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Le Monde 050918

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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
74E ANNÉE– NO 22907
2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT
L’OCYTOCINE, DÉROUTANTE « HORMONE DE L’AMOUR »
Enquête sur les projets d’attentats de l’ultradroite
▶ Deux mois après l’inter-
▶ Lors de leurs premières
▶ Meurtres d’imams radi-
▶ Les mis en examen ne
▶ Ils affirment qu’ils ne
pellation de treize membres d’un groupuscule
d’extrême droite, « Le
Monde » revient sur leurs
projets terroristes
auditions par la justice, les
membres d’Action des forces opérationnelles (AFO)
ont décrit leurs préparatifs
et repérages de cibles
caux, attaques de mosquées intégristes, empoisonnement de nourriture
halal dans les supermarchés étaient envisagés
sont pas des marginaux
ou skinheads. Agés de 32
à 69 ans, ils sont anciens
militaires ou policiers,
enseignant, infirmière…
s’agissaient là que d’élucubrations et qu’ils n’avaient
pas réellement l’intention
de passer à l’acte
Syrie
Idlib redoute
l’assaut final
du régime
AUX RACINES
DE LA PAUVRETÉ
La province d’Idlib, dans le nord-ouest
de la Syrie, est la dernière enclave
tenue par les djihadistes et les rebelles. Elle abrite près de trois millions
de civils, et l’affrontement annoncé
risque de tourner au bain de sang.
Les Occidentaux semblent réduits
à l’impuissance face à la machine
de guerre des Russes et du régime
EN FRANCE
▶ La pauvreté frappe
▶ Le système de redis-
▶ A la « pauvreté mo-
▶ Alors que le gouver-
plus de 13 % des Français mais près de 20 %
des moins de 18 ans,
qui vivent avec
1 015 euros par mois
pour une personne
tribution a cependant
amorti les effets de la
crise, et la France,
après un pic en 2012,
se situe dans la
moyenne de l’Europe
nétaire » s’ajoutent
un accès limité à la
santé, une alimentation peu saine et un
mal-logement pour
4 millions de Français
nement prépare un
plan d’action contre
« les inégalités de destin », le premier volet
de notre enquête
PAGE S 6 - 7
PAGE S 2 - 3 E T ÉDITORIAL – PAGE 2 2
Entreprises Examen de
la loi Pacte à l’Assemblée
le projet de loi Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises
(Pacte) doit être examiné en commission par
les députés à partir du 5 septembre, avant le débat de la fin du mois. Le texte, de près de mille
pages, embrasse à la fois la durée des soldes,
le plafonnement des frais bancaires, les levées
de fonds ou la privatisation d’Aéroports de Paris
CAHIER ÉCO – PAGE S 2 - 3
CAHIER ÉCO – PAGE 4
Israël
L’indéfectible
soutien
des évangéliques
américains
Argentine
Un plan d’austérité
après la chute du
peso et l’explosion
de l’inflation
Cinéma
« Shéhérazade »,
périlleuse et
passionnelle
liaison à Marseille
PAGE 4
CAHIER ÉCO – PAGE 5
PAGE 1 4
Patrimoine
Terribles pertes,
après l’incendie
du Musée de Rio
CEFAM
WITH
REACH YOUR INTERNATIONAL BUSINESS AMBITIONS
LE REGARD DE PLANTU
Des pièces inestimables,
dont le plus vieux squelette d’ « Homo sapiens »
d’Amérique du Sud et des
sarcophages égyptiens, ont
été détruites par les flammes, lundi 3 septembre.
PAGE 1 7
Débats
La laïcité est-elle
vraiment en
danger à l’école ?
Iannis Roder, professeur
en Seine-Saint-Denis, et
Benoît Falaize, inspecteur
général de l’éducation
nationale, comparent
leurs points de vue
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Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
L A GUERRE EN SYRIE
En attendant
l’offensive, Idlib
vit dans la peur
Les habitants de l’enclave sont pris en étau
entre la crainte de l’assaut du régime
et une opposition armée dominée par
des djihadistes imposant leur loi. Le sort de
près de trois millions de personnes dépend
de négociations entre Moscou et Ankara
beyrouth - correspondance
T
out au long de l’été, Mariam
Shirout, institutrice de la province d’Idlib, n’a pas chômé,
dispensant, malgré les bruits
de bottes, des cours de rattrapage à ses élèves dans la ville de
Maarat Al-Nouman. L’école où elle enseigne
a rouvert ses portes il y a quelques jours.
Dans l’enclave tenue par des djihadistes et
des rebelles du Nord-Ouest syrien, « les gens
vivent dans la peur d’une attaque du régime,
en continuant d’espérer qu’un accord politique soit trouvé pour l’éviter », dit la jeune
femme, jointe par WhatsApp.
Le sort d’Idlib se discute en bonne partie
entre puissances étrangères. L’enclave
abrite près de trois millions de civils, et un
affrontement militaire, sur un territoire
aussi densément peuplé, risque de tourner
au bain de sang. « Il n’y a pas de lieu sûr où se
réfugier », s’alarme Hossam, un militant
civil installé à Idlib. En cas d’offensive,
l’ONU redoute aussi un déplacement massif
de population. Ankara, soutien des rebelles,
et Moscou, principal soutien militaire du
régime, désireux de dessiner à sa façon
l’après-guerre en Syrie, poursuivent les
négociations. Leurs représentants doivent
être reçus, vendredi 7 septembre à Téhéran,
par ceux de l’Iran, autre acteur-clé du
conflit syrien.
Depuis la reconquête du sud de la Syrie
par les forces loyalistes en juillet, l’étau se
resserre sur Idlib, une région agricole marginale avant la guerre, très tôt entrée en rébellion contre le pouvoir de Bachar Al-Assad. On s’attend à ce que l’accalmie relative
des derniers mois vole en éclats à tout moment. Dans la vaste poche, frontalière de la
Turquie, l’angoisse monte au fur et à mesure des mises en garde formulées par le
camp prorégime, Moscou en tête. Mariam
Manifestation contre
le régime à Maarat
Al-Nouman, le 31 août.
ZEIN AL RIFAI/AFP
Shirout n’hésite pas à parler de « guerre médiatique », qui pousse les habitants vers un
« épuisement » psychologique.
D’importants renforts de l’armée et de ses
milices supplétives stationnent aux abords
de la province. Des combattants rebelles ont
fait sauter des ponts et creusé des tranchées
en prévision d’un assaut. Pour les habitants,
la peur s’ajoute aux peines du quotidien endurées depuis des mois, voire des années.
Deux habitants sur trois dépendent, pour
survivre, de l’aide humanitaire internationale, convoyée depuis la frontière turque, infranchissable pour les civils, mais ouverte
aux flux de marchandises. « Le chômage est
un gros problème », ajoute Hossam. La fermeture des points de passage, sur la ligne de
front, s’accompagne invariablement d’une
inflation des prix.
A Idlib,
le 25 août.
PLUS DE PORTE DE SORTIE
Près de la moitié des habitants de la province d’Idlib sont des déplacés. La stratégie
militaire de Damas a jusqu’ici consisté à repousser vers cette enclave les combattants,
leurs familles et des civils d’ex-zones rebelles qui refusaient un accord de reddition.
Ces évacuations ont été le plus souvent précédées par de violentes frappes ou des sièges implacables. Mais, désormais, il n’y a
plus de porte de sortie.
A l’école de Mariam Shirout, les petits déplacés d’Hama, d’Homs ou des environs de
Damas voisinent avec les élèves originaires
de la région. Signe de la crise économique et
de l’insécurité dans la région, une partie des
enfants de la ville de Maarat Al-Nouman où
Mme Shirout enseigne sont désormais déscolarisés, « soit parce qu’ils travaillent pour
aider leurs familles, soit parce qu’ils ont peur :
des écoles ont été bombardées dans la province », explique l’institutrice. Des hôpitaux
ont aussi été visés par des raids aériens, et
moins de la moitié des installations médi-
OMAR HAJ KADOUR/AFP
POUR HOSSAM,
MILITANT D’IDLIB,
PACTISER AVEC DAMAS
EST INCONCEVABLE.
« LES DÉPLACEMENTS,
LES MEURTRES (...),
TOUT CELA A NOURRI
L’AVERSION POUR
LE RÉGIME »
cales sont aujourd’hui fonctionnelles, selon
l’Organisation mondiale de la santé.
Pris en tenaille entre la frontière fermée
de la Turquie et la menace d’une offensive
du régime et de ses alliés, les habitants
d’Idlib sont donc condamnés à attendre.
« Le quotidien poursuit son cours », dit Hossam. Cependant, certains songent à traverser clandestinement la frontière en payant
un passeur, au péril de leur vie. Au mois
d’août, l’aviation militaire a lancé plusieurs
fois des tracts appelant les habitants à rallier le principe d’une « réconciliation ». Des
familles qui, dans la province d’Idlib, sont
restées sur place non par choix politique,
mais par souci de sauver leurs terres, ou des
civils épuisés par des années de violence et
d’instabilité espèrent peut-être un accord.
Mais, en temps de guerre, la décision est
d’abord entre les mains de ceux qui portent
les armes. « Un large faisceau d’acteurs armés
a intérêt à neutraliser ce genre d’initiatives »,
affirme Sam Heller, chercheur à l’International Crisis Group. Plusieurs factions, notamment le puissant groupe djihadiste Hayat
Tahrir Al-Cham, dont le noyau est issu d’AlQaida, ont arrêté, au cours des semaines
écoulées, des personnes accusées de chercher à négocier avec le régime. « De plus, les
arrestations menées par l’appareil sécuritaire
[du régime] dans le sud de la Syrie ou dans la
Ghouta orientale [banlieue de Damas], après
La Russie prépare son opinion à une nouvelle bataille
Pour le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, « le statu quo ne peut pas durer indéfiniment »
moscou - correspondante
L
es déclarations ministérielles et les reportages diffusés à la télévision russe ne
laissent aucun doute : le Kremlin
prépare l’opinion publique avant
l’offensive que le régime de Damas veut lancer à Idlib, dernière
région syrienne échappant au
contrôle des forces gouvernementales. Une offensive qui sera
appuyée par les forces russes.
Le président syrien, Bachar AlAssad, a le droit de « liquider les
terroristes », a prévenu, lundi
3 septembre, le ministre russe des
affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Qui a lancé un énième avertissement : « Le statu quo ne peut
pas durer indéfiniment. » Vendredi 31 août, il avait déjà déclaré
qu’il fallait « chasser les terroristes ». Deux jours avant, il avait
comparé Idlib à un « abcès purulent » devant disparaître.
Ces propos s’accompagnent
d’images diffusées fréquemment
sur les télévisions russes : Idlib est
présenté comme un nid à djihadistes où, selon Moscou, les rebelles prépareraient une « provocation » avec des armes chimiques.
Autorités et médias dénoncent
ainsi une « mise en scène » à venir
– un faux bombardement – soutenue par les Occidentaux, avec
« la participation active » des services secrets britanniques, pour
accuser le régime de Damas.
« Toute cette présentation permet à Moscou de justifier à
l’avance l’offensive sur Idlib », explique Andreï Kortounov, direc-
teur du Russian Council, think
tank russe à Moscou sur les questions internationales. « On voit
bien la logique qu’il y a derrière :
terminer la guerre et achever la
prise de contrôle par Damas des
territoires rebelles qui lui échappaient. Mais cela ne résoudra pas
le problème. J’espère qu’au sommet, au Kremlin, ils prennent aussi
en compte les risques de catastrophe humanitaire et tous les dégâts
politiques qui en découleraient. »
« Vous devez coopérer »
Pour le moment, l’armée russe redouble au contraire d’activité
alors que son opération lancée en
septembre 2015 est officiellement
« en train de se conclure », avec des
retraits « significatifs » parmi les
hommes engagés, selon Moscou.
Plus de 25 navires et 30 avions
commencent cette semaine des
manœuvres navales en Méditerranée sous le commandement du
croiseur lance-missiles AmiralOustinov, justifiées par la situation à Idlib, selon le Kremlin. « Il
s’agit sans doute de lancer un avertissement aux Occidentaux », estime Andreï Kortounov. Un message aux allures d’ultimatum :
« Vous devez coopérer, accepter la
situation et vous adapter… »
D’un autre côté, le Kremlin
cherche à rassurer les opinions
occidentales et anticiper les critiques. Moscou assure ainsi avoir
entendu les mises en garde des
chancelleries européennes, de
l’ONU et même du pape François
contre les risques d’« une catastrophe humanitaire » à Idlib.
Sergueï Lavrov a ainsi annoncé la
mise en place de corridors humanitaires pour évacuer la population et assuré que « le gouvernement syrien redoubl[ait] d’efforts
en faveur d’initiatives de paix locales ». Accusant les rebelles de
transformer les civils en « boucliers humains », M. Lavrov ne
cesse de répéter que « toutes les
précautions sont prises » par les
militaires.
L’activisme médiatique du
ministre des affaires étrangères
russe ne doit rien au hasard. Car,
en coulisses, le jeu est avant tout
diplomatique. Non pas entre
Moscou et les Occidentaux, hors
jeu en Syrie aux yeux des Russes,
mais entre Moscou et Ankara,
parrain traditionnel des rebelles
dans cette région.
« Le message adressé au public
est clair : à Idlib, il n’y a pas d’autre
alternative que de chasser les terroristes. Mais cela ne peut pas se
faire sans un accord avec l’allié
turc, rappelle Fiodor Loukianov,
rédacteur en chef de Russia in
Global Affairs, réputé proche du
Kremlin. D’où l’importance des
discussions entre Vladimir Poutine
et Recep Tayyip Erdogan. Leurs difficultés expliquent peut-être que
l’opération sur Idlib prenne du retard. » Un tête-à-tête entre les présidents russe et turc est prévu en
marge du sommet qui se tiendra
vendredi 7 septembre en Iran avec
le président de la République islamique, Hassan Rohani. Une certitude : le Kremlin ne lancera pas
l’offensive sur Idlib avant cette
rencontre. – (Intérim.) p
international | 3
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Les Occidentaux en sont réduits
à tenter d’éviter « un bain de sang »
Les Etats-Unis et la France mettent en garde la Syrie et la Russie mais
manquent de leviers et craignent une catastrophe humanitaire
Des rebelles
syriens, dans
la province
d’Idlib,
le 1er septembre.
NAZEER AL-KHATIB/AFP
10 000 djihadistes retranchés
« Les Américains font clairement
comprendre qu’ils veulent à tout
prix se dégager du théâtre syrien,
et cela a été très difficile de les convaincre de garder des hommes au
moins jusqu’à l’écrasement de
Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] », notet-on à Paris, où l’on craint aussi
« une catastrophe humanitaire et
migratoire majeure ».
Plus de 3 millions de civils, dont
800 000 déplacés ayant fui
d’autres régions reconquises,
vivent dans cette poche adossée à
la Turquie. « S’il y a bataille d’Idlib,
Alep, en termes de souffrance, de
Une colonne de
blindés turcs
se dirige vers
Idlib, le 29 août.
OMAR HAJ KADOUR/AFP
pour les jeunes hommes soumis au service
militaire, un report de six mois avant de
rejoindre l’armée.
Les médias d’Etat se sont fait l’écho du récent passage de civils en zone loyaliste par
le point de contrôle d’Abou Al-Douhour,
dans l’est de la province d’Idlib. Selon des informations reçues par le bureau des affaires
humanitaires de l’ONU à Damas, jusqu’à
5 000 personnes auraient pu transiter par
ce poste militaire, désormais refermé. Une
goutte d’eau, comparé à la population totale
de l’enclave. Selon des sources proches de
l’opposition, certaines personnes ayant traversé la ligne de démarcation ont été arrêtées par les forces de sécurité du régime. « La
situation à Idlib est très compliquée, explique Bassam Al-Ahmad, directeur exécutif
des “réconciliations”, nourrissent la méfiance
de la population », ajoute M. Heller. Et
d’autres civils, ou des combattants, notamment ceux qui ont été évacués vers Idlib,
« n’ont aucun avenir en zone gouvernementale, soit parce qu’ils ne le veulent pas, soit
parce que Damas ne veut pas d’eux ».
PASSAGE EN ZONE LOYALISTE
Pour Hossam, lui-même déplacé, pactiser
avec Damas est inconcevable. « Les déplacements, les bombardements, les arrestations,
les meurtres, tout cela a nourri l’aversion
pour le régime », dit-il. Les accords de « réconciliation » prévoient, en théorie, une
amnistie pour les combattants qui rendent
les armes et les dissidents qui s’engagent à
cesser toute forme d’opposition, ainsi que
SYRIE
Azaz
Alexandrette
Manbij
Afrin
Al-Bab
TURQUIE
Alep
Mer
Méditerranée
Al-Safira
Idlib
Jisr AlChoghour
Lattaquié
Maarrat
Al-Nouman
Hmeimim
Lac
Jabbul
d
Saraqeb
Forces en présence au 4 septembre 2018
Abou
Al-Douhour
Khan
Cheikhoun
Régime syrien et ses alliés
Forte présence de la coalition
djihadiste Hayat Tahrir Al-Cham
et ses alliés
Groupes rebelles alliés à la Turquie
Armée turque et ses alliés
20 km
SOURCES : LIVEUAMAP.COM ; LE MONDE
SYRIE
a
ss
Lac A
Antioche
Hama
Forces démocratiques syriennes
de Syrians for Truth and Justice, une ONG
sise en Turquie, qui documente les violations des droits humains en Syrie. Les civils
sont pris entre deux feux : ils rejettent le régime et ils rejettent les djihadistes de Hayat
Tahrir Al-Cham. » Le groupe a cherché à imposer ses diktats dans la vie quotidienne,
comme sur les tenues vestimentaires ou la
non-mixité. Il a aussi fait pression sur la société civile, arrêtant ou menaçant certains
de ses militants. Dans une partie de la province, celle-ci s’est maintenue, envers et
contre tout – les bombardements des forces
prorégime contre des infrastructures, les intimidations des factions radicales.
DÉFIANCE ENVERS LES GROUPES ARMÉS
Les rivalités entre groupes anti-Assad, qui se
sont affrontés à de multiples reprises depuis qu’ils ont conquis le territoire, au printemps 2015, les kidnappings, le racket et l’insécurité ont contribué au chaos. « Les gens
n’en peuvent plus de la guerre. La province
d’Idlib est bombardée depuis des années par
Damas. Les combats entre factions ont contribué à la défiance envers les groupes armés.
Lors de récentes manifestations à Maarat
Al-Nouman, des protestataires ont demandé
l’intervention d’Ankara. Ils cherchent une
force qui puisse les protéger », commente
Assaad Al-Achi, directeur de Baytna Syria,
une ONG basée en Turquie.
« En cas d’offensive, notre seul recours est
que la Turquie ouvre sa frontière, ou qu’elle
permette l’accès vers les zones syriennes sous
son contrôle [dans la province d’Alep] »,
renchérit Mariam Shirout. Mais, déjà
débordé par la présence de 3 millions d’exilés syriens, inquiet de possibles infiltrations
de djihadistes, le pouvoir turc ne semble pas
disposé à accueillir d’autres réfugiés, et n’a
donné aucune garantie sur la mise en place
d’un corridor vers les autres territoires
placés sous son influence. Pour les civils
d’Idlib, l’angoissante incertitude se prolonge. p
laure stephan
catastrophe, ce n’était rien par rapport à ce qui risque de se passer », a
déclaré la veille, sur France Inter,
le ministre français des affaires
étrangères, Jean-Yves Le Drian, en
référence à l’offensive meurtrière
des forces gouvernementales syriennes, appuyées notamment
par l’armée russe, en septembre 2016, contre la partie orientale de la seconde ville de Syrie
alors bastion de la rébellion.
Selon l’ONU, 10 000 djihadistes
sont retranchés dans la poche, en
majorité liés au mouvement
Hayat Tahrir Al-Cham, l’ancienne
branche syrienne d’Al-Qaida. Là
ont conflué tous les combattants
les plus radicaux évacués après
les redditions négociées des
autres enclaves – la Ghouta
orientale, aux portes de Damas,
et Deraa, au sud, là où avaient
commencé, en mars 2011, les manifestations contre le régime.
D’où le risque d’une résistance
acharnée et de l’emploi par le régime d’armes chimiques pour
terroriser et faire fuir la population de cette zone.
Pour reprendre en avril la ville
de Douma, dans la Ghouta orientale, le régime n’avait pas hésité à
utiliser l’arme chimique. Les forces françaises avaient alors mené
en représailles, aux côtés des
Etats-Unis et du Royaume-Uni,
des frappes contre des installations liées au programme chimique du régime syrien.
« Comme nous l’avons alors démontré, nous répondrons de manière appropriée à toute autre utilisation des armes chimiques par
le régime », ont mis en garde Paris,
Londres et Washington, le 21 août,
dans un communiqué commun.
Reste à savoir si cela suffira à
dissuader le régime ou du moins
à faire hésiter son parrain russe.
PORTRAIT DE PHILANTHROPE
F
ace à la tragédie annoncée
à Idlib, la diplomatie montre une fois de plus toute
son impuissance. Alors qu’une
offensive majeure des forces du
régime syrien, aidé de ses alliés
russe et iranien, pour reprendre
le contrôle de cette enclave rebelle au nord-ouest du pays semble inéluctable, Paris comme
Londres ou Washington et les
Nations unies en sont réduits à
lancer des cris d’alarme.
Mais les leviers d’action dont
disposent les capitales occidentales sont pour le moins limités. « Le
pire est devant nous ; au mieux
nous pourrons éviter un bain de
sang mais, désormais, nul ne se
fait plus la moindre illusion sur le
sort de l’enclave », constate, amer,
un haut diplomate occidental.
« Le président de la Syrie, Bachar
Al-Assad, ne doit pas impunément
attaquer la province d’Idlib ; les
Russes et les Iraniens commettraient une grave erreur humanitaire en participant à cette potentielle tragédie », a tweeté Donald
Trump, mais la mise en garde
semble surtout pour la forme.
Et si les Occidentaux mettront
réellement en œuvre leurs menaces alors même que leurs frappes
du printemps étaient restées
d’une portée limitée.
La tentation du compromis
Emmanuel Macron s’est entretenu de la situation avec son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, et il devrait bientôt le
faire avec Vladimir Poutine. L’espoir d’une solution négociée
pour éviter le carnage passe en
effet par un accord entre la Turquie, la Russie et l’Iran, les trois
pays du groupe dit d’Astana, qui
s’étaient réunis pour la première
fois en janvier 2017 dans la capitale du Kazakhstan, se posant
alors en alternative aux négociations de Genève sous l’égide de
l’ONU. Moscou présente désormais les deux processus comme
« complémentaires ». Il s’agit de
tenter de légitimer la victoire
d’Assad au regard de la communauté internationale.
Dans cette même logique, le
Kremlin pourrait être tenté de
trouver un compromis sur Idlib,
en premier lieu avec la Turquie,
qui vient finalement de classer les
djihadistes d’Hayat Tahrir AlCham comme « terroristes » au
grand plaisir de Moscou.
Les présidents russe, Vladimir
Poutine, turc, Recep Tayyip Erdogan, et iranien, Hassan Rohani,
seront en Iran vendredi 7 septembre afin de discuter « de mesures
supplémentaires visant à liquider
définitivement le foyer du terrorisme international, de faire avancer le processus de règlement politique et de régler les questions humanitaires ainsi que le retour des
réfugiés ». Pour eux, l’après-Idlib a
déjà commencé. p
marc semo
Lila Bidaud
La philanthropie
par les mots
Il y a toujours une histoire personnelle derrière un projet, la
preuve avec Lila Bidaud dont l’enfance a déterminé les engagements.
Élevée en Algérie dans une famille traditionnelle par une mère
analphabète, elle entrevoit d’emblée l’école comme un antidote
à l’étroitesse de son milieu familial. « Je détestais les vacances et
j’adorais apprendre », assure-t-elle. Arrivée à Paris pour suivre
des études contre l’avis de son père, elle finance seule sa formation.
Elle entre alors dans un cabinet de conseil où elle poursuit une
brillante carrière et devient avocate, tout en restant fidèle à ses
valeurs : le combat pour les droits des femmes, la lutte contre
les déterminismes sociaux.
En 2015, elle décide – avec l’adhésion de son mari et de ses enfants –
de créer la Fondation Lire et Comprendre, qu’elle place sous
l’égide de la Fondation de France, choisie pour son expertise et sa
fiabilité. La fondation soutient des projets d’aide aux enfants de
milieux défavorisés qui rencontrent des difficultés en lecture, et
ceci dès le CP. « Pour lutter contre le fameux décrochage qui
concerne chaque année près de 140 000 jeunes, il faut agir au plus
tôt car les enfants qui décrochent sont ceux qui ne maîtrisent
pas la lecture », martèle Lila Bidaud. Chaque année, la fondation sélectionne une dizaine de projets qu’elle soutient de façon
ponctuelle ou pérenne. À Mantes-la-Jolie, une association repère
très tôt les enfants en difficulté et propose un apprentissage par
le jeu. À Clamart, une autre pratique la pédagogie japonaise du
kamishibai qui consiste à raconter des histoires avec le support
de planches à dessin. Quelle que soit la méthode employée, un
même résultat fait la fierté de Lila Bidaud : la plupart des enfants
savent lire à la fin du CP mais surtout, ils ont élargi leur univers.
Fondation de France
La Fondation de toutes les causes
www.fondationdefrance.org
4 | international
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
L’indéfectible soutien des évangéliques à Israël
L’appui à l’étranger de chrétiens conservateurs messianiques prend le pas sur celui de la diaspora juive
L
a récolte a commencé de
bon matin. Sur la parcelle
de vignes plantées dans la
colonie israélienne d’Ofra,
en Cisjordanie, les volontaires déposent les grappes noires dans des
caisses au sol. Dans ce paysage de
collines pelées, ils s’acquittent
joyeusement de leur mission.
« Nous contribuons à la prophétie ! », lance l’un d’entre eux.
Dans le cadre de l’association
évangélique HaYovel, ces volontaires, majoritairement venus des
Etats-Unis, participent bénévolement aux vendanges dans des colonies israéliennes en Cisjordanie.
Fondée en 2007 par un couple de
chrétiens américains, Tommy et
Sherri Waller, HaYovel (« le jubilé »
en hébreu) entend contribuer à
« la restauration prophétique de la
terre d’Israël » en la faisant fructifier. Pour le justifier, Sherri Waller
cite la Bible : « Tu [Israël] seras
planté de vignes sur la montagne
de Samarie » (Jérémie 31,5).
Depuis ses débuts, HaYovel a
mobilisé plus de 1 800 « ouvriers »
pour les vendanges en Cisjordanie. Un clair soutien à la colonisation israélienne dans les territoires palestiniens occupés, que ces
chrétiens considèrent comme le
« cœur historique et spirituel d’Israël » et qu’ils désignent par le
nom biblique de « Judée-Samarie », comme les colons israéliens.
Dans une perspective messianique, ils considèrent que le retour
de tous les juifs en terre d’Israël
– confirmé selon eux par la fondation de l’Etat d’Israël en 1948 – préfigure le retour du Messie, JésusChrist, et l’établissement du
royaume de Dieu sur la terre pendant mille ans.
Prophétie biblique
En « prenant soin du peuple élu »,
les fondateurs de HaYovel entendent ainsi faire advenir la prophétie biblique. « Toutes les nations seront bénies si Israël l’est par Dieu,
avance Sherri Waller. Même les
Arabes auront une meilleure vie. »
Dans cette perspective, ils estiment que les Palestiniens sont admis en Cisjordanie, mais que la
terre revient aux juifs. Quand ils
ne travaillent pas dans les vignes,
les participants reçoivent des enseignements basés sur la Bible. A
leur retour chez eux, ils seront des
« ambassadeurs » d’Israël, accrédités d’un certificat délivré par le
conseil régional de Judée-Samarie
et, depuis 2018, par le ministère
des affaires stratégiques israélien.
La Fraternité
internationale
des chrétiens et
des juifs a versé
200 millions de
dollars pour faire
venir 700 000
juifs en Israël
Des chrétiens américains de l’association HaYovel à Ofra, une colonie d’Israël en Cisjordanie, le 26 août. CORINNA KERN POUR « LE MONDE »
« Toutes les
nations seront
bénies si Israël
l’est par Dieu,
Même les Arabes
auront une
meilleure vie »
SHERRI WALLER
fondateur de HaYovel
Depuis la victoire israélienne de
la guerre des Six-Jours en 1967,
une grande partie des évangéliques américains – 25 % des chrétiens aux Etats-Unis – soutient activement Israël. Tous n’appartiennent pas à la mouvance radicale
des chrétiens sionistes qui agissent, comme HaYovel, en vue
d’un « retour » des juifs en Palestine historique. Mais ils assument
un soutien zélé à Israël au nom
d’une foi protestante évangélique
fondée sur la conversion, un
christianisme décentralisé et la
lecture approfondie de la Bible.
Alors que, dès les années 1970, la
droite évangélique gagnait de l’influence dans la sphère publique et
politique aux Etats-Unis, la philanthropie chrétienne américaine
commençait à soutenir l’immigration juive, notamment dans les
pays de l’Union soviétique, en coopération avec l’Agence juive, chargée de l’immigration vers Israël au
sein de la diaspora. Fondée
en 1983, la fondation de l’International Fellowship of Christians
and Jews (Fraternité internationale des chrétiens et des juifs,
IFCJ), financée par des dons évangéliques, a ainsi versé 200 millions de dollars (172 millions
d’euros) pour faire venir plus de
700 000 juifs en Israël, en l’espace
de quinze ans.
Le soutien évangélique n’a pas
toujours reçu un accueil favorable
chez les juifs israéliens. La plupart
des juifs orthodoxes continuent
de le refuser par crainte de prosélytisme. D’ailleurs, certaines organisations chrétiennes ne cachent
pas que le signe des temps messianiques sera la conversion des juifs.
Mais la plupart ne le mentionnent
pas dans leur mission courante,
préférant justifier leur action par
la dette due aux juifs après des siècles de persécution en Europe.
« Ces chrétiens sont simplement
des amis d’Israël. Leur don est lié à
leur foi, c’est quelque chose de très
émotionnel », affirme le rabbin israélo-américain Yechiel Eckstein,
président de l’IFCJ. Sa fondation
amasse entre 130 et 140 millions
de dollars par an (entre 110 et
120 millions d’euros), issus en
grande majorité (85 %) des EtatsUnis, et qui financent quatre cents
projets, principalement en Israël.
Chaque année, plusieurs centaines de millions de dollars sont
ainsi versés à des fondations juives israéliennes qui investissent
en Israël dans l’aide aux rescapés
de la Shoah et aux plus démunis,
la rénovation d’infrastructures
publiques ou encore des programmes d’éducation. Le don des
juifs américains domine encore
(trois à quatre milliards de dollars
par an), mais celui des chrétiens
prend de l’ampleur. « Depuis une
dizaine d’années, le soutien des
juifs américains décline, car leur
perception d’Israël change et la
jeune génération préfère soutenir
d’autres causes. D’autre part, les
communautés évangéliques, qui
ont une grande affinité avec Israël,
se développent partout », explique
Hagai Katz, professeur à l’université Ben-Gourion et spécialiste de
philanthropie.
Affaire politique
En 2017, sur les 630 millions de
chrétiens évangéliques, 200 millions se trouvent en Asie, pour
122 millions en Amérique latine
et 97 millions aux Etats-Unis :
une véritable aubaine pour les
bailleurs de fonds juifs israéliens.
« Par Internet et les médias, nous
ciblons des pays comme le Brésil
ou la Chine, car ils sont l’avenir des
donations pour Israël », poursuit
M. Eckstein.
Financier ou idéologique, le soutien évangélique envers Israël est,
avant tout, une affaire politique.
Le transfert de l’ambassade des
Etats-Unis à Jérusalem, le 14 mai, a
sonné comme une victoire pour la
droite évangélique américaine,
l’un des piliers de l’électorat du
président Donald Trump et qui
militait depuis les années 1980
pour ce déplacement. L’épisode a
également montré l’importance
que le gouvernement du premier
ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, accorde désormais à ses
alliés chrétiens conservateurs.
Longtemps soutenu par la diaspora juive, le gouvernement israélien a opéré un changement historique et stratégique, en s’appuyant
sur la base beaucoup plus large des
évangéliques, au risque de perdre
l’appui des juifs libéraux et des démocrates américains. Depuis plusieurs années, aux Etats-Unis
comme en Israël, M. Nétanyahou
ne manque jamais une occasion
de courtiser le public chrétien conservateur. « Il sait très bien leur parler, c’est indéniable », confirme le
rabbin Eckstein.
Le soutien des évangéliques
américains est d’autant plus assumé par le gouvernement de
droite israélien qu’il peut répondre à l’agenda nationaliste de sa
frange la plus radicale. En janvier,
Naftali Bennett, ministre de l’éducation et chef du parti religieux
nationaliste le Foyer juif validait,
pour la première fois, le financement à hauteur d’un million de
shekels (240 000 euros) d’un programme basé sur la Bible, dans la
colonie d’Ariel en Cisjordanie.
Fondé en 2010, le National Leadership Centre a pu être construit
grâce aux dons versés au fonds de
développement d’Ariel par l’organisation évangélique américaine
US Israel Education Association,
qui soutient la colonisation israélienne en Cisjordanie. Les fonds alloués en 2018 par le gouvernement permettront à quatre mille
jeunes défavorisés, principalement des juifs éthiopiens, de participer gratuitement aux activités
biblico-sportives du centre. Selon
un panneau situé à l’entrée, elles
visent « à former la génération future de l’Etat d’Israël ». p
claire bastier
Un général des forces spéciales pour parvenir à la paix en Afghanistan
Après avoir donné son feu vert à des pourparlers directs avec les talibans, Washington change de commandant militaire à Kaboul
U
n an après que le président américain, Donald
Trump, a annoncé une
stratégie afghane à laquelle il ne
semblait pas vraiment croire luimême, Washington a changé de
commandant militaire dans la
plus longue guerre de l’histoire
des Etats-Unis. Le général Austin
« Scott » Miller, un spécialiste des
opérations spéciales, remplace au
poste de commandant des forces
de l’OTAN à Kaboul le général John
Nicholson, un « officier-diplomate » qui fut l’un des meilleurs
spécialistes de l’Afghanistan au
sein de l’armée américaine.
Le changement de commandement intervient à un moment
particulier, alors que le général Nicholson a obtenu en juin le premier cessez-le-feu – certes très
temporaire : trois jours – de cette
interminable guerre, et surtout
que l’administration Trump a
donné son feu vert à des négociations de paix directes et sans conditions préalables avec les tali-
bans. Des diplomates américains
ont rencontré des émissaires talibans en juillet à Doha, au Qatar. Le
changement intervient aussi à un
moment où les talibans ont, en dépit de ce bref cessez-le-feu, relancé
leurs offensives sur divers fronts à
travers le pays, et où l’organisation
djihadiste Etat islamique, ennemie tant des talibans que des
Etats-Unis, étend son influence et
multiplie les attentats.
Le 21 août 2017, dans un discours
très confus, Donald Trump avait
annoncé qu’il renforçait de nouveau, à la demande des généraux,
le contingent américain en
Afghanistan, qui est passé de
8 400 à environ 14 000 hommes.
Il avouait que, dans cette guerre
qu’il avait auparavant qualifiée de
« désastre total », son « instinct initial avait été de retirer » les forces
américaines. Depuis que la guerre
a commencé à la suite des attaques d’Al-Qaida le 11 septembre 2001, M. Trump est le
deuxième président, après Ba-
rack Obama, élu notamment sur
une promesse de retirer l’armée
d’Afghanistan. Promesse non tenue dès l’élection passée.
M. Trump avait envisagé de rappeler John Nicholson, nommé par
M. Obama et à ses yeux symbole
de l’échec afghan. Ses généraux
l’avaient convaincu du contraire.
Ce haut gradé atypique, que le président n’a pas rencontré une seule
fois depuis qu’il est à la Maison
Blanche, est un pur produit des officiers que l’Amérique de l’après-11Septembre a déployés au
« royaume de l’insolence ».
« Opportunité sans précédent »
Au départ guerrier sans état d’âme
de la « guerre contre le terrorisme »
du président Bush, le général Nicholson a, au fil de ses quatre déploiements dans le pays, développé une passion pour l’Afghanistan. Il parcourait le pays pour boire
le thé avec les dignitaires, les « barbes blanches », et jusqu’aux opposants au gouvernement de Ka-
Après dix-sept
ans de guerre,
le bilan
est sévère :
le gouvernement
ne contrôle que
50 % du territoire
boul. Il y a rencontré sa femme,
Norine MacDonald, une analyste
très critique de l’intervention
américaine qui développait des
programmes d’aide aux Afghans
jusqu’à ce qu’elle mette sa carrière
entre parenthèses pour épouser le
général. Avant de prendre le commandement des forces de l’OTAN,
il avait participé à de premiers
échanges avec les talibans en 2011,
une initiative de l’administration
Obama qui ne porta pas ses fruits.
Lors de son allocution de départ, dimanche 2 septembre, à Ka-
boul, John Nicholson a déclaré
qu’« il est temps que cette guerre
d’Afghanistan se termine », appelant les talibans et ceux qui les
soutiennent dans l’ombre (l’étatmajor taliban est installé au Pakistan depuis décembre 2001) à
saisir la main tendue par l’administration Trump. « Nous avons
aujourd’hui une opportunité sans
précédent pour parvenir à la
paix », avait-il estimé en août.
Le profil du nouveau commandant, le général Austin Miller, est
en apparence en contradiction
avec la nouvelle politique de
Washington. Car ce dernier a
passé l’essentiel de ses trentecinq années d’armée au sein des
forces spéciales, jusqu’à être à la
tête du Commandement uni des
opérations spéciales, qui supervise les opérations militaires
clandestines dans le monde. Son
pedigree est davantage celui d’un
officier choisi pour faire face aux
offensives des talibans et aux attentats de l’EI que d’un homme
prenant plaisir à discuter d’hypothétiques cessez-le-feu.
Toutefois, l’un n’empêche pas
l’autre. En ces temps d’amorce de
négociations, chaque belligérant
tente de pousser son avantage militaire. L’attaque en août de la ville
de Ghazni, occupée une semaine
par les rebelles, et les offensives
sur des fronts très variés montrent que soit les talibans veulent
négocier en position de force, soit
il y a des dissensions en leur sein.
Pour le moment, après dix-sept
ans de guerre et un an d’une stratégie Trump aux contours fluctuants, le bilan est sévère : le gouvernement ne contrôle qu’environ
50 % du territoire ; 25 des 34 provinces sont en guerre ; et les forces
de sécurité afghanes perdent plus
de 6 000 hommes par an dans la
lutte contre les talibans. Les EtatsUnis n’ont encore aucune raison
de croire qu’ils ont trouvé une issue à ce que leurs stratèges ont
baptisé leur « guerre sans fin ». p
rémy ourdan
international | 5
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
M. Sanchez promet aux
Catalans un référendum
sur plus d’autonomie
Etats-Unis : Kavanaugh, un juriste
politique pour la Cour suprême
L’idée du chef du gouvernement espagnol
ne séduit guère les indépendantistes
Les auditions du candidat choisi par Trump devaient commencer mardi
La justice allemande a
condamné, lundi 3 septembre,
à huit ans et demi de prison
un migrant reconnu coupable
d’avoir poignardé une adolescente de 15 ans, un meurtre
dont s’est saisie l’extrême
droite pour faire campagne
contre les étrangers. Le demandeur d’asile débouté, qui
affirme être afghan, avait tué
fin 2017 son ex-petite amie
dans une supérette de Kandel.
La droite ultra allemande
organise depuis plus d’une
semaine des rassemblements
dénonçant la criminalité
des migrants, après la mort
gilles paris
LANCE
DE
à coups de couteau d’un
Allemand de 35 ans. Samedi
encore, 18 personnes ont été
blessées à Chemnitz en
marge de manifestations
antagonistes entre sympathisants d’extrême droite et
militants d’extrême gauche.
Un jeune Afghan a été passé
à tabac. – (AFP.)
R ECT I F I C AT I F
Série « Contaminations »
www.dunod.com
www.ifri.org
e
27 €
31
isabelle piquer
Dans l’article « A Anniston,
les fantômes de Monsanto »,
(Le Monde daté 2-3 septembre), dans la citation de Thomas Long, son taux sanguin
de polychlorobiphényles est
de « 168 parties par milliard »,
et non par million.
nation positive, héritée de la lutte
pour les droits civiques, il y a un
demi-siècle. Un glissement interne qui promet d’être durable.
Désigné à 53 ans – après Neil Gorsuch, son cadet de deux ans,
en 2017 –, il peut envisager de siéger dans cette institution pendant
plus d’une génération. Nommés à
vie, les juges quittent généralement volontairement leur siège
aux alentours de 80 ans.
Le Parti républicain compte sur
une rapide confirmation pour
mobiliser son électorat à la veille
des élections de mi-mandat, le
6 novembre. Soigneusement préparé en amont par le conseiller juridique de la Maison Blanche, Don
McGahn, qui quittera ses fonctions après le vote fatidique, le
sang neuf conservateur insufflé au
sein de la Cour suprême constitue
l’un des principaux acquis de l’administration de Donald Trump. Il
lui vaut la reconnaissance unanime de familles républicaines
souvent promptes à se déchirer. p
ENT
Un migrant condamné
pour meurtre
Les républicains
comptent
sur une rapide
confirmation
pour mobiliser
leur électorat
à la veille
des élections
de mi-mandat
Formé à Yale, Brett Kavanaugh
est un protégé et assistant du
procureur Kenneth Starr lorsque
celui-ci enquête sur la relation
de Bill Clinton avec Monica
Lewinsky. En 2000, il aide George
W. Bush à faire cesser le recompte des voix en Floride et
deviendra conseiller de ce président sur les nominations dans
l’appareil judiciaire.
M
ALLEMAGN E
Des juges nommés à vie
M. Kavanaugh pourrait aussi recevoir le soutien d’une poignée de
sénateurs démocrates aux prises
avec une réélection délicate, en novembre, dans des Etats largement
remportés par Donald Trump
en 2016. Il s’agit notamment de
Claire McCaskill (Missouri), Heidi
Heitkamp (Dakota du Nord), Joe
Donnelly (Indiana) et Joe Manchin
(Virginie-Occidentale).
Les sujets d’interrogation, pourtant, ne manquent pas. Le camp
progressiste s’inquiète à propos de
la pérennité de l’arrêt « Roe v.
Wade », qui a sanctuarisé, en 1973,
le droit à l’avortement. Donald
Trump a évoqué ouvertement une
éventuelle annulation, rêvée par
l’aile la plus conservatrice de son
parti, même si son candidat s’est
efforcé d’apporter des réponses
apaisantes lors des visites de courtoisie rendues aux sénateurs les
plus importants, qui précèdent
traditionnellement la procédure
publique de confirmation.
D’autres s’interrogent à propos
d’un article publié en 2009 par le
nominé dans lequel il assurait que
le président des Etats-Unis devait
être littéralement au-dessus des
lois pendant son mandat, afin de
pouvoir pleinement exercer ses
fonctions. Une prise de position
qui tranche avec l’activisme déployé par Brett Kavanaugh, il y a
vingt ans, dans les procédures qui
concernaient Bill Clinton, et qui
Brett Kavanaugh
’a u
pelé que ce droit n’existait pas
dans la Constitution espagnole.
En minorité au Parlement à
Madrid, Pedro Sanchez dispose
d’une faible marge de manœuvre.
Son idée de référendum n’a reçu le
soutien que du parti de la gauche
radicale, Podemos. « C’est toujours
une bonne idée de voter. Même
lorsqu’il s’agit d’un référendum
consultatif », a déclaré son responsable Pablo Iglesias, qui a souhaité
que « la Catalogne fasse toujours
partie de l’Espagne ». Le PP, qui accuse déjà M. Sanchez de chercher à
« contenter les séparatistes », qui
ont soutenu son investiture, a, lui,
refusé l’idée d’un scrutin. « L’autonomie dont jouit déjà la Catalogne
est tout ce que nous pouvons lui
donner », a assuré son chef de file,
Pablo Casado. Pour Albert Rivera,
dirigeant des centristes de Ciudadanos, la proposition de M. Sanchez est une « ineptie ».
Le calendrier politique catalan
s’annonce chargé. Le 11 septembre,
les séparatistes célébreront la
Diada, la fête de la Catalogne, l’occasion pour les mouvements indépendantistes de marquer la rentrée. Cette année, elle sera dédiée
aux neuf responsables nationalistes emprisonnés pour avoir participé à la tentative de sécession. Le
1er octobre, premier anniversaire
du « référendum » d’autodétermination, les grandes plates-formes
nationalistes – l’Assemblée nationale catalane et l’association Omnium – ainsi que les comités de défense de la République, qui mettent sur pied des actions de rue,
ont annoncé de grandes mobilisations. Celles-ci pourraient devenir « permanentes », a averti Quim
Torra, si les « prisonniers politiques », qui doivent être jugés à la
fin de l’automne, ne sont pas « exonérés de toute culpabilité ».
En octobre 2017, Pedro Sanchez
avait soutenu la décision du gouvernement de son prédécesseur, le
conservateur Mariano Rajoy, de
mettre la Catalogne sous tutelle en
enclenchant pour la première fois
l’article 155 de la Constitution espagnole. Lundi, le premier ministre a assuré que l’article 155 restait
un « instrument légitime et parfaitement constitutionnel », que son
gouvernement n’hésiterait pas à
utiliser si nécessaire. p
ju s q u
Profondes divergences
« Le droit à l’autodétermination de
la Catalogne ne peut pas être mis
sous le tapis », a ajouté le responsable nationaliste, qui a promis
« d’aller jusqu’au bout ». Il devait
donner plus de détails sur ses intentions lors d’un discours mardi
4 septembre au Théâtre national
catalan. Même réponse du côté de
la Gauche républicaine catalane
(ERC), partenaire de Quim Torra
au gouvernement. « Nous n’avons
pas manifesté pendant dix ans
pour avoir plus d’autonomie, nous
avons dépassé cette étape », a déclaré Marta Villalta, porte-parole
de l’ERC. Ces réactions sont peu encourageantes pour M. Sanchez,
qui s’est employé à rétablir le dialogue avec la Catalogne depuis son
arrivée au pouvoir le 2 juin. Son
souhait est de revenir à la normalité après la tentative de sécession
du 27 octobre 2017, qui avait déclenché la mise sous tutelle de la
région jusqu’en mai 2018.
Ce ne sera pas chose facile. Lors
de leur entretien, Pedro Sanchez et
Quim Torra avaient réussi à briser
la glace, mais avaient aussi étalé
leurs profondes divergences. Le
responsable nationaliste avait à
nouveau défendu le droit à l’autodétermination de la Catalogne, et
le premier ministre lui avait rap-
MARTA VILLALTA
porte-parole de l’ERC
U
LE PROFIL
32
E
ssayant de désamorcer une
rentrée qui s’annonce tendue, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, a
promis aux Catalans, lundi 3 septembre, un référendum sur un
nouveau statut de leur région qui
leur garantirait plus d’autonomie.
L’annonce n’a pas été particulièrement bien reçue par les indépendantistes, qui ont promis de nouvelles mobilisations.
Lors d’un entretien à la radio espagnole Cadena SER, le premier
ministre socialiste a annoncé que
le dialogue avec le président catalan, Quim Torra, débuté lors de
leur premier entretien le 9 juillet à
Madrid, devait déboucher sur « un
vote (…) pour un renforcement de
l’autonomie » de la région, pour
« l’autonomie, non pour l’autodétermination », a tenu à préciser
Pedro Sanchez, sans avancer de
date pour cet hypothétique scrutin. En 2006, sous le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, les Catalans avaient
déjà adopté à 73 % des suffrages un
statut d’autonomie, mais il avait
été en partie annulé en 2010 par la
Cour constitutionnelle, saisie par
le Parti populaire (PP, droite).
A Barcelone, les paroles de Pedro
Sanchez n’ont pas apporté l’apaisement escompté. « Le processus
d’indépendance est irréversible », a
répondu Quim Torra dans une interview diffusée simultanément
sur la chaîne catalane TV3.
ne âpre formalité attend Brett Kavanaugh
au Sénat américain. Le
candidat choisi par Donald Trump pour occuper un siège
devenu vacant à la Cour suprême,
la plus haute instance juridique
des Etats-Unis, devait y être interrogé sans ménagement à partir de
mardi 4 septembre par les élus de
la minorité démocrate de la commission des affaires juridiques.
Ces derniers savent cependant
qu’ils ne disposent d’aucune
arme parlementaire pour enrayer
la marche en avant de ce juriste
très politique, passé par l’équipe
du procureur spécial Kenneth
Starr, lancé aux basques du démocrate Bill Clinton pendant ses
deux mandats de président, puis
par l’administration républicaine
de George W. Bush.
Ce passé avait retardé de deux
ans sa nomination à la prestigieuse cour d’appel du district de
Columbia, la capitale fédérale,
en 2006, au terme d’une longue
bataille alimentée par les démocrates, dont une partie siège encore au Sénat. Brett Kavanaugh
peut aujourd’hui se prévaloir
d’une expérience qui le place
dans les meilleures conditions
pour emporter l’adhésion.
En multipliant les faits accomplis – blocage en 2016 de la candidature du juge Merrick Garland
nommé par Barack Obama, suppression en 2017 de la majorité
qualifiée de soixante voix pour
confirmer les candidats de Donald Trump –, les élus républicains ont témoigné de leur côté
de leur détermination à ancrer
durablement, et à tout prix, la
Cour suprême dans le camp conservateur. La dernière complainte
des démocrates vise les dizaines
de milliers d’archives liées au parcours de Brett Kavanaugh, que la
Maison Blanche refuse de rendre
publiques. En pure perte.
obtient un écho aujourd’hui,
compte tenu des affaires qui pèsent pour l’instant sur M. Trump.
Il est peu probable, cependant,
que Brett Kavanaugh baisse la
garde pendant son audition au Sénat. Comme le regrettait le
Washington Post dans un éditorial
publié le 3 septembre, les candidats à un tel poste, qu’ils soient
nommés par des présidents démocrates ou républicains, ont pris
l’habitude depuis des années d’esquiver les questions dérangeantes
en se livrant le moins possible.
A l’aune des équilibres en vigueur au sein de la Cour suprême,
l’enjeu est tout aussi considérable.
En apparence, cette nomination
permet de maintenir l’avantage
dont disposent les cinq juges
nommés par des présidents républicains face aux quatre choisis par
des démocrates. M. Kavanaugh
remplace toutefois un juge conservateur atypique, Anthony Kennedy, parti à la retraite en juillet,
qui avait plusieurs fois rompu les
rangs pour donner la majorité aux
quatre définis comme progressistes, principalement sur des questions de société, comme les droits
des minorités sexuelles.
Brett Kavanaugh devrait tirer
plus à droite la plus haute instance
juridique du pays sur des questions telles que l’accès à l’avortement, sans nécessairement s’attaquer à son principe, ou la discrimi-
u
, p
is
« Nous n’avons
pas manifesté
pendant dix ans
pour avoir plus
d’autonomie, nous
avons dépassé
cette étape »
Bien que particulièrement
étroite, la majorité d’une voix
dont disposaient les républicains
avant la mort, le 25 août, de John
McCain, qui pourrait être remplacé d’ici le vote par une personnalité choisie par le gouverneur
républicain de son Etat, l’Arizona,
devrait suffire. Elle oblige les figures centristes du Grand Old Party
(GOP), comme les sénatrices Susan Collins (Maine) et Lisa
Murkowski (Alaska), à observer
une stricte discipline partisane.
PRIX
washington - correspondant
madrid - correspondance
o c to
b re 2 018
6|
FRANCE
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
P R OJ E T S D ’AT TA Q U E S T E R R O R I S T E S
Quand
l’ultradroite visait
des musulmans
Les treize membres du groupuscule AFO
interpellés cet été envisageaient de tuer
des imams radicaux, d’empoisonner
de la nourriture halal, de lancer
des grenades sur des musulmans
L
a plupart se sont défendus en disant qu’il s’agissait de simples
« fantasmes », d’« illusions », de
« vœux pieux ». « On a tous nos
démons », a concédé un autre,
maladroitement, devant les enquêteurs. Deux mois après l’interpellation,
entre le 24 juin et le 23 juillet, de treize membres (dix hommes et trois femmes) d’un
groupuscule d’extrême droite, soupçonnés
de vouloir commettre des attentats en
France contre des musulmans, Le Monde a
pu prendre connaissance de leurs premières
déclarations devant la justice. Des procèsverbaux qui permettent de mieux cerner les
intentions de ces militants âgés de 32 à
69 ans, très éloignés des partis politiques,
aux confins du survivalisme, de la dérive collective, et en proie à de véritables bouffées
meurtrières pour certains.
En réalité, trois types de projets d’attentat
avec des débuts de préparatifs ont été découverts par les enquêteurs lors de leurs investigations sur ce groupuscule qui s’était baptisé « Action des forces opérationnelles »
(AFO). Certains apparaissent plus improbables que d’autres. Mais plusieurs membres
de l’organisation avaient sérieusement
commencé à réfléchir à leur mise en œuvre.
Le premier visait à tuer « deux cents imams
radicaux », le second à « empoisonner » de la
nourriture halal dans des supermarchés, le
troisième à jeter des grenades sur diverses
cibles musulmanes : fidèles lors de prières
de rue, librairies de littérature salafiste ou
encore automobilistes identifiés après avoir
remonté une file de véhicules à scooter. Des
projets plusieurs fois évoqués de façon détaillée en réunion.
Le parquet de Paris s’est étonné que, sur ces
treize individus aux profils hétéroclites (entrepreneurs, ex-militaires, mathématicien…), mis en examen pour « association de
malfaiteurs terroriste criminelle », la plupart
aient été remis en liberté et placés sous contrôle judiciaire faute de charges suffisantes.
A commencer par leur chef revendiqué, Guy
Sibra, 64 ans, policier à la retraite. Les soupçons à l’encontre de son groupuscule n’en
demeurent pas moins révélateurs de la
tenace haine anti-musulmans qui agitait ce
réseau revendiquant des effectifs d’une
« centaine » de personnes. Quatre des treize
militants sur lesquels pèsent les accusations
les plus graves demeurent toujours en détention provisoire.
STAGES POUR « RÉSISTER À L’ISLAM »
Si ce dossier d’instruction est emblématique
d’une chose, c’est d’ailleurs bien de la montée en puissance des aspirations violentes
d’une certaine extrême droite française, sur
fond de perte de vitesse du Rassemblement
national (ex-FN). Bon nombre des prévenus
sont des « déçus » du parti. Un contexte qui
avait déjà conduit Logan Nisin, ce chaudronnier intérimaire de 22 ans installé dans le
sud de la France, à créer sa propre cellule, démantelée en 2017. L’affaire d’AFO illustre en
creux une radicalisation d’un genre nouveau à l’ultradroite, alors qu’a débuté, mardi
4 septembre, devant les assises de Paris, le
procès de trois skinheads accusés du meurtre, en 2013, du militant antifasciste Clément
Méric, lors d’une rixe dans la capitale.
AFO, créé en août 2017, était dénué de statuts et n’aura survécu que quelques mois.
En 2013, les tueurs présumés de Clément
Méric, évoluaient, eux, dans le sillage d’associations officielles proches des milieux d’extrême droite, dissoutes seulement après plusieurs années. AFO recrutait par ailleurs surtout des personnes d’âge mûr en privilégiant les profils d’anciens policiers et
militaires. Loin des coups de poing, les actions étaient planifiées sur messagerie cryptée. Organisée en « commanderies » régionales, AFO classait ses membres par codes couleur : les « blancs », simples sympathisants
chargés surtout d’alimenter le site Internet ;
les « gris » censés gérer les formations ; et les
« noirs », regroupant les plus aguerris destinés à passer à l’acte.
Officiellement, et dans l’esprit de plusieurs
mis en examen, il ne s’agissait que de se former à l’autodéfense. Notamment en cas de
nouvelle attaque djihadiste sur le sol français. « J’ai pris peur suite aux attentats, a confié l’un d’eux, aujourd’hui sous contrôle judiciaire. J’ai fait ça dans un objectif de protéger
ma famille. (…) A partir de là, j’ai trouvé ce que
je recherchais car ces gens-là m’apportaient la
possibilité de pouvoir fuir si jamais il y avait
des conflits majeurs en France, je parle de conflits avec l’islam. » Une dizaine de stages pour
« résister à l’islam » ont été organisés, notamment à Chablis (Yonne) durant la courte durée de vie d’AFO : des formations de self-défense, de topographie, d’usage de radio, de
nœuds marins, etc. Le dernier stage était
prévu en août, en Gironde, sous la houlette
d’un ex-gendarme.
LE RÔLE AMBIGU DE GUY SIBRA
Pour d’autres mis en examen, plus déterminés, il s’agissait plutôt de planifier une véritable « riposte » en cas d’attentat, quel que
soit son niveau de gravité. Une réponse envisagée comme « massive et imprévue »,
d’après un document découvert lors de perquisitions aux domiciles de plusieurs d’entre eux. « Cela devait avoir lieu le même jour
et à la même heure », dans toutes les « commanderies », a précisé une mise en cause.
Des incantations aux accents mégalomaniaques propres à la rhétorique d’extrême
droite, qui ont néanmoins inquiété la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI),
saisie de l’enquête depuis le 13 avril, sur la
base de faisceaux d’indices remontant au
mois de février.
Les précautions prises par les militants
d’AFO pour ne pas être suivis ont même
obligé la DGSI, en partenariat avec le service
interministériel d’assistance technique, à
mener une opération d’infiltration. La justice a donné son accord à cette méthode
d’enquête très encadrée. Les treize prévenus
en ont été informés lors de leur garde à vue,
et un compte rendu d’opération est versé au
dossier. Ce rapport met notamment en lumière d’importantes contradictions entre la
défense de certains et la gravité des faits reprochés. Il souligne également le rôle ambigu de M. Sibra : un chef vers lequel tout remontait selon plusieurs prévenus, mais qui
a assuré dans un entretien au Parisien, le
31 juillet, n’avoir été au courant d’aucune des
dérives mises en cause par la justice.
Les militants d’AFO seraient-ils vraiment
passés à l’acte ? La plupart détenaient des armes – souvent non déclarées. Mais avaientils la volonté réelle de s’en servir ? « C’était pas
très bien défini, mais, à chaque fin de réunion,
[Bernard S., responsable de la section parisienne d’AFO, en détention provisoire] rappe-
LA PLUPART
DÉTENAIENT
DES ARMES, MAIS
AVAIENT-ILS LA
VOLONTÉ RÉELLE
DE S’EN SERVIR ?
« C’ÉTAIT PAS TRÈS
BIEN DÉFINI »,
A CONFIÉ L’UN DES
MIS EN EXAMEN
lait qu’on devait avancer dans le recrutement,
dans la localisation des cibles, etc. Toutes les
demi-heures, il répétait la même chose, en
boucle, a confié l’un des mis en examen, le
seul à avoir avoué l’ensemble des faits reprochés. L’association de malfaiteurs terroriste.
C’est clairement ce que voulait faire le groupe.
Après, c’est des mythos les mecs, ils sont allumés du cerveau. Ils pensent qu’on peut buter
des gens comme ça. Je me demande pourquoi
je ne me suis pas barré en courant. »
Pour les projets d’assassinat d’imams qualifiés d’« intégristes », chaque membre d’AFO
avait pour mission d’en repérer au moins un
avec les moyens du bord. Le chef de la « commanderie » de Paris avait ainsi noté celui de
Nanterre, mis en cause dans une affaire de
malversation financière. Sur un morceau de
papier manuscrit, retrouvé au domicile
d’une des femmes du groupe, plusieurs
mosquées de Sevran (Seine-Saint-Denis)
étaient aussi mentionnées. Mais, face à la
difficulté de mener de véritables filatures et
compte tenu de l’amateurisme de la plupart
des recrues, le projet a été abandonné.
« C’était un truc de fou », a assuré benoîtement l’un d’eux, 54 ans, téléopérateur de
nuit pour la compagnie de taxis G7, jurant
que les projets évoqués relevaient seulement d’une stratégie « marketing » pour attirer des militants…
Les ambitions du groupuscule s’étaient reportées sur l’empoisonnement de produits
halal. Le passage à l’acte devait avoir lieu en
septembre dans sept ou huit supermarchés
situés dans des quartiers « à forte concentration musulmane », selon un compte rendu
de l’agent infiltré ayant assisté à une réunion, en juin. Le projet aurait répondu à un
mode opératoire précis. « Les femmes seraient chargées de faire les achats et la dépose, habillées en niqab, pour ne pas se faire
remarquer et importuner », selon le même
procès-verbal. Lors d’une perquisition, les
enquêteurs ont découvert un document rédigé par l’une des mises en examen listant à
sa manière la façon de procéder : « Accès au
magasin, camouflage plaques des véhicules,
grimage, accès au rayon halal, pollution des
barquettes, remise en rayon… »
Le poison, quant à lui, aurait été injecté « à
coups de seringue, piqûre », avec de la mortaux-rats, le bromadiolone, selon un militant
interrogé plus tard. Lors d’une réunion, une
femme se présentant comme « naturopathe », a pour sa part proposé de la digitale,
une plante médicinale destinée au traitement de l’insuffisance cardiaque. Quelque
120 grammes de feuilles suffisent pour fabriquer une dose mortelle. Une option finalement abandonnée. Un test sur un animal
devait avoir lieu au mois d’août. L’hypermarché Auchan du quartier d’affaires de la Défense (Hauts-de-Seine) et un supermarché
d’Athis-Mons (Essonne) semblent avoir fait
l’objet d’opérations de repérages.
GRENADES EXPLOSIVES
« Ce n’était absolument pas un empoisonnement pour tuer, juste pour rendre nauséeux »,
s’est défendu en garde à vue le chef de la section francilienne. Plusieurs militants
s’étaient pourtant désolidarisés de l’initiative. « Ça pourrait tuer des familles entières,
des gens modérés qui n’embêtent personne
quoi ! », a expliqué l’une des femmes du
groupe, interrogée par les enquêteurs. Les
écoutes de la DGSI laissent cependant apparaître une envie persistante d’en découdre
chez une poignée de protagonistes : « Moi
j’en ai vu à Saint-Germain-en-Laye des nanas
voilées. Putain, j’étais là, merde, j’ai rien sur
moi, j’avais envie de faire, euh, tu vois ce que je
veux dire… », lâche au téléphone un des mis
en cause, mi-juin.
C’est donc dans un troisième projet – visant à jeter des grenades sur diverses cibles
« musulmanes » (librairie, automobiliste ou
mosquée) – que ces meneurs semblaient
s’investir en marge du groupe. L’un d’eux,
Daniel R., 32 ans, circulait « sans complexe »,
selon les enquêteurs, en région parisienne
avec une grenade retrouvée sur le siège passager de son véhicule. C’est chez lui aussi, en
LEXIQUE
INFILTRATION
Le recours à une opération d’infiltration dans le cadre d’une instruction judiciaire est une procédure très encadrée qui ne peut se
faire que sur autorisation ou
après avis du procureur de la République. L’infiltration concerne
d’abord un champ limité d’infractions, souvent les plus graves (terrorisme, trafic de stupéfiants,
traite d’êtres humains, etc.). Elle
est autorisée pour une durée de
quatre mois renouvelables.
L’agent infiltré ne peut inciter à la
commission de l’infraction.
Aucune condamnation ne peut en
outre être prononcée sur le seul
fondement de ses déclarations et,
sous couvert d’anonymat, il peut
être confronté aux prévenus.
france | 7
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Derrière « Richelieu » ou « Ferragus »,
des militaires, un enseignant, une infirmière
Pour expliquer leur radicalisation, les membres d’AFO se sont retranchés derrière
le traumatisme des attentats de 2015. Ils évoluaient pour la plupart dans des quartiers aisés
P
AUREL
plus d’un important stock d’armes, qu’un
« laboratoire » de fabrication d’explosifs a été
retrouvé. Il y transformait des grenades
d’airsoft – une activité sportive dans laquelle
les participants utilisent des répliques d’armes à feu – en y versant du peroxyde d’acétone (TATP), un explosif. Il s’était entraîné à
les utiliser lors de stages en Bourgogne.
D’autres projets violents en sont restés à de
simples propos de comptoir lors des réunions mensuelles d’AFO en région parisienne : tel celui de s’en prendre à des djihadistes tout juste sortis de prison, ou au rappeur Médine, dont deux concerts prévus au
Bataclan en octobre ont suscité la polémique. La section parisienne d’AFO est ainsi la
principale concernée, à ce stade, par les interpellations. Un homme arrêté en Corse est
bien soupçonné d’avoir accepté d’aider Bernard S. à se procurer des grenades, mais son
cas est marginal. Des explosifs que les deux
hommes prenaient soin, tous les deux, d’appeler des « tomates » au téléphone, prétextant un attrait pour les joies du potager.
Conscients que leurs initiatives pouvaient
flirter avec les limites admises par la loi, les
responsables d’AFO avaient d’ailleurs pensé
à recourir aux services d’un avocat, bombardé « responsable juridique » du groupe. En
mars 2018, à Senonches (Eure-et-Loir), cet
avocat s’est ainsi aventuré dans une formation à destination des militants avec tout un
lot de recommandations en cas de garde à
vue… à commencer par le droit au silence. Ce
juriste, alias Albert de Brissac au sein d’AFO,
qui n’est pas poursuivi, s’est notamment fait
connaître, en 1997, dans le cadre d’un procès
en diffamation, à Paris, où il avait défendu
les intérêts de l’ancien dictateur irakien
Saddam Hussein. p
élise vincent
C’EST DANS UN
PROJET VISANT
À JETER DES
GRENADES SUR
DIVERSES CIBLES
« MUSULMANES »
QUE LES
MENEURS
SEMBLAIENT
S’INVESTIR
longer dans l’univers des
treize membres d’Action
des forces opérationnelles
(AFO), le groupuscule d’extrême
droite accusé de visées terroristes
contre des musulmans, démantelé cet été, c’est d’abord se familiariser avec autant de pseudonymes
teintés de classicisme. De « Ninon
de Lenclos », courtisane et femme
de lettres du XVIIe siècle, à « Ferragus », roman d’Honoré de Balzac,
en passant par « Attila » ou « Fermat » du nom d’un mathématicien mort en 1665. Des surnoms à
l’image du combat « patriote »
qu’ont défendu tous les mis en
examen, âgés de 32 à 69 ans, soucieux de justifier la légitimité de
leur engagement souvent nourri
de foi catholique.
Derrière ces surnoms censés
préserver des poursuites judiciaires se dévoilent des profils hétéroclites. Parmi eux : beaucoup
d’anciens des milieux militaire et
policier. A commencer par leur
chef revendiqué, Guy Sibra, alias
« Richelieu ». Un homme de
64 ans qui a débuté comme CRS
en 1974 à La Rochelle, avant de
faire toute sa carrière dans la
Sécurité publique, dont quatre
ans entre Suresnes et Courbevoie
(Hauts-de-Seine), puis à Marseille,
où il a terminé, en 2004, au grade
de brigadier-chef.
Réunions à Paris
Une autre association, légale elle,
Volontaires pour la France, ciblait
déjà ces professionnels de la sécurité. Mais Guy Sibra s’en est éloigné entre 2016 et 2017, la considérant trop « politique », pas assez
dans l’action. En partant, il a poursuivi la même logique de recrutement pour l’AFO. Une infirmière
de 55 ans, un restaurateur indépendant de 45 ans ou encore un
mathématicien de 69 ans se trouvent toutefois parmi les autres militants d’AFO interpellés. Des compétences jugées utiles en cas de
survie difficile en terrain hostile…
A l’exception de quelques-uns,
les treize mis en examen évoluaient dans des territoires relativement aisés : Paris, Puteaux, Boulogne-Billancourt et Saint-Cloud
(Hauts-de-Seine) ou encore Versailles et Saint-Nom-la-Bretèche
(Yvelines), à deux pas du golf. Un
grand nombre de réunions d’AFO
se tenaient dans une brasserie située face au pont Neuf, en plein
cœur de Paris. Quant au chef de la
section parisienne, il a été arrêté
dans sa résidence secondaire
d’Ajaccio, où mouillait son joli
bateau à moteur blanc de 8 mètres. L’un des principaux ciments
des militants d’AFO est cependant
le traumatisme des attentats du
13 novembre 2015.
Quatre d’entre eux avaient des
proches sur les lieux des tueries ce
soir-là. Le restaurateur travaillait
au Stade de France. Deux de ses
amis sont morts au Bataclan.
« Olies », un plombier de 40 ans,
avait lui « un cousin » sorti vivant
in extremis de la salle de spectacle.
« C’est depuis cette période »
qu’Olies s’était « tourné » vers des
associations comme AFO. « J’ai eu
l’impression que l’Etat ne pouvait
pas me protéger, ma famille et
moi », a-t-il confié.
Le responsable de la section parisienne, Bernard S., 69 ans, alias
« Souvigny », sur lequel pèsent des
accusations sérieuses, s’est emporté lorsque lui a été demandé sa
définition personnelle du mot
« terrorisme ». « Vous me parlez
terrorisme et c’est insupportable ! »
« L’aînée de mes petits-enfants devait aller au Bataclan, mais elle
était malade, et ses amis y sont allés. Il y en a deux qui y sont restés,
c’est insupportable », a ajouté ce
patron de société retraité, autrefois président du conseil des
prud’hommes de Pontoise (Oise).
Le bras droit de Guy Sibra, un
certain Dominique C., alias « La
Charce », un retraité de France
Télécom âgé de 65 ans, est allé jusqu’à considérer presque comme
une enfant de sa famille une jeune
femme tuée le 13 novembre à la
terrasse du Carillon. « J’ai mal au
cœur (…) nous avons une jeune fille
de 20 ans qui est enterrée [à dix kilomètres de chez lui au cimetière
de Château-Larcher, dans la
Vienne] ce sont des terroristes, moi
non ! », s’est agacé ce « gaulliste »
convaincu, fils d’un gendarme
engagé en Algérie et en Indochine
qui a fini sa carrière à la brigade de
Châtellerault (Vienne). Dominique C. fut membre du service de
sécurité du RPR puis de l’UMP,
avant de rompre tout contact
en 2017, écœuré de la politique.
Philippe C., 54 ans, alias
« Achille », et Daniel R., 32 ans, alias
« Tommy », sont les deux hommes
dont l’agent infiltré ayant travaillé
pour la justice a considéré qu’ils
« semblaient déterminés psychologiquement à tuer quelqu’un, de
sang-froid ». Téléopérateur de nuit
pour la compagnie de taxis G7, cet
LEUR CHEF REVENDIQUÉ,
GUY SIBRA, 64 ANS,
A DÉBUTÉ COMME CRS
EN 1974 À LA ROCHELLE,
AVANT DE FAIRE TOUTE
SA CARRIÈRE DANS
LA SÉCURITÉ PUBLIQUE
ex-cadre de la grande distribution
marié à une Cambodgienne nourrissait une passion pour les armes
depuis son service au 1er régiment
de parachutistes d’infanterie de
marine où il était armurier. « Pessimiste » sur la société, ce père de
deux enfants a dit croire au « scénario catastrophe » [d’une guerre
civile en France entre chrétiens et
musulmans] : « pas tout de suite
mais on y arrivera ».
« Il y a trop de minarets »
« Tommy », « l’artificier » du
groupe, chez qui a été retrouvé un
laboratoire d’explosifs, fait partie,
avec « Achille », des membres du
groupe encore en détention provisoire. Fils d’un surveillant pénitentiaire, cet ex-militaire engagé
dans l’artillerie en Afghanistan
en 2009 a expliqué que cette mission lui avait « ouvert l’esprit sur la
foi » catholique. Avant son interpellation, il souhaitait se faire baptiser avec « Olies », le plombier. « Le
judaïsme est antérieur au catholicisme et pour moi l’islam est une invention pour mettre en échec l’Empire byzantin », a-t-il lâché aux enquêteurs l’interrogeant sur les
contradictions de son militantisme avec la confession de sa
mère musulmane d’origine marocaine. « Je ne l’ai jamais vue pratiquer à la maison », a-t-il justifié.
Aucun des mis en examen
– dont trois avaient des compagnes cambodgienne, thaïlandaise,
ou tunisienne – n’a reconnu le
moindre « racisme ». « J’ai peur
pour mon pays (…) il n’y a plus
l’équilibre car la France, c’est les
abbayes, les clochers, mais il y a
trop de minarets. Je ne suis pas raciste en disant cela, c’est juste un
constat », a défendu « La Charce ».
« La définition de raciste, c’est
quand on pense qu’on n’aime pas
quelqu’un en raison de sa race, de
la couleur de sa peau, de l’ethnie (…)
Je veux dire, critiquer l’islam ça n’a
rien à voir avec le racisme », a déclaré l’infirmière. « Je ne suis pas
raciste. Je fais une analyse individuelle. Pour moi la France est blanche. Ce n’est pas raciste, juste historique », a repris Olies.
Le profil le plus atypique d’AFO
demeure de loin « Fermat », le
mathématicien. Ce célibataire versaillais de 62 ans, adepte de la
messe en latin, a assumé être un
« catholique traditionaliste » mais
sûrement pas « intégriste » : « Il y a
parfois des amalgames de faits [en
nous mettant] sur le même plan
que les intégristes musulmans, ce
qui n’est pas vrai du tout. Nous ne
prônons aucune violence. » Il a justifié son attrait pour AFO par son
expérience d’enseignant à Trappes (Yvelines) durant dix-huit ans.
Il était encore en poste lors de l’at-
« JE NE SUIS PAS RACISTE.
JE FAIS UNE ANALYSE
INDIVIDUELLE. POUR MOI,
LA FRANCE EST BLANCHE.
CE N’EST PAS RACISTE,
JUSTE HISTORIQUE »
« OLIES »
membre d’AFO
taque de Charlie Hebdo : « Ma
classe était composée à 95 % de
musulmans et ils soutenaient totalement l’acte terroriste. »
Dans une première vie, ce spécialiste des lasers avait travaillé
pour Thalès et la direction générale de l’armement. Pour AFO, il
est soupçonné d’avoir confectionné une télécommande pouvant actionner une grenade à une
distance de 200 mètres.
Parmi les autres profils du
groupe figure également « Sacha ». Un ex-militaire passionné
par le IIIe Reich devenu un consultant indépendant en informatique aisé. La justice l’accuse d’avoir
acheté en vente libre des grenades
d’airsoft – une activité dans laquelle les participants utilisent
des répliques d’armes à feu – avant
qu’elles ne soient détournées par
d’autres membres d’AFO pour y
glisser du peroxyde d’acétone
(TATP), un explosif. Selon lui, cette
manipulation se serait faite à son
insu. Depuis quelques mois, il
était employé dans une grande
banque française en tant que
chargé de projet sur « la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme ».
Trois femmes se trouvent parmi
les mis en examen, dont l’épouse
de M. Sibra, alias « Ninon de Lenclos ». Souvent isolées, divorcées,
habitant en banlieue parisienne,
elles ont expliqué avoir « peur » là
où elles résident. « Attila », 59 ans,
comptable retraitée très impliquée dans l’amicale de la gendarmerie et l’aide aux anciens légionnaires, s’est montrée l’une des
plus entreprenantes sur l’empoisonnement de produits halal.
Cette fille « d’aviateur » militaire
est apparue marquée par un passé
de femme battue.
Plusieurs militants ont enfin
confié ne pas avoir « beaucoup
d’amis ». AFO apparaissant même
à l’un d’eux, comme un moyen
« d’agrandir son cercle de relations,
de vie sociale ». Pour leur défense,
la plupart ont assuré qu’ils commençaient à prendre peur des
projets du groupe et envisageaient de partir. p
PMA HORS LA LOI,
Les mésaventures d’une femme
qui veut un enfant
> Un podcast inédit en 6 épisodes sur franceculture.fr
franceculture.fr/
@Franceculture
é. v.
L’esprit
d’ouverture.
8 | france
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Parcoursup : une attente « interminable »
La procédure principale d’affectation des bacheliers dans l’enseignement supérieur se termine le 5 septembre
P
our plusieurs milliers de
bacheliers, leurs premiers pas dans l’enseignement supérieur vont
avoir une saveur particulière. Avec
la nouvelle procédure d’admission sur Parcoursup, qui se déroule de manière continue jusqu’au 5 septembre, ils sont nombreux à avoir attendu tout l’été
avant de voir enfin leur destination se préciser.
Si l’attention médiatique estivale s’est portée sur les difficultés
des 60 000 candidats toujours
sans aucune proposition à la fin
juillet, ils ne sont pas les seuls à
avoir connu un été parfois éprouvant. Nombre de bacheliers
avaient certes obtenu une formation, mais ont gardé des vœux sur
lesquels ils étaient en liste d’attente. Accusés de participer à la
lenteur du système, ils étaient
130 000 fin juillet, et encore 73 000
au 4 septembre.
« Interminable »,
« insoutenable », « traumatisant »… Les jeunes
bacheliers ou étudiants en réorientation, ainsi que leur famille,
qui ont répondu à notre appel à témoignages sur Lemonde.fr, rivalisent de qualificatifs extrêmes
pour raconter leur été sur Parcoursup, quand bien même celui-ci a
abouti à un dénouement heureux.
« Le suspense a été digne d’un film
hollywoodien », estime Guillaume
(tous les prénoms ont été modifiés), 17 ans, qui vient de pousser
un « ouf » de soulagement le
28 août. Le bachelier scientifique
– mention bien au bac – est enfin
pris au lycée Michelet de Vanves
(Hauts-de-Seine), en prépa PCSI
(physique, chimie et sciences de
l’ingénieur), après avoir scruté
chaque jour son rang sur la liste
d’attente. Plongé désormais dans
les révisions recommandées par
l’établissement, il a pu « libérer » le
vœu qu’il avait validé jusqu’ici
dans un lycée parisien, et ceux
dans des prépas et écoles d’ingénieurs où il était en liste d’attente,
qu’il gardait au cas où.
C’est à peu près au même moment que Vincent a vu son attente
récompensée, en décrochant sa
place en Staps (sciences et techniques des activités physiques et
sportives), à Nice. Après tout un
été à espérer, et même bien plus.
« On se sent
complètement
broyé par
la machine
Parcoursup »,
dit Mylène, mère
d’un bachelier
Cela fait quatre ans que ce jeune titulaire d’un bac STI2D se fait écarter de cette filière universitaire ultra-demandée. La faute au « tirage
au sort », dit le Francilien de 21 ans,
qui a retenté une dernière fois sa
chance cette année, en voyant le
nouveau système de sélection sur
Dans les coulisses d’une commission rectorale pour les recalés
ce vendredi 31 août, ce ne sont pas les
préparatifs habituels de la rentrée qui occupent la trentaine de personnes réunies au
rectorat de Lyon. Dans une grande salle, les
groupes de travail qui mêlent universitaires, inspecteurs, psychologues de l’éducation nationale… ont une mission complexe.
Ils doivent trouver une place aux candidats
encore sans affectation qui ont saisi la commission d’accès à l’enseignement supérieur. Ils étaient 50 000 bacheliers et étudiants en réorientation à n’avoir pas reçu de
proposition sur Parcoursup, mardi 4 septembre, dont 9 000 qui ont demandé un accompagnement pour trouver une place.
« Si la réponse est négative, je ne veux
aucune autre formation. » Les quelques
mots laissés par cette bachelière professionnelle sur Parcoursup, refusée en BTS métiers des services à l’environnement, sont
pour le moins expéditifs. Mais il en faut
plus pour décourager les deux inspecteurs
et le responsable du service d’orientation de
l’université Lyon-III, installés autour d’un
ordinateur, qui feuillettent d’épais tas de
feuilles aux allures de listes électorales, répertoriant les formations où il reste des pla-
ces disponibles. « Trop éloigné de son projet », « trop loin de chez elle, regarde plutôt à
Saint-Etienne », « du privé, non, elle veut du
public »… La perle rare apparaît : ce sera un
BTS dans une thématique proche, dans les
métiers de l’eau, où il reste 17 places.
« On va mettre ce dossier de côté »
Les cas à traiter sont de plus en plus difficiles. Pour cette 12e réunion de la commission,
90 % des 184 dossiers étudiés ce jour-là ne
sont pas nouveaux, ils ont déjà été examinés, en vain. « Nous avons fait des propositions à chacun », souligne Yves Flammier,
chef du service académique d’information
et d’orientation. Depuis le 22 mai, 1 239 saisines ont été comptabilisées dans l’académie lyonnaise, tous bacs confondus. « On va
mettre ce dossier de côté », abandonne-t-on,
quelques minutes plus tard, face à un jeune
recalé des BTS métiers de l’audiovisuel, un
secteur où les places sont rares. Un message
va lui être envoyé pour voir s’il peut élargir
le spectre de ses demandes.
D’après l’inspecteur de l’éducation nationale qui suit les bacheliers professionnels,
une nouveauté a servi de « bouffée d’oxy-
Médicaments: des mesures
pour mieux informer
La ministre de la santé va mettre en place
une source unique d’information publique
D
ans un contexte de défiance généralisée à
l’égard du médicament,
la ministre de la santé, Agnès
Buzyn, a annoncé lundi 3 septembre une série de mesures, dans la
foulée de la remise du rapport
pour une meilleure information
sur le médicament. Rédigé par une
mission coprésidée par Magali Leo
(association Renaloo) et le docteur
Gérald Kierzek (médecin urgentiste et chroniqueur radio), il a été
demandé par Agnès Buzyn en
pleine crise du Levothyrox.
La nouvelle formule de ce médicament pour la thyroïde, commercialisé par le laboratoire Merck, introduite en France au printemps
2017, a donné lieu à une vague d’effets secondaires pour les patients.
L’Agence nationale de sécurité du
médicament et des produits de
santé (ANSM) en a comptabilisé
31 000. Environ 3 millions de personnes prennent ce médicament.
Sévère, le rapport égrène d’emblée plusieurs problèmes qui ont
caractérisé cette crise : « l’absence
d’anticipation et d’accompagnement », « l’absence de réaction aux
nombreux signaux venant des réseaux sociaux, d’associations… »,
une communication de crise « artisanale, insuffisamment coordonnée ». Autre critique, et non des
moindres, « une minimisation du
ressenti des patients et de la légitimité de leurs signalements ».
Même un effet nocebo, ajoute ce
rapport, « évoqué pour expliquer
des effets secondaires, ne saurait
disqualifier la réalité des plaintes
exprimées par les milliers de patients ». Cette mission, qui a auditionné une centaine de personnes,
déplore « des manquements à la
transparence et à la réactivité » de
la part des autorités sanitaires.
Face à ce constat, la ministre a repris des mesures proposées par la
mission. « J’ai toujours considéré
que l’accès à l’information est un
droit essentiel du patient », a-t-elle
dit. Son but : favoriser l’accès à une
information « plus accessible,
claire et réactive » sur les médicaments. Une source unique d’information publique sur le médicament va être mise en place :
Sante.fr, le service public d’information en santé, auquel sera intégré le contenu du site officiel sur
les médicaments. Elle a aussi annoncé la généralisation du dossier
médical partagé en octobre par
l’Assurance-maladie.
De même, le ministère indique
que les patients vont être représentés au Comité économique des
produits de santé, qui négociait
jusque-là sans eux les prix des médicaments remboursés par l’Assurance-maladie. Tout en saluant un
rapport « très complet », Beate Bartès, présidente de l’association Vivre sans thyroïde, a estimé que « la
crise du Levothyrox n’est pas seulement une crise d’information, nous
n’avons toujours aucune explication aux effets indésirables ». p
pascale santi
gène » : quatre classes de BTS « passerelle »
ont été créées dans l’académie. Pas question
de voir cette année de transition non diplômante comme une voie de garage, comme
le raillent déjà certains acteurs du monde
éducatif, celle-ci permet « à ceux qui ont des
dossiers un peu trop faibles pour entrer en
BTS de se préparer à cette poursuite d’études,
et aussi à l’insertion professionnelle », dit
Yves Flammier.
« Qu’est-ce que tu as en imagerie médicale ? », interroge , à la table d’à côté, l’inspecteur qui s’occupe des bacheliers de la voie
sciences et technologies de la santé et du social. Pas grand-chose. « Mais cette bachelière
n’est pas loin sur la liste d’attente dans les
deux BTS demandés, on va voir le 5 septembre, ça devrait se décanter », espère son collègue. « C’est un travail essentiel, mais difficile », reconnaît une inspectrice. « Ce travail,
nous ne le faisions pas avant, abonde la rectrice, Marie-Danièle Campion. Réunir tous
les acteurs pour s’occuper des oubliés du système, et leur trouver non pas seulement une
place, mais une formation qui corresponde à
leurs compétences et à leurs projets. » p
c. st (lyon, envoyée spéciale)
dossier. « Le 22 mai, j’étais dernier
sur liste d’attente, au 1 700e rang »,
se souvient-il. Il s’active désormais
pour trouver un logement à Nice,
pressé de faire sa rentrée dans le
parcours de remise à niveau mis
en place par l’université.
Un enthousiasme qui n’est pas
forcément partagé dans d’autres
familles, qui ont baissé les bras et
accepté une proposition, mais par
défaut, à la fin du mois d’août. « Ce
n’est pas vraiment son choix, c’est
nous qui lui avons imposé », affirme ainsi la mère de Nathan. Le
bachelier scientifique s’est inscrit,
le 28 août, en sciences et vie de la
terre, à Nantes, alors que les inscriptions se terminaient le 31 août,
« de peur d’y perdre sa place ». Tout
l’été, il a attendu une place en
Staps à Nantes. En vain. « Il aurait
pu aller à Saint-Brieuc ou au Mans,
mais nous avons fait nos calculs, on
n’a pas les moyens de lui payer le logement et l’année ailleurs », rapporte la mère de famille.
« Il n’a pas eu de choix »
Les considérations matérielles ont
dominé chez de nombreux candidats. Comme Anaïs, originaire du
Tarn, qui ne s’est décidée que le
31 août à faire sa rentrée dans le
BTS en biotechnologies à Decazeville (Aveyron). « Je viens juste de
trouver quelqu’un qui peut me loger là-bas », confie la jeune fille en
réorientation, titulaire d’un bac
STL, qui espère encore intégrer le
même BTS à Montpellier, où elle
est 3e sur liste d’attente.
Nombreux sont ceux qui y
croient encore, même s’ils sont
inscrits dans une formation. C’est
le cas d’Antoine, qui ne veut pas se
résoudre à abandonner son souhait d’aller en licence d’informatique, où il stagne aux 7e et 9e rangs
en liste d’attente dans deux universités franciliennes, bien qu’il
ait eu une place en BTS Services informatiques aux organisations.
Ou de Montana, qui n’avait mis la
fac de philosophie à Bordeaux que
par sécurité, mais veut à tout prix
faire de la psychologie, avec peu
d’espoir (320e sur liste d’attente).
« A ce rythme, il faut encore trois
mois, et il a son choix », lâche avec
amertume, le père d’un bachelier
général ES, qui se réoriente après
une année d’étude, et stationne
entre les 200e et 300e rangs à la
porte des deux licences espérées
dans le domaine de la communication à Paris. « Oui, mon fils a eu
une place, mais dans une formation à 6 000 euros, à l’Institut catholique de Paris, s’énerve-t-il. Il n’a
eu aucune proposition dans l’enseignement public. Je considère qu’il
n’a pas eu de choix. » Il se prépare à
emprunter pour financer l’année.
Pour Mylène, en revanche, il
n’est pas question de lâcher, « je
vais aller pleurer misère encore dix
fois s’il le faut, c’est l’avenir de nos
gamins qui est en jeu ». Voilà des
semaines que cette mère d’un bachelier scientifique frappe à toutes
les portes, des guichets de l’université au numéro vert de Parcoursup en passant par des mails
au ministère. Accepté en sociologie – un vœu de secours –, son fils
attend désespérément une place
en licence de sciences du vivant à
Paris, où il était toujours 20e en
liste d’attente, le 2 septembre.
« On se sent complètement
broyée par la machine Parcoursup,
lâche-t-elle. Personne ne nous dit la
même chose. On me force la main
pour l’inscrire définitivement en sociologie, au risque de perdre son admission… Mais on est tous pareils,
on veut attendre le 5 septembre
pour voir si des places se libèrent. »
Et qu’on ne vienne pas lui dire que
c’est une question de mérite,
comme elle l’entend désormais régulièrement. « On n’a juste pas
prévu assez de places pour la génération de l’an 2000 », lâche-t-elle. p
camille stromboni
Des perturbateurs endocriniens
dans l’alimentation des Européens
Ces résidus de pesticides présentent un risque pour la santé, même à faible dose
P
rès des deux tiers des résidus de pesticides détectés
dans l’alimentation européenne sont le fait de molécules
suspectées d’être des perturbateurs endocriniens. C’est le principal enseignement d’une enquête, rendue publique mardi
4 septembre par l’organisation
non gouvernementale (ONG) Générations futures, menée sur la
base du programme de surveillance européen coordonné
par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (European
Food Safety Authority, EFSA),
dont les résultats ont été publiés
cet été. Le constat de l’association
est de nature à reposer la question des risques chroniques potentiels pour le consommateur
liés à la présence de traces ténues
de produits phytosanitaires dans
l’alimentation.
Pour l’EFSA, les résidus de pesticides présents dans 96,2 % des
échantillons d’aliments testés
en 2016 par les Etats membres de
l’Union européenne se situent
dans les limites légales, c’est-àdire contenant une concentration de substances actives inférieure aux limites maximales de
résidus (LMR). Les risques liés à
ces résidus sont donc considérés
comme « faibles » par l’EFSA et
par la plupart des agences de sécurité sanitaire.
Cependant, Générations futures fait valoir qu’un certain nom-
bre de ces pesticides sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens et sont ainsi susceptibles d’avoir des effets inattendus,
à des niveaux d’exposition inférieurs aux valeurs définies par
les réglementations.
En effet, explique l’association
dans son rapport, la fixation de limites réglementaires « suppose
que les pesticides n’ont pas d’effet
en dessous d’un certain seuil ».
« Or, les pesticides perturbateurs
endocriniens ne répondent pas
forcément au principe généralement admis en toxicologie classique selon lequel la dose fait le poison, et que, en dessous d’un certain
seuil, il n’y a aucun effet toxique »,
ajoute l’association.
Effet « cocktail »
« Avec les perturbateurs endocriniens, ce n’est pas la dose qui fait
le poison mais plutôt la période
d’exposition » – le fœtus, le nourrisson, les adolescents ou encore
les personnes âgées étant les
plus vulnérables. Ce constat est
largement consensuel dans la
communauté scientifique académique.
Il a d’ailleurs été repris par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), qui, dans son rapport de décembre 2017 sur les
perturbateurs endocriniens, précisait que « les recherches de ces
dernières années confirment la
dissociation entre la dose et l’effet
des perturbateurs endocriniens,
cumulée avec les effets dits “cocktail”, et remettent en question les
raisonnements classiques de la
toxicologie ».
Or, ce sont précisément les
principes de la toxicologie classique qui sont aujourd’hui utilisés
par les agences réglementaires
pour calculer les valeurs d’exposition présumées sûres.
Au total, le programme
européen de surveillance coordonné par l’EFSA a recherché
881 molécules différentes dans
84 657 échantillons d’aliments,
sur lesquels 109 843 résidus de
pesticides ont été quantifiés (350
des 881 molécules ciblées ont été
quantifiées au moins une fois).
Générations futures a recherché,
parmi ces 350 molécules,
lesquelles avaient fait l’objet d’au
moins une publication scientifique mettant en évidence des
effets de perturbation endocrinienne.
C’est le cas pour 157 d’entre elles, selon le décompte de l’association. A partir des données de
l’EFSA, Générations futures indique que ces 157 molécules sont à
l’origine de 69 433 résidus quantifiés, soit 63,21 % du total. Pour
François Veillerette, porte-parole
de l’association, la conclusion est
que « les voies d’exposition par
l’alimentation doivent donc absolument être considérées par les
autorités ».
La toxicologie classique est de
plus en plus bousculée par de
profonds changements de paradigmes scientifiques. Dans une
étude publiée en juin dans la revue Environmental Health Perspectives, une équipe de chercheurs de l’Institut national de la
santé et de la recherche médicale
(Inserm) et de l’Institut national
de la recherche agronomique
(INRA) montrait par exemple que
des rongeurs mâles exposés à six
pesticides communs, à des doses
considérées comme sans effet
nocif par les agences réglementaires, développaient des troubles métaboliques évocateurs du
diabète : prise de poids doublée
par rapport aux animaux non
exposés, taux de cholestérol et
glycémie à jeun élevés, accumulation de graisse hépatique.
Les perturbateurs endocriniens sont suspectés d’être l’une
des causes de l’augmentation de
certaines maladies non transmissibles (cancers hormono-dépendants, troubles neuro-comportementaux, infertilité, obésité et diabète, etc.) dans la population générale. La question de
leur inclusion – au même titre
que les cancérogènes, les mutagènes et les reprotoxiques – dans
la réglementation européenne
est au cœur d’un long feuilleton
bruxellois qui dure depuis près
de vingt ans. p
stéphane foucart
france | 9
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Les difficultés de
Macron raniment
ses opposants
Depuis cet été, les perdants de 2017
voient apparaître des failles inédites
O
n a un boulevard. »
L’entourage de Marine
Le Pen a la rentrée
joyeuse. Ce matin-là,
Jean-Lin Lacapelle, pourtant délégué national aux ressources du
Rassemblement national (RN,
ex-FN), qui en appelle aux dons
depuis deux mois, n’en finit plus
de sourire. La veille, Nicolas Hulot
a brutalement démissionné du
gouvernement, offrant au parti
d’extrême droite l’occasion d’un
retour de vacances en fanfare.
Démission du ministre de l’écologie, sortie sur les « Gaulois réfractaires », déclarations contradictoires sur le prélèvement à la
source… Emmanuel Macron apparaît fragilisé en cette rentrée. Son
édifice politique omnipotent depuis le printemps 2017 laisse soudain apparaître des fêlures dans
lesquelles les oppositions n’ont
qu’à s’engouffrer. Et sans les avoir
créées, les gauches et les droites
cherchent la meilleure façon de
profiter de ces fenêtres de tir inédites. Depuis une semaine, l’extrême droite se frotte les mains.
Mais en silence. Sa patronne,
Marine Le Pen, n’a même pas encore effectué sa prérentrée, sa première sortie officielle étant prévue vendredi 7 septembre à la foire
agricole de Châlons-en-Champagne. D’ici là, celle qui a affronté
M. Macron au second tour de la
présidentielle, un fait d’armes
qu’elle rappelle régulièrement, ne
s’oppose qu’à coup de Tweet et de
communiqués.
La présidente du RN avait pourtant réussi à se faire remarquer au
cœur de l’été, au moment de l’affaire Benalla. « Quand ça cogne, on
est à notre affaire », fredonnait son
conseiller spécial, Philippe Olivier. Pas cette fois. En interne, certains s’étonnent de ce silence, le
discours de rentrée de Marine Le
Pen étant très tardivement annoncé pour le 16 septembre. Réponse de ses lieutenants : ses tracas judiciaires – 2 millions d’aide
publique saisis dans le cadre de
l’enquête sur l’utilisation des
fonds européens – lui imposent
une rentrée a minima.
« Ça n’empêche pas de faire des
matinales », sermonne un cadre,
pour qui le problème est plus profond : « La dynamique est un peu
cassée, et la question de la crédibilité de Marine comme présidentiable est sous-jacente depuis le fameux débat » de l’entre-deuxtours. Ce qui ne l’empêche pas de
miser sur un « gros » score aux
européennes en mai 2019. Car le
L’agenda de la majorité bouleversé
Le remaniement du gouvernement perturbe l’agenda de l’exécutif
et de LRM. Le patron du parti, Christophe Castaner, a décidé de
reporter sa conférence de presse de rentrée, prévue mardi 4 septembre à 10 h 30, au lundi 10 septembre, la composition de la
nouvelle équipe gouvernementale devant être annoncée mardi
en fin de journée. Lundi, le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb,
a reporté une conférence de presse visant à présenter le bilan des
forces de l’ordre depuis le début de l’année. Elle est reprogrammée au jeudi 6 septembre. Le ministère met en avant « un agenda
surchargé » et « la rentrée scolaire » pour expliquer ce report.
Emmanuel
Macron,
dans une
école de
Laval, le
3 septembre.
POOL/REUTERS
RN estime que l’affaiblissement
d’Emmanuel Macron, l’actualité
migratoire et la dynamique populiste enclenchée en Europe finiront par lui profiter. Qu’importe
si la tête de liste n’est pas Marine
Le Pen ou si le changement de
nom du parti n’a pas réveillé l’enthousiasme de ses troupes.
Prendre son temps
Laurent Wauquiez a, de son côté,
fait sa rentrée le 26 août. En
concurrence avec Marine Le Pen
sur une partie de l’électorat de
droite, le président du parti Les Républicains (LR) s’active bien plus.
Dans la course au titre de meilleur
opposant, LR estime même ne pas
avoir besoin de s’appuyer outre
mesure sur l’affaire Benalla ou
sur la démission de Nicolas Hulot.
Il préfère tenter de convaincre de
l’échec d’Emmanuel Macron sur
deux sujets moins conjoncturels
et qui préoccupent particulièrement ses électeurs (ceux-là mêmes que cherche à attirer le chef de
l’Etat) : l’économie et le couple immigration-sécurité. Laurent Wauquiez a donc décidé d’enfoncer
le clou sur les questions économiques et sociales, avec en tête
le pouvoir d’achat, demandant à
Les « insoumis »
cherchent
à construire
une coalition
des colères
qui dépasse les
clivages partisans
M. Macron de « rendre l’argent »
aux Français. « C’est encourageant,
l’année était assez rude. On ne voulait pas nous entendre, pas nous
voir. Les gens commencent à se rendre compte que ce qu’on dit n’est
pas idiot », veut croire Lydia Guirous, porte-parole de LR.
Peu visible malgré tout, et privée
de nombreuses têtes d’affiche qui
se sont mises en retrait ou ont rejoint Emmanuel Macron, la droite
veut prendre son temps pour reconquérir ses positions. Laurent
Wauquiez, qui vise l’élection présidentielle de 2022, est convaincu
que les difficultés de l’exécutif
vont lui profiter sur le temps long,
comme dans un jeu de vases communicants. Raison pour laquelle le
président de LR se montre d’ordi-
naire peu présent dans les médias
– à l’exception des derniers jours,
avec deux interviews radio consécutives –, afin de ne pas lasser l’opinion. « Le recul médiatique, c’est
une conviction sur le moyen terme :
si tu fais le sprint dans le premier kilomètre, tu ne finiras pas le marathon », explique son entourage.
Une stratégie que le président de
LR espère payante à long terme,
mais qui reste un pari, car le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes demeure impopulaire
dans l’opinion. « Toute cette séquence est désagréable pour le président de la République, mais ce
n’est pas dangereux, juge un élu
centriste, il n’y a personne en face. »
Si ce n’est Jean-Luc Mélenchon,
qui n’hésite pas à revêtir le bleu de
chauffe pour ferrailler, par médias
interposés, avec le chef de l’Etat. Et
ce sur tous les sujets, du prélèvement à la source – une « idée qui ne
vaut rien » – à « l’incompatibilité »
entre le libéralisme économique
et l’écologie. Dans leur désir d’hégémonie face à l’exécutif, les « insoumis » cherchent à construire
une coalition des colères qui dépasse les clivages partisans, pour
tracer une frontière nette entre
Jean-Luc Mélenchon et le pouvoir
exécutif. Ils ne s’interdisent donc
pas de discuter avec l’ensemble de
la gauche, voire avec certains élus
de droite, comme lors de l’université d’été du mouvement, fin août
à Marseille. La France insoumise
se pense ainsi en pivot autour duquel peuvent se rassembler tous
ceux qui veulent donner « une raclée démocratique » à M. Macron.
Sa volonté de catalyser les mécontentements lors des élections
européennes en les transformant
en un « référendum anti-Macron »
s’inscrit également dans cette stratégie : toutes les occasions sont
bonnes pour consolider sa place
de « premier opposant » au président de la République.
En attendant, la majorité, qui enchaîne pourtant les déboires, peut
se fendre d’une contre-attaque
toute trouvée contre « le bashing
permanent » d’opposants n’offrant
aucune alternative, selon les mots
de Richard Ferrand, chef de file des
députés LRM : « Aucun ne met sur
la table des propositions et tous
veulent rejouer la revanche de
2017. » Qui aura donc lieu en 2019,
au scrutin européen. p
olivier faye,
alexandre lemarié,
abel mestre et lucie soullier
Européennes : les « constructifs » veulent exister
L’UDI et le parti Agir veulent constituer leur propre liste entre la droite et LRM
R
etenez-les, ou ils font un
malheur. Déjà mal en
point avec la démission
de Nicolas Hulot, ou les tergiversations sur le prélèvement de
l’impôt à la source, Emmanuel
Macron voit se profiler d’autres
menaces. Notamment la possible concurrence d’une ou de plusieurs listes centristes ou de centre droit aux élections européennes de mai 2019.
Un handicap potentiellement
coûteux pour La République en
marche (LRM), alors que le
président de la République espère
fédérer lors de ce scrutin les « progressistes » dans le duel qu’il cherche à installer contre les « nationalistes ». Pour l’instant agité
comme une simple hypothèse, le
principe de ces listes doit être
discuté à l’occasion de deux événements distincts qui ont lieu du
7 au 9 septembre : l’université
d’été de l’UDI, au Barcarès (Pyrénées-Orientales) et les Vendanges
de Bordeaux, réunies autour du
maire de la ville, Alain Juppé.
Avant l’été, les troupes d’Emmanuel Macron avaient pourtant bon espoir de raccrocher
juppéistes et centristes à leurs
wagons pour former une liste
commune – le maire de Bordeaux avait lui-même évoqué, en
novembre 2017, la coalition éventuelle d’un « grand mouvement
central ». Mais, souligne un poids
lourd de ce courant – baptisé
« droite humaniste » par l’ancien
premier ministre Jean-Pierre
Raffarin –, un scrutin comme les
européennes peut permettre
« de créer un mouvement, une
marque ». « Même en faisant
7-8 %, ce n’est pas inutile pour
créer une base politique », souligne cette source.
« Faire monter les enchères »
Les dirigeants du jeune parti
« constructif » Agir – issue d’une
scission avec Les Républicains
(LR), cette formation est devenue
un refuge pour certains juppéistes –, formulent l’idée à voix
haute. « Nous n’excluons pas du
tout d’y aller seuls, assure le député de Seine-et-Marne, Franck
Riester. Les européennes, avec
une seule liste au niveau national,
sont un moyen de montrer qu’un
nouveau parti existe. La droite
proeuropéenne doit absolument
être présente dans cette élection. »
Le chef de file d’Agir ajoute néanmoins une précision : « Après, on
se doit d’être en responsabilité. On
ne ferme pas la porte à une
alliance [avec LRM]. »
Leurs voisins centristes de
l’UDI ont eux aussi décidé de poser les choses sur la table.
« Aujourd’hui, je ne vois pas de raison de ne pas faire de liste, souli-
gne Jean-Christophe Lagarde, le
président du parti. L’élection ne
doit pas servir de référendum
pour ou contre Macron. Nous
voulons imposer ce que doit être le
débat européen, recentrer l’Union
européenne sur ses compétences,
et ne pas chercher à régler des
problèmes
franco-français. »
Pourtant membres du même
groupe à l’Assemblée nationale,
l’UDI et Agir ne semblent pas
pressés de se jeter dans les bras
l’un de l’autre. Les premiers s’estiment en position de force, avec
leur réseau d’élus et leur assise
financière confortable ; les seconds se demandent quant à eux
si le principe d’une Europe fédérale défendu par l’UDI colle avec
leur propre ADN.
Les discussions organisées à
Bordeaux autour d’Alain Juppé illustreront les nuances au sein de
cette famille europhile. Les personnalités présentes n’ont pas
toujours les mêmes stratégies et
surtout le même rapport avec le
macronisme. La présidente de la
région Ile-de-France, Valérie Pécresse, fera valoir qu’elle cherche à
infléchir l’euroscepticisme de
Laurent Wauquiez en restant à
l’intérieur de LR ; une position
aux antipodes de celle de Gilles
Boyer, conseiller du premier ministre, Edouard Philippe, qui
s’inscrit pour sa part tout naturel-
lement dans le soutien à la liste
du parti présidentiel. D’autres,
donc, s’interrogeront pendant ce
temps-là sur la possibilité de tracer une voie médiane. « Il faut que
cela incarne quelque chose si ça se
lance. Avec un Xavier Bertrand ou
une Valérie Pécresse en tête de
liste, pourquoi pas, estime un juppéiste. Mais si c’est pour envoyer
un troisième couteau… »
Du côté de LR, les soutiens du
président, Laurent Wauquiez, ne
croient pas à la possibilité d’exister politiquement entre leur parti
et LRM – pas plus qu’ils ne croient
à l’hypothèse d’un retour des centristes ou des juppéistes dans leur
giron. « Une liste Lagarde ou une
liste Riester, ça pèse quoi ? C’est du
bluff pour faire monter les enchères auprès de Macron », veut
croire un député LR. « La droite
modérée a un choix de cohérence
à faire, prévient de son côté le député LRM des Hauts-de-Seine,
Gabriel Attal. Il ne serait pas logique que les proeuropéens ne partent pas à la bataille unis, alors
que nous sommes sur la même ligne. Le cas contraire laisserait
penser que certains font de la politique politicienne pour des sièges. » La réponse devrait intervenir en fin d’année ou en début
d’année prochaine. p
olivier faye
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10 | carnet
Laurence Ravanel,
sa mère,
Jean-Loup et Sylvie Desrosiers,
son père et sa belle-mère,
Juliette et Quentin André,
sa sœur et son beau-frère,
Charlotte et Eloise,
ses nièces,
Gregory Pays,
son demi-frère et Alexandra
et leur fille, Carla,
Rémi Meynadier,
son compagnon,
Clémence et Armand,
ses amis de toujours,
Ses oncles et tantes,
Ses cousins et cousines
Et ses amis,
/H &DUQHW
9RV JUDQGV pYpQHPHQWV
1DLVVDQFHV EDSWrPHV PDULDJHV
$YLV GH GpFqV UHPHUFLHPHQWV
PHVVHV DQQLYHUVDLUHV
&ROORTXHV FRQIpUHQFHV
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6RXWHQDQFHV GH PpPRLUH WKqVHV
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
Anne-Christine Lembeye,
son épouse,
Augustin et sa famille,
Victor, Oscar,
ses enfants,
Sylvain Carellas,
son beau-fils
et sa famille,
Dominique,
sa sœur,
Xavier et Camille Estrade,
son neveu et sa nièce,
Toute la famille,
Les quinze petits-enfants
de Claude (†) et Fanny
GRESSIER-DANSET,
partagent la joie d’annoncer la naissance
de
Ysé,
à Paris, le 30 août 2018.
Décès
Mme Odile Benoit,
née Froment,
Luc Benoit et Corinne Jan,
Patrick et Laure Benoit,
ses enfants,
Kim, Thomas, Natacha et Alex,
ses petits-enfants,
Les obsèques ont eu lieu dans l’intimité
familiale.
ont la douleur de faire part de la disparition
de
Wladimir DUCHEMIN,
ont la douleur de faire part du décès du
docteur Jean-Claude BENOIT,
psychiatre,
ancien chef de service
en psychiatrie publique,
ancien directeur
d’enseignement clinique,
président d’honneur
de l’Institut d’étude des systèmes familiaux,
survenu le 25 juillet 2018.
Les obsèques ont eu lieu dans la stricte
intimité familiale.
Olivier et Isabelle Camps-Vaquer,
Juliette Camps,
ses enfants,
Marie et Pauline Camps-Vaquer,
ses petites-filles
Ainsi que toute sa famille,
conseil en propriété industrielle,
ancien membre du bureau de la CNCPI,
associé au cabinet Casalonga,
fondateur de la société Artema,
ancien directeur de la SPADEM,
survenue le 31 août 2018.
La cérémonie religieuse sera célébrée
par le père Normand, en l’église SaintSéverin, Paris 5e, le vendredi 7 septembre,
à 10 h 30.
L’inhumation aura lieu au cimetière
russe de Sainte-Geneviève-des-Bois,
dans l’intimité familiale.
Cet avis tient lieu de faire-part.
ont la douleur de faire part du décès de
M. Ramon CAMPS,
survenu le 29 août 2018, à Versailles,
à l’âge de quatre-vingt-six ans.
Les obsèques ont eu lieu au cimetière
nouveau de Neuilly, rue de Vimy,
à Nanterre (Hauts-de-Seine), ce mardi
4 septembre, à 11 heures.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Françoise Lacambre,
son épouse,
Anne et Denis Lacambre,
ses enfants,
Éric Boullenger,
son beau-fils,
Benoît Foussier,
son gendre,
Agnès Lontrade, Patricia Oudit et Julie
Patrier-Lacambre,
ses belles-filles,
Joséphine, Léandre et Livio,
ses petits-enfants,
ont l’immense tristesse de faire part
du décès de
53-55, rue Exelmans,
78000 Versailles.
Jean LACAMBRE,
Sa famille
Et ses amis,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Henri HASSID,
chevalier
de l’ordre national du Mérite,
ancien de la résistance juive en France,
dirigeant retraité du groupe Peugeot.
Ses cendres reposent au cimetière de
Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes).
Les obsèques ont eu lieu dans
l’intimité.
Catherine,
sa fille,
Sa famille,
Ses amis du troisième arrondissement
de Paris
Et tous les autres,
La cérémonie religieuse a eu lieu
ce mardi 4 septembre, à 10 h 30, en la
basilique Sainte-Clothilde, Paris 7e, suivie
de l’inhumation au cimetière de SaintClair-sur-Epte (Val-d’Oise).
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
de
Bernard ZOUKERMAN,
René Moine,
son époux,
Michel et Stéphane Moine,
ses enfants,
Lorena et Hélène,
ses belle-filles,
Jean-Baptiste, Sébastien, Hugo et
Cyril,
ses petits-enfants,
survenu le 1er septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
Ses obsèques auront lieu le mercredi
5 septembre, à 15 heures, au cimetière
parisien de Bagneux, 45, avenue MaxDormoy, Bagneux (Hauts-de-Seine).
Remerciements
ont la douleur de faire part du décès de
Très touchés par les nombreuses
marques de sympathie et d’affection
témoignées lors du décès de
Claudie MOINE,
née MOREAU,
directrice d’école publique,
Paul DURNING,
survenu à Ahun (Creuse),
le 30 août 2018,
à l’âge de quatre-vingts ans.
ancien conservateur en chef
des musées nationaux,
chevalier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,
François Ditesheim,
Patrick Maffei
Et leurs nombreux amis,
Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
par téléphone et par internet
ceux qui souffrent de solitude, mal-être
et pensées suicidaires.
Nous ne répondons qu’à 1 appel sur 3
et recherchons des écoutants bénévoles.
L’écoute peut sauver des vies
et enrichir la vôtre.
Horaires flexibles, formation assurée.
En IdF RDV sur
www.sosamitieidf.asso.fr
En région RDV sur www.sos-amitie.com
Prix
remercient sincèrement toutes les
personnes qui par leur présence ou leurs
messages se sont associées à leur peine.
ont la profonde tristesse de faire part
de la mort de
Conférences
Irving PETLIN,
artiste peintre,
Les mardis de la philo
dès le 18 septembre 2018.
survenue le 1er septembre 2018,
à Martha’s Vineyard (USA).
Penser le présent en 100 conférences
animées par des philosophes
d’exception.
Ils s’associent avec émotion au deuil
de Sarah, Alessandra et Gabriel Petlin.
Galerie Ditesheim & Maffei Fine Art,
Neuchâtel (Suisse).
galditesheim@bluewin.ch
4, place Saint-Germain-des-Prés, Paris 6e
www.lesmardisdelaphilo.com
• De la physique à la métaphysique,
Étienne Klein et Francis Wolff
• La mémoire, Charles Pépin et
Pierre-Henri Tavoillot
• La philosophie des barbares,
Roger-Pol Droit
• Le sage est-il indifférent ?
Michaël Fœssel
• La communication, des machines
et des hommes, Dominique Wolton,
Jean-Michel Besnier, Thierry Paquot
• Les populismes, Olivier Dhilly
• La vie des langues, Heinz Wismann
• L’art, de la figuration à l’abstraction,
Jean-Michel Le Lannou
• Molière philosophe,
Bertrand Vergely
• Lacan : écouter la folie,
Jacques Darriulat
• Ce que l’armée dit du monde,
Monique Castillo
• La philosophie au défi
de la psychanalyse, Camille Tassel
• Le cosmisme, source russe du
transhumanisme, Michel Eltchaninoff
• Éthique et écologie, Charles Girard
• Être efficace, un enjeu de civilisation,
Monique Castillo
• Le grand siècle, de Descartes
à Molière, Laurence Devillairs
Jeannine Roques,
son épouse,
Catherine et Philippe Godard,
François et Stéphanie Roques,
Nicolas et Anne Roques,
Hélène et Stéphane Boujnah,
ses enfants et leurs conjoints,
Anaïs et Brendan,
Dorian et Séverine, Elsa,
Julien et Laura,
Benoit et Naïdé,
Paul, Mathieu, Ivan, Iouri, Sacha, Elisa,
Augustin, Rose, Lisa, Manoa, Aïdan,
ses petits-enfants et leurs conjoints,
ses arrière-petits-enfants,
docteur Jean ROQUES,
ancien chirurgien, à Agen,
1, rue du Docteur-Richelot,
44760 La Bernerie-en-Retz.
SOS AMITIE
Envie d’être utile ? Rejoignez-nous !
Son épouse,
Son fils
Et toute sa famille,
ont la profonde tristesse d’annoncer
le décès du
La crémation a eu lieu le 4 septembre,
au crématorium de Saint-Nazaire.
L’espace culturel et universitaire juif
d’Europe. Jeudi 6 septembre 2018,
à 18 h 30, Anne Hidalgo, maire de Paris,
présentera ses vœux pour l’année 5779,
à la communauté juive de Paris, en
présence du grand rabbin de France et des
présidents des institutions juives,
de Valérie Pécresse et de nombreuses
personnalités.
RSVP :
www.weezevent.com/voeux5779
119, rue La Fayette, 75010 Paris.
survenu le 30 juillet 2018.
Ses obsèques civiles ont eu lieu
ce mardi 4 septembre, à 15 heures, au
cimetière de Croissy-sur-Seine (Yvelines).
L’ensemble de sa famille,
Tous ses amis,
survenu le 1er septembre 2018,
à La Bernerie-en-Retz,
à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Selon les volontés du défunt, la
cérémonie s’est déroulée dans la plus
stricte intimité.
retraité ELF Aquitaine,
Cet avis tient lieu de faire-part.
Camille, Sophie et Laurence
Duchemin,
ses filles,
Marina Cousté,
son épouse,
Anne-Marie Duchemin,
sa sœur,
Juliette et Raphaël,
ses beaux-enfants,
Les familles Melot et Cousté,
Violaine et Alban
MAILLARD-GRESSIER,
Michel TSYMBAL,
survenu le 29 août 2018,
à l’âge de soixante-treize ans.
Elle avait trente-six ans.
Communications diverses
font part du décès de
docteur Pierre LEMBEYE,
Louise DESROSIERS.
Naissance
Mme Christiane Tsymbal,
Thierry,
son fils,
Nastassia,
sa petite-fille,
ont la douleur de faire part du décès du
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
de
AU CARNET DU «MONDE»
survenu le 29 août 2018, à Agen,
dans sa quatre-vingt-onzième année.
La cérémonie religieuse a été célébrée
le vendredi 31 août, en l’église du SacréCœur, à Agen et l’inhumation a eu lieu
au caveau familial du cimetière
de Larressingle (Gers).
Prix de la découverte poétique
Simone de Carfort 2018
Fondation
Frédéric et Simone de Carfort,
sous l’égide de la Fondation de France.
Ce prix a pour objet la découverte
d’un poème d’expression française,
inconnu ou méconnu.
Adresser
soit quatre jeux identiques
de 30 poèmes inédits,
soit quatre exemplaires
d’un ouvrage de poésie édité
au cours des cinq dernières années,
jamais primé,
accompagnés d’une notice biographique
avant le 5 octobre 2018
en pli non recommandé à :
Fondation de France
Prix Simone de Carfort
40, avenue Hoche, 75008 Paris.
Le montant du prix est de 2.500 euros.
Aucun retour des manuscrits ne sera fait.
Assemblée générale
Société Générale LDG S.A
société anonyme
Siège social : L-1724 Luxembourg,
33, boulevard Prince-Henri.
R.C.S. Luxembourg B.164.692
la « Société »
Messieurs les actionnaires
sont priés d’assister à
L’ASSEMBLÉE GÉNÉRALE
EXTRAORDINAIRE
qui se tiendra extraordinairement
le 28 septembre 2018, à 14 heures,
devant maître Cosita Delvaux,
notaire résidant professionnellement,
36, boulevard Joseph-II,
1840 Luxembourg.
Ordre du jour :
- Constatation de la réunion de toutes les
sept cent cinquante mille trois cent treize
(750.313) actions de la Société d’une
valeur nominale de cent euros chacune,
entre les mains de la société
« Société Générale Bank & Trust SA. »
- Constatation que la Société ne détient
aucun bien immobilier, ni au GrandDuché de Luxembourg, ni à l’étranger.
- Constatation que la Société n’est
impliquée dans aucun litige ou procès
de quelque nature et que les actions
de la Société ne sont pas mises en gage,
ni ne font l’objet de nantissement
ou de tout autre charge.
- Dissolution anticipée de la Société
avec effet immédiat, conformément
à l’article 1865bis du Code civil
et à l’article 1100-1 de la loi modifiée
du 10 août 1915, concernant
les sociétés commerciales.
- Constatation que l’activité de la Société
a cessée, que le passif connu
de la Société a été payé ou provisionné,
que l’actionnaire unique est investi
de tout l’actif et que l’actionnaire unique
s’engage expressément à prendre à sa
charge tout passif pouvant éventuellement
encore exister à charge de la Société et
tout passif impayé ou inconnu à ce jour,
avant tout paiement à sa personne
et ce en application de l’article
1865bis du Code civil.
- Constatation que la Société a fourni
« l’attestation de confirmation » émise
par l’administration de l’enregistrement
et des domaines, le « certificat
de non-obligation » émis par
le Centre d’informatique, d’affiliation
et de perception des cotisations commun
aux institutions de sécurité sociale
et « l’attestation de non-obligation »
émise par l’administration
des contributions directes.
- Décharge des administrateurs et du
commissaire aux comptes de la Société.
- Constatation que les livres et documents
de la Société sont conservés pendant
la durée de cinq années au siège social
de l’actionnaire unique, au L-2420
Luxembourg, 11, avenue Emile-Reuter.
- Annulation des actions de la Société.
- Divers.
Le conseil d’administration.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
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Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
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Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
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0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
La rupture du barrage
de Fundao en 2015
a enseveli trois villages,
dont Bento Rodrigues
(ici en mars).
PHOTOS : SAMUEL BOLLENDORFF
POUR « LE MONDE »
3|7
Le 5 novembre
2015, au Brésil,
le barrage
de Fundao cède.
Un tsunami
de boue
toxique
ensevelit
et sinistre
la région
Le Rio
Doce,
fleuve
mort
regencia, itapina, mariana (brésil) -
versé dans la rivière do Carmo, affluent du
Rio Doce. L’équivalent de 140 pétroliers du
type de l’Amoco-Cadiz a enseveli de glaise
trois villages, asphyxié les poissons, dévasté
la faune, la flore, et emporté sur leur passage
chevaux, vaches, voitures, fauchant 19 personnes. Les corps, difficilement identifiables,
ont été retrouvés démembrés sur dix kilomètres de distance. Quelque 101 affluents du Rio
Doce ont été contaminés. Une apocalypse.
A Regencia, la pêche est désormais interdite et Elcio Souza de Oliveira s’enfonce dans
la déprime. « Ils en ont fini avec moi », soupire-t-il, sans désigner autrement les coupables : le groupe Samarco, né de l’alliance entre les géants miniers australien, BHP Billiton, et brésilien, Vale, responsables de la pire
catastrophe environnementale que le Brésil
ait jamais connue.
A Regencia comme à Linhares, la commune
voisine, chacun se souvient de ce qu’il faisait
ce jour maudit. A 20 h 30, Andrea Aparecida
Ferreira Anchietta était devant son poste de
télévision, regardant le JT diffusé par la
chaîne Globo. Comme tous les habitants du
village, elle n’y a pas cru. « On n’imaginait pas
que ça viendrait jusqu’à nous », se souvientelle. Mais une quinzaine de jours plus tard, le
21 novembre 2015, la boue est arrivée et a contaminé le fleuve Rio Doce jusqu’à l’embouchure. Même la mer était orange.
envoyée spéciale
« TRAÎNÉE ORANGE »
BRÉSIL
Brasilia
MINAS GERAIS
ESPERITO
SANTO
Rio
Mariana
Do
ce
Barrage de Fundao
Linhares
Regencia
Itapina
OCÉAN
ATLANTIQUE
Rio de Janeiro
200 km
E
lcio Souza de Oliveira, 54 ans,
peau mate et corps d’athlète, sait
à peine lire. Mais la mer est son
domaine. « La pêche, j’ai ça dans le
sang », confirme-t-il, immodeste.
A Regencia, petit village à l’embouchure du Rio Doce, c’est un héros. Les cinq
mâchoires d’une de ses prises historiques,
cinq requins, trônent encore dans le patio de
sa petite maison bleue, non loin d’un mur de
photos jaunies immortalisant ses exploits, sa
vie. « Tout ça, c’était avant la boue », dit-il, perdant soudain l’éclat de ses yeux noirs.
La vie du petit pêcheur a basculé le 5 novembre 2015. A 650 kilomètres de Regencia, à
l’intérieur des terres brésiliennes, dans l’Etat
du Minas Gerais, le barrage de Fundao, qui retenait quelque 56,6 millions de mètres cubes
de déchets de la mine d’extraction de fer exploitée par Samarco, a cédé, faisant déborder
un deuxième barrage de retenue d’eau. Résultat : un tsunami de boue toxique s’est dé-
« Notre vie s’est arrêtée », raconte l’habitante
de Linhares. Les poissons morts par milliers
ont été ramassés par des volontaires ahuris,
incapables de prendre la mesure de la tragédie. La pêche a été interdite, l’eau coupée. Le
père d’Andrea Aparecida Ferreira Anchietta,
pêcheur comme elle, s’est mis à boire. « Le
fleuve était sa vie. Il ne sait plus quoi faire »,
souffle-t-elle. En ce mois de mars, les pluies
ont remué les fonds du Rio Doce et lui ont
redonné cette couleur sidérante, ravivant la
blessure d’une région meurtrie. Pendant la
saison sèche, le fleuve est moins coloré mais
la boue est toujours là, dans les profondeurs.
« Quand les bateaux à moteur passent, ça
laisse une traînée orange. Les gens ont peur
de se baigner, peur de manger du poisson. Il
n’y a que les surfeurs qui ont encore le courage d’aller dans l’eau », raconte Helenita
Souza Teixeira, 69 ans, présidente de l’association des habitants de Regencia.
Petite station balnéaire aux allures bucoliques, Regencia était autrefois prisée des tou-
ristes et des sportifs avides des shore breaks
(« brisants de rivage »). Depuis la tragédie,
seuls les journalistes et les biologistes se hasardent dans le coin aux côtés d’une poignée
d’admirateurs de Kelly Slater capables de surfer dans ces vagues à la couleur suspecte.
« Ici, avant, il y avait de l’artisanat, des tortues, du poisson frais. Depuis la boue, six pousadas [hôtels] ont fermé », enrage Helenita
Souza Teixeira. La vieille dame qui, enfant,
jouait à sauter dans le fleuve et à pêcher les
crevettes hésite entre chagrin et colère.
« Qu’on ne nous dise pas qu’avec les nouvelles
technologies, on ne peut rien faire ! Ils pourraient retirer toute cette boue s’ils y mettaient
un peu de bonne volonté. Samarco attend
qu’on meure. Qu’on oublie. Ils nous endorment
en construisant des parkings, en organisant
des concerts, en offrant de l’argent. Mais il y a
des choses qui ne s’achètent pas ! »
Les récits de pêche qui animaient la bourgade ont fait place à la torpeur. Les habitants,
impuissants, indolents, écrasés par la chaleur
tropicale, tuent l’ennui sans imaginer de futur.
Francisco Eusebio, 58 ans, pêcheur depuis ses
12 ans, occupe ses journées à réparer ses filets
dans sa petite cabane de bois face au lagon.
Pourquoi ? « Je ne sais pas », lâche-t-il d’une
voix monocorde. L’activité reste interdite à
moins de s’éloigner des côtes. Ceux qui osent,
malgré tout, poser leurs filets plus près du rivage ne rapportent que des poissons aux branchies atrophiées que personne n’aura l’audace
de manger. Atone depuis un accident vasculaire cérébral, Francisco Eusebio n’attend plus
qu’une chose : l’indemnisation de Samarco.
Le groupe déverse son argent comme pour
racheter ses péchés. Fin mai, 885 millions de
reais (209 millions d’euros à l’époque) avaient
été distribués aux victimes directes et indirectes de la catastrophe. Une paille au regard des
sommes encore attendues et une poussière au
vu des bénéfices de Vale ou BHP Billiton.
Condamnée à payer les dommages d’un
drame aux conséquences encore incalculables, Samarco a conclu un accord avec les
autorités brésiliennes. En mars 2016, la fondation Renova a été créée avec un budget de
20 milliards de reais apporté par Samarco,
BHP Billiton et Vale pour financer les recherches et indemniser les populations jusqu’en 2030. Au-delà des « cartao » − un petit
pécule de l’ordre de 1 000 reais par mois versé
lire la suite page 12
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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
suite de la page 11
aux habitants des zones touchées −, les pêcheurs, commerçants, hôteliers sont progressivement dédommagés à hauteur de plusieurs dizaines de milliers de reais. Des sommes qui étourdissent les plus humbles et suscitent chez les autres rancœurs, jalousies
mesquines et opportunisme.
« La tragédie a complètement déstructuré la
région », observe Joao Carlos Thomé, de la
fondation Tamar, chargée depuis les années
1970 de protéger les tortues marines. L’océanographe coordonne aujourd’hui une partie
des recherches financées par Renova. « Au
lendemain de la catastrophe, c’est bien simple :
toute la table des métaux lourds était présente
à des niveaux parfois cinquante fois supérieurs aux normes », explique-t-il, énumérant
l’arsenic, le plomb, l’aluminium, le cuivre, le
silicate de sodium, le vanadium… Deux ans
après la déferlante de boue, au terme de sept
expéditions marines, les relevés effectués
dans l’eau de mer sont encourageants. La
concentration en fer, en aluminium et en
manganèse est encore élevée, mais « les éléments les plus dangereux affichent désormais
des niveaux tolérables », dit-il.
« PERSONNE N’EST COUPABLE »
Les analyses de l’eau du fleuve sont plus difficiles à interpréter, car le Rio Doce continue de
charrier la boue collée sur ses berges et dans
ses fonds. Et l’expert n’est guère optimiste.
« Ici, il y avait quarante espèces de zooplancton, il n’y en a plus que dix-huit. Cette disparition sera-t-elle temporaire ? Définitive ? Quels
seront les effets sur la faune marine ? Sur la
chaîne alimentaire ? Pour combien de temps ?
On est encore incapable de le mesurer, déplore-t-il. Nous avons observé des traces d’oxydation sur le corail d’Abrolhos [archipel au large
du Brésil]. A 200 kilomètres d’ici. »
En remontant le fleuve, par la grand-route,
le même spectacle orange s’étire sur des centaines de kilomètres. A Itapina, petite ville
posée sur les rives du Rio Doce, Joana Brau,
ancienne lavandière aujourd’hui retraitée, se
souvient des heures passées à pleurer devant
le fleuve, accoudée à sa fenêtre. « Ils nous ont
LES RÉCITS
DE PÊCHE QUI
ANIMAIENT
LA BOURGADE
ONT FAIT PLACE
À LA TORPEUR.
LES HABITANTS
TUENT L’ENNUI SANS
IMAGINER DE FUTUR
enlevé une partie de nous », dit-elle. Pourtant,
la vieille femme, privée d’emploi depuis
belle lurette avec la généralisation des machines à laver, n’en veut ni à Samarco ni à
l’Etat brésilien, régulièrement accusé de
complaisance avec les entreprises minières.
« Personne n’est coupable », pense-t-elle. Et
précise : « J’ai toujours été bien traitée par Samarco. » Joana Brau reçoit 968 reais mensuels de la part de Renova.
En arrivant à Mariana, commune de l’Etat
du Minas Gerais où siège Samarco, l’indulgence envers l’entreprise se fait plus explicite.
Elle s’affiche sur les murs à coups de tags appelant à la réouverture de la mine. Depuis la
catastrophe, le chômage a bondi. Samarco a
dû cesser ses activités et a licencié la moitié
de son personnel (plus de 1 500 personnes),
privant de travail quelque 3 000 sous-traitants et affectant plusieurs dizaines de milliers d’emplois indirects. « Ici, on attend tous
que la mine reprenne », confie une employée
du groupe qui a voulu rester anonyme.
Samarco s’y attelle : l’entreprise a déjà obtenu une première autorisation délivrée
en 2017 par le gouvernement de l’Etat du Minas Gerais, sans doute davantage préoccupé
par l’emploi et les retombées fiscales d’un
groupe milliardaire que par les questions environnementales.
« La reprise des activités, si elle a bien lieu, ne
se fera que très graduellement, et nous n’utili-
serons plus les mêmes procédés », jure Leandra Valadares, attachée de presse du groupe.
De fait, la méthode employée jusqu’en 2015
par Samarco pour retenir les déchets miniers,
la moins coûteuse et la plus dangereuse, est
désormais interdite au Brésil. « On a appris de
nos erreurs. L’entreprise a de nombreux regrets. Il n’y a pas une seconde où on n’y pense
pas », confesse Eduardo Moreira, ingénieur
de Samarco, qui montre les travaux de réparation autour du barrage effondré.
« LES DÉCHETS SONT NON TOXIQUES »
Le chantier, étalé sur des kilomètres, a l’allure d’une vallée éventrée. Ce trou béant
était utilisé par le groupe depuis son arrivée
en 1977 pour y stocker ses déchets. Alors que
la mine est à l’arrêt depuis le 5 novembre 2015, Samarco s’est consacrée à consolider Fundao. « L’enjeu est d’éviter que ce qui
restait de boue, soit 5 millions de mètres cubes, ne fuite à nouveau vers le fleuve », détaille M. Moreira. Le barrage est surveillé par
des radars et des caméras de surveillance ;
des alarmes ont été disposées à tous les
points stratégiques. Des alarmes qui, le jour
du drame, étaient cruellement absentes.
« On ne peut pas ramener les vies, mais on
travaille à la réparation des maux », assure
M. Moreira. L’ingénieur enchaîne sa démonstration sur les travaux de stabilisation d’un
autre barrage, plus ancien, celui de Germano,
situé quelques mètres au-dessus de Fundao.
L’éventuelle rupture de l’ouvrage, créé dans
les années 1980 et fermé depuis 2007, donne
le vertige : la retenue contient 730 millions de
mètres cubes de déchets miniers.
« Les déchets sont non toxiques, précise
Eduardo Moreira, qui assure que la mine
n’utilisait aucun produit autre que du sable
et de l’eau pour extraire le fer. L’arsenic détecté dans la boue est typique de l’extraction
de l’or. Le métal était probablement déjà présent au fond du fleuve et a été remué par la
force de l’eau. Le Rio Doce a derrière lui deux
cents ans d’exploration minière. »
Les travaux censés assurer la rédemption
de Samarco mènent jusqu’au fin fond de la
vallée, où fut enseveli le village de Bento Rodrigues. C’est ici, à quelques jets de pierre
d’une église du XVIIIe siècle dont il ne reste
que les ruines, que se trouvait la maison de
Jose de Nascimento de Jesus, 72 ans, et de son
épouse Maria Irene de Deus. Le fantôme de
leur maison démolie par la boue est
aujourd’hui noyé sous un lac saumâtre mis
en place par Samarco dans le cadre de ses travaux de « stabilisation ».
L’évocation du nom de l’entreprise honnie
fait crisper les mâchoires de M. de Jesus. La
catastrophe, il s’en souvient comme si
c’était hier. C’était vers 16 heures. Il y eut
d’abord cette odeur pestilentielle. « D’ordures, de moisi », dit-il. Puis les cris, l’affolement. L’homme a simplement eu le temps
de sortir de son jardin et de sauter torse nu
dans la voiture d’un voisin pour se réfugier,
avec son épouse, dans le haut du village. « Je
n’ai rien emporté, rien d’autre que ma vie »,
raconte-t-il.
Relogé temporairement au rez-de-chaussée
d’un immeuble moderne de Mariana, Jose de
Nascimento de Jesus n’est retourné qu’une
fois à Bento Rodrigues. Trop de souvenirs.
Trop de tristesse. L’ancien président de l’association des habitants se consacre aujourd’hui
au suivi des audiences de Samarco devant la
justice, à Belo Horizonte comme à Brasilia. « Je
me mets au premier rang, face à leurs avocats », dit-il. L’homme, petit corps frêle et visage buriné, n’a raté aucune convocation, sauf
celle de la mi-mars, pour cause d’opération
chirurgicale – « mon cœur ne battait plus ».
« FAUNE ET FLORE BOULEVERSÉES »
Il n’en doute pas : ces tracas de santé sont liés
aux tourments de sa nouvelle vie. « On est
dans l’incertitude. Ça fait deux ans que Samarco doit reconstruire notre village et il n’y a
toujours rien. » Deux ans que Jose de Nascimento de Jesus ne fait plus son fromage,
deux ans qu’il ne fête plus les anniversaires
en famille, deux ans qu’il tente, en vain, de
prendre des nouvelles de ses anciens voisins
aujourd’hui éparpillés.
« La tragédie du Rio Doce est une des pires catastrophes environnementales de l’histoire,
mais c’est aussi un désastre social », estime Roberto Waack. Le président-directeur de la fondation Renova, qui a côtoyé le monde de l’entreprise et celui des organisations non gouvernementales écologistes, orchestre un tra-
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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
LES CHIFFRES
56,6 MILLIONS DE M3
de déchets toxiques
Le barrage de Fundao retenait
56,6 millions de mètres cubes de
déchets d’une mine d’extraction
de fer exploitée par Samarco.
650 KM
à nettoyer
La boue s’est étalée sur quelque
650 kilomètres, tuant 19 personnes et bouleversant la faune et
la flore. Dans le fleuve, il y avait
40 espèces de zooplancton, il n’y
en a plus que 18.
Trois ans
après la
catastrophe,
le Rio Doce
continue
de charrier
la boue
collée sur
ses berges
et dans
ses fonds.
A gauche :
« Ils nous
ont enlevé une
partie de nous »,
dit Joana Brau,
ancienne
lavandière
à Itapina,
rencontrée
en mars.
A droite :
« Samarco
nous a sommés
de ramasser les
poissons morts
et de les cacher
si on nous
questionnait »,
se souvient
Simon Barbosa
dos Santos,
un pêcheur
de 74 ans.
« ON A RETROUVÉ
DES MÉTAUX
LOURDS DANS
LES CHEVEUX
ET LE SANG
DES HABITANTS »
ELAINE DE MELLO
ETRUSCO CARNEIRO
institutrice à Barra Funda
vail de Sisyphe : contenir, stabiliser – et
nettoyer dans le meilleur des cas – une boue
étalée sur quelque 650 kilomètres. « La faune
et la flore ont été bouleversées. On ne sait pas
quels effets tout cela aura sur la biodiversité »,
confie le biologiste. Dans un pays où l’agrobusiness et l’exploitation minière ont les faveurs
du pouvoir, M. Waack constate avec dépit que
« l’événement n’a pas réveillé les consciences »,
ni celle de la société brésilienne ni celle du
gouvernement. Seules « les entreprises ont
compris les méfaits sur leur réputation ».
Habile, déconcertant, contradictoire, le patron de Renova assure aujourd’hui être en
mesure de « stabiliser définitivement » les
choses d’ici trois ans. Et faire retrouver au Rio
Doce son allure d’avant la catastrophe sur les
100 premiers kilomètres affectés. Un délai
bien court, a priori, pour réparer un désastre
environnemental qui a pollué 101 affluents
du Rio Doce et dont les effets restent, en
grande partie, incalculables.
« On ne nettoiera pas complètement le
fleuve, seulement les dégâts causés par Samarco, précise M. Waack. Au-delà de la catastrophe de 2015, le Rio Doce a aussi été victime
d’un “désastre silencieux” depuis plus de deux
cents ans. » Evoquant la pollution des eaux
entamée dès l’arrivée des colons portugais
assoiffés d’or, il rappelle que le Rio Doce était,
avant même d’être envahi par la boue, l’un
des fleuves les plus dégradés du Brésil. L’absence de traitement des eaux dans près de
80 % des villes qui bordent le fleuve et ses affluents et y déversent directement leurs
égouts lui donne raison.
Ce discours déroutant mêlant déculpabilisation et enthousiasme est relayé sur le terrain par les équipes de Renova chargées
d’évaluer et de réparer les dommages environnementaux. Aux abords de Paracatu,
autre village détruit, la tâche principale fut
d’empêcher que la boue encore collée sur les
rives ne retombe dans l’eau du fleuve. Pour
faire barrage, une dizaine d’espèces légumineuses ont été plantées sur les berges, renforcées de-ci de-là par des tas de pierres. A en
croire Giorgio Peixoto, ingénieur civil géotechnique recruté par la fondation, l’opération est un succès : « En période de sécheresse,
on voit même le fond du fleuve ! »
« PLUS RIEN NE POUSSE ! »
Les employés de Renova travaillent aussi à la
récupération de la flore. Dans les terres tapissées de boue, Giorgio Peixoto et ses confrères
ont semé diverses espèces pour observer la
repousse. Deux ans plus tard, les arbres vivent et respirent. « On ne dit pas que c’est merveilleux, mais on avance », insiste l’ingénieur.
Reste des inconnues : les fruits qui naîtront
de ces arbres posés sur un sol contaminé seront-ils sains ? Dans quelle mesure le bétail
qui se nourrira de l’herbe polluée sera-t-il
contaminé ? « On manque de transparence et
de contrôle sur les effets de la contamination
de l’eau. Il faut mener encore diverses études
indépendantes », plaide Fabiana Alves, spécialiste du changement climatique au sein de
Greenpeace Brésil.
Assise dans le salon de sa maison de Barra
Funda, petite ville recouverte de boue
en 2015, Elaine de Mello Etrusco Carneiro partage ces soupçons. « On a retrouvé des métaux
lourds dans les cheveux et le sang des habitants. Les enfants et les vieux ont des problèmes respiratoires à cause de la poussière qu’a
ramenée la boue. Et Samarco ne cesse de dire
que ce n’est pas toxique ! Ils mentent. » Enragée, l’institutrice nous amène au fond de son
jardin, qui a été recouvert d’un tapis de boue
le jour fatidique : « Je me suis battue pour
qu’ils l’enlèvent et ils ne l’ont fait que de façon
superficielle. Et regardez, plus rien ne pousse ! »
Mobilisée comme une partie des habitants
de la ville, la femme évoque aussi les moustiques, devenus exaspérants, la fièvre jaune
qui a fait sa réapparition dans la région, et les
crapauds ou les poissons qui ont quasiment
tous disparu. « On ne fait pas confiance à cette
entreprise », poursuit-elle, déterminée à lancer une analyse indépendante pour mesurer,
de son côté, la qualité de l’eau.
La bonne foi de Samarco est, de fait, mise à
mal par son attitude depuis la catastrophe.
L’entreprise tente de minimiser ou d’habiller les faits alors que les résultats de l’enquête sur les causes du désastre tendent à
démontrer une négligence coupable. Menées par le policier Rodrigo Bustamante, les
investigations ont conduit à poursuivre Samarco, BHP Billiton et Vale pour « crime environnemental ». Vingt et une personnes
des sociétés mentionnées sont également
accusées d’« homicide volontaire » et risquent trente ans de prison, tandis qu’un ingénieur de la société VogBr, consultant de
Samarco, est poursuivi pour « présentation
de rapport environnemental falsifié ».
« Dès 2008, Samarco avait connaissance de
problèmes multiples du barrage. Plutôt que de
stopper l’activité et de mener les réparations,
ils ont, par appât du gain, rafistolé l’ouvrage
par petits bouts. Tout l’historique de l’entreprise montre que la catastrophe aurait pu et
aurait dû être évitée », explique le policier.
Suspendues six mois à la demande de Samarco et de ses actionnaires, qui réclament
l’annulation de la procédure en arguant de la
présence de preuves « illégitimes », les poursuites ont repris leur cours en novembre 2017. Mais à Regencia, Bento Rodrigues ou
Linhares, personne n’a attendu les résultats
de l’enquête pour déclarer Samarco coupable
d’avoir détruit leurs vies. p
claire gatinois
Prochain épisode : au Japon, les enfances
volées de Fukushima
« Contaminations » est aussi une exposition
de Samuel Bollendorff présentée à Visa
pour l’image, festival international
du photojournalisme à Perpignan,
du 1er au 16 septembre. Visapourlimage.com.
Le secteur minier au cœur
de plusieurs scandales
les responsables politiques brésiliens sont de
grands émotifs. Aussi, lorsque le président, Michel Temer, a apposé, le 12 juin, sa signature sur le décret qui
modifie les règles régissant l’activité minière, Vicente
Lobo, secrétaire d’Etat chargé des mines, n’a pas retenu
ses larmes. Présenté par le gouvernement comme un
« accomplissement » et une façon d’« aligner les lois avec
la réalité de l’économie contemporaine », en modifiant la
distribution des royalties de l’industrie, le texte se veut
aussi le moyen de rendre l’exploitation minière au Brésil
plus respectueuse de l’environnement. En témoigne
l’obligation désormais faite aux industriels de réparer les
dommages causés et l’imposition d’une planification de
la fermeture de la mine.
Un engagement écologiste étonnant de la part d’un chef
d’Etat historiquement impopulaire, davantage réputé
pour ses ennuis judiciaires et sa proximité avec l’industrie
minière et l’agrobusiness. Mais, à en croire Nilo Davila, responsable des campagnes de l’organisation non gouvernementale Greenpeace au Brésil, le texte n’est rien d’autre
qu’« une pluie qui ne mouille pas ». « L’obligation faite aux
industriels de réparer les dommages existait déjà dans la loi.
Ce qui aurait véritablement été contraignant aurait été
d’obliger les sociétés à provisionner des sommes conséquentes en prévision d’accidents. Ce n’est pas le cas », précise-t-il.
« AUCUNE LEÇON N’A ÉTÉ APPRISE »
Près de trois ans après la tragédie du Rio Doce, dans l’Etat
du Minas Gerais, où la rupture d’un barrage de déchets miniers provoqua un tsunami de boue toxique, tuant 19 personnes, engloutissant des villages et ravageant la faune et
la flore sur quelque 650 kilomètres, le défenseur de l’environnement est catégorique : « Rien n’est fait pour empêcher une nouvelle catastrophe environnementale, aucune
leçon n’a été apprise. »
L’actualité tend à lui donner raison. Certes moins spectaculaires que la tragédie du Rio Doce, les incidents qui
impliquent les mines se multiplient dans le pays, polluant
les fleuves et les sols alentour sans que le secteur minier
soit inquiété. Ainsi, le 12 mars, toujours dans le Minas Gerais, un pipeline de l’entreprise britannique Anglo American s’est fracturé, déversant plus de 300 tonnes de pulpe
de minerai de fer (70 % de fer et 30 % d’eau) dans le fleuve
de la ville de Santo Antônio do Grama. Selon le quotidien
local, les sédiments se sont propagés sur 7 kilomètres.
Après seulement quinze jours d’interruption, Anglo
American a repris son activité… avant que le pipeline ne se
fissure de nouveau sur un deuxième segment et ne déverse 164 tonnes de pulpe de fer dans le même fleuve. Interrogée, la société relativise, expliquant que l’incident est
sans commune mesure avec la coulée de boue provoquée
par la rupture du barrage de Samarco. Aucune substance
toxique ou chimique n’était présente dans les résidus, insiste le groupe, qui ajoute que le fleuve a été totalement
nettoyé fin mai et qu’une inspection minutieuse est menée pour vérifier la solidité de l’ensemble du pipeline,
étendu sur 529 km. Anglo American encourt deux amendes de 125 millions et 72 millions de reais (l’équivalent de
45 millions d’euros). Soit 0,02 % des bénéfices engrangés
par le groupe en 2017.
A près de 3 000 kilomètres de là, mi-février, la rumeur
enflait dans la ville de Bacarena, dans l’Etat du Para.
Après les fortes pluies, il se disait que la retenue contenant les résidus de la mine d’aluminium exploitée par le
groupe norvégien Norsk Hydro avait cédé. De la bauxite
aurait contaminé le fleuve Para. Faux, martèle le groupe
norvégien. Mais, après examen des lieux, l’entreprise reconnaît avoir rejeté dans le fleuve des eaux de pluie non
traitées issues de son usine. « C’est tout à fait inacceptable », a assuré, le 19 mars, Svein Richard Brandtzæg, le
PDG de l’entreprise norvégienne, dans une note. Le
groupe encourt des amendes d’une vingtaine de millions de reais. Une somme bien dérisoire pour une entreprise milliardaire. p
c. g.
CULTURE
L’amour en péril à Marseille
14 |
pppp CHEF-D'ŒUVRE
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Jean-Bernard Marlin conte la liaison passionnelle entre deux adolescents dans le milieu de la prostitution
Dylan Robert
interprète
Zachary. AD VITAM
SHÉHÉRAZADE
pppv
O
n se souvient du personnage du roi de
Perse, dans Les Mille
et Une Nuits, qui,
trompé un jour, décide d’épouser
et d’exécuter une vierge quotidiennement pour éviter à l’avenir cette situation fâcheuse.
Cette manière originale de couper
court au débat #metoo rencontre
en Shéhérazade une redoutable
adversaire qui suspend la sentence du roi en l’assujettissant au
récit feuilletonné nuit après nuit à
son intention. Jean-Bernard Marlin a donc bien fait d’intituler son
premier long-métrage du nom de
la conteuse désarmante, car son
film, avec des moyens et dans un
décor très différents, raconte un
peu la même histoire.
Situé dans le milieu de la délinquance juvénile à Marseille, Shéhérazade appartient à ce type de
film qu’on nomme un peu pompeusement « fiction documentée », ce qui veut tout simplement
dire qu’il tire dans le meilleur des
cas de son substrat documentaire
une authenticité plus vive et une
puissance d’incarnation décuplée. De Toni (1935), de Jean Renoir, à La BM du Seigneur, de JeanCharles Hue, en passant par La Vie
de Jésus, de Bruno Dumont, le
cinéma français, après le néoréalisme italien, en livre quelques
remarquables exemples.
Jean-Bernard Marlin, 38 ans,
prend brillamment la suite. Marseillais d’origine, il a mené voici
quelques années un travail documentaire auprès des mineurs
délinquants de la ville, s’est immergé pour les besoins de ce film
plusieurs mois dans le milieu de
la prostitution du quartier de la
Rotonde, s’est inspiré par surcroît
d’un fait divers survenu en 2013, a
recruté enfin ses acteurs dans les
quartiers et les foyers, aussi bien
que dans les prétoires. Du réel, et
du plus lourd, en un mot, que le
réalisateur a eu non seulement le
mérite de vouloir approcher,
mais aussi, car il n’y suffit pas, le
talent de transsubstantier en matière cinématographique.
A l’image du jeune couple du
quartier de La Belle-de-Mai, qui
va électriser et illuminer son
film, y faire rayonner une aura
pasolinienne. Dylan Robert et
Kenza Fortas ont connu, dans la
vraie vie, la prison pour l’un,
le foyer pour l’autre. Dans le film,
ils incarnent Zachary, 17 ans, et
Shéhérazade, un peu moins.
Le premier sort de prison, accomplissant la figure inaugurale d’un
polar de la rechute, plus souvent
que de la rédemption (il faudra
voir le film pour savoir ce qu’il en
advient ici).
Dure à cuire et œil de velours
Tignasse teinte sur un beau
visage basané, concentré de « métèque » libre comme l’air et sans
origine contrôlée, corps ductile
de petit marlou, nerfs de la survie
à fleur de peau, l’adolescent erre
sans attaches dans Marseille. Se
prend la tête avec son éducatrice.
Se prend la tête avec sa mère, ellemême déclassée, qui ne tient pas
à ce qu’il revienne. Se prend la
tête avec le mec de sa mère, qui le
vire manu militari. Se prend la
Dylan Robert
et Kenza Fortas
ont connu,
dans la vraie vie,
la prison
pour l’un, le foyer
pour l’autre
tête avec la bande de voyous à laquelle il est plus ou moins affilié.
Zonant ainsi, en compagnie du
seul ami qu’il lui reste, abruti de
la troupe avec lequel il ne manquera pas de se prendre la tête, il
tombe sur un groupe de mineures prostituées qui font le pied de
grue sur le bitume marseillais.
Sous ces atours se présente la
jeune Shéhérazade, dure à cuire
et œil de velours, port de reine
sur déhanché de pute, qui le vole
au coin du bois avant de lui donner son cœur en même temps
que son corps. Un ménage s’établit ainsi, dont le sordide le dispute à la beauté. Ici, proxéné-
tisme, protection rapprochée,
pied de grue devant la porte d’un
immeuble dans le hall duquel
la fiancée, slip aux chevilles, est
tirée vite fait par trois lascars,
défouraillage nocturne avec le réseau bulgare d’à côté.
Jalousie meurtrière
Là, pourtant, la fille démunie qui
adopte son mac, qui se donne à lui
comme on se donne à l’amour, et
lui qui trouve en elle la chaleur et
la confiance que personne ne lui a
jamais octroyées, et ce sentiment
qui les lie de plus en plus fort, de
plus en plus beau, quand bien
même ils ne se l’avouent pas,
quand bien même ils n’auraient
pas les mots pour le dire, quand
bien même tout autour d’eux
semble devoir le flétrir.
On l’a compris, une histoire
d’amour est née, qui est celle que
raconte fondamentalement le
film, mais qui s’accompagne, à
mesure qu’elle prend de la place,
d’une montée tragique des périls.
Dangers de la rue, trahison des
proches, préjugés crasseux, jalousie meurtrière. Tout cela va natu-
rellement et gravement déraper.
Et finir, pour mieux recommencer peut-être, devant une cour de
justice qui, remplaçant les actes
par les mots, devient la scène
théâtrale des passions funestes
en même temps que de la vérité
des sentiments.
Autant dire que Shéhérazade,
entre sale règlement de comptes
et romance juvénile, avance sur
un fil ténu. Ses partis pris formels,
lumières au néon, féerie nocturne, caméra portée exaltant le
velouté des peaux, musique chaloupée des accents, célébration
impétueuse de la jeunesse, nous
emportent loin de la misère que
le film affronte dans le même
temps. De même que dans le
conte persan, Marlin, maître enchanteur de la mise en scène du
récit, possède visiblement l’art de
transformer le plomb en or. A
l’instar de Flaubert, il pourrait
dire : « Shéhérazade, c’est moi. » p
jacques mandelbaum
Film français de Jean-Bernard
Marlin. Avec Dylan Robert, Kenza
Fortas, Lisa Amedjout (1 h 49).
Un casting sauvage qui a duré six mois
Le réalisateur Jean-Bernard Marlin a déniché les deux acteurs principaux de son film, Dylan Robert et Kenza Fortas, dans les rues de Marseille
RENCONTRE
angoulême - envoyé spécial
D
ans le jardin de l’hôtel
d’Angoulême où se pressent les festivaliers, JeanBernard Marlin affiche la mine inquiète d’un homme obligé de courir, un flacon de nitroglycérine à la
main. Assis en face du réalisateur
de Shéhérazade, Kenza Fortas et
Dylan Robert, les deux acteurs
principaux, se prêtent avec un
peu de lassitude et beaucoup
d’imprévisibilité au jeu des interviews à la chaîne. Avant le Festival
du film francophone d’Angoulême, fin août, où Shéhérazade remportera le grand prix, ils
se sont livrés à l’exercice à Cannes.
Le réalisateur, qui signe son premier long-métrage de fiction, a
peiné pour trouver ces deux-là. Il
a fait procéder à un casting « sauvage », en distribuant des flyers
dans les rues de Marseille. Un processus qui a occupé six mois à
temps plein et consommé une
bonne partie du modeste budget
de la production. Une fois qu’il a
eu trouvé les deux rôles principaux, il ne leur a donné que quelques fiches, leur cachant le scénario intégral « pour qu’ils soient surpris par ce qui arrive ».
Dylan Robert savait très bien ce
qui allait arriver à Zach, son personnage d’adolescent délaissé,
qui devient proxénète presque
par hasard, vengeur par néces-
sité : « J’ai piqué le scénario et je l’ai
lu en cachette. » Avec ses longs
cheveux noirs, ses lunettes de soleil qu’il n’enlève pas pour l’entretien, malgré l’insistance du metteur en scène, Dylan Robert ne
ressemble pas à l’angelot exterminateur de Shéhérazade, mais à
un jeune homme prêt à profiter
de toutes les occasions que peut
offrir la vie. Comme sa collègue, il
commence à trouver le jeu des
questions « un peu lassant ». Il raconte de nouveau comment, à sa
sortie de prison, alors qu’il s’apprêtait à reprendre sa formation
de carreleur, son éducatrice lui a
appris qu’un metteur en scène
cherchait un garçon « pour un
film sur la jeunesse marseillaise ».
La jeunesse marseillaise de Dylan Robert a été mouvementée.
Non qu’il la raconte par le menu,
mais elle ressurgit au détour
d’une question. Evoquant les séquences de rue, celles qui attiraient la foule des curieux, il dit :
« Je faisais venir mes proches,
mes collègues, pour me sentir en
sécurité. » Dans son quartier
du 3e arrondissement, le jeune
homme a fait « des choses pas
nettes » et redoutait, comme
Zach, d’être pris dans un cycle de
vengeance. Ces jours de tournage
en terrain découvert, il mettait
« la capuche et les lunettes » et se
tenait un peu à l’écart de l’équipe.
Jean-Bernard Marlin explique
que, souvent, il a fallu changer le
plan de tournage en fonction de
ces considérations.
« Mais j’ai quitté ce délire-là »,
ajoute Dylan Robert, qui aimerait
tourner de nouveau, comme
Kenza Fortas. La jeune fille est un
peu moins diserte. Elle avait
quitté l’école quand sa mère a envoyé sa photo à la directrice de
casting, Cendrine Lapuyade. « Je
n’avais pas spécialement envie
d’être actrice », dit-elle, et le réalisateur renchérit : « C’est aussi
parce que, ni l’un ni l’autre, ils ne rêvaient de cinéma que je les ai pris. »
Elle vient du même quartier
que Dylan, ils se sont d’ailleurs
croisés au collège, sans vraiment
se connaître. Mais elle reconnaît qu’avant de jouer son per-
sonnage de jeune prostituée elle
ne s’était jamais préoccupée du
sort des femmes qui font le trottoir autour de la gare Saint-Charles. Quand la petite équipe tournait place Labadie, au milieu des
professionnelles, il est arrivé que
des voitures s’arrêtent devant
l’actrice pour lui demander ses
tarifs : « Au début ça faisait rire, à
la fin c’était lourd », dit Kenza.
Une fois qu’elle aura accompagné
le film pour sa sortie, elle regagnera le système scolaire qu’elle
avait déserté, avec en ligne de
mire « un CAP petite enfance » et,
derrière elle, « des rencontres
qu’[elle] n’aurai[t] pas pu faire
autrement ». p
thomas sotinel
culture | 15
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Les martiens
attaquent
une société qui
court à sa perte
Le nouveau film de Kiyoshi
Kurosawa, remontage d’une série
télévisée réalisée par le Japonais,
frappe par son épure
INVASION
pppv
œuvre du Japonais
Kiyoshi Kurosawa, né
en 1955, maître d’un fantastique cérébral sondant les gouffres d’une quotidienneté atone, traverse en ce moment
une phase d’effervescence passionnante, qui consiste non seulement en un regain d’activité (cinq
films en trois ans), mais aussi en
des expériences narratives et plastiques toujours plus surprenantes.
Invasion, son dernier long-métrage en date, présenté à la
Berlinale 2018, s’inscrit dans
une séquence de création assez
complexe. Réalisé dans la foulée
d’Avant que nous disparaissions
(sorti en France en mars), ce nouveau film apparaît comme son remake, mais sur une tonalité complètement différente.
Les deux œuvres sont, en effet,
issues d’un même matériau : la
pièce de théâtre Sanpo suru shinryakusha, du dramaturge Tomohiro Maekawa, relecture caustique
des films de science-fiction des années 1950 carburant à la menace
extraterrestre. Sur la base de la première adaptation, la chaîne japonaise Wowow a ensuite commandé à Kurosawa une version télévisée, sous la forme d’une minisérie en cinq épisodes de trente
minutes, dont Invasion est le remontage en cent quarante minutes à destination du grand écran.
Invasion reprend donc, à peu de
chose près, le même argument
qu’Avant que nous disparaissions
(qu’il n’est pas besoin d’avoir vu
pour autant). Des émissaires extraterrestres ayant pris posses-
L’
sion de corps humains s’infiltrent
incognito dans la population
pour lui voler des concepts et préparer ainsi l’invasion à venir. Une
légère application du doigt sur le
front d’un interlocuteur suffit à
lui retirer, pour se les accaparer,
de grandes notions fondamentales, telles que celles de « famille »,
de « fierté », de « vie » ou de « travail ». Mais alors qu’Avant que
nous disparaissions relatait le périple des émissaires sous un jour
ouvertement fantaisiste et rocambolesque, Invasion s’attache à
la perspective des humains. Resserrant son champ d’action
autour d’un couple ordinaire, il
emprunte une voie plus sombre
et plus inquiétante.
Etsuko (l’actrice et mannequin
Kaho), ouvrière textile, voit son
quotidien lentement dérailler en
raison de la nervosité de son mari
Tetsuo (Shota Sometani) et de
l’égarement d’une collègue, qui
ne reconnaît plus ses proches.
Tout remonte à l’arrivée d’un
nouveau chirurgien dans l’hôpital où Tetsuo travaille comme infirmier, le docteur Shiro Makabe
(Masahiro Higashide). Ce dernier,
un extraterrestre infiltré, a jeté
son dévolu sur le pauvre aide-soi-
L’histoire est
aussi celle d’un
couple amené
à lutter contre sa
propre désunion
et les démons
qui le rongent
Scène d’« Invasion » : Etsuko (Kaho) et son mari, Tetsuo (Shota Sometani), dans l’hôpital où sévit un extraterrestre. ART HOUSE FILM
gnant pour en faire son « guide »,
un subordonné chargé de lui
fournir de nouvelles victimes à
lobotomiser. Pour cela, le faux
médecin l’invite à puiser parmi
ses inimitiés – telle collègue arrogante, tel ancien professeur malveillant –, aiguillonnant son ressentiment pour mieux se l’attacher. Etsuko se rend compte de la
manipulation et fait tout son
possible pour soustraire son
mari à l’emprise de Makabe,
quand bien même l’invasion finale serait imminente.
Tension et étrangeté
Invasion frappe d’abord par son
épure, doublée d’une maîtrise
impressionnante. Dès les premières scènes dans l’appartement du
couple, Kurosawa semble revenir
aux fondamentaux de son cinéma : l’inquiétante familiarité
de l’univers domestique, la désaffection qui menace le foyer, les
espaces habités par une angoisse
sourde, une caméra suspendue
qui se faufile entre pièces et couloirs à pas feutrés… Le cinéaste
parvient à distiller tension et
étrangeté, puis à susciter un sentiment eschatologique, sans recourir aux effets spéciaux, sinon
pour faire trembler un miroir ou
donner à des rideaux secoués par
un courant d’air une apparence
spectrale. L’essentiel se joue ici
entre une poignée d’acteurs et un
sens aigu de la mise en espace,
les personnages arpentant des
lieux ordinaires et strictement
anonymes, devenus oppressants
à l’aune d’une menace diffuse.
Et quoi de plus naturel, puisque
la grande question de Kurosawa
sur l’être humain est de savoir
ce qui le limite et le caractérise en
même temps.
Bénéficiant de la souplesse et de
la sinuosité de l’écriture sérielle, le
film captive par sa capacité à
entremêler la scène collective et
la scène intime, se situant toujours sur deux niveaux. La conquête extraterrestre, habilement
suggérée, consiste surtout à figurer une perte de sens générale, à
l’échelle de toute une société qui,
dépossédée de ses concepts (ou
de ses valeurs), s’effondre dans
l’apathie et l’insensibilité. A ce titre, les scènes les plus marquantes
sont celles où l’on voit les émissaires marcher dans des lieux publics (hôpital, usine) et tous les
humains s’écrouler autour d’eux,
comme une traînée de poudre.
Face à cela, l’autre histoire d’Invasion est celle d’un couple
amené à lutter contre sa propre
désunion et les démons qui le rongent (fascination, emprise, frus-
tration sociale, faiblesse de caractère, addiction), cherchant à se reconstruire dans la tourmente.
L’étrangeté inaugurale apparue
dans le quotidien d’Etsuko peut
ainsi se voir comme le retour d’un
refoulé collectif, celui d’une société qui court à sa perte, destin catastrophique auquel le jeune couple n’avait, jusqu’alors, pas vraiment conscience d’appartenir. p
mathieu macheret
Film japonais de Kiyoshi
Kurosawa. Avec Kaho, Shota
Sometani, Masahiro Higashide
(2 h 20).
LES FILMS DE LA CROISADE et LA VOIE LACTÉE présentent
FÉLIX MARITAUD ÉPOUSTOUFLANT
SAUVAGE BRILLE PAR SON EXTRÊME DOUCEUR
LES INROCKUPTIBLES
UNE UÊTE D AMOUR ÉPERDUE
D’ANGOULÊME 2018
VALOIS DU
MEILLEUR ACTEUR
Bazar raisonné sur Bergman
INCANDESCENT
ANDESCENT
La réalisatrice allemande Margarethe von Trotta brosse un portrait
sans vraie perspective du cinéaste suédois, né il y a cent ans
UNE MÉTÉORITE
pvvv
S’
il est une chose qu’il serait souhaitable d’épargner à Ingmar Bergman,
c’est bien un centenaire (l’homme
est né le 14 juillet 1918 à Uppsala,
en Suède). Figure canonique du
cinéma d’auteur, monument
d’un art auquel il a légué le
continent de l’exploration intérieure, Bergman, déjà statufié de
son vivant, aspirerait sans doute
à se passer, mort, du prurit
commémoratif. Ce documentaire
qui lui est aujourd’hui consacré
n’en est pas moins la première
pierre posée pour une démonstration de force qui culminera
au mois de septembre avec l’intégrale de son œuvre projetée à la
Cinémathèque française.
S’il faut, en vérité, se réjouir de
ces initiatives qui saluent à juste
raison un génie du cinéma, force
est d’admettre qu’un document
comme celui qu’on nous propose
aujourd’hui, sans être dénué d’intérêt, tombe précisément dans
les travers de l’hommage de circonstance. A la recherche d’Ingmar Bergman ne trouve en effet
rien que l’amateur éclairé ne sache déjà. C’est sans doute que son
auteure, l’actrice et réalisatrice allemande Margarethe von Trotta,
qui l’a connu, ne s’est résolue à
rien d’autre que de faire le tour
de la montagne, tâche immense,
sans doute, mais dénuée de
perspective et condamnée à
ressasser les vérités premières.
« Il ne m’a jamais manqué »
Point de vue personnel, témoignages de proches, de collaborateurs ou de critiques, extraits de
films, extraits d’entretiens avec
l’auteur, archives d’époque, tout y
est en termes de méthode exploratoire, mais rien n’est vraiment
interrogé ni creusé, les filets ne
nous ramènent qu’un condensé
de l’histoire officielle, où l’anecdotique voisine avec l’analyse
cinéphilique. Les chefs-d’œuvre
tant classiques que modernes (du
LA SEPTIÈME OBSESSION
Septième Sceau à Fanny et Alexandre), le génie de la direction d’acteurs, le rapport névrotique aux
femmes et à la famille, la personnalité difficile. Dans ce bazar raisonné, certains témoignages claquent néanmoins, tels celui de
Daniel Bergman, fils du metteur
en scène et de la pianiste Käbi
Laretei. Agé de 55 ans, fils de deux
grands artistes dévorés par leur
art, et particulièrement d’un père
insoucieux de sa descendance,
Daniel, qui garde un souvenir
amer de son enfance, a malencontreusement choisi de faire le
même métier que son père, qui
l’autorise à dire de lui : « Depuis sa
mort, il ne m’a jamais manqué. »
Ce personnage, poignant, pourrait faire l’objet d’un film à part
entière. On aurait aimé que celui
dans lequel il figure suggère avec
une égale force de conviction
pourquoi Ingmar Bergman manque à tant de gens. p
jacques mandelbaum
Documentaire de Margarethe
von Trotta (1 h 40).
LE MONDE
L ÉMOTION SURGIT SANS CRIER GARE
TÉLÉRAMA
À LA RECHERCHE
D’INGMAR BERGMAN
TÉLÉRAMA
GRAZIA
BOULEVERSANT
FABULEUX
PREMIÈRE
L UMANITÉ DIMANC E
MIRACULEUX
L E PRESS
MA EUR
SIDÉRANT
SUD-OUEST
UN FILM DE
CAMILLE VIDAL-NAQUET
ACTUELLEMENT
LE JDD
16 | culture
0123
Un délit de grossesse au Maroc
DISTRIBUTION
SOFIA
ppvv
ofia appartient à cette catégorie de films qui défient les bonnes manières de la critique : sa force
réside dans son ressort dramatique ; or, celui-ci ne se détend
qu’aux trois quarts de la projection, propulsant les personnages
dans une direction inattendue,
ouvrant des perspectives que le
cinéma explore rarement. En
dévoiler le mécanisme serait
d’autant plus nocif qu’il ne s’agit
pas ici d’un « twist » ludique,
mais d’une invitation plus
qu’énergique à regarder une situation, à la fois très marocaine
et tout à fait universelle, en changeant radicalement de point de
vue. Bref, tout en recommandant le spectacle de Sofia, il
faudra parfois rester un peu vague pour en parler.
Rien de plus net pourtant que
la situation de départ. Un déjeuner familial réunit deux sœurs
et leurs familles. Leila (Lubna
Azabal) vit dans l’opulence. Elle
a épousé un homme d’affaires
français (qu’on ne verra jamais),
sa fille, Lena (Sarah Perles), a
fait des études de médecine.
Zineb (Nadia Nazi) reçoit dans
son intérieur un peu étriqué. Son
époux, Faouzi (Faouzi Bensaïdi),
s’apprête à sortir de la gêne en
S
concluant une affaire grâce
à l’entregent de sa belle-sœur.
Leur fille, Sofia (Maha Alemi),
à peine sortie de l’adolescence,
s’affaire à la cuisine, avec une
mine de déterrée.
En à peine une demi-heure,
Lena aura diagnostiqué la grossesse de sa cousine, dont cette
dernière n’avait pas conscience,
et l’aura aidée à accoucher dans
un hôpital de Casablanca,
alors qu’au Maroc les relations
sexuelles hors mariage sont passibles de prison.
Primé à Cannes et à Angoulême
Ces séquences ont pour elles la
concision, même si toute la vitesse du monde ne peut faire passer les lacunes du découpage, les
libertés prises avec la vraisemblance – plus gênantes dans un
récit aussi réaliste que celui-ci
que dans une fable. Meryem
Benm’Barek n’a qu’une poignée
de courts-métrages à son actif et,
pour l’instant, sa puissance
d’évocation (des situations, des
idées) de scénariste dépasse encore son savoir-faire de réalisatrice. Les deux prix que son film a
reçus, à Cannes (où il était présenté dans la section Un certain
regard) et à Angoulême, ont salué
le scénario de Sofia.
Peu importe, car dès ces premières séquences le choc entre le sort
de Sofia et les institutions et cou-
Dès les premières
séquences,
le choc entre
le sort de Sofia
et les coutumes
marocaines
se double d’un
dialogue acerbe
tumes marocaines se double d’un
dialogue acerbe, d’abord déroutant puis fascinant, entre les deux
cousines. L’incompréhension qui
se creuse entre les deux jeunes
filles se manifeste d’abord par
la différence de langue : l’une
est francophone, l’autre arabophone. Elle devient un gouffre
lorsque l’on commence à discerner les stratégies respectives
de Lena et Sofia.
La première tient à faire prévaloir les droits des femmes, à punir
le garçon dont sa cousine est
enceinte, qu’elle tient pour un
violeur. Pourtant Omar (Hamza
Khafif) n’a rien d’un ogre. Lorsque la famille de Sofia au grand
complet rend une espèce de
visite d’Etat à celle du jeune
homme, on comprend qu’il s’agit
moins d’obtenir réparation que
de négocier une issue avantageuse pour tout le monde.
A ce moment, la victime semble
encore maintenue à la périphérie
des transactions : la fraction huppée du clan tente d’arranger les
choses à force de dirhams, les parents de Sofia se préoccupent du
qu’en-dira-t-on… Mais, peu à peu,
Meryem Benm’Barek dévoile la
personne qui se cache derrière le
visage buté de Maha Alemi,
l’actrice débutante qui tient le rôle-titre. La fille désœuvrée des séquences d’ouverture se mue en
un être complexe, qui inspire
bien d’autres sentiments que la
compassion. Pour tenter de la cerner, il faut plonger dans les replis
de cette situation infiniment
plus ambiguë que le cas social
qu’on a cru deviner.
Comme beaucoup de cinéastes
de pays émergents/en voie de développement (rayer la mention
inutile), Meryem Benm’Barek explore la frontière entre classes.
Elle le fait avec mépris pour les
conventions de ce qui est devenu
presque un genre dans le cinéma
d’auteur contemporain, avec une
lucidité qui interdit les fausses
pudeurs politiques et fait oublier
les imperfections de cet impressionnant début. p
thomas sotinel
Film marocain et français
de Meryem Benm’Barek,
avec Maha Alemi, Sarah Perles,
Lubna Azabal (1 h 20).
A U T R E S
MEMENTO FILMS
L E S
Les joies
de la famille
selon Meryem
Benm’Barek.
F I L M S
D E
L A
La jeune Meryem Benm’Barek impressionne par sa maturité de scénariste
S E M A I N E
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
K Retrouvez l’intégralité des critiques sur Lemonde.fr
pvvv POU R QU OI PAS
Un nouveau jour sur terre
Documentaire anglais et chinois de Richard Dale, Fan Lixin
et Peter Webber (1 h 34).
Après Un jour sur terre (2007), d’Alastair Fothergill et Mark
Linfield, documentaire et exploration de la planète sous toutes
ses coutures animales, voici Un nouveau jour sur terre,
de Richard Dale, Fan Lixin et Peter Webber. Grâce à un déploiement de caméras aux quatre coins du monde, l’équipe du film
capte des moments rares : quels sont les gestes du panda
à son réveil ? La jeune zébrelle qui tient tout juste sur ses pattes
arrivera-t-elle à traverser le fleuve rempli de prédateurs ?
Les bébés iguanes, qui semblent sortis d’E.T., sont guettés
par les serpents affamés et risquent de mourir à peine éclos.
Spectacle et frousse garantis. Malheureusement, l’absence
de récit ou plutôt la répétition des mêmes ressorts – mourra,
mourra pas ? – rendent assez vite le film ennuyeux. On
absorbe les images comme on tourne les pages d’un guide
touristique. Passivement et sans trop réfléchir. p cl. f.
vvvv ON PEU T ÉVI T ER
Free Speech. Parler sans peur
Documentaire anglais et allemand de Tarquin Ramsay (1 h 19).
Jeune producteur réalisateur anglais de 23 ans, Tarquin Ramsay
met en scène dans son premier film documentaire un
adolescent qui relève le défi d’interroger la notion de liberté
d’expression. Un défi qui l’entraîne, durant cinq ans, auprès
de diverses personnalités dont il recueille le témoignage et
l’avis sur les enjeux et l’importance de ce droit fondamental.
Julian Assange (fondateur de WikiLeaks), John Kiriakou (lanceur d’alerte), Sarah Harrison (journaliste), Jacob Appelbaum
(journaliste et hackeur), Jude Law (acteur)…
se succèdent au long de différentes séquences d’archives
et plans cinématographiques un peu naïfs. Rien de ce qui
s’exprime n’étonne ni n’éclaire. Pire, on s’ennuie ferme à
écouter les propos des uns et des autres dont l’ingénuité
se pare d’une forme cinématographique alambiquée tout
aussi naïve. p v. ca.
Photo de famille
Film français de Cécilia Rouaud (1 h 35).
Cécilia Rouaud revient à la comédie dramatique familiale
après Je me suis fait tout petit (2012). Moins inspiré, Photo de
famille réunit une fratrie disjointe et ses parents à l’occasion
de l’Alzheimer de la grand-mère. Surécrit, surtypé, attendu,
veillant avec application à la distribution du rire et des larmes,
le film semble répondre à une programmation sociodramatique qui nivelle et harmonise tous les événements, ne laissant
aucune chance à la surprise, au naturel, à l’invention. p j. ma.
Whitney
Documentaire anglais et américain de Kevin Macdonald
(2 heures).
Whitney Houston était en quelque sorte prédestinée à devenir
une star de la pop : cousine de Dee Dee et de Dionne Warwick,
fille de la chanteuse et choriste Cissy Houston et dotée
d’une voix hors du commun. Le documentaire, présenté hors
compétition au dernier Festival de Cannes, revient sur cette
trajectoire, celle d’une diva qui, tout en connaissant un succès
planétaire, doit chaque jour négocier avec ses démons :
un traumatisme d’enfance, une addiction à la cocaïne,
un couple qui bat de l’aile, un père qui s’improvise agent
et finit par lui vider ses comptes. S’il était difficilement
envisageable de parler de Whitney Houston sans évoquer sa
part sombre, on est en droit de se demander si Whitney relève
de l’hommage ou de l’étalage sulfureux de sales petits secrets
digne d’un tabloïd sans scrupule. p m. j.
À L’AF F I C HE ÉGALEMEN T
En douce
Film français de Jean Jonasson (50 min).
“TOUCHANT ET
PROFONDÉMENT HUMAIN.”
LaCinetek, un site pour visionner
les chefs-d’œuvre du XXe siècle
“SUBTIL ET DÉLICAT.”
Créée et animée par des réalisateurs, la plate-forme de films
du patrimoine veut fidéliser un public de plus en plus sollicité
ARCHIPEL 35 présente
MADAME FIGARO
TÉLÉRAMA
“UN SUPERBE HOMMAGE À
LA JEUNESSE D’AUJOURD’HUI.”
E
L’HUMANITÉ
DE CHAQUE
INSTANT
AFFICHE © CÉCILE PHILIBERT
UN FILM DE NICOLAS PHILIBERT
ACTUELLEMENT
nvie d’une « ciné cure » ?
Aux sorties hebdomadaires de films en salle, il faut
aujourd’hui ajouter les sélections
proposées sur les plates-formes de
vidéo à la demande – comme le
site britannique Mubi (un nouveau film d’auteur par jour) ou la
coopérative française Tënk (un
choix de documentaires chaque
semaine). A son tour, à partir du
10 septembre, LaCinetek, créée
en 2015 par les réalisateurs Pascale
Ferran, Laurent Cantet et Cédric
Klapisch et par le président de la
plate-forme UniversCiné, Alain
Rocca, lance son offre de dix films
du « patrimoine » – le plus récent
étant Mulholland Drive (2001), de
David Lynch – chaque mois.
Les cinéastes signent la partie
éditoriale et UniversCiné assure la
prestation technique. Pour
2,99 euros par mois (ou 30 euros
par an), LaCinetek offre de visionner dix œuvres choisies selon une
thématique. Septembre sera le
temps des premiers films, Accattone (1961), de Pier Paolo Pasolini,
La Nuit des morts-vivants (1968),
de George A. Romero, ou Wanda
(1970), de Barbara Loden. Octobre
sera consacré aux histoires
d’amour, des Fiancées en folie
(1925), de Buster Keaton, à La
Femme d’à côté (1981), de François
Truffaut. Novembre sera branché
sur l’adolescence, avec notamment Passe ton bac d’abord (1978),
de Maurice Pialat.
Un outil de transmission
Cette formule vise à rendre plus lisible l’offre de LaCinetek, ainsi que
d’en abaisser le prix – le visionnage à l’unité coûte 2,99 euros.
« Au départ, nous avons créé cette
cinémathèque car cela nous rendait dingues de constater que des
chefs-d’œuvre du cinéma n’étaient
pas accessibles, explique Pascale
Ferran. LaCinetek est avant tout un
outil de transmission. Notre structure est associative, à mi-chemin
entre le commercial et l’intérêt général, avec le soutien du Centre national du cinéma et du programme
Media de l’Union européenne. »
L’autre singularité de LaCinetek
est d’être alimentée par les réalisateurs eux-mêmes, chacun proposant cinquante films jugés incontournables. Une soixantaine
de cinéastes ont joué le jeu, tels
l’Allemande Maren Ade, le Hongkongais John Woo, le Portugais
Miguel Gomes, le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, le Japonais Hirokazu Kore-eda, les Français Leos
Carax, Céline Sciamma, Alain Guiraudie et Noémie Lvovsky.
Après un financement participatif lancé cet été, LaCinetek
compte quelque 1 000 abonnés.
« Nous avons un catalogue de 925
films, dont un quart sont des “inédits”, c’est-à-dire seulement disponibles sur notre plate-forme »,
ajoute Pascale Ferran, en citant
Lola, une femme allemande (1981),
de Rainer Werner Fassbinder, et
L’Impossible Monsieur Bébé (1938),
de Howard Hawks. Prochaine
étape : LaCinetek proposera bientôt ses services en Allemagne et
en Autriche. p
clarisse fabre
culture | 17
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Indignation après l’incendie du Musée de Rio
Des pièces très précieuses, dont le squelette du plus vieil « Homo sapiens » d’Amérique du Sud, sont perdues
rio de janeiro - envoyée spéciale
Le musée
n’avait ni portes
coupe-feu
ni extincteur
et les détecteurs
de fumée ne
marchaient pas
I
Vus du ciel, les restes du musée de Rio après l’incendie du 3 septembre. MAURO PIMENTEL / AFP
L’incendie, qui n’a fait aucune
victime, a démarré aux alentours
de 19 h 30 dimanche soir. Les portes du musée étaient closes et
seuls quelques vigiles étaient sur
les lieux. L’origine du drame reste
inconnue. Mais à en croire M. Sa
Leitao, une montgolfière ou un
court-circuit serait en cause. « Il
« Cette tragédie
est le fruit d’une
négligence
absolue en
marche depuis
des années »
GAUDENCIO FIDELIS
curateur
semble que le feu ait pris par le
haut », a-t-il expliqué au quotidien O Estado de Sao Paulo.
Arrivée sur le lieu au cours de la
nuit, la vice-directrice de l’établissement, Cristiana Serejo, serait
tombée à terre d’émotion. Interrogée par les médias brésiliens, elle a
expliqué que la mise à jour du programme anti-incendie était prévue mais n’avait pas encore été finalisée. Les PPCI, plans de protection et de prévention des incendies, sont obligatoires dans les
monuments publics. Mais faute
de ressources, leur optimisation
laisse souvent à désirer. Le musée
n’avait ni portes coupe-feu, ni extincteur et les détecteurs de fumée
ne marchaient pas. Et faute d’eau
suffisante dans les réservoirs alentours, les pompiers ont dû faire venir des camions-citernes.
« Une valeur universelle »
Président du Muséum d’histoire naturelle à Paris, Bruno David estime
que les établissements français sont mieux protégés des incendies
B
ENTRETIEN
runo David, président du
Muséum national d’histoire naturelle à Paris,
réagit à la destruction du musée
brésilien.
Comment estimer la valeur
des collections détruites
par l’incendie de Rio ?
Cette valeur est infinie, inestimable. Ce musée possédait plus
de vingt millions de spécimens,
un patrimoine qui a une valeur
universelle, bien plus que nationale. Pour donner une échelle,
nous possédons au muséum
70 millions de spécimens. Cet incendie, c’est comme si un album
de famille brûlait.
Quelles étaient les richesses
les plus remarquables ?
Aux yeux des Brésiliens, il était
d’une grande valeur affective de
posséder le plus ancien squelette
d’Homo sapiens jamais trouvé en
Amérique latine. Mais ces collections étaient aussi très riches en
poissons fossiles, notamment de
l’époque du crétacé. S’y trouvait
également un inventaire de
l’Amazonie à différentes époques.
Ces pertes sont-elles
irrémédiables ?
Certains échantillons ont été
prélevés au XIXe siècle. Pour les
remplacer, il ne suffit pas de retrouver, par exemple, le même
oiseau. Ces échantillons possédaient des informations très riches sur le moment historique de
leur collecte, que révèlent les
analyses biochimiques ou géochimiques. Jamais on ne pourra retrouver ces données.
Une autre perte qui semble irrémédiable, c’est tout ce que j’appellerais la littérature grise, ces
archives qui peuvent paraître de
second ordre et n’ont pas été numérisées. Par exemple, la correspondance entre un chercheur
chilien et un chercheur européen
au XIXe siècle.
Un tel désastre pourrait-il
se produire à Paris ?
Un cataclysme peut toujours arriver. Mais la sécurité de nos bâtiments est bien meilleure. Perdre
ainsi nos collections ne serait
guère envisageable : si une catastrophe frappait à la fois nos locaux du Jardin des plantes et le
Musée de l’homme du Trocadéro,
cela voudrait dire que Paris est
« Cet accident ne doit rien au
hasard !, enrage Olivia Pedro,
anthropologue à l’université
fédérale de Rio, établissement en
charge du musée et financé par
l’Etat. Depuis des années, il y a une
guerre contre le monde académique. On doit se battre pour notre survie. » Victimes de la crise et
peu valorisées par les pouvoirs
publics, la culture et les sciences
ont fait l’objet de sévères coupes
budgétaires ces dernières années.
Et les sommes allouées par
Brasilia au musée ont été divisées
par deux entre 2013 et 2017,
rapporte le quotidien Folha de
Sao Paulo.
« Cette tragédie est le fruit d’une
négligence absolue en marche depuis des années. Il n’y a aucune
excuse », souffle Gaudencio
Fidelis. Curateur de renom au Bré-
sil, l’homme a eu la charge du Musée des arts de Rio Grande do Sul
entre 2011 et 2014. « Quand j’ai pris
mes fonctions, rien n’était au
point. J’ai entamé la mise à jour du
plan incendie, cela a pris deux ans
pendant lesquels je ne dormais
pas de la nuit ! », raconte-t-il.
Devenu l’illustration d’un pays
en ruine, méprisant sa propre
culture et son passé, le musée de
Rio était depuis plusieurs années
déjà laissé à l’abandon. Les
employés racontent les fils électriques à nu, les plafonds qui
suintaient… En mai, à un mois de
son bicentenaire, événement où
aucun cacique de Brasilia n’a assisté, le directeur de l’établissement, Alexander Kellner, expliquait déjà au quotidien Folha de S.
Paulo n’être en mesure d’ouvrir
que dix salles d’exposition sur
trente. La pièce renfermant le
squelette de la baleine à bosse et le
dinosaure Maxakalisaurus, rongée par les termites, était notamment inaccessible au public.
« La plupart des autres musées
du Brésil sont eux aussi dans un
état de délabrement avancé », signale le curateur Gaudencio
Fidelis. La multiplication des incendies, de centres historiques ou
patrimoniaux, tels l’Institut
Butantan en 2010 ou le Musée de
la langue portugaise en 2015,
témoigne de cette négligence
coupable.
« Les gouvernements changent
mais rien ne bouge. La culture est
toujours le parent pauvre de l’Etat
et nous assistons à ce naufrage
sans réagir. Comme si la mémoire
n’avait pas d’importance ici »,
commente Emilio Kalil, organisateur de la Semaine des arts à Sao
Paulo et ex-directeur de théâtres
nationaux.
La tragédie du musée de Rio réveillera-t-elle les consciences ? En
pleine campagne électorale, le
sujet de la préservation des musées ne figurerait que sur deux des
treize programmes analysés par
l’agence de fact-checking Lupa.
Seuls Rede, le parti écologiste de
Marina Silva, et le Parti des travailleurs (PT, gauche), dont la campagne présidentielle est menée
par Fernando Haddad – le remplaçant présumé de Luiz Inacio Lula
da Silva, emprisonné et jugé inéligible –, en faisaient mention. « Ce
mépris envers le patrimoine historique est lamentable », insistait sur
Twitter M. Haddad.
Le gouvernement se mobilise
désormais pour la reconstruction
du musée dans les plus brefs
délais. Mais les œuvres sont à
jamais perdues, soulignent les
chercheurs. p
claire gatinois
EN EXCLUSIVITÉ AU MK2 BEAUBOURG / EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR
détruit, et l’on aurait alors
d’autres préoccupations !
Comment la sécurité de vos
bâtiments est-elle assurée ?
Une veille contre l’incendie est
assurée 24 heures sur 24, avec des
caméras reliées au PC sécurité et
une équipe plus importante que
celle de Rio, qui ne consistait
qu’en quatre hommes, pour
couvrir 13 000 m2 ! Le Musée de
l’homme vient d’être refait, je n’ai
donc guère d’inquiétude.
En revanche, on pourrait être
plus inquiet concernant la galerie
de paléontologie, qui n’a pas été
vraiment rénovée depuis 1898,
même si des travaux ont été effectués récemment.
Le numérique peut-il offrir
des solutions dans le cas
de telles tragédies ?
Nous avons effectivement numérisé l’intégralité des squelettes
de la galerie de paléontologie, par
exemple. En cas de désastre, on
pourrait tout réimprimer en 3 D.
Mais jamais ces artefacts de résine ne procureront la même
émotion que l’original. p
propos recueillis par
emmanuelle lequeux
LA VILLE LOUVRE
LE PAYS DES SOURDS
UN ANIMAL, DES ANIMAUX
LA MOINDRE DES CHOSES
QUI SAIT ?
ÊTRE ET AVOIR
RETOUR EN NORMANDIE
NÉNETTE
LA MAISON DE LA RADIO
Affiche Cécile Philibert • Photo © Linda De Zitter
l était un peu plus de 2 heures
du matin, lundi 3 septembre,
quand les pompiers sont parvenus à neutraliser l’incendie. Après avoir été dévoré par les
flammes pendant plus de six heures, le Musée national de Rio de Janeiro, au bord de l’effondrement,
était déjà en cendres. « 200 ans
d’Histoire détruits », titrait lundi
en « une » le quotidien O Globo.
« Une tragédie annoncée », complétait l’Estado de Sao Paulo.
Après s’être rendu sur les lieux,
où il fut hué, le ministre de la
culture, Sergio Sa Leitao, a
annoncé le déblocage immédiat
de 10 millions de reais (2 millions
d’euros), tout en appelant à l’aide
internationale. Lundi soir, le
Portugal proposait sa collaboration pour la reconstruction de ce
joyau du patrimoine lusophone et
le chef d’Etat français, Emmanuel
Macron, offrait « ses experts au
service du peuple brésilien ».
Plus vieille institution académique du Brésil, référence en
Amérique latine, le musée de Rio,
créé en 1818 par l’empereur Dom
Joao VI, était abrité depuis 1892
dans le palais de Sao Cristovao,
résidence de la famille impériale
portugaise, dans la zone nord de
Rio. C’est dans cet édifice que fut
signée l’indépendance (en 1822),
là où naquit la princesse Isabelle
(en 1846), là, aussi, où furent reçus après l’ouverture du musée
au public, en 1900, Albert
Einstein, Marie Curie ou Alberto
Santos-Dumont, le pionnier de
l’aviation brésilienne.
Le musée conservait des pièces
de collection d’une valeur inestimable. Parmi elles, le squelette de
Luzia, plus vieil Homo sapiens
d’Amérique du Sud, daté de plus
de 11 000 ans, des momies égyptiennes ou des squelettes de dinosaures… A en croire les premières estimations, seules 10 % des
œuvres auraient été préservées,
dont la météorite de Bendego.
« Aujourd’hui est un jour tragique. (…) Deux cents ans de travail,
de recherches, de connaissances
ont été perdus », a réagi le président du pays, Michel Temer. Une
« tragédie incommensurable » a
ajouté son ministre de la culture,
Sergio Sa Leitao.
18 | télévision
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Les histoires d’Esther passent des cases à l’écran
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Pour Canal+, Riad Sattouf a réalisé l’adaptation en série animée de sa bande dessinée
CANAL+
MERCREDI 5 - 20 H 55
ANIMATION
expressions, à la façon de bouger
de mes bonshommes, à mes couleurs… La série animée est le respect
total du premier album. »
C’
est l’histoire d’une
fille de 9 ans qui parle
très très vite. Un peu
trop même. Elle habite à Paris, dans le 17e arrondissement. Son père est prof de sport, et
sa mère travaille dans les assurances ou dans une banque, elle ne
sait pas trop. Elle n’est pas très riche et rêve d’avoir un téléphone
portable. Comme beaucoup de minots de son âge, elle adore Raiponce (le dessin animé de Disney),
la chanteuse Tal et sa copine Eugénie, qui ne peut s’empêcher de placer le mot « wesh » dans toutes ses
phrases.
Elle trouve son frère – comme
tous les garçons – très « con », et
quand on l’écoute on se demande
bien à quoi ils servent. C’est le cas
de son camarade Maxime, un
blondinet qui la traite de « connasse », qui crache sur toutes les
filles (qui sont pourtant amoureuses de lui) et qui porte la même
doudoune que Maître Gims.
Esther est en CM1 dans une école
privée – parce qu’« il y a moins de
voyous » que dans le public, selon
son père (« Alors, il a complètement tort, mais je ne lui dirai jamais », dit-elle). Elle trouve sa maîtresse « moche », probablement
parce qu’elle a de la moustache.
Comme tous les enfants du
Cette première saison raconte l’année des 10 ans d’Esther. FOLIMAGE/LES COMPAGNONS DU CINÉMA/LES FILMS DU FUTUR
monde, cette petite fille aux cheveux longs joue avec ses copines
« au papa et à la maman », mais
« personne ne joue le papa », et
elle se demande bien pourquoi.
Dans la cour de récréation, Esther
prétend être « la plus populaire »
des élèves et peut, contrairement
à la maison, dire tous les gros
mots qu’elle veut. Esther est surtout une fille espiègle et perspicace qui veut comprendre le
monde qui l’entoure.
Depuis le 3 septembre, Canal+
diffuse chaque soir en clair (du
lundi au jeudi à 20 h 55), un épisode de deux minutes des Cahiers
d’Esther. Histoires de mes 10 ans.
Ce dessin animé aux traits délicats raconte les véritables aventures d’Esther A., qui parle de ses
passions et de son quotidien de
préadolescente, sans filtre, avec
un humour tendre et corrosif.
La série est tirée du premier
tome – deux autres ont été pu-
bliés – de la bande dessinée du
même nom de Riad Sattouf, éditée
en 2016 (Allary Editions). Cette
adaptation est une réussite, car
elle est restée fidèle à la BD, selon
la volonté de l’auteur. « Même l’habillage du générique, c’est le dessin
de couverture de l’album qui est
animé, explique Riad Sattouf. Mon
rôle était d’empêcher les gens de
rajouter des choses à mes dessins
ou à des histoires. Je voulais qu’on
reste fidèle à mes cadrages, à mes
Sensible et drôlissime
Le résultat est une plongée sensible et drôlissime dans la tête
d’une petite fille et dans une cour
de récréation. Esther n’a aucun tabou et évoque sans gêne des questions qui secouent la société
comme le mariage pour tous ou
l’homosexualité, sans porter
aucun jugement de valeur et sans
la moindre hypocrisie.
« Les albums sont lus par des enfants, mais souvent ce ne sont pas
des histoires pour enfants. L’important est de montrer les choses
telles qu’Esther me les a racontées,
souligne Riad Sattouf. Ce côté pas
moralisateur est très important
pour moi : je montre les faits dans
leur crudité. »
Riad Sattouf, dont c’est la première expérience en animation,
continue d’explorer les affres de la
jeunesse après le succès de son
film Les Beaux Gosses (2009) ou le
récit dessiné de sa propre enfance
dans L’Arabe du futur, dont le quatrième tome vient de paraître chez
Allary (288 p., 25,90 euros). p
mustapha kessous
Les Cahiers d’Esther.
Histoires de mes 10 ans,
de Riad Sattouf et Mathias Varin
(France, 2018, 50 × 2 min).
« Sharp Objects », deux conclusions pour une saison unique
Retour sur la série créée par Marti Noxon alors que son dernier et saisissant épisode vient d’être diffusé
OCS
À LA DEMANDE
SÉRIE
L
a dernière fois qu’on avait
vu Amy Adams et Chris
Messina jouer ensemble, ils
incarnaient, dans Julie and Julia
(2009), de Nora Ephron, un petit
couple tranquille dont la vie était
transformée par un défi gastronomique. Le moins qu’on puisse dire
est que la série Sharp Objects les
montre sous un jour très différent.
Camille Preaker (Amy Adams),
journaliste alcoolique à la dérive
et encline à l’automutilation, est
envoyée dans sa petite ville natale, dans le sud des Etats-Unis,
pour y « couvrir » une série de
meurtres de jeunes filles.
Elle y rencontre un policier
(Chris Messina) avec lequel elle va
contribuer au progrès de l’enquête tout en retrouvant sa mère,
installée dans la maison de maître cossue d’une ancienne plantation, et une jeune demi-sœur,
perturbée comme son aînée par
l’emprise maternelle.
Patricia Clarkson joue avec génie
cette mère à la douceur perverse, à
la fausseté insinuante et à l’hystérie savamment distillée. Amy
Adams s’y montre sous un jour
nouveau qui témoigne d’une riche
palette de jeu : cette manière d’exprimer la dérive intime est difficile
à regarder et sidérante de justesse.
Morbide torpeur
La réalisation de Jean-Marc Vallée
(Big Little Lies, 2017) abuse des
flash-back mitraillés, mais le Canadien parvient à recréer l’étouffante, humide et morbide torpeur
d’une ville trompeusement tranquille. Mené sur un tempo lent,
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 207
PAR PHILIPPE DUPUIS
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SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 206
HORIZONTALEMENT I. Epouvantails. II. Vouvoie. Vnia (vain). III. Ase. Les-
siver. IV. Lido. Usine. V. Ut. Pal. Terra. VI. Aiguière. Sec. VII. Tons. Se.
Cela. VIII. Ino. Nue. En. IX. Onusien. Pané. X. Nasillements.
VERTICALEMENT 1. Evaluation. 2. Positionna. 3. Oued. Gnous. 4. UV.
Opus. Si. 5. Vol. Ai. Fil. 6. Aïeules. El. 7. Ness. Renne. 8. Site. 9. Aviné.
Cèpe. 10. Inverse. An. 11. Lie. Relent. 12. Sarbacanes.
I. Vous n’arriverez jamais à vous en
débarrasser. II. Ami d’enfance. Donne
du sens. III. La première peut être
bonne. Super-nana. IV. Supporte la
charge. Ouverture de gamme. Oblige
à redoubler. V. Deux de trois. Vivent
de leurs gages. VI. Dangereusement
efficaces. Complètement foutu.
VII. Céderas par la force. Autre moi.
VIII. Esprit. Possessif. Sur les plaques
bataves. IX. Sans effets et renversée.
Délicatement gravée. X. Démolitions
organisées.
VERTICALEMENT
1. Joliment arrondie. 2. Personnel.
Rarement seul quand il est versé.
3. Attend une réponse en retour.
4. Ouverture de compte. Me rendrais.
5. Fort parfum en bord de mer. Organisation internationale. 6. Ratèrent
leur coup au billard. 7. Vieux ruminant disparu. Chez les Donald. En fin
de partie. 8. A trouver en cas de panique. Se négocie dans la descente.
9. Beau gâchis de plâtre et de marbre.
Appréciée au pub. 10. Dame du
monde. Laissait ses lecteurs dans l’attente. Encadrent la leçon. 11. Arturo
pour ses proches. Pet-de-nonne ou
autre chichi. 12. Devraient pouvoir
encore tenir un bout de temps.
presque privé d’événements, le
récit s’apparente à une longue arche qui contraste avec l’horreur
des crimes et leur élucidation.
Le dernier épisode, diffusé le
27 août par OCS, fournit non une,
mais deux conclusions au mystère entourant les crimes de jeunes filles. En étant prévisible, la
première occultait d’autant
mieux la seconde, qui saisit in extremis le spectateur (il faut regarder le générique de fin).
Au point qu’on croirait presque
à une mise en suspens du récit,
en vue d’une deuxième saison.
Mais il n’en sera rien : Sharp Objects en restera là (Amy Adams ne
veut pas se replonger dans ce rôle
très éprouvant, et HBO a confirmé s’arrêter là), ce qui rend la
série encore plus exceptionnelle
et frappante. p
France 2
21.00 Alex Hugo
Série. Avec Samuel Le Bihan
Lionel Astier (Fr., 2017, 105 min).
22.45 Alex Hugo
Série (Fr., 2017, 95 min).
France 3
21.00 Des racines et des ailes
Passion patrimoine :
sur la route des Grandes Alpes
Magazine présenté
par Carole Gaessler.
23.30 Enquêtes de régions
Magazine.
Canal+
21.05 Tamara
Comédie d’Alexandre Castagnetti.
Avec Héloïse Martin, Sylvie Testud
(Fr.-Bel., 2016, 100 min).
22.45 Petit Paysan
Drame d’Hubert Charuel.
Avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau
(Fr., 2017, 90 min).
France 5
20.50 La Grande Librairie
Magazine présenté
par François Busnel.
Invités : Jérôme Ferrari, Maylis
de Kerangal, Amélie Nothomb,
Joann Sfar (90 min).
22.25 C dans l’air
Magazine présenté
par Caroline Roux (65 min).
Arte
20.55 Welcome
Film de Philippe Lioret.
Avec Vincent Lindon, Audrey Dana
(Fr., 2009, 110 min).
22.45 Fuocoammare,
par-delà Lampedusa
Documentaire de Gianfranco Rosi
(Ita-Fr., 2016, 110 min).
Sharp Objects, série créée par
Marti Noxon et réalisée par JeanMarc Vallée, d’après un roman de
Gillian Flynn. Avec Amy Adams,
Patricia Clarkson, Henry Czerny,
Elizabeth Perkins, Chris Messina
(Etats-Unis, 2018, 8 × 46-59 min.)
M6
21.00 Pékin express :
la course infernale
Divertissement présenté
par Stéphane Rotenberg.
23.20 Pékin express :
itinéraire bis
Présenté par Stéphane Rotenberg.
0123 est édité par la Société éditrice
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Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
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être utilisé qu’une
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3 7
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seule fois par ligne,
colonne et par
6
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7 9 5 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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TF1
21.00 Esprits criminels
Série. Avec Joe Mantegna,
A.J. Cook (E-U, 2018, 50 min).
0.20 Les Experts
Série (E-U, 2010, saison 10, ép. 22 et
23/23).
renaud machart
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MERCREDI 5 SEPTEMBRE
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Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
un berlingo
bien enrobé
Confort, options de conduite,
motorisation… Le ludospace
de Citroën progresse dans tous
les domaines. Et son prix avec
AUTOMOBILE
E
x-star des années 2000,
le Berlingo conserve un
public de fidèles. Cette familiale dérivée d’un véhicule utilitaire tire encore son
épingle du jeu puisqu’elle représente la deuxième vente au sein
de la gamme Citroën, derrière la
petite C3. Comme tous les modèles appartenant à la catégorie dite
des ludospaces, la nature profonde du Berlingo est de jouer le
rôle de plan B. A l’origine, en 1996,
il apparaissait comme une alternative économique au monospace ; aujourd’hui, la troisième
génération se présente comme
proche cousine des SUV, en plus
accessible. Ce statut n’en fait pas
une voiture de second rang et encore moins un objet sans affect :
les propriétaires de ce type de véhicule entretiennent avec leur
automobile un lien souvent plus
intense que la moyenne.
Pour la jouer aventurier et flatter l’inconscient de l’amateur de
SUV, le nouveau Berlingo en fait
des tonnes. Sa face avant, courte
et mafflue, accueille trois rangs
successifs de projecteurs et multiplie les prises d’air alors que
d’épaisses protections latérales
viennent habiller les flancs. La
partie arrière est moins chargée.
Elle assume ses origines utilitaires avec un hayon imposant, et
donc lourd à manœuvrer hormis
pour ceux qui auront opté pour la
lunette arrière ouvrante. La marque aux chevrons installe ses occupants en position légèrement
haute dans un décorum « tout
plastique », comme d’habitude,
mais avec une grande tablette tactile et des sièges assurant un
maintien correct.
Du volume, du cubage
Accentuée par les stylistes de la
maison, l’imposante carrure du
Berlingo vient rappeler qu’un ludospace offre beaucoup plus de
volume intérieur qu’un SUV, plus
chic mais moins pratique. La hauteur de pavillon est impressionnante et permet d’installer (en option) de vastes rangements suspendus. A l’arrière, trois sièges indépendants escamotables dans le
plancher ont été prévus. Quant au
coffre, il est énorme : 597 litres
sous la tablette (983 litres en tout)
soit 100 litres de mieux que la précédente version. Ceux qui, malgré
tout, trouveraient le nouveau Berlingo un peu riquiqui s’en remettront à la version XL (4,75 m au
lieu de 4,40 m). Elle embarque
sept personnes avec un coffre de
850 litres en configuration standard (1 538 au total).
De l’espace, du volume, du cubage, l’amateur de Berlingo en redemande. Composée pour l’essentiel de familles aux revenus
freinage d’urgence automatique
en ville, affichage « tête haute » de
la vitesse…).
Le Berlingo évolue aussi sous le
capot. La nouvelle génération hérite de l’inédit 1,5 litre HDI en trois
versions (75, 100 ou 130 ch, cette
dernière étant, hélas, la seule à
prétendre à la transmission automatique à huit rapports).
La hauteur de
pavillon permet
d’installer
de vastes
rangements
suspendus.
WILLIAM
CROZES/CONTINENTAL
PRODUCTIONS
contraints et de grands-parents
qui connurent les vignettes « Jeunesse au plein air », la clientèle
partage l’idée selon laquelle une
automobile doit être au service
des loisirs. Ces voitures sont donc
très appréciées des randonneurs
et VTTistes, ou autres amateurs
de hobbys gourmands en matière
de volume à transporter. Le ludospaciste ne saurait pourtant se
contenter de cette seule caractéristique ; il lui faut certes du volume, mais aussi ce qu’il faut pour
assurer son petit confort.
De ce point de vue, la Citroën
change de catégorie en adoptant
la plate-forme des modèles inter-
médiaires du groupe PSA (Peugeot 308 et 3008, notamment)
afin d’offrir des suspensions
moelleuses et une direction raffermie, une insonorisation efficace et une tenue de route rigoureuse, y compris sur un tracé sinueux. Le Berlingo reste toutefois
un tantinet sensible au vent latéral et, compte tenu de son gabarit,
ne témoigne pas d’une aisance
particulière en ville. Signe de la
volonté de monter en gamme, Citroën a particulièrement soigné
l’équipement et élargi le catalogue des aides à la conduite (reconnaissance des panneaux de limitation, maintien actif en ligne,
LA CLIENTÈLE
DU BERLINGO
PARTAGE L’IDÉE
SELON LAQUELLE
UNE AUTOMOBILE DOIT
ÊTRE AU SERVICE
DES LOISIRS
Plus si populaire ?
Pour rouler à l’essence, il faudra
forcément s’en remettre au troiscylindres 1,2 litre (110 ch) en boîte
manuelle, ce qui, n’en déplaise
aux qualités de cette motorisation vive et peu gourmande, fait
désordre. La clientèle du Berlingo,
qui roule davantage que la
moyenne, avait jusqu’alors tendance à largement privilégier le
diesel, mais il n’est pas dit − c’est
un euphémisme − qu’elle persistera dans ce choix.
Ces mêmes acheteurs potentiels risquent surtout d’être déstabilisés par l’augmentation de tarif
(autour de 2 000 euros) imposée
en contrepartie des améliorations apportées à cette troisième
génération. Le prix de base a été
fixé à 21 550 euros et les versions
les plus élaborées tutoient allègrement les 30 000 euros. Loin de
l’image de voiture populaire et
sans chichis sur laquelle le Berlingo a fondé son succès. p
jean-michel normand
Les voitures du futur s’habillent au passé
Jaguar des sixties, Mercedes d’avant-guerre… Les designers de véhicules électriques s’inspirent paradoxalement des silhouettes rétro
O
n ne sait s’il faut s’attendrir ou s’inquiéter. Voire
s’attendrir et s’inquiéter
devant la propension de certains
constructeurs à associer voiture
électrique et style rétro. Comme
si la voiture de demain n’était pas
encore en mesure d’inventer ses
propres codes esthétiques. Il faut
malgré tout admettre que ce paradoxe donne à voir de très belles
créations.
Transformé en festival « off »
des marques de luxe, le concours
d’élégance de Pebble Beach (Californie), qui s’est tenu du 18
au 26 août, a levé le voile sur l’impressionnant prototype EQ Silver
Arrow de Mercedes. Un conceptcar long de 5,30 m, mû par deux
moteurs électriques développant
550 kW (750 ch), ouvertement inspiré de la monoplace W125 de 1937
qui établit le premier record de vitesse (432 km/h) sur route
ouverte. Un préambule à la présentation, lors du Mondial de Paris début octobre, de l’EQC, premier modèle de la gamme électrique signée Mercedes.
En Californie, Infiniti, la signature de luxe de Nissan, a présenté
son Prototype 10, lui aussi de type
monoplace. Un exercice de style
« autant rétro que néofuturiste »
assure le constructeur, qui a
prévu de convertir toute sa
gamme à la motorisation électrique d’ici à 2021. Simultanément,
Jaguar a annoncé son intention
de proposer aux propriétaires de
Jaguar Type E (apparue en 1960)
une conversion à la traction électrique. L’annonce fait suite au
succès rencontré par le prototype
utilisé en mai par le prince Harry
lors de son mariage avec Meghan
Markle.
Rassurer le chaland
La proposition électro-rétro la
plus improbable vient de Russie,
où le fabricant d’armes Kalachnikov a fait part le 23 août de son
intention de se lancer lui aussi sur
le marché de la voiture électrique
avec un modèle furieusement
vintage. Etroitement inspirée du
break Moskvitch 1500 Kombi de
1970 (fabriqué un temps sous licence par Kalachnikov), la CV-1 reprend, en les soulignant encore
davantage, les lignes géométriques des modèles que produisait
Dérivée
d’un modèle
soviétique
de 1970, la CV-1
sera produite
par la société...
Kalachnikov. HO/AFP
il y a cinquante ans l’industrie
automobile soviétique. La firme,
surtout connue jusqu’alors pour
son fusil d’assaut AK-47, considère que cette « supervoiture électrique » va « rivaliser avec les constructeurs mondiaux de voitures
électriques comme Tesla ».
Le flirt entre modernité électrique et plastique rétro n’est pas
inédit. En 2017, Honda avait exposé au Salon de Francfort l’Urban EV Concept, joli projet de petit véhicule électrique inspiré des
premières Civic qui devrait voir le
jour en 2019. Alors que Fiat a diffusé en Californie une 500 électrique, l’ex-usine Heuliez de Cerizay
(Deux-Sèvres) fabrique la Nosmoke. Cette réincarnation « zéro
émission » de la très sixties Mini
Moke (la version « tous chemins »
de l’Austin Mini) se taille un certain succès sur la Côte d’Azur.
Cocktail efficace, l’association
technologie-nostalgie apparaît
d’autant plus tentante que les véhicules électriques imposent
moins de contraintes aux designers qu’une voiture thermique.
Les batteries se logent facilement
sous l’habitacle et les moteurs à
aimants sont beaucoup plus
compacts qu’un quatre-cylindres,
ce qui permet de répartir les volumes avec plus de liberté. Pourtant, les stylistes − obligés de
s’inscrire dans une vision vintage
qui les contraint, entre autres, à
dessiner de longs capots et de larges calandres, purs artefacts pour
une voiture électrique − ne peuvent guère exploiter cette marge
de créativité.
Le tropisme rétro qui anime certains constructeurs décidés à surfer sur la vague du « c’était mieux
avant » est peut-être le chemin le
plus court pour réenchanter
l’automobile, objet qui a perdu de
son aura ces dernières décennies.
Vendre les voitures électriques de
demain, qui font l’objet d’investissements massifs et recouvrent
un pari industriel loin d’être gagné d’avance, impose sans doute
de séduire le chaland tout en le
rassurant avec des valeurs sûres.
Il faudra quand même penser à
inventer le design qui va avec les
véhicules électriques. p
j.-m. n.
DÉBATS & ANALYSES
20 |
Territoires perdus ou
vivants de la République ?
Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie, et Benoît Falaize,
inspecteur général de l’éducation nationale, viennent de publier
deux livres offrant des visions divergentes de la laïcité en milieu
scolaire. Ils confrontent leurs points de vue dans un entretien croisé
Entretien
catifs et d’enseignants ont fait du
chemin sur ces questions depuis le
début des années 2000. Néanmoins,
il reste difficile de s’accorder sur une
réalité qui, subjectivement, peut être
perçue de différentes manières.
Benoît Falaize : Doit-on être obligatoirement ou complaisant ou
catastrophiste ? C’est parce que nous
ne nous reconnaissons pas dans
cette querelle que notre livre collectif existe. Avant même la publication, en 2002, des Territoires perdus
de la République, nous pensions déjà
non pas aux « petites victoires » de
l’école, mais aussi aux grandes. Et
cela sans faire preuve de la moindre
naïveté, ni relativiser les situations
difficiles, car la réalité scolaire est
infiniment plus complexe que les
descriptions réductrices et les
visions caricaturales des « jeunes de
banlieue ». Pour ma part, j’ai toujours tenu le même discours. Mais
sur les constats, le débat existe
encore. Nous n’avons jamais pu
avoir, sur l’école et sur ces territoires
que nous considérons comme « vivants », un débat sérieux échappant
à cette opposition stérile. L’opposition – surtout médiatique et
politique – entre laxistes ou intransigeants est mortifère. Aussi bien pour
les enseignants, car cela ne rend pas
justice à leur travail, que pour les élèves, sur qui on fait porter le poids des
déplorations sur le déclin de France.
L’
école est-elle débordée par les
« atteintes à la laïcité » ? A ce
sujet, deux camps s’opposent
depuis une quinzaine d’années. L’un
qui multiplie les alertes et se trouve
accusé de catastrophisme. L’autre
soupçonné de naïveté ou de complaisance. Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie dans un collège de
Seine-Saint-Denis, avait été, en 2002,
l’un des contributeurs du livre Les
Territoires perdus de la République
(Mille et une nuits). En cette rentrée,
il publie Allons z’enfants… la République vous appelle (Odile Jacob, 272 p.,
18,90 €), formulant, sur un ton moins
pessimiste, des propositions. Benoît
Falaize, historien et inspecteur général de l’éducation nationale, a dirigé
l’ouvrage collectif Territoires vivants
de la République (La Découverte,
328 p., 18 €), qui montre, témoignages
à l’appui, comment l’école peut surmonter les préjugés.
Vos deux livres, qui exaltent
le travail quotidien et les
« petites victoires » de l’école
contre les préjugés, ne sont-ils
pas le signe d’un dépassement
de la querelle entre « déclinistes »
et « angéliques » ?
Iannis Roder : La première condition pour agir est d’abord de reconnaître la réalité des atteintes à la laïcité. De ce point de vue, il se passe des
choses graves. Mais on ne peut pas se
contenter de tirer le signal d’alarme.
Nous devons nous servir de ce constat pour construire, au quotidien, un
enseignement qui permette aux élèves d’entrer de plain-pied dans les
valeurs de la République et d’en faire
des citoyens capables d’exercer leur
libre arbitre. Ils sont demandeurs. Les
enseignants ont beaucoup de ressources, personnelles ou mises à leur
disposition par l’éducation nationale, pour monter des projets pédagogiques qui répondent à cette exigence. Alors, la querelle est-elle
dépassée ? Je crois que beaucoup
d’observateurs, de responsables édu-
La parution des « Territoires
perdus » remonte à 2002. Ce livre
et le concept que porte son titre
ont été très contestés. Ne faut-il
pas le créditer d’avoir repéré
l’émergence d’un phénomène
dont le « Ils l’ont bien cherché »,
à propos de « Charlie Hebdo »,
a finalement été l’expression ?
B. F. : Ce discours alarmiste a surtout eu pour effet de figer un débat
qui émergeait et aurait dû être
abordé avec sérieux. Il a occulté le travail quotidien des enseignants, qui
prenaient à bras-le-corps ces problèmes, et n’a aucunement contribué à
outiller l’institution scolaire. Ce livre,
issu de témoignages, a été contesté
dans sa prétention à décrire la réalité
de l’école des quartiers populaires. Il
a aussi été incroyablement instrumentalisé, par une partie des médias
et des politiques, pour forger l’image
du « jeune musulman des quartiers
sensibles » avec des représentations à
la fois outrées et généralisantes. Le
fameux, et trompeur, « On ne peut
plus enseigner la Shoah » en est le
symbole. Les effets ont été délétères
non seulement aux yeux des personnels, à ceux des futurs enseignants et
des parents, mais aussi dans le regard
des jeunes sur eux-mêmes, avec un
phénomène de retournement du
stigmate, que le sociologue Erving
Goffman avait analysé dans les
« DOIT-ON ÊTRE
OBLIGATOIREMENT
OU COMPLAISANT
OU CATASTROPHISTE ?
NOUS NE NOUS
RECONNAISSONS PAS
DANS CETTE QUERELLE »
BENOÎT FALAIZE
& CIVIL ISATI ONS
inspecteur général
de l’éducation nationale
N° 42
SEPTEMBRE 2018
NS
& C IV IL IS A T IO
JAPON
MODERNE
TOUT COMMENCE
AVEC L’ÈRE MEIJI
OLE
SAVONAR
PURIFIER
IL VOULAIT
VICES
FLORENCE DE SES
années 1970. Quant au choc de
l’après-Charlie et des propos de justification qui ont été tenus par une
frange des élèves, personne n’a nié
ces prises de parole, au demeurant
impossibles à chiffrer de manière fiable. Cette réalité est abordée dans
notre livre, qui détaille le travail
mené pour déjouer les préjugés hostiles des élèves. Mais peut-on rappeler, aussi, combien d’élèves ont été au
moins autant choqués que vous et
moi par les attentats, et se sont engagés dans des actions autour des
valeurs de la République ? Pourquoi
personne ne s’y est-il intéressé ?
I. R. : Je crois, au contraire, que ces
écrits – il faudrait aussi mentionner
le rapport de l’inspecteur général
Obin, de 2004, sur « Les signes et
manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » – ont montré qu’il se passait
quelque chose, que des propos et des
attitudes étaient observés, qui
posaient problème. Ils ont été révélateurs de la montée d’un phénomène
de radicalisation politico-religieuse
qui, par la suite, a produit des prolongements dramatiques que tout le
monde connaît.
Au début des années 2000, le débat
sur ces sujets ne risquait pas d’être
« figé », car il n’avait pas lieu ! Par
exemple, en réunion syndicale, on
me disait que cela n’existait pas.
Quant à l’idée que l’institution scolaire aurait été empêchée de s’outiller,
elle est démentie notamment par sa
collaboration serrée, depuis 2005,
avec le Mémorial de la Shoah pour
mettre en place, sur toutes les questions dites sensibles, des formations
auxquelles des milliers d’enseignants
ont participé. Pour autant, il reste que
c’est un domaine où les passions
l’emportent souvent sur la raison et
où il est facile de ne retenir que ce
qu’on a envie de retenir, pour des raisons personnelles ou idéologiques.
Où en est-on aujourd’hui ?
Avez-vous le sentiment
d’une aggravation, d’un reflux
ou d’une situation étale ?
I. R. : Je peux seulement parler de ce
que je constate sur le terrain et de ce
que me rapportent les collègues,
notamment dans les formations que
j’anime. Je n’ai pas de vision d’ensemble. Je ne dirais pas que la situation
s’aggrave ni qu’elle s’améliore, mais
qu’elle est compliquée, au regard
notamment du fait que l’école et la
famille ne sont plus les seuls prescripteurs du savoir ou de ce qui se présente comme tel. Aujourd’hui, les
adolescents ont accès à de multiples
sources, sans être forcément à même
de faire le tri. Pour certains, la parole
de l’enseignant n’est qu’une parole
parmi d’autres. D’où des contestations, qu’il faut se garder de généraliser. Le travail qui nous attend est
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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
immense, parce que les valeurs et
principes de la République – que
l’école enseigne – ne sont pas unanimement partagés. Si une partie de la
jeunesse n’y adhère pas, nous allons
vers des problèmes pires que ceux
que nous connaissons aujourd’hui.
Nous devons donc agir ensemble, en
donnant à ces élèves le meilleur de ce
que nous pouvons leur donner. La
relation pédagogique joue énormément. C’est pour cela que mon livre
est un peu optimiste. Avec mes classes de 3e, en entrant dans le sujet du
nazisme par l’idéologie des bourreaux et en travaillant sur l’aspect
politique, j’ai pu disqualifier l’antisémitisme. Je vois des gamins se mettre
en position de construire leur pensée.
C’est la plus belle des récompenses.
B. F. : Il est difficile de répondre. Et
cela ne tient pas à une option personnelle ou à un parti pris idéologique,
sans compter que ce type de soupçon
peut être aisément retournable. C’est
un principe éthique, car aucune enquête nationale n’a été faite à ce sujet
dans les établissements scolaires. Sa
méthodologie serait d’ailleurs difficile à établir. Comment interpréter
une parole hostile aux valeurs ? Témoigne-t-elle nécessairement d’un
rejet fondamental et d’une possible
radicalisation ? Est-il seulement permis d’y réfléchir ? Pourquoi ne pas se
demander si, à l’inverse, le choc des
attentats n’aurait pas déclenché,
chez beaucoup de jeunes, une prise
de conscience en faveur des valeurs ?
Je pense notamment à ces élèves
– majoritairement musulmans, puisque l’on ne cesse de parler d’eux implicitement – qui se sont tant impliqués dans leurs travaux pour le prix
Jean Zay de la laïcité, remis en 2016. Et
à ces élèves de lycée professionnel
hostiles à Charlie Hebdo qui, en 2014,
ont noué avec le dessinateur Charb
un dialogue respectueux, au point
d’éprouver avec leur enseignante
une douleur commune au lendemain du massacre.
Les valeurs républicaines, nous dit
Iannis Roder, ne sont pas unanimement partagées. Mais c’est toute
l’histoire de l’école depuis le
XIXe siècle ! Elle est inséparable de la
mission des enseignants. Arriver devant une classe et dire : « C’est affreux, ils ne partagent pas les valeurs
de la République », c’est presque un
non-sens. Quant au fait que la parole
de l’enseignant est aujourd’hui concurrencée, n’oublions pas que cela
s’inscrit dans un contexte général de
dévaluation de toute autorité légitime, que l’on ne peut attribuer aux
seuls « jeunes de banlieue ».
Si une partie des enseignants
a accumulé, sur ces questions,
une expérience précieuse,
comment pourrait-elle bénéficier
à toute l’institution scolaire ?
I. R. : Benoît Falaize souligne que
les problèmes d’adhésion aux valeurs ont toujours existé. Certes.
Néanmoins, il faut, à chaque période, les replacer dans leur contexte. Ainsi, l’enseignement du nazisme et de la Shoah doit faire face à
des difficultés apparues récemment.
Devant la prise de conscience générale qu’il y a des problèmes de
manque d’adhésion aux valeurs de
la République, la priorité est la formation des enseignants. Celle-ci
doit être développée et approfondie.
Sur le fond, car un enseignant doit
avoir aux yeux de ses élèves une
« IMPOSER UN
CATÉCHISME
RÉPUBLICAIN N’AURAIT
AUCUN SENS. LE SAVOIR
SE CONSTRUIT SUR
UN TEMPS LONG »
IANNIS RODER
professeur d’histoire-géographie
autorité intellectuelle et morale. Il
ne peut l’acquérir que s’il est solide
sur ses connaissances et s’il peut
leur donner matière à penser. Sur la
forme, aussi, pour s’adresser à des
élèves qui contestent le savoir dispensé, en étant capable de leur expliquer en quoi leurs motifs sont
problématiques au regard des valeurs de la société.
Les enseignants doivent aussi être
formés à des manières de travailler
qui permettent aux élèves d’entrer
dans une réflexion élaborée, de dépasser les slogans. Pour cela, le
temps nous manque. Il nous faut le
prendre. Imposer un catéchisme républicain n’aurait aucun sens. Le savoir se construit sur un temps long,
en prenant le contre-pied de notre
société de l’immédiateté. Une autre
piste à laquelle je crois beaucoup est
la pédagogie de projet, qui consiste à
travailler de manière interdisciplinaire sur une longue durée, par
exemple sur une année scolaire entière. Cela permet d’aborder la question des valeurs de manière détournée, en créant des relations différentes avec les élèves.
B. F. : La formation est au cœur de
notre problématique, je suis totalement d’accord à ce sujet. Un enseignant sûr de ses savoirs, au fait de
l’actualité de sa discipline, est en mesure de répondre sans être désarçonné par une croyance sincère ou
une provocation d’un élève. Il faut
aussi une formation sérieuse aux
gestes professionnels et aux démarches pédagogiques, pour faire adhérer les élèves aux valeurs au lieu de
les asséner. L’institution scolaire tout
entière, de la base au sommet, doit
considérer ces territoires de banlieue
ou de l’éducation prioritaire à égalité
avec les autres territoires. Nous ne devons pas faire peser sur leurs habitants une suspicion permanente, que
les élèves enregistrent très bien dans
les discours publics. Le principe
d’égalité doit être respecté. Ces élèves
sont des enfants de la République, de
la même manière que ceux de n’importe quel centre-ville.
Je résumerais un autre principe en
trois mots : accueillir, regarder et
reconnaître. Accueillir, car la bienveillance envers les élèves n’exclut jamais la fermeté ni l’exigence.
Regarder les élèves non seulement en
tant qu’élèves mais en tant qu’êtres
humains. Et les reconnaître, au sens
de les accepter pleinement comme
futurs citoyens. Cela suppose un acte
pédagogique très important et qui rejoint la question de la formation : accepter la parole de l’élève telle qu’elle
apparaît, même si elle nous est choquante et parfois insupportable, pour
mieux la retourner. Au fond, pour
faire vivre pleinement l’école comme
lieu de culture et d’émancipation. p
propos recueillis par
luc cédelle
Un voyage à travers le temps et les grandes
civilisations à l’origine de notre monde
Dans chaque numéro, vous retrouverez
■ les signatures d’historiens et d’un comité scientifique renommés
■ six dossiers riches en infographie et en iconographie
■ un regard sur toutes les civilisations qui ont marqué notre humanité
LES CENTURIONS
PILIERS DES
S
LÉGIONS ROMAINE
GRANDS
S
MAGASINON
UNE RÉVOLUTI
FEMMES
QUI PASSE PAR LES
TEPE
GÖBEKLI
TEMPLE
PREMIER
CHAQUE MOIS CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
débats & analyses | 21
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Xi Jinping, leader intraitable en interne, souple à l’extérieur
Analyse
frédéric lemaître
Service International
« LES AUTORITÉS
CHINOISES
FAÇONNENT LEUR
DISCOURS POUR
PRÉSENTER AU
MONDE L’IMAGE
D’UNE PUISSANCE
PACIFIQUE »
NADÈGE ROLLAND
chercheuse au National
Bureau of Asian Research
R
éception grandiose de 53 dirigeants africains les lundi et
mardi 3 et 4 septembre à Pékin,
possible présence à Pyongyang,
dimanche 9 septembre, à l’occasion des 70 ans de la Corée du
Nord : le président chinois Xi Jinping multiplie les initiatives. Mais sa rentrée internationale a lieu dans un contexte délicat. Moins
présent cet été à la « une » du Quotidien du
peuple, pris de court par la guerre commerciale avec les Etats-Unis, « extrêmement fatigué », selon plusieurs interlocuteurs occidentaux… En raison de l’opacité qui entoure le
pouvoir chinois, il n’en fallait pas davantage
pour que certains spéculent cet été sur les
« difficultés » que rencontrerait M. Xi, également tout-puissant secrétaire général du
Parti communiste.
Contrairement à ce qu’affirmaient certaines
rumeurs, rien ne permet d’affirmer que le
séminaire de rentrée auquel participent chaque année à la mi-août les dirigeants chinois,
à Beidaihe, et qui donne lieu à d’intenses spéculations parmi les observateurs, se soit mal
passé pour Xi Jinping. Moins de deux semaines plus tard, celui-ci a fait passer un message
on ne peut plus clair aux 88 millions de membres du parti : silence dans les rangs.
Dimanche 26 août, la très redoutée Commission centrale de l’inspection disciplinaire
du Parti communiste chinois (PCC) a en effet
publié une directive, rappelant ou actualisant
pas moins de 142 dispositions que les membres du PCC sont tenus de respecter. Interdiction leur est notamment faite de « propager
des rumeurs ou de nuire à l’unité du parti ». Les
membres du parti n’ont donc pas non plus le
droit d’exprimer leur désaccord sur les décisions prises.
La liberté religieuse, officiellement reconnue en Chine, s’arrête aux portes du PCC. La
directive insiste sur la laïcité que doivent
respecter ses membres : « Il faut renforcer
l’éducation idéologique pour les membres du
parti qui ont des croyances religieuses. S’ils
ne les abandonnent pas grâce à l’aide et à
l’éducation fournies par le parti, ils doivent
être incités à le quitter. »
Signe que la campagne anticorruption, l’un
des piliers de la politique de M. Xi, est toujours
d’actualité, la directive précise également que
« les membres et responsables du parti doivent
correctement exercer le pouvoir que le peuple
leur a confié, être honnêtes et s’opposer à tout
abus de pouvoir ou comportement visant à
obtenir un bénéfice personnel ». Les bureaucrates, qui ne sont pas toujours membres du PCC,
sont eux aussi sous surveillance depuis la
création, en mars, d’une nouvelle Commission nationale de supervision. Or, ils sont
« paralysés par la peur », selon les mots du
politologue américain Minxin Pei. Le rappel à
l’ordre les concerne aussi : ils sont sommés de
Les lobbyistes sont des acteurs
légitimes de la démocratie
Les économistes Stefan Ambec et
Claude Crampes défendent l’existence
de ces groupes de pression, qui permettent,
selon eux, un sain débat entre les différentes
parties affectées par l’action de l’Etat
Par STEFAN AMBEC et
CLAUDE CRAMPES
L
a présence d’un lobbyiste des
chasseurs à une réunion officielle à l’Elysée aurait été le
facteur déclenchant de la décision du
ministre de la transition écologique
et solidaire de quitter le gouvernement le 28 août. Pour Nicolas Hulot,
la présence de lobbyistes dans les
cercles du pouvoir pose un problème
de démocratie. L’activité des lobbys
est-elle vraiment nuisible à la décision publique ?
Un lobby est un groupe de pression qui défend les intérêts particuliers ou communs de certaines
parties prenantes dans les décisions
publiques : groupement d’entreprises, investisseurs, associations…
L’Union européenne répertorie
11 000 lobbyistes à Bruxelles, parmi
lesquels des associations d’industriels (comme l’Union des industries chimiques) ou de syndicats
(Force ouvrière), des organisations
patronales (Medef) et des ONG
(WWF France). Ce terme a une connotation antidémocratique, car il
fait référence aux coulisses du pouvoir : le « hall » (lobby, en anglais) des
Parlements où se nouent des intrigues entre les lobbyistes et les politiques, à l’abri du regard des journalistes et des citoyens. Pourtant, ce n’est
qu’une des multiples facettes de
leur action qui, au contraire, peut
favoriser des prises de décisions
plus démocratiques.
Ainsi, le Comité pour l’économie
verte, qui siège au sein du ministère
de la transition écologique et solidaire, s’appuie sur nombre de lobbyistes pour rendre des avis sur des
questions de politiques environnementales. L’intérêt est d’avoir une
représentation de toutes les parties
prenantes impliquées dans la décision publique. Dans le groupe de travail sur la régulation des pesticides,
les syndicats agricoles et l’union des
producteurs de produits phytosanitaires se sont mis autour de la table
avec des associations de défense des
consommateurs et de l’environnement. Les échanges ont permis de
partager des informations importantes pour les décisions à prendre.
Une synthèse de ces discussions a été
publiée sous forme d’avis, de diagnostic et de recommandations disponibles sur le site du comité.
Les lobbys ont aussi pour rôle de relayer des informations scientifiques
sur des sujets complexes comme
l’impact de la pollution sur la santé,
le dérèglement climatique ou la préservation de la biodiversité. Evidemment, étant partie prenante, un
lobby aura tendance à relayer seulement les études qui vont dans le sens
de ses intérêts et d’en exagérer les
conclusions. On l’a vu lors des controverses sur le glyphosate ou le maïs
transgénique, qui ont opposé Monsanto-Bayer et la FNSEA d’un côté, et
les organismes de défense de l’environnement de l’autre.
FORCE DE SENSIBILISATION
Mais le biais d’opinion n’est pas un
problème tant que les intérêts sont
clairement identifiés. Cela fait partie
du débat démocratique. Après tout,
un jury écoute les arguments de la
partie civile et de l’avocat de la
défense avant de prendre sa décision.
Chacune des parties développe des
arguments qui vont dans le sens de
son mandat. Si le mandat est clair,
confronter des arguments éclairés
ne devrait pas nuire à la décision. Les
décideurs ne sont pas dupes.
C’est le déséquilibre entre lobbys
qui pose problème. Ce déséquilibre
est essentiellement dû aux moyens
financiers et humains dont disposent les lobbys, les grands groupes
industriels ayant une force de frappe
bien supérieure aux ONG. Il en
résulte un gaspillage des ressources
dans des activités d’influence. C’est
particulièrement flagrant aux EtatsUnis, où les lobbys doivent rendre
publique leur activité, y compris les
montants financiers perçus et engagés. Selon une étude de l’économiste
Karam Kang, les entreprises du sec-
teur de l’énergie ont dépensé plus de
600 millions de dollars en lobbying
en 2007-2008, une moyenne de
1 million de dollars par entreprise ou
organisation de producteurs. L’étude
montre qu’il faut au moins 3 millions de dollars pour accroître la probabilité d’une décision favorable (par
rapport à une situation sans lobbying) de seulement 1,2 % ! Néanmoins, le jeu en vaut la chandelle, car
les gains financiers sont importants
(500 millions de dollars par décision
en moyenne), de sorte que le taux de
rentabilité du lobbying est évalué
entre 137 et 152 %.
Qu’on le veuille ou non, les lobbys
font partie de la vie politique. On
peut déplorer qu’ils parasitent le
débat public en ayant un accès direct
aux hautes sphères du pouvoir. Ils
sont néanmoins une force de sensibilisation et de mobilisation des
citoyens. L’art de la politique
consiste à jouer avec les vents
contraires des lobbys existants plutôt que de les subir, voire à créer de
nouveaux groupes de pression.
C’est précisément un des effets, et
maintenant un des moteurs, de la
politique de soutien aux énergies
renouvelables des vingt dernières
années. On peut porter au crédit du
lobbying exercé par les ONG de
défense de l’environnement, en particulier la fondation créée par Nicolas Hulot, l’infléchissement observé
dans la politique environnementale
et énergétique de la France et des
grands industriels au cours des dernières décennies. Et la politique de
subvention aux énergies renouvelables a conduit à la création d’un
lobby des installateurs d’éoliennes et
de panneaux photovoltaïques, qui
ne manquent pas de réclamer des
objectifs de transition énergétique
plus ambitieux. p
¶
Claude Crampes
est professeur d’économie à la Toulouse School
of Economics
Stefan Ambec
est directeur de
recherche à la
Toulouse School of Economics et à l’INRA
mettre en œuvre les directives centrales sous
peine de perdre leur emploi. Les membres du
parti, eux, risquent en plus l’exclusion.
A l’intérieur du pays, la reprise en main est
générale. Des universitaires, invités à assister
à des séminaires de rééducation idéologique,
aux agences de publicité, à qui M. Xi a enjoint
de promouvoir l’image de la Chine, rares sont
les secteurs qui ne sont pas concernés.
Concessions formelles
En revanche, sur le plan international, Pékin
semble prêt à faire quelques concessions, au
moins formelles, à ses partenaires. L’Occident
s’inquiète-t-il de ses ambitions technologiques ? La Chine décide de ne plus évoquer publiquement son programme « Made in China
2025 », qui liste les dix secteurs clés où elle ambitionne d’acquérir le leadership mondial.
Même le projet des « nouvelles routes de la
soie » fait l’objet d’une communication plus
prudente. Le 27 août, Xi Jinping, présidant une
rencontre destinée à célébrer le cinquième
anniversaire du lancement de ce projet, qui
implique de gigantesques investissements
chinois dans plus d’une soixantaine de pays, a
précisé que celui-ci n’avait pour but ni de créer
un « club chinois » ni de se transformer en une
vaste alliance militaire ou géopolitique.
C’était une réponse indirecte aux critiques
du premier ministre malaisien. Le 21 août, à
Pékin, Mahathir Mohamad, renonçant à
22 milliards de dollars d’investissements prévus dans le cadre de cette initiative, avait mis
les Chinois en garde contre un risque de « néo-
colonialisme ». « L’intervention de Mahathir, à
la fois très respectueuse mais très directe, a
obligé Xi Jinping à se confronter directement à
la réalité », note Mathieu Duchâtel, spécialiste
de la Chine au centre de recherches European
Council on Foreign Relations (ECFR). Depuis
plusieurs mois, des dirigeants occidentaux,
tant aux Etats-Unis qu’en Europe, s’inquiètent
ouvertement de ce projet qui s’affranchirait
notamment des règles juridiques du commerce international en vigueur.
Alors que le troisième sommet des chefs
d’Etat du Forum de coopération Chine-Afrique (Focac), qui se tient à Pékin, est le plus
grand jamais organisé, les économistes évoquent désormais la « diplomatie du piège de la
dette », dont seraient victimes plusieurs pays
asiatiques et africains devenus trop dépendants de la Chine.
Pour certains, cette nouvelle modestie chinoise n’est que de façade. « Les autorités chinoises évaluent constamment les perceptions
internationales de leurs actions et façonnent
leur discours pour présenter au monde l’image
d’une puissance pacifique dénuée d’intentions
stratégiques malveillantes, et l’initiative des
routes de la soie n’échappe pas à cette règle »,
note Nadège Rolland, chercheuse sur les questions politiques et de sécurité en Asie-Pacifique au National Bureau of Asian Research
(NBR), un centre de recherche indépendant, à
Washington. Pour elle comme pour nombre
d’Occidentaux, les routes de la soie constituent bel et bien la version chinoise d’une
mondialisation post-occidentale. p
Les aigrefins de
l’environnement
D’ARGENT ET DE SANG
de Fabrice Arfi,
Seuil,
256 pages, 18 euros
Le livre
L’
incroyable carambouille à la TVA sur le marché du carbone n’en finit plus de faire couler
de l’encre. Après de nombreux articles publiés
par le site d’information Mediapart, c’est au
tour de Fabrice Arfi, le responsable des enquêtes du média fondé par Edwy Plenel, de revenir dans ce livre sur
l’arnaque qui a permis, entre 2008 et 2009, à quelques
aigrefins habiles et sans scrupule de délester l’Etat français de 1,6 milliard d’euros en quelques mois en montant des carrousels de TVA sur le marché du carbone.
Dans son enquête, Fabrice Arfi, qui a rencontré les
principaux protagonistes de la fraude, raconte comment quelques escrocs, d’extraction modeste pour la
plupart, ont berné tout ce que l’administration française
compte de cerveaux bien faits en s’introduisant sur le
marché nouvellement créé, multipliant les achats et les
ventes de tonnes de CO2 sans jamais reverser la TVA.
« C’est un raz de marée, un feu d’artifice, un eldorado,
une épiphanie », écrit l’auteur. Telle équipe engrange près
de 280 millions d’euros, telle autre 300 millions. Malgré
les premières alertes des douanes judiciaires, l’Etat tarde
à réagir. Les « braqueurs » se volatilisent avec leur magot
mis à l’abri dans des structures bancaires opaques.
TUÉ EN PLEIN JOUR DEVANT LE PALAIS DES CONGRÈS
Les désormais fameux Arnaud Mimran, Marco Mouly
ou Cyril Astruc, tous condamnés depuis pour l’escroquerie, n’ont pas la richesse discrète. Voyages, casinos,
voitures de luxe ou fêtes somptueuses sont leur quotidien. Et Israël leur base arrière. L’argent facilement gagné se dépense tout aussi facilement. Autant d’ostentation ne pouvait laisser indifférent le grand banditisme,
qui ne va pas tarder à réclamer son dû. Plusieurs assassinats sur lesquels Fabrice Arfi revient en détail viendront en effet ponctuer les années postérieures à l’escroquerie. En 2010, Samy Souied, l’un des pionniers de
l’arnaque, sera tué en plein jour devant le Palais des congrès, porte Maillot, alors qu’il venait régler un différend
financier avec son ex-associé Arnaud Mimran. La justice
enquête encore aujourd’hui sur plusieurs de ces crimes
liés à l’argent du carbone pour tenter d’en trouver les
auteurs et les commanditaires. Jusqu’ici en vain.
Documents et témoignages à l’appui, D’argent et de
sang vient confirmer que la fraude s’est inscrite dans un
contexte européen où chaque acteur de la criminalité
organisée, qu’il soit issu de la finance ou du banditisme
traditionnel, a joué son rôle. Se moquant des frontières
et des règles communautaires, mais n’oubliant jamais
que les alliances ne sont que d’opportunité, les morts
une réalité, et l’argent l’unique finalité. p
simon piel
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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
par gé r ar d co urtois
La revanche
de « Culbuto »
A
près un été pourri par
l’affaire Benalla, c’est
une rentrée empoisonnée que subit le
président de la République Emmanuel Macron. En son temps,
Jacques Chirac avait, pour définir
ce genre de situation, une formule dont la trivialité n’enlève
rien à la sagacité : « Les emmerdes,
ça vole toujours en escadrille. »
Il y a deux semaines à peine, de
retour de vacances, le chef de l’Etat
avait fixé au gouvernement un ordre du jour vigoureux : « Rien ne
doit nous faire dévier de la stratégie
qui a été décidée par les Français »,
« la transformation » du pays doit
être poursuivie avec « cohérence et
intensité ». Or, en quelques jours,
tout semble s’être conjugué pour
le placer sur la défensive, à contretemps et à contre-emploi.
Tout a été dit de la démission fracassante, mardi 28 août, de Nicolas
Hulot. L’ancien ministre de la
transition écologique et solidaire
ne s’est pas contenté d’infliger un
camouflet à celui qui l’avait convaincu, quinze mois plus tôt, de
mettre sa notoriété et son talent
au service de l’action gouvernementale. Il y a ajouté un réquisitoire navré mais cinglant contre la
pusillanimité de l’Etat face aux défis climatiques et environnementaux, allant jusqu’à évoquer l’hypothèse que le volontarisme présidentiel affiché en la matière relève
de la « mystification ».
Ce coup de tonnerre n’a pas
éclaté dans un ciel serein. Au fil de
l’été, les nuages se sont accumulés
à l’horizon économique – sans
parler de l’horizon européen et international. Le rebond de l’économie française en 2017 – soit + 2,3 %
de progression du produit intérieur brut (PIB) – dessinait des
perspectives stimulantes : activité
soutenue, décrue du chômage, réduction du déficit public, budget
confortable. Il n’en est rien. La
croissance devrait retomber à
+ 1,7 % cette année et ne devrait
pas faire mieux en 2019.
Le gouvernement avait prévu de
ramener le déficit public à 2,3 % du
PIB en 2018 ; il devrait remonter à
2,6 % et frôler les 3 % en 2019. La
hausse des prix (+ 2,3 % en rythme
annuel) pèse sur le pouvoir
d’achat des Français, déjà écorné
par la hausse de la CSG et plus encore, en 2019, par la désindexation
annoncée des retraites et des allocations familiales par rapport à
l’inflation.
La main qui tremble
Quant au chômage, les chiffres
sont cruels. Après une baisse sensible en 2017 et jusqu’au printemps de cette année, le nombre
de demandeurs d’emploi est reparti à la hausse avec, en juillet,
3 462 000 personnes sans aucune
activité (catégorie A, + 19 000 en
un mois) ; il atteint 5 645 000, si
l’on ajoute les demandeurs ayant
exercé une activité (catégories B et
C), soit un niveau sans précédent.
Autant de paramètres qui compliquent l’équation budgétaire de
2019, comme l’ont démontré les
dissonances entre le premier ministre, Edouard Philippe, et le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, notamment
sur l’effort attendu des entrepri-
ET L’ANCIEN
PRÉSIDENT
DE TACLER
« LE NARCISSISME,
TERRIBLE MALADIE »
DES HOMMES
POLITIQUES
FRANÇOIS HOLLANDE
SAVOURE SA
REVANCHE SUR CELUI
QUI L’A POUSSÉ VERS
LA SORTIE ET QUI
CONNAÎT UNE RENTRÉE
BIEN DIFFICILE
ses. Mais c’est le président de la
République lui-même qui a
ajouté au trouble ambiant en
mettant brusquement en doute
la pertinence d’une réforme emblématique programmée pour
janvier 2019 : le prélèvement à la
source de l’impôt sur le revenu.
Quelles que soient les explications invoquées et quelle que soit
la décision finalement prise, les
Français retiendront qu’Emmanuel Macron, implacable réformateur jusqu’à présent, a eu soudain la main qui tremble.
Le chef de l’Etat avait déjà connu
une rentrée délicate en 2017, après
un premier été cafouilleux. Il avait
repris les choses en main avec
énergie, écartant les obstacles et
retrouvant vite un solide socle de
confiance dans l’opinion. Tout
laisse à penser qu’il lui sera difficile de renouveler cette performance. Les hésitations du moment, l’absence de résultats encourageants de la politique économique, l’étiquette probablement
indélébile de « président des riches » et un exercice trop solitaire,
voire autoritaire, du pouvoir ont
eu raison, pour une large part, des
espoirs que nombre de Français
avaient placés en lui.
Tout cela, évidemment, fait le
bonheur des opposants de tous
bords. Et parmi eux, du meilleur
expert en rentrées calamiteuses,
François Hollande en l’occurrence. Sa capacité à retomber sur
ses pieds en toutes circonstances
lui avait valu, autrefois, le surnom
de « Culbuto ». Il le justifie à nouveau. Requinqué par sa tournée
flatteuse dans les librairies de
France et de Navarre pour dédicacer son livre à succès (Les Leçons
du pouvoir, 228 p., Stock, 22 euros),
l’ancien président savoure, à l’évidence, sa revanche sur l’impudent
Macron qui l’avait poussé vers la
sortie, voilà bientôt deux ans.
A Cherbourg (Manche), le
31 août, c’est une volée de flèches
acérées qu’il a adressées à son successeur, sans le nommer. A propos
de la réforme du prélèvement à la
source : « Je ne veux pas compliquer
la tâche de ceux qui hésitent encore ! Mais cette réforme, elle était
prête. C’est un problème de choix
politique… », a-t-il cinglé. De choix
politique et de « vision », a-t-il
ajouté : « On ne peut pas être simplement dans la gestion, l’accumulation de réformes soi-disant indispensables », car « une réforme n’est
pas une conviction ». Et de tacler
« le narcissisme, terrible maladie »
des hommes politiques ou « le libéralisme [qui] entretient le populisme » en mettant en cause les services publics et en diminuant les
droits sociaux. Conclusion, qui faisait d’une pierre trois coups – Emmanuel Macron, le chef de file de
La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, et les socialistes : « Rien
ne se conquiert dans la prétention,
l’oubli, la contrition. »
L’on ne sait si François Hollande
nourrit l’espoir de revenir au premier plan. Mais il est sûr que lui
n’a rien oublié, qu’il n’entend nullement battre sa coulpe sur son
quinquennat et qu’il sera, pour
Emmanuel Macron, un censeur
aussi caustique qu’impitoyable. Ce
n’est pas la moindre « leçon du
pouvoir » en cette rentrée. p
Tirage du Monde daté mardi 4 septembre : 189 792 exemplaires
SYRIE : MOSCOU
FACE À LA
POUDRIÈRE
D’IDLIB
M
éthodiquement depuis deux
ans, le régime syrien, avec l’appui crucial de ses alliés russes et
iraniens, a repris toutes les poches de résistance du pays, les unes après les autres. Il
n’en reste plus qu’une : Idlib, dans le nordouest du pays, où vivent trois millions de
civils, dont un million de personnes déplacées. L’offensive sur Idlib, dernier acte de
cette reconquête, passe aujourd’hui pour
inéluctable. Les troupes se massent, les déclarations se musclent, mais l’importance
de ce qui se joue dans cette enclave va audelà d’un simple remodelage des lignes de
front. Idlib ne symbolise pas seulement la
dernière bataille d’un conflit terriblement
meurtrier, mais déjà la première crise d’un
après-guerre dominé par Moscou.
La mise en garde lancée sur Twitter, tard
lundi 3 septembre, par le président Donald
Trump au président Bachar Al-Assad, ainsi
qu’aux Russes et aux Iraniens, contre « la
grave erreur humanitaire » que constituerait un assaut sur Idlib ne doit en effet
tromper personne : les Etats-Unis, de
moins en moins intéressés par la Syrie, ne
bougeront pas. Les menaces occidentales
se limitent aujourd’hui à celles de frappes
en cas de recours à l’arme chimique.
C’est donc le président Vladimir Poutine
qui détient les cartes maîtresses. Il a le pouvoir de lancer une offensive de grande ampleur ou, au contraire, de limiter l’avancée
des forces prorégime aux marges de l’enclave. De lui dépend la décision qui déclenchera un chaos de grande ampleur ou une
guerre d’usure. Car Idlib est devenue une
poudrière. Les djihadistes d’Hayat Tahrir
Al-Cham, une coalition issue d’Al-Qaida, y
constituent la force dominante. De nombreux combattants de groupes d’opposition chassés des autres régions s’y sont retirés et se mêlent à la population civile. Une
opération de grande ampleur pourrait se
traduire par un exode massif que la Turquie voisine entend éviter à tout prix.
Les forces turques se sont révélées inaptes à isoler les éléments les plus radicaux
d’Idlib, légitimant ainsi les pressions russes. Les groupes proturcs ne rassemblent
qu’une minorité des combattants d’Idlib et
une position plus offensive d’Ankara contre
les djihadistes pourrait se traduire par des
attentats sur le sol turc. Ainsi prise au piège
de sa relation avec Moscou, la Turquie de
Recep Tayyip Erdogan n’aurait d’autre
choix pour préserver le statu quo que de se
soumettre aux termes dictés par son partenaire russe dans la définition des grands
équilibres de l’après-guerre. Cette définition sera au cœur du sommet qui doit
réunir, le 7 septembre à Téhéran, les présidents russe, turc et iranien.
L’Europe, elle, est directement concernée
par le scénario du chaos à Idlib, peu onéreux pour Moscou mais aux conséquences humanitaires inévitablement tragiques. L’exode des habitants d’Idlib ne
pourrait pas être contenu par une Turquie
qui abrite déjà trois millions de réfugiés
syriens : c’est alors la menace d’une nouvelle crise migratoire qui pèserait sur notre continent, à la veille des élections au
Parlement européen.
Le constat est simple. Les Etats-Unis se retirent, la Russie est en position d’arbitre régional. M. Poutine attend des Européens
qu’ils financent la reconstruction d’une Syrie exsangue à la tête de laquelle il a rétabli
Bachar Al-Assad, celui-là même qui a massacré son peuple. Les Européens ont là un
levier financier : il leur incombe de s’en servir pour éviter ce scénario, et pour exiger
une transition politique à Damas. p
AVEC NRJ ET
LES ENCEINTES CONNECTÉES
VOUS ÊTES À UNE SECONDE
DE L’ACHAT
DeBonneville-Orlandini
FRANCE | CHRONIQUE
Avec l’arrivée des enceintes connectées dans les foyers français,
une nouvelle page s’écrit pour NRJ. La radio, média le plus proche
de l’acte d’achat de par sa mobilité, entre dans une nouvelle dimension.
Désormaisdurantl’écouted’unepublicitésurNRJavecuneGoogleHome,
l’auditeur peut dire par exemple :
«Ok Google, rajoute le soda X à ma liste de courses».
Enceinte connectée pour le média le plus connecté...
Le futur de la radio commence aujourd’hui.
Contact NRJ Global : Laurence BUCQUET - 01 40 71 44 06 - lbucquet@nrjglobal.fr - www.nrjglobal.com
Portrait
L’autisme
au féminin
Diagnostiquée autiste
de type Asperger à l’âge
de 27 ans, Julie Dachez
est devenue spécialiste
de sa condition,
lui consacrant
même une thèse
PAGE 8
La nouvelle
vague des
accélérateurs
L’ocytocine, déroutante
« hormone de l’amour »
Faire surfer les électrons,
c’est la voie explorée
au CERN pour
étudier d’autres états
de la matière
PAGE 3
Cristaux d’ocytocine en lumière polarisante.
ALFRED PASIEKA/SPL/COSMOS
Essentielle à l’accouchement,
à la lactation ou à l’orgasme, cette
molécule fascine par son omniprésence
dans les mécanismes d’interaction
sociale. Pourrait-elle être efficace contre
l’autisme et des syndromes associés ?
pascale santi
S
ouvent appelée hormone de l’amour, de
l’attachement, du plaisir… ou encore
qualifiée de « grande facilitatrice de la
vie », l’ocytocine, sécrétée naturellement
dans le cerveau, est impliquée dans
l’accouchement, la lactation, l’acte sexuel, l’orgasme. Elle joue un rôle essentiel dans les relations
parents/bébé, le développement cognitif, la régulation de l’émotion ou encore le contrôle alimentaire, la douleur… Bien qu’elle soit connue depuis
près d’un siècle, et malgré les quelque 25 000 pu-
blications sur le sujet depuis les années 1950, l’ocytocine conserve bien des mystères.
Au-delà des effets physiologiques périnataux
induits par l’hormone, on prend conscience dans les
années 1970 de son influence sur les comportements. Le premier effet démontré fut l’induction de
comportement maternel chez les rats par l’administration d’ocytocine de synthèse. « Depuis, d’autres
études ont démontré que l’ocytocine pourrait jouer
un rôle sur tout comportement social, le renforcement des liens entre parents et enfants, la confiance,
l’orgasme, l’anxiété, la peur », décrit Françoise Muscatelli, de l’Institut de neurobiologie de la Méditerranée (Inserm) à Luminy (Marseille). Elle agit ainsi en
réduisant des manifestations de certains troubles
autistiques ou apparentés. Pourrait-elle constituer
un premier traitement pour améliorer les interactions sociales qui font souvent défaut chez ceux qui
en sont affectés et dont le nombre ne cesse d’augmenter ? Enquête sur une molécule déroutante,
dont l’ubiquité ne cesse d’intriguer les chercheurs et
le potentiel thérapeutique de susciter des espoirs.
C’est le Britannique Henry Dale (1875-1968) qui le
premier, en 1906, s’est mis sur sa piste en montrant
qu’une substance extraite de l’hypophyse avait des
propriétés contractiles chez la chatte enceinte. Puis
cette molécule est isolée en 1927 et commercialisée
Cahier du « Monde » No 22907 daté Mercredi 5 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
sous le nom de Oxytocin, du grec oxus (« rapide ») et
tokos (« accouchement »). En effet, les premiers effets
montrés chez les mammifères étaient la contraction
des muscles de l’utérus, accélérant le travail lors de
l’accouchement, puis la rétractation de l’utérus après
l’expulsion, afin qu’il retrouve sa position initiale.
Elle stimule aussi la production de lait lors de la tétée.
C’est le biochimiste américain Vincent du Vigneaud
(1901-1978), Prix Nobel de chimie en 1955, qui la décrit
comme une hormone formée de neuf acides aminés.
Présente naturellement dans l’organisme, l’ocytocine est synthétisée dans le cerveau et également en
périphérie dans différents organes, mais la fonction
de cette synthèse en périphérie reste mal connue.
Dans le cerveau, elle est produite dans deux petites
structures localisées au sein de l’hypothalamus, puis
libérée par l’hypophyse dans la circulation sanguine.
On a même mis en évidence son rôle dans la fidélité… des campagnols des prairies. Connus pour
former des couples durables, ils présentent plus
d’ocytocine dans les noyaux accumbens, comme l’a
montré en 2004 le neurobiologiste américain Larry
Young. Pourtant, Karen Bales (université de Davis) a
mis en évidence en 2012 que lorsqu’ils recevaient de
l’ocytocine à l’adolescence, ils devenaient plus volages à l’âge adulte. De quoi semer le trouble.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4 -5
L’alcoolisation
fœtale
en chiffres
A la veille d’une campagne de prévention, Santé
publique France publie
la première estimation
du nombre de nouveaunés affectés par la
consommation d’alcool
de la mère. Cette estimation – un cas par jour –,
bien en deçà des chiffres
internationaux, doit
cependant être affinée
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2|
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Prévenir les dégâts de l’alcoolisation fœtale
PÉDIATRIE - Santé publique France présente la première évaluation nationale de la prévalence des atteintes liées à l’exposition prénatale
à l’alcool. Moins alarmants que les estimations internationales, ces chiffres ne reflètent cependant pas l’ampleur du phénomène
E
n France, un enfant naîtrait chaque
jour avec au moins une conséquence
de l’exposition prénatale à l’alcool ; et
un par semaine avec la forme la plus
spécifique de ces troubles, le syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF), qui résulte
d’une consommation maternelle très élevée
pendant la grossesse. Soit respectivement 0,48 et
0,07 cas pour mille naissances.
A quelques jours de la Journée mondiale de
sensibilisation au SAF, le 9 septembre, les premières estimations nationales que devait présenter, mardi 4 septembre, Santé publique
France confirment le poids important de cette
problématique pour la santé publique. De prime
abord, ces résultats pourraient toutefois paraître
une bonne nouvelle. Les taux calculés en France
sont en effet dix à vingt fois plus bas que les
estimations internationales admises : cinq à
dix naissances sur mille pour les troubles causés
par l’alcoolisation fœtale (TCAF), dont un sur dix
est un SAF. Mais les auteurs de l’étude, réalisée à
partir des bases de données des hôpitaux
(programme de médicalisation des systèmes
d’information, PMSI), précisent d’emblée que
leurs chiffres sont « très sous-estimés », notamment parce que ces diagnostics sont difficiles à
poser en période néonatale et qu’ils n’incluent
pas les cas reconnus plus tard dans l’enfance.
Effet tératogène
Les effets délétères de l’exposition à l’alcool dans
la vie intra-utérine sont bien documentés. Ce
toxique est d’ailleurs la première cause de handicap mental non génétique et d’inadaptation
sociale, une cause totalement évitable. Au premier trimestre de la grossesse, il est tératogène
(augmente le risque de malformations). Au
deuxième et au troisième trimestre, il peut
perturber plus insidieusement la croissance et la
maturation cérébrale.
Le tableau le plus spécifique, le syndrome
d’alcoolisation fœtale, a été décrit initialement
par le pédiatre nantais Paul Lemoine, en 1968,
qui citait lui-même la thèse de médecine de
Jacqueline Rouquette (1957), puis redécouvert
en 1973 par deux pédiatres américains. Il associe
des anomalies physiques (visage caractéristique
dès la naissance, malformations, retard de croissance) et des troubles du neurodéveloppement :
difficultés d’apprentissage ; troubles du calcul,
du langage, du comportement, de la mémoire ;
retard mental ; déficit d’attention…
Depuis, d’autres formes ont été identifiées, et il
est désormais établi que les TCAF forment un
continuum, le cas le plus fréquent étant les
formes partielles. Les symptômes liés aux troubles neurodéveloppementaux peuvent se révéler dans l’enfance, et le lien avec une exposition
prénatale à l’alcool n’est pas toujours évident.
Faute de seuil de consommation en dessous
duquel il n’y aurait aucun risque pour l’enfant,
les autorités sanitaires prônent par principe de
précaution le « zéro alcool pendant la grossesse ».
« Malgré l’impact sanitaire et social de ces trou-
Un taux élevé peut correspondre à une exposition
plus importante à l’alcool, mais il faut aussi tenir
compte du contexte historique local. A La Réunion,
par exemple, les professionnels de santé se sont
beaucoup mobilisés sur cette thématique. » Ils sont
donc probablement plus enclins à poser le diagnostic dès la naissance.
Les auteurs de l’étude ne sont pas non plus surpris par ce taux faible de TCAF par rapport aux
estimations internationales, l’enquête n’ayant
été réalisée que chez les nouveau-nés. « Le diagnostic peut n’être posé que plus tard, en particulier lors de la scolarité pour ce qui concerne les
troubles des apprentissages. D’autre part, même
en cas de suspicion, le soignant peut ne pas faire
figurer les codes diagnostiques correspondants
dans le PMSI », écrivent-ils. Spécialiste des TCAF,
le neuropédiatre David Germanaud (hôpital
Robert-Debré, APHP) souligne lui aussi des
paramètres expliquant aisément le hiatus entre
les résultats de cette étude française et les estimations obtenues par recoupement d’autres
études, en particulier internationales. « Le SAF
est sous-diagnostiqué à la naissance, soit parce
qu’il n’est pas reconnu, soit parce que le médecin
choisit de différer le diagnostic, relève-t-il. Quant
au code P043, il est très imprécis et quoi qu’il en
soit pas superposable au diagnostic de TCAF
hors SAF, qui ne peut être porté que plus tard.
C’est par contre un bon indicateur d’alcoolisation
maternelle importante. » Pour David Germanaud
comme pour les auteurs de l’étude, il est indispensable de se donner les moyens d’identifier
les cas de TCAF se manifestant plus tard dans
l’enfance, et qui d’ailleurs ne sont pas toujours
pris en charge dans les hôpitaux.
PHILIPPE LOPEZ/AFP
bles, aucune estimation nationale ni de comparaisons régionales récentes n’étaient à ce jour disponibles », souligne Santé publique France. Pour cette
première évaluation, Nolwenn Regnault (coordinatrice du programme de surveillance en santé
périnatale à Santé publique France) et ses collègues ont analysé, entre 2006 et 2013, les bases de
données PMSI des centres hospitaliers de France
métropolitaine et des départements et régions
d’outre-mer – hors Mayotte – pour les nouveaunés, c’est-à-dire entre 0 et 28 jours de vie.
Ils ont retenu les codes diagnostiques Q860,
correspondant au SAF avec dysmorphie, et P043
(« fœtus et nouveau-né affectés par l’alcoolisme
de la mère »). Pendant ces huit années, 452 cas de
SAF ont été recensés, et 2 755 cas d’autres troubles
causés par l’alcoolisation fœtale, soit au total 3 207
nouveau-nés touchés. La moitié des cas concerne
des filles. Globalement, la fréquence des TCAF est
donc évaluée à 0,48 cas pour 1 000, avec des taux
bien supérieurs dans certaines régions : comme
La Réunion (1,22 pour 1 000) ; la Haute-Normandie
(1,02 pour 1 000), la Champagne-Ardenne et le
Nord-Pas-de-Calais (0,9 pour 1 000). Des disparités régionales qui n’étonnent pas Nolwenn
Regnault. « Ces régions avaient déjà été identifiées
dans l’expertise collective de l’Inserm de 2001 sur
l’alcool et les effets sur la santé, commente-t-elle.
Campagne d’information
Qu’en est-il des consommations d’alcool pendant
la grossesse ? Elles sont loin d’être négligeables,
selon les données du baromètre santé 2017 présentées par Santé publique France. Une femme
enceinte sur dix a consommé, même occasionnellement, de l’alcool pendant sa grossesse. Et
quatre sur dix disent ne pas avoir été informées
des risques de la consommation d’alcool (ou de
tabac) par le médecin ou la sage-femme qui les
suit ou les a suivies pendant leur grossesse.
Pour la troisième année d’affilée, l’agence sanitaire va déployer une campagne nationale
auprès du public et des professionnels de santé.
« Les deux précédentes campagnes ont fait évoluer les connaissances du public sur ces questions,
mais il faut poursuivre l’effort, insiste François
Bourdillon, directeur général de Santé publique
France. Le zéro alcool doit devenir un réflexe
pendant la grossesse, mais aussi dès qu’une
femme veut un enfant. »
Quid du logo spécifique sur les bouteilles
d’alcool, instauré depuis dix ans mais souvent
inexistant, ou quasi illisible ? « Si les alcooliers veulent faire de la prévention, qu’ils fassent leurs preuves. Afficher cette information sur leurs produits est
de leur responsabilité », estime M. Bourdillon. p
sandrine cabut
Virus aviaire H7N9 : la Chine jalouse de ses échantillons
VIROLOGIE - Les autorités américaines demandent, depuis plus d’un an, des souches du virus grippal pour anticiper une éventuelle pandémie
D
epuis plus d’un an, les
autorités chinoises ne
donnent pas suite aux
demandes répétées venues des
Etats-Unis, tant de la part d’officiels gouvernementaux que de
responsables des Centres pour le
contrôle et la prévention des
maladies (CDC). Ces derniers souhaitent que leurs homologues
chinois partagent avec eux les
souches de virus de la grippe
aviaire H7N9 qui, depuis 2013, a
également touché des humains.
Une telle requête s’inscrit dans le
cadre défini par l’Organisation
mondiale de la santé (OMS) pour
la préparation aux pandémies
grippales.
Les médias américains, à commencer par le New York Times,
dans un article paru le 27 août,
ont fustigé l’attitude des instances chinoises, qui font la sourde
oreille. Ils soulignaient qu’elles
empêchaient de travailler à des
candidats vaccins contre un virus
qui pourrait muter, devenir
transmissible entre humains et
potentiellement à l’origine d’une
nouvelle pandémie. D’où une
polémique sur fond de tensions
dans les négociations commerciales entre Etats-Unis et Chine.
Le quotidien britannique The
Telegraph a indiqué pour sa part,
le 29 août, que, après avoir fourni
des souches du H7N9 en 2013 et
en 2016, la Chine n’avait pas
donné suite à une demande britannique effectuée en 2017.
Surveillance de mutations
En mars 2013, pour la première
fois, un cas humain d’infection par
un virus aviaire H7N9 a été identifié en Chine chez une personne
vivant en contact étroit avec des
volailles. Depuis, des épidémies
périodiques d’infections de personnes par le virus H7N9 surviennent, toutes sur le territoire chinois. La sixième, nettement plus
faible que celle qui l’a immédiate-
ment précédée, est en train de
s’achever, un seul cas humain
ayant été recensé depuis octobre 2017, contre 766 pour l’épidémie de 2016-2017, qui fut la plus
importante. Le nombre cumulé
d’infections humaines par le
H7N9 depuis mars 2013 s’élève à
1 625 cas confirmés, dont 623 mortels, soit un taux de létalité de 38 %,
selon le compte tenu par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Les personnes touchées jusqu’ici
ont été en contact avec des
volailles en Chine et il n’y a pas de
chaîne de transmission interhumaine soutenue, selon l’OMS et
les CDC. L’heure est donc à la surveillance des mutations que pourrait connaître le virus et qui le rendraient apte à être transmis plus
facilement d’humain à humain, lui
conférant ainsi un potentiel pandémique. Ces préparatifs incluent
aussi la mise au point de candidats
vaccins les plus spécifiques possi-
bles qui pourraient être mis en
fabrication à grande échelle.
Après la pandémie grippale à
virus A (H1N1) de 2009-2010, un
cadre international, « Pandemic
Influenza Preparedness » (« préparation à la grippe pandémique »,
PIP), a été mis en place, en 2010,
sur décision de l’OMS, afin que
tous les pays puissent bénéficier
des recherches internationales. « Il
prévoit et organise le partage entre
des centres référencés des souches
virales et des séquences génétiques
identifiées permettant de les reproduire, ainsi que le partage des
avantages, notamment financiers,
avec le centre qui a fourni le matériel », explique Bruno Lina, qui
dirige à Lyon l’un des deux laboratoires du centre national de référence (CNR) sur la grippe.
« Ne pas partager les souches ou
les séquences génétiques n’est pas
conforme à ce qui est attendu »,
confirme Sylvie van Der Werf,
directrice de l’autre laboratoire du
CNR à l’Institut Pasteur, à Paris.
L’un et l’autre n’ont pas fait de demande de souche auprès de leurs
homologues chinois, et Sylvie van
Der Werf confirme qu’aucune
nouvelle séquence génétique de
virus H7N9 n’a été déposée dans
la base de données internationale
depuis le début 2018.
« Mauvais signal »
L’attitude de la Chine met-elle le
monde en péril face à une éventuelle pandémie provoquée par un
mutant du virus H7N9 ? Les spécialistes français sollicités par Le
Monde réprouvent, mais n’adoptent pas le ton alarmiste de la
presse anglo-saxonne. « C’est ennuyeux de ne pas disposer du virus
circulant et de séquences génétiques récentes, même si les laboratoires chinois possèdent des experts
de niveau international. Il est préférable de suivre les évolutions et de
confronter des résultats. Après
avoir été exemplaire lors des pre-
mières épidémies à H7N9, la Chine
envoie un très mauvais signal »,
estime Sylvie van Der Werf.
« C’est mieux de travailler avec le
virus lui-même, mais il est possible
de s’appuyer sur un virus sur lequel
se trouvent les deux molécules
constituant les antigènes contre
lesquels un vaccin doit être dirigé »,
souligne Jean-Claude Manuguerra, directeur de la cellule d’intervention biologique d’urgence à
l’Institut Pasteur. La sélection des
virus grippaux circulant chez
l’animal tels que le H7N9 pour la
préparation de réassortants à
visée vaccinale « est réalisée régulièrement au moins de façon
biannuelle, en février et en septembre. Le dernier réassortant disponible date de 2017. Un vaccin préparé
avec une souche plus ancienne
pourrait se révéler moins efficace si
le virus a évolué au plan antigénique, mais pas dénué d’efficacité »,
précise Sylvie van Der Werf. p
paul benkimoun
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Le CERN fait surfer les électrons
TÉLESCOPE
b
PHYSIQUE - Un prototype, baptisé « Awake », promet de miniaturiser les futurs accélérateurs
de particules en entraînant les électrons sur des vagues créées par un faisceau de protons
P
ourra-t-on bientôt faire
apparaître un boson de
Higgs dans son salon ?
Cette particule élémentaire, la
dernière qui manquait au
tableau de chasse des physiciens,
a été découverte seulement
en 2012 au CERN (Organisation
européenne pour la recherche
nucléaire), en Suisse, grâce à un
accélérateur de particules géant,
le LHC, un anneau souterrain
long de 27 kilomètres. Le même
CERN vient de démontrer, dans
Nature, le 29 août, qu’une nouvelle technique pourrait réduire
considérablement les dimensions d’une future machine. Sur
10 mètres de long seulement, un
faisceau d’électrons a été accéléré
cent fois pour atteindre une
énergie colossale. Cette dernière
est certes cent fois plus faible que
celle du LEP, qui a laissé la place
au LHC, mais pour une distance
2 700 fois plus courte.
La miniaturisation est de taille,
même si elle ne permet pas de
jouer à la pétanque avec des particules à la maison. Sans compter
qu’il faut en amont de la piste de
vitesse de 10 mètres, un anneau
d’accélération de… 7 kilomètres.
C’est d’ailleurs ce qui rend unique au monde ce prototype,
baptisé « Awake », car seul le
CERN dispose d’une telle installation (qui sert d’ailleurs à alimenter le LHC en particules).
Rupture technologique
« Nous n’avons pas été surpris du
résultat mais surpris que tout
marche comme prévu », souligne
Edda Gschwendtner, chef du
projet Awake au CERN. « C’est une
vraie rupture technologique. Il
n’était pas évident que ça fonctionnerait aussi vite, tant l’expérience est complexe », salue Victor
Malka, chercheur à l’Institut
Weizmann, spécialiste d’une
technique assez proche.
L’idée remonte à 1979, lorsque
Toshiki Tajima et John Dawson,
aux Etats-Unis, proposent sur le
papier un accélérateur d’électrons
par laser. Pour accélérer une particule chargée comme un électron,
il suffit de lui appliquer un champ
électrique (comme dans les anciens tubes cathodiques de télévision). Plus il est fort, plus l’électron
file vite. Pour cela, on applique de
AST R ON OMI E
Le rover Opportunity toujours muet
sous la poussière
Opportunity, le rover martien de la NASA, n’a
pas donné de signe de vie depuis le 10 juin,
quelques semaines après le début d’une tempête de poussière qui a recouvert la quasitotalité de la planète Mars. Le 30 août, la NASA
a indiqué que le ciel se dégageait, et qu’une
période de 45 jours d’écoute active s’ouvrirait
dès que l’indice « tau » d’empoussièrement de
l’atmosphère atteindrait 1,5 – alors qu’il était
monté à 10,8 au plus fort de la tempête,
contre 0,5 en temps normal. La NASA n’a pas
précisé le niveau actuel de « tau », mais certaines voix ont regretté que l’agence américaine
n’attende pas que le ciel soit plus clair pour
ouvrir cette période d’écoute, jugée trop
courte. John Callas, responsable d’Opportunity au Jet Propulsion Laboratory, a précisé
que, au-delà de ces 45 jours, l’écoute passive
du rover serait étendue plusieurs mois : il est
déjà arrivé que des tourbillons nettoient les
panneaux solaires de la poussière accumulée.
Si c’est bien la cause du mutisme d’Opportunity, les ingénieurs ne veulent pas laisser passer cette chance, même si elle paraît infime.
Spirit, jumeau d’Opportunity, est déclaré
perdu pour la science depuis 2011.
PHYS I QU E
Le boson de Higgs refait parler de lui
La ligne du prototype Awake, de « seulement » 10 mètres de long. CERN
fortes tensions entre deux plaques
électriques, ou bien, comme dans
un four à micro-ondes, on crée un
champ électrique oscillant. Le
« four » de Tajima et Dawson est un
plasma, une soupe de particules
chargées, excité par un faisceau
laser intense. La propagation de
celui-ci perturbe le plasma dont le
champ électrique se met à osciller
comme la surface d’un étang après
le passage d’un bateau. Certains
électrons présents dans le plasma
se comportent alors comme de
véritables surfeurs dans les vagues
de sillage (qui sont en fait des
vagues de champs électriques) et
sont accélérés. Une dizaine d’années plus tard, la démonstration
de cette technique était faite.
Aujourd’hui le record est un
champ électrique équivalant à un
voltage d’un milliard de volts
entre deux plaques séparées de
dix centimètres. Particulièrement
compact donc.
En 2010, Allen Caldwell, de l’institut Max Planck et porte-parole
d’Awake, a l’idée avec des collègues d’utiliser non pas un laser
pour servir de « bateau » mais un
faisceau de protons, plus énergé-
tique, excitant une vapeur de
rubidium (pour le plasma).
Mais les chercheurs ont eu de la
chance, car bombarder un plasma
par un faisceau de protons crée a
priori une vague qui n’a pas la
bonne longueur pour accélérer les
électrons : les bosses sont trop
loin les unes des autres. Sauf
qu’en 1994 Victor Malka et ses
collègues ont découvert un effet
de saucissonnage bénéfique :
lorsqu’un laser frappe le plasma, il
se brise en plusieurs petits « bateaux », qui créent chacun des vagues plus fréquentes. « C’est magique ! La nature fait en sorte que cela
marche », s’amuse Victor Malka.
Electrons accélérés
Awake a pu observer cet effet sur
un faisceau de protons en 2017,
avant donc de montrer que le
sillage ainsi généré pouvait accélérer effectivement les électrons.
Les champs électriques créés
équivalant à deux cents millions
de volts, soit quarante fois plus
qu’au LHC. Mais celui-ci accélère
plus car, étant circulaire, il botte le
derrière des particules à intervalles réguliers. De quoi atteindre
des énergies bien plus grandes
que celles d’Awake. Ce dernier doit
donc encore s’améliorer, ce qui
sera l’objet des prochains chantiers pour de nouveaux tirs
en 2021, cinq fois plus énergétiques. Ensuite, ces démonstrations pourront fournir des électrons accélérés pour des expériences de physique fondamentale de recherche de nouvelles
particules ou d’exploration de
nouvelles théories, par exemple
en percutant des électrons contre
des protons ou des électrons
contre des antiélectrons.
Pendant ce temps, l’accélération
par laser, qui a lancé le sujet, se développe. Les électrons sont moins
énergétiques mais l’instrument
est plus compact, permettant,
entre autres applications en radiothérapie, de brûler des cellules plus
efficacement que des rayons X.
« Au début, les gens étaient très
sceptiques lorsqu’on présentait
ces accélérateurs plasma, mais la
technologie a mûri, et cette dernière expérience est l’une des
démonstrations de leur crédibilité », estime Victor Malka. p
Les deux plus grosses expériences du CERN,
Atlas et CMS, ont annoncé le 28 août avoir
observé la désintégration du boson de Higgs
en deux quarks lourds dits « b ». Le boson de
Higgs, découvert en 2012 dans le choc entre
deux faisceaux de protons, était la dernière
pièce manquante du puzzle des particules
élémentaires. Il est responsable de la masse
des autres particules, et son comportement
pourrait renseigner sur des théories physiques nouvelles. Il meurt majoritairement
en émettant deux grains de lumière mais
peut donc aussi émettre deux quarks « b »,
d’autres particules élémentaires. La manière
dont il le fait reste cependant conforme
aux modèles actuels et ne permet donc pas
d’esquisser de nouvelles théories.
R ECT I F I C AT I F
Jean-Paul Moatti, président
de l’Institut de recherche pour
le développement
Dans le supplément « Science & médecine »
daté du 29 août, il était écrit par erreur que
Jean-Paul Moatti, cosignataire de la tribune
« Tous unis pour défendre une santé globale »,
était président de l’Institut pour la recherche
stratégique. M. Moatti préside l’Institut
de recherche pour le développement (IRD).
david larousserie
Cancer : des mouches plus fortes ensemble
ONCOLOGIE - Des drosophiles génétiquement modifiées pour développer un cancer intestinal
y résistaient mieux quand elles étaient au contact de congénères elles aussi malades
O
n soupçonne que chez
l’homme, l’isolement
peut aggraver l’évolution
d’un cancer. Mais comment
démêler la dimension sociale des
différents facteurs influant sur la
maladie ? Chez un animal de
laboratoire comme la drosophile,
cette question est plus facile à
explorer. C’est ce qu’a fait une
équipe internationale, sous la direction de Frédéric Thomas (IRD
CNRS Montpellier), Frédéric Mery
et Jacques Montagne (CNRS, IRD,
CEA, universités Paris-Sud et
Saclay, Gif-sur-Yvette).
Dans un article publié lundi
3 septembre dans la revue Nature
Communications, ils montrent
que, chez une mouche génétiquement modifiée pour développer un cancer intestinal, « de
subtiles variations de la structure
sociale ont des effets considérables sur la progression de la tumeur ». « Nous ne faisons aucune
transposition à l’homme, prévient Frédéric Thomas. Mais
|3
nous mettons le doigt sur le fait
que l’environnement social joue
un rôle pour un animal chez qui la
dimension psychologique n’est
pas manifeste. »
Les observations sont les suivantes : mises à l’isolement, les
mouches malades dépérissent
plus rapidement que lorsqu’elles
peuvent interagir avec des congénères malades. « Il s’agit d’un
insecte grégaire, maximisé pour le
fonctionnement en groupe, note
Frédéric Thomas. On peut donc
supposer que le stress de l’isolement influe sur la maladie. »
Mais en compagnie de mouches saines, l’insecte malade
dépérit aussi vite qu’à l’isolement, et si on lui laisse le choix, il
préfère la compagnie des drosophiles affectées – au moins dans
les stades précoces de la maladie,
dont l’évolution est alors ralentie.
Au milieu des mouches saines,
l’individu malade n’a pas réellement d’interactions, comme
montrent les analyses comporte-
mentales effectuées sur des enregistrements vidéo.
De leur côté, les mouches saines évitent les mouches transgéniques lorsque le cancer entre
dans des phases plus avancées.
« Ce comportement pourrait être
lié au fait que les individus malades pourraient attirer les prédateurs, ou être porteurs d’infections en raison d’une immunodéficience associée à la maladie »,
avance Frédéric Thomas. A l’inverse, en rejoignant leurs semblables, les porteuses de tumeurs
diluent leur handicap au sein du
groupe et conservent plus de
chances de se reproduire qu’isolées parmi des bien portantes.
Effet de la maladie
Dans une précédente étude, Frédéric Thomas et ses collègues
avaient constaté que les mouches
porteuses d’un cancer colorectal
pondaient leurs œufs deux jours
plus tôt. « On a observé la même
chose chez les moustiques infectés
par le plasmodium, note Frédéric
Thomas. Ces insectes maximisent
l’effort de reproduction en début
de maladie. » Des observations
qui s’intègrent dans un nouveau
champ de recherche visant à
mieux cerner l’effet de la maladie
dans ses phases précoces, voire
dans ses formes héréditaires,
avant son déclenchement.
« Evidemment, on aimerait
maintenant savoir quelles sont les
bases physiologiques et moléculaires qui sous-tendent les phénomènes mis en évidence » dans
l’étude de Nature Communications, note Lucas Waltzer, spécialiste des drosophiles (CNRS,
Inserm, université ClermontAuvergne), qui estime « remarquables » ses points saillants.
« Ces observations sont-elles généralisables à d’autres types de cancers de la drosophile ou à d’autres
espèces ? », s’interroge-t-il. Frédéric Thomas et ses collègues se
posent les mêmes questions. p
hervé morin
CONFÉRENCE
Les neurosciences
peuvent-elles
nous aider à développer
nos « soft skills » ?
13 Sept. 12h30
PITCH START-UP
Va-t-on construire
des usines sur la lune ?
13 Sept. 16h15
CONFÉRENCE
Les bio-pesticides à base
d’algues : une réponse
à l’utilisation
des pesticides ?
14 Sept. 11h45
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ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
L’ocytocine,
molécule très
attachante
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
Depuis une dizaine d’années, on note aussi un
fort engouement pour les recherches sur l’utilisation chez l’homme de l’ocytocine, notamment
administrée par spray intranasal, avec une
centaine d’essais cliniques au niveau européen
– contre une trentaine il y a cinq ans.
L’équipe de recherche Inserm Empreintes
périnatales et troubles neurodéveloppementaux de Françoise Muscatelli travaille sur le sujet
depuis une dizaine d’années. Elle a montré que
le gène Magel2 est impliqué dans le syndrome
de Prader-Willi, maladie génétique rare. Une
équipe américaine a aussi identifié ce gène
comme responsable du syndrome de SchaafYang, une autre maladie rare, et des troubles
autistiques. « L’équipe a créé une souris avec une
mutation de ce gène et reproduit chez cette souris
mutée des comportements similaires à ceux des
patients. Les rongeurs présentaient dès la naissance un déficit de l’activité de succion et des
troubles du comportement social et cognitif »,
explique Françoise Muscatelli. La mutation de
ce gène entraînait un déficit à la naissance de la
quantité d’ocytocine dans le cerveau.
Rétablissement du comportement social
En laboratoire, les résultats sont surprenants.
« L’ocytocine injectée en sous-cutané chez des
bébés souris, entre 3 et 5 heures après la naissance,
rétablit un comportement alimentaire normal
chez ces souriceaux pour lesquels l’absence de
réflexe de succion engageait le pronostic vital »,
souligne Valéry Matarazzo de la même équipe. A
l’inverse, quand un antagoniste (qui bloque les
récepteurs à l’ocytocine) était injecté une heure
et demie après la naissance à des souris normales, 50 % mouraient, car elles avaient beaucoup
de difficultés de succion.
L’injection d’ocytocine chez le souriceau nouveau-né rétablit aussi un comportement social
et des fonctions cognitives « normales » chez des
souris « Magel2-KO » adultes (c’est-à-dire avec le
gène muté). « On va regarder comment deux
souris interagissent ensemble et comment elles
reconnaissent mieux un congénère familier par
rapport à un nouveau. On observe le nombre de
fois où elles entrent en contact physique, où elles
se sentent… c’est la mémoire sociale », explique
Stéphane Gaillard, président de la société Phénotype expertise, qui, en analysant les comportements, travaille avec cette équipe de l’Inserm.
« Ces travaux mettent en évidence le rôle crucial
de l’ocytocine produite à la naissance chez la
souris dans l’activité de succion du nouveau-né et
ensuite dans les relations sociales et l’apprentissage », constate Françoise Muscatelli.
Une recherche américaine menée par le neuroscientifique Robert Froemke (école de médecine
de l’université de New York), publiée dans la revue
Nature en avril 2015, montrait que l’ocytocine
permettait aussi à la mère souris de reconnaître
les ultrasons émis par sa progéniture. En inoculant de l’ocytocine à des souris « vierges », celles-ci
répondaient davantage aux pleurs des souri-
« PLUS ON ÉTUDIE
L’OCYTOCINE, PLUS ELLE
NOUS ÉTONNE »
ANGELA SIRIGU
DIRECTRICE DE L’INSTITUT DES SCIENCES
COGNITIVES MARC-JEANNEROD
ceaux que les autres souris (qui avaient reçu un
placebo) et allaient chercher les souris par le cou,
même lorsqu’elles n’avaient jamais eu de petits.
A l’inverse, en bloquant les récepteurs à l’ocytocine chez les rongeurs, ils perdaient tout comportement maternel. « Il est probable que l’ocytocine soit également impliquée dans le traitement
des signaux olfactifs et visuels par le cerveau. Et, si
tel est le cas, la prétendue hormone de l’amour
peut à la longue nous conduire à de meilleurs traitements pour des troubles tels que la dépression
post-partum et l’autisme », explique aussi Larry
Young (université Emory, Etats-Unis).
Les personnes atteintes de troubles du spectre
autistique présentent un défaut du système
ocytocinergique. « Plusieurs études donnent des
espoirs quant à l’efficacité de l’ocytocine pour la
réhabilitation du comportement social des enfants souffrant d’autisme. Ce que rapportent aussi
les parents d’enfants autistes : augmentation du
contact corporel avec la mère, demande explicite
de câlins, etc. », décrit Angela Sirigu, directrice de
l’Institut des sciences cognitives Marc-Jeannerod
à Lyon (CNRS). « Ces essais concordent avec ce que
nous avions déjà trouvé chez des adultes autistes
en 2010 », poursuit-elle. L’ocytocine donnée à des
ATTÉNUER LE SYNDROME DE PRADER-WILLI
N
our a été la première adolescente – elle aura 15 ans
à la fin de l’année – à être
incluse dans un essai clinique sur
l’ocytocine conduit par l’équipe
de la professeure Maïthé Tauber,
pédiatre endocrinologue au
Centre de référence du syndrome
de Prader-Willi (CHU de Toulouse). Cette jeune fille a été diagnostiquée à l’âge de 1 an. Cette
maladie génétique rare – un cas
sur 25 000 naissances – se caractérise par des troubles neuro-développementaux avec des déficits hormonaux, dont un retard
de croissance. La période néonatale et les deux premières années
de vie sont marquées par une
hypotonie majeure.
Les nourrissons ont une difficulté sévère à se nourrir, puis le
comportement alimentaire s’inverse vers 2 à 3 ans, avec une pensée permanente pour la nourri-
ture, qui se traduit par de l’hyperphagie, avec un risque d’obésité
parfois associé à des troubles psychiatriques et des difficultés d’apprentissage, note Maïthé Tauber.
Réduction des troubles
Connue pour favoriser les relations sociales, l’ocytocine est
prometteuse pour réduire des
manifestations de certains troubles autistiques ou liés à d’autres
maladies, comme le syndrome
de Prader-Willi. Nour a ainsi
commencé à prendre le traitement par spray nasal pendant
trois mois (sans savoir si c’était
l’ocytocine ou le placebo) fin
2016, puis elle a reçu l’ocytocine,
comme tous les participants,
durant les trois mois suivants.
A l’époque, Nour avait des troubles du comportement alimentaire, était inhibée, gérait mal les
frustrations, faisait des colères…
autant de symptômes de cette
maladie. « Nour était en difficulté », décrit sa mère, pédiatre.
Sa fille est suivie à Toulouse
même si elles habitent à 600 km,
à Auxerre. Dès les premières prises, elle a senti un déclic. « Je me
sens bien dans ma peau, j’arrive à
aller vers les autres », disait la
jeune fille. « C’est la première fois
de ma vie que j’ai une copine »,
avait même dit Nour, en février,
lors de vacances au ski dans un
club. Elle gérait alors mieux ses
frustrations, était moins angoissée, n’était plus obsédée par
l’alimentation, se sentait « normale », une impression inédite.
Trois mois après l’arrêt du traitement, en mai 2017, « les problèmes sont revenus progressivement, notamment les difficultés
sociales, les crises d’angoisse,
l’obsession de l’alimentation… »,
constate sa mère. Ce qui n’a pas
empêché Nour d’obtenir son
brevet en juin, mention « bien ».
Selon elle, « elle va mieux
qu’avant », sans savoir avec certitude si cela est dû à l’ocytocine.
Toutes deux attendent avec
impatience la fin de l’étude, qui
porte sur 40 enfants touchés par
le syndrome de Prader-Willi, la
moitié de 3 à 6 ans, la moitié de
7 à 12 ans, afin de savoir si ce
médicament peut être pris sans
effets secondaires, ce qui pourrait déboucher sur une autorisation de mise sur le marché.
Maladie hormonale
Quand elle a vu des enfants touchés par cette maladie, Maïthé
Tauber « ne pouvait pas imaginer
que ce ne soit pas une maladie
hormonale ». Elle a commencé à
s’intéresser à l’ocytocine en 2000.
La première étude sur ses effets
sur le syndrome de Prader-Willi
date de 2007, démontrant une
anomalie des réseaux ocytocinergiques chez les patients. Une
autre étude a été conduite au
CHU de Toulouse sur 18 bébés
atteints, âgés de 3 semaines à
6 mois, avec des doses liquides
administrées dans le nez. « L’ocytocine permettait de retrouver
une tétée normale, et le bébé était
plus prosocial, avec un regard
plus soutenu, ce qui améliorait
l’interaction avec la maman »,
décrit Maïthé Tauber, qui a publié
cette étude dans Pediatrics en
février 2017. Les résultats n’ont
montré aucun effet indésirable.
Son équipe a aussi observé que
les bébés ayant eu un traitement
très tôt après la naissance interagissaient beaucoup plus avec
leur mère et avec d’autres personnes vers 2 ans et demi, 3 ans.
La molécule franchira-t-elle le
cap des essais cliniques ? Pour
répondre à l’attente de Nour, les
résultats de l’étude devraient
être connus à la fin de l’année.
Maïthé Tauber y croit. Début
2017, elle a été à l’origine, avec des
membres de l’association Prader-Willi France, de la start-up
OT4B, dont l’objectif est de mettre à disposition des personnes
atteintes de cette pathologie ce
médicament d’ici à 2020.
Elle travaille déjà sur une nouvelle étude clinique sur les nourrissons financée par le ministère
de la santé et des crédits européens. « On a encore besoin de
3 millions d’euros », dit-elle. « La
grande industrie pharmaceutique ne semble pas être intéressée
par ce marché car c’est un ancien
médicament et son utilisation est
temporaire et cible en priorité les
nourrissons et les enfants », explique Maïthé Tauber. p
p. sa.
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
|5
UNE ACTION
ANALGÉSIQUE
S
L’ocytocine est impliquée
dans la lactation et
l’attachement mère-enfant.
Elle est notamment
exprimée dans les neurones
de l’hypothalamus (en bleu
en haut ; en rouge en bas).
GÉRARD ALONSO/INSERM/INMED-INSERM
UMR1249LAURE DUCHET/HANS LUCAS
sujets autistes améliorait leur capacité à maintenir le contact oculaire lors de la présentation des
visages, et à être plus coopérants dans un jeu
d’interaction sociale. Point crucial : l’administration intranasale favorisait le comportement
d’approche qui, en retour, favorisait l’augmentation d’ocytocine endogène. « Plus on étudie l’ocytocine, plus elle nous étonne », note la chercheuse.
Un bémol pointé par certains : ces travaux portent sur des échantillons encore trop faibles…
Action protectrice sur les neurones
Yehezkel Ben-Ari, directeur de recherche émérite,
avait quant à lui déjà montré le rôle neuro-protecteur de l’ocytocine à la naissance. Ses travaux
publiés dans Science en 2014 sur des souris suggèrent qu’un niveau anormalement élevé de chlore
dans les neurones fœtaux au moment de l’accouchement serait déterminant dans l’apparition de
l’autisme. Or, des données expérimentales chez
l’animal montrent que l’ocytocine exerce une
action protectrice sur les neurones pendant la
naissance. Sans elle, la baisse de chlore n’a pas
lieu, et le souriceau qui va naître présentera un
syndrome autistique. « Un agent qui bloque l’entrée de chlore dans les neurones – la bumétanide –
atténue chez la souris devenue adulte le syndrome
autistique, explique le professeur Ben-Ari, ainsi, le
rôle de l’ocytocine ne se réduit pas au déclenchement du travail avant l’accouchement, mais l’hormone exerce une action protectrice pendant une
période critique, réduisant la genèse d’un syndrome autistique. » Deux essais cliniques de la bumétanide ont été conduits par Neurochlore, une
start-up créée par Yehezkel Ben-Ari et le docteur
Eric Lemonnier et sont, selon eux, prometteurs.
« En ce qui concerne l’utilisation directe de l’ocytocine pour traiter l’autisme, les données sont
prometteuses chez les jeunes souris et les bébés
humains porteurs d’une mutation génétique
Magel2, mais plus controversées chez des patients
autistes n’ayant pas cette mutation génétique »,
souligne Yehezkel Ben-Ari.
Le spectre d’action de l’ocytocine ne s’arrête
pas là. Elle semble interagir avec d’autres hormones comme la sérotonine, qui joue aussi sur les
comportements sociaux et sur l’anxiété, la
dépression. Il apparaît qu’elle agit comme un
inhibiteur de la recapture de la sérotonine,
comme le suggèrent des recherches menées par
l’équipe d’Angela Sirigu.
Un autre champ de recherche met en évidence
son rôle dans la peur et l’anxiété. L’équipe de Ron
Stoop cherche à traiter certaines phobies ou le
stress post-traumatique chez l’homme. Elle
pourrait aussi régénérer le système osseux plus
rapidement en cas de fracture et avoir des effets
sur l’ostéoporose. Et pourrait jouer un rôle dans
l’obésité, en agissant sur le système immunitaire, au niveau de l’estomac, et en favorisant la
tolérance des nutriments.
L’ocytocine en spray peut-elle constituer un
médicament au long cours ? Arrivera-t-elle dans
les pharmacies en France ? Jusqu’à présent, aucun
effet secondaire n’a été constaté pendant l’utilisation et six mois après l’arrêt. Cela pourrait être
lié au temps d’action très court dans le cerveau.
Tandis que les hormones ont en général une
durée de vie de 2 ou 3 heures, l’ocytocine subsiste
quelques minutes dans le sang, 90 minutes dans
le cerveau, note Angela Sirigu.
Ron Stoop, professeur associé à la faculté de
biologie et de médecine et chercheur au Centre
de neurosciences psychiatriques du Centre hospitalier universitaire vaudois (Suisse), et Valery
Grinevich (DKFZ, Allemagne) ont mis en évidence que l’ocytocine est transportée par un
vaste réseau neuronal qui lui permet d’atteindre
différentes régions du cerveau où elle sera
libérée de façon rapide et localisée au niveau de
ses récepteurs. Cependant, il est possible qu’elle
soit aussi libérée le long de ce réseau dans le
tissu neuronal et le liquide céphalo-rachidien
par lesquels elle pourrait diffuser jusqu’à
d’autres cibles cérébrales de façon plus lente et
moins spécifique. Toutefois, il n’y a pas encore
de preuve de ce dernier mode d’action. Par
conséquent, « on ne sait pas non plus si, suite à
l’application intranasale d’ocytocine, celle-ci
arrivera de façon similaire par diffusion au bon
endroit, sur les bons récepteurs, et en combien de
temps », pointe Ron Stoop.
« L’HORMONE EXERCE
UNE ACTION PROTECTRICE
PENDANT UNE PÉRIODE
CRITIQUE, RÉDUISANT
LA GENÈSE D’UN SYNDROME
AUTISTIQUE »
YEHEZKEL BEN-ARI
DIRECTEUR DE RECHERCHE
i l’ocytocine est une hormone
impliquée dans l’accouchement,
l’allaitement, l’attachement…, elle
intervient aussi dans la modulation de la
douleur. Jusqu’ici inconnu, ce rôle a été
précisé par une équipe internationale qui
comprend l’Institut des neurosciences
cellulaires et intégratives (INCI) du CNRS
et de l’université de Strasbourg et des
chercheurs de l’Inserm. Elle a découvert
qu’une trentaine de neurones, situés
dans une zone de l’hypothalamus, libèrent de l’ocytocine dans le sang et la
moelle épinière et atténuent la sensation
douloureuse. Ces observations, conduites chez le rat, ont été publiées dans
Neuron en mars 2016.
« L’activation de ces seuls neurones suffit
pour diminuer de 30 % à 40 % une douleur
inflammatoire chez ce rongeur. Sur les
quelque 100 milliards de neurones dans le
cerveau, et environ 8 000 neurones ocytocinergiques chez le rat, seul un petit nombre de cellules – une trentaine – exerce une
telle action physiologique et régule la douleur », souligne l’étude. « Si l’effet analgésique ne nous a pas étonnés, nous avons été
surpris du si petit nombre de neurones
impliqués », relate Alexandre Charlet,
chargé de recherche au CNRS, qui a coordonné cette étude avec Valery Grinevich,
du Centre allemand de recherche sur le
cancer (DKFZ) d’Heidelberg.
Comment ça marche ? « Ces trente petits
neurones de l’hypothalamus exercent un
double effet analgésique. Ils provoquent
une libération d’ocytocine à la fois dans la
moelle épinière profonde, grâce à leurs
longs prolongements (les axones), et dans
le sang afin d’inhiber les neurones sensibles au stimulus douloureux », indique un
communiqué du CNRS. L’ocytocine
exerce donc une action à la fois centrale et
périphérique, dans plusieurs régions
corticales, dont l’amygdale, largement
impliquée dans les processus émotionnels associés à la douleur et à l’anxiété.
« Une fois libérée, l’ocytocine se fixe sur des
récepteurs qui lui sont propres », écrit Anthony
Lane, de l’Institut de recherche en sciences psychologiques (Université catholique de Louvain,
Louvain-la-Neuve, Belgique), dans une revue
scientifique, L’Année psychologique, en 2013. « A
l’heure actuelle, un seul type de récepteur spécifique a pu être découvert, ce sont les récepteurs
ocytocinergiques. » Leur distribution varie fortement selon les espèces.
Ces effets comportementaux rendent nécessaires de mieux appréhender, chez les nouveaunés, l’impact de l’ocytocine de synthèse, donnée
pour stimuler les contractions maternelles au
moment de l’accouchement, et pour prévenir les
hémorragies placentaires, ou les effets des antagonistes des récepteurs de l’ocytocine donnés,
eux, pour éviter une naissance prématurée.
Le Collège national des sages-femmes de France
(CNSF) avait émis ses premières recommandations fin 2016 afin de limiter le recours systématique à cette hormone qui multiplie le risque
d’hémorragie grave en post-partum de 1 à 5 selon
les doses, qui peut provoquer des anomalies du
rythme cardiaque du fœtus, et dont on ignore les
effets sur le système ocytocinergique du fœtus.
Par ailleurs, pour les études cliniques, « il faut
faire très attention, il a été montré qu’en traitant
trop longtemps des rongeurs adultes il peut y
avoir des effets néfastes. Il faut savoir quelle durée,
quelle dose, et surtout à quel moment du développement l’ocytocine doit être administrée », prévient Françoise Muscatelli.
Tandis que des sprays d’ocytocine sont disponibles dans certains pays, comme la Suisse, il est,
selon Angela Sirigu, souhaitable que ce médicament soit rapidement vendu sur ordonnance en
France « afin d’éviter que des familles en achètent
sur Internet sans que ce soient des produits conformes et sans respecter les bonnes posologies »,
prévient-elle. Des mamans d’enfants autistes,
Estelle Ast et Olivia Cattan, présidente de
SOS Autisme, ont mis en garde, dans une tribune
parue le 23 juillet dans le Huffington Post, contre
les traitements alternatifs, en citant notamment
les pulvérisations nasales d’ocytocine. « Il faut
être prudent, confirme et tempère Maïthé
Tauber, pédiatre endocrinologue au centre de
référence du syndrome de Prader-Willi (CHU de
Toulouse), et ne pas administrer l’ocytocine hors
autorisation de mise sur le marché (AMM) ou hors
protocole de recherche. » p
Quid des applications cliniques ?
Le même groupe de recherche avait aussi
mis en avant dès 2013 certains des
mécanismes cellulaires responsables de
l’action analgésique à long terme de
l’ocytocine, lorsqu’elle est libérée dans la
moelle épinière des rats présentant des
douleurs inflammatoires.
Quant aux applications cliniques,
Alexandre Charlet reste prudent. En effet,
la matrice de la douleur est très complexe, mobilisant plusieurs zones dans le
cerveau. Plus généralement, dans les
essais cliniques, l’ocytocine administrée
est une hormone modifiée, qui est libérée
trop vite… Alexandre Charlet se dit sceptique sur les sprays nasaux, en estimant
que l’ocytocine n’atteint pas les fibres
nerveuses, et que leur effet « ne doit pas
être supérieur à celui d’un placebo ».
Quant au moment de la naissance,
stress majeur et source de douleur aussi
chez le nouveau-né, l’équipe du professeur Hugo Lagercrantz (Karolinska Institutet, Stockholm) avait déjà mis en évidence que les bébés nés par césarienne
sentaient plus la douleur que ceux nés
par voie basse, suggérant un processus
antidouleur pendant l’accouchement,
pouvant venir de l’ocytocine produite par
la mère. L’équipe de Roustem Khazipov et
Yehezkel Ben-Ari, de l’Institut de neurobiologie de la Méditerranée (Insermuniversité de la Méditerranée), avait souligné que l’ocytocine ne fait pas que stimuler les contractions. L’hormone pourrait aussi avoir un effet antalgique chez le
rat à la naissance, en réduisant la concentration des ions chlorures dans les neurones de la douleur.
Par ailleurs, le fait de placer le bébé en
peau à peau contre la poitrine de l’un des
deux parents est de plus en plus utilisé
pour les nouveau-nés prématurés. « Cela
induit une forte augmentation des taux
sanguins d’ocytocine et permet d’atténuer
la douleur », pointe aussi Alexandre Charlet. Des travaux mexicains ont récemment mis en avant un nouveau site d’action physiologiquement pertinent dans
la modulation de la douleur par l’ocytocine : les extrémités périphériques des
neurones nociceptifs, qui transmettent le
message douloureux depuis la peau. p
pascale santi
p. sa.
6|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
LE LIVRE
LE PAVOT SÉQUENCÉ
La physique
de l’élégance
La nature et ses charmes
sont décryptés dans cet
ouvrage collectif qui rompt
avec les théories profondes
habituelles à cette matière
S
i l’on a coutume de dire que les mathématiques sont belles, il est plus rare
d’entendre que la physique est élégante. Après les 300 pages de textes et d’images de Du merveilleux caché dans le quotidien.
La physique de l’élégance, c’est pourtant le
constat qui s’impose, telle une évidence. La
démonstration est faite par cet ouvrage
collectif, sans équation complexe, ni théorie
profonde ou raisonnement osé, sièges habituels cependant de l’élégance pour les spécialistes. Ici, la beauté vient de la nature ellemême et de tous ses secrets, révélés par la
physique, sans que cela brise ses charmes.
Ainsi, plus d’une trentaine de phénomènes
ou d’objets du quotidien sont décrits et expliqués apportant leur lot de surprises et de
connaissances. Le secret de la nacre ? Le
même que la recette du mille-feuille, alternant couches dures et molles, empêchant les
fissures de se propager. Le secret de la toile
d’araignée ? Une composition différente pour
les fils radiaux (solides) et en spirale (élastiques). Et ainsi de suite, d’émerveillement en
émerveillement pour les bulles, les œufs, les
ponts, le sable, le verre, les plantes…
Petites expériences à faire chez soi
Il est beaucoup question de mécanique du
solide ou des fluides, de tensions, de forces,
d’équilibre, de changements d’échelle… Mais
tout est expliqué « à la main », stimulant
l’intuition et le sens physique plutôt que
l’adresse technique. En cela, les auteurs sont
des héritiers de Pierre-Gilles de Gennes, prix
Nobel de physique en 1991 et chantre de la
matière molle ou des objets fragiles, dont
beaucoup sont décrits dans le livre. C’est en
fait ce qui distingue ce dernier d’autres d’un
genre proche. Il ne s’intéresse pas à tous les
objets ou phénomènes du quotidien comme
les classiques « bleu du ciel », « four à microondes »… pour se concentrer sur d’autres plus
inattendus comme les cheveux, les pommes
de pin, la salade.
Les lecteurs avisés reconnaîtront des sujets
traités dans la presse et souvent issus de travaux d’équipes françaises. L’une des plus
connues étant celle ayant expliqué pourquoi
les spaghettis secs se cassent toujours au
moins en deux morceaux. Dommage que la
bibliographie ne donne pas explicitement les
références ou les noms de ces chercheurs.
L’ensemble peut se lire d’une traite ou par
morceaux. Il faudra parfois du temps pour
digérer les informations précieuses que
contiennent ces pages. Saviez-vous que la plus
grande quantité d’énergie consommée sur
Terre passe dans le broyage des matériaux ?
Autre particularité, chacun des courts chapitres se termine par une petite expérience à
faire chez soi. Les auteurs ne cherchent pas à
en mettre plein la vue avec des démonstrations spectaculaires et classiques. Ils ont sélectionné des petites manipulations aptes à
faire comprendre un phénomène. Un mètre
ruban sert à illustrer le flambage des matériaux. Une feuille de papier plissée montre
comment améliorer la résistance d’un matériau. Un collier de perles aide à comprendre la
tenue d’une voûte de pierre. Rien d’extraordinaire mais très pédagogique et… élégant. p
david larousserie
Du merveilleux caché dans le quotidien.
La physique de l’élégance, d’Etienne Guyon,
José Bico, Etienne Reyssat et Benoît Roman
(Flammarion, 320 p., 24 €).
L’AGENDA
CON F ÉR EN C ES
En toutes intelligences
Evolution de la pensée humaine, apprentissage, QI, atteintes cérébrales liées à la pollution, mais aussi intelligences artificielle,
animale, végétale, avatars… : la Cité des
sciences organise un cycle de conférences.
> Du 13 septembre au 31 janvier 2019.
Accès libre et gratuit dans la limite des places
disponibles. Renseignements : Cite-sciences.fr
Quand le pavot à opium, alias
Papaver somniferum, a-t-il
acquis la capacité de synthétiser
différents alcaloïdes, comme la
codéine ou la morphine, prisés
par l’homme depuis le néolithique ? Une équipe internationale
a séquencé son génome et
estime que la fusion de gènes,
survenue il y a un peu plus de
7,8 millions d’années, a permis la
production par la plante de ces
composés aux vertus dormitives,
mais aussi antalgiques, euphorisantes et addictives. Li Guo (université de Xi’uan, Chine) et ses
collègues, qui ont publié leurs
résultats le 31 août dans la revue
Science, ont comparé le génome
du pavot avec ceux de l’ancolie
bleue et du lotus sacré, montrant que ces plantes avaient
divergé du pavot à partir d’un
ancêtre commun il y a respectivement 110 et 125 millions
d’années. Le génome de Papaver
somniferum a été séquencé
à 95 %. Presque aussi vaste que
le nôtre, il est composé à plus
de 70 % d’éléments répétés.
(PHOTO : CAROL WALKER)
DIX MILLE PAS ET PLUS
LA MARCHE NORDIQUE : PLUS LOIN, PLUS VITE...
Par PASCALE SANTI
L
e matin, dans les allées du bois de Vincennes, il
n’est pas rare de croiser des groupes de marcheurs qui se propulsent vers l’avant en poussant sur des bâtons. L’histoire a démarré dans les années 1970 en Europe du Nord, où cette marche constituait une façon de s’entraîner l’été pour les skieurs de
fond. Elle a depuis franchi les frontières et compte de
plus en plus d’adeptes, notamment en France.
Face à cet engouement, le ministère des sports a
suggéré en 2006 d’en faire une nouvelle discipline
sportive, sous la houlette de la Fédération française
d’athlétisme. Pour le docteur Frédéric Depiesse,
médecin du sport au CHU de Fort-de-France (Martinique) et médecin fédéral de la commission médicale de la Fédération française d’athlétisme, « c’est
aujourd’hui devenu un outil de santé publique pour
les centres de rééducation cardiaque, pour les
personnes touchées par des maladies chroniques, le
cancer, pour une réadaptation et, bien sûr, en prévention primaire ». Ce militant du sport santé est
premier auteur et coordonnateur de Prescription des
activités physiques : en prévention et en thérapeutique
(Elsevier Masson), dont la prochaine édition doit
sortir prochainement.
Cette activité permet de « randonner plus vite, et
plus loin ». Le haut du corps est plus mobilisé : les
muscles de l’épaule, du bras, de l’avant-bras. L’utilisation des bâtons redresse la posture et ouvre la
cage thoracique. La marche nordique fait dépenser
environ 400 kcal/h, contre 280 kcal/h pour la marche. Le VO2 max – la quantité maximale d’oxygène
(exprimée en millilitre, par minute par kilo) que le
corps peut utiliser au niveau musculaire lors d’un
effort – est augmenté. « On gagne du temps, car on
fait plus d’efforts, et on sollicite plus les muscles, précise le docteur Depiesse. De nombreux bénéfices
sont décrits, touchant de nombreux organes et fonctions physiologiques (locomotion, équilibre, capacité
aérobie…). » Son impact est donc plus large que celui
de la marche, dont les bienfaits sur la santé sont
déjà largement documentés.
Une méta-analyse conduite de novembre 2010 à
mai 2012 portant sur 1 062 patients a mis en avant
les bénéfices supérieurs de la marche nordique
comparés à ceux du jogging et de la marche, et ce
pour des pathologies différentes (diabète, obésité,
Parkinson…). Ce travail concluait qu’elle pourrait
être proposée en prévention primaire et secondaire
à une large population. Signe de son intérêt croissant, les études scientifiques se multiplient. Pas
moins de 3 000 depuis les années 1970. Petit bémol,
les études sont contradictoires quant à son effet sur
la pression sur les articulations des membres inférieurs, mais les pressions sur les genoux sont d’environ 30 % plus faibles que lors d’une course à pied.
De nombreuses recherches explorent actuellement ses effets sur la maladie d’Alzheimer, de
même que l’ostéoporose et l’arthrose. Cette discipline est aussi de plus en plus utilisée pour remettre en forme un athlète blessé, ou encore diversifier
un entraînement.
Et en prévention, aucune hésitation, aucun frein,
et ce à tout âge, les bâtons ça rassure ! Il existe en
réalité peu de contre-indications, hormis des troubles mentaux ou cardiaques sévères. De même, ce
n’est guère conseillé en cas d’arthrose ou d’arthrite
en phase inflammatoire, capsulite d’épaule, tendinite du membre supérieur… Autre bénéfice, le côté
très convivial, qui permet en effet de sortir de l’isolement après par exemple un congé longue maladie, et de reprendre une vie sociale.
Si cette discipline n’est pas compliquée, il est toutefois préférable d’être encadré, du moins au départ.
Les coachs en marche nordique ne manquent pas. Il
y a même des compétitions de cette discipline
depuis quelques années. p
AFFAIRE DE LOGIQUE - N° 1 066
Les cases pépères de la croix verte
N° 1066
Chacune des 45 cases de cette enseigne de pharmacie contient une lampe qui s’allume en vert.
Le pharmacien, facétieux et pingre, allume seulement certaines des lampes (au moins une),
puis compte pour chaque case combien de cases adjacentes (par un côté) sont allumées.
Quand c’est un nombre pair, il annonce que la case est « pépère ».
Par exemple, ci-contre, 16 lampes sont allumées et 31 cases (marquées P) sont pépères.
Le mardi, le pharmacien crée un maximum de cases pépères, le jeudi, il en crée un minimum.
1. Combien de lampes, au moins, doit-il allumer le mardi ?
2. Combien de lampes, au moins, doit-il allumer le jeudi ?
1. Alice a marqué au moins 39 points.
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Réponse avant le 11 septembre minuit sur www.affairedelogique.com
LE CONCOURS AFFAIRE DE LOGIQUE
DÉMARRE AVEC LE PROBLÈME 1066
Devant le succès du concours « Dans le
1000 » organisé en 2017 pour célébrer le
millième problème de la rubrique Affaire
de logique , et à la demande de nombre
d’entre vous, l’équipe de Tangente a décidé
d’organiser le concours AdL 2018,qui se
déroulera sur 9 semaines, du 5 septembre
au 31 octobre (du problème 1066 au 1073, le
1074 étant la question subsidiaire).
Chaque semaine, vous avez sept jours pour
répondre aux deux questions du problème
sur www.affairedelogique.com (de sa parution
dans Le Monde au mardi suivant minuit),
à condition de vous identifier au préalable.
Comme lors du précédent concours, la solution sera publiée dans Le Monde et sur
le site deux semaines après l’énoncé.
AMATEUR OU EXPERT ?
CHOISISSEZ VOTRE CATÉGORIE
Pour inciter de nombreux lecteurs à participer, le concours 2018 est ouvert à deux
catégories : amateurs et experts. Chacun
choisit, lors de sa première réponse, dans
laquelle il veut être classé, sauf s’il a fini
dans les 250 premiers en 2017, auquel cas il
est automatiquement dans la catégorie
« experts ». Pour les autres, attention, une
fois la catégorie choisie, on ne pourra plus
la modifier. Le score de chaque question sera
annoncé sur le site (entre 4 et 10 points).
Les « amateurs » seront classés en fonction
du Total 1 (total des scores des questions 1, plus
faciles), puis, à égalité, du Total 2 (total des
questions 2), puis de la question subsidiaire.
Les « experts » en fonction du Total 2, puis du
Total 1, puis de la question subsidiaire.
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018
Solution du problème 1065
PARLEZ DU CONCOURS
AUTOUR DE VOUS !
Vous avez été près de 1000 à être classés
lors du concours 2017, un beau chiffre !
Nous souhaitons que la participation au
concours 2018 progresse encore. Parlez-en
donc autour de vous, incitez tous les amateurs de jeux mathématiques à participer.
Donnez-leur le lien également vers le site
Affaire de logique et dites-leur de nous
suivre sur la page Facebook de Tangente
(facebook.com/tangentemag), qui affichera
le problème chaque semaine.
Enfin, réservez la date du dimanche
2 décembre 2018, où le palmarès sera proclamé à Paris au Musée des arts et métiers,
accessible gratuitement lors de la journée
mathématique annuelle où 3 000 personnes nous avaient rejoints l’an dernier.
affairedelogique@poleditions.com
Si Alice finit seule en tête, elle a répondu, au moins une
fois, mieux que chacun des 39 autres joueurs. Elle a donc
marqué au moins 39 points. Un tel score est possible, par
exemple si elle a répondu juste à toutes les questions alors
que, parmi les autres joueurs, cinq n’ont pas répondu aux
questions 1 à 7 et quatre à la question 8, chacun ayant raté
une question.
2. Bob a marqué au plus 78 points.
Le nombre de points total d’une question est k (40 – k) où
k est le nombre de joueurs ayant mal répondu à la question.
Le maximum est atteint pour k = 20, soit 400 points et
3 200 au total des questions. La moyenne est au plus 80.
Si Bob est seul dernier, il a forcément 79 points ou moins.
• S’il a 79 points, le point de moins vient d’une question
où 21 personnes ont répondu juste (21 × 19 = 399), alors
que 20 ont répondu juste aux sept autres. Les joueurs
autres que Bob ayant marqué 19 points à la question 1
devraient avoir 99 pour le dépasser (et les autres au moins
80). Total impossible à atteindre (on est limité à 3199).
• S’il a 78 points, cela implique l’un des deux cas suivants :
- une question à 22 bonnes réponses (22 × 18 = 396) et sept
à 20 : 21 joueurs devraient totaliser 98, les autres au moins
80, ce qui donnerait un total supérieur à 3196 ;
- deux questions à 21 bonnes réponses et six à 20 : c’est possible, par exemple si 38 des 39 autres joueurs ont répondu
juste à l’une des deux questions à 19 points et à trois à 20
points tandis que le 39e a répondu juste aux deux questions
à 19 points et à quatre questions à 20 points. Score final :
118 points, 79 points (38 fois), 78 points (Bob).
Total : 3198 points
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
CARTE
BLANCHE
La bronzette,
drogue parfois dure
Par SYLVIE CHOKRON
N
ombreux sont ceux qui ont déjà
repris le chemin du travail et se
voient félicités pour leur bonne
mine… Que nous ayons choisi de ne pas
quitter notre poste de travail ou que nous
ayons multiplié les activités en plein air ou
les longs bains de soleil à la mer ou à la montagne, l’aspect de notre peau trahit souvent
ce à quoi nous avons occupé nos semaines
estivales. Pour certains, qui se transforment
en véritables tournesols, l’attrait du soleil
peut virer à l’obsession, et entraîner de
longues heures d’exposition malgré le danger bien connu que cela représente. Cette
attitude a souvent été expliquée dans un
contexte social. La peau hâlée traduisant un
idéal en termes de santé, d’élégance, de
richesse ou d’exotisme…
Néanmoins, il existe également des explications purement physiologiques permettant de rendre compte de notre goût pour le
bronzage. Krystal Iacopetta et ses collègues
du Centre de recherche de neurosciences
d’Adélaïde ont ainsi récemment tenté de
mieux comprendre les mécanismes cérébraux de ce comportement addictif que l’on
nomme « tanorexie ». L’Australie est concernée en premier lieu par cette problématique
du fait de la nocivité de ses rayons ultraviolets et du taux extrêmement élevé de mélanomes dans sa population, qui est malheureusement le plus important au monde.
C’est peut-être pour cette raison que ces
auteurs se sont intéressés au lien direct qui
pouvait exister entre le fait de bronzer et
l’addiction au soleil. Ils ont ainsi proposé
une nouvelle hypothèse basée sur des
mécanismes neuro-immuns. En premier
lieu, l’exposition au soleil provoquerait une
inflammation cutanée : le bronzage ou,
pour les peaux blanches, le coup de soleil.
Cette réaction inflammatoire entraînerait
en retour un mécanisme de signalisation
au sein du circuit cortico-mésolimbique,
via des neurotransmetteurs connus pour
leur implication dans les comportements
de dépendance. Il existerait donc un lien
direct entre l’exposition au soleil, la réaction cutanée qui en découle et les structures
cérébrales directement concernées par les
comportements addictifs.
Pallier nos besoins en vitamine D
D’après Nhu Nguyen et David Fisher, de l’université Harvard, ces mécanismes seraient
d’origine adaptative. La réponse cutanée,
c’est-à-dire le bronzage, aurait pour but de
protéger notre peau des méfaits des futures
radiations UV, alors que le mécanisme addictif serait destiné à nous pousser à rechercher
le soleil pour pallier nos besoins en vitamine D. Néanmoins, l’exposition intense et
répétée de la peau aux rayons ultraviolets
peut malheureusement en retour majorer le
besoin de bronzage. Ce lien direct entre la
peau et le cerveau expliquerait ainsi qu’audelà de la recherche naturelle et modérée de
soleil, certains deviennent totalement incapables de s’extraire des rayons du soleil :
envie de bronzer dès le réveil, recherche de
doses croissantes d’ultraviolets, anxiété en
cas d’arrêt (ou de météo défavorable pour
ceux qui n’ont pas recours aux cabines de
bronzage), voire culpabilité et difficulté à
supporter les remarques de l’entourage sur
leur bronzage excessif.
Ces réactions sont similaires à ce qui est
observé dans d’autres formes d’addiction.
Cette dépendance, que l’on pourrait prendre à la légère, peut être telle qu’un recours
répété voire quotidien à des cabines de
bronzage peut exister, même après l’annonce d’un cancer de la peau et d’une
interdiction formelle aux ultraviolets.
C’est donc un sujet extrêmement sérieux
qui devrait nous pousser à étancher notre
soif de soleil et à accepter avec le sourire
l’automne qui ne saurait tarder à se profiler, et qui ne présente, a priori, aucun risque majeur pour la santé si ce n’est, peutêtre, sous nos latitudes, une légère dépression saisonnière… p
Sylvie Chokron, directrice de recherches
au CNRS, Laboratoire de psychologie
de la perception, université Paris-Descartes
et Fondation ophtalmologique Rothschild
|7
Le dépistage sanguin prénatal,
une avancée en trompe-l’œil
TRIBUNE - L’amniocentèse n’augmente pas le risque de fausse couche, et permet, contrairement aux tests
sanguins, de dépister d’autres anomalies que la trisomie 21, selon les coordonnateurs d’une étude française
L
a trisomie 21 est une pathologie
liée à une anomalie chromosomique parmi d’autres. Son
dépistage prénatal, le plus ancien,
reste emblématique et passionnel. Il
évolue depuis vingt-cinq ans et associe une échographie à une prise de
sang en début de grossesse. En cas de
risque élevé, son diagnostic repose sur
une ponction à l’aiguille prélevant du
jeune placenta (trophoblaste) au début
du troisième mois ou du liquide
amniotique dès la fin de celui-ci. Le
risque de fausse couche lié à ces gestes
était évalué à 1 % depuis 1986.
En 1997, la possibilité d’analyser
l’ADN du fœtus présent dans le sang de
la femme enceinte a été une révolution scientifique. Dix ans plus tard, la
trisomie 21 fœtale pouvait être détectée à partir d’une prise de sang chez la
femme enceinte : le nombre de
séquences d’ADN du chromosome 21
est augmenté dans le plasma maternel
et comparé à celui d’une femme dont
le fœtus est sain. Par séquençage haut
débit, cet excès de séquences d’ADN
peut être détecté et quantifié grâce à
une analyse bio-informatique avec
une performance de 99 % pour la trisomie 21. Cette fiabilité permet de
réduire le recours aux amniocentèses,
mais ces examens, qui étudient l’ensemble des chromosomes (caryotype),
restent nécessaires pour confirmer un
test sanguin positif.
La transformation de cette révolution
scientifique en révolution sociétale a
été très – voire trop – rapide, et s’est focalisée sur la trisomie 21, la plus connue
du grand public. Cette précipitation
s’explique en partie par le financement
privé de cette recherche et l’impatience
des investisseurs. Habillé de science, le
message commercial est « un diagnostic non invasif » et « la fin du risque de
fausse couche ». Une grossesse « sans
risque », quintessence des aspirations
de la femme enceinte postmoderne ?
L’enjeu était aussi de faire passer le prix
variant entre 300 et 1 000 euros pour
trivial en comparaison du bénéfice
médical et sociétal attendu.
Une étude nationale française,
SAFE 21, a comparé ces tests non invasifs aux gestes invasifs pour caryotype.
Pendant deux ans, un tirage au sort a
décidé de l’une ou de l’autre stratégie
chez 2 000 volontaires dont le dépistage indiquait un risque élevé de trisomie 21. Toutes les trisomies 21 ont été
détectées dans les deux groupes, mais
le taux de fausses couches était aussi
identique dans les deux groupes
(0,8 %). Enfin, le caryotype a identifié
plus d’anomalies chromosomiques
autres que la trisomie 21.
La révolution de l’ADN fœtal circulant en a caché une autre, celle de la
cytogénétique moléculaire. Actuellement, cet examen nécessite un prélèvement invasif et l’utilisation de l’ADN
circulant pour ces maladies est encore
en développement. Les 46 chromosomes du génome humain sont formés
d’ADN qui, lorsqu’il est compacté,
apparaît sous forme de bâtonnets visibles en microscopie. Grâce à des techniques « haute résolution », il est de
plus possible de détecter de petites
anomalies chromosomiques non visibles sur le caryotype, plus fréquentes
L’ARBRE DE
LA TRISOMIE 21
CACHE UNE FORÊT
D’ANOMALIES
PARFOIS
PLUS GRAVES
que les trisomies et associées à une
déficience intellectuelle et/ou des malformations congénitales. La plupart
de ces anomalies sont dispersées dans
le génome ou récurrentes mais peu
connues du public (syndrome de
Williams, Di George…).
Les professionnels de santé parlent
au nom des femmes enceintes depuis
toujours. Ils ont décidé il y a quarante ans qu’elles redoutaient le risque
de trisomie 21, et seulement celui-là.
Elles devaient choisir entre le risque de
trisomie et celui de la fausse couche lié
à l’amniocentèse pour avoir une certitude. Aujourd’hui, l’arbre de la trisomie 21 cache une forêt d’anomalies
parfois plus graves, mais qui peuvent
être diagnostiquées par l’analyse
moléculaire du liquide amniotique ou
du trophoblaste avec un risque de
fausse couche quasi nul en France. Il
est plus que temps de l’expliquer aux
femmes qui le souhaitent et de leur
donner le choix de savoir.
Quelles perspectives sociétales peuvent émerger de ces avancées médicales ? Une femme enceinte demandant
ou acceptant une proposition de dépis-
tage désire-t-elle une information
objective et complète, ou seulement
une réponse partielle à son appréhension légitime ? Il n’appartient pas uniquement au corps médical et encore
moins aux industriels d’en décider.
Le risque que cette demande soit
créée par l’offre est malheureusement
inscrit dans l’histoire du diagnostic
prénatal. Le caractère eugéniste du
dépistage de la trisomie 21 est socialement accepté et sa proposition inscrite
dans la loi. Le recours à l’ADN fœtal circulant ne le rend pas moins eugéniste,
en particulier car il ne semble pas diminuer le risque de fausse couche. L’Assurance-maladie va rembourser ces tests
basés sur l’ADN circulant pour les femmes à haut risque de trisomie 21, et le
lobby des marchands du « diagnostic »
non invasif réclament au nom des
femmes son remboursement pour
toutes les femmes.
Alors que les débats de la bioéthique
se focalisent sur les questions importantes posées par la procréation médicalement assistée et la fin de vie, ceux-ci
ne doivent pas faire ignorer les défis
sociétaux et économiques posés par les
développements des outils génétiques
appliqués au diagnostic prénatal. p
¶
Yves Ville, Laurent Salomon
et Valérie Malan, services d’obstétrique,
de médecine fœtale et de cytogénétique,
hôpital Necker-Enfants malades, Paris.
Les auteurs ont participé à l’élaboration,
la coordination et la réalisation de l’étude
SAFE 21 publiée par le JAMA. Ils ne déclarent pas d’autres liens d’intérêts.
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
COLLECTION « LES DÉFIS DE LA SCIENCE »
De nouveaux neurones
pour apprendre et oublier
C
omment notre cerveau adulte,
avec son 1,4 kg de matière grise et
blanche, est-il capable d’enregistrer tous les jours de nouveaux souvenirs sans finir par exploser en vol ? Une
partie de la réponse vient d’être apportée
par une équipe japonaise de l’Université
de Toyama, dans une étude portant sur le
rat. Cela tiendrait à la neurogenèse, cette
étonnante capacité du cerveau à développer de nouveaux neurones jusqu’à un
âge avancé, notamment dans une structure cruciale pour la formation de nouveaux souvenirs, l’hippocampe, qui
répond à ce doux nom en raison de sa
ressemblance morphologique avec le
petit cheval de mer.
Polémique autour de la neurogenèse
« Cette étude montre que la neurogenèse
dans le gyrus denté – dans la partie dorsale de l’hippocampe – permet d’éviter les
phénomènes de saturation de la mémoire.
Elle joue aussi bien un rôle dans la formation des nouveaux souvenirs que dans
l’oubli. La formation continue de neurones dans un cerveau adulte peut être comparée à la fois à une craie pour écrire sur
l’ardoise et à une éponge pour l’effacer »,
s’enthousiasme Pierre-Marie Lledo, directeur du département de Neuroscience
à l’Institut Pasteur, dont l’équipe a
démontré, en 2012, chez la souris, que la
neurogenèse du bulbe olfactif améliore
la précision de la mémoire olfactive.
Tous ces travaux chez les rongeurs
sont-ils transposables à l’être humain ?
La question est d’autant plus cruciale
qu’une véritable polémique sur l’existence ou non de la neurogenèse chez
l’homme adulte a éclaté au début de
2018. Pour en saisir toute l’importance,
revenons un peu en arrière.
Jusqu’à la fin du XXe siècle le dogme
imposé par Ramon y Cajal, prix Nobel de
médecine en 1906, est que le cerveau
humain est bien trop complexe pour
qu’il puisse se régénérer. Mais une première étude post mortem en 1998 trouve
que des cellules se sont bien divisées en
nouveaux neurones chez des patients
atteints de cancer, et ce jusqu’à l’âge de
83 ans. En 2013, une seconde étude post
mortem conduite par Jonas Frisén de
l’Institut Karolinska, en Suède, utilise la
datation au carbone 14 de noyaux de
neurones irradiés durant la période des
essais atomiques. Cette étude montre
que la division cellulaire existe à tous les
âges dans le cerveau et que, en moyenne,
700 nouveaux neurones naissent par
jour dans l’hippocampe et également
dans le striatum, zone impliquée dans
l’apprentissage des gestes automatiques.
Le dogme semble donc définitivement
tombé jusqu’à ce que, en mars 2018,
l’équipe d’Arturo Alvarez Buylla de
l’Université de Californie à San Francisco
publie dans la prestigieuse revue Nature
une étude post mortem indiquant que la
neurogenèse s’arrêterait chez l’homme
vers l’âge de 13 ans. L’outil utilisé, moins
précis que le carbone 14, est fondé sur la
reconnaissance par des anticorps d’une
protéine présente dans les jeunes
neurones. Un mois plus tard, en utilisant
La neurogenèse est-elle possible chez l’adulte ou seulement chez l’enfant ?
Ici, colorisé, l’hippocampe, structure cruciale de la mémoire.
ROGER HARRIS/SPL/COSMOS
le même outil, l’équipe de Maura Boldrini
de l’université Columbia trouve le
contraire chez 28 individus décédés âgés
de 14 à 79 ans : les plus âgés ont autant de
nouveaux neurones que les autres.
Qui a raison ? « Un travail que nous
n’avons pas encore publié explique cette
différence. La protéine recherchée par les
anticorps se dégrade en quelques heures
après le décès. Il faut donc disséquer les
cerveaux au plus vite si on veut la retrouver, ce qu’a fait la seconde équipe et non la
première », explique Pierre-Marie Lledo.
Jusqu’à preuve du contraire, l’impact de
la neurogenèse sur la mémoire humaine,
même si le rat sert de modèle, n’a donc
pas à être remise en cause. p
marie-laure théodule
9,99 €, en kiosque
le 5 septembre.
Pour accompagner la collection « Les
défis de la science », chaque semaine, état
des lieux d’une thématique de recherche.
8|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Julie Dachez, autiste Asperger,
auteure, docteure…
ZOOLOGIE
PORTRAIT - Diagnostiquée Asperger à 27 ans, la jeune femme est devenue
L’
Les drôles de pois
de la coccinelle
été est bientôt fini mais restons au
jardin avec notre héroïne du jour, la
coccinelle. Qui ne s’est émerveillé devant son magnifique rouge sang, n’a admiré
sa parfaite rondeur, compté les points sur ses
élytres ? Et ce drôle de surnom de « bête à bon
Dieu », que même les bouffeurs de curés sont
prêts à lui concéder, d’où vient-il ?
Commençons par la dernière question. Une
première réponse attribue la paternité du
nom aux jardiniers. Allié providentiel, l’insecte, par son envol, était censé annoncer le
beau temps. Mieux : il offrait un outil de lutte
aussi naturel qu’efficace contre les pucerons.
La seconde offre le beau rôle au roi Robert II
(972-1031), dit « le Pieux ». Un jour d’exécution
publique, le doux insecte se posa sur le cou
d’un condamné à mort qui, bien que clamant
son innocence, attendait d’avoir la tête tranchée. Soucieux de bien assurer son office, le
bourreau éloigna gentiment l’importun,
mais sans résultat. A plusieurs reprises, le coléoptère revint se poser à cette même place.
Le souverain y vit une intervention divine et
gracia l’homme. Quelques jours plus tard, le
vrai meurtrier fut arrêté. La légende était née.
une incarnation de l’autisme au féminin. Mais elle voudrait passer à autre chose
nantes - envoyée spéciale
C
ombien de personnes, et en particulier de femmes, ont découvert
qu’elles étaient possiblement
autistes Asperger en se plongeant
dans son blog, ses vidéos sur
YouTube ou ses écrits ? Moins médiatique
que ses « collègues » masculins Josef Schovanec, Hugo Horiot ou Daniel Tammet, Julie
Dachez est en train de devenir une incarnation de l’autisme au féminin, un sujet longtemps méconnu en France.
En ce début juillet, elle reçoit dans le lieu où
elle passe actuellement 95 % de son temps :
son domicile. Un appartement baigné de
lumière dans un quartier calme de Nantes, où
elle vit en célibataire, avec trois colocataires à
quatre pattes. Ne seraient-ce ses tatouages sur
le bras droit, la coquette jeune femme tranche
quelque peu avec son personnage un peu brut
et mal fagoté de Marguerite dans la BD La Différence invisible (éditions Delcourt, 2016), une
histoire très autobiographique cosignée avec
la dessinatrice Mademoiselle Caroline.
On ne retrouve pas trop non plus dans nos
échanges, policés, le style punchy, souvent
provocateur, de Dans ta bulle !, son livre
engagé sur les autistes de haut niveau – c’està-dire sans déficience intellectuelle –, publié
en mars chez Marabout (256 pages, 17,90 €).
« Pour moi, l’autisme est une différence de fonctionnement pathologisée par une société obsédée par la normalité », clame-t-elle dès les premières pages de cet ouvrage, qu’elle voudrait
être « un outil militant au service de l’émancipation des autistes ».
Elle y interpelle sans ménagement ses lecteurs « neurotypiques », pour leur faire prendre
conscience du parcours souvent chaotique et
douloureux des autistes. Son expérience, mais
aussi celle d’autres adultes Asperger qu’elle a
longuement interrogés pour sa thèse de doctorat en psychologie sociale sur l’autisme (et sa
stigmatisation), soutenue fin 2016.
A quelques jours de son départ en vacances, la jeune femme de 33 ans répond aux
questions de bonne grâce, mais paraît lasse
de jouer les autistes de service. « L’étiquette
autiste commence à me coller à la peau, et
j’en ai un peu marre, confie-t-elle spontanément. Je suis auteure, je suis docteure, je suis
plein de choses… »
« Double peine »
Un état de saturation, peut-être. Il faut dire que
depuis qu’elle a reçu un diagnostic d’Asperger
en 2012, à 27 ans, toutes ses activités ont
tourné autour de l’autisme : un blog (emoiemoietmoi), deux séries de vidéos consacrées à
l’autisme puis au féminisme, et, surtout, une
thèse en psychologie sociale – une première
en France sur le sujet de l’autisme, qui plus est
rédigée par une personne ouvertement
autiste. Un travail universitaire de trois ans
pour lequel elle a notamment conduit des
entretiens avec une trentaine d’adultes Asperger afin de retracer leur parcours, et qui a
donné lieu à quatre publications scientifiques. Il y a eu aussi les deux livres, des conférences, et même un projet de documentaire
qu’elle a porté pendant cinq ans, avant de jeter
l’éponge en début d’été.
Certains autistes Asperger ont une passion,
parfois dévorante, pour les cartes géographiques, le codage informatique ou une langue
ancienne, des domaines où leurs capacités de
concentration et leur souci du détail leur
permettent de développer un savoir colossal,
encyclopédique. Pour Julie Dachez, ce que les
spécialistes nomment intérêt spécifique a
donc été l’autisme en lui-même.
De quoi acquérir une expertise qui lui fait
bousculer pas mal d’idées reçues sur ce trouble du neurodéveloppement, dont elle parle
avec une acuité – mais aussi un sens de
l’humour – redoutable. Pour la docteure en
psychologie sociale, les intérêts spécifiques ne
doivent ainsi pas être considérés comme un
symptôme à combattre, mais comme un refuge, une stratégie d’adaptation (le « coping »).
Elle a aussi beaucoup réfléchi sur l’autisme au
féminin, qu’elle voit comme une « double
peine » et qui est moins étudié que son pendant masculin. Parce que les signes s’expriment différemment et plus discrètement chez
les femmes, elles passent plus souvent entre
les mailles du filet diagnostique, souligne
Julie Dachez, qui loue le travail de fond réalisé
par l’Association francophone de femmes
Coccinelles asiatiques. B. PRUD’HOMME ET A. ESTOUP
contraire. Mais on déteint l’une sur l’autre »,
sourit Julia March, auteure de La Fille pas
sympa (éditions Seramis, 2017).
Sur les groupes Facebook réunissant des
personnes Asperger, nombreuses sont les
femmes qui remercient Julie Dachez, dont les
vidéos leur ont révélé leur propre autisme.
« Il y a des gens pour qui La Différence invisible a fait tilt », assure aussi l’illustratrice Mademoiselle Caroline, qui a aidé sa coauteure à
peaufiner son histoire. Les deux femmes ne
s’étaient alors jamais vues. « On a travaillé surtout par mail. Au départ, son scénario était succinct, laissait peu de place à la découverte, alors
je l’ai bombardée de questions pour comprendre son quotidien, ses rituels… C’était bizarre
d’entrer ainsi dans l’intimité de quelqu’un que
je ne connaissais pas », raconte la dessinatrice.
Mademoiselle Caroline reste marquée par
leur première rencontre dans la vraie vie. « Je
m’attendais à voir la fille de la BD, j’ai été épatée
de découvrir une belle jeune femme à l’aise,
bien fringuée, drôle. Elle m’a dit qu’elle avait
beaucoup évolué depuis le diagnostic. »
Après six années consacrées presque exclusivement à l’autisme, Julie Dachez voudrait
passer à autre chose, au moins pour un temps.
Epuisée par les relations sociales, très coûteuses en énergie, elle a toujours besoin d’aménager son quotidien. Dans l’idéal, elle aimerait
continuer l’activité d’enseignement, qu’elle
adore et lui réussit bien, mais se demande si
elle va trouver un poste d’enseignant-chercheur du fait de son profil atypique. « Dans les
pays anglo-saxons, être chercheur sur un sujet
qui vous concerne vous rend doublement légitime. En France, c’est l’inverse », souligne-t-elle.
Pourtant, elle aimerait explorer d’autres
sujets ambitieux au prisme de la psychologie
sociale, comme, par exemple, les violences
gynéco-obstétricales.
Pour l’heure, elle a un statut d’autoentrepreneur. « J’ai du mal à me vendre », reconnaît
cette femme franche et entière. Cet été, elle
s’est attelée à un roman. Sans personnage
autiste, promet-elle. A suivre. p
Pas très scientifique, tout cela. Le décompte
des points sur le dos de la bestiole l’est nettement plus. Quoique là aussi, les rumeurs ont
couru. Le nombre de points témoignait de
l’âge de l’insecte, disait-on ? Nullement. De
l’espèce ? C’est ce que l’on a longtemps cru.
Jusqu’à ce que Theodosius Dobzhansky
(1900-1975) dresse l’inventaire des dizaines de
motifs des coccinelles arlequins russes – nombre, taille, position et couleur des points – et
constate que, aussi différentes fussent-elles,
elles n’éprouvaient aucun mal à s’accoupler et
à assurer une descendance viable.
Les généticiens se sont mis au travail. En
opérant des croisements, ils ont constaté que
les motifs suivaient les lois de Mendel, avec
caractères dominants et récessifs. « Autrement dit, tout se passait dans une région précise du génome, mais où et selon quel mécanisme, personne ne le savait », explique Benjamin Prud’homme, directeur de recherche au
CNRS (IBDM, Marseille). Son équipe et celle
d’Arnaud Estoup (INRA, Montpellier) ont
dévoilé le mystère. Leurs travaux sont publiés
en ligne par la revue Current Biology.
Les chercheurs ont d’abord séquencé, pour
la première fois, le génome de l’insecte. Puis
ils ont étudié, grâce à la bio-informatique, les
légères variations de celui-ci sur quinze spécimens de provenance continentale et de
motifs distincts. Les variants suivaient-ils la
géographie ou la graphie tout court ? Et c’est
la seconde qui s’est imposée. Avec, sur le
génome, une région bien précise… mais qui
couvrait deux gènes bien différents. L’inactivation successive des deux candidats, par
interférence ARN, a permis de trancher.
Le responsable se nomme « pannier ». « Une
surprise, assure Benjamin Prud’homme. Ce
gène, bien connu, a été découvert chez la drosophile, mais chez aucun insecte il ne semblait
lié à la production de motifs. » C’est grâce à une
troisième technique, la génération d’anticorps, que les chercheurs ont trouvé l’explication. En réalité, au cours du stade embryonnaire, « pannier », suivant sa configuration,
agit sur différentes populations de cellules de
l’élytre. Il y active alors d’autres gènes, responsables de la production des fameux
points (chez les coccinelles rouges) ou du
fond (chez les noires).
Cette réaction en chaîne, une équipe de
l’université de Nagoya, au Japon, l’a également mise en évidence. Son article, disponible sur le site bioRxiv, devrait être bientôt
publié. « Deux équipes, travaillant en même
temps, sans se connaître, sur un sujet sans
grand enjeu et arrivant ensemble au résultat,
voilà un autre mystère », dit Benjamin
Prud’homme. Celui-là n’est pas résolu. p
sandrine cabut
nathaniel herzberg
Julie Dachez, à Nantes en mai 2017.
THOMAS LOUAPRE /DIVERGENCE
autistes (AFFA). « Les femmes autistes ont de
meilleures compétences de communication,
elles ont moins de comportements répétitifs, et
leurs intérêts spécifiques sont plus acceptables
socialement que ceux des hommes », écrit-elle
ainsi dans Dans ta bulle !.
De surcroît, elles deviennent « expertes en
camouflage, en observant et en imitant leurs
pairs ». Pour autant, elles « sont naïves et
influençables, et elles ont des difficultés à décoder l’implicite et les intentions des personnes
qui les entourent, ce qui fait d’elles des proies
rêvées pour les prédateurs en tout genre,
notamment sexuels », met-elle en garde.
Son propre cas est emblématique de l’invisibilité de l’autisme au féminin. Dès l’enfance,
ses parents l’amènent de généralistes en
gastro-entérologues, car elle « somatise pas
mal ». « Ils ont perçu mon anxiété, voire ma
dépression, sans voir que c’était l’arbre qui
cachait la forêt, raconte-t-elle. C’est souvent le
cas chez les femmes autistes, car comme on
internalise les difficultés de notre quotidien, on
finit par développer divers troubles. » Le diagnostic, elle finira par le suspecter elle-même,
avant de le faire confirmer par un spécialiste.
La jeune femme a alors 27 ans.
Continuer à enseigner
Entre-temps, elle a fait une école de commerce « par défaut », travaillé quatre ans en
entreprise – « surtout chez mon père, sinon ça
aurait été intenable » –, avant de reprendre des
études de psychologie et de choisir la recherche dans ce domaine.
A travers ses écrits, ses vidéos, Julie Dachez a
clairement trouvé un public, aidé des personnes à prendre conscience de leur différence.
« J’ai pleuré à plusieurs reprises en lisant Dans ta
bulle !, témoigne son amie Julia March, qui l’a
d’abord connue en lisant son blog. Julie est une
pionnière de l’autisme au féminin, elle porte un
message d’acceptation de façon très novatrice
et unique. » Si les deux jeunes femmes ont en
commun d’être « Aspie » et d’écrire, « Julie, c’est
la gentille autiste avec un discours pédagogique, bienveillant, généreux. Moi, c’est tout le
La France face au défi
de la pauvreté
PERTES & PROFITS | CASINO
LA MALÉDICTION
DE LA DETTE
▶ L’exécutif doit annoncer
▶ Il faut six générations
13 % des Français et près
de 20 % des moins de 18 ans
sont frappés par la pauvreté
et toutes ses conséquences
son plan d’action. Les
associations redoutent qu’il
ne suffise pas à enrayer les
« inégalités de destin »
à une famille pauvre pour
atteindre le revenu moyen,
selon l’OCDE
PAGE S 2 - 3
Un plan d’austérité
pour l’Argentine en crise
ENTREPRISES
DÉBUT D’EXAMEN
DE LA LOI PACTE
Les annonces du président Macri n’ont pas enrayé la chute du peso
P A GE 5
Le texte, hétéroclite, vise à
simplifier la vie des entreprises et à les rendre plus
compétitives. Le débat dans
l’Hémicycle doit débuter à
la fin du mois. Compte tenu
du calendrier parlementaire, son adoption n’est pas
attendue avant début 2019
PAGE 4
AGRICULTURE
LA SÉCHERESSE
INQUIÈTE
LES ÉLEVEURS
Les prix du lait et de la
viande vont être au centre
des débats de la rentrée
agricole. La canicule a entraîné une hausse des coûts
de l’alimentation animale
Manifestation contre l’austérité à Buenos Aires, le 3 septembre. JUAN MABROMATA/AFP
PAGE 4
TRANSFORMATIONS | CHRONIQUE PAR GILLES DOWEK
Interdisons les stylos dès la rentrée prochaine
S
i votre métier consiste à
écrire des articles, des rapports, des courriers, des
romans, des comptes rendus de
réunion, des bons de commande,
des poèmes, des scénarios, des
factures, des chroniques, des
feuilles d’exercice, des lois… vous
pouvez comparer le nombre de signes que, en une année, vous avez
écrits avec un stylo et avec un logiciel de traitement de texte. Une
telle comparaison attire notre
attention sur une transformation
profonde de nos techniques
d’écriture : quand nous imaginons, aujourd’hui, une personne
en train d’écrire, nous devons
nous la représenter assise à un
bureau sur lequel sont posés un
écran et un clavier, allongée sur
un canapé, un ordinateur portable
sur les genoux, au café, penchée
vers l’écran d’une tablette… et
non, comme le Voltaire des
anciens billets de 10 francs, avec
une plume d’oie à la main.
Il existe cependant une exception. Les écoliers, les collégiens
et les lycéens écrivent toujours
avec un stylo sur une feuille de papier quadrillée, et leurs trousses
contiennent, pour cela, des objets
techniques sophistiqués : cartouches d’encre, stylos correcteurs
au bisulfite de sodium, flacons de
correcteur liquide… dont ceux qui
ne sont ni élèves, ni enseignants,
ni parents, ne soupçonnent qu’ils
existent encore.
Exception fâcheuse
Pourquoi cette exception est-elle
fâcheuse ? Parce que les compétences nécessaires pour écrire un
texte avec un logiciel de traitement de texte et avec un stylo
sont différentes et parce que, en
enseignant aux élèves à écrire
avec un stylo plutôt qu’avec un
logiciel de traitement de texte,
nous ne leur enseignons pas les
compétences dont ils auront
besoin dans leur vie professionnelle et personnelle. Pour y remédier, les enseignants devraient
encourager leurs élèves à écrire
plus avec un logiciel de traitement
de texte et moins avec un stylo.
Si les députés tenaient absolument à voter une loi, ils auraient
pu apporter leur pierre à cette
nécessaire transformation de
l’école en déclarant l’utilisation,
par un élève, d’un stylo ou de tout
autre équipement encreur inter-
dite dans les écoles maternelles,
les écoles élémentaires et les collèges, précisant qu’un membre de
l’équipe de direction ou un personnel enseignant pouvait confisquer le stylo ou tout autre équipement encreur de l’élève, si celui-ci
en fait usage en méconnaissance
de l’article précédent.
Au lieu de cela, le 7 juin, ils ont
sorti leur plus belle plume Sergent-Major de leur plumier de
bois et, par un texte magnifiquement calligraphié en pleins et en
déliés, ils ont interdit l’utilisation
par un élève d’un téléphone
mobile ou de tout autre équipement terminal de communications électroniques – une tablette
ou un ordinateur portable – dans
les écoles maternelles, les écoles
élémentaires et les collèges.
Cette loi comporte heureusement des exceptions, qui permettent de la contourner entièrement : elle ne s’applique ni aux enseignants – qui pourront ainsi
laisser leur Underwood au grenier
et écrire leurs feuilles d’exercices
avec un logiciel de traitement
de texte – ni aux élèves handicapés ; elle permet aux directeurs
d’autoriser ces diaboliques équi-
Cahier du « Monde » No 22907 daté Mercredi 5 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
pements dans le règlement intérieur de leur établissement ; elle
autorise leur utilisation pour des
usages pédagogiques.
De même, une loi qui interdirait
les stylos devrait certainement
prévoir des exceptions. La calligraphie contribue, par exemple, à
développer les systèmes nerveux
et musculaire de la main, comme
nulle autre activité. Cette habileté manuelle étant encore utile
dans quelques métiers – tel celui
de violoniste –, les programmes
scolaires pourraient prévoir quelques activités d’écriture à la plume
d’oie ou au stylo-bille, dans le but
de la développer.
Mais l’essentiel est ailleurs :
nous devons enseigner aux élèves à organiser leurs idées et à
communiquer avec leurs camarades, en utilisant les objets techniques que nous utilisons nousmêmes à ces fins. p
Gilles Dowek est chercheur
à l’Institut national de recherche
en informatique et en
automatique (Inria), enseignant
à l’Ecole normale supérieure
de Paris-Saclay, et chroniqueur
à « Pour la science »
CIRCUIT AU LIBAN
ET EN JORDANIE
soi, déjà un exploit. Mais voilà,
parfois la dette se moque bien
des réalités commerciales présentes. Elle s’invite comme un
fantôme du passé. Elle était
autrefois le meilleur allié de
Jean-Charles Naouri, quand il
a pris le contrôle de la vénérable centenaire de SaintEtienne (120 ans cette année),
au début des années 1990. Elle
l’a assisté dans ses innombrables batailles pour mettre la
main sur Franprix, Monoprix,
puis au Brésil et ailleurs.
Retrouver la confiance perdue
Mais elle pousse aussi sur un
terreau bien délicat et changeant, celui de la confiance.
Celle de celui qui prête. Et plus
ce dernier craint de ne pas être
remboursé, plus il va demander cher. S’enclenche alors une
prophétie autoréalisatrice. A
force de crier au loup, celui-ci
arrive. Comme les différentes
holdings de contrôle de Casino (quatre étages au total)
empruntent en apportant en
gage les actions Casino, plus la
valeur de ces dernières baisse,
plus les marges de manœuvre
se réduisent. Craignant ce cycle infernal et inquiet de la
lenteur du redressement,
Standard & Poor’s a dégradé la
notation financière de Casino,
lundi 3 septembre, ce qui aggrave les difficultés.
Mais Casino n’est pas l’Argentine. Si le groupe est connu depuis longtemps pour son jeu
dangereux avec la dette, il est
aussi réputé pour sa gestion au
cordeau et son flair commercial et marketing. L’entreprise
accélère ses ventes d’actifs
pour retrouver la confiance
perdue. Elle n’y parviendra pas
sans sacrifices. « Est bien payé
qui est bien satisfait », disait
déjà le marchand de Venise. p
philippe escande
Du 8 au 15 ou
19 novembre 2018
L’exception libanaise
À partir
de 2 500 e
Un voyage avec Alain FRACHON, éditorialiste au Monde
et Jean-Claude GUILLEBAUD, ancien journaliste au Monde
Licence : 075 95 05 05
Demandez la documentation gratuite
au 01 53 63 86 53 ou par mail à :
lemonde@lesmaisonsduvoyage.com
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▶ Chômage, mal-logement…
L’histoire de la dette est plus
ancienne que celle de l’argent.
Elle finance toutes les aventures, mais, parfois, revient hanter les nuits de ceux qui en ont
abusé ou qui n’ont pas eu de
chance. Elle se transforme alors
en servitude. Le groupe Casino,
l’une des plus belles entreprises françaises de la grande distribution, est aussi un enfant
de la dette. Elle a nourri son expansion spectaculaire, mais,
comme Le Marchand de Venise,
de Shakespeare, elle vient
aujourd’hui réclamer sa livre
de chair. Et son messager est
un spéculateur américain
adepte de la manipulation des
cours de Bourse.
Depuis maintenant près de
trois ans, la société Muddy Waters distille les nouvelles alarmantes sur l’endettement du
groupe. Vendredi 31 août, un
seul petit Tweet de son fondateur, Carson Block, a suffi à semer la panique. Il affirmait
qu’une des filiales de la société
n’avait toujours pas enregistré
ses comptes 2017. Son objectif
d’instiller la défiance vis-à-vis
de l’entreprise est largement
atteint. Depuis le début de l’année, le titre Casino s’est effondré de plus de 45 %.
Cette situation peut sembler
injuste au regard de la performance effective du distributeur, qui enregistre une bonne
année 2018, notamment sur
ses deux places fortes, la
France et le Brésil. Ses hypermarchés Géant se portent
mieux que la concurrence, ses
supermarchés urbains, Monoprix et Franprix, ont remarquablement pris la vague de la
consommation responsable et
de proximité, dont raffolent
ses clients parisiens. Enfin, sa
filiale Internet Cdiscount tient
tête à Amazon dans le commerce en ligne, ce qui est, en
2 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
SOCIAL
La pauvreté a augmenté en France pendant la crise
PART DE PERSONNES VIVANT SOUS LE SEUIL DE PAUVRETÉ EN FRANCE (défini à 60 % du revenu médian, après transferts sociaux), en %
17,9 %
La France face au
défi de la pauvreté
14,5 %
15
14,2 %
13,6 %
13 %
Début de la crise
10
5
1|3 Mal-logement, chômage… La pauvreté
frappe 13,6 % des Français et 19,1 % des moins
de 18 ans. Le plan d’action du gouvernement,
attendu mi-septembre, risque de ne pas
suffire pour enrayer les « inégalités de destin »
1970 75
79
84 1990 96
1998
2000
2002
REVENU MOYEN DES 20 % LES PLUS MODESTES
I
« DES MUTATIONS PROFONDES »
Car les signaux envoyés par l’exécutif sont
ambigus. En juin, le président a qualifié de
« pognon de dingue » les sommes consacrées
aux minima sociaux. Si le minimum
vieillesse (833 euros) sera revalorisé de
35 euros en 2019 et 2020, les allocations familiales, APL et pensions progresseront de
0,3 % seulement sur ces deux années, soit
moins que l’inflation. Sera-t-il possible de
renforcer la lutte contre la pauvreté tout en
serrant la vis sur certaines prestations ?
Délicat, lorsqu’on mesure l’ampleur du
problème. « La pauvreté est un phénomène
complexe et multidimensionnel », explique
Louis Maurin, président de l’Observatoire
des inégalités. Son estimation la plus courante est le taux de pauvreté monétaire,
exprimant la part d’individus vivant avec
moins de 60 % du revenu médian (après redistribution), soit 1 015 euros mensuels pour
une personne seule.
En 2007, 13,1 % des Français étaient dans
cette situation, selon Eurostat. Après un pic à
14,1 % en 2012, pendant la crise, ce taux est retombé à 13,6 % en 2016. C’est plus qu’en Finlande (11,6 %) et au Danemark (11,9 %). Mais
moins qu’en Allemagne, où le taux de pauvreté est passé de 15,2 % à 16,5 % entre 2007 et
2016, ainsi qu’en Italie (19,5 % à 20,6 %) et dans
la zone euro (16,1 % à 17,4 %). « Le système de redistribution français a plutôt bien joué son rôle
d’amortisseur pendant la récession », souligne
Yannick L’Horty, économiste à l’université de
Marne-la-Vallée (Seine-et-Marne).
Mais la pauvreté ne se mesure pas seulement en termes de revenus. Elle se traduit
aussi par un accès limité à la santé et à la
culture, une alimentation moins bonne ou,
encore, le mal-logement, qui touche 4 millions de personnes en France, selon la Fondation Abbé-Pierre. Pour évaluer ces privations,
l’Insee parle de « pauvreté en conditions de
vie », recensant les ménages confrontés à un
certain nombre de difficultés en matière
d’habitation, de paiements, de contraintes
budgétaires. Son niveau est proche de celui
de la pauvreté monétaire, mais elle ne
concerne pas exactement les mêmes personnes. « En outre, la relative stabilité du taux de
pauvreté monétaire depuis les années 1980,
autour de 14 %, masque des mutations profondes », explique Julien Damon, sociologue et
professeur à Sciences Po.
A l’issue de la seconde guerre mondiale, les
pauvres étaient essentiellement des personnes âgées. Au fil des décennies, ces dernières
ont été mieux couvertes par les régimes de
retraite, et les difficultés se sont concentrées
sur les plus jeunes, en particulier ceux qui
étaient peu qualifiés et sans emploi. De plus,
le profil des familles précaires a changé :
en 2000, le nombre de foyers monoparentaux en difficulté a dépassé celui des familles nombreuses. « La part de personnes
d’origine étrangère parmi les bas revenus est
également plus importante qu’autrefois »,
2008
2010
2012
2014
euros
de 9 % à 12,8 %
de 12,8 % à 14,7 %
de 16 % à 20 %
de 14,7 % à 16 %
de 20 % à 29 %
533 euros
avant impôt
et prestations sociales
Pas-de-Calais 20,3 %
Nord 19,4 %
Seine-Saint-Denis
29 %
Yvelines 9,7 %
Les peu diplômés et les familles monoparentales
sont les plus touchés
PART DES PERSONNES VIVANT SOUS LE SEUIL DE PAUVRETÉ,
EN %
Sans diplôme
23,7
Niveau bac
13,9
Diplôme du supérieur
6,6
Familles monoparentales
Foyers monoparentaux
où la mère est inactive
Couples d’actifs avec enfants
Actifs occupés
34,9
70,6
5,3
7,7
Chômeurs
Retraités
Haute-Savoie
9,2 %
Vendée
10 %
Aude 21,4 %
36,6
7,6
Haute-Corse
21,9 %
INFOGRAPHIE LE MONDE
LE PHÉNOMÈNE
NE SE TRADUIT PAS
SEULEMENT EN
TERMES DE
REVENUS, MAIS
AUSSI PAR UN ACCÈS
LIMITÉ À LA SANTÉ
ET À LA CULTURE,
UNE ALIMENTATION
MOINS BONNE…
ajoute M. Damon. Ces évolutions dessinent
les principaux ressorts de la pauvreté : chômage, origine sociale, niveau d’éducation,
auxquels s’ajoute le poids des déterminismes. Selon l’Organisation de coopération et
développement économiques (OCDE), six
générations, soit cent quatre-vingts ans,
sont nécessaires pour que les descendants
d’une famille en bas de l’échelle des revenus
atteignent le revenu moyen. « En France,
dans la plupart des cas, on est pauvre parce
qu’on naît pauvre », résume Yannick L’Horty.
Emmanuel Macron fait donc le bon constat
lorsqu’il évoque les « inégalités de destin ». Les
raisons pour lesquelles notre pays peine à
les éradiquer tiennent en partie au système
bâti dans l’après-guerre autour de la Sécurité
sociale. A l’époque, le risque d’exclusion lié
aux pertes d’emploi n’a pas été suffisamment
pris en compte. « On l’a compris avec violence
dans les années 1980, après l’apparition du
chômage de masse », rappelle Nicolas Duvoux, sociologue à l’université Paris-VIII et
membre de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Le revenu minimum d’insertion (RMI) fut créé
en 1988 pour tenter d’y faire face, remplacé
vingt ans plus tard par le revenu de solidarité
active (RSA), tous deux étant censés encourager le retour à l’emploi.
Au fil des réformes, notre système est devenu complexe. Peut-être trop : faute de s’y retrouver dans le maquis des aides, un tiers des
bénéficiaires potentiels ne demandent pas
celles auxquelles ils ont droit. Est-il trop coûteux ? Selon une étude de la direction de la
recherche, des études, de l’évaluation et des
statistiques (DREES) publiée en juin, le
Les plus démunis toujours nombreux à renoncer aux soins
Les dispositifs de prise en charge des dépenses de santé ne sont pas forcément utilisés à leur maximum
A
quelques jours de la présentation du plan antipauvreté par Emmanuel
Macron, les associations s’interrogent sur la place qu’y prendra la
question de l’accès aux soins
pour les plus démunis. « Cela devrait être une priorité du plan », estime Henriette Steinberg, secrétaire nationale du Secours populaire. Pour elle, cet accès « s’est dégradé ces derniers mois ». « Il n’y a
pas de places pour recevoir ces
gens en difficulté, il y a de moins en
moins de médecins dans les quartiers en difficulté… Comment
fait-on pour que ça s’améliore ? »,
demande-t-elle.
Le renoncement aux soins peut
d’abord être lié à des raisons financières. Chez les personnes éligibles à l’aide au paiement d’une
complémentaire santé (ACS) – un
dispositif permettant d’accéder à
une mutuelle – les consultations
périodiques de suivi auprès de
spécialistes (gynécologue, ophtalmologue…) « sont plus étalées
dans le temps qu’évitées », relevait,
par exemple, en mai 2017, une
étude du Centre de recherche
pour l’étude et l’observation des
conditions de vie (Crédoc).
Dépenses différées
Parmi cette population, « hors
maladie ou affection grave, la
santé est un poste dont on peut différer les dépenses au profit d’autres
postes jugés prioritaires », comme
le logement ou l’alimentation,
était-il également souligné.
Alors que la France dispose
d’une batterie de dispositifs per-
2016
PART DES PERSONNES VIVANT SOUS LE SEUIL DE PAUVRETÉ
PAR DÉPARTEMENT, EN 2015, EN %
après impôt et prestations
sociales
l appelle cela la « scoumoune ». « La dèche, quoi », précise Damien Moreau, la
petite vingtaine, le ton goguenard.
« La panade, la mierda, la superglue
des galères. » Rasé de près, il enfourche
son vélo pour rejoindre l’ami avec qui
il partage un studio, près de Paris. Depuis
qu’il a décroché de son BTS vente, il alterne
inactivité et petits boulots. « Des jobs de livreur en autoentrepreneur, des contrats
courts. » Les bons mois, il tourne autour de
1 100 euros. Les autres, il « bidouille ». « Je fais
gaffe à tout. Je repère les plans gratuits pour
sortir quand même avec les copains : on me
prend pour un écolo radin, un militant de la décroissance, sourit-il. J’aime autant, ça sonne
plus chic que pauvre. Même si j’ai l’habitude :
la scoumoune, je suis né dedans, et mes parents, tous deux au chômage, aussi. »
Emmanuel Macron, lui, appelle cela les
« inégalités de destin ». « Selon l’endroit où
vous êtes né, la famille où vous avez grandi,
votre destin est le plus souvent scellé », déclarait-il le 9 juillet, pour défendre son ambitieux plan antipauvreté. Celui-ci était attendu
cet été, dans la foulée des concertations
commencées fin 2017 par le délégué interministériel dédié au sujet, Olivier Noblecourt.
Il sera finalement présenté mi-septembre.
Distribution de petits déjeuners gratuits dans
les écoles, allongement de la période obligatoire de formation de 16 à 18 ans, ou encore
versement unique des allocations… Si les pistes évoquées sont jugées prometteuses par
les associations, certaines redoutent que les
moyens dégagés ne soient pas à la hauteur.
2006
Le nord et le pourtour méditerranéen
en permière ligne
La redistribution joue un rôle-clé
933
2004
mettant la prise en charge des dépenses de santé, ceux-ci sont loin
d’être utilisés à plein. Un tiers
des personnes éligibles à la couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C) et deux
tiers des personnes éligibles à
l’ACS n’y recouraient pas en 2017.
Soit, au total, près de 3 millions de
personnes qui, pour diverses raisons – dont une méconnaissance
des aides auxquelles elles peuvent prétendre –, ne faisaient pas
valoir leurs droits.
Pour tenter d’y remédier, la
Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) a annoncé en 2017
vouloir généraliser un dispositif
visant à proposer un accompagnement « personnalisé » aux assurés n’ayant pas engagé des
soins nécessaires par « mécon-
naissance des circuits administratifs et médicaux » et par crainte
d’engager des démarches jugées
« complexes ».
Autre raison susceptible de restreindre l’accès aux soins : les refus de prise en charge par des professionnels de santé. Même si
l’ordre des médecins assure
n’avoir été saisi que huit fois pour
des refus de soins en 2015, un
« testing » mené en 2009 par
des associations de patients avait
montré la réalité et l’étendue du
phénomène.
Trop rares alertes
Sur 496 médecins libéraux spécialistes exerçant en secteur 2
(avec dépassements d’honoraires), dans 11 villes de France, 22 %
refusaient de prendre en charge
les bénéficiaires de la CMU et 5 %
acceptaient sous conditions,
c’est-à-dire à certains horaires ou
dans des délais plus longs.
Près de dix ans plus tard,
aucune nouvelle grande étude
n’est venue mesurer plus précisément cette pratique discriminatoire, mais « les refus de CMU restent très fréquents », assure Claire
Hédon, la présidente d’ATD Quart
Monde. C’est pourquoi elle souhaiterait que cette question soit
abordée dans la formation de médecins afin qu’ils « comprennent
pourquoi ces patients prennent un
rendez-vous et pourquoi il leur arrive de ne pas venir… »
« Nous avions obtenu que les associations puissent ester à la place
des patients discriminés, or c’est
un rôle qu’on ne leur a pas vu
jouer », regrette pour sa part André Deseur, le vice-président de
l’ordre des médecins, qui déplore
également que le Défenseur des
droits « n’alerte que trop rarement
l’ordre des médecins lorsqu’il a
connaissance d’un cas suspecté de
refus de soins ».
Fin septembre, la Commission
nationale d’évaluation des pratiques de refus de soins, une instance créée en 2016 par la loi santé
de Marisol Touraine et réunissant
sous l’égide de l’ordre des médecins des représentants d’associations d’usagers et des syndicats
de médecins, devrait rendre à la
ministre de la santé un premier
rapport avec des propositions de
réponses pour mieux lutter
contre ces discriminations. p
françois béguin
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
La pauvreté est inférieure à la moyenne de la zone euro
4
Avant transferts sociaux
restent mal logées en France,
dont 2,8 millions vivant dans
des conditions de logement
particulièrement difficiles.
3
millions
d’enfants
vivent sous le seuil de pauvreté,
dont 31 000 sont sans domicile,
et 9 000 habitent dans des bidonvilles.
80 % des enfants accueillis par l'aide
sociale à l'enfance le sont pour
des raisons de pauvreté
(20 % pour maltraitance).
FRANCE
23,6
DANEMARK
24,9
PORTUGAL
25
GRÈCE
25,2
6
ALLEMAGNE
25,3
25,7
ITALIE
26,2
Après transferts sociaux
11,6
FINLANDE
11,9
13,6
16,5
17,4
ZONE EURO
SEUIL DE PAUVRETÉ : 1 015 euros
par an (60 % du revenu médian)
REVENU MÉDIAN : 1 692 euros
(50 % de la population a un
revenu supérieur et 50 % un
revenu inférieur)
MINIMA SOCIAUX
RSA mensuel pour une personne
seule : 550,93 euros
Allocation aux adultes
handicapés (AAH), pour une
personne seule sans aucunes
ressources : 819 €
Allocation de solidarité aux
personnes âgées (Aspa),
mensuelle pour les personnes
seules : 833,20 €
S
29,5
ESPAGNE
FRANCE
Les données de référence
londres - correspondance
27
FINLANDE
ALLEMAGNE
sont nécessaires pour
que les descendants d'une famille
en bas de l'échelle des revenus
(les 10 % les plus bas) se hissent
au niveau du revenu moyen,
soit 180 années, selon l'OCDE.
Londres tente de fusionner six aides sociales et d’encourager le retour
à l’emploi, mais la mise en place de la réforme est catastrophique
ZONE EURO
DANEMARK
générations
Au Royaume-Uni, l’impossible
réforme des aides sociales
PART DE PERSONNES VIVANT SOUS LE SEUIL DE PAUVRETÉ
(défini à 60 % du revenu médian), en %
millions
de personnes
19
PORTUGAL
20,6
ITALIE
21,1
GRÈCE
22,3
ESPAGNE
L’Allemagne a plus de travailleurs pauvres que la France
PERSONNES TRAVAILLANT ET TOUCHANT UN REVENU INFÉRIEUR
AU SEUIL DE PAUVRETÉ, APRÈS TRANSFERTS SOCIAUX, en %
FINLANDE
DANEMARK
3,1
5,3
8
FRANCE
ALLEMAGNE
9,5
ZONE EURO
9,5
10,8
PORTUGAL
11,8
ITALIE
13,1
ESPAGNE
14
GRÈCE
SOURCES : INSEE ; EUROSTAT ; OBSERVATOIRE DES INÉGALITÉS ;
23E ÉDITION DU RAPPORT ANNUEL SUR L’ÉTAT DU MAL-LOGEMENT DE LA FONDATION ABBÉ PIERRE, JANVIER 2018 ; UNICEF
montant des prestations sociales s’élevait à
32,1 % du PIB en 2016, contre 27,5 % dans
l’Union européenne. Dans le détail, plus
de 80 % de ces sommes sont dédiées à la
santé et à la vieillesse.
POCHES D’EXCLUSION
L’effort consacré à la seule lutte contre la
pauvreté et l’exclusion se chiffre autour de
1,8 % à 2,6 % du PIB, selon le périmètre considéré, note l’étude de la DREES. Soit 40,5 à
57 milliards d’euros, dont 10,9 milliards pour
le RSA socle, 3,2 milliards pour le minimum
vieillesse et 2,9 milliards pour les allocations
familiales allouées aux foyers pauvres.
« Quand on sait que 10 % de la population est
couverte par ces aides, ce n’est pas si coûteux »,
estime Jean-Luc Outin, chercheur à Paris-I,
membre de l’ONPES. Tout en rappelant que
sans ces transferts sociaux, le taux de pauvreté en France ne serait pas de 13,6 %, mais
de 23,6 %. Pas si mal.
Malgré tout, les poches d’exclusion persistent. Notre système couvre insuffisamment
les jeunes entrant sur le marché de l’emploi
sans diplôme. Notre école, en amont, peine à
enrayer la reproduction de la pauvreté. Nos
formations pour adultes, en aval, échouent à
réinsérer ceux trop éloignés du marché du
travail. « Pour bien faire et combattre le problème à la racine, il faut agir sur tous ces fronts
en parallèle », résume M. Maurin.
Sans oublier le chômage, machine à fabriquer l’exclusion. Selon l’OCDE, le taux de
pauvreté serait divisé par deux si dans toutes les familles, l’un au moins des adultes
avait un travail. Dès lors, la France a-t-elle intérêt à se rapprocher du modèle britannique,
qui inclut plus de personnes dans l’emploi,
quitte à leur fournir des boulots précaires ?
« Nous constatons tous les jours que les postes
à temps partiel sont insuffisants pour tirer les
familles fragiles de la pauvreté », témoigne
Sonia Serra, secrétaire nationale du Secours
populaire. Et ainsi briser la spirale des « inégalités de destin ». p
marie charrel
Prochain épisode : les travailleurs pauvres,
ces invisibles
ur le papier, la réforme est
saluée de tous. En arrivant
au pouvoir en 2010, le gouvernement britannique a annoncé une grande remise à plat
des aides sociales. Six allocations
différentes sont fusionnées, remplacées par un « crédit universel »,
avec un objectif : aucun de ses
bénéficiaires ne doit perdre de l’argent en reprenant un emploi.
« Travailler doit être payant », résumait à l’époque Iain Duncan
Smith, le ministre qui a longtemps
porté la réforme. Le début de sa
mise en place a débuté en 2013 et
elle devait être terminée en octobre 2017. Sept millions de Britanniques devaient en bénéficier.
Huit ans plus tard, le résultat est
catastrophique. Fin 2017, seules
700 000 personnes touchaient le
crédit universel, environ 11 % du
total. Désormais, la réforme doit
être achevée d’ici… 2023. L’administration s’est heurtée à l’usine à
gaz que représentait la fusion de
ces allocations. Les critères pour
les toucher ne sont pas les mêmes, les systèmes informatiques
non plus, et la mise en œuvre de la
réforme s’avère très complexe. Du
coup, les cobayes qui ont touché le
crédit universel jusqu’à présent
sont victimes d’un système capricieux, bourré d’erreurs et de retards. Les crédits universels ne
sont ainsi versés que six semaines
après leur demande, alors que les
bénéficiaires se trouvent souvent
déjà dans une situation précaire.
Les banques alimentaires du
Trussell Trust, une association
FIN 2017, SEULES
700 000 PERSONNES
TOUCHAIENT LE CRÉDIT
UNIVERSEL, SUR
LES 7 MILLIONS
DE BRITANNIQUES QUI
DEVAIENT EN BÉNÉFICIER
britannique, sont peuplées de
personnes victimes de cette réforme : 38 % de ceux qui viennent prendre leurs rations de
trois jours de nourriture souffrent d’un retard de leurs allocations sociales ou d’un changement d’allocation.
Confusion des genres
La région d’Hartlepool – dans le
nord-est de l’Angleterre – est l’une
des premières à avoir testé les crédits universels. Abi Knowles dirige
la banque alimentaire de la ville,
où la moitié des bénéficiaires sont
victimes des crédits universels. En
mars, elle confiait au Monde les
dégâts de cette politique. « Beaucoup de ceux qui viennent ici n’ont
absolument aucune épargne pour
tenir et sont en permanence au
bord de la chute. Un versement en
moins peut signifier qu’ils ne pourront pas se nourrir, ou ne pas nourrir leurs enfants. » Pourtant, soulignait-elle, elle n’est pas contre le
principe des crédits universels :
« Une fois que ceux-ci sont en place,
ça marche assez bien. »
L’une des raisons des difficultés
de la réforme a été la confusion
des genres, dès le début. Les crédits universels avaient comme
objectif de réduire la pauvreté
mais aussi de réaliser des économies. Le lancement du programme a coïncidé avec l’austérité lancée par le gouvernement
britannique en 2010. Dans son
bras de fer avec le Trésor britannique, M. Duncan Smith, qui a désormais quitté le gouvernement,
a perdu ses arbitrages. Rapidement, les crédits universels ont eu
mauvaise presse, symbolisant les
coupes franches menées par
l’Etat, et l’opposition en a fait un
argument central, compliquant
encore plus le déroulement d’une
réforme déjà difficile.
Mais même au-delà de la période
de transition, l’Etat semble avoir
revu à la baisse ses ambitions.
Selon son propre objectif, publié
en juin, la réforme devrait d’ici
2023 remettre au travail environ
200 000 personnes. C’est peu par
rapport au 32,4 millions que
compte le marché du travail britannique, et on est loin du big
bang annoncé au départ.
Paradoxalement, les crédits universels – imaginés au début des
années 2000 – arrivent trop tard
au Royaume-Uni, pays qui n’a
guère de problème de chômage
– désormais à 4 % – mais qui souffre de la faiblesse des salaires et de
la précarité. « Ils cherchent à résoudre un problème largement résolu, note le think tank Resolution Foundation. Désormais, il
faudrait les recentrer sur l’aide aux
familles qui ont un emploi, pour
soutenir leurs revenus. » p
éric albert
Les enfants, victimes des déterminismes sociaux
Le système scolaire échoue à briser les mécanismes de la reproduction sociale
L
à-bas, on fabriquait le beurre.
Ici, les habitants utilisaient
une perche pour sauter pardessus les canaux… » Lorsqu’ils ne
sont pas tentés de sauter à pieds
joints dans l’eau, Tayem et Tijani,
les jumeaux de 9 ans, écoutent
attentivement les explications de
la guide sur l’histoire du marais
breton vendéen. Leur sœur Thalia,
11 ans, chuchote à l’oreille de sa
nouvelle amie. En cette mi-août,
les traditions locales passionnent
d’assez loin. « Il y a une fête au camping ce soir, je peux y aller ? », demande-t-elle à sa mère, Gina, 31 ans.
Qui hausse les épaules : « C’est trop
loin de chez nous, ma puce. »
Tous les quatre logent pour quelques jours à Saint-Gilles-Croix-deVie (Vendée), à 30 km des Sables-d’Olonne, dans la maison
louée par l’un des bénévoles de Vacances et familles. Chaque année,
cette association née en 1962 permet à mille familles aux revenus limités de partir pour un court
séjour. Certaines n’ont jamais pris
la route des vacances. Construire le
budget, organiser le transport, occuper les enfants : pour les plus fragiles, tout paraît hors de portée.
« Outre le financement, nous les
aidons à chaque étape pour leur
permettre de gagner en autonomie », détaille François Guilloteau,
délégué régional de l’association.
Aujourd’hui, il accompagne le
groupe dans le marais, épaulé par
une poignée de bénévoles.
Gina, elle, vient de la banlieue de
Bordeaux. Vivre avec trois enfants
sur son salaire de secrétaire à temps
partiel la contraint à compter chaque centime. Ces deux semaines en
Vendée, en partie prises en charge
par la Caisse d’allocations familiales
(CAF), lui coûteront 230 euros. « C’est
la première fois que nous partons ensemble, confie-t-elle. J’aimerais que
ce soit le début d’une autre vie. » Une
vie comme celle des familles pour
qui partir quinze jours en août n’a
rien d’inaccessible. Celles dont les
enfants partagent les souvenirs estivaux avec leurs amis, à la rentrée
des classes. « Cette année, nous
aussi », murmure Thalia, bien décidée à rejoindre la fête du camping.
Pour se fabriquer des souvenirs.
« Spirale de l’amertume »
Ne pas partir en été : un des stigmates, parmi d’autres, renvoyant les
enfants aux faibles revenus de leur
foyer. Aujourd’hui, 19,1 % des Français âgés de moins de 18 ans vivent
au-dessous du seuil de pauvreté,
selon Eurostat. C’est plus qu’avant
la crise (15,3 % en 2007).
« Cela n’a, hélas, rien d’étonnant :
les enfants pauvres se concentrent
dans les familles touchées par le chômage », explique Olivier Thevenon,
spécialiste du sujet à l’Organisation
de coopération et de développement économiques (OCDE). La majorité vit au sein de familles monoparentales, ou nombreuses, dont
l’un, voire les deux parents sont
éloignés du marché du travail.
« Pour elles, privations comme
difficultés se cumulent – logement,
emploi, santé et, à la longue, spirale
de l’amertume, grippant les possibilités d’ascension sociale », souligne
« LES ENFANTS PAUVRES
SE CONCENTRENT DANS
LES FAMILLES TOUCHÉES
PAR LE CHÔMAGE »
OLIVIER THEVENON
économiste à l’OCDE
Sonia Serra, secrétaire nationale du
Secours populaire.
Les enfants vivant dans un logement surpeuplé ont ainsi 1,4 fois
plus de probabilité d’être en échec
scolaire. Selon les enquêtes PISA de
l’OCDE, c’est en France que la corrélation entre le niveau social et le niveau scolaire est la plus forte : les enfants de milieu défavorisé risquent
trois fois plus que les autres d’avoir
un niveau scolaire au-dessous de la
moyenne. Résultat : les enfants de
cadres sont deux fois plus souvent
diplômés du supérieur que les enfants d’ouvriers.
C’est là que le bât blesse : l’école
française ne permet pas suffisamment aux enfants d’échapper aux
déterminismes sociaux : 20 % des
jeunes la quittent tous les ans sans
diplôme ni qualification. Les travaux de la sociologue Agnès van
Zanten, du Centre national de la recherche scientifique, illustrent en
outre comment les défaillances de
l’orientation au collège et lycée entretiennent les inégalités, laissant
les jeunes de foyers précaires plus
démunis face au maquis des formations. « Notre enseignement est effi-
cace pour former l’élite, mais pas
pour transmettre à tous les élèves
un socle commun de connaissance », résume Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Le dédoublement des classes
de CP en quartiers sensibles, instauré l’an passé par le gouvernement, est une piste pertinente pour
y remédier, estime-t-il.
Mais elle est insuffisante, car traiter la pauvreté infantile à la racine
implique d’agir plus tôt encore. Selon l’OCDE, seuls 31,3 % des ménages
les moins riches ont accès aux systèmes de garde tels que crèches et assistantes maternelles (contre 74 %
pour les plus aisés), contraignant
les mères à décrocher de l’emploi
pour s’occuper des petits.
Dès lors, le projet de bonus financier accordé aux crèches accueillant
des enfants défavorisés, envisagé
par le plan pauvreté, va dans le bon
sens, jugent les associations. « A
condition de renforcer aussi l’accompagnement : les familles les plus fragiles hésitent parfois à mettre leur
enfant en crèche par peur de devoir
se dévoiler en évoquant les difficultés qu’elles endurent », observe
Claire Hédon, présidente d’ATD
Quart Monde France.
Sa crainte : que le gouvernement
se contente de mesures éparpillées,
à l’efficacité d’ensemble limitée.
« Les actions ciblées sur les enfants
n’ont de sens que si, dans le même
temps, on s’attaque à la précarité et
aux difficultés de logement des parents », prévient Nicolas Duvoux, sociologue à l’université Paris-VIII. p
m. c.
4 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Coup d’envoi pour l’examen du projet de loi Pacte
Le texte, très hétéroclite, vise à simplifier la vie des entreprises et à les rendre plus compétitives
L
e texte avait peiné à s’imposer à l’agenda politique. Il grillera finalement
la priorité à la réforme
des institutions. Le projet de loi
Plan d’action pour la croissance
et la transformation des entreprises (Pacte), présenté en conseil
des ministres le 18 juin, sera examiné en commission spéciale
par les députés à partir du 5 septembre. Le débat dans l’Hémicycle doit commencer à la fin du
mois. Compte tenu du calendrier
parlementaire, il est toutefois
peu probable que le texte soit
adopté avant le début de 2019.
Et pour cause : c’est un pavé de
près de mille pages sur lequel les
parlementaires devront se pencher. Le document, qui n’a cessé
de s’étoffer au fil des mois, comporte aujourd’hui 73 articles. Sans
compter les plus de 2 000 amendements qui avaient été déposés,
lundi 3 septembre au soir, aux
deux tiers par l’opposition.
Durée des soldes, expérimentation de véhicules autonomes,
levée de fonds en cryptomonnaie, mais surtout coup d’envoi
des privatisations d’ADP (anciennement Aéroports de Paris) et
de la Française des jeux, simplification des seuils d’effectifs, extension de l’intéressement et de
la participation… Difficile, dans
un tel maquis, d’identifier une
mesure phare.
« Démontrer la cohérence d’un
texte aussi technique, c’est une gageure », admet Olivia Grégoire,
présidente (LRM) de la commission spéciale. « Les mesures prises
isolément peuvent ressembler à un
collier de perles, mais, mises bout à
bout, elles vont permettre aux entrepreneurs de simplifier leur gestion administrative et d’être plus
concentrés sur leur activité »,
plaide la députée de Paris.
Pour Roland Lescure, rapporteur général et député (LRM) des
Français de l’étranger, « simplifier
la création d’entreprises ne peut se
faire en une mesure : la création
d’un registre unique [pour regrouper toutes les informations légales], la fin de l’obligation d’un
stage préalable d’installation pour
les artisans ou la simplification
du rôle des chambres de commerce et d’industrie y contribuent
toutes, à leur façon ».
« 1 point de PIB supplémentaire »
Reste que les retombées macroéconomiques du texte semblent
essentiellement symboliques.
S’appuyant sur une étude du
Trésor, le ministère de l’économie estime que la loi Pacte pourrait « représenter 1 point de produit intérieur brut [PIB] supplémentaire sur le long terme, soit
20 milliards d’euros ».
Le locataire de Bercy, Bruno
Le Maire, sera sur la brèche pour
défendre le texte, qu’il tente de
porter depuis près d’un an. Le ministre de l’économie a prévu
d’assister à toutes les séances en
commission – comme l’avait fait,
en son temps, un de ses prédécesseurs, un certain… Emmanuel
Macron. « Mais, attention, pas
question de faire une loi Macron
2 ! », prévient Olivia Grégoire
en faisant référence au texte
adopté en 2015.
Mi-août, une tribune de députés
LRM parue dans Le Journal du dimanche réclamait notamment
d’intégrer au Pacte l’élargissement du travail du dimanche à
tous les commerçants. Certains
verraient aussi d’un bon œil
l’inclusion de mesures pour les
professions réglementées ou
les indépendants. Au risque
d’ouvrir de nouveaux fronts sur
ces sujets sensibles politiquement et de brouiller un peu plus
le message de la majorité.
Au sein du groupe La République en marche, on compte s’en
tenir à des amendements en lien
direct avec les articles du texte.
Les frais bancaires plafonnés pour les clients les plus fragiles
il aura fallu plusieurs mois de concertation entre les banques et les pouvoirs publics pour parvenir à une amélioration du
sort des clients bancaires les plus fragiles.
Finalement, « un engagement de place sur
la maîtrise des frais d’incidents bancaires » a
bien été rendu public, lundi 3 septembre,
dans la soirée, par le ministre de l’économie, Bruno Le Maire.
La mesure la plus forte vise à instaurer un
plafond pour l’ensemble des frais liés aux
incidents de paiement, mais uniquement
pour une catégorie de clients : ceux bénéficiant de « l’offre spécifique », un forfait
de services bancaires de base, bon marché
(3 euros maximum), instituée par le
législateur en 2013.
Ce plafond intégrera les commissions facturées lorsqu’un paiement se présente à la
banque, mais que la provision sur le
compte n’est pas suffisante, le coût des lettres d’information lorsque les comptes
sont débiteurs ou les frais de rejet de prélèvement ou de virement.
M. Le Maire a fixé ce plafond à 200 euros
par an et 20 euros par mois. Un seuil encore
élevé, mais très en deçà des pratiques actuelles. Selon une étude publiée en octobre 2017 par l’Union nationale des associations familiales (UNAF) et 60 Millions
de consommateurs, un client en difficulté
sur cinq se voit actuellement prélever chaque année par sa banque plus de 500 euros
de frais pour incidents de paiement.
Pas de contrainte mais un suivi
Afin de ne pas contrevenir au droit de la
concurrence qui interdit les ententes tarifaires, la Fédération bancaire française
(FBF) précise que « ce niveau global de
plafonnement sera fixé librement par chaque banque ». Mais selon une source proche du dossier, « les établissements respecteront le souhait du ministre ».
Ce « bon usage professionnel » publié par
la FBF ne sera pas contraignant, mais fera
l’objet d’un suivi. « Si l’engagement n’est pas
tenu, un plafond pourrait être introduit par
le biais du projet de loi Pacte », indique une
source à Bercy. Pour que cette mesure soit
efficace, les banques s’engagent en outre à
mieux promouvoir l’« offre spécifique » auprès de leurs clients en difficulté.
La marge de progression est considérable,
puisque la France recensait, fin 2017,
3,6 millions de clients bancaires fragiles,
dont 351 000 seulement ont bénéficié l’an
passé de cette « offre spécifique ». Soit à
peine 10 % des personnes éligibles.
A la demande de Bercy, les banques
vont par ailleurs proposer à l’ensemble de
leurs clients des outils de prévention des
incidents bancaires, qui permettent
d’alerter avant que le compte ne bascule
dans le rouge. p
véronique chocron
Avec la sécheresse, les éleveurs anticipent
une hausse des coûts de production
Sur un an, le panier de matières premières pour l’alimentation animale aurait augmenté de 24 %
L
e prix du lait et de la viande
va alimenter les débats
de la rentrée agricole. Les
éleveurs s’inquiètent alors que la
canicule estivale pourrait avoir
comme conséquence une hausse
des coûts de production. Ils souhaitent que les promesses des
Etats généraux de l’alimentation
soient tenues.
« Hormis la Bretagne, la majeure
partie des régions françaises ont
été concernées par la sécheresse
cet été », constate Thierry Roquefeuil, président de la Fédération
nationale des producteurs de lait
(FNPL), syndicat affilié à la FNSEA.
L’Alsace et la Lorraine ont été particulièrement touchées. Pour
autant, beaucoup d’agriculteurs
ont fait face. En particulier ceux
qui disposaient de stocks d’aliments pour le bétail. La bonne
récolte de maïs en 2017 et la
pousse d’herbe abondante à la
suite d’un printemps 2018 très pluvieux ont permis d’amortir le
choc. D’ailleurs, comme le souligne M. Roquefeuil : « La collecte de
lait au mois d’août n’a pas beaucoup baissé, peut-être de 2 à 3 %. »
Mais la question se pose pour la
suite. Si les stocks faits pour l’hiver,
déjà entamés, ne suffisent pas, il
faudra acheter de quoi alimenter
le troupeau. Or, la sécheresse qui a
touché beaucoup plus fortement
les pays du nord de l’Europe, l’Allemagne mais aussi les pays de la
mer Noire a réduit leur potentiel
de production de céréales. Une situation qui a poussé les feux des
cours du blé sur les marchés mondiaux. Mais aussi celui du maïs.
La barre des 200 euros la tonne
de blé a été franchie fin juillet, soit
une progression de près de 20 %
depuis le début de l’été. De quoi redonner le sourire aux céréaliers
français, qui, eux, ont engrangé
une récolte de blé correcte en volume et excellente en qualité. Mais
de quoi inquiéter les éleveurs qui
anticipent une répercussion de la
hausse des cours des matières premières sur le prix de l’alimentation animale. De plus, la sécheresse a contraint des éleveurs à récolter plus vite le maïs, en panne
de croissance. Parfois dès août.
« Mise en garde »
Ces craintes concernent l’ensemble des éleveurs. Coop de France,
qui représente les coopératives
agricoles françaises, a tiré la
sonnette d’alarme dans un communiqué du 3 septembre. S’appuyant sur une comparaison entre août 2018 et août 2017, elle
estime que le panier de matières
premières pour l’alimentation
animale a augmenté de 24 %.
Or, elle rappelle que, pour l’élevage du porc et des volailles, la
dépense pour nourrir les animaux constitue les deux tiers du
prix de revient.
« Nous
n’accepterons
pas qu’il trahisse
le constat de
départ des Etats
généraux de
l’alimentation »
THIERRY ROQUEFEUIL
président de la FNPL
« Coop de France appelle à une
prise en compte de cette rupture de
l’équilibre économique pour que,
conformément aux engagements
pris lors des Etats généraux de l’alimentation, l’augmentation des
coûts de production soit prise en
compte dans les prix de vente », affirme-t-elle. La demande est similaire côté FNPL, qui surveille de
près le prix du lait. « Pour septembre, le prix fixé par la coopérative
Sodiaal est de 340 euros la tonne et
de 325 euros chez Lactalis », précise
M. Roquefeuil, qui ajoute : « Depuis
le début de l’année, le prix moyen
est proche de celui de 2017, soit
325 euros la tonne. Cette trajectoire
n’est pas satisfaisante, elle ne permet pas d’améliorer la trésorerie
des éleveurs et d’attirer des jeunes
dans ce métier. »
Ce débat sur le prix de la viande
et du lait intervient alors que le
projet de loi alimentation va revenir devant les parlementaires miseptembre. « Nous n’accepterons
pas qu’il trahisse le constat de départ des Etats généraux de l’alimentation sur la nécessité de mieux rémunérer les producteurs afin qu’ils
puissent vivre de leur métier », met
en garde M. Roquefeuil.
Matignon a demandé aux interprofessions de présenter mi-septembre leur feuille de route. Car ce
sont elles qui doivent mettre en
musique la nouvelle partition des
prix entre producteurs, industriels
et distributeurs, partant du coût
de production de l’agriculteur.
« Nous avançons mais nous butons
sur l’indicateur permettant de lire
l’évolution du marché intérieur. Les
industriels estiment qu’ils ne sont
pas déconnectés des marchés européens. Et les distributeurs mettent
en avant leur centrale d’achat
européenne », dit M. Roquefeuil.
La tendance internationale
pourrait favoriser une hausse du
prix du lait. « Nous faisons une lecture plus optimiste qu’en début
d’année. On risque de manquer de
beurre car, avec la sécheresse, le lait
est moins riche. Et le stock de poudre de lait à Bruxelles s’allège avec
une nouvelle adjudication de
31 000 tonnes le 30 août », estime
Benoît Rouyer, économiste au
Centre national interprofessionnel de l’économie laitière. p
laurence girard
Le pavé de près
de mille pages
comporte
73 articles. Sans
compter les plus
de 2 000
amendements
déposés
Parmi eux, la création de sociétés
à mission, qui élargirait l’article
sur la raison d’être des entreprises en leur permettant de se doter
d’une gouvernance interne et
d’être contrôlées par un organisme tiers. Ou encore l’instauration du statut de fondations d’actionnaires (selon laquelle le détenteur de parts d’une société
peut organiser la transmission
pour garantir la pérennité de l’entreprise) et le plafonnement de la
participation pour les très hauts
revenus afin de rendre le dispositif moins inégalitaire.
Compte tenu des délais serrés,
les dispositions relatives à l’épargne salariale (intéressement, participation) devraient figurer dans
le projet de loi de financement de
la Sécurité sociale tandis que
les aspects fiscaux de la transmission d’entreprises (assouplissement du pacte Dutreil) seront
intégrés au projet de loi de finances 2 019, tous deux présentés
à l’automne.
« Des avancées » pour le patronat
Favorables, dans leur ensemble,
au texte soumis aux députés, les
syndicats patronaux ont plutôt
salué les pistes dégagées. Des rapporteurs du projet de loi et la présidente de la commission ont
déjeuné avec des chefs d’entreprise lors de l’université d’été du
Medef, fin août, dans les Yvelines.
« Il ne va pas y avoir un avant et
un après Pacte. Mais le projet
comporte des avancées importantes, notamment sur les seuils d’effectifs », souligne, pour sa part,
Jean-Eudes du Mesnil du Buisson,
secrétaire général de la Confédération des petites et moyennes
entreprises (CPME).
A partir de 10, 20, 50 ou 250 salariés, les sociétés doivent aujourd’hui s’acquitter de certaines obligations. Honni par le Medef et la
CPME, le seuil des 20 devrait être
supprimé dans la plupart des cas,
et les contraintes attenantes,
comme la contribution au fonds
national d’aide au logement, reportées sur les entreprises de plus
de 50 personnes.
D’autres seuils intermédiaires
devraient également disparaître.
La réforme est d’autant mieux accueillie que le franchissement de
ces limites d’effectifs ne sera entériné qu’à la condition d’avoir été
dépassé « pendant cinq années civiles consécutives ». Objectif : encourager l’embauche.
Egalement appréciée, la suppression du forfait social sur l’intéressement dans les entreprises
de moins de 250 salariés et sur la
participation pour celles de
moins de 50 salariés doit permettre d’étendre ces dispositifs à 32 %
des salariés, contre 16 %
aujourd’hui. C’est l’une des seules
mesures à coloration sociale du
projet de loi, qui entend relancer
l’épargne salariale.
Optimistes, les syndicats patronaux n’en restent pas moins prudents sur l’évolution du projet de
loi au cours des débats à l’Assemblée. Medef et Confédération des
petites et moyennes entreprises
ont ainsi abondamment mis en
garde le gouvernement contre le
risque de contentieux lié à l’inscription dans l’article 1833 du
code civil d’une gestion des sociétés « dans l’intérêt social, en considération des enjeux sociaux et environnementaux ». p
élise barthet
et audrey tonnelier
1,2 MILLIARD
C’est, en euros, le montant que la Société générale a provisionné pour
régler son litige avec les Etats-Unis, a-t-elle annoncé, lundi 3 septembre. Les autorités américaines reprochent à la banque d’anciennes
transactions violant les sanctions économiques édictées par Washington, notamment envers l’Iran. « A ce stade, Société générale s’attend à
ce que le montant des amendes dans le dossier des sanctions américaines soit presque intégralement couvert par la provision pour risques
allouée à ce dossier », que la banque française compte clore « dans les
prochaines semaines », a-t-elle indiqué.
ASS U RAN C ES
Le réassureur SCOR
refuse une offre
de Covéa
Covéa, le poids lourd de l’assurance mutualiste (GMF,
MAAF et MMA), a annoncé,
mardi 4 septembre, avoir proposé un rapprochement au
réassureur SCOR. Le groupe
présidé par Denis Kessler a
refusé. « Covéa prend acte du
refus de SCOR d’entrer en discussion en vue d’un rapprochement amical au moyen
d’une offre publique en numéraire à 43 euros par action »,
indique le groupe, qui « réaffirme néanmoins son intérêt
pour une opération amicale
avec SCOR ».
AGR I CU LT U R E
L’UE veut régler
le différend du bœuf
aux hormones
avec Washington
La Commission européenne
veut entrer en discussion
avec les Etats-Unis pour
régler un contentieux sur le
bœuf aux hormones américain, a-t-elle annoncé, lundi
3 septembre. Pas question de
revenir sur son interdiction,
mais il s’agit de voir si « une
partie » du quota d’importation de bœuf « de haute qualité » peut être « allouée aux
Etats-Unis ». – (AFP.)
I N D UST R I E
Les Grands Moulins
de Strasbourg en
redressement judiciaire
Le groupe Grands Moulins de
Strasbourg a été placé, lundi
3 septembre, en redressement judiciaire par le tribunal de grande instance de
Strasbourg, a-t-on appris de
source syndicale. – (Reuters.)
MÉD I AS
Natacha Polony devient
directrice de la rédaction
de « Marianne »
La journaliste Natacha Polony
va prendre la tête de la rédaction de Marianne, a indiqué
l’hebdomadaire, lundi 3 septembre. Le groupe de médias
tchèque Czech Media Invest,
qui a racheté le titre en juillet,
a également annoncé l’arrivée de Laurent Valdiguié, ancien grand reporter au Journal du dimanche et à Ebdo.
économie & entreprise | 5
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
L’Argentine de nouveau dans la tourmente
Sur fond de chute du peso, le président de centre droit, Mauricio Macri, a annoncé, lundi, un plan d’austérité
buenos aires - correspondante
L
es cantines populaires
sont débordées en Argentine. « Ceux qui y ont recours ne sont plus seulement des enfants, mais des famillesentières, les parents et jusqu’aux
grands-parents », expliquait-on,
lundi 3 septembre, au siège de l’organisation sociale Barrios de Pie
(Quartiers debout), à Avellaneda,
faubourg pauvre de Buenos Aires.
« Le litre de lait a augmenté de
près de 30 % en un mois », se désespère Rosa Cabral. Employée domestique, elle déjeune sur son lieu
de travail, mais elle doit désormais
envoyer à la cantine populaire ses
quatre enfants, ainsi que son mari,
Jorge, qui a perdu une grande partie de son salaire. Sous le coup de
la récession, l’usine métallurgique
où il est employé a réduit les cadences et, pour éviter des licenciements, les ouvriers ne travaillent
plus qu’une semaine sur deux.
Selon des chiffres officiels, le
pourcentage d’enfants pauvres atteint 45 % de la population dans la
grande banlieue de la capitale argentine. Et dans tout le pays, la
pauvreté a augmenté de 3 % au
cours des derniers mois, touchant
désormais quelque 33 % des
41 millions d’Argentins.
Grave crise monétaire
La classe moyenne n’est pas épargnée, avec le gel des salaires et des
pensions, les hausses vertigineuses des tarifs des services
publics et des couvertures médicales privées. L’inflation dépassera 30 % cette année. La chute de
la consommation est telle que de
nombreux commerces et entreprises ferment. Le géant américain Walmart, a vendu une douzaine d’hypermarchés.
En seulement quelques jours, fin
août, la troisième économie
d’Amérique latine a de nouveau
plongé dans le marasme. Avec
toujours le même scénario – peso
en chute libre, explosion des prix,
licenciements massifs, turbulences sociales –, auquel se greffe, sur
le plan international, une hausse
du dollar américain qui a fait tomber plusieurs pays émergents
dans une grave crise monétaire.
Le 30 août, le peso a perdu 17 % de
sa valeur et, depuis janvier, la
monnaie argentine s’est effondrée
de plus de 50 % face au dollar. Ce
« jeudi noir », la banque centrale a
dû relever en urgence son taux directeur à 60 %, pour tenter de freiner une hallucinante dégringolade de la monnaie.
Après un week-end agité de frénétiques réunions, le président de
centre-droit, Mauricio Macri, a
annoncé, lundi, dans un message
enregistré, un plan d’austérité
comprenant notamment la suppression de treize ministères sur
vingt-trois – dont ceux de la santé
et du travail, transformés en secrétariats d’Etat – et une hausse des
taxes à l’exportation.
« Cette crise n’est pas une crise de
plus, elle doit être la dernière. Nous
avons tout pour nous en sortir », a
voulu rassurer le chef de l’Etat.
« Nous allons demander leur contribution à ceux qui en ont la plus
grande capacité : ceux qui exportent », a-t-il précisé, en référence
aux secteurs agricoles, énergétiques et miniers qui, en vendant en
dollars leurs productions à l’étranger, sont favorisés par la chute du
peso. « Nous savons que c’est une
mauvaise taxe, mais je vous demande de comprendre que c’est
une urgence », a lancé le président
argentin. Les riches exportateurs
Parmi les mesures
annoncées,
la suppression
de 13 ministères
sur 23 et la hausse
des taxes
à l’exportation
Le président
argentin,
Mauricio
Macri,
à Buenos
Aires, lors
de son
allocution
télévisée, le
3 septembre.
HO/AFP
agricoles et la puissante Union industrielle argentine (UIA) ont exprimé leur mécontentement.
Admettant que la pauvreté allait
augmenter avec la forte dévaluation du peso, le président Macri a
promis de « prendre soin des
plus nécessiteux » avec « le renforcement des allocations, les programmes alimentaires et le plafonnement du prix de certains produits de base ». Des promesses qui
ont été rejetées, lundi, par les
mouvements sociaux, qui ont appelé à de nouvelles protestations.
Récemment, des concerts de casseroles ont retenti à Buenos Aires
et dans plusieurs autres grandes
villes du pays, réveillant les vieux
démons du tragique effondre-
ment financier de 2001. Des dizaines de milliers de professeurs et
d’étudiants ont aussi protesté
dans la capitale contre les réductions budgétaires imposées aux
universités publiques. En grève depuis plus d’un mois, les professeurs des cinquante-sept universités publiques réclament une revalorisation de leurs salaires.
Dans ce climat d’extrême incertitude, le ministre de l’économie, Nicolas Dujovne, s’est rendu
à Washington, mardi, pour solliciter auprès du Fonds monétaire international (FMI) une accélération
des versements du prêt de 43 milliards d’euros accordé en juin. Un
premier versement de 13 milliards
de dollars a déjà été effectué, mais
il s’est révélé insuffisant pour
équilibrer les comptes de l’Etat.
Depuis son arrivée au pouvoir
en décembre 2015, le gouvernement Macri a réduit de 6 % à 3,9 %
du produit intérieur brut (PIB) le
déficit budgétaire. Le nouvel objectif est de parvenir à l’équilibre
dès 2019. « L’unique manière de
construire un pays stable et d’éradiquer la pauvreté est d’assainir nos
comptes publics », a affirmé M. Dujovne, reconnaissant que « des erreurs » avaient été commises.
Le plan d’austérité a été mal accueilli par l’opposition, qui reproche au gouvernement un manque
de dialogue et une réaction tardive, voire une incompétence face
à une tempête que l’on voyait ve-
nir. « La récession va être impressionnante », a prédit Agustin Rossi,
chef du bloc péroniste à la Chambre des députés.
Le temps presse pour le président Macri, qui n’a pu tenir ses
promesses électorales : « la pauvreté zéro » en Argentine et un afflux massif d’investissements
étrangers dans les infrastructures
et l’énergie, afin d’alimenter la
croissance et de créer des emplois.
A un an de la présidentielle d’octobre 2019, sa popularité est en
baisse, alors que l’opposition reste
divisée. La CGT, principale centrale
syndicale du pays, a appelé à une
grève générale de vingt-quatre
heures, le 25 septembre. p
christine legrand
Le quotidien d’extrême droite
« Présent » tente d’éviter la faillite
Pour la première fois,
Free perd des abonnés
P
Au premier semestre, l’opérateur télécoms a perdu 70 000 clients
dans le mobile et 47 000 dans le fixe. Il mise sur sa nouvelle Freebox
résent, le seul quotidien d’extrême
droite en France, va-t-il disparaître ?
« Si on surmonte les difficultés actuelles… Présent est increvable », assure Francis
Bergeron, son patron. Mais dans l’immédiat,
alors même que l’extrême droite obtient des
scores électoraux spectaculaires en Europe, la
publication fondée en 1982 par un petit
groupe de catholiques traditionalistes se
trouve en péril. Déficitaire, menacé de dépôt
de bilan, le journal « patriote et catholique »
vient d’appeler les juges à la rescousse.
A la demande de ses dirigeants, la société éditrice a été placée en sauvegarde par le tribunal
de commerce de Paris le 8 août. Cette procédure permet à la PME d’échapper provisoirement à ses créanciers, qui ne peuvent plus exiger le remboursement des dettes. « C’est une
démarche d’anticipation, on gèle le passif avant
d’en arriver à une possible cessation des paiements », explique un juriste. Une affaire
d’idées, de personnes et d’argent à la fois.
Virage raté sur le Web
L’origine des turbulences remonte à 2014. Présent traverse à l’époque une grave crise. Alors
que les pertes s’accumulent, une partie de
l’équipe historique quitte la maison. Six rédacteurs attaquent le journal aux prud’hommes.
Certains invoquent un changement de ligne
éditoriale, qui glisse du traditionalisme catholique vers un soutien plus marqué au FN.
Quatre ans plus tard, la justice a commencé à
trancher. Un premier journaliste, Rémi Fontaine, a obtenu gain de cause. Cinq autres décisions sont attendues sous peu. A la clé, une facture qui pourrait être élevée. « Le seul licenciement de Rémi Fontaine, qui était là depuis le premier numéro, risque de nous coûter
212 000 euros, évalue M. Bergeron, une figure
de l’extrême droite. Si nous avions dû verser
cela d’un coup, c’était la liquidation assurée
pour un petit journal comme le nôtre. » Surtout
avec les prélèvements exceptionnels effectués
par la société de distribution en kiosque Presstalis, elle-même sur la corde raide. La direction
a donc choisi d’agir pour bloquer les dettes,
puis les renégocier, avec l’appui d’un administrateur judiciaire.
L’affaire révèle la fragilité de Présent, un journal militant qui a réalisé seulement
914 000 euros de chiffre d’affaires en 2017, avec
une perte nette d’un peu plus de 10 % du total.
Le quotidien s’appuie sur quelques milliers de
lecteurs fidèles, parfois depuis la création. Mais
ce petit noyau dur s’étiole.
Tandis que l’hebdomadaire Valeurs actuelles et
UN JOURNALISTE
les sites Causeur ou BouleA OBTENU GAIN
vard Voltaire s’imposaient
dans le débat à droite,
DE CAUSE AUX
« nous avons un peu raté le
développement d’Internet,
PRUD’HOMMES,
notre site reste très peu utiCINQ AUTRES
lisé », admet M. Bergeron.
Devenu cogérant en mai,
DÉCISIONS
après avoir pris sa retraite
du groupe de services dont
SONT ATTENDUES
il était directeur des ressources humaines, M. Bergeron a lancé un SOS aux lecteurs et regonflé
ainsi la trésorerie grâce à « 257 000 euros de
dons ». Il entend surtout relancer le titre, « lui
donner une tournure moins “bulletin paroissial” », notamment en misant sur Internet. Encore faut-il régler au préalable l’addition des
prud’hommes, pour que Présent ne subisse
pas le même sort que le bimensuel L’Action
française, qui a cessé de paraître en février. « De
quelque façon qu’on s’y prenne, c’est l’argent qui
fait le pouvoir en démocratie, écrivait déjà Charles Maurras, figure tutélaire de la droite nationaliste. Pas d’argent, pas de journaux. » p
denis cosnard
M
auvaise passe pour
Free (dont Xavier Niel,
le fondateur, est actionnaire du Monde à titre personnel). L’opérateur télécoms a perdu
70 000 clients dans le mobile et
47 000 dans le fixe, au premier semestre. A la même époque en
2017, Free gagnait un million de
clients dans le mobile et plus de
200 000 dans le fixe.
Par conséquent, le chiffre d’affaires du groupe est stable, à 2,4 milliards d’euros, quand il progressait
encore de plus de 7 % il y a un an.
Même si la rentabilité des activités
françaises est toujours en hausse
de 2,2 %, à 894 millions d’euros, là
aussi, le ralentissement est sensible par rapport au gain de 8,2 % d’il
y a un an.
« Pour la première fois, nous
avons perdu des abonnés. Mais
nous avons su réagir très vite fin
juin et mettre en place des mesures
adéquates. Nous avons vu les premiers résultats sur juillet et août, où
nous avons regagné des clients. Je
suis persuadé que nous sommes au
début d’un nouveau cycle de croissance », assure Thomas Reynaud,
le directeur général d’Iliad, la maison mère de Free.
Depuis juin, Free a revu sa politique de promotion, jusque-là circonscrite au site Vente-privee. Il a
ajouté une nouvelle offre mobile.
L’opérateur assure en outre qu’il a
perdu des abonnés mobile uniquement sur ses offres à 0 et
2 euros, et qu’il dispose de 500 000
abonnés 4G supplémentaires,
plus rémunérateurs. Pour se rattraper, le dernier-né des opérateurs mobiles français mise sur sa
nouvelle Freebox, qui devrait être
lancée ces prochaines semaines.
Pour mémoire, la Freebox Revolution date de décembre 2010.
Pris en étau
Même si le groupe s’est bien gardé
de donner une date de lancement,
voilà des mois que cette nouvelle
box se fait attendre. M. Niel a justifié ces délais par la nécessité de
lancer un produit parfait, capable
d’avoir un « effet waouh ! » sur les
clients, notamment les jeunes. Selon la presse spécialisée, qui se
fonde sur les brevets déposés par
l’entreprise, de nouvelles fonctionnalités pourraient voir le jour,
comme la capacité pour la box de
diffuser sans fil de la musique et
des vidéos sur plusieurs appareils
à la fois.
« Nous pensons qu’Iliad a une
chance de retrouver de l’attractivité
commerciale en septembre avec
cette nouvelle box et une nouvelle
grille tarifaire », estime Stéphane
Beyazian, analyste chez Raymond
James, dans une note.
Cela sera-t-il suffisant ? Pour ses
concurrents, Free doit remettre en
cause un modèle qui se grippe.
Longtemps, il s’est appuyé sur des
offres à prix cassé dans le mobile
pour attirer des clients dans l’Internet fixe, sa vache à lait. Depuis,
les concurrents ont redoublé
d’agressivité dans le mobile, en
particulier SFR, avec des offres « à
vie » à 5 euros pour 30 gigas de
données.
Dans le fixe, Free est pris en étau
entre Bouygues Telecom, qui
casse les prix de l’ADSL, et Orange,
qui regagne des clients grâce à son
avance dans la fibre. Pour sortir
par le haut, l’opérateur a décidé de
miser lui aussi sur la fibre et déploie son réseau aussi vite qu’il le
peut. Il compte désormais 7,9 millions de prises raccordables.
« Nous sommes le premier réseau
alternatif », vante-t-il.
Sur le front des bonnes nouvelles, Free a gagné 1,5 million
d’abonnés mobile en Italie où il
s’est lancé en mai. Le prix de
l’abonnement, fixé au départ à
5,99 euros, a même été revu à la
hausse de 1 euro. « Nous avons un
taux de notoriété de 60 % », se félicite M. Reynaud. p
sandrine cassini
6 | campus
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Les grandes écoles françaises sur la route de l’Inde
A Madras, l’Institut catholique des arts et métiers forme depuis 2010 des ingénieurs multiculturels
automobile qui font de Madras “le
Detroit de l’Inde”, comme Renault,
PSA, Faurecia ou Valeo ». Mais
aussi les groupes français Legrand, Saint-Gobain, Alstom, Safran, ou les indiens Infosys et Tata
Consultancy Services.
« Les entreprises sont nombreuses à être intéressées par nos formations », affirme Prabhu Shankar, un Indien passé par le campus
de Lille de l’ICAM, qui enseigne
aujourd’hui la gestion de projet au
Licet. Une matière qui, selon lui,
« n’existe dans aucune autre école
d’ingénieurs en Inde ». Certaines
firmes font des dons, comme ces
moteurs, ces rickshaws (tricycles
motorisés) et ces voitures que l’on
aperçoit dans les ateliers de travaux pratiques. D’autres aident au
financement de la scolarité :
2 lakhs par an (2 430 euros).
madras (inde) - envoyé spécial
I
ls sont arrivés début juillet
avec leur bagage d’ingénuité
et de candeur sur le dos, de
fantasme humanitaire aussi,
à propos de cette Inde que la plupart d’entre eux découvraient
pour la première fois. Clément,
Martin, Solène, Théophile et Nathan ont franchi les grilles du
prestigieux Loyola College, en
plein cœur de Madras (Chennai,
capitale de l’Etat du Tamil Nadu,
au sud-est de l’Inde), surpris de
découvrir dans cette métropole
de 7 millions d’habitants, qu’ils
avaient imaginée miséreuse, le
campus verdoyant dont les jésuites prennent soin depuis bientôt
un siècle.
D’abord, ils ont été secoués. « En
sortant de l’avion, on s’est retrouvés dans une chaleur et une humidité de dingue, avec des klaxons en
continu. On a aussitôt démarré les
cours en anglais mais on ne comprenait pas grand-chose, à cause
de l’accent », raconte Clément.
Pour Martin, c’est l’accueil qui
s’est révélé le plus étonnant : « On
découvre un désastre écologique à
chaque coin de rue [ordures,
égouts à ciel ouvert…] mais bizarrement, on se sent bien, parce que
tous les gens qu’on rencontre nous
tendent les bras. » Seules difficultés : l’obtention du visa et la paperasse à régler à l’arrivée. « On apprend à être patient », sourit l’étudiant. Solène, elle, est frappée par
« les codes de bonne conduite »
qu’il faut se dépêcher d’assimiler
dans les familles qui les accueillent. « C’est un tourbillon, ditelle, d’autant qu’on n’a pas eu de
vacances. A la fin on aura des examens, un stage, et seulement après,
trois semaines de voyage découverte dans le pays. »
Car ces étudiants de 19 ans ne
sont pas là pour le tourisme. Ils entament leur deuxième année à
l’Institut catholique des arts et
métiers (ICAM), une grande école
d’ingénieurs créée en 1898 à Lille.
Ils sont une quinzaine à avoir
choisi cette année l’Inde pour y effectuer leur premier semestre.
S’ils paraissent exaltés à l’idée d’aller prêter main-forte, chaque
jeudi, à une ONG, c’est d’abord
pour enrichir leur formation d’ingénieur qu’ils sont là.
… E N BR E F
Ingénieurs généralistes
Voilà huit ans que leur école, qui a
des antennes au Congo, au Cameroun et qui ambitionne de s’installer en 2020 à Recife, au Brésil, a
posé ses valises à Madras. Elle y a
monté de toutes pièces le Loyola
ICAM College of Engineering and
Technology (Licet), un établissement destiné à faire infuser dans
ce bout d’Asie le concept d’ingénieur généraliste à la française.
Au Licet, les études durent quatre
ans et aboutissent à un « bachelor
of engineering » – un diplôme
d’ingénieur.
« Auparavant, les grandes écoles
de l’Hexagone se démenaient pour
attirer un maximum d’étudiants
étrangers en France, pour les classements mondiaux, la renommée
et les revenus financiers, souligne
Nicolas Juhel, directeur du programme d’ingénierie du Licet.
Aujourd’hui, certaines écoles cher-
FABRICE PELLÉ
chent également à former des ingénieurs multiculturels avec des partenaires locaux. En Inde, nous
avons été les pionniers et notre ambition est encore plus large, puisque nous formons des ingénieurs
appelés à devenir dirigeants. »
Dans chaque promotion, « un
groupe d’étudiants indiens et français partagera trois années de formation dans les deux pays », précise l’ICAM en France.
Le campus de Madras offre un
havre si plaisant qu’il fait oublier
les affres de l’agglomération environnante. Passé l’édifice pompeux d’origine, inauguré en 1925,
une longue allée bordée d’arbres
ashoka mène à une église au clocher pointu. Derrière s’étend le
terrain de cricket. Et plus loin encore, le bâtiment de quatre étages
du Licet, érigé en 2010.
« Notre projet
d’école
d’ingénieurs
est né en 2000.
Nous n’avions
pas d’expérience,
alors nous avons
fait le tour
du monde
pour trouver
un partenaire »
FRANCIS JAYAPATHI
recteur du Loyola College
« Les jésuites de la région en sont
propriétaires mais l’investissement, qui s’élevait à 7 millions
d’euros, a été financé pour moitié
par l’ICAM, précise Marc Genuyt,
qui a participé au lancement du Licet. C’est nous, ensuite, qui avons
développé le contenu pédagogique, avec le souci de couvrir nos syllabus habituels en mécanique, électronique, génie électrique, informatique et technologies de l’information. » Si les laïques prennent
des responsabilités, ce sont les
prêtres qui tiennent la maison,
comme nous le signifie le père
Francis Jayapathi, recteur du
Loyola College, établissement
privé comprenant 19 filières pour
10 000 étudiants – sous tutelle de
l’université publique de Madras.
« Notre projet d’école d’ingénieurs est né en 2000, lorsque nous
avons commencé à observer un
boom de la demande chez les étudiants. Nous n’avions pas d’expérience, alors nous avons fait le tour
du monde pour trouver un partenaire », explique Francis Jayapathi.
Principal défi : la pratique. « Les ingénieurs sont censés résoudre des
problèmes, sauf en Inde, où ils apprennent des tas de théories sur la
résistance des matériaux et les formules chimiques. Résultat, à la sortie de l’école, ils ne savent rien
faire », soupire le recteur.
Le Licet est ainsi obsédé par l’employabilité de ses 1 600 étudiants
(dont près de la moitié sont des
femmes) et par les stages, encore
rares dans le pays. Vincent, 30 ans,
est arrivé sur place dans le cadre
d’un volontariat de solidarité internationale (VSI). Son rôle est de
« démarcher les acteurs du secteur
« Partage » et « sensibilisation »
Devant une table de montage où
l’un de ses camarades met la dernière main à un véhicule de
course destiné à une compétition
prochaine, Ravivasma se félicite
d’apprendre « beaucoup sur le
plan technologique » et sur « la façon d’aborder un entretien d’embauche ». A Madras, le parcours
ouvert, nouvelle formation
« cross-culturelle » de l’ICAM basée sur des pédagogies innovantes, ne sera lancé qu’en septembre 2019 – le temps de convaincre
les religieux de sa faisabilité.
En attendant, Rémy, jeune diplômé parisien et volontaire lui
aussi, est en train d’implanter ici le
« fablab » qu’il a découvert sur le
campus ICAM de Sénart (Ile-deFrance). « L’idée, c’est de partager
les connaissances de manière multidisciplinaire et de sensibiliser à
l’innovation, grâce à la mise en
œuvre rapide de prototypes », explique-t-il, citant en exemples une
éolienne, une chaise roulante électrique et un hovercraft développés
à l’aide d’une imprimante 3D. Des
projets qui ne sont pas forcément
accessibles à tous : dans leurs critères d’admission au Licet, les jésuites ont établi des quotas en faveur
des étudiants chrétiens et des intouchables, les hindous exclus du
système des castes. p
guillaume delacroix
Les partenariats entre les deux pays se multiplient
comme la france des années 1970, l’Inde est
aujourd’hui confrontée à la saturation de son enseignement supérieur. « Une classe d’âge, c’est 22 millions de
personnes : il y a forcément un problème de places à l’université et les campus poussent comme des champignons », observe Sinnou David, professeur à la Sorbonne, à Paris, et chercheur au CNRS, à Madras (Inde).
Lors de son passage à Delhi, en mars, Emmanuel Macron a formé un double vœu. « Nous accueillons
aujourd’hui cinq mille étudiants indiens en France. L’excellence et l’attractivité de notre enseignement supérieur
doivent nous permettre de doubler ce chiffre d’ici à
2020 », a déclaré le président de la République, avant
d’ajouter : « Je veux que les étudiants français aillent aussi
à la découverte de l’Inde. » De son côté, le premier ministre indien, Narendra Modi, a lancé, en juillet, un label,
« Institute of Eminence », dans l’espoir d’obtenir enfin
une reconnaissance internationale pour les meilleures
écoles du pays. En parallèle, son gouvernement favorise
l’installation d’établissements étrangers en Inde, en essayant de simplifier les questions de partage des risques, de convergence des diplômes et de respect des
droits de propriété intellectuelle.
« La volonté d’engagement reste bien
présente au sein de la jeunesse »
EUNICE MANGADO-LUNETTA,
directrice des programmes de l’AFEV
Dans un entretien à la Lettre de l’éducation du Monde, Eunice
Mangado-Lunetta souligne que le soutien scolaire assuré
par les étudiants mobilisés par l’Association de la fondation
étudiante pour la ville (AFEV) « contribue à donner un sens à l’école
en permettant à l’élève de se projeter plus loin dans son parcours
scolaire et d’envisager la possibilité d’études supérieures ».
« Les universités sont trop grosses et, depuis des décennies, les enseignants ne font plus de recherche. D’où
l’émergence de grandes écoles à taille humaine qui ressemblent au modèle français », remarque Sinnou David.
A ce stade, les enseignes hexagonales implantées dans
le pays n’en sont qu’à leurs balbutiements. L’ICAM (Institut catholique d’arts et métiers) a ouvert le bal en 2010,
en créant une antenne sur le campus du Loyola College
de Madras. CentraleSupélec a suivi en 2014 à Hyderabad
(Telangana), en association avec le constructeur automobile indien Mahindra. « C’est un partenariat académique qui nous permet de former actuellement un millier
d’étudiants. Les meilleurs font deux ans supplémentaires
en France à la fin de leur cursus de quatre ans », précise
Yajulu Medury, directeur de Mahindra Ecole centrale.
Repenser les relations après le Brexit
Dans quelques semaines, ce sera au tour de l’école de
commerce EMLyon d’accueillir sa première promotion
indienne, à l’université Xavier de Bhubaneswar
(Odisha). « Secouée par le Brexit, l’Inde est désireuse de
trouver de nouveaux ancrages en Europe, souligne son
directeur général, Bernard Belletante. Dans dix ou
Laurent Gutmann nommé directeur de l’Ensatt
Le metteur en scène, lauréat en 2002 du concours
de la Villa Médicis hors les murs et titulaire
d’une maîtrise de sciences politiques et d’un DEA
de philosophie, a été directeur du Théâtre populaire
de Lorraine (Centre dramatique national depuis 2009).
Il est nommé pour cinq ans à la tête de l’Ecole
nationale supérieure des arts et techniques du théâtre
(Ensatt), créée en 1941 à Paris et installée à Lyon,
depuis 1997, au sein de la Comue-Lyon-II. L’Ensatt
enseigne l’ensemble des métiers de la scène
à quelque 200 étudiants ainsi qu’à environ 70 professionnels en formation continue.
quinze ans, nos étudiants, quel que soit leur pays d’origine, pourront commencer leur scolarité à Casablanca, la
poursuivre à Shanghaï et la finir à Bhubaneswar. »
D’autres enseignes sont en train de nouer des partenariats locaux, telles les ENS (écoles normales supérieures) de Paris, Saclay, Lyon et Rennes, Télécom Bretagne,
Sciences Po Paris, l’école hôtelière Le Cordon bleu… C’est
aussi le cas de Rennes School of Business, qui, en liaison
avec plusieurs écoles de commerce indiennes certifiées
AACSB ou Equis, pratique des échanges de professeurs
et accueillera à la rentrée cent étudiants indiens, contre
quarante l’an dernier. « Ce sont nos masters en finance
internationale et en analyse de données qui les attirent le
plus », déclare le directeur, Thomas Froehlicher.
Sur les deux cents accords entre écoles françaises et
indiennes déjà recensés, tous ne sont toutefois pas couronnés de succès. Début août, le campus flamboyant
des écoles Rubika (Institut supérieur du design, Supinfocom et Supinfogame) de Pune, près de Bombay (trois
cents étudiants), a mis la clé sous la porte, à la suite de
l’arrestation pour détournement de fonds de son partenaire local, le promoteur immobilier Kulkarni. p
gu. d.
JANVIER 2020
Les concours Acces, Sésame et Link
rejoindront Parcoursup
Le ministère de l’enseignement supérieur a accepté
que les quinze écoles de commerce relevant de ces
concours (Essec, Kedge, Neoma, EM Normandie,
ESC La Rochelle, ESC Troyes, Iéseg, IPAG…) intègrent
le dispositif d’admission postbac. « Les écoles devront
se conformer à la charte Parcoursup en transmettant
à la DGESIP leurs demandes de modification
de règlement pédagogique », précise le ministère.
idées | 7
0123
MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
Aidons les perdants
de la transition
énergétique
La mise en œuvre d’une vraie politique
environnementale suppose de financer
l’adaptation de ceux qui en seront
les victimes, estime l’ancien élu
écologiste Christian Brodhag
Comment rendre acceptable
une fiscalité carbone ?
L’économiste Emmanuel
Combet expose les « clés
de l’acceptabilité » d’une
politique qui concilierait
les urgences climatiques,
sociales et budgétaires
Par EMMANUEL COMBET
Par CHRISTIAN BRODHAG
LA TRANSITION VERS
UNE ÉCONOMIE ZÉRO
CARBONE NE POURRA
PASSER QUE PAR LA
DIFFUSION MASSIVE
D’INNOVATIONS
TECHNIQUES
ET SOCIALES
L
a canicule mondiale, la prolifération des incendies, les
tensions sur les ressources
en eau ou l’anticipation des périodes de vendange ont rendu tangible la question du changement
climatique auprès de l’opinion publique. De nombreux commentaires dans les médias ont noté l’inévitable augmentation de la température et donc la nécessité de
l’adaptation, tout en oubliant l’impérieuse nécessité de diminuer
drastiquement les émissions de
gaz à effet de serre. Comme le
disait Nicolas Hulot en annonçant
sa démission, on ne peut pas se
limiter à des petits pas.
L’inertie des phénomènes climatiques fait que, même si l’on cessait d’émettre des gaz à effet de
serre aujourd’hui, la température
et le niveau des mers augmenteraient. Mais réduire les émissions
aujourd’hui limitera les effets et
l’importance de ces phénomènes.
L’accord de Paris avait pour ambition de limiter cette augmentation
à un niveau acceptable de 2 °C,
voire 1,5 °C. Nous sommes loin de
tenir ce cap.
Dans le même temps, les mêmes
médias s’inquiètent de l’impact
économique de l’augmentation
du prix du pétrole, relayant les
plaintes des automobilistes contre
les hausses des prix du carburant,
mais sans établir de lien avec les
changements climatiques. Or,
pour rester dans la limite des 2 °C,
il ne faudrait consommer qu’un
tiers des réserves prouvées de
combustibles fossiles d’ici à 2050,
selon l’Agence internationale de
l’énergie (World Energy Outlook,
2012). Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas de problème de
limite des ressources fossiles. C’est
la capacité de l’atmosphère à
absorber le CO2 dégagé par leur
combustion qui est limitée.
Maintenir dans le sol les deux
tiers des réserves identifiées et
économiquement exploitables
semble impossible pour des économies « shootées » au pétrole. La
dynamique apportée par l’exploitation des gaz de schiste et le
retour des Etats-Unis comme
producteur de pétrole et de charbon grâce au négationnisme climatique de Donald Trump sont là
pour le démontrer.
SOLUTIONS AMBITIEUSES
La transition vers une économie
zéro carbone ne pourra passer que
par la diffusion massive d’innovations techniques et sociales et par
une gestion raisonnée de la « destruction créatrice » qui accompagnera inévitablement cette transition. Il s’agit, d’un côté, de maximiser la valeur créée par la transition
et, de l’autre, de compenser les
pertes en reconvertissant les perdants. Il ne s’agit pas de relancer le
charbon, mais pas non plus
d’ignorer la détresse des travailleurs du charbon et des
régions minières. Depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992, une
des conditions mises au développement durable est l’élimination
des modes de production et de
consommation non durables.
Mais elle est restée lettre morte.
Cette transition doit s’appuyer
sur deux volets : informer sur les
solutions, financer les acteurs,
mais aussi les perdants, de la
transition.
L’accès aux connaissances sur
les meilleures solutions, la formation des professionnels et des déci-
deurs (les élus notamment) constituent un volet essentiel relativement peu coûteux, qui reste pourtant négligé par les politiques
mises en œuvre. Il existe en effet
de nombreuses solutions énergétiques innovantes déjà rentables.
Mais l’adoption de solutions
encore plus ambitieuses ne sera
possible qu’en augmentant le prix
du carbone. Or la surabondance
pétrolière nous expose, sur le long
terme, au maintien du pétrole à un
prix peu élevé. Aujourd’hui, le prix
payé par les consommateurs est la
somme des coûts de production,
de la rente minière du pays producteur et de la rente fiscale des
pays consommateurs (TIPP et taxe
carbone en France).
L
e départ de Nicolas Hulot a posé
fortement la question d’une action
collective à la hauteur des défis
environnementaux : une action
qui reflète un projet de société plus que des
intérêts particuliers.
Le problème soulevé n’est pas technique :
on sait comment produire des énergies renouvelables, améliorer l’efficacité énergétique des équipements, rénover nos bâtiments. La réalisation de ces changements
profonds pose surtout des questions de cohérence et de démocratie : comment un
projet de société peut-il articuler la préservation de l’environnement avec nos autres
priorités – la promotion de l’économie française, la lutte contre le chômage, la pauvreté
et les inégalités, le financement de la protection sociale, la maîtrise des déficits ?
Michel Rocard était conscient de la nature
réelle de l’enjeu lorsque, en 2009, il
concluait son rapport sur la « contribution
climat et énergie » (la taxe carbone) par la
formule « les clés de l’acceptabilité ». Il soutenait que la hausse de la fiscalité énergétique
– perçue à tort comme une mesure marginale – engage une réforme d’ensemble des
finances publiques et un projet de développement ; et qu’en conséquence, les conditions de consensus, de diffusion des connaissances, de décision collective, doivent
être prises en charge sérieusement.
UN REDÉPLOIEMENT
DES FINANCES
PUBLIQUES ADOSSÉ
À UN « VERDISSEMENT »
DE LA FINANCE PEUT
RÉPONDRE AUX AUTRES
PRIORITÉS SOCIALES
ET ÉCONOMIQUES
« ACCORD DE LA LIGNE VERTE »
La régulation mondiale du climat
et la diminution de l’usage des
énergies fossiles passent par l’augmentation régulière du prix des
combustibles d’origine fossile, et
donc par une négociation sur le
partage et l’affectation de la rente
ainsi créée.
Il faut consacrer ces rentes à trois
objets. Les deux premiers sont
déjà inscrits dans les textes internationaux et les objectifs du fonds
carbone : « l’atténuation », c’est-àdire les investissements permettant de diminuer les émissions et
d’adapter économies et infrastructures au changement climatique.
Une troisième partie devrait être
consacrée à l’accompagnement à
la reconversion des victimes (pays,
régions, entreprises, individus…)
de la destruction créatrice qui
accompagne cette transition.
Il paraît impossible de mettre en
place ce système dans l’ensemble
des pays. Mais il pourrait l’être
dans le cadre d’un accord multilatéral, que l’on pourrait appeler
« accord de la ligne verte ». D’un
côté, les pays qui adoptent ce système de compensation, de l’autre,
ceux qui refusent cette régulation
du carbone, et dont les produits
seront taxés. Une taxe aux frontières de l’Europe avait été inscrite
dans la stratégie française de développement durable en 2007, mais
elle n’a jamais été portée par les
gouvernements suivants.
Cette politique doit être conçue
comme une approche apte à faciliter la transition. Une prime aux
premiers entrants pourrait faciliter la mise en œuvre. En investissant massivement dans les alternatives aux combustibles fossiles,
on pourra découpler le développement économique et social de sa
pression sur l’environnement. p
¶
Christian Brodhag est président de « Construction 21 »,
média social international
consacré à la construction
et à la ville durables. Il a été
délégué interministériel au
développement durable de
2004 à 2008.
La stratégie d’évolution des finances publiques doit être étudiée au regard de l’ensemble des grands enjeux environnementaux,
sociaux et économiques du XXIe siècle, en
cessant de les opposer. Une délibération
générale et pérenne est nécessaire pour
identifier les meilleurs compromis, mais
aussi pour éviter que les arbitrages principaux ne s’opèrent ailleurs, dans des jeux
opaques de lobbying. Il faut poursuivre l’initiative de Nicolas Hulot en donnant des bases solides à un « pacte fiscal pour le climat ».
La bonne nouvelle est qu’un redéploiement des finances publiques adossé à un
« verdissement » de la fiscalité peut répondre aux autres priorités sociales et économiques car, bien conçu, il serait favorable à notre économie tout en opérant une redistribution des richesses. Le renchérissement de
l’énergie créerait des débouchés pour les activités françaises qui se concentrent sur les
chantiers de l’efficacité énergétique et l’indépendance vis-à-vis des énergies fossiles,
tout en réduisant la facture pétrolière. Les
recettes de la fiscalité carbone seraient disponibles pour compenser la hausse des
coûts de production et la baisse du pouvoir
d’achat. Leur redistribution ciblée offrirait
une aide transitoire aux plus vulnérables.
CLOISONNEMENT DES DISCUSSIONS
On mettrait ainsi fin à une politique contreproductive : d’un côté, une fiscalité énergétique globalement stable depuis les années
1960, alors que d’importants potentiels d’efficacité énergétique restent à exploiter ;
de l’autre, des cotisations sociales multipliées par six, alors que les chômeurs sont
sept fois plus nombreux. Ces dernières années, la volonté de s’accorder sur le bon
usage des recettes carbone et l’équilibre des
finances publiques a trop souvent été inhibée par le cloisonnement des discussions.
En 2009, par exemple, la suppression de la
taxe professionnelle – qu’il fallait financer –
était annoncée en janvier, alors que la
contribution climat-énergie et l’usage de ses
recettes étaient discutés en juillet, et le financement des retraites et le projet de loi de
finances l’ont été à l’automne…
Cette segmentation des débats nuit à
l’émergence d’un projet de société en opposant l’environnement et la question sociale.
Pourtant, aujourd’hui, une heure de travail
payée au smic suffit à financer l’essence
pour parcourir 100 km. Il en fallait six
en 1960. Le coût de ces 100 km a donc été réduit de 20 %. En revanche, un logement ancien en centre-ville coûte aujourd’hui sept
fois plus cher qu’alors. La baisse du prix de
la mobilité, longtemps vécue comme un
progrès social, est devenue un piège pour
les défavorisés, pour la qualité de l’air et
pour le climat. Un piège pour ceux qui ont
des horaires atypiques, qui vivent hors des
centres-villes ; pour les agriculteurs, les
routiers, les pêcheurs, dont le mode de vie
repose encore sur l’usage quotidien des
énergies fossiles.
Il y aurait bien sûr une hausse des factures
d’énergies fossiles, mais à la différence d’un
choc pétrolier, l’argent resterait en France et
ne financerait pas la rente des pays exportateurs – entre 2000 et 2010, la part de nos revenus qui y était consacrée a doublé. La
contribution de cette fiscalité carbone au
budget public et aux dépenses sociales serait moins supportée par les salaires et davantage par les revenus financiers et immobiliers des plus aisés, ceux qui consomment
le plus d’énergie.
La réalisation de ce projet rencontre des
difficultés qu’il faut prendre au sérieux et
anticiper. La taxe carbone est passée de
7 euros par tonne de CO2 en 2014 à 39 euros
en 2018, mais la brusque division par deux
du prix de baril, en 2015, a plus que compensé cette hausse. Les baisses de factures
ont alors été perçues comme une bonne
nouvelle. Le résultat a cependant été un accroissement des émissions de C02 et de la dépendance aux énergies fossiles. Avec la poursuite probable de la hausse du prix du baril,
et celle programmée de la taxe carbone, on
entend déjà ressurgir les accusations d’érosion du pouvoir d’achat à plus long terme.
Des compensations transitoires sont possibles et nécessaires, mais ne suffiront pas
pour refonder un contrat social de transition énergétique. Les moyens alloués aux
collectivités territoriales, aux négociations
sociales et salariales, aux accords de branches, sont tout autant requis pour réduire
les difficultés des plus modestes et opérer
une transition juste. C’est par l’exigence et
la volonté de casser les barrières entre la fiscalité, les prélèvements obligatoires, les politiques budgétaires et les négociations collectives qu’on ira au-delà des « petits pas ». p
¶
Emmanuel Combet est économiste
à l’Agence de développement et de maîtrise de l’énergie, auteur de la note du
Conseil économique pour le développement durable « Quel chemin vers un
pacte fiscal pour le climat ? L’acceptabilité » (août 2018), et coauteur avec JeanCharles Hourcade de « Fiscalité carbone
et finance climat. Un contrat social pour
notre temps » (Les Petits Matins, 2017).
Il nous faut des « Digital Queen Bees »
Membre du Conseil national
du numérique, Florette Eymenier
déplore l’absence de
modèles féminins forts dans
les métiers de la tech
Par FLORETTE EYMENIER
O
n ne compterait actuellement que
33 % de femmes dans les métiers du
numérique, selon les chiffres 2016
de Syntec, la fédération des syndicats professionnels spécialisés dans les professions de
l’ingénierie, du numérique, des études et du
conseil, de la formation professionnelle et
de l’événementiel. Et qui plus est, dans ces
33 %, il existe une surreprésentation dans les
fonctions de support comme la communication ou le marketing, au détriment bien
évidemment des filières purement technologiques (développement, cybersécurité, intelligence artificielle…).
Les chiffres apparaissent têtus : les femmes ne sont que 27 % en écoles d’ingénieurs
et seulement 9 % à diriger une start-up. La
première explication à ce phénomène est
l’absence presque totale de modèles féminins forts auxquels s’identifier.
Lorsque l’on regarde le secteur du numérique, quelles sont les femmes suffisamment
visibles pour encourager et faire naître des
vocations ? Ce manque de représentativité,
outre qu’il témoigne de stéréotypes d’un
autre temps, entraîne une méconnaissance
des nouveaux métiers auxquels cette popu-
lation peut pourtant légitimement prétendre. Dès lors que l’on constate, auprès de ce
public féminin, un manque de notoriété
comme d’information sur les carrières possibles, comment voulez-vous que les jeunes
filles parviennent à se projeter ?
Quand il s’agit pour les jeunes femmes de
choisir une orientation, force est de constater que les opportunités offertes par la transition numérique sont insuffisamment valorisées. Et je ne parle pas là uniquement des
métiers de la tech, mais également des compétences numériques, qui interviennent de
façon grandissante dans nombre de professions. Les besoins, en l’espèce, sont devenus
totalement transversaux.
MULTIPLIER LES ACTIONS
Pour remédier à cette situation, il faut créer
des événements, provoquer des rencontres,
afin d’accompagner une féminisation souhaitable de l’économie de demain. Cette
évolution est souhaitable, car elle permettra
de changer durablement un modèle de société qui a vécu. Il nous faut encourager la
formation de « Digital Queen Bees », ambassadrices capables d’aller porter la bonne parole du numérique dans les collèges et les lycées afin de susciter des vocations.
Le métier de développeur, entre autres,
demeure en tension. Récemment, j’ai rencontré un chef d’entreprise spécialisé dans
l’UX design (expérience utilisateur) qui se
déclarait prêt à offrir un excellent salaire à
la personne (homme ou femme) qui posséderait trois ans d’expérience dans ce domaine de compétence. En vain. Cela n’a pas
été possible pour lui de trouver le profil
qu’il recherchait.
Il faut absolument que le numérique devienne une passion naturelle pour les filles,
car ce secteur représente un ensemble de
métiers passionnants, au sein duquel les
choses bougent beaucoup et très vite. Nous
devons amener une nouvelle génération
dans les secteurs d’avenir que sont la cybersécurité ou la data. Il y a de nombreux chantiers à développer, sans attendre, avec de
vrais postes et de formidables occasions
d’évolution à la clé.
Oui, il faut nous engager sur le terrain et
multiplier les actions. A l’exemple de
Femmes@numérique, une fondation lancée fin juin par 45 associations et 42 entreprises pour la féminisation des métiers du
numérique : une initiative placée sous le
haut patronage de Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat chargé du numérique, aux côtés
de Florence Parly, ministre de la défense,
Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale et de Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les
femmes et les hommes.
Le sujet, à savoir la représentation des
femmes dans les métiers du numérique, les
trajectoires de carrière et l’éducation, constitue par ailleurs l’un des chantiers prioritaires du Conseil national du numérique pour
cette mandature. De nouveaux modèles, espérons-le, sont en passe d’émerger. p
¶
Florette Eymenier, membre
du Conseil national du numérique,
chargée de l’inclusion numérique,
est présidente et fondatrice de
l’organisme de formation POP School.
-13
LES BONNES PRATIQUES DU NUMÉRIQUE,
ON EN FAIT UNE AFFAIRE DE FAMILLE.
Découvrez pourquoi l’usage des réseaux sociaux est
déconseillé avant 13 ans dans Premiers écrans, le petit
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