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Libération - 01 09 2018 - 02 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 1ER ET DIMANCHE 2 SEPTEMBRE 2018
2,70 € Première édition. No 11589
WEEK-END
RÉMY ARTIGES
Christine Angot :
«Traduire la vie
elle-même»
ABEILLES
Les pesticides
enfin mouchés ?
www.liberation.fr
NÉANDERTAL
La bête
humaine
PAGES 12-13
PAGES 18-19
A Epinal (Vosges), en avril. PHOTO PASCAL BASTIEN
AP
ETAUSSI,UNFILMCULTEDEJOSEF
VONSTERNBERG,LAVIEDEPAROLIER,
LEROCKÀCUBA…
LE TEMPS
DES
DOUTES
Hésitations sur le prélèvement
de l’impôt à la source,
remaniement compliqué
après la démission de Hulot…
Macron joue gros
en cette rentrée.
PAGES 2-5
PUBLICITÉ
Poirier
Poirier
Sauvage
Sauvage
Le
Le
film
ununfilm
de
de
NURI BILGE
CEYLAN
NURI
BILGE
CEYLAN
Du grand
cinéma.
LE MONDE
Le film de l’été. Une merveille.
POSITIF
Une fresque magnifique.
TÉLÉRAMA
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Bouleversant.
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ACTUELLEMENT
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
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2 u
ÉVÉNEMENT
PRÉLÈVEMENTÀLASOURCE
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
PATAQUÈS
D’IMPÔTS
Hésitations
Un week-end de réflexion
pour résoudre trois défis
majeurs. Emmanuel Macron n’aborde pas simplement une rentrée difficile.
Il doit, d’ici à mardi, puisque promesse a été faite
que le remaniement serait
bouclé d’ici là, tirer les leçons de trois crises de nature très différentes mais
qui touchent toutes le chef
de l’Etat au cœur. La dernière en date est liée à ses
hésitations sur la réforme
de l’impôt à la source.
Tiens donc ! Emmanuel
Macron aurait désormais la
main qui tremble. Précisément ce qu’il a reproché à
son prédécesseur, François
Hollande. Sa poigne pendant la campagne avait
séduit. Le train d’enfer des
réformes en début de quinquennat, aussi. «Le p’tit
nouveau qui en veut, il
agit», se disaient les Français, qui lui faisaient crédit
de son volontarisme. A le
voir hésiter comme il le fait
sur une réforme aussi importante et techniquement
prête, quoi qu’il en dise, ils
pourraient s’amuser à lui
coller l’étiquette de président réfractaire à la réforme. Le deuxième cassetête est le remplacement
de Nicolas Hulot. Son départ est tout sauf anecdotique. Il entame un peu plus
l’équilibre macronien initial, le fameux «en même
temps». Nicolas Hulot n’a
jamais été un héros de la
gauche. Mais il avait le mérite, à ses yeux, d’être dans
ce gouvernement l’empêcheur de laisser les libéraux tourner en rond. Il
faut bien sûr attendre de
connaître son successeur
mais, au-delà du casting
gouvernemental, le départ
du ministre de la Transition écologique a mis sur la
table la question de la compatibilité entre le libéralisme revendiqué de Macron et la protection de
l’environnement. Enfin, le
chef de l’Etat n’en a pas fini
avec les conséquences de
l’affaire Benalla. Au-delà
des faits reprochés à son
chargé de mission, c’est la
pratique de son pouvoir
qui a été mise en cause. Et
là encore, il est apparu en
contradiction majeure avec
sa promesse de campagne
de renouvellement de la
vie politique. •
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
A quatre mois du lancement de la réforme
et alors que tout semble prêt techniquement,
Emmanuel Macron laisse planer le doute
en demandant des «garanties» à Bercy.
Redoute-t-il plutôt les conséquences politiques?
Gérald Darmanin, ministre de l’Action et
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
C
onstance, clarté, résolution:
ces vertus seraient, par excellence, celles du macronisme. Même les critiques devaient
les reconnaître à un pouvoir qui, se
flattent ses représentants, fait
toujours ce qu’il dit. Ce récit est
aujourd’hui mis à mal par la confusion entourant le prélèvement à la
source de l’impôt sur le revenu. Un
bouleversement fiscal censé s’appliquer à partir du 1er janvier 2019, et
dont le ministre de l’Action et des
Comptes publics, Gérald Darmanin,
assure depuis des semaines l’infatigable promotion. Mais que l’Elysée
envisage désormais de reporter,
voire d’abandonner.
C’est depuis Helsinki, jeudi, qu’Emmanuel Macron a annoncé avoir
«demandé aux ministres compétents
de répondre à toutes les questions qui
se posent encore, avant de donner
une directive finale». Confirmation
vendredi par le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux: «Si
nous n’avons pas de garanties, de
réponses suffisamment précises, la
question du report ou de l’abandon»
se posera, a-t-il expliqué, excluant
de «mettre en place une réforme qui
générerait incompréhension ou difficultés pour nos concitoyens». Même
si, a-t-il ajouté, «il faudrait pour cela
que les risques d’erreurs ou en tout
cas les couacs soient massifs».
«PSYCHOLOGIQUE»
Ni l’Elysée ni Matignon n’ont fourni
la date de leur arbitrage, pas plus
que la nature exacte des «questions»
évoquées par le chef de l’Etat. L’entourage d’Edouard Philippe ne renvoie qu’à une vidéo publiée jeudi
par Darmanin. Il y évoque pêle-mêle
«les crédits d’impôt, les petites
entreprises, les particuliers employeurs, la façon dont les gens vont
recevoir leur fiche de paie, les associations employeuses, les expatriés…» Vaste programme. «Il n’y a
aucun problème», répète le ministre,
dans l’étrange obligation de défen-
«Pour la première
fois, on donne
l’impression qu’on
pourrait reculer.»
Une source
parlementaire LREM
dre devant l’opinion une mesure
dont semble douter le chef de l’Etat.
Et, face à celui-ci, une réforme préparée depuis deux ans et censée
s’appliquer dans quatre mois (lire cicontre).
Il est vrai que le gouvernement n’a
fait qu’hériter de celle-ci. C’est la
précédente majorité qui l’avait votée
fin 2016, pour une application début 2018. Mi-2017, Edouard Philippe
avait annoncé son report d’un an
pour «tester le dispositif dans des
entreprises volontaires et réaliser un
audit». Rien, depuis, ne semblait
s’opposer à sa mise en œuvre. «La
faisabilité de la réforme au 1er janvier ne fait pas de doute», estimait
l’Inspection générale des finances
en septembre 2017. Au diapason des
députés LREM Joël Giraud et Cendra Motin, qui traitent le sujet dans
un rapport de juillet 2018. En 2019,
«vous paierez votre impôt à la
source», annonçait un courrier
adressé à l’ensemble des contribuables par Gérald Darmanin en août
–message repris par une campagne
de spots télévisés.
Des problèmes inattendus auraientils été découverts? «Techniquement,
les équipes sont prêtes, c’est testé, ça
fonctionne, assure François-Xavier
Ferrucci, secrétaire général de Solidaires-finances publiques, un syndicat pourtant opposé à la réforme.
Il ne faudra pas faire porter le chapeau à l’administration.»
L’exécutif, qui peine déjà à faire
valoir ses mesures en faveur du pouvoir d’achat, redoute-t-il plutôt les
conséquences politiques? Certains
macronistes s’inquiètent de l’effet
«psychologique» du prélèvement
à la source, c’est-à-dire d’un salaire
net diminué. «Je suis submergée de
courriers de la part de personnes
plutôt âgées et aisées, qui ont défiscalisé via les dispositifs Pinel et Duflot,
et qui ne veulent pas de cette
réforme, témoigne une députée
LREM. Ce sont des gens qui savent se
défendre, ça peut en ébranler certains.» Tout comme les doutes, voire
la franche opposition, du patronat
et des principaux syndicats.
CATASTROPHIQUE
C’est un chef de l’Etat «à l’écoute»
qu’a voulu mettre en scène la macronie vendredi. Quitte à offrir des
armes aux adversaires de la réforme,
à renforcer encore son caractère
anxiogène, et à renvoyer l’image
d’un pouvoir irrésolu. «Pour la première fois, on donne l’impression
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
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Qui y gagnerait ?
A priori, tous les contribuables. D’abord, ils ne
seront pas prélevés sur leurs revenus de 2018.
Cette «année blanche» ne signifie pas qu’on ne
paiera pas d’impôt sur le revenu cette année.
Les avis d’imposition sur les revenus de 2017
sont d’ailleurs arrivés en cette rentrée dans les
boîtes aux lettres et mail… En revanche, toutes
les petites primes ou petites augmentations de
salaires touchées cette année ne seront pas
soumises à l’impôt. Ensuite, et c’est un des
grands arguments de Darmanin, les Français
aujourd’hui mensualisés (60% des contribuables selon Bercy) devraient préférer le nouveau
dispositif à l’actuel : «Si choc psychologique il
y a, il sera positif, a répété le ministre cet été
dans “le Courrier picard”. D’abord parce que le
prélèvement à la source s’effectuera sur douze
mois [au lieu de dix pour la mensualisation,
ndlr], mais aussi parce qu’il le sera à la fin de
chaque mois. Les contribuables n’auront donc
pas à attendre leur salaire pour combler leur
éventuel découvert.»
Qui redoute cette réforme ?
des Comptes publics, visite le service des impôts des particuliers de Cognac (Charente), le 24 août. PHOTO YOHAN BONNET. HANS LUCAS
qu’on pourrait reculer, s’inquiète
une source parlementaire LREM.
C’est l’inverse de notre credo: normalement, on connaît les effets de nos
décisions, on sait où on va, et on ne
revient pas en arrière.» Chez un
autre, «on ne va pas vous dire qu’on
est à l’aise. Il y a eu des spots télévisés,
un ministre qui faisait quatre radios
par jour… Pourquoi avoir lancé une
telle machine s’il y avait encore des
incertitudes?»
Embarrassante pour un Darmanin
mis sous forte pression, l’affaire souligne enfin le caractère ultra-centralisé du pouvoir: «Cela fait deux ans
que le truc avance, qu’on passe chaque jour un cliquet supplémentaire.
Et puis le Président crée un doute
depuis l’étranger et tout le monde
– patrons, DRH, Urssaf… – lève le
stylo en attendant la suite, résume
un bon connaisseur de Bercy. Comment peut-on se créer autant de
problèmes?» L’épisode s’inscrit en
effet dans une séquence généralement décrite comme catastrophique pour l’exécutif: entre affaire
Benalla, démission de Nicolas
Hulot, croissance ralentie et sondages en berne, la rentrée combative
promise par le pouvoir a déjà du
plomb dans l’aile. •
Inspection générale
de la réforme
en 2019, directement prélevés sur leur salaire,
pension ou allocation chômage. Jusqu’à présent, l’administration réclamait les revenus de
l’année précédente. Si le prélèvement à la
source est appliqué, il en sera fini de ce «décalage […] inadapté à tous les changements de situation», comme le défend Darmanin. Par un
odernisation», «simplification». simple clic sur le site des impôts, il sera en efCe sont les maîtres mots du fet possible d’indiquer si l’on s’est marié,
courrier envoyé ces derniers pacsé, si on est parti à la retraite ou si l’on vient
jours à tous les contribuables par Gérald Dar- de perdre son job. Bercy est censé prendre en
manin. Le ministre de l’Action et des Comptes compte ces modifications et moduler, dans la
publics a hérité de la mise en
foulée, le montant prélevé. En replace d’un prélèvement à la DÉCRYPTAGE vanche, chaque printemps, il fausource de l’impôt sur le revenu
dra toujours déclarer ses revenus
voté sous le quinquennat précédent et re- de l’année précédente. Cela permettra à l’adpoussé d’un an par l’actuelle majorité. Un ministration de calculer le taux de prélèvechangement de pratique fiscale que le gouver- ment qui sera ensuite appliqué aux revenus :
nement souhaitait vendre comme une réforme plus ces derniers seront importants, plus ce
«pro-salariés» avant de douter de son applica- taux sera élevé. Cette déclaration aidera aussi
tion au 1er janvier 2019.
l’administration à régulariser, chaque
automne comme aujourd’hui, des contribuaQu’est-ce que la réforme changera ? bles qui auraient connu des changements de
Les contribuables qui paient l’impôt sur le re- situation mais auraient oublié de les commuvenu (soit 43 % des foyers fiscaux) seront, niquer.
Bercy assure avoir anticipé les
problèmes liés au prélèvement
à la source, par exemple
pour les employés à domicile
ou les très petites entreprises.
«M
Les entreprises n’en ont jamais voulu. D’abord
et avant tout parce qu’elle leur coûte : entre
«340 et 400 millions d’euros la première année»,
selon Bercy. Lundi, le nouveau patron du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, a rappelé que
les éditeurs de logiciels de paie allaient facturer
entre «entre 2 et 5 euros par bulletin de paie et
par mois» pour ce nouveau service. Député
PCF du Nord, Fabien Roussel reçoit par exemple plusieurs plaintes de chefs d’entreprise de
sa circonscription. L’un d’eux dirige une PME
de 42 salariés: «Le coût d’une fiche de paie est
de 23 euros par mois auprès du cabinet comptable. Avec le prélèvement à la source, il sera de
28 euros, soit 2520 euros de plus par an!» fait
remarquer l’élu communiste.
Autres perdants, les contribuables qui bénéficient d’un crédit d’impôt. Contrairement à la
situation actuelle où ce dernier est directement
intégré à la mensualisation, l’abattement fiscal
ne sera pas –pour des raisons techniques– pris
en compte dans le taux de prélèvement. Pour
corriger ce problème, la majorité a choisi d’accorder un acompte pour les foyers ayant une
aide à domicile régulière (ménage, garde d’enfants…). Ces derniers recevront un acompte de
30% en mars. Le reste leur sera versé, comme
tous les autres crédits d’impôt, en fin d’été lorsque le fisc fera sa traditionnelle régulation.
Quels sont les problèmes envisagés?
Le gouvernement a déjà dû ajuster la copie sur
deux dossiers : les employés à domicile et les
très petites entreprises. Pour cause de difficultés techniques –la fusion non aboutie des plateformes du Cesu (chèque emploi service) et
de Pajemploi–, les premiers ne connaîtront pas
le prélèvement à la source avant 2020. Selon
Darmanin, cela concernerait un million de
contribuables. Pour l’instant, le gouvernement
n’est pas capable de dire si ces foyers seront
doublement prélevés en 2020, s’ils devront
payer des acomptes en 2019 ou s’ils seront carrément exemptés d’impôt sur le revenu cette
année-là. Ensuite, pour les petites entreprises,
le gouvernement a proposé cet été aux boîtes
de moins de 20 salariés de refiler à l’Urssaf
(l’organisme qui perçoit les cotisations sociales) la collecte de l’impôt sur le revenu au lieu
de s’en occuper. «J’ai compris que pour les très
petites entreprises, il peut y avoir des difficultés,
faute d’avoir la même agilité qu’une grosse entreprise», a déclaré Darmanin cet été au Courrier picard. «Mais tout cela risque de poser des
problèmes d’égalité devant l’impôt», fait valoir
François-Xavier Ferrucci, secrétaire général de
Solidaires-finances publiques. De quoi échauder un exécutif qui s’épargnerait volontiers
une censure constitutionnelle pour la récolte
d’une des plus importantes recettes de l’Etat.
LILIAN ALEMAGNA
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Pour Macron,
une rentrée
toute polluée
Croissance en berne, démission
de Nicolas Hulot, affaire
Benalla… Les difficultés
s’accumulent pour le Président.
M
ême ses pires ennemis n’auraient
pas osé lui souhaiter une rentrée politique aussi calamiteuse. Après
l’humiliante affaire Benalla, qui a sérieusement entamé cet été la majesté présidentielle
qu’il entendait restaurer, Emmanuel Macron
se faisait fort de reprendre la main. Ses soutiens n’en doutaient pas: il allait illico retrouver son autorité et sa crédibilité, remettre la
machine en route, démontrant ainsi qu’il
n’avait rien perdu de son volontarisme et de
son ardeur réformatrice, en France, comme
sur la scène internationale.
Or, loin de se sortir de l’ornière, Macron semble s’y enfoncer un peu plus chaque jour.
Au plus bas dans les sondages, le sémillant
président paraît englué dans un état de disgrâce. Après le coup de massue que lui a porté
son ex-ministre d’Etat Nicolas Hulot, voilà
qu’il donne à voir ses hésitations sur une réforme fiscale dont son ministre des Comptes
publics vante les mérites depuis des mois. «Ce
gouvernement avait le mérite de ne pas multiplier les couacs. On retiendra que c’est le Président lui-même qui aura provoqué celui-ci», se
désole un macroniste.
roge aussi sur la pertinence de la réforme fiscale qui avait inauguré ce quinquennat: les
cadeaux aux plus riches sont encore loin
d’avoir déclenché le «choc d’offre» promis l’an
dernier.
Dans cette conjoncture déprimée, la retentissante démission du plus populaire des ministres tombe au pire moment. En dénonçant
la perméabilité du pouvoir à l’influence des
lobbys, Nicolas Hulot a donné un coup de
vieux au mythe d’un nouveau monde. Sur la
scène internationale, le départ du ministre
d’Etat ne devrait pas non plus faciliter la tâche
du président français, qui revendique le leadership mondial dans le combat pour la transition écologique.
Consul. Et comme si tout cela ne suffisait
pas à nourrir la méfiance à son égard, c’est ce
moment que choisit Macron pour offrir à l’un
de ses admirateurs, le romancier Philippe
Besson, un poste de consul à Los Angeles. De
quoi allumer une polémique sur le fait du
prince. L‘opposition ne s’est pas privée de souligner que cette promotion d’un «courtisan»
était digne de pratiques fort éloignées de la
«République exemplaire» promise par le candidat d’En marche ! Mais tandis que la méfiance et l’hostilité à son égard n’ont jamais
été aussi fortes, Macron feint de s’étonner que
certains aient pu prendre au premier degré
son dernier «trait d’humour» sur «les Gaulois
réfractaires au changement». Signe que
l’heure est vraiment grave, il a dû déroger par
deux fois à la règle qu’il s’était fixée de ne jamais commenter la politique intérieure à
l’étranger. Il a tenté de s’expliquer sur Besson
et sur les Gaulois, mardi à Copenhague, avant
de confier, jeudi à Helsinki, ses doutes sur la
mise en œuvre du prélèvement à la source. Le
chef de l’Etat peut-il espérer rebondir à l’occasion du remaniement qui lui est imposé? Devant la presse, Benjamin Griveaux a garanti
que le gouvernement serait «au complet pour
mardi». Il faut donc s’attendre à un week-end
d’intenses consultations. Mais personne, à
l’Elysée, ne prend le risque d’en dire plus. Ce
«
Cadeaux. «Rien ni personne ne nous détour-
nera de la transformation que nous avons engagée il y a quinze mois», répétait pourtant le
porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, mercredi, oubliant au passage que l’affaire Benalla avait eu pour conséquence directe le report de la réforme constitutionnelle,
premier recul de l’exécutif depuis le début du
quinquennat. Et peut-être pas le dernier. Car
une autre mauvaise nouvelle met en péril
l’agenda de transformation: le brutal ralentissement de la croissance, récemment confirmé
par l’Insee, prive le gouvernement de précieuses marges de manœuvre budgétaires. Il inter-
Llors d’un déplacement d’Emmanuel Macron avec Nicolas Hulot, le 20 juin, à Plévenon
remaniement doit-il se limiter au simple remplacement de Hulot ? Ou faut-il en profiter
pour revoir l’architecture de ce gouvernement? Faut-il faire appel à un poids lourd politique comme Ségolène Royal ? Ou plutôt à
une personnalité moins connue issue de la société civile? Là encore, l’exécutif paraît hésitant (lire encadré ci-contre).
Plusieurs personnalités susceptibles d’incarner l’écologie politique, comme Daniel Cohn-
DR
«Des problèmes
S
techniques? Je n’y crois
pas une seconde»
INTERVIEW
Pour l’ex-secrétaire d’Etat au Budget
Christian Eckert, qui a participé
en 2016 à l’élaboration
du prélèvement à la source
au côté d’Emmanuel Macron,
les tergiversations sur la réforme
ne sont qu’affaire politique.
ecrétaire d’Etat chargé
du Budget dans les gouvernements de Valls
et Cazeneuve (2014-2017),
Christian Eckert a lancé la
réforme du prélèvement à la
source en 2016. Dans son livre
Un ministre ne devrait pas
dire ça… (Robert Laffont,
2018), il raconte ce que lui a
dit Emmanuel Macron sur ce
sujet: «Je n’ai aucun problème
avec ça, vas-y, les entreprises
s’adapteront… Maintenant, si
on pouvait leur faire un petit
geste, genre crédit d’impôt, ça
serait bien, mais ce n’est pas
un souci.» Pour lui, les tergiversations de l’exécutif sont
avant tout politiques et non
pas techniques.
Bendit ou Pascal Canfin, ont été approchées
par Griveaux et par le chef du parti majoritaire, Christophe Castaner. Selon une source
gouvernementale, le chef de l’Etat et son Premier ministre ne seraient pas favorables à un
grand remaniement. Ils estiment que ce gouvernement a su se montrer «solidaire et collectif» et constatent que la faible notoriété de certains ministres n’a pas nui à leur efficacité.
ALAIN AUFFRAY
Comprenez-vous qu’à quatre mois de son lancement,
le gouvernement et le Président puissent décider
d’abandonner le prélèvement à la source?
Permettez-moi de me montrer perplexe sur ce sujet…
Emmanuel Macron était ministre de l’Economie lorsque
nous avons décidé de lancer
le prélèvement à la source.
Donc il ne peut pas dire qu’il
découvre le sujet! Début 2016,
je l’ai rencontré dans mon bureau avec nos deux directeurs
de cabinet pour discuter de
ça. Il n’était, certes, pas très
enthousiaste, mais il ne s’y
est jamais opposé. Il connaît
donc parfaitement toutes les
difficultés, y compris psychologiques, du dispositif. A son
arrivée au pouvoir, il a décidé
de reporter d’un an sa mise
en œuvre. Si c’était vraiment
si compliqué, il aurait pu tout
arrêter dès l’année dernière!
Mais non… A quelques encablures de son lancement,
alors que l’administration fiscale dit qu’elle est prête, il découvrirait qu’il y a des problèmes? Avouez que c’est tout de
même surprenant. A moins
que le Medef ne le taraude ou
qu’il s’agit là d’un rideau de
fumée pour faire oublier la
démission de Nicolas Hulot…
Peut-être un peu de tout ça.
Emmanuel Macron a dit,
à Helsinki, avoir besoin
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u 5
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A Cherbourg,
Hollande fait la leçon
à son successeur
L’ancien président a profité
d’une séance de dédicaces
pour tacler Emmanuel
Macron, sans jamais
le citer.
D
e passage à Cherbourg (Manche)
pour la promotion de son livre les
Leçons du pouvoir, François Hollande n’a pas manqué l’occasion de faire la
leçon à son successeur… sans jamais le
nommer. La mise en œuvre du prélèvement
à la source sur lequel Emmanuel Macron a
encore des «questions» ? «Je ne veux pas
compliquer la tâche de ceux qui hésitent encore, mais cette réforme était prête… Les
fonctionnaires du ministère à Bercy ont fait
tout le travail, après c’est une affaire de
choix politique», a taclé l’ancien président
de la République.
Piques. Mais c’est sur l’exercice même du
pouvoir façon Macron que celui qui se préoccupe forcément de «l’avenir de [son] pays»
a concentré ses piques : «La première des
leçons, c’est qu’il faut avoir des idées, des
convictions pour mener la direction du pays,
on ne peut pas être simplement dans la ges-
tion et dans l’accumulation des réformes
soi-disant indispensables.» Qualifiant le
«narcissisme» de «terrible maladie», mais
toujours sans prononcer le nom d’Emmanuel Macron, François Hollande a prôné
«une conception de l’Etat fondée sur le
dévouement, la sincérité, l’intérêt général
et une capacité à se sacrifier». Et visant
en creux la politique du gouvernement,
il a dénoncé le libéralisme qui «entretient
le populisme, l’amplifie, le sert» en citant,
cette fois directement, «la mise en cause
des services publics et des fonctionnaires» ou
encore «la diminution des droits sociaux»
et «des retraités qui sont maintenant
montrés du doigt».
Course. Un feu roulant de critiques à l’encontre de Macron qui a aussi pour objet
de «préparer l’avenir» à gauche. Car pour
Hollande, «entre le populisme et le libéralisme», il y a toujours «le socialisme, la
social-démocratie, la gauche de gouvernement». Manière aussi de revenir dans la
course au pouvoir? «Certains parlent d’un
retour, certains avec effroi, d’autres avec
gourmandise. Mais je veux rassurer tout le
monde, je suis parti de l’Elysée, mais je ne suis
jamais parti de la vie politique», a rappelé
l’intéressé. Ça commence à se voir. •
(Côtes-d’Armor). PHOTO ALBERT FACELLY
ÉCOLOGIE : UN BIG BANG, SINON RIEN
Pascal Canfin, ex-ministre de François Hollande, compte parmi ceux dont le nom
revient avec insistance pour remplacer Nicolas Hulot à l’Ecologie. Jeudi sur France
Inter, il a assuré avoir contacté ces dernières heures la plupart des personnalités
écolos ministrables. De Daniel Cohn-Bendit à Ségolène Royal, ils seraient, selon lui,
tous convaincus que la transition écologique requiert un changement structurel
comparable à celui mis en œuvre pour construire l’Union européenne. «Je les ai eus
au téléphone. Aucun d’entre eux, c’est ma conviction absolue, […] n’ira dans ce
gouvernement s’il n’y a pas ce big bang», assure Pascal Canfin.
de «détails» plus «clairs».
Quels peuvent-ils être ?
Tout cela n’a ni queue ni tête.
L’administration fiscale nous
a toujours affirmé que cette
réforme était faisable et que
le calendrier, s’il était serré,
était parfaitement tenable.
Macron a donné un an de
plus à la Direction générale
des finances publiques (DGFIP). Il y aurait maintenant
des problèmes techniques ?
Je n’y crois pas une seconde.
Pour vous, c’est donc
une question avant tout
politique…
Forcément! Sinon, la DGFIP
aurait, depuis longtemps,
alerté sur d’éventuelles difficultés. Comme nous l’avions
fait nous-mêmes, l’administration fiscale a fait des tests
l’été dernier. Et même s’il y
avait eu des dysfonctionnements, tout cela est loin
d’être irréversible !
Toute cette histoire n’est donc
qu’une affaire politique. La
majorité craint de payer dans
les urnes aux prochaines
européennes des fiches de
paie et des bulletins de pensions avec des montants en
baisse. En repoussant d’un an
la mise en œuvre de cette
réforme, le gouvernement
pensait bien faire. L’exécutif
craignait–déjà– que les suppressions de cotisations salariales décidées en 2018 soient
rendues invisibles sur les
fiches de paie. C’était une
erreur. S’ils avaient fait le prélèvement à la source tout de
suite, ils auraient noyé la
hausse de CSG.
Pourquoi ce sujet gêne-t-il
autant le Medef ?
Pour les patrons, c’est une
question de principe. Ils ont
toujours été contre, nous expliquant que cela allait leur
coûter de l’argent. Ça ne les
gêne pas d’ajuster des cotisations salariales ou patronales
à la baisse. Mais lorsqu’il
s’agit de prélever l’impôt à la
source, ça devient un problème. Sur ce dossier, le Medef n’a jamais joué le jeu.
Recueilli par
LILIAN ALEMAGNA
CETTE SEMAINE,
LES RYTHMES
SCOLAIRES
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBÉ.FR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
ALLEMAGNE A Chemnitz,
toutes les extrêmes
droites battent le pavé
Dans cette ville
de 245000 habitants,
les manifestations
contre les étrangers
se multiplient après
le meurtre d’un
Allemand, dont
les auteurs seraient
des réfugiés.
S’y retrouvent aussi
bien des néonazis que
des supporteurs de
l’AfD ou Pegida.
REPORTAGE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Par
carte signifie: ravi et pédagogue, il
se lance dans une explication de
Envoyée spéciale à Chemnitz
texte. Pourtant, sa ville, peuplée
d’environ 245 000 habitants, ne
n dit que je suis un nazi compte que quelque 7 % d’étranmais c’est faux. Je ne gers.
suis pas un nazi.» Cet Autour de lui, devant le stade de
habitant de Chemcette ville de Saxe, théâtre
nitz, 65 ans,
d’émeutes racistes deDANEMARK
membre
du
puis près d’une semouvement islamaine, se tienmophobe Penent dans un
er rd
gida, tient une
calme relatif
Berlin
M No PAYSBAS
pancarte où il est
un peu moins
du
ALLEMAGNE
écrit : «Gouverde 1 000 perBELG. Chemnitz
née avec des ânes
sonnes, selon
RÉP.
TCHÈQUE
et pleine de moula police. C’est
FRANCE
tons, Chemnitz deun agrégat de
E
H
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viendra une enclave
groupes d’exTR
U
A
africaine», avec un
trême droite, meSUISSE
150 km
dessin raciste – la tête
nés par les identitaires
d’une personne noire, à la
de Pro Chemnitz, dont le
manière des caricatures de l’époque chef harangue la foule au micro. Ils
coloniale. Deux petites filles blon- sont là pour témoigner, le mot redes lui demandent ce que sa pan- vient souvent, de leur «colère», tan-
JOHANNA LUYSSEN
«O
NE
OG
POL
Lors de la manifestation du
groupuscule d’extrême
droite Pro Chemnitz, jeudi.
PHOTO ODD ANDERSEN. AFP
dis qu’à l’intérieur du stade, des politiques –dont le ministre-président
de Saxe, Michael Kretschmer (CDU,
démocrate-chrétien), ainsi que la
maire SPD de la ville, Barbara Ludwig – échangent avec environ
500 habitants. Ce dialogue citoyen
était planifié depuis de longues semaines. Mais il a pris ce jeudi soir
un tout autre relief.
Médias conspués
Dehors, sur la place, pas de saluts
hitlériens comme ceux observés
dans la manifestation de lundi, ou
alors plus discrets. On entend plutôt
les litanies typiques de ces raouts
d’extrême droite: des «Merkel muss
weg» («Merkel doit partir»). Et aussi
des «wir sind das Volk» («nous sommes le peuple»), des «lügenpresse»
(«presse menteuse») – expression
née lors du IIIe Reich. Les journalistes ne sont en effet pas les bienvenus: des noms de médias, principa-
lement allemands, sont conspués.
«La presse est toujours tendancieuse
avec nous», se plaint un sympathisant de Pegida. Les regards sont souvent défiants, voire hostiles.
Si la foule se tient à peu près tranquille, elle entend bien faire passer
ses messages. Vers la fin du rassemblement, des gens entonnent le premier couplet de l’hymne national
allemand, uniquement chanté
pendant le IIIe Reich. On voit des
pulls avec des messages incitant à
«tuer les antifas». Dans le ciel
flottent des drapeaux de tous genres. Celui du Land de la Saxe, brandi
par deux manifestants qui se réclament du «Saxit», la sortie de la Saxe
de l’UE. On aperçoit aussi celui, à
bandes noire, blanche et rouge, des
premières années du IIIe Reich, arboré par des types au crâne rasé
–c’est certes également le drapeau
de la Prusse, mais disons qu’il y a là
un faisceau d’indices. Un autre
Une ville symbole
d’une Saxe aux abois
A Chemnitz,
la réunification a
laissé un sentiment
de déclassement.
L’AfD a réalisé 27%
aux législatives
dans la région.
D
epuis une semaine, l’Allemagne a les yeux rivés sur
Chemnitz. La ville de Saxe
est devenue le symbole des tensions agitant le pays. Déclencheur : la mort d’un homme
de 35 ans le 25 août, tué à coups de
couteau, et l’arrestation de
deux suspects, un Syrien et un Irakien de 22 et 23 ans. Sidérée, l’Allemagne a vu des scènes de chasse
à l’homme xénophobes, des saluts
hitlériens, des airs de pogrom.
Ainsi, de talk-show en éditorial,
dans la rue et à la radio, on s’interroge. Que s’est-il passé à Chemnitz? Que se passe-t-il en Saxe?
Bastion. Ce Land de l’est du
pays, où l’AfD (extrême droite) a
réalisé son meilleur score lors des
dernières législatives (27%), semble concentrer tout ce que le pays
ne veut pas voir. Une réunification à deux vitesses, d’abord. Près
de 750000 personnes ont déserté
la Saxe après la chute du Mur. «Il
manque une génération complète,
surtout dans les régions rurales»,
assure la ministre saxonne de
l’Intégration, Petra Köpping.
Chemnitz, 245000 habitants, exKarl-Marx-Stadt, est une ville industrielle, surnommée au
XIX e siècle «la Manchester
saxonne». La réunification s’y est
faite dans la douleur et le sentiment de déclassement domine.
La ville est dirigée par une maire
sociale-démocrate (SPD), Barbara
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Ludwig; la Saxe, elle, est pilotée
par le démocrate-chrétien (CDU)
Michael Kretschmer. Tous deux
sont les symboles malgré eux
d’une «grande coalition» CDUSPD qui ne fonctionne pas. Ou
plus. L’AfD, promis à de grands
succès électoraux lors des régionales de 2019, a été fondé en 2013
seulement, mais le parti est déjà
le premier dans ce Land. La décision d’Angela Merkel en 2015 d’accueillir près d’un million de réfugiés a agi comme un détonateur
dans tout le pays, mais aussi en
Saxe, dans un contexte déjà sensible. «Depuis trois ans, il existe une
guerre de position entre les citoyens et le gouvernement saxon»,
résume Antje Hermenau, une exmembre locale des Verts.
«La Saxe a une longue histoire
d’extrémisme de droite, explique
Robert Lüdecke, de la fondation
antiraciste Amadeu Antonio. La
société civile n’a qu’un faible pouvoir, tandis que la droite se sent
forte. En outre, les politiques ont
longtemps caché les problèmes
sous le tapis.» Le dirigeant du
Land entre 1990 et 2002, Kurt Biedenkopf (CDU), n’avait-il pas
avancé que «la Saxe est immunisée contre l’extrémisme de
droite»? Las: le Land est devenu
un bastion de Pegida: le mouvement islamophobe a choisi
Dresde, à 75 kilomètres de là,
comme théâtre de ses manifs
hebdomadaires. Les néonazis du
NPD y ont remporté des succès
électoraux. Quant à Chemnitz,
elle a accueilli des mois les terroristes néonazis de la NSU, responsables de neuf assassinats racistes
entre 2000 et 2007. En 2012, la
ville faisait de nouveau parler
d’elle: une marque de vêtements
associée aux mouvements néona-
zis, Thor Steinar, y avait ouvert
un magasin appelé «Brevik»,
référence au terroriste néonazi
Anders Breivik, qui a massacré
77 personnes en 2011.
Le pays s’interroge aussi sur les
liens des institutions saxonnes
–police, justice– avec les ultranationalistes. Comment expliquer le
fait que le mandat d’arrêt de l’un
des deux suspects dans le meurtre
de samedi se soit retrouvé entre
les mains de l’extrême droite
– AfD, Pegida, et le groupuscule
local Pro Chemnitz– pour être ensuite diffusé sur les réseaux sociaux? L’auteur de la fuite, un gardien de prison, a été suspendu.
Voici deux semaines, une autre
affaire avait défrayé la chronique:
lors d’une manif de Pegida, un policier en civil s’en était pris à des
journalistes venus filmer la scène.
Ces derniers avaient ensuite subi
un long contrôle de police.
«Civiques». Samedi, à l’initiative de Pegida et de l’AfD, une
marche en hommage à la victime
du 25 août est organisée à Chemnitz. Des contre-manifestants ont
annoncé qu’ils seraient là. Les policiers seront nombreux, l’Etat fédéral ayant depuis envoyé des
renforts. En outre, calendrier
électoral oblige, l’AfD devrait éviter une surenchère dans la violence. «L’AfD et Pegida s’efforcent
d’apparaître civiques et pacifiques,
analyse Matthias Quent, directeur
de l’Institut pour la démocratie et
la société civile à Iéna, spécialisé
dans l’extrémisme de droite. Mais
si d’une part, ils tentent de s’éloigner de la violence, d’autre part ils
la légitiment, puisqu’elle est présentée comme de la résistance et de
la légitime défense.»
J. Lu. (à Chemnitz)
drapeau, aux couleurs de l’Allemagne d’aujourd’hui et orné d’une
croix, rend hommage à Claus von
Stauffenberg, héraut de la résistance allemande pendant le
nazisme. Cet ancien officier de la
Wehrmacht fut l’auteur d’un attentat raté contre Hitler. Stauffenberg
et son appel à la résistance
allemande bénéficient d’une aura
positive en Allemagne, opportunément récupérée par Pegida ; c’est
d’ailleurs un habitant de Dresde
membre de ce mouvement islamophobe qui l’agite dans le ciel tourmenté de Chemnitz.
Fait divers
Une habitante de la ville, Jacqueline, électrice de l’AfD, qui a totalisé
27 % dans la Saxe aux dernières législatives, est là pour protester encore et toujours contre le meurtre
d’un homme de 35 ans samedi, lors
d’une «altercation» dont les circonstances n’ont pas été encore totalement éclaircies. Le fait divers
qui a tout déclenché, et pour lequel
deux suspects, un Irakien et un Syrien, ont été arrêtés. Ce meurtre a
servi de prétexte à des chasses à
«l’étranger», des violences inouïes
qui ont choqué l’Allemagne comme
le monde entier. Mais pour Jacqueline, tout cela est beaucoup moins
choquant que «les étrangers» «qui
ne vivent pas comme nous», qui sont
«trop différents». «Il ne faut pas confondre l’AfD avec l’extrémisme de
droite, ajoute-t-elle. Tous les gens
qui ont manifesté lundi soir
n’étaient pas des nazis.» A l’intérieur, le très à droite ministre-président de Saxe dit à ses administrés:
«Je sais que beaucoup de personnes
se sentent injustement qualifiées. Je
sais qu’ils ne sont pas des radicaux
de droite.»
Dehors, le rassemblement se déroule sous l’œil attentif de la police,
venue en masse. Elle quadrille toute
la ville, de la gare aux places principales du centre. Des renforts sont
venus de toute l’Allemagne. La tâche est plus simple, car la foule tassée devant le stade ne se déplace
pas ; c’est un rassemblement, pas
une manifestation. On compte environ 1200 policiers pour moins de
1 000 personnes présentes. Rien à
voir avec la soirée de lundi, où
591 policiers étaient débordés par
environ 8 000 manifestants d’extrême droite. Il a fallu que l’indignation soit nationale pour que le ministre de l’Intérieur allemand, Horst
Seehofer, sorte enfin de sa réserve
et offre à la police saxonne l’aide de
l’Etat fédéral.
Seehofer et sa politique migratoire
«tolérance zéro» est pourtant le seul
membre du gouvernement qui
trouve grâce aux yeux de ce militant
de Pegida – celui à la pancarte raciste. Fervent admirateur d’une
«Europe des nations», il admire le
Hondrois Orbán, l’Autrichien Kurz
et l’Italien Salvini, hérauts de la
droite radicale, nationaliste et populiste. Lui qui votera AfD aux prochaines élections régionales en
Saxe, en 2019, conspue naturellement et en vrac «Frau Merkel», le
ministre-président de Saxe CDU, la
maire SPD de Chemnitz et les politiques en général. •
«
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MONDE
Par
CÉLIAN MACÉ
et CAROLINE VINET
N
icolas Hulot a relancé le débat en quittant le gouvernement avec fracas, mardi. Sur
France Inter, le ministre de l’Ecologie a dénoncé «la présence des lobbys
dans les cercles du pouvoir», qui bloquent, freinent ou appauvrissent les
réformes environnementales. «Un
problème de démocratie», qui a pesé
dans sa décision de démissionner,
a reconnu Hulot. Ces groupes d’intérêts sont particulièrement actifs
à Bruxelles. Olivier Hoedeman,
coordinateur de Corporate Europe
Observatory, une association spécialisée dans la surveillance des lobbys européens, revient sur leurs
stratégies d’influence et plaide pour
des outils de transparence et de
contrôle de leurs actions.
Les lobbys sont-ils plus encadrés
au niveau européen qu’au
niveau national ?
Non. Mais la discussion au sein
de l’UE sur le poids des lobbys
existe depuis plus longtemps. Et des
premiers pas ont été effectués dans
le sens d’une régulation au sein des
institutions européennes. Depuis
les années 80, il y a eu une énorme
augmentation de la pression des
groupes d’influence, du nombre de
lobbyistes, et de l’argent dépensé à
cet effet. On ne connaît pas le montant exact, car le registre officiel des
lobbys est volontairement imprécis
et peu fiable. La fourchette basse
serait de 1,5 milliard d’euros par an.
Mais c’est une estimation très conservatrice. Le chiffre pourrait être
beaucoup plus important. Dans
les années 80, il y avait moins
de 1 000 lobbyistes à Bruxelles,
alors qu’ils sont plus de 20 000
aujourd’hui.
Quels sont les secteurs les plus
puissants en termes de lobbying ?
Si on considère la question sous un
angle budgétaire, le premier serait
le secteur financier. Juste après arrivent les secteurs de l’énergie, de la
chimie, de la pharmacie. Mais ça ne
suffit pas à mesurer leur influence.
Un facteur déterminant est aussi la
présence des contre-pouvoirs, des
ONG, des associations, etc. Le secteur de la sécurité et de la défense,
par exemple, est très puissant car
face à lui, il y a des groupes relativement faibles. La société civile est
mieux représentée sur des thèmes
comme le changement climatique
et les sujets environnementaux.
L’un des arguments des lobbyistes est qu’il existe un équilibre
entre les groupes de pression défendant le secteur privé et ceux
défendant l’intérêt public. Est-ce
recevable ?
Il n’y a pas d’équilibre, au contraire!
Les industries et les lobbys privés
sont capables d’investir beaucoup
plus, ils dépassent largement – en
nombre de personnes et en sommes
dépensées– les groupes défendant
l’intérêt public. C’est vrai dans
quasiment tous les secteurs. Sur
les 20000 lobbyistes recensés, plus
des deux tiers représentent des intérêts commerciaux. Les ONG, les associations de défense des
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
A Bruxelles, il n’y a
pas d’équilibre entre
lobbyistes du privé
et de l’intérêt public»
DR
8 u
Après la démission de Nicolas Hulot,
qui a dénoncé le poids des lobbys dans
les «lieux de pouvoir», Olivier
Hoedeman, coordinateur de l’association
Corporate Europe Observatory, appelle
à renforcer le contrôle sur les toutpuissants groupes d’influence européens.
INTERVIEW
consommateurs, les représentants
des Etats et des régions constituent
le tiers restant. Mais le déséquilibre
est bien pire dans certains domaines. Pour le secteur financier,
un exemple extrême, on est à 30
contre 1 en termes d’argent dépensé.
Cela dit, le nombre de lobbyistes et
les sommes investies ne déterminent pas toujours l’issue d’une bataille. Les ONG ont des avantages:
la crédibilité, la confiance, et le fait
qu’elles ont derrière elles des électeurs. Heureusement, elles ne perdent pas toujours leurs combats.
Concrètement, comment les lobbys influencent-ils la prise de décision ? Quels sont leurs outils,
leurs stratégies ?
Ils sont particulièrement présents
lors de la première étape, cruciale:
quand la Commission prépare une
nouvelle loi ou règlement, un premier brouillon est élaboré. Si vous
êtes capables d’influencer ce moment-là, vous réussissez un formidable début de campagne de lobbying. Cette phase se déroule au
sein des groupes d’experts mis sur
pied par la Commission. Les lob-
byistes vont tenter d’être représentés dans ces groupes ou d’avoir des
alliés présents pour dominer les
débats et façonner le premier
brouillon, qui sera ensuite soumis
au Parlement et aux gouvernements. Désormais, une procédure
de sélection un peu plus transparente et plus équilibrée a été mise en
place, mais dans certains secteurs,
75 % des experts «indépendants»
sont toujours issus de l’industrie.
Ensuite, il s’agit pour les lobbyistes
d’obtenir beaucoup d’entretiens, de
réunions, d’entrevues avec les bonnes personnes au bon moment. Les
rédacteurs d’un projet, les commissaires européens, les parlementaires, spécialement les rapporteurs…
Contrôler la composition de ces
groupes d’experts est une première étape. Quelles sont les
autres avancées réalisées ou
attendues ?
En 2008, nous sommes parvenus à
faire voter le registre de transparence des lobbys pour garder un œil
sur ces personnes qui tentent d’influencer la politique européenne.
Savoir qui elles sont, ce qu’elles re-
présentent et qui les paie. Malheureusement, c’est insuffisant. Le registre fonctionne sur la base du
volontariat, et les informations
mentionnées sont très pauvres.
Nous sommes actuellement en négociation avec la Commission pour
rendre certaines informations obligatoires. Mais cela ne résoudra pas
tout le problème, car les informations transmises sont peu fiables.
D’un côté, certaines organisations
enregistrent des sommes trop importantes, comme les universités,
qui font part de la moindre de leurs
dépenses comme s’il s’agissait de
lobbying… Et de l’autre, on a de
nombreux groupes industriels qui
rapportent des sommes bien inférieures à celles réellement dépensées. C’est le cas avec le lobby du
plastique. Leur principal groupe
d’experts, «Plastics Europe», a mis
à jour ses activités sur le registre le
mois dernier, et déclare n’avoir dépensé que 9999 euros par an en lobbying, contre 1,5 million l’année
précédente ! Il ne fait aucun doute
que ce chiffre est faux. Est-ce une
erreur humaine ou un mensonge
A Bruxelles, lors de
délibéré ? Par ailleurs, ce registre
des lobbys s’applique à la Commission et au Parlement, mais pas au
Conseil européen, où beaucoup de
choses se négocient dans l’opacité
la plus totale.
Il y a eu aussi des avancées concernant le pantouflage, cette stratégie
qui consiste à embaucher un ancien
fonctionnaire européen dans le secteur privé, et de le faire travailler à
des activités de lobby ou de conseil.
La récupération en 2016 de José
Manuel Barroso, l’ancien président
de la Commission européenne, par
la banque d’affaires Goldman
Sachs, en est le symbole même.
Qu’est-ce qui a été fait pour empêcher ces pratiques ?
En 2010, près d’un tiers des commissaires européens ont rejoint des
lobbys industriels! Il a fallu resserrer la vis. Aujourd’hui, ils doivent
faire part à la Commission de leur
nouvel emploi, et celle-ci dispose de
dix-huit mois pour le valider ou
non. C’est mieux que rien, mais
nous militons pour une véritable
«période de refroidissement» de
plusieurs années pendant lesquelles
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 9
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la passation de pouvoir entre le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et l’ancien, José-Manuel Barroso, en octobre 2014. PHOTO D. CLOSON.ISOPIX. SIPA
d’anciens fonctionnaires européens
ne pourraient occuper un poste qui
présente un conflit d’intérêts.
Quels sont les exemples récents
de succès ou de revers pour les
lobbys européens ?
La victoire la plus éclatante des lobbys concerne la régulation de la finance. Après la crise de 2008, l’UE
a commencé à développer un ensemble de mesures de contrôle, qui
ont systématiquement été affaiblies
par le lobbying du secteur bancaire.
Au bout du compte, les lois adoptées sont très insuffisantes pour
nous protéger d’une nouvelle crise.
Pour moi, c’est le cas le plus grave et
le plus emblématique. Mais il y a eu
quelques batailles que l’industrie a
perdues. Le règlement général sur
la protection des données (RGPD),
décidé en 2013-2014, a bénéficié
d’une forte campagne de la société
civile et des défenseurs des droits.
Les Gafa (Google, Apple, Facebook,
Amazon) ont perdu sur plusieurs
points clés grâce à cette mobilisation citoyenne.
En juillet, Google a également
été condamné à payer une
amende de 4,34 milliards
d’euros pour abus de position
dominante par la commissaire
européenne à la concurrence,
Margrethe Vestager…
Google a un lobby extrêmement
fort, qui détient le nombre record de
réunions avec les responsables de
la Commission européenne ces
quatre dernières années. Plus
de 200! Ils ont un incroyable accès
aux décideurs. Mais la concurrence
est un domaine qui relève un peu de
l’exception. Il y est difficile d’exercer des pressions, d’influencer le
travail de la Commission. Les règles
sont différentes. Des sanctions sont
en jeu, des procédures quasi juridiques… Le commissariat à la concurrence tente de se protéger du lobbying. Dans le cas de Google, on a
en plus la volonté politique d’une
commissaire qui voulait remporter
une victoire symbolique contre les
grandes firmes coupables d’évasion
fiscale et d’abus de position dominante.
Dans l’un de vos rapports, vous
dénoncez aussi le poids des «Big
Four». Qui sont-ils ?
Ce sont les quatre cabinets d’audits
les plus puissants du monde (PricewaterhouseCoopers, Deloitte,
Ernst&Young, KPMG), des conglomérats énormes proposant des services de conseil, notamment en optimisation fiscale, leur activité la
plus rentable. Ces compagnies exer-
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
cent un puissant lobbying, à tous les
niveaux, pour affaiblir les ambitions
des pays européens sur les questions d’évasion fiscale. Elles réalisent par ailleurs des missions
d’audit pour l’Union européenne, ce
qui constitue un vrai conflit d’intérêts. Les Big Four ont un accès privilégié à la Commission, qui leur
donne un poids considérable et
pose un problème démocratique. Il
faut une volonté politique forte pour
y mettre fin. Je pense que ce sera un
enjeu des prochaines élections
européennes: les candidats doivent
s’engager publiquement et sans ambiguïtés contre ces lobbys. •
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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10 u
MONDE
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Ukraine Le principal dirigeant des
séparatistes prorusses de l’est de l’Ukraine, Alexandre Zakhartchenko, a été tué par une
explosion dans un café du centre de
Donetsk, l’un des bastions rebelles,
a annoncé l’agence de presse des séparatistes. PHOTO AFP
LIBÉ.FR
turel et de pétrole.» Et d’ajouter : «La Croatie importe son
gaz depuis la Russie, et on ne
peut pas négliger le fait que
les relations entre l’UE et
Moscou sont tendues… Ce terminal GNL nous est nécessaire, d’un point de vue énergétique et géopolitique.»
Concurrence. L’exécutif
Dans les environs d’Omisalj, sur l’île croate de Krk, en 2012. PHOTO MAX PAOLI. GETTY IMAGES. LONELY PLANET
En Croatie, l’île de Krk redoute
l’arrivée d’un terminal gazier
Inquiets de l’impact
du projet sur
l’environnement
et le tourisme dont
ils dépendent
majoritairement,
les habitants font
face à la volonté
gouvernementale
d’indépendance
énergétique.
Par
JELENA PRTORIC
Envoyée spéciale à Krk
(Croatie)
L
a Croatie, bien connue
des Européens pour
la beauté de ses paysages, dispose avec l’île de Krk,
dans la partie nord de l’Adriatique, de l’une de ses perles
les plus précieuses. Baignée pendre de la seule Russie.
par une mer cristalline et re- C’est tout près de la ville
couverte d’une végétation d’Omisalj, dans le nord de
luxuriante, Krk, qui attire l’île, que la construction
plus de 100 000 touristes d’un terminal de gaz natuchaque année, est réputée rel liquéfié (GNL) flottant,
pour sa viticulture et ses d’une capacité annuelle
villes aux maide 2,6 milliards
sons en pierre.
L'HISTOIRE de mètres cubes,
Jusque-là, l’île
est prévue pour
DU JOUR
de 19 000 habila fin 2019, avec
tants a su préserver son une entrée en fonctions espécharme naturel et a choisi de rée en 2020. Le terminal «ress’engager, la première en semblerait à un navire giganCroatie, sur la voie de la neu- tesque et il s’élèverait à la
tralité carbone, avec l’objectif hauteur d’un immeuble de
d’atteindre 100% d’énergies 17 étages», s’alarment les
renouvelables en 2030.
habitants.
Mais bientôt, son paysage
littoral pourrait radicalement «Désastre». Des travaux
changer: dans les eaux de Krk préliminaires de forage ont
se joue une bataille pour débuté au large de l’île et
l’indépendance énergétique vont durer jusqu’au 25 sepeuropéenne, la Croatie vou- tembre. Les habitants redoulant diversifier ses approvi- tent l’impact d’une telle insionnements et ne plus dé- frastructure sur le tourisme,
principale source de revenus teur de 101,4 millions d’euros,
pour la communauté, mais soit près de 30% de sa valeur
aussi ses effets nocifs sur estimée (383 millions
l’environnement. Selon la d’euros).
maire d’Omisalj, Mirela Ah- Actuellement, la majeure
metovic, le projet représente- partie de l’énergie consomrait «un désastre naturel pour mée en Croatie provient de
l’île». Enrichies en chlore, ses centrales hydroélectriles eaux usées du terminal ques et le pays couvre jusendommageraient, alerte-t- qu’à 50 % de ses besoins en
elle, les fonds marins et la gaz. «Mais la production
biodiversité.
locale diminue, affirme Daria
Mais les détracteurs du termi- Karasalihovic-Sedlar, profesnal ont des opposants
seure de géode taille. Le projet
logie à l’uniE
ICH
jouit d’un souversité de
TR
HONGRIE
AU
tien total non SLOVÉNIE
Zagreb, qui
seulement de
soutient le
Zagreb
l ’e x é c u t i f
projet. Les
Ile de Krk
mais égagisements
SERBIE
BOSNIElement de
s’épuisent et
CROATIE HERZÉGOVINE
l’UE: ainsi, la
on n’investit
Commission
pas dans la
Mer
Adriatique
europ éenne
découverte de
MONT.
participe au finouveaux gise50 km
nancement à hauments de gaz na-
croate ne dit pas autre chose.
Il l’assure: le terminal devrait
davantage ouvrir le marché
gazier croate aux pays du
nord de l’Afrique et aux Amériques, et serait un contrepoids à l’influence russe.
Membre de l’UE depuis 2013,
la Croatie sait bien que la
carte énergétique constitue le
principal atout de la Russie
et de Gazprom dans les Balkans. Alors que la production
d’électricité dans les centrales
à charbon, polluantes et dramatiquement émettrices de
gaz à effet de serre, diminue
à travers la région, la dépendance au gaz s’accroît.
Loin de jouer la carte de l’indépendance énergétique,
Berlin a récemment entamé
les travaux de Nord Stream 2,
un gazoduc russe qui devrait
transporter le gaz russe en
Allemagne, via la Baltique,
en évitant l’Ukraine. La construction d’un terminal gazier
en Croatie permettrait de
faire jouer la concurrence,
explique Thierry Bros, chercheur à Oxford : «Le taux
d’utilisation de terminaux
GNL en Europe est à peu près
de 24%. Pourquoi construire
quelque chose que l’on n’utilisera pas à 100 % ? Parce que
si vous voulez avoir des prix
régulés par le marché, vous
avez besoin de l’infrastructure… Sinon vous aurez des
prix de monopole.» Et d’ajouter que les prix du gaz russe
en Europe de l’Est sont plus
chers parce qu’il n’y a pas de
concurrence. La Lituanie a
ainsi construit son propre
terminal. Résultat : les prix
ont plongé.
Il en faudra peut-être plus
pour convaincre les investisseurs en Croatie : le premier
appel d’offres pour l’achat
de gaz du terminal de Krk
s’est soldé par une seule
offre, celle de la société nationale pétrolière Ina, qui se
serait déclarée intéressée
par l’exploitation de 4 % des
capacités du terminal. De
quoi réjouir les opposants au
GNL, qui espèrent voir ce
projet enterré. •
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
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LIBÉ.FR
Argentine Confronté à une crise de
confiance, le peso argentin a perdu
en deux jours près de 20 % de sa valeur
face au dollar, contraignant la Banque centrale à relever
jeudi à 60 % son taux directeur, le plus élevé du monde.
La devise a reculé de plus de 53 % depuis le début de l’année par rapport au dollar. Jeudi, elle a enregistré sa plus
forte dépréciation en une seule journée depuis l’arrivée à la
présidence, fin 2015, de Mauricio Macri : -13,52 %. PHOTO AP
«Il y a urgence. [La question
irlandaise] est un point crucial
pour la conclusion de l’accord
de retrait du Royaume-Uni,
prévue en octobre.»
Négociateur
de l’UE sur
le Brexit
AFP
MICHEL
BARNIER
Le négociateur en chef de l’UE Michel Barnier a demandé
vendredi à son homologue britannique de lui détailler «en
urgence» la proposition du Royaume-Uni sur la frontière
irlandaise. Un accord préliminaire conclu entre Bruxelles
et Londres en décembre exclut tout rétablissement d’une
frontière physique sur l’île d’Irlande. Mais Theresa May a
assuré que son pays sortirait du marché unique à l’occasion
du Brexit, prévu le 29 mars 2019. Ce qui implique le retour
de contrôles douaniers entre l’Eire (qui reste dans l’UE) et
l’Irlande du Nord. Faute d’accord, Barnier a rappelé que
May s’était «engagée» à proposer une solution de repli permettant de garantir qu’il n’y aurait pas de frontière «dure».
Trump s’attaque au «droit au retour»
des réfugiés palestiniens
On ne sait toujours pas ce que
contient le «deal ultime» du
président américain, Donald
Trump, pour la paix entre Israéliens et Palestiniens. Mais
sa méthode, elle, est désormais claire: plutôt que de négocier, «enlever de la table»
les points les plus contentieux, en se rangeant derrière
la position de l’Etat hébreu.
Il y a d’abord eu la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israël
en décembre. D’après la revue Foreign Policy et le
Washington Post, le gouvernement américain devrait,
dans les prochaines semaines, prendre une décision
tout aussi dramatique : mettre définitivement fin à ses
versements à l’UNRWA,
l’agence onusienne pour les
réfugiés palestiniens, et remettre en cause le «droit au
retour» de ceux-ci.
Depuis le début de l’année,
l’administration Trump a imposé des coupes claires aux
fonds alloués aux Palestiniens, à commencer par le
«gel», de plus en plus définitif, de 300 millions de dollars
(258 millions d’euros) prévus
pour l’UNRWA et 200 millions destinés à des projets
d’aide au développement.
L’Autorité palestinienne et les
observateurs régionaux y ont
d’abord vu une punition imposée au président Mahmoud Abbas, qui a coupé les
ponts avec les émissaires de
D’après la presse américaine,
Trump pourrait proposer
un «plafond» de 500000 réfugiés palestiniens pouvant
prétendre à un éventuel «retour» dans ce qui est aujourd’hui Israël.«L’administration Trump s’apprête à
commettre un scandale immoral en abolissant les droits
historiques de ces réfugiés»,
s’est indignée l’Autorité palestinienne. Vendredi, un
officiel américain cité par le
Jerusalem Post a temporisé,
assurant que Washington
n’entendait pas, pour l’instant, dévoiler un «calcul ou
une définition du “véritable
réfugié palestinien”».
GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
TOUS LES MARDIS
En Mauritanie, des législatives
dans l’ombre de la présidence
En apparence, les élections
législatives mauritaniennes
de samedi ont une envergure
nouvelle. Le nombre record
de partis (98), la suppression
l’an dernier du Sénat (censée
renforcer le rôle de l’Assemblée) et la participation des
principales formations d’opposition (qui avaient boycotté les précédents scrutins)
auraient pu susciter un regain d’intérêt politique pour
les 1,4 million de Mauritaniens inscrits sur les listes
électorales. Les meetings de
campagne ont pourtant été
rachitiques.
«C’est un moment de grande
dépense collective d’énergie et
d’argent, mais qui sert avant
tout à relégitimer en interne
le parti au pouvoir, explique
Abdel Wedoud Ould Cheikh,
professeur émérite des universités. Les hommes d’affaires investissent et participent
à ces rassemblements dans
une démarche d’allégeance au
chef de l’Etat.» La formation
présidentielle, l’Union pour
la république, est la favorite
du scrutin. «Ce n’est pas un
parti, mais un cartel d’intérêts, une fédération de notables rassemblés derrière le
président Ould Abdel Aziz,
poursuit le chercheur. Il va
Trump après l’annonce sur
Jérusalem. D’après les déclarations récentes de Nikki Haley, l’ambassadrice américaine à l’ONU, il s’agirait
plutôt d’un changement stratégique majeur de la part de
Washington : «Il va falloir
regarder plus près le droit au
retour», affirmait-elle mardi.
En clair, rejoindre la position
de Benyamin Nétanyahou sur
la question.
A minima, cela signifie redéfinir de manière drastique les
critères définissant les
réfugiés palestiniens pour en
réduire considérablement
le nombre (5,3 millions selon
l’UNRWA, répartis entre
la Jordanie, le Liban, la Syrie,
la Cisjordanie et Gaza).
accueille
TU ESDAY,
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INTERNAT
Mohamed Ould Abdel Aziz en juillet. PHOTO L. MARIN. AFP
surtout faire de ces législatives un galop d’essai pour la
présidentielle de 2019, il en
tirera des leçons pour perpétuer son pouvoir.»
Mohamed Ould Abdel Aziz,
un général arrivé à la tête du
pays par un coup d’Etat
en 2008, puis élu en 2009 et
réélu en 2014, a annoncé
à plusieurs reprises qu’il ne
briguerait pas de troisième
mandat (conformément à la
Constitution). Mais son implication personnelle dans la
campagne législative et les
déclarations ambiguës de ses
ministres font douter ses adversaires de sa sincérité. Face
à lui, le parti islamiste Tawassoul, proche des Frères musulmans, première formation
d’opposition au Parlement,
pourrait poursuivre sa percée
amorcée en 2013 dans ce pays
désertique très conservateur
et de plus en plus urbanisé.
De son côté, l’économiste Ahmed Ould Daddah, figure historique de l’opposition et chef
du Rassemblement pour la
démocratie, a misé sur une
stratégie d’alliance au second
tour avec d’autres formations
appelant à «balayer le régime
de la dictature et de la faillite
généralisée». Les failles de
l’état-civil mauritanien, l’absence d’observateurs internationaux et les manières brutales du pouvoir (notamment
l’arrestation du célèbre militant anti-esclavagiste Biram
Dah Abeid, par ailleurs candidat) leur laissent pourtant un
espoir limité. C.Mc.
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28, 2018
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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12 u
FRANCE
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
NÉONICOTINOÏDES
Une loi
exceptionnelle et
des exceptions
Ce samedi, l’interdiction des pesticides
«tueurs d’abeilles» entre en vigueur. Mais
les associations d’apiculteurs et écologistes
s’inquiètent de la possibilité de dérogations
du ministre de l’Agriculture, d’autant que
les lobbys ne s’avouent pas vaincus.
Par
CORALIE SCHAUB
S
ur le papier, ce samedi est un grand jour diction jusqu’au 1er juillet 2020. Et c’est dans
pour les abeilles, mais aussi pour Homo ce détail que le diable pourrait se cacher. La
sapiens. En application de la loi biodi- députée non inscrite et ex-ministre de l’Enviversité votée en 2016, les pesticides néonicoti- ronnement Delphine Batho, à l’origine de l’innoïdes dits «tueurs d’abeilles» seront désor- terdiction des néonicotinoïdes, appelle à la
mais interdits en France. Une nouvelle «vigilance, alors que de fortes pressions s’exersalutaire, a priori. Car ces insecticides au nom cent pour que le gouvernement accorde des dési imprononçable qu’ils sont surnommés rogations et contourne ainsi l’interdiction».
«néonics», commercialisés dans les années 90
pour les grandes cultures, céréales, légumes «Brouillard»
et fruits, sont devenus les plus vendus au Effectivement, les lobbys ne s’avouent pas
monde. Pour le plus grand profit de leurs fa- vaincus. Dès l’été 2016, la vice-présidente de
bricants, comme l’allemand Bayer, qui vient la FNSEA, Christiane Lambert, devenue préde racheter Monsanto, Syngenta ou
sidente depuis, avait indiqué que le
BASF. A tel point qu’ils sont aujour- ANALYSE syndicat agricole comptait sur le
d’hui omniprésents dans l’eau, l’air,
gouvernement qui serait aux manetle sol, les plantes, et atterrissent jusque dans tes en 2018 pour revenir sur l’interdiction des
nos assiettes et nos verres.
néonicotinoïdes, afin d’éviter «de tuer certaiNeurotoxiques, ils agissent sur le système nes productions», comme celle de betteraves.
nerveux central des insectes, provoquant une Elle est revenue à la charge jeudi, reprochant
paralysie mortelle. Résultat, ils massacrent au ministre de l’Agriculture, Stéphane Trales «nuisibles», mais aussi les pollinisateurs, vert, de ne pas avoir donné suite cet été aux
la faune du sol, de l’air et des rivières. Vers de demandes de rendez-vous des producteurs
terre, batraciens ou oiseaux, nul n’y échappe. de maïs et de betteraves à sucre, qui demanPas même l’homme. Plusieurs études ont éta- dent depuis juillet à bénéficier de dérogabli un lien entre ces pesticides et les maladies tions, faute de solutions de remplacement.
du spectre autistique, les malformations car- Selon un rapport de l’Agence de sécurité sanidiaques… Ils sont aussi perturbateurs endo- taire (Anses) paru fin mai, il existe pourtant
criniens, cancérigènes, ont des effets sur la des alternatives «suffisamment efficaces et
thyroïde, le foie et les testicules.
opérationnelles», chimiques ou non, pour la
Or, leur interdiction n’est pas tout à fait ac- grande majorité des 130 usages phytosaniquise. Car la loi de 2016 autorise le gouverne- taires des néonicotinoïdes. D’autant qu’une
ment à accorder des dérogations à cette inter- étude internationale a révélé que les pesti-
cides «tueurs d’abeilles» favorisent les résistances des insectes ravageurs, n’augmentent
pas les rendements agricoles et pèsent davantage sur les finances des agriculteurs que les
alternatives non toxiques…
Mais la FNSEA ne devrait pas avoir trop de
mal à convaincre Stéphane Travert d’autoriser
des dérogations. Celui-ci avait dès juin 2017
proposé que l’interdiction des néonicotinoïdes soit remise en cause. Dans ce qui avait
sonné comme le tout premier «couac» gouvernemental de l’ère Macron, il avait aussitôt été
contredit par son collègue de l’Ecologie, Nicolas Hulot, qui avait martelé: «Dès lors que la
santé est mise en cause, je ne veux faire aucune
concession.» Qu’adviendra-t-il, Hulot parti?
«Le gouvernement ne répond toujours pas à la
question écrite que je lui ai adressée le 19 juin
pour connaître ses intentions quant aux dérogations sur les néonicotinoïdes, nous sommes
dans le brouillard sur ce sujet et il va falloir
surveiller les publications au Journal officiel
pour qu’elles ne soient pas accordées en douce»,
s’inquiète Delphine Batho. Qui se demande
aussi «qui s’occupera de contrôler si l’interdiction des néonics est bel est bien respectée sur
le terrain». D’autres sujets restent en suspens.
Car l’interdiction ne vise pas encore tous les
usages des néonics, ni tous les pesticides neurotoxiques. Les néonicotinoïdes restent autorisés pour les usages non phytosanitaires, notamment comme biocides vétérinaires dans
les produits antipuces pour chiens et chats.
Et quid des produits parfois appelés «néonicotinoïdes de nouvelle génération», comme
le sulfoxaflor, substance active de deux pesticides neurotoxiques fabriqués par l’Américain Dow Agrosciences, autorisés en douce
l’an dernier et dont l’association Générations
futures a fait suspendre la vente par la justice
fin 2017 ? Pour l’instant, la loi alimentation
adoptée en première lecture en juillet prévoit
l’extension de l’interdiction des néonicotinoïdes aux substances chimiques ayant des
modes d’action identiques. Mais rien ne garantit que ce sera bien le cas dans sa version
finale, tant les lobbys sont à la manœuvre.
«Ecocide»
Jeudi, «faute de réponses, et ce malgré plusieurs courriers» adressés au ministre de
l’Agriculture sur ses intentions, des associations et syndicats apicoles (Agir pour l’environnement, Union nationale de l’apiculture
française, Fédération française de l’apiculture
professionnelle, Sum of us) ont remis à ce dernier 196 862 signatures de citoyens opposés
aux possibles dérogations à l’interdiction des
insecticides «tueurs d’abeilles». Et lui ont rappelé que les néonicotinoïdes de nouvelle génération devaient être aussi interdits «au plus
vite, afin de mettre un terme à l’effondrement
des colonies d’abeilles, écocide mettant en péril
l’activité de milliers d’apiculteurs tout en réduisant notre capacité à assurer notre autosuffisance alimentaire»… •
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
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Mobilisation des apiculteurs
pour alerter sur la disparition
des abeilles, le 7 juin sur la place
des Invalides à Paris.
PHOTO JULIEN MATTIA. LE PICTORIUM
«On nous demande
toujours et encore
des preuves, mais il
y a déjà des tas de
rapports qui
démontrent
l’impact des
pesticides sur la
mortalité des
abeilles.»
climatique n’arrange rien, allongeant les périodes de butinage sur
des couverts végétaux fleuris susceptibles de contenir des molécules
mortifères. Particulièrement touCorinne Albézard Apicultrice chés par une mortalité hors-norme
des abeilles durant l’hiver dernier,
avec la disparition d’environ
quand une colonie en compte 24 000 colonies dans la région, les
50000 en moyenne, raconte-t-elle. apiculteurs bretons ont déjà maniDepuis plusieurs années, on cons- festé leur colère au printemps en ortatait une mortalité élevée de nos ganisant un «convoi mortuaire» encolonies, mais 80 % de ruches mor- tre Le Faouët (Morbihan) et Rennes.
tes, c’est énorme. J’étais furieuse Plusieurs dizaines d’entre eux se
et j’ai alors soudain compris ce dont sont ainsi mobilisés pour accomplir
on parlait quand on dit que la le trajet à vélo, suivis de ruches morfin des abeilles, c’est la fin de tes réunies dans un camion aux all’humanité.»
lures de corbillard. Avec, à l’arrivée,
le sentiment de rester largement inBombes. Après s’être interrogée compris. «A part le conseil régional,
sur son éventuelle responsabilité qui a promis des aides et certaines
dans l’hécatombe, Corinne Albé- communes qui se sont mobilisées, on
zard a découvert qu’elle était
a l’impression de
loin d’être la seule en
ne pas être vraiCÔTESBretagne à être toument écoutés,
D’ARMOR
chée par le phénodéplore l’apimène. Un fait
cultrice. On
d’autant plus innous demande
compréhensitoujours des
MORBIHAN
ble que les rupreuves et enVannes
ches
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core des preuÎle
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manquaient pas
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10 km
aucun amas de cadades pesticides sur la
vres d’insectes à leurs
mortalité des abeilles. La
abords, ce qui est parfois ponctuel- preuve est déjà faite et établie.»
lement le cas lorsque les champs Pour l’heure, alors que certains apisont aspergés de pesticides pen- culteurs bretons ont été contraints
dant la période de butinage.
d’abandonner leur activité, Corinne
Dans la petite exploitation enfouie Albézard en est réduite à panser les
au milieu d’un bosquet d’arbres, où plaies de ses ruchers: «Pour remons’entassent d’anciennes ruches ter un cheptel, c’est un boulot de
vidées de leurs locataires et où elle dingue. Je vais essayer de remonter
met son miel en pot pour le vendre à 200 colonies, mais, si rien ne
sur les marchés, l’apicultrice bre- change, ça ne sera pas suffisant.»
tonne n’a toutefois aucun doute sur Dans le Morbihan, un rassembleles causes de la surmortalité dont ment de soutien national aux apises ruches ont été victimes, dans culteurs bretons est prévu le 13 ocune région où prévaut encore large- tobre à Saint-Pierre-Quiberon.
ment une agriculture intensive faiPIERRE-HENRI ALLAIN
sant abondamment usage de pro(Envoyé spécial à Berric)
FINIS
TÈRE
Une apicultrice
bretonne, Corinne
Albézard, fait face,
comme ses collègues,
à une surmortalité
des habitantes de
ses ruches, victimes
des pesticides et
du réchauffement
climatique.
«O
n ne sait plus quel mot
employer pour exprimer notre désarroi.
Mais on n’est pas là seulement pour
pleurer sur notre sort. Nous sommes
les témoins directs d’une catastrophe qui nous dépasse. Nous devrions
tous être concernés par une urgence
sans précédent.» Corinne Albézard,
installée dans la campagne verdoyante de la petite commune de
Berric, dans le Morbihan, se ronge
les sangs. Victime d’une mortalité
d’abeilles inédite durant le dernier
hiver, cette apicultrice de 50 ans
ressent colère et inquiétude.
Lorsque, au début du mois de mars,
elle est allée contrôler comme chaque année ses quelque 290 ruches
implantées sur une trentaine de
kilomètres à la ronde, 80% d’entre
elles avaient été désertées par les
abeilles. «Il ne restait plus que la
reine et une cinquantaine d’abeilles,
Corbillard. Pire, le réchauffement
TE-E
ILL AINE
VIL
«Il ne restait plus que la reine et
une cinquantaine d’abeilles»
duits phytosanitaires et de
pesticides aux néonicotinoïdes.
«Nous sommes entourés de champs
de maïs dont les graines sont enrobées de néonicotinoïdes, pointe-telle, et l’environnement devient
de plus en plus toxique pour les
abeilles, avec des cocktails de molécules qui sont de véritables bombes.»
Partenaire principal
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Par
CHECKNEWS.FR
D
epuis un an, Libération met à disposition de ses lecteurs
un site, CheckNews.fr,
où les internautes sont
invités à poser leurs questions sur l’actualité à une
équipe de journalistes.
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Notre promesse: «Vous
demandez, nous vérifions.»
A ce jour, l’équipe de
CheckNews a déjà répondu à près
de 1 950 questions, anecdotiques ou graves, sur
des sujets concernant
la politique, l’environnement, l’économie ou
le sport. Et l’éventualité
d’une éducation sexuelle
à l’école pour les moins de
4 ans qui serait contenue
dans la loi Schiappa contre
les violences sexuelles et
sexistes promulguée
le 4 août. L’intégralité
de vos demandes
et de nos réponses sont
à retrouver sur
www.CheckNews.fr. •
Tout ce que vous
avez voulu savoir
sur l’éducation
sexuelle à l’école
Une déclaration de Marlène Schiappa, secrétaire
d’Etat à l’égalité femmes-hommes, et un document de
l’Organisation mondiale de la santé ont alimenté les
rumeurs de potentiels cours d’éducation sexuelle dès
la maternelle. CheckNews démêle le vrai du faux.
Par
CÉDRIC MATHIOT
«A
l’approche de la rentrée
scolaire et en tant que
femme, mère et élue, je
suis perplexe sur le programme
d’éducation à la sexualité qui va être
transmis aux enfants», déclare un
tweet daté de mercredi, parmi des
centaines d’autres sur le même sujet. Relayé plus de 1600 fois, ce message émane –détail cocasse– d’une
élue, anciennement LR et se revendiquant de LREM. Des dizaines de
personnes ont commenté la publication, dénonçant une «fake news».
Sans succès. L’auteure ne l’a pas
supprimé. Ce tweet insubmersible
est à l’image de cette rumeur qui en-
fle depuis un mois: la loi Schiappa,
promulguée début août, imposera
des séances d’éducation sexuelle
obligatoires dès la maternelle à la
rentrée prochaine. Voire préconisera d’apprendre la masturbation
aux élèves!
Riposte. La vague de désinformation est d’une ampleur rare, com-
Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes
parable à celle qui avait frappé l’exministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem à propos de la supposée théorie du genre enseignée à
l’école. Le gouvernement tente de
coordonner la riposte. Le ministre
de l’Education, Jean-Michel Blanquer, organisera une table ronde
avec les fédérations de parents d’élèves et les associations. Il avait déjà
tonné lors de sa conférence de rentrée, ciblant notamment les milieux
religieux intégristes: «Il y a des gens
qui ont aujourd’hui intérêt à intoxiquer l’opinion publique pour faire
croire qu’il se passe n’importe quoi à
l’école publique.»
Marianne racontait cette semaine
comment un responsable d’une future école musulmane hors contrat
faisait la retape auprès de la communauté à Aulnay-sous-Bois, postant un message appelant au retrait
des enfants de l’école publique :
«En 2018, les bouquins pour leur ap-
prendre la masturbation sont prêts.
Vous allez continuer à leur laisser
vos enfants ?»
«Irrationnel». Mardi, Marlène
Schiappa a animé une séance de
questions-réponses sur Facebook
pour tordre le cou aux rumeurs. Une
trentaine d’événements ont aussi
été organisés partout en France,
avec des députés LREM ou des référents du mouvement, pour rassurer
les parents inquiets.
Mais comme souvent dans ces campagnes, qui versent parfois dans le
complotisme, les réponses institutionnelles et médiatiques ne suffisent pas. «On est dans un domaine
irrationnel où la réponse officielle ne
fait que valider la rumeur», déclare,
dépité, un membre du cabinet de
Marlène Schiappa. A Libération,
nous avons reçu sur CheckNews des
dizaines de questions d’internautes.
Voici nos réponses. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Est-il vrai que l’OMS préconise
la masturbation avant 4 ans ?
et les hommes, à Lyon au congrès de LREM, le 18 novembre. PHOTO BRUNO AMSELLEM
Est-ce que la loi Schiappa prévoit
des cours d’éducation sexuelle
à partir de 4 ans ?
La loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, promulguée
le 3 août et portée par la secrétaire d’Etat à
l’Egalité entre les femmes et les hommes,
Marlène Schiappa, ne contient aucune mesure concernant des classes d’éducation
sexuelle. L’article 10 rend seulement obligatoire la «sensibilisation des personnels enseignants aux violences sexistes et sexuelles et à la formation au respect du
non-consentement».
L’intox repose sur une incompréhension.
Marlène Schiappa avait en effet annoncé
le 18 juillet sur RMC qu’une nouvelle circulaire allait être envoyée à la rentrée «à tous
les recteurs de France pour qu’ils mettent
en œuvre une loi qui existe déjà mais
qui n’est pas mise en œuvre, qui demande
qu’il y ait trois séances d’éducation à la vie
affective et sexuelle faites par an, par des associations qui ont des agréments». Mais
cette déclaration a été mal interprétée par
certains internautes, et certains sites, qui
ont compris que la mesure était inscrite
dans le projet de loi sur les violences
sexuelles.
L’éducation à la sexualité n’a pas attendu
Marlène Schiappa pour faire son entrée à
l’école. Elle est déjà inscrite dans la législation à partir de l’école primaire. Depuis 2001,
l’article L312-16 du code de l’Education dispose qu’«une information et une éducation
à la sexualité sont dispensées dans les
écoles, les collèges et les lycées à raison
d’au moins trois séances annuelles et par
groupes d’âge homogène».
La rumeur d’une éducation sexuelle imposée à la rentrée 2018 repose aussi sur la réémergence d’un document de l’Organisation
mondiale de la santé (OMS) intitulé «Standards pour l’éducation sexuelle en Europe».
Ce rapport, dénoncé sur les réseaux sociaux
pour «préconisation de la masturbation aux
enfants de 4 ans», existe bel et bien. Il a été
publié par l’OMS, mais en 2010. Quelques
mois après la publication d’une traduction
française, en 2013, le rapport avait déjà fait
parler de lui, notamment par le biais de SMS
appelant les parents à retirer leurs enfants
de l’école. De quoi s’agit-il précisément ?
L’OMS a chargé en 2008 le Centre fédéral
allemand pour l’éducation à la santé de rédiger ce rapport, conjointement avec 19 spécialistes. Son objectif ? Etablir des recommandations pour «donner aux enfants et
aux jeunes une éducation adéquate en
matière de sexualité» afin «d’améliorer le niveau global en matière de santé sexuelle».
Pour cela, le rapport préconise d’adopter
une éducation «positive» de la sexualité, qui
ne s’appuie pas uniquement sur les aspects
biologiques mais aussi psychologiques et
sociaux.
Ainsi, il est conseillé de commencer l’éducation sexuelle tôt, en tenant compte de la
«sensibilité» des enfants. Ces «standards»
sont en fait des recommandations pour les
cours d’éducation sexuelle en fonction de
l’âge et du développement de l’enfant, mais
l’OMS n’impose rien. La «matrice» de ces
standards est structurée en six groupes
d’âge et en huit catégories thématiques. Le
premier groupe concerne les enfants de
moins de 4 ans.
Dans un communiqué diffusé au moment de
la publication du rapport en 2010, son
auteure expliquait : «La particularité de ces
nouvelles recommandations, au-delà du
thème abordé, c’est qu’elles insistent sur
la nécessité de commencer l’éducation
sexuelle dès la naissance.» A la question :
«Pourquoi commencer l’éducation sexuelle
avant l’âge de 4 ans?» les auteurs du rapport
répondaient: «L’enfant est un être sexué dès
sa naissance, même si sa sexualité est différente de celle des adultes à de nombreux
égards, notamment dans son expression,
ses contenus et ses objectifs. A chaque âge,
chaque étape de développement, il aura des
questions et des comportements spécifiques
(par exemple, la découverte et exploration
de son corps et de celui de ses camarades en
jouant au docteur, se plaire à montrer son
corps et à regarder celui des autres, faire
preuve de pudeur envers autrui, etc.) auxquels il s’agira de réagir par une pédagogie
adaptée.»
Ainsi, les standards recommandent d’informer l’enfant de moins de 4 ans sur les différentes parties du corps humain, la grossesse,
la naissance, les différents types d’amour,
le droit d’être en sécurité et protégé etc.,
afin notamment de l’aider à développer
«une image positive de son corps» ou le
«respect des autres».
Quant à la masturbation de très jeunes
enfants, largement mise en avant par les
détracteurs de ce rapport, elle est bien
évoquée… mais nullement «encouragée».
Dans la catégorie «sexualité» de la tranche
d’âge 0 à 4 ans, il est suggéré d’informer
sur «le plaisir et la satisfaction liés au toucher
de son propre corps, la masturbation enfantine précoce».
Dans une rubrique du rapport recensant des
questions et des réponses, l’OMS revient sur
cette «préconisation». A la question «Est-il
vrai que, comme le disent certains critiques,
ces standards encouragent des enfants
de 1 à 4 ans à la masturbation et à “jouer au
docteur” ?» l’OMS répond : «Comme nous
l’avons mentionné, il est crucial de considérer
que l’éducation sexuelle doit être appropriée
à l’âge. Ainsi, les standards comprennent des
informations sur les étapes de développement des enfants. Cette information est destinée aux professionnels (les professeurs et
éducateurs) qui doivent être informés sur la
variété des phénomènes naturels dans le
développement psychosexuel des enfants,
y compris donc sur la masturbation infantile
et les “jeux du docteur”.»
Selon l’OMS, ces standards ne préconisent
pas d’apprendre aux enfants à se masturber,
mais indiquent que la masturbation infantile
fait partie du développement de l’enfant et
intervient avant 4 ans. On lit d’ailleurs dans
le rapport: «A cet âge, ils commencent à explorer leur corps (masturbation enfantine,
autostimulation) et à tenter d’explorer le
corps de leurs amis (par exemple en jouant
au docteur). Des recherches extensives
fondées sur l’observation ont identifié un
comportement sexuel commun des enfants
et établi que celui-ci était tout à fait normal.»
PAULINE MOULLOT
Mais ce n’est qu’en 2003 qu’une circulaire
en a précisé les objectifs et les modalités
d’application. En primaire, le chiffre de
trois séances d’éducation à la sexualité correspond plutôt à un «ordre de grandeur»,
précise la circulaire de 2003. Contacté par
CheckNews, le ministère de l’Education nationale explique qu’à «l’école primaire, les
temps consacrés à l’éducation à la sexualité
incombent aux professeurs. Ils doivent être
identifiés et intégrés aux enseignements».
Par ailleurs, ils sont adaptés en fonction
des «opportunités fournies par la vie de
classe», par exemple des questions posées
par les élèves.
Comme l’indique Marlène Schiappa, cette
règle est peu appliquée, ou du moins très
inégalement, d’après une étude menée par
le Haut Conseil à l’égalité au cours de l’année
scolaire 2014-2015. Sur un échantillon
de 3 000 établissements publics et privés
interrogés, 25% des écoles élémentaires, 4%
des collèges et 11,3 % des lycées déclarent
n’avoir rien mis en place. Et, d’après cette
étude, le nombre de classes ayant reçu au
moins les trois séances obligatoires est relativement faible: 47% en CM2,10% en 6e, 21%
en 4e, 12 % en seconde.
La circulaire, qui n’a rien à voir avec la loi
Schiappa, entend donc faire appliquer une
loi vieille de près de vingt ans, en aucun cas
créer un nouveau dispositif…
La seule – petite – nouveauté est que la secrétaire d’Etat a indiqué que la thématique
du consentement devrait être abordée
pendant ces séances. «On y parlerait du
consentement, du respect d’autrui, des
rapports entre les femmes et les hommes
et de la manière dont, effectivement, ce
n’est pas faire la fête que d’aller mettre
une main aux fesses à une femme. Le
corps des femmes n’est pas un bien public,
il leur appartient à elles seules», a-t-elle
ajouté. Le code de l’Education prévoit déjà
que ces classes «contribuent à l’apprentissage du respect dû au corps humain», mais
le terme «consentement» n’est pas
explicitement mentionné dans la circulaire
de 2003.
EMMA DONADA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Non-lieu pour Darmanin
Un juge d’instruction parisien, saisi par une
femme qui accuse Gérald Darmanin de viol, a estimé mi-août qu’il n’y avait pas lieu de relancer l’enquête, après le
classement sans suite d’une première plainte, a appris l’AFP de sources concordantes. Le magistrat saisi a jugé qu’au vu des investigations menées au début de l’année, les faits reprochés n’avaient pas
été commis et qu’il n’y avait pas lieu d’ouvrir une information judiciaire à l’encontre du ministre des Comptes publics. PHOTO AFP
Mac Tyer: «Je donne un kit à un gamin en lui
rappelant que l’école est comme une mère»
A Aubervilliers
ce samedi,
le rappeur, qui
déplore un recul
de la culture dans
les quartiers
populaires,
organise une
distribution
de fournitures
scolaires à près
de 800 enfants.
Par
RAMSÈS KEFI
Photo ROBERTO
FRANKENBERG
S
français le plus dur, sous le
pseudonyme de Mac Tyer
(certaines de ses œuvres –le
Général, D’où je viens – ont
déjà leur place dans l’histoire). A l’entrée de l’immeuble, son portrait est placardé.
Ce samedi, il participera, avec
des bénévoles – et pour la
quatrième fois– à une distribution de fournitures scolaires (cahiers, stylos, trousses…) ici, au pied des grands
ensembles. L’événement a
son petit nom: «Rentrée pour
tous». La première fois, il
l’avait largement financé avec
ses propres fonds. Ensuite,
des associations et des marques ont apporté ou accentué
leur soutien.
ocrate Petteng, alias
Mac Tyer, décrit «la
ghettoïsation du ghetto Sorbonne. Adolescent,
français» et «l’ignorance» «So» planque chez lui les disdans un local d’Aubervilliers. ques d’un ami, fils de téEt son raisonnement a logi- moins de Jéhovah, interdit
quement les traits d’une de musique à la maison.
plante carnivore: la paupéri- Le sauveur, et donc complice
sation dans les HLM et la du péché, met le nez dedans
ruée vers l’or faet se fabrique
L’HOMME
cile ont progresune culture musivement dévoré
sicale. Pour le
DU JOUR
la culture, au
reste: deux petits
point de presque entrevoir frères (dont un disparu réses os. Et puis, il y a les fac- cemment) qui l’ont toujours
teurs aggravants. Les modè- accompagné dans la musiles de réussite inspirants fi- que, deux enfants et un parnissent souvent par s’en aller. cours complexe à partir du
Très loin.
lycée. Il largue l’école pour la
Sur une petite chaise, il dit : rue en 1re S et devient bandit
«Les jeunes sont de plus en avec ce que cela implique,
plus vite absorbés par la rue. soit l’incarcération et la diffiQuand ils terminent en pri- culté extrême de faire demison, certains ne peuvent pas tour. En parallèle des connerédiger un courrier à leurs ries, il se dégote, à la fin des
proches parce qu’ils ne savent années 90, un coin de soleil
ni lire ni écrire.» Et: «L’igno- dans le rap français avec
rance empêche de voir les es- Mac Kregor, son compère
paces qui s’ouvrent. Les gens d’Aubervilliers. Le groupe
ici ont parfois un talent uni- s’appelle Tandem et à l’époque, mais l’inculture fait que, ce fut comme un shoot
qu’ils ne s’en rendent même de bitume. Deux gars qui rapas compte. Le contexte –les content «le ghetto» (sic) avec
portes de sortie sont de plus en un sens du détail troublant,
plus rares– fait qu’on ne peut
plus se permettre de ne pas savoir.» Le local: un ex-espace
dévolu aux deux-roues dans
une tour du quartier des Fusains, transformé en studio
d’enregistrement par Socrate
Petteng, 39 ans, figure du secteur (il y a grandi, il y est
resté), de la ville (plus de
80 000 habitants) et du rap
oublies que c’est une chance
de l’avoir à tes côtés. Donc tu
la négliges. Ensuite, tu regardes autour de toi: des parents
ont vraiment besoin d’aide et
un kit les soulage vraiment.
Tu connais le prix d’un loyer
dans un HLM d’Aubervilliers? Certains foyers y laissent tout leur budget.»
Venise. La porte de son local
Mac Tyer jeudi à Aubervilliers.
comme on décrirait la voisine d’en face qui se change
les fenêtres grandes ouvertes
–on jurerait qu’ils avaient vu
la rue à poil. Dans l’un de
leurs textes les plus célèbres,
ils proposaient un scénar de
Il largue l’école en 1re S et devient
bandit avec ce que cela implique,
soitl’incarcération et la difficulté
de faire demi-tour. En parallèle
des conneries, il se dégote un coin
de soleil dans le rap français.
fiction inépuisable pour les
plus imaginatifs: et si la Sorbonne avait été installée à
Aubervilliers ?
«So», qui continue la musique en solo, dit à propos de
l’écriture : «Il y avait de la
bienveillance en dépit de la
violence des thèmes. J’étais
conscient d’écrire des choses
en étant dans la peau d’un
coupable alors que d’autres
rappeurs étaient dans la démarche inverse. Ils entraient
dans ce milieu pour s’encanailler.» Et là? Il raconte une
vie de repenti, qui a mangé
un temps à la table du diable
– vétéran du vice – et qui a
par la suite tout vomi. Il y a
toujours la musique (ses titres continuent de faire des
centaines de milliers de
vues), la mode (il a lancé sa
nouvelle marque de vêtements «Ntuch», multiplie les
shootings et collabore à l’occasion avec Nike) et donc,
Aubervilliers (son fief depuis
toujours). A propos de «Rentrée pour tous»: «Au départ,
c’était anecdotique. Je donne
un kit à un gamin en lui rappelant que l’école est comme
une mère. Tu t’habitues à sa
présence et au fil du temps, tu
reste ouverte toute la journée.
Parfois, des voisins y passent
et des gens d’ailleurs viennent
le saluer ou lui demander
conseil. Un drôle de lieu, à michemin entre la permanence
(le canapé) et le sanctuaire
(dans le studio, il parle parfois
à voix basse). Il souffle: «Une
discussion peut changer une
vie.» Il y a une dizaine d’années, il raconte qu’un type est
venu interrompre son festin
dans un kebab. Le quidam ne
comprenait pas pourquoi l’artiste dégageait une image
aussi dure. «Je n’y avais jamais pensé… Je ne crois pas
que les choses arrivent par hasard. Alors, j’ai entamé ma
thérapie du sourire, qui a petit
à petit changé ma conception
des choses. Il y a des gens qui
me suivent, qui aujourd’hui,
se déplacent jusqu’à Aubervilliers pour acheter des vêtements. Au fond, c’est quoi ?
Une forme d’amour.»
Ce week-end, il est question
de 800 kits à donner. Et de
tout un système derrière :
avec des associations, Socrate Petteng encourage des
programmes de réinsertion
et de réussite scolaire pour
les jeunes de son coin. Il se
souvient : «J’ai vrillé le jour
où j’ai quitté l’école.» Et :
«La culture n’a jamais été
aussi démocratique comparée à d’autres espaces qui se
referment. Et paradoxalement, les codes de banlieue
n’ont jamais autant inspiré à
l’extérieur. La musique, la
mode, le sport…» A quelques
mètres du local, à l’entrée
des Fusains, des inconnus
ont illuminé un mur gris à
l’encre rouge et noire. Et résumé un pan de gamberge
locale : «Naples partout, Venise nulle part.» •
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Bien-être» animal Sévèrement taclé par Nicolas Hulot lors
de l’annonce de sa démission, le
ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, a profité
d’une visite dans un abattoir de l’Allier pour rappeler
son attachement au bien-être animal, tout en posant
pour les photographes devant une rangée de carcasses. Les associations pro-animaux dénoncent une
pure opération de communication. PHOTO DR
LIBÉ.FR
Médias A l’«Express», le groupe Altice
se sépare de Guillaume Dubois
Le directeur de l’Express Guillaume Dubois, à la tête de
l’hebdo depuis octobre 2016, va quitter ses fonctions, a indiqué vendredi le quotidien les Echos. Ex-directeur général
de BFMTV et proche d’Alain Weill, le dirigeant d’Altice Europe (propriétaire de SFR, lui-même propriétaire de l’Express et de Libération), Guillaume Dubois avait remplacé
Christophe Barbier à la tête du magazine, dans un contexte
de baisse des ventes. Il devrait quitter le groupe d’Alain
Weill, où il travaillait depuis quinze ans.
Patrimoine Stéphane Bern menace
de claquer la porte
Nommé en 2017 par Macron à la tête d’une mission sur la
protection du patrimoine local en péril, l’animateur Stéphane Bern menace de rendre son tablier s’il n’est qu’un «cache-misère», dit-il dans une interview aux journaux du
groupe Ebra (Dernières Nouvelles d’Alsace…). «Je suis satisfait d’avoir réveillé l’intérêt des Français pour cette cause.»
Mais «j’entends aussi qu’on est prêt à mobiliser 450 millions
d’euros pour rénover le Grand Palais à Paris. Pendant ce
temps, on me laisse me décarcasser pour trouver 20 millions
pour le patrimoine vernaculaire des petits villages», allusion
à au loto du patrimoine organisé le 14 septembre.
Intermarché et Pizza Hut attaqués en
justice pour non-respect de «Stop Pub»
Après plusieurs mois d’enquête à Strasbourg, Zero
Waste France accuse les enseignes Intermarché et Pizza
Hut de ne pas tenir compte
des autocollants «Stop Pub»,
collés sur les boîtes aux lettres pour éviter un flot de
prospectus. Jeudi, l’association a fait savoir qu’elle avait
saisi le procureur de la République pour tenter de faire
ouvrir une enquête. Elle base
son action, une première
en la matière, sur l’article
R633-6 du code pénal, sanctionnant «le fait de déposer,
d’abandonner, de jeter ou de
déverser […] des ordures, déchets […] ou tout autre objet
de quelque nature qu’il soit
[…] si ces faits ne sont pas ac-
L’Union européenne envisage
la fin des heures d’été et d’hiver
Conserver la même heure,
été comme hiver. C’est ce que
souhaitent 84% des citoyens
qui ont répondu à une consultation publique organisée
en ligne par la Commission
européenne. Prenant acte de
ces résultats, le président de
l’exécutif européen, JeanClaude Juncker, a annoncé
ce vendredi vouloir formuler
une proposition pour contraindre les Etats membres à
supprimer le changement
d’heure saisonnier, actuellement régi par une directive
européenne. Introduit à l’origine pour réaliser des économies d’énergie, le passage à
l’heure d’hiver est accusé
d’avoir des répercussions négatives sur la santé ou la sécurité routière. La proposition de la Commission
européenne, qui devra être
approuvée par les Etats
membres, vise à mettre fin au
changement d’heure qui
s’applique simultanément
dans toute l’Europe les derniers week-ends de mars et
d’octobre.
Que disent
les résultats ?
La consultation, qui s’est tenue du 4 juillet au 16 août, a
enregistré 4,6 millions de ré-
ponses en provenance des
28 Etats membres, un record.
Selon les résultats préliminaires, 84% des participants
se sont exprimés pour la fin
de l’alternance entre heures
d’été et d’hiver. Mais si une
participation importante a
été enregistrée en Allemagne
(3,79 % de la population),
moins de 1 % des habitants
se sont manifestés dans la
plupart des pays, dont la
France (0,59 %).
La décision
est-elle actée ?
Le changement d’heure ne
va pas cesser d’exister immédiatement. On devra ainsi
bien reculer notre montre
d’une heure le 28 octobre.
D’abord, la Commission
européenne va «préparer une
proposition législative pour le
Parlement européen et le
Conseil [qui représente les
Etats membres, ndlr], qui décideront ensuite ensemble», a
détaillé vendredi la commissaire européenne chargée
des Transports, Violetta
Bulc. Un vote du Parlement
européen et un accord à la
majorité des 28 Etats membres sont en effet nécessaires. Ensuite, chaque pays
sera libre de rester soit à
complis par la personne
ayant la jouissance du lieu ou
avec son autorisation».
En juin, l’UFC - Que choisir
publiait les résultats d’une
enquête sur ces prospectus
publicitaires. En augmentation de 15 % depuis 2004, ils
ne pèsent pas moins d’un
quart du papier produit en
France. Face à cette distribution massive, 15% des Français en moyenne possèdent
un autocollant «Stop Pub».
Avec une vraie efficacité :
90% d’imprimés publicitaires en moins dans la boîte
aux lettres, selon l’Agence de
l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. «Le problème c’est qu’il y en a qui s’en
foutent» déplore Thibault
Turchet, responsable des affaires juridiques de Zero
Waste France.
A Strasbourg, l’antenne locale de l’association a lancé
l’enquête en ouvrant une
page Facebook, suivie par
près de 600 personnes, qui
recueille les photos de boîtes
aux lettres submergées. Pour
monter le dossier juridique,
un huissier a constaté les
faits chez un particulier.
Avant de porter plainte, Zero
Waste France a contacté les
enseignes. Pizza Hut leur
a expliqué «que c’était plus
compliqué que ça, qu’en fait
les clients aiment la pub…»
Quant à Intermarché, dont le
service de communication
n’a pas donné suite à nos sol-
licitations, le groupe les a
«renvoyés vers leur société de
distribution». Un argument
qui ne tient pas pour l’asso,
considérant que ce sont bien
des stratégies nationales, et
que les enseignes ont le pouvoir de changer de sociétés
de distribution.
Une condamnation est-elle
possible ? Thibault Turchet
rappelle que «les deux enseignes restent présumées innocentes». Mais si l’enquête est
ouverte, Zero Waste France
compte créer une dynamique : «D’autres actions sont
à l’étude. Là, on en épingle
deux, mais c’est valable pour
beaucoup d’autres.»
MAÏA COURTOIS
A lire en intégralité sur Libé.fr
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA CHANGER NOS VIES
l’heure d’été, soit à l’heure
d’hiver. La réforme n’aura en
effet aucune incidence sur le
choix du fuseau horaire, qui
ne relève pas de la compétence européenne. Chaque
Etat devrait pouvoir «décider
d’opter pour l’heure d’été ou
d’hiver de façon permanente», précisait le texte de la
consultation. Ce que propose
l’exécutif européen, c’est
seulement de mettre un
terme aux deux changements d’heure annuels.
Pourquoi arrêter
le changement ?
Plusieurs pays comme la Finlande, la Lituanie, la Suède
ou la Pologne réclament
l’abandon de ce système, relativisant les gains en matière
d’énergie. Par ailleurs, en
2015, une étude de la Commission européenne soulignait que «la santé peut être
affectée par le changement de
biorythme du corps, avec de
possibles troubles du sommeil
et de l’humeur», surtout chez
les enfants et les personnes
âgées – même s’il existe des
études assez contradictoires
en la matière.
JULIETTE DEBORDE
Lisez ce décryptage en intégralité
sur liberation.fr
De nouveau en vente,
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sur boutique.liberation.fr
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18 u
SCIENCES
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
NÉANDERTAL
Un homme presque
comme les nôtres
Par
ARTHUR LE DENN
S
ourire aux lèvres et posture affirmée, Kinga trône dans l’une
des salles du musée de
l’Homme. Cette petite rousse plutôt
trapue, habillée pour l’occasion d’un
cardigan bleu, d’un pantalon et de
baskets blanches, est néandertalienne. La statue, œuvre de la paléoartiste Elisabeth Daynès exposée
dans le cadre de l’exposition Néandertal à Paris jusqu’au 7 janvier 2019,
donne à voir un humain et non pas
une bête comme on aurait pu l’imaginer. Ces dernières années, une
succession de découvertes scientifiques tend à réduire le fossé entre
nous autres, Homos sapiens, et notre
lointain cousin Homo neanderthalensis, disparu il y a 35 000 ans,
après avoir occupé une grande partie de l’Eurasie.
Nos deux sous-espèces y auraient
cohabité plusieurs milliers d’années.
Malgré des divergences biologiques
et culturelles, Sapiens et Néandertal
auraient d’ailleurs eu une descendance viable. A tel point que ce dernier serait encore un peu présent en
nous. «Nous avons découvert que les
Eurasiens d’aujourd’hui possèdent
encore entre 1 et 3% d’ADN néandertalien. Sachant que chacun a hérité
de gènes différents, nous sommes en
mesure de reconstituer près de 50%
du génome total de Néandertal», explique le biologiste Svante Pääbo,
responsable du département de
génétique à l’institut Max-Planck
d’anthropologie évolutionniste
de Leipzig (Allemagne).
Une petite bombe dans le monde
scientifique, pour qui cette «présence néandertalienne» dans notre
ADN pourrait expliquer des prédispositions à avoir des caillots sanguins, être diabétiques ou déprimés.
Concrètement, cette hybridation
entre les deux sous-espèces du
genre Homo pousse surtout à réaffirmer la place de Néandertal dans
l’humanité. L’exposition qui lui est
consacrée a déjà émerveillé
117000 visiteurs parisiens, et prendra la route de Montpellier début 2019. Elle déroute, chamboule
nos préjugés. Et on s’interroge: et si,
Comment se débrouillerait notre
lointain cousin en 2018 ?
«Libé» imagine quelle serait
l’attitude de cet hominidé pas
si différent de «Homo sapiens»,
et auquel le musée de l’Homme
consacre une exposition.
DÉCRYPTAGE
par magie, des Néandertaliens
étaient amenés à réapparaître demain, dans quelle mesure parviendraient-ils à s’adapter à notre société
moderne? Libération a demandé à
des spécialistes de se prêter au jeu
de cette uchronie au travers de quatre situations de la vie quotidienne.
POURRAIT-ON CROISER
NÉANDERTAL AU COURS
DE CROSSFIT ?
Il en aurait bien besoin pour s’acclimater à notre mode de vie. Habitué
à vivre dans la nature, Néandertal
reste à ce jour l’hominidé le plus robuste que la Terre ait connu. Il était
trapu et mesurait en moyenne 1,61m
pour 72 kilos. Fort de ses muscles, il
serait naturellement bien meilleur
que nous pour soulever de la fonte.
«Il faudrait créer des compétitions
sportives spécialement taillées pour
lui», s’amuse le chercheur au CNRS
Ludovic Slimak, spécialiste des sociétés néandertaliennes.
Les Néandertaliens brûlaient
5 000 kilocalories par jour, soit
l’équivalent d’un coureur du Tour
de France sur une étape, contre
seulement 2000 en moyenne pour
un homme d’aujourd’hui. «Physiquement, nous ne ferions pas le
poids face aux Néandertaliens. Ils
n’avaient pas tous le gabarit du judoka Teddy Riner, mais ils nous mettraient quand même en charpie», relève Jean-Jacques Hublin, titulaire
de la chaire d’anthropologie au
Collège de France. Leurs muscles
étaient si puissants qu’ils exerçaient
une pression sur leurs os et les courbaient. Résultat: les Néandertaliens
avaient des bras et des jambes plus
courts que nous. «Leur locomotion
leur est donc plus coûteuse que la
nôtre pour nous. Cela dit, elle ne
constituerait pas un handicap dans
la vie quotidienne», assure le préhistorien Pascal Depaepe, commissaire
scientifique de l’exposition du musée de l’Homme. Ainsi, notre lointain cousin pourrait, à notre image,
emprunter le métro ou louer un appartement au cinquième étage sans
ascenseur…
NÉANDERTAL SUIVRAIT-IL
UN RÉGIME VÉGAN?
Au restaurant, difficile de l’imaginer commander autre chose qu’un
steak saignant. «C’était un hypercarnivore, rappelle Ludovic Slimak.
Mais il semblerait que les individus
qui vivaient près des côtes raffolaient des fruits de mer.» Il ne serait
donc pas impossible de le voir
s’adapter à l’alimentation de
l’homme moderne. Du tartre dentaire prélevé sur des restes néandertaliens a d’ailleurs livré d’autres secrets sur leur habitude alimentaire.
Des traces de phytolithes, ces
microfossiles de cellules végétales,
ont été retrouvées. Et secouent la
communauté scientifique. «Cela
confirme la théorie selon laquelle
Néandertal était omnivore. Cela
laisse penser qu’il mangerait la
même chose que nous si l’on partageait un repas ensemble. Il ne faut
pas se leurrer : il ne réclamerait
quand même pas une deuxième
tournée de légumes», avance Pascal
Depaepe.
Attention: si vous aviez prévu d’inviter un potentiel voisin néandertalien à dîner, l’omniprésence du
sucre et du poivre dans les plats
d’aujourd’hui ne serait pas tellement à son goût. Par ailleurs, l’enzyme permettant à l’homme moderne de digérer le lactose est
apparue il y a quelques milliers
d’années seulement et Néandertal
n’a pas connu cette évolution. Il faudra donc veiller à ne pas inclure de
produits laitiers dans vos repas. En
cas de douleurs, notre lointain cousin a déjà prouvé qu’il était capable
de «s’automédiquer» grâce à des
plantes aux vertus thérapeutiques.
Il consommait notamment des
bourgeons de peuplier, qui libèrent
une substance antidouleur semblable à de l’aspirine une fois ingérés.
NÉANDERTAL POURRAITIL TRAVAILLER ?
La communication est l’un des principes fondateurs de notre société.
Or, c’est le domaine dans lequel notre cousin Néandertal pourrait connaître ses premières grosses difficultés. Comment s’organiser avec
d’éventuels collègues? Des analyses
anatomiques affirment que la structure de son palais lui permettait de
produire un langage articulé, dont
les sonorités devaient néanmoins
différer des nôtres. «Cela lui servait
pour chasser en troupe ou pour préparer les rites funéraires», avance
Pascal Depaepe. Selon Jean-Jacques Hublin, «il faut tout de même
relativiser quand on sait que la taille
de son cervelet était bien plus réduite
que le nôtre». Or, on connaît l’importance de cet organe dans la production du langage.
Au-delà de la parole, les différences
physiques entre nous pourraient
également être à l’origine d’incompréhensions. Absents chez Sapiens,
les bourrelets présents au niveau
des sourcils de Néandertal lui permettaient par exemple d’impressionner ses congénères. «Mais pas
d’exprimer autant de réactions
faciales que nous, affirme Jean-Jacques Hublin. Cela pourrait lll
Kinga en cours de création au moyen
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
lll compliquer la communication quand on sait à quel point nos
expressions traduisent notre état
émotionnel.» Au-delà de la parole,
c’est l’ensemble de la construction
mentale de l’homme de Néandertal
qui interroge. «Même si un bébé
néandertalien naissait et grandissait aujourd’hui à Paris, la seule
structure de son cerveau ferait qu’il
aurait une approche différente à son
environnement», estime Ludovic
Slimak. Dans les faits, Homo neanderthalensis étant une espèce disparue, aucun test cognitif ne pourra
être réalisé dans l’objectif de prendre la mesure de l’étendue de ses capacités intellectuelles. «Je ne pense
pas qu’il cocherait toutes les cases en
ce qui concerne les différentes formes
d’intelligences acquises par Sapiens,
comme l’empathie ou l’altruisme»,
explique néanmoins Jean-Jacques
Hublin. Dans le monde actuel,
mener une activité professionnelle
requiert de la méthode.
Or, les Néandertaliens ne se livraient jamais deux fois à la même
activité de la même façon. Les archéologues ont retrouvé de nombreuses pierres taillées, visibles au
musée de l’Homme. Aucune ne se
ressemble. «Cela s’avérerait problématique pour réaliser une tâche
aujourd’hui, constate Ludovic Slimak. Sapiens est le champion de la
standardisation.» En d’autres termes, nous assignons une méthode
précise à chaque objectif que nous
fixons. Une façon de penser bien
éloignée de celle de Néandertal. «Si
nous cherchions nous-même à nous
adapter à lui, cela reviendrait à demander à un boucher de continuer
à mener la même activité, mais en
changeant d’outil tous les jours»,
illustre Ludovic Slimak. Exit, donc,
les métiers répétitifs tels que
contrôleur de bus ou travailleur à la
chaîne en usine pour Néandertal.
COMMENT NÉANDERTAL
RÉAGIRAIT FACE
À LA CANICULE ?
de la dermoplastie. Une réalisation d’Elisabeth Daynès. PHOTO S. ENTRESSANGLE
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Pour lui non plus, subir la chaleur
de plein fouet ne serait pas une partie de plaisir. «Il se pourrait néanmoins qu’il tienne un peu mieux le
choc que nous», suppute Ludovic
Slimak. Notre lointain cousin a, en
effet, connu des périodes tempérées
légèrement plus chaudes que les
épisodes caniculaires que nous
connaissons ces dernières années.
Il reste néanmoins un grand habitué des périodes glaciaires. En
témoignent ses membres courts
qui lui permettaient de limiter le
contact de sa peau avec l’air frais.
Cette adaptation biologique à son
environnement tend à faire oublier
que sa véritable résistance à la chaleur était sensiblement équivalente
à la nôtre. L’inverse n’est pas valable : nous ne résisterions pas à des
températures aussi basses que lui.
«Aujourd’hui, Néandertal pourrait
vivre nu et dehors pendant l’hiver
sans courir le moindre risque alors
que le froid peut nous être fatal
à nous autres, Sapiens», rappelle
Jean-Jacques Hublin. Une preuve
de sa très grande adaptabilité climatique, qui devrait permettre
de casser son éternelle réputation
de créature arctique. •
Carnet
DÉCÈS
Philippe Vieil
son frère
Clément Vieil
Iris Vieil
ses neveu et nièce
ont la douleur de vous faire
part du décès de
Alain VIEIL
survenu à Paris le mardi 21
août 2018 à l’âge de 65 ans.
Les obsèques auront lieu
au Crématorium du Père
Lachaise le lundi 3 septembre
à 14 heures
Sa famille a la grande tristesse
d’annoncer le décès de
Christophe
CALLEAU
survenu le 27 Août 2018
La cérémonie aura lieu
Le lundi 3 septembre 2018
à 11h30 au Crématorium
du Père Lachaise à PARIS
SOUVENIRS
les trois minettes
Petit prince
Encore une année sans toi.
Juliette
20/03/1991-1er/O9/2008
10 années sans ton avenir
Anne et Jean-Louis tes
parents
Thomas, Paco, Fantin,
tes frères
‘Nous portons le deuil le plus
noir, celui du possible. Tous
les parents pleurent les
memes larmes : ils ont des
souvenirs d’avenir’ Camille
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20 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
IDÉES/
SONYA FAURE
Dessin
SIMON BAILLY
Q
ui a dit que les études postcoloniales se résument à
une charge contre l’Occident et ses traditions intellectuelles ? Dans Décentrer l’Occident (La
Découverte), Thomas Brisson, maître de conférences en science politique à Paris 8, retrace le parcours de
certains de ces penseurs arabes, indiens ou chinois, d’Edward Saïd à
Ranajit Guha ou Tu Weiming, qui à
partir des années 70 et 80 tenteront
de bâtir, depuis les Etats-Unis, des
alternatives aux savoirs théoriques
européens. Fins connaisseurs de la
philosophie du continent, étudiants
puis enseignants dans les universités américaines, les intellectuels
postcoloniaux ont construit leur
critique de l’Occident depuis l’Occident. Comment se sont-ils arrangés
de ce paradoxe ? Pourquoi cette
place entre-deux, cet exil a-t-il été
déterminant dans l’élaboration
d’un nouveau courant de pensée ?
Loin de la caricature, le portrait de
cette galaxie intellectuelle que
dresse le politologue parle au contraire d’hybridation et d’un nouvel
universalisme.
Honnis ou encensés, qui sont les
penseurs postcoloniaux ?
Des intellectuels arabes et indiens
surtout, qui font, à partir de la fin
des années 70, le pari de remettre en
cause la centralité de l’Occident. On
peut discuter de savoir s’ils y sont
parvenus, mais leur hypothèse est
celle-ci: des années après la décolonisation, nous vivons dans un
monde où la pensée, les savoirs et
les outils théoriques restent façonnés par l’Occident, par ses révolutions scientifiques et politiques. Or,
on peut penser autrement. Ils cherchent donc à accomplir une
«décolonisation scientifique», à bâtir de nouveaux paradigmes extraoccidentaux. Les études coloniales
sont nées de la rencontre, au sein
des universités et des maisons
d’édition américaines, de penseurs
indiens, comme Gayatri Spivak ou
Ranajit Guha, et de l’auteur palestinien Edward Saïd, figure tutélaire
des postcolonial studies. Au même
moment, des intellectuels d’origine
chinoise revivifient la pensée de
Confucius, qu’ils tentent d’adapter
à la modernité. Ces derniers ne font
pas partie des «études postcoloniales» au sens strict, comme leurs
collègues indiens et arabes ; mais
comme eux, ils cherchent à élaborer
un contre-projet à la modernité occidentale. Ce «nouveau confucianisme» naît lui aussi sur le sol américain. C’est ce que j’ai voulu
interroger: pourquoi la critique de
l’Occident se fait depuis le cœur de
l’Occident, par des intellectuels
précocement occidentalisés?
Quel est leur parcours personnel ?
Ce sont des penseurs entre deux
mondes. Les Chinois, comme Tu
Weiming, Liu Shu-hsien ou Julia
Ching, ont pris le chemin de l’exil
après l’arrivée au pouvoir de Mao
Zedong, pour se réfugier à Hongkong, Taiwan, Singapour, puis aux
Etats-Unis, où ces intellectuels néoconfucéens créeront ce qu’on appelle même parfois le «confucianisme de Boston». Que ce soit les
penseurs indiens à Calcutta ou à
Londres, le Palestinien Edward Saïd
au Victoria College du Caire ou les
Chinois à Hongkong, leur langue
première est vite devenue l’anglais.
Par la suite ils font leurs études en
Occident et restent en Occident.
Pour vous justement, leur regard
critique est indissociable de
l’exil, pourquoi ?
Cet entre-deux, ce désajustement
explique leur positionnement intellectuel. Les penseurs postcoloniaux
l’ont d’ailleurs souligné eux-mêmes.
Dans son autobiographie Out of
Place, Edward Saïd dit son sentiment d’être nulle part à sa place.
Quant à Gayatri Spivak, elle s’est
toujours définie comme «titulaire
d’une green card» : elle n’a jamais
voulu demander sa naturalisation.
En devenant, de manière stupéfiante, une intellectuelle globale,
alors qu’elle était une femme née
dans une famille de classes moyennes en Inde, elle a inversé l’ordre du
monde. Cette position «impossible»
s’est traduite par un positionnement
intellectuel singulier. Elle est celle
qui se déplace toujours, physiquement et théoriquement. Elle s’est
beaucoup appuyée sur le féminisme
occidental avant de le critiquer violemment, elle a puisé dans Foucault
avant de le rejeter… L’historien
Dipesh Chakrabarty et son compatriote Homi Bhabha reprennent
souvent l’expression unheimlichkeit
de Freud, qui désigne celui qui n’a
Thomas Brisson
«La critique
postcoloniale
de l’Occident
se fait depuis
le cœur de
l’Occident»
Qu’ils soient arabes, comme
Edward Saïd, indiens, comme
Gayatri Spivak, ou chinois,
les intellectuels postcoloniaux
ont élaboré leur critique de
l’Occident depuis les universités
américaines. Un exil, une position
d’entre-deux qui leur a permis,
selon le politologue, de construire
une pensée hybride à la recherche
d’un nouvel universalisme.
PHOTO DR
Recueilli par
pas de foyer et qu’on traduit par
«l’inquiétante étrangeté». L’exil permet de voir ce qui est familier sous
l’angle de l’étrangeté. C’est sans
doute ce qui définirait le mieux les
penseurs postcoloniaux: être étranger chez soi, et chez soi dans l’étrangeté. Le déplacement personnel
permet de déplacer les cadres traditionnels de pensée. Pourtant, au début de leur carrière, ces universitaires se font plutôt discrets –comme
souvent les étrangers dans leur pays
d’accueil. Saïd et Spivak enseignent
la littérature, domaine jusqu’alors
exclu de la discussion critique, plutôt réservée aux sciences économiques ou sociales.
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Pourquoi basculent-ils vers une
attitude plus critique ?
Leur parcours singulier va rencontrer des transformations plus générales qui ouvrent la voie à des pensées alternatives : à partir des
années 70 et 80, le progrès occidental fait de moins en moins rêver
(même les Occidentaux), les «dragons» asiatiques concurrencent
l’économie de l’Ouest, le marxisme
s’effondre et l’université américaine, nouveau centre intellectuel
mondial, est en plein bouleversement. Blanche et masculine jusque
dans les années 60, elle s’ouvre aux
minorités raciales et sexuelles sous
l’impulsion du président Johnson
et surtout des luttes politiques.
Mais ces nouveaux étudiants noirs
vont d’autant mieux se rendre
compte du monopole blanc, et donc
vouloir le combattre, en entrant sur
les campus… La stratégie d’ouverture se retourne contre l’université
qui comprend qu’il ne suffit pas de
s’ouvrir à de nouveaux étudiants
mais qu’il faut aussi faire évoluer les
savoirs: mieux représenter les femmes en littérature, les pensées noires et arabes…
C’est ce qui va pousser les intellectuels postcoloniaux sur le devant de la scène ?
Ils vont effectivement intervenir en
réinterrogeant les savoirs existants.
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La sinologie, longtemps réfugiée
dans les illusions confortables
d’une Asie intemporelle, va être
transformée par des universitaires
venus d’Asie pour qui la pensée chinoise est moderne et vivante. Quant
à Saïd, qui enseigne à Columbia depuis les années 60, il va soudain
porter la voix d’un mouvement qu’il
n’a pas initié. Dans son grand livre,
l’Orientalisme, paru en 1978, il dénonce une littérature qui minore
systématiquement la voix des femmes, des Orientaux, des minorités.
Saïd revisite notamment les Cahiers
d’Orient de Flaubert : le récit de sa
relation avec une prostituée ottomane ne fait entendre que la voix
u 21
d’un homme européen
(IVe siècle avant notre
qui possède, dans tous
ère), le disciple de Conles sens du terme, une
fucius le plus connu, qui
femme orientale. La
a théorisé l’opposition à
prostituée, elle, ne parle
la tyrannie. Mais ces unijamais. C’est pour Saïd
versitaires vont plus
l’image même du raploin: le confucianisme
port des écrivains occipeut devenir un nouvel
dentaux à l’Orient: une
universalisme. Ils retourdomination dans lesnent ainsi le discours ocquelles on minore les
cidental qui affirmait :
voix des Arabes. Avec
on peut être Chinois et
l’Orientalisme, Saïd deDÉCENTRER
Rousseauiste, indien et
vient l’une des figures
L’OCCIDENT
communiste. Les confututélaires du combat
de THOMAS
céens répliquent : on
postcolonial.
BRISSON
peut être New-Yorkais et
Les penseurs postLa Découverte,
disciple de Confucius. Ce
coloniaux s’appuient
288 pp., 22 €.
qui se révèle vrai: le phisur des auteurs occilosophe Henry Rosedentaux pour construire leur mont (1934-2017), un universitaire
critique de l’Occident. Comment blanc sans racine asiatique, se revens’arrangent-ils de cette contra- diquera confucéen. Le néoconfuciadiction ?
nisme, qui propose un lien plus colLes premiers néoconfucéens, lectif au monde et au cosmos, tombe
comme Fang Dongmei ou Mou à pic, quand l’Occident commence
Zongsan, avaient étudié Kant, à remettre en cause ses dérives: indiHegel et Bergson ; aux Etats-Unis vidualisme forcené, inégalités exploleurs continuateurs discuteront sives, dévastation de la nature…
avec Rawls, Rorty ou Taylor. Saïd re- Qu’ils soient Arabes, Indiens ou Chiprend Foucault, quand il localise nois, les intellectuels postcoloniaux
des effets de pouvoir au sein des veulent interroger des apories de la
textes. Spivak s’appuie sur Derrida pensée occidentale, trop longtemps
et sa notion de «phallogocentrisme» habituée à considérer ses catégories
pour articuler études postcoloniales comme universelles.
et féminisme. Dans les années 50 Montrer, comme vous le faites,
et 60, les penseurs de la décolonisa- tout ce que doivent les intellection pensaient pouvoir faire tabula tuels postcoloniaux à l’Occident,
rasa des traditions de la pensée oc- n’est-ce pas réduire leur apport
cidentale. Dix ans plus tard, la géné- à l’histoire de la pensée ?
ration postcoloniale a pris acte d’un Cela incite au contraire à la prufait: bâtir une pensée qui ne serait dence, à voir qu’on ne sort pas d’un
que l’envers de celle de l’Occident claquement de doigt de la dominan’a pas de sens. Saïd sera le grand tion occidentale. L’historien indien
théoricien de cette hybridation. Dipesh Chakrabarty, professeur à
Spivak sera moins nuancée quand l’université de Chicago, qui a poussé
elle tentera de couper les ponts avec le plus loin la volonté de Provinciale féminisme occidental ou avec liser l’Europe, comme le dit son liune grande partie de la french vre, a également pointé le fait qu’on
theory… sans y réussir totalement, ne se débarrasse pas si facilement
comme elle le reconnaîtra.
d’une telle asymétrie, voire que la
Preuve de cette hybridation, les pensée européenne, comme il l’écrit
néoconfucéens reprennent la explicitement, reste indispensable
notion d’universel, qu’ils disso- à plusieurs égards.
cient de la philosophie des C’est un argument classique
Lumières…
porté contre les penseurs postAu début du XXe siècle, le confucia- coloniaux : leur position serait
nisme, qui fut l’idéologie chinoise intenable…
pendant près de deux millénaires, Dès les années 90, des intellectuels
s’est effondré avec l’empire. Les nou- du tiers-monde les accusent d’être
veaux confucéens en exil tentent de des «intellectuels compradores» [les
concilier l’intégration à un ordre po- bourgeois autochtones qui tirent
litique et culturel issu de l’Occident leur richesse de leur lien avec les coà une forme de fidélité à soi-même lons, ndlr]. Ces exilés auraient
et à la tradition. Sous l’empire Qing, perdu tout contact avec leur monde
le confucianisme avait porté une d’origine pour occuper des places
morale conservatrice, antiféministe, confortables dans les universités
légitimant le pouvoir en place. A par- d’élites. La critique a été reprise en
tir des années 70 et 80, les universi- France, parfois un peu opportunétaires américains d’origine chinoise, ment. Les intellectuels postcoloclairement libéraux, vont au con- niaux étaient conscients de cette
traire vouloir prouver qu’il peut être ambiguïté, mais pour beaucoup, ce
compatible avec la démocratie et les jeu inégalitaire valait la peine d’être
droits de l’homme. L’historienne Ju- joué : des Etats-Unis, la parole des
lia Ching, parmi d’autres, va ainsi ex- subalternes était pour la première
humer la pensée de Mencius fois entendue. •
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
IDÉES/
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
Qui viole un neuf…
Le trop jeune homme sur qui Asia Argento aurait
jeté un dévolu coupable ouvre la porte-fenêtre
aux nouvelles sensibilités des atteintes sexuelles
en tous genres.
S
i j’ai bien compris, pour cette
malheureuse Asia Argento, la
première pierre était un boomerang à retardement. Il y a certes
quelque chose d’injuste quand on
pense au nombre d’hommes adultes qui auraient adoré être à la place
CES GENS-LÀ
de la pauvre petite victime et qui
doivent penser que c’est un étrange
porc balancé à un amateur de marmelade et qu’il n’y aurait pas de
quoi faire toute une tartine de cette
confiture à cochons. Est-ce que
Jimmy Bennett, cet ancien mineur,
Par TERREUR GRAPHIQUE
va lui aussi devenir un lanceur
d’alerte? Un torrent de boue va-t-il
se déverser sur les femmes en général et les actrices en particulier
maintenant qu’un jeune homme
aura eu le courage de parler? Tous
les traumatisés de la première fois,
les puceaux qui ne voulaient pas
que ça change, qui souhaitaient arriver purs et immaculés au mariage
et qui, pour quelques centaines ou
milliers de dollars, pour pouvoir
manger à leur faim et celles de leurs
proches, se sont laissés embringuer
dans des draps chics, si tous
ceux-là, à leur tour, allaient balancer leur cochonne en suscitant la jalousie des professionnelles qui doivent trouver qu’ils font beaucoup
de manières pour une nuit à
350 000 dollars ? A ce prix-là, le
client a des droits.
D’un autre côté, on en entend ricaner certains, trop contents de mettre, démettre et soumettre toutes
les femmes dans le même panier.
Naturellement, les mots «pas
d’amalgame» qu’on a entendus
d’un côté, on les entend de l’autre
à aussi juste titre. Il y a du moins
égalité sur le fond, parce que, sur
la forme, au premier abord, les
viols hommes-femmes et femmeshommes, il n’y a pas parité et,
comme dirait le maire de Champignac, ce serait trop injuste que la
cause du peuple des femmes pâtisse des agissements condamnables d’une brebis égarée dont le
troupeau tout entier serait soudain frappé de la gale écarlate.
Malgré tout, Asia Argento, en accusant tous azimuts, a fait entrer
dans une nouvelle ère du soupçon
dont elle récolte les marrons en
feu. La partie masculine des hétérosexuels doit commencer à se
sentir moins seule. «Eh oui, ça
peut arriver à tout le monde. On la
ramène moins, non?» Cette réaction n’est pas d’une grande noblesse mais la mesquinerie aussi,
c’est humain. Et puis c’est pareil
dans tous les films et romans: il y
a toujours quelque chose qui n’est
pas franchement antipathique
quand l’implacable procureur incorruptible est transformé en ac-
cusé, pris la main dans le slip. Espérons qu’Asia Argento n’aura pas
à faire face à un neuf thermidor
aussi sanglant que les films de son
père.
Désormais, à tort ou à raison, la
suspicion est générale. Le sexe,
c’est-à-dire le genre, ne peut plus
servir d’argument pour se blanchir
dans les affaires de ce style. C’est
tout un pan d’illusions qui s’effondre. Remarquons toutefois que là
où les hommes violent avec une
brutalité toute masculine et sans
souci de leur partenaire forcée, les
femmes doivent, au contraire, faire
preuve de plus de doigté et de raffinement pour que leurs violés
soient à la hauteur et à la vigueur
de leurs espérances. De tous les
côtés, la notion de consentement
devient de plus en plus complexe
et de plus en plus de victimes ont
trop de mal à manifester leur
bonne foi en dépit de leur nature et
de leur carrière. Si j’ai bien compris,
maintenant que le sexe n’est plus
un péché, il n’y a plus de présomption d’innocence sexuelle. •
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
ÉCRITURES
Par
TANIA DE MONTAIGNE
Une rentrée
bien genrée
C
omment sait-on que
c’est la rentrée? Il y a
les premiers indices:
les arbres qui commencent
à jaunir, les conversations
nostalgiques sur les vacances, sur l’Atlantique qui est
mieux que la Méditerranée,
ou l’inverse. Il y a aussi ces
reportages sur les cartables,
le prix des cartables, le poids
des cartables, la liste interminable des choses à mettre
dans les cartables, les compas, les ciseaux, les crayons
HB numéro 2, les cahiers petit format grands carreaux
ou petits carreaux grand format… Il y a ces mères affairées qui disent aux micros
tendus que : «Ça en fait du
boulot tous ces trucs à acheter pour mettre dans les cartables !» «Vous voulez dire
que tout ça coûte cher?» précise la personne qui tient le
micro. «Ah oui, c’est sûr, c’est
pas donné !» dit la mère
concernée. Puis, apparaît
l’enfant. Indispensable. Il
faut toujours des enfants
dans les sujets sur les listes
de rentrée. Sinon ça fait
moins vrai. Des enfants assez semblables d’une année
sur l’autre, d’un reportage à
l’autre. Avec ou sans lunettes, avec ou sans frères et
sœurs, ils courent dans des
rayons de supermarché en
disant des phrases trop mignonnes comme : «Est-ce
que je peux avoir la trousse
Tchoupi ?» ou «Il est bien ce
cartable-là! Dis, on le prend
maman?» La maman rit en
regardant son enfant si mignon. Puis, la caméra s’éloigne sur cet instant de bonheur familial. Le message
étant: c’est vrai que c’est un
peu chiant d’acheter des
trousses mais, grâce à tout
cet amour qui circule, ça devient un sacré beau moment
de vie dont on se souviendra
longtemps.
Dans les reportages, il n’y a
jamais de papa, c’est un principe. Le papa est, sans être.
On en parle, au détour d’une
anecdote : «Avec mon mari
on s’est dit …» ou «Papa a dit
non, tu reposes ça tout de
suite!» Dans les phrases des
mères interviewées, le «mari
travaille», c’est pour ça qu’il
n’est pas là. En revanche, la
maman, si. D’ailleurs, qu’elle
travaille ou pas importe peu.
Rien ne saurait justifier son
absence. A-t-on jamais vu un
sujet télévisé où il serait
question d’un papa achetant
des protège-cahiers transparents et des feuilles Canson
millimétrées format A4? Un
homme, une liste à la main,
poussant un chariot dans les
allées d’un rayon papeterie
de grand magasin. De la
science-fiction ! Non, Dieu
merci, c’est la rentrée, la
vraie, pleine de mamans débordées, mais souriantes,
qui terminent leurs derniers
achats avant d’aller inscrire
le petit au judo et la grande à
la danse. Et surtout pas
l’inverse.
A-t-on jamais
vu un sujet
télévisé où il
serait question
d’un papa
achetant des
protège-cahiers
transparents?
Un homme,
une liste à la
main dans les
allées d’un
rayon de grand
magasin. De la
science-fiction!
u 23
Comment sait-on que c’est la
rentrée ? Autre indice
imparable: quand Laurent
Wauquiez, après une haute
randonnée, fait des déclarations en bras de chemise sur
les Français qui ne se sentent
plus chez eux. Sur les flots de
migrants, qui ôtent le pain
de la bouche des honnêtes
citoyens européens. Sur les
chômeurs, qui ne font aucun
effort pour travailler. Propos
souvent suivis d’une série
d’interventions enthousiastes de Nadine Morano, réjouie de dire, à qui veut l’entendre, qu’elle trouve ça
super, toutes ces déclarations sur la vraie France et
les faux chômeurs. Et, en général, un peu avant, ou tout
de suite après ces histoires
de vrais Français et de faux
chômeurs, refleurissent des
rumeurs sur l’éducation
sexuelle à l’école.
Ce qui est intéressant avec
cette histoire d’éducation à
la sexualité, c’est que personne n’a un souvenir vraiment précis de ce qu’il a appris pendant ces cours. Ce
qu’il nous reste plus tard,
c’est la sensation d’avoir assisté à un moment gênant,
plus proche de la mécanique
que de l’érotisme. Mais, peu
importe, plane toujours,
dans les rumeurs autour de
cette question, un parfum
orgiaque et sulfureux. On
nous annonce un genre de
fin du monde où les hommes ne seront plus des hommes, et ne parlons pas des
femmes! L’avènement d’une
société décadente et pornographique où les enfants,
ces petits êtres purs et fragiles qui s’ébrouent dans les
supermarchés, seront forcés
à lire des livres terrifiants
comme Tous à poils ou Jean
a deux mamans. C’est pourquoi, cette année encore, le
bruit court que des leçons de
masturbation et autres pratiques hautement déviantes
seront dispensées dans les
maternelles. Ainsi, nos
chers angelots vont être soumis dès 4 ans à des informations terribles qui les transformeront, à coup sûr, en
pervers polymorphes et remettront en cause la fantastique répartition du monde.
Ce monde où les papas travaillent et où les mamans
font les courses. •
Cette chronique est assurée en alternance par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania de Montaigne
et Sylvain Prudhomme.
Emmanuel Macron a-t-il
une lobbyiste du vin
parmi ses conseillers?
Le revenu moyen des
retraités est-il vraiment
supérieur à celui
des actifs ?
A qui revient l’argent
du permis de chasse?
Va-t-il y avoir une
revalorisation des retraites?
vous demandez
nous vérifions
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
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u 25
Fièvre sur Anatahan (1952) de Josef von Sternberg.
DAIWA. PROD DB
Page 28 : Photo / Thibault Tourmente, piles et faces
Page 30 : Jeu / «We Happy Few», l’illusion du bonheur
Page 31 : DVD / Alain Delon, rêves américains
Le trésor naufragé
de Josef von Sternberg
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26 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Pour Anatahan, Sternberg fait le choix de ne pas sous-titrer les dialogues japonais et de commenter les actions à l’écran. PHOTO MERI VON STERNBERG.
«Anatahan», belle île amère
Considéré comme l’un des sommets de son
œuvre, le dernier film de Josef von Sternberg
ressort en salle dans sa version restaurée.
Mais avant de nous revenir, cette étrange
expérimentation anthropologique, tirée d’un
fait divers et tournée à Kyoto, fut incomprise
par la critique et détestée du public.
Par
GUILLAUME TION
«L’
endroit le plus reculé de
l’océan Pacifique. Nous
allions rester ici
sept ans.» En 1944, une
poignée de pêcheurs et de soldats japonais
font naufrage sur l’île volcanique d’Anatahan.
Ils ne croient ni à la fin de la guerre ni à la capitulation de leur pays, et ne seront débarqués par les Américains qu’en 1951. «Nous
ignorions que l’ennemi n’était pas dans les airs.
Ce n’était pas le manque de nourriture, d’eau
ou de médicaments. Ce n’était pas la jungle venimeuse qui nous entourait.» Lorsqu’ils quittent l’île, une poignée d’entre eux ne répondent pas à l’appel. Les disparus n’ont
pas cherché à fuir. Ils ont été assassinés.
«Comment deviner que l’ennemi faisait
partie de nous. Qu’il nous attaquerait insidieusement.» Car sur Anatahan vivent déjà un
homme et une femme, surnommée «la Reine
des abeilles». C’est en voulant la posséder que
des hommes perdront la vie. Et c’est autour
de ce fait divers que Josef von Sternberg réalise, en 1952, Fièvre sur Anatahan, son
dernier film, qui ressort en salles mercredi, dans une version restaurée.
Considéré par le réalisateur de l’Ange
bleu comme son œuvre la plus aboutie, Anatahan a été assassiné par la critique, boudé
par le public. «Etre en avance sur son temps
CINÉ
ne vaut pas mieux que d’être en retard, c’est
même souvent pire», notait Sternberg dans
son autobiographie en évoquant cette sortie.
Pensé comme un prototype de rapprochement interculturel entre le Japon et l’Occident, fabriqué par un cinéaste assoiffé de
contrôle qui trouvait là une occasion unique
d’imprimer sa marque à tous les registres
d’un film, Anatahan, malgré son ténébreux
scénario, sa richesse graphique et son origi-
nalité narrative, est rapidement devenu un
des joyaux composant l’archipel des films
«maudits», «cultes» ou «incompris», de ceux
qu’on oublie au large du succès. Passons en
revue les grandes étapes ayant conduit à une
si brillante déconfiture.
Origines lointaines
Tout commence avec Puccini. Au milieu des
années 20, le Japonais Nagasama Kawakita
étudie en Allemagne, à Heidelberg. Il assiste
à une représentation de Madame Butterfly et
en sort atterré. La façon dont le Japon et ses
habitants sont montrés est, à ses yeux, ridiculement fausse. «J’ai ressenti l’obligation de
trouver au plus vite une manière de faire connaître aux Occidentaux notre humanité, nos
mœurs, nos coutumes et notre culture»,
écrit-il. Il travaille ensuite à la UFA, la société
de production allemande. Son dessein passera donc par le cinéma.
De retour au Japon, il fonde une compagnie
de distribution, la Towa, qui importe sur l’ar-
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
chipel des films allemands et exporte en Allemagne des films japonais, lesquels sont plutôt
mal perçus. Il décide alors de produire directement la Fille du samouraï (1937) –qui célèbre autant les velléités de conquête des Japonais sur la Chine que la culture nazie. Durant
le tournage, dans les montagnes de
Karuizawa, Kawakita rencontre un personnage alors en villégiature dans ce Japon qu’il
adore : Josef von Sternberg.
Le réalisateur de l’Ange bleu est une star au Japon depuis le milieu des années 20, bien
avant que ne soit tourné l’oriental Shanghai
Express. «Je n’étais pas étranger à l’art ni à la
culture japonaise, et les Japonais connaissaient si bien mon œuvre qu’il aurait fallu
chercher longtemps pour trouver quelqu’un
qui n’en ait pas été marqué», écrit délicieusement le distancié Sternberg. Le réalisateur
s’entend avec Kawakita et le producteur
Yoshio Osawa sur la nécessité de filmer une
certaine réalité culturelle, une image fidèle
du Japon, loin des chromos. C’est décidé: les
trois feront un film au Japon, avec une équipe
japonaise. Et la guerre survient – la «danse
macabre» comme l’appelle Sternberg.
Au Japon, Kawakita et Osawa travaillent à des
films de propagande. Après la capitulation, ils
sont considérés comme des criminels de
classe B et ne peuvent exercer pendant quelques années. En 1951, à la fin de l’occupation
américaine, ils reconstruisent leur réseau et
reprennent langue avec le réalisateur austroaméricain.
Aux Etats-Unis, le cinéaste patine. Pendant
la guerre, «pas un temps pour faire des films»,
il a quitté «Hollywood, toujours occupée à embaumer des momies trop souvent tirées de leur
sarcophage, et [a] bâti une seconde tour
d’ivoire, surplombant le fleuve Hudson et
Manhattan». Après-guerre, il s’enferre dans
des projets d’adaptation de Germinal, des scénarios inaboutis. Il réalise coup sur coup Jet
Pilot et Macao («en vertu du contrat que
j’avais eu la bêtise d’accepter») et découvre, via
Kawakita et des articles de presse, l’histoire
des naufragés d’Anatahan et de cette Reine
des abeilles, «la Loreleï de la jungle».
Contrôle total
Le maître Sternberg, las de se retrouver aux
Etats-Unis dans des configurations de production impossibles, impose d’emblée ses
conditions à ses «associés compréhensifs».
«Premièrement le réalisateur, ensuite l’histoire, et enfin les acteurs. C’était l’a-b-c. J’étais
à présent déterminé à ne plus faire un film
sans exercer une complète et incontestable
autorité.» En occupant les fonctions de scénariste, chef opérateur, réalisateur, mais aussi
coproducteur et narrateur, il fera peser sur
Anatahan un contrôle total.
Deux événements l’impliquent encore davantage. Tout d’abord, le lieu où l’équipe devait
tourner leur est finalement refusé. Sternberg
se rabat sur «un studio spécialement construit
à cet effet à Kyoto, ancienne capitale du Japon», comme l’explique un carton du générique. Il s’agit du Pavillon industriel d’Okazaki,
un hangar qui nécessite d’être transformé de
fond en comble. «Rien n’était simple: il fallut
tout faire de nos mains. Jusqu’aux systèmes de
sonorisation et de prises de vues qu’il fallut détourner de leurs fonctions primitives», écrit un
Sternberg épuisé.
Sur le plan humain, le cinéaste s’entoure de
comédiens venus du kabuki (théâtre traditionnel), par essence étrangers à ses méthodes de travail. Si son équipe est prête «à se
faire hara-kiri» pour lui, ses acteurs ont néanmoins besoin d’aide. Le cinéaste conçoit alors
pour eux ce qu’il appelle «le diagramme
d’Anatahan», soit une représentation graphique, pour chaque scène et chaque personnage, des émotions qu’il doit éprouver et de
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Sternberg et Akemi Negishi, sur le tournage d’Anathan. PHOTO MERI VON STERNBERG
leur intensité. Un document saisissant,
constitué de lignes qui se croisent et se mélangent au gré des numéros de scène.
Le tournage est aussi vécu comme une plongée au cœur de ces fameuses différences
culturelles que le film cherche à surmonter.
Dans son autobiographie, Sternberg ne cesse
de citer des exemples de discordances entre
l’Austro-Américain occidental qu’il est et le Japon où il travaille à son chef-d’œuvre entouré
de ses deux interprètes. «Quand on faisait signe à quelqu’un d’approcher, il comprenait que
vous vouliez lui dire au revoir. “Non” pouvait
vouloir dire “oui”». En creux, Anatahan expose aussi l’histoire de Sternberg débarqué au
Japon, surmontant la jungle de ce studio improvisé pour s’emparer, fasciné, de ce fait divers qu’il commente, pas à pas, en voix-off.
Réception manquée
Dans le Japon de l’après-occupation américaine, les événements d’Anatahan n’ont pas été
vécus que comme un fait divers. Ils ont réveillé
des souvenirs de guerre et de déshonneur.
Dans un essai consacré au film, Mizuno Sachiko rappelle le point de vue d’un universitaire notant qu’il ne pouvait s’empêcher d’avoir
de la compassion pour les Japonais ayant subi
la violence du conflit. Anatahan est une blessure nationale, pas une modulation criminelle
sur le thème de Robinson Crusoé. «Peut-être
est-il difficile de demander à des étrangers qui
n’ont jamais vécu sous un régime totalitaire,
contrairement aux Japonais, de comprendre
une telle souffrance?» conclut le chercheur.
Mais le réalisateur, lui, ne démord pas du projet interculturel initié quinze ans plus tôt. Il
rappelle que son film, ancré dans l’actu du
temps (tourné un an après le retour des naufragés), vise aussi à une certaine objectivité :
«J’avais l’intention de dépeindre les Japonais
exactement comme ils étaient, pas comme ils
s’imaginaient être.» De fait, son choix de ne pas
sous-titrer les dialogues en japonais et de les
couvrir de sa propre voix commentant les actions à l’écran font ressembler Anatahan à une
expérience anthropologique, le récit qu’un
chercheur-conférencier présenterait après une
étude sur le comportement d’un groupe humain en pleine frénésie criminelle. Un point
de vue peut-être ambigu, sans conteste original, mais en tout cas risqué pour un film dont
la nationalité est de surcroît japonaise.
C’est presque logiquement qu’Anatahan se
trouve démoli en flèche à sa sortie, malgré la
note d’intention rédigée par Sternberg distribuée dans les salles. Avec, parfois, d’inattendus effets boomerang. Ainsi Lotte Eisner, présente à la Mostra de Venise lors de la
présentation du film en 1952, écrit-elle dans les
u 27
Cahiers du cinéma: «Est-ce parce que Sternberg
est allé plein de préjugés à la rencontre d’un
monde étranger que tout semble ici aussi faux?»
Kawakita, échaudé, transforme alors le film:
il supprime la voix-off de Sternberg. «On substitua à mon commentaire une récitation laborieuse d’écolier japonais; le film estropié, son
sens perverti, on y laissa quand même mon
nom pour que je puisse recueillir les fruits de
cette ineptie», note le génial cinéaste. Lequel,
en 1958, rajoute au métrage initial de nouveaux plans (la Reine des abeilles, nue, sur des
rochers), qui aboutit à une troisième version
qu’il présente aux Etats-Unis… pour un nouvel
échec public.
Cette œuvre, qui a pour pilier l’identité et la
mémoire, a été torpillée par ses points de
force, insidieusement. Elle n’a pas réussi à se
faire une place dans le cinéma japonais faute
de l’être complètement, avant de se trouver
distribuée, non plus comme un film japonais,
mais un film réalisé au Japon.
Surtout, prodigieuse méditation sur ce que
l’homme occulte, ce dont il se souvient et la façon dont il va –ou pas– exhumer les éléments
cachés des tréfonds de sa mémoire ou de ses
sentiments, elle a été considérée dès sa sortie
comme une œuvre à oublier, le film d’un passé
qu’on refuse. Ironiquement, Anatahan,
d’abord envisagé en tête de pont de la culture
japonaise en Occident, a été effacé la même
année à la Mostra par la découverte des Contes
de la lune vague après la pluie, d’un inconnu
dénommé Kenji Mizoguchi, lion d’argent, et
qu’était venu présenter sur scène le représentant de la production, un certain Kawakita. •
FIÈVRE SUR ANATAHAN de JOSEF VON
STERNBERG (1 h 32). En salle le 5 septembre.
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DOUBLE PAGE EXTRAITE DE LA PUBLICATION HYPERSEX DE THIBAULT TOURMENTE ÉDITÉ PAR ©BATT COOP.
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 29
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IMAGES / PLEIN CADRE
Sexy
piles
Par
JÉRÉMY PIETTE
E
lles auraient
sans doute pu
être jetées, brûlées, voire pire:
laissées intactes et archivées sans qu’aucun regard
ne leur soit plus jamais
accordé. Ces images se
trouvent pourtant ici
prélevées à leurs pages
originelles, puis scindées,
superposées, empilées,
enchâssées, arrachées :
rendues à la vie. Elles se
toisent à bonne distance,
fusionnent ou se cannibalisent. Une jambe à demi
couverte de soie rose à motifs fleurs se trouve marquée d’un défaut d’impression, comme si elle était
sur le point de se désolidariser d’elle-même, fatiguée
du poids de sa propre duplication. Non loin, greffée
à droite, se présente sous
la forme d’une image en
noir et blanc cette fois, et
aux bords déchirés, une
femme dont le visage
apparaît tronqué par l’angle droit d’une autre photographie qui prend le
dessus : débordement
lacrymal sous lunettes
noires.
Découpées depuis les pages de divers catalogues, le
papier glacé de magazines,
la poussière de vieux atlas,
les figures ainsi collectées
et remaniées par le photographe et entomologiste
des images Thibault Tourmente, n’est pas sans rappeler les boîtes collectées
du graphiste polonais Roman Cieslewicz (19301996) qui a rassemblé, selon ses obsessions du moment, des clichés d’yeux
réunis par centaines, des
bouches, des images à dominante rouge, des familles entières de formes
circulaires…
Au-delà de la simple résurrection, de la seconde vie
insufflée à son matériau
jetable, Thibault Tourmente propose comme un
destin alternatif à ces
corps présents sur les photographies, femmes érotisées dont la tête se trouve
maintes fois décapitée,
sans autre forme de progrès. Au fil de son ouvrage
Hypersex, le photo-collectionneur semble, à travers
ses collages de corps plus
ou moins remembrés,
faire affleurer les habitus
et focus des clichés perpétués d’une mode à l’autre.
Cachez-moi ce visage que
je ne voudrais voir, de peur
de croiser son regard: anonymisé, masqué de verres
fumés, un seul se laisse deviner, et il pleure. •
HYPERSEX et
INVENTAIRE
DÉRAISONNÉ de
THIBAULT TOURMENTE
(BATT Coop) sont
présentés à l’occasion
du salon d’édition
indépendante Rolling
Paper #2 au BAL (75018),
les 1er et 2 septembre.
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
LES CAHIERS D’ESTHER Sur Canal +, à 20 h 55, à partir de lundi
RIAD SATTOUF
Riad Sattouf marche sur l’eau. Tandis que chaque volet de l’Arabe du futur franchit le million d’exemplaires (4e tome, mi-septembre), sa seconde série, les Cahiers d’Esther, où il
chronique le quotidien d’une fillette depuis ses 9 ans, a droit à une adaptation animée.
A l’image de Tu mourras moins bête de Marion Montaigne, les vétérans du studio
Folimage transposent Esther en vignettes de deux minutes, format parfait pour conserver
le punch du strip. Surtout, ils parviennent à donner une voix à Esther, autant par le biais de
l’interprétation que par l’écriture, toujours aussi juste. «Eblouissant, sa mère», dirait-elle.
Un de ces terrifiants bobbies qui harpentent les rues de We Happy Few. PHOTO DR
Jeu/ «We Happy Few», paradis suppliciel
Surprenante dans ses
choix artistiques, la
nouvelle version de la
création de Compulsion
Game illustre les qualités
et travers des grosses
productions indés.
E
xpérience maso. Combien de fois peut-on
relancer un jeu criblé de
bugs et dont le système
de sauvegarde est si erratique qu’on
ne sait jamais où l’on va reprendre?
Si We Happy Few résiste à la frustration, c’est qu’il est parcouru de
fulgurances esthétiques. L’affaire se
déroule en Grande-Bretagne dans
les années 60. Dedans, des lampes
à lave, du formica blanc et orange.
Dehors, des rues pavées et fleuries,
un ciel rose et des vieilles dames
enchapeautées qui nous souhaitent
«a lovely day». Le jeu commence par
nous placer dans la peau d’un grand
dadet inhibé, garant de tout ce bonheur puisque son boulot consiste à
relire la presse et à l’expurger des articles anxiogènes. Le premier geste
du joueur est celui du censeur: lire,
jauger, biffer. Après quelques minutes, une collègue passe nous rappeler de prendre notre pilule. Evidemment, on ne la prend pas. La
descente fait mal au crâne: les rues
se liquéfient en un décor gris et
puant, la piñata martyrisée dans le
bureau d’à côté est en réalité un rat
crevé. La mémoire revient comme
une gueule de bois. On est en 1964,
vingt ans après la guerre (ou
vingt ans avant 1984) et la capitulation britannique. Bon perdant,
Londres a expédié ses gamins en
Allemagne afin de renforcer le front
de l’Est. Le monde que l’on parcourt
sous camisole chimique n’est qu’un
théâtre de marionnettes destiné à
faire oublier l’humiliation. Heureux,
le pays sans histoire. La voie de la
désintox s’accompagne d’un bannissement dans les faubourgs, où
croupissent les autres rabat-joie.
La géniale intuition de We Happy
Few est de renverser le spectre chromatique traditionnel du jeu vidéo
pour proposer une horreur arc-enciel. Quand le reste de l’industrie
n’envisage l’angoisse qu’à coups de
marron, de verdâtre et de noir profond, on ne se sent jamais autant en
sécurité dans We Happy Few que réfugié dans la grisaille et la déréliction. La fausseté du décorum en
technicolor terrorise d’autant plus
que tout le monde, en ville, arbore
un masque d’un blanc immaculé et
figé dans un sourire forcé, entre le
clown cannibale et le droogie extatique. Au moindre écart, une foule hilare fond sur le joueur pour s’adonner à un lynchage où des gerbes de
papillons remplacent le sang.
We Happy Few brille par la puissance d’évocation de ses images
ainsi que par sa façon de creuser la
nocivité de la normalité brandie en
étendard – il rappelle à ce titre le
grand BioShock. Il se distingue
aussi du tout-venant jeu vidéo par
son appétit pour les mots. Les dialogues et monologues intérieurs sonnent justes et sont régulièrement rehaussés d’emprunts gourmands à
Shakespeare, Agatha Christie ou
aux Monty Python (formidable reprise du «nudge nudge wink wink»).
Surtout, ils suggèrent un au-delà de
l’écran propre aux meilleurs jeux.
Pour autant, les critiques très mitigées qui ont cueilli We Happy Few
à sa sortie ne viennent pas de nulle
part. La création de Compulsion Games est en quelque sorte écrasée par
ses ambitions et sa génèse. Initialement pensé comme un jeu de survie
généré de façon procédurale, We
Happy Few a été profondément remanié durant les deux ans qu’il a
passés en accès anticipé (processus
qui permet à un studio de prévendre
son jeu en cours de développement
tout en obtenant des retours des
joueurs) pour coller aux désirs de
narration émis par les premiers testeurs. Pour autant les développeurs
canadiens n’ont pas abandonné
leurs premières mécaniques de survival (se nourrir, boire, trouver un
endroit où dormir et gérer la prise
de drogue et la descente) qui, si elles
ajoutent un sentiment de dangerosité, contrarient le rythme du récit.
A trop s’éparpiller, la modeste
équipe a bâclé l’intelligence artificielle et le jeu déraille régulièrement
en situations absurdes et frustrantes. Plein d’aspérités, l’objet final est
une expérience sinusoïdale où des
moments d’exaspération succèdent
un grand enthousiasme. Il a au
moins le mérite de reposer la question de la place que les joueurs sont
prêts à accorder à des productions
prises entre deux eaux: sans le polish d’une superproduction ni la
sympathique modestie indé.
Quelques semaines avant la sortie,
Microsoft a apporté sa propre
réponse en rachetant Compulsion
Games.
MARIUS CHAPUIS
WE HAPPY FEW de COMPULSION
GAMES, sur PC, PS4, Xbox.
55 € env.
BD/ Emilie Gleason, rythme et blues
De façon très humaine et avec
une grande liberté d’écriture,
l’auteure réalise le tendre
portrait de son frère atteint
du syndrome d’Asperger.
EDITIONS ATRABILE
T
ed est un garçon qui s’épanouit
dans la répétitivité. Un métroboulot-dodo poussé à l’extrême
où il s’agit de s’asseoir toujours
au même endroit et manger le même «tripol
tcheeze becon sauce mayo extra fritos» chaque midi avant de retourner classer des trucs
à la bibliothèque. Ted est un album qui
s’épanouit, lui, dans le chaos né d’une séquentialisation à l’extrême des mouvements
de son personnage (une vingtaine de cases
pour s’habiller chaque matin), qui est
partout à la fois, courant, sautant, tordant
son immense carcasse en de bizarres cérémoniels quotidiens. Un fourmillement qui
se transforme en turbulences lorsque ses
routines sont brutalement contrariées par
la fermeture de la ligne 4, le temps d’un été.
Le dérèglement devient agitation, puis panique. L’hypermnésie, l’incapacité à comprendre une métaphore («Vous n’avez pas froid
aux yeux, vous. — Non, ça va, merci.») ne
font soudain plus rire et les rituels révèlent
leur nature de prison, qui protège autant
qu’elle enferme.
Livre foisonnant et coloré, servi par un dessin élastique et un humour qui n’est pas sans
rappeler l’extravagance d’Antoine Marchalot,
Ted, drôle de coco est aussi une œuvre grave,
où la jeune Emilie Gleason parle de son frangin, autiste Asperger. Sans pathos ni sur-
plomb, la Belgo-Mexicaine installée à Paris
évoque l’écrasement médicamenteux, les
doutes et les peurs d’une famille face au traitement, la difficulté du rapport avec les institutions. Le tout de façon formidablement
humaine et en s’autorisant une liberté dramatique. Projet de fin d’étude aux Arts déco
de Strasbourg, l’écriture de Ted a été ponctuée de pauses, de doutes et d’encouragements que jamais l’on ne ressent tant tout
semble parfaitement à sa place, mûr et libre
à la fois. Pour souffler, Emilie Gleason a
mené en parallèle le projet d’une autre BD,
«très pipi-caca», à paraître dans quelques
semaines. On l’attend de pied ferme.
M.C.
TED, DRÔLE DE COCO d’ÉMILIE
GLEASON Editions Atrabile, 88 pp., 17 €.
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«HUNTER» D’ANNA CALVI réalisé par MATT LAMBERT
LE CLIP
YOUTUBE
La chanteuse britannique Anna Calvi revient avec
un troisième album baptisé Hunter. Le clip, réalisé
pour le single du même nom par le photographe et
vidéaste Matt Lambert – également auteur de petits
courts métrages queer, pornographiques et
intimistes avec les studios américains Helix ou
autres clips avec le rappeur Mykki Blanco –, est sorti
il y a quelques jours, nous invitant à nous plonger dans
un univers sensuel baigné de lumières duveteuses.
Matt Lambert tourne autour de figures qui se
caressent, s’auto-pénétrent et s’embrassent la peau,
une véritable ode à l’amour de soi, à l’exploration
– au sens littéral comme au figuré – des corps et des
sexualités multiples.
DVD/ Alain Delon, ses états d’Amérique
Hasard du calendrier, un film noir de Ralph
Nelson et un thriller d’espionnage signé
Michael Winner sortent en DVD. Deux
œuvres passionnantes qui ne parvinrent pas
à lancer la carrière américaine de l’acteur.
A
lain Delon n’a
pas 30 ans
lorsqu’en 1964,
Henri Langlois
lui consacre une rétrospective
à la Cinémathèque française.
Si la Nouvelle Vague passait
étrangement à côté du charisme mi-félin mi-voyou de ce
corps instinctif, qui dès ses
premiers films dévorait le cadre comme un animal marque son territoire, cet hommage précoce dans le temple
de la cinéphilie, célébrant une
carrière naissante déjà auréolée de merveilles et de succès
populaires (Plein Soleil, le
Guépard…), allait inciter la
star à se lancer un nouveau
défi: conquérir l’Amérique et
«devenir Gary Cooper».
Enfumé. Quelques mois
après, le voilà à Hollywood,
un contrat de sept ans avec la
MGM en poche. Une nouvelle
génération de cinéastes audacieux (Sam Peckinpah, Tony
Richardson) lui fait alors de
l’œil, mais les projets tombent
à l’eau. C’est un solide artisan
du film noir, le méconnu
Ralph Nelson, qui le premier
promènera son visage d’ange
triste dans la nuit interlope
et les petits matins blafards
de Californie. Les Tueurs de
San Francisco (1965) – que
l’on découvre avec plaisir
dans une belle copie DVD –
valent un peu plus que la
trame plutôt convenue de
son scénario. Delon y campe
un ex-détenu d’origine italienne qui vit de petits boulots et a quitté le milieu
pour se consacrer à sa femme
et à sa fille, quand son frère
(Jack Palance), un caïd de
haute volée, refait surface
et insiste pour l’enrôler dans
un dernier casse qui lui sera
évidemment fatal. D’où le
titre original, Once a Thief
–«voleur un jour…»–, teinté
d’un certain pessimisme
sociologique. Evoquant lointainement Rocco et ses frères (1960), le tragique viscontien en moins, et Mélodie en
sous-sol (1963), autre film de
cambriolage adapté, comme
les Tueurs de San Francisco,
d’un roman de John Trinian,
le film se nourrit évidemment
de la filmographie de Delon,
des rôles qui l’ont traversée,
de son passé de gamin des
rues fasciné par le milieu,
mais davantage encore de
l’insondable mélancolie qui
s’agrippe à son regard.
Au-delà de la présence magnétique de l’acteur, en dépit
de la gêne de la langue,
Nelson signe surtout une
mise en scène sèche, mêlant
à la stylisation du genre une
veine naturaliste. A l’intrigue
se greffe une peinture quasi
documentaire de la ville, ses
docks, ses braquages, ses
quartiers louches, ses dealers
et ses truands. Dès la séquence d’ouverture dans un
bar enfumé, avec le solo de
batterie hallucinant d’un
jazzman épileptique, le
rythme soutenu ne se relâche
jamais, faisant écho au score
entraînant de Lalo Schifrin et
aux mouvements nerveux de
la caméra portée, fortement
inspirée par l’écriture libre de
la Nouvelle Vague.
Le film rencontrera un succès
mitigé et après deux autres
tentatives, plus bancales
encore (Texas nous voilà,
western parodique de Michael Gordon, et les Centurions, film de guerre de Mark
Robson), Delon rompt son
contrat et rentre en France.
Peut-être n’avait-il pas assez
rêvé de l’Amérique ? Peutêtre, comme Gabin qui,
avant lui, avait échoué à Hollywood, y avait-il en lui une
grâce rétive au système des
studios ? Une présence à
rebours de l’idée même de
«performance», propre aux
diktats hollywoodiens? Rien
n’est plus étranger à Delon
que l’idée de jeu, de composition. Son charme agit par
adhésion immédiate, une
présence, disions nous, marchant vers sa propre mort,
comme l’être va au néant. Les
films de Jean-Pierre Melville
s’en feront le commentaire
Les Tueurs de San Francisco de Ralph Nelson. LCJ ED.
languide, et c’est en s’y référant que Michael Winner, cinéaste britannique installé à
Beverly Hills, proposera à Delon le rôle de Scorpio, le tueur
à gages français chargé par la
CIA d’éliminer un de leurs
agents vieillissant, Cross (formidable Burt Lancaster),
qu’ils accusent de commerce
avec l’ennemi soviétique.
Canari. Réalisé en 1973, un
an après le Flingueur qui, par
ses audaces formelles (scène
d’action mutique, décors monochromes) et par la solitude
glaçante de son héros (Charles Bronson), se voulait un
hommage manifeste au Samouraï de Melville, Scorpio
plante dans le bain d’un
thriller d’espionnage mâtiné
de paranoïa un portrait peu
reluisant, mais sans doute
réaliste, de la CIA, dépeinte
comme une organisation criminelle se plaçant au-dessus
des Etats, comme une mafia.
Delon/Scorpio, électron libre,
qui fut autrefois formé par
Lancaster/Criss Cross, partage de nombreux points
communs avec le Jeff Costello du Samouraï: tous deux
sont des êtres solitaires, trouvant à travers la figure d’un
animal qui les fascine (pour
Scorpio, le chat de gouttière,
pour le Samouraï, le canari),
un portrait en miroir de sa
propre condition.
Dans le jeu de chat et de souris, physique et cérébral, qui
se déploie entre Lancaster et
lui (dix ans après le Guépard,
formant de nouveau un couple gemellaire où le disciple
se confrontera au maître), Delon instille à son rôle une violence rentrée et un détachement glaçant, tranchant avec
le jeu tout en nuances et en
intériorité de Lancaster. Au
bout du compte, semble dire
Winner, la bataille Est-Ouest
cède le pas à une autre plus
intestine: les antagonismes
les plus forts ne sont pas ceux
qui opposent les Russes aux
Américains, mais le fossé qui
se creuse entre la génération
des vieux espions animés par
des causes qu’ils croyaient
justes (antifascisme, communisme non-stalinien) et celle
des nouveaux agents, barbouzes en cols blancs, technocrates sans idéaux, sans affect,
fascinés par les jamesbonderies, et in fine interchangeables. Petit bijou d’ambiguïté,
le film ne relancera pas la carrière américaine de Delon,
mais amorcera une lignée de
films d’actions auquel il apportera épaisseur par sa présence inquiétante et trouble.
S’il ne sera jamais Gary Cooper, il n’aura jamais cessé
d’être Alain Delon.
NATHALIE DRAY
LES TUEURS DE SAN
FRANCISCO (1965)
de RALPH NELSON (LCJ).
SCORPIO (1973) de
MICHAEL WINNER (ESC).
Scorpio de Michael Winner. ESC EDITIONS
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
SUR LIBÉRATION.FR
Disparition Les Rouennais ne verront plus la grande silhouette de
Didier Mouchel passer à vélo. L’ancien responsable de la photo au Pôle
image de Haute-Normandie est mort mardi, à l’âge de 63 ans. Ce chercheur et soutien indéfectible de photographes contemporains, qui en
aura lancé ou accompagné beaucoup, aimait aussi à sonder les archives, de la fin du XIXe siècle à la première moitié (voire plus) du XXe,
les fonds de photographes de studio, amateurs, documentaires…
De cette recherche sont nés plusieurs livres. PHOTO CHARLES FRÉGER
L
a compétition de la
Mostra de Venise a cette
année fait le plein de
films signés par des
auteurs prestigieux ou en vogue :
Damien Chazelle, Alfonso Cuarón,
les frères Coen, Yórgos Lánthimos,
Olivier Assayas, Mike Leigh, Jacques Audiard, Carlos Reygadas,
Laszlo Nemes, Luca Guadagnino…
Le menu est chargé, pour ne pas
dire indigeste. Il y a deux principales raisons à cela. D’abord, le festival italien bénéficie toujours d’une
grande aura auprès de Hollywood,
en tant que parfait tremplin européen du cinéma américain, situé à
la date stratégique de l’ouverture de
la chasse aux oscars. Deux récents
oscarisés ont ainsi déboulé dans les
premiers jours de la compétition: First Man de Chazelle fut présenté en ouverture (comme l’avait
été La La Land, en 2016), et le lendemain on découvrait Roma, le premier film de Cuarón depuis Gravity
(qui avait également fait l’ouverture
ici, en 2013). Autre «atout» de la
Mostra, notamment par rapport à
Cannes : les productions Netflix y
ont toute leur place, alors que le festival français refuse encore de présenter des films uniquement destinés à une diffusion en streaming.
Alberto Barbera, directeur artistique de la Mostra, estime au
contraire que ce serait une mauvaise raison de se passer de grands
noms. Car ils sont effectivement de
plus en plus nombreux à signer avec
Netflix. Dans la compétition vénitienne de cette année, c’est le cas de
Cuarón, des frères Coen (The Ballad
of Buster Scruggs) et de Paul Greengrass (22 July, sur les attentats d’Anders Breivik à Utoya et Oslo). Titres
auxquels s’ajoute The Other Side of
The Wind d’Orson Welles, film
laissé inachevé par le cinéaste et
dont Netflix a financé la finition.
C’est d’ailleurs peut-être leur plus
beau coup ici, car il leur offre un
prestige cinéphilique qui ne va pas
encore de soi.
Epuisant. En ouverture a donc été
présenté First Man de Damien Chazelle, consacré à l’ascension sociale
et spatiale du pilote et astronaute
Neil Armstrong, premier homme à
avoir marché sur la Lune. Le réalisateur continue à s’y montrer un parfait bon élève qui, après avoir vu et
pompé toutes les comédies musicales pour La La Land, pioche ici dans
une infinité de films de voyages
spatiaux. On pense aussi bien
à l’Etoffe des héros qu’à 2001, l’odyssée de l’espace, en passant par Space
Cowboys ou les trips cosmiques de
Terrence Malick. Si bien qu’on
éprouve ici un constant sentiment
de déjà-vu, ce qui est un comble
Roma d’Alfonso Cuarón. PHOTO DR
Ryan Gosling dans First Man. PHOTO NBC UNIVERSAL
Mostra/ «Roma»
éclipse «First Man»
Le festival de Venise, qui a débuté ce mercredi et se rêve en incubateur
d’oscars, fait la part belle aux grosses pointures hollywoodiennes.
A ce concours de virtuoses, le film de Damien Chazelle sur le premier
homme sur la Lune lasse par son pathos face au film d’Alfonso Cuarón qui,
dans une mise en scène puissante, suit le parcours d’une famille mexicaine.
pour un film racontant les premiers
pas et regards d’un homme sur un
territoire inconnu. Sertis dans des
images très léchées, et parfois réellement magnifiques, ces emprunts
s’accumulent dans un épuisant
montage en mosaïque, où les plans
sont toujours trop courts dans des
scènes souvent trop longues.
La patte de Chazelle réside peut-être
surtout dans le caractère ordinaire
de son personnage. Armstrong n’a
ici rien d’un héros, c’est un Américain moyen avec une famille typique jusqu’au cliché, le stéréotype le
plus pénible étant celui de l’éternelle femme plaintive, qui tente
constamment de remettre les pieds
sur Terre à son astronaute de mari.
Car tout ici renvoie à la famille, au
foyer. Cet aspect est totalement convenu et source d’un pathos qui finit
par gâcher même le voyage sur la
Lune (qui commence pourtant très
bien). A travers la longue préparation d’Armstrong, Chazelle s’intéresse, comme dans Whiplash, au
long et douloureux apprentissage
d’un homme normal pour atteindre
l’extraordinaire, mais un extraordinaire paradoxalement pétri de conventions et de poncifs.
Petit miracle. Roma d’Alfonso
Cuarón est autrement plus stimulant (et parfois bouleversant),
même s’il joue lui aussi dans la catégorie oppressante des films qui en
imposent à chaque plan. Cinq ans
après Gravity, le cinéaste mexicain
revient chez lui, où il n’avait pas
tourné depuis le charmant Y tu
mama también en 2001, pour évoquer des souvenirs d’enfance. Le
film se situe au sein d’une famille
aisée où une mère délaissée par son
mari s’occupe de ses quatre enfants
avec l’aide de domestiques dont
l’une, Cleo, est le véritable cœur de
ce film choral. Comme toujours,
Cuarón aime raconter des choses
simples et les laisser se déployer
dans la durée. Ici, des journées qui
s’égrainent au rythme de petites
joies et de petits malheurs, d’où
peut surgir soudainement la violence, la tragédie, la mort, mais
aussi leur contraire: un sauvetage,
un petit miracle. Le tout est filmé
dans de somptueux plans séquences en noir et blanc, d’une précision
parfois sidérante par sa façon d’accompagner ou d’orchestrer le hasard, l’incontrôlable (un lézard qui
court aussi bien qu’une mer déchaînée). Fellini est parfois cité – dans
le titre, Roma (qui renvoie en fait à
un quartier résidentiel de Mexico),
une scène d’embouteillage rappelant celui de 8½, le côté Amarcord du projet –mais on pense surtout au cinéaste italien pour la
manière dont la mise en scène révèle la part chorégraphique de la
réalité, du mouvement des êtres et
des choses, avec un tel naturel que
c’est la forme qui semble s’accorder
au monde et non l’inverse comme
chez les mauvais virtuoses. C’est
d’autant plus beau que le cinéaste
s’attache surtout à des instants quotidiens auxquels il ne confère pas
moins de grandeur qu’aux aventures spatiales de Gravity.
En sortant de la salle, on se demande tout de même ce que ce film
imposant peut formellement avoir
à faire avec Netflix, tant il est impossible d’imaginer que ses longs plans
larges et en noir et blanc puissent
trouver leur pleine expression sur
l’écran d’un ordinateur ou d’une tablette. Les festivals de cinéma seront-ils donc bientôt les seuls lieux
où des privilégiés pourront voir sur
grand écran des films que les autres,
dans bien des territoires, demeureront condamnés à ne voir qu’en petit format? Non seulement Alfonso
Cuarón n’a pas pris en compte les
contraintes d’une diffusion en streaming dans sa mise en scène, mais il
semble leur faire un pied-de-nez en
situant plusieurs scènes de son film
dans une immense salle de cinéma
dont le gigantesque écran remplit
parfois tout le cadre.
MARCOS UZAL
Envoyé spécial à Venise
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
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Page 37 : On y croit / Idles
Page 38 : Casque t’écoutes / Teddy Riner
TOFDRU
Chanson :
le marché des mots
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Christophe
Miossec et
Gérard Jouannest, Couvre-feu.» Sur scène, elle ne
dérogeait jamais au rituel. Avant
d’attaquer chaque chanson, Juliette
Gréco annonçait son auteur et son
compositeur. Au service des mots
et des notes, elle mettait en lumière
les créateurs. Peu ont ce réflexe de
politesse. Parce qu’une certaine habitude exige que paroliers et mélodistes s’effacent derrière l’interprète. Et régulièrement, le public
ignore l’identité de ceux ou celles
qui ont participé au processus
d’écriture d’un titre. «J’ai longtemps
cru, comme une grande partie des
gens, que tous les chanteurs écrivaient leurs chansons», glisse Chaton. S’il a pris son envol cette année
avec son projet personnel et l’album
Possible, l’artiste au pseudo miaulant a longtemps joué les faiseurs
pour les autres. Premier fait d’armes
marquant: le texte et la cocomposition de Je danse pour Jenifer, qui a
bénéficié d’une rotation FM avantageuse. Bouche à oreille dans la profession. Le garçon est sollicité pour
œuvrer à destination de la variété
(Leslie, Yannick Noah, Natasha StPier), terreau riche en interprètes.
Il s’y attelle sans sourciller. «Je ne
me suis jamais engagé en disant que
ça fleurait le bon coup. Tant qu’on
me donne la possibilité de tenir mon
propre cap, je peux bosser avec qui
que ce soit. Peu importe le style, confie-t-il. Quand j’ai travaillé avec
Amel Bent, on est parti à Los Angeles
dans une baraque complètement
dingue, on s’est retrouvé aux studios
Westlake où a été enregistré Thriller,
je me suis mis à collaborer avec les
topliners [un topliner écrit la mélodie vocale et les paroles sur une instrumentation ou un beat existant,
ndlr] de Rihanna. J’étais comme un
gamin.»
Une percée dans l’inconnu
Lorsque s’annonce la préparation
d’un disque d’interprète, les
maillons de la chaîne de l’industrie
musicale s’agitent. Editeurs et directeurs artistiques partent en
quête de chansons. Mais les lignes
ont bougé. Il est désormais moins
aisé pour les paroliers, dont il s’agit
de l’unique activité, de placer leurs
textes. Les auteurs-compositeurs,
eux-mêmes interprètes, sont davantage courtisés. «Le succès attire
et c’est naturel. On prend les personnes qui ont le vent en poupe. Johnny
a, par exemple, toujours fonctionné
de la sorte, il a eu durant sa carrière
sa période Goldman puis Berger,
Zazie, Yodelice…», constate Claude
Lemesle, président d’honneur de la
Sacem et parolier de Dassin,
Reggiani, Sardou ou encore Fugain.
L’insolente dynamique sur laquelle
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
surfe actuellement Vianney n’aura
échappé à personne. Son aura populaire fait effet boule de neige : ça
se bouscule pour faire appel à son
savoir-faire. Lui considère ce terrain d’expression comme une percée dans l’inconnu. «A chaque fois,
je suis guidé par une interrogation:
qu’est-ce que je voudrais, avec ce que
je sais de lui, qu’il me raconte? Il faut
pouvoir faire preuve d’adaptation.»
Parfois, il y a échange avec l’interprète ou son équipe. Parfois, c’est
presque silence radio. De l’équipe
de Céline Dion, Vianney n’obtiendra comme unique retour que la validation de sa chanson. «J’avais fait
texte et mélodie pour elle. On ne m’a
pas laissé la possibilité d’écouter l’arrangement et j’ai découvert ma
chanson le jour de la sortie de l’al-
bum. A contrario, quand Julien
Clerc a mis en musique mon texte, il
m’a demandé si sa composition était,
selon moi, en accord avec ce que
j’avais couché sur papier.»
Hyperactif assumé doté d’une culture musicale béton et transversale, Benjamin Biolay n’est pas du
genre à appuyer sur la touche
pause. Depuis son avènement aux
côtés de Keren Ann et, dans la
foulée, la résurrection d’Henri
Salvador, la liste de ses collaborations carbure à plein régime.
«Ecrire pour quelqu’un, c’est une
sorte de travestissement intellectuel
que je trouve fascinant. C’est plus léger que lorsqu’on le fait pour soi. Je
vais bientôt arriver à mon dixième
album et tu as cette peur de te répéter, de raconter ta vie à tout le
monde. J’ai moins de blocages
quand c’est à destination des
autres.» A titre d’exemple, on l’aura
vu imprimer sa patte auprès d’Elsa,
Elodie Frégé, Vanessa Paradis ou
Isabelle Boulay à maintes reprises.
«Il ne faut pas croire que c’est facile
de s’occuper d’un disque de chanteur ou de chanteuse de variété. Je
compare ça à un gros budget de cinéma, il y a plein d’enjeux et de notions à prendre en compte.»
Benjamin Biolay a monté sa propre
structure d’édition dès son
deuxième album. Alex Beaupain a
pris le même chemin, il y a
deux ans, «pour récupérer 50 % des
droits d’auteur» et se permettre «de
monter des projets comme l’album
de l’actrice Françoise Fabian, d’accompagner un jeune chanteur pro-
Quand les mots
prennent une
autre voix
Les interprètes se nourrissent de leurs mots. Parfois
chanteurs eux-mêmes, les paroliers qui vendent
leurs textes doivent résoudre une équation
complexe: écrire pour un autre, c’est confronter
les sensibilités, changer d’univers. Enquête sur
un marché de la chanson en plein bouleversement.
Par
PATRICE DEMAILLY
Illustration TOFDRU
metteur et de produire [s]es musiques de films». L’un comme l’autre
n’ont jamais démarché pour placer
une chanson, une approche qu’ils
jugent trop violente et malsaine.
Beaupain se considère comme un
mauvais filon pour un éditeur.
Parce qu’il a tendance à refuser de
manière assez récurrente les projets qu’on lui soumet. «Il y a plein
de gens rentables c’est-à-dire qui
vendent beaucoup de disques –et je
ne citerai pas de noms – qui m’ont
proposé d’écrire pour eux. A partir
du moment où ça ne m’intéresse
pas, je suis incapable de le faire. Je
ne suis pas un mercenaire de l’écriture.» Sur son dernier disque, Loin,
on retrouve pour la première fois
une chanson pour laquelle il n’a
participé ni au texte ni à la musi-
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
que. Elle est signée Vincent Delerm. «On est dans un rapport d’artiste à artiste. C’est une démarche
purement artistique et non pas celle
d’un éditeur qui va chercher à placer un morceau. Je lui ai demandé
une chanson parce que j’admire son
parcours en tant que chanteur,
qu’on se connaît bien et que je sentais que ça pouvait fonctionner
dans l’album.»
«Une écriture plus collégiale»
Au sein du marché de l’édition, une
des tendances actuelles est de créer
en collectif. Dès son arrivée à la présidence de la société d’édition Warner Chappell Music France, Caroline Molko a notamment impulsé
des séminaires d’écriture. L’objectif? Confronter les sensibilités entre
«Il ne faut pas
croire que c’est
facile de s’occuper
d’un disque de
chanteur de
variété. Il y a plein
d’enjeux à prendre
en compte.»
Benjamin Biolay
auteurs-compositeurs afin d’accoucher d’une bonne chanson et la suggérer à des interprètes. D’abord annuelles, ces sessions se déroulent
désormais à un rythme quasi quotidien. «J’adore mélanger des thématiques musicales comme cela ne se ferait probablement pas si on faisait
des rencontres dans un bureau, souligne-t-elle. La première fois, j’avais
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
fait travailler Oxmo Puccino et Fabien Cahen et ils ont fait une chanson qui s’est retrouvée chez Pagny.
Auparavant, c’était très segmenté en
France, les gens travaillaient seuls
dans leur coin. Les rappeurs se montrent d’ailleurs plus ouverts que certains artistes de variété. Ce qui a
beaucoup changé dans le songwriting et dans le fait de placer des
chansons, c’est qu’on envoie des titres
beaucoup plus avancés dans la production, donc on fait écouter des
chansons davantage finies. On est
passé sur un mode d’écriture plus
américain, plus collégial et dans lequel la production fait désormais
partie de la composition.»
D’une manière plus frontale et sans
passer par l’intermédiaire d’un éditeur, le chanteur Gaël Faure a
changé de braquet pour son excellent deuxième album, Regain. Pour
les textes, il est passé d’un travail de
commande à une contribution avec
des artistes dont il est à la fois proche humainement et sensible aux
plumes (Ours, Bastien Lallemant,
Pierre Souchon…). «J’avais des
idées et des images en tête, des phrases aussi qui amenaient la chanson.
Mais j’avais besoin d’aide pour pouvoir agencer et structurer.» Dans ce
cas d’écriture à quatre mains, se
pose la question de la répartition
des droits générés par la Sacem entre les différentes parties. «Cela demande de la discussion pour que
chacun se retrouve dans une bonne
équité et compréhension. Il faut le
faire intelligemment parce que si ces
discussions-là prennent trop d’am-
u 35
pleur en amont, tu inscris ça dans
une réflexion financière qui risque
de brider la créativité», précise Sébastien Zamora, manager et gestionnaire de la société d’édition de
Gaël Faure. Sur les retombées des
droits d’auteurs, les langues se délient moins. On sait que le fonctionnement recense les diffusions radio, télé et en concert, les ventes de
disques et Internet. «Il y a dixquinze ans, un gros tube rapportait
40 000 euros à se partager entre
auteur-compositeur-éditeur, indique Caroline Molko. Aujourd’hui,
c’est deux fois moins. Une chanson
qui est un single et bénéficie d’une
bonne rotation radio-télé, c’est entre
20 000 et 30 000 euros.» Entretemps, le streaming est passé par là.
Pour le meilleur et pour le pire. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
PLAYLIST
OLAFUR ARNALDS
Unfold, feat. Sohn
Deux manières de considérer cette
nouveauté du pianiste et producteur
islandais : trouver cette comptine
d’une niaiserie sans nom ou tomber
sous le charme naïf de sa mélodie
diaphane et des «ouh, ouh, ouh» du
chanteur Sohn. Faites votre choix.
SWAMP DOGG
Lonely
L’album se nomme Love, Loss and
Auto-Tune. Nulle tromperie sur la
marchandise avec ce titre de r’n’b
désenchanté à la voix filtrée. A la
production, Justin Vernon (Bon Iver),
et au micro, l’allumé Jerry Williams
Jr, 75 ans au compteur. Eh oui.
passant par la sono d’un after work
pour traders en goguette. La chanson populaire par excellence, dont
la mélodie a même retenti lors de la
dernière Coupe du monde de foot
en Russie où les fans anglais entonnaient sur le même air : «Woah,
England are in Russia / Woah, drinking all the vodka / Woah, England’s
going all the way.» Populaire, on
l’a dit.
La Femme
Septembre
Tout est dans le texte : «Le mois de
septembre va commencer / Un peu
de spleen, c’est la fin de l’été / Mais
pourquoi mon ventre se serre à la
rentrée…? / Fini la plage et toutes ces
belles soirées…» Un texte basique
mais délicieusement nostalgique
prenant sur la fin une allure de
chanson d’apprentissage (comme
on le dirait d’un roman): «Toi l’élève
qui as peur de te lever / Les études
c’est juste un rail pour te guider / Et
même si la chance ne tourne pas de
ton côté / D’autres routes s’offrent à
toi / Tu n’as plus qu’à les imaginer…»
Extrait de Mystère, le deuxième
album du groupe de rock du Pays
basque sorti en 2016, Septembre
de La Femme prend par ailleurs
une tournure queer inattendue
quand Clémence Quélennec, qui
interprète la chanson de sa voix sucrée et mutine, entonne : «Je suis
tout excitée / maintenant à l’idée /
de rencontrer la fille / qui partagera
mon cœur et mes pensées / Celle qui
me fera échapper /au travail qui
m’attend cette année / Je rêverai en
pensant à elle / Oh, qu’est-ce qu’elle
est belle…»
4
Earth, Wind & Fire, Big Star, La Femme : trois registres musicaux, trois façon d’aborder la rentrée. PHOTOS DR
CINQ SUR CINQ
Légendes d’automne
Adieu l’été, fini la plage !
Voilà déjà septembre,
la rentrée et la déprime
qui va avec. Ce qui
n’empêche pas pour
autant l’inspiration, pas
forcément spleenétique.
L’
été envolé, les feuilles
mortes se ramassent
à la pelle et le mois de
septembre est souvent synonyme de déprime. Est-ce
pour cela qu’il est aussi une source
d’inspiration inépuisable pour les
musiciens, tous genres confondus
et sans toujours verser dans le
mélo ? Vive la rentrée !
1
Gilbert Bécaud
C’est en septembre
Difficile d’imaginer que ce chanteur
français de variété, aujourd’hui en
partie oublié, ait pu susciter une
telle hystérie à son apparition au
début des années 50. En écoutant
«Monsieur 100 000 volts», comme
on le surnomme alors, les fans déchaînés cassent des dizaines de fauteuils à l’Olympia en février 1955.
Les années passant, Bécaud se
transforme en crooner à l’image de
ce titre mélancolique à souhait,
composé en partie avec l’Américain
Neil Diamond, qui en livrera sa propre version, September Morn. Les
paroles signées Maurice Vidalin
s’adaptent idéalement au chanteur,
toulonnais d’origine, puisqu’elles
évoquent le charme de la Côte
d’Azur une fois débarrassée de ses
touristes. Evidemment, c’est plus
que jamais d’actualité. Sauf qu’avec
l’étalement des vacances, il faudrait
maintenant chanter les charmes
d’octobre.
Big Star
September Gurls
Big Star est ce groupe de Memphis
qui aurait dû être énorme, mais
dont la courte et chaotique existence au début des années 70 suscita bien plus d’articles de presse
que de ventes de disques. L’archétype du groupe «culte». Porté par
l’excentrique chanteur et brillant
guitariste Alex Chilton, star à 16 ans
avec le groupe The Box Tops et
le tube The Letter mais dont la
carrière n’a plus été ensuite qu’une
interminable catastrophe, Big Star
est la version américaine de groupes anglais comme les Beatles ou
les Kinks. Leur «power pop», aussi
délicate que puissante, alterne les
hymnes élégiaques à l’amour et à
l’adolescence et des chansons d’une
insondable tristesse. Enregistré
en 1973 pour leur deuxième disque,
September Gurls appartient plutôt
2
à la première catégorie, même si
avec Big Star il y a toujours de la
souffrance quelque part. Les filles
de septembre finissent toujours
par faire pleurer les garçons en
décembre.
Earth, Wind & Fire
September
Mais que se passe-t-il la nuit du
21 septembre, chantée ici par l’immense groupe disco-funk américain ? On bascule dans l’automne.
Pour se remonter le moral, on peut
écouter en boucle ce titre euphorisant sorti en single en 1978, enregistré pendant les sessions de l’album
I Am qui sortira l’année suivante,
mais étrangement écarté du tracklisting final. Ce mégatube tout-terrain bénéficie encore aujourd’hui
d’une réelle popularité: de la boum
des 12-14 ans jusqu’aux dancefloors
du Metropolis ou du Macumba en
3
Camille
Pâle septembre
Avec la rentrée, les feuilles mortes,
les foires aux vins bidons des hypermarchés, le mois n’inspirait
pas déjà une folle gaîté mais depuis
un certain 11 septembre 2001, il
est définitivement devenu synonyme de dépression. Et on ne
comptera pas trop sur Camille pour
nous remonter le moral avec cette
complainte évoquant en grande
partie les attentats terroristes :
«Pâle septembre, comme il est loin
le temps du ciel sans cendres […]
Mais qui est cet homme qui tombe
de la tour ?» La chanteuse ne fait
pas seulement une fixette sur l’arrivée de l’automne puisque, dans
le même morceau, elle règle également le compte d’octobre, novembre et décembre. Extrait de son second album, le Fil, couronné aux
Victoires de la musique catégorie
album révélation en 2006. En
février. Ouf.
PATRICE BARDOT
et ALEXIS BERNIER
5
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
ESCAPE-ISM
(I’m Gonna) Bite the Hand That Feeds
Ian Svenonius est le chanteur déjanté
des revivalistes garage 60’s The MakeUp. En solo, il explore une veine plus
synthético-punk minimaliste qui lui va
tout aussi bien. Assez proche au final de
feu Alan Vega avec cette voix qui
semble sortie d’outre-tombe. Brrrr…
u 37
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SOPHIE HUNGER
Tricks
La chanteuse suisse Sophie Hunger a
déménagé à Berlin et passe ses nuits au
Berghain. Au point de doper son folk
intense et intimiste aux BPM. Moins à
fleur de peau, Molécules, son dernier
album, comporte même quelques titres
enjoués et sautillants comme ce Tricks.
WHITE DENIM
Magazin
Du rock’n’roll délicieusement halluciné
et suintant les années 1970 avec des
cuivres et de l’énergie à revendre par
un groupe texan qui en est déjà à son
septième album. Et mériterait cette fois
de sortir de l’anonymat dans lequel il
est resté en France jusque-là.
ON Y CROIT
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
LA DÉCOUVERTE
Baba Stiltz
Electro matinale
DR
O
n imagine toujours les
musiciens passer des
nuits blanches à composer dans leur studio enfumé jusqu’au petit matin, avant de
s’écrouler sur le lit à l’heure où le commun des mortels démarre sa triste routine métro-boulot-dodo. Et ce n’est pas
une légende urbaine.
Mais il existe de rares exceptions comme
ce Suédois de 24 ans, qui préfère travailler la journée, et surtout le matin à
partir de 8 heures. Peut-être en rentrant
directement de club. C’est fort possible
puisque ce talent précoce (il a commencé
à chanter et à écrire des chansons à
10 ans) a sorti son premier maxi sous
pseudo Baba Stiltz en 2013, en ayant
planté les deux pieds dans le dancefloor
à l’aide de singulières productions house
lo-fi, transpercées par instants par des
fulgurances hip-hop/r’n’b. Ce pur
autodidacte est même l’auteur, l’année
suivante, d’un premier album, Total, intrigant manifeste électronique indolent,
mais à visée confidentielle. Jusqu’ici
candidat sérieux au seul titre de
«meilleur secret caché de la musique
électronique», sa récente signature avec
le label britannique XL (Adele, The XX)
le pousse dans une autre dimension. Qui
s’accompagne également par une orientation musicale beaucoup plus «chanson», comme en témoigne son nouvel
EP, qui offre même au chanteur-producteur un probable (mini-)hit, avec la soul
rétrofuturiste dépouillée, mais fortement addictive de Showtime. De quoi
rester baba.
PATRICE BARDOT
BABA STILTZ
Showtime – EP
(XL Recordings/Beggars)
Idles Mecs plus ultra
M
other ! Fucker !» En
deux mots
compris de
tous, le refrain du single Mother
s’était fait une place dans les
playlists rock de l’Europe entière en 2017. Deux mots scandés avec rage et passion derrière lesquels chacun peut
transposer ses propres colères.
Deux mots que l’on peut beugler soi-même ou en groupe,
poing en l’air, verre sur le cœur,
IDLES Joy as an Act of
Resistance (Partisan)
sueur au front. Bref, Mother
était un parfait tube rock’n’roll.
Mais pas que : ce fut aussi une
introduction à un nouveau
groupe en passe de devenir
grand, Idles.
Originaire de Bristol, ce quintette n’a pas que des gros mots
en stock. Sur Mother, le juron
s’adressait d’ailleurs à l’état
de paupérisation générale
qui contraint les mères à travailler sans relâche pour nourrir leurs enfants. Tout au long
de Joy as an Act of Resistance,
second album sorti vendredi,
le muscle de leur énergie punk
s’attelle cette fois à dégonfler
quelques biceps bien trop gonflés. «Je mets les homophobes
dans des cercueils», clame le
chanteur Joe Talbot dans Colossus, une fiévreuse fronde en
deux parties contre la masculinité toxique. Dans Samaritans, il reprend les traditionnelles invectives testostéronées
(«Pousse-toi des couilles, deviens un homme, hausse le menton, lève les chaussettes, ne
pleure pas, bois, ne te plains
pas») pour mieux les détourner : «Je suis un vrai mec, et je
pleure.»
Des larmes, Talbot réussit à
nous en tirer à l’heure d’évoquer le décès de sa fille, mortnée l’an dernier, sur le crépus-
culaire June : «Des chaussures
de bébé à vendre, jamais utilisées», répète-t-il, déchirant.
Finalement, Idles tente de promouvoir une masculinité moderne : ouverte, brave mais avec
ses fêlures, pour un rock’n’roll
débarrassé de ses trop nombreux motherfuckers.
KERILL MC CLOSKEY
FREDRIK PETTERSSON
Sorti de nulle part
en 2017, le fiévreux
groupe anglais
déjoue les codes
de la masculinité sur
son deuxième album.
Vous aimerez aussi
SHAME
Songs of Praise (2018)
L’autre claque rock UK de
l’année. Comme avec
Idles : le son est post-punk,
mais pas simplement postpunk. C’est le rock de 2018.
SLEAFORD MODS
Key Markets (2015)
Version sans guitare d’une
même rage working class.
Avec l’accent cockney qui
va bien.
SHELLAC
At Action Park (1994)
Producteur de Nirvana ou
des Pixies, Steve Albini influence le meilleur rock actuel, dont Idles. (Re)découvrez son groupe, Shellac,
avec ce premier album ample, sec et menaçant.
LE MOT
Jack
Rien à voir avec le prince
des ministres de la Culture, ce Jack-là est le king
de la connectique. La fiche (mâle) et la prise (femelle) emblématique du
monde de la musique, qui
permet de relier l’ampli à
la guitare électrique ou le
casque au Walkman, euh
non, pardon, au baladeur
numérique. Autant chéri
des musiciens que redou-
tés des ingénieurs du son
pour sa fragilité notoire, le
jack est le cordon ombilical de la musique. Son invention remonte à la fin
du XIXe siècle, où il servait dans les centraux téléphoniques.
Existant en quatre tailles,
dont le célèbre jack de
3,5 mm que Sony utilisa
dès 1964 pour brancher
des écouteurs sur une des
premières radios portables, c’est encore un produit Sony, le lecteur de
cassette mobile (le fameux Walkman) qui l’a
rendu populaire auprès
du grand public. Une histoire si riche pour une
simple prise que, quand
Apple a sorti son premier
Smartphone sans jack en
2016, un vent de révolte a
soufflé. Jack’s not dead !
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
LE LIVRE
La pop, objet de philo
Teddy Riner
Judoka
«J’aurais aimé faire partie de Kassav»
SES TITRES FÉTICHES
KASSAV
Zouk la sé sel médikaman
nou ni (1996)
AKIYO
Neg (2012)
RICHARD BIRMAN
Fanm sé doulé (2013)
DR
R
oi des tatamis, l’imposant
judoka
Te d d y
Riner
(2,04 m, 130 kg) est
du genre invincible depuis dix ans
dans sa catégorie des poids lourds.
Dix fois champion du monde – un
record– le Guadeloupéen a décroché l’or olympique en 2012 et 2016,
et le bronze en 2008. La musique,
il en est boulimique. Eclectique,
il ne sait même rien détester. Son
seul côté agaçant…
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
C’était un album des 2Be3.
Eh oui…
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique, MP3,
autoradio, CD, vinyle… ?
Comme je suis toujours en déplacement, je dirais MP3. C’est le support le plus évident. Sinon le CD.
Le dernier disque acheté et
sous quel format ?
Il y en a deux : les derniers albums
de Maître Gims, Ceinture noire, et
de Booba, Trône.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
La musique, je l’écoute partout et,
s’il n’y en a pas, je chante… mais
super faux !
Est-ce que vous écoutez de la
musique en travaillant ? Quel
genre de musique ?
J’en écoute à l’entraînement, soit
avec mon casque si je fais de la
muscu, soit via une enceinte s’il
s’agit plutôt d’exercices techniques. Côté style, j’écoute vraiment
de tout.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Aucune honte, je peux tout écouter. J’assume absolument tout !
(Rires.)
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Forcément, il y a des disques que
tout le monde aime et que j’aime
moins. Mais détester c’est un
grand mot! Honnêtement, rien ne
me vient à l’esprit.
Le disque qu’il vous faudra
pour survivre sur une île déserte ?
La fameuse chanson du film
Rocky III: Eye of the Tiger de Survivor.
Quelle pochette de disque avezvous envie d’encadrer chez
vous comme une œuvre d’art?
Thriller de Michael Jackson..
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
C’est une belle et bonne question… Mais sincèrement je ne sais
pas. Sans doute n’aurais-je pas très
envie d’être là !
Savez-vous ce que c’est que le
drone métal ?
Non, pas du tout.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
A priori, je ne préfère pas l’un ou
l’autre. Pour les lives, je sais être
indulgent. Nous, les sportifs, on
peut rater une compétition, les artistes ne sont pas à l’abri non plus.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Kanye West au Zenith en 2013.
C’était dingue, de la neige tombait
sur scène ! J’ai adoré plus pour le
show que pour la prestation musi-
cale. J’ai aussi un très bon souvenir du concert des Rolling Stones
au Stade de France en 2014, c’était
énorme !
Allez-vous en club pour danser,
draguer, écouter de la musique
sur un bon sound system ou
n’allez-vous jamais en club ?
Il y a eu un moment dans ma vie
où tout devait être une motivation! J’y vais moins maintenant,
mais j’adore vraiment danser.
Quel est le groupe que vous détestez voir sur scène mais dont
vous adorez les disques et inversement ?
Je ne déteste aucun groupe…
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«Allons, enfants de la patrie / Le
jour de gloire est arrivé ! / Contre
nous de la tyrannie / L’étendard
sanglant est levé.» Je ne connais
aucune chanson par cœur à part
la Marseillaise.
Quel est le disque que vous partagez avec la personne qui vous
accompagne dans la vie ?
Les chansons de Beyoncé.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Jusqu’à maintenant je ne l’ai pas
trouvé.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Le dernier album de Maître Gims.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Kassav! Ce groupe représente mes
origines antillaises, j’aime beaucoup ce qu’il fait, ce qu’il dégage.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours
pleurer ?
Aucune ne m’a fait pleurer à ce
jour, ce qui ne veut pas dire que je
ne pleurerais pas sur une chanson
que j’ai déjà écoutée.
Recueilli par DAVID MICHEL
Dialectique de la pop d’Agnès Gayraud
(La Découverte)
L'AGENDA
1–7 septembre
n Le psychédélisme selon le Paris Psych Festival
ne se limite pas à
des groupes copies carbone de
ce qui se faisait à
San Francisco
entre 1964 et 1968. La preuve avec
cette ouverture qui accueille, entre
autres, le déluré Ariel Pink et les excellents Français de Vox Low (photo)
dont le premier album explore une
veine électronico-noisy toute futuriste. Du punkédélisme plutôt.
(Ce samedi à La Machine, Paris.)
n C’est parce qu’ils ont grandi dans
le coin que Frànçois & The Atlas
Mountains ont participé au lancement du Coconut Music Festival,
qui fête sa 6e édition. La scène indie
française est à l’honneur avec Malik
Djoudi, dont on attend dans les semaines à venir le second album,
Voyou et Jaune. Et en plus c’est gratuit. (Jeudi à l’Abbaye aux Dames,
Saintes.)
n Georges Brassens disparu, ses
disciples continuent d’entretenir la
flamme, à l’image de son ancien guitariste Joël Favreau qui, à 78 ans,
arpente inlassablement les salles de
notre pays, son instrument en bandoulière qui le démange, et pas
qu’un petit peu. Logique puisqu’il a
aussi accompagné le sémillant Yves
Duteil. (Vendredi à l’Espace des vallons du Lyonnais, Vaugneray.)
DR
CASQUE T’ÉCOUTES ?
«Je trouve insupportable qu’on chante
à propos du Vietnam sur cette musique
doucereuse.» Voilà ce qu’Adorno, l’un
des rares philosophes à s’être intéressé
à la pop, pensait de Joan Baez et globalement de la «musique populaire légère». Connue pour sa pop chantée en
français délicate et poétique, La Féline
est aussi docteure en philosophie. Elle
a pris la plume sous son véritable nom,
Agnès Gayraud, pour disséquer dans
Dialectique de la pop un art moins mineur qu’on ne le dit. Qu’est-ce qui définit la pop ? Les tubes de Rihanna sontils des œuvres d’art au même titre que
ceux des Beach Boys ou un opéra de
Mozart? L’amateur de pop n’est-il qu’un
vulgaire consommateur ? Loin de la
mauvaise foi légendaire des critiques
rock, Agnès Gayraud livre une analyse
aussi passionnante qu’abordable.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 39
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Christine Angot, le 23 août, à Paris.
Page 42 : François Bégaudeau / La prolo et le simili-bobo
Page 43 : Emmanuelle Bayamack-Tam / Pompe à freaks
Page 46 : Dag Solstad / «Comment ça s’écrit»
«Mettre sur la page
une vérité vivante»
Rencontre avec
Christine Angot
Recueilli par
CLAIRE DEVARRIEUX
Photo RÉMY ARTIGES
A
u cœur d’Un amour
impossible, le précédent roman de Christine Angot, surgissait
la révélation de l’inceste. S’il est une
chose connue des lecteurs de Christine Angot, la concernant, c’est bien
cela, l’inceste, le père et sa fille de
14 ans. Or, dans le texte, cela survenait
de manière telle que l’effet de sidération était radical. Le même sens de la
dramaturgie caractérise Un tournant
dans la vie. Un évé- Suite page 40
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
40 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
LIVRES / À LA UNE
Rencontre avec
Christine Angot
nement se produit que personne ne peut prévoir ni
anticiper, pas plus nous que les personnages. «On croit qu’on va bien, et
en fait on n’est rien.» Petite phrase, qui
n’a l’air de rien, au début du livre, et
qui en est la clé.
Une femme voit dans la rue l’homme
qu’elle a aimé neuf ans auparavant :
Vincent. Leur histoire est terminée,
elle vit avec un ami de Vincent: Alex.
Vincent et Alex évoluent dans le
monde de la musique, on les a rencontrés, sous d’autres prénoms, dans
le Marché des amants (Seuil, 2008).
Le premier emploie le second, ils ne
sont pas vraiment à égalité. La vedette, c’est Vincent, et il n’a pas seulement besoin d’Alex pour ses talents
d’ingénieur du son. Il a besoin d’un
homme de confiance. En somme,
dans l’amour comme dans le travail,
c’est ce qui caractérise Alex: on peut
lui faire confiance. Peut-on en dire
autant des deux autres ? Rien de
fiable chez Vincent le charmeur.
Quand à la narratrice, elle ne sait plus
où elle en est.
Nous sommes dans un roman
d’amour. Avec Vincent, l’histoire n’est
pas terminée du tout. Elle recommence. «Etre avec Alex n’avait plus
d’importance. Vincent me disait de
venir, j’allais venir.» Rien ne nous
est dissimulé des bonnes et des mauvaises pensées qui traversent la tête
de la femme amoureuse. Il y a des fils
solides qui l’attachent à Alex, à l’existence avec lui, il y en a d’autres, plus
soyeux, plus aventureux, avec lesquels Vincent l’attire à elle. Lesquels
va-t-elle arracher ? Quels liens va-telle trancher?
Curieusement, c’est d’abord dans la
vie d’Alex que Vincent revient, puisqu’il lui propose de retravailler avec
lui. Les anciens amants se revoient,
grâce à Alex, à la fin d’un concert.
Vincent promet d’envoyer un texto
dans la nuit. Va-t-il le faire? «Ce serait
mieux qu’il le fasse pas. Ce serait
plus simple», dit la narratrice à l’une
des deux amies à qui elle se confie
quand elle a le cœur en miettes. «S’il
le fait, tu vas répondre? –Oui. Oui ben
oui. Oui. Enfin on verra. Il va peutêtre pas le faire.» Ces dialogues, vous
les avez déjà entendus. Ce sont des
mots que vous avez prononcés, des
intonations que vous avez eues, sinon
vous vos proches.
Un tournant de la vie alterne ces dialogues d’une oralité imparable, et des
passages narratifs simples, directs :
un endroit, l’appartement à Paris, ou
une chambre d’hôtel; une situation,
querelle quasi conjugale ou émotion
des retrouvailles; une indication sur
la lumière, le volume sonore. Et l’état
d’esprit de la femme entre deux
désirs, prête à tout quitter, et puis
soudain bouleversée par un message
d’Alex, lui qui n’écrit jamais. Il y aura
Suite de la page 39
d’autres embardées. Le tournant
que la vie impose à la fin du roman
n’est pas de cet ordre. Il relève de la
foudre qui s’abat.
Est-ce que vous savez toujours
quel livre vous allez écrire ?
J’ai toujours un espoir. Je me dis, ça
pourrait être à cet endroit-là, ça pourrait être là, ça pourrait être ça, mais
entre «ça pourrait être ça», et «c’est
ça», il se passe beaucoup de temps,
beaucoup de temps où je crois que
ça va être ça et puis au final ce n’est
pas ça.
Cela représente beaucoup de
pages ?
C’est énorme. Sur celui-là, c’est dixneuf mois, janvier 2016-août 2017, à
écrire tous les jours, vraiment tous les
jours, toute la matinée, du lundi au
dimanche, écrire, écrire, écrire, et
puis ça ne tient pas. J’ai un premier
paragraphe, je reviens à la page zéro,
je construis, je trouve un peu, et je
redétruis.
Ou, si ça tient un mois, si je continue,
l’épreuve c’est de voir si ça continue
de m’intéresser malgré ces difficultés, si j’ai un bout de truc, au moins je
me dis quand même, ça, je ne peux
pas le lâcher, je peux pas le lâcher
c’est pas possible et quelquefois, je
peux conserver une demi-page, une
page, une page et demie pendant des
mois, en me disant non, ça vraiment
c’est bien ça me plaît, c’est vraiment
bien, j’ai trouvé un rythme, et puis
à un moment donné… à dégager.
Dix-neuf mois d’écriture à rétrograder tout le temps.
Et à un moment, j’ai trouvé. Fin
août 2017, j’ai trouvé la scène de début. Je traversais la rue… Vincent
passait sur le trottoir d’en face.
Il y avait quand même un sujet,
quelque chose vers quoi vous
alliez ?
Je ne peux pas dire que j’y allais puisque je n’y arrivais pas! Pendant que je
travaille, avant que j’arrive à trouver
vraiment, avant de voir que ça y est
–ça y est, c’est un espace, j’ai le sol où
je peux poser mes pieds– avant ça je
ne sais pas. Je me dis que ça ne doit
pas être ça, puisque je ne trouve pas.
Un sujet, ce n’est pas une idée, c’est
un chemin. C’est bien joli d’avoir des
idées mais enfin, s’il n’y a pas de sol
sous ses pieds, ça n’a aucun intérêt.
Tous les sujets sont bons, ou tous
mauvais, s’il n’y a pas de traduction.
Ce que je cherche, c’est le moment où
ça ne ressemblera plus du tout à une
idée, à un sujet, et qu’on aura l’impression qu’il y a quelque chose, dit
comme ça ça a l’air banal, mais quelque chose qui s’anime, la phrase ellemême, la page elle-même, le mot luimême. Il est là, ça y est, c’est ça,
écrire. Vous pouvez écrire pendant
deux ans et que le mot ne soit pas là,
je ne sais pas si vous voyez.
Comme on n’y arrive pas, le mot ne
Christine Angot,
à Paris,
le 23 août.
PHOTO RÉMY ARTIGES
«Un sujet,
ce n’est pas une idée,
c’est un chemin.
C’est bien joli
d’avoir des idées
mais enfin,
s’il n’y a pas de sol
sous ses pieds,
ça n’a aucun intérêt.
Tous les sujets
sont bons,
ou tous mauvais,
s’il n’y a pas
de traduction.»
s’arrête pas, ne se pose pas, ça ne l’intéresse pas de s’arrêter chez vous,
vous êtes dans le vide, justement,
c’est bien ça qui est douloureux. Votre
sujet il n’atterrit pas, c’est une idée
romancée, c’est tout. Le mot ne se
donne pas, vous ne savez pas lui donner sa place. Le mot doit être chargé
de toutes ses vibrations, passer inaperçu quand même, rester léger
comme dans la vie. Le sujet, c’est ça,
pour moi. Avoir la sensation peut-être
d’être capable de mettre sur la page
une vérité vivante.
Il y a beaucoup de dialogues dans
votre roman. Pourquoi avoir
choisi l’élision, les négations
incomplètes ?
Beaucoup de conversations se font
sur ce mode-là dès lors qu’on n’est pas
dans la recherche d’un concept. Dès
lors qu’on dit ce qu’on veut, ou ce
qu’on espère, ou qu’on demande à
l’autre ce qu’il veut, ou ce qu’il pense,
pourquoi il a fait ça, pourquoi il a pas
fait ça. Ces questions qui sont en général sans réponse et qui sont difficiles à poser. Les réponses qui sont
très difficiles à fournir. Pourquoi t’es
pas resté, pourquoi t’es pas revenu.
Il y a des onomatopées, «pfff»…
Une phrase avant tout est conduite
par la respiration. Si elle est conduite
par la respiration ça veut dire qu’elle
est conduite par une personne et si
elle est conduite par une personne, il
y a une personnalité, il y a quelqu’un.
Il n’y a pratiquement pas de «il est
comme ci», ou «il est comme ça»,
dans le livre. La narratrice ne s’accorde jamais l’autorité de dire,
comme si elle voyait tout de sa fenêtre, «lui il a tel caractère». Pourtant
les personnages sont très définis, on
sait à qui on a affaire, on connaît leur
but, on comprend comment ils écoutent, ce qu’ils ressentent, pas besoin
d’explication. C’est comme dans la
vie. Il n’y a pas quelqu’un qui arrive
– ou alors il faut s’en méfier –, qui
vient vous expliquer avec autorité,
«lui il est comme ça». On découvre,
on entend, on regarde. Là, c’est pareil.
Le lecteur est placé dans la même situation que dans la vie, il découvre
par l’échange de regards, le maintien
du corps, la voix.
Comment faire entendre la voix de
quelqu’un dans un texte où par définition il n’y a pas de son? Faire deviner la voix de quelqu’un, c’est très
important. Si on ne fait pas ça, les
dialogues ne sont pas des dialogues,
ce sont des joutes oratoires. On voit
que ç’a été écrit à l’avance.
Par moments, on a l’impression
de dialogues d’adolescents…
C’est vrai. Mais est-ce que la situation
de l’amour, le cœur qui bat, disons-le
comme ça, n’est pas par définition
une situation de l’adolescence? C’est
être perdu, ce qui lui arrive, à elle,
la narratrice. La question de l’intérêt
commun disparaît, Alex et elle
avaient des intérêts communs, ceux
de la vie sociale, et le leur, personnel,
privé, celui d’être bien ensemble. Cet
intérêt-là n’y est plus, par le fait du retour d’un amour passé. Tout le monde
tombe, ou va tomber, ou a peur de
tomber. Alex devient celui qui veut
à tout prix savoir, contrôler, surveiller.
C’est un choc, la peur de perdre l’équilibre trouvé dans ce couple. On dit
souvent, dans l’entourage, quand
on parle de ces situations, «je ne comprends pas, mais non, tu vas pas faire
ça», ces arguments sont apportés,
un peu, ici, par les deux confidentes,
«tu ne peux pas, tu ne vas pas», ce
genre de raisonnements. Tout ça n’a
pas prise.
L’amour n’a pas d’âge ?
Est-ce qu’il y aurait autant de détresse et d’espoir dans des conversations d’adolescents? Je ne crois pas.
Quand elle dit, à un moment, Tu te
rends compte Vincent, tout ce temps
qui est passé, tout ce qu’on a perdu,
tout ce qu’on a eu, qu’on n’a plus, ça ne
reviendra pas, on aurait pu l’avoir, on
ne l’aura plus… C’est le livre où… ah,
quelque chose de passé revient. Ce
n’est pas du tout adolescent. On peut
réparer?! On peut retrouver?! Ça veut
dire que ce qui est perdu n’est pas
perdu, peut-être ? ! C’est une espèce
de rêve. On n’a pas besoin de penser
à la mort, peut-être. Quand on est
adolescent on ne pense pas à la mort.
Quand on ne l’est plus, on y pense.
Là, dans le couple, dans l’intérêt commun de rester bien ensemble, il y
a quand même ce savoir, cette
perspective-là, on est bien ensemble
pour faire quoi, pour aller où ?
Pour aller le mieux possible jusqu’au
bout… C’est formidable de ne pas y
aller seul. Mais enfin, c’est quand
même là qu’on va.
Et puis tout d’un coup, il y a lll
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 41
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CHRISTINE ANGOT
UN TOURNANT
DE LA VIE
Flammarion, 182 pp., 18 €.
lll
le passage de quelqu’un, qui
traverse une rue, et qui pourrait faire
que ce ne soit plus ça la priorité, que
la priorité ce ne soit plus d’être auprès
de quelqu’un qui va vous accompagner jusqu’au bout. Eh bien je n’en ai
rien à faire, ce n’est plus ça qui m’intéresse, d’être accompagnée jusqu’au
bout et de t’accompagner jusqu’au
bout, eh bien voilà, je n’ai plus besoin
de ça, je ne me soucie plus de cette
perspective, tiens, j’ai une autre vie
qui commence ou qui recommence.
Cet élan, cette attitude sont cruels
en regard de la chute. Vous ne
donnez pas le beau rôle au personnage féminin.
Il y a une distance entre la parole
du désir et le désir lui-même. Quand
j’exprime une parole du désir, je suis
sincère. Est-ce que ma sincérité est
portée par ma volonté ? Est-ce que,
autrement dit, ça suffit d’aimer? Non.
Est-ce que je peux parler d’amour,
décrire l’amour que j’éprouve, sans
que ça soit suivi d’effet ? Oui.
Si elle n’a pas le beau rôle, c’est pour
une raison simple, c’est elle qui raconte. Elle dit ce qu’elle éprouve, sur
l’instant. L’instant d’après, ça n’y sera
plus. Si on considère que tout ce qui
est pensé est vérité, on a raison, mais
est-ce vérité permanente, non, bien
sûr que non! C’est quoi, la vérité permanente de nos pensées, est-ce qu’on
en a seulement une, à part peut-être
celle de rester en vie – qui ne sert à
rien. Tout ce qu’on pense, tout ce
qu’on ressent, c’est très important,
c’est pour ça qu’on a l’impression
qu’elle n’a pas le beau rôle, on voit
tout ce qui lui passe par la tête. Est-ce
qu’il faudrait ne pas l’écrire ? Pourquoi? Ce n’est pas grave! La vie même
est comme ça.
Avec vous, l’honnêteté est une
vertu littéraire. Vous êtes d’accord ?
Il y a un instant bien particulier, proche de la fin, où la narratrice cesse
d’être transbahutée par ses propres
transports et par ce qu’elle ressent. Un
jugement moral est porté par elle, sur
un comportement du personnage de
Vincent, qui fait qu’il y a une limite.
Au fond, pendant tout le livre, on se
dit qu’il n’y en aura pas. La limite est
à cet endroit. Elle pourrait ne pas y
être. La limite est: on ne fait pas souffrir quelqu’un délibérément. Je ne
l’accepte pas. Je veux bien tout ce
qu’on veut, mais pas ça.
L’honnêteté, oui, c’est avoir quelque
chose à faire, devoir traduire ce qui
se dit. Il faut que ce soit visible. Cela
ne m’intéresse pas d’écrire des livres
pour expliquer ma vision de je ne sais
quoi. Je veux juste traduire. C’est très
modeste, comme objectif. Traduire
en mots. Avec tous les mots qu’on a,
tous les signes de ponctuation, on
peut pratiquement tout dire. Je
pense qu’on peut vraiment rendre
compte de comment c’est de passer
une vie, faire ce qu’on fait, tous, et
qui semble inattrapable, irreprésentable. Moi je pense qu’on peut. En
tout cas on doit. Quand on est écrivain, quand on croit qu’on est écrivain, quand on sent qu’on est écrivain. C’est le plus important : je vois
comment je pourrais le traduire. Ce
n’est pas pour faire des contresens,
c’est pour traduire la vie elle-même.
Et ça se fait à deux. Avec le lecteur.
Ce n’est pas le tout, un écrivain qui
sache écrire, il faut un lecteur qui sache lire. Qui veuille lire.
Dans ce livre, que traduisez-vous?
Le mouvement de la vie? Le destin
plus fort que nous ?
La dimension tragique. D’abord,
l’amour, s’en occuper. Voir que ça
compte quand même, ça préoccupe.
Ça nous préoccupe, celui d’avant, celui d’après, celui de maintenant. Curieusement, il y a des sentiments très
douloureux attachés à ça. On s’est
trompé, on a laissé passé celui-là. On
n’a pas été gentil avec celui-ci. On
aurait pu vivre autrement. Beaucoup
de conditionnels. J’aurais pu. Si
j’avais. Pourquoi j’ai pas. En tout cas
chez les femmes. Chez les hommes je
ne sais pas. Sûrement aussi. Je suis là,
je pourrais être ailleurs.
Cette dimension tragique de l’amour,
je ne sais pas si elle est très présente
dans la littérature d’aujourd’hui. J’ai
l’impression qu’on pense, quand on
est écrivain, qu’il faut qu’on dise que
le monde ne va pas et qu’on en apporte le constat. Je ne dis pas qu’il ne
faut pas le faire. Je dis que s’intéresser à la littérature, c’est s’intéresser à
l’amour.
L’amour est pris en charge par la littérature populaire ces derniers temps.
On est revenu à une époque, un peu
passée, celle des années 80, toute une
littérature populaire féminine racontait des histoires d’amour avec des
personnages qui avaient de l’argent,
d’autres qui n’en avaient pas, avec
beaucoup de déchirements, sans dimension tragique pour autant, avec
du drame, des souffrances, une morale éventuellement. Là, ça revient.
Ce sont des choses nourries, architecturées, par une espèce de commentaire diffus, permanent, sur ce qu’on
prétend que sont les personnes. Or,
l’amour, c’est quand même le sentiment qui nous révèle à nous-même.
Est-ce que ça vous va, le mot roman ?
Oui ! Ah oui. C’est un mot extraordinaire, qui dit OK, il y a la vie, vous
vous débrouillez, et puis moi il y a
le roman, moi c’est un autre pays,
une autre pièce, un autre espace.
Et là, c’est bon, vous êtes chez vous,
vous êtes tranquille, allez-y. Le
roman, c’est la caisse de résonance,
la salle de concert, oui, ça me va très
très bien. •
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42 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
«L’encre dégoulinait
jusqu’au plancher. Une
araignée s’est mise à courir
sur sa jambe, il ne l’a pas
chassée. Il contemplait
son œuvre. D’un geste
machinal, il a déchiré un
coin de la feuille. S’est mis
à le mâchonner.»
POCHES
ÉLISA SHUA DUSAPIN
HIVER À SOKCHO
Folio, 148 pp., 6,60 €.
Langue châtiée
à Fleury
Premier roman
de LudovicHermann Wanda
Bégaudeau présente la
fracture sociale L’amour
et la politique en «zone
gauchement incorrecte»
Par ANTONIN IOMMI-AMUNATEGUI
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
F
D
rédéric, jeune, Noir, dealer et accessoirement étudiant en maths, se fait serrer
par la douane en gare du Nord avec un
sac littéralement bourré de plusieurs kilos d’herbe. Il file bientôt, mais étrangement serein,
purger sa peine à Fleury-Mérogis. Frédéric y fait
presque aussitôt deux rencontres capitales : Richard, son compagnon de cellule, «feuj» et «xeu-to»
(c’est-à-dire toxico –on retrouvera un petit glossaire
en fin d’ouvrage), et Dieu lui-même (à sa sauce). Ensemble, coudes serrés et foi chevillée, ils vont s’inventer, tâcher de se délier de leur condition, grâce
aux «livres qui délivrent» et à cette langue française,
jugée étrangère –voire ennemie jurée– par la plupart de leurs codétenus. «En sept mois, j’ai compris
que la France était coupée en deux par le mur de Molière.»
C’est le commencement d’un manifeste anti-wesh,
une déclaration de désamour à l’égard de cet argot
des quartiers grésillant d’insultes, que pratique
d’ailleurs couramment et abondamment Frédéric,
mais dont il comprend vite que c’est un piège lingual
létal, dans lequel les siens –jeunes Noirs et Arabes
des quartiers, déscolarisés prématurés, marginaux
de naissance – tombent, tous ou presque, comme
dans une prison à vie pour l’esprit. Et d’autant plus
profondément que c’est loin d’être une simple question d’éducation: «Pour beaucoup, parler français
correctement, c’est parler comme un Blanc, c’est être
un bounty. Tu vas m’aider à trouver le moyen de leur
faire comprendre que la langue française n’appartient pas à une couleur de peau.» Bien parler le français équivaudrait à collaborer avec les babtous? Frédéric balaye ça d’un éclat de rire lumineux.
«Montre-leur que la langue de Molière, c’est pas que
la langue de Mathieu, c’est aussi celle de Mamadou
et de Mohammed. Ma sœur me l’a dit, y’a plus de mots
arabes que de mots gaulois dans le français.»
Dans ce premier roman à 93% autobiographique –le
deal et la violence, l’incarcération à Fleury-Mérogis,
Richard le «Feuj», les études… tout cela a bel et bien
existé – Ludovic-Hermann Wanda, 37 ans (et
aujourd’hui diplômé en maths et en philosophie),
rend cool et contemporain le mot, le verbe, la langue
fleurie : il dégaine le français châtié comme une
arme plus efficace que le poing américain ou le couteau suisse pour retourner le maton facho, le juge
blasé, le codétenu suspicieux ou quiconque se
dresse face à lui et à sa langue-laser. «En clair, débarqué en dealer, pur produit de son contexte, va-t-il ressortir en étudiant, producteur de son concept?» Mais
le Diable juste derrière veille au grain, lui susurre
son sale petit soufre à l’ouïe; et la lutte, bien sûr, sera
longue et rugueuse, parce qu’«on [ne] guérit pas de
son enfance». •
LUDOVIC-HERMANN WANDA
PRISONS Editions de l’Antilope, 288 pp., 19 €.
ans les contes de
fées, des histoires se nouent
souvent entre
un prince et une bergère, une
jeune reine et un vaillant petit
tailleur. C’est cette improbabilité de la rencontre entre deux
milieux qui séduit l’enfant, et
même l’adulte quand la vraie
vie a pourtant bouffé bien des
illusions. Le grand amour se situe au-dessus de tout, n’est-ce
pas. C’est sur cette corde affective un peu sensible que joue
François Bégaudeau pour piétiner ensuite le vestige de fantasme qui pourrait subsister.
Prenons d’un côté un similibobo, un peu dégingandé,
rouage d’une institution culturelle, Romain Praisse, et, de
l’autre, une prolétaire maquée
à un ouvrier, manutentionnaire dans un entrepôt d’Amazon, qui ne lit que Rihanna,
Louisa Makhloufi. Que tous
deux se regardent, se parlent et
se fréquentent, «ça ne peut arriver que par une conjonction
hasardeuse de faits nécessaires», dit l’auteur, qui déclenche
un accident indispensable à
l’intersection physique de ces
deux-là dans une ville disons
de 50 000 habitants. L’affect
n’a rien à voir là-dedans. Ce qui
guide l’auteur, c’est de montrer
le déterminisme social. Désolé,
ça ne pourra jamais marcher
entre eux.
Contre-pied. Il ne faut pas
l’asticoter trop Bégaudeau à ce
sujet, lui dire en face qu’il a un
peu forcé le trait sur ses personnages, voire lui lancer des
grandes phrases comme «pas
peur de tomber dans le manichéisme?» L’ancien prof, qui a
connu un succès planétaire
avec l’adaptation au cinéma
d’Entre les murs il y a pile
dix ans, a tous les arguments
pour montrer la pertinence de
son analyse, toujours soucieux
de prendre à contre-pied le politiquement correct. Il lance
une sorte d’appel aux accents
de défis : «Est-ce que les Romain qui lisent En guerre ont
des Louisa dans leurs amis,
dans leurs maîtresses ? Si jamais ils ont des doutes sur la
pertinence sociologique, qu’ils
regardent leur propre vie. Je ne
demande qu’à être démenti.»
Lui-même n’en a pas, de
Louisa, dit-il. On le croit sans
peine.
Si la discorde sociale dans les
relations amoureuses arrive fatalement selon lui – on ne dépasse pas Bourdieu–, la sexualité échappe au schéma. De
quoi susciter l’agacement. «Je
lance l’hypothèse que Romain
ne serait pas excité par Louisa
si elle ne l’insupportait pas à
plein d’égards», reconnaît
François Bégaudeau. Son personnage jouit ainsi de la «force
performative du verbe cru» de
Louisa, brute de décoffrage
dans ses SMS. C’est la première
fois que l’écrivain de 47 ans utilise dans une fiction les échanges de SMS et les réseaux sociaux. «Via les textos, on a pu
prendre la mesure du potentiel
excitant des mots, notamment
crus. Depuis Sade et même
avant, on sait ça.» Romain réalise que le titille agréablement
que Louisa se considère
comme dominée, qu’elle soit
libérale sur certains sujets et
même qu’elle pratique l’épilation intégrale, qu’il n’a pas encore constatée chez les femmes de son milieu et qui donne
lieu à une discussion avec ses
amis, capables de gloser également sur la possibilité de coucher (ou pas) avec quelqu’un
d’une autre fibre politique.
La politique arrive dans sa
bouche sans même avoir été
sollicitée. Un prisme majeur.
«Vous êtes de gauche, alors cette
relation de domination vous insupporte. Moi je n’écris pas en
tant qu’homme de gauche que
je suis. J’écris en essayant d’être
juste. Et si la justesse m’entraîne dans des zones qui ne
sont pas gauchement correctes,
ce n’est pas mon problème. Ce
qui m’intéresse, c’est que Romain qui est très prévenu
contre la domination masculine, il constate en lui une jubilation érotique à un sexto qui
l’appelle “maître”.»
Barnum. Il serait dommage
d’en rester là. Son roman se
veut «subtil», un terme dont il
use souvent. Ses personnages
représentent des incarnations
d’une société qu’il ambitionne
de capter. Son intention première visait à écrire sur le suicide social. Dès la cinquième
page, En guerre pose dans le
décor une usine emblématique des nombreuses autres
qu’on a vu fermer ces dix dernières années, parce que rachetées en cascade par des
concurrents et des fonds de
pension américains, pour être
ponctionnées, puis finalement
délocalisées ou tout simplement rayées de la carte. Il croque avec causticité ce cirque
capitaliste, qui attise la lutte
sociale et déclenche grèves et
séquestrations de directions.
Le chef d’orchestre archétypal
de ce barnum tragique, pétri
de bons sentiments, est une
directrice des ressources humaines, Catherine Tendron,
adepte du thé rouge et du
yoga. La pacifiste cache une
killeuse. «Elle tâche de surmonter son inconfort acoustique lorsqu’ils scandent Tous
ensemble tous ensemble comme
pour marquer le territoire
qu’ils viennent de conquérir,
écrit-il. Pourquoi ces manières
tribales. Pourquoi ces cris de
guerre.»
Cristiano, l’homme de Louisa,
se retrouve dehors comme
tous ses collègues, confronté à
des offres d’emploi de vigile ou
d’assistant d’huissier, puis au
chômage, délaissant sa dulcinée. Voilà le suicide social et
bientôt le suicide tout court.
Tous deux indissociables selon
François Bégaudeau en 2013 à
l’écrivain. Il pose la question :
«Est-ce que, quand un type se
suicide six mois après son licenciement, on a affaire à un suicide de type social ou n’est-il
pas entré en ligne de compte un
certain nombre de choses personnelles, ce que les patrons
s’empresseront d’ailleurs de
dire, qui font que non ce n’est
pas purement social.» Car sans
licenciement, il n’y aurait pas
eu l’enchaînement qui a mené
au suicide. «C’est intéressant
de prendre le capitalisme par
ce bout-là, ajoute-t-il, celui qui
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
SALMAN RUSHDIE
DEUX ANS, HUIT MOIS
ET VINGT-HUIT NUITS
Traduit de l’anglais par
Gérard Meudal.
Babel, 424 pp., 9,80 €.
u 43
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«Et ce fut à cet instant que Giacomo Donizetti, tout tremblant et
pris de vertiges, sut enfin qu’il avait
perdu l’esprit et s’évanouit sur le
coup dans la rue, car l’homme d’un
certain âge et d’une carrure imposante qui s’avançait vers lui marchait en l’air à quelques centimètres au-dessus du sol.»
DRAGO JANCAR
AURORE BORÉALE
Traduit du slovène
par Andrée Lück-Gaye.
Libretto, 234 pp., 9,10 €.
«En sortant de la poste, je rencontrai
l’ingénieur Franjo Samsa. C’était assez incommode pour moi, mais j’étais
si tendu à cause de ce policier, qui un
peu auparavant avait déchargé sa
rancune sur moi, que je ne me préoccupai pas trop de mes sensations désagréables. Il tenta de m’intéresser
à une soirée russe. Ils iront tous.»
Emmanuelle Bayamack-Tam,
gare au gourou
Dans «Arcadie», un migrant
s’égare dans une
communauté de freaks
Par PHILIPPE LANÇON
O
n n’écrit pas forcément
avec de mauvais sentiments.
Depuis
vingt ans Emmanuelle
Bayamack-Tam n’écrivait jamais avec
les bons. Ses romans sont animés par
des créatures sauvages et satiriques.
Les narrateurs sont des adolescents,
mutants à l’identité mobile, sarcastiques parce qu’indéterminés dans un
monde qui voudrait les déterminer.
Leurs existences et leurs regards
fixent une voix qui défait, par l’observation féroce et les effets comiques,
l’ordre ordinaire des adultes et des
choses. D’une façon ou d’une autre, ils
pourraient tous dire comme Farah Facette, la narratrice d’Arcadie, aimerait
le dire à la juge d’instruction qui lui
demande si elle est une fille ou un garçon : «Crétine. Je suis ce que tu ne
t’autoriseras jamais à être : une fille
aux muscles d’acier, un garçon qui n’a
pas peur de sa fragilité, une chimère
dotée d’ovaires et de testicules d’opérette, une entité inassignable, un esprit libre, un être humain intact.»
Bref, elle est du bois sombre et lumineux dont on fait les Rimbaud.
Coma. Farah va avoir 15 ans. Elle at-
Paris. PHOTO JÉRÔME BONNET
pousse les gens dans des extrémités irréversibles.»
Dans les rouages de cette implacable réalité sociale, la fracture de classes prévaut sur la
séquence terroriste qui défile
en fond, de Charlie au premier
tour de la présidentielle. Et il
n’y a pas d’issue, pas même
dans l’effervescente Nuit Debout à laquelle l’auteur s’est
rendu souvent. «Nous pâtissons d’une incapacité à la violence», constate lucidement
son double écrivain dans le roman. Une aporie à la différence
de la Politesse, dont la troisième partie listait des pistes
en réponse aux dysfonctionnements du champ littéraire. Ici,
l’impuissance vient aussi de
l’émollience distillée par le libéralisme dans les esprits et les
corps. Il s’en défendrait, François Bégaudeau est un homme
en colère; En guerre un roman
incisif et drôle, qu’on doit
prendre au sérieux. •
FRANÇOIS BÉGAUDEAU
EN GUERRE Verticales,
296 pp., 20 €.
tend avec impatience d’être déflorée
par Arcady (déjà lu dans la Princesse
de., 2010, ne pas confondre avec le
réalisateur pied-noir du même nom),
fondateur et patron quinquagénaire
de Liberty House, le phalanstère où
elle vit, préservée des ondes et des industries, avec son étrange parentèle.
Elle le sera, pour son plus grand plaisir et pour le nôtre. Comme dans Parle
avec elle, de Pedro Almodóvar, où l’on
comprenait comment un infirmier
amoureux pouvait faire un enfant à
une patiente dans le coma sans jamais
s’indigner du fait qu’il la violait, la relation amoureuse que Farah entretient avec Arcady, ultérieurement
qualifié par la société de gourou pédophile, est une réussite du livre. Le roman est le lieu où la morale sociale, le
temps d’une lecture, peut être refoulée par une intériorité vierge et
conquérante. En ce sens, Arcadie est
un espace permissif, un lieu de jouissance et un moment de liberté.
Voici Farah, décrite par elle-même :
«Dans ma famille maternelle, on se
transmet la beauté en héritage à défaut d’autres qualités et d’autres ressources. Du côté de mon père, c’est
moins sensationnel, mais sur trois générations de photos jaunies, je n’ai pu
découvrir que des morphologies harmonieuses et des visages avenants, très
éloignés du spectacle que je peux offrir
avec mon hypercyphose dorsale, mes
yeux tombants, mon nez plat, mes lèvres mal définies et l’implantation animale de mes cheveux. La puberté n’a
fait qu’aggraver les choses: je suis devenue osseuse et massive, ma pilosité a
pris un tour exubérant, et au lieu de
pousser avec l’impudence attendue,
mes seins se sont étalés sur mon torse
en une sorte de gelée hésitante, à peine
saumonée aux aréoles. Heureusement
pour moi, Liberty House accueille essentiellement les laissés-pour-compte
de la grande parade, et les soustrait
aux impitoyables rigueurs du monde
social.» C’est un refuge pour freaks, un
beau nid à monstres, à l’image d’un
texte dont l’imaginaire est discrètement bâti, comme une cabane au fond
des bois, à l’aide de phrases, de situations, de héros laissés par de grands
textes du passé.
Liberty House est une zone blanche,
près d’un étang et non loin de la mer,
où chacun change d’identité à l’entrée, comme pour devenir un personnage enfin libre de contraintes non
acceptées. C’est aussi l’éprouvette où
l’écrivain rassemble l’essence de sa
ménagerie romanesque. Contentonsnous de présenter la famille de Farah.
Il y a Bichette, la mère, qui porte
niqab et ressemble à la star du muet
Lilian Gish (1893-1993). Il y a Marqui,
le père, dont le s final a disparu à l’en-
Le roman est le
lieu où la morale
sociale, le temps
d’une lecture,
peut être
refoulée par une
intériorité vierge
et conquérante.
trée, et Kirsten, la grand-mère lesbienne, la seule qui se refuse à Arcady. Arcady couche en effet avec
tout ce qui bouge et vit en couple avec
l’obèse et répugnant Victor, qui se
promène avec des chemises à manches bouffantes, une canne à pommeau, des babouches, et une couche
de graisse autour d’un cœur éteint.
Autour, il y a plein d’autres somptueuses épaves, allez-y voir.
Naufrage. La première partie du livre décrit la vie, les amours, les rituels
de la communauté. C’est la plus réussie: une savante robinsonnade caustique, où rien ne nous est épargné des
fantasmes de la vie alternative. Le ton
change quand apparaît un migrant,
Argossom, qui se baigne nu la nuit
dans l’étang et que Farah appelle
d’abord Vendredi. Sa présence réveille
le grégarisme du groupe, la peur des
autres et en particulier des hommes
venus d’Afrique. La satire est alors
perturbée par les bons sentiments habituels, ceux qu’on lit dans les journaux, et les dialogues au ton d’époque.
Certains personnages, dont Farah,
commencent même à prêcher. La
communauté sera condamnée et détruite, par ses contradictions et par la
justice. Dans son naufrage, elle menace d’emporter ce qui faisait jusqu’ici
la force du texte –de tous les textes de
l’auteur : sa distance, son ironie, son
subtil détournement de réalisme.
C’est d’autant plus dommage que la
phrase d’Emmanuelle Bayamack-Tam
est l’une des plus belles et des plus fermes qui soient. Farah a une richesse
de vocabulaire, une tenue et une finesse de langage très au-dessus de la
plupart des écrivains contemporains.
Son corps est une transgression vivante, dans la mesure où sa mutation
perpétuelle renforce son indétermination. Sa langue, au contraire, est d’un
acier classique et grammaticalement
bien trempé. Il est possible qu’elle
nous raconte cette histoire longtemps
après, quand l’humanité a presque
entièrement disparu. Il faut sans
doute être mort pour écrire mieux
qu’on ne l’aurait fait de son vivant. •
EMMANUELLE BAYAMACK-TAM
ARCADIE P.O.L, 440 pp., 19 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
POCHES
FLORENCE ROCHEFORT
HISTOIRE MONDIALE
DES FÉMINISMES
Que sais-je ?, 128 pp., 9 €.
COLAS GUTMAN
LE COMPLEXE
D’HOFFMAN
L’Olivier, 224 pp., 17 €.
ROMANS
CHINELO OKPARANTA
SOUS LES BRANCHES
DE L’UDALA
Traduit de l’anglais (Nigeria)
par Carine Chichereau.
Belfond, 370 pp., 22 €.
En juin 1968, pendant la
guerre au Biafra, la vie de
Ijeoma, 11 ans, bascule avec
la mort de son père tué lors
d’un raid aérien. Confrontée
à la difficulté de se ravitailler,
sa mère l’envoie chez un professeur et sa femme, également de l’ethnie igbo, chrétienne, dans un autre village.
«Mon univers se limitait désormais à ma mère et, à présent, celle-ci me trahissait.»
Ijeoma rencontre dans la rue
une fille haoussa, ethnie qui
«massacrait les igbos à tour
de bras». Entre elles naît une
relation amoureuse qui va se
heurter à l’ire de ses protecteurs. Appelée à la reprendre,
la mère de Ijeoma va s’empresser de la redresser à base
de versets bibliques pour évacuer d’elle «l’abomination».
La jeune fille tente de résister
à la pression sociale par ses
rêves et les souvenirs des contes de son père. Après un recueil remarqué qui traitait
déjà de l’homosexualité féminine, la Nigériane Chinelo
Okparanta, qui vit aux EtatsUnis depuis l’âge de 10 ans, signe un premier roman émouvant contre l’intolérance, au
style très personnel. F.Rl.
JIM CRACE
LA MÉLODIE
Traduit de l’anglais
par Laetitia Devaux.
Rivages, 270 pp., 21 €.
«Nous pouvons à présent nous
promener dans nos rues sans
crainte de croiser des bêtes,
habillées ou non», se félicite le
promoteur qui a réorganisé la
ville. Le «Jardin des Indigents» a été nettoyé, on a «délocalisé» les créatures dans «le
Parc de la Pauvreté». Cela arrive à la fin. Pour commencer,
nous assistons à une agres-
«Les nombreuses
blogueuses des
révolutions arabes, puis
le phénomène #MeToo,
ont remis sur le devant
de la scène médiatique
bien des éléments-clés
de l’histoire des
féminismes.»
sion. L’oncle du promoteur, le
digne Alfred Busi, vieux
chanteur populaire toujours
en activité et veuf récent, refuse de vendre sa villa. Mais
il est agressé par un animal
qui ne ressemble pas aux animaux que ses poubelles attirent la nuit. C’est un enfant.
«Il y avait juste de la faim»,
pense Busi, pas de quoi alimenter un discours raciste.
Où on retrouve l’art de Crace,
satire sociale, humanisme et
cocasserie. Cl.D.
GUILLAUME SIRE
RÉELLE
L’Observatoire, 320pp., 20€.
Le Minitel existe encore et
Ophélie Winter chante Dieu
m’a donné la foi : nous sommes en 1996. Jennifer et Johanna sont copines, mais la
première est plus âgée et plus
effrontée que la seconde
– plus excitée, aussi, trop,
même. Réelle est un roman
d’apprentissage et d’observation de notre monde. C’est
aussi un roman familial qui
dans cette veine donne ses
scènes les plus réussies. Johanna a une «mamie» persifleuse et un père qui trompe
sa femme. L’ado étouffe. Elle
fait l’amour pour la première
fois sur le carrelage de la cuisine avec Antoine, un beau
salaud. Sire venge son héroïne: ce furent «vingt secondes d’éternité». De toute façon, Antoine n’a pas sa place
dans le rêve de Johanna: participer à Graines de star. Elle
est sélectionnée et rencontre
Ophélie Winter : «Elle était
maigre. Elle était belle.»
Une histoire de naufrage,
d’une jeune femme et d’une
société. V.B.-L.
Simon croise les mains sur le
champignon ; Delphine envoie la question : pourquoi
maman passe-t-elle son
temps allongée ? «Parce
qu’elle ne veut plus vivre.»
Bonne réponse! Le Complexe
d’Hoffman est un roman
«triste», qualificatif qu’emploie l’auteur pour caractériser plusieurs chapitres. Simon est malmené par sa
sœur Delphine, et leurs parents divorcent. Ils en bavent.
Colas Gutman, né en 1972, est
un auteur de livres pour enfants, et son premier texte
pour adultes joue avec l’âge
de ses lecteurs, pour jouer
avec leurs nerfs. Il réactive la
peur de la séparation et de
l’exclusion. Simon Hoffman
est juif, certains de ses condisciples sont arabes, ces
deux identités posent problème. C’est aussi un livre
amusant. A sa mère mélancolique qui l’élève seule désormais, et chante du Barbara en préparant le dîner,
Simon hurle : «Ta gueule,
connasse !» V.B.-L.
CHRISTINE LAPOSTOLLE
ECOLDAR Editions MF
«Inventions», 220 pp., 14 €.
Une école d’art comme une
île, une sorte de «Poudlard»,
mais bien réelle avec cinq ans
de scolarité pour les sélectionnés, «si on les fait en entier». Enseignante à l’école
d’art de Quimper depuis des
années, Christine Lapostolle
fait un récit-fiction de l’intérieur de cet insulaire espacetemps, avec des fragments de
journal, des menus événements du microcosme où L.
évolue depuis vingt-cinq ans.
Il y a les différentes catégories d’étudiants, leur manière
d’appréhender la formation
et la création, leurs cheminements, leurs doutes, les profs,
les vernissages, mais aussi les
normes européennes, les
contraintes financières…
«Ecoldar, s’autocritiquant,
critiquant ses propres mécanismes, offre, c’est Ecoldar elle-même qui le dit, les conditions de liberté nécessaire à la
culture de la pépinière d’artistes de demain.» Une poétique
apologie de la nécessité des
Ecoldar. F.Rl.
PHILOSOPHIE
barrières physique ou mentales à abolir». La notion devient alors extrêmement
intéressante, et apte à mobiliser non seulement les sociologues, mais également
les historiens, les philosophes, les «hommes d’art et de
métiers», les psychanalystes.
C’est cette approche diversifiée qui est proposée dans cet
ouvrage collectif, dont tous
les contributeurs sont euxmêmes des «transclasses», à
la fois objets et sujets de
l’étude. R.M.
PATRICK VAUDAY
COMMENCER.
VARIATIONS SUR L’IDÉE
DE COMMENCEMENT
Le Bord de l’eau,
132 pp., 14 €.
le se-faisant et le déjà-fait.
Une réflexion très fine sur
l’invention, la création, l’action, l’exil, la trahison, la traversée, la traduction – qui
(ne) s’achève (pas) sur le
constat, ni amer, ni nostalgique, qu’aucun retour en arrière «ne nous mènera au véritable commencement», que
rien, ni prologue, ni prélude,
exorde, prémices, préambule, préliminaires, ne fera
jamais coïncider «avec l’impossible instant zéro du commencement». R.M.
HISTOIRE
VINCENT HAEGELE
NAPOLÉON
ET LES SIENS
Perrin, 430 pp., 24,90 €.
CHANTAL JAQUET,
GÉRARD BRAS
(sous la direction de)
LA FABRIQUE DES
TRANSCLASSES
Puf, 282 pp., 21 €.
C’est dans un ouvrage de
2014 (Les transclasses, ou la
non-reproduction, Puf), que
la philosophe Chantal Jaquet, pour faire écho à la notion de class-passing utilisée
dans le monde anglo-saxon,
crée le néologisme de «transclasse», qui, par rapport à
«transfuge», «parvenu» ou
«déclassé», a l’avantage
d’être axiologiquement neutre. Les transclasses «désignent littéralement les individus qui, seuls ou en groupes,
passent de l’un à l’autre,
transitent d’une classe à
l’autre, contre toute attente»,
attestant ainsi le fait qu’il y a
aux marges de la reproduction sociale un certain «jeu»,
et donc que la règle qui «détermine les individus à épouser une trajectoire identique
à celle des membres de leur
classe d’origine» a bien des
exceptions. Il ne s’agit pas
tant de la mobilité sociale
que du passage, de la transition, «avec ses effets de seuil,
ses temps d’arrêt, son cortège
de frontières à franchir et de
Il y a une véritable énigme du
commencement : comment
quelque chose qui n’était pas,
qui était «rien», peut-il tout
d’un coup apparaître ? Une
naissance ex nihilo existeelle vraiment ou n’y a-t-il que
devenir-autre, mutation, métamorphose ? Inutile d’aller
dans les profondeurs métaphysiques, du type : qu’y
avait-il avant le commencement du temps? Il suffit de se
demander: quand ai-je commencé à parler, à guérir, à
écrire sans faute, à aimer, à
ne plus aimer, à rêver, à
obéir, à faire de la politique?
«Le paradoxe du commencement se tient dans le rapport
d’incommensurabilité, et par
conséquent le non-rapport,
entre le changement du tout
au tout qui en résulte et le
temps nécessaire à son accomplissement, plus rien n’est
pareil mais on n’a rien vu venir, se défaire ou se faire»,
écrit Patrick Vauday, philosophe, professeur à l’université
Paris-VIII, qui tente ici – en
faisant plus souvent référence à des œuvres littéraires
qu’à des œuvres philosophiques – d’éclaircir la «zone
d’indicernabilité et de nonsavoir» qui entoure le commencement, l’insensible passage entre le non-encore fait,
Pour nombre d’amateurs de
l’épopée napoléonienne, les
frères et sœurs de l’empereur
sont au mieux des personnages falots et incapables, au
pire des intrigants cupides.
Quand aux femmes, dépravées, jalouses, dissipatrices,
elles sont évidemment parées de tous les vices. Placés
sur les trônes des pays annexés (Naples, Espagne, Hollande…) pour servir les intérêts de la France impériale,
mutés au gré des changements de politique ou des
humeurs de l’empereur, mariés (ou divorcés) selon la raison d’Etat et privés de toute
initiative, rien ne semble
sauver Joseph, Louis, Jérôme et les autres. Historien
rigoureux, Vincent Haegele
réfute cette lecture trop simpliste. Il analyse le «système»
mis en place par l’empereur
en revenant aux sources du
clan corse et en mettant en
lumière les mérites – voire
les réussites– des uns et des
autres. Un «coup politique»
qui permit à la France de diriger l’Europe durant près
d’une décennie et qui s’effondra sans doute moins à
cause de la nullité supposée
de sa famille que des excès
du seul Napoléon. F.D.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
«Les hommes et les femmes ont tendance à pousser leur voix dans la direction des archétypes socialement acceptables. Il semble donc que la hauteur
de la voix soit en partie déterminée par
des rôles appris. Les hommes auraient
tendance à parler plus grand que nature
et les femmes (sauf mode contraire)
plus petit que nature.»
MARINA YAGUELLO
LES MOTS ET LES FEMMES.
ESSAI D’APPROCHE
SOCIOLINGUISTIQUE DE
LA CONDITION FÉMININE
Petite Bibliothèque Payot,
270 pp., 8,50 €.
u 45
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Et pourtant, en pénétrant au Texas,
à San Augustine, Davy Crockett cède
à la pression populaire et modifie ses
plans. Avec quelques-uns de ses
compagnons, il prête le serment d’allégeance au gouvernement provisoire et s’inscrit sur le registre des volontaires. A la vérité, sa démarche est
essentiellement opportuniste.»
FARID AMEUR
HÉROS ET LÉGENDES
DU FAR WEST
«Texto» Tallandier,
256 pp., 9 €.
Prix de
saison
Estelle-Sarah Bulle est la
lauréate du prix Stanislas
Groupama-Le Livre sur la
place pour son premier roman Là où les chiens
aboient par la queue
(Liana Levi) qui lui sera
remis le 8 septembre lors
du festival le Livre sur la
Place à Nancy. Adeline
Dieudonné a été récompensée par le prix Première plume pour son premier roman Une vraie vie
(L’Iconoclaste), qu’elle recevra le 20 septembre, lors
de la soirée Rentrée littéraire du Furet du Nord,
à Lille.
Le Moulin de la Galette, guinguette de la Butte Montmartre (rue Lepic à Paris), 1898. ILLUSTRATION MARY EVANS . RUE DES ARCHIVES
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Une étoile filante de la Belle Epoque
Par FANNY ARAMA Enseignante et doctorante en littérature
française, université Paris-Diderot
C’
était le temps de l’insouciance, celui où les frères Lumière
filmaient les Parisiens d’avant la catastrophe, si sémillants,
incarnant avec une candeur enfantine la Belle Epoque qui
portait si bien son nom… Le temps des avant-gardes et des
revues potaches qui inondaient le pavé parisien, des adolescentes provinciales venues rejoindre la capitale pour trouver un protecteur, et à l’occasion,
dépenser son argent en musardant. Sylvain-Christian David ressuscite l’une
d’entre elles, Fanny Zaessinger, qui séduisit et enchanta, entre 1894 et 1898,
la crème de la crème de la bohème montmartroise.
Fanny Zaessinger est une muse parce qu’elle n’a pas de Pygmalion. Tous les
jeunes artistes qui l’entourent cherchent le secret de son ascendant naturel
et se pâment devant son espièglerie rafraîchissante. Tous, et non des moindres: le peintre Léandre, l’inusable Lugné-Poe, l’inclassable Jarry, l’insolent
Ernest la Jeunesse, le trop tôt disparu Jean de Tinan, l’insaisissable Paul
VENTES
Classement datalib des
meilleures ventes de
livres (semaine du
24 au 30/08/2018)
ÉVOLUTION
1
(7)
2
(1)
3
(3)
4
(2)
5
(4)
6
(8)
7
(6)
8 (24)
9
(5)
10 (106)
TITRE
A son image
Un monde à portée de main
Les Prénoms épicènes
Un été avec Homère
Le Lambeau
Forêt obscure
Tu t’appelais Maria Schneider
Les Cigognes sont immortelles
My Absolute Darling
Chien-Loup
Un prix Goncourt figure-t-il dans ce tableau ? Qui sera
dans la première sélection, annoncée la semaine prochaine ? Comme l’a rappelé le président Bernard Pivot
dans une de ses chroniques du Journal du dimanche, Jérôme Ferrari mériterait d’être récompensé en novembre
avec son nouveau roman, mais il a déjà eu le Goncourt
en 2012, on ne l’a jamais deux fois, sauf entourloupe. En
attendant, A son image s’impose en première place. Serge
Extra ! le
festival
Valéry, entre autres bonshommes. D’elle, on ne sait rien de manière directe.
Fanny Z. est une chambre noire. Elle a attisé la curiosité de certains spécialistes de la fin du XIXe siècle littéraire pour avoir été citée, évoquée (les charmes
de l’évocation !), nommée dans des poésies, des chroniques dramatiques
et mondaines, des correspondances d’écrivains, et surtout, représentée par
des peintres, des pastellistes, des caricaturistes, toujours de profil, de trois
quarts, le visage dans l’ombre…
Modèle, puis actrice, puis muse, puis… rien. Rien? Fanny Zaessinger disparaît mystérieusement en 1898. La Première Guerre mondiale met fin au
monde ancien, et la seconde achève de le disloquer. Il fallait avoir une âme
de poète, un chapeau de prestidigitateur et quelques amis chercheurs épris
d’absolu pour retrouver sa trace et si gracieusement la célébrer dans Fanny.
Histoire de Fanny Zaessinger, qui disparut. •
SYLVAIN-CHRISTIAN DAVID
FANNY. HISTOIRE DE FANNY ZAESSINGER, QUI DISPARUT
Editions du Sandre, 333 pp., 22 €.(Lire aussi Libération du 26 mai).
AUTEUR
Jérôme Ferrari
Maylis de Kerangal
Amélie Nothomb
Sylvain Tesson
Philipe Lançon
Nicole Krauss
Vanessa Schneider
Alain Mabanckou
Gabriel Tallent
Serge Joncour
ÉDITEUR
Actes Sud
Verticales
Albin Michel
Equateurs
Gallimard
L’Olivier
Grasset
Seuil
Gallmeister
Flammarion
Joncour débarque avec son imposant Chien-Loup, taillé
pour monter sur le podium. On remarque également l’arrivée d’Alain Mabanckou. Un peu plus loin, Christophe
Boltanski avec le Guetteur, et Olivia de Lamberterie, Avec
toutes mes sympathies, franchissent une quarantaine de
rangs chacun pour se situer, l’un à la douzième place,
l’autre à la quinzième. Le récit familial a encore de beaux
jours devant lui. Cl.D.
SORTIE
22/08/2018
16/08/2018
22/08/2018
19/04/2018
12/04/2018
16/08/2018
16/08/2018
16/08/2018
01/03/2018
22/08/2018
VENTES
100
88
82
40
28
25
25
24
23
23
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un panel
de 253 librairies indépendantes de premier
niveau. Classement des nouveautés relevé
(hors poche, etc.) sur un total de 93893 titres.
Entre parenthèses, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras: les ventes du
livre rapportées, en base 100, à celles du
leader. Exemple: les ventes d’Un monde à
portée de main représentent 88% de celles
d’A son image.
La 2e édition d’Extra ! festival des littératures hors du
livre, qui croise art contemporain (installation de
Babi Badalov), performances, lectures (Chloé Delaume), exposition (JeanYves Jouannais et son Encyclopédie des guerres),
banquet fantôme (par la
franco-japonaise Ryoko
Sekiguchi) et auteurs de la
rentrée littéraire (rencontres animées par Nelly Kaprièlian), aura lieu du 5 au
9 septembre au centre
Pompidou (75004). centrepompidou.fr
Rendezvous
Textes & Voix fête ses
20 ans et fait sa rentrée
le 4 septembre à 20 heures
avec Javier Cercas et le Monarque des ombres (Actes
Sud), lu par Xavier Gallais
(Reid Hall, 4, rue de Chevreuse 75006).
Jérémy Fel signe Helena
(Rivages) à la Librairie de
Paris le 5 à 18 h 30 (7, place
de Clichy 75017). Fabienne
Jacob présente Un homme
aborde une femme (BuchetChastel) à la librairie Michèle Ignazi le 5 à 19 heures
(17, rue de Jouy 75004).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
46 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Maria Schneider en 1973. PHOTO JACK MITCHELL . GETTY IMAGES.
COMMENT ÇA S'ÉCRIT
Dag Solstad,
au nom du «grand Non»
Par MATHIEU LINDON
O
nzième roman, livre
dix-huit: ce titre au premier abord déconcertant est en réalité on ne
peut plus objectif. Il décrit la place de
ce texte de 1992 dans l’œuvre du Norvégien né en 1941 Dag Solstad dont
n’est déjà paru en français que le stupéfiant Honte et dignité (chez les Allusifs, lire Libération du 25 septembre
2008). Dans sa préface (traduite par
Jean-Baptiste Flamin) au roman qu’il
a lui-même traduit en japonais à partir
de l’anglais, Haruki Murakami dit
l’«originalité inébranlable » de Dag
Solstad et compare les personnages de
Onzième roman, livre dix-huit à ceux
du Canard sauvage, d’Ibsen, pièce qui
joue un rôle dans le texte comme elle
le faisait dans Honte et dignité : «Si
leur psychologie et leurs intentions,
sommairement explicitées, nous sont
compréhensibles, il nous est en revanche quasiment impossible de nous sentir proches d’eux. En effet, bien que la
psychologie et les intentions obéissent
à une logique propre à chacun, cette
logique ne fusionne jamais complètement avec celle des autres. Elles ne
font que se croiser sans se rencontrer,
ou se heurtent avant de perdre leur
cap dans la collision.»
Le sujet même du roman est difficile
à cerner. On pourrait croire qu’il s’agit
de la relation entre Bjorn Hansen et
Turid Lammers avec qui il a vécu quatorze ans, mais ça fait quatre années
qu’ils sont séparés dès la deuxième
phrase. Il avait pourtant abandonné
sa famille pour elle, et le lecteur
croyait avoir fait de même, lorsque, au
bout de cent pages, surgit la phrase:
« Or il reçut une lettre de son fils.» Et ce
fils va s’installer chez lui, «mon pauvre
fils, orphelin de père». Et quand le fils
se manifeste, Bjorn Hansen vient
d’avoir eu l’idée de son très étrange
«projet», qui va rester longtemps mystérieux pour le lecteur. Le texte s’appelle peut-être Onzième roman, livre
dix-huit parce que c’est plus précis que
de s’appeler simplement «la Vie».
«Et plus il s’engageait dans les méandres de ce langage, plus il était polarisé
par une pensée libérée de toute entrave. Car il ne parvenait pas à s’accommoder du fait que les choses
étaient ainsi et pas autrement. […] Il
s’agissait d’un plan où, par le biais
«Turid Lammers
n’allait nulle part,
il n’y avait dans sa
vie aucune direction,
sinon d’être
ce qu’elle était,
et de scintiller.»
d’une action irrévocable, il concrétiserait son refus, son grand Non, comme
il s’était mis à le qualifier.» Le mystère
se résoudra peu à peu, au moins le
mystère factuel: «Ce qui n’était au départ que l’expression de la profonde attirance qu’éprouvait Bjorn Hansen
pour une issue inéluctable devenait un
projet réalisable au sein du systématisme des services de santé, où il s’agissait de tirer le meilleur profit de la possibilité offerte par n’importe quel
système de santé de même que par
n’importe quel réseau social d’y creuser, de l’intérieur, de minuscules et
sombres cavités.» Bjorn Hansen trouve
un sens, lui qui n’en a pas toujours eu,
même quand il vivait avec sa magnifique compagne. « Turid Lammers n’allait nulle part, il n’y avait dans sa vie
aucune direction, sinon d’être ce qu’elle
était, et de scintiller.» Tous les hommes l’admirent, bien sûr, Bjorn Hansen se trouve mille raisons d’être jaloux. Mais Turid Lammers s’étiole et
les sentiments de ses admirateurs
aussi. « Qu’importe, ça leur était fichtrement égal, les années passent,
comme chacun sait, et avec un haussement d’épaule ils laissaient à Bjorn
Hansen le soin de vivre au quotidien
avec elle, aujourd’hui comme autrefois.» Mais il faut croire que Bjorn Hansen manque de soin quand il s’agit de
vivre avec qui que ce soit.
C’est comme si l’existence était un objet dont il avait parfois l’usage et parfois pas du tout, d’où la nécessité de
son «idée», de son «plan» radical. «Et
soudain il s’entendit déclarer: “Ce qui
me tourmente, c’est que ma vie est insignifiante.” Cette phrase, il ne l’avait jamais dite à personne, même pas à luimême, bien qu’il l’ait eue sur le bout de
la langue depuis des années, oui, en
permanence, et maintenant, voilà, il
la prononçait.» Et, plus de cent pages
plus loin, quand le «geste» qu’il avait
imaginé est enfin réalisé, «il ressentait
une profonde satisfaction de voir que
ce geste avait effectivement été commis,
que ce plan était devenu un fait non
seulement accompli mais établi ; et
cette profonde satisfaction était l’équivalent parfait de la fascination qu’il
avait éprouvée en songeant que ce geste
serait bel et bien réalisable, elle agissait comme un écho, comme une
confirmation intérieure, comme une
cohérence, comme une rivière qui
aurait enfin trouvé son lit et, cachée,
s’écoulerait à présent en toute tranquillité dans les circonvolutions de son
monde intérieur». Entre autres choses,
Onzième roman, livre dix-huit dit avec
l’humour du désespoir ce que sont la
cohérence et sa folie. •
DAG SOLSTAD ONZIÈME ROMAN,
LIVRE DIX-HUIT Traduit
du norvégien par Jean-Baptiste
Coursaud. Notabilia, 238 pp., 17 €.
POURQUOI ÇA MARCHE
Trauma «Tango» Bio de
l’actrice Maria Schneider
par sa cousine Vanessa
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
I
cône des années 70 brûlée
presque vive à 19 ans par le
tournage d’un film culte,
consumée plutôt tant le
processus de destruction sera à
diffusion lente, Maria Schneider
était jusqu’à août une image figée dans le temps, boucles brunes autour d’un visage poupin,
pantalon pattes d’eph et manteau en peau retournée. On savait bien sûr le traumatisme
vécu par l’actrice sur le tournage
du film de Bernardo Bertolucci
le Dernier Tango à Paris, dans lequel son partenaire, Marlon
Brando, simule par surprise une
scène de viol. Mais l’on n’avait
pas le hors-champ: le quotidien
d’une enfant puis d’une adolescente abandonnée, d’une femme
brisée en quête éperdue de réconfort. Grâce à Vanessa Schneider, désormais, on en sait un peu
plus. Avec Tu t’appelais Maria
Schneider, la journaliste du
Monde et cousine de l’actrice
nous fait entrer dans l’intimité
d’une femme qui, aujourd’hui,
serait sans doute une des figures
de proue du mouvement #MeToo. A peine en librairie, poussé
par une presse quasi unanime,
le livre figurait déjà dans les
meilleures ventes.
1 Pourquoi ça brûle ?
Tout y est : la célébrité
éphémère, les people, la déchéance, la drogue, le sexe, la
mort, la culpabilité… tout ce qui
brûle et fascine. Jean-Marc Roberts, l’ex-patron de Stock et édi-
teur de Vanessa Schneider jusqu’à sa mort en 2013, ne s’y était
pas trompé qui rêvait de publier
ce livre. C’est finalement Grasset
qui emporte la mise et la maison
s’en félicite dans une rentrée littéraire sans personnalité écrasante. Avec ses chapitres courts,
son tutoiement qui crée très vite
une intimité, et ses ressorts romanesques telle cette «pochette
rouge» qui contient toutes les
coupures de presse sur l’actrice
et qui disparaît un été dans la
maison familiale, Vanessa Schneider sait y faire pour tenir son
lecteur du bout de sa plume.
2 Quel rapport avec
#MeToo ?
Vanessa Schneider porte ce projet depuis longtemps, elle a failli
s’y atteler avec Maria avant que
celle-ci n’y renonce. Et pourtant
ce livre n’aurait pas pu paraître
à meilleur moment. La façon
dont la jeune Schneider est traitée par Bertolucci et Brando sur
le tournage du Tango, enfin surtout Bertolucci car Brando est
davantage un «suiveur» qu’un
«acteur» sur ce coup-là, démontre mieux qu’une pétition tout ce
que #MeToo dénonce depuis
l’affaire Weinstein. Maria n’était
pas mieux considérée qu’une
poupée sur le tournage, un objet
que l’on manipule à sa guise au
risque de le casser. «Peu importe
que la sodomie ait été simulée, tu
te sens violée, salie. […] Tu aurais
pu faire appel à un avocat, attaquer le producteur […]. Tu ne
connais rien au monde du cinéma, à ses règles, à ses lois. La
victime parfaite.»
3 Initiales BB ?
Elles sont toutes là, les
grandes figures des années 70.
Daniel Gélin bien sûr, le père absent de Maria, mais aussi Alain
Delon et surtout Brigitte Bardot
que Maria appelait «Brigitte» et
qui joua un rôle non négligeable
dans sa vie puisqu’elle fut l’une
des rares à prendre soin d’elle, lui
téléphonant tous les dimanches
et lui offrant des cadeaux. «Sa
notoriété était incomparablement supérieure à la tienne, mais
vous aviez souffert des mêmes
maux, une image de sex-symbol
trop lourde à porter, de femmeobjet, d’actrices dont personne ne
questionne le talent, victimes de
la domination masculine.» C’est
Brigitte, fidèle jusqu’au bout, qui
paya les obsèques de Maria. •
VANESSA SCHNEIDER
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SCHNEIDER
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48 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Au volant d’une almendrón, vieille voiture américaine retapée qui sert de taxi collectif, à La Havane en 2015. PHOTO CARL DE KEYZER. MAGNUM PHOTOS
Cuba
rock
in the casa
Marginalisés, accusés d’être contre-révolutionnaires,
interdits de rassemblement par le pouvoir castriste,
les fans du genre ont dû batailler pour
avoir le droit d’écouter leur musique en public.
Retour dans quelques lieux mythiques de La Havane
où souffle une nostalgie rock’n’roll très 80.
Par CLARA WRIGHT
L
a rue à Cuba est chantante. A chaque cuadra résonne un morceau
de salsa ou de reggaeton craché
par les enceintes bidouillées d’un
vélo-taxi. Mais si vous tendez bien l’oreille,
vous entendrez aussi du rock. Vous verrez
danser des Cubains aux cheveux longs, arborant tatouages, piercings et bottes montantes
par 35°C. La route a été longue avant que ce
genre musical et ses adeptes ne soient tolérés
par l’Etat. Retour sur quelques lieux mythiques qui ont marqué l’histoire de la musique
yankee au pays des congas.
1 A l’Université, les rockeurs
épinglés
Pour prendre le chemin du rock, montez dans
une almendrón, cette vieille voiture américaine retapée qui sert de taxi collectif aux
Cubains, et quittez le cœur touristique de la
ville. Direction le quartier du Vedado. Avec ses
colonnes néoclassiques imposantes juchées
sur une colline, impossible de louper votre
premier arrêt, l’université de La Havane. La
statue Alma Mater accueille les visiteurs, installée à mi-parcours d’un escalier de 88 marches qui permet d’accéder au cœur du lieu. Là,
près de la bibliothèque, le Parti communiste
cubain a placé un tank américain capturé
en 1958 pour rappeler la défaite du régime de
Batista, soutenu par les Etats-Unis. Dans cette
ambiance studieuse du XXIe siècle résonne
encore les canons de la révolution. C’est ici
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
que Fidel Castro et ses camarades ont élaboré
leur plan d’attaque. C’est encore ici qu’il a
condamné les rockeurs à la marginalisation.
On est en 1963. Quatre ans après la victoire des
révolutionnaires, le pays est en plein bras de
fer avec les Etats-Unis qui ont mis en place un
embargo sur l’île. Sous les applaudissements
des étudiants, Fidel Castro fustige les rockeurs, ces «sous-produit(s) du capitalisme» aux
«attitudes elvispresleyiennes» soupçonnés de
vouloir affaiblir le projet castriste. Le King
n’est pas le seul accusé. Tout le rock anglophone est ciblé. Alors que le monde danse au
rythme des Beatles, les Cubains ne peuvent
pas porter les cheveux longs, ni adopter le
style vestimentaire qu’ils souhaitent. Et surtout pas à l’université. «Les professeurs faisaient le test du citron. Si le citron restait coincé
dans ton pantalon et ne tombait pas à tes pieds,
ils te renvoyaient chez toi pour te changer» car
le pantalon était trop moulant, raconte en
riant un Cubain. Un autre, adepte de métal, se
souvient être plusieurs fois retourné chez lui
les vêtements «déchirés» par les policiers.
VOYAGES/
4 Nostalgie au Submarino
A quelques pâtés de maison de la Casa
de la Amistad, on tombe sur John Lennon.
L’ancien ennemi a sa statue à La Havane, installée sur un banc dans un petit parc et inaugurée en 2000 par Fidel Castro lui-même. «C’était
comme lui rendre justice», confie le chanteur
cubain Eddy Escobar. Considéré comme le
meilleur interprète du groupe à La Havane,
Eddy performe chaque semaine au Submarino
Amarillo, un bar situé près du parc et ouvert
en 2011 par l’Etat. Avec sa couleur jaune pétard
et ses hublots, le lieu ressemble à un sous-marin, version cubaine du Yellow Submarine des
Beatles… A l’intérieur, les paroles des chansons du groupe britannique, leurs portraits et
leurs couvertures de disque tapissent les murs.
La règle ici: jouer du rock étranger. Une fois
par semaine, Eddy y reprend de grands classiques pour un public nostalgique: «Ils se souviennent de ne pas avoir eu la liberté d’écouter,
de danser sur cette musique, et en profitent
pour rattraper le temps perdu.»
5 Dans l’attente du Maxim Rock
2 Calle G, sanctuaire en plein air
On remonte en voiture. Calle 25, la vibrante calle 23 avec son cinéma, son marchand de glaces, son accès wi-fi payant, puis
la 21, la 19… Les rues du quartier du Vedado
sont numérotées ou désignées par des lettres.
Certaines larges avenues portent aussi des
noms. La «avenida de los Presidentes», ou
«calle G», est devenue un symbole. C’est dans
cette large rue décorée de statues de présidents socialistes et composée d’un terre-plein
bétonné, de bancs et d’arbres, que les rockeurs
se réunissent depuis les années 80 quand ils
ne savent pas où sortir pour écouter leur musique. A l’époque, ils se faisaient déloger par
la police. Aujourd’hui, les jeunes s’y rendent
comme à un sanctuaire, fiers de suivre les traces de leurs aînés, buvant jusqu’à l’aube en
écoutant du rock sur leurs téléphones, sous
le regard toujours vigilant des policiers.
u 49
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Lors du premier concert des Stones, à La Havane, en 2016. J.RAEDLE.GETTYIMAGES
Enfin, pour les amateurs de hard rock,
il y a le Maxim Rock. Ou plutôt, il y avait. Cet
ancien cinéma, reconverti en salle de concert
(parrainé par l’Etat), est fermé depuis au
moins deux ans pour… rénovations. Les
métalleux le considèrent comme la relève du
Patio de Maria et craignent que, lui non plus,
ne réouvre pas. «Outre le fait d’être une salle
de concert, c’était un lieu pour sociabiliser pour
la jeunesse qui aime le rock’n’roll. Il y avait
aussi des projections de films dans la salle»,
s’emporte Dionisio Arce, le chanteur de Zeus,
un groupe de métal légendaire dans le
pays. Du côté de l’Agence de rock cubaine,
on assure que le Maxim Rock sera fonctionnel
à la rentrée… •
ÉTATS-UNIS
(FLORIDE)
Golfe du
Mexique
BAHAMAS
La Havane
3 La Casa de la Amistad
et les fantômes du Patio
Plus loin, l’almendrón ralentit aux abords de
l’avenue Paseo où un bon vieux morceau de
Led Zeppelin retentit. C’est dimanche et c’est
jour de rock à La Havane. Dans le patio de
La Casa de la Amistad, près de 200 amateurs
viennent, chaque semaine, écouter les reprises du groupe de rock cubain La Vieja Escuela.
Les tenues noires et décharnées des fêtards
tranchent avec les murs roses de la bâtisse.
Certains dimanches, vous pourriez y croiser
une élégante sexagénaire, Maria Gattorno,
dite «la madre de los rockeros». Pour comprendre ce surnom, il faut faire marcher la
machine à souvenirs et rouler sur Paseo jusqu’à la calle 37. Là, une maison. Son jardin a
été le repaire des rockeurs marginalisés pendant une quinzaine d’années. Cette maison
était une casa de la cultura, un centre d’activités culturelles gratuites dépendant de l’Etat.
Maria Gattorno y était chargée de programmation. «Un groupe de rock répétait dans un
parc pas loin mais les voisins leur lançaient
des chaussures», se souvient-elle, trente ans
après. Maria leur ouvre alors les portes de la
casa. D’autres groupes les rejoignent. Elle découvre «ce monde underground» et suggère,
non pas un concert, mais une «répétition avec
public» à ses supérieurs. La maison est envahie de fans.
Forte de ce succès, Maria convainc sa hiérarchie: en 1987, le patio de la casa devient le premier lieu institutionnel de La Havane à réserver une plage horaire hebdomadaire au rock.
Pour garantir la viabilité du projet, la jeune
femme tente un «travail éducatif» auprès des
policiers du coin… Las, en 2003, le Q.G. des
rockeurs ferme «officiellement de manière
temporaire pour le rénover». Il ne rouvrira pas.
CUBA
Mer
des Caraïbes
JAMAÏQUE
100 km
Around the clock
A l’entrée du Submarino Amarillo, bar hommage au Beatles. PHOTO C.BATISTA. AFP
Y dormir
Optez pour les casas particulares, des
chambres d’hôtes autorisées. Réservez
en ligne ou repérez la pancarte avec le
signe de la casa particular à l’entrée des
immeubles et demandez à visiter.
30 CUC environ.
Rens. : Mycasaparticular.com
Y manger
Dans la vieille Havane, sur la vibrante
Plaza del Cristo, El Chanchullero
propose des plats locaux et copieux. La
maison s’amuse des clichés entre un
menu «révolutionnaire» et des messages
aux touristes qui apprendront qu’«ici
n’est jamais venu Hemingway».
457 A, bajos Teniente Rey.
Sur le port, laissez-vous tenter par une
microbrasserie pour boire une pinte
(2 CUC) et profiter de la musique.
La statue de John Lennon inaugurée par Fidel Castro en 2000. PHOTO AP
Y sortir
La Fabrica del Arte Cubano.
Cette ancienne usine située à Vedado a
été transformée en un espace festif où
concerts, projections de films,
expositions et buvette se côtoient.
Entrée : 2 CUC.
Calle 26
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50 u
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
Les arepas, galettes de
maïs traditionnelles qui
accompagnent
le petit-déjeuner et se
grignotent à toute
heure de la journée.
PHOTO PETER FRANK
EDWARDS. REDUX. REA
Par
AMÉLIE PERROT
Envoyée spéciale en Colombie
L
e maïs est un plat de
résistance dans tous les
sens du terme en
Colombie : il régale les
papilles, cale l’estomac mais il est
aussi devenu le symbole d’une lutte
patrimoniale, écologique et gastronomique.
En 1866, le poète colombien Gregorio Gutiérrez González clame dans
un long poème, Memoria Sobre el
Cultivo del Maiz en Antioquia, son
amour du maïs. Sous sa plume exaltée, la plante devient une «jeune fille
aux formes sveltes et au front haut»,
et ses grains «îles d’ivoire» et «perles
enneigées». Gutiérrez González
s’attaque même aux fourbes défenseurs de la pomme de terre : «Des
écrivains partiaux et corrompus clament l’excellence des pommes de
terre. C’est une atrocité, un blasphème ! Comparer au roi dressé, la
ridicule larve enterrée.»
C’est qu’en Colombie, le maïs est un
patrimoine: 500 variétés poussent
dans les différents écosystèmes du
pays, des hauts plateaux des Andes
aux chaudes plaines de la côte
Caraïbe. Sur toutes les tables
trônent les arepas, ces galettes de
maïs qui accompagnent le petit déjeuner et se grignotent à toute
heure. Chaque région a sa recette :
au maïs jaune ou blanc, plates
comme des crêpes ou épaisses et
moelleuses, fourrées à l’œuf et frites
sur la côte Caraïbe ; ou au fromage
frais dans les montagnes du Boyacá.
Soupes, desserts, boissons, le maïs
est partout. Mais ce qui donnait, il
y a cent cinquante ans, tant de lyrisme à Gutiérrez González, c’est
d’abord le rôle de cette céréale dans
l’histoire des campagnes colombiennes.
Conflits. La petite ville de Sonsón
est au cœur de cette culture et de la
région d’Antioquia chantée par le
poète. Nous sommes ici à une
centaine de kilomètres au sud de
Medellín. En terra fria, en terre
froide. Sur la place principale
s’élève un Monumento al Maiz, épi
géant du sculpteur colombien Edgar Negret.
Pour comprendre, «il faut parler un
peu d’histoire», annonce Jorge, Sonsonero qui a ouvert un petit musée
chez lui, sur la place principale du
village. Au milieu de centaines d’objets anciens du quotidien, outils
agricoles, appareils de cuisine, lunettes, montres, jouets, un amoncellement qui constitue son musée,
Jorge raconte: «Si Sonsón est aussi
attaché au maïs, c’est parce que cette
plante a permis le peuplement des
campagnes.» A partir de la fin du
XVIIIe siècle et pendant plus de
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u 51
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Maïs
cent ans, des milliers de familles
paysannes passent par Sonsón pour
aller trouver plus au sud des terres
vierges à cultiver. Un phénomène
social et culturel connu en Colombie comme la colonización antioquena. Et ce que ces cultivateurs sèment, c’est du maïs : «Il peut être
cultivé partout, explique Jorge, les
populations indigènes le faisaient
déjà ici depuis des milliers d’années !» Des centaines de villages
sont fondés par des familles parties
depuis Sonsón faire pousser du
maïs. La ville est alors un lieu de
transit immense pour la céréale, et
les pièces aux plafonds hauts de la
maison coloniale où habitent Jorge
et sa femme servent à l’entreposer.
Au début du XXe siècle, le phénomène se tarit et Sonsón cesse peu à
peu d’être un centre économique.
Comme ailleurs en Colombie, la
terre se concentre entre les mains de
quelques-uns, nœud des conflits sociaux qui deviendront guerre civile:
«Il se disait qu’une exploitation allait
jusqu’à Manizales!» à 150 kilomètres
de là, assure Jorge.
Mais aujourd’hui, dans les champs
entourant la «Jérusalem du maïs»,
comme on surnomme Sonsón, on
cherche en vain la tête d’un épi. Plus
de maïs dans cette ville qui célèbre est pour lui un combat, pour sauver
pourtant chaque année une grande graines et recettes, qu’il mène defête en son honneur. Pour Jorge, puis seize ans à travers une école, un
c’est l’une des conséquences de la champ cultivé en agro-écologie et
guerre sur l’économie paysanne. un restaurant, dans l’espoir de sauSonsón a été occupé pendant des vegarder la biodiversité colomdécennies par la guérilla des Farc, bienne. Les surfaces de production
puis dans les années 2000 par de maïs ont été divisées par trois
les paramilitaires. Les violences entre 1990 et 2010, lorsque des acont été ici particulièrement fortes cords de libre-échange passés avec
et, en plein centre de cette
les Etats-Unis ont
ville de 15000 habitants,
permis l’arrivée
s
r de
Me aïbes
se trouve une vaste
de grains imporr
a
C
prison. «De nomtés. Or, «il existe
breux paysans ont
en Colombie une
Sonsón
PANAMA
fui la guerre et
richesse immense
Medellín
abandonné leurs
de variétés de
Bogota
Océan
terres, raconte
maïs que l’on ne
Pacifique
Jorge. Les groutrouve qu’ici, dit
COLOMBIE
pes armés étaient
Wilson. Mais noBRÉSIL
partout. Pour altre
problème, ce
ÉQUATEUR
ler à Medellín, il
sont aussi les sePÉROU
fallait passer cinq
mences transgéni200 km
barrages de groupes difques». A partir de 2007, le
férents!» Les terres, elles, ont
gouvernement colombien a
été rachetées par de grandes entre- autorisé des multinationales, prinprises et on y cultive désormais des cipalement Monsanto et Dupont,
avocats et des hortensias principale- à en semer ici.
ment destinés à l’exportation.
Pour Wilson, c’est un risque immense pour la sécurité alimentaire
Mobilisations. Mais le conflit du pays et les petits producteurs,
armé est-il la seule raison du recul d’autant plus que les grandes entrede la culture du maïs? Il constitue la prises tentent de limiter la circulabase de l’alimentation sur le terri- tion des graines : «Elles ne veulent
toire colombien depuis des millé- laisser circuler que celles qu’elles
naires et, en 1990, sa production fabriquent en laboratoire. Et en
était encore autosuffisante. Aujour- faisant cela, elles ont généré des
d’hui, la Colombie importe 84% du conflits entre les communautés.»
maïs, surtout des Etats-Unis.
Ainsi la répression des grandes grèEn bordure de la ville, Wilson arbore ves agraires de 2013 a fait 8 morts et
tee-shirt et sweat à capuche jaunes, plus de 400 blessés. Elles avaient
la voix claire et méthodique. Le maïs été déclenchées en partie par ces
FOOD/
La Colombie
veille au grain
Patrimoine national, il constitue la base de
l’alimentation colombienne. Pourtant, il est
aujourd’hui importé à 84% et l’autorisation de semis
transgéniques depuis 2007 handicape les petits
producteurs. Pour tenter de sauvegarder cet
héritage culinaire des réseaux se forment, comme
à Sonsón, un village au sud de Medellín.
VENEZUELA
restrictions appliquées par le gouvernement sur les semences : «Si
vous possédiez ou transportiez un
kilo de graines, les autorités les
confisquaient, car seules étaient
autorisées celles qui étaient enregistrées. Mais celles que le petit cultivateur avait depuis toujours étaient
saisies.» Face aux mobilisations,
le gouvernement a fini par suspendre l’application de ces règles.
Et des réseaux de sauvegarde
des graines s’activent. «Avec des
groupes de défense des semences
de Colombie, nous organisons des
journées d’échanges, raconte Wilson. Cela prend de l’ampleur peu à
peu, mais on reste un mouvement
très minoritaire.»
«Recettes ancestrales». Pour
Wilson, sa lutte est avant tout culturelle: «Le maïs et les façons de le préparer sont l’héritage de nos communautés indigènes ! Mais tout cela
risque de disparaître de la table colombienne.» Il montre dans des jarres des maïs rouges, noirs, tachetés.
Des espèces en voie d’extinction
que sa fondation tente de sauver.
«De ce maïs jaune de montagne se
fait la mazamorra, ça ressemble à
un riz au lait, mais avec du maïs.
Celui-là, complètement noir, je le
trouve vraiment beau. On s’en sert
pour faire de l’alcool. Et lui, il s’appelle maiz campio, il contient beaucoup d’amidon, il est parfait pour la
farine des bunuelos, des beignets!»
Ce que Wilson aime par-dessus tout,
ce sont les arepas de chocolo, galettes de maïs jaune et sucré servies
avec du fromage frais. Mais aussi la
natilla, crème de maïs qui se mange
en dessert et doit être tournée continuellement pendant plusieurs heures dans une grande marmite audessus du feu. «Ces recettes ancestrales impliquent toute la famille,
du plus vieux au plus petit. C’est tout
un rituel, c’est toute une fête !»
Parmi les recettes traditionnelles de
Colombie, une en particulier a dû
lutter pour sa survie : la chicha de
maiz. Recette indigène, cette boisson alcoolisée à base de maïs fermenté était très populaire parmi les
paysans des montagnes des Andes.
«Si vous possédiez ou transportiez des
graines, les autorités les confisquaient,
car seules étaient autorisées celles qui
étaient enregistrées. Mais celles que le
petit cultivateur avait depuis toujours
étaient saisies.»
Wilson professeur et restaurateur colombien
Mais au début du XXe siècle, alors
que les brasseurs tentent d’imposer
la bière comme unique boisson
nationale, ils mènent une grande
campagne contre la chicha qu’ils
accusent de rendre violent et fou.
«Les prisons sont pleines de buveurs
de chicha !» «La chicha abrutit !»
lit-on sur des affiches financées par
le brasseur Bavaria. La recette
ancestrale fermentait le maïs avec
de la salive et, bien que la canne à
sucre ait remplacé la bave, des
rumeurs courent sur le manque
d’hygiène de la boisson. On la dit
même mélangée à des sous-vêtements sales. Et en 1948, victoire des
brasseurs, la chicha finit par être interdite. Cela durera jusqu’en 1991.
Mais la boisson a survécu, et on la
trouve aujourd’hui aussi bien dans
les rues de Bogotá que dans des
recettes de restaurants gastronomiques de Medellín.
Pulpe. A Sonsón, si l’on veut goûter
des préparations à base de maïs,
il faut arpenter la «rue du cholestérol»: arepas, empanadas, beignets
frits et tartes à la viande, mieux vaut
avoir de quoi s’essuyer les doigts. Et
si chaque région de Colombie a sa
recette d’arepas, Sonsón aussi possède la sienne. Il faut pour les trouver s’éloigner à une quinzaine de
minutes de la ville, à l’entrée du paramo, cet écosystème d’altitude si
particulier en Colombie. Ici, dans
une petite maison à des kilomètres
de la première habitation, Luzdari
prépare avec son mari et ses trois enfants des arepas dont ils ont inventé
la recette et qu’on ne trouve qu’ici,
promettent-ils. La pâte n’est pas
faite avec de la farine de maïs, mais
directement avec l’intérieur des
grains d’un maïs blanc et sucré
cultivé à Sonsón. Cette pulpe était
auparavant extraite à la main, grain
par grain. Les épis passent désormais dans une machine. Luzdari
verse la pâte dans de petites poêles
et laisse fondre au milieu pendant
une quinzaine de minutes du
fromage frais et des bocadillos,
pâtes de fruit à la papaye. Elle assure
que l’on vient chercher ses arepas
depuis Bogotá.
Une fois par an, c’est tout Sonsón qui
célèbre le maïs. Chaque mois d’août,
depuis 1937, la ville organise les fiestas del maiz, avec défilés, marchés
et l’élection de la reine du maïs. Un
hommage rendu à cette plante qui
a tant compté dans la région.
Mais pour Wilson, rendre hommage
au maïs ne suffit pas, il faut se battre pour assurer sa survie: «Si les générations d’aujourd’hui oublient cet
héritage de nos ancêtres qui a tant
marqué l’histoire de l’Amérique et de
la Colombie, les structures économiques seront de plus en plus fragiles,
et nous verrons toujours plus de misère et de faim.» •
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52 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps
de Prague, de la famine au Biafra aux JO
de Mexico, de l’assassinat de Luther
King à 2001, l’Odyssée
de l’espace, l’année 68 est
celle de bouleversements dans
le monde entier, bien au-delà du Mai
français. En 2018, Libération revisite, chaque
samedi, les temps forts d’une année mythique.
Sur Libération.fr, retrouvez tous les jours notre
page dédiée, «Ce jour-là en 68».
A Prague,
en août 1968.
JOSEF KOUDELKA.
MAGNUM PHOTOS
Printemps de Prague
LA CONTRITION
D’ARAGON
Juste après l’invasion
de la Tchécoslovaquie
par les chars soviétiques,
le grand écrivain
communiste saisit l’occasion
d’une préface afin de se
livrer, pour la première fois,
à un examen de conscience
sur cinquante ans
d’engagement politique.
Par
SIBYLLE VINCENDON
D
ans la nuit du 20 au 21 août, ce
sont d’abord les parachutistes qui
se sont posés sur les pistes de
l’aéroport de Prague. Ils ont pris possession des lieux et, avec cette tactique de
base, ils ont ouvert la voie à l’arrivée
de 800 avions, eux-mêmes soutiens
de 6 300 chars, 2 000 canons et
400000 hommes au sol. Les troupes du
Pacte de Varsovie, soit l’URSS, la Pologne,
la Hongrie, la Bulgarie et la République
démocratique d’Allemagne (RDA), viennent d’envahir la Tchécoslovaquie.
Pour contrer quoi? Une tentative de rénovation du système soviétique avec l’idée
que, peut-être, une deuxième étape du
communisme était possible. Chef du gouvernement depuis janvier, Alexandre
Dubcek pensait pouvoir aller vers un «socialisme à visage humain». Il n’y a, depuis
des mois à Prague, ni barricades ni émeutes. Les observateurs commencent à
croire que la Tchécoslovaquie pourrait
devenir le moule d’une évolution. Mais
la vision que portent les troupes du Pacte
va brutalement les rappeler à la réalité.
Certes, les agresseurs prétendent qu’ils
sont intervenus à la demande des responsables locaux pour sauver le socialisme.
Le délégué soviétique invoquera
quelques semaines plus tard, à la tribune
de l’ONU, «l’assistance fraternelle» pour
justifier une intervention qui ressemblait
surtout au baiser de la mort.
COUP DE TONNERRE
L’opération était en préparation à
Moscou depuis avril. Secrétaire général
du Parti communiste tchécoslovaque,
Dubcek n’a rien d’un opposant. Il croit
sincèrement que le communisme, tel que
Moscou le défend, est en quelque sorte
améliorable. En toute bonne foi, Dubcek
met en place progressivement de nouvelles libertés. «En avril, tandis que la jeunesse d’Occident s’agite et se donne des
frissons de révolution, Alexandre Dubcek
supprime la censure, autorise les voyages
à l’étranger et fait même arrêter le chef de
la police, explique la revue Hérodote sur
son site. Beaucoup de Tchécoslovaques se
ruent à la découverte de l’Occident sans
prendre garde aux manœuvres prémonitoires du Pacte de Varsovie, en Tchécoslovaquie même.» L’ambiance est à l’espoir.
L’invasion arrive comme un coup de
tonnerre dans le ciel clair.
Naïveté? Pas plus sans doute que celle de
tous ceux qui, en Occident, ont eu tant de
mal à admettre ce qui se passait en Union
soviétique. A commencer par le Parti
communiste français. Il faudra attendre 1968 et l’entrée des chars soviétiques
à Prague pour voir l’Humanité titrer clairement: «La surprise et la réprobation».
Du côté des intellectuels, encartés ou simples «compagnons de route», l’évolution
des idées et des convictions prendra également des chemins, et des durées, variés.
Au début de son engagement, Louis Aragon n’est pas de ceux qui doutent. Entré
au Parti communiste français en 1927
(dix ans seulement après la révolution
d’Octobre), défenseur du stalinisme dans
les années 30, parti vivre en Union soviétique pendant un an avec sa femme Elsa
Triolet, il lui faudra du temps pour
vaciller. En 1956, l’insurrection de Budapest, véritable guerre civile, provoque
l’entrée des troupes soviétiques et la répression fait 2 500 morts. Membre du
conseil national des écrivains créé par le
Parti communiste, Aragon refuse de
condamner l’invasion de la Hongrie.
Mais il se fait le défenseur de deux écri-
vains condamnés à mort en Hongrie et
obtient leur grâce.
«EST-CE QUE TOUT EST PERDU ?»
Au delà des doutes, comment abandonne-t-on, pour de bon, les engagements
d’une vie? Il faudra l’offensive du Pacte de
Varsovie, la fin brutale du Printemps de
Prague, pour que l’auteur du Front rouge,
violent poème pro-Staline écrit en 1931,
en finisse une bonne fois avec l’intransigeance qui avait marqué sa jeunesse.
En ce 21 août 1968, pas moins effaré que
le reste du monde par l’invasion de la
Tchécoslovaquie, et sans doute plus atteint encore que ceux qui n’avaient pas
cru à l’utopie marxiste, Louis Aragon sait
sans doute qu’il doit maintenant dire la
rupture qu’il ressent. Mais pour ce faire,
il emprunte la drôle de voie d’une préface.
Le livre date de 1965 et s’intitule la Plaisanterie. Il est dû à Milan Kundera, un
jeune auteur tchèque dissident que personne ne connaît encore en France.
L’auteur considère qu’il a écrit «un roman
d’amour». Mais Aragon, qui convainc
Gallimard de faire traduire l’ouvrage en
français et de le publier, défend l’œuvre
en tant que livre politique.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
u 53
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
JEAN-CLAUDE SAUER. PARISMATCH. SCOOP
L’ÉTÉ 68
Les Pompidou à la plage
AFP
Premier people dans la catégorie hommes politiques
–du moins en France– Georges Pompidou expose,
en cet été 1968, son intimité de vacancier en slip de
bain sur la plage de Carnac, au photographe de Paris
Match, avec Madame en maillot à ses côtés. Il est
vrai que depuis qu’il a présenté sa démission du
poste de Premier ministre le 30 mai à de Gaulle, l’ancien banquier et futur président de la République
peut se sentir libre de se montrer comme l’homme
moderne qu’il prétend être. N’empêche: imaginet-on le Général en caleçon de bain ?
Romy et Alain à la piscine
par quoi le voilà plongé dans la servitude.
Cette voix du mensonge qui prétend parler
au nom de ce qui fut un demi-siècle l’espoir de l’humanité. Par les armes et le vocabulaire». Et de poser la seule question
qui lui importe : «Ô mes amis, est-ce que
tout est perdu ?»
«PESSIMISME LUCIDE»
Abandonnée dans les rééditions ultérieures de la Plaisanterie, cette préface ne
survit ici et là qu’avec une phrase: «Je me
refuse à croire qu’il va se faire là-bas un
Biafra de l’esprit.» Depuis 1967, la sécession de cette région de l’est du Nigeria a
entraîné une famine qui tuera un à deux
millions de personnes et se déroule alors
sous l’objectif des photographes. Mais
Aragon a beau se refuser à croire au pire,
il écrit aussi: «Je ne vois pourtant aucune
clarté au bout de ce chemin de violence.»
Dans un article sur les rapports entre
Louis Aragon et Milan Kundera, le chercheur Reynald Lahanque, professeur à
l’université de Nancy 2, cite Milan
Kundera, l’auteur qui a finalement fourni
son viatique à l’examen de conscience de
l’écrivain. «Comme le dit Kundera de son
côté, les circonstances ont conduit Aragon
à faire [de cette préface, ndlr] “un très
beau texte d’un pessimisme lucide” ; et
même, selon lui, “un règlement de comptes
avec le communisme unique dans son
œuvre”.»
Il en aura en tous cas beaucoup coûté à
Aragon de l’écrire après cinquante ans de
fidélité communiste, et cela dans tous les
sens du terme. Directeur de la revue du
PC les Lettres françaises, Louis Aragon décide d’y publier le texte de la préface.
Cette provocation a une conséquence immédiate: Moscou suspend tous ses abonnements et entraîne ainsi la dégringolade
financière du titre qui cessera de paraître
en 1972.
Le 9 mai 1968, tandis qu’Alain Geismar,
Jacques Sauvageot et Dany Cohn-Bendit
haranguaient la foule des étudiants sur
la place de la Sorbonne, Aragon s’est
avancé vers le micro. La foule l’a conspué
mais Cohn-Bendit l’a défendu à sa manière: «Ici, tout le monde a le droit de parler, si traître soit-il !»
Quelques semaines plus tard, dans sa
préface, le vieil écrivain écrira également
qu’il songe «à ceux aussi qui crurent avec
le cœur de la jeunesse qu’enfin étaient venus les temps humains». •
AFP
Fin août 1968, la Plaisanterie paraît en
français, préfacé par Louis Aragon. Dans
ce texte, il cite l’un des personnages du roman qui dit: «Belle lurette qu’il a eu lieu
l’avenir…» Aragon ajoute: «Celui qui dit
cela, pourtant, il y a quelques années, est
de ceux qui avaient tenté d’intégrer à leur
trésor national, au folklore de Moravie,
des chansons en l’honneur de Staline.
Voyez où nous en sommes.»
Avec ce texte, Aragon va donner à voir où
il en est, lui. «Nous qui avons vécu toute
notre vie les yeux sur l’avenir, pour l’avenir… et ce que nous avons sacrifié de
nous-mêmes, décliné de nous, de notre
passé est impossible à évaluer, mais nous
le faisons pour l’avenir des autres. Et
voilà qu’une fin de nuit, au transistor,
nous avons entendu la condamnation de
nos illusions perpétuelles. Que disait-elle,
cette voix d’ombre, derrière les rideaux
encore fermés du 21 août à l’aube? Elle disait que l’avenir avait eu lieu, qu’il ne serait plus qu’un recommencement.»
A ce drame s’ajoute pour Aragon l’arrogance de l’agresseur, «cette voix qui depuis ne se tait plus, qui impose d’appeler
vertu le crime, qui appelle aide au peuple
de Tchécoslovaquie l’intervention brutale
C’est l’actualité people de l’été. Après cinq ans de séparation, Romy Schneider et Alain Delon sont à
nouveau ensemble, réunis pour le tournage de
la Piscine, film de Jacques Deray. Le bassin en question, qui appartient à «une somptueuse villa de SaintTropez», comme disent les journaux de l’époque,
joue le rôle principal. Après l’agitation de Mai qui
a entraîné l’annulation du Festival de Cannes, les
retrouvailles Delon-Schneider permettent aux
gazettes spécialisées de se refaire une santé.
Concorde 001 sur la piste d’essais
Le premier avion de transport supersonique, dont
Français et Britanniques ont acté le projet en 1962,
est devenu, en 1968, un prototype immatriculé
F-WTSS qui peut voler. Enfin, pas tout de suite.
En 1968, on teste d’abord tout ce qui peut l’être sur
le plancher des vaches. Dont le roulage à haute vitesse qui se termine dans le «filet d’arrêt». Le premier
vol d’essai aura lieu en mars 1969. Depuis, le 001 a été
envoyé au musée de l’Air et de l’Espace du Bourget.
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Une bonne droite
Charles Consigny Bourgeois libéral revendiqué,
l’avocat en devenir et chroniqueur provocateur remplace
Yann Moix à «On n’est pas couché» sur France 2.
C
onfidence honteuse qui nous vaudra opprobre et soupirs d’exaspération de nombreux camarades journalistes: on ne déteste pas Charles Consigny. Le garçon nous
amuse. Que ce soit dans ses chroniques du Point ou ses interventions aux Grandes Gueules sur RMC, une telle mauvaise
foi, une telle capacité à se faire haïr de ses interlocuteurs tout
en donnant l’impression d’y prendre un malin plaisir, forcent
l’admiration.
Le jeune homme de 29 ans, polémiste et
futur avocat (à la fin de l’année), est le
nouveau chroniqueur d’On n’est pas couché, qui reprend ce samedi soir. Il va vous insupporter.
Parisien, né dans une grande famille bourgeoise, égotique,
libéral et conservateur, amateur du style littéraire de l’écrivain
théoricien du grand remplacement Renaud Camus, il représente la droite qui s’assume, la classe dominante sans honte,
toujours prête à se moquer d’une gauche vite qualifiée de
«bien-pensante» et de «politiquement correcte». Au point que,
physiquement, on l’imaginait fin de race, replié sur lui-même,
roquet prêt à japper. Pas du tout, Charles Consigny est grand,
large d’épaules, mangeant avec appétit, plutôt agréable et sen-
sible et d’un calme olympien quand il s’agit d’évoquer son parcours, ses causes ou ses adversaires.
Parmi ses cibles préférées, en vrac, Anne Hidalgo, Ian Brossat
et leur politique, qualifiée de «Corée du Nord», Caroline
de Haas, Hollande (qui a battu son chouchou Sarkozy), Najat
Vallaud-Belkacem ou la classique hégémonie culturelle supposée de la gauche qui fait le beurre et l’argent du beurre des râleurs de droite depuis quinze ans. Les arguments sont souvent bancals, voire d’une
énormité fascinante, plus c’est gros, plus
ça passe, mais portés par une jolie verve.
Avec nous, loin des caméras et des micros, hors du ring de
boxe où il n’y a pas besoin de se donner un genre, il ne cherche
pas à imposer son point de vue. Il a plutôt tendance à botter
en touche, usant de multiples «peut-être» ou «c’est vrai».
«Quand j’ai commencé à écrire dans le Point, ça se passait très
mal. Je me suis fait traiter de facho plein de fois», se souvient-il.
«Je n’essaye jamais de dire des énormités», promet-il pourtant,
la bouche pleine d’un (savoureux) œuf Bénédicte. Avant de
reconnaître : «Si je sens que j’ai en face de moi quelqu’un qui
est vraiment dans la caricature, qui est borné, qui adhère tête
LE PORTRAIT
Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
baissée à tous les totems de notre époque, si j’ai un végan de
gauche progressiste, antimilitariste, qui coche toutes les cases,
ça m’amuse d’essayer de le pousser dans ses retranchements,
mais c’est rare. J’avoue que j’aime bien faire rire, faire le show.»
Sa voix posée, son rire goguenard, ses punchlines, sa capacité
poujadiste à s’approprier «l’évidence» et «le bon sens» pourraient
tout à fait fonctionner à ONPC. «C’est l’élève turbulent, dissipé,
cultivé, dont on sait qu’il est bourré de capacités», résume Alain
Marschall, le présentateur des Grandes Gueules, qui l’a côtoyé
pendant quatre ans. Ce goût très adolescent de la provocation
lui a parfois joué des tours. Une gifle d’un Francis Lalanne ulcéré lors de l’enregistrement d’une émission, en 2015, ou une
brève proximité avec Christine Boutin prenant position, au départ, contre le mariage pour tous, avant de changer d’avis. Préférant le programme de Fillon, il penche désormais du côté de
Macron, sensible à l’image nouvelle de la France que donne
le jeune président. Au risque de se banaliser? Entre lui et une
Christine Angot vallsiste, l’autre chroniqueuse, on serait étonné
de voir surgir d’immenses différences idéologiques.
Gay affirmé, «pas vraiment en couple», Charles Consigny, rejeton d’une famille de neuf, évoque dans trois livres autofictionnels, dont un écrit avec son père, son enfance, ses colères, sa
fragilité, ses prises de drogue, sa sexualité et la difficulté de
s’accepter. En ressort un
drame familial, la mort accidentelle de sa petite sœur,
14 juillet 1989
Lara, un amour des tradiNaissance.
tions, des vieilles demeures
2014-2018
et châteaux de campagne où
Chroniqueur dans
les jeunes garçons en fleurs
les Grandes Gueules.
passent l’été à l’ombre des
2017 Je m’évade, je
grands chênes. «Il est conserm’explique (Robert
vateur comme un enfant qui
Laffont).
ne voudrait pas que son
1er septembre 2018
monde change», analyse l’édiDébut à ONPC.
trice Karina Hocine, chez
JC Lattès, qui décrit «quelqu’un de très attachant». «Pour être un adulte digne de ce nom,
il faut rester un enfant, pense Charles Consigny. Peu de choses
me dépriment autant que les jeunes trentenaires avec gamins.
Leurs vacances, leurs apparts, la logistique, la manière dont
ils gèrent leur carrière, tout ça est nimbé d’un tel sérieux, je suis
triste pour eux. Il faut vivre avec une certaine légèreté.»
Lui, qui sera payé 1500 euros l’émission, habite dans un appartement de 40m2 à la Butte aux Cailles (XIIIe arrondissement
de Paris), loué 1000 euros par mois. Un coin découvert grâce
à son ami le peintre Richard Texier, 63 ans, dont il fréquente
les grandes fêtes, l’été, sur l’île de Ré. C’est une des particularités de Consigny. Le garçon ne cache pas sa fascination pour
des personnalités flamboyantes et a le don de bien s’entourer.
Son carnet d’adresses est rempli de personnes plus âgées, souvent homosexuelles, comme l’avocat François Gibault, 86 ans,
spécialiste de Céline. «Les vieux que j’aime sont restés jeunes,
s’amuse Consigny, qui se défend d’être le nouveau François
Marie-Banier. Je ne réseaute pas avec les gens que je n’aime pas,
mes vraies amitiés sont désintéressées.» «Ce n’est pas la personne
assoiffée de réseau qu’on décrit, assure son avocat et ami Francis
Szpiner. Il est séducteur, certes, mais il est travailleur, a des valeurs, sait que la vie a été plutôt généreuse avec lui.» C’est le cas
de le dire. Du côté paternel, la tante, Anne, est actrice, le père
est énarque et publicitaire à succès, le grand-père aussi énarque, ancien président de la Croix-Rouge et un ancêtre a dirigé
Polytechnique. De l’autre côté, la mère est banquière, fille d’un
des fondateurs de l’Express. Les «1%» dans toute leur splendeur qui peuvent permettre à leurs enfants de se brûler les ailes
puisqu’il y aura toujours un nid où revenir.
A 17 ans, Charles Consigny, les yeux brillants de paillettes et
de cocaïne, quitte le cocon familial et lance un magazine de
mode, Spring, qui coulera vite. Le slogan, bien trouvé, annonçait la couleur: «Nous sommes l’avenir, tant pis.» Il nous a apporté un exemplaire, pour qu’on le feuillette, mais il le referme
vite, gêné, quand on y lit un de ses poèmes. Eclectique, sa vraie
passion reste le droit. En marge de ses apparitions publiques,
il a mené cahin-caha ses études. Le futur pénaliste a enfin
réussi le barreau à sa troisième tentative. Après un stage chez
le célèbre avocat Hervé Temime, il veut lancer son cabinet avec
des amis. Ses proches espèrent que l’histrion continuera dans
cette voie et ne se laissera pas, en Icare, définitivement séduire
par les charmes du soleil médiatique. A voir. •
Par QUENTIN GIRARD
Photo FRÉDÉRIC STUCIN
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Libération Samedi 1er et Dimanche 2 Septembre 2018
CARNET D’ÉCHECS
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21h00. Le grand concours.
Jeu. Présenté par Carole
Rousseau. 23h40. Foresti
Party Bercy. Spectacle.
20h55. Les aventures de
Flynn Carson : le mystère
de la lance sacrée. Téléfilm.
22h25. Les aventures de Billy
Stone : le médaillon sacré.
Téléfilm.
20h55. Chroniques criminelles. Magazine. Présenté par
Magali Lunel. 22h55. Chroniques criminelles. Magazine.
FRANCE 2
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Présenté par Olivier Minne.
23h15. On n’est pas couché.
Divertissement. Présenté
par Laurent Ruquier.
FRANCE 3
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Légende vivante. Avec Francis
Perrin, Gaëlle Bona. 22h30.
Mongeville. Série. Mortelle
mélodie. 00h00. Soir 3.
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21h00. K.O.. Thriller. Avec
Laurent Lafitte, Chiara Mastroianni. 22h55. Rendez-vous
avec Kevin Razy. Magazine.
23h05. Le pied à portée
de main. Documentaire.
23h55. La boîte à questions.
ARTE
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Vatican. Documentaire.
22h20. Ozone : un sauvetage
réussi. Documentaire. 23h20.
Philosophie. Magazine.
Passer à l’acte ?. 23h50.
Square artiste. Magazine.
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invisible. Échec et mat
(1 & 2/2)Avec Scott Bakula.
23h35. NCIS : Nouvelle-Orléans. Série. 00h30. NCIS :
Nouvelle-Orléans. Série.
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Documentaire. 22h20. Lucie
au pays du Soleil Levant.
Documentaire. 23h15. Lucie
à la conquête de l’Ouest.
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PARIS PREMIÈRE
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avec Bruce Willis. 22h40. Maximum Conviction. Téléfilm.
TMC
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Criminologie appliquée.
Avec Peter Falk. 22h45. 90’
Enquêtes. Magazine. 00h00.
90’ Enquêtes. Magazine.
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Mexique. Football. Équipe
de France Féminine. 23h00.
Les 30 Ans du Top 50. Div.
CSTAR
21h00. DC : Legends of
tomorrow. Série. 2 épisodes.
Avec Victor Garber,
Wentworth Miller. 22h40. DC :
Legends of Tomorrow. Série.
2 épisodes.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 23h30. Life. Série.
2 épisodes.
6TER
21h00. Rénovation Impossible. Divertissement. 22h35.
Rénovation Impossible. Divertissement. 00h25. Rénovation
Impossible. Divertissement.
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Lake. Téléfilm.Avec Rena
Sofer, Winston Rekert. 22h45.
Les traquées. Téléfilm. Avec
Erika Eleniak, Kim Coates.
NRJ12
NUMÉRO 23
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. Avec Jim
Parsons. 22h35. The Big Bang
Theory. Série. 7 épisodes.
20h55. Vocation pompier.
Magazine. 23h05. Vocation
pompier. Magazine.
C8
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Chevaliers du Fiel 2017.
Spectacle. 23h10. Les fous
rires des Chevaliers du Fiel
2016. Spectacle.
LCP/AN
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Théâtre. 22h00. Accusé
Mendès France. Téléfilm.
Avec Bruno Solo. 23h30.
Déshabillons-les. Magazine.
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of interest. Série.
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Théâtre. Avec Bruno Solo,
Yvan Le Bolloc'h. 22h40. On
continue à l’appeler Trinita.
Comédie. Avec Terence Hill,
Bud Spencer.
20h55. Sniper 5 - L’héritage.
Téléfilm. Avec Chad Michael
Collins, Tom Berenger. 22h45.
Sniper 6 : Ghost Shooter.
Téléfilm.
FRANCE 2
FRANCE 5
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heureux. Comédie. Avec
Manu Payet, Audrey Lamy.
22h30. Faites entrer l’accusé.
Magazine. 00h15. Faites
entrer l’accusé. Magazine.
20h50. Les 100 lieux qu’il faut
voir. Documentaire. 22h35.
Une maison, un artiste.
Documentaire. 23h05. Gene
Kelly, vivre et danser. Div.
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21h00. Les enquêtes de
Murdoch. Série. 2 épisodes.
Avec Yannick Bisson, Thomas
Craig. 22h25. Les enquêtes
de Murdoch. Série. 2 épisodes.
23h55. Soir 3. Journal.
CANAL+
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Marseille. Football. Ligue 1
conforama - 4e journée. 22h55.
Canal football club le debrief.
Magazine de football. 23h10.
J+1. Magazine de football.
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Queen. Film. Avec Humphrey
Bogart, Katharine Hepburn.
22h30. Bogart raconté par
Bacall. Documentaire. 23h55.
Seiji Ozawa – Retour au
Japon. Documentaire.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Les hôtels les plus
incroyables du monde.
Documentaire. 22h50. Les
hôtels les plus incroyables
du monde. Documentaire.
TMC
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. 2 épisodes.
Avec Thom Barry, John Finn.
22h45. Cold Case : Affaires
classées. Série. 2 épisodes.
W9
21h00. Exodus : Gods and
Kings. Péplum. Avec Christian
Bale, Joel Edgerton. 23h35.
Vikings. Série. 2 épisodes.
Avec Travis Fimmel.
NRJ12
20h55. SOS ma famille a
besoin d’aide. Magazine.
22h30. SOS ma famille a
besoin d’aide. Magazine.
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Magazine. 23h05. Enquête
exclusive. Magazine.
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Lucifer. Série. 2 épisodes.
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CSTAR
21h00. Chicago Fire. Série.
3 épisodes. Avec Joe Minoso,
Jesse Spencer. 23h40. Voyeur
du web. Téléfilm.
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De James Huth. 22h50.
Agathe Cléry. Comédie.
Avec Valérie Lemercier, Anthony Kavanagh.
6TER
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De Peter Weir. Avec Harrison
Ford, Kelly McGillis. 23h05.
Storage Wars : enchères surprises. Divertissement.
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Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
NUMÉRO 23
20h55. La vague. Drame. Avec
Jürgen Vogel, Frederick Lau.
22h45. Le Vilain. Comédie. De
Albert Dupontel. Avec Albert
Dupontel, Catherine Frot.
2
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5
6
7
8
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
II
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1003
GORON
(030/
VERTICALEMENT
1. Il rentre dans un corps étranger 2. Vue de l’intérieur ; Outil d’un souffleur
de verre 3. Suffixe sucré ; Retira du liquide 4. Partit dans tous les sens ; Il
transforme une voyelle en une autre 5. Capitale en Europe ; Le mot qu’il
y avait entre Disneyland et Paris 6. Un mètre cube de bois ; Pareil ; Douze
papes 7. Sale chambre ; On s’en servait contre cervidés 8. Surnom d’Eisenhower ; Loquace 9. Mieux vaut qu’ils n’aient pas de dents contre vous
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. APARTHEID. II. TÊTAI. NÉE. III. TARI. CNRS.
IV. ENCRE. V. CV. ÉLIMER. VI. HISTAMINE. VII. TÉVÉ. FS.
VIII. CIA. OAS. IX. ANTICERNE. X. SOURIANTE. XI. EXTÉNUÉES.
Verticalement 1. ATTACHÉ-CASE. 2. PEA. VI. INOX. 3. ÂTRE. STATUT.
4. RAINETÉ. IRE. 5. TI. CLAVECIN. 6. CRIME. EAU. 7. ENNEMI. ORNE.
8. IER. ENFANTE. 9. DÉSTRESSÉES.
libemots@gmail.com
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
Par GAËTAN
1BS ("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. Vu le succès des sites
dédiés, il a la cote II. Elle
jugeait les accords d’Evian
déviants ; Avion allemand
III. On peut tirer vers lui sans
danger, au contraire ; Chaussée en D vert IV. Joe jouet ; Far
grand-breton V. Deux sens,
deux prénoms ; Il ne vous
empêchera pas de dormir
VI. De Lyon à Paris ; Un noir
ou un rouge VII. La Première
avant ; Ces oiseaux habitent
loin et ils ne sont pas près de
venir VIII. Vieux diplômes ; Il
a une forme de trident IX. Elle
a perdu un membre X. Stade
dont la construction n’a pas
débuté XI. S’ils déconnent,
tout va à vau-l’eau à vol haut
9
III
Origine du papier : France
LCP/AN
20h35. Un cœur qui bat.
Documentaire. 22h25.
Je reviendrai. Doc. 00h00.
Les visiteurs du soir. Mag.
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I
◗ SUDOKU 3759 MOYEN
CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Séries. Avec Corinne Touzet, Franck Capillery.
22h55. Une femme d’honneur.
Séries.
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GRILLE
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Directeur artistique
Nicolas Valoteau
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GRAVAGNA
Nous évoquions, le 18 août, l’efficacité du mécène
américain Rex Sinquefield. Notamment à Saint-Louis
(Minessota), qui profite grâce à lui d’un club d’échecs de
plus de 500 m2. Sinquefield a aussi donné son nom à l’un
des plus forts tournois de blitz (5 mn plus 3 s par coup) et
de parties rapides (25 mn plus 10 s) jamais joué. La
Sinquefield Cup, qui fait partie du Grand Chess Tour
2018, se déroulait à Saint-Louis du 10 au 16 août, avec dix
des meilleurs joueurs de la planète: Wesley So classé 2852
en rapide, Leinier Dominguez-Perez (2826), Viswanathan
Anand (2758), Shakhriyar Mamedyarov (2754), Levon
Aronian (2806), Maxime Vachier-Lagrave (2798), Sergey
Karjakin (2793),
Alexander Grischuk (2751)
et Hikaru Nakamura
(2824). C’est ce dernier
qui s’impose dans le
combiné. Quant à notre
Maxime national, il a
signé unexploit avec 13,5
points en blitz. Perf à
3005! Ce qui lui permet
de finir deuxième dans le
combiné.
Solution de la semaine dernière: les Blancs avaient sans
doute envisagé dxç3 ; bxç3 Fxç3 ; Cxç3, Txç3 ; suivi de
Fb2. Mais ils ont raté Txç3 (!) au lieu de Fxç3 et la Tour
noire est tabou. Légende du jour: Nakamura DominguezPerez, Saint-Louis, les Blancs jouent et gagnent.
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Rédacteurs en chef
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Grégoire Biseau (France),
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Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ON NE PLAISANTE PAS
AVEC LE GOÛT
*
* Les moines de l’abbaye
y d’Affligem
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approuvent encore aujourd’hui
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avec soin la recette d’Affligem
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Cuvée Blonde.
L’ A B U S D ’ A L C O O L E S T D A N G E R E U X P O U R L A S A N T É . À C O N S O M M E R AV E C M O D É R AT I O N .
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