close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Le Monde 120918

код для вставкиСкачать
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
74E ANNÉE– NO 22913
2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT
ANALYSE DU GÉNOME : PEUT-ON PROFILER LES MALADIES ?
Le choc climatique aggrave la faim dans le monde
▶ Le nombre de personnes
▶ L’objectif de développe-
▶ Le dérèglement climati-
▶ L’augmentation des
▶ L’Afrique est durement
sous-alimentées – 821 millions en 2017 – a augmenté
pour la troisième année
d’affilée, constate la FAO,
une agence de l’ONU
ment durable « Faim
zéro » en 2030, adopté par
les Nations unies en septembre 2015, semble définitivement hors d’atteinte
que – sécheresse, inondations, tempêtes – est mis
en cause dans 34 des
51 pays qui nécessitent une
aide alimentaire d’urgence
inondations (+ 65 %
depuis vingt-cinq ans),
particulièrement en Asie,
provoque les catastrophes
climatiques les plus graves
touchée : au Malawi, une
hausse de température de
1 °C fait reculer la ration calorique par habitant de 40 %
BREXIT
LES CONSERVATEURS
AU BORD
DU SCHISME
▶ Bruxelles espère un accord
dans les deux mois, mais les
conservateurs britanniques
sont plus divisés que jamais
▶ L’ancien ministre et ultrabrexiter Boris Johnson mène
la fronde contre Theresa May
PAG E 2
PAGE 6
MACRON VA
RÉORGANISER
L’ÉLYSÉE
alors que la commission d’enquête du Sénat sur l’affaire
Benalla reprend ses travaux mercredi 12 septembre, l’Elysée entend se réorganiser profondément, après le rapport d’un cabinet de consultants qui a analysé
pendant six mois la présidence.
Un délégué général des services
va chapeauter les quatorze services du Palais ; le choix du chef de
l’Etat s’est porté sur Jérôme Rivoisy, l’actuel directeur général
adjoint de Pôle emploi, qu’il a
connu à l’ENA.
La communication sera désormais dirigée par Sylvain Fort, un
fidèle du président, qui fut son
directeur de la communication
pendant la campagne.
PAGES 8 - 9
1
ÉD ITO R IAL
Boris Johnson, à Londres,
le 23 juin, avant sa démission
du gouvernement.
BEN STANSALL/AFP
Justice
Financement
libyen : le fils
Kadhafi charge
Nicolas Sarkozy
Pollution de l’air
L’Europe
ne protège pas
assez la santé
des citoyens
Economie
Pourquoi les
emplois inutiles
continuent
de prospérer
PAGE 1 1
PAGE 5
CAHIER ÉCO – PAGE 3
LE REGARD DE PLANTU
GOOGLE,
FACEBOOK :
MENACES SUR
L’INFORMATION
P A GE 2 3
Birmanie
Aung San Suu Kyi,
Nobel de la paix
et icône déchue
Longtemps symbole
de la lutte contre la junte
militaire, la dirigeante
birmane paie aujourd’hui
sa passivité sur la répression contre les Rohingya
PAGE 1 3
Cinéma
La vengeance de
« Mademoiselle
de Joncquières »
Emmanuel Mouret a
adapté avec bonheur un
épisode de « Jacques le Fataliste ». Et Cécile de
France est ravie de ce rôle
« immoral et retors »
PAGE 1 5
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
La première
ministre
britannique
Theresa May, lors
d’une allocution
aux habitants
de Gibraltar
retransmise
sur un écran,
le 10 septembre.
JON NAZCA/REUTERS
Brexit : May face aux surenchères de Johnson
Alors que l’UE espère boucler les négociations en novembre, la dirigeante britannique est sous pression
londres - correspondant
C
omparé aux cahots incessants qui ont souvent
failli l’envoyer dans le décor depuis le vote du
Brexit, en 2016, ce devait être une
rentrée plutôt sereine pour Theresa May. En juillet, elle avait enfin
rendu publiques les propositions
britanniques pour l’après-Brexit,
survécu de justesse à plusieurs assauts parlementaires et s’était débarrassée de son meilleur ennemi,
Boris Johnson, nommé deux ans
plus tôt chef du Foreign Office afin
de le maintenir le plus souvent
hors de Londres.
On se doutait que la démission
de M. Johnson, justifiée par les
concessions de Mme May à l’Union
européenne, ne valait pas départ
en retraite. « BoJo » laisse rarement les médias britanniques
beaucoup plus d’un mois sans une
saillie digne de leur « une ». En
août, il a fait scandale en comparant les femmes portant le niqab à
« des boîtes aux lettres » tout en
s’opposant à l’interdiction de cette
tenue, en bon libertarien. Dimanche 9 septembre, alors que la nouvelle de son divorce et les détails
sur ses infidélités s’étalaient dans
les tabloïds, au risque de ternir son
image de dandy spirituel, l’ex-journaliste a gratifié le Daily Mail d’une
tribune ravageuse.
L’ancien ministre des affaires
étrangères défie Theresa May en
l’accusant d’avoir sanglé le pays
dans une « ceinture d’explosifs »
dont elle aurait « confié le détonateur » à Michel Barnier, le négociateur en chef de l’UE pour le Brexit.
Il accuse la première ministre
d’avoir capitulé en se comportant
en « béni-oui-oui » face aux VingtSept, et dénonce le « plan de Chequers », adopté en juillet à l’avantveille de sa démission, qui prévoit
le maintien d’une relation commerciale étroite entre le RoyaumeUni et l’UE après le Brexit.
« Nous sommes prêts à accepter
leurs règles – pour toujours – sans
avoir un mot à dire sur ces règles »,
fulmine-t-il. Nul doute : à trois semaines du congrès annuel du
Parti conservateur et à deux cents
jours de l’officialisation, le
29 mars 2019, du Brexit, Boris Johnson spécule sur la déception des
partisans du Brexit et le réflexe nationaliste face à « l’humiliation »
subie à Bruxelles, pour bouter
Mme May hors de Downing Street
et la remplacer à la tête du pays.
L’affrontement personnel masque de moins en moins le schisme
idéologique qui menace le Parti
conservateur. Le face-à-face oppose l’aile modérée des tories, menée par Mme May, qui craint une catastrophe pour l’emploi en cas de
rupture nette avec l’UE, laquelle
absorbe 40 % des exportations britanniques, et les ultralibéraux,
comme M. Johnson, qui rêvent
d’une nouvelle révolution thatchérienne. Ils considèrent le Brexit
comme une divine occasion pour
transformer le Royaume-Uni en
une sorte de Singapour sur la
Manche, un pays pratiquant le
dumping social, fiscal et environnemental aux portes de l’UE.
Message trumpiste
Dans sa chronique hebdomadaire
du Telegraph du lundi 10 septembre, Boris Johnson appelle à suivre Donald Trump et ses baisses
massives d’impôts sur le revenu
et les gains du capital « pour booster la croissance ». « Le moment est
venu pour ce gouvernement conservateur, écrit-il, de montrer
comment un Royaume-Uni postBrexit se traduira par une économie heureuse et dynamique qui favorise l’initiative (…) et où chacun
peut espérer ramener à la maison
pour sa famille une plus grande
partie de sa paie. »
Pour faire passer son message
« trumpiste », l’ancien chef du Foreign Office appuie où cela fait le
plus mal : l’Irlande, ultime obstacle dans les négociations de
Bruxelles. Pour éviter le retour de
la frontière entre la République
d’Irlande et l’Irlande du Nord,
Londres a accepté qu’en ultime recours, cette dernière demeure
dans le marché unique européen.
Une issue qui conduirait à des
contrôles douaniers entre la
Grande-Bretagne et sa province,
menaçant l’unité du pays, selon
M. Johnson. Il estime que Bruxelles a exagéré l’importance de la
frontière irlandaise « pour nous
maintenir dans son orbite » et
qu’en acceptant sa rhétorique,
Mme May « nous a mis volontairement la tête sur le billot ».
L’ennui pour le challenger de
Mme May est que la route de Downing Street n’a rien pour lui d’une
promenade de santé. Certes, les
trois quarts des Britanniques estiment que Mme May négocie mal.
Parmi eux, les adhérents conservateurs considèrent M. Johnson
comme leur challenger préféré.
Mais ce n’est nullement le cas des
députés tories dont nombre se disent « las du Boris show ». Douze
« BoJo » accuse
Theresa May
d’avoir sanglé
le pays dans
une « ceinture
d’explosifs »
ont même annoncé qu’ils quitteraient le parti si BoJo entrait à
Downing Street.
Sa métaphore de la « ceinture
d’explosifs » a choqué un pays plusieurs fois visé par le terrorisme.
C’est « l’un des moments les plus répugnants de la politique moderne
britannique, a tweeté le secrétaire
d’Etat aux affaires étrangères,
Alan Duncan. C’est la mort politique de Boris Johnson. »
Une partie des responsables politiques se demande si les foucades de « Boris » ne visent pas à faire
diversion après l’annonce de son
divorce d’avec Marina Wheeler,
une avocate âgée, comme lui, de
54 ans. Les journaux rivalisent de
détails sur sa liaison avec Carrie
Symonds, 30 ans, ancienne directrice de la communication du
Parti conservateur.
Au point que, selon le Sunday Times, Downing Street a concocté,
en 2016, un « dossier noir » détaillant les infidélités de M. Johnson, déjà challenger de Mme May.
Alors que le gouvernement niait
farouchement l’existence de ce
document, un collaborateur a
vendu la mèche dans un délicieux lapsus : « Il est complètement faux d’affirmer que nous
avons remis à jour ce document. »
« Fracture catastrophique »
Surtout, M. Johnson doit faire
vite. Des ultra-Brexiters plus jeunes que lui montent au créneau,
tel l’ancien ministre Steve Baker,
qui prophétise une « fracture catastrophique » des tories si Mme
May persiste à défendre son
« plan de Chequers ». En outre, selon le Financial Times, l’UE met
sur pied un plan « sauver Theresa » destiné à parvenir à un accord sur le Brexit en novembre.
Un sommet européen informel
à Salzbourg, le 20 septembre, devrait en débattre, avant le sommet des 18 et 19 octobre, présenté
comme crucial, et une possible
ultime réunion le 13 novembre.
Michel Barnier, lui, a estimé « réaliste », lundi, un accord avec Londres dans un délai de six à huit semaines – soit fin octobre ou début novembre. Ce deal sur le
Brexit doit être approuvé par le
Parlement européen et par celui
de Westminster. Ce dernier vote
sera le moment de vérité pour
Theresa May. Pour Boris Johnson
aussi. Mais rien ne dit qu’en cas
de rébellion des députés, le bad
boy des tories tirera alors les marrons du feu. p
philippe bernard
Les syndicats en faveur d’un référendum sur l’accord final
c’est sans doute le début d’un tournant sur le Brexit dans la gauche britannique. Le congrès de la Confédération des
syndicats britanniques (Trades Union Congress ou TUC), réuni lundi 10 septembre à
Manchester, a adopté une motion ouvrant
la possibilité à un nouveau référendum,
non sur l’appartenance à l’UE, mais sur l’accord final qui devrait en principe intervenir
cet automne entre le gouvernement de
Theresa May et l’UE. Le TUC exigerait un tel
vote si l’accord sur le Brexit remettait en
cause « les droits des travailleurs », en les
rendant « inférieurs à ceux de l’UE », ou si
Londres n’obtenait pas « le maintien
d’échanges sans droit de douane ».
La décision intervient à deux semaines
du congrès du Parti travailliste dont le
chef, Jeremy Corbyn, s’est dit jusqu’à présent hostile à une nouvelle consultation
afin de ne pas provoquer les 37 % d’électeurs du Labour qui ont voté en faveur du
Brexit au référendum de 2016.Le Labour
est largement financé par les syndicats, et
le glissement net de ces derniers vers une
position ouvertement anti-Brexit pourrait
influencer le parti d’opposition. Jusqu’à
présent, la position du Labour consistait à
accepter le Brexit au nom du respect du
choix des électeurs tout en dénonçant le
« Brexit conservateur » de Mme May. Les travaillistes réclament « le meilleur accord
possible sur le Brexit pour l’emploi » et des
élections anticipées.
Un accord minimal probable
Mais l’opinion publique bouge. Fin juillet,
dans un sondage, les Britanniques souhaitant un nouveau vote sont devenus pour la
première fois tout juste majoritaires (51 %).
Chez les adhérents des syndicats, la tendance est spectaculaire : 59 % des syndiqués de Unite, la principale organisation
du pays, sont partisans d’une seconde consultation (33 % contre), et 61 % (contre 35 %)
veulent demeurer dans l’UE. La crainte
d’une détérioration de l’emploi et du niveau de vie consécutive au retour des
barrières douanières est citée comme la
principale raison de ces choix.
L’accord de sortie de l’UE, qui sera conclu
cet automne, doit être adopté par le Parlement européen et par celui de Westminster
avant la date du Brexit officiel, le
29 mars 2019. Un éventuel rejet par les députés britanniques, voire un échec des négociations, pourrait déboucher sur une
nouvelle consultation. Mais le plus probable est qu’un accord a minima intervienne
sur les trois chapitres en discussion : dette
de Londres à l’UE, droits des expatriés –
déjà réglés – et, le plus épineux, le statut de
la frontière irlandaise. Serait alors reportée
à la « période de transition » (jusqu’à la fin
2020) la discussion sur le « plan de Chequers » de Theresa May, qui concerne, lui,
les très complexes dossiers sur l’avenir des
relations entre le Royaume-Uni et l’UE :
gestion de l’immigration, coopération en
matière de défense et de police, droits de
douane, statut de la City. p
ph. b.
international | 3
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
La renaissance de Mossoul « prendra des années »
Audrey Azoulay, directrice de l’Unesco, détaille le projet de reconstruction de la ville irakienne dévastée par l’EI
L’
Unesco a accueilli à Paris, lundi 10 septembre,
la première réunion
internationale pour
« faire revivre l’esprit de Mossoul »,
en partenariat avec les autorités
irakiennes. Inaugurée lors de la
conférence sur la reconstruction
de l’Irak, en février, à Koweït, cette
initiative vise à mobiliser la communauté internationale pour reconstruire le patrimoine culturel
de la métropole du nord de l’Irak,
détruit sous le règne de l’organisation Etat islamique. La directrice de l’Unesco, Audrey Azoulay,
revient sur les enjeux de ce projet.
Pourquoi l’Unesco a-t-elle
lancé cette initiative ?
On veut contribuer à la reconstruction de l’Irak, en commençant
par l’éducation et la culture, qui
sont les conditions du rétablissement d’une paix durable et d’une
réconciliation pouvant permettre
le retour des réfugiés. On a choisi
Mossoul, qui est un symbole de
l’Irak dans sa diversité culturelle,
intellectuelle et universitaire, et
qui a été délibérément détruite. Il y
a déjà beaucoup d’initiatives de la
société civile. Nous voulons les
aider en coordonnant des projets
qui existaient de façon forte à Mossoul et en faisaient l’identité. Nous
allons participer à la reconstruction humaine, là où l’Unesco a une
valeur ajoutée – le patrimoine culturel, l’éducation et la prévention
de l’extrémisme – et avec le multilatéralisme qui nous caractérise.
A combien se chiffre cette initiative ? Combien de temps
sera nécessaire ?
On adopte une approche pragmatique, projet par projet, avec
des actions concentrées presque
essentiellement sur la vieille
ville de Mossoul. Les besoins
s’élèvent à un peu moins de
200 millions de dollars [170 millions d’euros]. Ce sont les chantiers prioritaires pour lesquels
nous recherchons actuellement
des donateurs ; à long terme,
d’autres projets s’ajouteront. Il
faut au préalable déminer.
J’aimerais que des projets voient
le jour dans quatre à cinq ans,
mais il faudra des dizaines d’années pour atteindre nos objectifs.
Quels sont les projets phares et
lesquels sont déjà financés ?
Plus de 100 millions de dollars
de contributions ont été annoncées, dont la moitié ont été signées. Le projet phare est la reconstruction de la mosquée AlNouri et son minaret penché,
pour lequel les Emirats arabes
unis ont annoncé un financement de 53 millions de dollars
sur cinq ans. Nous sommes dans
une phase avancée de négociations avec l’Union européenne
pour des projets de reconstruction du patrimoine public et
privé à Mossoul et à Bassora.
Nous avons un financement des
Pays-Bas pour un programme de
prévention de l’extrémisme dans
les classes. Nous avons aussi des
financements pour reconstruire
la bibliothèque universitaire de
« Le projet
phare est la
reconstruction
de la mosquée
Al-Nouri et son
minaret penché »
Mossoul, une église dominicaine
et une vieille synagogue… Mais il
reste toute une liste de projets
pour lesquels on cherche des donateurs, comme la restauration
du marché de la vieille ville ou un
temple yézidi.
C’est un projet très ambitieux,
notamment avec les contraintes que sont le contexte sécuritaire, la corruption, le manque
de coordination entre acteurs…
C’est ambitieux, on en a conscience, et c’est compliqué, mais
nous sommes là où nous pouvons faire la différence, et on veut
profiter de la fenêtre de consensus de la communauté internationale. Cela va prendre du temps,
mais c’est l’avantage d’une organisation comme l’Unesco que de
pouvoir s’inscrire dans le temps.
On est dépendants du contexte,
mais en intervenant comme on
va le faire, on va contribuer à
améliorer le climat sécuritaire.
L’expertise et la bonne gouvernance de l’Unesco sont ce pourquoi les pays nous font confiance.
Cette initiative est un projet
pilote, qui a vocation à être
Michelle Bachelet, la nouvelle voix
des droits de l’homme dans le monde
dupliqué. Pensez-vous à la reconstruction de villes en Syrie ? A quelles conditions
pourriez-vous intervenir ?
J’espère que nous allons prochainement pouvoir nous déployer dans d’autres villes d’Irak
ou en Syrie, où les mêmes forts
besoins s’expriment. S’agissant
de la Syrie, je pense en premier
lieu aux souffrances du peuple
syrien qui se poursuivent encore.
Dès que les conditions seront
réunies autour d’un règlement
politique permettant le plein retour du système des Nations
unies dans lequel nous nous inscrivons, nous serons prêts à intervenir massivement à Palmyre,
à Alep et ailleurs. Nous espérons
que cela sera le cas le plus rapidement possible. Malheureusement, ces conditions ne sont pas
encore réunies aujourd’hui.
L’Unesco renoue avec les grandes campagnes comme la
Nubie, il y a plus de cinquante
ans. N’est-ce pas, pour vous, un
enjeu de crédibilité au moment où votre institution est
fragilisée par le retrait annoncé d’Israël et des Etats-Unis
à la fin de l’année ?
Il y a un enjeu fort : montrer la
valeur ajoutée de l’Unesco même
dans les moments difficiles et révéler la modernité du multilatéralisme. Nous voulons nous concentrer sur le cœur de notre mission originelle, celle qui a été définie il y a soixante-dix ans, à la
sortie de la seconde guerre mondiale, pour bâtir l’idée de paix du-
S
i les chefs d’Etat et de gouvernement, diplomates et
militaires espéraient que
l’engagement de la personne occupant le poste de haut-commissaire aux droits de l’homme de
l’ONU, après le remplacement du
diplomate jordanien Zeid Ra’ad
Al-Hussein, par Michelle Bachelet, allait s’atténuer, ils ont dû être
déçus. Dans son premier discours, lundi 10 septembre, à Genève, pour l’ouverture de la 39e
session du Conseil des droits de
l’homme, l’ex-présidente chilienne a pointé du doigt les principales préoccupations du moment
et n’a guère épargné les pays coupables des pires violations du
droit international humanitaire.
Mme Bachelet, deux fois présidente du Chili et ex-directrice de
l’agence ONU Femmes, a certes
mis en avant ses qualités et ambitions politiques et diplomatiques
en indiquant qu’elle sera « à
l’écoute des gouvernements » et recherchera « le consensus » entre
Etats. Son prédécesseur avait été
fortement critiqué pour s’être
mis à dos, par ses dénonciations
enflammées, à peu près tous les
gouvernements de la planète.
« Conclusions choquantes »
La nouvelle haut-commissaire
aux droits de l’homme, nommée
par le secrétaire général de l’ONU,
Antonio Guterres, a toutefois
rappelé qu’elle-même a été « prisonnière politique et fille de prisonnier politique » (son père est
mort en prison sous l’ère Pinochet et elle a été torturée à la terrible Villa Grimaldi de Santiago),
qu’elle a été « réfugiée » et qu’elle
a été « médecin pour les enfants
victimes de tortures » au Chili. Elle
Sur la question
des migrations,
Mme Bachelet a
dénoncé l’attitude
de pays, dont
les Etats-Unis,
la Hongrie, l’Italie
et l’Autriche
a rendu un hommage vibrant à
Zeid Ra’ad Al-Hussein et n’a
guère laissé de doute sur son propre engagement en faveur des
droits de l’homme.
Le commentaire le plus virulent
de ce discours a été adressé à la
Birmanie, où des milliers de
Rohingya musulmans ont été assassinés depuis un an et d’où environ 700 000 ont été déportés
vers le Bangladesh. Elle a souligné
« les conclusions extrêmement
choquantes » des enquêteurs de
l’ONU, qui ont recommandé en
août que la justice internationale
poursuive six chefs de l’armée
birmane pour « génocide et crimes contre l’humanité ». Elle a salué la décision de la Cour pénale
internationale (CPI) de se saisir
des crimes commis en Birmanie,
et a appelé le Conseil des droits de
l’homme à « créer un organe international indépendant destiné à recueillir, préserver et analyser les
preuves des crimes internationaux
les plus graves, afin d’accélérer la
tenue de procès ».
Mme Bachelet s’est aussi attaquée – dans une version écrite de
son discours remise à la presse
mais qu’elle n’a pas lue intégralement – à la Chine pour « les allégations profondément inquiétantes
de détentions arbitraires à grande
échelle de Ouïgours », après l’accusation formulée en août devant
un comité de l’ONU sur le fait
qu’un million de membres de
cette minorité musulmane de la
région du Xinjiang seraient détenus dans des camps.
La haut-commissaire a énuméré divers conflits armés particulièrement inquiétants à ses
yeux, notamment l’offensive en
cours à Idlib, dans le nord de la Syrie, et la guerre au Yémen. Et elle a
ciblé des dizaines de pays où les
violations des droits de l’homme
sont une préoccupation permanente pour son équipe.
Elle s’est par ailleurs longuement exprimée sur la question
des migrations, dénonçant l’attitude de certains pays occidentaux dominés par des gouvernements aux politiques anti-migratoires contraires aux droits de
l’homme, dont les Etats-Unis et,
en Europe, la Hongrie, l’Italie et
l’Autriche. « Eriger des murs, engendrer délibérément de la peur et
de la colère chez les migrants, priver les migrants de leurs droits fondamentaux » est une politique qui
n’offre, selon elle, que « davantage d’hostilité, de misère, de souffrance et de chaos ».
Michelle Bachelet a rappelé
qu’aussi loin que remonte l’humanité, « les gens ont toujours
bougé en quête de refuges et
d’opportunités », estimant qu’ils
sont actuellement 250 millions
dans ce cas, sur une planète de
7,5 milliards d’habitants. Ellemême avait trouvé refuge en
Australie puis en Allemagne lorsqu’elle fut libérée de la prison où
elle était torturée par les militaires chiliens, avant de retourner
dans son pays après quatre années d’exil. p
rémy ourdan
L’Unesco ne va-t-elle pas
perdre de sa pertinence avec
ce retrait d’Israël et des EtatsUnis ?
J’ai toujours dit que je regrettais
cette décision, car leur place est
ici. C’est une erreur fondamentale de croire que l’on peut se retirer de la conversation mondiale
sur des sujets aussi fondamentaux que l’éducation, la culture
ou les sciences. Pour relever les
défis mondiaux qui sont devant
nous, l’échelon multilatéral est
indispensable, que ce soit sur le
climat, la montée de l’extrémisme ou encore la question démographique et éducative.
Pour autant, cela ne nous empêche pas d’avancer. Les EtatsUnis ont déjà par le passé quitté
l’Unesco et sont revenus.
L’Unesco gardera tout son sens,
mais sa force résidant précisément dans sa diversité et son
universalité, il est d’intérêt général que tous restent autour de la
table. C’est une décision qui leur
appartient. Ils peuvent la revoir
d’ici la fin de l’année ou plus tard.
Mais je suis persuadée qu’à
terme ils reviendront. p
LE CONTEXTE
TROIS ANS DE
RÈGNE DE L’EI
Le 10 juin 2014, l’organisation
Etat islamique (EI) s’empare de
Mossoul. Le 4 juillet, son chef,
Abou Bakr Al-Baghdadi,
proclame le rétablissement du
« califat » sur des territoires à
cheval entre la Syrie et l’Irak.
Mossoul est reconquise par les
forces irakiennes en juillet 2017,
après neuf mois de bataille.
DESTRUCTIONS
Les autorités irakiennes évaluent les dégâts, à l’issue de la
bataille à Mossoul, à près de
20 000 logements détruits, dont
206 bâtiments culturels et 431
maisons historiques. Neuf kilomètres carrés de la superficie de
la ville ont été pollués par des
pièges explosifs laissés par l’EI.
propos recueillis par
hélène sallon
« APRÈS WINTER’S BONE,
UNE PUISSANTE ODYSSÉE PÈRE-FILLE »
FRANCE INFO
La haut-commissaire de l’ONU a critiqué avec virulence le traitement
réservé aux Rohingya par la Birmanie et aux Ouïgours par la Chine
genève - envoyé spécial
rable. Ces dernières années, le
travail de l’Unesco a pu avoir tendance à être gommé par les divisions politiques entre Etats
membres, comme par exemple
autour des résolutions sur Jérusalem ou de questions mémorielles en Asie. Cela a occulté la
réalité du travail de l’Unesco.
BEN
FOSTER
THOMASIN
McKENZIE
UN FILM DE
DEBRA GRANIK
LE 19 SEPTEMBRE
© 2018 MY ABANDONMENT, LLC ALL RIGHTS RESERVED
Crédits non contractuels • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA.
ENTRETIEN
4 | international
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Procès Hariri : le procureur
désigne la Syrie sans la nommer
Washington menace de
sanctions les juges de la
Cour pénale internationale
Le Tribunal spécial pour le Liban pointe le rôle de Damas et du Hezbollah
dans l’attentat perpétré contre l’ex-premier ministre du Liban en 2005
Bolton, conseiller à la sécurité nationale, a
annoncé la fermeture du bureau palestinien
washington - correspondant
la haye - correspondance
L
e kamikaze du 14 février 2005 a laissé derrière
lui un fragment d’émail.
Une dent, dont l’ADN
compte parmi les dizaines de pièces à conviction formant « la mosaïque » qui, selon le procureur
du Tribunal spécial pour le Liban
(TSL), rend « coupables » les
auteurs de l’attentat perpétré contre l’ex-premier ministre du Liban,
Rafic Hariri. A partir du 11 septembre, le procureur prononcera son
réquisitoire contre quatre « sympathisants du Hezbollah », depuis
Leidschendam, aux Pays-Bas, où
siège ce tribunal international né
d’un accord entre le gouvernement libanais et les Nations unies.
Mais des quatre hommes, les
cinq juges ignorent le visage et la
voix. Salim Ayyash, Hassan Habib
Merhi, Hussein Oneissi et Assad
Sabra, sont jugés in absentia pour
complot en vue de commettre un
attentat terroriste, homicide volontaire de Rafic Hariri et 21 autres
victimes, et tentative d’homicide
de 226 personnes, blessées dans
l’explosion. Personne n’a voulu
ou pu coopérer avec ce tribunal
pour arrêter les auteurs présumés
de l’attaque du 14 février 2005.
Ce jour-là, à 12 h 55, le kamikaze
avait activé la machine infernale
d’au moins 1 852 kilos de RDX
– puissant explosif militaire – au
passage du convoi de l’ancien ministre et homme d’affaires sunnite
devant l’Hôtel Saint-Georges, sur
la corniche de Beyrouth. Sur le toit
du mythique hôtel de la capitale libanaise, les médecins légistes collecteront des lambeaux de chair
portant le même ADN que la dent.
Ils disent la violence de l’attaque,
mais peu du kamikaze qui a fait du
cœur de Beyrouth une immense
scène de crime – passée au bulldozer le jour même du drame ! – si ce
n’est qu’il avait moins de 25 ans.
La « mosaïque » du procureur,
Norman Farrell, met bout à bout
des dizaines de pièces montrant
un attentat préparé avec une précision et une habileté « dignes de
l’armée », assure M. Farrell. Ses
pièces à conviction détaillent la
création de réseaux téléphoniques étanches, la surveillance
rapprochée de Rafic Hariri pendant des semaines, le choix du
lieu de l’explosion, l’obtention
des explosifs, la préparation du
véhicule, la sélection du kamikaze, la fausse revendication
auprès d’Al-Jazira et Reuters de
« Victoire et Djihad en Grande Syrie », un groupe fictif, selon l’accusation, destiné à brouiller les pistes qui auraient autrement conduit naturellement vers Damas.
Menaces récurrentes
Cette « mosaïque » souffre néanmoins de pièces manquantes. Elle
suggère le mobile. Désigne en filigrane le commanditaire. Mais le
TSL n’a pas mis la main sur les pièces-clés qui permettraient d’énoncer nommément ses accusations.
Le procureur évoque donc un attentat rendu possible pour « un
groupe soutenu par un sponsor exceptionnellement bien doté en ressources », sans nommer ni le
groupe auquel il pense, le Hezbollah, ni le sponsor, la Syrie.
Dans son mémoire final, concluant le procès ouvert en
juin 2014, le procureur affirme que
le contexte politique de l’époque
fournit « une toile de fond » pour
comprendre les actes des accusés.
Cette toile de fond, c’est l’autonomie revendiquée par Rafic Hariri
vis-à-vis de l’occupant syrien : le
Liban est alors sous la coupe de
Norman Farrell, le
procureur, parle
d’un attentat
préparé avec une
précision et une
habileté « dignes
de l’armée »
Damas, qui n’a pas retiré ses troupes à la fin de la guerre civile (19751990). Et la résolution 1559 votée
par le Conseil de l’ONU en septembre 2004, appelant au respect de la
« souveraineté » du Liban et au désarmement des « milices », visant
donc la Syrie et le Hezbollah.
En cinq ans de procès, de nombreux témoins ont raconté à la
barre du TSL la sanglante histoire
contemporaine du Liban. Ils ont
relaté des menaces récurrentes de
Bachar Al-Assad, et de ses agents
au Liban, dont Rostom Ghazale,
l’ex-chef du renseignement politique syrien, contre Rafic Hariri qui,
au fil des mois, aurait brisé une à
une les lignes rouges fixées par le
régime syrien, selon la thèse du
procureur, dont la force du dossier repose sur les métadonnées
collectées auprès de trois compagnies de téléphone. Analysées par
le capitaine Wissam Al-Hassan,
un officier libanais assassiné
en 2012, elles révèlent la mise
en place de circuits fermés de téléphones mobiles. Six réseaux
– auquel le procureur a attribué
des couleurs – comptant au total
40 téléphones pour 18 usagers.
Haut-commandant militaire du
Hezbollah, Mustafa Badreddine
est, pour l’accusation, au centre de
ces réseaux. Longtemps accusé
central, il est mort au combat
en 2016, près de Damas. La diffusion de l’image du martyr à l’occasion de ses funérailles en Iran
avait permis au procureur d’interroger huit nouveaux témoins et
de consolider son dossier.
Sans le vouloir, le secrétaire général du Hezbollah a facilité la tâche du procureur. Lors des mises
en accusation, en 2011, Hassan
Nasrallah avait défendu « des frères de la résistance ». Et au cours
de l’enquête, « reconnu que le réseau vert était un réseau du Hezbollah utilisé par son système de
sécurité », écrit le procureur dans
son mémoire. Interrogé à quatre
reprises par le capitaine Wissam
Al-Hassan, M. Nasrallah avait assuré que « le réseau vert » était utilisé « pour traquer les agents du
Mossad opérant au Liban ». Le
parti chiite avait fourni au capitaine les noms et téléphones des
agents israéliens espionnés. Le
procureur a écarté cette thèse
après analyse des métadonnées.
Les avocats des accusés, qui ignorent tout de leurs clients, ont tenté
de semer le doute, reprochant à
l’accusation de ne pas avoir exploré toutes les pistes. Témoignant pour la défense, Jamil AlSayyed, officier libanais prosyrien
aujourd’hui député, qui avait
passé quatre années en détention
préventive dans cette affaire, a estimé, lors de sa déposition en juin,
que « l’assassinat d’Hariri a rendu
applicable la résolution 1559 »,
ajoutant que les auteurs sont donc
à chercher du côté d’Israël et des
Etats-Unis. Les manifestations
massives qui avaient suivi l’assassinat de Rafic Hariri avaient mis à
la porte du Liban le pouvoir syrien.
Mais le second volet de la résolution 1559, la démilitarisation du
Hezbollah, n’a pas été exécuté. p
stéphanie maupas
Trois Français sont détenus
par les houthistes au Yémen
Les avocats de deux de ces ressortissants accusent Paris de les avoir abandonnés
T
rois Français sont actuellement détenus au Yémen,
un pays en guerre depuis
2014. Les autorités françaises
tentent, depuis plusieurs mois,
de trouver une solution pour leur
permettre de retrouver la liberté et
de quitter une région où s’affrontent des rebelles chiites houthistes, soutenus par l’Iran, et des forces yéménites encadrées, depuis
mars 2015, par une coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite.
Le cas le plus récent est celui
d’Alain Goma, un marin d’une
quarantaine d’années, originaire
de Béziers (Hérault), qui a été capturé, en juin, après avoir connu des
difficultés, en mer Rouge, au large
du port d’Hodeïda, le plus important du pays. Alors qu’il naviguait
en direction de Bombay, en Inde, il
a d’abord été pris en charge par les
gardes-côtes avant d’être remis
aux autorités houthistes qui
contrôlent la zone. Celles-ci le retiennent, depuis, dans une prison
de la capitale, Sanaa, dont ils se
sont emparés fin 2014.
Selon sa famille, « il est incarcéré,
sans raison, dans un pays dont il ne
connaît ni la culture ni la langue,
dans une minuscule cellule en isolement total, il a maigri, et son moral
est au plus bas ». Il semblait peu au
fait des événements qui troublent
le Yémen depuis quatre ans. Selon
nos informations, sa détention se
ARABIE SAOUDITE
YÉMEN
HADRAMAOUT
Sanaa
Shihr
Moukalla
Hodeïda
ÉRYT.
DJIBOUTI
Aden
Golfe d’Aden
SOMALIE
100 km
déroulerait dans des conditions
correctes même si sa santé nécessite la prise de médicaments, qui
lui sont fournis. Il ne s’agirait pas
d’une prise d’otage à connotation politique ou financière,
comme celles ayant visé les Occidentaux dans la zone irako-syrienne ou afghane.
La situation de deux autres détenus paraît plus complexe. Francotunisiens, Mourad Ayad et Taha
Al-Issawi ont été arrêtés, les 7 et
8 mai 2014, alors que le pays était
encore dirigé par le président, Abd
Rabbo Mansour Hadi, exilé, depuis mars 2015, en Arabie saoudite, et alors qu’une vaste offensive avait été lancée contre AlQaida dans la péninsule Arabique
(AQPA). Le premier venait de rentrer de France. De l’aéroport de Sanaa, après avoir passé les contrôles
de sécurité, il a embarqué sur un
second vol à destination de Riyan
Moukalla, à 40 kilomètres de
Shihr. Arrêté à son arrivée, il a été
renvoyé dans la capitale, où il a été
emprisonné.
Le second se trouvait déjà à Sanaa pour des démarches administratives. Dans un discours, le
29 avril 2014, le président Hadi
avait agité la menace de « l’internationale djihadiste ». Selon lui,
« 70 % des éléments d’Al-Qaida au
Yémen étaient des étrangers, originaires du Brésil, des Pays-Bas, d’Australie, de France et d’autres pays ».
Nouveaux convertis
Installés légalement au Yémen,
en 2007, mariés à des Yéménites,
les deux hommes vivaient en famille dans la ville de Shihr, dans
l’Hadramaout, où ils fréquentaient l’école Dar-Al-Hadith-As-Salafiya. Dans l’est du Yémen, Shihr,
port de pêche ouvert sur la mer
d’Arabie, est réputée pour ses centres d’enseignement du salafisme,
un courant sunnite qui prône un
retour à l’islam des origines. La
ville, qui attirait des étrangers du
monde entier, hébergeait de 200 à
300 Français, essentiellement des
nouveaux convertis.
Incarcérés à Sanaa, ils sont passés entre les mains des houthistes
lorsque ces derniers ont conquis la
ville. Depuis, selon l’un de leurs
avocats, Me William Bourdon, « ils
n’ont jamais été accusés et donc jamais jugés, la France a abandonné
ses ressortissants alors que les
autorités houthistes souhaitent,
depuis 2015, les expulser vers Paris.
C’est l’expression d’un cynisme
d’Etat selon lequel rien ne sera fait
pour qu’ils rentrent et tout sera fait
pour qu’ils restent ».
Le 19 décembre 2017, le ministère
des affaires étrangères français a
invité, par courrier, les familles à
se rapprocher du « CICR [Comité
international de la Croix-Rouge]
pour établir le contact avec leur parent ». Ils auraient pu faire partie
d’un contingent de prisonniers
étrangers libérés et confiés au
CICR par les houthistes en décembre 2017. Pour des raisons inconnues, ils sont restés captifs.
La section antiterroriste du parquet de Paris aurait indiqué aux
avocats des deux prisonniers
qu’ils n’étaient visés par aucune
enquête en France. Interrogé sur la
situation de ces trois ressortissants français détenus au Yémen,
le Quai d’Orsay a, quant à lui, indiqué au Monde qu’il « est informé de
la situation de M. Goma ainsi que
de deux autres compatriotes présents au Yémen » et a ajouté, « nous
nous employons à faciliter leur départ du pays ». p
jacques follorou
et louis imbert
« L’histoire
a prouvé que le
seul moyen de
dissuasion est (…)
la puissance juste
des Etats-Unis et
de leurs alliés »
J
ohn Bolton avait déjà ferraillé
contre la Cour pénale internationale (CPI) – dont les EtatsUnis n’ont jamais ratifié la
création – lorsqu’il était membre
de l’administration républicaine
de George W. Bush. Nommé en
avril conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, il a relancé, lundi 10 septembre, ses attaques contre cette institution,
fort du soutien qu’il sait pouvoir
obtenir d’un président hostile à
tout organisme supranational
perçu comme une éventuelle menace pour la souveraineté américaine. Il a ainsi qualifié la CPI
d’« inefficace, irresponsable et carrément dangereuse ».
Car l’éphémère ambassadeur
américain aux Nations unies
(2005-2006), qui s’exprimait à
Washington devant la Federalist
Society, une organisation conservatrice, en est convaincu : « Le but
non avoué mais central des partisans les plus vigoureux » de la CPI
« a toujours été de corseter les
Etats-Unis ». Un dessein d’autant
plus néfaste que cette institution
est incapable, selon lui, du moindre effet de dissuasion sur les
Etats voyous et les dictateurs.
« L’histoire a prouvé que le
seul moyen de dissuasion est (…) la
puissance juste des Etats-Unis et
de leurs alliés », a assuré le conseiller à la sécurité nationale.
Le risque que des bavures américaines fassent l’objet d’une enquête et d’un jugement de cette
Cour explique la méfiance qu’elle
a toujours suscitée aux Etats-Unis,
illustrée par le vote, en 2002, par le
Congrès de l’American ServiceMembers’Protection Act. Cette loi,
visant à faire obstacle à la CPI,
prévoit même le cas extrême
d’une intervention militaire pour
soustraire un ressortissant américain à la juridiction.
Enquête autour du conflit afghan
John Bolton a franchi un pas supplémentaire, lundi, en multipliant
les menaces contre la CPI, qu’il
soupçonne de vouloir mettre en
cause les Etats-Unis pour des actes
de guerre en Afghanistan. Début
novembre 2017, la procureure de la
CPI, Fatou Bensouda, a annoncé
qu’elle allait demander l’autorisation d’ouvrir une enquête sur
des crimes de guerre présumés
commis dans le cadre du conflit
afghan, notamment par l’armée
américaine. « Si la Cour s’en prend à
nous, a averti M. Bolton, nous n’allons pas rester silencieux. »
« Nous allons interdire à ses juges
et procureurs l’entrée aux EtatsUnis. Nous allons prendre des sanctions contre leurs avoirs dans le système financier américain et nous
allons engager des poursuites
contre eux dans notre système judiciaire, a-t-il promis. Nous ferons la
même chose pour toute entreprise
ou Etat qui assiste une enquête de
la CPI sur les Etats-Unis, et nous
prendrons note si des pays coopèrent avec les enquêtes de la CPI sur
les Etats-Unis et leurs alliés. »
Comme l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki
Haley, qui avait promis, dès son
JOHN BOLTON
conseiller à la sécurité nationale
arrivée à New York, de « prendre les
noms » des Etats jugés hostiles,
John Bolton a assuré que Washington se souviendrait « de cette coopération lors de l’établissement des
niveaux d’assistance, d’assistance
militaire et de partage des renseignements avec les Etats-Unis ».
Le conseiller à la sécurité nationale n’a pas voulu laisser dans le
doute ceux qui jugent que ces menaces constituent une remise en
cause de la Cour. « Nous laisserons
la CPI mourir seule. Après tout, et
pour ainsi dire, la CPI est déjà morte
à nos yeux », a-t-il affirmé.
Cette nouvelle prise de distance
vis-à-vis d’une institution internationale risque, si ces menaces
sont mises en œuvre, de créer des
tensions avec les alliés européens
de Washington, qui continuent de
lui accorder leur confiance. La CPI,
qui siège à La Haye, aux Pays-Bas,
a réagi en assurant « agir strictement dans le cadre légal défini » par
son statut, et être « attachée à
l’exercice indépendant et impartial
de son mandat ».
Agressivité inédite
A plusieurs reprises, M. Bolton a
évoqué les risques que la CPI ferait également peser sur Israël,
compte tenu de la volonté régulièrement affichée par l’Autorité
palestinienne de la saisir pour
enquêter sur les « crimes de
guerre » perpétrés, selon elle, par
l’armée israélienne dans les territoires occupés. Sous les applaudissements de l’assistance, lundi,
il a d’ailleurs confirmé la décision
du département d’Etat de fermer
le bureau de la délégation palestinienne à Washington.
Moins de deux semaines après
la suppression de la quasi-totalité
de l’aide américaine aux Palestiniens, cette mesure, mise sur le
compte du refus palestinien de
négocier avec Israël, est un signe
de plus de l’alignement total
de l’administration de Donald
Trump sur les positions israéliennes, et d’une agressivité inédite,
depuis des décennies, contre
les Palestiniens.
John Bolton s’est indigné, lundi,
que ces derniers aient envisagé de
saisir la CPI à propos de la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. Depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump,
Washington s’abstient de critiquer les constructions de logements supplémentaires. Contraires au droit international, elles
ne font pourtant que compliquer
le « processus de paix direct et
solide » que John Bolton a appelé
de ses vœux. p
gilles paris
COR ÉE D U N OR D
Kim veut un nouveau
sommet avec Trump
Donald Trump a reçu une lettre « chaleureuse » et « positive » de la part du dirigeant
nord-coréen, Kim Jong-un,
sollicitant un deuxième sommet entre les deux hommes,
a déclaré, lundi 10 septembre,
la porte-parole de la Maison
Blanche, Sarah Sanders. Le
premier sommet avait eu
lieu le 12 juin à Singapour.
Séoul mènera par ailleurs des
pourparlers militaires avec
Pyongyang, jeudi 13 septembre, au village frontalier de
Panmunjom, en vue d’un désarmement progressif de
cette zone et de missions
conjointes de recherche de
dépouilles de soldats de la
guerre de Corée. – (Reuters.)
PLANÈTE
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
|5
Pollution de
l’air : l’Europe
défaillante
La santé des citoyens n’est pas assez
protégée, selon un rapport inédit
de la Cour des comptes européenne
Les rapporteurs
estiment
que les niveaux
de pollution
de l’air
sont sans doute
« sous-estimés »
tion quotidienne fixée par l’UE
(125 µg/m3) est plus de six fois supérieure à celle de l’OMS (20 µg/
m3). Ce différentiel explique, selon le rapport, pourquoi Bruxelles a engagé des actions contre
un seul Etat, la Bulgarie, pour des
dépassements, alors que 20 % des
citadins de l’UE sont exposés à
des concentrations de SO2 supérieures aux normes de l’OMS.
Pour les particules fines PM10
(de diamètre inférieur à 10 µm), le
seuil annuel (40 µg/m3) est le
double de celui de l’OMS. L’écart
est encore plus important pour
les PM 2,5 (inférieures à 2,5 µm) :
25 µg/m3 contre 10 µg/m3. Pourtant considérées comme les plus
dangereuses car elles pénètrent
plus profondément dans les voies
respiratoires, les PM 2,5 ne font
l’objet d’aucune limite d’exposition journalière, quand l’OMS
fixe un seuil de 25 µg/m3 à ne pas
dépasser sur vingt-quatre heures,
s’étonnent les rapporteurs.
Processus « trop lent »
Ils recommandent ainsi à la Commission d’adopter des limites
beaucoup plus « strictes » en les
alignant, d’ici à 2022, sur celles de
l’OMS. En 2013, l’institution internationale avait enjoint à Bruxelles
de durcir ses normes sur la base de
nouvelles preuves scientifiques
quant à l’impact de la pollution de
l’air sur la santé. Ces préconisations n’ont conduit à « aucun
changement », juge la CCE.
Tout aussi inquiétant, les rapporteurs estiment que les niveaux de pollution de l’air auxquels sont confrontés les Européens sont sans doute « sous-estimés ». Pour parvenir à cette
conclusion, ils ont vérifié, sur le
terrain, comment étaient mesurés les différents gaz réglementés
dans six villes : Bruxelles, Stuttgart, Milan, Cracovie, Sofia et
Ostrava (République tchèque).
Résultat ? Ils ne sont pas toujours
surveillés au bon endroit. Ainsi,
la capitale belge n’a que deux stations qui mesurent la pollution
issue du trafic automobile. A Sofia, malgré la présence de nombreuses usines et de centrales
électriques, aucune station ne
Des militants de Greenpeace manifestent devant la Commission européenne, à Bruxelles, le 30 janvier. ELENA METZ/DPA PICTURE-ALLIANCE/AFP
détecte spécifiquement la pollution d’origine industrielle.
Autre découverte, « des niveaux
élevés de pollution ne sont pas inclus dans les données officielles ».
A Bruxelles, la station qui enregistrait des niveaux record en
dioxyde d’azote (NO2), gaz très
toxique issu principalement des
véhicules diesel, a été fermée pendant sept ans. A Ostrava, c’est une
station où les limites en particules fines étaient dépassées 98
jours par an qui ne transmet plus
de données à la Commission.
Le rapport de la Cour des comptes souligne de façon plus globale
l’incapacité de Bruxelles à faire respecter sa directive sur la qualité de
l’air. En mai, la Commission a certes renvoyé devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)
six pays, dont la France, pour nonrespect des normes de NO2 ou de
PM10. Mais il aura fallu entre six et
huit ans pour que Bruxelles passe
de l’étape de l’avertissement à la
saisine de la CJUE, et plusieurs années seront encore nécessaires
avant d’aboutir à d’hypothétiques
sanctions financières. « Trop lent »,
jugent les rapporteurs qui rappellent que, pendant ces longues procédures, « les Etats membres continuent à violer fréquemment les
normes de qualité de l’air ».
Dans son bras de fer avec les Etats
cancres, le Commissaire européen
à l’environnement avait exigé des
« plans d’action » avec des mesures
« concrètes ». En échange, Bruxelles reçoit « des centaines de plans
de qualité de l’air à examiner ». Les
rapporteurs ont passé au crible
ces plans. Et, là aussi, leur jugement est implacable : « insuffisants », « pas ciblés », « pas budgé-
POLLU T I ON
BI OD I VERSI T É
AMÉN AGEMEN T
Suez condamné
pour mortalité piscicole
Le Japon demande
la libéralisation de
la chasse à la baleine
Les opposants au
contournement routier
de Strasbourg évacués
Le Japon a demandé la levée
du moratoire sur la chasse
commerciale à la baleine lors
de la réunion annuelle de
la Commission baleinière
internationale, qui se tient
à Florianopolis au Brésil, du
10 au 14 septembre. Tokyo, qui
continue de capturer des baleines au nom de la science,
soutient qu’il n’y a plus de
raison de maintenir cette mesure mise en place en 1986,
censée être temporaire. Selon
les représentants japonais, les
populations de ces mammifères marins se seraient suffisamment rétablies. Selon les
nations protectrices des cétacés, cette activité ne se justifie
plus, la consommation de baleine ayant considérablement
diminué. – (AFP.)
Plus de 500 gendarmes ont
évacué, lundi 10 septembre, à
l’aube quelque 200 zadistes
qui tentaient de s’opposer
au démarrage du chantier
d’une rocade autoroutière
près de Strasbourg.
Le préfet de la région GrandEst avait donné, fin août,
son feu vert définitif à la
construction de ce tronçon
autoroutier de 24 kilomètres.
Ce projet, évoqué dès les
années 1970, régulièrement
abandonné avant d’être relancé à la fin des années
1990, a pour but de délester
l’autoroute A35 en absorbant
le trafic du nord au sud de
l’Alsace. Il menace de nombreuses terres agricoles et
des espèces protégées, selon
ses détracteurs. – (AFP.)
La société Suez Eau France
a été condamnée,
lundi 10 septembre,
à stopper les rejets polluants
d’une station d’épuration
qu’elle exploite à SainteFoy-L’Argentière (Rhône), car
ils ont entraîné une « forte
mortalité » des poissons dans
une rivière, selon l’avocat de
la Fédération départementale
de la pêche. Une astreinte
de 1 000 euros par jour
de retard a été prononcée
à l’encontre de l’entreprise.
« Les analyses successives
ont fait ressortir de fortes
concentrations en nitrites,
phosphates et en ions
ammonium », relève
l’ordonnance du juge
des libertés et de la détention
du tribunal de grande
instance de Lyon. – (AFP.)
Bruxelles répond
que la directive
de 2008
a permis « des
améliorations »
et qu’elle sera
« révisée »
tés », « pas concertés entre les autorités locales et nationales »…
Les fonds européens, alloués
principalement à travers le programme Life, sont utiles mais
« pas toujours bien ciblés ». Ainsi, à
Sofia, toujours, ces fonds ne bénéficient pas à des projets s’attaquant au chauffage individuel,
pourtant la principale source
d’émission de particules.
Le montant global des fonds
consacrés à la qualité de l’air a
progressé de 880 millions d’euros
pour la période 2007-2013 à
1,8 milliard pour 2014-2020. Mais il
représente toujours « moins de 1 %
des fonds de cohésion de l’UE »,
soulignent les rapporteurs. Ils recommandent à Bruxelles de faire
de la lutte contre la pollution atmosphérique une « priorité » dans
l’ensemble des politiques européennes : énergie, transports, industrie, agriculture… La CCE relève
ainsi que les émissions d’ammoniac, un précurseur des particules
fines, dont l’agriculture est responsable à 94 %, augmentent depuis 2012. Elle souligne également
que si les normes Euro dans l’industrie automobile ont permis
d’abaisser les émissions de CO2, elles ont « échoué à réduire les émissions d’oxydes d’azote », trois ans
après le scandale du « dieselgate ».
La Cour des comptes conclut que
l’action de l’UE pour protéger la
santé des citoyens européens de la
pollution de l’air n’a « pas eu l’impact escompté ». Ce n’est pas l’avis
de la Commission. Dans sa réponse au rapport, Bruxelles estime que la directive de 2008 a permis « des améliorations » et précise qu’elle est elle-même en train
de « réviser » ladite directive. La
Commission accueille toutefois
les recommandations des rapporteurs comme une « contribution
importante ». Reste à savoir si elle
sera suivie d’effets. p
LES CHIFFRES
1 000
Nombre de morts prématurées
par jour en Europe en raison de
la pollution de l’air. C’est dix fois
le nombre de tués sur la route.
330 À 940 MILLIARDS
Estimation, en euros, des coûts
de santé liés à la pollution
de l’air chaque année, selon
la Commission européenne.
6
Nombre de pays renvoyés par
Bruxelles devant la Cour de
justice de l’Union européenne
pour des dépassements répétés
des normes de dioxyde
d’azote ou de particules fines.
La France en fait partie.
stéphane mandard
Sous le haut patronage de
Monsieur Emmanuel MACRON
Président de la République
DAKAR
WWW.ERASMUSDAYS.EU
© Agence Erasmus+ France / Education et Formation
L
a santé des citoyens européens reste insuffisamment protégée. » L’alerte
n’émane pas d’une
énième étude scientifique. Elle
provient, c’est inédit, de la Cour
des comptes européenne (CCE)
qui publie, mardi 11 septembre,
son premier rapport consacré à
la pollution de l’air. Et son constat est sévère. Dans un document
d’une cinquantaine de pages,
l’institution gardienne des finances de l’Union européenne
(UE) taille en pièces la politique
communautaire face au « plus
grand risque environnemental pour la santé des Européens » et
formule une série de recommandations à la Commission.
La pollution de l’air est responsable, chaque année, d’environ
400 000 morts prématurées dans
l’UE et de « centaines de milliards
d’euros de coûts de santé », rappelle
la CCE. « Ces importants coûts humains et économiques n’ont toujours pas été pris en compte dans
l’élaboration d’une action adéquate dans l’ensemble de l’Union »,
déplorent les rapporteurs. Tout est
à revoir, ou presque.
Pierre angulaire des politiques
européennes, la directive de
2008 sur la qualité de l’air a besoin d’une urgente et « ambitieuse mise à jour ». Les normes
sur lesquelles elle se fonde datent
de quinze, voire vingt ans, et ne
prennent donc pas en compte les
dernières données scientifiques
et médicales. Certaines, relève le
rapport, sont « très peu exigeantes » et « beaucoup plus faibles »
que les lignes directrices de l’Organisation mondiale de la santé
(OMS). Ainsi du dioxyde de soufre (SO2), dont la limite d’exposi-
6 | planète
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Le réchauffement aggrave la faim dans le monde
Les événements climatiques extrêmes affectent de plus en plus la capacité des populations à se nourrir
S
écheresses en Afrique,
inondations et tempêtes
en Asie… Les dérèglements climatiques de
plus en plus nombreux et intenses affectent la capacité des populations à se nourrir, et menacent
les progrès qui avaient été réalisés
dans la lutte contre la faim dans le
monde depuis le début des années 2000, constate l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO),
dans un rapport publié mardi
11 septembre. Avec les conflits et
les crises économiques, la « variabilité du climat » et ses phénomènes extrêmes sont une des principales causes de la sous-nutrition
et de l’insécurité alimentaire dans
le monde, selon la FAO.
Or le nombre d’habitants de la
planète souffrant de la faim est en
progression pour la troisième
année d’affilée, et retrouve son
niveau d’il y a dix ans. « Le nombre
total de personnes sous-alimentées est passé de 804 millions
en 2016 à près de 821 millions
en 2017 », avance l’étude, publiée
avec le concours du Fonds international de développement agricole, de l’Unicef, du Programme
alimentaire mondial et de l’Organisation mondiale de la santé.
« Solutions de long terme »
L’objectif de développement durable (ODD) numéro 2, « faim zéro »
à l’horizon 2030, adopté en septembre 2015 par les Nations unies,
apparaît donc inatteignable. Au
nombre de dix-sept, les ODD visent à assurer un avenir durable
pour tous, et concernent l’éducation, la santé, l’agriculture, la lutte
contre la pauvreté, l’énergie,
l’eau… « Nous sommes extrêmement préoccupés, déclare Dominique Burgeon, directeur de la division des urgences à la FAO. On craignait l’an dernier que cette évolution ne devienne une tendance. Nos
craintes se sont révélées exactes. »
Le message tombe à la veille de la
73e session de l’Assemblée générale de l’ONU, qui s’ouvrira à New
York le 18 septembre. La FAO appelle à des « financements de
grande ampleur en faveur de programmes de réduction et de gestion des risques de catastrophe et
d’adaptation au changement climatique ». C’est aussi la question
de l’aide humanitaire aux pays
confrontés aux crises climatiques
qu’il faut revoir, selon l’organisation. « Il faut faire de l’humanitaire
de façon différente, affirme M. Burgeon. Après une catastrophe, les
vies doivent certes être sauvées,
Une insécurité alimentaire qui repart à la hausse
POURCENTAGE DE PERSONNES EN INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE GRAVE, PAR CONTINENT
L’INSÉCURITÉ ALIMENTAIRE DANS LE MONDE, EN MILLIONS DE PERSONNES…
850
820,8
… sous-alimentées
804,2
800
783,7
769,4
784,4
750
Consommation alimentaire
insuffisante pour fournir
l’apport énergétique
alimentaire nécessaire
à une vie normale, active
et saine.
Pas d’aliments
pendant un jour
ou plus
Monde
700
… souffrant d’insécurité
alimentaire grave
650
Amérique
du Nord
et Europe
8,9
665,7
647,3
618,9
2014
2015
2016
1,5
1,4
2014
2017
Afrique
7,3
29,8
22,3
Amérique
latine
2014
6,9
2017
10,2 %
9,8
7,6
600
2014
Asie
2017
2014
2017
La variabilité climatique en cause
2017
2014
2017
PERTES DES CULTURES ET DE L’ÉLEVAGE IMPUTABLES À DES CATASTROPHES LIÉES AU CLIMAT
ENTRE 2004 ET 2015, EN MILLIARDS DE DOLLARS
NOMBRE DE PERSONNES SOUS-ALIMENTÉES, EN 2017, EN MILLIONS
Sécheresses
Pays fortement exposés
à des extrêmes climatiques*
Inondations
Tempêtes
Afrique
Amérique latine
et Caraïbes
Pays faiblement exposés
à des extrêmes climatiques*
Asie
0
100
200
300
400
500
600
0
5
10
15
20
* Pays exposés à des épisodes de chaleur, sécheresse, inondation et tempête pendant plus de trois ans sur la période 2011-2016 pour les pays fortement exposés, moins de trois ans pour les pays faiblement exposés.
mais cela ne suffit pas. Au-delà de
l’urgence, il faut promouvoir des
solutions de long terme, atténuer la
vulnérabilité des pays touchés. »
Le constat est sans appel. Inondations, sécheresses et tempêtes
tropicales sont les risques qui ont
le plus d’incidence sur la production alimentaire. Le réchauffement est directement en cause
– même si la FAO prend la précaution de préciser que tout ne peut
lui être imputé. Il influe sur la variabilité du climat, « qui se manifeste par un début précoce et/ou un
raccourcissement de la saison de
végétation », accroît l’intensité des
événements, y compris les températures extrêmes et les variations
des précipitations, partout dans le
monde. « En 2017, 124 millions de
personnes, dans 51 pays, ont été
confrontées à des crises de sécurité
alimentaire aiguës et ont eu besoin
d’une aide alimentaire d’urgence.
Dans 34 de ces pays, la cause principale était liée au choc climatique »,
explique M. Burgeon.
Selon la FAO, les inondations
provoquent plus de catastrophes
que les autres événements clima-
tiques extrêmes. Ce sont elles qui
ont connu la plus forte augmentation (+ 65 %) depuis vingt-cinq
ans. L’Asie est la région qui en subit le plus. Ces phénomènes ont
en revanche diminué en Afrique
depuis une douzaine d’années.
La fréquence des tempêtes océaniques et des cyclones tropicaux
n’a pas autant augmenté que celle
des inondations, mais ils représentent la deuxième cause de catastrophes liées au climat.
Le document cite de nombreux
exemples illustrant les interactions entre dérèglement climatique et progression de la sous-nutrition. A Wenchi, au Ghana, les
L’objectif de
développement
durable « Faim
zéro » à l’horizon
2030, adopté
en 2015, apparaît
inatteignable
agriculteurs estiment que la mauvaise répartition des précipitations et les sécheresses fréquentes
sont les changements liés au climat les plus importants. Au Vietnam, dans le delta du Mékong, les
variations de date et d’ampleur de
la submersion en saison des pluies
ainsi que l’invasion d’eau salée en
saison sèche ont une incidence
sur la culture du riz. Les catastrophes liées au climat au Pakistan
(cyclone en 2007 et inondations
en 2007, 2010 et 2011) ont occasionné des dommages et des pertes d’un montant de 6,6 milliards
d’euros, un chiffre quatre fois supérieur au budget que l’Etat pakistanais a consacré au secteur agricole entre 2008 et 2011.
« Au Malawi, une hausse de température de 1 degré Celsius fait reculer la consommation globale
par habitant d’environ 20 % et la
ration calorique de près de 40 % »,
détaille le rapport. Moindre qualité nutritionnelle, maladies pour
les personnes et pour le bétail,
retards de croissance sont aussi
pointés par la FAO. En Afrique de
l’Est, plus de la moitié des mani-
festations d’El Niño se sont accompagnées d’une flambée épidémique d’une maladie virale
transmise aux animaux d’élevage, la fièvre de la vallée du Rift.
« En 2006 et 2007, une épidémie
dans le nord-est du Kenya a tué
plus de 420 000 moutons et chèvres, et les pertes de lait prévues
ont été estimées à plus de 2,5 millions de litres en raison des avortements subis par le bétail et les dromadaires », notent les auteurs.
Causes structurelles
Avant de mettre l’accent sur les
conséquences du changement climatique, la FAO s’était intéressée
en 2017 à l’influence des conflits
sur la malnutrition. « Les deux
problèmes sont souvent liés, avec
des conséquences sur l’accès aux
terres, à l’eau, aux pâturages. Sans
ces problèmes d’accès aux ressources et de pertes de récoltes, la
planète pourrait largement fournir de quoi nourrir tout le monde »,
insiste M. Burgeon.
Cet accès limité à la nourriture,
« et en particulier à des aliments
bons pour la santé », contribue
25
30
SOURCE : FAO
aussi bien à la dénutrition qu’à
l’excès pondéral et à l’obésité. Alors
que le nombre d’enfants de moins
de 5 ans avec un excédent pondéral reste à peu près stable, à 38 millions, soit un enfant sur cinq, l’obésité chez les adultes s’aggrave, un
sur huit étant touché dans le
monde, soit plus de 672 millions
de personnes. Le risque d’insécurité alimentaire et de malnutrition
augmente surtout parmi les populations les plus pauvres, alerte la
FAO, leurs moyens d’existence
étant particulièrement sensibles à
la variabilité du climat.
Dès la publication du rapport,
Oxfam France a plaidé pour que
les responsables politiques s’attaquent aux causes structurelles de
la faim. Selon Hélène Botreau,
chargée du plaidoyer sur la sécurité alimentaire pour l’ONG, « il
faut promouvoir des agricultures
paysannes et familiales, dont on
sait qu’elles permettent de nourrir
l’humanité, et garantir des financements aux pays les plus pauvres
afin de permettre leur adaptation
au changement climatique ». p
rémi barroux
Un appel contre les pesticides lancé dans « Charlie Hebdo »
Dans un texte à paraître le 12 septembre, une centaine de personnalités d’horizons divers réclament l’interdiction des produits phytosanitaires
C’
est peut-être la première fois qu’un prélat
de l’Eglise catholique
s’associe à un texte publié par
Charlie Hebdo. L’hebdomadaire
satirique devait rendre public,
mercredi 12 septembre, un appel
demandant l’interdiction immédiate de tous les pesticides de synthèse, soutenu par diverses personnalités, dont Marc Stenger…
l’évêque de Troyes. Intitulé « Nous
voulons des coquelicots » et lancé
par le chroniqueur Fabrice Nicolino, rescapé de l’attentat du
7 janvier 2015, l’appel se veut non
partisan et entend initier « un
grand mouvement en faveur de la
vie », selon M. Nicolino. « Ce n’est
ni l’appel de Charlie ni le mien,
dit-il. C’est un appel lancé par des
humains à d’autres humains. »
A l’heure actuelle, poursuit le
chroniqueur, « le texte est signé
par cent personnes qui ne sont pas
particulièrement connues ou mé-
diatiques, mais qui sont le reflet de
la société française ». Le texte est
néanmoins, d’ores et déjà, endossé par des associations, des
personnalités scientifiques ou du
monde médical, ou encore issues
de l’univers du spectacle.
« Une douleur définitive »
M. Nicolino cite notamment
Greenpeace, la Fondation GoodPlanet de Yann Arthus-Bertrand,
la fédération d’associations
France Nature Environnement,
l’animateur Laurent Baffie, la
chanteuse Emily Loizeau, le docteur Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des
médecins sur les pesticides
(ALMP), forte de 1 200 membres,
Didier Robiliard, le président de
l’association France-Parkinson,
ou encore le sénateur Joël Labbé
(Europe Ecologie-Les Verts).
« Il y a des gens de gauche, mais
aussi des personnalités proches
de la droite catholique, résume
M. Nicolino. Ce n’est pas un nouvel appel à destination de la galaxie écolo. Il doit pouvoir être signé par toute personne qui ne
veut pas vivre dans un monde où
les gens sont de plus en plus malades, dans un monde sans oiseaux,
sans insectes, sans coquelicots… »
Le texte en lui-même est très
bref. « Nous ne reconnaissons
plus notre pays ; la nature y est
défigurée, y lit-on. Le tiers des
oiseaux ont disparu en quinze
ans, la moitié des papillons en
vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards.
Les grenouilles et les sauterelles
sont comme évanouies ; les fleurs
sauvages deviennent rares. Ce
monde qui s’efface est le nôtre et
chaque couleur qui succombe,
chaque lumière qui s’éteint est
une douleur définitive. Rendeznous nos coquelicots ! Rendeznous la beauté du monde ! »
Le caractère radical de l’exigence portée par l’appel – l’interdiction des centaines de produits phytosanitaires issus de
la chimie de synthèse – n’a pas
dissuadé le docteur Pierre-Michel Périnaud d’y apposer sa signature. « Il y a quelques années,
je n’aurais pas adhéré à une telle
demande, et j’aurais opposé une
méthode plus pragmatique consistant à examiner les produits un
par un, indique-t-il. Mais ce que
l’on constate à mesure que les
connaissances avancent, c’est que
ce système d’évaluation, promu et
imposé par l’industrie, et qui
raisonne substance active par
substance active, ne permet pas
d’évaluer les risques réels. Il
faudrait un demi-siècle pour
réformer ce système, qui ne contrôle plus rien. Poser d’emblée la
sortie des pesticides de synthèse
permet de se placer dans un autre
cadre d’action. »
Les premiers signataires entendent faire vivre l’appel pendant
plusieurs mois et se fixent comme
objectif de rassembler cinq millions de signatures en deux ans,
grâce à un site Internet en préparation. Une petite cocarde en tissu,
en forme de coquelicot, est aussi
en cours de fabrication. Fabrice
Nicolino espère qu’elle deviendra
rapidement à la défense de l’envi-
« Nous ne
reconnaissons
plus notre pays ;
la nature y est
défigurée. (…)
Rendez-nous nos
coquelicots ! »
TEXTE PUBLIÉ DANS
« CHARLIE HEBDO »
ronnement ce que la petite main
jaune arborant le « Touche pas à
mon pote » de SOS-Racisme a été à
l’antiracisme. D’autres initiatives
sont en cours. Emily Loizeau
confie travailler à l’écriture d’une
chanson qui, « si le résultat est à la
hauteur de la cause », dit-elle, accompagnera le mouvement. Un
bref ouvrage en forme de plaidoyer, coécrit par Fabrice Nicolino
et le militant antipesticides François Veillerette, paraît également
ces jours-ci (Nous voulons des coquelicots, LLL, 126 p., 8 €).
Outre la publication de l’appel,
Charlie Hebdo consacrera l’ensemble de son édition du 12 septembre
aux pesticides et publiera les résultats de l’analyse de mèches de
cheveux prélevées dans la rédaction, dans lesquelles des traces de
« phytos » ont été recherchées.
« Tout le monde en est farci », prévient Fabrice Nicolino. p
stéphane foucart
VOUS N’AVEZ JAMAIS ÉTÉ AUSSI NOMBREUX
250
000
abonnés au Monde
*
+ 100 000 ABONNÉS ENTRE 2008 ET 2018
MERCI À VOUS
*Source éditeur - évolution de la progression du nombre d’abonnés individuels payants entre 2008 et 2018.
8|
FRANCE
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
A F FA I R E B E N A L L A
Comment Macron
veut réorganiser
l’Elysée
Alors que la commission d’enquête au Sénat
sur l’affaire Benalla reprend mercredi,
le chef de l’Etat nomme un délégué général
des services et repense sa communication
L
es macronistes le martèlent depuis des semaines, refusant d’y
voir une « affaire d’Etat », mais
plutôt une simple « affaire d’été ».
Révélée le 18 juillet par Le Monde,
l’affaire Benalla, du nom de ce
proche collaborateur d’Emmanuel Macron
mis en examen pour des violences commises en marge du défilé parisien du 1er-Mai,
pourrait en tout cas rebondir et se transformer en « affaire d’automne ».
Alors que la commission d’enquête mise
en place par l’Assemblée nationale s’est sabordée, à la suite d’un désaccord entre majorité et opposition sur la liste des personnes à
entendre, celle du Sénat a décidé de reprendre ses auditions après la pause estivale, avec
le risque, pour le chef de l’Etat, de braquer à
nouveau le projecteur sur les dysfonctionnements de l’Elysée. Mercredi 12 septembre,
François-Xavier Lauch, chef de cabinet du
président, le général Eric Bio-Farina, commandant militaire de l’Elysée, et Maxence
Creusat, commissaire à la Préfecture de police de Paris, seront ainsi entendus par les sénateurs de la commission des lois.
Plus explosif, Alexandre Benalla lui-même
devrait être auditionné. Une convocation lui
a été adressée pour le 19 septembre. Ce sera
la première fois qu’il répondra – sous serment – aux questions des parlementaires,
dubitatifs sur les explications de l’exécutif.
« La thèse officielle d’un employé qui se consacrait uniquement à une fonction d’organisation sans prendre part à la protection du président nous paraît pour le moins fragile », a
estimé Philippe Bas, le président (LR) de la
commission des lois du Sénat, dans Le Figaro
du 6 septembre.
A l’Elysée, l’entourage d’Emmanuel Macron se dit pourtant « serein » face à la reprise
de ces auditions et de l’attention médiatique
qui va de pair. Alexandre Benalla « a été sanctionné par l’Elysée dès le lendemain [des
faits]. Il n’a pas été protégé. (…) On n’a rien caché. Il n’y a pas eu obstruction de la justice, je
vous le dis les yeux dans les yeux », a luimême assuré le président de la République,
apostrophé le 7 septembre par un passant
lors d’une promenade sur le Vieux-Port, à
Marseille, à l’issue d’un dîner avec la chancelière allemande, Angela Merkel.
Mais pas question de rester les bras ballants en attendant les conclusions du Sénat,
dont le rapport ne devrait pas être rendu
avant plusieurs semaines, voire plusieurs
mois. Après avoir longtemps hésité sur le calendrier, l’Elysée a décidé d’engager, la semaine prochaine, un vaste chantier de réorganisation des services de la présidence de la
République, moyen de répondre aux interrogations de l’opinion publique. Les mauvais
sondages qui se succèdent pour le chef de
l’Etat en cette rentrée soulignent le trouble
provoqué par l’affaire.
Cette réorganisation commencera par la
nomination d’un délégué général des services (DGS) chargé de chapeauter les salariés
Benalla devant le Sénat le 19 septembre
La commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Benalla reprend ses
auditions mercredi 12 septembre. Le chef de cabinet de l’Elysée,
François-Xavier Lauch, le général Eric Bio-Farina, commandant militaire de la présidence, et Maxence Creusat, commissaire de police à
la direction de l’ordre public et de la circulation de la préfecture de
police de Paris, seront entendus dans la journée. Mais l’audition la
plus attendue se déroulera le 19 septembre. Le Monde a eu confirmation qu’Alexandre Benalla lui-même répondra aux questions des sénateurs. Son audition ne pourra pas porter sur les actes de violences
reprochés à l’ex-chargé de mission de l’Elysée lors du 1er-Mai à Paris.
Les commissions d’enquête parlementaire ne peuvent pas, en effet,
se saisir de faits faisant l’objet d’une procédure judiciaire en cours.
de l’Elysée. Selon nos informations, le choix
d’Emmanuel Macron s’est porté sur Jérôme
Rivoisy, actuel directeur général adjoint de
Pôle emploi. L’homme n’est pas un inconnu
pour le président de la République : MM. Macron et Rivoisy se sont côtoyés à l’ENA, au
sein de la fameuse promotion Senghor de
2004, et sont tous les deux membres de l’Inspection générale des finances.
Ce nouveau DGS travaillera sous l’autorité
de Patrick Strzoda, le directeur de cabinet du
président. Mis en cause lors de l’affaire
Benalla, cet ancien préfet était annoncé sur
le départ – il est admis à faire valoir ses droits
à la retraite à partir du 6 octobre –, mais Emmanuel Macron, qui déteste se voir imposer
le choix des hommes, lui a demandé de rester à son poste.
Les quatorze services qui composent la
présidence de la République (intendance,
presse, protocole, décorations, conservation
des résidences, etc.) et où travaillent 822 per-
sonnes devraient être également restructurés. Objectif : « homogénéiser la manière dont
on travaille et améliorer la transversalité
entre les services », explique l’entourage
d’Emmanuel Macron. Un moyen surtout
d’éviter que les dysfonctionnements révélés
par l’affaire Benalla – le chargé de mission
s’était, faute de contrôle, octroyé des pouvoirs sans commune mesure avec son poste
– ne puissent se reproduire.
Cette réorganisation doit s’étaler jusqu’à la
fin de l’année et devrait débuter par la communication. Les services s’occupant de
l’image du chef de l’Etat seront ainsi regroupés pour « unifier la manière dont le président
de la République s’adresse aux Français ». Ce
pôle sera dirigé par Sylvain Fort, un fidèle du
président de la République, qui avait été son
directeur de la communication lors de la
campagne présidentielle et qui occupe actuellement le poste de conseiller discours et
mémoire à l’Elysée.
Un scandale qui a laissé des traces chez les policiers
Des réformes sont attendues, autant chez les gendarmes qu’au sein de la police nationale, qui reste marquée par la gestion des événements
Q
uand les mots « affaire
Benalla » sont prononcés, ce sont invariablement des mines déconfites qui s’affichent dans les rangs
des forces de l’ordre. Et les mêmes
mots qui reviennent en privé :
« gestion lamentable », « sentiment
d’injustice ». Deux mois après le
déclenchement du scandale qui a
éclaboussé par ricochet toute l’institution policière, les troupes sont
encore abasourdies par la façon
dont il a été géré par les autorités.
Si les dysfonctionnements mis en
lumière étaient connus en interne, l’absence de circulation des
informations et la politique de
l’autruche passent mal dans une
maison dont l’un des cœurs de
métier est le renseignement.
« Cette affaire laisse des traces, on
est au bout d’un système dans l’organisation de la police nationale,
on a un fonctionnement en silo,
une absence de pilotage et un manque de transversalité », explique
Christophe Rouget, commandant
de police et porte-parole du Syndicat des cadres de la sécurité inté-
rieure, majoritaire chez les officiers. « Ça a été assez pitoyable la
façon dont tout le monde s’est renvoyé la balle, chacun doit assumer
ses responsabilités, dit Philippe Capon, secrétaire général de l’UNSA
Police. Alexandre Benalla rentrait
partout, mais maintenant personne ne veut plus le reconnaître »
Au premier rang des interrogations, le fonctionnement à part de
la Préfecture de police de Paris, qui
ne rend pas de comptes à la direction générale de la police nationale. Avec un ministère censé chapeauter l’ensemble, mais qui a dû
remonter avec retard la chaîne
d’information. En interne, nombreux sont les policiers à estimer
qu’il est plus que temps de mettre
fin à des cloisonnements hérités
d’un autre temps. Mais personne
ne se fait d’illusion.
Lors de sa conférence de presse
de rentrée, jeudi 6 septembre, Gérard Collomb, le ministre de l’intérieur, a calmé le jeu, prévenant
qu’il n’y aurait « pas d’oukase sur la
Préfecture de police de Paris ». Tout
juste a-t-il évoqué « des mutualisa-
« ON EST AU BOUT
D’UN SYSTÈME DANS
L’ORGANISATION DE
LA POLICE NATIONALE »
CHRISTOPHE ROUGER
porte-parole du Syndicat des
cadres de la sécurité intérieure
tions » et « des réformes de structure » à venir en général dans la police nationale, dont la capitale ne
serait pas exempte.
Dans la hiérarchie policière,
ceux qui veulent positiver soulignent le fait que cette affaire a mis
les projecteurs sur un autre sujet
sensible, celui de la sécurité du
chef de l’Etat, qui doit être réorganisée et sur laquelle la police nationale craignait de perdre totalement la main. La réforme en cours,
voulue par Emmanuel Macron,
prévoit de fusionner le groupe de
sécurité du président de la République (composé à parité de policiers et de gendarmes), qui assure
les missions à l’extérieur de l’Elysée, avec le commandement militaire (dirigé par les gendarmes),
qui protège l’intérieur du palais.
Avec le spectre d’une forme de
« privatisation » de la sécurité et la
possibilité que des profils civils
comme celui d’Alexandre Benalla,
au statut peu clair, viennent prendre part au nouveau dispositif.
L’Elysée assure aujourd’hui que
« ça n’a jamais été envisagé » et que
« la sécurité du président sera toujours assurée par des fonctionnaires de police, de gendarmerie et du
commandement militaire ».
« Faux débat »
Côté gendarmerie, l’affaire Benalla
pourrait amener à une évolution
du système de la réserve citoyenne, dont le fonctionnement
est peu transparent. Le grade de
lieutenant-colonel attribué à seulement 26 ans à Alexandre Benalla
– nomination pleinement assumée par le directeur, le général Lizurey, mais qui ne correspond en
réalité à aucune qualification militaire – a provoqué la colère de
nombreux gendarmes qui mettent, eux, des années à gravir les
échelons. Des syndicats de police
se sont émus d’une forme de « lobbying » des gendarmes à travers
cette distribution de grades, estimant que l’affaire a une nouvelle
fois démontré la dualité policegendarmerie dans l’organisation
de la sécurité. La question de la publication de la liste des membres
de la réserve citoyenne, parmi lesquels figurent de nombreux responsables politiques ou dirigeants
d’entreprise, a été évoquée dans le
bureau du ministre de l’intérieur,
lors de ses entretiens de rentrée.
En attendant, ses services s’activent sur ce qui apparaît pour l’instant comme la seule mesure prise
après l’affaire : une circulaire pour
régir le rôle des « observateurs »
qui accompagnent les forces de
l’ordre, statut sous lequel Alexandre Benalla avait pris part à la manifestation du 1er-Mai qui a tout déclenché. Le texte devrait rappeler
les règles de comportement et définir un équipement spécifique
pour éviter les confusions. Une
mesure de bon sens mais peu
utile. « C’est un faux débat, on n’a
aucun problème avec les observateurs en général, on a eu un problème avec un observateur en particulier », résume un officier qui a
eu à encadrer des civils.
Au-delà d’éventuelles réformes,
les policiers estiment que les seules conséquences concrètes sont
pour l’instant assumées par les
leurs. Trois fonctionnaires sont
toujours mis en examen, accusés
d’avoir transmis les vidéos des incidents à M. Benalla. « Il y a de
l’amertume, parce que des policiers
servent de fusibles et sont lourdement sanctionnés », juge David Le
Bars, secrétaire général du Syndicat des commissaires de la police
nationale, qui explique que leur
grade ne leur permettait pas d’être
décisionnaires et que les responsabilités sont à chercher à un autre
niveau. L’un des commissaires
mis en cause, Maxence Creusat,
doit d’ailleurs être entendu, mercredi 12 septembre, par la commission d’enquête du Sénat. p
nicolas chapuis
france | 9
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Sylvain Fort, le retour d’un fidèle pour
« démilitariser » les relations avec la presse
Jusqu’à présent chargé des discours, ce spécialiste de l’opéra va diriger le nouveau
pôle communication de l’Elysée pour tenter de restaurer l’image du chef de l’Etat
PORTRAIT
S
Sibeth Ndiaye, la conseillère presse et communication de M. Macron, sera son adjointe.
En revanche, la fonction de porte-parole
« sera supprimée » mais l’ancien journaliste
Bruno Roger-Petit, qui occupe le poste depuis un an, « restera au cabinet comme conseiller », précise l’Elysée.
PREMIÈRE MAISON DE FRANCE
Paradoxalement, cette réorganisation est le
fruit d’une réflexion engagée bien avant l’affaire Benalla. Instruit des errements de François Hollande lors du précédent quinquennat, Emmanuel Macron avait, dès le début de
son mandat, conscience de devoir adapter le
fonctionnement de l’Elysée, qu’il considérait
comme « archaïque ». Dès octobre 2017, une
mission avait été confiée en ce sens au contrôleur de gestion de l’Elysée afin de faire un
état des lieux du fonctionnement de la présidence. « Il a rencontré une cinquantaine de
personnes, et le constat a été que, si les employés de l’Elysée ont un fort attachement à ce
qu’ils appellent eux-mêmes la “première maison de France”, leur fonctionnement n’était
plus adapté », assure un membre du cabinet
de M. Macron. De nombreux cas d’épuisement auraient été aussi rapportés. « Les gens
sont fiers de travailler à l’Elysée mais il y a de
la souffrance », reconnaît-on.
Fort de ce constat, Emmanuel Macron a décidé, en janvier, de confier à Eurogroup Consulting, un cabinet de conseil en organisation, une « revue des missions » des services
de l’Elysée. Objectif : proposer un nouveau
mode de fonctionnement de la présidence.
Durant six mois, trois consultants ont
écumé les couloirs du Château pour « objectiver les choses ». Leur rapport a été rendu début juillet, avant que n’éclate l’affaire
Benalla. « Cela nous a renforcés dans la conviction qu’il fallait faire bouger les choses »,
explique un proche du chef de l’Etat.
Reste à savoir si cette réorganisation
changera réellement le fonctionnement de
l’Elysée. A son arrivée, en 2007, Nicolas
Sarkozy avait tenté de structurer davantage
les services de la présidence. Début 2008, il
avait lui aussi nommé un directeur général
des services, Charles-Edouard Tollu. Mais
l’expérience avait tourné court au bout de
deux ans. « On se détestait tellement dans
l’entourage qu’il y avait des clans et de la rétention d’information partout, se souvient
Emmanuelle Mignon, alors directrice de cabinet du chef de l’Etat. Pour que l’Elysée
fonctionne, il faut de la fluidité et de la confiance dans le premier cercle. Et que le président accepte qu’on lui dise les choses, même
si elles lui déplaisent. » p
cédric pietralunga
Edouard Philippe,
premier ministre,
et Emmanuel
Macron, à l’Elysée,
le 5 septembre.
JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/
FRENCH-POLITICS
POUR « LE MONDE »
oudain, sa voix déraille,
grimpe vers le ciel, ses
yeux avec. Depuis une
heure et demie, Emmanuel Macron expose son projet aux 15 000 personnes réunies
au Parc des expositions de la
porte de Versailles, à Paris. Mais
au moment de conclure, le voilà
qui se met à hurler d’une voix
qu’on ne lui connaissait pas, hors
portée, comme puisée en deçà
de lui-même : « Ce que je veux,
c’est que vous, partout, vous alliez
le faire gagner ! Parce que c’est
notre prooojet ! »
Ce 10 décembre 2016, le candidat
novice tient son premier grand
meeting. Pour son équipe, c’est
l’épreuve du feu. En coulisses, on
croise sa jeune bande du ministère de l’économie et de nouvelles
recrues aux parcours moins technocratiques. Comme Alexandre
Benalla, le jeune patron du service
d’ordre. Ou Sylvain Fort, le communicant catalogué « intello de
droite » : un normalien agrégé de
lettres classiques passé par la
finance, un passionné d’opéra
auteur de plusieurs livres salués
par les connaisseurs.
Devant sa télévision, un chanteur d’opéra suit justement avec
attention les envolées d’Emmanuel Macron. Le baryton JeanPhilippe Lafont s’est produit à la
Scala de Milan comme au Festival
de Bayreuth. Quelques jours plus
tôt, Sylvain Fort lui a proposé de
devenir le coach vocal de son candidat. La rencontre est organisée
au siège de campagne la veille du
meeting. Lafont conseille à
Macron de ne pas se laisser « submerger par la foule ». Après sa
prestation, le candidat accepte le
« programme de travail » que lui
propose le chanteur.
C’est aussi en se rendant utile
aux moments-clés d’une campagne que, souvent, on gagne sa
place à l’Elysée. Au soir de la victoire, le 7 mai 2017, le président de
la République n’a plus besoin de
baryton, mais Sylvain Fort a su
une nouvelle fois se rendre précieux. Quelle version de l’Hymne
à la joie pour accompagner la
marche du vainqueur de la présidentielle à travers la cour carrée
du Louvre ? Pendant que, hors du
champ des caméras, Alexandre
Benalla guide les pas d’Emmanuel
Macron le long de la pyramide,
Sylvain Fort impose sa baguette
de chef d’orchestre à la cérémonie. Il choisit sans hésiter l’interprétation d’Herbert von Karajan,
auquel il a consacré une biographie juste avant le lancement de
la campagne présidentielle.
Un an plus tard, alors qu’Alexandre Benalla a été chassé de l’Elysée et que la rentrée s’annonce
difficile, c’est sur Sylvain Fort
qu’Emmanuel Macron compte
pour restaurer son image. Pendant la campagne, l’amateur
d’opéra avait affronté la presse en
duo avec Sibeth Ndiaye, une communicante venue de Bercy. Une
fois à l’Elysée, il lui a volontiers
cédé cette tâche. Il a repris sa
plume et s’est installé dans un
« ON NE PAS VA FINIR
LE QUINQUENNAT
DANS UN ABRI
ANTIATOMIQUE »
SYLVAIN FORT
directeur du pôle
communication de l’Elysée
petit bureau du palais avec le titre
de conseiller discours et mémoire. C’est à ce père de famille
de 46 ans qu’on doit les discours
qui ont marqué le début du quinquennat, comme celui destiné à
rassurer les catholiques de
France, au collège des Bernardins,
ou les hommages aux personnalités défuntes, de Simone Veil à
Jean d’Ormesson : le crayon posé
par le président sur le cercueil de
l’académicien dans la cour des Invalides, c’est lui qui est allé l’acheter le matin même chez Gibert,
dans le Quartier latin.
Changement de ton
L’affaire Benalla a obligé l’Elysée à
se réorganiser. Côté communication, exit Bruno Roger-Petit, l’exjournaliste recruté comme porteparole, une des têtes de Turc de
Sylvain Fort. C’est lui qui avait été
envoyé au feu au lendemain des
révélations du Monde sur le comportement d’Alexandre Benalla
lors de la manifestation du 1er-Mai
à Paris, lisant laborieusement devant les caméras un texte préparé
par le cabinet du chef de l’Etat.
Dans les prochains jours, Sylvain
Fort doit reprendre du service,
chapeautant l’ensemble de la
communication présidentielle. Il
promet un changement de ton.
Finies, à l’entendre, les engueulades avec la presse. « On ne pas va
finir le quinquennat dans un abri
antiatomique, explique Sylvain
Fort au Monde. Il faut démilitariser notre communication. »
C’est pourtant un homme
prompt aux philippiques et aux
croisades que racontent beaucoup de ceux qui l’ont croisé pendant la campagne, et surtout bien
avant. Dans le petit monde de
l’opéra, Sylvain Fort s’est fait connaître par des éditoriaux passionnés sur le site Forum Opéra, un
webzine fondé en 1999 et qu’il a
rejoint cinq ans plus tard en contactant ses fondateurs par e-mail.
Il en est devenu rédacteur en chef
avant de démissionner en 2007,
après une première polémique
provoquée par un article sur « la
nouvelle école du chant français ».
En 2015, il étrille dans un feuilleton à clés le directeur de l’Opéra
de Paris, Stéphane Lissner, élégamment baptisé « Stephanov
Sifilissner », et son numéro deux,
Jean-Philippe Thiellay, alias « Fistule ». Trois ans après, Sylvain Fort
ne comprend toujours pas l’émoi
des intéressés. « De la pure satire
dans la veine de Pétrone, balaie
l’agrégé. Si on ne s’amusait pas la
vie serait trop triste… »
Fin 2015, nouvelle bagarre contre le directeur de l’Opéra.
Stéphane Lissner a décidé d’installer des cloisons amovibles
dans les loges historiques du Palais Garnier. Colère de Sylvain
Fort. La pétition qu’il lance sur le
site internet Change.org réunit
34 000 signataires. Même le New
York Times s’y intéresse. Le communicant prouve qu’il sait ferrailler, mener des batailles d’opinion et des guerres d’influence.
Des talents utiles à l’Elysée, lorsque l’expérience politique est à la
fois brève et récente.
La politique, il ne s’y est vraiment mis qu’en 2011, lorsque, « à
raison d’une fois par mois », il fréquente le ministre de l’enseignement supérieur, Laurent Wauquiez, qui s’est lancé quelques
mois plus tôt dans sa bataille contre « le cancer de l’assistanat ». La
même année, il participe
au groupe Fourtou, un club de
réflexion informel formé en 2011
par Jean-René Fourtou, patron de
Vivendi, pour préparer la réélection de Nicolas Sarkozy. « A l’épo-
« FORT EST
CONSERVATEUR
COMME MOI CAR IL EST
ATTACHÉ À UNE CULTURE
QUI N’EST PLUS LA
CULTURE DOMINANTE »
CAMILLE PASCAL
plume de Nicolas Sarkozy
à l’Elysée
que, je travaillais chez Michel Calzaroni, le fondateur du cabinet de
conseil en communication DGM.
Le groupe se réunissait dans nos locaux, ça m’intéressait d’écouter. »
Il y croise de jeunes espoirs de
l’UMP, comme Guillaume Peltier
et Geoffroy Didier, sympathise
avec la plume de Nicolas Sarkozy à
l’Elysée, Camille Pascal, qui lui
rend hommage dans les remerciements du roman qu’il vient de
publier. « Fort est conservateur
comme moi car il est attaché à une
culture qui n’est plus la culture dominante », explique cet autre
amateur d’opéra. De cette époque
datent aussi les liens étroits de
Sylvain Fort avec un autre membre du groupe, Charles Villeneuve,
ancienne star du magazine « Le
Droit de savoir » sur TF1, au point
de se lancer ensemble dans la rédaction d’un Dictionnaire amoureux de l’armée française pour
Plon, projet aujourd’hui en suspens. Avec un autre ancien du
groupe Fourtou, le journaliste
Etienne Mougeotte, Charles Villeneuve a organisé la prise de contrôle par l’homme d’affaires d’origine libanaise Iskandar Safa de
Valeurs actuelles, un hebdomadaire où Sylvain Fort compte des
amis, comme Louis de Raguenel,
ancien du cabinet de Claude
Guéant au ministère de l’intérieur
et désormais rédacteur en chef.
Voix de baryton
A Normale Sup, vingt ans plus tôt,
Sylvain Fort penchait alors pour
Jean-Pierre Chevènement tout en
se faisant remarquer pour sa voix
de baryton, qu’il travaille au Club
opérette. Agrégé de lettres classiques, germaniste, il enseigne durant huit ans. A 27 ans, il décroche
sa propre collection à L’Arche, une
maison d’édition théâtrale réputée. Outre ses traductions de l’allemand (Schiller) et de l’italien
(Leonard de Vinci), il a signé une
dizaine de livres bien accueillis
par la critique. Parmi eux, une Leçon littéraire sur l’amitié aux Presses universitaires de France, un
Puccini préfacé par le ténor
Roberto Alagna chez Actes Sud
ou en 2017, un livre sur Saint-Exupéry publié par la discrète et droitière maison Pierre-Guillaume de
Roux. Quand L’Obs interrogera le
candidat Macron sur les écrivains
qui l’entourent durant sa campagne (Erik Orsenna, Philippe Besson), il répondra : « Le premier
d’entre eux, c’est Sylvain Fort. »
A l’université, le jeune homme
finit par s’ennuyer. En 2002, il offre ses services au président de la
banque BNP-Paribas, Michel
Pébereau, longtemps un des parrains du monde des affaires français. « Le système académique ne
me convenait pas, il est peu méritocratique, je suis devenu la plume
de Pébereau comme tant de normaliens qui ne savent pas quoi
faire de leurs dix doigts », élude
Sylvain Fort. Il part en Italie participer au rachat de la banque BNL.
Six ans plus tard, il est temps de
changer à nouveau de carrière. Il
entre donc chez DGM, le cabinet
de communicants qui conseille
des géants comme LVMH ou Bolloré. Et au printemps 2013, il crée
finalement sa propre structure
Steele & Holt. Un nom de cabinet
anglo-saxon, mais en réalité une
blague. C’est une référence à la série américaine des années 1980
qui a révélé Pierce Brosnan, Les
Enquêtes de Remington Steele,
mettant en scène un voleur devenu détective et son associée,
Laura Holt.
« La machine est partie »
Spécialisée dans la finance,
Steeve & Holt vise les gestionnaires d’actifs et les banquiers d’affaires, peu à l’aise avec les médias.
La société a aussi des activités
plus exotiques. On le voit à
Genève, en 2016, lors des négociations sous l’égide de l’ONU sur la
Syrie, aux côtés de l’opposition
démocratique, qu’il conseille.
En 2014, Steeve & Holt est recruté
par les Saoudiens pour améliorer
l’image du royaume en France, où
on ne jure que par le Qatar. En
janvier 2015, le cabinet se charge
ainsi d’attirer les journalistes à un
festival d’art contemporain à
Djedda. Après le départ de son
fondateur pour l’Elysée, Steele
& Holt a continué à assurer la
communication en France du
prince héritier, Mohammed Ben
Salman, et celle de son ministre
de la culture, venu justement signer en avril un accord de partenariat avec l’opéra de Paris.
A l’été 2016, nouveau changement de cap, grâce à Emmanuel
Macron. Sylvain Fort prend ses
distances avec sa société. Sur le
papier, d’abord, cédant la gérance
de Steele & Holt à une société
créée pour l’occasion et dont il
reste le propriétaire. Cette fois,
pas de blague sur les séries américaines : il la baptise Nibelungen,
une référence wagnérienne, qu’il
finira par dissoudre en novembre 2017, une fois installé à l’Elysée. Il a rencontré Emmanuel
Macron au printemps 2016 grâce
à un ami, collaborateur de Publicis, qui lui a soufflé que son patron Maurice Lévy cherchait un
communicant pour un candidat
à la présidentielle. « Le duel SarkoHollande, très peu pour moi. Je
n’étais pas spécialement réjoui par
le bilan du président socialiste et je
trouvais le système rouillé. »
Macron le convoque une seconde
fois le jour où il annonce sa démission de Bercy. « Il m’a dit : assieds-toi là. La machine est partie,
je n’en suis jamais redescendu. »
Mieux, il y a pris goût et selon
ses adversaires, il saurait parfois
marier le pouvoir et sa passion
pour la musique. Le 14 juillet, en
clôture du défilé parisien, la soprano Julie Cherrier devait interpréter La Marseillaise et L’Hymne
à l’amour de Piaf devant le président et des millions de téléspectateurs – un programme arrêté
avec le gouverneur militaire de
Paris depuis le printemps. Quelques jours avant le défilé, sa prestation est annulée sur décision de
l’Elysée. La soprano vient justement d’épouser le chef d’orchestre Frédéric Chaslin qui a imprudemment partagé sur Facebook
un message critiquant la campagne menée par Sylvain Fort contre le directeur de l’Opéra de Paris.
Fort dément toute vengeance,
mais assume l’annulation de la
prestation : « La séquence a sauté
car elle n’était pas au niveau. Et
puis, on ne peut pas sortir quelqu’un de l’anonymat un 14-Juillet,
une date pour une Jessye Norman
ou un Roberto Alagna. » p
ariane chemin
et françois krug
10 | france
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Richard Ferrand,
l’homme
du perchoir
Richard Ferrand,
député du
Finistère, lors
du séminaire
de rentrée
de La République
en marche,
à Tours, lundi
10 septembre.
GUILLAUME SOUVANT/AFP
L’élu du Finistère a été désigné
président de l’Assemblée par les
députés LRM contre Barbara Pompili
U
n plébiscite. Une large
majorité de députés
La République en
marche (LRM) ont désigné Richard Ferrand comme
leur candidat pour occuper la présidence de l’Assemblée nationale,
lundi 10 septembre, lors de leur
séminaire de rentrée, à Tours. Le
député du Finistère a confirmé
son statut de favori en l’emportant dès le premier tour. Manifestement soulagé d’avoir transformé l’essai, l’ex-député socialiste a salué un « vote de confiance » et « d’adhésion ».
Rien n’était pourtant joué à
l’avance, tant ce dernier semblait
pâtir de plusieurs points faibles,
en particulier ses ennuis judiciaires avec l’affaire des Mutuelles de
Bretagne, qui pèse encore comme
une épée de Damoclès au-dessus
de sa tête. Au sein de la majorité,
plusieurs élus craignaient un
résultat serré lors de ce vote interne à bulletin secret, qui aurait
débouché sur un candidat « mal
élu », manquant de légitimité
pour occuper le perchoir.
Le scénario tant redouté ne s’est
finalement pas produit. M. Ferrand a réalisé un score écrasant en
totalisant 187 voix sur 291 suffrages exprimés (soit près de 64 %),
contre 85 voix à sa principale
concurrente, Barbara Pompili
(près de 29 %), tandis que Cendra
Motin a obtenu 15 suffrages et
Philippe Folliot quatre.
La victoire se révèle donc large.
Plus large, même, que lors de la
désignation du prédécesseur de
M. Ferrand. En juin 2017, François
de Rugy avait également été élu
candidat pour prendre la tête du
Palais-Bourbon dès le premier
tour, mais il n’avait alors récolté
que 153 voix. Etant donné l’écart,
Barbara Pompili n’a eu d’autre
choix que d’accepter sa défaite.
« Il y a eu un vote et comme je suis
une grande démocrate, je respecte
les résultats », a déclaré l’ancienne
secrétaire d’Etat.
Gage de solidité
La voie vers le perchoir est désormais libre pour M. Ferrand. Du fait
de la majorité absolue des troupes
macronistes (312 députés sur 577),
ce dernier est assuré d’être élu
président de l’Assemblée lors du
vote par l’ensemble des députés
mercredi. Il sera opposé à deux
femmes : Annie Genevard (Les Ré-
publicains) et Mathilde Panot (La
France insoumise).
Sa victoire est également un
soulagement pour Emmanuel
Macron. Alors que ce dernier affronte une rentrée chaotique, une
défaite surprise de M. Ferrand
aurait été synonyme d’échec pour
l’Elysée, qui a poussé en coulisse la
candidature de ce macroniste de
la première heure, proche du chef
de l’Etat. Le fait d’être le candidat
préféré de M. Macron s’est finalement révélé un atout prépondérant. « Richard Ferrand, c’est le
choix de la légitimité. Dans le
groupe, personne n’a eu envie de
désapprouver le choix du président
de la République », note le député
LRM de la Vienne Sacha Houlié.
« Nous avons un groupe légitimiste, où la discipline reste forte »,
abonde son collègue de l’Hérault,
Patrick Vignal. Le principal intéressé, lui, n’assume pas son étiquette de favori du président. Devant des journalistes, M. Ferrand
s’est défendu d’être le « chouchou » du chef de l’Etat : « Je suis un
homme démocratiquement élu. »
Plusieurs élus LRM évoquent
aussi un choix de « sécurité », expliquant avoir voté pour celui qui
présidait le groupe majoritaire
jusque-là en raison de son « expérience » et de sa « légitimité ». Alors
Laetitia Avia : « Je suis candidate à la présidence du groupe »
la députée La République en marche de
Paris Laetitia Avia annonce au Monde sa
candidature pour la présidence du groupe
La République en marche (LRM) de l’Assemblée nationale.
Pourquoi vous portez-vous candidate
à la tête du groupe LRM à l’Assemblée ?
Je suis candidate à la présidence du
groupe car mon profil permet de rassembler les différentes sensibilités qui cohabitent chez les 312 députés LRM. Notre
groupe est hétéroclite, c’est sa plus grande
richesse. Etant ni de gauche ni de droite, et
issue de la société civile, mon positionnement est avant tout celui d’une « marcheuse ». Macroniste de la première heure,
je connais notre mouvement et notre
histoire commune depuis le début. Cette
année, j’ai pu travailler en confiance avec
l’exécutif et faire preuve de solidité dans
les débats parlementaires.
J’ai envie de continuer de porter la voix
de notre groupe, qui doit continuellement
incarner le renouvellement. Et même si
cela ne doit être en aucun cas un élément
déterminant, le fait que je sois une femme
est un aspect qui peut être pris en considération. Richard Ferrand devant bientôt
accéder au perchoir, mon accession à la
tête du groupe permettrait d’avoir une répartition paritaire des responsabilités au
sein de la majorité parlementaire.
Pourquoi seriez-vous légitime à ce
poste ? Pour l’instant, aucun candidat
potentiel ne semble faire consensus…
Il n’y a aucun candidat naturel et c’est la
preuve que rien n’est joué d’avance. Notre
chef de file était Richard Ferrand et je ne
prétends pas être comme lui. Personne,
d’ailleurs, ne sera un Richard Ferrand bis.
Mais avec mon histoire, mon vrai goût
pour le travail collectif, et les voies d’amé-
lioration que j’ai pu identifier, je pourrai
incarner une présidence sûrement différente mais, je l’espère, tout aussi efficace. Je
sais écouter, consulter, mais aussi arbitrer
quand il le faut. Il n’y a pas de raison que je
sois moins légitime que les autres présidents de groupe, que ce soit Christian Jacob
ou Jean-Luc Mélenchon.
Vous ne vous inscrivez donc pas dans
la continuité de Richard Ferrand ?
Je ne me place pas en contradiction de sa
présidence mais ce sera forcément différent. Je définis le macronisme comme un
perpétuel renouvellement, donc ma présidence en serait aussi une illustration. La
première année, nous étions en phase
d’installation. Désormais, il nous faudra
valoriser davantage les différents talents
du groupe, répondre à des exigences de
débat, et renforcer la transparence. p
propos recueillis par al. le.
que le groupe reste composé
d’une majorité de novices, placer
au perchoir cet élu de 56 ans
rompu aux joutes politiciennes a
un effet rassurant pour un grand
nombre d’élus macronistes.
Comme s’il représentait un gage
de solidité pour piloter les multiples réformes impulsées par l’exécutif, en particulier la révision
constitutionnelle, et tenir tête
aux chefs de file de l’opposition.
Seul bémol : l’élection de cet
ancien socialiste engagé en politique depuis vingt ans ne permet
pas à la Macronie d’incarner le renouvellement promis par M. Macron, ni l’accession d’une femme
au perchoir, ce qui aurait été une
première en France. « On a raté
une occasion de féminisation », a
déploré la députée LRM de la
Manche Sonia Krimi, qui soutenait Mme Pompili. « Vous me pardonnerez de ne pas être une
dame… », a ironisé M. Ferrand devant la presse après sa victoire.
Collectif hétéroclite
A la suite de son élection, tous les
regards sont désormais tournés
vers sa succession à la tête du
groupe. Une dizaine de députés
LRM font figure de prétendants
possibles pour cet autre scrutin
interne, qui aura lieu le 18 septembre. Les noms de Roland Lescure (Français de l’étranger), Amélie de Montchalin (Essonne),
Gabriel Attal (Hauts-de-Seine),
Aurore Bergé (Yvelines), Brigitte
Bourguignon
(Pas-de-Calais),
Bruno Bonnell (Rhône) ou Hugues Renson (Paris) circulent.
Mais aucun ne fait l’unanimité
L’élection
de cet ancien
socialiste
engagé
en politique
depuis vingt ans
ne permet pas
d’incarner le
renouvellement
pour diriger un collectif aussi
pléthorique qu’hétéroclite. « C’est
l’élection qui fera la légitimité »,
veut croire le député de Charente
Thomas Mesnier.
Pour l’instant, seule la députée
de Paris Laetitia Avia s’est officiellement portée candidate, en se
présentant comme la mieux à
même de « rassembler les différentes sensibilités qui cohabitent chez
les 312 députés LRM ». De quoi refroidir les ardeurs du vice-président du groupe, Gilles Le Gendre
(Paris), qui pourrait pâtir de la volonté d’élire une femme à la tête
du groupe. Une option préconisée par de nombreux élus macronistes pour compenser l’élection
de M. Ferrand et assurer une répartition paritaire des responsabilités au sein de la majorité.
Quoi qu’il en soit, le futur chef
de file des élus LRM aura la lourde
charge de maintenir l’unité de la
majorité, en alliant discipline de
vote et respect des différentes
sensibilités internes. p
alexandre lemarié
Moins de recours aux prud’hommes, un effet de la loi travail ?
Le ministère du travail se réjouit de la baisse du nombre de contentieux. En réalité, le phénomène a commencé il y a plusieurs années
P
ubliées il y a un an, presque
jour pour jour, les ordonnances réécrivant le code
du travail ont contribué à faire
baisser le nombre de contentieux
portés devant les conseils de
prud’hommes. C’est l’analyse qu’a
défendue l’entourage de Muriel
Pénicaud, la ministre du travail,
lors d’une rencontre informelle
avec des journalistes, lundi 10 septembre : grâce à la réforme de 2017,
salariés et employeurs seraient
beaucoup plus enclins à régler leur
différend par le biais d’une négociation, sans passer par la justice.
Les ordonnances du 22 septembre 2017 ont instauré un barème
qui plafonne les indemnités
prud’homales en cas de licenciement « sans cause réelle et sérieuse » – c’est-à-dire quand un patron se sépare d’un de ses collaborateurs en violant la loi. L’objectif
de cette mesure était de « sécuriser
la relation de travail » et de dissiper
« la peur de l’embauche » que des
entreprises ressentent face à
l’éventualité d’un différend avec
un membre du personnel. En mettant en place une grille de dommages-intérêts applicable à tous les licenciements contestés (sauf dans
certains cas tels que la discrimination ou le harcèlement), le gouvernement voulait pousser les parties
en présence à conclure un accord,
en amont des juridictions.
Pari gagné, se réjouit le ministère
du travail, en mentionnant le recul
du nombre de demandes adressées aux prud’hommes : – 15 % entre 2016 et 2017. Ce chiffre va « complètement dans le sens des remontées que l’on a, que ce soit des chefs
d’entreprise, des syndicats, des
cabinets d’avocats, des cabinets de
conseil », assure-t-on dans l’entourage de Mme Pénicaud. Salariés et
employeurs « discutent beaucoup
plus, voire systématiquement, en
cas de conflit », ajoute-t-on.
« Le législateur
a mis en place
un système fait
pour décourager
les salariés d’aller
en justice »
PASCAL LOKIEC
professeur à l’école de droit
de la Sorbonne
Un point de vue partagé par
Jean-Paul Charlez, président de
l’Association nationale des DRH,
qui évoque une « déjudiciarisation » des rapports au sein des entreprises. « Avec le barème, chacun
connaît les limites de l’exercice »,
observe-t-il. Du coup, les protagonistes « préfèrent s’entendre » sur
le montant du dédommagement « plutôt que de partir aux
prud’hommes ». « Au quotidien, on
constate qu’une grille restreignant la fourchette de l’indemnisation possible pousse le salarié
et l’employeur à discuter », confie
Me Claire Toumieux, avocate spécialiste en droit social au cabinet
Allen & Overy.
Une « évaluation » à venir
Plusieurs bémols s’imposent cependant. Les ordonnances ayant
été promulguées fin septembre 2017, le barème ne s’est appliqué que durant un peu plus de
trois mois. Difficile, dans ce contexte, d’imaginer que les nouvelles
règles aient eu une incidence massive sur le flux de dossiers transmis en 2017 aux prud’hommes.
Une « évaluation » sera conduite
pour y voir plus clair, précise l’entourage de Mme Pénicaud.
En outre, le reflux des contentieux ne date pas d’hier (Le Monde
du 31 janvier). Il s’est enclenché
quelque temps après la création,
en 2008, de la rupture conventionnelle. Cette procédure, qui permet
à un patron et à un salarié de rompre le contrat de travail d’un commun accord – en principe – est de
plus en plus utilisée, atteignant un
niveau record en 2017 (environ 420 000) et réduisant la probabilité de recours en justice.
La tendance a été accompagnée
par un autre événement : la loi
Macron d’août 2015, qui a changé
les modalités pour saisir les
prud’hommes. Ce texte a « introduit plus de formalisme », rapporte Me Tourmieux : « Les demandeurs ont été obligés de communiquer des pièces qu’ils ne devaient pas fournir auparavant, ce
qui en a dissuadé beaucoup
d’agir. » « Il est trop tôt pour dire si
la baisse en 2017 du nombre d’affaires devant les prud’hommes est
liée à l’instauration du barème,
mais il est plus que probable que
les ordonnances de 2017 vont accentuer la diminution que l’on observe depuis plusieurs années, estime Pascal Lokiec, professeur à
l’école de droit de la Sorbonne. Il
n’y a pas lieu de s’en féliciter : le
législateur a sciemment mis en
place un système fait pour décourager les salariés d’aller en justice
et qui empêchera les juridictions
de réparer intégralement le préjudice subi par ceux-ci. »
Me Judith Krivine, du Syndicat
des avocats de France (SAF), est du
même avis : pour elle, les ordonnances s’inscrivent dans le prolongement de textes législatifs antérieurs qui réduisent l’accès aux
prud’hommes. « Elles ne donnent
aucun levier de négociation aux
salariés », considère-t-elle, puisque
l’employeur propose un dédommagement, calé sur le barème, qui
est à prendre ou à laisser. p
sarah belouezzane
et bertrand bissuel
france | 11
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Financement libyen : le fils Kadhafi charge Sarkozy
Dans une lettre, il réaffirme que la campagne du candidat à l’Elysée en 2007 a été financée par la Libye
C’
est par lui que le
scandale a éclaté, en
2011. Saïf Al-Islam
Kadhafi avait alors
rompu avec son personnage de
dandy réformateur pour promettre de faire couler des « rivières de
sang », de combattre « jusqu’à la
dernière balle » les manifestants en
passe de devenir des rebelles armés, de même que la coalition menée par la France, le Royaume-Uni
et les Etats-Unis. Dans un entretien diffusé par Euronews le
16 mars 2011, le deuxième fils du
Guide libyen, alors âgé de 38 ans,
évoquait pour la première fois le financement libyen de la campagne
de Nicolas Sarkozy quatre ans plus
tôt. « Il faut que Nicolas Sarkozy
rende l’argent, dit-il, nerveux et déterminé. C’est nous qui avons financé sa campagne, et nous en
avons la preuve (…). Nous révélerons tout prochainement. »
Sept ans plus tard, trois doigts en
moins coupés par les miliciens de
Zintan qui l’ont arrêté de nuit dans
le désert libyen en novembre 2011
et l’ont détenu en résidence surveillée avant de le « libérer » en
juin 2016, Saïf Al-Islam Kadhafi a
répondu aux sollicitations de la
justice française. A défaut de fournir des preuves, l’homme – qui est
toujours recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité – livre sa
version des faits dans une lettre de
huit pages dactylographiées en
arabe transmise cet été aux juges
français par l’intermédiaire de son
cabinet d’avocats britannique.
Relations commerciales
Ses propos sont à prendre avec
précaution même si les avocats
qui le défendent devant la CPI confirment l’authenticité de cette lettre et garantissent que M. Kadhafi
en est bien l’auteur. Malgré ses
ambitions présidentielles entretenues par ses proches et par la nébuleuse kadhafiste qui parle en
son nom, l’homme a été traumatisé par les tortures, la détention et
entretient le mystère sur sa localisation, tout comme sur son mode
de vie. Dans cette missive signée et
datée du 11 juillet 2018, ses propos
sont détaillés et circonstanciés.
Il se replonge ainsi dans les coulisses des relations franco-libyennes en faisant montre d’une connaissance fine des réseaux de
l’époque. « Sarkozy avait pour rival
Dominique de Villepin, également
candidat. Or, les chances de réussite
de ce dernier étaient maigres, ce qui
avait été confirmé par des rapports
commandés à cet effet. Cela avait
encouragé l’Etat libyen à s’intéresser à la question du soutien à
Sarkozy, qu’il avait effectivement
reçu sous la forme d’une somme de
2 millions et demi d’euros », écrit-il
dans sa lettre, dont Le Monde a pris
connaissance.
Et de poursuivre, sans apporter
d’éléments vérifiables pour les enquêteurs : « M.Sarkozy a dépêché
un représentant, Claude Guéant,
afin de recevoir l’argent ; et j’ai appris de Bechir Saleh qu’il avait reçu
l’argent en espèces à son bureau.
Bechir Saleh m’en a informé, me
rapportant une anecdote selon laquelle la valise n’ayant pu contenir
les sommes facilement, Claude
Guéant serait monté dessus, appuyant avec ses pieds pour la fermer. Claude Guéant serait ensuite
reparti en France avec ce montant. » Contacté, ce dernier a une
nouvelle fois indiqué n’avoir « jamais bénéficié, ni vu, ni par conséquent convoyé un centime d’argent
libyen ». Selon l’ex-secrétaire général de l’Elysée, « M. Kadhafi est
animé d’une soif de vengeance et il
essaie de mettre en cause Nicolas
Sarkozy, artisan principal de l’intervention militaire en Libye, et ses collaborateurs ».
Selon le fils de Kadhafi, les contacts ont démarré en marge des
négociations pour l’acquisition
par la Libye d’avions Airbus
en 2006. Saïf Al-Islam Kadhafi précise que plusieurs intermédiaires
tentent alors de faciliter la reprise
des relations commerciales et la signature de plusieurs autres
grands contrats d’armement.
D’un côté, le Franco-Libanais Ziad
Takieddine, qui dit œuvrer pour le
compte de Nicolas Sarkozy, alors
ministre de l’intérieur, et discute
avec Abdallah Senoussi, chef libyen des renseignements militaires. De l’autre, les chiraquiens, qui
dépêchent auprès de Saïf Al-Islam
Kadhafi l’homme d’affaires franco-saoudien Mansour Ojjeh, à la
tête du groupe TAG. Ce dernier
tente d’abord d’imposer la Sofresa,
l’office d’exportation d’armement
du ministère de la défense présidé
par Michel Mazens, un chiraquien
qui sera remercié en janvier 2006.
Puis, il introduit Alexandre Djouhri, qui a un temps travaillé pour
une filiale de TAG, au début des années 2000, en Algérie. Saïf Al-Islam Kadhafi prétend lui avoir présenté Bechir Saleh pour mener à
bien ce rapprochement franco-libyen et la signature des contrats.
« [M. Djouhri] s’est dit prêt à nous
faciliter toutes les démarches concernant le réacteur nucléaire de la
société Areva, et à fournir toutes
autres facilités à la demande du
gouvernement libyen », se souvient le fils de Mouammar Kadhafi dans sa lettre transmise aux
juges. « Il nous a été proposé de soutenir la campagne électorale de
Dominique de Villepin », poursuit-il. Mais les Libyens misent sur
Nicolas Sarkozy et privilégient, un
temps seulement, le canal Takieddine-Senoussi. Aux 2,5 millions
d’euros prétendument récupérés
A défaut
de fournir des
preuves, l’homme
livre sa version
des faits dans une
lettre de huit
pages transmise
aux juges français
POLI C E
T ER R OR I SME
Un rapport parlementaire
veut armer la police
municipale
Attentat raté à NotreDame : un commando
de femmes djihadistes
renvoyé aux assises
Un rapport qui devait être
remis, mardi 11 septembre,
au premier ministre, Edouard
Philippe, propose de rendre
l’armement des policiers municipaux obligatoire, « sauf décision motivée du maire ». Ce
rapport, piloté par deux députés LRM, comporte 78 propositions pour favoriser la « coproduction de sécurité » entre
police et gendarmerie nationales et acteurs de la sécurité
privée. Quelque 44 % des effectifs de police municipale
sont toutefois déjà dotés
d’une arme à feu. – (AFP.)
Cinq femmes djihadistes présumées et leur inspirateur,
Rachid Kassim, propagandiste
de l’organisation Etat islamique, probablement mort en
Irak, ont été renvoyés aux assises dans l’enquête déclenchée en 2016 par un attentat
raté à la voiture piégée près de
Notre-Dame de Paris. Cette affaire avait mis en lumière le
rôle des femmes dans le djihad armé en France. Il s’agit
du premier dossier à être renvoyé aux assises parmi les
attentats depuis 2015. – (AFP.)
en liquide par Claude Guéant, selon la version du fils Kadhafi,
s’ajouteraient deux autres millions d’euros réclamés par le candidat français, qui ferait valoir sa
capacité à innocenter Abdallah Senoussi, condamné à perpétuité en
France dans le cadre de l’attentat
du DC10 d’UTA qui a fait 170 morts,
au Niger, en septembre 1989.
« Menaces de mort »
« Sarkozy aurait indiqué qu’il
aurait recours à un avocat dénommé Thierry Herzog pour se
charger de cette mission », écrit
M. Kadhafi. « Le soutien à Sarkozy
a en effet été augmenté à hauteur
du montant demandé, je ne suis
toutefois pas au courant de la manière ou des modalités du paiement », ajoute-t-il. Contacté,
M. Herzog n’a pas donné suite aux
sollicitations du Monde.
Alexandre Djouhri, passé de la
Chiraquie à Nicolas Sarkozy, a-t-il
œuvré avec son « ami » Bechir
Saleh ? M. Djouhri l’a toujours con-
« M. Sarkozy
a dépêché
un représentant,
Claude Guéant,
afin de recevoir
l’argent »
SAÏF AL-ISLAM KADHAFI
fils de Mouammar Kadhafi
testé. Saïf Al-Islam précise pourtant que l’intermédiaire « menaçait Bechir Saleh de mort s’il évoquait le soutien à la campagne de
Sarkozy ». Durant la guerre, l’ancien directeur de cabinet de
Kadhafi a été exfiltré de Libye vers
la France, puis vers le Niger et l’Afrique du Sud par M. Djouhri. « Les
menaces de mort n’ont pas cessé.
Cela a été confirmé à maintes reprises par Bechir, qui redoutait d’être
assassiné à cause de cette histoire »,
poursuit le fils Kadhafi. M. Saleh se
trouve actuellement aux Emirats
arabes unis pour des soins, après
avoir subi une attaque à main armée, en février, à Johannesburg
(Afrique du Sud) sans qu’à ce jour
aucun lien n’ait été établi avec l’affaire du financement libyen.
Le témoignage de Saïf Al-Islam
Kadhafi doit être lu avec prudence,
tant sa situation personnelle et
politique demeure mystérieuse et
intimement liée au jeu politique
intérieur libyen. Les amis de Saïf
Al-Islam s’agitent, notamment à
l’étranger, pour crédibiliser le scénario de son retour en politique.
Ils prétendent qu’il est candidat à
la prochaine élection présidentielle, dont la tenue demeure aléatoire. Toutefois, l’absence d’images du « candidat » pose question.
Selon plusieurs sources libyennes,
il n’aurait en fait pas quitté Zintan,
pour des « raisons de sécurité ». En
outre, son état de santé mental serait très fragilisé, a confié au
Monde un ancien haut responsable politique libyen. Contactés, les
avocats britanniques de M. Kadhafi n’ont pas souhaité réagir.
Les accusations de Saïf Al-Islam
Kadhafi s’ajoutent à un dossier judiciaire tentaculaire qui a déjà permis de rassembler de nombreux
témoignages et de mettre au jour
des flux financiers entre des acteurs français et libyens de premier plan, sans pour autant qu’ils
soient reliés directement avec la
campagne de M. Sarkozy. Même si
les remises d’argent en espèces
sont très difficiles à tracer, les enquêteurs ont recueilli de nombreux éléments permettant d’établir que des grosses coupures
avaient circulé au sein de son
équipe de campagne. Les indices
se sont révélés graves ou concordants aux yeux des juges qui ont
mis en examen Nicolas Sarkozy en
mars pour « corruption passive, financement illégal de campagne
électorale et recel de détournement de fonds publics » libyens. p
frédéric bobin (à tunis),
simon piel et joan tilouine
12 | france
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Education sexuelle à l’école : le retour des rumeurs
« Pourquoi entrer dans les détails ? », interrogent des parents, inquiets que la sexualité soit abordée en classe
A
chaque âge, sa part de
vérité », défend JeanPhilippe [tous les parents ont requis l’anonymat], père de deux garçons –,
dans une petite ville de HauteVienne. « Qu’on puisse aborder la
sexualité à l’école, je le comprends,
explique ce graphiste. Certaines familles n’en parlent pas, alors c’est
certainement mieux de le faire en
classe que de laisser nos enfants découvrir ça, seuls, sur Internet… Mais
faut-il tout dire pour autant ? »,
s’interroge le père de famille.
La vidéo qu’il a regardée, fin
août, sur le Web – comme des
milliers d’autres personnes –, l’a
« déstabilisé », reconnaît-il. On y
voit une supposée mère de famille s’indigner, près de dix minutes durant, qu’on puisse enseigner la masturbation aux enfants
à l’école. Ce qui est évidemment
faux. Mais c’est aussi sur Internet,
explique Jean-Philippe, qu’il a été
rassuré : « On y trouve le pire, les
“fake news”, comme le meilleur, le
“fact checking”. » Il n’en conserve
pas moins une forme de réserve :
« Si la maîtresse demande, en
classe, comment on fait les bébés,
et qu’un enfant de maternelle répond que les filles naissent dans
les roses, les garçons dans les
choux, ça ne me gêne pas qu’on le
laisse penser ça… Faut-il, à cet âge,
entrer dans les détails ? »
« Pourquoi entrer dans les détails ? » : c’est aussi la question
qu’entend résonner autour d’elle
Emmanuelle, cadre commerciale
à Nancy, quand elle en discute
avec d’autres mamans. « Certaines
redoutent qu’on devance les besoins de leurs enfants. D’autres
pensent que l’école devrait déjà se
concentrer sur les maths et le français… Ce n’est pas simple d’aborder
sereinement ce débat. »
Pétitions, vidéos et tribunes
Quatre ans après la polémique sur
les ABCD de l’égalité, outil de promotion de l’égalité entre filles et
garçons accusé, par ses détracteurs, d’être le « cheval de Troie de
la théorie du genre à l’école », les
rumeurs les plus folles circulent
de nouveau sur les réseaux sociaux. Des pétitions, vidéos et tribunes ont fleuri cet été, dans le
sillage de la promulgation de la loi
Schiappa, le 3 août, accusant le
gouvernement de vouloir faire
l’« apologie de la pédophilie » et de
« pervertir » l’esprit des écoliers au
travers de supposés enseignements à l’éducation sexuelle.
En pleine trêve estivale, la propagande a tourné à plein en tronquant des documents anciens.
Des extraits d’un rapport de l’Organisation mondiale de la santé de
2010 sortis de leur contexte ont
été présentés comme une incita-
« L’inquiétude des
familles est forte,
mais elle est
aussi plus facile
à désamorcer »
RODRIGO ARRAS
èlu FCPE en Seine-Saint-Denis
caliste a reçu d’autres « retours de
ce type » de trois secteurs d’écoles
de Saint-Dié-des-Vosges.
Difficile, pour ces professeurs, de
reconnaître que les familles puissent avoir peur… d’eux. Que le lien
de confiance puisse si vite être remis en cause. « Dans les Vosges, on
a misé sur la coéducation, reprend
Catherine Renard. On organise des
cafés des parents, on cherche à les
impliquer… On a beau se dire qu’ils
sont manipulés, qu’ils veulent protéger leurs enfants, ça fait mal… »
tion à « apprendre la masturbation » aux enfants. En réalité, ce document mentionnait le fait que
des enfants, même très jeunes,
peuvent être surpris en train de
toucher leurs parties intimes.
A la manœuvre, on retrouve les
militants déjà montés au créneau
sous la gauche. Des réseaux d’extrême droite – comme le site
d’Alain Soral, Egalité et réconciliation, ou Riposte laïque – appellent,
comme il y a quatre ans, à la « résistance » face à la loi. Maurice Berger,
un pédopsychiatre connu pour ses
prises de position contre l’homoparentalité et l’éducation sexuelle,
fait part de ses « inquiétudes ». Des
mouvements religieux à tendance
conservatrice, du site Infochretienne.com à la chaîne YouTube
Devenir musulman, s’indignent et
invitent à boycotter l’école publique. Sans oublier une mouvance
hétéroclite de militants qui dénoncent un « complot pédophile »
omniprésent dans la société.
Ces attaques proférées contre les
enseignants se cantonnent, pour
l’heure, surtout à la sphère Internet. « Sur le terrain, nous n’avons
pas d’alerte particulière », assuret-on au ministère de l’éducation,
tout en reconnaissant « suivre de
Pendant l’été,
la propagande
a tourné
à plein en
tronquant
des documents
anciens
près les circuits de désinformation
sur des réseaux catholiques et musulmans où se distinguent, plus
qu’avant, des sites africains. » Dans
les rangs des syndicats d’enseignants, on fait état de « tensions
circonscrites » en Seine-Saint-Denis, au Havre, à Bagneux (Hautsde-Seine), à Strasbourg ou encore
à Béziers (Hérault).
Les associations de parents d’élèves confirment. On s’attendait
« au pire » avant la rentrée, raconte
Rodrigo Arras, représentant de la
FCPE en Seine-Saint-Denis. « Fin
août, notre standard a explosé : des
parents nous contactaient pour savoir quoi répondre à d’autres parents eux-mêmes sollicités par
d’autres parents inquiets de tout ce
pataquès. C’était cinq à six messa-
ges WhatsApp par heure ! » Le
« pire » n’a pas eu lieu : lundi 3 septembre, aucun enfant ne manquait à l’appel alors qu’on redoutait déjà, en Seine-Saint-Denis, une
relance des Journées de retrait de
l’école, mouvement de boycott
lancé, en 2014, par la militante
Farida Belghoul. Deux rassemblements se sont tenus à Saint-Denis
et à Bobigny, mais ils n’ont rassemblé qu’une vingtaine de personnes. Des affichettes militantes ont
été repérées sur les grilles de cinq
écoles et immédiatement retirées.
« Le dialogue n’est pas rompu »
Epiphénomène, alors ? « Les familles savent aujourd’hui ce qu’est
une “fake news”, reprend l’élu
FCPE. L’inquiétude est forte, mais
elle est aussi plus facile à désamorcer. » « Les parents viennent nous
parler, le dialogue n’est pas rompu,
c’est déjà ça », souligne, dans la
même veine, Sébastien Moreno,
enseignant à Béziers. Dans son
école située en zone d’éducation
prioritaire, la rentrée s’est faite
« sans problèmes », raconte ce militant de l’UNSA. La « surprise » est
venue le jour d’après, lors d’une
réunion avec les familles. « Je pensais être interrogé sur les rythmes
scolaires, les programmes… La
seule question a porté sur l’éducation à la sexualité ! »
Fin août, déjà, alors qu’il préparait la rentrée, ce professeur avait
été interpellé par des référents
d’associations désireux d’avoir
une « réponse pédagogique » à apporter à d’autres parents inquiets.
« A les écouter, on ne parle que de ça
à Béziers ! », lâche Sébastien Moreno. Une « petite musique » dont
fait aussi état, en Dordogne, Jérôme Bousquet, directeur d’école :
« Cela fait cinq ans qu’une collègue,
qui avait accepté que soit tourné
dans sa classe un reportage relatif
à l’éducation à la sexualité, est la cible d’insultes et de menaces », raconte-t-il. Au point que la professeure concernée a dû demander
une protection juridique.
Le débat a pris aux abords des
écoles. Il rebondit aussi dans les
centres de loisirs, les transports et
les locaux associatifs, relatent enseignants et élus. « On a été contactés à la permanence syndicale
avant la rentrée, raconte Catherine
Renard, enseignante dans les Vosges. Une maman, très remontée,
nous a dit qu’elle comptait boycotter la rentrée et manifester devant
la préfecture. » Depuis, cette syndi-
« Théorie du complot »
« Les familles ne sont pas seules responsables, souligne Sébastien Moreno, l’enseignant de Béziers. Cela
fait des années que certains politiques, certains médias tapent sur
l’école. A les écouter, elle serait aux
mains de fonctionnaires gauchistes, ultrapolitisés, faisant la publicité de l’homosexualité, de la libération sexuelle. » Rien de surprenant,
selon lui, que ce « récit fantasmé »
heurte « certains modèles familiaux » ou « certaines cultures ».
C’est ce que reconnaît Sawaqueen, journaliste et mère de trois
enfants qu’elle élève à Arcueil (Valde-Marne). « Dans ma communauté camerounaise, l’éducation
sexuelle reste un tabou, explique-telle. On ignore ou on feint d’ignorer
que nos enfants ont une sexualité.
On les élève en France, mais on se
sent tiraillé entre deux cultures…
J’essaie d’expliquer autour de moi
que le fait qu’un intervenant extérieur se charge de cet enseignement
est une chance ! »
Davy, animateur périscolaire à
Nantes, veut lui aussi porter ce
message. « Parents, frères et sœurs,
amis… tout le monde autour de moi
semble craindre que les enfants
soient pervertis, confie-t-il. Derrière ces rumeurs, il y a l’idée que
l’Etat a un plan, qu’il nous ment…
Ça relève de la théorie du complot ;
j’ai parfois le sentiment de me battre contre des moulins à vent ! » Il
aimerait pouvoir inviter certains
de ses proches à assister à ce qui se
joue dans la cour de récréation.
« Pas plus tard qu’hier, j’ai dû expliquer à un garçon de 7 ans qu’on ne
pouvait pas toucher les fesses des
filles juste pour rire, raconte-t-il. Il
ne semblait pas le savoir. » p
mattea battaglia
et adrien sénécat
La loi prévoit au moins trois séances d’information sur la sexualité
Une nouvelle circulaire va être adressée aux recteurs d’académie afin de rappeler les obligations déjà existantes
B
eaucoup de bruit, mais
peu de changements concrets. Derrière les effets
d’annonce et les polémiques qui
marquent cette rentrée, le cadre
de l’éducation à la sexualité à
l’école n’a été modifié qu’à la
marge. La loi renforçant la lutte
contre les violences sexuelles et
sexistes adoptée cet été ne comporte aucune disposition nouvelle en ce sens. La circulaire que
s’apprête à adresser très prochainement Jean-Michel Blanquer
aux recteurs d’académie a surtout vocation à rappeler les obligations déjà existantes.
Depuis 2001, le code de l’éducation prévoit qu’« au moins trois
séances » d’information et d’éducation à la sexualité soient dis-
pensées à la fois « dans les écoles,
les collèges et les lycées ». Au fil
des ans, les textes en ce sens se
sont empilés : on compte pas
moins de cinq circulaires, entre
2003 et 2016, ayant réaffirmé
l’obligation d’aborder le sujet. En
parallèle, de nombreuses dispositions ont été prises pour diffuser en classe des informations relatives à l’égalité entre les filles et
les garçons, à la contraception ou
encore aux violences sexuelles.
Et pourtant, selon une étude du
Haut Conseil à l’égalité entre les
femmes et les hommes portant
sur la période 2014-2015, 25 % des
écoles élémentaires ainsi que 4 %
des collèges et 11,3 % des lycées
déclarent n’avoir mené aucune
action d’éducation sexuelle lors
de l’année scolaire concernée.
Seule une minorité des classes
avait, à l’époque, réellement bénéficié des trois séances annuelles obligatoires (de 10 % en 1re à
47 % en CM2). Certes, l’étude n’a
porté que sur 3 000 établissements, mais elle reflète bien le
hiatus entre ce qui se joue, concrètement, sur le terrain de
l’école et l’instrumentalisation
polémique qui en est faite.
Instiller le doute
Dans ce contexte, l’enjeu est
avant tout de faire respecter la
loi. C’est ce qu’a reconnu la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité
entre les femmes et les hommes,
Marlène Schiappa, sur RMC le
19 juillet. Sa loi contre les violen-
ces sexuelles, promulguée le
3 août, ajoute au code de l’éducation la mention d’un impératif
de sensibilisation des enseignants « aux violences sexistes et
sexuelles ».
Il n’empêche, les opposants à
l’éducation à la sexualité y voient
l’occasion d’instiller le doute sur
la teneur des séquences mises en
place à l’école, en jouant une partition qui rappelle la controverse
née, il y a quatre ans, autour des
« ABCD de l’égalité ». Ce dispositif
de lutte contre les stéréotypes
filles-garçons expérimenté dans
quelques centaines de classes,
en 2013-2014, avait été abandonné, face à l’ampleur de la polémique. Si Mme Schiappa a dénoncé à plusieurs reprises les
On compte pas
moins de cinq
circulaires entre
2003 et 2016
ayant réaffirmé
l’obligation
d’aborder le sujet
« fausses informations » sur les
réseaux sociaux, elle a pu sembler en retrait lorsqu’il s’est agi de
défendre l’éducation à la sexualité en tant que telle. « Il n’y aura
pas de cours de masturbation à la
maternelle », a-t-elle rappelé sur
Europe 1 jeudi 6 septembre, en se
bornant à rappeler qu’on « répond [à l’école] aux questions des
enfants » de manière « adaptée à
chaque âge ».
Le ministre de l’éducation,
Jean-Michel Blanquer, est lui
aussi resté dans la même veine.
Invité de BFM-TV lundi 10 septembre, il a souligné qu’il est
« hors de question de faire quoi
que ce soit qui choque les parents », fustigeant les « fausses
nouvelles » qui ont pu circuler. A
l’école primaire, l’éducation
sexuelle relève d’abord d’explications sur « son corps, le respect
d’autrui (…), le respect garçonfille », a-t-il rappelé. Certains acteurs de terrain espéraient un
soutien plus direct. p
m. ba et a. sé
horizons | 13
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Aung San Suu Kyi,
l’icône déchue
bangkok - correspondant en Asie du Sud-Est
C
ette fois, c’est la chute. Depuis
deux ans déjà, Aung San Suu
Kyi trébuchait. Quand une
répression sans merci s’est abattue sur la minorité musulmane
des Rohingya, à l’automne 2016,
la réputation de celle qui fut longtemps considérée comme l’« icône » de la démocratie et le
symbole de la lutte universelle contre les dictatures, a dangereusement pâli en Occident :
le chœur de ses thuriféraires, hier si prompt à
chanter ses louanges, s’indigne aujourd’hui
de la passivité dont elle a fait preuve alors que
se déchaînait la violence de la soldatesque birmane sur les membres d’une population
réprimée de longue date.
Le temps de la dévotion planétaire pour la
« Lady », comme l’appellent respectueusement ses compatriotes – surnom auquel le
film du même nom de Luc Besson est venu apporter, en 2011, un label mondial –, paraît désormais très lointain. A 73 ans, l’image d’Aung
San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix 1991 et
aujourd’hui dirigeante de la Birmanie, avec la
double fonction de ministre des affaires étrangères et de « conseillère d’Etat » – un poste
équivalent à celui de premier ministre –, n’en
finit plus de se brouiller : la liste des villes et
universités européennes qui ont décroché son
portrait et lui ont retiré des médailles autrefois remises dans l’allégresse s’allonge. Ses anciens admirateurs se demandent comment
cette incarnation de la résistance contre l’oppression, qu’une junte militaire avait jadis assignée à résidence durant quinze ans, a pu,
une fois parvenue au pouvoir, ne pas condamner la violence d’anciens adversaires – devenus d’improbables alliés : les chefs de l’armée.
Oui, il est loin le temps de la geste héroïque
d’Aung San Suu Kyi, fille du père de l’indépendance, le général Aung San, « martyr » assassiné en 1948 par ses rivaux. Voilà trente ans
qu’elle est revenue au pays, dans des conditions qui relèvent désormais de l’Histoire. A
l’été 1988, alors que la Birmanie est livrée au
chaos, l’armée tire sur la foule des protestataires antijunte dans les rues de la capitale,
Rangoun. A 43 ans, Daw (« madame » en birman) Suu finit par accepter les demandes des
chefs du mouvement prodémocratique, qui
la pressent de marcher sur les traces de son
père, son héros : elle devient ainsi l’égérie
d’une rébellion populaire noyée dans le sang.
Commencent alors, pour elle, les années
de brimades, de résidence surveillée, sans
oublier trois mois de véritable incarcération.
Le mythe Suu Kyi est né. Trente ans plus tard,
alors qu’elle a gravi les marches du pouvoir, il
est en train de s’effondrer.
« JE NE SUIS PAS MÈRE TERESA »
Trois coups à son statut d’icône viennent
sans doute d’être donnés. Le premier date du
27 août. Ce jour-là, une commission d’enquête indépendante diligentée par les
Nations unies au sujet des massacres de
Rohingya accuse les hauts gradés de l’armée
birmane de « génocide » et demande que la
Cour pénale internationale de La Haye (CPI)
se saisisse du dossier. Parmi eux figure le chef
d’état-major, le général Min Aung Hlaing.
Quelques jours plus tard, la CPI se déclare
« compétente » pour enquêter sur la « déportation » des Rohingya qui, depuis la dernière attaque d’envergure contre eux, le 25 août 2017,
ont été 700 000 à se réfugier au Bangladesh
voisin. Même si personne ne peut l’accuser
d’être responsable des horreurs, Aung San
Suu Kyi n’est pas épargnée par les enquêteurs
de l’ONU. La commission lui reproche de ne
pas avoir « utilisé sa position de facto de chef
du gouvernement ni son autorité morale pour
contrer ou empêcher » les tueries. L’intéressée
s’abstient de réagir à ces critiques, elle qui, début août, avait publiquement qualifié de
« gentils » les trois généraux occupant des
postes-clés dans son gouvernement…
Le 3 septembre, son image se détériore un
peu plus quand deux journalistes birmans de
l’agence de presse britannique Reuters sont
condamnés à sept ans de prison à Rangoun,
Aung San Suu Kyi au
Forum Une ceinture,
une route, le 15 mai
2017, au lac Yanqi,
près de Pékin. REUTERS
de la junte militaire, l’armée dispose automatiquement d’un quart des sièges dans les
deux chambres du Parlement. Mais si la Lady
admet en privé que ses relations avec les
hauts gradés sont « mauvaises » et « difficiles », elle estime que la seule voie possible est
celle de la « négociation ». Sa réussite au gouvernement, pense-t-elle, est à ce prix. Sans
doute n’a-t-elle pas réalisé que lorsqu’on
mange avec le diable, mieux vaut avoir une
longue cuillère : sa marge de manœuvre politique est si courte !
Pour elle, le scénario du déclin a débuté peu
de temps après son accession au sommet
après le succès de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), aux élections
législatives de novembre 2015. Quand Suu
Kyi se hisse à la direction du gouvernement,
c’est une sorte de révolution pour ce pays
sans réel pouvoir civil depuis le coup d’Etat
de 1962. Son avènement est accueilli en Birmanie et dans le reste du monde comme le
triomphe du courage sur l’adversité, de la
démocratie sur la dictature, de la liberté sur
l’oppression. Mais l’on s’aperçoit vite
qu’Aung San Suu Kyi n’est pas la sainte
femme que certains ont cru devoir béatifier.
Dès 2012 et son premier mandat de député,
l’ex-dissidente ne cachait d’ailleurs pas ses
ambitions. « Je suis une politicienne, je ne suis
pas Margaret Thatcher, mais je ne suis pas
non plus Mère Teresa », confiait-elle cette
année-là à la BBC, s’autorisant un rare commentaire sur elle-même, elle qui a toujours
refusé de se laisser entraîner sur les chemins
de l’intime et de l’introspection.
Dès le début de son ascension politique,
Suu Kyi mène son parti avec poigne et renâcle à laisser s’instaurer en son sein un fonctionnement trop démocratique. Au passage,
entre sautes d’humeur et poussées d’arrogance, il lui arrive d’être injuste à l’égard de
certains de ses proches. « Elle s’entoure de
gens qui pratiquent le favoritisme », sanglotait un jour, en notre présence, l’une de
ses anciennes « dames de cour », récemment évincée.
MÉTAMORPHOSE BRUTALE
Prix Nobel de la paix 1991, longtemps perçue
en Occident comme un symbole de la lutte contre
les dictatures militaires, la dirigeante birmane paye
aujourd’hui sa passivité face aux exactions
de l’armée contre la minorité rohingya
au terme d’un procès fumeux pour « violations de secrets d’Etat ». Leur « faute » : avoir
enquêté sur l’exécution sommaire par l’armée de dix paysans rohingya, en 2017.
Durant l’audience, un policier avait avoué
que les supposés « documents secrets » que
l’un de ses collègues avait remis aux journalistes avant leur arrestation faisaient en fait
partie d’une manœuvre montée par les autorités pour piéger ces reporters trop curieux.
Mais le juge a ignoré ces « détails » et
condamné durement les deux hommes.
De Paris à Londres en passant par les
couloirs de l’ONU, ce verdict suscite l’indignation. Aung San Suu Kyi, elle, demeure silencieuse. Un ex-diplomate thaïlandais révèle
alors qu’au cours d’un échange houleux, en
janvier dernier, avec l’ancien sénateur américain de l’Arizona, Bill Richardson, elle avait
plus ou moins qualifié les journalistes en
question de « traîtres »…
La Dame de Rangoun est plus que jamais
perçue comme une dame de fer, indifférente
au drame des Rohingya. A tel point que plusieurs de ses anciens amis ou alliés ont pris
leurs distances avec elle, à commencer par
d’autres Prix Nobel de la paix. En septembre 2017, le dalaï-lama, s’inquiétant de la « détérioration de la situation » dans l’Etat
birman de l’Arakan, où vivent les Rohingya,
lui avait envoyé une lettre : « En tant que
bouddhiste et lauréat du Nobel, deux qualités
« SI LE PRIX
POLITIQUE À PAYER
POUR VOTRE
ASCENSION AU PLUS
HAUT NIVEAU EST
VOTRE SILENCE,
LE PRIX EST
CERTAINEMENT
TROP ÉLEVÉ »
DESMOND TUTU
Prix Nobel et figure
de la lutte anti-apartheid
que nous partageons tous les deux, écrivait
alors la plus haute autorité spirituelle des
Tibétains, je vous demande de trouver une
solution durable et humaine à ce problème
effroyable. »
Quelques jours plus tôt, l’archevêque sudafricain Desmond Tutu, figure de la lutte
anti-apartheid et Prix Nobel de la paix 1984,
avait déjà prévenu celle qu’il appelle, dans
une lettre diffusée sur les réseaux sociaux, sa
« sœur bien-aimée » : « Il est absurde pour un
symbole de la vertu de diriger un tel pays »,
accusait le prélat, ajoutant, en un trait cruel :
« Si le prix politique à payer pour votre ascension au plus haut niveau est votre silence, le
prix est certainement trop élevé. »
La mise en garde de Mgr Tutu résume à elle
seule le dilemme quasi cornélien de l’ancienne dissidente : en choisissant de ne pas
condamner l’armée pour ses exactions, elle a
fait le pari que les compromis nécessaires
avec cette institution omnipotente lui permettront de mener à bien le difficile processus de démocratisation. Pour y parvenir, elle
ne cesse de recommander la « patience ».
L’armée demeure en effet toute-puissante
en Birmanie, et Aung San Suu Kyi n’est dotée
que d’un pouvoir tronqué : dans son équipe
gouvernementale, les trois postes-clés de la
défense, de l’intérieur et des frontières sont
aux mains des militaires. Selon les articles
d’une Constitution promulguée à l’époque
« Elle a pris goût à la politique », relevait à la
même époque un haut fonctionnaire étranger en poste à Rangoun, qui avait souvent eu le
privilège de s’entretenir en tête à tête avec elle.
« Elle est devenue plus tacticienne, ajoutait-il,
mais comment le lui reprocher ? » Exit « Mother Suu », effigie de l’espoir et déesse bienveillante de la démocratie, place à Suu Kyi parlementaire, chef de parti et future « première
ministre ». Une métamorphose brutale.
Mais si la statue est aujourd’hui tombée en
Europe ou aux Etats-Unis, il faut tout de
même savoir que sa réputation est intacte
chez elle, en Birmanie. A l’exception de rares
critiques d’intellectuels et de militants des
droits de l’homme déçus par son comportement, son aura n’a pas disparu au Myanmar –
nom actuel du pays. Au contraire : dans le climat nationaliste qui règne en ce moment
dans un pays de plus en plus antimusulman
et en grande majorité hostile aux Rohingya,
la façon dont la Dame a réagi semble avoir
galvanisé des foules déjà tout acquises à sa
personne. Devant certains diplomates, elle a
qualifié les Rohingya d’« étrangers » et,
même si elle n’ose pas proférer publiquement un tel jugement, une écrasante majorité des Birmans « de souche » savent qu’elle
le pense et plébiscitent son attitude. Ellemême sait que défendre cette minorité
musulmane serait politiquement suicidaire.
Reste qu’en refusant de critiquer ou de
prendre ses distances avec les dénégations
maladroites et mensongères d’une armée
accusée d’exécutions sommaires, de viols de
masse, d’incendies de villages et de déportations, Aung San Suu Kyi a perdu son impossible pari : se concilier les militaires en échange
de la poursuite du processus de démocratisation. Ce dernier est au point mort. Les investissements étrangers sont en baisse. Le nombre de touristes occidentaux a chuté. Et la
réputation de l’ex-héroïne mondiale de la
démocratie est à jamais salie. p
bruno philip
14 | carnet
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Dieu a rappelé à Lui,
Mac Miller
/H &DUQHW
Rappeur américain
9RV JUDQGV pYpQHPHQWV
1DLVVDQFHV EDSWrPHV
ILDQoDLOOHV PDULDJHV
DQQLYHUVDLUHV GH QDLVVDQFH
$YLV GH GpFqV UHPHUFLHPHQWV
PHVVHV FRQGROpDQFHV
KRPPDJHV DQQLYHUVDLUHV GH GpFqV
VRXYHQLUV
&ROORTXHV FRQIpUHQFHV
VpPLQDLUHV WDEOHVURQGHV
SRUWHVRXYHUWHV IRUXPV
MRXUQpHV G·pWXGHV
6RXWHQDQFHV GH PpPRLUH WKqVHV
+'5
V
Ode à Donald Trump
Il signe très vite avec le label indépendant de Pittsburgh Rostrum
Records et accède à la notoriété
avec sa première vidéo en 2011, intitulée Donald Trump, ode à la
réussite du businessman, vue
près de 150 millions de fois à ce
jour. Cinq ans plus tard, le rappeur expliquait au Monde que sa
fascination pour Trump, devenu
depuis président des Etats-Unis,
s’était transformée en mépris :
« J’ai même participé à des manifestations anti-Trump. A l’époque,
quand j’ai enregistré ce titre, c’était
un symbole, il représentait le
monde de l’argent. Et comme mon
obsession de l’époque était d’en
gagner beaucoup, cela faisait
sens. Je ne soutiens en aucune manière sa candidature à la présiden-
stéphanie binet
Mme Lydie
MISGUICH-HADERMANN,
professeur honoraire
(université libre de Bruxelles),
professeur honoraire
à l’Institut d’Histoire de l’art
et d’archéologie de Bruxelles,
née à Ixelles, le 10 juillet 1936
et décédée à Ottignies-Louvain-la-Neuve,
le 27 août 2018.
La cérémonie d’adieu a eu lieu
dans la plus stricte intimité.
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW L’inhumation aura lieu dans le caveau
familial, où il reposera aux côtés de son
fils,
Toute la famille
Béatrice,
sa femme,
Fabrice et Claudia,
David et Héloïse,
Sébastien et Marilyne,
ses enfants,
Diane, Daphné, Elsa et Victoria,
ses petites-filles,
Sa sœur, ses frères
et leur famille,
Parents et alliés,
tielle. Il nous éloigne de tout ce qui
pourrait unir, fédérer le peuple, ce
qui est à l’opposé de mon éducation. » En 2011, son premier album
studio publié, Blue Slide Park, devient le premier disque indépendant à atteindre le top du Billboard Hot depuis 1995.
Sous son nom de producteur
Larry Fisherman, il compose le
premier album de Vince Staples
dans sa maison de Los Angeles,
où il a déménagé. Elle devient le
repaire des artistes les plus talentueux, le chanteur Anderson.
Paak, le bassiste Thundercat, le
rappeur Earl Sweatshirt (du collectif Odd Future)… C’est dans
cette maison que sera tournée pour MTV2 l’émission de télé-réalité « Mac Miller and the
Most Dope Family », qui chronique deux saisons durant (20132014) ses départs et retours de
concerts avec ses copains, en ne
cachant aucune de ses mauvaises habitudes.
Il est en effet en tournée « neuf
mois sur les douze de l’année »,
confiait-il au Monde. Le rythme
effréné de ses concerts l’entraîne
sur une pente dangereuse. Pour
faire face aux tourments du succès, au harcèlement des fans, il devient dépendant à un mélange
médicamenteux de codéine et de
prométhazine que les rappeurs
appellent « lean » ou « purple
drank ». Il en parlait régulièrement dans ses textes, sans jamais
le glorifier. Dans un documentaire, il avouait même : « Faire une
overdose, ce n’est pas cool. Tu ne
rentres pas dans l’histoire parce
que tu as fait une overdose. Tu en
meurs, c’est tout. »
En 2016, il officialise son idylle
avec Ariana Grande, pour qui il
avait coécrit The Way, le titre qui
a fait découvrir la jeune chanteuse. A cette époque, le rappeur,
qui se disait volontiers « fils à
maman », avouait avoir trouvé
son remède à la drogue : l’amour.
Les bonnes résolutions auprès
d’Ariana Grande n’ont duré
qu’un temps. En mai, la jeune
femme rompait, épuisée de jouer
l’infirmière. Elle est, depuis la
mort de son ex-petit ami, victime de harcèlement sur les réseaux sociaux. p
De la part de
M. et Mme Arnaud Cesselin
et leurs enfants,
Mme Claire Cesselin
et son fils,
ses enfants et petits-enfants,
Mme Jean Cesselin,
ses enfants et petits-enfants,
Le professeur François Cesselin
et Mme,
leurs filles et petits-enfants,
son frère, ses belles-sœurs,
neveux et nièces,
Tous ses parents
Et amis.
ont la profonde tristesse de faire part
du décès de
Drève des Châtaigniers, 2
1470 - Bousval (Belgique).
Van Gossum.
Décès
19 JANVIER 1992 Naissance
à Pittsburgh (Pennsylvanie)
2011 Premier album,
« Blue Slide Park »
2018 Cinquième album,
« Swimming »
7 SEPTEMBRE 2018 Mort
à Los Angeles
endormi dans la Paix éternelle,
le 7 septembre 2018,
dans sa quatre-vingt-douzième année.
La messe de funérailles sera célébrée
le vendredi 14 septembre, à 10 h 30,
en l’église de Gisors (Eure).
AU CARNET DU «MONDE»
endredi 7 septembre,
le rappeur Mac Miller
devait tourner un clip
vidéo pour un des raps
extraits de son cinquième album
publié un mois plutôt, Swimming.
Affolé parce qu’il n’arrivait pas à
le joindre au téléphone, un de ses
amis l’a découvert inanimé, en
début d’après-midi, chez lui à Los
Angeles, et a appelé les secours en
déclarant l’avoir trouvé « en arrêt
cardiaque ». Les ambulanciers
n’ont pu que constater sa mort à
leur arrivée. Les réseaux sociaux
se sont empressés de le déclarer
« mort d’une overdose », mais un
communiqué de sa famille n’a
donné aucun détail sur les raisons de ce décès brutal. Les résultats de l’autopsie seront publiés
ultérieurement.
Mac Miller, de son vrai nom
Malcolm James McCormick, avait
26 ans et était en train de faire
évoluer son rap de petit teigneux,
chargé de références à ses différentes addictions, vers un hiphop plus mélodique, presque jazz,
qui correspondait plus à sa personnalité, douce et avenante. Cet
artiste, qui rappait les classiques
de la culture hip-hop depuis qu’il
avait 6 ans, avait fait ses premières armes à 15 ans dans les freestyles de Pittsburgh (Pennsylvanie),
où il fréquentait un autre prodige
de sa ville, Wiz Khalifa.
Fils d’un couple multiconfessionnel – père architecte d’origine
écossaise, mère photographe –, il
fréquente une école catholique et
participe à toutes les fêtes juives
célébrées dans sa famille maternelle. Après s’être fait remarquer
dans les battles de rap comme
étant « le petit Blanc qui sait rapper », Mac Miller se consacre à cet
art et abandonne ses leçons de
piano pour se vouer à la musique
assistée par ordinateur.
HEC,
officier
dans l’ordre national du Mérite,
([SRVLWLRQV YHUQLVVDJHV
VLJQDWXUHV OHFWXUHV
FRPPXQLFDWLRQV GLYHUVHV
FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
En 2017. KEVIN WINTER/AFP
Jacques CESSELIN,
M. Paul Hadermann,
son époux,
M. et Mme Jacques Misguich-Ripault,
Mme Suzy Hadermann,
ses frère et belles-sœurs,
Les familles apparentées,
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
du
docteur Alain BAKHOUCHE,
survenu le samedi 8 septembre 2018.
Les obsèques auront lieu mercredi
12 septembre, à 10 h 30, au cimetière
Saint-Lazare, 2, rond-point du Souvenir
Français, à Montpellier (Hérault).
Condoléances sur registre.
Paola Beacco,
Célia Daude,
Géraldine Daude,
ses filles,
Anne Bouvart Catel,
sa compagne
et ses filles,
font part du décès de
Marco BEACCO,
survenu le vendredi 7 septembre 2018,
dans sa soixante et unième année.
La cérémonie sera célébrée le jeudi
13 septembre, à 10 h 30, en l’église SaintFrançois-Xavier, 12, place du Président
Mithouard, Paris 7e, suivie d’un dernier
au revoir en la salle de la Coupole
du crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e, à 15 h 30, avant la
crémation dans l’intimité familiale.
Maurice et Jacqueline Benassayag,
son frère et sa belle-sœur,
et leurs enfants, David et Amélie,
Les familles Benassayag, Nouchy,
Pradel, Rubini, Sabbah, Serrero, Teboul
et Tordjman,
ont la tristesse de faire part du décès de
Danielle, Loetitia, BENASSAYAG,
professeur de philosophie,
survenu le 7 septembre 2018, à Paris.
Philippe,
(†) 12 mai 1972
et de son épouse,
Jeanne,
(†) 12 décembre 1995.
Ni fleurs ni couronnes, des dons
pourront être faits aux œuvres caritatives
Secours Catholique, Secours Populaire,
Croix-Rouge française.
Merci de prier pour lui et tous les
défunts de sa famille.
Marie-Aline Prat,
sa mère,
Emile et Louis Flobert,
ses fils,
Sébastien et Grégoire Prat,
ses frères,
ont la tristesse de faire part du décès de
Emmanuelle FLOBERT,
née PRAT,
survenu le 8 septembre 2018, à Paris,
à l’âge de cinquante-deux ans.
Les obsèques auront lieu le mercredi
12 septembre, à 10 heures, à Paris,
en l’église Saint-Jacques-du Haut-Pas,
252, rue Saint-Jacques, Paris 5e.
La famille Laroche,
Les familles Aubry, Delunas, Guias,
Capo et Bertrand,
Ses nombreux amis,
ont la tristesse d’annoncer la disparition
du
docteur
Georges LAROCHE,
ophtalmologiste,
survenue le 4 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Famille Laroche,
114, avenue Félix-Faure,
75015 Paris.
La Flotte-en-Ré.
Le président
de l’École Pratique des Hautes Études,
Le doyen
de la Section des sciences historiques
et philologiques,
Les directeurs d’études
Et les maîtres de conférences,
Les étudiants et auditeurs,
Le personnel administratif,
ont la tristesse de faire part du décès,
survenu le 6 septembre 2018, de
Gilbert LAZARD,
Les obsèques auront lieu dans
l’intimité familiale le 13 septembre,
à 11 heures, au cimetière parisien de
Pantin.
ancien titulaire
de la direction d’études
« Linguistique et philologie iraniennes ».
Nous tenons à remercier les équipes
médicales de l’Institut Curie et de l’hôpital
Cognacq-Jay.
Ils s’associent à la douleur de la
famille.
Maurice et Jacqueline Benassayag,
22, rue Étienne-Marcel,
75002 Paris.
jacqueline.benassayag@orange.fr
Sophie Bochot-Fernandez
et Patrick Fernandez,
Marine Bochot,
ses enfants,
David et Jane Fernandez,
ses petits-enfants,
Martine Perrée-Fauvet,
sa sœur,
Servane Fauvet-Crave
et ses enfants, Alix et Titouan,
Raffaèle Fauvet,
ses nièces,
Pascale Maillart,
sa cousine,
Les familles Rabasse, Plainfossé,
Peteau, Le Sager
Et tous ses amis,
ont la douleur de faire part du décès du
docteur Arlette
BOCHOT-PERREE,
survenu à Nice, le 8 septembre 2018.
Les obsèques civiles auront lieu le jeudi
13 septembre, à 11 heures, au cimetière
marin du Rosais, à Saint-Malo (Ille-etVilaine).
La comtesse
Jacques-Alain Le Chartier de Sédouy,
née Maïtchou Lehideux,
son épouse,
M. et Mme François Saint-Paul
et leurs enfants,
Le vicomte (†) et la vicomtesse Bertrand
de Villeneuve-Bargemont
et leurs enfants,
M. et Mme Marc de Buffévent
et leurs enfants,
Le comte et la comtesse
François-Gilles Le Chartier de Sédouy
et leurs enfants,
Mme André Hugues,
Mme Albert Tailliandier,
ses sœurs,
ont la tristesse de faire part du décès du
comte Jacques-Alain
LE CHARTIER de SÉDOUY,
ancien ambassadeur,
commandeur de la Légion d’honneur,
rappelé à Dieu, le 6 septembre 2018.
La cérémonie religieuse aura lieu
le vendredi 14 septembre, à 10 h 30,
en l’église Saint-Philippe-du-Roule,
Paris 8 e, suivie de l’inhumation dans
l’intimité familiale, au cimetière de Passy,
Paris 16e.
a l’immense tristesse de faire part du décès
de
Nazélie NARPINIAN,
1er novembre 1941 - 6 septembre 2018,
fille de
Ashot ISSAHAKIAN
et Hratchia
ISSAHAKIAN-ZAKARIAN.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le mercredi 12 septembre 2018 à 14 h 30,
en l’église apostolique arménienne,
15, rue Jean-Goujon, Paris 8e, suivie de
l’inhumation au cimetière de Condé,
59, avenue de Condé, à Saint-Maur.
Zakarian-Karayan,
6, rue Gît-le-Cœur,
75006 Paris.
hourikzak@gmail.com
Xavier, Olivier et Philippe,
ses fils,
Ses petits-enfants
Et ses arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Richard PIANI,
Marie Thérèse Daubresse,
son épouse,
Dominique Teyssié,
Bernard et Danièle Teyssié Balon,
Françoise Teyssié,
ses enfants,
Caroline et Julien Poli Teyssié
et leur fille, Jeanne,
Cécile Maquet,
Vincent Maquet,
ses petits-enfants,
ont la douleur et le chagrin de faire part
du décès de
Philippe TEYSSIÉ,
professeur émérite classe exceptionnelle
université de Liège,
titulaire de nombreux prix et récompenses,
survenu le 30 août 2018,
à Embourg (Belgique),
à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
« Seigneur que tes œuvres sont belles ».
Jean-Luc,
son époux,
Henri,
son fils,
Marine,
sa belle-fille,
Mathilde,
sa petite-fille,
Marie-Adélaïde,
sa filleule,
Sa famille
Et ses amis,
ont la profonde tristesse de faire part
du décès de
Jocelyne TOURNET-LAMMER,
survenu le 3 septembre 2018.
Une messe sera célébrée, à son
intention, le lundi 17 septembre,
à 14 h 15, en l’église Sainte MarieMadeleine de Gennevilliers, place JeanGrandel.
Jocelyne sera inhumée auprès de son
père, au cimetière de la GarenneColombes, 96, rue Jules-Ferry, à 16 h 30.
La mise en bière se fera à la maison
funéraire de Nanterre, 42, rue Chemin
des Cendres, à 13 heures.
Communications diverses
survenu le 7 septembre 2018,
dans sa quatre-vingt-treizième année.
La cérémonie religieuse sera
célébrée vendredi 14 septembre, à 14 h 30,
en l’église Saint-Jean-Baptiste de Neuillysur-Seine, suivie de l’inhumation
au cimetière de Ouerre (Eure-et-Loir),
à 17 heures.
Micheline ROZAN,
nous a quittés, le 7 septembre 2018.
Ses neveux et nièces,
Valérie Zibi,
Peter Brook,
Le Théâtre des Bouffes du Nord,
témoignent de leur grande tristesse.
Une cérémonie d’adieu aura lieu
le vendredi 14 septembre, à 16 heures,
au crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e.
Éric de Rothschild,
président du Mémorial de la Shoah,
vous prie de bien vouloir assister
à la traditionnelle cérémonie dédiée
aux victimes sans sépulture de la Shoah
Hazkarah,
dimanche 16 septembre 2018, à 10 h 15.
Allocution par Hélène Mouchard-Zay,
fondatrice du Cercil-Musée Mémorial
des enfants du Vel d’Hiv.
Kaddish par le rabbin Mévorah Zerbib.
Mémorial de la Shoah,
parvis,
17, rue Geoffroy-l’Asnier, Paris 4e.
Métro : Saint-Paul ou Pont-Marie.
www.memorialdelashoah.org
Pour ceux qui souhaitent lui dire
au revoir, Micheline Rozan repose au
funérarium des Batignolles, 1, boulevard
du Général Leclerc, à Clichy (Hauts-deSeine).
Anne Serrand, née Mithouard,
son épouse,
Jacqueline Delpech,
sa sœur,
Gilles, Dominique, Caroline, Isabelle,
Emmanuel,
ses enfants,
Ses onze petits-enfants,
Ses onze arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
François SERRAND,
survenu le 7 septembre 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.
Ancien résistant, ancien maire
de Bazouges-sur-le-Loir, il a prôné toute
sa vie la démocratie participative. Il a
notamment fondé la plate-forme
des associations d’habitants et des comités
parisiens de quartier et présidé le Carrefour
national des associations d’habitants
et des comités de quartiers (CARNACQ).
La cérémonie religieuse sera célébrée
le mercredi 12 septembre, à 10 heures,
en l’église Saint-François-Xavier et sera
suivie de l’inhumation au cimetière
de Plougasnou (Finistère).
carolineserrand@yahoo.fr
On nous prie d’annoncer le décès de
Mme Marie-Claude
TESSONNEAU,
survenu à l’âge de soixante-douze ans,
Ses obsèques ont été célébrées
à Gauriac (Gironde), dans la plus stricte
intimité, le lundi 10 septembre 2018.
SOS AMITIE
Envie d’être utile ? Rejoignez-nous !
Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
par téléphone et par internet
ceux qui souffrent de solitude, mal-être
et pensées suicidaires.
Nous ne répondons qu’à 1 appel sur 3
et recherchons des écoutants bénévoles.
L’écoute peut sauver des vies
et enrichir la vôtre.
Horaires flexibles, formation assurée.
En IdF RDV sur
www.sosamitieidf.asso.fr
En région RDV sur www.sos-amitie.com
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication
Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la
publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions
Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction
Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin,
Franck Johannes, Marie-Pierre Lannelongue,
Caroline Monnot, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon,
Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique
Hélène Bekmezian, Emmanuelle Chevallereau
Rédaction en chef quotidien
Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe
Gilles van Kote
Directeur du développement numérique
Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications
éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président,
Sébastien Carganico, vice-président
CULTURE
Les jeux de l’amour et de la guerre
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
pvvv POURQUOI PAS
| 15
vvvv ON PEUT ÉVITER
Emmanuel Mouret adapte avec bonheur un épisode du roman « Jacques le Fataliste » de Diderot
MADEMOISELLE
DE JONCQUIÈRES
L’amour est
aussi un champ
de bataille,
une lutte à celui
qui prendra un
réel ascendant
sur l’autre, à qui
joue ou sera joué
pppv
L
e premier film en costumes d’Emmanuel Mouret (Caprice, 2015), drolatique pastelliste des choses
de l’amour (L’Art d’aimer fut le titre ovidien d’un de ses films), est
l’adaptation d’un épisode bien
précis du roman philosophique
Jacques le Fataliste, de Diderot,
connu des cinéphiles pour avoir
déjà prêté son argument aux Dames du bois de Boulogne (1945), de
Robert Bresson, sombre et magnétique chef-d’œuvre du cinéma français de l’Occupation.
Les deux films racontent, peu ou
prou, la même histoire : la vengeance d’une femme bafouée qui
ourdit contre son amant volage
une machination implacable,
vouée à l’humilier publiquement.
Pourtant, la version de Mouret se
défait significativement de cette
parenté intimidante, pour se
montrer fidèle à Diderot, investir
corps et âme un XVIIIe siècle où
les délibérations amoureuses
empruntent les subtils cheminements de la philosophie morale.
Madame de La Pommeraye (Cécile de France), jeune veuve vivant
recluse dans ses terres, héberge
depuis des mois le Marquis des
Arcis (Edouard Baer), un libertin
patenté qui la poursuit de ses assiduités, tout en lui tenant le registre de ses innombrables conquêtes. Se drapant d’abord dans une
posture amicale, la jeune femme
se laisse néanmoins séduire et
convole bientôt aux bras de l’impétrant. Mais au bout de quelque
temps, elle remarque chez lui un
certain désintérêt. Elle prêche
alors le faux pour savoir le vrai et,
ce faisant, donne à son amant une
opportunité rêvée de retrouver sa
liberté. Outragée, la malheureuse
imagine alors un piège afin de
corriger le coureur de son inconstance. Elle extrait de la misère et
de la prostitution une aristocrate
déchue et sa fille, Madame et Mademoiselle de Joncquières (Natalia Dontcheva et Alice Isaaz), leur
inventant une fiction de piété et
d’impécuniosité, pour mieux jeter cette dernière, dotée d’un visage d’ange, dans les pattes concupiscentes du marquis.
Mademoiselle de Joncquières
brille d’abord par la clarté de son
trait, la bonne tenue de son interprétation, sa limpidité dans l’ex-
Edouard Baer est
le Marquis des Arcis
et Cécile de France
interprète Madame
de La Pommeray. PASCAL
CHANTIER/PYRAMIDE DISTRIBUTION
pression des caractères comme
de leurs évolutions. Faisant la
part belle au texte et aux plans
longs, le film épouse tout autant
le cours sinueux des sentiments
que la lutte intestine qu’ils recouvrent, puisque, c’est bien connu,
l’amour est aussi un champ de bataille, une lutte, à celui qui prendra un réel ascendant sur l’autre,
à qui joue ou sera joué. Le siècle
des Lumières offre à cela le plus
bel écrin qui soit, celui de sa langue, dont les comédiens restituent tout le charme. Une langue
empreinte de mille subtilités, pénétrée de précision mais soumise
à équivoque. Cet art de la conversation, Mouret la met en scène
comme une flânerie entre parcs
et jardins, dans une nature dont il
extrait parfois des compositions
à la Watteau, où le rythme alangui
de la marche permet de joindre la
réflexion au sentiment.
Le cinéaste trouve là un parfait
terrain pour jouer sur ce qui l’a
toujours intéressé : l’ironie consciente ou inconsciente du langage
ou, pour le dire autrement, la distance qui s’établit entre les mots
et les gestes, la parole et les sentiments, ce que l’on prétend et ce
que l’on n’ose s’avouer. Les cadres,
généralement larges, accueillent
cette dialectique de la vérité et du
mensonge à travers la position
des personnages qui se font face
ou se tournent le dos, s’affrontent
ou se contournent. La joute
amoureuse se mêle ainsi au combat des idées (matière contre esprit, pérennité contre précarité,
bonheur contre plaisir), qui sont
autant de postures ou d’apparences dont jouent les personnages.
Ainsi, lors d’une délectable scène
de dîner, le libertin sera amené à
renier bouffonnement ses principes pour s’attirer les faveurs de la
jeune demoiselle, prétendument
dévote, qui lui fait battre le cœur.
Des enjeux contemporains
L’ironie n’engage pas pour autant
la cruauté et l’on ne trouvera pas
ici de ces jeux de domination ou
concerts de persiflages, dans le
style des Liaisons dangereuses. La
beauté du film tient au contraire à
ce qu’il montre une égale bienveillance envers tous ses personnages, curieux de leurs contradictions, mais jamais sévère envers
elles. D’amant volage, des Arcis se
retrouvera soudain prétendant
éconduit, poussé à la dernière extrémité du désir, et accédera ainsi
à la douleur d’aimer. Madame de
La Pommeraye ne nourrit pas seulement une vengeance égoïste
mais au nom du genre féminin,
afin de punir et d’éduquer le genre
masculin – ce en quoi son émancipation rencontre évidemment
des enjeux contemporains sur la
régulation des rapports entre les
sexes. Ainsi cette vengeance n’apparaît-elle pas autrement que
comme un geste d’amour.
Et pourtant, le bonheur amoureux chemine secrètement par
des voies inattendues, en même
temps qu’un personnage jusqu’alors discret s’épanouit au sein
de la fiction. C’est le mouvement le
plus étonnant du film : Mademoiselle de Joncquières, instrument
de vengeance et objet de désir
diaphane, finit par s’animer, par
s’incarner en un véritable sujet
amoureux, passionné et charnel.
En elle s’incarne surtout l’idéal
dont le marquis prétendait poursuivre l’image chez toutes les
autres de ses conquêtes – poursuite qui ne cachait en définitive
que la lente maturation d’un sentiment enfoui. Ce cheminement secret vers l’idéal nous ramène finalement à Bresson et à la fameuse
phrase de Pickpocket (1959) qui
aurait pu servir d’exergue au film :
« Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de
chemin il m’a fallu prendre. » p
mathieu macheret
Film français d’Emmanuel
Mouret. Avec Cécile de France,
Edouard Baer, Alice Isaaz (1 h 49).
Haletant du début à la fin.
LE PARISIEN
Une course contre la montre Coup
de cœur.
dans Casablanca. PREMIÈRE
LE FIGARO
Implacable.
LE JDD
Un très beau film.
Émouvant. Impressionnant.
LE MONDE
Un
coup
de
maître.
Virtuose et haletant.
Percutant.
L’EXPRESS
L’OBS
LE FIGAROSCOPE
POSITIF
Cécile de France : « Ce rôle m’éloigne enfin
des filles sympathiques qui sont mon lot »
de « l’auberge espagnole » (Cédric Klapisch, 2002) à Otez-moi
d’un doute (Carine Tardieu, 2017),
la présence de la Namuroise Cécile
de France est, à quelques rares exceptions près, inscrite dans le
monde moderne. Emmanuel
Mouret l’engage à interpréter un
personnage du XVIIIe siècle, en lui
confiant le rôle de Madame de La
Pommeraye, vengeresse féministe avant l’heure.
Qu’a impliqué pour vous, en
termes de méthode de travail,
d’inspiration, d’identification,
ce rôle d’époque ?
D’abord, la possibilité de poursuivre mon enfance. Je me revois
petite fille, regardant des films à la
télévision, admirant ces jolies
femmes en costumes. Avec ce
rôle, je passe de l’autre côté du miroir. Mais il y a plus que cela, bien
sûr. D’abord, le travail sur la langue de Diderot, qui est mêlée dans
le film à celle d’Emmanuel Mouret, qu’il a fallu s’approprier et rendre avec le maximum de naturel.
Mais les costumes aident aussi à
entrer dans le rôle, ils reflètent le
carcan d’une époque où l’expression des sentiments relève d’une
convention, d’une artificialité.
Madame de La Pommeraye est
un personnage ambigu,
à la fois touchante parce que
trompée dans son amour et
inhumaine dans sa vengeance.
Un rôle qui ne doit pas être
simple à jouer…
Ce qui se révèle passionnant
pour cette raison. Et qui m’éloigne enfin des filles sympathiques qui sont mon lot au cinéma.
Le personnage se réclame de la
vertu outragée et se révèle profondément immoral. Il est complexe, retors, destructeur, même
si son caractère n’est pas aussi cynique que la marquise de Merteuil des Liaisons dangereuses. Je
suis passée par tous les sentiments à son égard. D’abord, je
suis entrée à fond dans l’argument féministe et j’ai voulu rendre sa vengeance légitime. Puis je
me suis un peu calmée en mesurant le degré de manipulation et
d’indifférence au sort d’autrui
dont elle était capable. J’en suis
venue, après le tournage, à penser qu’elle s’est prise au jeu de la
dureté parce qu’elle vivait dans
une société où on n’avoue pas
sincèrement ses sentiments.
Un incorrigible séducteur, une
prostituée aliénée au désir des
hommes, une femme qui se rebelle. Difficile de ne pas penser
à ce qui se joue avec le mouvement #metoo…
Parce que la société qui est décrite est riche de bouleversements, comme la nôtre, sur les
rapports entre les sexes…
Ce mouvement contemporain,
dont l’impulsion est née
chez des actrices, comment
le jugez-vous ?
Je ne peux qu’encourager la
prise de parole publique. Le
monde du cinéma, qui n’est pas le
seul concerné, est par excellence
un milieu d’hommes puissants. Il
est plus qu’utile de remettre en
question les préjugés qui règnent
dans ce milieu. p
propos recueillis par
jacques mandelbaum
UN FILM DE
MERYEM BENM’BAREK
ACTUELLEMENT
UN FILM DE
MERYEM BENM’BAREK
ACTUELLEMENT
16 | culture
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Jim Cummings, dans la peau d’un flic texan
« Thunder Road », récompensé au Festival de Deauville, renouvelle le genre du cinéma indépendant américain
RENCONTRE
« J’ai travaillé
sur une vision
à 360 degrés
du personnage.
Comme on dit aux
Etats-Unis, j’ai
utilisé tous les
morceaux du
bison ! »
V
oici l’homme qui murmure à l’oreille du policier texan : Jim Cummings, 31 ans, est le
réalisateur que l’on n’attendait
pas. Découvert à Cannes, en mai, à
la section parallèle Acid (Association du cinéma indépendant pour
sa distribution), son premier
long-métrage, Thunder Road, a
remporté le Grand Prix du Festival du cinéma américain de Deauville, le 9 septembre, trois jours
avant sa sortie en salle.
Le film repose entièrement sur
les épaulettes de l’uniforme du
policier, joué par Jim Cummings
lui-même. Moustachu, le détail a
son importance, Jimmy essaie
d’exercer aussi bien son métier
qu’il tente d’élever sa fille. Mais il
n’y parvient pas : il rate ses coups,
se comporte mal, et sa nervosité
fait craindre le pire. Il est borderline, à l’image d’une Amérique au
bord de la dépression nerveuse.
En décernant la récompense, la
présidente du jury, Sandrine Kiberlain, a salué « un film insolite et
si inventif ». « Quelle joie d’assister
à la naissance d’un artiste, à l’arrivée d’une comète qui suscite les rires et les pleurs avec une singularité qui nous bluffe », s’est réjouie
la comédienne. Les défricheurs de
l’Acid saluent un scénario en dehors des codes du cinéma américain. « Ici, on n’assiste pas à la
montée en puissance du héros ou à
sa chute vertigineuse. Le récit est
fin : on se demande tout le temps
jusqu’où le personnage va-t-il aller ? Il y a une liberté qui porte toute
la structure du film, sans parler de
JIM CUMMINGS
nité de parler vrai aux gens. C’est le
seul endroit de liberté. Je fais le pari
qu’avec mes films je peux concurrencer The Avengers. »
A son actif, une dizaine de
courts-métrages, un travail alimentaire de producteur de sketches, de clips. En 2016, il obtient le
Grand Prix du court-métrage du
festival américain Sundance, temple du cinéma « indé », pour la
première version de Thunder
Road (13 minutes, disponible sur
Internet), dont il tirera un long.
L’acteur et réalisateur
Jim Cummings dans
son film « Thunder
Road ». PANAME DISTRIBUTION
son mode de fabrication artisanal », analyse le cinéaste et coprésident de l’Acid Idir Serghine.
Tourné au Texas, Thunder Road,
clin d’œil à la chanson de Bruce
Springsteen, ambitionne de
s’adresser à toute l’Amérique. A
Paris, il y a une semaine, Jim Cummings nous racontait la fabrication de ce film qu’il a fait « tout
seul » – il en est le réalisateur, le
producteur, le scénariste, le monteur et le performeur. L’homme
est « self made in America », un
touche-à-tout comme Nican Robinson, un ami de sa bande, qui
incarne le collègue de Jimmy dans
Thunder Road. Doux, affable et
souriant, Jim Cummings est aussi
mordant, insolent, gonflé à bloc.
Un curieux mélange dont on n’a
pas fini d’évaluer les dosages.
Né en 1986 à La Nouvelle-Orléans, dans une famille de huit enfants, Jim Cummings a « mangé »
du film toute son enfance. « Il y
avait une location de vidéos en bas
de la rue. Je regardais toutes sortes
de blockbusters, Fight Club, etc. Et
je les refaisais à la maison avec
mes frères et sœurs… », racontet-il. S’il a étudié le cinéma à Boston, ce fan de Robert de Niro a
compris que les portes n’allaient
pas s’ouvrir à lui : « Dans les films
de studio, il n’y a ni véritable violence, ni sexe, ni gros mot. Le public
n’a pas envie d’aller voir ça.
Aujourd’hui, le secteur indépendant a cette incroyable opportu-
Entre rires et larmes, un cocktail du tonnerre
THUNDER ROAD
pppv
Au générique de Thunder Road, Jim
Cummings est crédité comme réalisateur, acteur, monteur, compositeur et
producteur exécutif. Une omniprésence qui peut faire sourire et rappelle à
bien des égards la mégalomanie fêlée
d’un Vincent Gallo, figure chérie du
cinéma indépendant américain. Chez
Cummings, le désir de maîtriser chaque
étape fait signe vers un désir impérieux, une urgence à faire, qui rend son
film si singulier, si furieux, à l’image
même de son héros.
Avant d’être un long-métrage, Thunder
Road était un court, qui correspond à la
première séquence du film et que le réalisateur a décidé de rallonger. Scène
mémorable, imprévisible, où, le jour de
l’enterrement de sa mère, Jimmy
Arnaud, policier texan, prend place
devant l’assemblée pour faire un dis-
cours. Les souvenirs se mêlent anarchiquement aux regrets. Le fils endeuillé
raconte la fois où sa mère enregistrait
tous ses cours de fac sur des cassettes,
car il était dyslexique. Il raconte la passion de la défunte pour Bruce Springsteen, et plus particulièrement pour la
chanson qui donne au titre son film. Il
souhaite lancer la musique, mais le lecteur CD emprunté à sa fille ne veut pas
marcher. Alors il décide de la chanter,
mais n’y arrivant pas, il décrit les paroles.
Performance déréglée
En quelques minutes, qui doivent en durer dix, le programme est à peu près fixé :
Jim Cummings aimantera tout du long la
caméra, prenant tout l’espace pour une
sorte de performance façon Actors Studio totalement déréglée. La scène ne
s’étire pas dans le sens d’un morceau de
bravoure, mais vers le désarroi, l’impuissance – elle se dégonfle. A la suite de l’enterrement, Jimmy essuiera une série de
catastrophes personnelles et presque
aucune éclaircie ne viendra l’apaiser.
Chaque nouveau séisme provoque son
monologue, sa crise de nerfs, sa scène.
Cummings semble envisager son film
comme une série de tableaux où il exploite un seul sentiment jusqu’à épuisement : le deuil d’un fils, la haine cordiale
entre deux ex-conjoints, le sentiment de
voir sa fille grandir trop vite, ou encore
l’amitié masculine. Une palette d’affects
simples, quotidiens, souvent déceptifs,
qu’il s’agit de peindre comme le ferait
l’humoriste Louis C.K., et auxquels Cummings insuffle sa touche : une énergie du
désespoir, une fêlure enfantine.
Il a parfois l’air d’un enfant déguisé en
flic, d’un gosse devant gérer les malheurs
d’une vie d’adulte. Le cinéaste raconte
que, pour tourner la scène d’ouverture et
se mettre en condition, il regardait la fameuse photo de William et Harry devant
le cercueil de leur mère, Lady Diana, et
cite les films Pixar comme le parfait cock-
tail de rires et de larmes qu’il voulait pour
son propre film. Dans le même ordre
d’idées, c’est dans le souvenir des paroles
de la chanson de Springsteen que son
héros trouvera le moyen d’une échappée
– Thunder Road suit un mouvement circulaire aussi imprévisible que déchirant.
Cette innocence désarmante, cette
émotion brute sur laquelle chaque scène
est directement branchée font oublier ce
qui pourrait, dans le film, s’apparenter à
une folie calculée ou à une forme de
pose. Tout semble sincère, donc parfois
maladroit et légèrement bancal. Thunder Road appartient à cette catégorie de
films qui valent comme geste, qu’on ne
peut aimer que totalement et avec l’enthousiasme que provoque une rencontre qu’on sait faite pour durer. p
murielle joudet
Film américain de Jim Cummings.
Avec Jim Cummings, Kendal Farr,
Nican Robinson (1 h 31).
Un personnage universel
Derrière la bizarrerie du film se cache un scénario mûri et testé. « Sur
les réseaux sociaux américains, les
violences policières sont un sujet
omniprésent, ça intéresse les gens,
constate-t-il. Mon défi a été de
montrer un policier doté d’une certaine sensibilité. En même temps, je
voulais l’émasculer et le rendre ridicule. J’ai travaillé sur une vision à
360 degrés du personnage. Comme
on dit aux Etats-Unis, j’ai utilisé
tous les morceaux du bison ! » Que
vont penser les spectateurs américains et en particulier les Texans
qui découvriront le film en octobre, dans le circuit Alamo Draft
Theater ? « Le film peut réunir les
gens de gauche et de droite. Les démocrates diront que ce policier fragile ne devrait pas être armé. Et les
républicains me remercieront
d’avoir humanisé la police. »
Avec Jimmy le policier, le réalisateur a voulu créer un personnage
universel : « C’est une référence à
Charlie Chaplin dans Le Dictateur
[1940]. J’ai demandé à la costumière de faire les jambes de son
pantalon trop larges. Ainsi, Jimmy
flotte comme Chaplin. Il a l’air stupide alors que ses collègues ont des
tenues serrées. » Jimmy est un cas à
part dans cet Etat du Texas, « où la
masculinité et la testostérone sont
une religion ». « C’est une prison »,
dénonce le cinéaste. « Il y a des suicides chez ces hommes qui s’interdisent de parler de leurs émotions.
J’ai fait aussi ce film pour ces gars »,
explique « saint Jim ». p
clarisse fabre
Le sapin qui cache le « désert vert »
Le documentaire de François-Xavier Drouet dénonce la mal-forestation et la monoculture du douglas
LE TEMPS DES FORÊTS
pppv
Ç
a sent le sapin. Il flotte une
atmosphère de mort latente, pas visible à l’œil nu,
dans le documentaire de
François-Xavier Drouet, sobrement intitulé Le Temps des forêts.
Les arbres sont bien là, dans le Limousin, le Morvan, les Vosges ou
les Landes. Mais cette verdure rassurante – surtout pour les citadins
– devrait pourtant nous inquiéter.
Il faut dessiller les yeux du spectateur. Toute la force et l’originalité
du film résident dans la déconstruction de l’image de la forêt
authentique, au fil d’une enquête
patiente et tenace dans la veine
des films de Dominique Marchais
– Le Temps des grâces (2009) et La
Ligne de partage des eaux (2014).
Comme pour démasquer les
faux-semblants, le film s’ouvre
sur l’image d’une forêt sur le plateau de Millevaches. L’instant
d’après apparaît une carte postale ancienne du même paysage,
mais dénudé. A l’origine, les arbres n’existaient pas. Ils ont été
plantés pour des raisons industrielles, et le paysage s’est assombri, explique en voix off une
vieille dame, qui, telle une conteuse, ajoute : « Les sapins m’ont
fait partir. » La promenade commence, et on entre petit à petit
dans ce sujet touffu et paradoxal,
où le tapis d’aiguilles peut être
un signe de mauvais présage.
Le danger, explique FrançoisXavier Drouet, n’est pas la défo-
restation mais la « mal-forestation » : on ne laisse plus le temps
aux arbres de grandir. On plante
ceux qui poussent le plus rapidement en vue de les couper le plus
vite possible. Dans cette course à
la compétitivité, qui se conjugue
avec l’engrais, le sapin sort gagnant. Victoire du « douglas » et
de la monoculture au détriment
de la diversité des feuillus. On
coupe l’arbre, rien ne reste en
travers du chemin et il n’y a plus
de nichoirs pour les oiseaux.
D’ailleurs, on ne les entend plus
chanter.
C’est le « désert vert », dit
l’auteur. L’une des images les plus
saisissantes du film est la vision
d’agents forestiers qui, tels des
Playmobil, plantent des minisapins selon un geste répétitif,
quasi chorégraphique. On a pourtant assez d’essences (bouleau,
châtaignier…) pour faire la route
dans l’autre sens, pour paraphraser Alain Souchon. La forêt durable est compatible avec les enjeux
économiques, affirment des forestiers « résistants ». La sonnette
d’alarme avait déjà été tirée dans
une étude réalisée en 2013 par des
habitants du plateau de Millevaches (dont François-Xavier
Drouet fait partie), Rapport sur
l’état de nos forêts, téléchargeable
sur Internet.
On coupe, et on replante
Récompensé le 11 août du Grand
Prix à la Semaine de la critique du
Festival de Locarno, Le Temps des
forêts arrive en salles avec de
nombreuses séances-débats en
perspective. Car ce film engagé
laisse la parole à ceux qui assument la gestion actuelle : les arbres, affirment-ils, ça se récolte.
On coupe et on replante. Le transport des marchandises, la mondialisation nécessitent de l’emballage. Faire pousser des arbres
pour qu’ils finissent en palette ?
Nul doute que l’Office national
des forêts enverra dans les salles
obscures des représentants de la
direction. Dans le cadre de leur
mandat syndical, des agents de
l’ONF ne cachent pas en effet leur
profond désarroi.
Sans provoquer ni chercher à
contredire son interlocuteur, le
réalisateur pose des questions
simples. Quel est le quotidien du
conducteur de l’abatteuse ? L’un
d’eux répond que l’engin coûte
cher et qu’il faut l’amortir. Il travaille « dix à douze heures par
jour » afin de couper ses « deux
cents mètres cubes » quotidiens.
« On est un peu esclaves de nos
machines », reconnaît-il.
On apprend qu’un arbre a besoin de temps, disons quarante
ans, pour puiser sa force dans le
sol. Ce n’est qu’ensuite qu’il peut
« lui » rendre à son tour des éléments nutritifs – la chute des
feuilles et leur décomposition
participent à la formation d’un
humus protecteur. Le couper
avant, c’est un peu un crime. Une
forestière le dit : « C’est une
société, une forêt. » p
cl. f.
Documentaire français de
François-Xavier Drouet (1 h 43).
culture | 17
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Leningrad, nid d’artistes
Autour de la figure de l’écrivain Dovlatov, Alexeï Guerman Jr livre une évocation glaciale de l’ère soviétique
DOVLATOV
ppvv
résenté lors de l’hiver
2017 à la Berlinale, Dovlatov est comme le pendant enneigé et angoissé du très solaire Leto (l’été),
de Kirill Serebrennikov, découvert quelques mois plus tard à
Cannes. Là où Serebrennikov célébrait l’éclosion d’une génération,
celle qui allait vivre la fin du système soviétique, le film d’Alexeï
Guerman Jr accompagne les aînés
des jeunes rockeurs de Leto à
l’entrée de la dernière glaciation
politique, en 1971, sous la houlette
de l’un des héros de ce temps,
l’écrivain Sergueï Dovlatov.
Plutôt que d’embrasser tout le
parcours de Dovlatov, né en 1941,
exilé aux Etats-Unis de 1978 à sa
mort, en 1990, Guerman a choisi
de le suivre à la trace pendant
quelques jours, au moment de
la célébration de l’anniversaire
de la révolution d’Octobre. Hasard du tournage ou patience délibérée du cinéaste, il neige sur
Leningrad (l’actuelle Saint-Pétersbourg). Les lampions, les affiches colorées à l’effigie de Marx,
Engels et Lénine sont voilés par
les flocons, masqués par le
brouillard. La question implicite
est, bien sûr : comment pouvait-on espérer bâtir un monde
nouveau dans les congères, sous
des arbres sans feuilles ?
Dans cette agitation propagandiste, Sergueï Dovlatov (l’acteur
serbe Milan Maric) traîne sa
grande carcasse. Il tente de son
mieux de collaborer à de petites
publications émanant de diverses
instances du parti. Sur un chantier naval, il interroge les ouvriers
déguisés en écrivains de l’âge d’or
de la littérature russe, à l’occasion
du baptême d’un bateau qu’ils
ont construit. Dovlatov dit bon-
P
Au centre,
Dovlatov,
le héros
du film,
entouré
de ses amis
intellectuels
et artistes.
PARADIS FILMS
jour à Gogol et à Tolstoï, qui lui
expliquent que la littérature doit
exalter le socialisme.
Encore et encore, Guerman, puisant aussi bien dans le répertoire
littéraire de son modèle (Dovlatov a été édité en France chez Anatolia et La Baconnière) que dans
son imagination, tord imperceptiblement le quotidien bureaucratique vers l’absurde le plus délirant. Celui-ci peut virer au cau-
Le rideau
de la comédie
kafkaïenne menace
sans cesse de
se déchirer pour
révéler la tragédie
sous-jacente
chemar : il y a, au milieu du film,
une séquence bouleversante qui
voit Dovlatov envoyé sous terre
par son rédacteur en chef ; dans
la lumière du chantier du métro
de Leningrad, il doit retrouver un
ouvrier-poète nommé Kouznetsov, mais la muse de celui-ci l’a
quitté ; brusquement on entend
des cris, les pleurs d’une femme
– les ouvriers viennent d’exhumer un charnier d’enfants, les
pensionnaires d’un jardin d’enfants tués par un bombardement
nazi pendant le siège de la ville,
trente ans plus tôt.
Le rideau de la comédie kafkaïenne menace sans cesse de se
déchirer pour révéler la tragédie
sous-jacente. La malédiction du
jeune écrivain est d’être conscient
de cette éventualité. Il tente de la
tenir à distance par une ironie rêveuse qui se heurte elle-même à
sa terrible capacité d’empathie.
Du combat entre la dérision et la
compassion, on voit bien qu’il
doit sortir quelque chose. Mais ce
quelque chose – les textes de
Dovlatov – n’a pas droit de cité
dans la ville du Palais d’hiver et de
l’Institut Smolny.
Hommage filial
Autant que le combat intérieur de
l’artiste, Alexeï Guerman met en
scène le champ de bataille. Il
déploie quelques instants choisis
en de longues séquences, ellesmêmes découpées en patients
travellings : une fête improvisée
entre jeunes artistes sur le toit
d’un immeuble, une soirée chez
un apparatchik culturel, une journée de tournage d’un film officiel.
La caméra passe de groupe en
groupe, suit une conversation
jusque dans sa dernière impasse.
On voit passer la figure du poète
Joseph Brodsky, d’artistes qui
viennent de voir leur échapper le
peu de liberté qu’on leur avait accordé au moment du dégel.
Alexeï Guerman Jr est né en 1976,
peu de temps avant que Dovlatov
ne soit contraint à l’exil. Le père
du cinéaste – Alexeï Guerman – vit
le plus fameux de ses films, La
Vérification, resté sur les étagères
de la censure soviétique pendant
quinze ans, de 1971 à 1986. Mais
Guerman père, qui travaillait à Leningrad, se refusa toujours à l’exil.
Il y a sans doute quelque chose
d’un hommage filial dans la manière dont son fils filme la métropole des soviets, les bureaux
où agonisent les plantes vertes,
les appartements collectifs, une
étrange nostalgie mêlée d’horreur
pour le défunt système. p
thomas sotinel
Film russe d’Alexeï Guerman Jr.
Avec Milan Maric, Helena Sujecka,
Danila Kozlovski (2 h 06).
UNE HISTOIRE D’AMOUR LUMINEUSE
UNE CÉLÉBRATION DE LA JEUNESSE ON ADORE !
20 MINUTES
Un récit d’apprentissage
teinté de fantastique
À NE PAS MANQUER
SUBLIME ! UNE VITALITÉ ÉLECTRIQUE
LA CLAQUE DE LA RENTRÉE
LE PARISIEN
LE MONDE
Kitaro Kosaka s’est inspiré d’un succès de la littérature jeunesse
pour ce film d’animation, qui met en scène une jeune orpheline
FRANCE CULTURE
OKKO ET LES FANTÔMES
ppvv
râce au travail continu
d’un
distributeur
comme Eurozoom, l’animation japonaise est de plus en
plus représentée sur les écrans
français. Okko et les fantômes, en
compétition au Festival d’Annecy
cette année, appartient à la double frange des fables enfantines et
des chroniques campagnardes,
dont le modèle fut peut-être
donné par Mon voisin Totoro
(1988), l’un des chefs-d’œuvre de
Hayao Miyazaki.
C’est d’ailleurs auprès du maître
que le réalisateur Kitaro Kosaka,
animateur chevronné de 56 ans, a
longtemps travaillé (dès 1984, il
collabore à Nausicaä de la vallée
du vent), au point de devenir l’un
de ses plus proches et fidèles collaborateurs. Okko et les fantômes
est inspiré d’un succès de la littérature pour enfants de l’écrivaine
Hiroko Reijo, déjà décliné en
mangas et série télévisée. Il a été
développé au sein du studio Madhouse, actif depuis 1972 et producteur de quelques fleurons du
genre (Gen d’Hiroshima, Perfect
Blue, Summer Wars).
Le récit s’ouvre, de façon assez
inhabituelle, sur un événement
traumatique, amené toutefois
avec tact et prévenance. Okko, une
enfant sage et éveillée, est victime
d’un accident de la route dans
lequel ses deux parents trouvent
G
la mort. Elle part s’installer chez sa
grand-mère, qui dirige un
minshuku (une auberge traditionnelle) dans une station thermale
au cœur d’une région montagneuse. L’orpheline s’acclimate
comme elle peut (les insectes la rebutent), rencontre les employés
de l’établissement, mais aussi le
fantôme inoffensif qui hante les
lieux, sous les traits d’un petit garçon facétieux nommé Uribo.
Invisible aux yeux des adultes,
Uribo convainc Okko d’aider son
aïeule dans la gestion de
l’auberge, pour la soulager et garantir sa succession. L’apprentissage n’est pas aisé pour la petite
fille, qui doit surmonter sa maladresse et sa timidité. Mais d’autres
esprits, apparus dans le sillage
d’Uribo, vont l’aider à la tâche.
« On ne rejette personne »
Kitaro Kosaka a retenu l’option du
trait simple et peu détaillé pour
rendre plus souples et fluides les
gestes et expressions émotionnelles de ses personnages. Les
fantômes servent ici plus ou
moins d’objets transitionnels,
accompagnant l’évolution de la
petite orpheline vers une forme
de maturité. Ils émeuvent surtout
en ce qu’ils incarnent des figures
du deuil : esprits des enfants
décédés du voisinage, ils sont
dépositaires du passé des adultes,
de leur histoire intime, et veillent
ainsi sur eux. Mais le registre fantastique du film, plutôt convenu
et sans grande fantaisie plastique,
n’est sans doute pas ce qu’il a de
meilleur à offrir.
Ainsi Okko et les fantômes ne
semble-t-il commencer vraiment que dans un second temps,
lorsque le fantastique cède
doucement le pas à la chronique d’apprentissage. Okko se
retrouve confrontée à plusieurs
cas épineux de visiteurs dont elle
doit satisfaire au mieux les
besoins : un adolescent rebelle,
une dépensière ruminant un
chagrin d’amour, un père de
famille privé d’un rein et soumis
à un régime strict.
L’établissement
s’apparente
bientôt à une sorte d’hospice des
cœurs brisés, où les infirmes et
les accidentés de l’existence viennent chercher réconfort et soulagement. « On ne rejette personne », telle est la devise tacite de
l’auberge, et l’apprentissage que
fait Okko du service au client
s’avère surtout celui du soin, de la
compréhension et du don de soi
– jusqu’à un cas de conscience
particulièrement retors. C’est
dans ce registre réaliste et sensible, attentif aux enjeux des auberges traditionnelles (et à leur
concurrence avec les hôtels de
luxe), que le film trouve son véritable rythme de croisière et finit
par toucher en plein cœur. p
mathieu macheret
Film d’animation japonais
de Kitaro Kosaka (1 h 35).
TÊTU
LE FIGARO
18 | culture
0123
Dissolution de la solidarité
L’opposition entre l’héritier qui
vite trouve ses marques et s’élève
dans les classements et l’outsider
habité par sa vocation pourrait être schématique si William
Lebghil et Vincent Lacoste ne
nuançaient avec intelligence
leurs personnages. Le premier est
changeant, proie d’enthousiasmes fugitifs et de doutes persistants, les certitudes du second
sont minées par sa vulnérabilité
aux préjugés des autres, jusqu’à
se briser sur l’obstacle. Vincent La-
thomas sotinel
Film français de Thomas Lilti.
Avec William Lebghil, Vincent
Lacoste (1 h 32).
LE MONDE • 188 x 272 mm • FU • BERN • Parution le : 11/09 Remise le : 07/09 • New 4 Col
OM •
BAT
STÉPHANE BERN
À LA BONNE HEURE 11H-12H30
K Retrouvez l’intégralité des critiques
sur Lemonde.fr
pppv À N E PAS MAN QU ER
Le Temps des forêts
Documentaire français de François-Xavier Drouet (1 h 43).
Mademoiselle de Joncquières
Film français d’Emmanuel Mouret (1 h 49).
Thunder Road
Film américain de Jim Cummings (1 h 31).
ppvv À VOI R
Dovlatov
Film russe d’Alexeï Guerman Jr (2 h 06).
Okko et les fantômes
Film d’animation japonais de Kitaro Kosaka (1 h 35).
Première année
Film français de Thomas Lilti (1 h 32).
vvvv ON PEU T ÉVI T ER
Le Pape François : un homme de parole
Documentaire suisse, italien, allemand et français
de Wim Wenders (1 h 36).
Avec ce long-métrage, le Vatican a certainement voulu redorer,
voire moderniser son image, en s’offrant un cinéaste de renom. Quant à Wenders, il a pu croire qu’il était encore possible
de faire œuvre d’auteur tout en assurant l’œuvre de propagande. Pendant une heure et demie, le cinéaste allemand s’entretient avec le pape François et le suit dans ses déplacements,
prêchant la bonne parole et se recueillant aux quatre coins du
monde. Il faut le dire, Jorge Mario Bergoglio, de son vrai nom,
nous apparaît tour à tour sympathique, spirituel et d’une humilité qui appelle le respect, en cela, la publicité est assurée, et
l’homme est dans son rôle. C’était évidemment sans compter
les dernières révélations (propos sur les homosexuels, affaire
de pédophilie étouffée) qui ne manqueront pas d’exacerber
l’évidente partialité à l’œuvre dans le documentaire.
Gageons pourtant que Le Pape François. Un homme de parole,
trouvera son public au sein d’une partie de la communauté
catholique. Le document ne prétend pas à autre chose qu’à
prêcher une niche de convaincus et s’assure ainsi de remplir
convenablement les salles. p m.j.
À L’AF F I C HE ÉGALEMEN T
J’ai perdu Albert
Film français de Didier van Cauwelaert (1 h 40).
Le Grand Perdu
Film français d’Avénarius d’Ardronville (1 h 18).
Le Quatuor à cornes
Programme français et belge de trois courts-métrages
(La Clef des champs, de Benjamin Botella et Arnaud Demuynck ;
Dorothy la Vagabonde, d’Emmanuelle Gorgiard ;
Aglaé la Pipelette, de Pascale Hecquet).
Les Deguns
Film français de Cyrille Droux et Claude Zidi Jr (1 h 32).
Ma Fille
Film français de Naidra Ayadi (1 h 20).
Peppermint
Film américain de Pierre Morel (1 h 35).
Searching - Portée disparue
Film américain d’Aneesh Chaganty (1 h 41).
LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE
Nombre
de semaines
d’exploitation
ON A TELLEMENT
DE CHOSES À SE DIRE
Nombre
d’entrées (*)
Nombre
d’écrans
Photo de famille
1
181 637
331
En eaux troubles
3
168 194
478
BlacKkKlansman
3
147 605
365
Les Vieux Fourneaux
3
101 070
552
Kin : le commencement
2
73 566
394
Mission : impossible...
6
72 657
506
Hotel Transylvanie 3
7
64 772
544
Un nouveau jour sur Terre
1
57 789
321
Equalizer 2
4
52 919
401
Les Indestructibles 2
10
51 517
434
AP : avant-première
Source : « Ecran total »
© William BEAUCARDET/RTL
L
a médecine nourrit un
pourcentage suffisamment élevé de la fiction
en images – films, séries –
pour qu’on s’étonne qu’un cinéaste s’y consacre à plein temps,
surtout s’il est médecin. Après
l’apprentissage de l’exercice de
l’art (Hippocrate, 2014), sa pratique quotidienne (Médecin de
campagne, 2016), Thomas Lilti
met en scène, dans son troisième
long-métrage, ce rite étrange et
douloureux par lequel doivent
passer les futurs praticiens.
Première année s’ouvre sur le
spectacle de centaines de jeunes
gens attablés en rangs serrés dans
un hangar. Ils sont là pour noircir
des cases sur des feuilles de papier. On connaît le curriculum vitae du réalisateur (médecin, il a
continué d’exercer tout en faisant
ses premiers pas au cinéma), on a
coste, qui avait montré sa capacité
à souffrir à l’écran en phtisique
dans Le Journal d’une femme de
chambre, de Benoît Jacquot, est ici
victime d’un autre mal et tout
aussi convaincant.
L’autre réussite de Première année se trouve dans la peinture de
cette société éphémère organisée
pour que les uns souhaitent tout le
malheur du monde aux autres. A
quelques incidents près, cette dissolution de la solidarité ne prend
jamais la forme de la méchanceté
ou de la cruauté. Ce n’est pas
la peine, c’est la vie quotidienne
des étudiants qui est méchante et
cruelle, comme celle d’une émission de télé-réalité. Il se trouve que
l’annonce de la réforme du numerus clausus en fin de première année de médecine apporte un semblant de happy end à ce film. p
L A
ppvv
par l’avidité masochiste avec laquelle ses condisciples l’acceptent, les plus enthousiastes étant
les redoublants.
Antoine (Vincent Lacoste) a obtenu par dérogation le droit de
tripler, après avoir raté d’un
rien le passage en deuxième année de médecine et refusé de
choisir dentaire ou pharmacie.
Ses parents ne comprennent rien
à ses études.
D E
PREMIÈRE ANNÉE
vu le titre du film en entrant dans
la salle, l’énormité de la situation
saute aux yeux : l’identité du praticien qui soignera votre cancer
ou votre dépression dépend de la
capacité de ces étudiants à faire
face à cette épreuve, qui relève
plus de l’expérimentation animale que de la formation scientifique et professionnelle.
Cette contradiction entre le savoir inculqué et restitué mécaniquement et la complexité
humaine de ce qui viendra, Thomas Lilti la dissèque avec méthode, un peu de colère et l’appui
de deux acteurs qui font de ce qui
est un film à thèse l’épisode d’un
roman de formation.
A la sortie du lycée, Benjamin
(William Lebghil) se laisse
convaincre d’entrer en médecine.
Garçon décontracté, dont on apprendra bientôt qu’il est fils de
chirurgien, il commence son année à bas régime, tranquillement
éberlué par la surpopulation des
amphis, par la charge de travail,
F I L M S
Thomas Lilti s’intéresse à l’examen que subissent les futurs praticiens
L E S
Faire médecine, à s’en rendre malade
S E M A I N E
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Evolution
par rapport
à la semaine
précédente
Total
depuis
la sortie
181 637
↓
↓
↓
↓
↓
↓
– 48 %
1 251 016
– 33 %
822 787
– 41 %
650 470
– 58 %
271 600
– 52 %
2 865 172
– 69 %
2 779 209
57 789
↓
↓
– 45 %
724 817
– 63 %
5 484 304
* Estimation
Période du 12 au 16 septembre inclus
La rentrée n’est jamais propice aux débordements de fréquentation.
Pour preuve, deux films seulement parmi les sorties du 5 septembre
parviennent à trouver une place dans le haut du tableau. La comédie
française Photo de famille, avec ses dysfonctionnements divers
et variés, profite de la situation et s’empare de la tête du classement
avec 180 000 entrées. Un nouveau jour sur Terre, documentaire
animalier de la BBC, qui se prévaut de la tradition maison et de vues
inédites sur les hôtes de notre planète qui chauffe, enlève quant
à lui la huitième position. Pour le reste, que du vieux. A commencer
par En eaux troubles, production sino-américaine dont un mégalodon
est la vedette, laquelle a déjà avalé tout cru 1,2 million de spectateurs
français en troisième semaine, confortant en deuxième place
son territoire. Juste derrière lui, BlacKkKlansman, comédie engagée
et anti-trumpienne de Spike Lee, vaut à son auteur un beau retour
en grâce avec près d’un million de spectateurs lui aussi. Quant
aux Indestructibles 2, encore accrochés à la dixième place après
plus de trois mois d’exploitation, ils n’usurpent décidément pas
leur nom en atteignant le cap impressionnant, qui plus est pour
un film d’animation, des 5,5 millions d’entrées.
télévision | 19
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
La mort en bleu
horizon
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Damien Odoul tente, avec audace et souvent
avec brio, d’imaginer l’expérience des
combattants de la première guerre mondiale
ARTE
MERCREDI 12 - 23 H 35
FILM
D
amien Odoul est né
cinquante ans après la
fin de la première
guerre
mondiale.
Quand il était enfant, le 11 novembre, il restait encore des anciens combattants autour du monument aux morts. Des hommes
pouvaient encore raconter de
vive voix ce que l’écrivain Gabriel
Chevallier (l’auteur de Clochemerle, Les Éditions Rieder Paris,
1934), mobilisé de 1914 à 1918,
avait décrit dans La Peur (Stock,
1930), le récit dont est inspiré le
film de Damien Odoul.
Après les témoignages directs
(Les Croix de bois, de Raymond
Bernard, 1932), après l’analyse et
la dénonciation de l’horreur (Les
Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick, 1957), est venu le temps
d’imaginer ce que fut cette expérience que l’humanité (en tout cas
sa moitié mâle) s’infligea à ellemême. Sans renoncer au respect
que l’on doit aux faits établis, Damien Odoul tente de mettre en
scène la transformation du
monde d’un endroit où l’on vit en
un lieu où l’on meurt et – au
mieux – où l’on survit. C’est-à-dire
préférer les sensations à la raison,
ou même aux émotions.
Les risques inhérents à ce parti
pris sautent parfois aux yeux : les
êtres qui passent devant la caméra, en pantalon garance ou en
capote bleu horizon, ne sont parfois que des silhouettes de papier
découpé. La logique infernale du
conflit, les mécanismes de machine guerrière sont simplifiés à
l’extrême. Et puis, pour convaincre tout à fait de l’immensité de la
catastrophe, il aurait sûrement
fallu plus de moyens que ceux
dont Damien Odoul a disposé.
Indifférence à l’horreur
N’empêche, La Peur fait peur, et
pour les bonnes raisons. Le récit –
ou ce qui en tient lieu – s’attache
aux pas d’une jeune recrue, Gabriel (Nino Rocher), qui s’engage
dès août 1914, mais n’arrive sur
les lieux des combats qu’à l’hiver
suivant. L’horreur s’insinue peu à
peu. En quatre ans de guerre (et
une heure et demie de film), Gabriel connaîtra les hôpitaux de
campagne, le retour au front, l’in-
MERCREDI 12 SEPTEMBRE
TF1
21.00 Esprits criminels
Série. Avec Joe Mantegna, Matthew
Gray Gulber (EU, 2018, 150 min).
23.30 Blacklist
Série. Avec James Spader, Megan
Boone (EU, 2017, 155 min).
France 2
21.00 Alex Hugo
Série. Avec Samuel Le Bihan, JeanMarie Winling (Fr., 2017, 105 min).
22.45 Alex Hugo
Série. (Fr., 2014 et 2017, 190 min).
Pierre Martial Gaillard (à gauche) incarne Nègre. JPG FILMS 2015
différence progressive à l’horreur. La volonté du metteur en
scène de faire de son personnage
principal le miroir de ce qui l’entoure affaiblit sans doute son
film. Celui-ci est envahi par les
personnages secondaires, Nègre
(Pierre Martial Gaillard), un
grand type sympathique qui, au
fil des séquences, s’adapte merveilleusement à son nouvel écosystème, profitant de tous les trafics que la boucherie a rendus
possibles. Cette truculence fait
passer au second plan ce qui devrait être le centre de gravité du
film, la transformation de Gabriel. Tout comme elle est reléguée au second plan lorsque surgit Ferdinand (dont le prénom cé-
linien ne ment pas), un type à la
gueule de moine fou, qui prépare
son automutilation, son billet
vers l’arrière.
On s’aperçoit que La Peur, malgré ses imperfections, est parvenu à ses fins lorsque les séquences de retour à la vie civile – les
permissions qui permettent à Gabriel de retrouver celle qui l’aime,
de dîner avec les pékins qui pérorent sur une guerre à laquelle ils
ont échappé – perdent de leur réalité au profit du cauchemar du
front. Ce cauchemar est fait de visions atroces, étranges. Un
groupe de tirailleurs sénégalais
improvise une danse à laquelle se
joint Gabriel, sans en connaître le
sens. Il chemine sans fin dans un
paysage qui a perdu tout sens, on
ne sait même plus dans quel sens
les arbres poussent, ni où commence le ciel. Le bleu horizon des
uniformes est devenu la couleur
du monde.
Dans les interstices de ces visions, le scénario glisse des bribes
d’information : Verdun, les mutineries, l’arrivée des Américains, signalant au spectateur que la fin approche. Mais Odoul tient ses personnages à l’écart de tout espoir.
Dans l’espace confiné d’un film, il
a réussi à créer un monde dans lequel la peur paraît éternelle. p
thomas sotinel
La Peur, de Damien Odoul
(Fr.-Can., 2015, 87 min).
Un documentaire belge montre le Chili de 1973, juste avant le putsch militaire qui a coûté la vie à Salvador Allende
caméra le patron d’une entreprise
de transport. Dans un quartier de
la classe moyenne de Santiago,
alors que l’inflation est galopante,
les queues se forment pour acheter du pain, et la colère antigouvernementale gronde. D’autres témoins défendent au contraire les
bienfaits des nationalisations décidées par le régime.
« Processus révolutionnaire »
C’est là tout l’intérêt du documentaire : montrer un Chili qui,
en 1973, est divisé : manifestations
d’extrême gauche, attentats d’ex-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 213
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 212
HORIZONTALEMENT I. Vicieusement. II. Analysez. Tar. III. Nfi (fin). Rede-
venu. IV. Tirée. Esac (casé). V. Arno. Tilt. Su. VI. Rm. Laitier. VII. Datent.
En. Lé. VIII. Itu. Einstein. IX. Sirotées. Pet. X. Effronteries.
VERTICALEMENT 1. Vantardise. 2. Infirmatif. 3. Cairn. Turf. 4. Il. Eole. Or.
5. Eyre. Aneto. 6. Usé. Titien. 7. Séduit. Net. 8. Eze. Liesse. 9. Vêtent.
10. Etes. Epi. 11. Nanas. Liée. 12. Truculents.
I. Son âme est particulièrement sensible. II. Frappe les monnaies. Se la
casser demande quelques efforts.
III. Prend de la hauteur mais ne va
jamais très haut. Grand cercle imaginaire. IV. Des chefs sous la coupole.
Ouverture de compte. V. Demandent
bien poliment. Virages à bien négocier. VI. Pareil. Trois films avant de
disparaître tragiquement. Dur
comme la pierre. VII. Assures la continuité. Bloc en ville. VIII. Passage vers
le pouvoir. Le singe s’y retrouve.
IX. Peut devenir excessif. Rarement
seul en tête. Saison des amours.
X. Leur plume n’enrichit pas la
littérature.
VERTICALEMENT
1. Claudel ou Bourgeois. 2. Acceptée,
mais c’est limite. Début octobre.
3. Aussi mauvais que ceux du X horizontal. 4. Tour complet. Cube roulant.
Contre tout. 5. Tendit la main. 6. Protégée pour très longtemps. Possessif.
7. Jolis assemblages de mots. Bien
installé. 8. Arménienne, aujourd’hui
en Turquie. Points opposés. Egouttoirs. 9. Eut encore à payer. Arme automatique. 10. Pourra être emprunté
une fois donné. 11. Amérindien.
Crée le mouvement. 12. Condamnés
à une baisse de régime.
trême droite, pénuries alimentaires, transports bloqués…
Les extraits de la dernière interview d’Allende valent le détour. Col
roulé clair, veste sombre, voix
posée, assis devant un cadre verdoyant, le président, qui n’en a
plus que pour quelques jours à
vivre, ne cache pas ses inquiétudes
mais affirme quelques certitudes :
« Pour la première fois dans notre
pays, et peut-être pour la première
fois sur notre continent, on a réussi
à regrouper, sur la base d’un programme commun, les marxistes et
les chrétiens… Nous devons mener
à bonne fin un processus révolutionnaire dans le cadre de la démocratie bourgeoise, en respectant le
pluralisme, la démocratie et la
liberté. » Le ton apaisé ne fait pas
illusion, et Allende évoque clairement les craintes de voir son pays
sombrer dans la guerre civile.
Comme si, face au journaliste
belge, le président chilien savait
déjà ce qui l’attendait. p
alain constant
Allende, an 3, de Josy Dubié,
réalisé par Gérard Loverius (Bel.,
1973, 25 min).
9
9
2
6
3
7
1
8
9
6
2
3
5
8
4
7
1
8
1
7
6
2
4
3
9
5
3
4
5
1
9
7
8
2
6
4
2
8
5
3
6
9
1
7
1
3
9
7
4
2
6
5
8
7
5
6
9
8
1
2
3
4
5
8
1
2
6
9
7
4
3
2
7
4
8
1
3
5
6
9
6
9
3
4
7
5
1
8
2
Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
4
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
8 1
5 2
4 seule fois par ligne,
colonne et par
2 4
9 6 3
5 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
9
7
6
3
N° 42
SEPTEMBRE 2018
NS
& CIVILISATIO
JAPON
MODERNE
TOUT COMMENCE
AVEC L’ÈRE MEIJI
OLE
SAVONAR
PURIFIER
Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde
IL VOULAIT
VICES
FLORENCE DE SES
LES CENTURIONS
PILIERS DES
LÉGIONS ROMAINES
GRANDS
MAGASINS
UNE RÉVOLUTION FEMMES
QUI PASSE PAR LES
TEPE
GÖBEKLI
R TEMPLE
LE PREMIE
DE L’HISTOIRE
Arte
20.55 1918-1939 : les rêves
brisés de l’entre-deux-guerres
Documentaire de Jan Peter
et Frédéric Goupil
(Fr.-Lux.-Bel., 2018, 3 × 52 min).
23.35 La Peur
Film de Damien Odoul. Avec Nino
Rocher, Pierre Martial Gaillard, Eliot
Margueron (Fr., 2015, 87 min).
M6
21.00 Le Meilleur Pâtissier
Jeu présenté part Julia Vignali.
23.25 Le Meilleur Pâtissier,
à vos fourneaux !
Magazine présenté par Julia Vignali
et Cyril Lignac.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-213
& CIVILISA TIONS
I
l ne dure que vingt-cinq minutes, mais ce documentaire
belge, datant de 1973, est un
grand moment de télévision. Une
sorte de leçon d’histoire prise sur
le vif, l’année du putsch militaire
qui entraîna la chute et la mort
brutale de Salvador Allende, président
chilien
ouvertement
marxiste élu en septembre 1970.
Josy Dubé a obtenu, pour la télévision publique belge, la dernière
interview d’Allende. De larges
extraits de cet entretien sont évidemment insérés dans ce documentaire, mais ce n’est pas son
seul intérêt. Dubié a tourné dans
les bidonvilles de Santiago
comme dans les quartiers plus
aisés. Dans des bus désaffectés,
aménagés en salles de classe de
fortune pour les plus démunis.
Dans une immense mine de cuivre (la grande richesse du pays).
Mais aussi à Valparaiso, devant des
carcasses de camions sabotés.
« Nous ne voulons pas de gouvernement marxiste ! », affirme face
Canal+
21.05 Les Ex
Comédie de Maurice Barthélémy.
Avec Jean-Paul Rouve, Arnaud
Ducret (Fr., 2017, 80 min).
22.25 Sales Gosses
Comédie de Frédéric Quiring.
Avec Thomas Solivérès, Jacques
Boudet (Fr., 2017, 90 min).
France 5
20.55 La Grande Librairie
Magazine présenté
par François Busnel.
22.30 C dans l’air
Magazine présenté
par Caroline Roux.
Un président en danger
HISTOIRE
20 H 40
DOCUMENTAIRE
France 3
21.00 Des racines et des ailes
Passion patrimoine :
sur les chemins du Var
Magazine présenté
par Carole Gaessler.
23.30 Avenue de l’Europe,
le mag
Brexit : ça passe ou ça casse
Magazine présenté
par Véronique Auger.
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
Abonnements par téléphone : de France 3289
(Service 0,30 ¤/min + prix appel) ; de l’étranger :
(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
abojournalpapier@lemonde.fr.
Tarif 1 an : France métropolitaine : 399 ¤
Courrier des lecteurs
blog : http://mediateur.blog.lemonde.fr/ ;
Par courrier électronique :
courrier-des-lecteurs@lemonde.fr
Médiateur : mediateur@lemonde.fr
Internet : site d’information : www.lemonde.fr ;
Finances : http://finance.lemonde.fr ;
Emploi : www.talents.fr/
Immobilier : http://immo.lemonde.fr
Documentation : http ://archives.lemonde.fr
Collection : Le Monde sur CD-ROM :
CEDROM-SNI 01-44-82-66-40
Le Monde sur microfilms : 03-88-04-28-60
La reproduction de tout article est interdite
sans l’accord de l’administration. Commission
paritaire des publications et agences de presse
n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
20 |
styles
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Le nouveau break Peugeot
508 SW sera présenté
au Mondial de
l’automobile, qui se
déroule du 4 au 14 octobre,
à Paris. PEUGEOT
les françaises
remontent en gamme
Dans le très convoité segment du premium, chasse gardée des allemands,
les constructeurs hexagonaux n’ont jamais été à la fête.
Grâce à la Peugeot 508 ou la DS7 Crossback, ils pourraient reprendre du galon
AUTOMOBILE
E
voquer les françaises
haut de gamme de ces
dernières décennies a de
quoi laisser dubitatif. Entre les ratages magnifiques (Renault Vel Satis), les pâles copies
d’allemandes (Peugeot 607) ou les
créations bizarroïdes (DS5), les
constructeurs semblent s’être obstinés à manquer leur cible. Les modèles made in France présents sur
le segment des berlines familiales
(celui des Peugeot 508…) totalisaient 567 000 ventes en 2000
mais à peine plus de 80 000
en 2017, selon IHS Markit. En Europe, lorsque l’on pense à une
automobile française, on envisage
une Clio ou une 208. Pas une bourgeoise premium. Les temps pourraient peut-être changer. Le luxe
automobile à la française, disparu
avec la Citroën SM en 1975, n’est
pas en train de renaître, mais plusieurs signaux trahissent, pour la
première fois depuis fort longtemps, un début de remontée en
gamme. Les ventes de Peugeot ou
de Renault parmi les modèles de
plus de 30 000 euros se sont redressées et certains modèles français font le buzz. Avec son design
efficace, son poste de conduite
moderne et ses matériaux de qualité, la Peugeot 3008, élue voiture
de l’année 2017, incarne une nouvelle génération de voitures françaises capables de tutoyer le
sacro-saint segment du premium, chasse gardée des marques allemandes.
La 3008 se vend cher,
35 700 euros en moyenne, et les
versions les mieux dotées, factu-
rées quelque 42 000 euros, pèsent
35 % des ventes. « On ne cible pas la
clientèle premium mais des acheteurs relativement aisés ayant des
envies de montée en gamme », assure Laurent Blanchet, le responsable produit de Peugeot, convaincu que « quelque chose est en
train de se cristalliser autour de la
marque ». La toute nouvelle berline 508, dont la silhouette de
coupé quatre portes un brin canaille tranche avec le style assez
timoré de la génération précédente, présente des premiers résultats prometteurs.
Séparée depuis 2014 de Citroën
(dont la stratégie ne vise pas prioritairement à séduire une clientèle
bourgeoise) afin de s’élancer à la
conquête du haut de gamme, la
marque DS, créée en 2018, a enfin
pris son envol. La DS7 Crossback,
un SUV, est déjà leader de sa catégorie sur le marché français et le
lancement d’une nouveauté chaque année est prévu. En 2019 sera
commercialisée la DS3 Crossback,
un autre SUV destiné à concurrencer les Mini, dévoilée au Mondial
de Paris, début octobre. Chez Renault, la reconquête passe par un
quadrillage du terrain, réalisé avec
une berline classique (Talisman),
l’Espace rajeuni et le SUV Koléos.
De l’eau dans le champagne
« Nos prix moyens augmentent
grâce au succès des versions les
mieux équipées, notamment avec
l’option des quatre roues directrices, et nous séduisons davantage
de clients venus d’autres marques », fait valoir Guillaume Berthier, chargé du haut de la
gamme Renault. En redonnant
CE RETOUR EN GRÂCE
– À DÉFAUT DE RETOUR
EN FORCE – DOIT BEAUCOUP
À LA FRÉNÉSIE DES SUV.
DANS CE DOMAINE,
LE VIRAGE A ÉTÉ NÉGOCIÉ
AU BON MOMENT ET AVEC
UN CERTAIN FLAIR
Vel Satis, C6, 605… trente ans de fiasco
la france n’a jamais vraiment eu la
nostalgie de l’automobile d’avantguerre. Les splendides Bugatti, Delage,
Delahaye, mais aussi Panhard et Renault
ne suscitaient qu’un bref attendrissement. Depuis, le pays, dont la fiscalité
punit depuis plus de soixante-dix ans les
voitures trop opulentes, vite qualifiées
d’« ostentatoires », produisait d’honnêtes familiales, essentiellement pour son
marché extérieur. Les Peugeot 504, Renault Safrane, Citroën CX pouvaient
compter sur des clients fidèles et les usines tournaient.
Dans les années 1990, ce compromis a
volé en éclats. L’apparition du premium a sonné le glas des grandes voitures des marques généralistes. Le filon
des 4 × 4 huppés, ignoré par les constructeurs français mais exploité par
BMW, Mercedes ou Audi, n’a fait qu’accélérer le mouvement.
Côté français, toutes les contre-attaques ont échoué. Peugeot a maladroitement singé les allemands avec la 605,
puis la 607. Citroën a fait du Citroën
(XM), du on-ne-sait-trop-quoi (la C5 de
première génération) et s’est même
auto-parodié (C6) sans plus de succès.
Au début des années 2000, Renault,
qui avait connu son heure de gloire avec
le monospace (Twingo, Scénic, Espace), a
mis au point une stratégie de contournement. Face aux règles du jeu impo-
sées par les firmes allemandes, pourquoi ne pas imposer son propre cahier
des charges, avec des voitures bourgeoises plus spacieuses, hautes, au style inédit, capables de mélanger les genres. Hélas, la très baroque Vel Satis et l’insolite
coupé monospace Avantime furent des
fiascos retentissants qui, des années durant, ont inhibé toute velléité d’innovation, notamment esthétique, au sein de
la marque de Billancourt.
Banales ou trop singulières, sous-motorisées et souffrant trop souvent d’un
manque de fiabilité, les grandes voitures françaises, malgré leurs qualités de
confort, d’habitabilité et de tenue de
route, se sont retrouvées pour ainsi dire
rayées de la carte à la fin des années
2000. Etre exclu du premium n’a pas
seulement heurté l’amour-propre des
états-majors. Pour un groupe, il est devenu indispensable de candidater à ce
L’Avantime,
l’insolite coupé
monospace
du début
des années 2000
de Renault. RENAULT
segment, qui représente 11 % du marché
mondial mais un tiers des profits, croît
plus vite que l’ensemble des immatriculations et explose en Chine.
Profil bas
Finalement converties au SUV – au
point que Renault s’interroge sur l’opportunité de concevoir un successeur à
l’actuel Espace –, les firmes françaises
ont décidé de suivre le mouvement,
mais aussi de créer de nouvelles signatures, afin de partir d’une page blanche.
DS, chez PSA, a très bien réussi ses débuts avec la DS3, avant de se perdre dans
les mêmes méandres que… Renault,
avec les DS4 et DS5.
A suivi une longue traversée du désert, faute de nouveautés, qui vient enfin de s’achever. Alpine, devenue signature à part entière elle aussi, se contente
pour l’heure du joli succès d’estime de la
très néo-rétro A110, mais n’a pas encore
décidé de mettre en chantier le SUV
sportif qui pourrait élargir la gamme.
Prudents, les deux groupes automobiles français sont repartis à l’offensive,
mais jouent profil bas. Revenir sur le devant de la scène, faire aussi bien qu’Audi,
Mercedes ou BMW ? La plupart des experts avancent la même estimation :
une telle entreprise prendra, au bas
mot, trois décennies. p
j.-m. n.
vie à Alpine, le groupe a aussi posé
les jalons d’une nouvelle marque
française de voitures de sport,
spécialité depuis longtemps perdue de vue. L’A110 (58 500 euros),
très bien accueillie, y compris
hors de l’Hexagone, a été livrée en
quelques mois à 600 clients et ses
(modestes) cadences de production vont devoir augmenter.
« Il y a quinze ans, on n’aurait pas
envisagé qu’un tel redressement
soit possible », note Laurent Petizon, spécialiste de l’automobile
chez AlixPartners, qui rappelle
que « tout se jouera en Chine, qui
va devenir le premier marché du
luxe automobile ». Ce retour en
grâce – à défaut de retour en
force – doit beaucoup à la frénésie
des SUV. Les marques françaises
ont, dans ce domaine, négocié le
virage au bon moment et avec un
certain flair. Ces modèles pour
lesquels les familles sont prêtes à
casser leur tirelire et qui pèsent
désormais plus du tiers du marché ont ouvert le jeu de la concurrence. « Le SUV a permis aux constructeurs français de se mettre en
position d’accompagner la mutation du marché et de capter des
clients qui leur étaient inconnus »,
constate Ronan Noizet, consultant chez IHS Markit.
Peugeot, DS et Renault se sont
également convertis au pragmatisme. Avec la 3 008 et la 508, Peugeot a fait le choix d’un « design hyper-expressif et d’un style
intérieur très différenciant », mais,
insiste Laurent Blanchet, « en respectant les codes du premium ». La
marque au lion mise sur « une certaine lassitude du public vis-à-vis
des références allemandes » en
pointant la percée de signatures
telles que Volvo qui proposent
une alternative sans pour autant
s’inscrire à contre-courant. Chez
Renault, où l’on brandissait au début des années 2000 l’étendard de
la contestation des valeurs établies de l’automobile bourgeoise
traditionnelle, on assume une
forme de mea culpa.
« On ne casse pas les codes dans
le haut de gamme, a fortiori lorsque l’on est une marque généraliste. Nous avons donc décidé de
nous y plier, mais en les interprétant. Par exemple en privilégiant
une forme de sensualité dans le design », avance Guillaume Berthier.
DS, qui prétendait s’inspirer de la
réussite du « luxe à la française »
dans le domaine de la joaillerie, de
la maroquinerie ou de la mode, a
mis de l’eau dans son champagne.
Contrairement à la DS7 Crossback,
aux manières un peu trop affectées, la DS3 Crossback opte pour
un style plus épuré et technologique, en ligne avec le genre de
beauté en cour dans la catégorie.
Reste la problématique des moteurs, domaine sur lequel les projets d’émancipation des constructeurs français ont toujours
achoppé. Renault et PSA sont en
retard sur les hybrides et n’ont pas
prévu de se mêler à la course à la
voiture électrique de luxe mais,
assurent leurs dirigeants, ce n’est
que partie remise. « Avec l’électrification, l’hégémonie technologique des grands noms du premium
va tomber. Proposer des véhicules
très puissants va devenir beaucoup moins compliqué », se réjouit
Laurent Blanchet. En 2019, Peugeot et DS lanceront une version
hybride rechargeable de la 3 008
et de la DS7 Crossback développant 300 ch. Du jamais-vu sous le
capot d’une voiture française. p
jean-michel normand
DÉBATS & ANALYSES
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
CARTE BLANCHE – SERGUEI
| Violence
| 21
Il faut renforcer
l’« islam des gens »
Pour l’islamologue Rachid Benzine, le rapport
d’Hakim El Karoui, publié le 9 septembre,
sur l’organisation de l’islam de France ne répond
pas aux questions liées à la propagation des idées
des Frères musulmans
Par RACHID BENZINE
A
Droit d’auteur : nos eurodéputés doivent
voter pour l’Europe de la création
Directeur général de la Sacem, Jean-Noël Tronc
appelle le Parlement européen à ne pas briser
le droit d’auteur lors de l’examen, mercredi
12 septembre, du projet de directive
Par JEAN-NOËL TRONC
M
ercredi 12 septembre, à Strasbourg, haut lieu symbolique de
l’histoire européenne, les 751 députés européens se retrouvent pour un rendez-vous doublement important. D’abord,
le président de la Commission européenne,
Jean-Claude Juncker, prononcera son discours sur l’état de l’Union européenne, le
dernier d’un mandat de cinq ans marqué
par une crise désormais existentielle de
l’UE. Ensuite parce que nos eurodéputés
examineront à nouveau le projet de directive européenne sur le droit d’auteur, faute
d’avoir pu s’accorder sur un texte le 5 juillet.
Ce qui va se passer mercredi aura une importance déterminante pour l’avenir de
l’Europe, bien au-delà du texte lui-même. Il
s’agit en fait de la souveraineté de notre
Union. Avant d’évoquer ce qui peut se passer, il est important de rappeler d’où vient
cette directive. Elle résulte de la volonté
acharnée de la Commission européenne de
réformer le cadre européen du droit
d’auteur sous prétexte que celui-ci ne fonctionnerait pas et entraverait la libre circulation des biens culturels. Ce qui est évidemment faux ! La réalité quotidienne des
centaines de millions d’internautes européens, c’est l’accès à tous les types d’œuvres
culturelles, à toute l’information possible,
grâce à Internet. Les plates-formes Internet
facilitent l’accès des artistes au public. Le
commerce électronique permet, en tout
point de l’Union, de recevoir livres, films,
musique, etc.
Le problème est évidemment ailleurs : depuis le vote des deux grandes directives de
2000, sur le commerce électronique, et
2001, sur le droit d’auteur, s’est progressivement creusé un déséquilibre colossal entre,
d’une part, l’aspiration par quelques grandes plates-formes américaines de toutes les
recettes publicitaires – grâce, en particulier,
à l’utilisation massive des œuvres créées
par les auteurs européens et des articles de
notre presse – et, de l’autre, les forces de la
création et de l’information de l’Europe,
mal, voire pas du tout, rémunérées, mais de
UN LOBBYING
D’UNE VIOLENCE INÉDITE
DE LA PART D’UNE
ENTREPRISE RISQUE
UNE NOUVELLE FOIS
DE DICTER SA LOI
plus en plus dépendantes de ces mêmes
géants technologiques. C’est ce qu’on
appelle le transfert de valeur.
Au lieu de se concentrer sur ce problème,
la Commission a préféré remettre à plat le
cadre juridique du droit d’auteur. Avec ce
projet de directive, elle a ouvert la boîte de
Pandore et, en déclarant au moment de
prendre ses fonctions en 2014, la nécessité
de « briser les barrières nationales en
matière de droit d’auteur », le président
Juncker envoyait un message redoutable.
Il faisait ainsi le lit de ceux qui ne cessent
de vouloir multiplier les exceptions au
droit d’auteur, jusqu’à faire du droit luimême une exception dans l’univers
numérique. Attaque contre la culture,
attaque contre les auteurs, à qui le droit
d’auteur a pourtant permis d’acquérir la liberté, en échappant aux tutelles anciennes du roi, de la religion ou du riche
mécène. Attaque, enfin contre l’un des
pans les plus dynamiques de l’économie
européenne, puisque le droit d’auteur est
l’un des piliers des industries culturelles
européennes, qui représentent 540 milliards d’euros de revenus cumulés et quelque 7 millions d’emplois, comme le rappelait, en 2014, une étude Ernst & Young (EY).
DROIT VOISIN POUR LA PRESSE
Au Parlement européen, même attaque. Là
où un bilan objectif du cadre juridique du
droit d’auteur en Europe était annoncé,
c’est l’unique représentante du Parti pirate
à Bruxelles, groupuscule qui a fait de la
lutte contre la propriété intellectuelle une
obsession, qui se voyait confier un rapport
sur la question ; un peu comme si on avait
confié à un boucher le rapport sur les mérites du végétarianisme.
Né sous les plus sombres auspices, ce projet de directive, grâce au travail acharné de
nombreux députés européens, est à présent moins déséquilibré. Si l’intention de
départ a conduit inévitablement à la proposition de nouvelles exceptions au droit
d’auteur, au moins l’idée qu’il y a urgence à
corriger le transfert de valeur a-t-elle abouti
à proposer deux mesures. L’une (article 11)
reconnaît enfin, par la création d’un droit
voisin pour la presse, que les plates-formes
comme Google ou Facebook, qui utilisent
les articles des journaux et donc le travail
de la presse, doivent la rémunérer en contrepartie. L’autre (article 13) crée les conditions d’un rapport contractuel normalisé
avec des plates-formes comme YouTube,
qui continuent de se retrancher derrière
une irresponsabilité fictive leur permettant de rémunérer dix fois moins les artistes et les auteurs que des services comme
Spotify ou Deezer.
Mercredi, au Parlement européen, trois
scénarios sont possibles : le premier, c’est à
nouveau le rejet du mandat de discussion,
ou le renvoi en commissions de l’examen
de certains articles. Compte tenu du peu de
temps qu’il reste à cette mandature européenne, cela revient à enterrer définitivement le projet de directive.
Le second scénario serait que le Parlement adopte une version équilibrée de la
directive avec ses nouvelles exceptions, jamais bienvenues, mais au moins, en contrepartie, des droits nouveaux pour notre
presse, pilier de notre démocratie européenne, et les conditions d’une meilleure
protection et rémunération pour nos
auteurs. Encore faut-il que, au stade du « trilogue » européen, qui réunit le Conseil, la
Commission et le Parlement, cet équilibre
précaire ne soit pas remis en cause au détriment des secteurs européens de la création
et de la culture.
Mais on peut craindre aussi un troisième
scénario, celui du pire : l’adoption d’un
mandat de négociation, mais sur la base de
versions qui reviennent à annuler les effets
attendus des articles 11 et 13, voire pis. Certains amendements prévoient par exemple
une exception générale pour les petites entreprises. Au nom de quoi ? On parle d’innovation. Mais le droit d’auteur nourrit
l’innovation créative et n’est fonction que
du revenu dégagé par celui qui exploite des
œuvres protégées à son profit, peu importe
la taille de l’entreprise concernée. De
même, pour la presse, certains amendements font courir le risque que Google
News échappe au périmètre du nouveau
droit voisin, alors que Google a plus de 95 %
de part de marché partout en Europe.
Un nouvel échec de la directive serait un
jour noir pour l’Europe de la culture et de la
création. Un lobbying d’une violence inédite de la part d’une entreprise – avec la menace de couper les liens Internet vers la
presse, véritable censure, déjà utilisée lors
de tentatives de législation en Espagne et
en Allemagne – aurait ainsi réussi une nouvelle fois à dicter sa loi.
Il faut que nos élus méditent ces chiffres :
une enquête menée cet été par Harris Interactive montre que 61 % des citoyens européens s’inquiètent que les géants de la technologie puissent « compromettre le fonctionnement des démocraties » et que les
deux tiers d’entre eux « estiment que les
géants de la technologie ont plus de pouvoir
que l’Union européenne ». A tous nos eurodéputés, nous disons, avec gravité : le
12 septembre, votez pour l’Europe de la
création, ne votez pas pour l’Europe de la
soumission. p
¶
Jean-Noël Tronc est directeur général
de la Société des auteurs, compositeurs
et éditeurs de musique (Sacem)
lors que les assises territoriales de l’islam, promues
cet été seulement par le
gouvernement dans les différentes
régions et organisées par les préfets, sont encore en cours, les choses semblent s’accélérer en vue
d’une nouvelle organisation de l’islam de France. Ainsi, l’Institut Montaigne vient de publier un rapport
dirigé par Hakim El Karoui, « La fabrique de l’islamisme », qui montre
de manière rigoureuse comment,
ces dernières décennies, en France
comme ailleurs dans le monde, l’islam s’est laissé « wahhabiser » (en
référence à l’islam promu par le
royaume saoudien) et « fréririser »
(eu égard à l’influence grandissante
des Frères musulmans, malgré leur
actuelle persécution en Egypte). Le
président de la République a reçu
voici quelques jours cet important
travail (plus de 620 pages !), et le
ministre de l’intérieur vient de se
féliciter de son contenu.
La grande question est de savoir
comment les débats suscités par les
assises territoriales, d’une part, et le
contenu de ce rapport, d’autre part,
vont aboutir à des mesures concrètes qui favoriseront, comme le veut
le président de la République, le
triomphe d’un islam des musulmans de France en harmonie avec
les idéaux de notre République laïque et au service d’un véritable « vivre-ensemble ». Déjà circulent quelques grandes idées promues par
Hakim El Karoui qui auraient la faveur du chef de l’Etat : une surveillance accrue des flux financiers
liés à l’islam ; une organisation plus
contrôlée des pèlerinages dans les
lieux saints de l’islam ; et une taxe
sur les produits halal, collectée par
un nouvel organisme.
On peut constater que ces propositions, contrairement au contenu
principal de « La fabrique de l’islamisme », qui traite de l’importance
du récit idéologique dans les mutations de l’islam international et
français, relèvent d’une approche
totalement économique, le cœur
de la pensée de ceux qui les préconisent étant que si l’argent est le
nerf de la guerre, il est aussi celui de
l’organisation des religions. Pour
eux, tant qu’il n’y aura pas de gestion rigoureuse de l’argent de l’islam, il ne pourra pas y avoir une organisation satisfaisante de cette
religion pour la formation des
imams, comme pour la construction des lieux de culte et de transmission du savoir religieux.
RISQUE DE SUSPICION GÉNÉRALE
La première proposition part du
constat que tout ce qui tourne
autour de l’islam – collectes auprès
des fidèles au moment des prières
et prêches du vendredi, organisation des pèlerinages, activités
commerciales liées au respect de
règles, notamment alimentaires (le
halal) – génère et appelle beaucoup
d’argent, sans qu’il y ait un contrôle
réel de la régularité de ces flux et de
l’honnêteté de tous les acteurs. Il
est donc envisagé la création d’une
structure spécifique de type Tracfin
au ministère des finances, à l’image
de ce qui est déjà en place pour surveiller tout ce qui est fraudes, blanchiment d’argent, financement du
trafic de la drogue et du terrorisme.
En fait, Tracfin a compétence
pour tous les types d’escroquerie et
de financements illicites. Est-il nécessaire, et plus encore souhaitable,
d’y ajouter une structure spéciale
pour surveiller la religion musulmane ? D’ailleurs, si les finances
des grandes Eglises traditionnelles
sont très contrôlées par Bercy,
d’autres organisations à vocation
religieuse (églises dites « évangé-
CES PROPOSITIONS
RELÈVENT D’UNE
APPROCHE
TOTALEMENT
ÉCONOMIQUE
liques », organisations bouddhistes…) mériteraient de faire aussi
l’objet d’un réel contrôle. Si l’on met
en place une sorte de « police financière pour la surveillance de l’islam », ne court-on pas le risque de
créer une suspicion générale sur les
organisations musulmanes ?
La deuxième proposition apparaît comme la plus réaliste, mais
elle semble en contradiction totale
avec le rapport Montaigne, qui est
une dénonciation des stratégies
saoudiennes pour imposer partout
dans le monde son modèle wahhabite. En effet, l’idée est de se mettre
d’accord avec le royaume saoudien
pour que celui-ci, fort de sa souveraineté, n’agrée que les agences qui
contribueront volontairement au
financement de l’islam de France
en versant une part de leurs bénéfices à une association nationale de
financement de l’islam.
Des tractations diplomatiques entre la France et l’Arabie saoudite
permettraient d’établir une liste
des « bonnes agences ». Alors que la
république laïque ne saurait imposer à des agences d’organisation du
pèlerinage cette taxe religieuse, des
accords diplomatiques francosaoudiens délégueraient, en quelque sorte, cet acte à l’Etat confessionnel wahhabite. Mais si cela est
« jouable » légalement, est-ce moralement acceptable ? Est-il cohérent
d’aller chercher la collaboration,
pour organiser l’islam de France,
des tenants de l’islam le plus obscurantiste et le plus négateur des
droits de l’homme ?
La troisième proposition porte
sur l’instauration d’une taxe sur
tous les produits halal (dans l’alimentaire, mais aussi dans la cosmétique ou l’organisation de séjours de vacances), qui serait mise
en place et gérée par une association musulmane pour l’islam de
France. Mais comment l’Etat laïque
peut-il imposer à des acteurs économiques divers (l’essentiel de l’industrie du halal, en France, est détenu par des industriels et de
grandes enseignes qui ne sont pas
de confession musulmane) le financement d’une religion ?
On voit bien que le modèle historique vers lequel beaucoup regardent est le financement des institutions religieuses juives, que permet
un contrôle rigoureux de la cacherout par le Consistoire central israélite de France et les consistoires régionaux. Mais c’est oublier que ce
système a été établi sous un autre
régime politique et juridique que
celui de la loi de séparation des
Eglises et de l’Etat, à savoir celui de
Napoléon Ier, en 1808.
On le voit : même si le rapport dirigé par Hakim El Karoui représente un progrès dans la prise de
conscience collective de ce qui se
joue actuellement sur la scène de
l’islam de France, nous sommes
encore bien loin de détenir les solutions pour, à la fois, limiter l’influence des réseaux « fréristes » et
salafistes, et soutenir, renforcer,
promouvoir « l’islam des gens »,
l’islam, bienveillant à l’égard des
non-musulmans, de la majorité des
musulmans de France. p
¶
Rachid Benzine est islamologue,
chercheur au Fonds Paul-Ricœur
22 | débats & analyses
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
La très problématique modération des réseaux sociaux
Analyse
damien leloup
Service Pixels
PRISE
DE CONSCIENCE
TARDIVE, MOYENS
INSUFFISANTS,
PRIORITÉ DONNÉE
À LA CROISSANCE
AU DÉTRIMENT
DE LA QUALITÉ
EXPLIQUENT
LA SITUATION
ACTUELLE
B
outefeux ou censeurs : on ne
compte plus les critiques à
l’égard des pratiques de modération des réseaux sociaux. Le
président américain accuse
Google et Twitter de « censurer » les conservateurs ; les Nations unies
pointent dans un rapport le rôle de la propagande diffusée sur Facebook dans les crimes
contre l’humanité visant les Rohingya en Birmanie ; partout, des millions d’internautes se
plaignent de voir des messages anodins supprimés ou, au contraire, des messages insultants laissés en ligne. Bref, s’il est un point qui
fait l’unanimité, c’est qu’en matière de modération, les réseaux sociaux sont nuls. Certes, avec des nuances. En matière de pédopornographie ou de propagande terroriste,
les progrès ont été réels et tangibles – ces
contenus sont aujourd’hui supprimés très
rapidement, de manière automatique. Pour
tout le reste, la réponse des grands réseaux
sur la modération est la même partout :
« C’est compliqué ! »
Twitter a assuré, à de multiples reprises ces
dernières années, avoir pris conscience du caractère endémique du harcèlement sur son
réseau, mais la situation n’a fait qu’empirer.
Facebook a investi massivement dans l’em-
bauche de modérateurs, mais la prolifération
de messages de haine en Birmanie a montré
que ces ressources étaient mal réparties – et
insuffisantes pour les quelque 2 milliards
d’utilisateurs de la plate-forme. YouTube se
débat avec son propre algorithme de recommandation pour qu’il cesse de proposer aux
internautes vidéo conspirationniste après vidéo conspirationniste.
Prise de conscience tardive, moyens insuffisants, priorité donnée à la croissance au détriment de la qualité : tous ces éléments expliquent, en partie, la situation actuelle. Mais les
causes profondes sont structurelles et ne
peuvent pas être réglées simplement en embauchant un peu plus de personnel ou en
ajustant à la marge un algorithme. La force de
Twitter est que n’importe qui peut y dire
n’importe quoi à n’importe qui ; c’est aussi sa
plus grande faiblesse. Facebook est tout entier tourné autour de l’« engagement », le fait
que ses utilisateurs « likent », commentent,
partagent les contenus des autres ; or, ce qui
donne le plus envie de « liker », c’est l’indignation, la confrontation, la peur. Quant à YouTube, son système de recommandation ne
fait que ce pour quoi il est programmé : proposer des vidéos qui ont des chances d’intéresser l’internaute – là aussi, la prime va aux
images qui choquent, qui font réagir.
Lors d’une audition devant le Sénat américain, le 5 septembre, le PDG de Twitter, Jack
Dorsey, a fait un premier pas timide en direction d’un changement structurel, reconnaissant qu’il était temps d’examiner les « incita-
Idlib résume toute la tragédie syrienne
Alors que les bombardements russes
se sont intensifiés sur Idlib, la dernière poche
de l’opposition au régime de Bachar Al-Assad,
le chercheur Matthieu Rey revient sur les
enjeux humains, régionaux et internationaux
du drame syrien
Par MATTHIEU REY
P
ar sentiment de défi, mais
aussi pour rappeler ce
pourquoi la Syrie saigne
depuis 2011, ils sont descendus par
milliers à Saraqeb, à Idlib ou à
Maarat Al-Nouman. Les premières
villes de cette vaste zone à s’être libérées en 2012 sont redevenues, le
temps du vendredi 31 août, les places révolutionnaires appelant à la
chute du régime. L’avenir, pourtant, s’annonce sombre et semblait se décider ailleurs. Dimanche
9 septembre, les avions russes leur
répondaient en bombardant la
place. Alors que la « communauté
internationale » scrutait les réactions de Téhéran, de Moscou, de
Washington, de New York, glosait
sur le sens à donner aux actions de
M. Erdogan et aux réactions de
M. Poutine, comme un pied de
nez à l’histoire, les Syriens – ceux
d’une société civile, toujours
oubliés – se faisaient entendre
partout par leur enthousiasme et
leurs chants. Leur futur proche est
connu : la répression va s’abattre –
venant des airs d’abord, mais
aussi du sol – de la part du régime
comme des groupes djihadistes.
Idlib devient ainsi le résumé,
poussé à la caricature, de la tragédie. Comme le requièrent les canons du genre, il faut un décor :
des centaines de milliers de personnes agglutinées dans ce territoire, au gré des exils forcés, poussées d’un lieu vers l’autre, dans
des villes et villages ignorés avant
2011 ; des groupes organisés voulant défendre envers et contre
tout le refus d’un régime violent,
une société civile en devenir contrainte de s’occuper principalement de secours, face au chaos
créé par la répression militaire
exercée par le régime ; des organismes armés, certains proches
de la société syrienne, d’autres un
temps affiliés à Al-Qaida, trouvant dans le réduit d’Idlib le dernier bastion de contestation, au
nom de l’islam politique, à la dic-
tature baasiste ; des forces turques déployées en vertu d’un accord sur des zones de désescalade ; des troupes terrestres croisant troupes d’élite et cohortes
de milices plus ou moins autonomes, se massant au sud, autour
d’Hama, pour « reconquérir »
Idlib au nom du régime ; des avions, enfin et surtout, dont les sorties stridentes, si familières depuis 2014, annoncent une nouvelle tempête de feu.
L’ATTITUDE DE LA TURQUIE
Le déroulement de la bataille
d’Idlib dépendra de paramètres
aisément identifiables. Résumons-les. D’un côté, il y aura le
rapport de force sur le terrain, évoluant selon la capacité du régime
et de son allié russe à retourner les
chefs de guerre en leur faveur, selon la force de feu, surtout aérienne, nécessaire pour briser la
résistance – et, à cette occasion,
une fois encore, ce seront les installations civiles qui seront frappées en premier –, selon la capacité des troupes rebelles à maintenir l’union dans ses rangs, et à former des maquis contre l’avancée
des milices et troupes d’élite, et,
enfin, selon l’attitude de la Turquie, dont les hommes sont de
facto au cœur du conflit. En dehors des armes militaires traditionnelles, l’usage des armes chimiques pourra compliquer la
donne, suscitant les indignations
occidentales et leur frappe corrective en retour. De l’autre, il y aura
la tragédie humaine forçant des
centaines de milliers de personnes à se poser trois questions :
quelle violence la population
peut-elle endurer ? Est-il possible
que chacun puisse envisager pour
lui-même, pour les siens, notamment pour ses enfants, un avenir
en Syrie ?…
Le déroulé de la bataille orientera l’avenir proche, celui des relations OTAN-Russie autour de l’attitude turque et des soutiens reçus, ou non, celui du combat militaire tel qu’il s’est dessiné en
septembre 2015 avec l’implication
de la Russie, celui enfin des derniers mouvements de réfugiés, jetés dans les bus verts vers cet asile
idlibien, rejetés de nouveau pour
une partie d’entre eux. Mais, en
dehors du très court terme, tout
restera ouvert. Voilà la fin d’une
nouvelle séquence marquée par
l’intervention, au nord et à l’est, de
la coalition internationale et, au
sud et au centre, de la Russie. Alors
que le dernier bastion est menacé,
les militants antirégime recommencent à poster à Damas, dans
sa banlieue, des vidéos rappelant
leur capacité à être là, à dénoncer
un ordre sécuritaire omniprésent.
Comme un résumé violent, alors
que Bachar Al-Assad inaugure un
mémorial dans le tunnel de Jobar,
lieu d’approvisionnement de la
banlieue pendant de nombreux
mois, des opposants nouveaux
rappellent ce que 2011 a été.
Le drame d’Idlib – et de la Syrie –
se résume comme un défi aux
contemporains. Devant un régime et un Etat réduits à n’être que
sécuritaires, les puissances régionales et étrangères ont tenté de
contenir une crise dont le sens les
touchait tous : des citoyens et citoyennes de tous horizons appelant à construire un nouvel espace
politique dans lequel tous aient
voix au chapitre. A cela, il aura été
plus simple de laisser un chaos
généralisé s’installer. En 1948, un
demi-million de Palestiniens en
exil créaient des soubresauts pendant plus d’un demi-siècle.
Aujourd’hui, les Syriens en mouvement sont plusieurs millions.
Déjà, une génération de plusieurs
centaines de milliers d’enfants
nés dans les camps et sur les routes de l’exil adressera très vite,
dans une décennie au plus, cette
question au monde méditerranéen, de la France à la Syrie, qu’ils
auront parcouru sans le vouloir :
pourquoi ? p
¶
Matthieu Rey est chargé de
recherche à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes
arabes et musulmans au CNRS.
Il est l’auteur d’« Histoire de la
Syrie. XIXe-XXIe siècle (Fayard,
400 p., 25 €)
tions fondamentales » proposées aux utilisateurs des réseaux sociaux. Mais ni Google ni
Facebook – qui a fait de la mesure de « l’engagement » un chiffre-clé de son argumentaire
publicitaire – ne semblent prêts à remettre
leurs modèles en question.
DEMANDE DE CENSURE
Une problématique supplémentaire se
greffe sur le sujet : les interventions des politiques partisanes. En soi, le fait que ce soient
les élus qui fixent les limites de la liberté
d’expression, et la manière dont les réseaux
sociaux doivent appliquer ces limites, n’a
rien de choquant. C’est le principe même de
la démocratie, et le système a plutôt bien
fonctionné pendant plus d’un siècle pour la
presse ou l’édition. L’arrivée du Web a compliqué les choses en faisant de chaque internaute l’éditeur de ses propres journaux. Les
tribunaux ne pouvaient pas suivre. Résultat : aujourd’hui, des affaires complexes de
liberté d’expression, de droit au blasphème
ou de liberté d’informer sont tranchées en
quelques secondes par des modérateurs à
l’autre bout du monde.
Et c’est peu de dire que les élus n’ont pas été
à la hauteur de l’ampleur du problème. En Europe comme aux Etats-Unis, tous les textes
de lois récents ont délégué, voire imposé, aux
réseaux sociaux un pouvoir de censure de
plus en plus important. Pédopornographie,
contenus terroristes ou violents, propagande
russe… on demande toujours plus d’efficacité
aux réseaux sociaux, encourageant leur ten-
dance naturelle à chercher à automatiser ces
décisions souvent très complexes. Facebook,
Twitter et Google comptent tous les trois sur
l’intelligence artificielle, de manière quasiment exclusive, pour résoudre l’impossible
équation. Avec des premiers résultats discutables : l’outil antiterrorisme de YouTube a
ainsi fait disparaître des vidéos documentant
les violences de la guerre syrienne.
Et depuis le début de l’année, les élus américains ont encore empiré la situation. Les républicains, à commencer par Donald Trump,
accusent quasi quotidiennement ces entreprises de rouler pour les démocrates, et les
démocrates d’avoir été les complices plus ou
moins actifs de l’élection de Donald Trump.
Tout cela n’est pas dénué de fondement :
Cambridge Analytica a utilisé des données
d’utilisateurs Facebook pour cibler les électeurs américains, et la Silicon Valley vote de
manière écrasante pour les démocrates. Mais
ni Google, ni Facebook, et encore moins Twitter ne censurent les conservateurs ; et ils ne
souhaitaient pas plus voir Donald Trump élu.
Les élus américains jouent à un jeu dangereux. Faire croire que l’establishment, de gauche ou de droite, manipule l’opinion est une
technique efficace. Un acteur ne s’y est
d’ailleurs pas trompé : ce type de messages
était justement l’un des principaux modus
operandi de l’Internet Research Agency (IRA),
l’agence de propagande russe qui a disséminé
en 2016 des milliers de messages sur les réseaux sociaux pour saper la confiance des
Américains dans leur système politique. p
Une défense
de la pédagogie
LA RIPOSTE. ÉCOLES ALTERNATIVES,
NEUROSCIENCES ET BONNES
VIEILLES MÉTHODES : POUR EN FINIR
AVEC LE MIROIR AUX ALOUETTES
de Philippe Meirieu
Autrement, 304 pages, 17 euros
Le livre
P
édagogue » : la fonction a, dans le débat public, comme
perdu de son prestige. Privée de sa dernière syllabe
(« pédago »), elle a fini par renvoyer, dans la bouche des
polémistes de tous bords, aux échecs de l’école, à ses
supposés « renoncements », son « laxisme », son « nivellement ».
Si Philippe Meirieu, l’un des pédagogues les plus en vue mais
aussi les plus vilipendés, prend la plume aujourd’hui, ce n’est
pas seulement pour se défendre, défendre ses pairs, ou livrer son
analyse de la stratégie politique actuelle, « tactiquement efficace
et pédagogiquement ravageuse », qui revient, selon lui, à agiter
au nez de familles inquiètes des « remèdes miracles », dénoncés
au fil des pages comme autant de « miroirs aux alouettes » – neurosciences, « bonnes vieilles méthodes », écoles alternatives…
La Riposte, de Philippe Meirieu, dont on connaît les engagements politiques de gauche, va au-delà du règlement de comptes : le chercheur en sciences de l’éducation entend redonner ses
lettres de noblesse à cette « transaction émancipatrice » qu’est la
pédagogie, mise à mal par les polémiques (réformes du collège,
des programmes, des humanités, des bilangues…) qui ont
émaillé la fin du précédent quinquennat. Une « transaction »
qui, quoi qu’on en dise, ne fait pas d’autre pari que celui de l’éducabilité et de l’excellence à atteindre pour et par chacun.
DÉPASSER LE DÉBAT SUR LES « BONNES PRATIQUES »
« Nul ne nie qu’il faille, comme Hannah Arendt nous y exhorte,
“transmettre le monde”, écrit-il. Cela impose, évidemment, de se
poser la question des contenus comme celle des méthodes. Mais
répondre aux questions “Qu’enseigner ?” et “Comment ?” ne nous
exonère jamais de poser la question fondatrice : quel avenir construisons-nous pour nos enfants à travers la manière dont nous vivons avec eux l’acte de transmission lui-même ? » Des questions
qui dépassent, et de loin, celles sur les « bonnes pratiques », sur
lesquelles se concentre l’institution.
Le livre balaye un certain nombre de malentendus qui gangrènent le débat éducatif. Il rappelle aussi que l’histoire des
courants pédagogiques, dans leur diversité, n’a jamais été
apaisée. De Heinrich Pestalozzi à Jean Itard, d’Ellen Key à Janusz Korczak, de Paulo Freire à Maria Montessori ou à Célestin
Freinet, les pédagogues se sont fréquemment retrouvés en
pleine tourmente. A le lire, on (re) découvre ces hommes et ces
femmes souvent mal armés pour légitimer leur action et leur
mode de pensée : « Comme Gepetto [le vieux menuisier qui hérite d’un morceau de bois pour en faire un pantin], le pédagogue essuie parfois une larme. C’est un sentimental, et c’est à la
fois sa fragilité et sa force, nous explique Philippe Meirieu. Il
apparaît vulnérable, quand ce n’est pas pleurnicheur. » Critique
à l’égard des politiques, des médias, de certains enseignants
ou de parents d’élèves, l’auteur montre qu’il sait aussi l’être à
l’égard de lui-même et de son camp. p
mattea battaglia
0123 | 23
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
FRANCE | CHRONIQUE
par gé r ar d co urtois
La République
sexagénaire
L
e jeudi 4 septembre 1958,
un immense V haut de
quarante mètres surplombe la place de la République, à Paris. Il symbolise à la
fois le V de la victoire et, en chiffre
romain, la nouvelle République
dont la Constitution va être soumise à l’approbation des Français.
Depuis la tribune officielle, le général de Gaulle n’a pas besoin de
forcer son talent pour fustiger
« l’inconstance », « l’instabilité » et
pour finir « la paralysie » qui ont
conduit la IVe République – dont il
est alors l’ultime président du
conseil –, à l’agonie, et le pays au
bord de « l’effondrement ».
L’enjeu est clair, martèle-t-il :
« Ce qui, pour les pouvoirs publics,
est désormais primordial, c’est
leur efficacité et leur continuité »,
« la nation française refleurira ou
périra suivant que l’Etat aura ou
n’aura pas assez de force, de constance, de prestige, pour la conduire
là où elle doit aller. »
Le 28 septembre, la nouvelle
Constitution est approuvée par
référendum : plus de 31 millions
d’électeurs (80 % des suffrages
exprimés, 66 % des inscrits) ont
voté oui. Le texte est promulgué
le 4 octobre. Et l’édifice voulu par
de Gaulle sera parachevé en octobre 1962, avec l’instauration de
l’élection du président de la République au suffrage universel
direct, donnant définitivement
au régime son allure de monarchie républicaine.
La longévité de cette République
est remarquable dans un pays
qui avait fait preuve, jusque-là,
d’une effervescence institutionnelle sans égale, expérimentant,
en l’espace de deux siècles, cinq
Républiques, deux empires, trois
monarchies et un « Etat français »… Seule la IIIe République,
proclamée en 1870 et qui rendit
l’âme dans la débâcle de 1940,
aura vécu plus longtemps. Longévité d’autant plus remarquable
que cette sexagénaire n’a jamais
cessé d’être harcelée de critiques
et secouée par les crises. Le 4 septembre 1958, déjà, ses opposants
scandaient « le fascisme ne passera pas ! » autour de la place de la
République, tandis que de Gaulle
discourait. Puis François Mitterrand la récusa en 1964 avec un
pamphlet au vitriol (Le Coup
d’Etat permanent, Plon), avant de
lui trouver bien des mérites lorsqu’il fut enfin installé à l’Elysée.
Etiolement du Parlement
Aujourd’hui encore, La France insoumise clame haut et fort que
cette « monarchie présidentielle »
fondée sur le « pouvoir personnel » est un système « à bout de
souffle », qui « piétine la démocratie » et devrait être remplacé
sans tarder par une VIe République retrouvant les vertus supposées d’un régime parlementaire
décrété, comme il se doit, par et
pour le peuple.
Quant aux secousses majeures,
elles ont été incessantes : le règlement de la guerre d’Algérie où l’on
frôla la guerre civile, la démission
du président (de Gaulle en 1969)
ou sa mort (Pompidou en 1974),
le mouvement de Mai 68 ou
les grandes grèves de novembre 1995, qui paralysèrent la
EN SOIXANTE ANS,
LE RÉGIME S’EST
ENRACINÉ AU POINT
QU’IL DEVIENT
DE PLUS EN PLUS
DIFFICILE
DE LE RÉFORMER
MÊME SI LA
V RÉPUBLIQUE N’A
JAMAIS CESSÉ D’ÊTRE
CRITIQUÉE ET SECOUÉE
PAR LES CRISES,
SA LONGÉVITÉ
EST REMARQUABLE
GOOGLE,
FACEBOOK :
MENACES SUR
L’INFORMATION
E
France pendant des semaines, le
séisme de l’arrivée de la gauche
au pouvoir en 1981 ou de la qualification du candidat de l’extrême
droite, Jean-Marie Le Pen, au second tour de l’élection présidentielle de 2002, les cohabitations
au sommet de l’Etat entre un président et un premier ministre de
bords opposés, sans oublier les
chocs économiques violents des
dernières décennies.
Hanté par l’effondrement de
1940, de Gaulle l’avait conçue
pour résister aux crises les plus
graves. De fait, la Ve République
les a surmontées, et ce n’est pas
son moindre mérite. Cela n’en fait
pas pour autant un régime idéal.
Ses défauts sont, en quelque
sorte, congénitaux. La concentration trop exclusive du pouvoir entre les mains de l’exécutif l’invite
trop souvent à l’imprudence, à
l’aveuglement ou à l’autoritarisme, voire au fait du prince.
L’étiolement du Parlement, sans
cesse déploré mais si peu corrigé,
ne favorise pas la respiration démocratique du pays.
Enfin, et plus encore depuis l’entrée en vigueur, en 2002, du quinquennat en lieu et place du septennat originel, l’élection présidentielle a imposé sa loi. Non seulement toute la vie politique y est
suspendue – stratégie des acteurs,
sélection des candidats, systèmes
d’alliances des partis. Mais, surtout, l’obsession présidentielle a
fatalement creusé l’écart entre les
exigences de la conquête du pouvoir et celles de son exercice, entre les promesses de campagne et
les contraintes de la réalité, entre
la séduction et la responsabilité.
François Mitterrand, Jacques
Chirac, Nicolas Sarkozy, François
Hollande, désormais Emmanuel
Macron ont tous subi cette
épreuve de vérité, en quelques
mois, un an tout au plus.
Tout cela est exact et ces griefs
fondés. A deux « détails » près, essentiels. D’une part, en soixante
ans, le régime s’est enraciné au
point qu’il devient de plus en plus
difficile de le réformer. La dernière révision constitutionnelle,
voulue par Nicolas Sarkozy
en 2008 et qui n’était pourtant
pas une révolution, n’a été approuvée par le Congrès que d’extrême justesse, à deux voix près.
Quant à l’actuelle réforme engagée par le chef de l’Etat, outre ses
embarras de calendrier, l’on voit
mal quelle invraisemblable mansuétude pourrait conduire les oppositions, de droite ou de gauche,
à la soutenir. D’autre part, la joute
présidentielle reste le dernier
scrutin que les électeurs ne désertent pas massivement : le pouvoir
de choisir le chef de l’Etat leur a
été donné en 1962, ils l’ont exercé
à dix reprises et il ne fait aucun
doute qu’ils vivraient comme
une insupportable régression de
s’en voir privés.
Il convient donc d’en prendre
son parti. D’admettre que la
Ve République est peut-être le plus
mauvais régime… mais à l’exception de tous les autres. Et d’avoir
en tête, comme le disait de Gaulle
place de la République, que la machinerie des pouvoirs est une
chose, mais que « le reste dépendra
des hommes ». Cela reste vrai. p
Tirage du Monde daté mardi 11 septembre : 182 795 exemplaires
L
e Parlement européen va procéder,
mercredi 12 septembre, à un vote important pour l’avenir de la presse et
celui de la création artistique. Les élus sont
invités à se prononcer sur une directive visant à moderniser le copyright, les règles
européennes existantes ayant été établies
avant que l’Internet ne devienne un vecteur majeur de diffusion des contenus protégés par des droits d’auteur.
La Commission européenne, à l’origine
de ce texte, part d’une intention louable :
rendre plus aisé l’accès en ligne des contenus, notamment aux chercheurs, en dépoussiérant un système du copyright excessivement complexe. En parallèle, il
s’agit de redonner du pouvoir de négociation aux ayants droit (éditeurs de presse ou
de musique, production audiovisuelle) visà-vis de la domination des géants du Web,
qui utilisent ces contenus à vil prix.
Deux articles concentrent les débats
autour de ce nécessaire rééquilibrage. L’article 11 propose de conférer aux éditeurs de
presse un « droit voisin », c’est-à-dire proche de celui des droits d’auteur, qui leur
permettrait de réclamer une rétribution
aux plates-formes diffusant des liens hypertextes vers leurs contenus.
L’article 13 recommande que les platesformes diffusant des contenus téléchargés
par les internautes « prennent des mesures
(…) appropriées et proportionnées » pour
faire respecter leurs accords avec les titulaires de droits, dès lors que les contenus téléchargés reproduisent des œuvres protégées par le copyright.
Depuis, le débat s’intensifie entre les
géants du Web et les tenants d’un Internet
« libre » d’un côté, les éditeurs et les ayants
droit de l’autre. Les premiers, criant à la censure et dénonçant une future « taxe » sur
les liens hypertextes, ont fait basculer le
vote des eurodéputés contre le texte début
juillet. Faux, protestent les seconds : les éditeurs n’ont pas l’intention de faire
payer systématiquement les liens vers leurs
contenus. Quant au filtrage des contenus, il
existe déjà, et personne ne crie à la censure.
Certes, le texte est loin d’être parfait. Dans
la version une première fois amendée par
le Parlement européen, l’article 13, trop vague, risquait d’imposer une charge administrative trop lourde sur les petits sites de
téléchargement, voire de faire porter la responsabilité du non-respect du copyright
sur les internautes. La version renégociée
ces derniers jours à Strasbourg devrait tenir compte de ces inquiétudes.
L’article 11 ne résoudra pas non plus à lui
seul toutes les difficultés de la presse. Des
mesures assez semblables, mises en place
en Espagne et en Allemagne, se sont soldées par des échecs. Le changement
d’échelle du dispositif, à la taille de l’UE, garantirait-il son succès ? C’est loin d’être gagné, face à des mastodontes peu concernés
par la défense de la qualité de l’information.
L’adoption de cette directive, après le long
débat qu’elle a suscité, n’en constituerait pas
moins un signal supplémentaire dans une
prise de conscience qui ne cesse de grandir.
Ce qui menace l’information, ce n’est pas
tant l’exploitation des liens par les moteurs
de recherche et les réseaux sociaux, c’est le
fait que Google et Facebook absorbent chaque année plus de 100 % de la croissance de
la publicité. Leur duopole a asséché ces ressources en cassant les prix et en collectant
des données personnelles à une échelle jamais imaginée. Ce déséquilibre flagrant soulève un défi démocratique majeur. C’est
cette situation de domination sans partage
qu’il faut désormais remettre en cause. p
RÉSERVEZ DÈS
MAINTENANT
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
Opéra Bastille - Palais Garnier
Génomique
Prédire pour prévenir
BEB-DEUM
Taille, maladies,
intelligence... Depuis
une décennie, la recherche
de variants génétiques
susceptibles d’expliquer les
différences entre individus
connaît un essor fulgurant,
sans toujours convaincre.
Une récente étude qui
évalue la susceptibilité
à des affections communes
change-t-elle la donne ?
Portrait
Curieux
sans frontière
Physicien de formation,
passé par Saint-Gobain
avant d’atterrir chez
Ubisoft, David Louapre
est aussi un infatigable
vulgarisateur en ligne
florence rosier
V
ous avez demandé : yeux noisette, cheveux foncés et peau claire. J’ai pris la
liberté de supprimer toutes les conditions
potentiellement préjudiciables, la calvitie, la myopie, l’alcoolisme, la propension
à la violence et l’obésité. (…) Votre enfant n’a pas besoin
de tous ces problèmes », explique un généticien à de
futurs parents dont les gamètes ont été triés et sélectionnés, afin de concevoir in vitro un enfant sur
mesure et « quasi parfait ».
Ce scénario de cauchemar, c’est celui d’un film de
science-fiction, Bienvenue à Gattaca, sorti en 1997.
Dans ce centre pour individus au patrimoine génétique « irréprochable », l’eugénisme est pratiqué à
grande échelle. Mais certains parviennent à « s’élever » au-dessus de leurs prédispositions, déjouant les
prédictions des généticiens. Telle est la morale du
film : notre sort est loin d’être scellé dans nos gènes.
Vingt ans après, un des aspects de cette science-fiction est-il en passe de devenir réalité ? C’est ce que
suggère une étude américaine parue le 14 août dans
la revue Nature Genetics. Ravivant l’éternel débat sur
le déterminisme de notre condition, ce travail pose
une question troublante. Dans un futur proche, tous
nos enfants seront-ils, dès la naissance, passés au crible de l’analyse génomique pour détecter leurs risques d’être frappés, une fois adultes, par une ou plusieurs maladies très fréquentes : diabète de type 2,
cancer du sein, maladies des artères exposant au
risque d’infarctus… ? Le but n’est pas de pratiquer
l’eugénisme ! Non : l’objectif, louable, est de mieux
cibler des actions préventives.
Ce Graal de la génétique est à notre portée, affirment les auteurs de cette étude, des équipes du Broad
Institute (MIT, université Harvard, Massachusetts),
de l’hôpital général du Massachusetts et de l’Ecole de
médecine de Harvard. L’approche, cependant, suscite un vif débat d’experts.
Ici, un distinguo crucial doit être opéré entre maladies génétiques rares et fréquentes. En France, on pratique actuellement, dès la naissance, le dépistage biologique de cinq maladies génétiques rares comme la
mucoviscidose. L’intérêt se justifie par la gravité de
ces affections, et par la nécessité de mettre en place
des traitements précoces. Par ailleurs, le diagnostic
prénatal de la trisomie 21 est autorisé pour toutes les
femmes enceintes qui le souhaitent. Enfin, le diagnostic préimplantatoire (DPI) est proposé aux
couples qui risquent de transmettre à leur enfant une
maladie génétique d’une particulière gravité (maladie de Huntington, amyotrophie spinale…), une pratique très encadrée en France. On réalise alors un
diagnostic génétique sur un embryon obtenu par
fécondation in vitro : s’il est indemne, il est implanté
dans l’utérus maternel. Toutes les maladies concernées sont dites « monogéniques », c’est-à-dire qu’elles
sont dues à la mutation d’un seul gène.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4- 5
Le grand G toujours
pas au point
Rédemption
pour Olivier Voinnet ?
La constante gravitationnelle G,
rendant compte de l’intensité
de la force d’attraction entre
deux corps, vient de faire l’objet
de deux nouvelles mesures
qui divergent. Les physiciens
sont perplexes
Ce biologiste français était en 2015
au cœur d’une affaire d’inconduite
scientifique. Une nouvelle enquête
aurait révélé des manquements
plus graves dans des articles
qu’il a cosignés, en même temps
qu’elle semble le dédouaner
PAGE 2
PAGE 3
PAGE 8
Cahier du « Monde » No 22913 daté Mercredi 12 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
2|
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Le grand G trouble les physiciens
PHYSIQUE - Elle fait tomber la pomme de Newton (et le reste) et, pourtant, la constante gravitationnelle reste, depuis deux siècles,
délicate à évaluer, comme le montrent deux récentes expériences indépendantes conduites dans le même laboratoire chinois
L
es physiciens aussi sont perplexes sur le
point G. Pas sur ce qui désigne ce mystérieux lieu du plaisir féminin, mais sur
une notion tout aussi plaisante et universelle : la gravitation. La lettre grand G
désigne en effet la constante de proportionnalité
qui permet de calculer l’une des forces les plus élémentaires, à savoir l’interaction entre deux masses en fonction de leur distance. Mais cette grandeur fondamentale, qui fait tourner les étoiles, les
satellites ou tomber les pommes, est en fait la plus
mal connue de toutes les constantes fondamentales de la physique, vitesse de la lumière, charge de
l’électron, constante de Planck, de Boltzmann…
Quand G est connu avec environ 4 chiffres significatifs, les autres le sont à 6, 8 voire 10 chiffres.
Pire, la poignée de mesures de G dans le monde
donne des résultats très dispersés : l’écart entre les
valeurs les plus éloignées est bien plus grand que
la barre d’erreur des mesures. C’est dire si la communauté attendait avec impatience les résultats
d’une équipe chinoise des universités Huazhong,
à Wuhan, et Sun Yat-sen, à Zuhai, publiés dans
Nature le 29 août. Ces chercheurs, qui en 2009
avaient déjà mesuré la fameuse constante, récidivent avec cette fois deux instruments indépendants, dans deux salles distinctes et avec deux
techniques de mesure différentes.
Des écarts inexpliqués
Bonne nouvelle, leur précision est la meilleure jamais atteinte : 15 % de mieux. Mauvaise nouvelle,
les deux mesures donnent des valeurs différentes
(y compris en tenant compte des barres d’erreur).
Et différentes de leur résultat précédent ! « Nous
avons travaillé dix ans sur ces expériences entièrement nouvelles », insiste Chao Xue, membre de
l’équipe à l’université Sun Yat-sen.
« Leurs résultats sont époustouflants ! Mais il
aurait été mieux qu’ils donnent des explications à
ces écarts », constate Clive Speake, de l’université
de Birmingham, qui a lui-même mesuré G en 2013
au Bureau international des poids et mesure
(BIPM), à Meudon. Une valeur, on s’en doute, différente de celle des Chinois. « Nous sommes loin
d’avoir atteint la stabilité sur la connaissance de G,
contrairement aux autres constantes », note
Stephan Schlamminger, spécialiste de la métrologie à l’Institut national des standards et de la technologie (NIST), dans un article de 2017 paru dans
Review of Scientific Instruments.
La vitesse de la lumière, première constante à
avoir été mesurée, est, elle, si bien connue
qu’en 1983 a été décidé de fixer sa valeur une fois
pour toutes afin de définir le mètre étalon. L’invention du laser et la maîtrise des atomes refroidis ont permis de faire ce saut qualitatif et quantitatif. A l’époque, cette constante était connue
10 000 fois mieux que la valeur de G actuelle. On
voit le chemin qui reste à parcourir.
Evidemment, tous ces grands écarts sur G s’expliquent par la difficulté de la tâche. L’un des problèmes est que la force de gravitation est très faible. L’attraction entre deux masses de 1 kg séparées de 1 mètre équivaut au poids de moins de
10 cellules de notre peau.
Cette balance de torsion de 90 centimètres de haut sert à mesurer la constance de gravitation universelle G. CHAO XUE/UNIVERSITÉ SUN YAT-SEN
Qui dit force faible dit nécessairement haute
précision. Et qui dit haute précision dit aussi grandes précautions pour éviter tout effet parasite.
« De l’eau circulant dans le sol sous l’expérience
peut la perturber », rappelle Clive Speake. Comme
toute autre masse alentour ; y compris les expérimentateurs. Il faut aussi bien connaître la valeur
des masses en présence et leur homogénéité. Puis
tenir compte de la densité de l’air, car l’effet de 1 kg
dans le vide n’est pas strictement le même que
dans l’air. Les chercheurs ont aussi découvert il y a
une vingtaine d’années que la section du fil de
suspension servant à la mesure pouvait jouer
selon qu’il était circulaire ou cylindrique, à cause
d’une mauvaise élasticité. Il existe aussi des effets
thermiques, électrostatiques, électromagnétiques… « Bien que ces expériences soient très difficiles, elles constituent un excellent terrain d’entraînement pour les futurs ingénieurs et chercheurs »,
rappelle Stephan Schlamminger.
« Le plus dur est qu’il faut tenir compte de tous les
facteurs pouvant affecter le résultat, mais le problème est que cela peut être des effets que vous ne
connaissez pas ! », souligne Chao Xue. On ne peut
donc exclure que les écarts entre toutes les
expériences proviennent d’une perturbation non
prise en compte. « C’est pour cela que nous avons
besoin de sortir de la boîte et de faire des expériences vraiment différentes », indique Clive Speake.
Or c’est loin d’être le cas, car la plupart des
expériences reposent sur un principe vieux de
deux siècles, le pendule de Cavendish, du nom de
ce physicien qui, en 1798, a mesuré pour la première fois la densité de la Terre. Et donc G, dont la
définition exacte n’apparaît dans la littérature
qu’un siècle plus tard. L’instrument du Britannique est constitué de deux masses de 700 grammes formant un haltère suspendu à un fil.
Deux autres masses en plomb sont approchées de
manière à faire tourner le pendule dans un plan
horizontal selon un couple de torsion. L’angle de
déviation de l’haltère fournit la valeur de la force,
donc de G (connaissant masses, distances…).
Pouièmes de précision
La précision rétrospective de Cavendish sur G
est de l’ordre de 1 %. Deux siècles plus tard, la
fine fleur de la physique fait « seulement » mille
fois mieux. Avec le même principe. Les Chinois, au lieu d’un haltère, utilisent une plaque
d’or ou de silicium de moins de 100 grammes
suspendue et qui tourne sous l’effet de grosses
sphères d’acier de 1 ou 8 kg selon l’expérience.
Les grandes différences étant bien sûr dans la
qualité des mesures de déplacement, de masse
et des divers effets parasites.
Mais pourquoi aller chercher ces pouièmes de
précision ? « Quand on commence à se lancer dans
ces sujets, c’est prenant. On ne peut s’arrêter. Ça a
à voir avec le mystère de la force de la gravitation
et l’instrumentation extrême », note Clive Speake.
Même si G intervient en astronomie ou pour le
spatial, ce qui compte dans ces domaines c’est en
réalité le produit de G par la masse de l’étoile (le
Soleil) par exemple. Et cette valeur est suffisamment bien connue désormais pour que les imprécisions sur G ne posent pas de problème.
Reste donc l’envie d’en finir avec le mystère de
ces résultats aussi variés. Avec peut-être l’espoir
de découvrir que la situation s’expliquerait par
un effet physique encore inconnu, comme une
nouvelle force.
« Pour résoudre cette question, plus d’efforts et de
coopération sont nécessaires. C’est seulement en
connaissant G par des méthodes différentes qu’on
y arrivera », résume Chao Xue, qui va poursuivre
les mesures. De son côté, avant Noël, le NIST, aux
Etats-Unis, espère publier deux nouvelles mesures, dont l’une utilisant la balance du Bureau
international des poids et mesures de 2013. p
david larousserie
Suicide : maintenir le lien pour éviter les récidives
PSYCHOLOGIE - En France, une personne se donne la mort en moyenne chaque heure. Les initiatives fructueuses de prévention se multiplient
C’
était en février 2017,
Aurélie (le prénom a été
changé) avait des idées
noires. La jeune femme – 24 ans
aujourd’hui – sortait d’« une rupture amoureuse qu’[elle] avait du
mal à gérer, un immense malêtre », explique-t-elle. Elle avait fait
six tentatives de suicide. Son chemin a croisé celui de Guy Benamozig, qui lui a « redonné du
soleil », dit-elle. Ce psychothérapeute a créé en 2015 l’association
laVita, qui propose aux 15-25 ans
des consultations gratuites en
cabinets de psychologues. Depuis,
elle travaille et va mieux.
Ce dispositif parisien s’adresse à
des jeunes, parfois même dès
l’âge de 13 ans, qui demandent un
soutien psychologique. Un réseau
d’orienteurs, infirmières, assistantes scolaires, services de
prévention des universités parisiennes, etc., propose au jeune un
suivi. Dès lors qu’il accepte cet
accompagnement, il est contacté
en moins de quarante-huit heures par l’un des 600 psychologues
du réseau laVita. Cette structure
permet un rendez-vous rapide,
alors qu’il faut parfois attendre
des mois pour avoir une consultation dans une institution.
Le problème du financement
Le dispositif fonctionne grâce aux
financements de mutuelles, de
fondations, de la CPAM de Paris,
de la Mairie de Paris… Il a permis
à laVita de recevoir 75 jeunes
en 2017 et en a déjà vu 80 cette
année. Mais, « en l’absence de
financements pérennes, laVita ne
peut pas faire face aux demandes
de plus en plus nombreuses »,
explique Guy Benamozig, qui
plaide pour le remboursement
des psychothérapies. Une expérience d’une telle prise en charge
est actuellement menée dans
quatre départements. Une éva-
luation scientifique du dispositif
commencera à l’automne.
La prévention du suicide est un
enjeu crucial, c’était le leitmotiv
de la journée mondiale sur le
sujet, lundi 10 septembre. Il s’agit
de la deuxième cause de décès
chez les 15-29 ans, selon l’Organisation mondiale de la santé, qui a
fixé un objectif de diminution de
10 % par rapport à 2010 d’ici à
2020. En France, les tentatives de
suicide stagnent à environ
200 000 chaque année, mais la
mortalité par suicide a légèrement baissé. 8 885 décès ont été
officiellement enregistrés en 2014,
soit en moyenne un par heure. Un
chiffre certes élevé, mais en recul
de 26 % par rapport à 2003, selon
la 3e édition de l’Observatoire
national du suicide.
« Cela s’explique par l’amélioration de la prise en charge, avec un
plus grand nombre de lieux, une
moindre stigmatisation de certains
troubles mentaux, et donc un accès
aux soins facilité », analyse le professeur Guillaume Vaiva, chef de
service de psychiatrie au CHU de
Lille et secrétaire général du Groupement d’études et de prévention
du suicide (GEPS), dont les
50es Journées ont eu lieu lundi
10 septembre au ministère de la
santé. La formation en était un des
thèmes phares. Les soignants mènent régulièrement des actions de
sensibilisation auprès des médias,
avec le programme national Papageno qui œuvre pour éviter la
contagion du suicide.
Maintenir le lien
Le professeur Vaiva coordonne un
programme de prévention, VigilanS, qui « vise à recontacter après
la sortie de l’hôpital les personnes
qui ont fait des tentatives de suicide ». Lancé en 2014 et soutenu
par l’ARS Nord-Pas-de-Calais, il
consiste à maintenir le lien en uti-
lisant plusieurs médias, comme
le téléphone ou les cartes postales, sur une période de six mois.
Le patient reçoit de son côté une
carte ressource, avec un numéro
d’appel gratuit disponible aux
heures ouvrables. A ce jour,
10 000 personnes en ont bénéficié en Nord-Pas de Calais.
Les résultats sont concluants :
les passages dans les 28 centres
des urgences de la région – pour
cette raison – ont baissé de 13 %
en 2017, par rapport à 2014 (il y en
a eu 10 368). Dans le même temps,
en Picardie, sans VigilanS, le
phénomène a augmenté de 13 %.
Les chiffres de mortalité par suicide sont également en constante
diminution. Le ministère de la
santé a décidé de répliquer VigilanS en Bretagne, en Normandie,
en Occitanie, à la Martinique et
dans le Jura, afin de savoir comment ajuster le dispositif en fonction du contexte.
L’enjeu est aussi le repérage,
notamment sur les réseaux
sociaux, d’autant que « plus ils
vont mal, moins ils vont vers le
soin », souligne le docteur Charles-Edouard Notredame, psychiatre au CHU de Lille, qui va lancer
un programme en ligne.
Des applications existent… tel
StopBlues, lancé en avril par
l’Inserm, une panoplie d’informations sur le mal-être, l’anxiété, qui
propose aussi une cartographie
des médecins, associations… De
même, SOS Amitié, qui reçoit
700 000 appels par an, fonctionne aussi beaucoup par tchats.
« En général, les jeunes n’ont pas
eu accès à ce type de soins, ils sont
dans la crainte, la déception,
explique Marjorie Tollec, pédopsychiatre, psychologue clinicienne, membre de laVita. Il faut
rétablir le lien de confiance qui a
souvent été rompu. » p
pascale santi
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
|3
TÉLESCOPE
b
MÉD EC I N E
Intégrité : l’« affaire Voinnet » rebondit
Les probiotiques, pas bons pour tous
DÉONTOLOGIE - En 2015, le biologiste français avait été sanctionné pour des manipulations d’images.
Son laboratoire de Zurich le dédouane de manquements plus graves découverts il y a deux ans
E
R EVU ES S C I EN T I F I QU ES
La relecture par les pairs s’essouffle
SÉVERIN MILLET
Que s’est-il passé après 2015 pour
relancer l’affaire ? Un article en particulier permet d’y voir plus clair, publié par Science en 2010 et cosigné par
Olivier Voinnet lorsqu’il était encore
en poste au CNRS, à Strasbourg. Cet
article a été corrigé trois fois, en 2010,
2011 et surtout en janvier 2016, après
l’enquête de l’ETHZ de 2015.
En juillet 2016, un fil de commentaires sur le site PubPeer, un forum
anonyme de discussion des articles
publiés, est « réveillé ». De nouveaux
signalements concernant des images provenant de cet article sont
postés sur le site.
Déclenchement d’enquêtes
C’était déjà à cause de commentaires
sur ce même site, et d’une vaste
campagne de mails anonymes mettant en cause la production scientifique d’Olivier Voinnet, que le CNRS et
l’ETHZ avaient déclenché leurs
enquêtes en janvier 2015.
C’est sans doute ces nouvelles
accusations qui poussent Olivier
Voinnet – qui avait été sommé par
l’ETHZ de « nettoyer » sa production
scientifique – à se repencher sur les
images de cet article. Ce qu’il découvre alors aurait convaincu l’université zurichoise de contacter le CNRS
pour qu’il lance une investigation
sérieuse, annoncée le 6 septembre 2016. Le 14 octobre 2016, Science
publiait la rétractation de cet article.
Deux ans plus tard, la longueur des
investigations sur l’« affaire dans
l’affaire » interroge. Tout comme
l’identité du ou des auteurs des nouvelles fraudes mises au jour.
Quant à Olivier Voinnet, dont la
suspension du CNRS a pris fin, il
republie dans les meilleurs journaux
avec une équipe réduite des deux
tiers. S’il est lavé de ces derniers soupçons, sa responsabilité en tant que
chef d’équipe conduit l’ETHZ – qui ne
l’a pas autorisé à commenter cette
nouvelle affaire – à le garder sous surveillance : jusqu’en 2023, un mentor
est chargé de l’aider à bien gérer ses
activités de direction, et sa production scientifique fera l’objet de
contrôle interne jusqu’en 2020. Coïncidence ? L’université d’East Anglia,
où Olivier Voinnet a fait sa thèse
entre 1998 et 2001, a aussi annoncé, le
6 septembre, après sa propre enquête
sur les travaux conduits à l’époque,
qu’il n’y avait pas de « preuve de malhonnêteté et confirme que les conclusions restent valides ». Seules des figures devront être corrigées.
Reste en effet une question, centrale. Les percées d’Olivier Voinnet
sont-elles remises en cause ? C’est
l’un des paradoxes de cette affaire :
certains de ses articles, pourtant
rétractés, continuent d’être cités
encore aujourd’hui dans la littérature spécialisée – c’est-à-dire considérés comme valides par une partie
de la communauté scientifique. p
PHYSIQUE - Le mécanisme du mouvement de l’eau sur une plaque chauffante vient d’être élucidé
L’
inaperçu jusqu’alors : ces gouttes
sont autopropulsées ! Même posées
sans inertie, immobiles, sur une
surface parfaitement horizontale,
elles avancent à près de dix centimètres par seconde, comme si elles
avaient un petit moteur en elles.
« C’est une grosse surprise. Un truc
incroyable mis en évidence sur un
système très ancien », s’enthousiasme David Quéré, le responsable
de l’équipe à l’ESPCI ParisTech.
Un tourbillon et un flux d’air
Deux effets subtils se conjuguent
pour expliquer le phénomène.
D’abord, dans la goutte, le fluide
n’est pas si tranquille que cela. Un
tourbillon est créé par les différences de température entre sa base et
son sommet (mais non dû au phénomène de convection), comme le
montre le mouvement circulaire de
petites particules introduites dans
le liquide. De quoi faire tourner le
liquide, comme une roue.
Mais avoir une roue qui tourne ne
suffit pas à la faire avancer, car
celle-ci est posée sur un coussin
d’air sans frottement, ce qui interdit
le mouvement. Les chercheurs ont
alors découvert un second effet. La
goutte en tournant modifie le flux
d’air à la base, ce qui conduit à soulever l’arrière par rapport à l’avant
et donc à créer une dissymétrie
entraînant le mouvement. Cette
description phénoménologique a
été confirmée par l’observation de
la déformation microscopique de la
goutte par l’étudiante en thèse de
l’équipe, Ambre Bouillant.
A noter que cela ne roule pas toujours aussi bien. Si la sphère liquide
est trop grosse, plus de un millimètre et demi de rayon, il peut y avoir
C’est le nombre de cas d’hépatite E diagnostiqués en France métropolitaine en 2016 par
le Centre national de référence des virus des
hépatites à transmission entérique (hépatites A
et E). Le Bulletin épidémiologique hebdomadaire, qui rapporte ces données dans son
édition du 11 septembre, souligne leur forte
augmentation (treize cas en 2002). Seuls 10 cas
ont été importés sur 2 302 en 2016. Cette
inflation est liée en partie à une meilleure
connaissance de l’infection et à la disponibilité
de tests diagnostiques plus performants.
L’hépatite E reste souvent asymptomatique,
mais peut se présenter comme une hépatite A
avec un ictère (jaunisse). En France, la principale voie de contamination est la consommation de produits carnés insuffisamment cuits, à
base de foie cru de porc (présents notamment
dans des saucisses comme les figatelli). Une
cuisson à cœur à 71 °C pendant vingt minutes
permet d’inactiver le virus.
david larousserie et hervé morin
Le moteur caché des gouttes d’eau
expérience est simple et
spectaculaire.
Quelques
gouttes d’eau lâchées sur
une plaque chauffante se mettent
soudainement en boule et roulent
à grande vitesse vers la périphérie,
avant de s’évaporer. Cet effet, dit
Leidenfrost, du nom du chercheur
qui l’a étudié en 1756, est dû à la
caléfaction, c’est-à-dire l’apparition
d’une couche de vapeur sous le
liquide formant un coussin d’air
sur lequel glissent les gouttes.
Depuis deux cents ans, les chercheurs avaient, semble-t-il, fait le
tour de la question – montrant par
exemple qu’une structure rugueuse
sur la surface peut guider les gouttes. Or une équipe française de
l’ESPCI ParisTech, du CNRS et de
l’Ecole polytechnique vient d’exposer dans Nature Physics du 10 septembre un fait surprenant, passé
2 302
deux tourbillons antagonistes à
l’intérieur et, dans ce cas, le moteur
ne se déclenche pas.
Les chercheurs ont aussi testé
plusieurs fluides, plusieurs surfaces ou plusieurs températures pour
s’assurer qu’ils avaient bien identifié un nouveau moteur. « Nous
n’avons pas découvert le mouvement perpétuel, puisque la plaque
chauffante est une source d’énergie » et que la goutte s’évapore,
prévient David Quéré, qui réfléchit
néanmoins à exploiter ce résultat.
Son équipe étudie ainsi de nouvelles méthodes de propulsion, par
exemple en utilisant des surfaces
où la température n’est pas homogène, ce qui devrait modifier le
flux de vapeur sous la goutte et
l’attirer des zones chaudes vers les
zones froides. p
d. l.
RÉSERVATION → reineblanche.com
commanditaire et ne les a pas non
plus tolérées de façon délibérée ». Cela
sous-entend qu’une ou plusieurs
autres personnes seraient responsables de ces fraudes.
La décision de l’ETHZ de communiquer séparément du CNRS sur cette
enquête conjointe témoigne de
l’impatience des Suisses à clore ce
sujet – et suggère des tensions entre
les deux établissements. Le communiqué indique aussi qu’Olivier Voinnet « a lui-même déclenché la récente
enquête du CNRS à Strasbourg, qu’il a
étayée par de propres recherches
approfondies » et « a pris une part
active dans les éclaircissements ».
Dans une réponse à nos questions,
l’ETHZ précise aussi que l’enquête
s’est terminée en janvier et qu’elle a
pris dès le mois de mars les décisions
aujourd’hui rendues publiques. Le
CNRS, selon nos informations,
n’aurait déclenché que cet été les
premières auditions devant les commissions administratives paritaires
destinées à rendre un avis sur
d’éventuelles sanctions.
Le CNRS n’a pas souhaité s’exprimer sur cette nouvelle enquête tant
que la procédure disciplinaire qui en
découle ne sera pas bouclée, ce qui
devrait intervenir à la fin du mois de
septembre. Il indique aussi ne pas
avoir d’explication pour le communiqué en solo de l’ETHZ, alors qu’« il
avait été acté de communiquer
ensemble à la fin de la procédure ».
Les éditeurs de journaux scientifiques ont de
plus en plus de mal à trouver des chercheurs
pour donner leur avis sur les articles qu’ils
reçoivent. En 2013, ils devaient demander
à moins de deux chercheurs en moyenne
avant d’avoir un accord, alors qu’en 2017, le
chiffre est passé à 2,4 chercheurs. Cette quantification de la « fatigue » du relecteur ressort
d’une étude de la société Publons, filiale de
Clarivate Analytics, qui nourrit l’une des
bases de données d’articles de recherche la
plus importante, Web of Science. L’entreprise
a interrogé 11 000 personnes et constaté que
la part des évaluateurs des pays émergents
n’augmente pas assez vite pour compenser
la fatigue de leurs confrères des pays développés. Les chercheurs des Etats-Unis ont
produit ainsi en 2013-2017 plus du quart des
évaluations (quand ils ont écrit environ un
tiers des articles) ; leurs homologues chinois
ont, eux, écrit moins de 9 % de ces évaluations (pour 14 % des articles mondiaux).
GALILÉE, LE MÉCANO
Rétractations
A ce jour, l’affaire a conduit, selon la
base de données du site Retraction
Watch, à huit rétractations d’articles,
c’est-à-dire l’invalidation par les éditeurs des journaux scientifiques de
ces publications, ainsi qu’à 24 corrections et quatre « signalements des
éditeurs ». Au total, 28 articles sur la
centaine cosignés par Olivier Voinnet depuis 1997 étaient concernés.
En 2015, les enquêteurs nommés
par l’ETHZ – dont le rapport avait été
rendu public contrairement aux
détails des investigations du CNRS –
avaient classé quatre articles dans la
deuxième des trois catégories d’inconduites scientifiques, consistant à
enjoliver des figures. Une poignée
d’autres entraient dans la troisième
catégorie, répertoriant des cas mineurs de retouches d’images non
transparentes pour le lecteur.
Mais coup de théâtre, le communiqué de l’ETHZ du 6 septembre signale
que les nouvelles inconduites découvertes vont au-delà de celles pointées
en 2015. Elles pourraient donc ressortir plutôt de la première catégorie, la
plus grave, qui consiste à fabriquer
des données expérimentales. L’ETHZ
précise aussi qu’Olivier Voinnet « n’a
pas lui-même participé à ces manipulations, il n’en a pas davantage été le
> Zmora et al. ; Suez et all., « Cell »,
6 septembre
DU 14 SEPT. � AU 28 OCT.
n matière de manquements
aux bonnes pratiques scientifiques, une affaire peut en
cacher une autre, y compris de plus
grande gravité. C’est ce que révèle un
communiqué de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ) du
6 septembre. Il indique que cette
prestigieuse université a conjointement enquêté avec le CNRS sur cinq
articles scientifiques, dont quatre
cosignés par un de ses professeurs
vedettes en biologie, détaché du
CNRS à Zurich depuis 2010, Olivier
Voinnet. L’enquête révèle de graves
manipulations d’images. Dans le
même temps, Olivier Vionnet est
dédouané de ces fautes.
Il s’agit d’un rebondissement inattendu dans une affaire passablement embrouillée. En 2015, ce chercheur multiprimé, spécialiste de
l’ARN, avait été suspendu deux ans
du CNRS et avait reçu un « avertissement » de l’ETHZ pour ses responsabilités dans des cas de manipulations d’images non conformes aux
bonnes pratiques scientifiques. Le
CNRS lui reprochait aussi d’avoir
« porté atteinte à l’image » de l’organisme. Un de ses collègues d’un laboratoire strasbourgeois avait écopé
d’un mois de suspension de salaire.
Largement consommés empiriquement
pour l’effet préventif sur les maladies et le
bien-être qu’ils sont censés apporter, les
probiotiques ne bénéficient en réalité qu’aux
personnes prédisposées. Deux équipes israéliennes démontrent en effet que, chez la
souris comme chez les humains, les probiotiques administrés ne colonisent pas toujours
l’intestin. Le profil « persistant » ou « résistant » est un facteur de prédiction de l’impact
de ces substances sur le microbiome et
l’expression des gènes humains. De plus,
dans une seconde étude, les mêmes chercheurs ont constaté que l’administration de
probiotiques après un traitement antibiotique ne s’accompagne pas d’un retour à la
flore intestinale qu’avaient auparavant les
volontaires participant à l’essai, contrairement à ce qu’induit une autogreffe fécale. Les
probiotiques, c’est donc pas automatique.
4|
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Génomique de masse
Profiler les maladies ?
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
Quid des maladies fréquentes, dites « multifactorielles », « polygéniques » ou « à hérédité complexe » ? Parfois qualifiées de « cauchemars pour
les généticiens », elles résultent de l’effet combiné d’une multitude de facteurs génétiques,
chacun n’ayant qu’un poids mineur, couplé à l’interaction avec des facteurs de l’environnement
(modes de vie, exposition à des toxiques…).
Pour ces maladies fréquentes, les auteurs disent
avoir trouvé « un nouveau type de facteurs de risque génétiques », fondé sur la seule analyse des
variations fréquentes de l’ADN entre individus.
« Ces scores de risque polygénique sont un moyen
d’identifier les personnes à haut ou à faible risque
de développer l’une de ces maladies, peut-être dès la
naissance, et d’utiliser cette information pour cibler
les interventions à visée préventive, que ce soit par
les modes de vie ou par des traitements », annonce
Sekar Kathiresan, dernier auteur, généticien au
Broad Institute. Et d’enfoncer le clou : « Il est temps
d’envisager la prise en compte de cette prédiction
du risque polygénique dans la pratique clinique. »
Un avis loin d’être consensuel. « Le débat est un
peu scientifique et beaucoup politique. Il intéresse
surtout le monde anglo-saxon. Et le Broad Institute
cherche à prendre le leadership », résume le professeur Philippe Froguel, un des pionniers de ces
approches, directeur du laboratoire de génomique des maladies communes à l’Imperial College
(Londres, Royaume-Uni) et d’une unité CNRS (institut Pasteur de Lille). De fait, les enjeux financiers
liés au développement potentiel de ces tests sont
colossaux. Sekar Kathiresan est d’ailleurs l’un des
co-inventeurs d’un brevet d’application pris par
ces institutions de Harvard sur les algorithmes
calculant ces scores de risque.
« Par rapport aux pays anglo-saxons, la France
affiche un retard certain dans l’analyse génétique
de ces maladies complexes », souligne le professeur Xavier Jeunemaître, chef du service de génétique de l’hôpital européen Georges-Pompidou
(AP-HP, Paris). Historiquement axée sur l’étude
des maladies rares, l’école de génétique française
commence, pourtant, à se lancer dans cette aventure, en particulier dans le cadre du « Plan France
médecine génomique 2025 » piloté par l’Inserm et
le ministère de la santé.
De fait, prédire le risque de développer une de
ces maladies est « un enjeu de santé majeur,
estime le professeur Stanislas Lyonnet, directeur
de l’Institut Imagine (hôpital Necker, InsermAP-HP, Paris). Si l’on parvenait à cartographier des
populations à risques, pour ces maladies fréquentes, on pourrait instaurer une surveillance et une
prévention adaptées ».
Au cours des années 2000, les généticiens ont
imaginé que ce Graal était à portée de main. Grâce
au fulgurant essor des techniques de séquençage
à haut débit du génome – toujours plus rapides,
fiables, précises et moins chères –, ce rêve devenait possible : lire l’intégralité du génome de milliers, voire de centaines de milliers d’individus.
Dès lors, on pouvait caractériser leurs « variants
génomiques », ces miniséquences d’ADN qui diffèrent d’un individu à l’autre, parfois sur une
seule « lettre » de l’ADN (on parle alors de SNV,
pour Single Nucleotide Variations). « Le génome
de deux individus, pris au hasard, compte 3 à 5 millions de variants différents », relève Emmanuelle
Génin, généticienne des populations à l’Inserm
(université de Bretagne occidentale, Brest). Soit de
l’ordre de 0,1 % de notre génome, inscrit dans un
livre aux 3 milliards de lettres.
Saut technologique prodigieux, ce séquençage
ultraperformant de l’ADN livrait ce qui parut
être un sésame. A savoir, les études dites « d’association pangénomique » : les fameuses GWAS
(Genome Wide Association Study, en anglais).
En clair, ces études visent à caractériser les
profils génomiques le plus fréquemment associés à des maladies complexes (diabète, maladies auto-immunes, affections cardio-vasculaires…) ou des caractères complexes (taille, poids
corporel, capacités cognitives).
Algorithmes performants
En se fondant sur ces études, l’équipe du Broad
Institute semble avoir franchi, le 14 août, « un saut
qualitatif dans la prédiction du risque de maladies
communes », estime Philippe Froguel. Comment ?
Grâce à la puissance de l’analyse statistique, combinée aux prouesses de l’intelligence artificielle
pour développer des algorithmes performants.
Les auteurs ont ciblé cinq maladies : l’insuffisance coronarienne – une atteinte des artères qui
irriguent le cœur, avec un risque accru d’occlusion
de ces vaisseaux, donc d’infarctus du myocarde
ou de mort subite –, la fibrillation auriculaire – un
trouble du rythme cardiaque qui augmente le risque d’accident vasculaire cérébral –, le diabète de
type 2, les maladies inflammatoires chroniques
de l’intestin (MICI) et le cancer du sein.
Tout d’abord, les chercheurs ont rassemblé les
données des GWAS déjà publiées sur ces cinq
maladies. Objectif : identifier les variants génétiques les plus discriminants associés à chacune
d’elles et les pondérer selon leur poids respectif.
Pour cela, ils ont bâti des algorithmes calculant,
pour chaque maladie, 31 « scores de risque
polygénique sur le génome entier » (Genomewide Polygenic Score, GPS). Grâce à ces GPS, les
chercheurs ont ensuite « navigué » dans une
cohorte de très grande taille : la « UK Biobank »,
qui a inclus 500 000 sujets d’origine britannique
de 40 à 69 ans, entre 2006 et 2010. Dans un
premier temps, les auteurs ont testé ces 31 scores
sur un échantillon de 120 280 individus de la
UK Biobank. Pour chaque maladie, ils ont retenu
le score le plus performant. Puis ils l’ont validé
sur un second échantillon de 288 978 autres individus de la même cohorte. Pour les quatre premières maladies, ils ont analysé 6,63 à 6,92 millions de variants génomiques, et 5 218 variants
pour le cancer du sein.
Verdict : cette approche « a permis d’identifier,
respectivement, 8 %, 6,1 %, 3,5 %, 3,2 % et 1,5 % de la
population étudiée ayant un risque multiplié par
« LES PATIENTS QUI AURONT
REÇU LEURS SCORES DE
RISQUE POUR NOMBRE DE
MALADIES POURRAIENT ÊTRE
TENUS POUR RESPONSABLES
DE LEUR SANTÉ »
XAVIER JEUNEMAÎTRE
HÔPITAL EUROPÉEN GEORGESPOMPIDOU
LE BUSINESS DES DONNÉES GÉNÉTIQUES
L
a nouvelle est passée presque
inaperçue. Le 25 juillet, la société californienne 23andMe et
la Big Pharma britannique GSK annonçaient avoir « signé un accord
pour exploiter les données génétiques
[des clients de 23andMe] afin de développer de nouveaux médicaments ».
Montant du deal : 300 millions de dollars (près de 260 millions d’euros).
23andMe vend sur Internet des tests
génomiques. Ces bases de données
ont déjà alimenté nombre d’études, y
compris celles menées par des universités de renom. Proche de Google,
cette entreprise est connue pour les
polémiques récurrentes qu’elle suscite d’ordre biomédical, sociétal, éthique et juridique. Ces tests sur Internet,
sans prescription médicale, sont interdits en France. Mais le marché en li-
gne ne connaît pas de frontières…
23andMe indique avoir vendu ses
tests à plus de 5 millions de personnes
à travers le monde, qui veulent
connaître tantôt les origines génétiques de leurs ancêtres, tantôt leurs risques propres de développer certaines
maladies. La procédure est simple. Le
client crache dans un petit tube qu’il
expédie à la firme. Après extraction de
l’ADN, une micropuce caractérise les
séquences d’ADN de ce client, qui varient d’une personne à une autre. Variations qui sont corrélées à certains
traits : prédisposition à des maladies,
caractères morphologiques ou ethniques. Au bout de 6 à 8 semaines, le résultat est envoyé par mail.
Cette société peut-elle « revendre »
en toute conscience les données génomiques et de santé acquises « sur le
dos » de ses clients, qui ont déboursé
69 à 199 dollars (environ 60 à
170 euros) ? Sur le plan juridique, rien
à redire. La société a verrouillé les choses : 23andMe demande à chacun de
ses clients de cocher une case, sur Internet, s’il consent à ce que ses données, rendues anonymes, servent à
ces recherches. « Plus de 80 % des
clients de 23andMe ont donné leur accord », précise 23andMe.
Des données personnelles
Mais deux craintes se font jour. La première porte sur les garanties d’anonymisation de ces données. « C’est un réel
souci. Les cartes du génome entier sont
propres à chaque individu », rappelle
Xavier Jeunemaître, chef du service de
génétique de l’hôpital européen Georges-Pompidou (AP-HP, Paris).
Second point : « Toutes les personnes qui ont coché la case ont-elles
vraiment saisi les enjeux de ces recherches ? », s’interroge Emmanuelle RialSebbag, juriste (Inserm-université de
Toulouse). Qui comprend qu’il s’agit
de recherches conduites au profit
d’un labo privé ?
Interrogé par le magazine Time le
26 juillet, le professeur Arthur Caplan,
qui dirige la division d’éthique médicale à l’université de New York, estime
qu’« il n’est pas possible de verser de
l’argent à chacun d’eux, mais il faut
trouver des moyens de prévoir pour
eux un retour sur les bénéfices réalisés ». De son côté, 23andMe a fait
« signer » à ses clients une clause
signifiant qu’ils ne pourront pas être
dédommagés financièrement. p
fl. r.
trois de développer une insuffisance coronarienne,
une fibrillation auriculaire, un diabète de type 2,
une MICI ou un cancer du sein », par rapport à la
moyenne. Au total, environ 20 % de la population
étudiée avait un risque multiplié par trois de développer au moins l’une de ces cinq affections. Et
1,5 %, un risque multiplié par cinq.
Mais en termes de risque absolu ? Pour l’insuffisance coronarienne, seulement 0,8 % des individus avec les scores les plus bas ont développé la
maladie, versus 11 % de ceux avec les scores les
plus élevés. Pour le cancer du sein, ces taux étaient
respectivement de 4 % et 19 %.
Fait notable : pour l’insuffisance coronarienne,
les sujets avec les scores de risque génomique les
plus élevés ne présentaient pas toujours d’autres
facteurs de risque conventionnels, comme une
hypertension ou un cholestérol élevé – déterminants connus du risque d’accident cardio-vasculaire. « Alors que ces personnes ont un risque
d’infarctus multiplié par sept, du seul fait de l’effet
additif de leurs variants génomiques, la plupart
passent sous le radar », relève Amit Khera, cardiologue, premier auteur.
« Ces scores de risque génomique complexes peuvent être pertinents, juge Xavier Jeunemaître.
Combinés, intégrés aux facteurs de risque habituels connus (comme le tabac pour les maladies
cardio-vasculaires), ils devront, à l’avenir, être pris
en compte dans la pratique médicale. C’est le sens
de l’histoire, inéluctable. »
Stanislas Lyonnet salue la qualité et la puissance statistique de cette « super-étude ». Mais il
met en garde contre ses limites. Premier frein,
que les auteurs reconnaissent : conduite sur une
population britannique, elle n’est sans doute pas
extrapolable à des populations non européennes, voire à d’autres pays d’Europe. En clair, il faudrait réitérer le développement de ces scores
pour chaque groupe de population ou chaque
groupe ethnique. Or « les populations de tous
pays sont de plus en plus hétérogènes et mélangées, ce qui rend très difficile la généralisation de
ces analyses », note Xavier Jeunemaître.
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
|5
ETUDES À GRANDE ÉCHELLE,
UN BILAN EN DEMI-TEINTE
E
BEB-DEUM
De plus, l’analyse du Broad Institute ignore deux
composantes fondamentales : le poids de l’hérédité familiale et celui de l’environnement. Les études GWAS, en effet, ne prennent pas en compte le
génome des parents ou de la fratrie. « Or, pour une
maladie comme le diabète de type 2, par exemple, si
un père ou une mère est déjà atteint, le risque que
l’enfant le soit aussi passe de 4 % à 20 %. Par comparaison, les scores de risque calculés ici font passer le
risque de 4 % à 8 % », note Stanislas Lyonnet.
Ensuite, les modes de vie ne sont pas davantage pris en compte. Il aurait fallu, pour cela, que
les groupes témoins et touchés par une maladie
aient strictement adopté les mêmes habitudes
de vie (alimentation, activité physique…). Une
exigence impossible.
Portée du risque relatif ?
« Ni l’hérédité familiale ni les interactions avec
l’environnement ne sont effectivement prises en
compte, renchérit Philippe Froguel. De plus, les
GWAS ignorent les variants rares [du moins pour
cette étude] et très rares, les insertions et les délétions de l’ADN sur les chromosomes, ou encore les
variations de l’épigénome, ce processus qui contrôle
l’activité des gènes. » Or toutes ces modifications
du génome pourraient aussi jouer un rôle dans le
développement des maladies polyfactorielles.
« Cette étude donne une stratification du risque
au sein d’une population donnée. Mais je ne pense
pas qu’elle permette de livrer, à l’échelle d’une personne, un risque individuel fiable », conclut, pour
toutes ces raisons, Stanislas Lyonnet.
Par ailleurs, Thierry Frébourg, généticien à
l’Inserm (CHU de Rouen), et Emmanuelle Génin
s’interrogent : « En pratique, quelle serait la portée
médicale de tels scores ? Que proposerait-on, par
exemple, à une personne avec un risque relatif
d’insuffisance coronaire multiplié par trois ? » C’est
toute la différence – vitale pour la personne
concernée – entre risque relatif et risque absolu.
« Avec cette tendance à vouloir tester tout le
monde, on est sur une pente glissante, déplore
Thierry Frébourg. Il faut se méfier de cette extrava-
gance consistant à tout résumer à la génétique. Le
défi est d’interpréter le sens des variations génomiques, qu’elles soient rares ou fréquentes. »
Aujourd’hui encore, reconnaît Philippe Froguel,
« on a beaucoup de mal à savoir si la médecine prédictive à la naissance, pour les maladies fréquentes,
a la moindre valeur ». Pour autant, estime-t-il, ces
études pourraient aider la médecine personnalisée en stratifiant les cohortes de patients en sousgroupes, selon leurs niveaux de risque. Elles pourraient aussi améliorer les essais cliniques, qui
cibleraient des groupes de patients plus homogènes, pour évaluer de nouveaux traitements. Et
dans une visée préventive, « elles pourraient permettre d’identifier des sous-groupes à risque de
mortalité précoce ». Mais l’approche se heurte à
cette autre limite : dans ces maladies multifactorielles, chaque facteur de risque a un faible poids.
« Traiter un seul facteur modifie peu le risque »,
concède Philippe Froguel.
« On peut voir le yin ou le yang de cette approche », estime Xavier Jeunemaître. D’un côté, les
personnes qui connaîtront mieux leurs risques,
grâce à ces scores, pourront adapter leurs modes
de vie. Pour autant, nos cultures latines sont peu
enclines à changer de comportements à court
terme, quand il s’agit de parer à un risque jugé
lointain. De l’autre, cette approche laisse craindre
un risque de coercition sociétale. « Les patients
qui, dès la naissance, auront reçu une carte génomique révélant leurs scores de risque pour nombre
de maladies risquent d’être tenus pour responsables de leur santé. »
Le généticien voit là « un changement sociétal
extrêmement fort ». Car nous passons ainsi d’un
statut de « victimes génétiques », si nous portons
une mutation provoquant – quasi inéluctablement – une maladie rare, à un statut de « responsables génétiques » quand nous portons – comme
tout le monde – des milliers de variations qui
nous exposent à des risques de maladies communes. D’où cette injonction sociétale : « Vous devez
ajuster vos comportements à vos risques. » p
florence rosier
n 2006, un mode inédit
de déchiffrage de notre
génome est apparu. Il
connaîtra un fulgurant essor. Ses
enjeux : démêler l’embrouillamini des gènes en cause dans le
développement de maladies
communes (diabète de type 2,
hypertension artérielle, obésité,
maladies cardio-vasculaires, neurologiques, psychiatriques, autoimmunes…) ou de caractères
complexes (niveau éducatif, « intelligence », taille et poids corporel, sensibilité à tel médicament,
caractère lève-tôt ou oiseau de
nuit…). « Presque toutes nos maladies, tous nos traits biologiques,
physiques, cognitifs ou culturels
ont été passés au crible de ces analyses », relève Xavier Jeunemaître,
chef du service de génétique de
l’hôpital européen Georges-Pompidou (AP-HP, Paris).
On les nomme « études d’association pangénomique », ou GWAS
(« Genome Wide Association
Study »). Elles opèrent en caractérisant, chez un grand nombre de
personnes, les millions de
séquences de notre ADN qui
varient d’un individu à l’autre.
Puis elles comparent la fréquence
de ces « variants génomiques »
(« polymorphismes ») dans deux
groupes : des individus atteints
d’une maladie donnée ou présentant un trait donné, et des individus indemnes. Comparaison qui
révèle les variants associés à telle
pathologie ou tel caractère.
Des cohortes énormes
La puissance de ces analyses
tient à la taille des cohortes analysées (jusqu’à des centaines de
milliers de personnes) mais également au nombre de variants
génomiques pris en compte. « Sur
une puce à ADN d’un centimètre
carré, on peut caractériser 1 à
10 millions de variants », précise
Xavier Jeunemaître.
Après plus d’une décennie, quel
bilan dresser ? Le catalogue des
GWAS recensait, le 14 août,
« 3 510 études publiées et 68 187 associations trouvées entre un trait
et un variant donné [portant sur
une seule lettre de l’ADN, ou
“SNV”] », résume Philippe Froguel, de l’Imperial College, à Londres, et de l’Institut Pasteur, à Lille.
Mais le bilan qualitatif ? Il est
plus contrasté. Deux cultures se
font face. « D’un côté, l’école historique de génétique française,
réputée, s’est développée à partir
de la pédiatrie. Elle s’est donc intéressée aux maladies monogéniques rares. De l’autre, l’école
d’épidémiologie des pays anglosaxons, très puissante, a mis en
place de longue date de grandes
cohortes de populations », résume
Xavier Jeunemaître. Au contraire
des Etats-Unis, du Royaume-Uni
ou des pays du Nord, la France a
peu misé sur ces grandes cohortes qui fondent les GWAS. D’où
son retard. Mais les choses bougent, notamment avec le « Plan
France médecine génomique
2025 », lancé en 2016.
« Depuis 2006, des études GWAS
ont été publiées en rafale, jusqu’à
saturation. La montagne a accouché d’une souris, estime le professeur Thierry Frébourg, généticien
à l’Inserm (CHU de Rouen). Pour
la plupart des maladies, l’augmentation du risque associée aux variants génomiques ne dépasse pas
15 % à 20 %. Les retombées cliniques ont été nulles. »
« Jusqu’ici, les GWAS ont certes
déçu dans leur capacité à prédire
des maladies fréquentes, mais
l’étude du 14 août dans Nature Genetics marque peut-être un tournant, tempère Philippe Froguel.
Et les GWAS ont fait avancer la physiopathologie de ces maladies. »
Dans le diabète de type 2, par
exemple, ces études ont révélé le
rôle de la voie de la mélatonine et
des rythmes circadiens. Et montré comment des mutations des
canaux potassiques, selon leur
nature, provoquent tantôt un diabète néonatal, tantôt un diabète
du sujet jeune ou de l’âge mûr.
Plus surprenant, les GWAS ont
montré comment des variants
de l’ADN situés dans des régions
non codantes du génome (qui ne
fabriquent aucune protéine)
peuvent modifier le risque de
développer une maladie liée à
des variants « codants » : ils
modifient l’activité de gènes
impliqués dans des maladies
comme l’autisme ou certains
cancers. Un travail publié le
20 août dans Nature Genetics.
Une application médicale prometteuse des GWAS pourrait
venir de la pharmacogénétique.
L’enjeu : prédire, sur une base
génomique, la réponse de chacun
à un médicament donné. On a
ainsi trouvé des variants de deux
gènes (CYP2C9 et VKORC1) associés à la variabilité de la réponse à
un anticoagulant, la warfarine.
En 2010, aux Etats-Unis, la Food
« JUSQU’ICI,
LES ÉTUDES GWAS
ONT DÉÇU DANS
LEUR CAPACITÉ
À PRÉDIRE
DES MALADIES
FRÉQUENTES »
PHILIPPE FROGUEL
IMPERIAL COLLEGE
and Drug Administration (FDA) a
recommandé l’utilisation de tests
génétiques pour ajuster le dosage
individuel de ce médicament.
Et les maladies psychiatriques ?
Un exemple récent. Le 28 août,
une GWAS publiée dans Nature
Neuroscience, menée sur une
cohorte de 184 765 individus, a
permis d’identifier 21 gènes différemment activés chez les fumeurs et les non-fumeurs de
cannabis. La différence la plus
marquée concerne le gène
CADM2, déjà associé à la prise de
risque. Cette étude suggère également l’existence d’un lien causal
entre risque de schizophrénie et
usage de cannabis.
Autre découverte : notre taille
semble un trait d’une pharamineuse complexité. Alors que
« seule une poignée de gènes prédit
la couleur de nos yeux ou de notre
peau, plusieurs milliers de polymorphismes de l’ADN sont impliqués dans notre taille », indique
Xavier Jeunemaître.
Des questions sans réponses
Mais les GWAS sont loin d’avoir
livré tous les secrets du déterminisme génétique des maladies
communes. Par exemple, « 300 variants SNV ont été associés au risque de diabète de type 2. Mais ils
n’expliquent que 15 % de l’héritabilité de cette maladie. Où est l’hérédité manquante ? », s’interroge
Philippe Froguel. Vient-elle de
« variants rares » (qui concernent
moins de 1 % de la population) ?
De variations du nombre de
copies de certains gènes ? De processus épigénétiques qui contrôlent l’activité de nos gènes ?
Autant de modifications qui
échappent aux GWAS actuelles.
De plus, ce n’est pas parce qu’un
variant est associé à une maladie
qu’il est en cause. Par exemple, le
risque d’infarctus est associé à
une baisse du HDL cholestérol
(« bon cholestérol ») et à une
hausse des taux de protéine CRP
dans le sang. Mais aucun de ces
deux facteurs n’est directement
en cause. « Il est inutile de développer des médicaments qui élèvent le
HDL cholestérol ou abaissent la
CRP », relève Philippe Froguel.
Quid, enfin, des GWAS sur le
déterminisme génétique de « l’intelligence » humaine ? Sujet des
plus périlleux. Ce qui ne décourage pas certains chercheurs de se
lancer dans l’aventure, comme
Robert Plomin, du King’s College à
Londres, qui explore la part des
gènes dans le quotient intellectuel
(QI). « L’intelligence est un trait si
stigmatisant, et dont le QI ne saisit
qu’une part si limitée, qu’il vaudrait
mieux se garder de ces recherches »,
estime Xavier Jeunemaître. p
fl. r.
6|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
LE LIVRE
DES ATOMES EMPILÉS
À LOISIR
La guerre
et sa science
improbable
Mary Roach a fait le tour des
laboratoires militaires. Une
enquête pleine d’humour
Q
uand on évoque les scientifiques
réquisitionnés pour faire la guerre,
l’attention se porte en général sur la
manière dont ils renouvellent l’armement – gaz de combat, missiles V2, bombes atomiques et autres joyeusetés. Dans son
dernier livre, la journaliste américaine Mary
Roach, qui a déjà publié plusieurs ouvrages
de vulgarisation consacrés au corps humain,
prend le contre-pied de cette approche et
s’intéresse « à l’art de maintenir en vie » plutôt qu’à celui de tuer. Le tout dans un style
humoristique, voire gouailleur et fourmillant d’anecdotes.
Pour écrire La Drôle de science des humains
en guerre, Mary Roach a écumé les laboratoires et les hôpitaux militaires américains… et
aussi les salles d’autopsie ; elle s’est promenée dans les lieux où l’on reconstitue les sites
critiques de la guerre, comme ce « simulateur
qui mouille », qui reproduit un sous-marin
prenant l’eau ; elle a payé de sa personne, se
soumettant ainsi, dans un endroit nommé
« Le Cuiseur », à un test de résistance à l’effort
et à la chaleur, un sac rempli de sable sur le
dos et une sonde dans le rectum destinée à
surveiller sa température ; elle est allée sur
une base de Djibouti pour rencontrer le
responsable d’une unité de recherche sur
les maladies intestinales, qui recrute ses
cobayes-troufions à l’aide d’écriteaux « Z’AVEZ
LA DIARRHÉE ? » collés dans les toilettes.
Une nunuche chez les biscoteaux
Et elle a joué avec délices le rôle de la nunuche
dans un monde gavé de biscoteaux et de
testostérone. On la retrouve ainsi à dire, lorsqu’elle s’équipe pour se rendre sur un stand
de tir, « Oh, je peux mettre mon baume pour
les lèvres et mon magnétophone dans ces
jolies petites poches de veste .» Pour s’entendre
répondre : « Ça, c’est pour les munitions. »
En la suivant, on rencontre « la déesse du
feu », qui teste les vêtements ignifugés en les
soumettant au « feu » d’un engin « qu’un
autocollant désigne sous le nom de “Gros laser
bien flippant” », on fait connaissance avec la
styliste qui conçoit une combinaison pour
sniper sans scratchs (afin d’éviter tout bruit),
on y redécouvre des médecins qui se servent
d’asticots pour retirer les chairs mortes des
blessures… Tous les détails comptent quand
les vies sont en jeu et les chercheurs de l’armée essaient de n’en négliger aucun, avec une
ingéniosité qui force parfois l’admiration.
Sachez ainsi, grâce à Mary Roach, que lesdits asticots seront peut-être génétiquement
modifiés pour sécréter des antibiotiques
dans les plaies, que l’on cherche à détecter le
stress du pilote de chasse dans son haleine
ou comment on reconstruit le pénis d’un
capitaine qui a perdu plus que ses jambes en
marchant sur une mine et que ses hommes
tentaient de rassurer en lui disant « Votre bite
va bien monsieur ». Parce que, même à la
guerre comme à la guerre, on reste poli. p
pierre barthélémy
La Drôle de science des humains en guerre,
de Mary Roach (Belin, 320 p., 23 €).
LIVRAISON
SI T E
L’Antarctique inédit
Le continent blanc comme on ne l’a jamais
vu ! La carte interactive conçue par l’université du Minnesota permet de zoomer sur
les reliefs de l’Antarcique avec une précision
inédite : certaines portions offrent une
résolution spatiale de 2 mètres. La carte,
destinée aux chercheurs, offrira une vision
dynamique puisque chaque portion est
datée et que les versions ultérieures
permettront de voir l’évolution des glaces.
Mais le grand public peut d’ores et déjà
survoler pics et glaciers pour le plaisir de
l’exploration depuis son fauteuil.
> Pgc.umn.edu/data/rema
Ces petits points un peu flous qui illuminent les pages de la revue Nature du
6 septembre sont des atomes émettant
de la lumière (leur vraie couleur est dans
l’infrarouge). Le but n’est pas de réaliser
des éclairages innovants mais de bâtir
des simulateurs quantiques, c’est-à-dire
des systèmes que l’on peut manipuler à
loisir pour reproduire et mieux comprendre des comportements de la matière
qui restent encore mystérieux.
Ruban de Möbius, hyperboloïde, fullerène, tour Eiffel… sont créés à l’aide de
pièges optiques qui figent les particules
près du zéro absolu. Ces dizaines d’atomes de rubidium (72 maximum) ne sont
séparées que de quelques micromètres,
dans un cube d’un dixième de millimètre
de côté. Ces assemblages en trois dimensions ont été obtenus par une équipe de
l’Institut d’optique et du CNRS à Palaiseau, qui en 2016 avait déjà démontré ce
savoir-faire en deux dimensions. Preuve
de la maturité du sujet, dans le même
numéro de Nature, une seconde équipe,
à l’université de Pennsylvanie, a également réalisé des structures tridimensionnelles mais par une autre méthode
et sans pouvoir en contrôler la forme.
(PHOTO : CNRS/INSTITUT D’OPTIQUE)
DIX MILLE PAS ET PLUS
LE DÉFIBRILLATEUR, AUXILIAIRE DE VIE
DES MARATHONIENS
Par SANDRINE CABUT
M
arathoniens, semi-marathoniens, formezvous aux gestes qui sauvent, et exigez des
organisateurs de vos courses qu’ils soient
au top côté assistance médicale. Les données de plusieurs études, dont la dernière, japonaise, a été
publiée le 2 août dans le New England Journal of Medicine (NEJM), démontrent qu’une organisation bien
pensée des secours permet d’assurer la réanimation
(massage cardiaque puis défibrillation) dans un délai
ultracourt et de sauver tous les coureurs – ou presque – victimes de mort subite, sans séquelle.
Evalué depuis douze ans, le dispositif mis en place
au Japon obtient des résultats bluffants : sur 30 arrêts
cardiaques au cours de 251 courses (10 à 42,2 km), les
28 survenus en présence d’un témoin ont tous été
récupérés, sans conséquence neurologique. En
moyenne, le massage cardiaque a été débuté en
moins d’une minute, et le premier choc avec un défibrillateur automatique externe (DAE) en 2,2 minutes.
La mort subite du sportif touche une quinzaine de
professionnels par an en France, et 800 amateurs.
Dans les courses d’endurance, c’est un événement
rare. Mais l’engouement croissant pour ces compéti-
tions fait craindre une augmentation de ces accidents. Leur survenue sur un parcours de course à pied
pose des problèmes spécifiques : dans une foule compacte, le repérage précis de la position de la victime
est un défi pour les équipes de secours. Or, même si
un massage cardiaque a pu être réalisé immédiatement par un coureur à proximité, la défibrillation
doit être pratiquée dans l’idéal dans les cinq minutes,
pour espérer survivre, sans séquelle neurologique.
Le dispositif de secours décrit par les Japonais est
très original. En plus des classiques médecins coordinateurs et postes médicaux avancés, il comporte des
duos mobiles de paramédicaux munis de DAE circulant à vélo et à pied. Peuvent aussi intervenir des
médecins volontaires participant à la course, équipés d’un téléphone avec GPS.
L’expérience japonaise amène ou confirme des
données précieuses sur les arrêts cardiaques en
course. Concernant leur fréquence d’abord : les 30 cas
sont à rapporter à un total de près de 2 millions de
coureurs, soit 1,53 cas pour 100 000. Le profil des
victimes ensuite : 90 % sont des hommes, âgés de la
cinquantaine. Sur le lieu des accidents enfin : 70 %
des arrêts se produisent dans le dernier quart de la
course, quelle que soit sa distance.
« Ces statistiques sont comparables à celles des courses parisiennes, commente le cardiologue Xavier Jouven (hôpital européen Georges-Pompidou, AP-HP). Sur
les cinq épreuves majeures de la capitale, il y a une ou
deux morts subites par an pour 100 000 à 120 000 participants. La plupart du temps, le SAMU de Paris, qui
assure l’assistance médicale, notamment avec des équipes mobiles à moto, réussit à sauver le coureur. » Pour
ce spécialiste, « toutes les données confirment que c’est
dans les derniers kilomètres qu’il faut faire porter les
efforts concernant l’organisation des secours ».
Un avis partagé par le cardiologue du sport François
Carré (CHU de Rennes). « Il faut s’ôter de la tête que les
morts subites du sportif sont l’apanage des jeunes, professionnels, ajoute-t-il. Le plus souvent, elles concernent
des hommes à la cinquantaine qui font un infarctus du
myocarde que l’épreuve d’effort ne peut prédire de façon
performante. » Le pronostic étant lié à la rapidité de
l’intervention, « les coureurs devraient comme tous les
citoyens se former aux gestes d’urgence et ne pas avoir
peur de faire un massage cardiaque ni d’utiliser un
DAE », insiste M. Carré. Les organisateurs de courses,
quant à eux, ne peuvent ignorer l’importance du délai
d’intervention et doivent donc tout mettre en œuvre
pour un repérage immédiat de chaque accident. p
AFFAIRE DE LOGIQUE - N°1 067
Bri-colles
Alice s’est lancée dans des travaux de bricolage. Elle vient de poser sur la table un mètre
articulé formé de quatre branches de 25 cm chacune (disposition de gauche) et fait
remarquer à Bob que le triangle ABC est isocèle en A.
Ce dernier, inspecteur des travaux finis, lui pose alors une colle :
1. Quelle est, en degrés, la valeur de l’angle en A ?
Elle continue ses travaux avec le même mètre articulé et, cette fois, le « colle »
autrement (disposition de droite), le triangle ABC étant toujours isocèle.
B
2. Quel serait, en cm2, l’aire d’un carré de côté CD ?
Réponse avant le 18 septembre minuit sur www.affairedelogique.com
CE PROBLÈME EST LE DEUXIÈME
DU CONCOURS ADL 2018
Le concours AdL 2018, qui se déroule
jusqu’au 30 octobre, a démarré mercredi
dernier. Chaque semaine, vous avez sept
jours pour répondre aux deux questions du
problème sur www.affairedelogique.com, à
condition de vous identifier au préalable.
Comme l’an dernier, la solution sera
publiée dans Le Monde et sur le site
deux semaines après l’énoncé.
Vous pouvez choisir parmi deux catégories,
amateurs ou experts, sauf si vous avez fini
dans les 250 premiers en 2017 (vous êtes
alors automatiquement expert).
N’hésitez pas à vous lancer, même si vous
avez manqué le premier jeu. Rendez-vous
le 2 décembre au musée des Arts et Métiers
pour la proclamation des résultats.
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE :
CONFÉRENCE À NANCY LE 20/09
Le cycle de conférences « Science et société »
reprend jeudi 20 septembre à 20h30 (IUT
Nancy-Charlemagne ) avec une conférence
de Malik Ghallab sur un thème d’actualité :
« Nos machines peuvent-elles dorénavant
prendre des décisions ?» Le chercheur analysera la question pour les deux sens de
« pouvoir décider » : avoir la capacité ou avoir
le droit, illustrant son exposé d’exemples de
tâches pour lesquelles les machines peuvent
effectivement trouver de bonnes décisions.
Il insistera toutefois sur les limites actuelles
et explorera dans un second temps des
risques sociaux et éthiques qui pourraient
en résulter, mais aussi des problèmes scientifiques susceptibles de les aggraver.
Informations sur www.iecl.univ-lorraine.fr
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018
Fête de la science (1)
infuses en Île de France
Sciences
Festival
N° 1067
A
A
D
E
C
B
C
Attention : figures volontairement
approximatives
SCULPTURES MONUMENTALES DANS
LE VAR JUSQU’AU 30 SEPTEMBRE
Depuis l’été 2000, l’art contemporain
s’expose au cœur des vignes et des jardins
du Château Sainte Roseline (aux Arcs-surArgens, dans le Var). Cette année, sont
conviés cinq grands sculpteurs, dont les
pièces exposées conjuguent élégance,
simplicité et géométrie.
Le Grand anneau de Vincent Barré, la
« sphère alvéolée » de Vincent Mauger, les
sculptures de droites et polyèdres entrelacés de Benjamin Sabatier, la sphère monumentale de Vladimir Skoda, les œuvres
ondulantes d’Etienne Viard, toutes issues
de schémas géométriques, enrichissent le
vignoble de Provence de jolies notes de
poésie mathématique.
Informations sur www.sainte-roseline.com
affairedelogique@poleditions.com
La 27e édition de la Fête de la Science aura lieu du 6 au 14
octobre, s’emparant, sous le parrainage de l’explorateur-chercheur
Christian Clot, d’une thématique originale : « Comment lutter
contre les idées reçues et les fausses nouvelles». D’innombrables
événements gratuits, inventifs et ludiques auront lieu partout en
France. En voici une sélection, certains anticipant la date officielle,
dans le cadre du festival Sciences infuses, qui se déroule dans les
bibliothèques du réseau Est-Ensemble-Grand Paris (Bondy, Le Pré
Saint-Gervais, Les Lilas, Montreuil, Noisy-le-Sec, Pantin…).
- Les 19/09, 22/09 et 03/10, « Récréations mathématiques » dans
les trois bibliothèques de Pantin.
- Du 22/09 au 06/10, dans les deux bibliothèques de Montreuil :
exposition « Signes-Jeux » avec les albums d’Anne Berthier mêlant
arithmétique et formes géométriques.
- A Noisy-Le-Sec, le 26/09 et le 06/10 à la médiathèque Roger
Gauhier, le 06/10 à la ludothèque du Londeau,« Cross over, les
maths au quotidien», à la rencontre des mathématiques dans les
histoires, les jeux et sur les écrans.
- Le 28/09 à la bibliothèque Robert-Desnos de Montreuil : conférence de Jean-Philippe Uzan « Mathématiques et musique » ;
et le 29/09 : débat « Mathématiques et société », avec Nicolas
Bouleau, Agathe Keller, Sylvain Lapoix et Gilles Cohen.
- Le 06/10, conférence « La cryptographie, comment ça marche ? »
à cette même bibliothèque, et atelier « La magie du carré » (carré,
cube et calculs logiques) à la bibliothèque Daniel-Renoult.
- Le 06/10 à la médiathèque de Noisy-Le-Sec, documentaire de
Camille Guichard sur les travaux de Stella Baruk : « Il n’y a pas de
troubles en mathématiques, il n’y a que des enfants troublés».
- Le 06/10 à la bibliothèque des Lilas, une pièce de théâtre aux
accents mathématiques, Il est rond, mon ballon».
- Le 06/10 à la bibliothèque de Bondy, atelier « Messages secrets »
où chacun pourra fabriquer son propre système de codage.
Informations sur www.est-ensemble.fr/sciencesinfuses2018
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
CARTE
BLANCHE
La quintuple peine de la dénutrition
Le doute
du cueilleur
de champignons
TRIBUNE - Le médecin Jean-Fabien Zazzo dénonce les effets dramatiques de ce fléau
Par ALICE LEBRETON
U
ne belle pluie de fin d’été, un souffle
d’air frais, et bientôt une flopée de
champignons de toutes formes et
couleurs parsèmeront nos sous-bois. Pour le
cueilleur du dimanche, différencier un bolet
comestible d’un vénéneux n’est pas toujours
une mince affaire. Rien d’humiliant à cela.
Même pour les spécialistes en mycologie,
l’attribution des espèces est parfois un cassetête : une étude récente vient ainsi de confirmer que des champignons microscopiques,
jusqu’ici désignés par quatre noms distincts,
ne forment en réalité qu’une seule espèce.
Dans un article publié mi-juillet dans la
revue PLOS Pathogens, une équipe irlandaise a séquencé et comparé les génomes
d’une trentaine de souches de levures – des
champignons unicellulaires – soupçonnées
d’être apparentées. Ces souches proviennent d’origines diverses : les unes, nommées
Candida krusei, ont été prélevées sur des
patients souffrant de candidoses, des infections fongiques opportunistes parfois graves ; les autres, appelées Pichia kudriavzevii
(parfois aussi Issatchenkia orientalis ou Candida glycerinogenes), entrent sur tous les
continents dans la composition de levains
artisanaux destinés à la production d’aliments fermentés (cacao, kéfir, manioc, bière
de maïs, vinaigre de blé, pains au levain, etc.).
Pour cette raison, la réglementation américaine considère P. kudriavzevii sans danger
pour la santé humaine. Un usage probiotique de certaines de ces levures est envisagé ;
plusieurs souches sont aussi exploitées
industriellement, entre autres pour la production de bioéthanol.
Comparaison des génomes
Des études plus anciennes laissaient déjà
penser que C. krusei pourrait être apparentée
à P. kudriavzevii ; C. krusei n’appartiendrait
alors pas au genre Candida, contrairement
aux autres levures responsables de candidoses. Les nouveaux résultats obtenus vont
au-delà de ces présomptions : les séquences
de chacun des 30 génomes étudiés ne diffèrent pas de plus de 0,4 % entre elles, ce qui
classe incontestablement toutes ces levures
au sein de la même espèce du genre Pichia,
très distant du genre Candida.
De façon surprenante, la comparaison des
génomes révèle que les souches responsables de candidoses et celles à usage domestique ou industriel ne constituent pas
deux branches distinctes de l’espèce P. kudriavzevii. Autrement dit, si nous séquencions l’une de ces souches au hasard – par
exemple à partir d’un levain artisanal –, nous
serions aujourd’hui incapables de prédire si
elle est susceptible de causer une infection.
Nous revoilà face au dilemme du cueilleur
de champignons. Notre impuissance à identifier les souches « à risque » parmi celles
utilisées traditionnellement pour l’alimentation humaine pourrait alors justifier,
dans le but de renforcer la protection des
employés et des consommateurs, une vigilance accrue sur l’utilisation industrielle
de P. kudriavzevii, ou des recommandations
préconisant l’emploi d’espèces de Pichia
non pathogènes.
Plus préoccupant, P. kudriavzevii/C. kruzei
résiste naturellement à un antifongique fréquemment prescrit aux patients immunodéprimés. Pour l’instant, les cas cliniques
peuvent être traités par d’autres médicaments ; toutefois, quelques cas de résistances multiples émergent. Les auteurs proposent de surveiller l’apparition de nouvelles
résistances non seulement en milieu hospitalier, mais aussi dans les industries agroalimentaire et biotechnologique. Leurs données suggèrent en effet que les infections
humaines auraient parfois pour origine
l’une de ces sources. Ils envisagent par conséquent que des souches plurirésistantes
puissent être sélectionnées sur le terrain, et
causer à terme des infections difficiles à
traiter. La taxonomie des champignons, un
passe-temps futile ? p
Alice Lebreton
Chargée de recherche à l’Institut national
de la recherche agronomique (INRA), Institut
de biologie de l’Ecole normale supérieure
|7
méconnu, qui touche particulièrement les personnes hospitalisées en cas de cancer
L
a dénutrition n’est pas l’apanage
des pays les plus pauvres. Cet état
pathologique est trop souvent
méconnu dans nos sociétés d’abondance, parfois masqué par une obésité
qui augmente elle aussi régulièrement.
Elle précède, accompagne et aggrave les
maladies lorsqu’elle n’est pas identifiée
et traitée. Cinq facteurs y concourent.
En premier lieu, la précarité socioéconomique représente la première
cause de malnutrition. L’étude Abena
(Alimentation et état nutritionnel des
bénéficiaires de l’aide alimentaire),
menée par Santé publique France,
montre qu’entre 2004-2005 et 20112012 l’obésité a augmenté respectivement de 20 % pour les femmes et plus
de 50 % chez les hommes, masquant
de multiples carences nutritionnelles.
L’aide alimentaire n’a pas diminué
pendant cette période. Elle concerne
34 % de familles monoparentales ne
disposant en moyenne que de
2,3 euros par personne et par jour
(enfant ou adulte).
Second facteur, l’âge : en 2060, plus de
20 millions de personnes auront plus
de 60 ans, 12 millions plus de 75 ans et
11 millions plus de 80 ans (Insee), dont
plus de 50 % seront dénutris.
Troisième source de dénutrition, les
pathologies chroniques (insuffisances
respiratoire, rénale, cardiaque), les
cancers, notamment digestifs, les
hépatopathies chroniques, les polytraumatismes graves, les maladies
neurodégénératives et syndromes
démentiels, les séquelles d’accidents
vasculaires cérébraux. La dénutrition
est ici constante et multifactorielle,
d’installation plus ou moins rapide,
non recherchée et donc souvent ignorée. Elle est à l’origine d’une surmorbidité et d’une surmortalité. Parmi ces
pathologies chroniques, l’obésité (20 %
de la population) cache, notamment en
cancérologie, une sarcopénie (dénutrition protéique se traduisant par une
perte de la masse et de la fonction musculaire) qui aggrave le pronostic.
Quatrièmes contributeurs, les traitements administrés ont une toxicité
augmentée en raison d’un surdosage
« involontaire » lié à des posologies établies pour des individus de corpulence
normale. Lorsque cette composition
corporelle est modifiée, notamment
perte de masse maigre et gain de masse
grasse, le poids seul ne permet pas
d’ajuster la dose. La dose administrée,
calculée pour un patient non dénutri,
s’avère être 4 à 5 fois trop élevée et
entraînera des complications toxiques.
Le cinquième facteur est l’offre alimentaire hospitalière. Elle aggrave les
situations nutritionnelles déjà dégradées. Standardisée pour l’adulte à
1 800-2 000 kcal/jour, elle n’est pas personnalisée en fonction du retard nutritionnel. Cette alimentation respecte,
certes, les aversions alimentaires, les
allergies, les contre-indications médicales mais une évaluation diététique
préalable est rarement sollicitée.
La formation médicale dans ce
domaine est très embryonnaire. Le diagnostic d’une dénutrition est rarement
établi lors de la commande des repas.
Enfin, les audits réalisés montrent que
les patients (quand ils peuvent s’alimenter) consomment moins de 50 %
des apports protéiques qui leur
seraient nécessaires. Les enquêtes révèlent que, dans plus de 80 % des hôpitaux, la durée du jeûne nocturne est
supérieure à treize heures (données de
l’Agence nationale d’appui à la performance des établissements de santé et
médico-sociaux, ANAP) ! La satisfaction
DÉCÉDER
DE CARENCES
NUTRITIONNELLES
INDUITES PAR UN
CANCER BIEN TRAITÉ
ET GUÉRI, QUELLE
MALCHANCE, QUEL
GÂCHIS HUMAIN
ET ÉCONOMIQUE
ET QUEL ÉCHEC
DE NOS MISSIONS !
des patients sur la restauration hospitalière se dégrade également et passe
de 65,6 % en 2011 à moins de 50 %
en 2017, selon I-Satis, indicateur de la
satisfaction des patients hospitalisés.
Les personnes âgées sont les plus pénalisées car, après une perte de poids liée
à une carence d’apports, il n’y a pas
d’hyperphagie compensatrice permettant un rattrapage.
Imaginons un patient de 65 ans,
obèse (IMC à 30 kg/m2), accusant une
perte de poids minime, sarcopénique,
traité pour un cancer du pancréas et
recevant, après une chirurgie « agressive », une chimiothérapie dont le surdosage est vraisemblable en raison
d’une adaptation posologique au poids
actuel et non à la masse maigre : pour
lui, c’est la quintuple peine.
La dénutrition, à l’hôpital (allongement des durées de séjour et traitement des complications) et en ville
(arrêts de travail et soins), est une
charge pour l’Assurance-maladie, la collectivité et les entreprises. Les données
françaises ne sont pas facilement disponibles, mais une récente étude canadienne révèle que le surcoût d’un
séjour hospitalier d’une pathologie
médicale ou chirurgicale chez un patient modérément ou sévèrement dénutri augmente de 60 %, soit environ
3 000 dollars canadiens (1 970 euros), et
ce sans inclure le coût d’un éventuel
traitement nutritionnel (Cost of Clinical
Malnutrition, Clinical Nutrition, 2017).
Décéder de carences nutritionnelles
induites par un cancer bien traité et
guéri, quelle malchance, quel gâchis
humain et économique et quel échec
de nos missions !
Nous avons le devoir de réduire les
inégalités devant la maladie, d’éviter
d’effacer d’un trait les progrès diagnostiques et thérapeutiques du XXIe siècle
en oubliant de rechercher systématiquement une dénutrition ou en négligeant sa présence. Elle est la première
cause de surmorbidité et de surmortalité depuis la nuit des temps.
Nous nous devons d’améliorer les
formations, l’organisation des soins, la
transmission des données médicales
individuelles à tous les intervenants de
ce parcours. La Haute Autorité de santé
va publier, début 2019, une mise à jour
des critères diagnostiques de
dénutrition, y compris chez l’obèse, et
de la sarcopénie. Enfin, nous pourrions solliciter les tutelles, notamment celle de l’Assurance-maladie,
pour instaurer une traçabilité obligatoire et périodique, tout au long de la
vie, de notre état nutritionnel. p
¶
Jean-Fabien Zazzo, nutritionniste
et anesthésiste-réanimateur,
expert Nutrivigilance à l’Anses
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
COLLECTION « LES DÉFIS DE LA SCIENCE>
Faut-il parler de
conscience minimale ?
C
ombien de temps maintenir en
vie une personne qui ne revient
pas à son état de conscience normal après un accident cardiaque ou cérébral ? Cette question hante tous ceux qui
s’occupent de ces patients qui peuvent
rester prostrés des années. Ils alternent
des cycles de veille (yeux ouverts) et de
sommeil, mais leur niveau de conscience
pose question. En France, l’histoire familiale, juridique (une dizaine de procédures
judiciaires) et médicale autour de Vincent
Lambert, ce jeune homme maintenu artificiellement en vie depuis dix ans à la
suite d’un traumatisme crânien, illustre
d’une manière particulièrement dramatique les enjeux liés à la détermination de
ce niveau de conscience.
Dénomination qui fait débat
En pratique, les neuroscientifiques distinguent deux états mais leur dénomination
fait actuellement débat. Le premier, l’état
végétatif, a été défini dans les années 1970.
Il désigne une personne qui se réveille de
son coma, en ouvrant spontanément les
yeux, sans donner aucun signe de conscience. Elle regarde dans le vide, bouge et
respire uniquement par réflexe. Son
réseau cérébral, qui relie le thalamus aux
zones fronto-pariétales du cortex, ne
fonctionne plus, en raison de lésions dans
le cortex ou dans le réseau lui-même.
Pour Steven Laureys, qui étudie ces
patients depuis des années dans le Coma
Science Group à l’hôpital de Liège, « l’appellation “état végétatif” est péjorative, il
vaut mieux parler d’“éveil non répondant à
la commande” ». Un certain nombre de
patients passent de cet état à celui de conscience minimale. Un stade dans lequel le
réseau de la conscience fonctionne de
temps en temps, même si c’est de manière
très dégradée, comme si la personne avait
de temps en temps des bouffées de conscience en réponse à des stimuli émotionnels donnés. De plus, elle présente une
certaine sensibilité à la douleur.
Lionel Naccache, chercheur en neurosciences à l’Institut du cerveau et de la
moelle épinière à Paris, propose, lui, de
remplacer l’appellation de « conscience
minimale » par « état cortical » pour éviter une confusion dommageable. « Certains réseaux du cortex de ces patients
fonctionnent mais on ignore dans quel
état de conscience ils se trouvent », souligne-t-il. Un avis que ne partage pas Steven Laureys : « Il faut garder “conscience
minimale” car la conscience n’est pas un
état “tout ou rien”. Ces personnes sont
dans un état de conscience différent du
nôtre mais nos études montrent qu’elles
ont très probablement des perceptions et
des émotions. » Cependant, ajoute-t-il,
« une personne a le droit de ne pas vouloir
vivre dans un tel état. Donc il faudrait
obliger chaque citoyen en bonne santé à
se déterminer à l’avance car nul n’est à
l’abri d’un accident ».
Une querelle d’experts que balaie Louis
Puybasset, chef du département d’anesthésie-réanimation de l’hôpital de la PitiéSalpêtrière. « Pour nous qui intervenons en
réanimation, état végétatif ou conscience
minimale, c’est la même chose. Nous vou-
HENRIK5000/GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
lons éviter que des patients se retrouvent in
fine dans ces états-là, du fait de notre réanimation, avec toutes les conséquences que
cela a pour leur entourage. » C’est pourquoi, en utilisant l’IRM par tenseur de diffusion et l’intelligence artificielle, son
équipe (en lien d’ailleurs avec Lionel Naccache et Steven Laureys) a mis au point un
indicateur pour quantifier les chances de
récupération d’un patient en fonction de
l’état de son réseau d’axones (la matière
blanche) dans le cerveau, et ce sept à dix
jours après un arrêt cardiaque ayant conduit à une anoxie cérébrale. Reste maintenant à convaincre les autorités médicales
de l’utiliser et à faire rembourser l’examen par les systèmes de santé. p
marie-laure théodule
9,99 €, en kiosque
le 12 septembre.
Pour accompagner la collection « Les
défis de la science », chaque semaine, état
des lieux d’une thématique de recherche.
8|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
David Louapre, chercheur caméléon
ZOOLOGIE
PORTRAIT - De la physique théorique, il a basculé dans la recherche industrielle avant de plonger dans
l’univers du jeu vidéo. Ce brillant touche-à-tout transmet sa curiosité sur une chaîne YouTube à succès
L
L
a recherche fondamentale mène à
tout, David Louapre en est la preuve.
Imaginez : après une thèse sur la
gravité quantique à boucles, l’un des
domaines les plus ardus de la physique théorique, il se tourne vers l’industrie :
presque dix ans chez Saint-Gobain, spécialiste
du verre. En mai, nouveau virage : il est
désormais, à 40 ans, directeur scientifique
chez Ubisoft, troisième éditeur mondial de
jeux vidéo. Mais pour le grand public, il est
surtout connu comme l’auteur du blog et de
la chaîne YouTube Science étonnante, qui
compte plus de 500 000 abonnés.
Dès le lycée, il est attiré par la recherche
scientifique. Il dévore Une brève histoire du
temps du Britannique Stephen Hawking. C’est
décidé, il sera astrophysicien. S’ensuit le parcours classique : classe préparatoire, Ecole
normale supérieure de Lyon, et enfin thèse,
passée en partie au Canada. « Il voulait déjà
comprendre en profondeur : faire table rase,
partir de la base, reconstruire le raisonnement »,
raconte son directeur de thèse Laurent Freidel,
qui se souvient aussi de son intérêt pour la philosophie et l’histoire des sciences.
Son sujet vise à réconcilier deux théories
incroyablement efficaces dans leurs domaines respectifs, mais incompatibles, la relativité générale et la mécanique quantique.
Deux grandes écoles de pensée s’affrontent
pour cela : la théorie des cordes, qui, en gros,
essaie de faire rentrer la relativité générale
dans la mécanique quantique, et la gravité
quantique à boucles, étudiée par David Louapre, qui tente de faire l’inverse.
Cependant, le physicien sait que ses chances
d’obtenir un poste sont très faibles. En scientifique rationnel, il prépare un plan B. Il craint
de vite se lasser de l’enseignement, ce sera
donc l’industrie. Les entreprises recherchent
des compétences en maths. David Louapre
laisse de côté les sirènes des mathématiques
financières, et se fait embaucher par SaintGobain deux mois avant la soutenance de sa
thèse, pour perfectionner les procédés industriels en analysant leurs nombreuses données. « Passer des premiers instants du Big
Bang à l’optimisation de la tournée des
camions, c’est enrichissant ! », s’amuse David
Louapre. Il découvre aussi de nouveaux domaines : l’intelligence artificielle, les mathématiques appliquées…
Il passe ainsi six ans à la direction de la
recherche et développement de Saint-Gobain
à Aubervilliers, puis prend en charge un projet
de recherche visant à développer des matériaux isolants beaucoup plus efficaces. Succès
scientifique, mais échec industriel : de tels
matériaux sont faisables, mais trop coûteux.
Lutter contre le désamour des sciences
A ce moment, en 2012, sa femme, neurologue,
obtient un contrat à Boston, aux Etats-Unis.
Or Saint-Gobain possède un centre de recherches à proximité… Les voilà partis avec
enfants pour trois ans. Il découvre une autre
manière de travailler, où le résultat compte
plus que la manière d’y arriver. A leur retour
en France en 2015, Saint-Gobain lui propose la
direction de la recherche du centre de R&D
sur le verre de Compiègne. Banco, malgré les
4 heures de transport quotidiennes.
Il y découvre encore une nouvelle spécialité : l’innovation d’usage. L’idée est d’ajouter
des capteurs dans les fenêtres pour leur
apporter de nouvelles fonctions, comme
l’éclairage ou l’affichage. « Il faut aller au-delà
de la performance ou de la fonctionnalité d’un
objet, et se demander comment concevoir
quelque chose d’agréable et facile à utiliser.
C’est cela, le design, pas simplement des
meubles colorés. Raisonner ainsi nous force à
regarder les produits sous l’angle de l’utilisateur. C’est valable pour les objets, mais aussi
pour les services. »
Trois années passionnantes, mais avec de
longues journées compte tenu des transports.
D’autant que David Louapre s’est lancé en 2010
dans la vulgarisation. D’abord à travers un
blog. « Je voulais lutter contre le désamour
des sciences, contre l’inculture scientifique,
raconte-t-il. Mon principe : je me demande ce
qui se passe dans la tête de mon interlocuteur.
Que comprend-il à chaque phrase, à chaque
courbe ? Finalement, la vulgarisation aussi,
c’est du design ! » Le blog se taille un beau
succès – plus de 160 000 vues par mois en
juillet 2015. Fin 2014, il se lance dans les vidéos
sur YouTube. En quelques mois, il se retrouve
dans le top 10 des vidéos scientifiques, avec
500 000 abonnés. Et ce, malgré l’absence
quasi totale d’humour, preuve que faire rire
n’est pas indispensable pour vulgariser.
Jalouse comme
une babouine
a primatologue Elise Huchard le dit le
plus sérieusement du monde : « La vie
est dure pour les femelles babouins. »
Aux jeux de l’amour, ces dames ne choisissent rien et subissent tout. Dans cette
société polygyne, composée d’une multitude de petits harems, les femelles attendent
qu’un mâle veuille bien jeter sur elles son
dévolu. Commence un long calvaire. Pour
s’assurer de son exclusivité, le mâle cogne.
Dans de précédents travaux, Elise Huchard
et sa collègue Alice Baniel ont décrit cette
« intimidation sexuelle ».
Mais la souffrance des babouines ne s’arrête pas là. Dans une étude réalisée sur les
babouins chacmas de Namibie et publiée
dans Proceedings B de la Royal Society, les mêmes chercheuses viennent de mettre en évidence les ressorts des violences pratiquées
entre femelles. Accomplies à l’intérieur d’un
même harem, elles visent pour de jeunes mères à harceler leurs rivales encore fécondes.
Il convient d’abord d’indiquer que chez les
chacmas, une femelle en chaleur se repère
aisément par le gonflement extrême et la
rougeur de sa vulve. Pratique pour les rivales,
comme pour les scientifiques qui souhaitent
les étudier. Ces dernières ont suivi 55 babouines. Elles ont d’abord constaté que les femelles enceintes et allaitantes s’en prenaient en
priorité aux guenons fertiles du même
harem. Elles ont ensuite établi que les morsures, tapes et autres menaces étaient
d’autant plus nombreuses que les victimes
se trouvaient proches de l’ovulation et
qu’elles multipliaient les copulations.
Babouines chacmas de Namibie. ELISE HUCHARD
Apprendre à travers le jeu vidéo
Si l’on comprend bien l’intérêt du jeu vidéo
pour la science, quel intérêt pour un scientifique de travailler pour cette industrie ? « L’impact sociétal des jeux vidéo », s’enthousiasme
le physicien. Il se lance dans un calcul : « Si les
500 000 visiteurs annuels du Palais de la
Découverte y passent chacun trois heures, cela
fait 1,5 million d’heures de temps de cerveau
pour la science. D’après les statistiques de ma
chaîne YouTube, les internautes y ont passé
aussi 1,5 million d’heures, même si la force de
l’expérience n’est pas la même. Or, un gros jeu
vidéo, ce sont 10 à 20 millions d’exemplaires
vendus, et chaque joueur y passe des centaines
d’heures. Ce sont donc des milliards d’heures
qui y sont consacrées. Le potentiel est monstrueux ! On peut y mettre de la science de
manière visible et indolore. »
La volonté d’Ubisoft d’aller au-delà du pur
divertissement et de faire des jeux plus éducatifs a compté dans la décision de David Louapre de le rejoindre. « Les jeux éducatifs ont été
pris dans le mauvais sens : c’étaient des cours
avec une vague couche ludique. Il faut faire l’inverse : faire un vrai jeu, qui en même temps permette d’apprendre. » Son rêve : que l’enseignement utilise certaines recettes du jeu vidéo,
qui sait faire en sorte que les gens progressent,
se sentent compétents et valorisés. p
« Ce n’est pas une compétition pour le sexe,
précise Elise Huchard, mais pour les soins
paternels », ces multiples moments pendant
lesquels les mâles protègent leur progéniture
contre les prédateurs ou leurs rivaux, portent
les petits, les gardent quand la mère s’éloigne.
Pour achever de le démontrer, les scientifiques ont mesuré le succès reproductif des
femelles. Le résultat est sans appel : en
moyenne, les babouines fertiles n’ayant pas
procréé ont été deux fois plus agressées que
celles ayant conduit les grossesses à terme.
Tout anthropomorphisme mis à part, cette
compétition entre femelles d’un même
harem peut paraître naturelle. Pour maximiser les chances de transmettre ses gènes, une
guenon a tout intérêt à écarter les rivaux de
ses propres petits : stresser ses compétitrices
en chaleur semble un excellent moyen.
« Pourtant, jusqu’ici, la compétition sexuelle
était étudiée chez les mâles. Chez les primates,
on disait que les femelles s’affrontaient exclusivement pour la nourriture. Eh bien non ! Dans
les sociétés polygynes, il y a un intérêt évolutif
à s’affronter pour le succès reproductif. De la
même façon, on s’aperçoit aujourd’hui que les
femelles peuvent pratiquer l’infanticide. Finalement, on découvre des comportements assez
symétriques de ceux du mâle. »
Reste la notion de jalousie. Affiché dans le
titre de l’article, le mot ne figure pas dans le
texte de la publication. Le célèbre primatologue Frans de Waal le regrette : « Si la jalousie
sert à protéger des liens établis contre la
compétition, comme chez les humains, alors
c’est sans doute une émotion très générale,
comme nous le voyons chez nos animaux de
compagnie. Dommage que l’article n’aborde
pas cette question. Sans doute l’effet des multiples mises en garde visant à ne pas attribuer
d’émotions aux animaux. » Elise Huchard
s’explique plus simplement. « Ça impliquerait que nous puissions prouver que les femelles sont conscientes des raisons pour lesquelles elles agressent leurs rivales. Je ne vois pas
comment nous pourrions y arriver. Maintenant si vous me demandez ma conviction
personnelle : oui, je pense qu’elles sont conscientes. » De quoi offrir un avant-goût des
idées que défendra la chercheuse lors du
Monde Festival, où elle participera, dimanche 7 octobre, à 14 heures, à une table ronde
intitulée « S’aimer comme des bêtes ». p
cécile michaut
nathaniel herzberg
David Louapre, en janvier 2016.
ASTRID DI CROLLALANZA/FLAMMARION
Le plus impressionnant est la variété des
sujets abordés. Même les sciences sociales, qui
bénéficient d’une rubrique spéciale, baptisée
« Crétin de cerveau ». Le chercheur y explore
nos biais cognitifs, par exemple lors de nos
prises de décisions. Il est un grand adepte des
sciences sociales, car « elles ont une vraie
démarche expérimentale, et leurs résultats sont
fondamentaux, par exemple pour comprendre
la propagation des fake news ».
Cette variété est d’autant plus étonnante
lorsqu’on connaît la méthode de travail de
David Louapre : « Je lis les articles d’origine
dans les revues scientifiques. C’est difficile au
début, il faut apprendre un nouveau vocabulaire et une nouvelle façon de penser. » Il
avoue d’ailleurs une erreur dans une de ses
vidéos de biologie, sur les cellules souches,
où il parlait de l’ADN des globules rouges…
qui n’en possèdent pas ! Néanmoins, « David
est un modèle de vulgarisateur, estime Valentine Delattre, vidéaste animant la chaîne
Science de comptoir. C’est limpide, et pourtant il ne fait aucun compromis avec la
rigueur. Il considère le public comme
intelligent même s’il n’a pas les connaissances,
donc il fait comprendre les mécanismes,
montre la démarche scientifique. »
Pour mener de front recherche et vulgarisation, David Louapre se dit « organisé comme
une machine de guerre ». Ainsi, lorsqu’il devait
se lever à 6 heures chaque matin pour aller de
Paris à Compiègne, il gardait ce rythme le
week-end, et disposait ainsi de 3 heures de
tranquillité pour monter ses vidéos. Devant
cette vie un peu folle, il s’est posé la question
de devenir vidéaste professionnel, mais a vite
renoncé : au-delà de la perte de revenus, c’était
surtout renoncer à sa liberté totale de
vidéaste, en devenant dépendant du public. La
crainte de se lasser a aussi pesé dans la
balance : « Je m’ennuie vite », observe-t-il.
C’est par la vulgarisation qu’il a été remarqué par Ubisoft, lui qui ne joue pas aux jeux
sur ordinateur. Le directeur créatif de la société, Serge Hascoët, a souhaité le rencontrer
après avoir regardé sa vidéo sur le Jeu de la vie.
Sa vision du jeu vidéo plaît à David Louapre :
Ubisoft souhaite des jeux plus éducatifs, et à
« monde ouvert », c’est-à-dire où le joueur ne
suit pas un canevas prévu par les scénaristes,
mais explore un monde en créant sa propre
histoire. Mais les univers du jeu doivent être
crédibles. C’est là que la science intervient : le
style architectural, la végétation, les comportements des animaux doivent être les plus
réalistes possible. Cela va très loin : s’il y a des
loups et des lapins, il faut que la dynamique
des populations de ces deux espèces soit
modélisée scientifiquement. David Louapre
est embauché pour apporter de la science
dans les jeux vidéo.
▶ Les chantiers navals du
▶ La filière française de
▶ Bénéteau, qui était à la
monde entier se donnent
rendez-vous du mardi 11 au
dimanche 16 septembre,
à Cannes, pour le festival
international de yachting
l’industrie de la plaisance
a retrouvé le sourire, sur
fond de consolidation
du marché, effaçant dix
années de crise
traîne par rapport à l’allemand Bavaria voici quinze
ans, est depuis devenu
le numéro un mondial
PAGE 4
Les « bullshit jobs », symptôme
d’une société aliénée par le travail
Dans son dernier essai, l’anthropologue David Graeber décrit une société
échouant à utiliser le progrès technique pour favoriser les activités utiles
INTERNET
LE LOBBYING
ASSUMÉ DE L’AFP
FACE AUX GAFA
Dans une interview, Fabrice
Fries, le nouveau PDG de
l’Agence France-Presse, explique pourquoi il est essentiel à ses yeux que le Parlement européen adopte,
mercredi 12 septembre, le
texte sur les droits d’auteur.
PAGE 7
AÉRIEN
GRÈVE
EUROPÉENNE
CHEZ RYANAIR
Sept organisations
syndicales de cinq pays
préparent « la plus grande
grève de l’histoire »
de la compagnie irlandaise,
prévue le 28 septembre
David Graeber, le 11 avril 2016 à Paris. STEPHANE BURLOT I HANSLUCAS.COM
PAGE 4
TRANSFORMATIONS | CHRONIQUE PAR CORINE LESNES
Dans la Silicon Valley , les héros sont fatigués
san francisco - correspondante
L
oin de nous l’idée de nous
apitoyer sur les tourments
des milliardaires de la Silicon Valley, mais quand même :
Elon Musk mérite-t-il pareil procès ? Pour avoir fumé une bouffée
de marijuana dans une interview
nocturne le 6 septembre à Los
Angeles, le PDG de Tesla est cloué
au pilori. Accusé d’être « dingue »,
« irresponsable », et de nuire aux
plus de 30 000 employés qui travaillent sous sa houlette (et dans
des usines régulièrement accusées de violation des règles de sécurité). Les photos le montrent
rougeaud, dans une nébuleuse de
fumée. Pas très flatteur, il est vrai.
Revenons sur la scène : un podcast de deux heures et demie,
dont la moitié est occupée par
l’animateur, un comédien de
stand-up, Joe Rogan. Une conversation plus qu’un entretien, entrecoupée par le choc des glaçons
dans les verres de whisky. Musk,
vêtu d’un tee-shirt « Occupy
Mars », est plutôt calme, même
s’il s’étire constamment les vertèbres, comme atteint d’un torticolis persistant. Dans son léger ac-
cent sud-africain, l’ingénieur discute des mérites de la lévitation
magnétique dans les transports.
De la Boring Company, la « compagnie ennuyeuse », qu’il a lancée
en décembre 2016 pour blaguer.
Après le succès de ses casquettes
(1 million de chiffre d’affaires),
« On s’est dit : faisons quelque
chose pour 10 millions de dollars »,
explique-t-il. En janvier, la Boring
Company a produit 20 000 lanceflammes (en fait un chalumeau à
toiture amélioré), à 500 dollars
(431 euros) l’unité. Le stock a été
épuisé en quatre jours.
Expert en coups médiatiques,
Elon Musk a 22,5 millions d’abonnés sur Twitter et une armée de
« musketeers » qui ne demandent
eux aussi qu’à s’amuser. Musk est
partout sauf sur Terre. En sous-sol,
où il veut creuser des tunnels souterrains pour éliminer les embouteillages (déjà plus de 1 km réalisé
à Los Angeles). Dans l’espace, où il
a expédié sa Tesla Roadster rouge,
début février, montée sur une gigantesque fusée. Pour lui, le destin de l’humanité est d’être « une
espèce multiplanétaire », sinon
l’avenir s’annonce morose. Comment peut-il sérieusement gérer
toutes ces activités ? « Je suis un
alien »,
tranche-t-il.
Après
deux heures et dix minutes d’enregistrement, Joe Rogan allume
un joint roulé dans un papier
brun. Musk croit que c’est un cigare. Demande si c’est légal – ça
l’est en Californie –, observe l’objet, tire une bouffée – une seule. Il
ne s’inquiète que quelques minutes plus tard, quand il reçoit des
textos affolés de ses amis. Il fait
une mise au point. Non, il ne
fume pas d’herbe. Pratiquement
jamais. « Ce n’est pas très bon pour
la productivité. »
Spirale infernale
C’est tout. Mais l’épisode du joint
vient s’ajouter à une spirale infernale de Tweet rageurs contre les
journalistes ou les investisseurs
(il leur a conseillé d’acheter plutôt des actions Ford). A 47 ans,
Elon Musk est devenu la rock star
de la Silicon Valley, une célébrité
dont on suit avec fascination la
descente aux enfers (et la romance avec la chanteuse canadienne Grimes). Dans le New York
Times, il a avoué qu’il ne dort plus
sans Ambien, un puissant somnifère. Ses semaines de travail font
Cahier du « Monde » No 22913 daté Mercredi 12 septembre 2018 - Ne peut être vendu séparément
« cent vingt heures », et son cerveau est un hyperloop d’idées :
« Une explosion qui n’en finit jamais. » Il a pris conscience du
phénomène à l’âge de 6 ans, explique-t-il à Joe Rogan. « Vous ne
voudriez pas nécessairement être
à ma place. »
Elon Musk n’arrive plus à s’empêcher de tweeter. En août, il a
annoncé – puis démenti – qu’il
voulait retirer son groupe de la
Bourse. Depuis, l’action fait du
yoyo. Wall Street n’a pas grande
indulgence pour les demi-dieux
(augmentés) quand ils tombent
de l’Olympe. Les fondateurs
étaient indispensables. A l’heure
de la normalisation de la tech, ils
deviennent un fardeau.
Wall Street a ses raisons. Mais le
pionnier de la voiture électrique
pose des questions moins éphémères que les cours de la Bourse.
Il dit que les hommes jouent un
« jeu insensé », en « retirant des
vastes quantités de carbone du
sous-sol et en le rejetant dans l’atmosphère et les océans ». C’est
l’expérience « la plus stupide de
l’histoire humaine », ajoute-t-il.
L’extraterrestre est très préoccupé par l’humanité. p
OURAGAN SUR
LA CAROLINE DU SUD
Florence est la première à s’inviter au bal annuel des ouragans de la Côte est des EtatsUnis. Il ne sera peut-être pas le
plus méchant, mais les habitants de Charleston, la principale ville de Caroline du Sud,
prennent leurs précautions.
Les industriels aussi. Chez
Volvo, on ferme les rideaux et
on évacue les lieux. L’usine
flambant neuve, inaugurée en
juin, est la première de la marque suédoise au pays de l’Oncle
Sam et le symbole de ses nouvelles ambitions mondiales.
Longtemps, ses longues « station wagon » (breaks) ont été
cantonnées aux obsessionnels
de la sécurité. La marque des
jeunes femmes enceintes, disait-on. Mais maintenant, ses
nouveaux 4 × 4 urbains, les fameux SUV, séduisent aussi les
jeunes cadres branchés de Chicago ou New York, adeptes des
marques de luxe européennes.
Ceux-là hésitent désormais entre BMW, Mercedes et Volvo au
moment du choix.
Sauvée par un Chinois
Comme pour mieux se surveiller, ces trois-là ont tous décidé de s’implanter au même
endroit, en Caroline du Sud,
Etat accueillant avec ses salaires modérés et son absence de
syndicats puissants. BMW y a
ainsi installé, au nord-est de
Charleston, sa plus grande
usine au monde. Mais cet eldorado pour grosses carrosseries européennes est en train
de prendre l’eau, avant même
que Florence ne vienne y déverser ses tombereaux de
pluie. Depuis que Donald
Trump a déclaré la guerre
commerciale à la Chine et à
l’Europe, l’aventure sudiste
vire au cauchemar. Dernier
épisode en date, la décision de
Volvo de reporter sine die son
introduction sur les Bourses
de Stockholm et de Hongkong.
Ce devait être le symbole du
retour en grâce de la marque,
fondée en 1927 à Göteborg
pour ouvrir de nouveaux marchés aux roulements à bille du
géant SKF. Devenu un géant du
camion, la société a cédé sa division automobile à l’américain Ford en 1999. Ce dernier
n’a jamais trouvé la formule du
succès et a revendu l’ancienne
star de l’industrie scandinave à
Zhejiang Geely, un petit constructeur indépendant chinois
créé moins de dix ans auparavant. Ce qui devait achever de
couler l’entreprise l’a sauvée.
En donnant des moyens et une
autonomie complète aux équipes suédoises et à leur patron,
Hakan Samuelsson, Geely a
contribué à redresser la marque et en a fait le fer de lance
de son ascension en Chine.
Volvo est devenue l’une des
grandes marques de luxe automobile de l’empire du Milieu,
l’égale de Mercedes et Audi et
la seule détenue par un entrepreneur local, Li Shufu, qui
avait démarré dans les affaires
en 1986 en produisant des
composants de réfrigérateurs.
Comme BMW et Mercedes,
Volvo est prise au piège de ses
ambitions américaines. Les
nouvelles taxes vont toucher
ses exportations vers les EtatsUnis et les mesures de rétorsion chinoises vont limiter sa
capacité à utiliser la base américaine pour vendre en dehors
du pays. Cette régionalisation
forcée du commerce mondial,
imposée par M. Trump, va
pour l’instant aboutir à l’effet
inverse recherché. Volvo a décidé de surseoir à son projet de
deuxième usine en Caroline du
Sud. Cet ouragan-là n’a pas fini
de faire des dégâts. p
RWANDA
philippe escande
Du 14 au
26 janvier 2019
La renaissance d’un pays
À partir
de 4 650 e
Un voyage avec Pierre LEPIDI, journaliste au Monde
Demandez la documentation gratuite
auprès de l’agence Les clés du Monde
E-mail : lemonde@lesclesdumonde.com
Tél. 01 49 30 12 39
Licence IM 075100373
Crédit photo : Fotolia/Cmon
Nautisme : les Français sortent
renforcés de dix ans de crise
PERTES & PROFITS | VOLVO
2 | plein cadre
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Lors d’une
manifestation contre
la finance en ligne,
organisée le 6 août,
devant les locaux
du régulateur bancaire
chinois, à Pékin.
GREG BAKER/AFP
shanghaï - correspondance
M
adame Li nous a donné
rendez-vous au fond
d’un café, près de la
place du Peuple, à Shanghaï. Elle n’a pas choisi
la rue au hasard : à quelques numéros se trouvait le siège de Midai
(« sac de riz »), le site Internet qui l’a escroquée. Ces derniers mois, des centaines de plates-formes de ce type, qui mettent en relation
des entreprises ayant besoin de se financer
et des particuliers leur prêtant des fonds
– moyennant des intérêts – ont fait faillite. Au
20e étage de cet immeuble de bureaux, une
porte de verre est fermée par un simple antivol de vélo. On aperçoit quelques plantes vertes dans les bureaux entièrement vidés. Pour
l’instant, la police n’a trouvé que le comptable de l’entreprise. Les deux dirigeants se sont
volatilisés. Et, sans les accusés, pas de procès
possible, se sont vu répondre les victimes.
Mme Li, 30 ans, a perdu 240 000 yuans
(30 345 euros) dans l’effondrement de cette
plate-forme, fin juin. Sa mère, 510 000 yuans.
« Le 25 juin, ma mère s’est aperçue qu’elle ne
pouvait plus retirer son argent. D’autres amis
ne pouvaient pas non plus. On a lancé un
groupe [sur l’application de messagerie] WeChat, qui a rapidement attiré des centaines
d’autres victimes, raconte la jeune femme. La
police a fermé certains groupes de discussion,
mais on en relançait d’autres aussitôt. »
Car Mme Li et sa mère ne sont pas des cas isolés. Comme elles, des milliers de victimes ont
perdu toutes leurs économies. En juillet, le
site spécialisé Wangdaizhijia dénombrait
165 plates-formes incapables de rembourser
leurs clients, ou en faillite. L’ampleur est telle
que les particuliers en colère, rassemblés sur
des groupes de conversation sur WeChat et
QQ , les réseaux sociaux de Tencent, dominants en Chine, organisent une manifestation. Le rendez-vous était fixé au 6 août, à Pékin, devant les locaux du régulateur bancaire.
Les organisateurs espéraient la venue de
10 000 personnes… Ils étaient une centaine.
Il faut dire que le ministère de la sécurité publique chinois a fait la démonstration de son
efficacité. La plupart des victimes ont été arrêtées chez elles, ou sur la route qui les menait à Pékin. Un coup de téléphone de la police a suffi à décourager les moins virulents.
Et, pour ceux qui ont réussi à passer entre les
mailles du filet, la police avait prévu large : le
jour de la manifestation, des agents contrôlaient les cartes d’identité de tous ceux qui
voulaient accéder à la rue du siège de la Commission de régulation bancaire. Dans les artères adjacentes, des dizaines de bus étaient
garés. Certains remplis de policiers, d’autres
vides, attendant les manifestants. Une fois
embarqués, ils ont été détenus quelques heures dans un stade voisin, le temps de prendre
leur identité, d’arrêter les leaders et de renvoyer le gros des troupes chez eux.
Si les autorités chinoises ont mis une telle
ardeur à réprimer ce mouvement, c’est que la
Quand Pékin étouffe la colère
de milliers d’épargnants ruinés
Ces derniers mois, des centaines de plates-formes de financement
de PME chinoises par l’intermédiaire de prêts de particuliers ont fait faillite,
laissant de nombreux clients sans argent et sans recours possible.
Le pouvoir, qui a encouragé ce système, réprime la contestation des victimes
faillite des plates-formes pair à pair a révélé
plusieurs failles du système chinois. Comme
le souligne la dizaine de victimes interrogées
par Le Monde, c’est le premier ministre, Li Keqiang lui-même, qui a encouragé l’« innovation financière » des plates-formes en ligne.
« JE NE PENSAIS PAS QUE C’ÉTAIT RISQUÉ »
Dès 2014, on trouve des discours du premier
ministre, ravi que de nouveaux acteurs pallient les insuffisances des banques d’Etat en
offrant des possibilités de financement
aux PME chinoises. « Le développement des
plates-formes pair à pair doit beaucoup à
l’immaturité de la finance en Chine. Les
PME, en particulier, ne pouvaient pas se
financer auprès des banques légitimes et
devaient se tourner vers la finance de
l’ombre, avec des taux extrêmement élevés »,
explique le professeur Zhao Xijun, doyen
adjoint à l’Ecole de la finance de l’université du Peuple, à Pékin.
Les sites de prêt répondent d’abord à un besoin. Du côté des épargnants, prêter de l’argent par l’intermédiaire de ces plates-formes
permet d’espérer des rendements bien supérieurs aux moins de 1 % d’intérêts versés par
les banques traditionnelles. Obtenir un taux
de 10 % est monnaie courante, et certains
projets promettent des rémunérations de
20 % ou 30 %. « La concurrence était telle que
les plates-formes se sont mises à offrir des
taux mirobolants. Ils ne gagnaient pas d’argent, mais des parts de marché », explique
Chen Jiahe, stratège en chef chez la société financière Cinda Securities.
Le secteur prospère. Ces plates-formes
comptent 50 millions de clients et brasseraient 1 300 milliards de yuans. « Je ne pensais pas que c’était risqué, ces sites avaient
obtenu toutes les licences. On pensait qu’ils
étaient soutenus par le gouvernement »,
plaide une mère de famille originaire du
Zhejiang (Est) qui a perdu 400 000 yuans
sur la plate-forme Renrenaijia (« tout le
monde aime la maison »), séduite par les
LES PLATES-FORMES
FINANCIÈRES MISES
EN CAUSE COMPTENT
50 MILLIONS
DE CLIENTS
ET BRASSERAIENT
1 300 MILLIARDS
DE YUANS
11,8 % d’intérêts. Quand elle a voulu se
rendre à Pékin pour manifester, la police
l’attendait, avec d’autres plaignants, sur le
quai de la gare de sa petite ville.
Si les autorités financières chinoises ont
échoué à réguler ces nouvelles entités, c’est
qu’elles n’entraient dans aucune case. « Ces
plates-formes ont profité d’un trou dans la raquette du système de régulation chinois. Le secteur financier en Chine est supervisé par la Banque populaire de Chine [la banque centrale], et
il existe un régulateur différent pour la banque,
l’assurance, et pour les Bourses. Les plates-formes pair à pair n’entraient dans aucune de ces
catégories, explique Chen Jiahe. D’ailleurs,
elles insistaient sur le fait qu’elles n’étaient pas
des entreprises de la finance, simplement des
sociétés Internet, qui ne collectaient pas d’argent, mais se contentaient de mettre en relation des prêteurs et des emprunteurs. »
PANIQUE
Comme souvent, Pékin a laissé cette jeune
industrie se développer, avant de se décider
à la réguler. Les premières mesures concrètes pour la contrôler sont apparues en 2016,
soit cinq ans après la naissance de ce secteur,
à la suite d’une première série de faillites. Et
elles n’ont jamais été appliquées, avant que
les autorités se décident de prendre les choses en main. Mi-juin, un discours particulièrement fort du président de la commission
de régulation bancaire chinoise, Guo Shuqing, met le feu aux poudres. « Si les retours
sur investissements sont importants, cela
veut dire que les risques sont importants. Un
produit qui offre un retour de 8 % est très risqué, au-delà de 10 %, soyez prêts à perdre le
principal », alertait celui qui occupe aussi le
poste de secrétaire du Parti communiste de
la Banque populaire de Chine.
L’avertissement crée la panique. Des épargnants affolés cherchent à retirer leur argent
en même temps, précipitant la faillite de certains sites. Des patrons craignant des règles
plus strictes disparaissent avec la caisse.
Surtout, les mensonges de certaines platesformes, qui récoltaient des fonds pour des
projets parfois fictifs, éclatent au grand jour.
« La difficulté, avec ce genre d’activités, c’est
que, jusqu’à la veille de la faillite, tout a l’air
parfait. Les autorités ne reçoivent pas une
plainte », précise Chen Jiahe.
Si les autorités ont tardé à réguler le secteur, elles ne ménagent pas leurs efforts
pour étouffer la contestation. Un soir de
juillet, peu avant minuit, deux policiers en
uniforme tambourinent à la porte de Mme Li.
Elle entrouvre, mais laisse sa grille de sécurité fermée, pour les empêcher d’entrer. « Ils
m’ont dit : “Ne critiquez pas le gouvernement,
il n’a rien à voir là-dedans, (…) c’est la police,
pas le gouvernement, qui va résoudre cette affaire” », raconte-t-elle. Lorsqu’elle leur demande « quand la police va les arrêter », elle
se voit répondre : « Moi, je suis chargé de votre cas, pas de cette histoire de plates-formes. » Elle s’en sort plutôt bien. Une autre
victime de son groupe WeChat, arrêtée le
6 août, a été relâchée début septembre, après
trente jours de détention.
« Je n’ai jamais fait confiance au gouvernement. Mais ma mère, elle, croyait au Parti
communiste. » Moins aujourd’hui. En juillet,
des victimes habitant à Shanghaï ont tenté
de se rassembler au parc du Peuple, en plein
centre-ville touristique, pour signer une déclaration commune. « On ne voulait pas manifester, juste se rassembler pour signer le document et y apposer nos empreintes digitales », assure Mme Li. Mais la police les attendait. « Cinq personnes ont été arrêtées, dont
ma mère », soupire la femme. « Moi, je suis
jeune, je gagne ma vie, je pourrai me refaire,
mais ce n’est pas possible pour ma mère à la
retraite… nous n’avons plus rien », insiste
Mme Li, qui s’interroge sur les efforts des autorités pour arrêter les dirigeants de ces platesformes. « Ils ne peuvent pas trouver le patron
en fuite ? Moi, la police m’a trouvée très facilement… », ironise-t-elle. p
simon leplâtre
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Pourquoi les « bullshit jobs » prospèrent
Nos sociétés échouent à utiliser la technologie pour favoriser les activités utiles, explique l’anthropologue David Graeber
E
ENTRETIEN
n 2013, il publia un article
choc sur le sujet : d’innombrables salariés de la
finance, du marketing ou
du secteur de l’information sont
aujourd’hui convaincus d’occuper
des emplois inutiles, absurdes,
voire nuisibles pour la société.
Dans son truculent essai Bullshit
Jobs (« boulots à la con »), paru le
5 septembre aux éditions Les Liens
qui libèrent, David Graeber, anthropologue et professeur influent de la London School of Economics, explore les racines de ce
phénomène, dont les conséquences ne se limitent pas à la
souffrance professionnelle. Car
au-delà, explique-t-il, notre société entière échoue à utiliser le
progrès technologique comme un
outil de libération des individus.
Les emplois inutiles que vous
décrivez n’ont-ils pas toujours
existé ?
Oui, mais ils se sont multipliés
de façon exponentielle ces dernières décennies. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les salariés
conscients de la faible utilité de
leurs emplois, comme ceux rencontrés pour ce livre : le consultant
dont les rapports ne sont lus par
personne, l’assistant brassant de
l’air car son chef a besoin de justifier sa position hiérarchique, l’avocat d’affaires gagnant de l’argent
uniquement grâce aux erreurs du
système… Des millions de personnes souffrent aujourd’hui d’un terrible manque de sens, couplé à un
sentiment d’inutilité sociale. Ce
qui peut sembler paradoxal : en
théorie, l’économie de marché,
censée maximiser les profits et
l’efficacité par le jeu de la concurrence, ne devrait pas permettre à
ces jobs peu utiles d’exister.
Comment expliquer
leur prolifération ?
Par bien des aspects, le système
où nous vivons relève moins du
capitalisme que d’une forme de
féodalité managériale. Depuis les
« trente glorieuses », les salaires
ont décroché par rapport aux profits. Ces derniers sont captés par
le secteur financier, qui les redistribue à un petit nombre de personnes, comme au Moyen Age,
par le biais d’un jeu de strates et
de hiérarchies complexe.
Dit autrement : la finance d’aujourd’hui contribue peu à la fabri-
« Nous passons
nos journées
à rêver de ce que
nous pourrions
faire si nous
avions du temps,
mais
politiquement,
nous ne sommes
pas prêts »
David Graeber,
le 22 mars.
PATRICK COCKPIT
I HANS LUCAS
titution offrant une possibilité
d’ascension sociale est l’armée.
En 1930, Keynes prédisait que
l’automatisation des tâches
permettrait de limiter le temps
de travail à vingt heures par semaine. Pourquoi cela ne s’est-il
pas produit ?
C’est l’autre paradoxe de l’époque : alors que nos grands-parents
rêvaient que l’automatisation
libère leurs enfants des travaux
difficiles, nous craignons aujourd’hui que les robots prennent nos
emplois. Mais si cela se produit,
et que plus personne ne touche
de salaire, qui consommera les
biens fabriqués pas les machines ?
Nos économies échouent à utiliser l’automatisation pour libérer
les individus des bullshit jobs,
parce qu’elles sont incapables
de concevoir une autre organisation, où le travail tiendrait une
place différente.
cation de biens et services – et
donc de valeur. Une grande partie
des profits des banques américaines provient ainsi des frais et pénalités infligés aux clients ne respectant pas leurs règles. Une
bonne partie provient également de l’achat et vente de dettes
contractées par d’autres.
Le problème se résume-t-il
à la montée en puissance de la
finance depuis quarante ans ?
Pas seulement. Il y a un malentendu fondamental lorsque l’on
décrit le passage de l’industrie aux
services de nos sociétés durant
le XXe siècle. La part des services
traditionnels – restauration, coiffeurs… – est en effet restée stable
au fil des décennies, autour de
20 % de la main-d’œuvre. En revanche, celle liée aux emplois du
secteur de l’information au sens
large – informatique, finance, assurance, communication… – a explosé. C’est là qu’une bonne partie
des bullshit jobs se concentrent.
Contrairement à ce que
l’on pourrait penser, être payé
pour ne pas faire grand-chose
engendre une grande souffrance morale. Pourquoi ?
Les hommes tirent leur bonheur du sentiment d’avoir prise
sur le monde. De contribuer à sa
bonne marche, d’une façon ou
d’une autre. La violence spirituelle qu’engendre l’absence de
sens des bullshit jobs, tout comme
le sentiment d’inutilité et d’imposture, est destructrice, moralement et physiquement.
Pourquoi les salariés concernés ne se révoltent-ils pas ?
Comment le pourraient-ils ? Le
travail est une part déterminante
de notre identité – lorsqu’un inconnu vous demande ce que vous
faites, vous répondez par votre
métier. Tel est le paradoxe de l’emploi contemporain : même lorsque les personnes détestent leur
job, elles y restent profondément
attachées. Beaucoup tirent même
leur dignité précisément du fait
qu’elles souffrent au travail.
Cela tient à notre conception
théologique du travail, enracinée
dans la chrétienté : il est un devoir,
il est le propre de la condition humaine et « forge » le caractère.
Celui qui ne fait pas sa part est indigne. Cette vision est, en outre,
l’autre face du consumérisme :
on souffre au travail pour s’autoriser ensuite à consommer une
fois rentrés à la maison.
Pourquoi les métiers les plus
utiles socialement, comme les
infirmières ou les instituteurs,
sont-ils si peu considérés ?
Ils sont également mal payés :
on observe une relation inverse
entre la valeur sociale d’un emploi et la rémunération que l’on
en tire. C’est vrai pour tous les
jobs liés au soin des personnes (à
l’exception des médecins). Ces
emplois engendrent une forme
de « jalousie morale », c’est-à-dire
un ressentiment face aux activités dénotant une plus grande élévation morale. Tout ce passe
comme si la société entière songeait : les infirmiers, les instituteurs, eux, ont la chance de comp-
ter dans la vie des autres, ils ne
vont pas en plus réclamer d’être
bien payés ! Il en va de même avec
les artistes.
Ce ressentiment nourrit-il
le populisme ?
Oui. Aux Etats-Unis, le populisme de droite à deux caractéristiques : le respect du corps militaire et la haine des élites progressistes, en particulier culturelles.
Les deux sont liés. Pour les enfants des classes populaires, intégrer « l’intelligentsia » est un rêve
plus inaccessible encore que celui
de gagner de l’argent, car cela
exige des réseaux dont ils ne disposent pas. Pour eux, la seule ins-
Cette libération pourrait passer
par l’instauration d’un revenu
de base, selon vous. Quels sont
les obstacles ?
En grande partie, la conception
théologique du travail que nous
avons évoquée. Les sceptiques disent : si l’on donne un revenu à
tout le monde, certains en profiteront pour ne rien faire, ou deviendront des mauvais poètes dont on
n’a pas besoin. Mais en quoi serait-ce pire que les jobs absurdes
d’aujourd’hui ? Au moins, les individus seraient plus heureux.
Nous passons nos journées à rêver de ce que nous pourrions faire
si nous avions du temps, mais politiquement, nous ne sommes pas
prêts. Au cours des millénaires,
nombre de sociétés sont pourtant
parvenues à une organisation où
l’occupation du temps libre n’était
pas un problème, et où des classes
entières n’étaient pas contraintes
de consacrer leur vie à des activités qu’elles haïssent. p
marie charrel
VTC : après deux meurtres, le chinois Didi en pleine tourmente
En situation de quasi-monopole en Chine, la plate-forme de voitures de transport avec chauffeur est visée par une campagne de boycott
shanghaï - correspondance
L’
industrie des VTC est à la
fois coûteuse, et risquée :
après Uber, c’est le champion chinois du secteur, Didi, qui
se retrouve au cœur de scandales à
répétition. Après le viol et le meurtre d’une passagère par un chauffeur Didi, le 24 août, deuxième cas
en trois mois, la start-up chinoise
est sous le feu des critiques.
Dans une lettre interne qui a
fuité dans la presse chinoise le
7 septembre, le patron de la firme
tente de défendre l’entreprise, avec
un argument pour le moins original. Selon lui, Didi ne ferait pas
passer les profits avant la sécurité
de ses utilisateurs, en témoignent
les chiffres de son activité au premier semestre. La compagnie a
accusé une perte de 4 milliards
de yuans (500 millions d’euros) à
cause des subventions aux utilisateurs. Des remises ont permis à
Didi de s’assurer un quasi-monopole sur le marché, après le rachat
d’Uber Chine, en 2016.
Le courrier interne, mais opportunément divulgué à la presse,
laisse penser à une opération de
communication, après plusieurs
salves d’excuses publiques des
dirigeants de Didi. Le directeur
général de l’entreprise, Cheng Wei,
répond aux accusations qui s’accumulent contre la plate-forme.
« Nous ne sommes clairement
pas une entreprise malfaisante, et
nous ne faisons absolument pas
passer les profits avant tout », défend-il. Au contraire, Didi n’a toujours pas fait de profit, depuis sa
création il y a six ans. Au premier
semestre, l’entreprise a distribué
11,7 milliards de yuans de subventions (1,46 milliard d’euros),
assure le directeur général. « Nous
allons investir notre chiffre d’affaires dans la sûreté et l’expérience utilisateur », ajoute-t-il.
Il y a urgence car le crime du
24 août n’est pas le premier. En
mai, un chauffeur de son service
de covoiturage, Hitch, avait tué
une jeune passagère, poussant
Didi à promettre des améliora-
tions. Cette nouvelle affaire illustre au contraire la difficulté de la
société à répondre aux enjeux de
sécurité. On a ainsi appris que le
chauffeur, arrêté le lendemain du
meurtre, avait été dénoncé par
une autre passagère la veille. Elle
avait réussi à s’enfuir face au
chauffeur menaçant, mais Didi
n’avait pas donné suite à ses plaintes. Quant à la victime, âgée de
20 ans, elle avait eu le temps de
donner l’alerte. Mais le service
client de Didi a d’abord refusé de
donner le numéro de plaque et la
localisation du chauffeur, pour
« protéger sa vie privée », avant
d’accéder trop tard aux demandes
de la famille.
Mesures concrètes
En plus des déclarations et des
excuses, Didi a également pris
quelques mesures concrètes.
Depuis le dernier meurtre, le service Hitch a été suspendu. Depuis le 8 septembre et jusqu’au
14 septembre, la plate-forme a
interrompu les courses entre
23 heures et 5 heures du matin,
le temps d’effectuer une réflexion sur la sécurité. Résultat,
les Chinois renouent avec les pratiques d’une autre époque. Celle
d’avant 2009, date d’apparition
des VTC en Chine, où les sorties
tardives rimaient avec des taxis
introuvables, et des hei che (« taxi
noir ») illégaux aux tarifs exorbitants. Cette semaine, l’absence
de Didi la nuit est un des vingt
« sujets à la mode » sur le réseau
social Weibo.
C’est dans ce contexte que le ministère des transports a annoncé,
lundi 10 septembre, une campagne visant l’ensemble de la
profession : il s’agit, par exemple,
de mieux contrôler l’identité des
chauffeurs, de proposer la reconnaissance faciale afin d’éviter que
des personnes non enregistrées
par la plate-forme ne conduisent et de limiter l’accès aux données des clients.
Didi a aussi décidé d’améliorer
le « bouton d’urgence », qui apparaît désormais à l’écran automati-
quement pour toutes les courses.
Il permet d’appeler à l’aide en envoyant directement sa position
GPS à la police. Il est également
possible de partager les informations avec ses proches, qui
peuvent suivre le trajet en temps
réel. Enfin, Didi a introduit l’enregistrement systématique de toutes les courses, à travers le smartphone du chauffeur. Une option
à laquelle il faut obligatoirement
consentir pour utiliser Didi et
qui suscite des critiques en matière de protection de la vie privée
des utilisateurs.
Depuis le crime du 24 août, une
campagne de boycott s’est répandue sur Internet. L’actrice Zhang
Ziyi, star du film Tigre et dragon,
suivie par 27 millions d’abonnés
sur Weibo, a écrit que Didi avait
« du sang sur les mains ». L’entreprise avait fait la publicité de son
service de covoiturage, Hitch, en
mettant en scène la possibilité de
rencontrer de jolies jeunes femmes au cours de ces trajets. L’application, qui permettait de faire
des commentaires sur les passagers, regorgeait de commentaires lubriques sur les jambes des
utilisatrices, leurs poitrines, ou
leur beauté de « déesses ».
Mais Didi ne risque pas d’être
durablement abandonné par les
Chinois. Tout simplement parce
que l’application est en situation
de quasi-monopole : elle contrôle
90 % du marché. Didi revendique
550 millions d’abonnés, soit plus
de la moitié des internautes chinois. L’application emploie aussi
30 millions de chauffeurs plus ou
moins réguliers.
En 2017, la société était évaluée
à 56 milliards de dollars (48 milliards d’euros), après un tour de
table rassemblant notamment
son principal soutien, SoftBank,
également présent au capital
d’Uber. Et d’après le Financial
Times, l’entreprise pouvait compter sur un trésor de guerre de
12 milliards de dollars, en mars,
pour poursuivre son expansion.
Didi est devenu indispensable. p
simon leplâtre
4 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
L’industrie de la plaisance a effacé dix ans de crise
Qu’ils soient installés sur la côte atlantique ou méditerranéenne, les chantiers navals tournent à plein
L
a saison estivale est à
peine terminée, l’industrie de la plaisance fait
déjà sa rentrée. Les chantiers navals du monde entier se
donnent rendez-vous du mardi 11
au dimanche 16 septembre sur le
Vieux-Port de Cannes (Alpes-Maritimes), pour le festival international de yachting. « Cela va donner la tendance pour la nouvelle
saison, déclare Hervé Gastinel, le
président du directoire de Bénéteau. Pour l’instant, le marché est
clairement orienté à la hausse,
de 4 %. Quant à Bénéteau, nous
connaissons une croissance de
8 %, deux fois celle du marché… »
Qu’ils soient installés sur la côte
atlantique ou méditerranéenne,
les chantiers navals tournent à
plein. « Après dix longues années,
nous avons enfin effacé la crise, affirme Yves Lyon-Caen, patron de la
Fédération des industries nautiques (FIN) et président du conseil
de surveillance de Bénéteau.
[En 2017], le chiffre d’affaires de la filière était de 1,8 milliard d’euros,
contre 1,9 milliard en 2008. » Il devrait encore croître en 2018.
Mieux, l’emploi repart à la hausse.
La filière comptait 41 500 salariés
en production en 2017, contre
40 500 dix ans plus tôt, quand les
chantiers français connaissaient
un pic de commandes.
Mais que le paysage a changé en
dix ans, entre la consolidation
pour grossir et réduire les coûts,
l’émergence de nouveaux acteurs
et la chute de certains fabricants !
Et la France a conforté son statut
de place forte de la plaisance. « En
dix ans, la part de l’export de notre
« En dix ans,
la part de marché
mondial de la
France est passée
de 9 % à 13 % »
STÉPHAN CONSTANCE
vice-président de la Fédération
des industries nautiques
Lors du Cannes
Yachting
Festival, en
septembre 2015.
LAPOIRIE
PATRICE/PHOTOPQR/
NICE MATIN/MAXPPP
production de bateaux à voile ou à
moteur est passée de 62 % à 75 %.
Notre performance s’est améliorée
par rapport à d’autres hauts lieux
de production, comme l’Italie et,
surtout, les Etats-Unis », confirme
M. Lyon-Caen. « Sur ces dix ans,
notre part de marché mondial est
passée de 9 % à 13 %, c’est assez no-
table », confirme Stéphan Constance, le vice-président de la FIN
et patron du groupe Grand Large.
Alors qu’il y a quinze ans Bénéteau était à la traîne par rapport à
l’allemand Bavaria, le vendéen
est, depuis, devenu le numéro un
mondial incontestable, avec plus
de 1 milliard d’euros de chiffre
d’affaires, grâce à une croissance
organique et d’importantes acquisitions stratégiques. En dix
ans, la société a racheté l’américain Rec Boat pour étoffer son offre de bateaux à moteur, le polonais Delphia Yachts et le slovène
Seascape, afin d’intégrer des gammes de bateaux complémentai-
Bénéteau dévoile Excess, sa nouvelle marque de catamarans
depuis un an et demi, le groupe Bénéteau semait des indices, faisant enfler
les rumeurs sur la création d’une nouvelle
offre de multicoques. Mardi 11 septembre,
le numéro un mondial de la plaisance a
finalement dévoilé Excess, sa nouvelle
marque de catamarans, qui viendra compléter sa marque Lagoon, déjà leader de ce
segment de bateaux de plaisance.
Ce n’est pas un hasard si le groupe vendéen décide de lancer, aux côtés de Lagoon, une nouvelle gamme de catamarans. Ce type de bateau a actuellement le
vent en poupe. Il s’agit, et de loin, du segment le plus dynamique du nautisme.
Avec une croissance de plus de 10 % par an
depuis 2008, ils s’écoulent désormais entre 1 000 et 1 200 unités chaque année,
notamment auprès des flottes de loueurs,
qui apprécient particulièrement son habitabilité et son confort.
« Alors que le marché du monocoque fait
du surplace et que le marché global de la
plaisance croît de 3 % à 5 %, celui du catamaran a encore augmenté de 10 % dans le
monde [en 2017], résume Stéphan Constance, le vice-président de la Fédération
des industries nautiques. Et près de huit
catamarans sur dix qui s’écoulent dans le
monde sont fabriqués en France ! »
Capacités de production augmentées
A part les marques sud-africaine Leopard
et polonaise Sunreef, la totalité des chantiers navals de plaisance de ce marché sont
installés en France. Qu’ils appartiennent à
des groupes français ou étrangers, les multicoques des marques Catana, Nautitech
(Bavaria), Prestige (Hanse Yachts), Outremer, Fountaine Pajot ou Lagoon sont tous
fabriqués sur la côte atlantique ou méditerranéenne.
Et tous ont récemment augmenté leur
capacité de production. A Aigrefeuille
(Charente-Maritime), Fountaine Pajot a
agrandi son usine, tandis que Bénéteau a
doublé ses capacités de production pour
ses Lagoon et désormais Excess, dont la
première gamme sera dévoilée début 2019.
« Avec Excess, assure Hervé Gastinel, le président du directoire, nous pourrons élargir
notre gamme et proposer des modèles à la
fois généralistes et plus sportifs que ceux de
Lagoon. Ils seront complémentaires de notre offre actuelle et viendront concurrencer
un certain nombre de marques en place. » p
ph. j.
res à celle de la société et de gagner des capacités de production.
Ces acquisitions devraient lui
permettre de dépasser nettement
son concurrent américain Brunswick, mais également de reléguer,
très loin, l’allemand Bavaria, qui a
été placé en redressement judiciaire au printemps, faute de pouvoir rembourser sa dette, après
son rachat en leveraged buy-out
(LBO, achat avec effet de levier).
Nautitech, la division catamaran
de l’allemand, installée à Rochefort (Charente-Maritime), est, depuis l’été, au centre de toutes les
rumeurs. Qui mettra la main sur
ce chantier disposant d’un imposant carnet de commandes ?
« Diverses rumeurs ont couru, confirme un observateur du marché.
Des chantiers italien ou français,
des investisseurs sont cités, mais,
pour l’instant, on attend. »
« Taux de croissance de 35 % »
Une chose est sûre, ce ne devrait
être ni Bénéteau, qui dispose de
chantiers de catamarans (Lagoon)
à Bordeaux très actifs, ni le spécialiste du multicoque Fountaine
Pajot. Ce dernier a joué sa part
dans la consolidation du marché.
La « plus grande grève de l’histoire » de Ryanair se profile
Le débrayage est prévu le 28 septembre et concernera l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Belgique et les Pays-Bas
bruxelles - bureau européen
I
ls avaient calmé le jeu, afin de
ne pas pénaliser les nombreux vacanciers clients de la
compagnie à bas coûts, mais les
personnels de Ryanair ne désarment pas pour autant. Sept organisations syndicales de cinq pays
ont décidé, lundi 10 septembre, de
« la plus grande grève de l’histoire » de la compagnie aérienne
irlandaise, réputée pour être l’une
des plus rentables au monde. Le
débrayage aura lieu le 28 septembre – une date qui devrait être
confirmée, jeudi 13 septembre, à
l’issue d’une réunion au niveau
européen, à Bruxelles. Il devrait
concerner les personnels de cabine et au sol, ainsi qu’une partie
des pilotes.
Cinq pays seront concernés :
l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la
Belgique et les Pays-Bas. « Nous
voulons simplement que Ryanair
se comporte comme toutes les
multinationales, et que les pou-
voirs publics la forcent à respecter
les lois », dit Didier Lebbe, du syndicat belge CNE.
Tous les pays concernés sont
des « hubs » importants du transporteur, où les employés réclament l’application des législations nationales sur le travail
– avec la signature de contrats ad
hoc – et non plus des lois irlandaises, moins favorables. Le statut
des intérimaires est également en
débat, comme celui des personnels de cabine, qui ne commencent, par exemple, à être payés
qu’au moment du décollage des
appareils et non quand ils effectuent des travaux au sol.
Pousser la direction à négocier
Les syndicats s’étaient réunis à
Rome, vendredi 7 septembre,
pour envisager une relance de
leurs actions, commencées en
juillet, avec une grève de deux
jours, qui avait abouti à l’annulation de quelque 600 vols. A l’époque, la direction se montrait in-
flexible. « Ces grèves n’ont aucune
justification et aucun autre objectif que de gâcher les vacances familiales et bénéficier à d’autres
compagnies, estimait le directeur
du marketing, Kenny Jacobs.
Le personnel de cabine de Ryanair dispose d’un bon salaire, jusqu’à 40 000 euros annuels », affirmait-il, assurant que la compagnie aérienne était aussi « numéro un dans le secteur » pour ce
qui est des jours de repos. Kenny
Jacobs ajoutait que les personnels de cabine perçoivent de
« bonnes commissions sur les ventes » [de produits en cabine]. Celles-ci sont l’une des caractéristiques d’un vol de la compagnie et
sont fréquemment dénoncées
par les syndicats.
Depuis le premier arrêt de travail, la compagnie, qui ne reconnaissait qu’avec difficulté les syndicats représentatifs, a commencé des négociations en Allemagne, en Irlande et en Italie.
Dans ces deux derniers pays, elles
ont débouché sur un accord et la
signature de conventions collectives. Ailleurs, accusent les syndicalistes, les dirigeants continuent à
se livrer à des menaces. En respectant un préavis de deux semaines,
les syndicats entendent cependant afficher leur bonne volonté
et pousser la direction à négocier :
Ryanair peut, d’ici la fin septembre, annuler des vols sans indemnités autres que celles du remboursement éventuel des billets,
ou le transfert sur d’autres vols.
2 000 vols annulés en 2017
Une dernière polémique est née,
lundi 10 septembre : la compagnie
irlandaise a annoncé que la presse
ne serait pas autorisée à suivre
la prochaine assemblée générale
de ses actionnaires, le 20 septembre. Afin que « la parole puisse y
être libre », a-t-elle indiqué. La
conférence de presse annuelle a
également été supprimée.
Les premières journées de
grève dans l’histoire de la compa-
gnie avaient eu lieu à la fin de
2017. Quelque 2 000 vols avaient
été annulés à la suite de la
mauvaise gestion des horaires
des pilotes. Pour la première fois,
la position de Michael O’Leary,
le bouillant et excentrique patron de la société, avait été menacée, des pilotes ayant réclamé sa
démission.
Le PDG allait ensuite être
confronté au dossier du remboursement des billets de quelque
270 000 passagers. La compagnie
irlandaise a invoqué des « circonstances extraordinaires » pour ne
pas verser d’indemnités à ses
passagers pour les annulations et
les retards.
En avril, la Cour de justice de
l’Union européenne avait conclu,
dans une affaire impliquant la
compagnie allemande TUIfly,
qu’une grève sauvage du personnel navigant ne pouvait être invoquée comme circonstance extraordinaire. p
jean-pierre stroobants
Il a racheté, au printemps, le fabricant de voiliers monocoques Dufour, pour devenir le numéro deux
du secteur en France et « un acteur
de premier plan au niveau mondial », indique Nicolas Gardies, le
directeur général de Fountaine Pajot. Ensemble, les deux sociétés devraient dépasser les 150 millions
d’euros de chiffre d’affaires, loin de
Bénéteau, mais devant Bavaria ou
l’autre allemand, Hanse Yachts…
Pendant la crise, d’autres groupes se sont affirmés, à l’instar de
Catana, qui produit des catamarans, ou le pôle nautique d’Experton-Revollier, un acteur historique
de l’acier, qui a repris, ces dernières
années, plusieurs chantiers, dont
Wauquiez, en 2011, Latitude 46,
en 2015, et Rhéa Marine, cet été. De
même, un autre acteur français
sort du rang, le groupe Grand
Large. A force d’acquisitions,
comme les catamarans Outremer,
les chantiers Garcia, Alu Marine
ou l’américain GunBoat. « Depuis
notre création, [en 2004], nous
connaissons un taux de croissance
de quelque 35 %, indique Stéphan
Constance, cofondateur du
groupe, et nous avons traversé la
crise sans perdre d’argent. En 2017,
nous réalisions 33,5 millions d’euros
de chiffre d’affaires. Pour 2018, nous
devrions dépasser la barre des
50 millions d’euros. »
« Si les Français sortent du lot
dans le monde, pense M. Gastinel,
c’est lié non seulement à un savoirfaire nautique, mais également à
la structure familiale des entreprises. Même s’ils sont en partie cotés, Bénéteau, Fountaine Pajot ou
d’autres sont gérés aujourd’hui par
des familles qui ont une vision stratégique de long terme. Depuis dix
ans, Bénéteau a toujours investi au
moins 80 millions d’euros par an, à
l’exception d’une seule année. Et
nous ressortons de la crise sans une
dette. » A l’inverse, les groupes allemands Bavaria ou Hanse, rachetés par des fonds, ressortent essorés de dix années de crise. p
philippe jacqué
ELECT R ON I QU E
Le nippon Renesas
acquiert l’américain IDT
Le fabricant japonais
de puces Renesas a annoncé,
mardi 11 septembre,
un accord en vue d’acheter
l’américain Integrated Device
Technology (IDT) pour
6,7 milliards de dollars
(5,8 milliards d’euros). – (AFP.)
AVI AT I ON
La Chine devrait acheter
plus de 7 000 avions
sur vingt ans
Les compagnies chinoises
devraient acheter plus
de 7 000 avions pour près
de 1 200 milliards de dollars
durant les vingt prochaines
années, a estimé Boeing,
mardi 11 septembre. – (AFP.)
CON J ON CT U R E
Nouveau ralentissement
de l’emploi
salarié en France
Le secteur de l’emploi salarié
en France a enregistré un
treizième trimestre d’affilée
de créations nettes d’emplois
salariés, qui s’élèvent à 12 500,
mais connaissent un ralentissement, indique l’Insee,
mardi 11 septembre. – (AFP.)
campus | 5
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
En médecine, des voies parallèles très disputées
Le gouvernement veut réformer la très sélective première année. Des procédures hors concours existent déjà
Q
uand ses parents lui
ont suggéré de faire
médecine, Marianne
Fournet, bac S avec
mention, a écarquillé
les yeux : « Ah non ! Avoir un contact physique avec les gens ? J’en serais incapable ! » A 18 ans, attirée
par la biologie, la jeune fille s’inscrit en IUT génie biologique puis
est admise au concours de l’Ecole
nationale vétérinaire, agroalimentaire et de l’alimentation de
Nantes (ENVN, devenue Oniris
en 2010).
Pas vraiment emballée à l’idée
de travailler, elle se lance dans la
recherche en génétique. « J’ai fait
un stage de six mois auprès de médecins de l’Inserm [Institut national de la santé et de la recherche
médicale] et là, j’ai eu un coup de
cœur », raconte-t-elle. Ingénieure
agronome, Marianne Fournet
comprend, à 25 ans, que son avenir, c’est la médecine. A la rentrée
2017, elle intègre la « passerelle »
de l’université Paris-Diderot, et vit
cette bifurcation « comme une révélation ».
Des profils aussi atypiques, les
études de santé en comptent encore très peu. « Chaque année,
nous prenons cinq à quinze étudiants dans ces passerelles », chiffre Gérard Friedlander, doyen de
la faculté de médecine de l’université Paris-Descartes. Admis sur
dossier et après une épreuve
orale, les candidats doivent justifier d’un niveau master. Les admis
intègrent alors la deuxième ou la
troisième année, échappant ainsi
à la très sélective Paces, la première année commune aux études de santé, que le gouvernement s’apprête à réformer.
.. . E N BR E F
« Réflexion sans tabou »
Une promesse de campagne
d’Emmanuel Macron, qui avait
jugé « injuste et inefficace » le numerus clausus – nombre de places
d’étudiants au concours de médecine fixé chaque année par le gouvernement – et promis de former
« davantage de praticiens ». Le premier ministre, Edouard Philippe,
a engagé pour sa part une « réflexion sans tabou ».
Déjà, depuis la rentrée 2017, les
infirmiers en exercice peuvent
postuler à ces passerelles. Un arrêté ministériel disposait, en janvier, que « les professionnels paramédicaux justifiant d’un exercice
professionnel de deux ans à temps
plein et titulaires d’un diplôme
sanctionnant au moins trois années d’études supérieures sont éligibles à ce dispositif ». Les candidats doivent présenter un dossier
au plus tard le 31 mars de chaque
année auprès d’une unité de formation et de recherche (UFR) médicale, odontologique, pharmaceutique, de kinésithérapie ou de
maïeutique (sages-femmes).
D’autres formes d’admission
parallèle ont émergé, à la faveur
de la loi Fioraso qui, en 2013, a
promu les expérimentations d’alternatives à la Paces. Désormais
proposé dans 18 universités, le
parcours Alter-Paces s’adresse
aux étudiants de deuxième ou
troisième année de licence, toutes
disciplines confondues. A charge
pour eux de valider, en même
temps que leur licence, une demi-
LILIDESBELLONS
douzaine de modules, suivis à distance, pour se mettre à niveau et
intégrer directement la deuxième
année d’études de santé. Ces expérimentations pourraient être
intégrées dans le cadre de la
grande réforme des études et de la
profession médicales que doivent
présenter conjointement les ministères de la santé et de l’enseignement supérieur en 2019, et
dont les grandes lignes pourraient être dévoilées dès ce
18 septembre par le chef de l’Etat.
Pour l’heure, « le bilan est qualitativement intéressant mais quantitativement médiocre », juge Gérard Friedlander. Sur une dizaine
d’« alter-candidats » chaque année, seuls trois à cinq sont reçus à
Paris-Descartes. « Alors que nous
avions prévu de réserver aux AlterPaces jusqu’à 10 % du numerus
clausus, nous n’en sommes qu’à 1 %
ou 2 % », indique le doyen. Selon
un premier état des lieux qui doit
être remis dans quelques jours à la
ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, le nombre
de places offertes aux Alter-Paces
est passé de 98 (pour 10 reçus)
en 2014 à 600 (pour 57 reçus)
en 2017 sur toute la France. Une
goutte d’eau comparé aux
13 523 places – dont 8 205 pour la filière médecine et 3 124 en pharmacie – ouvertes au concours de 2018.
D’autres dispositifs d’admission
parallèles sont testés dans plusieurs universités qui ont banni le
redoublement en Paces cette année, comme PluriPass, à Angers.
« Un parcours qui propose aux étudiants d’aborder les études de
santé en sortant d’une logique
strictement orientée autour du
concours », explique l’université
angevine, en « les formant aux
« L’anatomie,
la physiologie,
la biochimie…
Vous n’en avez
peut-être jamais
fait, et ce déficit
est quasi
irrattrapable »
JEAN SIBILIA
président de la conférence
des doyens des facultés
de médecine
sciences de la vie, sciences de l’ingénieur et sciences humaines et sociales ». L’université de Strasbourg (Unistra) a, elle, mis en
place des « passerelles d’excellence » entre ses licences des
sciences du vivant et de chimie et
les filières médicales.
« Approche moderne »
Professeur de rhumatologie au
CHU de Strasbourg et président
de la conférence des doyens des
facultés de médecine, Jean Sibilia
s’attend à ce que tous ces étudiants hors concours présentent
« autant d’admirables réussites
que de sorties difficiles ». Car, ajoute-t-il, « quand on a un doctorat et
qu’on intègre médecine sans avoir
suivi les deux premières années, il
n’est pas simple de s’adapter.
L’anatomie, la physiologie, la biochimie… Vous n’en avez peut-être
jamais fait, et ce déficit est quasi
irrattrapable ».
La conférence des doyens préconise une réforme radicale pour
mettre fin au redoublement : un
concours écrit avec accès direct
pour les premiers 80 % du numerus clausus, et la création d’un
oral de repêchage pour les 20 %
restants. En janvier, l’Association
nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) confiait
au Quotidien du médecin qu’un tel
projet, « très ambitieux et positif,
diminuerait le nombre d’étudiants,
le risque des filières en tension, et
permettrait une réorientation plus
facile et une économie d’années
d’études pour les étudiants ».
Aux yeux de Juliette Heinrich,
normalienne de 24 ans désormais
étudiante en médecine à l’université Paris-Sud (Paris-XI), avoir eu
une première expérience étudiante fait gagner en maturité.
« Le long parcours que j’ai suivi me
permet de prendre avec plus de
flegme les petits tracas de la vie
d’externe : être le dernier maillon
d’une longue file hiérarchique, devoir enchaîner stages, cours et examens, ou encore batailler avec les
caprices administratifs, énumèret-elle. Je suis aussi plus à l’aise avec
la lecture d’articles de recherche. »
Un peu plus jeunes que les passerelles « classiques », les Alter-Paces ne sont pas en reste non
plus. « Ma licence en sciences de la
vie m’a beaucoup appris, rapporte
Joud Pabion, qui a intégré la fac de
Paris-Diderot en 2017. J’ai étudié la
physiologie et la biologie moléculaire de façon plus détaillée et
explicite qu’en Paces. »
Directeur de l’UFR de médecine
à l’université Paris-Est Créteil
(UPEC), Jean-Luc Dubois-Randé
salue l’avènement d’une « approche moderne » de la médecine.
« Nous formerons des non-médecins qui seront d’excellents chercheurs utiles au pays et peut-être
même reconnus à l’international,
se réjouit-il. Inversement, les facs
de médecine doivent accueillir des
ingénieurs, des avocats, des biologistes ou des infirmiers qui veulent
devenir médecins. » Un bon
moyen d’anticiper la médecine de
demain, qui sera davantage ambulatoire et pluridisciplinaire. p
soazig le nevé
« Je me rappelle très bien les sifflets dans l’amphi lors de la rentrée »
« prendre une place dans le numerus clausus ! » Un
crime de lèse-majesté, dont Morgane Corda s’est rendue coupable lorsqu’elle a intégré, en 2015, le tout premier parcours Alter-Paces (première année commune
aux études de santé), à l’université Paris-Diderot. « Je
me rappelle très bien tout ce qui s’est dit et les sifflets
dans l’amphi lors de la rentrée en deuxième année », raconte l’étudiante. Sur les réseaux sociaux, des ex-Paces
se lâchent : « Comment quelqu’un qui n’a pas le niveau
peut-il voler la place du numerus clausus à un autre qui
le méritait beaucoup plus ? », lance l’un d’eux.
« A défaut de s’en prendre aux institutions, c’est contre
moi que ces gens ont exprimé leurs reproches, s’étonne
encore Morgane Corda, aujourd’hui en cinquième année de médecine. Etant la première et seule étudiante Alter-Paces, j’ai dû, à mon grand regret, me justifier et expliquer tout ce que j’avais fait pour en arriver là ! »
Trois ans plus tard, les angles se sont arrondis et « il
n’y a plus aucune différence entre nous », se réjouit celle
qui mène de front un master au sein du magistère
européen de génétique de son université. En même
temps qu’elle validait sa licence de psychologie clini-
« Non, Parcoursup n’a pas renforcé
la barrière du périphérique »
FRÉDÉRIQUE VIDAL, ministre de l’enseignement supérieur
En ouvrant le comité de suivi de la loi ORE, le 6 septembre, la ministre
a jugé « erronées » les accusations de Stéphane Troussel, le président
du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, qui a saisi, en juillet,
le Défenseur des droits pour « discrimination à l’accès aux études supérieures en fonction de critères non publics ». « Parcoursup n’est pas le
problème, c’est une des solutions pour lutter contre l’assignation à résidence, affirme Frédérique Vidal. Plus de 43 % des candidats de l’académie de Créteil ont eu une proposition à Paris, contre 26 % avec APB. »
que, Valentine Auzary a elle aussi intégré la deuxième
année de médecine à l’université Paris-Diderot par le
dispositif Alter-Paces en 2017. « J’y retrouve un peu l’ambiance que j’avais connue lors de ma Paces », note celle
qui avait préféré à l’époque « fuir la pression » pour s’inscrire dans une faculté « où on laisse le temps nécessaire
aux apprentissages ». « On sent que la compétition n’est
pas complètement sortie de la tête des étudiants. Cela
m’embête un peu car la médecine, c’est le compagnonnage, la collaboration pour apprendre », témoigne la
jeune femme.
« Une diversification des profils positive »
Pour mieux réviser leurs épreuves classantes nationales – les fameuses ECN – en sixième année, « certains se
trouvent même des stages “planques” », poursuit Valentine Auzary. Elle comprend qu’ils puissent « vouloir à
tout prix obtenir telle ou telle spécialité », mais ne peut
s’empêcher de penser que « ce système a bel et bien dénaturé les études de santé ». Une vision manifestement
partagée par le gouvernement, qui cherche à mener
une réforme d’ensemble de ces études.
136
pays d’origine pour les 4 200 étudiants
étrangers de Poitiers
Ces étudiants représentent 17 % de l’effectif
de l’université, où la préfecture de la Vienne
a ouvert une permanence pour « faciliter
l’obtention et le renouvellement des titres
de séjour nécessaires à la poursuite d’études »
et « limiter les passages des étudiants
en préfecture ».
Depuis la rentrée, l’université Paris-Est Créteil (UPEC)
propose également un parcours Alter-Paces. Pour
veiller à ce que la coopération soit de rigueur entre
pairs, une équipe d’étudiants de deuxième et troisième
années s’est portée volontaire pour faire du tutorat
auprès des nouveaux venus. « Notre rôle est de faire des
petites fiches explicatives ou des vidéos pour leur expliquer de manière plus interactive les notions compliquées », détaille Julie Guillotin, persuadée que ces nouvelles recrues pourront apporter beaucoup à sa promo.
« Nous savons très bien que la Paces a montré ses limites, abonde Clara Bonnavion, présidente de l’Association nationale des étudiants en médecine de France
(ANEMF). Une diversification des profils ne peut être que
positive car, demain, tous les médecins ne feront pas la
même chose. Certains iront dans l’administration pour
porter politiquement notre voix, d’autres, qui sont formés au management, sauront insuffler une meilleure
coopération entre services, d’autres encore, qualifiés en
pédagogie ou en psychologie, pourront mettre à profit
leurs compétences auprès des patients. » p
s. l. n.
26 SEPTEMBRE
Conférence-débat sur le climat à Polytechnique
Jean Jouzel, climatologue, ancien vice-président
du GIEC, médaille d’or du CNRS, et Pierre
Larrouturou, économiste fondateur du parti Nouvelle
Donne, présenteront leur pacte finance-climat
européen et lanceront un débat sur l’enjeu
économique du réchauffement climatique :
« Pour sauver les banques, on a mis 1 000 milliards.
Pourquoi ne pas mettre 1 000 milliards pour
sauver le climat ? »
6 | idées
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
Arnaud Montebourg
« Exiger du miel
made in France »
L’ancien ministre du redressement
productif défend, pour les apiculteurs,
un modèle agricole plus rémunérateur
et respectueux de l’environnement
La lente agonie du soutien public à l’export
La mauvaise performance
des entreprises françaises à
l’exportation s’explique aussi
par le démantèlement du
mécanisme public pour les
aider, estime François David,
ancien président de la Coface
Par FRANÇOIS DAVID
Par ARNAUD MONTEBOURG
LA STRATÉGIE DU
FAUX MIEL MÉLANGÉ
TUE À PETIT FEU
L’APICULTURE
PUISQUE NOS
APICULTEURS
DE TERROIR NE
PARVIENNENT PLUS
À VENDRE LE LEUR
L
e miel n’est plus seulement
ce nectar fabuleux façonné
par les enzymes des
abeilles, qui fait tant rêver les hommes depuis des siècles. Il est une
matière première agricole qui
s’échange sur les marchés mondialisés et dont le contrôle est
devenu un enjeu de souveraineté
alimentaire. Pourquoi ? Parce que
les abeilles productrices de miel
sont les premiers agents pollinisateurs de l’agriculture ; elles assurent, avec les autres insectes, la
reproduction de 75 % des plantes
cultivées dans le monde par
l’homme : 35 % des ressources alimentaires dépendent donc directement des insectes, et pour la plus
large part des abeilles.
La chute des colonies d’abeilles
entraînerait celle de la production
agricole et la perte progressive de
notre capacité alimentaire. L’Europe est sur cette pente dangereuse, car, selon une étude approfondie de l’université de Reading
(Royaume-Uni), à laquelle a
notamment participé l’Institut
national de la recherche agronomique, il manquerait l’équivalent
de 13 millions de colonies en Europe (« Agricultural Policies Exacerbate Honeybee Pollination Service
Supply-Demand
Mismatches
Across Europe », Tom D. Breeze et
alii, PloS One, 8 janvier 2014). Cette
mortalité est liée à l’apparition de
nouveaux fléaux sanitaires (maladies, parasites, prédateurs), à la
présence de polluants toxiques
dans l’environnement, liés à
l’agrochimie, ainsi qu’à la transformation des paysages, qui fait reculer les milieux naturels.
Mais cette mortalité des abeilles
a aussi une cause économique
directe et trop peu connue : la
dévalorisation du miel sur les
marchés mondialisés porte
atteinte au revenu et à la vitalité
des apiculteurs. Lorsque les cours
du miel chutent, les apiculteurs
disparaissent parce qu’ils ne
gagnent plus leur vie.
SOLUTIONS CONCRÈTES
Ce phénomène mondial s’est révélé avec l’apparition de miels
mondialisés aux prix cassés et aux
contenus falsifiés. Les grandes usines chimiques asiatiques de miel
artificiel ont entrepris de mélanger le miel avec l’indétectable sirop
de sucre de riz, de maïs ou de betterave, dont le prix est dix fois moins
cher. La Commission européenne
a réalisé, en 2015, une étude sur
1 200 miels : 30 % ont été reconnus
frauduleux. L’UFC-Que choisir a
testé 20 miels premier prix de la
grande distribution, dont 6, soit
presque un sur trois, ont été
découverts adultérés.
Cette stratégie du faux miel mélangé tue à petit feu l’apiculture
puisque nos apiculteurs de terroir
ne parviennent plus à vendre leur
miel de fabrication française. Le
résultat est qu’il ne reste plus, en
France, qu’une grosse cinquantaine d’apiculteurs professionnels
de plus de 1 000 ruches. Combien
en restera-t-il dans cinq ans ?
La lutte pour le maintien des pollinisateurs et le combat pour le
repeuplement des abeilles passent
donc par la revalorisation du miel
avec le soutien du citoyen
consommateur. Celui-ci s’exaspère de plus en plus de découvrir
qu’il consomme du sucre à la place
du miel. Les étiquettes sur les pots
« Mélange de miels de l’Union européenne et hors Union européenne »
trahissent le commerce des
mélangeurs de miels. Le législateur et les dirigeants politiques
européens ont la responsabilité de
mettre de l’ordre dans cette
concurrence mondiale déloyale,
en interdisant les miels falsifiés
– ce que les Etats-Unis ont décidé il
y a longtemps déjà en infligeant
des taxes antidumping prohibitives aux miels chinois importés. La
politique peut aussi beaucoup en
soutenant un nouveau modèle
agricole alternatif à l’agrochimie.
Les citoyens, qui sont des
consommateurs, peuvent s’autoorganiser en imposant leurs propres règles. Ils peuvent déjà exiger
du miel made in France, refuser les
origines douteuses, rejeter les
mélanges précités qu’on leur propose sur les linéaires de leurs
supermarchés. Après tout, plutôt
que de se contenter de voter une
fois tous les cinq ans aux élections
générales, le « consomm’acteur »
peut voter chaque semaine avec sa
carte de crédit lorsqu’il s’approvisionne en miel.
C’est pourquoi nous avons créé
Bleu Blanc Ruche, une marque de
miel garantie made in France :
pour quelques dizaines de centimes, indolores, sur le pot de miel,
nous assurons aux apiculteurs
une meilleure rémunération du
miel issu du travail de leurs
abeilles, en contrepartie de quoi
les apiculteurs labellisés s’engagent à augmenter le nombre de
leurs ruches. Pour assurer cet
objectif de repeuplement sur le
temps long, nous avons fondé une
école d’apiculture, destinée à former des cadres en reconversion
professionnelle qui voudront
embrasser ce métier de haute
technicité scientifique.
L’entreprise a cette vertu qu’elle
peut convaincre, entraîner et créer
un imaginaire permettant d’apporter certaines solutions concrètes aux problèmes cruciaux que la
société humaine doit affronter.
L’action politique peut toujours
beaucoup, mais l’initiative entrepreneuriale sait parfois réaliser de
grandes choses capables de faire
bouger la société.
Et puisque le miel n’est pas un
produit comme les autres, car de
lui dépend un peu de notre souveraineté alimentaire, les dirigeants
politiques européens détiennent
la clé de la lutte antidumping sur
le miel : ils peuvent décider d’imposer aux importateurs des
contrôles systématiques antifraude afin de soutenir la vitalité
économique de l’apiculture. De
leur côté, les consommateurs
peuvent imposer, par leurs choix,
le circuit court du made in France
et affaiblir les excès d’importation de ce nouvel or jaune. p
¶
Arnaud Montebourg est ancien
ministre de l’économie, du redressement productif et du numérique, cofondateur du label Bleu Blanc Ruche
L
a France n’est pas un pays naturellement exportateur, à la différence du
Royaume-Uni ou de l’Allemagne.
C’est la raison pour laquelle les gouvernements d’après-guerre, parallèlement
au programme de redressement national,
ont créé le Centre français du commerce
extérieur (CFCE), la Banque française du commerce extérieur (BFCE) et les procédures publiques de la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface).
L’objectif de ce programme était d’offrir aux
entreprises des interlocuteurs clairement
identifiés pour les aider à pénétrer les marchés étrangers. Le CFCE informait les entreprises sur les marchés prometteurs. La BFCE
proposait aux exportateurs de biens d’équipement des crédits à taux bonifié (dits « crédits mixtes ») pour concurrencer notamment les exportateurs américains. La Coface,
au travers de l’assurance prospection, préfinançait la recherche de nouveaux marchés et
assurait la garantie des grands contrats contre les risques politiques.
L’ambition était de porter, à terme, la part
des exportations dans le PNB au même
niveau que celui de ses principaux grands
concurrents. Les exportateurs jugeaient le
système fiable, stable et efficace. Il était chapeauté par le ministre du commerce extérieur, de plein exercice et doté d’une administration spécifique, la direction des relations économiques extérieures (DREE),
représentée en province par les directions
régionales du commerce extérieur (DRCE)
et dans les ambassades par le corps des
conseillers commerciaux, dont les deux
tiers étaient composés de contractuels du
TOUT LE DISPOSITIF
IMAGINÉ À LA
LIBÉRATION, QUI AVAIT
FAIT SES PREUVES,
A EXPLOSÉ « FAÇON
PUZZLE » EN 2015
secteur privé, et donc interlocuteurs naturels des exportateurs.
Aujourd’hui et depuis quinze ans, le commerce extérieur est devenu le talon d’Achille
de l’économie française. Le déficit augmente
année après année. Il s’explique en grande
partie par des causes d’ordre général bien
connues : désindustrialisation progressive,
hausse du coût de l’énergie, absence de
grosses PME « à l’allemande », faible compétitivité des entreprises, etc. Mais il s’explique
aussi, pour partie, par le démantèlement progressif et continu du dispositif public de
soutien à l’exportation.
La première étape est intervenue en 1991.
Sous la pression américaine, le gouvernement a abandonné le système des crédits
mixtes. Il avait, en un premier temps, conditionné son éventuel abandon à la suppression des aides exorbitantes des Etats-Unis à
l’exportation agricole, via la Commodity
Credit Corporation, et au secteur de la
défense, par la Foreign Military Sales. Mais,
en 1991, le mécanisme a été purement et simplement abandonné sans aucune contrepartie. A la stupéfaction d’entreprises
comme Alcatel, Thomson ou la Lyonnaise
des eaux, qui avaient pu, grâce à lui, conquérir
de nombreux marchés.
ON FRÔLE LE SCANDALE D’ÉTAT
Deuxième étape, en 2004 : la DREE est intégrée à la direction du Trésor. La direction du
Trésor a toujours été viscéralement et quasi
idéologiquement hostile au soutien financier à l’exportation. Dans aucun autre pays
une administration en charge du commerce
extérieur n’aurait été absorbée par une administration dont la vocation est exactement
contraire. Renversant.
Troisième étape : le rattachement du ministre du commerce extérieur au Quai d’Orsay,
en 2014. Le Quai d’Orsay n’avait jamais
accepté que les conseillers commerciaux
aient un lien direct avec le ministère des
finances. A plusieurs reprises, il avait cherché
à absorber la DREE, par exemple en 1987, sans
succès. Vingt-sept ans plus tard, M. Fabius,
compte tenu de son poids politique, réussit
l’opération. Quant aux conseillers commerciaux, ils sont passés à la trappe, remplacés,
en 2015, par Business France, sorte d’ovni au
statut à la fois public et privé.
Ainsi, tout le dispositif imaginé à la Libération, qui avait fait ses preuves, a explosé « façon puzzle ». L’exportateur est ballotté de guichet en guichet, au gré des changements de
gouvernement, et se trouve face à un système
de soutien incohérent et illisible, le tout chapeauté par un secrétaire d’Etat, « sous
ministre » sans administration spécifique.
Restait la Coface. Grâce à la gestion des procédures publiques (assurance prospection et
garantie des grands contrats), elle était deve-
nue la seule société française dont le nom se
conjugue : on était « cofacé ». En 2010, un
sondage montrait que 85 % des entreprises
étaient satisfaites de ses services.
Patatras. En 2014, un conseiller technique
au cabinet de François Hollande préconise de
retirer les procédures publiques du giron de
la Coface pour les transférer à la Banque
publique d’investissement Bpifrance.
Confier l’aide à l’exportation à un organisme
à vocation purement hexagonale est
absurde. Surtout que l’opération est menée
sans consulter les salariés de la Coface, les
exportateurs et les courtiers, sans informer
les acheteurs habitués à la procédure. Les
réunions de cabinet se déroulent dans une
belle ambiance de copinage et le dossier progresse dans une totale opacité. Le transfert
des procédures publiques s’opère au profit de
Bpifrance entre 2015 et 2017.
Le procédé et le résultat sont inadmissibles.
Pis encore – et là on frôle le scandale d’Etat –,
le ministère des finances est contraint de débourser 70 millions d’euros d’argent public
pour dédommager l’actionnaire de la Coface,
le groupe BPCE. A une époque où l’Etat racle
les fonds de tiroirs, les contribuables sont
invités à financer une opération de transfert
d’un système qui fonctionnait à la satisfaction de tous vers un organisme hors-sol. Il est
impensable que la Cour des comptes n’envisage pas de se pencher sur cette affaire.
Comment en est-on arrivé là ? On pourrait
penser qu’il y a eu volonté de nuire de la part
des responsables du Trésor ou du Quai d’Orsay. Sans doute les chicayas administratives
et les ambitions personnelles ont-elles joué.
Mais surtout le grand coupable est le désintérêt continu des gouvernants pour la fonction
de ministre du commerce extérieur, considéré comme un appendice mineur de la politique économique. On a même vu, au début
des années 1990, la nomination d’un ministre, Jean-Marie Rausch, qui ne parlait pas un
mot d’anglais et ne pouvait donc participer
aux discussions à huis clos sur les grandes
questions évoquées au GATT (prédécesseur
de l’OMC), à la Cnuced ou à l’OCDE. Quel
contraste avec nos concurrents ! Aux EtatsUnis, le United States Trade Representative
(Bureau du représentant américain au commerce) joue un rôle majeur de soutien aux
exportations. Son bras de fer avec la Chine en
témoigne. En Grande-Bretagne, le Department of Trade and Industry développe une
politique pugnace en faveur des exportations. Ce ne sont que deux exemples… p
¶
François David a été directeur
de la DREE de mars 1987
à novembre 1989, et président
de la Coface de 1994 à 2012
Contre l’exclusion, un revenu de base
Dix-neuf présidents
de département demandent
au gouvernement d’inclure
dans le plan pauvreté un projet
de loi d’expérimentation
du revenu de base
Collectif
L
a solidarité est une idée porteuse d’innovation et de justice. Il n’est pas digne de notre pays, parmi les plus riches de la planète, de tolérer que près de
9 millions de ses habitants vivent sous le
seuil de pauvreté.
Contre la pauvreté, nous n’avons pas encore tout essayé. Refusant tout fatalisme,
plusieurs départements, en première ligne
sur la question sociale, ont travaillé depuis
près d’un an, avec la Fondation Jean-Jaurès,
à un projet d’expérimentation d’un revenu
de base sous condition de ressources afin
d’inventer de nouvelles protections face
aux mutations du travail et de la société.
Le revenu de base est un revenu de solidarité. Si notre protection sociale est efficace dans la crise économique que nous traversons, sa performance pourrait être nettement améliorée en réparant deux injustices majeures : automatiser les prestations
sociales afin d’intégrer les ayants droit
qui n’y recourent pas (environ 35 % pour le
seul RSA) ; et les ouvrir aux jeunes de moins
de 25 ans (pour l’essentiel exclus du RSA,
alors que 25 % des 18-24 ans sont sous le
seuil de pauvreté).
Le revenu de base est aussi un revenu de
développement. De nombreux travailleurs
ne parviennent pas à tirer un revenu décent
de leur activité : agriculteurs, artisans, employés et ouvriers à bas revenus, salariés à
temps partiel… Le dispositif apporte un
complément de ressources pour améliorer
leur pouvoir d’achat et revitaliser les territoires délaissés.
Le revenu de base est enfin un revenu
d’autonomie. Son inconditionnalité permet de développer le pouvoir d’agir des personnes, de soutenir leurs projets de vie et
professionnels, leurs parcours d’insertion
et les activités d’utilité sociale (aidants de
personnes handicapées ou âgées, reconversions professionnelles, formations longues,
bénévolats, créateurs d’activité…).
UN TREMPLIN VERS L’INSERTION
Le revenu de base n’est donc pas le fossoyeur de la « valeur travail ». Il constitue un
tremplin vers l’insertion sociale et professionnelle, et même un vecteur d’intégration
citoyenne. Il permet d’accompagner, dans le
mouvement d’un monde en mutation, les
parcours de travail et de vie qui sont
aujourd’hui bien moins linéaires qu’autrefois. Il prévient la spirale des exclusions, favorise l’émancipation et donne à chacun
une chance de rebondir.
Nous proposons de tester le revenu de
base sur le terrain, d’observer les changements provoqués, d’éprouver son efficacité.
Nous avons pour cela écrit une lettre au premier ministre en juin, restée sans réponse.
Cette proposition, nous entendons la porter
jusqu’à son terme. Hier 13 départements,
aujourd’hui 19, et demain davantage encore, nous attendons du gouvernement
qu’il ouvre le dialogue, réponde à nos sollicitations et intègre à son prochain plan pauvreté un projet de loi d’expérimentation du
revenu de base, accompagné de la création
d’un fonds national dédié.
C’est en faisant le pari de l’innovation que
nous reprendrons le chemin du progrès
social. p
¶
Cette tribune est
cosignée par 19 présidents
de département :
Denis Bouad (Gard) ;
Pierre Camani (Lot-et-Garonne) ;
Jean-Luc Chenut (Ille-et-Vilaine) ;
Xavier Fortinon (Landes) ;
Jean-Luc Gleyze (Gironde) ;
Philippe Grosvalet (LoireAtlantique) ; Mathieu Klein
(Meurthe-et-Moselle) ;
Alain Lassus (Nièvre) ;
Philippe Martin (Gers) ;
René Massette (Alpes-de-HauteProvence) ; Georges Méric (HauteGaronne) ; Kléber Mesquida
(Hérault) ; Henri Nayrou (Ariège) ;
Germinal Peiro (Dordogne) ;
Serge Rigal (Lot) ;
Nathalie Sarrabezolles
(Finistère) ; Stéphane Troussel
(Seine-Saint-Denis) ;
Laurent Ughetto (Ardèche) ;
André Viola (Aude).
MÉDIAS&PIXELS | 7
0123
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
« Les GAFA doivent accepter un partage de la valeur »
Fabrice Fries, le PDG de l’AFP, assume son lobbying en faveur de la directive européenne sur le droit d’auteur
L’
ENTRETIEN
Agence France-Presse
s’est fortement engagée
pour l’adoption de la directive européenne sur
le droit d’auteur, qui instaure un
filtrage des contenus en ligne et
un « droit voisin » susceptible de
permettre aux éditeurs de presse
de négocier des revenus avec les
plates-formes numériques des
« GAFA » (Google, Amazon, Facebook ou Apple). Fabrice Fries, PDG
de l’agence depuis avril et ancien
président de Publicis Consultants,
espère que le Parlement européen,
qui a rejeté le texte en juillet,
l’adoptera mercredi 12 septembre.
Les députés européens qui ont
rejeté la directive sur le droit
d’auteur sont-ils dans l’erreur ?
Oui. Je ne comprends pas qu’on
doive lutter pour ce qui devrait
tomber sous le sens : la fin de la reprise de nos contenus sans compensation par des plates-formes
numériques qui récupèrent la
quasi-intégralité des revenus publicitaires associés à une production dont elles ne sont en rien à
l’origine. Que cette question suscite de telles crispations me laisse
pantois. Refuser de nouveau le
texte serait un mauvais coup pour
l’image du Parlement européen.
Quels revenus espérez-vous
tirer d’un tel droit voisin ?
Je n’en ai aucune idée. Nous n’en
sommes pas à nous partager un
éventuel gâteau. D’ailleurs, il ne
représentera peut-être que des
miettes, si certains amendements
en restreignent le champ d’application. C’est d’abord une question
de principe. L’enjeu est de redonner de la valeur à l’information
dans l’environnement numérique. L’information honnête et vérifiée devient un produit de luxe.
Comme l’industrie du luxe, nous
devons lutter contre la contrefaçon, incarnée par les GAFA.
De quels contenus parlezvous : de dépêches AFP
copiées-collées sur Facebook ?
De reprises de liens vers un
article, avec titre et chapeau ?
Il s’agit des contenus indexés sur
« L’information
honnête
et vérifiée
est devenue un
produit de luxe.
Nous devons
lutter contre
la contrefaçon »
les moteurs de recherche et agrégateurs comme Google Actualités,
y compris sous forme de « snippets » : un titre, une courte citation
et, souvent, une image. Un tel référencement est indispensable pour
les éditeurs, mais il est aussi consubstantiel au modèle économique de Facebook et de Google.
Fabrice
Fries, PDG
de l’AFP,
le 11 avril.
THOMAS SAMSON/
Une courte citation avec
un lien doit-elle donner
lieu à une rémunération ?
Oui. Plus de la moitié des Européens accèdent à l’information
par les plates-formes, et davantage
encore chez les plus jeunes. Mais la
moitié d’entre eux se contentent
ensuite du titre des articles, sans
aller sur le site de l’éditeur. Or, la
longueur ne fait pas la valeur du
contenu : quand l’AFP annonce la
démission du président Mugabe,
c’est parce qu’elle entretient une
présence à Harare, la capitale du
Zimbabwe. C’est la double peine :
on perd des lecteurs et des recettes
publicitaires qui sont siphonnées
par les plates-formes, en dépit des
investissements numériques très
importants des éditeurs.
Après avoir collaboré avec
Google et Facebook, passezvous à la guerre ouverte ?
Nous ne cherchons évidemment
pas la guerre avec les GAFA. Nous
avons besoin d’eux, comme les artistes ont besoin des radios : celles-ci promeuvent leurs chansons,
mais ce n’est pas parce qu’elles les
passent à l’antenne qu’elles ne rémunèrent pas les producteurs de
disques, d’ailleurs par des droits
voisins ! C’est dans l’intérêt des
GAFA d’accepter un partage équitable de la valeur. Et nous sommes
en effet satisfaits de notre partena-
AFP
riat avec Google ou avec Facebook
en matière de vérification de l’information, par lequel l’AFP intervient aujourd’hui dans une dizaine de pays et est d’ailleurs rémunérée comme il se doit.
La presse et les industries culturelles n’ont-elles pas, comme
les GAFA, fait du lobbying ?
Nous l’assumons et le faisons
dans la clarté. En face, il y a eu des
campagnes d’e-mailing très agressives menées par des associations
se disant issues de la société civile.
C’est un procédé classique mais son
ampleur inégalée a été dénoncée
par les eurodéputés. Avant le vote
de juillet, nous avons eu la faiblesse
de faire du lobbying classique, face
à des arguments qui prenaient les
gens aux tripes en assurant à tort
que la liberté d’Internet était menacée. Depuis, la tribune de Sammy
Ketz, directeur du bureau de l’AFP à
Bagdad (publiée par plusieurs quotidiens, dont Le Monde) a réveillé
Telecom Italia : les actionnaires
Vivendi et Elliott s’écharpent
Le fonds américain répond au français, qui l’accuse de « mauvaise gestion »
Q
uatre mois après leur
union forcée, les noms
d’oiseau fusent encore
entre le fonds américain
Elliott et Vivendi, qui siègent au
conseil d’administration de Telecom Italia. Le groupe de Vincent
Bolloré a publié, le 5 septembre, un
communiqué au vitriol dénonçant la « gestion désastreuse de Telecom Italia » par Elliott.
Lundi 10 septembre, Elliott est
sorti du bois. « Comment Vivendi
peut-il se dédouaner de ses responsabilités alors qu’il a été aussi longtemps aux affaires ? », s’interroge
l’américain, qui rappelle à Vivendi
que c’est le groupe français luimême qui a nommé l’actuel directeur général, l’Israëlo-Brésilien,
Amos Genish.
Enfin, le fonds rappelle qu’il n’a
jamais promis un doublement du
cours de Bourse, comme l’affirme
Vivendi, mais une augmentation
du titre, à condition que ses recommandations soient adoptées.
Ce qui n’a pour le moment pas été
fait par le conseil. « Nous sommes
en train d’exécuter un plan conçu
et approuvé par Vivendi », a affirmé, vendredi 7 septembre, le
président de Telecom Italia, choisi
par Elliott, Fulvio Conti.
Le 4 mai, Vivendi, premier actionnaire de Telecom Italia avec
24 % du capital, a perdu la majorité
au conseil d’administration au
profit d’Elliott. Le groupe français
n’exclurait pas de convoquer une
nouvelle assemblée générale afin
de bouter hors du groupe cet encombrant actionnaire. A ce stade,
aucune décision ne semble prise.
Perte de 38 % en Bourse
Depuis l’arrivée d’Elliott, le titre
Telecom Italia a perdu 38 % en
Bourse. Cette dégringolade est
d’abord à mettre sur le compte de
l’arrivée d’Iliad (dont Xavier Niel,
le fondateur, est actionnaire du
Monde) sur le marché italien, le
29 mai. En quelques mois, la marque française a conquis 2 millions de clients grâce à des prix
cassés sur le mobile. « Jusque-là,
Telecom Italia s’est montré assez
résilient par rapport à Vodafone et
Wind Tre. Mais Iliad a détérioré le
marché. Jusqu’à quand Telecom
Italia résistera ? », s’interroge Stéphane Beyazian, analyste chez
Raymond James.
Pour le moment, l’opérateur n’a
pas eu à prendre de décision stratégique. Mais les occasions de tester les divergences de vues entre
Vivendi et Elliott devraient rapidement se présenter. Telecom Italia
fusionnera-t-il son réseau avec
Open Fiber, l’opérateur de fibre
propriété d’Enel et de la Cassa depositi e prestiti ? Cette option était
poussée par Elliott mais regardée
avec méfiance par Vivendi.
Depuis deux ans, Open Fiber
construit un réseau de fibre qui
pourrait couvrir 7 millions de
foyers d’ici deux ou trois ans. Or, à
ce rythme, la société, qui ne vend
pas son infrastructure auprès des
particuliers mais aux opérateurs
finaux, risque de détrôner Telecom Italia, détenteur du réseau de
cuivre, sur lequel se branche par
exemple Vodafone. « Cela représenterait 1 milliard d’euros de recettes en moins pour Telecom Italia.
Mais une fusion demanderait à
Telecom Italia de faire des concessions en termes de valorisation et
de gouvernance », conclut Stéphane Beyazian. Le bras de fer ne
fait que commencer. p
sandrine cassini
les consciences. Elle a mis le doigt
sur la paupérisation des salles de rédaction et les risques pesant sur le
journalisme de qualité.
Le modèle économique
de l’AFP est-il dépassé ?
Certainement pas. La presse représente 32 % de notre chiffre d’affaires, la télévision 20 %, les autres
agences d’information 20 %, les
entreprises et les institutions 13 %,
enfin la radio 8 %. Notre modèle
économique est attaqué par l’appauvrissement des clients presse.
Face à cela, l’AFP a plusieurs
atouts : sa couverture mondiale
exceptionnelle, sa marque, associée à l’indépendance et au sérieux, et la photo. Nos relais de
croissance se trouvent du côté des
télévisions, mais aussi des entreprises et des institutions.
Vous promettez à l’AFP deux
années de vaches maigres, tout
en défendant la directive au
nom d’un journalisme de qualité. N’est-ce pas paradoxal ?
Nos recettes commerciales ont
diminué depuis 2014 de 10 millions d’euros et nos charges augmentent. Après cinq années de
déficit (4,8 millions d’euros
en 2017, pour un budget de
300 millions), il n’y a rien de paradoxal à se battre pour que l’écosystème de la presse se redresse.
Que veut l’Etat, qui représente
44 % de vos ressources ?
L’Etat a toujours été au rendezvous pour soutenir l’AFP, qui est
un outil incroyable de « soft
power ». Mais il est contraint par
le cadre réglementaire européen,
qui limite les subventions publiques. L’agence ne peut attendre
de l’Etat qu’il vienne en sauveur
sans accomplir d’efforts.
Quels sont ces efforts ?
Il faut inverser la pente sur le
plan commercial, mais aussi stabi-
liser les charges. Des réflexions
sont engagées sur des réductions
d’effectifs mais avec l’objectif de ne
pas diminuer notre présence journalistique sur le terrain. Nous étudions une cession éventuelle du
siège parisien. Je veux gérer l’AFP
comme une entreprise normale…
Mais l’AFP n’est pas vraiment
une « entreprise normale »…
Elle doit être gérée comme telle,
même si cette entreprise n’est pas
banale. C’est pour cela que j’ai
nommé directrice générale Dalila
Zein, venue du privé (Lagardère),
plutôt qu’un énarque.
Voulez-vous ouvrir le capital ?
Ce n’est pas prioritaire : je ne
veux pas consumer mon temps
sur des sujets électriques en interne et qui ne sont pas une réponse à nos défis du moment. p
propos recueillis par
françois bougon
et alexandre piquard
Des minibalises Argos pour tous
A
u seul mot « Internet des objets », les
yeux des investisseurs brillent, tant
la perspective des marchés qui vont
s’ouvrir avec les voitures autonomes, l’intelligence artificielle ou la réalité virtuelle est
considérable. Les analystes du cabinet
d’étude IDATE tablent sur 36 milliards d’objets connectés en 2030.
Encore faut-il assurer la meilleure connexion possible entre ces services de plus en
plus performants et variés. Les liaisons terrestres ne suffisant pas, les projets se multiplient
dans l’espace sous forme de constellations,
c’est-à-dire de myriade satellites. Aux
« CELA POURRA SERVIR des
côtés des grandes
ambitions, comme
AUX RANDONNEURS
les 4 500 minisatelliDANS DES ZONES
tes de SpaceX ou les
650 de OneWeb, pour
NON COUVERTES
assurer une couverture Internet haut déPAR LES RÉSEAUX
bit sur la planète, de
DE TÉLÉPHONE
multiples initiatives
plus modestes fleuCLASSIQUES »
rissent, principalement aux Etats-Unis,
ALEXANDRE TISSERANT
dans la Silicon Valley,
directeur général de Kinéis
mais aussi en Europe.
Dernière en date, la création de Kinéis, annoncée lundi 10 septembre, qui proposera
des minibalises de géolocalisation tant pour
les professionnels que pour les particuliers.
« Cela servira, par exemple, aux randonneurs
dans des zones non couvertes par les réseaux
de téléphone classiques », explique Alexandre
Tisserant, directeur général de cette nouvelle
société. Ils pourront aussi « déclencher une
alerte » en cas de problème. Autre marché
possible, celui des petites embarcations, bien
souvent non équipées. Mais les applications
seront principalement professionnelles :
suivi des palettes, contrôle des flottes de voitures et du bétail…
Pour cela, Kinéis compte lancer, en 2021,
une constellation de 20 nanosatellites, à
600 kilomètres de la Terre, afin de couvrir la
surface du globe. La start-up toulousaine ne
part pas de rien : cette activité était jusqu’alors partie intégrante de CLS, une filiale
du Centre national d’études spatiales, qui propose, depuis quarante ans, des services d’observation et de surveillance de la Terre grâce
aux balises Argos. Déclinant cette technologie qu’elle a modernisée et surtout miniaturisée, Kinéis a conçu, avec Thales Alenia Space,
Nexeya et Syrlinks, des nanosatellites de la
taille d’une boîte à chaussures, pesant néanmoins 25 kg. Ils capteront les signaux de minuscules balises pas plus grandes qu’un ongle
de pouce, pesant, pour les plus légères, à
peine 3 grammes, et surtout dotées d’une
autonomie de deux à trois ans.
L’idée de rendre Kinéis indépendant est née
voici un an. « Il s’agit de lui donner plus de
marge de manœuvre, pour se déployer rapidement », explique Christophe Vassal, président
du directoire de CLS. La levée de fonds d’une
centaine de millions d’euros, qui vient d’être
lancée, lui permettra de se détacher de sa maison mère et de ses 700 salariés. Une quinzaine de personnes rejoindront alors la
start-up. Les objectifs sont ambitieux : placer
2 millions de balises d’ici dix ans, soit… cent
fois plus que le parc actuel de balises Argos. p
dominique gallois
LES BONNES PRATIQUES DU NUMÉRIQUE,
ON EN FAIT UNE AFFAIRE DE FAMILLE.
Découvrez comment aborder la pornographie sur Internet
avec votre enfant dans Premiers écrans, le petit guide pour
bien les utiliser disponible en boutiques Bouygues Telecom
et sur bouyguestelecom.fr
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
2
Размер файла
11 555 Кб
Теги
Le Monde, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа