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Le Monde 290818

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MERCREDI 29 AOÛT 2018
74E ANNÉE– NO 22901
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DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
SCIENCE & MÉDECINE - SUPPLÉMENT
EN CHARENTE, À LA RECHERCHE DES DINOSAURES
LA DÉMISSION DE NICOLAS HULOT :
« JE NE VEUX PLUS ME MENTIR »
▶ Le ministre de la transi-
tion écologique et solidaire
a annoncé sa démission,
mardi matin 28 août,
en direct sur France Inter
▶ Ni l’Elysée ni Matignon
n’avaient été prévenus
de sa décision
▶ M. Hulot a déclaré qu’il
se sentait « tout seul à la
manœuvre » pour la défense de l’environnement
au sein du gouvernement
Education
Paris se vide
de ses élèves
l’école brantôme, au cœur du
3e arrondissement, n’ouvrira pas à
la rentrée, faute d’un nombre suffisant d’élèves. Elle n’est pas la
seule école maternelle ou primaire de la capitale à souffrir d’un
manque d’effectifs. Trois mille élèves manquent à chaque rentrée.
Douze structures ont fermé ou fusionné entre 2014 et 2018, et une
dizaine d’autres sont menacées
de subir le même sort. Comme les
écoles des zones rurales, les écoles
parisiennes souffrent de la baisse
de la natalité. Le prix de l’immobilier fait fuir les jeunes couples
avec enfants vers la banlieue ou le
reste de la France. Les villes de la
petite couronne récupèrent cette
population et ouvrent de nouvelles écoles.
PAGE S 8 - 9
Social
SNCF, Air France,
textile : les dossiers
minés de la
rentrée
▶ Ce départ d’une person-
nalité très populaire pose
un problème politique
majeur au président
Macron, qui avait tout fait,
depuis plus d’un an, pour
éviter une telle issue
PAGES 6 - 7
Les dossiers sociaux et industriels s’empilent sur le
bureau du gouvernement.
A Air France, les organisations syndicales entendent faire monter la
pression sur la nouvelle
direction. Chez les cheminots plane toujours la menace d’une relance de la
contestation et de la
grève, sous l’impulsion
des syndicats SUD et CGT
A la sortie du conseil
des ministres, le 22 août,
à l’Elysée. BERTRAND GUAY/AFP
CAHIER ÉCO – PAGE 3
Aéronautique
Allemagne Violentes manifestations
En Inde, « l’affaire de l’extrême droite à Chemnitz
Rafale » fait
scandale
L’achat par l’Inde, en 2016,
de 36 avions de combat
Rafale du constructeur
français Dassault suscite
la colère de l’opposition
dans ce pays. Le Parti du
Congrès dénonce le rôle
joué dans ce contrat par
un homme d’affaires jugé
proche du premier ministre, Narendra Modi
BUSINESS DEVELOPMENT,
HUMAN ADVENTURE
PAGE 2
Planète
Les émissions
de CO2 menacent
la qualité de
l’alimentation
1
ÉD ITO R IAL
P A G E 21
P. 1 0 , 1 8 E T CAHIER ÉCO – P. 4
Syrie
Comment se
prépare la bataille
d’Idlib
CAHIER ÉCO – PAGE 2
LA PRIORITÉ
EUROPÉENNE
DE MACRON
Economie
Les compromis
du gouvernement
sur le budget
PAGE 1 1
ODD ANDERSEN/AFP
des centaines de personnes
ont manifesté et affronté la police,
lundi 27 août, à Chemnitz, dans
l’ex-RDA, sous le buste de Karl
Marx (notre photo), après le meurtre d’un Allemand et l’arrestation
par la police de deux suspects
d’origines syrienne et irakienne.
Des scènes de chasse aux immigrés se sont également déroulées
dans toute la ville.
PAGE 5
Cinéma
« Burning », tableau
brûlant de la
jeunesse coréenne
Prochains concours pour rejoindre
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5 12
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Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Des soldats russes et syriens
à Abou Al-Douhour, à la limite
orientale des territoires tenus
par les rebelles syriens dans
la région d’Idlib, le 20 août.
GEORGE OURFALIAN/AFP
Derniers préparatifs avant la bataille d’Idlib
Le sort du fief rebelle syrien, et de trois millions de civils, dépend de tractations entre Moscou et Ankara
tractations pourraient sceller le
sort de la région d’Idlib, limitrophe de la Turquie, et la plonger
dans la guerre.
beyrouth - correspondance
U
ne nouvelle tragédie
humanitaire se profile
en
Syrie »,
s’est
alarmé Emmanuel
Macron, lundi 27 août, lors de
son discours annuel aux ambassadeurs, à Paris, alors que la menace d’une offensive plane sur la
province d’Idlib. La reprise de ce
vaste bastion insurgé du NordOuest de la Syrie figure désormais parmi les priorités du régime de Damas. En s’en emparant, le régime signerait, sans
doute, la défaite définitive de la
rébellion syrienne.
Des groupes djihadistes et des
formations rebelles sous influence turque se partagent le
contrôle de cette région. Mais des
contacts se sont intensifiés ces
dernières semaines entre Ankara
et Moscou, qui soutient le régime de Bachar Al-Assad. Ces
Une enclave anti-Assad sous influence turque Près de 3 millions de Syriens vivent à Idlib,
dont une moitié de déplacés. Des
civils et des combattants anti-Assad y ont été acheminés à mesure
que d’autres zones rebelles
étaient reprises, ailleurs dans le
pays, par les forces progouvernementales. Une bonne partie des
habitants dépend entièrement
de l’aide humanitaire.
Ankara y a envoyé de premiers
observateurs militaires en octobre 2017 et n’a cessé depuis d’accroître son influence. En vertu
des accords d’Astana, qui lient la
Turquie aux deux parrains étrangers du régime, la Russie et l’Iran,
Ankara est le garant de la « désescalade » censée être observée
dans la province, et de la mise au
pas des groupes djihadistes.
Vulnérables en cas de reprise
des combats à grande échelle, une
dizaine de postes d’observation
de l’armée turque ont été renforcés tout au long de l’été, sur la ligne qui sépare rebelles et forces
gouvernementales.
Une offensive totale risquerait de
causer un désastre humanitaire et
serait un camouflet pour Ankara.
En effaçant les groupes armés que
la Turquie est censée protéger, elle
menacerait ses intérêts régionaux.
Sa présence dans le Nord syrien est
dans les faits essentiellement motivée par sa volonté de contrecarrer l’émergence d’un territoire dominé par les forces kurdes syriennes le long de sa frontière.
Chaos et tensions dans la province Le camp loyaliste tourne
les yeux vers Idlib après avoir
chassé les groupes rebelles des
TURQUIE
SYRIE
Azaz
Alexandrette
Manbij
Afrin
Al-Bab
Alep
Mer
Méditerranée
Sfireh
Idlib
Jisr AlChoghour
Lattaquié
Hmeimim
Maarrat
Al-Nouman
Khan
Cheikhoun
20 km
Source : liveumap.com
Hama
Lac
Jabbul
a
ss
Lac A
Antioche
d
Forces en présence au 27 août 2018
Régime syrien et ses alliés
Rebelles syriens dont islamistes
Abou Al-Douhour
Armée turque et ses alliés
Forces démocratiques syriennes
SYRIE
Bases et postes d’observation
Iranien
Russe
Turc
Axes probables des offensives
environs de Damas, au printemps, et reconquis le sud de la
Syrie au début de l’été. En janvier,
un premier assaut limité, dans le
sud-est de l’enclave, avait déjà
permis aux forces progouvernementales de sécuriser l’axe AlepDamas. Au quotidien, les bombardements restent réguliers,
dans un territoire qui se déchire
entre factions armées rivales.
D’un côté, la coalition djihadiste
Hayat Tahrir Al-Cham (HTS), dont
le noyau est issu d’Al-Qaida, regroupe dans son sillage plusieurs
milliers de combattants étrangers, dont plusieurs dizaines
d’Européens ; de l’autre, un assemblage de groupes issus de la
rébellion opère désormais sous le
label du Front national de libération. Cet attelage est le résultat
des efforts de la Turquie pour empêcher les djihadistes de prendre
le contrôle complet d’Idlib, après
avoir tenté en vain de convaincre
HTS de se dissoudre.
La présence des djihadistes
dans l’enclave est utilisée par le
camp prorégime pour légitimer
son offensive, face aux pressions
occidentales. Disciplinés et efficaces, les hommes de HTS forment le groupe le plus puissant
de la province. Ses chefs excluent
toute négociation avec le régime
et ses soutiens.
Sur le terrain, ils tentent de consolider leur pouvoir, avant l’assaut du régime. Depuis juillet, des
arrestations se sont multipliées
contre des hommes accusés de
chercher à négocier avec le régime, ou d’appartenir à des cellules dormantes de l’organisation
Etat islamique (EI), rival djihadiste que HTS présente comme
une cinquième colonne du régime de Damas.
Autre signe de crispation : HTS a
retenu durant une trentaine
d’heures une équipe de la télévision d’Etat turque à un point de
contrôle, la semaine passée. Il
pouvait s’agir d’un message
adressé à Ankara par les djihadistes, qui s’étaient jusqu’ici accommodés de la présence turque et
avaient même accompagné son
déploiement.
Le camp pro-Damas se renforce
en périphérie d’Idlib Début août,
l’armée syrienne a largué des
tracts sur la province d’Idlib, appelant les habitants à « adhérer [aux
accords] de réconciliation locale
comme d’autres en Syrie l’ont fait ».
Dans les autres zones insurgées
du pays, de tels appels ont servi de
prélude aux offensives du régime.
Depuis plus de deux semaines, les
sites d’information pro-Assad rapportent des envois de renforts
vers la province d’Idlib, notamment sur les flancs de la localité
Jisr Al-Choughour, à l’ouest.
Des unités d’élite, comme la
4e division ou la garde républicaine, convergent vers le NordOuest syrien. Les rangs loyalistes
comprendraient aussi des milices pro-iraniennes, ainsi que d’excombattants de l’opposition
ayant accepté une « réconciliation » avec le régime.
La Russie renforce, quant à elle,
son dispositif en mer, qui complète un contingent d’une trentaine d’avions de combat déployés en permanence sur la base
aérienne de Hmeimim, et de plusieurs milliers d’hommes au sol
qui assistent et encadrent les forces du régime syrien. Dimanche,
deux frégates de la flotte de la
mer Noire, l’Amiral-Grigorovitch
Les deux frégates
russes entrées
en Méditerranée
orientale sont un
signal dissuasif
envoyé aux
Occidentaux
et l’Amiral-Essen, sont entrées en
Méditerranée orientale.
Il s’agit d’un message dissuasif
adressé aux Occidentaux. Les
deux navires sont armés de missiles de croisière Kalibr avec lesquels
Moscou avait fait une entrée fracassante dans le conflit syrien
en 2015, démontrant sa maîtrise
technologique à Washington et
aux puissances européennes, soutiens de l’opposition.
Des tractations russo-turques
intensives Le sort d’Idlib est entre
les mains des diplomaties russe et
turque, qui ont multiplié récemment les contacts de haut niveau.
Une attaque de l’armée syrienne
sans soutien aérien russe est improbable. A l’inverse, Moscou n’a
aucun intérêt à heurter la Turquie,
allié de circonstance dont elle ne
peut se passer pour imposer un règlement politique au conflit.
Une opération militaire est-elle
inéluctable ? « Il est difficile pour le
régime, même avec le soutien des
Russes, de s’emparer d’Idlib en une
seule offensive. Le scénario le plus
probable est celui d’une opération
limitée », affirme Aron Lund, chercheur spécialiste de la Syrie. Mais
même limitée, cette attaque pourrait pousser des dizaines de milliers de civils à fuir vers la frontière
turque : un scénario catastrophe
pour Ankara. « Cela n’est pas l’option idéale pour les Turcs, mais il est
possible qu’ils doivent l’accepter,
même s’ils préféreraient le statu
quo », estime M. Lund.
La province d’Idlib pourrait aussi
servir de monnaie d’échange entre les puissances influentes dans
le conflit syrien. « Le sort d’Idlib
n’est pas lié à une question de djihadistes, mais à une équation géostratégique plus large », estime Sam
Heller, chercheur à International
Crisis Group. Une équation dans
laquelle 3 millions de civils se
trouvent pris au piège. p
laure stephan et
madjid zerrouky (à paris)
international | 3
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Syrie, Iran, Europe : Emmanuel
Macron contraint à la lucidité
Un rapport de l’ONU
accuse le chef de l’armée
birmane de « génocide »
Devant les ambassadeurs, le président tire les leçons de l’unilatéralisme
américain et appelle les Européens à prendre leurs responsabilités
La pression internationale s’accroît
un an après les massacres de Rohingya
L
e volontarisme enthousiaste de son premier discours aux ambassadeurs,
en 2017, s’est teinté d’une
part d’ombre. En ouvrant, le
27 août à l’Elysée, le rendez-vous
annuel de la diplomatie française
– intitulé pour la première fois
« Conférence des ambassadeurs et
des ambassadrices » –, où le chef
de l’Etat fixe ce que seront les
grandes orientations de la politique extérieure, Emmanuel Macron a évoqué avec lucidité les défis d’une scène mondiale toujours
plus complexe et incertaine.
Il y a la crise du multilatéralisme
– « les Etats-Unis, les partenaires
avec qui nous avons construit l’ordre de l’après-guerre, tournent le
dos à cette histoire commune ». Il y
a la montée du nationalisme en
Europe et la nécessité de mieux
comprendre « les identités profondes et les imaginaires collectifs qui
conditionnent les peuples ». Il y a
aussi, aux portes de l’Europe, les
crises du Proche-Orient à commencer par celle en Syrie, où la situation est « alarmante », notamment dans la région d’Idlib, ultime refuge de la rébellion et des
djihadistes, menacée par une offensive d’ampleur par les forces
du régime et de leurs alliés russe
et iranien.
Favoriser « la stabilité »
La sécurité et la lutte contre le terrorisme islamiste demeurent une
des grandes priorités de l’action
diplomatique d’Emmanuel Macron. Cela implique la stabilisation de la Syrie et de l’Irak, même
si l’organisation Etat islamique
(EI) a désormais perdu la quasi-totalité des territoires qu’elle
contrôlait. Alors que se dessinent
« l’heure de vérité » et les derniers
mois du conflit avec la victoire du
régime, Emmanuel Macron n’a
cessé de tenter – sans grand succès – de remettre la France dans le
jeu diplomatique sur la Syrie.
Le président a ainsi multiplié les
gestes de bonne volonté vis-à-vis
de Vladimir Poutine comme la distribution en commun, fin juillet,
d’aides humanitaires dans la
Ghouta orientale aux portes de
Damas, précédemment bombardée par les Russes. Il a nommé
aussi un représentant personnel
pour la Syrie, François Sénémaud,
ancien ambassadeur à Téhéran. La
stratégie française mise en priorité
sur la lutte contre l’EI et contre les
« groupes terroristes », le soutien
aux populations civiles et l’élaboration d’une solution politique
« inclusive » avec le soutien des Nations unies. Mais le chef de l’Etat a
aussi voulu rappeler à l’occasion
de cette conférence les fondamentaux de sa politique syrienne pour
dissiper toute ambiguïté. « Nous
voyons bien ceux qui voudraient,
une fois la guerre contre Daech [EI]
achevée, faciliter un retour à la normale : Bachar Al-Assad resterait au
pouvoir, les réfugiés [rentreraient]
et l’Europe et quelques autres reconstruiraient », a déclaré le chef
de l’Etat qui, tout en rappelant
« n’avoir jamais fait de la destitution de Bachar Al-Assad une condition préalable à une action diplomatique ou humanitaire en Syrie »,
a affirmé qu’un tel scénario serait
« une erreur funeste ».
« Qui a provoqué ces milliers de
réfugiés ? Qui a massacré son propre peuple ? Il n’appartient pas à la
France de désigner les futurs dirigeants de la Syrie pas plus qu’à un
autre pays. Mais c’est notre devoir
et notre intérêt de nous assurer
que le peuple syrien sera bien en situation de le faire », a-t-il insisté,
relevant que le régime ne montre
aucune volonté jusqu’à présent
pour négocier une transition politique. Et d’en appeler à la Russie
et à la Turquie pour qu’ils augmentent la pression sur Damas.
Outre ce long développement
sur la Syrie, Emmanuel Macron a
indiqué qu’il annoncerait, dans
« les prochaines semaines », des
« initiatives concrètes » pour favoriser « la stabilité » du Proche-Orient,
« qui ne peut se construire que dans
le pluralisme ». « Il faut parler avec
tous mais aussi avec humilité, car
en aucun cas nous ne devons nous
substituer aux peuples concernés. »
Il a précisé aussi s’être entretenu
juste avant la conférence avec le
« L’Europe
ne peut plus
remettre
sa sécurité aux
seuls Etats-Unis »
EMMANUEL MACRON
chef de l’Etat français
président iranien, Hassan Rohani.
Les autorités françaises espèrent
toujours maintenir en vie l’accord
sur le nucléaire iranien, malgré le
rétablissement par l’administration Trump des sanctions économiques contre Téhéran et contre
tous ceux – y compris les entreprises non américaines – qui commercent avec l’Iran.
« La France a proposé le chemin
d’une négociation élargie avec
l’Iran (…), cette approche progresse aujourd’hui, c’est une boussole que de nouveaux partenaires
suivent et nous ferons tout pour
qu’elle contribue à éviter une
grave crise dans les mois qui viennent », a assuré Emmanuel Macron. En matière de lutte contre le
terrorisme, le chef de l’Etat a notamment évoqué le Sahel, « une
question qui ne se réglera pas véritablement tant que la stabilité de
la Libye ne sera pas assurée ». Et
d’appeler de nouveau à la mise en
œuvre de l’accord signé en mai à
Paris entre les principaux acteurs
de la crise libyenne.
Dans cet exposé de sa vision du
monde, qui était aussi le bilan
d’un an d’action diplomatique, le
chef de l’Etat a insisté notamment sur les relations avec les
Etats-Unis et sur « un dialogue
toujours essentiel », même s’il est
devenu beaucoup plus difficile.
Emmanuel Macron avait joué et
surjoué « l’amitié » avec Donald
Trump dans l’espoir – vain – de
l’influencer.
« J’ai cherché à chaque fois de le
convaincre avant qu’il ne prenne
sa décision et je le revendique », a
affirmé Emmanuel Macron, soulignant que « la question n’est pas de
savoir s’[il] prend ou non Donald
Trump par le bras mais comment
nous allons appréhender cette
nouvelle réalité ». Et de souligner
que la montée de l’isolationnisme
et de l’unilatéralisme américain
n’est pas nouvelle et qu’elle représente avant tout « le symptôme
d’une crise de la mondialisation
capitaliste et du modèle westphalien » – l’équilibre qui avait été instauré entre puissances européennes au XVIIe siècle et qui est toujours en vigueur.
« Humanisme progressiste »
D’où les défis inédits posés à une
Europe « qui ne peut plus remettre
sa sécurité aux seuls Etats-Unis ».
« C’est à nous, aujourd’hui, de
prendre nos responsabilités et de
garantir la sécurité, et donc la souveraineté européenne », a insisté
le président, proposant de lancer
« une réflexion exhaustive sur ces
sujets avec l’ensemble de nos partenaires européens au sens large et
donc avec la Russie ». Cela implique que Moscou fasse des gestes
notamment sur la mise en œuvre
des accords de Minsk en Ukraine,
« cela ne doit pas nous empêcher
de travailler dès maintenant entre
Européens ».
Emmanuel Macron est aussi
conscient que l’Union est « au milieu d’une crise » alors que « les extrêmes ont progressé et les nationalismes se sont réveillés ». « Est-ce
une raison pour abandonner ? Serait-ce une raison pour dire que
nous avons tort ? Tout le contraire.
Nous payons là plusieurs décennies
d’une Europe qui n’a peut-être pas
toujours suffisamment proposé »,
affirme le président français.
Emmanuel Macron voudrait
que l’Europe soit porteuse sur la
scène internationale « d’un humanisme progressiste » en même
temps qu’elle s’affirme comme
une réelle puissance stratégique
aussi bien aux yeux des Etatsunis que de la Chine. Quant à la
France, insérée dans l’Europe, il la
voit avant tout comme « une puissance médiatrice ». C’est plus gratifiant que d’être une puissance
médiane ou moyenne. p
marc semo
L’armée française tue un dirigeant
djihadiste et deux civils au Mali
L’assaut contre des soldats américains au Niger avait été imputé à Mohamed Ag Almouner
L’
état-major des armées
françaises a annoncé,
lundi 27 août au soir, avoir
« neutralisé » un des principaux
responsables de l’organisation
djihadiste Etat islamique dans le
Grand Sahara (EIGS) dans la région de Ménaka, devenue ces derniers mois l’une des zones les
plus instables du Mali où prolifèrent les groupes armés.
Mohamed Ag Almouner a été
tué dans la nuit de dimanche à
lundi dans un campement isolé,
à cinquante kilomètres au sudouest de la ville. « L’opération a
consisté en une frappe aérienne
par deux Mirage 2000 sur la position du groupe terroriste, suivie
d’une action au sol pour saisir la
position, précise l’état-major des
armées dans un communiqué
publié lundi. Les commandos déployés ont constaté [sa] mort et
[celle] d’un membre de sa garde
rapprochée. »
Deux civils – une femme et un
adolescent – ont également été
tués dans la frappe. Tout en ex-
L’Etat islamique
dans le Grand
Sahara est très
actif aux confins
des frontières du
Mali, du Burkina
Faso et du Niger
primant ses « regrets » concernant ces victimes collatérales,
l’armée française affirme que ses
critères d’ouverture du feu sont
« particulièrement stricts ». « Chaque préparation de mission fait
l’objet d’un recueil et d’une analyse d’un maximum de renseignements », et « la présence avérée de
civils à proximité de l’objectif
aurait entraîné l’annulation de la
mission », affirme l’état-major,
qui ajoute qu’une « investigation
est en cours ».
Quelque 4 000 soldats français
sont déployés dans cinq pays du
Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso,
Mauritanie, Tchad) dans le cadre
de l’opération « Barkhane », déployée dans la foulée de l’intervention française « Serval » lancée en 2013 alors que le nord du
Mali était tombé sous la coupe de
groupes djihadistes et d’indépendantistes touareg.
Mais des régions entières échappent encore au contrôle de Bamako et des forces internationales
présentes au Mali – casques bleus,
force régionale du G5 Sahel,
« Barkhane ». L’EIGS est ainsi très
actif dans « la zone des trois frontières » située aux confins du Mali, du
Burkina Faso et du Niger, où groupes djihadistes et milices diverses
prospèrent sur le terreau des conflits intercommunautaires.
Cible de premier plan
Mohamed Ag Almouner, dit
« Tinka », est présenté comme un
lieutenant d’Adnane Abou Walid
Al-Sahraoui, le chef de l’EIGS,
transfuge d’Al-Qaida au Maghreb
islamique (AQMI), qui a aussi co-
dirigé le Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de
l’Ouest (Mujao), un groupe islamiste malien. Tinka était devenu
une cible de premier plan. Il aurait
été identifié comme le leader du
groupe qui a conduit l’assaut
meurtrier contre des forces spéciales américaines en octobre 2017 dans la région de Tillabéri, au Niger, non loin de la frontière malienne. Quatre soldats
américains et autant de Nigériens
avaient été tués. Il aurait également dirigé une autre attaque
meurtrière contre les forces de
défense et de sécurité nigériennes en mai 2017.
Au début du mois d’août, l’étatmajor de l’EIGS avait subi un autre
coup dur avec la reddition en Algérie de Sultan Ould Bady, le chef
de la katiba djihadiste Salah Eddine, dans la région de Tamanrasset (sud de l’Algérie), impliqué
dans plusieurs attaques contre la
Minusma, le contingent armé de
l’ONU au Mali. p
christophe châtelot
bangkok correspondant en Asie du Sud-Est
L
a pression internationale
monte contre la Birmanie,
et ses généraux se retrouvent plus que jamais sur la sellette. Près de deux ans après le
commencement des massacres à
grande échelle commis par l’armée birmane contre les Rohingya, qui avaient culminé avec un
« ratissage » d’une extrême violence le 25 août 2017, une commission d’enquête des Nations unies
(ONU) vient de porter l’affaire à
un niveau supérieur : « Les hauts
gradés de l’armée [birmane], y
compris le chef d’état-major, le général Min Aung Hlaing, doivent
être poursuivis pour génocide (…)
ainsi que pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre », a recommandé ce rapport, rendu public lundi 27 août.
Selon Médecins sans frontières
(MSF) et une enquête récemment
conduite par des Rohingya dans
les camps de réfugiés du Bangladesh, plus de 10 000 personnes
appartenant à cette minorité musulmane auraient été tuées depuis
octobre 2016 par les forces birmanes de sécurité dans l’Etat de l’Arakan (ouest de la Birmanie). Les responsables de cette commission de
l’ONU, dirigée par Marzuki Darusman, un ancien procureur général
indonésien assisté d’une Sri-Lankaise et d’un Australien spécialisés sur les questions de droits de
l’homme dans les conflits, ont
dressé une liste de six noms.
Aung San Suu Kyi critiquée
Elle inclut, outre le chef de l’armée,
celui de son adjoint, le général Soe
Win. C’est à lui qu’obéissaient les
officiers commandant les redoutables 33e et 99e divisions d’infanterie légère. Ces derniers sont coupables de l’essentiel des crimes,
notamment des viols, dans le district de Maungdaw, d’où sont originaires les 700 000 réfugiés qui
ont fui la Birmanie il y a un an. Le
rapport accuse les militaires de
forfaits similaires sur d’autres terrains d’opérations dans une Birmanie qui est encore le lieu de
nombreux conflits armés. Il
pointe à ce sujet les actions criminelles menées par les soldats dans
les Etats Kachin et Shan, où combattent des groupes séparatistes.
Le rapport de la commission
d’enquête de l’ONU épingle également la dirigeante birmane Aung
San Suu Kyi. Si la Prix Nobel de la
paix 1991 – à l’époque récompensée pour son courage de dissidente face à la junte militaire –
n’est pas accusée d’être responsable, fût-ce indirectement, des
massacres, elle est cependant critiquée pour n’avoir pas « utilisé sa
position de facto de chef du gouvernement ni son autorité morale
pour contrer ou empêcher le déroulement des événements dans
l’Etat de l’Arakan ».
Le rapport de l’ONU a eu, dès
lundi, des premières conséquen-
Si les généraux
sont persona non
grata en Europe
et aux Etats-Unis,
aucune sanction
n’a encore été
prise à l’encontre
du chef de l’armée
ces dont le symbole n’est pas négligeable. Facebook, qui est le média d’information principal en
Birmanie – avec 18 millions d’utilisateurs sur une population de
51 millions d’habitants –, a supprimé les deux comptes du général Min Aung Hlain. Ils lui permettaient notamment de nier toute
responsabilité dans les atrocités et
d’alimenter une propagande antiRohingya, et étaient suivis par
plus de 4 millions de personnes.
« Nous avons supprimé les
comptes de vingt [militaires] birmans », a annoncé le réseau social dans un communiqué publié
lundi, ajoutant que, par ce geste,
il s’agissait d’empêcher ces hauts
gradés de se servir de Facebook
pour « propager un peu plus la
haine et enflammer les tensions
religieuses ».
Les pressions avaient commencé à se faire sentir au début de
l’été : le 25 juin, l’Union européenne (UE) et le Canada avaient
annoncé avoir pris des sanctions
à l’encontre de sept officiers supérieurs de l’armée et de la police
birmanes. Tous ces hauts gradés,
y compris le général Maung
Maung Soe, ancien responsable
du commandement Ouest pour la
Tatmadaw (armée birmane), ne
peuvent plus se rendre en Europe
et au Canada.
Et le 18 août, après avoir longtemps tergiversé, les Etats-Unis
ont annoncé à leur tour prendre
des sanctions similaires contre
trois généraux de l’armée
ainsi qu’un commandant d’une
unité de gardes-frontières. Pour
Washington, la décision a été difficile à prendre pour des raisons
géopolitiques, dans un climat de
tension croissante avec Pékin : les
Etats-Unis « ont pesé le risque que
ces sanctions puissent pousser un
peu plus [la Birmanie] vers la Chine,
son voisin du Nord », remarquait
dernièrement le Washington Post.
Mais si les généraux birmans
sont désormais, symboliquement, persona non grata en Europe et aux Etats-Unis, aucune
sanction n’a encore été prise à
l’encontre du chef de l’armée. Et
en cas de vote au Conseil de sécurité de l’ONU, il faut s’attendre à ce
que la Chine et la Russie, qui fournissent des armes à la Birmanie,
mettent leur veto aux recommandations de l’enquête onusienne.
Les militaires birmans ne sont
donc pas prêts de se retrouver sur
le banc des accusés. p
bruno philip
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0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
En Suède, l’extrême droite se fond dans le paysage
Avant les législatives du 9 septembre, les sondages accordent 20 % d’intentions de vote aux candidats des SD
malmö (suède) correspondante régionale
M
arita Westerström
s’affaire devant un
petit chalet blanc
installé dans le centre de Hörby, une paisible commune rurale de 15 000 habitants
au cœur de la Scanie, dans le sud
de la Suède. Ancienne consultante en management, la retraitée assure, en ce début d’aprèsmidi, la permanence du local de
campagne de son parti, dont elle
porte les initiales brodées sur sa
casquette bleu marine : SD, pour
Sverigedemokraterna (Démocrates de Suède).
Avec 20 % au moins d’intentions
de vote aux législatives du 9 septembre, et plus encore dans certains scrutins municipaux et régionaux organisés le même jour,
la formation d’extrême droite,
créée en 1988, est déjà annoncée
comme le grand vainqueur de ces
élections dominées par le thème
de l’immigration et de l’intégration. En 2014, les SD avaient remporté 12,9 % des voix aux législatives. Entre-temps, il y a eu la crise
des réfugiés et l’arrivée de
250 000 demandeurs d’asile en
Suède, en 2014 et 2015. La fermeture des frontières et le durcissement de la politique d’asile, décidés fin 2015 par le gouvernement
composé des Verts et des sociauxdémocrates, n’ont rien changé.
Malgré une économie florissante,
les SD ont su capitaliser.
Dans les terres agricoles de Scanie, berceau historique de l’extrême droite suédoise, où vit 13 %
de la population du royaume, la
formation pourrait même arriver
en tête des régionales. « C’est ici,
rappelle le politologue Anders
Sannerstedt, basé à Lund, que la
50 km
SUÈDE
Scanie
Hörby
Lund
DANEMARK Malmö
Mer
Baltique
ALLEMAGNE
POLOGNE
modernisation du parti a commencé à la fin des années 1990. » A
l’époque, le patron des SD, Jimmie
Akesson, et ses trois lieutenants
sont encore étudiants à l’université de Lund, quand ils ébauchent
la stratégie visant à dédiaboliser le
parti. A en juger par l’affluence
autour de la cabane du parti à
Hörby, vingt ans plus tard, ils ont
réussi. Marita a à peine eu le
temps de préparer le café qu’une
femme l’interpelle déjà, passant
sans s’arrêter devant les chalets
des autres formations. Un test sur
Internet lui « dit de voter SD ». Elle
vient chercher des brochures
pour en avoir le cœur net.
Chérie, 30 ans, son fils de 5 mois
coincé dans un porte-bébé, demande le programme du parti.
Une chose une sûre : « Il faut que ça
change ! », lance-elle. Une phrase
entendue de plus en plus souvent
en Suède, témoignant du rejet
massif de la « politique des blocs »
– centre-droite et gauche-Vert –
qui gouvernent par alternance depuis des décennies. Si cela signifie
voter SD pour la première fois de
sa vie, Chérie n’y voit aucune objection : « C’est un parti comme les
autres », lâche-t-elle.
Héritage néonazi
Finies donc les années durant lesquelles les membres du SD
étaient traités comme des pestiférés, dont on rappelait sans
cesse l’héritage néonazi. Depuis
les dernières élections en 2014,
« la peur d’être associé aux SD a
disparu », assure Stefan Borg, tête
de liste à Hörby. Ce qui ne signifie
pas que « faire son coming out est
aisé », observe Johan Ohlin, le
président de la section locale. Cet
ingénieur, employé à l’université
de Lund, a rejoint le parti en 2013
« pour pouvoir regarder ses enfants et petits-enfants en face »
quand ils lui demanderont ce
qu’il a « fait pour préserver la
Suède et son Etat-providence ».
En 2014, les SD ont décroché 21 %
des voix aux élections communales à Hörby. Au lendemain du
scrutin, les sociaux-démocrates,
en tête avec 25 %, ont formé une
large coalition avec les centristes,
les libéraux, les chrétiens-démocrates et les Verts. « Le seul objectif
était de nous priver de toute influence », résume Stefan Borg,
candidat au poste de maire. Une
série de scandales a depuis fait voler la majorité en éclats. Les SD en
Le local de campagne des SD, installé sur « Nya torg », la « nouvelle place », à Horby, en Scanie (Suède). ANDERS HANSSON POUR « LE MONDE »
ont profité. « Aujourd’hui, nous
sommes vus comme la seule force
d’opposition », assure le sexagénaire. Traducteur du philosophe
danois Soren Kierkegaard, il se
présente comme un « social-conservateur ». Encarté depuis 2012, il
n’avait jamais fait de politique,
mais a franchi le pas, dit-il, pour
s’opposer à « la pression du politiquement correct et à la terreur contre certaines opinions labellisées
comme racistes ».
S’il est élu, il promet une réallocation massive des ressources
municipales. L’ancienne majorité
a investi des millions de couronnes dans la création de logements
pour les « nouveaux arrivants »,
une centaine de réfugiés placés à
Hörby. Lui propose de les héberger dans des caravanes. Il défend
aussi la création de classes séparées pour les réfugiés afin de « rétablir l’ordre et le calme à l’école et
ne pas nuire aux résultats des
autres élèves ». Il supprimera également les cours de langue mater-
nelle proposés aux enfants de CP.
« Et puis, nous lutterons contre l’insécurité », embraie Cecilia Bladh in
Zito. Rentrée en Suède en 2013,
après plusieurs années à Rome,
cette quadragénaire, chargée de
communication dans le secteur
de l’énergie, affirme n’avoir pas reconnu son pays. « Même à Hörby,
on n’ose plus sortir la nuit. » En
cause, selon elle, les mineurs isolés, hébergés dans vingt-deux résidences de la commune. Une enquête publiée fin 2017 montre
pourtant que la criminalité n’y a
pas augmenté.
« Manque d’intégration »
Mais le soir du 9 septembre, Johan Ohlin table sur un résultat
historique, avec « au moins 35 % à
40 % des voix » aux élections locales. Un score qui permettrait aux
SD de prendre le pouvoir, dans le
cadre, par exemple, d’une coalition avec le SPI (Sveriges Pensionärers intresseparti), le parti
des retraités. Hörby serait alors la
« Huit personnes
sur dix qui nous
appellent pour
nous encourager
sont des
immigrés »
JORGEN GRUBB
patron des SD en Scanie
première commune suédoise
dirigée par le parti, mais pas forcément la seule en Scanie.
« Ici, nous sommes plus près du
continent et du Danemark, où la
droite gouverne depuis des années avec le soutien de DF [Danske
Folkeparti, le Parti populaire danois, populiste], explique Jörgen
Grubb, patron des SD en Scanie.
Les autres partis ont adopté ses
idées, même les sociaux-démocrates danois dont la politique migratoire ressemble beaucoup à la
Psychiatrie et homosexualité : le pape corrige ses propos
Le Vatican précise les déclarations de François sur les homosexuels qui avaient suscité de vives réactions
R
ecourir à la « psychiatrie »
lorsqu’un jeune enfant
présente « des tendances
homosexuelles » : cette suggestion faite par le pape François,
dimanche 26 août au soir, lors de
la conférence de presse donnée
dans l’avion qui le ramenait
d’une visite en Irlande, a fait vivement réagir.
Le gouvernement français a
ainsi fustigé des propos « incompréhensibles et indéfendables »,
par la voix de la secrétaire d’Etat
chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte
contre les discriminations homophobes, Marlène Schiappa :
« Je comprends que les personnes
[concernées] puissent se sentir
stigmatisées par ces propos », a-telle déclaré sur RTL, en jugeant la
recommandation du pape « extrêmement maladroite ».
Les associations de défense des
droits LGBT (lesbiennes, gays, bi,
trans) en France ont dénoncé,
elles aussi, des paroles « irresponsables ». Le chef de l’Eglise
catholique a tenu ces propos en
réponse à un journaliste qui lui
demandait ce que pouvait dire
un père catholique à son fils
lorsqu’il apprend que celui-ci est
homosexuel. « Je lui dirais premièrement de prier, de ne pas
condamner, dialoguer, comprendre, donner une place au fils ou à
la fille, donner une place pour
qu’il s’exprime. »
Transcription officielle modifiée
Le pontife argentin a ensuite fait
une distinction en fonction de
l’âge de l’enfant : « C’est une chose
quand cela se manifeste dans l’enfance, il y a beaucoup de choses à
faire par la psychiatrie, pour voir
comment sont les choses. C’est
autre chose quand cela se manifeste après 20 ans. Je ne dirai jamais que le silence est un remède.
Ignorer son fils ou sa fille qui a des
tendances homosexuelles est un
défaut de paternité ou de maternité. Tu es mon fils, tu es ma fille,
comme tu es. Je suis ton père ou
ta mère : parlons. »
Dans la transcription officielle
(en italien, consultable sur le site
du Vatican) de cette conférence de
presse publiée lundi matin par le
service de presse du Saint-Siège,
le mot « psychiatrie » a cependant
été omis. Une de ses responsables
a indiqué à l’Agence France-Presse
(AFP) que ce terme avait été laissé
de côté « pour ne pas altérer la
pensée du pape ».
« Quand le pape se réfère à la
“psychiatrie”, il est clair qu’il le fait
comme un exemple qui rentre
dans les différentes choses qui peuvent être faites, explique cette
source. Mais, avec ce mot, il n’avait
pas l’intention de dire qu’il s’agissait d’une maladie psychiatrique,
mais que peut-être il fallait voir
comment sont les choses au niveau psychologique. »
Le fait est que l’emploi du mot
« psychiatrie » a sans doute
brouillé un message que, depuis
le début de son pontificat, François veut plus ouvert pour les
gays. « Qui suis-je pour juger ? »
– une phrase dite au cours d’une
conférence de presse, en 2013, à
propos des personnes homosexuelles – est sans doute la plus
connue de ce pape. Celui-ci n’a en
revanche en rien fait évoluer la
doctrine catholique en la matière, qui continue de considérer
l’homosexualité comme une
conduite « intrinsèquement désordonnée » et non conforme au
« plan de Dieu ».
« Que tu sois gay, ça m’est égal »
Depuis les deux synodes sur la
famille, en 2014 et en 2015, le
message diffusé par le Vatican
insiste néanmoins sur l’importance, pour l’Eglise catholique,
« d’accueillir » et « d’accompagner » les gays et leurs familles, et
non de les rejeter. Par rapport
aux évolutions qu’a connues la
société dans son ensemble, on
peut trouver cette inflexion infinitésimale, mais elle existe.
En avril, à l’une des victimes
chiliennes d’un prêtre condamné par l’Eglise pour abus
sexuels, François avait dit, en
tête à tête : « Juan Carlos, que tu
sois gay, ça m’est égal. Dieu t’a fait
ainsi et t’aime ainsi et à moi ça
m’est égal. Tu dois être heureux
d’être comme tu es », selon des
propos rapportés par la suite
par le Chilien au quotidien espagnol El Pais.
Quant à la référence à la « psychiatrie », il ne faut sans doute pas
l’entendre comme une incitation
à essayer de « soigner » son enfant
dans le but d’en faire un hétérosexuel – comme certaines « thérapies » se réclamant du christianisme affirment pouvoir le faire.
Par ce mot malheureux, le pape a
peut-être voulu préconiser un recours pour détecter un éventuel
mal-être chez de jeunes enfants
se découvrant homosexuels.
Dans la bouche de Jorge Mario
Bergoglio – l’état civil du pape
François – les distinctions entre
psychiatrie, psychologie et psychanalyse ne sont par ailleurs
pas nécessairement très précises, ni connotées négativement.
En bon Argentin, il a révélé
avoir lui-même suivi « une psychanalyse » pendant six mois,
autour de la quarantaine, en
Argentine. p
cécile chambraud
nôtre ! Et puis, en Scanie, nous
avons vu les demandeurs d’asile
arriver et les problèmes causés par
le manque d’intégration. »
Dans les locaux anonymes du
parti, au-dessus d’une agence bancaire, à l’entrée de Malmö, Jörgen
Grubb, jubile. Le téléphone de cet
ancien manageur chez IBM sonne
en permanence : « Huit sur dix de
ceux qui appellent pour nous encourager sont des immigrés. » Des
gens, précise-t-il, arrivés il y a dix
ou vingt ans, « qui sont fiers de
s’être intégrés » et « ne supportent
pas que tout soit offert aux nouveaux arrivants ».
Parmi eux : Nima Gholam Ali
Pour, secrétaire politique de la section régionale. D’origine iranienne, cet ancien élu social-démocrate, passé par la rédaction d’un
magazine antiraciste, est entré au
parti en 2013. Les SD, dit-il, décrivaient « la réalité que je voyais,
mais dont les sociaux-démocrates
ne voulaient pas parler ». p
anne-françoise hivert
COLOMBI E
Echec du référendum
contre la corruption
La consultation, organisée
dimanche 26 août en Colombie, pour durcir les sanctions
anticorruption a avorté faute
d’un nombre suffisant de participants. Près de 36 millions
d’électeurs étaient appelés
à se prononcer sur sept
propositions, dont une baisse
des salaires des hauts fonctionnaires et des parlementaires et l’interdiction faite
aux entreprises condamnées
pour corruption de signer
des contrats avec l’Etat. – (AFP.)
ES PAGN E
Le suspect d’un meurtre
extradé aux Pays-Bas
Vingt ans après le meurtre
de Nicky Verstappen, 11 ans,
qui avait bouleversé les Néerlandais, le suspect, Jos Brech,
arrêté dimanche près de
Barcelone, a accepté, lundi
27 août, d’être extradé aux
Pays-Bas. Accusé d’homicide,
d’agression sexuelle et d’enlèvement de mineur, il risque
la réclusion criminelle
à perpétuité. Des moyens
d’enquête inédits, dont une
recherche d’ADN sur 21 500
hommes, ont rendu possible
cette interpellation. – (AFP.)
international | 5
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MERCREDI 29 AOÛT 2018
A Chemnitz,
« les nations
sont de retour »
Violentes manifestations d’extrême
droite après le meurtre d’un Allemand
chemnitz (allemagne) envoyé spécial
A
vec son mètre quatrevingt-douze, son regard sombre et ses
chaussures à épais
crampons, Ali ne manque pas
d’arguments pour faire réfléchir
ceux qui voudraient lui chercher
des embrouilles. Malgré cela, cet
Afghan de 19 ans, réfugié en Allemagne depuis novembre 2015,
le reconnaît : « Aujourd’hui, j’ai
peur. Bien sûr, cela ne m’empêche
pas de vivre. Mais je sais désormais que tout peut m’arriver d’un
instant à l’autre. »
Lundi 27 août, Ali faisait partie
du gros millier de manifestants
qui se sont rassemblés dans le
centre-ville de Chemnitz (Allemagne) afin de tenir tête à l’extrême
droite venue battre le pavé, pour
la deuxième journée consécutive,
après qu’un Allemand de 35 ans a
été tué au couteau, dans la nuit de
samedi à dimanche. Un meurtre
dont ont été immédiatement suspectés un Irakien et un Syrien
d’une vingtaine d’années – les
deux hommes ont été arrêtés
lundi par la police –, et qui a été
suivi de représailles.
« Nazis, dehors ! »
Dimanche, des vidéos amateurs
ont été diffusées sur les réseaux
sociaux et à la télévision montrant
des skinheads en train d’agresser
des personnes d’origine étrangère.
« Quand j’ai vu ces images et que j’ai
su qu’une contre-manifestation
était organisée, j’ai décidé de venir,
mais c’est la première fois que je
participe à ce genre de rassemblement. Je ne suis pas à l’aise avec la
politique », raconte Ali, à l’évidence
un peu perdu au milieu des « Nazis, dehors ! » scandés autour de lui.
« Nazis » ? De l’autre côté de l’avenue, barrée par un important dispositif policier, ceux à qui
s’adresse le qualificatif lèvent les
yeux au ciel. « Je ne suis pas nazie,
je suis juste pour que l’Allemagne
redevienne allemande », explique
Manuela. Venue exprès de Suhl,
une petite ville de Thuringe située
à 200 kilomètres de Chemnitz,
avec quatre amis, cette commerçante de 39 ans est « exaspérée par
ces meurtres à répétition commis
un peu partout par des étrangers ».
Ancienne électrice de l’Union
chrétienne-démocrate (CDU), elle
soutient désormais le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) car
il n’est plus question pour elle de
donner sa voix à ce « monstre »
qu’est Angela Merkel, « la chancelière des réfugiés ». Drapeau allemand à la main, son ami Sandy,
44 ans, conducteur de poids
lourds, l’assure lui aussi. « La
preuve que nous ne sommes pas
racistes : nous ne disons pas que
tous les musulmans sont des terroristes. Mais cela n’enlève rien au
fait que tous les terroristes sont
musulmans. » De ce côté-ci de
l’avenue, sous l’immense buste de
Karl Marx rappelant que Chemnitz, troisième ville de la Saxe,
avait été rebaptisée Karl-MarxStadt du temps de la République
démocratique allemande (RDA),
la foule est plus dense.
La veille, une première manifestation avait rassemblé environ
huit cents personnes, essentiellement des hooligans liés à des
clubs de footballs locaux et des
membres de groupuscules d’extrême droite bien implantés, de-
Pour Manuela, il
n’est plus question
de donner sa voix
à Merkel,
la « chancelière
des réfugiés »
Des pancartes « Stop à la marée des demandeurs d’asile », lors d’une manifestation à Chemnitz (Allemagne), le 27 août. JAN WOITAS/AFP
puis les années 1990, dans cette
région proche de la République
tchèque et de la Pologne.
Lundi, ils étaient plus de 2 000,
rejoints par des représentants du
mouvement islamophobe Pegida,
créé dans la ville voisine de Dresde,
en 2014, et de l’AfD, parti arrivé en
tête, dans la Saxe, aux élections législatives de 2017. Pour l’occasion,
certains sont même venus de
l’étranger, comme Alexander Gruber, un habitant de Salzbourg, en
Autriche. « Allemands et Autrichiens, nous sommes un seul peuple, nous avons la même langue, la
même culture, les mêmes traditions
et nous sommes aujourd’hui confrontés au même défi : l’immigration de masse », explique-il.
Quand on lui fait remarquer
qu’il y a quelque ironie à le voir
crier « Expulsions ! Expulsions ! »
au pied de la statue de Marx et
sous un immense bas-relief sur
lequel est écrit, en plusieurs langues, dont le français, « Prolétaires de tous les pays, unissezvous ! », le jeune homme réplique
du tac au tac : « Marx, c’est du
passé. On a vu où nous a menés
l’internationalisme. Maintenant,
les nations sont de retour. Je vais
même aller plus loin : ce que les Allemands de l’Est ont fait en 1989
Russie : Navalny retourne en prison
L’opposant ne pourra pas participer aux protestations du 9 septembre
moscou - correspondante
A
lexeï Navalny passera la
rentrée en prison. Le leader de l’opposition au
Kremlin a été condamné par un
tribunal
moscovite,
lundi
27 août, à trente jours de « détention provisoire » pour avoir
enfreint, au mois de janvier, la loi
sur les rassemblements non
autorisés. Une routine pour
l’avocat de 42 ans. Pourfendeur
depuis dix ans de la corruption
des élites au pouvoir, il s’était imposé lors des mouvements de rue
anti-Kremlin de 2011-2012. Depuis, il est régulièrement arrêté.
Dernière incarcération en date :
au mois de mai, durant trente
jours, pour avoir organisé des
marches de protestation à travers le pays contre la réélection
de Vladimir Poutine après dixhuit ans au pouvoir.
Cette fois, Alexeï Navalny s’apprêtait à coordonner, le 9 septembre, des rassemblements dans de
nombreuses villes contre la réforme qui, non inscrite dans le
programme électoral du président, a depuis fait baisser sa popularité : la hausse de l’âge de départ
à la retraite. Annoncée en catimini par le gouvernement quel-
ques heures avant la cérémonie
d’ouverture du Mondial de football en Russie, le 14 juin, cette réforme prévoit d’augmenter progressivement cette échéance à
63 ans pour les femmes et à 65 ans
pour les hommes, contre 55 et
60 actuellement.
Ce relèvement, le premier en
quatre-vingt-dix ans, est un choc
pour les Russes. Depuis les communistes jusqu’à Alexeï Navalny,
la plupart des organisations politiques ont organisé cet été la
fronde contre cette réforme, actuellement en lecture au Parlement, de la sacro-sainte retraite,
rare héritage social soviétique
conservé et choyé.
Vrais-faux scrutins
« Le vieux Poutine a tellement peur
de notre action du 9 septembre
contre la hausse de l’âge de la retraite que je me vois infliger trente
jours de prison et ne pourrai plus
moi-même participer à l’organisation. Mais je ne doute pas que vous
y arriverez sans moi… », a prévenu
Alexeï Navalny sur son blog, quelques minutes après sa condamnation. Le scénario était écrit
d’avance : pour cette manifestation, le dirigeant de l’opposition
n’avait pas choisi par hasard la
date du 9 septembre. Ce sera le
jour des élections régionales dans
toute la Russie, notamment la
municipale à Moscou. De vraisfaux scrutins qui, bien orchestrés
dans la capitale comme ailleurs,
sans vraie candidature d’opposition, sont promis au parti du
Kremlin, Russie unie. Faire descendre des gens dans la rue ce
jour-là était donc une manière de
protester, bien au-delà de la réforme des retraites.
Mais la mairie de Moscou,
comme les autres autorités régionales, ont rappelé une évidence qu’Alexeï Navalny ne pouvait pas ignorer : il est interdit
d’appeler à descendre dans la rue
un jour d’élection. Le Parti communiste, mouvement d’opposition autorisé et partiellement
contrôlé par le Kremlin, organisera son propre rassemblement
sur les retraites dimanche 2 septembre, avec l’aval des autorités.
Le mouvement d’Alexeï Navalny,
lui, est triplement mis au ban. Ses
manifestations sont interdites.
Pour la troisième fois, l’enregistrement de son parti, Russie du
futur, vient d’être rejeté par le ministère de la justice. Et son chef
passera à nouveau un mois en
prison. – (Intérim.) p
pour se libérer de la dictature communiste, il faut que nous le refassions aujourd’hui pour nous libérer de la dictature de Merkel et de
sa bande de traîtres. »
« Sauver son pays »
Quelques heures avant la manifestation – au cours de laquelle
« quelques personnes ont été blessées » à la suite de « jets d’articles
pyrotechniques et autres objets »,
selon la police locale –, le porteparole de Mme Merkel avait affirmé que « de tels attroupements
illégaux et de telles chasses collec-
tives visant des gens d’apparence
ou d’origine différente (…) n’ont
pas leur place dans notre pays ».
Parmi les manifestants, la déclaration a été largement commentée, lundi soir, et toujours avec le
même argument. « Le gouvernement nous reproche de faire justice nous-mêmes, mais nous sommes bien obligés de le faire, vu qu’il
n’y a plus de justice dans le pays »,
explique Jörg Müller, venu, quant
à lui, de la banlieue de Cologne
(Rhénanie-du-Nord-Westphalie).
« Partout où il se passe quelque
chose, c’est important qu’on soit là.
Il y a quelques mois, j’étais à Kandel, où une adolescente allemande
s’est fait trucider par un réfugié
afghan. Aujourd’hui, je suis à
Chemnitz, où un père de famille allemand s’est fait, lui aussi, poignarder par des réfugiés. Quand
j’ai vu sur Facebook qu’un truc
était organisé ce soir, j’ai pris ma
bagnole illico. » Onze heures de
route aller-retour pour une simple manifestation ? Question saugrenue, aux yeux de ce trentenaire. « Quand il s’agit de sauver
son pays, il faut être prêt à tout. » p
thomas wieder
6|
FRANCE
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MERCREDI 29 AOÛT 2018
GOUVERNEMENT
Nicolas Hulot,
le 26 octobre 2017.
Nicolas Hulot
démissionne
MARION POUSSIER
POUR « LE MONDE »
Le ministre de l’écologie a confié,
mardi 28 août, qu’il se sentait « tout
seul à la manœuvre » sur les enjeux
environnementaux au sein de l’exécutif
E
t Nicolas Hulot est redevenu Nicolas Hulot.
En annonçant sa démission du gouvernement,
mardi 28 août sur la Matinale de
France Inter, le ministre de la
transition écologique et solidaire
a renoué avec les coups d’éclat de
sa vie d’antan, en prenant tout le
monde par surprise, y compris le
président de la République et le
premier ministre, qu’il n’avait
pas informés au préalable de sa
décision.
Sans cesse au bord de la rupture
depuis quinze mois, Nicolas Hulot a donc fini par claquer la porte
du conseil des ministres. « Je
prends la décision de quitter le
gouvernement », a-t-il déclaré,
évoquant « une décision de sincérité, d’honnêteté et de responsabilité ». « Je n’y crois plus », a-t-il expliqué, assurant dans le même
temps ne pas regretter « une seconde » d’avoir accepté le poste.
Le ministre d’Etat Hulot s’était
donné « un an » pour juger de son
utilité au sein du gouvernement.
Quinze mois après sa nomination, le bilan est tiré et le compte
n’y est pas, selon lui. « J’aime ce
gouvernement, j’ai noué des relations particulières avec Emmanuel
Macron, on a fini par se comprendre avec Edouard Philippe, mais ça
ne suffit pas », a-t-il confié, disant
refuser de continuer de participer
à « une forme de mystification ».
Lobby de la gâchette
Plus question pour l’ancien animateur d’« Ushuaïa », âgé de
62 ans, aux avant-postes de la défense de l’environnement depuis
près de trois décennies, de continuer à apparaître comme la simple caution écologique d’un pouvoir qu’il n’estime pas à la hauteur
des enjeux. « Je ne veux pas tricher », a expliqué mardi Nicolas
Hulot, qui estime être « tout seul à
la manœuvre » pour défendre l’environnement au sein du gouvernement. « Nous faisons des petits
pas (…) mais est-ce que les petits
pas suffisent ? La réponse est non »,
affirme-t-il.
Au début du mois d’août, alors
que l’ensemble de l’Europe était
frappé par un fort épisode caniculaire témoignant du réchauffement climatique, le ministre Hulot avait lancé un ultime appel à
l’aide. « Un ministre tout seul n’arrivera pas à résoudre la situation.
On ne peut y arriver que s’il y a une
union sacrée », avait-il déclaré depuis son lieu de vacances, semblant une nouvelle fois interpeller l’opinion publique, sa seule
arme politique face à l’exécutif.
Depuis sa nomination à l’hôtel
de Roquelaure, dans la foulée de
l’élection d’Emmanuel Macron,
celui qui avait refusé d’être ministre de Nicolas Sarkozy et de François Hollande a perdu de nombreux arbitrages au sein du gouvernement. Du report de l’objectif
de réduction de la part du nucléaire dans l’électricité à l’interdiction repoussée du pesticide
glyphosate, en passant par l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada (CETA), Nicolas Hulot a dû plusieurs fois aller
contre ses convictions au nom du
collectif gouvernemental. Jusqu’à
lundi soir encore, quand l’Elysée a
annoncé que le prix du permis de
chasse va être diminué de moitié,
une victoire du lobby de la gâchette qu’a toujours combattu le
militant Hulot.
A plusieurs reprises ces derniers
mois, l’exécutif a tenté de préserver ce ministre très populaire,
mais que le président de la République a souvent décrit comme
« jamais satisfait ». « On me dit
“prends ton temps, sois patient”,
mais ça fait trente ans qu’on est patient ! », a déclaré mardi Nicolas
Hulot, résumant par ces quelques
mots plus d’un an de ses échanges
avec le couple exécutif. Il a reconnu n’avoir pas prévenu Emmanuel Macron et Edouard Philippe
de sa démission, « sinon ils m’en
auraient encore une fois dissuadé ».
Son départ est un coup politique très rude pour le chef de
l’Etat, qui sort déjà affaibli de l’été
après l’affaire Benalla. S’il dit vouloir « ne rien faire qui puisse nuire
au gouvernement » mais espère
« provoquer un sursaut », Nicolas
Hulot crée toutefois une nouvelle
crise politique majeure en quittant ses fonctions. En perdant le
soldat Hulot, Emmanuel Macron
perd un visage connu et apprécié
des Français – il n’y en a pas beaucoup au sein du gouvernement –
ainsi qu’un symbole politique
fort. « Hulot est le plus beau trophée au tableau de chasse de Macron », commentait, il y a encore
quelques semaines, un proche du
président de la République.
« Electrochoc »
L’annonce de sa démission a provoqué une salve immédiate de
réactions. Pour Matthieu Orphelin, député (LRM) de Maine-etLoire, celle-ci « doit sonner comme
un électrochoc ». « Il faut faire plus,
beaucoup plus, pour le climat, la
biodiversité, l’environnement, la solidarité, ajoute ce proche de l’ancien ministre de l’écologie. Et changer de modèle et de priorités. Car
pour l’instant, on va dans le mur. »
« Je regrette son départ, je regrette surtout qu’on ne puisse pas
mettre en valeur tout ce qu’il a accompli pendant les quatorze mois
qui se sont écoulés depuis son entrée au gouvernement », a réagi
Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement, ajoutant
« Je ne comprends pas qu’il renonce alors qu’on a eu une première année avec beaucoup d’accomplissements qui sont à mettre
à son crédit. Il n’a pas gagné tous
ses arbitrages mais c’est le lot des
ministres. » « Nous avons beaucoup fait avec Nicolas Hulot, déclare au Monde le président du
groupe LRM de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand. Je respecte
profondément sa personnalité
comme sa décision personnelle.
Nous continuerons à agir pour la
Pour Jean-Luc
Mélenchon,
« la démission de
Hulot fonctionne
comme un vote
de censure contre
Macron »
transition écologique et solidaire
avec énergie et détermination. »
Selon le secrétaire national
d’Europe Ecologie-Les Verts, David Cormand, sa démission s’explique par « l’omniprésence des
lobbys ». « La République en marche, c’est la République des marchands », fustige-t-il. « Nicolas Hulot essayait de convaincre mais
n’était pas entendu, estime le député européen Yannick Jadot
(EELV). Il refuse de servir de caution et il a raison. » Une décision
également saluée par l’ancienne
ministre de l’écologie Dominique
Voynet d’un sobre « chapeau ». A
droite, Valérie Pécresse s’est déclarée « triste ». « L’écologie doit
être notre grande cause à tous. Nicolas Hulot refusait le sectarisme
et cherchait des solutions, à la hauteur de ses convictions. Est-ce la fin
des ambitions écologiques du gouvernement ? », s’est interrogée la
présidente de la région Ile-deFrance. Alain Juppé s’est dit « impressionné par sa hauteur de vue
et sa démarche ». « Au-delà du
buzz politique inévitable, cette décision nous incitera tous à réfléchir
et à changer », estime le maire de
Bordeaux, éphémère ministre de
l’écologie dans le premier gouvernement de Nicolas Sarkozy.
Pour Jean-Luc Mélenchon, « la
démission de Nicolas Hulot fonctionne comme un vote de censure
contre Macron ». « Il confirme le
diagnostic de mon discours de samedi, estime le chef de file de La
France insoumise. La Macronie
commence sa décomposition. » p
bastien bonnefous
et patrick roger
« C’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? »
Nicolas Hulot, invité de France Inter,
mardi 28 août, a pris tout le monde de
court, y compris Emmanuel Macron, en
annonçant sa démission. Voici les principaux extraits de son intervention.
Je ne comprends pas que
nous assistions à la gestation
d’une tragédie bien annoncée
dans une forme d’indifférence. La planète est en train de devenir une étuve,
nos ressources naturelles s’épuisent,
la biodiversité fond comme neige au
soleil. Et on s’évertue à réanimer un
modèle économique qui est la cause
de tous ces désordres. Je ne comprends pas, comment, après la conférence de Paris, après un diagnostic imparable, ce sujet est toujours relégué
dans les dernières priorités. Contrairement à ce que l’on dit, la France fait
beaucoup plus que beaucoup de pays.
Mais, la pression du court terme sur le
premier ministre est si forte qu’elle
préempte les enjeux de moyen et long
termes. Je demeure dans ce gouvernement tout seul à la manœuvre.
Le premier ministre, le président, ont
été pendant ces quatorze mois à mon
égard d’une affection, d’une loyauté et
d’une fidélité absolues. Mais au quotidien, qui ai-je pour me défendre ? Ai-je
une société structurée qui descend
dans la rue pour défendre la biodiversité ? Ai-je une formation politique ?
Est-ce que les grandes formations politiques et l’opposition sont capables de
se hisser au-dessus de la mêlée pour
s’entendre sur l’essentiel ? Alors nous
faisons des petits pas.
Avons-nous commencé à réduire nos
émissions de gaz à effet de serre ? Non.
Avons-nous commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? Non. Ou à enrayer l’érosion de la biodiversité ? Non.
Je vais prendre la décision la plus difficile de ma vie. Je ne veux plus me
mentir. Je ne veux pas donner l’illusion
que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux. Et donc, je prends la décision de
quitter le gouvernement. Aujourd’hui.
C’est la décision la plus douloureuse.
Que personne n’en tire profit ! Car la
responsabilité est collégiale, collective,
sociétale. J’espère que cette décision
qui me bouleverse, qui est mûrie depuis de longs mois, ne profitera pas à
des joutes ou à des récupérations politiciennes. J’ai une immense amitié
pour ce gouvernement auquel je m’excuse de faire une mauvaise manière,
mais sur un enjeu aussi important, je
me surprends tous les jours à me résigner, à m’accommoder des petits pas
alors que la situation mérite qu’on
change d’échelle.
C’était un véritable dilemme en sachant que si je m’en vais, je crains que
ce soit pire, soit je reste, mais en donnant le sentiment par ma seule présence que nous sommes en situation
d’être à la hauteur de l’enjeu. C’est une
décision d’honnêteté et de responsabilité. Je souhaite que personne ne fustige ce gouvernement, car c’est l’ensemble de la société et moi qui portons
nos contradictions.
Peut-être n’ai-je pas su convaincre.
Peut-être n’ai-je pas les codes. Mais, si je
repars pour un an, cela ne changera pas
l’issue. J’ai pris cette décision hier soir.
Elle a mûri cet été. J’espérais qu’à la rentrée, fort des discussions que j’ai eues
avec le premier ministre, avec le président, il y aurait un affichage clair.
Cela va paraître anecdotique, mais
c’est un élément qui a achevé de me
convaincre que cela ne fonctionne
pas comme ça devrait. On avait une
réunion hier à l’Elysée sur la chasse, et
j’ai découvert la présence d’un lobbyiste qui n’était pas invité. C’est
symptomatique de la présence des
lobbyistes dans les cercles du pouvoir.
C’est un problème de démocratie. Qui
a le pouvoir ? Qui gouverne ? J’ai dit à
Thierry Coste qu’il n’avait rien à faire
là. Mais ma décision ne vient pas simplement d’une divergence sur la réforme de la chasse. C’est une accumulation de déceptions. C’est surtout
que je n’y crois plus.
Je n’ai pas forcément de solution. Je
n’y suis pas parvenu. J’ai obtenu certaines avancées. Mais je n’ai pas
réussi, par exemple, à créer une complicité de vision avec le ministre de
l’agriculture alors que nous avons une
opportunité exceptionnelle de transformer le modèle agricole. Je n’ai pas
prévenu Emmanuel Macron et
Edouard Philippe de ma décision. Je
sais que ce n’est pas forcément très
protocolaire. Je sais que si je les avais
prévenus avant, peut-être ils m’en
auraient, une fois encore, dissuadé.
J’ai une profonde admiration pour
eux, mais sur les sujets que je porte, on
n’a pas la même grille de lecture.
J’espère que mon départ provoquera une profonde introspection de
notre société sur la réalité du monde.
Sur le fait que l’Europe ne gagnera que
si l’Afrique gagne. Où est passée la
taxe sur les transactions financières,
qui était le minimum pour tenter
d’aider l’Afrique ? Le nucléaire, cette
folie inutile économiquement et
techniquement, dans lequel on s’entête… C’est autant de sujets sur lesquels je n’ai
pas réussi à convaincre.
J’en prends ma part de
responsabilité.
france | 7
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MERCREDI 29 AOÛT 2018
L’icône de l’écologie, impuissante à imposer un nouveau modèle
Le ministre de la transition écologique laisse un bilan décevant sur la plupart des grands dossiers environnementaux et climatiques
C’
est Nicolas Hulot luimême qui en fait
l’aveu : la politique écologique et climatique du gouvernement n’est pas à la hauteur des
enjeux. « Est-ce que les petits pas
suffisent à endiguer, inverser et
même à s’adapter, parce que nous
avons basculé dans la tragédie climatique, eh bien, la réponse est
non », a déclaré le désormais exministre de la transition écologique et solidaire, sur France Inter,
mardi 28 août.
Sur les principaux dossiers de
son ministère, Nicolas Hulot dit
sa déception, voire son impuissance : « Est-ce que nous avons
commencé à réduire les émissions
de gaz à effet de serre ? La réponse
est non », a-t-il reconnu avant
d’égrener la liste de ses échecs : la
réduction de l’utilisation des pesticides, l’enrayement de l’érosion
de la biodiversité, l’artificialisation des sols… Alors que tous les
signaux du réchauffement sont
au rouge et appellent des solutions urgentes, Emmanuel Macron n’a pas fait de l’environnement la priorité de son quinquennat. Le chef de l’Etat s’est contenté
de paroles fortes et de gestes symboliques, mais n’a jamais fait la
démonstration qu’il souhaitait
changer de modèle économique.
Nicolas Hulot l’a sans doute
compris dès les premiers instants de son arrivée à l’hôtel de
Roquelaure, avalant au fil des
mois des couleuvres de plus en
plus grosses. Le « je ne veux plus
me mentir », déclaré sur les on-
des, fait office d’aveu. L’affaire de
la chasse est peut-être la goutte
d’eau qui a fait déborder le vase.
Lundi 27 août, Emmanuel Macron, qui recevait le président de
la puissante Fédération nationale
des chasseurs, Willy Schraen, en
présence de Nicolas Hulot et de
son secrétaire d’Etat, Sébastien
Lecornu, aurait arbitré en faveur
d’une division par deux du prix
du permis de chasse (qui est actuellement de 400 euros pour la
validation nationale incluant petit et grand gibier).
Défaite du nucléaire
La réforme de la chasse, promise
par M. Macron aux porteurs de
fusil, avait déjà donné lieu, avant
l’été, à une passe d’armes entre M.
Hulot et M. Lecornu. Elle ne se limite pas à la baisse du prix du permis, puisqu’elle prévoit aussi la
mise en place d’une gestion adaptative des espèces, ainsi qu’un
renforcement de la police de l’environnement, dans le cadre d’un
regroupement, au sein d’une
nouvelle structure, de l’Office national de la chasse et de la faune
sauvage et de l’Agence française
La baisse du coût
du permis
de chasse était
sans doute
inacceptable
pour M. Hulot
pour la biodiversité. Mais la
baisse du coût du permis, dont les
chasseurs espèrent qu’elle permettra de « démocratiser » leur
« loisir », était sans doute inacceptable pour M. Hulot, qui s’est toujours présenté comme un défenseur de la cause animale.
Depuis un an, Nicolas Hulot a
perdu la plupart des arbitrages,
notamment contre Bercy et contre le ministère de l’agriculture.
Dans la liste de ses défaites figure,
bien sûr, le nucléaire. Nicolas Hulot était apparu à contre-emploi
quand, en novembre 2017, à l’issue d’un conseil des ministres, il
avait dû par lui-même annoncer
l’abandon de l’échéance de 2025
pour la réduction à 50 % de la part
du nucléaire dans le « mix » électrique national. Un objectif pourtant gravé dans la loi de transition
énergétique pour la croissance
verte de 2015, qui constituait le
legs principal que lui avait laissé
Ségolène Royal et qu’Emmanuel
Macron s’était engagé à respecter.
M. Hulot avait alors expliqué vouloir faire preuve de « pragmatisme », rien n’ayant été fait par le
gouvernement précédent pour
préparer la baisse du nucléaire.
Les discussions sur la révision
de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit
fixer la trajectoire des renouvelables et du nucléaire pour les dix
prochaines années, montraient
combien le ministre de la transition écologique était isolé au sein
de l’exécutif, face à un chef de
l’Etat et un premier ministre
ouvertement
pronucléaires.
Alors que M. Hulot souhaitait que
cette PPE comporte un échéancier précis, avec le calendrier et le
nombre des arrêts de réacteurs
nécessaires pour descendre à
50 % du « mix » électrique, les arbitrages en cours laissaient prévoir un texte beaucoup plus flou,
repoussant une nouvelle fois à
plus tard la baisse du nucléaire. Le
comble est que M. Hulot risquait,
dans ce domaine, de ne pouvoir
afficher comme seul bilan que la
fermeture de la centrale nucléaire
alsacienne de Fessenheim, déjà
promise par François Hollande
avant la fin de son quinquennat,
mais qui, liée à la mise en service
de l’EPR de Flamanville (Manche),
n’a cessé d’être différée et n’est
plus attendue avant 2020.
Petite victoire
L’un des échecs les plus humiliants de Nicolas Hulot fut son
éviction de la tenue et du suivi des
Etats généraux de l’alimentation,
à l’automne 2017. Alors qu’il en
avait fait un marqueur de son action, voulant « redéfinir un modèle agricole et alimentaire », plus
sain et respectueux de l’environnement, la tenue de ce rendezvous comme la loi qui en a découlé ont été entièrement maîtrisées par le ministre de l’agriculture et de l’alimentation,
Stéphane Travert. Avec lequel les
rapports étaient plus que tendus.
Sur le dossier emblématique du
glyphosate, Nicolas Hulot avait affirmé son regret de n’avoir pas
Depuis un an,
Nicolas Hulot a
perdu la plupart
des arbitrages,
notamment
contre Bercy
et le ministère
de l’agriculture
imposé son interdiction dans la
loi sur l’alimentation, votée fin
mai, justifiant de ne pouvoir tout
réussir en un an.
Bien sûr, Nicolas Hulot peut se
targuer de quelques succès, ou à
tout le moins, d’avoir pu limiter
les dégâts. La décision d’abandonner la construction de l’aéroport
de Notre-Dame-des-Landes, à
proximité de Nantes, alors que,
depuis plusieurs décennies, tous
les gouvernements en avaient défendu la nécessité, sans pour
autant en démarrer le chantier,
fut considérée comme une
preuve évidente de son poids
auprès d’Emmanuel Macron.
Au début de l’été, l’ex-président
de la Fondation Nicolas Hulot
pour la nature et l’homme savourait une autre petite victoire.
Dans le vaste chantier, désormais
reporté, de la réforme des institutions, il obtient de l’exécutif que
les mots « environnement, climat
et biodiversité » figurent dans
l’article premier de la Constitution, et non dans l’article 34,
comme l’avait pourtant annoncé
le premier ministre, Edouard Philippe, en avril.
Sur le dossier de la biodiversité,
il laisse un plan mais le ministre
ne nourrit aucune illusion. « Je
vous présenterai un plan pour la
biodiversité, mais tout le monde
s’en fiche, à part quelques-uns »,
avait lancé M. Hulot aux parlementaires, en rappelant le
rythme catastrophique de l’érosion du vivant. Un plan en faveur
de la biodiversité a bien été présenté début juillet, porté par un
comité interministériel. Mais,
donnant l’impression d’un vaste
catalogue de mesures, il a été critiqué par les associations environnementales, qui jugent qu’il n’est
pas à la hauteur des enjeux et qu’il
ne bénéficie pas de moyens financiers suffisants pour lutter efficacement contre la disparition
des espèces et la dégradation des
milieux naturels.
Le 6 juillet, à l’occasion du premier anniversaire de son ambitieux « plan climat », destiné à
mettre la France sur la voie de la
neutralité carbone au mitan du
siècle, Nicolas Hulot dressait déjà
un constat d’échec : « Malgré la
mobilisation de tous les acteurs,
le découplage entre les activités
économiques et les émissions de
gaz à effet de serre n’est toujours
pas là », convenait publiquement
le ministre. p
rémi barroux,
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8 | france
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MERCREDI 29 AOÛT 2018
FERMETURES D’ÉCOLES
A Paris aussi, des maternelles en sursis
Chute du nombre d’élèves dans les écoles maternelles et élémentaires parisiennes
103
127 280 élèves ont fait leur rentrée
dans les écoles publiques primaires en 2017
soit 2 925 de moins qu’en 2016
Nombre d’enfants scolarisés
en maternelle à Paris
102
101
Base 100 en 1999
1999
2001
2003
2005
2007
2009
2011
2013
2015
2017
99
Chute importante du nombre d’enfants
entrant en maternelle à la rentrée 2014,
liée à une baisse de la natalité depuis 2010
Nombre d’enfants scolarisés
en élémentaire à Paris
98
97
Ecole primaire
Macdonald
96
Ecole élémentaire
Gilbert-Cesbron
Evolution des effectifs des écoles maternelles
et élémentaires entre 2014 et 2017
dans le secteur public
Ecole maternelle
Aubervilliers
17e
BAISSE
Ecole polyvalente
Belzunce (maternelle et primaire)
Ecole élementaire
Milton
de plus de 10 %
de moins de 10 %
10e
9e
Stable (entre – 2 % et + 2 %)
Ecole élémentaire e
8
Paul-Valéry
HAUSSE
2e
11e
de plus de 10 %
1er Ecole maternelle
16e
3e
écoles ont fermé
ou fusionné
entre 2014 et 2018
7e
20e
Ecole maternelle
Vosges
4e
6e
14
Ecole élémentaire
Jean-Bouton
5e
12e
15e
Ecole élémentaire
Dombasle
Ecole maternelle
Auriol
14e
13e
5
Ecole primaire
Louise-Bourgeois
Ecole primaire
Franc-Nohain
écoles ont ouvert
entre 2014 et 2017
L’école Brantôme, près de Beaubourg,
ne fera pas la rentrée, elle a fermé début
juillet. D’autres sont menacées. Comme
en zone rurale, il n’y a plus assez d’élèves
B
Ecole maternelle
Alphonse-Baudin
Brantôme
12
eatriz Vindret n’ignore pas
que, dans certaines classes de
maternelle, les enfants « se serrent » à 25, 28, « voire au-delà ».
Mais ce qui l’a poussée, elle, à
se mobiliser pendant des
mois, c’est la baisse des effectifs dans l’école
où ses trois enfants ont fait leurs « premiers
pas d’écoliers » : 32 élèves en tout et pour tout
l’an passé, répartis dans deux classes seulement – contre quatre classes quand sa fille
aînée y est entrée, il y a cinq ans. « Vu la dégringolade, l’issue était inéluctable », souffle
cette élue FCPE : il n’y aura pas de rentrée,
pour cette école, lundi 3 septembre ; ses portes ont définitivement fermé début juillet.
Une petite école rurale ? Rien de tel : la maternelle Brantôme, encastrée entre un Leroy
Merlin et un café, accueillait les enfants du
quartier de l’Horloge, à deux pas du Centre
Pompidou, au cœur du 3e arrondissement
de Paris. « On a perdu une centaine d’élèves
dans l’arrondissement en 2017-2018, confirmait avant les vacances d’été le maire (PS),
Pierre Aidenbaum, et la même tendance se
dessine avec l’année qui vient. » Avec 3 000
élèves en moins à chaque rentrée depuis
Ecole primaire
Olivier-Métra
Ecole primaire
Ramponeau
Ecole primaire
Boissière
de moins de 10 %
écoles atteignent
le seuil de 2 ou 3 classes ;
ou de 4 classes
avec des effectifs
de 25 élèves au plus
par classe (zone d’éducation
prioritaire comprise),
en 2017
19e
18e
trois ans, une baisse quasi équivalente attendue d’ici à 2020, et des disparités fortes
d’un arrondissement à l’autre, « Paris joue
les équilibristes avec sa carte scolaire », disent les syndicats d’enseignants. Sans toujours trouver le point d’équilibre. Les écoles
du centre – 1er, 3e, 4e et 6e arrondissements –,
des maternelles essentiellement, semblent
les plus touchées par ce déclin. Mais elles ne
sont pas les seules : dans certaines « poches » des 11e et 19e arrondissements, certaines, de plus grande taille, se mobilisent
aussi pour conserver leurs classes.
Il y a un an, c’est la maternelle de la rue
d’Aubervilliers (19e arrondissement) qui
avait dû fermer ses portes. A l’été 2019, ce devrait être au tour de l’école de la rue de Vaugirard (6e arrondissement), à deux pas du jardin du Luxembourg.
Sur les 656 écoles publiques que compte la
capitale, une dizaine, estime-t-on au rectorat
de Paris comme à l’Hôtel de ville, atteignent
– ou sont sur le point d’atteindre – le « seuil »
de trois classes. Un niveau en dessous duquel la « dynamique pédagogique cale »,
avancent les autorités de tutelle. « Fermer
une école est alors une des possibilités qui s’of-
fre à nous ; on ne le fait jamais de gaieté de
cœur, mais ce peut être un moyen de regonfler
les effectifs des écoles alentour », explique Antoine Destrés, directeur académique chargé
du premier degré, en rappelant que le taux
d’encadrement moyen, à Paris, frôle néanmoins 25 enfants par classe.
Des alternatives existent, comme la « fusion » d’une maternelle et d’une élémentaire, défend-il ; c’est le cas cette année
d’écoles à proximité de la place des Vosges
(4e arrondissement) et, récemment, dans le
16e arrondissement. Autres pistes : leur
« mise en réseau » ou leur « spécialisation »
(on sépare maternelle et élémentaire pour
regrouper les élèves différemment), comme
dans le 9e arrondissement l’an passé. « Cela
semblait s’imposer, aussi, dans des arrondissements du nord de la capitale, reprend
M. Destrés, mais les dédoublements des classes de CP, en éducation prioritaire, nous ont
permis de différer. »
« ARGUMENT ÉCONOMIQUE »
Trois classes : c’est aussi un seuil qui rend le
maintien d’une école coûteux en postes.
L’« argument économique » était d’ailleurs
dans toutes les bouches, vendredi 6 juillet,
au dernier jour de classe sur le parvis de
l’école Brantôme. « Pour une trentaine d’enfants accueillis, c’est vrai qu’on était encore
une dizaine d’adultes mobilisés », faisait observer la gardienne de la maternelle, qui, y
ayant travaillé vingt-six ans, se souvenait
avec émotion « des rentrées avec 150 enfants ». A ses côtés, une agente spécialisée
des écoles maternelles (ASEM) lui donnait
INFOGRAPHIE : MATHILDE COSTIL ; SYLVIE GITTUS-POURRIAS ;
MARIANNE BOYER ; VÉRONIQUE MALÉCOT
SOURCES : APUR ; ACADÉMIE DE PARIS ; INSEE ; NOTAIRES
PARIS-ÎLE-DE-FRANCE
SUR LES 656 ÉCOLES
PUBLIQUES QUE
COMPTE LA CAPITALE,
UNE DIZAINE, ESTIMET-ON AU RECTORAT
ET À L’HÔTEL DE
VILLE, ATTEIGNENT
LE « SEUIL »
DE TROIS CLASSES
raison : « Avec une directrice, deux enseignantes, deux ASEM, une gardienne, une cantinière, trois animateurs…, c’est sûr, ça devait
faire beaucoup pour ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Comment s’opposer à la logique économique ? »
Sur le terrain, un même refrain résonne :
« Les petites sections font défection. » « On a
inscrit notre fille de 3 ans au mois de mai, et
puis on a attendu des semaines la réunion de
présentation de l’école, raconte Solène, installée dans le 20e arrondissement. Quand elle a
enfin eu lieu, le directeur nous a expliqué que,
pour la première fois en vingt ans de métier, il
avait du mal à remplir ses deux classes » de
petite section. En septembre, l’une accueillera 21 élèves, l’autre 20 seulement, contre 25 dans chacune habituellement.
Même chose dans l’école maternelle de la
rue Parmentier (11e) fréquentée par les deux
filles de Francine. « Pour la première fois, la
rentrée se fait avec moins de 40 élèves en petite section, précise cette maman. Avec deux
classes de 20, on risque d’en voir fermer une
l’an prochain. » Et avec cette fermeture probable, un corollaire que les familles jugent inacceptable : des classes où les enfants sont « serrés comme des sardines », comme le proclament les pancartes au fronton de nombreuses écoles, quand d’autres ne font pas le plein.
Les filles de Francine, âgées de 4 et 7 ans, n’en
subiront pas les conséquences : la famille
vient de s’installer à Montreuil (Seine-SaintDenis). « 15 mètres carrés de plus, 500 euros de
loyer en moins : on n’a pas trouvé mieux à Paris », confie la jeune journaliste. C’est ce « profil » de familles que voit aussi partir Sylvie, di-
france | 9
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MERCREDI 29 AOÛT 2018
« J’AI PU
COMPTER LES
DÉMÉNAGEMENTS
EN COURS D’ANNÉE,
MAIS PAS
D’EMMÉNAGEMENTS »
Les facteurs explicatifs
1
Une baisse des naissances
La diminution du nombre de femmes en âge de procréer et la crise économique de 2008 ont entraîné une baisse des naissances en France, baisse qui est plus forte
à Paris. Le nombre de naissances y est passé de 31 940 en 2000 à 28 384 en 2016. Le nombre d’enfants par femme est traditionnellement plus faible à Paris que
dans le reste de la France, les célibataires y étant proportionnellent plus nombreuses. Par ailleurs, les femmes, plus diplômées, ont des enfants plus tard, ce qui peut
avoir un effet sur le nombre de naissances, la fécondité diminuant avec l’âge.
SYLVIE
directrice d’école
ÂGE MOYEN DES MÈRES À LA NAISSANCE
DE LEUR ENFANT
NOMBRE DE NAISSANCES (base 100 en 1990)
rectrice d’école dans l’est de la capitale, et,
avec elles, la « mixité sociale » garante, dit-elle,
du bon fonctionnement du système. « J’ai pu
compter les déménagements en cours d’année, mais pas d’emménagements », témoigne
cette enseignante chevronnée, qui a inscrit,
pour septembre, 27 enfants en petite section,
contre 57 l’an dernier. Conséquence : la rentrée se fera avec cinq classes seulement, contre six jusqu’à présent.
PART DE CADRES DANS LA POPULATION
ACTIVE FÉMININE ÂGÉE DE 15 À 64 ANS,
en %
110
Paris
en 2013
France
en 2000
32,8
31,3
105
30,5 31,3
1999
2011
1999
29,5
France 2011
30,4
9
Ile-de-France
13
100
BAISSE DE LA NATALITÉ
A la question du « pourquoi ? », la communauté éducative est unanime : le déclin de la
démographie scolaire est la conséquence
d’évolutions plus profondes, mêlant baisse
de la natalité, soubresauts du marché de
l’immobilier, du tourisme, de l’emploi… La
« fuite vers l’école privée », argument si souvent invoqué dans les débats sur l’école, n’est
statistiquement pas en cause – pas, en tout
cas, à ce premier niveau de la scolarité.
« Dans notre quartier, à partir de deux enfants, une famille ne peut plus raisonnablement se loger, fait observer Beatriz Vindret,
ancienne parente de l’école Brantôme (3e arrondissement). Les loyers sont chers et les espaces petits, et quand les appartements ne
sont pas investis par les célibataires, ils sont
bloqués sur Airbnb ! » Une analyse que confirme le maire d’arrondissement, Pierre
Aidenbaum, en soulignant la « place » prise
par les plates-formes touristiques conjuguée
à la « cherté » des loyers.
A l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR), on
hiérarchise les causes. Paris a un « fonctionnement structurel » de grande métropole, explique Emilie Moreau, responsable des études sociétales : elle attire des jeunes venus de
province ou d’ailleurs, qui y terminent leurs
études et y trouvent un premier emploi,
mais font un choix résidentiel différent
quand arrivent les enfants. Par ailleurs, la
structure du tissu urbain en son cœur, faite
de petits logements, correspond mieux aux
étudiants, aux petits ménages, aux personnes âgées. A ces caractéristiques partagées
par d’autres capitales s’adossent des « évolutions plus récentes » propres à Paris : une
baisse plus importante de la natalité depuis
2010, associée à une augmentation des logements inoccupés dans les arrondissements
centraux, que « l’on relie, explique Mme Moreau, à une augmentation des locations de
courte durée ».
95
Paris
90
1990
2
1995
2000
2005
Paris
2010 2013
Ile-de-France
France
31
40
Une ville qui repousse les familles vers la périphérie
Le nombre de familles a diminué depuis 2010 dans la quasi-totalité des arrondissements à l’exception de ceux de la couronne sud de Paris, où plusieurs projets
immobiliers ont vu le jour. Néanmoins, les arrondissements les plus familiaux continuent de se situer dans le Nord-Est parisien. Chaque année, des familles quittent
Paris en raison de l’augmentation des prix immobiliers. Les départs se sont longtemps faits au moment de l’arrivée du deuxième enfant (une famille sur deux est
composée d’un seul enfant à Paris), mais de plus en plus de couples quittent Paris avant d’avoir leur premier enfant.
ÉVOLUTION DU NOMBRE DE FAMILLES ENTRE 2010 ET 2015
plus de – 10 %
de – 10 % à – 6 %
de – 3 % à 0 %
de 0 % à 3 %
de – 6 % à – 3 %
Paris
– 2,6 %
Arrondissements où la part des familles est supérieure à la moyenne
de Paris en 2016 (23 % des ménages)
14 910
FAMILLES ONT QUITTÉ PARIS AU COURS DE L’ANNÉE 2013
7 400 familles
2 310 familles sont restées
en Ile-de -France, hors MGP
sont restées dans la Métropole
du Grand Paris (MGP)
5 200 familles sont
parties en province
458
1
PARIS
PRESSION FORTE AUTOUR DE LA CAPITALE
Evolution inexorable ? « Il peut y avoir un renouvellement de la population dans le parc
existant, tempère l’analyste, avec l’arrivée de
familles dans des logements précédemment
occupés par des personnes âgées. » Les projets immobiliers prévus (Morland, Caserne
des Minimes, Samaritaine) sont susceptibles
de créer cet « appel d’air ». Dans le 10e, « de
nouveaux arrivants – plutôt issus de la classe
moyenne – créent déjà un frémissement dans
certaines écoles », constate la maire (PS),
Alexandra Cordebard, qui fait aussi état d’enfants de migrants « systématiquement inscrits même s’ils ne restent pas longtemps ».
C’est surtout autour de la capitale – « dans
les villes de la première couronne », observet-on à l’APUR – que les familles s’installent,
dopant d’autant la démographie scolaire. A
Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), après
l’ouverture d’un groupe scolaire (une maternelle et une élémentaire) tous les ans depuis
cinq ans, aucune inauguration n’est prévue
en cette rentrée. Montreuil (Seine-Saint-Denis) attend, elle, la livraison de deux groupes
scolaires (soit quatre écoles) et d’un collège
(le dixième). La pression est forte, aussi, sur
le département des Hauts-de-Seine, à Boulogne-Billancourt, à Levallois-Perret ou à
Asnières-sur-Seine.
Cette mobilité des familles pose – ou repose – la question de la mixité sociale à Paris
et dans les académies voisines reconnues
comme les plus ségréguées – un chantier
sensible sur lequel l’institution avance à pas
comptés. Le projet de Grand Paris peut-il rebattre la carte scolaire et pousser à revoir les
bassins d’affectation ? « Il faut continuer à
travailler sur les zones de confins », répond-on, pour l’heure, au rectorat de Paris. p
mattea battaglia
PRIX MOYEN DES APPARTEMENTS ANCIENS,
au mètre carré, en euros,
en 2018
PRIX AU MÈTRE CARRÉ DES APPARTEMENTS ANCIENS, en euros
10 000
Paris
9 000
8 000
7 000
6 000
Petite Couronne
5 000
4 000
plus de 10 000
de 8 000 à 10 000
3 000
de 6 000 à 8 000
2 000
de 4 000 à 6 000
moins de 4 000
2008
2010
2012
2014
2016
2018
10 | france
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Le zigzag du gouvernement sur le budget
Alors que Matignon dit vouloir rassurer les entreprises, Bercy a annoncé des économies ciblant ces dernières
C
ela ressemble à de la
godille. Accusé durant
le week-end de privilégier les entreprises au
détriment des contribuables, le
gouvernement a semblé vouloir
redresser la barre, lundi 27 août.
La veille, le premier ministre,
Edouard Philippe, annonçait
dans Le Journal du dimanche que
les retraités et les familles seraient appelés à la rescousse
pour boucler le budget 2019.
Lundi, sur RTL, Bruno Le Maire, le
ministre de l’économie, a martelé que « tout le monde sera mis
à contribution pour rétablir les
équilibres des finances publiques,
les entreprises aussi ».
Du côté de Matignon, on l’assure : « Il n’y a pas de changement
de stratégie. En 2018, nous avions
demandé de la patience aux Français en étalant les baisses de cotisations sur les salaires en
deux fois [en janvier et en octobre]. Pour 2019, on demande la
même chose aux entreprises. »
Pourtant, alors que devait
s’ouvrir mardi l’université d’été
du Medef, à Jouy-en-Josas (Yvelines), Edourd Philippe, qui devait
y prononcer un discours, avait
paru caresser les patrons dans le
sens du poil. Dimanche 26 août,
il avait écarté « l’hypothèse d’une
mesure brutale de transfert vers
les entreprises » du financement
des arrêts-maladie de courte
durée. « Nous avons pris beaucoup de mesures pour stimuler
l’activité des entreprises et l’investissement ; on ne va pas envoyer
de contre-message », justifiait-il.
De quoi rassurer l’organisation
patronale, pour qui un tel dispositif était considéré comme un
« énorme chiffon rouge ».
Ambiance rafraîchie
Bruno Le Maire a donc rafraîchi
l’ambiance lundi en dévoilant
des mesures visant spécifiquement les entreprises. L’exécutif
compte ainsi décaler au 1er octobre 2019 l’entrée en vigueur de
l’allégement de cotisations patronales de quatre points pour
les salaires au niveau du smic.
Initialement prévue pour le
1er janvier, la mesure doit permet-
tre « d’économiser plus de 2 milliards d’euros », a précisé le ministre devant l’Association des
journalistes économiques et
financiers (AJEF).
Seconde annonce : la hausse
du taux du cinquième acompte
de l’impôt sur les sociétés (IS),
pour les entreprises réalisant plus
de 250 millions d’euros de chiffre
d’affaires. Cela devrait permettre de faire entrer 1,3 milliard
d’euros dans les caisses de l’Etat
en 2019. D’ici « quelques jours », le
ministre détaillera par ailleurs
comment il compte baisser d’un
milliard d’euros les aides aux
entreprises en 2019.
« Aucun signe de cafouillage »
Au cabinet de M. Le Maire, on
défend la logique de ces déclarations en deux temps : « Le premier ministre a fait les annonces
les plus importantes, le ministre
de l’économie celles concernant
les entreprises. »
Gilles Le Gendre, député La
République en marche de Paris,
n’y voit « aucun signe de cafouillage ». « Le juge de paix, rappelle-t-il, c’est le projet de loi de finances [présenté fin septembre]
qui, seul, donnera la vision complète. D’ici là, il y aura des annonces. Cela peut donner une impression brouillonne, mais il n’est pas
surprenant que tout ne soit pas
décidé au cordeau le 27 août. »
Certains y voient également la
volonté, une nouvelle fois, du
ministre de l’économie de se
mettre en avant. « C’est lui qui a
porté ces arbitrages, il voulait
sans doute être sûr de les annoncer lui-même dans les médias »,
confie une source à Bercy.
Au demeurant, en reportant
des baisses de cotisations patronales et en augmentant
l’acompte d’IS, l’exécutif recourt
à de vieilles recettes éprouvées
en matière de cuisine budgétaire. A rebours des déclarations
répétées du gouvernement sur la
« cohérence » de son action.
Mais, au sommet de l’Etat, on
n’a guère le choix. Alors que
Bercy avait légèrement amélioré
ses prévisions de déficit public
mi-juillet, Bruno Le Maire a re-
Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, et le premier ministre, Edouard Philippe, le 27 août à l’Elysée. PHILIPPE WOJAZER/AFP
connu lundi qu’« il n’y aura pas
2,3 % de déficit en 2018 ». Celui-ci
devrait être supérieur à 2,6 %
cette année et proche de 3 %
en 2019. En cause, le ralentissement de la croissance du PIB –
une hausse de 1,7 % cette année
« me semble raisonnable », a admis M. Le Maire.
Au Medef, si ces annonces sont
de nature à irriter le patronat, le
choix a été fait de rester mesuré.
« On ne peut que s’en désoler et regretter le signal négatif » envoyé,
a réagi lundi le nouveau président de l’organisation patronale,
Geoffroy Roux de Bézieux.
Ce dernier a estimé qu’il ne
s’agissait pas d’un « revirement »,
tout en mettant en garde le gouvernement. « S’il y a des mesures
« Il n’est pas
surprenant
que tout ne soit
pas décidé
au cordeau
le 27 août »
GILLES LE GENDRE
député LRM de Paris
qui sont contradictoires avec l’ensemble de la politique, cela peut
créer de l’incertitude, a-t-il déclaré. Il est vrai que les annonces
de Bruno Le Maire sont assez perturbantes par rapport à ce que
disait le premier ministre diman-
che. Il ne faudrait pas que l’on revienne à une époque pas si lointaine, sous le gouvernement Hollande, où l’on alternait le zig et le
zag, et du coup il n’y avait plus de
boussole. » Jacques Chanut, le
président de la Fédération du
bâtiment, déplore pour sa part
que « les contraintes budgétaires
et la pression de l’administration
de Bercy [soient] telles qu’elles
font hésiter le gouvernement sur
la politique retenue ».
Revendications du patronat
Reste que, depuis un an, la politique économique d’Emmanuel
Macron a répondu à nombre de
revendications historiques du
patronat : ordonnances réformant le code du travail, baisse
L’assurance-chômage et la santé au travail à l’agenda social
Les organisations syndicales et patronales doivent être reçues à Matignon à partir de mercredi
C’
est Philippe Martinez
qui ouvre la marche,
mercredi 29 août. Le
secrétaire général de la CGT est le
premier à être reçu à Matignon
par le premier ministre, Edouard
Philippe, accompagné pour l’occasion de la ministre du travail,
Muriel Pénicaud, et de sa collègue des solidarités et de la santé,
Agnès Buzyn. Suivront, jusqu’au
4 septembre, Philippe Louis
(CFTC), Pascal Pavageau (FO),
François Homméril (CFE-CGC),
Laurent Berger (CFDT), Eric Beynel (Solidaires), Geoffroy Roux
de Bézieux (Medef), François Asselin (CPME), Alain Griset (U2P)
et Christiane Lambert (FNSEA).
Ces entretiens s’inscrivent
dans la suite de la réunion qui
s’est tenue à l’Elysée le 17 juillet et
qui a rassemblé les principaux
leaders syndicaux et patronaux.
Une rencontre à la configuration
inédite depuis le début du
quinquennat qui signait un
changement de méthode pour le
président de la République, accusé jusqu’à présent de prendre
pour quantité négligeable les
corps intermédiaires.
Dans un courrier daté du
25 août, dévoilé par Le Journal du
dimanche et que Le Monde s’est
procuré, le premier ministre a
« Il n’y a rien
qui change :
ce n’est pas un
agenda social
à bâtir, mais des
injonctions du
premier ministre »
PASCAL PAVAGEAU
secrétaire général
de Force ouvrière
exposé les priorités qu’il souhaitait voir abordées. En premier
lieu, « la remise à plat » du régime
d’assurance-chômage.
Dans son discours devant le
congrès, début juillet, Emmanuel Macron avait surpris en
annonçant vouloir que les partenaires sociaux renégocient une
nouvelle convention Unédic.
L’idée est qu’après une « phase de
diagnostic partagé » le gouvernement adresse une lettre de cadrage aux organisations syndicales et patronales, qui auront
jusqu’à début 2019, février au
plus tard, pour tenter de se
mettre d’accord.
La question du bonus-malus
qui vise à pénaliser les entrepri-
ses qui abusent de contrats
courts sera discutée. Ce dispositif
déplaît au patronat, mais le
gouvernement a prévenu qu’il le
mettrait en œuvre si aucune
solution n’est trouvée.
Les partenaires sociaux devront aussi travailler sur les règles d’indemnisation des demandeurs d’emploi en activité
réduite, qui permettent de cumuler une allocation en complément d’un petit salaire, et sur
une nouvelle allocation pour les
chômeurs de longue durée. La
dégressivité des allocations-chômage des cadres proposée par le
député (LRM) Aurélien Taché
sera aussi au programme. « Nous
n’aurons ni tabous ni présupposés », a assuré le premier ministre
au JDD, dimanche 26 août.
M. Philippe souhaite « un système financièrement équilibré,
qui garantisse la justice sociale et
favorise le retour à l’emploi ».
« Empilement de sujets »
Autre thématique que le chef du
gouvernement entend voir traiter : celle de la santé au travail,
qui pourrait faire l’objet d’une
négociation
interprofessionnelle, après la remise d’un rapport parlementaire sur le sujet,
mardi 28 août. Egalement au
menu, l’organisation du système
d’indemnisation d’arrêt-maladie, jugé « coûteux, inéquitable et
déresponsabilisant » par Edouard
Philippe.
Si ce dernier a annoncé écarter
« l’hypothèse d’une mesure brutale de transfert vers les entreprises » du financement des arrêts
de courte durée comme envisagé
cet été, il entend que cette problématique soit réglée. « En trois
ans, le nombre de journées indemnisées est passé de 11 à 12 par
an et par salarié du privé, a-t-il déclaré. C’est comme si notre pays
avait instauré un jour de congé
supplémentaire ! »
Mais, après les annonces budgétaires dévoilées dimanche, il
est peu probable que les partenaires sociaux se limitent à cet
ordre du jour. Le choix de ne revaloriser que très faiblement les
pensions de retraite, allocations
familiales et APL en a hérissé
plus d’un. A la CFDT, on indique
aller à ce rendez-vous « en revendiquant une politique sociale
claire faite de choix de solidarité
et pas d’un empilement de sujets
ayant une logique budgétaire » :
« Il faut que ce gouvernement dise
clairement quelle est sa vision du
modèle social et de la société qu’il
entend construire. »
Sur Twitter, dimanche, Pascal
Pavageau, le secrétaire général de
Force ouvrière, n’a pas mâché ses
mots. « Après une année dédiée
aux cadeaux pour les “premiers
de cordée”, sous prétexte du
budget 2019, le gouvernement
poursuit sans états d’âme la
destruction de notre modèle
social et s’attaque maintenant
frontalement à la capacité de survie des “derniers de corvée”. Honteux… », a-t-il réagi.
L’état d’esprit de la CGT n’est
guère plus positif. « Quand on lit
la lettre d’Edouard Philippe, on
voit bien qu’il n’y a rien qui
change : ce n’est pas un agenda
social à bâtir, mais des injonctions et des directives du premier
ministre », déplore Fabrice Angei,
de la direction confédérale.
Quant à François Homméril, le
président de la CFE-CGC, il se dit
« en colère » à la suite du choix de
mettre en débat la dégressivité
des allocations chômage des cadres – son cœur de cible. Du côté
patronal, le nouveau président
du Medef, Geoffroy Roux de
Bézieux, a précisé lundi se rendre
à cette rencontre avec un « esprit
assez ouvert », mais avec une « ligne rouge » : « Le coût du travail
ne doit pas augmenter. » p
r. b. d.
progressive de l’impôt sur les
sociétés, suppression de l’ISF,
transformation du CICE en
baisse pérenne de cotisations
sociales à partir de janvier 2019,
projet de loi Pacte… Dans ce
contexte, l’exécutif a cru bon de
rappeler qu’il attend aussi des
gestes de la part des entreprises.
« Nous souhaitons que la transformation du CICE en allégement
de charges [au 1er janvier 2019]
soit employée en priorité à l’investissement et au désendettement
plutôt qu’au versement de dividendes », a souligné M. Le Maire.
Manière d’alterner, une fois de
plus, le bâton et la carotte. p
raphaëlle besse desmoulières,
benoît floc'h
et audrey tonnelier
J UST I C E
Le parquet requiert la
mise en examen du
chanteur Saad Lamjarred
Le chanteur marocain Saad
Lamjarred, 33 ans, devait
être présenté, mardi 28 août
devant un juge « en vue de sa
mise en examen pour viol » requise par le parquet lundi soir,
a indiqué à l’AFP Pierre Arpaia,
procureur de la République
par intérim de Draguignan
(Var). La vedette a été interpellée, dimanche, à la suite de la
plainte d’une jeune femme, et
placée en garde à vue pour
des « faits caractérisés de viol »
qui se seraient déroulés dans
un établissement de SaintTropez dans la nuit. Saad
Lamjarred a déjà été incarcéré
et écroué à Paris, en 2016, pour
des faits similaires.
Prostituée trans tuée
au bois de Boulogne :
cinq personnes écrouées
Cinq personnes ont été mises en examen et placées en
détention provisoire, lundi
27 août, après le meurtre
d’une prostituée trans dans
le bois de Boulogne. Vanesa
Campos a été tuée dans la
nuit du 16 au 17 août alors
qu’elle tentait d’empêcher
plusieurs hommes de dépouiller un client. Cinq des
huit individus arrêtés ont été
mis en cause pour « meurtre
commis en bande organisée » et « vols en réunion
avec dégradations ». – (AFP.)
planète | 11
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Les émissions de CO2 menacent l’alimentation
Un niveau élevé de dioxyde de carbone réduit la qualité nutritionnelle des cultures de base, pointe une étude
L
e CO2 ou la double peine.
On savait déjà que la
hausse de la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de
serre – et singulièrement en
dioxyde de carbone – menaçait la
sécurité alimentaire de la planète
en induisant des sécheresses plus
fréquentes, sévères et durables,
des précipitations torrentielles
plus intenses, une submersion des
zones littorales par des eaux salines, et une recrudescence des attaques de ravageurs et de pathogènes. Or, cette hausse risque aussi
de réduire la qualité nutritionnelle
de l’alimentation de millions de
personnes dans le monde.
C’est l’alerte que lance une étude
menée par deux chercheurs américains de l’université Harvard, publiée lundi 27 août dans la revue
Nature Climate Change. Ses
auteurs concluent que, dans les
prochaines décennies, l’augmentation de la concentration atmosphérique de CO2 pourrait entraîner l’appauvrissement d’un grand
nombre de cultures de base en
protéines, en fer et en zinc, avec
des effets délétères sur la santé.
« L’impact d’un niveau élevé de
CO2 atmosphérique sur la qualité
nutritionnelle des cultures a été mis
en évidence depuis plus de vingt
ans, d’abord dans le cadre de tests
en laboratoire ou sous serre, puis
par de très nombreux essais en
plein champ, indique Alain Gojon,
directeur du laboratoire de biochimie et physiologie moléculaire
des plantes (CNRS-INRA-SupAgrouniversité de Montpellier), qui n’a
pas contribué à cette étude. Il
existe aujourd’hui un très large
consensus scientifique, étayé par
des dizaines de publications et des
milliers de données, sur le fait que
cet impact est massif et global : il
touche la majorité des espèces végétales, partout dans le monde. »
Ces essais, consistant à injecter
du CO2 sur des plantations à l’air
libre pour les maintenir dans une
sorte de bulle enrichie en gaz carbonique, ont montré, précise le
chercheur, « une réduction de 10 %
à 20 % de la teneur en protéines,
une baisse de moindre importance
des taux de minéraux comme le
fer, le zinc, le magnésium ou le calcium, mais aussi, plus récemment,
une diminution de 20 % à 40 %
pour les vitamines ». Les auteurs
de la nouvelle publication ont pris
comme point de départ une concentration de CO2 de 550 parties
par million (ppm), unité de mesure indiquant le nombre de molécules de gaz carbonique pour un
million de molécules de l’atmosphère. Le chiffre n’a rien de virtuel. La concentration atmosphérique de CO2, qui a atteint en 2016
le niveau record de 405 ppm, devrait en effet grimper à 550 ppm
entre 2050 et 2100, en fonction
des scénarios d’émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Répartition inégale
Seule une baisse drastique des
émissions produites par l’homme
permettrait de rester sous ce seuil.
De précédents travaux ont montré
que, à ce niveau de concentration
de CO2, la quantité de protéines, de
fer et de zinc est globalement réduite de 3 % à 17 %, pour beaucoup
de végétaux. Les chercheurs ont
alors fait tourner un modèle pour
calculer, à partir des ressources alimentaires disponibles par habitant, ainsi que des projections de
croissance démographique (soit
une population mondiale de
9,7 milliards d’individus en 2050),
le nombre de personnes supplémentaires exposées, au milieu du
siècle, à un risque de carences en
nutriments. Cela, pour 151 pays et
225 espèces végétales, ce qui
donne à leur travail une portée
beaucoup plus vaste que celles des
études antérieures.
Il apparaît qu’aux quelque
660 millions de personnes qui
souffrent actuellement d’une insuffisance de protéines s’en ajouteraient 122 millions. Le 1,5 milliard d’individus déjà en manque
de zinc s’accroîtrait de 175 millions. Et pour le 1,4 milliard d’enfants de moins de 5 ans et de femmes en âge de procréer vivant
dans des régions où le taux d’anémie est déjà supérieur à 20 %, la
perte d’apport en fer serait de plus
de 4 %. Comme toujours, la peine
se répartira inégalement. Les pays
les plus affectés seraient ceux
d’Asie du Sud et du Sud-Est – à
commencer par l’Inde –, d’Afrique
et du Moyen-Orient. Rien d’étonnant à ce que les aires géographiques parmi les plus pauvres soient
également les plus vulnérables,
dans la mesure où l’essentiel de
leur apport en protéines est d’origine végétale. L’Amérique du Nord
Un sac de semences de riz tiré par deux cultivateurs, à Ahmedabad, en Inde, le 5 juillet 2017. AMIT DAVE/REUTERS
ou l’Europe, aux régimes plus carnés, se trouvent, de ce fait, moins
exposées. Le risque est à grande
échelle, puisqu’un très grand
nombre d’aliments auront une
moindre valeur nutritive, qu’il
s’agisse de céréales comme le riz –
base de l’alimentation de la moitié
de l’humanité –, le blé ou l’orge, ou
de légumineuses telles que lentilles, pois ou haricots. En revanche, d’autres plantes qui font appel
à un type de photosynthèse différent, dont le maïs, le millet et le
sorgho, ne réagissent pas, ou peu,
à l’accroissement de la concentration de CO2.
Les végétaux fournissant
aujourd’hui 63 % des protéines
consommées sur la planète, ainsi
que 81 % des rations de fer et 68 %
de celles de zinc, le danger est celui d’une extension de la malnutrition, entraînant troubles de la
croissance, du métabolisme, du
système immunitaire ou du déve-
loppement cognitif. Cela, alors
que plus de 2 milliards d’humains
présentent déjà une carence en
nutriments.
Modélisation
Sans doute ces résultats ne sont-ils
qu’une modélisation. Les auteurs
précisent qu’ils font l’hypothèse
de régimes alimentaires inchangés, sans prendre en compte les
mutations socio-économiques
qui se produiront dans les pays
concernés, ni les conséquences
plus globales du réchauffement
sur les ressources alimentaires.
Leur étude n’en appelle pas moins,
soulignent-ils, une « surveillance
active des besoins nutritionnels des
populations » dans les pays les plus
à risque. « Le grand intérêt de ce travail est d’alarmer sur un phénomène dont l’ampleur n’avait pas été
anticipée, juge Alain Gojon. Les
pays développés sont eux aussi
concernés. D’une part parce que la
Le riz, base
alimentaire
de la moitié
de l’humanité,
le blé, l’orge
et certaines
légumineuses
seraient
concernés
diminution de la teneur en protéines et minéraux des végétaux s’accompagne d’une augmentation de
leur teneur en sucres, ce qui peut
provoquer des déséquilibres alimentaires. D’autre part parce que
des régions déjà déficitaires en protéines végétales pour l’alimentation animale, comme l’Europe,
vont le devenir encore plus. » Reste
que les mécanismes par lesquels
un haut niveau de CO2 atmosphérique dégrade la qualité nutritive
des plantes demeurent mystérieux. « Il existe deux familles d’hypothèses, indique l’agronome
français. Soit le taux élevé de CO2 altère la physiologie générale des végétaux, qui sont moins aptes à prélever dans le sol l’azote nécessaire à
la fabrication des protéines et les
différents minéraux ; soit il réduit la
disponibilité de ces éléments dans
les sols, peut-être en raison d’une
compétition accrue entre les plantes et les micro-organismes. »
Le laboratoire qu’il dirige va lancer, cet automne, un programme
collaboratif de recherche, financé
par le projet Montpellier université d’excellence, pour tenter de
comprendre comment le CO2,
cause du dérèglement climatique,
peut aussi être fauteur de carences
alimentaires. p
pierre le hir
Près de cinquante cas de choléra confirmés en Algérie
Au service des maladies infectieuses de Boufarik, près de Blida, au sud de la capitale, plus de cent personnes sont toujours hospitalisées
alger - correspondance
U
ne petite camionnette se
gare. Deux femmes en
sortent. L’une d’elles se
tient le ventre, l’autre tend une
feuille blanche à un agent, qui la
fait entrer dans le pavillon des urgences des maladies infectieuses.
« Les patients n’entrent que s’ils
ont une lettre d’un médecin qui dit
suspecter un cas de choléra », témoigne l’un des agents, vêtu
d’une combinaison de protection
bleu foncé. Dimanche 26 août au
matin, plusieurs nouveaux patients se pressaient à l’hôpital de
Boufarik, à 35 kilomètres au sud
de la capitale algérienne, où
étaient déjà hospitalisées plusieurs dizaines de personnes.
« Nous avons ici 104 personnes
hospitalisées. Nous avons libéré
une aile de l’hôpital et déclenché
le plan Orsec, déclarait alors le
directeur de l’hôpital, Réda
Darbouche. De nombreux malades sont en réanimation après un
état de choc lié à la déshydratation. » Plusieurs dizaines de patients, rétablis, étaient sortis de
l’hôpital la veille, selon lui.
Dans la cour, les proches attendent des nouvelles : « Je n’ai pas le
droit d’entrer, affirme un homme
venu apporter de la nourriture à
son épouse hospitalisée. J’attends
qu’un médecin vienne pour savoir
comment elle va. » Les soignants
sortent, couverts de masques, tabliers verts et chaussons bleus :
« Ce sont des mesures exceptionnelles, lorsque le risque de contagion est important », relève une
hématologue.
Le ministère
a annoncé que
la propagation
de la bactérie
venait d’une
source d’eau
proche de Tipaza,
près d’Alger
Deux patients décédés
Les autorités algériennes ont
confirmé dans un premier temps
l’apparition d’une épidémie de
choléra, dans les régions de Blida
– là où se trouve l’hôpital de Boufarik –, Alger, Bouira et Tipaza, assurant que l’épidémie était limitée « à quelques familles » et que
la situation était « maîtrisée ». La
région de Médéa est désormais
touchée. Samedi, le ministère a
annoncé le décès de deux patients et expliqué avoir découvert l’origine de la propagation de
la bactérie : une source d’eau près
de Tipaza, région limitrophe de
l’ouest de la capitale. Dimanche,
le bilan officiel faisait état de
47 cas de choléra confirmés et
147 personnes hospitalisées.
Entre les pavillons de l’hôpital de
Boufarik, un employé court, un
carton rempli de tabliers de protection dans les bras. Le ministre
de la santé fait sa première apparition publique depuis l’annonce de
l’épidémie et entre dans l’enceinte
de l’hôpital, accompagné de la ministre de la solidarité nationale,
Ghania Eddalia, d’une foule de policiers, de gendarmes et de journalistes. Les deux ministres traversent le pavillon d’isolement, vêtus
de protections, avant de ressortir.
A quelques mètres de là, Dalila (le
prénom a été modifié) observe,
amère : « Les bâtiments datent de
l’époque coloniale, l’équipe paramédicale est en sous-effectif, les
normes d’hygiène ne sont pas respectées. Dans cet hôpital, on n’a pas
les moyens de travailler en temps
normal, alors imaginez une épidémie ! » Ses collègues employés
dans l’administration affirment
que personne ne leur a indiqué la
conduite à tenir face à l’épidémie,
« alors qu’on se déplace de service
en service pour des questions de
ressources humaines ».
Accusé de négligence
Les familles des patients ne comprennent toujours pas bien quelle
peut être l’origine de la contamination. Les autorités avaient
d’abord exclu une transmission
du choléra par l’eau, privilégiant
la piste de l’alimentation avant de
désigner la source de Tipaza. Les
responsables ont répété que l’eau
courante était potable, mais cela
ne suffit pas à rassurer les habitants. A quelques rues de l’hôpital, Tania est venue acheter plusieurs bouteilles d’eau de Javel.
« J’ai peur que ça vienne de l’eau du
robinet. Alors je désinfecte l’eau
pour la cuisine et le bain de mes enfants. Pour boire, j’ai fait un stock
d’eau minérale vendredi », détaille-t-elle.
Sur des images diffusées par la
chaîne de télévision privée, on
voit des habitants de Tipaza boire
l’eau de la source déclarée impropre à la consommation, jurant
qu’il n’y a aucun problème avec
cette eau-là. Le ministre de la
santé a déclaré avoir demandé
aux responsables locaux d’ordonner des prélèvements sur les produits agricoles irrigués aux alentours de 38 points d’eau considérés « suspects » dans les régions
touchées par l’épidémie. Accusé
de négligence, le ministre de la
santé a justifié son silence, lors
d’une conférence de presse, expliquant que le ministère était
« dans un cadre de suspicion »,
mais que « tout le monde était actif dès le début pour mettre en
place une stratégie, qui vaut
d’ailleurs plus qu’une visite ».
Malgré ces déclarations, la
presse s’indigne du délai pris par
les autorités pour annoncer l’épidémie. Selon Réda Darbouche,
l’hôpital de Boufarik a obtenu confirmation de la présence du choléra dans les analyses de patients
dès le 17 août. Il a fallu six jours
supplémentaires au ministère de
la santé pour annoncer l’épidémie
et encore trois jours au ministre
pour apparaître publiquement.
Mokhtar Hasbellaoui a lancé aux
journalistes, dimanche, que l’épidémie serait « éradiquée » « dans
les trois prochains jours » provoquant un nouveau cafouillage.
Lundi 27 août, le ministère a publié un communiqué pour démentir les propos de son ministre. Face aux journalistes, le professeur Abdelouahab Bengounia,
ancien chef du service épidémiologie du plus grand hôpital du
pays, a dénoncé une déclaration
« irresponsable ». De son côté, la
ministre de l’éducation, Nouria
Benghebrit, a demandé aux responsables locaux de veiller « au
respect des règles d’hygiène » et de
lancer « les opérations d’entretien
et d’assainissement des réservoirs,
des citernes et des sanitaires et
cantines » en prévision de la rentrée scolaire, le 5 septembre. p
zahra chenaoui
12 |
CULTURE
Trio brûlant dans une Corée de cendres
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
pvvv POURQUOI PAS
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
vvvv ON PEUT ÉVITER
Lee Chang-dong signe son film le plus abstrait, le plus beau, le plus surprenant, entre thriller et brûlot social
BURNING
pppv
nfin Burning ! Sixième
long-métrage du Coréen
Lee Chang-dong et Palme
d’or du dernier Festival
de Cannes. Du moins la palme
qu’un certain nombre de festivaliers avaient espérée intensément
et augurée en vain. A-t-elle moins
de valeur que la vraie (Une affaire
de famille, du Japonais Hirokazu
Kore-Eda) ? Rien n’est prouvé. Un
jury et un palmarès plus propices
à l’engagement social qu’à la sorcellerie esthétique auront simplement privilégié un certain type
d’œuvres contre d’autres.
L’ironie du sort veut que Lee
Chang-dong, grand nom du cinéma coréen, soit l’auteur d’une
œuvre qui n’a jamais reculé devant la critique politique et sociale. Il signe simplement avec
Burning son film le plus abstrait, le
plus étrange, le plus surprenant.
Le plus beau aussi. Pour autant, il
n’a rien lâché de cette acuité de regard qui fait de chacun de ses
films une protestation cruelle
contre les formes sourdes de barbarie qui caractérisent la société libérale avancée. Exaltation du narcissisme. Extension du domaine
de l’indifférence. Effondrement
des croyances et de la morale.
A bien y regarder, chaque film de
Lee Chang-dong produit un corps
qui se met en travers du système,
au risque de la mort. L’affaire se
joue ici sur les braises d’un triolisme désynchronisé, entre une
fille et deux garçons. La fille se
nomme Haemi. Déliée, maniérée,
fiévreuse. On la trouve au début
du film en pom-pom girl aguichant les passants à l’entrée d’une
galerie commerciale. C’est là
qu’elle rencontre Jongsu, aussi
jeune qu’elle, grand garçon de peu
de mots à l’air perdu, cachant sous
ses silences une sensibilité à fleur
de peau. C’est elle qui l’a reconnu.
Ils allaient à l’école ensemble et il
la trouvait « moche ».
Elle prend des cours de mime,
veut devenir actrice. Il est fils de
paysan, livreur, aspirant-écrivain.
Ils se revoient, se désirent, se possèdent. Leur étreinte est de courte
durée. Elle part pour plusieurs semaines en voyage en Afrique, lui
laisse les clés de son appartement
et le soin de nourrir un chat qui ne
se montrera jamais. Dans son attente, il dort dans ses draps – lesquels, comme dit la chanson, s’en
souviennent. A son retour, tandis
qu’il l’attend à l’aéroport, une
E
Au cours du film, Haemi (Jeon Jong-seo) ne se contente plus d’être un mystère, elle devient une absence. DIAPHANA DISTRIBUTION/PINEHOUSEFILM
nouvelle donne se profile. Accompagnée d’un beau jeune homme
désinvolte qu’elle vient de rencontrer dans l’avion, Haemi choisit de repartir avec ce dernier en
Porsche, plutôt que dans l’utilitaire délabré de Jongsu, qui ne
bronche pas.
Mélancolie stuporeuse
S’ouvre une période indécise, au
cours de laquelle les trois jeunes
gens se fréquentent, sans que
Jongsu, subissant avec stoïcisme
l’insupportable suffisance de Ben,
puisse déterminer avec certitude
les motivations de la jeune fille ni
son implication dans la relation
qu’elle mène avec ce dernier. A
l’étape suivante, Haemi ne se contente plus d’être un mystère, elle
devient une absence. Disparue,
corps et biens. Jongsu, plongé
dans une sorte de mélancolie stuporeuse coupée à la froide rage in-
térieure, se met à suivre Ben
comme son ombre pour tenter de
savoir où se trouve la jeune fille.
Arrêtons ici la description de ce
récit aussi envoûtant qu’il est déroutant. Tous ceux qui n’exigent
pas d’une œuvre d’art des réponses à tout prix devraient se laisser
séduire par son indécidabilité. Le
chat de Haemi existe-t-il ? Haemi
elle-même a-t-elle vraiment disparu ? Ben fait-il brûler des serres
par pur désœuvrement ou bluffet-il pour impressionner Jongsu et
le tourner en dérision ? Le désir de
meurtre qui monte en ce dernier
s’accomplit-il ou est-il la première pierre du roman qu’il se
promet d’écrire ?
Il est peut-être moins important
de trancher que de se laisser saisir
par l’atmosphère – climatique et
morale, c’est tout un – qui prévaut
dans le film. Un ton de fin du jour,
une exténuation des passions,
une lumière déclinante, un étouffement existentiel baignent Burning. Du tableau émanent d’inconcevables beautés, comme cette
scène dans le jardin de Jongsu, enveloppée par la plainte de Miles
Davis, où la jeune fille dénudée
danse pour les deux garçons silencieux, leurs silhouettes se découpant dans le crépuscule qui tombe
sur les contreforts séparant à l’horizon les deux Corées.
Ce déchirement de la beauté
tient ici au sentiment soudain de
la contiguïté entre ce qui unit et
sépare les êtres. Le même constat
nourrit, à bas bruit mais continûment, la colère contre l’iniquité
sociale, le règne des apparences,
la société du simulacre. La chirurgie esthétique de Haemi, chrysalide devenue papillon, sa passion
du mime et de l’illusion, son artificieuse évanescence, l’arrogance
et la désinvolture de classe de Ben,
Un ton de fin
du jour,
une exténuation
des passions,
un étouffement
existentiel baignent
« Burning »
la révolte et la violence du père de
Jongsu, jugé et condamné pour
avoir frappé un fonctionnaire.
Autant de motifs qui font aussi de
Burning un brûlot social.
Achevons le propos en établissant une courte cartographie esthétique qui renseignera le lecteur
sur les coordonnées du film. Deux
écrivains d’abord, Haruki Murakami pour l’ambiguïté du réel,
William Faulkner pour la rage
existentielle et sociale. Le film est
adapté d’une nouvelle de l’écrivain
japonais intitulée Les Granges brûlées (1983), elle-même inspirée de
Barn Burning (L’Incendiaire, 1939)
de son confrère américain. On y
ajoutera deux films. L’Avventura
(1960), de Michelangelo Antonioni, pour la brutale et mystérieuse disparition de la femme et
de l’amante non moins que pour
le vertige narratif et moral qui
s’ensuit. Ascenseur pour l’échafaud
(1958), de Louis Malle, pour le
thème musical de Miles Davis, et
pour l’errance crépusculaire qu’il
accompagne dans un thriller
tombé en panne. Nous voilà ainsi
à peu près parés pour le film le plus
inspirant de la rentrée. p
jacques mandelbaum
Film coréen de Lee Chang-dong.
Avec Yoo Ah-in, Steven Yeun,
Jeon Jong-seo (2 h 28).
« La partition de la Corée est tapie au fond de notre vie »
Le réalisateur sud-coréen Lee Chang-dong explique la genèse de « Burning » et son choix d’un lieu de tournage proche de la frontière
L
ENTRETIEN
ee Chang-dong, 64 ans, a
laissé passer huit années
entre Poetry, présenté à
Cannes en 2010, et Burning. Le réalisateur n’a jamais été prolifique :
Burning n’est que son sixième
long-métrage depuis Green Fish,
en 1997. Les cinq ans séparant
Oasis (2002) et Secret Sunshine
(2007) avaient en partie été occupés par deux ans comme ministre
de la culture de Corée du Sud.
Reste-t-on un cinéaste lors de
périodes où l’on s’arrête aussi
longtemps de faire des films ?
C’est comme les écrivains :
même quand ils ne font rien, ils
continuent d’écrire. J’ai passé
beaucoup de temps à penser au
film que je ferai, c’est comme ça
que c’est passé si vite.
Qu’est-ce qui fait
qu’un film existera ?
J’ai du mal à me convaincre moimême. C’est de l’ordre des sensations physiques, ce ne sont pas
des arguments.
Dans le cas de « Burning », quel
rôle la nouvelle de Murakami
dont est inspiré le scénario
a-t-elle joué dans le projet ?
La chaîne japonaise NHK m’a
contacté pour me demander si je
voulais adapter une nouvelle de
Murakami, n’importe laquelle.
J’ai refusé tout en trouvant que
c’était une bonne idée. J’ai recommandé un jeune réalisateur, et je
devais être producteur. Le projet
n’a pas abouti, mais un jour ma
scénariste, Oh Jung-mi, m’a parlé
de cette nouvelle, parce qu’elle rejoignait le thème de la colère du
monde contemporain autour duquel nous tournions.
On y voit aussi un tableau de la
Corée aujourd’hui. Etait-ce pour
vous le moment de mettre en
scène les changements intervenus depuis votre dernier film ?
J’ai voulu montrer ce qui a
changé pour les jeunes. En Corée
comme ailleurs, leur vie est de
plus en plus difficile. Il y a la question de la précarité, ils ont aussi
perdu de leur dynamisme par
rapport aux générations précédentes. Ils savent que quelque
chose ne va pas dans ce monde. Ils
ont perdu tout espoir sans savoir
d’où vient le problème : nous vivons dans un monde plus sûr,
plus propre, plus chic. Et notre vie
d’individu s’est appauvrie, nous
sommes plus faibles, plus misérables. On croit que le problème
vient de nous-mêmes.
Qu’est-ce qui vous a intéressé
dans ce décor proche de la frontière avec la Corée du Nord ?
Je voulais montrer que la partition entre les deux Corées fait
partie de notre quotidien, même
si on ne s’en rend pas compte. On
vit au jour le jour, mais c’est tapi
au fond de notre vie. La maison de
Jongsu se situe à Paju, à une heure
de Séoul. C’est typique de la campagne coréenne qui se désagrège.
Pour les jeunes, cette histoire de
Corée du Nord et du Sud est devenue un mystère impossible à résoudre.
tournées au crépuscule et à l’aube
et on a toujours eu la lumière désirée, voire mieux. Nous n’avions
pas prévu qu’il neigerait pendant
le tournage de la séquence finale.
Ce genre de chose peu fréquente
me fait dire qu’un film n’est pas
l’œuvre d’un être humain mais
celle d’une force extérieure.
Pour vous, quel pourcentage
de la fabrication d’un film
l’écriture représente-t-elle ?
Pendant le tournage, j’espère
trouver une inspiration créatrice,
qu’il surviendra quelque chose
qui n’existait pas dans le scénario.
Je n’aime pas l’idée que le scénario est la fin du film. Malheureusement, ça n’arrive pas souvent et
je me suis résigné à cette idée.
Reste que je répète souvent aux
acteurs et aux équipes qu’on n’obtient jamais ce qu’on avait imaginé, que le hasard joue un rôle
important. C’était le cas pour Burning. Beaucoup de scènes ont été
Comment avez-vous choisi
ces jeunes comédiens,
dont vous exigez tant ?
Je ne sais jamais en confiant un
rôle à un acteur s’il sera à la hauteur. Yoo Ah-in [qui tient le rôle de
Jongsu] avait toujours joué des
personnages très forts, très expressifs. Ici il est effacé, c’était un
défi à relever. Steven Yeun [Ben]
est américano-coréen, son coréen
n’est d’ailleurs pas tout à fait
fluide, je trouvais que ça ajoutait à
l’ambiguïté du personnage.
Quant à Jeon Jong-seo, qui joue
Haemi, elle n’avait jamais joué,
c’était comme une feuille vierge.
Le dire comme ça donne l’impression que tout a été simple, mais il
m’est arrivé d’être désespéré. Parfois, j’étais face à un mur, j’avais
l’impression qu’ils n’y arriveraient jamais, et ils sont parvenus
à déplacer ce mur.
Quand vous êtes arrivé sur
le plateau le premier jour,
quelle a été votre sensation
après une si longue absence ?
J’ai eu l’impression d’avoir
quitté le plateau la veille. Je
n’aime pas beaucoup le moment
du tournage. Beaucoup de réalisateurs sont tout excités à la veille
du premier jour, comme s’ils allaient pique-niquer. Quand je
commence un tournage, j’ai l’impression d’aller à l’abattoir. Je ne
sais pas si ce sont les huit ans d’absence, ou si c’est l’âge, mais la
gêne que je ressentais jusqu’ici
s’est amoindrie. p
propos recueillis par
thomas sotinel
culture | 13
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Les émois
de Léo, d’un
corps à l’autre
Le portrait d’un jeune prostitué
en quête de tendresse, interprété
avec intensité par Félix Maritaud
SAUVAGE
pppv
a scène d’ouverture de
Sauvage agit brutalement. Surprenante et
crue, dans son propos
comme dans la façon dont elle est
mise en scène, elle concentre en
quelques minutes ce que le film va
s’appliquer à prolonger en l’intensifiant, séquence après séquence.
A l’image des étapes par lesquelles
est passé le réalisateur, Camille Vidal-Naquet, durant le long travail
de terrain qu’il a effectué pour réaliser ce premier long-métrage,
descente vertigineuse dans le milieu de la prostitution masculine.
Un travail qui, une fois le contact
pris avec des garçons du bois de
Boulogne, près de Paris, par l’intermédiaire d’une association, allait l’accaparer durant trois ans, au
lieu des quelques nuits prévues.
Pas moyen de faire moins, de passer vite sur ces rencontres au gré
desquelles s’élaborait le scénario.
Sauvage témoigne de cette immersion, dans la restitution hyperréaliste des situations et des
faits, caméra à l’épaule, plans rapprochés sur les corps malades et
maltraités : des partis pris qui assurent la volonté du réalisateur de
transmettre, voire de partager, les
effets et les sentiments qui l’ont
lui-même agité.
Le passeur de l’histoire s’appelle
Léo, 22 ans, gueule de poulbot
buté, aux traits cabossés par une
vie de chien errant à ingérer du
L
crack et de l’alcool, à bouffer n’importe quoi, à dormir sur les trottoirs ou dans le bois périphérique
de la ville où, la journée, il enchaîne les passes. Les clients sont
plus ou moins réglos, plus ou
moins détraqués. Un homme en
fauteuil roulant qui ne parvient
plus à l’érection, un couple d’homos qui prennent leur pied à l’humilier, à le contraindre à des pratiques sordides, un « veuf » qui tente
de se consoler de la disparition de
sa femme dans les bras d’hommes
dont il espère de l’affection… se
succèdent dans le déroulé indéfini
des jours et des nuits de Léo. Lequel encaisse les coups et les violences sans rien laisser paraître de
l’impact qu’ils ont sur lui.
Le vide d’un manque d’amour
En cela il est « sauvage » – ce caractère qui donne son titre au film –,
garçon non « élevé », grandi on ne
sait où, pas de passé, pas de projet,
confronté à la survie par le corps,
sans engagement de la pensée et
des sentiments. Du moins en apparence. C’est là que Léo trouve sa
nuance, décroche notre empathie. Dans cette part inconnue qui
laisse paraître, en creux, le vide
d’un manque d’amour dont la
manifestation surgit par élans à
des moments inattendus et rares.
Lors d’une visite médicale par
exemple, où il pose sa tête sur
l’épaule d’une doctoresse. Lors
d’une passe où il offre autant au
client qu’à lui-même un instant
de tendresse.
Félix Maritaud interprète Léo. PYRAMIDE DISTRIBUTION
Dans cette quête, le jeune
homme aux allures de sale gosse
n’échappe pas à cet obscur objet
du désir amoureux que devient
pour lui un autre prostitué, Ahd
(Eric Bernard), que le tapin pousse
le plus clair de son temps dans le lit
des hommes mais que l’hétérosexualité fait préférer celui des
femmes. Et le conduit à se dérober
aux avances du jeune Léo. « Trouve-toi un vieux », lui conseille Ahd.
Le gosse s’en fout. Il continue
d’aimer sans retour et de se vendre
jusqu’à ce que le corps parvienne
au bout de ce qu’il peut supporter.
Jusqu’à ce que cette détérioration
physique, à l’œuvre durant tout le
film, trouve son expression finale
dans un plan christique : Léo, en
Sébastien martyr, criblé de plaies
ensanglantées, soutenu par les
bras d’un homme. Un vieux qui
prendra soin de lui, lui ouvrira la
voie d’une réinsertion possible : la
belle énigme du film.
Présenté à Cannes (Semaine de
la critique), Sauvage avait dirigé
toute l’attention sur Félix Mari-
Le jeune
acteur apporte
à « Sauvage » une
incandescence
qui retient
le film au bord
de l’abîme,
sans l’y plonger
taud, interprète omnipotent du
personnage de Léo, à qui il prête
son intensité toute personnelle,
acquise au long d’une jeune existence qui en rassemble mille (errances, petits boulots, excès circonscrits et rencontres providentielles). Découvert dans 120 battements par minute, de Robin
Campillo, le jeune acteur apporte à
Sauvage une incandescence qui
met l’image à vif et retient le film
au bord de l’abîme, sans l’y plonger. A l’inverse de J’embrasse pas,
d’André Téchiné (1991), Sauvage ne
s’expose à aucune notion de fatalité. Le versant lumineux de Léo
– qui, lui, embrasse – servant de
bouclier à cet écueil.
Pendant le tournage, cette capacité à brûler – « Il est une
flamme au milieu des ruines », dit
de lui Camille Vidal-Naquet –,
cette aptitude au don de soi ont
mené Félix Maritaud vers « quelques sorties de rails » qui ont eu
pour effet de déstabiliser le réalisateur. « J’ai aimé ce quelque
chose que possède Félix et qui ne
s’apprivoise pas », confie cependant ce dernier, cette « mise en
danger », selon ses propres termes, à laquelle l’acteur l’a soumis. Autant que nous. p
véronique cauhapé
Film français de Camille VidalNaquet (1 h 39).
« SIDÉRANT ET SANS CESSE SURPRENANT » LIBÉRATION
« Le film est très atténué
par rapport à la réalité »
Le réalisateur Camille Vidal-Naquet a passé trois ans comme
bénévole dans l’association Aux captifs, la libération
uatre jours de vacances
depuis le Festival de Cannes. Le réalisateur de Sauvage, Camille Vidal-Naquet, 45 ans, enchaîne les projections depuis que son film a été
dévoilé à la Semaine de la critique
– Félix Maritaud, l’acteur principal, a obtenu le Prix Fondation
Louis-Roederer de la révélation.
Camille Vidal-Naquet raconte la
fabrication de son premier longmétrage, après trois années passées sur le terrain de la prostitution masculine.
son propre rôle dans mon courtmétrage Backstage (2001).
Ensuite, j’ai rencontré l’association Aux captifs, la libération, qui
accompagne des personnes vivant dans la rue – prostitués, migrants, etc. Et j’y suis resté pendant trois ans. J’étais bénévole, on
partait à trois le jeudi soir au bois
de Boulogne, à bord de notre camionnette où était affichée une
carte du monde. J’ai découvert
plein de choses, je me sentais tout
petit devant le courage de certains garçons. L’un d’eux avait fui
le Turkménistan, qui est une
sorte de dictature.
Comment avez-vous imaginé
le personnage de Léo,
le jeune prostitué incarné
par Félix Maritaud ?
Ce personnage était déjà là dans
mes précédents courts-métrages :
c’est un jeune homme qui est déconnecté de tout ce qui est matériel – il n’a ni appartement ni téléphone – et qui cherche l’amour absolu. Léo est prêt à mourir par
amour, c’est la ligne dramatique
du film. J’ai pensé à quelqu’un qui
fait des rencontres et vit dans la
rue. De là est venue l’idée de la
prostitution masculine. Je me suis
documenté en lisant des thèses,
j’ai eu de longues discussions avec
un acteur de films X, Aiden Shaw,
qui a grandi à Londres, où il s’est
prostitué très jeune. Il avait joué
Qu’avez-vous appris sur
la prostitution masculine ?
J’ai surtout appris des choses sur
mon pays. Comment fait-on
l’amour quand on a plus de
70 ans ? Ou lorsqu’on est handicapé ? Les jeunes prostitués peuvent répondre à ces questions, cela
fait partie de leur métier. Certains
dorment dans la rue et se retrouvent une heure après dans le palais d’un émir, où ils vont passer la
nuit. Ces récits et cette expérience
étaient très forts sur le plan humain. J’ai essayé de garder cette atmosphère pendant le tournage.
Pour certaines scènes, je faisais vider le plateau pour ne rester
qu’avec les comédiens. On prenait
deux ou trois minutes pour se
concentrer, et je leur disais à cha-
Q
ENTRETIEN
que fois : n’oubliez pas la chance
que l’on a de faire de l’art à partir
de cette réalité. Quand vous jouez,
pensez à ces jeunes garçons dont
c’est le métier.
Comment êtes-vous passé de la
réalité du terrain à la fiction ?
J’ai fait ma propre réinterprétation. Le film est franc, cru et direct,
mais il est romancé. Sauvage est
très atténué par rapport à la réalité. Pour le casting, je voulais des
professionnels pour certains rôles
très codifiés, comme Eric Bernard,
qui incarne Ahd. Mais on a aussi
choisi des jeunes gens qui vivent
dans la rue. On a rencontré Nicolas
Dibla – qui incarne Mihal, jeune
prostitué – en boîte de nuit. On l’a
trouvé super dès les premiers essais. Lui avait l’impression de ne
pas jouer et s’étonnait : « C’est ça,
être comédien ? »
Je ne voulais pas convaincre les
acteurs d’accepter ces rôles difficiles. Je souhaitais qu’ils viennent
par envie. C’est ce que j’ai senti
avec Félix Maritaud. Il a été
ébranlé en lisant le scénario. Mais
la seule chose qui l’inquiétait,
c’était l’intensité émotionnelle du
personnage. Je me suis dit : « Il a
tout compris. » Félix a cet instinct
de la vie. Il sait où il faut être dans
telle ou telle situation. Je pense
qu’il sait tout faire. p
propos recueillis par
clarisse fabre
RIEN N’EST PLUS ÉTRANGE QUE L’HUMAIN
UN IL DE
I OS I UROSA A
YA
TA
ATANA E A OTO NA A RA REN OS
T
A
A
TA AHASH YOSH ROSA A
YA
A
©2017“YOCHO”PROJECT PARTNERS
YA
ART
14 | culture
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Alex Lutz connaît
la chanson
L’humoriste revisite, dans un faux
documentaire, les années Top 50
Gautier est joué
par Tom Dingler,
fils de Cookie,
interprète de
« Femme libérée »,
numéro un des
ventes en 1984
GUY
ppvv
L
Piqûres, massages, pansements : le premier acte du film est tout entier consacré à l’apprentissage des gestes. LES FILMS DU LOSANGE
A l’école de la douleur
Nicolas Philibert a filmé pendant des mois la formation d’infirmiers
DE CHAQUE INSTANT
pppv
e chaque instant commence comme un rituel. Sous la direction
d’un homme, des jeunes filles apprennent à se laver les
mains selon une procédure très
précise, comme si ces ablutions
annonçaient une cérémonie. Le
noir se fait, un carton apparaît à
l’écran : « Que saisir sinon qui
s’échappe ? » Le vers du poète Yves
Bonnefoy renforce encore la sensation d’avancer dans la découverte d’une liturgie inconnue.
Pourtant, De chaque instant, onzième long-métrage de Nicolas
Philibert, ne se préoccupe pas de
l’au-delà. La veille permanente
qu’évoque le titre est celle que doivent apprendre les élèves infirmières et infirmiers dans le centre de formation de la Croix-SaintSimon, à Montreuil, où le cinéaste
a filmé pendant des mois. Il faut
voir dans la solennité qui empreint bien des séquences, dans la
division en trois temps du film
scandée par les vers de Bonnefoy
(« Que voir sinon qui s’obscurcit »
puis « Que désirer sinon qui
meurt ») comme une célébration
du métier qu’apprennent les jeunes gens que l’on voit à l’écran, un
D
appel à les prendre au sérieux, à
leur donner dans notre monde
l’importance qu’ils y méritent.
Ce titre peut aussi s’interpréter
comme un conseil – amical mais
ferme – au spectateur. Nicolas
Philibert a réalisé un film presque sans personnages : de séquence en séquence, on a parfois
le temps de deviner (ou plutôt
d’imaginer) une personnalité,
mais il ne s’agit pas de dessiner
des portraits, ni même de suivre
la trajectoire de telle ou tel de ces
élèves, simplement de mettre en
scène le processus collectif qui
fera de ces jeunes des infirmières,
des infirmiers.
Ascèse gestuelle
Il est donc divisé en trois actes. Le
premier est tout entier consacré à
l’apprentissage des gestes et des
règles. A ce moment de leurs études, au début de la première année, les élèves suivent des cours,
lors desquels on leur révèle les
outils, mécaniques, chimiques ou
éthiques, de leur métier. Ils s’exercent aussi, sur des volontaires en
parfaite santé, sur des mannequins, avec des prothèses, à assimiler puis à perfectionner les gestes qu’ils répéteront des milliers
de fois : piqûres, massages, pansements… Le contraste entre les en-
Les vers du poète
Yves Bonnefoy
renforcent
la sensation
d’avancer dans la
découverte d’une
liturgie inconnue
jeux essentiels de ces mouvements et les outils rudimentaires
qui servent à leur apprentissage
pourrait avoir quelque chose de
burlesque, le réalisateur en fait
une espèce d’ascèse gestuelle.
La partie centrale est occupée
par les premiers contacts entre les
élèves et les patients. C’est la plus
intense, mais aussi la plus brève
– elle dure moitié moins de
temps que les deux autres. C’est
peut-être là la seule faiblesse de ce
beau film : le déséquilibre entre la
réalité de l’hôpital et l’environnement préservé du centre de formation. On retient un moment
volé dans le jardin d’un établissement psychiatrique, le désarroi
masqué à grand-peine des élèves
face à la mort qui approche.
On en retrouvera certains dans
les bureaux des encadrants où ils
rendent compte de leur stage. Ce
dernier volet est moins gracieux
que le premier, moins intense que
le second. C’est lui qui donne tout
son sens à De chaque instant.
Qu’il s’agisse d’un élève de première année qui dit sa satisfaction d’avoir accompagné un malade en fin de vie ou d’une autre
en fin d’études qui explique comment son origine l’a conduite à assumer les tâches d’interprétariat,
en plus des soins, dans l’établissement où elle faisait son stage, ces
paroles font comme un pont entre les idéaux et les théories de
l’école et la réalité du milieu.
Après le musée de La Ville Louvre, l’école d’Etre et avoir, la ménagerie de Nénette ou La Maison de
la radio, le centre de formation de
la Croix-Saint-Simon prend sa
place dans l’atlas de Nicolas Philibert, qui recense ces lieux qui
sont à la fois des éléments essentiels de notre société et des refuges qui lui permettent (ou devraient lui permettre) de réfléchir
sur elle-même, de se donner les
règles et les structures qui l’empêcheraient de basculer tout à fait
dans la déraison. p
thomas sotinel
Documentaire français
de Nicolas Philibert (1 h 45).
ogiquement, la ligue des
acteurs
septuagénaires
devrait mettre un contrat
sur la tête d’Alex Lutz, 40 ans, qui
vient leur ôter le pain de la bouche
avec une impudente réussite.
D’autant qu’il est peu probable
que le réalisateur et coscénariste
de Guy ait procédé à des auditions
pour le rôle-titre de son premier
long-métrage, Guy Jamet, 74 ans,
chanteur de variétés. Il s’est
réservé la meilleure part du film.
On trouvera comme circonstance atténuante à ce formidable
égoïsme la cohérence d’un geste
unique, qui va de l’écriture au jeu
d’acteur, en passant par la mise en
scène. Il s’agit de restituer le portrait d’un baby-boomeur vu par
un enfant de la génération X, en
procédant par l’accumulation de
détails aussi insignifiants que justes, jusqu’à provoquer le vertige
qui vient à la contemplation de
certaines toiles hyperréalistes.
Stupéfiante précision musicale
Alex Lutz a choisi la voie du faux
documentaire. Il ne faut pour
autant pas s’attendre à une version Maritie et Gilbert Carpentier
du film This Is Spinal Tap, consacré
à un groupe de hard-rock imaginaire. Dès les premières séquences, le metteur en scène bouscule
les conventions du documentaire
parodique, le « mockumentary »,
en introduisant un élément de fiction. Gautier, le réalisateur de ce
portrait filmé d’une vieille idole
toujours en activité, explique en
voix off qu’il entreprend ce travail
pour rencontrer l’homme dont sa
mère lui a révélé, avant de mourir,
qu’il était son père. Et si l’on veut
avancer encore plus dans ce palais
des glaces, Gautier (qui n’apparaîtra que très tard à l’écran) est joué
par Tom Dingler, fils de Cookie, interprète de Femme libérée, numéro un des ventes en 1984.
Pour revenir à Guy Jamet, c’est
encore un bel homme, qui se flatte
de n’avoir pas perdu ses cheveux
mais dont l’élocution un peu
empâtée trahit un récent accident
vasculaire. Il vit dans un cabanon
de luxe en Provence avec sa
femme Sophie Ravel (Pascale
Arbillot), actrice de télévision
férue d’astrologie canine, et ses
chevaux (Guy Jamet est d’une
génération qui dit « ma femme et
mes chevaux »). Il vient de réenregistrer ses tubes sur des arrange-
ments vaguement country et
sillonne la France avec un orchestre de jeunes gens qui semblent
parfois s’ennuyer à jouer sa musique. Là encore, dans la reconstitution minutieuse des styles musicaux, Alex Lutz et ses collaborateurs, les auteurs-compositeurs
Vincent Blanchard et Romain
Greffe, font preuve d’une précision stupéfiante.
On ne sait ce qu’il faut le plus admirer : la justesse des pastiches, la
sobriété avec laquelle Lutz recourt
aux documents d’époque – scopitone, extraits d’émissions de variétés – ou, sur un registre plus ambitieux, sa tentative de saisir, avant
qu’elle ne disparaisse, une certaine
manière d’être un homme. Se
refusant presque trop systématiquement aux paroxysmes (la relation entre le fils caché et le père se
gonfle de non-dits jusqu’à la fin du
film), Alex Lutz procède par
expressions un peu désuètes, par
gestes d’un autre temps. Il peut
compter aussi sur un entourage
hors pair : Nicole Calfan est parfaite en ancienne combattante des
guerres du Top 50, attachée de
presse d’une fidélité indéfectible.
Elodie Bouchez et Dany se partagent le rôle d’Anne-Marie, reine
des nuits dans les années 1980
devenue entrepreneuse de fitness.
Il faut assortir ces louanges d’un
avertissement : le risque de l’hyperréalisme est d’être touché par
la contagion des maux dont souffre l’objet représenté. Et si l’on
s’est ennuyé d’innombrables
samedis soir devant les émissions
de variétés du service public, si
l’on redoute de voir la télévision
allumée le dimanche après-midi
lors d’une visite familiale (Michel
Drucker tient ici son propre rôle),
il faudra surmonter ces phobies
pour profiter de l’intelligence diabolique de Guy. p
t. s.
Film français de et avec Alex
Lutz, avec Tom Dingler, Pascale
Arbillot, Elodie Bouchez, Dany,
Nicole Calfan (1 h 41).
Le nazisme, comment en rire sans compromission, par Mel Brooks
Un demi-siècle après une sortie tumultueuse aux Etats-Unis, en mars 1968, « Les Producteurs » revient sur grand écran
REPRISE
I
l y a cinquante ans, Rudolf
Hess, homme politique du
IIIe Reich, était détenu à Spandau, à Berlin ; Josef Mengele, médecin tortionnaire nazi, était en
fuite. A New York, les survivants
de l’extermination des juifs d’Europe qui s’y étaient établis s’essayaient à vivre comme des Américains. Il y a cinquante ans, Mel
Brooks choisissait de faire ses débuts au cinéma en mettant en
scène deux producteurs juifs décidés à devenir riches en montant
une pièce écrite par un fugitif
nazi, intitulée Springtime for Hitler (« printemps pour Hitler »).
Un demi-siècle après une sortie
tumultueuse aux Etats-Unis (il
fallut attendre encore trois ans
pour voir le film dans une salle
parisienne), en mars 1968, Les
Producteurs reviennent sur grand
écran, auréolés d’une réputation
d’œuvre iconoclaste qui a crû à
travers les décennies, jusqu’à obscurcir celle de son auteur.
Il est vrai que – si l’on met à part
le juste mélange de pastiche et de
burlesque qu’est Frankenstein Junior – le cinéma de Mel Brooks n’a
jamais retrouvé la singularité qui
fait l’attrait des Producteurs, malgré les évidentes imperfections
du film. Elle tient d’abord à la débauche d’énergie qui inonde
l’écran. Celle des deux interprètes
principaux, Zero Mostel, vétéran
de Broadway, héritier du théâtre
yiddish, acteur inépuisable et parfois épuisant, et Gene Wilder, débutant, qui met au service de la comédie les leçons de l’Actors Studio. Elle tient aussi à l’invention
comique de Mel Brooks, gagman
de génie, parfois incapable de faire
plus qu’énoncer ses plaisanteries,
ses provocations, tout en les accu-
Les personnages
sont mus par un
mélange de libido
et d’aveuglement
qui les rend
dérisoires
et tolérables
mulant à un rythme tel qu’on croirait presque à la fluidité du film.
Brooks, né Melvin Kaminsky à
Brooklyn en 1926, était largement
l’aîné de son concitoyen et collègue Woody Allen, qui venait de
faire ses débuts au cinéma dans
What’s New Pussycat. Lorsqu’il
passe à la réalisation, il est déjà,
comme Allen, une figure majeure
de la comédie américaine à la télévision. Le cinéma lui permet de
s’affranchir des contraintes qui
enserraient ses créations les plus
populaires, les personnages des
émissions de Sid Caesar, le 2000
Year Old Man qu’il a inventé avec
Carl Reiner ou la série Max la Menace. Son expérience du théâtre
lui donne l’idée du personnage de
Max Bialystock (Zero Mostel),
producteur qui vivote en montant des spectacles bon marché
dont il a extorqué le financement
à de vieilles dames qu’il lutine sur
le canapé de son bureau minable.
La pire pièce possible
Lorsque Leo Bloom (Brooks a lu
Ulysse, de Joyce), comptable souffrant d’hyper-anxiété (Gene Wilder), fait remarquer au producteur
qu’il serait plus lucratif de détourner les investissements d’un spectacle promis à l’échec, les deux
hommes s’associent et se mettent
en quête de la pire pièce possible
et de son auteur. Ils le trouvent sur
le toit d’un immeuble. Franz Liebkind (Kenneth Mars) a écrit une
comédie musicale à la gloire du
Führer pour montrer au monde
« le Hitler avec une chanson dans le
cœur ». Pour mettre en scène
Springtime for Hitler, Bialystock et
Bloom embauchent un couple homosexuel (Christopher Hewett et
Andreas Voutsinas) ; et pour interpréter le dictateur, un hippie
vieillissant, Lorenzo Saint DuBois
(Dick Shawn).
Lors de son audition pour le rôle
d’Hitler, « LSD » (c’est comme ça
qu’on l’appelle) interprète une
impeccable parodie de chanson
psychédélique intitulée Love
Power. L’aveuglement du nazi Liebkind à l’endroit de l’appartenance des producteurs, de l’orientation sexuelle des metteurs en
scène est l’un des ressorts comiques les plus efficaces du film.
Chaque personnage est mû par
un mélange de libido et d’aveuglement qui le rend à la fois dérisoire
et tolérable. Vétéran de la campagne d’Allemagne, Mel Brooks avait
une idée précise des crimes nazis.
Plutôt que de prendre l’histoire à
bras-le-corps, il préfère ici tourner
en ridicule la fascination esthétique de l’époque pour le IIIe Reich.
Plus que d’histoire, Les Producteurs parle de ceux qui fabriquent
le spectacle, de la soif inextinguible de reconnaissance et d’argent
qui les habite, de la contagion irrésistible de ces désirs. Bialystock
pervertit Bloom, mais – comme
l’explique Gene Wilder dans une
jolie tirade finale – il l’initie aux
mystères de la représentation. p
t. s.
Film américain de Mel Brooks
(1968), avec Zero Mostel, Gene
Wilder, Kenneth Mars (1 h 26).
culture | 15
0123
Un visage sombre de Baltimore
En suivant un homme sorti de prison, Matthew Porterfield explore
le quartier afro-américain d’une ville aux multiples plaies sociales
S E M A I N E
MERCREDI 29 AOÛT 2018
ppvv
première vue, tout
porte à croire que Sollers Point, quatrième
long-métrage de l’Américain Matthew Porterfield, né en
en 1977 et affilié à la scène indépendante, ne brillera pas par son
originalité. On se retrouve en effet
face à un énième « portrait à fleur
de peau », celui d’un jeune proscrit, aspirant à « un nouveau départ », mais vite « rattrapé par son
passé ». Un sillon inlassablement
tracé par le cinéma indépendant,
qui a souvent trouvé dans les personnages de marginaux et de déshérités autant de contre-modèles
prêts à l’emploi. Pourtant, le film
se révèle tout autre : Porterfield
parvient à transcender un sujet rebattu en l’ouvrant à une géographie complexe, à la fois urbaine et
affective, qui contourne les lieux
communs et les passages obligés.
Sollers Point est un quartier afroaméricain de Baltimore, qui fut
depuis le début du XXe siècle un
important foyer ouvrier de sidérurgie, avant que la désindustrialisation des années 1970-1980 ne
vienne ravager l’emploi et semer
l’éventail de plaies sociales qui
s’ensuivent. C’est là que vit Keith
(McCaul Lombardi), un peu plus
de 20 ans, dans la maison de son
père, Carol (Jim Belushi), l’un des
rares foyers blancs du voisinage.
Keith sort de prison et tourne en
rond, bracelet électronique autour
de la cheville, en attendant de pouvoir enfin mettre le nez dehors.
L A
SOLLERS POINT
Registre descriptif
Quand ce jour arrive, un gang de
blancs suprémacistes, auprès duquel il avait trouvé protection durant son incarcération, vient le
cueillir à sa porte. Keith les rejette
et fait la tournée de ses relations
d’antan : sa sœur, ses grands-parents, ses ex-petites amies, ses
voisins, un ami d’enfance devenu
rappeur à succès… Il enchaîne les
petits boulots, tente de suivre une
formation de technicien climatiseur, mais retrouve toujours le
gang sur sa route, prêt à en découdre. Peu à peu, il renoue avec certains de ses vieux démons : l’al-
L E S
A U T R E S
F I L M S
D E
A
Candace (Imani Hakim) et Keith (McCaul Lombardi). JHR FILMS
cool, les boîtes de strip-tease et
cette rage qu’on sent bouillir en
lui, rejaillissant parfois en bouffées autodestructrices.
A la pente tragique attendue, le
film privilégie une approche « horizontale » bien plus surprenante.
En effet, Porterfield vise moins à
retracer un processus social qu’à
révéler le paysage qui entoure son
protagoniste (tensions raciales,
chômage, ravages de la drogue,
jeunesse en déshérence…) et à parcourir ainsi le réseau des relations
qui le définissent ou l’emprisonnent. Le cinéaste adopte un registre essentiellement descriptif, laissant affleurer le passif de son personnage par bribes, par allusions,
par conversations, comme celles,
superbes, avec sa grand-mère
aimante ou un chef de gang halluciné. Si le film commence dans la
maison familiale, perçue comme
un univers clos et étroit, c’est pour
La géographie
urbaine s’inscrit
à l’écran comme
une singulière
« archéologie de
la violence »
s’élancer ensuite par cercles concentriques vers l’extérieur, dans
l’exploration d’un quartier dont
chaque strate contient une trace
de l’existence passée de Keith, retracée en pointillé.
Le véritable objet de la mise en
scène est donc la topographie de
ce quartier, et plus largement celle
de Baltimore, ville dont Matthew
Porterfield est originaire et sur laquelle il conclut ici une trilogie,
commencée avec Putty Hill (2010)
et I Used to Be Darker (2013). En
emboîtant les allées et venues de
son protagoniste, il dresse un inventaire poétique d’espaces, d’installations urbaines – avenues,
ponts, habitations, carrefours, arrêts de bus –, avec un travail du cadre d’inspiration photographique
(signé du chef opérateur Shabier
Kirchner). Le corps à la fois robuste
et dynamique de McCaul Lombardi, l’interprète de Keith – nouveau visage aperçu dans American
Honey (2016), d’Andrea Arnold –,
circule dans ces espaces qui semblent se refermer sur lui par le vide
et l’inertie. La géographie urbaine
s’inscrit alors à l’écran comme une
singulière « archéologie de la violence » qui contient aussi, à chaque coin de rue, autant d’échappatoires pour prendre la tangente. p
mathieu macheret
Film américain et français de
Matthew Porterfield (1 h 41).
K Retrouvez l’intégralité de la critique sur Lemonde.fr
ppvv À VOI R
Bonhomme
Film français de Marion Vernoux (1 h 43).
Piotr et Marylin, couple énergique et plein de charme, habitent
la banlieue lilloise. Ils s’aiment et travaillent chacun comme
vendeur dans des magasins d’usine en zone périurbaine. Tandis
qu’ils se rendent un soir à une fête, ils sont victimes d’un accident de voiture : Marylin en sort indemne, Piotr a subi un traumatisme crânien, qui va intellectuellement beaucoup le diminuer. Tant bien que mal, Marylin s’occupe de lui tout en tentant
de joindre les deux bouts. Si Bonhomme observe le quotidien
d’un jeune couple bouleversé par un drame qu’il doit surmonter, le film amorce insensiblement une série de virages qui emmènent le récit très loin de ce qu’on pouvait prévoir. A la grisaille de la peinture naturaliste, Marion Vernoux préfère un
incontrôlable emballement burlesque. La cinéaste a, semble-t-il,
voulu éliminer toute trace de pathos du logiciel de son film,
ainsi que toute fausse précaution par rapport à son sujet (le
handicap et sa gestion au quotidien). Deux partis pris qui font,
avec son duo d’acteurs, tout le charme de Bonhomme. p m. jo.
Il ou elle
Film américano-qatari d’Anahita Ghazvinizadeh (1 h 20).
Sur ce sujet à fort potentiel dramaturgique qu’est la transidentité, la réalisatrice iranienne Anahita Ghazvinizadeh a choisi la
voie périlleuse, et plutôt réussie, du non-récit. Son premier
long-métrage, Il ou elle, se situe le temps d’un week-end dans
une maison familiale en banlieue de Chicago. Il y a J., un adolescent né garçon qui se demande s’il veut devenir fille. Ses
parents s’absentent, et sa grande sœur Lauren (Nicole Coffineau) vient s’occuper de lui avec son compagnon Araz (Koohyar Hosseini), d’origine iranienne. Ils ne disent pas « he » ou
« she » (« il » ou « elle ») pour désigner J., mais « they », un neutre pluriel utilisé dans les pays anglo-saxons. Dans la vraie vie,
le jeune acteur qui joue J., Rhys Fehrenbacher, suit le chemin
inverse de son personnage : il est né fille et se projette comme
garçon. Il a accepté le rôle comme un défi. p cl. f.
pvvv POU R QU OI PAS
Reine d’un été
Film allemand de Joya Thome (1 h 07).
Dans un village allemand du Brandebourg, une petite fille s’ennuie l’été, jusqu’à ce qu’elle s’impose dans une bande de garçons. Ce premier long-métrage de la réalisatrice (fille du cinéaste
Rudolf Thome) s’adresse au public de la fiction enfantine (Lea
est une lointaine descendante d’Emile, celui d’Emile et les détectives) tout en ambitionnant de l’initier à un autre cinéma. D’où
le rythme contemplatif, le souci de saisir aussi bien les paysages
que les visages. Reine d’un été fait ainsi presque oublier la légèreté de son scénario, qui confine à l’inconsistance. p t. s.
Miracle à Santa Anna
Film américain de Spike Lee (2 h 36)
L’implication des troupes noires dans la libération de l’Europe
durant la seconde guerre mondiale est le sujet de Miracle à
Santa Anna. Réalisé en 2008, le film est resté inédit en salle en
raison de l’annulation de sa sortie par la filiale distribution de
TF1 et du procès qui s’ensuivit entre les parties. Cet ample récit
démarre de nos jours à New York avec l’assassinat inexpliqué
d’un client par un employé de poste détenteur de la prestigieuse
médaille militaire Purple Heart, se poursuit par un long retour
en arrière sur la campagne d’Italie, revient enfin aux Etats-Unis
pour à la fois élucider l’affaire criminelle et trouver une forme
de rédemption aux survivants du carnage. Une tendance à la
surenchère romanesque ne rend pas service au propos, soutenu
par une audacieuse allégorie christique entre un géant noir et
un orphelin blanc. p j. ma.
À L’AF F I C HE ÉGALEMEN T
Braqueurs d’élite
Film franco-allemand de Steven Quale (1 h 45).
Kin : le commencement
Film américain de Jonathan et Josh Baker (1 h 42).
Mark Wahlberg, agent secret à l’ère Trump
Le comédien interprète un tueur d’élite dans le film de Peter Berg au rythme frénétique
22 MILES
pvvv
L
es couples doivent faire des
efforts pour ne pas s’enfoncer dans la routine. Peter
Berg, réalisateur, et Mark Wahlberg, acteur, cherchent le dépaysement. En cinq ans de vie commune, ils sont allés en Afghanistan (Du sang et des larmes), dans le
golfe du Mexique (Deepwater), le
Massachusetts (Traque à Boston).
Le monde tel qu’il est ne suffisant
pas, les voici en Indocarr, contrée
qui se distingue d’ores et déjà
dans l’histoire du film d’espionnage – puisque c’est de cela qu’il
s’agit – comme la détentrice du toponyme le plus ridicule.
Il n’est pas besoin d’avoir vécu
très longtemps pour savoir qu’on
ne voyage jamais qu’avec ses problèmes. En Indocarr comme
ailleurs, Berg et Wahlberg trimballent leur goût pour la violence
et la destruction, pour les tôles
tordues et les chairs déchirées par
des projectiles à haute vélocité. De
ce point de vue, 22 Miles ne les
aidera pas à sortir de l’ornière.
Pourtant, ce film compact, frénétique, qui passe d’une séquence à
l’autre de la concision chirurgicale à l’incohérence, révèle une
texture intrigante, faite de reflets
fugaces du temps présent et des
signes visibles des circonstances
de sa production.
On rencontre James Silva (Wahlberg) dans le jardin d’une villa,
quelque part dans une banlieue
américaine. A l’intérieur, ses collègues procèdent à la neutralisation
d’un groupe russophone. Tous
sont téléguidés depuis un local
suréquipé par un coordinateur
machiavélique (John Malkovich,
coiffé d’une brosse rouquine). On
comprend que ces gens-là agissent pour le compte de la plus
grande démocratie du monde
(dont quelques plans empruntés
aux chaînes d’info en continu rappellent par qui elle est aujourd’hui
dirigée) : ils sont en mesure de pénétrer dans toutes les intimités,
électroniquement et physiquement, ils ont l’autorisation de
tuer, et en usent largement.
Après qu’un montage nous a
éclairés sur l’itinéraire de Silva,
gamin surdoué et hyperactif, repéré par le gouvernement qui,
plutôt que de lui prescrire de la Ritaline, en a fait un tueur d’élite, on
retrouve le groupe, qui compte
aussi dans ses rangs une mère
(Lauren Cohan) désespérée de devoir sacrifier l’anniversaire de sa
fille à une séance de torture dans
les locaux de l’ambassade des
Etats-Unis en Indocarr. L’Indocarr
est un pays fascinant. D’abord à
cause de son nom, qui lui a été
probablement donné à la demande des financiers chinois de
la production, soucieux de ne pas
s’aliéner un allié, en l’occurrence
l’Indonésie (on apprend que nous
sommes en Asie du Sud-Est). Ensuite, parce que sa capitale est
« interprétée » par Bogota, cité
latino-américaine.
Absurdité intermittente
L’Indocarr est dirigé par des gens
corrompus, que dénonce un
transfuge, Li Noor (Iwo Ukais,
star de la série des films d’action
The Raid). Poursuivi par les autorités de son pays, détenteur d’un
code qui permettra de retrouver
des matériaux fissiles en balade,
Li Noor doit être exfiltré par Silva
et son équipe jusqu’à une piste
d’atterrissage, distante de 22 miles de l’ambassade. Ce qui permet
de parcourir – et de ravager – différents voisinages de cette ville
hybride.
Pendant le trajet, les personnages ne parlent qu’en hurlant et en
s’insultant. Mark Wahlberg parvient très bien à faire croire à l’hyperactivité de son personnage (un
peu moins à son QI), Lauren Co-
han donne à tous les conjoints traversant une rupture difficile une
leçon en matière d’extériorisation
des émotions (bien sûr, elle a
l’avantage de disposer d’armes de
gros calibre) ; seul Iwo Ukais ne se
départ jamais d’un calme olympien. On ne voit d’ailleurs pas
pourquoi un garçon capable de
tuer deux hommes armés alors
qu’il est menotté à une table
d’opération s’énerverait.
On peut attribuer l’absurdité intermittente du scénario à la désinvolture des auteurs, qui semblent
espérer que, assourdi par le fracas
des armes et des véhicules qui se
carambolent, le spectateur passera sur des lacunes grosses
comme le Ritz. Reste que l’amertume de la conclusion de 22 Miles,
l’esthétique résolument sinistre
du film et la volonté délibérée –
par le biais d’images d’actualité,
d’expressions empruntées au langage contemporain de la politique (collusion, compromission…)
de l’inscrire dans le cours du
temps en font un spectacle épuisant et inquiétant. p
thomas sotinel
Film américain de Peter Berg.
Avec Mark Wahlberg, Lauren
Cohan, Iwo Ukais, John
Malkovich (1 h 34).
LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE
Nombre
de semaines
d’exploitation
Nombre
d’entrées (*)
Nombre
d’écrans
Evolution
par rapport
à la semaine
précédente
Total
depuis
la sortie
En eaux troubles
1
576 130
428
576 130
BlacKkKlansman
1
316 592
307
316 592
Les Vieux Fourneaux
1
258 569
457
258 569
Mission impossible...
4
238 045
1205
Hôtel Transylvanie 3
5
219 094
798
Equalizer 2
2
154 419
399
Les Indestructibles 2
8
146 291
656
Neuilly sa mère, sa mère !
3
124 837
565
Darkest Minds : Rébellion
3
97 763
352
Destination Pékin !
2
79 104
443
AP : Avant-première
Source : « Ecran total »
↓
↑
↓
↓
↓
↓
↓
– 29 %
2 544 768
+ 4%
2 419 640
– 48 %
514 099
– 2%
5 235 327
– 32 %
890 863
– 28 %
583 769
– 13 %
202 142
* Estimation
Période du 22 au 26 août inclus
A la fin d’un été calamiteux pour l’exploitation cinématographique,
on dirait que les spectateurs délaissent un peu le chemin des plages
pour celui des salles : malgré les critiques qui ont eu la témérité de s’en
prendre au requin géant de la Warner, En eaux troubles a déplacé
les foules, au point de rassembler jusqu’à 1 346 spectateurs par écran.
C’est, pour l’industrie cinématographique, un résultat porteur d’avenir,
puisqu’on se doute qu’une fois avertis les spectateurs d’En eaux
troubles ne retourneront pas se baigner de sitôt. En deuxième position,
BlacKkKlansman dépasse lui aussi les 1 000 entrées en moyenne
par écran, pendant que les films d’animation, qui ont fait office
de garderie pendant toutes les vacances, jettent leurs derniers feux.
On remarquera, au moment où le film arrive en fin de carrière, le beau
succès d’Une pluie sans fin. Le film noir chinois, sorti depuis
cinq semaines, totalise 108 500 entrées, à la 29e place de ce classement.
16 | télévision
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Amour et mort sur la Côte est américaine
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
La quatrième saison de « The Affair » retrouve le ton élégiaque et poétique de ses débuts
CANAL+ SÉRIES
À LA DEMANDE
SÉRIE
S
i l’on pense, sans trop y
réfléchir, au souvenir que
nous ont laissé les quatre
premières saisons de The
Affair, la série créée par Hagai
Levi et Sarah Treem, c’est l’idée de
la mort qui revient nous hanter :
celle du jeune fils d’Alison et Cole
Lockhart (Ruth Wilson et Joshua
Jackson), du frère de ce dernier
(dont le destin fournira l’écheveau complexe d’une enquête
policière), puis celle, tragique,
d’un personnage essentiel à la fin
de la saison 4.
A quoi s’ajoute l’atmosphère
marine de Montauk (Etat de New
York), petite ville au bord de
l’océan Atlantique. Au début de la
première saison, lorsque la famille de Noah et Helen Solloway
(Dominic West et Maura Tierney)
débarque pour ses vacances estivales, cette station balnéaire huppée est envahie par les « Rich and
Famous » et les surfeurs.
En deuil d’un personnage
Mais, pour l’essentiel, The Affair
montre Montauk hors saison – du
moins hors circuit touristique – et
s’attache à la vie de ses résidents
permanents, aux haines et passions. Surtout, la série fait un personnage central de cette côte à la
Ruth Wilson (Alison) dans « The Affair ». CBS/PHIL CARUSO/SHOWTIME
beauté sauvage et vaguement inquiétante. Au fil des saisons de The
Affair – dont la diffusion française
de la quatrième vient de s’achever
sur Canal+ Séries –, il y a toujours
eu des décrochages géographiques : à New York (Brooklyn à vrai
dire), puis au bord de l’Hudson,
dans le nord de l’Etat de New York,
autre région magnifique.
En saison 3, Noah Solloway se
sera retrouvé, sorti de prison,
dans une université au campus
arboré et verdoyant. En dépit
d’une nouvelle intrigue criminelle haletante, de la présence de
la lumineuse actrice française
Irène Jacob et d’un nouveau décrochage géographique (qui
mène Noah à Paris), cette troisième saison restera comme la
moins bonne des quatre.
Mais, comme The Affair est presque systématiquement narrée
selon un double point de vue, sur
le modèle du film Rashomon
(1950), d’Akira Kurosawa, les côtes
sublimes et désolées de Montauk
reviennent au gré de la narration
des personnages qui y habitent
(Cole, qui y est resté, et Alison, qui
revient s’y installer).
Depuis le huitième épisode de
cette quatrième saison – qui sera
suivie d’une cinquième et dernière –, les aficionados se trouvent
donc en deuil d’un personnage
essentiel et attachant. Son départ,
dans le neuvième épisode, est présenté sous deux versions – l’une
heureuse, l’autre malheureuse.
Mais, en dépit de l’artifice du
double point de vue pratiqué par
The Affair depuis ses débuts, il n’y
a aucun doute quant à la manière
dont ledit personnage meurt (on
« divulgâchera » à moitié en disant que ce n’est pas celui que la
maladie menace). On finit
d’ailleurs par se demander si cette
contrainte narrative ne finit pas
par se révéler quelque peu factice.
The Affair aura, cette saison, retrouvé la poésie, le ton élégiaque
et dolent de ses débuts. On aura
aimé la quête du passé de son père
disparu à laquelle se livre Cole, en
crise existentielle et sentimentale, ainsi que la transplantation
d’une partie des personnages (Helen et Noah) sur la Côte ouest.
On aura été avant tout touché
par le tempo lent mais jamais ennuyeux du récit, sa poésie languide, et par les sublimes paysages marins plus que jamais hantés par la mort. p
renaud machart
« The Affair », saison 4,
série créée par Hagai Levi
et Sarah Treem.
Avec Dominic West, Ruth Wilson,
Maura Tierney, Joshua Jackson
(EU, 2018, 10 × 53-74 min).
« Retour à l’instinct primaire » montre la vie de deux personnes lâchées dans un environnement naturel hostile
D
iffusée depuis des années aux Etats-Unis sur
Discovery Channel, la série Naked and Afraid en est déjà à
sa neuvième saison. En adaptant
le concept de ce programme à son
marché, la France devient le premier pays dans le monde à proposer une nouvelle version. Intitulée
Retour à l’instinct primaire, la série
comporte douze épisodes qui seront diffusés sur RMC Découver-
tes chaque mercredi à partir du
29 août. Le concept ? Un gars et
une fille qui ne se connaissent pas
acceptent, après avoir passé examens médicaux et tests psychologiques, de vivre trois semaines
ensemble, sans eau potable ni
nourriture, dans un environnement naturel hostile : jungle,
plaine aride, forêt infestée de sales
bêtes, les (beaux) endroits sélectionnés par la production (Colombie, Afrique du Sud, Croatie notamment) ne manquent pas.
Sauront-ils survivre dans des
conditions extrêmes, sachant, dé-
tail intéressant, qu’ils vivront nus
tout au long de leur séjour en enfer ? Et que la petite équipe de
tournage qui les accompagne a
pour règle stricte de n’intervenir
qu’en cas d’extrême urgence ?
Araignées, pumas, serpents
Décence (ou pudibonderie) venue des Etats-Unis oblige, les fesses, seins et sexes des candidats
sont floutés par la caméra. Chaque candidat a le droit d’emporter
un seul accessoire de survie (machette pour l’un, gamelle ou
moustiquaire pour l’autre, etc.).
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 201
PAR PHILIPPE DUPUIS
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SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 200
HORIZONTALEMENT I. Ecorniflerie. II. Codée. Audits. III. Lue. Vareuses.
IV. Apurait. Ma. V. Bert. Reçue. VI. Oc. Ta. Ruerai. VII. UHT. OS. Ers.
VIII. Sororales. It. IX. Suint. Enouée. X. Exagérations.
VERTICALEMENT 1. Eclaboussé. 2. Coupe-choux. 3. Odeur. Tria. 4. Ré.
RTT. ONG. 5. Neva. Aorte. 6. Air. SA. 7. Farter. Léa. 8. Lue. Curent.
9. Eduqué. Soi. 10. Ris. Ere. Uo. 11. Item. Arien. 12. Essayistes.
12
I. Ce n’est pas souvent bon, mais cela
évite la perte de temps. II. Ouvre des
possibilités. Ouverture vers le large.
III. Entraîner vers les crétins. Bonne
pratique, en salle et en plein air.
IV. Belles jeunes filles, un peu froides.
L’œil de l’Amérique sur le monde. Piégé. V. Ouvre des possibilités. Amant
de Zerbinette chez Molière. VI. D’un
coup de chiffon, leurs traces s’effacent. Juge des enfers. VII. Interjection. Sans tache. VIII. Fumé pour devenir haddock. Apporta son soutien.
IX. Garnit la moufle. Aiguillai dans le
bon sens. X. Se lanceraient.
VERTICALEMENT
1. Cousin africain du sanglier.
2. Depuis Sully, ils préparent l’alimentation de la France. 3. Estuaire en Bretagne. Très fatigué. 4. A laissé une importante histoire de Rome.
5. Prophète biblique. Nous aide à
faire de grandes choses. 6. Libre en
principe. Fait pénétrer le précédent.
7. Note. Aux bouts du camion. Rapprocher solidement. 8. Se trouver sur
place. En réalité. 9. Toujours prêt à
sauter. Fut capitale pour les Arméniens. 10. Bon dans son domaine.
Justice naturelle. 11. Pour le repos des
aigles. Un cran dans la ceinture.
12. Remplierait à l’excès.
Ayant visionné le premier épisode, on oscille entre éclats de rire,
angoisse et sentiment de solidarité avec les candidats. Marie (téléopératrice à Vichy dans le civil et
sportive de haut niveau) et Olivier
(maçon belge au grand cœur et au
sens pratique développé) sont largués au cœur d’une jungle du
nord de la Colombie infestée de
dangereuses bestioles plus ou
moins grosses. Entre les caïmans,
les araignées, les pumas, les serpents, les fourmis rouges et autres
joyeusetés, il y a de quoi passer des
nuits et des journées éprouvantes.
TF1
21.00 Esprits criminels
Série. Avec Kirsten Vangsness,
Matthew Gray Gubler et Lou
Diamond Philips (EU, 2018,
S13, ép. 10/22 ; S11, ép. 6 et 4/22).
23.25 Flash
Série. Avec Grant Gustin, Danielle
Panabaker et Candice Patton
(EU, 2018, S4, ép. 20 à 23/23).
France 2
21.00 Alex Hugo
Série. Avec Samuel Le Bihan,
Lionnel Astier, Michaël Fitoussi
(Fr., 2017, 105 et 180 min).
France 3
21.00 Des racines et des ailes
Sur les chemins du Massif central
Magazine présenté par
Carole Gaessler (125 min).
23.40 Christian Dior, la France
Documentaire de Frédéric Mitterrand
(2/2, Fr., 2017, 95 min).
Canal+
21.00 Sales Gosses
Comédie de Frédéric Quiring. Avec
Thomas Solivérès, Issa Doumbia,
Jacques Boudet (Fr., 2017, 85 min).
22.25 Braquage à l’ancienne
Comédie de Zach Braff. Avec
Michael Caine, Morgan Freeman
et Alan Arkin (EU, 2017, 90 min).
France 5
20.50 Drôles de villes
pour une rencontre
Iakoutsk ; La Paz
Documentaires de Mikaël Lefrançois
et Christophe Castagne
(Fr., 2018, S1, ép. 1 et 2/2).
23.40 C dans l’air
Magazine animé par
Caroline Roux et Axel de Tarlé.
A deux, à poil et coupés du monde
RMC DÉCOUVERTE
MERCREDI 29 - 20 H 50
SÉRIE DOCUMENTAIRE
M E RCR E D I 29 AOÛT
Dévorés par les moustiques,
écorchés par la végétation sournoise, accablés de fatigue (on grelotte la nuit, on crève de chaud le
jour), Marie et Olivier en bavent.
Ils racontent en direct leurs aventures. Faim, soif, douleur, peur
sont au rendez-vous. On suggère
de regarder ce programme
confortablement installé en sirotant une piña colada… p
alain constant
Retour à l’instinct primaire,
série documentaire. Episode 1
(Fr., 2018, 52 min).
Arte
20.55 Les Nouveaux Sauvages
Thriller de Damian Szifron. Avec
Ricardo Darin et Leonardo Sbaraglia
(Arg., 2014, 115 min).
22.50 Le Sel de la Terre
Documentaire de Wim Wenders
et Juliano Ribeiro Salgado
(Fr./Br., 2014, 110 min).
M6
21.00 Zone interdite
Passion et bons plans
pour la maison
Magazine présenté par
Ophélie Meunier.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
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Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
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4 Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
1 6
7
seule fois par ligne,
par colonne et par
9 2
6 3
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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LE POUVOIR
DE LA
BIENVEILLANCE
EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
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Laurence Bonicalzi Bridier
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
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Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
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Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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MERCREDI 29 AOÛT 2018
Dans les
embouteillages,
grâce à ProPilot,
la voiture
s’immobilise
et repart,
tout en douceur.
NISSAN
AUTOMOBILE
D
éjà proposée chez
Tesla, Mercedes, Audi,
BMW, Volvo, Nissan ou
DS (liste non exhaustive), la conduite semi-autonome
est disponible à bord d’un nombre grandissant de modèles. Cette
fonctionnalité, qui laisse le véhicule assurer son maintien en ligne
et ajuster sa vitesse sans intervention humaine, s’impose comme
un nouvel argument de vente.
Pour en savoir plus sur les sensations de non-conduite que procure une telle voiture, nous avons
pris en main le nouveau Nissan
Qashqai Drive Edition sur plus de
500 km d’autoroutes et de quatrevoies, répartis en plusieurs trajets.
Un moyen de tester les rapports
de confiance que l’on peut nouer
avec un conducteur robotisé.
Equipé du système ProPilot que
Nissan a commercialisé à plus de
120 000 unités, surtout au Japon,
et déjà implanté sur la Leaf électrique, le Qashqai Drive Edition
reste assez cher (35 500 euros),
mais il dispose d’une série d’équipements sophistiqués dont le stationnement autonome et un dispositif anticollision arrière avec
détection des véhicules en mouvement.
En pratique, ProPilot fait fonctionner de concert le régulateur
de vitesse « intelligent » (grâce à
des capteurs, il adapte la vitesse à
celle du véhicule qui précède) et
un ensemble de caméras capables
de repérer le marquage au sol afin
de guider les mouvements de la
direction. Bref, la Nissan suit la
route, accélère et freine seule.
Pour activer le pilotage semiautonome, il faut simplement
presser successivement avec le
pouce droit deux boutons. Si l’on
agit sur la direction, accélère ou
freine, le système se déconnecte
immédiatement.
Rappel à l’ordre et signal sonore
A bord d’une automobile semiautonome, on lâche les pédales
mais pas le volant. La règle est
stricte, il faut conserver un contact direct avec ses mains. Y déroger vaudra, au bout de dix secondes, un rappel à l’ordre sur l’écran
de bord, rapidement suivi par un
les flous du volant
La conduite semi-autonome, disponible sur de plus en plus de modèles,
est un nouvel argument de vente des constructeurs. Mais quelles sont
les sensations quand on partage la maîtrise de son véhicule avec un
copilote presque automatique ? Carnet de route à bord d’un Qashqai
signal sonore puis par la déconnexion du système. Une fois lancée, la voiture se cale dans sa voie
et se maintient à la vitesse programmée. Les mains, posées sur
le volant, bougent imperceptiblement sous l’effet des micromouvements d’ajustement commandés par le système ProPilot. Un
système semi-autonome n’est
pas destiné à fonctionner sur des
routes à deux voies, ou en zone
urbaine. A l’approche d’un virage
ou d’une courbe un tant soit peu
prononcée, il déclare forfait et
une alerte sonore prévient le
conducteur qu’il est redevenu le
seul maître à bord.
Sur autoroute et quatre-voies,
en revanche, la conduite semiautonome « fait le job ». Le Qashqai suit sereinement son chemin,
ralentissant si le véhicule qui pré-
cède est moins rapide. Lorsque
l’on s’apprête à doubler, ProPilot
commence à légèrement accélérer avant même que l’on ait déboîté afin de réduire la durée du
dépassement. La conduite est
plus amortie, moins dynamique
que celle de la plupart des automobilistes, avec des montées en
régime plus progressives. Malgré
la relative indolence de sa transmission CVT (boîte automatique
à variation continue), le Qashqai
Drive Edition ne se traîne cependant pas. Les décélérations, en revanche, sont moins coulées car elles ont tendance à intervenir un
peu plus tardivement que si elles
étaient commandées au pied. On
remarque aussi un léger temps
de latence avant que le système
ne se remette en fonctionnement après un changement de
file, opération qui aura imposé au
conducteur de reprendre un
temps le contrôle du volant.
Dans les encombrements, le pilotage semi-autonome est une
bénédiction. La voiture s’immobilise et repart, tout en douceur et
de son propre chef si l’arrêt est inférieur à trois secondes. Sinon, il
suffira d’effleurer la pédale d’accélérateur. Pas de stress. Si la
chaussée rétrécit et impose la fusion du trafic sur une seule voie,
le système avoue sans tarder ses
limites. Il se met à biper avec insistance et prie le conducteur de gérer lui-même les règles de priorité
et de bienséance avec les autres
automobilistes.
Au fil des kilomètres, on s’accommode de son statut de copilote. Le compagnonnage est loin
d’être désagréable avec ce conduc-
À PEINE AVAIT-ON
(DISCRÈTEMENT) CONFIÉ
LE VOLANT À PROPILOT
QUE NOS PASSAGERS
SE CRISPAIENT SUR
LEUR SIÈGE À L’APPROCHE
D’UNE COURBE
teur invisible qui suit fort bien le
tracé routier. Il lui arrive certes de
louvoyer légèrement – sans quitter sa voie –, comme s’il cherchait
à vérifier ses repères, mais que celui qui n’a jamais dévié d’un poil
de sa trajectoire autoroutière jette
la première pierre. Pour autant, il
faut bien cerner les limites de ProPilot. Ce système se situe dans
la tranche haute des systèmes de
conduite semi-autonome que
nous avons pu tester mais,
comme d’autres, il hésite parfois
lorsque le marquage au sol s’est
dégradé. L’espace d’un instant, la
voiture semble quitter sa trajectoire. Instinctivement, on reprend alors les commandes, par
précaution, avant que le signal sonore priant le conducteur de reprendre le contrôle ne retentisse.
Rien que de très logique : ce système se présente comme une
« assistance à la conduite », pas un
pilote automatique.
Circuler au long cours à bord
d’une telle voiture permet aussi
de constater la difficulté d’adapter la conduite semi-autonome à
certains comportements humains. Le Qashqai ayant le malheur de respecter une distance
raisonnable (et ajustable) avec la
voiture qui précède, certains
automobilistes y voient une invitation à se rabattre brutalement
dans cet espace, provoquant un
début de freinage. Plus largement, les écarts de vitesse souvent importants entre les voitures circulant sur les autoroutes
françaises imposent des décélérations récurrentes que le pilote
semi-automatique assure de manière un peu brusque. Enfin, pendant ces heures passées tel un
conducteur de TGV, on aura été
surpris des réticences, pour ne
pas dire davantage, exprimées
par certains de nos passagers. A
peine avait-on (discrètement)
confié le volant à ProPilot qu’ils
s’alarmaient d’un « flou » dans la
tenue de cap et se crispaient sur
leur siège à l’approche d’une
courbe. Question : l’acceptabilité
sociale de la voiture semi-autonome serait-elle plus élevée
parmi les conducteurs que chez
ses passagers ? p
jean-michel normand
Husqvarna Svartpilen, au vrai chic scandinave
Cette moto de ville à la ligne épurée et à la position de conduite atypique est aussi agile en toutes circonstances
U
ne moto de ville, c’est
deux roues, un moteur,
un guidon et un discours
marketing bien rodé. Pour satisfaire aux attentes du motard moderne toujours à l’affût d’une machine un peu à part – portant de
préférence un blason européen
d’origine contrôlée susceptible de
l’affranchir de la pénible banalité
du mainstream –, les marques explorent des pistes toujours plus
diverses, désignant autant de tribus urbaines. L’un des derniers
avatars de cet univers en expansion continue est la Svartpilen
401 de Husqvarna.
Le vénérable spécialiste suédois
du tout-terrain, réputé pour ses
bécanes capables de grimper aux
arbres et ses victoires dans la gadoue des épreuves de moto-cross
ou d’enduro, a connu bien des
passages à vide et des changements de mains (MV Agusta puis
BMW). Désormais tombées dans
l’escarcelle du groupe autrichien
KTM, qui veut en faire une signature premium, les motos Husqvarna (rien à voir avec les tronçonneuses, propriété du groupe
Electrolux) se veulent les ambassadrices du vrai chic scandinave.
Un genre de Volvo sur deux
roues, ou presque.
Avec son patronyme qui claque,
la Svartpilen (« flèche noire » en
suédois) veut s’adresser à ceux
qui aiment piloter une moto en
ville et sont disposés à renoncer à
quelques considérations pratiques. Pas question, donc, d’envisager l’installation d’un vrai topcase, de transporter un passager
dans un minimum de confort ou
d’adopter une posture décontractée au guidon.
De discrètes peintures de guerre
Ces renoncements seront récompensés : dans la rue, on remarque la posture néorétro de la
Svartpilen, qui offre, selon ses
concepteurs, « une ligne épurée
et une allure agressive », expression d’une volonté d’un retour
aux sources.
La selle, aussi strictement horizontale que le réservoir, est suspendue bien au-dessus de la roue
arrière, à la manière des motos de
cross, alors que le guidon aplati et
rehaussé impose une position de
conduite atypique, les bras écartés et les pieds vers l’arrière à
cause de l’emplacement de la pédale de frein et du sélecteur de vitesse. Cette posture qui améliore
la répartition des masses et facilite les changements d’appui
peut devenir acrobatique à l’arrêt. Conçue, de toute évidence,
pour des motards d’Europe du
Nord, la « flèche noire » présente une hauteur de selle de
835 mm qui ne rend pas la vie facile aux gabarits moins élancés.
Condamnés à jouer les équilibristes, ils devront faire des pointes
au feu rouge pour maintenir la
moto à la verticale.
Fabriquée en Autriche, la Svartpilen est très proche d’une KTM.
Vif et souple, son monocylindre
de 375 cm³ – cylindrée souvent jugée un peu bâtarde mais tout à
fait adaptée à la conduite en
ville – « envoie » avec un certain
entrain et permet aussi de profiter d’une balade sur (petite)
route. Sa puissance contenue à
32 kW (presque 45 ch) la met à la
portée des titulaires du permis
A2, qui pourront apprendre à
jouer de son faible poids (150 kg)
et de sa compacité.
Agile en toutes circonstances,
cette machine métissée a aussi
hérité de sa maison mère d’un
freinage très efficace. Y compris
sur la roue arrière, ce qui rassure
La selle est
suspendue
au-dessus de
la roue arrière,
à la manière des
motos de cross.
HUSQVARNA
au guidon d’une machine dont le
centre de gravité à tendance à
basculer vers l’avant. On
trouve même les suspensions de
cette Husqvarna moins inconfortables que prévu.
La Svartpilen se distingue surtout par ses discrètes peintures
de guerre, ses entrailles exposées
en majesté avec des matériaux de
qualité et cette rigueur dans les lignes qui lui donne un aspect
faussement brut de décoffrage.
Dommage que l’instrumentation de bord, minuscule, impersonnelle et bien trop confuse,
n’ait pas fait sienne ces vertueux
principes de simplicité.
La Husqvarna Svartpilen
(6 490 euros) s’inscrit dans une
gamme qui comprend déjà la Vitpilen (« flèche blanche »), une variante « Café racer », et va rapidement s’élargir avec des modèles
de 125 et 700 cm³, conçus selon la
même équation. Celle de la moto
moderne envisagée comme un
hommage – symbolique, pour
l’essentiel – à la simplicité, voire à
l’ascétisme des origines. p
j.-m. n.
18 |
DÉBATS & ANALYSES
Des choix budgétaires courageux,
mais il faut maintenant réformer l’Etat
Pour Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut
Montaigne, les orientations exposées par le
premier ministre, dimanche 26 août, prouvent
que le président veut maintenir le cap fixé.
Reste à lancer une réelle transformation de l’Etat
Par LAURENT BIGORGNE
L
e projet de loi de finances 2019
concentre tous les regards politiques en cette fin d’été. Sur le
plan économique, il s’inscrit dans un
contexte domestique plus morose
que celui des 2,3 % de croissance de
l’année 2017, puisqu’elle devrait atteindre seulement 1,7 % en 2018 et
2019, un peu moins que les 2 % espérés. Notons néanmoins que c’est 60 %
de plus que le maigre point enregistré
lors de la dernière année du quinquennat Hollande… Sur le plan politique, si aucun projet de budget n’est facile à porter, celui-ci prend place dans
un contexte sensiblement plus difficile pour l’exécutif qu’en 2017. L’affaire
Benalla semble avoir laissé des traces
dans l’opinion et les oppositions
aimeraient exister avant le scrutin
européen du printemps prochain.
En réalité, ces difficultés sont assez
théoriques. En effet, on n’a pas découvert le ralentissement de la croissance à la fin de ce mois d’août. Il couvait depuis les chiffres médiocres du
premier trimestre et la montée des
difficultés sur la scène internationale.
L’exercice très centralisé du pouvoir
par le président de la République laissait craindre, même aux observateurs les moins avisés, une trop forte
exposition de sa personne et de sa démarche politique aux premières difficultés. Tout cela était connu.
Emmanuel Macron ne craint pas
l’adversité, il nous a montré qu’il est
crâne dans la difficulté et qu’il ne dévie pas de son chemin. Pour autant
qu’on puisse en saisir les premiers
contours, le projet de loi de finances
(PLF) répondra donc à la philosophie
qu’il a gravée au fronton de son quinquennat : « en même temps ». Un
budget du pouvoir d’achat – pour-
CE PROJET
DE BUDGET PREND
PLACE DANS
UN CONTEXTE
PLUS DIFFICILE
POUR L’EXÉCUTIF
QU’EN 2017
CARTE BLANCHE – CONC
suite de la baisse de la taxe d’habitation – et en même temps de la compétitivité – barémisation du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi
(CICE). Un budget en faveur de la « valeur travail » – suppression des cotisations salariales sur les heures supplémentaires – et en même temps de
l’accompagnement social – à travers
une augmentation ciblée de certaines
prestations sociales. Un budget en faveur de la production et de l’investissement privé – baisse de l’impôt sur
les sociétés – et en même temps de la
baisse modérée des moyens publics –
4 500 suppressions d’emplois publics
en 2019, même pas 10 % de l’objectif
affiché pour le quinquennat et rien
du côté des collectivités locales…
ABSENCE DE PROJET ALTERNATIF
Ce balancement n’empêchera pas les
déceptions – du côté des retraités
d’abord, face à la moindre indexation
de leur pension. Le gouvernement a
choisi d’assumer cette difficulté
après l’augmentation de la CSG du
1er janvier dernier. Les familles ensuite, si le projet de moindre indexation des prestations familiales va à
son terme, et les étudiants, si les APL
baissent. Les cadres enfin, si demain
le projet de dégressivité de l’assurance chômage va à son terme. Le
gouvernement n’a pas oublié que
gouverner justement c’est « faire des
choix ». C’est une attitude courageuse, particulièrement quand les
sondages d’opinion sont moins
bons. Quand les leaders politiques
des partis d’opposition choisissent le
renoncement en considérant que les
conceptions économiques des Républicains et de La France insoumise
peuvent se rejoindre… Quand ils décident que toute la littérature économique dont nous disposons sur les
effets néfastes de l’augmentation du
smic sur l’emploi peut faire l’objet
d’un nettoyage de printemps.
L’absence de projet budgétaire et
économique alternatif et crédible à
gauche comme à droite de la majorité gouvernementale n’absout
néanmoins pas cette dernière d’aller
au-delà du paysage que dessine l’actuel PLF. En effet, on comprend que le
premier ministre ne reconnaisse pas
utiliser le rabot budgétaire pour
s’adapter aux conditions nouvelles
de l’activité économique… mais la
sous-indexation des prestations so-
| Le célibat des prêtres
ciales, même différenciée, relève de
la mesure conjoncturelle et pas de la
transformation structurelle. Alors
même que Jean Pisani-Ferry avait relevé dans les colonnes du Monde fin
juin que « la stratégie de dépense palliative a atteint ses limites ». La diminution du nombre des emplois aidés,
dans un contexte où le gouvernement réforme l’apprentissage et la
formation professionnelle et où le
chômage diminue, ne doit pas interdire de s’interroger sur les effectifs
globaux des trois fonctions publiques. Tant que les dépenses publiques resteront peu ou prou à leur niveau actuel, soit 56,5 % du PIB de notre pays, elles ne permettront pas
d’envisager que diminuent ni la dette
publique ni les prélèvements obligatoires qui pèsent sur le pouvoir
d’achat des Français, sur l’entrepreneuriat, sur l’investissement et donc
in fine sur la création d’emplois.
Si le PLF 2019 épouse bien les contours du « macronisme » tel qu’il a
surgi depuis 2016, il ne constitue pas
pour l’instant une nouvelle étape. Le
président a tenu ses engagements de
campagne en réformant le marché
du travail, l’apprentissage et la formation professionnelle. L’entreprise
de transformation de l’Etat ellemême n’a pas vraiment commencé.
Çà et là, le travail a été initié ou a débuté – comme dans le champ de
l’éducation –, mais l’action n’est pas
systématique et ne semble pas portée autant qu’elle mériterait de l’être.
Un projet de budget à lui seul ne suffit bien sûr pas à mobiliser la fonction
publique pour enclencher sa propre
révolution. C’est notamment le travail de la nouvelle délégation interministérielle à la transformation publique. C’est la charge du gouvernement,
le rôle de chaque ministre. A cet égard,
la fatigue montrée avant l’été par les
ministres et leurs équipes comme
l’ambition parfois revue à la baisse
quant à la nomination à certains emplois publics constituent autant de signaux inquiétants et qui mettent en
cause même la possibilité d’une
transformation ample, profonde et
durable de l’action publique. Celle-ci
requiert des spécialistes des restructurations et du redéploiement, des cadres dirigeants rompus aux problématiques du passage à l’échelle et de
l’expérience utilisateur. Ceux-ci existent, mais le plus souvent hors du
champ public, et on ne les y attirera
pas si l’horizon est celui du freinage
de l’augmentation de la dépense ou
du rabot. Quoi qu’en pensent les uns
et les autres, il y a bien une vision
dans le PLF tel qu’il se présente et elle
est fidèle au programme du président. Il faut songer désormais à la
nourrir de principes pour l’action. p
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Le gouvernement
prend le risque
d’accroître les inégalités
Les mesures budgétaires annoncées devraient
limiter le caractère redistributif du système français
et pénaliser les personnes déjà touchées par
la précarité, estime l’économiste Mathieu Plane
Par MATHIEU PLANE
F
¶
Laurent
Bigorgne
est directeur
de l’Institut
Montaigne,
un think tank
libéral
ace au ralentissement de l’activité prévu cette année et
l’année prochaine, le gouvernement a revu sa copie budgétaire.
Car, moins de croissance, c’est
moins de revenus générés par les
entreprises, moins d’emplois créés
et de salaires distribués, et donc
moins de rentrées fiscales et sociales. La croissance vigoureuse, qui
était encore annoncée par le gouvernement en avril 2018 – 2 % pour
2018 et 1,9 % en 2019 –, permettait
de prendre des engagements forts
sur les baisses de fiscalité tout en
réduisant le déficit sans réaliser
d’efforts drastiques sur les dépenses publiques. Mais la donne a
changé et la croissance prévue par
le gouvernement pourrait tourner
autour de 1,7 % pour 2018 et 2019.
Cette moindre croissance conduirait à revoir à la hausse le déficit public de 0,3 point de PIB en 2019. Il
était initialement évalué à 2,4 % du
PIB cette année-là dans le cadre du
programme de stabilité. A cela
s’ajoute la reprise par l’Etat de la
dette de SNCF Réseau, qui représente 0,1 point de PIB. Ainsi, si rien
n’est fait et si des mauvaises nouvelles venaient encore à surgir, le déficit public se rapprocherait à nouveau des 3 % en 2019, avec le risque
pour la France de voir la Commission européenne réenclencher une
procédure pour déficit excessif à son
encontre – la sortie de cette situation avait été proposée par Bruxelles
en mai alors que la procédure durait
depuis 2009. Les annonces faites par
le premier ministre mais aussi par le
ministre des finances montrent
bien que le gouvernement veut éviter cette situation, acceptant potentiellement une légère dérive du déficit public par rapport à ce qui était
prévu en avril 2018 mais avec suffisamment de marges pour éviter le
franchissement du seuil des 3 %.
MESURES FISCALES COÛTEUSES
Or, le président Macron et son gouvernement se sont engagés sur de
nombreuses mesures fiscales dès le
début du quinquennat dont les
montants sont très élevés, et qui devraient notamment prendre effet
en 2019. Environ 5 milliards pour la
réforme de la fiscalité du capital
en 2019 (par rapport à 2017), avec, en
premier lieu, la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF)
transformé en impôt sur la fortune
immobilière (IFI) ; près de 5 milliards consacrés à la baisse de l’impôt sur les sociétés ; et les 6,5 milliards liés aux deux premières
tranches de suppression de la taxe
d’habitation. A cela s’ajoute la baisse
des cotisations sociales sur les heures supplémentaires, bien que son
coût devrait être limité en 2019
puisque la mesure sera seulement
mise en place en fin d’année.
Autre morceau de taille : l’allégement des cotisations sociales patronales dans le cadre de la transformation du crédit d’impôt pour la
compétitivité et l’emploi (CICE). Le
coût de cette mesure pour les finances publiques sera de 20 milliards
d’euros (0,9 point de PIB), concentré
sur 2019, ce qui réduit massivement
les marges de manœuvre du gouvernement. Un simple lissage sur le
quinquennat aurait évité tout risque de dérapage budgétaire en 2019.
Ainsi, le gouvernement a fait le
choix d’un nouveau tour de vis
budgétaire sur la dépense publique,
ciblant en priorité les emplois aidés
et certaines prestations sociales.
Les pensions de retraite, les prestations familiales et les aides personnalisées au logement (APL) ne se-
LE CHOIX A ÉTÉ
FAIT DE CIBLER
EN PRIORITÉ LES
EMPLOIS AIDÉS
ET CERTAINES
PRESTATIONS
SOCIALES
ront revalorisées que de 0,3 %, dans
un contexte de reprise de l’inflation. Cette désindexation devrait
permettre d’économiser 3 milliards
d’euros. Ainsi, après la hausse de la
CSG en 2018, les retraités supportent l’ajustement budgétaire.
Cette opération peut s’avérer risquée politiquement au moment où
va être lancé le chantier sur la réforme structurelle du système des
retraites. Quant aux APL, qui avaient
déjà baissé en 2018, elles profitent
principalement aux plus défavorisés
(85 % des APL sont reçues par les
20 % des ménages les moins aisés).
Et le cumul des prestations familiales et APL représentent plus de 40 %
des revenus des 10 % des plus pauvres. En désindexant ces prestations,
le gouvernement réduit le caractère
redistributif du système social.
Enfin, la réduction massive et rapide des emplois aidés en 2019 présente un risque. Dans un contexte
de ralentissement de la croissance,
le gouvernement pourrait ne pas
voir le chômage baisser si les créations d’emplois dans le secteur privé
ne sont pas suffisantes pour absorber la hausse de la population active
et la réduction importante des emplois non marchands. De plus, ces
emplois aidés profitent majoritairement à des personnes éloignées du
marché du travail, souvent dans des
situations précaires, dont la formation ne garantira pas un emploi. Car,
si le gouvernement a des objectifs
ambitieux en matière de formation
notamment pour les personnes les
plus éloignées du marché du travail,
il existe aussi des décalages de temporalités entre la suppression rapide des emplois aidés et la lente
montée en puissance des politiques
de formation. Les emplois aidés,
comme la formation, sont indispensables au bon fonctionnement du
marché du travail mais ne doivent
pas être mis en opposition.
En somme, les choix de début de
quinquennat sur la fiscalité du capital et des entreprises ont conduit,
dans un contexte de ralentissement
de l’activité, le gouvernement à faire
des choix budgétaires pour éviter un
dérapage des finances publiques
en 2019. Ces décisions engendrent
un déséquilibre entre les mesures de
soutien à l’offre, liées à la baisse de la
fiscalité des entreprises et du capital,
et celles liées à la demande, marquées par les économies sur les dépenses publiques. Or ce décalage risque de peser sur la croissance
compte tenu de ses effets négatifs
sur le revenu des ménages. Le pouvoir d’achat, touché en début de
quinquennat par la hausse de la CSG
et de la fiscalité indirecte (hydrocarbures, tabac), devrait encore faire débat en 2019, malgré la réforme de la
taxe d’habitation. Les mesures
comptables prises pour réaliser des
économies rapidement vont peser
sur le pouvoir d’achat des retraités et
réduire les transferts sociaux, au risque d’accroître les inégalités. p
¶
Mathieu Plane est économiste
à l’OFCE, centre de recherche
en économie de Sciences Po
débats & analyses | 19
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Les paradoxes du charbon
Analyse
nabil wakim
Service Economie
EN 1998,
LE CHARBON
REPRÉSENTAIT 38 %
DE LA PRODUCTION
D’ÉLECTRICITÉ
DANS LE MONDE,
CONTRE… 38 %
AUJOURD’HUI
I
l est souvent difficile de traduire avec
exactitude ce que veut dire Donald
Trump. Dans son discours de soutien à
l’industrie du charbon, mardi 21 août,
en Virginie-Occidentale, le président
américain a expliqué pourquoi cette
énergie fossile lui semblait essentielle pour
l’indépendance des Etats-Unis. « Nous aimons
le magnifique charbon. Vous savez, c’est un
truc indestructible. En temps de guerre, en
temps de conflit, on peut faire exploser des
éoliennes, elles tomberont rapidement. Vous
pouvez faire exploser des oléoducs. Vous pouvez faire beaucoup de choses à ces panneaux
solaires. Mais vous savez ce que vous ne pouvez
pas abîmer ? Le charbon. »
Cette défense inédite du « King Coal » a valu
bien des railleries au président américain. En
annonçant un improbable plan de relance du
charbon, le président Trump a une nouvelle
fois montré sa volonté de fouler aux pieds
l’accord de Paris sur le climat – avec le soutien
d’une grande partie des républicains, de plus
en plus climatosceptiques.
Ces annonces comportent une forte dimension politique : en se plaçant du côté des
mineurs et de la sauvegarde de leurs emplois,
Donald Trump a fait basculer une partie des
Etats charbonniers lors de l’élection présiden-
tielle de 2016. Le président américain espère
retrouver ce soutien, alors que les élections de
mi-mandat approchent, en novembre, et
qu’elles pourraient conduire les républicains
à perdre le contrôle de la Chambre des représentants.
La dimension économique de ce pari suscite, elle, plus de doutes. L’administration
Trump accuse les réglementations de l’ère
Obama d’avoir mis à genoux l’industrie charbonnière. Rien n’est plus faux : le Clean Power
Act a été bloqué dès 2015 par une procédure en
justice et n’a jamais été appliqué.
C’est plutôt la concurrence du gaz de schiste
qui a nui aux ambitions charbonnières américaines. En quelques années, les Etats-Unis
sont devenus le premier producteur mondial
de gaz et même, en 2018, exportateurs nets.
L’EUROPE N’A PAS DE LEÇONS À DONNER
Autrement dit : les Américains ont tellement
de gaz que ce dernier est devenu très rapidement la manière la moins chère de produire
de l’électricité dans de nombreux Etats. La
baisse spectaculaire du coût des énergies renouvelables concurrence de plus en plus sérieusement le charbon.
Malgré Trump, le charbon américain semble condamné à terme. Une bonne nouvelle
pour le climat, n’en déplaise au président
américain. Car le charbon est l’une des énergies les plus polluantes – devant le pétrole et le
gaz. Lors de la COP23 de Bonn, en novembre 2017, plus de 20 pays – dont la France – ont
pris l’engagement de bannir le charbon de
leur production d’électricité d’ici à 2030.
« Pour atteindre l’objectif de l’accord de Paris,
nous devons éliminer le charbon », a déclaré la
ministre de l’environnement du Canada.
Pourtant, le charbon reste l’énergie la plus
utilisée dans le monde pour produire de l’électricité – et sur le front charbonnier, les nouvelles sont catastrophiques pour le climat.
Alors que la consommation et la production
à partir de charbon avaient diminué de
manière continue depuis trois ans, elles sont
reparties à la hausse en 2017. Cette augmentation a fortement contribué à la hausse globale
des émissions de gaz à effet de serre.
Dans le rapport 2018 sur l’énergie du pétrolier BP, un graphique montrait que, malgré les
efforts fournis au niveau mondial pour lutter
contre le changement climatique, la part du
charbon dans la production d’électricité n’a
que peu évolué. En 1998, il représentait 38 %
de la production d’électricité dans le monde
contre… 38 % aujourd’hui. « C’est le chiffre le
plus frappant – et le plus inquiétant – de notre
rapport », reconnaissait Spencer Dale, l’économiste en chef de BP. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation de charbon pourrait connaître une croissance de 4 %.
Au cœur du sujet : la Chine et l’Inde, dont les
économies galopantes réclament toujours
plus de carburant. Le géant chinois continue
de construire des centrales à charbon à tour
de bras : le pays consomme à lui seul près de
50 % de la production mondiale, et cette
consommation est en croissance continue
depuis dix ans. Le pouvoir chinois s’est pour-
L’Union européenne s’attaque à la diffusion
en ligne des contenus à caractère terroriste
Commissaire européen à la sécurité,
Sir Julian King annonce la publication prochaine
d’une proposition législative européenne
imposant aux plates-formes une série
de normes pour entraver la propagande
de l’organisation Etat islamique sur Internet
Par SIR JULIAN KING
L
a menace que le terrorisme représente pour l’Europe est incontestable — le souvenir de ce dont
j’ai été témoin lorsque je me suis rendu
sur les lieux de l’attentat de Nice, il y a
deux ans, est intact. Malheureusement,
ce tragique événement est loin d’être
isolé. Ces dernières années, l’Europe a
été la cible de nombreux attentats terroristes – et la France fait partie des
Etats membres qui ont payé un très
lourd tribut avec un total de 245 victimes décédées entre 2015 et 2018 (Paris
mais aussi, Marseille, Trèbes, etc.).
Dans presque tous les cas, les auteurs
de ces attentats avaient utilisé Internet
pour diffuser leur message de haine,
fournir des informations sur la manière de commettre des atrocités et se
vanter de leurs résultats mortels.
Les Etats membres restent en première ligne s’agissant de la lutte contre
le terrorisme, mais l’Union européenne
aussi a un rôle à jouer pour soutenir et
compléter l’action au niveau national,
en particulier quand il s’agit de s’attaquer aux contenus terroristes en ligne,
un problème qui, par nature, transcende les frontières.
Le lien entre Internet et le terrorisme
est manifeste, l’organisation Etat islamique (EI) ayant fait d’Internet un outil
de propagande majeur. Malgré son récent recul sur le terrain, ses activités de
propagande en ligne ne semblent guère
faiblir – près de 700 nouveaux messages officiels de l’EI ont été produits durant le seul mois de janvier.
Selon Europol, plus de 150 plates-formes en ligne – établies pour la plupart
hors de l’UE – sont exploitées afin d’héberger des contenus à caractère terroriste et d’en faciliter la diffusion. Parmi
elles se trouvent des entreprises de
toute taille allant de simples services
d’hébergement et de partage de fichiers
aux médias sociaux traditionnels.
Autre point important : les contenus
terroristes se propagent avec une extrême rapidité sur la Toile : trois quarts
des liens vers la propagande de l’EI sont
diffusés dans les quatre heures suivant
leur mise en ligne.
S’attaquer à la diffusion des contenus
à caractère terroriste en ligne constitue
dès lors une priorité absolue. Il en va du
devoir des plates-formes Internet qui
hébergent des contenus de ce type – généralement à leur insu et involontairement – et de la responsabilité des autorités publiques, tant dans les Etats
membres qu’au niveau européen.
Jusqu’ici, l’Union européenne a
adopté une approche volontaire en ce
qui concerne sa collaboration avec les
plates-formes. Elle l’a fait notamment
au travers du forum de l’UE sur Internet qui s’est tenu en décembre 2017.
Auparavant, nous avons présenté, en
septembre 2017, une communication
qui a été suivie, en mars, d’une recommandation énonçant des mesures spécifiques que les plates-formes doivent
adopter.
MIEUX PROTÉGER NOS CONCITOYENS
Ainsi, certaines plates-formes ont intensifié leurs efforts et réagissent désormais plus vite aux signalements, tels
que ceux qui émanent de l’unité spécialisée d’Europol. Nous mesurons les efforts fournis et les saluons. Cependant,
il ne faut pas en rester là, et davantage de
plates-formes doivent s’engager dans ce
domaine. En mars, nous avons donné à
toutes les parties concernées trois mois
pour remplir les objectifs fixés.
Malgré des progrès clairs sur certains
points, d’importants défis subsistent,
et nous devons désormais agir plus vigoureusement afin de mieux protéger
nos concitoyens. La France en particulier a appelé de ses vœux des mesures
plus approfondies au niveau de
l’Union. Pour compléter l’approche volontaire, la Commission travaille actuellement à une proposition législative, que nous publierons sous peu,
élaborée dans le strict respect des
droits fondamentaux et de la liberté
d’expression en ligne.
Cette proposition législative aura
pour objectif de remédier aux problè-
mes persistants : créer un cadre réglementaire plus clair et instaurer une série de normes minimales afin d’éviter
que ces contenus continuent à proliférer sur Internet, réapparaissant après
avoir été effacés et se répandant de manière virale d’une plate-forme à l’autre.
Notre objectif avec cette législation
sera d’obtenir la mise en œuvre effective des mesures que nous avons jusqu’ici encouragées. Dans notre recommandation de mars, nous avons en effet demandé aux plates-formes de retirer, dans un délai d’une heure, les
contenus à caractère terroriste qui leur
sont signalés par les autorités répressives ; de mettre en œuvre des mesures
proactives notamment pour permettre
une détection automatique améliorée ;
d’empêcher automatiquement les contenus à caractère terroriste retirés
d’être republiés ; et à tous les acteurs
concernés de coopérer afin de remplir
ces objectifs.
Nous ne reportons pas nos responsabilités sur le secteur privé – les Etats
membres doivent, eux aussi, assumer
leur part de responsabilité, en veillant à
la mise en place de règles efficaces et effectives et à travers la création d’unités
nationales chargées du signalement
des contenus sur Internet.
Nice a fait preuve d’une admirable résilience face aux terribles événements
qui l’ont frappée il y a deux ans. Mais
nous n’oublions pas ces attentats ni
tous les autres. La menace terroriste demeure très réelle en Europe. Nous ne
devons faire preuve d’aucun relâchement ni excès de confiance face à un
phénomène aussi obscur et destructeur. Internet demeure malheureusement un outil essentiel pour les réseaux terroristes, qui y ont recours
pour radicaliser, entraîner et glorifier
les auteurs d’atrocités. Il est désormais temps d’aller plus loin pour les
en empêcher. p
¶
Sir Julian King
est commissaire européen
à la sécurité
tant engagé à plafonner sa production de
charbon et investit très fortement dans les
énergies renouvelables.
Le sujet est similaire en Inde, autre grand
consommateur de charbon : les coûts du
solaire y ont spectaculairement baissé, mais
le charbon devrait rester moins cher au moins
jusqu’en 2030, selon les analyses de Bloomberg New Energy and Finance.
Mais l’Europe n’a pas de leçons à donner.
L’Allemagne – qui a pourtant largement
investi dans les énergies renouvelables –
continue de produire 35 % de son électricité à
partir de charbon et de lignite, un type de
charbon très polluant. Si le gouvernement
allemand promet d’annoncer prochainement une date de sortie de charbon, le processus sera long et difficile. Son voisin polonais ne peut pas dire mieux : le pays a inauguré il y a quelques mois une nouvelle tranche de sa gigantesque centrale à charbon de
Kozienice, la plus grande d’Europe.
Cette année, la COP24, la conférence de
diplomatie climatique qui doit discuter de la
mise en œuvre de l’accord de Paris, devrait
d’ailleurs se tenir cet hiver à Katowice, en
plein cœur d’une région charbonnière polonaise. Le choix du lieu ne doit rien au hasard :
la Pologne continue de produire plus de 80 %
de son électricité à partir de charbon, et n’entend pas changer de trajectoire rapidement.
En comparaison, les difficultés françaises
pour fermer les quatre dernières centrales à
charbon de l’Hexagone d’ici à 2022 semblent
bien dérisoires. p
Nouvelles réalités
pour la diplomatie
DIPLOMATIE FRANÇAISE. OUTILS
ET ACTEURS DEPUIS 1980,
sous la direction
de Maurice Vaïsse
Odile Jacob,
496 pages, 27 euros
Le livre
D
ans la Ve République, la politique étrangère constitue le
domaine réservé du chef de l’Etat, qui, selon la Constitution, est « le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités », ainsi que le
chef des armées. La Loi fondamentale n’en précise pas moins qu’il
appartient au gouvernement « de déterminer et de mettre en œuvre
la politique de la nation », donc aussi bien l’action extérieure que la
défense. Dans les faits, les pratiques pendant soixante ans furent
sensiblement différentes. De Charles de Gaulle à François Mitterrand, les présidents se sont surtout attachés à mettre en avant
des grandes orientations mises en musique ensuite par le titulaire
du Quai d’Orsay. Depuis Nicolas Sarkozy, et plus encore avec Emmanuel Macron, l’Elysée s’implique dans une gestion directe de la
diplomatie française, suscitant une irritation croissante au sein
d’un ministère inquiet de voir ses prérogatives menacées.
« Cette tendance lourde de la Ve République a été encore accentuée
par le passage au quinquennat, dans la mesure où les présidents successifs trouvent dans le domaine international un champ d’activité et
une liberté qu’ils n’ont pas dans le domaine intérieur en raison de contraintes multiples et de la difficulté de réformer le pays », note Maurice
Vaïsse, historien et ancien diplomate, maître d’œuvre de cette
somme sur la politique étrangère de la France depuis 1980. Quelque
quarante diplomates, historiens, professeurs de sciences politiques
et anciens ministres des affaires étrangères, comme Alain Juppé et
Hubert Védrine, ont contribué à cet ouvrage de référence.
MONDE SOUS TENSION
Dans un monde sous tension, il est plus impératif que jamais d’affirmer « une diplomatie agile », comme le souligne le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, dans la préface. Le livre montre
comment ce ministère, malgré le poids de la tradition et non sans
quelques sérieux grincements, n’a cessé d’évoluer au cours des quatre dernières décennies. La première de ces grandes réformes est
menée en 1970 avec Jean François-Poncet pour secouer une vieille
maison restée plus ou moins la même qu’en 1945. L’objectif était – et
reste – de coller aux nouvelles réalités d’un monde beaucoup plus
chaotique que celui de la guerre froide et marqué par le retour des logiques de puissances. Malgré un poids économique déclinant, la
France n’en garde pas moins son rang, désormais seul Etat membre
de l’Union européenne à avoir son siège de membre permanent au
Conseil de sécurité et un arsenal nucléaire.
Dans les périodes de cohabitation, le patron du Quai d’Orsay peut
disposer d’une réelle marge de manœuvre. Le plus souvent, néanmoins, le ministre est réduit à n’être qu’un fidèle interprète du président. Il est en outre sur un siège éjectable : depuis 1981, cinq chefs de
l’Etat se sont succédé à l’Elysée et… seize ministres au Quai d’Orsay.
Seule une poignée d’entre eux laisseront des traces, parmi lesquels
Alain Juppé et Hubert Védrine, maîtres d’œuvre de grandes réorganisations de la machine diplomatique. La dernière, celle de Laurent
Fabius, visait à donner un rôle-clé à la diplomatie économique. p
marc semo
20 | carnet
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Anniversaire de mariage
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AU CARNET DU «MONDE»
Naissances
Lille. Paris. Tallinn (Estonie).
Ingra SÕERD et William RENAUT
sont heureux d’annoncer la naissance de
Lennart,
le 20 août 2018.
« Tere tulemast väikemees ».
Victor,
est heureux d’annoncer la naissance de sa
petite sœur,
Talia,
née le 24 août 2018,
chez,
Alex RoA et Bertrand MILLET.
Alexandre THoMANN
et Eva CECoTTI,
ont la joie d’annoncer la naissance de
Victoire,
le 20 août 2018, à Lille.
Paris (Haut-Marais).
Plouer-sur-Rance.
Tinos (Cyclades).
À la fin de ce bel été,
Sophie, Visconsine, Orion, Garance,
leurs conjoints
et leurs enfants,
Paris.
Sylvie et Laurent Mazuray,
ses parents,
Marie Mazuray,
sa sœur,
Jorge Chaminé,
son mari,
Arianna Chaminé-Gohaud,
sa fille
Et Clément Gohaud,
son beau-fils,
Inès,
sa petite-fille
Claude Perdriel,
son frère
Et Bénédicte Sourieau-Perdriel,
sa belle-sœur,
ont le douleur de faire part du décès de leur
fils et frère,
Antoine MAZURAY,
ont la tristesse de faire part du décès de
Bernard et Françoise ANGLADE,
pianiste et pédagogue,
professeur honoraire
du Conservatoire National Supérieur
de musique et de danse de Paris,
officier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,
mariés le 28 août 1968, à l’Hôtel de Ville
de Manhattan (New York City - USA).
113, boulevard Beaumarchais,
75003 Paris.
bernard.anglade6@orange.fr
Marie-Françoise BUCQUET,
Paris.
La cérémonie religieuse a lieu
le 29 août, à 11 heures, en l’église SaintRoch, Paris 1er.
Marie-Françoise aimait les fleurs.
Erik,
son neveu
et sa femme, Doris Koebe,
et leurs fils, Patrick,
ont le grand chagrin de faire part du
décès de
Pierrette Eynard,
sa belle-sœur,
Jean Eynard,
son beau-frère,
avec son épouse Lily
et leurs enfants,
Carole et son époux, Francis Bernard
ainsi que leurs enfants,
Jean Lou
et son épouse, Claire
et leurs petits-enfants,
Valentin et Marie Lou.
Pierre Laurent,
secrétaire nationale
du Parti communiste français,
ont la douleur de faire part du décès de
docteur Samir AMIN,
économiste,
président du Forum du Tiers-Monde,
survenu le 12 août 2018, à Paris,
à l’âge de quatre-vingt-sept ans.
Maurice CHASSIN,
survenu dans sa cent unième année,
le 22 août 2018.
médecin anesthésiste.
Son inhumation aura lieu dans
l’intimité.
De la part de
Pierre et Annick Morali,
son frère et sa belle-sœur,
Philippe et Jean-François Morali,
ses neveux,
66, avenue Henri Martin,
75116 Paris.
Il rejoint ainsi son épouse,
Marcelle
CHASSIN-MÉTAYER,
Mme Isabelle oRIoL,
née CANTAT,
officier dans l’ordre
des Palmes académiques,
décédée le 29 décembre 2017.
Une cérémonie aura lieu le jeudi
30 août, à 16 heures, en la salle
Mauméjean du cimetière du PèreL a c h a i s e , P a r i s 2 0 e, s u i v i e d e
l’inhumation.
Simon Dadoun,
Eric Primon,
Clo et Alain Dadoun,
Samy et Nina,
Sa famille
Et ses amis,
ont l’immense douleur de faire part
du décès de
Elle a été inhumée dans le caveau
familial, à Mercurey (Saône-et-Loire).
Une réunion en son souvenir aura lieu
en son domicile, 45, avenue Thérèse,
à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne),
le samedi 1er septembre, à 15 heures.
Le décès survenu le 25 août 2018, de
M. Didier ARFF,
née FARANDJIS,
Son intelligence, son ouverture
aux autres, sa joie éclaireront nos vies
à jamais.
Jean Capin
est décédé le 26 août 2018,
à Brive-la-Gaillarde.
a la très grande tristesse de faire part
de la mort, survenue le 18 août 2018, de
Ses obsèques religieuses auront lieu
le jeudi 30 août 2018, à 10 heures,
en l’église Saint-Sernin de Brive-laGaillarde.
Le docteur Madeleine Bonnet-Gajdos,
son épouse,
Ses enfants
Et ses petits enfants,
Les familles Bonnet, Gajdos, Labie,
Chancerelle, Boitias, Lindenberg,
ont la tristesse d’annoncer le décès du
docteur Jean-Louis BoNNET,
ancien interne des Hôpitaux de Paris,
ancien assistant des Hôpitaux de Paris,
survenu le 12 août 2018,
dans sa quatre-vingt-dixième année.
Erik LHEUREUX,
Son ami, son compagnon depuis
soixante et un ans, son conjoint.
Erik repose au cimetière de FèreChampenoise (Marne).
La famille
Et les proches de
Pascal MARTINET,
directeur de théâtres,
ont la tristesse de faire part de son décès
brutal, survenu le 23 août 2018,
à l’âge de soixante-deux ans.
Que le chagrin de l’avoir perdu ne nous
fasse pas oublier le plaisir de l’avoir
connu.
Un hommage lui sera rendu
ultérieurement.
17, avenue du Docteur Arnold Netter,
75012 Paris.
115, avenue de Paris,
94800 Villejuif.
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ont la tristesse d’annoncer le décès,
à quelques semaines de son centième
anniversaire, de
Mme Annette TUCkERMAN,
née Anne, Lise, Victoire WEILL,
journaliste
à l’Office of War Information
1942-1945,
journaliste au bureau de l’AFP
aux Nations-Unies 1945-1983,
chevalier de la Légion d’honneur,
Claude GUÉRIN-PIGERET,
proviseure de Lycées.
Elle défendait sans relâche l’école de la
République et les droits des femmes.
Daniel et Jean-Pierre Guérin,
ses fils
et leurs conjoints, Catherine et JeanFrédéric,
Emmanuelle, Thibault et Victor,
ses petits-enfant,
proposent à celles et ceux qui l’ont connue
d’avoir une pensée pour elle.
daniel-guerin@orange.fr
jeanpierreguerin@hotmail.com
Souvenir
Quinze années d’absence déjà !
Jacques CHRISToPHE,
29 août 2003 - 29 août 2018.
Communication diverse
Ils rappellent le souvenir de son époux,
David TUCkERMAN,
1927-2002.
Alberte Robert,
sa femme,
Nina et Philippe,
ses enfants,
François (†) et Raoul (†),
Edith, Vincent, Marion, Jules, Pauline,
Jan et Isabelle,
ses petits-enfants,
Ambre et Augustin,
ses arrière-petits-enfants,
Agnès, Bart, Coby, Gertruui, Maaike,
ses frères et sœurs
Et toute la famille van Herwijnen,
pleurent,
afflige,
VAN DoUDE,
Stelio,
son père,
Émilie,
sa fille,
Stephane,
son mari,
Son frère et sa sœur,
Ses petits-enfants,
Ses neveux.
ont la tristesse de faire part du décès de
Jean-Pierre SALVETAT,
survenu le 21 août 2018.
Les obsèques religieuses ont eu lieu
le lundi 27 août, en la paroisse NotreDame-du-Liban, à Marseille.
Fondation
Frédéric et Simone de Carfort,
sous l’égide de la Fondation de France.
Ce prix a pour objet la découverte
d’un poème d’expression française,
inconnu ou méconnu.
Adresser
soit quatre jeux identiques
de 30 poèmes inédits,
soit quatre exemplaires
d’un ouvrage de poésie édité
au cours des cinq dernières années,
jamais primé,
accompagnés d’une notice biographique
décédé dans sa quatre-vingt-treizième
année.
en pli non recommandé à :
Cet avis tient lieu de faire-part.
Corinne Salvetat,
son épouse,
Jacques et Martine Salvetat,
son frère,
Laurent et Claire Salvetat,
Stéphane et Catherine Salvetat,
Céline Salvetat et Mathieu Bertello,
ses enfants,
Ses petits-enfants,
Simone de Carfort 2018
comédien,
« La chose simplement
d’elle-même arriva,
comme la nuit se fait
lorsque le jour s’en va. »
Victor Hugo.
Isabelle Wolff,
50, rue de Charenton,
94140 Alforville.
Prix de la découverte poétique
alberte.robert1945@gmail.com
avant le 5 octobre 2018
Fondation de France
Prix Simone de Carfort
40, avenue Hoche, 75008 Paris.
Le montant du prix est de 2 500 euros.
Aucun retour des manuscrits ne sera fait.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction Philippe Broussard, Alexis Delcambre, Benoît Hopquin, Franck Johannes,
Marie-Pierre Lannelongue, Caroline Monnot, Cécile Prieur
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Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
Rédaction en chef quotidien Michel Guerrin, Christian Massol
Directeur délégué au développement du groupe Gilles van Kote
Directeur du développement numérique Julien Laroche-Joubert
Rédacteur en chef chargé des diversifications éditoriales Emmanuel Davidenkoff
Chef d’édition Sabine Ledoux
Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
Médiateur Franck Nouchi
Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
"
9CHD
7JB A"B!AK! ! 3 :7BB//3/G" :7JA 57B :7AG!JAB ! B!AK/A K7GA! A!BB!
Laurette Tuckerman et Dwight
Barkley,
Claire Hill et Eric Hilleman,
ses filles et leurs conjoints,
Dalia, Miriam et Léonard Barkley,
ses petits-enfants,
Les familles Veil et Baruch,
Il y a dix ans, disparaissait,
- !AK/! 755!4!5GB - 99OO - DIODD AAB !!M 6
' ' &$
Les obsèques ont été célébrées dans
l’intimité familiale.
Capetown. Laval (Québec).
Flessingue (Pays-Bas). Paris.
Hélène RICCIARDI,
survenu à Nice, le 23 août 2018.
survenu le 22 août 2018,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
laurette.tuckerman@gmail.com
survenu le 24 août 2018,
à Villejuif.
pharmacienne au CHU de Nice,
docteur
Georges SZEPEToWSkI,
Anniversaire de décès
survenu le 15 août 2018, à Paris.
ont la tristesse de faire part du décès de
Nadine DADoUN,
Il sera inhumé au cimetière du PèreLachaise, Paris 20 e, le 1 er septembre,
à 14 heures, à la 97e division.
docteur Micheline MoRALI,
Son mari,
Ses enfants,
Sa famille,
:AG7JG
G7JG 3! G!4:B
On nous prie d’annoncer le décès,
survenu le 18 août 2018, du
Joëlle Chassin,
sa fille,
Les familles Chassin, Métayer, Michel
et Gos,
Ses amis,
Isabelle,
son épouse,
Une cérémonie civile aura lieu au
crématorium de Cornebarrieu (HauteGaronne), le jeudi 30 aôut, à 14 h 30, elle
sera suivie d’une crémation dans l’intimité
de ses amis et sa famille.
Le présent avis tient lieu de faire-part.
survenu le 15 août 2018.
Décès
ont la douleur de faire part du décès du
survenu le 25 aôut 2018,
à l’âge de dix-neuf ans.
ont le plaisir de faire part des Noces d’Or
de leurs parents et grands parents,
Claudette Szepetowski,
née Herschmann, son épouse,
Ses trois fils,
Ses belles-filles,
Ses petits-enfants,
Son arrière-petit-fils,
Ses belles-sœurs
et leur famille,
1! 4@755! 3 J 74 :!55G D 47/B :7JA J 3/!J ! **6$O ;:A/M ! K!5G! !5 2/7B?J!<= A"574 @#B 3@ C 17JABEC
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3!B !B7/5B ! K7GA! 7445! ! 3 A!3G/75 3/!5G !G @G/75B 4A2!G/5+ BJA B!B :A7J/GB !G B!AK/!B= 7JA 7550GA! 3!B 473/G"B ! GA/G!4!5G ! K7B 755"!B /5B/ ?J! 3!B A7/GB
75G K7JB /B:7B!N ;#B A!G/'/G/75 !(!4!5G 7::7B/G/75 :7AG/3/G" 3/4/GG/75 !B GA/G!4!5GB B7AG !B 755"!B :A#B "#B< 75BJ3G!N 57GA! :73/G/?J! ! 75'/!5G/3/G" 3@A!BB! ,GG:BEELLL=3!475!=&AE75'/!5G/3/G!E 7J "A/K!N 57GA! "3"+J" 3 :A7G!G/75 !B 755"!B - $O J+JBG!-35?J/ % C)COC A/B !!M 9H 7J :7+A7J:!3!475!=&A=
0123 | 21
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
FRANCE | CHRONIQUE
par gé r ar d co urtois
L’été pourri
du président
C’
est l’histoire d’un
mec qui avait des
gros bras, et ça lui
est monté à la
tête »… On imagine aisément le
sketch que Coluche aurait pu tirer
de l’affaire Benalla. Un conseiller
du prince si infatué de la confiance présidentielle qu’il se croit
autorisé à jouer les Rambo lors de
la manifestation parisienne le
1er-Mai, l’Elysée qui s’embrouille
dans des explications vaseuses
lorsque, deux mois plus tard, le
fautif est démasqué par la presse
(Le Monde, en l’occurrence), un
ministre de l’intérieur brusquement plongé dans une remarquable amnésie, des opposants de
tout bord remontés d’un coup sur
leurs grands chevaux pour dénoncer une « affaire d’Etat » et,
pour finir, un président bravache
qui se pose en « seul responsable »
et met au défi ses détracteurs de
venir le « chercher » : le feuilleton
qui a agité le Landerneau politique au mois de juillet ne manquait pas de sel.
Affaire de corneculs, ont pensé
les blasés. Sauf que, si le ridicule
ne tue pas, il peut faire de sérieux
dégâts. Et c’est le cas. Non seulement parce que la présidence jusque-là impérieuse d’Emmanuel
Macron est soudain apparue piteuse. Mais, plus encore, parce
que ses vertus revendiquées
– nouveauté, exemplarité, efficacité, autorité – ont été mises à mal.
Exemplarité bafouée
Ce fut l’un des ressorts puissants
de la campagne du candidat Macron au printemps 2017 : le nouveau monde dont il se voulait le
chantre allait effacer un vieux
monde politique vermoulu et discrédité. Or, l’affaire Benalla renvoie à des travers aussi anciens
que la Ve République. L’actuel président n’est pas le premier, en effet, à se méfier des services (police et/ou gendarmerie) officiellement chargés de la protection du
chef de l’Etat et à leur préférer des
dispositifs parallèles, opaques et
volontiers irresponsables.
Deuxième credo du macronisme conquérant, l’exemplarité
symboliquement mise en exergue par la première loi du quinquennat sur la moralisation de la
vie publique. C’est peu de dire
qu’elle a été doublement bafouée.
Par M. Benalla évidemment. Mais
l’entourage du président n’a
guère été plus brillant : dans l’espoir que cette histoire ne
s’ébruite pas, il a choisi de faire le
dos rond pendant plus de deux
mois, s’est bien gardé de saisir la
justice et ne s’est résolu à sanctionner réellement ce conseiller
(en le licenciant) que lorsqu’il y a
été contraint par le tintamarre
médiatique et politique.
Que dire, également, de cet
autre maître mot du président et
de son équipe : l’efficacité. Face au
scandale, l’Elysée a accumulé les
erreurs, les contradictions, les demi-vérités, voire les contrevérités,
prétendant notamment que
M. Benalla avait été cantonné à
des fonctions subalternes à l’intérieur du palais présidentiel quand
des photos témoignaient du contraire, par exemple lors du défilé
LES OPPOSITIONS,
DISPARATES
JUSQU’ALORS,
SE SONT ENTENDUES
COMME LARRONS
EN FOIRE POUR
CRIER HARO SUR
LE CHEF DE L’ÉTAT
DANS SA GESTION
DE L’AFFAIRE
BENALLA, L’ÉLYSÉE
A ACCUMULÉ LES
ERREURS, VOIRE LES
CONTRADICTIONS
du 14-Juillet, où il se tenait au plus
près du président. Cet amateurisme surprenant n’a pu qu’alimenter questions et soupçons.
Quant à l’autorité de la fonction
présidentielle, dont M. Macron
n’a cessé de mettre en scène la
restauration depuis le soir de son
élection, elle ne sort pas indemne
de cet épisode estival. La brutalité d’un conseiller en qui le chef
de l’Etat avait placé toute sa confiance, autant que le sentiment
d’impunité qui manifestement
l’habitait, est apparue comme la
métaphore d’une présidence
droite dans ses bottes, volontiers
cassante et trop sûre d’elle-même
pour supporter la contradiction,
moins encore la contestation.
L’Elysée et Matignon veulent
croire que la bourrasque est passée, que cet accident de parcours
ne laissera pas de traces trop profondes et qu’il n’entravera pas leur
volonté de poursuivre le copieux
programme de réformes annoncé
pour les mois à venir. C’est possible, sous réserve que l’enquête judiciaire dont M. Benalla est l’objet,
ou la commission d’enquête sénatoriale qui va poursuivre ses travaux, ne leur réserve pas de méchantes surprises. Il reste que
cette affaire a pourri l’été du président et assombri le climat politique de la rentrée.
L’état de l’opinion en témoigne.
Lentement mais sûrement,
l’image du chef de l’Etat et sa relation avec les Français se dégradent. Il recueillait encore 45 %
d’opinions positives en janvier,
selon la moyenne des instituts de
sondages. Après avoir perdu
5 points au printemps, il en a reperdu 5 depuis le mois de mai. Le
feuilleton Benalla n’explique que
partiellement cette érosion récente, laquelle résulte en premier
lieu de l’absence de résultats probants, à ce stade, de la politique
économique du gouvernement ;
mais il n’a pu qu’accentuer cette
perte de confiance.
Le réveil des oppositions y contribue également. Certes, le pouvoir exécutif peut se rassurer en
constatant à quel point elles restent affaiblies et divisées. A droite,
Laurent Wauquiez ne parvient pas
à rassembler Les Républicains, Valérie Pécresse, la présidente de la
région Ile-de-France, continuant à
tracer son sillon avec ténacité,
Bruno Retailleau, le président du
groupe sénatorial, s’organisant
patiemment de son côté et chacun avançant ses pions. A gauche,
Jean-Luc Mélenchon escompte
que la dynamique de La France insoumise finira par rallier les uns
ou marginaliser les autres, mais
on en est encore très loin. Quant
au Rassemblement national
(ex-FN), il est sérieusement handicapé par les procédures judiciaires
dont il est l’objet et les sanctions
financières qui en résultent.
Il n’empêche. Pour la première
fois depuis un an, ces oppositions
disparates se sont entendues
comme larrons en foire, à l’occasion de l’affaire Benalla, pour crier
haro sur le président et paralyser,
au passage, la révision constitutionnelle. A l’approche des élections européennes de mai 2019,
cela ne constitue en rien une alternative. Mais cela peut favoriser un redoutable front du rejet
contre le chef de l’Etat. p
Tirage du Monde daté mardi 28 août : 189 314 exemplaires
LA PRIORITÉ
EUROPÉENNE
D’EMMANUEL
MACRON
D
ans les derniers mots de son discours d’une heure et demie prononcé le 27 août devant les ambassadeurs français, Emmanuel Macron a cité
Soljenitsyne qui, il y a quarante ans, dans
une conférence à Harvard, évoquait le « déclin du courage » et la fragilité de l’Occident.
Cette gravité de ton contrastait avec le volontarisme enthousiaste d’août 2017, pour
ce même rendez-vous annuel de la diplomatie française, où le président à peine élu,
incarnant l’espoir d’un grand retour de la
France sur la scène internationale, semblait
destiné à devenir figure de référence naturelle d’un monde euro-atlantique déboussolé par l’imprévisibilité de Donald Trump,
l’affaiblissement d’Angela Merkel et celui
de Theresa May, engluée dans le Brexit. Ce
qui était son atout est devenu son handicap. Emmanuel Macron semble toujours
plus seul pour porter le « renforcement de
l’ordre mondial » qu’il appelle de ses vœux
et sa priorité européenne avec une « refondation de l’Union ».
La crise du multilatéralisme, le choix de
Donald Trump de se détourner du système
des relations internationales construit
après 1945 et la montée des nationalismes
créent des défis inédits. Ebranlée par les
doutes des peuples sur le projet communautaire, menacée par la montée des tensions au Moyen-Orient comme au Sahel,
l’Europe est au cœur de cette crise, même si
elle en incarne aussi la possible solution.
C’est le pari d’Emmanuel Macron. « Ce combat européen ne fait que commencer, il sera
long et difficile et il sera au cœur de l’action
de la France tout au long de mon mandat »,
a martelé le président devant les ambassadeurs. Ce combat est celui qui, en Europe,
peut-être encore plus qu’ailleurs dans le
monde, oppose les « forces progressistes et
celles du repli ».
A neuf mois des élections européennes,
Emmanuel Macron espère cristalliser les
suffrages de tous ceux qui, en France, refusent la vision d’un Viktor Orban ou d’un
Matteo Salvini. Il les épingle dans son discours, même s’il reconnaît que de tels
mouvements sont nés de l’affadissement
du rêve européen et de la sous-estimation
« de l’identité profonde des peuples et de
leur imaginaire collectif ». Le chef de l’Etat
espère recomposer les alliances politiques
à l’échelle européenne, comme il l’avait fait
dans le champ politique national. Il faut reconnaître à M. Macron une véritable vision
de l’Europe qu’il a longuement réaffirmée
lundi, notamment dans la dernière partie
de son discours, où le ton s’est fait vibrant
et plus personnel, rompant avec ce que cet
exercice du discours annuel aux ambassadeurs peut avoir de convenu dans la longue énumération des grands dossiers et
des prochains rendez-vous de la diplomatie tricolore.
Son projet, déjà évoqué il y a un an lors de
son discours à la Sorbonne, est une « vision
humaniste de la mondialisation », portée
par une Europe capable d’assumer pleinement sa souveraineté et son autonomie
stratégique, qui doit compter toujours plus
sur elle-même pour sa sécurité. La force
d’Emmanuel Macron est le refus du renoncement. Il appelle ainsi à « revisiter les tabous européens », y compris par une révision des traités. Il veut affirmer la France
comme « puissance médiatrice » – ce qui ne
signifie pas pour autant moyenne. Au-delà
des effets de tribune, le véritable défi est
celui de concrétiser cette vision ambitieuse. Pour cela, il faut commencer par
trouver des partenaires et, surtout, parvenir à les convaincre. p
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
Air France, SNCF, Carrefour…
une rentrée à hauts risques
▶ Les syndicats menacent
▶ Le nombre de défaillances
▶ Chez Carrefour, plus de
de nouvelles grèves à Air
France et à la SNCF. Des
réunions-clés se tiendront
jeudi dans les deux groupes
d’entreprises se stabilise.
Les secteurs du textile
et de la distribution sont
ceux qui souffrent le plus
1 700 salariés de l’ancienne
enseigne Dia sont toujours
en attente de reclassement
Le Canada sous pression après
l’accord Etats-Unis - Mexique
Washington et Mexico se sont entendus sur un texte qui doit se substituer
à l’Accord de libre-échange nord-américain scellé en 1994 P A GE 5
PAGE 3
CONJONCTURE
CRAINTES POUR
LE POUVOIR
D’ACHAT
La décision du gouvernement de revaloriser de 0,3 %
les pensions de retraite,
les allocations familiales et
l’aide personnalisée au logement, alors que la hausse
des prix devrait atteindre
1,7 %, va faire des perdants
PAGE 4
AUDIOVISUEL
LES PROJETS
D’ARTE POUR
LA JEUNESSE
Le ministre mexicain de l’économie, Ildefonso Guajardo Villarreal, et le président
américain, Donald Trump, à Washington, le 27 août. MANDEL NGAN/AFP
La présidente d’Arte France,
Véronique Cayla, juge
nécessaire de ne plus
se focaliser sur l’antenne,
mais d’investir également
les réseaux sociaux
PAGE 8
PERTES & PROFITS | SAUDI ARAMCO
QUAND L’ÉTERNITÉ
NE VAUT PLUS QUE 40 ANS
« L’éternité c’est long, surtout
vers la fin. » Est-ce en pensant
à Woody Allen que le
Royaume saoudien a décidé
de transformer le droit d’exploitation perpétuel de son
sous-sol, octroyé à sa société
pétrolière Aramco, en une
concession de 40 ans ? Bien
sûr, 40 ans, à l’échelle de beaucoup d’entreprises, c’est déjà
une éternité, surtout si ce
droit est renouvelable. Mais ce
n’est tout de même pas pareil.
C’est évidemment plus que la
moyenne de 20 ans des concessions des grandes majors
pétrolières occidentales
comme Exxon, Shell ou Total,
mais c’est moins que celles accordées pour les autoroutes
françaises et qui dépassent les
60 ans.
Le ministère saoudien de
l’énergie explique qu’il ne
s’agit en aucune manière
d’une marque de défiance visà-vis de la société d’Etat, mais
d’une étape nécessaire à sa future mise en Bourse. Une
forme d’alignement sur les
standards de la profession.
Mais c’est aussi une manière
de reconnaître que le futur est
de moins en moins prévisible,
que nous entrons dans une
période d’accélération. Que
sera le marché du pétrole dans
un demi-siècle ? A dix ans, les
prévisions sont déjà un art
bien difficile…
Le gouvernement saoudien
fait ainsi semblant de rester
ferme sur son projet de cotation de son joyau public, qui
assure à lui seul plus de 80 %
des recettes de l’Etat, mais
cette option lui pose
aujourd’hui plus de problèmes
qu’elle n’en résout. L’introduction sur les marchés d’un tel
monstre, la première compagnie pétrolière au monde, est
extraordinairement com-
plexe. L’Etat voulait en retirer
100 milliards de dollars (plus
de 85 milliards d’euros) d’argent frais en ouvrant 5 % du
capital de la société. Cela valoriserait donc l’entreprise à
2 000 milliards de dollars, soit
deux fois plus qu’Apple, la société cotée la plus riche du
monde. On imagine l’infrastructure financière à mettre
en place, avec une cotation sur
plusieurs places internationales. D’autant qu’au niveau actuel des marchés il n’est pas
certain que la valorisation soit
au rendez-vous.
Il est urgent d’attendre
Mais surtout, le Royaume n’a
plus besoin de cet argent pour
renflouer ses caisses. Au démarrage du projet, en 2016, le
prix du pétrole était au plus
bas, et le déficit public atteignait les 14 %. Depuis, le prix
du baril a doublé, rendant l’affaire moins urgente. De plus,
cette opération risquait d’avoir
un effet désastreux sur la
Bourse de Riyad, les investisseurs délaissant les autres sociétés au profit de la nouvelle.
Le pouvoir a donc décidé qu’il
était plus important pour
Aramco d’entrer dans le capital
de la société Sabic, la plus
grande société cotée du pays et
le troisième chimiste mondial.
Il est donc urgent d’attendre
avant de dévoiler devant tout
le monde la source de la fortune saoudienne. Les grandes
banques américaines qui
avaient commencé à travailler
sur l’introduction en Bourse
du siècle ont déjà commencé à
faire leurs valises. Comme le
dit le proverbe arabe, « ce qui
est passé a fui, ce que tu espères est absent ; mais le présent
est à toi ». Alors l’éternité ou
40 ans, quelle différence ? p
philippe escande
TRANSFORMATIONS | CHRONIQUE PAR JEAN-BAPTISTE FRESSOZ
Gênes ou la réalité d’un monde de béton
HORS-SÉRIE
UNE VIE, UNE ŒUVRE
A
près l’écroulement du
pont Morandi, à Gênes,
le débat public italien a
rapidement porté sur les responsabilités politiques des uns et
des autres, sur la crise économique, sur le déclin national et, bien
sûr, sur les responsabilités de
l’Union européenne. L’effondrement, comme toute catastrophe,
est devenu une allégorie pour un
système politique italien en plein
dysfonctionnement. Mais elle
révèle des enjeux bien plus
importants pour l’Italie et même
pour la planète en général.
Le viaduc qui s’est effondré
était en béton. Or le béton est, en
masse, le matériau le plus abondamment fabriqué par l’humanité, loin devant l’acier. Le chercheur Vaclav Smil a calculé, dans
son livre Making of the Modern
World (Wiley, 2013, non traduit),
que 60 milliards de tonnes de ciment ont été produites depuis
1945 dans le monde, ciment qui
aura permis de couler au moins
500 milliards de tonnes de béton
(mélange de sable, de gravier et
de ciment). Le processus que les
économistes appellent couramment « développement » ou
« modernisation » pourrait s’appeler « bétonisation ».
L’histoire économique se lit
dans les courbes de la production
de ciment. Aux Etats-Unis, elle est
passée de 3 millions de tonnes
par an en 1900 à 30 millions
en 1928 ; elle chute brutalement
pendant la Grande Dépression et
explose après la seconde guerre
mondiale, pour atteindre environ 80 millions de tonnes par an
aujourd’hui. La construction de
réseaux routiers et autoroutiers
joue un rôle prééminent dans
cette histoire.
Entretien de plus en plus cher
Le plus spectaculaire reste la
bétonisation de la Chine, probablement le phénomène le plus
important de l’histoire humaine :
la Chine produit actuellement
environ 2 milliards de tonnes de
ciment par an, soit vingt fois plus
que les Etats-Unis à leur pic de
production. Autrement dit, en à
peine trois ans, la Chine a coulé
plus de béton que les Etats-Unis
pendant tout le XXe siècle !
Mais le béton, contrairement à
l’expression proverbiale, n’est
pas un matériau inaltérable, tant
s’en faut. Les vibrations, les
contraintes qu’il subit, le gel, l’humidité, les agressions chimiques
par la pollution le fragilisent en
permanence. La durée de vie
d’une infrastructure en béton varie suivant la qualité de l’ouvrage,
mais tourne, selon les experts,
autour de soixante ans. Cela signifie que beaucoup d’infrastructures construites dans les années
1950-1970 en Europe et aux EtatsUnis – routes, tunnels, ponts, barrages et… centrales nucléaires –
atteignent leur fin de vie ou
nécessitent des travaux considérables. En France, sur les
12 000 ponts du réseau routier
national, 4 000 requièrent des
travaux et 7 % présenteraient un
risque d’effondrement. La situation est identique en Allemagne,
où un rapport public de 2017 indique que 12,5 % des ponts routiers
sont en mauvais état, et seulement 12,5 % en bon état.
Maintenir en bon état les
500 milliards de tonnes de béton
des infrastructures existantes
coûte cher, de plus en plus cher.
En France, les investissements
d’entretien représentent 70 % des
investissements routiers. L’Etat
Cahier du « Monde » No 22901 daté Mercredi 29 août 2018 - Ne peut être vendu séparément
dépense 80 000 euros par an
pour chaque kilomètre de route
nationale. Aux Etats-Unis, en 2017,
l’American Society of Civil Engineers a estimé le coût total de retour des infrastructures à un niveau acceptable à 2 000 milliards de dollars (1 700 milliards
d’euros). Si l’on extrapole à partir
de ces chiffres sur le cas chinois,
ce sont des dizaines et des dizaines de milliers de milliards de dollars que la Chine devra débourser
pour maintenir en état les montagnes de béton qu’elle a coulées ces
dernières décennies.
Contrairement aux fantasmes
d’une économie de la connaissance dématérialisée, faite de
start-up du numérique et d’intelligence artificielle si productives
que le travail en deviendrait inutile, l’effondrement du viaduc de
Gênes nous confronte soudain à
la réalité de notre monde technique : un monde de béton sur
lequel techniciens et ouvriers
doivent travailler sans relâche
pour éviter qu’il ne s’écroule. p
Jean-Baptiste Fressoz est
chercheur au CNRS et au Centre
Alexandre-Koyré de l’EHESS
George
Sand
L’insoumise
Vue par Beauvoir, Sagan, Balzac, Baudelaire, Flaubert, Hugo…
Et aussi : chronologie, portfolio, lexique et bibliographie.
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2 | plein cadre
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Manifestation
organisée par
le parti de Rahul
Gandhi, le 1er août
à Hyderabad (Etat
du Telangana),
pour demander
des explications
sur « l’affaire
Rafale ».
NOAH SEELAM/AFP
new delhi - correspondance
D
eux ans après l’achat par
New Delhi de 36 avions de
combat Rafale, en septembre 2016, le contrat signé
avec le français Dassault
Aviation se retrouve au
cœur d’une tempête politique en Inde. Pas un
jour ne passe sans que le Parti du Congrès (opposition) n’attaque le gouvernement de Narendra Modi sur son manque de transparence et sa connivence avec Anil Ambani, le
partenaire indien de Dassault. Rahul Gandhi,
le président du Parti du Congrès, a qualifié le
contrat d’« escroquerie ». Une polémique qui
pourrait ternir l’image de l’avionneur français, alors qu’il est en concurrence pour fournir à l’Inde 110 avions de combat supplémentaires. Six avionneurs avaient répondu, le
6 juillet, à la demande d’informations (« Request for Information ») déposée par New
Delhi pour ce nouveau contrat.
L’« affaire Rafale », comme on la surnomme
désormais dans les médias indiens, est née
de l’annonce surprise faite par M. Modi
d’acheter 36 avions de combat lors de sa visite à Paris, en avril 2015. L’appel d’offres remporté en 2012 par Dassault prévoyait la livraison de 126 appareils, dont 108 assemblés sur
le sol indien. Mais en ce mois d’avril 2015, les
négociations piétinent depuis trois ans. Elles
achoppent sur le prix final et le partage des
responsabilités pour les avions assemblés en
Inde. Or les escadrons de l’armée de l’air indienne se rapprochent dangereusement de
l’obsolescence, au risque de compromettre la
sécurité du pays. M. Modi, pourtant si attaché
au « Make in India », enterre le « contrat du
siècle » qui prévoyait la construction d’une
chaîne d’assemblage Rafale en Inde. Les
36 avions, dont les premières livraisons sont
prévues en 2019, seront produits en France.
LE CHOIX DU PARTENAIRE EN QUESTION
Le nouveau contrat, signé quelques mois
plus tard dans le cadre d’un accord intergouvernemental, est assorti d’une clause d’« offset », c’est-à-dire qu’une partie du montant
de l’acquisition doit être réinvesti sous forme
de compensations industrielles en Inde. Pour
ce contrat, elles seront inhabituellement élevées : la moitié du montant doit être dépensée en Inde, soit environ 4 milliards d’euros.
Or le seuil minimum fixé par la loi indienne
est de 30 % pour les contrats de défense d’un
montant supérieur à 250 millions d’euros.
Autre surprise : le choix du partenaire indien de Dassault, dévoilé en octobre 2016. Le
groupe Reliance, détenu par Anil Ambani,
n’a aucune expérience dans le secteur de
l’aéronautique, encore moins dans celui de
l’aviation militaire, même s’il dit s’y intéresser depuis 2015. Côté français, on souligne
que « peu d’acteurs indiens avaient la taille
suffisante pour s’allier avec Dassault ».
M. Ambani n’est pourtant que la 45e fortune
d’Inde. Et son bilan en matière d’affaires est
plutôt contrasté. Héritier de l’une des plus
grandes fortunes du pays, il a connu quelques déboires dans les secteurs des télécommunications ou des assurances, et s’est spé-
En Inde, le contrat Rafale
tourne au scandale politique
Depuis l’annonce surprise, en 2015, par le premier ministre indien,
Narendra Modi, de l’achat de 36 avions de combat Dassault,
le Parti du Congrès (opposition) s’attaque au gouvernement,
dénonçant son manque de transparence dans cette affaire
cialisé dans les affaires qui nécessitent l’octroi de licences ou de concessions publiques,
comme la production et la distribution
d’énergie ou encore la construction d’infrastructures. Plusieurs cadres dirigeants de son
groupe ont été poursuivis pour corruption
dans l’attribution de licences de téléphonie
de 2e génération à la fin des années 2000,
avant d’être finalement relaxés en décembre 2017, faute de preuve. Au moment de rendre sa décision, le juge avait déploré la faiblesse des arguments de l’accusation, à savoir le Bureau central d’enquêtes, l’équivalent du FBI, sous contrôle du gouvernement
de M. Modi.
Anil Ambani ne cache pas son admiration
pour le premier ministre indien. Le jour de
son anniversaire, le 17 septembre 2016, il déclare sa flamme à celui qu’il considère
comme le « leader des leaders, le roi des rois ».
Un sentiment partagé par sa famille qui,
comme M. Modi est originaire du Gujarat,
un Etat de l’ouest de l’Inde. Le frère d’Anil,
Mukesh Ambani, homme le plus riche
d’Inde, a lancé en fanfare l’opérateur de télécommunications mobiles Jio en s’achetant
des pages de publicité en « une » de quasiment tous les quotidiens indiens, où figurent le portrait du premier ministre et un
hommage appuyé à sa « vision de l’Inde numérique comme source d’inspiration. »
« Pourquoi Dassault aurait choisi un tel partenaire ? Selon quels critères ? Et si ce n’est pas
Dassault, qui l’a choisi ? », s’étonne Rahul
Gandhi dans une interview accordée au
Monde. Le ministère indien de la défense se
contente d’expliquer que c’est le vendeur, à
savoir Dassault, qui soumet les noms de ses
partenaires pouvant bénéficier d’offsets.
Contacté par Le Monde, l’avionneur a refusé
de s’exprimer. « Même si c’est Dassault qui
fournit le nom, on imagine mal comment le
gouvernement indien ne donne pas son avis
étant donné la dimension politique et économique d’un tel contrat », estime un analyste.
Anil Ambani a d’ailleurs créé son entreprise
Reliance Defence, future partenaire de Dassault, seulement treize jours avant que
M. Modi annonce depuis Paris son intention
d’acquérir 36 avions Rafale. Lors du précédent contrat, c’est l’entreprise publique aéronautique Hindustan Aeronautics Limited
qui avait été désignée comme le partenaire
de Dassault dans le pays.
DISSIMULATION DU PRIX
« LES PROCÉDURES
HABITUELLES
ONT ÉTÉ
COMPLÈTEMENT
CONTOURNÉES »
RAHUL GANDHI
président du Parti
du Congrès
Dans un communiqué publié lundi 20 août,
Anil Ambani a exprimé « sa profonde douleur
face aux attaques personnelles répétées de Rahul Gandhi », et considère que « toutes ces accusations sont sans fondement, mal informées, et malheureuses. » M. Ambani affirme
qu’il n’a signé aucun contrat avec le gouvernement indien et précise qu’une centaine de
PME bénéficieront des offsets issus de la
vente des 36 avions Rafale. L’industriel a envoyé des lettres de mise en demeure au porte-parole du Parti du Congrès, Jaiveer Shergill, ainsi qu’au quotidien The Hindu pour
qu’ils cessent de diffuser « des spéculations et
des informations non vérifiées ».
A travers cette « affaire Rafale », c’est le capitalisme de connivence que veut dénoncer le
Parti du Congrès. Les frères Ambani ne sont
pas les seuls à être soupçonnés. Un autre proche de Narendra Modi, Gautam Adani, lui a
prêté son jet privé pendant sa campagne électorale, avant de se diversifier, à son tour, dans
le secteur de la défense. Le chiffre d’affaires du
groupe de M. Adani, également originaire du
Gujarat, est passé de 70 millions de dollars
en 2002, année de l’élection de M. Modi à la
tête de cet Etat, à près de 20 milliards de dollars (17,2 milliards d’euros) une décennie plus
tard. En Inde, ce ne sont pas tant les fonds publics que les dons privés qui financent les partis politiques. Selon un rapport publié par
l’association indienne Association for Democratic Reforms (ADR), les dons reçus par le BJP,
le parti de Narendra Modi, ont augmenté de
593 % sur l’année fiscale 2016-2017 qui se termine au 31 mars. Les sommes qu’il a reçues
étaient 14 fois supérieures à celles perçues par
le Parti du Congrès sur la même période.
Ce dernier reproche aussi au gouvernement indien de dissimuler le prix du contrat
Rafale. « La ministre indienne de la défense
[Nirmala Sitharaman] a dit que le prix de
l’avion ne pouvait pas être révélé, car cela faisait partie d’une clause confidentielle, confie
Rahul Gandhi. Or j’en ai personnellement discuté avec le président Emmanuel Macron qui
a démenti, m’expliquant que le prix ne faisait
partie d’aucune clause de confidentialité.
Pourquoi la ministre indienne de la défense a
menti ? » Le 7 février, le ministère indien de la
défense a en effet publié un communiqué affirmant que le « coût exact de chaque composant » pourrait donner des indications sur les
systèmes d’armement employés et ainsi
« compromettre la sécurité nationale ». Tout
juste a-t-il annoncé que chaque appareil avait
été payé 6,7 milliards de roupies (82 millions
d’euros). Mais pourquoi refuser de dévoiler
le montant total du contrat, alors que le chiffre de 7,89 milliards d’euros a été donné au
moment de sa signature en 2016 ?
« Les procédures habituelles ont été complètement contournées, poursuit Rahul Gandhi.
Il est clair que c’est Narendra Modi qui s’est
personnellement occupé du contrat, car le ministre de la défense d’alors [Manohar Parrikar] a déclaré qu’il n’avait pas été consulté. Le
Cabinet Committee on Security (CCS), qui doit
approuver toutes les dépenses militaires, a été
contourné. C’est un énorme scandale. » Le ministre de la défense précise que l’accord du
CCS a été donné le 24 août 2016…, soit plus
d’un an après que M. Modi a annoncé son intention d’acquérir 36 Rafale.
Contournement des règles, connivence
avec un industriel et dissimulation du prix :
toutes les suspicions d’un scandale d’armement sont réunies, sauf qu’il manque encore
les preuves. A neuf mois des prochaines élections, le Parti du Congrès sait mieux que quiconque les bénéfices qu’il pourrait en tirer.
En 1987, le scandale de corruption lié à la
vente d’armes Bofors avait précipité la chute
du parti aux élections de 1989. Rahul Gandhi,
qui était en Europe du 22 au 25 août, a visité
l’Allemagne et le Royaume-Uni… sans passer
par la France. p
julien bouissou
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Industrie : les dossiers minés de la rentrée
Les syndicats brandissent la menace de nouveaux mouvements de grève à Air France et à la SNCF
F
ord, SNCF, Air France, La
Grande Récré ou encore
Toys’R’Us… Les dossiers
industriels et sociaux
s’empilent sur le bureau du gouvernement. « La vie économique
étant ce qu’elle est, il y a toujours
des entreprises en difficulté, mais
on tente de les régler de manière
ordonnée. Au premier semestre,
nous avons réussi à traiter plusieurs dossiers sans drame », assure-t-on dans l’entourage de Bruno
Le Maire, le ministre de l’économie et des finances.
Ainsi, à Rodez (Aveyron), les syndicats et la direction de l’usine
Bosch ont signé, le 4 juillet, un accord de compétitivité pour pérenniser les 1 600 emplois contre un
engagement à investir 14 millions
d’euros. Confronté à des problèmes récurrents, le volailler Doux
a été repris le 18 mai et ce, sans
mise en place d’un plan de sauvegarde de l’emploi. Des solutions
ont été trouvées dans d’autres
dossiers comme celui de la menuiserie Grégoire, en Dordogne,
ou du groupe AR Industries, à
Châteauroux (Indre).
Le textile et la distribution en
souffrance Cela ne veut pas dire
que tout est réglé. « Au deuxième
trimestre, nous avons constaté
une légère baisse des créations
d’emploi et une petite hausse des
suppressions, relève David Cousquer, du cabinet Trendeo. Ces
deux indicateurs évoluent dans le
mauvais sens, mais le solde net
reste très positif. »
« Le nombre de défaillances d’entreprise s’est stabilisé », ajoute
Benoît Desteract, le directeur général de la Banque Thémis, dotée
d’un observatoire des entreprises
en difficulté. Sur les sept premiers
mois de l’année, 844 sociétés réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 1 million d’euros ont connu
une procédure collective (redressement judiciaire ou plan de sauvegarde), contre 877 en 2017.
« Les secteurs les plus en souffrance sont le textile et la distribution, qui sont confrontés à une
concurrence très forte et à un
changement de modèle économi-
que radical avec la croissance de la
distribution numérique », précise
Cédric Colaert, du cabinet Eight
Advisory. Des groupes comme
Toys’R’Us ou La Grande Récré
sont depuis le premier semestre
en redressement judiciaire, avec
des milliers de postes menacés,
tandis que d’autres comme Happychic (Jules, Brice, etc.) mènent
des restructurations susceptibles
d’aboutir à la suppression de plusieurs centaines d’emplois.
Menace de grève chez Air
France Dans d’autres entreprises,
la rentrée est synonyme de mouvement social, comme à Air
France, où les syndicats font planer la menace d’une grève. L’intersyndicale de la compagnie, qui
s’est réunie lundi 27 août, n’a pas
encore annoncé de mouvement.
Elle a seulement prévenu qu’une
« déclaration unitaire » serait lue
jeudi en comité central d’entreprise (CCE), après la nomination
de Benjamin Smith au poste de directeur général d’Air France-KLM,
dont l’arrivée est attendue pour
le 30 septembre.
« Petit à petit, on fait monter la
pression. Jeudi, on va donner une
date d’ultimatum. Soit la direction
lance des signaux forts, soit on repart dans le conflictuel », explique
un membre de l’intersyndicale.
Les neuf syndicats maintiennent
leur revendication d’un « rattrapage de 5,1 % des salaires, dans les
plus brefs délais, correspondant à
l’inflation 2012-2017 ». C’est cette
revendication qui avait provoqué
quinze jours de grève en début
d’année. Le conflit avait entraîné
le départ du PDG, Jean-Marc Janaillac, après le refus d’une proposition d’accord salarial par une
majorité de salariés.
Le conflit couve à la SNCF Faut-il
envisager de nouvelles perturbations sociales à la SNCF ? Le mouvement contre la réforme ferroviaire du gouvernement s’est
achevé début juillet, après trois
mois d’une grève inédite. Malgré
l’ire des syndicats cheminots, la
réforme a été votée et promulguée dans son intégralité.
Bercy va trancher sur l’évolution de La Poste
Menacée par la disparition du courrier, La Poste cherche à diversifier
son activité, ce qui devrait passer par une transformation du groupe.
L’opérateur public, contrôlé à 74 % par l’Etat et à 26 % par la Caisse
des dépôts (CDC), veut devenir un véritable bancassureur en prenant
le contrôle de CNP Assurances, lui-même détenu à 41 % par la CDC.
Dans cet entrelacs de participations, le groupe postal détient déjà
20,15 % de CNP. Un des scénarios à l’étude consiste en une montée
de La Poste au capital de CNP, en échange d’une hausse de la participation de la CDC dans le groupe postal. Cela passerait par un transfert d’une part de la participation de l’Etat dans La Poste vers la CDC.
« J’apporterai des précisions sur ce dossier dans la semaine ou en début de semaine prochaine », a déclaré Bruno Le Maire, lundi 27 août.
Pourtant, le bouillonnement
pourrait bien reprendre. Deux organisations au moins – la CGT et
SUD – n’ont pas renoncé au combat contre la réforme. « Il n’y a pas
eu de trêve estivale de la lutte,
assure Bruno Poncet, secrétaire
fédéral de SUD-Rail. Ne serait-ce
que parce qu’il a fallu s’opposer à
la direction, qui menace de licencier deux de nos collègues grévistes à Rennes et à Lyon. »
La CGT, première organisation
représentative à la SNCF, a convié
ses homologues de l’UNSA, de
SUD et de la CFDT à une réunion,
jeudi 30 août. « Nous appellerons
à faire grève lors de journées ciblées début septembre, a déclaré
au Monde Laurent Brun, secrétaire général de la CGT-Cheminots. Nous pouvons, si le rapport
de forces le permet, abolir le pacte
ferroviaire. C’est encore possible ! »
La négociation sur la future
convention collective du ferro-
viaire reprend le mois prochain
entre patronat et syndicats, avec
deux journées-clés, les 18 et
27 septembre. Les sujets abordés
sont explosifs : l’organisation, la
rémunération des métiers du rail
et les critères de désignation des
salariés de la SNCF transférés à la
concurrence. Autant d’occasions,
pour les cheminots, d’afficher
leur détermination. « Maintenant, le statut de cheminot, on le
veut pour tous les travailleurs du
rail », prévient M. Poncet. « SUD,
FO et la CGT veulent en découdre
avec le gouvernement, observe un
négociateur. Au-delà des sujets purement ferroviaires, cette politisation va nourrir le conflit. »
Et ce, d’autant plus que, dans
l’entreprise SNCF, le contexte social est dominé par la perspective
des élections professionnelles qui
se tiendront en novembre, une période préélectorale qui pèse sur le
calendrier et le climat social. « Ce
« Le nombre
de défaillances
d’entreprise
s’est stabilisé »
BENOÎT DESTERACT
directeur général
de la Banque Thémis
sont des sujets lourds, certes, mais
nous ne sommes pas dans une agitation sociale anormale », tempère
une source interne à la SNCF, où
l’on n’a pas encore reçu, à ce jour,
de préavis de grève pour la rentrée.
Ford Aquitaine entre angoisse et
espoir Fébriles, les 840 salariés de
l’usine de boîtes de vitesses Ford
Aquitaine Industries de Blanquefort (Gironde), près de Bordeaux,
ont repris le travail le 20 août. Ils
sont sous la menace d’un plan
social depuis la mi-juin. Le constructeur américain a décidé que la
boîte automatique actuellement
produite ne serait pas remplacée.
Ford s’est engagé à continuer l’activité et à payer les salaires jusqu’en 2019, mais pas au-delà.
Toutefois, l’espoir existe : le
groupe belge Punch, qui avait repris en 2013 une ancienne usine
de boîtes de vitesses de General
Motors à Strasbourg, serait sérieusement intéressé. « Les négociations sont confidentielles, mais elles avancent », précise un connaisseur du dossier. « Nos contacts à
Strasbourg nous confirment cette
information, note Philippe Poutou, délégué CGT à Ford Blanquefort. Mais il faut continuer à faire
pression. Un rassemblement de
toute la gauche est prévu le 4 septembre pour préparer une grande
manifestation à Bordeaux le 22. » p
éric béziat
et philippe jacqué
L’inquiétude croît parmi les salariés de Carrefour
Plus de 1 700 employés de l’ex-enseigne Dia sont en attente de reclassement dans le cadre du plan de sauvegarde de l’emploi signé en avril
F
in janvier, la fermeture annoncée des 273 magasins
Carrefour les plus déficitaires par le PDG du groupe, Alexandre Bompard, avait fait grand
bruit. Sept mois plus tard, 244 magasins de l’ancien réseau de maxidiscompte
Dia
employant
2 100 salariés ont baissé le rideau,
dans l’indifférence estivale. Les
premiers licenciements interviendront en septembre, sauf
pour ceux qui se verront proposer
une autre activité.
L’échéance pour accepter ou
non les offres de reclassement,
adressées aux salariés jusqu’à fin
juillet, était d’un mois à compter
de leur réception. De sources syndicales, au 25 août, les taux de reclassement effectif n’étaient que
de 6,11 % pour Paris et de moins de
10 % pour l’ensemble de la France.
« On atteindra 300 reclassements
au mieux, pronostique Sylvain
Macé, délégué syndical CFDT Carrefour Groupe. On est loin des promesses de Bompard. C’est de la
casse sociale », assène-t-il. Pourtant, en début d’année, le patron
de l’enseigne avait fixé comme
« objectif de reclasser au sein du
groupe au moins la moitié des
2 100 collaborateurs concernés ».
Au total, ce sont plus de 1700 salariés qui demeurent en attente
de reconversion dans le cadre du
plan de sauvegarde de l’emploi
(PSE) signé en avril par FO, la CGC
et la CFTC. « Le processus est toujours en cours », précise de son
côté Carrefour.
Force ouvrière dénonce pour sa
part des propositions « indignes ».
« Il y a de fortes disparités de qualification et des baisses de salaire allant jusqu’à 500 euros sur un salaire brut de 2 100 euros », affirme
Bruno Biguet, délégué syndical
FO Carrefour Proximité France.
« Tout est allé trop vite »
Pour Sylvain Macé, « il y a clairement des offres qui sont faites
pour être refusées, avec des postes
qui ne correspondent pas aux profils, pas toujours à temps complet,
car il n’y a pas assez de capacité de
reclassement dans les magasins ».
« La direction avait affiché une
volonté de reclassement, mais les
moyens d’encadrement et d’accompagnement n’ont pas suivi, et
tout est allé trop vite », ajoute-t-il.
Au dernier pointage de la CFDT,
sur les 469 salariés qui ont posé
leur candidature pour un reclassement au sein du groupe, 152 ont
obtenu gain de cause, 135 n’ont pas
vu leur requête aboutir, 102 se sont
désistés et les autres sont en cours.
Pour Carrefour, « beaucoup de
salariés se sont repositionnés sur
le reclassement externe, car le PSE
est très attractif ». Le congé de reclassement des salariés licenciés
prévoit en effet un accompagnement de dix-huit à trente-six
mois indemnisé à hauteur de 75 %
de leur salaire brut. Le groupe de
distribution rappelle que son objectif est « que 100 % des collaborateurs retrouvent un emploi en
interne ou en externe ».
Si 244 enseignes ont disparu,
29 autres employant 195 salariés
ont été reprises. La plupart appartiennent désormais aux acteurs
majeurs du secteur, à savoir Lidl,
Système U, Auchan et Casino. Cependant, des zones d’ombre persistent chez les « petits » repreneurs, pour lesquels le flou règne
sur les conditions d’intégration
des salariés de Carrefour, leur statut et leur formation. « On a des
agents de maîtrise et un cadre qui
doivent pouvoir retrouver leur
place », remarque Bruno Biguet.
Au sortir du comité central d’entreprise de Carrefour Proximité
France, les 5 et 6 juillet, les syndicats étaient assez inquiets de la
présentation de l’un des petits repreneurs, Marka Market. Cette
entreprise spécialisée dans le
commerce de détail de viande halal avait expliqué que « pour mettre des conserves en rayon, il n’y
avait pas besoin de formation ».
Les syndicats, échaudés par l’affaire Gastt, un repreneur douteux
qui avait laissé des salariés sans
rémunération pendant des mois,
ont veillé à ce que le processus
d’audit prévu par Carrefour soit
respecté. Ils ont également
adressé un questionnaire à chaque candidat au rachat sur son organisation, son chiffre d’affaires,
son financement et sa stratégie
de développement.
Le risque pour Carrefour, et surtout pour les « heureux salariés »
des magasins rachetés, est de ne
pas être assez regardant sur la solidité économique des repreneurs. Toutefois, Carrefour se
veut rassurant et souligne que
« les offres ont été examinées avec
beaucoup de sérieux ». p
anne rodier
4 | économie & entreprise
Les choix du
gouvernement
pèsent sur le
pouvoir d’achat
L’inquiétude est d’autant plus
profonde que l’inflation grève
le budget des foyers
L
a bataille du pouvoir
d’achat, on ne la gagnera
jamais. Il y aura toujours
des mécontents et on entend leur colère. Mais notre cap à
nous, c’est le travail. Le travail qui
paie et doit mieux payer. Et c’est le
travail, au final, qui redonnera du
pouvoir d’achat aux Français »,
confiait-on lundi 27 août à Bercy,
dans l’entourage du ministre de
l’économie. Une clarification décomplexée des annonces faites
par le chef du gouvernement,
Edouard Philippe, au Journal du
dimanche.
Ce dernier a eu beau arrondir les
angles, la revalorisation de 0,3 %
des pensions de retraite, des allocations familiales et de l’aide personnalisée au logement (APL),
alors que la hausse des prix devrait, selon les dernières données
de l’Insee, atteindre 1,7 % cette année, va faire des perdants. Au premier rang desquels les retraités,
déjà affectés par la hausse de la
contribution sociale généralisée
(CSG) et le report d’octobre à janvier 2019 de la revalorisation de
leurs pensions. Certains vont bé-
néficier de la baisse de la taxe
d’habitation et de la mise en place
du reste à charge zéro. Mais l’inquiétude est d’autant plus profonde que les craintes apparues
fin 2017 sur le pouvoir d’achat
sont loin d’être éteintes. Cet indicateur a baissé de 0,6 % au premier trimestre.
« Coincé par les engagements »
Le gouvernement pourra, certes,
objecter que d’autres prestations
sociales comme le RSA, la prime
d’activité, le minimum vieillesse
et l’allocation pour les adultes
handicapés augmenteront bien,
elles, l’an prochain, en fonction de
l’inflation. Que la suppression des
cotisations salariales sur les heures supplémentaires pour tous les
actifs en septembre 2019 rapportera, en sus, « 200 euros supplémentaires par an » pour une personne payée au smic. Il y a peu de
chance qu’il rassure.
« C’est un jeu à somme nulle, souligne Patrick Artus, chef économiste chez Natixis. On prend aux
uns pour donner aux autres en opérant un transfert entre ménages :
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
L’inflation grignote les salaires...
ÉVOLUTION DE L’INDICE DES PRIX À LA CONSOMMATION, EN %
Moyenne annuelle
TAUX DE CROISSANCE DU SALAIRE MOYEN PAR TÊTE, EN %
Moyenne annuelle
+ 1,8* %
1,7*
1,6
+ 0,2 %
– 0,1
T1
0,2
T2
1,1
0,4
T3
T4
1
T1
T3
T2
+ 1,2 %
0,7
T4
T2
T1
2017
T3
T4
2018
0,3
0
0,3 0,4
T1
T2
T3
2016
T4
0,3
T1
T2
0,4
T3
0,5 0,5*
T4
T1
2017
0,6* 0,6*
T2
T3
0,5*
T4
2018
... ce qui rogne le pouvoir d’achat et pèse sur la consommation
ÉVOLUTION DU POUVOIR D’ACHAT DES MÉNAGES, EN %
ÉVOLUTION DES DÉPENSES DE CONSOMMATION DES MÉNAGES, EN %
1,8
2
1,4
1,1
1*
1*
2016
* Prévisions
SOURCE : INSEE (JUIN 2018)
2017
2018
les retraités, les familles et les locataires à faibles revenus vont perdre
du pouvoir d’achat au profit des salariés. Il n’y aura pas d’amélioration générale. » Pire, la « désocialisation » des heures supplémentaires ne devrait pas encourager les
entreprises à embaucher, alors
que la baisse du chômage structurel est précisément un des objectifs de l’exécutif. Seulement, l’Etat,
aussi, doit boucler ses fins de mois.
Tenu par ses promesses d’allégements fiscaux à destination des
ménages et des entreprises, il est
contraint par la nécessité de rester
sous la barre des 3 % de déficit public en 2019. Un exercice d’autant
plus périlleux que la croissance a
marqué le pas au début de 2018 et
Fin 2017, l’exécutif a décidé de geler pendant deux ans (jusqu’à la fin du mois de
janvier 2020) la rémunération du Livret A
au taux de 0,75 %, afin de donner un coup
de pouce aux organismes de logement social, financés par le fonds d’épargne de la
Caisse des dépôts, dont la ressource est indexée sur le taux du Livret A.
L’ancienne formule étant jugée obsolète,
les pouvoirs publics ont élaboré dans la
foulée un nouveau mode de calcul du taux
du Livret A qui s’appliquera à l’issue de la
période de gel. Or, cette nouvelle formule
va supprimer l’un des attraits majeurs
pour les épargnants, à savoir la promesse
d’un rendement qui soit au moins égal à
l’inflation.
A compter du 1er février 2020, le taux de
rémunération combinera la moyenne semestrielle du taux d’inflation et des taux
interbancaires à court terme, avec un taux
2016
2017
2018
INFOGRAPHIE LE MONDE
qu’elle n’atteindra sans doute pas
les 2 % attendus dans les ministères. Les plus optimistes tablent sur
une progression annuelle de 1,8 %.
« Le gouvernement est coincé par
ses engagements, résume Mathieu Plane, de l’Observatoire
français des conjonctures économiques. Il cherche à faire des économies plus rapidement. »
Morosité
Mais bazarder la question du pouvoir d’achat n’est peut-être pas le
choix le plus judicieux. Les dépenses des ménages ont un impact direct sur la croissance de
l’activité. La consommation représente près de 55 % du produit
intérieur brut. Ses inflexions,
Le Livret A, grand perdant du retour de l’inflation
le livret a a perdu de sa superbe. Tant
que l’inflation restait faible, comme cela a
été le cas ces dernières années, les Français
s’accommodaient de son taux de rémunération historiquement bas, ramené à 0,75 %
en 2015. Mais l’indice des prix est reparti à
la hausse, progressant même en juillet de
2,3 %, au plus haut depuis six ans. De quoi
faire plonger en territoire négatif le rendement réel du placement phare de l’épargne
populaire, sans perspective d’amélioration.
Dans son édition du 22 août, Le Canard
enchaîné se faisait l’écho des inquiétudes
d’un député de la majorité s’exclamant :
« Quand les petits épargnants vont s’apercevoir que le taux d’intérêt de leur livret est
trois fois inférieur au taux de l’inflation, ça
va hurler. » Toutefois, ces craintes laissent
de marbre le gouvernement, lequel a porté
deux coups successifs à ce produit souscrit
par 56 millions de personnes.
+ 1,7 %
1,2
0,7
0,6
2016
+ 2,1* %
2,1* 2,1*
+1%
plancher fixé à 0,5 %, largement en deçà du
taux d’inflation actuel.
Le ministère des finances assume cette
mesure impopulaire. En la rendant publique en avril, il avait souligné que, « pour les
trois quarts des épargnants, une baisse de
0,5 % du taux du Livret A [représentait] un
moindre rendement de 11 euros par an, soit
moins de 1 euro par mois ». En dépit de la reprise de l’inflation, Bruno Le Maire a déclaré, lundi 27 août, à l’occasion d’une rencontre avec l’Association des journalistes
économiques et financiers, que la réforme
s’appliquerait « sans changement ».
A ce stade, ce placement plébiscité par les
Français n’en souffre pas. Sa collecte (le
montant des fonds déposés par les épargnants moins les sommes retirées) s’est redressée en juillet, après deux mois de tassement, à 880 millions d’euros. p
véronique chocron
même minimes, pèsent massivement sur la dynamique de l’économie. Or, la tendance générale
est à la morosité. Après avoir augmenté de 0,2 % au premier trimestre, les dépenses de consommation sont tombées dans le
rouge entre avril et juin, reculant
de 0,1 %.
S’il était en partie anticipé, ce ralentissement a surpris par son
ampleur. Du fait de l’étalement du
calendrier fiscal, les ménages ont
compensé la hausse de la contribution sociale généralisée (CSG)
en puisant dans leur épargne.
Après des mois à se serrer la ceinture, ils devraient logiquement
bénéficier en septembre de la suppression totale des cotisations salariales et de la première tranche
de réduction de la taxe d’habitation. Deux coups de pouce voués à
se répercuter sur les achats de
biens et services.
Mais gare à l’enthousiasme :
d’après les dernières estimations
de l’Insee, la progression globale
de la consommation avoisinera
en 2018 les 1 %, malgré le rebond
de fin d’année. Un chiffre qui risque même d’être revu à la baisse si
le sursaut s’avérait plus mou que
prévu. Les prévisionnistes sont
d’autant plus circonspects que les
perspectives d’investissement
des ménages, elles aussi, sont ternes. L’indicateur qui suit l’évolution des achats de logements stagne depuis janvier. Pour l’ensemble de 2018, l’Insee table sur une
progression de 1,6 % des investissements, alors que la hausse taquinait les 5,6 % l’an passé.
Car, plus encore que les réformes
fiscales, l’inflation a grevé le bud-
La consommation
représente près
de 55 % du PIB.
Ses inflexions,
même minimes,
grèvent
massivement
sur la dynamique
de l’économie
get des foyers. Stimulée par les
cours du baril et l’alourdissement
des taxes sur l’essence et le tabac,
la hausse des prix a atteint, en
juillet, 2,3 %. Une « mauvaise inflation », souligne Patrick Artus,
puisqu’elle n’est pas tirée par les
salaires. La « bonne inflation », à
l’inverse, résulte de tensions sur le
marché de l’emploi qui placent les
travailleurs en position de négocier des augmentations, ces dernières entraînant dans leur sillage
la hausse des prix. C’est cette spirale, vertueuse, qui fait défaut depuis plusieurs années.
S’ils frémissent, les revenus d’activité ne décollent pas. Certes, le
salaire moyen par tête devrait progresser de 2,1 % en 2018, après 1,7 %
en 2017 et 1,2 % en 2016. Mais la
hausse sera en partie grignotée
par celle des prix : en la prenant en
compte, l’augmentation du salaire
moyen par tête dit « réel » tombe à
0,5 % en 2018. De quoi donner du
grain à moudre au gouvernement,
qui dit faire de la revalorisation du
travail une priorité. p
élise barthet
La reprise de 2017 se retrouve dans les hausses de salaires de 2018
L’étude annuelle du cabinet Deloitte relève des augmentations de rémunérations supérieures à l’inflation
L
es hausses de salaires
en 2018 ont été de 2,5 %
pour les cadres et de 2,2 %
pour les non-cadres révèle l’étude
annuelle du cabinet de conseil
Deloitte, publiée lundi 27 août et
réalisée à partir des bulletins de
paie de 1 million de salariés de
plus de 400 entreprises des principaux
secteurs
d’activité
(grande distribution, industrie de
la santé, assurance, énergie, distribution…).
En légère progression par rapport à 2017, cette évolution des rémunérations est supérieure à l’inflation et confirme une hausse du
pouvoir d’achat pour les salariés
augmentés en 2018. Elle inclut les
augmentations générales et individuelles. Hors promotion, la
hausse reste supérieure à l’inflation : les rémunérations ont alors
augmenté de 2,2 % pour les cadres
et de 1,9 % pour les non-cadres.
« La croissance du PIB, même revue à la baisse, est meilleure qu’il y
a deux ou trois ans. La vision des
entreprises est plutôt bonne et la
tendance est à la confiance », commente Franck Chéron, associé
chez Deloitte.
L’écart salarial entre les femmes
et les hommes demeure, à 3,3 %
(hors temps partiel et à même niveau de responsabilité). Mais les
entreprises semblent avoir anticipé le projet de loi sur « la liberté
de choisir son avenir professionnel », qui prévoit une obligation
de résultat sur l’égalité professionnelle. En effet, les pratiques
d’augmentation ont, cette année,
légèrement favorisé les femmes
(+ 0,5 point). Et dans les entreprises au chiffre d’affaires supérieur
à 1 milliard d’euros, l’écart salarial
entre les hommes et les femmes
est un peu moins marqué (3,1 %).
Les politiques de rattrapage
amorcées depuis des années
commencent doucement à porter leurs fruits : dans cette même
étude annuelle, il y a dix ans, toutes choses égales par ailleurs,
l’écart salarial (hors temps partiel
et à même niveau de responsabilité) entre les femmes et les hommes était supérieur à 4 %.
Budgets prévisionnels corrigés
La reprise de 2017 se retrouve dans
les salaires en 2018. Et, pour l’instant, les entreprises s’attendent à
ce qu’elle se poursuive en 2019.
Les budgets prévisionnels envisagés pour augmenter les salariés
l’an prochain ont été corrigés à la
hausse, avec une enveloppe de
1,5 % à 2,5 % (contre 1,2 % et 2 % estimés par Deloitte en septembre
dernier). « L’inflation, plus élevée
que l’année dernière, a sans doute
incité les entreprises à revoir leurs
pratiques », estime M. Chéron.
Hors promotion,
les rémunérations
ont progressé
de 2,2 % pour
les cadres
et de 1,9 % pour
les non-cadres
La dynamique d’individualisation des augmentations est toujours une tendance forte. En 2019,
44 % des entreprises du panel de
Deloitte envisagent de ne verser
que des augmentations individuelles aux non-cadres, et 63 %
ont écrit le même scénario pour
les cadres. Pour celles qui prévoient les deux types d’augmentations (moins d’une sur deux), la
part individuelle représente entre
la moitié et les deux tiers du budget prévisionnel global.
En revanche, ce qui peut paraître paradoxal avec l’individualisation croissante, la rémunération
variable individuelle est en recul.
En 2018, les bonus sont en légère
baisse, de 6 % à 8 %. Selon les niveaux de responsabilité, ils représentent 8 % à 28 % du salaire de
base. « Il peut y avoir eu un arbitrage des entreprises entre le versement de bonus et l’épargne salariale, qui dépendent tous deux des
résultats de l’entreprise », explique
M. Chéron.
L’épargne salariale a effectivement progressé en 2018 (de 5 % à
10 %) pour la deuxième année
consécutive, après plusieurs années de baisse (2012 à 2017). Encore un signe de reprise et de confiance des entreprises, qui n’est
toutefois pas acquis pour 2019. p
anne rodier
LES CHIFFRES
2%
C’est la hausse médiane des budgets d’augmentation de salaires
prévue pour 2019 (de 1,5 % à
2,5 %). C’est en particulier celle
des PME, avec un chiffre d’affaires inférieur à 50 millions d’euros.
Dans les grandes entreprises
(plus de 1 milliard de chiffre d’affaires), elle sera moindre, à 1,7 %.
3,3 %
Tel est l’écart salarial entre les
femmes et les hommes (hors
temps partiel et à même niveau
de responsabilité). Il y a dix ans,
il était supérieur, à 4 %. Les augmentations ont, cette année, favorisé les femmes (+ 0,5 point).
économie & entreprise | 5
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Commerce : accord entre les Etats-Unis et le Mexique
Le nouveau pacte de libre-échange signé par les deux pays n’inclut pas, pour le moment, le Canada
mexico - correspondance
C’
est un grand jour pour le
commerce », s’est félicité le président américain, Donald Trump, en annonçant, lundi 27 août, la conclusion
d’un accord bilatéral entre les
Etats-Unis et le Mexique. Un ballon d’oxygène pour Mexico, après
douze mois d’échanges tendus
dans le cadre de la renégociation
du traité de libre-échange nordaméricain (Alena). Mais l’incertitude plane désormais sur l’avenir
trilatéral de ce pacte, alors que le
Canada, troisième partenaire de
l’Alena depuis son entrée en vigueur en 1994, est resté en marge
des négociations.
Depuis le bureau Ovale, à
Washington, M. Trump s’est entretenu par téléphone avec son
homologue mexicain, Enrique
Peña Nieto. Une conversation sur
haut-parleur au cours de laquelle
ce dernier s’est réjoui de ce nouvel
accord de principe, malgré les attaques répétées du président
américain envers le Mexique.
M. Trump n’a cessé de fustiger
l’Alena, entré en vigueur il y a
presque vingt-cinq ans, qui génère aujourd’hui des échanges
trilatéraux de plus de 1 000 milliards de dollars par an. A son arrivée à la Maison Blanche, début
2017, le président des Etats-Unis
avait exigé une renégociation, accusant l’Alena d’avoir entraîné des
délocalisations vers le Mexique,
où les coûts de production sont
plus faibles qu’aux Etats-Unis.
Les ministres mexicains des affaires étrangères et de l’économie, Luis Videgaray et Ildefonso
Guajardo, ont fait la navette durant plus de cinq semaines entre
Mexico et Washington pour tenter de résoudre avec leurs homologues américains les dossiers
épineux. En tête, la question des
règles d’origine dans l’industrie
automobile. Le nouvel accord
prévoit d’augmenter la part des
composants fabriqués dans les
deux pays de 62,5 % actuellement
à 75 %. Sans compter que 40 % de
la valeur d’un véhicule devra pro-
« La fin de l’Alena
représentait
un scénario
catastrophe
pour le Mexique »
JOSÉ LUIS DE LA CRUZ
directeur de l’Institut mexicain
pour le développement
et la croissance économique
venir de centres de production
où le salaire est d’au moins
16 dollars de l’heure. « Cette règle
s’assure que les producteurs et travailleurs des Etats-Unis sont capables de jouer à armes égales », selon le communiqué du ministère
américain du commerce. Les usines existantes qui ne respecteraient pas cette règle payeront
une taxe de 2,5 %.
Une victoire pour M. Trump, qui
exigeait d’augmenter la part des
pièces détachées produites aux
Etats-Unis. En retour, le président
américain a accepté de revenir sur
sa volonté d’instaurer la possibilité d’abroger l’Alena tous les cinq
ans. Le nouvel accord prévoit une
validité de seize ans, et une révision possible tous les six ans. « Il
ne s’agit plus d’une clause de mort
subite qui était inacceptable pour
nous, a souligné, lundi, M. Guajardo lors d’une conférence de
presse à Washington. C’est juste
un mécanisme de modernisation
de l’accord, réduisant l’incertitude
pour les investisseurs. »
Pour Trump, le temps pressait
L’autre différend résolu concerne
les règlements des litiges commerciaux devant les tribunaux,
qui étaient jugés par Washington
inéquitables pour les entreprises
américaines. M. Guajardo a souligné que « ces mécanismes seront
maintenus », assurant des « possibles compensations » aux compagnies mexicaines. Même satisfaction du ministre mexicain de
l’économie vis-à-vis des produits
agricoles, qui ne sont plus menacés par des mesures antidum-
Donald Trump, avec les représentants du gouvernement mexicain, à la Maison Blanche, à Washington, le 27 août. KEVIN LAMARQUE/REUTERS
ping. Sans compter l’intégration
du secteur énergétique à l’accord,
qui rassure les investisseurs américains sur leur accès au marché
mexicain du pétrole, ouvert à la
concurrence depuis une réforme
votée en 2013.
« Mexico revient de loin, commente Jose Luis de La Cruz, directeur de l’Institut mexicain pour le
développement industriel et la
croissance économique (IDC). La
fin de l’Alena représentait un scénario catastrophe pour le Mexique. » 80 % de ses exportations
sont destinées aux Etats-Unis, représentant un tiers de son produit intérieur brut (PIB). En face,
celles américaines vers le marché
mexicain s’élèvent à moins de 2 %
du PIB des Etats-Unis.
Pour M. de La Cruz, « l’approche
des élections américaines de mimandat, en novembre, a incité M.
Trump à lâcher du lest ». Le temps
pressait pour le président américain, qui risquait de ne plus bénéficier d’une majorité législative
après le scrutin. La loi l’oblige en
effet à notifier au Congrès son intention de signer le nouvel accord avec quatre-vingt-dix jours
d’anticipation.
« En revanche, l’incertitude règne
sur la possibilité du Canada d’intégrer l’accord d’ici à la fin de la se-
Sous pression, le Canada
retourne à la table des négociations
L
a pression s’accroît sur le
Canada après l’annonce,
lundi 27 août, d’un accord bilatéral entre les
Etats-Unis et le Mexique. Immédiatement après la déclaration
de Donald Trump, la ministre canadienne des affaires étrangères,
Chrystia Freeland, en visite en Allemagne, a annulé son déplacement en Ukraine pour repartir
aux Etats-Unis. Elle devait se rendre dès mardi à Washington pour
relancer la renégociation de l’accord de libre-échange nord-américain (Alena). Le Canada, signataire de l’Alena en 1994, n’a pas
participé depuis près de deux
mois aux négociations, mais
Ottawa était censé rejoindre les
discussions une fois réglés les
différends entre le Mexique et
les Etats-Unis.
Au Canada, les observateurs peinent à s’accorder sur l’issue des
négociations qui s’amorcent avec
Washington, alors que les deux
pays traversent une crise commerciale sans précédent depuis
l’augmentation des tarifs douaniers américains sur l’acier et l’aluminium, en mai. L’économiste en
chef de la Banque de Montréal,
Douglas Porter, juge que l’accord
bilatéral conclu entre les EtatsUnis et le Mexique « soulève plus
de questions qu’il n’apporte de réponse au Canada ». Le Canada se
retrouve dans une situation où
« c’est à prendre ou à laisser ».
« La bonne nouvelle, c’est que le
président Trump veut un deal », a
réagi Raymond Bachand, négociateur en chef pour le Québec dans
le dossier de l’Alena et ancien ministre des finances de la province.
Optimiste, il s’attend à ce qu’un
accord soit conclu avec Ottawa
d’ici à la fin de la semaine, tout en
reconnaissant que la pression sur
le Canada sera « énorme ».
Promesse de campagne
Directeur de l’Observatoire sur les
Etats-Unis de la chaire Raoul-Dandurand à l’université du Québec à
Montréal (UQAM), Frédérick Gagnon estime que les agendas politiques des dirigeants américain et
mexicain les pressent à trouver
un nouvel accord. « M. Trump
aimerait soumettre un texte au
Congrès des Etats-Unis avant les
élections de novembre prochain »,
souligne-t-il. La renégociation de
l’Alena est l’une des plus importantes promesses de campagne
du président américain, pour qui
cet accord est responsable de la
disparition de milliers d’emplois
aux Etats-Unis, en particulier
dans le secteur automobile. Au
Mexique, le président Enrique
Peña Nieto souhaite finaliser un
accord d’ici à la fin de son mandat,
début décembre.
« Mais au Canada, on est peutêtre un peu moins pressé. Il n’y a
pas d’élection avant novembre 2019, note M. Gagnon. On
verra si l’équipe du premier ministre Trudeau sent cette pression,
plie l’échine devant certaines demandes de M. Trump ou maintient sa ligne. »
Bon nombre de sujets achoppent encore entre les deux pays
voisins : la clause crépusculaire à
laquelle tiennent les Etats-Unis,
et qui tous les cinq ans permettrait aux parties de mettre fin à
l’accord, en est un. En juin, le premier ministre, Justin Trudeau,
avait jugé « insensé » d’ajouter
une telle clause. Autre pomme de
discorde : la gestion de l’offre, un
système qui alloue des quotas
aux producteurs de lait, d’œufs et
de volailles, leur assurant un certain revenu, sans subvention gouvernementale. « La stratégie du
Québec et du Canada sur la gestion de l’offre va demeurer », croit
pouvoir affirmer M. Bachand.
« La grande question est de savoir ce que les Américains veulent
sa conversation téléphonique
avec M. Trump, M. Peña Nieto lui a
fait part de son souhait de voir le
Canada rester partie prenante de
l’Alena. Dans la foulée, son ministre des affaires étrangères, M. Videgaray, a néanmoins précisé que
« quelle que soit l’issue de la négociation avec Ottawa, le Mexique a
désormais un accord avec les
Etats-Unis ». Quant au président
élu mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador, qui succédera le
1er décembre à M. Peña Nieto, il a
félicité un traité bilatéral « qui
donne une stabilité économique et
financière » au Mexique. p
frédéric saliba
17,1 MILLIONS
Les pierres d’achoppement entre Ottawa et Washington sont nombreuses
montréal - correspondance
maine », avertit M. de La Cruz. Ottawa n’a en effet pas participé aux
dernières négociations, mais doit
les rejoindre maintenant que les
points de friction entre le Mexique et les Etats-Unis sont levés.
M. Trump a semé le doute en déclarant, lundi, sa volonté de rebaptiser l’Alena. « Nous allons l’appeler accord commercial EtatsUnis-Mexique », a affirmé le locataire de la Maison Blanche, qui a
laissé entendre qu’il était disposé
à ne signer que des accords bilatéraux avec le Canada et le Mexique.
M. Trump a annoncé que les négociations avec Ottawa « sont sur
le point de débuter ». Lundi, lors de
du Canada pour conclure un accord », explique Patrick Leblond,
économiste et professeur agrégé
au département des affaires publiques et internationales à l’université d’Ottawa. Washington et
Ottawa sont, en effet, intimement
liés. Quelque 9 millions d’emplois
américains dépendent du commerce et des investissements
avec le Canada. Chaque jour, près
de 2 milliards de dollars de marchandises et services traversent la
frontière américano-canadienne.
Et le Canada est le plus gros client
des Etats-Unis. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont
doublé dans le cadre des accords
de l’Alena pour s’élever à 674 milliards de dollars canadiens (plus
de 444 milliards d’euros) par an.
Pour limiter cette dépendance
économique et diversifier ses
marchés, Ottawa multiplie des accords commerciaux avec d’autres
pays. Le gouvernement canadien
mène actuellement des « pourparlers exploratoires » en vue d’un
traité de libre-échange avec les dix
pays asiatiques de l’Asean. Il en a
conclu un avec l’Union européenne (CETA) et espère voter cet
automne l’accord de libre-échange
transpacifique (TPP), signé en
mars avec dix autres pays. p
agnès chapsal
C’est le nombre d’arrivées hôtelières enregistrées à Paris et en Ile-deFrance au premier semestre, en augmentation de 4,1 % sur un an, « et
ce malgré les grèves dans les transports ferroviaires qui ont affecté
essentiellement les clientèles françaises et, dans une moindre mesure,
quelques clientèles européennes de proximité », a relevé, lundi 27 août,
le comité régional du tourisme (CRT) Paris Ile-de-France. « Après
une année 2017 déjà exceptionnelle, le cru touristique 2018 est parti
pour battre tous les records », a ajouté le CRT lors d’une conférence
de presse au château de Versailles.
AU TOMOBI LE
Toyota investit
500 millions de dollars
dans Uber
Le constructeur automobile
japonais Toyota a annoncé,
mardi 28 août, un investissement de 500 millions de dollars (environ 430 millions
d’euros) dans Uber, renforçant son alliance avec le
groupe américain de voitures
avec chauffeur (VTC) afin de
développer ensemble des véhicules autonomes. Les deux
sociétés, qui vont combiner
leurs technologies dans des
véhicules spécifiquement
conçus par Toyota, prévoient
« le début des déploiements
pilotes en 2021 », selon le
groupe nippon. – (AFP.)
I N D UST R I E
Tarkett acquiert
l’américain Lexmark
Carpet Mills
Le groupe français de revêtements de sol Tarkett a
annoncé, lundi 27 août, l’ac-
quisition de l’américain Lexmark Carpet Mills, un fabricant de moquette pour le
secteur de l’hôtellerie en
Amérique du Nord. Lexmark,
établi en Géorgie, a réalisé
en 2017 un chiffre d’affaires
de 120 millions de dollars
(103 millions d’euros) et emploie 460 personnes, tandis
que Tarkett a réalisé l’an dernier 2,8 milliards d’euros de
chiffre d’affaires et compte
13 000 salariés. – (AFP.)
Nestlé débourse environ
6 milliards d’euros pour
les cafés Starbucks
Le groupe suisse de l’alimentation Nestlé a annoncé,
mardi 28 août, avoir signé un
accord de licence avec l’enseigne américaine Starbucks
pour distribuer ses produits
partout dans le monde.
Début mai, Nestlé avait
annoncé qu’il allait débourser 7,15 milliards de dollars
(6,14 milliards d’euros) pour
ce contrat. – (AFP.)
6 | campus
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Les visées universelles de l’école française du vin
Des étudiants du monde entier viennent suivre des cursus qui allient savoir-faire, tradition et internationalisation
P
our devenir un expert
dans un métier du vin, il
faut suivre un long parcours et un improbable
chemin de traverse, comme en témoigne Jing Jing, 24 ans, fraîchement diplômée d’un master en
agriculture de l’université de Pékin. La jeune femme quitte
en 2017 la capitale chinoise pour
Shanghaï, cœur économique du
pays pour la fin de son cursus.
Mais, sur sa route, une dernière
étape est nécessaire à sa formation : un crochet à l’autre bout du
monde, à Dijon, en Bourgogne.
Un large détour d’une année indispensable pour peaufiner sa
connaissance du vin. Ce sera au
sein de la School of Wine & Spirits
Business, « école dans l’école » de
la Burgundy School of Business.
Comme Jing Jing, des étudiants
venus du monde entier sont chaque année un peu plus nombreux
à venir se former au sein des terroirs français. Alors que l’internationalisation est l’alpha et l’oméga
de toute formation supérieure, « le
vin, c’est la France », résume Jacques-Olivier Pesme, expert dans
les métiers du vin et ancien directeur de la Wine & Spirits Academy
du groupe Kedge, en Gironde.
Alors c’est à Reims, Bordeaux, Angers, Dijon ou Montpellier que les
wine makers et négociants de demain viennent se former.
Le vin est un produit complexe,
souvent lié à un lieu, une origine
et un savoir-faire spécifiques.
« Gérer ce produit, ce n’est pas seulement gérer une entreprise, mais
gérer collectivement une région,
s’engager dans l’organisation et la
promotion d’un territoire », soulignent Jérôme Gallo, directeur de
la School of Wine & Spirits Business, et Steve Charters, professeur
de marketing, dans leur ouvrage,
Economie et management du vin
(Pearson Education, 2014).
. . . E N BR E F
Une « acculturation »
Pour maîtriser ce produit et comprendre le travail de ceux qui le
façonnent, on ne peut ignorer
ses codes et ses traditions. « Chaque vin a une identité, une typicité
en lien avec des actes techniques,
des caractéristiques géologiques
et climatiques », poursuit René
Siret, directeur de l’Ecole supérieure d’agricultures d’Angers. Il
faut donc apprendre à maîtriser les caractéristiques d’un produit aux multiples facettes.
« Mieux vous comprendrez la
terre, mieux vous en parlerez,
mieux vous la vendrez », résume
Jacques-Olivier Pesme.
La France et ses terroirs sont un
terrain d’apprentissage sans égal
pour acquérir ces compétences.
C’est « également une acculturation que les étudiants étrangers
viennent trouver ici », affirme Philippe Jeandet, directeur du master
vins et champagne de l’université
de Reims. S’immerger dans la
« culture » du vin, parler son « langage », pour être en mesure de
faire des affaires avec « les gens du
milieu qui vont vous reconnaître
comme un membre du clan ».
Etudier les métiers du vin à Bordeaux, en Bourgogne ou en Champagne apparaît comme une évidence et représente un atout
qu’écoles et universités françaises
rappellent à l’envi. C’est sur les
Singapour notamment, puis demain en Inde et en Afrique. En
Chine, « seulement 1,5 % de la population boit du vin, rappelle René Siret, la marge de progression du
marché est donc considérable ». A
Bordeaux, Reims ou Dijon, c’est
donc souvent en anglais que les
écoles forment leurs élèves. Si chacune d’entre elles a ses spécificités,
le tronc commun reste comparable : au-delà de la viticulture et la
science de la vigne, les écoles de
commerce comme les universités
forment à la macroéconomie, aux
spécificités de l’industrie viticole,
au droit, à la communication, à
l’observation des marchés et des
goûts du public avec, en point d’orgue, le marketing. « Une politique
qui fera que vous êtes capable de
faire d’un vin que votre concurrent
vendra 20 euros la bouteille, un
produit d’exception, qu’un acheteur sera prêt à payer 50 euros »,
avance Philippe Jeandet.
OLIVIER BONHOMME.
traditions et la reconnaissance internationale de ces terroirs qu’elles construisent leurs formations,
attirant un nombre croissant
d’étrangers. En 2017, des étudiants
de dix-sept nationalités différentes ont suivi le master 2 de la
Burgundy School of Business,
seize pour la Wine & Spirits Academy bordelaise.
Sur des territoires grands
comme un mouchoir de poche
– en comparaison avec un marché
planétaire –, chaque établissement rassemble « une concentration d’expériences et de richesses,
liées aux métiers du vin, qui est exceptionnelle. Il y a tous les maillons
de la chaîne, les gros volumes de
production comme les châteaux les
Les élèves sont
formés à la
macroéconomie,
à l’observation
des marchés
et des goûts
du public avec,
en point d’orgue,
le marketing
plus prestigieux, les négociants, les
maîtres de chai, les embouteilleurs,
les bouchonniers… tout est là », observe Jacques-Olivier Pesme.
Si la technicité et les traditions
se concentrent sur le territoire
français, « le marché du vin
comme celui de l’enseignement supérieur sont tournés vers l’international », remarque Jérôme Gallo.
La France, l’Italie et l’Espagne demeurent les trois plus gros producteurs de vin, mais ils sont immédiatement suivis par les EtatsUnis, l’Australie et… la Chine. Les
Européens sont les champions de
l’exportation, mais ils sont talonnés par des pays producteurs très
performants tels que le Chili,
l’Australie et l’Afrique du Sud.
« Pendant longtemps, les producteurs français n’avaient qu’à pousser leurs bouteilles pour les vendre », reconnaît M. Gallo, mais depuis environ trois décennies, les
acteurs émergents du Nouveau
Monde « ont taillé des croupières à
ceux de l’Ancien ». Alors que l’Europe ronronnait, fière de son expérience millénaire, de nouveaux
vins, plus faciles à comprendre,
arrivaient sur le marché. « Pas les
meilleurs, mais portés par des personnes qui savent faire du business, faire du marketing avec leurs
atouts », poursuit le directeur de
l’école bourguignonne.
Parallèlement, les marchés traditionnels s’essoufflent. Les perspectives de croissance sont visibles à
Pas de chômage
Devenus experts du savoir-faire
du monde vitivinicole français,
élèves et diplômés des écoles et
des universités de l’Hexagone seront les prescripteurs de demain.
Ambassadeurs de traditions, ils
s’enrichissent également des compétences glanées au-delà des frontières hexagonales. Ainsi, Montpellier SupAgro et l’Institut des
hautes études de la vigne et du vin
(IHEV) forment leurs étudiants
dans le cadre « d’un cursus itinérant dans les grands bassins viticoles du monde », rapporte Bruno
Blondin, directeur de l’IHEV.
Pas de chômage pour les globetrotteurs de la vigne. Selon les établissements, 100 % des diplômés
trouvent un emploi dans les mois
qui suivent leur fin d’études. Entre les tenants de l’Ancien Monde
qui se battent pour survivre ou
s’imposer et ceux du Nouveau qui
veulent prendre la place, « il y a
des besoins dans le monde entier,
promet Jacques-Olivier Pesme, il
suffit d’être ouvert, mobile et
agile ». Les qualités du wine maker
contemporain. p
éric nunès
Des cursus d’assemblage soigneusement dosés
bienvenue au laboratoire de la School of Wine
& Spirits Business, à Dijon. Ici, des dizaines de paillasses immaculées se succèdent, une modernité anguleuse accueille l’arrondi des bouteilles, une lumière
franche éclaire des dizaines de postes où les élèves peuvent étudier arômes, robes, éclats d’un vin. Peut-être
que, bientôt, comme le personnage joué par Louis de
Funès dans le film de Claude Zidi L’Aile ou la Cuisse, ils
pourront déduire l’origine, le cépage et le cru d’un nectar en en laissant glisser quelques centilitres dans le
creux d’un verre.
Toutefois, dans cette salle de dégustation, on ne forme
pas d’œnologues ou de vignerons. Mais pour vendre du
vin et parler à ceux qui le font, le comprendre est un prérequis nécessaire. Pas d’impasse donc ! Et les écoles de
commerce qui forment au business des métiers du vin
forment aussi les futurs manageurs à la viticulture, à la
science de la vigne et à la chimie. Des formations qui ont
un prix : 12 500 euros pour le mastère spécialisé commerce international des vins et spiritueux de la School
of Wine & Spirits Business bourguignonne, et c’est
14 000 euros qu’il faut débourser pour suivre les enseignements du master of science in wine & spirits management de Kedge Business School, à Bordeaux.
Dans les écoles d’ingénieurs où l’élargissement des
champs d’enseignement habituel est également acté,
les établissements qui préparent les agronomes de de-
« Il y aura toujours besoin
de ponts vers le Royaume-Uni »
FRANK BOURNOIS, DIRECTEUR DE L’ESCP EUROPE
Le directeur de l’école de commerce parisienne affirme
qu’il n’entend pas déménager son campus
londonien après le Brexit : « Ce pays est et restera
un pays européen. » Et de rappeler que l’ESCP Europe
a été désignée en 2017 « Highly Commended Business
School », le plus haut grade du classement Times Higher
Education Awards.
13
main intègrent dans leur cursus l’acquisition de compétences managériales. Business school ou école d’ingénieurs, deux voies très différentes mais qui se rapprochent autour d’un verre et des métiers du vin.
Ce métissage des filières, l’Ecole supérieure d’agricultures d’Angers lui a donné corps en créant son master
international vintage. Son objectif : développer une
double compétence technique et marketing dans l’univers vitivinicole, largement ouverte à l’international
avec environ 30 % d’étudiants étrangers. « Près de 50 %
des diplômés travaillent ensuite dans le commerce ou le
marketing sur l’exportation de vins français », révèle
René Siret, directeur général de l’école d’agriculture.
Produire selon les goûts et les demandes
Idem au sein de l’Institut des hautes études de la vigne
et du vin (IHEV) de Montpellier SupAgro, qui a mis en
place un master 2 d’études spécialisées en management
de la vigne et du vin (entre 7 800 et 10 500 euros pour
deux années) en partenariat avec l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) pour proposer l’acquisition de « compétences transversales ». L’idée : « Former les étudiants à une maîtrise telle qu’ils pourront
adapter leurs gestes techniques afin de répondre aux
marchés selon des cibles marketing », expose Bruno
Blondin, directeur de l’IHEV. Il s’agit d’être en capacité
de produire selon les goûts, les demandes et en fonction
académies métropolitaines en 2020
La ministre de l’enseignement supérieur,
de la recherche et de l’innovation, Frédérique Vidal,
et celui de l’éducation nationale, Jean-Michel
Blanquer, veulent doter la France d’une académie
par région. Les recteurs de région académique
doivent faire des propositions pour janvier 2019,
« en accord avec les collectivités », ont précisé
les ministres, reprenant les recommandations
de la mission Weil sur l’organisation territoriale
de l’éducation nationale. Malgré le nouveau
découpage régional opéré en 2015, l’éducation
nationale avait conservé ses 26 académies.
des contraintes géologiques et climatiques. Du vin sur
mesure en quelque sorte.
Devenir un homme ou une femme d’affaires avec les
compétences d’un scientifique, c’est aussi le pari que
remporte chaque année le master vins et champagne de
l’université de Reims-Champagne-Ardenne. La formation de deux ans accueille une vingtaine d’étudiants,
pour la plupart licenciés en « science, biologie, biochimie
ou chimie, observe Philippe Jeandet, directeur du master.
La première année, les unités d’enseignement sont scientifiques. On y apprend la biologie moléculaire, les levures,
les micro-organismes. En deuxième année, on étudie le
marketing, la comptabilité, le droit, les marchés… » La formation change de paradigme pour permettre d’acquérir
une maîtrise et une vision globales des métiers.
Une immersion dans un univers complémentaire que
la Wine & Spirits Academy du groupe d’écoles de commerce Kedge, à Bordeaux, pratique aussi pour son master MVS (management des vins & spiritueux). La business school délivre près d’un quart de ses cours à l’Institut des sciences, de la vigne et du vin de la capitale girondine, rattaché à l’université de Bordeaux, fort de
250 chercheurs. C’est dans ce palais de l’œnologie que les
futurs négociants acquièrent les indispensables notions
de viticulture, illustration de la convergence des formations, à laquelle les métiers du vin se prêtent si bien. p
e. n.
17 SEPTEMBRE
Eric Labaye prend la présidence de Polytechnique
Agé de 56 ans, cet X-Télécoms, diplômé de l’Insead,
associé du cabinet de conseil McKinsey, succédera
à Jacques Biot. Eric Labaye est membre
du « board » de l’Essec et du conseil stratégique
de l’école d’affaires publiques de Sciences Po.
A Saclay, il devra mener à bien le rapprochement
autour de l’X de cinq établissements : Ensta
ParisTech, Ensae, Telecom ParisTech, Telecom
SudParis et HEC.
idées | 7
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Miracle à la portugaise
Pourquoi tant d’objets dans nos greniers ?
Loin des dogmes bruxellois et de la politique
budgétaire française, la réussite du Portugal
repose sur la relance de l’investissement
et les baisses d’impôt, explique l’économiste
Sébastien Laye
Valérie Guillard, chercheuse
en management, a enquêté
sur notre réticence
à participer à l’économie
du recyclage
Par SÉBASTIEN LAYE
D’UNE CERTAINE
MANIÈRE,
LE SUCCÈS
PORTUGAIS
ET LE MARASME
FRANÇAIS NE SONT
QUE L’AVERS
ET LE REVERS D’UNE
MÊME RÉALITÉ
I
l nous faut faire fi de toute
forme de vénération servile
en matière de politique économique, afin de mieux cerner les
linéaments de la réussite de chaque pays. « Prenons le cas de Singapour. On dirait un miracle économique. Mais le miracle est moins
celui de l’inspiration que celui de la
transpiration. » Ces mots de l’économiste Paul Krugman en 1996
doivent nous conduire à relativiser les différents modèles économiques : le modèle japonais, le
modèle anglo-saxon, le modèle
scandinave.
Or il est un pays en Europe qui,
non content d’être sorti des abysses de la crise financière, présente
désormais un état insolent : il
s’agit du Portugal. A bien des
égards, analyser les tenants du
succès économique portugais actuel fourbit des armes intellectuelles qui font cruellement défaut à
l’actuelle majorité pour enfin
vaincre le chômage et sortir d’une
croissance poussive.
Les faits en premier lieu : alors
qu’en 2013 le chômage culminait à
près de 17,5 %, il est désormais de
7,9 %, alors qu’en France le chômage paraît stagner aux alentours
de 9 %. On peine à se rappeler une
époque ou le différentiel entre les
deux pays était à l’avantage du
Portugal… S’agissant des finances
publiques, le déficit est de 2 % du
PIB en moyenne contre un peu
moins de 3 % en France, même si le
stock de dette publique de Lisbonne, hérité de la crise et des gabegies antérieures, culmine encore à 122 % du PIB.
Après des taux de croissance négatifs entre 2011 et 2013, le Portugal
a enregistré une croissance de
1,6 % en 2016 et de 2,7 % en 2017 : à
l’inverse de la France, ce rythme ne
faiblit pas, puisque au premier semestre, l’acquis de croissance était
de 0,9 % (0,4 % en France) avec
ainsi la certitude d’avoir une croissance finale encore bien supérieure à 2 % en 2018 ; et ce alors
même que l’économie portugaise
n’a pas besoin du même niveau de
croissance que la France pour
créer des emplois. Sans doute
grâce à une structure du marché
de l’emploi dominée par les services, bien plus intrinsèquement
flexible au-delà même du droit du
travail : ce phénomène est criant
dans l’emploi saisonnier en hôtellerie/restauration.
DEUX PHÉNOMÈNES
Comment expliquer ces excellentes performances ? Il faut d’abord
se rappeler qu’à partir de 2013, le
pays a été placé sous surveillance
par Bruxelles avec une forte pression pour appliquer des politiques
d’austérité et de contrôle des finances publiques : ces politiques
ont eu un succès très mitigé ; au
plus fort de l’effondrement du crédit et de la demande, serrer les vis
des finances publiques a plongé le
Portugal dans un marasme encore
plus conséquent. Cependant, ces
années d’austérité budgétaire ont
aussi permis une remise à plat des
finances publiques, de l’économie
souterraine et des errements immobiliers, ce dont profite l’actuelle majorité, qui s’est bien gardée de repartir dans de folles dépenses ou un laxisme budgétaire.
Mais l’essentiel du succès portugais actuel peut s’expliquer par
deux phénomènes : la relance de
l’investissement d’une part, la
concurrence fiscale de l’autre.
L’actuelle majorité portugaise
de gauche a sciemment fait fi des
dogmes bruxellois – Bruxelles a
d’ailleurs multiplié les mises en
garde contre Lisbonne, critiquant
l’absence de réformes du droit du
travail et de cadrage budgétaire,
avant de devoir modérer ses critiques face à l’insolent succès portugais : point de réforme structurelle
du marché du travail pour assouplir les droits des salariés, point
d’abaissement de la protection sociale, encore moins de gel du salaire minimum ou des pensions
de retraite.
PARADIS FISCAL
Le Portugal a choisi de soutenir sa
demande intérieure en stimulant
l’investissement qui, à 17 % du PIB,
est proche du niveau allemand
mais avec une inflation plus faible.
Le gouvernement a massivement
baissé les impôts pour les classes
moyennes et les charges sur les
petites entreprises, tout en favorisant la montée en gamme de son
industrie, sortant d’un modèle
low cost pour relancer ses parts de
marché à l’export. La consommation n’a pas été sacrifiée comme
dans d’autres pays européens, afin
de remplir les carnets de commandes des entreprises.
Ce plan de relance massif, industriel et axé sur les classes moyennes, s’appuyant sur des finances
saines laissées par la précédente
majorité, explique en partie le miracle portugais actuel. Loin des
dogmes de la Commission européenne, l’accroissement du PIB a
permis au pays, sans contraction
de la demande, de réduire encore
plus ses déficits et de moderniser
ses infrastructures : une sortie par
le haut du malthusianisme économique européen.
Il ne faut pas négliger la dimension fiscale dans ce miracle, qui
met aussi en exergue les apories
de la construction européenne :
d’une part, le cas portugais rappelle que les baisses massives
d’impôts sur les classes moyennes
fonctionnent – le Portugal,
comme les Etats-Unis en tirent logiquement profit ; par ailleurs, le
Portugal s’est réinventé en un paradis fiscal héliotropique pour retraités européens, et notamment
français. D’une certaine manière,
le succès portugais et le marasme
français ne sont que l’avers et le revers d’une même réalité, en un curieux jeu de vases communicants
à l’échelle européenne.
A Lisbonne, la croissance est lisible dans l’enthousiasme des entrepreneurs et surtout de la jeunesse,
dans l’internationalisation et l’optimisme des investisseurs : le
monde entier vient faire des affaires au Portugal. Le contraste avec
la France et son faux calme de l’été
n’en est que plus saisissant, sur
fond de croissance essoufflée et
d’espoirs brisés… p
¶
Sébastien Laye
est entrepreneur et
chercheur associé à l’Institut
Thomas More, groupe
de réflexion basé
à Bruxelles et à Paris
Par VALÉRIE GUILLARD
L
a rentrée scolaire est une période de
tri dans nombre de familles. Les
cartables, les trousses, les classeurs : on garde, ou bien on jette ?
Quant aux vêtements trop petits, aux vieux
jouets, aux vieux livres, on les élimine le
plus souvent sans pitié. Quand on y arrive…
Car de nombreuses personnes ont tendance à tout garder, bourrant caves, placards et greniers. En moyenne, chaque
Français possède aujourd’hui pas moins de
100 objets qu’il n’utilise pas, conservés
pieusement sans jamais servir…
Pourtant, l’économie circulaire est à la
mode. Les sites de vente en ligne d’objets de
seconde main rencontrent un vrai succès.
Des applications mettent en relation localement ceux qui ont des besoins et ceux qui
cherchent à se débarrasser de leur surplus.
Des associations comme Emmaüs prospèrent sur ce créneau. Mais des richesses potentielles considérables continuent, malgré
ce mouvement de fond, à sédimenter dans
des millions de « mines domestiques », bien
cachées à l’abri des regards.
Comment mettre en circulation davantage de ces ressources ? Comment inciter les
« écureuils » à accepter de se séparer d’une
partie de leurs stocks ? C’est aujourd’hui un
enjeu économique et écologique majeur,
qui nécessite une compréhension fine des
ressorts psychologiques menant tant d’esprits sensés à l’accumulation.
Pourquoi les gens sont-ils si nombreux à
vivre avec un bric-à-brac au-dessus de leur
LE RISQUE DE PÉNURIE
EST RESTÉ GRAVÉ
DANS LES MÉMOIRES,
LA NÉCESSITÉ
DE S’EN PRÉMUNIR
A ÉTÉ TRANSMISE
D’UNE GÉNÉRATION
À L’AUTRE
tête ou sous leurs pieds ? Quelle logique y at-il à conserver quinze ans ce nécessaire à raclette reçu en cadeau ou ce vélo presque
neuf, ce mini-mixeur, ce canapé, ces trois
matelas récupérés lors d’un déménagement ? Pourquoi ? C’est la question que nous
avons posée à tous ceux qui ont accepté de
nous ouvrir leurs placards, dans le cadre de
notre recherche (« Anti-Consumption Consciousness in Pursuit of Sustainability »,
Journal of Public Policy and Marketing, 2018,
à paraître).
Stocker, ce n’est pas gaspiller ! Telle est la
réponse que nous avons le plus fréquemment obtenue. Les temps difficiles ne sont
pas si éloignés, des temps où l’on n’était jamais sûr de pouvoir se procurer ce dont on
avait besoin. Le risque de pénurie est resté
gravé dans les mémoires, la nécessité de s’en
prémunir a été transmise d’une génération
à l’autre. On s’abstient de jeter. On garde, au
cas où… On garde aussi souvent par sentimentalisme, par difficulté à se détacher des
souvenirs qui accompagnent les objets.
Mais, toujours, on se sent légitime. Pour une
majorité, stocker des choses dont on n’a pas
l’usage immédiat est en effet synonyme de
prudence, voire de sagesse, et certainement
pas de prodigalité.
COMPRENDRE CES ÉVOLUTIONS
Pourtant, rares sont ceux qui suivent jusqu’au bout un modèle de consommation
traditionnel. Autrefois, on gardait presque
tout, mais cela servait ensuite à bricoler, à recycler, quitte à échanger avec ses proches
pour obtenir les pièces manquantes. Or,
aujourd’hui, les personnes qui disent conserver certains objets parce qu’elles pensent
pouvoir les réutiliser, ne sont pas la majorité.
L’accumulation est devenue rapide car
beaucoup de gadgets peuvent s’acquérir à
bas coûts, mais qui fabrique encore des dessus-de-lit en patchwork avec des restes de tissus conservés pour cet usage ? Qui sait réparer un moteur en démontant deux vieux
clous ? Le bricolage et la couture ne sont plus
enseignés à l’école.
En ouvrant les portes de leurs placards, de
leurs caves et leurs greniers, nombre de personnes interrogées ont en réalité pris conscience du gaspillage que constituait l’entassement de tant d’objets inutiles. Il est plus facile pour eux de vivre portes closes, en ignorant volontairement ces espaces de stockage.
Certains ont même reconnu qu’agir en donnant ou en vendant ces objets les troublait
davantage que de vivre à côté sans les voir.
Lorsqu’on vide des sacs entiers à la déchetterie ou dans des bacs pour vieux vêtements,
impossible, en effet, de se cacher les yeux.
Tous ces objets ont été fabriqués et transpor-
tés, on les a achetés, on cherche maintenant
à s’en débarrasser. Est-ce vraiment sensé ?
Le fait d’être amené à vider la maison d’un
proche décédé, expérience douloureuse,
provoque de la même manière une prise de
conscience et pousse certains à remettre en
question, au final, leur mode de consommation habituel. Se retrouver confronté ainsi à
tous ces objets acquis au long d’une vie, ne
savoir vraiment qu’en faire, incite à se débarrasser soi-même des choses qu’on a laissées
s’accumuler, mais que l’on n’imagine pas
une seconde transmettre à ses enfants…
Ainsi cheminent beaucoup des consommateurs que nous avons rencontrés. Certains choisissent volontairement la sobriété, achetant moins pour éviter de provoquer les gâchis qui les ont choqués. Quelques-uns vont plus loin, apprennent à
bricoler, à réparer, pour tirer parti, aussi systématiquement que possible, des objets
dont ils disposent. La prise de conscience
morale d’un respect dû aux générations passées et futures est une troisième étape, qui
concerne pour l’instant seulement une petite minorité des personnes interrogées.
Pour les pouvoirs publics, comprendre ces
évolutions progressives est de première importance. Si l’on souhaite changer les comportements du plus grand nombre, mieux
vaut éviter les grands discours moralisateurs et culpabilisants sur la planète et son
avenir, car ces discours ne sont pas « entendables » par la majorité des auditeurs, voire
carrément contre-productifs.
Nous avons montré, en revanche, que
faire passer le message que tout garder n’est
pas forcément vertueux peut s’avérer plus
efficace. Favoriser l’apprentissage du bricolage est aussi un bon investissement. La société marchande a dépouillé les consommateurs de leurs compétences en leur donnant accès à des monceaux d’objets bon
marché. Les Repair Cafés peuvent permettre aux citoyens de retrouver la main, grâce
à une entraide de voisinage.
Affirmer son identité non pas en achetant
du neuf, mais en récupérant des objets, en
les triant, les réparant, voire en les transformant pour de nouveaux usages : joli programme, bien dans l’air du temps ! p
¶
Valérie Guillard
est professeure des universités,
chercheuse à Dauphine
Recherches en management
La TVA française a conquis la planète
Il y a cinquante ans commençait
l’expansion internationale d’une
mesure fiscale conçue en France :
la taxe sur la valeur ajoutée
Par ANTOINE PAVAMANI
L
e cinquantième anniversaire de Mai
68 a été une manifestation discrète, à
l’image de ses héros fatigués et de son
bilan contrasté. Le vingtième anniversaire
de la victoire française à la Coupe du monde
de football 1998 a été célébré de la plus belle
des manières par les hommes de Didier
Deschamps. Il nous reste à célébrer le centenaire de l’armistice de la première guerre
mondiale, en novembre.
Il est pourtant une commémoration
oubliée cette année. Le 1er janvier 1968, l’Allemagne est le premier pays des six membres
fondateurs de la Communauté européenne,
après la France, à introduire dans sa législation fiscale la taxe sur la valeur ajoutée
(TVA), qui n’a cessé depuis de se propager de
manière quasi universelle, dans 153 pays
aujourd’hui, de l’Afghanistan au Vietnam.
Les Etats-Unis résistent encore, mais l’Inde
et l’Arabie saoudite figurent parmi les derniers grands pays à l’avoir adoptée.
Imaginée en 1952, expérimentée en 1954
avant d’y être généralisée en 1966, adoptée
par la Commission européenne en
avril 1967 comme principal outil de son
financement pour être étendue à tous ses
membres à partir de 1968, la TVA a pourtant
mauvaise presse dans son propre berceau.
Principale ressource publique en France
(206,4 milliards d’euros en 2018, soit près de
trois fois plus que les recettes de l’impôt sur
le revenu), la TVA est un outil fiscal dénigré,
sinon haï, dans le débat public français.
Son inventeur, Maurice Lauré, disparu
en 2001 et qui appartient à ces grands
commis de l’Etat qui alliaient sens de l’intérêt
général et passion de l’innovation, n’a pas
donné son nom à la moindre rue. Il mériterait pourtant d’être célébré tout autant que
son invention.
INVENTION SANS COPYRIGHT
Les vertus originelles de la TVA sont pourtant colossales. D’abord, elle ne ponctionne
chaque opérateur que sur la richesse qu’il
ajoute à un bien ou à un service et non sur
l’intégralité de sa valeur. C’est une taxe qui
encourage donc la fluidité économique et
les transactions. Ensuite, c’est une taxe discrète collectée par les opérateurs économiques et non par le Trésor public.
Partout où elle a été instaurée, la TVA a été
un formidable outil de consolidation de
l’action publique en offrant aux Etats une
ressource puissante et stable. Elle a aussi été
un instrument redoutable pour faire reculer l’inflation qu’accélérait la taxe sur les
ventes qui lui préexistait.
Depuis, dans le débat français, elle devrait
pouvoir se targuer de deux vertus supplémentaires.
1. Apparue alors que la mondialisation était
encore balbutiante, la TVA offre aussi l’avantage d’être, dans un contexte d’abaissement
tendanciel des droits de douane (malgré la
récente relance de la « guerre commerciale »
sino-américaine), le seul instrument de taxation des importations.
2. Dans un pays où le rapport capital/travail est déséquilibré, la TVA concerne autant
l’un que l’autre dans le processus de production, là où les cotisations sociales ne sont
assises que sur le seul travail.
Pourtant, on reproche beaucoup de choses
à la TVA, notamment de plus frapper les pauvres que les riches. C’est méconnaître le fait
que l’essentiel des consommations des
ménages populaires se concentre sur le
logement et l’alimentation : or la TVA ne s’applique pas aux loyers, qui pèsent d’ailleurs
beaucoup plus sur les revenus modestes
en 2018 qu’en 1968, et son taux est réduit
pour l’alimentation. C’est oublier aussi que
les leviers de fiscalité des plus fortunés sont
l’impôt sur le revenu (pour les flux) et la fiscalité du patrimoine (pour les stocks).
La France aime souvent avoir raison contre
tout le monde. Nous poussons l’esprit de
contradiction jusqu’à nous donner tort à
nous-mêmes quand le reste du monde nous
donne raison. Nous détestons ainsi la TVA,
cette invention sans copyright qu’ont imitée
la quasi-totalité des autres nations.
Peut-être mériterait-elle plus de considération à l’heure où nous recherchons des ressources pour réussir la transition écologique,
relancer le pouvoir d’achat des travailleurs,
soutenir notre système de soins, équilibrer
les finances publiques et compenser la suppression de la taxe d’habitation. p
¶
Antoine Pavamani est entrepreneur
dans le secteur du numérique
8 | MÉDIAS&PIXELS
0123
MERCREDI 29 AOÛT 2018
« Arte n’est plus
dans le carcan
du menu
obligatoire »
La présidente d’Arte France,
Véronique Cayla, juge nécessaire
de ne plus se focaliser sur l’antenne
L
ENTRETIEN
a chaîne Arte a un pied en
France, l’autre en Allemagne. Une position qui l’a
très vite mise sur les rails
de l’innovation (webdocumentaires, radio, podcasts…). Ses audiences modestes, tout comme son
budget (279,50 millions d’euros
en 2018), l’ont poussée à chercher
des publics sur d’autres supports
que l’antenne. A l’heure de la réforme de l’audiovisuel public, elle
apparaît comme une pionnière.
Sa présidente, Véronique Cayla,
qui achèvera son deuxième mandat de cinq ans en avril 2021, expose ses ambitions européennes
et ses projets pour la jeunesse.
Pourquoi Arte s’est-elle intéressée si tôt au numérique ?
Nous avons été les premiers à
nous intéresser à la télévision de
rattrapage, car les documentaires, qui constituent plus de 50 %
de notre programmation, sont de
nature à être vus et revus. Puis,
nous avons développé successivement la webproduction, une
radio, des podcasts, la réalité virtuelle, des jeux vidéo…
Nous nous intéressons à tout ce
qui est en marge de la télévision
classique. Pour compenser nos
petites audiences, nous avons
mené une politique d’« hyperdistribution » : nous disséminons
nos programmes sur tous les supports de diffusion possibles.
Nous n’adhérons pas au slogan
du rajeunissement de l’antenne.
Il faut plutôt aller chercher les jeunes sur les supports qu’ils fréquentent. C’est pourquoi nous
avons développé la délinéarisation : Arte Europe – disponible en
six langues (allemand, français,
espagnol, anglais, polonais et italien) – est uniquement sur Internet. C’est la télévision de demain.
Bref, nous sommes un média
« déchaîné » qui n’est plus dans le
carcan d’un menu obligatoire.
A Paris, en janvier 2017. DENIS ALLARD/REA
Que devient alors l’antenne ?
Près de 80 % de notre audience
nous découvrent encore par ce
biais. Ce rapport va s’inverser,
mais l’antenne sera toujours nécessaire pour servir de bande-annonce. Dans le monde infini du
numérique, ce sera un repère.
Comment survivre face
à Netflix ?
Nous collaborons avec eux. Netflix achète toutes nos séries de fiction et nous leur servons de tête
chercheuse pour des programmes plus innovants : leur
deuxième création originale fran-
« Nous
disséminons nos
programmes sur
tous les supports
de diffusion
possibles »
çaise, Osmosis, est une adaptation
d’une de nos petites séries web de
science-fiction.
Vous évoquiez Arte Europe.
N’êtes-vous donc plus une
chaîne franco-allemande ?
Dans les textes fondateurs, notre vocation était d’être une
chaîne franco-allemande, mais
aussi de faire dialoguer les peuples
d’Europe. Il a fallu attendre Internet et sa capacité de diffuser quasiment gratuitement dans tous les
pays pour que cela soit réalisable.
C’est donc assez récent. Il a fallu
aussi convaincre nos partenaires
allemands, qui avaient tendance à
préférer la relation bilatérale.
Comment voyez-vous
la réforme en cours
de l’audiovisuel public ?
Elle était nécessaire. On ne peut
pas rester avec une loi qui date de
1986 après la révolution numéri-
que. L’objectif premier de cette réforme n’est pas de réaliser des
économies, mais de faire une
transformation qui induise des
économies. A Arte, on nous demande de participer à ces efforts,
mais même de manière plus modeste (2 millions d’euros de réduction budgétaire en 2019), c’est
douloureux pour nous.
Le rôle d’Arte, chaîne franco-allemande, est particulier, car nos
partenaires naturels sont allemands, l’ARD et ZDF, les deux
grands actionnaires outre-Rhin
du groupement européen d’intérêt économique [Arte est un GEIE
formé et financé par deux pôles
français et allemand d’édition et de
fourniture de programmes]. Notre
position, à l’intérieur et à l’extérieur de l’audiovisuel public français, nous va assez bien. Cela n’a
pas été facile au début de faire
comprendre qu’on voulait participer à la réflexion sans être happés.
Derrière un combat de boxe, le business
bien huilé de deux vedettes de YouTube
Plus de 770 000 internautes ont payé pour regarder l’affrontement entre Logan Paul et KSI
D
eux youtubeurs qui règlent leurs différends sur
un ring de boxe : l’histoire commençait comme une parodie. D’un côté, l’Américain Logan Paul, 86 kg pour 18,1 millions
d’abonnés ; de l’autre, le Britannique KSI, 84,9 kg et 19,2 millions
d’abonnés. Logan Paul a obtenu
début 2018 le statut d’icône mondiale du mauvais goût : en voyage
au Japon, il s’était filmé à côté du
cadavre d’un suicidé dans une forêt, et avait diffusé les images sur
sa chaîne YouTube, provoquant
une bronca mondiale. KSI, lui, a
acquis sa célébrité en jouant au
jeu vidéo Fifa et en filmant des
sketches en caméra cachée dans la
rue. Sa réputation n’est pas non
plus irréprochable. Auteur de sketches sexistes, il a été exclu de certaines conventions pour son comportement envers les femmes.
Ni vraiment rivaux ni vraiment
proches, les deux hommes ont
subitement décidé, en début
d’année, de commencer à s’envoyer des bordées d’insultes par
vidéos interposées, avant d’annoncer, dans un élan qui semblait
emprunter autant à une poussée
de virilité qu’à une fine connaissance des arts du spectacle, qu’ils
s’affronteraient lors de deux combats de boxe.
Le premier s’est déroulé samedi
25 août à Manchester (nord de
l’Angleterre), et a tranché la question de savoir si les querelles entre youtubeurs, fussent-ils mondialement connus, intéressaient
le grand public. La Manchester
Arena, forte de 20 000 places,
était aux trois quarts pleine pour
le match. Surtout, 773 000 personnes ont dépensé les 9 euros
nécessaires pour le suivre en direct… sur YouTube, bien sûr. De
quoi leur assurer plusieurs centaines de milliers d’euros chacun.
Chasse au piratage
Si la rencontre s’est soldée par un
match nul, une autre joute se
jouait dans l’ombre : celle opposant YouTube à Twitch, le service
de vidéo spécialisé dans les retransmissions de jeux vidéo en
direct. La plate-forme de vidéo de
Google a un rapport ambivalent
avec les célébrités, comme KSI,
Logan Paul ou PewDiePie, youtubeur controversé, spécialisé dans
les jeux vidéo. Ces youtubeurs,
qui comptent parmi les plus suivis au monde, génèrent beaucoup
d’audience, mais font aussi peur
aux annonceurs. Après sa vidéo
d’un cadavre dans la forêt japonaise, YouTube a sanctionné Logan Paul en lui retirant son statut
privilégié de « chaîne premium »
pour les publicitaires.
Au cours du match, YouTube a
fait la chasse aux flux vidéo piratés avec beaucoup plus de zèle et
d’efficacité que son concurrent : le
site The Verge a compté plusieurs
dizaines de chaînes Twitch diffusant la rencontre gratuitement et
illégalement et estimé qu’au
moins un million de personnes
l’avaient regardée ainsi. Il y a fort à
parier que la situation sera différente pour le match retour, prévu
aux Etats-Unis. Avant le premier
combat, le directeur d’Upload
avait prévenu qu’il était prêt à investir massivement dans des services antipiratage, mais avait visiblement négligé Twitch.
Derrière ses airs de bagarre de
cour de récréation, l’affrontement entre KSI et Logan Paul est
le reflet d’une grande machine
bien huilée : OP Talent, qui gère
l’image de KSI, est une filiale du
géant du divertissement Endemol, et l’agence Upload, qui gérait
le match, travaille avec la plupart
des très grands youtubeurs britanniques. La communication
autour du combat a été menée de
façon très professionnelle, en copiant de façon assumée celle du
« money fight », le duel entre le
boxeur professionnel Floyd
Mayweather, Jr. et le combattant
d’arts martiaux mixtes Conor
McGregor, le 26 août 2017.
Les deux célébrités lorgnent désormais du côté des spectacles
grandeur nature, à la mesure de
leur ego et de leurs frasques en vidéo. Ils se présentent comme des
adeptes du « white collar boxing »,
un concept de boxe amateur en
vogue parmi les cols blancs fortunés des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Mais, loin de la discrétion
des salles d’entraînement, les
deux adversaires ont pris soin de
mettre en scène leurs séances
d’échauffement, tout comme
leurs passes d’armes verbales. Des
vidéos qui ont été vues plusieurs
centaines de milliers de fois chacune, et qui permettent aussi aux
deux youtubeurs de faire la promotion de leurs produits « partenaires », comme la ligne de vêtements créés par Logan Paul.
Sans surprise, les deux combattants d’un jour ont donc
confirmé, à l’issue d’un match en
six rounds qui ne restera pas dans
les annales de la boxe, qu’il y
aurait un match retour. « Je crois
que c’est ce que veulent les gens.
Donnons-leur un autre match », a
déclaré Logan Paul. p
pauline croquet
et damien leloup
L’éducation est l’un des
objectifs de cette réforme.
Avez-vous des projets ?
Nous avons déjà constitué un
pôle éducatif appelé Educ’Arte,
qui a été monté quand on s’est
aperçus que nous étions piratés
par les professeurs. On a conçu
avec ces derniers et les élèves une
plate-forme de SVOD [service de
vidéo à la demande]. Cela se fait
avec l’Allemagne et nous venons
de vendre le dispositif à la Belgique et au Luxembourg.
On a associé France Télévisions,
qui est d’accord pour apporter le
meilleur de ses programmes. Ce
sont les régions qui s’abonnent à
ces services. C’est une manière de
toucher les jeunes. Nous investissons également beaucoup les réseaux sociaux, avec des programmes très courts liés ou non avec
l’antenne, et nous avons formé
tous les personnels de la chaîne à
l’usage des réseaux sociaux.
Serez-vous présents sur
une même plate-forme
que d’autres chaînes
de l’audiovisuel public, pour
l’offre culturelle par exemple ?
Nous l’avons fait sur la musique
avec France Musique. La plateforme commune s’appelle Arte
France Musique. Nous avons développé la production en six
mois ; nous étions ensemble aux
festivals d’Aix-en-Provence et de
Nantes. Mais ce qui est simple
avec la musique l’est moins avec
la culture. Il faut souligner que la
réforme en cours a accéléré les synergies. Ainsi, sur les langues,
nous allons coopérer avec France
Médias Monde et créer une plateforme linguistique commune : à
eux l’actualité, à nous les documentaires. Le titre n’est pas encore choisi. Paradoxalement, c’est
souvent le plus difficile. p
propos recueillis par
françois bougon
150 MILLIONS
C’est, en euros, le montant que TF1 investit chaque année dans la
fiction française (séries, feuilletons, téléfilms), a précisé Fabrice Bailly,
le directeur des programmes et des acquisitions du groupe, lundi
27 août. Ce dernier a cité en exemple Insoupçonnable, un remake de la
série britannique The Fall, qui mettra en scène Melvil Poupaud en père
de famille devenant tueur en série une fois la nuit tombée. Le montant
de l’investissement dans les séries et téléfilms français inclut le feuilleton quotidien Demain nous appartient, lancé en 2017, qui réunit en
moyenne 3,4 millions de téléspectateurs. « On n’avait pas eu de tels
scores depuis 2012 », a précisé M. Bailly
MUS I QU E
Tencent Music serait
valorisée autour de
30 milliards de dollars
La principale plate-forme
musicale chinoise, Tencent
Music Entertainment, prépare son entrée en Bourse
aux Etats-Unis pour le
18 octobre, selon le site Music
Business Worldwide du lundi
27 août. Cette filiale de Tencent serait valorisée entre
29 milliards de dollars (environ 25 milliards d’euros) et
31 milliards de dollars,
d’après les estimations de
Goldman Sachs et de Morgan
Stanley. Le numéro un mondial du secteur, le suédois
Spotify, avait fait son entrée
en Bourse à New York en
avril, en étant valorisé
à 29,5 milliards de dollars.
MÉD I AS
La version française du
site Mashable va fermer
Mashable France, la version
hexagonale du site d’infor-
mation anglophone,
devrait bientôt fermer ses
portes, ont annoncé
Les Echos, lundi 27 août.
Celle-ci a été lancée en 2016
par la chaîne publique
internationale France 24,
selon les termes d’un partenariat. Mais, fin 2017,
Mashable, en perte de
vitesse, a été racheté par le
groupe de presse américain
Ziff Davis. Spécialiste du
contenu de marque (brand
content) et des « liens affiliés »
renvoyant vers des sites commerciaux, le nouvel
actionnaire a décidé d’une
réorientation stratégique
avec laquelle France 24 ne
s’estime pas en accord.
Engagées depuis plusieurs
mois, les discussions
devraient aboutir cette
semaine. France Médias
Monde, maison mère
de France 24, envisage
de réemployer certains
des sept employés de l’édition française.
La Charente, réserve de dinosaures
Depuis une décennie, à Angeac-Charente, chercheurs,
étudiants et bénévoles férus de paléontologie
fouillent un des plus grands gisements de dinosaures
d’Europe. Une manne pour reconstituer la vie
dans cette région, il y a 140 millions d’années
vahé ter minassian
angeac-charente (charente) - envoyé spécial
A
ssis en tailleur à même le sol, Vincent Reneleau consolide le fémur
morcelé d’un ornithomimosaure,
dont seule la moitié supérieure
dépasse de la surface de l’argile
rougeâtre. Il recouvre l’ossement de feuillets de
Sopalin humide, chasse l’air à l’aide d’un pinceau et enveloppe le tout de bandelettes trem-
Cerveau
La vie sous-titrée
Imaginez que chaque pensée,
chaque parole entendue,
se traduise en mots défilant
en bas de votre champ visuel
comme la bande d’un antique
téléscripteur. Si c’est le cas,
vous êtes un « ticker taper »
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pées dans du plâtre liquide. « Et maintenant, il
ne reste plus qu’à attendre la séance de cotation », dit le technicien du Muséum national
d’histoire naturelle (MNHN) en montrant les
dizaines de morceaux de papier d’aluminium
qui, un peu partout sous les trois tentes où
s’effectuent les fouilles, marquent l’emplacement des fossiles, vieux de 140 millions d’années, repérés au cours de la journée.
Près d’une décennie après sa découverte, le
gisement de dinosaures d’Angeac-Charente
produit toujours. Comme chaque début de
juillet, depuis huit ans, Ronan Allain, paléontologue au MNHN, a quitté Paris à bord d’une
camionnette et a traversé la France afin de
rejoindre le reste de son équipe dans ce village
des environs d’Angoulême. Il a fallu connecter
l’électricité, faire démarrer les pompes pour
chasser l’eau qui recouvre habituellement le
site, monter les tentes marabouts, transporter
les meubles et le matériel. Et régler la multitude
de problèmes d’intendance qui se posent lorsqu’il s’agit d’installer un camp pour une période
de quatre semaines. Tout ceci avant, enfin, de
définir des zones de recherches et de dégager à
l’aide d’une pelleteuse les tonnes de sable et de
graviers dissimulant la couche d’argile de
l’étage géologique du berriasien (crétacé inférieur) riche en trésors fossilifères.
Depuis, entre une trentaine et une cinquantaine de personnes, professionnels, étudiants et
amateurs passionnés, se relaient sur le chantier.
En quinze jours, celui-ci a été organisé. On travaille de 8 heures à 17 h 30 avec une pause à midi.
Puis, durant une heure et demie, Ronan Allain
fait sa tournée d’inspection, prodiguant des
conseils et attribuant une cote aux découvertes
les plus intéressantes. Docteure en paléontologie, Claire Peyre de Fabrègues se charge ensuite
de relever la position de ces dernières à l’aide
d’un théodolite, l’instrument de mesure des
géomètres, à une cinquantaine de mètres de là.
Le soir, on campe près de l’école du village dont
les sanitaires, la cuisine et une salle ont été mis à
la disposition du groupe par la mairie. Il y a des
habitués. Comme Dominique Augier, responsable du « lavage de terrain », qui consacre bénévolement une semaine par mois à trier des fossiles
à l’aide d’une loupe binoculaire. Et d’une façon
générale tous les membres de l’association
Paléocharente et de la confrérie du Grand
Sauropode sans la mobilisation desquels ces
fouilles, qui bénéficient de l’aide du département, de la communauté d’agglomérations du
Grand Cognac et du Musée d’Angoulême, ne
pourraient être ni organisées, ni valorisées.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4-5
Des enzymes
pour laver
les globules rouges
Portrait
Un peintre
dans les étoiles
Une équipe canadienne a découvert une enzyme qui débarrasse
les cellules sanguines des antigènes responsables des incompatibilités entre groupes A et B. Le
« sang universel » est-il en vue ?
Illustrateur de science-fiction,
Manchu s’est lancé un nouveau
défi : représenter les exoplanètes,
ces astres dont la surface
nous reste encore invisible,
de façon réaliste
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Cahier du « Monde » No 22901 daté Mercredi 29 août 2018 - Ne peut être vendu séparément
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ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Les « ticker tapers » voient la vie en sous-titres
NEUROLOGIE - Plus de 1 % de la population visualiserait les paroles entendues, les pensées, voire les mélodies, sous forme écrite
et en temps réel. Une disposition apparentée à la synesthésie, dont l’origine cérébrale reste mystérieuse
E
lle voit défiler en sous-titres les paroles
entendues, ses pensées aussi. Tout
s’imprime en lettres devant ses yeux.
Elle possède une faculté rare, appelée
« tickertaping » ou « ticker tape » en
anglais, un terme qui fait référence aux bandes
des anciens téléscripteurs.
Informaticienne âgée de 23 ans, Mathilde (son
prénom a été changé) affirme que, depuis qu’elle
a appris à lire, ses perceptions auditives et ses
réflexions s’imposent à elle sous forme écrite :
« Quand j’entends ou pense à des mots, je les vois
disposés en sous-titres, que je lis en lecture
rapide. Ils apparaissent toujours en clair sur un
fond plus foncé, dans la même police sans empattement, et se déplacent de gauche à droite sur une
faible portion du champ visuel. » Sans majuscules
ni ponctuations, « à part le point d’interrogation
qui s’ajoute à la fin des questions ambiguës »,
indique-t-elle. Adepte du solfège, elle visualise
aussi les notes des partitions musicales qui lui
sont connues, sans rien voir dans le cas
contraire. Plus étrange : « Quand quelqu’un parle,
je convertis directement son discours en mots
écrits. Je lis ce que disent les gens pour les
comprendre, autrement je n’entends que du bruit
incompréhensible. » Pour la jeune femme, le tickertaping est un « déchiffrage naturel ».
Des causes inconnues
Les premiers textes mentionnant cette caractéristique méconnue, sans pour autant la baptiser,
remontent à 1883, notamment dans un livre de
l’anthropologue Francis Galton, cousin de Charles
Darwin. C’est l’an dernier que Mathilde s’est résolue à trouver un nom à cette étrangeté : « Je lisais
des témoignages quand je suis tombée sur “ticker
tape synesthesia”. » La synesthésie est un phénomène physiologique qui consiste en l’association
de deux ou plusieurs sens : un synesthète peut
sentir ou entendre une couleur, par exemple.
La question de savoir si le tickertaping est une
forme de synesthésie est ancienne. Plusieurs
références anglo-saxonnes la considèrent
comme telle. La synesthésie associant des couleurs à des lettres ou des chiffres est l’une des
plus communes. Sur un forum, Mathilde a
échangé avec un autre ticker taper. Ils ont noté la
ressemblance dans leur disposition des mots sur
une ligne et sa synchronisation audiovisuelle
avec la lecture. Cependant, contrairement à
Mathilde, son correspondant cumulait les synesthésies : « Il voyait les mots en couleurs, et distinguait même les consonnes des voyelles. » Voyelles
en couleurs, consonnes en noir et blanc.
Chercheur au centre de recherche Cerveau et
Cognition à Toulouse, Jean-Michel Hupé souligne
la divergence entre synesthésie et tickertaping.
Après avoir sondé 3 743 personnes en France,
M. Hupé avait signalé ces différences dans une
publication parue sur le site Frontiers in psychology en 2013. Il prenait également en compte le
non moins étonnant mirror-touch – le sujet ressent une sensation tactile involontaire quand il
voit quelqu’un d’autre se toucher le corps – et
arrivait aux mêmes conclusions.
FRANCK CHARTRON
Selon M. Hupé, tout dépendrait des critères
adoptés : le tickertaping et la synesthésie seraient
tous les deux « subjectifs », mais la seconde serait,
elle, « arbitraire » et plus « idiosyncratique ». Il
pense que le tickertaping s’expliquerait plutôt par
l’enseignement : les tout jeunes élèves, en apprenant à lire et à écrire, auraient développé des
capacités de visualisation analogues. « Mais tant
que les causes sont inconnues, il n’y aura pas de
consensus », prévient M. Hupé.
Quant à la proportion des ticker tapers dans la
population, un article publié dans The Cognitive
Neuroscience Journal en 2015 a tenté de l’évaluer.
Des chercheurs de l’université de Bergen, en Norvège, recensent six personnes qui présentent un
tickertaping « puissamment automatique » dans
un échantillon de 425 adultes norvégiens. La
mémorisation n’a pas fait partie des critères retenus. Directeur de l’étude, Mark Price se réfère
néanmoins à un cas unique de tickertaping qui
comptait les signes visualisés avec une rapidité
inégalée. Le chercheur a son idée des raisons expliquant le phénomène, qu’il n’associe pas forcément à la synesthésie : « Quand on entend un mot,
cela active notre connaissance de sa forme écrite.
Mais d’habitude, cela se fait dans l’inconscient. Le
tickertaping est possiblement une exagération de
cette connexion entre les représentations mentales
de la phonologie et de l’orthographe, à laquelle
s’ajoute une puissante force de visualisation. »
Conflit d’attention
Mathilde se connaissait déjà un trait atypique : le
syndrome d’Asperger, un trouble du spectre autistique. Cependant, l’informaticienne reste dubitative quant aux méthodes de diagnostic en France.
Les autres ticker tapers qu’elle a connus le présenteraient aussi, remarque-t-elle. Mais M. Price n’a
pas de preuve d’un lien entre tickertaping et Asperger : « A ma connaissance, aucun des ticker tapers
que j’ai croisés n’était autiste », affirme-t-il. Sur ce
point, afin d’éviter toute discrimination, il insiste
sur l’importance de ne tirer aucune conclusion hâtive. C’est dire que la recherche a du chemin à faire.
Quoique les explications tardent à venir, les
réactions des ticker tapers à leurs propres capacités ne manquent pas. Pour Mathilde : « Ça facilite
ma mémorisation orthographique des mots et
consolide les informations de manière visuelle. » En
contrepartie, le processus lui coûte en énergie : « Il
m’incite à limiter les situations sociales. » Quand
plusieurs interlocuteurs discutent à la fois : « Ça
devient confus, je vois des mots isolés, je perds des
phrases et je ne sais plus vraiment qui a dit quoi. »
En regardant un film, Mathilde se fatigue : « Mes
sous-titres sont dynamiques, alors que ceux du film
sont statiques. » En entendant une langue étrangère qu’elle maîtrise, un conflit est aussitôt créé
entre sa traduction et celle aperçue sur l’image.
Mais peut-on freiner le tickertaping ? M. Price
précise que la manifestation peut se présenter de
deux manières, volontaire ou pas. Le tickertaping
automatique, comme celui de Mathilde, est involontaire. Le chercheur rapporte avoir observé un
cas involontaire qui a été privé de sous-titres :
alors que le ticker taper vaquait à ses occupations
dans un laboratoire, son attention a été un temps
rivée ailleurs que sur la conversation en cours.
La question se poserait plus sérieusement dans
des situations perturbantes. M. Hupé évoque un
ticker taper atteint de troubles obsessionnels que
certains mots visualisés mettaient mal à l’aise. De
son côté, Mathilde raconte un épisode troublant,
vécu dans son sommeil. Alors que son tickertaping
s’y produit rarement, un rêve récent l’a marquée :
« Le sous-titrage y est apparu une seule fois, lors
d’une écoute, et les mots sont restés figés dans l’espace. Ils ne s’effaçaient plus, même après que le silence fut revenu. J’angoissais. J’ai même essayé d’attraper les mots… » Avant de se réveiller en sursaut. p
intissar el hajj mohamed
Bombarder l’hydrogène le rend métallique
PHYSIQUE - Une équipe franco-américaine a réussi à modifier les propriétés de cet élément en le soumettant à de fortes pressions en laboratoire
Q
uelle est la mystérieuse
source de jouvence à
laquelle la planète géante
gazeuse
Saturne
s’abreuve et qui la fait paraître près
de deux milliards d’années plus
jeune que sa cousine Jupiter, si l’on
se fie à son éclat actuel ?
Depuis les années 1970, une
hypothèse aussi thermodynamique que poétique a été formulée :
des pluies d’hélium tombant dru
au cœur de la planète apporteraient un flux d’énergie gravitationnelle suffisant pour maintenir
le chauffage et la brillance de la
planète. Ces averses expliqueraient aussi la carence en hélium
de Saturne par rapport à Jupiter.
Problème, l’hélium et l’hydrogène, les deux éléments dominants de la planète, sont miscibles,
comme l’eau et l’alcool. Le premier
n’a aucune raison de se séparer du
second. Sauf si ce dernier subit
une métamorphose originale,
qu’une équipe franco-américaine
vient d’apercevoir, comme elle
l’explique dans Science publié le
17 août. L’hydrogène liquide, à très
fortes pression et température, se
transformerait, comme le rustique et sale carbone devient
diamant, passant d’un liquide isolant et transparent à un liquide
conducteur et réfléchissant.
Ce brusque changement d’état
de l’hydrogène perturberait le mélange avec l’hélium, qui formerait,
telle de l’huile dans l’eau, des gouttelettes tombant ensuite en pluie.
Incidemment, le mélange deviendrait conducteur, alimentant la
dynamo saturnienne et donc son
champ magnétique, lui aussi encore mystérieux.
Les alchimistes ont frappé fort
sur les atomes (qui sont en fait de
l’hydrogène lourd) pour les
transformer. Jusqu’à 5 millions de
fois la pression atmosphérique
terrestre ; ce qui est cependant
deux fois moins que la pression gigantesque au cœur de Saturne.
Pour ce faire ils ont eu recours aux
168 puissants faisceaux lasers du
NIF (National Ignition Facility) du
laboratoire national Lawrence
Livermore (LLNL), en Californie,
qui sert à reproduire les conditions thermodynamiques du
cœur des bombes nucléaires à
fusion. La cible bombardée par de
tels faisceaux est si secouée qu’elle
transmet une onde de compression en son sein qui percute le
mélange d’hydrogène lourd.
« Tour de force »
Un laser bien moins puissant mesure la vitesse de l’onde de choc et
surtout la réflectivité. Les chercheurs, lors de cinq tirs, ont vu leur
mélange passer de transparent à
opaque puis à brillant. Dès
deux millions de fois la pression
atmosphérique, la transition a
lieu. Marius Millot, chercheur au
LLNL, et Paul Loubeyre, du Commissariat à l’énergie atomique
(CEA), coauteurs de l’article, parlent de « tour de force », car malgré
les hautes pressions, ils ont réussi
à maintenir une température
« basse » d’environ 1 200 degrés
Celsius (Saturne est au moins cinq
fois plus chaud) afin de préserver
l’état liquide.
« Ces résultats, qui décrivent les
propriétés de l’hydrogène dans des
conditions extrêmes, sont compatibles avec une métallisation au sein
de Saturne », constate Marius
Millot. « C’est un pas important
pour comprendre les propriétés de
l’hydrogène sous haute pression,
qui restent encore inconnues »,
salue Eugene Gregoryanz, professeur à l’université d’Edimbourg.
Mais, petit détail, ces résultats
sont, a priori, incompatibles avec
une expérience publiée en 2015,
sur une autre machine américaine
générant de fortes pressions, la Z-
machine (Laboratoires Sandia au
Nouveau-Mexique). A l’époque,
c’est à trois millions de fois la pression atmosphérique que la transition isolant/métal avait été vue…
Ce qui pouvait éloigner l’hypothèse des pluies d’hélium (ou la
rapprocher, car les simulations
numériques donnent des résultats parfois contradictoires…).
Néanmoins l’équipe du LLNL,
dans son article, a tenté de réconcilier les mesures en expliquant que
la température relevée par ses
collègues était en fait plus basse
qu’ils ne le pensaient. « Nous ne
sommes pas d’accord avec cette
réanalyse », expliquent les chercheurs de la Z-machine. « Les deux
équipes continuent de faire des
mesures, le débat continue ! »,
répond Marius Millot.
La discipline est coutumière du
fait. L’an dernier, une annonce encore plus spectaculaire avait décrit
pour la première fois un
hydrogène métallique et solide
soumis à des pressions encore
plus fortes. L’expérience n’a pas
été reproduite, les spécialistes n’y
avaient pas cru mais ils se sont
retroussé les manches.
Au LLNL et sur la Z-machine, on
espère solidifier le liquide en
augmentant encore la pression.
Idem au CEA, où Paul Loubeyre a
mis au point en juillet une
nouvelle enclume capable de
résister à six millions de fois la
pression atmosphérique, soit
environ une fois et demie plus que
le record précédent.
« On progresse. On y arrivera
peut-être dans les cinq ans », espère
Eugene Gregoryanz. D’ici là, la
sonde Juno de la NASA aura plongé
dans Jupiter, autre géante d’hydrogène et d’hélium, et peut-être
trouvé des traces de métallisation
du plus léger et plus compliqué
des atomes. p
david larousserie
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Des globules rouges plus compatibles
|3
TÉLESCOPE
b
BI OD I VERS I T É
HÉMATOLOGIE - Une enzyme de bactérie supprime des sucres responsables d’incompatibilités
sanguines. Un sang universel « à façon » n’est pas pour autant à portée de main
B
ientôt du sang universel…
Ou pas. La recherche, tiraillée entre scepticisme
et promesses, tente une énième
fois de composer la recette parfaite. A Boston, aux Etats-Unis, le
21 août, une équipe de l’université
de la Colombie-Britannique (Canada) a ainsi présenté ses derniers
travaux à la 256e réunion et exposition nationale de l’American
Chemical Society. Elle aurait identifié une enzyme trente fois plus
efficace que les molécules précédemment testées pour convertir
les groupes sanguins A et B en O,
celui des donneurs universels.
La protéine appartient au microbiote intestinal. Une bactérie
l’utilise pour retirer les sucres de
la paroi digestive et s’en nourrir.
Ces hydrates de carbone sont
similaires aux antigènes affichés
à la surface des globules rouges de
types A et B et dont l’absence
caractérise le groupe O. D’où
l’intérêt potentiel de l’enzyme
anonyme. « Pour l’instant, je ne
peux rien divulguer sur son identité », s’excuse Stephen Withers,
directeur de l’étude : il attend la
publication prochaine de ses
résultats dans une revue scientifique. Après avoir isolé l’enzyme
bactérienne, M. Withers dit avoir
eu recours aux tests antigéniques
de la Croix-Rouge canadienne
pour en attester l’efficacité.
« E. coli » mis à contribution
La découverte repose sur l’emploi
d’un procédé innovant : la métagénomique, une technique
d’analyse génétique des milieux
naturels complexes. « Tout l’ADN
contenu dans l’environnement
étudié est extrait et purifié, explique M. Withers. Nous le découpons en morceaux que nous introduisons dans des organismes
standards, des bactéries Escherichia coli (E. coli) [communes
dans l’intestin des mammifères]. » A partir de ces nouveaux
gènes, les E. coli génèrent une
large gamme de produits protéiques : les bactéries qui possèdent
l’activité requise sont ensuite décelées afin de resserrer le nombre
des candidates. Pour remonter
jusqu’aux enzymes, les chercheurs séquencent l’ADN des E.
coli finalement sélectionnées et
Elles se distinguent par un goût atroce
et dégagent une odeur nauséabonde, mais
seraient quand même très appréciées par
la faune locale : deux nouvelles espèces de
truffes ont été découvertes en Floride. Tuber
brennemanii et Tuber floridanum poussent
sur les racines de pacaniers, l’arbre qui
produit les noix de pécan. Cette symbiose
a permis aux chercheurs de suivre leur
voyage au-delà des frontières états-uniennes. La publication documente ainsi les premiers spécimens de l’espèce native du sudest américain, T. floridanum, exportée – avec
les racines hôtes – au Brésil. On ne comprend pas encore les effets à long terme sur
l’écosystème brésilien, mais les chercheurs
ne rejettent pas la possibilité d’un déséquilibre de la distribution végétale.
le comparent dans les bases de
données disponibles.
Localisée à Aix-Marseille, la banque d’informations utilisée est
dénommée CAZy, pour Carbohydrate-active enzymes. « C’est un
répertoire des familles d’enzymes
qui dégradent les sucres », résume
son directeur, Bernard Henrissat.
En 2007, dans un article paru
dans Nature Biotechnology,
M. Henrissat avait été l’un des
premiers à souligner la puissance
des enzymes de la flore intestinale, sans aboutir à des applications. « Mais à l’époque, il nous
fallait un an pour passer en revue
une dizaine de protéines », regrette-t-il, et la métagénomique serait
une « méthode remarquable »
pour passer à la vitesse supérieure. M. Withers en détaille les
mérites : « En une semaine, nous
avons criblé 20 000 séquences
bactériennes, de 30 000 gènes
chacune, exprimés ou non, soit un
total de 600 000 gènes. »
Un procédé cher et compliqué
Toutefois, « pour en arriver au sang
universel, c’est une autre paire de
manches », prévient M. Henrissat,
circonspect quant à la mise en pratique. Les problèmes rencontrés il
y a dix ans ne seraient toujours pas
résolus : « Il faut laver le sang,
poche par poche, pour le débarrasser des enzymes. Les machines destinées à cet usage sont compliquées
et chères, d’où un plan de développement difficile, même quand il est
envisagé en cas de catastrophe. A
l’inverse, en France tout au moins,
le sang est donné gratuitement. »
De son côté, M. Withers ne s’inquiète pas du lavage : il assure que,
par une technique simple, les
examens ont été positivement
concluants. Il dit chercher à valider les enzymes en vue de tests cliniques et, espère-t-il, l’ingénierie
de meilleures molécules.
« La méthodologie est nouvelle,
mais pas l’objectif », avance Luc
Douay, médecin biologiste à
l’université Pierre-et-Marie-Curie
(Paris). En 2012, il avait avec succès
injecté à un patient sain des globules rouges induits à partir de
cellules-souches. « La notion de
sang universel est abusive, note
M. Douay, car il faudrait être compatible sur la grande majorité des
> Groupe II et al., « Mycologia » du 21 août
MÉTALLU R GI E
Un virus pour façonner l’or
Certains virus peuvent servir d’échafaudage
pour assembler de l’or à l’échelle moléculaire. C’est le cas du virus M13, dont des chercheurs ont modifié les gènes pour le rendre
adhésif vis-à-vis de l’élément précieux. La
recette ? Mélanger ce bactériophage (virus
infectant les bactéries) à de l’eau et à du
chloroforme. Le résultat a été un sphéroïde
viral de 60 nanomètres de diamètre sur
lequel s’assemblent les particules d’or présentes dans le milieu. Les auteurs de l’étude
Des chercheurs canadiens seraient parvenus à débarrasser les globules
rouges de leur paroi antigène. SUSUMU NISHINAGA/SPL/COSMOS
systèmes de groupes sanguins. »
En effet, le sang contient 35 groupes sanguins, avec plus de 300 antigènes à la surface des globules
rouges. « Seule la génération de
globules rouges à partir de cellulessouches peut répondre à cette
attente, car elle permet de choisir
les donneurs sur la base de leur
profil antigénique, poursuit-il.
L’unique incompatibilité mortelle
est celle pour le système ABO. »
M. Withers précise que l’enzyme
identifiée n’agit que sur ABO, qui
doit « absolument être compatible » en situation d’urgence, à la
différence des autres systèmes de
classification des groupes sanguins (tels que Rhésus et Kell).
Mais d’autres incompatibilités
liées au facteur rhésus par exemple peuvent être problématiques.
Sylvie Gross, directrice médicale
de l’Etablissement français du
sang, est dubitative : « Le seul
moyen techniquement prouvé,
efficace et sans effet indésirable
pour transfuser du sang de type O
est le don de sang. » Néanmoins,
M. Douay voit un avantage avec le
sang artificiel : « La population
française vieillit et, un jour, ne sera
plus en état de donner de grandes
quantités de sang. » Opinion que
Mme Gross ne partage pas : « Notre
population est jeune, et les
20-30 ans donnent beaucoup. La
France a toujours été en autosuffisance de sang. » Elle considère que,
de toute façon, « produire à grande
échelle des pochettes de sang artificiel de 250 à 300 millilitres n’est certainement pas envisageable »,
mais estime qu’une application
intéressante serait la fabrication
de collections de globules rouges
pour les tests de laboratoire. p
intissar el hajj mohamed
Alcool : pas de consommation sans risque
SANTÉ - Chaque année dans le monde, 2,8 millions de morts seraient liées à l’alcool
L
es risques pour la santé liés
à l’alcool sont modérés
pour des consommations
représentant l’équivalent de 20 à
30 centilitres de vin ou une
canette de 37,5 cl de bière par jour,
mais s’accroissent de manière
importante pour des niveaux plus
élevés. Cette notion reçoit une
confirmation de poids avec la
parution, vendredi 24 août, dans
The Lancet, d’un article émanant
du réseau collaboratif international sur la charge mondiale des
maladies, Global Burden of Disease. Cette vaste analyse de plusieurs centaines d’études montre
que l’alcool est associé à 2,8 millions de morts chaque année dans
le monde – un chiffre probablement en dessous de la réalité, estiment les auteurs eux-mêmes.
Les auteurs ont analysé près de
700 études dans le monde sur la
fréquence de l’usage d’alcool entre
1990 et 2016. Il en ressort qu’une
personne sur trois (32,5 %) boit de
l’alcool, soit 2,4 milliards d’indivi-
dus (un quart des femmes et 39 %
des hommes). En moyenne, les
femmes consomment chaque
jour 0,73 boisson alcoolisée et les
hommes 1,7 boisson.
La palme du nombre de buveurs
revient aux Danois (95,3 % des
femmes et 97,1 % des hommes), la
France se classant au sixième
rang pour les hommes (avec un
taux de 93,1 %) et au huitième
pour les femmes (86,9 %). « Le
taux de consommateurs est le plus
élevé dans les pays occidentaux et
particulièrement en Europe, le
principal marché pour les alcooliers », remarque le professeur
Michel Reynaud, président du
Fonds Actions Addictions.
Si, pour l’ensemble de la population mondiale, l’alcool représentait en 2016 le septième facteur de
risque de décès prématuré et
d’invalidité, il occupe la première
position pour les 15 à 49 ans. Chez
ces derniers, il est principalement
associé à la tuberculose, aux accidents de la route et à l’automutila-
Deux nouvelles truffes
découvertes en Floride
tion, et 3,8 % des décès féminins
et 12,2 % des décès masculins lui
sont attribuables.
Cancers, tuberculose, AVC…
Chez les 50 ans et plus, l’alcool est
surtout lié aux cancers. Il est
impliqué dans 27,1 % des décès
féminins et 18,9 % des décès masculins. Pour cette population,
dans les pays à revenu élevé, les
cancers sont la pathologie la plus
associée à l’alcool, tandis que
dans ceux à revenu faible, cette
place est occupée par la tuberculose, devant les cirrhoses et
autres maladies hépatiques chroniques. Dans les pays à revenu
intermédiaire, la maladie la plus
fréquemment liée à l’usage
d’alcool est l’accident vasculaire
cérébral (AVC).
Bien que les auteurs aient « retrouvé quelques effets protecteurs
vis-à-vis de l’infarctus du myocarde
et le diabète chez les femmes, ces
effets sont contrebalancés lorsque
l’on prend en compte les risques
globaux pour la santé ». Un constat
qui bat en brèche l’argument des
bénéfices d’une consommation
modérée d’alcool. « Les courbes
présentées dans l’étude montrent
qu’avec six verres d’alcool par jour,
le risque relatif pour l’ensemble des
problèmes de santé s’accroît de
50 % et qu’il double avec neuf verres, souligne Michel Reynaud. Les
alcooliers font leurs bénéfices avec
les gros buveurs. En France, 50 % de
l’alcool vendu est consommé par
8 % des Français. »
La consommation d’alcool est,
pour l’instant, plus faible dans les
pays moins développés, remarquent les auteurs, pour qui il
importe dès à présent d’y prendre des mesures concrètes pour
« prévenir l’augmentation potentielle de la consommation d’alcool
dans le futur ». M. Reynaud rappelle la stratégie suivie par l’industrie du tabac, qui a déplacé
vers les pays en développement
ses nouveaux marchés. p
paul benkimoun
ont également pu synthétiser des nanofils
d’or. Les nanobilles sont surtout utilisées
pour retirer des polluants de l’eau et elles rejoignent l’ensemble des nanostructures
dans d’autres champs d’application, notamment la fabrication d’électrodes et d’outils
biomédicaux. (PHOTO : HABERER LAB)
> Ngo-Duc et al., « Nanoscale » du 21 juillet
PHYS I QU E
L’antihydrogène ne livre pas
d’indice sur l’antimatière
Le portrait de la sœur jumelle de la matière,
l’antimatière, de même masse mais de
charges électriques opposées, se précise. Au
CERN (Suisse), l’expérience Alpha fabrique
des antihydrogènes (un antiélectron tournant autour d’un antiproton) pour chercher
d’infimes différences avec l’hydrogène dans
l’espoir d’y trouver un indice de nouvelles
théories physiques. Espoirs encore déçus
avec la dernière mesure de haute précision
en date : l’écart d’énergie entre deux niveaux
atomiques de l’antiatome est le même que
celui de l’atome. Cette différence d’énergie
est très connue en astrophysique, car elle
permet d’identifier l’hydrogène dans le
milieu intergalactique. Elle permet aussi de
refroidir les atomes grâce à des rayons laser,
et Alpha tentera prochainement par ce
moyen de voir si l’antihydrogène tombe
exactement comme l’hydrogène.
> Ahmadi et al., « Nature » du 22 août
N EU R OS C I EN C ES
Des microcanaux
entre crâne et cerveau
Après un accident vasculaire cérébral ou un
traumatisme, des cellules immunitaires
peuvent passer directement de la moelle
osseuse des os du crâne à la surface du cerveau par l’intermédiaire de microcanaux.
C’est la découverte surprenante d’une
équipe américaine sur des souris. En utilisant un système de fluorescence pour
marquer les cellules souches de la moelle
osseuse (au niveau du tibia et du crâne) de
rongeurs, les chercheurs ont observé que,
après avoir induit une lésion locale au
niveau cérébral, les globules blancs retrouvés sur place provenaient bien davantage de
la moelle osseuse cérébrale que de celle du
tibia. Ce n’était en revanche pas le cas après
un infarctus du myocarde. Grâce à des
techniques d’imagerie microscopique, ils
ont ensuite mis en évidence des canaux
permettant un passage entre les os du crâne
et les méninges.
> Herisson F. et al., « Nature Neuroscience »
du 27 août
4|
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 29 AOÛT 2018
Paléontologie La Charente,
il y a 140 millions d’années
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
Bien sûr, il y a des rituels. Ainsi, chaque matin,
sur la table du petit-déjeuner, une main anonyme dépose une énigme à résoudre, dans
l’esprit de « Jurassic Park ». Et après les fouilles,
lors de l’apéritif de 19 heures, est annoncée publiquement la « recette » de la journée, c’est-à-dire la
somme des pourboires accordés aux étudiants
par les groupes de visiteurs qui se sont succédé
sur le site. Les heures de travaux suscitent, peutêtre sous l’action d’invisibles forces telluriques,
des discussions de haute tenue sur les secrets du
cosmos et de la physique théorique. Mais, durant
les repas, il n’est question que de zygapophyses
de stégosaure, d’astragales d’ornithomimosaure
et de bassins de crocodile…
Angeac-Charente est l’un des plus grands gisements de dinosaures en Europe. Certes, des formations géologiques comme celles de Morrison
aux Etats-Unis ou de Liaoning en Chine ont livré
beaucoup plus de squelettes. Mais elles recouvrent de grandes périodes, de l’ordre de plusieurs
millions, voire de dizaines de millions, d’années.
Résultat : les spécimens que l’on y met au jour appartiennent souvent à des animaux qui ont vécu
à des époques différentes et n’ont pas toujours de
rapport entre eux. Tel n’est pas le cas du site charentais. Repéré en 2008 et sondé une première
fois en février 2010 par des carriers de l’entreprise
Audoin et par Jean-François Tournepiche, paléontologue et conservateur au Musée d’Angoulême,
celui-ci renferme des restes d’organismes qui ont
vécu à quelques centaines d’années d’écart seulement. Au maximum, deux millénaires !
46 familles de vertébrés
On y trouve, indique Jean-François Tournepiche,
« outre des ossements, de grandes quantités de
coprolithes [des excréments fossilisés] et de
débris de végétaux, ainsi que toutes sortes de traces parmi lesquelles certaines de piétinement de
dinosaures ». En tout, 8 000 fossiles, 65 000 fragments, 3 000 coprolithes et d’innombrables
microfossiles ont déjà été extraits avant d’être
nettoyés en vue d’identification dans les réserves du Musée d’Angoulême, où ils sont conser-
CONTRAIREMENT AUX
AUTRES GRANDS GISEMENTS
DE DINOSAURES, LE SITE
CHARENTAIS RENFERME
DES RESTES D’ORGANISMES
QUI ONT VÉCU À QUELQUES
CENTAINES D’ANNÉES
D’ÉCART SEULEMENT.
AU MAXIMUM, DEUX
MILLÉNAIRES !
vés. Ils témoignent de la présence de quelque
46 familles de vertébrés à Angeac-Charente. Une
manne pour les paléontologues qui peuvent, à
partir de ce matériel, espérer établir des liens
entre ces espèces et aboutir à une description de
cet écosystème du passé.
Un passé qui se révèle particulièrement
lointain. L’étude de microscopiques algues
vertes, appelées charophytes, découvertes sur le
site, a démontré qu’il correspond à l’étage géologique du berriasien : entre 145 et 139 millions
d’années. A cette époque, le supercontinent, la
Pangée, est déjà morcelé. A l’ouest, l’Atlantique
continue à s’ouvrir. Et vers l’Orient, un gigantesque océan, le Téthys, dresse une succession de
vagues jusqu’à l’horizon. L’Europe n’est alors
qu’un chapelet d’îles, dont l’une, la Terre armorico-centrale, occupe une partie de la France
actuelle. Le bassin Aquitain étant encore sous les
eaux, Angeac-Charente est situé non loin de la
côte. Les fossiles qu’on retrouve vont y être déposés au cours de cette période. Avant que, le
niveau des mers augmentant, la zone soit
immergée, voici 100 millions d’années, puis de
nouveau découverte, il y a 65 millions d’années.
Par la suite, des mouvements tectoniques ont
fait remonter ces couches de dinosaures, de
UN SITE RICHE EN INDICES
L
a France ne manque pas de
dinosaures dans son soussol. Loin s’en faut ! Œufs
fossilisés et Rhabdodon dans la
réserve géologique de la SainteVictoire, près d’Aix-en-Provence.
Ampelosaurus à Campagne-surAude. Titanosaure et ankylosaure
à Cruzy, près de Béziers. Et piste de
sauropodes de 155 mètres de long
à Plagne, dans le Jura. Près d’une
demi-douzaine de chantiers de
fouilles, couvrant la période
allant de la fin du jurassique à la
fin du crétacé, sont actifs dans
l’Hexagone. Tous ont livré d’intéressantes découvertes. Même si,
par leur nombre et par leur diversité, celles d’Angeac-Charente demeurent exceptionnelles.
En effet, avec ses 46 familles de
vertébrés répertoriées, le gisement livre un aperçu unique de la
faune qui occupait l’Europe, voici
140 millions d’années, au début
du crétacé inférieur. Bizarrement,
celle-ci se révèle proche de celle
qui prospère alors à d’autres
endroits du globe, l’Asie exceptée.
Diplodicidés, allosaures, stégosaures, sauropodes, mégalosaures, brachiosaures… les familles
de dinosaures sont les mêmes,
quoiqu’on les trouve sous la
forme d’espèces différentes. Le
matériel mis au jour à AngeacCharente ne fait pas exception.
« On sait que des formations
géologiques, un peu plus anciennes, datant de la fin du jurassique,
comme celles de Morrison, aux
Etats-Unis, et de Tendaguru, en
Tanzanie, sont très similaires en
termes de contenu en fossiles, explique Ronan Allain, paléontologue au Muséum national d’histoire naturelle. L’idée a été avancée qu’il existait, à cette époque,
une continuité faunique dans la
zone séparant l’Amérique du Nord
de l’Afrique. Le gisement d’AngeacCharente, qui est géographiquement situé au milieu de ces deux
sites, confirme cette hypothèse, à
la suite d’autres découvertes réalisées en Espagne et au Portugal. »
Voici 140 millions d’années,
l’océan Atlantique est déjà formé.
L’Afrique et l’Amérique du Sud ne
se sont pas encore séparées.
L’Europe est un chapelet d’îles. Et
toute la question est de savoir
quelles étaient la nature et
l’importance des échanges qui
avaient lieu à cette période entre
les continents, avant qu’ils ne
continuent à se séparer pour
occuper leur position actuelle.
Avec un objectif : alimenter des
modèles paléogéographiques et
évolutifs. Se prêtant à des
comparaisons avec d’autres espèces de leurs familles, ayant
prospéré ailleurs ou en d’autres
temps, certains des dinosaures
les mieux conservés d’AngeacCharente, tels que les gros
turiasaures ou les petits ornithomimosaures, pourraient livrer
des indices. p
v. t. m.
80 cm à deux mètres d’épaisseur, à la surface. Et
voici 100 000 ans, un paléo-fleuve Charente y a
creusé son lit et y a déposé ses sédiments. Ce sont
ces derniers qui sont exploités de nos jours par
des carriers, formant dans cette vallée gorgée
d’eau un paysage d’étangs entouré de vignes.
Comme l’a confirmé l’analyse isotopique de
l’oxygène des dents récupérées sur le site, la
région connaît alors un climat tropical humide et
chaud – la température du globe est alors 5 °C ou
6 °C supérieure à ce qu’elle est actuellement. « Ce
climat était marqué par des épisodes de précipitations violentes et de longues phases d’évaporation,
un peu à l’image de ce que l’on peut observer,
aujourd’hui, dans les marécages des Everglades,
en Floride », explique Jean Goedert, post-doctorant au laboratoire Pacea, à Bordeaux, et dont les
études ont aussi pu établir que ces étendues liquides étaient faites d’eau douce.
Les plantes à fleurs et l’herbe sont absentes de
ce milieu dont la végétation est constituée, pour
l’essentiel, de fougères arborescentes et de
grands conifères aux branches hautes de la famille des cheirolépidiacées, dont la morphologie
rappelle celle des cyprès chauves actuels. Bois,
pommes de pin, cuticules, frondes, graines…
cette flore a laissé de nombreuses traces à
Angeac-Charente. Parmi lesquelles un gigantesque tronc de dix mètres de long mis au jour
en 2012. Trop fragile pour être extrait, ce dernier
gît toujours enterré, sous le piquet qui marque
l’emplacement où il fut découvert. Son moulage
est exposé au Musée d’Angoulême.
Une faune abondante et diversifiée occupe cette
zone humide. Notamment de petits mammifères
et des tortues dont des microfossiles, ainsi que
des restes de carapace et de plastron ont été récupérés. On y trouve aussi plusieurs genres de crocodiles : Goniopholis, Pholidosaure ou Bernissartia.
Ces prédateurs aquatiques typiques du continent
européen avaient des régimes alimentaires différents. Et témoignent, par leur seule présence, de la
richesse de cet écosystème : si certains, longs de
cinq mètres, étaient de taille à s’attaquer à des animaux terrestres, les autres se nourrissaient exclusivement de poissons ou de mollusques tels que
les moules et les gastéropodes d’eau douce dont
on retrouve les traces à Angeac-Charente.
Des dinosaures, herbivores et carnivores, fréquentent également ces marais. Même si ces derniers, Eotyrannus (du même groupe que le T. rex)
LES RESTES DE TREIZE TYPES
DE DINOSAURES ONT ÉTÉ
MIS AU JOUR À ANGEACCHARENTE, DÉPASSANT,
DE LOIN, LES ESPÉRANCES
INITIALES DES
PALÉONTOLOGUES
ou Carchadontosaurus (proche de l’Allosaurus)
n’y ont laissé que des indices de leur passage :
une griffe et quelques-unes des dents qu’ils perdaient au cours de leur existence.
Des spécimens colossaux
Ont ainsi été extraits du sol charentais des ossements de plusieurs grands, voire titanesques
animaux. Pour commencer, des phalanges, des
vertèbres et des côtes de l’un des derniers représentants du genre des stégosaures, ces dinosaures au dos cuirassé de plaques osseuses qui disparurent au cours du crétacé. Cet individu de
7 ou 8 mètres de long n’était probablement pas
isolé. En effet, les paléontologues ont récupéré
sur le site quantité de boules de grès qui se sont
avérées correspondre à des restes de remplissage
d’empreintes par du sable. Au moins une centaine de tailles différentes, dont la présence
constituerait, selon eux, une preuve qu’un troupeau ou une famille de ces grosses bêtes placides
avait l’habitude de se promener à cet endroit.
A cela s’ajoutent des éléments de squelettes de
trois ou quatre énormes turiasaures d’une nouvelle espèce. Ce groupe de sauropodes à long
cou et à longue queue, décrit en 2008 à partir de
spécimens trouvés dans la province d’Aragon en
Espagne, réunit quelques-uns des plus grands
quadrupèdes qui aient foulé le sol terrestre.
En 2010, à la suite de la découverte d’un fémur
de 2,20 mètres de long (dont une copie est
actuellement exposée dans le parc du Jardin des
plantes à Paris), l’équipe d’Angeac a calculé qu’ils
pouvaient mesurer 35 mètres et peser 50 tonnes ! Depuis, en 2014, des chercheurs argentins
ont, avec un os de titanosaure de 2,40 m, provisoirement battu ce record du monde. Avant que
les Français réoccupent la première place en
annonçant la récupération d’un fragment
osseux correspondant à l’extrémité distale d’un
fémur de… 2,50 mètres !
Bref, ces herbivores aux dents spatulées en
forme de cœur qui leur servaient à arracher les
végétaux sans les broyer ni les couper avant de
les avaler, étaient proprement colossaux. Il est
facile de s’en rendre compte en observant, sur le
lieu même des fouilles, le gigantisme de leurs
contre-empreintes d’un mètre de long aux traces d’écailles de pied toujours visibles. Ou
encore en allant constater, sous une tente installée un peu à l’écart, la taille du grand sacrum
qu’est occupé à nettoyer Yohan Desprès, l’un des
préparateurs du MNHN…
Toutefois, l’animal emblématique du gisement
d’Angeac-Charente demeure l’ornithomimosaure. Ce petit théropode de 5 mètres de long au
maximum était équipé de pattes arrière ressemblant à celles des actuelles autruches. Elles lui permettaient d’atteindre une vitesse de 60 km/h. Il
était, sans doute, doté de plumes et était probablement omnivore. A Angeac-Charente, on le
trouve sous la forme de 49 spécimens juvéniles
dont les ossements, brisés et mélangés, sont
dispersés sur une surface de 150 m2. La raison de
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 29 AOÛT 2018
|5
L’ÉNIGME
D’UNE MORT
EN MASSE
L’
animal fétiche d’Angeac-Charente est l’ornithomimosaure.
Ce petit dinosaure de cinq
mètres de long au maximum a laissé
quantité de traces de son passage dans le
gisement. Des milliers de fragments
osseux parmi lesquels des morceaux de
tibias droits qui, une fois dénombrés,
ont mis en évidence la présence de
49 individus sur le site.
Que font tous ces animaux réunis en
ce lieu ? Comment sont-ils décédés et
pourquoi retrouve-t-on les éléments de
leurs squelettes cassés, mélangés et dispersés sur une surface de 150 m2 ? Lee
Rozada tente de le déterminer dans le
cadre de la thèse qu’il soutiendra au
printemps 2019. Ce doctorant en paléoécologie et en taphonomie au Muséum
national d’histoire naturelle a voulu tester l’hypothèse d’une mort en masse.
On sait, par la découverte d’autres gisements dans le monde, que les ornithomimosaures formaient, à l’image des
autruches actuelles, de grands troupeaux de juvéniles. On connaît même
un cas, à Suhongtu, en Chine, où il a pu
être établi qu’un de ces groupes s’était
fait piéger dans de la boue, entraînant la
mort de 26 de ces théropodes.
Ce sinistre drame s’est-il répété en
Charente ? C’est ce qu’a cherché à savoir
Lee Rozada. Il a d’abord constaté que les
tibias d’ornithomimosaures charentais
se répartissaient en quatre catégories de
taille, correspondant chacune à des individus d’âges différents, allant du juvénile au subadulte. Puis, après analyse de
la position et des dimensions de l’ensemble des débris osseux récupérés, il a
écarté la possibilité qu’un cours d’eau
ait, sous l’effet du courant, rassemblé à
cet endroit des ossements issus de squelettes isolés. Enfin, Lee Rozada a étudié
les traces de morsures visibles sur plusieurs spécimens.
la présence d’un aussi grand nombre d’individus
à cet endroit a été l’objet de l’étude, digne d’une
enquête policière, conduite par Lee Rozada dans
le cadre de la préparation de sa thèse en taphonomie et paléoécologie.
L’explication qu’elle propose en dit long sur le
comportement de ce dinosaure et sur les rapports qu’il entretenait avec les autres représentants de la faune de ces marais. Mais elle ne
recouvre qu’un des aspects de la découverte. En
effet, avec leur absence de dents et leurs membres antérieurs atrophiés, ces animaux se sont
aussi révélés appartenir à une nouvelle espèce
d’ornithomimosaure. Et même à l’une des plus
anciennes jamais décrites dans le monde. L’existence de ce groupe de dinosaures étant attestée à
la même époque en Afrique du Sud et pour des
périodes ultérieures en Asie, les squelettes quasicomplets d’Angeac-Charente pourraient livrer
des informations précieuses sur les déplacements de la faune entre les divers continents à
un moment où ces derniers n’étaient pas encore
totalement formés.
Au total, les restes de treize types de dinosaures
ont été mis au jour à Angeac-Charente, dépassant, de loin, les espérances initiales des paléontologues. Pourtant, les fouilles vont y marquer
une pause. L’année prochaine, une dixième et
ultime campagne sera organisée. Après quoi,
seuls des chercheurs attitrés viendront, ponctuellement, travailler sur le site. « L’exploitation
de toute la partie accessible de ce gisement qui
s’étend probablement sur plusieurs kilomètres
dans toute la vallée de la Charente est quasiment
terminée, explique Ronan Allain. Nous avons
creusé le sol sur une surface de 800 m2 mais, pour
aller plus loin, il faudrait empiéter sur des terrains
privés. » « Surtout, avant de publier, nous devons
exploiter scientifiquement l’immense quantité
de matériel déjà récolté. Mais, pour cela, il nous
faut dégager du temps. » Les fossiles encore
enterrés d’Angeac-Charente peuvent attendre. En
140 millions d’années, aucun doute, ils ont
appris à être patients… p
vahé ter minassian
(angeac-charente, envoyé spécial)
Depuis 2010, l’illustrateur et auteur
de bandes dessinées Mazan,
passionné de paléontologie,
accompagne les fouilles d’AngeacCharente, à travers des scènes prises
sur le vif et des reconstitutions.
Il était notamment présent lors de la
découverte du fémur d’un sauropode
géant, un turiasaure (ci-dessus).
Travaillant étroitement avec l’équipe
scientifique, il met ces créatures en
situation, qu’il s’agisse des turiasaures,
de petits ornithomimosaures,
dont les ossements de 49 spécimens
juvéniles ont été retrouvés, ou encore
des crocodiles « Goniopholis ». Pour la
végétation, il dit s’inspirer des bayous
de Louisiane et leurs cyprès chauves.
MAZAN
Piétinés par des plus gros
Sa conclusion ? Un événement ayant entraîné la mort simultanée d’un groupe
d’ornithomimosaures juvéniles, dont les
cadavres auraient été, par la suite, dévorés par des crocodiles nécrophages, constitue une bonne explication du mystère.
Même si, explique le jeune chercheur, « la
théorie d’un embourbement étant indémontrable à partir du matériel disponible
à Angeac-Charente, l’idée que ces crocodiles aient chassé, un par un, et sur des
temps plus ou moins longs, ces 49 individus en les entraînant dans une sorte de
charnier ne peut être totalement exclue ».
L’histoire ne s’arrête pas là. Lee Rozada
a aussi souhaité comprendre pourquoi
les ossements d’ornithomimosaures
d’Angeac-Charente ont été retrouvés à ce
point cassés, morcelés et mélangés entre
eux. Pour cela, le paléontologue s’est
focalisé sur des structures circulaires faites d’argiles endurées et d’un mètre de
long qui avaient été repérées au cours des
fouilles et dont l’origine était restée indéterminée. Grâce à des expérimentations
réalisées sur le terrain, il a démontré que
ces structures correspondaient, vraisemblablement, à des contre-empreintes de
pied produites, selon un phénomène dit
de « dino-turbation », c’est-à-dire par le
passage des grands sauropodes du
groupe des turiasaures, et dont la présence a été attestée dans le gisement. En
réexaminant la surface des fossiles
d’ornithomimosaure à la loupe binoculaire, il a ainsi découvert de minuscules
stries qui se sont révélées, à l’issue de
tests conduits sur des os de mouton,
avoir été créées par des piétinements.
Une fois arrivés à l’état de squelette, les
petits dinosaures charentais pourraient
donc avoir été réduits en miettes sous le
lourd pas de plus grands. p
v. t. m.
6|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 29 AOÛT 2018
L’EXPOSITION
Les Sénons
ressuscités
Commune à Troyes
et à Sens, cette exposition
exhaustive fait revivre
l’une des nations les plus
puissantes de Gaule
E
n juillet de l’an 390 av. J.-C., les Sénons,
dont le territoire s’étendait de Melun à
Auxerre et de Troyes à Etampes, avec
Sens pour capitale, surgissaient brusquement
dans l’Histoire en participant au pillage de
Rome et à la conquête de l’Italie du Nord où
certains s’étaient établis. Ils avaient pour chef
le fameux Brennus, probablement sénon,
célèbre pour son « Malheur aux vaincus ! ».
Ceux que César considérait comme « un des
peuples gaulois les plus puissants et qui jouit,
parmi les autres, d’une grande autorité » se rallièrent en – 52 à Vercingétorix, en dépêchant
12 000 guerriers à Alésia. Vaincus, les hommes furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage. L’assimilation des
élites et l’acculturation des jeunes qui s’ensuivirent provoquèrent la dilution de la société
des Sénons dans le monde gallo-romain. Ils
ne sortirent de l’oubli qu’au XIXe siècle. Mais
c’est surtout à partir des années 1960, puis
lors des fouilles préventives sur les chantiers
de l’autoroute A5 et du TGV Paris-Marseille,
qu’ils resurgissent.
Idées reçues battues en brèche
Pour la première fois, les musées de Sens et
de Troyes se sont associés afin de leur consacrer une exposition qui se veut exhaustive.
Elle nous plonge dans leur vie quotidienne
du IVe au Ier siècle avant notre ère. Une trentaine de thèmes sont abordés. A Sens, la vie
des guerriers, la place de la femme, les rituels
funéraires, la splendeur des tombes… A
Troyes, l’habitat, l’agriculture, l’artisanat…
Pour l’occasion, les deux musées présentent
leurs plus belles pièces, enrichies de prêts
d’une cinquantaine de partenaires de l’antique territoire sénon (Nemours, Pithiviers,
Auxerre, Tonnerre…). L’Institut national de
recherches archéologiques préventives et
d’autres organismes ont aussi confié des objets qui n’avaient encore jamais été exposés.
Aux pièces archéologiques diverses (on y voit
même une prothèse dentaire en fer) s’ajoutent des maquettes (ferme, oppidum…), des
reconstitutions, à l’échelle 1, même d’animaux, beaucoup plus petits à cette époque
où les porcs avaient la taille de nos gros
chiens, des reproductions en 3D, des dessins…
On découvre que, « technologiquement parlant », comme le dit Eric Blanchegorge, directeur des musées de Troyes, les armes forgées
par les Sénons étaient plus efficaces que
celles des Romains et des Grecs. On apprend
encore que les casques des légionnaires sont
d’origine gauloise, tout comme les cottes de
mailles. Enfin, cette exposition bat en brèche
quelques idées reçues. En effet, en l’absence
de vestiges visibles et de données épigraphiques et archéologiques, les scientifiques ont
longtemps supposé que les Gaulois n’avaient
pas érigé de lieux de culte. La mise en évidence de traces d’aménagements monumentaux, en bois, en terre et en argile,
n’ayant pas résisté au temps, aujourd’hui
repérés par prospection de surface et détection aérienne, tend à prouver le contraire. p
francis gouge
Les Sénons, archéologie et histoire
d’un peuple gaulois, jusqu’au 29 octobre,
au Musée des beaux-arts et d’archéologie
de Troyes (tél. : 03-25-42-20-09) et au Palais
synodal de Sens (tél. : 03-86-83-88-90).
LIVRAISON
ESSAI
« La Mémoire au futur »
Certains patients amnésiques vivent dans un
présent permanent, incapables de se projeter
vers le passé et l’avenir. Cette observation
capitale a conduit au concept de mémoire
du futur, c’est-à-dire l’ensemble des fonctions
qui permettent de voyager mentalement
vers l’avenir en s’appuyant sur son vécu. Cet
essai offre un panorama pluridisciplinaire
de cette notion en plein développement.
> Sous la direction de Francis Eustache
(Le Pommier Observatoire B2V des mémoires,
160 p., 17 €).
L’ASTÉROÏDE RYUGU
BIENTÔT EXPLORÉ
Les spécialistes des agences
spatiales participantes, japonaise,
française et allemande, ont
décidé le 23 août des trois lieux
d’exploration de l’astéroïde
Ryugu, d’environ 900 mètres de
diamètre, en forme de diamant
à double pointe, situé à plus
de 285 millions de kilomètres de
notre planète. Deux sites seront
visés pour larguer des mini-laboratoires d’analyses géochimiques
de la surface, Mascot (ellipse
bleue), un atterrisseur de 10 kg, et
Minerva (ellipse rouge), un robot
de 1 kg en double exemplaire. Un
site (carrés roses ou jaunes) servira de cible de tir à un impacteur
afin de créer un cratère dont la
sonde Hayabusa-2 se rapprochera
par trois fois afin de rapporter des
échantillons sur Terre en 2020.
L’objectif de cette ambitieuse
mission est de mieux comprendre
l’origine du Système solaire grâce
à l’étude de cette matière primitive. Calendrier des opérations :
rendez-vous le 11 septembre
pour une répétition de l’approche
de la sonde, le 21 septembre pour
le saut de Minerva, le 3 octobre
pour le largage de Mascot, et fin
octobre pour le tir.
(PHOTOS : JAXA UNIVERSITÉ DE TOKYO)
DIX MILLE PAS ET PLUS
HYPERACTIVITÉ ET SPORT, DUO GAGNANT
Par SANDRINE CABUT
V
otre fils ne sera jamais capable de se concentrer sur quoi que ce soit », avait prédit une
enseignante à Deborah Phelps. Pourtant
son petit Michael, qui ne tenait pas en place sur les
bancs de l’école, a vite réussi à patienter de longues
heures au bord des bassins pour des courses de
quelques minutes. Et quelles courses ! Agé
aujourd’hui de 33 ans, le nageur américain est le
sportif le plus titré des Jeux olympiques, avec
28 médailles, dont 23 en or.
Outre Michael Phelps, bien d’autres champions
sont atteints d’un trouble du déficit de l’attention
ou hyperactivité (TDAH) : les basketteurs américains Magic Johnson et Michael Jordan, le sprinter
Carl Lewis, le plongeur Greg Louganis… Certains ont
raconté comment le sport les a aidés à canaliser
leur énergie débordante. Il est aussi connu que les
personnes avec TDAH peuvent être hyperconcentrées lors d’activités qui les motivent.
Mais au-delà de ces sportifs d’exception, l’activité
physique peut-elle aider les individus souffrant
d’hyperactivité ? La question est d’autant plus pertinente que ce trouble du neurodéveloppement, qui
touche 5 % des enfants, se caractérise par des
difficultés attentionnelles, une impulsivité et une
hyperactivité pouvant avoir de lourdes conséquences sur la scolarité, la vie familiale et sociale… De
plus, ces jeunes présentent plus de risques d’être en
surpoids ou obèses. Ces dernières années, plusieurs
études – souvent sur des effectifs limités – ont
obtenu des résultats encourageants, montrant que,
comme chez tout un chacun, bouger a des effets
bénéfiques sur le cerveau des hyperactifs. Dernière
en date, une étude menée par l’équipe de Valentin
Bednzing (université de Berne, Suisse) chez
46 enfants âgés de 8 à 12 ans souffrant de TDAH, qui
conclut qu’après des séances de 15 minutes d’exercice physique d’intensité modérée à intense, les
capacités d’inhibition (contrôle) et la flexibilité mentale augmentent. Les chercheurs, qui l’ont publiée le
17 août dans Scientific Reports, n’ont en revanche pas
constaté de différence entre le groupe expérimental
et le groupe témoin concernant la précision des
tâches et la mémoire de travail visuelle.
En étudiant une soixantaine de collégiens, dont la
moitié avec un TDAH, des scientifiques brésiliens
ont montré qu’après un effort physique, les capacités
d’attention des hyperactifs ont gagné 30 % par rapport à celles d’enfants TDAH sans activité physique
préalable. Ces performances sont comparables à
celles de collégiens non hyperactifs qui n’ont pas eu
de séance sportive avant le test (PloS One, 2015).
En 2012, l’équipe canadienne de Claudia Verret avait
suggéré qu’un programme d’activité physique améliore les capacités musculaires, l’habileté motrice,
mais aussi le comportement d’enfants TDAH (Journal of Attention Disorders).
« Ces études sont intéressantes, il faudrait maintenant évaluer si ces bénéfices se retrouvent dans la vie
quotidienne », souligne la docteure Nathalie Franc,
pédopsychiatre au CHU de Montpellier. Dans sa
consultation, ce sont souvent les parents qui
posent des questions sur l’utilité du sport. « Nous
les mettons en garde, car il ne s’agit pas d’épuiser
l’enfant en espérant le rendre plus calme, mais une
activité physique bien choisie et qui motive le jeune
peut s’inscrire dans la palette d’outils thérapeutiques. Cela vaut sans doute certaines rééducations
spécialisées », estime-t-elle.
Le choix de la discipline est important : un sport
d’équipe ou trop compétitif peut être stressant pour
ces jeunes, souvent moins coordonnés que leurs
pairs. Autre précaution à prendre, insiste Nathalie
Franc, s’assurer que les encadrants connaissent et
sachent gérer l’hyperactivité, pour éviter que l’enfant
se retrouve puni à chaque séance. Mais il n’y a pas
que les sports encadrés. Pour les hyperactifs comme
pour tous les enfants, l’enjeu est d’être plus actif dans
la vie de tous les jours… p
AFFAIRE DE LOGIQUE – N° 1 065
Concours Affaire de logique (Adl) pour super-experts
N° 1065
Nous voici projetés dans le futur. Le concours Adl annuel a de pl us en plus de succès, mais les milliers de concurrents
sont devenus si forts qu’une nouvelle catégorie a été créée, celle des super-experts, qui regroupe les 40 meilleurs
participants des années précédentes. La règle est simple. Pour chacun des huit problèmes, deux scores sont possibles:
- si la réponse est fausse, aucun point n’est marqué ;
- si elle est juste, le nombre de points marqués est le nombre de super-experts ayant répondu faux à la question.
À l’issue du concours 2025, Alice finit seule à la première place.
1. Quel est le nombre minimum de points qu’elle a pu marquer ?
Lors du concours 2026, Bob finit seul dernier.
2. Quel est le nombre maximum de points qu’il a pu marquer ?
CONCOURS AFFAIRE DE LOGIQUE
DÈS LA SEMAINE PROCHAINE
Le concours organisé en 2017 à l’occasion de
la millième rubrique Affaire de logique a
eu un tel succès que, devant la demande,
l’équipe a décidé de le reconduire.
De la rubrique 1066 à la rubrique 1073, vous
pourrez répondre à deux questions hebdomadaires sur www.affairedelogique.com.
Pour attirer un grand nombre de participants, une nouveauté : chacun pourra choisir de concourir en catégorie « amateur »
ou en catégorie « expert », sauf les 250 premiers du concours 2017 automatiquement
classés « experts ». La remise des prix aura
lieu le 2 décembre lors d’une journée spécial
maths organisée par le magazine Tangente
au Musée des arts et métiers
Informations sur www.affairedelogique.com
ENSEIGNER LES MATHS, LES ENJEUX.
À PARIS LE 6 SEPTEMBRE
« Des mathématiques modernes à Pisa
2015 » est le titre du Kafemath de rentrée (à
20 h au café La Coulée douce, 51, rue du Sahel
Paris 12e ). Quelles évolutions pour les
mathématiques scolaires ? Quels en sont
aujourd’hui les enjeux ? seront quelquesunes des questions auxquelles tentera de
répondre Anne Burban, inspectrice générale de l’éducation nationale.
Informations sur www.kafemath.fr
Jean-Philippe Uzan, astrophysicien, participeront à la table ronde « Main dans la
main… musique et sciences » animée par la
musicologue Lucie Kayas. Le débat sera
suivi d’un concert où les étudiants du
Conservatoire national
supérieur
musique et danse de Lyon interprèteront
une création musicale spécialement
composée pour l’ événement.
• Jeudi 4 octobre à 19 h, Claire Mathieu, chercheuse en sciences du numérique, répondra lors de sa conférence à la question :
Comment traiter le très grand nombre
TABLE RONDE ET CONFÉRENCE
d’offres et de demandes ? Derrière des sysÀ LA CITÉ DES SCIENCES
tèmes connus (Parcoursup, Pôle emploi ou
La Cité des sciences propose deux soirées le moteur de recherche américain Indeed),
aux thèmes connexes maths.
quels algorithmes nous trient, nous choi• Vendredi 28 septembre à 19 h, Yves sissent ou choisissent pour nous ?
Balmer, professeur d’analyse musicales et Informations sur www.cite-sciences.fr
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018
affairedelogique@poleditions.com
Solution du problème 1064
1. Les cases finales possibles sont la 4, la 7 et la 10.
On désigne une position par les numéros de cases vides.
En partant de 1, on peut arriver à deux positions : 2-3 et
11-12. En partant de 2-3, on a encore deux possibilités :
12-1-3 ou 2-4-5. Ensuite, il n’y a plus le choix, car tout mauvais saut débouchera sur deux groupes connexes de cases
remplies de moutons qu’il sera impossible de rapprocher.
En partant de 2-4-5, on fait sauter dans le sens antihoraire
les moutons 7, puis 9, puis 11 pour obtenir successivement
2-4-6-7, 2-4-6-8-9 et 2-4-6-8-10-11, puis on fait sauter dans
le sens horaire le mouton de la case 12, qui arrive successivement sur les cases 2, 4, 6, 8 et enfin 10 (7 de plus
que 3), où il se retrouve seul. À partir de 2-3, par symétrie,
on peut aussi arriver à la case 7 (7 de moins que 2). Si on
avait libéré les cases 11 et 12 après le premier saut, on arrivait à la case 7 (7 de plus que 12) ou 4 (7 de moins que 11).
2. En dehors de 3, les nombres pairs de cases sont les seuls
à permettre d’atteindre le but.
3. Pour les nombres impairs autres que 3, on peut toujours
réduire le nombre de moutons à 2.
- Avec un nombre pair de cases, c’est possible, puisque le
détail de la suite des coups du cas de 12 cases se généralise.
- Lorsque le nombre de places est impair et différent de
3, on procède comme précédemment au début, pour
déboucher sur trois cases vides : une double et une simple
séparées par un mouton. Mais ensuite, en progressant
par obligation avec le même procédé que dans le cas pair,
on termine par non plus deux moutons consécutifs mais
deux moutons séparés par une case vide. Fin*.
*Une autre solution est consultable sur affairedelogique.com
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 29 AOÛT 2018
CARTE
BLANCHE
Des individus
tous singuliers
Par BAPTISTE COULMONT
D
ans une scène de La Vie de Brian
(Monty Python, 1979), Brian – qui,
on le rappelle, est né dans l’étable
voisine de celle du Christ – est pris par
erreur pour le Messie. Une foule le suit.
Cherchant à se débarrasser de ces fidèles, il
implore leur libre arbitre : « Ne me suivez
pas, pensez par vous-mêmes ! Vous êtes tous
des individus ! Vous êtes tous différents ! » Et
la foule de répondre en chœur : « Oui ! Nous
sommes tous des individus, nous sommes
tous différents ! » Seul un fidèle ose dire :
« Pas moi », mais il est vertement réprimandé par la foule. Tout le monde ne peut
pas être individu-individu. C’est trop tôt :
dans la Judée des Monty Python, l’individu
moderne n’est pas encore né.
Sans l’humour britannique, dont ils manquent cruellement, une partie des sociologues décrivent un phénomène similaire. Ils
opposent des sociétés dans lesquelles l’individu est secondaire à des sociétés dans
lesquelles l’individu a pris de la valeur, et
peut s’affirmer. Cette affirmation est vue
comme le résultat d’un processus de très
longue durée. Processus qui implique le
droit (la reconnaissance des droits subjectifs), mais aussi des pratiques aussi diverses
que la signature individuelle ou la confession qui oblige à l’introspection, et des
dispositifs pratiques comme l’isoloir, qui
détache physiquement le citoyen de ses
groupes d’appartenance au moment de
choisir pour qui voter.
Processus qui implique aussi des institutions qui travaillent à créer des individus
autonomes en les détachant d’affiliations
vues comme traditionnelles. Le modèle :
l’école, qui visait à produire des citoyens,
égaux. Cet « individu générique », plutôt
conformiste, a intériorisé les normes qui
sont associées au personnage social qu’il
doit être (travailleur, citoyenne, élève…).
Injonction à être soi
Mais, aujourd’hui, il semble bien que ce
modèle soit entré en crise. Les institutions
sont confrontées, par exemple, à des revendications d’authenticité personnelle : nous
sommes tous comme le fidèle réticent de
La Vie de Brian, et la foule n’est plus là pour
nous réprimander, elle soutient même l’injonction à être soi, le droit à être soi-même.
L’individu, aujourd’hui, serait cet être
nécessairement singulier, unique. Pas simplement une salariée, une mère ou un militant, mais moi-même, partout.
La difficulté, pour les sociologues, est de
trouver des preuves convaincantes de ce
qui serait un changement social de grande
ampleur. La revue Tracés (en accès libre
sur Journals.openedition.org/traces) y a
consacré cette année un numéro (« La
Singularité », n° 34, 2018). Un article de
Christian Le Bart (IEP de Rennes) fait l’hypothèse que l’étude des livres écrits par les
hommes et femmes politiques permet de
mettre en évidence la montée de cette
norme de singularité.
Jusqu’à la fin des années 1980, les 210 livres
de son corpus valorisent une écriture
impersonnelle (où le « je » s’efface au profit
du « nous »), l’expertise, l’exemplarité et la
loyauté institutionnelle. Le service de l’Etat
ou l’engagement partisan sont au cœur des
discours les plus personnels. Et de Gaulle,
dans l’exercice autobiographique, rêve
d’incarner la France, et élude l’homme
privé. Les ouvrages publiés depuis une
bonne vingtaine d’années ont changé : ils
s’appuient sur « le vécu », la distance aux
institutions (le « franc-parler »), la valorisation des émotions, la « fidélité à soi-même »
et la singularité. Il faut exister comme personnalité dotée d’un style particulier pour
devenir « présidentiable » : se montrer soimême est une injonction centrale. Finalement, la publication de dizaines d’autoportraits tous plus « authentiques » et banals
les uns que les autres.
« Oui, nous sommes tous des individus,
différents et singuliers. » p
Baptiste Coulmont
Sociologue et maître de conférences
à l’université Paris-VIII
(http ://coulmont.com)
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Tous unis pour défendre une santé globale
TRIBUNE - Face aux désordres écologiques et climatiques qui favorisent l’émergence
de maladies et face aux inégalités Nord-Sud dans l’accès aux soins, un collectif appelle scientifiques,
mécènes et philanthropes à œuvrer pour une approche internationale et équitable de la santé
F
ace aux changements globaux,
la santé planétaire est un défi
crucial. Les inégalités d’accès
aux soins accroissent les risques
infectieux émergents et obèrent la
capacité des pays du Sud à faire face
au fardeau croissant des maladies
chroniques. Soixante-dix pour cent
des maladies émergentes ou réémergentes graves sont favorisées par des
déséquilibres écologiques et/ou climatiques. La clé de l’avenir sanitaire
de notre planète et de ses habitants se
trouve dans une approche interdisciplinaire one health de la formation, de
l’expertise, de la recherche et de l’innovation, dans un partenariat international équitable et inclusif.
Pour relever ce défi, les pays de la
zone intertropicale et méditerranéenne souffrent cruellement de l’absence d’un système de santé universel efficace, soutenu par un mécanisme universel d’assurance-maladie
et par un nombre suffisant de personnels de santé qualifiés. De la même
façon, ces pays manquent de chercheurs pour anticiper, prévenir, innover, atténuer et s’adapter. L’Afrique ne
compte par exemple que 2,3 % des
chercheurs du monde et contribue à
moins de 2 % du total des publications scientifiques.
L’aide est aujourd’hui fragmentée,
maladie par maladie, et se fond dans
des mécanismes administratifs trop
souvent éloignés du terrain. Depuis
2013, les investissements en santé glo-
bale stagnent. Cela menace la pérennité des progrès accomplis ces quinze
dernières années et compromet la
réalisation de l’objectif onusien de
« bonne santé et bien-être ». Même si
les fondations, des Etats-Unis notamment, consacrent des sommes importantes aux objectifs de développement durable (ODD), l’investissement
consenti est encore loin d’atteindre le
niveau nécessaire.
La situation est pourtant favorable :
la France veille à ce que les investissements privés soient porteurs de
développement, dans le respect de la
« loi relative au devoir de vigilance
des sociétés mères et des entreprises
donneuses d’ordre » de mars 2017.
Par ailleurs, les règles de la territorialité du don ont rendu, depuis
mai 2017, éligibles au mécénat hors
frontières européennes les bourses
d’études et les activités de recherche.
Ces efforts notables restent insuffisants au regard des enjeux et risques
sanitaires auxquels nos sociétés font
et feront face.
Dans la perspective de la 73e Assemblée générale des Nations unies qui
s’ouvrira le 18 septembre à New York,
durant laquelle seront notamment
évalués les progrès vers les objectifs
de développement durable, nous,
scientifiques, philanthropes, mécènes, lançons ensemble un appel à nos
confrères, présidents et dirigeants de
fondations, d’organisations non gouvernementales, d’universités et d’éta-
L’AFRIQUE NE
COMPTE QUE 2,3 %
DES CHERCHEURS
DU MONDE
ET CONTRIBUE
À MOINS DE 2 %
DU TOTAL DES
PUBLICATIONS
SCIENTIFIQUES
blissements de recherche, responsables politiques, pour :
– créer des centres et plates-formes
scientifiques consacrés au développement durable dans toutes ses dimensions d’adaptation au changement climatique et autres changements environnementaux mais aussi de réduction de la pauvreté et d’amélioration
de la santé (par le biais de la généralisation de la couverture santé universelle), à l’image du Conseil africain de
la recherche promu par le président de
la République française dans son discours de Ouagadougou (novembre 2017) et inspiré du mécanisme de
Conseil européen de la recherche, qui a
fait ses preuves depuis 2007 ;
– investir dans la formation des personnels médicaux, l’autonomisation
et la pérennisation des équipes d’enseignement et de recherche en santé
globale, en particulier des jeunes
chercheurs, par exemple avec un programme de renforcement des capacités du type One Health Fellowship ;
– développer dans l’éducation de
tous les jeunes, et en particulier des
jeunes filles, la connaissance et la
compréhension des comportements
et actions de prévention et de promotion de la santé ;
– promouvoir l’approche communautaire et le partenariat avec les
acteurs-clés de la société civile afin de
répondre au mieux aux besoins de
santé globale, dans le respect des
diversités culturelles et de la dignité
de chacun.
Nous nous mobilisons aujourd’hui
pour que des avancées concrètes
soient décidées lors du 2e One Planet
Summit, dans la lignée du sommet
tenu à Paris l’année précédente, et de
la session de reconstitution des ressources du Fonds mondial de lutte
contre le sida, la tuberculose et le
paludisme, à Paris, en 2019. p
¶
Cette tribune a été rédigée à l’initiative
du professeur Jean-Paul Moatti,
président de l’Institut pour la recherche
stratégique (IRD), et de Benoît Miribel,
président du Centre français
des fonds et fondations (CFF).
Liste complète des signataires
sur Lemonde.fr
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
COLLECTION « LES DÉFIS DE LA SCIENCE »
L’imagerie cérébrale
infantile en plein boom
C
onfortablement installé et sanglé
dans un siège inclinable, Paul,
5 mois, regarde une vidéo aux
côtés de sa maman, tous deux allongés
dans le même tunnel d’une machine IRM
pendant que les images défilent devant
leurs yeux. Les chercheurs ont ainsi
confirmé que le bébé active les mêmes
régions du cortex visuel que l’adulte
quand il observe des visages ou des scènes
d’extérieur. Un résultat obtenu grâce à
l’ingéniosité de Rebecca Saxe et de son
équipe au Massachusetts Institute of
Technology. Comme le souligne Ghislaine
Dehaene-Lambertz, neuropédiatre à
NeuroSpin, le laboratoire d’imagerie
cérébrale du CEA, et l’une des premières à
avoir utilisé l’IRM fonctionnelle chez le
tout-petit : « Allez demander à un bébé de
ne pas bouger quand on l’installe dans le
long et bruyant tunnel de l’IRM, c’est quasiment impossible. Il est bien trop curieux. »
L’imagerie cérébrale du nourrisson a
fait un grand bond en avant à partir des
années 1990. « Il y a une trentaine d’années, nous n’avions que les études comportementales, l’électroencéphalographie et
les dissections post mortem, rappelle
Jessica Dubois, chercheuse à l’Inserm, à
NeuroSpin. L’arrivée de l’IRM a tout
changé. Grâce à cette méthode, on a pu
voir comment se développent les régions
du cerveau depuis la vie in utero et comprendre comment elles se connectent entre
elles. Par exemple, on a observé que certaines régions sont déjà en partie fonctionnelles avant la naissance. »
L’IRM est bien plus précise que l’échographie. Mais, note Jessica Dubois, « il est
très difficile d’acquérir de bonnes images
inutero car le fœtus bouge, et le ventre aussi
avec les respirations de la mère. Il faut prendre des séquences ultracourtes (30 secondes contre plusieurs minutes chez l’adulte)
pendant longtemps (30 à 45 minutes). On
les assemble ensuite en images 3D du cerveau avec des logiciels spécifiques ».
Couplée avec des images IRM acquises
chez les prématurés, notamment par
l’équipe de Petra Hüppi aux Hôpitaux universitaires de Genève, cette imagerie a
déjà permis de reconstituer le plissement
progressif du cortex à partir du sixième
mois de grossesse, l’organisation de différentes régions et des faisceaux de fibres
qui les relient. Et en 2020, grâce à un projet
européen actuellement en cours (Developing Human Connectome Project)
conduit par le King’s College de Londres et
portant sur 1 000 bébés et 500 fœtus, on
devrait avoir les premières cartes IRM 3D
du cerveau humain entre cinq mois de
grossesse à un mois après la naissance.
Une palette de méthodes
Loin d’atteindre l’échelle du neurone,
l’IRM est la méthode opérationnelle qui
offre la meilleure résolution spatiale. Mais
un tiers des données acquises chez le
nourrisson en IRM sont inutilisables : le
bébé se réveille pendant l’examen, souvent à cause du bruit. Une palette d’autres
méthodes plus légères, accessibles au lit
du nouveau-né, totalement silencieuses
est en constante amélioration : l’électroencéphalographie (EEG), la magnétoencéphalographie (MEG), la spectroscopie
par proche infrarouge (NIRS), et bientôt
l’échographie ultrarapide.
La plus ancienne, l’EEG, enregistre les
ondes cérébrales avec une résolution temporelle remarquable, de l’ordre de la milliseconde, mais une mauvaise précision
spatiale. Le dernier modèle expérimenté à
NeuroSpin comporte 256 électrodes, soit
le double des précédents, ce qui permet
d’explorer plus précisément certaines
régions du cortex (associatif et auditif).
Electroencéphalographie à Neurospin, le laboratoire
d’imagerie cérébrale du CEA, en juillet. LAURENCE GODART/CEA
Quant à la NIRS, fondée sur l’émission de
lumière dans le proche infrarouge, elle
offre une bien meilleure résolution spatiale que l’EEG. A l’hôpital Necker, Judit
Gervain utilise conjointement les deux
méthodes sur des nouveau-nés équipés
d’un seul bonnet doté d’électrodes et de
capteurs, pour étudier la perception de la
parole chez le nouveau-né.
Mais une troisième méthode mise au
point par l’équipe de Mickael Tanter, de
l’ESPCI, pourrait changer la donne : l’échographie par ultrasons ultrarapide, capable
d’enregistrer le cerveau des bébés parce
que leur boîte crânienne n’est pas encore
totalement refermée. Ultrarapide avec
jusqu’à 10 000 images par seconde au lieu
des 50 de l’échographie classique. Et ultraprécise spatialement car elle mesure les
changements de débit sanguin dans des
petits vaisseaux de 100 à 150 microns, en
lien direct avec l’activité des neurones.
Encore expérimentale et limitée à la 2D
pour le moment, elle est en test à l’hôpital
Robert-Debré à Paris. Affaire à suivre… p
marie-laure théodule
3,99 €, en kiosque.
Pour accompagner la collection « Les
défis de la science », chaque semaine, état
des lieux d’une thématique de recherche.
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RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 29 AOÛT 2018
VIE DES LABOS
Manchu, le peintre d’exoplanètes
que personne n’a jamais vues
Nouvelle crise
au Human Brain
Project
PORTRAIT - Passionné de science-fiction, illustrateur de centaines de livres du genre,
il a mis en images les planètes extrasolaires qui échappent encore aux télescopes
D
écidément, le Human Brain Project
(HBP) est un navire bien difficile à
gouverner. Christoph Ebell, le directeur exécutif de cet ambitieux consortium
de recherche sur le cerveau humain, a démissionné jeudi 16 août. « Les parties se séparent
d’un commun accord suite à un changement
de leadership universitaire et à des différends
sur la gouvernance et la stratégie du HBP »,
indique un communiqué émanant du principal intéressé et du pilote du projet, l’Ecole
polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).
Dans le Landerneau des neurosciences, la
nouvelle n’a pas surpris – même si personne, y compris l’EPFL, ne souhaite officiellement s’exprimer sur ce sujet sensible.
« Chris Ebell n’avait pas assisté à plusieurs
réunions stratégiques depuis juin, officiellement pour cause de burn-out, glisse une
source contactée par Le Temps. Il se dit qu’il
était surtout lassé des problèmes d’organisation inhérents au HBP. » « Nous avons appris
sa démission lors de discussions internes,
sans justification de la part de l’EPFL. C’est
d’une opacité totale », s’étonne un autre spécialiste. Chris Ebell se contente de dire qu’il
« se consacre désormais à des projets professionnels liés au calcul à haute performance,
ainsi qu’à la création d’une entreprise de
consulting et de capital-risque ».
Choisi par l’Union européenne en 2013
comme l’une des deux initiatives phares
européennes (FET Flagships), ces projets
« jackpot » à 1,2 milliard d’euros de budget
répartis sur dix ans, le HBP visait à reproduire sur ordinateur le fonctionnement du
cerveau humain. Cent seize partenaires,
800 chercheurs répartis dans 19 pays…
tours - envoyé spécial
L
orsque l’illustrateur Manchu vient
vous chercher en gare de Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), c’est
dans une grande Ford blanche de
1973 sur laquelle tout le monde se
retourne. On croirait que le Scotty de Star Trek
nous a téléportés dans une vieille série américaine, Mannix ou Les rues de San Francisco…
« Quand j’ai retrouvé mes dessins de môme,
confie Manchu en actionnant le levier de la
boîte automatique, mes voitures, c’étaient déjà
des américaines. J’ai une culture plus américaine que française… » Encore n’a-t-il pas pris
son coupé Chrysler Imperial 1973 ou sa Ford
Fairlane bicolore de 1958 – pneus à flancs
blancs, aussi voyante que son propriétaire est
humble et discret – dont le manuel d’atelier
trône dans son salon.
Et quel salon ! Plutôt l’annexe d’un musée de
la science-fiction. Entre autres : le haut de la
combinaison spatiale de Kane, le malheureux
personnage d’Alien interprété par John Hurt ;
le casque de Bowman dans 2001 : l’Odyssée de
l’espace ; l’arme du Rick Deckard de Blade Runner, immortalisé par Harrison Ford ; une peluche d’Alf, le comique extraterrestre velu de la
sitcom du même nom ; des figurines des personnages d’On a marché sur la Lune de Hergé ;
des maquettes de fusées et de vaisseaux spatiaux en tout genre. Et une invraisemblable
collection de représentations de Darth Maul,
le maléfique personnage de Star Wars, épisode I : La menace fantôme. « Seul méchant
vraiment méchant de la saga », selon le maître
des lieux, le redoutable seigneur Sith au
visage rouge et noir prend toutes sortes de
formes, y compris celle de nain de jardin…
Bienvenue dans la quatrième dimension, au
douzième et dernier étage d’un immeuble de
Tours, antre d’un adolescent sexagénaire qui
vient de donner corps, dans le livre Exoplanètes (Belin, 160 p. 26 euros) signé par le journaliste David Fossé, à ces planètes extrasolaires
que les astronomes découvrent désormais par
centaines tous les ans, ces autres mondes que
l’on détecte sans jamais vraiment les voir.
« Photoréaliste au boulon près »
Mais commençons par le commencement. Il y
a longtemps, dans notre galaxie, naît Philippe
Bouchet. « Ma mère me disait tout le temps que,
dès que j’ai su tenir un crayon, j’ai crobardé un
peu partout, et surtout dans mes cahiers
d’école », se souvient-il. En 1968, alors qu’il n’a
que 12 ans, ses parents le collent dans une salle
de cinéma. Le film projeté : 2001 : l’Odyssée de
l’espace, de Stanley Kubrick. « A la sortie, j’étais
changé. Je n’ai rien compris au film, mais ça m’a
fait un choc. L’année suivante, en 1969, les Américains débarquaient sur la Lune. A partir de ce
moment-là, mes dessins, ça n’a plus été des cowboys, des Indiens ou des chevaliers, mais des
fusées et tout ce qui se rapportait au spatial. »
A 15 ans et demi, il intègre une école tourangelle pour y passer un CAP de dessinateur
publicitaire. Fan des films inspirés par les
romans de Sax Rohmer, mettant en scène le
maléfique docteur Fu Manchu, Philippe
Bouchet y gagne un surnom, « Phiphi Manchu », dont il désintégrera habilement la
première partie. Son diplôme en poche, il travaille pour la société de production DIC,
« l’usine du dessin animé français à la fin des
années 1970 », où il s’occupe du design des
véhicules spatiaux dans la mythique série
Ulysse 31. Il enchaîne avec Il était une fois l’espace avant de rencontrer l’écrivain Gérard
Klein. Ce dernier, responsable de la collection
« Ailleurs et demain » chez Robert Laffont et de
celle de science-fiction au Livre de poche, lui
propose de dessiner les couvertures de livres
de SF. Manchu accepte et ne s’arrêtera plus.
Il a, aujourd’hui, perdu le compte, mais il sait
qu’il a dépassé les 500 couvertures. Parallèlement, l’illustrateur a étendu ses activités au
« space art », la mise en images d’objets et de
phénomènes astronomiques que même les
meilleurs télescopes sont incapables de saisir.
La version picturale de la vulgarisation scientifique. Il a ainsi mis ses talents au service de
l’Agence spatiale européenne, du Centre national d’études spatiales ou de l’association
Planète Mars. Astrophysicien au CEA mais
aussi président des Utopiales, le festival international de science-fiction de Nantes où il a
invité Manchu, Roland Lehoucq est « en mode
waouh » devant le travail de l’artiste : « Il n’a pas
suivi d’études scientifiques mais quand il dessine
il fallait l’expérience d’un artiste pour saisir le
problème : « Tous les peintres développent leur
art avec la lumière du soleil comme référence,
souligne Manchu. Mais quand on doit dessiner
le coucher de l’étoile HD 209458 et qu’on
s’aperçoit qu’avec le jeu des longueurs d’onde,
on se retrouve avec un soleil d’un bleu beaucoup plus foncé que l’atmosphère, cela devient
complètement contre-intuitif. »
De la même manière, représenter Proxima b
s’est apparenté à un casse-tête car cette planète probablement recouverte de glaces est
éclairée par une naine rouge. « On se retrouvait avec des glaces roses, une planète Hello
Kitty, et je me suis dit que ça ne faisait pas
sérieux, dit Manchu en souriant. Nous avons
choisi de la “saumoner” en ajoutant des nuances de gris mais, si ça se trouve, elle ressemble
vraiment à de la barbe à papa ! »
En bon spécialiste de la SF, l’artiste de
l’astronomie sait que, de toute manière, la
réalité dépasse souvent ce qu’Homo sapiens
se figure : « On voyait Pluton comme un bloc
de glace mais avec la sonde New Horizons on
a découvert un relief extraordinaire. Pareil
avec les ombres des anneaux sur Saturne que
la sonde Cassini a prises en photo : aucun illustrateur ne les aurait imaginées comme ça. »
Nul doute que Manchu aimerait embarquer
sur un vaisseau spatial futuriste – le Faucon
Millenium d’Han Solo ? – pour aller contempler de ses yeux les autres mondes. La
lenteur du spatial humain le fait « grogner
régulièrement ». Il évoque des projets
d’exploration d’Uranus et Neptune, qui, s’ils
se concrétisent, n’arriveront pas à destination avant les années 2040. « Il y a de grandes
chances que je ne voie pas le résultat », soupire-t-il. Ah, pouvoir, ne serait-ce qu’une fois,
passer dans l’hyperspace… p
Des débuts houleux
Ce n’est rien de dire que les débuts ont été
houleux. En juillet 2014, près de 800 neuroscientifiques cosignaient une lettre ouverte
adressée à la Commission européenne,
émettant de vives critiques quant à l’organisation de ce projet pharaonique. Ils s’inquiétaient de la vision « étroite » du projet, dont le
comité exécutif avait auparavant écarté les
neurosciences cognitives fondamentales,
provoquant un tollé.
Sur le plan administratif, c’est encore ce
comité qui cristallisait les griefs. Jugé autoritaire, ce triumvirat réunissant Richard
Frackowiak, du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Karlheinz Meier, de
l’université de Heidelberg, et surtout le charismatique et controversé Henry Markram,
de l’EPFL, était accusé d’avoir créé une
machinerie décisionnaire trop complexe et
trop opaque quant aux attributions des
financements. Le comité a été dissous quelques mois plus tard et le projet revu en profondeur, privilégiant la mise sur pied de
plates-formes scientifiques (des bases de
données en neuroinformatique, en simulation de réseaux de neurones, etc.) devant
fournir des outils et services utiles aux neurosciences européennes.
C’est à la suite de ce fiasco que Christoph
Ebell a été nommé à la tête du HBP en 2015.
Sa prise de fonctions s’annonçait épineuse,
face au rival déchu Markram, et à une réorientation jugée trop timide. « Où est le cerveau dans le Human Brain Project ? », s’interrogeait ainsi la revue Nature dès septembre 2014. « Le HBP, véritablement interdisciplinaire à ses débuts, s’est vu progressivement
dominer par les sciences de l’ingénieur,
regrette un professeur du domaine. En pensant aux applications avant de comprendre le
fonctionnement du cerveau, on a mis la charrue avant les bœufs. »
Reste la question de l’avenir du HBP, qui a
signé un accord spécifique de subvention
avec la Commission européenne en
mai 2018. Celui-ci prévoit un financement à
hauteur de 88 millions d’euros pour la
période 2018 à 2020. « Les équipes de recherche poursuivront leur travail, le calendrier des
travaux scientifiques ne sera donc pas affecté
par ce départ », assure Emmanuel Barraud,
chargé de communication à l’EPFL. C’est
Christian Fauteux, actuel directeur exécutif
adjoint, qui assurera l’intérim.
Le HBP sera bientôt évalué sur ses
publications scientifiques et sur l’utilisation
effective de ses plates-formes technologiques. Le verdict sera-t-il à la hauteur des
espoirs suscités en 2013 ? Il est encore tôt
pour en juger. Il reste quelques années au
HBP pour l’affirmer. p
pierre barthélémy
fabien goubet (« le temps »)
Philippe Bouchet, dit Manchu, chez lui, à Tours, le 10 juillet. Passionné de SF, il pose avec une reproduction
du casque de Kane, personnage du film « Alien, le huitième passager ». CLAUDE PAUQUET/AGENCE VU POUR « LE MONDE »
une station martienne, il réfléchit, il se documente et il en donne une vision à la fois plausible
et intelligente. Il est extraordinairement méticuleux et quand il faut représenter un objet scientifique réel, c’est photoréaliste au boulon près. »
Photoréaliste et pourtant, Manchu travaille à
l’ancienne. Son atelier occupe une pièce de son
appartement ; il y flotte une vague odeur de
peinture. Admirateur des orientalistes comme
Jean-Léon Gérôme (1824-1904) – « Il suffit que
j’aille voir ses œuvres pour me prendre une claque à cause de sa maîtrise incroyable de la
lumière et de la composition » –, Manchu
voyage dans l’espace-temps à coups de pinceau, sans avoir recours au numérique. C’est
d’ailleurs ce qui a séduit David Fossé quand il
s’est agi de choisir un illustrateur pour son
livre sur les exoplanètes : « Les illustrations des
agences spatiales sont souvent ternes et se ressemblent toutes. La peinture a un côté un peu
rétro à l’ère numérique, mais j’ai tout de suite
pensé à Manchu pour avoir une identité graphique forte, qui se détache du reste. » Surtout,
David Fossé savait que son comparse aimerait
relever le défi des contraintes imposées par les
données scientifiques récoltées sur les planètes extrasolaires.
Des représentations casse-tête
Cela n’a pas été sans mal. La toute première
exoplanète découverte, 51 Pegasi b, a ainsi fait
l’objet de plusieurs esquisses : « C’est une
géante gazeuse avec une température de plus
de 1 000 °C, où il pleut du fer liquide, explique
Manchu. J’ai dû abandonner l’idée de montrer
une pluie de métal car je suis incapable de
savoir à quoi ça ressemble ! » Prudemment,
l’illustrateur s’est contenté de mettre en scène
des massifs de nuages orangés sur un ciel
saphir. Une autre difficulté a surgi de la couleur de ces soleils bien différents du nôtre – et
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