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Courrier International - 04 10 2018 - 10 10 2018

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BRÉSIL — LES FEMMES AU CŒUR
DE L’ÉLECTION ENQUÊTE — OÙ EST PASSÉ
ROMAN ABRAMOVITCH ?
No 1457 du 4 au 10 octobre 2018
courrierinternational.com
France : 4,50 €
Afrique CFA 3 300 FCFA
Algérie 530 DA Allemagne 5,20 €
Andorre 4,70 € Autriche 5 €
Canada 7,50 $CAN DOM 4,90 €
Espagne 5 € G-B 4,40 £ Grèce 5 €
Italie 5 € Japon 840 ¥ Maroc 40 DH
Pays-Bas 5 € Portugal cont. 5 €
Suisse 6,50 CHF TOM 850 XPF
Tunisie 6,90 DTU
Aznavour,
une icône pour la
presse étrangère
PÉRIL SUR
LE VATICAN
M 03183 - 1457 - F: 4,50 E
3’:HIKNLI=XUYZU]:?b@o@f@r@a";
Afaires de pédophilie,
fronde des conservateurs…
L’Église est divisée.
Le pape résistera-t-il ?
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4.
MARION GRONIER
Sommaire
HAMDAM
MOSTAFAVI
Les sources Chaque semaine les journalistes de Courrier international sélectionnent
et traduisent des articles tirés de plus de 1 500 médias du monde entier. Voici la liste
exhaustive des journaux, sites et blogs utilisés cette semaine :
Retrouver
le Brésil
Q
En couverture :
Le pape François : dessin de Vasco Gargalo
paru dans Sábado, Lisbonne/Cartoon
Movement.
Charles Aznavour : dessin de Sondron
paru dans L’Avenir, Namur.
ABC Madrid, quotidien. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Bloomberg Businessweek New York, hebdomadaire. Cankao Xiaoxi Pékin, quotidien. The
Caravan New Delhi, mensuel. Deutsche Welle (dw-world.de) Bonn, en ligne. Financial Times Londres, quotidien. Foreign Policy Washington,
bimestriel. Gazeta Wyborcza Varsovie, quotidien. The Guardian Londres, quotidien. Historia Bucarest, mensuel. Kompas Jakarta, quotidien. Il
Messaggero Rome, quotidien. El País Madrid, quotidien. El País Brasil São Paulo, quotidien. Profil Vienne, hebdomadaire. La Repubblica Rome,
quotidien. Sächsische Zeitung Dresde, quotidien. South China Morning Post Hong Kong, quotidien. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien.
The Washington Post Washington, quotidien.
p.36
à la u ne
PÉRIL SUR
LE VATICAN
Sur fond d’affaires de pédophilie, jamais la
fracture au sein de l’Église n’a été aussi forte.
Au point que les prélats conservateurs estiment
que le pape François doit partir. Le souverain
pontife serait-il victime d’un complot politique ?
L’enquête du Financial Times et les points de vue
du Washington Post et de La Repubblica.
VASCO GARGALO, PORTUGAL
CONTROVERSE p.12
7 jours
Manuel Valls
à Barcelone,
une bonne idée ?
Les réponses d’El País et d’ABC.
HOMMAGE p.11
Les réactions
de la presse étrangère
après la disparition
de Charles Aznavour.
BRÉSIL p.14
L’ENTRETIEN p.55
Les femmes en première ligne
Dans les quartiers
les plus modestes de São
Paulo, les femmes
rejettent le candidat
d’extrême droite
mais se montrent
critiques à l’égard
de la gauche. El País
Brasil se penche
sur leur vote.
FABER, LUXEMBOURG
uel visage incarnera le Brésil
dans quelques semaines ?
À quelques jours du premier tour
de l’élection présidentielle, le pays
demeure polarisé et indécis. La
campagne électorale a été marquée par
la violence, atteignant son paroxysme
après l’attaque armée contre le candidat
de l’extrême droite, Jair Bolsonaro.
Une violence qui, avant cela, avait fait
de nombreuses victimes, comme la
militante des droits de l’homme Marielle
Franco. Bolsonaro a lui-même entretenu
ce climat de haine quotidienne,
en appelant à “tuer” tous les partisans
de la gauche, en multipliant les attaques
misogynes et homophobes et en faisant
l’apologie de la dictature. La crainte
de voir ce “Trump des tropiques”
arriver au pouvoir a poussé les femmes
brésiliennes à manifester massivement
dans la rue. Il est pour l’instant
en tête dans les sondages, face
à l’héritier de Lula, Fernando Haddad.
Le cauchemar brésilien a-t-il une fin ?
De success story économique à futur
bastion de l’extrême droite, le pas est-il
si facilement franchi ? Après des années
de lutte anticorruption qui ont
déstabilisé tout l’establishment politique,
on peut s’inquiéter du fait que les
147 millions d’électeurs aient perdu
le goût de la démocratie. Pourtant,
le modèle brésilien, cette “puissance
en marche”, comme le titrait Courrier
international en juin 2013, n’est pas
synonyme d’échec. Dans plusieurs
domaines, l’éducation, la santé ou le
logement, la situation des plus pauvres
s’est améliorée. Plus de trois décennies
après la chute de la dictature,
le candidat élu aura pour défi de réduire
les inégalités et de réconcilier la société.
Pour qu’enfin le débat d’idées
reprenne le dessus.
SONDRON, BELGIQUE
ÉDITORIAL
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
360°
Yan
Xuetong
Pour cet intellectuel chinois expert
des relations internationales,
il faut “éviter une bataille
idéologique entre la Chine
et les États-Unis”. Son interview
dans le journal Cankao Xiaoxi.
ROYAUME-UNI p.26
Mais où est passé Roman Abramovitch ?
Le propriétaire du club de Chelsea n’a plus mis les pieds au Royaume-Uni depuis six mois.
Ce proche du Kremlin incarne la fin du laisser-faire vis-à-vis des oligarques installés dans le pays.
L’enquête de Bloomberg Businessweek.
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Les couleurs
sont-elles l’expression
du bonheur ?
#SayYesToTheWorld
*
*Dites oui au monde
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6.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
Édité par Courrier international SA, société anonyme
avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106400 €
Actionnaire : La Société éditrice du Monde
Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron
Directeur de la rédaction, membre du directoire : Éric Chol
Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président
Dépôt légal octobre 2018. Commission paritaire no 0722c82101.
ISSN no 1154-516X Imprimé en France/Printed in France
SOMMAIRE
SUR NOTRE SITE
7 jours dans le monde
8. Indonésie. Tsunami : le retard
coupable des autorités
12. Controverse
courrierinternational.com
D’un continent à l’autre
14. Brésil. Les femmes
en première ligne
18. États-Unis. Une femme
noire à la conquête du Sud
20. Iran. Pourquoi Trump
va gagner son pari
24. Allemagne. La fi n de l’ère
Merkel a sonné
25. Italie. Le conseiller qui
éclipse le Premier ministre
26. Royaume-Uni. Mais où
est passé Roman Abramovitch ?
28. Autriche. À Vienne, la
Maison de l’avenir et de
l’innovation sociale
30. France. L’art tricolore
fi le en Chine
32. Grands Lacs. Lutte
meurtrière pour le poisson
34. Inde. Comment Modi
a payé les Rafale au prix fort
Également sur notre site
Débat. Peut-on pratiquer le yoga en tant
qu’Occidental ?
Photo. La semaine en images. Notre tour du monde
des photographies marquantes des derniers jours.
Retrouvez-nous aussi sur Facebook,
Twitter, Instagram et Pinterest
À la une
36. Péril sur le Vatican
Transversales
42. Économie. Le blues
des chauffeurs routiers
44. Sciences. L’animal,
un patient comme les autres
47. Signaux. Une perception
biaisée du terrorisme
festival
international
de littérature
et de traduction
360°
48. Portfolio. Et il ne restera
que poussière
52. Culture. Adi Boutrous,
un corps en conflit
54. Tendances. Des nerfs en papier
55. L’entretien. Yan Xuetong
58. Histoire. Iasi, le conte
d’une ville
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Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0) 1
46 46 16 00 Fax général 33 (0) 1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0) 1 46 46 16 02 Site
web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.
com Directeur de la rédaction Éric Chol Directrice adjointe de la rédaction
Claire Carrard (16 58) Rédactrice en chef Hamdam Mostafavi (17 33) Rédacteur
en chef Raymond Clarinard (16 77) Rédacteur en chef adjoint Jonathan Parienté
(16 87) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique
Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Javier Errea Comunicación
DESSIN DE MIKEL CASAL, ESPAGNE POUR COURRIER INTERNATIONAL
L’horoscope de Rob Brezsny
Le signe de la semaine
Balance (23 septembre-22 octobre). “Lorsque l’on
cherche dans sa vie des choses comme de l’amour,
du sens ou de la motivation, cela semble impliquer
que ces choses se cachent derrière un arbre
ou sous une pierre. Or, les individus qui réussissent
le mieux savent mettre dans leur vie leur propre
amour, créer du sens pour eux-mêmes, produire
leur propre motivation”, fait remarquer
l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson, né, comme
toi, sous le signe de la Balance. Cette sagesse
simple me paraît correspondre exactement
à ce que tu as besoin d’entendre en ce moment,
Balance. Tu es sur le point de te découvrir un talent
insoupçonné pour créer ta propre destinée.
édition Virginie Lepetit (chef d’édition, 16 12), Fatima Rizki (17 30) 7 jours dans
le monde Paul Grisot (chef de rubrique, 17 48) Europe Gerry Feehily (chef de
service, 16 95), Danièle Renon (chef de service adjointe, Allemagne, Autriche,
Suisse alémanique, 16 22), Laurence Habay (chef de service adjointe, Russie, est
de l’Europe, 16 36), Jean-Hébert Armengaud (Espagne 16 57), Sasha Mitchell
(Royaume-Uni, Irlande, 19 74), Carole Lyon (Italie, Belgique 17 36), Vincent Barros
(Portugal), Corentin Pennarguear (chef de rubrique, France, 16 93), Alexandre
Lévy (Bulgarie), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège, Suède), Alexia Kefalas
(Grèce, Chypre), Joël Le Pavous (Hongrie), Romain Su (Pologne), Guillaume
Narguet (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro,
Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Alda Engoian
(Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère
Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Sabine Grandadam (chef de
service, Amérique latine, 16 97), Paul Jurgens (Brésil), Martin Gauthier (Canada)
Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine
Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin
(Chine, 17 47), Guillaume Delacroix (Asie du Sud), Élisabeth D. Inandiak (Indonésie),
Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69),
Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du
Golfe) Afrique Sébastien Hervieu (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de
rubrique, Maghreb, 16 35), Liza Fabbian (Afrique australe), Sidy Yansané (Afrique
de l’Ouest) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Économie,
16 47), Catherine Guichard (Économie, 16 04), Carole Lembezat (chef de rubrique,
Courrier Sciences, 16 15), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Bélœil
(chef des informations, 17 32), Claire Pomarès (16 74), Delphine Veaudor (16 76),
Mélanie Liffschitz (Histoire, 16 96)
Site Internet Jonathan Parienté (rédacteur en chef adjoint, 16 87), Carolin
Lohrenz (chef de service, 19 77), Sylvie Chayette (chef d’édition), Paul Grisot
(Actualité), Gabriel Hassan (rédacteur multimédia, 16 32), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Hoda Saliby (rédactrice multimédia, 16 35), Paul-Boris
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Traduction Raymond Clarinard (responsable, Courrier Histoire), Mélanie
Liffschitz (chef de service adjointe, anglais, espagnol), Julie Marcot (chef
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de service, 17 35), Isabelle Bryskier, Philippe Czerepak, Aurore Delvigne,
Françoise Hérold, Julie Martin Pôle visuel Sophie-Anne Delhomme (responsable), Alexandre Errichiello, Benjamin Fernandez, Jonnathan Renaud-Badet,
Pierrick Van-Thé Iconographie Luc Briand (chef de service, 16 41), Lidwine
Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53), Céline Merrien (colorisation)
Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Alice Andersen,
Catherine Doutey, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry
Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Informatique Denis
Scudeller (16 84)
Directeur industriel Éric Carle Directrice de la fabrication Nathalie
Communeau, Nathalie Mounié (chef de fabrication, 45 35) Impression,
brochage, routage : Maury, 45330 Malesherbes
Ont participé à ce numéro Antoine Belhassen, Leïla Bergougnoux, Aurélie
Boissière, Jean-Baptiste Bor, Mélanie Chenouard, Marie Daoudal, Solène
Delinger, Marion Doutreligne, Camille Ducros, Otilia Dulhai, Matthieu DurandValerio, Audrey Fisné, Quoc-Lam Huynh, Masatoshi Inoue, Soizic Landais,
Ségolène Le Stradic, Valentine Morizot, Polina Petrouchina, Anne Romefort,
Isabelle Taudière, Laure-Anne Voisin
Publicité MPublicité, 80, boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. : 01 57 28 20 20
Directrice générale Laurence Bonicalzi Bridier Directeur délégué David Eskenazy
(david.eskenazy@mpublicite.fr, 38 63) Directeur de la publicité David Delannoy
(ddelannoy@regieobs.fr, 30 23) Directeurs de clientèle Marjorie Couderc
(marjorie.couderc@mpublicite.fr, 37 97) Sébastien Herreros (sherreros@
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Vincent Salini (vincent.salini@mpublicite.fr, 37 00) Agence Courrier Patricia
Fernández Pérez (responsable, 17 37), Emmanuelle Cardea (16 08)
Gestion Administration Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13),
Emilien Hiron (gestion) Droits Eleonora Pizzi (16 52) Comptabilité 01 48 88 45 51
Directeur de la diffusion et de la production Hervé Bonnaud Responsable des
ventes France et International Sabine Gude Responsable commerciale internationale Saveria Colosimo Morin (01 57 28 32 20) Chef de produits Charlotte
Guyot (01 57 28 33 99) Communication et promotion Brigitte Billiard, Christiane
Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand
(16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89), Martine Prévot (16 49)
Modifications de services ventes au numéro, réassorts 0805 05 01 47
Service clients Abonnements Courrier international, Service abonnements,
A2100 — 62066 Arras Cedex 9 Tél. 03 21 13 04 31 Fax 01 57 67 44 96 (du
lundi au vendredi de 9 h à 18 h) Courriel abo@courrierinternational.com
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Mag, 8275, avenue MarcoPolo, Montréal, QC H1E 7K1,
Canada.
Origine du papier : Allemagne. 100 % de fibres recyclées.
Ce magazine est imprimé chez MAURY certifié PEFC.
Eutrophisations : PTot = 0,0011 kg/tonne de papier
Ce numéro comporte un encart “Rue des étudiants” posé
sur la totalité des abonnés France Métropolitaine.
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Le Sud-Tyrol cherche
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magnifque pays, ofrant plus de 1 000 km de pistes sous 300 jours de soleil
par an. Faites une pause en admirant les paysages spectaculaires que proposent
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Alpes italiennes
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8.
s
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l
Indonésie.
Le retard
coupable
des autorités
Plus de 1 200 personnes
ont péri dans le tsunami
qui a touché la région de Palu,
dans l’île de Célèbes. Un bilan
désastreux du fait du manque
de préparation dans une zone
pourtant sensible, dénonce
ce quotidien de Jakarta.
—Kompas Jakarta
es larmes du séisme à répétition de
Lombok [en août] sont à peine sèches
que déjà le vendredi 28 septembre,
en fn d’après-midi, c’est au tour des villes
de Palu et de Donggala, au centre de l’île de
Célèbes, d’être frappées par un tremblement
de terre suivi d’un tsunami.
Il est évident que ce séisme ne sera pas
le dernier à ébranler notre pays situé sur la
“ceinture de feu” [nom donné à l’ensemble
des volcans qui ceinturent le Pacifique,
dont 129 encore en activité se trouvent en
Indonésie]. Ce n’est qu’une question de temps,
le tour d’autres villes viendra. L’anticipation
des catastrophes ne doit plus faire l’objet de
discussions.
Si l’on se réfère à la chronologie de l’Agence
de météorologie, de climatologie et de géophysique (BMKG), une alerte au tsunami a
été lancée cinq minutes après le séisme du
28 septembre. Elle signalait une hauteur de
vague estimée entre 0,50 et 3 mètres à Palu et
annonçait une heure d’arrivée, 18 h 22 heure
locale. Pour Mamuju, à 237 kilomètres de
l’épicentre, la hauteur estimée du tsunami
était à moins de 0,50 mètre. À Mamuju, les
observations du marégraphe – un appareil
mesurant les changements du niveau de
l’eau – ont confrmé le déferlement d’un tsunami à 18 h 27. À 18 h 6, soit trente-quatre
minutes après le séisme, la BMKG a levé
l’alerte sans savoir qu’un raz de marée avait
détruit la côte de la ville de Palu.
Abdul Muhari, expert en tsunamis au
ministère des Afaires maritimes et de
la Pêche, a déclaré que la levée de l’alerte
était problématique parce que → 10
L
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À Palu, le 1er octobre.
Photo Jewel Samad/AFP
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7 jours
On sait depuis longtemps
que Palu et Donggala
sont particulièrement
exposés aux séismes
et aux tsunamis.
Notre système d’alerte aux tsunamis
comporte encore de nombreuses lacunes.
Selon le rapport de la BMKG, les sirènes
d’alerte au tsunami dans la ville de Palu
n’ont pas fonctionné. L’Agence nationale
pour l’étude et l’application des technologies a installé des capteurs fottants dans
la baie de Palu, mais ils sont hors service
depuis longtemps. En fait, le système d’alerte
au tsunami du BMKG est davantage basé
sur la modélisation.
Pour ne rien arranger, les pannes de courant et des télécommunications ont rendu
les secours immédiats impossibles, d’autant que la catastrophe s’est produite juste
avant la nuit.
Pour ce qui est de l’anticipation, on peut
constater que de nombreux bâtiments et
infrastructures ont été construits sans respecter les normes antisismiques, si bien que
beaucoup se sont efondrés. Pourtant, on
sait depuis longtemps que Palu et Donggala
sont particulièrement exposés aux séismes
et aux tsunamis.
L’expert en tsunamis Gegar Prasetya, dans
son article sur “La région tsunamigène du
détroit de Makassar, en Indonésie”, publié
dans la revue Natural Hazards (2001), note
que 14 tsunamis se sont produits dans cette
région de 1820 à 1882.
Et de 1927 à 2001, 6 autres raz de marée
ont déferlé sur cette même région. Soit un
total de 20 tsunamis entre 1820 et 2018.
Ce nombre est le plus élevé d’Indonésie.
Une calamité
à grande échelle
“Tous les tsunamis dans cette région ont été
causés par l’activité sismique dans la faille de
Palu-Koro, la zone de subduction au nord de
Célèbes”, précise Gegar, également président
de l’Association indonésienne des tsunamis, avant d’ajouter : “C’est dans cette zone
que l’on enregistre le plus fréquemment des
tsunamis en Indonésie. En moyenne, un tsunami tous les vingt-cinq ans. Le mouvement
géologique de l’île de Célèbes est très actif.”
L’île de Célèbes, située au cœur même de
l’archipel, est formée par la collision de trois
plaques tectoniques, à savoir eurasienne,
indo-australienne et pacifque.
Internet — Facebook a révélé
le 28 septembre qu’il a été victime
d’un piratage qui aurait touché au
moins 50 millions d’utilisateurs.
Un nombre d’autant plus inquiétant que ce piratage pourrait avoir
des conséquences en dehors du
réseau social, remarque Wired :
“Si votre compte a été touché, cela
veut dire qu’un hackeur pourrait
avoir eu accès à n’importe lequel des
comptes auxquels vous vous connectez
via Facebook. Et il y en a beaucoup.”
Ce qui peut transformer le piratage de Facebook “en une calamité
à l’échelle d’Internet”, conclut le site.
Vulnérabilité. Selon le chercheur de l’Ins-
titut indonésien des sciences (Lipi) Mudrik
Mudik Rahmawan Daryono, la ligne de
faille Palu-Koro qui traverse l’île de Célèbes,
entre la baie de Palu et celle de Bone, se
déplace très rapidement, de 41 à 45 millimètres par an, soit quatre fois plus vite que
la faille de Sumatra (10 millimètres par an),
et bien plus rapidement que la faille de Java
(3 millimètres par an).
À l’appui de toutes ces données scientifques et des reportages sur le terrain,
Kompas a publié à plusieurs reprises des
articles sur la vulnérabilité de la ville de
Palu et de sa région, entre autres au cours
de son “Expédition sur la ceinture de feu”
publiée en 2011-2012.
La même année, Kompas Research and
Development a réalisé une enquête sociale
sur la perception des populations quant à
la menace de séismes et de tsunamis. Il est
apparu que la plupart des habitants de la
ville de Palu ignoraient tout de ces catastrophes et n’y étaient pas préparés.
Le 31 mai 2017, Kompas a également publié
un article intitulé “Méfez-vous des violents
séismes de Célèbes” en insistant sur les dangers de la faille Palu-Koro. En vain.
Depuis le tremblement de terre et le tsunami de 2004 à Aceh, plus de 200 000 personnes ont péri dans des séismes et des
tsunamis. “Combien de morts faudra-t-il
encore pour nous faire prendre conscience que
notre pays est très exposé aux séismes et aux
tsunamis ? Nous avons besoin de changements
radicaux pour nous préparer, aussi bien sur le
plan physique que social”, insiste Gegar sur
un ton alarmant.
—Ahmad Arif
Publié le 30 septembre
sourCe
Kompas
Jakarta, Indonésie
Quotidien, 530 000 ex.
kompas.com
Fondé en 1965 pour s’opposer à
la presse communiste, écrit en
indonésien, “Boussole” est le
plus grand quotidien national,
la référence, avec des enquêtes
de fond sur des faits de société.
↓ Dessin
de Falco,
Cuba.
Le vote fait flop
macédoIne — Le référendum
du 30 septembre sur le changement
de nom de l’ancienne République
de Yougoslavie macédonienne n’a
pas eu le succès escompté. Quatrevingt-dix pour cent des votants ont
bien validé l’accord conclu entre
Athènes et Skopje cet été, qui prévoit, entre autres, l’adoption du
nom “République de Macédoine
du Nord”, mais le taux de participation de 36 % était nettement
inférieur aux 50 % nécessaires pour
valider le scrutin. Pour le journal grec To Ethnos, il s’agit donc
d’une “victoire du oui
à la Pyrrhus” pour
le Premier ministre
macédonien Zoran
Zaev, qui espère
maintenant faire
valider la réforme
par le Parlement.
Okinawa
dit “non”
Japon — Les habitants de l’ar-
chipel d’Okinawa ont élu le 30 septembre pour gouverneur Denny
Tamaki, un métis nippo-américain,
fervent opposant à la construction
de nouvelles bases militaires américaines, notamment à Henoko, au
centre de l’île principale. “Le choix
des habitants d’avoir élu un nouveau
gouverneur qui s’oppose au projet de
Henoko pèse vraiment lourd”, écrit
le Mainichi Shimbun, jugeant qu’il
s’agit d’un revers de taille pour le
Premier ministre japonais, Shinzo
Abe, qui tente d’imposer depuis
des années de nouvelles bases
dans l’archipel.
L’erreur du
président Torra
espagne — Des échaufourées ont
eu lieu à Barcelone lundi 1er octobre
entre militants indépendantistes
radicaux et forces de l’ordre, à la fn
d’une grande manifestation marquant le premier anniversaire du
référendum d’autodétermination,
interdit par Madrid. La Vanguardia
rappelle que le président catalan
Quim Torra a appelé dans un discours à “harceler” les forces de
l’ordre. “Il n’est pas surprenant que
les groupes radicaux aient ensuite
tenté d’assiéger le Parlement, dénonce
le journal catalan. Quim Torra a
commis une grave erreur et ne s’est
pas comporté comme ce que l’on est
en droit d’attendre du président de
la Généralité.”
“Un accord
médiocre”
économIe — Washington,
Ottawa et Mexico sont parvenus le 30 septembre à un accord
de libre-échange pour l’Amérique du Nord nommé Accord
États-Unis - Mexique - Canada
(AEUMC), en remplacement du
traité de l’Aléna, datant de 1994.
Après des mois d’âpres négociations avec le gouvernement Trump,
l’accord obtenu par le gouvernement canadien est “médiocre”,
juge le Globe and Mail, estimant
qu’Ottawa a fait
trop de concessions.
Pourtant, ce document a tout de même
le mérite d’éviter une
absence totale d’accord, reconnaît
le quotidien de
Toronto, c e
qui aurait pu
entraîner “une
guerre économique désastreuse en
Amérique
du Nord”.
Mayk, Suède
8 ← le marégraphe exploité par l’Agence
d’information géospatiale (BIG) à Palu était
éteint. De plus, la forme en entonnoir de
la baie de Palu est susceptible d’amplifer
les hauteurs du raz de marée. M. Muhari
précise : “Sur la base de nos recherches,
lors du tsunami au Japon en 2011, l’alerte
envoyée par les Japonais pour l’embouchure
de la baie de Jayapura [province indonésienne de Papouasie], la vague n’était estimée que d’une hauteur de 60 centimètres,
mais celle qui a déferlé dans la baie a atteint
en fait 3,80 mètres de haut.”
En outre, selon M. Muhari, un séisme avec
un mécanisme de faille glissante d’une telle
magnitude a de grandes chances de provoquer un glissement de terrain sous-marin
pouvant déclencher un tsunami assez violent.
Ce problème d’alerte au tsunami rappelle le séisme suivi d’un raz de marée sur
les îles Mentawai en 2010. À cette époque,
l’alerte avait également été levée sans que
les experts sachent que le tsunami avait
détruit le littoral de cet archipel situé au
large de la côte ouest de Sumatra. Ce n’est
que le lendemain qu’ils ont eu connaissance
du désastre.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
Falco, cuba
10.
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7 JOURS.
7 jours a nce
en fr
↙ Dessin de Sondron
paru dans L’Avenir, Namur.
Culture. Aznavour,
le dernier géant
de la chanson française
Le crooner français est décédé le 1er octobre,
à l’âge de 94 ans. La disparition de ce chanteur
très populaire à travers le monde a déclenché
une pluie d’hommages dans la presse étrangère.
L
e grand Brel disait de lui
qu’il avait “un physique à
rentrer debout dans une
Rolls”. Avec un “nez en forme de
cauchemar, une personnalité cassante et un timbre de voix voilé”, il
n’avait “rien pour réussir”, rappelle le journal belge Le Soir. Mais
qu’importe ! “Charles Aznavour
ne voulait pas
être à la mode.
Il ne rêvait pas
de chanter du
rock’n’roll ni de
plaire aux jeunes, peut-on lire
dans l’éditorial du journal bruxellois. Il ne faisait que chanter la vie,
la vraie, celle que son esprit saisissait autour de lui, dans la rue, sur le
quai de la gare, au bistrot.” Comme
le quotidien belge, les journaux
du monde entier déplorent la disparition du chanteur français,
notamment en Arménie, où il est
né, mais aussi en Amérique, où
il a fait une partie de sa carrière.
“Les États-Unis étaient devenus une seconde maison pour
Aznavour”, rappelle ainsi le New
York Times. À partir des années
1960, “M. Aznavour a chanté à
11
travers tout le pays, souvent avec
Liza Minnelli”, souligne le quotidien américain, qui, en 1998, avait
élogieusement qualifié l’artiste de
“last chanteur” lors d’une tournée outre-Atlantique. “Sa réussite était prodigieuse”, conclut le
New York Times, qui rappelle que
Charles Aznavour a écrit plus
d’un millier de
chansons, interRevue
prétées en frande presse çais mais aussi
en “ar mé nie n ,
anglais, allemand, italien, espagnol et yiddish”. “Bob Dylan le
considérait comme l’un des plus
grands artistes de scène, renchérit
le magazine américain Variety.
L’année dernière, il avait reçu une
étoile à son nom sur le Walk of Fame
à Hollywood.”
Né Sha hnourh Varenagh
Aznavourian à Paris en 1924, de
parents arméniens exilés en Grèce
au moment du génocide de 1915,
Charles Aznavour était
aussi l’un des représentants les plus symboliques de la diaspora
arménienne. À Erevan,
capitale de l’Arménie, des centaines de personnes sont venues
déposer des bougies sur une place
qui porte le nom du chanteur,
tandis que le Premier ministre,
Nikol Pachinian, a décrété un
jour de deuil national coïncidant
avec ses funérailles.
“Personne au monde ne peut ressentir aussi profondément que nous
[les Arméniens] la perte de cet être
irremplaçable qui a été notre fierté,
notre richesse et notre conscience
[…] pendant très longtemps, écrit
Marina Grigorian, rédactrice en
chef adjointe du quotidien arménien Golos Armenii, dans un hommage au célèbre chanteur. Charles
Aznavour – Shahnourh Varenagh
Aznavourian – était un symbole et
une voix de l’Arménie.” Le chanteur était notamment très
engagé dans la lutte
pour la reconnaissance du
génocide arménien et avait
été nom mé
ambassadeur
permanent de
l’Arménie auprès
de l’Unesco.
Grand ambassadeur de la
francophonie, Aznavour entretenait également une histoire
d’amour avec le Québec. Le chanteur français, qui avait au tout
début de sa carrière écumé les
bars de chansonniers de la ville
de Montréal, laisse “une marque
indélébile dans la province, qu’il
a visitée à de nombreuses reprises
au cours de sa longue carrière”,
souligne Mélanie Marquis, journaliste de l’agence La Presse canadienne. “L’Arménie est mon âme
et le Québec est plutôt mon cœur”,
avait même déclaré le chanteur en 2008, lorsqu’il avait
été fait officier de l’Ordre du
Canada. Le Québec était “son berceau d’artiste, son asile bien-aimé”,
rappelle Le Devoir, qui assure que
“sans Édith Piaf, qui l’avait traîné en
1948 dans sa tournée à New York et
à Montréal, le cours de notre petite
histoire culturelle serait changé”.
Avant de conclure : “C’est un peu
de nous qui part avec lui.”
Charles Aznavour était reconnu
dans bien d’autres endroits du
globe. Au Japon par exemple, où
il a donné deux concerts les 17
et 19 septembre dernier, et où le
quotidien Asahi Shimbun
salue celui qui était “une
incarnation de la chanson
française”. Mais aussi en
Afrique, où le site d’information burkinabé Wakat
Sera rappelle que nombreux
sont les Africains férus de chanson française “qui ont encore
dans leurs collections discographiques les œuvres de l’auteurcompositeur, interprète, écrivain
et acteur, excusez du peu”. Avant
d’ajouter : “Comme en Afrique les
morts ne sont pas morts, Charles
Aznavour demeurera éternel par
ses chansons.”
Le quotidien espagnol El País
rappelle enfin que “Charles
Aznavour a été vénéré dans des
endroits insoupçonnés, comme
Cuba, où il a enregistré un
album il y a dix ans avec Chucho
Valdés”. Pourtant, explique le
journal de Madrid, “il n’avait
pas une bonne voix. Il n’était pas
beau. Pas même grand. Il n’avait
rien pour triompher sur scène
comme le lui disaient les critiques au début de sa
carrière. Il ne les
a pas écoutés et
il a bien fait”.—
fait”.
À la une
“EMMENEZ-MOI
AU PAYS
DES MERVEILLES”.
Le Soir, Bruxelles.
“LA FIN
DE LA CHANSON”.
Die Welt, Berlin.
UN ARTISTE
“INFATIGABLE”,
QUI “RÉCHAUFFAIT
LES CŒURS”.
De Morgen, Bruxelles.
“C’ÉTAIT UN
ARTISTE FOR ME,
FORMIDABLE”.
Il Dubbio, Rome.
“UN GRAND
QUI A COMMUNIQUÉ
AU MONDE
SA PASSION”.
Al-Mustaqbal, Beyrouth.
“CHARLES
AZNAVOUR, AU
BOUT DE LA TERRE”.
L’Orient-Le Jour,
Beyrouth.
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12.
7 JOURS
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
CONTROVERSE
Manuel Valls à Barcelone, une bonne idée ?
L’ancien Premier ministre français s’est déclaré le 25 septembre candidat aux élections municipales de mai 2019
dans la capitale catalane, où il est né. Un pari risqué, sur fond de tensions séparatistes, qui fait débat dans la presse espagnole.
NON
Il n’a rien à y faire
—El País Madrid
J
ouet cassé de la politique française,
Manuel Valls entend surfer sur les
élections municipales de Barcelone,
sa ville de naissance, pour relancer sa carrière. Lâché par les Français, chez lesquels
sa cote de popularité dégringole, il a entrepris un retour nostalgique dans la cité de
sa famille paternelle pour nourrir son illusion qu’il a encore une place dans la politique, loin des mondanités parisiennes.
C’est la seule façon d’expliquer pourquoi
ce député, ex-Premier ministre, se porterait candidat à une élection qui, au mieux,
le placerait à la tête de l’opposition municipale. Au paroxysme du conflit catalan,
Manuel Valls a vu une occasion à saisir dans
la région. Les unionistes [antiséparatistes]
ont fait de lui leur tête d’affiche, ce qu’il a
interprété comme une marque de la reconnaissance qu’il avait perdue.
Dans la solitude. Au début, il a réussi
à éblouir certains cercles de l’élite catalane enclins au chauvinisme : un Premier
ministre français, rien que ça, venait les
sauver de leurs deux pires ennemis, à savoir
Ada Colau [la maire actuelle, de la coalition
de gauche radicale “Barcelona en commun”]
et les indépendantistes. Mais cela fait déjà
quelques mois que le charme est rompu, peutêtre à cause de l’arrogance du personnage. À
tel point qu’au sein du bloc constitutionnaliste, certains courants se détournent de lui.
Ciudadanos [centre droit] a voulu profiter
de l’événement Valls en en faisant son poulain. Puis Manuel Valls les a désarçonnés en
annonçant qu’il ne se concevait pas comme
le représentant d’un parti, mais comme le
chef de file d’un mouvement [Barcelone,
capitale européenne], imitant la stratégie
qui a amené Macron au pouvoir. Mais premièrement, Valls n’est pas Macron, deuxièmement, il n’y a pas beaucoup de brèches
dans lesquelles s’engouffrer sur l’échiquier
catalan actuel, et troisièmement, la mairie
n’est pas la République française. Ciudadanos
devra sans doute faire avec. J’ai le pressentiment que c’est le PSC [Parti socialiste
catalan] qui tirera son épingle du jeu : certains yeux initialement rivés sur Valls sont
en train de se tourner vers les socialistes.
Lorsque Manuel Valls s’exprime en public,
c’est toujours avec colère. Un style de discours à la mode, et dont Ciudadanos fait un
usage assidu. Sa trajectoire s’est déroulée en
parallèle de l’échec de la social-démocratie
face à l’hégémonie libérale et conservatrice.
Un virage à droite qu’il conclut en débarquant à Barcelone.
Valls rejoint les jeunesses rocardiennes
à l’âge de 17 ans. Dès lors, il consacre toute
sa vie à la politique. Mais il ne devient une
figure nationale qu’à partir de son élection
à la mairie d’Évry, où il révèle sa face autoritaire. Son heure de gloire arrive lorsque
François Hollande le nomme ministre de
l’Intérieur. Il concrétise alors bon nombre
des désirs de l’extrême droite en matière
d’immigration et de sécurité. En 2014, il
est nommé Premier ministre et s’adonne
au libéralisme autoritaire et décomplexé
qui mènera le PS à sa perte.
C’est à la même période, entre mars 2014
et décembre 2016, que se déchaîne au sein
du PS une véritable guerre pour la présidentielle. Valls démissionne du gouvernement
pour se présenter à la primaire socialiste.
Il est battu par Hamon et quitte le parti.
Il frappe à la porte de Macron, en vain. En
guise de compensation, aucun candidat de
La République en marche ne vient lui barrer
la route aux élections dans sa circonscription. Et c’est là, au fin fond de sa solitude,
que lui vient une illumination : il y a peutêtre quelque chose à faire en Catalogne. Le
principal défi des municipales de Barcelone
est une question d’échelle : l’enjeu est-il municipal ou national ? Valls, qui a dès le premier
jour déclaré la guerre au séparatisme, donne
un nouveau souffle à ceux qui cherchent à
relancer le conflit entre les unionistes et les
indépendantistes. Son arrivée sert aussi d’argument aux partisans d’un seul et unique
candidat pour le bloc indépendantiste. Le
choix de l’ancien socialiste Ernest Maragall
pour la représenter démarque la Gauche
républicaine de Catalogne [ERC] du front
antisystème. Il recentre aussi cette élection
sur ce qui fait son essence : un agenda bien
barcelonais et une mentalité du type chacun
pour soi, et on verra après pour les alliances.
Sauf retournement de situation, tout porte
à croire que celui qui se rêvait champion de
l’unionisme ne sera qu’un candidat de plus
dans une élection qui a surtout besoin de
nouvelles alliances plus vastes. Franchement,
on se demande ce que Valls fait là.
—Josep Ramoneda
Publié le 21 septembre
OUI
Contre
le sectarisme
—ABC Madrid
L
a politique postmoderne a amoindri le rôle traditionnel des partis.
Presque toutes les nouvelles formations européennes sont issues d’initiatives
sociales ou civiles qui se sont appuyées
sur les décombres de la crise pour se faire
une place. C’est le cas de Podemos, de
Ciudadanos, de l’AfD allemande et du
Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo.
Macron a d’abord créé sa propre plateforme, également non partisane, et l’a
ensuite adossée à la structure d’un mouvement civil. Manuel Valls aspire à quelque
chose de similaire avec son défi singulier : une candidature indépendante que
Ciudadanos soutient sans son sigle pour
tenter d’arracher Barcelone au national
populisme indépendantiste grâce au charisme incontestable d’un parachuté politique auréolé du prestige d’avoir gouverné
la France comme Premier ministre.
Valls a de l’énergie, de l’expérience, de
l’instinct, de la détermination et une grande
force de caractère. Il a aussi un ego monumental, qui contraste avec sa taille, plutôt
petite, mais il ne manque pas non plus de
courage et d’intelligence. C’est également le
genre d’homme qui sait insuffler du dynamisme et de la force à ceux qui l’écoutent,
comme le montre l’incroyable quantité d’argent qu’il a obtenue en quelques mois en
démarchant tout de go plusieurs patrons
d’entreprises influents. L’idée de sa candidature, quelle que soit la personne qui
en est à l’origine, est bonne parce qu’elle
donne au combat contre le nationalisme
une dimension qui transcende les frontières et montre ce dernier comme ce qu’il
est : un danger pour la survie de l’Europe.
Albert Rivera [le Catalan qui a lancé le parti
Ciudadanos, de centre droit, anti-indépendantiste] a bien fait de remettre à plus tard
le moment de se hisser au pouvoir et d’accorder la priorité à la stratégie.
Leçon de concorde. Dans cette aventure
à l’issue incertaine se joue quelque chose
de beaucoup plus grand que la mairie de
Barcelone : la confrontation entre l’exclusion et le vivre-ensemble. Et il est très
intéressant, et instructif, de voir que les
valeurs constitutionnelles de l’Espagne
moderne sont défendues en Catalogne
par un républicain de nationalité française
dont la ligne idéologique se situe à la limite
entre le libéralisme et le centre gauche.
C’est exactement la leçon de concorde
que nous a léguée le pacte de la transition démocratique.
Il est compréhensible qu’une telle initiative suscite la méfiance des partis classiques. Le Parti populaire, de droite, anodin
en Catalogne, a tort de ne pas soutenir
Valls. Le Parti des socialistes catalans
aussi : sa sympathie pour le souverainisme et la peur du chef du gouvernement
socialiste Pedro Sánchez de déplaire à ses
alliés ne sont de surcroît que trop visibles.
Valls va aller chercher le vote transversal
de tous les constitutionnalistes excédés.
Mais si les urnes ne lui sont pas favorables,
une part de la responsabilité reviendra
à l’égoïsme aveugle de formations politiques enkystées dans de vieux schémas
sectaires et qui, à l’heure de vérité, font
fi des vraies priorités de l’État.
—Ignacio Camacho
Publié le 26 septembre
AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Christine Ockrent
Samedi 11H
– 12H
Écoute, podcast: franceculture.fr/ @Franceculture
En partenariat avec
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
GAUMONT PRÉSENTE
KHALED MOUZANAR & MOOZ FILMS
UN FILM DE
NADINE LABAKI
ZAIN AL RAFEEA YORDANOS SHIFERA TREASURE BANKOLE
SCÉNARIO ET DIALOGUES
NADINE LABAKI JIHAD HOJEILY MICHELLE KESERWANI
EN COLLABORATION AVEC
GEORGES KHABBAZ KHALED MOUZANAR
LE 17 OCTOBRE AU CINÉMA
BANDEORIGINALEDISPONIBLECHEZ
©2017MOOZFILMS
Crédits non contractuels • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA.
UNE PRODUCTION
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Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
14.
d’un
continent
à l’aut r e.
a mériques
Moyen-Orient.....
Europe ...........
France ...........
Afrique ..........
Asie .............
20
24
30
32
34
Brésil. Les femmes
en premi•re ligne
Dans les quartiers les plus modestes de São Paulo,
les femmes rejettent le candidat d’extrême droite,
mais se montrent critiques à l’égard de la gauche.
FOCUS
Une indécision qui rend l’issue de la présidentielle
plus incertaine que jamais.
—El País Brasil São Paulo
quelques jours du premier tour [le 7 octobre] de
l’élection générale la plus
mouvementée qu’ait connue le
Brésil depuis des années, Luciléia
Morales Leite, qui vit dans l’un
des quartiers les plus pauvres
de São Paulo, ne sait pas encore
pour quel candidat voter à la présidentielle. “Le pays est sens dessus
dessous”, explique-t-elle simplement. Luciléia sait en revanche
pour qui elle ne votera pas : “Jair
Bolsonaro. Je n’aime pas ses propos.
Il insulte les femmes, il n’a aucun
respect pour l’humain”, dit-elle du
député, tête d’affiche de l’extrême
droite et candidat du Parti social
libéral (PSL). Si la progression de
Bolsonaro s’est arrêtée ces derniers jours, il reste en tête des
intentions de vote au premier
tour. “S’il est élu, ce sera comme
l’autre, aux États-Unis, lancet-elle, faisant allusion à Trump.
Je ne sais pas qui est cet homme,
mais on dirait un dictateur. Peutêtre le Brésil a-t-il besoin d’un chef
de ce genre, mais je ne crois pas
A
que ce soit une bonne chose pour
les Brésiliens.”
Luciléia est une femme noire
corpulente, née dans l’État du
Maranhão (dans le nord du Brésil)
et venue s’installer voici près de
vingt ans à São Paulo, la plus
grande ville du pays – et d’Amérique latine. Elle avait alors 21 ans
et un seul objectif : travailler
pour se construire une vie meilleure. Aujourd’hui, à 39 ans, elle
Jair Bolsonaro
caracole en tête,
avec 28 % des
intentions de vote.
vit dans la banlieue de Jardim
Ângela, où l’espérance de vie plafonne à 55,7 ans (soit presque
vingt-quatre ans de moins que
dans le quartier cossu de Jardim
Paulista, à seulement 20 kilomètres au nord-est) et le salaire
mensuel moyen à 1 890 reais (environ 402 euros). Luciléia est emblématique d’une des catégories de
population qui pourraient faire
défaut à Bolsonaro le 7 octobre.
Sans les 28 % de l’électorat que
représentent ces Brésiliennes
gagnant moins de deux fois le
salaire minimum (954 reais, soit
203 euros), le favori aura bien du
mal à l’emporter. Ce sont elles,
la première ligne de défense du
Brésil contre l’extrême droite.
Le candidat Bolsonaro caracole en tête, avec 28 % des intentions de vote selon les derniers
sondages. Dans l’électorat masculin, il grimpe à 36 %, contre
21 % chez les femmes, précise
l’enquête Datafolha. Et ce sont
les Brésiliennes qui le rejettent
le plus massivement : elles sont
49 % à ne vouloir voter pour lui en
aucun cas, et en ont même fait un
slogan sous la forme du hashtag
#EleNão [“#paslui”]. Pourtant,
l’ancien capitaine d’artillerie progresse auprès des femmes, en particulier auprès de ces Brésiliennes
issues d’un foyer à fort revenu : il
atteint 32 % d’intentions de vote
chez les électrices gagnant plus
de cinq fois le salaire minimum,
contre seulement 14 % chez les
plus défavorisées.
Luciléia, employée administrative dans un hôpital, a toujours
voté pour le Parti des travailleurs
(PT, gauche), et si l’ancien président Lula n’avait pas été en prison
et non autorisé à se présenter, elle
aurait sans hésiter voté pour lui
une fois encore. “Il a fait énormément pour les classes les plus défavorisées, surtout dans le Nordeste.
Si mes parents ont pu acheter leurs
terres, c’est grâce à l’aide de la
banque : c’est sous Lula qu’ils ont
pu obtenir des crédits”, explique
Luciléia. Mais elle n’a pas apprécié
la présidence de Dilma Rousseff,
qui avait succédé à Lula, ni l’action à la mairie de São Paulo de
Fernando Haddad, dont la candidature à la présidentielle pour le
PT a été approuvée par Lula. Le
plus probable est qu’elle finisse
par voter pour Geraldo Alckmin,
le candidat du Parti de la socialdémocratie brésilienne (PSDB,
droite). “J’attends de voir le prochain débat télévisé pour me décider, explique Luciléia. Pour moi,
un bon candidat doit défendre son
prochain comme lui-même. Et c’est
ce que fait Alckmin, je crois en lui.
C’est un bon candidat.” Pourtant,
100 000
MANIFESTANTS À SÃO PAULO
voire 150 000 selon les organisateurs, ont défilé
dans la capitale économique le samedi 29 septembre
contre le candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro, à l’appel
du collectif #EleNão[#paslui] lancé sur les réseaux sociaux
par un mouvement de femmes. Cette manifestation,
la plus importante depuis deux ans – lorsque la foule avait
exprimé dans la rue son rejet du président Michel Temer –,
a été relayée dans 65 villes du pays.
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AMÉRIQUES.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
15
↙ Dessin de Faber,
Luxembourg.
Portraits
Quatre candidats dans la lumière
l’ancien gouverneur de l’État de
São Paulo, l’État le plus peuplé
du Brésil, ne décolle toujours pas
dans les sondages. Avec 22 % d’intentions de vote dans l’enquête
Ibope, Haddad reste le principal
adversaire de Bolsonaro.
Dernier moment. Selon le son-
dage Datafolha [de fin septembre],
les électeurs qui pensent voter
nul ou blanc ou restent indécis
sont encore 17 %, un chiff re qui
atteint 25 % chez les femmes
gagnant moins de deux fois le
salaire minimum. “Une partie
de l’électorat se décide au dernier moment, et ce sont à 70 %
des femmes à faibles revenus, qui
ne maîtrisent pas l’information
politique, mais qui connaissent
parfaitement les marchés et les
supermarchés. Elles connaissent
les prix, elles détiennent le pouvoir de décision. Leur estimation de
l’inflation est bien plus précise que
les évaluations officielles, explique
la sociologue Fátima Pacheco
Jordão. Elles sont aux prises avec le
quotidien, et quand on parle santé,
elles ne pensent pas hôpitaux → 16
FERNANDO HADDAD
Dans les pas de Lula
Certains le disent trop jeune
(55 ans), d’autres trop ancré à
São Paulo, d’autres encore trop
éloigné de la base populaire
du Parti des travailleurs (PT).
Colistier de Lula, ce professeur
d’université, qui fut ministre
de l’Éducation de 2005 à 2012
puis maire (de 2013 à 2017)
de la capitale économique
brésilienne, a remplacé
son mentor, au début du mois
de septembre, lorsque la justice
électorale a interdit à Lula,
emprisonné, de se présenter au
scrutin présidentiel. Depuis,
Fernando Haddad, issu d’une
famille d’immigrés libanais
chrétiens orthodoxes, doit
reconquérir l’électorat
“pétiste”. Dès le début de la
campagne, l’ancien édile de São
Paulo s’est rendu dans les terres
de Lula, le Nordeste.
Pour bénéficier au maximum
du capital politique de Lula,
Fernando Haddad devait vite
faire connaître son nom au sein
du bastion électoral du PT.
Le défi semble être en passe
GERALDO ALCKMIN
Héraut de la droite tradi
Adversaire malheureux de Lula
lors de l’élection présidentielle
de 2006, Geraldo Alckmin,
65 ans, tente une deuxième fois
d’accéder au Palais du Planalto.
Mais, cette fois-ci, l’exgouverneur de l’État de São
Paulo ne devrait pas atteindre le
second tour. Après avoir appuyé
la destitution de Dilma Rousseff
en 2016, sa formation politique,
le Parti de la social-démocratie
brésilienne (PSDB),
a largement soutenu le
gouvernement de Michel Temer,
un président détesté et rattrapé
par les scandales de corruption.
À chaque intervention télévisée,
Geraldo Alckmin passe de
longues minutes à se défendre
des accusations le visant,
lui ainsi que ses alliés. Outre
le défi de rendre sa candidature
crédible, sa mission est de
rattraper les électeurs de
droite attirés par le discours
antisystème de Jair Bolsonaro :
“Geraldo Alckmin a renforcé son
discours sur la sécurité publique
et a lancé pendant son temps
d’antenne un programme
qui promet de ‘durcir les lois’”,
souligne Estadão à São Paulo.
Dans un même temps, il rejette
en bloc les propositions libérales
de Bolsonaro, qu’il voit comme
“un tir dans le porte-monnaie
du contribuable”, et considère
cet adversaire comme
“un passeport pour
le retour du PT”, contre qui
il perdrait au second tour.
AFP
La vraie surprise de cette
élection présidentielle,
c’est lui. Le député Jair
Bolsonaro, ancien militaire,
a rebattu les cartes du jeu
électoral auquel le Brésil était
habitué depuis le retour à la
démocratie en 1985, à savoir
un duel traditionnel au second
tour entre le Parti des
travailleurs et le Parti
de la social-démocratie
brésilienne (PSDB,
historiquement au centre
gauche, aujourd’hui à droite).
Avec deux projets de loi
approuvés à son actif,
en vingt-sept ans de mandat,
il ne s’est pas vraiment fait
remarquer par son activité
parlementaire : ce sont surtout
ses déclarations controversées
qui ont propulsé ce responsable
politique et fervent évangélique
sous les feux de la rampe.
Il a notamment fait scandale
lorsque, au moment de voter,
en août 2016, pour la destitution
de la présidente et ex-guérillera
Dilma Rousseff qui avait été
torturée par la junte militaire,
il a rendu hommage au colonel
Ustra, tortionnaire de la
dictature. Nostalgique assumé
du régime militaire brésilien
(1964-1985), Jair Bolsonaro
se présente en défenseur
de la patrie, des “valeurs”
et de la famille traditionnelle
et multiplie les dérapages
homophobes, misogynes et
racistes. Cela ne l’empêche pas
d’être le favori des sondages,
avec 27 % d’intentions de vote.
Face à un électorat usé par
les scandales de corruption à
répétition, la crise économique
et l’explosion de la violence,
d’être relevé : en deux semaines,
le candidat a décollé dans
les sondages, passant de 6 %
à 22 % d’intentions de vote
et se hissant ainsi de la
quatrième à la deuxième place.
Contrairement à ce que
laissaient entrevoir les
premières estimations,
il devrait même vaincre Jair
Bolsonaro au second tour.
“Les responsables de
la campagne estiment
avec Haddad que, s’il passe
au second tour, le candidat
sollicitera le soutien du PSDB
et du PDT [centre gauche] et
adoptera un discours modéré,
tourné vers le centre”, écrit une
éditorialiste du groupe Globo.
La tâche ne sera pas forcément
simple pour le dauphin de Lula :
son parti est mis en cause
dans plusieurs scandales,
et lui-même a été mis en
examen pour corruption par
le parquet de São Paulo. Ces
accusations n’auront cependant
aucune conséquence juridique
sur le scrutin présidentiel.
AFP
JAIR BOLSONARO
Le nostalgique
du régime militaire
Jair Bolsonaro se présente
comme le candidat antisystème,
sans soupçon de corruption
et qui saura remettre le pays
sur le droit chemin, notamment
grâce à une politique sécuritaire
musclée. Un credo qu’il
n’abandonne pas, même après
avoir reçu un coup de couteau
pendant un bain de foule au
début du mois de septembre.
“L’attentat contre Jair Bolsonaro,
un acte inédit dans les
campagnes électorales depuis le
retour de la démocratie,
introduit un élément
d’imprévisibilité
dans la déjà turbulente dispute
pour le Palais du Planalto
[la présidence]. Il marque le
zénith de la polarisation extrême
que vit le Brésil depuis les
manifestations de juin 2013”,
s’inquiète un éditorialiste
de la Folha de São Paulo.
AFP
AFP
●●● Treize candidats
se disputeront le mandat
présidentiel en octobre.
Mais seule une poignée de
concurrents parviennent à se
distinguer pour le premier tour.
CIRO GOMES
Un centriste propre
Il se présente comme
le Macron brésilien, le candidat
de la troisième voie qui mettrait
fin à la polarisation électorale
entre le Parti des travailleurs et
le Parti de la social-démocratie
brésilienne. Mais Ciro Gomes,
60 ans, candidat du Parti
démocratique travailliste (PDT),
est loin d’être un nouveau venu.
Héritier d’une influente famille
du Ceará, dans le nord-est du
Brésil, passé par presque tout
le spectre politique brésilien,
il dispute sa première élection
en 1982. Il devient ministre
de l’Économie du gouvernement
centriste d’Itamar Franco,
au début des années 1990.
Deux candidatures aux élections
présidentielles plus tard – il
terminera troisième en 1998
et quatrième en 2002 –, Ciro
Gomes est membre du
gouvernement de Lula comme
ministre de l’Intégration
nationale. Celui qui se définit
comme un “social-démocrate
en révision permanente” veut
revêtir l’habit de la “gauche non
radicale”. “Ciro vise l’électeur
‘embarrassé’ du PT. Il entend se
positionner comme le candidat
plus centriste”, analyse El País
Brasil. Ciro Gomes joue aussi
la carte de la transparence :
il n’est cité dans aucune
enquête pour corruption.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16.
AMÉRIQUES
FOCUS BRÉSIL
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
147
À la une
MILLIONS D’ÉLECTEURS AUX URNES
“DES MILLIONS
DE PERSONNES
CONTRE LE FASCISME”
titre l’hebdomadaire de gauche
Brasil de Fato à la veille de la
manifestation du 29 septembre.
15 ← et nombre de lits. Elles pensent à des problèmes concrets, au
médecin du centre de santé, à leur
santé à elles, et surtout à celle de
leurs enfants.”
“Je n’ai pas encore pris le temps
de réfléchir pour qui j’allais voter.
Parfois je me décide au dernier
moment, sur un coup de tête”,
reconnaît Juliana Fraga Melo,
34 ans, une voisine de Luciléia.
Mais elle aussi a une certitude :
elle ne votera pas Bolsonaro : “Je
n’aime pas ce qu’il dit, en particulier sur les femmes.” Pour Juliana,
la précarité est le sujet le plus
important : cuisinière dans une
résidence pour personnes âgées,
elle gagne à peine plus que le
salaire minimum [205 euros]. Et
ces dernières années, elle trouve
la vie de plus en plus dure. “Les
médicaments, la nourriture… Tout
est plus cher. La brique de lait est
montée à cinq reais [1,06 euro].
Elle a baissé depuis, mais comment se débrouillent les mères de
famille qui ont des enfants en bas
âge ?” s’inquiète-t-elle. Et pour
cause. L’économie brésilienne, la
première d’Amérique latine, n’en
finit plus d’essayer de remonter la
pente des cinq dernières années :
entre la dernière présidentielle,
en 2014, et le scrutin de 2018, le
revenu par habitant a chuté de
7,5 %. Un chiffre affolant pour ce
pays qui, il n’y a pas si longtemps,
enregistrait une croissance insolente et faisait figure de locomotive des pays émergents.
À cinq kilomètres de Jardim
Ângela, dans le quartier de Capela
do Socorro (le quartier de São
Paulo abritant la plus forte proportion de population gagnant
“L’AMÉRIQUE LATINE
MENACÉE À SON TOUR”
commente The Economist
face à la montée
du candidat d’extrême droite,
Jail Bolsonaro.
moins de deux fois le salaire
minimum), Jovina Costa, 46 ans,
gère une cantine privée pour
les enfants de l’école voisine.
“Maintenant qu’il y a une cantine dans l’école, les affaires sont
plus dures. Il faut que je fasse des
petits boulots le week-end, je fais
des ménages”, explique-t-elle.
Son mari, qui travaille dans le
bâtiment, n’a pas eu de contrat
depuis un petit moment. “Tout ça
nous complique la vie, on se serre
la ceinture pour arriver à payer
notre crédit.”
“J’attends de voir
le prochain débat
télévisé pour
me décider.”
Luciléia, HABITANTE
DE LA BANLIEUE DE SÃO PAOLO
Jovina, native du Minas Gerais
(au nord de São Paulo), a voté Lula
à 16 ans alors qu’elle venait à peine
d’obtenir le droit de vote. C’était
en 1989, le Brésil organisait ses
premières élections démocratiques, c’était aussi la première
candidature de celui qui était
alors syndicaliste. Cette année,
elle votera blanc au premier tour
car, “malheureusement”, elle n’a
plus confiance en personne. Elle
a l’intention en revanche de voter
au second tour : “Mais pas pour
Bolsonaro. Je crois que c’est un
homme profondément égoïste, et
plein de préjugés. Il n’a aucune
humanité. Je viens justement de
voir une vidéo où on le voit dans
un hôpital en train d’insulter une
infirmière. C’est absurde !” Cet épisode en réalité monté de toutes
LES CANDIDATS ÉCRASÉS
PAR L’OMBRE DE
“L’ÉLÉPHANT LULA”
évoqués par ce dessin
en une du mensuel Piauí
dans son édition de septembre.
pièces fait partie des milliers de
fake news qui circulent ces derniers jours sur WhatsApp et qui
creusent la fracture politique
dans ce pays déjà si clivé. Jovina,
elle, ne doute visiblement pas de
la véracité de la vidéo.
Pas lui. Bolsonaro n’ignore
pas l’antipathie qu’il inspire
aux femmes. Mais il est toujours
hospitalisé après son agression
du 6 septembre, et ni lui ni son
équipe ne semblent préoccupés
par les sondages. Tout au plus
le candidat a-t-il publié sur les
réseaux sociaux, le 19 septembre,
une vidéo où il clame son amour
pour son épouse et sa fille. Mais
le favori de l’extrême droite n’a
pas convaincu Maria. “J’ai vu
dans le journal que les femmes ne
voteront pas pour lui”, raconte
cette employée à domicile, qui
s’informe donc par le biais des
médias traditionnels. “Mais je n’ai
pas encore réfléchi au bulletin que
j’allais mettre dans l’urne – notre
vie, vous savez, c’est les cadences
infernales.” Des cadences infernales qui leur ont permis, à elle
et à son mari, ouvrier dans la
métallurgie, d’offrir des études à
leurs enfants : leur aînée, âgée de
29 ans, est diplômée en publicité
et en mathématiques financières,
tandis que son cadet, 22 ans, commence un deuxième cursus, en
journalisme. Tous deux peuvent
envisager une vie différente de
celle de leurs parents. Même si
“la violence m’inquiète beaucoup,
ajoute Maria. S’il arrivait quelque
chose à mes enfants, j’en mourrais”.
—Felipe Betim
Publié le 27 septembre
L’électorat brésilien atteint aujourd’hui 147 millions
de personnes, sur une population totale de 208 millions.
Et le portrait que brosse O Globo de ces citoyens appelés
à voter les 7 et 28 octobre prochain, notamment pour élire
le prochain chef de l’État, est pour le moins contrasté. Les femmes
constituent la majorité des votants, dépassant de 7,5 millions
le nombre d’hommes aptes à s’exprimer dans les urnes
alors qu’elles représentent 50,8 % de la population,
contre 49,2 % d’hommes. Près d’un quart des électeurs
a entre 45 et 59 ans. Ce profil favorise un vote conservateur,
explique un analyste politique au journal Estadão : “L’électeur
moyen est une femme entre 45 et 59 ans, et les femmes sont
plus pragmatiques que les hommes à l’heure du vote. Elles
sont moins enclines à faire un choix audacieux.” Au Brésil,
où le vote est obligatoire, les mineurs ont le droit de voter
dès l’âge de 16 ans. L’une des caractéristiques les plus
marquantes de l’électorat est la disparité des niveaux d’étude :
sept électeurs sur dix ont accompli leurs années de collège –
trois années d’études après le primaire –, quand un électeur
sur dix seulement a fait des études supérieures. Le Brésil
compte encore 6,5 millions d’illettrés. Près de la moitié vit
dans le sud-est du pays, la région la plus prospère, avec São Paulo,
la capitale économique et ses 13 millions d’habitants, comme
pôle d’attraction. Le Nordeste (une grande région statistique
qui va de Salvador de Bahia à São Luis dans le Nord), bien
plus pauvre, constitue un autre grand réservoir de population.
Moins précaires qu’il y a vingt ans
●●● “Le Brésil a plus changé
que vous ne croyez” ,titre un
ouvrage qui vient de paraître
dans le pays, et sur lequel
s’est penché Nexo Jornal.
Un livre “qui bat en brèche
l’idée reçue selon laquelle
le pays n’a pas avancé ces
dernières décennies”,
résume le journal. Ce travail
signé par trois chercheurs
a compilé les données socioéconomiques de 1995 à 2015.
Ces trois dernières années
ne sont pas incluses dans
leur recherche, alors qu’elles
ont été marquées par un
accroissement du chômage
et des coupes dans les
budgets publics pour la santé
et l’éducation. Les indicateurs
étudiés concernent les
populations les plus précaires
du pays, notamment celle
dont le revenu correspond à moins d’un demi-salaire
minimum par personne.
“En 2015, les catégories
les plus précaires
représentaient 59 % de
la population brésilienne”,
précise Nexo Jornal. Dans
plusieurs domaines clés,
comme l’éducation,
le logement, la santé, l’accès
au système financier et au
numérique, la situation de
ces personnes s’est améliorée.
Ainsi, en 2015, le taux de
scolarisation des enfants âgés
de 6 à 14 ans dans les trois
catégories sociales étudiées
était de 98 %, contre de 81 %
à 89 % en 1995 (selon
la catégorie, C, D ou E), et
l’abandon scolaire a régressé.
En revanche, l’enseignement
supérieur demeure encore
peu abordable pour ces
populations. De même,
l’accès au téléphone portable,
à l’ordinateur, à un compte
bancaire et à la consommation
a considérablement progressé
en vingt ans. Aujourd’hui par
exemple, 84,5 % de ce public
dispose d’un compte bancaire,
contre 61 % dix ans auparavant.
Parmi les plus pauvres
(appartenant aux catégories D
et E), 20 % disposent
d’un ordinateur alors que
ce n’était le cas de quasiment
personne en 2001.
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18.
AMÉRIQUES
k
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2018
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6 NOVEMBRE
↙↘ Couverture et vignette extraites du roman graphique Walk Together [“Marchons ensemble”], réalisé
par l’auteur de bandes dessinées Van Jensen, qui met en images la vie de Stacey Abrams. Cette bande dessinée
est utilisée comme outil de communication dans le cadre de la campagne de la candidate démocrate.
ÉtAtS-UNIS
Une femme noire
à la conquête du Sud
Obama et Trump font actuellement campagne à l’approche des
élections de mi-mandat, qui seront
sûrement présentées comme une
lutte existentielle opposant l’espoir et la peur. Abrams et Kemp
sont sans doute les incarnations
les plus frappantes de cet antagonisme. Étant donné les tensions
relatives aux questions raciales
et de genre, mais aussi les soupçons de discrimination électorale
et des propositions aux antipodes,
le résultat du scrutin aura des incidences dans tout le pays et pourrait
défnir les contours de la présidentielle de 2020.
Stacey Abrams, 44 ans, espère
surfer sur la “vague bleue” annoncée par beaucoup. Parmi les démocrates, on trouve des femmes, des
personnes de couleur, des jeunes ou
encore des progressistes. Abrams
réunit ces quatre caractéristiques.
Elle fait aussi partie d’une fratrie
de six enfants qui a grandi dans
le Mississippi, elle est diplômée
de la faculté de droit de Yale, est
l’ancienne chef de l’opposition
à la Chambre des représentants
de Géorgie – et l’auteure de huit
romans, sous le nom de plume
Selena Montgomery.
Van jensen/https://staceyabrams.com/walk-together/
À 44 ans, Stacey Abrams veut devenir la première
gouverneure noire du pays en Géorgie. Sa campagne
est l’un des symboles des élections de mi-mandat.
—The Guardian (extraits)
Londres
S
ur Auburn Avenue à Atlanta,
non loin du lieu de naissance
et de la tombe de Martin
Luther King, Terrica Jones lisse
les cheveux d’une cliente et médite
sur ce qu’elle n’aurait jamais cru
possible : voter pour une femme
noire qui se présente au poste de
gouverneure en Géorgie, un État
du Sud hanté par l’esclavage et la
ségrégation.
“Quand j’étais petite, ça n’aurait été
qu’un rêve, afrme la propriétaire
du salon de coifure. Aujourd’hui, je
pense que tout le monde peut devenir
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
gouverneur. L’important, c’est d’avoir
le courage de le faire.”
Dix ans après l’élection de
Barack Obama, la démocrate
Stacey Abrams fait campagne
pour devenir la première gouverneure noire aux États-Unis.
Elle afronte le républicain Brian
Kemp, qui s’inspire sans complexe des méthodes populistes
de Donald Trump.
Comme les 82 précédents gouverneurs de Géorgie, c’est un
homme blanc. Il décrit l’élection
de novembre comme une bataille
où se joue “littéralement l’âme de
l’État”. Il aurait tout aussi bien
pu ajouter “et l’âme de la nation”.
Outsider. Elle compte sur le sou-
tien d’Atlanta, ville dynamique qui
héberge notamment les sièges de
CNN et de Coca-Cola. Sur Auburn
Avenue, cœur d’un quartier africain-américain chargé d’histoire,
Terrica Jones estime que la portée
symbolique de la candidature
d’Abrams est secondaire par rapport
à des préoccupations fondamentales telles que l’assurance-maladie. Actuellement, elle n’a pas les
moyens de payer une cotisation
mensuelle de 368 dollars. “J’ai de
la chance, je suis en bonne santé”,
résume-t-elle. Comme de nombreux démocrates progressistes,
Abrams promet une ambitieuse
expansion de l’assurance-maladie.
Mais Abrams fait fgure d’outsider dans un État où aucun démocrate n’a été élu gouverneur ou
sénateur au xxie siècle. En 2014,
le républicain Nathan Deal est
devenu gouverneur avec plus de
200 000 voix d’avance.
Brian Kemp, 54 ans, secrétaire
d’État de Géorgie, semble avoir
adopté le style de Trump, sur le
fond comme sur la forme. Pendant
les primaires républicaines, il s’est
présenté en “conservateur politiquement incorrect”. “J’ai un gros pick-up,
au cas où j’aurais besoin de rassembler les clandestins criminels pour
les ramener moi-même chez eux”,
se vante-t-il dans un clip de campagne. À Manuel’s Tavern, une
institution locale, Darryl Lyons,
entraîneur sportif de 53 ans à l’université d’État de Géorgie, donne son
avis : “Je pense que Kemp va plaire à
beaucoup de gens en Géorgie. Il fatte
la vieille mentalité du Sud. Abrams
est progressiste, mais ce n’est pas le
cas du reste de l’État, malheureusement.” À une table voisine, Brooks
Jenkins, un responsable commercial de 35 ans, espère quand même
une victoire surprise.
Un succès pour Stacey Abrams
serait un tournant dans l’histoire de la Géorgie, État clé de la
Confédération pendant la guerre
de Sécession, où l’abolition de l’esclavage a été suivie des lois ségrégationnistes, de l’exploitation et
de la terreur. Entre 1877 et 1950,
589 Africains-Américains y ont été
lynchés, selon l’organisation Equal
Justice Initiative – seul le Mississippi
afche un bilan plus lourd.
En Géorgie, aucun
démocrate n’a été
élu gouverneur
ou sénateur
au xxie siècle.
Pourtant, la culture populaire
témoigne de la transformation de
l’État. L’auteure Margaret Mitchell,
qui habitait à Atlanta, a situé là l’histoire de son héroïne Scarlett O’Hara
dans le roman Autant en emporte le
vent, qui se déroule à l’époque de
la guerre de Sécession. Mais plus
récemment, la Géorgie a produit
le flm Black Panther, un blockbuster qui se passe dans un royaume
africain ultramoderne et qui a eu
un succès fou auprès des cinéphiles
noirs aux États-Unis, et au-delà.
En 2016, grâce à des allégements
fscaux, plus de longs-métrages
ont été tournés en Géorgie qu’en
Californie, et l’État est désormais
surnommé le “Hollywood du Sud”.
Atlanta est déjà un bastion de
gauche, mais les démocrates pensent qu’à l’échelle de l’État la démographie joue de plus en plus en leur
faveur. La population a augmenté
de presque 30 % en une vingtaine
d’années pour atteindre 10,4 millions d’habitants. Sur les listes électorales, la part des personnes qui
ne sont pas blanches est passée de
27 % à 46 %.
Les républicains de Géorgie
sont accusés de vouloir fermer
un certain nombre de bureaux
de vote dans des comtés où les
Africains-Américains sont majoritaires. En 2017, le département
d’État, sous l’autorité de Kemp, a
rayé des listes plus de 500 000 électeurs en afrmant faire le ménage
dans les registres. Clif Albright,
cofondateur et directeur du fonds
Black Voters Matter [Les électeurs
noirs comptent], explique qu’il est
contacté par des gens qui reçoivent
des courriers les informant qu’ils
risquent d’être rayés des listes sous
d’obscurs prétextes. “Leurs intentions sont claires, dit-il. Si les électeurs ne sont pas empêchés de voter,
Abrams l’emporte.”
Pour Albright, la récompense
sera de taille. “À certains égards, le
symbole est encore plus fort qu’avec
Obama en 2008. Voir la nation élire
un président noir est une chose. Mais
quand on dit à une personne de 70 ans
dans les comtés de Hancock, Terrell,
Baker ou Sumter qu’une femme noire
sera gouverneure, l’émotion est beaucoup plus forte.”
Clif Albright cite également le
cas de la Floride, où le démocrate
Andrew Gillum, premier Noir à être
le candidat d’un grand parti pour
l’élection du gouverneur, afronte
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
AMÉRIQUES.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
19
Van jensen/https://staceyabrams.com/walk-together/
↙ Comme gouverneure, elle promet de décriminaliser la pauvreté et de construire des passerelles vers
la réinsertion pour tous ceux qui sont derrière les barreaux, et pas seulement ceux qui ont les moyens fnanciers
de s’en sortir avec la justice pénale. Elle le fait pour son frère et pour tous ceux qui subissent le même sort.
Ron DeSantis, un homme blanc qui
a l’appui de Trump et dont les discours attisent les divisions raciales.
“La Géorgie et la Floride sont deux
microcosmes de la bataille nationale,
qui oppose les progressistes, dont certains sont noirs, aux conservateurs, qui
incarnent la suprématie blanche telle
qu’elle existe à la Maison-Blanche.”
Une victoire de Stacey Abrams
confortera sans doute ceux [chez
les démocrates] qui militent pour
des politiques plus à gauche et une
stratégie tournée vers des personnes de couleur et des progressistes blancs, au lieu de tendre vers
le centre. “Si les démocrates gagnent
en Géorgie et en Floride, ce sera un
signe. Dans ce cas, les gens auront
forcément une idée claire du chemin
à suivre en 2020.”
Gainesville, surnommée “capitale mondiale de la volaille” en
raison de ses usines de transformation de poulets, est un bon baromètre de l’évolution de la Géorgie,
notamment parce que de nombreux Latinos travaillent sur ces
sites. Beaucoup de magasins ont
des devantures écrites en espagnol. Les sondages prédisent que
Brian Kemp obtiendra de bons
scores dans cette zone, notamment grâce aux électeurs blancs
qui ont soutenu Trump en 2016.
Plafond de verre. Pour Dale
Faunce, 68 ans, responsable du
marketing dans la volaille, le verdict
est sans appel : “Je suis républicain
à 100 %. Je n’en peux plus des terroristes américains, du radicalisme sur
les campus, des menaces que subit le
président.” Et d’ajouter, sans étayer
son propos : “Les racistes de ce pays
soutiennent la femme noire. Il n’y a
pas plus raciste qu’un socialiste.”
Dans la ville voisine de Flowery
Branch, Ann Jones, la cinquantaine,
et son mari, Ike Swoford, 67 ans,
gèrent une exploitation agricole
de 24 hectares. Tous deux ont voté
pour Trump et ils estiment qu’il
fait un “excellent boulot”.
Ann Jones est insensible à
l’ambition de Stacey Abrams,
qui espère briser un double plafond de verre. “Je n’aime pas ses
positions politiques, explique-telle. Elle s’exprime bien et je pense
qu’elle est intelligente, mais sa stratégie consiste à taxer et à dépenser.
Je me fche qu’elle soit noire : battre
un record n’est pas un but en soi.”
—David Smith
Publié le 17 septembre
Repères
Revue de presse
Un référendum Kavanaugh, la controverse
de trop ?
sur Trump
●●● Les élections de
mi-mandat auront rarement
été aussi stratégiques. Le
6 novembre, les Américains
sont appelés aux urnes pour
renouveler l’intégralité des
435 sièges de la Chambre
des représentants et un tiers
des 100 sièges du Sénat.
Un certain nombre de scrutins
locaux, dont les élections
aux postes de gouverneurs
et le renouvellement
des législatures d’État, sont
organisés ce jour-là. Les
républicains sont majoritaires
dans les deux chambres
du Congrès. Si le 6 novembre
les démocrates espèrent
reprendre le contrôle de
la Chambre des représentants,
le Sénat sera plus difcile
à reconquérir. Une chose est
sûre, ce scrutin est à haut
risque pour Donald Trump
après deux années en dents
de scie à la Maison-Blanche.
Les Midterms permettront
également de voir si la vague
des femmes candidates
et des membres de minorités
se présentant aux élections
– en grande majorité sous les
couleurs du Parti démocrate
– se transforme en déferlante.
●●● Un peu plus d’un mois
avant les élections de
mi-mandat, le scandale
autour de la confrmation
du juge Brett Kavanaugh
nommé par Donald Trump
à la Cour suprême électrise
l’Amérique. Depuis des
semaines, en efet,
les Américains sont
suspendus à la bataille pour
la confrmation au Sénat
de ce juge conservateur
accusé d’agressions sexuelles.
Celui-ci fait désormais l’objet
d’une enquête complète
du FBI devant faire toute la
lumière sur ces accusations,
avant qu’un vote au Sénat,
vienne confrmer
ou infrmer sa nomination.
Toute cette afaire
“a provoqué une vague
de colère et d’anxiété chez
les hommes du Parti
républicain qui se sentent
menacés de voir leur carrière
balayée à cause de fausses
accusations portées contre
eux par des personnes
malintentionnées”, rapporte
le Washington Post.
Or, “cette éruption de rancœur
masculine pourrait bien jouer
un rôle majeur lors des
élections de mi-mandat
du 6 novembre prochain”,
poursuit le quotidien
de la capitale fédérale,
d’autant que cette
rancœur contraste avec
“l’enthousiasme palpable
chez les femmes
et les candidates du Parti
démocrate galvanisées
par le mouvement #MeToo”,
dénonçant les violences faites
aux femmes et l’impunité dont
ont longtemps bénéfcié leurs
auteurs masculins dès lors
qu’ils détenaient un pouvoir.
Les sondages outreAtlantique montrent d’ailleurs
qu’hommes et femmes
ne partagent pas la même
opinion concernant
la nomination de Brett
Kavanaugh pour remplacer
le juge Anthony Kennedy
à la Cour suprême.
“Cinquante-cinq pour cent
des femmes sont opposées
à ce qu’il soit confrmé
à la Cour suprême alors
que quarante-neuf pour
cent des hommes soutiennent
sa confrmation”,
selon le dernier sondage
de l’université Quinnipiac cité
par le journal.—
Un film de Anja Kofmel
ACTUELLEMENT EN SALLES
THE SWISS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20. D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
moyenorient
↙ Dessin de Gezienus Bruining,
Pays-Bas.
Iran. Pourquoi Trump
va gagner son pari
Même si de nombreux États veulent préserver l’accord sur le nucléaire
et maintenir des relations économiques avec Téhéran, cela ne sera pas possible
face à l’acharnement américain et aux dissensions internes de l’Iran.
en Iran. L’armateur et transporteur danois A.P. Moller-Mærsk fait
partie des grands groupes qui prévoient d’arrêter de transporter le
pétrole iranien.
Les sanctions des États-Unis
menacent de priver d’accès au système financier américain toute
société qui effectuera une transaction pétrolière avec l’Iran. Pour la
plupart des grands groupes internationaux, être coupés du marché
américain, et surtout d’un système financier planétaire dominé
par les Américains, serait la mort
assurée. Cette perspective a dissuadé les États européens d’invoquer la “loi de blocage” de l’UE,
qui permet théoriquement aux
sociétés de contourner les sanctions américaines.
CARTOON MOVEMENT
Illusions européennes. “Avec la
—Foreign Policy (extraits)
Washington
L
e 24 septembre, Javad Zarif,
le ministre des Affaires
étrangères iranien, flanqué de Federica Mogherini, la haute
représentante de l’UE pour les
Affaires étrangères, a annoncé en
souriant un plan complexe pour
saper les efforts de Trump et sauver
l’accord nucléaire de 2015 avec
l’Iran. Il a notamment proposé un
“mécanisme spécial” permettant de
contourner les sanctions financières des États-Unis. Dans une
déclaration commune à laquelle ces
pays ne nous avaient pas habitués,
la France, l’Allemagne, la GrandeBretagne, la Russie et la Chine se
sont déclarées favorables à ce plan.
Le lendemain, Trump, arborant
sa grimace désormais bien connue
de froid commandement, a déclaré
devant une Assemblée générale
muette qu’il n’allait pas se contenter de démolir l’“horrible” accord
nucléaire iranien. Il allait aussi
imposer de nouvelles sanctions
importantes, qui semblent avoir
pour but de provoquer l’effondrement du régime. Dans son discours devant l’Assemblée générale
de l’ONU, Trump a pour ainsi dire
qualifié d’illégitimes les dirigeants
de l’Iran, affirmant qu’ils ne faisaient que “semer le chaos, la mort
et la destruction. Nous demandons
à tous les pays d’isoler le régime iranien” et de lui refuser “les fonds
dont il a besoin pour mener à bien
ses projets sanguinaires”.
Asphyxier l’Iran. De toute évi-
dence, Trump ne lançait pas un
appel, il exigeait. Il imposait un
nouveau décret au reste du monde
– et comme il l’a dit clairement, pas
seulement en vue de l’isolement
économique de l’Iran. La politique
de Trump revient pratiquement à
asphyxier l’Iran, notamment en le
privant de sa ressource financière
essentielle, les ventes de pétrole.
Les États-Unis se positionnent
désormais contre presque tous
les autres pays du monde sur
l’Iran, et en particulier contre
une Europe qui a rarement été
aussi unie. Pourtant, force est de
constater que Trump va probablement gagner la partie. Malgré les
efforts de Mogherini et des principales puissances européennes
pour préserver la capacité de l’Iran
à vendre son pétrole, de nombreux
analystes doutent que l’accord
nucléaire adopté par le Conseil de
sécurité de l’ONU survive à l’attitude butée des États-Unis au-delà
de la fin de l’année.
La question de la volonté politique européenne va se poser
avec plus d’acuité encore dans
les mois qui viennent, car Trump
semble prêt à imposer un ultimatum lorsqu’il passera à la prochaine série de sanctions, début
novembre. Ce sera alors “avec
nous ou contre nous”.
De nombreuses grandes entreprises européennes, en particulier Deutsche Telekom, Airbus,
Total, les constructeurs automobiles Peugeot et Renault, ainsi que
les sociétés allemandes Siemens et
Daimler ont mis fin à leurs activités
deuxième vague de sanctions américaines, chaque entreprise [non
américaine] doit choisir soit de faire
des affaires avec les États-Unis, soit
de commercer avec l’Iran. Pour
presque toutes ces entreprises, ce
n’est pas un vrai choix”, commente Matthew Kroenig,
spécialiste des sanctions et
de la non-prolifération [des
armes nucléaires] à l’université de Georgetown. Kroenig
a souvent défendu une position intransigeante face à l’Iran.
“L’accord nucléaire iranien a été
enterré dès que les États-Unis ont
annoncé qu’ils s’en retiraient, souligne-t-il. Les Européens se faisaient
des illusions s’ils croyaient pouvoir
le sauver.”
Cependant, les États européens
sont peut-être à deux doigts de
pouvoir conserver l’accord iranien,
dénoncé par les États-Unis, en le
mettant sous assistance respiratoire pendant un certain temps.
Cela passerait à la fois par le système bancaire international Swift –
dont l’Iran reste partenaire depuis
que l’accord nucléaire de 2015 a été
signé – et par un “mécanisme spécial” qui constituerait une sorte
de système de troc. Dans le cadre
d’un tel mécanisme, le pétrole iranien pourrait être échangé contre
des marchandises européennes,
sans que de l’argent ne change
de mains.
Tant que l’Iran fera partie du
réseau interbancaire Swift, qui relie
entre elles plus de 11 000 institutions financières de par le monde, il
pourra trouver des moyens de faire
sortir de l’argent de ses frontières.
Mais par le passé, ce réseau établi
en Belgique a déjà cédé aux pressions américaines, excluant l’Iran
du système financier américain
dans le cadre des sanctions décidées par le gouvernement Obama
en 2012. Perdre de nouveau l’accès à Swift entraverait considérablement la capacité commerciale
de l’Iran.
Reste à savoir si ces solutions
ponctuelles vont suffire à maintenir en vie l’économie iranienne.
“Les sociétés qui ont déjà quitté l’Iran
ou qui prévoient de s’en aller ne vont
pas revenir pour autant, fait valoir
Nicolas Véron, un économiste français. Mais grâce à cela, l’Iran pourrait garder la capacité de vendre son
pétrole. Le principe est simple : cela
crée un écran, car ceux qui achèteront
du pétrole à travers ce mécanisme ne
feront de transactions avec aucune
des sociétés visées par les sanctions
américaines.”
Pour contrecarrer le nouveau
système, le gouvernement Trump
devrait dans les faits sanctionner
l’UE – et malgré le discours caustique du président envers l’Europe,
il n’est pas certain qu’il soit prêt à
aller si loin. Cela étant, à en croire
Richard Nephew, un ancien fonctionnaire du département d’État
américain qui a aidé à négocier
l’accord nucléaire, en créant ce
mécanisme l’Europe “n’a pas encore
gagné la partie. Rien n’indique que
les Européens fassent ce qu’il faut
pour la gagner”.
Le fait que des responsables du
gouvernement Trump aient fustigé
les Européens à propos de leur plan,
mardi, ne facilite pas les choses.
Ainsi, le secrétaire d’État, Mike
Pompeo, a estimé que le “mécanisme spécial” ne ferait qu’aider
l’Iran à financer le terrorisme. À
New York, Pompeo n’a pas mâché
Le pétrole iranien
pourrait être
échangé contre
des marchandises
européennes.
ses mots, accusant le régime de
Téhéran d’être un “hors-la-loi” qui
“méprise ouvertement la philosophie
des Nations unies” et mène depuis
quarante ans une politique consistant à utiliser sa richesse pétrolière
non pas pour son propre peuple,
mais pour financer les “agents” du
terrorisme, depuis l’Europe jusqu’à
l’Afrique en passant par l’Asie et
l’Amérique du Sud.
Pompeo semblait également
appeler à un changement de régime
en Iran, lançant au peuple iranien :
“Vous méritez mieux que cette → 22
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22.
MOYEN-ORIENT
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin d’Arcadio paru dans
La Prensa Libre, San José.
ARABIE SAOUDITE
20 ← révolution stérile imposée par
des dirigeants corrompus.”
Pour l’instant, l’Iran continue
à respecter l’accord nucléaire et
semble observer la plupart de ses
principales obligations, d’après
certains experts. Se conformer à
l’accord est la seule manière pour
lui d’obtenir les avantages économiques qui lui avaient été promis
avec la levée d’une grande partie
des sanctions en 2016. Et Rohani
sait que si l’Iran renonce à l’accord, l’UE rétablira les sanctions.
Radicalisation. Néanmoins, le
dirigeant iranien va finir par devoir
dénoncer cet accord boiteux, estiment certains analystes. Rohani,
dans son discours devant l’ONU,
a une nouvelle fois appelé Trump à
revenir dans l’accord (tout en l’accusant d’avoir un “tempérament
de nazi”). Mais le président de la
République islamique est confronté
à de sérieux problèmes politiques
sur le plan intérieur. Après s’être
présenté sur un programme d’ouverture de l’Iran au reste du monde,
il est en butte aux critiques à la fois
des ultras du régime et d’une population agitée, qui espérait être dans
une meilleure situation aujourd’hui,
trois ans après la négociation de
l’accord nucléaire.
Fin août, pour la deuxième
fois seulement de son histoire, le
Parlement iranien a voté contre
l’ordre du jour présidentiel. Il rejetait ainsi les mesures économiques
de Rohani, qui visaient à atténuer
les effets des sanctions américaines,
nouvellement rétablies. “Certes,
nous avons fait des erreurs, par le
passé et plus récemment”, a alors
reconnu un Rohani humilié.
En menaçant l’Iran d’une récession, la reconduction des sanctions
a porté un coup très dur à sa monnaie, le rial, qui a perdu environ les
deux tiers de sa valeur cette année
et vient de plonger une nouvelle
fois face au dollar cette semaine.
La Chine, la Turquie et quelques
autres pays continuent à braver
Trump en achetant du pétrole iranien, ce qui laisse à penser que si
quelques pays ne cèdent pas aux
pressions américaines, le principal
secteur économique de l’Iran pourrait se maintenir à flot.
Mais un par un, des pays cessent
de commercer avec Téhéran, craignant les représailles américaines.
Dernière en date, l’Inde, après avoir
défié Washington dans un premier
temps, semble maintenant décidée
à ramener ses achats de pétrole iranien à zéro. Qui des États-Unis ou
de l’Europe cédera le premier ? La
survie de l’accord dépend de cette
confrontation. Et au fil des mois,
l’Iran va être de plus en plus tenté
de relancer secrètement son programme nucléaire.
“D’après ce que j’ai compris, les
inspecteurs [de l’Agence internationale de l’énergie atomique] n’ont déjà
plus accès aux sites sur lesquels ils
devraient pouvoir se rendre”, explique
David Albright, un spécialiste américain du nucléaire. “Ce qui est
inquiétant, c’est que les Européens
eux-mêmes ne sont pas en mesure de
faire pression sur l’Iran pour l’obliger à respecter l’accord, poursuit-il.
Les Iraniens trichent sans doute de
plus en plus, discrètement. Alors les
Européens sont coincés.”
Alors Donald Trump aura gagné
– ou semblera avoir gagné. Car si
le traité devenait lettre morte, cela
aurait sans doute pour conséquence
de radicaliser encore davantage
l’Iran. Or ce pays est actuellement
plus fort dans la région qu’il ne
l’était en 2013 quand les négociations sur un accord nucléaire ont
été entamées. Plus fort, et tout
aussi désireux d’acquérir la bombe.
—Michael Hirsh
Publié le 25 septembre
SOURCE
FOREIGN POLICY
Washington, États-Unis
Bimestriel, 75 000 ex.
foreignpolicy.com
Fondé en 1970 dans le but de
“stimuler le débat sur les
questions essentielles de la
politique étrangère américaine”,
Foreign Policy a longtemps été
une revue académique avant de
devenir un bimestriel en 2000.
Lorsque Riyad
fait plier Berlin
Après avoir critiqué le royaume wahhabite,
L’Allemagne, contrairement au Canada, a fini par
présenter ses excuses
L
’Allemagne et l’Arabie
Saoudite tentent de surmonter une crise diplomatique
de dix mois. En novembre 2017,
l’Arabie Saoudite était soupçonnée de retenir dans son royaume
le Premier ministre libanais Saad
Hariri, qui venait d’annoncer sa
démission. Le ministre des Affaires
étrangères allemand de l’époque,
Sigmar Gabriel, avait alors donné
une conférence de presse aux côtés
de son homologue libanais, durant
laquelle il avait évoqué “la politique
étrangère aventurière” de Riyad. Il
avait également reproché à l’Arabie Saoudite la guerre au Yémen.
Revirement de situation, en marge
de l’Assemblée générale des Nations
unies, le 25 septembre, à New York,
avec le chef de la diplomatie allemande actuel, Heiko Maas.
En effet, selon le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung : “Heiko
Maas a fait une déclaration pour dire
son regret des ‘malentendus’ du passé
entre les deux pays. Avec son homologue saoudien, Adel Al-Joubeir, en
marge de l’Assemblée générale de
l’ONU, il s’est mis d’accord pour le
retour de l’ambassadeur saoudien
en Allemagne qui avait été rappelé
le 18 novembre 2017 […]. Depuis, Riyad
réclamait des excuses.”
De son côté, la Frankfurter
Allgemeine Zeitung rapporte
que le gouvernement allemand
autorise à nouveau “des exportations
d’armes vers les pays qui participent
à la guerre au Yémen, [notamment]
l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes
unis”. Les conséquences des
propos de l’ancien chef de la
diplomatie ont
été importantes,
rappelle la Süddeutsche Zeitung.
“Depuis, les entrepreneurs allemands se plaignent massivement de
l’absence de contrats [et d’une baisse]
des exportations allemandes vers le
royaume. Elles ne seront que de 6 milliards d’euros cette année, contre
10 milliards en 2015.”
La presse saoudienne, quant à
elle, se félicite des “excuses de l’Allemagne”. “C’est un des principaux
PARIS 89 FM
LAURENT BERTHAULT, FRÉDÉRIQUE LEBEL, CATHERINE ROLLAND
ACCENTS D’EUROPE
DU LUNDI AU VENDREDI 18H40
événements en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, et cela a
retenu l’attention des médias dans
le monde entier”, affirme le quotidien saoudien Okaz.
“Quand l’Arabie Saoudite a protesté contre les déclarations inconsidérées, irresponsables et contraires
à la réalité du chef de la diplomatie
allemande en novembre 2017, elle
était consciente de l’importance économique et politique de l’Allemagne.
Mais elle était également consciente
d’être elle aussi un pays important et
stratégique, élément incontournable
de l’économie mondiale, et pôle de stabilité au Moyen-Orient. État souverain, elle n’a pas à se soumettre à
des tutelles étrangères pour prendre
ses décisions, souvent courageuses.”
Pour le quotidien de la capitale
saoudienne Al-Riyadh, “l’Allemagne
a enfin compris que les slogans droitsde-l’hommistes et les postures morales
ne créent pas d’emplois”. “Ce n’est
pas en faisant de l’ingérence qu’on
remporte des contrats monstres
d’armements ou de grands chantiers. L’Allemagne a vu la différence
avant et après le froid diplomatique,
et elle a fait son choix.”
Au début du mois de septembre, l’Espagne avait déjà plié
face aux pressions économiques
saoudiennes, en revenant sur la
suspension d’un contrat relatif à l’exportation de bombes. Désormais,
c’est le Canada qui se trouve presque
seul à formuler ouvertement des
critiques sur la situation des droits
de l’homme et la guerre au Yémen.
Cette position lui a valu “l’expulsion
de son ambassadeur en août dernier, le rappel de
Revue
de presse celui de l’Arabie Saoudite au
Canada et le gel de
toutes les transactions économiques”,
rappelle le journal anglophone saoudien ArabNews. Le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel
Al-Joubeir demande une nouvelle
fois des excuses, cette fois de la part
d’Ottawa : “Nous ne sommes pas une
république bananière. […] Vous nous
devez des excuses. Excusez-vous ! Dites
que vous avez fait une erreur !”—
—Courrier international
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24.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin de Horsch paru dans
la Süddeutsche Zeitung, Munich.
europe
Allemagne. La fin de
l’ère Merkel a sonné
La perte de son homme de confance à la présidence du groupe
parlementaire est lourde de conséquences pour la chancelière
Angela Merkel. La guerre de succession est désormais déclarée.
—Süddeutsche Zeitung Munich
C
ette fois, la question de l’aprèsMerkel n’est plus pudiquement
reléguée dans les profondeurs de
l’ordre du jour. Elle occupe la première
position, en toutes lettres : qui la remplacera, et quand ? De cette question
dépendent le destin de la CDU [le parti
de la chancelière] et celui de l’Allemagne,
dont cette femme a présidé aux destinées
si longtemps.
L’Union chrétienne-démocrate [CDU]
arrive à la fn d’une ère. Et cette fn aura
commencé par un coup de tonnerre au
cœur du groupe parlementaire [CDUCSU, incluant l’Union chrétienne-sociale
de Bavière]. Ce furent, l’un dans l’autre, de
belles années. Jamais deux sans trois, dit
le proverbe : la première ère de la CDU fut
celle de Konrad Adenauer [l’après-guerre],
la deuxième celle de Helmut Kohl [la réunifcation], la troisième celle d’Angela Merkel.
Avant la tenue du scrutin, Merkel avait
proclamé Volker Kauder “irremplaçable”
à la tête du groupe parlementaire. En
moins de temps qu’il ne faut pour le dire,
l’éviction de Kauder [le 25 septembre] a
montré que l’irremplaçable ne l’était pas.
Ce qui pourrait bien s’appliquer aussi à
Merkel elle-même.
Le nouveau président du groupe, Ralph
Brinkhaus, s’est empressé d’assurer que
le groupe et la chancelière étaient totalement sur la même ligne. Un élément de
langage bien connu pour banaliser un
problème, mais qui a souvent marqué le
début d’un compte à rebours. Cette fois, il
mène au congrès du parti. Il reste encore
deux mois avant le jour J, le 6 décembre,
à Hambourg ; on élira alors le nouveau
président de la CDU. Les élections régionales en Bavière et en Hesse en octobre
ajoutant au suspense.
La plus vieille attraction de la fête de
la bière [qui se déroule du 22 septembre
au 7 octobre à Munich] est la Schichtl :
“Nous procédons à la décapitation d’une personne bien vivante, sur une scène ouverte,
en pleine lumière”, clame la publicité de ce
spectacle de cabaret. Vingt-cinq représentations en sont données chaque jour
sur le Wiesn [la grande esplanade où se
tient l’Oktoberfest]. C’est un numéro
du même ordre qui vient d’avoir lieu à
Berlin. La décapitation de Volker Kauder,
présentée par le groupe parlementaire,
n’aura toutefois été jouée qu’une fois
– et sans tour de passe-passe.
Contrairement à l’Oktoberfest, où tout le monde quitte
le chapiteau le sourire aux
lèvres, les réactions qui ont
suivi l’exécution politique
de Kauder étaient partagées : certains députés
ricanaient d’aise comme
après une farce réussie,
d’autres faisaient des
têtes de six pieds de
long, comme s’ils
revenaient d’un
enterrement.
L’époque de
l’entente polie
entre la CDU de
Merkel et la CSU
de Horst Seehofer
[chef du parti bavarois et ministre fédéral
de l’Intérieur, adversaire
acharné de la politique migratoire
de la chancelière] est révolue depuis
longtemps. L’ère Seehofer l’est aussi, et
celle de Merkel est en passe de l’être.
Voilà près de dix-neuf ans qu’elle a tourné
le dos à Helmut Kohl ; aujourd’hui, c’est
d’elle qu’on se détourne. Les candidats à
l’après-Merkel savent que l’attente touche à
sa fn. Après la mise au rancart de Kauder,
certains s’en voulaient de ne pas avoir eu le
courage de Brinkhaus. C’est qu’il en faut,
du courage, pour désarçonner la chancelière, même si celle-ci ne tient plus solidement en selle. Ceux qui n’ont pas ce courage
doivent attendre que les puissants cèdent
le pouvoir de leur plein gré. Wolfgang
Schäuble [actuel président du Parlement]
a fait l’amère expérience de ce type de
passation de pouvoir à la fn de l’ère Kohl.
Chancelier, Wolfgang
Schäuble pourrait
rendre un dernier
service à la nation.
Schäuble se verrait-il ofrir une nouvelle
chance ? L’homme a douze ans de plus que
Merkel – il vient de soufer ses 76 bougies.
Député depuis quarante-cinq ans, ministre
pendant vingt ans, il est le parlementaire le
plus chevronné que l’Allemagne ait jamais
connu – une autorité politique. Reste à
savoir si l’Allemagne a besoin d’une telle
autorité. Ce dont la CDU a besoin, c’est
plutôt d’un vent de fraîcheur.
Les noms des candidats de l’aprèsMerkel sont connus : Jens Spahn, 38 ans ;
Daniel Günther, 45 ; Annegret KrampKarrenbauer, 56 ; Armin Laschet, 57 ;
Peter Altmaier, 60. En arrière-plan, on
retrouve aussi Thomas de Maizière, 64 ans,
et Ursula von der Leyen, 59 ans.
Ces “petits jeunes” se verraient bien à la
tête de la CDU. Mais à la chancellerie ? Le
pays a besoin d’une tête pensante qui ait de
l’âge, pour traverser dans la stabilité cette
période de transition. Ce pourrait être le
dernier service rendu par Wolfgang Schäuble
à la nation. Peut-être Merkel manœuvrerat-elle elle-même en ce sens. Angela Merkel
est une femme hors du commun.
—Heribert Prantl
Publié le 27 septembre
À la une
“Qu’arrivera-t-il
si Merkel
Quitte le pouvoir ?”
s’interroge Der Spiegel dans
son édition du 29 septembre.
Depuis que le groupe
parlementaire CDU-CSU a fait
“acte de résistance” et s’est “levé
contre la chancelière”, “le combat
pour sa succession est engagé”.
Déjà, des voix s’élèvent pour
demander un renouvellement
à la tête du parti et la question
d’un virage à droite de la CDU
se pose, analyse le magazine
de Hambourg. Mais à son avis,
la “révolte Brinkhaus” (du nom
du nouveau président du groupe
parlementaire, Ralph Brinkhaus)
est venue trop tôt, la relève
n’est pas prête. En outre,
Angela Merkel continue d’afrmer
que la présidence du parti
et la chancellerie doivent rester
dans une seule main. “Mais a-t-elle
son avenir politique en main ?”
Selon Der Spiegel, l’issue des
élections régionales en Bavière,
le 14 octobre, puis en Hesse, deux
semaines plus tard, sera décisive.
“Si l’Union [la CSU, puis la CDU]
obtient un score acceptable,
Merkel pourra de nouveau briguer
la présidence de la CDU au congrès
de Hambourg, début décembre.”
Les sondages d’opinion indiquent
toutefois que moins de 50 %
des Allemands sont désormais
satisfaits de son action politique.
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EUROPE.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin de Kazanevsky,
Ukraine.
ITALIE
Le conseiller
qui éclipse
le Premier ministre
Rocco Casalino règne en
maître sur la communication
du Mouvement 5 étoiles.
Et du chef de l’exécutif.
papier, aucun lien avec la politique, sauf
que, dans la réalité, elle [contrôle les plateformes numériques sur lesquelles s’organise le parti et] détient en la personne de
Casalino une sorte de commissaire politique au cœur même du pouvoir politique.
La méthode Rocco est un mélange d’ingénuité (il pouvait tout de même se douter
qu’un tel excès de virulence dans son message donnerait envie à un journaliste de le
faire connaître au public) et de brutalité (si
les techniciens du ministère de l’Économie
et des Finances continuent de bloquer l’application du programme du M5S, dit-il, les
choses se finiront “à couteaux tirés”).
Toute-puissance. Jamais on n’a vu de
dirigeant parler de la sorte de ceux qui font
tourner la machine institutionnelle. Mais
Rocco, lui, pense pouvoir se permettre de
se comporter en Big Brother (peut-être
parce qu’il a été révélé par l’émission de
télé-réalité Grande Fratello). “Rocco, Rocco,
Roccooooo !” C’est le genre de phrases qu’on
entend partout : “Rocco t’a parlé ?”, “Demande
à Rocco”, “Mais c’est vrai que Rocco ne t’aime
pas ?” Témoignage de sa toute-puissance, la
déférence à son endroit dont font preuve les
journalistes et les parlementaires du M5S –
non seulement les députés ordinaires dont
l’existence, c’est-à-dire la visibilité, dépend
du fait de lui plaire ou non (“Celui-là, il
parle trop sicilien, je ne l’envoie pas à la télé”,
“Celui-ci, il est trop moche, pas de vidéo”),
mais aussi les leaders.
C’est Casalino qui manipule Conte, qui
tire violemment les ficelles. Comme en juin
dernier, lors du G7 au Canada, quand, prenant le Premier ministre par le bras, il l’a
—Il Messaggero (extraits) Rome
emmené brusquement à l’écart pour ne pas
169 000 euros, contre 114 000 pour le qu’il parle aux journalistes ; ce dernier semPremier ministre, le salaire de Rocco blait fort embarrassé. Le Premier ministre
Casalino, récemment révélé dans souffre de la nature envahissante de Rocco
la presse, est ce qu’il est. Rien à y redire – à et la rumeur disait, il y a quelque temps, qu’il
moins que l’on ne veuille souligner
ne voulait plus de lui lors des
voyages à l’étranger.
combien cela est contradictoire
Il est extrêmement protégé en
avec les slogans du Mouvement
5 étoiles [M5S, populiste]. Quant
haut lieu, et, en même temps, il
aux propos grossiers et menaçants
contrôle de près ceux qui sont
que tient Casalino dans un mesPORTRAIT en haut : le voilà, notre Rocco.
sage audio adressé à des journaChose inédite, ridiculisant tous
listes [voir encadré], ils auraient pu rester les spin doctors de l’histoire de la République,
confidentiels, au nom du respect de la vie il était même assis à la table où fut élaboré,
privée. Mais ils ont été rendus publics, et au printemps, le contrat de gouvernement
ils témoignent du style déplorable de celui entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue,
qui est porte-parole du chef du gouverne- comme s’il était un leader politique et non
ment (et bien plus), et dont la voix fait sou- un simple responsable de la communication.
vent taire des voix qui lui sont officiellement
C’est ainsi, en sa qualité de demi-leader,
supérieures.
gardien de la parole du M5S, qu’il a inventé
Rocco est un non-élu qui compte plus un nouveau système de débat télévisé : il
que les élus. Il travaille pour le Premier n’accepte d’envoyer un membre du M5S à
ministre Giuseppe Conte, mais il le domine ; un talk-show qu’à la condition que celui-ci
il devrait être subordonné à Luigi Di Maio, soit le seul invité à pouvoir parler, sans débat
le leader politique du M5S, mais il tient son contradictoire. Et ils ne sont pas rares les
agenda et aussi un peu ses rênes. Il repré- propriétaires de salons médiatiques qui se
sente, toujours sans être élu, la filiale de plient à cette règle, parce que c’est Rocco
la Casaleggio Associati auprès du Premier qui adoube ou qui condamne. On ne peut
ministre. L’entreprise informatique du cofon- pas lui dire non.
dateur du M5S, Gianroberto Casaleggio,
—Mario Ajello
[dont a hérité son fils, Davide] n’a, sur le
Publié le 23 septembre
A
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Un personnage atypique
●●● Le 22 septembre, plusieurs
médias ont diffusé ce message
audio de Rocco Casalino à des
journalistes : “Si tu veux sortir
un truc sympa demain, tu dis que,
dans le Mouvement 5 étoiles,
une mégavendetta se prépare. Il y en
a qui jurent – mais tu dis que c’est de
source parlementaire, hein ! – que, s’il
ne devait pas y avoir de budget pour la
mise en place du revenu citoyen, toute
l’année 2019 sera consacrée à virer
[…] tous ces merdeux du ministère
de l’Économie et des Finances.”
Le ton a fait jaser dans la presse, mais
le personnage était déjà bien connu.
Il apparaît dans la première édition
de l’émission de télé-réalité Grande
Fratello. Nous sommes en 2000,
Rocco Casalino a 28 ans et un diplôme
d’ingénieur en poche. Sous le regard
des caméras, raconte Vanity Fair
Italia, il se découvre des talents
de “manipulateur”. “J’expliquais
aux autres candidats comment voter,
et ils s’exécutaient”, affirme-t-il.
Casalino finit quatrième et devient
un habitué des plateaux de télévision,
où il se construit un personnage
politiquement incorrect. Puis il
entame une carrière de journaliste
à la télévision locale. “Entre-temps,
il a changé de tenue, adoptant le
costume-cravate, décrit le magazine.
Et même de physique :
il passe des heures à la salle de sport
à soulever des poids pour se construire
une cuirasse.” En 2012, il rejoint
le Mouvement 5 étoiles, qui est
alors une jeune formation antisystème,
fondée sur le rejet de la “caste” au
pouvoir et la promesse d’une politique
plus horizontale et transparente.
Il fait tout de suite bonne impression
à Gianroberto Casaleggio,
le cofondateur du mouvement.
“Efficace, très fidèle à Gianroberto
et prudent, Rocco entame petit à petit
son ascension dans le parti, et ‘évince’
l’un après l’autre tous ses concurrents.”
APRÈS CASA GRANDE ET GABRIEL ET LA MONTAGNE,
MONT
UN PORTRAIT IRONIQUE DE L’ARISTOCRATIE
ARISTOCRA
ARISTOCRATIE
BRÉSILIENNE
AU LENDEMAIN DE L’ÉLECTION DE LULA.
GIORNATE
GIORNA
TE DEGLI AUTORI
FESTIVAL
IVAL
IV
AL DE VENISE
2018
UN FILM DE
CLARA LINHART ET FELLIPE BARBOSA
SORTIE LE 10 OCTOBRE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26.
EUROPE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
ROYAUME-UNI
Mais où est passé
Roman
Abramovitch ?
Homme fort du football anglais, propriétaire du club de Chelsea,
le milliardaire n’a plus mis les pieds en Grande-Bretagne
depuis six mois. Ce proche du Kremlin incarne la fin
du laisser-faire vis-à-vis des oligarques installés dans le pays.
—Bloomberg Businessweek
ses problèmes de visa et préoccupé par les
risques qu’il encourt si les États-Unis renforcent les sanctions contre les Russes forla fin d’août, les supporters du tunés. Il a déjà rejeté des offres supérieures à
Chelsea FC ont afflué au stade de 2,3 milliards de dollars [2 milliards d’euros]
Stamford Bridge pour voir leur – un prix record pour une équipe sportive
équipe battre Arsenal, son rival londonien. – selon des personnes proches des négoEn haut des gradins, un groupe a déployé une ciations. Au début de 2018, le milliardaire
bannière bleu et rouge de plus de dix mètres a engagé le Raine Group, une banque d’afde longueur : “L’Empire de Roman”, affichait- faires new-yorkaise, afin d’être conseillé sur
elle, à côté d’un portrait du milliardaire la vente potentielle du club, qu’elle soit parrusse Roman Abramovitch, propriétaire tielle ou totale. D’après une personne qui
de l’équipe [Roman Empire désigne l’Em- suit ces discussions, Abramovitch veut obtepire romain en anglais]. Juste en dessous, nir le prix de 3 milliards de livres [3,4 milune autre banderole affichait : “Quinze ans, liards d’euros]. Ses représentants n’ont pas
quinze trophées.” Ce jour-là, Abramovitch souhaité répondre à nos questions et ils ont
n’était pas là. D’ailleurs, il n’a
insisté pour que toute commupas été vu à Londres depuis que
nication passe par ses avocats,
le gouvernement britannique a
lesquels n’ont pas souhaité s’exrefusé de renouveler son visa,
primer non plus.
au printemps.
Grâce à une fortune, tirée du
En 2003, Abramovitch a évité
pétrole et des métaux, s’élevant à
ENQUÊTE 14,7 milliards de dollars [12,2 milla faillite au Chelsea FC en le
rachetant 140 millions de livres
liards d’euros], Abramovitch met
[215 millions d’euros à l’époque]. Depuis, ses richesses démesurées au service du
l’homme d’affaires russe a prêté plus de président russe, Vladimir Poutine : c’est
1,1 milliard de livres au club. Avant son arri- pour cette raison qu’il est pris entre deux
vée, Chelsea n’avait pas remporté le cham- feux dans la guerre froide 2.0. qui
pionnat national depuis 1955. L’ampleur des couve actuellement. Et ce
dépenses consenties a radicalement changé n’est pas uniquement
la donne et a déclenché une sorte de suren- une question de visa :
chère dans le football anglais. À certains voulant trouver des
égards, cette tendance ressemble au modèle moyens de punir
des États-Unis : acheter de bons joueurs Poutine, les autoet des titres, vendre des produits dérivés rités britanniques
et des droits de diffusion. Mais, contraire- semblent faire
ment aux propriétaires d’équipes sportives traîner tous les
américaines, Abramovitch ne semblait pas dossiers russes de
inquiet d’enregistrer des pertes colossales. demande de visa,
Lors du match Chelsea-Arsenal, les fans ont selon des avocats
nargué leurs adversaires en scandant : “On spécialistes de
a tout gagné !”, ce à quoi les supporters d’Ar- l’immigration
senal ont rétorqué : “Vous avez tout acheté !” à L o n d r e s .
Les supporters du Chelsea FC aiment Parallèlement,
toujours autant leur propriétaire flambeur, le gouvernemalgré les représailles du Royaume-Uni ment a l’œil sur
contre le Kremlin. Abramovitch envisage la fortune des
actuellement de vendre le club, exaspéré par Russes qui se
New York
A
servent de Londres comme base. Selon
certains législateurs, l’afflux de liquidités
russes au Royaume-Uni est maintenant
une question de sécurité nationale. “Nous
aurions dû être plus stricts, et c’est
ce que nous avons commencé à faire
ces douze derniers mois, explique
Ben Wallace, ministre britannique chargé de la Sécurité et
de la Criminalité économique.
Sans doute le plus secret
des milliardaires russes,
Abramovitch n’a pas donné
d’interview depuis plus de
dix ans. “Pour être exact, ça
fait même douze ans et demi !”
écrit son porte-parole,
John Mann, dans un courriel. Comme il a des résidences à Aspen (dans
le Colorado), dans le
sud de la France, à
Moscou, à New York,
à Saint-Barth et à TelAviv, Abramovitch est
presque toujours dans
l’un de ses jets privés.
Pourtant, il personnifie
très bien Londongrad,
surnom donné à la
capitale britannique en
raison du grand nombre
de riches ressortissants
russes qui y vivent. Il a
acheté un manoir tout
près de l’ambassade russe,
à Kensington, qu’il aurait
payé 90 millions de livres.
Ne craignant pas le cliché du
Russe qui fait des dépenses extravagantes, il a obtenu la permission,
en 2016, d’agrandir cette demeure
pour qu’elle atteigne une surface
de 1 860 m2 : il a condamné une
piscine jugée “pitoyable”
pour en construire
une nouvelle
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EUROPE.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
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↙ Dessin de Joe Magee, Royaume-Uni,
pour Courrier international.
en sous-sol, avec des “logements pour le
personnel”. Cinq de ses sept enfants ont en
grande partie été éduqués au Royaume-Uni.
La situation administrative d’Abramovitch a fait frissonner le milieu des Russes
fortunés de Londres. “C’est comme si une
grenade avait été lâchée au sein du gouvernement, personne ne sait comment ça va se terminer”, affirme Dmitri Gololobov, un avocat
russe qui vit à Londres et qui a travaillé pour
Yukos Oil, une compagnie pétrolière russe
qui a fait faillite en 2007.
Au vu du retard pris dans la délivrance de
son visa, Abramovitch a retiré sa demande.
Le 28 mai, son avion a atterri à Tel-Aviv, où il
possède une résidence dans le quartier huppé
de Neve Tzedek. Le milliardaire fait des dons
considérables à la cause juive en Russie et il
finance plus d’une dizaine de start-up israéliennes ainsi que des sociétés de capitalrisque : deux jours après son arrivée, il est
reparti avec un passeport israélien, qui lui
permet de séjourner au Royaume-Uni pendant six mois sans visa. (On ignore quand il
avait déposé sa demande de citoyenneté.) À
la suite de cette démarche, il est instantanément devenu l’homme le plus riche d’Israël.
Le lendemain de son départ, le Chelsea FC a
annoncé la suspension d’un projet évalué à
un milliard de livres pour agrandir le stade
du club, faisant valoir un “climat défavorable
Cent milliards de livres
de fonds russes auraient
afflué au Royaume-Uni
en vingt ans.
en matière d’investissements”. “Abramovitch
dépense de l’argent pour s’acheter une certaine
image de marque ou des entrées dans la société
britannique, mais être un gros poisson dans
le monde du foot ne lui a pas ouvert autant de
portes qu’il le pensait”, analyse Mark Galeotti,
spécialiste de la Russie et chercheur à l’Institut des relations internationales, à Prague.
Le statut de capitale financière européenne dont bénéficie Londres, ainsi que
ses régulations allégées, attirent
depuis longtemps les investisseurs étrangers qui
veulent se prémunir contre les instabilités
de leur pays, mais la métropole charme particulièrement les Russes. Elle n’est qu’à quatre
heures d’avion de Moscou, les taux d’imposition y sont inférieurs à ceux de Paris, et les
Russes en quête de prestige peuvent y scolariser leurs enfants dans l’un de ses nombreux établissements privés de renommée
mondiale. Officiellement, à la fin de 2017, les
actifs appartenant à des Russes s’élevaient
à 22 milliards de livres au Royaume-Uni,
mais ce total ne tient pas compte de l’argent
issu des entités offshore. Selon les militants
qui luttent contre la corruption, des fonds
russes, à hauteur de 100 milliards de livres,
auraient afflué au Royaume-Uni en vingt
ans, d’après des estimations citées dans un
rapport parlementaire britannique publié en
mai et appelé L’Or de Moscou. Le recensement compte 66 000 Russes au RoyaumeUni, mais d’autres estimations portent ce
nombre à 150 000.
Pion du Kremlin. Encore récemment,
Londres était aussi la destination privilégiée
pour les ventes d’obligations et de valeurs
mobilières russes. À la fin de 2017, plus de
100 entreprises, valant environ 550 milliards de dollars, domiciliées en Russie et
dans d’autres pays de l’ex-URSS, étaient
cotées à la Bourse de Londres. Parmi elles
se trouve notamment Evraz, géant de l’acier
dont Abramovitch détient 30 % des parts.
Entre 2008 et 2014, l’État britannique a distribué près de 700 visas d’investisseurs à des
Russes prêts à venir avec environ 1 milliard
de livres au Royaume-Uni. À cette époque,
pour déposer une demande de ce type, ils
n’avaient qu’à prouver que les fonds étaient
à leur nom depuis trois mois.
Abramovitch a grimpé l’échelle de la fortune et décroché le statut de milliardaire
dans les années 1990, très mouvementées
en Russie. Selon une biographie parue en
2004 sous le titre Abramovich. The Billionaire
From Nowhere [“Abramovitch, le milliardaire venu de nulle part”], il a perdu ses
parents à l’âge de 2 ans et a été élevé par
son oncle à Oukhta, dans le nord du pays,
avant de partir vivre avec sa grand-mère à
Moscou. Il a quitté l’université avant l’effondrement de l’Union soviétique et s’est fait
un premier pécule en vendant des poupées
dans les marchés.
Au début des années 1990, le jeune
Abramovitch était devenu négociant en
pétrole et brûlait d’ambition. En 1995, il
s’associe à Boris Berezovski pour acheter
la compagnie pétrolière Sibneft en profitant de la privatisation des entreprises
publiques. Berezovski finit par se brouiller avec le Kremlin et s’enfuit au RoyaumeUni. En 2011, il traîne Abramovitch devant
un tribunal londonien en affirmant que son
ancien associé l’a forcé à vendre ses parts de
Sibneft et du géant de l’aluminium Rusal. Il
lui réclame 5 milliards de dollars de compensation. À la barre, Berezovski dépeint
Abramovitch comme un pion du Kremlin.
Il soutient qu’Abramovitch a promis → 28
Contexte
Russie. Le retour des capitaux
●●● Depuis le début de 2018, les banques russes voient revenir massivement
des capitaux placés à l’étranger. Entre les sanctions américaines contre les
intérêts d’industriels et de hauts fonctionnaires russes et les mesures drastiques
de contrôle de la provenance des capitaux au Royaume-Uni, de plus en plus
d’oligarques semblent céder aux exhortations du Kremlin à rapatrier
leur fortune. Vladimir Poutine les a lui-même rappelés à leur devoir patriotique
lors de sa “Ligne directe” avec les citoyens en juin dernier : “Certains disent
qu’il faut absolument aider Roman Abramovitch et nos hommes d’affaires
actuellement en difficulté [à l’étranger]. Tandis que d’autres demandent quand
les voleurs rapatrieront leurs capitaux. Je ne parlerai pas des gens qui ont
enfreint les lois. Nous parlons ici de ceux qui ont bâti leur situation légalement.
Mais les uns comme les autres seraient beaucoup mieux en Russie. D’autant
que nous avons à deux reprises décrété l’amnistie [pour les délits économiques].
J’avais prévenu les représentants du business russe que les choses pouvaient
tourner ainsi. Et je les avais exhortés à maintenir leurs capitaux dans leur patrie,
là où ils les ont gagnés, et à les investir dans le développement de l’économie
russe.” Le 1er mars 2018 a été ouverte en Russie une deuxième période d’“amnistie
des capitaux” depuis 2015. Jusqu’au 1er mars 2019, les citoyens peuvent
déclarer les biens qu’ils détiennent à l’étranger sans qu’aucune sanction pénale,
administrative ou fiscale leur soit appliquée. Selon le quotidien Gazeta.ru,
la Banque centrale de Russie a enregistré en janvier 2018 une hausse record
de dépôts en devises étrangères – l’équivalent de 600 milliards de roubles
(7,8 milliards d’euros), soit trois fois plus qu’en janvier 2017.
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28.
EUROPE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
AUtRiChE
27 ← à Poutine de lui acheter un yacht de
50 millions de dollars peu avant son élection en 2000, et qu’il a ensuite aidé le nouveau président à choisir les membres de son
cabinet. Berezovski perd le procès, mais la
juge conclut néanmoins qu’Abramovitch a
un “accès privilégié” à Poutine.
“J’ai simplement des amis qui ont été ou sont
au Kremlin”, déclarait l’intéressé en 2003 à
Bloomberg dans l’une de ses rares interviews.
Celle-ci se déroulait à bord d’un hélicoptère survolant la Tchoukotka, la lointaine
région russe dont il était alors gouverneur.
En 2005, le Kremlin permet à Abramovitch
de rafer la mise en vendant Sibneft à l’entreprise publique Gazprom pour 13 milliards de
dollars. À ce moment, Abramovitch a déjà
racheté Chelsea, ce que beaucoup d’observateurs de la Russie voient comme une assurance-vie au cas où Poutine se retournerait
contre lui, un sort qu’ont connu d’autres oligarques russes.
L’attitude des Britanniques à l’égard de
la Russie se refroidit considérablement le
4 mars dernier, lorsque la police est appelée
pour venir en aide à Sergueï Skripal, 67 ans,
et à sa flle, Ioulia, retrouvés efondrés sur
un banc de Salisbury, une petite ville au sudouest de Londres, avec de la mousse sortant
de la bouche. Huit jours après l’hospitalisation des Skripal, un autre homme d’afaires
russe, Nikolaï Glouchkov, est retrouvé mort
chez lui à Londres avec des traces de strangulation sur le cou. La police antiterroriste
ouvre une enquête pour assassinat, et le gouvernement cherche à déterminer si 14 autres
décès intervenus ces dernières années ont un
lien avec la Russie. Parmi les défunts fgure
Berezovski, qui se serait apparemment suicidé dans sa maison près de Londres en 2013.
Une chose qu’Abramovitch
n’a pas pu faire avec
Chelsea, c’est de l’argent.
La Première ministre britannique,
Theresa May, prend rapidement des mesures
pour punir la Russie après l’attaque contre
les Skripal, décrétant un renforcement des
contrôles de sûreté dans les aéroports, le
boycott de la Coupe du monde de football
en Russie par les ministres et la famille
royale, et l’expulsion de 23 diplomates
russes. Dans les semaines qui suivent l’empoisonnement, les pressions sur la Première
ministre britannique s’accentuent pour
qu’elle sévisse contre la Russie. Le gouvernement décide alors de revoir le programme de visas pour les investisseurs. Le
traitement des demandes de visa formulées par les Russes est quasi interrompu.
Si la reprise de Chelsea par Abramovitch a
marqué le début de Londongrad, la création
de McMafa pourrait un jour être considérée
comme le début de sa fn. Ce feuilleton, basé
sur le livre éponyme de Misha Glenny, décrit
la manière dont un homme d’afaires d’origine russe éduqué au Royaume-Uni tombe
sous la coupe d’une organisation criminelle
russe opérant depuis Londres. Difusée en
janvier et février derniers, la série a beaucoup fait parler d’elle et a renforcé les appels
à lutter contre l’argent sale blanchi dans le
pays lancés au gouvernement britannique.
Le Royaume-Uni semble s’être attelé
à la tâche. En janvier, une nouvelle loi a
doté la National Crime Agency (NCA)
[agence britannique de lutte contre le crime
organisé] d’un outil baptisé “Unexplained
Wealth Order” (UWO) [“ordre de saisie de
richesses d’origine inexpliquée”] qui permet
de saisir les biens soupçonnés d’avoir été
acquis avec des fonds obtenus de manière
illégale. Les propriétaires de ces biens sont
tenus d’expliquer comment ils ont eu les
moyens de les acheter.
À Vienne, la Maison
de l’avenir et de
l’innovation sociale
Un groupe de mécènes lance une initiative de grande
ampleur pour lutter contre les inégalités de destin dans
la capitale autrichienne. Situé à deux pas de la gare centrale,
ce lieu multidisciplinaire d’intérêt public ouvrira en 2020.
Propriétaire obsédé. Ceux qui connaissent
Abramovitch disent que, s’il est poussé par
les circonstances à abandonner Chelsea, il
le fera à contrecœur. Le club est devenu
pour lui une obsession. Lorsqu’il est à New
York, il lui arrive d’aller regarder les matchs
de Chelsea au Legends, un bar sportif de
Midtown, avec d’autres supporters (et des
gardes du corps qui veillent discrètement
sur lui). “Dans ses résidences et sur son yacht, il
y a des écrans dans quasiment toutes les pièces
et presque toujours avec du football dessus”,
déclare l’un de ses proches collaborateurs.
Abramovitch a dépensé des sommes
énormes pour son club, et il l’a dirigé avec
un style bien à lui. La plupart des propriétaires de clubs de football regardent les
matchs en costume à partir de la loge qui
leur est réservée, mais celui de Chelsea préfère s’installer dans sa loge privée, en jeans,
avec ses amis. Ces quatre dernières années,
on l’a moins vu au stade mais, chose inhabituelle pour un propriétaire, il se rend de
temps en temps sur le terrain pour assister à l’entraînement.
Abramovitch gère son club de manière très
active. Selon un témoin, il intervient dans
les décisions de transfert et fait passer un
entretien aux entraîneurs potentiels. Il les
fait même parfois entrer secrètement dans
sa demeure de Kensington par un passage
souterrain pour les protéger de la presse. Sa
façon de faire défler les cadres à la direction
du club est également légendaire. Le remplacement d’Antonio Conte par Maurizio
Sarri en juillet a fait de ce dernier le onzième
entraîneur de Chelsea en quinze ans.
Une chose qu’Abramovitch n’a pas pu faire
avec Chelsea, c’est de l’argent : le club n’a
dégagé des bénéfces (avant impôts) qu’une
seule fois, en 2014. Mais faire des bénéfces
n’a probablement jamais été le but du Russe,
même s’il obtiendra sans doute un retour sur
investissement correct s’il décide de vendre.
Ses associés disent qu’Abramovitch a vu le
club comme un moyen de laisser quelque
chose derrière lui. Ce trophée-ci risque fort
de lui glisser entre les mains.
—Stephanie Baker, David Hellier
et Irini Reznik
Publié le 26 septembre
—Profl (extraits) Vienne
F
avoriten a toujours été l’arrondissement “derrière la gare”. Tel un
rempart, les voies de chemin de
fer séparaient le cœur de Vienne de ses
vastes faubourgs depuis la construction de
la Südbahnhof [gare du Sud] au milieu du
xixe siècle, sous l’empire des Habsbourg. À
quelques centaines de mètres seulement du
prestigieux palais du Belvédère, s’étiraient
les enflades monotones de logements d’ouvriers, avec lavabo dans le couloir et toilettes
au fond de la cour. Entre les deux, des dizaines
de voies, telle une barrière infranchissable.
Depuis la construction de la nouvelle
gare centrale, à quelques encablures de la
Südbahn, tout a changé : là où les entrepôts de l’ancienne gare coupaient la ville
en deux se dressent aujourd’hui de coquets
immeubles. Ce quartier qui n’était qu’un
terrain vague a même hérité d’un nom,
Sonnwendviertel, du nom de la rue qui
débouchait sur les vieux hangars rouillés.
Désormais libérée des rails de chemin
de fer qui l’encombraient, la zone a vu les
banques Bawag et Erste Bank, ainsi que
l’ÖBB [la SNCF autrichienne] ou encore la
société d’audit et de conseil fnancier BDO y
installer leur siège. Signa, le groupe immobilier de [l’homme d’afaires] René Benko,
y a planté des tours mêlant appartements
de grand standing et bureaux luxueux.
D’ici peu, un bâtiment y sera également
réservé aux classes défavorisées – et on a vu
les choses en grand. Une Maison de l’avenir et de l’innovation sociale va sortir de
terre, dessinée par le cabinet d’architectes
Wolf D. Prix-Coop Himmelb(l)au. Sur
5 000 m2 de surface utile va naître un lieu
comme on n’en voit que trop rarement dans
ce monde où se creusent les inégalités. Le
rez-de-chaussée accueillera un centre de
jour pour les femmes sans domicile fxe,
et un “espace du savoir” servira à déceler
les jeunes talents dépourvus de soutien et
ofrira un accès à l’éducation aux enfants
en situation de précarité.
Utilité publique. Un “centre de santé
de l’enfant” verra également le jour, les
enfants et les adolescents qui grandissent
dans des familles démunies étant deux
fois plus malades que ceux de la classe
moyenne. Cette nouvelle maison abritera
aussi un centre de soins ouvert à tous, y
compris aux gens qui ne sont pas couverts par l’assurance-maladie – soit plus
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin de Pudles paru dans
The Economist, Londres.
Vienne, capitale
en expansion
●●● La nouvelle gare centrale de
Vienne, le “quartier du Belvédère”,
dans le Nord, et le “quartier du
Solstice”, dans le Sud, s’inscrivent
au bilan de Michael Häupl (SPÖ),
le maire social-démocrate qui
a dirigé la ville pendant près d’un
quart de siècle, avant de céder
sa place, en mai dernier, à Michael
Ludwig (SPÖ). Avec ses 13 000
habitants, ses 20 000 emplois
créés et ses équipements pour
un meilleur vivre-ensemble
(maison intergénérationnelle,
agriculture urbaine, infrastructures
sportives,…), le Sonnwendviertel
répond aussi à la démographie
galopante de la capitale, relate
le quotidien viennois Kurier.
En vingt-cinq ans, Vienne
est passée de 1,5 million
à près de 1,9 million d’habitants.
de 20 000 personnes dans la seule agglomération viennoise. Un café, un cinéma,
ainsi qu’une scène de spectacle viendront
compléter cette off re.
Les locaux de bureaux, installés sous le
toit de la nouvelle construction, seront loués
à des start-up, des entreprises du numérique et des ONG. Le sous-sol, généreusement dégagé afin que la lumière y circule,
sera également proposé à la location. Les
recettes serviront à financer le fonctionnement du lieu, car Cape 10 – qui doit son
nom au fait que Favoriten est le Xe arrondissement de Vienne – est un projet qui se
veut d’utilité publique à 100 %.
À l’origine de cette initiative, le spécialiste en médecine interne Siegfried Meryn,
le sociologue Harald Katzmair et des chefs
d’entreprise, dont certains étaient déjà
dans les coulisses du quartier en plein
essor de Viertel Zwei aux abords du Prater
[quartier sensible du IIe arrondissement].
Siegfried Meryn mène ce combat contre la
pauvreté depuis des années par le biais de
son initiative Nein zu krank und arm (“Ni
pauvre ni malade”), axée sur la prévention
des pathologies liées à la pauvreté, l’assistance aux mères célibataires en mauvaise
santé, la prise en charge des actes médicaux pour les plus démunis et l’aide médicale d’urgence. L’association prendra elle
aussi ses quartiers à Cape 10. Le projet en
cours Max & Lara la suivra. Son but est
de permettre aux enfants sans ressources
d’aller au cinéma, au théâtre, au stade ou
au parc de loisirs du Prater. Des parrains et
marraines de renom se sont joints à l’opération ces derniers mois. Habile “réseauteur” de longue date, Siegfried Meryn a
fédéré autour de la bonne cause de prestigieux soutiens qui ont, selon lui, injecté
“des sommes très importantes” dans le projet.
L’artiste plasticien Erwin Wurm concevra l’espace consacré à l’art ; le directeur du Konzerthaus, Matthias Naske,
y agencera une salle de concert ; et les
comédiens Nicholas Ofczarek et Harald
Krassnitzer ont été nommés responsables
de la partie théâtre.
Pour ce nouveau quartier, on n’aurait
pas pu trouver de meilleur emplacement
qu’ici, à la lisière du Xe arrondissement de
Vienne. Favoriten, avec ses 200 000 âmes,
est non seulement le plus gros arrondissement de Vienne, mais aussi celui qui enregistre le plus de naissances (2 200 par an
actuellement). On compte à Favoriten près
de 50 000 immigrés, et le revenu moyen
y plafonne à 26 000 euros par an, ce qui
en fait l’un des trois arrondissements les
moins favorisés de la ville.
Un hors-série
exceptionnel
Neutralité politique. Cet arrondissement, qui est le plus jeune de Vienne, ne
dénombre pourtant que cinq pédiatres,
une pédopsychiatre et sept gynécologues. L’espérance de vie y est de 75 ans,
soit six ans de moins que dans un quartier aisé comme Döbling. Cela tient aussi
au fait que les enfants et les adolescents
qui grandissent dans la précarité auront
plus tard trois fois plus de risques que les
autres d’avoir des maladies cardiovasculaires, des problèmes d’articulations, des
troubles psychiques ou du diabète. Le taux
de morbidité n’est pas seulement la conséquence de logements insalubres et d’une
mauvaise alimentation, mais aussi d’un
manque d’information sur l’hygiène de vie.
Cape 10 sera là pour suppléer ce manque.
Même si Siegfried Meryn et quelques
autres sont proches des sociaux-démocrates, le projet se veut strictement neutre
au plan politique, de sorte qu’on trouve
aussi, au sein du comité consultatif, des
conservateurs et des libéraux convaincus.
Les plans du bâtiment ont été déposés,
et le chantier pourrait démarrer au deuxième trimestre de 2019 pour une ouverture du lieu à la fin de 2020.
—Herbert Lackner
Publié le 13 septembre
SOURCE
PROFIL
Vienne, Autriche
Hebdomadaire, 90000 ex.
profil.at
Né en 1970, c’est l’hebdo
généraliste de référence,
sur le modèle du Spiegel
allemand, sérieux et de
tendance centre gauche.
En vente chez
votre marchand de journaux
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30.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ “Nu descendant un escalier”
Dessin de Côté, paru
dans Le Soleil, Québec.
france
Culture. L’art
tricolore file
en Chine
Afn d’attirer de nouveaux touristes et créer
des sources de revenus, les musées lorgnent
le marché chinois, où plusieurs générations
se passionnent pour les merveilles de l’Hexagone.
—South China Morning
Post (extraits) Hong Kong
A
ngela Chan donne des
consignes à son mari, qui
pose à côté du Penseur
d’Auguste Rodin, afin d’obtenir la photo parfaite. Ce bronze
colossal d’un homme nu est sans
aucun doute l’une des œuvres les
plus célèbres de l’artiste parisien,
pionnier de la sculpture moderne.
“Un peu plus à droite, non, reviens
un peu à gauche”, indique Angela
Chan, qui est née à Hong Kong.
“Mets tes mains comme ça”,
mime-t-elle.
Chaque jour, dans les jardins du
musée Rodin, dans le VIIe arrondissement de Paris, les touristes
cherchent à imiter la position
du Penseur, sculpté par Rodin
en 1903, reposant invariablement
le menton sur leur main.
De nombreux visiteurs asiatiques
arpentent les boutiques des capitales européennes pour acheter des
vêtements et des sacs de créateur
(Paris est bien sûr connue pour ses
grands magasins), mais le Comité
régional du tourisme Paris Île-deFrance nuance ce cliché. En 2017,
1,1 million de touristes chinois (y
compris venant de Hong Kong) sont
venus dans la capitale française :
les visites de monuments, musées
et autres sites culturels ont attiré
96 % de ces visiteurs, 63 % étaient
intéressés par des balades à pied
et 60 % par le shopping.
Les Chinois sont le troisième
groupe de touristes qui se rendent
à Paris après les Américains et les
Britanniques. Leur efectif devrait
atteindre le seuil des 2 millions
d’ici à 2020.
“Chaque musée présente un aspect
diférent de la culture française,
estime Angela Chan à propos
de tous les sites parisiens. Cette
richesse réside dans la mise en scène
de valeurs architecturales, historiques et artistiques. Et on observe
ces valeurs chez la population et
dans tous les musées français. On
voit que la vie imite l’art, comme en
témoigne le formidable amour des
Français pour la vie et leur sens
de la mode, de l’architecture
et de la gastronomie.”
Mais il semble que les amateurs d’art chinois ne se contentent pas d’adopter la culture
française quand ils sont à l’étranger. Certains semblent vouloir la
rapporter en Chine sous la forme
d’expositions temporaires et de
collections permanentes.
En juin, la directrice du musée
Rodin, Catherine Chevillot, s’est
rendue en Chine pour visiter des
sites potentiels où installer une
annexe du musée consacré au
sculpteur. Shenzhen, Hangzhou
et le nouveau district de Xiong’an
(à environ 100 km au sud-ouest de
Pékin) sont trois emplacements
envisagés, et la décision sera prise
à l’issue de discussions entre le
musée Rodin et le ministère français de la Culture.
Les amateurs d’art
veulent rapporter
la culture française
en Chine.
Pendant sa visite, Catherine
Chevillot a rencontré des responsables de musée, des sculpteurs et
des intellectuels afn d’aborder le
projet de prêter plus de 100 œuvres
de Rodin à une annexe chinoise du
musée pendant six ans, y compris
des versions de nombreuses sculptures célèbres, comme Le Penseur,
La Porte de l’Enfer (1880-1917) et
L’Âge d’airain (1877).
L’objectif, selon la directrice,
est que cette succursale, conçue
par un architecte chinois et entourée d’un jardin chinois, constitue
progressivement sa collection
d’œuvres de Rodin. “Ce n’est
pas un projet qui se résume
à prêter des œuvres
puis à repartir,
précise-t-elle.
C’est une coopération culturelle approfondie…
Ce qui m’intéresse, c’est
le dialogue créé à cette
occasion entre l’Orient et
l’Occident.”
Avant de lancer cette initiative, Catherine Chevillot a préparé
le terrain pendant des années. Elle
a fait traduire le site Internet du
musée Rodin en chinois dès 2013,
elle a mis à disposition des audioguides et des interprètes, elle s’est
rendue en Chine plusieurs fois
pour faire connaître Rodin et elle
a organisé des échanges culturels
avec des artistes chinois.
Peng-Estelle Li, née en Chine,
est une consultante chargée du
développement de la clientèle
chinoise à Maxity, une agence
parisienne de marketing spécialisée dans le tourisme. Selon elle,
cette présence en Chine constitue
une vitrine. “Améliorer la visibilité
d’une marque en Chine infuence
automatiquement les préférences
des touristes avant leur arrivée en
France. Pour certaines marques,
qu’il s’agisse d’un musée ou d’une
autre institution culturelle, de magasins ou de produits de luxe, il faut
jusqu’à trois ans pour récolter les
fruits d’une campagne de communication qui cible les touristes chinois
ayant un fort pouvoir d’achat.” Ces
derniers privilégient aujourd’hui
la culture, et plus seulement les
produits de luxe, précise PengEstelle Li.
“Il y a 137 musées en Île-de-France
et tous veulent attirer les 16 millions
de touristes étrangers, pointe-t-elle.
Manifestement, tous ne peuvent pas
faire partie des ‘incontournables’.
C’est pour cette raison que certains
établissements, notamment le Louvre
ou le musée du quai Branly, travaillent
avec des agences de marketing pour
communiquer directement en Chine.”
Élégants boulevards. L’arrivée
en grand nombre de touristes
chinois ne bénéfcie pas qu’aux
géants culturels, comme en
témoigne l’exemple du musée
Rodin. Selon Gaëlle Lemaire, responsable des groupes au musée
Jacquemart-André – un petit établissement privé sur le boulevard
Haussmann, à Paris –, les visiteurs
chinois sont particulièrement épris
d’une certaine facette de la capitale française.
“Ils aiment beaucoup le côté
romantique, le luxe et l’authenticité du lieu, ajoute Gaëlle Lemaire,
qui cite en exemple le Paris haussmannien. Les élégants boulevards
bordés d’arbres, leurs boutiques et
bâtiments historiques sont mis à
l’honneur dans la collection permanente [du musée JacquemartAndré] et dans le restaurant qui
est sur place.”
Néanmoins, il n’est pas simple
d’éloigner les visiteurs des plus
grands musées. “Avant, nous
n’avions pas vraiment de touristes
chinois, explique Gaëlle Lemaire,
mais nous avons réussi à trouver une clientèle cible plus sélecte,
des familles et des petits groupes.
Certains souhaitent aussi participer à un atelier. L’autre jour, une
femme chinoise et sa flle sont venues
pour une visite privée.” Le musée
Jacquemart-André a enregistré
une hausse de 100 % du nombre
de visiteurs chinois depuis 2015,
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Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
un succès qui refète notamment
une évolution de la façon de voyager des Chinois.
“Aujourd’hui, 65 % des touristes
chinois à Paris organisent euxmêmes leur voyage et 35 % viennent
en groupe, rapporte François
Navarro, ancien responsable du
Comité régional du tourisme Paris
Ile-de-France. Contrairement aux
personnes plus âgées, qui préfèrent
encore les voyages organisés, les
20-35 ans privilégient une destination unique. Ainsi, à mesure que
se développe le tourisme indépendant chez les Chinois, les prestataires culturels français doivent
s’adapter.”
Pendant son master en culture
et communication à Paris, la journaliste Han Xiaoni, originaire de
Shanghai, a travaillé pendant
six mois au musée JacquemartAndré. Sa principale mission
était de développer le marché
chinois et elle estime que renforcer les passerelles entre les deux
pays aidera les Chinois à mieux
satisfaire leur curiosité au sujet
de la France. “Je suis ravie d’apprendre que le musée Rodin cherche
à implanter une annexe en Chine,
dit-elle. Le Centre Pompidou va
également ouvrir une succursale
éphémère à Shanghai.” Ce choix
“signifie que la Chine est aussi
importante que les Émirats arabes
unis pour la France”, précise-telle non sans ironie.
“La Chine est aussi
importante
que les Émirats.”
Han Xiaoni,
journaliste chinoise
Le gouvernement français
estime en effet que les transplantations culturelles comme le
Louvre Abou Dhabi font “rayonner la France”, et Han Xiaoni
est du même avis. “L’objectif est
d’étendre l’inf luence culturelle
française et d’en tirer des bénéfces économiques, poursuit-elle.
Aujourd’hui, les jeunes Chinois –
notamment dans les métropoles
– sont très intéressés par l’art.
Certaines expositions exportées
de France ont eu beaucoup de succès.
Par exemple, en 2014, une exposition sur Monet à Shanghai a attiré
environ 400 000 personnes en dix
jours.” L’enrichissement culturel est une voie à double sens
et, en installant un avant-poste
en Chine au printemps 2019, le
Centre Pompidou sera en bonne
place pour repérer des artistes
prometteurs.
Cette annexe, dont l’inauguration a été annoncée par Emmanuel
Macron lors d’une visite à Pékin en
janvier, occupera une aile du musée
du West Bund, qui devrait être terminé d’ici la fn de 2018. Le partenariat entre le Centre Pompidou
et le West Bund Group à Shanghai
est conclu pour une durée initiale
de cinq ans, pendant laquelle l’établissement culturel français organisera des expositions à partir de
la collection permanente du musée
national d’Art moderne et d’œuvres
chinoises contemporaines.
Selon les responsables du projet,
il y aura plus de 20 grandes expositions par an, ainsi que des programmes culturels et d’autres
manifestations à Shanghai et à
Paris. Ce sera la deuxième annexe
à l’étranger du Centre Pompidou,
la première ayant été inaugurée
en 2015 à Málaga, en Espagne.
Reproduire le Louvre. Cette
nouvelle relation avec la Chine
permettra au Centre Pompidou
de contribuer à la conception d’expositions, à la conservation des
œuvres d’art, à la sensibilisation
du public et aux échanges culturels
entre les deux pays. Mais ce n’est
pas gratuit : le prix annuel facturé
pour l’utilisation de la marque du
Centre Pompidou serait compris
entre 1 million et 1,5 million d’euros,
d’après les médias français.
Ailleurs en Chine, une exportation des Rencontres de la photographie d’Arles est envisagée dans la
ville de Xiamen [province de Fujian,
Sud-Est] et plusieurs autres partenariats culturels franco-chinois
sont à l’étude. Mais pour la France,
il reste préférable d’attirer les amateurs de culture en Europe.
Après tout, il serait impossible de reproduire le Louvre,
dont les collections comptent
plus de 450 000 œuvres d’art.
Seules 30 000 environ sont exposées dans plus de 400 salles et
14,5 km de couloirs : en ne consacrant pas plus de dix secondes à
chaque œuvre, il faudrait quatre
jours et trois nuits pour toutes
les voir.
“Les musées d’origine conservent
leur charme, estime Han Xiaoni.
La plupart de leurs collections permanentes restent en France et ils
organisent des expositions temporaires tous les ans. De plus, les touristes chinois qui viennent en France
ne sont pas seulement attirés par des
musées, mais aussi par l’atmosphère
culturelle qui règne dans le pays.”
—Tamara Thiessen
Publié le 6 septembre
Frais de
port
oferts
Revue
de presse
Une avancée
vers la PMA
E
mmanuel Macron ne pourra
pas esquiver cette promesse
de campagne”, prévient
d’emblée le journal belge Le Soir.
Mardi 25 septembre, le Comité
consultatif national d’éthique
(CCNE) a rendu son rapport, en
préambule à la révision de la loi
de bioéthique prévue pour 2019.
Le chapitre sur la procréation
médicalement assistée (PMA)
était l’un des plus attendus.
L’ouverture de la PMA à toutes
les femmes avait été promise
par Emmanuel Macron lors de la
campagne présidentielle – même
si, comme le rappelle le média
canadien Le Devoir, la France
reste “déchirée par [ce] débat sur
la bioéthique”.
Les membres du Comité
(constitué de citoyens, de scientifques et d’autres experts) ont
jugé, dans leur rapport, qu’ouvrir la PM A aux couples de
lesbiennes et aux femmes célibataires constituerait “un moyen
de pallier une soufrance”, représenterait “la reconnaissance de
la diversité actuelle des structures
familiales” et répondrait à “la réalité du désir d’enfant”.
“Attention, explosif ?” rebondit Le Soir. Sans doute, lorsque
l’on sait que la popularité du
président français est en chute
libre et que sur cette “première
réforme de société du quinquennat” plane le spectre de l’adoption difcile en 2013 du mariage
pour les couples de même sexe.
Macron “redoute des protestations
semblables à celles qui ont suivi
la légalisation du mariage homosexuel par François Hollande”,
note le média américain Politico.
De nombreuses mobilisations
avaient en efet divisé la France
à l’époque, opposant les promariage pour tous aux partisans de La Manif pour tous.
“Emmanuel Macron, qui veut
apparaître comme le premier des
progressistes, pourrait difcilement renoncer”, analyse Le Soir.
“Si l’on en croit les sondages,
une très large majorité de Français
(64 % selon l’Ifop et même 75 %
selon Ipsos) est favorable à la PMA
pour toutes”, souligne Le Soir. —
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VILLE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin de Leo Ríos,
Chili.
afrique
Grands Lacs.
Lutte meurtrière
pour le poisson
Les aff rontements se multiplient entre patrouilles
militaires ougandaises et pêcheurs congolais
sur les lacs Édouard et Albert. En jeu, le partage
des ressources halieutiques.
gouvernement commence à les ressentir, observe-t-il. Il est donc inquiet
à l’idée de perdre les recettes fiscales
générées par la pêche dans ces deux
lacs.” [L’industrie de la pêche ougandaise emploie 700 000 personnes.]
La récente découverte de pétrole
dans le bassin du lac Albert a également engendré des tensions. Et
l’afflux de dizaines de milliers de
réfugiés du nord-est de la RDC –
une région en proie à des violences
–, qui ont traversé le lac pour chercher refuge en Ouganda, n’a pas
arrangé les choses.
Les origines du conflit remontent
à l’époque coloniale. “Autrefois, la
région des lacs Albert et Édouard était
unie, mais les Européens l’ont divisée”,
rappelle Jean-Pierre Masala, ambassadeur de la RDC en Ouganda. Le
pouvoir colonial a créé des frontières artificielles, souvent le long
de lacs, explique Phil Clark, conférencier spécialiste des Grands Lacs.
Et à l’appui de leurs revendications
de territoires ou de ressources, certains pays continuent à invoquer les
frontières datant de l’ère coloniale.
CARTOON MOVEMENT
Découverte de pétrole. Le
—Deutsche Welle Bonn
L
a frontière n’est pas visible
sur le lac”, nous explique un
pêcheur congolais. “On peut
la voir sur la terre, mais pas sur l’eau.”
L’homme pêche sur le lac Édouard,
à la frontière entre l’Ouganda et la
République démocratique du Congo
(RDC). Il raconte que des soldats
[ougandais] se livrent à une sorte
de trafic en les obligeant à traverser
la frontière invisible et en leur infligeant ensuite de lourdes amendes.
Pour Richard Karemire, un porteparole de l’armée ougandaise, le
problème vient plutôt des Congolais
qui pêchent illégalement dans les
eaux de l’Ouganda. [La RDC possède la plus grande partie des lacs
Édouard et Albert, mais la pêche
non régulée a vidé les eaux congolaises de leurs poissons.]
Début juillet, après des accrochages avec l’armée congolaise
[dont certains militaires sont
accusés de voler du poisson et
de commettre des actes de piraterie], des soldats ougandais ont
tiré sur des pêcheurs congolais du
lac Édouard. Selon les informations fournies par les Congolais,
13 pêcheurs ont été tués et 92 arrêtés. Les pourparlers menés par
les deux pays n’ont pas abouti.
À la f in du même mois,
35 pêcheurs congolais arrêtés sur
le lac Albert, autre frontière commune située plus au nord, ont été
condamnés par un tribunal ougandais à des peines de prison allant
jusqu’à trois ans pour pêche illégale
dans les eaux ougandaises. [Et le
12 septembre, la marine congolaise
a accusé son homologue ougandaise
de la mort de 4 pêcheurs congolais
retrouvés ligotés et portant des
traces de balles sur le lac Édouard.]
“L’Ouganda connaît d’énormes
difficultés économiques, et le
Malawi, par exemple, est en droit
de revendiquer la moitié nord du
lac Malawi, à la frontière avec la
Tanzanie, en vertu d’un traité
datant de 1890. À cette époque,
l’Empire allemand avait cédé l’intégralité du lac au territoire britannique qui forme aujourd’hui
le Malawi. Cependant, selon une
autre interprétation du traité, la
frontière devrait passer au milieu
du lac. Pour l’heure, les menaces
de porter le contentieux devant la
Cour internationale de justice n’ont
pas été mises à exécution. Certains
observateurs ont fait pression pour
qu’il soit réglé à l’amiable, mais
la récente découverte de pétrole
sous le lac n’a fait que compliquer
la situation.
Selon Phil Clark, un autre problème se pose : “Les puissances coloniales avaient l’habitude d’établir les
frontières loin de la capitale du pays,
ce qui est préjudiciable à l’autorité de
l’État et à la capacité du gouvernement
de contrôler les régions frontalières.”
Les contrôles aux frontières sont
une marque de la puissance des
pays, comme en témoigne le contentieux lié à la souveraineté sur l’île
frontalière de Migingo, sur le lac
Victoria. Les forces ougandaises
y ont fermé un jardin d’enfants
kényan au motif qu’il ne pouvait
rester ouvert sans l’approbation des
autorités ougandaises. Revendiquée
par l’Ouganda et le Kenya, l’île
a été tour à tour occupée par la
200 km
Nil
Lac
Albert
O UGAN DA
KENYA
RÉPUBLIQUE
DÉMOCRATIQUE
DU CONGO
Lac
Édouard
Île de Migingo
Lac Victoria
RWANDA
Lac
Kivu
BURUNDI
police des deux pays. Au lieu de
faire appliquer un strict respect
des frontières, les autorités assouplissent parfois la réglementation
sur l’utilisation des eaux.
Francisco Mari, expert en alimentation, en commerce agricole
et en trafic maritime, est partisan d’un partage des ressources.
“Les poissons n’obéissent pas au droit
international”, souligne-t-il. Par
exemple, s’ils préfèrent frayer sur
certaines rives du lac où il est interdit de les pêcher, il faut instaurer
des contrôles communs en mettant
en place des quotas et en limitant
le nombre des bateaux de pêche
des deux pays riverains.
“Les poissons
n’obéissent pas au
droit international.”
Francisco Mari,
EXPERT EN ALIMENTATION
C’est ce qui se pratiquait jusqu’à
une date récente sur le lac Victoria.
“Tous les pêcheurs qui étaient enregistrés pouvaient pêcher et payaient
des taxes équivalant à deux jours de
prises”, explique Francisco Mari. Ce
système était géré par les pêcheurs
eux-mêmes, qui formaient des
Beach Management Units (BMU,
unités de gestion des plages). “En
contrôlant eux-mêmes leurs pratiques
– périodes, quantités et conditions de
pêche (utilisation de filets à grosses
mailles), ils agissent dans leur propre
intérêt, car ils tiennent à ce que leurs
enfants puissent vivre eux aussi de
la pêche”, poursuit le conseiller.
Cependant, des voix n’ont pas
tardé à s’élever pour accuser certains membres des BMU de pêche
illégale et de corruption. L’Ouganda
TA N Z A N I E
a réagi en bannissant les BMU de
son territoire – ainsi que des lacs
Albert et Édouard – et en ordonnant à son armée d’effectuer des
patrouilles dans la région. En un
an, des centaines de bateaux de
pêche ont été incendiés et de nombreux filets mis en pièces.
Certains pêcheurs se sont réjouis
de ces initiatives, car elles ont
permis aux stocks de poissons,
menacés par la surexploitation,
de se reconstituer. Mais la plupart préféreraient revenir à l’autogestion des BMU. Francisco Mari
met en garde contre l’adoption de
mesures trop sévères pour cette
région, car les habitants sont tributaires du lac pour leur alimentation. “Dans un contexte de pauvreté,
on doit veiller à ce que la pêche de subsistance puisse continuer, dit-il. Par
exemple, les femmes doivent pouvoir
lancer leurs filets à partir des rives,
sans quoi le risque de pauvreté et de
famine va s’amplifier.”
La région très instable du lac
Kivu, à la frontière entre la RDC
et le Rwanda, est paradoxalement
celle qui a trouvé la meilleure solution à ce type de conflits sur les ressources. Il y a quelques années, une
énorme quantité de méthane a été
découverte dans le lac. Bien que la
majeure partie du gaz soit concentrée du côté rwandais, les deux
pays profitent de son exploitation.
“Il y a eu un défilé de hauts responsables envoyés par les deux pays
pour mettre en place une gestion
rationnelle des ressources et éviter
le conflit”, indique Phil Clark. Le
long passé conflictuel entre les
deux pays a manifestement servi
d’avertissement.
—Philipp Sandner
Publié le 27 août
COURRIER INTERNATIONAL
32.
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5h-7h
Debout les copains !
avec Matthieu Noël
Du lundi au vendredi
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34.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin de Ruben,
Pays-Bas.
asie
Inde. Comment
Modi a payé les
Rafale au prix fort
Le contrat par lequel le scandale est arrivé a été
conclu par le Premier ministre indien lui-même
à Paris. Le magazine Caravan a mené une longue
enquête : nous en publions le premier volet.
Cela revenait à contourner complètement le processus d’acquisition respecté jusqu’alors. Comme
n’importe quel contractant dans le
domaine de la défense qui vend à
l’Inde, Dassault devait réinvestir
dans le pays une partie du coût total
de tout accord important – par le
biais de transferts de technologie,
d’investissements et de production au niveau local. Auparavant, le
gouvernement indien avait stipulé
que, pour pouvoir satisfaire à cette
obligation, la société qui décrocherait le contrat devrait travailler avec pour principal partenaire
la compagnie nationale Hindustan
Aeronautics Limited (HAL). Et
voilà que subitement HAL disparaissait du tableau.
“L’accord original
a été changé au
bénéfce d’un seul
homme d’afaires.”
Rahul Gandhi,
Président du Parti du congrès
—The Caravan (extraits)
New Delhi
E
n avril 2015, le Premier
ministre Narendra Modi
[élu en mai 2014] effectuait sa première visite ofcielle
en France avec, en arrière-plan,
d’interminables négociations sur
l’achat par l’Inde d’avions de combat
Rafale construits par la société
française Dassault Aviation. En
2012, le gouvernement indien, alors
sous la férule du parti du Congrès,
avait penché en faveur de Dassault
à l’issue d’un appel d’ofres portant
sur la fourniture de 126 avions de
combat à l’armée de l’air indienne.
Au bout de près de dix ans de planifcation méticuleuse, d’essais sur
le terrain et d’évaluations rigoureuses, la plupart des observateurs
estimaient que le pays était enfn
sur le point de se procurer ses sept
escadrilles tant attendues. Et c’est
là que le gouvernement Modi a pris
le pouvoir. Modi avait désormais
la possibilité d’apposer sa marque
sur les négociations.
Le programme de la première
journée de visite du Premier
ministre incluait, entre autres
choses, des discussions avec des
PDG français des secteurs des
infrastructures et de la défense,
ainsi qu’avec le président français
[François Hollande]. Dans la foulée,
Modi a annoncé aux médias qu’il
avait débattu d’un accord de gouvernement à gouvernement – des
ventes d’équipements militaires
étrangères négociées directement
entre les deux pays, plutôt qu’un
processus d’appel d’ofres global
– afn d’acquérir dès que possible
36 Rafale “prêts à l’emploi”.
Cette décision a pris de court
même les hauts responsables de
l’équipe de Modi. Deux jours avant
le voyage du Premier ministre en
France, son ministre des Afaires
étrangères, S. Jaishankar, avait
déclaré aux médias à Delhi que
des discussions étaient en cours
entre Dassault, HAL et le ministère indien de la Défense à propos
de l’achat des Rafale. Quinze jours
plus tôt, le PDG de Dassault avait
publiquement fait part de sa “grande
satisfaction d’apprendre […] de la
bouche du président de HAL qu’[ils
étaient] d’accord sur le partage des
responsabilités”, et de son intime
conviction que “la fnalisation et la
signature du contrat [étaient] pour
très bientôt”.
Peu après l’annonce de Modi [à
Paris], Manohar Parrikar, ministre
de la Défense à l’époque, afrma
dans un entretien télévisé qu’il ne
connaissait pas encore les détails
des discussions. Dans une autre
interview, il précisa que “cette décision [était] probablement le résultat de la discussion entre le Premier
ministre et le président français”.
Quelques mois plus tard, Parrikar
déclarait au Parlement que le processus prévu au départ, qui prévoyait l’acquisition de 126 avions
de combat, était officiellement
nul et non avenu. En septembre
2016, son homologue français et
lui signaient un accord de gouvernement à gouvernement portant sur l’achat de 36 Rafale de
Dassault, qui devaient être livrés
entre 2019 et 2022. On parlait alors
d’un montant évalué à 8,8 milliards
de dollars [7,6 milliards d’euros],
et Dassault était censé en réinvestir la moitié en Inde.
Treize jours avant l’annonce
de Modi, Reliance Group, qui
appartient à l’industriel indien
Anil Ambani – qui se trouvait également à Paris lors de la visite du
Premier Ministre indien –, avait
créé une nouvelle fliale : Reliance
Defence Limited. Un secteur totalement nouveau pour le groupe
– qui n’avait jamais travaillé dans
la défense –, ses seuls contacts avec
l’armée concernaient des contrats
de gestion des chantiers navals.
Dix jours après la signature de l’accord sur les Rafale, Reliance Group
et Dassault ont annoncé la création d’une joint-venture, Dassault
Reliance Areospace Limited, détenue en majorité par Reliance Group.
Alors qu’elle ne connaissait rien à
l’aérospatiale, l’entreprise d’Ambani s’est ainsi retrouvée du jour
au lendemain grande bénéfciaire
des retombées de ce contrat avec
des milliards de roupies à la clé.
Les termes de l’accord ont depuis
nourri une intense polémique. En
novembre 2017, peu avant qu’il ne
soit nommé président du parti du
Congrès, Rahul Gandhi a accusé
Modi d’avoir “changé la totalité des
termes de l’accord original au bénéfce
d’un seul homme d’afaires”. Gandhi
a reproché au gouvernement son
manque de transparence sur le prix
d’achat des Rafale, qui selon lui
aurait été artifciellement gonfé.
Le parti du Congrès afrme en
efet que son gouvernement avait
négocié l’achat de 126 Rafale pour
10,2 milliards de dollars, alors que
Modi aurait acheté seulement
36 Rafale pour 8,7 milliards de
dollars. Aussi l’opposition a-t-elle
accusé le gouvernement Modi
d’avoir payé trois fois plus par avion
qu’il ne l’aurait pu, s’il s’en était
tenu aux négociations initiales.
Immédiatement après l’annonce
de Modi à Paris, les Indiens et les
Français ont publié une déclaration
commune disant que “les avions
et les systèmes associés et les armes
seraient livrés dans la confguration
testée et approuvée par l’aviation
indienne”, c’est-à-dire qu’ils garderaient les éléments spécifques
sur lesquels un accord avait été
trouvé dans la formule originale.
Depuis que le contrat fait débat,
Le contrat ne prévoit
aucun transfert
de technologie.
cependant, le gouvernement indien
avance au contraire que les termes
des négociations initiales et de l’accord actuel sont très diférents, le
dernier contrat comportant plusieurs ajouts et des “améliorations
spécifques à l’Inde” et qu’il est donc
difcile de comparer leur valeur.
Aucun détail du nouveau contrat
n’a été rendu public pour étayer
ces dires, ce qui n’a fait qu’épaissir le mystère.
Confdentiel. Depuis, le débat
s’est encore compliqué. Après les
échanges au Parlement en juillet,
le ministère français des Afaires
étrangères a afrmé que l’accord
sur les Rafale était protégé par un
“accord [de 2008] sur la sécurité, par
lequel les deux États s’engagent à ne
pas révéler d’information classée
secret-défense fournie par le partenaire”. Cela n’est pas clair. J’ai posé
une question sur le prix des Rafale
en m’appuyant sur la loi sur le droit
à l’information, mais le ministère
de la Défense a répondu que cela
était “confdentiel par nature”, et
que toute révélation “aurait un
impact direct sur des intérêts de sécurité stratégiques”.
Au mois de mars 2018, le président Emmanuel Macron a déclaré
lors d’une interview que son pays
ne voyait pas d’inconvénient à ce
que New Delhi fasse connaître à
l’opposition et au Parlement “certains détails qui pourraient être révélés”. Le même mois, au grand dam
du gouvernement indien, Dassault
lui-même révélait le montant du
contrat Rafale dans son rapport
fnancier de 2017 : 7,4 milliards
de dollars.
Même sans que l’on connaisse
avec précision les prix et les conditions comparés des deux contrats,
ce qui a été mis au jour jusqu’à présent dans l’afaire Rafale mérite
un examen approfondi. Avant l’annulation des premières négociations, il avait été convenu que,
sur les 126 avions devant être
commandés, 18 seraient achetés directement à Dassault, et
108 essentiellement construits
par HAL, en Inde, sous la supervision de Dassault – ce qui aurait
constitué un précieux transfert de
savoir-faire technologique. Dans
le cadre du nouvel accord, même
si Dassault s’engage à réinvestir
en Inde, les 36 Rafale commandés
doivent être construits en France.
Résultat, l’accord ne prévoit aucun
transfert de technologie.
Il est étonnant que l’Inde ait
laissé passer une telle chance de
progresser dans le domaine de la
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ASIE.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
production destinée à la défense.
Et c’est d’autant plus étonnant
qu’elle l’ait fait avec un Modi à la
tête du pays.
Le gouvernement actuel a fait des
industries de la défense un pilier
de sa campagne appelée “Make in
India” [Fabriquez en Inde], qui vise
à doper le secteur manufacturier du
pays, notamment grâce à des partenariats et à des investissements
étrangers. Et pourtant, Modi (de
lui-même, si l’on en croit la surprise de ses équipes) a empêché
une entreprise publique indienne
de conclure le plus grand contrat
de son histoire et a préféré passer
une commande qui, en dernier
lieu, favorise une entreprise privée.
Mais c’est le profil de l’entreprise en question qui doit sourtout pousser le pays à s’interroger
sur les choix du gouvernement et
sur le bilan de Modi en matière de
sécurité nationale.
Fortunes. Anil Ambani a hérité
du Reliance Group après le morcellement du conglomérat de son
père, Reliance Industries. En 2008,
deux ans après avoir pris les rênes
de son entreprise, la fortune d’Ambani fils était estimée à 42 milliards de dollars (soit plus de deux
fois et demi le budget annuel de
la défense en Inde à l’époque), le
plaçant ainsi à la sixième place des
fortunes mondiales selon Forbes.
En 2018, ce chiffre n’est plus que
de 2,4 milliards de dollars (moins
du tiers du contrat des Rafale), ce
qui révèle les malheurs du Reliance
Group sous la direction d’Ambani.
Le contrat des Rafale est une
planche de salut pour le conglomérat, qui attend maintenant des
rentrées d’argent considérables par
le biais de sa branche consacrée
à la défense. Reliance Group a la
réputation de faire de grandes promesses et de donner bien peu de
résultats après la signature de gros
contrats. Ces échecs ont donné au
groupe une mauvaise image auprès
du grand public et du ministère
des Finances, mais les répercussions étaient régionales dans le
pire des cas. Maintenant que le
Reliance Group a fait son entrée
dans le secteur de la défense, les
enjeux sont nationaux. Au vu de
ses antécédents et de l’état de
ses finances, lui faire confiance
revient à mettre en péril la capacité de l’Inde à se défendre. Reste
à savoir qui a laissé le Reliance
Group devenir un acteur clé du
contrat des Rafale.
—Sagar
Publié le 1er septembre
4 questions à…
Sagar, auteur de l’enquête sur l’affaire des
Rafale indiens publiée par le mensuel The
Caravan en septembre
“L’un des plus gros
investissements”
publics de ces vingt
dernières années
1. Pendant combien de temps avezvous enquêté sur l’affaire des Rafale ?
Une enquête d’une telle ampleur dure
six mois minimum. C’est en novembre 2017
que j’ai commencé à travailler dessus.
On commençait alors à s’interroger
sur le prix auquel le gouvernement Modi
avait accepté d’acheter les 36 avions
de combat de Dassault Aviation. Le prix
n’était qu’officieux et paraissait étrangement
élevé. J’ai enquêté au cours de l’hiver 2017,
afin de dégrossir le sujet. Par la suite, la
polémique a commencé à enfler et j’ai
préféré prendre le temps de vérifier toutes
les informations en ma possession,
les chiffres comme les déclarations
des différents protagonistes de ce dossier.
Il m’a fallu encore tout l’été pour avancer
et rédiger mon article.
2. A-t-on cherché à vous mettre
des bâtons dans les roues ?
Plusieurs sociétés de Reliance Group,
détenu par l’homme d’affaires Anil
Ambani, sont cotées en Bourse, le sujet
est donc hautement sensible. Je n’ai reçu
aucune pression de qui que ce soit,
ni de l’entreprise en question,
ni du gouvernement, ni de l’opposition.
En réalité, on ne m’a pas vraiment
pris au sérieux lorsque j’ai commencé
à interroger les uns et les autres.
J’ai travaillé sans a priori, sans penser
qu’il y avait nécessairement un scandale
derrière le contrat des Rafale. Je voulais
simplement comprendre ce qui s’était
passé et comment le gouvernement indien
avait opéré, s’agissant de l’un des plus
gros investissements publics de ces vingt
dernières années.
3. Comment accéder à l’information
dans un tel cas de figure ?
C’est la première fois que je menais
une investigation à cette échelle.
J’ai examiné à la loupe tous
les documents qui étaient déjà dans
le domaine public et j’y ai découvert
beaucoup de choses ! Par ailleurs,
en Inde, nous avons depuis 2005
une loi qui accorde le droit à l’information
à tout citoyen qui en fait la demande.
C’est ainsi que j’ai pu solliciter
l’administration centrale mais un quart
seulement de mes demandes ont reçu
une réponse. Les Rafale étant payés
avec l’argent du contribuable, le prix et
le contenu du contrat ne devraient pourtant
pas être entourés d’autant de secrets.
4. Quelles peuvent être les
répercussions de cette affaire en Inde ?
Le parti du Congrès, dans l’opposition,
utilise les Rafale pour tirer à boulets
rouges sur le gouvernement Modi. Son
positionnement n’est pas d’une clarté
limpide car les premières négociations
entre l’armée de l’air indienne et Dassault
Aviation remontent à 2007. À l’époque,
c’est lui qui était au pouvoir et il avait
même été envisagé que le principal
partenaire indien de l’avionneur français
soit le milliardaire Mukesh Ambani, frère
aîné d’Anil Ambani. En arrière-plan,
il y a évidemment les législatives
du printemps 2019. Je note toutefois
que la polémique sur les Rafale est surtout
couverte par la presse indienne
anglophone, qui touche un public éduqué.
Le sujet est trop technique pour émouvoir
le grand public. Et pour l’instant, le parti
du Congrès n’a apporté aucune preuve
d’un éventuel favoritisme au profit de
Reliance.
—Propos recueillis
par Guillaume Delacroix
SOURCE
THE CARAVAN
New Delhi, Inde
Mensuel, 20 000 ex.
caravanmagazine.in
“Make In Ambani. L’Inde
mise sur Reliance Group
pour sa défense”. Le magazine
The Caravan consacre sa une
à l’enquête dont nous publions
la première partie (sur cinq)
ci-contre.
Fondé en 1940, le magazine
anglophone est renommé Alive
en 1988 puis renaît sous son
nom d’origine en janvier 2010.
Culturel et politique,
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35
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36.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
à la une
péril sur le vatican
Les afaires de pédophilie, couplées à la missive incendiaire d’un archevêque à l’encontre du pape,
ont érodé la confance des catholiques et accentué la fracture au sein de l’Église. Au point de faire
émerger une question délicate : cinq ans après son élection, François doit-il partir ? C’est l’avis
des prélats conservateurs, efrayés à l’idée de voir leur institution transformée à jamais (lire p. 37).
Les plus fdèles soutiens du souverain pontife commencent eux aussi à se poser des questions
(lire p. 39), balayées par un universitaire italien (lire p. 40) qui dénonce un complot politique.
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37
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
A Rome, tout pour
discréditer François
vu du royaume-uni Devant l’ouverture et les réformes prônées
par le pape, l’aile traditionaliste de l’Église tente par tous les moyens
de se débarrasser de lui, quitte à exploiter les afaires d’abus sexuels.
Contexte
un SOMMET
SPÉCIAL
Par voie de
communiqué,
le 12 septembre,
le souverain pontife
a convoqué l’ensemble
des présidents
des conférences
épiscopales pour
un sommet spécial,
à Rome, du 21 au
24 février 2019. L’objet
de la réunion :
“la prévention des abus
sur mineurs et sur
adultes vulnérables”,
précise le site Vatican
News. Le même jour,
le cardinal Donald
Wuerl a fait savoir
qu’il souhaitait
discuter de son
éventuelle démission
avec le pape. Accusé
de défaillance face
aux actes pédophiles
en Pennsylvanie,
l’archevêque de
Washington avait été
encouragé par le pape
à “choisir la bonne
ligne de conduite”.
← Dessin d’Emiliano
Ponzi paru dans
The New York Times,
états-Unis.
—Financial Times Londres
C
ertains parlent de guerre fratricide
entre catholiques, d’autres de guerre
culturelle. Mais, outre le décorum clérical, c’est bien une guerre qui se joue.
Le pape François, le dignitaire argentin
dont l’élection à la chaire de saint Pierre
il y a cinq ans a donné un nouvel élan à l’Église
catholique romaine, doit faire face à une véritable ofensive contre son pontifcat et ses idées
progressistes – le tout dans un contexte de crise,
véritable leçon d’humilité pour le pape, après
les récents scandales, dont il a du mal à se dépêtrer, sur les abus d’enfants par des prêtres prédateurs. Les conservateurs sont vent debout
contre l’assouplissement de vieux anathèmes
doctrinaux, alors que François le considère au
contraire vital pour le renouvellement spirituel d’une institution datant de deux mille ans
au service de 1,2 milliard de catholiques. Peu
après avoir succédé à Benoît XVI – qui avait
pris la décision inhabituelle de démissionner
dans des circonstances encore inexpliquées par
le Vatican –, François avait assuré que l’Église
devait trouver “un nouvel équilibre” au risque de
s’efondrer “comme un château de cartes”.
Mais depuis peu, les ultraconservateurs
essayent de faire capoter les réformes de François
– et cherchent à instrumentaliser le tollé suscité
par les abus sexuels pour faire tomber le pape.
Si les partisans du pape François se regroupent
pour le défendre, l’Église est éclaboussée par
le scandale.
Tentatives désespérées. Et cette volonté
de le traîner dans la boue a commencé fn août.
François venait de terminer un séjour de trentesix heures en Irlande, une visite assombrie par
des années de révélations d’abus sexuels sur lesquels le Vatican avait fermé les yeux sans réussir à y mettre un terme. Le pape y a rencontré
des victimes et a à plusieurs reprises exprimé sa
honte et ses regrets – devant un nombre réduit de
fdèles par rapport aux vastes foules qui avaient
accueilli Jean-Paul II en 1979. Une bombe attendait François sur le chemin du retour.
L’archevêque Carlo Maria Viganò, ancien nonce
papal, c’est-à-dire ambassadeur, aux États-Unis,
a publié une lettre accusant le pape d’avoir couvert les agissements de Theodore McCarrick,
ancien archevêque de Washington. François
avait pourtant poussé le cardinal McCarrick à
démissionner et à participer à une enquête sur
les accusations de viol d’un jeune de 16 ans,
mais l’archevêque Viganò réclame la démission du pape.
Riche en insinuations graveleuses mais pauvre
en preuves, ce brûlot sulfureux de 11 pages prenait pour cibles 12 dignitaires de l’Église, des
alliés du pape pour la plupart, acquis à ses positions progressistes, et dénonçait “un lobby homosexuel décidé à subvertir la doctrine catholique sur
l’homosexualité”.
Les enjeux de pouvoir sont évidents. “Les
ennemis de François et de ses réformes utilisent le
‘témoignage’ de Viganò pour réclamer la démission
de François”, explique Brendan Walsh, rédacteur
en chef de The Tablet, un hebdomadaire catholique britannique. “Ils instrumentalisent le scandale de la pédophilie – qui a détruit tant de vies – à
leurs propres fns politiques.”
L’aile ultraconservatrice au sein de l’Église,
qui a eu le vent en poupe pendant cinquante
ans, notamment sous les pontifcats de JeanPaul II et de Benoît XVI, cherche par tous les
moyens à discréditer François. Pour la plupart
C’est toute la question
du futur pontifiCat qui est
au Cœur de Cette bataille.
des vaticanistes, les cris de vierges efarouchées
de personnalités comme l’archevêque Viganò
ou le cardinal Raymond Burke, chef de fle des
anti-François, sont inextricablement liés au
fait que le pape les a mis sur la touche dans sa
volonté de redynamiser l’Église.
Leurs réquisitoires contre François, qui
tranchent avec les intrigues habituelles du
Vatican, trahissent une volonté désespérée de
miner le pontifcat de François avant que ce
dernier ne puisse créer une majorité progressiste au conclave des cardinaux chargé d’élire
un successeur qui aura à cœur de pérenniser et
de poursuivre l’œuvre de François. C’est toute
la question du futur pontifcat qui est au cœur
de cette bataille.
Les cardinaux nommés par François, qui aura
82 ans en décembre, seraient apparemment sur
le point d’avoir une majorité au collège électoral qui élira le prochain pape. Le premier pape
jésuite essaye de redistribuer les pouvoirs selon
le mode de fonctionnement de la Compagnie
de Jésus – une décentralisation radicale, qui
ferait de lui le dernier évêque de Rome à exercer un pouvoir absolu. Dans une interview à
Jesuit Magazine en 2013, le pape François avait
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38.
À LA UNE
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
Trente ans de scandales
dans l’Église catholique
Le cardinal autrichien
Hans Hermann Groër
démissionne, soupçonné
d’agression sexuelle
sur mineurs. Il s’excusera,
sans pour autant reconnaître
sa culpabilité.
1985
Dans l’État de Louisiane,
aux États-Unis, Gilbert Gauthe
reconnaît avoir abusé de 37 enfants.
Il est le premier prêtre à se retrouver
au cœur d’un scandale d’ampleur
nationale. Condamné à vingt ans
de prison, il purgera la moitié
de sa peine.
1998
Aux États-Unis,
une enquête révèle
que quelque 4 000 prêtres
font l’objet de plus de
11 000 accusations. Parmi
celles-ci, 6 700 sont
corroborées, 1 000 infirmées
et 3 300 non vérifiées,
les prêtres concernés
étant décédés.
2002
Le caractère systémique
des abus commis par
des prêtres est démontré
pour la première fois,
aux États-Unis.
Une série d’articles publiés
dans le Boston Globe met
également en lumière les
tentatives de dissimulation
de ces affaires par
la hiérarchie de l’Église
catholique. Au cours des
deux années suivantes,
plus de 500 victimes
comparé l’Église à un “hôpital de campagne après
une bataille” où les médecins seraient obsédés
par le cholestérol des blessés. “Nous ne pouvons pas insister seulement sur l’avortement, le
mariage gay et la contraception”, avait-il martelé.
La ferveur communicative de François n’est pas
dénuée de pragmatisme. Il est en effet difficile
d’imaginer comment une Église dévastée par
les révélations d’abus sexuels peut continuer
de manière crédible à discourir en priorité sur
les bonnes mœurs et la morale.
printemps, il a ainsi déclaré que c’était un devoir
de désobéir à un pape qui avait “dévié de la foi”.
François n’a pas changé fondamentalement la
doctrine. Mais il a apporté un éclairage nouveau
sur la conformité à la doctrine. Il a revu l’ordre
des priorités – appelant à une Église missionnaire plus proche des pauvres et demandant aux
évêques d’être des pasteurs “qui sentent un peu
plus la brebis” – et a insufflé une nouvelle dynamique théologique, plus ouverte. Avec son sourire radieux, qui est sa marque de fabrique – et
Désobéissance. Autre sortie célèbre, ou
“FAIRE LE LIEN ENTRE
LES GAYS ET LES PÉDOPHILES
EST UN RACCOURCI IGNOBLE QUE
LES PLUS À DROITE DE L’ÉGLISE
N’HÉSITENT PAS À FAIRE.”
lamentable du point de vue des bergogliophobes, François a appelé à une tolérance
sans jugement à l’égard de l’homosexualité.
“Si quelqu’un est gay et cherche le Seigneur, qui
suis-je pour juger ?” avait-il lancé un peu plus
tôt dans son pontificat.
Il n’est donc pas étonnant que, bien avant
la lettre de Viganò, l’aile traditionaliste ait eu
en ligne de mire une exhortation apostolique
intitulée Amoris laetitia (“La joie de l’amour”)
dans laquelle François incitait les prêtres et
les évêques à adopter une approche “pleine de
charité” à l’égard des personnes divorcées et
remariées qui souhaitaient communier. Dans
un sens, il s’agissait seulement de conformer le
Vatican à la réalité existante. Pour les “tradis”,
c’est une manière de contourner la doctrine.
Le cardinal Raymond Burke, par exemple,
qui est proche de personnalités comme Steve
Bannon, ancien stratège de Donald Trump, et
Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur italien
d’extrême droite, considère ces propos comme
des motifs d’insurrection. Lors d’une conférence
à Rome sur les “limites de l’autorité papale” au
Chris Patten, PRÉSIDENT HONORAIRE
DE L’UNIVERSITÉ D’OXFORD
plus de 40 millions de followers sur son compte
Twitter @Pontifex –, il a réveillé l’intérêt non
seulement des fidèles catholiques désabusés
mais aussi de nombreuses personnes d’autres
confessions et même des athées.
Le souverain pontife a également retrouvé
l’élan et l’esprit du concile Vatican II, convoqué par le pape Jean XXIII en 1962. Cette tentative de réconcilier l’Église avec la modernité a
fait des étincelles dans les années 1960 et 1970,
débattant de tout, du célibat des prêtres à la
théologie de la libération, avant d’être mise
sous le boisseau par une observation du dogme
plus stricte et plus distante de Jean-Paul II et
À la suite du décès
de Jean-Paul II,
le cardinal Joseph
Ratzinger est élu
pape et adopte
le nom de Benoît XVI.
Le pape se dit
“honteux”
des scandales
révélés et affirme
qu’“un pédophile
ne peut pas être
prêtre”.
2004
2005
se manifestent à Boston.
Quelque 150 hommes
d’Église sont concernés
tandis qu’à travers le pays
450 prêtres et 4 évêques
démissionnent.
Le pape Jean-Paul II,
critiqué pour son manque
de réactivité vis-à-vis
des précédentes affaires,
convoque 13 cardinaux.
À cette occasion, il exprime
sa peine et sa “solidarité
aux victimes”.
Polémique
AMBIGUÏTÉ
“Quand cela
[l’homosexualité]
se manifeste dès
l’enfance, il y a
beaucoup de choses
à faire par
la psychiatrie.” Cette
phrase prononcée
par le pape dans l’avion,
au moment de quitter
l’Irlande fin août,
a suscité malaise et
indignation. “Les propos
du souverain pontife
s’inscrivent dans
la droite lignée des
déclarations ambiguës
sur l’homosexualité
égrenées depuis
le début de son mandat,
juge le site Quartz.
François n’a toujours
pas changé la doctrine
de l’Église sur
la question, et alterne
condamnations
et propos plus ouverts.
Malgré ça, certains
le trouvent trop
progressiste.”
Et de trancher :
“C’est certainement
dû au pouvoir
de la communication.”
2008
En Irlande, un rapport gouvernemental
explosif de 720 pages fait état
d’une dissimulation généralisée
des affaires de pédophilie à Dublin et
dans le reste du pays. Les faits évoqués
concernent une période de près de trente
ans, entre 1975 et 2004. Le souverain
pontife organise l’année suivante
un sommet de l’épiscopat irlandais
pour aborder le sujet, une première.
Benoît XVI – les deux papes que les conservateurs d’aujourd’hui espèrent imiter.
“Il n’a pas changé les enseignements de l’Église
sur l’avortement ou la contraception, mais il a
essayé d’être plus pastoral, en confiant plus de responsabilités aux évêques et aux prêtres de paroisse,
explique Chris Patten, président honoraire de
l’université d’Oxford et conseiller de François
en matière de médias. C’est devenu un point
d’achoppement pour la coterie anti-François.”
Si les inquiétudes des tenants du traditionalisme sont sincères, ils cherchent, par la lettre
de Viganò, à discréditer François en l’accusant
d’une conduite criminelle. De telles allégations
vont inévitablement apparaître plausibles auprès
de nombreuses personnes au sein de l’Église
mais aussi en dehors, étant donné le passif du
Vatican qui a par le passé fermé les yeux sur bien
des turpitudes.
L’archevêque Viganò lui-même est accusé d’avoir
dissimulé des preuves contre un autre dignitaire
de l’Église américaine en 2014, quand il était
nonce. Pourtant, cette faction tente actuellement
de faire un amalgame entre l’homosexualité et
la pédophilie afin de compromettre François.
Ils “attribuent [les affaires de pédophilie] à son
refus de condamner l’homosexualité, explique lord
Patten. Faire le lien entre les gays et les pédophiles est
un raccourci ignoble que les plus à droite de l’Église
n’hésitent pas à faire.”
Si cette guerre pour le pouvoir devrait faire
beaucoup de mal à l’Église, elle va également prolonger les souffrances des victimes d’abus, qui
reprochent déjà à François ses tentatives hésitantes pour leur rendre justice.
Peter Saunders, une victime d’abus sexuels
qui a quitté une commission du Vatican sur la
2009
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PÉRIL SUR LE VATICAN. 39
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
Ancien
ambassadeur
du Vatican
en République
dominicaine,
Jozef Wesolowski
est reconnu
coupable d’abus
sexuels lors d’un
procès canonique,
puis défroqué.
Il décède en 2015,
avant d’avoir été
jugé au pénal.
Des scandales
éclatent dans
plusieurs pays,
du Brésil à la Suisse
en passant
par l’Espagne
et l’Allemagne,
jusque dans l’ancien
diocèse du pape
Benoît XVI.
2010
2011
Une commission d’enquête
rend des conclusions
glaçantes aux Pays-Bas.
Depuis la Seconde Guerre
mondiale, “plusieurs dizaines
de milliers de mineurs
ont subi des attouchements
d’un degré de gravité variable”
de la part de quelque
800 responsables religieux.
2013
2014
Lourd silence. Si le pape François a dit qu’il
ne dirait “pas un mot” sur les insinuations de
Viganò, invitant les journalistes dans l’avion de
retour de Dublin à tirer leurs propres conclusions,
il ne pourra pas rester longtemps sans réagir.
Si un ancien employé mécontent affirme que
“vous avez délibérément couvert les agissements
d’un pervers et d’un agresseur récidiviste, et que
vos proches collaborateurs ont succombé à une
conspiration mafieuse organisée par un réseau
de prêtres homosexuels… refuser de s’abaisser à
répondre à ces accusations relève presque de la
sainteté”, soutient Walsh, le rédacteur en chef
du magazine Tablet.
“Mais il y a quelque chose que l’Église devrait
avoir appris ces dernières années : quand des accusations sérieuses sont portées à propos d’attitudes
inacceptables ou d’une volonté de couvrir des abus
sexuels, il faut mettre en place une enquête indépendante et transparente. Il est temps que l’Église
s’y mette.”
—David Gardner et Hannah Roberts
Publié le 31 août
Actu
LA FRANCE
À LA TRAÎNE
Alors que les rapports
détaillés sur
la pédophilie
se multiplient à travers
le monde, l’Hexagone
n’a toujours rien produit
de tel. Face à ce
constat, l’hebdomadaire
français Témoignage
chrétien publie
cette semaine un appel,
signé par de nombreuses
personnalités politiques,
des avocats et des
victimes, réclamant
l’ouverture d’une
commission d’enquête
parlementaire sur
“les crimes pédophiles
dans l’Église catholique”.
Dans l’ouest
de l’Irlande, les
restes de 797 bébés
sont exhumés. Ils
avaient été enterrés
sous le foyer pour
mères célibataires
de la ville de Tuam,
entre 1925 et 1961.
2017
mai 2018
août 2018
Le numéro trois du Vatican,
le cardinal George Pell,
est présenté à la justice
australienne pour des abus
sexuels perpétrés durant
trois décennies.
Il plaide non coupable.
Le même mois, l’ensemble
de l’épiscopat chilien présente
sa démission en bloc après
une série de rencontres
avec le pape au Vatican, une
démarche inédite dans l’histoire
récente de l’Église catholique.
Benoît XVI officialise sa
renonciation. Il est remplacé
par le cardinal Jorge Bergoglio,
l’actuel pape François.
Depuis son élection, celui-ci
prône la “tolérance zéro” envers
les actes pédophiles.
protection des mineurs, est profondément déçu
par le pape. “François est un type très populaire
et il est très juste sur les questions de pauvreté et
d’écologie, mais sur la question des abus sexuels
il est resté étrangement apathique, en dehors des
événements très douloureux qui se seront présentés
sous son pontificat”, explique Saunders. “Les survivants veulent des actes”, notamment “la publication des noms des membres du clergé coupables
d’abus sexuels et de l’endroit où ils se trouvent, un
dédommagement et un soutien aux victimes ; mais
au lieu de cela l’Église continue de dénigrer les victimes sans leur permettre de passer à autre chose.”
Une enquête du procureur
de Pennsylvanie révèle
que plus de 300 “prêtres
prédateurs” ont abusé
d’au moins un millier d’enfants
pendant des décennies, en
étant couverts par leur hiérarchie.
Le pape François publie une lettre
dans laquelle il condamne
de telles “atrocités” et exhorte
les catholiques à se mobiliser
face aux crimes pédophiles.
sept. 2018
Un rapport
sur les abus sexuels
dans l’Église allemande
fixe à 3 677 le nombre
de victimes
sur une période
de soixante-dix ans
et met en cause
quelque 1 670 prêtres.
CRISE DE FOI CHEZ
LES CATHOLIQUES
VU DES ÉTATS-UNIS Déstabilisés par les récents remous
au Saint-Siège, les plus fidèles soutiens du souverain pontife
commencent à douter.
—The Washington Post Washington
A
près un été de révélations sur les scandales
d’abus sexuels dans l’Église catholique
et une lettre explosive accusant le pape
François d’avoir couvert un cardinal au
comportement prédateur, les catholiques
américains réclament des changements
au sein de l’Église.
Et, pour la première fois, des catholiques de
tous horizons politiques, qui avaient soutenu leur
hiérarchie, commencent à exprimer leur colère.
Ils demandent publiquement la démission de
certains évêques, veulent des enquêtes du type
de celle menée par le procureur spécial Robert
Mueller [sur l’ingérence russe dans la présidentielle américaine de 2016] et appellent au boycott des messes et du denier de l’Église. Même les
plus grands admirateurs du pape François et de
sa politique réformatrice commencent à se poser
des questions à son sujet.
“Je n’ai jamais vu une telle réaction auparavant”,
explique Adrienne Alexander, fondatrice d’un
nouveau mouvement appelé Catholics for Action
[“catholiques en action”], qui a organisé des manifestations dans sept villes [des États-Unis] ces dernières semaines et en prépare d’autres. “J’entends
des vieux paroissiens me dire : ‘Tous les évêques
doivent démissionner.’ C’est du jamais-vu.”
Et avec la lettre virulente de Mgr Carlo Maria
Vigano, certains catholiques ne savent plus où ils
en sont [voir ci-contre].
“J’espère que des réformes vont être faites sur ce
sujet. Mais si elles ne sont pas faites sous le pontificat
de François, qui le fera ?” s’interroge Christopher
Jolly Hale, qui avait œuvré à un rapprochement des
catholiques avec Obama. Alors qu’il était encore il
y a peu un fervent admirateur du pape François,
il ajoute : “Personne en conscience ne peut vraiment
défendre un type comme ça. Je suis terriblement déçu.”
Cette lettre “porte cette crise de confiance au plus
haut niveau de l’Église, explique Joseph Capizzi, professeur de théologie morale à l’Université catholique américaine. En tant que laïc, et je crois que je
parle pour beaucoup de gens, je ne fais plus confiance
à ces hommes.”
Mais si de nombreux fidèles partagent la même
indignation et la même tristesse face à ces abus
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
40.
À LA UNE
sexuels, leurs opinions sur les causes de ces agissements – et sur les remèdes que l’Église devrait
mettre en œuvre – s’opposent selon des lignes
idéologiques très tranchées.
La lettre de Vigano est une sorte de test de
Rorschach pour l’Église catholique, déjà douloureusement divisée entre gauche et droite, François
et Benoît, ouverture et repli sur soi.
Les conservateurs, qui se méfent depuis le début
du pape François, trouvent les accusations portées par Vigano parfaitement crédibles. À leurs
yeux, Vigano est un courageux lanceur d’alerte
qui montre que le pape François doit partir si l’on
veut restaurer l’intégrité de l’Église.
Les catholiques plus progressistes appellent
au contraire à adopter la plus grande prudence à
l’égard des accusations de Vigano. Ils ne croient
pas que l’homosexualité explique la prévalence
des abus sexuels chez les prêtres. Certains l’expliquent plutôt par le célibat imposé, l’absence de
femmes prêtres et le peu d’accès des femmes à des
postes importants dans l’Église, ainsi que par un
respect aveugle de l’autorité des prêtres.
Critiques ouvertes. Pour eux, le style ultra-
partisan de Vigano, et le fait qu’il aurait lui-même
couvert des cas d’abus sexuels, montre bien qu’il
fait partie d’une cabale destinée à obtenir la tête
du pape François.
Cependant, même les plus fervents admirateurs du pape François ont été déconcertés par
sa gestion des récents scandales d’abus sexuels,
notamment au Chili, et par les révélations de
l’enquête du grand jury en Pennsylvanie sur les
agressions sexuelles commises sur des enfants et
des adolescents par plus de 300 prêtres pendant
soixante-dix ans.
Mais peut-être que le plus étonnant a été de
voir des hommes d’Église américains critiquer
ouvertement les plus hautes autorités de l’Église.
Au sanctuaire du Saint-Sacrement, une importante paroisse de Washington, le père Percival
L. D’Silva a conclu son homélie dimanche 26 août
en appelant le cardinal Wuerl à démissionner
pour sa gestion de l’afaire des prêtres prédateurs en Pennsylvanie – et tous les fdèles l’ont
ovationné.
Lors de la messe du dimanche soir à l’église
catholique de la Sainte-Trinité, une paroisse jésuite
renommée de la capitale fédérale, le père Ben Hawley
a évoqué la lettre de Vigano dans son sermon, mettant en doute les motivations politiques de l’ancien nonce, mais se demandant également si les
papes et les évêques avaient sufsamment travaillé pour éradiquer les agressions sexuelles dans
l’Église. L’ensemble des paroissiens a applaudi.
Selon Hale et d’autres, il y a trois priorités.
L’Église doit rendre publics tous les documents
en sa possession sur ses religieux nuisibles, l’enquête doit être menée à l’échelle fédérale, et les
évêques américains doivent tous démissionner.
Comme le souligne le professeur de théologie
Joseph Capizzi : “Nous ne faisons plus confance
à l’épiscopat pour régler ces problèmes. Ironie du
sort, de nombreuses personnes préfèrent que ce soit
une autorité laïque – de l’État – qui vienne enquêter sur le sujet. Les gens en ont plus l’habitude et
se sentent plus à l’aise avec cette idée.”
—Julie Zauzmer et Michelle Boorstein
Publié le 27 août
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
→ Dessin de PxMolina ,
Nicaragua.
À la une
guerre civile
“Tu ne mentiras point”,
titre Der Spiegel,
au moment où “le pape
et l’Église catholique
sont confrontés à leur
plus grave crise”.
Moins de six ans après
l’élection du pape,
écrit le magazine
de Hambourg,
il semble que
“le troupeau échappe
au berger”. Le pape
François, qui, selon
ses dires, n’exclut pas
d’entrer dans l’Histoire
comme “celui qui a
divisé l’Église”, fait face
à une “guerre civile”
entre ses détracteurs
conservateurs
et ses défenseurs
progressistes.
“Il prêche la miséricorde,
en réalité c’est
un Machiavel avéré
et glacial, et – pis
encore – il ment”,
dénonce un cardinal
devant les journalistes
venus enquêter
au Vatican. “Quand
a-t-on jamais parlé
ainsi de l’un des
successeurs de saint
Pierre sur le trône ?”
écrit Der Spiegel,
qui désespère
de devoir encore
attendre cinq mois
(février 2019) avant
que ne se tienne
le grand sommet
de l’Église catholique
sur les abus sexuels.
Un complot de l’extrême droite
vU d’itALiE Ceux qui alimentent la rumeur d’une Église divisée ont
un objectif politique précis : récupérer les catholiques les plus conservateurs,
déçus par François, pour les rallier à la droite souverainiste.
—La Repubblica Rome
L
e C9 – le “conseil de la couronne” du pape
François – a demandé un remaniement après
cinq années d’existence. Et il est raisonnable que
le souverain pontife accède à cette demande.
Mais il aura suf d’une rumeur annonçant
trois remplacements à venir pour amener certains à écrire que le pape est sur la défensive, que
le cardinal Viganò avait raison [dans ses accusations selon lesquelles le pape aurait protégé des
prélats dans des afaires d’abus sexuels], etc. Une
opération sournoise et sophistiquée qui veut faire
croire que l’Église est divisée.
Cette opération – qui intervient à l’approche
des élections américaines de mi-mandat [en
novembre] et avant que la très catholique jouvencelle Le Pen n’entre en scène pour devenir le
porte-étendard du souverainisme – vise à faire
du catholicisme ultratraditionaliste l’âme d’un
souverainisme d’extrême droite, tout en rendant aphone la papauté.
Pour mieux comprendre ce dessein politique,
il faut revenir en 2013. Quand, non sans peine,
Bergoglio – le pape François – a décidé de fxer les
devoirs du “groupe de cardinaux” que le conclave
lui avait demandé de constituer pour marquer
les débuts de la collégialité. Il écrivait alors que
le C9 avait pour devoir de “l’aider dans le gouvernement de l’Église universelle”. Et il ajoutait que le
C9 devait également l’épauler dans la révision de
la Constitution qui régit le fonctionnement de la
curie romaine : révision dont les efets dépendent
de la réforme de l’Église, et non l’inverse.
Dans son “groupe”, François a placé des personnages qui lui étaient hostiles au sein du conclave
(comme le conservateur George Pell), des personnages indispensables pour s’y retrouver dans
l’écheveau de la curie, des amis du Conseil épiscopal latino-américain, des présidents de conférence épiscopale de poids, auxquels il adjoint son
secrétaire d’État. Ceux-ci ont discuté, au gré de
36 réunions, du canevas ecclésiologique tissé par
Mgr Marcello Semeraro [secrétaire du conseil des
cardinaux] pour la réforme de la curie : mais tous
n’ont pas toujours été très “aidants” dans le gouvernement de l’Église.
Pell, auteur de plus d’imbroglios financiers
qu’il ne se vante d’en avoir démêlé, a été renvoyé
en Australie pour être jugé dans des afaires de
pédophilie (voir chronologie p. 38). Quelques-uns
ont dépassé la limite d’âge pour les tâches qui leur
sont confées (comme beaucoup au sein de la curie).
D’autres pourraient être des cibles – coupables ou
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
Vu
de Croatie
cartoonMoveMent
Pas touche
à mon infuence
innocentes – d’opérations comme celle de Carlo
Maria Viganò, manipulé par ceux qui veulent
donner l’image d’une Église divisée.
Qu’après un quinquennat le C9 ait des ennuis
et/ou se renouvelle n’a rien d’étonnant. Mais le
bruit que fait cette afaire porte la signature du
“parti des soudeurs” : ceux qui entendent souder
l’extrême droite politique et l’extrême droite
catholique, clivant ainsi l’Église. Il y a les “soudeurs” hauts en couleur, comme Steve Bannon
[le sulfureux ex-conseiller de Donald Trump],
qui cherche en Europe ce qu’il ne trouve plus
aux États-Unis. Les prudents, comme les sénateurs italiens Bernini et Quagliariello, qui ont
invité au Sénat le cardinal Burke, non pour fêter
un personnage réactionnaire, mais pour défer
le souverain pontife. Et enfn les inattendus,
comme Mgr Gänswein, qui a participé à la présentation d’un livre plutôt anecdotique de Rod
Dreher (un ancien catholique intégriste hostile
à Bergoglio) et a déclaré que la pédophilie était
le “11 Septembre de l’Église”.
Les “soudeurs” sont pressés : seul le pape peut
les arrêter (comme le ft Pie XI avec l’Action française), et seule une Église riche de ses divergences
mais non divisée pour autant peut empêcher que
Viktor Orbán [le très droitier Premier ministre
hongrois] ne détourne le Parti populaire européen
pour transposer en Europe l’œcuménisme de la
haine grâce auquel Trump a pu faire un hold-up
dans le Parti républicain. Mais ce serait une erreur
funeste que de sous-estimer la trempe de François.
—Alberto Melloni*
Publié le 11 septembre
*Alberto Melloni enseigne l’histoire du christianisme
à l’université de Modène.
● L’Église croate reproche
au pape François de retarder
la canonisation du cardinal
Alojzije Stepinac, soupçonné
d’avoir collaboré avec
les Oustachis, et de ne pas
reconnaître ofciellement
le sanctuaire marial
de Medjugorje, haut lieu du
tourisme religieux en BosnieHerzégovine. “Avec le pape
François, l’Église croate n’a plus
d’homme fort au Vatican”,
se plaint un membre de la curie
croate, cité par Jutarnji List.
Mais le principal désaccord
concerne le rôle que joue
l’Église dans la société. “L’Église
croate s’immisce dans
l’éducation, la science et les
médias, remettant ainsi en cause
le caractère laïc de l’État croate,
garanti pourtant par sa
Constitution”, estime Index.
“Or, le pape François réafrme
le fait que l’Église doit respecter
les lois de chaque État.” En
somme, l’Église croate se veut
plus cléricale que le souverain
pontife. Avec 0,7 % de son PIB
alloué aux instances religieuses,
la Croatie afche en efet
le deuxième plus gros budget
d’Europe consacré aux
instances religieuses, derrière
la Hongrie.
Vu
du Chili
La fronde
des laïcs
● “Une autre Église est possible”,
proclament les civils qui livrent
bataille pour obtenir justice
et réparation de la hiérarchie
catholique au sujet de nombreux
actes de pédophilie perpétrés
par des ecclésiastiques. L’Église
chilienne est dans la tourmente
avec 158 personnes visées par une
enquête pour abus sexuels
sur des mineurs et des adultes
depuis les années 1960. Et pour
la première fois, rapporte
El Mostrador, les victimes et les laïcs
“exigent des autorités la création
péril sur le vatiCan. 41
d’une commission ‘vérité et justice’
pour faire toute la lumière” sur
des afaires que la justice a, par
le passé, souvent abandonnées.
Ces civils, des catholiques
auxquels se sont joints certains
prêtres et des victimes, se sont
regroupés en associations dans
tout le pays, à l’instar de Réseau
laïc (Red Laical). Depuis des
mois, ils exercent une pression
sur les pouvoirs publics – plutôt
prudents à l’égard de l’Église –
pour faire avancer leurs
revendications. “Les laïcs ont joué
un rôle clé dans la déstabilisation
de la hiérarchie de l’Église”,
constate El Mostrador. Leur
mobilisation a abouti ces
derniers mois à la mise en cause
par la justice de hauts dignitaires
de l’institution, accusés d’avoir
couvert les crimes de leurs
subordonnés dans des paroisses.
En mai dernier, les 34 évêques
chiliens remettaient leur
démission au pape François,
et le Chili vient de solliciter
du Vatican un accès à ses archives
sur plusieurs cas d’abus sexuels
commis par le clergé chilien.
Vu
d’Argentine
Un pape bien
moins conciliant
● “Pourquoi l’Église se sent-elle
aussi forte [en Argentine] ? Parce
qu’elle se protège derrière
un pape argentin, bien sûr. Je me
demande si, comme il a été dit,
[le pape] François a vraiment
comparé le gouvernement
argentin à la ‘Révolution
libératrice’ [nom que s’est donné
la dictature argentine de 1955
à 1958] et au ‘Processus’ [nom
ofciel de la dictature militaire
de 1976 à 1983]. J’ai du mal
à le croire : cela révélerait
une incapacité congénitale
à distinguer une démocratie
d’une dictature. Je ne serais pas
surpris qu’il décide de se rendre
en Argentine l’année prochaine
avant les élections pour peser
dans la balance.” Loin
de l’image d’un pape libéral
et ouvert, Loris Zanatta dresse
un portrait peu fatteur
de l’Église argentine
et du souverain pontife
dans le quotidien La Nación.
Retrouvez l’intégralité
de cet article sur notre site.
À la une
où sont les fidèles ?
Au Ciné…
Alors que 90 % des Polonais
se déclarent catholiques et un tiers
au moins assistent à la messe tous
les dimanches, la charge portée
par le cinéaste Wojciech Smarzowski
contre l’Église dans son flm
Le Clergé bat des records. Sorti
vendredi 28 septembre, il est projeté
dans près de 500 cinémas, parfois
à raison de “20 séances par jour”,
note l’hebdomadaire satirique
Angora, avec des “fles d’attente
de milliers de spectateurs”.
Cinéma
frAnçois, un homme seul
Une série d’entretiens face caméra
entrecoupés d’archives de la
télévision du Vatican : le dernier flm
de Wim Wenders, Le Pape François,
un homme de parole, sorti en France
le 12 septembre, donne à voir
“un pape seul”, observe le quotidien
The Times. Une heure trente durant,
le souverain pontife aborde une
multitude de sujets, du féau
de la pollution aux rapports entre
les hommes et les femmes, en passant
par une critique de la richesse.
“Comme on pouvait s’y attendre”,
le réalisateur allemand “prend
des pincettes avec Sa Sainteté”,
juge le quotidien argentin Clarín.
“Il aurait peut-être fallu lui poser
quelques questions dérangeantes,
appuie The Times. Exerce-t-il un réel
pouvoir ? L’Église catholique va-t-elle
vraiment changer un jour ? Au lieu
de cela, la seule question que le flm
pose, à maintes reprises, est :
‘Il est formidable, ce gars, pas vrai ?’
La réponse est ‘oui’, apparemment.”
sur notre site
courrierinternational.com
Trois questions au sociologue
Dominique Wolton, auteur
de Politique et société (Éditions
de l’Observatoire), ouvrage basé
sur douze entretiens avec le pape.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
42.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
tra n sversales.ie
économ
Sciences......... 44
Signaux ......... 47
Le blues des chaufeurs
routiers
Transports. En Pologne, la profession ne fait plus rêver.
Les jeunes se désintéressent d’un métier aux conditions
de travail difciles.
—Gazeta Wyborcza
(extraits) Varsovie
E
n Pologne, le transport est
un secteur stratégique qui
représente 6,5 % du PIB.
Le succès de l’économie dans son
ensemble en dépend. Si le transport patine, le commerce, l’industrie et la construction en soufrent.
Pourrait-on accorder aux chauffeurs polonais des week-ends libres,
comme c’est le cas en Allemagne ?
“Non, répond Maciej Wronski, président de l’organisation patronale
de transport TLP. De France ou
d’Allemagne, tout est à proximité.
La Pologne, elle, est située en périphérie. Nous ne pouvons réduire le
temps de travail des chaufeurs que
si les consommateurs renoncent aux
oranges de Sicile, car il est impossible de faire le trajet en deux jours.”
Le secteur fait face aujourd’hui
à un déficit de main-d’œuvre.
Pourtant, un routier international expérimenté gagne entre
1 400 et 1 900 euros net, contre
un salaire moyen inférieur à
800 euros dans les autres professions. La Pologne compte plus de
600 000 chaufeurs qualifés, mais
il en manque 100 000, et 25 000
quittent chaque année le métier.
Le nombre de personnes en formation a chuté de 100 000 en 2009
à 35 000 aujourd’hui. Si l’activité
du secteur continue de croître au
rythme actuel – environ 8,8 % par
an –, en 2025, nous aurons besoin
de 900 000 chaufeurs.
Être routier, c’est vivre comme
un nomade. On travaille, on mange
et on dort dans la cabine de son
camion. Sur les aires de repos, il
peut y avoir une centaine de poids
lourds et un seul WC, souvent par
– 20 °C. Le trajet peut durer trois,
voire quatre semaines.
Les chaufeurs écopent d’une
colonne vertébrale en miettes, de
problèmes aux articulations et
aux yeux – à cause de la conduite
de nuit –, ainsi que de troubles du
système digestif, à force de manger
dans leur cabine des conserves et
des soupes instantanées. Ils ne participent pas à la vie de famille, ne
voient pas grandir leurs enfants.
Ils travaillent vingt-quatre heures
sur vingt-quatre, car, quand ils ne
conduisent pas, ils surveillent le
chargement.
Salaire. Les employeurs et les
salariés s’accordent à dire que ce
sont ces conditions qui expliquent
l’absence de jeunes dans le métier.
“Les routiers ont le sentiment que le
salaire ne compense pas l’éloignement d’avec leur famille. Les préférences ont changé, les jeunes veulent
passer tous leurs week-ends chez eux.
Bien que ce soit difcile à mettre en
place, nous devons de plus en plus souvent faire en sorte que, après deux
semaines sur la route, les chaufeurs
puissent passer un week-end prolongé à la maison”, explique Zenon
Kopyscinski, président d’un syndicat indépendant de chaufeurs
routiers, qui attire l’attention sur
l’absence en Pologne de camions
à plaque d’immatriculation allemande. “C’est parce que là-bas les
syndicats ont passé un accord pour
que les conducteurs passent leurs
week-ends chez eux. Chez nous, ce
n’est pas le cas, tu peux être au volant
pendant six semaines de suite. C’est
pourquoi les transporteurs étrangers créent des fliales en Pologne et
exploitent les Polonais.”
Le syndicaliste ajoute que les
salaires sont trop faibles, mais le
patronat ne partage pas cette analyse. “Nous pouvons augmenter les
salaires, et puis quoi ? Les mères vont
laisser leurs enfants à la crèche et
conduire des poids lourds ? Le marché
du travail est à sec. Notre organisation réunit les plus grandes entreprises du secteur, nous payons plus
que la moyenne. Un transporteur spécialisé haut de gamme m’a dit récemment qu’il rémunère ses chaufeurs
plus de 2 300 euros net et, malgré cela,
il n’arrive pas à attirer du personnel
qualifé. Les plus âgés partent à la
retraite, et les jeunes ne se pressent
pas pour les remplacer”, rétorque
Maciej Wronski.
Jan, chaufeur depuis le début
des années 1990, est en route pour
Stockholm. Par le passé, comme
tous les routiers polonais, il partait
pour quatre semaines. Aujourd’hui,
il travaille pour un transporteur
suédois et passe quatre jours au
volant, puis trois à la maison.
Comment est-ce possible ? “On se
relaie, tout simplement. Je conduis de
Stockholm à Berlin où un collègue
prend ma place, et moi je rentre à
la maison”, explique-t-il. D’après
lui, ce ne sont pas les salaires qui
vont inciter les chaufeurs polonais à revenir travailler pour une
entreprise locale, mais l’organisation du travail et le montant des
cotisations sociales. “En Pologne,
un routier international touche au
moins 1 150 euros net. C’est convenable, mais sur le contrat, on est
au salaire minimum [350 euros net].
Le reste est versé sous forme d’indemnités de déplacement [non assujetties
à l’impôt sur le revenu et aux cotisations sociales, elles ne comptent
pas non plus pour la retraite ou les
indemnités maladie]. Je ne veux pas
renoncer à la retraite.” Selon une
enquête de TLP, 17 % des chauffeurs pensent comme Jan et choisissent leur employeur en fonction
de la rémunération réelle.
Retraite. Zenon Kopyscinski
propose de créer un salaire minimum de branche à 1 200 euros
net pour le transport international et de 800 euros pour le transport national. “Cela garantirait aux
conducteurs une retraite convenable,
explique-t-il. J’en ai rencontré un à
l’hôpital, il avait quarante-quatre ans
de métier et avait parcouru toute
l’Asie. Il touchait 400 euros de retraite
par mois et ne voulait pas sortir de
l’hôpital afn d’économiser sur les
médicaments et la nourriture.”
Jan renchérit : “En Pologne, les
entreprises tuent elles-mêmes le
marché en cassant les prix. Si, pour un
même itinéraire, mon employeur suédois prend par exemple 1 000 euros,
et le polonais 600 euros, il s’en trouvera bien un encore moins cher.”
Pour le moment, le secteur s’en
sort en recrutant des Ukrainiens,
mais la source se tarit, car la majorité des chauffeurs qualifiés et
expérimentés [de ce pays voisin]
ont déjà été embauchés.
—Adriana Rozwadowska
Publié le 3 septembre
Contexte
●●● “Le secteur a besoin
de règles claires, justes et
bien adaptées à la nature
de son activité”, plaidait il y
a quelques mois la
commissaire européenne
aux Transports. Néanmoins,
la réforme des règles
sociales pour les chaufeurs
routiers paraît mal partie
pour être adoptée avant les
européennes de mai 2019.
Début juillet, les députés
européens ont rejeté
plusieurs textes, reportant
de fait la défnition d’une
position commune. Les élus
ont contesté le fait que les
routiers efectuant des
transports internationaux
ne soient pas considérés
comme des “travailleurs
détachés” et exigé des
règles plus protectrices
pour cette profession.
Engagé en mai 2017 par la
Commission européenne,
le projet de réforme voit
s’afronter des États,
comme la France, qui
s’inquiètent de la
concurrence des
transporteurs originaires
de pays où les coûts sont
moins élevés, et les pays
de l’Est, soutenus par
l’Espagne et le Portugal,
qui dénoncent des mesures
jugées trop coûteuses pour
leurs entreprises.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
transversales.
43
← Dessin de Cost paru dans
Le Soir, Bruxelles.
Tracts et patates au
bord de l’autoroute
Travail. En Allemagne où les camions qui traversent
le pays sont de plus en plus souvent immatriculés à
l’étranger, les autorités luttent contre l’exploitation
des chaufeurs en transit.
—Sächsische Zeitung
(extraits) Dresde
Q
uatre heures de l’après-midi
sur l’autoroute no 4. Il ne
se passe pas grand-chose
ce mercredi sur l’aire de repos
Auerswalder Blick, peu avant
Chemnitz [dans le Land de Saxe,
à l’est de l’Allemagne]. Une dizaine
de places sont occupées sur les
soixante-dix réservées aux poids
lourds. Devant le restaurant, un
énorme cheval à bascule fait de la
pub pour les monts Métallifères
voisins. Une bannière annonce
“Escalope de poulet panée – frites
pour 10,49 euros”.
Un groupe hétéroclite est réuni :
quatre jeunes femmes et un homme
en débardeur vert fuo, plus des responsables politiques et des syndicalistes en veston. Ce qui les unit,
c’est le désir d’obtenir des conditions de travail plus justes et des
salaires décents pour les routiers,
quel que soit leur pays d’origine. Ils
vont passer quatre heures sur place à
discuter avec les chaufeurs et à leur
distribuer du matériel d’information.
“Je suis le bailleur de fonds”,
annonce Stefan Brangs, secrétaire d’État à l’Économie du Land.
C’est son ministère qui fournit
les 500 000 euros permettant
à l’équipe de cinq personnes de
la Cellule de conseil aux salariés étrangers de Saxe (BABS) de
fonctionner. “Nous voulons nous
débarrasser des brebis galeuses”,
ajoute-t-il. Cette campagne d’information va peut-être “contribuer à ce que les règles allemandes
en matière de salaire minimum et de
maintien du salaire en cas de maladie deviennent la norme pour tous
les chaufeurs de poids lourds qui
circulent sur nos routes”.
Vie nomade. Le débardeur vert
fluo de Michael Wahl porte les
mots “Travail juste, rémunération
juste, mobilité juste”. Membre du
[syndicat] DGB, il milite depuis
un an pour le programme Faire
Mobilität [mobilité juste]. Il a déjà
eu des contacts avec plus de 3 000
chaufeurs routiers, déclare-t-il.
Le cabotage international – c’està-dire quand, dans un pays, le
transport de marchandises est
assuré par des entreprises étrangères –, “c’est le Far West”. Les chauffeurs passent en général deux ou
trois semaines d’aflée au volant.
Les Roumains et les Bulgares arrivent en minibus, sautent dans le
bahut et roulent pendant deux ou
trois mois. Nombre de conducteurs
doivent en plus s’occuper du chargement des marchandises pendant
leurs pauses.
Même si leur vie se déroule sur
les autoroutes d’Europe de l’Ouest,
ils doivent souvent se contenter
d’une paie d’Europe de l’Est. Le
salaire horaire minimum est de
1,57 euro en Bulgarie, 2,50 euros en
Roumanie, 2,76 euros en Slovaquie
et 2,85 euros en Pologne. Ce n’est
qu’en août que le tribunal fnancier
du Bade-Wurtemberg a confrmé
que les sociétés de transport étrangères devaient verser aux chauffeurs qu’elles faisaient travailler
temporairement en Allemagne
le salaire minimum allemand de
8,84 euros de l’heure.
En cas de maladie, on leur retient
systématiquement une grande
partie de la somme à laquelle ils
ont droit, déclare-t-on au ministère
de l’Économie de la Saxe : nombre
de chauffeurs n’ont pas touché
leur dernier mois au motif qu’ils
n’avaient pas travaillé. Leurs conditions de travail sont souvent inhumaines. Leur employeur les envoie
à travers l’Europe avec 8 euros par
jour pour vivre. Ils ont droit à une
chambre d’hôtel mais, comme le
coût de celle-ci est déduit de leur
allocation quotidienne, ils préfèrent rester dans le camion – ce
qui leur permet en outre de surveiller la cargaison.
Deux chauffeurs font griller
des pommes de terre et du lard
fumé sur un réchaud à gaz à côté
d’un semi-remorque macédonien.
Ils roulent depuis cinq jours, ont
2 000 kilomètres dans les pattes
et arrêtent pour aujourd’hui,
explique l’un d’eux. Cette scène
charmante est trompeuse. Les
deux hommes donnent les infos
au compte-gouttes et ne veulent
absolument pas se retrouver dans
le journal. Beaucoup de chaufeurs
hésitent, certains mentent, réfugiés
derrière les rideaux de la cabine du
camion. Peur des contrôles. Ils ne
savent pas que les gens du BABS
sont là pour les aider.
Rares sont ceux qui sont prêts à
discuter plus longtemps et à parler
de leur vie nomade. “Certains sont
juste contents de recevoir les brochures d’information – rédigées
dans leur langue maternelle – et les
Il conduit un camion
depuis deux ans
– avant, il était
ingénieur
dans l’aéronautique.
coordonnées de la Cellule de conseil”,
déclare Leona Blahova. Paulina
Bukaiova, 34 ans, sa collègue, est
polonaise et discute surtout avec
ses compatriotes. “On entend parfois des histoires horribles”, confe-telle. Il y en a “qui travaillent depuis
des années pour une société mais qui
n’ont encore jamais vu de bulletin de
salaire”. Ils sont payés mais ils ne
savent pas si le montant est exact
ni si les cotisations sociales obligatoires ont été versées. “Mais il y
a aussi de belles histoires”, ajoute-telle. Certains chaufeurs sont très
contents de leur employeur.
En 2017, les véhicules originaires
de pays d’Europe de l’Ouest [hors
Allemagne] ne représentaient plus
que 7 % des kilomètres parcourus
par des poids lourds sur les autoroutes à péage allemandes (13 % en
2007), contre 33 % pour les camions
provenant d’Europe de l’Est (18 %
en 2007), selon l’Office fédéral
du transport de marchandises.
[Dans le même temps, la part des
véhicules allemands est passée de
65,7 % à 57,7 % des kilomètres]. Les
Polonais sont en première place, ce
qu’on constate aussi sur le parking
de l’Auerswalder Blick.
Comme elles ne sont pas en
mesure de lutter dans la guerre
des prix, les entreprises allemandes
renoncent de plus en plus à une activité internationale et même nationale pour se concentrer sur leur
région. La Fédération du transport
de marchandises et de la logistique
s’inquiète pour la branche et pour
l’attractivité du métier de routier.
Michael Wahl le sait pourtant :
“Ce n’est pas qu’à l’étranger qu’il y a
des brebis galeuses. Certaines entreprises allemandes pratiquent aussi
le dumping salarial et social.” Un
client qui paie très peu cher sait
très bien que l’entreprise rogne sur
les salaires. Andreas Brosam, de
la section des chaufeurs routiers
Chemnitz-Zwickau, connaît bien la
question. Il conduit un 40 tonnes
pour Weck + Poller, un transporteur de Zwickau qui est l’un des
plus grands de Saxe. “Soixante pour
cent des camions étrangers sont afrétés par des entreprises allemandes,
assure-t-il. Les méchants, ce ne sont
pas les chaufeurs étrangers ; eux, ce
sont des collègues qui sont exploités.”
Il est 18 heures, le parking se
remplit – des camions aux plaques
tchèques, slovaques, lituaniennes,
bulgares, ukrainiennes et surtout
polonaises. Cela ne veut pas dire
grand-chose. Pour des raisons de
coût, “ce sont de plus en plus souvent des Ukrainiens qui sont au
volant”, explique Michael Wahl.
L’exploitation se déplace vers l’Est.
Le groupe d’information passe de
l’autre côté de l’autoroute, sur l’aire
de repos sud, en direction de Dresde.
Alexeï, 46 ans, a pris la dernière place
de parking. Cet Ukrainien conduit
un camion slovaque qui tire une
remorque tchèque. Il vient de la
frontière française et est complètement épuisé. Il accepte quand même
de parler. Il doit aller à Lichtenau
et, même s’il ne lui reste plus qu’un
quart d’heure pour arriver à destination, le tachygraphe lui ordonne de
faire une pause. Il est routier depuis
deux ans – avant, il était ingénieur
dans l’aéronautique. Sa flle et son
fls font des études, cela coûte cher.
Il a le mal du pays et voudrait être à
la maison pour la saison des champignons. Le soleil descend sur l’horizon et Leona Blahova dresse le
bilan. “Nous avons parlé avec quarante-huit chaufeurs originaires de
huit pays.” La plupart d’entre eux
ont pris les brochures d’information. L’intervention est un succès.
Comme après la première campagne menée sur les aires de repos
en février, Paulina Sokolowska
compte sur le bouche-à-oreille.
“Ceux qui viennent nous voir d’euxmêmes sont ouverts aux conseils”,
explique-t-elle avant de préciser :
“Nous ne sommes pas des baby-sitters, nous ne faisons que donner une
impulsion. En fn de compte, c’est à
chacun de se prendre en charge.” Il
est 19 h 45. Le soleil se couche sur
l’Auerswalder Blick. Et peut-être
que certains routiers aussi.
—Michael Rothe
Publié le 8 septembre
sourCe
SächSiSche Zeitung
Dresde, Allemagne
Quotidien, 205 565 ex.
sz-online.de
Le “Journal de Saxe” est
un quotidien régional basé
à Dresde et fondé en 1946.
Jusqu’en 1990, le journal était
présenté comme l’organe
du SED, le parti communiste
de RDA, dans la région. En 1991,
après la chute du Mur
et la réunifcation, le titre
a été racheté et privatisé.
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44.
transversales
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin de Kazanevsky,
Ukraine.
sCIenCes
L’animal, un patient
comme les autres
Santé. Des chercheurs plaident pour la mutualisation des connaissances
issues des médecines humaine et vétérinaire. L’objectif : renforcer l’efcacité
des traitements de certaines maladies et réduire les coûts.
—Süddeutsche Zeitung
(extraits) Munich
P
opeye a visiblement un problème. Une fois libéré de
sa laisse, l’adorable labrador bondit à travers le cabinet,
tout joyeux. Mais, quelques instants plus tard, le mâle au pelage
doré a de nouveau le museau collé
par terre. Il secoue la tête comme
un tambour de machine à laver.
Compatissante, sa maîtresse
explique : “Il se gratte comme un
fou depuis un moment.”
Un moment après, Popeye est
sous anesthésie sur la table du
vétérinaire. Le côté gauche de
son ventre rasé laisse apparaître
de minuscules boursoufures sur
sa peau rose pâle. Les dermatologues de l’université vétérinaire de
Vienne efectuent un test cutané
pour déterminer à quoi Popeye est
allergique. “De plus en plus de chiens
développent des allergies. Popeye est
blond, et les chiens dont le pelage
est clair y sont prédisposés, tout
comme les humains”, afrme l’immunologiste et allergologue Erika
Jensen-Jarolim.
Une des boursoufures sur le
ventre de Popeye se met à gonfer
jusqu’à former une bosse rouge
de la taille d’un petit pois. Tout
s’éclaire : Popeye est allergique aux
acariens – et peut-être aussi aux
herbacées. Il présente les mêmes
symptômes qu’un homme souffrant d’allergies. Son diagnostic et
même son traitement se déroulent
de la même façon que dans un cabinet ordinaire. Il recevra ensuite un
traitement de désensibilisation.
Crise de puberté. Du point de
vue de la santé, les animaux et les
humains se ressemblent plus que
nous pourrions le croire : il y a des
mouflons qui manifestent une
dépendance au pavot, des chats qui
s’automutilent, des loutres de mer
qui font des crises de puberté et
des golden retrievers qui soufrent
de cancer du sein. L’existence
de ces similitudes n’est pas une
nouveauté. Jusqu’à présent, leur
potentiel n’a pourtant guère été
exploité. Pourtant, beaucoup
de pathologies humaines pourraient être étudiées plus vite et à
moindres frais si l’on utilisait les
connaissances issues de la médecine vétérinaire. Inversement, les
animaux pourraient aussi profter des traitements réservés aux
humains. Il pourrait être pertinent de se préoccuper à la fois de
la santé des animaux et de celle
des hommes, notamment dans le
cas d’épidémies qui afectent les
deux catégories.
Certains chercheurs commencent à développer ce genre
d’approche interdisciplinaire.
C’est pourquoi Erika JensenJarolim, médecin habituée à traiter des patients humains, assiste
aujourd’hui à l’examen de Popeye.
Erika Jensen-Jarolim est chercheuse en immuno-oncologie,
à savoir la jonction entre l’allergologie [les allergies correspondant à un dérèglement du système
immunitaire] et la cancérologie.
Elle veut déterminer comment
le système immunitaire pourrait
être mobilisé pour lutter contre les
cellules cancéreuses. Sa méthode
fonctionne jusqu’à présent dans
le cas des cancers du poumon et
de la peau. Dans d’autres cas, le
traitement présente encore beaucoup d’efets secondaires ou n’est
pas efcace.
La chercheuse a adapté un anticorps utilisé dans un traitement
par immunothérapie en oncologie chez l’homme, pour le rendre
utilisable chez les canidés. “Les
avantages pour les deux espèces sont
évidents, afrme-t-elle. Avec cet
anticorps, nous pourrions développer un nouveau traitement du
cancer chez le chien dont les bénéfces
seraient considérables : en efet, un
chien sur deux développe un cancer
après l’âge de dix ans. Dans le même
temps, les connaissances tirées de
l’observation de cet animal pourraient fournir des données utiles à
la médecine humaine.”
Par le biais de cette approche,
elle aborde aussi la question du
processus de développement des
médicaments : actuellement, les
tests doivent être menés sur des
animaux standardisés, traditionnellement des rats et des souris,
dont le patrimoine génétique se
prête bien à ces expériences. “Il
n’existe toutefois pas d’homme standardisé, souligne le spécialiste
en biologie de l’évolution Josef
Reichholf. Les gens sont très différents partout dans le monde, et
cela infuence, par exemple, la façon
dont les médicaments agissent ou
sont tolérés. C’est pour cela qu’on ne
découvre certains efets secondaires
qu’au bout d’un certain temps, ce
qui revient à mener des études à
long terme sur l’homme.”
“Les animaux dont
le maître fume
ont plus de risque
de développer un
cancer du poumon.”
Jakob Zinsstag, vétérinaire
Si la médecine humaine faisait
appel à la recherche, aux données
scientifques, aux expériences et
aux études de la médecine vétérinaire, nous disposerions d’emblée
d’une meilleure vue d’ensemble
sur les mécanismes d’action d’une
substance dans des organismes
diférents avec des patrimoines
génétiques diférents. Les animaux et les humains présentent
des ressemblances fondamentales :
“Beaucoup de mécanismes de notre
corps sont bien plus anciens que notre
espèce. Ils remontent à l’époque de
nos ancêtres communs, dont tous les
mammifères sont les descendants.
Ainsi, les maladies infectieuses
seraient si anciennes que les systèmes immunitaires de la plupart des
mammifères seraient en réalité très
proches”, rappelle Josef Reichholf.
Les facteurs extérieurs comme
l’environnement, l’alimentation et
l’exercice infuencent en grande
mesure le développement d’une
maladie. Les animaux domestiques
sont exposés aux mêmes facteurs
que leurs maîtres : ils vivent dans
la même maison qu’eux, ils font
du sport aussi souvent qu’eux,
dans le même environnement, et
ils prennent souvent du poids en
même temps qu’eux. Ce sont des
mammifères bien plus complexes
que les souris et ils développent
les mêmes types d’allergies et de
cancers que les humains. Dans le
domaine de la recherche sur une
maladie, il est pourtant rare qu’un
médecin classique se penche sur
les découvertes de la médecine
vétérinaire, et vice versa.
Gaspillage. Josef Reichholf
estime que cette segmentation
entre le monde humain et le monde
animal est artifcielle et qu’elle
représente un gaspillage de ressources. “Cela fait longtemps que
nous disposons de données scientifques sur des animaux qui ont en
réalité plus de points communs avec
les hommes que n’en ont les souris
de laboratoire, notamment dans la
médecine vétérinaire ou la recherche
sur les animaux sauvages. Mais au
lieu de nous en servir afn de faire
avancer la médecine humaine, nous
maltraitons massivement des animaux de laboratoire.”
“On pense encore beaucoup trop
en termes de hiérarchie”, déplore
Erika Jensen-Jarolim. Selon elle,
les médecins s’estiment en général supérieurs aux vétérinaires et
ne s’intéressent que très peu au
travail de ces derniers. Les vétérinaires seraient quant à eux rétifs
au dialogue en raison d’un complexe d’infériorité. Ainsi, la promotion de l’anticorps développé
par la chercheuse autrichienne
pour lutter contre le cancer s’est
d’abord soldée par un échec en
Europe, où l’industrie pharmaceutique n’était pas intéressée. Mais
il a ensuite suscité un vif intérêt
parmi les chercheurs de l’Institut
national du cancer américain, où
sont menées actuellement de premières études sur le chien. → 46
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46.
TRANSVERSALES
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Dessin de Kazanevsky,
Ukraine.
44 ← Aux États-Unis, de nombreux scientifiques ont en effet
compris depuis longtemps le
potentiel d’une coopération entre
les deux médecines : en 2010, des
médecins et des vétérinaires se
sont regroupés au sein du mouvement “Zoobiquity”, dont le nom
est formé à partir des termes grec
“zo” (“animal”) et latin “ubique”
(“partout”). Plusieurs chaires de
médecine comparative ont depuis
été créées.
Grâce à son livre paru en 2012
[Zoobiquity : The Astonishing
Connection Between Human and
Animal Health, cosigné par Kathryn
Bowers], la cardiologue Barbara
Natterson-Horowitz, de l’université de Californie à Los Angeles,
a contribué à populariser cette
approche interdisciplinaire. Cette
idée lui est venue au printemps
2005, après qu’un zoo de Californie
a fait appel à elle pour examiner
un tamarin empereur atteint d’une
maladie cardiaque. Une situation
très courante : lorsque des animaux
précieux pour le zoo souffrent de
maladies graves, l’établissement a
souvent recours à des spécialistes
de la médecine humaine. Cette
consultation a plongé Barbara
Natterson-Horowitz dans la
jungle des résultats de la recherche
vétérinaire.
Lors de cette visite, le vétérinaire
du zoo lui demande incidemment
de ne pas regarder le petit primate
dans les yeux car cela peut provoquer une myopathie de capture.
Il s’agit d’une affection due à un
stress important de l’animal, par
exemple lors de sa capture, et qui
peut être à l’origine d’une mort
subite. Cette remarque lui fait
immédiatement penser à la cardiomyopathie de tako-tsubo, un
phénomène qui n’est connu chez
l’homme que depuis le début du
xxie siècle.
Ce syndrome peut, par exemple,
toucher des personnes ayant vu
un être cher mourir ou ayant été
abandonnées devant l’autel le jour
de leur mariage ; tout comme un
singe face à une situation désespérée. Cette intense émotion provoque en effet des symptômes
cardiaques. “D’un coup, j’ai compris que le syndrome de tako-tsubo
chez l’homme et les symptômes cardiaques de la myopathie de capture
étaient probablement liés, voire qu’il
s’agissait du même syndrome, mais
avec des noms différents”, écrit la
cardiologue.
Barbara Natterson-Horowitz
est stupéfaite : “Cela fait au moins
quarante ans que les vétérinaires
savent qu’un stress intense peut provoquer des lésions cardiaques chez
l’animal.” Pour les vétérinaires, les
mesures préventives à mettre en
Le Canada est
le pays le plus
avancé en matière
de collaboration
interdisciplinaire.
œuvre font partie de leur formation de base. “Quand on pense que
les médecins se targuaient, au début
des années 2000, de cette découverte
exotique, alors que tout étudiant
vétérinaire connaît cette maladie
depuis sa première année”, déplore
la cardiologue.
À la suite de cette révélation,
elle se donne pour mission de
retrouver, dans les publications
de médecine vétérinaire, les diagnostics similaires à ceux de la
médecine humaine. Dans son livre,
elle mentionne plusieurs cas pour
lesquels une maladie humaine a un
équivalent chez l’animal. Elle cite
notamment de grandes maladies
endémiques comme l’obésité, le
diabète, le cancer ou l’infarctus,
mais aussi des maladies plus spécifiques comme les troubles alimentaires et comportementaux.
Ce fossé entre médecines
humaine et vétérinaire est un phénomène relativement récent : il y
a cent ans, un médecin s’occupait souvent aussi bien des êtres
humains que des animaux. À la
campagne, c’était encore le cas il
y a cinquante ans.
Coauteur de One Health : The
Theory and Practice of Integrated
Health Approaches [non traduit
en français], le vétérinaire Jakob
Zinsstag, de l’Institut tropical et de
santé publique suisse, détaille les
avantages d’une coopération entre
les deux disciplines et parle d’une
“santé partagée”. [L’initiative One
Health est un programme international mis en place en 2008 par
plusieurs organismes, dont l’Institut national de la recherche agronomique en France].
Lors d’une étude de terrain réalisée il y a plusieurs dizaines d’années au Tchad, Jakob Zinsstag avait
constaté que dans les communautés nomades les enfants n’étaient
pas vaccinés, alors que les vaches
l’étaient. Des services de vaccination communs, qui partagent
le transport et la chaîne du froid,
ont donc été mis en place.
Dans le cadre d’un autre projet,
Jakob Zinsstag et ses collègues ont
pu démontrer, à l’aide d’un modèle
mathématique, qu’il est en réalité
plus efficace et moins coûteux
de vacciner en masse les chiens
contre la rage que de les abattre
et de soigner les personnes infectées. Ce sont des exemples simples,
qu’il est facile de transposer dans
notre système de santé occidental.
“Une coopération entre les deux disciplines permet non seulement d’améliorer la santé des êtres humains et
des animaux, mais aussi de réaliser
d’importantes économies”, assure le
vétérinaire. La Banque mondiale
estime ainsi que la mise en place de
tels dispositifs permettrait d’économiser au moins 6 milliards de
dollars par an.
Brucellose. L’Europe aussi aurait
tout à y gagner. Jakob Zinsstag
donne pour exemple une épidémie de brucellose qui a sévi aux
Pays-Bas il y a quelques années. La
maladie, d’abord limitée aux bovins
et aux porcins, s’est transmise à
l’homme. Les médecins n’étaient
pas du tout préparés à cette épidémie, contrairement aux vétérinaires qui connaissent bien cette
affection, et depuis longtemps.
Si, dans toutes les branches du
secteur de la santé, les professionnels étaient informés en temps réel
de la situation des maladies infectieuses à déclaration obligatoire, il
serait possible de mettre en place
des mesures prophylactiques plus
rapidement. Selon le chercheur,
“une autre possibilité consisterait à
coupler les registres de cancers des
deux disciplines. Les déclencheurs
pouvant être les mêmes chez l’homme
et l’animal, cela permettrait peutêtre de les identifier plus rapidement. Nous savons par exemple que
les animaux dont les maîtres fument
ont plus de risque de développer un
cancer du poumon.” Il serait également utile de créer un registre
commun pour les résistances aux
antibiotiques, qui existent aussi
chez les animaux d’élevage.
Le Canada est le pays le plus
avancé en matière de collaboration interdisciplinaire : dans ce
Les informés de franceinfo
Jean-François Achilli, du lundi au vendredi de 20h à 21h
chaque vendredi avec
pays, toutes les études sur les maladies hautement contagieuses chez
l’homme et l’animal sont menées
dans un seul et même laboratoire.
Le système de santé canadien a en
outre mis en place une surveillance
commune de l’antibiorésistance
et des agents pathogènes responsables de diarrhée chez l’homme
et l’animal.
Mais Jakob Zinsstag va encore
plus loin : “La protection de la santé
ne peut pas se limiter à l’homme et à
l’animal, elle doit prendre en compte
les écosystèmes, c’est-à-dire des facteurs comme la pollution de l’air, le
réchauffement climatique ou encore
la fertilité des sols”, affirme le chercheur. Le concept de “santé partagée” n’est pour lui qu’un aspect de
l’“EcoHealth” [l’“écosanté”], une
sorte d’écosystème de santé universel. “Tout est lié, affirme-t-il. Et
en fait, on le sait depuis longtemps.”
—Judith Blage
Publié le 8 septembre
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transversales.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
sig n au x
47
Chaque semaine, une page
visuelle pour présenter
l’information autrement
Une perception biaisée du terrorisme
Aux États-Unis, un attentat est bien plus couvert par les médias si son auteur est musulman.
La source
THE GUARDIAN. Cette infographie parue le 20 juillet
sur le site du quotidien britannique s’appuie sur une étude de
l’université d’Alabama dans laquelle la couverture médiatique
d’attentats terroristes perpétrés aux États-Unis entre 2006
et 2015 a été évaluée. La disparité mise en lumière est d’autant
plus étonnante “que les terroristes blancs et de droite ont mené
près de deux fois plus d’attentats que les extrémistes musulmans
entre 2008 et 2016”, souligne le journal.
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Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
48.
360
Magazine
adi Boutrous, un corps en conflit • Danse ...... 52
Des nerfs en papier • Tendances ................ 54
Yan Xuetong, intellectuel chinois • L’entretien.. 55
Et il ne restera
que poussière
TURQ.
Depuis cinq ans, le photographe Hashem
Shakeri arpente les rives du lac Hamoun,
dans le sud-est de l’Iran. Autrefois verdoyante,
la province du Sistan-et-Baloutchistan
est devenue un désert stérile, tombeau
d’une culture rafinée.
OUZB.
TURKMÉNISTAN
Mer
Caspienne
Téhéran
AFGHANISTAN
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porTfoLio
QA.
PROVINCE DU
SISTAN-ETBALOUTCHISTAN
Golfe
AraboPersique
É.A.U.
PAKISTAN
Golfe d'Oman
300 km
OMAN
Photos hashem shakeri
KOW.
l
COURRIER INTERNATIONAL
He
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
360°.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
I
l fut un temps où la province du Sistan-et-Baloutchistan
était le grenier à céréales de l’Iran, une terre riche et
fertile, puissamment irriguée, terreau d’une civilisation
millénaire. Il fut un temps où le lac Hamoun était
connu comme le septième plus grand lac du monde, le
plus grand lac d’eau douce d’Iran. Sur ses rives prospéraient pêcheurs, agriculteurs et éleveurs. “La province est
aujourd’hui condamnée à disparaître et à revêtir les attributs
d’un mythe”, se désole Hashem Shakeri. Le réchaufement
climatique et les barrages construits par l’Afghanistan
sur le feuve Helmand, le cours d’eau qui alimente le lac
Hamoun, ont prélevé leur dû. Après dix-huit années de
sécheresse, la province est aujourd’hui exsangue. “Elle
ressemble à un grand corps qui, recouvert de poussière, serait
tombé dans un sommeil profond”, commente le photographe
iranien. Voilà cinq ans qu’il arpente les terres craquelées
du Sistan-et-Baloutchistan pour témoigner du désespoir
des habitants. Quatre-vingt-quinze pour cent d’entre
eux vivent sous le seuil de pauvreté : “Ils attendent dans
les limbes, une attente absurde qui n’est pas sans rappeler la
pièce de Samuel Beckett En attendant Godot.” Les féaux
se succèdent sans répit : chômage, famine, manque d’eau
potable, tempêtes de sable et de poussière qui, des mois
durant, chaque année, ravagent les corps et les âmes.
L’exode s’impose peu à peu comme la seule issue, avec
son cortège d’épreuves et d’incertitudes.—
↑ Hossein, 13 ans. Menacés par la famine,
de nombreux habitants de son village de Beris
ont abandonné leur ferme.
← En bordure du lac Hamoun, les roseaux desséchés
s’enfamment au soleil. Ils servaient autrefois
à nourrir le bétail et à fabriquer des bateaux.
← ← Le barrage de Zahak ne retient plus que des eaux
usées, dans lesquelles des adolescents pêchent
pour faire vivre leur famille.
49
Le photographe
HASHEM SHAKERI
Né en 1988 à Téhéran, il a étudié l’architecture
et la photographie en Australie avant
de retourner en Iran et de se consacrer, à partir
de 2010, à la photographie documentaire.
Parmi ses centres d’intérêt : les relations
humaines, la justice sociale et l’aliénation
de l’homme contemporain. Lui qui revendique
notamment comme source d’inspiration les
peintures de David Hockney et les flms de Roy
Andersson déclare volontiers que, en tant que
photographe, il se sent tenu de “cultiver [sa]
fbre artistique et d’explorer des dimensions
ignorées”. Le travail que nous vous présentons
ici s’intitule An Elegy for the Death of Hamun
(“Une élégie pour la mort de Hamoun”).
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360°
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↓ Un réservoir d’eau de pluie, appelé houtag.
Les familles les plus démunies n’ont pas d’autre
choix que d’utiliser cette eau sale et boueuse.
↓ ↓ Le pont Nohrab. L’an dernier, un afuent
du feuve Helmand coulait encore là.
Photos hashem shakeri
50.
↑ ↑ Ce qu’il reste de palmiers.
↑ Passé un certain âge, les flles sortent
peu, accaparées par les tâches ménagères
et les travaux d’aiguille.
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360°.
51
↑ Hoveida, 30 ans. La drogue fait des ravages
dans la région.
← Une vache de la race sistani, aujourd’hui éteinte.
← ← Le village de Rige Mouri a été avalé
par le sable et la poussière.
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52.
360°
culture.
Adi Boutrous,
un corps en confit
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ Adi Boutrous (de face)
dans Submission, 2018.
Photo Ariel Tagar
plus passionnants du monde de la danse
contemporaine, et pas seulement du fait
de son parcours inhabituel. Submission est
sa cinquième création depuis ses débuts,
en 2012. L’œuvre a été présentée la première fois au Centre Suzanne Dellal de
Tel-Aviv, dans le cadre de sa saison de
danse internationale. Elle a bénéfcié du
soutien fnancier du Centre Dellal, du
théâtre de la Ville de Paris [lire ci-contre] et
de la Faïencerie-Théâtre de Creil, dans
l’Oise. Le parcours d’Adi Boutrous est
intéressant : il n’a véritablement
commencé à danser qu’à
l’âge de 18 ans, prenant ses premiers
Sensuelles et enragées, aussi aériennes
qu’étoufantes… Les mises en scène de ce jeune
chorégraphe arabe israélien sont à l’image
de leur créateur : doubles et passionnantes.
—Ha’Aretz Tel-Aviv
façon dont les gens se touchent,
dit-il. C’est ce qui m’intéresse
eux duos, l’un masculin, l’autre dans mon travail. Quand
féminin, composent Submission je regarde une danse, mais
(“Soumission”), la nouaussi le reste du
Danse t e m p s , j ’o b velle création du jeune chorégraphe Adi Boutrous. Dans chacun
serve comment
d’eux, le spectateur comme les danseurs les gens se touchent. Ce
sont au bord de la sufocation.
qui m’intéresse, c’est
Malgré son titre, Submission est presque la manière dont ils
exempt de moments de calme ou d’ac- partagent un espace
ceptation. Comme dans une guerre sans commun, et dont
merci dont les protagonistes refusent de ils se comportent
rendre les armes et de tirer un trait sur à l’intérieur de
leurs antagonismes, là aussi, la bataille cet es pace.”
– celle qui oppose les danseurs sur la
scène – fait rage sans trêve, ou presque.
J’ai vu l’œuvre au début du mois d’août,
un après-midi par une chaleur de plomb,
dans la salle de répétition du quartier
Hatikva de Tel-Aviv. La climatisation était
à la peine. Les conditions étaient presque
idéales pour découvrir une telle création.
Quand les deux danseuses, Anat Vaadia
et Stav Struz, arpentent la scène dans
une atmosphère lourde de menace et
d’agressivité, de sueur et de sensualité,
Il poursuit : “En
le spectateur halète avec elles. La partie
tant que membre
masculine, interprétée par Avshalom
d’une minorité [celle
Latucha et Adi Boutrous en personne,
des Arabes israéliens],
dégage la même énergie, le même senla manière dont je défnis
timent de danger, et donne la même
mon identité et dont je la vis
émotion au public.
correspond à ce que vous avez
Les questions sur l’identité sexuelle
vu dans mon travail. Ce qui se
et le rôle qu’elle joue, le confit et la
passe sur la scène découle de ce que
possibilité de s’y dérober, la sexuaje ressens, il peut donc y avoir de la
lité et ce qu’elle peut comporter
violence et de la manipulation, du
assaillent le cerveau. Même si,
confit, mais aussi de la douceur, de
pour Adi Boutrous, ce ne sont
l’ouverture à l’autre, de la solidarité.”
pas les seuls sujets à l’étude. “Ma
À 29 ans, Adi Boutrous est l’un
préoccupation, c’est le contact, la
des chorégraphes indépendants les
D
cours profession nels à
19 ans, un âge
où la plupart des
danseurs terminent leur
formation et
rejoi g nent
des comp a g n ie s . Né
dans une famille
d’Arabes chrétiens
de Nazareth, le chorégraphe a grandi à BeerSheva [dans le sud d’Israël],
où son père, tuyauteur industriel de métier, avait été muté. Ces dernières années, la famille vivait à Omer,
petite bourgade à majorité juive au sud
de la ville.
Tiraillement créatif. Autrement dit, Adi
Boutrous a vécu l’essentiel de sa vie dans
un environnement juif. Contrairement
à ses frères et sœurs – il est le benjamin
d’une famille de cinq enfants –, il ne lit
ni n’écrit l’arabe. La question de l’identité
n’en fgure pas moins dans l’ensemble de
ses œuvres, même (ou peut-être surtout)
lorsqu’il n’essaie pas d’être un porte-drapeau. “J’ai grandi à Beer-Sheva et je n’ai pas
le type arabe, du coup les gens qui me voient
ne savent pas tout de suite que je le suis, dit
l’artiste. Donc, ils sont à l’aise avec moi, ils
n’ont pas peur de me parler, de me raconter des choses.” “En revanche, poursuit-il,
j’entends et je vois du racisme partout et
j’entends les gens parler de mon peuple, des
Arabes. Je sais ce que pensent les gens des
Arabes, le portrait qu’Hollywood fait d’eux,
le portrait qu’on fait d’eux partout. Cette
violence et cette tension, je les sens, et elles
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360°.
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↓ Extrait de Separately Trapped,
créé par Adi Boutrous en 2015.
Photo Gadi Dagon
se retrouvent dans mon travail. Je ne pourrais pas créer une œuvre qui serait totalement légère et utopiste.”
Lorsqu’on lui demande si son œuvre est
conçue comme une histoire qui raconte
quelque chose ou s’il la voit comme telle a
posteriori, Adi Boutrous répond : “Je m’en
suis rendu compte après coup. Je n’ai aucune
envie d’être un porte-drapeau, d’être le ‘chorégraphe arabe’, mais, quoi que je fasse, les
gens me verront comme ça, ils me verront
à travers ce prisme, en tout cas en Europe.
Dans mes premières créations, j’essayais
de parler de mon ‘arabité’ et de l’exprimer
dans mes chorégraphies. Depuis deux ans,
j’ai plutôt envie de calmer le jeu, de mettre
cet aspect en sourdine.”
“Pour cette création [Submission], mes
recherches sont parties du corps, de la dimension physique. Après m’être totalement plongé
dedans, après avoir afné les images qui
me venaient à l’esprit, après tout cela, je
me suis rendu compte que mon travail
parlait du confit, de l’équilibre des pouvoirs. Je m’aperçois que je n’arrive pas à
ne pas en parler, parce que j’analyse la réalité
et que je la vois sous un angle politique. Tout
ce que je vois, je le vois à travers ce prisme.
Même quand je regarde une œuvre – surtout
si c’est la mienne, basée sur une improvisation que je crée –, il est évident qu’elle n’est
pas déconnectée du réel, même si on ne parle
jamais de politique dans le studio.”
Ce tiraillement créatif se comprend.
Quand Adi Boutrous parle de politique et
de la manière dont elle irrigue son œuvre,
sa chorégraphie trouve un sens supplémentaire que personne peut-être n’aurait saisi
sans son identité et son parcours particulier. Comme l’intéressé le dit lui-même,
il n’est qu’un des trois Arabes actifs dans
le milieu de la danse en Israël (les autres
sont la chorégraphe et danseuse Sahar
Damoni et le danseur Ayman Safah). De
quoi lui mettre un poids sur les épaules,
ce qui transpire d’ailleurs dans ses premières créations. What Really Makes Me
Mad (“Ce qui me rend vraiment dingue”),
sa première chorégraphie de 2012, évoquait sa relation avec sa compagne, la
danseuse Stav Struz, et leurs liens avec
leur entourage en tant que couple mixte
arabo-juif. Homeland Lesson (“Leçon du
pays natal”), créé en 2013 dans le cadre du
programme “Shades in dance” du Centre
Suzanne Dellal, parlait de l’époque où il a
quitté un nid familial efervescent pour
aller s’installer dans un petit studio tranquille à Tel-Aviv. Separately Trapped (“Piégé
à part”), en 2015, évoquait la montée de
l’extrémisme à l’approche des élections
[législatives] de cette année-là.
Cette expérience aura été pour lui un
tournant. Adi Boutrous inaugure alors une
Adi Boutrous est l’un des
chorégraphes indépendants
les plus passionnants
du monde de la danse.
53
ThéâTre
La rencontre
de la voix
et du signe
Présentée en ce moment
à New York, une pièce
propose une traduction
simultanée des répliques
en langue des signes,
grâce à des comédiens
qui surplombent la scène.
L
collaboration avec le danseur Avshalom
Latucha, d’où naîtra un partenariat créatif. C’est à cette époque aussi qu’il décide
de “délaisser les grands messages et les bannières”. Avec It’s Always Here (“C’est toujours là”), sa création suivante [qui a été
présentée en septembre à la Biennale de
la danse de Lyon], il tente pour la première fois de créer quelque chose qui
part du corps et du mouvement, et non
d’un message politique. Or c’est justement dans cette œuvre que le message
passe le mieux. “Quelque part, confe-t-il,
le fait d’interroger le corps m’a fait revenir à
l’identité – à mon identité de danseur, avec
un langage technique et certaines possibilités de mouvement avec lesquelles on m’associe, mais aussi au contexte, à la manière
dont je vis mon environnement, l’ouverture
à l’autre et l’intimité. C’est devenu plus politique et plus sincère.”
Lâcher prise. “Je me suis rendu compte
qu’il ne fallait pas que j’en parle, mais qu’à
la place je le fasse. Dans mes créations précédentes, il y avait du texte. Mais, à un
moment donné, j’ai compris que je n’avais
pas besoin d’en parler, qu’il fallait que je le
vive et que je l’explore à travers le corps. Le
corps est un outil qui a un savoir, et qui sait
aussi le transmettre. Tout ce que j’avais à
faire, c’est interroger le corps, et mon identité profonde s’est exprimée à travers cette
exploration.”
Submission penche-t-il plutôt du côté de
la politique ou de la question de l’identité sexuelle ? “En travaillant dessus, on
s’est rendu compte qu’on parlait de la masculinité. La masculinité revêt un sens particulier en Israël, avec ses problématiques
propres. Comment est-ce qu’on élève des fls
ici, des petits garçons à qui on demande d’être
déjà des hommes à 7 ou 8 ans ? Des garçons
qui regardent des vidéos pornos, font l’armée et se forcent à taire leurs sentiments,
mais subissent une violence qui transparaît à l’extérieur ?”
“Je n’ai aucune envie
d’être un porte-drapeau.”
Adi Boutrous,
DANSeuR eT cHORégRAPHe
“Je ne veux pas élargir seulement la défnition de la masculinité, mais aussi le champ
de ce que les hommes font en danse. Ma
rencontre avec Avshalom est puissante et
stimulante ; il y a beaucoup de manipulations à l’œuvre. Mais aussi de l’ouverture à
l’autre, de la proximité, de l’homoérotisme.
Ces notions se retrouvent aussi dans le duo
féminin, même si la chorégraphie difère.
On parle de l’usure physique, de la répétition continuelle, de la transcendance de
ce qu’on considère comme féminin ou masculin, de la tension homoérotique. Mais le
mot ‘soumission’, pour moi, signife ‘lâcher
prise’, reconnaître la réalité telle qu’elle est,
et comprendre que je ne peux pas changer le
monde. En même temps, c’est aussi un travail propice aux associations. Le spectateur
est invité à interpréter ce qu’il voit comme
bon lui semble. Quand je regarde la chorégraphie, je n’arrive pas à voir cette tension
autrement que dans le cadre du confit que
nous vivons.”
—Gili Izikovich
Publié le 27 août
Agenda
BIENTÔT À PARIS
Adi Boutrous sera en France
du 24 au 26 janvier 2019,
pour présenter Submission avec
le théâtre de la Ville, à Paris.
Les représentations auront lieu
au théâtre des Abbesses, dans
le XVIIIe arrondissement, à 20 heures.
Ouverture de la billetterie le
24 décembre 2018. Plus d’informations
sur theatredelaville-paris.com
a pièce I Was Most Alive with You
(C’est avec toi que je me suis
senti le plus vivant), qui se joue
en ce moment au théâtre Playwrights
Horizons, à New York, est singulière
à plus d’un titre. D’abord par la complexité de sa construction (l’histoire
d’une famille américaine contemporaine racontée dans une succession
de fash-back) ; ensuite, parce qu’elle
mêle “sept rôles, quatorze acteurs et
deux langues”, résume The New York
Times. Comme l’explique le quotidien,
la pièce signée Craig Russell et mise en
scène par Tyne Rafaeli “a pour objectif d’être accessible aux sourds comme
aux entendants à chaque représentation.
Chacun des sept personnages est incarné
par un acteur principal, qui s’exprime en
anglais et en langue des signes, ainsi que
par une doublure qui ne s’exprime qu’en
langue des signes.”
La troupe des doublures évolue
sur un balcon qui surplombe la scène
principale. Quant aux propos joués en
langue des signes par les acteurs de la
troupe principale, ils sont retranscrits
en anglais sur un écran. Les spectateurs malentendants peuvent également lire sur celui-ci “les moments clés
du design sonore”, précise Vulture.
Un dispositif semblable avait été déployé
lors de la création de la pièce à l’Huntington Theater de Boston, en 2015.
Le résultat est, si l’on en croit ce
site, “complexe et impressionnant”. Sa
critique l’affirme, tout en saluant l’effort de conception que représente la
pièce : “Il ne faut pas avoir peur de dire
que I Was Most Alive with You aspire
à faire beaucoup de choses en même
temps et que, comme c’est souvent le
cas avec les projets d’une telle envergure, certains aspects sont plus réussis
que d’autres.”—
I Was Most Alive with You
Playwrights Horizons, 416 West 42nd Street
New York, NY 10036.
Mise en scène de Tyne Rafaeli.
Jusqu’au 14 octobre.
Renseignements sur
playwrightshorizons.org.
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54.
360°
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tendances.
ils dessinent
le futur
AliCE PROCtER, étudiante
en histoire de l’art australienne,
23 ans
Une guide
hors cadre
charlie Guthleben at carriaGeworks
courtesy of barbara wildenboer and everard read/circa cape town/london
d
Des nerfs en papier
Avec son projet Library of the Infnitesimally Small and Unimaginably
Large (“La Bibliothèque de l’infnitésimalement petit et de l’inimaginablement
photo grand”), Barbara Wildenboer redonne vie à de vieux livres. En découpant
délicatement l’intérieur d’atlas ou de manuels d’anatomie anciens et en assemblant
les chutes de papier tout autour, la Sud-Africaine crée des sculptures qui ressemblent
à “des systèmes nerveux”. Son travail explore “la bibliothèque comme une métaphore
d’un univers plus large, tout en dénonçant l’extinction progressive des documents
imprimés à l’ère numérique”, commente Colossal.
Tous publics
l’impression de pénétrer
dans un monde en 2D.
Pour le site spécialisé dans
la K-pop, “en dehors de son
indéniable potentiel pour
clichés Instagram, le café
rencontre également un
succès notable grâce à ce qui
a inspiré sa création : la série
dramatique W. Two Worlds,
qui voit ses personnages
principaux projetés
dans l’univers fantastique
d’un dessin animé”.
@ynd239.20_cafe
Cafés dessinés
CORÉE DU SUD — “Vous n’en
croirez pas vos yeux”, prédit
Koreaboo au sujet de Cafe
Yeonnam-dong, situé dans
le nord-ouest de Séoul, qui
ressemble à s’y méprendre
au décor d’une bande
dessinée. Les murs, tables,
chaises et autres objets
de décoration y sont de
couleur blanche et ornés
de traits noirs, comme s’ils
étaient dessinés au crayon
de papier, ce qui crée
epuis quelques mois, on peut
croiser à la National Gallery,
au British Museum ou encore
à la Tate Britain de petits groupes de
visiteurs emmenés par
une guide un peu
particulière : étudiante en histoire
de l’art à l’University College
de Londres, Alice
Procter (qui est de
nationalité australienne) a décidé d’“explorer l’histoire à sa façon”, explique
Al-Jazira. Concrètement, elle revisite
ce qui, dans les collections des grands
musées, relève à ses yeux d’une rhétorique raciste et d’une idéologie héritée
de la période coloniale. Par exemple,
la jeune femme se sert de certains
objets ou œuvres pour rappeler que
la couronne anglaise était “impliquée
fnancièrement” dans l’esclavage. Par
ailleurs, afn de protester contre l’absence d’information sur les circonstances dans lesquelles certains de ces
objets ont atterri dans des musées
européens, Alice Procter arbore un
badge barré du slogan “Display it like
you stole it” (“Exposez-le comme vous
l’avez volé”). Une initiative qui intervient, comme le souligne Al-Jazira,
alors que “le débat sur la restitution
des œuvres d’art à l’Afrique refait surface en Europe”. En France, un rapport sur ce thème doit être remis à
Emmanuel Macron dans le courant
de l’automne.
iNDE — Lancée en juillet dernier, l’application XL Cinema
a pour ambition de permettre enfn aux malvoyants d’expérimenter
dans les meilleures conditions possibles les flms de Bollywood
sur grand écran. Comme le décrit The Times of India, le nouveau
programme – qui s’utilise avec un smartphone et des écouteurs –
“propose un système d’audiodescription qui raconte à l’utilisateur
tout ce qui relève du non-verbal dans un flm, par exemple
les expressions des acteurs ou les efets spéciaux”.
Si elle a d’abord été testée avec le biopic indien à succès Sanju,
de Rajkumar Hirani, l’application, disponible en plusieurs langues,
est utilisable dans n’importe quel cinéma et vise à recueillir
les audiodescriptions d’une grande variété de flms. C’est
le premier service de ce genre dans le pays, qui compte plus
de 8,8 millions d’aveugles, selon The Indian Express.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
360°.
55
l’entretien.
“Éviter une bataille
idéologique
entre la Chine
et les États-Unis”
—Yan Xuetong
CANKAO XIAOXI (CKXX) Le monde actuel semble être en
permanence dans un état de troubles et de désordre.
Comment jugez-vous la conjoncture mondiale ?
YAN XUETONg Le monde connaît des transformations
d’ampleurs diférentes. Si l’on compare la situation actuelle
à celle des vingt années qui ont sui vi la dissolution de
l’Union soviétique (de 1992 à 2011), on constate que l’on
est en train de passer d’une confguration unipolaire, avec
une seule superpuissance, les États-Unis, à une confguration bipolaire avec deux superpuissances : la Chine et les
États-Unis. Alors que le libéralisme occidental défnissait
jusqu’à présent la norme sur la scène internationale,
désormais, les standards internationaux tendent à ne
plus être respectés. L’ordre mondial évolue : les centres
du pouvoir ne sont plus uniquement situés en Occident,
ils sont de ce fait plus dispersés. Le système [politique]
international, lui, se caractérise toujours par sa nature
hégémonique héritée de la Seconde Guerre mondiale, et
ne donne pour l’instant aucun signe d’évolution.
La reconstruction d’un nouvel ordre mondial prend
du temps ; la redistribution du pouvoir est un processus
qui passe par des stades d’éparpillement et de recomposition, aussi les troubles et le désordre se banalisent.
Pendant ce temps, du fait que nous manquons de valeurs
communes internationales, les anciennes règles perdent
de la vigueur tandis que les nouvelles se font attendre.
Il va devenir courant de s’afranchir de toute règle et de
ne pas tenir ses engagements, dans le but d’être compétitif : de nombreux pays se mettent à privilégier le stratagème au détriment de leur réputation. Comme l’arme
nucléaire permet pour l’instant d’empêcher des confits
directs entre grandes puissances, celles-ci se livrent de
plus en plus souvent bataille à coups de sanctions économiques, et le protectionnisme commercial a le vent
en poupe. Les grandes puissances ne sont pas disposées à assumer le coût du maintien de l’ordre et de la
gouvernance mondiale ; celle-ci, tout comme la coopération régionale, est au point mort. Le monde pourrait
se retrouver sans leader.
Mais la situation mondiale ne connaît que des changements de degré et non pas de nature, des désordres
Dans un entretien à la
presse ofcielle chinoise,
cet expert chinois en
relations internationales
décrit une montée
en puissance de Pékin
qui ne craint aujourd’hui
que deux choses :
une confrontation avec
Washington à propos
de Taïwan, et une
nouvelle guerre froide.
wikimedia commons
— Cankao Xiaoxi (extraits) Pékin
biographie
Directeur de l’Institut des relations internationales
de l’université Tsinghua à Pékin, Yan Xuetong
est l’un des chercheurs chinois qui font le plus
autorité en la matière. Il a été nommé par la revue
américaine Foreign Policy comme l’un des
100 intellectuels les plus infuents du monde
en 2008. Né en 1952 à Tianjin, Yan a d’abord obtenu
un diplôme d’anglais à l’université du Heilongjiang
à Harbin en 1982, avant de prolonger ses études
en sciences politiques. Il a obtenu son doctorat
à l’université de Californie en 1992.
et non pas des changements de système, sans comparaison avec ceux provoqués par les deux guerres mondiales. Une observation sur cinquante ans montre que
les changements mondiaux actuels sont de moyenne
importance, bien loin du bouleversement mondial à la
fn de la guerre froide.
En 2013, vous prévoyiez que la confguration bipolaire
avec la Chine et les États-Unis serait quasiment fxée
en 2023. Êtes-vous toujours de cet avis ?
Oui. Après la guerre froide, les États-Unis sont devenus
les maîtres absolus, mais ils n’ont plus aujourd’hui la position dominante qu’ils occupaient dans les années 1990.
Aujourd’hui, je peux même avancer avec certitude qu’un
monde multipolaire n’est plus possible et qu’on a toutes
les chances de voir se mettre en place une confguration
bipolaire au cours des cinq prochaines années.
Mon jugement se fonde sur une comparaison des forces
des grandes puissances mondiales et sur leurs relations
stratégiques. Actuellement, les autres pays arrivent loin
derrière la Chine et les États-Unis, et l’écart devrait
encore se creuser d’ici à 2023. Sur les grands dossiers
stratégiques, il est clair que, désormais, les autres pays
se contentent de choisir leur camp : chinois ou américain. La confguration internationale après 2018 dépendra de l’évolution de la puissance des grands pays. Il ne
m’apparaît pas raisonnable de vouloir juger de l’état du
monde à un horizon supérieur à dix ans. Avant cela, il
est impossible que la Chine se hisse au niveau des ÉtatsUnis. En efet, la croissance de notre puissance nationale a globalement ralenti, et on ne peut exclure que
cette tendance se poursuive.
Lorsque la bipolarisation du monde sera efective, on
pourra s’interroger sur la pertinence de l’utilisation de
la notion d’Occident dans l’analyse des relations internationales. L’Occident était au départ une notion géographique, qui a pris ensuite une dimension culturelle
avant de devenir un concept politique pendant la guerre
froide. La tendance actuelle à la bipolarisation favorise
la division au sein des nations occidentales comme des
pays en voie de développement. De ce fait, la recomposition des forces politiques pourrait bien ne pas s’opérer
autour de la distinction entre monde occidental et monde
non-occidental. La ligne de partage ne serait plus d’ordre
idéologique. Les partenariats stratégiques comme celui
qui lie les États-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie ou la
Chine et certains pays occidentaux ne sont plus délimités par la notion politique d’Occident. Alors que les pays
occidentaux n’exercent plus une infuence internationale
en tant qu’ensemble, une analyse des relations internationales basée sur la notion politique d’Occident ne correspond plus à la réalité objective.
L’escalade des frictions commerciales entre la Chine
et les États-Unis met en exergue l’aspect concurrentiel
de leurs relations. Quels défs et quels risques devonsnous nous préparer à afronter ?
La grande question de politique internationale qui va se
poser à la Chine dans les années à venir, c’est de savoir
comment réagir face à l’inconstance de Donald Trump.
Comme il prend les décisions presque tout seul, les politiques manquent de continuité, et la part d’imprévisibilité
est très importante. Il faut donc éviter que le confit entre
les deux parties ne prenne une dimension idéologique. La
guerre froide était avant tout une bataille idéologique ; ce
n’est qu’en évitant ce type d’afrontement que l’on pourra
éviter une nouvelle guerre froide. À moyen terme, dans
les cinq ans à venir, on peut s’attendre à une nouvelle
progression du courant séparatiste à Taïwan. Il faut se
prémunir contre le risque d’une confrontation entre la
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56.
360°
l’entretien
Courrier international — no 1457 du 4 au 10 octobre 2018
↙ ↘ Dessins de Ruben,
Pays-Bas.
faibles quand ils enfreignent les normes qui font autorité,
et infiger des sanctions plus lourdes à ceux qui ont une
culture similaire qu’à ceux dont la culture est éloignée.
Chine et les États-Unis à ce propos. À plus long terme, dans
les dix ans, le danger extérieur le plus important restera
sans doute le séparatisme taïwanais, qu’il faut prévenir en
mettant en place des mécanismes de contrôle efcaces.
Le chercheur Paul Kennedy estime que l’expansion
excessive d’un empire peut conduire une nation à
son déclin. Vous affirmez qu’un pays émergent a
réussi quand son leadership politique dépasse celui
des pays dominants. Quelles leçons tirer de tout cela
? Comment pouvons-nous forger notre leadership ?
Nous sommes déjà la deuxième puissance globale, et
aucune force extérieure ne saurait inverser le cours de
notre émergence. Historiquement, le déclin des grandes
puissances mondiales s’est toujours expliqué par des facteurs internes. Ainsi, la dissolution de l’Union soviétique
n’a pas été la conséquence des pressions occidentales,
mais a été provoquée par des erreurs politiques stratégiques de l’URSS. Quant au long marasme de l’économie
japonaise après la guerre froide, il est dû non au fait que
les États-Unis aient cherché à la briser par les accords
du Plaza, mais à l’incapacité du Japon à réformer son
système économique. Enfn, le relatif déclin des ÉtatsUnis au XXIe siècle ne s’explique pas par l’habileté de la
Chine à exploiter les failles du principe du libre-échange
américain, mais bien par l’incapacité du gouvernement
américain à lancer de vastes réformes sociales. Pour les
mêmes raisons, la réussite ou l’échec de l’essor de notre
pays dépendra de sa politique intérieure.
Par expérience, la Chine sait que la juste voie pour réaliser son émergence consiste à continuer à approfondir
les réformes et à élargir son ouverture. Depuis les années
1980, l’expérience la plus réussie et la plus cruciale que
nous ayons connue, c’est le lancement de la politique
de réformes et d’ouverture. Se réformer et s’ouvrir doit
rester notre ligne de conduite : les réformes ont provoqué
notre mutation, tandis que l’ouverture nous a permis de
les mener à bien en suivant la bonne orientation. Nous
aurions sans doute reculé si nous avions procédé à des
changements sans nous ouvrir sur l’extérieur. Dans la
politique de réformes et d’ouverture, c’est l’ouverture qui
a joué un rôle déterminant.
Pour asseoir sa position dirigeante sur le monde, il
existe trois voies principales : utiliser la contrainte militaire, jouer la carte des intérêts, s’ériger en modèle pour
se faire accepter comme leader. Dans le premier cas, le
leadership qui en résulte est peu apprécié ; dans le deuxième, il est accepté volontairement mais n’inspire pas
l’admiration ; et dans le troisième cas, les autres pays y
adhèrent de leur plein gré. Par conséquent, le leadership
indéniable se forge en s’érigeant en modèle. La manière
d’asseoir son leadership a un lien direct avec le type de
leadership exercé. Nous n’avons pas besoin de chercher
à conquérir le leadership de ce monde-ci, mais il faut
attendre qu’une crise mondiale éclate pour qu’on nous
demande de le prendre.
Si la Chine veut devenir un pays exerçant un leadership
international incontestable, elle doit passer par trois étapes.
D’abord, user d’une échelle de valeurs unifée dans la défnition de ses politiques, intérieure comme extérieure.
Ensuite, s’appuyer sur les principes d’équité, de justice
et de civilisation qui font autorité pour mettre en place
des normes internationales – lesquelles devraient être
acceptées par la grande majorité des pays, puisqu’elles
s’inspirent de valeurs universelles, et que les pays faibles
apprécient beaucoup ce genre de normes bienveillantes
à leur égard. Enfn, troisième étape : appliquer un système de critère à double vitesse pour les sanctions en cas
d’infraction à ces normes, autrement dit se montrer plus
sévère vis-à-vis des pays puissants que vis-à-vis des pays
Le probLème épineux de Taïwan
Disposant de tous les attributs d’un
gouvernement autonome, Taïwan n’est
cependant pas reconnu comme un pays par
les Nations unies. Séparée de fait de la Chine
à l’issue de la guerre civile remportée par
les communistes en 1949, la république
de Chine – appuyée sur un traité d’assistance
avec les États-Unis – s’est démocratisée
à partir de 1987. Taïwan a ainsi connu plusieurs
alternances entre des gouvernements :
nationaliste d’une part, favorable à la
réunifcation, et séparatiste d’autre part,
comme c’est le cas depuis l’arrivée à la
présidence en 2016 de Tsai Ing-wen. Pékin,
qui considère l’île comme une province de
Chine, multiplie les avertissements. En 2017,
le président chinois Xi Jinping a formé
le souhait d’une “renaissance de la nation
chinoise”, interprété comme une annonce
de la récupération prochaine de Taïwan.
L’éventualité d’une reprise de l’île par la force
a été évoquée dans la presse de Hong Kong.
La Chine sait que la juste
voie pour réaliser son
émergence consiste à
continuer à approfondir
les réformes et à élargir
son ouverture.
Vous avez évoqué le caractère “déterminant” de
l’ouverture du pays. La Chine a récemment adopté
un nouveau train de mesures pour accélérer cette
ouverture. Par rapport au protectionnisme du gouvernement de Donald Trump, n’est-ce pas là faire preuve
également d’une certaine force morale ?
En efet ! À l’ère de la mondialisation, les gens sont convaincus que la liberté des échanges est un droit naturel de
l’être humain ; une politique d’ouverture en garantit le
respect, c’est donc quelque chose de juste, alors qu’il est
mal d’entraver ce droit. Depuis janvier 2018, notre gouvernement a annoncé à maintes reprises son intention
d’accentuer le degré d’ouverture du pays, une décision
politique accueillie très favorablement et une stratégie
qui devrait accélérer encore l’émergence de la Chine. En
nous ofrant la possibilité d’efectuer des comparaisons,
l’ouverture nous permet de mieux comprendre nos propres
insufsances et les points forts des autres pays. On peut
ainsi s’inspirer de leurs expériences réussies et remédier
à nos défaillances. De plus, ce n’est qu’en pratiquant une
politique d’ouverture que nous pouvons exiger en retour
des autres pays qu’ils s’ouvrent à nous.
En matière de puissance, dans des conditions d’ouverture réciproque, celle-ci profte plus aux puissants qu’aux
faibles ; ils sont donc davantage convaincus de l’intérêt
d’une politique d’ouverture que les faibles. La Chine est
un grand pays émergent, dont la puissance nationale globale vient juste après celle des États-Unis. Par conséquent,
notre degré d’ouverture générale et notre confance en
cette politique doivent être supérieurs à ceux de tous les
autres pays à l’exception des États-Unis ; c’est bon pour
l’essor de la Chine. D’un point de vue moral, seule une politique d’ouverture peut nous donner la légitimité requise
pour exiger des autres pays qu’ils s’ouvrent au nôtre. En
tant que pays émergent, nos intérêts nous poussent plus
que d’autres nations à nous développer à l’étranger, d’où
l’importance de l’ouverture. Pour que notre puissance soit
afermie de manière irréversible, il convient d’adapter le
degré d’ouverture au monde extérieur selon les domaines,
en fonction de notre puissance concrète. Il faut intensifer nos eforts pour nous renforcer là où notre degré
d’ouverture est faible afn d’arriver au plus vite à un haut
niveau d’ouverture.
Donald Trump nous donne une occasion stratégique
en nous fournissant une bonne raison d’accroître notre
ouverture. Sous la pression de Trump, l’accélération et
l’intensifcation de l’ouverture favorisera la mutation de
certains secteurs industriels à la traîne dans notre pays.
Dans l’enseignement supérieur, en s’ouvrant aux enseignants du monde entier et en faisant venir davantage de
professeurs étrangers brillants, nous allons hisser plus
rapidement nos universités en haut des classements
mondiaux. Actuellement, nous ne sommes pas assez
accueillants envers les enseignants étrangers, qui ne
peuvent même pas bénéfcier de la même cou verture
d’assurance-maladie que leurs collègues chinois.
Le septième Forum mondial pour la paix, organisé
par l’université Tsinghua, s’est tenu en juillet dernier
à Pékin. Dans notre monde actuel, on assiste à une
montée en puissance des politiques de “désengagement” et des antagonismes. Certains estiment que
la communauté mondiale semble se trouver dans
une époque de royaumes combattants. Dans ces circonstances, quel sens le dialogue et la coopération
ont-ils pour vous ?
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Il est vrai que l’ordre mondial est marqué par une instabilité
croissante du fait de l’augmentation des facteurs d’incertitude dans la politique internationale. C’est pourquoi le
Forum a axé cette année ses discussions sur les changements dans l’ordre mondial et la question du maintien de
sa stabilité. Mes recherches à ce sujet me font penser que
l’arme nucléaire peut certes éviter le déclenchement d’une
grande guerre mondiale mais que, faute d’un leadership
mondial, les luttes stratégiques régionales risquent de
s’exacerber. Il est certain que l’accroissement des confits
d’ordre économique ou liés à des questions de sécurité
ne joue pas en faveur de la coopération internationale,
mais ce qui est le plus préoccupant, c’est que ces confits
puissent dégénérer en des batailles idéologiques.
Le dialogue sur la sécurité mondiale ne peut pas résoudre
les questions posées par les divergences d’intérêts, mais
il peut entraîner un réveil des consciences et empêcher
que des disputes d’ordre matériel ne dégénèrent en luttes
idéologiques. Dans le cas des litiges concernant des intérêts
matériels, il existe une marge pour la conciliation, car les
intérêts matériels ne concernent que des biens terrestres.
En revanche, lorsque les confits prennent une dimension
idéologique, ils deviennent alors une question de vie ou
de mort, car reconnaître que son adversaire a raison,
c’est admettre que l’on a tort, ce que les gens font très
difcilement. Le risque est beaucoup plus grand de voir
les confits provoquer des heurts violents dans le cas de
batailles idéologiques que dans le cas de litiges portant
sur des intérêts matériels, en particulier économiques.
Les batailles idéologiques peuvent déboucher sur des
afrontements militaires et sur des guerres froides.
Publié le 25 juin
SourCe
cankao XiaoXi
Pékin, Chine
Quotidien, 3 400 000 ex.
www.cankaoxiaoxi.com
Autrefois feuron de la presse
“interne” réservée aux dignitaires
du régime, fondé en 1931, Cankao
Xiaoxi (“Nouvelles de référence”)
est un quotidien d’informations
internationales. Il se compose
essentiellement de revues de presse
et de dépêches d’agences non
commentées. Sa rédaction produit
quelques contenus originaux,
interviews ou reportages efectués
en Chine. Pour le lecteur vivant
en Chine, il reste le meilleur moyen
d’être au courant de l’actualité
internationale.
Bras de fer commercial
Lancée par Donald Trump, la bataille
qui oppose les deux premières économies
du monde depuis le début de l’été va bien
au-delà d’une querelle commerciale.
Une bonne partie des élites dirigeantes
américaines reprochent à la Chine de ne pas
respecter les règles du jeu économique
mondial. Plus largement, Washington
cherche à contenir l’émergence de son seul
rival crédible comme puissance dominante
du XXIe siècle, et Pékin ne compte pas
se laisser faire.
Mesures et contre-mesures se sont succédé
tout l’été, et la surenchère du gouvernement
Trump concerne désormais une bonne moitié
des exportations chinoises vers les États-Unis
(505 milliards de dollars en 2017).
Conséquence logique : la fn des pourparlers
entre ofciels américains et chinois engagés
pour tenter d’apaiser la crise.
Réveil Courrier
Chaque matin à 6 heures,
le meilleur de la presse
étrangère
reveil.courrierinternational.com
Contexte
le choc des titans
Dernièrement, Courrier
international avait
consacré son dossier
à la guerre commerciale
entre Washington
et Pékin.
DESSIN DE JOEP BERTRAMS, PAYS-BAS
Faute d’un leadership
mondial, les luttes
stratégiques régionales
risquent de s’exacerber.
Depuis n’importe quel appareil,
rendez-vous sur
reveil.courrierinternational.com
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hiStoire
Iasi, le conte
d’une ville
Du ive siècle à nos jours — Roumanie
Moins connue que Bucarest, la capitale,
Iasi est devenue au fl du temps une
métropole culturelle rayonnante, célèbre
en particulier pour ses liens avec la France.
—Historia Bucarest
↗ Iasi au xixe siècle.
Gravure parue dans
L’illustration
le 17 septembre 1853.
Photo AKG/De Agostini/
Biblioteca Ambrosiana
i
asi, capitale de la région roumaine de
Moldavie et, un temps, de la Roumanie
entière, est aujourd’hui la quatrième plus
grande ville du pays. Et elle partage avec Paris une
qualité qui est en même temps un défaut : au premier regard, soit on l’aime, soit on la déteste pour
toujours. Cela ne tient pas à son histoire – très riche,
avec ses racines qui remontent aux Sarmates, puis
aux Romains (aux ive et ve siècles de notre ère)
et aux Alains (vers 1200-1300) – mais à ce je-nesais-quoi* fait d’arômes et de géographie (comme
Rome, Iasi est entouré de collines), à la tendance
un peu désuète à utiliser encore aujourd’hui la
langue française comme moyen de communication de bon ton*. Ce n’est pas pour rien qu’Iasi
abrite un Institut français particulièrement actif.
L’itinéraire personnel qui m’a menée à Iasi
est né du désir d’assister à un concours national
de littérature, de voir les tilleuls chers au poète
Mihai Eminescu (1850-1889) ou le hameau de l’écrivain Ion Creanga (1837-1889). En octobre 1916, un
Français aujourd’hui auréolé de gloire en Roumanie
a suivi lui aussi son itinéraire personnel jusqu’à
Iasi. En octobre 1916, à l’issue d’un long périple,
passant par le nord de l’Europe, la Scandinavie, la
Russie, le général Henri Mathias Berthelot a fni
par atteindre Iasi, où le gouvernement roumain et
le roi s’étaient repliés, leur armée ayant été vaincue
par les Allemands et les Austro-Hongrois. Chargé
de la mission capitale de redonner à la Roumanie
les moyens de se battre, le Français allait trouver
sur place le meilleur et le pire, mais il a réussi et
est ainsi entré à tout jamais dans notre histoire.
Le général Berthelot a reçu un accueil exceptionnel à Iasi, et il a gardé un lien unique avec ses
habitants qui, pour lui, étaient sans pareils dans
le monde entier. D’ailleurs, un de ses premiers
gestes à son retour en Roumanie, en 1918, sera de
faire un saut jusqu’à Iasi. Dans la maison encore
marquée de son empreinte, dans la rue qui porte
maintenant son nom, au numéro 18.
Est-ce un hasard si, ici, tout est donc lié à la
France, avec tout ce qu’a toujours signifé pour la
Roumanie ce partenariat unique avec l’Hexagone ?
En 1790, c’est encore ici qu’a été publié Courrier
de Moldavie, première revue hebdomadaire roumaine, mais aussi la première en langue française.
C’est à Iasi que s’est écrite l’histoire de la
Roumanie moderne, de la grande Roumanie, et
on peut en croiser les traces absolument partout
dans la ville. Comme dans la maison Dosoftei, où
fut signé en 1600 le premier acte d’union des principautés roumaines par le prince Michel le Brave
(1557-1601). Iasi a également été le point de départ
du mouvement révolutionnaire de 1848, et c’est
là qu’a été imprimé le premier abécédaire en roumain. Une histoire qui a sa part d’ombre, comme
ce 27 juin 1941, quand les troupes et la police roumaines ont perpétré un terrible pogrom à l’encontre
de la minorité juive, faisant plus de 10 000 morts,
amputant du même coup la ville d’une partie de
son caractère [la communauté juive d’Iasi était
une des plus importantes d’Europe de l’Est avant
la Seconde Guerre mondiale].
Ici, l’histoire se respire à chaque coin de rue,
ces rues qu’empruntent jour après jour les étudiants en médecine, dont beaucoup de Français,
qui suivent les pas du seul Prix Nobel de médecine roumain (1974), George Emil Palade.
Or, depuis peu, les Prix Nobel sont de retour
à Iasi. Des Prix Nobel de littérature, cette fois,
ce qui a motivé mon propre retour. Un chemin
qui m’a menée aux livres anciens, à l’odeur de
coing qui fotte partout dans la ville. À des rencontres magiques, comme dans les contes. Avec
ces lauréats du Nobel qui viennent désormais
à Iasi pour assister au Filit, le Festival international de littérature et de traduction**. Ce dernier s’est mis en tête, il y a cinq ans, d’écrire une
page nouvelle de l’histoire de la ville, un conte
moderne, de ceux qui font bouger les montagnes,
les âmes, les cartes. Des écrivains se sont réunis,
peu nombreux au départ, et avec eux une poignée
de Roumains qui ont quitté la douce France qui
les avait accueillis pour travailler d’arrache-pied
à Iasi et écrire ce conte. Un conte qui attire dorénavant des grands noms de la littérature mondiale, des Nobel comme Svetlana Alexievitch et
Gao Xingjian, et bien d’autres encore, tous s’efforçant chaque année de faire un peu l’histoire :
si bien que le Filit est déjà le plus important festival de littérature de l’est de l’Europe.
Iasi, donc, est un conte. Sans fées ni dragons, mais
avec des soldats, un pogrom, un général Berthelot,
plusieurs têtes couronnées, quelques Prix Nobel,
des lettres et des milliers de kilomètres pour un
parfum de coing et quelques feurs de tilleuls.
—Livia Laszlo
Publié le 3 octobre
* En français dans le texte.
** L’édition 2018 du Filit a lieu du 3 au 7 octobre (voir p. 6).
SourCe
Historia
Bucarest, Roumanie
Mensuel, 6 000 ex.
historia.ro
Fondé fn 2001, le magazine a appartenu,
avec sa maison d’édition, au journaliste
roumain Ion Cristoiu. Il a été racheté
en 2009 par le groupe de presse Adevarul
Holding – qui compte notamment
le quotidien Adevarul. Le site est enrichi
quotidiennement. Il contient
de nombreuses vidéos.
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NAJAT VALLAUD-BELKACEM - LÉA SALAMÉ
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
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