
pour la santé.
Les flms plastique, les bouteilles en PET,
les pailles et les couverts jetables remplissent les décharges et fnissent à la mer.
Nous savons désormais qu’ils sont bien plus
menaçants que nous ne le pensions, car en
se décomposant, ils libèrent des perturbateurs endocriniens qui se répandent dans
l’air, dans l’eau et contaminent les produits
alimentaires. En outre, ces substances
entrent dans la composition de nombreux
cosmétiques, produits d’entretien, peintures
et vernis. Nous en absorbons chaque jour
un peu à travers nos muqueuses et notre
peau ou bien en mangeant et en respirant.
Les enfants nourris au sein en reçoivent
par le lait de leur mère.
Les perturbateurs endocriniens sont
nocifs parce que leur structure, semblable
à celle des hormones, perturbe notre organisme et qu’ils peuvent contribuer au développement de “maladies de civilisation”
comme l’infertilité, le diabète, l’obésité
et certains cancers.
Effet cocktail. On compte déjà plus
de 1 500 types de perturbateurs endocriniens. Les plus connus sont les pesticides,
les phtalates et les bisphénols. “Certes, dans
de nombreux produits, ils sont présents en très
faible quantité, mais il y a un efet d’accumulation. Le cocktail chimique qui en résulte a
sur l’organisme un impact plus grand que chacune des substances prise individuellement”,
explique le docteur Elzbieta SkowronskaJózwiak, chercheuse dans le département
des scientifques au sujet des perturbateurs endocriniens donnent petit à petit
des résultats. Depuis 2005 [l’Union européenne a interdit] les phtalates dans les
jouets pour enfants et depuis 2011, les biberons ne doivent plus contenir de bisphénol.
Néanmoins, cela reste insufsant pour
éliminer ces substances de l’environnement ou de l’organisme, car on en trouve
toujours dans les matières plastiques, les
vernis, les revêtements de toit, les cosmétiques, et même les cathéters et les sacs de
transfusion sanguine.
Avec les phtalates et les bisphénols, les
nonylphénols, présents notamment dans les
produits d’entretien et les peintures, ont les
efets les plus forts sur le système hormonal.
Dans le cadre du projet Ville en détox – faisant lui-même partie du programme européen NonHazCity [voir encadré] –, ils ont
été étudiés par des chercheurs de Gdansk.
En novembre 2017, la teneur en perturbateurs endocriniens de la poussière des
maisons des neuf familles participantes
au projet a été mesurée pour la première
fois. Sans surprise, elle était très élevée,
et plus il y avait de plastique dans les cuisines, les salles de bains et les chambres,
plus il y avait de perturbateurs. Le taux le
plus fort a été constaté dans les pièces où
les sols étaient en bois.
Un niveau important de perturbateurs
a aussi été détecté dans les organismes de
tous les participants à travers des analyses
Contexte
●●● Financé par l’Union européenne, le
projet NonHazCity (non hazardous city,
c’est-à-dire “ville non dangereuse”)
réunit 18 institutions partenaires de
6 pays du littoral de la mer Baltique –
Allemagne, Pologne, Suède et les trois
États baltes – dans le but de “minimiser
les rejets dans la mer de substances
dangereuses en provenance des zones
urbaines”. Les municipalités et instituts
de recherche participants se
concentrent en particulier sur les
perturbateurs endocriniens, qui, en plus
de nuire à la santé humaine, auraient un
impact sur les écosystèmes.
d’urine. À la surprise des chercheurs, les
hommes étaient davantage intoxiqués que
les femmes. “Nous ne savons pas exactement
pourquoi. Peut-être que les hommes mangent
plus souvent des produits emballés dans du
plastique, ou peut-être travaillent-ils dans des
lieux à forte teneur en substances nocives”,
commente Aleksandra Rutkowska, spécialiste en médecine moléculaire à l’université de médecine de Gdansk.
Après ce premier examen, les familles ont
reçu la visite d’experts, qui leur ont montré
quels étaient les produits chimiques et les
plastiques “dangereux”. “Tous les plastiques
ne sont pas nocifs. Pour faire la diférence, il
faut lire les notices et prêter attention aux
triangles composés de fèches avec un chifre
au milieu. Si c’est 2, 4 ou 5, le plastique est sûr,
autrement il faut éviter le produit. Le 1 signale
la possible présence de phtalates ; les 3 et 6, de
bisphénols. Les autres veulent dire ‘inconnu’,
ce qui est suspect”, décrypte Aleksandra
Rutkowska.
“Je ne pensais pas avoir tant d’objets en plastique à la maison. Nous n’avions pas tellement
de cosmétiques nocifs, en revanche la chambre
d’enfants était pleine de plastique”, témoigne
Wioletta Lugowska, conseillère en nutrition
et mère de deux fls respectivement âgés de
6 et 9 ans. Elle a commencé par se débarrasser des jouets dangereux. “Nous avons
progressivement expliqué aux enfants ce qu’il
fallait jeter et pourquoi.” Quand cela ne suffsait pas, les parents cachaient les jouets
jusqu’à ce que les enfants les oublient. “Cela
a été très difcile pour une voiture en métal
que mon fls adorait, mais elle commençait
à perdre sa peinture, qui s’est révélée dangereuse pour la santé.”
“Des solutions à base
de bicarbonate remplacent
nos détergents.”
Agnieszka, PArtiCiPANte AU Projet
Elle aurait pu garder le jouet, car les participants au projet n’étaient pas forcés de
faire quoi que ce soit. “L’idée était qu’ils soient
informés et qu’ils décident eux-mêmes de ce
qu’ils veulent changer dans leur vie”, explique
Monika Piotrowska-Szypryt, coordinatrice du projet.
Au cours d’ateliers, les participants ont
appris à fabriquer des produits d’entretien
et des cosmétiques maison avec des ingrédients sûrs. “J’ai remplacé les détergents par
des solutions à base de bicarbonate de soude
et d’huiles spéciales antibactériennes. En
revanche, je ne suis toujours pas convaincue
par le déodorant maison”, raconte Agnieszka,
mère de deux fls de 6 et 16 ans.
“Nous leur avons indiqué des produits pour
remplacer ceux qui étaient malsains. Nous
leur avons appris à faire des choix conscients”,
ajoute la coordinatrice. “Le seul fait de comprendre que nous vivions au milieu de produits
dangereux nous a fait changer. Le plus choquant est qu’ils soient vendus. C’est donc → 40
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TRANSVERSALES
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
SCIENCES
38 ← qu’ils devraient être sûrs, or ce n’est pas
le cas”, s’indigne Agnieszka.
“De plus, chacun d’entre nous absorbe
d’énormes quantités de ces substances. Pour
compter, il suffit de multiplier le nombre
de cosmétiques utilisés chaque jour, soit en
moyenne dix, par le nombre de substances
qu’ils contiennent, c’est-à-dire entre dix et
quinze. Ça fait un sacré cocktail chimique”,
calcule Wioletta.
En juin dernier, les chercheurs ont de
nouveau mesuré la teneur en perturbateurs endocriniens dans les organismes et
les domiciles des participants. Une seule
personne, de sexe masculin, présentait
un taux exceptionnellement élevé. “Il s’est
avéré qu’en tant que caissier il était en contact
quotidien avec des tickets de caisse. Ils sont
en papier, mais recouverts d’une fine couche
de plastique. Le bisphénol s’infiltre en permanence dans son organisme par la peau”,
explique Aleksandra Rutkowska.
Chez les autres participants, le changement a été radical. La concentration en bisphénol est passée de 5 à 4 nanogrammes par
millilitre d’urine, tandis que le niveau de
phtalates a été divisé par deux. “Pour nous,
c’était une agréable surprise. Quelques petits
changements dans la vie quotidienne suffisent
à produire des résultats”, s’enthousiasme la
spécialiste en médecine moléculaire. La
présence des perturbateurs endocriniens
s’est aussi révélée plus faible dans la poussière des maisons.
Wioletta et Agnieszka insistent sur le
fait qu’elles n’ont pas l’intention de faire
la révolution dans leur vie. “Je ne vais pas
teindre mes cheveux à la camomille ou faire
mon mascara au charbon. Il y a des limites”,
déclare Agnieszka.
—Dorota Romanowska
Publié le 22 juillet
La vie
sans ADN ?
Biologie. Des chercheurs
ont créé des gènes de synthèse.
Ils suggèrent que l’ADN
n’est pas forcément
le support de la vie.
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et points de vue pour vous aider.
—New Scientist Londres
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Organisme doté du statut consultatif auprès du Conseil Economique et Social des Nations Unies
L
a vie ne repose pas nécessairement
sur l’ADN. C’est ce qu’affirme un
groupe de chercheurs qui vient de
synthétiser deux nouvelles versions de la
célèbre molécule. Ces dernières conservent
une structure en double hélice mais sont plus
fines ou plus épaisses que l’ADN classique.
“Ça change complètement la donne”, assure
Steven Benner, qui travaille à la Fondation
pour l’évolution moléculaire appliquée, à
Alachua, en Floride. Voilà qui laisse penser
que la vie extraterrestre pourrait reposer
sur un autre type de molécule génétique.
L’ADN est le support de nos gènes, qui
déterminent notre développement physique
et sont transmis d’une génération à l’autre.
Il est composé de deux longues molécules
semblables à des chaînes enroulées l’une
autour de l’autre. Celles-ci sont reliées entre
elles par des paires de bases, une base sur
chaque chaîne. Il existe quatre types de
bases, qui s’associent de façon spécifique :
une adénine s’apparie avec une thymine,
et une guanine avec une cytosine. C’est
l’ordre des bases qui détermine l’information génétique. En remplaçant certaines
des bases classiques par diverses combinaisons de huit molécules similaires, Steven
Benner et ses collègues sont parvenus à
fabriquer des molécules qui ressemblent à
l’ADN. Certaines étaient “plus fines”, d’autres
étaient “plus épaisses”, mais elles présentaient toutes cette caractéristique essentielle de l’ADN : lorsque deux bases sont
mal associées, l’une d’elles est rapidement
↙ Dessin d’Ajubel paru
dans El Mundo, Madrid.
éjectée pour être remplacée par celle qui
convient. C’est ainsi que l’ADN empêche
que l’information génétique ne se dégrade,
et ces molécules d’ADN modifiées ont également accompli cette fonction. “Ça m’a
vraiment surpris”, confie Steven Benner.
Ce n’est pas la première fois que de l’ADN
modifié fonctionne aussi bien que l’ADN
classique. Philipp Holliger, qui travaille
pour le laboratoire de biologie moléculaire du Conseil de la recherche médicale,
à Cambridge, en Grande-Bretagne, est parvenu [en 2012] à créer un “AXN” [acide
xénonucléique], c’est-à-dire un polymère
dont les bases sont les mêmes que celles
de l’ADN mais dont les chaînes sont néanmoins différentes. Il est possible de copier
un gène de l’ADN et de l’insérer dans l’AXN,
et inversement.
Depuis, Floyd Romesberg de l’institut de
recherche Scripps, à La Jolla, en Californie,
a synthétisé un ADN composé de six bases
azotées : les quatre habituelles et deux
autres. En 2014, il a réussi à intégrer les six
à l’ADN d’une bactérie.
Mais le tout nouvel ADN synthétisé
enfreint une règle que l’on croyait fondamentale : dans une molécule d’ADN normale, il y a pour chaque paire une base plus
grande que l’autre. Par exemple, l’adénine
est plus grande que la thymine. Jusqu’à
présent, les chercheurs respectaient cette
règle même lorsqu’ils synthétisaient des
bases anormalement grandes. Or, dans la
petite molécule d’ADN créée, les petites
bases s’associent entre elles, tandis que
dans la grande, ce sont les grandes bases
qui s’apparient. Les deux fonctionnent. “Il
n’y a aucune raison de créer un système dans
lequel les petites bases s’apparient aux grandes”,
explique Millie Georgiadis de l’université de
l’Indiana à Indianapolis, l’une des membres
de l’équipe. Il semblerait donc qu’il y ait de
nombreuses façons de créer un gène.
Un autre type de molécule
dans le génome
des extraterrestres ?
“On en vient à se demander pourquoi nous
nous sommes retrouvés avec de l’ADN”, confie
Philipp Holliger, qui penche pour un hasard
de la chimie : “La nature a fait avec ce qu’elle
avait.”
Ces conclusions signifient que si nous voulons trouver de la vie extraterrestre, nous
ne devons pas nous contenter de chercher
de l’ADN. “D’un point de vue chimique, nous
n’avons aucune raison de supposer que, si nous
rencontrons un jour des extraterrestres, leur
génome sera forcément l’ADN”, fait remarquer
le chercheur. En 2008, Eiji Yashima, chercheur à l’université de Nagoya, au Japon,
est d’ailleurs parvenu à synthétiser, à partir
d’éléments sans rapport avec l’ADN, une
molécule en double hélice dont les bases
s’appariaient de façon sélective.
—Michael Marshall
Publié le 18 septembre
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transversales.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
sig n au x
41
Chaque semaine, une page
visuelle pour présenter
l’information autrement
Qui s’y frotte ne s’y pique pas forcément
De nombreux insectes ressemblent à des guêpes mais n’en sont pas. Saurez-vous démasquer les imposteurs ?
Les guêpes
en Allemagne
La guêpe commune
Elle nourrit ses larves
d’insectes et de viande.
La guêpe germanique
Il s’agit de l’espèce la plus
courante en Allemagne.
La guêpe saxonne
Elle est célèbre pour ses nids
de papier suspendus.
Le syrphe ceinturé
Comme la plupart
des espèces de
syrphes, au stade
larvaire il engloutit
d’énormes
quantités
de pucerons.
Le syrphe orné
Comme les autres
syrphes, il est
capable de faire
du vol stationnaire.
Sericomyia
silentis
Il vit dans
les tourbières
et les zones
marécageuses.
L’hélophile
suspendu
Pareil à un oiseau
migrateur,
ce syrphe prend
la direction du sud
à la fin de l’été.
De grandes bâtisseuses
Les colonies de guêpes peuvent
compter jusqu'à un millier
d’individus, qui se défendent
grâce à leur dard et à leur venin.
Leur piqûre n’est dangereuse
que pour les personnes
allergiques.
Le clyte arqué
La larve de
ce coléoptère, que
l’on trouve aussi
dans nos jardins,
se développe
pendant deux ans
dans du bois mort.
Le stratiome
caméléon
Il fait partie de ces
espèces qui éloignent
les prédateurs grâce à
leur bourdonnement
semblable à celui
des guêpes.
Certains arctiidés
Ces deux insectes vivent
en Amérique du Sud.
Tous les deux ont l’étrange
particularité d’appartenir à une
famille de papillons de nuit
mais de vivre le jour.
Il existe en Allemagne
plus d’une dizaine
d’espèces de guêpes
à rayures jaunes et
noires. Si une de ces
guêpes pique un
prédateur, amphibien
ou oiseau, ce dernier
retiendra de cette
expérience désagréable
qu’il vaut mieux éviter
tout insecte jaune
et noir.
Une imitation
imparfaite
De nombreuses espèces
de syrphes, mais aussi
de coléoptères,
ressemblent à des
guêpes. Ces insectes
inoffensifs profitent
de l’effet dissuasif
et se font moins
souvent manger.
Une imitation
parfaite
Certaines espèces
de papillons et de
mouches d’Amérique
du Sud ressemblent
à s’y méprendre à des
guêpes. En effet, si ces
dernières donnent à
leurs larves des insectes
à manger, elles
ne s’attaquent pas
à leurs “semblables”.
Pour leur défense
Les insectes de la famille des Ichneumonidae nous rendent bien service.
Utiles contre les parasites
Les Ichneumonidae sont des guêpes qui ne
piquent pas et nous sont souvent utiles.
Notamment en cas d’invasion de pucerons :
ils pondent leurs œufs dans le corps de
leurs victimes, lesquelles se font ensuite
dévorer de l’intérieur par les larves.
Le couvain d’une seule femelle peut engloutir
plus de 500 pucerons en quelques jours.
La source
Une protection à la maison
Nous pouvons utiliser
les Ichneumonidae à notre
avantage : ils peuvent servir
à lutter contre les mites
alimentaires et vestimentaires,
contre les vers à bois dans
les charpentes et contre
les pucerons dans les serres.
DIE ZEIT. L’hebdomadaire de Hambourg fait depuis plusieurs
années la part belle aux infographies. Il possède même une
rubrique dédiée : “Wissen in Bildern” (“Le savoir en images”).
Cette infographie, publiée le 30 août, montre que tous les
De très bons foreurs
Certains Ichneumonidae
pondent leurs œufs dans
les vers à bois ou directement
dans le bois. À l’aide de leur
fine tarière, ils creusent des
trous de plusieurs centimètres
de profondeur dans le tronc
des arbres.
insectes rayés de jaune et de noir ne sont pas forcément
des guêpes. Certaines espèces de diptères, mais aussi
de coléoptères ou de lépidoptères, y ressemblent et proftent
de l’efet dissuasif de ce mimétisme.
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42.
360
LES NOUVEAUX
FLIBUSTIERS
Dans le secteur potentiellement
très lucratif de la recherche de trésors
sous-marins, le secret est roi.
Ce qui favorise fausses annonces
et tentatives de fraude, comme
l’a rappelé cet été l’afaire
du Dmitri Donskoï.
— Kommersant (extraits) Moscou
→ Pièces d’or retrouvées
à bord du Nuestra
Señora de las Mercedes.
La frégate espagnole a sombré
en 1804 au large du Portugal.
Photo AFP
→ Dessin de Ale + Ale, Italie.
REPORTAGE
MAGAZINE
Dans les ténèbres de la guerre de Croatie • Cinéma..
Au service de Mme la ministre • Série ...........
Obsolescence déprogrammée • Tendances ..........
Un coin de désert au cœur de la Hongrie • Voyage .....
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47
48
49
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360°.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
43
SOURCE
KOMMERSANT
Moscou, Russie
Quotidien, 114 000 ex.
kommersant.ru
L’un des quotidiens moscovites
de référence. Beaucoup de jeunes
journalistes y ont fait leurs classes,
U
ne légende veut que le poids total des trésors
échoués sur les fonds marins dépasse largement
celui de tout l’or découvert sur terre depuis la
naissance de l’humanité. Cela semble insensé,
mais ces trésors perdus continuent à exciter
l’imagination des aventuriers.
Mi-juillet, l’agence de presse sud-coréenne Yonhap a
annoncé la découverte de l’épave du Dmitri Donskoï. En
1905, ce croiseur russe avait tenté de rejoindre Vladivostok
après la bataille de Tsushima, mais, rattrapé par la marine
japonaise au large de l’île Ulleungdo [en mer du Japon, sur
la côte orientale de l’actuelle Corée du Sud], n’avait pas
eu le dessus : le 28 mai 1905, l’équipage avait sabordé le
navire par plus de 430 mètres de fond, avant de se rendre
à l’ennemi. Shinil Group, une société d’exploration sousmarine sud-coréenne, a diffusé des images montrant distinctement l’inscription “Donskoï” en cyrillique sur la
coque d’une épave. Les flancs et la poupe sont fortement
endommagés, mais l’armature et le pont semblent assez
bien conservés. Les ancres et les canons sont en place,
contrairement aux trois mats, brisés.
La découverte du Dmitri Donskoï a fait sensation. La
raison en est évidente : l’argent. Possiblement beaucoup
d’argent. La société Shinil a annoncé qu’une cargaison
d’or se trouvait à bord, d’un montant astronomique de
133 milliards de dollars actuels [113 milliards d’euros].
Certes, personne n’a jamais trouvé pareil trésor dans les
fonds marins. Au reste, les chasseurs d’épaves exagèrent
souvent la valeur de leurs découvertes. Mais les rumeurs
sur le fait que le Dmitri Donskoï aurait transporté les
réserves de la marine russe, à savoir 5 500 caisses contenant environ 200 tonnes de lingots et pièces d’or, courent
depuis longtemps.
Les historiens russes se montrent très sceptiques.
Certes, il se peut tout à fait qu’à bord du croiseur se trouvât l’or destiné à payer la solde des marins et des officiers,
mais les risques liés au transport maritime en temps de
guerre étaient trop grands pour qu’une somme colossale soit acheminée par bateau. Et il existait un moyen
bien plus fiable et plus sûr de transporter l’or russe vers
l’Extrême-Orient, à savoir le train. Il est également troublant qu’on ait pu trouver de la place pour un tel volume
de métal précieux sur un navire qui transportait déjà
500 hommes d’équipage, des blessés, 12 pièces d’artillerie
lourde et 1 600 tonnes de charbon. Par comparaison, les
immenses sous-sols de la banque centrale sud-coréenne
contiennent 104 tonnes d’or. Enfin, aucun document ne
vient étayer l’hypothèse d’un trésor à bord.
La découverte du Dmitri Donskoï
a fait sensation. La raison en est
évidente : l’argent. Possiblement
beaucoup d’argent.
avant de partir travailler dans d’autres
rédactions. Jusqu’en 2006,
il a appartenu à Boris Berezovski,
l’oligarque déchu et en exil au
Royaume-Uni. Il est aujourd’hui la
propriété d’Alicher Ousmanov, PDG
d’une filiale du géant russe Gazprom.
On cherche depuis longtemps l’or du Dmitri Donskoï. Shinil
n’est pas la première entreprise à affirmer avoir trouvé le
croiseur russe. En 2000, l’entreprise sud-coréenne Dong
Ah Construction avait déjà assuré avoir repéré l’épave. Le
cours de ses actions s’était envolé. Mais il s’était rapidement
avéré que les astucieux entrepreneurs avaient profité de la
légende dorée du croiseur russe pour s’enrichir [en manipulant les cours boursiers avec de fausses annonces]. Deux
mois plus tard, la société faisait faillite.
Cette fois-ci encore, dès le départ, la découverte du Dmitri
Donskoï a semblé cacher des visées “économiques”. Pour
commencer, Shinil Group, une entreprise spécialisée dans
la recherche et la remontée de trésors sous-marins, a été
créée le 1er juillet 2018, en prévision donc de cette opération. On ne peut en revanche l’accuser d’avoir voulu gonfler artificiellement la valeur de ses actions – elle n’est pas
cotée en Bourse. Cependant, son président venait d’acheter
un important paquet d’actions de la compagnie minière Jeil
Steel, et les actions de cette compagnie, cotée sur le marché
boursier Kosdaq, ont bondi avec l’annonce de la “découverte”. La hausse s’est poursuivie jusqu’à ce que Jeil Steel
déclare que la transaction avec le président de Shinil était
encore en discussion et que ce dernier ne deviendrait de
toute façon pas actionnaire majoritaire. Enfin la compagnie a expliqué n’avoir aucun lien avec la recherche de trésors sous-marins, ce qui a fini de refroidir les spéculateurs.
L
e ministère des Finances sud-coréen a tenté lui
aussi de calmer le jeu en déconseillant d’investir
dans les entreprises de recherche de trésors, bien
souvent frauduleuses. En effet, le porte-parole de
Shinil a dénoncé l’existence d’au moins un site
homonyme frauduleux, sans le moindre rapport
avec la véritable entreprise. Ses créateurs auraient tenté
de constituer une cagnotte, prétendument pour financer
le renflouage de l’épave. Une société singapourienne a
même créé la cryptomonnaie Shinil Gold Coins. Malgré
les mises en garde des régulateurs financiers, elle a réussi
à rassembler près de 54 millions de dollars, séduisant
environ 100 000 investisseurs. L’entreprise promettait
de rétribuer ces derniers avec l’or du croiseur russe [elle
assurait que la valeur d’une unité de cryptomonnaie,
achetée pour 0,03 euro, atteindrait 8 euros une fois l’or
remonté à la surface].
Les rumeurs les plus folles ont continué de courir sur
le Dmitri Donskoï durant la dizaine de jours qui a précédé
la conférence de presse de Shinil Group. Lorsque les instances de régulation financière et la police ont ouvert
une enquête pour déterminer si les annonces sur la cargaison ne cachaient pas une manipulation boursière, la
société a affirmé ne plus être sûre de la présence d’autant
d’or à bord. Mieux, le président de Shinil, Choi Yong-seok,
a expliqué avoir été nommé à la tête de l’entreprise le
jour même. Toutes les déclarations concernant le trésor
étaient à attribuer à son prédécesseur, Ru San-mi. Après
la conférence de presse, la police a vivement conseillé aux
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44.
360°
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Une question se pose alors :
à qui revient cet éventuel trésor
et comment
sera-t-il réparti ?
← 26 juillet 2018, à Séoul. Shinil Group
présente à la presse des images
du croiseur russe. Son nom apparaît
en cyrillique sur la coque. Photo Jung
Yeon-je/AFP
↑ Carte postale russe représentant
le Dmitri Donskoï.
dirigeants de la firme de ne pas quitter Séoul en attendant
la fin des investigations [voir encadré p. 45].
Choi Yong-seok assure que son entreprise espère encore
trouver de l’or. D’après lui, les plongeurs qui ont approché
l’épave auraient vu des rangées de caisses entourées de
cordages. Mais le Canadien Jeff Heaton, qui a piloté l’un
des sous-marins de la mission de recherche, a démenti
cette information. Cependant, les chances qu’il y ait de
l’or à bord du Donskoï existent, même s’il ne s’agit pas de
200 tonnes. Une question se pose alors : à qui revient cet
éventuel trésor, et comment sera-t-il réparti ?
Dès avant la conférence de presse de Choi, le porteparole de Shinil avait expliqué que le croiseur était certes
un navire militaire [et donc propriété du pays dont il battait pavillon lors de son dernier voyage, indépendamment
de l’endroit où il a coulé], mais qu’il n’appartenait plus à
la Russie puisqu’il avait été sabordé par l’équipage, et non
envoyé par les fonds lors d’un combat. Autre argument en
faveur des chercheurs de trésors : le naufrage a eu lieu il
y a plus de cent ans, ce qui correspond à la durée de propriété des navires de guerre. C’est pourquoi Shinil estimait qu’un cinquième de tout ce qui serait exhumé sur le
Donskoï appartiendrait à la Corée du Sud, le reste revenant
à ceux qui avaient trouvé et renfloué l’épave.
Le partage d’un trésor peut déchaîner de terribles passions. Pour preuve : l’affaire du galion espagnol San José. Mis
à l’eau en 1698, ce trois-mâts de 64 canons avec un tirant
d’eau de 1 200 tonnes était considéré comme l’un des meilleurs navires de guerre espagnols. Malheureusement, il a
connu une disparition prématurée, coulé dix ans plus tard
au large de Carthagène [par la marine britannique]. À cette
époque, la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) faisait rage entre les puissances européennes. Le San José faisait partie de ce qui a été appelé “l’escadre d’or”, une flotte
chargée d’acheminer jusqu’en Espagne l’or, l’argent et les
pierres précieuses extraits dans les colonies d’Amérique
du Sud. Le chargement du San José constitue le trésor
sous-marin le plus cher de l’histoire de l’humanité. Sa
valeur actuelle avoisine 17 milliards de dollars [14,6 milliards d’euros]. “Saint-Graal des naufrages”, il gît toujours
au fond de la mer des Caraïbes, au large de la ville colombienne de Carthagène.
La société américaine Sea Search Armada (SSA) a, la
première, annoncé en 1981 avoir repéré le galion, et proposé à la Colombie de se partager sa cargaison : 65 % pour
SSA, 35 % pour la Colombie. Bogota a décliné et n’a pas
Les chasseurs d’épaves
exagèrent souvent la valeur
de leurs découvertes.
délivré d’autorisation pour le renflouement de l’épave.
Le Congrès colombien a ensuite voté une loi qui limitait à 5 % la part du trésor attribuable à SSA, prévoyant
en prime de taxer à 45 % les revenus tirés de la vente de
la cargaison. SSA a refusé ces conditions abusives. S’est
ensuivie une procédure judiciaire étalée sur deux décennies. En 2007, la Cour suprême colombienne a tranché
en faveur d’un partage des trésors du San José à 50/50.
SSA avait bien entendu aussi entamé une procédure judiciaire aux États-Unis contre la Colombie, mais la justice
américaine a donné la totalité du trésor à la Colombie.
E
n novembre 2015, une expédition [menée conjointement par des Colombiens et l’Institut océanographique de Woods Hole, aux États-Unis] a, de
nouveau, débouché sur la “découverte” du San José.
L’annonce en a été faite par le président colombien
Manuel Santos, qui a affirmé que l’opération de
renflouement de l’épave marquerait “un nouveau chapitre dans
l’histoire culturelle et scientifique, non seulement de la Colombie,
mais du monde entier”. L’épave a été authentifiée grâce à
ses canons en bronze et leurs bas-reliefs représentant des
dauphins. Mais Bogota, comme SSA précédemment, garde
secrètes ses coordonnées exactes. Ce qui est compréhensible
et courant dans ce genre de cas, pour prévenir tout pillage.
Aujourd’hui, les chances de SSA d’obtenir, à défaut de
50 %, ne serait-ce que 5 % du trésor du San José sont faibles.
Il en va tout autrement pour le gouvernement espagnol, qui
a lui aussi réclamé des droits sur le chargement du galion.
Si Madrid pense avoir ses chances, c’est que les Espagnols
ont déjà à leur actif une autre victoire judiciaire. Il s’agit
de l’affaire retentissante de la frégate Nuestra Señora de las
Mercedes, qui transportait 17 tonnes de métaux précieux,
un trésor estimé aujourd’hui à un demi-milliard de dollars.
La frégate avait été coulée par les Britanniques en 1804,
durant la bataille du cap Santa Maria, au sud du Portugal.
Greg Stemm, le directeur de l’entreprise d’exploration
d’épaves Odyssey Marine Exploration, établie en Floride,
a annoncé en 2007 avoir découvert l’épave du Nuestra
Señora. Sur le marché de la recherche de trésors sousSeñora
marins, Odyssey, qui va fêter en 2019 son 25e anniversaire,
fait figure de vétéran. L’époque où les chasseurs de trésors
travaillaient en solitaire avec des cartes jaunies par le temps
et un scaphandre est révolue. C’est désormais une activité
de longue haleine et fort coûteuse, réservée à de grosses
entreprises pourvues de navires d’exploration, de technologies de pointe et d’équipements dernier cri : Odyssey possède un bateau
de 76 mètres, l’Odyssey Explorer, un robot
sous-marin de quatre tonnes baptisé Zeus,
doté notamment de puissants projecteurs et
de caméras. Zeus est estimé à 4 millions de
dollars et est capable de descendre à 2 500 mètres de fond.
Aujourd’hui, la plupart des explorations débutent dans
les bibliothèques et les archives. Les demandes d’autorisations officielles de recherches exigent beaucoup de temps
et d’argent, tout comme les opérations d’exploration ellesmêmes. Les entreprises spécialisées dans la recherche et
le renflouement d’épaves sont peu nombreuses. Odyssey
est sans doute la plus connue. Et pas uniquement grâce
aux découvertes retentissantes du Republic, du Victoria, du
Sussex, du SS Gairsoppa et du Nuestra Señora de las Mercedes,
mais aussi à cause des affaires judiciaires dans lesquelles
la société est impliquée.
L’opération la plus complexe menée par Odyssey serait à
ce jour d’avoir remonté à la surface, entre 2012 et 2013, près
de 3 000 lingots d’argent qui se trouvaient dans les cales du
SS Gairsoppa. Ce navire de commerce britannique avait été
coulé en 1941 par un sous-marin allemand, à 500 kilomètres
des côtes irlandaises. Les lingots d’argent se trouvaient à
4 700 mètres de fond. Une profondeur bien supérieure à
celle du Titanic (aux alentours de 3 800 mètres). La précieuse cargaison avait été assurée il y a quatre-vingts ans
et le propriétaire indemnisé après le naufrage, ce qui fait
que l’argent a été partagé entre les chercheurs de trésors
et l’État britannique : les premiers en ont obtenu 80 %, le
second 20 %. Ce partage du trésor a donné lieu à des frictions entre Odyssey et Londres.
Mais le scandale le plus retentissant, en revanche, reste
bien celui du Nuestra Señora de las Mercedes. L’histoire de
cette frégate espagnole ressemble à un thriller haletant
qui montre de quels subterfuges peuvent être capables les
chercheurs de trésor. Nuestra Señora de las Mercedes, une
frégate armée de 36 canons, ramenait vers la métropole
espagnole des pièces fabriquées dans la vice-royauté du
Pérou, ainsi que des lingots d’or, d’argent et de plomb. Au
matin du 5 octobre 1804, après sept mois de navigation à
la tête d’une flotte de trois navires espagnols, le Mercedes a
croisé une escadre britannique au cap portugais de Santa
Maria. À l’ordre du vice-amiral britannique Graham Moore,
qui lui enjoignait de le suivre jusqu’à Plymouth pour inspection des navires, le vice-amiral José de Bustamante a
répondu par le feu. Un tir de la frégate britannique Amphion
a atteint la poudrière du Mercedes. Le navire espagnol a
coulé avec son trésor.
Lors d’une première conférence de presse, le directeur
général d’Odyssey, Greg Stemm, a prétendu avoir découvert
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
360°.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
l’épave de la frégate britannique Merchant Royal, coulée à
l’automne 1641 près de la pointe de la Cornouaille alors
qu’elle transportait en Flandre des gages pour l’armée espagnole. Odyssey affirmait avoir découvert le navire à 60 kilomètres des côtes britanniques. Mais les chasseurs de trésors
américains s’étaient comportés d’une façon pour le moins
étrange : ils avaient acheminé près d’un demi-million de
pièces remontées de l’épave d’abord à Gibraltar, puis aux
États-Unis. C’est ce détour de près de 1 500 kilomètres qui
a attiré l’attention de Madrid.
Les Espagnols ont flairé l’escroquerie. Ils ont émis l’hypothèse que ces pièces de monnaie avaient été prélevées
sur une épave gisant dans la zone de Gibraltar, une exploration pour laquelle Odyssey n’avait pas d’autorisation. Le
ministre de la Culture espagnol de l’époque, César Antonio
Molina, a publiquement qualifié l’entreprise Odyssey de
“pirates du xxie siècle”, et son gouvernement a saisi un tribunal américain [celui de Tampa, en Floride, où se trouve
le siège d’Odyssey]. Dans sa plainte, il affirmait qu’Odyssey avait découvert le Mercedes, un navire de guerre espagnol, et qui appartenait donc à l’Espagne, indépendamment
du lieu de sa découverte. Les soupçons espagnols ont été
confirmés lorsque les autorisations de transport des monnaies vers les États-Unis ont été rendues publiques sur
décision de la cour : on y apprenait qu’elles avaient été
trouvées non pas au large des côtes britanniques, mais au
nord-ouest de Gibraltar.
Les Espagnols ont rassemblé d’autres preuves qui indiquaient que le navire découvert par Odyssey ne datait pas
du xviie siècle. Les Américains avaient envoyé des images
des pièces à une revue d’archéologie, présentées de telle
manière qu’il était difficile d’établir où et quand elles avaient
été fondues. Mais ils avaient commis une erreur grossière.
Sur les images, on voyait nettement que les pièces avaient
la tranche rainurée. Or les Espagnols n’ont appris à rainurer la tranche des pièces de monnaie que dans la seconde
moitié du xviiie siècle.
Conformément à l’article 18 de la Convention internationale de 1989 sur l’assistance en mer, un assistant peut
être privé de la totalité ou d’une partie du paiement dû s’il
se rend coupable de fraude. Les Espagnols exigeaient donc
L’époque où les chasseurs
de trésors travaillaient en
solitaire avec des cartes jaunies
par le temps est révolue.
qu’Odyssey restituât la totalité des 594 000 pièces exhumées en avril 2007. Ils ont gagné leur procès haut la main.
L’entreprise américaine a fait appel jusque devant la Cour
suprême des États-Unis, qui a confirmé le jugement des
diverses instances inférieures. En 2013, Odyssey a donc
dû restituer les pièces et d’autres objets précieux. Le gouvernement espagnol a par la suite organisé trois expéditions dans la zone où avait coulé la frégate. Les plongeurs
espagnols ont à leur tour remonté des dizaines d’objets,
dont des canons.
Pour conclure cet article, voici une dernière histoire
étonnante d’épaves et de trésors, qui concerne cette fois
la Russie. L’épave du deux-mâts hollandais Vrouw Maria a
été découverte en 1999 près des îles finlandaises d’Aland,
à une profondeur de 41 mètres. Le 9 octobre 1771, ce voilier de 27 mètres s’était fracassé contre des rochers lors
d’une tempête. Il transportait des tableaux destinés au
palais d’Hiver et au palais Catherine de Saint-Pétersbourg,
achetés aux enchères à Amsterdam par le prince Golitsyne,
alors ambassadeur de Russie aux Pays-Bas, pour le compte
de Catherine II.
L
e Vrouw Maria devait livrer près de 300 tableaux
de maîtres hollandais, ainsi que d’importantes
collections de porcelaine de Saxe, des pipes à
tabac en faïence, des statuettes d’or et d’argent et
plusieurs tonneaux de monnaie. Un chargement
estimé à 1,5 milliard d’euros actuels. Les toiles
étaient protégées par des peaux de rennes et roulées
dans des tubes en plomb. De la cire était coulée entre
la paroi du tube et la toile, et les tubes hermétiquement
scellés entreposés dans des caisses en plomb. De cette
manière, même après deux cent cinquante ans passés
sous l’eau, les tableaux pourraient être parfaitement
intacts. L’épave est assez bien conservée grâce à l’absence
de courant, une température stable et un faible niveau
de sel dans l’eau.
De plus, l’épave se trouvant à une faible profondeur, son
renflouage ne devrait pas poser de problème. Seulement
voilà, l’opération n’aura probablement pas lieu, alors que la
Russie était prête à le faire elle-même, ou à payer la Finlande,
qui a estimé son coût à 80 millions d’euros. L’opération a
été freinée par les contentieux sur la propriété du chargement, revendiquée à la fois
par la Russie, qui avait acheté
les œuvres, la Finlande, dans
les eaux de laquelle le navire
a coulé et dont sont originaires ceux qui ont découvert
45
L’histoire de la frégate
espagnole est un thriller
haletant qui montre de quels
subterfuges sont capables
les chercheurs de trésors.
l’épave, et les Pays-Bas, dont le Vrouw Maria battait pavillon
en se rendant en Russie. Le différend principal devait opposer Moscou à Helsinki, car le voilier n’était pas un navire
militaire. De plus, Catherine II avait réglé le transport du
chargement.
Selon la législation finlandaise, les antiquités étrangères
se trouvant en Finlande depuis plus de cinquante ans ne
peuvent quitter le territoire sans autorisation officielle.
Mais visiblement Helsinki n’était pas pressé d’organiser la
mission de renflouage. Et pour cause. Conformément à la
législation sur les vestiges historiques, tout ce qui se trouve
sur le territoire de la Finlande ou dans ses eaux territoriales
depuis plus de cent ans lui revient de droit. Rappelons que
la Finlande a fait partie de l’Empire russe durant tout le
xixe siècle et une partie du xxe, et n’a obtenu son indépendance qu’avec la révolution d’Octobre [lorsque les bolcheviques ont pris le pouvoir en Russie]. Le Parlement finlandais
a déclaré l’indépendance en décembre 1917, et ce n’est donc
qu’en décembre 2017 que le Vrouw Maria a fêté son centenaire dans les eaux finlandaises.
La Finlande n’est pas signataire de la Convention sur la
protection du patrimoine culturel subaquatique de 2001.
Ce qui signifie qu’elle a le droit d’agir selon sa propre législation, et que le Vrouw Maria lui appartient donc. Il est maintenant évident que la Finlande n’a nullement l’intention
de renflouer l’épave du navire. Et, comme en attestent les
lettres adressées par le ministre de la Culture finlandais à
son homologue russe de l’époque, tous les objets qui seront
découverts sur le Vrouw Maria iront tout droit au musée.
—Sergueï Manoukov
Publié le 11 août
Vu de Séoul
L’ESCROQUERIE CONFIRMÉE
Le 17 septembre dernier, poursuivant
son enquête sur l’affaire du Dmitri
Donskoï, la police sud-coréenne
a prononcé une interdiction de sortie
du territoire à l’encontre de vingt
et un salariés du groupe Shinil, ainsi
que le gel des quinze comptes bancaires
de neuf d’entre eux, pour un montant
total de 24 milliards de wons (1,82 million
d’euros). Ces derniers salariés sont
“suspectés d’avoir tiré profit de
l’escroquerie organisée par l’entreprise”,
selon le Chosun Ilbo. Le quotidien
ajoute que l’enquête a révélé que la
société, contrairement à ce qu’elle avait
annoncé, “n’a[vait] jamais eu l’intention
de renflouer le Dmitri Donskoï”.
Alors que la presse sud-coréenne
fait peu de cas de cette affaire,
qui n’est pas une première du genre,
Won Hi-bok, journaliste au Kyunghyang
Shimun, auteur d’un ouvrage publié
en 2015 et consacré à l’intérêt suscité
par le croiseur russe, rappelle toutefois
qu’en 1999 le gouvernement sud-coréen
lui-même s’était officiellement engagé
dans des investigations, à la suite
d’une étude réalisée par le Centre
de recherche maritime du pays sur le
trésor que cacherait le bateau naufragé.
“Il ne faut pas considérer toutes les
initiatives autour du Donskoï comme
une chasse au trésor ou une escroquerie.
Car il s’agit d’un récit passionnant
qui se fonde sur l’histoire et la science,
sans doute de quelque chose plus
important que des lingots d’or”,
conclut-il.
↑ En juillet, à Séoul, l’annonce
que l’épave du Dmitri Donskoï
avait été localisée a suscité
beaucoup de curiosité. Au premier
plan, une maquette du croiseur.
Photo Jung Yeon-je/AFP
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360°
plein écran.
Dans les ténèbres
de la guerre
en ex-Yougoslavie
En mêlant animation et images flmées,
la réalisatrice suisse Anja Kofmel enquête sur
le meurtre de son cousin, tué sur le front croate
en 1992. Chris the Swiss sort en France le 3 octobre.
—Neue Zürcher Zeitung Zurich
mercenaires se chargent surtout des basses
besognes, et plus particulièrement de l’“épuoilà un bon quart de siècle, il y a eu ration ethnique” des civils serbes qui vivent
une courte période pendant laquelle alors en territoire croate.
il était possible, en Suisse, de grimper
“Pourquoi cette guerre ? Qu’es-tu allé y cherdans un train et de se rendre sur le théâtre cher ?” demande, incrédule, Anja Kofmel, la
d’un confit armé. Nous sommes en octobre réalisatrice et auteure du flm dans une des
1991, la guerre de Yougoslavie vient d’éclater, premières scènes du documentaire Chris
durant l’été, et l’armée populaire yougoslave, the Swiss [“Chris le Suisse”]. Elle est aussi
composée pour majorité de Serbes, est aux la cousine de Christian. On voit la cinéaste,
portes de Zagreb*. Malgré les menaces de née en 1982, feuilleter les carnets laissés par
raids aériens et de tirs d’artillerie, les lignes Christian Würtenberg. Auparavant, on l’a
ferroviaires internationales directes à desti- vue sous les traits d’une petite flle émernation de la capitale croate restent ouvertes. veillée, les yeux écarquillés, jetant un regard
Parmi ceux qui entreprennent à l’époque plein d’admiration sur son cousin, repréce voyage surréaliste, un jeune Suisse, senté surdimensionné.
Christian Würtenberg. Le journaliste et
Ces séquences d’animation en noir et
aventurier de 27 ans part couvrir l’escalade blanc, qui ouvrent Chris the Swiss et qui
du confit pour diférents médias, en qua- reviendront sans cesse, de manière lancilité de reporter de guerre. Trois
nante, sont celles qui marquent
mois plus tard, le 7 janvier 1992,
le plus pendant ces quatre-vingtCinéma
Christian Würtenberg est mort.
dix minutes passionnantes de
Son cadavre est retrouvé non loin d’Osijek, à bout en bout. Ces images fortes – comme
quelques kilomètres du front. Il porte l’uni- la nuée d’oiseaux terrifante ou les monsforme de la Première section internationale trueux militaires, représentés comme des
de volontaires (PIV), un groupe de mer- taches d’encre – illustrent ce que ce Chris
cenaires internationaux d’extrême droite, a sans doute vécu à l’époque. Intercalées
piloté par un ancien journaliste bolivien entre les séquences documentaires du flm,
répondant au nom de guerre de “Chico” composées quant à elles d’images d’aret dont le parcours biographique, oscillant chives et d’extraits d’interviews [menées
entre l’extrême droite et l’extrême gauche, par la réalisatrice, qui a retrouvé plusieurs
semble tout droit sorti d’un roman d’espion- témoins de l’époque], ces séquences lugubres
nage. S’ils se battent ofciellement pour laissent entrevoir les ténèbres dans lesle compte du gouvernement croate pour quelles Chris évoluait en Croatie, avant
contrer l’ofensive serbe, dans les faits ces qu’elles ne fnissent par l’engloutir.
V
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360°.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
↙ Les séquences d’animation de Chris the Swiss
sont de toute beauté. Photo Urban Distribution
Le film
Vu de Croatie
“UNE RÉUSSITE MAJEURE”
L’INDIGNATION DES VÉTÉRANS
Sorti le 13 septembre en Suisse,
le pays natal de sa réalisatrice, Chris
the Swiss a été salué par la critique.
La Tribune de Genève a par exemple
applaudi une “œuvre hybride”
mêlant documentaire, animation
et flm politique : “Anja Kofmel
se lance à la croisée de plusieurs
genres et les dompte tous.” “Alliant
rigueur journalistique et puissance
artistique, ce flm est une réussite
majeure”, s’est pour sa part
enthousiasmé Le Temps. Comme
la Neue Zürcher Zeitung dans l’article
que nous proposons ci-contre,
le quotidien salue la qualité des
séquences d’animation : “Anja Kofmel
brosse de magnifques camaïeux
vibrant de noirceurs, dont
les ombres sont comme des nuées
de cendre.”
En juin dernier, Chris the Swiss a été
projeté à l’Animafest, le Festival
international du flm d’animation
de Zagreb. Lors du débat qui a suivi
la séance, les questions ont porté sur
les difcultés du flm à obtenir un visa
d’exploitation en Croatie, rapporte
Vecernji List. Le Centre audiovisuel
croate (l’équivalent de notre CNC)
demande au producteur de rembourser
les subventions perçues. En cause,
les pressions des vétérans de la guerre
de 1991-1995. Pour le reporter Drago
Hedl, fn connaisseur du sujet, elles
étaient “inévitables”, car le flm
“qualife le confit de guerre civile
[les Croates estiment qu’ils ont riposté
à une agression serbe] et présente
les membres de la Première section
internationale de volontaires (PIV),
ofciellement intégrés dans l’armée
croate, comme des mercenaires à la
solde du pouvoir”, écrit-il
dans Telegram. Il rappelle que Chico
(de son vrai nom Eduardo RózsaFlores), le sinistre commandant de
la PIV, soupçonné d’avoir commandité
le meurtre de Chris, est considéré
comme un héros dans le pays.
PROJECTION SPÉCIALE
Chris the Swiss sort le 3 octobre en
France, en partenariat avec Courrier
international. Une projection spéciale
aura lieu, en présence d’Anja Kofmel,
le vendredi 5 octobre à L’Espace
Saint-Michel (Paris) à 20 heures.
Le journaliste suisse – “il était honnête et
intelligent, mais il essayait d’être plus honnête
qu’intelligent”, dit de lui un collègue de travail
– rallie le groupe de mercenaires en question quelques semaines après son arrivée
en Croatie. S’il fait ce choix incompréhensible, c’est semble-t-il parce qu’il ne supporte plus son statut d’observateur devant
les atrocités de la guerre – il aurait par ailleurs cédé à la funeste illusion de pouvoir
continuer, malgré tout, à faire un vrai travail de journaliste. “As-tu cru, Chris, que tu
pourrais garder la distance nécessaire dans
ton récit des massacres de civils alors que tu te
trouvais aux premières loges ? Jusqu’où étais-tu
prêt à aller pour tes histoires ?” Ces questions
rhétoriques, Anja Kofmel les adresse à son
défunt cousin, qui à l’époque de sa mort avait
l’âge qu’elle a aujourd’hui, et dont les motivations deviennent de plus en plus douteuses
à mesure que le flme avance. Ces doutes
fnissent par rejaillir partiellement sur la
réalisatrice, qui frôle parfois la ligne jaune
du fait de son empathie pour Chris et de sa
volonté de comprendre l’incompréhensible.
Comment gérer la distance ou la proximité
quand on est documentariste et que l’on travaille sur des personnages qui incarnent des
opinions et des actes qu’on ne partage pas et
qu’on ne cautionne pas, voire qui paraissent
moralement condamnables ? Où commence
la complicité ? Comment éviter l’écueil de la
supériorité morale ? Autant de questions qui
ont été abordées, en avril dernier, pendant
le festival du flm documentaire Visions
du réel, à Nyon [en Suisse], et plus précisément pendant le débat “Filming Otherness”
[“Filmer l’autre”], qui mettait trois flms en
lumière : l’un sur une milice fasciste slovaque,
un deuxième sur les femmes des néonazis
grecs, et enfn le documentaire très personnel d’un Colombien sur sa famille hostile au
processus de paix dans son pays.
Évidemment, il est plus simple de réaliser un documentaire sur ou avec des personnages avec lesquels on est en phase. En
revanche, c’est une autre paire de manches
que de s’extraire de son propre milieu et de
tisser un lien avec des gens dont on ne partage pas les opinions. Car on est alors toujours sur le fl du rasoir. À cet égard, Chris
the Swiss est un cas d’école, notamment
parce que le protagoniste n’est pas ici un
“autre”. Il s’agit plutôt ici de la tentative,
vaine en défnitive, de comprendre comment Christian, journaliste aventurier qui
représente ici le “soi”, pourrait justement
devenir l’étranger, “l’autre”. Et fnalement
nous amener à l’époque actuelle, où d’autres
jeunes Suisses se laissent à leur tour entraîner dans une guerre, sous une bannière idéologique totalement diférente.
—Geri Krebs
Publié le 12 septembre
* Lancé par les Serbes pour préserver l’unité
de la Yougoslavie à leur bénéfce, le confit s’est
rapidement décomposé en plusieurs guerres
nationalistes. Celle dont il est question dans
le flm est la guerre de Croatie (1991-1995).
47
↓ David Budd (Richard Madden) assure la sécurité de
la femme politique Julia Montague (Keely Hawes). Photo BBC
série
Au service de Mme la ministre
Avec une intrigue qui mêle habilement complots politiques,
attaques terroristes et tension sexuelle, Bodyguard, la nouvelle
série de la BBC, a récolté des records d’audience outre-Manche.
C
’est une série qui rappelle “l’époque
où la télévision avait le pouvoir de
nous faire frissonner à volonté tout
en étant aussi étrangement réconfortante”,
estime The Guardian. Bodyguard, la nouvelle série de la BBC, difusée du 26 août
au 23 septembre, a beaucoup fait parler
d’elle au Royaume-Uni. Son premier épisode a “pulvérisé tous les chifres des dix
dernières années, avec une audience jamais
vue depuis 2006 pour un lancement de série”
sur la chaîne publique. Encore plus fort,
jamais les téléspectateurs n’ont été si nombreux devant un nouveau programme de
la BBC depuis que les mesures d’audience
existent. Pour The Times, “Bodyguard est
non seulement la série dramatique la plus
regardée de la décennie à la télévision britannique, mais aussi celle qui suscite le plus
de théories chez ses téléspectateurs.”
Les rôles sexuels
traditionnels
sont inversés.
Créé par Jed Mercurio, à qui l’on doit
Line of Duty, une autre série à succès de
la BBC, le thriller politique en six épisodes relate l’histoire du sergent David
Budd (Richard Madden), un vétéran assigné à la protection de la ministre de l’Intérieur, Julia Montague (Keeley Hawes),
dont il méprise les convictions politiques.
Morts de personnages principaux inattendues, attaques terroristes, tension
sexuelle entre les protagonistes : tous
les ingrédients sont réunis pour alimenter chaque semaine les récapitulatifs des
épisodes que livre la presse britannique.
“Bodyguard est haletant, les dialogues sont
brillants, parfois même drôles, et les interprétations, particulièrement des deux premiers
rôles, sont un régal”, résume The Times.
Un avis que ne partage pas totalement le
New Statesman, pour qui la série, censée
être réaliste, est tout sauf crédible. Elle
réussit pourtant à être totalement addictive. Il est ainsi “impossible”, selon l’hebdomadaire, de ne pas se laisser happer par
l’intrigue, tant elle tourne en permanence
autour de “qui se joue de qui ?”
C’est sûrement ce qui explique que l’audience n’a pas faibli au fl des semaines et
que, pour The Irish Independent, dans un
monde dominé par le streaming et le bingewatching, le thriller “vaut le coup d’attendre
sept jours” entre deux épisodes. “Tout le
monde ne parle plus que de Bodyguard, et
tout le monde a un avis. Car cette série nous
fait quelque chose, à tous. Elle nous ramène
aux premiers temps de 24 heures chrono
[série américaine diffusée de 2001 à 2010
sur la Fox], quand on regardait les séries à
l’instant où elles sortaient, tout simplement
parce qu’on n’y tenait plus”, argumente The
Guardian. Le journaliste s’interroge sur les
rebondissements incessants de l’intrigue :
“Je me suis demandé, après coup, si je n’avais
pas volontairement refusé de les voir venir,
bien qu’ils soient prévisibles, juste pour ne
pas me gâcher la série ni rompre avec cette
candeur primale d’avant Netfix, du temps
où la complexité ne l’emportait pas encore
sur le suspense.”
Un autre point fort de la série que souligne
le quotidien : le rapport entre la ministre et
son garde du corps, dont les rôles sexuels
traditionnels sont inversés. Il est le protecteur, mais c’est elle qui détient le pouvoir.
D’ailleurs, “peut-être plus important pour le
champ des études de genre, elle est très belle,
bien sûr, mais l’objet sexuel, c’est lui”. Et si
le casting aligne les grandes actrices, “c’est
par sa dynamique chamboulée – qui sont les
moteurs ? qui sont les objets ? – que la série
frappe le plus fort”.—
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
48.
360°
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
tendances.
Ils dessInent
le futur
ShohEI ohtAnI, joueur
de base-ball japonais, 24 ans
Le double
virtuose
“Devious Designs”, 2018, © nicK gentry@nicKgentryart
angels baseball
I
Obsolescence déprogrammée. Dans son projet intitulé
Human Connection (actuellement exposé à l’Opera Gallery de Londres),
Nick Gentry “peint des femmes à l’air grave sur des disquettes, des
photo pellicules photographiques ou de vieux CD écrasés, comme un moyen
de suspendre ses sujets dans une rêverie holographique”, estime My Modern Met.
L’artiste britannique ofre ainsi une nouvelle vie aux objets devenus inutiles
mais qui conservent “de manière poignante” des traces du passé.
KWs
Cyclable et recyclée
PAYS-BAS — C’est un projet pilote qui pourrait s’étendre dans tout
le pays : la toute première piste cyclable entièrement en plastique,
faite de bouteilles recyclées et autres emballages, vient d’être
inaugurée dans la ville de Zwolle, le 11 septembre dernier. La conception
de cette voie d’environ trente mètres a nécessité l’équivalent de plus
de 218 000 gobelets en plastique. En plus de sa dimension écologique,
Dutch News explique que ses designers estiment que la structure
de cette route préfabriquée “devrait avoir une durée de vie trois fois
supérieure à celle des revêtements des routes actuels”.
l pourrait être “le nouveau
Babe Ruth” et égaler celui que
les Américains considèrent
comme le plus grand joueur de l’histoire du base-ball depuis la fn de
sa carrière dans les années 1930.
Comme George Herman Ruth, le
Japonais Shohei Ohtani est à la fois
un lanceur et un frappeur d’exception,
un double atout
que peu maîtrisent. Joueur
phare de l’équipe
japonaise des
Hokkaido Nippon
Ham Fighters de 2013
à 2017, il ofcie depuis le mois de
mars aux États-Unis, chez les Angels
de Los Angeles, avec lesquels il a
signé un contrat pour six saisons.
Depuis, la presse américaine ne tarit
pas d’éloges sur le nouveau “prodige”
de l’équipe californienne. “Aucun athlète ne m’a jamais autant enthousiasmé
que Shohei Ohtani, qui est entré dans
la ligue majeure de baseball après des
années d’attente”, déclare ainsi un journaliste sportif du site The Ringer.
Né à Oshu, dans la préfecture rurale
d’Iwate, Ohtani rêvait depuis le lycée
de devenir le plus grand joueur du
Japon. Un pari réussi, pour le site
d’informations. Récemment blessé à
l’épaule, le joueur n’en continue pas
moins d’accomplir des performances
“proches du miracle”.
Des cours épicés
MEXIQUE — Au cœur du marché
de Jamaica, l’un des plus grands et des plus
anciens de Mexico, la boutique de Fernando
Dávila feure bon les efuves de piments.
La Flor de Jamaica est spécialisée dans
cet aliment essentiel à la gastronomie
mexicaine et en vend plus d’une vingtaine
de types diférents. La passion de son
propriétaire, c’est de “faire découvrir
la riche variété des piments de notre
pays”. D’où l’idée d’organiser des ateliers
entièrement consacrés à l’histoire de ce
mets relevé “qui participe du patrimoine
local”. “Nous avons découvert que la
plupart de nos clients n’avaient aucune
idée des noms et de la variété des piments,
confe Dávila à Munchies, donc nous avons
décidé de partager notre savoir.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
360°.
voyage.
49
↙ Le parc national de Kiskunág off re
des paysages uniques en Hongrie.
Photo Parc national de Kiskunság
de nos jours, même s’il est considérablement moins important que celui observé
par le passé. Grâce aux soubresauts de l’histoire géologique, nous pouvons profiter de
ces monticules autour de Fülöpháza, qui
offrent aux visiteurs une vue inégalable sur
l’étonnant mini-Sahara magyar.
Dans sa partie la plus élevée, la région
sablonneuse se distingue par sa faible végétation. Cependant des buissons surgissent
de terre çà et là. L’assèchement d’anciens
lacs salés a permis l’émergence de plateaux
surplombant de 10 mètres les vallées du
Danube et de la Tisza. En contrebas, les
buttes de sable ont été façonnées par le
vent dominant qui souffle du nord-ouest
vers le sud-est. L’ensemble forme autour de
Fülöpháza un écrin de près de 2 000 hectares qui est aujourd’hui entretenu avec
un soin tout particulier.
Sensations inoubliables. La fleur emblé-
Situées à une heure de Budapest, les dunes de
Fülöpháza donnent aux visiteurs une impression
d’Afrique du Nord. Virée au cœur de l’étonnant
“Sahara hongrois”.
SLOVAQUIE
AUT.
D anu e
b
Parc national
de Kiskunság
CROATIE
BOSNIEHERZÉGOVINE
200 km
—Origo (extraits) Budapest
S
i nous vous montrions des images
sans légende ni commentaire des
dunes de sable ondulant à la sortie
[du village] de Fülöpháza, c’est le Sahara,
et non la Hongrie, qui vous viendrait en
premier à l’esprit. Pourtant, ce panorama
évocateur des contrées désertiques du
Sud tunisien ne se situe pas en Afrique du
Nord. À une heure de voiture de Budapest,
cette fascinante formation géologique fait
partie de [ce qu’on appelle dans cette région]
la “dorsale sablonneuse” du parc national de Kiskunság, le plus vaste domaine
sableux d’Europe centrale, qui s’étend sur
7 400 km2.
Deuxième du genre en Hongrie, le
parc national de Kiskunság a été inauguré en 1975. Il occupe un territoire délimité en grande partie par cette dorsale
située entre le Danube et la rivière Tisza,
un affluent. Comprise à l’intérieur de la
dorsale, la zone des dunes de Fülöpháza
est reconnue comme une richesse naturelle et une réserve de biosphère à nulle
autre pareille. Elle fait partie depuis 1979
du Programme sur l’homme et la biosphère de l’Unesco. Le reste du domaine
sableux est composé d’une suite de monticules et d’autres dunes plus petites que
celles de Fülöpháza. Un paysage unique à
l’échelle du pays et de l’Europe, dont l’histoire nous ramène jusqu’à la période préhistorique du pléistocène [une période
géologique située entre −2,6 millions d’années et −11 700 ans].
Il reste difficile de déterminer quand exactement le Danube a posé les jalons du long
parcours qui le mène jusqu’à la mer Noire,
après s’être faufilé à travers le bassin des
Carpates. D’après les études géologiques,
La région est reconnue
comme une réserve
de biosphère à nulle autre
pareille.
UKR.
H O NG R I E
Budapest
a
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Ti
Fülöpháza
SERBIE
ROUMANIE
COURRIER INTERNATIONAL
Un coin de désert
au cœur de la Hongrie
l’ancien fleuve aurait montré ses premiers
signes de vie entre 4 et 5 millions d’années
avant notre ère. Durant sa phase de sédimentation, au pléistocène, l’ancien Danube,
se dirigeant vers le sud-est, aurait englouti
le sud de la plaine de l’Alföld [aussi appelée “grande plaine de Hongrie”], charriant
sable et galets sous sa surface.
La formation de sables mouvants, notamment observables du côté de la localité de
Dunavarsány [à une heure de voiture de
Fülöpháza], date de la glaciation de Würm,
commencée il y a près de 120 000 ans,
lorsqu’un climat sec et froid de toundra,
accompagné de vents puissants, frappait
le bassin des Carpates. C’est aussi à cette
époque que se sont constituées et empilées
les dunes à l’origine de la dorsale.
Le mouvement des dunes a cessé durant
plusieurs millénaires, ce qui a permis à la
végétation de s’installer jusqu’aux xviiie et
xixe siècles, avant que l’arrivée de l’élevage
ne provoque à nouveau le déplacement du
sable. Le mouvement des dunes se poursuit
matique de la région [en dehors de la zone
des grandes dunes] est l’épiette. Elle pousse
en mai en plein milieu des monticules.
Crassules de Helms, échinops azurés (surgissant à la fin de l’été) et tribules terrestres
se ménagent également une place au soleil
dans la région. La diversité de la faune est à
l’avenant. De nombreuses larves de fourmilions prêtes à bondir peuplent le sable brûlant et sec, qui héberge en outre criquets
et araignées. Lézards verts et lézards des
sables prennent le soleil, tandis que, côté
oiseaux, les huppes fasciées et les guêpiers
d’Europe, malgré leur présence trop rare,
signent actuellement un retour réjouissant
et virevoltent dans les cieux à la recherche
de nourriture.
Strictement protégée, l’incomparable
région sableuse de Fülöpháza procure des
sensations inoubliables à quiconque la parcourt. Elle ne se découvre qu’en compagnie d’un guide professionnel missionné
par le parc national. Intéressant quelle
que soit la saison, avec néanmoins une
petite préférence pour la période estivale,
le Sahara hongrois s’explore avec la saisissante impression d’une virée dans le désert
en Afrique du Nord.
—Tamás Elter
Publié le 8 janvier
SOURCE
ORIGO
Budapest, Hongrie
origo.hu
Fondé en 1998, ce site
d’informations fait la part belle
au divertissement, aux
technologies et aux voyages.
Il affiche depuis son rachat
il y a trois ans une ligne
éditoriale très proche des vues
du gouvernement Orbán en
matière d’actualité politique.
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50.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
HISTOIRE
Joujoux
préhistoriques
Paléolithique — Europe occidentale.
Grands oubliés des spécialistes de
la préhistoire, les enfants retrouvent une
visibilité grâce au travail de chercheuses.
Retour sur leurs objets du quotidien.
—El País (extraits) Madrid
↗ Figurine
représentant un lion
des cavernes,
sculptée dans une
corne de renne.
Site d’Isturitz,
PyrénéesAtlantiques. Photo
AKG/De Agostini
Picture/G. Dagli Orti
L
es êtres humains qui occupaient l’Europe occidentale il y a entre 21 000 et
14 000 ans étaient des artistes talentueux et prolifiques. Ce sont eux qui, lors du
Magdalénien, ont décoré les parois rocheuses
d’Altamira en Espagne et celles de la grotte de
Lascaux en France. Mais les Magdaléniens ne
se limitèrent pas à l’art pariétal. Dans la documentation archéologique de cette période, les
objets décoratifs artisanaux abondent : bijoux
en os et en coquillage, statues taillées en os,
en ivoire ou en corne. L’une de ces figurines,
trouvée dans la localité pyrénéenne d’Isturitz,
représente un lion des cavernes. Elle est sculptée dans un fragment de corne de renne d’une
dizaine de centimètres de long. Les archéologues estiment qu’il s’agissait d’un pendentif rituel. Mais il existe une autre explication :
cela aurait pu être un jouet d’enfant.
“Parmi les archéologues, une plaisanterie circule : si tu ne sais pas ce que c’est, ça doit avoir
une fonction rituelle”, note Michelle Langley,
chercheuse à l’université Griffith en Australie,
qui passe en revue la documentation archéologique à la recherche d’objets, comme le lion
d’Isturitz, qui n’ont peut-être pas été catalogués comme jouets d’enfants. “Il faut savoir que
les enfants, comme les femmes, ont longtemps été
invisibles dans l’interprétation archéologique”, fait
valoir Alba Menéndez, doctorante en archéologie et diplômée de l’université de Cambridge.
Dans une discipline historiquement dominée
par les hommes et leurs partis pris, le fait qu’un
objet préhistorique ait pu avoir appartenu à un
enfant “n’a peut-être même pas effleuré ces messieurs”, estime-t-elle.
Dans le monde gréco-romain, par exemple,
il existait des hochets et des chars miniatures.
Mais il est bien plus difficile d’identifier les
jouets de la préhistoire : “En archéologie, on
travaille encore beaucoup à partir d’analogies,
explique-t-elle. Nous savons qu’une cuillère du
néolithique est une cuillère, parce qu’elle ressemble
à l’ustensile actuel. Mais une grande partie de la
culture matérielle de nos ancêtres ne ressemble
en rien à la nôtre.”
C’est le cas d’un autre objet magdalénien faisant partie du gisement d’Isturitz : un ustensile en corne d’une dizaine de centimètres de
long, également lisse et brillant, percé d’un
trou latéral et aux extrémités grossièrement
taillées. Même s’il ne ressemble à aucun objet
actuel, il rappelle certaines autres découvertes
de la même époque : les “bâtons percés”, ces
outils qui ont sans doute servi à redresser la
hampe d’une lance ou à fabriquer des lanières
de cuir. Mais les autres bâtons percés qu’on a
trouvés sont deux fois plus grands que celuici. Là encore, Langley pense avoir affaire à un
jouet. “Nous savons par des études ethnographiques, et aussi par expérience, que les enfants
aiment essayer de faire ce que font maman et papa,
commente l’archéologue. On peut donc s’attendre
à ce qu’ils aient possédé des répliques miniatures
des objets que les adultes utilisaient le plus.”
Imiter les adultes relève à la fois du jeu et de
l’apprentissage, deux aspects de la culture qui
ont toujours été liés dans toutes les sociétés, et
ce jusqu’à aujourd’hui, à en croire [Margarita]
Sánchez [de l’université de Grenade]. “Comment
Dans toutes les sociétés
les enfants imitent
les adultes
les enfants de la préhistoire
apprenaient-ils à faire de la
poterie ? En jouant avec de
la terre”, affirme l’archéologue. Elle a étudié de très
petits récipients trouvés
dans le gisement du Cerro de
la Encina, à Monachil (région
de Grenade). Ils appartiennent
à la culture d’El Argar, dans le
sud-est de la péninsule Ibérique.
Cette population de l’âge de
bronze a vécu il y a environ 4 500 ans et produisait
des objets en céramique,
standardisés et d’une
exécution minutieuse.
Mais les céramiques de
petite taille “sont très
mal faites, commente
Sánchez. Nous avons
trouvé de petits vases, à
la pâte trop épaisse, très grossiers, mal cuits”. On en a même découvert qui
étaient enterrés dans des tombes d’enfants, ce
qui, bien que ne constituant pas une preuve,
laisse à penser qu’il pouvait s’agir de leurs possessions et de leurs créations.
Puisqu’ils copiaient les adultes, les enfants
ont pu aussi imiter leurs passe-temps. La chercheuse Kristine Garroway, du Hebrew Union
College-Jewish Institute of Religion, aux ÉtatsUnis, s’est intéressée à plusieurs disques d’argile
mis au jour dans des gisements israéliens datés
d’un millénaire avant Jésus-Christ. Chacun
d’entre eux est de la taille d’un grand bouton
et comporte deux orifices de chaque côté qui
permettent de le faire tourner quand on attache
les extrémités à l’aide de ficelles. Il pourrait
s’agir de jouets pour adultes ou pour enfants.
Garroway estime que les plus rudimentaires –
aux bords non polis et aux perforations irrégulières – sont l’œuvre d’enfants, qui ont peut-être
modelé ces disques à la hâte pour leurs jeux. Fait
incroyable, les Magdaléniens d’Europe fabriquaient déjà des disques en os semblables dix
mille ans auparavant, disques qu’ils décoraient
de chaque côté d’animaux qui ont l’air de courir
quand on fait tourner l’objet. Ce jouet existe
aujourd’hui : c’est le thaumatrope, et il faudra
attendre le xixe siècle pour qu’il soit réinventé.
—Bruno Martín
Publié le 21 mars
SOURCE
EL PAÍS
Madrid, Espagne
Quotidien, 180 770 ex.
elpais.com
Fondé en 1976, six mois après
la mort de Franco, “Le Pays”
est le journal le plus lu en Espagne.
Il appartient au groupe de médias
espagnol Prisa.
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Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
La bouillabaisse sens dessus dessous .. II
La cité des gangs ..................... IV
Marseille mise sur le textile ......... VI
Le chanteur de la Plaine ............ VIII
Marseille
vue par la presse étrangère
Pages
SPÉCIALES
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II.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
La bouillabaisse
sens dessus dessous
En allant à la rencontre du célèbre plat marseillais, ce quotidien
de Hong Kong découvre une scène culinaire en pleine efervescence.
—South China Morning Post
(extraits) Hong Kong
G
érald Passedat, trois étoiles au Michelin,
contemple la Méditerranée depuis son
restaurant marseillais, Le Petit Nice. “À
l’origine, la bouillabaisse, c’était un plat
de pauvre pour les pauvres, explique-t-il.
C’est de là qu’ils viennent, les ingrédients.”
Passedat désigne la mer qui clapote en contrebas de la terrasse de son restaurant, où il sert
des rascasses, des cigales de mer et des étrilles.
Autrefois, ces créatures marines avaient du
mal à trouver preneurs et fnissaient par atterrir sur le Vieux-Port* de cette ville du sud de la
France, bouillies à même le quai, dans de l’eau
de mer. On y ajoutait de plus gros poissons, puis
on baissait le feu : la “bouille-abaisse” était née.
Aujourd’hui, les temps ont changé. Le rudimentaire ragoût du pêcheur fgure sur la carte du Petit
Nice dans un menu gastronomique à 200 euros.
Le plat traditionnel n’est plus un simple classique :
certains chefs étoilés de la ville le déclinent désormais en milk-shakes ou en hamburgers… Des
audaces qui ont choqué les autochtones : autant
servir du foie gras avec du ketchup !
La bouillabaisse est connue dans le monde
entier depuis la codifcation stricte du plat national marseillais voilà une quarantaine d’années.
“La Charte de la bouillabaisse a été créée en
1980 pour empêcher les cuisiniers de bas étage de
vendre une bouillabaisse au rabais, raconte Gérald
Passedat. Certains importaient même du poisson
congelé !” La charte rappelle qu’au moins quatre
sortes de poissons locaux doivent être utilisées,
parmi lesquelles la rascasse, le rouget, le congre
et le saint-pierre. Au nombre des premiers restaurants signataires, Le Miramar, qui propose
aujourd’hui, en anglais et en chinois, des cours
pour apprendre à cuisiner la bouillabaisse.
Les règles ayant été posées, on a commencé
à expérimenter. Le plat traditionnel à base de
fruits de mer de la région barbotant dans un
potage de la mer agrémenté de pommes de
terre bouillies et de croûtons à l’ail est désormais le cadre dont les chefs marseillais s’emploient à repousser les limites. “On a des gens
qui viennent du monde entier pour déguster notre
spécialité régionale”, rappelle Gérald Passedat.
Pour se faire une idée des évolutions en cours,
quel meilleur moyen que de déguster trois
bouillabaisses dans la même journée ?
Le lendemain matin, je pars donc à la découverte du Vieux-Port. Une vaste ombrière réféchissante, dessinée par les architectes Foster
+ Partners jouxte le marché aux poissons où la
bouillabaisse a vu le jour. Les iPhone immortalisent les mêmes rascasses que celles que les
Grecs capturaient ici quand ils s’y sont installés en 600 avant Jésus-Christ, et les bateaux de
pêche rentrent au port au moment où les yachts
de luxe larguent les amarres.
La charte rappelle
qu’au moins quatre sortes
de poissons locaux
doivent être utilisées.
L’Intercontinental Marseille-Hôtel Dieu, un
hôpital vieux de 425 ans converti en hôtel cinq
étoiles, ofre une vue panoramique sur les toits
ocre du Vieux-Port. Je rencontre le chef Lionel
Levy, inventeur du milk-shake de bouillabaisse,
à l’Alcyone, le restaurant de l’hôtel, une étoile au
Michelin. “La charte de la bouillabaisse est respectée, assure le cuisinier. Mais c’est une recette qui
est aussi vieille que le port que vous voyez par les
fenêtres du restaurant : chaque famille a la sienne.”
Lionel Levy a donc poussé à l’extrême le premier article de la charte, qui stipule qu’“il n’est
pas possible de normaliser la cuisine”.
“Quand j’étais jeune chef, j’avais quelque chose
à prouver, c’est comme ça que j’ai créé le milkshake de bouillabaisse”, se souvient-il. La mousse
Les photos
Ces photographies
ont été réalisées
par Pierre Belhassen.
Né à Paris en 1978,
il s’est installé
à Marseille
il y a quelques années.
Membre du collectif
Agence Le Journal,
il travaille sur plusieurs
projets à long terme,
notamment à Marseille
et à Istanbul.
Ses photographies
révèlent la complexité
des relations
entre les hommes
et leur ville. Son travail
a été présenté
lors des festivals
Voies Of Arles 2016
et FotoIstanbul 2015.
← Page précédente :
vue sur Marseille
depuis Notre-Damede-la-Garde, 2016.
↗ Plage Borely, 2014.
→ Le Vieux-Port, 2015.
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Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
multicolore qu’il me sert a fait scandale à
Marseille. La couche de base est une rouille
épicée à l’huile d’olive, à l’ail, à la pomme de
terre et au safran. Vient ensuite une deuxième
couche écumeuse à base d’œuf et de mascarpone. Un généreux morceau de saint-pierre poêlé
vient surmonter ce lit mousseux, le tout complété par du fumet de poisson. “Il faut manger
toutes les couches en même temps, recommande
Lionel Levy, pour retrouver le piquant du plat
originel, puis sa texture veloutée, et enfn son goût
prononcé.” Un aperçu culinaire de la ville la plus
innovante de France dans une verrine.
Le chef Lionel Levy
est l’inventeur
du milk-shake
de bouillabaisse.
La recette pourrait-elle évoluer au-delà de
son berceau ancestral ? “Si un chef de Hong Kong
invente une bouillabaisse avec de la rascasse et du
crabe de chez lui, c’est très bien, un plat doit évoluer, fait remarquer Lionel Levy. Je ne suis pas
sûr que ce plat serait de la bouillabaisse, mais j’adorerais le goûter.”
De l’autre côté du Vieux-Port, le jeune chef du
restaurant L’Aromat, Sylvain Robert, le confrme :
les expérimentations qui fourmillent autour
de la bouillabaisse en ce moment témoignent
d’une scène culinaire locale en pleine efervescence. “Il y a vingt ans, la cuisine marseillaise,
c’était bouillabaisse et pizza. Aujourd’hui, l’ofre a
explosé, entre les pâtisseries orientales, les bars à
sardines et les glaciers bio comme Ego. On trouve
même des grandes tables à tapas, par exemple au
Marché Saint-Victor”, énumère-t-il.
Le désormais célèbre hamburger de bouillabaisse de Sylvain Robert est emblématique d’une
cuisine locale en constante évolution.
L’entrée est un ravissem ent pour les yeux. Elle
se présente comme dans un menu dégustation :
soupe de poissons en verrine et cornets de papier
garnis de frites de panisse (préparation à base de
pois chiche, un ingrédient de tous les jours dans
le Midi). Un généreux morceau de saint-pierre
est disposé entre les tomates et la rouille, le tout
glissé entre deux tranches de pain grillé. C’est le
plat incontournable de Marseille, réuni en trois
bouchées divines.
“Certains vieux Marseillais s’en sont ofusqués,
reconnaît Sylvain Robert, mais je veux que mes
créations amusent, éduquent et fassent plaisir.
Sinon, à quoi ça sert d’aller au restaurant ?”
S’il est une chose sur laquelle les chefs créateurs
de bouillabaisses, jeunes et vieux, ne lésinent
pas, c’est la qualité des produits. “Du bon poisson, de l’huile et du safran, ce n’est pas donné, met
en garde Sylvain Robert. Si vous mettez 15 euros
dans une bouillabaisse, elle ne sera pas terrible. Il
vaut mieux mettre 60 euros dans un restaurant
comme L’Épuisette et manger quelque chose qui
vous marquera à vie.”
Même des chefs triplement étoilés comme
Gérald Passedat ont relevé le déf. Ce → IV
MARSEILLE. III
Revue de presse
TouTes papilles dressées
Si la bouillabaisse, ce plat national
marseillais, est une curiosité
que les lecteurs de Hong Kong ont pu
découvrir dans un article du South China
Morning Post (lire ci-contre), il intrigue
aussi nos voisins européens. “Quel est
le secret pour qu’elle soit bonne ?”
demande Michael Allmaier
de l’hebdomadaire allemand Die Zeit
à Christian Bufa, chef du Miramar.
“C’est très simple. Il y a trois règles
à respecter, lui répond avec humour
celui qui est aussi vice-président de
la Charte de la bouillabaisse. Tu la manges
à Marseille. Tu la manges sur le Vieux-Port.
Et tu la manges chez moi.” Règles
que le journaliste allemand
n’a pas forcément suivies à lettre…
Après avoir efectivement fait un détour
par ce restaurant réputé de la ville,
il est aussi allé goûter ce plat à une adresse
un peu moins en vue. Et cette bouillabaisse,
“qui n’a rien de fn – et est un peu moins
chère – n’est peut-être pas la meilleure,
reconnaît l’auteur, mais elle correspond
tout à fait à Marseille”, ou du moins à l’idée
qu’il s’en fait. Le globe-trotteur et critique
gastronomique britannique Tom Parker
Bowles n’a pas non plus respecté ces règles.
Il a goûté la bouillabaisse de Chez Michel
ou du Petit Nice, mais il a surtout profté
de son séjour dans la cité phocéenne
pour découvrir d’autres mets. Il a aussi
déambulé sur les quais du Vieux-Port
et sous son ombrière, avalé quelques pastis,
puis s’est étonné de faire la queue pour
payer avant de s’asseoir chez l’écailler
Toinou, s’est amusé de s’y faire refuser
du Tabasco pour accompagner ses oursins.
Il s’est promené dans le quartier de Noailles,
a fait un arrêt à la Maison Empereur
– une quincaillerie qui vend de tout –
et a raconté tout ça dans un long article
paru en avril dans le mensuel Esquire.
C’est peut-être lui qui a inspiré l’article
du New York Times publié quelques mois
plus tard. Pour le quotidien américain,
“la multitude de magasins indépendants
qui a rejoint certaines des plus anciennes
boutiques spécialisées de France fait
de Noailles l’un des endroits de la ville
portuaire les plus fascinants à explorer”.
Quoi qu’il en soit, Tom Parker Bowles
a été charmé : “Marseille est fère mais
pas arrogante, cultivée sans prétention,
c’est une ville profondément heureuse.
De plus, on y goûte des plats si bons
que les papilles se dressent, prêtes
à entonner ‘La Marseillaise’. Mais pas
avant la fn d’un bon déjeuner”, écrit-il dans
Esquire, qui assure : “Ce haut lieu de culture,
d’architecture et de gastronomie ébourifera
même le plus blasé des Britanniques.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV.
PAGES SPÉCIALES
III ← soir, je dîne au Môle, son restaurant juché
au sommet du Mucem, le musée d’histoire de
la Méditerranée, en compagnie d’Emmanuel
Perrodin, l’incollable historien de la gastronomie marseillaise. Devant nous, les lumières du
soir scintillent autour des ferrys qui font route
vers l’Algérie, la Tunisie, le Maroc ou l’Italie.
“Et en dessous de nous, fait remarquer l’historien, des objets séculaires illustrent le mélange de
saveurs qui fait ce qu’est Marseille aujourd’hui.”
Parmi les pièces exposées au Mucem, des
amphores d’huile d’olive turques et des jarres
de vin de l’Adriatique.
La déconstruction de la bouillabaisse [en plusieurs plats] que propose Gérald Passedat est
particulièrement photogénique, avec ses petits
triangles de rouget et de lotte fraîche soigneusement découpés. Des moules sont servies dans
une petite cocotte en cuivre. Des langoustines,
dans un grand saladier, suivies d’une généreuse
soupe de poisson.
Emmanuel Perrodin savoure les parfums en
revenant sur l’histoire [du plat]. “La bouillabaisse a évolué avec la ville, rappelle-t-il. D’abord,
les Grecs ont apporté leur huile d’olive. Puis les
Espagnols ont ajouté le safran, avant que les
tomates du Nouveau Monde ne viennent agrémenter la recette au XVIIIe siècle.” Toute la question
est maintenant de savoir quelle sera la prochaine évolution du plat national marseillais.
—Tristan Rutherford
Publié le 28 décembre 2017
* En français dans le texte.
En bref
touche pas à mon mcDo
Personne n’a oublié les images des
altermondialistes, menés par José Bové,
démontant un McDonald’s à Millau,
en août 1999. Depuis, les choses ont
bien changé, souligne El País, qui raconte,
à la fn du mois d’août, l’histoire du fast-food
du quartier Saint-Barthélémy,
dans le nord de Marseille, menacé d’être
vendu pour être transformé en restaurant
asiatique halal. “La particularité
de ce McDonald’s, c’est que ses employés,
les riverains, les leaders syndicaux et
les politiques de gauche locaux ne boycottent
pas la multinationale américaine – comme
ç’aurait été le cas à une autre époque –, ne
la considèrent pas comme un symbole de la
malboufe et d’un capitalisme aveugle. Non,
en cet été 2018, ils protestent pour obtenir
que McDonald’s reste dans l’un des quartiers
de Marseille les plus touchés par le chômage,
la drogue et la violence.” Si l’on se bat pour
préserver ce fast-food qui emploie soixantedix-sept personnes, ce n’est pas en raison
de la nourriture qu’il propose, mais parce que
“ce restaurant est la place du village, un lieu
de passage et de rencontre”. Le 7 septembre,
le tribunal de grande instance de Marseille
a interdit la vente, cela ressemblait fort
à un plan de licenciements déguisé.
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
La cité des gangs
Une journaliste allemande s’est rendue dans les quartiers nord,
où règne le crime organisé. La politique a délaissé cette zone,
laissant les habitants seuls avec leurs problèmes.
—Die Welt (extraits) Berlin
SourCE
Die Welt
Berlin, Allemagne
Quotidien, 198 000 ex.
welt.de
“Le Monde”, feuron
des éditions Springer,
est une sorte
de Figaro à l’allemande.
Il se revendique
conservateur,
ce qu’illustre
sa rubrique d’analyse,
“Arrière-plan”.
Très complet dans le
domaine économique,
il est aussi lu pour
ses pages tourisme
et immobilier.
Il est distribué
dans plus de 130 pays.
Depuis 1948 paraît
l’édition dominicale,
Welt am Sonntag, l’un
des médias allemands
les plus repris.
P
erchée sur les hauteurs de Marseille, la
Castellane s’impose par sa situation et par
son nom. Quand le soleil est au zénith dans
cette cité des quartiers sensibles du nord
de la ville, un jour d’été comme celui-ci,
seul le mistral apporte un peu de réconfort.
Les tours portent chacune une lettre. C’est dans
le bâtiment G, aujourd’hui démoli, qu’a grandi
Zinédine Zidane. Depuis les étages supérieurs
de la tour K, l’édifce le plus élevé, qui sert de
repaire aux dealeurs, on peut contempler la mer
et l’immensité, tandis que la vie ici, sur les arides
collines de la ville portuaire, ne mène que vers
des horizons bouchés.
Au pied des tours, pour 50 euros par jour, les
guetteurs font des rondes sur des mobylettes
qui pétaradent à tout-va, ou bien attendent sur
de vieux canapés en cuir, échoués là, tels des
épaves urbaines. Ils portent des masques blancs
d’ouvrier qui couvrent leur bouche et leur nez
pour, disent-ils, se protéger de la poussière. Et
leur visage reste caché.
Venir à la Castellane n’est pas chose aisée. Une
des deux rues de la cité est bloquée par des barricades de poubelles renversées. Les arrivants
qui empruntent l’autre voie sont immédiatement
repérés. Des clients ? Des fics ? Toute plaque
d’immatriculation inconnue est suspecte. On
a l’impression d’être dans le décor d’une série
Netfix sur l’histoire d’un cartel de cocaïne,
quelque part en Amérique du Sud. Mais on est
à Marseille, la deuxième ville de France, pas
à Medellín, et on est en Europe, dans un pays
voisin de l’Allemagne, à une grosse heure seulement de Munich en avion.
La police ne se risque dans les cités des quartiers nord qu’en troupes fournies. Début juillet,
250 policiers lourdement armés y ont fait une
descente – ils étaient bien plus que les guetteurs,
les dealeurs et les barons de la drogue réunis.
En fn de journée, ils avaient saisi 200 kilos
de cannabis, 30 0 00 euros en liquide et une
dizaine d’armes à feu. “On se serait cru dans un
supermarché”, commente devant les caméras
le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, en
visite ofcielle sur place quelques jours après
l’opération coup de poing. Une visite qui avait
surtout pour objet de dire : nous ne sommes pas
impuissants. Nous pouvons agir. “Cela ne pouvait pas continuer”, gronde le ministre, comme
s’il s’adressait à des enfants mal élevés.
Sauf que ce ne sont pas des enfants mal élevés,
mais des gangs qui se font la guerre. Une année,
leur guérilla fait quinze morts, une autre trente.
Mais les statistiques n’apportent pas de réponse
aux vraies questions. Pourquoi l’État a-t-il si
lamentablement échoué ? Pourquoi, depuis des
dizaines d’années, n’arrive-t-il pas à proposer de
projet convaincant pour les banlieues ?
Cela fait bien longtemps que le maire de
Marseille, Jean-Claude Gaudin, n’a plus d’idée
pour les quartiers nord. Âgé de 78 ans, le roi du
clientélisme à la française, catholique fervent et
proche du Vatican, que l’on dit membre de l’Opus
Dei, est en fonction depuis vingt-trois ans. Il régit
une ville dont le personnel politique et l’administration sont notoirement corrompus et où les
magouilles ont la peau dure. Blindé, il estime que,
“tant qu’ils se tuent entre eux, ce n’est pas grave”.
Le maire, Jean-Claude
Gaudin, estime que,
“tant qu’ils se tuent entre
eux, ce n’est pas grave”.
Reste que, depuis qu‘il est à la mairie, la
guerre des gangs et des trafquants de drogue
a fait plus de 300 morts à Marseille. À noter
que certains d’entre eux sont des victimes de
la technique dite du “barbecue” : on exécute un
individu avant de carboniser le véhicule dans
lequel il se trouve.
Depuis la nuit du 25 au 26 mai, où Engin
Günes est mortellement touché par des tirs
de kalachnikov qui ne lui étaient pas destinés,
les propos de Gaudin ont quelque chose d’encore un peu plus cynique. La victime, âgée de
28 ans, vient de signer un contrat de travail et
sirote un thé dans un café de l’Estaque quand
les tueurs, à la recherche d’un dealeur, entrent
dans l’établissement.
Engin Günes, le seul garçon parmi les six
enfants d’une famille d’émigrés turcs, est la
première “victime collatérale” de la guerre
des gangs marseillaise. L’aînée de ses sœurs,
Demet, a organisé une marche blanche en hommage à son frère disparu. Elle ne souhaite pas
rencontrer de journalistes, mais elle accepte de
répondre à des questions en ligne. “On vit dans
une jungle”, écrit-elle. “Ici, on peut s’acheter une
kalachnikov pour 500 euros.”
Quatre jours avant le décès d‘Engin Günes,
quatre hommes cagoulés, entièrement vêtus de
noir, font une descente en voiture dans la Busserine,
une autre cité des quartiers nord. Eux aussi tirent
avec des kalachnikovs. Quand des policiers arrivent, ils les prennent pour cibles et les mettent en
déroute. Un habitant flme toute la scène depuis
son appartement et poste sa vidéo en ligne “en
exclusivité”. “C’est la guerre”, commente-t-il.
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MARSEILLE. V
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
étaient heureux, explique-t-il. Puis on les a parqués
dans des nouveaux quartiers, avec électricité, eau
courante et chaufage. Ça rassemblait à une entrée
dans la modernité. Et la crise économique est arrivée.
Ils avaient un appartement, mais, du jour au lendemain, plus de travail”, poursuit-il. Dans ces nouveaux quartiers, ceux qui s’étaient fait la guerre
en Algérie étaient désormais voisins. Les Kabyles,
les Berbères, les harkis qui avaient combattu
dans les rangs de l’armée française et les piedsnoirs, tous vivaient les uns à côté des autres. Et
leurs confits ont perduré. Pour Pujol, “la guerre
d’Algérie continue aujourd’hui dans ces quartiers”.
Les seules chances
d’ascension sociale
passent par la case
petite criminalité.
↖ Marseille, 2016.
← Le Vieux-Port, 2015.
La crèche privée de l’Œuf, à la Busserine, se
trouve en plein milieu du territoire des dealeurs. Sur l’aire de jeu de cet établissement à
vocation sociale, on tombe régulièrement sur
des munitions, parfois sur des seringues. Elle
a été entourée de plaques en métal, mais ces
plaques ne protègent pas des balles. [Menacée
de fermeture cet été en raison des problèmes
de sécurité, la crèche est fnalement toujours
ouverte.]
Philippe Pujol est installé dans un café de
Marseille, non loin du Vieux-Port. Ce journaliste
et auteur a été plusieurs fois primé [il a reçu le
prestigieux prix Albert-Londres pour une série
d’articles sur les quartiers nord de Marseille].
Son livre La Fabrique du monstre [publié en 2016]
décrit comment, dans les quartiers pauvres de
la ville, les seules chances d’ascension sociale,
les seules possibilités de faire carrière passent
nécessairement par la case petite criminalité et
s’achèvent par la case trafc de drogue et, souvent, par une mort précoce.
Philippe Pujol, 43 ans, porte un bermuda et des
tongs, une fne barbe grisonne sur son visage. Il
a grandi dans un des quartiers les plus pauvres
de Marseille, où seulement 20 % de la population participe aux élections. Il admire la capacité
d’adaptation des habitants de Marseille, mais il
déplore la pauvreté et l’absence de perspectives,
les inégalités croissantes entre riches et pauvres.
“Si les jeunes ne font rien, c’est qu’il n’y a rien
à faire, résume-t-il. Il n’y a pas de boulot.” Pujol
aime sa ville. Plus que tout. Il aime le chaos.
L’énergie. Le mélange de ces gens qui, depuis
des centaines d’années, viennent ici, d’abord
d’Italie, d’Arménie, puis du Maghreb et des
Comores. Mais il est aussi le plus acerbe critique de la ville.
C’est l’histoire coloniale de la France qui survit
ici. “Les gens vivaient dans des bidonvilles, mais ils
Le centre-ville, où il vit aujourd’hui, n’a plus
grand-chose à voir avec le Marseille du flm
French Connection, sur les puissants parrains
corses, barons de l’héroïne, qui, à la fn des
années 1960, fournissaient 90 % de l’héroïne
du marché américain. La vieille ville a fait peau
neuve. Marseille a été sacrée capitale européenne de la culture en 2013. Le magnifque
Mucem [musée des Civilisations de l’Europe et
de la Méditerranée] a vu le jour. La star de l’architecture Norman Foster a érigé une ombrière
dans le Vieux-Port, et Zaha Hadid une élégante
tour de bureaux. Les touristes sirotent un spritz
dans les cafés du port. Pour la même somme,
on peut se payer une ligne de cocaïne, là-haut,
dans les quartiers nord.
Le fossé qui sépare ceux qui ont réussi et
ceux qui ont échoué est perceptible en plein
cœur de la ville. Contrairement à Paris, ici les
quartiers pauvres ne s’exilent pas en périphérie. À Marseille, qui est entourée par les montagnes et la mer, ils sont restés dans l’enceinte
de la ville.
Emmanuel Macron a lancé sa campagne à
Marseille, et c’est là qu’il l’a clôturée. Cela fait
maintenant plus d’un an qu’il est président.
Les choses ont-elles changé ? “Nous connaissons les solutions à nos problèmes, il ne manquait jusqu’à présent que le courage politique de
les mettre en place”, explique Saïd Ahamada,
grand, bel homme, avec son petit air de Barack
Obama français.
Né à La Réunion de parents originaires des
Comores, après avoir longtemps été entrepreneur, puis haut fonctionnaire, Saïd Ahamada est
le député La République en marche des quartiers nord de Marseille. C’est là qu‘il a grandi.
Et quelles sont donc ces solutions pour lesquelles le courage politique manque ? “Elles
sont simples, dit le député, il faut des transports
de proximité et de la mixité sociale.” Et quid des
quartiers comme la Castellane et la Busserine ?
“Il faut les raser”, tranche-t-il sèchement. Pas
d’autre moyen de se débarrasser des trafquants
de drogue. “Aucun jeune ne rêve de devenir dealeur. C’est la République qui a créé ces monstres.”
—Martina Meister
Publié le 17 août
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VI.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
Marseille
mise
sur le textile
Avec le Marseille International
Fashion Center, la ville espère bien
devenir un pôle stratégique
du commerce chinois.
—Der Standard Vienne
D
es lampions rouges se balancent encore
dans la brise fraîche qui balaie le port de
Marseille. Ce sont des restes de la cérémonie lors de laquelle Jean-Claude Gaudin,
le maire de la ville, a inauguré le Marseille
International Fashion Center – ou MIF.
Le champagne et le Maotai ont coulé à fots. Et
les nombreux invités tout droit venus de Pékin,
portés par leur enthousiasme, ont ajouté au nom
du centre voué au textile le nombre porte-bonheur “68”, pour le surnommer “MIF 68”.
Quelque 100 boutiques ont déjà ouvert ; 200
doivent encore voir le jour. Elles sont toutes aménagées dans des conteneurs, ce qui facilite le
transbordement des marchandises. “C’est le plus
grand ensemble de ce type en Europe”, commente
avec une ferté visible son président, Dingguo
Chen, dont le français progresse de jour en jour.
La majeure partie des 100 premiers conteneurs
métalliques installés dans cette zone de 17 hectares est louée à des grossistes chinois. Pendant
la cérémonie d’inauguration, Gaudin s’est félicité du projet et de la création de 250 emplois
sur place : Marseille devient ainsi “une étape privilégiée sur la nouvelle route de la soie”.
L’empire du Milieu produit des textiles, mais
aussi une infnité de produits de consommation
destinés à l’Occident. Un exportateur chinois
d’écrans à LED, par exemple, a déjà loué sa place
au MIF. Et Cosco Shipping, le premier armateur chinois, qui est à la tête d’une armada de
plus de 100 navires porte-conteneurs, a déclaré
au printemps que Marseille serait son hub en
Quelque cent boutiques
ont déjà ouvert.
Deux cents doivent encore
voir le jour.
↗ Quartier Bompard,
2016.
→ À la Friche
Belle de Mai, 2016.
SourCE
Der StanDarD
Vienne, Autriche
quotidien, 88 000 ex.
derstandard.at
Journal libéral dans
l’esprit du quotidien
français Libération,
imprimé sur feuilles
roses, Der Standard
pratique une politique
de suppléments vivants
et variés. Depuis le
lancement de son site,
en 1995, il a toujours
cherché à se
positionner comme
l’une des références des
sites germanophones.
Méditerranée ; au terme d’une longue étude
comparative, le port français s’est concilié la
faveur des Chinois face à Barcelone.
Mais pourquoi Marseille ? Un coup d’œil à la
carte du monde apporte la réponse. Cette métropole provençale, célèbre pour sa bouillabaisse
et son prodige Zinédine Zidane, se situe à un
point stratégique, au bout de la nouvelle route
de la soie vers l’Europe que Pékin s’afaire à
mettre en place depuis cinq ans, avec un fonds
de 40 milliards de dollars.
Gurvan Lemée, spécialiste de l’immobilier local
et cofondateur du MIF, explique le fonctionnement de cette nouvelle route : “Les marchandises
partent du port de Dalian, dans le nord de la Chine,
elles empruntent le canal de Suez et arrivent jusqu’à
Marseille. Les négociants chinois exposent une sélection d’échantillons au MIF et les vendent à des grossistes. Ensuite, les grossistes distribuent la majorité
des produits par le réseau ferré et autoroutier vers
le sud et l’ouest de l’Europe. Un tiers des produits
traverse la Méditerranée pour aller jusqu’à Tanger,
Alger ou Tunis.”
Les commerçants chinois pensent aussi au
voyage de retour – comme autrefois, lorsque
les caravanes de chameaux transportaient de la
soie, de la porcelaine et du thé vers l’Occident et
qu’elles rapportaient en Orient épices, remèdes
et inventions. Et les Chinois veulent implanter
des usines dans la cité phocéenne pour y fabriquer des produits à importer. Récemment, l’industriel Quechen Silicon Chemical a par exemple
annoncé son intention d’ouvrir à Marseille sa première usine européenne de pneus, qui emploiera
130 personnes.
Cette route de la soie ne doit pas devenir une
voie à sens unique, souligne M. Chen. Il ajoute :
“Une robe avec l’étiquette ‘Made in France’, à
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Shanghai ou à Shenzhen, c’est du luxe. Et les herbes
de Provence y sont aussi prisées que le vin français.”
Ces dernières années, les Chinois ont acquis
des hectares et des hectares de vignobles bordelais. À présent, ils jettent aussi leur dévolu sur
les terres arables. En 2016, un groupe industriel
de Hong Kong a acheté 1 700 hectares de terres
agricoles dans la fertile vallée de l’Indre, dans
le centre de l’Hexagone. Au printemps 2018,
une autre entreprise nationale a fait l’acquisition d’un terrain de 900 hectares dans l’Allier
– elle a mis hors de course de jeunes agriculteurs du coin en proposant le double du prix du
marché. L’investisseur, Hu Keqin, explique qu’il
veut produire en Chine des produits de boulangerie de luxe à la parisienne*, et ainsi “servir le
blé français sur les tables chinoises”.
Cette métropole
provençale se situe
au bout de la nouvelle
route de la soie.
À Pékin, le gouvernement suit la même stratégie économique : il cherche à contrôler entièrement le flux de marchandises qui transite par
la route de la soie, sans dépendre des fermiers
français ou d’autres producteurs. Car, si la Chine
représente 20 % de la population mondiale, elle
ne dispose que de 10 % de la surface agricole
utile de la planète.
Peu à peu s’assemblent les pièces de ce puzzle
mondial, que la Chine surnomme également “One
Belt, One Road” [“Une ceinture (terrestre), une
route (maritime)”]. Pour leur part, les Européens
n’en contrôlent que certaines pièces isolées et
n’avancent pas franchement en rangs serrés.
Marseille, par exemple, a construit le MIF sans
tenir compte du centre de vente de textiles en gros
de Paris-Aubervilliers, leader dans le domaine en
France. Tout comme les deux villes françaises
se font concurrence, chaque port, chaque pays
de l’Union européenne s’efforce de se faire une
place sur la nouvelle route de la soie. Mais, pour
la France comme pour l’Europe, le jeu en vaut-il la
chandelle ? En fin de compte, y a-t-il des contrats
et des emplois à gagner ? Ou bien seront-ils délocalisés vers la Chine ? Et les investisseurs chinois
sont-ils respectueux des pratiques et des structures préexistantes ? Gurvan Lemée secoue la
tête : “Cela fait des années que j’entends les gens
se plaindre de l’‘invasion chinoise’ et du ‘péril
jaune’. Nous ferions mieux de nous inspirer du
sens des affaires dont font preuve nos amis du MIF.”
—Stefan Brändle
Publié le 8 juin
* En français dans le texte.
Of
découfvre
6 mois, 2 ertoe
6n s
En bref
59 €
TRAFIC DE CLOPES
“Comme la plupart
des grands ports,
Marseille n’échappe
pas à la criminalité
et à la contrebande”,
constatait en juillet
le site Euractiv. Ce réseau de médias
européens est allé
à la rencontre
de la grouillante cité
phocéenne.
Il y a observé
la dernière tendance :
le trafic de cigarettes
en provenance
d’Afrique du Nord.
Et il se déroule
partout, “au marché
aux puces sous
les caméras
de vidéosurveillance,
sur le port, et même
à proximité
des commissariats”.
En cause, d’après
les sources citées
par Euractiv,
la difficulté pour les
douanes de surveiller
tous les conteneurs
qui entrent dans
le port, les taxes
particulièrement
élevées sur
ces produits
et les consommateurs
qui n’ont pas d’état
d’âme à les acheter
à la sauvette. “Dans
ce jeu sans fin du chat
et de la souris,
les passeurs
semblent gagner.
Pour le moment”,
conclut l’article.
+
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VIII. PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1456 du 27 septembre au 3 octobre 2018
← Place Castellane,
2015.
Le chanteur de la Plaine
De passage dans la cité phocéenne, ce journaliste italien
rencontre l’artiste Manu Téron, membre d’un groupe qui chante
en occitan et s’inspire de la ville pour ses créations.
—La Stampa (extraits) Turin
M
arseille fait tout ce qu’il faut pour donner
l’image d’une ville romantiquement
négligée, avec ses petits bouts de mer,
ses ruelles étroites qui montent et qui
descendent, ses immeubles délabrés. Le
cinéma a d’ailleurs plusieurs fois choisi
la capitale de la région Provence-Alpes-Côte
d’Azur comme décor de sombres histoires criminelles. C’est le cas du flm French Connection
(1971) ou, plus récemment, de La French (2014).
La voix chaude et veloutée d’Henri Salvador,
ce crooner né à Cayenne, me revient, tandis que
je contemple le comptoir du Bar de la Marine :
l’établissement est toujours là, sur le côté gauche
du Vieux-Port, même si le monde autour a complètement changé. C’est vrai, Marseille ne possède pas d’attractions éclatantes comme Rome
ou Paris, mais, malgré cela, on vient ici et on
s’y sent bien, parce que la mer et le temps ont
produit un mélange culturel sans doute unique
au monde.
À Marseille, même si le maire Jean-Claude
Gaudin, à près de 80 ans, en est à son quatrième mandat, on respire un air de renouveau
typique de nombreuses autres villes françaises.
Si la Cité radieuse, le projet d’unité d’habitation
réalisé en 1952 par Le Corbusier, représente l’un
des feurons de l’architecture moderne, la création contemporaine s’exprime de façon remarquable au Mucem, le musée des Civilisations de
l’Europe et de la Méditerranée, achevé en 2013
et conçu par l’architecte Rudy Ricciotti, lequel
est né, par un joli hasard, en 1952.
Le monde de la culture brille aussi dans cet
autre espace fort intéressant qui a soufé en
décembre ses 25 bougies : la Friche, un lieu de
création et d’innovation qui rassemble plus
de 70 structures artistiques, installé dans une
ancienne manufacture de tabac, à proximité
de la gare, dans le quartier de la Belle-de-Mai.
Cet espace fait partie d’un projet visionnaire
de rénovation urbaine.
Manu Théron est un de ces artistes dont les
activités sont centrées à la Friche. Ce compositeur
est le leader de Lo Còr de la Plana, un groupe de
polyphonies d’une immense qualité artistique,
qui recourt rarement à des instruments – le cas
échéant, en général, ce sont des percussions – et
qui chante en occitan. Nous nous rencontrons
au 10, rue Bernex, au Nour d’Égypte, une petite
cantine égyptienne qui fait aussi ofce de lieu
culturel. Il commence en me parlant de projets
parallèles jamais achevés et des Marseillais : “Un
sociologue a fait une étude sur Marseille : les liens que
les habitants ont avec les politiques sont un peu les
mêmes que ceux des Napolitains avec saint Janvier.
Ils s’y fent pour guérir les maux et résoudre les problèmes les plus divers et variés.”
Manu Théron n’a pas d’origines italiennes,
mais il a passé une année Erasmus à Bologne,
puis il a bourlingué dans le pays : “Je suis allé à
Caserte, en Campanie, à Capaci, près de Palerme,
puis à Rome, et j’y suis resté un an et demi. J’avais
20 ans, mais, depuis, je suis toujours en contact avec
SourCE
La Stampa
Turin, Italie
quotidien, 223 000 ex.
lastampa.it
créée en 1895,
La Stampa est à la fois
le principal journal de
Turin et le troisième
quotidien d’italie,
après le Corriere della
Sera et La Repubblica.
née des cendres de la
Gazzetta Piemontese,
La Stampa a réduit
progressivement son
format, pour se
stabiliser depuis un
moment sur le tabloïd.
Depuis 2011, le journal
attribue le Premio
informazione digitale
(“prix de l’information
numérique”), qui
récompense les
meilleurs reportages
numériques envoyés
par les lecteurs.
mes amis italiens. Par ailleurs, mon grand-père
est né en Savoie, une région qui est restée italienne
jusqu’en 1860. Mon père était mineur et il changeait
souvent de lieu de travail. Moi, je suis né par hasard
en Lorraine et je fais partie de la vague migratoire
arrivée à Marseille au début des années 1970.”
Une période assez difcile… “J’ai été punk et
j’ai vécu dans un quartier où la drogue était centrale dans la vie des adolescents. Heureusement, j’ai
déménagé très vite et je ne suis pas tombé dedans,
comme beaucoup de mes amis. Plus tard, j’ai vécu
deux ans en Bulgarie : j’ai enseigné le français dans
une école perdue dans les campagnes de la Thrace.
Les deux tiers de la population étaient d’origine rom
et ils faisaient une musique fabuleuse. J’ai tellement
appris avec eux. Quand je suis rentré en France, j’ai
d’abord formé un duo de chants corses et bulgares
avec une amie. Ensuite, un chanteur d’origine polonaise s’est joint à nous, Sam Karpienia, qui voulait uniquement chanter en occitan. Et voilà ! On
s’appelait Gacha Empega. Puis, un jour, inévitablement, nous nous sommes séparés. Sam a fondé le
groupe Dupain, qui est devenu célèbre, et, de mon
côté j’ai formé Lo Còr de la Plana, un groupe avec
lequel je poursuis mes recherches sur la polyphonie occitane, alors que, avant nous, il n’existait pratiquement pas de travaux de ce genre. Le nom de
notre groupe, qui signife ‘le cœur de la Plaine’, fait
référence à la Plaine, le quartier de Marseille que
j’aime le plus, autour de la place Jean-Jaurès : avec
un marché à ciel ouvert quatre jours par semaine,
ses cafés, son street art et ses petits clubs, c’est un
concentré de Marseille.”
“Notre nouvel album
s’intitulera Tafòri,
un mot marseillais
qui signifie ‘tapage’.”
Manu Théron, musicien
Comment avez-vous réalisé votre premier
album ? “Après avoir pas mal tourné en rond,
j’ai trouvé à Perpignan un producteur qui nous a
donné de l’argent pour produire l’album Es lo titre,
consacré aux musiques populaires provençales religieuses, aux chants sacrés. Mais notre religiosité
était quasi cryptomarxiste : il y avait toujours un
Jésus des pauvres qui luttait contre les riches ; les
riches fnissaient en enfer et les pauvres au paradis. Il était très important pour nous de relier cette
dimension religieuse à une idée politique en ligne
avec notre façon de voir les choses.”
Quid du quatrième album ? “Il sera entièrement consacré à Marseille. Il s’intitulera Tafòri.
Un mot du parler marseillais qui signife ‘tapage’,
‘rafut’, ‘tintamarre’”.
—Luca Morino
Publié le 25 janvier
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