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Libération - 05 09 2018

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MERCREDI 5 SEPTEMBRE 2018
2,00 € Première édition. No 11592
Mostra
Overdose
de perruques
à Venise
Transports
La gratuité,
nouvelle ligne
de conduite
ET TOUTE L’ACTUALITÉ DU CINÉMA, PAGES 26-31
PAGES 12-13
www.liberation.fr
ALBERT FACELLY
FISCALITÉ,
REMANIEMENT
IMPÔTS
EN AVANT,
UN PAS
EN ARRIÈRE
Macron sauve la face en
maintenant le prélèvement
à la source, mais la nomination
de Rugy augure d’une ambition
écologique à la baisse.
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Confort
Bérézina évitée. Plus cohérent avec sa ligne réformatrice que ces derniers jours,
Emmanuel Macron a finalement décidé de se jeter
à l’eau : le prélèvement
à la source entrera bien
en vigueur le 1er janvier
2019. La réforme n’a rien de
fondamental – sur un
rythme différent, les contribuables paieront rigoureusement la même
chose – mais un nouveau
report de cette opération
préparée de longue main
par les services de Bercy
aurait laissé l’image d’un
gouvernement pusillanime, voué non au changement allègre mais à la procrastination électorale.
Juste décision, donc, qui
dispensera les assujettis de
mettre laborieusement de
l’argent de côté pour acquitter l’impôt par tranches et à retardement. Tout
différent, en revanche, est
le message envoyé par ce
remaniement de confort,
qui augure mal de l’audace
écologique réclamée par
Nicolas Hulot. Comment
interpréter autrement le
concert de louanges émis
par tout ce que la France
compte d’écolo-sceptiques
envers le «pragmatisme»
de François de Rugy.
Exit Hulot-la-mauvaise-conscience, prophète
importun de la rupture
écologique, toujours insatisfait des mesures prises
et surtout de celles qui sont
reportées aux calendes
grecques. Voici Rugy le peu
rugissant, transfuge
d’EE-LV, rallié à la macronie pro-business, qui promet de «tenir compte des
contraintes économiques»
et de défendre «une écologie positive», ce qui laisse
entendre, derrière les hommages officiels, que l’activisme de son prédécesseur
était au bout du compte
négatif. Détail qui ne
trompe pas : les chasseurs,
après avoir tiré Hulot
comme un lapin, se fendent d’un communiqué
tout miel pour saluer Rugy.
Certes les contraintes économiques sont réelles,
mais le vrai réalisme, dès
lors que l’urgence climatique s’impose, consistet-il à en faire plus pour la
planète, ou bien à en faire
moins ? •
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
Après
Hulot,
remaniement
a minima
La nomination, mardi, du «pragmatique»
François de Rugy au ministère
de la Transition écologique inquiète
ceux qui espéraient voir préservées
les grandes ambitions du gouvernement
sur les questions climatiques.
ANALYSE
Par
ALAIN AUFFRAY
Photo ALBERT FACELLY
O
n a connu Emmanuel
Macron plus disruptif… Difficile, en tout cas, de voir
dans la nomination du sage président de l’Assemblée nationale François de Rugy l’amorce du «big-bang»
que devait déclencher, selon les
écologistes unanimes, la spectaculaire démission de Nicolas Hulot.
Avec Rugy, le moins frondeur des
prétendants dont le nom circulait
depuis une semaine, Macron met
son gouvernement à l’abri de nouveaux couacs.
A défaut d’originalité, l’exécutif
revendique le choix de la cohérence : «On ne cherchait pas un
clone de Nicolas Hulot», assure une
source gouvernementale. On a pu
le vérifier mardi soir, lors de la passation de pouvoir. Au sortant Hulot
revendiquant «un geste pour réveiller l’espoir» a répondu un Rugy
lisse et sobre, promettant d’être
«à l’écoute des contraintes économiques», sans pour autant «dévier
de la voie de la transformation
écologique».
Avant de soigner la planète, cette
promotion marque, plus prosaïquement, le début d’un jeu de chaises
musicales dans la majorité : qui
pour remplacer Rugy à la présidence de l’Assemblée (lire page 5)?
Et qui pour remplacer son remplaçant? Un grand classique de la politique à l’ancienne… Hasard de
ce cruel calendrier de rentrée, ce
remaniement coïncidait avec l’arbitrage de l’exécutif sur l’impôt à la
source. Après avoir curieusement
fait étalage de ses hésitations et de
ses craintes, Macron s’est laissé
convaincre par son ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald
Darmanin: la réforme aura bien lieu
(lire page 3).
Nicolas Hulot, mardi au ministère de la Transition
Benalla a explosé au début de l’été,
la ministre des Sports annonçait
mardi matin sa démission pour
«raisons personnelles». Selon Mediapart, le fisc aurait saisi la Commission des infractions fiscales
après avoir constaté des «manquements déclaratifs» (lire page 5). Avec
l’ancien animateur écolo de TF1 et
ÉTÉ CALAMITEUX
«Nous sommes
absolument
convaincus
que la leçon
à tirer du départ
de Nicolas Hulot
est que ça ne peut
pas continuer
comme avant.»
Pour compléter la liste déjà longue
des mauvaises nouvelles qui plombent l’exécutif depuis que la bombe
Pascal Canfin
Directeur de l’ONG
WWF France
l’ex-championne d’escrime, le gouvernement perd les plus populaires
de ses ministres. Voilà qui ne devrait pas aider à réconcilier le chef
de l’Etat avec les Français. Sa cote
de popularité a dégringolé en dessous des 40 % dans la plupart des
études d’opinion. Dans la dernière
en date, réalisée par l’Ifop et publiée
mardi par Paris Match, Macron enregistre une chute de dix points. Au
terme d’un été calamiteux, sa cote
tombe à 31%, en dessous de celle de
François Hollande qui avait établi
au même stade de son mandat, en
septembre 2013, un brillant record
d’impopularité.
Rugy? «C’est une solution politique
raisonnable», constate, sans excès
d’enthousiasme, Daniel Cohn-Bendit. L’ex-chef de file des écologistes
européens avait plaidé pour d’autres
solutions: pour la négociatrice en
chef de la COP21, Laurence Tubiana,
ou, surtout, pour l’actuel patron
du WWF, Pascal Canfin. La semaine
dernière, au lendemain de la démission de Hulot, ce dernier avait es-
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
avoir «aujourd’hui l’ensemble des
réponses aux questions que nous
nous posions». Des ajustements seront toutefois prévus pour ne pas
pénaliser certains publics, notamment «ceux qui font des dons aux
associations» : ceux-ci ne seront
«pas perdants en trésorerie», a promis Edouard Philippe.
Cette décision est une victoire
pour Darmanin, d’abord fragilisé
par les tergiversations présidentielles. Le ministre a assuré tout
l’été la promotion de la mesure,
annonçant sa mise en œuvre dans
une lettre adressée aux contribuables. Il s’était dit certain de pouvoir
rassurer un chef de l’Etat inhabituellement indécis: «Le dispositif
technique est prêt», n’a-t-il cessé de
répéter. Victoire aussi pour son
administration qui, fait rare, s’est
impliquée dans la controverse :
«La machine est lancée, elle ne peut
plus, elle ne doit plus s’arrêter»,
avait publiquement lâché fin août
le directeur général des finances
publiques, Bruno Parent.
Zig-zag. Adopté sous la précé-
écologique et solidaire.
timé que «la responsabilité historique» de Macron était de rendre enfin
possible, «à grande échelle», la transition écologique. Il disait même
dans un entretien à France Inter sa
«conviction absolue» qu’aucun responsable écologiste digne de ce nom
(dont François de Rugy) n’accepterait d’entrer au gouvernement sans
la garantie sur un véritable «bigbang». «Personne ne fera l’arbre qui
cache la forêt, […] la leçon à tirer du
départ de Nicolas Hulot est que ça ne
peut pas continuer comme avant»,
concluait Canfin.
«MISSION DIFFICILE»
L’ex-président de l’Assemblée nationale aura rapidement l’occasion de
démontrer qu’il n’a pas accepté de
succéder à Hulot sans un minimum
de garanties. C’est en tout cas ce que
veut croire Cohn-Bendit : «C’est à
François de démontrer qu’il saura
faire de la démission de Hulot un
tremplin pour aller plus loin et plus
vite dans la transition écologique.»
Les anciens camarades de parti du
nouveau ministre de la Transition
écologique sont nettement moins
optimistes. Pour la députée européenne Michèle Rivasi (EE-LV),
Rugy, «homme de main de Macron»,
sera très vite «jugé sur le nucléaire
avec la loi de programmation énergétique». Son collègue Yannick Jadot
laisse aussi voir son scepticisme :
«Mission difficile pour François
de Rugy, membre éminent de la macronie. Souhaitons qu’il résiste aux
lobbys des pesticides, du nucléaire,
de la chasse… Notre présent et notre
avenir en dépendent!»
Dans un message posté sans attendre l’annonce officielle du mini-remaniement, Pascal Canfin a laissé
percer une pointe d’amertume :
«Les échanges que j’ai eus avec l’exécutif jusqu’à hier soir auront été,
je l’espère, utiles pour que le futur
gouvernement tire les leçons de la
démission de Nicolas Hulot. Je souhaite bonne chance au futur ou à la
future ministre», a écrit celui que
la rumeur avait placé, ces derniers
jours, en position de favori. •
Le prélèvement
à la source
maintenu
Le Premier ministre
a annoncé mardi soir
sur TF1 que la réforme
aura bien lieu en 2019.
F
inalement, c’est oui. L’exécutif a mis un terme, mardi,
à dix jours d’hésitation
autour du prélèvement à la source
de l’impôt sur le revenu. Malgré les
doutes exprimés par le chef de
l’Etat, la mesure s’appliquera,
comme prévu, à partir du 1er janvier. Ainsi en ont décidé Emmanuel Macron et Edouard Philippe
après un entretien avec le ministre
de l’Action et des Comptes publics,
Gérald Darmanin, mardi en fin de
matinée. Une discussion «intense»
au cours de laquelle le Président a
tout de même réclamé à ce dernier
«des clarifications et identifié des
améliorations possibles», a fait savoir l’Elysée après la rencontre.
«Réponses». C’est à Philippe
qu’est incombé d’annoncer le
maintien de la réforme, mardi soir
sur TF1: «Au 1er janvier, l’impôt sur
le revenu sera prélevé à la source»,
a dit le Premier ministre, affirmant
dente majorité, déjà reporté d’un
an par Edouard Philippe en 2017, le
prélèvement à la source ne rejoint
donc pas la réforme constitutionnelle au rang des chantiers renvoyés à plus tard. Il est vrai qu’une
reculade aussi tardive, sur une mesure annoncée de si longue date et
votée par la majorité fin 2017,
n’aurait pas été simple à défendre
pour un pouvoir qui se flatte d’enchaîner sans mollir les réformes les
plus délicates. Durant ces quelques
jours d’hésitation, il aura tout de
même flirté avec ce zig-zag politique que le macronisme se faisait
fort d’abolir, après l’avoir tant critiqué chez François Hollande.
Ce faisant, le chef de l’Etat n’aura
pas assuré la meilleure des publicités au nouveau système. «Etait-ce
à lui d’intervenir sur ce sujet? questionnait une députée LREM avant
d’apprendre la décision présidentielle. Depuis qu’il a parlé, on est
perdants à tous les coups: soit c’est
la reculade, soit on applique une réforme dont il a lui-même semblé
douter.» De quoi rendre un peu plus
anxiogène une mesure dont certains, dans la majorité, redoutent
déjà l’effet? Le nouveau système,
craignent-ils, rendra moins visible
le «gain de pouvoir d’achat» attendu cet automne, avec la baisse
de la taxe d’habitation pour 80%
des ménages et la suppression des
cotisations chômage et maladie.
Pas de quoi stopper une réforme
sur laquelle l’Etat a déjà beaucoup
investi: une campagne de communication de 10,5 millions d’euros,
selon Bercy, a été récemment lancée sur Internet et à la télévision
pour populariser la mesure. En y
ajoutant les frais techniques et la
formation de 40000 agents des finances publiques, ce sont près de
195 millions d’euros qui auraient
été dépensés dans le nouveau système. A l’heure où le gouvernement serre la vis aux retraités, on
lui aurait forcément reproché de
«gâcher l’argent public».
DOMINIQUE ALBERTINI
et LILIAN ALEMAGNA
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
Rugy, du perchoir à la cage en vert
La nomination
de l’ex-EE-LV
au ministère de la
Transition écologique
est un moyen d’exfiltrer
de l’Assemblée
nationale celui qui était
méprisé par
l’opposition comme
par la majorité.
A
u bout du fil, David Cormand marque une pause :
«Pouuuuf, je ne sais pas trop
quoi vous dire.» Puis, le secrétaire
national d’EE-LV, pas très emballé
par la nomination du nouveau ministre de la Transition écologique,
se lance: «Il y avait des profils plus
mobilisés que lui sur les questions
écolos, ça ressemble à un choix d’opportunité car ce n’est pas Rugy qui
est nommé à l’Ecologie mais Richard
Ferrand qui le remplace au perchoir…» Une autre tête écolo au téléphone: «Franchement, après l’échec
de Nicolas Hulot, je ne vois pas comment Rugy peut bousculer les choses
et, surtout, je ne comprends pas
pourquoi Macron nomme un écolo
qui ne représente rien pour les Français ! Je lui souhaite bon courage
mais je reste très pessimiste.»
Encore un appel, un autre interlocuteur, et toujours la même tonalité.
Corbeille. Pas un hasard: les dirigeants d’EE-LV maîtrisent leur sujet. François de Rugy est un ancien
de la maison. Après avoir adhéré
en 1991 à Génération Ecologie, le
Nantais rejoint les Verts en 1997,
à 24 ans. Il est élu pour la première
fois aux législatives de 2007, puis
réélu en 2012. Peu connu du monde
médiatique, le nouveau ministre de
l’Ecologie apparaît en grand sur les
écrans le 27 août 2015, à La Rochelle,
pendant la rentrée des socialistes,
lorsqu’il annonce son départ surprise d’EE-LV. Le député dénonce la
«dérive gauchiste» de sa famille politique et rallie le groupe socialiste à
l’Assemblée nationale. Il s’est même
présenté lors de la primaire organisée par le PS avant de mettre à la
corbeille sa promesse de soutenir le
vainqueur Benoît Hamon et de tomber dans les bras de Macron. Cormand commente sa trajectoire :
«C’est un tacticien opportuniste qui
a fait du mal à EE-LV, il a voulu abîmer le parti qui lui a permis d’être
élu. Sa seule constance? Il a toujours
été un écolo de centre droit.»
Son étoile s’illumine en septembre 2017. A 43 ans, François de Rugy
devient un personnage important:
président de l’Assemblée nationale.
Une opportunité inespérée pour lui
quelques années plus tôt. Un cadeau
tombé du ciel. Il s’était positionné
pour récupérer un poste de ministre
pendant le quinquennat de François
Hollande. Mais il ne s’était jamais
imaginé «quatrième personnage de
l’Etat». Nouveau poste rime avec
nouvelle vie: il change d’adresse, un
peu de look et rencontre un nouvel
amour, Séverine Servat, journaliste
chez Gala.
«Apparences». Au Palais-Bour-
François de Rugy, le 22 avril à
l’Assemblée. PHOTO DENIS ALLARD
Hulot ou un bigorneau, rien ne changera
Le ministère de l’Ecologie restera
un portefeuille fantoche tant
que le capitalisme court-termiste
sera le modèle économique
dominant.
celui de ministre de l’Ecologie. Qu’il s’agisse de
Hulot, d’une plante verte, de François de Rugy,
d’un bigorneau ou du pape, le résultat sera le
même. Kif-kif. Rien ne changera, ou si peu. Et
l’écologie perdra la plupart des arbitrages. La loi
mobilités, maintes fois repoussée et vidée cet été
de l’essentiel de sa substance, risquera d’oublier
ardi dernier, dans son fracassant testa- le vélo et les transports en commun et de ne
ment radiophonique en forme de pas taxer le transport routier de marchandises
cri d’alarme (Libération du 29 août), qui demeure, après l’abandon de l’écotaxe poids
Nicolas Hulot l’a martelé: tout seul, un ministre lourds, exonéré de toute contribution quant aux
de l’Ecologie, aussi sincère, déterminé et popu- externalités qu’il produit. La programmation
laire soit-il, ne peut rien. Rien du tout.
pluriannuelle de l’énergie risque, elle,
Tant que le sommet de l’Etat et les roua- BILLET de ne pas acter noir sur blanc le nombre
ges de nos institutions censées défendre
de réacteurs nucléaires devant fermer
l’intérêt général seront aux mains des lobbys sous le quinquennat. La France risque de ne pas
servant des intérêts privés, il ou elle aura au défendre le verdissement de la politique agricole
mieux «un peu d’influence», comme l’a dit Hulot, commune, de ne pas réduire véritablement l’utimais «pas de pouvoir».
lisation des pesticides. Le gouvernement risque
Tant que le capitalisme financier mondialisé de ne pas consacrer de budget suffisant à la rénodictera sa loi, et même si ce dernier fait mine de vation thermique des logements, un chantier
se repeindre en vert, le business as usual morti- pourtant essentiel. Etc.
fère perdurera sans vergogne. Tant que les gran- L’ancien ministre l’a aussi répété mardi dernier:
des banques et les multinationales de l’agrochi- au-delà de l’organisation de l’Etat, ce qui cloche,
mie ou des énergies fossiles imposeront leurs ce qui nous mène dans le mur et que les chefs
objectifs de maximisation du profit à très court d’Etat doivent corriger de toute urgence, c’est le
terme au mépris du climat, de la biodiversité, de modèle économique dominant. Pendant que «la
la santé humaine et donc de l’avenir même de planète est en train de devenir une étuve, que nos
notre civilisation à brève échéance, peu importe ressources naturelles s’épuisent, que la biodiverqui remplace Hulot. Le problème n’est pas la per- sité fond comme la neige au soleil», Emmanuel
sonne qui se trouve à ce poste impossible qu’est Macron, Edouard Philippe, comme tous les diri-
M
geants de la planète, pensent croissance, PIB,
relance de la consommation… Bref, dixit Hulot,
«on s’évertue à entretenir, voire à réanimer un
modèle économique marchand qui est la cause
de tous ces désordres». Et alors que «l’enjeu écologique est un enjeu culturel, sociétal, civilisationnel, on ne s’est pas du tout mis en ordre de marche
pour l’aborder comme cela». Hulot l’a dit : audelà du ministre de l’Ecologie, c’est l’ensemble
du gouvernement, l’industrie, l’économie, le
budget, les transports, l’agriculture qui doivent
«porter, incarner, proposer, inventer une nouvelle
société économique». Et au-delà de ce changement profond nécessaire à la tête de l’Etat, puisque «la responsabilité est collégiale, collective,
sociétale», c’est l’ensemble de la société, nous
tous, qui devons «changer de paradigme», nous
«hisser au-dessus des querelles habituelles» pour
«être à la hauteur du pire défi que l’humanité ait
jamais rencontré».
Puisqu’il y a fort à parier que la nomination de
François de Rugy ne signe pas un sursaut écolo
à la tête de l’Etat, c’est à la société civile de se réveiller massivement et de peser de tout son
poids. Ces dernières années, c’est grâce à elle, à
sa pression sur le politique, que les forages de
gaz de schiste ne transforment pas l’Hexagone
en fromage suisse. Ou que l’usage des néonicotinoïdes, comme le glyphosate, a été (certes encore trop peu) freiné. L’unique espoir est là.
CORALIE SCHAUB
bon, l’ambiance est différente. Tout
en haut de son perchoir, il se
retrouve coincé entre deux feux.
L’opposition d’un côté, qui lui reproche de ne pas défendre l’institution. Sa présidence est marquée par
de nombreux conflits avec des députés, notamment ceux de La
France insoumise. Jean-Luc Mélenchon le surnommait «un tout petit
président de l’Assemblée». Quelques
minutes après l’annonce de sa nomination, le chef des insoumis a déclaré: «Le président de séance qui a
planté l’amendement contre le
glyphosate à deux heures du matin
devient ministre des apparences
écologiques.»
De l’autre côté, la majorité ne l’a jamais vraiment adopté. Des mots
durs à chaque fois qu’il tournait le
dos. Résultat : le Président met de
l’ordre. Il ouvre une belle porte à
François de Rugy. Et il peut placer
un de ses proches au perchoir.
Un écolo qui connaît «très bien» le
nouveau ministre se désole: «Tout
le monde est gagnant sauf l’écologie!»
Pour mettre fin aux doutes, il pourrait se montrer de nouveau offensif
en remettant sur la table ses anciens
combats contre le nucléaire et le
diesel… Comme en janvier 2017,
lorsqu’il déclarait : «Macron, je ne
sais pas quel est son programme
pour l’écologie. Quand il était ministre de l’Economie, non seulement
il n’allait pas dans le sens de l’écologie, mais il était plutôt sur l’ancien
monde.» Sa mission est très grande
et la pente très raide.
RACHID LAÏRECHE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Roxana Maracineanu et Laura Flessel, mardi, lors de la passation de pouvoir au ministère des Sports. PHOTO DENIS ALLARD
Laura Flessel, une grosse prise de fisc?
La ministre des Sports
a affirmé démissionner
pour des raisons
personnelles mais
elle ferait l’objet d’une
enquête pour fraude
selon «Mediapart»
et «le Canard enchaîné».
U
ne démission peut en cacher
une autre. Et des «raisons
personnelles» dissimuler
des motifs difficilement avouables
quand on est l’une des ministres les
plus populaires. Une semaine après
Nicolas Hulot, Laura Flessel, ancienne escrimeuse multimédaillée,
a annoncé mardi matin son départ
du ministère des Sports à la surprise
générale. Devant les membres de
son ministère, celle qu’on surnommait «la guêpe» a expliqué qu’elle
voulait revenir à ses «engagements
passés, plutôt dans le champ associatif et entrepreneurial que strictement
politique». Depuis 2017, «elle perdait
tous ses arbitrages budgétaires, la
baisse des contrats aidés décidée par
le gouvernement était en train de
tuer les clubs amateurs et elle s’en
prenait plein la tête de tout le
monde : élus locaux ou dirigeants
sportifs qui appréciaient peu son
projet d’Agence du sport français»,
analyse Régis Juanico, député PS
spécialiste des questions sportives.
Un inventaire qui pourrait expliquer
la lassitude d’une sportive totalement étrangère au monde politique
avant sa nomination. Mais selon
Mediapart et le Canard enchaîné,
Flessel est en réalité en délicatesse
avec le fisc. Mediapart écrit que les
services fiscaux «ont récemment
saisi la Commission des infractions
fiscales, en vue d’une possible plainte
pénale pour fraude, après avoir découvert des manquements déclaratifs de la ministre concernant une société de droit à l’image» appartenant
à Laura Flessel et son époux. A
priori, les sommes dues s’élèvent à
plusieurs dizaines de milliers
d’euros sur les trois derniers exercices de l’entreprise, Flessel & Co.
«Rien de grave, elle veut juste changer d’air», assurait pourtant un de
ses proches, interrogé sur les raisons
de ce départ inopiné. Après une
semaine de ronds de jambe écolos
pour trouver un remplaçant à Hulot,
le Premier ministre a reçu Laura
Flessel lundi soir pour sceller son
exfiltration. Selon le Canard enchaîné, la ministre a été prévenue
dans l’été et «l’exécutif l’a avertie
qu’elle devrait quitter le gouvernement à la première occasion». Après
l’affaire Benalla, la République
exemplaire surveille ses arrières.
Au sein du cabinet Flessel, peu
étaient dans la confidence. «Elle n’a
pas prévenu grand monde mais la
démission de Hulot a créé un déclic
chez elle: elle s’est mise à réfléchir au
sens de son action dans le cadre actuel», relate un conseiller du ministère des Sports. «Je ne veux pas me
mentir, a d’ailleurs argumenté la
ministre devant ses troupes, reprenant les mots de Nicolas Hulot. Ce
n’est pas forcément dans ce cadre-là
[la politique, ndlr] que je me sens le
plus utile.»
Depuis mai 2017, Flessel s’est régulièrement distinguée par des sorties
maladroites, voire incompréhensibles, tout en accompagnant les
coupes budgétaires sans ciller. «Ce
n’est pas le rôle de l’Etat de financer
durablement les clubs», avait-elle
avancé au Sénat début août alors
que la victoire des Bleus au Mondial
venait de mettre en lumière le rôle
crucial des clubs de foot amateurs
dans les quartiers. Une autre médaillée olympique prend sa place :
Roxana Maracineanu, 43 ans,
ancienne championne de natation
reconvertie en consultante pour
France Télévisions. Née en Roumanie, devenue française à 15 ans, la
nouvelle ministre s’est engagée en
politique il y a une dizaine d’années,
au PS. Elle avait soutenu Martine
Aubry à la primaire de 2011, avant
de devenir conseillère régionale
pour l’Ile-de-France. De quoi redorer un poil le «ni droite ni gauche»
macronien tombé aux oubliettes.
LAURE BRETTON
A l’Assemblée, Richard Ferrand a la voie libre
Le débarquement de Rugy
du perchoir est un
soulagement pour l’exécutif,
qui souhaite placer un fidèle
plus autoritaire à ce poste clé.
E
mmanuel Macron est un pragmatique.
Faute de pouvoir séduire une figure
écologiste de la stature de Nicolas Hulot, le chef de l’Etat s’est résigné à ce que son
remaniement déçoive. Pas à ce qu’il soit inutile. A défaut de signal politique fort, Macron
profite de l’occasion pour redistribuer les
cartes au sein de la majorité, faire la courte
échelle à ses fidèles et verrouiller l’Assemblée
nationale. «L’écosystème majoritaire va être
bousculé», admet un député LREM.
L’entrée au gouvernement avec le rang de ministre d’Etat de François de Rugy, jusque-là
président de l’Assemblée nationale, sert le
dessein élyséen. Entre le député de Loire-Atlantique et l’exécutif, la tension était devenue
palpable ces dernières semaines. Réceptacle
des doléances des élus éreintés par le rythme
des textes présentés au Parlement, Rugy avait
début juillet demandé au gouvernement plus
de «réalisme» sur l’ordre du jour. Et dévoilé
son intention de ne plus contraindre les élus
à siéger le week-end. A Matignon, comme à
l’Elysée, la «leçon» passe mal. Quand, sur fond
d’affaire Benalla, les incessants rappels au règlement brandis par l’opposition finissent par
contraindre la majorité à suspendre l’examen
de la révision constitutionnelle, le tandem
exécutif épingle en coulisse le «manque
d’autorité» du tenant du perchoir. Surtout,
Macron se méfie. Il n’ignore pas les réticences
de Rugy vis-à-vis de sa réforme emblématique. Le président de l’Assemblée n’était-il pas
monté au créneau pour s’opposer à la restriction du dépôt d’amendements? De quoi faire
craindre à l’exécutif d’autres passes d’armes
en cas de réinscription à l’agenda parlementaire d’un texte qui, aux yeux des experts, affaiblit plus qu’il ne «renforce» les pouvoirs du
Parlement.
En obtenant de Rugy qu’il libère le perchoir,
le chef de l’Etat favorise la montée en grade
d’un de ses très proches : le président du
groupe majoritaire, Richard Ferrand. Sorti du
gouvernement en juin 2017 sur fond d’affaire
immobilière et dans l’impossibilité alors de
candidater à la présidence de l’Assemblée,
l’élu du Finistère avait abandonné le perchoir
à Rugy en échange de la promesse formulée
devant l’ensemble des députés LREM d’une
remise à plat des postes à mi-mandat. Un engagement qu’une fois élu, l’ancien d’EE-LV
s’était empressé d’oublier. Au risque d’être
isolé.
Rugy parti, la voie est libre. Mardi, devant le
bureau du groupe, le fidèle de Macron, également rapporteur de la révision constitutionnelle, a fait officiellement acte de candidature
au perchoir. Sous les applaudissements de la
vingtaine d’huiles macroniennes présentes.
Lesquelles veulent croire que les ennuis judiciaires de Ferrand, blanchi par la justice en
octobre 2017, appartiennent au passé. Et ce
quand bien même la deuxième plainte dépo-
sée par l’association Anticor au printemps
reste à instruire. «Durant la séquence de
juillet, Richard a organisé la bataille et
démontré son leadership», affirme le député
d’Ille-et-Vilaine Florian Bachelier, membre
de sa garde rapprochée.
Au sein de la majorité, pourtant, d’autres candidats au perchoir se sont fait connaître, à
l’instar de la présidente commission des
Affaires sociales, Brigitte Bourguignon, de la
présidente de la commission des lois, Yaël
Braun-Pivet, et de la vice-présidente de l’Assemblée, Cendra Motin. Durant leurs journées
parlementaires des 10 et 11 septembre, les députés LREM départageront ces ambitions.
Mais, au sein de la majorité, le résultat du
scrutin ne fait guère de doute et s’imposera à
tous lors du vote officiel dans l’hémicycle,
le 12 septembre. Même la succession de
Ferrand à la tête du groupe semble actée en
haut lieu: défenseur infatigable des réformes
macroniennes, le député de Paris Gilles
Le Gendre est pressenti pour prendre la relève.
NATHALIE RAULIN
6 u
MONDE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
Yémen
A Genève, des
pourparlers
pour arracher
la paix
DÉCRYPTAGE
A Sadah en octobre 2017. Photo tirée de la série «Yémen : la guerre qu’on nous cache»,
L’ONU organise de nouvelles discussions
jeudi pour mettre fin à un conflit qui
a déjà tué plus de 17000 civils. La sortie
de crise semble lointaine en raison,
notamment, du rôle joué par l’Iran
et l’Arabie Saoudite.
ARABIE SAOUDITE
OMAN
Sadah
Mer Rouge
Asmara
Al Hudaydah
ÉR
YT
YÉMEN
Hajjah
Marib
Mer d'Arabie
Sanaa
Al Mukalla
H
RÉ
E
Taizz
Aden
ÉTHIOPIE
DJIBOUTI
100 km
Golfe d'Aden
Djibouti
SOMALIE
Zone contrôlée par...
les rebelles Houthis
le gouvernement Hadi
Par
HALA KODMANI
U
ne petite fenêtre diplomatique s’ouvre
jeudi à Genève dans le tunnel de la
guerre du Yémen. Pour la première
fois depuis deux ans, les deux parties yéménites participent à des «consultations» sous
l’égide de l’ONU. Depuis 2015 et l’intervention
de la coalition arabe, le conflit a fait tué près
de 17000 civils, déplacé 2,5 millions d’autres
et fragilisé 8,4 millions de personnes en proie
à la famine et exposées aux maladies, selon
un bilan publié le 28 août par un groupe d’experts créé par le Conseil des droits de
l’homme de l’ONU. Ce rapport accablant
pointe de possibles crimes de guerre commis
par toutes les parties au conflit. Le bilan des
victimes n’inclut pas les 26 enfants tués
le 23 août par un raid aérien ni les 40 écoliers
morts quinze jours plus tôt dans une frappe
sur le bus qui les transportait.
L’enchaînement dramatique se reproduit régulièrement, tous les dix ou quinze jours: une
frappe aérienne de la coalition arabe menée
par l’Arabie Saoudite atteint un mariage, un
enterrement ou un marché, faisant des
dizaines de morts et de blessés civils. Les organisations des droits de l’homme dénoncent le silence du monde entier et interpellent les gouvernements occidentaux accusés
de complicité avec Riyad, qui leur achète ses
armes dévastatrices. Les humanitaires lancent des cris d’alarme sur les difficultés d’accès aux populations en besoin d’aide alimentaire et médicale, sur les records de cas de
choléra et d’autres maladies. L’ONU relance
un appel à une solution politique négociée
entre les parties en présence. Puis le Yémen
disparaît des regards jusqu’au raid meurtrier
suivant.
Le conflit qui se déroule dans ce pays
de 27 millions d’habitants, parmi les plus pauvres du monde, se réduit à ces irruptions tragiques sans susciter d’intérêt diplomatique et
médiatique. Plutôt que d’une «guerre oubliée»,
Radhya Mutawakil, cofondatrice de l’organisation yéménite des droits de l’homme Mwatana, préfère parler d’une «guerre ignorée».
Car le Yémen est d’abord victime de «la malédiction de la géographie, dit la jeune militante
yéménite. Nous ne comptons pour personne,
alors que tout le monde a des intérêts avec
l’Arabie Saoudite.»
QUI SE BAT CONTRE QUI
ET POURQUOI ?
Deux camps principaux s’affrontent
aujourd’hui au Yémen, un pays qui se retrouve coupé en deux. D’une part, les forces
du gouvernement légitime, reconnu par la
communauté internationale, dont la capitale
provisoire est à Aden. Elles sont soutenues
par une coalition de pays arabes menée par
Depuis le début
du conflit en 2011,
sept accords de trêve
négociés par l’ONU
ont avorté tandis que
deux envoyés spéciaux
des Nations unies
ont échoué dans leurs
efforts de trouver
une solution.
Arabie Saoudite quand les Houthis prennent
le contrôle du grand port du Sud. C’est alors
que l’armée saoudienne, à la tête d’une coalition arabe soutenue par les Etats-Unis, entre
en guerre. L’Iran condamne une «agression
militaire» et une «démarche dangereuse».
Une confrontation régionale se greffe sur la
guerre des clans yéménites.
exposée à Visa pour l’image 2018. PHOTO VERONIQUE DE VIGUERIE. REPORTAGE BY GETTY IMAGES
l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis.
D’autre part, des rebelles du mouvement Ansarullah («partisans de Dieu»), plus communément appelés Houthis, du nom de leur chef
de 38 ans, Abdel Malik al-Houthi. D’obédience zaïdite, une branche minoritaire du
chiisme historiquement implantée au Yémen, les Houthis sont soutenus à distance
par l’Iran. Ils contrôlent la capitale, Sanaa, et
une grande partie du nord du pays, ainsi que
le port stratégique d’Al Hudaydah sur la mer
Rouge. La confrontation entre ce qui ressemble à des milices des deux côtés s’enlise dans
des batailles d’une intensité variable, sur plusieurs fronts. Les raids aériens de la coalition
contre les positions des Houthis provoquent
le plus de dégâts et de victimes civiles.
COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ ?
Si l’intervention militaire «Tempête décisive»
de la coalition arabe depuis mars 2015 marque
un tournant et une escalade dans le conflit,
elle n’en est ni la cause ni l’origine. C’est l’engrenage d’une guerre de clans yéménites,
commencée par la révolte populaire de 2011,
dans la foulée des printemps arabes, qui a dégénéré en conflit régional. «Les causes premières remontent au refus du Président, Ali Abdallah Saleh, de se retirer du pouvoir»,
souligne Franck Mermier, anthropologue et
directeur de recherche au CNRS (1).
Après des mois de manifestations et de ré-
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
pression sanglante en 2011, le dictateur yéménite Saleh, à la tête du pays depuis trentetrois ans, signe un accord sous l’égide du
Conseil de coopération du Golfe, selon lequel
il abandonne le pouvoir en contrepartie de
son immunité. Son vice-président, Abd
Rabbo Mansour Hadi, unique candidat, est
élu président en 2012. Il est encore
aujourd’hui le chef d’Etat légitime, reconnu
par la communauté internationale et soutenu
par la coalition arabe. Après avoir accepté son
éviction sous la pression de la rue et de l’Arabie Saoudite, l’ancien dictateur veut alors
prendre sa revanche et s’allie à ses ennemis
d’hier. «L’ambition personnelle de Saleh était
de revenir au pouvoir avec l’aide des Houthis
puis de leur marcher dessus», note Franck
Mermier.
Début 2014, l’instance chargée du dialogue
national yéménite présente un plan d’Etat fédéral composé de six provinces. Le projet prévoit que le gouvernorat de Sadah, à la frontière saoudienne, fief des Houthis, soit intégré
à un territoire sans accès à la mer. Combattants aguerris, ces rebelles rejettent la solution et lancent une offensive fulgurante vers
la capitale Sanaa, avec la complicité de Saleh
et d’unités de l’armée restées fidèles à l’exprésident.
En janvier 2015, ils assiègent le palais présidentiel obligeant son locataire, Abd Rabbo
Mansour Hadi, à fuir vers Aden, puis en
S’AGIT-IL D’UNE GUERRE CIVILE,
D’UN CONFLIT RÉGIONAL
OU D’UNE CONFRONTATION
COMMUNAUTAIRE ?
Ces trois dimensions expliquent la complexité ainsi que la poursuite de la guerre au
Yémen. «Le pays est fortement morcelé avec
des particularismes régionaux très ancrés, fait
valoir Franck Mermier. Il y a d’abord une
grande division entre nordistes et sudistes,
avec une tendance indépendantiste forte chez
ces derniers. Puis des divisions politiques pour
ou contre les Houthis. Ceux-là se sont emparés
des rouages de l’Etat et de l’armée en prenant
Sanaa et sont parvenus à contrôler les chefs de
tribus. La polarisation de la société et de la population autour des forces politiques se fait sur
la base des préférences régionalistes», ajoute
le spécialiste du Yémen.
Pour ce qui est du lien entre l’Iran et les
Houthis zaïdites, «il s’agit d’une proximité
plus politique que communautaire», nuance
Franck Mermier. Foncièrement anti-américain, le mouvement Ansarullah, qui s’inspire
du Hezbollah libanais qui l’a aidé depuis 2012,
a adopté les mêmes slogans: «Mort à l’Amérique, mort à Israël». Ils s’étaient opposés à Saleh quand celui-ci s’est aligné sur les EtatsUnis, notamment pour combattre Al-Qaeda.
Leur opposition à l’Arabie Saoudite est moins
religieuse parce qu’ils considèrent le royaume
comme un laquais des Américains.
«L’Iran est beaucoup moins impliqué que ne
le suggèrent les Saoudiens, estime Franck
Mermet. Même l’aide militaire qu’on accuse
Téhéran de fournir aux Houthis est grossie et
ne suffit pas à renverser la donne. En s’emparant des arsenaux important de l’armée de
Saleh, ils ont de quoi faire. Mais l’intérêt
certain de l’Iran est de voir l’Arabie Saoudite
continuer de s’embourber au Yémen.»
Du côté des légitimistes, soutenus par la coalition arabe, on est loin d’un camp unifié.
Saoudiens et Emiriens jouent chacun leur
partition sur le terrain. Les premiers appuyant le président Hadi et le parti Islah, proches des Frères musulmans, tandis que les seconds favorisent des salafistes et minent les
efforts de Hadi de reconstruire l’Etat. «On est
face à deux extrémismes religieux: Houthis au
Nord et Frères musulmans ou salafistes au
Sud. La différence est que les premiers sont organisés et contrôlent seuls le Nord tandis que
les autres sont des groupes divisés et rivaux»,
résume Radhya Mutawakil, de l’organisation
Mwatana, qui parle du désarroi de la majorité
de la population qui «n’a plus confiance en
personne et ne pense qu’à sa survie».
EST-IL POSSIBLE DE SORTIR
DE L’IMPASSE ?
Radhya Mutawakil résume: «Toutes les parties au conflit sont faibles et nulles. Aucune n’a
de chance de gagner. En plus de leur incompétence militaire, les Saoudiens n’ont rien fait
pour asseoir le pouvoir légal dans le Sud, ou
renforcer les structures de l’Etat: ni armée, ni
gouvernement, ni services. Même le président
Hadi passe la plupart de son temps à Riyad.»
La militante souligne par ailleurs que le
temps est propice à la négociation car tous les
camps cherchent une porte de sortie.
Depuis le début du conflit en 2011, sept accords de trêve négociés par l’ONU ont avorté
tandis que deux envoyés spéciaux des Nations unies ont échoué dans leurs efforts
de trouver une solution. Le troisième, Martin
Griffiths, diplomate britannique nommé en
février, a convoqué les différentes parties ce
jeudi à Genève pour des pourparlers. Le gouvernement du président Hadi comme les
rebelles Houthis y participent sans toutefois
se rencontrer.
«Ces discussions ont des chances d’aboutir, estime Franck Mermet. L’option fédérale reste
une hypothèse de travail valable et on peut la
faire évoluer avec quelques modifications des
frontières. En tout cas, elle vaut mieux qu’une
séparation Nord-Sud ou pire encore Sud-Sud.»
Reste à voir si les tentatives de règlement par
l’ONU auront le soutien nécessaire des principales puissances mondiales pour mettre fin
à un conflit dont la poursuite ne dérange personne, et arrange certains. •
(1) Il est l’auteur de Yémen : écrire la Guerre,
éd. Garnier classique, en librairie le 19 septembre.
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Photo non contractuelle
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
8 u
MONDE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
CROATIE
Le péril
de l’exode
Paradis des touristes l’été, l’ex-république
yougoslave peine à conserver ses jeunes
et ses diplômés, qui préfèrent s’installer
à l’étranger. Le phénomène s’est amplifié
depuis l’entrée du pays dans l’UE en 2013.
Par
nes ont quitté la Croatie. C’est presque 23 fois
plus que les morts durant la guerre d’indépendance 1991-1995», écrivait fin juin le tabloïd
Correspondances à Zagreb
24sata. Cette bataille de chiffres revient régulièrement dans l’actualité. L’Office national
a Croatie vivra un baby-boom grâce des statistiques estime que la population
aux médailles.» L’équipe croate n’a croate est passée de 4,28 millions en 2011
pas réussi à s’imposer contre les à 4,15 millions en 2017. Mais ces données sousBleus lors de la finale de la Coupe du monde estiment l’émigration, car lorsqu’on part à
de football, mais la deuxième place
l’étranger il n’est pas nécesa été fêtée comme une victoire.
saire de déclarer aux autoriE
H
IC
TR
HONGRIE
AU
Plus encore, selon Jutarnji
tés sa nouvelle résidence.
List, le premier journal du
Plusieurs démographes
SLOVÉNIE
pays, l’euphorie qui a gacroates avancent donc que
gné toute la population cet
le pays compterait moins
Zagreb
été contribuerait à faire
de 4 millions d’habitants.
CROATIE
SERBIE
BOSNIEcroître le taux de natalité
«Même si les preuves statistiHERZÉGOVINE
dans un pays qui se dépeuques demeurent limitées,
ple à grande vitesse.
plusieurs
indices montrent
Mer
Adriatique
D’après une étude des Naque la Croatie fait face à une
MONT.
tions unies en 2017, la Croatie
nouvelle vague d’émigration de50 km
figure parmi les dix pays au
puis son entrée dans l’UE
monde dont la population diminue
le 1er juillet 2013», notait l’année derle plus rapidement. Non seulement le taux de nière dans un rapport le Réseau européen de
fécondité y est faible (1,42 enfant par femme politique sociale. La concrétisation du rêve
contre 1,92 en France), mais le solde migra- européen a ouvert les portes du marché unitoire (la différence entre le nombre de person- que à des centaines de milliers de Croates qui
nes entrées et sorties du pays) affiche des ré- ont trouvé ailleurs de meilleures conditions
sultats négatifs depuis bientôt dix ans.
de travail et des salaires plus élevés.
«Depuis la fin des années 90, 348000 person- Lea Mijacika, la trentaine, originaire de
JELENA PRTORIC
et GIOVANNI VALE
«L
Makarska, dans le sud du pays, figure parmi
ceux qui ont décidé de chercher un emploi à
l’étranger après l’entrée de la Croatie dans
l’Union européenne. Professeure de français,
elle travaillait à Zagreb, la capitale, dans des
écoles de langues, mais sans réelle satisfaction. «On me proposait soit des CDD de quelques mois, soit un travail sans contrat, au
noir», se rappelle Lea. En 2016, elle est partie
pour Berlin. Au bout de quelques mois, elle
a été embauchée dans une agence de réservation en ligne. Il ne s’agit pas du travail de ses
rêves, mais Lea se dit heureuse : «Ce que je
vais dire peut sonner comme un cliché mais,
ici, j’ai l’impression, pour la première fois de
vivre et non plus seulement de survivre.»
LIE
ITA
Mesures «folkloriques»
Le difficile contexte économique de la Croatie
demeure la raison principale de l’émigration.
Le chômage, qui dépasse les 11%, touche près
d’un jeune sur trois, tandis que le salaire
moyen (750 euros) reste très bas par rapport
à d’autres pays européens. Dans les régions
qui ne sont pas touchées par le tourisme international (le centre et l’est du pays), le manque
de perspective est encore plus criant.
Mais les ratés économiques n’expliquent pas
tout. Ana-Maria Hota, originaire de Zagreb,
avait tout ce qui lui fallait pour rester dans
son pays. «J’étais propriétaire d’un salon de
coiffure et les affaires marchaient assez bien»,
se souvient-elle. Pourtant, en septembre 2013,
elle a déménagé à Dublin avec son mari, qui
travaille dans l’informatique, et leurs deux
enfants. «Les inégalités, la corruption, le manque d’opportunités font en sorte qu’il est impossible de croire en l’avenir en Croatie», explique Ana-Maria. En Irlande, au contraire,
«on peut avancer vite du point de vue professionnel» et «les enfants sont encouragés à penser avec leur tête à l’école». Certes, partir a signifié aussi se mettre à dos quelques amis et
parents, convaincus que «ceux qui quittent le
pays sont en quelque sorte des traîtres à la patrie». Après son déménagement, Ana-Maria
a lancé le blog Zivot u Dublinu («Vivre à Dublin»), qui a atteint en quelques années plus
de 2 millions de pages vues et qui fournit aux
lecteurs des conseils pratiques sur l’installation en Irlande. «Je veux inspirer mes compatriotes pour qu’ils n’aient pas peur de partir.
Ici, ils se sentiraient beaucoup mieux», promet
Ana-Maria Hota.
Les autorités croates promettent des solutions
mais peinent à maîtriser la situation. Au sein
même de l’exécutif, tout le monde n’est pas
d’accord sur la direction à suivre. En février,
le sous-secrétaire d’Etat à la Démographie, à
la Famille et à la Jeunesse, Marin Strmota, a
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
«
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Il ne restera
bientôt que
les nationalistes
dans les Balkans»
Pour le démographe
Alain Parant, la
situation est alarmante
dans la région. En cause,
les difficultés politiques
et économiques qui ont
fait perdre tout espoir
aux populations.
Etats n’ont pas non plus de politique familiale. Ce sont des sociétés
souvent très patriarcales. Les jeunes éduqués veulent rompre avec
ce système-là et constituer une
descendance n’est plus leur
priorité.
La fécondité n’est pas l’unique
raison. Il y a aussi beaucoup de
jeunes qui quittent le navire…
es Balkans se dépeuplent et Effectivement, on estime par
le phénomène s’amplifie de- exemple à 4 millions le nombre de
puis une petite dizaine d’an- Croates vivant hors du pays… pranées. Alain Parant, démographe tiquement autant qu’en Croatie.
chargé de recherche à l’Institut Ils sont partis ou partent pour la
national d’études démographi- plupart en Amérique du Nord et
ques (Ined) et membre fondateur du Sud, ainsi qu’en Europe de
de l’association DémoBalk (qui l’Ouest. Mais l’une des plus imtraite de la démographie des Balk- portantes diasporas concerne l’Alans), explique les ressorts de cette banie. Le pays a perdu un tiers de
émigration qui frappe toute l’Eu- sa population en moins de
rope du Sud-Est.
trois ans. La grande majorité est
Qu’est-ce qui est à l’origine partie en Grèce et en Italie.
du déclin démographique des Quelles stratégies les pays ontBalkans ?
ils mis en œuvre pour endiguer
Jusque dans les anle problème ?
nées 80, ces pays gaIl en existe plusieurs.
gnaient de la populaLes Serbes, par
tion. Le nombre de
exemple, voulaient
naissances était sufaire remonter le
périeur au nombre
taux de fécondité
de décès. C’est à parpour atteindre le
tir des années 90 que
chiffre de 3 enfants
cela a commencé à se
par femme pour la
dégrader (lire ci-conmoitié d’entre elles.
INTERVIEW Cela n’a pas marché.
tre). Il y a eu concomitance entre le déLa Croatie et d’autres
clin démographique naturel, la pays ont lancé un programme
guerre, l’implosion du système so- pour faire revenir leur diaspora.
viétique et le passage à l’économie Mais, là encore, c’est utopique.
de marché. Chaque pays ayant ses Ceux qui sont partis aux Etatsraisons de voir sa population di- Unis, au Canada, en Amérique laminuer.
tine et en Europe de l’Ouest n’ont
Le seul qui fasse exception est le aucune raison de rentrer. Ce sont
Monténégro, qui n’a pas été tou- eux qui font vivre leur famille resché par la guerre. Mais sa popula- tée au pays en leur envoyant de
tion ne représente qu’une infime l’argent.
partie des Balkans avec Quelles sont les conséquences
600 000 personnes et il a, lui du déclin démographique dans
aussi, une fécondité en berne. la région ?
Avec une fécondité qui oscille en- Je suis assez pessimiste pour l’avetre 1,2 et 1,7 enfant par femme, nir des Balkans. Les forces vives et
aucun pays des Balkans n’assure les plus progressistes s’en vont
aujourd’hui le renouvellement de chercher fortune ailleurs. Cela se
sa population. Pour ce faire, il fau- traduit par un vieillissement dédrait entre 2,2 et 2,3 enfants par mographique accéléré. Ne vont
femme.
bientôt rester que les nationalisQu’est-ce qui provoque cette tes. Ils seront moins nombreux et
baisse de fécondité ?
devront travailler plus longtemps.
Il y a un manque d’espoir de ces D’autant que ces pays n’ont pas de
populations en raison des difficul- système de protection sociale. Il y
tés économiques et politiques a également un problème avec
qu’elles rencontrent. Les mouve- l’Union européenne. Elle veut inments sociaux pour exiger des tégrer les Balkans pour en faire les
aides ou de nouveaux droits ne gardiens de ses frontières extersont pas pris en compte. Certes le nes. Mais qui va les garder s’il n’y
taux de chômage est faible, mais a plus personne ?
c’est parce que ceux qui cherchent
Recueilli par
un emploi ne sont plus là. Ces
CAROLINE VINET
DR
L
démissionné pour protester contre les mesures «folkloriques» proposé par le gouvernement dont il faisait partie. «Notre pays est en
voie de disparition», a-t-il lancé. «Lorsque Strmota a démissionné, j’ai dit qu’il était mon héros, car sa décision a braqué les projecteurs sur
ce problème, se souvient le démographe
croate Stjepan Sterc. Hélas, cela n’a pas duré
longtemps.»
Pénurie de docteurs
Depuis quelques années, ce professeur à
l’université de Zagreb n’arrête pas de tirer la
sonnette d’alarme. Comme le sous-secrétaire
d’Etat, il critique les mesures avancées par
l’équipe du Premier ministre, Andrej Plenkovic, telles que l’augmentation du nombre de
places dans les écoles maternelles ou la
hausse des allocations familiales. «Vous ne
pouvez pas arrêter l’émigration par de simples
mesures de justice sociale. Le rythme du dépeuplement en Croatie est incroyable, et il faut
chercher la raison dans l’absence de mesures
stratégiques. On ne peut pas se limiter à dire
que c’est à cause de la libre-circulation de personnes au sein de l’UE», conclut Stjepan Sterc.
L’allusion vise une sortie maladroite de la présidente croate, Kolinda Grabar-Kitarovic. Début juin, la cheffe d’Etat a déclaré que «le plus
grand défaut de l’UE demeure la libre-circula-
tion des personnes». Si la Présidente a expliqué que ses propos avaient été «mal interprétés», l’affaire montre bien à quel point la
démographie est devenue une priorité dans
le débat politique.
Aujourd’hui, le pays perd sa main-d’œuvre la
plus jeune et la plus éduquée: infirmiers, ingénieurs… Et depuis l’entrée de la Croatie
dans l’UE, 600 médecins sont partis à l’étranger, causant une pénurie de docteurs. Cette
destination touristique parmi les plus prisées
d’Europe peine aussi à embaucher, pendant
la saison d’été, des cuisiniers, des serveurs ou
du personnel de ménage. Cette année, le gouvernement croate est allé jusqu’à augmenter
les quotas de travailleurs saisonniers étrangers, ciblant notamment les marchés de travail de Bosnie et de Serbie. Mais il s’agit d’une
solution à court terme.
«Le problème de la Croatie n’est pas tant l’émigration, mais plutôt le manque d’une vraie politique d’immigration, considère Paul Stubbs,
sociologue et chercheur à l’Institut économique de Zagreb. Le marché de travail croate demeure peu compétitif et n’attire pas de
main-d’œuvre étrangère.» Lorsque l’ex-république yougoslave a été traversée par de centaines de milliers de réfugiés lors de la crise
migratoire de 2015, très peu d’entre eux ont
décidé de s’y arrêter. •
A Osijek, dans
l’est du pays,
en 2016.
La région
profite
peu des
retombées
du tourisme.
PHOTO
HUDOLINKURTAGIC. LUMI
IMAGES.
PLAINPICTURE
10 u
MONDE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
Kaepernick, l’effet genou Le joueur de football américain Colin Kaepernick, à l’origine en 2016 du mouvement de boycott de l’hymne américain,
est le visage de la dernière campagne de publicité de Nike. Sur Twitter, il a
publié une photo (à dr.) montrant son visage avec pour message : «Croyez en
quelque chose. Même si cela signifie tout sacrifier.» Depuis qu’il a lancé son
mouvement pour protester contre les violences policières touchant les Noirs
en posant un genou à terre lors de l’hymne national (à g.), Kaepernick est une
personnalité controversée, célébrée par les uns et détestée par d’autres, notamment Donald Trump. PHOTOS AFP. GETTY ; NIKE
Van Dyke est inculpé. La ville
verse 5 millions de dollars à la
famille de la victime.
«Le maire devrait être sur le
banc des accusés, lui aussi. Il
savait très bien qu’il y avait
eu un meurtre et il a empêché
la diffusion de la vidéo»,
s’étrangle Eric Russell, président de Tree of Life Justice
League of Illinois, une association qui défend les victimes de brutalité policière.
«Nous sommes choqués par
cette situation. Il y a une culture de la corruption et une
culture du racisme à Chicago», poursuit-il, ajoutant
n’avoir jamais vu, de sa vie,
un policier de la ville avoir à
répondre de ses actes. Dans
le dossier McDonald, trois
agents ont été inculpés de
conspiration et d’obstruction
à la justice, accusés d’avoir
cherché à intimider des témoins, fabriqué de faux témoignages, détruit des preuves et rédigé des rapports
factices.
Mépris. Rahm Emanuel a,
A Chicago, le 2 août. Critiqué, le maire de la ville, Rahm Emanuel, a annoncé mardi qu’il ne se représenterait pas. PHOTO C. DILTS. GETTY IMAGES
A Chicago, un procès inédit pour
en finir avec l’impunité de la police
Jugée à partir
de ce mercredi,
l’affaire d’un
policier blanc
accusé d’avoir tué
un adolescent noir
risque d’enflammer
une ville marquée
par de nombreux
cas similaires.
Par
CHARLOTTE OBERTI
Intérim à New York
C
hicago retient son
souffle. Ce mercredi
s’ouvre un procès
dont l’issue pourrait embraser la ville de l’Illinois. Jason
Van Dyke, un policier blanc
de 40 ans, est jugé pour le
meurtre d’un adolescent noir
de 17 ans, Laquan McDonald.
Parmi les chefs d’accusation:
meurtre au premier degré, du
jamais-vu depuis 1980 contre
un policier de Chicago en
service. S’il est reconnu coupable, Van Dyke encourt la
prison à vie. En cas d’acquittement, la ville, déjà secouée
par des semaines de manifestations liées à cette affaire,
risque l’implosion.
Les faits remontent au
20 octobre 2014. Peu avant
22 heures, Jason Van Dyke et
plusieurs policiers répondent
à un appel signalant un adolescent ayant forcé des voitures. A leur arrivée sur les
lieux, Laquan McDonald, à la
démarche erratique, déambule sur un boulevard. Les
images d’une caméra placée
à l’intérieur d’une voiture de
patrouille le montrent s’éloignant des forces de l’ordre.
Malgré cela, Jason Van Dyke,
à peine sorti de son véhicule, américaine, ont trois fois plus
tire 16 coups de feu sur le de risques d’être tués par les
jeune homme, non armé, qui forces de l’ordre qu’une permeurt peu après.
sonne blanche, selon le site
Dans une récente interview de données MappingPoliceau Chicago Tribune, Jason Violence. Et dans l’immense
Van Dyke s’est
majorité des cas,
L'HISTOIRE ces affaires ne
dit «extrêmement nerveux» à
sont pas porDU JOUR
l’approche de
tées devant les
son procès. «Je vais peut-être tribunaux : en 2015, 99 % de
passer le restant de mes jours ces violences n’ont entraîné
en prison pour avoir fait le aucune condamnation. Des
travail pour lequel on m’a situations vécues comme de
formé en tant qu’agent de la profondes injustices. A Ferpolice de Chicago, a-t-il af- guson, à l’été 2014, l’affaire
firmé. Je pense que j’ai été un Michael Brown avait ainsi entrès bon flic.»
gendré une vague de manifestations. Simple hasard du
Injustices. L’affaire McDo- calendrier ou début de la fin
nald a bien failli être étouffée d’une culture d’impunité,
et devenir un énième cas de quelques jours avant l’ouverviolences policières invisibles ture du procès Van Dyke, un
envers des Noirs aux Etats- autre policier blanc, Roy OliUnis. Ces derniers, qui repré- ver, a été condamné au Texas
sentent 13% de la population à 15 ans de prison pour le
meurtre de Jordan Edwards,
un adolescent noir non armé
de 15 ans.
A Chicago, la police et le
maire démocrate, Rahm
Emanuel, alors en pleine
campagne pour un second
mandat, ont tout fait pour
que la vidéo accablante de la
mort de Laquan McDonald
ne soit pas rendue publique.
Elle le sera finalement plus
d’un an après les faits, sur décision d’un juge. Entretemps, Rahm Emanuel a été
réélu au printemps 2015.
Dès leur diffusion, les images
rallument la colère. Elles balayent en effet la thèse de la
légitime défense, défendue
par Van Dyke et ses collègues,
qui affirmaient que l’adolescent s’était jeté sur eux avec
un couteau. L’enquête démontrera qu’il tenait en fait à
la main un canif fermé.
de son côté, limogé le chef de
la police et mis sur pied un
groupe de travail chargé d’enquêter sur les pratiques des
forces de l’ordre. En 2016, ce
groupe a rendu ses conclusions (et ses nombreuses recommandations, qui tardent
à être mises en place): un racisme généralisé et un mépris
pour la vie des citoyens noirs
infestent la police locale.
Entre le 1er janvier 2013 et
le 31 décembre 2017, 68 personnes, dont 51 Noirs, ont été
tuées par la police à Chicago,
selon MappingPoliceViolence. «Nous sommes heureux
qu’un procès se tienne, mais
nous restons prudemment optimistes, ajoute Eric Russell.
Si Van Dyke est acquitté, cela
va créer un tollé. Je pense que
la ville va connaître des émeutes comme elle n’en a plus
connu depuis longtemps.»
Très critiqué pour son rôle
dans l’affaire McDonald,
Rahm Emanuel a été la cible,
ces dernières semaines, de
plusieurs défilés appelant à
sa démission. Les manifestants dénonçaient un manque de moyens, l’insécurité
et la brutalité policière chroniques dans les quartiers défavorisés de Chicago. A la
surprise générale, le maire a
annoncé mardi, à la veille du
procès Van Dyke, qu’il ne briguerait pas un troisième
mandat en 2019. •
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
u 11
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LIBÉ.FR
Selmayrgate : la médiatrice européenne enfonce le clou L’Irlandaise
Emily O’Reilly estime, dans une recommandation rendue publique mardi, que la promotion de Martin Selmayr
(photo en mars au Parlement européen) au poste de secrétaire général de la Commission, plus haut poste administratif à Bruxelles, a
violé à la fois «l’esprit et la lettre» du statut de la fonction publique
européenne, la procédure ayant été «manipulée». A lire sur le blog
Coulisses de Bruxelles. PHOTO PHOTO FREDERICK FLORIN. AFP
De tous les seigneurs de
guerre afghans, il était l’un
des plus redoutés. Jalaluddin
Haqqani, 70 ans environ, est
mort, ont annoncé mardi les
talibans. Gravement malade,
sa disparition remonte peutêtre à longtemps, et ne bouleversera pas la situation sur le
terrain. Sirajuddin, son fils
aîné, dirige ce que l’on appelle «le réseau Haqqani»
tout en étant numéro 2 des
talibans afghans.
Jalaluddin Haqqani, chef tribal et religieux, était tout à la
fois un intime du mollah
Omar, qu’il avait commandé
durant la guerre contre l’Armée rouge, et d’Oussama ben
Laden, qu’il avait accueilli en
Afghanistan. Il était aussi
proche des services de renseignements militaires pa-
AP
Mort du chef taliban Jalaluddin Haqqani
kistanais. Le réseau Haqqani
a commis les premiers attentats-suicides en Afghanistan
après l’intervention américaine de 2001. Il a été derrière
les plus sanglantes attaques
qui ont frappé Kaboul. «Il est
le seul à être aussi bien infiltré. Il peut préparer, organiser et commettre des attentats
qui seront ensuite revendiqués par les talibans ou l’Etat
islamique», explique un officiel afghan.
Durant la guerre contre l’armée soviétique au début des
années 80, la CIA, qui a remarqué les succès militaires
de Jalaluddin Haqqani, le finance largement. Mosquées,
hôpitaux, orphelinats: cette
manne servira durant des années à consolider son pouvoir.
L’homme passe alors beaucoup de temps à Peshawar.
C’est probablement là qu’il
rencontre un riche Saoudien
financier du jihad, Oussama
ben Laden. En 1986, l’Afghan
l’invite chez lui à Jaji, dans la
province de Khost. Une décennie plus tard, lorsque Ben
Laden cherche un pays d’accueil, il est accueilli par les talibans qui ont pris le pouvoir.
Mais en 2002, Haqqani tente
d’opérer un revirement. Il demande à ses responsables tribaux «d’aller saluer le frère
pachtoun Karzaï» – Hamid
Karzaï, membre de la tribu rivale des Durrani, venait d’être
nommé dirigeant par intérim
de l’Afghanistan. L’initiative
tourne mal. Le convoi qui se
rend à Kaboul est bombardé
par les Américains.
Haqqani devient alors l’un
des adversaires les plus dangereux des forces américaines et de l’Otan, qui s’installent en Afghanistan. A partir
de 2005, les insurgés regagnent du terrain. Ils contrôlent aujourd’hui des pans entiers du pays. Incapables de
les battre, les Etats-Unis et le
gouvernement afghan tentent de les convaincre de négocier. L.M.
1825
C’est le nombre de familles qui ont été déplacées depuis le 27 août à cause des combats opposant des milices rivales près de Tripoli, selon le gouvernement d’union nationale (GNA)
libyen, reconnu par la communauté internationale. De nombreux civils restés sur place ont un
besoin urgent de nourriture et d’eau selon le GNA,
qui fait également état d’attaques contre des secouristes et de «vols» d’ambulances. Les combats
opposent des groupes venus de Tarhouna et Misrata (Ouest) à des groupes armés tripolitains théoriquement sous l’autorité du GNA. Mais cet exécutif est accusé de s’être appuyé sur des milices, dont
dépend sa sécurité et celle de Tripoli, depuis son
entrée en fonction en mars 2016.
Allemagne Lancement d’un
mouvement de gauche antimigrants
Un mouvement de gauche à la tonalité antimigrants s’est
lancé mardi en Allemagne où, trois ans après l’ouverture aux
réfugiés décidée par Angela Merkel, l’extrême droite connaît
une poussée qui bouleverse le paysage politique. Baptisé Aufstehen («debout»), il est initié par une égérie de la gauche radicale, Sahra Wagenknecht. A 49 ans, cette coprésidente du
groupe parlementaire Die Linke au Bundestag plaide pour une
«autre politique migratoire» dans des tirades qui flirtent régulièrement avec la rhétotique d’Alternative für Deutschland
(AfD, extrême droite). S’inspirant notamment de Podemos
et de La France insoumise, Aufstehen ambitionne de rassembler les déçus d’une gauche fragmentée qui a obtenu moins
de 40% des voix aux élections fédérales de 2017.
Philippines Duterte veut (encore)
faire arrêter l’un de ses opposants
Le président philippin, Rodrigo Duterte, a ordonné mardi l’arrestation du parlementaire Antonio Trillanes. Reclus au Sénat,
Trillanes est l’une des personnalités les plus critiques de la
meurtrière «guerre contre la drogue». Il a aussi accusé le fils
de Duterte d’appartenir à une triade chinoise ayant importé
des méthamphétamines. L’opposition a dressé un parallèle
avec l’arrestation en 2017 de la sénatrice Leila de Lima, autre
adversaire acharnée de Duterte.
Manque d’oxygène Une fuite sur un
Soyouz jugée suspecte par Moscou
La Russie a lancé des vérifications mardi après une fuite d’oxygène, la semaine passée, sur un vaisseau Soyouz amarré au
segment russe de la Station spatiale internationale (ISS), qui
pourrait selon elle avoir été causée par un forage intentionnel.
«Nous n’excluons pas une interférence délibérée dans l’espace»,
a indiqué Dmitri Rogozine, le directeur de l’agence spatiale
russe Roskosmos. Pour lui, le trou semblait avoir été fait par
une «main hésitante. De quoi s’agit-il: d’un défaut de fabrication ou d’un acte prémédité» ?
Le Japon frappé par Jebi, plus
violent typhon en vingt-cinq ans
EN IMAGE
Aéroport inondé, véhicules
emportés par le vent, vagues
gigantesques : le typhon
Jebi, qui a balayé mardi le
Japon depuis le Sud-Ouest
(photo à Aki, dans la préfecture de Kochi) jusqu’au Nord,
est le plus violent à avoir
frappé directement l’archipel en vingt-cinq ans. Il a fait
au moins 9 morts et plus de
300 blessés. Le pays a enduré des pluies diluviennes
et des rafales atteignant
220 km/h par endroits. Les
autorités ont recommandé à
1,2 million d’habitants de rejoindre des refuges et 16000
autres ont reçu l’ordre de
partir. Le typhon a en outre
fait des dégâts matériels impressionnants, en particulier
dans la région d’Osaka. De
grands groupes ont stoppé
leurs usines, des entreprises
ont demandé à leurs salariés
de rester chez eux et des établissements scolaires ont
conseillé à leurs élèves
de faire de même. Plus
de 1,4 million de foyers et bâtiments étaient par ailleurs
privés d’électricité.
Jebi se trouvait au large en
mer du Japon mardi soir,
mais rafales et pluies intenses devaient durer jusqu’à ce
mercredi. Le pays enchaîne
les catastrophes : il y a un
mois et demi, des pluies record dans le Sud-Ouest ont
provoqué des inondations
inédites et des éboulements,
qui ont tué quelque 220 personnes. Une étouffante vague de chaleur humide s’est
ensuite abattue en juillet
sur le Japon, tuant plus
de 119 personnes tandis que
49 000 autres ont dû être
hospitalisées.
A voir sur Libé.fr, le diaporama
Jebi, typhon nippon dévastateur.
12 u
FRANCE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
A Dunkerque,
les transports
gratuits, ça paye
L’agglomération du Nord est depuis
le début du mois la plus grande de France
à avoir mis en place la gratuité des bus.
Elle entend maintenant faire office de
laboratoire de la mobilité pour d’autres
collectivités.
REPORTAGE
Par
SIBYLLE VINCENDON
Envoyée spéciale à Dunkerque (Nord)
Photo CYRIL ZANNETTACCI
A
des couleurs des carrosseries donne un air de
fête: rose, orange, jaune, vert, bleu qui pètent
et, à l’intérieur, des tissus de sièges façon bonbons acidulés. Un conducteur à qui l’on demande si les gens sont contents répond que
oui. «Mais ils râlent sur les nouveaux horaires…» Ils ont changé en effet, comme tout le
reste. Faire le choix d’offrir le transport public
aux usagers ne consiste pas seulement à ne
plus vendre de tickets. C’est tout le système
qui s’en trouve chamboulé.
Dunkerque, on monte dans le bus les
mains dans les poches. Pas de ticket,
pas de carte, pas de validation, pas de
file d’attente à la porte du véhicule. Un «bonjour» au conducteur, et en route. Depuis
le 1er septembre, dans toute la communauté
urbaine de Dunkerque, les bus sont gratuits.
Sur les 31 villes qui ont déjà fait ce choix en
WI-FI ET PRISES
France, l’agglomération dunkerquoise
DE RECHARGE USB
(200 000 habitants et 17 communes) est la Quand on visite Dunkerque, on s’aperçoit
plus grande. Pour confronter leurs expérien- qu’il s’est passé ce que l’on a pu voir ailleurs
ces, la sous-préfecture du Nord organisait autour des tramways. La ville a changé. La
lundi et mardi les premières «Rencontres des place Jean-Bart, lourdement automobile, est
villes du transport gratuit».
devenue piétonne ; les trotord
A peine sorti de la gare (SNCF),
toirs du boulevard AlexanN
r du
BELGIQUE
Me
on ne peut pas louper l’infordre-III, grand axe commermation : «100 % graçant, ont été élargis, avec ici
Dunkerque
tuit 7 jours sur 7.» Le meset là, des auvents miroirs
sage est écrit sur les
plutôt élégants qui poncLille
PASautobus et clignote au-destuent la promenade.
DE-CALAIS
sus des pare-brise.
Ceux-ci servent d’arrêts de
NORD
Assis sur un banc de la gare
bus et protègent de la pluie.
(routière), un voyageur qui
Parallèlement, les trajets des
SOMME
attend le C3 vers Leffrincbus eux-mêmes ont été revus.
AISNE
koucke-Plage (à 7 kilomètres de
Entre les voies dédiées, les prio20 km
là) a un petit sourire en coin lorsrités aux feux et le remaniement
que l’on s’étonne de ne rien avoir à
des horaires, cinq lignes «chrono» ont
payer. «Eh oui… Et c’était déjà comme ça le été créées pour garantir aux usagers un pasweek-end.» C’est vrai. Depuis 2015, l’agglomé- sage toutes les dix minutes. Dunkerque avait
ration expérimentait la gratuité des trans- une flotte de 100 véhicules, elle en a mainteports urbains les samedis et dimanches.
nant 130, dont 30 nouveaux qui fonctionnent
En ce premier jour de passage en vraie gran- au gaz naturel de ville. Avec wi-fi et prises de
deur, les bus sont pavoisés avec des petits dra- recharge USB au-dessus du bouton «arrêt
peaux mais, de toute façon, rien que le choix demandé». Tout ça pour quoi? Pour amener
les habitants à changer leurs habitudes.
«En 2015, deux tiers des déplacements à
l’échelle de l’agglomération s’effectuaient en
voiture», a rappelé Patrice Vergriete, maire de
Dunkerque et président de la communauté
urbaine, en ouverture des Rencontres. C’était
«l’un des taux les plus élevés de France». Pour
lui, «beaucoup de Dunkerquois avaient fini
par oublier l’existence même du bus». En tout
cas, la partie de la population qui peut s’offrir
une voiture.
Damien Carême, maire écologiste de GrandeSynthe et vice-président de la communauté
urbaine de Dunkerque, rappelle que, dans sa
commune, «il y a 28% de chômeurs et 30% des
ménages qui ont un revenu annuel inférieur
à 10 000 euros». Snober les transports en
commun n’est pas toujours un choix. A Dunkerque, pour bien des gens, l’autobus était
tout simplement trop cher. Patrice Vergriete,
le maire, a-t-il gardé de son passé d’urbaniste
le souci de l’expérimentation ? Elu en 2014
avec la gratuité en place d’honneur dans sa
campagne, il a fait, dès 2015, le choix d’une
expérience de gratuité le week-end, avec l’assentiment de tous les élus communautaires
hors FN. Expérience payante, si l’on ose dire:
«Sans la moindre amélioration du service, et
donc uniquement grâce à la gratuité, la fréquentation des bus a augmenté de 50%.» Cette
première étape a amené à bord des jeunes,
des personnes âgées, des populations précaires et isolées. Elle a donné de la mobilité à des
gens qui n’en avaient pas les moyens. C’est ce
que le maire appelle «le choc psychologique favorable au transport en commun». Cet effet
«ne doit surtout pas être négligé car il permet
une croissance de fréquentation bien supérieure au surcoût financier, si bien que le coût
par voyage ou par voyageur diminue». L’élu
voit dans ce phénomène «un gage de l’efficacité de l’utilisation de l’argent public».
CENTRE-VILLE
À LA PEINE
L’augmentation de la fréquentation est l’un
des buts de la gratuité. Seulement 4,7 % des
déplacements se font en bus sur l’agglomération et «notre objectif est d’atteindre 10 %
en 2020, explique Damien Carême, le maire
de Grande-Synthe. Je pense qu’on les dépassera et que l’on arrivera à opérer un changement d’attitude.» Et ce n’est pas la seule finalité de la manœuvre. Le gain en temps et en
confort de trajet doit également ramener les
habitants au centre-ville, qui est à la peine.
Mardi à Dunkerque. Déjà gratuits le week-
Mais peut-on dire, comme l’ont théorisé les
économistes libéraux, qu’«un dîner gratuit,
ça n’existe pas»? Sur l’agglomération dunkerquoise, la vente des billets représentait une
recette de 4,5 millions d’euros par an,
soit 10% du coût global du réseau. Hormis les
contributions des collectivités, l’autre contributeur au budget est, comme partout, le versement transports payé par les entreprises.
A Dunkerque, son taux avait été augmenté
de 0,5% par la précédente équipe municipale
pour financer un projet d’Arena (une salle de
sports et de spectacles). Les élus suivants ont
abandonné cette idée mais ils ont gardé la cagnotte pour financer la gratuité. Soit 5 millions d’euros pour les études, 60 millions de
travaux et 4,5 millions pour le manque à gagner de la recette billets. Reste à évaluer les
retombées sociales et environnementales de
la gratuité totale. Dans le «laboratoire de la
gratuité des transports publics», comme dit
le maire Patrice Vergriete, on attend le résultat des études avec impatience. •
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
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u 13
«Les expériences
de gratuité des
transports publics
ont plutôt montré
une baisse de
la délinquance
et des incivilités.»
Patrice Vergriete
Maire de Dunkerque
certitudes. A commencer par celles
des grands groupes du transport
collectif, unanimes contre la gratuité. «Le fait de considérer que les
services publics doivent être rentables est devenu une logique dominante dans les transports publics
dans les années 70-80», explique le
chercheur Maxime Huré. Avec Dunkerque, qui passe au tout gratuit
(lire ci-contre) «pour la première
fois, on va sortir de cette logique
pour privilégier une dimension sociale et environnementale». Ce
choix d’allocation des ressources
publiques «dépasse de loin une simple question de transport». Il relève
de l’arbitrage du politique. Mais
cette évidence ne suffit pas pour
convaincre. La gratuité des transports est un sujet qui entraîne «un
florilège de préjugés, de dogmes et de
contre-vérités», dit Patrice Vergriete, le maire de Dunkerque.
Caricatures. Dans cette affaire de
end depuis 2015, les bus avaient vu leur fréquentation augmenter de 50 %.
Châteauroux hier, Paris demain?
La gratuité, appliquée
par 31 villes en France,
se heurte à des freins
idéologiques mais
l’expérience montre
des effets bénéfiques.
E
n annonçant en mars une
étude sur la gratuité des
transports collectifs, Anne
Hidalgo, maire de Paris, a lancé un
pavé dans la mare pour les municipales de 2020. Certes, ce n’est pas
elle qui décide, c’est Ile-de-France
Mobilités, présidé par la région et
donc par Valérie Pécresse, qui ne
veut pas en entendre parler. Il n’em-
pêche: la fin du ticket ne peut plus
être considérée comme une lubie
pour petite collectivité. «Même dans
de très grands réseaux, à condition
d’y aller progressivement sur une
longue durée, elle est envisageable»,
estime Maxime Huré, chercheur et
spécialiste des transports et de la
mobilité. Il souligne que, dans une
élection municipale, «il y a très peu
de sujets clivants». La gratuité pourrait être un de ceux-là, même s’il est
difficile de l’attribuer à tel ou tel
côté du spectre politique.
Ainsi, Châteauroux, ville d’Indre
gérée par une municipalité de
droite, a fait passer ses transports
publics à la gratuité dès 2001. «Ce
n’est même pas moi qui l’ai fait, reconnaît Gil Avérous, le maire LR.
C’est mon prédécesseur [Jean-François Mayet, maire UMP de 2001
à 2014, ndlr]». Concessionnaire
Mercedes, ce pionnier avait fait ses
calculs : «Avec 14 % de recettes de
billetterie, il a estimé que le rapport
entre l’impôt et le service rendu était
mauvais.»
«Maroquinerie». Dans une approche économique, cet élu sans
préjugés a voulu augmenter la fréquentation de son réseau. «Elle a été
multipliée par 3,5, résume Gil Avérous. Soit 5 millions de voyages par
an, dans une agglomération
de 78000 habitants, très rurale, avec
une population en baisse.» Le calcul
des «externalités», autrement dit des
effets induits, n’est pas une pratique
budgétaire très utilisée en France et
Gil Avérous reconnaît qu’«on peine
à mesurer les coûts évités». Mais il
évoque les «effets pas croyables» de
la gratuité: «On a une entreprise de
maroquinerie haut de gamme, qui
travaille pour de très grandes marques, qui est venue s’installer dans
notre centre-ville grâce à la gratuité.» La main-d’œuvre qualifiée et
féminine qui s’y trouvait était
souvent sans permis.
Pourtant, ces pragmatiques arguments ont du mal à lutter contre les
gratuité des transports publics, on
nage en effet en pleine idéologie.
Qui doit payer? Le contribuable ou
le «client»? (les partisans de la gratuité parlent plutôt de «l’usager»).
Principal argument des antis: ce qui
est gratuit n’a pas de valeur et sera
fatalement dégradé. «Celui-là me
fait toujours rire parce que, dans notre vie, tout ce qui compte le plus est
gratuit : l’amour, l’amitié, les enfants…» a dit Vergriete en ouverture
des Rencontres. Il aurait pu évoquer
l’école. Côté dégradations, «les expériences de gratuité des transports
publics ont plutôt montré une baisse
de la délinquance et des incivilités».
Ne serait-ce que parce qu’une fréquentation en hausse dissuade les
auteurs de dégradations et incivilités de passer à l’acte. A Dunkerque,
ces incivilités ont reculé de 60% le
week-end. A Châteauroux aussi, la
gratuité change la vie des exploitants. «On n’est plus dans la gestion
des incivilités, on se recentre sur ce
qui est purement notre métier», dit
Alexandre Flon, directeur de la filiale Keolis de la ville de l’Indre. De
toute façon, si le caractère payant
des réseaux les protégeait des malveillances, ça se saurait.
«Quand des villes comme Paris ou
Clermont-Ferrand s’intéressent à la
gratuité, on a une première phase où
on voit la nullité du débat», dit Patrice Vergriete. Le transport gratuit
se prête à des caricatures du type «et
pourquoi pas manger gratuitement?» Mais l’irruption des grandes
villes – confrontées à des pics de
pollution récurrents et à des encombrements ingérables– va contribuer
à la maturation des débats.
S.V.
14 u
FRANCE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
PARCOURSUP
Des «passerelles»
de secours
La phase principale de la procédure
d’affectation post-bac prend fin ce mercredi,
sans que l’on sache ce que vont devenir ceux
qui n’ont toujours pas de place, souvent issus
des filières pro.
Par
Une bonne idée ?
MARIE PIQUEMAL
Cyril Le Normand, proviseur du
lycée Saint-Exupéry à Marseille
et syndiqué au SNPDEN, est emballé par ce dispositif. «On accompagnait déjà les bacheliers
pro en BTS avec des heures de
cours en plus pour les aider sur les
matières générales. Là, on monte
d’un cran, pour ceux qui sont encore plus en difficulté. C’est pour
moi l’une des missions de l’école.»
L’idée, sur le papier du moins, séduit aussi Judith Rosenfeld, prof
et coauteure du Lycée professionnel : relégué et avant-gardiste ?
«Sur le principe, laisser du temps
est une mesure intelligente.» Surtout que, rappelle-t-elle, le bac
pro a été, il y a quelques années,
ramené de quatre à trois ans
pour officiellement se calquer
sur les autres bacs.
Photos
BRUNO AMSELLEM
T
ic tac, tic tac. Le temps
est compté pour la ministre de l’Enseignement
supérieur, Frédérique Vidal, si
elle veut atteindre son objectif,
promis à longueur d’interviews
et notamment dans Libé : qu’à
la rentrée, aucun candidat ne se
retrouve sur le carreau, sans
aucune place dans l’enseignement supérieur. Le ministère
a beau jouer sur la présentation
des chiffres pour les rendre les
plus positifs possibles, il reste
tout de même une catégorie
d’élèves qui montrent des
signes de vie sur la plateforme
(«les actifs») et restent toujours
sans aucune proposition. Ils
étaient 8 900 au dernier décompte, mardi soir, sur les
quelque 800000 élèves inscrits
au démarrage sur Parcoursup.
Dans le lot, la moitié sont
des étudiants en réorientation,
les 4421 autres viennent d’avoir
leur bac. «Un bac professionnel
ou technologique pour l’essentiel», précise le ministère de
l’Education. La situation était
sensiblement la même du
temps d’APB: les élèves restant
sur le carreau venaient pour la
plupart de la filière professionnelle. «Un public particulier,
pour lequel il faut un travail
d’accompagnement. C’est pour
eux qu’on crée les “classes passerelles” à cette rentrée.» Ce nouveau dispositif se met en place
au pas de charge dans plusieurs
lycées pour les recalés de Parcoursup.
Comment vont
fonctionner
ces classes ?
Rien n’est bien clair. «L’idée est
bonne, mais il y a une impréparation, le dispositif a été mis en
place à la va-vite pendant l’été»,
regrette Philippe Vincent, du
syndicat des chefs d’établissement (SNPDEN). La grande
majorité des enseignants ont
découvert la nouvelle vendredi
dernier, lors de leur prérentrée:
les recteurs ont ouvert les classes pendant l’été, en fonction
des estimations d’élèves dans la
mouise. Au total, 2 000 places
devraient être ouvertes, dans les
lycées professionnels essentiellement. «Le texte n’a été publié
au Bulletin officiel qu’en plein
été, le 19 juillet», râle Sigrid Gérardin, du Snuep-FSU, troisième
syndicat représentatif des ensei-
gnants de lycée pro. Pour elle,
pas l’ombre d’un doute: «Ce dispositif est lié à l’échec de Parcoursup. Ils ont lancé ça quand
ils ont compris que les bacs pro
allaient être refusés des BTS et de
la fac.» Sa démonstration tient
en trois points. «Aucun financement pérenne, les classes vont
tourner avec des heures sup»
– donc dépendant de la bonne
volonté du corps enseignant. La
preuve, selon elle, que «le gouvernement n’a aucune ambition
réelle pour les bacheliers professionnels». Deuxième hic: il n’y a
aucun cadrage national sur le
contenu pédagogique, le texte
esquissant juste: «L’organisation
pédagogique et les contenus de
formation doivent être adaptés
aux besoins des élèves au regard
des spécialités de BTS visées.»
Des salles d’attente ?
Ces classes passerelles ne seraient finalement que «des salles
d’attente dans lesquelles on range
les jeunes», conclut Sigrid Gérardin. Que deviendront-ils l’an
prochain? Devront-ils se réinscrire sur Parcoursup en versant
leur dossier de terminale, celui-là même avec lequel ils ont
été recalés ? Ou auront-ils, de
droit, une place réservée en BTS,
avec le risque que cette année de
remise à niveau soit insuffisante? Rien n’a encore été arrêté,
le texte renvoyant à une décision
ultérieure. La question irrite Pascal Vivier, du Snetaa FO (majoritaire en lycée pro): «Il faut leur
dire. Ces jeunes veulent poursuivre leurs études, qu’on le veuille
ou non. Si on ne veut pas qu’ils
aillent à l’université, alors il faut
ouvrir des places de BTS.» •
Au centre d’inscription pour les étudiants à l’université Lumière-Lyon-II, lundi.
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
u 15
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A Lyon-II, angoisse,
attente et améliorations
sont les contacts avec les directeurs d’UFR pour
ouvrir des TD supplémentaires.» Si elle se dit «en
accord complet avec l’esprit de la loi ORE» (faire
face à l’afflux croissant de bacheliers sans recourir
à l’injustice du tirage au sort), la vice-présidente
considère que «sa mise en œuvre a été une folie».
«Et les moyens proposés restent aujourd’hui encore
e centre d’inscription de l’université Lu- en deçà du coût engenmière-Lyon-II, dédiée aux sciences humai- dré», souligne-t-elle.
nes et sociales, ne désemplit pas. Ce lundi, Pour les personnels unila file d’attente pour accéder à la quinzaine de versitaires, les derniers
guichets s’allonge dans le couloir.
mois font fiAprès la validation de leur dossier et REPORTAGE gure de male paiement de leurs droits, les éturathon. D’où
diants repartent enfin avec leur certificat de sco- la nécessité «d’avoir le
larité. Depuis son ouverture le 6 juillet, jour des temps de faire un vrai birésultats du bac, le service a reçu plus de lan, d’être entendu, pour
5000 mails. Dans la salle prévue pour la hotline voir comment améliorer
téléphonique, «il y a des moments où ça sonne non le dispositif», estime Vastop», constate Sandrine Demouron, responsable lérie Haas.
du centre. Mais elle ajoute: «Compte tenu de tout
ce qui a été mis en place cette année, c’est plutôt «Sursaturer». D’ici là,
positif, ça s’est bien passé.» Parcoursup, la plate- le sort de certains lyforme de traitement des inscriptions en licence, céens reste en suspens :
qui remplace le système APB, aura eu au moins ceux qui, pour des raiun mérite: pousser les étudiants, une fois leur ad- sons diverses, ne se sont
mission confirmée, à ne pas traîner pour boucler pas inscrits sur Parcourleurs démarches.
sup en phase complé«Les inscriptions sont plus précoces que les années mentaire (fermée le Clémentine Troccon
précédentes, confirme Sandrine Demouron. Ça 21 juillet). Et qui vien- responsable des admissions
a commencé dès début juillet et, après les vacan- nent cette semaine to- via Parcoursup à Lyon-II
ces, on a retravaillé très vite, on a eu beaucoup de quer directement aux
monde alors qu’il y avait souvent des flottements portes des universités. Ce lundi, deux élèves insdurant ces périodes.» Une précipitation que crits en BTS se sont présentés à Lyon-II. Faute de
Clémentine Troccon, responsable des admissions patrons pour leur alternance, ils ne pourront pas
via Parcoursup et des pré-inscriptions en licence 1 suivre le cursus prévu et se tournent vers la fac.
à Lyon-II, attribue à «l ’angoisse permanente» gé- «Il est hors de question de pouvoir considérer leur
nérée par le principe des admissions «au fil de demande, regrette Clémentine Troccon. Ça rel’eau» voulu par la réforme de l’entrée à l’univer- viendrait à sursaturer les formations et mettre en
sité. Alors, depuis le lancement de Parcoursup le échec les étudiants. Ces personnes restent pour
15 janvier, de la formulation des vœux par les étu- l’instant sur le carreau.»
diants aux réponses progressives des établisseMAÏTÉ DARNAULT Correspondante à Lyon
ments à partir du 22 mai, il a fallu rassurer les familles, répéter les consignes, lever les
incertitudes: «L’intense communication sur la notion de sélection a suscité une grande inquiétude.
Retrouvez
Même si APB comportait aussi de grosses contraintes, les étapes étaient plus claires pour les étudiants, c’était plus serein», estime-t-elle.
A l’université lyonnaise,
Parcoursup aura eu un mérite:
pousser les étudiants, une fois
leur admission confirmée,
à vite boucler leurs démarches.
L
«L’intense
communication
sur la notion de
sélection a suscité
une grande
inquiétude. Même
si APB comportait
aussi de grosses
contraintes, les
étapes étaient
plus claires pour
les étudiants.»
«Choix politique». Avec 41551 vœux reçus via
Parcoursup, l’université Lyon-II a été la plus demandée de l’académie du Rhône cette année. A
quarante-huit heures de la clôture de la plateforme, l’établissement comptabilisait 6258 inscriptions en première année de licence (dont
5689 via Parcoursup, le reste concernant les redoublants et les étudiants non européens). Soit
une augmentation de près de 23% des inscriptions par rapport à 2017. Ce bond confirme certes
l’attractivité de cette université, mais il traduit
avant tout un «choix politique» fait par la présidence de Lyon-II, souligne Valérie Haas, vice-présidente chargée de la formation et de la vie étudiante. Sur les 14 portails de formations proposés,
quatre sont reconnus en tension (psychologie,
éducation, économie et gestion, médias). Seules
les inscriptions dans ces derniers ont été soumises à un classement, «que l’on a voulu homogène,
en acceptant différents types de bacs, en mettant
en place des dispositifs d’aide à la réussite», explique Valérie Haas.
Pour les dix autres filières, Lyon-II a obtenu du
rectorat et du ministère de ne procéder à aucun
tri. Valérie Haas: «Il y a une satisfaction de permettre à une grande diversité de jeunes de suivre
nos formations, mais ça veut dire qu’on dépasse
nos capacités d’accueil. Notre travail actuel, ce
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
16 u
FRANCE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
Deux prix pour «Libé» Notre journal a été
primé deux fois lors du vingtième «Grand Prix des
médias» organisé par le mensuel CB News, qui fait
référence dans la profession. Une première fois pour
Checknews.fr, notre site de vérification de l’information, animé par Cédric Mathiot et son équipe, où les
internautes peuvent poser des questions à nos journalistes qui enquêtent puis leur répondent en ligne.
Une seconde fois pour notre hors-série Voyage au
cœur de l’intelligence artificielle, dirigé par Fabrice
Drouzy et réalisé en coédition avec France Inter, qui
a donné lieu à un forum dans le studio 104 de Radio
France et a débouché sur la publication d’un livre
aux éditions Flammarion, à paraître le 17 septembre.
Au cours de la cérémonie, qui s’est tenue lundi soir
salle Wagram à Paris, le grand prix annuel a été décerné à TF1, avec une mention spéciale pour le pure
player vidéo Brut.
En perte de clients, Free aux abonnés absents
L’opérateur
télécom
est en recul
tant sur le mobile
que sur le fixe au
premier semestre.
Il mise sur la fibre
et sa nouvelle box
pour rebondir.
puis juillet, notre base
d’abonnés croît à nouveau. Je
suis persuadé que nous sommes au début d’un nouveau
cycle de croissance», a commenté lors d’une conférence
de presse Thomas Reynaud,
le directeur général d’Iliad, la
maison-mère de Free, qui a
remplacé à ce poste Maxime
Lombardini, le bras droit historique de Xavier Niel, devenu président du conseil
Par
d’administration.
CHRISTOPHE ALIX
Selon Free, les abonnés mobiles perdus sont circonscrits
ree aurait-il perdu sa aux offres à zéro et deux
légendaire baraka ? euros (selon qu’ils sont égaDéjà lourdement sanc- lement clients Freebox),
tionné en Bourse en mai en alors que l’opérateur a enraison d’un net ralentisse- grangé 500 000 nouveaux
ment de sa croissance au pre- clients sur les offres 4G, plus
mier trimestre (+0,8%), l’opé- rémunératrices. Et dans le
rateur créé par Xavier Niel a fixe, la migration vers la fibre
annoncé mardi les pires ré- optique s’accélère avec
sultats, ou presque, de son 734 000 clients recensés à
histoire. Sur les six premiers l’issue du second trimestre.
mois de l’année, et pour la Un moyen de garder les
première fois depuis son arri- abonnés grâce à une qualité
vée dans le mobile en 2012, il de connexion accrue: «Notre
a perdu 70 000 clients. La stratégie est celle d’une montendance n’est guère plus ré- tée en gamme avec de plus en
jouissante dans le
plus d’abonnés
LE FLOP convergents [fixe et
fixe, traditionnelle
vache à lait de
DU JOUR mobile, ndlr], qui
Free : 28 000 posnous sont plus fidèsesseurs de Freebox ont rési- les dans la durée», a expliqué
lié leur abonnement au se- Thomas Reynaud, qui
cond trimestre, après un annonce le chiffre de 10 milpremier reflux de 19000 sur lions de foyers raccordables
les trois premiers mois de à la fibre pour la fin de l’anl’année. «On a fait un exécra- née. De quoi limiter le taux
ble trimestre, on est tous d’ac- de «churn» (résiliation des
cord là-dessus», a reconnu le abonnements), la bête noire
fondateur et principal action- des opérateurs, et d’augmennaire, Xavier Niel, qui n’a ter «l’Arpu» (revenu généré
pas cherché à nier l’évidence: par abonné), l’autre indicale modèle de croissance du teur clé du secteur.
«trublion des télécoms» Dans un marché des télés’essouffle.
coms mature, qui ne croît
plus quantitativement et
Offres 4G. Le contraste obéit à l’implacable loi des
avec la situation il y a un an vases communicants, la méest saisissant : Free avait forme de Free fait les affaires
alors engrangé sur six mois de ses concurrents. Tous affiun million de clients supplé- chent au premier semestre
mentaires dans le mobile des gains substantiels dans
et 200 000 dans le fixe. Le le mobile : 82 000 abonnés
chiffre d’affaires, qui pro- en plus pour Orange,
gressait encore de 7 % il y a 121000 pour Bouygues Teleun an, accuse logiquement com et 210 000 pour SFR
le coup. Il a reculé de 1,3 % (propriétaire de Libération),
au deuxième trimestre, s’éta- qui s’est récemment relancé
blissant à 1,2 milliard avec des offres «à vie» à
d’euros.
5 euros comprenant un gros
«On ne sous-estime pas ces ré- forfait de données à 30 gigas.
sultats décevants. Pour la Après avoir profité à plein de
première fois, nous avons ses forfaits à prix cassés, qui
perdu des abonnés, mais de- lui ont permis de se consti-
F
tuer très rapidement une
base d’abonnés mobiles de
5 millions de clients, Free subit aujourd’hui le retour de
bâton de la terrible guerre des
prix qu’il avait lui-même déclenchée en 2012.
Dans le fixe, l’opérateur, qui
comptait 6,4 millions d’abonnés à la fin du deuxième trimestre, subit désormais l’assaut de Bouygues Telecom,
en pleine remontada grâce à
sa politique de prix cassés
dans l’ADSL. Et il a le plus
grand mal à contenir le rouleau compresseur Orange. Le
leader incontesté du marché,
qui totalise 70% des déploiements de fibre dans l’Hexagone, comptait 10,3 millions
de lignes raccordables fin
juin. «La roue tourne», confirme un analyste selon lequel, pour s’en sortir, Free
«doit frapper un grand coup
pour inverser la tendance»
avec la sortie, programmée
dans quelques semaines, de
sa nouvelle box.
«Mauvais réflexes». Très
attendue –la dernière, baptisée «Révolution», remonte
à 2010–, son arrivée doit permettre à Free de renouer
«avec son histoire de croissance», assure Thomas Reynaud, qui attribue à de «mauvais réflexes commerciaux»
les résultats actuels. D’après
lui, Free aurait sous-estimé
«l’importance de la politique
client», en ne cherchant pas
à retenir ceux sur le point de
se désabonner. Des problèmes «résolus depuis cet été»,
affirme-t-il.
D’après la presse spécialisée,
qui se base sur les brevets récemment déposés par Iliad,
la nouvelle Freebox pourrait
redorer l’image d’innovateur
de l’opérateur. Elle introduirait de nouvelles fonctionnalités très prisées du jeune public dans l’accès aux
contenus (musique, vidéos)
et le stockage à distance d’un
très grand nombre de données dans le cloud.
Bien que Free ait cherché à
rassurer en mettant en avant
ses débuts prometteurs dans
le mobile en Italie (1,5 million
d’abonnés recrutés depuis
son lancement en mai), ses
mauvais résultats ont inévitablement fait resurgir le ser-
Xavier Niel, patron de Free, à Paris, le 13 mars. PHOTO AURELIEN MORISSARD. IP3
pent de mer d’un retour à
trois opérateurs dans l’Hexagone. Un scénario écarté par
Xavier Niel, qui a affirmé
qu’il n’était pas vendeur et
entendait garder le contrôle
de sa société, dont il détient
52 % des parts. Plus précis,
son directeur général, Thomas Reynaud, a indiqué
qu’Iliad ne sera pas le «déclencheur» des grandes
manœuvres, et qu’un «scénario de rapprochement entre
SFR et Bouygues Telecom
apparaît comme le plus pro-
bable». Un écho à la sortie
récente de Martin Bouygues,
qui a lui indiqué être ouvert
aux opportunités de consolidation du marché dès 2019,
mais cette fois comme
acheteur et non plus comme
vendeur. •
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Wauquiez accusé de détourner
un fichier administratif pour
envoyer un texto aux lycéens
Pour leur rentrée, les lycéens d’Auvergne-Rhône-Alpes
ont reçu ce texto, signé Laurent Wauquiez, le président
de la région. Une attention qui n’a pas vraiment enchanté
le principal opposant régional de l’ancien ministre, JeanFrançois Débat, dont la fille a également été destinataire du
message. CAPTURE D’ÉCRAN TWITTER
60%
C’est la part de bébés
français nés hors mariage l’an dernier parmi
les 770 000 naissances
recensées. La France devance les autres pays
européens (42,6%). Selon
l’étude de l’Insee publiée
mardi, cette disparité
s’explique par l’augmentation d’unions autres
que le mariage, et par
l’âge moyen vieillissant
des néo-mariés (31 ans
pour une femme en 2016,
contre 23 ans en 1970).
Métropole d’Aix-Marseille:
Gaudin prend le large
Succession, acte 2. JeanClaude Gaudin avait déjà dit
qu’il ne se représenterait
plus à la mairie de Marseille,
ville qu’il dirige depuis 1995.
Mardi, l’élu LR a démissionné de la présidence de
la métropole Aix-MarseilleProvence, un poste qu’il occupe depuis mars 2016. Une
question d’âge, certes, reconnaît l’intéressé, qui fêtera ses 79 ans en octobre.
Mais surtout de calendrier,
assure-t-il, alors que le gouvernement s’apprêterait à
mettre sur la table le sujet de
la fusion des métropoles et
des départements. «Dans la
perspective d’une fusion, il
me semble que Martine Vas-
sal [présidente du conseil
départemental, ndlr] est
plus à même que moi de mener cette mission. Je souhaite donc qu’elle soit candidate à ma succession et je lui
apporte mon soutien», explique le maire. Un passage de
relais logique sur le papier:
Vassal est déjà première
vice-présidente de la métropole et ne cachait pas son
souhait de succéder à Gaudin à la fin de son mandat,
en 2020.
Difficile de ne pas percevoir,
derrière ce retrait, un certain soulagement. L’accouchement de la métropole
marseillaise, en 2016, s’est
fait dans la douleur, le maire
ayant dû subir les foudres
des élus locaux jusque dans
son propre camp. «Je ne
veux pas donner le spectacle
de Gaudin qui s’accroche», a
confié celui qui avait quitté
l’an dernier le Sénat pour
cause de cumul de mandats.
Il compte désormais resserrer son action sur la mairie,
même si son retrait de la
métropole ouvre le jeu des
candidatures à sa succession. «C’est trop tôt pour
parler des municipales», a
coupé le maire, soucieux de
conserver son influence sur
la droite locale.
STÉPHANIE
HAROUNYAN
(à Marseille)
«La consommation d’alcool
pendant la grossesse représente
la première cause de handicap
mental non génétique
et d’inadaptation sociale
de l’enfant en France.»
L’AGENCE SANTÉ
PUBLIQUE FRANCE
dans une étude publiée mardi
Plus de 3000 bébés nés entre 2006 et 2013 –soit une naissance par jour – ont présenté au moins une séquelle liée
à la consommation d’alcool par leur mère quand elle était
enceinte, selon des chiffres publiés mardi par l’agence
Santé publique France. C’est la première fois qu’une étude
se penche sur cette question. Le phénomène n’est pas
anecdotique: parmi les femmes interrogées dans le baromètre santé 2017, enceintes au moment de l’enquête ou
mères d’un enfant de moins de 5 ans, 1 sur 10 ont déclaré
avoir consommé de l’alcool occasionnellement pendant
la grossesse. En 2010, elles étaient deux fois plus.
Justice Pôle Emploi au cœur d’une
enquête sur le suicide d’une employée
Pôle Emploi est visé par une information judiciaire pour
harcèlement moral, mise en danger délibérée de la personne d’autrui, non-assistance à personne en danger, homicide involontaire et conditions de travail contraires à
la dignité de la personne, a révélé mardi France Info. La
plainte a été déposée en mai 2014 par la CFTC et les parents
d’Aurore Moëssan, conseillère qui s’était suicidée à 32 ans,
en octobre 2012. Selon sa mère, interrogée par France Info,
elle vivait «des moments très difficiles» dans son agence de
Seine-Saint-Denis. L’enquête est toujours en cours.
Veuve Erignac Cinq mois requis
contre Charles Pieri pour ses insultes
La procureure de Bastia a requis mardi cinq mois d’emprisonnement et 15000 euros d’amende contre la figure du
nationalisme corse Charles Pieri, jugé pour un message
Facebook insultant la veuve du préfet Erignac. Lors de
l’audience, la procureure Caroline Tharot a fustigé des
«propos abjects, indignes, honteux, à vomir». Ce message,
qui comparaît Dominique Erignac aux «femmes françaises
ayant eu des relations sexuelles avec des soldats allemands»,
avait été publié dans la nuit du 6 au 7 février, après la cérémonie d’hommage au préfet assassiné vingt ans plus tôt.
Tennis Paire en demi, la surprise de
Yannick Noah pour la Coupe Davis
Coup de poker ou principe de réalité? Yannick Noah a convoqué Benoît Paire en vue de la demi-finale de Coupe Davis
qui opposera la France à l’Espagne à Lille du 14 au 16 septembre. En l’absence de Tsonga et Monfils, blessés, Noah
a également retenu Lucas Pouille, Richard Gasquet, Nicolas
Mahut et Julien Benneteau, alors qu’Adrian Mannarino est
appelé en tant que remplaçant. Benneteau, officiellement
à la retraite depuis quelques jours et sa défaite à l’US Open,
devrait être aligné en double en raison de l’absence de
Pierre-Hugues Herbert, habituel partenaire de Mahut.
Esteban Morillo au palais de justice de Paris, mardi. PHOTO STÉPHANE LAGOUTTE. MYOP
Brève disparition d’un accusé
à l’ouverture du procès Méric
Deux accusés à l’air sage et
une chaise vide : ainsi s’est
ouvert mardi matin le procès
faisant suite au décès de Clément Méric, militant antifasciste de 18 ans tué lors d’une
rixe avec des skinheads
en 2013. La présidente, Xavière Siméoni, annonce que
Samuel Dufour, 25 ans, «est
introuvable». Il est renvoyé
au côté d’Esteban Morillo
pour «violences volontaires
ayant entraîné la mort sans
intention de la donner» avec
les circonstances aggravantes
qu’elles ont été commises
avec une arme et en réunion.
Panique ultime ? Vertige
des 20 ans de réclusion criminelle encourus ? Pas vraiment. «C’est pas que je ne me
suis pas présenté. Je me suis
fait interpeller par la police ce
matin à 8 heures devant le palais parce qu’il y avait une
manifestation et ils cherchaient des signalements
comme moi…» raconte l’intéressé, en début d’après-midi,
au retour d’une matinée au
commissariat. C’est ainsi
qu’après quatre ans d’instruction et quelques péripéties de
dernière minute, trois hommes – qui comparaissent libres sous contrôle judiciaire–
ont finalement pris place sur
le banc des accusés.
Esteban Morillo, 26 ans, n’a
plus rien du look skinhead :
c’est désormais un jeune
homme aux cheveux bien
peignés, arborant veste de
costume noire et chemise
boutonnée. D’une voix
calme, il se présente: «Je travaillais à la société de nettoyage Onet. J’ai appris hier
que je n’y travaillais plus.» Samuel Dufour, jean et pull bleu
marine, tatouages apparents,
est «employé de boulangerie».
Quant au dernier, Alexandre
Eyraud, 29 ans, jugé pour
«violences en réunion» envers
les camarades de Clément
Méric et qui encourt cinq ans
d’emprisonnement, il exerce
le métier d’éleveur canin.
Tous écoutent sans ciller la
lecture de l’acte d’accusation.
Retour au 5 juin 2013, dans
le IXe arrondissement de Paris. Méric, frêle silhouette fragilisée par une leucémie,
tombe sous les coups. Il
mourra d’un œdème cérébral. Qui a commencé ? Les
skinheads étaient-ils armés
de poings américains? Combien de coups ont-ils été
portés à l’étudiant de Sciences-Po? Par qui? Il appartiendra aux six jurés, trois hommes et trois femmes, de
démêler les versions contradictoires des témoins et protagonistes, de faire la lumière
sur la mort du militant antifasciste qu’un camp considère comme un «crime politique» et l’autre comme un acte
de «légitime défense».
JULIE BRAFMAN
18 u
FRANCE
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Meurtres conjugaux :
des vies derrière les chiffres
Elle s’appelait Jessica, elle avait
26 ans, son mari l’a étranglée… Chaque année, plus de
cent femmes sont tuées par leur conjoint, leur mari ou
leur ex. Derrière une statistique qui se répète froidement, il y a des noms, des histoires, des victimes collatérales. Cette litanie funéraire égrène, mois après mois,
les meurtres conjugaux depuis 2017.
Lors d’une manifestation des cheminots contre le projet de réforme du gouvernement, sur l’esplanade des Invalides, à Paris, le 9 avril. PHOTO ALBERT FACELLY
Grenades de désencerclement:
les dires de la police manquent de précision
Une récente
commande
du ministère
de l’Intérieur sème
le doute sur
le nombre
de grenades
réellement utilisées
par les forces
de l’ordre.
Par
ISMAËL HALISSAT
L
a police des polices
sous-estime-t-elle très
largement l’usage des
grenades de désencerclement? Ce projectile, composé
de 18 galets en caoutchouc
propulsés à près de 150 mètres par seconde, est devenu
en quelques années l’une des
armes phares du maintien de
l’ordre. Tirées par les policiers et gendarmes à chacune
des manifestations organisées contre la loi travail
en 2016, ces grenades sont
aussi fréquemment utilisées
lors d’affrontement avec les
migrants à Calais ou encore
en banlieue par les brigades
anticriminalité (BAC).
Conséquences. A chaque
fois qu’un agent en utilise
une, il est théoriquement
tenu de remplir une fiche qui
remonte à sa hiérarchie et à
l’Inspection générale de la
police nationale (IGPN). Ces
statistiques, rassemblées
dans un fichier nommé
«Traitement relatif au suivi
de l’usage des armes»
(TSUA), permettent à la police des polices d’analyser les
conditions et les conséquences de l’usage de chaque
arme et d’en tirer une comptabilité.
Concernant les grenades de
désencerclement, la gendarmerie refuse de communi-
quer ses données mais côté
police, l’IGPN recense 866 tirs
en 2016, puis une baisse de
8% en 2017, soit 796 tirs. Ces
chiffres sont pourtant très
éloignés de ce que le ministère de l’Intérieur prévoit
d’acheter pour les quatre
prochaines années. Dans un
avis de marché publié fin
août, Beauvau informe que
«les quantités estimatives,
exprimées annuellement et
pour la durée de l’accord-cadre, sont 10000 grenades, soit
40000 sur la durée du marché». Total hors taxes :
1,7 million d’euros. Selon nos
informations, depuis le début
de l’année 2016, 26650 de ces
grenades ont été achetées
pour la police et 5000 pour la
gendarmerie.
Comment expliquer un tel
écart entre les quantités
achetées et le nombre de tirs
déclarés ? Si l’obsolescence
des munitions peut constituer une petite partie de l’ex-
plication, le ministère de
l’Intérieur, contacté par Libération, avance surtout que ce
volume est dû au «plan brigades anticriminalité» de 2016,
qui prévoit «le principe d’une
dotation de deux grenades
par policier» de ces unités.
Avec 4 500 policiers de la
BAC en France, cela représente donc 9 000 grenades.
Bien loin encore des achats
de Beauvau.
Mais cet écart de 1 à 10 entre
les tirs comptabilisés et les
acquisitions du ministère
pourrait surtout résulter
d’une importante sous-déclaration par les policiers. Selon
nos informations, les armuriers des différentes unités
n’ont pas l’obligation de
fournir les fiches TSUA remplies par les agents pour demander un réassortiment en
munitions.
Un enquêteur de la police des
polices l’avait d’ailleurs découvert lors d’une audition
de l’armurier d’une compagnie républicaine de sécurité
(CRS), dans le cadre d’une
enquête sur une blessure
causée par une grenade
de désencerclement lors
d’une manifestation à Paris
le 15 septembre 2016. Un syndicaliste avait été éborgné
place de la République par un
projectile :
–«Pour résumer, lorsque des
grenades ou munitions sont
utilisées lors de manifestations, c’est par un télégramme
que vous sollicitez un réassort
auprès de la direction des
CRS ?»
– «Oui, auprès du bureau
équipement.»
– «Le réassort en GMD [grenade à main de désencerclement, ndlr] est-il subordonné
à la production d’un TSUA?»
– «Non.»
– «Le TSUA, lors de l’utilisation de GMD, devient donc facultatif ?»
– «C’est vrai qu’on ne m’a
jamais demandé le nombre de
TSUA, que ce soit pour les
LBD [lanceurs de balle de
défense, ndlr] ou pour
les GMD.»
«Energie». Dans un premier temps, le policier
auteur du tir, le 15 septembre
2016, n’avait justement pas
rempli de fiche pour déclarer
l’usage d’une grenade. Il a été
mis en examen pour violences volontaires ayant entraîné une mutilation permanente et pourrait être
prochainement jugé devant
une cour d’assises. Les risques de blessures graves causées par ces grenades ont été
pointés par un rapport
d’expertise réalisé lors
de cette instruction, daté
du 1er septembre 2017 : «La
vitesse et l’énergie de chaque
galet [vont] bien au-delà de ce
que peut supporter l’œil,
au moins sur une quinzaine
de mètres.» •
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
S’EN
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GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Esprits criminels.
Série. Une ville sous influence.
L’objet du désir. 22h45. Esprits
criminels. Série. Cauchemar
éveillé. Les héritiers de Salem.
20h55. Pouic-Pouic. Comédie.
Avec Louis de Funès, Mireille
Darc. 22h20. L’heureux élu.
Théâtre.
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Une prof.
22h50. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Des cultures
différentes.
FRANCE 2
21h00. Alex Hugo. Téléfilm.
Pour le meilleur et pour le pire.
Avec Samuel Le Bihan, Lionnel
Astier. 22h45. Alex Hugo.
Téléfilm. Marche ou crève.
FRANCE 3
21h00. Des racines &
des ailes. Magazine. Passion
patrimoine : La route des
Grandes Alpes. 23h05. Soir 3.
23h30. Enquêtes de région.
Magazine.
CANAL+
21h00. Tamara. Comédie.
Avec Héloïse Martin, Sylvie
Testud. 22h45. Petit paysan.
Drame. Avec Swann Arlaud,
Sara Giraudeau.
ARTE
20h55. Welcome. Comédie
dramatique. Avec Vincent
Lindon, Firat Ayverdi. 22h40.
Fuocoammare, par-delà
Lampedusa. Documentaire.
FRANCE 5
21h00. La colère du tueur.
Téléfilm. Avec Chuck Norris.
22h40. L’appel des zombies.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Chapeau melon et
bottes de cuir. Série. L’homme
au sommet. Brouillard. 22h50.
Chapeau melon et bottes
de cuir. Série. 3 épisodes.
21h00. Piégés. Série.
Parties 1 & 2. Avec Odile Vuillemin, Thierry Neuvic. 22h50.
Section de recherches. Série.
TMC
21h00. Burger Quiz. Jeu.
3 épisodes. 23h40.
L’extraordinaire naissance
du 1er bébé panda de France.
21h00. Storage Wars :
enchères surprises. Divertissement. 4 épisodes. 22h30.
Storage Wars : enchères
surprises. Divertissement.
W9
CHÉRIE 25
21h00. Enquêtes criminelles.
Magazine. Présenté par
Nathalie Renoux. 23h10.
Enquêtes criminelles.
20h55. Ligne de mire.
Téléfilm. Avec Thierry
Neuvic. 22h45. En apparence.
RMC STORY
20h55. Taxi Brooklyn. Série.
La belle et le gigolo. Brooklyn
Chrono. Ménage trouble.
23h55. The Last Kingdom.
Série. 2 épissodes.
C8
LCP
20h30. Simone Veil, la loi
d’une femme. Documentaire.
21h30. Droit de suite - Débat.
22h00. On va plus loin.
Magazine.
MERCREDI 5
JEUDI 6
Le temps reste très instable dans le SudOuest. Au Nord, on conserve pas mal de
grisaille du Bassin parisien au Bassin
rennais. Soleil et éclaircies s'imposent plus
largement sur les autres régions.
L’APRÈS-MIDI L'instabilité orageuse se
généralise des Pyrénées aux reliefs de l'Est,
avec localement de forts orages, toutefois, la
Provence et la Côte d'Azur reste à l'écart.
Lille
0,6 m/19º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
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0,6 m/18º
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Toulouse
Bordeaux
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Marseille
Toulouse
Marseille
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V
VI
VII
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Services terre mer II. Terrible fut le quatrième ; Agit
comme celui qui glapit
III. A plat ; Lame peut-être
adroite mais pas droite
IV. Bord de lait ; Couvrit de
lin ou de chanvre V. Cette
organisation est en français
ou en anglais selon le sens ;
On lui associe fête ou
kangourou VI. Qui fait l’effet
d’une bombe VII. Participe au
malheur d’autrui ; Celui qui
suit donne le ton puis arrive
le son VIII. Ce qu’on voit
derrière soi quand on est
devant soi ; Homme de croix
ou de droit IX. A la sauce
Leone X. Dans la lune XI. En
piles chargées
9
IV
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
X
Grille n°1006
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Rennes Roazhon 2. Je en ligne ; Compétition pour tous 3. Pile chargée ;
Selles pour celles qui ne conduisent pas 4. Saint en musique dans le
premier 9. ; Pâte neutre ; Après ci si occis 5. Après coup ; Cet Allemand a
discouru sur et pour sa nation pendant l’occupation 6. Réduit la voilure ;
Souverain mis en scènes 7. Fait causer 8. Cinq points ; Elle fait souffrir
une aïeule 9. Titre collection de romans ; Lieux communs
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. DISPATCHE. II. EXO. VARAN. III. CAÏD. SERT.
IV. FER. PAR. V. EH. RÉCUSA. VI. TIFOSO. SI. VII. SPIDERMAN.
VIII. SARTÈNE. IX. ONC. VERTU. X. IB. BÈGLES. XI. SCABREUSE.
Verticalement 1. DÉCRETS- LOIS. 2. IXA. HIP. NBC. 3. SOIF. FISC.
4. DÉRODA. BB. 5. AV. RÉSERVER. 6. TAS. CORTÈGE. 7. CRÉPU. MERLU.
8. HARASSANTES. 9. ENTRAÎNEUSE.
libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
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SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
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Agitée
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Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
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d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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0,3 m/22º
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Libération Medias
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ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
◗ SUDOKU 3762 DIFFICILE
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Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
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80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
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IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Lyon
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Cogérants
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Clément Delpirou
Dijon
Nantes
Lyon
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Strasbourg
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Petites annonces. Carnet
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Lille
0,6 m/18º
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
21h00. Didier Deschamps,
les secrets d’une légende.
Documentaire. 22h50.
Didier Deschamps, les secrets
d’une légende. Débat.
Le temps reste majoritairement dégradé au
Nord, avec surtout des nuages mais aussi
parfois quelques pluies éparses dans le
Bassin parisien.
L’APRÈS-MIDI Le ciel devient menaçant au
sud de la Garonne, près des Alpes
frontalières, la montagne corse ou en
direction des frontières du Nord, avec un
risque d'averse, voire même d'orage.
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Alain de Boissieu
75015 Paris
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Principal actionnaire
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6TER
20h55. The Marine 4 :
Moving Target. Action.
Avec Mike Mizanin. 22h40.
Ransom games. Téléfilm.
M6
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CSTAR
20h50. La grande librairie.
Magazine. Présenté par
François Busnel. 22h25.
C dans l’air. Magazine.
NRJ12
21h00. Pékin Express :
la Course Infernale. Jeu.
Épisode 9 : la finale. Présenté
par Stéphane Rotenberg.
23h20. Pékin Express :
Itinéraire Bis. Magazine.
u 21
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
22 u
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
Le 14 juillet 1981, les ministres
Gaston Defferre, Jean-Pierre Cot,
Michel Jobert, Jacques Delors,
Charles Fiterman, Alain Savary
et Michel Rocard (de g. à d.).
PHOTO ABBAS. MAGNUM
Le fondateur de
la République des
idées et professeur au
Collège de France
retrace un demi-siècle
d’évolution
intellectuelle, entre
autogestion,
mitterrandisme et
individualisme.
Par
LAURENT JOFFRIN
A
u chevet de la pauvre gauche, voici un médecin précieux. Non qu’il ait trouvé le
remède miracle propre à rétablir la
santé des progressistes: il ne le prétend pas. Mais le diagnostic qu’il
pose, mélange de lucidité et de profondeur historique, fait de son essai,
personnel et érudit, l’un des livres
importants de cette rentrée. Professeur au Collège de France mais toujours militant de l’émancipation,
Pierre Rosanvallon, à la différence
de tant d’intellectuels de sa génération, n’a jamais abandonné la gauche démocratique, sans pour autant
en taire les erreurs et les faiblesses.
Responsable à la CFDT dans les années post-68, il a épousé les enthousiasmes et les espérances de Mai,
tout en restant rétif aux chimères du
gauchisme seventies. Sociologue
non-marxiste, proche de Claude Lefort, d’Edgar Morin ou de Michel
Foucault, autant que d’Edmond
Maire ou de Michel Rocard, il devient l’un des intellectuels
organiques de la deuxième gauche,
autogestionnaire, réformiste et
antitotalitaire.
Vie et destin
de la Fondation
Saint-Simon
Pierre Rosanvallon,
le grand récit de la gauche
Dans les années 80, il crée, avec
François Furet, la Fondation SaintSimon qui devient l’un des think
tanks les plus influents de la période, réunissant intellectuels réformistes et chefs d’entreprise ralliés
au progressisme. Au fil des années,
la Fondation dérive peu à peu vers
un libéralisme très balladurien :
Rosanvallon décide de la dissoudre
pour créer la République des idées,
à la fois une collection d’essais, un
site de réflexion et une organisatrice
de colloques réunissant militants et
experts. Ses essais lui valent une
grande reconnaissance universitaire
et il est élu au Collège de France. Ce
livre de philosophie politique est un
livre personnel. Autant que de l’histoire, on y trouve la saveur du souvenir. Animateur de revues, habitué
des symposiums universitaires mais
aussi militant et essayiste, Rosanvallon a côtoyé la plupart des intellectuels qui ont compté à gauche
pendant ce demi-siècle, en France
et dans le monde.
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
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IDÉES/
Foucault, Lefort,
Castoriadis,
Michel Rocard
et Edmond Maire
avancées de l’écologie,
les réflexions sur le travail, la ville ou le féminisme. Mais, en dépit
Cette histoire d’idées est
des efforts de Rocard,
ainsi une histoire d’hommalgré les aspirations
mes et de femmes, dont
des composantes les
les portraits en situation
plus modernes de la
jalonnent le récit politigauche, c’est l’habileté
que, donnant à cette étude
de Mitterrand qui conraisonnée l’allure d’une
duit la gauche au poupromenade aux réflexions PIERRE
voir et qui domine l’acjetées au fil des rencontres ROSANVALLON
tion gouvernementale,
avant d’être ordonnées et NOTRE HISTOIRE
sur le mode très «sosystématisées. On croise INTELLECTUELLE cial-étatique» incarné
ainsi Touraine, Lefort, ET POLITIQUE
par le Programme
Castoriadis, Michelle Per- 1968-2018
commun, hérité de
rot, André Gorz ou Ivan Il- Seuil, 448 pp.,
Jules Guesde plus que
lich, tous rendus dans le 22,50 €.
de Jean Jaurès. L’heure
vif et situés dans le débat
de la revanche aurait
de l’époque. On comprend mieux, pu sonner en 1983, quand les impruaussi, l’évolution ultime de Michel dences financières de la gauche la
Foucault, à travers l’amitié intellec- ramenèrent aux réalités si souvent
tuelle nouée entre les deux hom- anticipées par Rocard ou Delors.
mes. Pierre Rosanvallon est aussi un Mais il était tard. La lucidité profesrat de bibliothèque, un amateur de sée par la deuxième gauche se réduivieux papiers, un habitué des librai- sit, par réaction aux inconséquences
ries poussiéreuses et d’éditions de la première gauche, à un simple
oubliées. Il en profite pour rappeler réalisme, relayé par les réformes «soà la vie une kyrielle d’auteurs délais- ciétales» mais amputé de l’inventisés dont les analyses, les monogra- vité sociale qui avait marqué les anphies, les témoignages relégués en nées 70. On passe de l’autogestion à
bas de page et en petits caractères la gestion, accentuant le désenchanont inspiré les idées qui feront, sou- tement, tandis que la contre-offenvent des décennies plus tard, la no- sive conservatrice et libérale se dévetoriété de tel ou tel auteur plus loppe dans le monde.
connu ou plus révéré. Cette galerie
de pionniers de l’ombre nous rap- La gauche désarmée
pelle que les temps anciens –ceux Entre les archaïsmes du jacobinisme
du mouvement ouvrier notam- social et le pragmatisme sans âme
ment– ont exploré en profondeur des modernistes, la gauche se trouve
certaines questions d’aujourd’hui, désarmée face à la révolution conque des redécouvreurs habiles font servatrice. D’autant que le retour en
mine de mettre à jour pour la pre- arrière est venu de l’intérieur. Sous
mière fois.
la houlette de Jean-Pierre Chevènement, ou à travers les essais de Régis
La dérive
Debray, la nostalgie de la République
de la «deuxième gauche»
d’antan et de la nation homogène
C’est d’abord le sort de la «deuxième commence à diviser le progressisme
gauche» qui intéresse Rosanvallon. entre avocats crispés du passé et parCe courant syndical, politique, tisans trop candides de l’avenir. Réassociatif a le mieux traduit en publicanisme et social-libéralisme
réflexions et en propositions le créent entre eux une césure dont les
bouillonnement de 1968, à l’ombre adversaires de la gauche font leurs
des figures tutélaires que furent choux gras. Critique de la modernité,
Michel Rocard et Edmond Maire. classicisme pédagogique, inquiéA CFDT-Aujourd’hui, puis à Faire, tude sur l’identité nationale, procès
revues organiques du courant, de Mai 68, réaction littéraire, éloge
Rosanvallon était à l’épicentre de de l’assimilation contre le «multiculcette entreprise politique foison- turalisme», apparaissent en filigrane
nante. En mettant la société au cœur tous les ingrédients de l’idéologie
du combat, en plaidant l’expérimen- conservatrice qui domine
tation sociale, en cherchant les voies aujourd’hui le débat public. C’est
nouvelles de la démocratie politique Pierre Rosanvallon qui publie le Rapet économique, en tenant compte pel à l’ordre, l’ospuscule polémique
des contraintes opposées aux projets de Daniel Lindenberg, qui suscite un
abstraits par l’économie et l’impéra- torrent de réactions indignées, mais
tif financier, cette gauche de l’inno- qui annonce pratiquement point par
vation a eu cent fois raison contre les point la grande reconquête des «néorigidités du marxisme sauce Mar- réacs» sur la scène française et qui
chais, ou contre la ductilité opportu- sert de substrat idéologique aux poniste du mitterrandisme. Avec pulismes de droite lancés à la convingt ans d’avance, les thèmes de la quête des démocraties. Erudit, précis
deuxième gauche annoncent les comme un archiviste, Rosanvallon
combats de l’altermondialisme, les rappelle que chaque grande avancée
de la modernité –après la Révolution, au moment des grandes lois républicaines de la fin XIXe, dans les
années 30– a provoqué les mêmes
rejets furibards, les mêmes anathèmes contre l’individu déraciné,
l’ouverture sur le monde qui mine les
identités, la méfiance envers l’étranger, la critique frontale ou subreptice
contre les droits de l’homme et l’universalisme républicain. De Joseph
de Maistre à Alain Finkielkraut, en
passant par Barrès ou Maurras, c’est
le même réquisitoire traditionaliste,
qui voue aux gémonies le progrès, la
Raison et l’émancipation individuelle et collective, désormais incarné sous une forme grimaçante
par Trump, Orbán, Salvini et consorts.
Trois âges de la modernité
Que peut désormais la gauche ?
D’abord comprendre le réel. Historien de la démocratie, auteur, de
nombreux ouvrages de philosophie
politique, Rosanvallon théorise «les
trois âges de la modernité». La Révolution française instaure un individualisme du citoyen, nanti de droits
fondamentaux, désormais placé à la
source de la légitimité politique, débarrassé des entraves de la société à
ordres, choisissant ses dirigeants et
faisant la loi par l’intermédiaire de
ses représentants. Le socialisme et
la République sociale complètent le
dispositif en déployant les droits sociaux et en se souciant d’égalité
réelle autant que formelle. C’est le
deuxième âge moderne symbolisé
par le programme du Conseil national de la Résistance mis en œuvre
après la Libération. On lui doit
l’Etat-providence, l’extension de la
démocratie politique, le perfectionnement des institutions de droit
vouées à la protection de l’individu
dans le travail et dans la cité. Nous
entrons dans le troisième âge de
l’émancipation individuelle, un «individualisme de la singularité», qui
L'ŒIL DE WILLEM
suppose de nouveaux mécanismes
de représentation, une adaptation
de l’Etat social aux multiples
besoins particuliers, une tolérance
envers la différence culturelle, qui
apporte aux innovations permanentes du capitalisme mondialisé, à l’essor de la technologie, aux flux migratoires, au défi écologique, une
réponse diversifiée et qui produise
un projet neuf d’émancipation qui
fasse pièce aux réponses sommaires
du national-populisme. Sur la base
de quels principes, avec quels mécanismes institutionnels, avec quelles
réformes fondatrices? Comme certaines séries audiovisuelles qui s’interrompent au milieu de l’intrigue
sur un cliffhanger diabolique,
Rosanvallon arrête son livre en
cours, promettant une seconde saison haletante. Ce sera l’objet, annonce-t-il, de son prochain livre. C’est le
seul défaut de celui-ci, qui laisse le
lecteur à la fois passionné et frustré.
Infernal suspense •
24 u
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
IDÉES/
Jean Ziegler «Les oligarchies
financières détiennent le pouvoir,
pas le ministre de l’Ecologie»
AFP
D
Pour le sociologue et
altermondialiste suisse,
la démission de Nicolas
Hulot illustre la faiblesse
des institutions
démocratiques face au
capitalisme financier
globalisé. Une absence
de contre-pouvoir qui
entraîne mépris du bien
commun et destruction
progressive de la planète
et de la biodiversité.
e l’air irrespirable, une eau polluée, une
nourriture empoisonnée… La Terre est
en sursis, les hommes tombent malades, et pourtant un ministre de l’Ecologie démissionne du gouvernement français parce
qu’il se sent impuissant face aux lobbys. Jean
Ziegler, homme politique, altermondialiste et
sociologue, ne dénonce pas ces derniers qu’il
appelle des «larbins» mais tout le système capitaliste, responsable selon lui de la destruction
de la planète. Vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies depuis 2009 et ancien rapporteur
spécial auprès de l’ONU sur la question du droit
à l’alimentation dans le monde, il vient de publier le Capitalisme expliqué à ma petite-fille
(éditions du Seuil, 2018).
Que révèle la démission de Nicolas Hulot
sur l’écologie et la politique ?
Dans son interview à France Inter, Nicolas Hulot a prononcé une phrase clé : «C’est un problème de démocratie : qui a le pouvoir ?» Qui,
en effet, a le pouvoir dans nos démocraties? La
réponse est claire : le capital financier globalisé. Ce n’est donc pas un gouvernement qui
détient le pouvoir en la matière, et encore
moins un ministre de l’Ecologie, aussi courageux soit-il !
Nos démocraties ne peuvent-elles donc
rien faire contre le pouvoir de la finance?
En France, et en Europe occidentale en général, il y a un formidable mouvement pour la
protection de l’environnement et des solidarités importantes dans une société civile puissante, une bonne recherche scientifique, une
théorie et une pratique de l’écologie. Ce mouvement est impressionnant, mais à l’heure actuelle il rencontre un adversaire plus puissant
que lui: les maîtres du capital financier globalisé. Ce sont ces oligarchies qui gouvernent la
planète. La démocratie française, comme toutes les autres, est une démocratie simulative.
Elle fonctionne institutionnellement, mais elle
n’a pas le pouvoir réel sur les choses essentielles, et notamment sur l’économie…
Qui œuvre en coulisse? Les lobbyistes des
puissances financières ?
Les lobbyistes, ce sont des exécutants, des larbins. Les décisions sont prises par les oligarchies, c’est-à-dire des grandes banques ou des
présidents de sociétés multinationales qui
envoient ensuite des employés, des lobbyistes,
pour imposer leurs points de vue et empêcher
l’adoption de lois non conformes à leurs intérêts. Il y a, à Bruxelles, plus de 1 500 bureaux
de lobbyistes.
Selon vous, ces oligarques, qui dominent
l’économie mondiale, ont un «même aveuglement pour la planète et le sort des hommes qui y vivent».
Oui, et ils sont les véritables maîtres de la pla- imposée fait effectivement de nous des complinète. Ils ont créé un ordre cannibale du monde: ces, comme lorsqu’on achète des vêtements faavec d’énormes richesses pour quelques-uns briqués dans des conditions inhumaines au
et la misère pour la multitude. Je prends un Bangladesh. Mais cette évidence se fait de plus
exemple : selon l’Organisation des Nations en plus jour. Emmanuel Kant a dit «l’inhumaunies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), nité infligée à un autre détruit l’humanité en
toutes les cinq secondes, un enfant en dessous moi». Cette conscience de l’identité avec l’autre
de 10 ans meurt de faim alors que l’agriculture est recouverte par l’obscurantisme néolibéral
mondiale pourrait nourrir normalement qui dit que seul le marché fait l’histoire et qu’il
12 milliards d’êtres humains, soit pratiquement obéit à des «lois naturelles». C’est un pur menle double de l’humanité. Selon la Banque mon- songe qui anesthésie nos consciences.
diale, les 500 sociétés transcontinentales pri- Il n’y a donc aucun espoir ?
vées les plus puissantes, tous secteurs confon- Si, nous portons en nous le désir indéracinable
dus, ont contrôlé l’an dernier 52,8% du produit d’un monde plus juste, d’une terre préservée,
mondial brut, c’est-à-dire de toutes les riches- du bonheur pour tous. Il ne s’agit pas d’une
ses produites en une année sur la planète.
utopie romantique, mais d’une force historiDans le Capitalisme expliqué à ma petite- que. Cette utopie augmente rapidement. Il y
fille (en espérant qu’elle en verra la fin), a trente ans, on disait que la faim était une favous écrivez que les dirigeants de ces gran- talité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Tout le
des sociétés détiennent un pouvoir monde sait que la faim est due à l’action de
comme «aucun empereur, aucun pape, l’homme et peut être éliminée demain. La
aucun roi n’en a jamais disposé dans l’his- grande question est: à quel moment, à quelles
toire des peuples». Ces sociétés ne sont conditions matérielles cette utopie devient
donc contrôlées par personne ?
réalité sociale. C’est le problème de ce que SarPersonne. Elles échappent à tout contrôle par- tre appelle l’«incarnation». Cela s’est produit
lementaire, étatique, onusien, syndical… Pre- à la Révolution française. La féodalité, la monons l’exemple du glyphosate, le
narchie étaient destinées à l’éterpesticide le plus utilisé en Europe,
nité. Le 14 juillet 1789, des artisans
dont les rapports médicaux disent
et des ouvriers ont pourtant abattu
qu’il est cancérigène. L’Union eurola Bastille.
péenne a prolongé son utilisation
Réformer le capitalisme finanparce que les trusts agrochimiques
cier globalisé est-il une solution
étaient plus puissants que les Etats.
pour sauver la planète ?
Alors que c’est un produit dangeOn ne peut pas humaniser, amélioreux, la France a déversé l’an derrer, réformer un tel système. Il faut
nier plus de 10000 tonnes de pestil’abattre. Aucun des systèmes d’opcides sur ses terres arables, poisons
pression précédent, comme l’esclaqui se retrouvent nécessairement
vage, le colonialisme, la féodalité,
dans l’alimentation que nous conn’a pu être réformé. L’oppression ne
sommons. Certes, le capitalisme au
se réforme pas.
stade actuel est le mode de produc- JEAN ZIEGLER
Mais comment mettre fin à un
tion le plus inventif, le plus dyna- LE CAPITALISME
capitalisme si puissant ?
mique, que l’humanité ait connu. EXPLIQUÉ À MA
J’ai le même espoir que le poète
Mais les oligarchies ont une seule PETITE-FILLE
Pablo Neruda: «Ils pourront couper
stratégie : la maximalisation du (EN ESPÉRANT
toutes les fleurs mais jamais ils ne
profit dans le temps le plus court et QU’ELLE EN
seront les maîtres du printemps.»
souvent à n’importe quel prix hu- VERRA LA FIN)
La conscience qui revendique
main. Cela aboutit à l’affaiblisse- Seuil, 128 pp., 9 €.
l’égalité et la justice, l’intérêt comment des institutions démocramun comme boussole de toute actiques, à un mépris absolu du bien commun, tivité politique, augmente. L’espoir et l’action
à la destruction progressive de la planète, de sont portés par la société civile, faite d’une
la biodiversité, des forêts tropicales, des myriade de mouvements sociaux sur les cinq
abeilles, avec l’empoisonnement des sols, de continents. Che Guevara écrit : «Les murs les
l’eau et des mers. Dès maintenant, selon l’ONU, plus puissants tombent par leurs fissures.»
près de 2 milliards d’êtres humains n’ont pas Et des fissures apparaissent ! Nous ne poud’accès régulier à une eau potable non nocive. vons pas anticiper le monde nouveau à consNous participons nous aussi à la destruc- truire. C’est la liberté libérée dans l’homme
tion de la planète en consommant au-delà qui le créera.
de nos besoins…
Recueilli par
Cette société de consommation qu’on nous a
CÉCILE BOURGNEUF
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
u 25
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Entraînement de rebelles
syriens dans la province
d’Idlib, le 1er septembre.
PHOTO AAREF WATAB . AFP
Alors que l’armée syrienne menace la région
rebelle d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie,
rappelons que les forces de Bachar al-Assad
sont celles d’une minorité artificiellement
perfusée de l’étranger qui s’abattent sur une
majorité abandonnée de tous.
A
Idlib, ce n’est pas le dernier acte de la crise syrienne qui est sur le point
de se jouer mais le dernier acte
du premier volet seulement de
cette tragédie. Telle que l’a préfigurée la «libération» d’Alep, sur
le modèle de celle de Mossoul,
les «victoires», Raqqa d’abord,
la Ghouta et Deraa ensuite, se
sont effectivement enchaînées.
Et certains observateurs pressés
veulent y lire la «fin» de la crise
syrienne. Idlib était resté en suspens, en partie protégé par la
proximité de la Turquie. Enfermée aux yeux des Occidentaux
entre les amalgames de la pensée
sectaire, de droite comme de gauche («ils sont trop musulmans
pour être honnêtes»), et ceux de
la paresse intellectuelle «mélenchonniste» (la révolution sy-
rienne n’est «qu’une guerre pour
les ressources»), l’opposition syrienne s’est trouvée à des degrés
divers désavouée par la planète
entière. Depuis Alep toutefois,
bien des masques sont tombés.
Les coulisses et partant la portée
exacte de la «victoire» du régime
commencent à être connues.
Pour accélérer le processus de la
confiscation de leurs biens, le
clan syrien au pouvoir a commencé à publier les noms de ces
milliers de citoyens qui sont tombés dans ses geôles d’un identique «arrêt cardiaque». Et il se
vante très ouvertement depuis
peu d’avoir réussi à manipuler
Daech. De leur côté, les Russes
reconnaissent aujourd’hui avec
aplomb avoir, pour compléter
leur formidable engagement aérien (39 000 sorties ayant tué
86 000 «combattants»), engagé
au sol jusqu’à 63 000 hommes
(dont «434 généraux»). Prenons
donc le temps de comprendre
que ces «victoires» n’ont pas été
celles d’une partie de la société
syrienne sur une autre. Seul les a
rendues possibles le puissant levier extérieur qui a permis de pérenniser artificiellement une répression d’Etat d’une infinie
bestialité. Ce levier a été actionné
par l’Iran et le monde chiite
d’abord, puis de façon plus décisive encore par la Russie, dans
des proportions incomparables
avec le soutien, occidental ou
arabe, reçu par l’opposition.
Importée de Téhéran et de Moscou, la «victoire» ultime de Bachar al-Assad n’est donc plus que
jamais que celle d’une minorité
artificiellement perfusée de
l’étranger – sur une majorité…
abandonnée de tous. En effet, en
décembre 2016, ce ne sont point
les jihadistes tchétchènes qui ont
quitté Alep (ni les Iraniens ou les
Russes qui y sont entrés en
masse) mais bien, tout autant,
ses habitants les plus légitimes.
Par
FRANÇOIS
BURGAT
GHAYLAM
Syrie: Idlib, vraiment
la dernière bataille?
L’objectif que Russes et Iraniens
sont en train d’atteindre est la
destruction de toute résistance à
la pérennité de leur pion syrien
autre que l’épouvantail jihadiste.
Celui-là, ils l’ont laissé prospérer
d’autant plus volontairement
qu’ils savaient que la planète occidentale était engluée dans
l’électoralisme à court terme de
ses politiques. Et que, quitte à
confondre les causes (Assad) et
les conséquences (Daech) de la
violence, elle était prête à différer
sine die toute pression à leur
égard. La «victoire» qui s’annonce à Idlib est donc bien celle
d’une minorité portée par des
autoritarismes étrangers sur une
majorité abandonnée par les plus
arrogants «défenseurs de la démocratie». Cette victoire des armes de l’hiver autoritariste sur
les espoirs du printemps démocratique ne peut bien évidemment constituer une sortie de la
crise mais seulement sa reconfiguration. Le triomphe de la force
ne laisse aucunement entrevoir
la «réconciliation au centre» qui
serait la condition sine qua non
d’une ré-institutionnalisation du
pouvoir. Une telle solution aurait
exigé que ceux des vaincus qui
ont réussi à survivre à la destruction d’Alep, de Raqqa ou de Deraa, pour rejoindre les millions de
ces réfugiés qui les ont précédés,
aient pu s’y sentir réellement as-
sociés. Il n’en a absolument rien
été. Redéployé territorialement,
le camp immense des exclus conserve en effet les plus légitimes
raisons de rester mobilisé. A tous
les étages de la société syrienne,
la tonalité explicitement confessionnelle de la présence iranienne – militaire mais également économique et
entrepreneuriale – augure mal du
dépassement de la fracture sectaire. Irrésistiblement, ce «triomphe de l’injustice» qui irradie
dans le monde des vaincus va
donc entretenir la dynamique de
montée aux extrêmes. Il va achever de discréditer non seulement
ces Occidentaux qui ont multiplié les reculades mais aussi
celles des élites syriennes qui,
croyant à leurs promesses, leur
ont fourni les gages de la «modération» qu’ils réclamaient. Il va
donner de facto raison aux plus
radicaux, c’est-à-dire aux jihadistes. Malgré la brutalité de leur
défaite militaire (à un contre
cent, au terme d’une résistance
qu’aucune autre composante du
paysage politique du ProcheOrient contemporain n’a jamais
été capable de produire), ils sont
aujourd’hui les seuls opposants
à Al-Assad à pouvoir se prévaloir
de ne pas avoir été trahis. Rêvons
que nous n’aurons pas à mesurer
demain ce que les politiques du
court terme et de l’électoralisme
risquent de coûter bientôt à leurs
auteurs. Et à leurs concitoyens. •
Chercheur à l’Institut de
recherches et d’études sur les
mondes arabes et musulmans
(Iremam) à Aix-en-Provence
26 u
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
La Mostra
prend le rétro
Avec deux tiers des films en lice se déroulant dans un cadre
historique, la compétition du festival de Venise ressemble
souvent à un vain défilé de costumes d’époque. Bonne surprise
toutefois: le western de Jacques Audiard, «les Frères Sisters».
Par
MARCOS UZAL
Envoyé spécial à Venise
U
ne chose frappe à mesure que l’on voit
défiler les prétendants au lion d’or
dans cette 75e Mostra de Venise : les
intrigues respectives de quatorze des vingt
et un films en compétition se déroulent avant
le XXIe siècle: un au XVIIIe, six au XIXe, sept
au XXe. Il n’est pas interdit, surtout si l’on précise que quatorze films sur les vingt et un durent plus de deux heures, de ressentir une
certaine overdose de robes à crinolines, de
bruits de sabots, d’opérations sans anesthésie
et de clair-obscur. Il nous arrive même de
nous étonner de voir qu’ailleurs, dans
d’autres sélections d’une arrogante contemporanéité, des cinéastes osent filmer des voitures, des femmes en pantalons, des types qui
téléphonent.
Bien sûr, tous les réalisateurs ne font pas la
même chose du passé et de l’histoire. Il y eut
le tableau tendre et virtuose du Mexico de son
enfance dressé par Alfonso Cuarón dans
Roma, vu aux premiers jours du festival (lire
Libération de samedi), comme il y a ceux qui,
tel Yórgos Lánthimos, se gaussent des costumes et des mœurs supposés ridicules de toute
une cour, celle d’Anne d’Angleterre. La Favorite, avec ses personnages tout droit sortis de
Meurtre dans un jardin anglais, nous fait sourire cinq minutes avant que l’on comprenne
que son cynisme et son mépris sont systéma-
tiques et mortellement répétitifs. Le passé
n’est ici qu’un décorum où l’on plaque du présent –une danse vaguement disco, des plans
filmés à la caméra GoPro, des mœurs
d’aujourd’hui – juste pour la rigolade.
LOURDEUR EXTRÊME
ET TON NARQUOIS
Il y a aussi les cinéastes qui regrettent de ne
pas être nés plus tôt. Quand Luca Guadagnino
situe son grotesque remake de Suspiria de Dario Argento dans le Berlin de 1977, il ne cherche pas seulement à placer cette histoire de
sorcières dans une douteuse perspective historique; à coup de citations et de décalques,
il veut aussi croire qu’il est un cinéaste de
l’époque, un mélange de Zulawski, de Fried-
kin et de Fassbinder (subtil cocktail). Se distanciant d’Argento, il développe le scénario
de ce dernier avec un sérieux pontifiant,
ouvrant des perspectives psychanalytiques
et politiques d’une lourdeur extrême. En ancrant cette histoire de sorcières dans un contexte historique, il perd toute la dimension de
conte médiéval et de sauvagerie baroque qui
faisaient la force intemporelle de la première
version.
Les frères Coen ont aussi toujours eu conscience de s’inscrire dans une histoire du
cinéma, mais sans la naïveté cinéphilique de
Guadagnino. Leur sens de l’absurde, parfois
pris pour du cynisme, est un constat qu’il n’y
a plus d’innocence possible lorsque l’on revient sur les lieux, les récits et les genres d’un
cinéma disparu. The Ballad of Buster Scruggs,
réalisé pour Netflix, est un western qui veut
démontrer l’impossibilité de faire encore du
western. Parce que le cinéma et l’Amérique
ne sont plus les mêmes. Le film est composé
de six petits contes cruels au bout desquels les
personnages trouvent toujours une mort brutale ou idiote, comme seule réponse à leurs
ambitions ou rêves. Le rêve américain, et
donc le western, devient ici un gâchis absurde, où l’intelligence et la douceur ne peuvent survivre. A ce propos pessimiste répondent malheureusement un ton narquois (dans
leur veine cartoonesque) et une plastique
laide, calibrée pour le petit écran (Netflix
oblige) qui en font l’un des plus mauvais
Coen.
Le western de Jacques Audiard (dont l’on n’attendait vraiment rien de bon) fut, lui, une
bonne surprise. D’autant plus qu’il peut être
vu comme une réponse à la noirceur goguenarde des Coen. Les Frères Sisters cherche
aussi à évoquer le destin des Etats-Unis à partir du genre qui en a le plus célébré les mythes
et les valeurs. Les personnages du film ont en
commun de ne pas tout à fait se sentir à l’aise
dans leurs bottes de cow-boys, ils sont en
manque de tendresse, d’utopie et même d’hygiène. Partant d’un constat comparable à celui des Coen – quelque chose du présent
pourri des Etats-Unis était joué dès leur fondation–, Audiard y répond par une fable poli-
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
u 27
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A gauche, la Favorite,
de Yórgos Lánthimos.
A droite, les Frères Sisters,
de Jacques Audiard.
PHOTOS DR
CINÉMA/
«The Other Side of the Wind»,
substantifique Welles
Pataquès d’une production
mouvementée dans
les années 70, querelles
d’héritiers, coup de pouce
de Netflix: le film longtemps
perdu et inachevé d’Orson
Welles a enfin surgi des
limbes dans toute sa
splendeur à Venise.
I
tico-philosophique pas toujours très fine mais
attachante. Nous y reviendrons lors de sa sortie en salle, le 19 septembre.
MODESTIE
ET DIDACTISME
Enfin, il y a ceux qui cherchent à filmer l’histoire comme si nous y étions. Tel László Nemes qui, dans Napszállta, reprend le même
dispositif d’immersion myope (caméra à
l’épaule collée au buste des personnages dans
un monde tout flou) que dans le Fils de Saul
pour nous faire éprouver le trouble d’une modiste découvrant des complots politiques lors
d’interminables déambulations dans le Budapest de 1913. Pour résumer de quel ordre est
l’ennui procuré par cette indigeste démonstration de force, on dira qu’à force qu’il ne
nous soit rien montré, on ne voit vraiment
plus rien. Quitte à recevoir une leçon, on préfère la modestie de Peterloo de Mike Leigh,
qui raconte de manière très claire les révoltes
et répressions qui ont conduit au massacre de
Peterloo à Manchester, le 16 août 1819. Le didactisme de Leigh rappelle celui des films
historiques de Rossellini par la précision de
la reconstitution et l’importance accordée à
la parole, aux discours. Dans cette théâtralité,
Leigh retrouve ce pour quoi il est le plus fort:
une attention précise au langage, aux accents,
ainsi qu’aux visages.
D’un film à l’autre, on constate que de façon
générale tout cela n’est pas très nouveau, et
même que cette surprésence de films à costumes renforce l’impression de déjà-vu, de répétition de formes déjà épuisées qui domine
largement ici. Certes, la recherche forcenée
de la nouveauté est un leurre mais lorsque les
formes éprouvées ne se penchent même plus
sur le présent, on a parfois le sentiment que
le cinéma est devenu un musée de mauvaises
reproductions. Et ce n’est pas un film comme
Doubles Vies d’Olivier Assayas (avec
Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent
Macaigne, Nora Hamzawi…), dépassé dans sa
volonté d’être jeune et de se connecter à tout
prix à la superficialité de l’époque tout en
jouant à l’ironiste, qui nous réconfortera. A
suivre, bien sûr. •
l était émouvant de faire la queue devant la salle Perla du Palazzo del Casinò pour aller voir un «nouveau» film
d’Orson Welles, la plus mythique de ses
œuvres inachevées enfin visible : The
Other Side of the Wind. On craignait que ce
ne soit qu’une esquisse, un document ou
un attachant fiasco. Or, The Other Side of
the Wind est un grand film, c’est même ce
qu’on a vu de plus inventif et stimulant au
cours de cette 75e Mostra.
Shah d’Iran. Selon Welles, le coup de
grâce de ce film tourné entre 1970 et 1976
dans des conditions très précaires, fut son
alliance avec le financier Mehdi Bushehri,
beau-frère du Shah d’Iran, qui en aurait
bloqué les négatifs après la révolution islamique de 1979. Le cinéaste sauva une boîte
contenant une copie de travail de quarante-deux minutes déjà montées et tenta
d’achever le montage jusqu’à la fin de sa
vie, sans parvenir à trouver l’aide financière nécessaire. Après sa mort, et malgré
les efforts de Peter Bogdanovich pour reprendre le flambeau, un différend entre la
fille du cinéaste et sa dernière compagne,
Oja Kodar (coscénariste et actrice du film),
empêcha d’accéder aux quelque 1000 bobines de rushs (des centaines d’heures)
conservées dans un dépôt de Bagnolet.
L’affaire s’arrangea en 2015, lorsque trois
producteurs –Frank Marshall, Jens Koethner Kaul, Filip Jan Rymsza– démêlèrent
le problème des droits, débloquèrent les
négatifs et firent appel au monteur Bob
Murawski pour s’occuper du travail titanesque que représente ce montage. Après
une campagne de crowdfunding pour financer le projet, il fut définitivement
sauvé par l’entrée en jeu de Netflix, à hauteur de 5 millions de dollars.
Le film se déroule en une journée et une
nuit. J.J. Hannaford (interprété par John
Huston), un réalisateur mythique, revient
à Hollywood après des années d’exil en
Europe. Le jour de ses 70 ans, il convoque
dans son ranch d’anciens associés, des dizaines de réalisateurs, critiques et cinéphiles pour leur présenter le film qu’il est en
train de terminer et qu’il conçoit comme
un défi à tous les jeunes cinéastes. Parallèlement à cette fête folle (où des nains finissent par lancer des feux d’artifice depuis
un toit…), sont montrées des séquences du
film en question, projetées par intermittence entre des coupures de courant.
Bien sûr, on reconnaît Welles en Hannaford, mais on ne peut limiter ce personnage peu sympathique à un autoportrait.
Il appartient à la famille des Charles Foster
Kane et Gregory Arkadin, figures tyranniques, contradictoires, insaisissables,
autour desquelles s’agitent admirateurs,
collaborateurs, enquêteurs afin d’en percer le secret. La réception qui constitue
une grande partie du film rappelle la fête
goyesque de Mr Arkadin: au rythme d’un
montage effréné, une multitude de personnages (dont beaucoup de visages
connus : Peter Bogdanovich, Mercedes
McCambridge, Edmond O’Brien, Lilli Palmer, Dennis Hopper, Claude Chabrol…)
s’invectivent, se questionnent, s’agressent
à coup d’aphorismes souvent hilarants
(«On a dit de lui qu’il était le Murnau américain! Mais j’ai oublié qui était Murnau»).
Psychédélique. Le film dans le film est
à la fois ironique et virtuose. C’est une
sorte de parodie de Zabriskie Point, mais
aussi de série B psychédélique, comme en
réalisait Roger Corman à l’époque (avec
motards, hippies et scènes dénudées), le
tout nimbé d’un érotisme et d’effets délicieusement outrés mais contenant néanmoins quelques coups de génie. On peut
résumer The Other Side of the Wind en disant que Welles y rejoue tout son cinéma
en le confrontant malicieusement à celui
des années 70, à Antonioni, Fellini, Godard, mais aussi au nouvel Hollywood
(Hopper, De Palma, Jim McBride…), tout
en prouvant qu’il est alors à la fois le plus
jeune et le plus fou de tous.
M.U. (à Venise)
Orson Welles (assis, à droite) sur le tournage de The Other Side of the Wind. PHOTO
JOSÉ MARIA CASTELLI. NETFLIX
28 u
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
«Shéhérazade»,
parfum de flamme
Relatant l’amour d’un ado délinquant pour
une prostituée mineure dont il devient le mac,
le premier film de Jean-Bernard Marlin
s’immerge avec acuité dans la violence sociale
de quartiers marseillais. Et offre à ses acteurs
débutants une épiphanie incandescente.
Par
MARCOS UZAL
A
u milieu de ce qu’on nomme
aujourd’hui un peu trop facilement, pour qualifier les excès, facilités et paresses d’un certain
réalisme, le cinéma «naturaliste»
(mot galvaudé jusqu’à être devenu
péjoratif), Shéhérazade (lauréat du
prix Jean-Vigo 2018) fait figure de
beau contre-exemple, tant il est tenu
de bout en bout avec une justesse et
une honnêteté admirables.
Zachary (Dylan Robert), petit délinquant de 17 ans, s’amourache d’une
prostituée de son âge, Shéhérazade
(Kenza Fortas). Très naturellement,
sans le moindre scrupule et tout en
l’aimant de plus en plus, il devient
son proxénète, jusqu’à ce que la vio-
lence des autres lui fasse ouvrir les
yeux sur la sienne. Ces deux ados
ont tellement traîné dans les rues et
baigné dans la misère qu’il leur
semble normal d’être pute ou maquereau, d’être violents ou violentés. Au cours du film, ils apprendront à espérer et exprimer autre
chose. Cette histoire de proxénète
amoureux n’a rien d’extraordinairement original, elle pourrait être
celle d’un film français des années 30. Le cinéaste Jean-Bernard
Marlin, qui a grandi dans les quartiers Nord de Marseille, affirme
même qu’elle est le reflet d’une
triste banalité là-bas (lire ci-contre).
Or, c’est justement cette quotidienneté qui lui permet de traiter son récit simplement, comme un fait divers révélant une réalité sociale,
morale et sentimentale précise, plutôt que de gonfler son réalisme au
cinéma de genre, comme le font
tant d’autres. Ici, le romanesque se
tient rigoureusement à hauteur des
faits et des personnages, loin de
toute frime cinéphilique.
La plus grande limite du cinéma dit
«naturaliste» est de confondre réalisme et absence de recul, en collant
aux nuques et aux talons des acteurs, comme si c’était la seule manière de se trouver proche d’eux. Au
contraire, Marlin joue de la distance, en sachant éloigner et poser
sa caméra, parfois même en filmant
l’action à travers un reflet ou une
embrasure. Il compose ses plans,
mais, là encore, sans ostentation,
toujours au service des personnages, pour les laisser respirer dans le
cadre, en marge des événements du
récit, et sans les soumettre à un
point de vue unique qui les exposerait comme des animaux de foire.
Il en va de même pour la lumière,
qui joue parfois magnifiquement
avec les rayons solaires, jusqu’à les
laisser envahir le plan: elle est belle
au-delà du simple plaisir esthétique, pour l’espace de grâce et de
sensualité qu’elle ouvre à Zachary
et Shéhérazade.
Tout cela serait encore peu sans les
acteurs, la matière même de ce cinéma qui cherche à rendre compte
de la réalité la plus écorchée et incandescente. Trouvés lors d’un casting sauvage de huit mois, qui
s’étendit dans tous les quartiers de
Marseille, jusqu’aux sorties de prison, ils sont tous formidables. Mais
on se doute qu’il ne suffit pas pour
cela de jouer plus ou moins son propre rôle, ni de simplement venir
avec ce que son corps et son langage
concentrent de vérité sociale; peutêtre faut-il soi-même épouser le
parcours des personnages. C’est en
tout cas l’impression qui se dégage
du bouleversant Dylan Robert: audelà de ce que nous dit ou montre la
fiction (au déroulement parfois un
peu démonstratif), on le sent profondément traversé par la lll
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
u 29
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CINÉMA/
Dylan Robert se révèle
bouleversant dans
le rôle de Zachary.
PHOTO AD VITAM
DR
«Ma priorité,
c’était mon film,
je n’avais que ça»
Révélation du dernier Festival de Cannes,
Jean-Bernard Marlin évoque ses embûches,
son apprentissage et sa méthode explosive.
O
lll
joie, la rage ou l’inquiétude
de Zachary, comme si, sous nos
yeux, lui aussi était en train de
s’éveiller peu à peu, de se transformer intérieurement. Il semble alors
qu’on assiste à l’épanouissement
d’un être plus qu’à la naissance d’un
acteur, ce qui est encore plus rare et
beau. •
SHÉHÉRAZADE
de JEAN-BERNARD MARLIN
avec Dylan Robert, Kenza Fortas,
Idir Azougli… 1 h 49.
n a du mal à le croire en observant son
visage souriant et sa mise soignée au
milieu d’un bureau parisien en temps
de promotion, mais à l’instar des acteurs de Shéhérazade (lire ci-contre), lesquels illustrent un
certain struggle for life au cœur de Marseille, le
cinéaste Jean-Bernard Marlin, alias «JB»,
38 ans, est lui aussi rescapé d’un parcours miné:
celui cheminant du désir de cinéma à la sortie
du premier film. Né à Chambéry (Savoie), Marlin a grandi à Marseille, d’où sa mère est originaire. «C’est un cliché terrible, mais c’est ainsi:
la première chose que j’ai apprise en arrivant làbas, avant même de m’inscrire au foot, c’est voler.» Le garçon pourtant sage et «plutôt bon
élève» grandit au milieu des films, dans une ambiance familiale compliquée. Les souvenirs de
cinéma associent copains, vacances et visionnages incessants d’œuvres de De Palma, Coppola,
Carpenter et quelques parangons de l’horreur,
mâtinés de… Pasolini. «J’ai dû voir cinquante,
soixante fois Accattone et Mamma Roma»,
compte-t-il.
Dégoupillé. Boursier, JB doit «absolument
travailler à la sortie des études». «Je savais que
les métiers du cinéma étaient précaires, mais
qu’une école technique offrait aussi plus de garanties.» Après un bac scientifique il intègre
Louis-Lumière, y bricole des films expérimentaux, en sort diplômé… et ne trouve pas de travail. «Je suis resté deux jours assistant opérateur
et j’ai arrêté. J’avais du mal à supporter les ordres de mon chef.» Il enchaîne les petits boulots
dans la capitale. Se paye des cours de théâtre.
«Je voulais me perfectionner dans la direction
d’acteurs. Je me disais que si Kazan parlait aussi
bien de la nature humaine, c’est qu’il savait diriger. J’ai pris une grosse claque.» Il découvre
l’étude du comportement avec fascination. «On
peut apprendre à lire les émotions des autres en
les regardant. Cela a été une clé dans ma vie.» A
Cannes, au printemps, alors que son Shéhérazade enfin dégoupillé explosait sur la Croisette,
tous ses acteurs louaient la vista du gourou-manitou: «JB, il te regarde, il connaît tout de ta vie»,
assuraient-ils en chœur. «La connaissance du jeu
m’a ouvert des perspectives, affirme Marlin. Je
ne regardais plus le réel de la même façon.» Sur
l’impact du travail de comédien, ce féru de littérature russe est intarissable: «Non seulement il
constitue une aide pour l’écriture, mais il permet
de mieux se connaître, comme une psy, nous fait
considérer le moment présent et permet de donner libre cours à notre instinct… Les gens kiffent
jouer car sur scène il n’y a pas de censure.»
Marlin esquisse sa manière à travers deux
courts métrages branchés sur la violence du
réel: la Peau dure (2007), «un gamin en fracasse
un autre pour attirer l’attention de son père», et
la Fugue (2013), «un éducateur accompagne au
tribunal une fille qui vit dans un foyer, elle s’enfuit». Le sujet de Shéhérazade lui est venu à la
lecture d’un fait divers. Une histoire d’amour
entre deux marginaux de 17 ans. Le cinéaste se
renseigne sur les milieux de la prostitution, rencontre des jeunes prostituées, leur demande de
raconter leurs relations amoureuses. Ces témoignages l’incitent à prolonger le fait divers et
s’impose l’envie de mettre en scène un film hy-
per réaliste avec des acteurs amateurs. «J’ai mis
deux ans et demi pour écrire Shéhérazade», explique-t-il. Une aide lui permet de se concentrer
sur son projet pendant dix mois. Ensuite, c’est
le RSA. Paradoxe: plus le premier long métrage
devient concret, plus le cinéaste replonge dans
la dèche. «Mais il ne sert à rien de speeder, au
contraire : le temps est l’ami de l’écriture.»
D’autant que JB est perfectionniste. Il le dit
–«rien ne doit être bâclé, il faut réaliser quelque
chose dont on est fier»–, mais il le vit aussi: «J’ai
eu des possibilités de mener une existence “normale”. Mais ma priorité, c’était mon film. Je
n’avais que ça.» Cette traque à la perfection perturbée par l’amateurisme des comédiens font
les deux pôles du film. Dans la panade, le théâtre lui vient à nouveau en aide. Il devient prof
au Cours Florent.
Longue haleine. Pour dénicher ses protagonistes, JB a multiplié les castings sauvages, à la
sortie des écoles, des foyers, des prisons. Beaucoup des acteurs y sont passés, «mais je n’ai jamais vu personne s’en vanter». Certains étaient
même incarcérés pendant le tournage, d’autres
le sont encore. Quand leur situation est évoquée, JB demande qu’on ne mentionne pas leur
nom pour ne pas handicaper leurs chances de
reconversion. Car le prodige est là: le bas peuple
de Shéhérazade brille à l’écran d’un éclat fascinant. Et beaucoup veulent désormais continuer
de «faire l’acteur».
Leur naturel est toutefois le fruit d’un travail de
longue haleine : «J’ai gardé peu d’impros, reprend JB. Ils apprenaient le texte, le récitaient
mais ce n’était pas bon. Quand ils le connaissaient parfaitement, ils se l’appropriaient et le
jouaient à leur façon.» Il y eut certes des tensions lors du tournage dans certaines cités
(«tous les patrons de quartiers n’avaient pas
donné leur feu vert»), des fugues («quand les
deux héros sont partis en scooter à la fin du plan,
c’était plutôt drôle»), des éducateurs inquiets
(«ils encadraient certains comédiens en dehors
du plateau, pour s’assurer qu’ils soient bien là
le lendemain»)… Mais de cette folle expérience,
la devise marquante semble être: «Apprends le
texte, et t’es libre !»
GUILLAUME TION
30 u
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
CINÉMA/
«Sofia», mère souterraine à Casablanca
Remarqué à Cannes, le premier film
de Meryem Benm’Barek dépeint avec
force le sexisme et les inégalités
sociales au Maroc à travers l’histoire
d’un déni de grossesse.
E
lle a le visage fermé et
les yeux baissés de celles qui ne suscitent pas
l’attention. Elle est d’ailleurs
hors champ lors de la première scène du film, un repas
de famille et d’affaires cadré
en plan fixe d’un peu loin,
comme si la caméra était un
intrus qui tenait à rester dissimulé. Sofia (merveilleuse
Maha Alemi) est quantité négligeable, et quand on lui demande de débarrasser, on ne
saisit pas immédiatement
qu’elle est de la même famille
que la jolie et vive jeune
femme, Lena (Sarah Perles)
et l’élégante Leila (Lubna
Azabal, d’une précision toujours exquise). S’il n’y avait le
mot «cousine», qu’on intercepte au passage.
Ce sontt donc deux classes à
l’intérieur d’une même famille, et les signes sont à la
fois marqués par les vêtements (djellaba ou vêtements
occidentaux) et la langue
(fort accent et hésitation lors-
qu’on parle la langue de l’ancien colonisateur, ou français
limpide).
Hôpital. Sofia est un mystère, y compris pour ellemême. Elle perd les eaux
dans la cuisine. Elle ne se savait pas enceinte. Et nous,
spectateurs, ne savions pas
forcément que les relations
sexuelles hors mariage sont
punies d’une peine ferme au
Maroc et qu’il est illégal d’accoucher à l’hôpital. Comment
va faire Sofia pour cacher à sa
famille ce qui se trame dans
la cuisine, alors même qu’un
accord apparemment formidable est en train de se sceller
au salon qui sortira ses parents de leur infériorité?
C’est un film qui ne surligne
pas les informations qu’il
lance et qu’on attrape au vol.
Nous voici donc à l’hôpital
avec les deux cousines, et
Lena qui supplie qu’on accepte Sofia en passagère
clandestine, le temps de l’ac-
Maha Alemi et Lubna Azabal.
couchement. Nous voici
donc dans la nuit, dans un
quartier pauvre de Casablanca, le bébé sans prénom
dans les bras, en train de toquer à une porte – elle est
bleue – afin de dénicher le
père. Et Sofia et sa cousine de
se faire jeter. Et la famille de
se réunir en cachette chez «la
bonne» afin d’éviter le déshonneur. Puis, parfois, brusquement, Sofia sort de son
mutisme et elle balance à sa
MEMENTO FILMS DISTRIBUTION
cousine des propos parfaitement articulés. Elle n’est ni
passive ni victime.
Eblouissement. Alors qui
est-t-elle, cette jeune fille peu
amène qui semble à fois tout
ignorer d’elle-même, et d’une
dureté et lucidité sans scrupule ? Où nous mène Sofia
qui fait mine de jouer une
partie d’échecs en aveugle ?
Omar n’a pas l’air ravi d’être
identifié comme le père puta-
tif. Mais il faut faire vite. Un
(beau) mariage est organisé.
Quand on veut, on peut, paraît être la certitude de Sofia
à propos de l’amour. Qui intrigue le spectateur par sa
manière de manier son bébé
comme un objet lointain
–contrairement à ce qu’indique l’affiche du film.
Si les deux tiers du film se déroulent dans des lieux clos, où
les personnages surgissent de
la pénombre titubants et hé-
bétés dans un cadre tenu, la
dernière partie a lieu sur une
terrasse au bord d’une plage,
dans l’éblouissement de la lumière crue, où le vent et la nature semblent avoir raison
des mots et les effacer au fur
et à mesure qu’une vérité se
dessine. Et de nouveau, toutes les pièces s’imbriquent
différemment, à la manière
des films d’Asghar Farhadi et
notamment A propos d’Elly,
son meilleur film. Que veut
Sofia, qui joue à qui perd gagne avec détermination?
Ce premier long métrage de
Meryem Benm’Barek était
l’une des plus belles surprises du dernier Festival de
Cannes (section Un certain
regard). Et quelques mois
après, ce portrait d’une ville,
d’une société reproduite
dans la bulle familiale, est
toujours saisissant. Le film a
reçu le prix du scénario, ce
qui se conçoit, tant l’intrication des strates narratives
produit un objet à facettes,
c’est-à-dire du cinéma, et non
un simple script filmé.
ANNE DIATKINE
SOFIA
de MERYEM BENM’BAREK
avec Maha Alemi, Lubna
Azabal, Sarah Perles… 1 h 20.
«Photo de famille», zones de flou
Malgré un casting
all stars, la comédie
de Cécilia Rouaud se
contente de plonger ses
personnages dans des
situations trop balisées
et convenues.
C’
est un film plein à craquer, avec des scènes
si courtes qu’on croit
parfois regarder une bandeannonce, sans que l’ensemble
provoque un sentiment de vitesse. C’est une comédie triste,
avec des personnages clairement
caractérisés, si clairement qu’il
est parfois difficile aux acteurs de
les faire s’évader de leur ligne
claire ou prison scénaristique.
C’est un instantané sur une famille décomposée qui, comme
toutes les familles, se réunit aux
enterrements – des funérailles
ouvrent et ferment le film. Et
c’est un casting d’enfer, où les acteurs jouent leur partition habituelle car le film doit marcher. Il y
a la sœur éternellement en colère
qui ne parvient pas à tomber enceinte (Camille Cottin), le frère
solitaire qui construit des jeux vidéo et s’alcoolise (Pierre Deladonchamps), l’autre sœur hyper
gentille, allergique aux contacts
humains, surtout lorsqu’ils émanent d’hommes, et qui élève
seule son fils adolescent (Vanessa
Paradis). A la génération du dessus, il y a la mère psy (Chantal
Lauby) toujours à côté de la plaque, divorcée depuis des lustres
de son irascible mari, incarné par
devinez qui ? (Jean-Pierre Bacri).
Puis, comme dans toutes les comédies depuis la Boum, il y a la
charmante et jolie vieille dame,
cifique, à même d’émouvoir le
spectateur, et qui à lui seul constituerait un film. Est-ce qu’en additionnant tous les problèmes, on
conçoit un méga-film ? Sans
doute, si l’on s’appelle Robert Altman ou Alejandro Iñárritu, et
qu’à la place d’un feuilletage de
situations, on les creuse et forme
des échos. Les acteurs font ce
qu’on leur demande, et Chantal
Lauby est particulièrement saisissante. Cécilia Rouaud filme
sans doute une histoire qui lui
tient à cœur. Il est d’autant plus
dommage que rien ne soit personnel dans sa réalisation.
A.D.
Instantané d’une famille décomposée. PHOTO SND
dite «mamie» (Claudette Walker),
qui ici souffre d’un Alzheimer
– mais un Alzheimer gentil, qui
ne la fait pas souffrir ni proférer
des horreurs, mais au contraire
énoncer sans relâche une vérité
essentielle. Chaque personnage
est donc doté d’un problème spé-
PHOTO DE FAMILLE
de CÉCILIA ROUAUD
avec Camille Cottin, Vanessa
Paradis, Jean-Pierre Bacri,
Chantal Lauby… 1 h 38.
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
Etsuko (Kaho), employée dans un atelier de textile, pressent les changements étranges qui l’entourent. PHOTO ART HOUSE FILMS
Kurosawa et l’«Invasion»
des cueilleurs de pensées
Dans le sillage de plusieurs
de ses œuvres récentes,
le nouveau film du Japonais
relate, entre science-fiction
et thriller, le dérèglement
de la normalité d’un couple
aux prises avec des aliens
voleurs de concepts.
L
u 31
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
e cinéma de Kurosawa a toujours frayé
avec la menace de l’anéantissement. En
programmant dans Invasion un grand
remplacement extraterrestre, le Japonais ne
s’éloigne pas de ses visions d’un Mal contaminant déjà explorées dans ses films policiers
(Cure) ou de fantômes (Kairo). Et c’est sans
surprise que le premier contact alien se confond avec une apparition fantomatique :
«C’est comme un fantôme, comme si je voyais
ce que je ne devais pas voir», dit Miyuki, terrifiée, à l’héroïne Etsuko, toutes deux employées dans un atelier de textile.
L’invasion de Kurosawa n’est pourtant qu’à
l’étape du compte à rebours. Avant de lancer
l’offensive, des éclaireurs ont revêtu des enveloppes humaines pour étudier et compren-
dre l’adversaire. Afin de percer les mystères
du comportement humain, ils se font voleurs
de concepts, s’introduisant loin dans l’esprit
de leurs victimes, au-delà de la barrière des
mots. Un jeu à sommes nulles, puisqu’ils siphonnent au passage la tête de leur cobaye.
Première victime d’un de ces braquages
mentaux, la tremblante Miyuki s’est fait détrousser la notion de famille. En face d’elle,
source de toutes les peurs, son père incarne
soudain l’inquiétante étrangeté, une intimité
aberrante.
Dans Invasion, tour à tour thriller, film d’angoisse et drame, la peur naît du surgissement
de l’hétérogène dans un ensemble homogène,
d’un parasitage de la familiarité. Comme si
son casque capillaire de Mireille Mathieu la
dotait de pouvoir sensoriels hyperdéveloppés, la jeune Etsuko pressent ces changements mieux que personne, ce qui la condamne à la position de naufragée,
abandonnée sur une île de normalité bizarre.
Sa première rencontre avec un de ces ibitsu
(«corps étranger») se noue autour d’un miroir,
la jeune femme se retrouvant paralysée devant la contemplation de son reflet avant que
ne surgisse un médecin à la marche trop ri-
FORMATION CONTINUE
École Supérieure de Réalisation Audiovisuelle - Enseignement Supérieur Technique Privé
)RUPDWLRQVFHUWLçDQWHVWLWUHV51&3QLYHDX,,HW,,,
&/EEDEdര͗/&͕/͕͕W&͕WƀůĞĞŵƉůŽŝ͕&&ddĞƚĐ͘͘͘
gide. Refusant les effets spéciaux, Invasion ne
garde que l’essence de la SF parano, c’est-àdire le dérèglement de la normalité. Ainsi, les
mouvements du film sont pris dans une boucle d’allers-retours entre l’appartement d’Etsuko et l’hôpital où travaille Tatsuo, son mari,
territoire minimal à rebours de la menace planétaire qui plane.
Il est fascinant de voir à quel point le cinéaste japonais s’intéresse peu aux consé-
INVASION
de KIYOSHI KUROSAWA
avec Kaho, Shôta Sometani,
Masahiro Higashide… 2 h 20.
DU FILM À LA SÉRIE… AU FILM
Le déjà-vu, la réplication et l’oubli sont au cœur du film de Kiyoshi Kurosawa, et de
toute sa filmographie. Ces mouvements sont si profonds qu’ils vont jusqu’à
contaminer les formes autour desquelles travaille le cinéaste. Avant d’être le long
métrage qui sort aujourd’hui, Invasion était une série télé en cinq parties produite
pour la chaîne Wowow, sorte de HBO japonais, pour laquelle il avait déjà réalisé
Shokuzai. Un poil moins contemplative, cette version amputée d’une dizaine de
minutes garde quelques stigmates d’une construction sérielle, notamment dans la
répétition de motifs utilisés en ouverture ou en clôture d’épisode : des séquences
de rêves-catastrophes dont on ne sait s’ils sont prémonitoires ou destinés à offrir
un contexte. La série Yocho (présentée en avril à Séries Mania) était déjà un écho
du précédent film de Kurosawa, Avant que nous disparaissions, qui présentait la
même attaque sous des angles différents et de façon plus burlesque et diffractée,
adapté d’une pièce de théâtre de Tomohiro Maekawa. M.C.
SESSION NOVEMBRE
Réalisateur Audiovisuel Ί955 heures΋
ŽƉƟŽŶ͗ĐŝŶĠŵĂ͕ƚĠůĠǀŝƐŝŽŶ͕ŝŵĂŐĞ͕ŵŽŶƚĂŐĞ
Réalisateur Audiovisuel Ί870 heures΋
ŽƉƟŽŶ͗ƉƌŽĚƵĐƟŽŶ
Technicien Audiovisuel Ί1078 heures΋
135 avenue félix faure - Paris 15e
quences de son high concept. Un film entier
pourrait naître rien que sur ce professeur
soudain privé des notions de passé et de futur, condamné à ne vivre qu’au présent. Au
lieu de ça, Kiyoshi Kurosawa laisse ses victimes prostrées avant de détourner le regard.
En se contentant de cibler quelques piliers
autour desquels se bâtit la société (on laisse
le plaisir de les découvrir), sans élaborer de
grands discours autour d’eux, le cinéaste
évite tout écueil moraliste. Il se focalise plutôt sur ceux en capacité d’agir, les mécanismes qui les retiennent et l’échelle ridiculement modeste de leur combat. Etsuko
devrait probablement sauver le monde
– c’est ce que dictent les codes du genre, en
tout cas –, au lieu de quoi elle ne s’intéresse
qu’à son époux. Piégé dans un rôle de guide
pour envahisseur, en charge de désigner les
cobayes, Tatsuo se retrouve dévoré par son
statut de collabo, sujet à des douleurs fantômes dont on ne sait s’il s’agit d’une pénitence
psychosomatique qu’il s’inflige ou d’un
moyen de soumission.
Après avoir souvent mis en scène les relations
affectives comme des sources de maltraitance, Kurosawa opère un revirement en
faisant ici de la reformation du couple-cocon
l’enjeu principal, au risque de laisser le
monde courir à sa perte. La fin de l’humanité
est de toute façon théorisée depuis le début,
lorsque Etsuko fait part à une amie de son inquiétude et se retrouve à lister les raisons qui
pourraient précipiter l’apocalypse. Environnement, nucléaire, réveil d’une nature déchaînée… Ce serait presque bizarre que ça ne
survienne pas là, maintenant.
MARIUS CHAPUIS
www.esra.edu
Libération Mercredi 5 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Accuse les coups
Marie Laguerre L’étudiante a vu la vidéo de son
agression à une terrasse devenir virale et lance
un site de témoignages de victimes de harcèlement.
C’
est tombé sur elle. Cela aurait pu être une autre. Elle
aurait pu avoir dix ans de plus, vivre à Lille, à Lyon
ou ailleurs. Son histoire est celle de toutes ces filles
et femmes, sifflées, suivies ou insultées dans la rue. A la différence près que les images de l’agression de Marie Laguerre
ont fait le tour du monde. Il est exactement 18 h 35,
ce 24 juillet, quand l’étudiante de 22 ans, tout juste diplômée
d’une école d’ingénieurs, rentre chez elle, dans le XIXe arrondissement de Paris. Au passant qui lui
adresse des «bruits, commentaires, sifflements, coups de langue sale, de manière
humiliante et provocante», comme elle
l’écrit sur Facebook le lendemain, elle lâche un «ta gueule!».
L’homme, visiblement peu habitué à voir ses proies se rebeller, jette en sa direction le contenu d’un cendrier attrapé sur
une table. Il la suit, puis lui assène une violente gifle. La scène
se déroule devant la terrasse d’un bar du boulevard de la Villette, où une dizaine de clients sont attablés.
On retrouve Marie Laguerre dans le même coin, un mois plus
tard. En ce lundi d’août, Paris est déserté, le café a baissé son
rideau de fer. La jeune femme nous claque la bise, pointe le
bout de bitume où elle se trouvait quand elle a été frappée, dési-
gne discrètement la caméra qui a tout enregistré. Elle jette des
regards autour d’elle, ne tient pas trop à se faire remarquer dans
ce quartier où elle habite depuis peu.
On s’éloigne. Elle retrouve son assurance, attache sa longue
chevelure bouclée pour dégager son visage. Elle raconte le
ras-le-bol ressenti cet après-midi d’été passé à se faire siffler,
puis la montée d’adrénaline quand elle a décidé de tenir tête
à son énième harceleur. «Je suis restée droite face à lui. C’était
un peu la fois de trop, je crois que j’avais besoin d’évacuer la rage… Et puis, on était
pile devant une terrasse pleine», explique
l’étudiante au caractère bien trempé,
qu’elle pense hérité de sa mère franco-libanaise. La jeune
femme a eu beau s’en sortir avec la pommette et l’arcade endolories, elle répète avoir eu «beaucoup de chance» : la scène a
été filmée et elle a pu facilement se procurer la bande, mise
à disposition par le propriétaire du café qui l’a ensuite accompagnée au commissariat. Les images, qu’elle a publiées sur
Facebook, comptabilisent aujourd’hui plus de 2 millions de
vues. Elle salue aussi la bienveillance de la policière qui a pris
sa plainte, la réactivité des clients. Sur la vidéo, certains tentent de parler avec l’agresseur, l’empêchent de s’approcher
LE PORTRAIT
d’elle à nouveau, un autre saisit une chaise. Pas assez pour
certains observateurs testostéronés qui, à leur place, auraient
joué les héros. «Tout est allé très vite. Les témoins ont tous
réagi, chacun à leur manière, les défend Marie Laguerre.
Ils n’ont pas détourné le regard. Ce n’est pas des gens qui se battent et tant mieux, la violence ne résout rien.»
Fin août, un homme de 25 ans est interpellé. Poursuivi pour
«harcèlement sexuel» et «violence aggravée», le prévenu, qui
sortait d’hôpital psychiatrique, dort en prison en attendant son
procès, renvoyé en octobre. Depuis l’audience, les messages
de soutien en anglais, espagnol, italien ou portugais, reçus en
masse début août, semblent avoir été remplacés par les menaces de trolls misogynes. L’étudiante a décidé de pratiquer le
«name and shame», en rendant publiques les captures d’écran
des pires spécimens. Elle ne regrette pas d’avoir parlé, se sent
une «responsabilité», au nom de toutes les femmes harcelées.
Un côté pasionaria qui n’étonne pas Léa, sa «meilleure amie
depuis toujours» devenue féministe grâce à elle. «Marie sait
se montrer très convaincante. Quand quelqu’un fait une remarque un peu sexiste, en covoiturage avec un total inconnu ou avec
un ami de longue date, elle lance le débat sans hésitation! En
soirée, ça peut parfois gonfler», s’amuse la jeune femme.
Même si son visage s’affiche en boucle sur toutes les chaînes,
Marie Laguerre refuse de trop
évoquer sa vie privée. Cette récente expérience de la noto1996 Naissance
riété lui fait réaliser à quel
à Saint-Cyr-l’Ecole
point l’anonymat est «sacré».
(Yvelines).
Sur sa famille, on saura juste
24 juillet 2018
que ses parents vivent dans
Agression dans le
une campagne accessible en
XIXe arrondissement
train de banlieue, et que la célide Paris.
bataire a deux grands frères
25 juillet Publie
que l’on devine protecteurs, un
la vidéo de
peu trop à son goût. Le lendeson agression
main de son agression, l’un des
sur Facebook.
deux a voulu débarquer pour
30 août Renvoi
l’aider à trouver un nouvel apdu procès à début
part dans un coin plus sûr. Pas
octobre.
question, surtout que le harcèlement de rue ne s’arrête pas
aux frontières des quartiers populaires, insiste la jeune femme,
qui se souvient des hommes libidineux de trois fois son âge
croisés dans le chic VIe arrondissement, où elle a habité. Ses
parents lui ont déconseillé de répondre aux sollicitations, lui
intimant de rester sur ses gardes. Elle proteste: «On me dit de
“faire attention”. Ça veut dire quoi? Que je ne sors plus de chez
moi?» Elle parle de sa soif de liberté, raconte ses voyages en
solitaire, sac au dos au Cambodge, où elle a vécu plusieurs
mois lors de ses études en génie civil. Un milieu masculin où
elle dit être toujours bien tombée, malgré quelques remarques
déplacées.
Epaulée par des militantes féministes, Marie Laguerre a lancé
une plateforme en ligne, «Nous Toutes Harcèlement», pour
recueillir la parole d’autres femmes victimes «dans la rue, au
travail, dans la sphère privée»: 1200 contributions anonymes
ont été reçues. Elle a conscience que l’initiative n’a rien d’inédit, mais voulait mettre à profit l’éphémère attention qui lui
était portée. Elle a aussi adressé une pétition à Marlène
Schiappa, dans laquelle elle plaide notamment pour une éducation à la lutte contre le sexisme dès la maternelle. Le texte
lui a valu d’être reçue par la directrice de cabinet de la secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes.
Avec candeur, elle avoue «ne pas tout maîtriser quand il s’agit
de politique». Elle dit ne pas savoir si elle est de gauche ou de
droite. Elle a suivi la dernière présidentielle depuis l’Asie, a
voté Mélenchon par défaut et s’est abstenue au second tour
faute de procuration. Celle qui se définit comme une «citoyenne engagée», «idéaliste» et «pacifiste» revendique de faire
partie de cette génération davantage sensibilisée aux droits
des femmes par les réseaux sociaux que par le Deuxième Sexe.
«Traumatisée» par les lectures forcées du collège-lycée, elle
peine à se plonger dans des pavés et leur préfère Economix,
une BD pédago sur l’histoire de l’économie.
Sur sa table de chevet en ce moment, il y a surtout des ouvrages
remplis de grands buildings, car l’ingénieure tout juste diplômée intègre une école d’architecture à la rentrée. Un retour
à l’anonymat pour l’admiratrice de Renzo Piano, à condition
que ses camarades n’aient pas trop regardé la télé cet été. •
Par JULIETTE DEBORDE
Photo RÉMY ARTIGES
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