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Libération - 04 08 2018 - 05 08 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,70 € Première édition. No 11566
PHOTOMONTAGE «LIBÉRATION» – PHOTOS GETTY ; SIPA ; XAVIER SABA LAVOLO. NATUREIMAGES
TIM MCKENNA
ÉTÉ
SAMEDI 4 ET DIMANCHE 5 AOÛT 2018
J’ai testé
la vague
Teahupo’o
ET NOS SÉRIES, LA BD, «LE P’TIT
LIBÉ»… 20 PAGES CENTRALES
www.liberation.fr
Etats-Unis
Avec Alex
Jones, l’alt-right
en procès
Magyd Cherfi :
premiers
émois,
premièrs ébats
PAGES 6-7
PORTRAIT, PAGE 26
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PAGES 2 À 5
PUBLICITÉ
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
De la première (et unique)
nuit de De Gaulle en 1964
jusqu’à la construction
de la piscine de Macron
cet été, retour sur plusieurs
épisodes de la vie du fort,
alors que le chef de l’Etat
entame ce vendredi
ses premières vacances
dans le lieu officiel de
villégiature des présidents.
EMMANUEL MACRON dans
LES FANTÔMES
DE BRÉGANÇON
Par
LAURE BRETTON
C’
Par
KIM HULLOT-GUIOT
et CATHERINE MALLAVAL
ALBERT FACELLY
était un petit cadeau d’adieu. Pendant la
campagne présidentielle, dont Emmanuel
Macron faisait de plus en plus figure de
favori, l’Elysée avait choisi de laisser le fort de Brégançon ouvert au public tout l’été 2017. La décision
devant être renouvelée chaque année, certains, dans
l’administration présidentielle dirigée par François
Hollande, n’avaient pas détesté l’idée de priver
l’ex-conseiller élyséen de la solennité du lieu pour
ses premières vacances officielles.
S’il entend maintenir cette ouverture aux Français,
le Président a surtout l’intention de prendre toutes
ses marques dans la résidence présidentielle, située
à mi-chemin entre Toulon et Saint-Tropez, s’inscrivant dans les pas de ses prédécesseurs. Il aimerait
également pouvoir y organiser des rencontres diplomatiques, comme celle de vendredi soir avec la
Première ministre britannique, Theresa May, sur le
modèle de Camp David. Sauf que la résidence présidentielle américaine est immense et peut loger les
délégations internationales dans des cabanons de
luxe noyés dans la forêt du Maryland. «L’intérêt de
la diplomatie politique, c’est de dormir une nuit sur
place afin de créer un lien personnel», fait d’ailleurs
remarquer François Hollande dans l’ouvrage retraçant l’histoire de Brégançon écrit par le journaliste
Guillaume Daret. Rien de tel qu’un échange de vues
sur le Moyen-Orient en se passant des tartines au
petit déjeuner.
Selon l’Elysée, après le départ de Theresa May et de
son époux, restés dîner vendredi, il n’y aura pas
d’autres rencontres bilatérales jusqu’au retour à Paris, aux alentours du 20 août. Pas même une entrevue estivale avec le Premier ministre au programme
pour l’instant. En revanche, un déplacement présidentiel est envisagé vendredi prochain, de même
que des sorties propices aux bains de foule, histoire
de prendre le pouls des Français.
Grand amateur de symboles –du Louvre de la victoire aux rencontres diplomatiques à Versailles, en
passant par le Puy-du-Fou–, Macron le théoricien
du «récit national» s’installe pour quinze jours dans
ce qui fut une forteresse militaire dès le XIe siècle,
en surplomb des baies de Hyères et de Toulon, où
tous les présidents de la Ve République ont défilé.
Pendant ses vacances, il a l’intention de «prendre
du repos tout en continuant à travailler dans une
ambiance calme», dixit l’Elysée, après le vacarme
qui a entouré les révélations sur Alexandre Benalla
ces trois dernières semaines. De «l’affaire d’été» à
«l’Elysée d’été».
A la rentrée, l’exécutif doit décider quoi faire de
la révision constitutionnelle, à l’arrêt pour cause de
tempête Benalla, et lancer les périlleuses réformes
des retraites ou de l’assurance chômage. Mercredi,
le chef de l’Etat a reçu les ministres pour un dîner
dans le jardin de l’Elysée avant les vacances. «Il nous
a demandé d’être joignables, et pour ceux qui restent
en France, de ne pas hésiter à nous montrer un peu»,
relate un membre du gouvernement. Autant de
capteurs avant de rentrer à Paris et se lancer dans
l’an II. •
Emmanuel, jeune boss dynamique de la start-up
nation, est au bout de sa vie. Benalla, la croissance,
le chômage… Heureusement, ses deux semaines de
vacances au fort de Brégançon devraient refaire
de lui un premier de cordée tout bronzé…
Mais la séquence n’est pas sans risque. Par chance,
l’esprit de ses prédécesseurs habite toujours
la demeure. Et ils ne sont pas avares de conseils…
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
SIPA, J. BOUSSAROQUE.ONLYFRANCE et ALAIN GUILHOT. DIVERGENCE
PERCHÉE SUR UN PITON
ROCHEUX, LA DEMEURE, QUI
DOMINE LES EAUX TURQUOISE DE
LA MÉDITERRANÉE, DEVRAIT ÊTRE
DE TOUT REPOS, PROTÉGÉE PAR
DE HAUTS MURS ET DES MASSIFS DE
BOUGAINVILLIERS ET DE MIMOSAS.
«BRIGITTE, OÙ T’AS MIS MON
MAILLOT ? PARCE QUE C’EST
NOTRE PISCIIIIINE !»
TRAVAUX D’ÉLECTRICITÉ, DE PEINTURE, REMISE EN ÉTAT
DE LA CUISINE, INSTALLATION DE LA PISCINE HORS-SOL
(10 MÈTRES SUR 4) ARRIVÉE PAR CAMION… TOUT A ÉTÉ FAIT
POUR COMBLER D’AISE LE PRÉSIDENT ET LA PREMIÈRE DAME.
POUR MOI, LAGARDÈRE A BLOQUÉ
LA PUBLICATION DES PHOTOS.
VOUS, HEUREUSEMENT, VOUS AVEZ
MIMI MARCHAND!
AFP
BESTIMAGE
QUELLE BONNE IDÉE,
CETTE PISCINE!
TELLEMENT MODERNE!
PISCINE OU PLAGE, L’IMPORTANT
EST DE TOUJOURS SE VÊTIR!
GAFFE AUX TÉLÉOBJECTIFS!
SOUVENEZ-VOUS QU’UN
FÂCHEUX M’A PRIS LES BIJOUX
DE FAMILLE EN BANDOULIÈRE…
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ÉVÉNEMENT
LA CLASSE, TOUJOURS AVOIR
DE LA CLASSE…
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
…SUR SOI, ET
À L’INTÉRIEUR
DE SA DEMEURE.
BRÉGANÇON,
AVEC NOUS
ET NOTRE
DESIGNER PIERRE
PAULIN, ÇA AVAIT
TOUT DE MÊME
UNE CERTAINE
ALLURE…
CERTES, VOUS
AVEZ L’AFFAIRE
BENALLA. MAIS
ENFIN… COMPARÉ
AU RAINBOW
WARRIOR, C’EST
DE LA ROUPIE
DE SANSONNET!
LAISSEZ DU TEMPS
AU TEMPS,
LES FRANÇAIS,
COMME TOUJOURS,
OUBLIERONT…
J’EN PROFITE POUR
TE SUGGÉRER UN TRUC,
MON MANU: FAIS
GAFFE À TON PREMIER
MINISTRE. TU L’INVITES
UNE FOIS À BRÉGANÇON,
ET LE TYPE FAIT TOUT
POUR TE PIQUER
LA LUMIÈRE!
A BRÉGANÇON, JE SUIS FOLLE
DE LA MESSE. JE ME DEMANDE
SI LES MACRON AUSSI?
AFP
AFP
AH ÇA, EMMANUEL, TU AS QUAND
MÊME BIEN NIQUÉ LES SOCIALISTES…
MAIS N’OUBLIE PAS: C’EST AVEC
LE FOLKLORE QU’ON ASSOIT
VRAIMENT SA POPULARITÉ.
HADJ. SIPA
4 u
EN 9 SÉJOURS
À BRÉGANÇON,
POMPIDOU A PU
AFFINER L’ART
DU SERRAGE
DE MAINS
CE QUE JE VOUS CONSEILLE, C’EST DE
PRENDRE DES BAINS DE FOULE MATIN
ET SOIR. ET N’HÉSITEZ PAS À METTRE
EN AVANT VOTRE ÉPOUSE!
KEYSTONE-FRANCE
AFP et SIPA
«AUCUN RISQUE,
JE L’AI PAS INVITÉ…»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
TU VAS VOIR MON MANU, LA CÔTE
DU FORT, C’EST AUTRE CHOSE
QUE TES PETITES BALADES AU
TOUQUET AVEC BRIGITTE. ECOUTE
UN PRO DE L’IMAGE QUI CLAQUE:
POUR LES PHOTOGRAPHES,
FAUT MOUILLER LE MAILLOT.
AFP
GOLESI. BESTIMAGE
VOUS QUI AIMEZ LE TENNIS,
MON CHER EMMANUEL, JE VOUS
SUGGÈRE DE PASSER UN PETIT COUP
DE BIGO AUX VOISINS. LES TÉZENAS,
LEUR COURT EST BATH, ET CE
SONT DES GENS CHARMANTS.
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Cécilia Sarkozy, seule face à la mer et à son ennui, songe à Brigitte Macron…
VOUS VERREZ BRIGITTE,
POUR UNE PREMIÈRE DAME,
BRÉGANÇON, C’EST LA BARBE!
AFP et BEST IMAGE
«NOUS, C’EST PAS PAREIL…
ON S’AIME ET ON FAIT TOUT
ENSEMBLE !»
RU
E
SIPA
D
ES
A
RC
H
IV
ES
AH ÇA, LE TRAÎTRE,
IL PEUT SE
BROSSER POUR
AVOIR UN CONSEIL!
HORS DE QUESTION
QUE JE LUI DONNE
MES BONNES
ADRESSES POUR
LES CHURROS…
NE COMPTEZ PAS SUR MOI NON PLUS POUR
VOUS GUIDER, JE N’Y SUIS RESTÉ QU’UNE
NUIT… QUI IMAGINE LE GÉNÉRAL DE GAULLE
FAIRE BRONZETTE AVEC YVONNE?
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6 u
MONDE
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
L
es briques de jus de fruit rendent vos
enfants homosexuels. Obama a utilisé
des armes météorologiques pour punir
ses opposants avec des tornades (d’ailleurs,
puisqu’on en parle, Michelle Obama a un
pénis). Robert Mueller, en charge de l’enquête
sur les interférences russes dans la campagne 2016, est un démon, un monstre pédophile à abattre. Ne mangez pas ces yaourts :
ils contiennent une substance toxique qui
peut contrôler votre esprit. Et ne buvez pas
l’eau courante: Obama –encore lui– l’a contaminée avec des produits chimiques qui rendent stériles. Heureusement, vous pouvez
vous procurer cette carafe filtrante ou mettre
quelques gouttes de Super Male Vitality dans
vos boissons pour contrer les effets.
Voici le genre de logorrhée vomie par la voix
rauque d’Alex Jones, 44 ans, dans son talkshow diffusé depuis le début des années 2000
sur certaines stations de radio, son site internet InfoWars et, ces dernières années, sur les
plateformes YouTube, Facebook ou Spotify,
depuis son studio d’Austin (Texas). Avec ses
accès de rage, son teint rougeaud et ses sorties
d’homme-sandwich (en plein milieu de ses
programmes, il fait l’article de tels kits de
survie, produits d’hygiène ou vitamines, en
vente sur sa boutique en ligne), les inénarrables théories du complot d’Alex Jones peuvent
prêter à sourire. Mais son audience, son impact auprès de militants d’extrême droite dévoués et ses appels à la violence, pas vraiment.
«COMMERCIAL»
Ce parangon de la «post-vérité» est jugé cette
semaine dans un tribunal texan pour diffamation. Un procès qui lui est intenté par des familles de victimes de la fusillade de 2012
à l’école primaire Sandy Hook, à Newtown
(Connecticut), qui avait fait 27 morts, dont
20 enfants. Une poursuite similaire a été déposée dans le Connecticut. Alex Jones a en effet,
dès le lendemain de la tuerie et à de nombreuses reprises, affirmé dans ses émissions qu’il
s’agissait d’un canular. Que les cadavres des
petites victimes étaient factices, et les parents
des comédiens payés par… Obama (encore lui,
décidément), qui aurait tout organisé pour justifier des mesures de contrôles des armes.
Avec Alex Jones, le grotesque n’est jamais loin
de l’horreur. Ses affabulations répétées ont
conduit de nombreux fans à harceler et menacer de mort, en ligne et dans la vraie vie, certaines familles de victimes. A l’instar de Veronique De La Rosa et Leonard Pozner, dont le
fils de 6 ans a été tué à Sandy Hook et qui ont
dû déménager sept fois depuis, leur nouvelle
adresse finissant inlassablement par être divulguée dans l’émission. Cette semaine, leurs
avocats tentent de convaincre le juge texan
que les propos de Jones tombent sous le coup
de la diffamation: ils doivent prouver que Jones savait que ses déclarations étaient fallacieuses (il admet désormais que la fusillade a
bien eu lieu) et qu’il les a répétées avec l’intention volontaire de nuire. L’animateur du Alex
Jones Show et ses avocats affirment, eux, que
la famille Pozner essaye de «réduire au silence
ceux qui s’opposent à leurs efforts herculéens
d’interdire la vente de certaines armes […] et
de limiter la liberté d’expression». Jones demande même 100000 dollars (86200 euros)
de dédommagement à la famille Pozner…
«Décrire Alex Jones comme un conspirationniste est bien en deçà de la réalité, insiste
Angelo Carusone, président de l’organisation
anti-fake news Media Matters for America, qui
regarde et décrypte la plupart de ses émissions. Jones est un charlatan, un fabricant de
hoax et de fake news, qui se sert de ses théories
pour vendre des produits. C’est un commercial,
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Alex Jones,
fake news
et vraies
menaces
L’Américain, qui a l’oreille de Trump, est jugé cette
semaine pour avoir poussé ses fans à harceler
des familles de victimes de la tuerie de l’école
Sandy Hook en 2012, déclarant que l’événement
avait été mis en scène. Les réseaux sociaux
commencent à prendre des mesures contre
ses manipulations et appels à la violence.
PROFIL
qui va raconter les histoires les plus affolantes,
puis vendre le pseudo-remède à ses spectateurs.» Les annonceurs ayant fui après ses
théories du complot sur le 11 Septembre, l’animateur a créé ses propres produits et sa boutique en ligne, qui générerait les deux tiers de
ses revenus, selon une enquête du Spiegel.
Dans son émission sur Alex Jones, l’humoriste
John Oliver a calculé qu’«un quart de son
temps d’antenne» était consacré à faire la promotion de son merchandising.
Pour Carusone, les intrigues de Jones, aussi
dingues soient-elles, s’inscrivent toujours
dans un récit plus global, une «théorie cohérente dans laquelle chaque complot, pioché
dans tous les sites de l’alt-right, trouve sa place.
Globalement, il est toujours question de gens
de gauche qui sont en fait des vampires vio-
L’humoriste John Oliver
a calculé qu’«un quart
du temps d’antenne»
de Jones était consacré
à faire la promotion
de son merchandising.
leurs et mangeurs d’enfants, qui ont inflitré le
gouvernement. C’est quand même un type qui
a l’oreille du Président !» s’indigne-t-il. Pendant la campagne de 2016, Donald Trump a
en effet été interviewé dans l’émission de Jones, qu’il a qualifié de «formidable». La Maison Blanche n’a pas, depuis, pris ses distances
avec le complotiste, qui ne tarit jamais d’éloge
sur le président américain et va toujours dans
le sens de sa base électorale.
«COMBATTANTS DE LA LIBERTÉ»
Difficile de savoir combien de personnes le regardent ou l’écoutent régulièrement. Les estimations vont de quelques centaines de milliers (nombre de vues sur YouTube) à plusieurs
millions, échelle qu’il revendique. «Sa fanbase
est sans doute moins importante que ça, mais
elle est lui très loyale», souligne Carusone. Sans
publicité et sans patron, Jones n’a de compte
à rendre à personne. Il n’a aucune contrainte
et peut prendre l’antenne à n’importe quel
moment du jour ou de la nuit, pour des émissions longues de plusieurs heures.
Ses fans reçoivent des alertes quand commence la diffusion. «En plein milieu de la nuit,
il peut se lancer dans un monologue sur une
histoire de libéraux armés jusqu’aux dents qui
se préparent pour la deuxième guerre de séces-
sion, appelant son public à contre-attaquer. Ça
peut avoir un fort effet de manipulation. Il leur
fait croire qu’ils sont les gardiens de la République, des combattants de la liberté…» De fait,
ses appels à l’action ont des conséquences
dans la vie réelle, comme avec les victimes de
Sandy Hook ou dans le cadre du «Pizza Gate»,
théorie selon laquelle un restaurant de
Washington servirait de couverture pour un
réseau pédophile sataniste organisé par les cadres du Parti démocrate. Fin 2016, un homme
s’est rendu sur place pour «enquêter lui-même»
sur cette histoire, a menacé un employé puis
tiré avec son arme, sans faire de blessés.
Après des années à se boucher le nez sans bouger, les plateformes de diffusion en ligne, frileuses à censurer des contenus, commencent
enfin à prendre des mesures contre l’animateur. La semaine dernière, Facebook a retiré
du réseau social la page personnelle de Jones
pendant trente jours, pour «harcèlement» et
«discours haineux». YouTube a également effacé quatre de ses vidéos pour violation de sa
charte sur la protection des mineurs, et l’empêche de diffuser des contenus en direct pendant quatre-vingt-dix jours. Enfin, mercredi,
Spotify a indiqué avoir supprimé plusieurs
podcasts d’Alex Jones pour avoir violé ses règles sur les discours de haine. •
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
«
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Alex Jones lors
de la convention
nationale du
Parti républicain
à Cleveland,
le 19 juillet 2016.
PHOTO GO NAKAMURA.
RÉDUX. RÉA
«Même les pires opinions doivent
pouvoir être exprimées»
D
ans deux cas médiatisés
cette semaine, des Américains se sont drapés dans la
sacro-sainte liberté d’expression,
garantie par le premier amendement de la Constitution américaine.
Publier en ligne les plans d’armes
indétectables et conçues pour être
fabriquées par des imprimantes 3D?
Liberté d’expression. Raconter que
la tuerie de Sandy Hook est un canu-
lar, au détriment des familles de victimes? Liberté d’expression. Katie
Fallow, avocate au Knight First
Amendment Institute, de l’université Columbia, revient sur l’importance de cette liberté.
Que dit le premier amendement
de la Constitution ?
Je paraphrase, mais la Constitution
dit que le Congrès ne peut adopter
de lois limitant la liberté d’expression. Pour les pères fondateurs, il
s’agissait de protéger les individus
contre le pouvoir du gouvernement.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, la Cour suprême a interprété cet
amendement: les opinions, même
les plus radicales, sont protégées. Et
le gouvernement doit montrer un
«intérêt incontestable» pour justifier
des restrictions à la liberté d’expres- opinion). Ainsi, si je dis qu’Alex Josion. Certains Etats ont également nes est un connard, je suis protégée,
leurs propres lois. Le Texas Citizens ce n’est pas de la diffamation. En reParticipation Act, mis
vanche, si je dis
en avant par les avoqu’Alex Jones a été
cats d’Alex Jones, procondamné pour vol
tège les citoyens conà l’étalage, et que je
tre des plaignants qui
sais en le disant que
chercheraient à réc’est faux, alors je suis
duire des individus au
condamnable.
silence à coup de proLes avocats de Jones
cédures judiciaires.
cherchent à démonQuelle est la définitrer que les familles
INTERVIEW de victimes qui lui
tion de la diffamation aux Etats-Unis?
intentent le procès
Il y a des nuances d’un Etat à l’autre, sont des «personnalités publimais pour que la diffamation soit re- ques». Qu’est-ce que ça change?
tenue, il faut prouver qu’il s’agit Cela rend plus difficile de prouver
d’une déclaration factuellement et la diffamation, parce que les pervolontairement fausse (et non d’une sonnalités publiques sont encore
DR
Katie Fallow, avocate
membre du Knight First
Amendment Institute,
explique les spécificités
américaines de la
notion de liberté
d’expression.
u 7
moins protégées que les personnes
privées. Dans ce cas, non seulement
il faut prouver votre mépris pour la
vérité, mais également «l’intention
effective de nuire».
Le préjudice dont sont victimes
les familles de Sandy Hook
pèse-t-il dans la balance ?
Il leur servira dans un deuxième
temps, si la diffamation est avérée,
quand le tribunal estimera les
dommages et intérêts. Il faudra
alors prouver le lien entre les déclarations de Jones et leurs conséquences néfastes.
Aux Etats-Unis, tant qu’il s’agit
d’une «opinion», on peut dire
sans être ennuyé que la Shoah
n’a jamais eu lieu…
Je suis une fervente défenseuse de
la liberté d’expression. Même les
pires opinions doivent pouvoir être
exprimées. Ce n’est pas parce qu’on
interdit l’expression d’une idée que
celle-ci arrête d’exister. Lui permettre d’être exprimée publiquement
permet de lui apporter, publiquement, la contradiction.
Recueilli par I.H.
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8 u
MONDE
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
LIBÉ.FR
Diaporama : le Zimbabwe
replonge dans le chaos
Des violences ont éclaté à
Harare, capitale du pays, mercredi, à la suite de
la proclamation des résultats des élections législatives, remportées par le parti au pouvoir et contestées par l’opposition. Les photographes de l’AFP
Marco Longari et Luis Tato en témoignent en images. PHOTO M.LONGARI.AFP
tuée à tant de diligence. C’est
la preuve, selon le PT, que les
juges liés aux milieux affairistes ont accéléré la cadence
pour empêcher Lula de briguer un nouveau mandat,
deux ans après la destitution
contestée de la présidente
Dilma Rousseff, qu’il avait
désignée pour lui succéder.
Persécution. Défendre
Un masque de l’ancien président est brandi lors du festival Lula Livre organisé pour le soutenir, à Rio, le 28 juillet. PHOTO MAURO PIMENTEL. AFP
Le taulard Lula à la présidentielle,
permission impossible?
Condamné à
douze ans de prison,
l’ancien chef d’Etat
brésilien devrait
se présenter
au scrutin d’octobre,
quitte à être
invalidé. Un choix
risqué mais
stratégique du Parti
des travailleurs.
Par
FRANÇOIS-XAVIER
GOMEZ
L
ula, souvent qualifié
(pour son plus grand
plaisir) de Nelson Mandela du Brésil, deviendra-t-il
ce week-end un candidat détenu, symbole de l’arbitraire
de la justice de son pays ? La dans le cadre de l’enquête
convention électorale du tentaculaire baptisée Lava
Parti des travailleurs (PT), Jato («lavage express»), insque l’ancien présitruite par le juge
dent (2003-2011) a
L'HOMME Sergio Moro. Decofondé en 1980,
DU JOUR puis, il purge sa
approuvera, sauf
peine à Curitiba,
énorme surprise, la candida- dans le sud du Brésil, où lui
ture de l’ancien métallo, âgé est interdite toute prise de
de 72 ans, pour l’élection pré- position orale: il ne peut s’exsidentielle des 7 et 28 octo- primer que par écrit.
bre. Même s’il est actuellement incarcéré.
Intransigeance. Derrière
Lula, qui avait déjà connu la les barreaux, sera-t-il en
prison lors de brefs passages mesure de participer à la badans les années 70 sous la taille présidentielle ? La loi
dictature militaire, quand il dite du «casier propre», votée
commençait son activité de en 2010, sous sa présidence,
syndicaliste dans l’industrie l’en empêche en principe :
automobile de São Paulo, elle stipule que toute pers’est rendu le 7 avril à la sonne condamnée ne peut
justice. Qui l’a condamné se présenter à une élection
en deuxième instance à pendant huit ans. Mais les
douze ans et un mois de pri- équipes juridiques du PT
son, pour corruption passive cherchent la faille qui pouret blanchiment d’argent, rait exclure Lula du champ
de la loi. La décision revient
au Tribunal supérieur électoral, qui se prononcera après
le 15 août, date butoir pour la
présentation des candidatures. Peu d’observateurs
pensent que Lula pourra finalement s’aligner. Pour cela,
il faudrait que des recours
bloquent son invalidation
jusqu’au 7 octobre.
Pour justifier son intransigeance, le Parti des travailleurs insiste sur le
caractère arbitraire de la condamnation. Lula est accusé
d’avoir accepté un appartement en bord de mer offert
par le groupe de travaux publics OAS comme pot-de-vin
pour son intervention dans
l’attribution de marchés
publics de la compagnie nationale des hydrocarbures
Petrobras. Ce qu’il nie avec
énergie. L’accusation n’a
fourni aucun élément matériel établissant que l’appartement était la propriété de
l’ancien président, élément
qui n’est étayé que par un
unique témoignage, celui
d’un ancien dirigeant d’OAS,
lui-même poursuivi.
Le procès et l’application de
la condamnation ont eu lieu
en un temps record, pour une
justice brésilienne peu habi-
Le charisme
et la stature
internationale
de Lula ont
éclipsé tous
les autres
candidats
du PT.
coûte que coûte la candidature de Lula est pour le PT
une question de fidélité.
Mais c’est aussi une stratégie.
D’abord, le parti de gauche,
qui revendiquait 1,6 million
d’adhérents en 2015, n’a
personne qui puisse se porter
candidat en remplacement,
tant le charisme et la stature
internationale de l’ancien
métallo ont éclipsé tous
les autres. Si Lula ne peut
se présenter, un autre prétendant peut être désigné
jusqu’au 17 septembre.
Dans ce cas, l’ancien maire
de São Paulo, Fernando Haddad, serait le favori. Mais
dans les enquêtes d’opinion
où il remplace Lula, il ne
recueille qu’entre 2 et 12 %
des voix.
Jouer la carte Lula jusqu’au
bout permet également de
revendiquer le statut de victime d’une persécution politique menée par une droite
revancharde qui n’a jamais
admis qu’un ancien ouvrier
accède aux plus hautes responsabilités. Ce qui peut
rejaillir positivement sur les
autres scrutins célébrés aux
mêmes dates, en particulier
les élections des gouverneurs
d’Etats. Et le suspense, entretenu au minimum jusqu’à la
date limite de changement
de candidat, place le PT au
centre du jeu politique.
Mais ce jeu d’échecs peut
aussi avoir des conséquences
très néfastes pour le Brésil,
en offrant un boulevard à
l’extrême droite. Le candidat
Jair Bolsonaro, 63 ans, un
ancien militaire, est ouvertement nostalgique de la dictature des généraux (19641985). Partisan de la peine de
mort et l’autodéfense contre
la délinquance, il est aussi
homophobe, raciste et antiféministe. Avec son discours
antisystème qui capitalise
sur le ras-le-bol provoqué par
quatre ans d’enquête Lava
Jato et de révélations en cascade de scandales de corruption, il frôlait fin juillet les
30% d’intentions de vote. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Nous, les Yézidis Le 3 août 2014,
l’Etat islamique massacrait et réduisait
en esclavage des milliers de Yézidis en
Irak. Quatre ans plus tard, l’avocate Natia Navrouzov raconte
dans une tribune comment cette communauté kurde tente de
reconquérir son identité perdue aux yeux du monde (photo
lors d’une manifestation de soutien aux Yézidis à Paris en
août 2014), notamment grâce aux femmes, devenues un
symbole d’insoumission. PHOTO J. PEBREL. MYOP
LIBÉ.FR
Sous pression talibane, l’Etat islamique
abandonne le nord de l’Afghanistan
DU NORD
AU SUD
En Pologne, la Cour suprême suspend elle-même
sa réforme. Sa présidente,
Malgorzata Gersdorf, et ses
juges ont lancé jeudi une
énième provocation au parti
Droit et Justice (PiS) au pouvoir. Pour stopper la réforme
de leur institution votée par
ce dernier, ils ont posé à la
Cour de justice de l’Union
européenne cinq «questions
préjudicielles». Cette procédure a provoqué la suspension immédiate des conséquences de la réforme entrée
en vigueur le 4 juillet. Elle
prévoit, entre autres, le départ à la retraite anticipé des
juges de plus de 65 ans,
comme c’est le cas de 27 magistrats, dont Gersdorf. Celle-ci continue d’occuper son
poste en invoquant la Constitution, qui fixe la durée de
son mandat à six ans, soit
jusqu’en 2020. La présidence
polonaise n’a pas manqué de
critiquer la manœuvre, l’estimant «dépourvue de base légale et n’ayant aucun effet sur
le président de la République
ou tout autre organe». A.Mt.
L’ONU «choquée» par le raid
à Hodeida contre «le plus
grand hôpital du Yémen».
Jeudi, au moins 20 personnes
ont été tuées et 60 blessées
par un raid aérien sur l’hôpital Al-Thawra et un bombardement sur le marché aux
poissons. Une télé proche des
rebelles houthis donne un bilan supérieur : 55 morts et
124 blessés. Et les médias
houthis ont accusé la coalition menée par l’Arabie Saoudite, qui avait déjà lancé
une offensive avec les forces
progouvernementales le
13 juin, d’être responsable de
ces attaques. Vendredi, la
coordinatrice de l’ONU pour
le Yémen, Lise Grande, a souligné que «les hôpitaux sont
protégés en vertu du droit humanitaire international», et
rappelé l’importance d’AlThawra, «l’une des quelques
structures médicales fonctionnant encore dans la région. […] L’un des plus grands
centres de traitement du choléra dans la ville». D’après
l’OMS, le pays est désormais
menacé par une «vague majeure» de choléra.
A lire en intégralité sur Libé.fr.
Mufit Nemat est un combattant afghan à la barbe
blonde et aux allégeances
mouvantes. Ex-taliban, repassé sous l’autorité du gouvernement avant de basculer dans les rangs de l’Etat
islamique (EI), il vient à
nouveau de se rendre. Alors
que les talibans, ennemis de
l’EI, s’approchaient mercredi de ses positions dans
le district de Darzab, dans le
nord de l’Afghanistan, Mufit
Nemat a préféré déposer les
armes avec un autre commandant de l’EI et 200 de
leurs combattants. Ils ont
été faits prisonniers par l’armée afghane.
Ce dernier revirement de
Mufit Nemat marque la fin
de l’Etat islamique dans le
nord du pays. Vendredi, des
vidéos publiées sur les réseaux sociaux montraient
des talibans circulant dans
les villages occupés jusque-là par l’Etat islamique.
«Le phénomène diabolique
qu’est Daech a été complètement éliminé et les habitants
de Jawzjan sont désormais
libérés de ses tortures», a déclaré Zabiullah Mujahid,
porte-parole des talibans. Il
a appelé l’EI à quitter les
derniers territoires qu’il con-
Reddition de combattants de l’EI, jeudi. PHOTO REUTERS
trôle à l’est, dans la province certains Afghans, dont
de Nangahar, frontalière du Mufit Nemat.
Pakistan.
L’homme a longtemps été
Apparu en 2015 en Afgha- l’un des chefs talibans de la
nistan, l’Etat islamique s’est province de Jawzjan. Mais
d’abord implanté dans la au fil des années, il s’est fait
province du Helmand (sud), remarquer par ses supéd’où provient la
rieurs, qui ont enmajorité des récolRÉCIT tendu les habitants
tes de pavot, et
se plaindre de cordans des districts de l’Est. ruption et d’abus de pouDans le Nord, il a bénéficié voir. En 2013, il est convodu ralliement de membres qué au Pakistan, où siège la
du Mouvement islamique direction du mouvement. Il
d’Ouzbékistan, un groupe disparaît durant quelques
proche d’Al-Qaeda chassé mois, vraisemblablement
des zones tribales pakista- détenu. Lorsqu’il rentre
naises du Waziristan par dans sa province, il décide
une opération des forces de rejoindre le programme
armées d’Islamabad. L’Etat de paix lancé par le gouverislamique a aussi pu comp- nement afghan avec 200 de
ter sur les sympathies de ses hommes. Il espère re-
joindre la police locale ou
une milice, garantie de
pouvoir et de revenus. Mais
rien ne vient. Il crée une
madrasa, une école coranique, d’obédience salafiste.
En 2016, le gouvernement
la fait fermer. Mufit Nemat
s’estime trahi et rejoint
l’Etat islamique. Mais les
talibans n’ont jamais toléré
la présence de l’EI sur leurs
terres. Dans leur majorité,
ils demeurent nationalistes
et veulent recréer «l’émirat
islamique d’Afghanistan»,
instauré quand ils étaient
au pouvoir – de 1996 à
fin 2001, avant d’être balayés par les forces américaines à la suite des attentats du 11 Septembre.
Les jihadistes de l’Etat islamique, eux, veulent porter
leur combat partout où ils
le peuvent. Ils sont en outre
encore plus radicaux que les
talibans, qui ont assoupli
leurs règles, notamment
en matière d’éducation, au
fil des années. L’Etat islamique reste présent dans
la province de Nangahar.
Et depuis plusieurs semaines, il multiplie les attentats
à Jalalabad, la capitale
provinciale.
LUC MATHIEU
Mali: «IBK» frappe fort dès le premier tour
Disparition Le mannequin Rick
Genest, dit «Zombie Boy», s’efface
Le même face-à-face qu’il y a
cinq ans. Le président sortant, Ibrahim Boubacar
Keïta, dit «IBK», affrontera au
second tour de la présidentielle malienne le chef de file
de l’opposition, Soumaïla
Cissé. Les résultats du premier round ont été annoncés
dans la soirée de jeudi. IBK a
pris une sérieuse avance en
remportant 41,4% des suffrages, selon les chiffres officiels
qui doivent encore être confirmés par la Cour suprême,
contre 17,8% pour son principal adversaire.
Ils ont parfois été présentés
comme des figures opposées
de la politique malienne. Le
littéraire enflammé originaire du Sud (IBK, 73 ans) et
l’ingénieur réservé du Nord
(Soumaïla Cissé, 68 ans). En
C’était tout sauf un mannequin ordinaire, reconnaissable entre mille
du fait de ses nombreux tatouages
représentant des os, des organes et
des insectes. Rick Genest s’est suicidé mercredi à l’âge de 32 ans dans
l’arrondissement du Plateau-MontRoyal à Montréal (Canada). Genest
a vécu une grande partie de sa vie
dans la rue. A 15 ans, il subit une lourde opération visant
à lui retirer une tumeur au cerveau, qui lui a valu le surnom
de «Zombie Boy», et se fait tatouer pour la première fois
l’année suivante. Sa santé mentale était fragile, selon les
services de police montréalais. Il avait accédé à la célébrité
de manière très rapide du seul fait de son apparence –90%
de la surface de son corps était tatouée–au début des années 2010. Le Canadien a notamment collaboré avec la
chanteuse américaine Lady Gaga sur son clip Born This
Way, s’exposant au monde entier. La pop star, très sensible
aux problèmes liés aux maladies mentales, a réagi vendredi au suicide «bouleversant» de «[s]on ami» : «Si vous
souffrez d’un problème psychologique […] appelez à l’aide;
si vous souffrez et si vous connaissez quelqu’un qui souffre,
tendez-lui la main», a-t-elle encouragé. A.L.D. PHOTO AFP
réalité, ils sont les deux faces
d’une même pièce : des cadres du balbutiant Mali démocratique des années 90,
formés en France, ministres
du gouvernement d’Alpha
Oumar Konaré. L’un comme
l’autre ont fini par s’émanciper du parti dominant, l’Adéma-PASJ, pour créer leur propre formation politique dans
les années 2000.
Lors du second tour de la présidentielle de 2013, IBK avait
largement surpassé son rival,
obtenant 77,6% des suffrages.
«Cette fois-ci, alors que son
mandat a été jugé sévèrement
par les observateurs, il a surtout réussi à maintenir sa
base dans les grands bassins
électoraux du Sud, qui ne sont
pas touchés par l’insécurité»,
note David Vigneron, cher-
cheur au Réseau de réflexion
stratégique sur la sécurité au
Sahel. «Au Mali, jamais un
président n’a été chassé du
pouvoir par les urnes. Il y a
une prime énorme au sortant,
ajoute Francis Simonis, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille. D’autant
plus quand les gens se désintéressent de l’élection.» Le taux
de participation pour le premier tour a été de 43 %, soit
6 points de moins qu’en 2013.
A Bamako, des recours seront
vraisemblablement déposés
devant la Cour suprême.
Mercredi, les deux tiers des
candidats avaient déjà dénoncé «un bourrage d’urnes»,
et annoncé qu’ils n’accepteraient pas «les résultats affectés par les irrégularités».
Cissé a répété ce vendredi
que le scrutin n’était «ni sincère, ni crédible».
Il n’en laisse rien transparaître, mais son faible score est
«un coup dur», note David
Vigneron : «Cissé fait moins
que ce qu’on lui prédisait.
C’est le perdant magnifique,
cette image lui colle à la peau.
Il ne parviendra pas à rassembler un front uni derrière
lui.» «De par son parcours,
il n’incarne pas vraiment le
changement, ajoute Francis
Simonis. Soumaïla Cissé ne
fait pas rêver les Maliens, et il
ne fait pas consensus au sein
de l’opposition.» Deux conditions pourtant indispensables pour renverser la tendance et espérer bousculer le
«Vieux» le 12 août.
C.Mc.
A lire en intégralité sur Libé.fr.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
UNE ANNÉE
EN MACRONIE
Ordonnances modifiant
le code du travail,
dédoublement des classes
de CP dans les quartiers
d’éducation prioritaire,
abandon du projet
d’aéroport de Notre-Damedes-Landes, quasisuppression de l’ISF,
abaissement de la vitesse
sur les routes… Pendant
l’an I de son quinquennat,
Emmanuel Macron a
multiplié les réformes, non
sans essuyer des critiques
et provoquer des
crispations. Libération
s’est lancé dans un tour
de France pour décrypter,
sur le terrain, les effets
des mesures sur le
quotidien des gens.
TARNET-GARONNE
Blagnac
HAUTESPYRÉNÉES
GERS
TARN
Toulouse
HAUTEGARONNE
AUDE
ARIÈGE
ESPAGNE
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Rupture conventionnelle
collective «Sans projet
solide, tu te retrouves
vite le bec dans l’eau»
A Blagnac, près de Toulouse, une entreprise
de téléconseil s’est servie de la disposition prévue
par les ordonnances Pénicaud réformant le code du travail
pour se séparer de 226 salariés. Sur le site, les employés hésitent
entre approbation, résignation et défiance.
20 km
REPORTAGE
Par
riés), l’accord prévoit la suppression
de 226 postes sur 2 175 (dont 244
à Blagnac).
AMANDINE CAILHOL
Envoyée spéciale à Blagnac
Photos MATHIEU RONDEL
«E
n septembre, on savait
que les ordonnances
Macron allaient passer.
En janvier, ça a été automatique: ils
ont enclenché la rupture conventionnelle collective, se souvient Samira
Alaoui, déléguée syndicale CGT de
Teleperformance France, filiale de
la multinationale française spécialisée dans la sous-traitance de la relation clients. Pour eux, c’était une
aubaine.» Basée à Blagnac, près de
Toulouse (Haute-Garonne), dans
l’un des treize sites que compte
le groupe dans le pays, la cégétiste
est une pionnière. Contre son gré.
Depuis sept mois, elle essuie les plâtres de cette mesure née de la réforme par ordonnances du code du
travail, que son syndicat avait combattu en mobilisant ses troupes dans
la rue l’année dernière. Sans succès,
puisque depuis septembre 2017, les
entreprises peuvent se saisir de ce
dispositif basé sur le volontariat et
inspiré de la rupture conventionnelle individuelle – qui, elle, date
de 2008 – pour se séparer de plusieurs salariés. Plus besoin, à la différence d’un «plan de sauvegarde de
l’emploi» (PSE), de justifier de diffi-
Les locaux de Teleperformance à Blagnac, en 2013.
cultés économiques pour dégraisser,
même si un accord d’entreprise doit
toutefois être négocié et validé par
les services de l’Etat. A la clé, une
procédure plus souple pour l’entreprise et des obligations allégées pour
ce qui est du reclassement.
En janvier, la direction de Teleperformance France a décidé de tenter
le coup en négociant une rupture
conventionnelle collective (RCC)
couplée à un congé de mobilité,
autre dispositif d’accompagnement
au départ volontaire. Un choix justifié, selon elle, par la «décroissance
rapide» des commandes de ses
clients des télécoms, principalement de SFR (également proprié-
taire de Libération), et «une situation de surcapacité chronique et de
forte pression sur les prix». Depuis
quelques années, le chiffre d’affaires des centres d’appels situés en
France dégringole. En 2017, il a dévissé de 25%. Signé en mai dernier
par la CFDT, la CFTC et la CGC (qui
représentent près de 55% des sala-
FRONT FISSURÉ
A la terrasse de la cafétéria qui
jouxte les bureaux vitrés haut-garonnais de la société, Samira Alaoui,
qui s’est battue «pour préserver
l’emploi» ne décolère pas: «Teleperformance veut améliorer ses marges
et fait partir le travail ailleurs. Du
fric, ils en ont, mais pas pour nous.»
La direction, elle, assure «poursuivre son développement en France,
son pays d’origine, auquel elle est
fortement attachée». Mais l’actualité
est là pour conforter celle qui, avec
ses collègues de SUD, a refusé de signer l’accord. Si en France l’activité
des centres d’appels bat de l’aile, au
niveau mondial le groupe affiche
une santé florissante avec un résultat net de 312 millions d’euros
en 2017, en hausse de 46% par rapport à 2016. En juillet, il a réalisé un
placement obligataire de 750 millions d’euros pour racheter une société indienne.
A Blagnac, le chiffre a de quoi faire
tourner la tête des conseillers en
clientèle qui, pour un smic, réceptionnent, du matin au soir, les appels de différentes hotlines. Et ce
malgré une ancienneté parfois de
plus de dix ans. Des salaires confor-
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’accord prévoit une indemnité de départ volontaire de 2 200 euros par année d’ancienneté, en plus des indemnités légales, et des aides complémentaires.
mes à la grille de la branche, se défend la direction, en insistant sur
l’existence d’un treizième mois.
Pour Samira Alaoui, nul doute que
cette précarité a joué sur le faible
niveau de mobilisation des salariés
lors de la négociation: «Faire grève,
c’est difficile. Un euro, c’est un euro.»
Autre explication: la désunion syndicale. Aux premières heures, les
syndicats avaient pourtant dénoncé
collectivement «une négociation
sans réelle négociation».
Mais ce front s’est vite fissuré. La
faute, estime Samira Alaoui, aux
élections professionnelles pour le
comité social et économique, nouvelle instance de représentation du
personnel, aussi issue des ordonnances, qui se dérouleront d’ici un
an. Chacun a joué sa partition. En
fin de parcours, les syndicats signataires ont salué l’accord. Ce dernier
prévoit une indemnité de départ
volontaire de 2 200 euros (ou
0,8 mois de salaire brut) par année
d’ancienneté, en plus des indemnités légales, et des aides complémentaires, le tout ne pouvant dépasser
48000 euros (ou trente mois de salaire brut). Un coup de pouce pour
financer une formation, des mesures d’accompagnement, et une
prime mensuelle de 200 euros brut
pour certains salariés restants (qui
verraient leur charge de travail s’am-
plifier) sont aussi au programme.
Pas suffisant pour Samira Alaoui.
«Opposée à la politique de la chaise
vide», elle a négocié jusqu’au bout
pour la CGT – la quatrième force
syndicale de l’entreprise – malgré
tout le mal qu’elle pensait de la rupture conventionnelle collective.
Avant de se résoudre à informer les
salariés et les aider à trancher, entre
partir ou rester. Et d’admettre :
«Cette RCC, c’est aussi une aubaine
pour tous ceux qui n’en pouvaient
plus et voulaient s’en aller.» Ensuite,
il a fallu monter les dossiers pour les
présenter au cabinet mandaté par la
direction. Pour être recevables, ils
devaient s’accompagner d’une promesse d’embauche, d’un projet de
création d’entreprise ou de formation solides.
CLOPE SUR CLOPE
Mère célibataire, Katy, 46 ans dont
dix dans la boîte, a choisi la troisième option. «Ici, il n’y a pas de reconnaissance, ça casse le moral. Moi
je suis ambitieuse. Je ne veux pas vivre des minima sociaux et du smic.
Certes, on a la sécurité de l’emploi,
mais il faut savoir prendre des risques», dit-elle. Problème: son projet, se former aux métiers du tourisme, n’a pas été validé. «On va se
battre», tonne Samira Alaoui. Avec
302 demandes et 207 départs accep-
tés (110 en RCC et 97 en congés de
mobilité), elle n’est pas la seule à
être restée sur la touche. Preuve, selon la direction, que «ces mesures répondaient à une réelle attente des
salariés». Wahab fait partie des heureux salariés qui, le 20 juillet, ont
définitivement déposé leur casque
sur lequel les appels arrivent quasi
non-stop. Il a tenu sept ans. Des années de «pure survie», dit ce quadra
qui a toujours voulu partir. «Mais le
temps passe vite.» Comme d’autres,
il raconte les «conditions de travail
dégradées» l’ayant poussé à claquer
la porte: les appels des clients parfois agressifs, les horaires qui changent tout le temps, les primes aux
objectifs intenables.
Au pied de l’immeuble, entre deux
bacs de fleurs, les salariés allument
clope sur clope. Pourtant, assure
Daniel Julien, le PDG du groupe,
dans une interview aux Echos Investir, la société «mesur[e] la satisfaction de [ses] employés chaque année»
et «engag[e] des actions». Le même
ajoute: «Dans les pays riches, le travail de conseiller clients n’a pas toujours une bonne réputation. Mais,
dans les autres pays, les gens sont ravis qu’on soit là.» Le ton est donné.
Quand il a entendu parler de la
RCC, Wahab a donc «sauté sur l’occasion» pour créer son entreprise
dans le bâtiment, un vieux projet
qu’il avait en tête depuis longtemps.
Pas syndiqué, il garde toutefois un
regard critique: «Tout le monde n’a
pas la chance d’avoir des bons syndicats pour négocier. Dans d’autres
sociétés, certains risquent de partir
comme des malpropres.»
TERGIVERSATIONS
Cindy, 37 ans, avait aussi préparé le
terrain en amont de la RCC. «On ne
savait pas ce qu’on allait devenir,
alors je me suis bougée pour chercher
ailleurs.» A Blagnac, rien n’était fait
pour rassurer les salariés. Faute
d’activité, dès janvier, ils ont enchaîné des formations internes,
dans des locaux à moitié vides.
Alors, au bout de sept ans d’ancienneté, lui donnant droit à un pécule
de 26000 euros, elle a mis les voiles
après avoir reçu une promesse
d’embauche dans une autre entreprise pour un poste de secrétaire. Mais «le chèque ne fait pas
tout», pointe une autre salariée. A
contrecœur, elle a décidé de conserver son poste: «Ici j’ai mes copines,
c’est la seule chose qui me retient.»
Pour elle, tout est allé trop vite: «Je
ne sais pas faire de projet en vingt
jours. Je n’ai pas eu le temps de me
retourner.» En tout et pour tout, les
salariés ont eu trois semaines pour
monter un dossier. Trop court aussi
pour Paulo, 47 ans, conseiller chez
Teleperformance depuis 2012. Après
quelques tergiversations, il a décidé
de rester dans cette boîte où il «se
sent bien». «Ça peut être gagnantgagnant, mais si tu n’as pas un projet
solide, tu te retrouves vite le bec dans
l’eau, surtout si tu es senior, insistet-il en fumant sa pipe. Et puis, trouvez-moi une entreprise du secteur
qui paye mieux que le smic.»
La syndicaliste Samira Alaoui, aussi
conseillère, fait partie de ceux qui
ne quittent pas le navire «car il reste
beaucoup à faire pour les salariés».
Mais tous les élus CGT, majoritaires
à Blagnac, n’ont pas fait le même
choix. Dimitri, membre du comité
d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), reste pour
«assumer son mandat syndical jusqu’au bout». Christelle, déléguée du
personnel (DP) ne part pas pour être
«en conformité avec ses idées». Mais,
Ludivine, elle, file voir ailleurs.
A 35 ans, cette autre DP va suivre
une formation d’agent d’escale.
«Traître!» s’amuse, taquin, un collègue. «Ça sera peut-être mal vu car
on n’était pas signataire, concède-telle. Mais aide au départ ou pas, je
voulais partir.» Au total, tout syndicat confondu, à l’échelle nationale,
29 représentants du personnel s’en
vont, selon Samira Alaoui. «Ça va
être difficile de continuer le combat», souffle-t-elle. •
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12 u
FRANCE
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Cannabis
light
La fin des
plants sur
la comète
Ex-gérant d’une boutique de
produits à base de CBD, une
molécule non psychotrope,
Thomas Traoré, qui pensait
agir dans la légalité, a été mis
en examen pour «trafic de
stupéfiants». Des procédures
contre des magasins comme
le sien sont en cours.
Par
A
u 39 de la rue de Clignancourt,
CLARISSE
dans le XVIIIe arrondissement
MARTIN
de Paris, le rideau de fer est
Photo CYRIL
baissé et la discrète mention «scellé
ZANNETTACCI – ne pas ouvrir» enjoint de ne pas
s’aventurer au-delà. Thomas Traoré,
ex-gérant de l’éphémère Bestown Shop
qui occupait ces murs, admet avoir
un pincement au cœur à cette vue.
Après trois semaines d’ouverture, sa
boutique spécialisée dans les produits
à base de cannabidiol (CBD, une
molécule non psychotrope du cannabis) a dû fermer ses portes. Visé par
une information judiciaire ouverte
par le parquet de Paris, le quadragénaire a été mis en examen le 12 juillet
pour «trafic de stupéfiants» et «provocation à l’usage de stupéfiants».
Thomas
Traoré,
mercredi
à Paris.
«Tout était en règle et puis patatras»,
résume-t-il.
Le CBD est une molécule du cannabis
que certains ont jugé légal, à partir du
moment où le taux de THC (tétrahydrocannabinol, psychotrope), une autre
molécule, était inférieur à 0,2%. «C’est
le THC qui est le stupéfiant, le CBD n’est
pas classé comme tel. Le THC a des
effets hallucinogènes alors que le CBD
a des effets relaxants», explique
l’addictologue Jean-Pierre Couteron. Si
posséder, vendre ou consommer du
cannabis est illégal en France, le pays
reste le plus gros consommateur
européen de produits (herbe ou résine)
chargés en THC, selon la dernière
étude de l’Observatoire européen des
drogues et toxicomanies. Plusieurs
millions de Français sont ainsi des
consommateurs plus ou moins
réguliers.
Miel et marmelade
Attablé dans un café au pied de la butte
Montmartre, Thomas Traoré égrène les
péripéties des derniers mois. Tout a
commencé au printemps, lorsqu’un
ami de Besançon lui parle de la boutique qu’il a ouverte dans le chef-lieu
du Doubs. La spécialité ? Le CBD. Première réaction: «C’est illégal, t’es complètement fou.» Puis petit à petit, face
à l’assurance de son ami, le Parisien se
renseigne et finit par se dire «pourquoi
pas moi ?». Il prend conseil auprès
d’avocats qui le rassurent sur la légalité
de la chose et décide de se lancer :
le 13 juin, une nouvelle échoppe ouvre
ses portes. Pas un «coffee shop», insiste
Thomas à plusieurs reprises, car selon
lui cela porterait à confusion avec les
établissements d’Amsterdam.
A défaut de pouvoir faire le tour du propriétaire, on se contentera de photos
sur Instagram. Thomas décrit les lieux:
un espace de vente d’environ 25 mètres
carrés aux murs clairs et à la décoration
épurée, qu’on jurerait d’inspiration
scandinave. Un peu à l’image des nombreux concept stores de la capitale. Sur
une photo, on voit quelques fleurs de
CBD exposées sous une cloche en verre.
«Quand on passait devant la boutique,
c’était difficile de savoir ce qu’on vendait. C’était voulu», poursuit l’ex-gérant. Sur les étals, des petits pots de
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
conseillais rien, je ne suis pas médecin.
Certains venaient et me montraient des
messages de leur médecin qui préconisait la dose à prendre.» Toujours selon
ses estimations, 40% étaient des «vieux
fumeurs», des gens qui consomment du
cannabis depuis dix ou quinze ans et
qui «cherchaient l’apaisement et le sommeil sans la défonce». Le reste, 20% de
curieux et de tout-venant. «J’interdisais les mineurs et les femmes enceintes.
En l’absence de règles, j’ai posé les miennes. Un jour, des dealers du quartier
sont venus. Ils ont compris en trois
secondes qu’on ne vendait pas le même
produit.» Il estime être victime d’une
injustice : «Je ne me considère pas
comme un militant de la cause [la légalisation du cannabis]. Je suis un entrepreneur, même si je n’aime pas le terme,
j’y ai vu une possibilité.»
Ces derniers mois, le nombre de boutiques commercialisant du CBD en
France a culminé à 120, selon les estimations de l’association Norml (National Organization for the Reform of Marijuana Laws France). La législation sur
la question n’a pourtant pas été assouplie, mais le ministère de la Justice croit
savoir que cette floraison est due à l’arrivée sur le marché de produits (pharmaceutiques ou liquides pour cigarettes
électroniques) contenant du CBD. Au
départ mutiques, les pouvoirs publics
ont sifflé la fin de la récré en juin.
Fibres et graines
miel, de marmelade, du chocolat, des
huiles et des sachets de tisane. Des produits alimentaires contenant tous
du CBD et fabriqués en Suisse.
Cancer et arthrite
«Le jour où j’ai ouvert, raconte Thomas
Traoré, j’avais alerté le commissariat
du XVIIIe. Le chef de la BAC 18 [brigade
anticriminalité, ndlr] est venu me voir
le premier jour. En trois semaines
d’ouverture, j’ai eu deux contrôles policiers et aucun n’a constaté de trouble
à l’ordre public ou trouvé à redire.» Mais
quand une dizaine de policiers déboulent le 10 juillet en fin de matinée, ce
n’est plus un contrôle de routine. Perquisition de la boutique, mise sous
scellé des lieux et des stocks, Thomas
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Traoré est placé en garde à vue pendant
quarante-huit heures. Le 12 juillet, il est
déféré devant un juge et mis en examen. «Pendant trois semaines j’ai une
boutique légale, et le jour d’après je suis
un trafiquant de drogue. Je n’ai rien
à me reprocher. Je n’ouvre pas un magasin ayant pignon sur rue en sachant que
c’est illégal. Tout était clean!» affirmet-il avec vigueur.
«On avait des tables où les gens pouvaient prendre une infusion et un petit
carré de chocolat au CBD», poursuit le
mis en cause. Dans sa clientèle, il estime que 40% des acheteurs étaient des
malades atteints de cancer, d’arthrite
ou de sclérose en plaques. «La plupart
achetaient de l’huile de CBD et disaient
que ça soulageait leurs douleurs. Je ne
Reconnaissant que la législation sur la
question était «peut-être un peu floue»,
la ministre de la Santé, Agnès Buzyn,
a estimé le 17 juin sur RTL que ces boutiques auraient fermé d’ici quelques
mois. «Ces coffee shops se sont ouverts
sur une zone grise du droit», admet la
ministre au cours de l’interview.
Cette «zone grise», c’est l’arrêté
du 22 août 1990, qui édicte plusieurs
conditions cumulatives pour que la
«culture, l’importation, l’exportation et
l’utilisation industrielle et commerciale
des variétés de cannabis sativa L»
soient autorisées. Pour que ce soit légal,
il doit s’agir de l’exploitation des fibres
et des graines de la plante seulement,
avec une teneur initiale inférieure
à 0,2% de THC:21 variétés de cannabis
sativa autorisées sont répertoriées.
0,2%, le chiffre où le bât blesse. Est-ce
le produit fini ou la plante à la base de
la préparation qui doit afficher un taux
de THC inférieur à 0,2% ? Vendeurs de
CBD et pouvoirs publics font une lecture différente. Le 11 juin, la Mission
interministérielle de lutte contre les
drogues et les conduites addictives (Mildeca) s’est fendue d’une note
aux airs de rappel à la loi, tranchant les
divergences: «La présence de THC dans
les produits finis, quel que soit son taux,
est interdite.» Le 23 juillet, la Direction
des affaires criminelles et des grâces
(DACG) en remet une couche et adresse
une dépêche aux parquets de France,
enjoignant de donner des réponses pénales «avec une particulière fermeté».
Depuis, les procédures s’accumulent,
notamment dans les zones qui relèvent
des parquets de Paris, Marseille, Dijon,
Chalon-sur-Saône et Evreux.
Selon les tests réalisés par les enquêteurs sur les produits de Bestown Shop,
deux dépassaient le seuil de 0,2% avec
respectivement 0,24 % et 0,32 % de
THC, relate Thomas Traoré, qui assure
ne pas avoir été interpellé à cause de la
teneur excessive de certains produits
mais en raison des fleurs de CBD proposées à la vente, qui ne sont ni des fibres
ni des graines visées par l’arrêté de 1990.
Spécialiste du droit des drogues et maître de conférences à l’université PaulValéry de Montpellier, Yann Bisiou
estime que le débat n’a aucun sens: «La
législation n’a pas changé, mais la
question revient tous les dix ans.» Pour
le juriste, l’arrêté
de 1990 n’est pas applicable aux boutiques
pré cité e s
mais
concerne seulement
les produits pharmaceutiques, que ne prétendent pas vendre les
magasins de CBD. «Ce
qui me choque, c’est
que c’est une application extensive de la loi, Thomas Traoré
qui porte atteinte au ex-gérant du Bestown Shop
principe de légalité: on
ne peut pas vous accuser de faits qui ne
sont pas expressément prévus par la loi
pénale.»
Yann Bisiou souligne aussi le fait que
le cannabidiol ne fait plus partie de la
liste de produits interdits par la
Convention internationale contre le
dopage dans le sport depuis janvier 2018. «Un footballeur pourrait en
prendre, mais pas une mamie pour une
tisane ?» s’insurge-t-il, jugeant que
cette répression ne devrait «pas être
une priorité, alors que la France est le
premier pays européen en termes de
consommation de cannabis».
Contacté par Libération, l’avocat de
Thomas Traoré évoque une affaire qui
«dépasse complètement» son client. «Il
n’a aucun casier, il pensait sincèrement
que c’était légal», défend Me Michaël
Bendavid, qui souligne, dans une allusion aux propos d’Agnès Buzyn, que «le
droit pénal ne s’accommode pas des zones grises. Cela doit bénéficier au mis en
cause». Thomas Traoré encourt une
peine de dix ans d’emprisonnement
et 7,5 millions d’euros d’amende. •
«On avait des
tables où les gens
pouvaient prendre
une infusion et
un petit carré de
chocolat au CBD.»
vion
Marie Sau
une bonne tasse d’été
09 : 00 - 10
Retrouvez
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: 00
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14 u
FRANCE
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
LIBÉ.FR
Comment concilier cosmétiques et environnement ? Des écolabels d’initiative privée ou publi-
que permettent de discerner les produits respectueux
de l’environnement : mieux vaut ainsi éviter ceux issus de l’industrie et
préférer ceux des magasins bio. Mais pour bien faire, il faut également
réduire sa consommation d’eau, utiliser la juste quantité de produit, privilégier les grands conditionnements et les écorecharges. On peut aussi
fabriquer soi-même ses produits à partir d’ingrédients simples et moins
toxiques. Explications dans la chronique Terre d’actions.
Revenu de cavale, David Gras s’en ira à la barre
Le braqueur,
qui s’est constitué
prisonnier jeudi
après sept ans dans
la nature, sera
rejugé. Il avait été
condamné en 2016,
en son absence,
à vingt-cinq ans
de prison.
Par
CLARISSE MARTIN
S
a fiche Europol, qui
trône en bonne place
parmi celle des fugitifs
les plus recherchés d’Europe, n’a pas encore fait l’objet d’une mise à jour. David
Gras s’est constitué prisonnier jeudi en fin de matinée
auprès du greffe de la cour
d’assises du Nord, à Douai.
Un acte rarissime dont la
police nationale s’est fait
l’écho sur son compte Twitter. Deux ans auparavant,
le 8 juillet 2016, cette juridiction l’avait condamné par
contumace à vingt-cinq ans
de réclusion criminelle.
Le braqueur de 48 ans aux
cheveux poivre et sel (selon
sa photo de recherches) et
aux multiples tatouages, recensés comme des signes
distinctifs par l’office européen de police, vient de
mettre un terme à une
cavale longue de près de
sept années. Vendredi, le
parquet général de Douai a
annoncé que, conformément aux dispositions du
code de procédure pénale
pour les jugements rendus
par défaut, David Gras
devrait être de nouveau jugé
dans l’année à venir,
cette fois en sa présence,
nous a confirmé son avocat,
Me Jérôme Goudard.
Skinhead. David Gras
s’était hissé au rang des criminels les plus recherchés
de l’Union européenne en
prenant part à plusieurs braquages à main armée en
bande organisée, commis au
renfort d’explosifs et d’armes lourdes au début des
années 2010. Selon sa fiche
Europol, il était ainsi recher-
A Orly en septembre 2011, sur les lieux d’une attaque à laquelle David Gras aurait participé. Un convoyeur avait été tué. PHOTO T. SAMSON. AFP
ché pour «vol commis en à un dépôt de fonds dans la ancien punk de Nevers
bande organisée ou avec ville de Villers-Semeuse, à (Nièvre). Ce dernier aurait
arme». Le dernier braquage coups d’explosifs. Dans un ainsi entretenu une inimitié
auquel a pris part David article de février 2016, le tenace avec David Gras du
Gras a eu lieu le 21 septem- Journal du Centre s’était in- fait de ses idées politiques.
bre 2011 à Orly (Val-de- téressé au cas de David Gras, «Punk et communiste, j’étais
Marne). Tôt dans la matinée cet «ancien Neversois en ca- la personne à abattre», téce jour-là, accompagné de vale» activement recherché moignait-il dans les colonplusieurs complices, il par les polices des 28 pays nes du journal local, il y a
s’était attaqué
de l’Union euro- deux ans.
au
fourgon
L’HISTOIRE péenne. Surd’une société de
nommé «Yeux Soif de liberté. Depuis sa
DU JOUR
transports de
bleus», l’indi- reddition, jeudi, «Yeux
fonds. Un convoyeur avait vidu aurait eu un passé de bleus» se trouve en détenété tué et un passant pris en skinhead, selon les informa- tion provisoire entre les
otage. Les braqueurs étaient tions du quotidien régional, murs de la maison d’arrêt de
parvenus à fuir en tenant les qui donnait la parole à un Douai, où il va attendre son
forces de l’ordre à distance
en leur tirant dessus. Ils
avaient dérobé plus
de 8,2 millions d’euros. C’est
de ce hold-up dont il avait
été question au cours du
procès d’assises de 2016,
ainsi que d’un autre braquage commis dans les
Ardennes le 16 juin 2011. Les
Jérôme Goudard avocat
malfaiteurs s’en étaient pris
«Sa reddition est due à sa volonté
de se défendre. On n’a jamais
entendu la voix de mon client
dans ce dossier. Désormais, il y
a quelqu’un pour répondre.»
nouveau procès. D’après son
avocat, joint par Libération,
le souhait de David Gras en
se rendant à l’institution judiciaire est de faire entendre
sa voix sur les faits qui lui
sont reprochés et pour lesquels il a été condamné en
son absence. «Sa reddition
est due à sa volonté de se défendre, de pouvoir s’exprimer. On n’a jamais entendu
la voix de mon client dans ce
dossier, explique Jérôme
Goudard. David Gras est une
personne qui a soif de liberté.
Désormais, il y a quelqu’un
pour répondre.»
Dans un communiqué, le
pénaliste avait précédemment déclaré que son client
souhaitait «bénéficier d’un
procès juste et équitable», et
que «l’arrêt rendu par la
cour d’assises de Douai étant
non avenu [du fait de la
reddition, ndlr], David Gras
[était] aujourd’hui présumé
innocent». M e Goudard
explique aussi ne plus
vouloir s’exprimer avant
d’avoir accès au dossier judiciaire, en tant qu’avocat de
la défense.
Sa fin de cavale fait écho au
début de celle d’un autre
braqueur, Redoine Faïd.
Les deux événements
surviennent à un mois
d’intervalle. Ce dernier,
récidiviste de 46 ans, s’est
spectaculairement évadé
de prison pour la deuxième
fois le 1er juillet. A l’aide de
complices à bord d’un
hélicoptère, il a été extrait
de la prison de Réau (Seineet-Marne) en dix minutes,
alors qu’il purgeait une
peine de vingt-cinq ans
de prison pour un braquage.
Depuis son évasion,
l’homme a été aperçu en région parisienne, mais les
forces de l’ordre sont toujours à ses trousses. •
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
SPORTS
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u 15
Le droit à l’image des sportifs est officiellement
entré en vigueur vendredi avec la publication du décret d’application au Journal officiel. Les contrats d’image doivent permettre aux clubs de verser plus d’argent à leurs
joueurs les plus célèbres, sous forme de redevances, avec un
niveau de cotisations patronales moins élevé. Ce dispositif,
réclamé par les clubs français au nom de la compétitivité
par rapport à leurs homologues européens, avait été adopté
sous le précédent quinquennat. PHOTO REUTERS
Disparition Mort de l’ex-champion de
France cycliste Armand De Las Cuevas
Le PSG teste sa popularité en Chine
L’ancien coureur cycliste
Armand De Las Cuevas,
champion de France
en 1991, est mort à l’âge de
50 ans, a annoncé vendredi
Pascal Chanteur, président
de l’Union nationale des
cyclistes professionnels
(UNCP), sans préciser les
causes du décès. Très prometteur à ses débuts,
l’Aquitain avait entamé sa
carrière chez Banesto, aux
côtés de Miguel Indurain, qu’il avait aidé notamment lors du
doublé Giro-Tour réalisé par l’Espagnol en 1992. Passé leader
de l’équipe de Cyrille Guimard, De Las Cuevas avait gagné le
contre-la-montre couru le premier jour du Giro 1994 et porté
le maillot rose. Cette année-là, «DLC» avait aussi enlevé la Clasica San Sebastian. En 1998, il n’avait pas été retenu pour le
Tour de France –marqué quelques jours plus tard par le scandale de dopage Festina. Prototype du rouleur-grimpeur, catégorie qui domine aujourd’hui les grands tours, De Las Cuevas
avait aussi brillé sur piste, en poursuite. «Je n’ai jamais trouvé
ma place dans le milieu», avait-il confié bien après sa fin de
carrière en 1999. PHOTO PRESSE SPORTS
Effet Coupe du monde
oblige, il n’est pas rare de
croiser dans les rues de Pékin
des maillots des Bleus. Pour
ce qui est de celui du PSG, il
se fait plus rare mais se
trouve en bonne position
dans les rayons du magasin
Nike de la rue Wangfujing,
principale artère commerciale de la capitale chinoise.
A l’intérieur, Xu Musen, employé depuis deux ans de la
marque à la virgule, assure
que le PSG est populaire ici:
«Depuis que je travaille dans
ce magasin, les ventes des
maillots du PSG sont équivalentes à celles des autres
grands clubs européens.»
Le «Grand Paris», comme on
l’appelle ici, aura l’occasion
de mesurer sa notoriété en
Chine à l’occasion du Tro-
Glasgow 2018 ou des mini JO
«made in Europe»
tué du Parc dans les années 90. Expatrié en Chine
depuis 2004, le président du
fan-club du PSG à Canton estime que le changement
d’horaire sera «déterminant»
dans la perception par les
Chinois du foot français. Sevag Baroudjian a parcouru
les 100 kilomètres qui le séparent de Shenzhen, en
compagnie de 280 autres
supporteurs chinois du PSG,
tous des «vrais fans qui
aiment le club». Sous-entendu, pas seulement des
groupies de Neymar, tête
d’affiche du PSG, ou
Mbappé.
En Chine, les supporteurs
s’identifient souvent à une
star plus qu’à un club ou à
son histoire. C’est ainsi que
le PSG a vu sa cote de popu-
larité augmenter au fil des
noms ronflants qu’il a signés
depuis son rachat par le Qatar. Le club peut aujourd’hui
se targuer d’avoir 1 million
de followers sur le réseau social Weibo ( toutefois loin des
9,3 millions de Manchester
United). Sevag Baroudjian :
«Notre but reste que les fans
de Neymar deviennent fans
du PSG et qu’ils apprennent
la culture du club.» Pour cela,
il faudra que Paris séduise
les quelque 40 000 personnes attendues à Shenzhen.
Et les dizaines (voire centaines) de millions de téléspectateurs qui suivront le match
en prime-time (20 heures)
sur CCTV5, la chaîne sportive chinoise.
ZHIFAN LIU (à Pékin)
(1) En direct sur BeIn Sports
COQUILLAGES ET P’TIT LIBÉ
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Glasgow est le nouveau Rio.
Deux ans après les Jeux
olympiques au Brésil, pas
moins de sept sports se sont
accordés pour organiser leur
championnat d’Europe conjointement, dont six (natation, cyclisme, golf, gymnastique, aviron, triathlon) à
Glasgow, du 2 au 10 août.
Lorsqu’on y ajoute les championnats d’Europe d’athlétisme à Berlin (du 6 au
12 août), l’enchaînement des
disciplines donne à ce début
de mois d’août des airs de
quinzaine olympique à
l’européenne. Pourquoi pas
un seul et unique lieu? Simplement parce que lorsque le
projet a été validé, en 2016,
les championnats d’Europe
d’athlétisme avaient déjà été
attribués à Berlin depuis
trois ans, rendant impossible
la greffe de la discipline reine
en Ecosse. Toujours est-il que
sur Twitter, les hashtags
#Glasgow2018 et #championnatseuropéens confirment la
fusion des genres autour d’un
même rendez-vous.
En tout, l’événement réunit
4 500 sportifs pour 188 médailles d’or à la clé (contre
308 à Rio) et 700000 spectateurs attendus, sur 12 sites de
compétition. A son origine,
phée des champions, qu’il
dispute contre Monaco à
Shenzhen, à 14 heures française(1). Un lien et un horaire
qui illustrent la volonté de la
Ligue de foot professionnel
(LFP) de conquérir le marché
chinois, comme l’ont déjà fait
les championnats anglais, allemand et espagnol. La saison dernière, la Ligue a testé
un Nice-PSG à 13 heures un
dimanche. Elle renouvellera
l’expérience cette année: «La
programmation de Nice-PSG
a permis de multiplier par 16
l’audience d’un match de L1;
le marché chinois est une
priorité stratégique de la
LFP», explique son directeur
général, Didier Quillot.
Ce PSG-Monaco est une
aubaine pour Sevag Baroudjian, suiveur du PSG et habi-
E NE
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PLANÈT E, LA
E FOOT
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L’Italienne Cusinato à Glasgow vendredi. D. BANDIC. AP
deux hommes qui n’en sont
pas à leur coup d’essai.
En 1992, Marc Joerg et Paul
Bristow avaient déjà milité
pour la refonte de la Ligue
des champions de foot, alors
appelée Coupe des clubs
champions européens, en
modifiant son format pour
rendre la compétition plus
attractive.
L’argument de la rentabilité
a énormément été mis en
avant pour mettre en place le
projet. Avec près d’un milliard de téléspectateurs estimés, 40 chaînes ont acquis
les droits de diffusion
dès 2016, dont la BBC, la Rai
et l’ARD-ZDF. En France,
Eurosport proposera l’intégralité des dix jours, notam-
ment via sa plateforme
Eurosport 360. France Télévisions, qui couvre les festivités en clair, compte bien miser sur l’attrait probable
engendré par la nouvelle formule en retransmettant une
centaine d’heures de direct
sur France 2, France 3 et
France Ô. D’autant que ces
manifestations sportives ont
lieu en période creuse: juste
après le Mondial et le Tour de
France, et un peu avant la reprise de la saison de football.
Les organisateurs tablent sur
une hausse de 35% du temps
de diffusion moyen pour chaque discipline par rapport
aux championnats séparés.
ROMAIN MÉTAIRIE
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16 u
FRANCE SCIENCES
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Nuits des étoiles
Mars,
la planète bouge
L’événement, organisé ce week-end
par l’Association française d’astronomie,
sera l’occasion d’observer notre
petite sœur à l’œil nu. Elle ne s’était
jamais autant rapprochée de la Terre
depuis quinze ans.
Durant l’éclipse du 27 juillet, au Caire. Au centre de la photo, la Lune, et Mars en dessous. PHOTO MOHAMED ABD EL GHANY. REUTERS
Par
CAMILLE GÉVAUDAN
E
n voilà une qui ne manque
jamais l’occasion de se mettre
en avant… Mars était déjà la
star de l’été 2012 en accueillant à sa
surface le rover américain Curiosity.
Mascotte parfaite pour un public
friand d’exploration spatiale, le
robot et sa bouille de Wall-E furent
l’occasion, cette année-là, d’organiser des soirées partout en France
pour diffuser les spectaculaires
images de l’atterrissage et expliquer
la mission du robot (déterminer si
Mars fut un jour habitable). Six ans
plus tard, rebelote: la «petite sœur
de la Terre» est de nouveau à l’honneur des Nuits des étoiles qui ont
lieu ce vendredi 3, samedi 4 et
dimanche 5 août, quelques jours
avant le traditionnel pic d’étoiles
filantes. L’actualité martienne
2018? Des conditions d’observation
exceptionnelles : Mars n’a pas été
aussi proche de la Terre depuis
quinze ans, et vu la météo de ce
week-end, c’est l’occasion rêvée
de lever les yeux au ciel et profiter
de son éclat écarlate.
Après Mercure, Vénus et la Terre,
Mars est la quatrième planète à
orbiter autour du Soleil par ordre de
proximité. Sa distance avec la Terre
varie énormément, de 55 à 400 millions de kilomètres selon leurs positions respectives. Quand les deux
planètes sont séparées par le Soleil,
Mars nous est invisible et impossible à observer – elle traverse notre
ciel en journée seulement, cachée
derrière notre étoile éblouissante.
Mais quand on la rejoint, tous les
deux ans environ, elle est à l’opposé
du Soleil par rapport à la Terre et
brille intensément au beau milieu
de nos nuits noires.
NUANCE CHROMATIQUE
Les planètes sont faciles à repérer
sur la voûte céleste : proches de
nous et éclairées par le Soleil, elles
brillent d’un éclat fixe, contrairement aux étoiles qui scintillent car
leur lumière lointaine est troublée
par les turbulences de notre atmosphère. En gros : si ça clignote, c’est
un avion. Si l’éclat vacille comme
une fragile bougie, c’est une étoile.
Si la loupiote ne bronche pas, c’est
une planète. Reste à trouver
laquelle! La plus lumineuse de toutes, Vénus, suit le coucher du Soleil
ou précède son lever selon les jours
–elle zone donc, bas sur l’horizon,
vers l’est ou ouest dans un ciel rarement noir. En mettant Vénus de
côté, c’est souvent la géante Jupiter
qui joue au lampadaire, toujours
plus brillante que la plus brillante
des étoiles. Jupiter paraît blanche
dans le ciel nocturne. Une teinte
blonde caractérise Saturne, dont la
lueur est plus modeste, mais la
nuance chromatique nécessite un
peu de concentration et peut susciter de longs débats entre observateurs du ciel jouant aux devinettes
(«Mais si, regarde, elle est clairement jaune !» «Non, pas du tout…
Tu dois avoir un filtre sépia dans les
yeux»). Si la planète mystère est définitivement orangée, en revanche,
plus de doute : c’est Mars. Mais on
ne peut s’appuyer sur un critère de
magnitude apparente (mesure de la
luminosité perçue par nos yeux),
car la planète rouge peut être aussi
discrète que flamboyante selon sa
distance. Depuis début juillet et jusqu’à la mi-septembre environ, exceptionnellement, Mars est plus
brillante que Jupiter dans le ciel. Ça
vaut le coup d’œil.
Ce rapprochement, que l’on appelle
en astronomie une «opposition»,
offre aussi de rares opportunités à
tous les possesseurs de télescopes,
des amateurs posant leur lunette
dans le jardin aux astrophysiciens
téléguidant de grosses machines
téléguidées sous des coupoles…
Sans oublier le télescope spatial
Hubble, qui se fait un plaisir de tirer
un nouveau portrait de Mars à chaque opposition. Il n’y a pas besoin
de grossir beaucoup l’image du ciel
pour que le point rouge devienne un
disque et qu’on y décèle quelques
détails, comme une zone blanche au
niveau des pôles (les calottes de
glace), des régions plus sombres et
grises, et parfois même des nuages
bleutés…
Après Mercure,
Vénus et la Terre,
Mars est la
quatrième planète
à orbiter autour
du Soleil par ordre
de proximité.
CHAMP DE POUSSIÈRES
A ceci près que Mars subit actuellement une tempête de poussière globale, qui recouvre l’intégralité de la
planète. Sur place, le ciel est assombri, et pour les observateurs terriens, la surface est estompée. Mais
les aléas de la météo sont compensés par le diamètre apparent de la
planète dans l’objectif du télescope,
aujourd’hui quatre fois supérieur à
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
ce qu’il était en février. Pour mettre
un œil dans l’oculaire des télescopes qu’on ne peut pas s’offrir chez
Nature et Découvertes et se voir raconter le ciel par des passionnés,
des centaines de manifestations
sont organisées ce week-end par les
clubs d’astronomie et observatoires
qui constellent le pays, et recensées
sur le site de l’Association française
d’astronomie (lire ci-contre).
Sur le sable d’une plage isolée ou
dans une chaise longue à la campagne, les Nuits des étoiles restent également l’occasion de se doucher
sous la plus grosse pluie d’étoiles
filantes, les Perséides. Comme tous
les ans, la Terre commence en effet
à traverser fin juillet un champ de
poussières laissées derrière elle par
la comète Swift-Tuttle. Grosses
comme des grains de sables, ou au
mieux des petits pois, ces particules
se consument en pénétrant dans notre atmosphère à 60 kilomètres par
seconde. Cette année, les Perséides
s’intensifieront jusqu’au dimanche 12 août, nuit la plus intense. •
u 17
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Pluie de météores: comment
ne pas passer entre les gouttes?
Instruments, sites, applis…
«Libé» vous explique comment
voir dans les meilleures
conditions, ce week-end,
l’essaim d’étoiles filantes
des Perséides et les autres
spectacles célestes.
C
omment profiter du plaisir lacté qui
s’annonce? Conférences, séances d’observation, sorties entre amateurs: quelque 470 manifestations sont organisées un peu
partout en France à l’attention de ceux qui
ne veulent pas perdre une miette de la pluie
d’étoiles filantes des Perséides. Elles sont toutes recensées sur le site de l’AFA, l’Association
française d’astronomie (www.afastronomie.fr).
Faute d’être guidé, pour profiter pleinement du
spectacle, la première chose à faire est de se pro-
curer une carte du ciel (réglable en fonction de
la date et de l’heure) afin de pouvoir repérer les
diverses constellations. Il faut ensuite choisir
son spot. A la montagne, à la campagne ou à la
mer, l’idéal reste de s’éloigner des grandes villes,
dans lesquelles la pollution lumineuse peut
perturber les observations. «Rien de tel que de
s’allonger par terre hors des zones urbaines pour
profiter des pluies d’étoiles filantes et voir la Voie
lactée», explique Eric Lagadec, astronome à
l’Observatoire de la Côte d’Azur.
Ensuite, vos yeux sont votre meilleur outil,
puisqu’aucun autre n’offre une vision aussi performante à 180 degrés. Pour une lecture plus
détaillée du ciel, des jumelles ou un télescope
de taille modeste permettent de distinguer une
planète d’une étoile. «Avec de bonnes jumelles,
on voit déjà les anneaux de Saturne, ajoute Eric
Lagadec. Les télescopes présentent l’avantage
de pouvoir être utilisés en ville et de dévoiler plus
de détails sur les planètes.» Pour recourir à de
plus gros modèles, il est possible de trouver en
ligne l’observatoire le plus proche de chez soi
(là encore sur le site de l’AFA).
Enfin, pas plus loin que dans notre poche,
notre smartphone offre d’autres possibilités.
Des applications telles que Carte du ciel,
SkyView ou Sky Map sont très simples d’utilisation. «Il suffit de pointer le téléphone vers le
ciel. Le logiciel indique alors quelle étoile on observe et matérialise la constellation à laquelle
elle appartient», détaille l’astronome. Petit bonus: elles précisent même la position de la Station spatiale internationale (ISS) quand celle-ci
est visible depuis la Terre. Gratuit sur ordinateur, le logiciel Stellarium permet de prévoir
la position des astres à l’avance. De quoi planifier au poil sa séance. Sous réserve de météo
clémente.
ARTHUR LE DENN
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
IDÉES/
THIBAUT SARDIER
Illustration
JEANNE DETALLANTE
L
e hashtag #MeToo
questionne-t-il aussi les
rapports de séduction
entre hommes? Dénonçant la violence imposée par le
genre masculin sur le féminin, il
semble inutile pour analyser des
relations supposées plus égalitaires. Pourtant, les rapports de domination existent entre les hommes,
rappelle Laurent Gaissad. Socioanthropologue à l’Ecole nationale
supérieure d’architecture de ParisVal de Seine, il a travaillé sur les
lieux de drague entre hommes
dans l’espace public, et mène une
enquête pour l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies sur le sexe sous drogues, ou
chemsex (pour chemical sex). La
consommation de ces substances
durant les rapports sexuels, l’utilisation d’applications de drague et
le mariage pour tous changent les
contours du désir homosexuel : à
l’heure où les droits des LGBTI progressent, où l’épidémie de sida
semble maîtrisée, on voit aussi
se dessiner une sexualité de plus
en plus encadrée par les normes
sociales, avec le risque d’un désir
plus contraint. Dans cette perspective, Laurent Gaissad dit son
opposition aux politiques répressives en matière de consommation
de drogue, et s’interroge sur la
Prep (1), qui protège efficacement
les séronégatifs du VIH : et si ce
médicament nouveau et important
contraignait aussi nos pratiques
sexuelles ?
#MeToo et #Balancetonporc concernent-ils aussi les gays ?
On a peu parlé dans ces débats du
côtoiement des corps homos et hétéros dans l’espace public, alors
qu’il s’agit de l’expérience d’un désir qui suscite facilement le trouble
dans les masculinités, et peut
entraîner la violence –je pense par
exemple aux agressions homophobes. Les gays n’échappent pas
aux rapports de domination, qu’il
s’agisse de classe, de race, de genre
ou d’âge, autant de sujets encore
tabous pour la «communauté»,
même si tout le monde se lâche
sans le moindre tact sur les applis
en définissant ses «critères de sélection». On sait aussi qu’il existe
un coût, pas simplement symbolique, pour s’affilier au monde gay
parisien lorsqu’on est un jeune de
province ou de l’étranger. Nous
sommes nombreux à nous être soumis aux désirs d’hommes qui profitaient de notre envie d’appartenir
à ce milieu.
L’affaire Weinstein et la vague #MeToo ont bouleversé les relations de séduction.
Sommes-nous en train de vivre une civilité plus égalitaire dans les rapports
amoureux et sexuels ?Ou perdons-nous le goût et la liberté de la chair en ne
cessant de formater les codes séductifs ? Philosophe, historienne, réalisatrice,
médecin esquissent jusqu’à fin août la carte de Tendre du XXIe siècle.
Ces rapports de domination passent-ils par des démonstrations
de virilité ?
La drague et la sexualité gays sont
masculines avant d’être homos: ce
sont des relations de «vrais» hommes entre eux. Les gays connaissent
bien ce virilisme ambiant pour lequel il est légitime qu’un désir
sexuel soit satisfait sans conséquence autre que le plaisir. Dans la
socialisation sexuelle des hommes,
et pas seulement des homos, il
existe une ambivalence entre le désir et la violence, que la sodomie incarne le mieux: haute trahison à la
virilité et simulacre d’abus par excellence, elle reste pour les homophobes cette peur de l’autre en soi
qui motive les passages à tabac.
Cela pose la question de l’acceptation sociale de la diversité et de la
visibilité des corps dans l’espace public, qu’ils soient ou non «virils». Ce
qui s’est passé à la Gay Pride de Paris en juin est intéressant: en tête du
cortège, refusant un défilé récupéré
commercialement, de nombreuses
personnes ont affiché leurs corps
divers, migrants, racisés, marqués
par des expériences de classes so-
ciales différentes. Cela montre que
les choses bougent.
Comment définir le désir ?
On le présente souvent comme l’expérience d’un manque. Cette définition n’est pas suffisante. Lorsque je
me suis intéressé aux lieux de drague entre hommes dans l’espace
public, dans les bois ou sur les plages, on me disait que c’était risqué
et fréquenté par des gens en pleine
misère sexuelle ou affective. J’ai découvert un fonctionnement collectif bienveillant, où des règles partagées permettent d’accéder au
plaisir. J’y ai compris que le désir
est lié à l’attente et à la recherche
d’un ailleurs : on vient, on croise
d’autres hommes, on s’engage, on
refuse, on accepte, on évite, on consent, on patiente. On retrouve cela
avec les applis de drague : derrière
l’idée de rationalisation des expériences sexuelles se cache un horizon d’attente à travers le dialogue et
l’organisation de la rencontre.
Est-ce la même chose pour le
sexe sous drogue ?
Même si certaines drogues peuvent
avoir un effet délétère sur le désir,
et en particulier sur l’érection, elles
créent aussi l’attente d’un ailleurs.
On entend souvent dire que ceux
qui prennent des drogues comme
les cathinones (2), très en vogue
chez les gays, baisent tout en étant
sur leur téléphone pour chercher
d’autres «plans culs». Ils sont à la
fois ici et ailleurs : difficile de dire
que le désir se réduit. Comme avec
les applis, il y a une attente constante, un désir sans cesse inassouvi.
Sur quel ailleurs ouvrent les applis et les drogues ?
On pourrait penser que les applications marquent un désir de personnes et d’expériences nouvelles. En
réalité, les profils ou les discussions
sont souvent très «stéréotypiques»,
avec des procédures de filtrage (âge,
rôle sexuel, statut sérologique…) qui
témoignent d’un désir d’équilibre
d’autant plus fort qu’on s’écarte des
normes. Pour les drogues, c’est une
expérience sensorielle difficilement
descriptible. Mais une chose est
sûre : on se drogue parce que c’est
bon, pas pour se faire mal. Evidemment, la drogue peut tuer, et beaucoup de gays en sont morts. Cela entraîne une véritable panique
morale, sans qu’on parvienne toute-
Laurent Gaissad
«La drague et
la sexualité gays
sont masculines
avant d’être homos»
DR
Recueilli par
DÉSIR À MORT OU MORT DU DÉSIR? (3/6)
Le socio-anthropologue à l’Ecole
nationale supérieure d’architecture de
Paris-Val de Seine s’interroge sur le poids
des normes et des rapports de
domination chez les gays. Il pointe
notamment l’impact des prescriptions
médicales liées à la prévention contre
le sida, et les stéréotypes entretenus
par les applis de rencontres.
fois à réduire le nombre d’accidents.
Notre politique prohibitionniste ne
fait qu’aggraver les choses en rendant les pratiques plus clandestines
et en limitant l’information et les
moyens pour réduire les risques. On
a pourtant su le faire avec la participation des usagers de drogues euxmêmes au début des années 90,
avec la mise en place des premiers
programmes d’échange de seringues ou l’ouverture des «salles de
shoot». Ici, on risque de traiter le
problème des gays qui se droguent
exclusivement en termes de santé
mentale, en supposant une fragilité
psychologique indépassable, alors
que l’urgence est d’en faire des alliés pour limiter la casse.
Le sexe sous drogue est-il une
pratique exclusivement gay ?
Pas du tout. La mort de nombreux
homos donne du crédit à ce raccourci, mais cela tient aussi au fait
que depuis le sida, les gays font figure de groupe «hors de contrôle».
Malgré l’annonce de la fin de l’épidémie, le régime lexical de l’hécatombe continue à être mobilisé à
leur sujet, sans qu’on comprenne ni
pourquoi il en serait ainsi ni comment l’éviter. Si ces discours survivent à l’épidémie, c’est parce qu’il y
a une incompatibilité totale entre
les approches médicales de la
sexualité et les «pragmatiques» du
plaisir qu’on observe dans la vie gay,
tels le multipartenariat sexuel et
l’invention collective de normes
préventives pour limiter la transmission du VIH. Médicalement, la
priorité est aujourd’hui de dépister
tout le monde pour démarrer les
traitements le plus tôt possible, car
ils empêchent la transmission du
VIH. Avec ce nouvel outil de prévention efficace qu’est la Prep, la
prévention se médicalise un peu
plus et on mesure encore mal les effets de cette prescription renforcée
de nos sexualités. Tout ceci est difficile à reconnaître, à comprendre,
dans la mesure où on n’a pas l’habitude de considérer la sexualité
comme une forme de résistance et
encore moins comme un art.
Comment la peur du sida a-t-elle
influencé le désir homo ?
Malgré tout ce qui s’est passé, les
gays ont continué à désirer et à se
désirer intensément. Le lien entre
sida et désir est très complexe, et se
mêle à l’approche médicale. Au début de l’épidémie, les gays sont allés
chercher le préservatif avant que ce
soit une préconisation de santé publique. Au milieu des années 90,
le bareback –le choix de baiser sans
capote – a été pour les séropositifs
un moyen de baiser entre eux pour
échapper à la stigmatisation. Ce
n’est qu’il y a dix ans qu’on a découvert qu’un séropositif traité, avec
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
une charge virale indétectable, ne
transmet pas le virus. Peut-on encore parler de bareback quand il est
acquis que le traitement est une
prévention, à plus forte raison avec
l’arrivée de la Prep? Avec la réduction considérable des risques de
transmission, il y a peu de place
pour parler du sida, en particulier
pour celles et ceux qui vieillissent
avec le virus. La peur, encore présente, semble d’autant plus indicible que l’épidémie serait «maîtrisée». On est loin de la période où il
n’y avait pas de traitement, où l’on
était tellement dans l’urgence qu’on
le disait, sans peur des conséquences sociales que l’on n’aurait pas le
temps d’assumer. Paradoxalement,
«On n’a pas
l’habitude de
considérer
la sexualité comme
une forme
de résistance et
encore moins
comme un art.»
les traitements ont légitimé un discours sur la «bonne» homosexualité, sur de «bonnes» pratiques, surtout depuis que nous avons le droit
avec nous. Ces effets de normalisation enjoignent les gays à être ce
qu’on a bien voulu leur concéder.
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Voulez-vous dire que les gays intériorisent les normes hétérosexuelles ?
Il y a un désir de les subvertir, par la
dispersion sexuelle, le recours aux
drogues, la formation de «trouples», les parentalités bricolées, ou
des amitiés sexuelles – un tabou
aussi fort que celui de l’inceste à
«hétéroland» ! Mais il y a aussi un
désir de norme, qui renvoie au désir
hétéro : comment s’organiser
avec un régime d’injonction au mariage, à la filiation, à la transmission, tout en conservant le goût des
marges et de la liberté ? Le désir,
c’est le contraire de l’obligation! Je
trouve tout aussi inquiétant que la
famille contemporaine intègre la
sexualité des enfants à son propre
espace clos, parce que je fais partie
d’une génération qui a découvert sa
sexualité dans les fossés et sur les
routes, mais aussi parce que le désir
doit être une fuite, il doit se décréter le moins possible, dans des
espaces labiles et des moments
inattendus.
Pourquoi les gays seraient-ils les
«gardiens» de la subversion? La
libération sexuelle a aussi concerné les hétéros !
Le bouleversement des normes a
bien lieu chez les hétéros aussi : le
pacs était avant tout choisi par des
couples hétéros comme alternative
au mariage dont ils ne voulaient
plus. Mais le mariage aura tout de
u 19
même coûté cher aux homos : pris
de court par la Manif pour tous,
nous avons laissé s’exprimer ce refoulé collectif sur la voie publique.
Il s’agit de formes d’homophobie
institutionnelle durables qui posent
la question de ce que nos désirs font
aux normes, l’homophobie du
quotidien étant toujours une violence faite à l’existence publique de
notre désir. On peut dire que cette
homophobie n’existe que pour ce
désir, ou contre lui, et souvent
même, tout contre. •
(1) Prophylaxie pré-exposition.
(2) Proches des amphétamines, les cathinones sont des alcaloïdes comprenant des
dérivés de synthèse comme la 3-MMC.
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
CULTURE/
Par
JUDICAËL LAVRADOR
«L
es images constellantes». La formule a le charme suranné des clichés jaunis par le temps, mais la
pertinence d’un outil, en l’espèce un couteau
suisse, pour qualifier une pratique artistique
et ses résultats plastiques très répandus depuis le milieu des années 2010. L’expression
était au cœur d’un cycle d’expositions à la
Villa du parc d’Annemasse en 2014 et 2015.
Coordonnée par Garance Chabert, directrice
du centre d’art, et Aurélien Mole. Elle réunissait notamment Clément Rodzielski, Ryan
Gander, Haris Epaminonda, Daniel Gustav
Cramer ou Aurélien Froment.
Le catalogue vient de paraître. Il documente
l’apport de cette génération d’«artistes iconographes» contemporains des «débuts des systèmes de partage et de recherches sur Internet», aux dires des auteurs. Ils «renouvellent
l’utilisation des archives visuelles et témoignent d’un rapport émancipé aux images», en
traçant sur les cimaises des constellations
d’images qui accrochent le regard et l’esprit
comme Pierrot lunaire s’accroche à son astre:
en se balançant d’un côté et de l’autre, rêveur
et philosophe.
A l’époque des expos, il y a quatre ans, encore
dans l’ombre mais plus pour très longtemps,
d’autres artistes, les millenials, de l’autre côté
de l’Atlantique, dépassaient toutefois déjà ce
paradigme qui doit beaucoup à l’historien de
l’art allemand de l’entre-deux-guerres Aby
Warburg. Ils ont ourdi de nouvelles manières
de s’emparer des images en open-source, et
avec elles est apparue une autre expression
plus passe-partout, et plus équivoque, un
coup de vieux aux constellations iconophiles:
le post-Internet. Le livre ne l’ignore pas. Il remonte le fil de cette fulgurante évolution et
prend soin de la resituer dans le temps long
de l’histoire de l’art, depuis l’avènement du
collage et du photomontage après la Première
Guerre mondiale, en passant par la Pictures
Generation, groupe d’appropriationnistes
américains ainsi labellisés après l’exposition
dirigée par Douglas Crimp en 1977 à l’Artists
Space à New York, sans omettre les installations d’archives des aïeux (Richter, Boltanski
ou Feldmann).
ARTISTES «ASTRONOMES»
Aux classements rigoureux et aussi exhaustifs
que possible des uns (Richter avec son Atlas,
Hans-Peter Feldmann ou Christian Boltanski
dans ses Monuments), à la juxtaposition en
séries de sujets qui sont tous les mêmes
(trois fois un poignet portant une montre-bracelet chez Richard Prince, ironique bégaiement de la standardisation publicitaire), ces
artistes «astronomes» vont préférer nouer
entre les images des associations vagues et
inattendues, un peu lâches mais fécondes,
déclenchées à partir de souples glissements
de sens, de formes, de couleurs et de textures.
Dans ces constellations d’images, ils naviguent à vue et à tâtons, sans adopter le plan
de route le plus court ni le plus rectiligne. Ils
se permettent toutes les digressions et sautent du coq à l’âne en prenant appui sur toutes
sortes de coïncidences, quitte à faire le grand
Théâtre de poche, d’Aurélien
Froment (2007).
PHOTO AURÉLIEN MOLE.
COURTESY MARCELLE ALIX. PARIS
Icono
griffe
Quatre ans après l’exposition «Les images
constellantes», le catalogue paraît enfin.
Dense et hétéroclite, il met en lumière
le travail d’artistes de l’ère «post-Internet»,
jouant avec la prolifération des images
et interrogeant leur plasticité.
écart. Théâtre de poche (2007) d’Aurélien Froment illustre cette manière de reprendre en
main les images à l’heure où celles-ci se dématérialisent et où l’utilisation des moteurs
de recherche se généralise. Le film met en
scène un jeune homme sortant de son costume des cartes imprimées qu’il vient accrocher, déplacer, intervertir sur un écran translucide avec la dextérité et la souplesse d’un
magicien. Il place ainsi la photographie d’une
sculpture cycladique à proximité d’une image
anatomique, puis insère entre les deux celle
d’une main antique en marbre, sur laquelle
il superpose la sienne. Ou bien un moulin à
eau est associé au Moulin rouge, puis à un générateur d’électricité : ça tourne, ça circule,
tout en battant de l’aile. Est ainsi mise en
avant une méthode (artisanale) pour reprendre la main sur les images que leur flot
continu a fini par rendre intangibles, sinon
insaisissables. Les ongles ostentatoirement
vernis, Camille Henrot, dans Grosse Fatigue,
film primé à la Biennale de Venise en 2013,
exhibe ce jeu de main virevoltant devant les
fenêtres qui s’ouvrent en rafale sur l’écran,
comme sur le bureau de son ordinateur.
«PARLER AUX YEUX»
Chez les artistes iconographes, il ne s’agit
jamais de sacraliser le support de l’image. Peu
sont encadrées ou de bonne qualité. C’est le
tout-venant des tirages (de magazines, de
livres illustrés, de cartes postales…) dans lesquels ils piochent volontiers. Plus le grain est
épais et l’impression quelconque, voire
vulgaire, plus sa matérialité refait surface. Si
les images sont accrochées au mur, c’est par
des épingles. Le papier vole, voire menace de
se déchirer, comme dans les magazines
découpés par Clément Rodzielski, une série
d’œuvres qui résulte d’une incision à vif dans
l’épaisseur de publications de presse. L’artiste
coupe un bout de page après l’autre, jusqu’à
obtenir une composition abstraite. Un
effeuillage qui met à nu une espèce
d’inconscient non figuratif des images de magazines. «Ces artistes travaillent ainsi à transposer, utiliser, redéfinir, s’extraire du flux con-
tinu des images avec les formes plastiques,
matérielles et souvent tangibles propres à l’art
contemporain (tableaux, vidéos, installations, etc.)», résument Garance Chabert et
Aurélien Mole, pointant par ailleurs «l’ambition pédagogique et dialectique» de ces
œuvres qui visent «à apprendre à associer les
images pour affiner son regard (“parler aux
yeux”, selon l’expression de Pierre Leguillon)».
Et ce sous des formes ludiques et conviviales,
celles par exemple du marabout-de-ficelle ou
du jeu de Memory où, muni de petits dominos
illustrés mis à sa disposition par Aurélien Froment, le spectateur rebat lui-même les cartes
de l’histoire de l’art.
Apprendre à regarder autrement, dans la texture même des images, entre les lignes et les
points de trame en quelque sorte, c’est ce que
met également en œuvre Mark Geffriaud qui,
dans les livres, lit deux pages à la fois, le recto
et le verso, en même temps, par transparence.
Son Herbier tend ainsi sur une cimaise percée,
permettant au spectateur d’en faire le tour,
des feuilles accrochées par grappes sur les-
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
quelles se confondent, par exemple, un portrait de l’inventeur Alexander Bell en train de
tester un cerf-volant et le dessin d’une structure géométrique. Les glissements de sens
sont rarement évidents, mais pas gratuits
pour autant. Ils s’inscrivent en filigrane.
«Les artistes
de la nébuleuse
post-Internet
produisent des œuvres
qui pointent ce que
les écrans produisent
sur les images :
fluidité, viralité,
parasitage, etc.»
Garance Chabert et Aurélien Mole
auteurs des «Artistes iconographes»
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Assumant ainsi la subjectivité et la relativité
des ensembles qu’ils constituent, leur démarche s’apparente plus à celle du collectionneur
que de l’archiviste, insistent Chabert et Mole.
La pertinence du corpus ne se révèle pas forcément dans l’exposition d’une multitude d’images, mais dans les intervalles de sens entre
chacune d’elles.»
LOIN DE L’ENTRE-SOI PINCÉ
Or, les artistes post-Internet, qui déboulèrent
en France au musée d’Art moderne de Paris,
il y a trois ans, dans le cadre de l’exposition
«Co-Workers», sous la férule du collectif newyorkais DIS Magazine, s’ébrouent volontiers
dans le flux des images en ligne. C’est leur raison d’être: les pratiques post-Internet, telles
que les définit la critique Ingrid Luquet-Gad
dans sa contribution, ont pour but de «prendre en compte la prolifération des images et
d’objets –le contenu du Web en général, les artefacts culturels créés sans nécessairement être
décrits comme art– et d’affirmer une position
d’auteur en répercutant-curatant ces objets».
Surtout, ils ne prennent plus de pincettes et
s’approprient les images à la louche, privilégiant un «processus de dérive, le temps perdu
sur Internet, figuré par l’accumulation, l’enchaînement, la superposition accélérée de
nombreuses images», observent les auteurs du
livre (un brin circonspects) face à des œuvres
plus goulues, plus tapageuses et moins policées. «Les artistes de la nébuleuse post-Internet
produisent des œuvres on et off-line qui pointent, voire accentuent, ce que les écrans et le
partage produisent sur les images: fluidité, viralité, parasitage, etc.»
Il y a une autre raison à ce rythme frénétique
et débridé que cultivent par exemple Artie
Vierkant ou Lizzie Fitch et Ryan Trecartin. Ils
ne tiennent pas à rester dans l’entre-soi pincé
des lieux d’art, ni dans les références savantes.
Sans snober le «cube blanc» des galeries et
leur marché, où leurs vidéos ou tirages numériques s’affichent sur des murs translucides
comme des écrans tactiles, ils diffusent leur
travail sur les réseaux sociaux dans le fil continu et déhiérarchisé d’Instagram ou de Face-
u 21
book. Cette génération fort avisée profite ainsi
de tous les outils pour mesurer et cerner son
audience. Avec cette conséquence, soulignée
dans le livre, sur la portée des images publiées.
«La nature éphémère de la temporalité d’Internet signifie que c’est la connectivité plutôt que
le contenu qui compte.» Plus question ici de
connecter subtilement des images entre elles,
mais de vérifier, par le partage, qu’il existe
bien une relation entre les différents membres
d’une communauté. D’une constellation
l’autre. Avec, dans ce changement de cap et
d’ère, cette question posée par les auteurs :
«Chaque image partagée devenant un nuage
de données, n’est-il pas à craindre que ces constellations ne s’adressent plus à nos semblables
mais à des machines qui sauront sans doute
quoi faire de ces informations?» •
ARTISTES ICONOGRAPHES
sous la direction de GARANCE CHABERT
et d’AURÉLIEN MOLE
Editions Empire et Villa du parc,
Centre d’art contemporain, 22 €.
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Ornette, de Rico Gatson. PHOTO RONALD FELDMAN GALLERY
Le jazz sur une note d’amour
A Marseille, une
exposition s’attarde
sur les liens
qu’entretient le courant
musical avec l’amour.
L’occasion d’une balade
foisonnante et
nostalgique dans
cet imaginaire.
L
ove for Sale, I Fall in Love Too
Easily, et bien entendu
A Love Supreme : les standards du jazz ont chanté l’amour,
sous toutes ses formes et dans tous
les formats. Prenant appui, en guise
de prétexte, sur la série d’événements culturels à Marseille et en
Provence regroupés sous l’intitulé
«Quel amour!», Hughes Kieffer, directeur de Marseille Jazz des cinq
continents, a donc proposé à Vincent Bessières, créateur du label
Jazz & People – à qui l’on doit plu-
sieurs expositions, dont celle consacrée à Miles Davis fin 2009 à la
Cité de la musique de Paris– d’associer jazz et amour. «Comment ces
deux mots pouvaient-ils résonner
ensemble ? J’ai essayé d’y répondre
sous la forme d’une variation sur le
thème, dans l’esprit du jazz, en déclinant cette double thématique selon différentes grilles d’interprétation ou de lecture, en faisant jouer
les mots ensemble sans se limiter à
la seule dimension sentimentale ou
affective qu’elle implique immédiatement», résume le curateur.
Collages. Le parcours thématique
de cette exposition peut s’entendre
en trois temps: une première vaste
partie souligne l’écho du jazz dans
le monde des arts plastiques, la
deuxième met la focale sur la place
des photographes comme médiateurs de l’amour de cette musique,
et la dernière remet en perspective
les rapports passionnés qu’entre-
tiennent certains mélomanes avec
le jazz.
Côté plasticiens, si l’on retrouve
quelques pièces signées de jazzfans
bien connus de tous (King of the Zulus de Jean-Michel Basquiat saluant
le roi Armstrong, Harmonie rouge,
bleue et noire de Nicolas de Staël, et
mention toute spéciale à l’empreinte du saxophone de Barney
Wilen réalisée par son ami Arman)
ou des amateurs plus chevronnés
(le grand format Flash of the Spirit
de Ouattara Watts et le portrait haut
en couleur du batteur Noël McGhie
par Bernard Rancillac, qui devint
une pochette d’album), on découvre
surtout la série Icons réalisée par le
New-Yorkais Rico Gatson, qui
s’étale sur tout un mur. Soit une série de douze collages qui associent
des clichés de références incontournables (Sun Ra, Ornette Coleman,
Thelonious Monk, Miles Davis,
Nina Simone…) à des lignes géométriques partant de ces images. Le ré-
sultat irradie, les traits formant un
fascinant faisceau qui souligne
l’aura de chacune de ces références.
Une vraie révélation.
Complices. Autre moment fort,
cette fois du côté des photographes,
la présence fantomatique de Billie
Holiday, derrière le rideau du Carnegie Hall, immortalisée en 1956
par Carole Reiff. Trois ans plus tard,
toujours dans les coulisses de la
mythique salle new-yorkaise, c’est
encore elle qui signe un formidable
double portrait des saxophonistes
Jackie McLean et Cannonball Adderley. Tout l’amour du jazz se
trouve autant dans cette mélancolie
à peine voilée que dans cet éclat de
rire complice. Comme dans les clichés de Guy Le Querrec ou de Francis Wolff, l’œil de Blue Note dont la
(trop ?) courte sélection permet
néanmoins de voir ou revoir des
images moins classiques, pas
moins classieuses. Dans cette sec-
tion, on peut regretter l’absence de
quelques cinéastes au cœur du sujet, à commencer par Cassavetes et
son Shadows… Plus anecdotique, la
dernière section dédiée aux passionnés inverse le regard : chacun
des visiteurs peut choisir son
disque à écouter (même si les plus
pointus seront sans doute déçus
par la sélection), tout en contemplant un mur de pochettes triées
par Jean-Paul Ricard, homme
phare du jazz à Avignon qui
a fouillé dans sa propre collection…
Plus loin, le graphiste Doc Levin
invente des couvertures de LP
en s’invitant dessus avec ses idoles,
à partir d’images prises lors de
sa jeunesse. Comme un ultime
fantasme.
JACQUES DENIS
EXPOSITION JAZZ & LOVE
Jusqu’au 30 septembre au centre
de la Vieille Charité, Marseille
(Bouches-du-Rhône).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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CULTURE/
Dans son ultime minialbum, qui paraît deux
ans après sa mort, l’artiste
québécoise adresse un
adieu tendre à sa fille.
«J
e n’aime pas partager ce
genre de choses avant
qu’elles soient terminées,
mais voilà ce que je fais ces temps-ci
(quand je ne cherche pas à reprendre mon souffle).» C’est par cette
confidence, accompagnée d’une
photo d’une page en cours, que Geneviève Castrée présentait son dernier livre à son ami dessinateur,
Anders Nilsen. Deux jours plus
tard, la jeune femme succombait à
un cancer, laissant derrière elle une
magnifique bande dessinée (Susceptible) et quelques albums de
post-rock tout aussi somptueux.
Sur son blog, Nilsen partageait la
triste nouvelle en accompagnant
son message de ce dernier dessin
désarmant.
On y reconnaissait la jeune Québécoise, radieuse, au côté d’un jeune
enfant en train de dessiner. Idiotement, on notait ses cheveux blancs.
Elle n’avait tout simplement pas
fini. A la demande de son compagnon, Phil Elverum, le chanteur de
GENEVIÈVE CASTRÉE. LA PASTÈQUE
«Une bulle»,
livre-testament
de Geneviève Castrée
Mount Eerie, Anders Nilsen a posé
les dernières touches qui manquaient aux planches de Geneviève
Castrée. Deux étés plus tard, nous
parvient cet ultime livre. Un tout
petit objet, d’une quinzaine de pages, dans ces formats carrés au carton épais qu’on réserve d’habitude
aux tout-petits. Une bulle est écrit
à destination de l’enfant de Gene-
viève Castrée, encore poupon au
moment de sa disparition. Etonnament, il est écrit depuis le point de
vue de cette petite fille qui regarde
sa mère piégée dans une bulle qui
la sépare du monde.
Alors que Susceptible, sa première
bande dessinée, était entièrement
mue par ce besoin d’affranchissement d’une mère étouffante,
Geneviève Castrée pose un regard
extérieur et paisible sur elle-même,
se campe en maman. «Je pense
qu’elle espérait déjouer le sort,
qu’elle dessinait sa survivance»,
écrit son compagnon.
Le livre n’est pas dénué d’espoir, en
effet. C’est surtout un monument
d’amour, une capsule temporelle
destinée à offrir à cette petite fille
tout ce dont elle risquait de se voir
priver : des mots simples et
douillets («ça va aller», «c’est
beau»), des gestes de rien comme
une sieste ou un petit-déjeuner, et
des formules magiques qui ne se
partagent qu’à deux, comme un
surnom («mon petit champignon»).
Sublime de simplicité et de richesse, son dessin est toujours
aussi leste. Il fourmille de motifs
colorés et précis. Une dernière fois,
Geneviève Castrée resplendit.
M.C.
UNE BULLE de GENEVIÈVE
CASTRÉE, La Pastèque, 20pp., 10 €.
Secteur en crise,
BD bradées
L
a bande dessinée va
mal, ce n’est pas nouveau. L’arbre des chiffres de ventes, qui continuent malgré tout de
progresser, bon an mal an,
portées par la surproduction et les années où un
Astérix est publié, cache
mal la crise du secteur.
Les libraires galèrent, les
auteurs sont de moins en
moins bien payés et souvent en situation de
grande précarité (plus de
la moitié gagnent moins
que le smic).
Du côté des petits éditeurs,
ça ne va pas mieux. Les
éditions Çà et Là, lancées
en 2005, à qui on doit quelques excellents titres,
comme Une métamorphose
iranienne de Mana Neyestani, Elmer de Gerry Alanguilan ou Trop n’est pas assez de Ulli Lust, ont ainsi
annoncé qu’elles étaient en
difficulté et lançaient une
opération de soutien, baptisée «Parasoldes» (c’est les
vacances), sur leur site. Le
principe est simple, efficace, et déjà mis en place
par des maisons comme
Cornélius : cet été, jusqu’au 3 septembre, pour
chaque BD récente achetée
sur leurs sites, un ouvrage
indisponible en librairies
est offert.
«Jusqu’ici, j’étais réticent à
l’idée d’organiser ce type
d’action, notamment par
égard pour les libraires, qui
n’y ont pas accès, mais
aussi parce que cela implique de solder une partie du
catalogue, ce que nous
n’avons encore jamais fait,
écrit Serge Ewenczyk sur
son blog. Mais voilà, il se
trouve que nous avons
connu un très mauvais début d’année. En dépit d’un
soutien important de la
presse et des libraires […],
aucun [ouvrage] n’a dépassé
les 1 500 exemplaires vendus […]. Bref, nous avons
fait notre pire premier semestre depuis très longtemps et nous n’avons pas la
trésorerie pour compenser
ces méventes.»
Les éditions Çà et Là ont
toujours fait preuve d’une
grande transparence sur
leurs ventes, ce qui est peu
courant dans le monde éditorial. Chaque année, Serge
Ewenczyk dresse son bilan
chiffré, BD par BD, avec les
mises en place, les retours
des libraires, etc. Des chiffres rares, qui permettent
de se rendre compte de la
très faible marge de
manœuvre des éditeurs,
pour qui quelques centaines d’exemplaires écoulés
en plus ou en moins changent tout économiquement.
Si vous voulez les soutenir
mais que vous ne savez pas
quoi acheter, vous pouvez
aller découvrir les explorations graphiques de Pittsburgh de Frank Santoro,
Alors que j’essayais d’être
quelqu’un de bien, d’Ulli
Lust, récit de haute volée,
sexuel et féministe, sur la
jeunesse de l’auteure à
Vienne, Freedom Hospital
d’Hamid Sulaiman sur la
guerre en Syrie, ou encore
de la science-fiction barrée
avec Doctors de Dash Shaw.
QUENTIN GIRARD
http://www.caetla.fr
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8 semaines soit 48 numéros
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01
55 56 71 40
de 9h à 18h, du lundi au vendredi
• Simon Bailly
Face à un petit
nombre de ventes,
les éditions Çà
et Là proposent
des «parasoldes»
estivales.
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24 u
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Sculptures animales
dans la serre.
Anvers
Chimère nature
Le visiteur qui s’aventure à la Fondation Verbeke, en Belgique,
découvre un havre d’art loufoque et perturbant : enchevêtrements
de rebuts hétéroclites et de végétation, expériences animalières…
Il peut même y passer la nuit dans des œuvres-cabanes.
Par
STÉPHANIE MAURICE
Photos
AIMÉE THIRION
I
ci, la nature n’est pas morte, l’art joue
avec le vivant : la Fondation Verbeke,
dans la banlieue d’Anvers, est un musée
si on veut, car il n’est pas conservatoire,
confit dans le passé. Sur l’ancien champ de
maïs, le propriétaire des lieux, Geert Verbeke,
a laissé un petit bois reprendre ses droits, où
les œuvres surgissent au détour d’un chemin.
Nées d’une résidence d’artiste, achetées ou
récupérées par ce collectionneur. L’endroit reflète ses goûts: land art, ces installations qui
transfigurent les paysages; bio art, qui interroge notre rapport au vivant en l’utilisant.
Avec ses déclinaisons, l’insect art, où les mouches deviennent la gouache d’un tableau.
L’endroit est incongru, avec ses installations
en plein air, son M récupéré d’un ancien fastfood pour signaler le musée, un bric-à-brac
drôle et inventif, souvent déconcertant. A
l’image de son fondateur.
Geert Verbeke était à la tête d’une entreprise
de transports qui marlarge, lampadaire comchait bien, mais le virus
pris, glissière envahie par
de l’art l’a piqué, et il a
les ronces. Ou ces poubeltout vendu à 50 ans. Dans
les de tous les pays, planses anciens entrepôts, il a
tées le long d’un chemin.
installé ses collections et
Voyage cosmique dans
On se laisse prendre par
les expositions temporaile désert californien, dialogue
les jeux d’optique, de
res, il a érigé des serres
avec les arbres à Fontainebleau
lumière et de nuages à
pour présenter des projets
ou soirée viking à Caen…
travers les lattes de bois
à tendance animalière, et
Pendant tout l’été, Libération
du dôme de l’Ecossais
ouvert ses portes à tous
décline quelques voyages et
Aneas Wilder. On caresse
les curieux. Les plus téséjours déjantés.
le tronc des vieux saules
méraires dormiront sur
têtards sauvés de la desplace, dans une œuvre d’art-cabane. La fon- truction, replantés dans le parc de la fondadation, qui rêve d’autarcie, a sa propre source, tion pour devenir une sculpture vivante. Chavient de gagner son autonomie électrique que année, au printemps, Will Beckers vient
avec l’installation de 4000 panneaux solaires tisser les branches souples entre elles. Les
(fêtée par une exposition, Groentopia), et ne âmes d’enfant y verront une maison d’elfe
touche aucune subvention, par principe. Son idéale. Ailleurs, pousse une cathédrale de
dépliant le clame : «Sponsored by nature».
peupliers, pas encore majestueuse, mais qui
dans quelques années devrait prendre tout
son essor vers le ciel. L’artiste a récupéré les
1 Parc et land art
C’est un havre de paix, où les enfants échafaudages qui soutenaient la voûte d’une
escaladent les œuvres si cela leur chante. On chapelle proche de l’écroulement et finalerit, comme par exemple devant ce morceau ment rénovée, à Gand. Ils sont l’empreinte
d’autoroute belge reconstitué, d’un mètre de grandeur nature de ses volumes, et ont été re-
BIZARRE,
VOUS AVEZ DIT
BIZARRE ? (4/7)
dressés au milieu d’un pré. Dans cet ordonnancement de tubes de fer, les arbres, parfaitement alignés, servent désormais de piliers.
Au détour d’un bosquet, immobiles dans une
clairière, des chevaux. Stoppés dans leur élan,
l’œil comme vivant, sculptés dans une matière noire de charbon. Ils sont abîmés par le
temps, la pluie, on passe parmi eux, et c’est
comme un moment d’éternité.
2 Serres et ménagerie
Deux grandes serres prolongent les hangars et leurs espaces d’exposition. Sable chaud
sous les pieds, œuvres disparates, comme
cette 4L retournée à l’état sauvage, couverte
de boue. Et cette volière gigantesque, aux
oiseaux voletant, dans laquelle est posé un
piano. Pépiements, roucoulements, et soudain, des notes de musique s’égrènent, les touches blanches et noires s’enfoncent seules.
Des capteurs ont été installés dans des nichoirs, et le piano joue au gré des va-et-vient
des canaris. Du côté du poulailler, c’est le
calme plat: les poules nées du Cosmopolitan
Chicken Project ont passé l’arme à gauche, de
leur mort naturelle. Un panneau illustré expli-
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VOYAGES/
La décomposition
selon Martin uit
den Bogaard.
«C’est le temps
de la reconquête»
Fondation Verbeke
Westakker, 9 190 Kemzeke,
Belgique
Téléphone : +32 3 789 22 07
Où manger ?
Chez nous, une cantine agréable,
avec travers de porc ou croquettes
de crevettes.
De Stropersstraat 68, 9190
Stekene, Belgique
Téléphone : +32 3 336 91 28
Une nuit dans
le CasAnus ?
3 Bio art et tête de vache
L’odeur est légèrement nauséabonde,
et il y a de quoi. Découpé en morceaux, le cadavre d’une vache se décompose lentement
depuis plus de vingt ans. Tête ou pattes,
chaque partie est enfermée dans un cube
de plexiglas hermétique, où l’air ne passe
pas. L’artiste, Martin uit den Bogaard, travaille sur la décomposition sous toutes ses
formes, et montre que la vie ne s’arrête pas
VOYAGE EN TERRE
INDIGÈNE
Amérindiens du Québec, Kabyles
d’Algérie, Touaregs, Peuls ou
Pygmées… Ces peuples parlent
notre langue et partagent une
partie de notre histoire. Aujourd’hui
ils se battent pour gagner leur
place et leur liberté. Tout l’été
France Inter part à la rencontre de
ces oubliés de la francophonie.
Une cantine,
des canaux
que la démarche humaniste, entamée en 2003,
par le Belge Koen Vanmechelen: il s’agit de
croiser des races de poules issues de pays différents pour obtenir au somme de la pyramide
le superbâtard, poulet ultime. L’artiste en est
déjà à 20 croisements, et continue son épopée
de gallinacé en gallinacé à travers le monde.
u 25
à la mort : il a branché des électrodes sur
d’autres morceaux informes en putréfaction, et ils dégagent de l’électricité. Sur
un écran témoin, passe, comme sur les électroencéphalogrammes, une ligne tremblotante. Dégoûtant ou fascinant, c’est selon.
Dans l’alcôve d’à côté, un poster géant d’Alep,
avant bombardements : il a été recouvert
d’une colle forte, et des mouches sont venues
s’y coller, et mangent la ville de leurs corps
noirs. La métaphore est saisissante, œuvre de
deux plasticiens néerlandais adeptes de l’insect art, Jan Starken et Mark Schotel.
4 De l’art ou du cabanon ?
A la fondation Verbeke, on peut passer
la nuit (90 à 120 euros). Dormir dans le CasAnus, la reproduction géante d’un colon, jus-
Où boire un verre ?
La fondation Verbeke est juste à
côté des Pays-Bas, l’occasion de
jouer à saute-frontière, et d’aller
sur les terrasses agréables du
centre-ville de Hulst, bordée de
canaux.
qu’à la sortie finale, d’où son nom. L’œuvre est
l’une des plus célèbres d’un collectif néerlandais facétieux, l’Atelier Van Lieshout, désormais connu en France pour Domestikator,
personnages façon Lego copulant, qui devait
prendre position devant le Louvre, et s’est installé devant Beaubourg. L’intérieur est spacieux, en résine, avec la sensation d’être dans
une caverne moderne, avec douche et toilette.
On peut aussi choisir le Blob VB3, aux allures
d’œuf, posé à côté du lac, donc le sommet pivote pour révéler une vitre panoramique. Pour
les plus casse-cou, il reste le camping en hauteur, avec à chaque plate-forme, une tente. Audelà de ces amusettes conceptuelles, reste un
plaisir de gosse: celui de flâner à loisir, la nuit
tombée, seul, dans la nature habitée d’œuvres
d’art, qu’est la fondation Verbeke. •
«Le temps de la reconquête.» C’est
avec ces mots que Samian, le
premier rappeur algonquin, nous
accueille dans sa loge de la Maison
symphonique de Montréal, à
quelques heures de la première de sa
création, La Terre a des maux. Un
hommage à la Terre mère où il prête
sa voix aux quatre éléments de la
nature – la terre, le feu, l’eau et l’air –
pour «réveiller les consciences car je
suis en enfant de la Terre, un sauvage
et un homme libre, et je me dois
d’alerter l’opinion et de dire la vérité».
Mais pour en arriver là, Samian a dû
se battre et s’imposer. Né dans la
communauté algonquine de
Pikogan, à 700 kilomètres au nordouest de Montréal, il a très vite senti
cette discrimination dont sont
victimes les premières nations. «Faut
pas être un génie en mathématiques
pour comprendre que le génocide au
Québec est toujours actif à l’heure où
on se parle […] Il y a des gens qui
ignorent à quel point la “loi sur les
Indiens” a des répercussions dans les
communautés. C’est une des lois les
plus discriminatoires, c’est une des
lois qui fait que moi, je ne suis même
pas dans mon propre pays. C’est une
honte nationale, c’est la tache noire
de notre pays.» Aujourd’hui, Samian,
comme cette nouvelle génération
d’artistes amérindiens, prend la
parole pour crier son existence. Ses
textes, ses poésies parlent de la
réalité des Amérindiens : de leur
précarité, de l’alcool, de la drogue ;
de la violence et de toutes ces
blessures qui ont été tues durant des
siècles. «Des blessures que je porte
en moi.» En 2016, il a reçu le prix de
l’artiste pour la paix et entre
deux albums, il se rend par devoir
dans les lycées pour rencontrer les
élèves qui «souvent ne connaissent
rien aux Amérindiens. Ce travail
d’éducation, je le fais car personne ne
s’en charge. Mais il faudrait surtout
réécrire notre histoire nationale et
parler de nous d’une belle façon».
Finalement, Samian, le révolté, le
rebelle avec ses tatouages de
guerriers dans le cou, est un homme
d’espoir et il cite souvent Mandela ou
Gandhi. Avant de nous confier :
«Soyons le changement et non plus
les victimes.»
ANNE PASTOR et JEANNE GOURDON
Voyage en terre
indigène,
le vendredi à
17 heures sur
France Inter et à
réécouter sur
Franceinter.fr
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MON PREMIER AMOUR (3/8)
La liberté
Frêle mais heureusement circoncis, Magyd Cherfi se laisse,
gamin, dominer par la plus belle des femmes libres.
M
oi, je ne voulais pas. Pénétrer une cousine me glaçait
le sang. Chez nous, déflorer une reubeu, c’était se voir
enfoncer une bague au doigt ou autre chose dans le
cul. C’était se voir arracher les dents à la pince-monseigneur.
La fille se voyait répudiée. Elle devenait définitivement pute,
fallait lui trouver un vieillard incontinent pour effacer
l’outrage. Celui-là, on lui aurait offert une villa construite dans
quelque arrière-pays berbère. Elle, elle
voulait. En me préférant à d’autres, elle
avait choisi sa cible, son jour. J’étais le bon
candidat, efféminé mais autoritaire, poète,
frêle et arabe, elle voulait pas d’une bite non circoncise. Si certaines se voilaient, se mariaient ou s’enfermaient dans des
tours inaccessibles au plaisir, si d’autres étudiaient pour contrecarrer la toute puissance patriarcale, elle, elle se décidait
pour une trajectoire inverse, frapper là où ça fait mal: le vagin.
Je vais offrir ma virginité et pour pas une tune. Je vais démythifier l’acte sacré, déflorer l’endroit interdit, oui, gratuitement
je vais m’ouvrir et n’exiger rien en contrepartie, pas de dot, pas
de mariage mais un amour éternel, inch’allah.
Un matin donc elle est venue près de moi après s’être déshabillée dans un coin de la cuisine, moi, j’étais nu recouvert par
un pauvre drap maculé de mes névroses. Je tremblais comme
à l’arrivée d’un bulletin scolaire. Elle, pas du tout. Sans hésiter,
elle m’escaladait, persuadée d’atteindre aisément le point
culminant de l’affaire. D’abord, elle a jeté sa tête sous le drap
à hauteur de chevilles. Je me suis raidi instantanément.
En commençant par le bas, elle signifiait sa volonté de se soumettre de son plein gré, c’était sa force. Elle se soumettait à
moi dans un degré où la soumission dépasse la domination. Elle cherchait à me
dominer par le courage, celui de l’initiative. Elle menait le combat par la plus
innocente des armes, sa peau. Je trouvais ça audacieux qu’elle
s’offre ainsi alors que je gonflais ma poitrine et refermais le
gras de mon ventre pour paraître plus musclé.
Mais elle n’était pas là pour ça, sa quête dépassait mes minables
prétentions physiques. Je jouais l’homme, elle jouait sa vie.
Soudain, elle s’est mise à baisoter l’intérieur de mes jambes,
j’ai tressailli. Chaque fois que ses lèvres se plaquaient dans quelque renfoncement de ma peau, un frisson enflait ma respiration, je retenais des gémissements de plaisir, des petits soupirs
de femme apeurée. Au fil de sa langue désaltérée par je ne sais
quelle infinie salive, je devenais farouche, une pucelle outragée.
LE PORTRAIT
Au fil de ses baisers, elle grognait tel un félin avant le coup mortel. Elle grognait, je gémissais, elle aimait ça.
En m’entendant soupirer de la sorte une confiance la galvanisait, elle se répandait d’autant d’une ardeur masculine. Elle
n’embrassait plus, elle lapait le bas de ma jambe en gloutonne,
de plus en plus fort et déglutissait d’un plaisir animal une
sueur curcuma. J’oscillai entre son animalité frénétique et
une sensualité infantile qu’elle allait chercher dans quelque
île vierge d’hommes mais l’un dans l’autre, la chatouille ressemblait au supplice de la chèvre léchant les doigts de pieds
d’un Fernandel au bord de l’apoplexie. Je crispais mes muscles
pour résister à la douceur de sa langue et de ses lèvres charnues mais rien n’y faisait, c’est tout mon corps qui se soulevait.
Quand je me relâchais, telle la glace qui se dérobe au cornet,
je dégoulinais au point que mon érection se fit plus molle. J’ai
presque eu un soulagement car cette pause atténuait l’irrésistible envie de la pénétrer. Imaginez une langue faire le tour
du genou et finir en baisers des plus moelleux en haut des
cuisses. Imaginez.
En remontant le long de mon corps, elle a agrippé mes bras
en poussant des «din a mouk !» («le con de ta mère !») d’un
autre monde, les a ouverts pour me mettre en croix, s’est
enfoncée sous mes aisselles
pour humer l’odeur de mes
poils. Inassouvie, elle est
Au cœur de l’été,
redescendue des cimes,
des écrivains
vaillante, a accosté mon sexe
dressent le portrait de
en s’arrimant à mes côtes. Le
leur premier amour.
temps d’accepter ma soumisAujourd’hui,
sion, elle m’a englouti, et je
Magyd Cherfi, 55 ans.
jure que l’impression de
Dernier roman :
noyade n’était pas qu’une imMa Part de Gaulois
pression. Je la sentais plus
(Actes Sud, 2016).
marionnettiste qu’autre
Prochain ouvrage
chose, jouait des ficelles, et là
en 2019 (Actes Sud).
c’était mes émotions qu’elle
agitait pour mesurer la portée
de mon aliénation patriarcale. La preuve je murmurai –«Maman ! Elle…» – alors, ça fait quoi d’être sous la coupe d’une
autre? Ça te la coupe ou bien tu bandes encore? Grâce au ciel,
je rebandais et d’être réduit à la portion congrue de deux corps
enlacés ne me déplaisait pas –si tu bandes, c’est que t’acceptes.
Oui, j’acceptais sa domination qui n’était que le signe de sa
libération, et sa libération émancipait ses sens. On baisait,
j’étais dans le remords, elle, dans la vengeance, et je ne voulais
pas être le complice de ce sentiment-là, juste je comprenais
les enjeux de la bataille et bataillais. Fallait voir, c’est elle qui
ordonnait d’avancer sous la mitraille, c’est elle qui sonnait la
charge ou le repli. Quand ses seins se sont aplatis sur ma poitrine, j’ai repris les rênes, convaincu qu’elle accepterait une
espèce de turnover horizontal. Avec une autorisation en bonne
et due forme, je l’agrippais à mon tour sous les cuisses, la retournais et tentais d’y soutirer une supplique qu’elle ne tarderait pas à céder. Elle acceptait d’être bousculée, sauvagement
chargée, et j’assumais d’être cet animal qui ressemblait à un
homme, elle redevenait femme, et j’abusais d’un «prends ça!».
Puis elle redevenait homme… me mordait quand je l’embrassais, me disais oui quand je disais non jusqu’à ce que l’éclair
frappe à l’intérieur de son ventre suivi d’un orage lacté qui tétanisa mon corps et inonda le sien. Je m’affaissais en charpie,
elle criait «hourra!» ou «vive la liberté», je sais plus.
Je voyais dans tout ça la volonté d’une femme décidée à abattre de la manière la plus féminine le plus masculin interdit.
Je comprenais sa motivation. Chaque baiser n’était pas un
dépôt de lèvres humides, c’était de l’encre, elle n’embrassait
pas elle écrivait les conditions de son don, le prix du plaisir.
Elle inscrivait sur ma peau l’intérêt que j’aurai à la choyer dans
le futur, elle sublimait le féminin comme l’alter ego de l’autre
sexe, écrivait en encre de salive ses droits universels de la
femme avec ses alinéas, ses avertissements et aussi un attachement définitif à ma personne, une fidélité outrageante.
C’était la première fois, je n’ai jamais su ce qui relevait de la
jouissance ou de la colère, du plaisir ou de la vengeance, d’un
lâcher-prise ou d’un règlement de comptes, d’un acte politique ou de l’orgasme le plus égoïste. En tout cas, c’est vrai,
j’étais efféminé mais autoritaire, poète, frêle, et circoncis.
Elle, elle campait le sol, virile mais soumise, réaliste, et enfin
magnifiquement… libre. •
Par MAGYD CHERFI
Illustration MAÏTÉ GRANDJOUAN
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GRAVAGNA
Vachier-Lagrave a les blancs, Georgiadis les noirs. Ces derniers
ont-ils le droit de prendre le pion ç5 ?
Solution de la semaine dernière : les noirs jouent le simple Df5 et les
blancs perdent un pion et la partie.
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
Directeur artistique
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Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
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Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
A l’occasion de la 51e édition du Festival international
d’échecs de Bienne, (qui s’est tenu du 21 juillet au 1er août),
se déroulait, outre l’open, un très fort tournoi fermé à
double ronde. Le comité d’organisation étant parvenu à
assurer la participation du champion du monde, Magnus
Carlsen (une première sur le sol helvétique), et du
numéro 3 mondial, Shakhriyar Mamedyarov, on pouvait
s’attendre à un tournoi exceptionnel. D’autant que
Maxime Vachier-Lagrave, le numéro 1 français, cinq fois
vainqueur à Bienne, était de la partie, tout comme Peter
Svidler, David Navara et Nico Georgiadis.
Le tournoi a largement tenu ses promesses, avec pas
moins de 14 victoires. Une combativité assurée par
l’interdiction de proposer la nulle avant le 40e coup. C’est
Mamedyarov qui l’emporte
avec 7,5 points, grâce à sa
victoire contre Carlsen,
lequel finit deuxième devant
Vachier-Lagrave. Le
Français, qui avait très mal
commencé (il a été défait par
le champion du monde et par
Mamedyarov), va se rattraper
contre Navara, Georgiadis et
Svidler. •
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SAMEDI 4
Beau temps généralisé avec des
températures déjà chaudes au lever du jour.
Des nuages concernent la Bretagne et un
léger voile nuageux peut être présent sur le
nord du pays.
L’APRÈS-MIDI Soleil et fortes chaleurs
concernent les trois quarts du pays. Le
risque orageux concerne cette fois-ci les
régions frontalières de l'est.
DIMANCHE 5
Grand beau temps généralisé avec des
températures agréables au nord-ouest et
déjà chaudes ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Soleil et fortes chaleurs pour
ce premier dimanche d'août. Il faudra une
nouvelle fois se diriger vers la Manche ou en
altitude pour échapper à la canicule. Un
léger vent de nord-est temporisera ces
fortes chaleurs au nord de la Loire.
Lille
0,6 m/20º
Lille
0,6 m/19º
0,6 m/20º
0,3 m/19º
Caen
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CILA (Nantes)
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Libération Medias
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Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
IX
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Grille n°980
VERTICALEMENT
1. Elle provoque des accidents 2. Bleu en Afrique ; Fera comme les Bleus
en Russie 3. Il accompagne le saumon ; Prenant part 4. A bibi ; Haut débit ;
Aber breton 5. De l’eau là où on fête la bière ; Un MOF qui cuisine ses invités 6. Tel teint non éteint ; Sainte figure de la Réforme 7. Beau parleur ;
Optât pour la franche camaraderie 8. Tira un trait, même plusieurs ; Embarcation sur le premier 2. 9. Etonnées, les chauves peuvent l’être, sinon non
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. CLERGYMAN. II. OURAL. OMO. III. NN. CAGIBI.
IV. TECHNISAS. V. OMAR. SE. VI. ÉLUA. OUST. VII. BERNA. RAT.
VIII. BIGOUDI. IX. TIANANMEN. X. ESTOMAQUÉ. XI. SOUVENIRS.
Verticalement 1. CONTREBUTES. 2. LUNE. LE. ISO. 3. ER. COURBATU.
4. RACHMANINOV. 5. GLANA. AGAME. 6. GIRO. ONAN. 7. MOIS. URUMQI.
8. AMBASSADEUR. 9. NOISETTINES.
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l’Eco-label européen N°
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(030/
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Où flanche camaraderie
II. Il est fin en bouche ;
Il est laissé pour compte
III. Pale d’une belle blondeur ;
Homme d’Etat et scientifique,
il a son nom sur la tour Eiffel
IV. Tubercule qui fait le bruit
d’un jeu ; On en voit le bout
V. Moderne boîte à images ;
Méchant de l’univers Disney
VI. 1/3 de pineau, 2/3 d’eau ;
Ancienne gauche VII. Brebis
corse ; Vieille gauche, héritée
de l’ancienne VIII. 2, 3, 5, 14
et 19 pour le service public ;
Vieux gauche IX. Mer entre
Grèce et Turquie X. Déformation de la chaussée
XI. Elles sont plus fortes en
Afrique qu’en Europe
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France métropolitaine: 391€
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PYRAMIDE PRÉSENTE
E L L E
F A N N I N G
À 18 ANS, ELLE ÉCRIT FRANKENSTEIN ET RÉVOLUTIONNE LA LITTÉRATURE
“Un rythme effréné, un lyrisme fiévreux”
“Quelle vie ! Quelle histoire !”
“Géniale Elle Fanning”
L E S IN RO C K UP T IB L E S
VA RIE T Y
M A RIA N NE
M ARY S HELLEY
CRÉA
R TION
U N
H A I F A A
F I L M
D E
A L - M A N S O U R
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ÉTÉ
Et aussi n quatre
pages BD n de la photo
n le premier chapitre
d’un roman de la
rentrée n un château
n deux recettes
n des jeux…
J’AI TESTÉ
LA VAGUE DE
TEAHUPO’O
CHRISTOPHE MAOUT
Samedi 4
et dimanche 5 août
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
II u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Teahupo’o,
l’âme tranchante
Peut-on tomber amoureuse d’une vague? Aussi dangereuse soit-elle? On l’avait
croisée il y a huit ans en Polynésie et elle nous avait hantée depuis. Il fallait
retourner la voir de près. Montrer patte blanche à son écume et rencontrer ceux
qui étaient parvenus à dompter cette beauté qui subjugue, mais ne pardonne pas.
Par
INGRID ASTIER
Correspondance en Polynésie
D
écouvrir la vague de Teahupo’o, c’est
croiser le diable en robe d’écume.
Rarement la beauté et la férocité
n’ont été autant mêlées dans la création. Ceux qui ont vu Point Break 2 gardent
en tête ce mur d’eau unique qui place
l’homme au pied de sa témérité. Mais commençons par le commencement. «Ça a débuté
comme ça» –cette première phrase du Voyage
au bout de la nuit m’a toujours fascinée. Elle
a le charme du «Il était une fois», modèle puncheur. Les débuts ont la force des origines, ils
impriment la mémoire. Ma mémoire est tatouée par la vague de Teahupo’o.
La rencontre remonte à octobre 2010, lors du
salon Lire en Polynésie à Papeete, où je suis
invitée. Entre mes mains, un livre: Teahupoo,
la vague mythique de Tahiti (1), du photographe de sports extrêmes Tim McKenna. La
couverture est si forte qu’elle me kidnappe.
Sous mes yeux, la vague la plus parfaite qu’on
puisse imaginer, puissante et massive, aux
teintes si cristallines qu’on la croirait soufflée
en verre de Murano. En image, l’exploit de
Laird Hamilton, le waterman ultime, qui,
en 2000, «surfa l’insurfable» lors d’une houle
dantesque baptisée la vague du millénaire.
Elle fit le tour du monde et de Teahupo’o, le
graal de tout surfeur. Jusque-là, je ne savais
pas qu’on pouvait tomber amoureuse d’une
vague. Ferrée par sa beauté, dès ce moment
j’ai su que j’irais voir la vague, que j’y retournerais, que je ne serais tranquille que le jour
où je baignerais dans l’eau lustrale du mythe.
Mon livre de chevet ne m’a pas quittée et me
voici, en ce jour de novembre 2015, sur les
flancs de la vague, toujours par la grâce de
Lire en Polynésie. Mais la belle reste muette.
Comme les volcans, elle dort. «Chopes», le
surnom local de la vague, diminutif de Teahupo’o, n’est pas une gravure de mode posée en
bord de plage. Elle a ses caprices et, ici, on dit
que trois swells (houle) par an, c’est déjà un cadeau de l’océan. Pourtant, c’est elle qui donne
vie à ce village du bout du monde, qui change
la presqu’île de Tahiti en apothéose – ou en
apocalypse.
Chaque année, cette vague de récif accueille
l’une des plus grandes compétitions de surf:
la Billabong Pro Tahiti, renommée ce mois
d’août en Tahiti Pro Teahupo’o. Il faut imaginer la tour Eiffel qui se cacherait certains
jours dans des nappes de brume ou le Taj
Mahal qui sortirait de terre quand il lui plaît.
Ce jour-là, elle n’est qu’une ride à l’horizon et,
sous la jolie courbe, je peine à imaginer la mâchoire redoutable qui broie tant de surfeurs.
Je me jure de revenir pour qu’elle nourrisse
plus qu’une première phrase et devienne roman. Les rêves sont des Aladin: il faut frotter
longuement la lampe des nuits pour les voir
danser à la lueur du jour.
LE BOUT DU BOUT DU MONDE
Les grandes houles commencent en ce mois
d’avril 2018. C’est la pleine saison jusqu’à septembre. Après, Teahupo’o retourne à sa sérénité et peut rester plate comme une raie. Sur
la route qui relie la grande île à la presqu’île
par un isthme, le vert embrasse le bleu. Le
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
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Derrière le bleu, une mâchoire redoutable.
PHOTOS TIM MCKENNA. TIM-MCKENNA.COM
rêve prend corps, le mirage devient paysage.
A Tahiti, la nature est symphonie. Les premières vagues sont la houle des arbres qui
rythme les montagnes. Le vent brasse la chevelure des cocotiers et les vallées ondoient
sous le soleil. Teahupo’o se rapproche. Une
rare plage de sable blanc cède la place au sable noir. Quelques kilomètres d’une route où
les chiens sont les ralentisseurs du coin, puis
l’odyssée finit en boucle autour d’une sculpture en ciment baptisée la Vague mythique,
renommée «le furoncle» par des locaux.
Le voici donc, le fameux bout du monde. Pour
dire vrai, le bout du bout du monde. Exactement, le point kilométrique 0 de Teahupo’o,
matérialisé par une borne qui marque le début de la route. Au-delà commence le Fenua
Aihere, des vallées et des pics en dentelle de
crêtes, sans route ni électricité, où l’éternité
résiste à la modernité. Le paradis, le vrai. La
vague serait-elle la porte d’entrée d’un monde
invisible et sauvage ?
Je la scrute. Sur les derniers mètres de bitume, les jeunes jouent au foot de rue tandis
qu’à la pointe, la vague fait bon profil et enfle
comme une voile. Elle explose en gerbes écumeuses, dans un bruit d’avion qui aurait
passé le mur du son. Cette déflagration est la
berceuse locale. Chaque nuit, ce rugissement
me reliera à la vague.
La pointe est le royaume des pêcheurs et des
surfeurs. Là, Tamatoa oriente les novices tandis que Brandon vend des tee-shirts à l’effigie
de la vague. Je croise Simon Thornton, un
chargeur –spécialiste des grosses vagues– en
bodyboard. Subjugué par la beauté de Teahupo’o, il a quitté l’Australie pour vivre ici: «Pas
de McDo, pas d’hôtel à Teahupo’o et à la fin de
la route, la vague la plus parfaite.» Je continue sur le petit pont aux faux airs d’Eiffel qui
enjambe la rivière Fauoro. Des jeunes rient et
plongent. Devant moi, une femme, Hina,
charrie son fils qui arrive de Papeete encore
stressé: «Hé! Tu ramènes le rythme de la ville!
Ici, c’est cool.»
Chopes aussi a le temps pour elle. Partie de la
banquise antarctique, rien ne l’arrête sur des
milliers de kilomètres. Après avoir traversé le
Pacifique tropical, elle bute soudain contre
le récif corallien qui passe rapidement de cinquante mètres à un mètre. C’est le secret de
cette vague inimitable, creuse, épaisse et tubulaire, si puissante que le surfeur pro Bruce
Irons, frère du défunt Andy Irons, la qualifie
de «vague la plus effrayante du monde». Un titre qu’elle dispute avec sa jumelle hawaïenne
Pipeline, ou californienne Mavericks. Mutante, elle se change en monstre qui retourne
un titan comme un gant. On est loin d’une vague de beach break –les vagues se brisent sur
un fond de sable –où le surfeur calligraphie
l’eau à coup de manœuvres.
ÉTREINTE DIABOLIQUE
Là, la mort rôde sans cesse avec l’équivalent
d’un hall d’aéroport qui s’abat sur un récif à
fleur d’eau. Le courant est violent et, pour
Tim McKenna, «il t’aspire vers l’intérieur de
la vague. Tu as alors la sensation d’être emporté pile vers l’endroit où tu ne veux pas al-
ler». Kauli Vaast, jeune surfeur prodige qui
habite à quelques pas, à Vairao, ajoute qu’à
chaque session, il y a une «série fantôme», imprévisible, deux fois plus grosse que les
autres. Ici, on dit «que la vague fait la loi».
Hiro, un surfeur de 32 ans, me conte son
étreinte diabolique avec Chopes : il a eu sa
planche cassée en deux sous l’impact. Du
déjà-vu ici où on retrouve des planches-confettis. «Par forte houle, tu peux mettre un camion de pompiers à l’intérieur, et là, tu avales
la mer.» Le colosse Hiro en reste effrayé.
Un rapport ambivalent à la mer, sans doute
ancestral, me pousse vers cette vague, entre
défi et osmose. Chopes me rappelle les héroïnes bien trempées, à la beauté vénéneuse,
modèle Uma Thurman dans Kill Bill. Farouche, imprévisible, ravageuse. L’ensorceleuse
est à la fois la belle et la bête. Les plus grands
surfeurs s’en souviennent. Laurie Towner, un
chargeur australien, tracté par Laird Hamilton pour le tournage de Point Break 2, a failli
se perforer la carotide dans une «vague sale»
à cause d’un morceau de corail. Matehau Tetopata, l’un des surfeurs de gros les plus valeureux, me parle de son piège redouté: «J’ai
vu que ça allait fermer, j’ai réussi mon take-off
[l’entrée en vague et le passage de la position
allongée à debout, ndlr], puis j’ai été aspiré
d’un coup. Le lip [la lèvre ou la crête] est tombé
à côté de moi, je suis parti direct avec jusqu’au
lagon.» Trois vagues lui passent dessus, faisant du surfeur un apnéiste malgré lui. Pourtant il y revient, encore et encore: «Je la connais bien. C’est comme mon jardin.» Quant à
Raimana van Bastolaer, surfeur iconique du
spot, un jour, trop à l’intérieur de la vague, il
a fait «plus que le grand écart» et, criblé d’hématomes, a dû «manger allongé durant une
semaine». De rares femmes ont affronté les
bombes de Teahupo’o : telle Maya Gabeira,
coincée dans la zone d’impact, qui faillit périr
noyée, ou Keala Kennelly, qui finit défigurée.
Plus encore, Chopes sait démembrer, scalper,
râper son Roméo contre le récif comme de la
noix de coco. C’est ce qu’elle a fait de Timothée Faraire, l’une des légendes de Teahupo’o,
qui fut l’un des premiers à la surfer avec Karyl
Maoni. Au snack du bout de la route, Timothée me montre ses points de suture avec la
fierté d’un ancien combattant. Il en a eu 108
– en une seule chute.
Plus on discute, plus je veux l’approcher,
comme si parler l’apprivoisait. Les hommes
d’ici ne disent-ils pas qu’ils sont mariés à elle?
Je retrouve en Michaël Vautor un allié. Né
d’un père guyanais et d’une mère finlandaise,
il travaille pour Teahupo’o Excursion, c’est
l’un des rares longboardeurs de Teahupo’o –il
utilise des longues planches de surf. Toucheà-tout, il a joué Gauguin dans les Egéries des
grands hommes sur France 5. Il est aussi l’un
des meilleurs pilotes de bateau et sait se caler
au centimètre près dans le chenal de la Passe
Havae, où toute erreur peut être fatale. Car
Teahupo’o n’est pas une promenade en pédalo. Départ de la marina avec cet homme qui
totalise vingt ans de pilotage sur la vague, et
nous voici sur le spot, avec Dum Dum Sound
System en bande sonore.
Suite page IV
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Michaël ne lâche pas les
séries des yeux et supplie Teahupo’o d’envoyer
un barrel (vague tubulaire): «Allez, ma chérie,
fais-toi belle !» Jamais je n’ai autant rêvé de
faire corps avec un élément, d’être plongée
dans l’onde comme dans une matrice.
prisonné dans la lèvre. Impossible de bouger.
Tu n’as pas le temps de te retourner. Dans la
descente, je me suis dit : là, je suis mort.» Ce
jour-là, une puissante énergie régnait dans
l’eau. Lui qui s’interdisait «d’en prendre une
dernière» a dérogé à sa propre règle. Elle lui
a volé ses jambes, mais rien ne peut l’empêcher d’y retourner pour la contempler.
Suite de la page III
NU DANS LE LAGON
Sur le bateau, deux surfeurs. Un certain Nick,
et Jonathan Gubbins, surfeur pro péruvien qui
traque les swells partout dans le monde. Pour
lui, l’avion est l’oie de Nils Holgersson. Les
voici concentrés, à waxer (la cire permet de
rendre la planche antidérapante) leurs boards.
Puis vient le rituel des peintures de guerre des
crèmes solaires. Un dernier sourire, ils vérifient leur leash –qui permet de rester attaché
à la planche – et sautent à l’eau pour dériver
vers leur destinée. La session est glassy, les vagues sont lisses et les conditions idéales, presque sans vent.
Soudain jaillit au line-up (là où le surfeur attend la vague pour démarrer) une silhouette
impériale. On la reconnaît entre toutes. C’est
Vetea «Poto» David, debout à la rame, en
stand-up paddle, surfeur d’élite des années 90,
immortalisé par le film Tahitian
Dreams (1987) et précurseur du surf tracté. Il
me rappelle la fierté des cocotiers dressés qui
courbent sous le vent sans jamais casser. Poto
ne rate pas une grosse houle. Sa méthode? Se
relaxer. Et face aux bombes, se répéter: «T’inquiète, tu surfes un beach break de deux
pieds!» Le tube? «Il faut voyager à l’intérieur.
Et se barrer avant que le train ne t’arrive sur
la tête !» L’homme, sapeur-pompier et pilier
de la water patrol, a déjà sauvé 314 personnes
à Teahupo’o en jet-ski. Il m’avertit: «Attention,
tu peux finir hot-dog entre le jet et le reef. Ici,
il faut prévoir l’imprévu, avoir le plan ABCD
dans tout ce que tu fais.» Et de rappeler :
«L’océan bouge, tout est toujours différent, tu
ne peux dormir sur tes tiarés tahiti –tes pâquerettes», sourit-il. En lui, on sent toute la sagesse du waterman accompli. Poto se méfie
de cette course en avant qui fait des surfeurs
de grosses vagues des gladiateurs. Lui qui a
pour devise «the ocean wins» préfère rester
discret. D’ailleurs, il n’a pas Internet.
Car Teahupo’o attire tous les excès. Bruce
Irons l’a surfée les yeux bandés. L’Hawaïen Jamie O’Brien avec une combinaison en feu,
l’Australien Robbie Maddison en motocross.
Des excentricités qui ne doivent pas faire
oublier l’excellent niveau des locaux, de Michel Bourez à Raimana van Bastolaer, Manoa
Drollet ou Alain Riou, en passant par la jeune
génération : Tikanui Smith, Kauli Vaast, Lorenzo Avvenenti, Tahurai Henry ou Enrique
Ariitu. Michaël me parle de Matahi Drollet,
«l’enfant béni des dieux. Pour lui, même la vague se fait bleue», mais encore de certains surfeurs qui croient avoir le niveau et finissent
«avec des pizzas quatre fromages dans le dos».
Ils se retrouvent «debout sur la barrière, en
état de choc». Et de préciser: «C’est le syndrome
de Lazare [du survivant]… Ils marchent sur le
récif au milieu de la mousse !»
Pour Michaël, le mental est primordial : «La
vague est tellement creuse qu’elle devient vite
verticale. Imagine que tu te mettes debout dans
une avalanche et que sur le promontoire de ta
planche, tu attendes de voir si ça passe.» Cette
vague l’étonne toujours, elle est «un vrai détecteur d’humilité». Il se remémore un Américain
en short étoilé qui ne respectait pas la vague
AVALANCHES DE MOUSSE
Teahupo’o, à la fois la belle et la bête. DESSINS INGRID ASTIER
«La vague est tellement
creuse qu’elle devient
vite verticale.
Imagine que tu te mettes
debout dans
une avalanche et que
sur le promontoire de
ta planche, tu attendes
de voir si ça passe.»
Michaël Vautor surfeur
et jetait ses mégots par-dessus le bateau. Il a
fini nu dans le lagon, lacéré par le récif. En
écho, Tehotu Wong, jeune surfeur tahitien,
aime qu’«on ne puisse acheter ce feeling d’être
au cœur d’un gros tube».
Ma main effleure l’eau. L’eau de Teahupo’o.
Je m’en asperge le visage. Premier baptême.
Je plonge entre les deux bowls, dans le chenal,
au-dessus de la grande faille sous-marine qui
serpente comme un canyon. Les poissons papillons forment des rubans jaunes et noirs
discontinus dont la grâce fait oublier qu’on
est dans le bleu, non plus dans le lagon. Timothée Faraire m’a parlé des barracudas qui peuvent attaquer, des requins-tigres qui ont le
droit de flâner et de tout ce bestiaire de la mer
qui imprime le respect. Il s’en amuse aussi,
car effrayer fait partie du jeu.
De retour sur terre, je rencontre Baptiste Gossein, un des plus grands windsurfeurs pros
converti au surf. L’un de ces hommes qui vivent avec l’adrénaline sous perfusion et ont
fait des sports de glisse un carpe diem sans
concession. Il passait huit heures par jour
dans l’eau. Mes yeux se baissent: le complice
des pilotes de Formule 1, le chevaucheur inlassable de déferlantes est aujourd’hui en fauteuil roulant, paraplégique. «En 2009, je me
suis retrouvé tête en bas et bras en croix, em-
La veille de mon départ, le 11 juin, l’appel de
Teahupo’o est trop fort, je demande à Michaël
de m’emmener nager sur la vague, pour sentir
la puissance du monstre. Une grosse houle est
annoncée pour le lendemain et le spot est
gris, strié de vents contraires. Sur le bateau,
le clapot donne la nausée à un jeune pêcheur.
Lors de la mise à l’eau, ballottée entre deux
flots, j’entends la voix de Michaël: «Tu ne paniques pas dans l’eau ?» Je m’accroche à des
certitudes. Le 21 décembre 2013, j’avais déjà
testé mon amour de l’eau et fait la traversée
de l’Oise à la nage avec des plongeurs de la
brigade fluviale et des sapeurs-pompiers. Une
compétition nocturne dans l’onde en crue
à 5°C, en maillot de bain et tee-shirt. Une semaine avant, j’avais dû m’entraîner dans une
Seine encore plus hostile. L’eau était glaciale
et, à chaque respiration, j’avais l’impression
d’avaler des boules de neige. Voilà pourquoi
j’ai répondu à Michaël: «Non, je ne pense pas.»
En espérant ne pas me tromper. La phrase de
Poto rôdait : «The ocean wins.» Toute vanité
augmente les chances de se faire satelliser par
la vague. Mais un arc-en-ciel couvre l’horizon: le mana (force spirituelle en polynésien)
est bon.
On se place d’abord au line-up. On est loin des
cathédrales d’eau de 8 mètres et, pourtant, il
faut se méfier de chaque série qui arrive.
Michaël me montre la beauté des montagnes
qui chapeautent les avalanches de mousse et
des repères pour se positionner dans la faille.
Puis nous nous dirigeons vers l’épaule de la
vague. Les courants sont forts et Michaël
m’enseigne le parfait timing pour plonger
sous la vague en canard. Sous l’eau, la vague
passe et, sur mon dos, je sens son rouleau
compresseur. C’est un massage tonique. Je
me retourne et regarde, subjuguée, la beauté
suprême d’un monde inversé. Le creux de la
vague se dessine, subaquatique, et rien
n’égale la grâce de la voir dérouler sous l’eau.
Michaël sait où la vague va casser et me repositionne en permanence pour fuir la zone
d’impact où l’impression serait «d’être traînée
derrière un camion sur un chemin de terre».
Il m’apprend comment se caler dans les failles
secondaires en cas de danger.
On se rapproche de la barrière de corail. Un
baliste passe sous moi, poisson ventru à souhait, tandis que j’observe des cavités polies
par les turpitudes dans le reef. Une accalmie
et, en surfeur, Michaël me dit: «Tu imagines
que la vague parcourt des milliers de kilomètres pour se briser sur le récif et qu’elle fait tout
ce voyage pour toi…» Oui, c’est bien une histoire d’amour. Et l’impression d’avoir nagé
dans l’eau sacrée du Gange et d’un bénitier,
fondus dans le bleu le plus parfait. •
(1) Teahupoo, la vague mythique de Tahiti, de Tim
McKenna et Guillaume Dufau, Au vent des îles, 2007.
LUNDI J’AI TESTÉ : FABRIQUER
UN MEUBLE
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
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SÉRIES /
ÉTÉ
u V
LE
BASILIC,
RÉGAL
ROYAL
On va au marché (7/12)
«Libé» cuisine les produits
de l’été. Aujourd’hui,
des feuilles vertes dans
vos verres et au dessert.
I
Des comédiens en costume occupent chaque été le château de Largentière en Ardèche.
Largentière,
croisade imaginaire
La vie de château (1/6)
Toute la semaine
«Libération» baisse
le pont-levis.
Aujourd’hui, balade en
Ardèche où un spectacle
immerge le spectateur
dans le Moyen Age.
F
ranchir, en juillet et août,
la porte basse du château
de Largentière, en Ardèche, c’est faire un bond en
arrière de plusieurs siècles. Et
prendre le risque de se retrouver
à mener un assaut, en tongs et
short, contre un bataillon en armure, trébuchet en appui. Durant
tout l’été, les comédiens de la
troupe d’Au-delà du temps (1)
jouent un spectacle immersif, le
Temps des chevaliers, qui transporte le spectateur – et l’enrôle,
donc– au Moyen Age. Si les seigneurs de guerre sont indulgents
sur le look de leurs soldats, eux
sont parfaitement respectueux de
la mode médiévale.
La représentation, qui dure la
journée avec une pause durant le
déjeuner, mêle «un fond histori-
que solide» et «un côté Monty Python et Kaamelott», explique
Marius Tavernier, comédien et
régisseur général: «L’humour est
une passerelle entre le XIIIe siècle
et notre actualité. Il y a la volonté
que le public puisse rester dans
une relation humaine avec les acteurs. On joue sans jamais sortir
de nos personnages, mais on est là
pour faire de la culture pour tous,
de l’histoire vivante, pour démonter et remettre en place des idées
reçues.»
L’édition 2018 se penchera sur les
croyances et les superstitions,
afin d’aborder en filigrane la
question des discriminations.
«C’est une histoire expérimentale,
ce n’est pas de la reconstitution,
c’est de l’évocation. On s’appuie
sur des recherches, on organise en
amont des conférences entre nous
pour créer un savoir commun,
mais on n’est pas affirmatifs, on
met justement en garde contre
“la” connaissance», explique Marius Tavernier.
Le pitch de la saison? Nous sommes en l’an de grâce 1209, la croisade contre les Albigeois est lancée. Le château de Largentière
n’est pas encore celui que l’on
connaît aujourd’hui. Seule existe
une tour fortifiée, qui sert de
coffre-fort aux mines de plomb
argentifère possédées par les évêques de Viviers. Une troupe de
saltimbanques fait étape au pied
du donjon. S’y mêlent des habitants du bourg et quelques nobles
de passage dans le sillage des
croisés, telles l’épouse et la fille
du chef militaire Simon de Montfort. La galerie de personnages
réunit ainsi un forgeron, un médecin, une teinturière, une factrice de flûtes, un acrobate et une
ancienne prostituée, faiseuse
d’anges à l’occasion.
«On veut casser le mythe du
prince et de la princesse, le cliché
du chevalier des contes de fée, explique Grégoire Terme, comédien
et metteur en scène. A cette époque, 90% de la population de Largentière n’est pas noble, ce ne sont
pas des châtelains, mais des mineurs, des gens du peuple.» Qui vivent des aventures non moins
trépidantes et instructives. Le
spectateur, jouant le pèlerin de
passage, est invité à s’en mêler. Et
ce, même s’il ne parle pas le bon
françois (certaines animations
sont proposées en anglais).
Cet «anti-Puy du Fou» s’applique
ainsi à «éviter de rentrer dans un
schéma mercantile», souligne
Marius Tavernier. «Le Temps des
chevaliers», l’activité la plus
connue de l’association Au-delà
du temps, n’est pas une fin en soi.
Chaque printemps, la «belle
bande d’acharnés médiévistes»
(dixit Grégoire Terme) accueille
plus de 3 000 élèves pour des
classes découvertes en immersion totale. Le reste de l’année,
elle propose également une programmation théâtrale variée. La
troupe occupe depuis 2006 le
château de Largentière, en vertu
d’une convention d’occupation
renouvelée chaque année par la
mairie, qui en est propriétaire.
Les saltimbanques n’excluent pas
de lever le camp un de ces jours.
Histoire à suivre.
MAÏTÉ DARNAULT
Envoyée spéciale à Largentière
Photo BRUNO AMSELLEM.
DIVERGENCE
(1) Audeladutemps.fr.
Un financement participatif est en
cours pour contribuer à aménager
de nouvelles salles du château.
l y a une tragédie du basilic. Grand
vert (le plus commun en France),
marseillais (plus large), fin vert
(plus goûteux), thaï (couleur pourpre): c’était à chaque fois pareil, quand
on installait le pot en bord de fenêtre,
il séchait, gelait ou cramait. Inexorablement et sous trois jours : il crevait.
Triste destin pour le roi des herbes (basileus, en grec, signifie «roi»). Pourtant,
c’est assez simple : on doit le mettre
dans un pot en terre; l’exposer très progressivement à la lumière du soleil et
aux courants d’air; peu l’alimenter en
eau; ne pas lui infliger des températures de moins de 10°C. Il donnera des recettes sublimes avec la tomate (la base
de la cuisine italienne!). De super salades et des omelettes itou. Ou, plus original, un cocktail sans alcool et un dessert avec des pêches.
Basilic Twist (par Joseph Trotta, extrait de Cocktails inratables, chez Quotidien malin). Dans le bol d’un mixeur,
placez une tranche d’ananas en morceaux, sept feuilles de basilic, 13 cl de
nectar de pêche, 1 cl de jus de citron et
des glaçons. Mixez 10 secondes. Servez
dans un verre et décorez avec des
feuilles de basilic.
Pêches pochées au basilic (recette
dénichée sur le site d’Edible, communauté de gastronomes américains, plus
exactement la section de Memphis).
Pour 3 personnes. Dans une casserole,
versez 25 cl de vin blanc, 12 cl d’eau et
120 g de sucre en poudre. Faites bouillir
5 minutes. Baissez la température à feu
doux. Coupez 6 pêches en deux, enlevez le noyau, ne pelez pas.
Dans la casserole, déposez les pêches
et un demi-bouquet de basilic. Pochez
les pêches 3 minutes en les arrosant à
la cuillère. Continuez à faire cuire le sirop 3 à 4 minutes jusqu’à ce qu’elles
soient bien tendres. Retirez les pêches
du feu et, quand elles ont refroidi, enlevez la peau. Dans la casserole, ajoutez
le restant du basilic et portez à ébullition jusqu’à réduire le sirop de moitié.
Laissez refroidir. Dressez chaque assiette en mettant deux demi-pêches et
recouvrez de sirop. Vous pouvez accompagner d’une boule de glace.
PIERRE CARREY
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ÉTÉ / PHOTO
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Souvenirs à T
l’appel
PRUNE PHI
Née en 1991,
vit et travaille à Arles.
Séance tenante/ Aventure Mêlant photos, dessins,
collages, coupures de journaux et vidéos, la série
«Long Distance Call» de l’artiste d’origine
vietnamienne Prune Phi se penche sur la question de
l’exil et les soubresauts mystérieux de la mémoire.
out juste diplômée de l’Ecole nationale de la photographie d’Arles,
Prune Phi, avec son projet Long Distance Call entamé en 2016, installe
in situ des récits hybrides dans lesquels elle
interroge à travers son histoire intime les mécanismes de transmission des valeurs et des
traditions culturelles au sein des familles et
des communautés. Tout en questionnant
l’histoire collective d’une génération frappée
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
par les difficultés de l’exil, Prune Phi cherche
à reconstituer une mémoire sur ses origines,
et plus largement documenter la part invisible des effets du souvenir dans le choc de
l’exil confronté au choc des cultures. Prune
Phi est partie à la rencontre de sa famille
vietnamienne, immigrée en Californie, qui
transporte dans ses récits la mémoire d’un
vécu difficile à préserver, des paroles parfois
renforcées par les artifices de l’american way
of life et la culture pop. Dans son dispositif
artistique, Prune Phi fragmente dessins, collages, documents collectés dans les magazines vietnamiens ou les journaux américains,
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mais aussi des photographies personnelles,
témoignages, textes et vidéos. Elle recompose et agrège des items dans une scénographie en perpétuel mouvement déstructurant
les codes culturels pour réinventer une mémoire commune. Ses compositions reflètent
un effacement de sa propre histoire au profit
d’un récit commun, fruit du croisement des
expériences individuelles. Son but, réinventer les soubresauts mystérieux du souvenir.
L’approche de Prune Phi révèle aussi un aspect scientifique dans la recherche en
amont. Elle s’est entretenue avec un neurobiologiste, Pascal Roullet, spécialiste du
stress post-traumatique et du «faux souvenir». Utilisant des extraits modifiés de cet entretien, l’artiste photographe réinvente la
narration, se réappropriant les expériences
de sa communauté. Exemple : «On est souvent persuadé que nos souvenirs sont conformes à la réalité. Les informations stockées
dans nos cerveaux peuvent être exagérées, déformées, transformées. Pire, certaines sont
créées de toutes pièces. C’est ce que l’on appelle
les faux souvenirs. Des souvenirs que l’on
pense sincèrement vrais. Ils dérivent de l’incorporation d’éléments imaginés dans de
vrais souvenirs mis en danger lors de leur con-
solidation.En se rappelant, le réseau neuronal redevient malléable, et le souvenir fragilisé, modifiable. Ils ne sont pourtant pas des
mensonges.»
Prune Phi est exposée aux Rencontres d’Arles.
Dans le cadre d’une résidence 1+2 début 2018,
elle a inventé un nouveau chapitre avec le
projet Appel manqué sur les descendants
d’immigrés vietnamiens à Toulouse. Ce travail sera publié dans un coffret en fin d’année
aux éditions Filigranes.
ISABELLE GRATTARD
Rens.: www.prunephi.com
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VIII u
ÉTÉ / FEUILLETON
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Madame
de Merteuil
l’immorale
de l’histoire
Pervers textuels (4/7) Tous les samedis, «Libération» part à la rencontre
de grands tordus de la littérature. Cette semaine, la marquise qui cultive
le vice comme une arme pour sortir de l’asservissement de son sexe
dans «les Liaisons dangereuses» de Choderlos de Laclos.
Par
MATHIEU LINDON
Q
uestion perversité, la marquise de Merteuil est un
cas d’école –ou, plutôt, de
collège et de lycée.
Les Liaisons dangereuses (première
édition en 1782) fait partie des programmes et aucun héros ni aucune
autre héroïne d’aucun autre roman
indigène ne propose ainsi autant de
vice explicite à l’enseignement des
petits Français et petites Françaises. Les personnages de Sade ne bénéficient pas d’un tel soutien scolaire. Celui de Choderlos de Laclos
est mis en avant prétendument
pour mieux combattre les idées que
la marquise défend, mais les choses
ne sont pas si simples. Il serait paradoxal de reprocher à madame de
Merteuil à la fois son cynisme et son
hypocrisie. Si, le vicomte de Valmont mis à part, les personnages
auxquels elle a à faire peuvent,
quand ses affaires sont révélées
dans tous leurs détails, se plaindre
de sa fourberie, tel n’est pas le cas
des lecteurs qui ne connaissent
d’elle que ses lettres où le moins
qu’on puisse dire est qu’elle ne déguise pas sa personnalité. Chez la
marquise, l’hypocrisie qu’elle assène à ses victimes n’est certes plus
un hommage du vice à la vertu mais
le simple mépris de celui-là pour
celle-ci.
Dans les rapports de Madame de
Merteuil avec le monde, il ne faut
pas la considérer comme une perverse, mais comme une ennemie.
Elle n’est pas une vicieuse, elle est
une combattante. Elle se vante
d’avoir, dès 15 ans, les «talents auxquels la plus grande partie de nos
politiques doivent leur réputation»,
la capacité à comprendre et à dissimuler, «et je ne me trouvais encore
qu’aux premiers éléments de la
science que je voulais acquérir».
Gare à qui affrontera cette rebelle
qui défend sa cause.
«VENGER MON SEXE»
L’édition Pléiade du roman établie
en 2011 par Catriona Seth renferme
moult documents sur «la Fortune
des Liaisons dangereuses», et
en particulier ce compte rendu
d’Henri-David Chaillet, en 1782, qui
commence ainsi, manifestant le
lien trop particulier pour être
malhonnête entre vice et vertu, ou
ce qu’on a coutume d’appeler de
telle façon : «Je ne sais trop comment je dois parler de ce roman et
peut-être ferais-je mieux de ne pas
en parler du tout. Quoiqu’il m’ait
donné beaucoup d’humeur, je n’ai
pu m’empêcher de trouver souvent
du plaisir à sa lecture ; j’admirais
avec humeur. Je sens que je ne saurais guère en parler sans donner envie de le lire, et je voudrais qu’on ne
Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears (1988), avec dans lequel
le lût point. Et cependant je ne puis
me résoudre à m’en taire.» Ce n’est
pas être hypocrite de constater qu’il
n’y a peut-être pas que la vertu qui
apporte du plaisir. Laclos évoquant
les critiques qui lui sont faites en répondant à Mme Riccoboni, dans une
de ces lettres qui suivirent rapidement le roman dans l’édition :
«Mais, poursuit-on, vous créez des
monstres pour les combattre [c’est
naturellement pour les combattre
que l’écrivain a tiré de son imagination un “monstre” aussi abominable que la marquise, ndlr]; de telles
femmes n’existent point : supposons-le, j’y consens. Alors, pourquoi
tant de rumeur ? Quand Don Quichotte s’arma pour aller combattre
les moulins à vent, quelqu’un s’avisa-t-il d’en prendre la défense? On le
plaignit, on ne l’accusa point. Revenons à la vérité.» Laquelle est donc
que la marquise n’est pas plus un
moulin à vent qu’un monstre.
Qu’est-elle donc alors? Une simple
féministe pas de son temps ?
C’est en tout cas ainsi qu’elle se voit.
Dans la fameuse lettre LXXXI où elle
livre une sorte d’autoportrait, madame de Merteuil se dit «née pour
venger mon sexe» et parle de ses
«principes» dont elle ne s’étonne pas
qu’ils soient différents de ceux des
autres femmes: «Car ils ne sont pas,
comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et
suivis par habitude; ils sont le fruit
de mes profondes réflexions; je les ai
créés et je puis dire que je suis mon
ouvrage.» Elle est intelligente, elle
est stratège: sont-ce des raisons suffisantes pour la vouer aux gémonies? Voudrait-on qu’en raison de
l’infériorité sociale de son sexe, elle
fasse table rase de son intelligence
et de sa stratégie? Elle refusera toujours: «Qu’après m’être autant élevée
au-dessus des autres femmes par mes
travaux pénibles, je consente à ram-
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
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u IX
La marquise
ne cesse de
se battre pour
cette jouissance
qui n’appartient
qu’à elle puisque
même Valmont
n’est en définitive
pas à la hauteur
du combat.
Les hommes ne
sont jamais dignes
de leur propre
ambition dont
ils ne cessent
pourtant
de rabattre.
Glenn Close (au centre) joue la marquide de Merteuil. PHOTO LORIMAR. WARNER BROS.DR
per comme elles dans ma marche,
entre l’imprudence et la timidité […].
Non, Vicomte, jamais.» Le meilleur
moyen de ne pas être victime, tel
qu’est organisé le partage hommesfemmes, c’est d’être de l’autre côté
du rapport de force. Elle le dit dès sa
deuxième lettre : «Il m’appellerait
perfide, et ce mot de perfide m’a toujours fait plaisir; c’est, après celui de
cruelle, le plus doux à l’oreille d’une
femme, et il est moins pénible à mériter.» Plus loin, quand un homme la
traite comme les hommes traitent
les femmes, elle y voit également
une justification (si tant est qu’elle
en ait besoin) à le traiter lui-même
comme les hommes traitent les femmes: «Je remarque surtout l’insultante confiance qu’il prend en moi,
et la sécurité avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours.
J’en suis vraiment humiliée. Il me
prise donc bien peu, s’il croit valoir
assez pour me fixer!»
Elle n’était pas de son temps mais
elle n’est pas plus de celui de #MeToo. Sur l’injustice des rapports
hommes-femmes, son analyse a
certes traversé les époques: «Dans
cette partie si inégale, notre fortune
est de ne pas perdre, et votre malheur de ne pas gagner.» Mais Madame de Merteuil ne veut pas tant
venger la femme en général qu’ellemême en particulier. Tel est le mobile anodin de ses machinations :
Untel ou Unetelle ne se sont pas
conduits à son égard comme ils
auraient dû. C’est pour ça que la
marquise n’aurait d’autre solution
que pervertir et dépraver, ce serait
s’abaisser que laisser passer ceci ou
cela sans répondre au centuple.
C’est aussi peu vraisemblable que
les malheurs qui lui tombent dessus
à la fin, quand tout apparaît au
grand jour. «Jamais Laclos n’a voulu
Madame de Merteuil vaincue: la petite vérole, c’est le dénouement posti-
che des romans de l’hypocrisie,
l’exempt de Tartuffe», écrit André
Malraux. Au demeurant, la marquise n’aurait rien contre dévergonder suffisamment la petite Cécile
pour qu’il n’y ait plus besoin d’hommes pour profiter du plaisir. Mais
ceux-ci ne sont quand même pas
loin de valoir mieux que ces femmes qui protègent les jeunes filles,
ne semblant considérer la jouissance que comme une perversion.
«Au fait, qu’y risquez-vous? Pour ce
qu’on fait d’un mari, l’un vaut toujours bien l’autre ; et le plus incommode est encore moins gênant
qu’une mère.» Comme aurait dit
Thierry Roland, madame de Merteuil y va de bon cœur. «Le libertinage, tel que nous le dépeint Laclos,
ressemble bien davantage à la corrida qu’au whist», écrit Roger
Vailland, auteur des dialogues du
film de Roger Vadim, les Liaisons
dangereuses 1960, qui date de 1959
et précède de trente ans les Liaisons
dangereuses de Stephen Frears et
Valmont de Milos Forman.
LE FEU FAIT GLACE
«Dangereux, satanique, mauvais,
noir, atroce, méchant, immoral,
scandaleux, condamnable, terrible,
infâme, corrosif, pernicieux, mais
aussi admirable, moral, intelligent,
original, charmant, spirituel, étonnant, plein d’intérêt, bien écrit,
utile» : Catriona Seth commence
son introduction aux Liaisons en
Pléiade en citant des termes utilisés
depuis 1782 pour qualifier le roman.
Mais ils qualifient aussi le plaisir tel
que madame de Merteuil le comprend, tous à leur manière, et même
«bien écrit» puisque la marquise a
dû l’écrire, ce plaisir qui n’existait
pas avant elle, et qu’elle a dû le faire
bien, c’est-à-dire mal, étant son propre «ouvrage». Elle ne cesse de se
battre pour cette jouissance qui
n’appartient qu’à elle puisque
même Valmont n’est en définitive
pas à la hauteur du combat. Si on
doit être pour lui ou contre lui, la réponse ne souffre pas d’ambiguïté :
«Hé bien! La guerre.» Les hommes
ne sont jamais dignes de leur propre
ambition dont ils ne cessent pourtant de rabattre. Valmont va tomber
dans l’amour commun, celui que
n’importe qui peut connaître, abandonnant la perspective d’une vie
plus créative. Seule la vanité le
maintient dans le vice et madame de Merteuil est assez forte
pour trouver en telle circonstance
cette vanité bien vaine.
La marquise est une politique
d’autant plus redoutable qu’elle ne
tient pas à faire groupe, à créer son
parti. Elle se sent à une telle altitude
que la solitude lui est une compagne obligée. Elle est comme le roman lui-même tel que le définit
Charles Baudelaire : «Ce livre, s’il
brûle, ne peut brûler qu’à la manière
de la glace.» Madame de Merteuil
est le feu fait glace, tout le monde
est brûlé et glacé autour d’elle. Elle
est le vice triomphant comme une
vertu parce qu’elle demeure comme
un exemple – à prescrire ou proscrire est secondaire. Sa prétendue
punition finale ne trompe personne. Malraux encore : «Satan
aussi finit battu; ça ne limite pas sa
carrière.» Destinée par son sexe à
être victime, elle a non seulement
choisi d’être bourreau mais y montre des capacités hors du commun.
C’est une vision du féminisme qui
a aussi ses avantages à ne pas être
universellement partagée. •
LE WEEK-END PROCHAIN
MOBY DICK
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X u
ÉTÉ / LE P’TIT LIBÉ
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
A quoi servent
les cahiers
de vacances ?
Jeu n°1
Mots en pagaille
Les quinze mots suivants sont cachés dans ce bazar,
sauras-tu les retrouver ?
HADRIEN,
12 ANS,
DE PARIS
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Jeu n°2
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A N
a posé cette
question au P’tit
Libé. Cet été, il
profite de la campagne, de
la plage et de la montagne.
C
haque année à la fin du
mois de juin, c’est la même
chose : l’école touche à
peine à sa fin que déjà des
dizaines de livrets à la couverture
bleue envahissent les rayons des
magasins et nous rappellent qu’il
est l’heure de penser aux révisions.
Du français, des maths, de l’anglais… Il y a de tout dans les cahiers
de vacances. «En faisant des petits
jeux, on revoit une partie du pro-
a.
+
=
b.
+
=
c.
+
=
d.
+
=
Casse-tête
Pour chaque
opération, il te
suffit de déplacer
une allumette pour
obtenir un résultat
juste.
gramme de l’année scolaire, pour
préparer l’année suivante, explique
Cécile Labro, directrice chez Hachette Education, qui fait des cahiers de vacances. Deux mois de
vacances d’été, c’est long. Le cerveau a besoin d’être réactivé de
temps en temps.»
Ces cahiers de vacances sont réalisés par des enseignants, des créateurs de jeux et des dessinateurs. Ils
connaissent un véritable succès :
l’an dernier, près de 4,6 millions ont
été vendus. C’est beaucoup ! Mais
alors, sont-ils vraiment utiles? Oui
et non…
«Pour ne pas oublier»
«Les élèves en difficulté, ce n’est pas
d’un cahier de vacances qu’ils ont
besoin», reconnaît Cécile Labro. En
cas de problème, il faut une vraie
Réponses
a. 6+2=8
b. 9+6=15
c. 5+4=9
d. 8+8=16
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
aide pour s’en sortir à l’école. «Les
cahiers de vacances sont efficaces
pour les enfants qui n’ont pas de
problème à l’école», confirme Mélaine Descamps-Bal, psychologue
de l’Education nationale. Son métier consiste à aider les élèves à se
sentir mieux à l’école, et ainsi, à
mieux apprendre. Les enfants qui
sont déjà bons en classe peuvent
passer un moment agréable avec
leur cahier de vacances, s’amuser
à résoudre un problème de maths
ou à répondre à des questions sur
un texte court, et ça ne fera de toute
façon pas de mal à leur cerveau.
Mais ce n’est pas une baguette magique pour avoir de bonnes notes
à la rentrée. «C’est juste pour
s’entraîner un peu, pour ne pas
oublier», assure Mélaine DescampsBal.
Le plus important, avec les cahiers
de vacances, c’est d’aimer les remplir. «Si ça doit être une source de
conflit pour l’enfant, il faut laisser
tomber. Ça doit être pris comme
quelque chose de positif», avertit
Cécile Labro. «Il faut que l’enfant en
ait envie, ça doit être un moment de
plaisir, sinon il faut faire autre
chose», approuve Mélaine Descamps-Bal.
Apprendre différemment
D’autant que les grandes vacances
sont l’occasion d’apprendre des
choses de façon complètement dif-
u XI
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férente. En visitant un château, on
retiendra un petit morceau de l’histoire de France. En construisant
une cabane dans la forêt, on sera
plus doué avec ses mains. En faisant un gâteau, on sera plus à l’aise
avec les chiffres car il faut peser les
ingrédients. «Ce qui est intéressant,
c’est de lire l’été», recommande la
psychologue Mélaine DescampsBal. S’asseoir sur une chaise longue
ou au pied d’un arbre avec un bon
livre à la main, c’est très agréable et
ça permet de faire travailler son
imagination et de s’améliorer en
français sans s’en rendre compte.
Les jeux de société aussi sont un
très bon moyen d’apprendre des
choses, car il faut lire les règles du
jeu et les comprendre, compter les
points… En fait, les cahiers de
vacances ça peut être sympa mais
«c’est plutôt pour rassurer les parents», résume Mélaine DescampsBal. •
Jeu n°3
Les 8 différences
En plein exercice de maths sur son cahier de
vacances, P’tit Libé s’endort… A son réveil, des
choses ont changé. Lesquelles ?
ELSA MAUDET
Jeux et illustrations CÉDRIC AUDINOT
9:36
Suis l’actu toute l’année sur Leptitlibe.fr
et retrouve notre magazine spécial été chez
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EXPÉRIENCES À LA PLAGE
de JACK GUICHARD, GUY SIMONIN et KAMIL FADEL, illustré par
LUCIE MAILLOT (Le Pommier, 6,90 €). A partir de 7 ans.
Retourner un seau d’eau sans le renverser, faire une glace sans
congélateur, marcher sur un œuf sans le casser…
Défie tes copains avec ces expériences et explique-leur
comment ça marche grâce à ce petit livre malin et bien fait.
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Dessine la couverture du livre dont tu rêves
d’être l’auteur, avec ton nom, le titre du livre et
le nom de la maison d’édition. Sur une autre
feuille, écris un résumé de l’histoire (entre 5 et
10 lignes). Envoie ton œuvre, avec une autorisation de tes parents, avant le 29 septembre 2018
(23 h 59) par mail à leptitlibe@liberation.fr ou
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abonnements au P’tit Libé, des sacs, des affiches
et des livres. Concours en partenariat avec le
Centre national du livre dans le cadre de l’événement
«Partir en livre». Règlement à lire sur http://bit.ly/LPLete18.
S
P’T ITE
LES
ZÉ ES
BR ON
Réponses : 1. ballon de basket inversé 2. étoile du tableau manquante
3. heure du réveil 4. couleur du livre dans la commode 5. boutons de la
manette de console 6. feuille de la fleur dans le cadre 7. clou pour tenir le
cadre 8. crayon dans la main de P’tit Libé
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XII u
ÉTÉ / ZAKOUSKIS
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
LES SAINTS
QUI
TOMBENT
SANS
CHEMISE,
SANS
PANTALON
9 août Saint Amour
Autant dire qu’on n’a pas
grand-chose sur le gars, martyr en Franche-Comté au
VIIIe siècle (après J.-C. évidemment, comment tu veux
qu’il y ait des saints avant).
Il aurait peut-être été un soldat chrétien de la légion thébaine, devenu donc martyr,
mais il ne déchaîne pas les
passions écrivantes des théologiens. Il faut dire que, ce
jour-là, on a aussi Edith Stein,
juive devenue carmélite en
Pologne, partageant la persécution de son peuple, morte à
Auschwitz en 1942 et canonisée en 1998. Sur le front du
martyre, on est servi, vu qu’on
a aussi Claude Richard, né
le 19 mai 1741, religieux bénédictin dans les Vosges et prêtre réfractaire, déporté par les
sans-culottes à Rochefort sur
le navire Deux-Associés, et
mort le 9 août 1794 pour avoir
aidé ses camarades, mourant
de faim et de soif. Catherine
Langeais, présentatrice télé
est aussi née un 9 août. Mais
cela nous emmène loin de notre propos. Allez, un petit gorgeon de saint-amour, ce sera
pas du luxe, hein ?
EMMANUÈLE PEYRET
HISSEZ LES
COULEURS
En randonue
La Grande Odalisque, Ingres. PHOTO JOSSE. LEEMAGE
LES CULS CULTES DU LOUVRE
La Grande
Odalisque
d’Ingres
S’
il y a bien une fesse
cachée au Louvre,
la voici donc. En
suivant depuis le
cou la ligne de la colonne vertébrale, le dos de cette femme
s’élargit démesurément en un
bassin immense terminé vers le
bas par un postérieur dont on
ne fait que deviner les formes et
le début d’un pli. Dans ce continent rose, où est le cul? Il est là
et il n’est pas là. On a beaucoup
glosé sur cette peinture
d’Ingres (1780-1867), réputé le
meilleur dessinateur de son
temps, mais qui a complètement déformé l’anatomie de
son modèle pour la faire tenir
dans la posture voulue par son
fantasme (n’oublions pas :
l’odalisque est une esclave).
Cou impossiblement long, dos
bizarre et, bien sûr, cette jambe
gauche qui semble venir de
nulle part comme un vaisseau
spatial à Roswell (et vous avez
vu ce genou ?). Mais on dit
moins que l’une des particularités de ce nu tient aussi dans
tout ce qu’il nous cache: du visage de l’odalisque on ne distingue que la moitié. De sa poitrine, qu’un début. Et de ses
fesses, donc, qu’un bout de
galbe. Sans parler de sa cuisse
dissimulée par les plumes de
paon de son éventail.
Que nous dit-elle, cette femme
peinte pour Caroline
Bonaparte, reine de Naples ?
Nous sourit-elle vraiment ou
est-ce plutôt une bouderie
qu’on voit figée sur ses lèvres?
Ce qui est sûr, c’est que de sa
main droite, elle tient le rideau
de velours en nous regardant
fixement. Vient-elle de se dévoiler à notre regard ou fait-elle
le geste de tirer le morceau de
tissu pour se cacher ? Grand
cou, cul secret.
GUILLAUME LECAPLAIN
crets et jihadistes déterminés
à faire tomber le gouvernement allemand en causant le
plus de dégâts possibles au
sein de la population civile.
Alex Berg, pseudonyme de
Stéphanie Baumm, n’a pas
son pareil pour pénétrer au
cœur des systèmes politiques
et raconter la fragilité des démocraties occidentales.
«De même que le 11 Septembre, la puissance économique
américaine avait été détruite
parce que les Américains,
comme prévu, avaient cédé à
leur peur et à leur désir de
vengeance, l’Europe aussi serait détruite par la terreur
islamiste parce que les Européens n’avaient absolument
rien appris des décisions pri-
ses par les Américains»,
écrit-elle. Vivement la suite.
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Le vert, toujours plein
Oui, on peut entendre verre, c’est
certain, et en lui associant sa couleur complémentaire, ça donne
verre de rouge… Bon, mais le vert,
c’est la fraîcheur, la nature, le végétal ; couleur apaisante, rafraîchissante et même tonifiante, celle du
sigle réconfortant des pharmacies.
Une couleur sympa qui s’associe
gentiment avec toutes les autres ?
Trop simple : elle est très liée au
malheur, bannie des théâtres
(Molière serait mort sur scène en
portant un habit vert). Au Moyen
Age, le vert-de-gris, pigment utilisé
par les peintres, était aussi un poison. Le vert, c’est la couleur de Satan, du diable, des ennemis de la
chrétienté, des êtres étranges : fées,
sorcières, lutins, génies des bois et
des eaux, couleur de l’ailleurs, de
l’étrangeté, du fantastique.
E.P.
LE POLAR
DU SAMEDI
Depuis longtemps on attendait le retour des deux héros
d’Alex Berg, l’agent secret
Eric Meyer et l’avocate
Valérie Weymann, qui nous
avaient tenus en haleine
dans Zone de non-droit
(Jacqueline Chambon, 2013)
et la Marionnette (Actes
Sud, 2014), deux thrillers
géopolitiques ancrés dans
l’actualité moyen-orientale.
Les revoici enfin dans
Semailles mortelles, une
course-poursuite, de Hambourg à Berlin, entre cellules
antiterrorisme, services se-
ALEX BERG
SEMAILLES MORTELLES
Jacqueline Chambon,
324 pp., 22,80 €.
Grosses chaussures de marche, parfois sandales et chaussettes, sacs à
dos et bâton de marche, casquette,
ce sont des randonneurs, quoi. Mais
à poil, lors de randonues qui se répandent de plus en plus sur les chemins de montagne et sentiers de
promenade, voire à vélo quand on se
met aux cyclonudista. On suit le
guide avec Richard Foley, star de la
randonue et auteur d’un opus savant
sur la question, on va voir les assoces
qui en organisent (sur Naturisme.fr).
Il paraît que «c’est avant tout une incroyable sensation de liberté et de
proximité avec la nature», selon le
site susdit, ce qu’on veut bien croire,
pratiquant soi-même assez volontiers la natation textile-free. A priori
à pratiquer dans des endroits dédiés
pour ne pas tomber sur des textiles
en Quechua, et en ne mégotant pas
sur l’huile solaire (quoique certains
la pratiquent l’hiver par -5°C).
D’ailleurs, l’Association pour la promotion du naturisme en liberté organisait cet été un séjour de randonue en Autriche. Comment on dit
cul nu en allemand? E.P.
MOTS
À MOTS
«On part sur une note…»
Il nous semblait que c’était du vocabulaire plutôt employé dans le domaine vinassieux, du style «une note
fruitée, une note charpentée, etc.» ; le
tout enveloppé dans des histoires de
cuisse et de gouleyance pour t’empapaouter avec du pif à 20 boules la
bouteille quand le cubi, lui… Mais
bon, ça n’est pas le sujet. «On est sur
une note», tu le retrouves partout
maintenant parce qu’on est «sur une
note intemporelle». Dans les émissions de gastronomie, «on est sur
une note terre-mer» et au théâtre,
«on est sur une note brechtienne».
Et voilà le «on part sur une note»
qui donne une notion d’espoir, de
voyage baudelairien, avec en sus
cette idée musicale de note, c’est
féerique. Du pur phatique en ce sens
que la locution est totalement vide,
(comme souvent avec ces locutions
cultes) vu qu’on va pas partir en
vrai sur son plateau de fruits de
mer… En revanche, quand je te dis
«je pars sur une note de Johnny», là,
ça veut dire quelque chose ! E.P.
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SUMMER OF LOVERS /
ÉTÉ
u XIII
En 2006, le «Secret de
Brokeback Mountain»
faisait entrer les
relations LGBT dans
le cinéma mainstream.
Mais sans offrir de rôle
à des acteurs gays.
O
ut ! Lorsqu’en 2006, les
votants de l’Académie des
oscars désignent Collision, le drame choral de
Paul Haggis, comme meilleur film
au détriment du Secret de Brokeback Mountain, ils penchent davantage vers le «ouste!» que le coming
out. Collusion homophobe ? Qui
sait. Depuis, Collision a été totalement oublié tandis que le film de
Ang Lee a eu l’honneur insigne de
faire entrer le cinéma LGBT dans le
mainstream et d’arriver en tête d’un
sondage du Hollywood Reporter en
février 2015 demandant aux membres des oscars de réélire des films
qu’ils regrettaient avoir négligé. Récemment, Moonlight (2016) de
Barry Jenkins et Call Me by Your
Name (2017) de Luca Guadagnino
en sont les descendants qui
n’auraient probablement pas autant
existé sans ce prédécesseur. Avec
cette même ambiguïté: des romances gay avec des acteurs hétérosexuels.
Vacher. La route vers la gloire du
film fut plus mouvementée que
celle empruntée par ses héros, les
cow-boys Jack et Ennis, pour mener
leurs moutons à l’alpage. Le scénario, adapté d’une nouvelle d’Annie
Proulx parue dans le New Yorker,
existe depuis 1998. Ses auteurs,
Larry McMurtry (à qui l’on doit un
classique méconnu chez nous de la
littérature cow-boy, la saga Lonesome Dove) et Diana Ossana, après
l’avoir expédié à divers studios, disent avoir vu débarquer à leur porte
Gus Van Sant cinq jours après, désireux de tourner le film. Naviguant
entre cinémas queer et commercial,
le cinéaste, tout juste auréolé du
triomphe de Will Hunting, est le
candidat rêvé pour s’emparer de
cette romance qui retourne un pilier
fondateur de la culture américaine
– le garçon-vacher macho, poli et
mutique.
Mais Van Sant peine à trouver des
stars pour les rôles de Jack et Ennis:
«Personne ne voulait le faire,
confiait-il au site IndieWire. J’ai demandé à Leonardo DiCaprio, Brad
Pitt, Matt Damon, Ryan Phillippe.
Ils ont tous dit non.» Si Damon botta
en touche pour expliquer son refus
– «je venais de faire un film gay
[le Talentueux Mr. Ripley, ndlr] et
un film de cow-boy [De si jolis chevaux]; je ne pouvais pas faire un film
de cow-boy gay juste après!» se justifia-t-il dans Playboy –, les acteurs
approchés succombent à la crainte
d’alors que jouer un personnage gay
peut ruiner une carrière. Ces embûches entament la patience de Van
Sant, qui se retire du projet.
En 2001, Ang Lee entre en scène. Né
à Taïwan, le réalisateur de Tigre et
Jake Gyllenhaal, qui
incarne Jack, est à
l’époque une valeur
montante, tout comme
son partenaire à l’écran,
Heath Ledger.
PHOTO ARD. DEGETO
QUAND HOLLYWOOD
PASSE LE GAY
Dragon est a priori très éloigné du
Wyoming de la nouvelle mais tombe
amoureux de l’histoire. Il devra tout
de même attendre de finir son décrié Hulk (2003). Après maints entretiens où Lee sent la plupart des
acteurs –qu’il refuse de nommer–
réticents et nerveux, son choix finit
par se porter sur Jake Gyllenhaal
(Jack, le plus ouvert, qui prend l’initiative) et Heath Ledger (Ennis, le
plus taiseux, le plus réprimé). Tous
deux sont alors des valeurs montantes, à l’approche opposée de leur
personnage: Gyllenhaal veut improviser, ce qui énerve Ledger, fidèle
obsessionnel au mot et à la scène.
Rétrospectivement, comment expliquer le succès du film ? Sans
doute par le fait qu’à l’époque
comme aujourd’hui, acteurs et critiques ne sont jamais d’accord sur
l’idée que le film et ses personnages, sont gays, hétéros ou bisexuels
(Jack et Ennis sont tous deux mariés). Même le slogan sur l’affiche,
«l’amour est une force de la nature»,
évoque un documentaire sur l’éco-
système du Wyoming. Dans les interviews, les acteurs parlent d’un
amour «entre hétéros» (Gyllenhaal)
ou «entre âmes sœurs» (Ledger).
Universaliser l’expérience gay est la
leçon du film pour la faire passer en
contrebande à Hollywood et à en
faire le plus gros succès du cinéma
LGBT de tous les temps. Quitte à la
traiter encore sur un mode tragique
sacrificiel (spoiler: l’un des amants
meurt), à la diluer puisque le film
n’est jamais vraiment érotique
–autre point commun avec Moonlight qui, lui, décrochera l’oscar
sans jamais montrer une seule
scène de sexe à l’écran.
Résistance. Dix ans après le Ang
Lee, Hollywood ne résiste plus à un
cinéma où confluent marges et
mainstream, où les hétéros jouent
les homos. Le nouveau front de résistance s’est créé du côté de la représentation des personnages
trans. Si l’acteur cisgenre Jeffrey
Tambor a pu être chouchouté par la
critique en femme trans dans la sé-
rie Transparent, le retour de bâton
récent face à l’annonce du casting
de Scarlett Johansson –qui s’est désistée depuis – en gangster transgenre pour le film Rub & Tug de
Rupert Sanders montre le sous-emploi d’acteurs et actrices réellement
trans comme Jamie Clayton
(Sense 8) ou Laverne Cox (Orange Is
the New Black). Ou, pour citer Jen
Richards, actrice transgenre interviewée dans le Hollywood Reporter:
«L’argument qui me met le plus en
colère lorsque les gens répondent
aux critiques sur le casting d’acteurs
cisgenres dans des rôles trans est
“cela s’appelle jouer un rôle”. Tous
ces gens disent cela avec une sorte de
joie, comme si nous n’y avions jamais
pensé. Bien sûr que c’est jouer. Et
dans un monde idéal, je voudrais
que chacun puisse jouer n’importe
quel rôle. C’est le genre de liberté que
je veux pour moi-même autant que
pour les autres.» Un dilemme qui
est l’autre Secret de Brokeback
Mountain.
LÉO SOESANTO
À VOIR
SUR ARTE
Passez un bel été sur Arte
avec Libération.
n Dimanche à 20 h 50
Le Secret de
Brokeback Mountain
(2005) de Ang Lee,
avec Heath Ledger
et Jake Gyllenhaal.
n Sur arte.tv
En replay, la star
du groupe Queen dans le
documentaire Freddie
Mercury, The Great Pretender et le film In Bed
With Madonna qui nous
dévoile l’intimité de la
star.
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XIV u
ÉTÉ / PREMIER CHAPITRE
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
Chaque week-end, les premières pages d’un roman de la rentrée
«J’aurais pu ne
jamais savoir
que ma mère
écrivait»
1. Suis-je le seul à l’espionner ?
J
e l’aperçois à travers la vitre embuée du
café. Posée sur la banquette en skaï
jaune, droite comme une ballerine, elle
écoute deux garçons qui se font face.
Fidèle à son habitude, elle fume une cigarette.
Les volutes bleuâtres de sa Gauloise nimbent
les contours de son visage et l’amènent à plisser ses yeux bruns. Elle correspond aux photos que j’ai conservées d’elle. Avec son attitude réservée, discrète, presque boudeuse,
son pantalon pied-de-poule, sa marinière à
rayures, ses souliers plats et sa frange longue,
lissée à droite, qui lui barre la vue et qu’elle
s’évertue à repousser d’un bref battement de
tête, elle paraît vouloir imiter une chanteuse
yé-yé à la mode, plus jeune de quelques années, dont elle partage le prénom.
Ses compagnons, jambes étendues, épaules
voûtées, affectent une allure plus décontractée, presque avachie. Le premier tient le rôle
du boute-en-train. Le second, celui du beau
ténébreux. Elle trône entre les deux. Avec son
port haut, elle les domine d’une mèche malgré sa petite taille. Le cendrier plein et les tasses vides accumulés devant eux témoignent
qu’ils sont assis là depuis longtemps. Ils occupent la table du fond, celle qui jouxte la cabine de téléphone couverte de dessins phalliques et de graffiti à la gloire du lettrisme.
Manteaux en boule, piles de livres et de journaux, ils s’étalent, ils prennent racine, comme
si ce recoin plaqué de plastique stratifié leur
appartenait. Le plus enjoué des trois passe
commande, fouille dans sa poche, compte ses
sous, lève à nouveau la main, bredouille ce
qui ressemble à des excuses. Après plusieurs
allers-retours, le serveur à gilet revient avec
une demi-portion de frites.
Part réduite de moitié et petits soins. L’attitude du garçon à leur égard confirme leur statut d’habitués. De toute évidence, la Fourchette, snack-bar franchouillard de la rue de
l’Ecole-de-médecine, constitue leur quartier
général. Difficile, à cet instant, de définir la
nature des liens qui les unissent. En revanche, leur occupation se devine aisément. Ce
sont des étudiants en lettres, comme le dénotent leur âge, leur mise affranchie des codes
vestimentaires de l’époque, leur condition
La salle sent le tabac gris
et l’eau de Javel. […]
Ce n’est plus un débit
de boissons, mais un
club privé, un aréopage
de membres cooptés.
Carabins d’un côté,
sorbonnards de l’autre.
Fraternités réunies
par amphis, convictions
ou goûts musicaux.
Presque autant de filles
que de garçons.
Plus de couples que
de polycopiés.
La Fourchette, c’est
un café où l’on vient
draguer.
économique précaire sans être miséreuse, le
quartier où ils évoluent, à mi-chemin entre
le boulevard Saint-Michel et la place de
l’Odéon, leur apparente oisiveté, le simple fait
qu’ils soient là, dans un café, un après-midi
de semaine, et non pas dans un bureau ou,
pis, de l’autre côté de la Méditerranée, un uniforme sur le dos et la trouille au ventre.
Afin de saisir des bribes de leur conversation,
je pousse la porte de mon imaginaire et m’accoude au comptoir. Qu’est-ce que vous prenez ?, me demande une femme-tronc, chef
d’un orchestre de percolateurs et de tireuses
à bière. Je ne me formalise pas de son ton revêche que j’attribue autant à sa pratique professionnelle, celle de tenancière d’un troquet
parisien, qu’à une trop longue fréquentation
d’une clientèle estudiantine et désargentée.
Contrairement à son employé, elle paraît ne
plus supporter tous ces parasites qui confondent son mobilier en similicuir avec des bancs
publics. Je l’entends bougonner en briquant
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
LE GUETTEUR
CHRISTOPHE
BOLTANSKI
Stock, 288 pp., 19 €
(en librairie le 22 août).
Leur organisation est inspirée de la
Résistance, mais ils n’auront jamais
le prestige des résistants. Ils sont les
une soucoupe avec son chiffon : «Ce ne sont
pas des consommateurs, ils ne boivent rien!»
La salle sent le tabac gris et l’eau de Javel.
Quelqu’un entre, on quête son salut, on l’interpelle, on lui lance un sourire de connivence,
on lui serre la dextre, on le congratule. Ce n’est
plus un débit de boissons, mais un club privé,
un aréopage de membres cooptés. Carabins
d’un côté, sorbonnards de l’autre. Fraternités
réunies par amphis, convictions ou goûts musicaux. Presque autant de filles que de garçons. Plus de couples que de polycopiés. La
Fourchette, c’est un café où l’on vient draguer.
Un nouveau venu, vite repéré à son air halluciné, fait son apparition. Après avoir balayé la
salle du regard, un regard de myope, perdu
dans le vague et filtré par de grosses lunettes
rectangulaires, il s’approche du trio d’un pas
mal assuré, comme s’il marchait dans l’obscurité. Un visage rond, encore enfantin, des cheveux noirs et crépus, il porte une chemise à
carreaux fermée jusqu’au col, un pull épais,
des mocassins fatigués, nécessitant un bon
coup de cirage, et une veste en daim au revers
molletonné d’où dépasse de la poche une revue de poésie reconnaissable à sa minceur et
à la sobriété de sa couverture. Il tend l’oreille
en ouvrant la bouche car il souffre aussi de
surdité. Il ne semble connaître personne à part
l’éternel railleur de la bande qui lui désigne
une chaise et le présente au reste de la tablée.
Pendant un instant, chacun se jauge, se renifle, relève les babines, montre les dents, émet
des signes discrets relatifs à son origine sociale et son orientation sexuelle, capte des
molécules suspendues dans l’air, filtre des fréquences sonores, guette chez l’autre un geste,
un mouvement de tête, une inflexion de voix
susceptible de le trahir. Quelques échanges
de salutations et de phéromones plus tard, les
voilà tous assis. Pour se donner une contenance, l’inconnu sort une pipe et la coince entre ses lèvres sans l’allumer.
Le groupe qu’ils forment à présent suit un
schéma assez classique : les deux premiers
garçons, le nouvel arrivant et son ami jovial,
témoignent de leur empressement pour la
fille qui ne cache pas son attirance pour le
troisième, en dépit du fait ou peut-être, précisément, parce que celui-ci affecte à son égard
une indifférence dont il est malaisé de dire si
elle est feinte ou sincère. Impossible à ce
stade de deviner que c’est l’outsider qui va
remporter la course.
En attendant, ils ont des choses plus austères
à discuter. Pour pouvoir s’entretenir en toute
tranquillité, ils alimentent le juke-box en pièces de monnaie. Leur conversation se mêle
à la voix stridente de Marvin Gaye, puis à celle
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jeunes gens de l’après-guerre, mais
ceux de Mai 68 les éclipseront bientôt : sympathisants du FLN, «porteurs
de valises» jusqu’à la fin de la guerre
d’Algérie, ils n’en retireront guère de
bénéfice. Quelle influence ses années
de militantisme ont-elles eue sur la
mère du narrateur ? A présent qu’elle
est morte, il faut essayer de comprendre comment elle a vécu, pourquoi
elle a lutté contre un délire de persé-
plus grave de Sarah Vaughan. Des pieds bibopent sur le carrelage. Entre deux disques et
avant que le saphir planté au bout du bras en
bakélite ne touche le fond du sillon, j’entends
parler de peuples frères, de gouvernement
impérialiste, de vérité révolutionnaire. «Notre
sort est lié au leur, s’écrie le ténébreux qui, visiblement, exerce sur la meute un pouvoir sans
partage. Leur violence qui au quotidien nous
est étrangère est objectivement la nôtre. Il faut
sortir de la passivité et reprendre l’initiative.»
2. «Quand il l’appela, elle était dans
la salle de bains. Il avait choisi le moment avec soin et décidé, pour cette
première fois, de ne rien dire.»
J’aurais pu ne jamais savoir que ma mère écrivait. Ou plus exactement qu’elle avait tenté
d’écrire. La chemise plastifiée bleu iris, retenue par deux élastiques, reposait dans le tiroir
de sa table de chevet. Je faillis la jeter, comme
le reste. Elle attira mon attention à cause de
son étiquette collée sur la tranche : «Dossier
Polar». Une mention plutôt ludique, vu les
circonstances, propre à éveiller la curiosité.
Je l’ouvris sans craindre de violer un secret.
Elle contenait des notes sur le Prozac – «un
nouvel antidépresseur avec très peu d’effets secondaires»–, le virus du sida et ses premiers
traitements, une étude de nature scientifique
consacrée aux agresseurs sexuels, de nombreuses coupures de presse datant de la fin
du XXe siècle et des textes rédigés à l’encre
violette, sa couleur fétiche, d’une calligraphie
ample, régulière, aux jambages finement ourlés, puis tapés à la machine, numérotés, quelques ratures ou rajouts, presque pas de fautes
de frappe. Des débuts de romans. Plusieurs
tentatives qui toutes s’interrompaient d’un
coup, à la fin d’un paragraphe, au bout de cinq
ou six pages.
Je refermai la pochette, la glissai dans ma
besace et repris mon travail d’éradicateur. Six
mois après le décès de notre mère, ma sœur
Ariane et moi effacions ses traces. Nous
déménagions son appartement comme on siffle une bouteille, d’un trait, dans un état pro-
cution et cessé de sortir de chez elle.
Pourquoi avait-elle engagé un détective privé ? Que cherchait-elle à raconter à travers ses esquisses de roman policier ?
Christophe Boltanski, auteur de la
Cache (Femina, 2015), mène l’enquête
le plus loin possible, dans un
labyrinthe où on croise le plus
inattendu des personnages :
le créateur de Barbapapa. Cl.D.
Elle qui, autrefois,
accumulait les interdits
bancaires ne laissait
aucune dette. Jeunesse à
crédit, mort au comptant.
Il fallait faire vite. Le jour
de la vente approchait.
L’appartement devait
redevenir ce qu’il était
à l’origine. Une page
blanche. Des pièces
dénuées de fonction,
réduites à quatre murs
et une porte.
che de l’ébriété, pressés d’en finir, avec la hâte,
la sauvagerie de ceux qui commettent un forfait. Nous vidions ses placards, ses commodes, sa minuscule buanderie sans faire le tri,
sans même regarder. Nous marchions hébétés
parmi ses robes, ses manteaux, ses draps, ses
chaussures dépareillées, une mer de vêtements pareille aux vies anonymes répandues
sur le sol après un séisme. Sans elle, ce n’était
plus que de la fripe que nous enfournions
d’un geste mécanique dans de grands sacspoubelle, direction Emmaüs. Rien ou presque
ne devait lui survivre. Bouquins fourgués au
poids à un libraire d’occasion, mobilier bradé
ou donné. Des meubles Directoire, années 1930 ou alors chinois, laqués rouge vermillon, qu’elle avait choisis avec soin, parfois
achetés fort cher à des brocanteurs, les mêmes qui acceptaient de les reprendre gratis,
non sans rechigner, comme s’ils nous faisaient une faveur en emportant tous ces encombrants.
Nous jetions le plus possible de choses. En
commençant par ce qui l’embarrassait déjà de
son vivant : ses journaux couverts de poussière, ses vieux Libé, accumulés sur plusieurs
années, aux premières pages devenues brunâtres, des piles entières de guerres, de faits divers et de mises en examen qui montaient jusqu’au plafond. Dans sa cuisine en enfilade, des
sacs pleins de sacs, un fouillis de polyéthylène, contenants et contenus entremêlés, des
appareils électriques frappés depuis belle lurette d’obsolescence, et des cimetières de bouteilles vides, amassées en guise de souvenir
ou dissimulées comme autant de pièces à conviction. Dans ses tiroirs, des talons de Carte
bleue, des tickets de caisse, des publicités pour
de pseudo-ramoneurs. Elle gardait tout.
La table en acajou du salon supportait son
existence entière de contribuable, d’assurée
sociale, de copropriétaire, de mutualiste,
d’abonnée au câble, d’usager du gaz et de
l’électricité. Des liasses de quittances, parfois
d’un autre millénaire, classées par organisme
encaisseur et ordre chronologique. Sur chacune, ma mère avait écrit «payé» en précisant
la date. Pas de mise en demeure, ni même de
lettre de rappel. Elle qui, autrefois, accumulait les interdits bancaires ne laissait aucune
dette. Jeunesse à crédit, mort au comptant.
Il fallait faire vite. Le jour de la vente approchait. L’appartement devait redevenir ce qu’il
était à l’origine. Une page blanche. Des pièces
dénuées de fonction, réduites à quatre murs
et une porte. Un lieu débarrassé des épreuves,
du désœuvrement et des quelques moments
de joie dont il avait été le témoin, de la fable
qui accompagne chaque espace afin de permettre aux repreneurs de modifier sa disposition, de le refaçonner, surtout de le refictionner, de lui procurer une nouvelle identité. Un
logement est un peu comme un agent secret
qui change de nom au gré de ses missions. Ou
un éternel palimpseste. Mais que faire de ses
lettres d’amour conservées précieusement
par-delà les séparations? Elles dormaient en
haut de l’armoire, dans une boîte à chaussures, avec leurs enveloppes décachetées, le
timbre libellé en francs, le tampon de la poste
à moitié effacé. Impossible de les lire, encore
moins de les renvoyer à l’expéditeur. On se regarda, ma sœur et moi. J’ai oublié qui des
deux désigna la poche de plastique noire
d’une capacité de cent litres avec liens coulissants, déjà à moitié remplie de bibelots divers.
Et ses cahiers? Ils occupaient plusieurs rayonnages. Des blocs quadrillés recouverts de
chiffres et de mots. Carnets intimes, livres de
comptes? Pas le temps ni la force de les examiner. Pour tout dire, nous avions les jetons
de ce que nous pouvions y trouver. De vieux
secrets d’alcôve, des regrets déchirants ou,
pire, d’interminables récriminations, épanchements bilieux ou salmigondis amers qui
sont le fruit de la solitude. Ils subirent le
même sort que tout le reste. Au moment de
faire disparaître les derniers, j’eus une hésitation. J’en sauvai une dizaine, sans trop savoir
pourquoi. Ils rejoignirent au fond de mon sac
la chemise bleue et son tissu d’intrigues. •
LE WEEK-END PROCHAIN
ROISSY de TIFFANY TAVERNIER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
XVI u
La Sabrina du titre.
DESSIN NICK DRNASO.
ÉD. PRESQUE LUNE
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
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NICK DRNASO
American parano
Prix Révélation du dernier festival d’Angoulême, le jeune Américain signe une deuxième
bande dessinée, «Sabrina», autour de la disparition d’une jeune femme et de ses
conséquences sur son entourage. Un album glaçant qui dresse aussi le portrait
d’une Amérique en «fin de cycle». A découvrir chaque jour dans «Libé».
Recueilli par
MARIUS CHAPUIS
«S
on premier livre est tellement
incroyable que ça serait mieux
qu’il n’en fasse jamais de second.
Il ne refera jamais aussi bien.»
Le goût de la formule définitive et un dîner
tardif poussent même les plus fins connaisseurs de la bande dessinée à l’excès. Prix
Révélation du dernier festival d’Angoulême
mille fois mérité, l’Américain Nick Drnaso
avait certes fort à faire pour égaler son Beverly
au cordeau. Tout aussi enthousiasmant, son
second livre porte lui aussi un prénom de
fille: Sabrina. Une jeune femme transformée
en astre fantôme autour duquel gravite l’intrigue, puisqu’elle n’apparaît que le temps d’une
introduction escamotée pour cette prépublication (elle ne s’apprécie vraiment qu’une fois
le récit déplié).
Sabrina débute véritablement par une rencontre dans un aéroport du Colorado entre
deux anciens amis de lycée. Calvin a le cheveu ras et s’est éloigné quelques heures de
son bureau de l’US Air Force pour récupérer
Teddy. Pas un bagage avec lui, incapable de
parler ou de manger, le chevelu est groggy.
Sabrina, sa petite amie, est portée disparue
depuis un mois. Le sentant devenir dingue,
les parents de Teddy l’ont expédié à l’autre
bout du pays, pour le forcer à sortir de chez
lui et, pourquoi pas, penser à autre chose. Débute ainsi une cohabitation plongée dans la
même torpeur glaçante qui transpirait des
pages de Beverly. Teddy est KO, et Calvin bien
plus à côté de ses pompes qu’il ne le laisse
transparaître.
Au petit jeu des références, on plaçait le premier livre de Nick Drnaso non loin du cinéma
de Todd Solondz, pour sa façon de dresser un
panorama terrifiant des névroses des banlieues middle class. Ce livre-là évoque davantage la froideur du Gus Van Sant d’Elephant.
Peut-être parce que cette seconde BD remue
la même énergie noire qui agite les tréfonds
de son pays en puisant dans un fait divers.
Plus sûrement parce que Nick Drnaso est un
formidable thanatopracteur, disséquant ses
sujets d’un trait clinique. Sabrina brosse un
drame domestique autant qu’une tragédie
nationale. Suspendu dans un état d’attente
interminable, Teddy s’enivre d’un flot de
paroles déblatérées à la radio par un animateur de talk-show conspirationniste. La folie
pour calmer la douleur. Au moment de pointer, chaque matin, Calvin coche des formulaires relatifs à son état mental. Mais son calme
apparent dissimule mal sa suffocation. Il
s’enferre dans des scans infinis des réseaux
sociaux, en recherche d’informations ou de
réactions sur la disparition de Sabrina. Drnaso enserre ses personnages dans des prisons de mots, les écrase sous les bulles ou efface les mots d’une discussion qu’ils
n’écoutent déjà plus. L’Amérique pavillonnaire du jeune dessinateur a été construite
en bord d’un précipice.
Après qu’un passeport périmé l’a empêché de
se rendre à Angoulême cette année, c’est par
mail qu’on a échangé avec lui. Drnaso n’a pas
30 ans. Il est né et a grandi en banlieue de Chicago. Et comme d’autres grands cartoonistes
américains, il semble cultiver un goût
pathologique pour la modestie.
Votre premier livre, Beverly, a été chaudement accueilli par la critique. Est-ce que
ça existe, le syndrome du second album
en bande dessinée ?
Je ne l’ai pas vraiment ressenti comme ça
parce que j’étais déjà assez avancé dans la
réalisation de mon second livre quand Beverly est sorti. De toute façon, ce que je fais
est si petit et sans conséquence en terme de
culture –en comparaison à un film ou un disque, par exemple – que la sortie de cette seconde BD n’allait pas transformer ma vie
de façon radicale. Le bon accueil réservé à
Sabrina me met un peu mal à l’aise, mais je
suis sûr que ça va passer.
Ce livre-ci nous évoque les films de Gus
Van Sant. Il semble baigner dans la même
matière glacée qu’Elephant.
Oh ouais, j’adore ce film. Même si en réalité
je préfère la version d’Alan Clarke. C’est amusant que vous me parliez de ça, je viens de revoir le film de Gus Van Sant et j’avais oublié
à quel point il m’avait marqué visuellement
lorsque j’étais plus jeune.
Par son mélange de culture des armes,
d’infos parano-complotistes et son côté
étouffant, Sabrina parle assez frontalement de l’Amérique de Trump.
Quand il a été élu, cela faisait déjà deux ans
que je travaillais sur le livre. Et je n’avais pas
particulièrement la politique en tête à l’époque. Je ne sais pas si je parle de l’Amérique de
Trump… En fait, je trouve que c’est une simplification grossière de tout lui mettre sur le
dos, ce qui ne veut pas dire que je ne le méprise pas profondément. J’ai surtout l’impression que les Américains n’ont plus aucun
espoir, qu’ils ont le sentiment qu’on profite
d’eux et que ces émotions, combinées à une
perte de foi dans les institutions, provoquent
de vilaines choses. Quelque chose est en
Quelques exemples de mises
en scène utilisées par Nick
Drnaso : le cryptage du texte
pour représenter le fait
qu’un interlocuteur n’écoute
plus, le texte placé dans une
bulle évidée pour distinguer
le flot de paroles qui sort d’un
poste de radio ou l’écrasement
du personnage par le texte
pour dire la suffocation.
u XVII
train de se briser. Mais plus j’y pense, plus il
me semble que ça tient d’une sorte de répétition historique, que l’Amérique arrive en fin
de cycle.
Un élément très distinctif de vos livres
tient à la façon qu’ils ont de rendre une
espèce d’engourdissement mental.
J’essaie précisément de lutter contre ça pour
mon prochain livre, je ne veux pas que ça
devienne une béquille. A la fin de Sabrina, je
finissais par ressentir moi-même cette espèce
de torpeur. Mais il fallait passer par là, ça me
semblait la meilleure façon de raconter cette
histoire de disparition.
Par bien des aspects, Sabrina ressemble
à une histoire de maison hantée. Toutes
ces vies transformées par la figure de
cette fille disparue ; le murmure d’une
radio qui envoûte un des personnages,
ce genre de chose…
Oui, j’ai véritablement envisagé ce livre
comme une histoire horrifique, mais je ne
voulais pas la présenter ou la vendre comme
telle. Je suis ravi que ça transparaisse malgré
tout. Je dis ça mais j’essaie de ne pas m’encombrer l’esprit avec la façon dont les lecteurs
pourraient interpréter mes livres. Je ne veux
que ces préoccupations interfèrent avec ma
possibilité d’improviser ou réduisent ma latitude au moment de réaliser les pages.
Vous utilisez souvent le texte comme un
outil visuel. Des pavés de texte viennent
suffoquer un personnage, par exemple.
Oui, ça fait partie des passages de Sabrina
durant lesquels j’ai pris le plus de plaisir.
Certains m’ont occupé pendant plusieurs
jours. D’abord l’écriture, et puis des assemblages sur ordinateur, pour voir si ça fonctionnait. C’était d’autant plus un défi pour
moi que l’écriture ne m’est pas naturelle.
C’était presque un soulagement de découvrir
que je prenais plaisir à écrire, que je sois
bon ou non.
A quel point le dessin vous importe ?
Je suppose que je suis plutôt méticuleux. Je
prends surtout grand soin à faire en sorte que
l’action soit rythmée, que tout coule naturellement. En dehors du script, je ne m’étends
pas en longs préparatifs. En revanche, le dessin, l’encrage et la colorisation progressent
vraiment lentement. Quand au style, je ne
sais pas trop ce que je pourrais en dire qui
aurait un quelconque intérêt. Pour être honnête, je ne suis pas persuadé que ça soit une
bonne chose que je réfléchisse trop à mon
propre style. Il est façonné par les artistes que
j’aime, par des images qui me parlent ou que
je recherche, mais à mesure que je découvre
ce métier de dessinateur, je réalise combien
j’ai peu de maîtrise sur la façon dont mon travail se développe.
Votre dessin est très rigide. Vous composez des pages carrées, très régulières.
Ça tient simplement à un goût pour l’uniformité. Pas forcément en matière d’arts, c’est un
truc qui est en moi. On en revient un peu à la
question précédente sur le style.
Vos couleurs un peu éteintes sont assez
distinctives. C’est numérique ?
Oui, l’application se fait par ordinateur, mais
elles sont fabriquées à partir de couleurs que
je réalise à la main et que je scanne. C’est
ce qui explique qu’elles ont un tout petit peu
de texture.
Vous parvenez à vivre de votre travail ?
En quelque sorte. J’ai un travail à mi-temps
qui me permet de m’en sortir. Surtout, les
horaires sont suffisamment flexibles pour que
je puisse m’organiser pour écrire des bandes
dessinées. En général, je suis soulagé de
pouvoir sortir de chez moi pour aller au
boulot, y retrouver des amis. Je pense que j’ai
trouvé le bon équilibre et je n’ai pas trop à me
préoccuper des questions pécuniaires. •
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Par Nick Drnaso éditions Presque Lune
Sabrina
XVIII u
ÉTÉ / BD
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
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Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
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u XIX
Depuis un mois,
Sabrina est portée
disparue. Transi
d’angoisse, son petit
ami cherche refuge
chez un ancien
camarade de lycée,
histoire de ne pas
craquer. S’ensuit une
cohabitation glacée.
Second album
du jeune Américain
Nick Drnaso (prix
Révélation au dernier
festival d’Angoulême),
Sabrina brosse un
drame intime en même
temps qu’il sonde
une Amérique en train
de devenir dingue.
SABRINA
de NICK DRNASO
Editions Presque Lune,
208 pp., 25 €.
A paraître le 13 septembre.
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XX u
Libération Samedi 4 et Dimanche 5 Août 2018
CONCOURS
QUIZ
P
ZU
Z
L
E
Les yeux au ciel
Par CAMILLE GÉVAUDAN
1
Ronde et rassurante, la Lune semble
être la veilleuse immuable
de nos nuits. Et pourtant…
A Elle s’éloigne.
B Elle se rapproche.
C Elle grossit.
D Elle rétrécit.
COMMENT GAGNER À...
Trivial Pursuit
Un peu de logique
Pour avoir refait un Trivial
Pursuit récemment, autant
vous le dire:
c’est pénible.
La moitié des
personnes
sont mal à
l’aise parce qu’elles se sentent incultes
et même pour ceux qui ont réponse à
tout, c’est long. Mais si jamais vous
n’avez vraiment rien d’autre dans l’étagère de mamie, vous pouvez vous lancer dans un Quelques arpents de piège
(le nom en québécois). Si vous n’avez
pas confiance en vous, le mieux est de
se mettre en équipe avec quelqu’un de
calé, genre un(e) étudiant(e) en Sciences-Po. Sinon, visez, au début de la
partie, les camemberts aux couleurs
que vous n’aimez pas et tentez-les
quand votre esprit est encore frais (en
espérant aussi une question facile). De
nombreuses réponses relèvent de la
logique: quand la question paraît trop
dure, c’est qu’elle peut être trouvée
autrement qu’en mobilisant sa culture
générale. A la question «Combien
de…?» sans choix multiples, la réponse est souvent «zéro». Quant à
«URSS», c’est valable une fois sur deux
dans les vieilles éditions. Ça sent bon
les camemberts.
QUENTIN GIRARD
2
6
Mais la Lune et Phobos
ne survivront sans doute pas
jusque-là. Car dans 5 milliards
d’années, le Soleil sera en fin de vie et
deviendra…
A Une supernova en explosant.
B Un trou noir en implosant.
C Un pulsar en envoyant des rayons X
comme un phare.
D Une géante rouge en gonflant.
Quelles en seront les
conséquences, dans 1 à 2 milliards
d’années ?
A Il n’y aura plus d’éclipses totales de
Soleil.
B Les saisons seront bouleversées.
C L’axe de la Terre va basculer.
D On devra jardiner selon les phases
de Vénus.
3
Les planètes du Système solaire
vont s’en prendre plein la tête.
Combien d’entre elles vont y
passer ?
A Seules les deux plus proches, Mercure et
Vénus.
B Les trois premières, dont la Terre.
C Quatre, en ajoutant Mars.
D Cinq, jusqu’à Jupiter.
4
D’ailleurs, ça sera aussi
le moment où la Voie lactée et
notre galaxie voisine, Andromède,
qui se foncent dessus à 120 km/s,
entreront en collision…
A Aaaaah, on va tous mourir !
B Et alors ? On sera tous morts.
C Ben quoi, elles vont juste fusionner.
D Chouette, il y aura deux fois plus
d’étoiles dans le ciel !
Et si elle avait la liberté de
continuer durant 50 milliards
d’années encore ?
A On ne la verrait plus à l’œil nu.
B Elle serait happée par l’attraction de
Mars.
C La Terre aurait ralenti sa rotation au
point qu’un jour durerait 47 jours actuels.
D Une moitié de la Terre verrait la Lune en
permanence, l’autre moitié jamais.
5
Les deux satellites de Mars ne sont
pas plus stables. Où serait Phobos,
le plus gros, dans 20 à 40 milliards
d’années ?
7
8
Réponses: 1. A; 2. C; 3. A, B et C; 4. C et D; 5. B; 6. D;
7. A ou B, les prédictions sont difficiles ; 8. C et D.
Découpez chaque jour une pièce du puzzle, reconstituez le dessin de
Jérémy Perrodeau, renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 8 septembre 2018, à Libération-Puzzle, 2 rue du Général-Alain-deBoissieu, 75015 Paris.
À GAGNER l’original du dessin et des abonnements à Libération,
version papier ou numérique. Règlement complet sur Libération.fr.
De combien est cette variation,
d’après les mesures au rayon laser
faites depuis l’Observatoire de la
Côte d’Azur, sur le plateau de Calern ?
A De 5,5 millimètres par siècle.
B De 8,9 millimètres par décennie.
C De 3,8 centimètres par an.
D De 4,2 centimètres par mois.
A Il se sera écrasé à la surface.
B Il se sera désintégré et formera
un anneau autour de Mars.
C Il se sera échappé et aura rejoint l’orbite
de Jupiter.
D Dans une galaxie lointaine,
très lointaine.
LES 7
ÉCARTS
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2017-2018 de Willem et
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