close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

l'Humanite 29082018

код для вставкиСкачать
l’Humanité
MERCREDI 29 AOÛT 2018 | N° 22501 | 2 € l’Humanité.fr
Macron n’a plus
d’alibi
M 00110 - 829 - F: 2,00 E
3’:HIKKLB=UUWUU]:?a@i@m@j@k";
Chamussy Sipa
BELGIQUE 2 € - LUXEMBOURG 2 € - ANTILLES-RÉUNION 2,20 € - ITALIE 2,30 € - ESPAGNE 2,30 € - MAROC 22 MAD
La démission de Nicolas Hulot
signe l’incompatibilité entre le libéralisme
gouvernemental et l’urgence écologique
et sociale. P. 4
2
l’Humanité Mercredi 29 août 2018
VOTRE
RÉVÉLATION
Temps forts
BONNE NOUVELLE
Raowia Lamhar (23 ans), ingénieure, a créé un
réfrigérateur à base d’argile qui fonctionne sans
électricité, décliné en deux modèles. L’un pour les
plus pauvres, l’autre pour les adeptes de méthodes
plus écologiques. Une solution pour une meilleure
nutrition et la conservation des médicaments.
Une situation à dénoncer ?
Une injustice ? Envoyeznous vos informations à
VOTRE
revelation@humanite.fr
RÉVÉLATION
L’actualité sur l’Humanité.fr
FÊTE DE L’HUMANITÉ Samedi 15 septembre
au soir, l’Agora du journal va se transformer le
temps d’une soirée en un restaurant éphémère.
Onze chefs, toqués de bonne bouffe, militants
d’une gastronomie durable et inclusive, se
mettent aux fourneaux pour donner vie
à un grand banquet festif et convivial. Le
repas est au prix de 20 euros. Pour réserver
votre soirée, des places sont mises en vente
sur : https://fete.humanite.fr/-Billetterie-
MIGRANTS
Rentrée en suspens
pour les anges
de la cité de l’Air
Arrivés en France lestés d’un vécu souvent tragique,
les jeunes syriens de la cité de l’Air d’Athis-Mons (Essonne)
placent leur espoir dans l’école. Non sans difficultés.
elek et Islam ont 5 et 6 ans.
Ils habitent tous les deux avec
leur grand-père, Abou
Samir, dans les logements
désafectés de la cité de l’Air,
à Athis-Mons (Essonne). Pourquoi ? Parce
qu’ils n’ont nulle part où aller. Depuis 2015,
cette zone pavillonnaire de 33 hectares est
le refuge de 300 Syriens, regroupés par
familles dans les quelque 50 maisons abandonnées du lieu. Qualiié de « squat » ou de
« bidonville » par certains, le quartier ressemble davantage à une petite ville américaine, avec ses maisons de plain-pied et ses
grands jardins ouverts. Et pour cause. Créée
par les Américains après la Seconde Guerre
mondiale, elle était destinée au personnel
de l’aéroport d’Orly. Aujourd’hui, les jouets
d’enfants sur la pelouse et le linge étendu
dehors apportent des touches de couleur
qui tranchent avec la morosité du lieu. Au
détour d’une rue, un groupe d’enfants joue
avec de vieux pistolets à eau. Melek, Islam
et leurs amis occupent leur temps en attendant leur première rentrée.
M
L’instruction est obligatoire
pour tous, français ou étrangers
Originaires d’Alep, en Syrie, comme tous
ici, ils ont fui la guerre, à la recherche
d’une meilleure vie. Mais, pour ces deux
bambins, le périple ne s’est pas passé
comme prévu, et ils ont été séparés de
leurs parents avant d’atteindre la France.
Islam est celui qui a le plus de chance de
revoir ses parents, après quatre ans de
séparation. À 1 an, parti pour l’Europe
avec ses grands-parents à bord d’un bateau
de fortune, il a vu sa grand-mère interdire
à ses parents de monter dans l’embarcation surchargée. « Elle a dit à son père : “Ne
viens pas, sinon tu vas mourir dans la mer.
Si tu viens sur ce bateau, je ne te le pardonnerai jamais. Déjà, la femme de ton frère
est morte en passant par-dessus bord” »,
raconte un ami de la famille. Le bébé est
alors laissé aux grands-parents, qui accostent à Athènes, puis ont recours à de
nombreux passeurs pour rejoindre la
France, où ils inissent par atterrir à la cité
de l’Air. Pendant ce temps, les parents
d’Islam tentent de les rejoindre par les
terres. Ils passent par la Jordanie, prennent
clandestinement l’avion pour la Libye, où
ils échappent aux grifes des traiquants
d’esclaves. Ils gagnent l’Algérie grâce à
l’argent – issu de la vente de l’oliveraie
familiale d’Alep – envoyé par leurs parents.
Aux dernières nouvelles, le père d’Islam
y est toujours coincé, alors que sa femme
a réussi à passer en Espagne. À la cité de
l’Air, on espère les voir arriver vite, quand
ils auront reçu l’argent pour les passeurs.
L’histoire de la petite Melek est plus sombre.
Celle dont le prénom signiie « ange », en
arabe, a appris il y a six mois la mort de sa
maman. Elle n’était autre que la tante d’Islam, celle qui est « morte en passant pardessus bord ». Embarquée elle aussi sur un
Zodiac pour traverser la Méditerranée, elle
est tombée du bateau pendant une tempête
survenue dans la nuit. « On ne pouvait même
pas voir nos doigts lorsqu’on avait les mains
tendues, se remémore Abou Samir, le grandpère, alors vous pensez bien qu’on n’a pas
retrouvé son corps. »
Arrivés orphelins dans une ville inconnue,
Melek et Islam ont rapidement été la priorité des associations d’Athis-Mons. Le
Droit au logement leur a trouvé un foyer,
pour eux et leur famille, avec l’eau, l’électricité et le chaufage. Mais une question
importante restait sans réponse : pourraient-ils être scolarisés ? La loi est très
claire : l’instruction est obligatoire pour
tous les enfants, français ou étrangers, à
partir de 6 ans et jusqu’à 16 ans révolus.
Leurs dossiers et ceux de 33 autres enfants
sont déposés en mairie par l’Association
juvisienne pour l’accueil des demandeurs
d’asile et des réfugiés, pour une scolarisation
en primaire et maternelle. Sans réponse…
Melek, Islam et leurs amis occupent leur temps en jouant en attendant de découvrir leur première
Après deux ans
de bataille judiciaire,
la justice contraint
la mairie (LR) à
scolariser les enfants.
pendant deux ans ! « On appelait tous les
jours, mais on n’avait aucune nouvelle »,
conie un membre de la FCPE locale, également très impliquée. Pendant ce temps,
Islam, Melek et leurs amis vadrouillent dans
les rues de la cité de l’Air, à la recherche
d’une quelconque activité. Un vélo trop
grand ou de vieux jouets de bain font parfaitement l’afaire. Mais cette situation est
inacceptable pour les associations, qui décident d’entamer une procédure judiciaire
au nom des familles. L’Ajar engage alors un
avocat qui porte l’afaire devant le tribunal
de Versailles. Après deux ans de bataille
judiciaire, la justice contraint la mairie (LR)
à scolariser les enfants. Mais celle-ci refuse,
arguant entre autres du manque de place
dans les écoles. Puis, surprise : en mai
dernier, 11 enfants sont inalement acceptés dans deux écoles de la ville. Melek et
Islam en font partie. Ils sont intégrés dans
des classes d’enfants de leur âge et suivent
les mêmes cours, avec en plus des cours
particuliers de français, deux fois par semaine, avec un enseignant spécialisé. Ce
dispositif d’aide pédagogique pour les
élèves allophones, en collaboration avec
le réseau d’aides spécialisées aux enfants
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité
3
Temps forts
Amis de la Terre FR @amisdelaterre Les Amis de la Terre
invitent le gouvernement et @EmmanuelMacron à tirer les
leçons du départ de Nicolas Hulot, synonyme de son échec
politique à prendre des mesures à la hauteur des enjeux écologiques et de l’urgence climatique.
Bruno Arbesu
CHÈQUES Vous êtes salarié, demandeur
d’emploi, retraité, parent, vous avez
peut-être droit aux « chèques » restaurant,
énergie ou vacances. Toutes nos infos
sur www.humanite.fr
ÉDITORIAL
Par Patrick Apel-Muller
Une porte claquée comme la fin d’une illusion
Le libéralisme s’est avéré incompatible
avec l’urgence écologique. Nicolas Hulot,
qui s’était aventuré dans l’équipe Macron,
vient, en démissionnant du gouvernement, d’en tirer honnêtement les conséquences. Les petits pas ici ou là ne pesaient
rien face aux gros dégâts des appétits
financiers. En quatorze mois, le nouveau
régime a balayé la jolie formule « Make
our planet great again », qui prétendait
le distinguer de l’abandon de l’accord
climat par Donald Trump. Le délaissement
du transport ferroviaire, la baisse du
financement d’une agriculture plus
respectueuse de l’environnement, l’autorisation de l’extraction pétrolière et
d’une mine d’or gigantesque en Guyane,
la privatisation de l’énergie hydraulique,
l’escroquerie des états généraux de l’alimentation, la mobilisation des finances
publiques au profit des plus riches et non
de la transition écologique, les accords
internationaux de libre-échange, les reculs
sur le glyphosate, l’huile de palme ou la
rénovation thermique des logements…
Emmanuel Macron et Édouard Philippe
ont usé et abusé du crédit que leur
accordait le ministre d’État, pour s’appliquer un « green washing », un blanchiment vert, comme en opèrent les
multinationales sur leurs activités polluantes. Son départ, qui sonne comme
un claquement de porte, les prive de la
caution progressiste sur laquelle reposait leur récit politique. Restent, nues,
l’injustice et la brutalité sociale. Une
droite chimiquement pure, sans un
atome de gauche, avec son cortège de
lobbyistes, tous unis dans la passion du
lucre. Une République polluée par le
sens des affaires.
Ce départ d’un homme blessé porte
un nouveau coup à l’illusion macronienne, déjà en voie de dissipation. Les
nouveaux épisodes menaçant les retraites, l’indemnisation du chômage ou
notre système de santé ne bénéficieront
plus d’un certain attentisme de l’opinion. Le « nouveau monde » prend un
air d’Ancien Régime.
la liste n’est pas exhaustive des choix qui
aggravent un dérèglement climatique
dont les effets se mesurent plus vivement,
saison après saison.
Le laisser-piller, le « faire profit de
tout bois », le « quand les affaires vont,
tout va » nous conduisent dans le mur.
L’encouragement du court-termisme
Une République
polluée par le sens
des affaires.
capitaliste, un credo du régime en
place, menace l’avenir de l’humanité.
Prendre son contre-pied devient une
urgence absolue et l’on espère que
Nicolas Hulot, échaudé par son expérience, prendra sa place dans les mobilisations citoyennes et les combats
politiques pour défendre nos biens
communs et le premier d’entre eux,
un environnement vivable.
L’homme du jour
L’HUMANITÉ
UGO HUMBERT
UN ESPOIR FRANÇAIS
ÉCLÔT À L’US OPEN
en difficultés, permet aux jeunes migrants
d’avoir accès à une psychologue scolaire et à
un enseignant de réadaptation. « Les enseignants et nous sommes très mobilisés, martèle
la FCPE d’Athis-Mons. L’école est le premier
vecteur d’intégration pour ces enfants. On se
donnera tous les moyens pour les aider. » Un
comité de soutien a été créé par les enseignants
de l’école Saint-Exupéry, pour accueillir ceux
qui, comme Melek ou Islam, ont besoin de
parler. Le club de rugby local s’est même porté
volontaire pour faire jouer les enfants, « car
le sport est aussi un moyen d’apprendre », clame
Nicolas Rouault, président de l’association
sportive. À la rentrée, 57 enfants comme
Melek et Islam espèrent intégrer les écoles
de la commune, afin de laisser derrière eux les
terribles images du passé.
CÉCILE ENSARGUEIX
« C’est génial de jouer un Grand Chelem ! »
Cette déclaration empreinte d’une joie
presque enfantine est celle d’Ugo Humbert,
tennisman français de 20 ans, qui vient de
gagner son premier match dans un tournoi
majeur. Au premier tour de l’US Open, le
139e mondial, gaucher poids plume (71 kg),
a vaincu l’Américain Collin Altamirano,
345e à l’ATP, 6-3, 7-6, 6-3. Parfait en qualifications où il n’a concédé qu’un set en
trois matchs, le Messin a « beaucoup travaillé pour ça. Voir que ça paye, ça rend
fier, déclare-t-il après son match. C’est
une récompense aussi parce que je peux
jouer un bon joueur, Stan Wawrinka ». Le
Français se frottera donc ce mercredi à la
crème du tennis avec le Suisse, 4e mondial
en 2016 et vainqueur de Grigor Dimitrov
(8e) au premier tour. Cet affrontement
relevé sera pour Humbert une occasion
de s’exercer, et pourquoi pas de briller,
malgré son jeune âge. Vainqueur cet été à
Zak Kaczmarek/Getty Images/AFP
classe. Nicolas Fatous
Bourg-en-Bresse et à Ségovie (Espagne),
et finaliste lors de deux tournois Challenger
au Canada, il veut s’imposer dans la cour
des grands. Son parcours américain devrait
lui permettre d’intégrer le club envié des
joueurs du top 100 mondial. Cela faisait
deux ans qu’un jeune joueur français n’y
était pas parvenu. « Deux ans ? Je ne sais
pas, je ne connais pas ces statistiques. Mais
c’est un objectif, et c’est vrai que ça progresse
bien », témoignait Ugo Humbert avant
même son premier tour.
AXEL NODINOT
Fondateur : Jean Jaurès.
Directeur : Patrick Le Hyaric.
Société anonyme à directoire et conseil
de surveillance. Société nouvelle du journal
l’Humanité (SA 99 ans à compter du 1er janvier
1957). Capital social : 2 500 000 euros.
Siège social : 5, rue Pleyel, immeuble Calliope,
93528 Saint-Denis CEDEX.
Téléphone : 01 49 22 72 72.
Service diffusion (fax) : 01 49 22 73 37.
Service aux abonnés : 01 55 84 40 30 relationlecteur@humanite.fr.
Vente commerciale : 01 49 22 73 31.
Vente militante : 01 49 22 73 47.
Publicité : Comédiance.
Téléphone : 01 49 22 74 43 (commerciale)
01 49 22 74 53 (annonces classées)
01 49 22 74 89 (annonces légales).
Directoire : Patrick Le Hyaric, président
du directoire et directeur de la publication ;
Patrick Apel-Muller, directeur de la rédaction ;
Silvère Magnon, secrétaire général
et co-directeur de la publication.
Conseil de surveillance :
Jean-Louis Frostin, président.
Actionnaires principaux :
l’Association des lectrices et lecteurs de l’Humanité ;
l’Association des diffuseurs de l’Humanité.
Impression : POP (La Courneuve),
Mop (Vitrolles), Nancy-Print, CILA (Nantes).
Numéro ISSN : 0242-6870.
Dépôt légal : date de parution.
Commission paritaire : 0418 C 79615.
Tirage du lundi 27 août 2018 :
40 635 exemplaires.
Imprimé sur des papiers produits en France, Belgique et Espagne – 60%
ou 100 % de fibres recyclées – IFDG. Euphorisation PTot : 0,01 kg/tonne.
4
l’Humanité Mercredi 29 août 2018
PAS LE PAUVRE PETIT CHOSE
Pour l’ex-députée écologiste Isabelle Attard, Hulot
n’est pas « une pauvre petite chose sincère malmenée par
le gouvernement et les lobbies ! Il a toujours eu le choix,
d’y aller ou pas, de se battre ou pas, d’accepter l’argent
des multinationales pas écolos dans sa fondation ou pas ».
L’événement
31
C’est le nombre de ministres
chargés de l’écologie ou
de l’environnement depuis
le début de la Ve République.
DÉMISSION
Nicolas Hulot
ne croit plus
à la fable écolo
de Macron
Le ministre de la Transition écologique et solidaire a claqué
la porte du gouvernement hier, refusant de servir davantage
de caution écologiste à un président dont le « modèle
économique est la cause de tous les désordres ».
e vernis du macronisme fait
bien plus que se issurer : il
craque de partout. Après
l’afaire Benalla qui a pourri
l’été du gouvernement, voilà
que sa rentrée politique explose avec la démission de
Nicolas Hulot. Le ministre de la Transition
écologique et solidaire, igure du combat
pour la protection de l’environnement et
unique caution de gauche de l’exécutif, a
claqué la porte mardi matin, au micro de
France Inter. « Je ne veux plus me mentir.
Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signiie qu’on est à
la hauteur sur ces enjeux. Et donc, je prends
la décision de quitter le gouvernement »,
a-t-il lancé, les yeux humides et la gorge
serrée, sous les yeux incrédules de ses
collaborateurs et des journalistes.
L
« C’est symptomatique
de la présence des lobbyistes »
S’il a assuré Emmanuel Macron de son
« amitié » et loué leurs rapports de
« loyauté », Nicolas Hulot ne s’en est pas
moins livré à une profonde critique de la
politique menée depuis un an : « Je ne comprends pas que nous assistions à la gestation
d’une tragédie bien annoncée dans une forme
d’indiférence. La planète est en train de
devenir une étuve, nos ressources naturelles
s’épuisent, la biodiversité fond comme neige
au soleil. Et on s’évertue à réanimer un modèle
économique qui est la cause de tous ces désordres. Je ne comprends pas, comment, après
la conférence de Paris, après un diagnostic
imparable, ce sujet est toujours relégué dans
les dernières priorités. »
Dans son programme de 2017, Macron
promettait de placer la France « en tête du
combat contre les perturbateurs endocriniens
et les pesticides », en plus de faire du pays
le « leader mondial de la recherche sur la
transition environnementale ». Le premier
des marcheurs, considérant que « les dégâts
que nous faisons collectivement au climat et
à la biodiversité sont pour beaucoup irréversibles », arrivait à cette conclusion : « C’est
une question sur notre modèle de développement et de production qui nous est posée à
tous. » Un an plus tard, après avoir avalé de
nombreuses couleuvres et perdu une foule
d’arbitrages (voir page 6), Nicolas Hulot a
dit stop. « Avons-nous commencé à réduire
nos émissions de gaz à efet de serre ? Non.
Avons-nous commencé à réduire l’utilisation
des pesticides ? Non. Ou à enrayer l’érosion
de la biodiversité ? Non », tonne-t-il, avant
de reprendre « où est passée la taxe sur les
transactions inancières, qui était le minimum
pour tenter d’aider l’Afrique ? », et de s’interroger sur « le nucléaire, cette folie inutile
économiquement et techniquement, dans
lequel on s’entête ».
Celui qui en a eu assez de servir de caution
et s’est rebifé n’a pas averti Macron et
Édouard Philippe de sa décision de partir.
« Je sais que, si je les avais prévenus avant,
peut-être qu’ils m’en auraient, une fois encore, dissuadé », mesure-t-il. L’ancien
ministre a souvent agité la menace de son
départ, comme il le coniait cet été à Libération : « Quand j’obtiens des choses, c’est
pour éviter que je me barre. Ils m’ont donné
l’article 1 de la Constitution, les éoliennes
ofshore, pour ne pas que je me barre. Le
problème, c’est qu’ils devraient le faire par
conviction. » L’annonce réalisée hier « a
mûri cet été », à force de reniements : « Je
me surprends tous les jours à me résigner,
à m’accommoder des petits pas alors que la
situation mérite qu’on change d’échelle »,
relève-t-il. Alors que Macron invitait, en
2017, à « surmonter le poids des lobbies »
sur les questions environnementales, c’est
Nicolas Hulot en a eu assez de servir de caution et s’est rebiffé en décidant de partir sans avertir
de ce côté-là qu’une goutte est
assure l’entourage du président,
venue faire déborder le vase.
qui considère avoir déjà « le
AVEC
UN PRÉSIDENT
Nicolas Hulot pointe la prémeilleur bilan écologique de
EN VOYAGE
sence d’un « lobbyiste qui
la Ve République ». Même son
ET
UN
CONSEIL
DES
n’était pas invité » lors
de cloche du côté des Jeunes
MINISTRES VENDREDI,
d’une réunion à l’Élysée
avec Macron, qui invitent à
SON SUCCESSEUR
lundi sur la chasse comme
mettre « la inance au service
NE DEVRAIT PAS ÊTRE
« élément qui a achevé de
de la lutte contre le réchaufCONNU AVANT
(le) convaincre ». « C’est
fement climatique ». Un disJEUDI SOIR.
symptomatique de la précours à l’opposé de celui tenu
sence des lobbyistes dans les
par François-Michel Lambert et
cercles du pouvoir. C’est un problème
Matthieu Orphelin, députés LaREM
de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouproches d’Hulot. « Il a agi comme ceux qui
verne ? (…) Mais ma décision ne vient pas s’immolent pour une cause très forte. Sa
simplement d’une divergence sur la réforme démission, c’est le dernier geste désespéré
de la chasse. C’est une accumulation de pour alerter sur la nécessité de répondre à
déceptions. C’est surtout que je n’y crois l’urgence environnementale », assène le
plus », argumente-t-il.
premier, passé par EELV. « Cette démission
doit sonner comme un électrochoc. Pour tout
le monde. Que chacun se ressaisisse et fasse
« On m’a très vite dit que je
son autocritique. Il faut faire plus, beaucoup
dérangeais beaucoup de monde »
Les réactions ont évidemment été nom- plus. Pour le climat, la biodiversité, l’envibreuses hier. Emmanuel Macron, et le chef ronnement, la solidarité. Et changer de mode ile des députés LaREM, Richard Ferrand, dèle et de priorités. Car, pour l’instant, on
ont minimisé, en évoquant tous deux « une va dans le mur », martèle le second, qui a
décision personnelle », avant de saluer le été porte-parole de la Fondation Hulot.
travail accompli par Hulot. « Notre bilan
« C’est un séisme, une alerte sur les orieninira par lui faire regretter sa décision », tations rigoureusement contradictoires de
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité
LOBBIES CONTRE ÉCOLOGIE
« Le gouvernement a choisi
les lobbies plutôt que l’écologie.
Nicolas Hulot en tire les conséquences. »
Eva Joly Eurodéputée,
ancienne candidate à la présidentielle
5
L’événement
L’écolo préféré des Français,
d’Ushuaïa à la critique
du capitalisme
En annonçant sa démission du gouvernement hier, Nicolas Hulot a mis en
cause le modèle économique, « cause de tous les désordres ». Un cheminement idéologique qui s’est affermi au fil des ans et rendait son départ
inévitable.
u télécolo au manifeste Osons, dans
lequel il appelle à « briser l’ordre
cannibale » de l’argent roi, Nicolas
Hulot a lui-même souvent brouillé les
pistes d’une lente évolution qui l’a amené
à passer d’un regard contemplatif sur la
nature à la conviction qu’il n’y a pas de
bataille plus essentielle à la survie de l’humanité que celle de la survie de la planète.
« Je ne suis pas né écolo, je le suis devenu »,
aime à répéter ce ils de chef d’entreprise,
né en 1955. D’abord reporter photographe,
puis journaliste radio, il se fait connaître
comme animateur de l’émission télé Ushuaïa à la in des années 1980. Mais, alors
que beaucoup voient en lui un aventurier
cathodique qui fait sensation sur TF1, ses
tours du monde à terre, en mer et en l’air
lui font peu à peu prendre conscience de
l’intensité de la crise environnementale.
L’homme, aimé pour sa sincérité à défendre
la cause écologique, critiqué pour son côté
entrepreneur prospère, jamais encarté
mais jamais trop loin de la politique,
s’avouant le cœur à gauche mais cultivant
le dépassement des clivages, a forgé ses
armes idéologiques en se confrontant au
spectacle de la vulnérabilité de la nature :
déforestation, pollution des océans, dégradation des sols. À l’aube des années
2000, il cosigne un livre, Pour que la Terre
reste humaine, dans lequel il alerte déjà
sur des bouleversements qui pourraient
devenir irréversibles. Dans une tribune
publiée par le Monde en 2002, il prévient :
« Comparées au conflit de l’homme et de la
nature qui se profile, toutes les luttes qui
nous opposent ne sont que broutilles. »
Celui qui est alors en train de devenir
« l’écolo préféré des Français » raccroche
son harnais d’aventurier, fonde une fondation, Ushuaïa, qui deviendra la Fondation
Nicolas Hulot pour la nature et pour
l’homme, et s’engage résolument dans le
combat de la « conviction ». De fait, il se
rapproche de la politique. Raillé pour être
devenu la « caution écologique de la droite »,
il refuse néanmoins par deux fois de devenir
D
ni Emmanuel Macron ni Édouard Philippe. Denis Allard/pool/Abacapress.com
Macron et Philippe avec l’écologie et le bien
commun », airme le porte-parole d’EELV,
Julien Bayou, pour qui Nicolas Hulot s’est
fait « marcher dessus par le ministère de
l’Agriculture et par Bercy » et un aréopage
de « ministres carpettes aux ordres des lobbies ». « Face aux défis écologiques en Europe
et dans le monde, il est incontournable de
mener une politique de rupture avec le capitalisme. Or, la politique libérale de Macron
a fait le choix des privilèges accordés aux
premiers de cordée – celles et ceux qui se
soucient le moins de l’avenir de la planète –
aux dépens des couches populaires qui subissent le renforcement des inégalités sociales
et environnementales », s’indigne le PCF.
Son secrétaire national, Pierre Laurent,
airme que cette démission laissera des
traces : « Ce départ est un aveu d’échec sur
la nécessaire transition écologique et la fin
d’une illusion sur Macron. » « La Macronie
commence sa décomposition », mesure
l’insoumis Jean-Luc Mélenchon. Une analyse partagée par le PS et Génération.s.
En dehors de son départ tonitruant, Hulot
aura en déinitive principalement servi d’alibi
pendant un peu plus d’un an, quand bien
même il a parfois obtenu gain de cause.
Est-il arrivé au gouvernement bardé d’illusions ? Les portraits de Mandela et Gandhi
placés dans son bureau, en igures tutélaires,
vont maintenant êtres décrochés. « Quand
j’ai été nommé, on m’a très vite dit que je
dérangeais beaucoup de monde », a-t-il
avoué à Jean-Luc Bennahmias, ancien leader
écologiste et coauteur d’une biographie
d’Hulot, avec Emmanuelle Raimondi, qui
vient de paraître. « Je me suis dit qu’au moins
j’aurais fait la boucle : en dehors, un pied
dedans et un dehors, et enfin, les deux pieds
dedans », avec ce « dilemme » constant :
quelle est la meilleure position pour être
utile sans se perdre ? À partir de quand l’idée
de peser de l’intérieur s’eface devant l’évidence d’être devenu un faire-valoir ? Nicolas
Hulot a tranché hier. Celui qui avait conié
avoir voté Benoît Hamon à la présidentielle
se voit aujourd’hui sans avenir politique, et
sans parti derrière lui à ce jour. Plaidant ne
pas posséder « l’armure habituelle d’un profil
politique », il sort du gouvernement sevré
de politique politicienne. Et emporte avec
lui de nouveaux lambeaux de la cosmétique
macroniste qui n’en init pas de couler.
AURÉLIEN SOUCHEYRE ET
LIONEL VENTURINI
ministre de Jacques Chirac. Au sommet
mondial de la Terre en 2002, à Johannesburg, il prend tout de même la plume pour
le président et lui soule la célèbre formule
« notre maison brûle et nous regardons
ailleurs »… Qui est restée formule. Inquiet
que l’urgence d’un développement durable
reste « un murmure dans le concert électoral », il présente en 2007 un « pacte écologique » aux candidats à l’élection
présidentielle. Dix le signent, même Nicolas
Sarkozy qui, une fois élu et une fois passé
le Grenelle de l’environnement, s’exclame
que l’environnement, « ça commence à
bien faire ».
Candidat malheureux des Verts
à la primaire de 2011
Depuis, si Nicolas Hulot assume une certaine variabilité politique, se rapprochant
des Verts jusqu’à en être leur candidat
malheureux à la primaire de 2011, acceptant
de devenir l’envoyé spécial de François
Hollande pour la COP21 de 2015, avouant
avoir voté Mélenchon en 2012, puis Hamon
en 2017, il afûte son discours et se fait de
plus en plus mordant contre « le capitalisme
et ses excès ». Le réchaufement climatique
devient pour lui l’« enjeu supérieur qui
détermine tout ». En 2015, dans l’appel
« Osez », il interpelle les chefs d’État :
« Nouvelles réglementations, prix du carbone,
taxe sur les transactions financières, changement de modèle agricole… Ce qu’il faut
faire est connu et ne dépend que de votre
courage politique. » Depuis, il n’a de cesse
de fustiger les accords de libre-échange,
de réclamer un monde de coopérations,
de communs… Mais, contre toute attente,
il accepte de devenir le ministre d’Emmanuel Macron, convaincu, un peu trop naïvement, que ce président-là va « casser
les clivages traditionnels ». Hier, en annonçant sa démission, il a de nouveau mis en
cause « un modèle économique marchand
qui est la cause de tous ces désordres ». Dès
l’entrée, son départ était inévitable.
PAULE MASSON
LES ONG ENVIRONNEMENTALES DÉPLORENT UN « GÂCHIS »
Ceux qui luttent contre le réchauffement
climatique et pour le respect du vivant
« perdent leur seul défenseur au
gouvernement », estime Audrey Pulvar,
au nom de la Fondation pour la nature
et l’homme, créée par Nicolas Hulot.
« Quel gâchis ! Il aura essayé, mais
n’a jamais pu s’imposer dans un
gouvernement pour lequel l’écologie
n’est qu’un vernis », déplore de son côté
Greenpeace France. « Face au plus
grand péril jamais connu pour l’homme,
le gouvernement d’Emmanuel Macron
et d’Édouard Philippe est le problème et
pas la solution », a déclaré le président
des Amis de la Terre, Florent Compain.
6
l’Humanité Mercredi 29 août 2018
L’événement
La transition écologique sacrifiée à l’orthodoxie
de la finance et de l’économie
Transport, énergie ou agriculture : les
dossiers par lesquels la transition
aurait pu s’enclencher sont nombreux.
Mais les mesures à prendre sont incompatibles avec la visée libérale.
A
veu pour les uns, clariication
pour d’autres : la démission
de Nicolas Hulot met, quoi
qu’il en soit, en lumière l’incapacité du gouvernement à
transformer un système qui nous conduit
droit vers la catastrophe environnementale et sociale. Il n’en va pas seulement
de quelques rendez-vous ratés. Que l’exministre de l’Environnement les ait perdus
ou qu’on les ait faits sans lui, les arbitrages
opérés depuis un an et demi, parfois sous
la pression des lobbies, toujours sous celle
de l’orthodoxie inancière, en disent long
de l’incompatibilité entre écologie et
libéralisme.
DU GLYPHOSATE AUX
MILLE VACHES : LA DÉCONFITURE
DE L’AGRICULTURE
1
Climat, sols, biodiversité ou sécurité alimentaire : c’est peu dire que le dossier agricole canalise à lui seul bien des attentes.
Responsable de près de 30 % des émissions
de gaz à efet de serre (GES), interpellé sur
son usage des pesticides ou sa capacité à
proposer le bien-manger pour tous, le système agroalimentaire est sommé de se trans- En matière agricole, la ligne du gouvernement, depuis un an, aura été de pousser à l’intensification des productions, comme ici,
former sur le fond. C’est ce que promettaient à la ferme des mille vaches. Philippe Hugen/AFP
de faire les états généraux de l’alimentation,
organisés in 2017, lesquels devaient déboucher sur une loi à l’avenant. Les premiers
ce que je ne veux plus demain ! », déclarait-il rence et en tirant un trait sur le statut des
EUROPACITY, NOUVEAU
ont déçu, la seconde a fâché. Rien, dans le
y a peu. C’est pourtant grâce à l’intervention cheminots, c’est bien la casse de l’outil
texte soumis au Parlement début juillet, ne
SYMBOLE DES INFRASTRUCTURES du gouvernement qu’Europacity peut se ferroviaire que cette réforme engage. « Nous
mentionne une date de sortie pour le sul- INUTILES
targuer d’être encore sur les rails : en mai, devons massivement développer le fret ferrofureux glyphosate, herbicide classé cancél’État a fait appel d’une décision du tribunal viaire », poursuivait Nicolas Hulot, taisant
rigène probable. Nicolas Hulot avait l’idée
Bien sûr, il y a eu l’abandon de l’aéroport administratif de Cergy-Pontoise, lequel là encore le fait que le « pacte ferroviaire »
que la France l’interdise d’ici trois ans. Sté- de Notre-Dame-des-Landes. Mais, au-delà, avait annulé l’arrêté autorisant la zone gouvernemental ilialise l’activité de transphane Travert, ministre de l’Agriculture, reste en projet une série d’infrastructures d’aménagement concerté (ZAC) indispen- port de marchandises de la SNCF, fragilisant
s’y opposait. Les députés ont tranché en questionnées sur leur utilité autant que sur sable à sa construction.
le report de la route vers le rail.
faveur du second. La FNSEA s’est dite sou- leurs impacts environnementaux. C’est le
Ce n’est pas la seule panne en matière de
lagée, l’Union des industriels pour la pro- cas d’Europacity. Porté par le groupe
transport durable. La loi sur les mobilités
tection des plantes (Uipp), où se retrouvent Auchan et un conglomérat chinois baptisé
propres et le plan vélo censé en être le pilier
FRET OU VÉLO : LE TRANSPORT
tous les gros de l’agrochimie, aussi.
Wanda, il prévoit la création d’un vaste
sont dans les limbes. La Fédération des
DANS UNE IMPASSE
Plus globalement, la ligne du goucentre
commercial
et
de
loisirs
usagers de la bicyclette (FUB) blâme plu« LA
vernement, depuis un an, aura
dans le Val-d’Oise. Près de
Il est responsable de 15 % des émissions sieurs acteurs : « Bercy freinerait sur le monDÉMISSION DE
été de laisser aller un sys270 hectares de terres agri- mondiales de CO2, et pourtant le secteur tant d’un fonds vélo, les instances patronales
NICOLAS HULOT
tème qui mise sur le rendecoles situées sur le Triangle des transports reste malmené. Alors que s’insurgeraient contre une indemnité kiloRÉSULTE, DE L’AVEU
MÊME DE L’INTÉRESSÉ,
ment à l’hectare et pousse à
de Gonesse et comptant l’exécutif a déclenché l’ire des cheminots métrique vélo obligatoire, l’industrie autoDE SON ÉCHEC
l’intensiication des producparmi les plus fertiles d’Eu- en lançant, par voie d’ordonnances, une mobile refuserait que le malus des voitures
À IMPOSER
tions. Rien n’est venu
rope risquent de disparaître. réforme de la SNCF qui achève la libérali- polluantes finance un bonus en faveur des
UN CHANGEMENT
remettre en cause, par
Ce modèle de concentration sation du rail public, Nicolas Hulot, ministre (véhicules propres). »
DE MODÈLE. »
exemple, les grands systèmes
commercial implique, en de tutelle d’Élisabeth Borne, a brillé par son
LA CONFÉDÉRATION
d’exploitations céréalières,
outre,
que le consommateur silence. Tout juste le ministre de l’Écologie
PAYSANNE
dont les produits visent les marprenne sa voiture pour faire les s’est-il fendu, en avril, d’une tribune dans
PRIVATISATION ET COURTSchés mondiaux et alimentent la spécourses, pointent ses opposants, et les colonnes du Journal du dimanche, par
CIRCUITS ÉNERGÉTIQUES
culation sur les matières premières. Les
va a contrario de schémas territoriaux laquelle il tente de défendre son attachement
systèmes d’élevage intensifs – ferme des favorisant les mobilités douces telles que aux enjeux de fond. « C’est parce qu’on a
Au chapitre de la transition énergétique,
mille vaches ou autres usines à poulets – le vélo ou la marche à pied. Nicolas Hulot besoin du train pour réussir la transition on épinglera l’ouverture à la concurrence
n’ont pas été plus inquiétés. Les agriculteurs avait clairement pris ses distances – « Un écologique que nous avons lancé ce chantier », des barrages hydroélectriques ou encore
bio, en revanche, ont des cheveux à se faire, centre commercial gigantesque avec une écrivait-il. Pourtant, en transformant l’en- les cajoleries concédées par la France à
quand les aides destinées au maintien de station de ski artificielle, c’est la folie des treprise publique en société anonyme, en l’huile de palme indonésienne ou malaileurs exploitations tendent à disparaître.
grandeurs du XXe siècle. C’est exactement ouvrant le rail aux quatre vents de la concur- sienne. La privatisation des premiers,
2
3
4
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité
7
L’événement
COMMERCE OU COOPÉRATION ?
LE MAUVAIS CHOIX
On ne peut pas ne pas évoquer, pour inir,
le Ceta, accord de libre-échange entre l’Europe et le Canada. Emmanuel Macron avait
promis de suivre les conclusions d’une commission d’experts nommée par ses soins
« pour dire ce qu’il en est exactement des
conséquences environnementales et sociales
de cet accord ». Elles furent accablantes, ce
qui n’a pas empêché le gouvernement d’acter
la mise en œuvre provisoire du traité, rendant
le texte opérationnel à 90 % dans le pays. À
l’inverse, les députés de la majorité ont supprimé, au grand dam des ONG, l’extension
de la taxe sur les transactions inancières
qui devait entrer en vigueur le 1er janvier
2018, au motif d’attirer les banques cherchant
à quitter Londres à cause du Brexit. Cette
extension aurait pourtant permis de renforcer
l’aide nécessaire aux pays en développement
pour faire face au changement climatique,
dont Nicolas Hulot déplorait la faiblesse,
hier, sur France Inter.
MARIE-NOËLLE BERTRAND ET
MARION D’ALLARD
MAXIME COMBES Cette
politique était absolument
intenable. Il faut des transformations bien plus
profondes. Alors que nous faisons face à des catastrophes écologiques importantes, on attend
des chefs d’État, des élus, des collectivités prétendant être à la pointe du combat qu’ils prennent
des décisions courageuses et visionnaires ain de
perturber les intérêts des puissants. Pour l’instant
ce sursaut n’est pas là.
Pour le militant écologiste, la démission de
Nicolas Hulot clarifie la situation et montre
les limites du système libéral face aux enjeux
climatiques qui se renforcent.
vec la démission de Nicolas Hulot, assiste-t-on à la fin de l’hypocrisie gouvernementale en matière d’écologie ?
MAXIME COMBES C’est une clariication
nette et sans bavure. On sort de la confuDe quelle nature ce sursaut pourrait-il être ?
sion. Cela met à nu la politique d’Emmanuel Macron Maxime
en matière d’écologie. Derrière le « Make our planet Combes
MAXIME COMBES Il est temps d’arrêter de signer
great again » se cachait un « Business as usual » Économiste
et de mettre en œuvre des accords de librequi consistait inalement à toujours tergiverser, et militant
échange qui font primer la compétition éconoreculer et tromper son monde quand il s’agissait d’Attac chargé
mique sur tous les autres aspects de nos vies : la
de mettre en œuvre des décisions qui chamboulent du dossier
santé, le climat, l’environnement… On peut
l’équilibre du jeu économique ou encore quand il climat
encore changer de voie, il est encore temps. Il
fallait mettre à mal les lobbies économiques. Celui
faut mener des politiques écologiques qui soient
qui se présentait comme l’anti-Trump, le leader
à la hauteur des déis qui nous font face. On ne
des pays qui veulent faire face à la crise climatique, n’est pas peut pas négocier avec le réchaufement climatique et la
compatible avec la protection de l’environnement. Avec cette protection de la biodiversité. Le gouvernement pour l’instant
démission, la preuve est faite que, face aux déis climatiques a toujours gagné du temps. Ainsi fait-on une loi sur l’inauxquels nous sommes confrontés, le libéralisme et le pro- terdiction des hydrocarbures, mais dans le même temps
ductivisme ne peuvent répondre. Ce que permet ce départ on multiplie les exemptions. On annonce encore de grandes
est de mettre à l’index ces modes de pensée. Malheureuse- choses en matière d’agriculture mais on laisse entendre
ment, le gouvernement ne va rien changer. C’est donc à la que le glyphosate pourra être utilisé encore pendant des
société civile de prendre les choses en main et de se lever années. Tout cela n’a pas de sens. Ce qui est important
contre ce type de politique libérales.
aujourd’hui, c’est de ne plus laisser les acteurs économiques
être les maîtres du jeu. Les États doivent reprendre le
pouvoir. Nous avons besoin de règles, de normes qui vienCette démission vous a-t-elle surpris ?
MAXIME COMBES Lors de sa nomination, Nicolas Hulot a refusé
nent encadrer, limiter et transformer les systèmes productifs.
toutes les propositions venant d’écologistes ain de construire Or, ce que nous avons vu en France cette première année,
une stratégie « intérieure-extérieure » pour changer les c’est un assouplissement des réglementations, dans les
rapports de forces. Il a toujours privilégié les arbitrages au domaines de l’urbanisme et de la protection de la biodisein des couloirs de Matignon ou de l’Élysée. Il a passé plus versité, tout cela ain de libérer les forces économiques de
de temps à taper sur les exigences élevées des écologistes ces carcans. Ce n’est pas ce que l’on attendait. Finalement,
plutôt que sur les groupes de pression. Finalement, on voit la COP21, au niveau international, ne disait pas autre chose
qu’hier, dans ses déclarations, ce sont ces lobbies économiques en n’imposant pas de règles contraignantes aux États et
et inanciers et cette politique libérale et productiviste du aux multinationales. La France de Macron s’est alignée sur
gouvernement qu’il met en cause. Maintenant, tout l’enjeu cette doctrine qui consiste à croire que les acteurs éconoconsiste à savoir si cette politique libérale et productiviste miques vont s’autoréguler. Cette logique du laisser-faire,
doit continuer ou si l’on change de logiciel pour que les enjeux on en voit les limites aujourd’hui. Il faut changer de logiciel
climatiques, écologiques ou de santé deviennent prioritaires ain d’interdire les activités économiques nuisibles à la
et s’imposent dans les choix du gouvernement.
planète et accompagner cette transformation pour permettre le développement d’une économie alternative dont
Alors que les signaux d’urgence pour lutter contre le réchauf- nous avons tous besoin.
fement climatique se multiplient, il semble que la politique
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR
ÉRIC SERRES
des petits pas qu’il prônait ait définitivement échoué ?
A
prénom
nom
adresse
souscription
exceptionnelle
Je verse
code postal
ville
téléphone
e-mail
euros
Votre don vous donne droit
à une réduction d’impôt
de 66% dans la limite
de 20% du revenu imposable.
Je libelle mon chèque à l’ordre de : Presse et Pluralisme « Souscription
Humanité ». Je retourne ce coupon complété et accompagné
de mon chèque à : L’Humanité / secrétariat du directeur,
5 rue Pleyel, immeuble Calliope, 93 528 Saint-Denis Cedex
HQ 22501/2018
5
Maxime Combes : « C’est à la société
civile de prendre les choses en main »
Albert Facelly
alertent ceux qui la dénoncent, risque
d’ouvrir encore plus grand les vannes de
la marchandisation d’un bien commun,
quand de la gestion des structures dépendent l’irrigation et l’alimentation en
eau potable d’un grand nombre de bassins.
Elle rend, en outre, aléatoire la régulation
d’une énergie renouvelable indispensable
au futur mix.
Concernant l’huile de palme, son essor
est aujourd’hui le principal moteur de la
déforestation en Asie du Sud-Est et des
émissions de CO2 de la planète. Alors que
75 % de celle consommée en France se
retrouvent sous forme d’agrocarburants,
Nicolas Hulot avait dit son intention de
« fermer la fenêtre » à ce type d’utilisation.
Sans impact auprès de ses collègues. « La
France n’est en faveur d’aucune interdiction
et aucune discrimination (contre l’huile
de palme – NDLR), au niveau national
comme européen », déclarait, en janvier,
Florence Parly, ministre des Armées, lors
d’un déplacement en Malaisie… laquelle
envisageait alors l’achat de 18 avions de
combat Rafale de fabrication française.
8
l’Humanité Mercredi 29 août 2018
Politique&Citoyenneté
NOYER LE POISSON
« Je ne supprime pas de fonctionnaires, je regarde
comment on fait pour qu’avec un peu moins de postes,
nous puissions avoir la même qualité de service
public. » Olivier Dussopt Secrétaire d’État auprès
du ministre de l’Action et des Comptes publics
40 000
C’est le nombre de grenades
de désencerclement que le ministère
de l’Intérieur vient de commander
pour les quatre années à venir.
PCF
À Malo, la solidarité s’invite dans
la campagne des européennes
La 29e Journée à la mer, organisée hier par les communistes du Nord, a aussi été l’occasion pour le chef de file du PCF aux
élections européennes de 2019, Ian Brossat, de placer sa rentrée politique sous le sceau de la défense du pouvoir d’achat.
Malo-les-Bains (Nord),
envoyée spéciale
a plage de Malo-les-Bains à
Dunkerque (Nord) a vu débarquer hier 3 500 Nordistes
dans 53 cars afrétés par le
PCF pour sa 29e Journée à la
mer. Avec un mot d’ordre
– outre le droit aux vacances –, « Détente et action ! ». S’il s’aiche
en grand dans la salle du Palais des congrès,
à deux pas de la plage, où un pot d’accueil
est prévu, il prend aussi volontiers place
dans ce qu’ont à dire les participants de
l’excursion. Sur le sable, Emmanuel Macron
et le gouvernement en prennent pour leur
grade. Antonietta, venue avec enfants et
petits-enfants depuis un village près de
Valenciennes, n’a pas de mots assez durs.
« Les gens en ont marre. Nous, c’est ini,
« À LA
on restera pauvres mais les autres
REVENDICATION
devraient se méier », prévientDES COMMUNISTES
elle. Et cette femme de mé(SUR LA GRATUITÉ DES
nage, coincée avec un contrat
TRANSPORTS), ON
de 6 heures de travail par seRÉPONDAIT : CE N’EST
maine, d’ajouter : « Je ne peux
PAS POSSIBLE. ICI, CE
SERA FAIT DÈS CE
pas partir en vacances, c’est
WEEK-END. », PATRICE
pour cela qu’on proite de jourVERGRIETE, MAIRE DVG
nées comme celle-là. » Alors,
DE DUNKERQUE
quand on lui demande ce qu’elle
pense des communistes, « heureusement qu’ils sont encore là pour nous déFabien Roussel, député du Nord, et Ian Brossat, tête de liste pour les européennes, étaient là hier, pour la Journée à la mer. N. Fatous
fendre », lâche-t-elle.
L
« Gel des APL, des retraites…
Ici, la colère est forte »
C’est justement « en portant le fer sur la principale préoccupation des Français, le travail et
le pouvoir d’achat », que le PCF entend se
lancer dans la bataille des élections qui approchent. Côté action, la campagne des européennes s’est ainsi invitée à Malo cette
année avec le chef de ile du PCF, Ian Brossat.
« J’ai lu ici ou là que les partis politiques faisaient
cette année leur rentrée sous le signe de la morosité. Nous, les communistes, nous avons fait
le choix de la faire sous le signe de la solidarité »,
lance-t-il à la tribune du Palais des congrès
devant les vacanciers d’un jour, fustigeant
« le gouvernement (qui) vient de décider le gel
des APL, des retraites, des allocations familiales,
alors même qu’au deuxième trimestre les actionnaires ont touché 50 milliards d’euros de
dividendes ». « Ici, la colère est forte, et cette
élection doit être l’occasion qu’elle s’exprime »,
juge également le député et responsable du
PCF du Nord, Fabien Roussel, qui plaide en
meeting aux côtés des autres parlementaires
du département pour un meilleur « partage
des richesses ». « En 2014, les 500 plus riches
de France avaient un patrimoine cumulé de
390 milliards d’euros, rappelle-t-il. En 2018,
il est de 630 milliards. C’est un véritable scandale
qu’on nous demande, à nous, de nous serrer la
ceinture. »
« Il faut rompre avec les règles
comptables absurdes »
Des mesures dont Élodie, qui pourtant
ne « s’intéresse pas du tout à la politique »,
constate les conséquences : « Mon mari
vient juste de reprendre un travail et on
perd une grosse partie de nos APL. Avec
trois enfants, c’est diicile », soupire-t-
elle, ravie tout de même de pouvoir faire
une « sortie » ce jour-là avec deux de ses
enfants. L’« urgence », le secrétaire général
de l’UL CGT de Valenciennes, Émile Vandeville, la décrit lui aussi. « Le gouvernement s’attaque à la Sécurité sociale, aux
retraites… Bref, la totale ! Il faut informer
et mobiliser », estime le syndicaliste, tracts
en main. « Ils pourrissent la vie de l’écrasante majorité de nos concitoyens », résume, un peu plus tard, Ian Brossat, qui
ne tarde pas à faire le lien avec les élections
européennes, plaidant pour la « rupture
avec les règles comptables absurdes » (le
respect de l’engagement devant Bruxelles
d’atteindre 2,3 % de déicit) par lesquelles
Édouard Philippe justiie ses réformes.
À nouveau interrogé sur les divisions de
la gauche, le chef de ile du PCF mesure que
« des forces politiques ont de toute façon
déjà décidé d’y aller seules, c’est le cas
d’EELV, de la France insoumise. Je peux le
regretter mais j’en prends acte, on ne fait
pas faire boire un âne qui n’a pas soif. Donc
nous avançons et continuons de tendre la
main à ceux qui n’ont pas encore décidé de
leur stratégie », tranche Ian Brossat, qui
croit en un « très beau score » malgré des
sondages pour l’heure peu favorables. « Le
Parti communiste s’est assez fait marcher
sur les pieds. Mon objectif est de faire en
sorte, avec cette campagne, qu’il retrouve
une place dans le paysage politique », précise-t-il, refusant de s’enfermer dans « un
cartel de partis ». Le 13 octobre, la formation
devrait ainsi présenter, lors d’un Conseil
national, des premières propositions de
candidatures « largement issues des mobilisations sociales et des luttes ».
JULIA HAMLAOUI
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité
ESPACE DES ARTS VIVANTS JACK RALITE
RS
LES ACTEU
DE LA FÊTE
RENDEZ-VOUS
À la Fête, un espace et un
hommage pour Jack Ralite
Un électron libre
au Village du livre
e chapiteau de la scène des arts vivants de la
Fête de l’Humanité portera le nom d’espace
Jack-Ralite. Le samedi 15 septembre à 14 heures,
sous la forme d’une rencontre-témoignage, on rendra
hommage à cet homme communiste extrêmement
populaire, depuis le conseil municipal d’Aubervilliers
jusqu’au Conseil des ministres, bien connu de tous
et largement respecté dans le monde culturel pour
ses incessants combats en faveur de la promotion
des droits de la
création et des artistes. Partout,
d’Aubervilliers,
dont il fut un maire
audacieux, à l’Assemblée nationale
et au Sénat, au ministère de la Santé,
en passant par l’invention du plus
fort mouvement
culturel de la fin du
XXe siècle, le mouvement des états
généraux de la
culture, Jack Ralite
ne cessa d’étonner
ses contemporains
par sa détermination et ses audaces,
ne serait-ce que par sa volonté de faire entendre la
parole des poètes dans tous les lieux où ses fonctions
lui donnaient l’opportunité de s’exprimer. L’évocation de cette vie multiple, qui s’est achevée le
12 novembre 2017, donnera lieu à des échanges avec
des personnalités qui ont connu Jack Ralite ou qui
ont travaillé avec lui, ainsi qu’à des projections et
des lectures de textes, notamment ceux des poètes
qui ont nourri sa langue de feu si souvent inimitable.
Ont d’ores et déjà annoncé leur participation Leïla
Shahid, Serge Regourd, Pierre Musso, Dominique
Blanc, Didier Bezace, Jacques Bonnaffé, Denis Gravouil, Lucien Marest, Jean-Pierre Léonardini, Bernard
Vasseur… Les visiteurs de la Fête sont largement
invités à s’y associer par leur présence.
C
ticulier. » Et pour préserver l’authenticité du propos, Philippe
Durand a travaillé cet accent particulier des Bouches-du-Rhône.
Loin du catalogue de citations,
cette parole des Fralibs, mise en
scène sobrement, plonge le spectateur dans l’authenticité des mots
et de leur musique. « C’est un mélange d’émotion et d’humour, un
propos collectif que j’ai voulu conserver sans réécrire. »
Rendez-vous, donc, samedi
15 septembre, à midi, à l’espace
des Arts vivants Jack-Ralite, pour
découvrir, ou redécouvrir, 1336
(parole de Fralibs). « Le public de la
Fête de l’Humanité n’est pas un public
comme les autres », note Philippe
Durand. « Y jouer est un moment
particulier et d’autant plus cette année où le spectacle précède l’hommage
à Jack Ralite », poursuit le comédien, avant de conclure : « Ça me
touche, et j’aurais vraiment aimé qu’il
voit ça. »
Didier Goupy/Signatures
’est une langue brute, singulière et passionnante, une
langue qui confine à la poésie, une langue puissante. » Philippe
Durand est comédien et son spectacle 1336 (parole de Fralibs) revient
sur les planches de la Fête de l’Humanité, pour la deuxième année
consécutive.
Pour porter haut la « singularité
de cette parole ouvrière », Philippe
Durand a compilé les propos des
salariés de Fralib, recueillis à
l’usine de Gémenos (Bouches-duRhône) « juste après leur victoire
contre Unilever et avant la constitution officielle de leur Scop », se souvient le comédien.
« Je suis revenu de l’usine avec quatre
heures d’enregistrement. C’était beaucoup trop long, alors il a fallu sélectionner les paroles pour parvenir à
une heure trente de lecture », poursuit
Philippe Durand. « L’idée, enchaînet-il, était de construire un texte à
partir de cette langue, mais sans y
toucher, en conservant ce verbe par-
«
MARION D’ALLARD
GUILLAUME CHÉREL
uillaume Chérel a grandi dans
les banlieues du nord de la
France, baigné dans une famille de tradition communiste. Ancien
collaborateur de l’Humanité, ayant
suivi une formation de journaliste, il
est aussi critique littéraire et écrivain,
bref, il touche à tout. Son histoire avec
la Fête remonte
à l’enfance, et il
s’y rend aujourd’hui à l’occasion du Village
du livre, « l’un
des plus importants de France,
où défilent des
milliers de personnes », pour
présenter deux œuvres. Il y a celle qui
l’a révélé au grand public, Un bon
écrivain est un écrivain mort, pastiche
de Dix petits nègres, d’Agatha Christie,
dans lequel il critique avec humour la
littérature de consommation. Et puis
il y a Cadavre, vautours et poulet au
citron, un roman noir dont l’intrigue
se déroule en Mongolie qu’il perçoit
comme « une sorte de roman d’aventure
à la Very Bad Trip ». « Cette Fête donne
un coup de fouet au moral, les gens sont
de bonne humeur, on y écoute de la musique, on peut croiser d’anciens amis,
un peu comme lors d’une manifestation,
on est entouré de gens imprégnés d’idées
progressistes, on comprend qu’on n’est
pas seul », déclare-t-il.
G
Patrice Normand/Leemage
Stéphane Burlot
L
A travers les mots des Fralibs,
plongée au coeur de la parole ouvrière
KHADIJA KOUYATÉ
https ://www.guillaume-cherel.fr/
La Fête de l’Humanité
14 . 15 . 16 SEPTEMBRE 2018
Recevez chez vous vos bons de soutien*
Nom/Prénom
Adresse
Localité
Tél.
Mail
Je souhaite recevoir
Billetterie en ligne
sur fete.humanite.fR
Code postal
Mobile
bon(s) de soutien x 27 € =
9
€ (frais de port inclus)
* Ce bon de soutien à l’Humanité donne droit à l’entrée gratuite les 3 jours de la Fête.
Remplissez ce bulletin et envoyez-le accompagné de votre règlement (chèque à l’ordre de L’Humanité)
à l’Humanité · Service diffusion · 3, rue du Pont de l’Arche · 37550 Saint-Avertin
10 l’Humanité Mercredi 29 août 2018
UNE DÉSINDEXATION « MODULÉE » DES PENSIONS
Capital/travail
Le chef de ile des députés LaREM tente de modérer l’annonce
du premier ministre de désindexer les pensions de retraite
de l’inlation. La progression serait « moins, pour ceux qui ont
des retraites élevées, que 0,3 %, et un peu plus pour ceux
qui ont des petites retraites », propose Richard Ferrand.
50
C’est, en dollars, le montant des bons d’achat
que les salariés d’Amazon touchent de
leur employeur s’ils acceptent de vanter
leurs conditions de travail sur les réseaux sociaux.
PRÉCARITÉ
Les droits des chômeurs
à nouveau dans le viseur
À la veille des réunions avec les syndicats et le patronat qui débutent ce mercredi à Matignon, le gouvernement a tracé
une ligne offensive contre les demandeurs d’emploi, évoquant notamment la dégressivité des allocations.
es interdits ne sont pas ceux
que l’on croit sur l’assurance-chômage. Alors que
syndicats et patronat déilent
à tour de rôle à partir d’aujourd’hui dans le bureau du
premier ministre pour établir une lettre de cadrage en vue de la
nouvelle négociation Unedic, Édouard
Philippe n’a pas hésité à se montrer très
ofensif envers les demandeurs d’emploi.
Dans la dernière édition du Journal du
dimanche, le premier ministre déclarait
qu’il n’y avait pas de « tabous » sur la dégressivité des allocations. D’entrée de jeu,
les chômeurs sont donc désignés comme
la cible numéro un des économies.
Reçu ce mercredi, Denis Gravouil, en
charge des questions d’emploi à la CGT et
membre de la délégation, décrypte : « On
comprend qu’il n’y a pas de tabous pour baisser les droits des privés d’emploi, mais qu’il
y a en revanche un tabou sur la surcotisation
patronale dans le cas de contrats courts. Et
ce tabou-là est très diicile à franchir pour
le gouvernement… » En cas d’échec de la
négociation, l’exécutif a beau assurer qu’il
instaurera un bonus-malus (modulation
des cotisations en fonction de la durée des
contrats dans l’entreprise) pour lutter
contre la précarité creusant le déicit de
l’assurance-chômage (3,6 milliards d’euros
en 2017), le dispositif a peu à peu disparu
des discours. Sans compter que le patronat
renâcle : « Le Medef et son président, Geofroy
Roux de Bézieux, qui fut un temps à la tête
de l’Unedic, veulent torpiller toute surcotisation, c’est hors de question pour eux. Du
coup, le gouvernement dégaine d’autres
mesures », poursuit le cégétiste.
L
Ouvrir la porte à une diminution
progressive des droits
La semaine passée, le député LaREM Aurélien Taché avait commencé à préparer
le terrain à une possible dégressivité pour
les allocations des cadres. Une manière
d’ouvrir la porte à une diminution progressive des droits pour l’ensemble des
demandeurs d’emploi malgré l’ineicacité
avérée de cette mesure en vigueur jusqu’en
2001. Mais aussi de stigmatiser ces encadrants qui contribuent plus au inancement
de l’assurance-chômage qu’ils n’en bénéicient. « Pour les personnes en in de droits
Certains syndicats sont prêts à monter au front contre la baisse des allocations des privés d’emploi. M. Nascimento/Rea
de plus de 50 ans, qui auront
Un des scénarios de l’exédu mal à retrouver du boulot, « Le premier
cutif consisterait cette
cette dégressivité pourrait ministre sousfois-ci à limiter le cumul à
s’avérer catastrophique, préun an. Or, dans une précise Denis Gravouil. Le pre- entend que les
cédente négociation, la
mier ministre sous-entend
durée maximale de quinze
que les chômeurs se la coulent chômeurs se la
mois avait été supprimée
douce alors qu’il n’y a pas coulent douce. »
et les allocations avaient
assez d’ofres d’emploi pour
été lissées, donc dimiDENIS GRAVOUIL nuées. Les chômeurs y
tout le monde. »
EN CHARGE DE L’EMPLOI perdraient encore une fois.
La refonte du cumul emÀ LA CGT
ploi-allocation (activité
Si la stigmatisation des
réduite) fait aussi partie des
inscrits à Pôle emploi,
pistes privilégiées par le gouvernement. considérés comme un coût pour l’assuDans la convention de 2017, 900 millions rance-chômage, refait surface dans les
d’euros d’économies reposaient en partie argumentaires macronistes, dans les faits,
sur le recul progressif de 50 à 55 ans de la rien de nouveau. Fin 2017, l’exécutif avait
borne d’âge pour les seniors (pour per- décidé de renforcer les contrôles sur les
cevoir une indemnisation de 36 mois) et, privés d’emploi, actant le fait que certains
déjà, sur une réforme de l’activité réduite. d’entre eux se complaisaient dans cette
situation. Après une première rencontre
collective mi-juillet à l’Élysée en forme
d’opération séduction auprès des syndicats, certains d’entre eux sont donc prêts
à monter au front contre la ligne tracée
par le pouvoir en place. Comme le martèle
Denis Gravouil, « mercredi, nous allons
redire que seuls 45 % des chômeurs sont
indemnisés, qu’une surcotisation patronale
est nécessaire pour lutter contre la précarité.
Elle est de 4 % aujourd’hui, elle pourrait
être doublée sur les contrats de moins d’un
mois, notamment. Il faudrait aussi donner
les moyens à l’inspection du travail de
contrôler les renouvellements de CDD. Nous
allons remettre sur la table nos dix propositions de logique de confiance envers les
chômeurs ». Aux antipodes donc de la
philosophie actuelle.
CÉCILE ROUSSEAU
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité
11
Capital/travail
PATRONAT
Édouard Philippe câline le Medef
Au premier jour de l’université d’été de l’organisation patronale, à Jouy-en-Josas,
le premier ministre a trouvé les mots appropriés pour enflammer la salle pleine à craquer.
Jouy-en-Josas (Yvelines),
envoyée spéciale.
ier, à l’université d’été du
Medef, sur le campus de
l’école de commerce HEC, le
premier ministre, Édouard
Philippe, a flatté sans complexes le patronat. À la tribune, pendant
une heure, le numéro un du gouvernement
a listé, non sans malice, les mesures probusiness : « la décentralisation du dialogue
social au plus près du terrain », le barème
des indemnités pour les « licenciements
injustiiés », même si les salariés saisissent
les prud’hommes en cas de licenciement
abusif. Ou encore la baisse progressive du
taux de l’impôt sur les sociétés de 33,3 %,
avec un objectif à 25 % en 2022, la défiscalisation des heures supplémentaires à
compter du 1er septembre 2019…
H
entreprises ». Au premier chef, il cite la loi
Pacte, qui prévoit une « souplesse supplémentaire » avec la suppression des seuils
sociaux lorsqu’une entreprise passe le cap
de 20 salariés, soit une exemption de nouvelles taxes et obligations. Il rappelle également la suppression du forfait social, à
compter du 1er janvier, sur les dispositifs
d’épargne salariale (intéressement et participation) pour les entreprises de moins de
250 salariés. Cette mesure va encourager à
privilégier, une fois encore, l’épargne salariale
au détriment des salaires, et représente, dans
le même temps, un manque à gagner colossal
pour les caisses de la Sécurité sociale. Qu’importe, pour le premier ministre, « il faut faire
de la France le pays le plus attractif et compétitif d’Europe ». Et d’inviter, sans le dire
franchement, les patrons à prendre leur part
à « l’efort collectif ».
LOLA RUSCIO
L’HUMANITE • News FU • 176 x 206 mm • Visuel : Skypriority • Parution 29/août/2018 • Remise le 22/août/2018
ILG •
(Publicité)
Rassurer le Medef sur l’assurancechômage, les arrêts maladie...
Alors que le premier ministre reçoit cette
semaine les syndicats et le patronat sur l’assurance-chômage, la santé au travail et les
arrêts maladie, il a tenu à rassurer le Medef
sur ses intentions : la nouvelle négociation
sur l’indemnisation des chômeurs doit « inciter
au retour à l’emploi » et « mieux responsabiliser » les privés d’emploi. « Nous devons faire
en sorte que c’est toujours plus intéressant de
revenir vers le travail », a-t-il lancé, sous une
salve d’applaudissements. Sur les arrêts maladie, le premier ministre a transporté la salle
pleine à craquer : une fois de plus, il a insinué
que les salariés du privé se prennent un jour
de congé supplémentaire aux frais de la Sécurité sociale. Pour lui, la hausse « considérable » des indemnités journalières s’explique
notamment par… « des prescriptions compréhensives » des médecins. Ni une ni deux,
les patrons applaudissent chaudement.
Dans ce concert, le premier ministre a tenu
à rassurer son public sur les prochaines réformes visant à « répondre aux besoins des
DUSSOPT CONFIRME LA SAIGNÉE
DANS L’EMPLOI PUBLIC
Au Medef, qui s’inquiète d’un rythme
trop lent de la réduction des dépenses
publiques, le secrétaire d’État Olivier
Dussopt donne des gages. La suppression
de 120 000 postes de fonctionnaires sur
le quinquennat « est notre cible », a assuré
l’ex-député PS sur Sud Radio, « mais ça n’est
pas l’alpha et l’oméga de notre politique ».
En clair, après 14 500 postes en moins en
2019-2020, les années 2021-2022 seront
celles de la montée en puissance pour tenir
l’objectif des 120 000 emplois détruits.
CIEL ME VOILÀ !
SKYPRIORITY
�Profitez d’un service exclusif pour être prioritaire à l’enregistrement,
à l’embarquement et au retrait de vos bagages.
AIRFRANCE.FR
France is in the air : La France est dans l’air. Sur les vols effectués par Air France, SkyPriority est réservé aux membres Flying Blue Gold et Platinum ou SkyTeam Elite Plus,
aux passagers des cabines La Première, Business et Premium Economy, aux passagers voyageant avec un billet Flex sur les vols entre la France et l’Europe, Afrique du Nord ou Israël,
aux passagers abonnés HOP! Air France sur les vols domestiques depuis le 1er avril 2017.
12 l’Humanité Mercredi 29 août 2018
DU NEUF SUR L’ATTAQUE DE TRAPPES
L’enquête après l’attaque au couteau jeudi
à Trappes (Yvelines) conirme que son auteur
avait un « profil psychologique perturbé », alors
qu’une des victimes est toujours entre la vie
et la mort, a indiqué le parquet hier.
Société&Solidarités
+ 2,58 %
C’est la hausse moyenne du tarif des assistantes
maternelles agréées (évalué à 3,18 euros net par
heure et par enfant), selon la plateforme Yoopies,
qui met en relation familles et gardes d’enfants.
RÉFUGIÉS
À Chalon, demivictoire pour
la solidarité
Mobilisé pour une famille albanaise à la rue, un collectif de
soutien aux migrants a obtenu pour elle un logement provisoire.
Mais pas de nouvel examen de sa demande d’asile.
C
’est une victoire partielle
pour le collectif Chalon solidarité migrants. Alors qu’il
comptait manifester ce
mercredi devant la permanence du député de Saôneet-Loire Raphaël Gauvain
pour exiger l’hébergement puis, conformément à son souhait, le retour d’une famille
de réfugiés albanais dans son pays, l’Oice
français de l’immigration et de l’intégration
(l’Oii) a annoncé hier qu’il allait (enin)
prendre en compte une partie de ses demandes. Une poignée de citoyens de Cha-
LES VOYAGES
de
’l H u m a n i t é
En partenariat avec
uba
Cuba
DU 7 AU 22 NOVEMBRE 2018, 3 040 EUROS*
abonnés
Prix spécial ité :
an
à l’Hum
ne
par person
2 880 euros
DÉCOUVREZ CUBA
DE SANTIAGO À SOROA,
en passant par Guantanamo, Baracoa, Bayamo, Las Tunas,
Camaguey et son quartier centre historique, Sancti Spiritus,
Trinidad classée au Patrimoine de l’Humanité, Cienfuegos,
Santa Clara et le Mausolée de Che Guevara, Playa Giron,
Playa Larga, Palpite, la Havane et son centre historique,
Vinales, Las Terrazas.
Plongez au cœur d’une communauté rurale exceptionnelle
à Vinales, terre du tabac des célèbres cigares de havane,
ses paysages uniques et ses couleurs exceptionnelles.
Au travers de nombreuses rencontres de solidarité, vous
découvrirez la réalité cubaine et la richesse d’un peuple bien
loin des caricatures relayées par la plupart des médias.
* pour 16 jours/14 nuits, par personne en chambre double
( supplément chambre seule 240 € ), taxes aériennes et visa inclus.
RENSEIGNEMENTS
ET INSCRIPTIONS
CUBA LINDA
05 53 08 96 66
cubalinda@wanadoo.fr
r
m a n it e .f
w w w .h u humanite.fr
voyages@
À la rue, désœuvrés et sans soutien officiel, Jetmira Carkaj et ses enfants ont pris la
décision de retourner en Albanie. Michel Simon Pelletier
lon-sur-Saône aura donc réussi à rappeler
l’État à ses responsabilités envers des réfugiés désœuvrés.
Pour cette famille, la tragédie a commencé
il y a plus de vingt ans, en Albanie. À l’âge
de 13 ans, Jetmira Carkaj, aujourd’hui mère
d’une trentaine d’années, est mariée de force
à un membre de la maia albanaise. Il l’emmène en Grèce, d’où elle reviendra quelques
années plus tard avec cinq enfants. À son
retour, son deuxième ils est assassiné, sans
plus d’explications. « Il existe en Albanie un
code d’honneur mafieux. Pour se venger, on
ne tue pas la personne concernée mais un
membre de la famille proche, généralement le
fils aîné », explique une militante du collectif.
Par peur de nouvelles représailles, la famille
décide alors de prendre la fuite vers les PaysBas. Mais sa demande d’asile y est rejetée.
« L’histoire de cette famille n’est
qu’un exemple parmi d’autres »
« En novembre 2017, ils ont donc décidé de
venir en France, mais le préfet de Saône-etLoire a refusé d’étudier leur dossier, celui-ci
dépendant, d’après les accords de Dublin,
des autorités néerlandaises », continue-telle. Dès lors, Jetmira Carkaj et ses cinq
enfants – dont un bébé né en France – se
retrouvent à la rue. « Ils n’ont pas eu le droit
aux logements dédiés aux demandeurs d’asile,
et le 115, qui doit aider les personnes “vulnérables”, les a aussi éconduits », raconte
Stéphane Boyer, responsable de l’Association
de solidarité avec tous les immigrés (Asti)
de Chalon-sur-Saône. Un refus de prise en
charge qui interroge, alors que l’aîné de
cette famille fragile a récemment tenté de
se suicider. « Il se sent coupable, car selon le
code d’honneur mafieux, c’est lui qui aurait
dû mourir », précise le militant. À la rue,
désœuvrée et sans soutien oiciel, la famille
Carkaj a pris la décision de retourner en
Albanie, malgré les risques encourus. Mais
même ce retour s’avère compliqué. « L’aîné
de tout juste 18 ans ne pouvait pas rentrer en
même temps que le reste de sa famille. Or,
cette séparation était impensable pour cette
mère qui a déjà perdu un de ses enfants. »
Face à ces décisions inhumaines, le collectif,
né il y a un an (lire encadré ci-dessous), a
décidé de se mobiliser pour rendre visible
le drame. Un premier échange, guère fructueux, a lieu en février avec le député Gauvain
(LaREM), porte-parole de la loi asile. « Ce
texte possède bien des vides juridiques qui
poussent les gens dans des situations où ils
n’ont plus aucun droit. L’histoire de cette
famille n’est qu’un exemple parmi d’autres »,
dénonce une militante du collectif, qui fustige « la mauvaise foi des administrations »,
voire « le racisme d’État ».
S’ils ont obtenu que la famille ne soit pas
séparée avant son retour en Albanie, ni
privée de toit d’ici là, les militants gardaient
toutefois un goût amer après le refus du
préfet d’étudier une nouvelle demande
d’asile pour Jetmira et ses enfants.
MANON CHAPELAIN
UN COLLECTIF NÉ IL Y A UN AN
Composé de partis politiques (EELV, PCF),
d’associations (Asti, ADRS, Cimade…),
mais aussi de simples citoyens, ce collectif
est une initiative citoyenne originale, qui
œuvre depuis un an pour changer le point
de vue des Chalonnais sur l’immigration.
« L’événement déclencheur a été la
manifestation des identitaires, en
août 2017, lors de l’accueil de 11 familles
de réfugiés. On a voulu montrer qu’il
existait aussi des humanistes dans cette
ville », témoigne l’une des participantes.
Cours de français, conférences ou aide à
l’installation sont des exemples des
actions menées par les militants.
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité 13
371 JOURS
de détention arbitraire pour
Salah Hamouri. Liberté pour
l’avocat franco-palestinien
emprisonné en Israël.
POMPEO ANNULE SA VISITE À PYONGYANG
Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a annulé
sa visite à Pyongyang le week-end dernier, à la suite
d’une lettre du général nord-coréen Kim Yong-chol
jugée belliqueuse. Donald Trump a également considéré
insuffisants les progrès liés à la dénucléarisation.
Le monde en mouvement
Jéromine Derigny
IRAN
« Les demandes dépassent
le seul pouvoir d’achat »
Réalisé avant l’annonce des sanctions américaines, l’entretien avec trois syndicalistes iraniens
reflète l’état de la protestation qui sourd dans le pays.
À
l’invitation du collectif
des syndicats français
pour la défense des travailleurs en Iran, deux
syndicalistes de Vahed
(transports urbains de
Téhéran), ex-prisonniers,
ainsi que Loghman Veissi, de l’Association
des enseignants d’Iran, étaient en France
où ils ont rencontré la CGT et la CFDT.
Quelle est la situation économique et
sociale ?
REZA SHAHABI La situation économique turbulente du pays s’est intensifiée depuis dix
ans et l’augmentation des coûts de production a provoqué le chômage et la perte
du pouvoir d’achat des salariés. Le chômage
à grande échelle, les prix élevés et l’inflation
galopante, qui signifient notamment une
hausse des prix des matières de première
nécessité, la privatisation généralisée, la
fermeture des unités de production et de
services reflètent la tourmente économique dans laquelle se trouve l’Iran.
Les événements récents dans
le pays ont provoqué le mécontentement des habitants,
« LES GENS N’ONT PAS
avec comme corollaire la
PEUR DES ÉTATS-UNIS,
protestation des travailleurs
« Les produits de base, les médicaments, ainsi que la nourriture et des soins médicaux ont augmenté jusqu’à 50 %.
ILS ONT PEUR DE
et des retraités, des enseiCela a engendré un mécontentement généralisé », souligne Davood Razavi. A. Khamooshi/The New York Times-Redux-REA
NOTRE DÉSUNION. »
gnants, des camionneurs et
HASSAN ROHANI
des chauffeurs des autobus
privés, et des protestations
et des bataillons de chô- moyens de subsistance des jeunes chô- convergence de ces rassemblements inde toute la province Khuzestân
meurs. De plus, les mouve- meurs, est rapidement devenu politique. diquent qu’il n’y avait pas de leadership,
et de celle d’Ispahan, etc.
ments sociaux se sont étendus Ce qui est clair, c’est que les manifesta- et qu’il n’y avait pas une planification à
dans diverses villes du pays, tandis tions étaient spontanées et en même l’avance. Puisque le gouvernement n’a
Comment la population a-t-elle réagi au que l’économie du pays est entrée dans temps partiellement organisées. Les plus pas donné de réponse concrète et digne
retrait américain de l’accord sur le une récession sans précédent. En effet, le grandes manifestations (qui ont eu lieu aux revendications des manifestants, et
nucléaire ?
départ des États-Unis de l’accord a entraîné non seulement pendant ces dix jours du que la situation socio-économique empire
DAVOOD RAZAVI Le retrait des États-Unis a
une instabilité profonde dans les marchés mouvement de janvier, mais aussi au chaque jour, il faut s’attendre à plus de
provoqué, ces derniers mois, la dévaluation et sur les lieux de travail.
cours de ces dernières années) sont celles manifestations sociales, comme au début
vertigineuse de la monnaie iranienne visdes travailleurs qui protestent contre les de l’été avec les bazaris.
à-vis du dollar et de l’euro, entraînant une Quelles étaient les caractéristiques des salaires impayés, les licenciements massifs
augmentation forte des prix des denrées manifestations du mois de décembre ?
et les fermetures des usines. Les ensei- Comment le pouvoir réagit-il ?
de consommation quotidienne au cours REZA SHAHABI Les manifestations de dé- gnants et les retraités ont eux aussi or- DAVOOD RAZAVI ET REZA SHAHABI La première
des cinquante derniers jours. Les produits cembre-janvier de cette année étaient, ganisé des rassemblements, parfois à réaction du gouvernement a été brutale et
de base, les médicaments, ainsi que la avant tout, le cri de protestation de la jeu- l’échelle de plusieurs villes, pour protester policière. Des centaines de manifestants
nourriture et des soins médicaux ont aug- nesse pauvre, déshéritée et sans avenir des contre les mauvaises conditions dans ont été arrêtés et déférés devant la justice
menté jusqu’à 50 %. Cela a engendré un villes et des villages. Elles ont commencé l’éducation nationale et la baisse de leur islamique. Mais, avec la continuation des
mécontentement généralisé et nous avons dans un grand centre, Machhad, mais se pouvoir d’achat. Mais les manifestations protestations et pendant la répression des
assisté à des protestations massives au sont rapidement étendues à plus de 90 récentes du mois de janvier et les pro- manifestants, certains responsables de
niveau des bazaris (marchands du bazar petites et grandes villes iraniennes. Le testations des commerçants et bazaris l’État, tout en sentant le danger et la montée
– NDLR) et des commerçants, ces mani- mouvement, qui a commencé avec des ont été spontanées. Le caractère dispersé de la contestation, ont été contraints de
festations s’ajoutant à celles des travailleurs slogans pour protester contre l’absence de de ces mouvements et le manque de faire semblant d’accompagner les ma-
14 l’Humanité Mercredi 29 août 2018
Le monde en mouvement
« Les demandes dépassent
le seul pouvoir d’achat »
nifestants, dans une certaine mesure, et
ont rejoint les critiques. Il faut noter que
l’une des caractéristiques les plus importantes de ces manifestations a été leur propagation rapide à travers le pays, où, pendant
une semaine, on se rassemblait même dans
les villages les plus reculés du pays, et que
les étudiants ont soutenu et rejoint des
protestations. Certains d’entre eux ont été
arrêtés et condamnés à de longues peines
de prison. Une autre caractéristique de ces
mouvements est que le mécontentement
public, exprimé seulement au niveau des
conversations privées entre les gens, s’est
transformé en manifestations de masse
dans la rue, et le public a commencé à
exiger une réponse de l’État à des problèmes
sociaux et à la corruption généralisée. On
peut dire avec certitude qu’une partie des
gens, qui croyaient en des réformes venues
d’en haut, ne font plus confiance à aucune
des factions dirigeantes, et considèrent
que le seul moyen d’obtenir la satisfaction
de leurs revendications est de faire grève
et d’organiser des protestations de rue à
grande échelle. Ces revendications ne se
limitent plus à des demandes de plus de
moyens de subsistance. Leurs demandes
dépassent les simples revendications du
pouvoir d’achat.
Comment se pose la question de l’enseignement et du statut des enseignants ?
LOGHMAN VEISSI Selon la Constitution de la
République islamique d’Iran, l’éducation
est gratuite. Mais, dans les faits, cela n’a
jamais été le cas et l’éducation privée est
montée en puissance depuis l’ère Ahmadinejad. Les salaires des enseignants sont
très bas, les conditions de travail de plus
en plus difficiles et les bâtiments et les
équipements vétustes. Le budget consacré
à l’éducation publique ne répond absolument pas aux attentes du personnel et des
enseignants. Le niveau de vie des professeurs est très proche de celui des simples
ouvriers. Beaucoup des enseignants sont
obligés d’avoir d’autres jobs afin de boucler
leurs dépenses. Cette situation, qui empire
de mois en mois, a provoqué le mécontentement du corps éducatif. La réponse
des autorités est la même que contre
les revendications d’autres couches laborieuses : toujours plus de répression.
Un nombre important des enseignants sont
passés par la case prison.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR
PIERRE BARBANCEY
Hassan Rohani pris entre les
conservateurs et les réformateurs
Téhéran a saisi la Cour internationale
de justice (CIJ) pour suspendre les sanctions américaines. Les députés critiquent
sa politique économique.
n instaurant des sanctions économiques contre l’Iran, Donald Trump,
en réalité, ne cherche pas à aider le
peuple iranien, on s’en doute. Il a choisi l’arme
la plus à même de déstabiliser le pouvoir en
place, sans doute sans avoir vraiment
conscience de ce que cela peut provoquer.
Téhéran a entamé, lundi, une procédure
devant la Cour internationale de justice (CIJ),
organe judiciaire principal de l’ONU, demandant la suspension des sanctions américaines
et dénonçant « l’étranglement » de son économie par Washington. Mais le président
Rohani est maintenant face à plusieurs fronts.
Celui du mécontentement de la population,
qui s’est fortement exprimé en décembre
dernier avec des manifestations qui pourraient
reprendre (lire ci-contre l’entretien avec les
syndicalistes iraniens). Il doit également
affronter l’offensive des députés du Majlis,
qui lui ont signifié, mardi, leur profonde insatisfaction face aux difficultés économiques
E
et sociales, malgré les tentatives d’explication
du président, convoqué de manière inédite
devant le Parlement. Cette audition, qui a
duré près de deux heures, fait également suite
au limogeage, après un vote de défiance du
Parlement, des ministres du Travail – le 8 août
– et de l’Économie, ce dimanche.
Les élus l’ont interrogé notamment sur le
chômage tenace, l’inflation et l’effondrement
de la monnaie. Par ailleurs, ils ont mis l’accent
sur quatre des cinq dossiers soumis à un vote.
Selon les règles du Parlement, ces dossiers
seront désormais soumis à la justice pour avis.
Hassan Rohani s’est retrouvé dans une situation délicate, tentant de reconnaître les problèmes auxquels sont confrontés les Iraniens,
sans pour autant admettre l’existence d’une
véritable crise. « On ne devrait pas dire que
nous faisons face à une crise. Il n’y a pas de
crise. Si on dit cela, ça va se transformer en un
problème de société et ça sera véritablement
une menace », a-t-il argué, pris entre le feu
des conservateurs et celui des réformateurs.
La déstabilisation politique recherchée par
les États-Unis pourrait bien se concrétiser.
Qui pourrait provoquer une véritable déflagration dans la région.
P. B.
ALLEMAGNE
Quand la haine envahit
les rues de Chemnitz
Le déchaînement des violences d’ultradroite se
répand sur fond de banalisation des thèmes du
national-libéralisme jusqu’au cœur du pouvoir
cènes de chasse au métèque homme après une rixe dans une fête
dans les rues de la ville, saluts locale. Deux jeunes migrants souphitlériens, plusieurs blessés. çonnés du meurtre sont interpellés.
Les rues de Chemnitz, la troisième L’information est aussitôt associée
ville de Saxe, ont connu lundi soir aux rumeurs les plus sordides par
des scènes hallucinantes. À la les activistes de l’extrême droite
manœuvre des groupuscules néo- sur les réseaux sociaux.
nazis, mais surtout le mouvement
La chancelière a réagi rapidement,
Pegida (Patriotes européens contre dénonçant les « chasses collectives »
l’islamisation de l’Occident) et contre les migrants et affirmant que
l’Alternative pour l’Allemagne de tels événements n’avaient « pas
(AfD), le parti d’extrême droite, de place dans notre État de droit ».
qui a fait une entrée en force au Il n’empêche. Comment ne pas
Bundestag, il y a un peu moins
rapprocher la multiplication des
d’un an.
débordements de l’extrême
La police est débordée.
droite tout au long de
Pis, certains agents
l’été de la polarisadéployés sur place
tion du débat public
CHEMNITZ
font preuve d’une
sur ses thèmes (voir
COMPTE DANS
drôle de tolérance à
l’Humanité d’hier)
SA POPULATION
l’égard des manifesavec la complicité
7,6 % D’ÉTRANGERS
tants.Comme à
de plusieurs perET 2,41 % DE RÉFUGIÉS.
sonnalités poliDresde, dans la capitale saxonne,
t iq ue s , don t le
quelques jours plus tôt,
ministre de l’Intélors d’un autre rassemblerieur, Horst Seehofer. Sous
ment ultra où un membre du
prétexte de couper l’herbe sous
bureau anticriminalité du Land le pied de l’AfD, dont une nouvelle
(Landeskriminalamt), loin de se progression est annoncée dans le
contenter de manifester aux côtés scrutin régional bavarois qui se
de Pegida, avait déclenché une profile, le leader de la CSU n’a
énorme polémique en orchestrant pas hésité à pousser le gouvercarrément la manœuvre pour em- nement Merkel IV jusqu’au bord
pêcher une équipe de journalistes de l’implosion, obtenant début
de la première chaîne de télévision juillet un durcissement du régime
publique de travailler.
des expulsions de demandeurs
À Chemnitz, l’un des manifestants, d’asile. Soit une inflexion de la
interrogé par un reporter du ma- politique de Berlin illustrant l’ingazine Der Spiegel, affirme haut et fluence grandissante des options
fort qu’il a deux copains parmi les nationales-libérales.
flics et qu’ici, lance-t-il, « les poEn dépit de la polémique qui ne
liciers savent comment on gère une cesse d’enfler autour de la police
telle situation ». Bilan : des dizaines saxonne si manifestement « dépasde blessés par jets de pierres ou de sée », il aura fallu attendre jusqu’au
cocktails Molotov, essentiellement début de l’après-midi d’hier pour
parmi les contre-manifestants qui que le ministre de l’intérieur brise
avaient appelé courageusement à un silence devenu assourdissant et
se rassembler pour tenir tête aux propose « l’aide de la police fédéémeutiers. À l’origine de cette ex- rale » à celle du Land de Saxe.
plosion de haine, la mort d’un jeune
BRUNO ODENT
S
(Publicité)
CARTE BLANCHE
MOUV’
À L’HUMACUMBA
MIX DJ AVEC
DIRTY SWIFT
15 SEPTEMBRE
DE 22H À 23H30
FÊTE DE L’HUMANITÉ
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité 15
Culture&Savoirs
CINÉMA
Apprendre à soigner se joue
à la vie, à la mort
Avec De chaque instant, Nicolas Philibert capte avec sa rare sensibilité les premiers pas de jeunes élèves infirmières
et infirmiers. Le primat de la parole sur la description brute ouvre à une réalité complexe et riche.
DE CHAQUE INSTANT
Nicolas Philibert
France, 1 h 45
n civil, c’est diférent.
Il y a moins le sentiment
de domination », dit à
un moment un jeune
homme. La parole
est flottante, en
construction. Cette
remarque, qui pèse subitement son poids
de réel, est faite au il de l’eau d’un dialogue
avec une responsable de formation, à l’issue
d’un stage. Nous sommes dans une institution de Montreuil, en région parisienne,
qui forme des élèves inirmières et inirmiers.
Nous les suivrons sur le même mode, au il
d’un ilm articulé en trois parties, chacune
introduite silencieusement par un cartouche
portant un chifre et un ou deux vers : « 1.
Que saisir sinon qui s’échappe » ; « 2. Que voir
sinon qui s’obscurcit » ; « 3. Que désirer sinon
qui meurt,/Sinon qui parle et se déchire ? ».
Le chapitre inaugural pose la première
pierre d’une découverte initiatique. Un
groupe de jeunes illes et de quelques jeunes
gens accomplit ses premiers gestes, entre
fous rires et maladresses, prise de tension,
exercices cardiaques et entraînements à la
piqûre sur des mannequins… la distribution
de vêtements se fait sur le même ton léger
et recueilli. Les cours insistent sur la déontologie, le respect du malade, le refus du
mercantilisme et des logiques de rendement.
Les gestes, la tenue, la règle : il sourd de cette
ouverture, dans une ambiance encore collective et scolaire, quelque chose de l’ordre
du sacré, que rendent les vers d’Yves Bonnefoy. Extraits de son poème Aux arbres, ils
igurent dans ce qui fut le premier recueil,
publié en 1953, d’un jeune homme ayant
pris lui aussi la décision de sa vie.
E
«
La vérité d’un métier, en cette
époque d’eicacité mortifère
Comme le jeune poète d’alors avec la mort
et la vie, ces élèves d’aujourd’hui ont à regarder en face la maladie, révélateur acide
de ces deux possibilités entre lesquelles ils
vont avoir à jouer le rôle de leur propre existence. La seconde partie va les voir partir
se confronter à ce réel-là, dans des services,
avec des malades pour de vrai, adultes,
enfants, et des professionnels de santé qui
La caméra se fait oublier – ce qui suppose une confiance gagnée bien en amont. Les Films du losange
les accompagnent. Premiers
d’une dialectique buisLe cinéaste a joue
pas, premières erreurs. Le dersonnière, avec ses moments
nier chapitre, ou la dernière un art unique d’échappée, de poésie et
strophe, comme on veut, tient
d’émotion qui refusent la prise
le pari de culminer dans le cres- pour capter
d’otage du pathos.
cendo dans lequel De chaque
On pourrait parler de ce ilm
instant emmène son spectateur, l’authenticité
en dressant l’inventaire de ce
et où s’insinuent les efets dé- la plus nue
qu’il n’y a pas, en apparence :
létères des logiques comptables
pas d’images d’urgences saface au dévouement et à la ri- des êtres.
turées, de personnels surexchesse humaine qui se révèlent
posés à un système en crise,
à chaque plan.
pas plus que d’intrusion ni de voyeurisme.
Les restitutions de stages se succèdent entre Puissance de la parole, magie du cinéma.
quatre murs. L’exiguïté n’est pas la seule Nicolas Philibert célèbre la rencontre, avec
cause de l’utilisation de deux caméras pour cette jeunesse, avec leurs aînés soucieux de
les champs-contre-champs. Il n’y a pas de formation plutôt que de bizutage et de sadeuxième prise possible face à ce qui dit et disation, et avec le spectateur, qui a toute
se joue là. La transmission, enjeu sensible latitude pour trouver sa place et se mettre
ici, met aux prises deux partenaires. Le lui aussi au travail. La subtilité de la mise en
cinéaste, c’est bien connu, a un art unique scène et la distanciation par la parole rendent
pour capter l’authenticité la plus nue des compte de toute la complexité d’un réel, en
êtres et permettre au spectateur d’accéder demeurant résolument du côté de la vie.
sans efraction à cette intime vérité. La caÉmergent alors, au choix et entre autres :
méra se fait oublier – ce qui suppose une la vérité d’un métier, en cette époque d’efconiance gagnée bien en amont. Le montage icacité mortifère qui en nie jusqu’à la notion
même ; un superbe hommage à une jeunesse
d’aujourd’hui qui espère dans la vie, choisit
un engagement – et pas le plus facile – et
est traitée comme des chiens – telle cette
jeune ille dont on découvre qu’elle doit
travailler sept jours sur sept ou de cette autre
dont l’univers est au bord de l’écroulement
avec un vol d’ordinateur. On songe alors à
la in du ilm, à propos de ce grand art cinématographique de Nicolas Philibert, aux
mots d’Yves Bonnefoy qui concluent ce
même poème : « Parole proche de moi/Que
chercher sinon ton silence/Parole, jetée matérielle/Sur l’origine et la nuit ? »
MICHEL GUILLOUX
POURSUIVEZ LA LECTURE SUR
L’HUMANITÉ.FR
L’entretien vidéo avec Nicolas Philibert :
« Les hôpitaux se transforment en usines
à soins. »
16 l’Humanité Mercredi 29 août 2018
Culture&Savoirs
CINÉMA
Une
esthétique
du corps à vif
Le premier long métrage de
Camille Vidal-Naquet plonge au
cœur de l’amour et de l’exclusion.
SAUVAGE
Camille Vidal-Naquet
France, 1 h 39
Un triangle amoureux bancal jusqu’à la chute. 2018 Pinehouse Film
CINÉMA
Les mystères du monde
en combustion lente
Huit ans après Poetry, le grand réalisateur coréen revient avec un film puissant
qui porte sur l’amour, l’écriture et la faute.
dividualisme érigé en système implacable. Lee Chang-dong
prend le temps long d’une narration qui fait la part belle aux
lieux et paysages, au doute, à l’incertitude de chaque pas, aux
ee Chang-dong, pour ce nouveau ilm, choisit vacillements des valeurs troublées de contrepoints. À l’instar
d’adapter une nouvelle de Haruki Murakami. Le de l’apprenti écrivain qui désespère de comprendre le monde,
réalisateur, auteur, scénariste, producteur, un Lee Chang-dong accroît les mystères tout en s’obstinant au
temps ministre de la Culture, à qui le cinéma coréen récit en images. Au mitan du ilm, un rebondissement surgit.
doit son récent essor en vertu de la politique des Haemi et Ben débarquent sans prévenir dans la ferme de
quotas de difusion obtenus de haute lutte, demeure idèle Jongsu dans un panache de Porsche. Blagues en trio qui
au matériau initial. Et, par son art singulier, lui superpose
culmineront dans une danse hypnotique qu’entreprendra
la jeune ille saisie par le soleil couchant et un jazz
de nombreuses strates. Le jeune Jongsu (Yoo Ah-in)
s’échine à des petits boulots en attendant d’écrire
entêtant. Il est possible qu’une disparition soit à
son premier roman. Au hasard des rues de la
l’œuvre, qu’un crime ait été commis. Toute
CANNES
ville, il tombe sur une amie d’enfance, Haemi.
vérité s’embrase et s’évanouit. Les certitudes
PRÉSENTÉ EN
Aspirante actrice, elle alpague le chaland
prennent feu. Un feu qui ne réchauffe ni
COMPÉTITION, BURNING
devant un supermarché. On se focalise, à
n’éclaire. Ben serait-il un brûleur en série qui
A ÉTÉ RÉCOMPENSÉ
DU GRAND PRIX DE
première vue, sur la rencontre entre les deux
se joue des autres ou un cynique ordinaire
LA FIPRESCI, SYNDICAT
jeunes gens. L’arrière-plan, pourtant, rend
épouvantablement content de lui ? Quel rôle
DE LA CRITIQUE
visibles un mercantilisme stupide et vulgaire,
afectif et social pourrait bien échoir à Haemi,
INTERNATIONALE.
les pesantes nécessités du quotidien qui obliautre que celui d’objet de distraction pour Ben
tèrent les horizons. Haemi s’en va séjourner
et son cercle d’amis friqués ? La quête-enquête
quelque temps en Afrique. Jongsu prendra soin de
qui emportera Jongsu au bout de ses soules n’est
son chat. Seul dans le minuscule appartement de la jeune
peut-être qu’un engrenage de leurres. Dans les montagnes
ille, l’espace délivre les fantasmes érotiques très charnels de de Paju, la propagande de la toute proche Corée du Nord,
Jongsu en même temps que la réalité perd de sa substance. difusée par de puissants haut-parleurs, enle les vents. La
À se demander si le chat existe. Les niveaux de lecture vont société coréenne est une nouvelle fois passée au in tamis de
ainsi se multiplier, et les thèmes qu’ils convoquent. Tandis Lee-Chang-dong, qui en retient et nous en délivre les scories.
que Jongsu doit retourner à Paju, dans les montagnes, travailler L’auteur de Poetry (2010), de Secret Sunshine (2007), ou encore
dans la ferme familiale que son père, en litige avec la justice, en 2000 de Peppermint Candy, fait résonner de profondes
ne peut plus exploiter, Haemi revient d’Afrique. Portée par lignes de basse intriquées à ses images, ordonnant réalités
une espérance amoureuse qui a pris corps, Jongsu subit le métaphoriques et séquences de cristallisation. Si le crescendo
désagrément de se voir présenter un certain Ben (Steven ressortit ici au thriller, la palette ne cesse de varier ses gammes.
Yeun), jeune urbain de Séoul riche et arrogant. La source de Et c’est un miroir qui nous est tendu.
sa fortune est obscure.
DOMINIQUE WIDEMANN
Une manière de triangle amoureux prendra sa place. Bancale
jusqu’à la chute… Et aussi les oppositions de classes, les irré- La Cinémathèque française présente jusqu’au 2 septembre
ductibles oppositions entre mondes ruraux et citadins, l’in- une rétrospective des films de Lee Chang-dong.
BURNING Lee Chang-dong
Corée du Sud, 2h28
L
auvage : un titre puissant qui enveloppe l’idée d’un questionnement
sur la condition primitive de
l’homme, insule une sensation de nature
et de liberté. Le ilm ne décevra pas cette
promesse. Félix Maritaud, révélé dans les
120 battements par minute de Robin
Campillo, s’est glissé trente jours durant
dans la peau de Léo, et même plus encore.
Son personnage ne pouvait se résoudre
à n’exister qu’à travers l’écran, il est demeuré en lui des mois après le tournage,
a-t-il expliqué hors champ. Le point de
vue n’est pas dramatique, mais situationnel. Dans le dénuement le plus complet,
Léo n’aspire qu’à aimer et à l’être en retour. La prostitution est un moyen pour
lui de survivre, plus surprenant encore,
d’obtenir un peu d’afection.
S
Léo, un personnage dans
la sensation, l’immédiat
Dès les premiers instants, le spectateur
s’installe plus ou moins confortablement
dans la cachette du voyeur, il contemple
un univers où le corps est mis en exergue.
Les clients déilent et ne se ressemblent
pas, la caméra nous ofre des prises de vue
obsédantes sur les sexes, les corps inirmes,
marqués par la vieillesse ou tachés par la
maladie. Sauvage, c’est aussi une écoute
du corps, notamment de la respiration qui
se meut au gré des situations : l’essoulement après l’efort, la jouissance sexuelle,
ou la simple exécution des instructions du
médecin.
Le corps de Léo est souvent réduit à n’être
qu’un objet de plaisir, un terrain de jeu
pour les sadiques. Il ne dit jamais non,
mais laisse parfois échapper des gémissements, des larmes aussi. Camille VidalNaquet lui a donné une dimension animale,
canine. Sa démarche peut être rapide,
enjouée parfois. Il se désaltère dans un
caniveau, trouve de quoi se nourrir dans
la poubelle…
Son personnage est dans la sensation,
l’immédiat. Les gros plans sur son visage
et l’air malicieux qui l’illumine, sur ses
mains et sur son corps stigmatisé par la
saleté, la maladie, les coups, la vie de la
rue surtout ne laisseront pas insensible
le spectateur. Sauvage vaut la peine d’être
vu, mais laisse songeur quant à la question
du corps marchandise et de ceux qui le
consomment.
KHADIJA KOUYATÉ
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité
17
Culture&Savoirs
BANDE DESSINÉE
NOTRE CHOIX TÉLÉ
Nicolas Le Floch mène l’enquête
de planche en planche
DRÔLES DE VILLES
POUR UNE RENCONTRE
France 5, 20 h 50
Réalisation de Mikaël Lefrançois
et Christophe Castagne (2018)
Deux épisodes pour cette
série de découverte des
conditions vie dans des situations pas ordinaires.
Alexandra Alévêque est
d’abord à Iakoutsk, au cœur
de la Sibérie, où les températures moyennes hivernales
avoisinent les moins 40 degrés. Une des villes les plus
froides du monde. Le second
documentaire concerne
La Paz, la capitale la plus
haute du monde. Des quartiers de cette ville bolivienne
culminent à 4 000 mètres.
C’est est la seule ville où les
pauvres vivent sur les hauteurs et dominent les quartiers riches, plus bas.
Au-delà de la série télévisée, Dobbs au dessin et Chaiko au scénario revisitent,
avec bonheur, les aventures de Nicolas Le Floch, policier d’avant la Révolution française.
LES ENQUÊTES DE NICOLAS LE FLOCH.
L’ÉNIGME DES BLANCS-MANTEAUX
Parot, Dobbs et Chaiko
Éditions Robinson. 14,95 euros
ean-François Parot est décédé le
23 mai. Mais son personnage, l’ombrageux et fougueux Nicolas
Le Floch, commissaire du roi
Louix XV, lui a survécu. D’abord,
parce que la série littéraire est un immense
succès. Ensuite, parce que la série télévisée,
où le héros est incarné par Jérôme Robart,
rassemble, à chaque difusion sur France 2,
près de trois millions de téléspectateurs. Et
enin, parce qu’est sortie, le 22 août, une
bande dessinée, signée Dobbs et Chaiko,
qui reprend les aventures du jeune policier.
Avec sa première aventure, en 1761, lorsque
Nicolas Le Floch, fraîchement débarqué de
sa Bretagne natale, entre au service du chef
des afaires secrètes de Louis XV, monsieur
de Sartine. Fils naturel du marquis de Ranreuil, dont il a longtemps cru n’être que le
illeul, il fait ses premiers pas dans le monde,
tout en apprenant son métier de policier,
dans l’Énigme des Blancs-Manteaux.
J
La BD est fidèle à l’esprit de la série littéraire
de Jean-François Parot. Parot - Dobbs - Chaiko
Mots croisés
COURSES HIPPIQUES AVEC P. ROSSO
NOTRE CHOIX POUR LE QUINTÉ
Mercredi à Deauville l PSF l
R1 l 1e course à 13h47 l
Plat l Handicap l 16 partants l
1.300m. l Corde à droite l
Jeudi au Lion d’Angers l
R1 l 3e course à 13h47 l
Plat l Handicap l 16 partants l
2.000m. l Corde à gauche l
BASES
BASES
1. BROKLYN BABY
7. JEANNAJOHN
8. CALAF
11. SHERE CALM
4. SOMMERY
1. HAYA OF FORTUNE
16. MONTINA
13. GYPSOAVE
CHANCES
CHANCES
6. NAAB
4. INSEO
16. SECRET LADY
10. WIKITA
10. PINK POINT
5. BLUE HILLS
7. BRIGHT DINASTY
3. PRESSTISSIMA
LE BON FAVORI :
BROKLYN BABY
L’OUTSIDER REPÉRÉ :
SHERE CALM
LE BON FAVORI :
HAYA OF FORTUNE
L’OUTSIDER REPÉRÉ :
GYPSOAVE
HORIZONTALEMENT
1. Découpait une partie du bord. 2. Fermées. Premier vigneron de l'humanité.
3. Ancien sabre de cavalerie, à longue
lame. Frotté d'huile. 4. Unau. Affluent du
Rhône. 5. Angoisse ressentie avant une
épreuve. Vallée fluviale envahie par la
mer. 6. Nettoyées. 7. Come-back. 8. Estramaçon. Erbium de labo. Champagne. 9. S'inscrivent en faux. Profilé métallique. 10. Limace pourvue d'une petite coquille à l'arrière du corps.
www.humanite.fr
HQ 22501
facebook.com/humanite.fr
CHRISTIAN DIOR,
LA FRANCE
France 3, 23 h 40
Documentaire
de Frédéric Mitterrand (2017)
Créateur du style new-look,
le célèbre couturier a marqué la France des années
suivant la Libération par ses
créations audacieuses.
Frédéric Mitterrand retrace
le parcours de cet homme
en évoquant la France des
années 1940 et 1950.
CAROLINE CONSTANT
I
N° 22 501 par Martial Dubois
II
III
IV
V
VI VII VIII IX
X
1
VERTICALEMENT
I. Explosèrent sous l'effet d'une trop
forte pression. II. Facile à comprendre.
Surveillé de près. III. Style rapide et vif
de jazz. Suspensions momentanées de
la respiration. IV. Agacent pour des bagatelles. V. Bien arrivées. Patrie d'Abraham. À toi. VI. Césium. Greffée. VII. Pépite. Jardin d'hiver. VIII. Meneuses de
baudets. Aluminium. IX. Atome. C’està-dire. En gousse. X. Édifice qui présente quatre colonnes de front.
SOLUTION : HORIZONTALEMENT. 1. Échancrait. 2. Closes. Noé. 3. Latte. Oint. 4. Aï. Isère.
5. Trac. Ria. 6. Poutsées. 7. Rentrées. 8. Épée. Er. Ay. 9. Nient. Rail. 10. Testacelle.
VERTICALEMENT. I. Éclatèrent. II. Clair. Épié. III. Hot. Apnées. IV. Asticotent. V. Nées. Ur. Ta.
VI. Cs. Entée. VII. Or. Serre. VIII. Ânières. Al. IX. Ion. Ie. Ail. X. Tétrastyle.
PIF
RETROUVEZ L’HUMANITÉ SUR INTERNET
twitter.com/humanite_fr
Pour l’heure, le commissaire Lardin, un
policier corrompu, a disparu. Qu’est-il
devenu ? A-t-il été assassiné ? s’est-il
enfui pour échapper à un mariage raté ?
Embêté, Sartine confie l’enquête à
Le Floch, qui embauche son cher inspecteur Bourdeau. Il croise aussi Secmagus,
le chirurgien du roi, se lie d’amitié avec
une tenancière de bordel, la Paulet, tombe
amoureux d’une prostituée, la Satin, autant de personnages qui vont, au il des
épisodes, composer son entourage direct,
entre petites gens et noblesse. Tout en
avançant, impavide et incorruptible, dans
son enquête. Le personnage est plus austère que dans la série télévisée, et sans
doute, plus idèle à l’esprit de la série
littéraire de Jean-François Parot. Le sens
du détail de l’écrivain-diplomate se retrouve dans la qualité et la précision des
dessins de Dobbs. Qui a de plus pris le
pari de dessiner des personnages au physique plutôt éloigné de la série télévisée,
en dehors de Nicolas Le Floch, comme
toujours brun, élégant, austère, en catogan
ou cheveux au vent.
2
3
4
5
6
7
8
9
10
D’après C. ARNAL
18 l’Humanité Mercredi 29 août 2018
Les séries d’été de l’Humanité
n dit d’un homme qu’il peut
être « beau comme un camion », étrange expression
qui évoque une beauté
poids lourd. Leur camion
à elles vaut son pesant de
solidarité. À l’intérieur, le
feu nomade d’une cuisine équipée pour partager à tout instant le réconfort d’un repas.
Sur la remorque, cinq lettres imprimées,
RECHO, qui invitent au REfuge, à la CHaleur,
à l’Optimisme. Dans ce food truck, une bande
de filles cuisine ensemble « pour restaurer le
monde ». Quand elles ouvrent le volet du
bahut, le réconfort d’un repas réchauffe les
cœurs tandis que le souffle de la flamme berce
la parole qui se libère, récit de mille et une
vies, de Syrie, de Turquie, du Mali, qui d’un
coup réduit l’étrangeté de l’autre.
Le camp de migrants de Grande-Synthe,
dans le Pas-de-Calais, Paris, Bruxelles, bientôt
Arras, les missions solidaires s’enchaînent et
ne contentent pas de nourrir des estomacs.
Elle « créent aussi du lien », soutient Vanessa
Krycève, fondatrice de l’association.
O
TOQUÉS DE BONNE BOUFFE 3/5
Vanessa Krycève
s’engage pour
redonner au monde le
goût de son humanité
La fondatrice du Recho, association qui invite le monde entier
à sa table en cuisinant avec les migrants, installera bientôt
ses gamelles solidaires à Arras. Métier d’apprentissage
et de transmission, la cuisine est, pour elle et beaucoup de chefs
qui accompagnent l’aventure, une main tendue vers l’autre.
« La cuisine a fusionné nos cultures.
On fait un mix de nos recettes »
À côté du camion, une grande tente, ouverte
à tous les vents, abrite des tables, des bancs,
des ustensiles de cuisine, cul-de-poule, saladiers, cuillères, couteaux, casseroles, barbecues.
Les ateliers de cuisine brassent les gens et leurs
gestes. L’un plie une feuille de vigne, l’autre
roule une semoule. Les échanges de saveurs
vont bon train entre populations accueillantes
et accueillies. Ismaël, un Kurde d’Irak, s’étonne :
« Nous, on ne met pas de sésame, ni de bicarbonate dans les falafels. » Vanessa stoppe son
geste machinal et scrute ceux de son voisin.
« La cuisine a fusionné nos cultures. On fait un
mix de nos recettes », sourit-elle, encore tout
ébahie de l’énorme bagage culturel qu’elle a
engrangé depuis le lancement des missions.
Quels que soient la forme et le lieu, la joyeuse
bande du Recho cuisine avec des produits bio
pour apporter le bon à ceux qui en sont le plus
éloignés, à partir d’invendus pour lutter contre
le gaspillage, et confectionne des plats végétariens pour éviter les exclusions dues aux
différentes cultures culinaires ou religieuses.
« La cuisine est un langage intégrateur, universel.
Les réfugiés vont cuisiner
et nourrir les habitants.
Très vite, des chefs déjà renommés acceptent
de prêter main-forte, sans tambour ni trompette, mais avec la conviction que la cuisine,
métier d’apprentissage et de transmission,
est une main tendue vers l’autre. Akrame
Benallal et Florent Ladeyn viennent sur le
camp. Avec des réfugiés bénévoles, ils confectionnent des repas pour 400 personnes, donnent d’eux-mêmes, apprennent aussi, par
exemple, à confectionner des naans, pour
Florent Ladeyn. Le chef locavore de l’Auberge
du Vert Mont, située entre Lille et Dunkerque,
a ajouté ces pains à la carte et les réalise aujourd’hui avec de la farine des Flandres. « La
cuisine française est la plus poreuse de toutes,
sans doute celle qui a le plus évolué avec le mélange des cultures », assure Vanessa Krycève.
Bientôt, d’autres grands noms de la cuisine
viendront appuyer le travail de la jeune association à Arras. Pendant quinze jours, du 6 au
14 octobre, le Grand Recho fera d’une cantine
éphémère l’épicentre inclusif de la ville. Les
réfugiés vont cuisiner avec la population locale
et nourrir les habitants. « L’idée est d’impulser
un vivre-ensemble qui devienne pérenne »,
explique Vanessa Krycève. Dans ce charivari
coopératif, tout sera à prix libre. Le camion
sera là, aussi, garé non loin, en témoin immobile d’une belle idée en passe de devenir
un poids lourd de la solidarité.
Un mezze avec ses pains,
voilà ce que les cuisinières
du Recho préparent pour
le Banquet des humanités.
Samedi 15 septembre,
sur la Fête de l’Humanité, 11 chefs,
militants d’une gastronomie durable,
se mettent aux fourneaux pour
une soirée exceptionnelle à l’Agora.
Le repas est au prix de 20 euros.
À réserver sur https://fete-humanite.fr
Quand nous partageons des savoir-faire et
mangeons ensemble, ce n’est plus un étranger
que l’on a en face de nous mais un convive, un
ami », se réjouit la cuisinière, pâtissière à ses
débuts, comédienne aussi.
Vanessa Krycève a atteint la trentaine en se
demandant ce qu’elle pouvait faire pour redonner au monde le goût de son humanité.
Un événement va bouleverser la vie de cette
jeune femme dont les grands-parents, juifs,
ont connu l’enfer de l’exode. « Un jour, ma
sœur, qui vit en Allemagne, m’appelle et me
dit qu’elle vient de rencontrer un couple syrien,
lui médecin, elle ingénieure, avec deux enfants
faisant la manche pour avoir à manger. Le foyer
d’accueil leur avait proposé une soupe au porc.
Je me suis dit que quelque chose ne tournait
plus rond, que l’accueil passe par la table et
que j’avais envie d’inviter cette famille à la
mienne », raconte-t-elle. L’idée se formalise
alors de créer une association. Vanessa Krycève
évoque son projet avec Élodie Hué, une amie,
cuisinière elle aussi, déjà engagée dans des
actions de restauration solidaire. Les deux
alter ego montent une équipe, très féminine,
achètent en mai 2016 un food truck grâce au
financement participatif et posent leur camion
en août dans le camp de migrants de
Grande-Synthe.
PAULE MASSON
« La cuisine française est la plus poreuse de toutes, sans doute celle qui a le plus
évolué avec le mélange des cultures », assure Vanessa Krycève. Anne-Claire Héraud
DEMAIN Manon Fleury mitonne
du bel esprit dans sa cuisine de marché.
Mercredi 29 août 2018 l’Humanité 19
PREMIERS ROMANS
PORTRAITS D’AUTEUR 10/12
Les séries d’été de l’Humanité
Amy Liptrot Comment elle a renoncé à boire
grâce à un oiseau rare sur une île minuscule
Née entre la mer du Nord et l’océan Atlantique, cette jeune femme énergique
raconte, dans l’Écart, sa résurrection dans l’isolement via l’écriture sur Internet qui,
loin des tentations scintillantes de Londres, l’a finalement reliée au reste du monde.
lle a été surnommée « la Femme du roi
caille » par les soixante-dix autres résidents
de la petite île de Papay, dans l’archipel
des Orcades, au nord de l’Écosse. C’est
qu’Amy Liptrot (32 ans) a passé des nuits
à pister cet oiseau rare menacé d’extinction.
Caché dans les hautes herbes, il émet un
cri semblable « au frottement d’une carte magnétique sur
un peigne ». C’est donc là-bas, au contact d’une nature
violente, qu’elle a repris goût à la vie. « Pendant des années, écrit-elle dans l’Écart, son premier roman (primé
par le PEN Ackerley Prize), ma vie s’est résumée à une
succession de gueules de bois. » Elle nous reçoit in juillet
dans le salon d’un petit hôtel parisien. Son nourrisson de
5 mois dort à l’étage. Amy Liptrot, ine, blonde, mesure
1,83 m, « trop grande sans doute, dit-elle en riant, pour
ces îles battues par les vents et où les chaumières sont
solides et trapues pour résister aux tempêtes ».
Dans l’Écart, elle raconte par le menu la reconstruction
d’une jeune femme qui, au contact de son île natale, après
une descente aux enfers dans la mégapole londonienne,
troque la bouteille pour le Thermos de café. Regard ma-
Lisa Swarna Khanna
E
Un grain poussé par un vent de mer
Le jour de mon retour, je m’abrite derlandes sablonneuses qui forment la
rière un vieux congélateur, les pieds
baie de Skaill, une plage d’un kilomètre
dans les orties, pour observer l’approche
et demi abritant les vestiges de Skara
d’un grain poussé par un vent de mer.
Brae, un village de l’âge de pierre. Au
Le bruit des vagues qui déferlent sur la
nord, elle est bordée par des falaises
côte est sensiblement le même que celui
qui s’élèvent vers une lande couverte
de la circulation londonienne.
de bruyère. Elle regroupe plusieurs
La ferme familiale est située sur la côte
terrains et pacages, que nous désignons
ouest de la plus grande île de l’archipel
de manière prosaïque, en fonction de
des Orcades, à la même latitude qu’Oslo L’ÉCART
leur situation ou de l’usage que nous
et Saint-Pétersbourg. Hormis quelques Amy Liptrot,
en faisons : le « pré de devant » se
falaises et l’océan, rien ne nous sépare traduit
trouve le long du chemin menant à la
du Canada. Le nombre de machines et de l’anglais
maison ; le « pré d’agnelage » est pro(Grandede bâtiments a varié avec le temps, au
tégé de tous côtés par des murs en
Bretagne)
gré de l’évolution des pratiques agricoles, par Karine
pierres sèches. Notre plus grand pacage
mais les anciennes remises et les vieux Reigniers’appelle l’« écart », car c’est aussi le
outils sont restés là, rouillant sous les Guerre
plus isolé de tous. C’est une bande de
embruns. La pelle d’un tracteur défunt Éditions du
terre côtière couchée sur les dénivelés
sert maintenant d’abreuvoir à moutons ; Globe, 333 pages, du littoral, en surplomb du corps de
22 euros
les stalles dans lesquelles on attachait
ferme. L’herbe n’y est jamais très haute,
les vaches sont désormais encombrées
car elle est battue à longueur d’année
de vieux meubles et d’outils inutilisables. Enfant, par les vents et les embruns. C’est là que les
j’avais accroché une balançoire aux poutres de brebis et leurs agneaux passent l’été, après
l’étable : je jouais à me suspendre la tête en bas avoir quitté le pré d’agnelage. C’est aussi là que
au-dessus d’une barrière à bétail qui gît à présent nos vaches de race highland, dotées de grandes
au sol, amas de ferraille abandonné. Vers le sud, cornes et d’un long pelage roux, courent tout
l’exploitation s’étire le long de la côte jusqu’aux l’hiver sous l’immensité du ciel.
gniique sur la nature excessive, urgent désir de transmettre. Amy a été élevée dans la ferme de ses parents
anglais, perchée au sommet de falaises battues par les
embruns. Sa mère est évangéliste. Son père, agriculteur,
est bipolaire. Les études inies, elle occupe un emploi
de femme de ménage dans un terminal pétrolier. Elle
s’y sent vite coincée au milieu des sacs-poubelle. Elle
part sac au dos pour Londres, sa bohème glamour, ses
pubs. Petits boulots, drogues. Elle boit trop, d’abord en
bande puis toute seule. Elle pousse la porte des Alcooliques anonymes, entame une cure sans conviction,
perd son dernier boulot.
« Je suis retournée aux Orcades pour des raisons pragmatiques, nous dit-elle, je n’avais plus de travail, ni
d’argent. » « Les îles m’ont retenue ! » Elle œuvre d’abord
à la ferme paternelle, répare les murets en pierre en même
temps qu’elle « rassemble les morceaux » d’elle-même.
Elle a soif, mais tient bon. À l’époque de l’agnelage, les
yeux rivés sur l’arrière-train des brebis, elle démêle les
pattes des jumeaux nouveau-nés. « J’avais honte. Me
sentir utile était nécessaire. »
Elle commence à écrire sur la ferme, poste ses récits sur
le Net pour une revue littéraire en ligne. « Beaucoup de
retours. » Un an après le dernier verre, elle obtient un
poste à la Société de protection des oiseaux. L’hiver
d’après, elle choisit de demeurer sur l’île de Papa Westray,
ou Papay (6,5 km de long sur 1 km de large), qui a l’aspect
d’« un vieil homme qui s’appuie sur une canne ». Routes
étroites, voitures abandonnées, baignoires rouillées
servant d’abreuvoirs aux bêtes. Quasi seule sur « ce
confetti en pleine mer du Nord », elle occupe la « maison
des oiseaux » de la réserve ornithologique. Elle apprivoise
les autochtones et continue d’écrire pour le Net des
fragments de sa vie au grand air. Cela s’étofe d’extraits
d’un journal intime ouvert depuis ses 8 ans, de tweets,
d’un roman inachevé, le tout remanié, fermement cousu.
« Cette île n’était sans doute pas le meilleur endroit pour
rencontrer l’homme de ma vie ! » ironise Amy, connectée
au vaste monde par le biais des nouvelles technologies,
ce qui donne un des plus forts chapitres du livre, quand
on la voit, « à mi-chemin entre le Moyen Âge et le
XXIe siècle », en train de pétrir son pain tout « en dépendant de plus en plus de son smartphone ».
On l’alerte sur Facebook quand des orques se lancent
dans les parages à la poursuite de requins. Elle scrute
les aurores boréales, mesure ses cycles de sommeil,
l’intensité des vagues, enregistre des sons (mer déchaînée, cris d’oies sauvages). Aujourd’hui, Amy vit à la
campagne, dans le Yorkshire. Deux fois par an elle
revient aux Orcades. Son deuxième livre avec contrat
est en cours d’écriture. Il y est question des nouvelles
technologies, qui « rapprochent l’espace pour les personnes très isolées ».
MURIEL STEINMETZ
DEMAIN Clémentine Haenel. J’aime bien écrire
sur les gens qui pensent un peu à côté.
20 l’Humanité Mercredi 29 août 2018
Les
Lesséries
sériesd’été
d’étéde
del’Humanité
l’Humanité
LES CARNETS NOIRS
DE L’ÉVASION FISCALE 32/34
Famille Wildenstein Un chef-d’œuvre
dans l’art de l’évitement fiscal
La dynastie, très influente sur le marché de l’art depuis des décennies, s’est vu infliger un redressement de 550 millions d’euros.
Plongée au cœur d’un clan marqué par les querelles de succession et un art consommé de la dissimulation de patrimoine.
icasso, Degas, Caravage et autres
génies de la peinture n’auraient
jamais imaginé un tel destin pour
leurs œuvres. Pourtant, celles-ci
sont bien au cœur des gigantesques manipulations fiscales
dont la famille Wildenstein s’est
fait une spécialité. Collectionneurs et grands
marchands d’art depuis des décennies, les « W »,
comme le milieu les surnomme, sont désormais
tout autant célèbres pour le montant astronomique
que le fisc leur réclame. Près de 550 millions
d’euros de redressement, auxquels s’ajoute la
menace d’une amende record que la justice pénale
tente de leur infliger. En vain jusqu’ici.
Les héritiers Wildenstein auraient, en effet,
dissimulé une partie de la fortune familiale à
l’occasion des successions de Daniel, le patriarche
décédé en 2001, et d’Alec, son fils mort en 2008.
Lors du procès de janvier 2017, on retrouve sur
le banc des prévenus Guy, 72 ans, fils de Daniel,
et Alec Junior, son neveu. L’accusation ne mâche
pas ses mots contre ces deux figures tutélaires
du clan. Pour elle, les Wildenstein sont coupables
de la « fraude fiscale la plus sophistiquée et la
plus longue de la Ve République », en ayant placé
leur argent dans une multitude de sociétésécrans afin de masquer leur patrimoine. Le
parquet réclame alors pour Guy Wildenstein
quatre ans de prison, dont deux avec sursis, et
250 millions d’euros d’amende. Mais, à la surprise générale, le tribunal, qui reconnaît pourtant
« une claire intention d’évasion fiscale », prononce une relaxe, arguant de la prescription des
faits. Relaxe confirmée en appel. En attendant
la prochaine étape judiciaire : le parquet s’est
pourvu en cassation.
P
Bénéfices des Cézanne, Monet ou
Fragonard : 3 millions d’euros par an
Répartie dans une quarantaine de trusts,
la suspecte fortune comprend une formidable
collection de toiles de maîtres. Estimées à environ
10 milliards d’euros, ces 2 483 œuvres (dont 1 749
n’ont jamais été estimées) sont gagées pour emprunter à taux réduit, et pour replacer cet emprunt
à un taux de rendement supérieur. Bénéfices de
ces Cézanne, Monet ou Fragonard : 3 millions
d’euros par an. Depuis la fin du XIXe siècle, la
famille Wildenstein fait la pluie et le beau temps
sur le marché artistique. De manière plus ou
moins élégante. En 1981, Daniel part en Suisse
avec la famille Rouart, descendants d’Édouard
Manet, qui doit léguer plusieurs œuvres à un
neveu. Sauf que celui-ci n’aura rien, l’exécuteur
testamentaire étant… Guy Wildenstein. La famille
aime ainsi à s’approprier des tableaux de collectionneurs en s’invitant dans leurs dernières
volontés. Dans ce monde-là, le fisc est évidemment un gogo à rouler dans la farine. Daniel
Répartie dans une quarantaine de trusts, la suspecte fortune comprend une formidable collection de toiles de maîtres.
Katie Orlinsky/Sipa Press
n’hésitait pas à déclarer un maigre patrimoine
de 40 millions d’euros et des revenus mensuels
de… 2 000 euros.
Ce sont les conquêtes de Daniel et Alec Wildenstein qui ont mis un coup de pied dans la dynastie.
Jocelyne, la femme trompée d’Alec, défigurée par
des années de chirurgie esthétique, sera la première
à étaler dans la presse les secrets de famille. Mais
c’est Sylvia, la dernière épouse de Daniel, qui mettra
le feu à la maison. Lorsque Daniel meurt en 2001,
ses fils expliquent à la veuve que son défunt mari
était ruiné. Sylvia les croit et renonce à tout héritage
en échange d’une rente annuelle de 400 000 euros.
Puis elle doute et finit par découvrir l’enchevêtrement de sociétés-écrans qui dissimule le magot.
Sylvia porte plainte en 2009 pour abus de confiance.
Et décède l’année suivante. Mais l’affaire est lancée.
Son avocate, qui continue le travail à titre posthume, l’assure toujours : « Avec les Wildenstein,
on pourrait faire rentrer 1,5 milliard dans les
caisses de l’État. »
AXEL NODINOT
DEMAIN Rex Tillerson, un roi du pétrole
aux profits qui sentent le gaz.
LE GUIDE TOURISTIQUE DE LA FRAUDE
LES BAHAMAS
Cet archipel des Caraïbes est devenu un vaste
Disneyland pour traders. Les banques des Bahamas
se sont en effet fait une spécialité des comptes de
courtage offshore. Derrière ce nom technique se cache l’outil
parfait pour le boursicoteur sans scrupule. Ces comptes
permettent de dépasser les limites imposées par les marchés
financiers classiques et de spéculer à l’abri des regards, qu’ils
soient gouvernementaux ou d’autres traders. Et si vous-même
vous ne vous sentez pas assez à l’aise pour miser sur les taux
de change entre les devises du Forex ou parier sur les défaillances
de crédit des entreprises, les 250 banques présentes aux
Bahamas se feront un plaisir de « gérer » vos actifs. Pour le reste,
l’archipel propose toutes les prestations dignes des pires paradis
fiscaux caribéens, avec une imposition nulle sur les sociétés
comme sur les revenus ou le patrimoine et un secret bancaire
garanti. De fait, il est tellement opaque que même le gros million
de documents qui ont fuité du registre du commerce dans les
Bahamas Leaks ne permet pas toujours de savoir si les sociétés
offshore renseignées servent à l’optimisation fiscale, à la fraude
ou au blanchiment d’argent, ni quelle est l’identité des
actionnaires et bénéficiaires, camouflés derrière des prête-noms.
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
6 053 Кб
Теги
L'Humanite, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа