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Le Monde 210318

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MERCREDI 21 MARS 2018
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SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT
LA DÉPRESSION, UNE SOUFFRANCE AU-DELÀ DE LA MALADIE
Pourquoi les oiseaux disparaissent
▶ Le CNRS et le Muséum
▶ « En moyenne, leurs po-
▶ Attribué par les cher-
▶ Les scientifiques souli-
▶ « On assiste à un effon-
national d’histoire naturelle publient deux études
qui pointent la « disparition massive » des oiseaux
dans nos campagnes
pulations se sont réduites
d’un tiers en quinze ans »,
précisent les deux institutions, qui évoquent une
« catastrophe écologique »
cheurs à l’intensification
des pratiques agricoles, le
déclin s’est accéléré depuis
2008, et plus encore
ces deux dernières années
gnent aussi le recours
croissant aux néonicotinoïdes, qui détruisent les
insectes et raréfient ainsi
l’alimentation des oiseaux
drement de la biodiversité
sauvage », affirme Romain
Julliard, chercheur en biologie de la conservation
SARKOZY
PLACÉ EN
GARDE À VUE
▶ L’ex-chef de l’Etat
s’est rendu mardi
20 mars dans les locaux
de la police judiciaire
de Nanterre
▶ Il y est entendu dans
le cadre de l’enquête
sur le possible financement par la Libye
de sa campagne
présidentielle de 2007
GUILLAUME HERBAUT
INSTITUTE POUR « LE MONDE »
Viols de la Sambre Une si longue traque
I
Cinéma
Kechiche, l’ode
à l’insouciance
L’action du réseau social
a perdu 6,8 % en Bourse
lundi 19 mars, après les
révélations sur Cambridge
Analytica. Soit plus de
30 milliards de dollars. Et,
aux Etats-Unis, plusieurs
responsables politiques
réclament que Mark Zuckerberg, son PDG, s’explique devant le Congrès
Son dernier film,
« Mektoub, My Love »,
sur les écrans à partir de
mercredi 21 mars, est une
célébration de la beauté
et de l’amour. Dans une
interview au « Monde »,
le réalisateur explique
l’avoir conçu comme
une réaction à une
époque « terrifiante »
CAHIER ÉCO – PAGE 1
PAGE S 1 2 - 1 3
L
Au siège du parti
Les Républicains,
en août 2016.
qui pourraient lui être rattachées.
Le Monde a interrogé les enquêteurs, magistrats qui se sont succédé, ainsi qu’élus et victimes, pour
raconter cette longue investigation, ses cahots et ses mises en
sommeil. Eparpillement des plain-
Etats-Unis
Crise historique
chez Facebook
Audiovisuel public
Les scénarios d’une réforme
PAGE 1 1
nterpellé le 26 février, Dino
Scala a été mis en examen
pour vingt viols et agressions
sexuelles commis dans le nord de
la France, dans le cadre d’une enquête ouverte en 1996. La justice
belge a, elle, identifié huit affaires
PAGE 6
tes, manque de communication et
des différences de méthode de part
et d’autre de la frontière : ce récit
permet de comprendre comment
ce dossier a tenu en échec la police
pendant vingt-deux ans.
Politique
Mélenchon obligé
de se rallier à
l’unité des gauches
e président l’a répété, il
faut réformer l’audiovisuel
public. D’ici à « la fin du premier trimestre 2018 », a-t-il expliqué lors de ses vœux à la presse le
4 janvier, l’exécutif produira un
« scénario de transformation ».
Pour se guider, il s’appuie sur une
idée du candidat Macron : le
« rapprochement » entre France
Télévisions et Radio France. Dans
le premier volet d’une série sur
l’audiovisuel public, Le Monde
liste les scénarios qui s’offrent
aujourd’hui au gouvernement ; et
les écueils qui accompagnent
chacun d’entre eux. « Seuls les services publics peuvent contrer Netflix », juge Takis Candilis, patron
de la stratégie et des programmes
de France Télévisions depuis le
26 février. Dans les prochains
jours, Le Monde plongera au
cœur de cinq modèles européens
de télés et radios publiques qui
pourraient être des sources d’inspiration.
CAHIER ÉCO – PAGES 2 - 3
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PAGE 7
Voiture autonome
Uber suspend
LE REGARD DE PLANTU ses essais après
un accident mortel
PAGE S 1 0 - 1 1
CAHIER ÉCO – PAGE 4
Brexit
Période de
transition : Londres
cède à Bruxelles
PAGE 3
1
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2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
A Szekszard (Hongrie).
Ci-dessus, le député
d’opposition hongrois
Akos Hadhazy, le 12 mars.
A droite et ci-contre,
les éclairages d’Elios.
AKOS STILLER POUR « LE MONDE »
Les affaires éclairées des proches d’Orban
ENQUÊTE
szekszard (hongrie) -
L
envoyé spécial
es
lampadaires
de
Szekszard sont devenus
une affaire d’Etat. Pas seulement « parce qu’ils diffusent mal la lumière et qu’on n’y voit
pas bien », comme le note le député d’opposition Akos Hadhazy,
dans les rues sombres de cette petite ville du centre de la Hongrie.
Mais parce que, depuis quelques
mois, ils jettent une lumière crue
sur les affaires sulfureuses de l’entourage de Viktor Orban, le premier ministre hongrois ultraconservateur actuellement en pleine
campagne pour obtenir sa réélection le 8 avril. Si l’homme fort de
Budapest dénonce sur tous les
tons « Bruxelles » et sa politique
d’immigration, il est nettement
plus discret sur les scandales qui
se multiplient autour de l’usage
douteux des fonds régionaux
européens par ses proches.
Parmi ces affaires, celle des lampadaires de Szekszard, et de
34 autres communes, semble la
plus gênante. Tout a commencé
en 2012, quand Akos Hadhazy, vétérinaire dans le civil, occupait
encore la fonction de simple conseiller municipal, alors membre
du Fidesz, le parti de M. Orban. En
plein milieu de l’été, il est subitement convoqué pour un conseil
extraordinaire destiné à renouveler les lampadaires de toute la
commune. « Le maire nous a annoncé qu’il fallait tout décider
dans les deux jours, sans en avoir
jamais parlé auparavant, alors
qu’il y en avait tout de même pour
3 millions d’euros. J’ai trouvé ça bizarre », assure l’élu, qui avait pris
l’habitude d’enregistrer toutes les
réunions du groupe Fidesz. Pour
calmer les réticences, l’édile passe
alors un coup de fil en pleine réunion à la directrice de ce qui est
encore une discrète société
d’éclairage, Elios Innovativ.
« Après cette discussion, il nous a
dit que ça ne coûterait rien à la
ville, grâce aux fonds européens. »
Dans la foulée, les élus votent en
faveur du lancement d’un appel
d’offres, qui sera remporté quelques mois plus tard par… Elios.
Mais le vétérinaire de Szekszard
n’est pas au bout de ses surprises.
Il découvre que le gendre de
Viktor Orban, Istvan Tiborcz, qui a
épousé en 2013 sa fille aînée, Rahel, siège au comité de direction
de la société. M. Tiborcz est entré
chez Elios à sa création, en 2009, à
23 ans. Surgie de nulle part, cette
entreprise a connu en quelques
années une croissance fulgurante
en installant, sur fonds européens, des lampadaires LED dans
une trentaine de municipalités
du pays, presque toutes contrôlées par le Fidesz.
« Plainte classée sans suite »
En 2015 à Budapest, une journaliste du site d’investigation
Direkt36, Anita Varok, s’interroge
sur ce mystérieux succès. Elle
épluche tous les appels d’offres
remportés par Elios, et fait une intrigante découverte. « Pour beaucoup d’entre eux, il n’y avait qu’un
candidat : Elios. Ces appels d’offres
demandaient tous une expérience
précédente dont seule cette société
disposait. Sauf dans le premier appel d’offres de lampadaires LED de
l’histoire du pays, justement remporté en 2010 par Elios, à Hodmezovasarhely. »
Cette commune est le fief de
Janos Lazar. Très proche de Viktor
Orban, il est actuellement son
chef de cabinet. La journaliste découvre même qu’un des associés
d’Istvan Tiborcz dirige en parallèle
une société de conseil qui aide les
municipalités à rédiger les appels
d’offres… Tout cela sous la supervision des bureaux du premier ministre chargés de vérifier leur validité. Fort des révélations de
AUTRICHE
L’entourage du premier ministre hongrois s’enrichit sur le dos d’une Union européenne qu’il dénonce
SLOVAQUIE
Szekszard
UKR.
Budapest
HONGRIE
Hodmezovasarhely
CROATIE
ROUMANIE
SERBIE
100 km
Direkt36 et de son enregistrement, Akos Hadhazy dépose,
en 2015 une plainte auprès de la
police, après avoir quitté le Fidesz.
« Je pensais que ce serait une preuve
indéniable. Je me suis trompé. Au
bout d’un an, la plainte a été classée sans suite. » Dans sa réponse
consultée par Le Monde, la police
hongroise affirme que tous les appels d’offres « ont été conformes à
la réglementation » et que l’enregistrement ne contient rien « qui
ferait penser qu’il y avait un accord
préalable avec Elios pour limiter la
concurrence ».
L’affaire aurait pu en rester là,
bien enfouie dans les classeurs
des enquêteurs hongrois. C’était
sans compter sur l’Office européen de lutte antifraude (OLAF),
qui s’est entre-temps saisi du dossier depuis Bruxelles, en raison
de l’utilisation de fonds européens dans ces marchés. Le résultat de ses investigations, révélé
en janvier par le Wall Street Journal, a fait l’effet d’une bombe en
pleine campagne pour les législatives. Dans leur rapport de 140 pages, consulté par Le Monde, les
enquêteurs européens confirment point par point les investigations de Direkt36 et mettent
nommément en cause Istvan Tiborcz. L’OLAF dénonce non seulement de « sérieuses irrégularités »
et des « conflits d’intérêts », mais
parle aussi d’un « schéma de
fraude organisée ». L’office re-
commande le remboursement
de 43,7 millions d’euros par la
Hongrie et demande au parquet
de rouvrir son enquête. Dirigé par
un proche de Viktor Orban, celui-ci obtempère le 22 janvier,
tout en précisant bien que ce
n’est pas « l’OLAF qui détermine si
un crime a été commis ou non ».
L’affaire Elios n’en est pas moins
gênante pour le pouvoir. Une
vidéo moquant l’enrichissement
d’Istvan Tiborcz a été vue
800 000 fois sur Facebook. Et le
25 février, lors d’une élection municipale partielle justement organisée à Hodmezovasarhely, le
candidat du Fidesz a été battu à la
surprise générale par un indépendant soutenu par l’ensemble de
l’opposition, qui a fait campagne
contre la mainmise de Janos Lazar sur la commune, dont Elios
ne serait qu’un des symptômes.
M. Lazar n’a pas souhaité répondre à nos questions, et Istvan
Tiborcz, qui a revendu ses parts
dans Elios en 2015 pour un montant estimé par plusieurs journalistes d’investigation hongrois à
près de 10 millions d’euros, fuit
toute demande d’interview.
« Une attaque personnelle »
Mais à Szekszard, Istvan Horvath,
l’ex-maire enregistré à son insu
par Akos Hadhazy, devenu désormais député, assure au Monde
que le « rapport de l’OLAF est
une attaque personnelle contre
Orban », dont le nom n’est pourtant pas mentionné dans le document. Si son gendre a emporté le
marché des lampadaires, c’est
uniquement parce que « son offre
était la meilleure sur le plan économique », affirme l’élu. Dans le premier cercle de Viktor Orban, on se
fait encore plus clair : « Ce rapport
fait partie d’une campagne politique de l’opposition, il a été écrit par
trois Hongrois », affirme Zoltan
Kovacs, porte-parole du chef du
gouvernement. Et de s’en prendre
à « Jean-Claude Juncker [le président de la Commission européenne], qui a fait de la commission un organisme politique ».
Premiers bénéficiaires de fonds
européens par habitant de l’UE, les
Hongrois multiplient de facto les
rapports de l’OLAF. Une soixantaine en tout, alors que le gendre
de Viktor Orban n’est pas le seul de
ses proches à s’être enrichi grâce
aux fonds européens. Le maire de
son village natal et ancien camarade de classe, Lörinc Meszaros, est
devenu le cinquième homme le
plus riche de Hongrie en 2017, à la
tête d’un empire qui va de la construction à la banque à l’hôtellerie
et surtout aux médias. Selon le site
d’investigation Atlatszo, 83 % des
appels d’offres remportés par ses
entreprises depuis 2010 ont été financés par des fonds européens.
Sollicité, l’OLAF n’a pas souhaité
dire s’il enquêtait sur les activités
de M. Meszaros, qui n’a pas répondu à nos questions.
Direkt36 assure aussi que les
entreprises du père et des frères
de Viktor Orban apparaissent régulièrement comme sous-traitants dans des chantiers financés
par l’UE. Pour Andras Petho, le directeur de Direkt36, « Orban a
bâti un système basé sur les marchés publics financés par l’UE
grâce auquel ses proches et ses
amis sont devenus riches. C’est assez ironique de la part de quelqu’un qui attaque autant l’UE
« Dans 36 % des
appels d’offres
hongrois, il n’y a
eu qu’un seul
candidat. C’est
inacceptable »
INGEBORG GRÄSSLE
eurodéputée allemande
dans ses discours. » A Bruxelles,
on ne cache pas son agacement.
« Dans 36 % des appels d’offres
hongrois, il n’y a eu qu’un seul
candidat. C’est inacceptable, la
moyenne européenne est de 17 % »,
tonne Ingeborg Grässle, la présidente de la Commission du contrôle budgétaire au Parlement
européen. Cette eurodéputée allemande affiliée au Parti populaire européen (PPE, conservateur), comme Viktor Orban, a
conduit en septembre une mission d’enquête en Hongrie et ne
tait pas ses doutes sur la justice
de ce pays. « Ce serait bien qu’elle
s’y mette vraiment et qu’une vraie
enquête soit ouverte. »
Peu de pouvoirs d’enquête
Pour l’instant, la Commission
européenne se révèle pourtant assez impuissante, à la fois en raison
d’une certaine réticence à mettre
en cause un membre du PPE, majoritaire au niveau européen, et
faute de véritables pouvoirs d’enquête. « Les rapports de l’OLAF sont
presque systématiquement contestés par Budapest, déplore un fonctionnaire européen proche du
dossier. Or, dans les cas de fraude,
nous préférons attendre des décisions de justice définitives avant de
récupérer les fonds dépensés. » La
Hongrie a refusé de faire partie du
projet de création d’un parquet
européen destiné à superviser les
enquêtes sur les fraudes aux fonds
européens. « Si le procureur hongrois ne décide pas d’ouvrir une enquête dans le dossier Elios, ce sera
toutefois difficile de ne rien faire »,
reconnaît ce fonctionnaire. En attendant, Viktor Orban affirme, lui,
vivre toujours aussi modestement. Sa dernière déclaration de
patrimoine mentionne deux appartements et un solde sur le
compte commun qu’il détient
avec sa femme de seulement
742 000 forints. Soit 2 384 euros. p
jean-baptiste chastand
international | 3
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Brexit : Londres et Bruxelles se
mettent d’accord sur la transition
En Occident, réactions
officielles glaciales
à la réélection de Poutine
Le gouvernement britannique a multiplié les concessions pour garder
certains droits au lendemain du retrait officiel de l’UE, fin mars 2019
Les capitales européennes ont souligné
leurs divergences avec le président russe
londres - correspondant
bruxelles - bureau européen
L
a pression des milieux
d’affaires britanniques
était trop forte : lundi
19 mars, le gouvernement
de Theresa May a accepté les conditions posées par Bruxelles pour
préciser la période de transition
qu’il réclamait, dans la foulée du
Brexit. Une période durant laquelle le Royaume-Uni pourra
continuer à négocier sa « relation
future » avec l’Union européenne
(UE), sans perdre brutalement
tous les avantages d’un Etat
membre.
La transition ne devra durer que
vingt et un mois, du 30 mars 2019,
lendemain du Brexit, jusqu’au
31 décembre 2020, comme le réclamaient les Européens. Et pas
jusqu’en mars 2021, comme l’a
d’abord souhaité Mme May. Autre
concession, bien plus conséquente : Londres a accepté que les
citoyens de l’UE venant s’installer
au Royaume-Uni durant la période de transition puissent bénéficier du même droit de séjour
que ceux arrivés dans le pays
avant le Brexit.
Londres a par ailleurs renoncé
au « droit de veto » réclamé sur les
lois que l’UE adopterait durant
cette période de transition : le
pays pourra, jusqu’au 31 décembre 2020, continuer d’accéder
sans entraves au marché intérieur européen, en contribuant
au budget communautaire, mais
il n’aura plus du tout voix au chapitre : ni ministres invités aux réunions bruxelloises ni députés
européens.
Londres pourra aussi entrer en
négociation avec des pays tiers, en
vue de conclure des accords commerciaux, mais pas question que
Londres
a renoncé au
« droit de veto »
réclamé sur
les lois que l’UE
adopterait durant
la transition
ces accords entrent en vigueur durant la période de transition.
Bruxelles a cependant échoué,
pour l’instant, à imposer une
« clause guillotine », amputant le
Royaume-Uni de certains de ses
droits d’accès au marché intérieur
durant la transition si le pays ne se
conformait pas aux lois de l’UE ou
aux décisions de la Cour de justice
de Luxembourg, la plus haute juridiction européenne.
Provocation
Sur l’épineuse question irlandaise,
Londres a aussi significativement
reculé, acceptant que, en l’absence
d’une solution britannique pour
éviter le retour d’une « frontière
dure » entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, ce serait
la proposition mise sur la table par
les Européens qui s’imposerait. Or,
cette dernière a tout d’une provocation pour le gouvernement May,
qui dépend, pour sa fragile majorité parlementaire, d’une alliance
de circonstance avec le petit parti
unioniste nord-irlandais DUP.
Comme Londres souhaite quitter à terme l’union douanière,
Bruxelles a proposé que le contrôle des marchandises, devenu
nécessaire, entre l’UE à vingt-sept
et le Royaume-Uni, ne s’effectue
pas à la frontière entre l’Irlande du
Nord et la République d’Irlande,
qui doit rester virtuelle afin de
préserver les « accords de paix de
1998 » (ayant mis fin à trente ans
de guerre civile en Irlande du
Nord). Ce contrôle aurait lieu dans
les ports britanniques : une manière de réunifier l’île d’Irlande
par le commerce.
Michel Barnier, le négociateur en
chef de l’UE, s’est félicité, lundi,
d’avoir pu franchir avec son homologue britannique, David Davis, une étape « décisive » des discussions avec Londres. « Nous
avons fait ces derniers jours une
partie essentielle du chemin vers un
départ ordonné » du RoyaumeUni, a ajouté le Français. De fait, la
perspective d’un « non-accord »
entre Londres et l’UE s’éloigne,
même si M. Barnier a précisé,
lundi, que la transition ne sera définitivement acquise que quand
les parties se seront mises d’accord sur tous les autres points du
divorce, au plus tard en octobre de
cette année.
Mais, en cédant du terrain sur la
souveraineté britannique en
échange du maintien temporaire
du libre accès au marché unique
européen, Theresa May a déclenché des réactions hostiles au sein
de sa propre famille politique.
Pendant près de deux ans supplémentaires, « rien ne va changer et
je pense que c’est un problème que
le gouvernement va devoir affronter car beaucoup de députés sont
très mal à l’aise à ce sujet », a déclaré Iain Duncan Smith, ancien
ministre conservateur europhobe. Quant à Nigel Farage, exleader du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP ;
extrême droite), il a appelé une
fois de plus à la démission de
« Theresa [May] la conciliatrice ».
En écho, à gauche, le député
travailliste proeuropéen Chuka
Umunna, a reproché à la Première
ministre d’avoir « capitulé ».
La concession sur les droits de
pêche, qui continueront d’être
fixés par l’UE et non par le Parlement national comme promis par
les brexiters, est celle qui suscite le
plus de protestations. Douglas
Ross, député conservateur d’une
circonscription côtière, a affirmé
qu’« il serait plus facile de boire un
bock de vomi froid que de vendre
[l’accord] comme un succès ».
« Régimes d’équivalences »
A Bruxelles, les négociateurs vont
maintenant pouvoir se concentrer sur la « relation future » que
les Européens envisagent déjà
comme un accord de libreéchange. Les Britanniques ont accepté ce canevas, mais ils militent
pour qu’il intègre un accord sur
les services financiers : ils veulent
préserver le précieux « passeport » dont dispose la City de Londres pour vendre sans entraves
ses services sur le marché intérieur européen.
Or, selon nos informations, sur
ce point, les Vingt-Sept devraient
approuver lors du Conseil européen du 23 mars des « lignes de négociation » très dures : ils ne sont
prêts à accorder que des « régimes
d’équivalences » à la place financière britannique, c’est-à-dire à lui
ménager certes des accès assez
complets à leurs places continentales, mais révocables à tout moment par la Commission. Ces régimes ne seront pas négociables :
Bruxelles décidera toute seule de
leur contenu mais tiendra évidemment compte des intérêts de
la City, dont le rôle restera important pour le continent. p
philippe bernard
et cécile ducourtieux
Les Européens sont divisés sur l’opportunité
de nouvelles sanctions contre l’Iran
Pour sauver l’accord nucléaire, contesté par Trump, Paris, Londres et Berlin durcissent le ton
bruxelles - bureau européen
L
es Européens « chantent à
plusieurs voix, mais la même
chanson ». La formule de la
haute représentante Federica Mogherini résume, de manière un
peu optimiste, ce qui s’est, une fois
encore, déroulé lundi 19 mars, à
Bruxelles, lors d’une réunion des
ministres des affaires étrangères.
Confrontée au risque de voir Donald Trump remettre en cause
l’accord international conclu à
Vienne, en 2015, sur le programme
nucléaire de l’Iran, l’UE entend
tout faire pour sauver ce texte
mais se divise sur la stratégie pour
– peut-être – y parvenir.
D’un côté, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne évoquent
des sanctions à prendre contre Téhéran, pour son soutien au régime syrien et aux rebelles houthistes du Yémen, qui sont en
guerre contre une coalition arabe
dirigée par l’Arabie saoudite. Paris,
Londres et Berlin, qui tentent visiblement de convaincre Washington de leur fermeté, disent aussi
partager les inquiétudes américaines quant au programme iranien de missiles balistiques, contraire, selon eux, à la lettre et à l’esprit de l’accord de Vienne.
« Leur portée est plus longue,
plus précise, plus létale que
prévu », affirme un diplomate, qui
juge en outre « inquiétant » le
transfert de cet armement à « des
acteurs étatiques et non étatiques » de la région. « Nous ne devons pas exclure la responsabilité
de l’Iran dans la prolifération des
missiles balistiques et dans son
rôle très discutable au Proche et au
Moyen-Orient », déclarait, lundi,
Jean-Yves Le Drian, qui se disait
« déterminé » à s’assurer que l’accord de Vienne était respecté. « Ce
doit être discuté pour parvenir à
une position commune », soulignait le ministre français.
« Affreuses erreurs »
Celle-ci est loin d’être trouvée. Un
régime de sanctions européennes contre l’Iran est toujours en
vigueur, mais son renforcement
– ce serait le premier depuis 2015 –
suppose une unanimité des
Vingt-Huit. La signature de l’accord sur le nucléaire – approuvé
par la France, le Royaume-Uni,
l’Allemagne, la Chine, la Russie et
les Etats-Unis, alors dirigés par
Barack Obama – avait entraîné la
levée des sanctions économiques. M. Trump a donné aux signataires européens jusqu’au
12 mai pour « réparer les affreuses
erreurs » de ce document, faute de
quoi il refusera, dit-il, de prolonger l’assouplissement des sanctions américaines contre la République islamique.
Bruxelles prend très au sérieux
cette menace qui, affirme
Mme Mogherini, comporte un enjeu sécuritaire majeur « pour l’Europe et le monde ». Aux Etats-Unis,
Bob Corker, président républicain
de la commission sénatoriale des
affaires étrangères, a indiqué récemment qu’il ne croyait pas à la
prolongation de l’accord. « Je
pense que le président en sortira
sans doute, à moins que nos homologues européens ne proposent un
autre cadre. Et je n’ai pas l’impression que ce soit leur intention », at-il déclaré sur la chaîne CBS.
C’est pour tenter d’infléchir des
jugements de ce type que Paris,
Londres et Berlin ont déposé un
document évoquant de nouvelles
sanctions, dévoilé par l’agence
Reuters, mais dont l’existence
n’est pas confirmée par les chancelleries, soucieuses, à ce stade, de
ne pas provoquer d’autres divi-
L’Iran rejette
l’idée d’une
négociation de
son programme
balistique,
présenté comme
défensif
sions dans le camp européen. Certains pays – dont l’Italie – rejettent, en effet, l’hypothèse de nouvelles mesures coercitives. Ils
sont soucieux du développement
de leurs relations commerciales,
d’autant, soulignent-ils que l’Iran
n’a pas vraiment bénéficié du
programme d’investissements
qui lui était promis et que ses exportations de pétrole vers l’Europe n’ont atteint que les trois
quarts de leur niveau d’avant les
sanctions.
Le projet élaboré par la France et
ses partenaires n’a pas été évoqué
par Mme Mogherini. Il n’y a « pas
de position officielle de l’Union sur
de nouvelles sanctions », a-t-elle
insisté. Elle est très attachée à l’accord qu’elle a négocié, et soucieuse de maintenir le contact
avec la diplomatie iranienne, qui
rejette l’idée d’une négociation de
son programme balistique, présenté comme purement défensif.
Téhéran se montre désormais
aussi très critique à l’égard de
M. Le Drian, qui s’est rendu en
Iran au début du mois. « Nous espérions qu’après sa récente visite
et ses négociations, [M. Le Drian]
comprendrait les réalités de la politique de défense iranienne », a déclaré Bahram Qasemi, porte-parole du ministère des affaires
étrangères. p
jean-pierre stroobants
I
l n’est pas question pour les
grandes capitales européennes de féliciter, comme si de
rien n’était, Vladimir Poutine
pour sa réélection. Son quatrième
mandat à la tête de la Russie a été
salué par ses alliés, à commencer
par le Chinois Xi Jinping, le Vénézuélien Nicola Maduro, le Syrien
Bachar Al-Assad, l’Iranien Hassan
Rohani, et le Hongrois Viktor
Orban. Les réactions occidentales
sont en revanche pour le moins
réservées, voire glaciales, à l’aune
des tensions croissantes encore
attisées par la tentative d’empoisonnement par du Novitchok, un
redoutable produit neurotoxique, de l’agent double Sergueï
Skripal, 66 ans, et de sa fille Ioulia,
33 ans, à Salisbury dans le sud de
l’Angleterre. Ni Londres ni
Washington n’avaient envoyé de
message quarante-huit heures
après le scrutin.
Emmanuel Macron est l’un des
rares dirigeants occidentaux à
avoir appelé le président russe.
Mais leur conversation, le
19 mars, a été pour le moins franche, comme en témoigne le communiqué de l’Elysée. « Au lendemain de l’élection présidentielle et
au moment où Vladimir Poutine
s’apprête à exercer une nouvelle
fois les plus hautes fonctions exécutives, le président de la République a adressé à la Russie et au peuple russe, au nom de la France, ses
vœux de succès pour la modernisation politique, démocratique,
économique et sociale du pays »,
affirme le texte. Les mots sont soigneusement pesés et pas une
seule fois il n’est fait mention de
félicitations personnelles pour le
vainqueur.
« Nécessité d’un dialogue »
Les principaux points de contentieux avec Moscou sont en outre
listés l’un après l’autre, tout en
rappelant la « nécessité d’un dialogue constructif ». Emmanuel
Macron souligne son inquiétude
pour la situation en Syrie, à Afrin
comme dans la Ghouta orientale,
« appelant la Russie à faire ses
meilleurs efforts pour que cessent
les combats et les pertes civiles ». Il
insiste aussi sur « le ferme attachement de la France au plein rétablissement de la souveraineté et
de l’intégrité territoriale de
l’Ukraine dans ses frontières internationalement reconnues ». Il
demande aux autorités russes de
« faire toute la lumière sur les responsabilités dans l’inacceptable
attaque de Salisbury ». On ne peut
être plus clair, alors même que
Paris avait, dans les premiers
jours, semblé hésiter à accuser directement Moscou.
La chancelière allemande, en
s’entretenant en fin de journée
avec Vladimir Poutine pour le féliciter, a évoqué la nécessité de
« poursuivre le dialogue » dans le
but « de répondre aux défis bilatéraux et internationaux de manière
constructive et de trouver des solutions durables ». Elle se doit de ménager un allié social-démocrate
traditionnellement plus conciliant vis-à-vis de Moscou. Son
porte-parole Steffen Seibert n’en a
pas moins reconnu « des différences d’opinion avec la Russie ».
« Nous critiquons la politique de la
Russie par moments très clairement et précisément, comme sur
l’Ukraine et la Syrie », a-t-il insisté.
Solidarité avec Londres
L’Union européenne a, pour sa
part, regretté une élection qui
s’est déroulée « dans un environnement juridique et politique trop
contrôlé, marqué par une pression continue sur les voix critiques ». Les ministres des affaires
étrangères des 28 réunis à
Bruxelles le 19 mars ont en outre
rappelé leur « totale solidarité »
avec Londres face à l’attaque à
l’arme chimique commise sur
son territoire, sans pour autant
arriver à une position commune
pour dénoncer la responsabilité
de Moscou et a fortiori discuter
d’éventuelles sanctions. Comme
à l’accoutumée la Grèce, l’Italie et
Chypre s’y sont opposés.
« Les démentis de la Russie sont
de plus en plus absurdes », avait
lancé, à son arrivée, le ministre
des affaires étrangères britannique Boris Johnson, relevant
« qu’un jour, les Russes assurent
qu’ils n’ont jamais produit [l’agent
innervant] Novitchok ; un autre
jour, ils affirment qu’ils ont produit du Novitchok mais soutiennent que tous les stocks ont été détruits ; puis ils annoncent que certains stocks se sont mystérieusement échappés vers la Suède ou la
Slovaquie, en République tchèque
ou aux Etats-Unis, ou même au
Royaume-Uni ». p
marc semo
N ORVÈGE
Démission de la
ministre de la justice
La ministre norvégienne de
la justice, Sylvi Listhaug, a
annoncé sa démission,
mardi 20 mars, peu avant le
vote programmé d’une motion de défiance par le Parlement. Sa décision devrait
empêcher la chute du gouvernement de droite minoritaire. La ministre avait provoqué une crise politique, le
9 mars, quand elle avait accusé le Parti travailliste d’opposition de « penser que les
droits des terroristes sont plus
importants que la sécurité de
la nation ». – (Reuters.)
COR ÉE D U S U D
Séoul et Washington
réduisent leurs
manœuvres militaires
La Corée du Sud et les EtatsUnis ont annoncé, mardi
20 mars, que leurs exercices
militaires conjoints annuels,
déjà reportés à cause des Jeux
olympiques, reprendront le
1er avril mais en étant raccourcis d’un mois. Ces
manœuvres à grande échelle
impliquent le déploiement
de dizaines de milliers de
troupes au sol. Des discussions sont en cours en vue
d’un sommet entre les deux
Corées, qui serait suivi par
une rencontre entre le président américain, Donald
Trump, et le dirigeant nordcoréen, Kim Jong-un. – (AFP.)
I RAK
New Delhi confirme
la mort de 39 Indiens
enlevés par l’EI
La ministre indienne des affaires étrangères, Sushma
Swaraj, a confirmé, mardi
20 mars, que les corps de
39 ressortissants, découverts
dans un charnier à Badouch,
près de Mossoul, en Irak,
avaient été identifiés. Ces
ouvriers issus de familles
pauvres travaillaient pour
une entreprise du bâtiment
lorsqu’ils avaient été kidnappés en juin 2014 par l’organisation Etat islamique. Les
autorités indiennes disent
n’avoir jamais reçu de demande de rançon ou été en
contact direct avec les ravisseurs. – (Reuters.)
4 | international
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Comment
la Chine traque
les Ouïgours
d’Europe
Pékin exerce de multiples
pressions sur les membres de
cette communauté vivant en exil
pékin - correspondant
A
Paris, Berlin ou Istanbul, les Ouïgours
de l’étranger, qu’ils
aient déjà adopté la nationalité du pays hôte ou qu’ils
soient toujours ressortissants chinois, sont la cible d’une campagne
d’intimidation d’une ampleur
inédite. Six d’entre eux, vus ou
joints par Le Monde, ont témoigné
de pressions d’agents chinois
pour les pousser à espionner
d’autres membres de la communauté en exil, cesser de manifester, fournir des documents personnels et, pour certains, rentrer
en Chine. Avec une redoutable
arme : des menaces systématiques de détention de leurs familles au Xinjiang.
Un Ouïgour de nationalité française et vivant près de Paris a ainsi
reçu récemment un appel vidéo
de sa mère, au pays. L’air angoissé,
levant le regard comme pour chercher l’approbation d’un tiers en
contrechamp avant de parler, elle
a imploré son fils de lui « laisser un
peu d’air pour respirer » en ne se
rendant plus à des manifestations,
en France, de la communauté
ouïgoure en exil. « Mon chéri, arrête, écoute la police chinoise », disait-elle. Craignant qu’elle ne soit
arrêtée, il a renoncé à ces rassemblements qui appellent au respect des droits de l’homme.
Mais les agents chinois, eux,
n’ont pas cessé leurs pressions.
Un homme, en particulier, qu’il
n’a pourtant jamais rencontré,
mais qui, chaque jour, lui envoie
des messages par une application
de messagerie depuis la Chine : il
demande ce qu’il a fait de sa journée en France, s’il se rend bien à
son travail dont il connaît tous les
détails, s’il a des informations sur
les activités d’autres membres de
la communauté. Une fois, à l’approche d’une manifestation, il l’a
prévenu : « On va chercher ta mère
dans la semaine. »
« Lancer le filet très loin »
Les 10,5 millions de Ouïgours,
turcophones et musulmans, sont
soumis depuis 2016 à des mesures de surveillance physique et
électronique d’une portée sans
précédent dans la région autonome du Xinjiang, aux confins
de l’Asie centrale. Des rafles à
grande échelle ont envoyé des
centaines de milliers d’individus
en prison ou dans des centres
d’« éducation politique », souvent au motif d’avoir séjourné à
l’étranger, ou bien d’y avoir de la
famille. « Les Ouïgours à l’étranger ressentent une profonde anxiété, ils ne peuvent pas contacter
leurs familles et vivent dans l’angoisse que leurs proches aient été
emprisonnés », dit le linguiste Abduweli Ayup, réfugié en Turquie.
Manifestation de soutien
aux Ouïgours devant la mission
permanente de la Chine
aux Nations unies, le 15 mars,
à New York. SETH WENIG/AP
En France, les demandes d’informations se sont faites plus détaillées depuis l’été 2017 : une
Française d’origine ouïgoure confie avoir été contactée par sa mère
restée au Xinjiang qui, sur ordre
de la police locale, lui demandait
des scans de son contrat de travail,
du bail de son appartement, des
documents prouvant sa nationalité française, mais aussi de tous
ses diplômes ou encore de son
certificat de mariage. A part cet
échange, elle ne contacte plus ses
proches, sur ordre de sa mère :
« Elle m’a dit : “Tu es intelligente, tu
comprendras, ne m’appelle plus, ni
plus personne de la famille”. »
« La police politique chinoise a
pour but de ramasser le maximum
d’informations, ce qui lui donne
des moyens de contrôle. Ils appellent ça : lancer le filet très loin pour
attraper le plus de poissons », dit
une autre Ouïgoure française. Les
autorités chinoises veulent, entre
autres, déterminer qui a gardé la
nationalité chinoise ou pris la citoyenneté française. Pékin pourrait alors contraindre ses ressortissants à rentrer en Chine en faisant pression sur leurs parents.
Les dangers d’un tel retour
épouvantent tout le monde. « J’ai
peur d’aller directement en prison
et d’être torturé si je rentre. Les
autorités chinoises sont persuadées que la mentalité des Ouïgours
sortis du pays a été contaminée »,
dit un Ouïgour encore chinois résidant en France. Il a pourtant
toujours gardé ses distances avec
les militants de la cause en Europe. « Mais plus personne n’est
hors du radar », déplore-t-il.
A Berlin, « Batur »
est contacté par
deux agents
depuis la Chine.
« Ils disaient :
“N’oublie pas
qu’on connaît
ta famille” »
« Frérot, ne nous oublie pas »
Batur (le prénom a été modifié),
un étudiant ouïgour d’une trentaine d’années installé à Berlin, a
vu la situation se tendre après
l’arrivée en 2016 d’un nouveau
secrétaire général du Parti communiste à la tête du Xinjiang,
Chen Quanguo, fort de son succès dans la « sécurisation » du Tibet, où il officia précédemment.
Batur commença à cette époque
à être contacté sur WeChat ou
Skype par deux agents en Chine.
« Au début, ils me demandaient
comment allaient mes études, si
j’avais des amis ouïgours. Et puis
ils disaient : “N’oublie pas qu’on
connaît ta famille.” Au bout de
trois mois, ils sont devenus beaucoup plus pressants. J’ai fini par
dire de ne plus appeler, que je les
dénoncerais aux autorités allemandes », dit-il.
A cette époque, la sœur de Batur, rentrée au Xinjiang en 2015
après quatre ans d’études en Turquie, lui avait fait part de son inquiétude, car les personnes revenues de Turquie se faisaient interroger. Il l’avait rassurée. « Mais
tout à coup, en mars 2017, ils ont
confisqué tous les passeports,
dont celui de ma sœur. Le 29 avril,
son dernier message dit : “Frérot,
ne nous oublie pas” », dit-il.
Dans la Ghouta orientale sous les bombes,
tenir le journal du martyre des civils
Au péril de leur vie, des militants syriens documentent les exactions dans l’enclave rebelle
beyrouth - correspondance
L
e danger fait partie de leur
quotidien. Mais avec l’offensive des forces prorégime pour reprendre le contrôle
de la Ghouta orientale, dans la
banlieue de Damas, l’équipe du
Centre de documentation des
violations en Syrie opère plus que
jamais sur le fil du rasoir à
Douma, la localité principale de
l’enclave rebelle.
L’avenir de Douma est l’un des
enjeux de la campagne militaire
en cours et l’objet de tractation
entre belligérants. Si l’armée syrienne et les milices alliées entrent dans Douma, les quatre
membres de l’équipe seront contraints de partir, au risque d’être
arrêtés. Leur organisation, emblématique de l’engagement de
la société civile en zone d’opposition, est trop connue. Son travail
est très respecté par ceux qui enquêtent sur les violences en Syrie. Mais son décompte depuis
2011 des exactions du régime,
ainsi que des factions de l’opposition, dérange.
Il est possible qu’une forme
d’autonomie soit négociée pour
Douma, avec le maintien démilitarisé de Jaïch Al-Islam, le puissant groupe islamiste qui domine la ville, décrit comme « plus
pragmatique » que les autres in-
Dans les locaux
de Douma,
aucune archive
papier n’a été
conservée,
par prudence
surgés locaux par les observateurs proches du pouvoir syrien.
Mais même dans ce cas, les défenseurs des droits de l’homme
pourraient n’avoir d’autre choix
que de s’exiler. Ailleurs en Syrie,
lorsque des accords de « réconciliation » ont été scellés, les activistes de l’opposition ont le plus
souvent dû partir.
Thaer Hijazi, le directeur du bureau de Douma, 30 ans, préfère ne
pas s’attarder sur ces scénarios. Il
vit dans le présent, et dans l’urgence. « On porte la voix des
gens », dit-il. Alors que d’autres acteurs de la société civile de la
Ghouta orientale ont suspendu
leurs activités à cause des bombardements et du chaos, l’équipe
travaille sans répit.
Comme les autres habitants, les
militants se sont retranchés dans
un abri en sous-sol, depuis le
18 février, date du début de l’offensive aérienne des forces loyalistes. Par précaution, il a fallu en-
voyer ce qu’il restait d’archives
électroniques aux collègues réfugiés à l’étranger. Il s’agit maintenant de documenter les événements en cours. Une gageure,
alors que l’étau se resserre. Depuis le 11 mars, l’enclave rebelle a
été divisée en trois poches par les
forces prorégime. « Il est devenu
impossible de se déplacer d’un secteur à l’autre », commente Thaer
Hijazi. Jour après jour, les communications deviennent plus difficiles. Il n’empêche : le bureau
continue de réunir et d’identifier
vidéos et témoignages.
Enlèvement
Dans les locaux de Douma,
aucune archive papier n’a été
conservée, par prudence. Au fil
des ans, le bureau a été touché
par des frappes aériennes du régime à plusieurs reprises. Il a
aussi été attaqué par Jaïch Al-Islam, hostile aux voix dissidentes. Au printemps 2017, le groupe
armé d’inspiration salafiste avait
arrêté ou intimidé des membres
de la société civile. Le centre avait
fermé quelques jours. C’est aussi
à cette faction qu’est imputé l’enlèvement en 2013 de Razan Zaitouneh, cofondatrice du Centre
de documentation des violations, et de trois de ses collègues ;
cette icône de la révolte de 2011
avait fui dans la Ghouta orientale
pour échapper à la traque des
services de sécurité à Damas.
Thaer Hijazi, passé par les bancs
de la faculté de droit avant le conflit, a appris à composer avec les
multiples menaces des deux
camps. « Le danger auquel nous
faisons face existe aussi pour les
autres habitants de Douma », insiste-t-il, refusant de placer les
militants sur un piédestal. A
Douma, les organisations issues
de la société civile, en position
d’infériorité dans un contexte de
guerre où ceux qui portent les armes dominent, sont toutefois
parvenues à s’organiser pour
faire office de vigie et fournir des
services à la population.
Dans ces jours de peur et de fébrilité, les rumeurs ajoutent à l’angoisse. Rien ne perce des négociations en cours. Les tractations se
déroulent entre acteurs militaires
et les civils n’ont pas voix au chapitre. Thaer Hijazi et ses coéquipiers savent qu’ils écrivent, en direct, une partie de la mémoire de
la Ghouta orientale. Mais leur objectif va plus loin, comme l’indique Mona Zeineddine, exilée en
Europe et chargée de plaidoyer
pour le Centre de documentation
des violations : « Le plus important, pour nous, est de collecter ces
données pour l’avenir, afin de servir les efforts de justice. » p
laure stephan
Batur appelle sa mère, qui lui reproche de « faire des choses pas
bien » – comprendre, participer à
des manifestations de la communauté ouïgoure en exil – et lui interdit de la rappeler. En mai 2017,
ses amis et parents le bloquent sur
leur messagerie. Seul un ami vivant en Chine intérieure le contacte pour dire qu’à son passage
dans son village, il a vu sa maison
déserte et bouclée. Sa sœur, a-t-il
appris, avait été condamnée à huit
ans de prison. Son frère, qui a déjà
fait deux ans de prison, avait aussi
de nouveau été arrêté. Il ne sait pas
où se trouve sa mère, craint qu’elle
soit en centre d’« éducation ».
A Berlin, Batur et ses amis
ouïgours n’ont plus qu’un sujet
quand ils se retrouvent : le sort des
leurs au Xinjiang. « Ceux qui viennent comme moi du sud du Xinjiang ont en général un membre de
leur famille en centre de rééducation, et un en prison. Dans le nord
du Xinjiang, les gens restent internés six mois puis ressortent, dit-il.
Dans le sud, on n’a plus de nouvelles une fois qu’ils sont en centre. » p
brice pedroletti
et harold thibault (à paris)
Quatre explosions
sèment l’effroi à Austin
La police américaine ne parvient pas
à identifier l’auteur de cette série d’attaques
washington – correspondant
P
as d’indices, pas de motifs :
le mystère reste entier à
Austin (Texas), théâtre depuis le 2 mars d’une série d’explosions qui ont tué à ce jour deux
personnes. La première bombe a
été déposée devant le domicile
d’Anthony Stephan House, un
Afro-Américain de 39 ans employé dans le bâtiment. Il est mort
sur le coup. Dix jours plus tard,
l’explosion d’un paquet piégé similaire tue un lycéen noir de
17 ans, Draylen Mason, qui connaissait la première victime.
Le même jour, un autre engin
blesse grièvement, dans un autre
quartier de la ville, une habitante
d’origine hispanique, sans lien de
parenté cette fois-ci avec les deux
premières cibles visées. La piste de
crimes motivés par la haine raciale
commence à prendre corps.
Elle a été remise en cause dimanche 18 mars par une quatrième explosion, qui a blessé deux jeunes
hommes blancs de 22 et 23 ans.
Leur identité n’a pas été dévoilée.
Contrairement aux premières explosions, il ne s’agit pas d’un colis
piégé. Les victimes ont manifestement actionné la mise à feu de la
bombe en marchant sur un déclencheur installé dans une rue.
« Au regard de ce changement de
méthode vers un dispositif plus
élaboré, le ou les suspects auxquels
nous avons affaire ont un niveau de
sophistication peut-être plus élevé
que nous ne le pensions », a commenté le chef de la police d’Austin,
Brian Manley. Ce dernier est convaincu d’être confronté à une
seule et même équipe, compte
tenu des similitudes repérées sur
les quatre bombes.
Plusieurs centaines d’appels
Une récompense de 115 000 dollars a été offerte dans l’espoir
d’obtenir des informations. Plus
de 350 agents de la police fédérale
ont été déployés dans la région
pour aider la police locale, qui a
reçu par ailleurs plusieurs centaines d’appels à propos de colis jugés suspects.
Cette psychose n’est pas sans
rappeler celle créée par Theodore
John Kaczynski, alias « Unabomber », qui avait multiplié les attaques de ce type pendant près de
vingt ans, de 1978 à 1995. Ce militant néo-luddite – opposé au progrès technologique – vivait retiré
dans une cabane dans le Montana. Il avait été démasqué lorsqu’il était parvenu à faire publier
à force de chantage un long manifeste par la presse américaine.
Il a plaidé coupable en 1998 et a
été condamné à la prison à perpétuité. p
gilles paris
international | 5
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
« MBS » en mission de séduction aux Etats-Unis
Le prince héritier saoudien espère améliorer l’image du royaume par une longue visite chez son allié américain
washington - correspondant
L
es meilleures relations
du monde n’empêchent
pas les désagréments.
Mohammed Ben Salman
Al Saoud devrait en faire l’expérience au cours de ses trois semaines de tournée à travers les EtatsUnis. Le prince héritier saoudien
devait commencer par la Maison
Blanche, mardi 20 mars, où
Donald Trump prévoyait de lui
réserver un accueil chaleureux.
Ce dernier garde en effet un excellent souvenir de Ryad, la capitale saoudienne, et lieu de son premier déplacement à l’étranger en
tant que président. Des contrats
d’armement mirifiques avaient
alors été annoncés, sans que l’on
sache aujourd’hui ce qui s’est concrétisé. De son côté, le prince héritier a su nouer une relation étroite
avec le gendre du président, Jared
Kushner. Sa visite « pave la voie
vers une prochaine intronisation »
à la place de son père, estime
Joseph Bahout, du Carnegie Endowment for International Peace,
un think tank de Washington.
Donald Trump et Mohammed
Ben Salman partagent la même
détestation de l’Iran, la puissance
régionale qui obsède le royaume
saoudien. Le président des EtatsUnis l’a redit le 13 mars à l’occasion
d’un déplacement dans une base
des Marines en Californie. « Partout où on va au Moyen-Orient,
c’est l’Iran, l’Iran, l’Iran. Derrière
chaque problème, on trouve
l’Iran », a-t-il assuré. Le ministre
saoudien des affaires étrangères,
Adel Al-Joubeir, a opposé lundi à
Washington « deux visions antagonistes » dans la région, celle de « la
lumière », portée par Riyad, et celle
« des ténèbres » poussée selon lui
par Téhéran. Sur la chaîne de télévision CBS, le prince héritier – également désigné par l’acronyme
« MBS », a comparé les ambitions
territoriales prêtées au Guide suprême iranien Ali Khamenei à celles d’Adolf Hitler.
Stopper le soutien américain
Mais cette concordance de vues ne
masque pas des différends. La
guerre conduite au Yémen depuis
2015 par Mohammed Ben Salman
pour contrer une insurrection jugée téléguidée par Téhéran, ne
cesse d’alarmer Washington. En
réaction à cet enlisement et à la
crise humanitaire inouïe que cette
intervention a générée, deux projets de loi circulent actuellement
au Sénat pour limiter, ou même
totalement stopper le soutien
américain à son allié saoudien.
La querelle qui oppose au Qatar
les Emirats arabes unis et l’Arabie
saoudite est, par ailleurs, perçue
comme inutile par l’administration américaine. Cette dernière es-
Donald Trump et
Mohammed Ben
Salman partagent
la même
détestation
de l’Iran
père pouvoir convoquer, d’ici à
l’été, un sommet permettant de
mettre en scène une réconciliation entre les pays de la rive arabe
du Golfe face à l’Iran. Ces deux sujets devaient être abordés mardi,
sans garantie de résultats. Simon
Henderson, du Washington Institute for Near East Policy, un think
tank de Washington, écarte toute
concession sur le Yémen de la part
d’un MBS qui n’envisage, selon lui,
« rien d’autre qu’une victoire »,
pourtant de plus en plus illusoire.
Bernard Haykel, un spécialiste de
l’Arabie saoudite qui enseigne à
Princeton, n’est guère plus optimiste sur le conflit qui paralyse ces
monarchies pétrolières et gazières. « La cassure avec le Qatar est sérieuse et il faudra du temps pour la
résorber », estime-t-il. Après MBS,
la Maison Blanche devrait accueillir le prince héritier d’Abou
Dhabi, Mohammed Ben Zayed AlNahyane, ainsi que l’émir du Qatar,
Tamim Ben Hamad Al-Thani.
Les ambitions de Riyad à propos
du nucléaire civil ne suscitent pas
non plus l’enthousiasme de
Washington, qui ne souhaite pas
que les Saoudiens puissent maîtriser un jour l’ensemble de la filière,
y compris l’enrichissement. De
passage dans la capitale fédérale
début mars, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a
signifié également son opposition
en dépit de convergences grandissantes avec Riyad.
Après sa visite à Donald Trump,
MBS devra séduire les investisseurs américains. Il a besoin d’eux,
en effet, pour accélérer la transi-
La guerre menée
au Yémen pour
contrer une
insurrection
jugée téléguidée
par Téhéran ne
cesse d’alarmer
Washington
tion d’un pays qui repose uniquement sur une rente pétrolière insuffisante actuellement pour
équilibrer les finances publiques
compte tenu des prix du baril.
Concentration de pouvoirs
L’impétueux prince héritier aura
fort à faire pour corriger l’image
désastreuse laissée par l’opération menée au nom de la lutte
contre la corruption qui s’est traduite, en novembre 2017, par l’arrestation de dizaines de personnalités saoudiennes. Retenues
dans un hôtel de luxe de Riyad
converti en prison, elles ont été en
grande majorité libérées après
versement de véritables rançons.
MBS pourra mettre en avant les
transformations sociales pour lesquelles il milite, la création d’une
industrie du loisir, ou la liberté de
conduire donnée aux femmes. Il
n’est pas sûr qu’elles suffisent à
gommer l’effet négatif créé par
une concentration de pouvoirs
sans précédent depuis la création
du royaume et par la mise au pas
de toute forme d’opposition.
Reflet des incertitudes que cette
verticale du pouvoir imposée à
marche forcée entraîne, le Wall
Street Journal a assuré lundi que
l’introduction en Bourse d’une
partie du capital de la puissante
compagnie pétrolière saoudienne Aramco pourrait se faire
sur le marché saoudien, et non
sur une grande place occidentale
comme New York ou Londres.
Cette décision serait motivée par
des considérations juridiques, selon le quotidien, les structures de
l’Aramco étant pour l’instant incompatibles avec les exigences
d’une telle cotation.
La hausse des prix du pétrole est
également avancée par le Wall
Street Journal pour expliquer le
choix du marché saoudien. Le
royaume a besoin de la manne de
2 000 milliards de dollars (1 620
milliards d’euros) que l’opération
pourrait dégager pour traduire
dans les faits la modernisation
envisagée par le prince héritier
dans un projet ambitieux.
Dans un article qui sera publié
en avril par la revue Foreign Affairs, F. Gregory Gause, de la Texas
A & M University, reconnaît à Mohammed Ben Salman « la volonté
évidente de secouer le système ».
Mais il ajoute que son hégémonie
prive désormais le royaume des
freins qui lui ont permis pendant
des décennies de surmonter avec
succès de nombreuses crises régionales. Il n’est pas le seul, aux
Etats-Unis, à s’interroger sur les
capacités du prince héritier à gagner son pari. p
LE PROFIL
Mohammed Ben Salman
Nommé ministre de la défense
en 2015 par son père, le roi
Salman, Mohammed Ben
Salman, dit « MBS », a été
promis au trône saoudien
en juin 2017 quand le souverain
a déposé le prince héritier
Mohammed Ben Nayef. Agé de
32 ans, partisan de l’ouverture de
la société et de l’économie, mais
aussi d’une diplomatie coup de
poing, MBS a plongé le royaume
dans deux crises internationales
en envoyant, en mars 2015,
l’aviation saoudienne à l’assaut
des rebelles houthistes du
Yémen, puis en décrétant,
en juin 2017, un embargo
diplomatico-économique
contre le petit émirat du Qatar.
gilles paris
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6 | planète
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
En 15 ans, 30 % des oiseaux des champs ont disparu
Le déclin catastrophique observé en France par les chercheurs est largement dû aux pratiques agricoles
L
e printemps risque fort
d’être silencieux. Le Muséum national d’histoire
naturelle (MNHN) et le
Centre national de la recherche
scientifique (CNRS) publient,
mardi 20 mars, les résultats principaux de deux réseaux de suivi
des oiseaux sur le territoire français et évoquent un phénomène
de « disparition massive », « proche de la catastrophe écologique ».
« Les oiseaux des campagnes françaises disparaissent à une vitesse
vertigineuse, précisent les deux
institutions dans un communiqué commun. En moyenne, leurs
populations se sont réduites d’un
tiers en quinze ans. »
Attribué par les chercheurs à l’intensification des pratiques agricoles de ces vingt-cinq dernières années, le déclin observé est plus
particulièrement marqué depuis
2008-2009, « une période qui correspond, entre autres, à la fin des
jachères imposées par la politique
agricole commune [européenne],
à la flambée des cours du blé, à la
reprise du suramendement au nitrate permettant d’avoir du blé surprotéiné et à la généralisation des
néonicotinoïdes », ces fameux insecticides neurotoxiques, très persistants, notamment impliqués
dans le déclin des abeilles, et la raréfaction des insectes en général.
Plus inquiétant, les chercheurs
observent que le rythme de disparition des oiseaux s’est intensifié
ces deux dernières années.
« Quelques rescapés »
Le constat est d’autant plus solide qu’il est issu de deux réseaux
de surveillance distincts, indépendants et relevant de deux méthodologies différentes. Le premier, le programme STOC (Suivi
temporel des oiseaux communs)
est un réseau de sciences participatives porté par le Muséum
national d’histoire naturelle. Il
La raréfaction
est plus marquée
depuis
2008-2009, avec,
entre autres, la
fin des jachères
imposées
et la flambée
des cours du blé
rassemble les observations d’ornithologues professionnels et
amateurs sur l’ensemble du territoire et dans différents habitats
(ville, forêt, campagne). Le second s’articule autour de
160 points de mesure de 10 hectares, suivis sans interruption depuis 1994 dans la « zone-atelier »
du CNRS Plaine et val de Sèvre, où
des scientifiques procèdent à des
comptages réguliers.
« Les résultats de ces deux réseaux
coïncident largement et notent une
chute marquée des espèces spécialistes des plaines agricoles, comme
l’alouette », constate l’écologue
Vincent Bretagnolle, chercheur au
Centre d’études biologiques de
Chizé, dans les Deux-Sèvres (CNRS
et université de La Rochelle). Ce qui
est très inquiétant est que, sur notre
zone d’étude, des espèces non spécialistes des écosystèmes agricoles,
comme le pinson, la tourterelle, le
merle ou le pigeon ramier, déclinent également. »
Sur la zone-atelier du CNRS
– 450 km2 de plaine agricole étudiés par des agronomes et des
écologues depuis plus de vingt
ans –, la perdrix est désormais
virtuellement éteinte. « On note
de 80 % à 90 % de déclin depuis le
milieu des années 1990, mais les
derniers spécimens que l’on rencontre sont issus des lâchers
Une perdrix rouge dans la plaine de la Crau (Bouches-du-Rhône). MCPHOTO/PICTURE ALLIANCE/BLICKWINKEL/MAXPPP
d’automne, organisés par les chasseurs, et ils ne sont que quelques
rescapés », précise M. Bretagnolle.
Pour le chercheur français, « on
constate une accélération du déclin à la fin des années 2000, que
l’on peut associer, mais seulement
de manière corrélative et empirique, à l’augmentation du recours à
certains néonicotinoïdes, en particulier sur le blé, qui correspond à
un effondrement accru de populations d’insectes déjà déclinantes ».
A l’automne 2017, des chercheurs
allemands et britanniques conduits par Caspar Hallmann (université Radboud, Pays-Bas) ont,
pour la première fois, mis un chiffre sur le déclin massif des invertébrés depuis le début des années
1990 : selon leurs travaux, publiés
dans la revue PloS One, le nombre
d’insectes volants a décliné de 75 %
à 80 % sur le territoire allemand.
Des mesures encore non publiées, réalisées en France dans la
Les pesticides néonicotinoïdes ne tuent pas que les insectes
en détruisant les populations d’insectes,
les insecticides néonicotinoïdes ont un impact sur les ressources alimentaires de
nombreuses espèces d’oiseaux. Mais ils ont
également un impact direct sur les oiseaux
des champs, qui peuvent s’empoisonner en
consommant des semences traitées aux
« néonics » – c’est-à-dire enrobées de la
substance toxique avant d’être semées.
Dans le cadre du programme de phytopharmacovigilance piloté par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), des chercheurs conduits par Florian
Millot et Elisabeth Bro (Office national de la
chasse et de la faune sauvage, ONCFS) ont
passé en revue 101 foyers de mortalité
d’oiseaux sauvages, totalisant plus de
730 animaux morts. Dans ces incidents rap-
portés entre 1995 et 2014 par le réseau de
surveillance des mortalités de la faune, les
analyses ont révélé l’implication de l’imidaclopride – le néonicotinoïde le plus courant.
Dans 70 % des cas, les auteurs jugent probable
le lien de causalité avec la mort des animaux.
Troubles comportementaux
Au total, onze espèces d’oiseaux sont concernées, les principales étant la perdrix
grise, le pigeon biset et le pigeon ramier.
« Ces résultats de terrain montrent que dans
les conditions réelles d’utilisation de l’imidaclopride en traitement de semences, les
oiseaux sauvages granivores sont régulièrement exposés à cette substance, détaille
l’ONCFS dans un communiqué. Les effets
provoqués par ces expositions peuvent entraîner des mortalités directes par intoxica-
tion et indirectes, par exemple en induisant
des troubles comportementaux et donc une
plus grande vulnérabilité aux prédateurs. »
Les auteurs concluent que des cas d’empoisonnement d’oiseaux à l’imidaclopride ayant été régulièrement constatés
au fil des ans, il est possible que ces incidents ne soient pas le fait d’une mauvaise
utilisation de cette technologie – lors du
semis, des semences enrobées n’ayant pas
été enfouies dans le sol demeurent en surface, où elles peuvent être consommées
par des animaux. En outre, le réseau de
surveillance utilisé par les chercheurs
étant « opportuniste » (aucune recherche
active et systématique n’est opérée), l’ampleur de ces empoisonnements demeure
une question ouverte. p
s. fo.
zone-atelier Plaine et val de Sèvre,
sont cohérentes avec ces chiffres.
Elles indiquent que le carabe, le
coléoptère le plus commun de ce
type d’écosystème, a perdu près
de 85 % de ses populations au
cours des vingt-trois dernières
années, sur la zone étudiée par les
chercheurs du CNRS.
« Tendance lourde »
« Or de nombreuses espèces
d’oiseaux granivores passent par
un stade insectivore au début de
leur vie, explique Christian Pacteau, référent pour la biodiversité
à la Ligue de protection des
oiseaux (LPO). La disparition des
invertébrés provoque donc naturellement un problème alimentaire profond pour de nombreuses
espèces d’oiseaux et ce problème
demeure invisible : on va accumuler de petites pertes, nid par nid,
qui font que les populations ne
sont pas remplacées. »
La disparition en cours des
oiseaux des champs n’est que la
part observable de dégradations
plus profondes de l’environnement. « Il y a moins d’insectes,
mais il y a aussi moins de plantes
sauvages et donc moins de graines, qui sont une ressource nutritive majeure pour de nombreuses
espèces, relève Frédéric Jiguet,
professeur de biologie de la con-
servation au Muséum et coordinateur du réseau d’observation
STOC. Que les oiseaux se portent
mal indique que c’est l’ensemble de
la chaîne trophique [chaîne alimentaire] qui se porte mal. Et cela
inclut la microfaune des sols, c’està-dire ce qui les rend vivants et permet les activités agricoles. »
La situation française n’est pas
différente de celle rencontrée
ailleurs en Europe. « On est dans
la continuité d’une tendance
lourde qui touche l’ensemble des
pays de l’Union européenne »,
note M. Jiguet.
Est-elle réversible ? « Trois pays,
les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni, ont mis en œuvre des politiques nationales volontaristes
pour inverser cette tendance
lourde, en aménageant à la
marge le modèle agricole dominant, explique Vincent Bretagnolle. Aucun de ces trois pays
n’est parvenu à inverser la tendance : pour obtenir un effet tangible, il faut changer les pratiques
sur des surfaces considérables. Sinon, les effets sont imperceptibles.
Ce n’est pas un problème d’agriculteurs, mais de modèle agricole : si on veut enrayer le déclin
de la biodiversité dans les campagnes, il faut en changer, avec les
agriculteurs. » p
stéphane foucart
« On assiste à un effondrement de la biodiversité sauvage »
Pour le biologiste Romain Julliard, l’érosion frappe tous les échelons : insectes, dont papillons et pollinisateurs, flore adventice et oiseaux
R
ENTRETIEN
omain Julliard est chercheur en biologie de la
conservation au Muséum
national d’histoire naturelle. Il
s’alarme du déclin des « espèces
communes de nos campagnes ».
Que pensez-vous des chiffres
sur le déclin des oiseaux ?
On sait depuis longtemps que
les oiseaux déclinent en milieu
agricole, mais on pensait que l’essentiel de ce phénomène datait
des années 1980, avec l’intensification des pratiques agricoles et
l’usage de pesticides tels le DDT, et
qu’on avait atteint une sorte de
plateau dans les années 2000. Il
est extrêmement alarmant de
constater que non seulement
cette érosion se poursuit, mais
également qu’elle s’amplifie.
Nous sommes confrontés à un
effondrement qui concerne
aujourd’hui tous les échelons de la
biodiversité sauvage dans ces paysages agricoles : les insectes, dont
les papillons et les pollinisateurs,
la flore adventice [non voulue par
les agriculteurs et souvent considérée comme mauvaise herbe] et les
oiseaux. Et ce, alors que nous
n’avons jamais autant consacré
d’argent et d’investissement pour
prendre des normes environnementales ou soutenir l’agriculture
biologique. C’est sidérant.
Quel est l’impact d’une telle
érosion de ces vertébrés ?
Les oiseaux sont des espèces relativement résilientes, en raison
de leurs larges aires géographiques, d’une certaine longévité et
d’une alimentation diversifiée.
Ils arrivent en bout de chaîne.
Lorsqu’ils déclinent, cela indique
que toutes les autres espèces en
font de même.
Au-delà, c’est une valeur patrimoniale que nous sommes en
train de perdre : nous avons façonné depuis des milliers d’années des paysages dans lesquels
on entend des oiseaux chanter.
En dépendent une forme de bienêtre, de qualité de vie, en plus du
tourisme. Alouettes, perdrix, linottes : autant de noms familiers
d’une biodiversité ordinaire qui
va bientôt nous manquer.
On parle de sixième extinction
de masse à l’échelle planétaire…
Le déclin des oiseaux s’inscrit
dans une tendance globale à l’accélération de l’érosion de la biodiversité. Il y a la disparition des espèces, qui a lieu à un rythme cent
à mille fois plus rapide que par le
passé, mais il est très inquiétant
de mesurer également le recul des
populations (en nombre d’individus) et de constater qu’il touche
les espèces communes de nos
campagnes. L’ampleur de ce phénomène nous avait échappé.
Si rien ne change, on peut craindre des disparitions d’espèces
dans les prochaines décennies,
comme l’outarde canepetière, l’un
des oiseaux les plus menacés des
plaines cultivées de France : il a
perdu 95 % de ses effectifs en cinquante ans et il ne subsiste plus
que dans une petite poche dans les
Deux-Sèvres – malgré l’instauration de zones de protection et de
plans de restauration.
Comment peut-on limiter
ce phénomène ?
Il s’agit tout d’abord de réduire
l’intensification de l’agriculture.
Ensuite, nous devons trouver des
mécanismes pour rémunérer les
efforts des agriculteurs pour
maintenir la biodiversité et les
paysages – par exemple, une certification des cultures qui seraient favorables à la faune et à la
flore. Ils savent comment le faire
mais ils doivent y trouver un intérêt économique.
Aujourd’hui, les politiques de
conservation de la biodiversité ne
sont pas suffisamment efficaces :
on subventionne la réalisation,
plus que les résultats. C’est par
exemple le cas lorsqu’on rembourse les agriculteurs qui ont
planté des haies. On ne tient pas
compte des espèces choisies – les
haies viennent de pépiniéristes,
plutôt que de prendre des arbres
qui poussent spontanément dans
la parcelle –, du lieu où elles doivent être plantées, ni de comment
les gérer par la suite. Nous devons
aller vers un changement de paradigme : incorporer la biodiversité
sauvage dans le modèle économique des exploitations agricoles. p
propos recueillis
par audrey garric
FRANCE
Mélenchon soumis à l’unité des gauches
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
|7
Avant la journée de mobilisation du 22 mars, un front commun a été impulsé par Olivier Besancenot
P
arfois les plus vieux adages sont ceux qui résonnent le mieux avec l’actualité. « Marcher séparément, frapper ensemble » : ce slogan qui incarne la stratégie de
front unique, souvent utilisé par
les militants se réclamant de Léon
Trotski, colle parfaitement à l’initiative d’Olivier Besancenot, porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), d’appeler à un rassemblement des forces de gauche
pour la journée de mobilisation
des fonctionnaires et des cheminots du 22 mars.
L’ancien candidat à la présidentielle en 2002 et 2007 a impulsé
un « front commun » à gauche. Le
but : faire plier le gouvernement
en montrant que l’unité syndicale
se traduit par une unité politique.
« C’est une bataille sociale importante, on est tous concernés. Il y a
une pression sur toutes les organisations, cela nous dépasse. Ce serait incompréhensible de ne rien
faire. On cherche à donner un cadre à l’unité », note M. Besancenot.
L’appel de M. Besancenot a reçu
des réponses positives des principaux acteurs de la gauche. Une
« déclaration unitaire » réunissant
un spectre très large d’organisations – d’Alternative libertaire à
Nouvelle Donne, en passant par
Europe Ecologie-Les Vers, le Parti
communiste français (PCF), Génération.s, le NPA, les députés de La
France insoumise (LFI), etc. – a été
diffusé lundi. Une tribune est en
préparation et une conférence de
presse devrait avoir lieu jeudi matin, réunissant, entre autres,
Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, Benoît Hamon, Olivier
Besancenot et… un cadre de LFI.
« On n’est pas sûrs de la participation de Jean-Luc Mélenchon », note-t-on au NPA.
L’union s’arrêtera en revanche
aux portes du Parti socialiste, qui
n’a pas été convié. « On ne leur a
pas proposé, c’est vrai. C’est un parti
qui a beaucoup privatisé lorsqu’il
était au gouvernement. Ce que l’on
veut, c’est montrer l’unité à gauche
du PS », explique Sandra Simplon,
membre de la direction du NPA.
Olivier Faure, le nouveau premier
secrétaire du PS, défilera donc
sans les autres leaders de la gauche, jeudi à Paris.
L’initiative de M. Besancenot est
maligne a plus d’un titre. Cela lui
permet d’abord de remettre en
avant son organisation, le NPA, qui
est en perte de vitesse. Depuis
quelques semaines, le commu-
Olivier
Besancenot,
lors d’une
manifestation
contre la réforme
du code du travail,
à Paris, en
septembre 2017.
SADAK SOUICI/LE PICTORIUM
niste révolutionnaire ne ménage
pas ses efforts et court de plateaux
télé en studio radio pour appeler à
la mobilisation. Ensuite, en proposant l’unité, il oblige chacun de ses
homologues à le suivre, car une
défection serait incompréhensible aux yeux du « peuple de gauche ». C’est le cas de M. Mélenchon
qui se retrouve coincé.
Recomposition des alliances
Le député des Bouches-du-Rhône
le répète sans cesse : pour lui et
les « insoumis », le retour aux
« cartels » des gauches est une erreur stratégique car c’est une
forme de mobilisation qu’ils estiment dépassée. La France insoumise raisonne à l’inverse. Elle
veut être hégémonique à gauche,
créer les conditions de dépassement des anciennes structures
« en fédérant le peuple » autour de
son projet politique. C’est ce qui
les a poussés, en septembre, lors
des mobilisations contre la réforme du code du travail, à orga-
niser leur « marche contre le coup
d’Etat social », se brouillant à la
fois avec les autres organisations
politiques de gauche et avec des
syndicats qui furent échaudés
par la manière de faire de JeanLuc Mélenchon.
Mais cela ne s’est pas avéré
payant. La réforme est passée et
M. Mélenchon a même concédé
« le point » de cette première manche à Emmanuel Macron. Six mois
plus tard, M. Mélenchon n’est pas
en position de force pour imposer
ses vues. Il a donc été contraint
d’accepter, avec réticence, l’initiative de M. Besancenot. Le groupe
parlementaire de La France insoumise a ainsi affirmé que ses députés « s’associeront à toutes les initiatives d’union pour fortifier la
lutte qui s’engage ».
De son côté, Jean-Luc Mélenchon, a écrit sur son blog qu’il « appuie personnellement toutes les initiatives visant à regrouper des forces pour cette bataille ». Le service
minimum. Si certains cadres « in-
soumis », comme Clémentine
Autain se sont tout de suite dits intéressés par la démarche unitaire,
d’autres goûtent peu cette manière de leur forcer la main.
« Oui, Besancenot nous oblige à
faire l’unité. Mais ça ne compte pas,
ça, ce sont des gamineries. Ils veulent une photo avec tout le monde ?
Ils l’auront. Et après ? Faire des meetings à la Bellevilloise avec vingtcinq orateurs, ça va changer les
choses ? Besancenot est dans
l’union de la gauche, après avoir
fait exploser le NPA sur une ligne
sectaire. Et là, il répète tout ce que
dit Hamon », fulmine un député
LFI avant de conclure : « Ce qui
compte, c’est la mobilisation sociale, pas ça. »
Pour La France insoumise, cette
unité temporaire de la gauche, relèverait presque d’une conjuration
des autres formations pour « casser la dynamique de Jean-Luc Mélenchon ». C’est vrai que les autres
organisations politiques se sont
vite engouffrées dans la brèche
« Ils veulent
une photo avec
tout le monde ?
Il l’auront. Et
après ? », fulmine
un député LFI
ouverte par M. Besancenot, mettant la pression sur LFI. Pierre Laurent a immédiatement répondu
favorablement, affirmant qu’il
souhaitait une « expression commune des différents dirigeants ».
Benoît Hamon, dans un entretien
au Journal du dimanche du 18 mars
a appelé M. Mélenchon à « abandonner sa stratégie solitaire » : « Il y
a une unité syndicale, il doit y avoir
une unité politique. » Guillaume
Balas, bras droit de M. Hamon rappelle que leur jeune mouvement
« a toujours dit oui à l’unité. C’est
une constante. On est ravi de ce que
dit Olivier Besancenot ».
Au-delà de l’unité politique
autour de la mobilisation du
22 mars, ce qui se joue à moyen
terme est la recomposition des alliances à gauche, notamment
pour les élections européennes
de 2019. Le jeu est encore très
ouvert et incertain. Beaucoup
craignent, avec la multiplication
des listes, une dispersion des voix
et cherchent des partenaires ou
font monter les enchères.
Les Verts et La France insoumise, veulent partir seuls quand
Benoît Hamon tente de convaincre des partenaires de le rejoindre
dans sa liste avec Diem25, le mouvement de Yanis Varoufakis, ancien ministre grec des finances.
Les communistes, eux, n’ont pas
encore pris de décision. Le combat pour l’unité à gauche est donc
loin d’être fini. Et il pourrait se résumer à un trait d’esprit de
Woody Allen : « Je ne ferai jamais
partie d’un club qui m’accepterait
pour membre. » p
abel mestre
Avec son école, LFI rêve de gagner la « bataille culturelle »
Le dernier cours sur le nucléaire a été suivi par 17 000 personnes, selon le mouvement qui a organisé une votation citoyenne sur le sujet
D
ans un immeuble du 10e
arrondissement de Paris,
Martine Billard, co-animatrice du livret « planification
écologique » du programme présidentiel de Jean-Luc Mélenchon, est
venue démontrer, dans le cadre de
l’« école de formation insoumise »,
qu’il est possible de sortir du nucléaire en 2050, proposition défendue par La France insoumise (LFI).
Face à elle, trois élèves seulement. La faute à un mail d’inscription qui n’a pas été envoyé aux
personnes résidant en Ile-deFrance, justifient les organisateurs. Les trois auditeurs, chacun à
un coin de la salle, écoutent avec
attention tout en prenant des notes. Martine Billard, badge antinucléaire épinglé à sa veste, reste concentrée sur la caméra.
L’affluence en classe n’est pas au
rendez-vous mais la démonstration est retransmise sur la chaîne
YouTube du mouvement, le véritable auditoire de cette leçon. Pen-
dant une heure, Martine Billard
contredit d’abord les arguments
du camp opposé : « On dit que le
nucléaire est important pour notre
autonomie énergétique mais nous
importons de l’uranium du Kazakhstan ! » L’ex-députée des Verts
(2002 à 2009), puis du Parti de gauche (jusqu’à la fin de son mandat
en 2012) conclut son discours avec
la proposition insoumise : la sortie
totale du nucléaire en 2050. Elle
propose notamment, pour y arriver, « la sobriété énergétique »,
c’est-à-dire consommer moins.
« Martine Billard m’a convaincu,
mais pour tout dire je l’étais déjà
avant », confie Virgile Thiévenaz,
24 ans, militant à LFI depuis un
peu plus d’un an. Ce doctorant en
physique, est ravi d’avoir assisté à
la présentation. De quoi « récupérer des arguments », pour la campagne sur la sortie du nucléaire.
Ce deuxième cours proposé par
LFI dans le cadre de son « école de
formation insoumise », lancée en
février, précédait la votation citoyenne organisée par le mouvement du 11 du 18 mars. Une réussite puisque 315 000 personnes
ont participé à ce scrutin, selon le
mouvement. Au terme de cette
consultation organisée sur Internet et dans 2 000 lieux physiques,
les électeurs ont approuvé la sortie
du nucléaire, avec 93,13 % des voix.
Ecole avant tout virtuelle
Tous réseaux confondus – Facebook, Twitter et YouTube – « ils
sont 17 000 personnes à suivre le
cours, avance Thomas Guénolé,
coresponsable de l’école. 3 000 de
moins seulement qu’en février ».
Une école avant tout virtuelle,
donc. Une façon de proposer à tout
le monde, « insoumis » ou non, un
cours gratuit. Après sa présentation, Mme Billiard répondra aux
questions posées par les internautes sur le chat YouTube.
En réalité, ce dispositif permet,
sans engager de frais importants, à
LFI de sensibiliser un grand nombre de personnes aux thématiques défendues par le mouvement. Cette étape « d’éducation populaire » est essentielle dans la
« bataille culturelle » que les « insoumis » entendent mener pour
conquérir le pouvoir. Ainsi, lors
d’une réunion devant les collaborateurs parlementaires de LFI, le
14 février, Jean-Luc Mélenchon déclarait : « L’hégémonie culturelle se
gagnera par la production d’un
imaginaire collectif, s’incarnant
par des mots et des personnages
dans leur manière d’être. »
« Avec ces cours, tout militant
pourra avoir une parole, une analyse », fait valoir Thomas Guénolé.
Officiellement, l’objectif est de
casser la structure horizontale. Le
coresponsable de l’école explique
vouloir dépasser l’opposition entre les « cols blancs » (les responsables des partis) qui exposent les
principes, et les « cols bleus » (les
militants) qui répètent la doxa du
parti et jouent les petits soldats,
collant des affiches et distribuant
des tracts.
Manon Le Bretton, coresponsable de l’école venue présenter la
séance, se défend toutefois de ne
mettre en place qu’un organe de
formation des « insoumis » : « On
veut aussi toucher un plus large public en proposant le cours à tout le
monde. Certains vont s’intéresser
au thème traité sans forcément être
militants. » L’école devient alors
un outil pour toucher un plus
large public. « Nous sommes dans
le souci constant d’élargir la base »,
ajoute-t-elle.
Parmi les trois élèves ayant participé au cours sur le nucléaire, figure l’archétype des personnes visées. Présent ce jour-là, un étudiant en master de droit ne s’intéresse au mouvement que « depuis
quelques mois ». Il n’a pas encore
eu le « déclic » et n’est pas prêt à
prendre sa carte pour le mouvement. S’il est venu, c’est surtout
pour parler nucléaire. « Je m’interroge sur les modalités de sortie,
parce que 75 % de notre énergie provient des centrales. Je ne pense pas
que nous devons arrêter du jour au
lendemain. La France risquerait un
déclassement », s’inquiète-t-il.
Les thèmes des séances de
l’« école insoumise » ont été, en
partie, choisis lors de la convention du mouvement à ClermontFerrand, en novembre 2017. Viennent s’ajouter des sujets d’actualité jugés incontournables. « Le
31 mars, nous aborderons l’analyse
du système médiatique de LFI, car
nous estimons que son traitement
par les médias est défaillant »,
glisse Thomas Guénolé. L’école
abordera ensuite la pauvreté, le
21 avril, tout en continuant à mettre en ligne des tutoriels plus pratiques pour apprendre à organiser
une manifestation, une « nuit des
écoles » ou même à écrire une
chanson « insoumise ». p
élisa centis
8 | france
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Assurance-chômage :
les syndicats, entre
scepticisme et prudence
La ministre du travail leur a dévoilé, lundi,
ses intentions sur le contrôle des chômeurs
L
es syndicats sont d’humeur
sombre après avoir pris connaissance des derniers arbitrages du gouvernement sur la réforme de l’assurance-chômage.
Reçus, lundi 19 mars, au ministère
du travail, en compagnie des organisations patronales, ils ont été informés des intentions de l’exécutif
sur deux aspects très sensibles du
dossier : le contrôle des demandeurs d’emploi et la gouvernance
de l’Unédic – l’association paritaire qui gère le régime.
Premier sujet nourrissant les
craintes : la modification de
l’échelle des sanctions applicables
aux chômeurs, dont les grandes lignes avaient été révélées dans Le
Monde du 17 mars. Ceux qui ne recherchent pas activement un
poste seront plus sévèrement punis qu’aujourd’hui – avec une radiation d’un mois, pour le premier
manquement. A l’inverse, les personnes qui ne se rendent pas à un
rendez-vous chez Pôle emploi sortiront des listings pour des durées
moins longues (quinze jours pour
le premier « loupé »).
Autre confirmation : la mise en
place d’un journal de bord que le
demandeur d’emploi devra remplir chaque mois pour mentionner les démarches accomplies en
vue de retrouver un poste. Le dispositif sera expérimenté dans
deux régions en 2019 et généralisé
s’il s’avère probant. Enfin, la notion d’offre raisonnable d’emploi
(ORE) est maintenue, mais sous
une version nouvelle : elle fera
l’objet d’une discussion entre le
chômeur et son conseiller Pôle
FO dénonce
« la surprise du chef »
Michel Beaugas (FO) a dénoncé,
lundi 19 mars, le fait que les
140 millions d’euros prévus pour
l’assurance-chômage des travailleurs indépendants seront financés non pas par la hausse de
la CSG, comme indiqué initialement, mais par les ressources de
l’Unédic, qui agrégeront désormais de la CSG et des cotisations
patronales. C’est « la surprise du
chef », a lancé M. Beaugas. Au
ministère du travail, on fait remarquer qu’« il est hasardeux de
dire que les cotisations des employeurs vont payer pour les indépendants », sous-entendant
par là que la CSG payée par les
indépendants couvrira largement les besoins.
emploi, qui élaboreront ainsi « une
feuille de route (…) plus individualisée qu’à présent », selon la formule
de la ministre du travail, Muriel
Pénicaud, dans un entretien au
quotidien L’Opinion.
La création du journal de bord
n’équivaut certes pas au « contrôle
journalier que voulait Gattaz, mais
c’est [tout de même] un contrôle
mensuel », a fustigé Denis Gravouil
(CGT). Pour lui, la révision du barème des sanctions constitue un
« durcissement généralisé ». Elle va
dans le sens d’un « vrai renforcement (…) malgré quelques adaptations à la marge », a regretté Michel Beaugas (FO). Yvan Ricordeau
(CFDT) s’est montré plus mesuré,
estimant « ne pas avoir un paysage
clair de ce qui va se passer », notamment sur « l’équilibre » entre l’accompagnement des chômeurs et
les vérifications à leur encontre
pour s’assurer qu’ils sont bel et
bien en quête d’une activité.
« Juge et partie »
Jean-François Foucard (CFE-CGC) a
exprimé un avis tout autre puisque, à ses yeux, les sanctions seront allégées – les maxima atteignant quatre mois de radiation,
contre six à l’heure actuelle,
d’après lui. La « nouveauté », a-t-il
poursuivi, est le transfert à Pôle
emploi des pouvoirs du préfet (réduction ou suppression de l’allocation) : « On peut avoir un emballement [de décisions défavorables
aux chômeurs] », a-t-il lâché. « Pôle
emploi va être juge et partie», s’est
agacé M. Gravouil.
L’autre point épineux abordé
lundi porte sur le pilotage de
l’Unédic – actuellement entre les
mains des organisations syndicales et patronales. Désormais, celles-ci seront soumises à un cadrage financier très strict avant
chaque négociation de convention, fixant les conditions d’indemnisation. Et elles seront également susceptibles d’avoir des objectifs à atteindre pour faire évoluer les règles du régime. « C’est à
l’épreuve des faits qu’on saura si les
partenaires sociaux ont de la vraie
marge pour négocier ou si c’est le
gouvernement qui décide de tout, a
déclaré M. Ricordeau. Dans le premier cas, la CFDT en sera ; dans le
second, elle n’en sera pas. » « On est
très cadrés, voire très encadrés », a
ironisé M. Foucard. « C’est une étatisation qui ne dit pas son nom »,
renchérit M. Beaugas. p
sarah belouezzane
et bertrand bissuel
La maire de Paris,
Anne Hidalgo, dans l’usine
d’Arcade Cycles, à La Roche-sur-Yon,
le 19 décembre 2017. LOIC VENANCE/AFP
Vélib’, Streeteo, piétonnisation…
Hidalgo fédère les oppositions
Le Conseil de Paris devrait être émaillé par nombre de reproches
T
urbulences passagères
ou dépression durable ?
Lors du Conseil de Paris
qui s’ouvre mardi
20 mars, Anne Hidalgo devait essuyer les attaques de l’opposition
et les critiques d’une partie de sa
majorité sur deux gros chantiers
de son mandat : l’offre nouvelle de
vélos en libre-service et le contrôle du stationnement payant
confié au secteur privé. « Il y aura
un avant et un après premier trimestre 2018 », reconnaît Bruno
Julliard, premier adjoint (PS) de la
maire de la capitale, conscient de
la situation : « Même si nos difficultés sont à relativiser, l’ampleur de
la crise est réelle dès lors que les Parisiens la perçoivent comme telle. »
Dans les deux cas, les défaillances relèvent des prestataires choisis. Le consortium Smovengo
aurait dû déployer d’ici à fin mars
à Paris et dans plus d’une cinquantaine de communes 1 400 stations
de vélos en libre-service dont 30 %
équipés d’un moteur électrique.
Mais la livraison a pris trois mois
de retard. En Conseil de Paris, l’opposition devrait imputer « le fiasco
de Vélib’ 2 », selon ses termes, à la
Ville de Paris. « La mairie a condi-
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tionné de bout en bout le choix du
prestataire », soutient Eric Azière,
le patron du groupe UDI-MoDem.
L’entourage d’Anne Hidalgo rappelle pourtant que le marché a été
piloté en grande partie par le syndicat mixte Vélib’ Autolib’ Métropole (SVAM), qui compte 68 communes. Au sein duquel Paris est
certes majoritaire, mais pas seul
décisionnaire. La commission
d’appel d’offres du SVAM qui a
choisi en mars 2017 Smovengo
était composée de deux élus de Paris et de quatre élus des autres collectivités concernées. Smovengo a
été choisi à l’unanimité face à
JCDecaux, prestataire sortant.
« Fébrilité »
Alors que Mme Hidalgo incrimine
« des marchés publics en France
mal conçus » pour expliquer les
aléas du contrat avec Smovengo,
Jean-Baptiste de Froment, premier vice-président du groupe LR,
réfute cet argument et suggère
que Paris aurait la possibilité de
prévoir des garde-fous plus efficaces dans ses appels d’offres pour
éviter une rupture de service
public lors du passage de relais.
Pour rattraper le retard, lié notamment à la complexité plus
grande que prévu de l’électrification des stations, la Ville a depuis
peu délégué des ingénieurs de ses
services afin de mieux coordonner les différents acteurs qui interviennent sur le chantier. « Si
Smovengo avait tiré la sonnette
d’alarme plus tôt sur les difficultés
rencontrées, nous aurions pu lui
prêter main-forte plus rapidement », regrette l’Hôtel de Ville.
Autre prestataire défaillant,
Streeteo. L’entreprise qui assure
depuis janvier le contrôle du
stationnement payant dans la
Les critiques
n’émanent plus
uniquement des
rangs des seuls
adversaires de
la maire de Paris
plupart des arrondissements parisiens a été reconnue responsable par la Ville de deux types d’irrégularités. Censés contrôler les
voitures en infraction, certains de
ses agents se sont contentés d’enregistrer, en restant dans leurs bureaux, des numéros d’immatriculation pour atteindre le quota de
contrôles exigés. Et des employés
de Streeteo n’étaient pas assermentés alors que la loi l’exige.
En Conseil de Paris, la droite,
l’UDI-Modem ainsi que le groupe
des « progressistes et indépendants », composé de transfuges de
LR, devraient demander la résiliation du marché avec Streeteo.
Membres de la majorité de Mme Hidalgo, les élus communistes devraient exiger la même chose.
« Les ratés de Streeteo sont une responsabilité collective de la maire de
Paris, des socialistes et des Verts »,
déplore Nicolas Bonnet-Oulaldj, le
patron du groupe Front de gauche
au Conseil de Paris, hostile par
principe « à la privatisation » du
contrôle du stationnement à Paris.
Au-delà de ces deux dossiers, les
revers juridiques des dernières semaines, dont l’annulation par le
tribunal administratif de la piétonnisation des berges de la rive
droite de la Seine, permettent à
l’opposition de remettre en cause
plus largement le pilotage politique de la Mairie. « Je me demande
N OUVELLE- C ALÉD ON I E
Le référendum
sur l’indépendance
aura lieu le 4 novembre
Le Congrès de la NouvelleCalédonie a fixé la date du référendum sur l’indépendance
au dimanche 4 novembre 2018.
Le texte n’a pas été adopté
à l’unanimité malgré son « caractère historique » souligné
par plusieurs élus. Face aux
38 voix favorables, 14 élus issus
de la droite non indépendantiste s’y sont opposés, dénon-
çant « la repentance coloniale »
contenue selon eux dans
l’exposé des motifs. – (AFP.)
D R OI T E
LR vend son siège
à Paris mais
ne déménagera pas
Le parti Les Républicains va
vendre son siège de 5 500 mètres carrés de la rue de Vaugirard, dans le 15e arrondissement de Paris, mais
continuera de l’occuper
comme locataire, selon une
si la clé de commande de tous ces
ratés n’est pas la fébrilité de
Mme Hidalgo, qui multiplie les
projets à marche forcée », déclare
Eric Azière.
Dispositif de riposte
Ces derniers temps, les critiques
n’émanent plus seulement des
rangs des seuls adversaires politiques de la maire de Paris. « Cette
suite de revers techniques et juridiques laisse à penser qu’il n’y a plus
de patron ou de patronne à Paris,
glisse un bon connaisseur des
arcanes de la Ville, proche de
Bertrand Delanoë. A un moment,
quand une image se brise comme
un miroir, il est difficile de recoller
les morceaux. On peut considérer
que ce n’est pas juste, mais c’est
comme ça. » Coïncidence de calendrier, une petite centaine des excollaborateurs de l’ancien maire
de la capitale lui a donné rendezvous, mardi, comme chaque année, au printemps pour une réunion « amicale », selon l’un d’eux.
Face à ces difficultés, Mme Hidalgo a réagi, lundi, en annonçant
avoir commandé « une étude sur
la gratuité des transports en commun » pour tous. Pour renforcer
son dispositif de riposte, elle a
également recruté l’ex-directrice
de la publicité d’Air France Caroline Fontaine, qui dirigera la communication de la ville. Et ses proches veulent encore croire que
l’image de la maire de Paris n’est
pas durablement abîmée. « Elle a
les ressorts et l’énergie nécessaires
pour renouer le fil d’un récit municipal positif, assure un de ses adjoints. Il faut que l’entêtement que
certains lui reprochent soit de nouveau perçu comme du courage et
la marque d’une volonté. » p
béatrice jérôme
information du Figaro. Une
vente sans déménagement,
qui permettra de faire tomber
sa dette de 55 millions d’euros
« autour de 10 millions
d’euros » d’ici cinq ans,
selon le trésorier du parti,
Daniel Fasquelle. Satisfait
de cette solution d’entre-deux,
Laurent Wauquiez estime que
l’affaire n’a rien à voir avec « le
symbole catastrophique » de la
vente de Solférino par le Parti
socialiste qui sera, lui, obligé
de déménager.
france | 9
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Le calvaire d’une jeune fille
au pair devant la justice à Londres
Un couple comparaît pour le meurtre d’une Française dont le corps
a été retrouvé calciné dans leur jardin, en septembre 2017, à Wimbledon
UN REMPART CONTRE
L’INTOLÉRANCE
TÉLÉRAMA
MAGISTRAL !
SCREEN
londres - correspondant
S
ophie Lionnet n’était pas
seulement une Cosette
des temps modernes. La
jeune fille au pair française, dont le corps calciné a été retrouvé, le 20 septembre 2017, dans
le petit jardin de ses patrons à
Wimbledon, au sud-ouest de Londres, a enduré un long martyre
sous la domination d’une femme
qui voulait lui faire avouer des crimes imaginaires et sous le regard
de son compagnon. « Piégée dans
un cauchemar familial », sans
cesse menacée des pires violences
et probablement torturée, elle
était devenue leur esclave, jusqu’à
reconnaître des fautes non commises, jusqu’à en mourir.
Au premier jour du procès qui
doit juger pour « meurtre » et « entrave au cours de la justice » les
deux employeurs français – Sabrina Kouider, 35 ans, mère de
deux enfants, et Ouissem Medouni, 40 ans –, lundi 19 mars, le
président de la cour criminelle de
Londres a cessé au bout de deux
heures la lecture de l’acte d’accusation. Un récit tellement insoutenable que les jurés et le public,
parmi lequel les parents de la victime, avaient besoin de respirer.
Vidéos « éprouvantes »
Sophie Lionnet n’a pas été tuée
par balles ou à coups de couteau,
mais à coups de mauvais traitements infligés des mois durant.
L’analyse des rares éléments non
réduits en cendres de son cadavre
révèle « des fractures au sternum
et à la mâchoire, quatre côtes cassées, des hématomes au bras gauche, au dos et à la poitrine ».
Les deux accusés nient le meurtre. L’accusation d’« entrave au
cours de la justice » renvoie à la
tentative de faire disparaître le
corps. Ouissem Medouni ne de-
L’accusation
décrit une prise
de contrôle
méthodique
et perverse
de Sophie Lionnet
vrait pas contester ce deuxième
chef. Le 20 septembre, il a été surpris dans son jardin par les pompiers devant un brasier qu’il tentait de faire prendre pour un méchoui, avant que ces derniers ne
découvrent des restes humains et
n’appellent la police.
A la cour déjà sous le choc, Richard Horwell, l’un des avocats de
l’accusation, a révélé, lundi, que le
couple avait été jusqu’à enregistrer en vidéo les « interrogatoires » qu’il faisait subir à la jeune
fille que son naturel timide et ses
origines modestes n’avaient pas
habituée à protester.
Plus de huit heures et demie
d’enregistrement de ces terribles
séances, où ils la menaçaient de
« prison, de viol et de violence » si
elle ne reconnaissait pas leurs
charges délirantes, ont été retrouvées sur les portables des accusés.
Sur ces vidéos « éprouvantes »,
que la cour doit visionner mardi,
Sophie Lionnet apparaît « émaciée, terrifiée et sans défense, soucieuse de dire et de faire tout ce que
ses bourreaux voulaient lui faire
dire ou faire » sans même toujours
comprendre – et pour cause – ce
qu’ils attendaient d’elle.
Titulaire d’un CAP petite enfance, Sophie Lionnet avait choisi
le Royaume-Uni comme tant de
jeunes Français : elle aimait s’occuper d’enfants, voulait conquérir sa
liberté et apprendre l’anglais. Début 2016, elle quitte Sens (Yonne),
où elle vivait avec sa mère, peu
après ses 20 ans. Elle croit alors
avoir trouvé dans cette famille recomposée de Wimbledon le foyer
idéal pour s’épanouir. Le profil de
sa patronne, se prétendant proche
des milieux de la mode, la séduit.
La jeune fille, décrite comme
« naïve et vulnérable » par le procureur, avait un « grand cœur » et
« manquait d’expérience ». Elle accepte d’être « à peine rétribuée »,
compatissant à l’égard des prétendues difficultés financières de sa
patronne. Elle consent aussi à dormir dans la même chambre que
les enfants qui lui étaient confiés.
Le rêve commence à se briser
lorsque Sabrina Kouider accuse
faussement sa « French nanny » de
lui avoir volé un pendentif, puis
une boucle d’oreille en diamant.
« Une façon d’intimider et de contrôler Sophie », selon l’accusation.
« Soudain, j’ai peur »
Mais le pire est à venir. La patronne prétend que Sophie est
complice de son ex-compagnon,
Mark Walton, ancien chanteur du
groupe pop irlandais Boyzone,
d’abus sexuels commis à l’encontre de sa famille et même d’en
avoir commis elle-même. « Il y a
beaucoup de tensions et je suis accusée de choses que je n’oserais
JAMAIS faire. Soudain, j’ai peur »,
écrit la jeune fille à son père fin
juin 2017. « Je n’ai aucune raison de
me faire traiter de pute, de salope et
de traînée », remarque-t-elle dans
une note adressée à sa patronne.
L’accusation décrit une prise de
contrôle méthodique et perverse
de la jeune fille, piégée par son
« désir de plaire » et placée dans
l’impossibilité de s’enfuir : sa carte
d’identité n’a pas été retrouvée.
Sabrina Kouider charge de plus
en plus Sophie, devenue son bouc
émissaire. Elle cherche à lui faire
avouer l’endroit de Londres où son
ancien amant, qui vit en réalité
aux Etats-Unis, mais dont elle veut
se venger, aurait infligé des sévices
imaginaires à sa famille. Selon l’accusation, les méfaits reprochés à
Sophie Lionnet sont « tout à fait
faux », mais « ces inventions ou
croyances » visant l’ancien compagnon de Sabrina Kouider « sont au
centre des raisons pour lesquelles
les accusés ont tué Sophie ».
Dans son délire de persécution,
Mme Kouider va jusqu’à emmener
Sophie Lionnet au poste de police
où elle souhaite porter plainte
contre elle. Le procureur a noté de
façon appuyée l’absence de réaction de la police : « La plainte
n’avait aucun sens. Pourquoi une
employeuse aurait-elle gardé à
son service une nanny qu’elle
accusait de faits graves ? » Pourtant, le comportement aberrant
de l’employeuse aurait pu intriguer les policiers.
Si ce n’est la police, qui aurait pu
sauver Sophie Lionnet ? Michael,
le marchand de fish and chips du
métro voisin, l’a vue en pleurs, dévorant comme une affamée les
frites qu’il lui offre. Il lui a proposé
son aide. Mais elle l’a refusée. Sophie, sans argent, sans téléphone,
accablée par des accusations délirantes et une patronne qui lui reprochait de « jouer les victimes »,
était prisonnière.
A ses parents, aimants et aimés,
mais sans moyens financiers
pour l’aider, elle promet sans
cesse son retour prochain. Mais sa
patronne ne la lâchera pas avant
qu’elle « avoue ». Pis, la jeune
femme se sent coupable. Dans
l’une des lettres poignantes adressées à sa mère, elle regrette de
s’être « grisée de mots » en voulant
voler de ses propres ailes. « J’aurais
dû t’écouter toi et non mon cœur.
J’ai été complètement idiote. »
Le procès doit durer au moins
cinq semaines. p
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philippe bernard
Notre-Dame-des-Landes : discussions
sous tension sur l’avenir des terres agricoles
La préfète de Loire-Atlantique a réuni le premier comité de pilotage sur la gestion du foncier
nantes - envoyé spécial
L
e combat se poursuit à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Si le mouvement d’opposition peut se prévaloir d’une victoire historique
contre le projet d’aéroport, abandonné par le gouvernement le
17 janvier, les problèmes sont
loin d’être réglés.
Alors que les diverses composantes de cette lutte ont su préserver un front uni durant de
longues années, gage de leur efficacité, les discussions qui viennent de s’ouvrir, lundi 19 mars,
sur l’avenir des terres agricoles
de la ZAD (la zone à défendre)
semblent menacer l’unité du
mouvement, avivant de nouvelles tensions.
Au moment où la préfète des
Pays de la Loire, Nicole Klein,
conviait, lundi après-midi, les
participants à une première
réunion du comité de pilotage
sur la gestion du foncier, un rassemblement était organisé, devant la préfecture, par « l’assemblée générale du mouvement ».
Résultat, à la préfecture, se retrouvaient, aux côtés des élus locaux, des représentants de l’Etat,
de la chambre d’agriculture et
des organisations agricoles, des
opposants au projet d’aéroport,
la Confédération paysanne et
l’Adeca, regroupant les paysans
résistants historiques, cette dernière participant dans le même
temps à la manifestation devant
la préfecture. L’Acipa, association
historique de la lutte, a refusé,
elle, de se rendre à l’invitation de
la préfète, mais n’a pas rallié le
rassemblement.
Sous un immense calicot proclamant « la gestion des terres à
ceux qui les ont défendues », une
référence à la lutte du Larzac,
quelque 200 personnes, épaulées
par une douzaine de tracteurs,
une quinzaine de moutons et
deux vaches, ont affirmé leur
refus de voir l’avenir de la ZAD
décidé par ce comité de pilotage.
Situation envenimée
« Nous ne pouvons accepter une
vision cloisonnée et laisser les
terres pour lesquelles nous nous
sommes battus être reprises en
main par les voies du modèle agricole classique dont on connaît
partout les conséquences : désertification rurale, disparition des
petites exploitations, dégradation continue des sols et de la
biodiversité. (…) Le mouvement
continuera au contraire à
revendiquer une prise en charge
globale avec une entité issue du
mouvement qui inclut l’ensemble
des habitats, des projets paysans
et des autres activités qui se sont
développées ici », affirmait le
texte d’appel au rassemblement.
Les tensions vont probablement s’accroître, alors que se rapproche l’échéance annoncée par
le premier ministre, Edouard
Philippe, de l’expulsion des « occupants illégaux », fin mars.
Mardi, une délégation du mouvement (regroupant les principales
associations d’opposants et des
représentants des habitants de la
ZAD) devait rencontrer Sébastien
Lecornu, secrétaire d’Etat auprès
du ministre de la transition écologique et solidaire.
Elle devait réaffirmer son exigence du maintien des activités
et des habitants actuels sur la
ZAD. Le gouvernement compte,
lui, afficher sa volonté de voir
partir les opposants les plus virulents, notamment autour de la
route départementale 281. L’arrachage d’une petite partie du goudron de cette route en pleine réfection a encore envenimé la situation. « Nous ne défendrons pas
des actes qui fragilisent à notre
sens non seulement les lieux
aujourd’hui les plus visés par la
préfecture mais aussi l’ensemble
du mouvement », ont écrit des habitants de la ZAD. Certains d’entre
eux ont sollicité l’aide d’avocats
pour parer toute velléité d’expulsion. « Dès lors que les habitants
n’ont reçu aucun ordre d’expulsion
donné par une juridiction à l’issue
d’une procédure publique et
contradictoire, la “ZAD” ne nous
paraît pas expulsable », prévient
un collectif d’avocats, dans un
courrier qui doit être envoyé,
jeudi, au ministre de l’intérieur et
à la préfète des Pays de la Loire.
En attendant, le comité de pilotage sur les terres agricoles, dont
la prochaine réunion est fixée au
6 juin, a ordonné un état des
lieux environnemental et de la
situation foncière et agricole. Des
conventions d’occupation précaire sont prévues pour une
grande partie des exploitants
historiques, en attendant de
futures régularisations. Les
1 200 hectares de terres agricoles
de la ZAD (sur un total de
1 650 ha) attisent les appétits. Et il
faudra de longs mois pour clarifier la situation de tous les prétendants, paysans historiques et
résistants, agriculteurs qui ont
cédé leurs terres et nouveaux occupants, les néoruraux de la ZAD
de Notre-Dame-des-Landes. p
rémi barroux
PAR LE RÉALISATEUR DE
MUCH LOVED
UN FILM DE NABIL AYOUCH
ACTUELLEMENT
10 | france
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
FA I T D I V E R S
Viols de la Sambre: vingt-deux ans de traque
Enquêteurs, magistrats, élus et victimes reviennent sur une affaire qui a tenu en échec la police depuis 1996
A
RÉCIT
quoi cela tient, parfois,
la résolution d’une affaire. A une note de
synthèse. Ce jour-là,
elle parvient à un petit service de
la police judiciaire (PJ) lilloise, la
division du traitement de l’information criminelle (DTIC), créée
en 2015 pour améliorer la diffusion de renseignements.
La note du 6 février provient de
la police de Charleroi, en Belgique, et dresse le bilan de l’activité
quotidienne dans la zone frontalière. Quelques lignes rapportent
des faits d’attentat à la pudeur qui
ont eu lieu la veille dans la petite
commune limitrophe d’Erquelinnes. Le jour n’était pas encore levé
quand une jeune fille de 15 ans a
été agressée alors qu’elle attendait le bus. Un homme lui a touché la poitrine, sous la menace
d’un couteau, avant de la laisser
prendre la fuite.
Le mode opératoire, l’heure matinale, la zone géographique… Le
scénario interpelle un agent de la
DTIC et lui rappelle le « violeur de
la Sambre », du nom d’une affaire
vieille de vingt-deux ans, sur laquelle la PJ de Lille a toujours buté.
Une vingtaine de viols et d’agressions sexuelles ont été commis
sur un itinéraire qui suit le tracé
de la rivière de la Sambre et, malgré un ADN relevé à plusieurs reprises, le criminel en série n’a jamais été identifié. Lorsqu’ils reçoivent la note de synthèse, les policiers lillois se rapprochent de
leurs homologues belges.
A quoi cela tient, parfois, la résolution d’une affaire. A une caméra
de vidéosurveillance. Il y a de cela
« une grosse année », David Lavaux, bourgmestre d’Erquelinnes,
en a installé sept dans le quartier
de la gare, « le seul coin chaud de la
ville ». Un investissement de
90 000 euros qu’il ne regrette pas.
Les caméras, d’ordinaire, filment
des bagarres, du deal, rien de spectaculaire, de l’aveu de l’édile. Ce
5 février 2018, l’une d’elles a enregistré la Peugeot 206 de l’agresseur et un bout de sa plaque minéralogique, française.
La suite se déroule assez vite.
Les policiers lillois font mouliner
le fichier des immatriculations.
Dans le Nord, quelque 350 voitures peuvent correspondre au signalement. Dans le même temps,
d’autres fonctionnaires vont patrouiller, en voiture banalisée,
dans la zone. Ils retrouvent la Peugeot 206 à Jeumont, petite commune française qui jouxte Erque-
« Nous faisions
des actes pour
que le dossier ne
soit pas refermé,
mais nous étions
très démunis »,
affirme un juge
d’instruction
Un sinistre parcours le long de la Sambre
ANNÉES DES VIOLS ET AGRESSIONS SEXUELLES POUR LESQUELS DINO SCALA EST MIS EN EXAMEN
1996
1997
1998
2008
2012
FAITS RÉPERTORIÉS EN BELGIQUE
re
mb
Sa
Valenciennes
Maubeuge
Erquelinnes
Neuf-Mesnil
Le Quesnoy
2018
7 faits
entre 2004 et 2009
Hautmont
Jeumont
Pont-sur-Sambre
Rousies
(Lieu de résidence
de Dino Scala)
BELGIQUE
Saint-Remy-du-Nord
Aulnoye-Aymeries
re
mb
Sa
(Lieu de travail
de Dino Scala)
Leval
FRANCE
5 km
SOURCE : LE MONDE
« Franchement,
ce n’était pas un
sujet central, ni
pour moi, ni pour
la population »
MICHEL JEANJEAN
ancien sous-préfet
d’Avesnes-sur-Helpe
linnes. L’homme qui la possède,
Dino Scala, un ouvrier quinquagénaire, est celui que la police
cherche. Il est interpellé le lundi
26 février près de son domicile de
Pont-sur-Sambre et placé en
garde à vue. Des expertises ADN
vont le confondre. Décrit par son
entourage comme un « bon père
de famille », un « gendre serviable », investi dans le club de foot
de sa commune, au-dessus de
tout soupçon, il passe aux aveux
rapidement. Et, au-delà de l’agression commise en Belgique et des
vingt faits visés par l’instruction
ouverte contre X en 1996, le procureur de Valenciennes, Jean-Philippe Vicentini, rapporte que le
prévenu « évalue le nombre de ses
victimes à une quarantaine ». La PJ
de Lille croit que 70 ne serait pas
une estimation malhonnête.
« C’est quelqu’un qui ne fera pas
obstacle à la manifestation de la
vérité », dit aujourd’hui son avo-
cat, Jean-Benoît Moreau. Lundi
19 mars, Dino Scala était entendu
par la juge d’instruction en charge
du dossier. Jeudi 22 mars, le parquet de Valenciennes a aussi convié plusieurs victimes à une réunion d’information.
« Notre petite police locale a
contribué à arrêter le plus grand
violeur de France », s’enorgueillit
David Lavaux, qui « aime bien
charrier les Français, parce qu’eux
ne se gênent pas non plus ». Dino
Scala aurait sévi sur une bande
longue de moins de 30 kilomètres, autour de son domicile et de
son travail, dans l’obscurité des
matins d’hiver ou à la nuit tombée. A la brigade criminelle de
Lille, quatre chefs de groupe se
sont succédé sur ce dossier lourd
de plusieurs tomes, qui a connu
ses avancées, ses impasses, ses rebonds, ses oublis et qui soulève
aussi, aujourd’hui, des questions.
1996-1998: les premières
pièces du puzzle
A Leval, Maubeuge, Saint-Remydu-Nord, Rousies, Aulnoye-Aymeries, Neuf-Mesnil, Hautmont,
de nombreuses femmes sont victimes d’agressions et de viols entre 1996 et 1998. Jean-Claude Decagny, maire de Maubeuge entre
1995 et 2001, n’a pourtant « pas le
souvenir de ces faits ». « Si j’avais
été marqué par quelque chose, je
m’en souviendrais », dit-il au
Monde. Tout comme le procureur
en poste à l’époque dans le tribunal du ressort, à Avesnes-surHelpe, Michel Mazard, qui « ne
[se] souvien[t] pas du violeur de la
Sambre ou d’une affaire avec un
nombre de victimes conséquent ».
C’est pourtant au sein de sa juridiction que des enquêtes sont
ouvertes. Mais en ordre dispersé.
Les victimes portent plainte aux
commissariats de Maubeuge et
d’Aulnoye-Aymeries, mais les enquêteurs n’identifient pas les
auteurs comme étant une seule et
même personne. Finalement,
une partie de ces plaintes feront
l’objet de rapprochements à cette
période, notamment grâce à des
traces ADN. Elles seront jointes au
sein d’une même instruction.
Le personnage du « violeur de la
Sambre » prend forme. Mais le
mystère qui l’entoure est entier.
« Quand vous regardez des crimes
en série, vous construisez un
puzzle et, à chaque affaire, vous essayez d’apporter un élément nouveau », explique un enquêteur.
Seulement, « le puzzle n’avance
pas. A chaque fois, on retrouve les
mêmes pièces ». Un ADN qui ne
ressort pas des fichiers de police,
un moyen de fuite – à l’époque
une Renault 21 – qui ressemble à
des milliers d’autres, des victimes
attaquées de dos et un auteur qui
se dissimule tout ou partie du vi-
Entre honte et omerta, certaines victimes n’ont jamais parlé
les victimes du « violeur de la Sambre »
ont été conviées à une réunion d’information jeudi 22 mars par le parquet de Valenciennes. Elles sont officiellement vingt dans
la procédure qui a valu à Dino Scala d’être
mis en examen le 28 février, victimes
d’agression ou de viol entre 1996 et 2012. La
plupart n’ont jamais pris d’avocat. « Comme
les policiers n’avaient pas arrêté la personne,
ça ne servait à rien », justifie Dalila, agressée
en 1996 alors qu’elle se rendait à son travail.
Installée dans le sud de la France, elle n’assistera pas à la réunion d’information.
D’autres femmes victimes d’agression ou
de viol dans la région, mais dont les plaintes
n’ont pas été rattachées à la procédure,
pourraient au contraire s’y rendre.
C’est le cas de Betty, victime d’un viol
en 2002 sur le chemin du lycée. Ou de Clara,
agressée en 1997 à son domicile. Sa plainte
a été classée sans suite, mais elle est convaincue que Dino Scala est celui qui s’est introduit chez elle, après le départ de son
mari pour le travail, et l’a violentée, menacée, bâillonnée. Ce jour-là, elle dit avoir
« évité le pire ». En prenant son assaillant
dans ses bras, celui-ci est devenu « comme
un enfant », jusqu’à ce qu’elle parvienne à le
repousser hors de chez elle. Le jour même,
elle avait porté plainte à Aulnoye-Aymeries
(Nord). A l’époque, le maire de la ville avait
conseillé à sa belle-mère de ne pas faire de
bruit. « Il disait que ça aurait créé la psychose et fait chuter les prix de l’immobilier »,
relate Clara. Toujours maire PCF de la ville,
Bernard Baudoux n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations. Quant à la plainte
de Clara, elle a finalement été classée.
Cette affaire raconte aussi en creux la
honte et l’omerta qui entourent les violences sexuelles. Après l’arrestation de Dino
Scala, Clara a créé une page Facebook intitulée « Ensemble pour la vérité » pour fédérer les victimes entre elles. Elle a reçu depuis une vingtaine de témoignages de femmes qui pensent avoir eu affaire au « vio-
leur de la Sambre ». Certaines n’ont
vraisemblablement jamais porté plainte et
pourraient aujourd’hui sortir de leur silence. Après l’interpellation de Dino Scala,
l’avocate Marie-Agnès Decroix a ainsi reçu
dans son cabinet une femme victime d’un
viol près d’Aulnoye-Aymeries, en 2008,
alors qu’elle se rendait à son travail. « Elle
n’a pas porté plainte parce que, à l’époque, ça
l’embêtait que ça se sache, rapporte l’avocate. Son concubin lui reprochait d’être attirante, il était jaloux. Elle a tout refoulé. »
La police reconnaît que des faits remontant à 1988 pourraient être rattachés au
prévenu. En 1993, des articles de La Voix du
Nord évoquaient des agressions répétées
« à la cordelette ». Une jeune fille avait notamment été agressée rue d’Erquelinnes, à
Jeumont, alors qu’elle attendait le bus. A
quelques pas de l’agression qui a eu lieu en
février 2018 et a permis d’identifier Dino
Scala. p
j. pa.
sage. « La plupart du temps, on ne
pouvait pas faire de portrait-robot, poursuit l’enquêteur. On en a
fait trois entre 1996 et 1997, qui ne
collaient pas entre eux. »
Les années 2000 : une
enquête au point mort
Dans les années 2000, le dossier
du « violeur de la Sambre » ne
connaît pas d’avancée. Dalila, victime d’un viol un matin de novembre 1996, à Maubeuge, se souvient que, dans les premiers
temps, les policiers l’avaient
convoquée plusieurs fois pour
identifier des suspects, en vain. Et
puis, plus rien. « J’allais de temps
en temps au commissariat pour
savoir où en était l’affaire mais ils
ne savaient rien, rapporte-t-elle. Je
pense qu’ils ont laissé tomber.
Pour moi, l’affaire a été abandonnée. » Un enquêteur lillois assure
au contraire qu’elle n’a « jamais
été posée sur un coin d’étagère ».
Mais le criminel a disparu des radars. « Il n’y a plus eu de faits entre
1998 et 2008 », poursuit le policier. Tout le monde n’est pas de
cet avis. Des agressions continuent d’avoir lieu dans la zone.
Entre janvier et février 2002, à
Louvroil, trois femmes subissent
des assauts au petit matin. Annick Mattighello, ex-maire PCF de
la commune, s’en souvient. Une
de ses employées communales a
été agressée alors qu’elle entamait sa journée de travail, au
stade municipal. « Michelle m’a dit
qu’elle a tout de suite pensé au violeur de la Sambre parce qu’elle a
été agressée par-derrière. Et puis le
couteau sous la gorge, la ficelle
pour attacher les poignets et les
pieds, c’est comme une signature », rapporte l’élue. Elle convoque une conférence de presse
« pour prévenir les autres femmes
qu’il y a un prédateur qui rôde ».
Les médias s’en font l’écho : « Peur
sur la ville », titre l’hebdomadaire
La Sambre. Même le « 20 heures »
de David Pujadas consacre un reportage au sujet. Mais c’est le « silence total » des autorités qu’Annick Mattighello garde en mémoire. « Tout le monde s’est tu. Le
lendemain, le sous-préfet d’Avesnessur-Helpe m’a appelée pour me
dire que je portais atteinte au bon
déroulement de l’enquête, que le
violeur allait disparaître dans la
nature et qu’on ne le retrouverait
jamais. » Joint par Le Monde, Mi-
chel Jeanjean – aujourd’hui en retraite – n’a « pas du tout le souvenir d’avoir appelé l’élue ». Du reste,
il se rappelle les agressions, mais
« franchement, dit-il, ce n’était pas
un sujet central, ni pour moi ni
pour une partie de la population ».
Les plaintes des victimes de Louvroil ne seront en tout cas jamais
rattachées à l’affaire du violeur de
la Sambre. Pas plus que celle de
Betty, victime d’un viol en décembre 2002, sur le chemin du lycée. A l’époque, âgée de 17 ans, elle
avait déposé plainte en gendarmerie. « Il est possible que certains
commissariats de police ou brigades de gendarmerie aient reçu des
plaintes mais n’aient jamais fait le
rapprochement avec le violeur de
la Sambre, analyse un magistrat
qui a travaillé sur le dossier. Des
procédures ont été ignorées. »
Sollicité sur le sujet, le parquet
de Valenciennes n’a pas donné
suite. En 2003, l’enquête est sur le
point d’être définitivement classée. Cette année-là, le parquet requiert un non-lieu. Malgré de
« multiples agressions », le fait
que de « multiples suspects »
aient été entendus, soumis aux
victimes et à des tests ADN, il
dresse le constat de « sept années
d’investigation sans résultat probant ». Les réquisitions du parquet ne sont toutefois pas suivies. Et l’enquête reste ouverte,
sans sortir de l’impasse.
2004-2009 : des
victimes en Belgique
Pendant ce temps-là, en Belgique,
à Erquelinnes, le « violeur des petits
matins d’hiver » fait son apparition. Entre 2004 et 2009, sept femmes, dont trois mineures, sont
agressées ou violées, dans la rue
ou à leur domicile, rapporte Vincent Fiasse, le procureur du roi de
division de Charleroi. Comme en
France, des enquêtes sont ouvertes en ordre dispersé, quatre sont
regroupées au sein d’une même
instruction. Toutes finiront par
être classées sans suite. Le bourgmestre David Lavaux se souvient
de l’« émoi » au sein de sa commune lorsque, en 2006, trois femmes ont été successivement agressées. C’est aussi l’année où les enquêteurs des deux pays établissent des corrélations entre leurs
dossiers, confirmées ultérieurement par des comparaisons ADN.
La police belge choisit de communiquer auprès de la population. En
juillet 2007, le journal de RTL TVI
diffuse un portrait-robot du violeur établi par la police française,
peu ressemblant au profil
aujourd’hui connu de Dino Scala.
« A l’époque, on parlait déjà de
27 victimes », rapporte la journaliste judiciaire de RTL TVI, Dominique Demoulin.
De l’autre côté de la frontière, la
discrétion est toujours de mise. « Si
vous voulez utiliser les médias pour
avancer, il vous faut des éléments
pour communiquer de façon constructive, argumente un enquêteur.
Quand il y a trop de paramètres incertains, vous créez des psychoses. »
france | 11
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Financement libyen : Sarkozy en garde à vue
L’ex-président de la République est soupçonné de financement illégal de sa campagne de 2007
Au tribunal d’Avesnes-sur-Helpe,
le dossier caresse une nouvelle fois
son épilogue. Bernard Beffy, procureur entre 2007 et 2013, raconte
qu’une juge d’instruction est tentée de le clôturer : « On avait eu un
échange informel, et je m’y étais opposé, parce qu’on avait de l’ADN. On
se disait que, un jour ou l’autre,
l’auteur se ferait arrêter pour quelque chose et se retrouverait dans le
fichier ADN, et que c’est comme ça
qu’on finirait par l’avoir. »
En 2008, la PJ relance
les investigations
L’enquête sur le violeur de la Sambre ne sera jamais refermée. « Les
juges d’instruction ont résisté,
alors qu’ils ont une pression de
leur hiérarchie pour clôturer les
dossiers qui n’avancent pas », souligne un magistrat du parquet.
Naviguant entre des phases de
sommeil et de sursaut, l’instruction est parfois réactivée à la faveur de l’arrivée d’un nouveau
magistrat ou à l’occasion de faits
nouveaux. Ainsi, en janvier 2008,
après un viol commis à
Maubeuge, la PJ lilloise relance
des investigations. Elle exhume
notamment des plaintes anciennes, qui n’avaient jusque-là pas
été rattachées au violeur en série
et oubliées dans des commissariats. Comme celle de Marie (le
prénom a été modifié), agressée
en mars 1997, à l’âge de 17 ans, à
Aulnoye-Aymeries.
Le même soir, une autre jeune
fille avait été violée, et d’autres
encore dans la commune cet hiver-là. Longtemps, Marie a attendu que le commissariat la rappelle pour faire un portrait-robot
de son assaillant, qu’elle avait
réussi à voir : « Il voulait m’emmener dans un chemin. Je me suis
tordu la cheville, j’ai trébuché, et je
l’ai entraîné dans ma chute, décritelle. Quand il s’est relevé, j’ai eu le
temps de voir son visage. Je me
souviens très bien de sa couronne
de cheveux. » Malgré une relance
de sa part, « les policiers ne [l]’ont
jamais rappelée ». Jusqu’à cette fin
d’année 2008 où elle est convoquée par la brigade criminelle de
Lille. Les enquêteurs lui soumettent des photos de suspects, sans
succès, mais aucun portrait-robot. Sa plainte ainsi que d’autres
déposées dans les années 1990 seront jointes à l’instruction principale par le biais de réquisitoires
supplétifs.
A l’inverse, celle de Michelle,
agressée à Louvroil en 2002 et
également convoquée par la brigade criminelle de Lille en 2009,
n’est pas rattachée au « violeur de
la Sambre ». Clara, agressée en
août 1997, n’a, pour sa part, jamais
été recontactée, et sa plainte a été
classée sans suite. Elle est pourtant convaincue aujourd’hui que
Dino Scala est celui qui s’est introduit chez elle, tôt le matin, après le
départ de son mari pour le travail.
« J’ai l’impression que le travail de
la police n’a pas été fait correctement », lâche-t-elle.
En Belgique, à la même période,
un juge d’instruction missionne
des chercheurs de l’université de
Liège, spécialisés en géomatique,
pour établir une cartographie des
crimes. « Notre travail a consisté à
identifier des points d’ancrage possibles, un lieu de travail, un domicile, pour que les policiers resserrent leur enquête », explique Marie
Trotta, docteur en géomatique.
Ces travaux ont également été
enrichis par l’expérience des analystes comportementaux. « Nous
avons réalisé trois études successives, ajoute le professeur Jean-Paul
Donnay. La dernière portait sur
plus de quarante faits, avec un début en 1988. Avec des calculs sur la
base des heures des événements
criminels, et, selon l’hypothèse de
déplacements à vitesse constante
sur le réseau routier, on regarde le
point de convergence. Toutes les
analyses ramenaient vers la zone
au sud-ouest de Maubeuge. » Une
LE CONTEXTE
AUDITION
Dino Scala a été entendu lundi
19 mars par la juge d’instruction
du tribunal de grande instance
de Valenciennes, chargée
du dossier du « violeur de la
Sambre ». Il est mis en examen
pour 20 viols et agressions
sexuelles, dans le cadre d’une
enquête ouverte en 1996.
Pendant sa garde à vue, le 26 février, il a évalué le nombre de
ses victimes à une quarantaine.
Certains faits pourraient remonter aux années 1980.
Par ailleurs, la justice belge
a identifié huit affaires qui
pourraient lui être rattachées.
zone où se trouve, notamment, la
commune de Pont-sur-Sambre,
lieu de résidence de Dino Scala. En
novembre 2010, les travaux de
geoprofiling sont présentés aux
enquêteurs des deux pays.
En découvrant après son interpellation qu’il avait mené, des années durant, une vie paisible, à
quelques kilomètres d’elles, plusieurs victimes s’étonnent désormais que la police n’ait jamais
lancé d’appel à témoins ou n’ait
jamais soumis les portraits-robots aux victimes. « Comment se
fait-il qu’ils n’aient même pas été
adressés aux polices municipales ?
s’étonne à son tour Annick Mattighello. Si ça se trouve, quelqu’un
l’aurait reconnu. »
En 2016, des pistes
et des impasses
« Nous avions trois portraits-robots. Il est hors de question de les
diffuser au risque de noyer la procédure », justifie un enquêteur.
« On craignait d’être envahis par
les signalements », abonde un
juge d’instruction qui a travaillé
sur le dossier. Au contraire, en
Belgique, la police d’Erquelinnes
relance un appel à témoins,
en 2011, par l’émission de RTL TVI
« Affaires non classées ».
Cette fois le portrait-robot ressemble beaucoup plus au profil de
Dino Scala. Matthias Dormigny,
journaliste à La Sambre, se souvient avoir relayé ce croquis dans
l’hebdomadaire. Il se rappelle
aussi que, à l’époque, la PJ de Lille,
pourtant auteure du portrait, « refusait de s’exprimer sur le sujet ».
« Nous avions le souci de rationaliser les investigations, de ne pas partir dans tous les sens, reprend le
magistrat instructeur. Nous avons
réalisé des surveillances au moment des embauches dans les usines le matin, des investigations génétiques… Nous faisions des actes
pour que le dossier ne soit pas refermé, mais nous étions très démunis. » Le juge insiste : « Les policiers
ne pouvaient pas enquêter constamment dessus parce qu’ils
avaient d’autres affaires brûlantes
mais ils avaient ce dossier à cœur. »
Un autre magistrat se souvient
au contraire d’un dossier qui a traversé « une longue période de
sommeil » et qui est « revenu à la
surface » sur les dernières années.
Des recherches élargies aux ADN
proches ont notamment été autorisées et, en 2016, l’Office central
pour la répression des violences
aux personnes, spécialisé dans les
crimes sériels, est appelé en renfort pour proposer une nouvelle
lecture du dossier. Des rapprochements sont établis, notamment
avec une agression survenue à Le
Quesnoy en 2012 et qui avait
donné lieu à une plainte auprès
de la gendarmerie. Des pistes sont
suivies, mais aucune ne débouche. Malgré, au total, une centaine
de suspects identifiés, auditionnés, parfois placés en garde en
vue, « on ne s’est jamais approchés
de lui », reconnaît un enquêteur. p
julia pascual
L’
ancien président de
la République, Nicolas
Sarkozy, a été placé en
garde à vue mardi matin dans les locaux de la police judiciaire, à Nanterre, où il était convoqué dans le cadre de l’enquête
sur le possible financement par la
Libye de sa campagne présidentielle victorieuse de 2007.
C’est la première fois qu’il est entendu sur ce sujet depuis l’ouverture d’une information judiciaire
en avril 2013, confiée à plusieurs
juges d’instruction du pôle financier de Paris, dont Serge Tournaire, qui a déjà renvoyé l’ancien
président devant le tribunal dans
l’affaire Bygmalion. A l’issue de sa
garde à vue, qui peut durer
48 heures, il pourrait être présenté
aux magistrats avant d’être mis en
examen. Nicolas Sarkozy est par
ailleurs déjà mis en examen dans
l’affaire dite « Paul Bismuth » pour
corruption et trafic d’influence
pour laquelle le parquet a requis
son renvoi devant le tribunal.
Brice Hortefeux a, de son côté, été
convoqué comme suspect libre
dans le dossier libyen. Il était entendu mardi matin par la police.
Depuis la publication en
mai 2012 par le site Mediapart
d’un document libyen faisant état
d’un financement par la Libye de
Khadafi de la campagne de Nicolas Sarkozy, les investigations des
magistrats ont considérablement
avancé, renforçant les soupçons
qui pèsent sur la campagne de
l’ancien chef de l’Etat.
Nouveaux éléments
En novembre 2016, en pleine primaire des Républicains, l’intermédiaire Ziad Takieddine avait affirmé avoir transporté 5 millions
d’euros en liquide de Tripoli à Paris entre fin 2006 et début 2007
avant de les remettre à Claude
Guéant puis à Nicolas Sarkozy,
alors ministre de l’intérieur.
Ce n’est pas tout. Les carnets de
l’ancien ministre libyen du pétrole, Choukri Ghanem, mort
en 2012 dans des circonstances
encore troubles, récupérés par la
justice française, mentionnent
eux aussi l’existence de verse-
ments d’argent à destination de
Nicolas Sarkozy. Bechir Saleh,
l’ancien grand argentier de Kadhafi et homme des relations avec
la France, récemment blessé par
balle lors d’une agression à Johannesburg, avait en outre confié au
Monde : « Kadhafi a dit qu’il avait
financé Sarkozy. Sarkozy a dit qu’il
n’avait pas été financé. Je crois davantage Kadhafi que Sarkozy. »
Plus récemment, les policiers de
l’Office central de lutte contre la
corruption et les infractions financières et fiscales ont remis un
rapport aux magistrats dans lequel ils détaillent, sur la base de
nombreux témoignages, comment l’argent liquide a circulé au
sein de l’équipe de campagne de
M. Sarkozy. Jusqu’à présent, les
enquêteurs pensaient déjà avoir
remonté l’une des pistes de l’argent libyen à travers l’intermédiaire Alexandre Djouhri, alors
proche de Bechir Saleh, actuellement incarcéré à Londres dans
l’attente de sa possible remise à la
France. Il serait derrière les circuits financiers opaques qui
auraient permis à Claude Guéant
d’acquérir son appartement parisien. Ce dernier est d’ailleurs mis
en examen pour « faux et usage
de faux » et « blanchiment de
fraude fiscale ».
La décision de placer Nicolas
Sarkozy en garde à vue signifie-telle que les magistrats ont rassemblé de nouvelles preuves du
financement illicite de la campagne permettant de le mettre en
cause directement ? Les autorités
libyennes ont-elles finalement
décidé de coopérer ? Selon nos informations, plusieurs anciens dignitaires libyens de l’époque kadhafiste auraient livré de nouveaux éléments, confirmant les
soupçons de financement illicite.
Depuis plusieurs semaines la justice française dispose en outre
de nombreux documents saisis
lors d’une perquisition menée
en 2015 au domicile suisse
d’Alexandre Djouhri. Jusqu’ici, Nicolas Sarkozy a toujours contesté
les accusations de financement illicite de sa campagne de 2007. p
simon piel et joan tilouine
12 |
CULTURE
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
CINÉMA
Abdellatif Kechiche :
« Un artiste qui crée
n’est ni homme
ni femme »
Le réalisateur de « Mektoub, My Love » explique avoir
fait son film, qui célèbre la beauté du corps féminin
et l’amour, en réaction à une époque « terrifiante »,
et revendique être « dans l’innocence, le jeu »
ENTRETIEN
R
endez-vous à Belleville, à Paris,
où Abdellatif Kechiche nous
attend dans sa maison de production, en ce lundi 12 mars où
collaborateurs et amis mettent la dernière touche à Mektoub, My Love : Canto Uno. Nouvelle et
éblouissante réussite, film dionysiaque qui
dit à peu près tout sur le presque rien de l’instant amoureux. C’est le sixième long-métrage de l’auteur, en dix-huit ans d’une carrière bardée d’or (Palme à La Vie d’Adèle, 2013)
et de métal (César à L’Esquive, 2005, et à La
Graine et le Mulet, 2008). Une rareté prodigue administrée, depuis le début (La Faute à
Voltaire, 2000), sous le signe contradictoire
de la guerre et de l’amour. Des conflits qui
émaillent les relations du réalisateur avec le
milieu du cinéma, du lyrisme et de la beauté
qui déchirent ses films. Rien que de naturel.
Ce cinéma climatique, affolant et intense,
ressemble à son auteur, lequel ressemble luimême à un ciel impressionniste. Soleil et
ombre, orageuse douceur distillée en politique de la chair. Voilà pourquoi ce natif de Tunis et français d’adoption renouvelle, ici et
maintenant, l’horizon renoirien, sensuel et
réflexif à la fois, du cinéma français.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le roman
de François Bégaudeau, « La Blessure,
la vraie », au point de vouloir l’adapter ?
J’ai adoré le livre. Il y a ce personnage principal, le narrateur du récit, qui s’appelle François, sans doute inspiré de la littérature du
XIXe siècle et qui est un peu le héros romantique d’un récit d’initiation, à la Balzac ou à la
Stendhal. Le roman, qui se situe vers 1986, si
ma mémoire est bonne, s’arrête à l’adolescence, mais ça m’excitait d’essayer de l’emmener progressivement jusqu’à nous,
d’imaginer son destin…
Vous l’avez aussi emmené, plus près
de vous, ce personnage. Amin est
un jeune homme contemplatif, issu
de l’immigration, élevé dans le Sud,
qui rêve de cinéma. Sa façon d’être dans
l’intensité du monde mais à distance
est également une position d’artiste…
Oui, il rêve aussi de littérature, il écrit, ce
que j’aurais voulu faire dans ma jeunesse. J’ai
transposé l’action dans le Sud, à Sète, et je l’ai
située en 1994, pour qu’on aborde d’emblée
la fin du XXe siècle. C’est une façon, je dirais,
de s’approprier le personnage. Mais je ne
pense pas qu’on puisse vraiment parler de
soi dans un film. Encore faudrait-il savoir
soi-même qui on est. Ce sont les autres qui
m’expliquent qui je suis.
Un certain climat vous définit, en tout
cas, dès votre expérience d’acteur qui se
déroule durant ces années. Les paysages
solaires, le désir comme projection
politique, entre aliénation et subversion,
l’histoire postcoloniale… N’est-ce pas fla-
« LES ATTENTATS
TERRORISTES,
LA TENSION SOCIALE
SONT DES CHOSES
QUI M’ONT
TERRIBLEMENT
ACCAPARÉ,
OPPRESSÉ. CE FILM
A ÉTÉ FAIT CONTRE
TOUT CELA »
grant dans « Les Innocents », d’André
Téchiné, ou « Bezness », de Nouri Bouzid ?
J’aurais dû refuser cette interview ! Mon
expérience d’acteur, je l’ai en horreur, j’en
rougis aujourd’hui. Je me trouve très mauvais, particulièrement dans ce beau film de
Téchiné où j’étais totalement paralysé. Il me
paraît aujourd’hui clairement, quand bien
même il m’a toujours fasciné, que je n’étais
pas fait pour ce métier. Ce n’est pas mon
tempérament : la seule chose à quoi je
pense quand une caméra est sur moi, c’est
de la voir exploser.
En revanche, cette expérience d’acteur,
c’est vrai, m’a beaucoup appris, précisément dans ma relation avec les acteurs.
Vous variez, de film en film, les figures
du désir, sans jamais cesser, en filigrane,
d’en faire un enjeu politique. Dans
« Mektoub », la mixité heureuse
de cette jeunesse, l’attirance hédoniste
des corps et des êtres par-delà les
appartenances, ne résonne-t-elle pas
comme une nostalgie ?
Oui, le film se veut un témoignage d’une
époque où les gens se sentaient plus légers,
plus insouciants, avaient plus d’espoir dans
l’avenir, étaient les uns avec les autres sans
chercher la différence avec l’autre mais plutôt ce qui rapprochait de l’autre. J’ai le sentiment que nous vivons aujourd’hui une époque terrifiante. Les attentats terroristes, la
tension sociale sont des choses qui m’ont
terriblement accaparé, oppressé. Ce film a
été fait contre tout cela. C’est une échappatoire. Une tentative de se dépolluer l’esprit.
J’y revendique le fait de ne rien raconter de
L’amour, à en perdre le souffle
Le sixième long-métrage d’Abdellatif Kechiche, lointainement inspiré d’un roman de François Bégaudeau, bouillonne de sensualité
MEKTOUB, MY LOVE :
CANTO UNO
pppp
P
our son sixième long-métrage, Abdellatif Kechiche
ouvre en grand les fenêtres
de son cinéma et plonge dans un
tourbillon de scènes dont le caractère extensif n’a d’égal que la sensation de plénitude, créant un appel d’air si intense qu’on parvient
à peine à y reprendre son souffle.
Sans doute peut-on voir en Mektoub, My Love, lointainement inspiré du roman La Blessure, la vraie,
de François Bégaudeau, la quintessence du cinéma de Kechiche,
tout du moins l’aboutissement
d’une recherche qui avait pris jusqu’alors des formes transitoires.
Le cinéaste trouve ici un terrain
d’épanouissement, mais surtout
une prise directe sur ce qu’il
filme : la beauté des corps immergés dans la lumière d’été, les jeux
de l’amour et de la séduction, tout
s’organise en un cosmos humain,
où le moindre détail renvoie à
chaque instant à l’unité du vivant.
L’audace du film tient à son récit,
délesté de toute détermination et
n’affichant d’autre ambition que
celle de passer du temps avec ses
personnages. Amin (Shaïn Boumedine), ex- étudiant en médecine à Paris, revient pour l’été à
Sète, auprès des siens, une famille
de restaurateurs d’origine tunisienne. Autour de lui, les corps des
autres – son cousin Tony, dragueur
invétéré, son amie Ophélie, mais
aussi Céline et Charlotte, deux
touristes en goguette – s’échauffent au soleil et se tournent autour
dans un bouillonnement de sensualité.
Exaltation des corps
Mais Amin, garçon timide et prévenant, reste au seuil de ces
amours d’été, caressant le rêve de
devenir réalisateur. L’histoire a
lieu en 1994 et cette perspective
jette un jour autobiographique sur
les approches et les esquives
d’Amin, entre la plage, les sorties
au bar et en boîte de nuit.
Kechiche investit cette trame
diaphane pour mieux s’engouffrer dans des scènes interminables
(au sens propre : qu’il ne se résout
jamais à terminer), fascinantes par
leur capacité à lâcher prise. Certes,
le cinéaste nous avait habitués à
une esthétique de l’exténuation,
mais qui apparaît ici expurgée de
toute idée de performance, de ressassement ou d’insistance. Ce qui
l’intéresse, c’est le champ infiniment ouvert de la sociabilité, en ce
qu’elle mêle les relations familiales, amicales, érotiques ou sentimentales, jusqu’à la confusion.
Car sous son apparente simplicité,
le film n’en explore pas moins la
complexité des comportements
amoureux, desquels se révèle peu
à peu une forme de cruauté.
Dans une scène époustouflante,
où tout ce petit monde se retrouve
dans un bar, Kechiche brasse une
multitude de personnages,
d’échanges, d’événements, jusqu’à
ce que la danse subjugue les corps
et les entraîne dans une fièvre extatique. Ce qui frappe alors, c’est la
façon dont le film plonge comme
en apnée dans la substance même
du présent. Un présent qui dilue
peu à peu la notion de scénario
pour laisser place à autre chose : de
pures présences humaines se
mouvant devant la caméra, fusion
accomplie et miraculeuse des personnages et des comédiens –
parmi lesquels Hafsia Herzi, révélée en 2007 dans La Graine et le
Mulet. Cette pointe extrême du
présent coïncide avec l’exaltation
des corps, de leur splendeur, de
leur vitalité.
De la scène d’ouverture, où
Amin surprend les ébats adultérins d’Ophélie et de Tony, jusqu’aux séquences de plage, où les
silhouettes s’ébrouent dans les
eaux de la Méditerranée, la cinéaste fait la part belle aux plastiques féminines (plutôt plantureuses), comme aux roulements de
mécanique masculins (parfois envahissants). C’est que l’art de Kechiche carbure à cette fibre désirante, fantasmatique, qui est à la
source de son geste de cinéaste.
Naissance d’un regard
D’aucuns verront peut-être, dans
la récurrence de certains recadrages sur les anatomies charnues,
une forme de voyeurisme mal canalisé. Mais il faut surtout comprendre qu’Amin, protagoniste en
retrait, occupe vis-à-vis des autres
une position de spectateur, lui qui
pratique la photographie et regarde seul des classiques du cinéma russe dans la pénombre de
sa chambre. Ce qui se joue avec lui,
c’est la naissance d’un regard,
amoureux mais isolé, parfois concupiscent, gorgé de la beauté dionysiaque du monde alentour.
Monde qu’Amin est pourtant incapable d’habiter pleinement. Car
l’artiste est toujours à côté de la
vie : son recul d’observateur le sépare des autres.
C’est donc aussi comme une profession d’art poétique que l’on
peut voir Mektoub, My Love (dont
le sous-titre, Canto Uno – « chant
un » –, annonce une suite). Film
qui s’attelle à relier la créativité
aux mouvements du désir, la chair
au regard, la présence à la clarté, et
donc la matière à l’immatériel. Le
lien mystique entre toutes ces dimensions, c’est la lumière, celle irradiante du Midi qui baigne Amin
dès le premier plan du film. Cette
lumière que saint Jean et le Coran
glorifient, dans deux citations en
exergue, est, dit-on, dotée d’une
double nature, corpusculaire et
ondulatoire. Un corps et une
onde : sans doute la meilleure définition qu’on pouvait donner
d’un film aussi généreux et
éblouissant que celui-ci. p
mathieu macheret
Film français d’Abdellatif
Kechiche. Avec Shaïn
Boumedine, Ophélie Bau,
Salim Kechiouche (2 h 54).
culture | 13
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Le cheminement de Thomas,
entre foi et fuite
Cédric Kahn suit le parcours d’un jeune homme qui tente de soigner
sa toxicomanie par la religion
LA PRIÈRE
ppvv
E
Ophélie Bau interprète Ophélie, et Shaïn Boumedine incarne Amin. PATHÉ
spécial. D’être simplement dans l’innocence,
le jeu, le plaisir collectif, le moment et le
mouvement des choses.
Ce qu’il y a de remarquable dans ce premier « chant », c’est le temps que vous
vous accordez, qui est un temps romanesque, descriptif, un temps d’épreuve
qui s’enrichit de l’indécision du personnage. C’est un luxe incroyable pour le
cinéma, et d’autant plus judicieux que
le spectateur brûle de découvrir la suite.
C’est en effet ce que j’espérais. Que le spectateur se crée, en l’absence de narrateur et de
voix off, sa propre voix off. Qu’il s’imagine
tous les destins possibles d’Amin, qu’il vive
avec lui ce temps de l’attente et du mûrissement… c’était d’ailleurs mon projet sur La Vie
d’Adèle, inventer des chapitres ultérieurs,
d’autres épisodes, mais ça n’a pas pu se faire.
C’est l’acteur ou l’actrice qui rendent possibles, aussi, ce genre de projet. Shaïn Boumedine, ce jeune homme de 20 ans qui travaillait sur la plage quand nous faisions le
casting, a cette allure, je trouve, qui rappelle
ces personnages romanesques qui sont au
seuil de leur propre vie. Il rêve, il attend, il espère. Et le réel va le transformer, lui faire perdre son innocence. J’ai donc très vite envisagé
plusieurs films qui nous mèneraient petit à
petit jusqu’à notre décennie. Le deuxième est
d’ailleurs pratiquement fini, mais tout cela
demande du temps et de l’argent.
Ce qui nous ramène à la dure réalité, avec
cette image de vous, en juin 2017, à la
télévision, prêt à vendre votre Palme d’or
pour trouver de l’argent, après avoir été
absent du Festival de Cannes en raison
du conflit qui vous oppose à vos producteurs. Que s’est-il au juste passé ?
Je souhaite d’autant moins y revenir que
l’affaire est aujourd’hui devant les tribunaux. Disons, en un mot, que je me suis
aujourd’hui réconcilié avec Pathé, mais
qu’un désaccord profond subsiste avec
France Télévisions, précisément sur la possibilité de scinder le film. Mais je ne veux
pas profiter de cette sortie pour taper sur
quiconque. Il y a pour moi, d’une manière
globale, quelque chose qui corrompt le système d’aide au cinéma français, dont le
principe est pourtant formidable. Ce système de préachat des films par la télévision,
ces producteurs qui se sont transformés en
banquiers, tout cela menace de mort le cinéma français. Parce qu’une fois vendu le
film à la télévision, une fois tout le monde
payé et sa marge faite, c’est champagne et
plus personne ne se préoccupe de travailler
à la réussite du film.
Moi, le cinéma m’occupe vingt heures sur
vingt-quatre, et je viens de réaliser deux
films pour 8 millions d’euros…
Autre question sensible, votre manière
de filmer les femmes. Beaucoup de spectateurs y trouvent la célébration charnelle de personnages que vous aimez.
D’autres y voient la reproduction de fantasmes de domination masculins. « Mektoub, My Love », qui tient de la transe et
de l’ode impudente au « twerking », n’est
pas de nature à apaiser ce débat…
Sincèrement, je n’ai pas le sentiment d’avoir
jamais fait violence à qui que ce soit en filmant un corps féminin. Mes actrices sont
parfaitement consentantes et les plans que je
tourne avec elles sont à mon sens justifiés.
Dans un film traitant de désir, je le vois plutôt
comme un hommage rendu à leur beauté.
Une femme qui danse m’émeut. Je trouve ça
magnifique, vibrant, érotique, cela vient du
corps et ça dépasse le corps en même temps,
c’est orgasmique. Je pense d’ailleurs qu’un artiste qui crée n’est ni homme ni femme, il devient asexué. Il faudrait faire, sinon, le procès
aux artistes de la Renaissance, à Courbet et
son Origine du monde, pourquoi pas aux
sculpteurs préhistoriques des Vénus callipyges ? Par ailleurs, de nombreuses réalisatrices ont filmé le corps féminin, et c’est parfois
elles qui osent le plus. Prenez Catherine
Breillat dans Une vraie jeune fille, Pascale
Ferran dans Lady Chatterley. Une des plus belles scènes d’amour du cinéma, c’est pour moi
celle réalisée, entre deux femmes, par Chantal Akerman dans Je, tu, il, elle.
Comment percevez-vous, comme
cinéaste et comme citoyen, cette
libération de la parole féminine ?
Tant mieux, évidemment, que des femmes
dans le monde se sentent suffisamment libérées pour dénoncer les harcèlements qu’elles
subissent. Pour autant, je me sens assez peu
concerné par ce qui se passe dans le milieu
hollywoodien, je trouve ça même un peu
malsain. La couverture médiatique de ces affaires me semble un peu disproportionnée
par rapport à leur intérêt réel. Les horreurs de
la guerre en Syrie, les crimes contre l’humanité mériteraient un peu plus les « unes » des
journaux à mon avis… p
propos recueillis par
jacques mandelbaum
n 1900, Jeanne d’Arc entendait des voix devant la caméra de Méliès. Depuis, le
cinéma succombe régulièrement
à la tentation de l’invisible, de
l’ineffable. Il n’est pas besoin
d’être croyant – voir Pasolini, Cavalier et maintenant Cédric Kahn.
Le réalisateur de Roberto Succo
ou Une vie meilleure aime
fouailler dans le tissu social, de
préférence aux endroits où il
souffre. Dans ce film étonnant, le
cinéaste prend la tangente sur les
pas de Thomas (Anthony Bajon),
un garçon d’une vingtaine d’années qu’on découvre assis dans
un autocar qui l’emmène on ne
sait où. La trajectoire de Thomas,
héroïnomane qui cherche à
échapper à son addiction,
n’obéira pas aux lois du réalisme
social, comme le faisait récemment sur un sujet voisin Marie
Garel-Weiss dans son premier
film, La fête est finie.
Il sera ici question de foi, de miracle, de vocation, des questions
auxquelles Cédric Kahn répond
non pas par la théologie mais par
le cinéma, trouvant la distance
nécessaire pour laisser au spectateur sa liberté de croyant ou
d’athée, donnant à son film une
rigueur presque ascétique. Ici,
tout est dans le « presque », qui
laisse à l’humour, à la fantaisie, de
petits interstices qui font que
cette Prière ne résonne pas seulement comme une psalmodie,
mais aussi comme une chanson.
L’autocar emmène Thomas
dans une communauté catholique, isolée en montagne (le film a
été tourné dans le Jura), où les arrivants sont soumis à une disci-
Au moment
de prouver son
adhésion à cette
foi, qui l’a éloigné
de la maladie
qui le rongeait,
Thomas trébuche
pline monacale faite de travaux
agricoles, de prières et de chants.
On retrouve la violence verbale
et physique qui a souvent été le
terrain d’élection de Cédric Kahn
dans les premières séquences, qui
montrent la difficile soumission
du nouvel arrivant. Face à lui, il
trouve Marco (l’acteur allemand
Alex Brendemühl), raide comme
la justice inquisitoriale, et une
poignée de convertis emmenés
par Pierre (Damien Chapelle),
bouleversant en grand frère exaspérant qui n’en finit pas d’expier
on ne sait quelle faute. Tous conjuguent leurs efforts pour persuader Thomas de se laisser aller.
Reddition
A partir du moment de sa reddition, La Prière prend un autre
rythme, plus contemplatif. Le
tournage a duré assez longtemps
pour que l’on sente le rythme des
saisons. Le débutant Anthony Bajon, qui impressionnait au début
du film par une violence qui démentait sa carrure, s’épanouit,
prend toute sa place dans la petite
communauté. Mais au moment
de prouver son adhésion à cette foi
qui l’a éloigné de la maladie qui le
rongeait, Thomas trébuche.
Le film pivote autour des séquences consacrées à la célébration de la communauté par ellemême. Les garçons du centre où
séjourne Thomas sont alors réunis avec les filles d’une institution
sœur, et l’on attend la visite de
sœur Myriam (Hanna Schygulla),
la religieuse fondatrice. Il y a l’été
qui arrive, et la saynète un peu ridicule que les pensionnaires montent pour évoquer la résurrection
de Lazare, il y a tous ces jeunes
gens réunis une nuit d’été et le regard sans pitié de sœur Myriam.
A ce moment, La Prière autorise
toutes les formulations possibles :
Thomas a été touché par la révélation ; à moins qu’il ne s’appuie sur
une béquille métaphysique, avant
de reprendre son chemin ; ou encore est-il manipulé par une secte.
Quelle que soit l’interprétation
dont on se sent le plus proche, elle
ne fait pas sortir du film, qui est
assez ample, assez accueillant
pour les faire cohabiter.
Reste que les lois du scénario
obligeaient Cédric Kahn et ses collaborateurs, Fanny Burdino et Samuel Doux, à mener leur personnage jusqu’au port, bon ou mauvais. La dernière partie n’est pas
tout à fait à la hauteur du reste. Il y
a d’abord l’intervention du surnaturel un soir d’excursion en montagne, qui semble faire tomber
Thomas dans le camp des vrais
croyants, puis ses hésitations entre les attraits de Sibylle (Louise
Grinberg), une jeune archéologue
qui vit dans la vallée, et ceux de
l’habit sacerdotal. Non seulement
ces dilemmes reviennent aux figures traditionnelles de la littérature cléricale, mais ils tendent vers
l’abstraction, s’éloignant de l’incarnation forte qui avait jusque-là
donné son énergie au film. p
thomas sotinel
Film français de Cédric Kahn.
Avec Anthony Bajon, Damien
Chapelle, Louise Grinberg (1 h 47).
Comment devenir criminel
de guerre en trois jours
Robert Schwentke met en scène un épisode de l’effondrement
de l’Allemagne hitlérienne
THE CAPTAIN,
L’USURPATEUR
ppvv
T
ourné en noir et blanc,
dans un paysage hivernal
qui évoque le printemps
glacial de 1945, The Captain prend
la forme brutale et précise d’une
scène de la guerre de Trente Ans
gravée par Jacques Callot. Robert
Schwentke, réalisateur allemand
exilé à Hollywood (Red, Divergente…), revient au pays et
remonte dans le temps pour
mettre en scène avec lucidité
un épisode de l’effondrement de
l’Allemagne hitlérienne.
Le film s’ouvre sur une scène de
chasse : un conscrit au visage crasseux court à perdre haleine pour
échapper à un commando. Poursuivi et poursuivants portent des
uniformes de la Wehrmacht. Les
Alliés ont pénétré sur le territoire
du Reich et l’une des tâches prioritaires du régime agonisant est de
réprimer les traîtres réels ou présumés. Le déserteur, un gamin
blond aux traits encore enfantins,
s’échappe de justesse. Alors qu’il
va succomber au froid et à la faim,
il trouve sur une route de campagne une voiture militaire abandonnée. Dans le réservoir, de l’essence. Dans une valise, un uniforme de capitaine de la Luftwaffe.
Le deuxième classe Herold (Max
Hubacher) se vêt de l’habit noir,
coiffe la casquette et se lance,
d’abord avec un peu d’hésitation,
puis avec une assurance irrésistible, dans une brève mais fulgurante carrière de criminel de
guerre. Il rassemble sous sa jeune
autorité une bande faite de désespérés qui voient en lui l’assurance
d’un repas chaud, de soudards
expérimentés et de gamins perdus. Après avoir terrorisé quelques fermiers, le groupe d’Herold
s’installe dans un camp de prisonniers où ont été enfermés des déserteurs allemands.
La perversion des institutions
Dans ce décor funèbre, Robert
Schwentke met en scène la transformation d’un lieu de détention
en lieu d’extermination. Se prévalant d’ordres oraux du Führer,
Herold tente de persuader les
policiers, soldats et SS qui encadrent le camp de procéder à l’élimination des détenus. Ce n’est
pas tant le désarroi suscité par
l’imminence de la défaite qui
conduit les bons pères de famille
houspillés par l’imposteur à
prendre des décisions aberrantes
que l’habitude de la soumission.
L’image se fait alors presque
expressionniste pour mettre en
scène cette perversion des institutions – la justice, la fonction
publique – et ceux qui les servent.
Max Hubacher fait passer de
vagues scrupules, des peurs
fugaces sur le visage du faux
capitaine, aussitôt masqués par
son aplomb infernal.
L’épisode du camp de prisonniers occupe la partie centrale de
The Captain (pourquoi pas Le Capitaine ou Der Hauptmann ? On finira par croire que les études de
marché ont définitivement démontré que les amateurs de cinéma d’auteur étaient d’une anglophilie imbécile). Il donne au
film une tournure quasi allégorique et se conclut si brutalement
qu’on aurait aimé que le film s’arrêtât sur ce coup de tonnerre.
Mais l’histoire du « capitaine »
Herold n’est pas sortie de l’imagination de Robert Schwentke, qui
signe le scénario. A la tête de sa petite bande, le jeune déserteur a
écumé la Basse-Saxe avant d’être
arrêté à quelques jours de l’armistice. Entre picaresque et sordide,
ces tribulations qui allongent le
film n’ont pas la force terrible des
séquences qui précèdent. Reste
celle du procès expéditif d’Herold, lorsque les vestiges du système finissent par l’arrêter : cédant à la logique qui les gouverne
depuis 1933, ces messieurs de la
cour finissent par convenir que le
déserteur assassin a fait preuve
de toutes les qualités que l’on pouvait attendre d’un bon nazi. p
t. s.
Film allemand de Robert
Schwentke. Avec Max Hubacher,
Milan Peschel, Frederick Lau (1 h 58).
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
K Retrouvez l’intégralité des critiques sur Lemonde.fr
ppvv À VOIR
Image extraite des
« Bonnes manières ».
9 doigts
Film français et portugais de F. J. Ossang (1 h 38).
Huit ans après Dharma Guns (2011), l’astéroïde Frédéric-Jacques
Ossang (dit « F. J. »), précieuse anomalie du cinéma français, revient avec un dédale filmique en noir et blanc, ou plutôt « en
pétrole et acier ». 9 doigts conte l’étrange traversée de Magloire
(Paul Hamy), otage d’un groupe de malfrats, à bord d’un cargo
maudit s’enfonçant dans le territoire inconnu du « Nowhereland ». Le film dessine l’errance de ses personnages dans un
monde où les narrations collectives sont devenues illisibles et
d’où émanent des bouffées paranoïaques. On ne revient pas
d’un tel voyage au bout de la nuit. p ma. mt.
JOUR2FETE
pvvv POURQUOI PAS
Après la guerre
A U T R E S
Film franco-italien d’Annarita Zambrano (1 h 32).
En 2002, à Bologne, les universités se mobilisent contre la loi
travail. L’assassinat d’un juge ravive un chapitre de l’histoire
politique italienne et française. On soupçonne Marco, ancien
militant d’extrême gauche réfugié en France, d’avoir commandité cet assassinat. Le gouvernement italien exige son extradition. Après des années de tranquillité, il est obligé de fuir avec
Viola, sa fille de 16 ans. Après la guerre coche les cases du film
politique italien à rebondissements. Mais ce scénario sous tension fait l’objet d’un traitement figé et académique. p m. j.
Demons in Paradise
Documentaire français et sri-lankais de Jude Ratnam (1 h 34).
Enfant, le réalisateur a été chassé de chez lui par les pogroms
antitamouls au début de la guerre civile au Sri Lanka. Adulte, il
entreprend un travail de mémoire qui le mène à travers l’Inde,
jusqu’à ce qui fut le fief des Tigres de l’Eelam tamoul. Le film
risque d’être opaque à qui connaît mal le conflit. Mais il suffit
de se documenter un peu pour être saisi par l’évocation de ce
passé dont les plaies sont loin d’être pansées. p t. s.
Gare au louveteau-garou
L E S
F I L M S
D E
L A
S E M A I N E
14 | culture
Dokhtar
Deux réalisateurs brésiliens cosignent un conte de fées cruel
Film iranien de Reza Mirkarimi (1 h 40).
A Abadan, dans le sud de l’Iran, Setareh, étudiante, fuit ses
obligations familiales le temps d’une visite éclair à Téhéran.
Une panne d’avion l’oblige à tout avouer à son père, un rigoriste. Dokhtar dénonce l’oppression patriarcale et la terreur
qu’elle fait régner chez les jeunes Iraniennes. Mais sa réalisation lustrée et ses personnages monolithiques lui donnent des
airs d’exposé, jouant d’un faux suspense moral pour dérouler
un discours naturellement acquis à sa (juste) cause. p ma. mt.
Vincent et moi
Documentaire français d‘Edouard Cuel et Gaël Breton (1 h 18).
Vincent et moi retrace le quotidien d’un jeune homme trisomique au moment où il cherche à conquérir son autonomie.
Mais obtenir un diplôme, trouver un travail, jouir de sa citoyenneté, restent de la haute voltige dans une société rétive
face au handicap. Ce documentaire, coréalisé par le père du
protagoniste, est une œuvre de sensibilisation aux visées édifiantes. Il n’en témoigne pas moins d’une évolution du regard
sur le handicap, dans nos sociétés où le droit à la différence a
cédé le pas au droit d’être comme tout le monde. p ma. mt.
NOUS N’AVONS PAS VU
Auzat, l’Auvergnat
Documentaire d’Arnaud Fournier Montgieux (1 h 10).
La Finale
Film français de Robin Sykes (1 h 25).
Pacific Rim : Uprising
Film américain de Steven S. DeKnight (1 h 38).
Pas comme lui
Film français de Franck Llopis (1 h 19).
Prochain arrêt : Utopia
Documentaire grec de Apostolos Karakasis (1 h 31).
Willy et les gardiens du lac (saison printemps-été)
Film d’animation hongrois de Zsolt Palfi (1 h 11).
LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE
Nombre
de semaines
d’exploitation
Nombre
d’entrées (1)
Nombre
d’écrans
Evolution
par rapport
à la semaine
précédente
↓
La Ch’tite Famille
3
637 157
817
Tout le monde debout
1
600 264
523
600 264
Tomb Raider
1
492 918
553
492 918
Black Panther
5
225 633
611
Un raccourci dans le temps
1
166 877
363
La Forme de l’eau
4
154 588
372
Hostiles
1
108 817
223
Le Labyrinthe :
Le Remède mortel
6
95 375
348
Ghostland
1
94 203
190
Les Tuche 3
7
67 718
396
AP : Avant-première
Source : « Ecran total »
– 45 %
Total
depuis
la sortie
4 390 534
↓
– 37 %
3 174 307
↓
– 31 %
1 016 663
166 877
108 817
↓
– 52 %
2 728 774
94 203
↓
– 57 %
5 568 241
(1) Estimation
Période du 14 au 18 mars inclus
Pour se placer dans les dix premiers de ce classement sans avoir été
produit à Hollywood, il faut être rigolo, à l’instar de MM. Boon et Dubosc. La Ch’tite Famille, sans égaler Bienvenue chez les Ch’tis, garantit
déjà à Dany Boon une place aux Césars 2019 (le film devrait terminer
sa carrière autour des cinq millions d’entrées), pendant que Tout le
monde debout affiche une impressionnante moyenne de 1 148 spectateurs par écran. C’est mieux que les nouveautés américaines de la semaine, Tomb Raider et Un raccourci dans le temps ; ce dernier, malgré
son budget, atteint seulement 460 entrées par salle. A noter les honnêtes performances de deux sorties du 14 mars, Razzia, de Nabil Ayouch,
13e avec 48 865 entrées, et La Belle et la Belle, 14e avec 42 064 spectateurs.
LES BONNES MANIÈRES
pppv
A
mis lycanthropiques
bonsoir, ce film est
pour vous. Venu du
Brésil, il est signé d’un
tandem, Juliana Rojas et Marco
Dutra, qui marque également un
faible pour l’hybridation esthétique, si l’on se souvient de leur
film Travailler fatigue, croisement de chronique sociale et
d’ambiance fantastique, sorti en
France en 2012. Les voici de retour
avec une histoire de loup-garou
sise dans la mégapole elle-même
la plus mélangée du monde, Sao
Paulo. Rappelons les règles de
base du genre : un homme, pour
une raison débattue par la légende, se transforme peu ou prou
en loup durant la nuit, condamné
à errer jusqu’au matin au péril de
ceux qui le croisent, oublieux le
jour revenu de ses forfaits.
Créature légendaire et universelle des folklores (pullulant dans
le nôtre), pont aux ânes du genre
fantastique (le X-Man Wolverine
étant le dernier grand avatar cinématographique en date), elle
prend chez notre couple une
teneur inaccoutumée, non dénuée de poésie ni d’étrange douceur. De fait, sans renoncer à sa
cruauté, c’est proprement un
conte de fées que nous propose Les
Bonnes Manières. Une situation
réaliste et ancillaire assez typique
du jeune cinéma latino-américain
introduit le propos. A Sao Paulo,
Ana, une jeune femme au charme
clinquant, afférente à la catégorie
nouvelle riche idiote et oisive, enceinte, engage une infirmière
noire, Clara, tout en réserve déliée,
pour qu’elle prenne comme nounou ses quartiers chez elle.
La bête du Gévaudan miniature
Les deux femmes cohabitent donc
dans ce que le spectateur, familier
des terres sud américaines ou non,
est invité à lire comme une métaphore menée sur fond d’une
guerre des classes larvée. La force
du film tient pour beaucoup dans
la manière, à la fois subtile et brutale, dont il va s’arracher à ce canevas attendu pour nous mener sur
un terrain plus original et inquiétant, celui des vieilles légendes
revisitées et d’un fantastique
social merveilleusement inspiré.
Tandis que les deux femmes
apprennent à se connaître, c’est
le décor à lui seul qui met la puce
à l’oreille quant à un possible développement des forces obscures. Entre l’appartement bleu
ciel, les vues urbaines bleutées et
futuristes et les nuages immobiles, tout ici respire le faux, le trucage, la stylisation glaciale, l’architecture propice au fantasme.
Une série de ruptures dramati-
Le film passe
du registre
du mystère et
de la suggestion
à celui de
la confrontation
avec une
monstruosité
ques poursuit crescendo cette
mise en doute des apparences.
Ana, rejetée par sa famille pour
une histoire de mésalliance, s’y
révèle comme une âme esseulée,
qui va nouer avec Clara le scandale ethnique et social d’une
union charnelle, passablement
affamée et sauvage. On est déjà
ici aux confins du possible, mais,
à mesure que la grossesse progresse, l’histoire se détraque un
peu plus. Clara ne tarde pas à
noter, en effet, qu’Ana souffre de
somnambulisme, sortant toutes
les nuits en petite tenue dans les
rues désertes et nimbées du
théâtre urbain qui les environne.
L’acte ultime de cette montée
en puissance du désordre – ici,
lecteur soucieux de fraîcheur,
suspends ta lecture ! – consiste en
la mort en couches de la mère, en
l’adoption par la servante de
l’enfant-monstre qui a assassiné
sa génitrice de l’intérieur, in fine
en la naissance concomitante
d’un deuxième film qui, à la
faveur d’une ellipse, se met à
nous raconter les aventures
diurnes et nocturnes d’un petit
loup-garou de 7 ans.
Les Bonnes Manières passe alors
du registre du mystère et de la
suggestion à celui de la confrontation directe avec une
monstruosité d’autant plus
embarrassante qu’elle est incarnée par un enfant très mignon
nommé Joël. Attaché la nuit par
Clara comme un galérien dans
une pièce sans fenêtre, le garçonnet vit le jour sa vie d’écolier
modèle, que sa mère adoptive et
aimante nourrit selon un régime
strictement végétarien. La bonne
voisine qui lui donne le goût de la
viande, la pleine lune qui reprend
ses droits, la recherche d’un père
inconnu, finiront bien sûr par
libérer la bête du Gévaudan
miniature, montrée de telle
manière qu’elle dispense tout à la
fois le sentiment de la bestialité et
de l’enfance. Un film merveilleux
donc, inextricablement sauvage
et tendre, tel qu’il ne pouvait
naître, peut-être, qu’au Brésil. p
jacques mandelbaum
Film brésilien de Juliana Rojas
et Marco Dutra. Avec
Isabel Zuaa, Marjorie Estiano,
Miguel Lobo (2 h 15).
Juliana Rojas et Marco Dutra, paire de chimistes cinéphiles
ils tournent des films ensemble et,
chacun de leur côté, écrivent pour eux ou
pour les autres, œuvrent pour le cinéma
ou la télévision. Rencontrer Juliana Rojas
et Marco Dutra, duo de réalisateurs brésiliens à l’origine des Bonnes Manières (Léopard d’argent 2017 au Festival de Locarno),
c’est se confronter à une singulière combinaison d’autonomie et de complémentarité. Nés au début des années 1980, dans la
région de Sao Paulo, les deux complices
ont conservé des airs d’éternels étudiants,
fidèles à leur goût juvénile pour un cinéma de l’imaginaire et de la féerie. « J’ai
toujours aimé raconter des histoires, dit Juliana Rojas. Enfant, je voulais devenir écrivaine. A l’école, je créais des bandes dessinées. En grandissant, je me suis mise à voir
des films de toutes sortes. »
Marco Dutra complète le tableau : « Nous
nous sommes rencontrés à l’Ecole des arts et
de la communication de l’université de Sao
Paulo [ECA-USP]. On avait des goûts en
commun et on allait souvent voir des films
ensemble après les cours. C’est au sein de
l’école que nous avons tourné nos premiers
courts-métrages. » Le Drap blanc (2004),
leur film de fin d’études, leur vaut une
sélection à la Cinéfondation de Cannes
en 2004, puis Un rameau (2007) à la Semaine de la critique, jusqu’à un premier
long-métrage d’épouvante et de critique
sociale, Trabalhar Cansa (2011), sorti en
France en novembre 2012.
« Le film est sorti d’un de mes rêves »
Les Bonnes Manières, conte fantastique
baigné dans un rayon de lune et renouant
avec le mythe du loup-garou, est un film à
l’image du duo : bicéphale, scindé en deux
époques, truffé de motifs doubles et de
personnages fonctionnant par paires. « Le
film est sorti d’un de mes rêves sur deux
femmes élevant un bébé monstre, dans un
endroit isolé, avec une atmosphère très
marquée, précise Marco Dutra. Le fait de
donner naissance est resté le motif au cœur
du projet. » Image originelle à laquelle sont
venues se greffer d’autres influences, plus
référentielles. « Nous tenions à raconter le
type d’histoires que nous aimions enfants,
renchérit Juliana Rojas, celles des premiers
films qui nous ont touchés : les Disney, les
films d’épouvante ou d’aventure, les comédies musicales. L’univers que nous avons
créé ici résulte en grande partie de notre mémoire émotionnelle. »
Mais le fantastique n’offre pas pour
autant un refuge hors du monde et de ses
réalités. Selon Marco Dutra, « si le film est
conçu comme un conte de fées, il n’en prend
pas moins place à Sao Paulo, où l’on re-
trouve beaucoup des problèmes qui frappent les grandes villes : les différences sociales, la ségrégation ethnique, etc. A travers le
fantastique, on touche aux blessures individuelles et intimes qui sillonnent nos vies ».
Le centre urbain du sud du Brésil est recomposé par un ensemble d’artifices et
semble nimbé d’une lueur onirique. Juliana Rojas et Marco Dutra racontent avoir
opté pour la technique artisanale du
« matte painting », paysages d’arrière-plan
peints à la main. Un parti pris composite
qui se reflète également dans les effets spéciaux, « réalisés par des ateliers français »,
mêlant l’artisanat aux technologies modernes, pour un rendu « à la fois organique
et fantasmagorique ».
« Mélange » est, en effet, le maître mot
du film, qui s’intéresse avant tout aux
états extrêmes et aux métamorphoses
corporelles. Pour Juliana Rojas, « le film
examine comment les changements biologiques et hormonaux du corps – la grossesse, la puberté, le désir sexuel, la filiation – influent sur la personne ». Et il fallait
rien moins qu’une telle paire de chimistes
cinéphiles, adeptes effrénés du mélange
des genres, pour saisir de quels frémissements intérieurs nos chairs se trouvent
perpétuellement remuées. p
mathieu macheret
culture | 15
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MERCREDI 21 MARS 2018
« Mandy »,
enfant
de la discorde
Un coffret réunit trois films
d’Alexander Mackendrick, dont une
merveille sur une enfant sourde
L’
DVD
éditeur Tamasa consacre un coffret DVD à
Alexander
Mackendrick, cinéaste d’origine écossaise et fer de lance des
studios britanniques Ealing. Il est
l’auteur d’une dizaine de films
remarquables mais restés globalement ignorés, en dépit de ses
quelques titres de gloire, comme
L’Homme au complet blanc (1951),
Tueurs de dames (1955) ou Le
Grand Chantage (1957).
Sous le titre de Trilogie de l’enfance, le coffret réunit trois longsmétrages très différents, dont The
Maggie (1954) et Sammy Going
South (1963) qui ont en commun
d’inventer des duos cocasses ou
aventureux entre de vieux
baroudeurs et des petits garçons.
Parmi eux, on trouve surtout La
Merveilleuse Histoire de Mandy
(Mandy, Crash of Silence, Prix spécial du Jury à Venise en 1952), une
merveille depuis trop longtemps
perdue de vue, sur une fillette atteinte de surdité.
Mandy est le rejeton choyé d’un
paisible foyer de la bourgeoisie
londonienne, jusqu’à ce que sa
mère Christine (Phyllis Calvert)
surprenne chez elle des troubles
du développement et de la
communication. Le diagnostic
est sans appel : l’enfant est atteinte de surdité congénitale. Ses
parents, dévastés, nourrissent sur
la question des avis divergents.
Son père, Harry (Terence Mor-
gan), installe la petite chez ses parents, dans un univers surprotégé
et coupé du monde extérieur,
mais redouble ainsi son enfermement. Sa mère, quant à elle, aimerait placer Mandy dans un institut spécialisé, ce à quoi s’oppose
farouchement son mari.
Christine prend donc sur elle de
déménager seule à Manchester,
où se situe l’établissement (un véritable centre pour enfants
sourds où Mackendrick a posé sa
caméra), et confie sa fille aux
bons soins de Dick Searle (Jack
Hawkins), pédiatre bourru aux
méthodes innovantes. Mais le retard accumulé par Mandy creuse
un gouffre avec les autres enfants
et rend difficile son intégration.
Si l’on s’en fie à son seul
argument, La Merveilleuse Histoire de Mandy a tout d’un film
prophylactique, voué à sensibiliser les familles britanniques au
bon dépistage de la surdité. D’où
vient qu’il charrie alors des émotions si complexes, parfois con-
Le handicap
contribue surtout
à mettre au jour
le rapport de
pouvoir tacite,
voire de
subordination,
qui régit le foyer
Mandy
Miller
joue Mandy,
une petite
fille atteinte
de surdité
congénitale.
TAMASA
DISTRIBUTION
tradictoires, et déborde la seule
question du handicap, pour toucher aux angoisses élémentaires
de l’enfance et de la parentalité,
saisies comme en miroir ?
D’abord, grâce à une mise en
scène extraordinaire, qui multiplie les figures de l’enfermement,
pour les faire voler en éclats à miparcours, dans un geste libérateur d’une puissance inouïe.
Monde clos, en effet, que l’intérieur londonien cossu et propret
des parents de Mandy, qui ressemble presque à une maison de
poupée, sans aucune prise ni
ouverture sur l’extérieur.
Sensation d’isolement, lorsque
Mackendrick étouffe à l’occasion
la bande-son, pour mieux nous
faire partager la subjectivité
sourde de Mandy. Intense appel
d’air, enfin, quand une infirmière
de l’institut fait ressentir à Mandy
les vibrations de sa propre voix,
au moment précis où la fillette
pousse un cri d’effroi. Le film
montre l’apprentissage naître
ainsi d’une apothéose de la peur
et échappe alors complètement
au particularisme du handicap,
pour toucher à l’universel. Car
apprendre est la douleur la plus
communément partagée.
Les stridences du désaccord
Mais le handicap de la petite fille
fonctionne aussi à rebours,
comme une mise en crise du foyer
britannique. La conjugalité se
laisse envahir par les stridences du
désaccord, de la séparation, du
divorce, de l’adultère (l’affection
très spéciale qui naît entre le
docteur Dick Searle et Christine).
Le handicap contribue surtout à
mettre au jour le rapport de
pouvoir tacite, voire de subordination, qui régit le foyer, à travers la
Unfilmhilarant.On tombe sous le charme.
VErsion FEmina
jean-françois rauger
Duel au soleil. Film américain
de King Vidor. Avec Jennifer Jones,
Gregory Peck (2 h 24). Coffret
DVD/Blu-ray et livret « Le Temps
des folies : la fabrique de “Duel
au soleil” ». Carlotta
prEmièrE
Libération
Deux actrices prodigieuses. Une fable pétillante.
La croix
Enfin une comédie réussie !
FiGaroscopE
LE FiGaro
Sandrine Kiberlain Agathe Bonitzer Melvil Poupaud
CINÉMA – 2018. CRÉdITS NoN CoNTRACTUELS.
Romantisme violent
Même si ce ne fut pas son premier
choix, Selznick fit vraisemblablement appel à Vidor, un Texan
d’origine, cinéaste de l’énergie vitale et tellurique, parce qu’il
voyait en lui un réalisateur capable de mettre à nu toute la charge
érotique de ce mélo du Sud décadent. L’heure est à l’avancée de la
civilisation, incarnée par la progression du chemin de fer dans le
Texas d’après la guerre de Séces-
Alexander Mackendrick :
Mandy, Crash of Silence (1952),
The Maggie (1954), Sammy
Going South (1963). Coffret
3 DVD, Tamasa, 29,99 €.
Sandrine Kiberlain est géniale.
© CHRISTMAS IN JULY – FRANCE 3 CINÉMA – AUVERGNE-RHÔNE-ALPES
I
l est des films dans l’histoire
du cinéma qui dépassent
toutes proportions raisonnables, produits de la volonté mégalomane de producteurs à qui le
système hollywoodien laissait
alors à peu près toute licence. Ce
fut le cas de Duel au soleil, que
réalisa, en 1946, King Vidor, pour
David O’Selznick.
A l’origine, il y avait un roman
de Niven Busch, qui sera par
ailleurs scénariste de quelques
beaux westerns shakespeariens
et freudiens (La Vallée de la peur,
Les Furies). Le récit se situe au
Texas, bien après la guerre de Sécession, et le producteur d’Autant
en emporte le vent avait sans
doute la volonté de mêler western
et drame sudiste en adaptant un
best-seller audacieux.
On trouvera, avec moult précisions, tous ces détails dans le livre
de Pierre Berthomieu qui accompagne le somptueux coffret DVD
Blu-ray du film édité par Carlotta,
Le Temps des folies : la fabrique de
« Duel au soleil ». Historien du cinéma, spécialiste d’Hollywood,
Berthomieu détaille la genèse
d’un film au cours de laquelle le
producteur ne voulut jamais lâcher prise, fit écrire puis réécrire
le scénario, obsédé par le désir de
donner un écrin à sa compagne,
sion. Les grands barons du bétail
s’opposent au rail, hostiles à tout
ce qui menace leurs privilèges
écrasants. L’Ouest change.
Pearl Chavez, le personnage incarné par Jennifer Jones, est une
jeune métisse prise entre deux
hommes, ses deux cousins, dont
l’opposition est un symbole de
l’Histoire en train de se faire. L’un
incarne la raison (Joseph Cotten),
l’autre la pulsion brute (Gregory
Peck dans un de ses rares rôles de
bad boy). Elle sera irrémédiablement liée au second par une intense attraction sexuelle.
Le film est notamment célèbre
pour sa séquence finale, d’un romantisme violent, où deux
amants s’entre-tuent en se déclarant leur amour, illustration à
coups de Winchester et de colt 45
du principe « ni avec toi ni sans
toi ». Avec ce film, Vidor apparaît
définitivement comme le cinéaste de la passion au sens où
elle est décrite par le philosophe
Clément Rosset : « Convoiter un
objet qu’on prend soin d’écarter en
toutes circonstances. » p
mathieu macheret
téLérama
Le drame sudiste de 1946 est édité dans un coffret qui raconte
l’implication du producteur et de plusieurs cinéastes
l’actrice Jennifer Jones. S’il embaucha King Vidor pour la mise
en scène, il fit rajouter des séquences par d’autres cinéastes et
non des moindres (William Dieterle, Josef von Sternberg).
Film monstrueux, Duel au soleil
se caractérise ainsi par ce que Berthomieu appelle une « malédiction de l’impureté ». A qui attribuer la paternité artistique du
film, celle des différents plans,
entre un producteur interventionniste, trois réalisateurs et
autant de directeurs de la photographie ? Il est désormais possible d’y voir plus clair à la lumière
de ce travail archéologique minutieux. Tout ce savoir ne retire rien
à la beauté du film et, s’il avoue
une implication écrasante du
producteur, rattache malgré tout
de plein droit Duel au soleil à la filmographie de King Vidor.
moi, nous nous prenons à rêver
que Mandy devienne femme d’affaires, artiste, ou bien simple ménagère, comme moi. »
Mandy, c’est l’autre au cœur de
l’identique. C’est surtout un grand
point d’interrogation adressé à ses
parents, débusquant au fond
d’eux-mêmes ce désir de reproduction sociale, à laquelle n’échappent souvent pas la majorité des
enfants dits « normaux ». p
Une merveilleuse comédie fantastique.
Dans les coulisses de « Duel au soleil »,
film démesuré de King Vidor
DVD
tentation autocratique du père,
détenteur de l’autorité et
provenant d’un milieu plus riche
que son épouse.
Le film s’apparente ainsi à une
singulière plongée dans l’inquiétude et le doute, d’une famille
dont les liens se détricotent
irrémédiablement. Avec son propre enfant, le couple idéal voit
naître en son sein un champ
insoupçonné, celui de la différence. Son surgissement les
chasse immédiatement de l’éden
tant convoité de la bonne conformité aux normes sociales. Il faut
en revenir alors aux premiers
mots du film, que Christine
prononce en voix off : « Harry et
un ilm de
Sophie Fillières
ActuelleMent
16 | télévision
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Hollywood sous
l’influence du Reich
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
M E RCR E D I 21 M ARS
Flamboyante, la série de Billy Ray
évoque les arrangements du cinéma
américain avec le régime hitlérien
AMAZON PRIME
À LA DEMANDE
SÉRIE
R
esté inachevé à la mort
de F. Scott Fitzgerald, en
décembre 1940, The Last
Tycoon (Le Dernier Nabab) parut en 1941, dans une version mise au point par son ami
l’écrivain et critique Edmund Wilson. Cette histoire, considérée
comme un roman à clé sur les milieux cinématographiques hollywoodiens des années 1930, a fait
l’objet, en 1957, d’une adaptation
pour une série dramatique télévisée de John Frankenheimer, avec
Lee Remick et Jack Palance.
En 1976, The Last Tycoon devint
un film, signé Elia Kazan, sur un
scénario de Harold Pinter, avec
Robert De Niro.
Une deuxième édition littéraire,
assurée par un universitaire spécialiste de Fitzgerald, a été publiée
en 1993 sous le titre The Love of
the Last Tycoon. C’est sur cette
version que s’est fondée, en 1998,
une adaptation pour le théâtre
puis pour une série télévisée sur
HBO. La chaîne câblée finit par y
renoncer et par vendre les droits
à Sony Pictures, qui en assura la
production pour les studios
d’Amazon Video en 2016.
Grâce à un budget conséquent,
cette série est réalisée dans l’esprit d’un film hollywoodien flamboyant, reconstituant à grands
frais l’époque des années 1930.
C’est glamour en diable, avec une
image volontiers vaporeuse qui
agit comme un élégant sfumato.
Mais l’époque dépeinte est aussi
celle où Hitler tente, par le biais de
son consulat à Los Angeles, de
faire la pluie et le beau temps sur
le cinéma américain en censurant
tout ce qui ne convient pas à la
doctrine nationale-socialiste. La
plupart des producteurs – dont
beaucoup étaient juifs – plient
l’échine car l’Allemagne est un
pays où leurs films faisaient d’excellentes recettes.
Intrigues, doubles jeux
Monroe Stahr (Matt Bomer), un
bourreau des cœurs encore endeuillé par la disparition de son
épouse – une vedette aimée d’Hollywood –, va tenter de s’opposer à
cette censure, avec l’appui réticent
de son patron, Pat Brady (le granitique Kelsey Grammer), directeur
TF1
21.00 Grey’s Anatomy
Série. Avec Ellen Pompeo, Justin
Chambers, Martin Henderson,
(EU, 2017, S13, ép. 23 et 24/24).
22.45 Night Shift
Série. Avec Eoin Macken, Sarah
Jane Morris, Scott Wolf (EU, S4,
ép. 3 et 4/10 ; S2, ép. 3 et 4/14).
France 2
20.55 Le Rêve français
Téléfilm de Christian Faure.
Avec Aïssa Maïga, Yann Gael,
Ambroise Michel (Fr., 2017, 1/2).
22.35 Dans les yeux d’Olivier
Pardonner l’impardonnable
Présenté par Olivier Delacroix.
Monroe Stahr (Matt Bomer) et Celia Brady (Lily Collins). ADAM ROSE
d’un studio qui ne peut se permettre de perdre le marché allemand.
A cet axe s’agrègent des intrigues
amoureuses, des doubles jeux, des
drames et des violences sociales
dont le terrain d’action est le studio de Pat Brady et les somptueuses résidences des nababs d’Hollywood. De sorte que le propos s’illustre par l’artifice, bien connu
mais toujours efficace, du principe
du théâtre dans le théâtre.
Les personnages de Monroe
Stahr et Pat Brady auraient été calqués par Fitzgerald sur le producteur Irving Thalberg et le directeur de la Metro Goldwyn-Mayer
Louis B. Mayer. Mais la série
brouille les pistes en prenant de
grandes libertés dans son adaptation et en faisant de ceux-ci deux
personnages importants (Pat
Brady emprunte même de l’argent à Louis B. Mayer…).
Le propos s’attache aussi à montrer comment Hollywood accueillit une vague de musiciens
juifs européens dont certains décidèrent d’émigrer pour échapper
aux rafles. La série aurait pu prendre modèle sur un compositeur
de cinéma mais a préféré broder
sur l’arrivée de membres de l’Orchestre philharmonique de
Vienne à Hollywood, en marge
d’une tournée de concerts.
La chose est improbable mais
possible : les musiciens juifs
n’avaient pas encore été chassés
de cette formation. Mais elle permet d’évoquer, derrière la façade
d’un propos divertissant pour le
grand public, une dure réalité
qui paraissait bien lointaine à
beaucoup de juifs californiens
à l’époque. p
renaud machart
The Last Tycoon, série créée
par Billy Ray. Avec Matt Bomer,
Kelsey Grammer, Lily Collins,
Dominique McElligott,
Enzo Cilenti (EU, 2016-2017,
9 × 50-60 min).
Venir vivre en métropole, de l’eldorado à la réalité
« Le Rêve français » se penche sur les destins d’ultramarins exilés dans les années 1960, aspirant à une vie meilleure
E
n 1963, la création par Michel Debré du Bumidom
– Bureau pour le développement des migrations dans les
départements d’outre-mer – vise
à favoriser la migration de jeunes
Antillais (touchés par le chômage)
vers les départements français
(en manque de main-d’œuvre). La
proposition est trop belle pour ne
pas y succomber, et ce sont ainsi
des milliers d’ultramarins qui
vont choisir l’exil, portés par ce
« rêve français » qui leur offre le
voyage, leur promet formation,
emploi et logement. A travers plusieurs personnages dont les vies
se croisent, le téléfilm en deux
parties de Christian Faure choisit
de raconter cette page occultée de
l’histoire de France.
Doris (Aïssa Maïga), Samuel
(Yann Gael), originaires de Guadeloupe, et Charley (Aude Legastelois), de La Réunion, sont de ceux
qui ont cru à cet eldorado, qui ont
quitté leur maison, leur famille et
leurs amis pour saisir leur chance,
échapper à l’autorité butée du
père, devenir avocat ou comédienne. Et qui, arrivés en France, se
sont heurtés à une tout autre réalité. Emplois subalternes, racisme,
mépris – nourris par les relents colonialistes –, rudoyant quelque
peu l’idée qu’on leur avait vendue.
Simplification dramatique
Film choral qui suit ses personnages durant cinquante ans – de
1963 à 2005 –, Le Rêve français révèle les difficultés et blessures de
ces exilés réclamés, puis rejetés et
oubliés. Le film n’omet pas de si-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 068
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
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10
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12
I
II
III
IV
V
VI
I. Ralentissement plein de risques.
II. Descend du Caucase jusqu’à la mer
Noire. Casse les règles. III. Même les
plus grands peuvent en commettre
une. Dans le dictionnaire. IV. Fut capitale pour les Arméniens. Gardas
pour toi. Son crayon fut plus tendre
pour les chats que pour les hommes.
V. Mettras de côté. Bon porteur s’il
n’est pas trop chargé. VI. Cours de
Sibérie. Préparée pour récolter.
VII. Note. En liberté. Pompera en arrivant. VIII. Couvrira froidement. Chef
de bande. IX. Amérindien. Bout de bâton. Compositeur Britannique. X. Va
faire chuter le mercure.
VERTICALEMENT
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 067
HORIZONTALEMENT I. Retravaillée. II. Exaucer. Airs. III. Gt. Triasses.
IV. Uretères. Tsé. V. Lala. Entre. VI. Avant. Réent. VII. Tennessee. Oi.
VIII. Irritée. Té. IX. Otés. Unguéal. X. Nivellements.
VERTICALEMENT 1. Régulation. 2. Extraverti. 3. Ta. Elanrev (vernale).
4. Ru. Tannise. 5. Acte. Têt. 6. Verre. Seul. 7. Arien. Séné. 8. Astre. Gm.
9. Las. Réélue. 10. Listée. En. 11. Eres. Notât. 12. Essentiels.
1. Lave beaucoup pour quelques
paillettes. 2. Tout à fait convenable.
3. Connaissance élémentaire.
Conduit droit au chœur. 4. Sans la
moindre fantaisie. Lourde et tranchante sur les pierres. 5. Retient les
haussières. Charmant même s’il est
souvent ridicule en tête. 6. Se jette en
Seine. Fait rire les lecteurs de droite
et de gauche. 7. Ne fera rire personne.
8. Evite blocage et dérapage. Prendre
des mesures après abattage. 9. Fait
monter l’intensité. Passa une bonne
couche. 10. A terminé sa course en
Egypte. Souvent derrière la tête.
Bouts de galon. 11. Sa méthode s’est
révélée être une passoire. Manifestât
par-derrière. 12. Boîte à ouvrage.
gnaler, en toile de fond, les différents épisodes qui ont accompagné ce demi-siècle d’histoire : la
régression de l’industrie sucrière,
le chômage, la montée des mouvements indépendantistes, séparatistes et terroristes, la pollution
au chlordécone, la radicalisation
de jeunes convertis à l’islam, la
mémoire de l’esclavage…
Hélas, prévue au départ sur un
format de six fois 52 minutes,
cette saga, réduite à deux fois
90 minutes, n’a pas eu d’autre
choix que de sacrifier la profondeur de son propos et de ses per-
sonnages. Si bien que, Le Rêve
français devant filer à toute allure,
il opte pour des raccourcis qui cèdent aux clichés et à la simplification dramatique. Difficile pour les
scénaristes – Sandro Agénor,
Alain Agat et Christian Faure – de
faire autrement, soucieux, jusqu’au bout et malgré tout, de soutenir l’ambition de leur projet. p
véronique cauhapé
Le Rêve français, de Christian
Faure. Avec Yann Gael,
Aïssa Maïga, Ambroise Michel
(Fr., 2017, 2 × 90 min).
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Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
3 2
5
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
7 1
9
2
seule fois par ligne,
colonne et par
4
3
8 9 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
7
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N° 38
AVRIL 2018
NS
& CIVILISATIO
ARABIE
SAOUDITE
LA FOI
ET LE SABRE
DOURS
TROUBA
AIENT
ILS CHANT
UNE AUTRE
FAÇON D’AIMER
Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde
R EIFFEL
LA TOU
RUCTION
SA CONST
E
A STUPÉFIÉ LE MOND
LA BATAILLE
D’ALALIA
QUAND LES GRECS
CONVOITAIENT
LA CORSE
ODONOSOR
NABUCH
DE BABYLONE
GRAND ROI
E?
OU DESPOTE BIBLIQU
Canal+
20.55 Baby Phone
Comédie d’Olivier Casas.
Avec Medi Sadoun, Anne Marivin,
(Fr.-Bel., 2017, 85 min).
22.20 La Gaule d’Antoine
Les Hauts-de-France
Magazine présenté par
Antoine de Caunes.
France 5
20.50 Enquête de santé
Thyroïde, peut-on faire confiance
aux traitements ?
Magazine présenté par
Michel Cymes, Marina Carrère
d’Encausse et Benoît Thévenet.
22.35 C dans l’air
Magazine présenté par
Caroline Roux.
Arte
20.55 Talons aiguilles
Comédie dramatique de Pedro
Almodovar. Avec Victoria Abril,
Marisa Paredes (Esp., 1991, 110 min).
22.45 Histoires de cinéma
Documentaire de Florence Platarets
(Fr., 2016, 55 min).
M6
21.00 Top chef
Télé-réalité présentée par
Stéphane Rotenberg.
23.25 Top chef, dans l’assiette
des grands chefs
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-068
& CIVILISA TIONS
FRANCE 2
MERCREDI 21 – 20 H 55
TÉLÉFILM
France 3
20.55 Pédophilie,
un silence de cathédrale
Documentaire de Richard Puech
(Fr., 2018, 100 min).
0.15 Des racines et des ailes
Mon village en Bourgogne
Magazine présenté par
Carole Gaessler.
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
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(Service 0,30 ¤/min + prix appel) ; de l’étranger :
(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
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Courrier des lecteurs
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Laurence Bonicalzi Bridier
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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une marque
peut en cacher
une autre
Volvo lance Polestar, Mercedes crée EQ…
pour souligner entre autres le passage
à l’électrique, une myriade de labels fleurit
L
AUTOMOBILE
e salon de Genève, qui a
fermé ses portes le 18 mars,
a consacré l’apparition de
deux signatures inédites.
Polestar, marque créée par Volvo
pour vendre des modèles électriques de luxe, et Cupra, appellation
qui regroupera désormais les versions sportives de la gamme Seat.
Rien que de très banal dans un univers automobile qui connaît une
inflation sans précédent de nouvelles marques, labels et signatures
constitués ex nihilo ou réactivés
après une longue absence. Ces derniers mois, on a vu renaître Alpine,
émerger Lynk & Co (création commune de Volvo et de son propriétaire chinois, Geely) et découvert
Gazoo, « ombrelle » des modèles
sportifs de Toyota, mais aussi les
bannières ID et EQ , qui rassembleront les véhicules électriques de
Volkswagen et Mercedes. On annonce pour très bientôt le retour du
vénérable blason Lagonda, convoqué par Aston-Martin pour en faire
le porte-étendard de ses futures
versions « zéro émission ».
Curieux paradoxe. Les voitures
modernes, conçues sur un nombre
réduit de plates-formes techniques
et soumises à de forts effets de
mode, se ressemblent de plus en
plus… mais sont proposées sous une
myriade de logos différents. Ce phénomène prend acte du mouvement
continu d’éclatement du marché
automobile en de multiples « niches ». Une frénésie qui dit aussi l’influence du marketing dans les processus de décision.
Trois logiques de spécialisation
« Cette façon de faire s’inspire des
marques premium allemandes, qui
ont depuis longtemps réservé une
appellation particulière à leurs versions les plus puissantes », souligne
Jamel Taganza, vice-président
d’Inovev, cabinet d’études spécialiste de l’automobile. BMW a créé la
griffe M (pour Motorsport), Mercedes la signature AMG et Audi les séries RS. « En l’occurrence, ajoute le
consultant, il ne s’agit pas de faire du
volume – les ventes, par définition,
restent marginales – mais de valoriser l’image de la marque et du modèle. » De son côté, Gilles Fraysse,
consultant spécialiste des marques,
évoque un changement des valeurs.
« La fin du XXe siècle était l’âge d’or de
la marque toute-puissante, mais les
temps ont changé et nous sommes
entrés dans l’ère de la customisation,
où l’on aspire à ce que le produit
nous ressemble », estime-t-il. Selon
lui, « ce mouvement incite à multiplier les bannières, dans l’automobile comme ailleurs ».
Trois grandes logiques de spécialisation incitent à développer marques, sous-marques, lignes de produits spécifiques et labels. D’abord,
la quête d’une image sportive, démarche censée donner du tonus à
un constructeur, même s’il ne s’agit
que d’un vernis superficiel. C’est le
cas de Seat, marque encore fragile et
en mal de notoriété, qui a pourtant
entrepris de se doter d’une gamme
bis inspirée de la griffe Abarth chez
Fiat. Pour les constructeurs généralistes, il peut aussi s’agir de monter
en gamme en espérant prendre
pied sur le segment du premium, de
loin le plus profitable. Pour décrocher ce Graal, les groupes français
montrent patte blanche en invoquant un passé glorieux, celui de DS
pour PSA et celui d’Alpine pour Renault. Les japonais Toyota, Honda et
Nissan ont, de leur côté, respectivement introduit il y a presque trente
ans les signatures Lexus, Acura et
Infiniti. Seule la première est vraiment parvenue à faire sa pelote
dans le haut de gamme, mais au
prix de très longs et très coûteux investissements. En effet, créer une
nouvelle identité, surtout si elle bénéficie d’un réseau de distribution
spécifique, exige des moyens considérables. Et un renouvellement rapide des modèles, sous peine de
passer pour quantité négligeable.
La troisième raison qui incite à introduire de nouvelles dénominations, c’est l’« électrification » progressive des automobiles. « C’est un
moyen de faire en sorte que le public
CELIA CALLOIS
MULTIPLIER
LES ENSEIGNES
COMPORTE AUSSI
SA PART DE RISQUE.
« ON PEUT FINIR PAR
BROUILLER LA FAÇON
DONT LE PUBLIC
PERÇOIT LE
CONSTRUCTEUR »,
INSISTE UN ANALYSTE
identifie plus rapidement et plus
clairement notre gamme de voitures
électriques », affirme-t-on chez Mercedes lorsqu’on demande pourquoi
la firme de Stuttgart a créé la ligne
EQ. La marque Polestar, chargée
de concurrencer Tesla avec une
gamme de puissants modèles électriques essentiellement destinés à
la Chine et aux Etats-Unis, offre l’opportunité de faire table rase. « Volvo
ne dispose pas forcément de la crédibilité permettant de lancer une voiture électrique de 600 ch. En revanche, avec Polestar, nous n’avons pas
d’héritage à prendre en compte et
pouvons mettre en œuvre un traitement différent de nos clients qui, par
exemple, pourront s’ils le souhaitent
ne jamais avoir à se déplacer en concession », assure Jonathan Goodman, numéro deux de la nouvelle
marque qui ne se veut pas « scandinave », mais « globale ».
Multiplier les enseignes comporte aussi sa part de risque. Trop
de marques pourrait bien tuer la
marque. « On peut finir par brouiller
la façon dont le public perçoit le
constructeur », insiste Bertrand
Rakoto, analyste indépendant. La
difficulté de redéfinir le territoire de Citroën après la création de
DS comme marque à part entière
au sein du groupe PSA démontre
que la question n’a rien de théorique. « La réussite de ces nouvelles
entités dépend de leur légitimité et
de leur stabilité. Si le constructeur rencontre des difficultés, elles
seront les premières victimes d’un
plan de rationalisation », prévient
le consultant. p
jean-michel normand
Bonneville Bobber Black, la moto du hipster
Avec son allure rétro et sa technologie sophistiquée, cette Triumph qui se la joue faussement « voyou » devrait plaire aux jeunes urbains
U
ne moto moderne n’est
plus guère destinée à
« mettre la poignée dans
le coin », à fond les ballons, ou à
grimper aux arbres, en mode
tout-terrain. Les plus demandées
parmi les machines de plus de
500 cm3 se scindent en deux catégories. Les fonctionnelles, capables d’une réelle polyvalence, et
les néorétros, d’abord conçues
pour se faire remarquer. Cela
saute aux yeux, la Triumph Bonneville Bobber Black appartient à
cette dernière espèce, celle qui
permet de flatter ce que les Britanniques désignent sous le
terme de « street credibility ».
Son « design ténébreux », dixit
la marque anglaise, est inspiré
des « bobbers », motos des années 1940-1950 au parfum légèrement sulfureux, que leurs
propriétaires dépouillaient de
tout accessoire surperflu afin de
échappement raccourci en acier
et Inox brossés (noir, bien sûr),
grosses roues à rayons, moyeu arrière dessiné comme s’il abritait
un tambour (ouf, c’est un Brembo
à gros étrier qui assure le freinage…), carburateurs factices dissimulant une injection électronique multipoint et tout petit phare
à LED. Mission accomplie, cette
moto d’égoïste – pas question
d’installer une selle biplace qui
déparerait le look « bobber » assuré par l’unique siège « flottant » – ne passe pas inaperçue.
gagner du poids et, donc, de la
performance.
Toute de noir tendue, cette machine se la joue faussement
« voyou » et ne ménage pas ses
effets. La panoplie est complète :
Le moteur de
1 200 cm3 développe
77 ch. TRIUMPH
De la poigne à l’accélération
Assis très bas, le pilote adopte une
position de conduite moins exténuante qu’on pourrait le craindre.
Le centre de gravité situé près du
sol permet de se contenter d’une
béquille latérale, mais aussi de ne
pas trop subir les contreparties
imposées par le poids assez im-
portant (237 kg) de cette machine
plutôt confortable et facile à utiliser, y compris en ville.
Les changements d’appui s’effectuent en confiance et, quand bien
même il faudra veiller à ne pas
trop l’incliner dans les virages, la
maniabilité apparaît supérieure à
celle d’une Harley-Davidson. Le
gros bicylindre parallèle de
1 200 cm3 calé à 270° développe
77 ch et fait preuve de poigne à l’accélération mais aussi de souplesse
à bas régime, bien servi par la boîte
de vitesses à six rapports.
Seuls regrets, que la sonorité de
cette mécanique manque un peu
de caractère et l’insuffisance de
doigté de la transmission par
chaîne. Quant à l’élégant dessin du
réservoir, il limite la contenance à
9 litres au détriment de l’autonomie, car le « bobber » n’est pas le
plus économe en carburant. Ce
cocktail entre allure ouvertement
anachronique et contenu technologique sophistiqué vise une
clientèle urbaine, assez jeune. On
ne s’étonnera donc pas que la Bobber Black présente tous les signes
de la moto de hipster – une population très sollicitée, surtout par
les marques européennes. Le
temps, en effet, est révolu où l’on
pouvait imputer le succès des modèles néorétro à la seule montée
en âge des motards.
Désormais, ce type de moto attire aussi un public beaucoup plus
jeune qui a contribué à porter les
ventes de la catégorie à 10 000 unités sur un total de 80 000 motos
de plus de 500 cm3 vendues chaque année en France. La Bonneville Bobber Black est disponible à
partir de 14 350 euros, tarif qui ne
comprend aucune des innombrables options disponibles pour personnaliser sa machine. p
j.-m. n.
18 | disparitions & carnet
Denis Vasse
Prêtre et
psychanalyste
/H &DUQHW
9RV JUDQGV pYpQHPHQWV
1DLVVDQFHV EDSWrPHV ILDQoDLOOHV
PDULDJHV
$YLV GH GpFqV UHPHUFLHPHQWV
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&ROORTXHV FRQIpUHQFHV
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([SRVLWLRQV YHUQLVVDJHV
Les obsèques auront lieu au
crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e, salle de la Coupole,
le vendredi 23 mars, à 10 h 30.
AU CARNET DU «MONDE»
Naissance
Les familles DIAS FERREIRA
et PILLÉ DIT DUCAMP
ont la joie d’annoncer la naissance de
Lucca Firmino Pierre-Marie,
ce samedi 17 mars 2018, à 13 h 08,
à l’hôpital Necker, Paris 15e.
Ce beau petit garçon, de 3,125 kg
et mesurant 49 cm, fait déjà le bonheur
de ses parents
P
Ami de Françoise Dolto
Ordonné prêtre en 1971, il s’installe à Villeurbanne, près de Lyon,
où il conduit des cures d’enfants
au centre médico-psychologique. Psychanalyste, il se rapproche de Jacques Lacan et de l’Ecole
freudienne, dont il sera même le
vice-président à la fin des années
1970, juste avant la dissolution de
l’institution décidée par Lacan
en 1980. Entre 1978 et 2007, il
donna de nombreux cours et séminaires, aussi bien en France
qu’en Italie ou au Canada.
Ami de Françoise Dolto, dont il
célébrera les obsèques à Paris en
août 1988, Denis Vasse appartient
à toute une lignée de jésuites qui
se tournèrent vers la psychanalyse, notamment après Vatican II
et Mai 68 – événements fondateurs, chacun à leurs mesures, et
catalyseurs de pensée. On peut citer Louis Beirnaert (1906-1985), ou
encore Maurice Bellet (né en 1923),
et même l’historien Michel de
Certeau (1925-1986). Il y eut aussi,
dans la même génération, François Roustang (1923-2016), qui, lui,
avec le levier de la psychanalyse,
rompit avec la Compagnie et
l’Eglise, avant de récuser également la théorie freudienne. Les
travaux de l’historienne et théologienne Agnès Desmazières rendent compte de ce phénomène.
L’œuvre de Denis Vasse, à la fois
variée et concentrée, est riche de
plus de quinze livres, publiés
pour la plupart au Seuil et chez
Bayard. Le corps, la chair et le désir, la voix et la parole en sont les
thèmes principaux, aussi peu
étrangers à la psychanalyse qu’à
la théologie et à la philosophie.
Pas de séparation nette, chez lui,
entre la clinique, la pratique,
l’écoute concrète des cas et la
théorie que l’on peut en déduire.
« En ne prenant pas le temps du
désir, l’homme perd le chemin de
la vérité », écrit-il.
Au cours des dernières décennies, il avait été frappé par deux
AVC qui l’avaient, lui, l’homme de
parole, réduit au silence. Le philosophe Jean-Louis Chrétien, qui
préfaça en 2010 un recueil d’articles (L’Arbre de la voix. La chair, les
mots et le souffle : le sujet naissant,
Bayard), écrit : « Ce qui saisit d’emblée lorsqu’on découvre l’écriture
de Denis Vasse, c’est la “droiture”
de sa pensée et de son style ou de
sa diction (…). Parole qui, en exposant ses questions, s’expose avec la
nudité du visage. »
Parmi ses autres ouvrages, on
peut citer – tous au Seuil : L’Ombilic et la Voix. Deux enfants en analyse (1974), Le Poids du réel, la souffrance (1983), ou encore L’Homme
et l’Argent (2008), dans lequel il
plaide pour une « vie sans prix » et
souligne le caractère mortifère de
la réduction de l’existence à son
aspect monétaire : « L’homme
n’est pas une valeur en puissance. »
En 2001, il publia, avec Françoise Muckensturm un livre
d’entretiens : La Vie et les Vivants.
Enfin, il consacra aux deux saintes Thérèse – d’Avila et de Lisieux –
des essais, en 1991 et 1998. A propos de la seconde, la « petite
Thérèse », Denis Vasse note son
« étonnement » de découvrir en la
sainte « cette traversée purifiante
du narcissisme par un amour
qu’aucune jouissance ne retient en
soi-même, pas même la souffrance
qu’il procure ». C’est un peu la synthèse des grandes intuitions de
Denis Vasse. p
patrick kéchichian
urbaniste.
Si vous le souhaitez, dons à la Fondation
Abbé-Pierre.
Rolande Causse,
Mathilde et Frédéric,
ses enfants,
Ludovic et Jonathan,
ses petits-enfants,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
André CAUSSE,
survenu le 13 mars 2018, à Paris,
à l’âge de quatre-vingt-six ans.
Mme Rosine Charles et Elise,
sa femme et sa ille,
Charles et Breyton de Fré,
ses cousins,
Christelle et Jeremy.
ont la tristesse de faire part du décès de
Nous souhaitons à Lucca une belle
et longue vie.
Jean-Paul CHARLES,
Décès
1933 Naissance à Aïn
Bessem (Algérie)
1958 Entre dans la
Compagnie de Jésus
1969 « Le Temps du désir »
(Seuil)
1971 Ordonné prêtre
1983 « L’Ombilic et la Voix »
(Seuil)
2008 « L’Arbre de la voix »
(Bayard)
12 MARS 2018 Mort
à Francheville (Rhône)
ont la douleur de faire part du décès,
survenu le 15 mars 2018,
à l’âge de soixante-quatorze ans, de
Jean-Paul BLAIS,
FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
rêtre, médecin et psychanalyste, Denis Vasse
est mort lundi 12 mars
à Francheville, dans le
Rhône, à l’âge de 84 ans. Cette
identité multiple ne dissimule
pas une contradiction ni même
un affrontement. Au centre d’une
vocation plurielle et unique, il y a
la parole. Parole entendue, écoutée, étudiée, avec le plus grand
soin, le plus haut sérieux.
« L’homme est réponse à la question que pose toute parole », écrivait-il en 1969, dans un premier livre qui marqua profondément les
esprits : Le Temps du désir. Essai
sur le corps et la parole (Seuil).
Cette citation valant aussi bien
dans l’espace de la psychanalyse
que dans celui de la foi. Lire Freud
et Lacan n’empêche pas de méditer les Evangiles ! Il écrivait aussi,
avec simplicité et profondeur :
« Sans la foi en la parole, les mots
se redoublent en songe de l’esprit. »
Né en 1933 en Algérie dans une
famille modeste, Denis Vasse fait
ses études de médecine à Alger,
avant d’entrer dans la Compagnie
de Jésus en 1958 et de prononcer
ses premiers vœux en 1960. Cette
même année, il soutient sa thèse
de médecine. Partisan de l’indépendance, il exerce comme médecin au sein de l’armée.
Marie-Claude Blais,
son épouse,
Hélène Blais et Anthony Krause,
Julie Blais et François Gaudaire,
ses illes et ses gendres,
Mathis et Raphaël, Victor et Félix,
ses petits-enfants,
Maryvonne Blais et Marie-Cécile
Masure,
ses sœurs,
Les familles Figeat, Egret, Valentini
Et tous ses amis,
6RXWHQDQFHV GH PpPRLUH WKqVHV
+'5
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ &DUQHW En 2005. VINCENT DARGENT/CIRIC
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Jean-François, Bernard et Isabelle,
ses enfants,
Ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Viviane ALLETON,
née BOURCIER,
sinologue, linguiste,
directrice d’études à l’EHESS,
survenu le vendredi 16 mars 2018.
L’inhumation aura lieu le mercredi
21 mars, à 15 h 30, au cimetière du
Montparnasse, Paris 14e.
centralien, socialiste,
protestant et franc-maçon,
survenu le 11 mars 2018,
à Conlans-Sainte-Honorine,
dans sa soixante-treizième année.
« Dieu a donné, Dieu a repris. »
L’inhumation aura lieu le mercredi
21 mars, à 14 heures, au funérarium
de Conlans.
Les familles Cordoliani, Garcia,
Semptey et Sidler
ont la douleur de faire part du décès de
M. Horace, François, Alfred
CORDOLIANI,
Les obsèques auront lieu le mercredi
21 mars 2018, à 10 h 30, à Périgueux,
en l’église Saint-Martin.
archiviste paléographe,
ancien membre
de l’Ecole française de Rome
et de l’Ecole des hautes études
hispaniques,
ancien pensionnaire
de la Maison Descartes,
ancien conservateur
à la Bibliothèque nationale,
conservateur honoraire
de la bibliothèque centrale
du Service de santé des Armées,
ancien secrétaire général
du Conseil supérieur de l’ordre
des experts comptables
et des comptables agréés,
Le conseil d’administration du CIDR,
Yannis Wendling,
président,
Les administrateurs,
Le personnel,
Tous les amis du CIDR et de l’AIDR,
chevalier de l’ordre national du Mérite,
oficier de l’ordre des Palmes
académiques,
lauréat de l’Académie nationale
de médecine,
médaille de bronze
du Service de santé des Armées,
ont la grande tristesse d’annoncer le décès
de
survenu le samedi 10 mars 2018,
dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année.
Nicolas BEROFF,
Les obsèques ont eu lieu dans la plus
stricte intimité à Sainte-Segrée dans la
Somme.
Igor et Stéphane,
ses enfants,
Gaspard, Marieke, Lou et Ninon,
ses petits-enfants,
Christine, Karine et Michel,
ses frères et sœurs,
ont la tristesse de faire part du décès de
Nicolas BEROFF.
survenu le vendredi 16 mars 2018,
à Périgueux, après avoir lutté contre une
longue maladie.
Homme de développement et humaniste,
passionné par toutes les cultures et tous les
peuples, en Iran, où il a commencé sa
carrière avec le CIDR comme chef de
projet à Behkadeh, au Népal où il a fondé
avec des chefs d’entreprises népalais la
Gorkha Auyurvédic Company, et en
Afrique, notamment au Bénin, au Burkina
Faso et au Togo. Il a été président du
CIDR de 1978 à 2011 et administrateur de
Coordination Sud, pendant de nombreuses
années et dont il fut l’un des cofondateurs.
Il a été le pionnier du développement
économique au Sud par la promotion
d’entreprises et l’entrepreneuriat local. Il a
fondé l’Alliance internationale pour le
développement et la recherche (AIDR).
Ses obsèques auront lieu le mercredi
21 mars, à 10 h 30 en l’église Saint-Martin,
à Périgueux (Dordogne).
Christine Gottlieb,
son épouse,
Fabienne et Stéphane Meyer,
ses enfants,
Sandrine Serre,
sa belle-ille,
Walter de Hoon,
son gendre,
Ysée, Anatole et Tom,
ses petits-enfants,
Alès. Vialas. Montpellier.
Catherine Maurel-Laroze,
Delphine et Emilie,
ses illes,
Jérome et Cyril,
ses gendres,
Ninon, Blanche, Gabin, Hector,
Garance,
ses petits-enfants,
François et Cosima,
Pascal et Sophie,
ses frères et belles-sœurs
et leurs enfants,
Michel et Christine Laroze
et leurs enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Olivier MAUREL,
médecin,
survenu le 16 mars 2018,
à l’âge de soixante et onze ans.
« Il n’était que vie, joie et bienveillance,
il est mort en montagne
dans un grand linceul blanc
sous le soleil d’un printemps annoncé. »
La cérémonie religieuse a eu lieu
ce mardi 20 mars, à 14 h 30, au temple
de Vialas (Lozère).
Le docteur Ahmed Taleb-Ibrahimi,
son époux,
Bachir et Saadeddine,
ses enfants,
Ses belles-illes,
Ses petits-enfants,
Ses neveux et nièces,
Conférence
Rencontre de la société des lecteurs
« La géométrie des locons de neige Auditorium Le Monde »
A l’occasion du lancement de la nouvelle
collection du Monde
« Génies des mathématiques »,
Le Monde et la Société des lecteurs
ont le plaisir de vous inviter
à une conférence d’Etienne Ghys,
animée par Hervé Morin,
journaliste au Monde.
En 1611, le mathématicien et astronome
Johannes Kepler fut peut-être le premier
à jeter un regard scientiique
sur les locons de neige.
Pourquoi ont-ils six branches,
pourquoi sont-ils plats,
pourquoi sont-ils tous différents,
tout en se ressemblant ?
Quatre siècles plus tard,
on comprend mieux,
mais on ne comprend pas tout.
Il aura fallu le travail d’artistes,
de physiciens et de mathématiciens.
Etienne Ghys,
membre de l’Académie des sciences
et directeur de recherche au CNRS
et parrain de la collection,
vous raconte cette aventure scientiique,
le jeudi 29 mars 2018, à 19 heures,
Auditorium du journal Le Monde,
80, boulevard Auguste-Blanqui
Paris 13e.
ont la douleur de faire part du décès de
Souad TALEB-IBRAHIMI,
née HOURI,
le 15 mars 2018, à son domicile entourée
de l’affection des siens.
Réservation obligatoire par mail
uniquement et dans la limite des places
disponibles à sdl@lemonde.fr
Concert
Bachir Taleb-Ibrahimi,
14 A, chemin Abdelkader Gaddouche,
Hydra, Alger
(Algérie).
btaleb68@gmail.com
saadeddine7@hotmail.com
Musée d’Orsay
Anniversaires de décès
Concert
Jeudi 5 avril 2018, à 20 heures,
Le 21 mars 2015,
Micheline MAUS,
Gidon Kremer
née FRANCK,
Carte blanche
à l’immense violoniste letton
pour un récital exceptionnel.
nous quittait.
Auditorium
musee-orsay.fr
Ses enfants,
Ses petits-enfants.
Tarifs : 40 €/ 30 €/ 8 €.
Le 20 mars 1989, disparaissait
Communication diverse
France POUMIRAU.
Souvent, nous pensons à elle.
« Les printemps sont pleins de toi. »
Rainer Maria Rilke.
Hommage
La Fondation de France
salue la mémoire de
Mme Charlotte BABET,
décédée le 22 février 2017,
dans les Yvelines
SOS AMITIE
Envie d’être utile ? Venez nous rejoindre
dans un centre proche de chez vous !
Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
par téléphone et par internet
ceux qui souffrent de solitude, mal-être
et pensées suicidaires.
Nous ne répondons qu’à 1 appel sur 7
et recherchons des écoutants bénévoles.
L’écoute peut sauver des vies
et enrichir la vôtre.
et exprime toute sa reconnaissance pour
son généreux legs.
Horaires lexibles, formation assurée.
RDV sur www.sosamitieidf.asso.fr
ont la douleur de faire part du décès de
Roger MEYER,
ils de déportés
et ancien résistant,
survenu à Paris, le 17 mars 2018,
dans sa quatre-vingt-treizième année.
L’inhumation aura lieu le vendredi
23 mars, à 11 h 15, au cimetière parisien
de Bagneux, 45, avenue Marx-Dormoy
(Hauts-de-Seine).
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
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$YLV GH GpFqV FRQGROpDQFHV
UHPHUFLHPHQWV KRPPDJHV
DYLV GH PHVVH
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
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DÉBATS & ANALYSES
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
CARTE BLANCHE – SERGUEÏ
| Cyberhaine
| 19
Mevlüt Çavusoglu
« La Turquie, alliée
indispensable pour
la sécurité de l’Europe »
Le ministre turc des affaires étrangères considère
qu’une partie des Européens refuse de comprendre
les problèmes de sécurité de son pays
Par MEVLÜT ÇAVUSOGLU
L
« Ne laissons pas Afrin devenir,
comme Rakka, un foyer djihadiste »
Des personnalités kurdes, originaires d’Afrin
et vivant en Europe, lancent un appel à la
communauté internationale et aux gouvernements
européens, qu’ils jugent trop silencieux
face à l’intervention de la Turquie dans l’enclave
d’Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie
Collectif
L
a population kurde d’Afrin lance un
appel au secours à ses amis d’Europe et d’Occident pour leur rappeler que nous, les Kurdes, avons lutté ensemble contre la menace terroriste que représente l’organisation Etat islamique (EI)
jusqu’à la victoire commune à Rakka.
Aujourd’hui, la communauté internationale doit nous aider afin d’empêcher
qu’une occupation durable et définitive
du canton d’Afrin, imposée par le dictateur
turc avec les armes de l’OTAN, ne soit admise dans l’indifférence totale des dirigeants du monde libre. Compte tenu de
l’urgence de la situation, il est primordial
d’agir immédiatement pour empêcher
qu’un nouveau foyer djihadiste ne se constitue dans les montagnes d’Afrin. Si les
puissances occidentales n’agissent pas, il
sera impossible de se débarrasser de ces
terroristes qui se préparent à exporter la
guerre sainte en Europe. Ce foyer sera une
menace pour les libertés et les citoyens du
monde démocratique. Des crimes de
guerre sont en cours, perpétrés par l’armée turque et les djihadistes dans la plus
grande impunité.
La Turquie et ses supplétifs djihadistes
sont engagés dans une entreprise d’épuration ethnique contre les Kurdes d’Afrin.
Depuis le 20 janvier, l’armée turque a lancé
une opération militaire cyniquement appelée « Rameau d’olivier ».
L’objectif du président Erdogan est clair.
Il s’active à vider Afrin de sa population
kurde afin d’y installer des personnes déplacées par la guerre et des réfugiés syriens se trouvant sur le territoire turc pour
mettre fin à l’existence des Kurdes dans ce
canton. Cette offensive consiste à détruire
les infrastructures de la région au moyen
de bombardements, privant ainsi la population de tout moyen de subsistance.
Dès le début de l’invasion, l’alimentation
en eau potable a été coupée. Les habitants
SELON LE PRÉSIDENT
ERDOGAN,
LA GUERRE MENÉE
CONTRE LES KURDES
EST UNE GUERRE
SAINTE
n’ont accès qu’à de l’eau non traitée grâce à
de rares puits, et sont victimes de graves
maladies. Contrairement aux affirmations du gouvernement turc, les villes et
les villages peuplés par des centaines de
milliers de civils sont aussi les cibles de
l’artillerie et des frappes aériennes. Celles-ci ont causé des milliers de morts et de
blessés, dont de nombreux enfants, femmes et personnes âgées qui étaient dans
l’incapacité de s’enfuir. A l’exemple de Jinderes et de Rajo, devenues aujourd’hui des
« villes fantômes ». Ces bombardements
ont même visé l’hôpital d’Afrin avant l’occupation, le 18 mars, qui a provoqué un
exode total de la population du canton (de
150 000 à 250 000 personnes). Le sort de
ces réfugiés ne connaît à cet instant même
qu’une issue tragique. Selon les témoignages qui nous parviennent, les groupes djihadistes se livrent à des spoliations de
biens des habitants dans toutes les localités qu’ils occupent désormais.
IMAGES INSOUTENABLES
Selon le président Erdogan et ses partisans, la guerre contre les Kurdes est une
guerre sainte. Les forces turques et leurs
supplétifs djihadistes armés et entraînés
par Ankara mènent une campagne de terreur qui s’est traduite par de nombreuses
exactions : exécutions sommaires de civils, prises d’otages, tortures de Kurdes yézidis et musulmans considérés comme
des mécréants par les factions djihadistes.
Ces faits sont avérés au vu des nombreux
témoignages qui nous sont parvenus.
Pour rappel, les cadavres ne sont pas
non plus épargnés, à l’exemple de cette
jeune femme d’à peine 23 ans, Barîn Kobané, dont le corps a été sauvagement
mutilé le 2 février par les milices djihadistes, qui ont diffusé les images insoutenables de leur barbarie dans le but de
provoquer la terreur au sein des Kurdes
et de les forcer à fuir et à abandonner
leurs terres ancestrales.
A ce jour, toute l’enclave kurde est désormais sous le contrôle de l’armée turque et
des rebelles syriens. Leur première action
a été de hisser le drapeau turc sur les bâtiments officiels et de détruire la statue de
Kawa le Forgeron, symbole du peuple
kurde et de la lutte contre la tyrannie. Les
Kurdes qui sont directement visés sont
ceux à qui l’Occident s’est allié pour chasser les djihadistes de l’EI du nord de la Syrie. Les Kurdes visés par ce nettoyage ethnique sont les mêmes qui se sont sacrifiés
en combattant l’EI aux côtés de la coalition
occidentale pour protéger la population
européenne du terrorisme islamiste.
Les Kurdes de Syrie, avec les chrétiens, les
Arméniens et les autres minorités ethniques et religieuses demeurent les garants
d’un futur système démocratique et laïque séparant la religion de la politique.
Dans cette nouvelle Syrie coexisteraient
toutes les communautés religieuses et
ethniques, ce qui constituerait un exemple de savoir vivre ensemble en paix. Malgré cela, il semble que la peur qu’inspire
Erdogan aux capitales occidentales les empêche de soutenir, ne serait-ce que diplomatiquement, leurs amis kurdes. Le silence de la communauté internationale
participe ainsi au plan macabre planifié
par Erdogan. Silence vaut acceptation.
Le peuple kurde résistera jusqu’au bout
malgré le peu de moyens dont il dispose,
mais les gouvernements européens doivent comprendre qu’il ne s’agit pas uniquement de la sécurité de notre peuple,
car la chute d’Afrin signifie la création d’un
nouveau foyer djihadiste menaçant la sécurité de Paris, de Berlin, de Londres et des
villes où les individus aspirent à vivre libres et en sécurité dans un Etat de droit.
Alors que les militaires turcs et leurs supplétifs djihadistes sont entrés dans la ville
d’Afrin, nous lançons un appel au secours :
n’abandonnez pas vos alliés, agissez avant
qu’il ne soit trop tard !
Nous demandons aux instances européennes ainsi qu’à la communauté internationale de fournir le support adéquat au
peuple kurde afin de mettre maintenant
un terme à l’occupation djihadiste-turque,
et d’exiger la libération du canton. Nous
demandons aussi la mise en place d’un
couloir humanitaire afin que les instances
internationales puissent faire parvenir
toute aide indispensable à la survie de la
population civile livrée à son sort sur le
plateau de Robari du canton d’Afrin.
Ne laissons pas se créer un second
Rakka ! p
¶
Premiers signataires :
Mannan Seuleiman, professeur
émérite UPMC-Paris, coordinateur
du Comité de soutien pour Afrin (CSA,
en cours d’enregistrement), Paris ;
Hassan Hamdoche, consultant en
système d’information, membre de CSA,
Paris ; Ghaleb Semo, ingénieur en
informatique, PDG d’Astan Informatique,
Paris ; Kulilk Marc, avocate, Paris ;
Zainab Jemo, ingénieure en génie civil,
Paris ; Ayman Chaabo, docteur
en chimie ; Golnichan Semo, diplômée
en histoire de l’art, Ecole du Louvre,
Paris ; Apo Jemo, ingénieur en génie
civil, membre de CSA, Paris ; Ali Bilal,
médecin, France ; Ahmed Simo,
cardiologue, France ; Cihan Xan,
artiste chanteuse, membre de l’ONG
Lafam, membre de CSA, Paris
a lutte contre les organisations terroristes comme
Daech (acronyme arabe de
l’organisation Etat islamique) et la
gestion des flux de l’émigration
constituent les plus grands défis
auxquels les pays européens doivent faire face aujourd’hui. La Turquie continue de jouer un rôle majeur dans l’action internationale
pour les relever.
C’est la Turquie qui a permis à
l’Union européenne (UE) de réguler
le flux d’émigrés de Syrie. Elle a
non seulement accueilli chez elle
3,5 millions de Syriens, mais également sauvé la vie de milliers d’entre eux, en leur épargnant une périlleuse traversée de la mer Egée
pour rejoindre l’Europe occidentale.
C’est la Turquie qui a été parmi les
premiers pays à reconnaître Daech
comme une organisation terroriste.
Elle fait partie de la coalition internationale dressée contre celle-ci.
C’est la Turquie qui a refusé l’entrée sur son territoire de plus de
4 000 voyageurs suspects, renvoyé
près de 6 000 terroristes, placé en
détention plus de 10 000 membres
de Daech et d’Al-Qaida et accompli
un énorme effort pour sécuriser sa
frontière, longue de 911 km, avec la
Syrie. Alors que certains pays occidentaux se sont montrés incapables
de seulement contrôler le passage
de djihadistes par leurs aéroports.
C’est la Turquie, seule, qui a, dès
2016, engagé son armée de terre
aux côtés de l’Armée syrienne libre
pour combattre Daech. Alors que
les autres membres de la coalition
se sont contentés d’une présence
très symbolique au sol. La libération
des villes de Djarabulus, d’Al-Bab
ainsi que de l’ensemble de la zone
alentour, par l’opération « Bouclier
de l’Euphrate » conduite par l’armée
turque, reste l’un des rares – sinon
le seul – exemples à suivre, puisqu’elle a permis à des centaines de
milliers de Syriens de retourner
chez eux en toute tranquillité.
Mais cette Turquie, sur laquelle les
Européens se reposent de fait pour
leur sécurité, est-elle bien comprise ? Son action est-elle correctement décrite et appréciée ? Ce n’est
malheureusement pas le cas.
ACCUSATIONS GRATUITES
Le discours anti-Turquie que l’on
rencontre de nos jours en Occident
est en partie le reflet de la montée
de la xénophobie et de la haine
contre l’islam, qui elles-mêmes se
nourrissent de l’instrumentalisation des flux de migrants par les extrémistes occidentaux. D’ailleurs,
un certain nombre de personnalités politiques peu scrupuleuses ont
cherché à camoufler, sous leur opposition « politiquement correcte » à
l’adhésion de la Turquie à l’UE, leur
message xénophobe et antimusulman, censé satisfaire leur électorat.
Mais ce discours trouve aussi ses
racines dans le refus par certains de
prendre en compte la gravité des
menaces auxquelles la Turquie a dû
faire face au cours de ces dernières
années, ceux qui, de façon absolument gratuite, accusent ses dirigeants d’autoritarisme et de nonrespect des droits individuels. Or,
quel autre pays européen aurait-il
pu, mieux que la Turquie, respecter
ces droits s’il avait subi les menaces
et les défis auxquels celle-ci a dû
faire face : l’action violente de groupes terroristes comme Daech ou le
Parti des travailleurs du Kurdistan
(PKK), le Parti de l’union démocratique (PYD) [un parti kurde syrien], les
Unités de protection du peuple
(YPG) [sa branche armée], prenant
« LE DISCOURS
ANTI-TURQUIE
EN OCCIDENT
EST EN PARTIE
LE REFLET
DE LA MONTÉE
DE LA HAINE
CONTRE L’ISLAM »
le contrôle de régions frontalières ;
la tentative sanglante de coup
d’Etat perpétré par Fethullah Gülen
et sa confrérie le 15 juillet 2016 ; le
poids économique et social des
émigrés syriens hébergés aux frais
du contribuable turc… Aucun autre
pays, en réalité, n’aurait pu mieux
gérer une telle accumulation de difficultés de tous ordres.
En tant que membre, depuis 1950,
du Conseil de l’Europe à Strasbourg,
la Turquie est signataire de la Convention européenne des droits de
l’homme. Cette convention garantit
le respect par la justice turque des
droits individuels de tous les citoyens, comme elle le fait pour les
autres pays européens. Personne ne
peut donc prétendre que ces droits
sont moins bien respectés en Turquie qu’ailleurs en Europe.
ÉLIMINER LES TERRORISTES
Aujourd’hui, grâce à sa détermination, la Turquie parvient à empêcher les organisations terroristes
comme Daech ou le PKK-PYD-YPG
de mener une quelconque action
sur son territoire. Les avancées
dans la lutte contre l’organisation
terroriste de Fethullah Gülen permettront bientôt au gouvernement
turc de lever l’état d’urgence,
comme l’a fait la France après sept
cent dix-neuf jours passés sous ce
même régime. La Turquie bénéficie
en effet aujourd’hui d’une parfaite
stabilité politique et de la croissance économique la plus élevée
parmi les pays européens. Elle reste
également l’une des destinations
touristiques les plus sûres au
monde, avec près de 40 millions de
touristes accueillis chaque année.
En attendant une solution politique en Syrie, pour laquelle elle ne
ménage aucun effort, la Turquie a
comme priorité d’éliminer toute
présence terroriste à sa frontière
avec ce pays, en rappelant à ceux
qui l’auraient oublié que cette frontière est également celle de l’Europe
et de l’OTAN avec le Moyen-Orient.
L’opération « Rameau d’olivier »
menée [depuis le 20 janvier 2018] à
Afrin contre le PKK-PYD-YPG et leur
associé de circonstance Daech continuera donc tant que cet objectif
n’aura pas été complètement atteint. La Turquie ne laissera à aucun
prix cette organisation terroriste occuper le territoire syrien à sa frontière et fera tout ce qui est nécessaire
pour que ceux, parmi ses alliés, qui
avaient eu la fausse bonne idée
d’utiliser les terroristes du PKK-PYDYPG comme mercenaires dans une
prétendue lutte contre Daech comprennent l’ampleur de leur erreur.
Ils réaliseront que la Turquie est, et
restera, leur meilleur allié pour la sécurité de l’Europe et de la région. p
¶
Mevlüt Çavusoglu est
le ministre des affaires
étrangères de Turquie
20 | débats & analyses
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Le flirt des sociaux-démocrates danois avec les populistes
Analyse
anne-françoise hivert
malmö (suède) - correspondante régionale
« LES SOCIAUXDÉMOCRATES
ONT LUTTÉ
SUR CES QUESTIONS
D’IMMIGRATION,
AVANT DE PARVENIR
À LA CONCLUSION
QU’ILS NE
POUVAIENT
GAGNER »
JORGEN GOUL ANDERSEN
politologue
L
a missive est partie le 13 février,
veille de la Saint-Valentin. Kristian Thulesen Dahl, patron des
populistes du Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti, DF), y félicite chaudement la leadeuse des
sociaux-démocrates, Mette Frederiksen, pour
sa nouvelle politique de l’immigration, annoncée début février. « Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que l’immigration non
occidentale, indépendamment de sa nature et
de ses causes, représente le plus grand et le plus
sérieux des défis pour le Danemark », écrit
M. Thulesen Dahl, terminant sa lettre par une
invitation à boire un café, « dans mon bureau
ou le tien », pour en discuter.
Le rendez-vous a-t-il eu lieu ? Pour le moment, rien n’a filtré. Editorialiste du quotidien Berlingske, Thomas Larsen y voit la
preuve d’un « changement historique » dans
les relations entre les deux partis : « Il suffit de
se rendre au Parlement : non seulement les leadeurs se rencontrent régulièrement, mais
aussi les principaux responsables des deux formations et leurs conseillers, sans qu’il y ait la
moindre fuite. » Ce « flirt politique », selon la
terminologie prisée des médias danois, inédit dans le royaume scandinave, porte déjà
ses fruits : il est en effet devenu plus facile
d’énumérer les points d’accord entre les deux
partis que les sujets qui fâchent.
Oubliées, donc, les haines d’antan, quand le
premier ministre social-démocrate Poul Nyrup Rasmussen fustigeait en 1999, depuis la
tribune du Parlement, la politique « non danoise, inacceptable et xénophobe » de DF, visant à « créer la peur et la haine ». Le même
Poul Nyrup Rasmussen, alors président du
Parti socialiste européen, récidivait en 2006,
mettant en garde ses collègues tentés par une
collaboration avec des partis comme DF, « populistes, extrêmes, xénophobes et intolérants ». En septembre 2014, Helle ThorningSchmidt, chef du gouvernement dirigé par
les sociaux-démocrates depuis 2011, accuse à
son tour DF d’être l’« ennemi du salarié
moyen ». Mais en juin 2015, même arrivé en
tête du scrutin (26,3 % des votes), son parti est
incapable de rassembler une majorité au Parlement et se retrouve dans l’opposition.
DF, de son côté, décroche la deuxième place,
avec 21,1 % des voix, soit 37 sièges au Parlement (sur 179), qui lui permettent de maintenir sa stratégie adoptée pour la première fois
en 2001. Déclinant tout portefeuille ministériel, le parti sert de force d’appoint au gouvernement libéral-conservateur minoritaire. Un
soutien qu’il monnaie cher : en échange de
ses voix lors du vote du budget, DF impose
toujours plus de restrictions en matière d’immigration, au point que la politique de ses alliés finit par se calquer sur son programme.
« Pendant près de vingt ans, les sociaux-démocrates ont lutté sur ces questions, avant de
parvenir à la conclusion qu’ils ne pouvaient
gagner, à moins de s’aligner sur les autres partis, et même d’aller plus loin », constate le politologue Jorgen Goul Andersen. Dans son programme présenté début février, Mette Frederiksen propose ainsi que les demandes d’asile
soient désormais déposées dans des camps
créés à cet effet à l’étranger, et non plus sur le
sol danois. Elle veut aussi limiter strictement
le nombre d’entrées de « non-Occidentaux »
au Danemark.
« LES VOIX N’ONT PAS D’ODEUR »
« C’est un changement complet d’orientation »,
analyse l’éditorialiste Thomas Larsen. Mais le
rapprochement avec DF n’aurait pas été possible si les populistes n’avaient pas fait le parcours inverse, rejoignant leur ennemi d’hier
dans la défense de l’Etat-providence, contre
un gouvernement avec lequel ils ont de plus
en plus de mal à collaborer, depuis que l’Alliance libérale, une formation libertaire, y a
fait son entrée en novembre 2016. L’arrivée
d’une nouvelle génération à la tête du Parti
social-démocrate, depuis 2015, a accéléré le
changement d’attitude, note Kristian Weise,
directeur du think tank de centre gauche Cevea : « L’approche presque philosophique est
que les voix n’ont pas d’odeur, et refuser de collaborer avec une formation à 17-18 % dans les
sondages n’est pas démocratique. »
Le rapprochement est officialisé en février 2017, à l’initiative du syndicat 3F. Dans
une interview croisée avec le président de la
centrale syndicale, Mette Frederiksen et Kris-
Le gouvernement fait une erreur
d’analyse à propos de Mayotte
Paris croit pouvoir résoudre la crise, qui a débuté fin
février, en mettant l’accent sur des mesures sécuritaires.
Or, rien ne sera réglé tant que la France n’aura pas
repensé ses relations avec les Comores voisines,
estime le chercheur Christophe Rocheland
Par CHRISTOPHE ROCHELAND
M
ayotte bat tous les records du
sous-développement des régions françaises et de l’Union
européenne. Les chiffres montrent que
l’on est proche d’une explosion sociale.
Explosion démographique avec une population multipliée par 11 de 1958 à 2017,
de 23 300 à 256 500 habitants. Record de
fécondité : en 2012, le nombre d’enfants
par femme (indice de fécondité) était de
4,1, alors que la moyenne pour l’ensemble de la France était alors de 2.
« Pour être au rendez-vous, il nous faudrait créer une classe par jour », a reconnu
la ministre des outre-mer, Annick Girardin. On touche aux limites des obligations
constitutionnelles françaises d’enseignement public obligatoire et gratuit. Un peu
plus de la moitié des adultes de 18 à 79 ans
qui résident à Mayotte n’y sont pas nés, selon les statistiques de l’Insee. Explosion
migratoire exceptionnelle : les natifs des
Comores, les îles voisines indépendantes,
représentent 42 % de la population totale.
D’après les chiffres communiqués au
Sénat le 7 mars par la ministre des outremer, « Mayotte, c’est 45 % de personnes
étrangères en situation irrégulière ».
Cette situation engendre misère et
pauvreté : 84 % de la population vit audessous du seuil de pauvreté, le taux de
chômage chez les jeunes et chez les femmes est supérieur à 47 %. Une île en totale « sous France », « The Island of
Death » (« L’Ile de la mort »), comme l’a
surnommée la chaîne qatarie Al-Jazira.
Les conséquences humanitaires désastreuses (les milliers de morts en kwassakwassa, ces embarcations de fortune sur
lesquelles les migrants tentent de rejoindre l’île ; les violences xénophobes, les
milliers de mineurs isolés laissés à euxmêmes dans des bidonvilles) ternissent
chaque jour l’image de la France en Afrique et dans le monde.
Cette situation dramatique ne fait que
s’aggraver d’année en année depuis l’indépendance tronquée des Comores,
en 1975, et le développement séparé de
l’île administrée par la République française. La France n’a, manifestement, ap-
porté comme réponse que des politiques
publiques conjoncturelles sans prise en
compte du contexte géopolitique mahorais et de la pression migratoire chronique. Depuis Paris, l’échelle d’analyse semble extirper Mayotte de son contexte comorien et africain. Avec, comme réponse
systématique – la dernière visite ministérielle les 12 et 13 mars l’a encore démontré –, l’enclavement et le renforcement
des mesures sécuritaires et policières
comme seule alternative, au détriment
des solutions de codéveloppement avec
les Comores, qui serait pourtant essentiel
au traitement de l’hémorragie migratoire.
Face à ces enjeux, les élus et forces vives
mahorais, en prise directe avec le mécontentement de la population, font preuve
de pragmatisme. Souhaitant depuis toujours être reconnus comme citoyens
français dans la plénitude de leurs droits,
ils démontrent de plus en plus leur volonté d’être mieux associés par Paris aux
prises de décision, y compris dans leurs
relations avec les Comores.
LES PROPOSITIONS DES ÉLUS LOCAUX
Ainsi les trois premières mesures sur la
soixantaine de la Plate-forme d’union des
revendications pour la sécurité et le développement de Mayotte, plate-forme virtuelle mise en place récemment par tous
les participants au conflit, tant les élus que
les syndicalistes, concernent la résolution
diplomatique des différends avec les
Comores et, sous conditions, l’engagement « d’une politique de coopération plus
intense entre la France et l’Union des Comores dans les domaines de la santé, de
l’éducation, de la formation, des finances,
de la justice, de l’état civil, du développement économique et de la gouvernance ».
Les édiles mahorais souhaitent être associés « à la définition et à la mise en œuvre
de cette politique internationale », « doter
la préfecture de Mayotte d’un conseiller diplomatique, déployer des experts techniques auprès de l’Union des Comores »…
L’analyse des actes des décideurs parisiens au sujet de Mayotte fait ressortir
qu’une priorité est accordée au ministère
de l’intérieur au détriment des affaires
étrangères. Une dichotomie entre, d’une
part, le soin apporté par le Quai d’Orsay à
privilégier la voie du dialogue et de la
coopération avec le pouvoir comorien,
soutenu par l’Union africaine et l’ONU (la
France est régulièrement condamnée
par ces instances internationales sur sa
souveraineté dans l’archipel). Et, d’autre
part, la préservation des intérêts stratégiques de la France dans le canal du Mozambique, une position géographique
courtisée par les nouvelles puissances
chinoise, indienne et russe. Mais aussi,
dans une moindre mesure, la prise en
compte des enjeux électoraux associés
aux réserves de voix mahoraises aux
élections nationales.
Ce double jeu, associé à une politique de
l’autruche dans les instances internationales, empêche une résolution durable et
structurelle de la bombe migratoire comorienne et mahoraise. Les impacts de
cette déflagration mahoraise se font ressentir à l’île de La Réunion. Les Mahorais
fuyant la situation dans leur île trouvent
refuge à La Réunion, faisant d’elle la première région d’expatriation des natifs de
Mayotte. Avec les évacuations sanitaires
et la saturation des hôpitaux mahorais,
plus de 1 828 évacuations ont eu lieu vers
La Réunion en 2016, aggravant fortement
le déficit du CHU Réunion, qui a frôlé la
mise sous tutelle en 2017.
Le contentieux mahorais pèse également sur les relations de coopération entre les collectivités de La Réunion et les
Etats voisins. Les délégations mahoraises
aux Jeux des îles de l’océan Indien font
toujours polémique, notamment sur la
question du drapeau, provoquant des incidents diplomatiques regrettables. Audelà, avec le continent africain, les projets
de coopération de la région Réunion au
niveau bilatéral (avec l’Afrique du Sud) et
multilatéral (au sein du Comesa, marché
commun de l’Afrique australe et orientale
ou de la SADC, Communauté de développement de l’Afrique australe) sont vus
avec beaucoup de circonspection. Le cas
de Mayotte irrite les capitales du continent africain et égratigne encore plus le
passif des relations franco-africaines. p
¶
Christophe Rocheland est
doctorant en géopolitique
à l’Institut français
de géopolitique, Paris-VIII
tian Thulesen Dahl, tout sourire, enterrent la
réforme des retraites du gouvernement et se
félicitent de leur collaboration. « La politique
est une question d’influence, observe M. Thulesen Dahl. Il s’agit d’ouvrir des portes. C’est ce
que nous faisons. » Réponse de Mette Frederiksen : « J’ai le sentiment que Kristian et moi
travaillons beaucoup de la même façon.
Quand un problème doit être résolu, nous faisons en sorte de trouver une réponse adéquate.
Et nous avons réussi à y parvenir dans de nombreux domaines en joignant nos forces. »
Si cette alliance n’est pas du goût de l’extrême gauche, elle ne semble pas poser problème aux électeurs sociaux-démocrates. Au
contraire même, puisque le parti, donné à
près de 30 % dans les sondages, est en train de
réussir là où il avait échoué depuis plus de
vingt ans, constate l’éditorialiste Thomas Larsen : « Il commence à récupérer des électeurs
partis chez DF. » Une tendance qui pourrait poser problème aux populistes, reconnaît le politologue Jorgen Goul Andersen, « si DF n’avait
pas déjà atteint son objectif, en devenant le
parti faiseur de gouvernement ». Les prochaines élections ne devraient pas avoir lieu avant
2019. Une coalition gouvernementale entre
les deux formations semble pour le moment
exclue. Mais les deux partis maintiennent le
suspense sur une éventuelle alliance. Une façon de « maximiser leur influence », en faisant
savoir à leurs partenaires qu’ils ont des alternatives, résume le politologue. p
hivert@ext.lemonde.fr
Les moines et la mort
Le livre
A
UN TEMPS POUR
MOURIR. DERNIERS
JOURS DE LA VIE
DES MOINES
de Nicolas Diat
éd. Fayard, 234 p.,
20,90 €.
u début de son récit, Nicolas Diat écrit :
« Les hommes ne savent plus comment
mourir », sentence qui inquiète un peu
sur la nature de cette exploration des
rapports que les moines catholiques entretiennent avec la mort : l’art de trépasser mérite-t-il
vraiment qu’on lui consacre un guide pratique ?
Mais certains livres, par bonheur, valent mieux que
l’idée que leur auteur s’en fait.
Et si Nicolas Diat, connu pour les essais qu’il a
coécrits avec le cardinal guinéen Robert Sarah et
pour sa somme sur le pontificat de Benoît XVI,
L’Homme qui ne voulait pas être pape (Albin Michel,
2014), reprend sporadiquement, au long d’Un temps
pour mourir, cette position de surplomb au-dessus
de nos petites vies et de nos morts brouillonnes,
un virage est vite pris, et le livre décolle, pour atterrir dans des zones plus mouvantes et plus riches.
Toute la question est au fond de savoir si le fait
de croire en un au-delà – d’y croire assez profondément pour tout envoyer balader et y consacrer
sa vie – transforme la mort en un simple passage,
aplanissant l’angoisse, la révolte charnelle contre la
destruction. C’est la question qui hante le Dialogue
des carmélites, de Georges Bernanos (1949), cité en
exergue, où la peur, la pauvre et commune peur de
mourir, conduit mystérieusement à la sainteté.
LA JOIE PRÉSENTE AUSSI
Les moines bénédictins, trappistes, cisterciens,
prémontrés ou chartreux que Nicolas Diat a interrogés ne se présentent pas comme des super-héros
du bond dans le Ciel. Ils parlent avec simplicité, humilité, et souvent une sorte de force poétique brute,
de la douleur de perdre leurs frères, de la tristesse des
agonies, de la souffrance, de la frayeur. « La mort est
une rupture violente, explique le père Joseph-Michel
Lemaire, infirmier de Solesmes. L’âme et le corps sont
faits pour être ensemble. »
La joie est présente aussi, bien sûr, voire l’exaltation à l’idée de ce qui, selon eux, s’apprête à se
dévoiler – « la dimension de ce qui nous attend (…)
est affolante », dit un bénédictin d’En-Calcat –, mais
elle ne se paye pas de mots : elle est comme arrachée à la douleur, qu’elle n’abolit pas. Il n’y a, pour
ces moines, d’autre chemin vers l’inconnu que celui
qui passe par le tragique.
Dom Olivier Quenardel, abbé de Cîteaux, affirme
ainsi avec force : « Les morts paisibles ne sont pas
forcément les plus saintes. (…) Comment nos frères
cisterciens de Thibirine [les sept moines assassinés
dans leur monastère algérien en 1996] sont-ils
morts ? (…) Qui peut savoir s’ils ont eu peur ? Leurs
combats spirituels ont dû être terribles. »
Les histoires âpres et lumineuses que raconte Nicolas Diat n’apprendront à personne la recette de la
bonne mort. Chacun meurt comme il peut. Chacun,
qu’il soit moine ou mécréant, affronte le même mystère. C’est la leçon imprévue de ce livre qui, au bout du
compte, parvient à restituer à l’expérience monastique son épaisseur humaine, sa déchirante fragilité. p
florent georgesco
0123 | 21
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
par gé r ar d co urtois
SEPT ANS
D’ENFER SYRIEN
PS : l’instinct
de survie
L’
omelette
socialiste
ayant été largement
coupée aux deux bouts
– d’un côté par la gauche « insoumise » ou frondeuse,
de l’autre par la majorité présidentielle –, reste le centre. C’est,
en principe, la partie la plus savoureuse. Tel est l’espoir, ténu
mais tenace, de ce qui reste du PS
et de son futur premier secrétaire, Olivier Faure.
Manquant de peu l’élection dès
le premier tour du scrutin interne
jeudi 15 mars, seul candidat pour
le second après le retrait de son
principal concurrent Stéphane
Le Foll, le député de Seine-etMarne sera plébiscité par le congrès d’Aubervilliers, les 7 et 8 avril.
C’est donc à lui que reviendra le
défi d’organiser la « renaissance »
d’un parti laissé pour mort ou
presque après les batailles présidentielle et législatives de 2017.
C’est peu dire, en effet, que tout
est à reconstruire après ce que
l’intéressé lui-même qualifie de
« déroute historique ». Depuis près
d’un demi-siècle, le « parti d’Epinay » a été dirigé et incarné par de
solides personnalités. Sans
même parler de François Mitterrand, Lionel Jospin, Pierre
Mauroy, Laurent Fabius, Michel
Rocard, François Hollande, Martine Aubry, pour ne retenir que les
plus marquants, lui ont donné
une voix et un visage.
A cet égard, Olivier Faure part de
zéro. Trente ans de militantisme,
vingt ans dans les arcanes du
parti et de son groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, n’en
ont pas fait l’un des caciques
ayant pignon sur rue. Inconnu
des Français, plus rompu au travail en coulisses qu’aux joutes publiques, adepte des synthèses à la
sauce hollandaise plus qu’aux
audaces iconoclastes, il va devoir
forcer sa nature pour faire de ces
handicaps des atouts. Mais la nouveauté et la modestie du personnage, après tant d’inexpiables bagarres d’ego, et tout autant son
goût du dialogue, peuvent être
d’utiles qualités pour « rassembler
les énergies », retrouver le goût du
« collectif » et « redonner une âme »
au PS, comme il s’y est engagé.
Au-delà de ses chefs, le PS a bâti
sa puissance passée sur ses militants, fidèles bon an mal an, et sur
ses élus territoriaux qui l’enracinaient solidement. Les premiers,
désabusés ou déboussolés, ont
déserté en masse. Le 15 mars, ils
ont été à peine plus de 37 000 à
voter pour désigner leur premier secrétaire, très loin des
102 000 adhérents officiellement
affichés et plus encore des
230 000 recensés il y a une dizaine d’années. Et chacun sait
qu’à la présidentielle de 2017, 15 %
seulement des électeurs de François Hollande en 2012 ont voté
pour le candidat du parti, Benoît
Hamon, les autres lui préférant
Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon ou la pêche à la ligne.
Quant aux élus, ils ont été décimés. Après les cuisantes défaites
aux municipales de 2014 et aux
départementales de 2015, le sévère reflux aux régionales de 2015
et la débâcle des législatives de
2017, ce sont quelque 3 000 élus
locaux et nationaux qui ont été
blackboulés. La résistance des
78 sénateurs socialistes en septembre 2017, ou la reconquête
C’EST À
OLIVIER FAURE,
LE FUTUR PREMIER
SECRÉTAIRE,
QU’IL REVIENT
DE RELEVER CE DÉFI
QU’IL S’AGISSE DE
LA RECONQUÊTE
DES MILITANTS
OU DES NOTABLES,
LE CHANTIER DE
LA REFONDATION
DU PARTI EST
VERTIGINEUX
haut la main de son siège de député de Haute-Garonne par le socialiste Joël Aviragnet le 18 mars,
ne sont que de très maigres consolations quand on sait que le PS
est désormais rayé de la carte électorale dans bien des territoires.
Majorité « loyale »
Bref, qu’il s’agisse de la reconquête des militants ou des notables, le chantier de la reconstruction est vertigineux. Olivier Faure
peut bien invoquer la refondation
d’un « parti plate-forme », « laboratoire collectif » et « fabrique d’expérimentations », d’un « outil au
service et à l’écoute de ses adhérents » et d’une « ruche où s’inventent des solutions nouvelles ». Pour
l’heure, cela relève du vœu pieux.
Mais au moins bénéficie-t-il,
pour tenter l’aventure, d’une situation inédite depuis belle lurette : il sera, demain, à la tête
d’un parti exsangue, mais homogène. Les 19 % de voix recueillies
le 15 mars par Emmanuel Maurel
et les 6,3 % de Luc Carvounas
constituent un échec pour ce qui
reste de l’aile frondeuse du PS,
après la dissidence de Benoît Hamon et de son mouvement Génération.s. En réunissant les trois
quarts des mandats, les frères siamois Faure et Le Foll devraient assurer au futur premier secrétaire
une majorité « loyale », socle
d’une « opposition crédible et responsable », d’« une gauche à la fois
de gouvernement et de transformation sociale », pour reprendre
les credo d’Olivier Faure.
Ces formules ressassées ne font,
à l’évidence, ni un projet ni une
stratégie. Surtout dans un contexte marqué par un affaissement général de la social-démocratie européenne. Prudemment
– trop prudemment ont déploré
ses concurrents –, M. Faure s’est
d’ailleurs bien gardé de s’engager
immédiatement sur ce terrain.
Le congrès d’Aubervilliers « n’est
pas encore celui du projet », écrit-il
dans son texte d’orientation, car
« personne ne croirait que nous allons refonder notre doctrine en
quelques mois ». Quant à la question des alliances, poursuit-il, la
« poser aujourd’hui serait se placer en situation de faiblesse et accepter une position de supplétifs »,
tant le rapport des forces actuel
reste défavorable au PS.
Il entend donc commencer par
reconstruire la maison socialiste,
dans l’espace qui s’est esquissé
ces derniers mois. Il y a un an, durant la campagne présidentielle,
l’étau Mélenchon-Macron avait
écrabouillé le PS : l’un aspirait la
gauche, l’autre le centre gauche.
Depuis, La France insoumise s’est
enfermée dans une démarche
trop exclusive et vindicative pour
être rassembleuse. De son côté, la
majorité présidentielle s’est montrée trop impérialiste et libérale
pour continuer à séduire les socialistes en déshérence.
Dans cet entre-deux – ce « trou
de souris », aurait dit François
Hollande – la refondation du PS
est tout sauf assurée. Mais sa
marginalisation n’apparaît plus
forcément inéluctable. p
courtois@lemonde.fr
Tirage du Monde daté mardi 20 mars : 183 615 exemplaires
L’
enclave kurde d’Afrin est tombée
aux mains de l’armée turque et
l’enclave rebelle de la Ghouta orientale est à l’agonie face à l’offensive de l’armée syrienne… Cela fait sept ans, cette semaine, que la Syrie est devenue « l’enfer sur
terre », pour reprendre l’expression du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, évoquant le sort de la Ghouta.
Sept ans que le pouvoir syrien, aux abois
face aux manifestations pacifiques d’un
peuple réclamant davantage de libertés, a
déclenché cet enfer. Les premiers morts
sont tombés à Deraa, trois jours après le déclenchement, le 15 mars 2011, de la révolte.
Aujourd’hui, on dénombre 354 000 morts,
selon l’Observatoire syrien des droits de
l’homme, et des centaines de milliers de
blessés. Un demi-million de personnes ont
été emprisonnées par le pouvoir, dont
60 000 ont été assassinées. Le recours à la
torture et au viol ont été, dans beaucoup de
geôles, systématiques. Damas a régulièrement recours à des armes chimiques (sarin,
chlore) et aucune « ligne rouge » – pas davantage celle des présidents Macron puis
Trump depuis un an que celle d’Obama
en 2013 – ne paraît l’arrêter. Sur 23 millions
d’habitants, la moitié ont quitté leur foyer,
et 5,4 millions sont réfugiés à l’étranger. La
Syrie est un désastre humain.
Le conflit s’est, par ailleurs, internationalisé. Terrain de jeu des djihadistes du
monde entier lorsque l’organisation Etat islamique (EI) contrôlait un territoire
aujourd’hui perdu, le pays connaît une
sorte de « guerre mondiale » en miniature.
L’Iran puis la Russie sont intervenus brutalement pour venir en aide au régime de Bachar Al-Assad, tandis que, plus récemment,
les Etats-Unis se sont impliqués dans la
guerre contre l’EI et que la Turquie mène
son combat contre les forces kurdes. Avions russes et américains, entre autres, se
croisent fréquemment dans le ciel de Syrie.
Hormis la guerre contre l’EI, jugée nécessaire par l’ensemble de la « communauté
internationale » après les attentats en Europe, les autres interventions étrangères
n’ont contribué qu’à une radicalisation du
chaos. Téhéran et Moscou soutiennent la
politique la plus criminelle que pouvait
imaginer Damas. Ankara, de son côté, en
s’appuyant sur des brigades islamistes de
l’ex-Armée syrienne libre (ASL) en déroute,
combat les forces kurdes qui furent les
meilleures alliées de la coalition commandée par Washington dans la lutte contre
l’Etat islamique.
Après la chute d’Afrin, qui était en « zone
d’influence russe » et d’où Moscou avait retiré ses troupes, la prochaine cible de l’armée turque pourrait être Manbij, en « zone
d’influence américaine ». Assistera-t-on à
cette situation singulière, voire surréaliste,
qui verrait un pays de l’OTAN, la Turquie, attaquer un territoire kurde où sont basées
des troupes américaines soutenues au
moins politiquement par tous les autres
pays de l’OTAN ?
Pendant que chaque pays impliqué
avance ses pions, ceux qui en payent le prix
ultime sont évidemment les Syriens. Il y a
sept ans, les manifestants réclamaient au
minimum un peu de liberté, et pour certains la chute d’un dictateur. Aujourd’hui,
aucun Syrien n’imagine plus la fin de « l’enfer sur terre ». Et le reste du monde, lassé, paraît avoir perdu, face à une brutalité exceptionnelle, et bien que toutes les valeurs universelles et onusiennes soient bafouées,
tout ce qui pourrait ressembler à de l’empathie, à de la compassion. Les portes de l’enfer ne semblent pas près de se refermer. p
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SEULEMENT
Dépression
Un mal flou à redéfinir
MANUELE GEROMINI
Burn-out, violences sociales,
anxiété… quantité de troubles
psychiques sont aujourd’hui
assimilés à la dépression.
Mieux comprise pour certains,
trop médicalisée pour d’autres,
cette affection est difficile
à circonscrire. Maladie ?
Souffrance psychique
ou sociale ? Le débat anime
psychiatres et sociologues
Bouger la tête aide
à localiser les sons
Une expérience allemande
montre comment l’évaluation
de la distance entre deux sources sonores dépend des mouvements de notre corps. Un effet
de parallaxe comparable à celui
de la vue, en moins performant.
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catherine mary
D
épression. C’est le terme utilisé par la
médecine contemporaine pour désigner cette plongée dans la souffrance
psychique que les médecins antiques
nommaient mélancolie. Une maladie
complexe qui se manifeste par un état de rupture
avec l’état habituel de la personne, se traduisant par
des troubles psychiques et physiques dont l’insomnie, l’angoisse, la perte d’appétit ou encore les pensées suicidaires. Dans les formes les plus sévères, elle
fait peser un risque vital sur la personne, notamment
par suicide ou arrêt d’alimentation.
Elle touche une personne sur cinq au cours de son
existence et l’Organisation mondiale de la santé
estime à plus de 300 millions le nombre annuel de
dépressifs. Mais si ce nombre n’a cessé d’augmenter
(+ 18 % entre 2005 et 2015), des voix s’élèvent pour
questionner la légitimité de la médecine à détenir
seule un droit de regard sur la maladie. En cause, ses
frontières, qui englobent l’ensemble des états dépressifs face auxquels le traitement médical – principalement les antidépresseurs et les psychothérapies –
s’impose comme l’unique réponse. « La dépression est
une notion dépassée. De plus en plus, on va vers une
déconstruction de ce qu’est ce trouble », affirme le
sociologue Xavier Briffault, du Centre de recherche en
médecine, sciences, santé, santé mentale et société du
CNRS. « Ce qui ressort depuis une dizaine d’années, c’est
que le concept de dépression lié à une cause biologique
sous-jacente n’existe plus. Différents éléments de la personne incluant des facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux entrent en compte. Ces
éléments interagissent entre eux pour créer un cercle
vicieux qui aboutit à la dépression », poursuit-il.
Et c’est justement sur cette dimension sociale des
troubles dépressifs qu’insistait le sociologue Alain
Les réfugiés en bonne
santé à leur arrivée
en Allemagne
Des données épidémiologiques
montrent que le sida ou
l’hépatite B ne sont pas plus
fréquents chez les migrants
au moment de leur accueil
que chez les Bavarois.
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Cahier du « Monde » No 22764 daté Mercredi 21 mars 2018 - Ne peut être vendu séparément
Ehrenberg, en octobre 2016, dans son discours
d’inauguration à la tête du Conseil national de la
santé mentale. « Les problèmes de santé mentale ne
sont plus seulement des problèmes spécialisés, de psychiatrie et de psychologie clinique, ils relèvent également de problèmes généraux, de la vie sociale, qu’ils
traversent de part en part. Nous savons bien que, en
psychiatrie, l’expression “santé mentale” ne fait pas
consensus, mais quel que soit le jugement qu’on porte
sur cette situation et l’interprétation sociopolitique
qu’on peut en faire, c’est là un fait social », déclarait-il. Il
est l’auteur de La Fatigue d’être soi, un livre publié
en 1998 (Odile Jacob), qui marqua un tournant dans la
prise en considération de ce fait social. Mais sa nomination symbolique n’a pas suffi. En janvier 2018, le
Conseil national de la santé mentale a été dissous
pour être remplacé par un comité stratégique, dont la
composition n’a pas encore été annoncée.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4- 5
Portrait
Sébastien Carassou,
un ex-complotiste
attiré par les Lumières
Ce jeune docteur en cosmologie
s’est tourné vers la vulgarisation
scientifique après s’être
longtemps nourri d’ésotérisme.
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ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018
Bouger son corps, la clé pour entendre les distances
NEUROSCIENCES - Pour identifier le point d’émission d’un son, l’humain ne peut se passer des mouvements de sa tête
V
ous avez sans doute déjà fait l’expérience : fermez un œil et tentez
d’allumer une cigarette. Si tout se
passe bien, vous échouerez lamentablement ; dans le pire des cas,
vous vous brûlerez le nez. La raison en est assez
simple : pour bien apprécier les distances, nous
avons besoin de nos deux yeux. En pointant un
même objet, ils permettent à notre cerveau
d’évaluer la distance.
Rien de similaire avec les oreilles. Si les chats, les
chevaux, les cerfs… et les ratons laveurs peuvent
bouger leurs organes auditifs, nous autres
humains en sommes incapables. Pas question,
donc, de viser une source sonore. Comment, dès
lors, déterminer la distance d’émission d’un son ?
Une équipe allemande vient de répondre à la
question dans les Proceedings de l’Académie des
sciences américaine (PNAS). Au terme d’une
étude minutieuse, elle a montré qu’il nous suffit
de bouger notre corps et plus particulièrement
notre tête pour y parvenir.
Ainsi énoncée, l’affirmation peut sembler sinon
évidente, du moins assez intuitive. Puisque les
oreilles ne peuvent pas se déplacer seules, aidonsles. La replacer dans son contexte en donne pourtant une tout autre portée. Depuis les premiers
travaux de John William Strutt (1842-1919), alias
Lord Rayleigh, les spécialistes de l’audition ont
tenté de mettre en évidence les indices binauraux, autrement dit ces informations que nous
pouvons percevoir indépendamment de la
nature du son. Par exemple, nous pouvons dire
qu’un son vient de notre gauche parce qu’il parvient à notre oreille gauche avant d’atteindre
notre oreille droite, et avec un volume plus fort.
« Nous avons de bons indices binauraux pour la
latéralité, mais beaucoup moins pour la distance »,
explique ainsi Victor Bénichoux, chercheur en
neuroscience de l’audition à l’Institut Pasteur. A
l’entendre, nous serions donc incapables de percevoir les distances sonores. Etrange… Ne distinguons-nous pas au contraire, sans mal, si notre
interlocuteur nous parle de près ou de loin ? « C’est
parce que nous connaissons le volume normal de
la parole à une certaine distance – 60 décibels à
1 mètre de nous, par exemple, poursuit le scientifique. Même chose avec le son d’une ambulance ou
tout autre bruit familier. Mais, sans point de repère,
si la nature de la source n’est pas clairement définie,
nous n’y parvenons pas. » Impossible ainsi de faire
la différence entre une émission forte et lointaine
et une source faible et proche.
L’équipe de l’université Louis-et-Maximilien à
Munich a parié sur l’usage du phénomène de
parallaxe. Expliqué par Lutz Wiegrebe, le coordinateur de l’étude, le principe est assez simple :
« Lorsque vous déplacez votre tête sur le côté, la
position apparente d’un objet proche bouge
davantage que celle d’un objet lointain. » Il a donc
voulu voir si, à lui seul, le mouvement d’un auditeur pouvait lui permettre de détecter la distance
de la source sonore. A lui seul… La précision est
d’importance. Car notre système auditif dispose
d’un indice caché : le ratio entre l’énergie directe
et l’énergie réverbérée, autrement dit entre le son
Pour l’expérimentation, il est nécessaire d’éliminer la réverbération des sons, comme dans cette chambre hémianéchoïque de l’université du Colorado. A. BROWN
émis par la source et celui réfléchi par les murs.
« Ce rapport-là, nous le percevons bien », souligne
Victor Bénichoux. La seconde énergie, qui résulte
des réflexions sur toutes les surfaces réverbérantes d’une pièce, est peu dépendante de la distance
d’émission. La première y est directement liée. En
analysant ce ratio, nous sommes capables d’évaluer la distance d’une source sonore.
Les scientifiques allemands se sont donc placés
dans une salle sans aucune réverbération. Et ils
ont commencé leur manipulation. Sept sujets
ont été ainsi affublés de lunettes noires et installés face à deux sources sonores, l’une aiguë,
l’autre grave, afin qu’ils puissent les distinguer.
Ils devaient indiquer laquelle leur semblait la
plus proche. Immobiles, ils s’en sont révélés incapables. Les expérimentateurs leur ont ensuite
permis de bouger le haut de leur corps. En plaçant la source la plus proche à 30 cm et l’autre
16 cm plus loin, les personnes interrogées ont
fourni la bonne réponse dans 75 % des cas. Et ce
taux n’a cessé de monter tandis qu’augmentait
l’espace entre les deux sources.
Les chercheurs ont voulu aller plus loin, avec
deux expériences supplémentaires. Dans la première, les sujets ne bougeaient pas eux-mêmes,
mais étaient déplacés par les expérimentateurs.
Dans ce cas de figure, la distance minimale entre
les sources permettant la distinction est repoussée de 4 cm. Pour la seconde expérience, ce sont
les sources qui étaient bougées et non plus
l’observateur. Cette fois, la distance minimale de
perception est repoussée de 40 cm supplémentaires. « Certains sujets n’ont pas pu du tout remplir la
tâche », soulignent les auteurs de l’article.
Bien en deçà de nos capacités visuelles
Ces résultats représentent une moyenne. Le
meilleur sujet, libre de ses mouvements, est ainsi
parvenu à distinguer deux sources séparées de
seulement 7 cm. Une performance auditive toutefois bien en deçà de nos capacités visuelles. L’article indique en effet que, dans de pareilles circonstances, il serait possible à un humain d’évaluer
avec ses yeux la proximité relative de deux objets
séparés de seulement quelques millimètres.
Pour Victor Bénichoux, l’étude apporte « des enseignements éclairants, particulièrement la gradation de niveau de perception entre les trois dispositifs ». Il explique : « Le déplacement seul des objets
apporte une information minimale, mais apparemment suffisante si les sources sont assez distantes. J’avoue que je suis surpris par ce résultat,
mais le protocole est solide. En revanche, quand les
sujets sont déplacés, même passivement, l’oreille
interne, qui est située sur le même site que l’audi-
tion, leur permet de percevoir des écarts bien plus
faibles. Et, dès lors que le mouvement est volontaire, que le cerveau connaît la commande motrice, il dispose d’encore plus d’informations et parvient à des performances encore meilleures. »
Les plus grincheux observeront peut-être que,
dès les années 1930, le psychologue américain
Hans Wallach avait déjà supposé que bouger la
tête permettait de mieux percevoir les sons. Mais
cela devait essentiellement permettre de supprimer l’ambiguïté entre une source provenant de
l’avant et celle émise à l’arrière. Explication de
Victor Bénichoux : « Comme la tête est quasiment
symétrique, il est presque impossible de distinguer
un son qui parvient de la droite, à 60 degrés à
l’avant, ou à 60 degrés à l’arrière… Sauf si vous
tournez la tête, car, alors, un son semble se déplacer vers le centre, l’autre vers le côté. »
Huit décennies plus tard, l’équipe munichoise
pousse les observations de son prédécesseur nettement plus loin. Elle résout ce que Lutz Wiegrebe
nomme, en souriant, « l’effet cocktail party », à
savoir cette tendance à bouger la tête pour distinguer la provenance d’une voix familière dans une
foule bruyante. Plus profondément, elle vient
nous rappeler que c’est en bougeant que l’on
appréhende le monde. Même avec les oreilles. p
nathaniel herzberg
Biorxiv.org révolutionne la diffusion des travaux de recherche
RECHERCHE - Ce site, qui permet le dépôt des versions préliminaires de publications soumises aux revues, séduit de plus en plus les biologistes
N
ous vivons une minirévolution dans la manière
dont nous diffusons nos
travaux de recherche », constate
Evelyn Houliston, chercheuse
CNRS au Laboratoire de biologie
du développement de Villefranche-sur-Mer (Alpes-Maritimes).
Il y a quelques mois, cette biologiste a utilisé pour la première
fois un site Web dont le succès
explose : Biorxiv.org. Ce dernier
permet de déposer des versions préliminaires d’articles de
recherche, appelées préprints,
qui peuvent être également soumis en même temps aux grandes
revues scientifiques pour évaluation et publication. La consultation de ces préprints est gratuite.
« Le processus de publication
dans les revues prend plusieurs
mois. Or nous avions besoin, pour
soumettre un second article, d’un
premier résultat qui n’était pas
encore publié, car encore dans ce
processus. En le déposant sur
Biorxiv, nous avons pu le mentionner comme préprint dans
notre second article », explique
Evelyn Houliston, ravie de la facilité et de la rapidité du site.
« Vous pouvez ainsi communiquer vos résultats des mois, voire
des années avant leur publication.
Cela permet aux chercheurs de les
utiliser et d’avancer. Vous recevez
aussi rapidement des retours, soit
par les commentaires, soit par les
réseaux sociaux, ce qui permet
d’améliorer le texte », développe
Yaniv Erlich, professeur à l’université Columbia, l’un des plus
gros contributeurs de Biorxiv. Le
site attribue en effet un identifiant unique et une adresse Web,
faciles à diffuser. Il date aussi précisément les versions permettant
d’arbitrer d’éventuels conflits en
paternité. Enfin, des commentaires, non anonymes, sont autorisés sous les préprints.
Lancé en 2013, le site a véritablement décollé en 2016. D’une cen-
taine de préprints déposés par
mois, il est passé début 2018 à
plus de 1 200. « C’est un grand
changement, on devrait encore
doubler fin 2018. C’est encore une
goutte d’eau car on estime que
plus d’un million d’articles en biologie sont publiés chaque année »,
indique John Inglis, cofondateur
du site avec Richard Sever et directeur des éditions du prestigieux
laboratoire de biologie Cold
Spring Harbor, à New York. Ce
décollage a aussi été permis par
un financement de la Chan
Zuckerberg Initiative en 2017.
Ouverture au numérique
Les biologistes découvrent en fait
ce que bon nombre de physiciens
et d’informaticiens connaissent
très bien depuis 1991 et la création
d’Arxiv.org, un site de préprint qui
engrange plus de 10 000 dépôts
chaque mois. En 1999, le Prix
Nobel de médecine Harold Varmus avait tenté de convaincre,
sans succès, ses collègues de se
mettre à ce mode de diffusion.
« Il y a plusieurs raisons au décollage. Le fait que des biologistes
collaborent avec des physiciens et
des informaticiens, qui ont cette
culture des préprints, a compté.
C’est aussi une question de génération, avec de jeunes chercheurs
plus ouverts au numérique », indique John Inglis, qui note que la
présence sur Biorxiv de grands
noms et des meilleures universités a joué dans le succès.
« Un frein majeur a cédé lorsque
les journaux ont accepté de
publier des articles déjà déposés
par les chercheurs en préprint »,
note Boris Barbour, chercheur
CNRS à l’Institut de biologie de
l’Ecole normale supérieure à
Paris. Mieux, désormais, ces éditeurs embauchent des personnes
pour surveiller les préprints et
solliciter les auteurs pour publier
leurs articles. Ce qui pouvait
apparaître comme une menace
contre leur domination dans la
diffusion des connaissances est
déjà retourné à leur avantage.
En France, le décollage a été accéléré par les prises de position de
plusieurs organismes de recherche en octobre 2017, reconnaissant les préprints comme des
« produits de la contribution des
individus et des collectifs au progrès scientifique ». Concrètement,
cela autorise à enrichir, par les différents préprints réalisés, son CV
pour candidater à un poste ou à
un financement.
Un risque de mauvaise qualité
Néanmoins, il n’y a pas que des
avantages. D’abord, ces préprints
ne sont pas passés sous les fourches Caudines de l’évaluation par
les pairs, le peer review, organisé
par les journaux, qui envoient à
deux ou trois relecteurs les articles afin de leur demander leur
avis. Le risque de voir en ligne
une production de mauvaise
qualité existe, mais « cela arrive
aussi dans le système classique »,
constate Thierry Galli, chercheur
à l’Inserm et principal artisan de
la prise de position française en
faveur des préprints.
Un autre risque est de se trouver noyé par cette nouvelle
source d’information. D’autant
que des concurrents de Biorxiv
existent, comme Preprints.org
(commercial), F1000research,
OSF Preprint…
En réponse au trop-plein, des
solutions apparaissent. Peer
Community in, né en France
en 2017, propose un système de
« recommandations » de préprints par des pairs choisis par
des éditeurs bénévoles. Prelights
organise une veille. Prereview
veut créer des forums de discussions autour des préprints…
Pour Thierry Galli, « on n’a pas
bougé pendant des années, et là ça
bouge toutes les semaines ! » p
david larousserie
ACTUALITÉ
·
LE MONDE
b
GÉOLOGI E
Et si les supervolcans
avaient profité aux humains ?
ÉPIDÉMIOLOGIE - Une étude bavaroise de grande ampleur montre que les demandeurs d’asile
n’exposent pas la population locale aux maladies graves comme le sida ou l’hépatite B
F
Evaluer l’état de santé
Concrètement, dans les trois jours
suivant leur arrivée sur le sol bavarois, les réfugiés passaient entre
les mains d’un médecin qui avait
pour mission d’évaluer leur état de
santé général et de déterminer s’ils
présentaient des symptômes de
maladie infectieuse. En parallèle,
ils étaient soumis à plusieurs examens médicaux : un dosage sanguin pour le dépistage du virus du
sida (VIH) et celui de l’hépatite B,
une radiographie des poumons et
un test biologique pour celui de la
tuberculose, et une analyse des
selles pour les infections bactériennes (salmonelles et shigelles).
Premier constat : sur les
95 117 réfugiés testés pour le VIH
cette année-là, seuls 318 étaient
séropositifs, soit 0,3 %. Ce taux se
révèle être assez proche de celui
de la population générale allemande : en 2015, le nombre de cas
ZOOLOGI E
Alligators et crocodiles
n’ont pas les mêmes gambettes
Infirmerie du centre d’accueil pour migrants de Briançon (Hautes-Alpes), le 20 décembre 2017. BRUNO FERT POUR « LE MONDE »
était estimé à 85 000, soit une prévalence légèrement supérieure à
0,1 %. A titre de comparaison, en
France, environ 6 000 nouveaux
cas sont découverts chaque année
et la prévalence chez les 15-49 ans
était, en 2016, de 0,4 %.
Pour l’hépatite B, même bilan. La
part de réfugiés souffrant de cette
infection était faible : 3,3 %. Les
contaminations
bactériennes
étaient, elles, négligeables : seuls
quarante-sept réfugiés étaient
porteurs de salmonelles, et aucun
n’était touché par des shigelles.
« Il règne une certaine hystérie
autour du fait que ces personnes
viendraient ici et amèneraient avec
eux des maladies infectieuses »,
constate Stefanie Sammet, infectiologue au CHU de Munich et
médecin volontaire pour l’association Ärzte der Welt, la branche allemande de Médecins du monde.
Mais, dans les faits, cette docteure,
qui travaille depuis 2015 auprès de
réfugiés en région bavaroise, n’a
rencontré que « très peu de cas de
maladie infectieuse grave » chez
ces personnes. « Ceux qui parviennent à arriver vivants jusqu’en Allemagne – en dépit d’un voyage long
et difficile – sont rarement gravement malades », estime-t-elle.
Infectés après leur arrivée
Pour Julie Pannetier, chercheuse
au Centre Population et développement (université Paris-Descartes, Institut de recherche pour le
développement), le constat est le
même. Dans le cadre de ses recherches sur l’état de santé des
migrants originaires d’Afrique
subsaharienne, elle a observé que
la moitié de ceux vivant avec le
VIH avaient été infectés après leur
arrivée en France. En cause, une
grande précarité administrative,
économique et résidentielle. En
clair, « la santé de ces populations
se dégrade en raison des mauvaises
conditions de vie dans la société
d’accueil », explique-t-elle.
Les chercheurs s’inquiètent
néanmoins d’une situation qui
pourrait devenir préoccupante : les
infections par le bacille de la tuberculose. En 2015, 365 cas ont été
dépistés parmi les réfugiés de
Bavière, soit un tiers de l’ensemble
des cas de tuberculose notifiés
cette année-là dans le Land. Or,
l’année précédente, les réfugiés n’y
contribuaient qu’à hauteur de 8 %.
Mais, pour Philippe Fraisse,
pneumologue au CHU de Strasbourg et coordinateur du réseau
national des centres de lutte antituberculeuse, cela ne doit pas
constituer un sujet de crainte.
« Notre système de prévention et de
dépistage peut absorber ces cas de
tuberculose, assure-t-il. Il faut
considérer cela comme un sujet de
vigilance : face à cette maladie, il
faut savoir quels sont les besoins et
adapter les moyens en conséquence… car, quand on se donne les
moyens, l’incidence diminue. » p
sylvie burnouf
PSYCHOLOGIE COGNITIVE - Des capacités déductives primitives devancent l’acquisition du langage
N
L’irruption du Toba, en Indonésie, il y a
74 000 ans, est considérée comme la plus
puissante des dernières 2 millions d’années.
Ce cataclysme, qui a effacé de nombreuses
espèces sur Terre, aurait conduit l’humanité
au bord de l’extinction. Telle était du moins
la théorie dominante. Une nouvelle étude
vient la remettre en question. Une équipe
américaine a retrouvé des fragments du
Toba sur deux sites archéologiques en Afrique du Sud, à 9 000 km de là, accompagnés
d’os et d’outils attestant une augmentation
de la présence humaine. Ces campements
ont-ils servi de refuge ? L’Afrique de l’Est a-telle été largement épargnée des pires conséquences de l’irruption ? Chez les géologues
comme chez les archéologues, le débat ne
fait que commencer.
> Smith et al., « Nature », 12 mars.
Le bébé fait preuve d’un esprit déjà logique
os bébés sont-ils des
« détectives » précoces ?
En un sens, oui ! C’est ce
que suggère une étude publiée
dans Science, le 16 mars. Avant
même de déployer leurs compétences de langage parlé, nos bambins semblent capables d’une
forme de déduction logique. Plus
précisément, ils montrent un raisonnement de type « syllogisme
disjonctif », qui permet de dire :
« Dans le cas où seulement une des
deux propositions A ou B est vraie,
si A est fausse, alors B est vraie. »
Depuis plus de quarante ans, les
neurosciences cognitives n’ont
cessé d’éroder le cliché selon
lequel les nourrissons ne seraient
que des ventres. « Depuis les
années 1970, des centaines d’expériences ont mis en évidence les
multiples compétences du bébé »,
relève Stanislas Dehaene, titulaire
de la chaire de psychologie cognitive expérimentale au Collège de
France. « Même de jeunes enfants
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TÉLESCOPE
L’accueil des migrants ne présente
aucun risque sanitaire
ace à la détresse d’hommes
et de femmes fuyant un
pays en guerre, l’Allemagne
a ouvert les bras. En 2015, le pays
a accueilli plus de 1 million de
demandeurs d’asile – Syriens,
Afghans et Irakiens pour les
deux tiers. Un suivi sanitaire des
réfugiés a été effectué dans le
cadre de la loi sur la procédure
d’asile : par le diagnostic précoce
d’éventuels cas d’infection grave,
les autorités sanitaires allemandes
voulaient être sûres de pouvoir
juguler toute épidémie naissante.
Afin de déterminer si les populations migrantes représentaient un
risque sanitaire accru pour les résidents locaux, des chercheurs du
LGL, l’office bavarois pour la santé
et la sécurité alimentaire, se sont
intéressés à la prévalence des
maladies infectieuses graves chez
les migrants. Pour mener à bien
leur étude, publiée le 8 mars dans
la revue Eurosurveillance, ils ont
travaillé à partir de données engrangées en Bavière : ce Land, qui a
accueilli le plus grand nombre de
demandeurs d’asile en 2015, après
la Rhénanie-du-Nord-Westphalie,
constitue en effet une ressource
importante en ce qui concerne les
données épidémiologiques.
SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018
peuvent être vus comme de petits
scientifiques capables d’inférences
logiques », souligne Justin Halberda, de l’université Johns Hopkins de Baltimore (Maryland),
dans un commentaire associé
dans Science. Pour autant, « ce
concept se heurte souvent à l’incrédulité. Après tout, le raisonnement
logique semble demander beaucoup d’efforts conscients et de
capacités linguistiques ».
Bébés de 12 et 19 mois
La nouvelle étude dans Science a
été menée chez des « enfants » au
sens premier du terme – du latin
infans, « qui ne parle pas ». Les
auteurs, chercheurs à l’université
de Barcelone, ont présenté une
série de courtes vidéos à des bébés
de 12 et de 19 mois (vingt-quatre
enfants de chaque âge). Sur un film
mis en ligne par ces scientifiques,
on voit un bambin joufflu suivre
avec attention une de ces vidéos,
assis sur les genoux de sa mère.
Les bébés regardent d’abord
deux objets dessinés qui diffèrent
par la forme, la couleur, la catégorie – par exemple, un dinosaure et
une fleur –, mais leur partie supérieure est identique. Un écran masque ensuite ces deux objets. Puis
un panier s’empare de l’un d’eux.
L’enfant ignore lequel (il n’aperçoit
que le haut de l’objet). L’écran est
ensuite levé, révélant l’objet restant : le dinosaure, par exemple.
Puis est présenté le contenu du panier. Dans la moitié des cas, la logique est sauve : c’est la fleur qui apparaît. Dans l’autre moitié des cas,
le résultat est incohérent : c’est le
dinosaure que contenait le panier.
Pendant que les enfants regardaient ces vidéos, les auteurs
observaient… leur regard. A l’aide
d’une technique d’eye tracking, ils
enregistraient les mouvements
des yeux des bébés balayant
l’écran. Résultat : les enfants
fixaient plus longuement les
résultats incohérents. Quand le
résultat était cohérent, les bébés
de 12 mois regardaient l’objet
durant 6,2 secondes en moyenne ;
quand il était incohérent, durant
7,6 secondes. Chez les mouflets de
19 mois, ces durées étaient respectivement de 7,7 et de 10,5 secondes.
Ainsi, face à un résultat violant les
prévisions, les bébés marquent de
la surprise, suggérant qu’ils font
une inférence logique.
L’équipe espagnole a aussi
mesuré la dilatation de leurs
pupilles. Verdict : les pupilles se
dilataient au moment de la « phase
de déduction potentielle », quand
l’écran était levé. Un signe supplémentaire de déduction logique,
selon les auteurs. « Nos données
établissent la présence de capacités
déductives primitives », concluentils. « Tout enfant est dans une certaine mesure un génie », anticipait
Arthur Schopenhauer, en 1819, qui
ajoutait : « Et tout génie est en quelque façon un enfant. » p
florence rosier
Quelle est la différence entre un alligator et
un crocodile ? « C’est caïman la même chose »,
aiment répondre les enfants. Les scientifiques, eux, invoquent la forme de la tête (plus
large chez les premiers) et des dents (plus
apparentes chez les seconds). Des chercheurs
japonais viennent d’y ajouter les pattes. En
analysant 120 squelettes, ils ont constaté que
les humérus des membres antérieurs et les
fémurs des membres postérieurs des alligators étaient légèrement plus courts (photo).
De quoi expliquer la capacité des crocodiles
à courir quand les alligators restent plus
patauds. Les scientifiques soulignent cependant la grande proximité entre les deux
espèces, qui ont pourtant divergé il y a
70 millions d’années. A titre de comparaison,
hommes et grands singes se sont séparés il y
a 7 millions d’années. (PHOTO : MWANNER/CC BY-SA 3.0)
> Iijima et al., « Royal Society Open Science »,
7 mars.
MÉD EC I N E
Un nouveau marqueur
des réactions allergiques
L’équipe de l’Institut de pharmacologie
et de biologie structurale (CNRS-université
de Toulouse-III-Paul-Sabatier, Inserm) vient
d’identifier un marqueur capable de détecter
quatorze allergènes, parmi lesquels certains
présents dans l’air ambiant (pollens, acariens, spores de champignon) et d’autres
impliqués dans l’asthme professionnel.
Il s’agit de l’interleukine-33 (IL-33), une protéine humaine découverte en 2003 par
cette même équipe dirigée par Jean-Philippe
Girard. Lorsque les allergènes arrivent
dans les voies respiratoires, ils libèrent des
enzymes qui découpent l’IL-33 en fragments,
déclenchant les réactions allergiques.
> Girard et al., « Nature Immunology »,
19 mars.
1/200 000
C’est la possibilité pour que l’absence de tueries
de masse depuis vingt ans en Australie soit due
au seul hasard. En 1996, à la suite du massacre
de Port Arthur, qui fit 35 morts dans la capitale
de Tasmanie, le pays modifia sa législation sur
les armes. Avec un effet majeur. Au cours des dixhuit années précédentes, treize fusillades avaient
fait au moins cinq morts dans l’île-continent.
Durant les vingt-deux années suivantes, le nombre de massacres de cette ampleur est tombé
à… zéro. Un hasard, ont toutefois prétendu les
défenseurs des armes, en invoquant les règles
régissant les événements rares. Des mathématiciens ont voulu y voir clair et leur conclusion est
sans appel. La possibilité qu’un tel résultat soit
due à la chance est donc de 1 sur 200 000.
> Chapman et al., « Annals of Internal
Medecine », 12 mars.
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ÉVÉNEMENT
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018
Dépression
Une maladie en souffrance
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
Les psychiatres eux-mêmes sont partagés entre
ceux qui relativisent la dépression selon son
contexte et ceux qui la circonscrivent à leur spécialité. « Dans la définition de la dépression, il y a
une idéologie sur ce qu’est un être humain »,
confie le psychiatre Bruno Falissard, de la Maison
de Solenn, à Paris. « On est dans une société où,
pour pouvoir écouter la plainte de quelqu’un, il
faut prouver par l’imagerie cérébrale qu’il se passe
quelque chose dans le cerveau. Or, nous sommes
un sujet pensant et nous avons une vie intérieure
dont le ressenti est profondément immatériel.
C’est une évidence qu’il faut parfois rappeler car,
quand on a mal dans cette vie intérieure, ça s’appelle un problème psychiatrique. Or, c’est une
question que la science effleure tout juste », poursuit-il. Pour le psychanalyste Pascal Keller, auteur
d’un « Que sais-je ? » sur la dépression (PUF, 2016),
« la dépression n’est pas une maladie. C’est un état
de souffrance psychique qui est en rapport avec les
conditions dans laquelle se trouve la personne. La
manière dont on parle de la dépression au Japon,
en Grèce, à New York ou au Canada n’est pas du
tout la même qu’en France parce que les attentes
de la société ne sont pas les mêmes ».
« Les médecins disposent d’outils de communication et de diagnostics qui permettent de s’entendre sur la description sémiologique de la maladie,
conteste le psychiatre Antoine Pelissolo, de
l’université Paris-Est-Créteil, faisant référence
aux classifications des maladies psychiatriques
comme le DSM, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association psychiatrique américaine. Les contestations viennent des sciences humaines. Ce sont de bonnes
questions sur le plan philosophique et sociétal,
mais, sur le plan médical, c’est une maladie de
mieux en mieux circonscrite. »
Hippocrate fut le premier, au IVe siècle av. J.-C., à
décrire la mélancolie. « Si tristesse et crainte durent
longtemps, l’état est mélancolique », observait-il.
Un état que les médecins antiques expliquaient
par un excès de bile noire, une substance dotée de
propriétés inquiétantes dont celle d’ulcérer tout
endroit du corps avec lequel elle entrait en
contact. Aristote y voyait aussi le terreau du génie
de la créativité, faisant de la mélancolie à la fois
une condition humaine et une maladie. Tel le
peintre Albrecht Dürer avec sa gravure Melencolia I, les artistes à travers les âges n’ont cessé de la
décrire. « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un
couvercle sur l’esprit gémissant en proie aux longs
ennuis », écrivait ainsi Charles Baudelaire au
XIXe siècle. « C’est avoir le noir sans savoir très bien
ce qu’il faudrait voir entre loup et chien, c’est un
désespoir qu’a pas les moyens, la mélancolie »,
chantait encore Léo Ferré au siècle suivant.
Le terme dépression date d’il y a moins de cent
ans, et la maladie s’est imposée dans l’aprèsguerre. « Dans les années 1950, il y a eu une possibilité d’agir sur cet état avec des médicaments, ce
qui en a fait une maladie », résume l’historien
Vincent Barras du CHUV de Lausanne. Le premier antidépresseur, l’imipramine, a été mis au
point par le laboratoire suisse Geigy, espérant
obtenir un neuroleptique. Ses propriétés antidépressives ont été découvertes par le psychiatre
Roland Kuhn en 1957.
Peu rentable à ses débuts, le marché des antidépresseurs s’est développé au début des années
1960 avec la distribution par le laboratoire
Merck, désireux de promouvoir les propriétés
antidépressives de l’amitriptyline, du livre du
psychiatre Franck Ayd Reconnaître le patient déprimé. Selon le psychiatre Jean-Nicolas Despland,
du CHUV de Lausanne, « c’est avec ce livre que se
construisirent les premiers critères qui correspondent à la réponse aux antidépresseurs plus
qu’à une description de la maladie. Sa diffusion à
50 000 psychiatres par les laboratoires Merck
amorça le boom des antidépresseurs. La
dépression est une construction sociale, et l’industrie y a joué un rôle ».
Réponse aux antidépresseurs
Suivra ensuite un deuxième boom, avec la commercialisation du Prozac en 1989, pionnier d’une
nouvelle classe d’antidépresseurs, les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine.
« L’industrie y vit une nouvelle opportunité car,
contrairement aux antidépresseurs précédents, le
Prozac ne produit pas d’accoutumance », poursuit Jean-Nicolas Despland. « Le Prozac a démocratisé la dépression », ose Bruno Falissard.
Les années 1980-2010 furent celles de l’âge d’or
des antidépresseurs, et c’est dans ce contexte que
le DSM s’est imposé comme référence mondiale
pour le diagnostic des troubles psychiatriques.
En neuf questions portant sur des critères
incluant l’insomnie, la perte de plaisir ou encore
les idées suicidaires, il permet de diagnostiquer
la dépression et d’orienter le traitement pouvant
combiner la prescription d’antidépresseurs, la
psychothérapie, les thérapies cognitives comportementales ou encore la méditation de pleine
conscience. D’où la généralisation de son usage,
que les psychiatres peuvent aussi combiner à
d’autres approches.
Les traitements plus diversifiés et mieux ajustés sont combinés en fonction du stade de la
maladie, de sa sévérité, et des spécificités du
patient. La méditation de pleine conscience est
par exemple efficace pour prévenir les rechutes,
mais pas lors d’un premier épisode de
dépression. L’usage des thérapies cognitives
comportementales – ces thérapies brèves qui
visent à prendre conscience des pensées
La recherche en santé mentale trop peu financée
Les derniers chiffres de l’Assurance-maladie le rappellent : la santé mentale, avec 7 millions de
personnes prises en charge et des dépenses de 19,3 milliards d’euros, pèse en France plus lourd
que le cancer (14,1 milliards d’euros). Pourtant, ces maladies ne recueillent qu’un peu plus de
4 % des dépenses de recherche. Il y a quatre fois moins d’équipes de recherche pour les maladies psychiatriques que pour le cancer, et les budgets sont captés essentiellement par les
neurosciences et la génétique. Des centaines d’études cliniques ont été réalisées sur les psychothérapies. On sait par exemple que les thérapies cognitives et comportementales sont aussi efficaces que les antidépresseurs dans les dépressions modérées. Mais les chiffres manquent pour
mesurer pleinement leurs bénéfices. Par ailleurs, « nous manquons de données sur la proportion
de personnes de la population générale y ayant recours ou encore sur leurs coûts pour les systèmes de soins. Dans le domaine social, on ne connaît pas non plus les effets de la réinsertion des
patients sur leur santé mentale, alors que ces mesures sont souvent déterminantes », souligne le
psychiatre Bernard Granger, responsable de l’unité de psychiatrie de l’hôpital Cochin (APHP).
« LA DÉPRESSION
EST UNE CONSTRUCTION
SOCIALE, ET L’INDUSTRIE
Y A JOUÉ UN RÔLE »
JEAN-NICOLAS DESPLAND
PSYCHIATRE, DU CHUV DE LAUSANNE
« négatives » pour modifier ses comportements – est par ailleurs modulé, en axant le travail sur la dimension émotionnelle ou comportementale. On identifie également mieux les
pathologies associées comme l’alcoolisme, la
boulimie ou l’anxiété.
Dans les cas les plus sévères pouvant engager le
pronostic vital, les psychiatres ont recours à des
traitements physiques tels que les électrochocs.
Agissant plus rapidement que les antidépresseurs, l’électroconvulsivothérapie est jugée efficace dans 50 % à 60 % des cas. « On dispose
aujourd’hui d’un corpus de données qui s’appliquent à 70 % des cas cliniques. On évalue ainsi
l’évolution et le risque pour le patient », insiste
Antoine Pelissolo.
Parallèlement, les scientifiques explorent le
cerveau, en quête de signatures morphologiques
des états dépressifs. « On a pu observer que certaines structures cérébrales, les régions limbiques,
pouvaient être modifiées en cas de stress ou de
dépression. Des études par résonance magnétique
fonctionnelle ont également montré que certaines régions du cortex préfrontal, impliquées dans
la capacité à gérer les émotions, pouvaient être
ralenties au cours de la dépression », souligne
Antoine Pelissolo. La recherche fait aussi appel à
des programmes pluridisciplinaires. « Nos projets intègrent les neurosciences, les sciences sociales, la psychiatrie et la biologie, explique ainsi le
psychiatre Philippe Fossati, de l’Institut du cerveau et de la moelle épinière à l’hôpital de la
Pitié-Salpêtrière à Paris. Nous recherchons par
exemple, en imagerie médicale, des signaux particuliers chez les personnes socialement exclues, et
l’idée est d’articuler ces connaissances avec celles
de la psychologie et de la sociologie. Nous espérons aussi développer des biomarqueurs qui permettront d’améliorer et de personnaliser les soins
en santé mentale. »
En attendant, la dépression est presque devenue le mal du siècle. « Aujourd’hui, le mot dépression appartient à tout le monde et il est à la fois
utilisé de manière très précise et banalisé. On dit
facilement : ce matin je suis déprimé », constate
l’historien Vincent Barras, du CHUV de Lausanne. Et le DSM est entaché par les conflits d’intérêts de certains contributeurs, soupçonnés de
servir le marché des médicaments en systématisant le diagnostic. Ainsi, alors que le deuil en
était exclu dans les versions précédentes, la version de 2013, le DSM-5, l’y inclut. Selon l’appréciation du psychiatre, une personne endeuillée
peut être considérée comme malade. « La psychiatrie a évolué en médicalisant la dépression
plutôt qu’en tenant compte du contexte. Il y a la
volonté avec le DSM de rendre le diagnostic fiable,
c’est-à-dire qu’on puisse communiquer et s’entendre sur ce qu’on appelle la dépression. De ce point
de vue, le DSM est une réussite », analyse Charles
Bonsack, psychiatre au CHUV de Lausanne. Mais
pour ce spécialiste, « cela élargit la dépression à
une quantité de souffrances psychiques ou sociales qui ne sont pas forcément de la dépression au
sens maladie. Ce que nous appelons épidémiolo-
gie est pour l’industrie une part de marché, et plus
la maladie est fréquente, plus la part de marché
est grande. La définition de la maladie a été construite sur la base d’observations de malades très
sévèrement déprimés et qu’on a appliquées à l’ensemble de la population ».
La simplicité du diagnostic proposé par le DSM
contraste par ailleurs avec la complexité de la maladie, qui nécessite une analyse fine des contextes
et des sensibilités des patients. La réaction d’une
personne à un événement ou à un environnement varie ainsi en fonction du sens qu’elle lui
donne, de son histoire et des soutiens extérieurs
dont elle peut bénéficier. « J’ai connu le cas d’une
femme qui a fait une dépression après le mariage
de sa fille, se souvient Bruno Falissard. Pour cette
femme, sans doute, ce mariage équivalait à une
perte qui l’a plongée dans cet état dépressif. »
Si les psychiatres sont de plus en plus attentifs
aux conditions de vie de leurs patients, ils manquent de formation en matière sociale. « La formation des médecins est jugée trop centrée sur les
pratiques seulement hexagonales et seulement
médicales, trop éloignée des pratiques de terrain :
pas de chaire de psychiatrie sociale, pas assez d’épidémiologie, pas de notion concernant le partenariat médico-social et social », constatait en 2016 le
rapport Laforcade relatif à la santé mentale.
Impact des facteurs environnementaux
Ces praticiens ne disposent donc pas de l’expérience nécessaire à la représentation de situations complexes dans lesquelles les patients évoluent. L’impact des facteurs environnementaux,
tels que la souffrance au travail, les violences faites aux femmes ou la pénibilité des transports,
peut ainsi être minimisé, et l’individu rendu responsable de son état et exposé à la stigmatisation. « Ce qui est important, c’est de ne pas être
dans une individualisation des pratiques, estime
Marie Israël du GRAAP, une association suisse de
patients experts en santé mentale. Dans le cas du
burn out, par exemple, qui est une réaction à une
situation extérieure, on prétexte que la personne a
craqué parce qu’elle était fragile. Or, il y a des
conditions de travail qui broient les gens, et celui
qui craque, contrairement aux idées reçues, est
celui qui est attaché à ses valeurs et se trouve en
situation de conflit entre les siennes et celles que
lui impose son entreprise. »
Pour l’historien Vincent Barras, « la dépression
permet d’accueillir le désarroi des individus dans
une société qui exige d’eux toujours plus de performance et où l’individu est roi. Les médecins sont
fils de leur temps comme les autres et ils prescrivent des antidépresseurs à ces individus qui se
sentent morcelés ».
Pourtant, si nos sociétés survalorisent l’esprit
dit « positif », les moments dépressifs permettent aussi une réorganisation de vie psychique
nécessaire au réajustement de notre rapport au
monde. « Plutôt que de cultiver nos potentialités
de dépressivité qui nous permettent de rebondir,
on cache cela et on dit aux gens : “C’est votre cerveau, on va vous donner des médicaments.” Du
coup, on les coupe de cette potentialité, pointe le
psychanalyste Patrick Landman. Il y a des cas où
c’est tellement grave qu’on n’a pas le choix, en particulier dans les dépressions de type mélancolique.
En dehors de ces cas un peu rares, il faut aider les
gens à accepter d’être parfois un peu déprimés. »
Selon lui, « la dépression a été mondialisée en particulier par Big Pharma, mais en réalité, c’est une
notion occidentale. Dans les autres cultures,
quand les gens craquent, on appelle cela autrement et on traite cela autrement ». p
catherine mary
ÉVÉNEMENT
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LE MONDE
SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018
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JENNIFER RUMBACH/PLAINPICTURE/NEUEBILDANSTALT
L’EFFICACITÉ LIMITÉE DES ANTIDÉPRESSEURS
D
ans quelle mesure les
antidépresseurs sont-ils
efficaces, et quelle est la
part de l’effet placebo dans la guérison des patients ? Au total, plus
d’une quarantaine de ces molécules sont commercialisées à travers le monde.
Apparus dans les années 19501960, les antidépresseurs de première génération (tricycliques et
inhibiteurs de monoamine oxydase) sont aujourd’hui moins utilisés du fait de leurs effets secondaires. Ils ont été principalement remplacés par des inhibiteurs sélectifs
de la recapture de la sérotonine
(ISRS), développés à partir des
années 1980-1990, avec comme
chef de file la fluoxétine (Prozac).
Leur conception a été motivée
par une hypothèse jamais démontrée attribuant la dépression à une
baisse de la concentration en sérotonine, considérée comme l’hormone du bonheur dans le cerveau.
Mieux tolérés que les premiers
antidépresseurs, les produits ac-
tuels – dont certains agissent aussi
sur la noradrénaline – peuvent
cependant provoquer une baisse
de la libido, une prise de poids et
de la fatigue ou de la somnolence.
Les experts s’accordent pour
reconnaître que l’efficacité de ces
médicaments est modeste, et leur
contribution réelle à l’amélioration de l’état des patients reste discutée. « Dans 50 % à 70 % des cas,
un premier traitement antidépresseur ne fonctionne pas et il est alors
nécessaire d’en essayer un autre »,
estiment Adeline Gaillard et David
Gourion dans leur ouvrage Antidépresseurs, le vrai du faux (Delachaux et Niestlé, 2015).
Piètre littérature scientifique
Une étude d’ampleur inédite, publiée dans The Lancet le 21 février,
contribue à éclairer le débat, mais
laisse des zones d’ombre. Elle a intégré les données issues de 522 études cliniques, totalisant près de
116 500 patients avec un trouble
dépressif majeur. « Notre méthode
nous a permis de comparer l’efficacité respective des antidépresseurs.
Notre conclusion est qu’ils sont plus
efficaces que le placebo pour les
dépressions sévères chez l’adulte et
nous avons pu établir une échelle
d’efficacité à laquelle les médecins
peuvent se référer, rapporte le psychiatre Andrea Cipriani, de l’université d’Oxford, au Royaume-Uni,
premier auteur de l’article. En
revanche, chez l’enfant et chez
l’adolescent, un seul antidépresseur
s’est avéré efficace [le Prozac]. »
Si elle a le mérite d’établir une
gradation entre les 21 antidépresseurs les plus prescrits, cette étude
se heurte, comme les précédentes,
à la piètre qualité de la littérature
scientifique. « Le problème n’est pas
que les antidépresseurs marchent,
mais que la littérature est problématique, commente le psychiatre
et pharmacologue Florian Naudet
(université Rennes-I), spécialisé
en évaluation des thérapeutiques.
Par exemple, sur l’ensemble des
patients inclus dans l’étude dirigée
par Cipriani, le placebo est le traitement le plus fréquemment utilisé. Il
est rare, lorsqu’un nouvel antidépresseur est évalué, qu’il soit comparé à un autre antidépresseur déjà
commercialisé, car les agences de
régulation sanitaire qui accordent
l’autorisation de mise sur le marché
ne l’exigent pas assez. Les nouveaux
antidépresseurs sont donc comparés à un placebo. » Par ailleurs,
ajoute-t-il, « les études négatives
sont fréquentes et ne sont pas
publiées, ce qui explique que, pendant longtemps, l’efficacité des antidépresseurs a été surestimée. D’où
la nécessité, comme cela est fait
depuis quelques années, de prendre
en compte l’ensemble des études,
publiées comme non publiées ».
Pouvoir de l’effet placebo
L’écueil est d’autant plus problématique que l’effet placebo joue
un rôle majeur dans le traitement
contre la dépression. « Il y a des
patients qui vont bénéficier des
antidépresseurs, mais d’autres
dont l’état va s’améliorer parce que
la dépression s’améliore seule et
qu’il y a une alliance thérapeutique
qui fonctionne avec le psychiatre »,
complète le docteur Naudet. « Ce
qu’il y a de particulier dans la
dépression, c’est que l’effet placebo
est très fort. Il faut donc intégrer
cette dimension à l’évaluation des
antidépresseurs », confirme le psychiatre Jean-Nicolas Despland, du
CHUV de Lausanne.
Il poursuit : « La question passionnante, c’est : “Est-ce qu’on doit
retrancher l’effet placebo de l’effet
de l’antidépresseur, ou est-ce que ce
n’est pas un effet global ?” L’antidépresseur en lui-même a un effet
symbolique, et on peut se demander si son intérêt n’est pas de renforcer l’effet placebo. Je ne pense
pas qu’il y ait une réponse simple à
cette question. »
Autre faille de la littérature, les
soupçons de ghostwriting. Cette
pratique opaque consiste en la
publication d’une étude signée
par un expert renommé, mais
rédigée par un auteur fantôme
payé par l’industrie pharmaceutique. Il s’agit ainsi de déployer un
argumentaire commercial en
jouant sur la crédibilité des revues
médicales. Si l’impact de cette pratique est méconnu, elle est au
moins documentée pour une
étude publiée en 2001 et financée
par la firme GSK, concluant à l’efficacité d’un de ses antidépresseurs,
la paroxétine. Ce n’est qu’en 2015
qu’une nouvelle évaluation a
montré que cet antidépresseur
n’était ni efficace ni bien toléré.
Dans les années à venir, le débat
sur l’efficacité des antidépresseurs
pourrait bien rebondir, avec l’arrivée d’une nouvelle classe thérapeutique : les dérivés de la kétamine, qui agissent sur un autre
neurotransmetteur, le glutamate.
Déjà commercialisés comme
anesthésiants, ils sont actuellement en cours de tests cliniques
dans la dépression, avec des premiers résultats prometteurs. p
c. my
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RENDEZ-VOUS
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018
LE LIVRE
La délicate
mise en équation
de l’homme
La modélisation
des comportements
en sciences sociales
se heurte à des limites
L
es sciences sociales sont les véritables
sciences “dures” ! » Cette phrase résume le ton et le propos d’un livre très
original et stimulant. Son auteur, Pablo
Jensen, est un ancien physicien, passé aux
sciences sociales (versant plutôt économique) avec, avoue-t-il, la naïveté de penser
qu’il pourrait, grâce aux maths notamment,
modéliser et mettre en équations les systèmes sociaux aussi facilement qu’on prédit
qu’un système solide devient liquide à telle
température. Le livre raconte la difficulté de
réaliser une telle ambition.
Comme celle-ci a été au cœur de nombreux
travaux, une bonne partie de l’ouvrage
consiste en une critique précise et assez
dévastatrice de nombreux modèles, en économie, en politique, pour les transports…
Pablo Jensen n’est bien sûr pas le premier à le
faire, et les résultats qu’il démonte l’ont été
par d’autres, mais ses arguments portent. On
trouve ainsi quelques « ambulances » sur
lesquelles il tire, comme l’indicateur très
imparfait du produit intérieur brut (PIB)
pour mesurer la richesse, ou bien les modèles irréalistes, mais omniprésents, des agents
économiques rationnels. D’autres résultats
sont également décortiqués sur les choix
électoraux, l’apparition de plusieurs centres
urbains, la ségrégation dans une ville…
Il se montre aussi très sceptique sur la
mode actuelle des mégadonnées, ou big data,
qui consiste à penser que plus de données
aideraient à sortir de l’impasse. Pour l’auteur,
aucun enseignement majeur sur la société
n’a été apporté pour l’instant par ces nouvelles techniques gavées de données.
Les raisons sont multiples et renvoient à la
première phrase de cette recension. La
complexité des individus se laisse mal
réduire à quelques paramètres et interactions entre agents. Les caractéristiques
humaines, très hétérogènes, ne sont pas
aussi stables que celles des atomes. Et ces
diables de bonshommes sont aussi dotés
d’un cerveau qui leur permet de réagir aux
modèles qu’on fait de leur activité.
Néanmoins, tenter de quantifier et de
modéliser des sociétés est utile, mais, prévient l’auteur, moins pour aider à décider,
comme on le pense trop souvent, que pour
favoriser les discussions collectives.
En conclusion, Pablo Jensen écorne une des
visions dominantes des sciences sociales
quantitatives, à savoir que des phénomènes
complexes émergeraient d’interactions individuelles. Une vision résumée par « le tout
vaut plus que la somme des parties ». Renversant cette idée, il défend que « le tout est plus
petit que ses parties ». Les individus n’existent
pas en tant qu’ensemble de quelques caractéristiques, mais seraient plutôt des monades,
des entités déjà complexes qui, en interagissant, partageraient des attributs.
On ne perçoit pas en quoi ce retournement
de vision serait plus opérationnel. Mais, pour
l’auteur, cette révolution conceptuelle est
aussi nécessaire que l’a été l’invention des statistiques pour l’organisation des Etats. « Le
temps presse », conclut-il mystérieusement. p
david larousserie
Pourquoi la société ne se laisse pas
mettre en équations, de Pablo Jensen
(Seuil, 320 p., 22 €).
L’AGENDA
SEMAI N E D ’ I N FOR MAT I ON
Santé mentale, parentalité et enfance
Expositions, conférences, vidéos, journées
portes ouvertes… Il reste encore quelques
jours pour participer aux événements
organisés dans toute la France dans le cadre
des Semaines d’information sur la santé
mentale. Cette 29e édition, qui se termine le
25 mars, a pour thème parentalité et enfance.
> www.semaine-sante-mentale.fr
HOMMAGE MONDIAL
À STEPHEN HAWKING
Le physicien britannique Stephen
Hawking est mort, mercredi
14 mars, à l’âge de 76 ans, après
avoir fait face pendant plus d’un
demi-siècle à la maladie de Charcot qui l’avait paralysé et cloué
dans un fauteuil roulant. Cette
maladie dégénérative qui touche
les neurones moteurs l’avait aussi
progressivement privé de l’usage
de la parole, et le chercheur s’exprimait à travers un synthétiseur
vocal. De l’ancien président américain Barack Obama – qui lui a
souhaité de « s’amuser parmi les
étoiles » – à des enfants handicapés d’une école de Chennai, en
Inde (ci-contre), le monde entier a
rendu hommage à celui qui était
le scientifique le plus célèbre
de la planète. Longtemps titulaire
de la chaire de mathématiques
de l’université de Cambridge,
spécialiste des trous noirs et de
cosmologie, Stephen Hawking
avait accédé à la renommée
internationale en 1988, grâce à
son best-seller Une brève histoire
du temps. (PHOTO : ARUN SANKAR/AFP)
DIX MILLE PAS ET PLUS
DANSER CONTRE LA MALADIE DE PARKINSON
Par PASCALE SANTI
C’
est mon oxygène » : c’est ainsi que Gérard
qualifie le cours de danse de ce mardi
6 mars. Il ne raterait une séance pour rien
au monde. Et pour cause : « On arrive à effacer ses
handicaps. » Depuis octobre 2017, ils sont une quinzaine à venir tous les mardis, durant deux heures,
dans une salle de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière
pour… danser. Ce jour-là, 14 hommes et femmes, à
parité, atteints de la maladie de Parkinson. Cette
maladie du cerveau touche environ 200 000 personnes en France. Ses effets varient beaucoup d’un
malade à l’autre : raideur, lenteur des mouvements,
tremblements, problèmes d’équilibre… et souvent
une grande fatigue. Si elle ne se guérit pas, des médicaments peuvent atténuer les symptômes, et une
chose est sûre : bouger est nécessaire.
L’idée est venue d’Arlette Welaratne, attachée de
recherche clinique, qui fait elle-même de la danse, et
du neurologue à la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) Emmanuel Flamand-Roze, convaincu des bienfaits de l’activité physique dans les maladies neurologiques. A
chaque cours, Arlette Welaratne est présente, ce qui
rassure les patients.
La technique est celle de l’expression primitive,
basée sur le rythme, les mouvements simples, répétitifs, et la voix exprimée par les danseurs. Car « la
parole est souvent perturbée par cette maladie », dit
Svetlana Panova, danse-thérapeute et danseuse professionnelle, élève de France Schott-Billmann, une
des pionnières de la danse-thérapie.
La séance démarre par un temps calme, pour retrouver son souffle, chasser les tensions… Au début, les
regards sont un peu flottants, certains s’endorment…
Puis c’est parti pour un voyage, les danseurs se lèvent,
emmenés par la musique. Des mouvements lents
puis rapides miment tantôt la colère, la joie, l’étonnement, en lançant des « oh » puis des « ah ». Au fil des
pas, les visages s’ouvrent, laissent place aux sourires.
Après un tango, place aux suites de Bach revisitées
par des percussions et chants africains.
Rien n’est laissé au hasard. « La danse leur permet de
retrouver du bien-être, le plaisir de se mouvoir, de bouger leur corps, de s’en libérer. Elle leur donne confiance
en eux-mêmes et dans les autres », souligne Svetlana
Panova. Chaque cours est différent et s’inspire du
caractère collectif et festif des danses traditionnelles.
« Ici on respecte les gens, explique Bernadette,
diagnostiquée il y a dix ans. « Ça apaise, et on est
bien plus souple en sortant », assure Maïté. Pour
Catherine, « moralement, ça fait du bien, ça dénoue
les nœuds ». Denis raconte comment ces séances
peuvent améliorer certains gestes du quotidien
devenus difficiles, comme faire la vaisselle. Ils sont
unanimes : plus ils bougent, mieux ils se sentent,
malgré les douleurs et les blocages du corps, parfois
sournois. Et cela permet de sortir de l’isolement.
Jean-Pierre, parkinsonien depuis vingt ans, opéré il
y a un an et demi, neuro-stimulé, est venu ce jour-là
danser avec son épouse.
« Les patients progressent en endurance, en
aisance, en équilibre », constate Arlette Welaratne,
qui coordonne des programmes d’éducation thérapeutique. Pour elle, « l’idéal serait d’avoir des cours
un peu partout en France ». L’association France
Parkinson en propose dans les grandes villes, mais
ce n’est pas suffisant.
« Des études ont décrit les effets bénéfiques de la
danse sur la maladie », rappelle Emmanuel FlamandRoze, mais il faudrait en mesurer les effets sur plusieurs années. En tout cas, ce neurologue délivre à
ses patients une ordonnance d’une séance de danse
par semaine. Une prescription qui incite les malades
à devenir acteurs de leur propre traitement. p
AFFAIRE DE LOGIQUE - N° 1047
Un artiste occupé
N° 1047
Alice et Bob rendent visite à leur ami Vassili, un peintre de renom, et le trouvent
très occupé. Sur une toile, il a tracé un cercle rouge de centre O, coupé par l’un de
M
N
ses diamètres (AB). Il a coupé ce cercle par une corde (CD) qui rencontre (AB) en
C
P, plus près de B que de A et de D que de C. Il trace maintenant en bleu deux autres
D
Q
cercles, l’un passant par A, O et C, l’autre par B, O et D et qui se recoupent en Q.
1. « Que vaut l’angle OQP ? », se demande Alice.
A
B
O
P
Vassili complète maintenant son dessin : sur la demi-droite (BC), il marque un
point M et sur (BD) un point N à l’extérieur du cercle rouge, tels que les segments
E
verts (CM) et (DN) aient même longueur. Il termine en traçant le cercle vert passant par B, M, N, puis contemple sa toile, l’air satisfait.
2. « C’est beau, dit Bob, mais si tu fais varier la longueur commune des deux segments verts, quelle est la latitude
de variation du point E, point de rencontre du cercle vert et du cercle rouge ? »
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE À PARIS
LES 26 MARS ET 4 AVRIL
Le thème de l’intelligence artificielle (I.A.),
très présent dans l’actualité, fait l’objet de
deux conférences à Paris :
• Le 26 mars, (université Paris-Descartes,
45, rue des Saints-Pères Paris 5 e), la Société
française de statistique, associée au
Grenoble Alpes Data Institute, consacre une
journée à « Intelligence Artificielle : quelle
transparence ? quelle confiance ? ».
Avec des scientifiques et des représentants
de l’entreprise, on discutera des problématiques et des enjeux pour la société de
demain liés à l’I.A., dont « Comment proposer
des algorithmes statistiques transparents ? ».
Informations sur www.sfds.asso.fr
• Le 4 avril à 18 h 30 à la BNF, quai FrançoisMauriac, Paris 13ème, dans le cadre de la série
« Un texte, un mathématicien », l’I.A. sera
encore à l’ordre du jour de la conférence de
Yann Le Fur. Sous le titre « La théorie de l’apprentissage de Vapnik et les progrès de l’I.A. »,
l’intervenant s’interrogera sur la façon dont
l’I A. pourrait susciter une nouvelle théorie
de l’intelligence.
Information sur : www.smf.emath.fr
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018
ART MATHÉMATIQUE À BESANÇON
JUSQU’AU 20 MAI
Trois expositions ont lieu en ce moment à
Besançon (au FRAC 2, passage des Arts) , avec
un rapport étroit avec les mathématiques :
• « Partitions régulières » de Raphaël Zarka,
collages et fresques représentant des motifs
géométriques ;
• « Every Day is Exactly the Same » , diverses
séries de peintures très géométriques
d’Hugo Schüwer Boss ;
• Remake d’Etienne Bossut, rappelant le
Pop Art et ses effets d’optique.
Informations sur www.frac-franche-comte.fr
affairedelogique@poleditions.com
Solution du problème 1046
1. Toutes les paires peuvent être indépendantes (PI) pour
un lotissement de 2, 3 ou 4 maisons.
Pour 2 ou 3 maisons, c’est toujours le cas. Pour 4 maisons,
toutes les paires sont PI quand une maison est à l’intérieur
du triangle formé par les trois autres.
2. Pour 5 maisons, il y a au maximum 7 PI
5 maisons peuvent avoir trois types d’enveloppe convexe :
- un pentagone, et seules les 5 paires formant les extrémités des 5 côtés sont des PI.
A
- un quadrilatère, qui permet 6 PI : les
extrémités de ses quatre côtés et les
B
deux couples ED et EC, qui peuvent être
séparés des autres par des parallèles
E
D
A
aux diagonales.
C
- un triangle ABC permet 7 PI (le
maximum) : les extrémités de ses
E
D
trois côtés (AB, BC, CA), et les
paires AD, CD, BE, AE.
C
B
3. Pour 8 maisons, il y a au maximum 12 PI, pour 100
maisons 150 PI, pour 101 maisons 151 PI.
L’idée consiste à généraliser à n maisons. Si p(n) est le
nombre de PI, la formule générale, qui marche à partir de
n = 4, est p(n) = 3n/2 lorsque n est pair et p(n) = (3n – 1)/2
lorsque n est impair. En particulier, p (8) = 12.
Début de justification de cette formule : on part, pour n
points, de leur enveloppe convexe polygonale de k côtés
(A, B, C, D…), puis on place une maison, qui pourra appartenir à deux PI, dans chaque zone d’intersection des k triangles successifs (ABC, BCD, CDE…). On obtient :
p(n) ≤ n + Min (k, n – k), optimal pour k proche de n/2.
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE
SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018
|7
CARTE
BLANCHE
Ne sacrifions pas l’enseignement des sciences
Le charme discret
du contournement
de l’ISF
TRIBUNE - Dans une lettre ouverte au ministre de l’éducation nationale, un collectif d’associations
Par BAPTISTE COULMONT
A
vant de déclarer ce que les gens doivent faire, avant de tenir une position normative, les sociologues
étudient ce que les gens font. Sujet crucial :
parfois les personnes ne font pas ce qui est
attendu d’elles. Elles fument certaines substances interdites. Elles ont des relations
sexuelles hors mariage. Elles ne paient pas la
totalité de leurs impôts. Mais comment
contourne-t-on la règle ?
Dans sa thèse de sociologie, Camille HerlinGiret (université Paris Dauphine) a travaillé
sur ce qu’elle appelle les « contournements
discrets de l’impôt » (Sociétés contemporaines, n° 108, 2017). Pas l’impôt sur le revenu,
que nous payons vous et moi, mais l’impôt
de solidarité sur la fortune (ISF), que doivent
payer les plus fortunés et qui vient d’être
transformé en impôt sur la fortune immobilière. Certains de ces contribuables ont
recours à des conseillers fiscaux, professionnels de l’évitement de l’impôt. Leur travail
est certes très intéressant, mais ce qui
intéresse la sociologue, ce sont les « pratiques routinisées » qui ne sont pas vécues
comme de la fraude.
Camille Herlin-Giret met en lumière les
« petits stratagèmes » qui permettent de
diminuer l’ISF. D’abord en minorant l’évaluation des biens. Car la marge de manœuvre
est grande. En effet, dans cet impôt, non seulement « la valeur des biens est laissée au
choix des déclarants » mais, de plus, très peu
de redressements fiscaux ont été réalisés sur
la base d’une sous-évaluation. Autant dire
que la « triche » n’est pas activement découragée. Ainsi, une partie des personnes avec
lesquelles Camille Herlin-Giret s’est entretenue admettent sous-évaluer leur patrimoine
pour le fisc tout en ne s’estimant pas si riches
que cela : une fortune de « 3,6 millions, c’est
franchement pas grand-chose »…
Une tricherie qui tombe sous le sens
D’autre part, l’enquête sociologique révèle
que l’évaluation des biens ne se fait pas en
solitaire. Les conseillers patrimoniaux estiment que la sous-évaluation est une bonne
stratégie et, pour la revue spécialisée Gestion
de fortune citée dans l’article, c’est « une possibilité qui tombe sous le sens ». Parfois, les
conseils restent limités au cercle des proches. Quand le patrimoine est familial
(compte en Suisse hérité non déclaré, par
exemple, ou château avec une importante
« valeur affective »), l’évaluation se fait en
famille : il faut se mettre d’accord pour éviter
de payer trop. Quand de nombreuses personnes assujetties à l’ISF résident à proximité les unes des autres, dans ces « ghettos
de riches » de l’Ouest parisien, il est possible
de s’accorder, au fil des discussions entre
voisins, sur une évaluation collective à la
baisse. On triche, oui, « mais comme tout le
monde ». Les petits arrangements s’appuient sur le réseau local.
La sous-évaluation n’est donc pas stigmatisée. Elle se déploie dans ce que Camille
Herlin-Giret appelle un « rapport dual au
droit ». Les personnes interrogées se présentent à la sociologue comme de bons citoyens,
en lui rappelant que l’impôt est légitime et
qu’il faut le payer. « Mais je ne dis pas qu’on
évalue tout au maximum », lui déclare-t-on
immédiatement. La règle est bonne, certes,
mais quand même, point trop n’en faut, « on
fait ça intelligemment ». Ce rapport dual au
droit, cette aptitude pleine d’aisance à la
sous-évaluation, doit s’apprendre, ce que
montre la sociologue par un éclairage sur
l’île de Ré où certains propriétaires terriens,
qui ont vu la valeur de leur bien exploser en
quelques années seulement, indiquent
beaucoup plus suivre les règles : ils n’ont pas
encore appris à la contourner.
Entre la fraude et le consentement se glissent les petits arrangements. Des contestations partielles et presque silencieuses que
l’enquête sociologique met en lumière. p
Baptiste Coulmont
Sociologue et maître de conférences
à l’université Paris-VIII
(http://coulmont.com)
demande que les sciences réintègrent le tronc commun et contribuent au développement de l’esprit
M
ercredi 14 février, le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer,
a présenté la réforme du baccalauréat
et de l’enseignement au lycée. L’ensemble des signataires que nous sommes, soucieux de la réussite des étudiantes et étudiants dans l’enseignement supérieur, de la préservation du
potentiel de recherche et d’innovation
de la nation et de la dissémination de
la culture scientifique aux citoyennes
et citoyens pour l’exercice de leur rôle
démocratique, sont inquiets de la
capacité du projet actuel de réforme à
répondre à ces attentes.
Tout d’abord, étant donné l’absence
d’enseignement spécifique (mathématiques, physique, chimie, SVT) dans
le tronc commun proposé, la science
ne ferait pas significativement partie
de la culture commune des citoyens.
La réforme, tout en reconnaissant que
la science constitue tout un pan du
savoir et de l’aventure intellectuelle
humaine, ne semble pas lui donner les
moyens de contribuer au développement de l’esprit.
Elle n’accorde pas non plus assez
d’importance à l’assimilation des
enjeux et démarches scientifiques par
les acteurs et actrices de demain alors
même que la société devient toujours
plus dépendante des choix technologiques opérés. Les conséquences sur
les prises de décision collectives et
donc sur les choix démocratiques sont
potentiellement très inquiétantes.
L’enseignement « d’humanités scientifiques et numériques » – la nouvelle
matière prévue par la réforme –, aux
contours disciplinaires encore mal
définis, se doit de poser les bases et les
méthodes scientifiques en mathémati-
ques, physique, chimie, sciences de la
vie et de la terre (SVT), nécessaires pour
une réflexion rationnelle. En l’état
actuel des choses, les deux heures par
semaine prévues ne représentent en
aucun cas un horaire suffisant pour
une formation scientifique, même
rudimentaire. Les sciences expérimentales et, en particulier, la physique dans
ses aspects quantitatifs, permettent
une approche rigoureuse et rationnelle
de problèmes concrets, participant à la
formation des futurs scientifiques
comme des non-scientifiques.
Un niveau minimum pourrait comprendre la capacité requise de tout
bachelier de pouvoir enseigner les
sciences expérimentales et les mathématiques à l’école élémentaire après
une formation pédagogique appropriée. Tout « littéraire » devrait aussi
pouvoir poursuivre une spécialité
scientifique ou numérique sans être
désavantagé dans son orientation et
lors de son évaluation terminale.
D’autre part, le cloisonnement des
disciplines scientifiques conduit à une
spécialisation des futurs scientifiques
très tôt durant leur parcours de lycéens.
Cela va clairement à l’encontre des
développements récents des sciences
où la recherche aux interfaces n’a jamais été aussi prépondérante, que ce
soit en chimie, physique, biologie et
médecine, sciences de l’univers, géosciences et climatologie, développement des grands systèmes complexes
en ingénierie, apports de l’intelligence
artificielle dans tous les domaines, etc.
Les sciences sont par nature cumulatives et nécessitent un apprentissage
soutenu, continu et progressif pour
une bonne maîtrise de leurs problématiques, méthodes et concepts propres,
LES CONSÉQUENCES
DE LA RÉFORME
SUR LES PRISES
DE DÉCISION
COLLECTIVES ET
DONC SUR LES CHOIX
DÉMOCRATIQUES
SONT
POTENTIELLEMENT
TRÈS INQUIÉTANTES
notamment adossés aux mathématiques et à l’informatique pour ceux qui
le souhaitent et en sont capables. Un
choix suffisant d’enseignements facultatifs permettrait aux futurs scientifiques de construire progressivement
leur parcours au lycée mais aussi dans
le supérieur, tout en ayant la possibilité
de se réorienter et de compléter utilement les compétences nécessaires en
adéquation avec leur projet. Cela ne
peut se faire qu’en maîtrisant la complexité de l’offre de formation et en
accompagnant élèves et familles dans
les choix d’orientation.
La science est un bien commun,
riche des zones frontalières entre disciplines, et une condition nécessaire
du développement industriel et technologique du XXIe siècle.
En conclusion, nous recommandons
d’augmenter la part des sciences
fondamentales (science, technologie,
ingénierie et mathématiques) pour
tous les élèves, filles et garçons, futurs
citoyens d’un monde en mutation
rapide ; de retarder l’orientation des
élèves pour que leurs choix soient faits
en connaissance de cause et pour limiter les orientations par défaut, les
erreurs d’orientation, les orientations
par mode, ou par calcul (là où cela serait considéré être le plus facile) ; de
leur permettre de poursuivre, en terminale, l’étude des trois domaines
choisis en 1re, les domaines scientifiques aux frontières de disciplines
(physique-chimie, SVT et sciences de
l’ingénieur) étant les plus prometteurs
pour la science et l’innovation de
demain ; de dégager un horaire suffisant pour un bon approfondissement
dans chacune des disciplines, qui facilite le choix de la poursuite d’études en
s’affranchissant des stéréotypes de la
société – les filles vers la médecine, la
biologie et la chimie (dont la première
est difficilement atteignable et les
deux suivantes saturées) et les garçons
davantage vers les sciences dures
(maths, physique, sciences de l’ingénierie) ; d’engager une vraie réflexion
en amont sur le contenu à donner aux
« humanités scientifiques » et sur la
formation des enseignants qui en
seront responsables.
Nous sommes prêts à nous mobiliser pour tout cela. p
¶
Aline Aubertin, présidente
de l’association Femmes ingénieurs ;
Laurence Broze, présidente
de l’association Femmes et mathématiques ; Catherine Langlais, présidente
de la Société française de physique ;
Sylvaine Turck-Chièze, présidente
de l’association Femmes & sciences
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
COLLECTION ARCHÉOLOGIE
La malle
aux trésors
de Louxor
L
e sous-sol de la Haute-Egypte est
une malle aux trésors sans fond. A
Louxor, l’ancienne Thèbes, les travaux des archéologues se poursuivent
depuis près de trois siècles avec le même
enthousiasme à remonter le temps.
L’immense complexe religieux de Karnak
dédié au dieu Amon-Rê a sans cesse été
agrandi et enrichi par les pharaons qui ont
régné sur l’Egypte, jusqu’aux invasions
perse, grecque, romaine et byzantine.
Après dix saisons de fouilles, le temple
de Ptah, jouxtant l’imposant sanctuaire
d’Amon-Rê, livre les traces de ces millénaires successifs. La fouille du secteur
oriental du temple, occupé par un vaste
quartier d’habitations, a mis en évidence
une occupation des premiers chrétiens à
Karnak. Des travaux opérés par le Centre
franco-égyptien d’étude des temples de
Karnak (CFEETK), codirigé par le CNRS et
le ministère des antiquités d’Egypte, avec
le soutien du ministère de l’Europe et des
affaires étrangères (MEAE) et du Labex
Archimede (université Montpellier-III).
« Le temple de Ptah a été construit par
Thoutmosis III (qui régna de 1457 à
1425 av. J.-C.), remplaçant un édifice plus
ancien bâti en brique crue, note l’égyptologue Christophe Thiers (CNRS), codirecteur du CFEETK. Les souverains de la
25e dynastie et les Ptolémées ont agrandi
l’espace cultuel par l’adjonction de grandes portes d’enceinte. La fouille des abords
est en cours et a déjà livré d’importantes
données sur l’histoire du site, du Moyen
Empire à l’époque romano-byzantine,
avec un ensemble jamais fouillé de maisons des IVe et Ve siècles. » La restauration
achevée des salles dites funéraires de
l’Akh-Menou, temple de Thoutmosis III,
permet au public de les visiter.
Ensemble encore inédit
Parmi les révélations, la très riche décoration du complexe des « magasins nord »,
un ensemble de salles encore inédit qui
« développe des thèmes décoratifs complexes puisés dans des répertoires très anciens
alliant la fête Sed, la fête de l’hippopotame
blanche, la chasse au filet », souligne
Christophe Thiers. Cette vision du temple
de Ptah et de son environnement immédiat, méridional et oriental, permettra de
mieux appréhender le développement de
ce secteur, qui aurait été consacré à une
activité économique et administrative
dès avant la construction du temple.
Autre apport scientifique récent, la
mise en ligne des 5 000 premières scènes et inscriptions hiéroglyphiques
numérisées qui animent les colonnes et
les parois des temples de Karnak, donne
la mesure de l’ambitieux projet Karnak,
Reconstitution 3D.
NATIONAL GEOGRAPHIC
9,99 €, en kiosque
le 21 mars.
lancé par le CFEETK et en accès libre sur
Internet (Sith.huma-num.fr/karnak). Ce
programme a pour objectif de réaliser le
relevé de l’ensemble de ces « tableaux »
sculptés dans la pierre du site cultuel de
Karnak. Dix mille inscriptions supplémentaires sont en cours de traitement
avec translittération et bibliographie de
référence. La documentation photographique ancienne ainsi qu’une nouvelle
couverture photographique en haute définition complètent l’information diffusée.
Ce projet d’édition des inscriptions des
temples de Karnak est fondé sur le
dépouillement exhaustif des documents
et inscriptions collationnées sur l’original. Chaque document reçoit un numéro
d’identifiant unique lors de l’intégration
à la base de données. Toutes les informations relatives à un document (édition
typographique, translittération, photographies, fac-similés, documents d’archives) sont ainsi accessibles à partir d’une
seule notice. Le premier volume du
« Glossaire des inscriptions de Karnak »
est paru en 2017, il est disponible en format PDF. Un formidable outil pour un
voyage au temps des pharaons. p
florence evin
8|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 21 MARS 2018
Sébastien Carassou,
des ovnis à l’astrophysique
ZOOLOGIE
PORTRAIT - Cet ancien adepte de paranormal s’est intéressé aux sciences après un long
D
Les superpouvoirs
de la gelée royale
epuis 2009, les jardins de Buckingham Palace abritent quatre magnifiques ruches. Chaque année, la
famille royale profite ainsi des quelque
160 pots produits par ses ouvrières. Quant à
Elizabeth II, sans doute doit-elle méditer sur
son sort de souveraine, lorgnant avec un peu
d’envie ses royales voisines. Chez les abeilles,
en effet, les ouvrières d’été vivent en
moyenne cinq à six semaines. Partie d’une
larve en tout point identique, dotée notamment d’un même génome, la reine, elle, peut
vivre jusqu’à cinq ans. Respect, Your Highness !
Son secret tient dans une potion magique.
Ou plutôt dans une drôle de substance protéinée dont une équipe allemande vient d’analyser la composition et la structure. Publiés
dans Current Biology, ces résultats détaillent
l’étonnante sophistication du processus qui
voit une colonie appeler une abeille à régner.
Les grands principes sont assez largement
connus. Dans une ruche, trois types d’abeilles
cohabitent. Des femelles ouvrières, chargées
de l’ensemble des travaux de la colonie, du
butinage et de l’apport en eau à la confection
des alvéoles ou à la défense de la collectivité.
Des mâles, également appelés faux-bourdons, chargés, pendant le vol nuptial, de
remplir la spermathèque de la reine. Cinq à
dix d’entre eux se succèdent pour l’opération.
De quoi permettre à la souveraine de pondre
ensuite durant toute sa vie, au rythme de
1 000 à 2 000 œufs… par jour, avec toutefois
une pause royale de fin septembre à février.
Et enfin il y a la reine.
cheminement vers l’esprit critique, jusqu’à soutenir sa thèse sur la simulation de l’Univers
C
hez un scientifique, c’est l’équivalent d’un coming out, en plus sulfureux. « Pendant une bonne partie
de mon adolescence, j’ai gobé toutes les pseudo-sciences : les ovnis,
les extraterrestres construisant les pyramides,
les complots du 11-Septembre, les phénomènes
magiques, les anges, les fantômes, les machines
à énergie libre… Il n’y avait pas encore la théorie
de la Terre plate, mais j’y aurais sûrement cru
aussi. » Celui qui s’exprime ainsi, Sébastien
Carassou, est pourtant aujourd’hui docteur en
astrophysique. Il a soutenu en novembre à
l’Institut d’astrophysique de Paris sa thèse sur
la simulation de l’Univers pour mieux comprendre l’évolution des galaxies. Cette soutenance s’est d’ailleurs retrouvée au premier
rang des tendances en Europe sur Twitter – du
jamais-vu pour une thèse ! Sébastien Carassou
est aussi un vulgarisateur acharné, lui qui doit
tant aux grands passeurs de science comme
Carl Sagan (1934-1996) – son modèle – ou
André Brahic (1942-2016), dont il loue l’humanisme, l’optimisme et la passion.
Son parcours est précieux pour comprendre
comment une personne intelligente et
curieuse peut croire en tout un fatras de théories paranormales, mais aussi comment il est
possible de s’en sortir. Important à l’heure où la
théorie du complot n’épargne pas les sciences !
Né à La Réunion dans un milieu assez catholique et superstitieux éloigné des sciences, où
l’on croit volontiers aux miracles, Sébastien
Carassou se définit lui-même comme un rat
de bibliothèque, avide de comprendre le
monde. Il dévore indistinctement les rayons
science et ésotérisme, et il ne voit aucune
contradiction entre les deux, aucune frontière. Tout ce qu’il lit est au même niveau de
crédibilité. « Je cherchais à engranger le plus de
connaissances possible, et je me suis enfermé
dans une bulle ésotérique à travers les forums,
et Internet en général. » Sa première vocation
est de devenir parapsychologue : étudier
« scientifiquement » les phénomènes psychologiques paranormaux comme la télépathie
ou les expériences de mort imminente.
Premier déclic
Qu’est-ce qui l’a fait évoluer ? Son cheminement vers l’esprit critique a été très progressif. Le premier déclic est venu des adeptes des
pseudosciences eux-mêmes. « Lorsque j’étais
en classe préparatoire à Strasbourg, j’ai assisté
à un congrès d’ufologie [l’étude des ovnis],
indique le jeune homme de 26 ans. J’étais très
motivé pour y aller : cela coûtait 80 euros
l’entrée ! J’y ai rencontré beaucoup de personnes sincères, mais aussi des charlatans qui
transpiraient la malhonnêteté. Ça a été ma
première graine de doute. »
Mais il lui faut encore une année et de nombreuses lectures pour abandonner ces idées.
Bien sûr, ses études scientifiques y contribuent, lui donnant un regard analytique sur le
monde. Mais il regrette l’absence de cours
d’épistémologie (analyser comment on crée
des connaissances, et comment on sait si elles
sont fiables) et d’éducation aux médias, qui
auraient probablement aidé à sa prise de conscience. C’est surtout le blog de l’astronome et
sceptique américain Phil Plait qui le « convertit ». Ce blog, qui traite beaucoup de films de
science-fiction (l’une des passions de Sébastien Carassou), parle aussi de scepticisme. « Il
a été ma porte d’entrée vers les sceptiques américains. Il appliquait la méthode scientifique à
des affirmations sur l’astrologie, les ovnis… Il
apportait les informations pour se poser les
bonnes questions. »
Grâce à ce blog, Sébastien Carassou découvre l’astronome américain Carl Sagan, spécialiste de la recherche d’intelligence extraterrestre à travers le programme « SETI » (Search for
Extra-Terrestrial Intelligence). Et surtout son
émission de vulgarisation, « Cosmos ». C’est le
déclic. « Cela me parlait intimement : c’était
scientifique, mais aussi quasi spirituel, avec des
métaphores très symboliques. Sa sincérité m’a
plu : c’était quelqu’un de passionné qui avait
gardé son âme d’enfant. » D’après lui, l’émotion, souvent refusée par les chercheurs au
nom de la rationalité, est au contraire un
ingrédient indispensable pour s’adresser au
grand public, notamment aux plus réfractaires à la science. Sans pour autant tomber dans
le sensationnalisme.
Sébastien Carassou n’est ni moqueur ni
méprisant envers les adeptes d’opinions les
plus farfelues. On ressent même une certaine
Une reine (point orange) et ses ouvrières. S. ERLER
Aujourd’hui, Sébastien Carassou ne souhaite
pas continuer la recherche en astrophysique.
Pas envie de tous les sacrifices que cela implique. « J’ai lancé plein de projets, je me sens au
bon endroit. » L’un de ces projets est né d’un
coup de déprime, après avoir regardé une
émission de divertissement sur la sonde
Rosetta, présentée par Laurent Ruquier et qu’il
trouve affligeante. « J’ai ressenti un vrai sentiment d’urgence : comment voulait-on résoudre
ensemble les problèmes de notre siècle si des
millions de gens restaient apathiques à regarder
des émissions de ce type à la télé, où la science et
la technologie sont piétinées régulièrement ? »
Son réflexe : trouver d’autres personnes
motivées pour proposer autre chose. Ce sera le
Collectif Conscience pour la diffusion de la
culture scientifique. Il vise à partager des expériences et des ressources pour aider à lancer
des projets de communication scientifique. Il
est notamment à l’origine d’un webzine de
vulgarisation, céphalusmag.fr, et de comptes
Twitter partagés : @endirectdulabo et @comscicomca, tenus chaque semaine par des chercheurs et des communicants différents, qui
racontent leur quotidien. Pour certains, c’est
leur première expérience de vulgarisation.
Il y a aussi YouTube, incontournable pour vulgariser après du plus grand nombre. Sébastien
Carassou s’y est plongé avec enthousiasme, et
comme toujours en équipe, avec Le Sens of
Wonder et la chaîne collective String Theory.
Mais toutes ces initiatives se heurtent aux
limites du bénévolat : difficile de faire des choses ambitieuses sans moyens, en comptant
uniquement sur les bonnes volontés. Or,
Sébastien Carassou veut non seulement vivre
de la communication scientifique, mais surtout agir en grand, partager son émerveillement avec le plus grand nombre. « J’aimerais
maximiser le bien que je peux faire, toucher les
gens de manière positive. » Ça pourrait sembler naïf, c’est juste enthousiasmant. p
Mais d’où vient-elle ? D’un concours de circonstances, d’abord : la précédente reine a
succombé ou bien la colonie prend trop d’importance. Les ouvrières construisent alors
des cellules spéciales : non pas les fameuses
alvéoles hexagonales d’où naissent des centaines d’ouvrières et coule le miel. Des structures plus longues, arrondies, installées sur le
bord de la ruche et surtout tournées vers le
bas. Personne ne sait trop comment les
ouvrières décident de mettre telle larve dans
telle cellule. Mais, une fois installée, c’est à la
gelée royale, et exclusivement à elle, qu’elle
doit son développement.
Depuis longtemps, les apiculteurs connaissaient le rôle alimentaire de cette sécrétion
ultraprotéinée. Ils se doutaient de l’importance de sa texture pour permettre à la larve
de rester collée. « Une sorte de mélange de
miel et de marmelade », décrit Anja Buttstedt,
biologiste à la Martin-Luther University de
Halle-Wittenberg (Saxe-Anhalt) et première
signataire de l’article. La chercheuse a profité
de sa formation de biochimiste pour aller
fouiller les ressorts moléculaires de la recette.
« Et, là, on a eu une énorme surprise, poursuitelle. Sous pH neutre, la protéine avait une
forme et une taille normales, d’une dizaine de
nanomètres. » Quant à la gelée, elle coulait. En
milieu acide, en revanche, le jus devenait glu.
« Au microscope, on voit qu’une polymérisation aboutit à des structures de plusieurs
centaines de nanomètres. Nous avons regardé
encore un peu mieux et découvert des filaments. C’était l’origine de la viscosité. »
Dans la ruche, en effet, le royal repas trône à
un pH situé entre 4 et 5, le résultat de la rencontre des protéines et des acides gras produits par deux glandes situées l’une dans la
bouche des ouvrières, l’autre derrière leurs
mandibules. « Mais on pensait que cette acidité servait uniquement à lutter contre les bactéries et à protéger ainsi les larves, rappelle la
chercheuse allemande. Eh bien non, elle sert
aussi à prévenir les larves contre la chute. »
Pour Gérard Arnold, directeur de recherche
émérite au CNRS, « cet article original montre
une fois encore la capacité des abeilles à nous
étonner dans leur développement ». Les signataires de l’article, eux, concluent en comparant le mélange royal aux colles à deux composants si souvent utilisées par les humains.
« Sauf que chez les abeilles, le mélange offre
aussi un excellent repas. » p
cécile michaut
nathaniel herzberg
Sébastien Carassou, le 17 mars, à Paris.
KAMIL ZIHNIOGLU/SIPA POUR « LE MONDE »
tendresse à leur égard. « La plupart des gens
qui croient aux théories du complot ne sont
pas de mauvaise foi. Ces doctrines sont des
visions simples et rassurantes. Quelqu’un qui
croit aux Illuminatis peut tout expliquer à travers ce filtre. C’est normal que ça plaise ! Ces
personnes cherchent une vision du monde qui
leur corresponde. »
Son expérience d’ex-adepte montre aussi la
voie à suivre pour lutter contre ces théories :
« Il ne faut pas considérer les ésotériques
comme des idiots, ça les braque et ce n’est pas
constructif. On peut tous changer d’avis, mais
ça prend du temps et de l’énergie. Les mots sont
d’une importance capitale, ils peuvent changer
une vie, mais il faut les utiliser avec beaucoup
de responsabilité, de tact et d’empathie. Et
enfin, la forme importe autant que le fond : ce
n’est pas parce qu’on a raison qu’on va convaincre. » Il conseille aussi de se renseigner sur les
sciences humaines, qui ont étudié comment
mieux communiquer les sciences.
Un travail de longue haleine
Car beaucoup de scientifiques croient encore
au « modèle du déficit », selon lequel le seul
obstacle pour que les gens admettent des
vérités scientifiques, c’est leur manque de
connaissance. Il suffirait donc de combler ce
déficit. Or, plusieurs études montrent que ce
modèle est faux. Dès lors, que faire ? D’abord,
connaître son public, comprendre ce à quoi
il croit, et pourquoi il le croit. Rester humble :
abandonner l’idée de convaincre quelqu’un
en une conversation, se contenter de semer
quelques graines de doute, des questionnements. Proposer des alternatives sans les
imposer. « Créer de la confiance, respecter le
public, c’est indispensable », rappelle Sébastien Carassou, qui reproche aux zététiciens
français, ces défenseurs de la pensée critique,
leur agressivité vis-à-vis des adeptes des
pseudosciences (contrairement à leurs
homologues américains).
Affaire Cambridge Analytica :
la pression monte sur Facebook
Les vieux pays
industriels
redressent
la tête
▶ Aux Etats-Unis, plusieurs responsables politiques réclament que le PDG du réseau social s’explique devant le Congrès
F
acebook affronte l’une des pires
crises de son histoire. Vivement
critiqué de part et d’autre de l’Atlantique, le réseau social a cédé près de
6,8 % en Bourse, lundi 19 mars, trois jours
après les révélations du Guardian et du
New York Times sur Cambridge Analytica,
une entreprise britannique ayant un rôle
de premier plan dans la campagne présidentielle de Donald Trump. Elle est soup-
çonnée d’avoir, par l’intermédiaire d’un
sous-traitant, siphonné les données personnelles de dizaines de millions d’Américains sur Facebook.
Aux Etats-Unis, les responsables politiques des deux bords réclament que Mark
Zuckerberg, le PDG de Facebook, s’explique devant le Congrès. Les parlementaires américains avaient mené de longues
auditions, à l’automne 2017, sur les soup-
çons d’ingérence russe dans l’élection de
2016, mais les patrons des principaux réseaux sociaux ne s’étaient pas déplacés.
Dans une lettre commune, la démocrate
Amy Klobuchar (Minnesota) et le républicain John Kennedy (Louisiane), membres
de la commission judiciaire du Sénat, demandent que M. Zuckerberg et ses homologues de Twitter et de Google soient entendus. Trois membres républicains de la
A
rk Lashier, le patron de
Chevron Phillips Chemical, est enthousiaste.
Mieux : exalté. En trente ans de
carrière, jamais ce chimiste
n’avait participé à un projet aussi
décisif que celui qui est sur le
point d’aboutir à Baytown, au
Texas. Sur place, après quatre ans
de travaux qui ont mobilisé jusqu’à 10 000 ouvriers, une gigantesque usine chimique est en
train de démarrer.
Les matières premières ont
commencé à alimenter les installations début mars. Le gaz y deviendra bientôt de l’éthylène, qui
sera à son tour transformé en
billes de plastique. « Ce sera l’une
des usines les plus grandes et efficaces au monde », s’enflamme
M. Lashier. « Nous entrons dans
une nouvelle ère de croissance »,
qui va bénéficier, « pour des décennies », à l’économie de toute la côte
du golfe du Mexique, promet-il.
Un effet direct de la révolution
du gaz de schiste. Depuis que l’exploitation de cet hydrocarbure a
fait chuter les prix du gaz sur le
continent nord-américain, une
série d’usines du type de celle de
Baytown est sortie de terre. Et ce
n’est pas fini. Avec deux partenaires, Total a validé en février la
construction au Texas d’un complexe similaire. Démarrage prévu
en 2020.
commission du commerce du Sénat,
dont son président, ont adressé un questionnaire au PDG de Facebook. Et deux
élus démocrates en pointe dans l’enquête
sur l’ingérence russe, le sénateur Mark
Warner (Virginie) et le représentant
Adam Schiff (Californie), exhortent le réseau social à fournir des explications.
martin untersinger
LIR E L A S U IT E PAGE 7
Réforme en vue pour l’audiovisuel public
▶ Réformer France
Télévisions et Radio
France est l’un des
chantiers de l’exécutif. Des pistes sont
attendues fin mars
ou courant avril
▶ Takis Candilis,
patron de la stratégie et des programmes de France
Télévisions, espère
pouvoir « contrer »
Netflix et Amazon
▶ Cette semaine,
« Le Monde » plonge
au cœur de cinq
modèles européens
de télés et radios
publiques pouvant
être des sources
d’inspiration
PAGES 2 - 3
denis cosnard
LIR E L A S U IT E PAGE 4
4,5 %
Le siège de France Télévisions,
à Paris. LUDOVIC MARIN/AFP
AUTOMOBILE
UBER SUSPEND
SES ESSAIS DE VÉHICULES
AUTONOMES APRÈS
UN ACCIDENT MORTEL
PAGE 4
TÉLÉCOMS
SFR REVOIT
SA STRATÉGIE ET
CHANGE DE MODÈLE
PAGE 7
j CAC 40 | 5 242,28 PTS + 0,37 %
J DOW JONES | 24 610,91 PTS – 1,35 %
j EURO-DOLLAR | 1,2346
j PÉTROLE | 66,62 $ LE BARIL
J TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,831 %
VALEURS AU 20 MARS À 9 H 30
C’EST LA HAUSSE DE LA PRODUCTION INDUSTRIELLE EN RYTHME
ANNUEL DANS LES PAYS AVANCÉS
AU QUATRIÈME TRIMESTRE 2017
PERTES & PROFITS | FACEBOOK-UBER
Le Fukushima du big data
L
e numérique compte ses victimes.
Cette semaine, une voiture autonome
Uber a causé la mort d’une passante
aux Etats-Unis, tandis que l’on apprend
qu’une entreprise britannique a siphonné à des
fins politiques les données personnelles d’une
cinquantaine de millions de citoyens américains. Bien sûr, la marche du progrès, comme
celle de l’histoire, s’accompagne de martyrs. Et
repose à chaque fois la question de son utilité.
Le 8 mai 1842, le tout jeune train Paris-Versailles
déraille à Meudon. On dénombre plus d’une
centaine de victimes, dont l’explorateur Dumont d’Urville. La presse s’enflamme contre le
train et Alfred de Vigny évoque « le sacrifice horrible fait à l’industrie ». La sécurité a été renforcée
et le train a repris sa route à toute vapeur.
Parfois pourtant, les accidents industriels
arrivent à point nommé pour infléchir le destin d’une technologie. La catastrophe de
Fukushima a provoqué un reflux mondial du
nucléaire civil dans le monde entier, tandis que
le scandale du dieselgate a sonné le glas, à
terme, de la propulsion diesel dans les automobiles. Dans ces deux exemples, la défiance
s’était installée, que ce soit pour des raisons économiques ou d’acceptation sociétale.
Le cas d’Uber relève plus de l’exemple ferroviaire. L’essor de la voiture autonome semble
suivre les rails du progrès, comme le train au
XIXe siècle, quelles qu’en soient les conséquences à brève échéance. L’histoire de Facebook est
différente car elle interroge à la fois une pratique et un modèle économique dont les fonde-
Cahier du « Monde » No 22764 daté Mercredi 21 mars 2018 - Ne peut être vendu séparément
ments pourraient bien être remis en cause.
Tout d’abord parce qu’elle concerne une industrie de réseau, ce qui potentiellement lui donne
un pouvoir dévastateur.
Question de confiance
Un chercheur britannique obtient le consentement de 270 000 utilisateurs de Facebook pour
un test psychologique. Ce faisant, il aspire en
même temps les données sur les « amis » de ces
cobayes volontaires. Comme chaque usager
possède en moyenne environ 200 amis sur Facebook, il se retrouve à la tête des données concernant près de 50 millions d’Américains. Informations qu’il a ensuite cédées à une entreprise
« amie », qui les a utilisées à des fins politiques.
Aucun piratage dans l’affaire : jusqu’en 2014, les
conditions d’utilisation du réseau social stipulaient que l’accord d’un usager permettait d’accéder également aux données de ses amis sans
avoir l’accord de ces derniers.
Facebook a modifié ses règles et a demandé la
destruction des données, ce qui n’a pas été fait.
Le problème est que le modèle d’un réseau social gratuit repose sur l’exploitation commerciale des données personnelles de ses membres. Il ne peut prendre de mesures draconiennes sans altérer la source de ses revenus. De
plus, son existence repose sur la confiance.
Lorsque celle-ci est brisée, le consommateur se
fait vite volage. L’étau se resserre, notamment
en Europe, autour des usages débridés du « big
data » et Facebook est en première ligne. p
philippe escande
HORS-SÉRIE
« Il est impo’ant de se rappeler que chaque
individu compte et a un rôle à jouer »
Jane Goodall – Primatologue, auteure et militante écologique
ACTUELLEMENT EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
2 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
MÉDIAS
Audiovisuel public : les scénarios du big bang
1/5 Réformer
France Télévisions
et Radio France est
l’un des chantiers
de l’exécutif.
Et la pression pour
aboutir est forte.
« Le Monde »
plonge au cœur
de cinq modèles
européens de télés
et radios publiques,
dont certains
pourraient être
des sources
d’inspiration
I
l n’y a pas que le droit du travail, les chemins de fer ou la
formation qu’Emmanuel
Macron veut réformer. Il y a
aussi l’audiovisuel public, sur lequel l’exécutif doit produire un
« scénario de transformation »,
d’ici à la « fin du premier trimestre
2018 », comme l’a annoncé le président de la République le 4 janvier. Ces derniers mois, en coulisses, le travail avance, dans les entreprises concernées et dans les
instances gouvernementales ou
parlementaires.
Les architectes des réformes tentent de donner corps aux volontés
de changement du président de la
République, qui a en décembre
qualifié l’audiovisuel public de
« honte », sans toutefois proposer
de remèdes très précis. Pour se guider, la majorité s’appuie sur une
idée du candidat Macron : le « rapprochement » entre France Télévisions, Radio France et les autres
entités de l’audiovisuel public. En
entrant dans le détail, les réformateurs mesurent aussi les difficultés posées par ces chantiers. Revue
de détail des pistes de changement, dont certaines doivent être
traduites dans la loi audiovisuelle
prévue pour début 2019.
Proximité et local Renforcer
l’audiovisuel public au niveau local s’est imposé au fil des mois
comme un des chantiers jugés les
plus prioritaires. Le principal levier identifié par les dirigeants et
Enregistrement de l’interview politique de la matinale de Franceinfo, une offre qui associe Radio France et France Télévisions. NICOLAS KRIEF/DIVERGENCE IMAGES
la ministre de la culture, Françoise Nyssen, est la collaboration
entre les employés régionaux de
la télévision France 3 et de la radio
France Bleu. Mais selon quelles
modalités ? La piste de créer des
structures locales communes ne
semble pas retenue.
En revanche, les entreprises veulent créer ensemble des programmes régionaux, par exemple, une
matinale diffusée en radio et en télévision. Ou des émissions sur
l’emploi ou l’environnement, annonce le directeur de la stratégie et
des programmes de France Télévisions, Takis Candilis, qui met en
avant la fonction de « service » de
France 3. D’autres aimeraient aller
plus loin en mettant en commun
les supports numériques locaux
de France 3 et France Bleu, mais le
sujet est sensible.
L’exécutif a une volonté de « régionaliser » davantage France 3,
qui reste une chaîne nationale
avec 10 % environ de program-
La loi annoncée
doit concerner
tout l’audiovisuel.
Changer certaines
règles aura des
conséquences sur
les médias privés
mes régionaux, produits et diffusés par l’une des 24 antennes locales. Ces derniers pourraient
être augmentés. Mais cela poserait la question des conséquences
sur la partie nationale de la
chaîne, qui génère de fortes
audiences et finance de nombreuses fictions et documentaires de France Télévisions.
Culture et jeunesse L’exécutif a
désigné deux autres domaines à
renforcer, en associant France Té-
lévisions, Radio France, France
Médias Monde (France 24, RFI…),
l’Institut national de l’audiovisuel ou Arte : il s’agit de la culture
et de la jeunesse. A ce stade, les
échanges prévus sont moins ambitieux qu’au niveau régional.
Sandrine Treiner, la directrice de
France Culture, et Michel Field, de
France Télévisions, travaillent sur
une offre culturelle numérique
commune. La volonté est moins
de produire de nouveaux contenus que de mieux exploiter les
programmes existants, par le
biais du numérique.
Côté jeunesse, Radio France met
en avant sa radio Mouv, et France
Télévisions sa nouvelle plateforme Slash.tv. Leurs collaborations doivent être renforcées
mais Slash vise les 18-30 ans, alors
que Mouv cible un public un peu
plus jeune, par le biais des cultures urbaines. Enfin, les sociétés
d’audiovisuel public devront unir
leurs forces dans l’éducation aux
Des propositions au projet de loi, un calendrier difficile à tenir
fin mars, emmanuel macron attend
que la majorité produise « des propositions
partagées, chiffrées et structurées » pour réformer l’audiovisuel public, ainsi qu’il l’a
formulé le 4 janvier, lors de ses vœux à la
presse. C’est en principe à la fin du premier
trimestre que doivent converger les travaux des différentes instances mobilisées
sur ce dossier.
Toutefois, le rendu de cette première
étape pourrait avoir un peu de retard. En
effet, du côté de la ministre de la culture,
Françoise Nyssen, qui participe à un
groupe de travail interministériel, on a décalé à début avril un rendez-vous de travail prévu le 16 mars avec les dirigeants
des différentes sociétés d’audiovisuel public afin de discuter de synergies et de
chantiers communs.
De même, le rapport du groupe de travail
parlementaire des députés de la majorité,
coordonné par Frédérique Dumas (Hautsde-Seine), pourrait être rendu courant
avril. Enfin, les conclusions du Comité action publique 2022, chargé de proposer des
économies budgétaires, notamment dans
l’audiovisuel public, pourraient n’être connues que fin avril. Interrogé, Matignon,
auquel ce comité est rattaché, précise que
la date de rendu n’est pas arbitrée mais que
le travail avance.
Un léger flottement
Outre les turbulences politiques de la réforme de la SNCF, un autre élément favorise l’hypothèse d’un report : le nom du
successeur de Mathieu Gallet à la présidence de Radio France ne sera connu que le
14 avril.
Une fois les propositions mises sur la table devra s’ouvrir une phase de « consultation », a annoncé Emmanuel Macron. Ce
« débat extrêmement large » devrait concerner l’opinion publique et, surtout, l’ensemble des professionnels du secteur,
chaînes, producteurs, syndicats… Il de-
vrait en principe durer jusqu’à l’été. Le
projet de loi devra, lui, être présenté en
conseil des ministres « avant la fin de l’année », selon le discours du président de la
République. Mais, là aussi, un décalage de
calendrier est possible : ce texte doit concerner l’audiovisuel public mais aussi
l’ensemble de la régulation du secteur. La
loi doit notamment transposer la future
directive européenne sur les services de
médias audiovisuels (SMA), qui est toujours en discussion.
En attendant, l’élaboration des pistes se
poursuit, non sans un léger flottement, dû
au calendrier mais aussi à la multiplication
des canaux de réflexion au sein de la majorité. Il y a davantage de coordination qu’à
l’automne, mais le travail reste un peu disséminé, estime un acteur de ce dossier. « Et
personne ne sait exactement ce qu’Emmanuel Macron a en tête », ajoute cette source,
avec un sourire. p
al. p.
médias et la lutte contre les « fausses nouvelles ».
Diffusion de chaînes en numérique Faut-il supprimer des chaînes ou diffuser certains médias
uniquement par le biais du numérique, pour faire des économies ?
C’est ce que suggérait début novembre un « document de travail »
du ministère de la culture.
Aujourd’hui, la fermeture de
France Ô, la chaîne des outremers, semble écartée. Mais l’idée
de ne plus diffuser certains médias par les canaux traditionnels
reste en débat au sein de l’exécutif.
Cette diffusion 100 % numérique concernerait-elle France 4, la
chaîne pour enfants sans publicité, France 5, la chaîne de la connaissance, ou Mouv, la radio des
cultures urbaines ? Le débat porte
aussi sur l’opportunité d’un tel
changement, le montant des économies générées restant à évaluer.
Droits et régulation La loi annoncée par l’exécutif pour début
2019 doit concerner tout l’audiovisuel. Le changement de certaines
règles aurait des conséquences à la
fois sur les médias privés et publics. Ainsi, dans les relations entre producteurs et chaînes, certains plaident pour donner davantage de droits aux chaînes.
Ils s’étonnent que des séries françaises phares, comme Dix pour
cent, de France 2, soient disponibles sur une plate-forme américaine comme Netflix. D’autres
veulent rallonger la durée du visionnage de rattrapage, souvent limitée à sept jours. Ces changements visent à aider les diffuseurs
comme France Télévisions, qui
souhaitent faire émerger des plates-formes numériques pouvant
rivaliser avec les américains Netflix ou Hulu. Mais réformer le secteur de la production est délicat.
La réforme se penchera aussi
sur la publicité, avec l’idée d’en assouplir les règles. France Télévi-
sions ou Radio France pourraientils en tirer davantage de recettes
ou risquent-ils de voir encore réduite la place de la publicité sur
leurs antennes ?
Gouvernance et nomination
Comment « rapprocher » les structures de France Télévisions, Radio
France, France Médias Monde ou
l’INA ? L’idée d’une « fusion » des
sociétés, jugée lourde et coûteuse,
a rapidement été écartée par l’exécutif. La piste d’une « holding » –
une entité qui chapeauterait les
différentes structures et regrouperait des fonctions transverses
comme les ressources humaines –
a été évoquée à l’automne, mais
n’a pas fait l’unanimité.
Plus récemment a émergé l’idée
de nommer un président commun aux différentes sociétés. Le
principe est défendu par Mme Nyssen. Ce poste « non exécutif » coifferait des « directeurs généraux »
placés dans chaque entreprise.
Toutefois, le pouvoir réel de ce superdirigeant reste à établir. Et
cette proposition n’a pas encore
été arbitrée par l’exécutif.
L’idée soulève une autre question : qui doit nommer les dirigeants ? M. Macron veut retirer ce
pouvoir au Conseil supérieur de
l’audiovisuel (CSA) pour le confier
aux conseils d’administration des
entreprises. Mais comment faire
dans le cas d’une présidence commune ? La nomination serait-elle
faite par l’exécutif, avec confirmation des commissions des affaires
culturelles du Parlement, selon la
méthode mise en place sous Nicolas Sarkozy ? Ou créerait-on plutôt
une commission de nomination
ad hoc ? Ce point reste à préciser. Il
intéressera sûrement les candidats qui briguent la présidence de
Radio France devant le CSA, appelé
à désigner le successeur de Mathieu Gallet, le 14 avril. p
alexandre piquard
Deuxième volet : la BBC.
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
« Seuls les services publics peuvent contrer Netflix »
Takis Candilis, patron de la stratégie et des programmes de France Télévisions, croit des alliances possibles
ENTRETIEN
T
sions est le premier diffuseur en
audience. Au niveau régional, notre maillage est très efficace. Enfin, au niveau européen, nous
pouvons unir nos forces avec les
autres services publics. Je travaille
avec nos homologues pour lancer
une grande politique de coproductions. Ce dispositif me semble
être une réponse formidable qui,
je l’espère, sera une alternative au
raz de marée américain.
Ces géants du numérique affirment vouloir monter des productions locales, telle la série Marseille, mais cela ne durera qu’un
temps. L’objectif des plates-formes
comme Netflix étant d’obtenir le
maximum de clients, elles vont logiquement se concentrer sur des
pays plus peuplés, comme l’Inde
ou la Chine. La création française
se doit donc d’avoir un endroit où
s’exprimer. Le service public en est
un, si ce n’est le seul. Nous serons
pour toujours sa terre d’accueil.
akis Candilis, directeur
général délégué à l’antenne et aux programmes de France Télévisions, accorde son premier entretien depuis son entrée en fonctions, le 26 février. Ex-directeur de
la fiction chez TF1, producteur
passé par Lagardère et Banijay, il
est chargé de mettre en œuvre
une nouvelle organisation.
Pourquoi avoir décidé
de rejoindre le service public
audiovisuel, qu’Emmanuel
Macron a qualifié de « honte » ?
Cela fait trente ans que je suis
dans ce métier et j’ai beaucoup
travaillé à l’international. J’ai pu
observer l’évolution de l’audiovisuel dans le monde, notamment
des Gafan [Google, Apple, Facebook, Amazon et Netflix]. Leurs investissements sont colossaux,
leurs bataillons impressionnants.
Netflix est aujourd’hui le plus
puissant et son challenger, Amazon, met les bouchées doubles
pour le rattraper. Quant à Hulu ou
Apple, ils ne vont pas rester les
bras croisés.
Seuls les services publics peuvent contrer Netflix ou Amazon.
Les chaînes privées sont confrontées à la baisse de leurs recettes
publicitaires et au transfert des
annonceurs vers le numérique.
De plus, leur cible unique me semble trop resserrée. Enfin, une raison importante de ma venue est
Delphine Ernotte elle-même [la
présidente de France Télévisions],
une femme que j’apprécie et qui a
engagé des réformes essentielles.
« Je travaille avec
nos homologues
européens
pour lancer
une grande
politique de
coproductions »
le public de consommer des images. Nous devons nous adapter.
C’est un chantier passionnant.
Jusqu’à présent, les coproductions européennes n’ont guère
marché…
C’était dans le passé, ce qu’on appelait des puddings [des téléfilms
ou séries qui mélangeaient des éléments de divers pays, sans cohérence
artistique].
Mais
aujourd’hui de plus en plus de coproductions de nouvelle génération se montent. J’ai été l’un des
pionniers du genre avec la série
Borgia, qui a montré qu’on pouvait convaincre des talents, produire et tourner en Europe des
programmes très ambitieux avec
des budgets pouvant concurrencer les Américains.
Nos partenaires européens l’ont
tout à fait compris. Il y a deux semaines, à la demande de France
Télévisions, des représentants
des télévisions publiques allemande, ZDF, et italienne, RAI,
sont venus à Paris. Nous avons
commencé à travailler ensemble
de façon concrète. Très prochainement, nous annoncerons des
coproductions.
Par ailleurs, une mission est menée à France Télévisions sur la fiction. Elle sera réorganisée de façon transversale et proposera à
nos chaînes des contenus selon
On assiste en Europe à des
mouvements de contestation
de l’audiovisuel public, comme
en Suisse…
Le résultat en Suisse [de la votation du 4 mars] est un signe positif. A plus de 70 %, la population a
choisi de maintenir la redevance,
alors que le pays dispose d’une offre audiovisuelle pléthorique. Les
sondages réalisés en Europe sur
les services publics montrent à
chaque fois une adhésion forte à
leur égard.
Cela doit nous inciter encore
plus à nous transformer, surtout si
l’Etat, notre actionnaire, le demande. Nous sommes à un moment charnière de la révolution
numérique. Après avoir assisté à
une explosion de chaînes, nous allons voir un resserrement de l’offre, parce qu’il y a de nouveaux services, de nouveaux moyens pour
L’audiovisuel public peut-il
faire face aux géants du Net ?
Oui, en passant des alliances. Au
niveau national, France Télévi-
RESSOURCES PUBLIQUES DE CHAQUE MÉDIA,
EN MILLIONS D’EUROS, EN 2016
NOMBRE DE POSTES
EN ETP (EMPLOI TEMPS
PLEIN)
9 840
4 527
2 500
243,3
620
France
Télévisions
Radio
France
1 836
1 015
270
250*
Arte
France
France Médias
Monde
* ESTIMATION
407
91*
Institut national
de l’audiovisuel (INA)
79*
TV5
Monde
SOURCES : ASSEMBLÉE NATIONALE, SOCIÉTÉS
leurs spécificités. Nous passons
d’une organisation en silos à
quelque chose de plus global.
Certains pointent du doigt
votre parcours à TF1, fleuron
du privé. Quelle différence
avec France 2 ?
J’ai eu grand plaisir à travailler à
TF1. Mais France 2 est une chaîne
unique, avec une information très
forte, autour d’un journal télévisé
qui progresse, et une grande richesse d’offre en matière de documentaire et de fiction. On a besoin
d’une chaîne populaire, positive et
de qualité. Elle doit s’adresser à
tous, tout en restant exigeante.
C’est un défi formidable.
Comme sur toutes les autres
chaînes du service public, nous
avons des programmes très variés et intéressants. Mais nous devons être plus complémentaires.
Je veux accentuer la différence de
chaque chaîne et les recentrer sur
leurs missions. France 3 doit être
plus régionalisée, France 4 propose une offre destinée à la jeunesse et sans publicité, France 5
doit se concentrer sur le savoir et
la connaissance, tandis que
France Ô est clairement tournée
vers les outre-mer.
Sur le rapprochement
de France 3 avec la radio
France Bleu, faut-il créer
des structures communes ?
La priorité doit être donnée à
l’éditorial. France 3 et France Bleu
ont des structures différentes. Apprenons d’abord à travailler ensemble, avant d’imaginer quoi
que ce soit en termes de structures. Des collaborations existent
déjà. Ainsi, à Montpellier, où je
me suis rendu il y a peu, elles se
font naturellement, autour d’opérations spéciales. On peut imaginer de les rendre plus organiques,
grâce à des émissions locales de
services, notamment autour de
l’emploi et de l’environnement.
Si France 3 devenait plus
régionale, cela changerait-il la
partie nationale de la chaîne ?
Nous travaillons sur des pistes.
En tout cas, la partie nationale de
France 3 concourt fortement à la
création française par ses documentaires et ses fictions. Il est
hors de question de minimiser la
part de la création au sein du service public. Nous serons particulièrement vigilants à ce que cet
ADN soit sauvegardé.
Emmanuel Macron a déploré
le fait que France Télévisions
n’investissait pas assez
dans le numérique…
Nous devons avancer de manière volontaire. Le numérique
recouvre deux composantes : un
support technique de distribution et des contenus spécifiques.
Nous avons déjà des plates-formes de diffusion, parmi lesquelles France.tv ou Slash, un espace
destiné aux 18-30 ans que nous
venons de lancer… Nous y avons
créé la série Skam, qui se veut
avant tout une série numérique
et qui, par ailleurs, est aussi diffusée sur France 4, mais sous une
autre forme. Le président de la République a raison lorsqu’il dit que
nous devons avoir une présence
plus importante sur le numérique et nous allons nous y employer. Je souhaite augmenter significativement nos moyens dévolus à la création numérique.
Une part du budget fiction y sera
consacré.
Toucher les jeunes,
c’est l’éternel refrain.
Comment y parvenir ?
En redonnant à chaque canal
des fonctions bien claires, nous
allons tout faire pour stabiliser le
vieillissement de nos audiences
et, surtout, nous allons chercher
de nouveaux publics. Les chiffres
de Skam sont plus que prometteurs. Nous sommes vus sur Facebook et sur YouTube. Nous avons
même été piratés en Russie. Nous
avons créé un engouement qui ne
s’arrête pas aux frontières françaises. Preuve en est, les aficionados de la série originale norvégienne se sont retrouvés dans
l’adaptation française.
A France Télévisions,
on promeut la filière
de production interne.
N’est-elle pas trop chère ?
Je la vois comme une richesse.
Nous avons un savoir-faire intégré. Mais elle doit aussi s’adapter
et se transformer. Delphine Ernotte a lancé une réforme ambitieuse qui vise à gagner en efficacité. C’est essentiel.
Faut-il changer les relations
chaînes-producteurs et donner
plus de droits aux premières
pour qu’elles se créent
un catalogue, comme la BBC ?
Les affrontements entre producteurs et diffuseurs me semblent
LE PROFIL
Takis Candilis
A 63 ans, il a été réalisateur
de films, puis producteur,
notamment de programmes
culturels. En 1999, il a rejoint la
chaîne TF1, où il a dirigé la
fiction, mais aussi les programmes de flux et TF1 Production.
De 2008 à 2016, il a dirigé la
filiale de production Lagardère
Entertainment, avant de rejoindre le groupe international
Banijay, en tant que responsable
de la fiction. En février, il est
devenu directeur général
délégué à l’antenne et aux
programmes de France
Télévisions.
dépassés. Nous devons être unis
pour réussir. On a mis beaucoup
de barrières, d’un côté comme de
l’autre. Or, aujourd’hui, nous
sommes tous dans la même galère. Il faut probablement assouplir nos règles pour être plus efficaces et produire les meilleurs
programmes. Nous faisons partie
d’un même tissu économique et
technique.
France Télévisions parle
de créer un « Hulu à la
française »… Pourquoi TF1
ou M6 collaboreraient-ils ?
L’heure n’est plus aux escarmouches ni aux guerres de positions.
Le mouvement lancé par Delphine Ernotte intéresse les chaînes privées, qui sont ouvertes à la
discussion autour d’un « Hulu à la
française ». Cette expression veut
dire deux choses : une plate-forme
dont la plus grosse partie, en accès
gratuit, met en commun des services de télévision de rattrapage et
dont une partie premium, probablement payante par abonnement, pourrait accueillir les
meilleurs programmes de chaque
chaîne. Nous y travaillons et cela
semble aller dans le bon sens. p
propos recueillis par
françois bougon
et alexandre piquard
L’absence d’ambition culturelle, une critique récurrente
La principale difficulté vient des divergences à propos de ce que doit être la mission du service public
L
es critiques assassines émises par Emmanuel Macron,
en décembre 2017 devant
certains députés, sur le manque
d’ambition culturelle de l’audiovisuel public semblent avoir été
entendues.
France Télévisions – où l’on
s’était senti particulièrement visé
par ces remontrances – assure
qu’il y aura des changements. « Il
doit y avoir du jeu et du divertissement, même si aujourd’hui, quelquefois, il y a peut-être trop de
jeux… », reconnaît son nouveau
numéro deux, Takis Candilis.
Le directeur général délégué à
l’antenne et aux programmes
promet également « des grands
marqueurs qui se voient de manière plus visible, des émissions ré-
férentielles, comme le fut “Le
Grand Echiquier” [le grand rendez-vous culturel animé par Jacques Chancel entre 1972 et
1989] ». « C’est l’une des premières
choses que nous ferons à la rentrée », affirme-t-il, même s’il
s’empresse de préciser que « la
culture sur le service public, il y en
a à tout moment ».
L’absence d’ambition culturelle
est une critique aussi vieille que
l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Elle hante le
service public depuis ses débuts.
Comme pris de remords, celui-ci a
même accouché d’une chaîne
franco-allemande, Arte, dévolue
aux programmes culturels. A la
télévision, le dilemme entre
course à l’audience et exigence
« Lorsqu’on parle
de magazine
culturel, on a
du mal à trouver
un terrain
d’entente »
SANDRINE TREINER
directrice de France Culture
culturelle a toujours existé. On ne
compte plus le nombre de rapports rédigés sur le sujet dans
l’histoire de la Ve République. Cependant, comme le souligne
M. Candilis, « la télévision est un
média populaire, et l’une de nos
fonctions est aussi de répondre
aux attentes populaires. On ne fera
pas n’importe quoi, mais on doit
aussi prendre en compte la France
dans toutes ses composantes ».
Investissements dans la fiction
La difficulté perdure, car personne ne parvient à s’entendre
sur ce que doit être une politique
culturelle sur le service public…
« Lorsqu’on parle de magazine
culturel, on a du mal à trouver un
terrain d’entente », constate Sandrine Treiner, directrice de France
Culture depuis 2015, qui a aussi
travaillé à la télévision.
Tout le monde pense à l’émission « Apostrophes », mais cela
peut prendre beaucoup d’autres
formes. Pour Antoine de Tarlé, an-
cien dirigeant de TF1 et expert du
secteur, une offre culturelle ambitieuse pour le service public passera « par des investissements importants dans la fiction ».
La solution s’appuiera peutêtre, dans un premier temps, sur
le numérique. Dans le cadre des
chantiers mis en place par le ministère de la culture pour préparer la grande réforme de l’audiovisuel public, les différentes sociétés (France Télévisions, Radio
France, INA, France Médias
Monde et Arte) ont travaillé sur
un projet commun d’offre culturelle numérique. Un travail piloté
par Mme Treiner et Michel Field,
chargé de l’offre culturelle de
France Télévisions. Ce n’est pas
une plate-forme, note Sandrine
Treiner, mais « un média social de
la culture, pour un nouveau public
et de nouveaux usages », caractérisé par la volonté d’être présent
sur YouTube et sur les réseaux sociaux afin de séduire les plus jeunes. On retrouvera cette marque
commune à travers la présence
d’un onglet sur les sites respectifs
des partenaires.
Peut-on imaginer que les sociétés de l’audiovisuel public aillent
plus loin que ce label commun et
produisent conjointement des
émissions qui se retrouveraient
sur leurs antennes ? Il est encore
trop tôt pour le dire, même si
France Culture et Arte discutent
d’un projet commun qui pourrait
être prêt pour la grille d’été. p
fr. bo.
4 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Industrie :
la revanche
des vieux pays
développés
L’usine
Chevron
Phillips
Chemical
de Pasadena
(Texas),
en août 2017.
Depuis peu, la production des pays
avancés progresse plus vite
que celle des zones émergentes
suite de la première page
Les vieux pays industriels avaient
été enterrés trop tôt. Au grand jeu
de la mondialisation, ils paraissaient voués à perdre sans cesse
du terrain au profit de nouveaux
venus en plein essor, comme
l’Inde ou la Chine. Surprise : les
pays déjà industrialisés, EtatsUnis en premier lieu, redressent
la tête. A Baytown et ailleurs, les
usines poussent à un rythme rarement vu. En 2017, plus de 900
implantations ont été annoncées
rien qu’en Amérique du Nord, selon le baromètre mondial de l’investissement industriel publié
mardi 20 mars par Trendeo.
Quant à la production industrielle, elle progresse désormais
aussi rapidement, voire plus rapidement, dans les pays industrialisés que dans les zones émergen-
tes. Un retournement historique.
Pendant plusieurs dizaines d’années, les pays dits émergents ont
en effet connu un essor beaucoup
plus vif que les anciennes puissances d’Europe de l’Ouest et
d’Amérique du Nord. Chaque année, la croissance industrielle des
premiers était en général supérieure de 2 % à 6 % à celle des seconds. L’écart a culminé en 2009,
après la faillite de Lehman Brothers : tandis que la production
plongeait dans les économies occidentales, elle restait solide chez
les émergents. A force d’avancer à
grande vitesse, la Chine a dépassé
les Etats-Unis pour s’imposer depuis 2010 comme le premier pays
industriel au monde.
Or, depuis l’été 2016, l’écart de
croissance entre l’ancien et le
nouveau monde ne cesse de se réduire. Jusqu’à disparaître, voire
L’essor de la production industrielle
ÉVOLUTION EN %, EN RYTHME ANNUEL
Pays émergents
10
5
4,5
2,9
0
–5
4,4
2,7
Pays avancés
– 10
– 15
– 20
2003 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 14 15 16 2017
SOURCES : BUREAU DES STATISTIQUES DES PAYS-BAS, LE MONDE
ADREES LATIF/REUTERS
s’inverser : au quatrième trimestre 2017, la production industrielle a augmenté de 4,5 % en
rythme annuel dans les pays dits
avancés, alors que la hausse s’est
limitée à 4,4 % dans les pays émergents, selon les estimations du
Bureau des statistiques des PaysBas, qui font référence. Les
« vieux » pays courent à présent
aussi vite que les « jeunes ».
Tonus impressionnant
« L’économie mondiale vit l’une des
phases d’expansion les plus équilibrées des vingt dernières années,
puisque l’écart de croissance entre
économies émergentes et économies développées est très faible »,
confirme Sylvain Broyer, de Natixis, dans une note publiée le
14 mars. « Les courbes se croisent,
parce que les émergents décélèrent
un peu, tandis que les pays industrialisés accélèrent », ajoute Ludovic Subran, le responsable des études économiques d’Euler Hermes.
Les économies émergentes restent en forme. En Chine, malgré
les mesures prises à l’encontre de
secteurs polluants, la production
de janvier et février a crû de 7,2 %
par rapport à la même période de
2017, selon les statistiques officielles. Au Brésil et en Russie, a contrario, la production s’essouffle.
Dans le même temps, les pays
industrialisés ont retrouvé un tonus impressionnant. Les usines
de la zone euro sont utilisées à
83 % de leurs capacités officielles,
le taux le plus élevé depuis près de
dix ans. Aux Etats-Unis, la production a grimpé de 4,4 % en février
en rythme annuel. Une hausse
due en particulier au gaz et au pétrole de schiste : l’extraction d’hydrocarbures s’y est envolée de
12 % en un an, pour atteindre son
plus haut niveau depuis que cette
statistique existe, en 1972.
« Ce rebond des pays industrialisés est alimenté en bonne partie
par les mesures de soutien à l’économie prises aux Etats-Unis et par
la faiblesse des taux d’intérêt, analyse Ludovic Subran, d’Euler Hermes. Dans de nombreux pays, la
vigoureuse production industrielle d’aujourd’hui se fait donc à
crédit. A priori, la politique monétaire devrait rester favorable à l’industrie pendant encore une bonne
année. Ensuite… »
En Arizona, une passante est décédée, lundi 19 mars, après avoir été renversée
C’
est l’accident que les anti-tech attendaient : celui qui prouve que les
voitures autonomes sont loin
d’être au point, et que les constructeurs poussent au développement
d’une technologie au potentiel
économique colossal sans avoir
pris toutes les garanties pour la sécurité des humains. Pour les partisans de la révolution de la voiture
sans chauffeur, qui plaident sans
relâche que la technologie réduira
considérablement le nombre d’accidents, c’est un recul. Un incident
malheureux mais qui ne devrait
pas remettre en cause les essais
des milliers de voitures autonomes qui circulent quotidiennement sur les routes américaines,
où 6 000 piétons sont tués chaque
année par des véhicules conduits
par des humains.
Le premier accident mortel impliquant un humain et un véhicule autonome Uber dans une
ville américaine a fait entrer le secteur de la voiture sans chauffeur
dans une nouvelle phase. Selon la
police de Tempe (Arizona), Elaine
Herzberg, une passante de 49 ans,
est décédée lundi 19 mars après
avoir été heurtée dimanche à
22 heures par un véhicule autonome de la flotte de Uber près
d’un carrefour de cette aggloméra-
tion de la grande banlieue de
Phoenix. La victime traversait en
dehors du passage protégé, a indiqué la police. Elle poussait un vélo
à la main. Le véhicule était en
mode autonome mais un conducteur auxiliaire était assis sur le
siège conducteur. Il n’est pas intervenu. La voiture – un 4 × 4 Volvo
XC90 – roulait à 64 km/h, dans
une zone limitée à 56 km/h.
Uber a aussitôt suspendu ses essais de véhicules autonomes dans
ses villes laboratoires : Tempe,
Pittsburgh (Ohio), San Francisco et
Toronto. Son nouveau PDG, Dara
Khosrowshahi, s’est déclaré consterné. « Nous travaillons avec les
autorités locales pour comprendre
ce qui s’est passé », a-t-il indiqué.
Pour la firme de VTC, à peine sortie d’un procès contre Waymo
pour vol de secrets industriels, impliquant justement le logiciel Lidar de reconnaissance des formes
utilisé par les voitures autonomes,
c’est un nouveau coup dur. La
firme a néanmoins été confortée
par les premières constatations de
la police, qui a visionné les images
des multiples caméras de la voiture. Celles-ci ont plutôt dédouané
le robot. Elaine Herzberg a surgi
dans un angle mort, a assuré le
chef de la police, et il aurait été extrêmement difficile de l’éviter.
Un accident mortel de ce type
avait été jugé inéluctable par les
experts, avec le risque d’accentuer l’anxiété du public. « La technologie des véhicules autonomes
a encore beaucoup de chemin à
faire avant d’être véritablement
sûre pour les passagers, les piétons
et les conducteurs qui partagent
les routes américaines », a réagi le
sénateur démocrate du Connecticut Richard Blumenthal, qui souhaite introduire une réglementation au niveau fédéral.
Forcing des constructeurs
Certains ont mis en cause le forcing des constructeurs pour remporter la bataille du véhicule entièrement autonome sur les routes, et la facilité avec laquelle les
Etats se laissent entraîner dans la
compétition. Fin 2016, le gouverneur républicain de l’Arizona,
Doug Ducey, avait décidé d’assouplir la réglementation pour attirer
Uber, Waymo et Lyft, une flexibilité qui a fait de l’Etat l’une des bases privilégiées des flottes des développeurs. Les véhicules n’y ont
même pas besoin de permis spécial, ni de communiquer leur programme de circulation ou fournir
de compte rendu d’incidents aux
autorités. Récemment, le gouverneur venait de réviser son décret
en autorisant désormais les essais
sans même un humain à bord.
La Californie devait suivre, à
partir du 1er avril, mais les autori-
Ensuite ? Le grand déplacement
de la production industrielle
mondiale vers l’Asie est provisoirement calmé. Pour autant,
aucun économiste ne se risque à
prévoir un scénario dans lequel la
production d’acier, d’ordinateurs
ou de vêtements reviendrait massivement en Amérique du Nord et
en Europe.
Certes, le gaz de schiste a donné
un coup de fouet aux Etats-Unis,
les mesures protectionnistes de
Donald Trump pourraient accentuer le mouvement, et l’Europe
tente elle aussi d’améliorer sa
compétitivité. Mais les pays
émergents conservent des atouts
majeurs.
En témoigne l’étude publiée début mars par Cushman & Wakefield. Chaque année, ce spécialiste
de l’immobilier d’entreprise établit un classement des pays les
plus attractifs pour une implantation industrielle. Parmi les quatre
premiers figurent la Chine, la Malaisie et la République de Chine
(Taïwan) – auxquelles s’ajoute la
Lituanie. Malgré la hausse des
coûts salariaux, la Chine s’impose
en tête « en raison de son tissu de
fournisseurs et de ses infrastructures », qui en font une plate-forme
solide pour l’exportation. Le plan
« Made in China 2025 » lancé pour
faire monter en gamme la production nationale soutient le mouvement, surtout côté high-tech.
Les données de Trendeo confirment le mouvement : 1 436 nouvelles usines ont été annoncées
en Asie en 2017, soit 42 % de l’ensemble des projets recensés dans
le monde – une part sans doute
sous-évaluée, faute de bien capter
toutes les informations chinoises. Pour l’industrie, malgré le réveil américain, l’Asie reste ainsi le
continent numéro un. p
denis cosnard
2,94
Uber suspend ses essais de véhicules
autonomes après un accident mortel
san francisco - correspondante
L’écart de
croissance entre
l’ancien et le
Nouveau Monde
ne cesse de
se réduire depuis
l’été 2016
tés ont fait savoir qu’elles attendaient d’en savoir plus sur l’accident de Tempe. La mort d’Elaine
Herzberg « aurait pu être facilement évitée », affirme Brian Wiedenmeier, le directeur de la San
Francisco Bicycle Coalition.
« Nous avons mis en garde Uber de
manière répétée : sortir précipitamment une technologie avant
qu’elle soit prête est inacceptable. »
Les cyclistes s’étaient particulièrement plaints, en 2016, des virages des véhicules Uber coupant la
voie de droite réservée aux deuxroues. L’association avait lancé
une pétition demandant à la société de corriger ses logiciels.
Au contraire de l’Arizona, la Californie impose aux constructeurs
de faire un rapport des incidents
survenus sur la route, même mineurs. Depuis l’ouverture des registres, le 14 octobre 2014, le bureau des véhicules à moteur
(DMV) a consigné 59 collisions.
Dont sept depuis janvier. Une
nouvelle catégorie y est apparue :
des manifestations d’hostilité
d’humains envers la machine. Le
10 janvier, à San Francisco, un piéton s’en est pris à un véhicule GM
Cruise, qu’il a frappé « de tout son
corps ». Le 28 janvier, un chauffeur
de taxi s’est approché de la voiture
autonome et a éraflé la vitre avant
du passager… p
corine lesnes
C’est, en euros, le prix de vente moyen du jambon-beurre en 2017,
stable par rapport à 2016, selon les chiffres publiés, mardi 20 mars,
par le cabinet Gira Conseil, spécialiste de la consommation alimentaire. Paris est la ville où le sandwich est vendu le plus cher, 4 euros en
moyenne, devant Lyon et Bordeaux (3,34 euros). Le prix le plus bas est
observé à Tulle (2,48 euros). Il s’est vendu 1,215 milliard de jambonbeurre en 2017 en France, selon le cabinet. Ses ventes ont pour la première fois été dépassées par celles des burgers (1,46 milliard), en plein
essor, et désormais à la carte de 85 % des restaurants.
LUXE
Kim Jones remplace
Kris Van Assche
chez Dior Homme
Le créateur britannique Kim
Jones remplace Kris Van Assche à la direction artistique de
Dior Homme, a annoncé
lundi 19 mars LVMH, maisonmère de Christian Dior Couture. M. Jones avait quitté en
janvier la direction artistique
du prêt-à-porter masculin de
Vuitton. M. Van Assche conservera des fonctions au sein
du groupe LVMH.
soutenue par la direction de
Fenner.
BI J OU T ER I E
Les bijoux de fantaisie
Claire’s en faillite
L’enseigne américaine de bijoux fantaisie Claire’s, prisée
par les adolescentes, s’est déclarée en faillite lundi
19 mars. La chaîne aux 1 641
magasins espère réduire sa
dette d’environ 1,9 milliard de
dollars (soit 1,5 milliard
d’euros) dans le cadre de cette
procédure, et sortir de la
faillite en septembre 2018.
MÉC AN I QU E
Michelin achète
les tapis roulants Fenner
Michelin a annoncé lundi
19 mars l’achat du britannique Fenner, spécialiste du
tapis roulant pour l’industrie,
valorisé 1,3 milliard de livres
(soit 1,5 milliard d’euros).
Fenner a réalisé en 2017
un chiffre d’affaires de
655 millions de livres.
L’offre en numéraire de Michelin représente une prime
de 31 % sur le dernier cours
de Fenner. L’opération est
BAN QU E
La néobanque
allemande N26 lève
160 millions de dollars
La banque mobile allemande
N26, fondée en 2015, a annoncé mardi 20 mars avoir
levé 160 millions de dollars,
principalement auprès d’Allianz X (une division d’Allianz)
et du groupe chinois Tencent.
Elle « permettra à N26 d’accélérer sa croissance internationale et le développement de
son offre », indique la banque.
campus | 5
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
Un master breton pour traquer les cyberpirates
A Lorient, une nouvelle formation se concentre sur la protection des objets connectés et de leurs usagers
lorient (morbihan) envoyé spécial
I
ls veillent sur notre santé, sécurisent nos maisons, nous
assistent pour la conduite de
nos automobiles, valident
nos paiements… Ce sont les objets
connectés. Des concentrés d’électronique et d’informatique mêlés,
quasiment absents de notre quotidien au siècle dernier, qui nous
accompagnent aujourd’hui dans
la plupart de nos gestes. On en
compterait 40 milliards en 2018,
selon l’Idate DigiWorld, think
tank spécialisé dans l’économie
numérique, et « à l’horizon 2020,
il y en aura entre 80 et 200 milliards », prévoit Philippe Coussy,
professeur à l’université de Bretagne-Sud (UBS).
Beaucoup de ces objets visent à
optimiser la sécurité de leurs usagers, mais sont-ils sûrs eux-mêmes ? Un pacemaker, une carte de
transport, une automobile, un
drone… sont-ils à l’abri d’une prise
de contrôle mal intentionnée ? Le
garantir sera le métier de Nicolas,
Samy et Eliott, étudiants du nouveau master « cybersécurité des
systèmes embarqués », ouvert
en 2017 à la faculté des sciences et
sciences pour l’ingénieur de l’UBS
à Lorient (Morbihan).
Sécuriser l’accès à ses données
personnelles et professionnelles,
équiper son matériel informatique d’un antivirus, d’un pare-feu,
ou protéger ses connexions à
distance avec un réseau privé virtuel (VPN) sont des pratiques entrées dans les usages des entreprises, puis du commun des utilisateurs. « La sécurité s’est beaucoup développée en informatique,
reconnaît Guy Gogniat, professeur de sécurité des systèmes
embarqués à l’UBS. Mais les composants électroniques n’ont pas
été créés pour se défendre contre
des usages malveillants. »
Potentiels chevaux de Troie
En clair, les logiciels qui animent
les écrans de nos portables, tablettes, ordinateurs, partie immergée
de nos outils numériques sont,
dès la conception, pensés pour
résister aux attaques des pirates
informatiques. En revanche,
les composants électroniques,
chevilles ouvrières de notre cyberenvironnement, sont autant de
potentiels chevaux de Troie.
« Le point d’entrée pour une prise
de contrôle », explique Philippe
Coussy. Une porte ouverte que les
étudiants doivent apprendre à repérer, et à refermer.
Au programme des étudiants du
master : de la microélectronique,
de l’informatique et des mathématiques, trois matières intimement liées aux objets connectés.
Parmi ses outils d’apprentissage,
la faculté propose une plateforme d’évaluation de sécurité
des composants électroniques,
dans un laboratoire qui semble
inspiré de celui du docteur Emmett Brown dans Retour vers le futur, où pullulent instruments de
mesure et écrans de contrôle.
C’est ici que les pionniers de
cette première promotion bretonne apprennent notamment
à mesurer le rayonnement électromagnétique d’un composant
SIMON LANDREIN
électronique pour en déceler les
failles, les fuites, les éléments à
sécuriser. « Nous apprenons aux
étudiants l’ensemble des bases théoriques et ils acquièrent ici
des connaissances
pratiques
qu’ils pourront mettre en œuvre
auprès d’un employeur », résume
le professeur Coussy.
Justement, quelles sont ces entreprises au sein desquelles les
futurs diplômés pourront mettre en pratique leurs prochaines
compétences ? Les fleurons français de l’électronique et de l’aéronautique comme Thales et Safran sont les premières citées
par ces étudiants, les constructeurs automobiles suivent de
près. « Nous avons besoin de ces
profils », reconnaît Vincent Mattei, responsable recrutement et
mobilité pour Thales en France.
VINCENT MATTEI
responsable recrutement
et mobilité pour Thales
en France
Pour la seule année 2018, la
compagnie, qui se targue de protéger « les systèmes d’information de dix-neuf des vingt plus
grandes banques mondiales »,
prévoit de recruter 200 personnes en France dans le seul domaine de la cybersécurité.
Course technologique
La montée en puissance de l’électronique embarquée ouvre une
« multitude de possibilités dans le
domaine du recrutement, poursuit M. Mattei. Sécuriser ces environnements ne concerne pas
seulement les systèmes de défense, mais également les transports, les communications, l’aéronautique, le spatial, les banques…
Cela touche le grand public,
car tous les produits électroniques sont potentiellement vulné-
rables. Ce sont des métiers nouveaux et le déficit entre l’offre de
formation et la demande des
entreprises est considérable. »
Yannick Teglia, expert sécurité
chez Gemalto, multinationale
spécialisée en cybersécurité, partage cette analyse sur ce secteur du
marché. « Nous avons besoin de
formations spécialisées dans des
domaines très larges, car nous
créons de plus en plus de produits
qui intègrent un composant électronique, expose-t-il. La croissance
du numérique est exponentielle.
Parallèlement, nous avons du mal
à recruter, nous avons plus de besoins que de bonnes candidatures. »
D’où l’intérêt quasiment stratégique du nouveau master de
Lorient. La sûreté des objets
connectés est un enjeu majeur
pour toutes les entreprises qui
éric nunès
Pendant les concours, la chasse aux cybertricheurs est ouverte
3
012
-série
hors
ence
intelligcielle
artifi tique
et robo
« Le déficit
entre l’offre
de formation
et la demande
des entreprises
est
considérable »
doivent protéger leurs clients – et
leur réputation. En 2015, deux
hackeurs avaient fait la démonstration qu’ils pouvaient pirater à
distance une Jeep Cherokee
de Fiat Chrysler, prendre le
contrôle de différents éléments
embarqués, comme la radio, les
essuie-glaces… Plus inquiétant, ils
pouvaient couper le moteur, les
freins et provoquer une sortie de
route du véhicule ! Si ce piratage
se voulait une démonstration
amicale, l’avertissement a été
reçu par tous les constructeurs.
« La concomitance de connectivités – smartphones, tablettes, montres – avec la voiture crée de nouvelles menaces pour la conduite
automatisée », constate Eric Dequi, responsable des activités cybersécurité du véhicule connecté
au sein du groupe PSA (Peugeot,
Citroën, DS, Opel, Vauxhall).
L’univers de la cybersécurité est
innovant et en perpétuel mouvement. Les entreprises, les universités et les écoles se livrent avec
les hackeurs à une course sans fin.
Les premiers inventent des solutions, les seconds cherchent et
trouvent des failles que les premiers s’empressent de combler.
Une véritable course technologique contre la montre, qui
réclame des compétences de plus
en plus pointues, car « les attaques sont de plus en plus performantes », affirme Arnaud
Tisserand, directeur de recherche
au CNRS au laboratoire des
Sciences et techniques de l’information, de la communication et
de la connaissance.
Comme un officier instructeur qui formerait des corsaires, ce chercheur rappelle aux
étudiants les différents niveaux
de menaces qu’ils auront à
contrer : « Les bidouilleurs, parfois
talentueux mais dépourvus de
moyens », puis « les hackeurs
chevronnés », les professionnels
de la cybersécurité de « sociétés
concurrentes », et, peut-être un
jour, « les mafias et les Etats », aux
moyens quasi illimités. Bienvenue dans votre futur métier, déclinaison « cyber » des « gendarmes et des voleurs », encourage,
confiant, le scientifique. p
Dantsête
la
Des ots
rob
« nous sommes plusieurs à nous balader avec nos
détecteurs de communication », raconte Marc Bonnet,
président de Concours communs polytechniques (CCP)
– qui changeront de nom pour devenir CCINP pour la
session 2019 –, qui fédère plusieurs dizaines d’écoles et
rassemble jusqu’à 4 000 candidats sur un même site.
Entre les montres numériques et les lunettes connectées, les antisèches ont pris le tournant de la modernité,
et la surveillance des concours aussi.
Toutes les étapes du concours sont largement sécurisées. En raison du décalage horaire, quand les épreuves
ont lieu à l’étranger, les élèves sont isolés dans un hôtel
dès l’ouverture des sujets en France. Coffre, contrôle d’accès aux bâtiments, systèmes anti-intrusion : avec le développement des objets connectés, la vigilance s’aiguise
pour déjouer les astuces parfois sophistiquées des cybertricheurs. Lors de la préparation des sujets, les échanges
entre les rédacteurs ne peuvent transiter que quatre heures sur une plate-forme cryptée. Ensuite, ils s’autodétruisent. « Une fois l’épreuve corrigée, si des réclamations
se font jour, il faut au moins trois personnes dont deux
informaticiens pour accéder aux notes et les modifier », relève Jean-Marc Le Lann, le directeur du concours CCP.
De son côté, face aux demandes de vérification de
notes pour les épreuves d’admissibilité « qui ont augmenté de manière exponentielle », le concours CentraleSupélec (qui rassemble chaque année plus de
23 000 candidats pour 15 000 places dans une dizaine
d’écoles) a engagé une nouvelle procédure plus contraignante depuis 2016. Les réclamations sont désormais
limitées à une seule épreuve par candidat.
« Manque de respect » des institutions
Les comportements de certains candidats troublent
les organisateurs. « L’un des élèves a filmé son oral. Il
remettait en cause certaines questions et a envoyé sa vidéo au directeur de l’école », se souvient Catherine
Gautier de La Plaine, déléguée générale de Passerelle,
un concours réservé à des étudiants pour entrer
dans de grandes écoles de management par des voies
parallèles. Un comportement contestataire qui révèle,
selon elle, « un manque de respect » des institutions.
Une autre fois, un candidat s’est fait pincer avec des antisèches sur sa calculatrice : « Il avait beau être dans son
tort, il a aussitôt demandé à appeler son avocat, avec un
aplomb et une arrogance étonnante ! »
Assumer sa triche : c’est le libre-arbitre de chacun
face au concours que défend Marie Glinel, en doctorat de droit, lorsqu’elle prend la parole au sein de la
juridiction administrative qui statue en dernier
ressort sur les décisions des commissions disciplinaires des universités. Elle fait partie des 11 étudiants, sur les 60 membres du Conseil national de
l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser)
qui fixent le sort des fraudeurs.
« Je refuse la vision déterministe qui consisterait
à chercher des excuses. La confiance va de pair avec
la responsabilité », tranche cette adhérente de
l’Union nationale interuniversitaire (UNI), qui rappelle la palette large de sanctions (privation d’examen, amendes, prison).
A Ecricome, une banque de concours mandaté par
les écoles de commerce, sur cinq incidents relevés
en 2017, trois ont donné lieu à un rapport. « Une fois,
un élève est sorti en emportant par erreur sa copie.
Il s’en est aperçu, l’a rapportée aussitôt, mais c’était
trop tard », explique Stéphane Civelli, son délégué
général. De quoi devenir responsable. p
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6 | idées
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
LETTRE DE LA CITY | CHRONIQUE
par é r ic al b e rt
Ces indices qui dirigent les Bourses mondiales
A
vez-vous jamais entendu
parler de MSCI ? La discrète
société, guère connue audelà du monde de la finance, détient
pourtant un pouvoir prodigieux sur
les marchés financiers. Les hauts dirigeants de la Chine et de l’Arabie
saoudite font pression sur elle, attendant avec anxiété ses décisions apparemment hautement techniques
mais financièrement capitales. Sur
les marchés des actions, 12 400 milliards de dollars (10 000 milliards
d’euros, un peu plus que le PIB de la
Chine), sont influencés par cette
discrète entreprise.
MSCI (anciennement Morgan Stanley Capital International), créée
en 1969 par Morgan Stanley et Capital Group International, mais
aujourd’hui société indépendante,
fait un métier relativement ennuyeux : elle fabrique des indices
boursiers. Le grand public connaît le
CAC 40, le FTSE 100 ou le Dow Jones.
Les professionnels n’aiment guère
utiliser ces indices historiques, souvent déséquilibrés et mal faits. Le
FTSE 100 est, par exemple, très exposé aux entreprises minières et ne
représente absolument pas l’économie britannique. Le Dow Jones est
particulièrement ridicule : il classe les
entreprises en fonction du prix de
leur action. Ainsi, Boeing, avec son
action à 330 dollars, compte plus
qu’Apple, dont l’action vaut 180 dollars, alors même que la capitalisation
du premier vaut quatre fois et demie
moins que le second.
Les investisseurs professionnels
préfèrent utiliser des indices plus
précis. Le S&P 500, basé sur 500 valeurs aux Etats-Unis, est l’un des favoris. Le FTSE propose aussi une série
d’indices alternatifs. Et à ce jeu, MSCI
s’est imposée comme le leader pour
le marché mondial des actions, avec
des milliers d’indices différents, aux
variations infinies : marchés émergents d’Amérique latine, valeurs technologiques mondiales, pharmacie et
biotechnologie, et notre favori, l’indice des valeurs catholiques…
Tout cela n’aurait qu’un intérêt limité si une révolution ne s’était emparée des marchés depuis une grosse
décennie : le développement de l’investissement « passif ». Derrière ce
barbarisme se cache une idée très
L’ÉCLAIRAGE
L’autoentrepreneur, hybride
du métayer et du marchand
par paul jorion
L
es fonctions sociales entre lesquelles se distribuent nos sociétés ont leur fondement
dans notre histoire. De notre
Moyen Age, émergent quatre familles
de fonctions que nous retrouvons encore aujourd’hui sous d’autres formes.
Une fonction est présente de toute
éternité ou presque : le métoïkos, marchand mais aussi étranger, à la fois interne et extérieur dans la cité grecque
antique. Assurant la distribution des
produits, il vit de sa capacité à extraire
de ses acheteurs un profit : la différence entre le prix de vente et la
somme des coûts.
Au sein même de la cité, trois rôles
émergent du contrat de métayage,
partout présent sur la planète, souvent appelé aujourd’hui « système à la
part », ou « actionnariat » quand il
préside au financement des entreprises cotées en Bourse. Ces trois rôles
sont ceux du propriétaire terrien, du
« métayer » en tant que tel, et du
« journalier ».
A l’origine, le propriétaire terrien
doit ses propriétés à ses exploits guerriers : il a acquis ses terres par la lutte
et les a défendues par le glaive contre
ceux qui auraient contesté ses droits.
Le métayer, dans le contrat qui le lie
au propriétaire terrien, investit son
travail dans les terres mises à sa disposition mais partage avec lui le risque
des aléas inhérents au monde tel qu’il
est : insuffisamment de pluie cette année, trop l’année suivante… Sur la
base, par exemple, d’un contrat 50/50,
le métayer conserve la moitié de ce
qu’il a récolté et rétrocède l’autre moitié comme rente à son propriétaire.
Le journalier, recruté par le métayer
en cas de « coup de feu », n’assume, lui,
aucun risque : il est rémunéré à la tâche au prorata du nombre de journées
¶
Paul Jorion
est économiste
et anthropologue
à l’Université
catholique de Lille
qu’il consacre à travailler ou du nombre de pièces qu’il produit ; à charge
pour son patron de réunir le montant
de cette rémunération.
Ces bases étant rappelées, qui est
alors cet (auto)entrepreneur dont la
logique néolibérale entend faire le
prototype de chacun de nous ? Il est en
fait un hybride entre le métayer, qui
investit son travail et assume le risque
des aléas dus à l’imprévisibilité du
monde, et le marchand, qui cherche à
maximiser son profit.
Peut-on vraiment imaginer, dans un
monde où nos dirigeants prônent ce
modèle comme une stratégie de vie
pour tous, une société faite seulement
d’(auto)entrepreneurs ? Quid des deux
autres fonctions historiquement présentes dans nos sociétés : celles du
propriétaire terrien et du journalier ?
LOGIQUE UTILISATRICE
Le propriétaire terrien est devenu
aujourd’hui, grâce à la monétisation,
le « capitaliste » de l’ancienne terminologie, ou, dans le vocabulaire
d’aujourd’hui, l’investisseur, l’actionnaire des entreprises cotées en Bourse
(ou, aux Etats-Unis, le détenteur des
obligations corporate qu’elles émettent), l’acquéreur d’obligations d’Etat
(directement ou par le biais de l’assurance-vie). Le journalier, payé à la
journée qu’il passe à travailler ou rémunéré à la tâche, est aujourd’hui le
salarié.
Le philosophe allemand Hegel (17701831) distinguait deux dimensions des
individus ordinaires composant nos
nations modernes : le « citoyen » et le
« bourgeois » – on peut requalifier
aujourd’hui ce dernier de « consommateur » –, soulignant que la coïncidence entre les deux n’est pas parfaite : les citoyens sont égaux au regard du politique et de la loi, alors que
les consommateurs, du mendiant au
gros chef d’entreprise, sont inégaux
quant au patrimoine. La rationalité du
citoyen, c’est celle, ancienne, de la capacité à raisonner justement à l’aide
du syllogisme ; la rationalité du consommateur, c’est celle, moderne et
économique, de la maximisation de
l’utilité individuelle à partir des
moyens dont chacun dispose ou non.
Peut-on véritablement imaginer un
monde fait seulement d’(auto)entrepreneurs, composites de métayers et
de marchands, d’où les capitalistes et
les salariés se seraient évanouis et où
la logique utilisatrice prévaudrait ? Ou
bien s’agit-il seulement d’exorciser le
spectre d’une « lutte des classes » dont
on voudrait oublier le souvenir ? p
simple : plutôt que de choisir minutieusement une à une les actions
dans lesquelles ils mettent leur argent, les actionnaires préfèrent de
plus en plus se contenter de suivre
un indice. C’est peut-être moins précis, mais c’est beaucoup moins cher :
les gérants « passifs » imposent des
frais très limités, là où leurs concurrents « actifs » avaient pris l’habitude
de s’engraisser.
GESTION « PASSIVE »
Avant la grande crise de 2008, ces
derniers mettaient en avant leur
science et présentaient des rendements prétendument plus élevés. La
vérité est que les gérants ne font pas
mieux que la moyenne du marché.
C’est logique : tous ensemble, ils sont
le marché. Certains font mieux,
d’autres moins bien. Les investisseurs en ont tiré une conclusion implacable : tant qu’à faire d’être médiocres, autant réduire les frais de
gestion et se diriger vers la gestion
passive. Ce mouvement est profond.
Aux Etats-Unis, la gestion passive est
passée d’un cinquième du marché
(tous actifs confondus) à un tiers en
dix ans. En Europe, sa part a doublé
pendant la même période, à 15 %.
La conséquence de ce mouvement
des plaques tectoniques financières
est le poids gigantesque pris par les
indices. Selon qu’une société est incluse ou pas dans un indice, elle bénéficiera de l’argent des investisseurs
passifs ou non. Pareil pour les pays
qui se battent pour être intégrés dans
l’indice MSCI des pays émergents. La
Chine, dont les règles boursières semblaient jusqu’à présent trop opaques,
a ainsi longtemps été exclue de l’indice MSCI Chine, qui incluait essentiellement des sociétés listées à Hongkong et Taïwan. A partir de juin, cela
va changer : 222 grosses capitalisations de Chine vont entrer dans l’indice. MSCI prend soin de préciser que
ce n’est qu’un petit pas : ces nouveaux venus ne représenteront que
0,73 % de l’indice « marchés émergents », du moins pour l’instant.
L’histoire de Saudi Aramco illustre
l’importance de ces indices. La société pétrolière de l’Arabie saoudite
devrait s’introduire en Bourse fin
2018 ou début 2019, au moins dans
son propre pays (et peut-être sur une
grande place internationale comme
Londres, New York ou Hongkong).
Pour l’instant, l’Arabie saoudite ne
fait pas partie de l’indice des pays
émergents, mais MSCI étudie cette
possibilité de très près et doit rendre
sa décision en juin. Si celle-ci est positive, l’Arabie saoudite pèserait soudain 4 % dans l’indice « pays émergents », en incluant Saudi Aramco.
Or, d’après MSCI, 1 700 milliards de
dollars suivent actuellement l’indice
« pays émergents », dont un cinquième par des investisseurs passifs.
Selon que l’Arabie saoudite soit incluse dans l’indice ou non signifie
donc que… 13,6 milliards de dollars
arriveraient automatiquement sur
la Bourse d’Arabie saoudite, et
68 milliards si tous les investisseurs
actifs faisaient de même. De quoi
aider sérieusement à faire de l’introduction en Bourse de Saudi Aramco
un succès. Pas étonnant, dans ces
conditions, que la bataille autour
des indices prenne désormais un
aspect hautement stratégique et
géopolitique. p
@IciLondres
Les inégalités sociales au cœur de la
sous-performance des filles en sciences
Selon une analyse publiée par trois économistes
dans « Science », plus un pays est inégalitaire
en termes économiques, plus la performance
des filles par rapport aux garçons se détériore
par thomas breda,
elyès jouini et clotilde napp
A
ux évaluations nationales
de CE2 et de 6e, au brevet
ou au baccalauréat, les
filles obtiennent de meilleurs résultats que les garçons. Elles
sont plus nombreuses à se voir attribuer des mentions au baccalauréat et
ont des parcours scolaires plus aisés et
plus fluides : elles redoublent moins,
sont moins susceptibles de décrocher
du système scolaire, sont plus nombreuses à faire des études supérieures,
font des études plus longues.
Mais ces résultats, manifestement à
leur avantage, n’empêchent pas leur
sous-représentation dans les filières
scientifiques. Or ce sont ces filières
qui mènent assez largement aux professions les mieux rémunérées et aux
postes les plus haut placés. Les filles
sont moins représentées en classes
préparatoires scientifiques et en écoles d’ingénieurs. Les doctorants en
sciences sont, à une écrasante majorité, des hommes. Plus on monte dans
l’échelle du prestige et de l’expertise,
moins les femmes sont représentées
dans les domaines scientifiques.
A l’échelle de l’OCDE, les enquêtes
PISA révèlent que si l’écart de performance moyenne en mathématiques à
l’âge de 15 ans entre les sexes est bien
en train de se réduire, il n’en est rien
lorsque l’on s’intéresse aux élèves qui
réussissent le mieux : il y a, en
moyenne, 40 % de filles parmi les
10 % des meilleurs élèves – soit ceux
qui sont susceptibles de poursuivre
des études et des carrières de haut niveau. Cette proportion de 40 % de
filles se retrouve également dans les
10 % des meilleurs en sciences. Elle est
en revanche inversée – 40 % de garçons – en ce qui concerne les évalua-
S’ATTAQUER
AUX STÉRÉOTYPES
ET AUX NORMES
DE GENRE POURRAIT
NE PAS ÊTRE SUFFISANT
tions littéraires. Les garçons auraientils un « esprit » plus scientifique et les
filles un « esprit » plus littéraire ?
L’article que nous avons publié vendredi 16 mars dans Science éclaire ce
débat d’un jour nouveau. En analysant
les données de cinq enquêtes PISA
successives, il apparaît que la situation est différente selon les pays. Ceux
dans lesquels les filles réussissent
moins bien en maths ou en sciences
sont également ceux dans lesquels elles réussissent moins bien en lecture.
Nous montrons que plus un pays est
inégalitaire en termes économiques,
plus la performance des filles par rapport aux garçons se détériore.
Plus que les inégalités liées au genre,
ce sont les inégalités liées à la société
en général qui expliquent le mieux la
sous-performance des filles. Ce sont
ainsi les inégalités de revenus (indice
de Gini) ou des mesures d’inégalités
liées au système éducatif, mais a
priori indépendantes du genre, qui expliquent le mieux la sous-représentation des filles parmi les meilleurs élèves en maths. Une seule de ces
variables permet d’expliquer jusqu’à
30 % des différences entre pays de
l’écart de performance entre filles et
garçons, et la conjonction de trois
d’entre elles peut expliquer jusqu’à
60 % de ces différences.
DE MULTIPLES CORRÉLATIONS
Parmi les mesures d’inégalité liées au
système éducatif les plus pertinentes,
figurent la proportion d’élèves issus
de milieux socio-économiques et culturels défavorisés parmi les élèves les
plus performants, ainsi que les disparités de niveau socio-économique
moyen entre écoles.
Il apparaît que cette relation entre
inégalités sociales et performance relative des filles en maths peut être expliquée par des facteurs institutionnels : les pays ayant les institutions les
plus à même de réduire les inégalités
économiques (fiscalité importante,
salaire minimum ou encore forte syndicalisation) sont également ceux
dans lesquels les filles réussissent le
mieux en maths par rapport aux garçons. De même, des caractéristiques
institutionnelles des systèmes éducatifs connues pour être des déterminants de l’inclusion ou de l’équité,
comme le taux de redoublement ou
la qualité du système éducatif, sont
également reliées à la performance relative des filles.
Ces résultats suggèrent que l’écart
entre les sexes en maths (ou en sciences) est une forme d’inégalité sociale.
Cet écart est façonné par les normes
et les institutions des pays susceptibles d’atténuer les effets des préjugés
contre les groupes sociaux qui ont été
historiquement considérés comme
ayant un statut inférieur.
Plus un pays est inégalitaire, plus la
différence de statut entre les garçons
et les filles se traduit par des différences réelles de résultats scolaires, de la
même manière que plus un pays est
inégalitaire, plus la proportion de personnes issues de milieux économiquement défavorisés est faible parmi
les élèves les plus performants. Les
pays qui sont généralement plus égalitaires ont tendance à réduire plusieurs
formes d’inégalité, y compris l’écart
entre les sexes en maths et en sciences. De manière dynamique, nous
montrons ainsi que c’est dans les pays
où les inégalités de revenus augmentent le moins que les écarts en maths
ont évolué le plus en faveur des filles.
Conformément à cette hypothèse
d’un lien entre l’écart entre les sexes
de performance mathématique et la
façon dont les pays perpétuent ou réduisent les différences initiales de statut, nous constatons également une
forte corrélation entre cet écart et des
indicateurs de mobilité sociale ou
économique d’une génération à la
suivante au sein d’une même famille.
Pour favoriser la performance des
filles en maths ou leur accès à certaines filières d’excellence, s’attaquer
aux stéréotypes et aux normes de
genre pourrait ne pas être suffisant.
En complément, des politiques susceptibles de rendre le système scolaire
plus juste et inclusif peuvent être bénéfiques aux filles, en plus des élèves
des milieux les plus défavorisés. La
France étant la championne du
monde développé en matière d’inégalités sociales à l’école (toujours d’après
PISA), nous ne pouvons qu’appeler de
nos vœux de tels changements. p
¶
Thomas Breda (CNRS-Ecole d’économie
de Paris), Elyès Jouini (université
Paris-Dauphine) et Clotilde Napp
(CNRS, université Paris-Dauphine) sont
les coauteurs de « Societal inequalities
amplify gender gaps in math »,
« Science », n° 6381, 16 mars
MÉDIAS&PIXELS | 7
0123
MERCREDI 21 MARS 2018
SFR contraint de revoir sa stratégie de convergence
Les « contenus » (football, cinéma, presse) ne seront plus inclus dans les forfaits de base de l’opérateur
R
énover de fond en comble la stratégie de SFR,
tout en assurant qu’il
ne s’agit pas d’un retour en arrière, tel est le subtil
exercice de rhétorique auquel a
dû se livrer Alain Weill, le PDG de
l’opérateur télécoms, en présentant, mardi 20 mars, les contours
des nouvelles offres d’abonnement de l’entreprise.
Pendant deux ans, Patrick
Drahi, le propriétaire de SFR, ne
jurait que par la « convergence »
des tuyaux et des contenus. Las,
cette stratégie n’a pas porté ses
fruits, et en 2017 la marque a
perdu 170 000 clients dans l’Internet fixe et n’en a gagné que
199 000 dans le mobile, loin de
ses concurrents. « Avec Patrick
Drahi, nous pensons que cette intuition première était la bonne.
Mais il fallait apporter à cette
stratégie quelques réglages », explique le dirigeant, actant un virage à 180 degrés.
Désormais, les « contenus »
(football, cinéma, presse) ne seront plus inclus dans les forfaits
de base de l’opérateur télécoms.
Les nouveaux clients ont accès à
trois offres fixes, à des prix compris entre 23 et 54 euros, en fonction des débits et des promotions.
Trois forfaits mobiles sont également proposés. Le cinéma et les
séries, la presse et le sport seront,
eux, commercialisés sous forme
d’option, non seulement aux
abonnés SFR, mais également
aux clients des autres opérateurs.
« Nous misons sur la simplicité,
justifie Alain Weill, qui table sur le
réseau de 700 boutiques pour populariser ces nouvelles offres.
Après les abonnements fixes et
mobiles, les commerciaux ven-
Virage à 180 degrés pour SFR Presse
SFR Presse, le kiosque de l’opérateur qui donne un accès illimité
à 80 titres de presse, bientôt 100, change de modèle.
Jusqu’à présent, il était mis à la disposition de la quasi-totalité
des clients de l’opérateur, soit 15 millions d’abonnés.
Désormais, tout nouveau client (abonné ou pas à l’opérateur)
devra souscrire une offre de 10 euros par mois. « Le modèle
économique évolue en raison de la nouvelle fiscalité et de la nécessité de monétiser les contenus », justifie Alain Weill.
Depuis le lancement de SFR Presse en 2016, SFR jouait dans ses
abonnements sur le taux de TVA très avantageux de la presse
fixé à 2,1 %, et gonflait ainsi son résultat de plus de 200 millions
d’euros par an. Mais le gouvernement a sifflé la fin de la récréation le 1er mars et l’opérateur ne peut plus compter sur cette
manne. « Les anciens abonnés conservent leurs privilèges »,
souligne cependant le PDG de l’opérateur télécoms, qui estime
à « 500 000 le nombre de clients réguliers » du service.
En 2017, la
marque a perdu
170 000 clients
dans l’Internet
fixe et
n’en a gagné
que 199 000
dans le mobile
dront aussi des contenus. Ils voient
leur métier évoluer. »
L’option Ciné Séries, qui comprend la chaîne de cinéma Altice
Studio, lancée à la rentrée 2017, et
le service de vidéo à la demande
(SVoD), coûtera 4 euros aux
abonnés de SFR et 10 euros aux
autres clients. Le kiosque SFR, qui
comprend 80 titres de presse en
accès illimité, sera désormais
une option payante facturée
10 euros par mois.
La chaîne SFR Sport, qui diffuse
la Premier League anglaise, et, à
partir de la rentrée, la Ligue des
champions, sera facturée 5 euros
aux clients de la marque au
carré rouge et blanc, et 15 euros à
l’extérieur, soit 5 euros de plus
qu’aujourd’hui.
Au passage, SFR Sport est rebaptisé RMC Sport. Ce changement de nom doit permettre à
l’opérateur télécoms de faciliter
ses discussions avec Orange,
Bouygues Telecom et Free, avec
lesquels il tente de nouer des accords de distribution. Les concurrents ont longtemps buté sur
le nom SFR Sport, ne souhaitant
pas promouvoir dans leur box
cette marque concurrente.
Mais ce n’était pas le seul frein.
Orange, Bouygues Telecom et
Free étaient également refroidis
par le prix de distribution demandé par SFR, supérieur, selon
nos informations, à 100 millions
d’euros par an. Si l’opérateur est
prêt à revoir ses ambitions, pas
question, pour autant, de brader
la chaîne. « Des négociations sont
en cours. Mais nous ne subventionnerons pas les opérateurs
pour la distribuer », avertit Alain
Weill, qui assure pouvoir se passer des opérateurs. Dans la lignée
de CanalSat, SFR lance également
une offre satellite, incluant tous
les contenus du groupe.
Coûteux investissements
Pour attirer des abonnés, SFR
compte aussi sur de nouvelles
sources de revenus pour amortir
ses coûteux investissements. « En
moyenne, l’opérateur dépense
200 millions d’euros dans le cinéma et 300 millions dans le sport,
soit un total de 500 millions par
an », estime Stéphane Beyazian,
analyste chez Raymond James.
Annoncée à l’automne 2017, Altice Pay TV est rebaptisée Next
Premium TV. Cette entité est chargée de distribuer pour le compte
de SFR toutes les chaînes du
groupe, qu’il s’agisse de celles en
propre du groupe (BFM, RMC Découverte, RMC Sport…) ou de celles dont il a la distribution exclusive, comme les quatre chaînes
Discovery (documentaires) ou les
trois chaînes de NBCUniversal (13e
Rue, Syfy et E !). « Le chiffre d’affaires du pôle audiovisuel va rapidement atteindre 1 milliard d’euros »,
veut croire Alain Weill.
Le patron assure qu’aucun ralentissement n’est au programme. « RMC Sport a vocation à
acheter des droits premium », déclare-t-il, sans dévoiler ses projets
sur la Ligue 1, qui devrait être remise en jeu cette année. Il espère
aussi apporter bientôt des réponses à la stratégie dans la fiction,
suspendue depuis le départ, en février, de Nora Melhli, la productrice recrutée chez Shine, en 2016,
pour développer le pôle création
originale de cinéma et de séries.
« Je réfléchis à différentes options
pour le cinéma », assure-t-il.
Après les trois années compliquées qui ont suivi le rachat de
l’opérateur par Patrick Drahi, SFR
réussira-t-il à remonter la pente ?
En séparant contenus et tuyaux,
l’entreprise redescend dans
l’arène concurrentielle frontale,
avec Orange, Bouygues Telecom
et Free. « Nous sommes numéro
un en nombre d’antennes 4G déployées, et nous sommes numéro
un en très haut débit, grâce à la fi-
En séparant
contenus
et tuyaux,
l’opérateur
se réaligne sur
ses concurrents
bre et au réseau câblé que nous
modernisons », affirme le PDG,
rappelant les lourds investissements de ces dernières années.
Le fondateur de NextRadioTV
(BFM, RMC…), dont SFR est en
train de racheter 100 % du capital,
assure que l’opérateur voit le bout
du tunnel, au regard de l’activité
de ce début d’année. « Nous sommes en recrutements nets positifs
dans le fixe et dans le mobile, ce qui
n’était pas arrivé depuis des années », affirme-t-il.
Il veut ainsi voir les fruits de la
réorganisation mise en place par
le propriétaire du groupe, ces
derniers mois, à la suite de la
chute brutale du cours de Bourse
survenue en novembre 2017.
« Patrick Drahi intervient sur les
offres commerciales et, deux fois
par mois, nous allons sur le terrain voir les boutiques, les élus… »,
explique le patron. Au cœur du
jeu, Armando Pereira, coactionnaire de Patrick Drahi et nommé
directeur général délégué de SFR
en septembre 2017. « C’est une très
grande chance d’avoir à nos côtés
quelqu’un d’aussi expérimenté »,
dit Alain Weill de celui qui est
plus connu pour des méthodes
de management brutales, et qui a
mis à pied de nombreux cadres
depuis son arrivée.
Patrick Drahi n’a, en tout cas,
d’autre choix que de redresser
SFR, affecté par une énorme dette.
Des difficultés qui alimentent les
rumeurs qui, dans Paris, disent
que le milliardaire pourrait finir
par se désengager. p
sandrine cassini
L’affaire Cambridge Analytica plonge
Facebook dans une crise historique
Lundi 19 mars, l’action du réseau social a perdu 6,8 %, soit plus de
30 milliards de dollars, vivant sa pire journée en plus de cinq ans
suite de la première page
Le démocrate Ron Wyden a écrit à
M. Zuckerberg pour savoir comment « des données d’utilisateurs
de Facebook auraient pu être obtenues sans leur consentement
par des tiers ». Les révélations, dit
l’influent sénateur de l’Oregon,
« soulèvent la question de savoir si
les pratiques de Facebook sont
prudentes, voire souhaitables, et
soulignent le danger à monétiser
les données personnelles ».
Enfin, le procureur de l’Etat du
Connecticut a annoncé l’ouverture d’une enquête, emboîtant
ainsi le pas de son homologue du
Massachusetts.
Alors que Facebook est déjà
soumis à une très forte pression
politique, notamment sur sa gestion de l’ingérence russe, cet épisode apporte de l’eau au moulin
de ceux, jadis inaudibles mais
aujourd’hui de plus en plus nombreux aux Etats-Unis, qui jugent
que les géants du numérique
sont insuffisamment régulés.
« Une violation inacceptable »
Facebook semble toutefois être
exposé à un danger financier
plus immédiat : avec cette fuite
présumée, le réseau social a peutêtre violé un accord noué en 2011
avec la Federal Trade Commission (FTC) concernant les données personnelles. Deux anciens
membres de la FTC qui ont participé à la rédaction de l’accord ont
ainsi expliqué au Washington
Post que le réseau social risquait
de très importantes amendes.
En Europe, où l’on est plus coutumier des critiques envers la Silicon Valley, la commissaire européenne à la justice, Vera Jourova,
a estimé ces révélations « effroya-
bles [si elles étaient] confirmées ».
« Je demanderai des clarifications
à Facebook pour mieux comprendre ce problème », a-t-elle déclaré,
alors qu’elle se trouvait, justement, aux Etats-Unis pour aborder la question de la protection
des données personnelles. Le
Parlement européen va également se pencher sur la question,
a annoncé son président Antonio
Tajani, pour qui cette affaire représente « une violation inacceptable du droit à la vie privée de nos
citoyens ».
Au Royaume-Uni, un porte-parole de la première ministre Theresa May a jugé « inquiétantes »
les révélations de la presse tandis
que le président de la commission parlementaire sur le numérique, le conservateur Damian
Collins, réclamait la venue de
Mark Zuckerberg. Selon lui, le Parlement britannique, qui a entendu récemment un cadre européen du réseau social, a été
« trompé » par Facebook, qui a
« sous-estimé » les dangers de
l’utilisation des données personnelles par des tiers.
L’Information Commissioner’s
Office (ICO), l’autorité britannique de protection des données
personnelles, va, quant à elle, tenter d’obtenir un mandat de la jus-
Ces révélations
mettent
en exergue
la dépendance du
réseau social aux
revenus issus de
la publicité ciblée
tice pour perquisitionner les locaux de Cambridge Analytica.
Au moment où la dirigeante de
l’ICO Elizabeth Denham annonçait son intention sur les ondes de
la chaîne Channel 4, des experts
mandatés par Facebook se trouvaient justement dans les bureaux de Cambridge Analytica
pour s’assurer que cette dernière
avait bien supprimé les données
irrégulièrement collectées. Sur
demande de l’ICO, ils ont quitté
les lieux dans la soirée. Selon Facebook, qui a été averti de la fuite
dès la fin 2015, Cambridge Analytica lui avait assuré avoir fait disparaître les données. Selon le
Guardian et le New York Times,
l’entreprise britannique dispose
encore d’une copie.
Des responsables silencieux
Le cours de Bourse de Facebook a
pâti de ces révélations : à la clôture
du Nasdaq, il avait perdu 6,8 %,
soit plus de 30 milliards de dollars
(24,3 milliards d’euros) de valorisation, la pire journée qu’il ait connue en plus de cinq ans.
En pleine tempête, les capitaines
gardent le silence. Ni M. Zuckerberg ni sa directrice des opérations et bras droit, Sheryl Sandberg, ne se sont exprimés sur cette
affaire qui porte pourtant sur
deux points cruciaux et ultrasensibles pour Facebook : son rôle
exact dans la présidentielle américaine de 2016 et, d’une manière
plus fondamentale, son appétit de
données personnelles et sa dépendance aux revenus issus de la publicité ciblée. On voit mal comment le réseau social, qui est aussi
une gigantesque régie publicitaire,
pourrait faire table rase du cœur
de son modèle économique. p
martin untersinger
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La prise en compte du genre
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