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Libération - 06 08 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11567
LUNDI 6 AOÛT 2018
www.liberation.fr
ÉTÉ
J’ai testé
Fabriquer
un meuble
LA LOI QUI FRACTURE
LA NATION ISRAÉLIENNE
Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté samedi
à Tel-Aviv contre un texte qui proclame «l’Etat-nation du peuple
juif» et transforme les minorités en citoyens de seconde zone.
L’écrivain israélien David Grossman et l’ex-diplomate
Leïla Shahid réagissent dans «Libération». PAGES 2-5
Mystérieuse
attaque
de drone
à Caracas
PAGES 6-8
ROBERT FRANK
HEIDI LEVINE. SIPA
ET AUSSI NOS SÉRIES, LA BD,
DES JEUX… CAHIER CENTRAL
Robert Frank
objet de tous
les regards
PAGES 20-22
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 6 Août 2018
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA SCHWARTZBROD
Indignation
C’est peut-être le pas
de trop que vient de franchir le Premier ministre
israélien. Exalté par la
liberté totale dont il dispose sur la scène internationale avec le soutien
inconditionnel de Donald
Trump, conforté par une
population israélienne
qu’il gouverne par la peur
et qu’il rassure, poussé par
une ultradroite de plus en
plus puissante dans le
pays, Benyamin Nétanyahou a fait passer
le 19 juillet une loi qui met
en péril la démocratie
israélienne. Elle grave
dans le marbre le caractère
juif de l’Etat, transformant
les minorités du pays en
citoyens de seconde zone,
en contradiction avec les
principes édictés en 1948
par David Ben Gourion.
Cette loi divise fortement
la population israélienne,
comme l’a démontré la
manifestation de samedi
soir à Tel-Aviv qui a rassemblé, place Rabin, quelque 50 000 Israéliens
à l’appel des Druzes. Cette
minorité arabophone a
toujours affiché une
«loyauté illimitée» à Israël,
ainsi que l’a rappelé son
chef spirituel, combattant
même au sein de l’armée
israélienne, contrairement
aux Palestiniens d’Israël.
L’indignation dépasse
même le cercle des Druzes,
revitalisant ce que l’on a
appelé le camp de la paix,
cette gauche israélienne
assommée par l’effondrement du Parti travailliste
et la montée en puissance
des colons et des religieux.
«La honte», c’est ce que les
Israéliens de La Paix maintenant ont dit éprouver
dans leur dernier éditorial,
c’est ce que le chef d’orchestre Daniel Barenboim
a dit ressentir en une
du New York Times. Même
des figures ou des médias
considérés comme proches du Likoud, le parti de
Nétanyahou, laissent
apparaître leur malaise
face à cette loi discriminante. Tant que le conflit
opposait Israël aux Palestiniens, la communauté internationale considérait
pouvoir détourner les
yeux. Aujourd’hui, c’est
plus difficile : cette loi peut
créer une vraie fracture au
sein de la population israélienne et, pire encore,
accentuer celle qui croît
entre les juifs d’Israël et
ceux de la diaspora. •
Manifestation d’Israéliens de la minorité druze, samedi à Tel-Aviv. TOMER NEUBERG. XINHUA. SIPA
«Etat-nation juif» L’extrême
droite déchire Israël
Minorités, défenseurs des droits de l’homme et opposition
dénoncent la loi votée le 19 juillet, réservant notamment le droit
d’autodétermination aux seuls juifs et faisant perdre à l’arabe son
statut de langue officielle au côté de l’hébreu. Des dizaines de milliers
de Druzes, pratiquant une religion issue de l’islam, se sont
rassemblés samedi à Tel-Aviv.
Par
MARIE SEMELIN
Intérim à Tel-Aviv
P
lace Rabin à Tel-Aviv, en
sueur et la voix cassée, l’ancien général Anwar Saab sort
de scène. Un sourire aux lèvres, il
contemple les drapeaux druzes
déployés. Quelque 50000 personnes scandent «égalité». «On ne veut
rien d’autre, dit-il. Nous acceptons
tout à fait que cet Etat soit à majorité juive. Mais on ne veut pas d’un
côté des droits pour les juifs et de
l’autre des minorités de deuxième
classe.» Il fait partie des leaders de
la protestation, aux côtés d’autres
officiers, et veut un amendement
qui statuerait l’égalité pour tous les
citoyens : c’est la minorité druze,
d’habitude quasi mutique, qui a
donc pris la tête de la contestation
contre la loi dite de «l’Etat-nation»,
qui a inscrit dans le marbre
le 19 juillet le caractère juif de l’Etat
hébreu, en faisant fi du reste de la
population.
SERVICE MILITAIRE
Numériquement, les Druzes
pèsent peu : 2 % de la population,
130000 personnes. Mais symboli-
«
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Libération Lundi 6 Août 2018
u 3
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«Il s’agit d’un combat entre
ceux qui ont renoncé et
ceux qui espèrent encore»
L’écrivain David Grossman, qui
souhaite que la loi sur «l’Etat nation
juif» unisse contre elle des
opposants de gauche et de droite,
fustige ceux qui ont succombé à
«la tentation nationaliste et raciste».
défi redoutable, politique et social, et, surtout,
humain. Comprendre que l’attitude à l’égard de la
minorité représente l’une des plus grandes épreuves
de la majorité dans un régime démocratique. Et, ces
jours-ci, face à ce test, le gouvernement d’Israël a
essuyé un revers retentissant dont l’écho se propage
dans le monde. Dans ce même monde que nous
accusons, à satiété, de discrimination à l’égard des
e potentiel de division et de dommage conte- minorités juives qui y vivent.
nus dans la nouvelle loi sur l’Etat-nation du C’est pourquoi ce serait une tragédie irréparable si
peuple juif est si évident que l’obstination du la communauté druze acceptait de se contenter
Premier ministre à ne pas l’amender éveille le soup- d’une «compensation», financière ou autre, pour
çon qu’il dissimule une intention supplémentaire l’injustice commise à son encontre par la loi de
dans cette loi : la volonté de garder tout le temps l’Etat-nation du peuple juif. Au contraire, la situation
béante la blessure des relations entre l’Etat et la nouvelle engendrée par la vague de protestation
minorité arabe qui y vit. Ouverte, ravivée et mena- – justifiée – de cette communauté contre cette loi
çante. D’où peut bien découler une
peut offrir un tremplin à un processus
telle volonté ? Pourquoi le gouverneplus global dans lequel les Druzes sement et son chef le voudraient-ils? On
raient le fer de lance du combat pour
ne peut que se livrer à des conjectures:
l’égalité de toutes les minorités musulpeut-être parce qu’une minorité aux
manes et chrétiennes en Israël.
plaies béantes est davantage vulnéDans la trouble réalité israélienne, il
rable et plus manipulable, à être en
n’est pas inutile de rappeler que l’égabutte à la haine, à terrifier, à désagrélité n’est pas une «récompense» que le
ger? Propice à la politique du «diviser
citoyen reçoit de son Etat pour ce qu’il
pour régner» ?
a accompli, d’une façon ou d’une autre,
en sa faveur. Ni même parce qu’il a
Par
Détresse existentielle
sacrifié sa vie pour lui. Même les juifs
Voici comment on laisse une plaie
orthodoxes qui refusent de servir dans
ouverte : d’un seul coup, au moyen
l’armée sont des citoyens jouissant de
d’une unique loi superflue, Nétanyadroits égaux. L’égalité est le point de
hou et son gouvernement ont dérobé le sol sous les départ de la citoyenneté, et non son produit. Elle est
pas d’un cinquième des citoyens d’Israël. Encore le sol sur lequel germe la citoyenneté. C’est aussi ce
une fois, pour quelle raison ? Parce qu’ils en ont le qui autorise la liberté suprême –la liberté d’être difpouvoir. Parce qu’ils sont sûrs que nulle force ne férent, autre, divergent– et, cependant, égal à tout
peut les en empêcher. Parce qu’ils veulent que les autre être humain.
citoyens arabes en Israël vivent avec une certaine
sensation permanente de détresse existentielle. Combat fatidique
D’incertitude quant à leur avenir. Qu’ils se souvien- A mes yeux, les dernières lois édictées par le gouvernent en permanence, à chaque instant, qu’ils dépen- nement ne sont pas la moindre des conséquences
dent de la bonne volonté – ou de la mauvaise – du d’un mode de pensée pervers que cinq décennies
gouvernement, que leur existence, ici, est condition- d’occupation ont engendré. Elles sont le résultat
nelle. Présents, ils peuvent se transformer à tout d’un complexe de supériorité ethnique, de la frénémoment en absents.
sie de barboter dans je ne sais quel «nous» autojustiEt cette loi affirme de manière éclatante autre chose: ficateur, nationaliste, de nature à expulser du
que le Premier ministre d’Israël s’est déterminé à ne «foyer» tous ceux qui ne sont pas «nous», qu’ils
pas mettre fin à l’occupation et à la situation d’apar- soient membres d’un autre peuple, d’une autre relitheid dans les Territoires occupés, mais, au con- gion, ou d’un autre genre.
traire, à les intensifier et à les transférer de ces terri- Mais peut-être que cette loi nous fait un bien énorme
toires au cœur de l’Etat d’Israël. En d’autres termes, en dévoilant à nos yeux, de droite comme de gauche,
cette loi représente, en fait, l’abandon d’une chance sans illusions et autres ruses de la conscience, où
quelconque de clore un jour le conflit avec les Pales- nous sommes parvenus, où Israël a sombré. Peuttiniens. Quant à la «dévaluation» de la langue arabe être que cette loi va ébranler enfin tous ceux qui
en Israël effectuée par cette loi: la langue incarne un parmi nous, de droite comme de gauche, tremblent
univers, une conscience, une identité, une culture. pour Israël, pour son esprit, son humanité, ses
Un tissage infini affectant les sentiments les plus valeurs juives, démocratiques et humaines. Je n’ai
infimes de la vie. Il faut qu’un homme – un politi- aucun doute qu’il en existe beaucoup de ce genre,
cien – soit incroyablement impudent et arrogant de gauche, de droite et du centre, des individus honpour oser porter atteinte – ne fût-ce que formelle- nêtes et réalistes qui savent que cette loi n’est qu’un
ment, comme le législateur le justifie – à la langue acte méprisable et qu’une trahison de l’Etat à l’égard
d’un autre peuple et pour l’humilier. L’hébreu et de ses citoyens. Nétanyahou, comme à son habil’arabe sont des langues sœurs. Au cours de l’his- tude, présente cela comme un affrontement entre
toire, elles ont été imbriquées. Des millions d’Israé- la gauche et la droite. Non, il s’agit d’un combat plus
liens juifs ont tété l’arabe au sein de leur mère. L’hé- profond et plus fatidique, un combat entre ceux qui
breu ne possède pas suffisamment de mots pour ont renoncé et ceux qui espèrent encore. Entre ceux
protester et pour s’indigner de l’outrage fait à sa qui ont succombé à la tentation nationaliste et rasœur.
ciste –de même qu’aux manipulations de l’intimidaPendant des millénaires, le peuple juif a vécu en tant tion– et ceux qui continuent à s’y opposer. Ceux qui
que minorité dans ses pays de résidence. L’expé- s’obstinent à préserver dans leur cœur une image,
rience minoritaire a façonné notre identité, aiguisé une visée, un espoir de la manière dont les choses
notre sensibilité éthique. Aujourd’hui, nous, les peuvent se dérouler dans un Etat de droit. •
juifs, formons la majorité dans notre pays. Etre la
majorité impose une énorme responsabilité, et un Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche.
REUTERS
L
DAVID
GROSSMAN
quement, ils représentent beaucoup: l’alliée historique de l’Etat hébreu, l’exemple pour Israël de la
bonne intégration, celle d’une communauté arabophone, pratiquant
un islam très hétérodoxe, et dont les
tenues traditionnelles (large pantalon noir et moustache pour les
hommes, voile blanc pour les femmes) s’affichent dans les couloirs de
l’aéroport de Tel-Aviv pour promouvoir la diversité de l’Etat.
Les Druzes font le service militaire,
contrairement au reste de la minorité arabophone. Dans la vieille ville
«Je n’ai pas
à me sentir
israélien, et l’Etat
n’a plus à me
le demander.
Ce mot a disparu.
Ne restent plus ici
que des juifs
et des non-juifs.»
Riad Ali journaliste
de Jérusalem, aux portes de l’esplanade des Mosquées, ils essuient
régulièrement les insultes des habitants palestiniens, irrités de les voir
choisir l’autre camp. Depuis l’adoption de la loi, leur voix s’est fait
entendre, disant l’humiliation.
INTELLECTUELS
Plusieurs officiers de l’armée ont
démissionné avec fracas. Des exchefs d’état-major, de la police, se
sont publiquement opposés à la loi.
Un journaliste, Riad Ali, a évoqué
dans un long monologue télévisé
«l’assassinat du rêve israélien» :
«Chaque soldat druze est devenu
mercenaire à l’instant où cette loi a
été votée, dit-il, très ému. Je n’ai pas
à me sentir israélien, et l’Etat ne
peut plus me le demander. Ce mot a
disparu. Ne restent plus ici que des
juifs et des non-juifs, et moi, je suis
un non-juif». Face à leur colère,
des membres du gouvernement,
comme Naftali Bennett, le très
à droite ministre de l’Education, ont
reconnu la «plaie ouverte» de leurs
«frères druzes». Pour une sortie de
crise, le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, avait, dans un
premier temps, proposé une nouvelle version du Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
texte reconnaissant les droits des Druzes et des
minorités effectuant leur service
militaire, ainsi qu’un soutien financier à la communauté. Mais la rencontre, jeudi, avec les représentants
druzes a été écourtée car, selon les
médias israéliens, l’un des leaders
aurait dénoncé un «apartheid».
L’objection à cette loi va bien audelà des habituels «gauchistes»
montrés du doigt par la droite
nationaliste. Les députés arabes de
la Knesset, les organisations de défense des droits de l’homme et des
centaines d’intellectuels, artistes,
écrivains, dont David Grossman
(lire page 3) et Amos Oz, ont dénoncé une attaque contre «les fondements d’un Etat juif et démocratique». Un député du parti Union
sioniste a aussi démissionné d’un
Parlement «raciste». L’opposition,
y compris de centre droit, s’insurge
contre la loi. Jusque dans les rangs
du Likoud, le parti de Nétanyahou,
un parlementaire s’est risqué à dénoncer le texte.
Le président d’Israël, Reuven
Rivlin, issu du même parti, a dit son
opposition. Le pays tremble sur ses
bases car le texte touche à la nature
même de l’Etat : juif et démocratique, réaffirmé comme tel dans ses
«lois fondamentales», faisant office
de Constitution et complétant la
déclaration d’indépendance, où il
se veut moderne, conforme aux
principes universalistes et garantissant «l’égalité sociale et politique
à tous ses habitants sans distinction
de religion, de race ou de sexe».
Libération Lundi 6 Août 2018
Suite de la page 3
«
Dans la foule, samedi, on pouvait voir des drapeaux druzes et israéliens. PHOTO CORINNA KERN. REUTERS
hen, chercheur au Ceri–Sciences-Po
et spécialiste d’Israël: «L’Etat a été
pensé par ses pères fondateurs
comme juif et démocratique, mais
cet équilibre n’a jamais été parfait.
Après avoir vu l’aspect démocratique progresser dans les années 70-90, avec notamment le développement de la société civile et le
renforcement de la Cour suprême,
nous voyons depuis près de dix ans
un contre-mouvement de la droite et
de l’extrême droite, pour qui la
dimension juive doit dominer. Cette
loi en est le reflet, et pour la première
fois, l’inégalité des citoyens est inscrite dans l’équivalent de la Constitution.»
La population arabe du pays, elle, se
sent déjà discriminée. «Je n’ai pas
besoin de cette loi pour avoir moins
de droits, s’énerve Aya, la vingtaine,
qui vit dans le quartier arabe de
Jaffa, dans le sud de Tel-Aviv.
Regardez qui vit dans les kibboutz:
il n’y a que des juifs. Moi, je n’ai pas
le droit d’y habiter.» Le gouvernement n’a que faire de cette
opposition attendue des Arabes, qui
s’époumonent depuis des semaines,
mais il doit donc maintenant gérer
celle, embarrassante et inattendue,
des Druzes. Plusieurs recours ont
été déposés devant la Cour suprême.
Mercredi, la Knesset se réunira pour
une session extraordinaire à la demande de l’opposition. Thème des
débats : «Les atteintes aux valeurs
d’égalité et de démocratie». •
«J’en appelle
à mes amis israéliens»
Pour l’ex-ambassadeure de
Palestine Leïla Shahid, un Etat
ne peut que représenter tous
ses citoyens, sans distinction
de religion. Elle espère un
sursaut de la société civile.
masque est tombé. Pendant soixante-dix ans,
on nous a rabâché que le seul Etat démocratique de la région, c’était Israël. Nous, les Palestiniens, on disait «mais comment voulez-vous
qu’il soit démocratique puisque près de
20% de ses citoyens, 1,5 million d’Israéliens
non juifs, les Palestiniens, sont considérés
comme des citoyens de seconde zone?» Ils ont
e 1989 à 2015, Leïla Shahid a été ambas- des droits, certes, et des députés à la Knesset,
sadeure de Palestine en Irlande, aux mais ils ont toujours été traités comme des ciPays-Bas, au Danemark, à l’Unesco, en toyens de seconde zone, en contradiction avec
France, en Belgique, au Luxemla loi fondamentale de 1948 qui
bourg et auprès de l’Union
décrétait une égalité totale entre
européenne. Elle se partage
Palestiniens et Juifs d’Israël.
aujourd’hui entre Beyrouth et le
Aujourd’hui, cette loi légitime
sud de la France, où nous l’avons
a posteriori tout ce qui est fait
jointe samedi par téléphone.
depuis 1948 à l’égard des PalestiCela faisait longtemps que
niens d’Israël. Cette fiction d’un
l’on ne vous avait pas entenEtat démocratique est démentie
due…
par la décision de la Knesset qui
J’ai pris ma retraite il y a
légalise le système d’apartheid.
INTERVIEW Comment les Israéliens vont-ils
trois ans, je n’avais plus envie de
parler. Mais les événements trafaire avec les Druzes, qui étaient
giques de Gaza et cette loi «de l’Etat-nation au service d’Israël, qui ne sont pas antisionisjuif», votée le 19 juillet en Israël, me donnent tes, qui servent dans l’armée? Ceux-là sont fuenvie de sortir de mon silence, de m’adresser rieux. Ils ont manifesté en masse à Tel-Aviv
à mes amis israéliens et au monde.
samedi soir. Même leur langue arabe n’est
Cette loi vous fait peur ?
plus une langue officielle. En octobre, il y a
Au contraire, quand elle est passée, j’ai été des élections municipales et les Druzes vousoulagée car les choses devenaient claires. Le laient y participer, alors que Jérusalem-Est
D
AP
LANGUE ARABE
Pour Nétanyahou, premier défenseur de cette loi à valeur constitutionnelle, définir le pays comme
«Etat-nation du peuple juif» ne fait
qu’inscrire noir sur blanc la réalité
et «l’une des raisons d’être de cet
Etat», disait-il la semaine dernière
en réponse aux critiques. De fait, la
majorité du texte réaffirme des
symboles: son drapeau, ses fêtes, sa
langue, son calendrier hébraïque.
Les accusations de discrimination
se sont cristallisées sur d’autres
articles, semblant viser la minorité
arabe du pays, souvent perçue
comme un cheval de Troie palestinien dans l’Etat hébreu, et qui
représente 18 % de la population,
descendants des Palestiniens restés
sur le territoire israélien après la
création du pays en 1948.
La loi s’attaque d’abord à la langue
arabe, qui perd son statut de langue
officielle pour un statut «spécial» et
flou, qui semble n’avoir pour but
qu’une rétrogradation humiliante,
car, précise le même article, elle gardera sa place dans l’espace public.
La loi réserve aussi au «seul peuple
juif» le droit à l’autodétermination.
Un autre article définit le développement des «localités juives»
comme «priorité nationale» : version allégée d’une première mouture qui autorisait des localités
à choisir leurs résidents sur une
base ethnique ou religieuse, mais
qui, devant les cris de terreur poussés par les juristes israéliens, a été
modifiée.
Pas trace des mots «égalité» ou «démocratie». Un choix, pour Samy Co-
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Libération Lundi 6 Août 2018
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u 5
Les protestataires se sont rassemblés sur la place Rabin, à Tel-Aviv. PHOTO ILIA YEFIMOVICH. DPA. MAXPPP
par exemple, a toujours refusé de voter sous
occupation militaire. Aujourd’hui, les Druzes
se demandent où est l’intérêt de participer à
des élections alors que, devant la loi, ils n’ont
pas les mêmes droits que les autres. «Le droit
à l’autodétermination appartient exclusivement au peuple juif», dit le texte.
Il n’y a plus beaucoup d’opposition
en Israël…
Il y a une presse qui a le courage d’affronter
les fake news, des intellectuels remarquables
qui luttent contre une loi fondée sur des bases raciales. Il y a des militants anticolonialistes qui se battent avec nous contre l’occupation au risque d’être qualifiés de «traîtres».
Mais il y a aussi la diaspora. Quand les Israéliens ont décrété cette loi, ils n’ont pas demandé l’avis des juifs dans le monde. Vous
imaginez dans quelle situation embarrassante ils mettent les juifs de la diaspora?
En France, il y en a beaucoup qui amalgament juifs et sionisme, je n’ai pas envie de
donner des arguments à tous ceux-là alors
que je me suis battue contre ça quand je représentais la Palestine en France. On ne peut
pas bâtir un Etat juif et démocratique, un Etat
musulman et démocratique, ou un Etat chrétien et démocratique. Un Etat ne peut que représenter tous ses citoyens, quelles que
soient leurs origines, leur religion ou leur
couleur de peau.
Y a-t-il une possibilité pour que cette loi
n’entre pas en vigueur ?
Le seul espoir, c’est la Cour suprême israélienne. Pendant des décennies, elle a représenté un recours qui fait honneur à Israël.
Elle peut encore dire que cette loi est anticonstitutionnelle car elle contredit le paragraphe, dans la déclaration d’indépendance
décrétée par Ben Gourion en 1948, qui stipule
que l’Etat d’Israël assure l’égalité des droits
à ses citoyens, sans discernement. La seule
inquiétude, c’est que le gouvernement
israélien a limité il y a un an son pouvoir en
prévision des lois antidémocratiques que la
Knesset a adoptées depuis. L’extrême droite
a une vraie stratégie et personne ne lui fait
face.
La balle est donc dans le camp des Israéliens ?
J’en appelle à mes amis israéliens, ils ont enfin une chance de rejouer un rôle. Depuis
vingt-cinq ans, ils étaient en dépression car
ils avaient l’impression d’avoir perdu la bataille pour la paix. Le Parti travailliste, en s’effondrant, sous l’influence notamment de Shimon Pérès qui lui a préféré le pouvoir, les a
entraînés dans sa chute. Il y a tous les jours
dans la presse israélienne des articles sur ce
thème. Même le président du pays s’est élevé
contre cette loi. On entend des intellectuels
parler ouvertement d’apartheid. Quand nous,
Palestiniens, on disait qu’Israël était un Etat
d’apartheid, on nous traitait d’antisémites.
La société israélienne a toléré les violations
des droits du peuple palestinien. Aujourd’hui,
ce sont ses propres droits que l’Etat viole, son
droit à la démocratie, à l’égalité de tous
ses citoyens. La société israélienne doit défendre son droit à l’humanisme. La Palestine
aussi a besoin de cet humanisme. Moi, je
n’aurais pas envie de vivre dans un ghetto
palestinien.
La communauté internationale n’est jamais parvenue à faire bouger Israël…
Cela fait des années qu’Israël ne respecte pas
le droit international et tout le monde s’en
moque, on appelle ça un conflit de basse in-
tensité. Mais cette loi, c’est une violation du
droit national israélien. L’Etat est en train de
détruire cette société civile israélienne pour
laquelle tant de juifs se sont battus depuis
Theodor Herzl. C’est la première fois depuis
Oslo, depuis vingt-cinq ans, que la société
israélienne a une chance de réagir. Je me
souviens du jour où les Palestiniens ont reconnu Israël. C’était le 15 novembre 1988, à
Alger, au Conseil national palestinien au
moment de la déclaration de l’Etat palestinien. Abou Ammar [le nom de guerre adopté
par Yasser Arafat, ndlr] a délimité les contours de la Palestine entre Cisjordanie, Gaza
et Jérusalem-Est. Il y a des gens qui se sont
levés et qui ont dit : «Et la maison de ma
mère à Haïfa ?» «Et la maison de ma mère à
Jaffa ?» Abou Ammar leur a répondu : «Il y
a aujourd’hui un peuple israélien, vous voulez quoi? Le chasser? Il faut qu’on apprenne
à vivre avec lui mais il faut que lui ait envie
de vivre avec nous.» J’ai toujours pensé que
«Ce texte légitime
a posteriori tout ce qui
est fait depuis 1948
à l’égard des Palestiniens
d’Israël. Cette fiction
d’un Etat démocratique
est démentie par la
décision de la Knesset
qui légalise le système
d’apartheid.»
ce conflit était plus une tragédie grecque
qu’un conflit politique. Nous, Palestiniens,
nous sommes les victimes d’un peuple qui
a été victime d’un génocide. Dans l’immédiat, le plus grave, et qui peut devenir irréversible, c’est l’article 7 de cette loi qui dit :
«Israël considère le développement de la colonie juive comme valeur nationale et agira
pour encourager leur développement.» Nétanyahou est en train de narguer les citoyens
d’Israël, en devenant l’allié et l’ami des plus
grands dirigeants antisémites d’extrême
droite, de Orbán à Trump.
Comment pouvez-vous être si sûre que
la société civile israélienne va bouger ?
Elle n’a pas le choix. Si elle ne bouge pas, elle
est finie. Jusqu’à présent elle vivait
dans un faux paradis. Moi, à 70 ans, après
quarante-cinq ans de militantisme, je crois
beaucoup plus à la force des sociétés civiles.
Il ne faut pas de compromis honteux.
Cette société civile israélienne a aussi besoin
d’être soutenue par tous les amis de la
démocratie et de la coexistence israélo-palestinienne, qu’ils soient des citoyens du monde
ou des Etats membre de l’UE. Nétanyahou
a diminué les pouvoirs de la Cour suprême,
permis d’annexer des Territoires détenus
par des propriétaires privés, de chasser
des députés qui ne seraient pas loyaux,
de refouler des citoyens qui auraient milité
contre l’Etat d’Israël, d’installer l’ambassade
des Etats-Unis à Jérusalem. C’est quoi
la suite ? L’annexion des Territoires
palestiniens ? Elle doit réagir car cette loi
touche à la moelle épinière de la société
israélienne.
Recueilli par
ALEXANDRA SCHWARTZBROD
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Lundi 6 Août 2018
Venezuela
Un drone fait flop,
l’armée flippe,
Maduro fulmine
Une explosion a eu lieu samedi alors que
le président vénézuélien assistait à une parade
militaire. Il a immédiatement évoqué un «attentat»
fomenté par la Colombie.
Par
ANNE PROENZA
Correspondante à Bogotá
L
es hauts gradés lèvent les
yeux au ciel. Cilia Flores, la
femme de Nicolás Maduro,
recule. «L’heure de la récupération
économique a sonné», vient d’asséner le président vénézuélien. Puis
vient le bruit confus d’une explosion. La caméra change d’angle et
montre des soldats paniqués qui
s’enfuient. Samedi vers 17h40, la télévision vénézuélienne retransmet
en direct la cérémonie du 81e anniversaire de la Garde nationale bolivarienne dans le centre de Caracas
lorsque se produit ce que le gouvernement dénonce comme un «attentat à l’explosif avec des drones»
dont «les auteurs matériels» ont été
arrêtés.
«Aucun fondement»
Un peu plus tard, Maduro affirme
qu’«on a essayé de [l’]assassiner», accusant «la droite et l’ultra-droite vénézuélienne alliée à la droite colombienne». Et d’ajouter: «Je n’ai aucun
doute que le nom de Juan Manuel
Santos [le président colombien,
ndlr] est derrière cet attentat». Vu de
Colombie, l’accusation a quelque
chose d’absurde. Prix Nobel de la
paix en 2016, Santos quittera la présidence ce mardi, après huit ans au
pouvoir marqués par l’accord de
paix historique avec l’ex-guérilla des
Farc, qui a longtemps profité du Venezuela comme base arrière, mais
qui est depuis devenue un parti légal dont les premiers députés et sénateurs viennent d’entrer au Congrès. Samedi soir, un proche de
Santos a envoyé un message aux
correspondants de la presse internationale à Bogotá: «Ceci n’a aucun
fondement. Le Président est occupé
par le baptême de sa petite-fille Céleste, pas à faire tomber des gouvernements étrangers.» Le ministère
des Relations extérieures s’est ensuite fendu d’un communiqué officiel rejetant les accusations de Maduro, qui «a l’habitude de désigner
la Colombie comme coupable dans
n’importe quel type de situation.
Nous exigeons le respect du président
Juan Manuel Santos, du gouvernement et du peuple colombien».
Au Venezuela, le procureur général
de la République, Tarek William
Saab, a affirmé sur la chaîne gouvernementale VTV qu’il n’écartait pas
la possibilité «qu’il puisse y avoir la
coopération d’un certain facteur terroriste hors du pays». Tandis que le
gouvernement dénonce un complot
international, beaucoup d’observa-
teurs spéculaient encore dimanche
sur l’origine de ce supposé attentat.
Samedi soir, un mystérieux groupe,
«Soldados de Franelas», a diffusé
sur Twitter les images des soldats
fuyant après l’explosion, avec ce
commentaire: «C’est ainsi que nous
nous moquons de la dictature, bonne
à tuer le peuple de faim mais lâche
quand arrive son heure.»
Déconfiture
Sur le même compte, un tweet affirmait un peu plus tôt : «L’opération
était de faire voler deux drones chargés avec du C4 [puissant explosif,
ndlr] au-dessus de la tribune présidentielle. Des tireurs d’élite les ont
détruits avant qu’ils n’atteignent
leur objectif. Cela n’a pas abouti
aujourd’hui mais c’est une question
de temps.» En exil aux Etats-Unis, la
journaliste vénézuélienne Patricia
Poleo a lu samedi soir un communiqué diffusé sur YouTube provenant
«d’un groupe d’officiers, sous-officiers et soldats» en active des Forces
armées nationales bolivariennes
(FANB): «Il est contraire à l’honneur
militaire de maintenir au gouvernement ceux qui ont oublié la Constitution et ont fait de la fonction
publique une manière obscène de
s’enrichir.» Le texte conclut en exhortant le peuple vénézuélien à
Les militaires se dispersent après l’explosion. PHOTO AFP
«sortir dans la rue». Par ailleurs,
plusieurs commentateurs ont évoqué «un auto-attentat» d’un régime
en déconfiture, et même une explosion de gaz qui se serait produite
dans un immeuble proche de la cérémonie… Pour sa part, le politolo-
gue vénézuélien, ex-chaviste et opposant Nicmer Evans a tweeté :
«Evitons les rumeurs […]. La vérité,
c’est que voir les troupes répressives
courir comme des lapins montre
clairement sur quoi peut compter
Maduro…» •
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Les gardes du corps
entourent Nicolás
Maduro, samedi
à Caracas.
PHOTO XINHUA VIA AP
u 7
«Il n’y a plus de sens
à rester au Venezuela.
Rien que pour t’habiller
correctement, il faudrait
économiser un an!
Je vais partir, trouver du
travail… Si tout se passe
bien, je pourrai venir
chercher ma famille.»
Juan Carlos cuisinier à Caracas
pour effectuer ces démarches. C’est le cas de
Pablo. Cet avocat a abandonné son tribunal
pour faire la queue devant les différentes instances vénézuéliennes, surtout pour les demandeurs les plus fortunés. «Quel que soit le
pays où les gens veulent partir, ils doivent légaliser leur situation au préalable, explique-t-il.
Concrètement, cela veut dire demander un
passeport et un extrait de casier judiciaire au
ministère de l’Intérieur, ou encore des certificats de diplômes et de naissance au ministère
des Affaires étrangères.» Tout cela se fait normalement sur Internet, mais les sites concernés fonctionnent de manière aléatoire et sont
régulièrement saturés par les demandes. «Il
faut attendre devant les ministères au moins
deux fois, relate l’avocat. Une fois pour déposer
ses documents, une autre pour venir retirer les
papiers, et tout cela peut prendre des mois.»
HYPERINFLATION
A Caracas, «l’exil est devenu
un but dans la vie»
La hausse constante des
prix et l’instabilité politique
poussent des centaines
de milliers de Vénézuéliens
vers la Colombie ou le Chili.
n
éa ue
Oc ntiq
la
At
D
evant le consulat du Chili, en plein
centre de Caracas, il est bientôt midi.
Un militaire vénézuélien tente de contenir les quelque 200 personnes qui
attendent depuis le lever du soleil. «Rafael
Marquez, Veronica Murillo…» (1) Une fiche
à la main, le soldat fait l’appel. Des mains se
lèvent et, peu à peu, une file se forme face à
lui. Les autres se massent à ses côtés, priant
pour être à leur tour appelés et pouvoir ainsi
déposer une demande de visa pour le Chili.
«Ceux qui sont appelés vont pouvoir faire la
demande, les autres reviendront demain», au départ, son nom ne sera pas appelé. Il faumurmure une femme, la cinquantaine. Après dra encore revenir. Ces gens ont déjà beauavoir rempli un formulaire
coup attendu pour demander le visa
sur le site internet du midit «de responsabilité démocratiMer des
nistère chilien des Affaique» – un an de résidence,
Caraïbes
res étrangères, les derenouvelable une fois – mis
Caracas
mandeurs reçoivent une
en place cette année par le
date de rendez-vous pour
Chili afin de faire face à
déposer leurs papiers.
l’afflux de Vénézuéliens :
Mais ils sont si nombreux
ils étaient environ 170000
VENEZUELA
que le consulat n’arrive
à passer la frontière
GUYANA
pas à tout traiter en une
en 2017 selon les chiffres
COLOMBIE
journée. «J’attends pour
gouvernementaux. Mais
BRÉSIL
mon mari, précise notre inavant d’en arriver là, les canterlocutrice. Il va partir tradidats au départ doivent obte200 km
vailler au Chili pour nous envoyer
nir des autorités vénézuéliennes
de l’argent et améliorer un peu notre
tous les papiers nécessaires: un vérivie quotidienne.»
table parcours du combattant. A tel point que
Comme pour quelques dizaines de candidats certaines personnes sont désormais payées
Accoudé au bar du restaurant où il est cuisinier, Juan Carlos en témoigne, un torchon
sale sur l’épaule : «Il m’a fallu un an et demi
pour réunir tous les papiers nécessaires. Je ne
pensais pas que ça serait si long.» Après tout
ce temps, il a enfin reçu son visa pour le Chili.
Il attend désormais le bon moment pour
partir, comme l’ont fait beaucoup de ses proches avant lui. «Je pars avec un ami qui
connaît des Chiliens et qui a suffisamment
d’argent, c’est plus sûr.» Une fois là-bas, les
deux compères devraient vivre dans un appartement qu’ils loueront à l’un de leurs contacts. «Mon ami veut acheter une petite boutique là-bas, et si ça marche, on y travaillera
tous les deux. J’attends son feu vert pour partir. Il y a déjà tellement de Vénézuéliens qui vivent là-bas…»
Juan Carlos a 33 ans, il travaille d’arrachepied dans ce restaurant d’un quartier plutôt
aisé de Caracas pour partir avec le plus d’argent possible. C’est un bistrot tranquille, tapissé de télévisions qui diffusent des parties
de base-ball et peuplé d’habitués qui voient
chaque mois certains employés disparaître
du jour au lendemain. Des serveurs ou des
cuisiniers qui, comme Juan Carlos, habitent
dans des quartiers plus populaires, dans
l’ouest de la capitale. Il laisse sa femme et son
fils de 7 ans au Venezuela et espère gagner
assez pour leur envoyer de l’argent. «Je veux
m’en aller parce qu’il n’y a plus de sens à rester.
Ici, il n’y a pas d’avenir. Rien que pour t’habiller correctement, il faudrait économiser un
an! Je vais partir sans ma famille, trouver du
travail… Si tout se passe bien, je pourrai venir
les chercher.»
Aujourd’hui, pour la grande majorité des
Vénézuéliens, le principal souci est l’hyperinflation. Elle pourrait atteindre 13 800 %
cette année, selon le Fonds monétaire international. Et la hausse constante des prix rend
la vie impossible. «Le salaire minimum mensuel tourne autour de 5 millions de bolivars,
c’est à peine plus d’un dollar», se lamente
Eduardo. Ce Vénézuélien d’origine colombienne travaille dans un restaurant de Caracas, en tant que serveur. «J’ai Suite page 8
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8 u
MONDE
Libération Lundi 6 Août 2018
Un policier supervise les personnes en attente de visa qui se massent devant l’ambassade du Chili à Caracas, le 13 juillet. PHOTOS MANAURE QUINTERO
Suite de la page 7 la chance de gagner un
peu plus que le salaire minimum, mais ça ne
me suffit pas du tout pour vivre. Un cahier
d’écolier, ça vaut 15 millions de bolivars, c’est
beaucoup trop. Une boîte de crayons de couleur est vendue 50 millions de bolivars !»
«PRESSION SOCIALE»
Eduardo, lui aussi, s’apprête à partir : en
Colombie, seul. Triste ironie du sort pour
ce quadragénaire dont les parents, fuyant
les guérillas colombiennes, sont arrivés au
Venezuela dans les années 70. «Ma famille
vient du département de Santander en Colombie, raconte-t-il. Là-bas, des enfants d’une
dizaine d’années étaient enlevés pour gonfler
les rangs des guérillas. Ma mère est venue au
Venezuela avec mon oncle et nous avons très
bien vécu pendant des années. Mais tout ça,
c’est fini. Tout a changé depuis une dizaine
d’années.»
Pour Juan Carlos et Eduardo, tous deux issus
de la classe moyenne inférieure, impossible
de s’offrir un billet d’avion. Ils vont devoir traverser le pays par leurs propres moyens, puis
emprunter le pont qui sépare le Venezuela de
la ville colombienne de Cúcuta. Le premier
prendra ensuite le bus en direction du Chili
et le second se rendra à Medellín, où il est attendu et espère trouver un travail.
Ce désir d’exode ne touche pas que les classes
moyennes et populaires: au contraire, il traverse une large partie de la société vénézuélienne. Enrique est un avocat qui gagne plutôt
bien sa vie. Il a pu quitter la capitale pour s’installer dans une banlieue plus sûre et plus tranquille. Après avoir passé de longs mois à réunir
tous les papiers nécessaires, le voilà presque
paré au départ. «En fonction de la somme que
j’arrive à réunir, je déciderai du pays où aller»,
raconte-t-il. Pas question de laisser ses enfants
derrière lui, Enrique économise pour payer un
billet d’avion à toute sa famille. Pour ceux qui,
comme lui, sont payés en dollars, ce sont les
pénuries qui motivent généralement le départ.
«Le contrôle des changes a rendu compliqué
l’accès à beaucoup de choses, entre autres les
médicaments. Voilà pourquoi je veux m’en aller, se justifie-t-il. J’ai peur de voir un membre
de ma famille tomber malade, sachant que j’ai
déjà dû me rendre à l’étranger pour aller acheter certains médicaments.»
Pour ces personnes-là, quitter le Venezuela
revient à rechercher le confort de vie qu’ils
ont connu avant la crise, mais aussi à tenter
d’échapper à l’insécurité devenue endémique, en particulier à Caracas: «Je me suis fait
braquer deux fois à main armée ces derniers
mois, témoigne Juan, étudiant à l’université
Simón-Bolívar. Ils m’ont tout pris, mon téléphone, mon portefeuille, tout.» Juan remue
frénétiquement le sucre qu’il vient de verser
dans son expresso. Sa main tremble légèrement, il ne cesse de regarder vers la rue. L’ambiance du café, un établissement chic dans
le quartier d’Altamira, est animée. «Tout le
monde ici connaît quelqu’un qui part», soupire le jeune homme.
La plaza Francia, épicentre des manifestations
contre le gouvernement de 2017, n’est qu’à
deux rues. Ses cours à l’université sont terminés et, comme beaucoup d’autres étudiants,
Juan va tenter sa chance ailleurs: «Il y a presque une pression sociale pour partir, on a peur
de se retrouver tout seul ici.» Ces derniers
mois, l’étudiant a vu les amphithéâtres se vi-
L’adieu aux proches, avant de prendre la direction de la frontière colombienne.
der. «L’année dernière, nous étions 8600 étudiants. Cette année, nous ne sommes plus
que 3000.» C’est sans compter les départs de
professeurs qui ont entraîné la disparition de
nombreuses filières. «L’exil est devenu un but
dans la vie, raconte le jeune homme. Avant,
le but, c’était de trouver un travail, puis de
s’acheter une maison et une voiture. Maintenant, le but, c’est de partir. Chez les étudiants,
la question n’est plus “qu’est-ce que tu veux
faire plus tard?”, mais “où veux-tu partir?”»
Pour sa part, Juan a choisi la France. Il refuse
de s’expatrier ailleurs en Amérique latine,
comme sa mère partie au Pérou en janvier. Il
est allé la voir deux semaines : «Quand tu es
vénézuélien là-bas, ou bien les gens te méprisent, ou bien ils ont pitié de toi.» Une étiquette
que Juan refuse de porter pour le restant de
ses jours: «Cela me dérange qu’on me considère
comme un réfugié. Je ne suis pas un Syrien qui
fuit la guerre et les obus. Très concrètement,
nous les Vénézuéliens, nous sommes perçus
comme les Syriens d’Amérique latine.»
BENJAMIN DELILLE
Correspondant à Caracas
(1) Tous les noms ont été modifiés pour préserver
l’anonymat des personnes interrogées.
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LIBÉ.FR
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La Première ministre néozélandaise, à peine mère,
déjà de retour aux affaires
Ce lundi, Jacinda Ardern, la Première ministre de NouvelleZélande, s’installe à nouveau dans son bureau de Wellington, six semaines après la naissance de sa fille. Deuxième
femme à donner naissance pendant un mandat de chef
d’Etat ou de gouvernement, elle s’est démenée pour montrer qu’elle n’est qu’une femme normale. PHOTO REUTERS
REUTERS
«Je reconnais qu’il y a un réel
problème d’antisémitisme,
que le Parti travailliste s’efforce
de surmonter.»
En Chine, le jeu dangereux
de Google avec la censure
JEREMY
CORBIN
chef du Parti
travailliste
britannique
«Eliminer l’antisémitisme et restaurer la confiance [avec
la communauté juive] sont nos priorités», a écrit le leader
de l’opposition britannique dans une tribune publiée samedi dans le Guardian. Corbyn reconnaît que sa formation
a été trop lente pour procéder à des sanctions disciplinaires
après des cas de propos antisémites. «Le personnel du parti
a entendu des allégations négationnistes, des stéréotypes
grossiers sur les banquiers juifs, des théories du complot accusant Israël des attentats du 11 Septembre, et même une
personne dire qu’elle estimait que Hitler avait été mal compris, déplore-t-il. Les personnes qui portent ces opinions
n’ont pas leur place au sein du parti.»
A Shanghai, vendredi. PHOTO ALY SONG. REUTERS
Indonésie Un séisme sur l’île
de Lombok fait au moins 19 morts
Un séisme de magnitude 7 a secoué dimanche l’île indonésienne de Lombok et fait au moins 19 morts et des dizaines
de blessés. Il intervient une semaine après un premier
tremblement de terre qui avait fait 17 morts sur cette île
touristique à l’est de Bali. Les autorités ont lancé une alerte
au tsunami et recommandé à la population de s’éloigner
du rivage et de gagner des endroits élevés. L’alerte a été levée après quelques heures. Le séisme de dimanche s’est
déclenché à 10 km de profondeur. L’Indonésie est située
sur la fameuse «ceinture de feu» du Pacifique, là où des plaques tectoniques se rejoignent et où se produisent beaucoup d’éruptions volcaniques et de tremblements de terre.
Selon le site «The
Intercept», la firme
veut lancer une
version chinoise
et filtrée de
son moteur de
recherche.
Aux Etats-Unis,
des sénateurs
l’interpellent.
Par
AMAELLE GUITON
Suisse 20 morts dans l’accident
d’un avion militaire de collection
Les vingt personnes se trouvant à bord de l’avion militaire
de collection suisse qui s’est écrasé samedi après-midi
contre le versant ouest du Piz Segnas, à une altitude
de 2540 mètres, sont mortes, a annoncé dimanche la police. L’avion, un trimoteur Junkers, construit en 1939 en Allemagne, appartenait à la compagnie Ju-Air, fondée
en 1982 par des amis de l’armée de l’air. Au moment de l’accident, l’avion était à sa capacité maximum de 17 passagers
et trois membres d’équipage : 11 hommes et 9 femmes,
parmi lesquels un couple d’Autrichiens et leur fils, a indiqué la police.
Mali Soumaïla Cissé saisit la justice
pour «bourrage d’urnes»
Le chef de l’opposition malienne, Soumaïla Cissé, arrivé
deuxième du premier tour de la présidentielle malienne
avec 17,8% des suffrages contre 41,4% à Ibrahim Boubacar
Keïta, a annoncé la saisine de la Cour constitutionnelle du
pays pour «bourrages d’urnes» par le camp du chef d’Etat
sortant. Il a en outre déposé «une requête en récusation de
six des juges de la cour pour suspicion de partialité».
G
oogle de retour en
Chine, au prix d’un
passage sous les
fourches caudines de la censure exercée par le régime ?
Révélé mercredi par le site
d’investigation américain
The Intercept, le projet, jusqu’alors très discret, du géant
de Mountain View (Californie) fait l’objet depuis plusieurs jours d’un feu roulant
de critiques. Du côté des
ONG de défense des droits
humains, Amnesty International a rapidement dénoncé
«un jour noir pour la liberté
du Web si Google se soumettait aux règles extrêmes de la
censure chinoise pour accéder à un marché».
Et à Washington, un groupe
bipartisan de six sénateurs,
emmené par le républicain
de Floride Marco Rubio et le
démocrate de Virginie Mark
Warner, s’est fendu vendredi
d’une lettre ouverte adressée
à Sundar Pichai, le PDG de
l’entreprise. «S’il est avéré, ce
plan est profondément troublant et risque de faire de
Google le complice de violations des droits humains liées
au rigoureux régime de censure de la Chine», écrivent les
parlementaires, qui y voient
«un précédent inquiétant
pour les autres entreprises
qui voudraient faire des
affaires en Chine sans compromettre leurs valeurs
fondamentales».
qu’aucun “résultat n’apparaîtra” lorsque les utilisateurs entreront certains mots
ou certaines phrases», poursuit le site d’information.
Baptisé «Dragonfly» («libellule»), le projet a été lancé au
printemps 2017, et les documents suggèrent qu’il ferait l’objet d’un partenariat
avec une autre entreprise,
encore inconnue, précise
The Intercept.
En 2006 déjà, Google avait
lancé une version censurée
de son moteur de recherche
à destination des Chinois.
Mais l’entreprise y avait mis
Canons. D’après les docu- fin quatre ans plus tard, déments internes consultés par nonçant alors aussi bien des
The Intercept, Google tra- piratages, opérés depuis la
vaille en effet à réintroduire Chine, de «dizaines» de
dans le pays son moteur de comptes Gmail de militants
recherche, dans une version des droits humains, que «les
conforme aux canons d’un tentatives de limiter encore
Web chinois en
plus la liberté
coupe réglée, en
L'HISTOIRE d’expression sur
développant une
le Web». Or ces
DU JOUR
application pour
derniers temps,
les smartphones équipés du les relations entre le régime
système d’exploitation An- et le géant du Net se sont madroid. L’appli «identifiera et nifestement détendues. Toufiltrera automatiquement les jours d’après The Intercept,
sites bloqués» par le tentacu- en décembre 2017, Pichai a
laire dispositif de censure rencontré l’un des princid’Internet – la fameuse paux dirigeants du Parti
«grande muraille électroni- communiste chinois, Wang
que» mise en place à partir Huning, conseiller du préside 1998– de la BBC britanni- dent Xi Jinping en matière de
que à Wikipédia. Et elle «éta- politique étrangère. A la
blira aussi une “liste noire de même période, Google anrequêtes sensibles”, de sorte nonçait l’ouverture à Pékin
d’un centre de recherche en
intelligence artificielle. Courant juin, l’entreprise a indiqué investir 550 millions de
dollars (475 millions d’euros)
dans le numéro 2 chinois du
commerce en ligne, JD.com.
Et d’après l’agence Bloomberg, elle est en pourparlers
avec le géant Tencent pour
pouvoir fournir des services
de «cloud» en Chine, qui
compte plus de 770 millions
d’internautes…
La mise au jour du projet
Dragonfly provoque en tout
cas de forts remous internes. «Dès que les informations ont commencé à circuler, les managers de Google
ont rapidement bloqué l’accès des employés à tous les
documents» faisant référence au projet, écrit The Intercept. «Cela a suscité pas
mal d’angoisse en interne, a
expliqué un salarié anonyme à l’AFP. Certains sont
furieux de ce qu’on est en
train de faire.» D’après
le New York Times, des employés à qui il avait été demandé de travailler sur l’application de recherche ont
préféré changer d’affectation ou démissionner.
«Liste noire». Jusqu’ici, le
géant de Mountain View s’est
borné à indiquer qu’il ne
«commente pas des spéculations sur des projets futurs».
Reste que les six sénateurs
auteurs de la lettre ouverte à
Sundar Pichai attendent désormais des réponses à des
questions précises : Google
travaille-t-il sur le sujet avec
un partenaire, et si oui lequel? Y a-t-il un lien entre ce
projet et les pourparlers avec
Tencent ? «Qu’est-ce qui a
changé depuis 2010» pour que
l’entreprise considère désormais pouvoir «coopérer» avec
la censure chinoise ? Que
contiendrait la «liste noire»
de requêtes et de sites web
censurés? L’entreprise devrat-elle fournir des historiques
de recherche d’utilisateurs à
la demande des autorités ?
Pas sûr que Mountain View
puisse tenir bien longtemps
la stratégie du silence. •
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10 u
MONDE ÉCONOMIE
Par
CHRISTOPHE ALIX
et FRANCK BOUAZIZ
U
n ultimatum pour de
meilleures conditions de
travail. Les pilotes allemands de la compagnie low-cost
Ryanair ont donné jusqu’à ce lundi,
à leur direction, pour obtenir de
réelles propositions en matière
d’amélioration de leurs conditions
de travail et de rémunération. La
probabilité est assez grande qu’ils
n’obtiennent pas de réponse, ce qui
pourrait entraîner une journée de
grève, le vendredi 10 août, à laquelle
se joindraient les pilotes belges, suédois et néerlandais.
Cette bronca ressemble, à s’y méprendre, à une sérieuse remise en
cause du modèle économique de la
compagnie irlandaise à bas coûts.
Pour la première fois, les 25 et
26 juillet, un mouvement de grève
de deux jours du personnel de cabine dans plusieurs pays européens
(Belgique, Espagne, Portugal et
Italie) a été massivement suivi, causant l’annulation de 600 vols et affectant 100000 passagers. Les hô-
tesses et les stewards, qui réclament
de se voir appliquer le droit du travail du pays où ils sont employés et
non celui de l’Irlande, quelle que
soit leur base d’affectation en Europe, sont mécontents de la manière
dont ils exercent leur métier: obligation de payer sa formation, rémunération limitée aux heures passées en
vol, nettoyage et entretien des appareils lors des escales, etc. «Ce mouvement vise à la fois nos conditions de
travail et les rémunérations des plus
jeunes recrues dont le salaire mensuel est compris entre 800 et
900 euros», indique, à Libération,
un steward basé en Belgique.
PDG VA-T-EN-GUERRE
Après le coup de semonce de juillet,
la grève menace de faire tache
d’huile. Aux Pays-Bas, l’association
des pilotes (VNV) organise un référendum auprès de ses membres
pour obtenir l’aval de sa base, et son
pendant allemand (Vereingung
Cockpit) envisage de mettre en
place une procédure similaire. Une
multiplication inédite de mouvements sociaux au sein de la compagnie irlandaise, quasi inexistants
Libération Lundi 6 Août 2018
jusqu’ici chez le leader européen du
transport aérien low-cost depuis sa
création, en 1984. Ce malaise social
fragilise la compagnie au moment
où elle se trouve confrontée à une
hausse de ses coûts en raison de revalorisations salariales et de l’augmentation du kérosène (+118 millions d’euros au premier trimestre)
avec pour résultat une chute de 22%
de son bénéfice au deuxième trimestre, à 309 millions d’euros. Un
retournement sanctionné par la
Bourse, où le cours de l’action a
perdu 20% de sa valeur depuis son
pic d’août 2017. Michael O’Leary, le
très va-t-en-guerre PDG de la compagnie, n’a pas caché son pessimisme. «Même si nous maintenons
des contacts actifs avec les syndicats
de pilotes et de personnels navigants
à travers l’Europe, a-t-il expliqué,
nous nous attendons à de nouvelles
grèves au moment du pic de la période estivale.»
Comme à son habitude, la compagnie a réagi par la manière dure. La
poursuite des grèves devrait l’amener à revoir à la baisse ses prévisions
de trafic pour l’hiver prochain. A la
clé, moins d’avions en service, donc
moins d’emplois. Une menace déjà
mise à exécution fin juillet: Ryanair
va réduire de 30 à 24 le nombre de
ses appareils basés à Dublin pendant la période hivernale. Ce qui
représente une perte d’emploi potentielle pour 100 pilotes et 200 hôtesses et stewards.
«AUCUNE COMPENSATION»
Pour autant, les salariés se disent
prêts à aller jusqu’au bout. La direction semble, pour le moment, hermétique à leurs demandes. «Ces grèves n’ont aucune justification et
aucun autre but que de gâcher les vacances familiales et bénéficier à
d’autres compagnies», a réagi le directeur marketing de Ryanair, Kenny
Jacobs, selon lequel le personnel de
cabine dispose d’un bon salaire,
«jusqu’à 40000 euros annuels, avec
de bonnes commissions sur les ventes» réalisées à bord des appareils
pendant les vols. Libération a demandé à la direction de Ryanair ce
que serait sa position durant les semaines à venir. La compagnie s’est
refusée à tout commentaire.
Dans l’immédiat, ce sont les clients
du transporteur qui font les frais de
ces perturbations. Certains passagers dont les vols ont été annulés
n’ont pas eu droit à une indemnisation, a révélé France 3, qui a mené
l’enquête à l’aéroport de Beauvais
(dix vols annulés), dans l’Oise, où
Ryanair représente 80 % du trafic.
«En vertu de la législation EU 261,
aucune compensation n’est due lorsque le syndicat agit de manière déraisonnable et totalement hors de
contrôle de la compagnie aérienne.
Si cela était sous notre contrôle, il n’y
aurait pas d’annulations», a justifié
la compagnie, selon laquelle les vols
supprimés ont été le fait de «circonstances extraordinaires».
Ces conflits à répétition commencent à peser sur son activité. Ryanair, qui anticipe une croissance de
1 % en 2018 contre 4 % précédemment, attribue cette stagnation à
une concurrence plus vive en Europe. Chaque grande compagnie a
désormais son transporteur lowcost, à l’image de Transavia en
France et aux Pays-Bas pour
Air France-KLM (lire ci-contre), de
Germanwings pour Lufthansa ou
Vueling pour British Airways. Pour
Michael O’Leary, qui a annoncé une
Ryanair
Les coups bas
d’une compagnie
à bas coût
Des pilotes allemands du transporteur aérien
menacent de se mettre en grève si la direction
ne leur accorde pas de meilleures conditions
de travail. Le conflit pourrait s’étendre dans
plusieurs pays d’Europe: les salariés refusent de
faire les frais de la stratégie du low-cost à tout prix.
A l’aéroport de Charleroi, près de Bruxelles, le 25 juillet. Des personnels
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Libération Lundi 6 Août 2018
moindre hausse que prévu du prix
moyen du billet durant la saison estivale, «la Coupe du monde, la vague
de chaleur en Europe du Nord et les
incertitudes au sein de la clientèle au
sujet des grèves de pilotes» vont peser
sur les résultats. D’où sa volonté
d’opérer des redéploiements vers
des contrées où les coûts sont plus
faibles. La compagnie compte ainsi
proposer plus d’emplois en Pologne,
où elle dispose d’une base.
«INSÉCURITÉ PERMANENTE»
Toutefois, après avoir longtemps refusé de reconnaître les syndicats,
Ryanair a fini par engager des négociations avec eux dans plusieurs
pays, contraint d’opérer des rattrapages de salaires comme dans nombre d’autres compagnies qui bénéficient du dynamisme retrouvé du
trafic. Selon le SNPL, le syndicat des
pilotes majoritaire en France et chez
Air France, qui soutient les mouvements en cours, la société a été confrontée à une «fuite de ses personnels», ce qui a contraint Ryanair à
négocier des augmentations de salaires, de 20% avec ses pilotes. «Les
trois quarts sont en autoentrepre-
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
neurs, explique Karine Gély du SNPL
national. Ce sont des pilotes qui sont
en insécurité permanente, qui ne savent pas si le lendemain ils vont travailler, ni où ils vont travailler. Car
bien souvent ils vont être basés dans
un aéroport, mais le lendemain ils seront envoyés travailler à partir d’une
autre base européenne, où ils devront
s’acheminer tout seuls.»
En dépit des difficultés du moment,
Ryanair demeure une compagnie
extrêmement rentable. Malgré
2500 annulations de vols liées à des
grèves de contrôleurs aériens dans
plusieurs pays, dont la France, le
trafic de passagers a augmenté
de 7%, à 37,6 millions sur le dernier
trimestre. Elle vient, par ailleurs, de
confirmer qu’elle visait un bénéfice
annuel compris entre 1,25 et
1,35 milliard d’euros cette année,
contre un bénéfice record de
1,45 milliard sur l’exercice précédent, dans la fourchette des anticipations de la Bourse. Si son modèle
a du plomb dans l’aile, Ryanair entend bien le défendre jusqu’au bout.
Quitte à devoir faire face à une multiplication des mouvements sociaux
dans les prochains mois. •
u 11
Transavia, la petite filiale
rentable d’Air FranceKLM qui rêve de grandir
La compagnie à coûts réduits
du groupe franco-néerlandais
dégage des bénéfices, mais
son développement en France
dépend d’un accord avec
les pilotes de la maison mère.
L
es bonnes nouvelles ne sont pas légion,
par les temps qui courent, au sein du
groupe Air France-KLM. Le transporteur
n’a toujours pas trouvé de PDG, trois mois après
la démission de Jean-Marc Janaillac qui officiait jusqu’au 4 mai. Une grève de quinze jours
lui a coûté 350 millions d’euros pour le seul premier semestre 2018. Enfin, le conflit salarial à
l’origine de ce mouvement social n’est toujours
pas réglé. L’une des rares bonnes nouvelles,
dans cet horizon plombé, est le résultat de la fi-
de bord de la compagnie ont fait grève pour bénéficier du droit du travail du pays où ils sont employés. PHOTO POLET. RÉA
liale low-cost Transavia : pas d’arrêts de travail
qui s’annoncent comme chez Ryanair (lire cicontre) et des performances économiques positives. Cette compagnie, qui opère à partir de la
France et des Pays-Bas avec 73 Boeing 737, affiche au premier semestre 2018 des chiffres uniquement en progression. Le nombre de passagers transportés a augmenté de 7,4 % et le
chiffre d’affaires de 13,7 %, pour atteindre
688 millions d’euros. Enfin, Transavia commence à afficher un bénéfice d’exploitation
alors que la compagnie a, durant plusieurs années, enregistré des pertes, notamment à partir
des vols au départ de la France.
Le transporteur low-cost fonctionne en effet de
manière un peu singulière. Il y a, en réalité,
non pas une mais deux compagnies Transavia.
La première est d’essence néerlandaise, comme
KLM. La seconde, au développement plus récent, est établie en France et fonctionne selon
la législation nationale. Ses premiers gains
s’expliquent par le fait que ses coûts de production sont moins élevés que sa grande cousine
Air France. A bord, les hôtesses et stewards sont
moins bien payés et volent plus longtemps
chaque mois. En outre, comme la plupart des
compagnies low-cost, Transavia commercialise
ses billets uniquement en ligne, ce qui lui évite
d’avoir à financer des points de vente en dur.
Enfin, en région parisienne, la compagnie décolle uniquement à partir de l’aéroport d’Orly,
moins éloigné que celui de Roissy, ce qui, ajouté
à des prix très compétitifs, séduit bon nombre
de voyageurs.
Forte de ses résultats encourageants, Transavia
(et notamment sa partie française) risque d’être
rapidement confronté à une crise de croissance.
La demande en constante augmentation pour
ce type de vols impose d’acquérir de nouveaux
avions afin de proposer de nouvelles destinations ou d’augmenter les fréquences sur celles
qui sont les plus demandées. En outre, les compagnies du même type, en Europe, affichent
toutes des flottes de plus de 100 appareils. Mais
il se trouve que les pilotes d’Air France ont un
droit de regard sur le développement de Transavia France. En clair, leur accord est nécessaire
dès lors que le cap de 40 avions sera franchi. Or,
la compagnie en compte déjà 33 en France. Il faudra donc bientôt rouvrir des négociations à ce sujet. Jusqu’à présent, les pilotes d’Air France ont
obtenu que les salaires pratiqués chez Transavia
soient les mêmes que les leurs. Le futur PDG
d’Air France-KLM qui, au nom de la compétitivité de Transavia, se risquerait à remettre en
cause cette parité financière se heurterait à de
sérieuses turbulences sociales.
F.Bz.
Les premiers gains de
la filiale s’expliquent par
le fait que ses coûts de
production sont moins
élevés que ceux
d’Air France. Hôtesses et
stewards sont moins bien
payés et volent plus
longtemps chaque mois.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Lundi 6 Août 2018
ET «LIBÉRATION»
Entre deux pays, entre deux cultures, entre deux identités, cinq jeunes nous racontent
leurs appartenances multiples… riches mais aussi compliquées. En publiant
ces témoignages, Libération poursuit l’aventure éditoriale entamée depuis trois ans
avec la ZEP. Ce média participatif (www.la-zep.fr) donne à entendre la parole des jeunes dans toute leur
diversité et sur tous les sujets qui les concernent.
Moi JEune
«Ma double
identité est
un doux mélange»
Nés en France de parents étrangers ou ayant émigré,
quatre jeunes de 16 à 23 ans racontent leurs difficultés
à échapper aux clichés et à se faire accepter par
les autres sans être réduits à leurs différences.
Par L’ÉQUIPE DE LA ZEP Dessin JAMES ALBON
REJU, 16 ANS, LYCÉENNE, PARIS
«PARFOIS, DES PERSONNES ME FONT ME SENTIR DIFFÉRENTE»
«Née en France de parents bangladais arrivés ici en 1997,
j’ai la nationalité française. Mais je ne sais pas à quel pays
m’identifier. Je me sens intégrée à la France, et même à
l’Europe. Je me sens aussi différente. Je vais à l’école depuis treize ans. Tous les matins, lorsque je retrouve mes
amis, je ne ressens pas de différences. Nous parlons la
même langue, nous avons plus ou moins la même culture, nous aimons les mêmes films, les mêmes séries,
nous avons les mêmes délires. Des fois, on n’a pas besoin
de se parler pour communiquer, certains gestes ou grimaces suffisent pour que je parte en fou rire avec eux.
J’apprécie cette complicité. Je me sens bien entourée.
Mais il m’arrive parfois de parler à des personnes qui me
font me sentir différente : “Ce n’est pas difficile de vivre
avec une couleur de peau différente?”; “Tu viens de quel
pays?” Ce genre de questions me ramène à mes origines
et me fait penser que je ne suis pas aussi intégrée que ce
que je croyais.
«Chez moi, il y a un mélange de cultures. Je ne parle pas
la même langue: je parle le sylheti, un dialecte bangladais.
Mais j’insère quand même quelques mots de français dans
mes phrases. Je mélange les deux langues que je maîtrise,
et mes parents font de même. Ils ont petit à petit intégré
des éléments de la culture française. Dans certains aspects de la vie quotidienne, je fais bien la distinction des
cultures. Lorsque je mange chez mes amis, j’utilise des
couverts. A la maison, j’utilise ma main droite. Je mange
principalement du riz avec de la sauce curry, même si mes
parents adorent cuisiner des plats du monde.
«Il y a aussi une grande différence entre la mode française et la mode bangladaise : lors des fêtes de famille,
je ne mets jamais de pantalon, de vêtements courts. Je
mets plutôt de longues robes traditionnelles que je n’oserais jamais mettre au lycée. Je pense que je ne peux pas
être soit française soit bangladaise, je suis un doux mélange des deux.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 6 Août 2018
u 13
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TYPHAINE, 17 ANS, LYCÉENNE, ÎLE-DE-FRANCE
«COMME SI ON VERSAIT UN PEU DE NOUS DANS UN MIXEUR»
«Je suis née en France, d’une mère algérienne
et d’un père polonais. Du côté de mon père,
on est catholiques et il n’y avait que mon arrière-grand-mère qui perpétuait la tradition
polonaise. Je me souviens d’une seule chose,
une recette de cuisine! A l’inverse, j’ai grandi
aux côtés de mes grands-parents maternels,
nés en Algérie et musulmans. Ils ont été influencés par la culture française, ce qui m’a
permis de recevoir une culture mixte dès le
départ. Cette culture, c’est un mélange de ce
qu’on m’a appris et partagé. Par exemple, on
célèbre les fêtes religieuses importantes de
ma famille : Noël et l’Aïd. On partage des
croyances et une culture différentes, mais on
œuvre pour tout regrouper. C’est comme si
on prenait un mixeur et qu’on y versait un peu
de chacun de nous.
«Moi, je suis déiste: je crois en Dieu sans avoir
de religion. Je me sens à la fois française, algérienne et polonaise. Mais plus encore! Ma famille est composée de diverses ethnies, qui
viennent de l’Allemagne à la Thaïlande. Encore plus d’ingrédients dans le mixeur! J’ai par
exemple une tante thaïlandaise. Elle m’a appris des danses traditionnelles, des plats typiques de sa région, et m’a fait écouter ses musiques préférées. Mes grands-parents aussi me
racontent des histoires de leur jeunesse, au
cœur d’Alger et de la Kabylie. Et j’ai ce sentiment d’appartenance. Ils ne m’ont pas immergée dans leur culture, ils m’y ont intégrée. Ça
a généré en moi une source infinie de curiosité. Mais je me sens aussi française. La France
est une partie fondamentale de ma culture.
Rien que d’avoir le français pour langue natale
me fait me sentir française.
«Lorsque mes grands-parents maternels sont
arrivés en France, ils n’avaient même pas
20 ans. Du coup, ils ont fortement influencé
leurs enfants aussi. Et puis il y a l’école ! On
nous apprend l’histoire et la géographie de notre pays, alors forcément ça joue beaucoup.
Je ne veux jamais arrêter de découvrir et d’apprendre. Je crois profondément que la mixité
n’est pas un concept. C’est une richesse et un
mélange qui fait de moi qui je suis aujourd’hui.
Je ne changerais ça pour rien au monde.»
JULIEN, 22 ANS, ÉTUDIANT, NANTERRE
«EN FRANCE, C’EST NORMAL D’ÊTRE “BLACK, BLANC, BEUR”,
MAIS CHINOIS?»
«“Dis-moi, honnêtement… Y a quoi dans les
nems ?”, “Si y a une guerre entre la Chine et la
France, tu choisis quel pays ?”, “C’est normal
que tu sois fort en maths, t’es chinois!”, “Dis, j’ai
cassé mon portable, tu peux me le réparer ?”,
“Tu sais pas où j’peux trouver des Nike moins
cher par hasard ?” A tous les adolescents qui
m’ont délivré au fil des ans leurs interrogations
les plus existentielles, je veux rappeler que mes
parents sont arrivés en France il y a plus de
vingt ans. Contrairement à la majorité de la
diaspora chinoise, ils ne sont pas arrivés en famille. Mon père est d’abord venu seul pour étudier, ma mère l’a rejoint, puis je suis né et nous
sommes restés. J’ai donc grandi entre ces deux
cultures, chinoise et française, mais sans jamais m’apparenter à l’une ou à l’autre.
«L’école, c’était le paradis: j’ai toujours été très
curieux. Puis il y a eu ce jour où j’ai appris à
écrire une lettre au père Noël… mais il n’est jamais venu chez moi. J’étais pourtant sage.
C’est plus tard que je l’ai compris : la culture
que je croyais universelle et qu’on m’inculquait n’était qu’une parmi d’autres, une qui fêtait Noël et n’était pas celle de la maison. Mon
premier contact avec la différence.
«Aujourd’hui, on étudie la Chine en histoiregéo. Aux premiers mots qui évoquent mon
pays d’origine, tout le monde se retourne vers
le fond de la classe. Je me retourne à mon tour,
mais il n’y a personne derrière moi… En grandissant, cette différence s’est accentuée. En
France, c’est normal d’être “black, blanc,
beur”, mais chinois ? L’adolescence, c’est le
moment où tout le monde vous demande si
vous êtes plus chinois ou plus français. La
question n’a jamais eu de sens, parce que choisir l’un supposerait de renier l’autre. Or, justement, les deux me définissent. Au début, je ne
comprenais pas que les collégiens puis les lycéens soulignent autant mes origines, qu’ils
me réduisent à cela. Car, comme eux, je suis
né et j’ai grandi en France! Et mon histoire m’a
appris à ne juger qu’au-delà des apparences.»
SEYDOU, 23 ANS, ÉTUDIANT, NANTERRE
«DE RETOUR AU MALI, JE ME SUIS SENTI ÉTRANGER
DANS MON PAYS»
«J’ai passé mon enfance à Tombouctou, dans
le nord du Mali. Le “vivre ensemble” était indépassable. On partageait les joies comme les
peines collectivement. On m’avait habitué
à dire bonjour aux gens que je croisais et je
connaissais le nom, le prénom et l’histoire
de chacun. Quand j’ai eu mon bac, mon beaupère m’a proposé de venir vivre en France
pour parfaire mon français et élargir mes
connaissances. Mon père trouvait l’idée ridicule. Pour lui, on ne quittait pas Tombouctou
pour chercher le savoir ailleurs. On venait
à Tombouctou, ville universitaire, pour chercher le savoir. Ma grand-mère était, elle, terrifiée à l’idée de me voir marié à une Blanche.
Malgré tout, j’ai décidé de partir.
«Le jour du départ, j’étais aveuglé par l’excitation, mon père par la colère, ma mère par la
fierté et ma grand-mère par la peur. A tout
juste 18 ans, je n’avais pas conscience du
tournant que ma vie allait prendre. En arrivant chez mon oncle, dans l’Oise, j’ai eu une
impression de déjà-vu, sans doute à cause de
mes nombreuses recherches sur Internet.
Venant d’une société altruiste, je me suis
retrouvé à mener un train de vie individualiste et capitaliste. Trois années se sont écoulées. J’ai intégré assez rapidement le mode de
vie français, tout en restant fidèle à mes
valeurs conservatrices : j’ai continué à prier
cinq fois par jour, je n’ai pas mangé de porc,
pas bu d’alcool, et je n’ai pas fait l’amour
hors mariage.
«Puis est venu le jour du retour. J’étais impatient. Mais la joie de l’atterrissage a vite laissé
place à la frustration. Dépaysé et dérouté, je
me sentais étranger dans mon pays. J’étais
surnommé “le Français”. Leur rejet n’enlevait
rien à mon bonheur de retrouver des habitudes oubliées. Toutefois, certaines coutumes
m’étaient devenues insupportables! J’étais fatigué par les innombrables visites que je me
sentais obligé de rendre à mes proches. Les
mariages étaient trop bruyants et les causeries
nocturnes au “grin” [lieu de débats, ndlr] me
paraissaient si futiles! Au bout de deux semaines, j’ai quitté le Mali avec satisfaction mais
aussi un grand chagrin. Maintenant, j’habite
en France avec ma petite sœur que j’ai faite
venir. Elle aussi sera bientôt entre deux pays.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Libération Lundi 6 Août 2018
LIBÉ.FR
Seins, fesses, blagues
de beauf… sus aux cartes
postales sexistes
Le mouvement Femmes solidaires lance une campagne sur
les réseaux sociaux pour dénoncer «l’image dégradante»
des femmes véhiculée par certaines cartes postales, preuves (accablantes) à l’appui. «Les femmes [y] sont représentées comme des objets consommables, jetables», s’insurge
Carine Delahaie, porte-parole du mouvement. PHOTO DR
Municipales à Paris:
Girard lance une
écurie de plus à gauche
taine de personnes issues de
cette désormais sacro-sainte
société civile. Infirmiers, intermittents, enseignants, artistes, chercheurs et un
chauffeur de taxi. Bref, des citoyens bien installés dans la
«cité», tendance haut du panier bobo quand même.
«Les gens ne veulent plus aller
vers les partis traditionnels
mais ils veulent être entendus. Ils ne veulent plus aller
vers le flou artistique de
LREM mais ils veulent retrouPar
ver des valeurs de gauche»,
LAURE BRETTON
explique Girard à Libération,
entre deux visites de cathéne fois n’est pas cou- drales espagnoles. Dans le
tume sur l’autoroute laïus en cours de rodage de
des municipales à Pa- l’ancien maire du IVe arronris, cela ne ressemble ni à une dissement, il est aussi quesdéfection ni à une embus- tion de «l’accueil des plus fracade. Quand il a décidé de giles», de «priorité absolue au
lancer son «club de ré- logement social», de «ville
flexion» politique, Christo- plus respirable», et de faire de
phe Girard a non seulement Paris «un havre pour
prévenu Anne Hidalgo de ses start-up». Sur le papier, l’iniintentions, mais surtout as- tiative a donc tout d’un barsuré la maire de Paris que rage érigé face aux ambitions
cette opération avait voca- de Benjamin Griveaux, portetion à ramener
parole du gouvers elle des ciL’HISTOIRE vernement. Sans
toyens qui veuofficialiser sa
DU JOUR
lent que la capicandidature en
tale reste à gauche une fois bonne et due forme, cet anqu’elle aurait déclaré sa can- cien proche de Montebourg
didature.
devenu pilier de la macronie
évoque à l’envi un «projet colSociété civile. Cela va lectif» basé sur «les transmieux en le disant car le club ports, la sécurité, la proxien question étant baptisé «La mité et la propreté».
Gauche en mouvement», son Sur le créneau des marsigle LGEM semblait ressem- cheurs, il y a un risque d’embler comme deux gouttes bouteillage. Le secrétaire
d’eau à une passerelle vers la d’Etat chargé du numérique,
majorité présidentielle, à une Mounir Mahjoubi, a expliqué
consonne près dans l’acro- la semaine dernière avoir
nyme. «Je me suis fait plai- commencé à réfléchir à son
sir», reconnaît celui qui fut projet en vue des municipal’adjoint à la culture de Ber- les de 2020. Venu des rangs
trand Delanoë pendant de la droite, le député LREM
douze ans, aujourd’hui ad- Hugues Renson n’a pas dit
joint d’Anne Hidalgo chargé son dernier mot non plus, ce
des ressources humaines. Le qui augure d’une belle pa«G» vaut d’ailleurs autant gaille à l’approche de l’invespour «gauche» que pour «Gi- titure politique. Ancien conrard» dans LGEM, dont la seiller en communication de
première réunion aura lieu le François Hollande, Gaspard
11 septembre. Il rassemble Gantzer a lui aussi lancé son
pour l’instant une cinquan- mouvement, «Parisiennes,
L’adjoint de
Bertrand Delanoë
puis d’Anne Hidago
crée un «club de
réflexion politique»
pour ramener les
électeurs parisiens
vers la gauche.
Une initiative qui
divise l’entourage
de la maire.
U
parisiens», enquillant les
réunions thématiques et les
sorties médiatiques. Celui
qui a débuté en politique
comme directeur de cabinet
de Christophe Girard, avant
de s’occuper des relations
presse de Bertrand Delanoë,
se voit comme un trait
d’union – un de plus – entre
les socialistes et la nébuleuse
macroniste naissante.
Tremblements. «Paris va
être un casse-tête absolu pour
l’Elysée vu les ambitions des
uns et des autres affichées à
deux ans du scrutin, analyse
un socialiste parisien. Nous,
on se ressert de pop-corn et on
les regarde se tirer le tapis
sous les pieds des uns des
autres.» A droite, pour l’instant, seul le député du
XVIIIe arrondissement, Pierre-Yves Bournazel, a déclaré
ses ambitions, observé en
cela avec circonspection par
les caciques parisiens de LR.
Gauche comme droite tremblent à l’unisson à l’idée
d’une candidature d’Edouard
Philippe. Le Premier ministre
soigne son réseau de jeunes
élus LR, n’a pas pris sa carte
LREM et pourrait trouver un
débouché politique parfait à
Paris à l’orée du deuxième
temps du quinquennat.
Après l’an I d’Emmanuel
Macron, les socialistes parisiens veulent croire que les
états d’âme sont en train de
se dissiper à gauche. Que les
choix fiscaux, la baisse des
APL ou la loi asile et immigration font pencher la barre
Christophe Girard à la mairie de Paris, le 5 avril 2014. PHOTO V.NGUYEN. RIVA PRESS
à droite et rentrer au bercail
ceux qui avaient pu être séduits par LREM. Pour la
maire et son équipe, cette
compétition larvée entre
marcheurs officiels ou officieux est une aubaine.
«Paris va être un casse-tête absolu
pour l’Elysée vu les ambitions des
uns et des autres affichées à deux
ans du scrutin. Nous, on se ressert
de pop-corn et on les regarde
se tirer le tapis sous les pieds
des uns des autres.»
Un socialiste parisien
Affaiblie par les crises politico-commerciales autour de
Vélib puis d’Autolib, attaquée sur le terrain de la propreté et de la sécurité, Anne
Hidalgo prend bien soin de
ne rien dire de sa future candidature tout en évoquant
son positionnement «ni
droite ni gauche mais progressiste». La naissance
d’une écurie Girard, aussi
petite soit-elle, peut lui permettre, en temps voulu, de
ratisser plus large.
«Christophe est un iconoclaste satellitaire, un homme
de réseaux plein de bonnes
idées, avec l’envie de bouger», vante donc Emmanuel
Grégoire, adjoint d’Anne Hi-
dalgo aux finances. «Tout
ça, c’est à l’image de Christophe Girard : baroque, égocentrique et pas très sérieux,
tance au contraire un autre
adjoint de Hidalgo. Il a dit à
Gantzer qu’il le soutenait, à
Hidalgo qu’il serait loyal et il
cherche des amis à En marche au cas où.» Christophe
Girard en fait donc officiellement des tonnes côté allégeance: «Je mets ma barque
à l’eau dans l’idée qu’elle
serve à un collectif supérieur
et plus grand.» Tout en répétant à intervalles réguliers
que personne n’est jamais
certain de l’avenir politique. «Regardez François
Hollande !» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 6 Août 2018
u 15
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LIBÉ.FR
Mort de Marie Humbert, mère
de Vincent, qui avait relancé
le débat sur la fin de vie
En 2003, son fils, tétraplégique, muet et quasiment aveugle, demandait le droit de mourir à Jacques Chirac, alors
président de la République. C’est finalement sa mère et
un médecin qui avaient accédé à sa demande, donnant
lieu à la loi Leonetti sur la fin de vie en avril 2005.
PHOTO AFP
Dray, cap sur «la bataille des européennes»
ment européen», estime
Dray. Il insiste sur les «acquis» de la construction de
l’UE, qui a «apporté la paix»
sur le Vieux Continent. Mais
cet «acquis» est loin d’être
«définitif» dans une Europe
en prise avec des dissensions
entre Etats membres et
confrontée à la montée des
populismes. «L’histoire récente –y compris la question
des migrants ces derniers
mois – prouve que les monstres peuvent ressurgir très
vite», pointe le cofondateur
de SOS Racisme. Pour dépasser les déchirements, il fait
sienne la proposition d’Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, d’organiser «une
conférence ouverte à toute la
gauche européenne pour tenter de construire un pro-
gramme commun de gestion
des flux migratoires».
Après son effondrement à la
présidentielle puis aux législatives de 2017, le PS doit
«assumer lucidement» son
bilan et «démontrer […] qu’il
y a une pensée socialiste nouvelle qui se reconstruit. Le
premier rendez-vous sera la
préparation des élections
européennes de 2019». Pour
Dray, «l’idée que l’Union peut
continuer à faire sa petite
cuisine libérale dans un
accord tacite entre les libéraux et les sociaux-démocrates a fait long feu».
Parmi les idées qu’il entend
porter pour réconcilier les
jeunes Européens avec l’UE,
figure la création «d’une dotation universelle qui s’impose à tous les pays pour cha-
que jeune Européen à l’âge
de 18 ans». Ce dispositif consiste à donner à chaque
jeune «un capital de départ
[…] pour faire sa vie comme
il l’entend». Il s’agirait d’une
dotation de plusieurs milliers d’euros. Une mesure financée par une «taxation sur
les grandes entreprises numériques et les banques»,
précise l’ancien député PS de
l’Essonne. Il propose aussi
que des acquis comme
l’avortement deviennent un
«droit européen pour chaque
femme». Côté environnement, enfin, l’Europe, suspectée parfois de connivence
avec les lobbys et les multinationales, doit se débarrasser
du glyphosate et de Monsanto, affirme-t-il.
TONINO SERAFINI
AGNÈS
BUZYN
ministre
de la Santé
AFP
Julien Dray fait des offres de
service. L’ancien député de
l’Essonne – qui n’a plus
qu’un mandat de conseiller
régional d’Ile-de-France– se
propose de «mener la bataille
des européennes au nom des
socialistes» et «de créer un
collectif rassembleur autour
de ce projet [européen]» indique-t-il dans une interview
publiée dimanche par le Parisien. «Il faut mener une bataille politique de conviction»
car «ces élections seront totalement différentes de toutes
celles que nous avons connues
auparavant», souligne-t-il.
Et il propose de «commencer
très tôt», le scrutin devant
avoir lieu fin mai 2019.
Dans cette campagne, les
socialistes devront «assumer
[leur] caractère profondé-
«Je pense que notre société
commence à s’adapter
à la canicule.»
Les consultations dans les services d’urgence en lien avec la
canicule «sont relativement faibles», signe que les messages
de prévention sont pris en compte, s’est félicitée dimanche
la ministre de la Santé, Agnès Buzyn. Elle a appelé toutefois
à la vigilance vis-à-vis des enfants, à cause du risque de
noyade et de malaise lié à la chaleur, notamment pour les bébés. Aux urgences, les «passages liés à la canicule sont relativement faibles, autour de 4%», et «ça ne bouge pas depuis plusieurs jours», a indiqué la ministre, qui s’exprimait à l’issue
d’une visite aux urgences pédiatriques de l’hôpital Necker à
Paris. La canicule, qui concernait toujours 67 départements
dimanche, devrait sévir jusqu’à mardi. La journée de samedi
a été la plus chaude en moyenne sur la France depuis la canicule de 2003, a indiqué Météo France.
Eléphants: une belle retraite
avant le cimetière
Dons de particuliers
Selon Sofie Goetghebeur,
plus d’une centaine de pachydermes vivent actuellement dans l’univers circassien à travers toute l’Europe.
«Etant donné qu’un nombre
croissant de pays interdisent
les cirques détenant des animaux sauvages, comme la
Belgique, l’Italie ou les PaysBas, il fallait créer d’urgence
une structure permettant
d’accueillir ces éléphants,
ajoute-t-elle. Notre association se chargera donc de les
récupérer, en précisant qu’il
n’est pas question de les acheter aux cirques.»
Mais construire un refuge
pour éléphants, ça coûte
énormément. Pour réunir les
fonds nécessaires à ce projet,
Sofie Goetghebeur et son
compagnon, Tony Verhulst,
deux Flamands ayant travaillé de nombreuses années
au zoo d’Anvers, ont créé
en 2014 l’association EHEES
BÊTES
(Elephant Haven, European Elephant
Sanctuary).
Grâce à leurs propres économies, aux dons de particuliers et aux aides d’autres
associations (comme la Fondation Brigitte Bardot), ils
ont pu acquérir un terrain de
28 hectares dans le Limousin, près du village de Bussière-Galant, et se lancer dans
de titanesques aménagements: terrassements, construction de clôtures et de
bacs à sable, remise en état
d’anciennes étables, installation du chauffage et de l’isolation…
«Vaste chantier»
L’avancement de ces travaux
est régulièrement filmé et
mis en ligne sur Twitter
(info@elephanthaven.com)
et YouTube. «Ce projet est
suivi dans le monde entier, assure Sofie Goetghebeur. Une
centaine de bénévoles, venus
de France ou de Belgique, se
relaient pour nous aider dans
ce vaste chantier.»
A terme, Elephant Haven
pourra offrir une retraite à
dix éléphants, libres de
s’ébattre dans le domaine, à
l’abri du regard des hommes.
Des soigneurs spécialistes
des pachydermes seront
présents sur place. Difficile
toutefois de dire précisément quand le sanctuaire
sera prêt à accueillir ses
premiers pensionnaires :
«Tout dépend de l’avancement des travaux, de l’obtention des permis de construire
nécessaires pour certains
bâtiments, mais aussi des
dons et donc de l’état de nos
finances», détaille la cofondatrice.
SARAH FINGER
Curieux et amateurs pourront,
les 25 et 26 août, découvrir sur
place l’évolution du projet lors
d’un week-end portes ouvertes.
Des visites guidées sont prévues en français et en anglais,
de 10 à 17 heures.
Offre spéciale été
8 semaines soit 48 numéros
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de 9h à 18h, du lundi au vendredi
• Simon Bailly
Son nom ? Elephant Haven.
Sa mission ? Offrir une belle
retraite, de la paix et du repos
à des éléphants qui ont été
exploités toute leur vie par
l’homme, notamment dans
des cirques. «De telles maisons de retraite existent déjà
en Asie, en Afrique et en Amérique. Mais notre projet est le
premier du genre en Europe»,
explique Sofie
Goetghebeur,
L’ÂGE
cofondatrice
de ce sanctuaire qui doit
ouvrir ses portes d’ici quelques mois en Haute-Vienne,
au sein du parc naturel régional du Périgord.
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16 u
Libération Lundi 6 Août 2018
CAMBODGE
IDÉES/
150 km
Phnom
Penh
UN CAFÉ, DES IDÉES, L’ADDITION (4/11)
Du Cafe Society de New York, antichambre du mouvement pour les droits
civiques à la Bellevilloise (Paris), lieu d’une utopie sociale, en passant par le
Café Riche du Caire, des écrivains, des historiens et des géographes
retracent l’histoire de lieux où ont émergé de nouveaux courants
intellectuels, politiques ou artistiques.
1970, Kyoichi Sawada et Robert Miller, de l’agence américaine UPI, devant le Royal de Phnom Penh après avoir passé un point de contrôle vietcong.PHOTO BETTMANN ARCHIVE
Ce bar où les
reporters
attendaient les
Khmers rouges
C’est à l’Hôtel Royal de Phnom Penh, et non pas au Foreign
Correspondents Club, que se retrouvaient les reporters au
Cambodge durant la guerre de 1970- 1975. Ils y côtoyaient agents
secrets, marchands d’armes, diplomates, planteurs et écrivains de
passage comme Le Carré et De Villiers.
Par JEAN-FRANÇOIS
BOUVET
Auteur de «Havre de guerre. Phnom
Penh, Cambodge (1970-1975)»
(Fayard, mai)
F
oreign Correspondents
Club (FCC), Phnom Penh :
voilà une adresse qui fleure
bon l’exotisme et le grand reportage à la Hemingway. Avec ses
terrasses à élégantes balustrades
ouvrant sur le quai Sisowath, non
loin du confluent du Mékong et
de la rivière Tonlé Sap, ce bar de
style colonial est l’endroit idéal
pour voir éclater les orages de
mousson sous une cathédrale de
nuages. Et le FCC sait jouer de
l’imaginaire : nombre de ceux qui
viennent y prendre un verre au
coucher du soleil croient pénétrer dans l’antre des reporters de
guerre. Sauf que l’établissement
n’a ouvert ses portes qu’en 1993,
bien après le conflit qui, dans
l’arrière-cour de la guerre du
Vietnam, a dévasté le Cambodge
dans les années 70. Certes, il accueille volontiers les journalistes,
mais sans jamais avoir été un
club de correspondants étrangers
à part entière : ce sont surtout des
expatriés et des touristes qui s’y
pressent. Bref, si l’adresse est mythique, elle ne l’est pas au sens où
on l’entend.
TÉMOIN MUET
DE L’HISTOIRE
Pour qui prétend retrouver le lieu
de prédilection des journalistes
étrangers dans les seventies, c’est
vers l’ex-quartier colonial de la
ville, non loin de l’ancien évêché
et de l’hôpital Calmette, qu’il faut
se diriger. A proximité du lycée
Descartes, sur ce qui fut l’avenue
du Maréchal-Joffre, s’élève l’Hôtel
Royal, témoin muet de l’histoire
derrière ses persiennes. L’hôtel
est de ces palaces que la France a
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 6 Août 2018
construits jadis dans les villes
phares de son empire colonial
pour y abriter la suffisance alanguie des voyageurs occidentaux
en quête d’exotisme. Restauré à la
fin du siècle dernier, le grand bâtiment est plus luxueux que jamais.
Deux portiers en costume de cour
–coiffe à pointe dorée, longue
veste à parements, culotte bouffante de couleur vive, bas blancs
et chaussures noires à bouts
longs– vous y accueillent comme
si vous étiez attendu au Palais.
C’est de ce vieux palace, moins rutilant à l’époque, que, durant la
guerre au Cambodge, de 1970 à
1975, les journalistes étrangers ont
fait leur repaire, jusqu’à l’arrivée
des Khmers rouges. Avec, comme
endroit favori, la piscine, au bord
de laquelle se trouvait un bar-restaurant, le Cyrène, dont le nom
s’affichait en italique rouge. Et
c’est bien cet hôtel qui est représenté dans The Killing Fields, la
Déchirure en VF, du réalisateur
Roland Joffé. Les personnages
principaux de ce film relatant la
tragédie khmère –le photographe
américain Al Rockoff, le reporter
britannique Jon Swain, le correspondant du New York Times et futur prix Pulitzer Sydney Schanberg, ainsi que son fixeur
cambodgien Dith Pran –sont devenus des figures emblématiques
du reportage de guerre.
LA GUERRE
SUR LA ROUTE
Flash-back sur les premières années de la décennie 70, quand le
Royal est pour un temps rebaptisé le «Phnom». A l’époque, pas
de Phnom sans ses Mercedes. Garées devant l’établissement, blanches pour la plupart, elles font
partie du décor. Leurs chauffeurs
se tiennent à la disposition des
journalistes étrangers qui veulent
se rendre à l’extérieur de la capitale – au plus près des combats,
voire au cœur de la bataille s’ils
sont photographes. Depuis la
destitution en mars 1970 du
prince Sihanouk et l’instauration
d’un gouvernement piloté par le
général Lon Nol, «homme fort»
d’un nouveau régime beaucoup
plus favorable à la ligne politique
américaine, le conflit en Asie du
Sud-Est déborde sur le territoire
khmer. D’un côté, une armée
gouvernementale cambodgienne
mal préparée et mal équipée,
mais soutenue par les Américains et les Sud-Vietnamiens ;
de l’autre, les communistes du
Vietnam – maquisards du Vietcong et soldats de l’armée régulière du Nord-Vietnam – ainsi
que leurs alliés Khmers rouges.
Une guerre pour partie civile,
pour partie khméro-vietna-
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
mienne, donc. Une guerre d’embuscade qui se joue à bas bruit ;
où la mort peut surgir d’une campagne paisible.
Pour couvrir ce conflit aux contours élastiques, les journalistes
partent généralement du Royal à
deux ou trois, plus interprète et
chauffeur. Ils vont chercher la
guerre sur la route, en descendant
par la nationale 1 (N1) vers le sudest et la frontière vietnamienne
–une guerre d’autant plus insaisissable que ne s’y dessine pas de
véritable ligne de front. Le but des
correspondants est, sinon d’aller
au contact du Vietcong ou des
Khmers rouges, du moins de s’en
approcher pour se faire une idée
de leurs positions. Non sans risque de prendre une balle perdue
ou d’être capturés, voire exécutés.
C’est au petit bonheur la chance
ou la malchance que la presse
étrangère part traquer les combats. Une technique d’investigation sommaire qui n’est pas sans
avantages. On peut partir à son
gré après un splendide petit déjeuner, passer la journée sur le
terrain en liberté, et, si tout s’est
bien déroulé, être de retour le soir
à l’hôtel. Avec la perspective d’aller déguster entre collègues au
Cyrène –serveurs en uniforme
blanc, service impeccable– une
escalope aux champignons, une
langouste flambée à l’armagnac
ou des «demoiselles du Mékong»,
lesquelles sont des crustacés.
Au Royal, alias le Phnom, du crépuscule à tard dans la nuit, c’est
au bord de la piscine que ça se
joue; sous les bougainvillées fleurissent rumeurs et potins. L’hôtel
est une irremplaçable source d’informations. Journalistes et photographes y côtoient planteurs,
diplomates, agents secrets
–Sdece, CIA, etc.–, écrivains de
passage et de divers calibres
–Le Carré, De Villiers, etc.–, marchands d’armes et autres faiseurs
de fric. Beaucoup d’aventuriers
du soir avec billet retour bien à
l’abri dans leur chambre. Quelques femmes, mais l’ambiance est
surtout masculine. Pas beaucoup
de Khmers si l’on excepte les putains et les serveurs. D’énormes
blocs de glace sont tirés sur les pelouses avec des cordes jusqu’au
bar, pour y être débités en glaçons
qui pourvoiront aux multiples
tournées de gin tonic et autres
drinks. Une sculpturale photographe américaine se glisse nue dans
la piscine; on la rejoint dans l’eau
tiède, à poil ou tout habillé(e).
Dans le Phnom Penh des reporters, on goûte l’ivresse d’une
guerre dans laquelle on est sans
en être vraiment; on est observateur et partie prenante du chaos
ambiant; on dissout l’adrénaline
et l’horreur du jour dans le sexealcool-drogue –un cocktail fort à
base d’Eros et Thanatos qui génère chez beaucoup l’addiction.
Car dans la guerre, comme dans
le sexe, il y a montée du désir. Si la
nuit les lits vibrent au Phnom, ce
n’est pas seulement du tapis de
bombes larguées par les B-52
américains à la périphérie de la
ville; c’est la version sur fond de
guerre du «Jouir sans entraves».
Au bar, des couche-tard se concoctent une recette américaine, la
vodka-marijuana. Effet garanti.
AUX MAINS
DES REBELLES
Volupté d’un côté, mort ou disparition de l’autre: au Cambodge, le
dieu des reporters est un Janus.
Pour la presse étrangère, les premiers jours d’avril 1970 sont terribles: du 5 au 8, pas moins de neuf
de ses membres disparaissent aux
alentours de la N1 qui, au fil des
jours et des nuits, change sporadi-
quement de mains –Vietcongs et
Khmers rouges ou armée cambodgienne. Premier sur la liste, Gilles
Caron, 30 ans. Le photographe de
l’agence Gamma est déjà tout sauf
un inconnu. Ses clichés en noir et
blanc pris au Biafra, au Vietnam, à
Jérusalem pendant la guerre des
Six Jours, en mai 68 à Paris sont
célèbres. Le 5 avril, il quitte l’hôtel
pour prendre la route, direction la
frontière du Vietnam. Ultime trace
de lui, une photo couleur prise sur
un bac traversant le Mékong. On
ne le reverra pas; ni lui ni ceux qui
l’accompagnent. Le lendemain,
c’est au tour de Sean Flynn –fils
d’Errol– et de son camarade Dana
Stone de disparaître. Tous deux
photographes –le premier pour le
magazine Time, le second pour
CBS News–, ils arpentaient la N1
sur leur moto rouge sans trop se
soucier du danger de tomber aux
mains des rebelles. Eux aussi sont
portés disparus; bien d’autres suivront.
L'ŒIL DE WILLEM
u 17
A Phnom Penh, en face de l’ambassade de France où les journalistes étrangers se sont refugiés à
l’arrivée des Khmers rouges, se
dresse un monument rectangulaire entouré de plots réunis par
des chaînes. Sur une plaque de
marbre noir, flanquée de deux
colonnes et d’un chapiteau
ouvragés dans le style khmer,
sont inscrits les noms de 37 journalistes, photographes et caméramen – des Français, des Américains, des Japonais… pas
moins de 11 nationalités. La stèle
a été érigée à la mémoire des
journalistes tués ou portés disparus pendant la guerre au Cambodge. Elle a trouvé place non
loin de l’hôtel où nombre d’entre
eux ont passé les derniers jours
de leur vie. Près du Royal, de sa
piscine et du Cyrène aujourd’hui
disparu. Loin du «mythique»
FCC. •
Demain : le Cafe Cinema à Berlin.
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Libération Lundi 6 Août 2018
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de la licence et de la maîtrise en psychologie ; ils doivent en outre justifier de l’obtention soit d’un diplôme d’études
supérieures spécialisées en psychologie, soit d’un diplôme d’études approfondies en psychologie comportant
un stage professionnel dont les modalités sont fixées par arrêté du ministre chargé de l’enseignement supérieur,
soit de l’un des diplômes dont la liste figure en annexe au décret n° 2004-584 du 16 juin 2004 ; de diplômes
étrangers reconnus équivalents aux diplômes mentionnés précédemment dans les conditions fixées par l’article
1 du décret n° 90-255 du 22 mars 1990 modifié ; du diplôme de psychologie du travail délivré par le conservatoire national des arts et métiers ; du diplôme de psychologie délivré par l’école des psychologues praticiens
de l’institut catholique de Paris ; du diplôme d’Etat de conseiller d’orientation-psychologue.
Dates à retenir :
l
l
l
période de pré-inscription : du 28 août au 3 octobre 2018 inclus (uniquement sur internet)
date limite de dépôt des dossiers : 11 octobre 2018 minuit (le cachet de la poste faisant foi)
épreuves : à partir du 21 janvier 2019
NOTA BENE :
L’épreuve du concours de Psychologue de classe normale se déroulera dans le département des Ardennes.
Les dossiers d’inscription devront être postés (le cachet de la poste faisant foi), ou déposés exclusivement
(aux horaires d’ouverture de l’Etablissement, soit du lundi au vendredi de 9 h 00 à 11 h 30 et de
13 h 45 à 16 h 45), dans le respect de la date limite de dépôt, au Centre de Gestion des Ardennes,
1 boulevard Louis Aragon - 08000 CHARLEVILLE-MEZIERES.
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compatibilité des plans locaux d’urbanisme
de Veigné, Montbazon, Monts, Sorigny,
Villeperdue, Saint-Epain, Sainte-Maurede-Touraine, Noyant-de-Touraine, dans le
département d’Indre-et-Loire, et d’Antran,
Usseau, Châtellerault, Naintré, Beaumont,
Marigny-Brizay, Jaunay-Clan, et du plan local d’urbanisme intercommunal de Grand
Poitiers communauté urbaine, dans le département de la Vienne.
Le maître d’ouvrage devra, s’il y a lieu, remédier aux dommages causés aux exploitations
agricoles dans les conditions prévues par les
articles L 123-24 à L 123-26, et L 352-1 du
code rural et de la pêche maritime.
PREFETE
D’INDRE-ET-LOIRE
Direction de la coordination des politiques
publiques et de l’appui territorial
Bureau de l’environnement
PREFETE DE LA VIENNE
Direction de la coordination des politiques
publiques et de l’appui territorial
Bureau de l’environnement
DECLARATION D’UTILITE PUBLIQUE
l Vu les demandes recensées auprès des Centres de Gestion de l’Interrégion Est, le Centre de Gestion de
la Fonction Publique Territoriale des Ardennes organise le concours sur titres avec épreuve de
Psychologue de classe normale pour 22 postes.
Ce concours est ouvert aux candidats titulaires :
Libération est officiellement habilité pour l’année 2018 pour la publication des annonces légales et
judiciaires par arrêté de chaque préfet concerné dans les départements : 75 (5,50 €) 92 (5,50 €) - 93 (5,50 €) tarifs HT à la ligne définis par l’arrêté du ministère de la Culture et la
Communication de décembre 2017
Autoroute A10
Acquisitions de parcelles de terrains et
travaux nécessaires à la réalisation de
l’aménagement à 2x3 voies de l’autoroute A10 entre Poitiers sud (Vienne) et
Veigné - bifurcation A10/A85 (Indreet-Loire), par la société COFIROUTE, et
emportant approbation de la mise en
compatibilité des documents d’urbanisme de Veigné, Montbazon, Monts,
Sorigny, Villeperdue, Saint-Epain, SainteMaure-de-Touraine, Noyant-de-Touraine,
Antran, Usseau, Châtellerault, Naintré,
Beaumont, Marigny-Brizay, Jaunay-Clan,
et Grand Poitiers communauté urbaine
Les mesures et les caractéristiques du projet
à la charge du maître d’ouvrage destinées à
éviter les incidences négatives notables, réduire celles qui ne peuvent être évitées, compenser celles qui ne peuvent être évitées ni
réduites, ainsi que les modalités de leur suivi sur l’environnement ou la santé humaine
sont mentionnées dans cet arrêté.
L’étude d’impact peut être consultée auprès des préfectures d’Indre-et-Loire et
de la Vienne.
Cet arrêté et ses annexes peuvent être
consultés auprès des :
- préfectures d’Indre-et-Loire et de la Vienne,
- mairies de Veigné, Montbazon, Monts,
Sorigny, Villeperdue, Saint-Epain, SainteMaure-de-Touraine, Noyant-de-Touraine,
Pouzay, Nouâtre, Maillé, Ports-sur-Vienne,
Pussigny, Antogny-le-Tillac dans le département d’Indre-et-Loire, Vellèches, Usseau,
Antran, Châtellerault, Naintré, BeaumontSaint-Cyr, Jaunay-Marigny, Chasseneuildu-Poitou, Migné-Auxances, Poitiers, Biard
et Vouneuil-sous-Biard dans le département de la Vienne,
- sièges des établissements publics de coopération intercommunale : communauté de
communes Touraine Vallée de l’Indre, communauté de communes Touraine Val de
Vienne dans le département d’Indre-etLoire, communauté d’agglomération de Grand
Châtellerault, Grand Poitiers communauté
urbaine dans le département de la Vienne.
Par arrêté interpréfectoral du 24 juillet 2018,
sont déclarés d’utilité publique les acquisitions de parcelles de terrains et travaux nécessaires à la réalisation de l’aménagement
à 2x3 voies de l’autoroute A10 entre Poitiers
sud (Vienne) et Veigné - bifurcation A10/A85
(Indre-et-Loire).
La société COFIROUTE est autorisée à acquérir, soit à l’amiable, soit par voie d’expropriation lesdites parcelles de terrains, dans
un délai de cinq ans à compter de la signature de l’arrêté précité.
Cet arrêté emporte approbation des nouvelles dispositions relatives à la mise en
La reproduction de
nos petites annonces
est interdite
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Libération Lundi 6 Août 2018
S’EN
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ĢUNE?
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GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Papa est un
Chippendale. Avec Mimie
Mathy, Jules Dousset. 22h55.
New York, unité spéciale.
Série. Conceptions différentes.
Enfants des rues. Les laisséspour-compte. Sous des airs de
gentleman.
20h55. Éric Antoine Mysteric. Spectacle. Présenté
par Éric Antoine. 22h40. Éric
Antoine - Réalité ou illusion.
21h00. Appels d’urgence.
Magazine. Samu de banlieue :
des urgences pas comme les
autres. 22h00. Appels
d’urgence. Magazine.
FRANCE 2
FRANCE 5
CANAL+
21h00. Guyane. Série. Pikolet.
Pour une poignée de métal.
22h45. 21 cm. Magazine.
Invité : Bastien Vivès.
6TER
21h00. L’ouragan vient de
Navarone. Film de guerre.
Avec Robert Shaw, Harrison
Ford. 23h10. Les canons
de Navarone. Film.
21h00. Kérity, la maison
des contes. Film d'animation.
22h25. Le Chant de la mer.
Film d'animation.
W9
CHÉRIE 25
21h00. Les 11 commandements. Comédie. Avec
Michael Youn. 22h40.
Du Morning Live à Fatal,
le meilleur de Michaël Youn.
20h55. Mes stars et moi.
Comédie. Avec Kad Merad,
Catherine Deneuve. 22h45.
L’un reste, l’autre part. Film.
ARTE
NRJ12
20h50. L’homme des vallées
perdues. Drame. Avec Alan
Ladd, Jean Arthur. 22h45.
Au feu les pompiers !. Film.
20h55. Crimes. Documentaire. À Poitiers. 22h40.
Crimes. Documentaire.
Dans le Lyonnais.
M6
C8
21h00. Les reines du ring.
Comédie. Avec Nathalie Baye,
Marilou Berry. 22h50. Qui
c’est les plus forts ?. Film.
21h00. L’Auberge rouge.
Comédie. Avec Fernandel,
Françoise Rosay. 22h50.
Don Camillo en Russie. Film.
LUNDI 6
Très ensoleillé avec des températures qui
vont rapidement grimper en matinée. Ciel
plus nuageux sur l'extrême sud-est avec un
faible risque d'averse en fin de matinée.
L’APRÈS-MIDI Soleil et chaleurs caniculaires
quasi généralisés. Des températures plus
modérées sur les côtes de la Manche. Dans
le sud-est, le temps devient instable avec
des ondées orageuses, près des reliefs.
NUMÉRO 23
20h55. Révélations.
Magazine. Pèlerins, croyants :
un business sacré !. 22h40.
Révélations. Magazine.
LCP
20h30. En quête d’énergie
durable. Documentaire.
21h30. Droit de suite - Débat.
22h00. Les guerrières de la
paix. Documentaire.
Soleil et chaleur au rendez-vous dès le lever
du jour avec 20 à 28°C ! Mais une tendance
orageuse se développe près de la Manche.
L’APRÈS-MIDI La chaleur atteindra son point
culminant avec des températures proches
de 35 à 39°C. Du sud-ouest aux frontières de
l'Est. Des orages éclatent en fin de journée
dans le nord-ouest.
Lille
0,3 m/19º
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
0,3 m/22º
0,6 m/21º
Bordeaux
Toulouse
Lyon
1 m/24º
Nice
Marseille
Toulouse
Marseille
0,3 m/27º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
4
5
6
7
8
IV
V
VI
VII
VIII
XI
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Lieux où on est davantage
suspense que suspension
de séances II. Provoqua une
réaction ; Il naît quand il
n’y a plus de lait III. Le long
du bord IV. Feue flamme ;
Toucha le piano comme il
faut V. La rencontre d’un
Lion et d’un Boxer VI. Un
lobby de gros calibre ; Feu
champion qui s’Imola VII. Il
ne manque pas de tenues
VIII. Rien après que ; Au
début, il facilite le contact
IX. Un taon a tant embêté
cette bête qu’elle est tombée
à la renverse ; Vieille boîte
en verre, en Lorraine X. Elle
travaille sur des étoffes XI. Ils
ébranlent les certitudes
9
II
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
3
III
IX
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
2
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
X
Grille n°981
VERTICALEMENT
1. On l’a dans l’os ; Mot mal placé ; Paradis et lui, c’est fini 2. Elle fait la police chez elle ; Ex-pays d’Europe ; On le donne avant de jouer 3. L’île où
serait enterré Homère ; Salle de visites 4. Pièce technique ; Elle saute au
cou 5. On le fait quand on picole sévère ; Carte mémoire 6. La terre les
sépare de leurs racines ; D’aucuns oublient (c’est fâcheux) qu’il rime avec
chaud et métro 7. Appareils avec rapports étroits 8. Adolescente 9. Ruses
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. INAMICALE. II. NINAS. RIB. III. ALE. ARAGO.
IV. TARO. NU. V. TVHD. SCAR. VI. EA. SFIO. VII. NIOLO. PCF.
VIII. TNT. GNIAF. IX. ICARIENNE. X. ORNIÉRAGE. XI. NATALITÉS.
Verticalement 1. INATTENTION. 2. NIL. VAINCRA. 3. ANETH. ÔTANT.
4. MA. ADSL. RIA. 5. ISAR. FOGIEL. 6. ROSI. NERI. 7. ARA. COPINÂT.
8. LIGNA. CANGE. 9. ÉBOURIFFÉES. libemots@gmail.com
Directeur artistique
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Libération Lundi 6 Août 2018
Funérailles
à Saint Helena,
en Caroline
du Sud.PHOTO
ROBERT FRANK
Robert Frank
«Il y a toujours une
lueur d’espoir qui
scintille dans sa
vision des humains»
Dans son «Essai sur Robert Frank»,
Arnaud Claass détaille l’impact du
photographe suisse sur son médium,
notamment via l’ouvrage «les Américains»,
publié il y a soixante ans cette année.
Recueilli par
CLÉMENTINE MERCIER
D
epuis près d’un demi-siècle, les photographies de Robert Frank ont fait
couler beaucoup d’encre. Reconnu
pour avoir fait dévier le cours de la photographie en 1958 avec son livre les Américains,
le Suisse, né en 1924 à Zurich et émigré aux
Etats-Unis après-guerre, inspire critiques,
enthousiastes et inconditionnels. Alors que
l’on célèbre les soixante ans de l’ouvrage fondateur de la photographie moderne avec une
nouvelle publication de la version française
chez Delpire, une exposition, un film et un
livre permettent de resituer son importance:
l’exposition se visite aux Rencontres d’Arles,
où l’on verra aussi le film (Robert Frank :
l’Amérique dans le viseur, lire page 22). Le
livre, Essai sur Robert Frank (Filigranes),
vient d’un fervent admirateur. Photographe
lui-même –il ne se veut ni théoricien ni historien –, directeur de troisième cycle à
l’ENSP d’Arles où il a enseigné de 1982
à 2014, Arnaud Claass revient sur le trajet du Qu’est-ce qui vous a amené vers ses
photographe avec une plume documentée, photos ?
précise et généreuse. Il restitue tout le mys- D’abord le hasard. Ou la curiosité, plus exactère de l’œuvre de Robert Frank en la pimen- tement. J’avais 19-20 ans et je suis tombé sur
tant de ses analyses sensibles et littéraires. le livre les Américains chez des amis. Et j’ai
Rencontre.
acheté l’année de sa parution (1972) The Lines
Pourquoi l’œuvre de Robert Frank est-elle of My Hand, qui passe à un régime beaucoup
si importante ?
plus autobiographique en reprenant des imaLa chose essentielle qu’a fait Robert Frank est ges des Américains mélangées à d’autres phode casser le mythe de l’impersonnalité, du dé- tos, antérieures et postérieures. C’est le sens
tachement impersonnel dans
du tragique qui m’a frappé, ce qui
l’acte de vision. Il y a quelque INTERVIEW ne veut pas dire le pessimisme.
chose de profondément moderne
On y voit se dérouler sa sensibilité
et actuel dans le fait de prendre des images plurielle au monde, y compris son rapport à
qui montrent sans cesse le point de vue dont sa première épouse et à ses enfants: Andrea
elles émanent. Avec cela, Robert Frank arrive qui devait mourir deux ans après, ainsi que
tout de même à donner une description poi- Pablo beaucoup plus tard.
gnante du monde social, de la solitude, de Dès les premières pages de votre essai,
l’aliénation, des tensions ethniques. «Subjec- vous évoquez la mort de ses enfants…
tif» n’est pas le meilleur terme, mais il désigne Ce double événement est présent dans ses asune veine tournée vers la vie intérieure. Frank semblages et ses jeux entre textes et images.
a créé une rupture qui a provoqué une des- Je pense par exemple au diptyque avec une
cendance étonnamment riche en photogra- ampoule allumée puis éteinte, allégorie
phie et en cinéma.
d’une simplicité désarmante (April 2003 An-
drea). Je pense qu’avec cette double tragédie,
Frank a rencontré quelque chose comme un
signe du destin. Et la question du destin est
très puissante chez ce grand lecteur de
Malraux, d’Isaac Babel… Ce double événement a aussi consolidé le thème de la fatalité
et de l’effort permanent pour lui échapper,
qui est partie intégrante de ses origines juives. Il y a un sens judaïque de l’exil que je
trouve très éloquent à travers son œuvre.
Même s’il n’est pas religieux.
Vous esquissez un parallèle entre Terre
promise et Amérique…
Frank a une lecture très européenne des EtatsUnis. Lorsqu’il s’y rend pour la première fois,
il renouvelle une manière de voir le continent
américain, cette fois depuis une Europe fatiguée par la guerre. Il va vers cette terre américaine utopique qui le déçoit aussi beaucoup
par ses injustices. Aujourd’hui, il dit sa reconnaissance pour son pays d’accueil. Mais il a
failli s’installer à Paris à 25 ans.
L’histoire de l’art aurait été différente si
Robert Frank s’était installé à Paris ?
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Libération Lundi 6 Août 2018
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CULTURE/
Soixante ans
après, le
retour des
«Américains»
Réédition française
de l’ouvrage de Frank,
décrié à sa sortie avant
de révolutionner le genre.
E
J’aime beaucoup ce genre de pari rétrospectif.
On dit aussi que Picasso a songé sérieusement
à devenir photographe. Que se serait-il passé?
Quand on regarde les images parisiennes de
jeunesse de Robert Frank, on ne peut pas les
assimiler à l’humanisme sentimental de
Doisneau ou d’Izis. L’image du cheval dans
la brume (Porte de Clignancourt, 1949) montre la misère de la France dans l’après-guerre.
Vous dites qu’il est un «pivot anti-humaniste»…
Le mot «humaniste» a été galvaudé dans l’histoire de la photographie. Il désigne une vision
aimable –trop aimable– de Paris. Or le regard
que Frank pose sur Paris n’est pas aimable. Il
y a pourtant toujours une lueur d’espoir qui
scintille quelque part dans sa vision des humains. Il aime le terme d’endurance, les gens
qui sont en lutte pour survivre, dans la pauvreté, l’oppression raciale… Cette notion traverse son œuvre, y compris dans son monde
intime. Lui-même endure. Ce que j’ai essayé
de faire ressortir dans mon essai,c’est qu’il y
a une véritable intelligence à l’œuvre chez Ro-
bert Frank. On insiste toujours sur son côté
«tripes», sur son œuvre si émotionnelle –ce
qu’elle est, bien sûr, de façon admirable– mais
il y a aussi une rigueur intellectuelle, une manière de dialoguer avec ses propres irrégularités et ses propres traumatismes qui pour moi
font de Frank un des grands artistes du siècle.
Vous écrivez aussi qu’il est aux antipodes
de «l’instant décisif», selon la formule de
Cartier-Bresson…
Ses instants sont décisifs, mais autrement. Il
«Robert Frank est un
artiste extrêmement
doué pour traiter
objectivement de
subjectivité et
subjectivement
d’objectivité.»
a toujours dénoncé le culte de la perfection
que Cartier-Bresson, par ailleurs un immense
artiste, a fini par défendre. Cette perfection
devenait une sorte d’idéalisation et ceci explique peut-être son entrée manquée à Magnum. Est-ce que Cartier-Bresson s’y est opposé, comme Robert Capa ? Cela ne m’a
jamais été confirmé par personne…
Vous rapprochez Robert Frank du nouveau roman. Pourquoi ?
Seulement au sens où l’on n’a pas besoin
d’être un autobiographe pour faire le récit de
soi. On travaille forcément avec ce que l’on a
en soi, semble dire Robert Frank. Dans les
faits, le «moi» est un échafaudage qui se transforme continuellement. Frank revisite ses
propres images, réinvente de nouvelles séquences, désorganise les chronologies. C’est
proche de l’idée du roman où l’écriture invente ses propres motifs. L’idée majeure de
Robert Frank est ce refus du cinéaste et du
photographe comme sujet sûr de lui, supposé
savoir. J’ai toujours été mal à l’aise avec les artistes qui sont en position Suite page 22
n 1958, c’est en France que
l’ouvrage mythique les Américains paraît pour la première
fois. Soixante ans après, les éditions
Delpire publient une nouvelle version
du monument de la modernité photographique. Robert Delpire, ami de Robert Frank, lui avait promis de publier
ses images avant même qu’il entreprenne son voyage au cœur de l’Amérique. L’éditeur parisien conçoit le livre
avec un dessin de Saul Steinberg en
couverture et des textes de Simone
de Beauvoir, John Dos Passos ou
William Faulkner. En 1959, The Americans est publié aux Etats-Unis chez
Grove Press, avec une préface de Jack
Kerouac qui insuffle à l’ouvrage une dimension Beat. Robert Frank «prend
rang parmi les poètes tragiques de ce
monde» écrit Kerouac. Voilà qui pose
une œuvre que la critique considère
d’abord comme «un poème triste pour
pervers». L’éditeur en vend 600. Depuis
des centaines de milliers de livres ont
été écoulés.
Au fil des années, les différentes versions des Américains tendent à se ressembler. Mais les éditions Delpire gardent toujours la main sur l’édition
française. Dès 1985, elles publient une
nouvelle version avec une photo en
couverture. Le texte de Jack Kerouac
est traduit par Michel Deguy. Pour le
cinquantenaire, en 2008, l’éditeur allemand Gerhard Steidl travaille étroitement avec Robert Frank à Göttingen à
une nouvelle version, plus proche de
l’édition américaine originale. Steidl
prévoit même une édition française de
cette version mais se casse les dents :
les 3000 exemplaires imprimés iront
au pilori. C’est avec la traduction de
Brice Matthieussent, prévue par Steidl
en 2008 et récupérée par Delpire depuis, que paraît l’édition du soixantenaire cet été. Avec des légendes en visà-vis des images et non plus regroupées
à la fin. Un lissage qui cessera de titiller
les observateurs pointilleux et passionnés du livre légendaire.
C.Me.
LES AMÉRICAINS
de ROBERT FRANK.
Editions Delpire. 180 pages, 35 euros
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22 u
Libération Lundi 6 Août 2018
New York City,
1951-1955.
PHOTO ETH-BIBLIOTHEK.
COLLECTION
FOTOSTIFTUNG SCHWEIZ,
WINTERTHOUR.
DON DE L’ARTISTE.
d’assertion. Dont les
images veulent transmettre un savoir prédonné. Je préfère les images qui transmettent
une interrogation. Robert Frank est un artiste
extrêmement doué pour traiter objectivement
de subjectivité et subjectivement d’objectivité.
Le connaissez-vous personnellement ?
Non, mais je l’ai croisé plusieurs fois à
New York, les cheveux en bataille, à la fois
somnambulique et le regard très aigu. Il est
tellement soucieux de son anonymat dans les
rues. Le journaliste américain R.J. Smith
vient de publier une biographie. Avant de se
mettre au travail il a prévenu Robert Frank
qui lui a seulement dit: «A biography? Good
luck to you !» Déranger son anonymat, c’est
comme déranger un ordre cosmique…
On revient toujours aux Américains,
pourquoi ?
Parce que le livre a été un séisme. Dans la réception des trajectoires d’artistes, il y a une
tendance à se fixer sur une seule œuvre séminale. Il y a aussi le fait que le livre ait influencé
tant de photographes: Garry Winogrand, Lee
Friedlander, Stephen Shore, Joel Meyerowitz
n’auraient pas été possibles sans lui. Tous disent avoir fait une expérience décisive en rencontrant l’œuvre ou l’artiste. Et il y a aussi
ceux qui, comme Jeff Wall, ont déclaré qu’ils
ne pouvaient plus photographier de la même
manière après un choc pareil. «On ne pourra
jamais faire mieux, donc je fais de la mise en
scène», semble-t-il dire. Il pense être le père
d’une mutation historique. A tort selon moi:
Wall a simplement incarné une tendance arty
qui avait tout pour plaire aux historiens d’art.
Etes-vous d’accord avec la formulation
«esthétique de l’échec» à son propos ?
Oui, et à deux titres : aux critères de l’image
bien composée, Robert Frank oppose de faux
échecs. Aussi parce que – c’est une autre facette de mon admiration– dès qu’il rencontre
le succès, il abandonne cette voie pour prendre une autre direction. Il n’avait pas peur de
se casser la figure.
Qu’avez-vous pensé de l’expo «Sidelines»
aux Rencontres d’Arles ?
Je tiens à rappeler que je suis étranger à la
conception de cette exposition. Je suis en désaccord avec les esprits chagrins qui ont regretté le manque de qualité de certains tirages
(certains sont d’ailleurs somptueux). Pour apprécier cette exposition, il faut justement
s’ouvrir aux tâtonnements : les tirages sont
souvent des épreuves de lecture, des versions
provisoires, ici montrées «dans leur jus». C’est
justement cet aspect «atelier» qui est émouvant. L’expo ne pouvait néanmoins égaler le
niveau de celles, absolument extraordinaires,
que l’on a vues à la National Gallery of Art
(Washington, Etats-Unis), à la Tate Modern
(Londres, Angleterre), à l’Albertina (Vienne,
Autriche), à l’Irvam (Valence, Espagne) qui
n’ont évidemment jamais atterri en France.
C’est frappant. Il y a aussi un malentendu
français: certains ici pensent que l’œuvre de
Frank est faite uniquement pour le livre. Les
expos que je viens de mentionner montrent
l’absurdité de cette idée. •
Suite de la page 21
ESSAI SUR ROBERT FRANK
ARNAUD CLAASS
Editions Filigranes, 160 pages, 25 euros
Hommage au vagabond d’Amérique
Les Rencontres d’Arles
reviennent sur l’œuvre
de Robert Frank avec
une exposition
enrichie d’un
émouvant
documentaire, déjà
diffusé par Arte.
R
éunir sous le titre «America Great Again» des regards étrangers sur les
Etats-Unis supposait pas mal
d’espièglerie de la part de Sam
Stourdzé, directeur des Rencontres d’Arles. Surtout quand
parmi eux, on trouve Robert
Frank, dont on connaît l’accueil
glacial que lui a réservé la critique à la fin des années 50 : ses
photos ont été jugées tristes, cafardeuses, méchantes, en
somme antiaméricaines. Pas
great du tout. Voyageant dans
les années 50 on the road, le
photographe suisse montrait
alors une réalité des Américains
loin des publicités vantardes,
devenant l’un des premiers
après-guerre à fracturer de son
propre chef la belle vision d’une
Amérique victorieuse, championne économique et gendarme du monde. Pourtant, ce
que l’on voit à l’espace Van Gogh
dans l’exposition «Sidelines»,
qui se concentre sur les jeunes
années de l’artiste jusqu’au tournant marqué par la sortie de son
livre The Americans, c’est un
pays vaste et bien calé sur les
rails d’un avenir radieux.
Nomadisme. Car dans les
premiers clichés de Robert
Frank, on découvre surtout une
vieille Europe en pleine torpeur,
encore sonnée par la guerre –et
particulièrement une Suisse
corsetée, folklorique et religieuse. Londres a des allures de
capitale du XIXe siècle avec ses
silhouettes d’hommes d’affaires
en haut-de-forme. Pareil pour
Paris, exsangue, vidé de ses voitures, où des chevaux de trait
hantent des terrains vagues. Le
Robert Frank, par Lisa Rinzler, PHOTO ASSEMBLAGE FILMS LLC
tout petit Pablo –le fils du photographe– y paraît bien seul sur
les pavés parisiens, coincé dans
sa poussette. Ce qu’il y a de très
beau, sous vitrine, ce sont les
magazines d’époque, notamment ce numéro de Life avec
une sublime double page pleine
de chaises vides que Robert
Frank a photographiées dans la
capitale française: on ne trouve
pas ce type d’invitation au repos
aux Etats-Unis, remarque le
photographe dans le texte attenant, les habitants étant bien
trop occupés à courir partout et
à se méfier des voleurs. En comparaison avec une Europe désuète, les images de New York
où voyage Frank à partir de 1949
imposent un horizon neuf et, à
cet appel d’air, correspond l’affirmation de son style. Issus
pour la plupart de la collection
de la Fondation suisse pour la
photographie, les tirages montrent à quel point le nomadisme
du photographe (Londres, Paris,
Pérou, Venise) préfigure le
voyage qui donnera naissance
au livre les Américains.
«Robert Frank n’a pas pu participer directement à cette exposition, mais il a suivi de loin le
projet, tient à préciser Martin
Gasser, commissaire de l’exposition. Il a maintenant 94 ans et
n’a plus envie de refaire pour
la xe fois une présentation de son
œuvre. Il aime mieux faire de
nouvelles images.» La fondation, dont Martin Gasser est
aussi le conservateur, possède
environ 200 tirages –la plupart
issus des dons de l’artiste ou de
l’achat de la collection du graphiste Werner Zryd, ami du
photographe.
Poignante. Si 25 photographies inédites, provenant des
archives personnelles de Robert
Frank, sortent de l’ombre et se
distinguent par un format différent dans l’accrochage, il ne faudrait pas passer à côté du film de
Laura Israel, projeté dans une
pièce attenante et déjà montré
sur Arte. Réalisatrice des films
et vidéos de Robert Frank depuis longtemps – ils ont commencé à collaborer sur un clip
de New Order – Laura Israel
brosse son portrait à l’aide
d’images d’archives. Porté par
une BO poignante, (Tom Waits,
The Kills, Charles Mingus…) Robert Frank, l’Amérique dans le
viseur dépeint l’artiste comme
un type normal, assez négligé et
plein d’humour. On apprend
qu’il voulait donner à ses photos
la qualité granuleuse des actualités du cinéma de l’époque et a
toujours préféré marcher sur les
bords plutôt qu’au milieu de la
route. Un pas de côté, à la lisière
du fossé, qui l’a porté aux nues.
C.Me.
Envoyée spéciale à Arles
SIDELINES de ROBERT
FRANK. Espace Van Gogh,
13200 Arles.
Jusqu’au 23 septembre.
ROBERT FRANK,
L’AMÉRIQUE DANS
LE VISEUR Documentaire
de LAURA ISRAEL (52 min).
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Libération Lundi 6 Août 2018
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CULTURE/
Les deux domaines
se sont croisés à
plus d’une reprise
sur grand écran,
dans une relation
qui fait désormais
l’objet d’un essai.
L’
Op art a connu un
succès et une réputation en dents de scie,
passant de mouvement
avant-gardiste à la fin des années 50 à blockbuster divertissant et s’attirant pour cette
raison le dédain d’un milieu
de l’art girouette. Le cinéma
l’a en revanche toujours bien
traité. Ces deux-là «se sont
mutuellement fait du bien»,
assure Pauline Mari dans son
essai le Voyeur et l’Halluciné,
au cinéma avec l’Op art. Du
bien autour du mal. Car
l’Op art est un truc de fou qui
fait délirer l’œil et l’esprit. Le
cinéma gagne ainsi au contact de cet art halluciné de
quoi exprimer des visions,
des hantises, des troubles
«qui échappent à toute description». Chassées des cimaises mais rentrant à nouveau dans le cadre sur grand
écran, les œuvres op, elles,
gagnent en épure et en simplicité. Elles se débarrassent
de leur «gadgetterie» c’est-àdire de la caricature à laquelle avaient fini par se ré-
duire ses petits trucs optiques (effet de flou, de
moirage, de papillotements)
vite limités dans les salles
d’expos. Dans les films au
contraire, la puissance optique bat son plein et propage
l’onde de choc. Les exemples
ne manquent pas, de Joseph
Losey, qui habille les décors
de son Modesty Blaise de
peintures murales dérivées
des lignes vibratiles de Bridget Riley, à Gérard Oury dans
le Corniaud, où deux toiles
d’Yvaral répercutent ou attisent l’hystérie de Louis
de Funès, ou encore Elio Petri qui, dans une scène de
la Dixième Victime, place une
lascive Ursula Andress dans
l’orbe ensorcelant d’un tondo
de l’artiste Grazia Varisco.
Loup. Le livre met un peu
d’ordre dans ce rayonnement
tous azimuts de l’Op art au
ciné (de 1960 à 1975, tous les
genres sont affectés, «cinéma
d’anticipation, comique ou
d’horreur, populaire ou
d’auteur») en limitant son
étude à trois zones géographiques de productions (Paris,
Londres et Rome) où l’autrice
a retrouvé des œuvres ou des
décors ayant servi aux tournages. Là est aussi l’intérêt du
livre. Au-delà de l’impact diégétique de l’Op art dans les
films (cette géométrie épouse
Modesty Blaise, de Joseph Losey (1966). PHOTO DR
L’Op art et le cinéma,
de l’amour plein les yeux
autant qu’elle attise les délires de personnages voyeurs,
espions, psychopathes…),
Pauline Mari soulève un
loup : toutes les œuvres filmées n’ont pas eu l’heur
d’être considérées comme
telles par l’histoire de l’art.
Certaines sont vraies (une
sphère tramée de Morellet
dans Fantômas se déchaîne),
d’autres faites exprès pour les
besoins du tournage par des
artistes non crédités au géné-
rique, d’autres encore sont
des pièces «à la manière de».
Comme de Nicolas Schöffer
dans Il Divorzio, ou de Vasarely dans les Demoiselles de
Rochefort…
Divan. Du coup, que faire de
ces œuvres conservées non
pas dans les musées mais sur
celluloïd? Les traiter comme
les autres, comme des pans
du patrimoine et de l’histoire
de l’art, répond implicite-
ment Pauline Mari. Et que
ces œuvres échappent à la
lettre neutre et objective de
l’Op art («phénomène purement visuel, dont les composantes n’ont d’autres but que
de créer une situation optique
et non plus littéraire ou psychologique», selon le manifeste du Groupe de recherche
d’art visuel) n’importe plus.
Sous la caméra, l’op se lâche
et se raconte d’autres histoires qui lui font prendre une
ampleur et une profondeur
psychotique qu’il se refusait
de voir. Le grand écran
comme divan où l’art optique
commence à voir clair dans
son inconscient déviant.
JUDICAËL LAVRADOR
LE VOYEUR ET
L’HALLUCINÉ, AU CINÉMA
AVEC L’OP ART
de PAULINE MARI,
Presses universitaires
de Rennes, 26 euros.
Smörgåsbord artistique à l’Institut suédois
A voir à Paris,
une rafraîchissante
sélection d’œuvres
d’artistes suédois
établis dans la
capitale française.
V
oici une toute petite exposition d’été – elle tient
dans une pièce – mais savoureuse à plusieurs titres.
D’abord parce que l’on passe par
le rafraîchissant jardin qui borde
l’Institut suédois, dans le Marais
à Paris. De juin à septembre, l’entrée se fait pas la rue Elzévir. Entre les plates-bandes, des transats, une bibliothèque, un salon
de lecture et un food truck gorgé
de spécialités suédoises attendent les visiteurs. Ensuite parce
que l’idée de l’accrochage est originale : ont été invités à exposer
tous les artistes suédois habitant
Paris, vieille capitale des arts.
Rappelons que de nombreux artistes suédois ont traditionnellement vécu en France : par exemple le peintre Alexandre Roslin
né à Malmö et mort à Paris
au XVIIIe siècle ; ou la colonie
scandinave de Grez-sur-Loing,
près de Fontainebleau, où vécurent Julia Beck et Carl Larsson.
Le commissaire, Christian Alandete, responsable des expositions à la Fondation Giacometti
et formé au commissariat en
Suède, n’a refusé aucune candidature parmi les artistes qui se
sont présentés. Les voici aux
murs, la plupart exposant une
seule peinture ou sculpture. On
pourrait attendre de ce rassemblement une véritable cacopho-
nie : il n’en est rien. Alors que les
drapeaux abstraits de Larin
Lewin ornent le frontispice, les
drôles d’autoportraits en collages de Karin Crona nous accueillent en grimaçant. Juste à
côté, le tableau de Toni Roos rappelle Matisse et les couleurs de la
peintre Sigrid Hjertén, devenue
folle, en ce moment exposée au
Musée du prince Eugène à Stockholm. On perçoit aussi le trait
de Carl Larsson dans le dessin
d’Agnes Widbom, qui a reproduit
une photo de sa grand-mère.
Partout, la pièce vibre de touches
scandinaves. Tout au fond, le
commissaire a disposé des peintures hétéroclites façon mur
composite de Salon du XIXe siècle. Parmi elles, on cherche encore la Suède. On la trouve par
petites touches. Dans les forêts
de Katarina Axelsson, les reflets
aquatiques de Jens
Ferm et les perspectives
marines de Sidney Levine et Ann Dillemann.
On s’interroge : est-ce
nous qui projetons notre
idée de la Suède sur ces
œuvres ou est-ce que les
artistes mettent dans leurs
réalisations la nostalgie du
pays ? Pour le savoir, il faut
sans doute les rencontrer, ce
que permet cette exposition
puisque l’un d’eux vient chaque jour présenter son travail
au public dans le petit salon
attenant.
C.Me.
ÉCOLE(S) SUÉDOISE(S)
DE PARIS Institut suédois,
75003 Paris. Entrée libre.
Jusqu’au 26 août.
https://paris.si.se/en/
Duckface, KARIN CRONA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 6 Août 2018
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MON PREMIER AMOUR (4/8)
Slipknot
Nina Leger, enthousiaste et naïve, à la poursuite
d’un métalleux bad boy dans les rues de Paris.
I
l faisait des choses dangereuses. Il allait vite, prenait des
risques sans jamais accorder un regard au monde alentour.
Saut périlleux arrière pour passer un muret, saut périlleux
avant sur une dalle de béton, il racontait, et je tremblais. Il
sillonnait la ville, il ne dormait pas, il avait les yeux bleus. Ses
tee-shirts étaient frappés de grands imprimés colorés et, sur
la poche arrière d’un de ses jeans, un écusson «Slipknot» était
collé. Slipknot: les lettres blanches cernées de rouge, l’affirmation d’un goût musical que je brûlais de
partager ; Slipknot : le surnom que je lui
donnais avant de connaître son prénom
et donc, le premier mot de cette histoire.
[«15 février – Slipknot est venu me parler ! […]. On est restés
ensemble, on est allés vers Châtelet. Je me sens bien avec lui
[…]. Il était sûr que j’avais 17 ans ! Il me croyait pas quand je
disais 15! Lui, il en a 18, bientôt 19! […]. Il m’a prise en photo
avec son portable […].»].
Il disparaissait, puis revenait en demandant «t’étais où?». Il
envoyait des messages qui disaient simplement «coucou», et
je passais des heures à rédiger une réponse drôle et inattendue. Il se rendait quelque part au milieu de la nuit –le Champ
de Mars, Châtelet, le Trocadéro – et l’annonçait sur MSN
en demandant à la ronde «qui me rejoint ?». Il prenait des
photos où on le voyait encadré de filles aux cheveux brillants,
portant des bonnets de père Noël ou des oreilles de diablotines. Elles pointaient un mignon bout de langue vers l’objectif
pendant que lui tirait une langue plate comme pour un examen chez le médecin, fronçait les sourcils, louchait et faisait
le signe des cornes avec la main droite. La grimace restait, les
filles changeaient. [«16 février – […] on s’est revus ! Je l’ai retrouvé gare Montparnasse, on a mangé au Quick, on a fait une
photo tous les deux […]. Sur le quai, il m’a
prise dans ses bras. Quand la porte du
train s’est refermée, on s’est regardés jusqu’à ce que ce soit impossible de se voir.
Après il m’a écrit qu’il aurait voulu m’embrasser, mais qu’il
avait peur de me faire du mal.»].
Il écrivait «ma Nina» ou «mon ange», et ces possessifs me rendaient folle d’une joie secrète. Il m’a dit que j’étais belle quand
j’étais certaine qu’à l’exception de ma mère, personne ne me
le dirait jamais. [«24 mars – On est allés s’allonger devant
Beaubourg. Sa tête sur mon ventre, le ciel bleu et les nuages
roses au-dessus, c’était merveilleux.»].
Les yeux ronds, le nez rond, la bouche ronde; la peau pâle, le
cou épais, constellé de grains de beauté roux. Il se laissait
pousser les cheveux jusqu’à ce qu’ils lui tombent sur le front
LE PORTRAIT
et bouclent sur sa nuque, puis, à intervalles réguliers, les rasait
complètement : ça marquait le passage des saisons. Né
le 1er avril, il portait une chaîne où se balançait un poisson argenté. [«20 avril – Je crois que je suis amoureuse de lui.
Ça m’énerve parce qu’il risque de ne rien se passer comme
j’ai 15 ans et lui 19 et qu’il tombe amoureux toutes les trois minutes, mais ça me rend heureuse !»].
Il vivait chez un oncle qui n’était jamais là et il rentrait parfois
en Normandie pour voir une famille dont il ne disait rien. Ces
parents lointains, cet oncle absent et le caractère généralement inassignable de ses activités, de ses horaires et de ses
projets rendaient sa vie fabuleusement indépendante à mes
yeux. Je regardais sa solitude comme une preuve éclatante
de son âge adulte. Je pensais qu’il avait tout choisi – je me
trompais sûrement, mais je n’ai pas posé de questions,
peut-être par goût de ce mystère, peut-être par discrétion,
timidité ou parce qu’au fond, ça ne m’intéressait pas. J’étais
trop occupée à construire mon amour pour me préoccuper
de sa réalité.
[«24 mai –On s’est retrouvés à Saint-Lazare à 22h30. […] dans
la nuit jusqu’à Bastille. […] métro jusqu’à chez lui, Porte de
Saint-Cloud […]. On parle […]. On va se coucher […]. Pour
la première fois, j’embrassais un mec, et c’était celui que
j’avais trouvé beau, c’était
Slipknot […]. On est allés plus
loin […]. Je ne me souviens
Au cœur de l’été,
pas exactement comment
des écrivains
ça s’est passé. […] en sueur.
dressent le portrait de
Ça me gêne de raconter. Je
leur premier amour.
réalise pas trop. Je l’ai dit
Aujourd’hui,
à personne […]. Ça m’ennuie
Nina Leger, 30 ans.
d’expliquer pourquoi je
Dernier ouvrage:
n’aurais peut-être pas dû
Mise en pièces
faire ce que j’ai fait, mais je
(Gallimard, 2017),
regrette pas, hein.»].
prix Anaïs-Nin.
Les traces qu’il me reste sont
A venir, Stark,
celles de mes enthousiasmes,
aux éditions Marcel
les pages perforées de points
(novembre 2019).
d’exclamation où je raconte
combien il est adorable et mignon et adorable et mignon; les pages où je m’étonne d’être
si libre quand je suis avec lui, d’être enfin drôle et audacieuse
et vraie, d’être adulte. [«30 mai – Aucune nouvelle. Il a peur
que je m’attache. Il se prend pour qui? Il me prend pour qui?
[…]. La nuit du 24, il m’a dit qu’on ne pouvait pas sortir
ensemble parce qu’il me “ferait du mal”. Il faut que je passe
à autre chose.»].
Les traces qu’il me reste sont celles de ma résignation, quand
je colle dans mon journal une carte du ciel où, d’une flèche,
je désigne une constellation nommée Céphée et décide de m’y
identifier parce que Céphée sonne comme «c’est fait». [«6 juin
– […] et là, il m’a dit bonjour avec un grand sourire et il a fait
comme s’il s’était rien passé.»].
Les traces qu’il me reste sont celles de mes tristesses quand
les points d’exclamation se changent en points de suspension,
quand le beau mystère devient un mur de silence, et que je
m’éloigne sans oser poser aucune question. [«10 juin –Je lui
ai parlé sur MSN et je l’ai trouvé différent. Quelque chose s’est
cassé. Il est devenu un être lointain.»].
Il visitait la Japan Expo, jouait aux jeux vidéo, il allait au bowling et à la Tête dans les nuages le samedi après-midi ou le
dimanche quand il pleuvait. J’essaye de rassembler des
éléments, mais je ne sais pas grand-chose de plus. Il me disait
parfois «tu ne me connais pas», non pour m’inciter à le découvrir, mais pour dessiner les risques que je courais en restant
à ses côtés. Certains ont la passion de se dire dangereux, ils
répètent «je suis un monstre», «je suis un salaud», «je vais te
faire du mal» et certaines se précipitent pour en profiter.
«Tu ne me connais pas», disait-il: c’était sans doute la raison
de mon amour adolescent. [«20 juin –Ce que je sais maintenant: je ne suis pas amoureuse de lui. J’ai beaucoup changé
en un an. Avant, j’employais le mot “aimer” à tort et à travers
et je trouvais débile le tabou qui l’entourait. Mais j’ai compris
que si on le dit n’importe comment, alors le jour où on vit
vraiment une chose importante avec quelqu’un, on n’a plus
qu’un mot fané à lui donner. Il faut l’économiser pour qu’il
continue de dire quelque chose. Je trouve ça joli l’idée d’un
grand mot.»]. •
Par NINA LEGER
Photo MAÏTÉ GRANDJOUAN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Lundi
6 août
Et aussi n deux pages
BD n de la photo
n un château n deux
recettes n des jeux…
J’AI TESTÉ
FABRIQUER
UN MEUBLE
PHOTO AIMÉE THIRION
ÉTÉ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
II u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
C’est celui
qui scie
qui est
Armée de jolies planches de bois,
on a poussé la porte de l’atelier d’un
collectif d’architectes lillois, où la
visseuse est reine et les clous sont
une monnaie, pour fabriquer une
chaise selon les plans et les
principes d’un designer un peu
punk des années 70. Et on s’en est
(presque) très bien tirée.
Libération Lundi 6 Août 2018
Mélia me surveille
mais me laisse faire.
Par
HAYDÉE SABÉRAN
Envoyée spéciale à Roubaix
Photos AIMÉE THIRION
M
élia attrape le manche de la scie
circulaire à onglets. «Tu vois, là,
tu bloques ta planche. Tu pousses
le loquet de sécurité, tu abaisses
la scie. Vérifie que la lame tombe bien sur le
trait que tu as tracé.» C’est parti. Et attention
à tes tympans, tes doigts, tes yeux. J’ai le casque antibruit, les lunettes de protection, les
gants. Zouiiiiiiiiiiiiiiignnn. «A toi», dit la jeune
architecte. A moi. Zouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiignnn.
Crayon, mètre, équerre, je trace un trait sur la
planche. Zouiiiiiiiiiiiiiiiignnn. Tout pile sur le
trait. Et ça sent bon le chêne coupé. Sur le tableau noir de l’atelier, quelqu’un a écrit: «C’est
celui qui fait qui a raison.» On est à la Fabrique
d’architectures bricolées, chez les Saprophytes, un collectif d’architectes et d’urbanistes
lillois branché sur l’éducation populaire. Ici,
celui qui fait, c’est tout le monde. Salah, ancien chauffeur de camion-citerne, fabrique un
réhaussoir pour un meuble. Antonio, collégien, construit une étagère pour sa chambre.
Marie-Michèle, ex-prof d’histoire-géo, prépare
des croisillons pour faire grimper des clématites. Dany, menuisier retraité, découpe un
manche pour un vieil outil à ramasser les asperges. Samira, prof d’espagnol, crée une bibliothèque. Moi, j’ai décidé de faire une chaise.
Je n’ai jamais fait de menuiserie à part un peu
de ponçage, enfant, pour aider mon père, mais
à la «Fab», on m’assure que je vais réussir à la
construire en quelques heures. Une chaise
costaude, facile à faire, avec des planches de
bois recyclé et des clous, créée par Enzo Mari
dans les années 70. Ce designer italien voulait
permettre aux gens de fabriquer leur mobilier
et de s’affranchir de la société de consommation, avec des plans en accès libre, simples et
modifiables. Ce précurseur du do-it-yourself
a appelé ça l’«autoprogettazione», l’«autoproduction», qu’il vivait comme un projet politique. Son livre de plans traîne dans l’atelier. Sa
chaise, en vente en kit à 261 euros sur un site
de design, ne me coûtera rien à moi. Enfin, si.
Les 15 euros d’adhésion à l’association des Saprophytes, mais j’aurais pu aussi bien «payer»
en offrant quatre heures de bénévolat. L’équivalent de 1000 «clous», la monnaie d’échange
utilisée à la Fab, pour «acheter» le bois recyclé
avec lequel on travaille. Marie-Michèle a tellement de «clous» qu’elle est la Banque de
France, dit Mélia. Pour l’instant, personne ne
s’en occupe beaucoup, mais comme de nombreuses associations gravitent autour, ça va
être utile de commercer en clous dans les mois
qui viennent, avec le succès de la Fab. Quand
on fait un don de bois, on est crédité de clous,
et débité si on vient en chercher. Un mètre
linéaire vaut 10 clous. «Mais c’est en fonction
de l’état du bois», précise Mélia.
Mon magnifique plancher en chêne récupéré
chez un charpentier doit valoir un peu plus.
En plus les planches s’emboîtent grâce aux
rainures, «pratique pour faire l’assise de la
chaise», dit Mélia. Avant de démarrer, elle
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Libération Lundi 6 Août 2018
Quatre tasseaux de pin
pour les pieds, huit
planches de chêne pour
l’assise et les côtés. Poncé
de partout, mon bois
sent bon, et il se caresse
comme une peau douce.
On commence à voir
à quoi ça va ressembler:
à une chaise
VRAIMENT large.
m’embarque dans la gigantesque maison de
poupée qui fait office de bureau et de cabane
à outils: ici les vis, les clous de toutes tailles,
ici le papier à poncer, ici les équerres. Là, les
lunettes de protection, les casques antibruit,
les chaussures de sécurité. Je me lance.
WOOOOOOOOOOON
Ça se complique tout de suite. Les chutes de
plancher ne dépassent pas 12 centimètres de
large; or, sur le plan, les planches d’Enzo Mari
u III
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sont à 20. Trois pour l’assise, c’est trop étroit,
quatre, c’est trop large. Je hasarde : «On n’a
qu’à couper la dernière.» Florian, stagiaire
architecte : «Ah non, l’esprit d’Enzo Mari
c’est de faire avec ce que tu as. Tu adaptes
tes plans à ton matériau.» Va pour l’esprit
d’Enzo Mari, après tout, c’est pour ça que j’ai
choisi de fabriquer sa chaise et pas une autre.
Mais attention à garder les mesures pour la
profondeur, sinon on ne peut plus s’adosser,
faute de pouvoir plier les jambes. Florian :
«En longueur de cuisse on est limité, en largeur
de fesses, non.»
Ça se complique encore quand le jeune archi
me demande de dessiner les plans. Sérieux?
«Tu dois t’approprier l’objet. En école d’archi,
ils nous disent tous ça: “Dessiner le bâtiment
pour le comprendre.”» Pfff. Je tire la langue
pour bien tracer sur les lignes. Ça prend un
temps fou, ça me rappelle les cours d’éducation manuelle et technique de Madame Pajon.
Et je ne m’approprie pas grand-chose.
La première fois que j’ai vu les Saprophytes,
ils étaient sur la place Sainte-Elisabeth, au
Pile, à Roubaix, un des quartiers les plus pauvres de la ville, ils fabriquaient des meubles
avec les gens qui passaient. Il y avait une pancarte par terre: «Atelier de design public», tout
le matériel tenait dans une camionnette d’occase. Sur le bitume, il y avait une table, et la
chaise d’Enzo Mari, déjà. C’était en 2012, pendant les vacances d’été, et ceux qui s’arrêtaient étaient surtout des ados. J’avais poncé
du bois de palettes avec un gamin, il était reparti avec sa table de nuit. Tout avait l’air simple. Je m’étais dit que je reviendrais un jour,
fabriquer un meuble. Depuis trois ans, la Fab
a quitté la rue pour un des hangars de la Condition publique, ancien lieu de conditionnement et de contrôle de la qualité de la laine,
devenu lieu de culture et d’expérimentations
sociales à Roubaix. «On s’est rendu compte que
les gens avaient plein d’envies mais pas de
place pour stocker, et pas d’argent pour acheter les outils», raconte Mélia. Ici, on ne fait pas
à la place des gens. Mélia Delplanque et
Damien Grava, les architectes, aident en cas
de besoin, sans chichis. On fait, on fabrique,
à base de matériaux récupérés sur des chantiers et des expos. On peut venir avec son bois,
ou trouver de quoi faire sur place.
Florian m’a épargnée, je n’ai pas dessiné toute
la chaise, juste le plan vu d’en haut. Sinon, j’y
serais encore. Les planches sont coupées, à
présent, ponçons. Wooooooooooon. Les arrêtes, le plat, les coins, jamais assez. Brume de
sciure dans l’atelier, je tousse, je mouche.
Silicose de la menuisière. Wooooooooooon.
Quatre tasseaux de pin pour les pieds, huit
planches de chêne pour l’assise et les côtés.
Poncé de partout, mon bois sent bon, et il se
caresse comme une peau douce. On commence à voir à quoi ça va ressembler : à une
chaise VRAIMENT large. «Un fauteuil, sourit
Mélia. Tu vas avoir un fauteuil en chêne.» Kaddour, ancien menuisier lui aussi, me conseille
de ne pas suivre le plan. Il n’aime pas le jour
qu’on aperçoit entre le cadre et l’assise. Moi,
si. C’est celui qui fait qui a raison, j’ai envie de
suivre le plan.
TACATACATAC
Ma magnifique version de la chaise d’Enzo Mari.
Et après? On assemble. Mélia déconseille de
clouer. «Enzo Mari, c’est un punk, il met des
clous partout. Si tu visses, ta chaise sera plus
solide.» C’est parti. Le cadre, puis les pieds. Je
m’y prends comme un manche avec la
visseuse, le bois de chêne est trop dur, ça fait
tacatacatac sans rien visser du tout. Kaddour
me montre, fastoche. «Là, t’étais en train
d’abîmer la vis, et l’embout. N’aie pas peur
d’appuyer. C’est la peur qui empêche tout.»
Ziiiiiiiiiiklok. Ça marche. «T’as oublié les tasseaux du dossier», dit Mélia. Je trouve des tasseaux en pin dans la «matériauthèque», un
monticule de bois recyclé posé dans un coin
de l’atelier.
Mélia classe les embouts de perceuse. «Tu fais
du tri?» demande Salah. Elle se marre: «Ben
oui, c’est pas votre sport préféré le rangement
des embouts.» On bavarde dans le fracas des
bruits de l’atelier. Marie-Michèle: «Les gens ne
se rendent pas compte qu’ils peuvent faire des
tas de trucs de leurs mains.» Son truc à MarieMichèle, c’est réparer les fauteuils anciens.
«L’autre jour, j’ai dû retirer 200 clous d’un fauteuil en bois exotique.» Elle avoue: «Parfois j’ai
un peu la trouille des machines.» Dany vient
surtout «pour les rencontres», et «donner un
coup de main à Salah». Il s’est fabriqué des ruches. L’autre jour, quelqu’un a construit un
poulailler. Salah ponce la canne en bois d’olivier héritée de sa mère, qui a vécu toute sa vie
dans les montagnes du Constantinois, en Algérie. L’ancien chauffeur de camion habite en
face de la Condition publique, et il cherchait
un atelier pour bricoler. «Ça fait partie de la
vie de quartier, il devrait y en avoir plus, et
plus souvent. Un mercredi après-midi par
semaine, ce n’est pas suffisant. Parfois, il y a
trop de monde, et pas assez de matériel.»
Marie-Michèle a les mains qui gonflent, une
crise d’arthrose. Elle a l’habitude, «ça arrive
quand le temps est à l’orage». Elle regarde
ses tasseaux de bois qu’elle a préparés
pour ses croisillons. «Je suis déjà contente
de faire tout ça à mon âge.»
ZIIIIIIIIIIKLOK
L’assise rentre pile poil dans le cadre. «Au millimètre, Haydée !» s’extasie Mélia. J’ai les
chevilles qui enflent dans mes chaussures de
sécurité. L’heure tourne, vite, on visse le dossier… voilà ma chaise. Un peu trop grande, un
peu brute, mais elle est belle. En sortant de la
Condition publique, alors que je la pose sur
le trottoir pour attendre Aimée, ma consœur
photographe partie chercher la voiture, un
passant s’approche: «Bonjour, m’en faudrait
deux, mais plus basses, pour mon salon.» Il
ne plaisante pas. Mes chevilles n’en peuvent
plus d’enfler. Elles dégonflent d’un coup quelques jours plus tard, quand je montre le
chef-d’œuvre à un jeune ami de la famille.
Till prépare un diplôme de charpentier chez
les Compagnons du devoir. Je lui raconte
Enzo Mari, je montre les photos de la chaise
originelle, quand soudain : «Oh, mais tu l’as
montée à l’envers!» L’assise descend, au lieu
de monter. «Mais non…» Le côté toboggan
saute aux yeux, même. Florian avait raison,
j’aurais dû dessiner. Je n’ai rien vu, Mélia et
Kaddour non plus. Il me reste, piteuse, à dévisser le dossier, et le visser de l’autre côté.
Deux petits coups de ziiiiiiiiiiklok. •
MARDI J’AI TESTÉ DEUX SEMAINES
SANS PORTABLE
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IV u
ÉTÉ / SÉRIES
Libération Lundi 6 Août 2018
CASSIS,
C’EST
PAS FINI
On va au marché (8/12)
«Libé» cuisine les produits
de l’été. Aujourd’hui,
la baie noire en voit
de toutes les couleurs.
E
François Murat de Chasseloup Laubat représente la sixième génération de châtelains à habiter la Gataudière.
La Gataudière,
château de kart
La vie de château (2/6)
Toute la semaine
«Libération» baisse
le pont-levis.
Aujourd’hui, visite
chez un châtelain qui a
fait de sa demeure un
«parc aventure de loisir
acrobatique».
L
a Gataudière, c’est un
château Louis XIV, en
pierre de Crazannes,
cette belle roche blanche,
avec un toit à la Mansart qui impose son style. La mer n’est pas
loin, trois kilomètres à peine, et
les vents dominants chargés
d’embruns colorent le côté ouest
d’une «patine orange et violette»,
dixit la brochure. François Murat
de Chasseloup Laubat en est l’actuel propriétaire. Né en 1942, il
représente la sixième génération
de châtelains à vivre sur ces terres à quelques encablures de Marennes, en Charente-Maritime.
Dans les années 70, la vocation
des lieux était encore la vigne et
l’élevage : 500 brebis, quinze
chevaux. Les années 80 virent
les chais se transformer en salle
de réception pour banquets, noces et séminaires. Adieu veaux,
vaches, cochons, voici le temps
des fêtes et des mariages ! Puis,
en 2000, un tournant radical fut
pris : transformer le vieux manoir et ses jardins en un «parc
aventure de loisir acrobatique»
proposant accrobranche, paintball, catapulte, «bubble foot» et
quad! Les vieilles pierres ont fait
leur temps. Bienvenue dans le
nouveau site qui, noblesse
oblige, s’est redessiné un blason
arborant club de golf, kart et
tyrolienne.
«Depuis des années, la culture
baisse en France. Les gens se consacrent aux loisirs et au sport»,
justifie François Murat. Dont
acte. Et les faits semblent donner
raison à notre hôte, lunettes cerclées, look gentleman-farmer à
l’apparence décontractée, qui accueille chaque année quelque
80 000 visiteurs, quand le château peinait à atteindre les
2000 curieux. Cet ancien officier
parachutiste qui, avec son
épouse, fut un adepte du ski extrême, l’assure avec une pointe de
cynisme: «Mieux vaut tondre les
touristes que les moutons.» Il s’y
emploie, apparemment…
Au début, ses voisins châtelains se
sont gaussés, ont fait grise mine,
l’ont critiqué. Faire du loisir, ce
n’est pas «patrimoine». Fi, quelle
déchéance! Mais François Murat
sait une chose: «Les monuments
historiques, ce n’est jamais rentable. On ne peut plus transmettre.»
Lui se souvient des fastes de son
enfance tombés aux oubliettes:
«Il y avait quatre personnes pour
en servir deux.» Exit le personnel
en livrée, les armures et les heaumes; place aux joggings fluo, aux
baudriers et aux casques de moto.
Le XXIe siècle sera dédié aux activités de plein air.
Dans la famille de François
Murat, chacun des neuf frères et
sœurs a ses propriétés. L’un d’entre eux, installé en Géorgie, gère
des chambres d’hôtes dans un
domaine de la taille… de la Charente-Maritime. Alors, la Gataudière ! Pourtant, le château est
aujourd’hui un des sites les plus
visités du département : «En
juillet-août, il y a la queue sur
plus de quarante mètres, et c’est
ouvert en continu de 10 heures
à 20 heures, avec chaque jour en-
tre 600 et 900 personnes sur
18 hectares en loisir», énumère le
châtelain fier de ses sept terrains
de paintball, de son parcours de
laser game et sa catapulte géante
promettant «des sauts de 4 à 6 G,
passant à 140 km/h en deux secondes». Avec un moniteur par
activité, pour «éviter les fausses
manœuvres», il n’a pas le temps
de chômer au château. Et
ne manque pas de projets: cabanes dans les arbres et yourtes
sont au programme des années
prochaines.
Sa petite entreprise prospère,
François Murat de Chasseloup
Laubat a récemment racheté un
parc à La Jarne, près de La Rochelle, où il déploie un minigolf,
du paintball, des courses d’orientation… L’ensemble a été rebaptisé Vertigo parc. La PME emploie
désormais une trentaine de salariés, dont certains de ses enfants,
ce qui lui donne des idées pour la
suite. Preuve, s’il en était, que le
loisir peut s’accommoder des
vieilles pierres.
DIDIER ARNAUD
Envoyé spécial à Marennes
Photo YVES SALAÜN.
HANS LUCAS
ncore mal-aimé, le cassis passe
pour le fruit des mamies. Et, ce
qui revient au même, un ingrédient pour confitures ou eauxde-vie (et le kir, en Bourgogne !). Ces
baies noires qui poussent jusqu’en septembre restent sous-exploitées. Deux
recettes pour tenter de leur rendre justice: une entrée au concombre, conçue
par le chef trois étoiles Alain Passard
(dans une vidéo pour le magazine le
Point), et un plat américain sucré-salé,
une caponata (la ratatouille sicilienne)
qui accompagne un maquereau.
Concombre, menthe, cassis (par
Alain Passard). Pour deux personnes:
pelez grossièrement un concombre
(seulement les parties dures de la peau).
Coupez en larges bâtonnets (sifflets)
sans les pépins. Dans une casserole, faites cuire les sifflets dans un fond d’eau
avec un copeau de beurre salé et une
cuillère à soupe d’huile d’olive. Ajoutez
un oignon tranché fin, à la mandoline,
et une grosse poignée de cassis, faites
cuire quelques minutes (avec Passard,
les indications sont toujours «au juger»). Incorporez un bouquet de menthe hachée. Ne pas cuire trop longtemps. Rectifiez à la fleur de sel.
Maquereau grillé, caponata au cassis et à la menthe (par Leigh Belanger
dans The Boston Homegrown Cookbook, chez Voyageur Press, en anglais,
non traduit). Pour une personne: dans
une poêle, faites revenir à l’huile
d’olive un demi-oignon émincé pendant 4 minutes à feu doux. Ajoutez
trois cuillères à soupe de cassis, deux
pincées de piment rouge (en poudre ou
haché), une demi-aubergine en quartiers et cuisez 6 à 8 minutes. Salez et sucrez (une cuillère à soupe de sucre) et
laissez cuire 2 minutes. Ajoutez trois
cuillères à soupe de vinaigre et 120 ml
de jus de tomate et augmentez la cuisson à feu doux pendant 6 à 8 minutes.
Laissez refroidir, incorporez une échalote hachée et 10 feuilles de menthe.
Dans une autre poêle, faites frire dans
de l’huile des filets de maquereau sans
arêtes (environ 150 g par personne), la
peau contre la poêle, 3 minutes sans remuer. Retournez et cuisez 3 minutes
sur l’autre face. Assaisonnez de jus de
citron et déposez les maquereaux sur
la caponata. La touche finale : des pignons de pin toastés.
PIERRE CARREY
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 6 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
PHOTO /
Masquer
les émotions
TOUFIC BEYHUM
Né en 1974 au Liban,
vit entre Londres et la Namibie.
C
omposé du mot «émoji»
(illustration numérique
qui permet d’exprimer un
sentiment), et du préfixe
«a», Amoji signifie le manque, l’absence d’émotions. Né en 1974 à Bey-
routh, soit un an avant que la guerre
civile n’éclate, Toufic Beyhum fuit
son pays en 1982 et part vivre avec
sa famille au Royaume-Uni. Depuis
deux ans, il vit en Namibie. Sa série
«Amoji» s’inspire de la technologie,
la connectivité du continent africain et du choc inévitable entre modernité, culture et traditions africaines. Toufic Beyhum a demandé à
deux artistes namibiens de
ÉTÉ
u V
Séance tenante/ Héros Dans la série «Amoji», le Libanais Toufic
Beyhum invite des gens croisés par hasard à revêtir des émojis
populaires, pour inviter à regarder derrière la façade.
confectionner des masques, dans le
but de créer des émojis populaires,
facilement identifiables. Plume,
bois, tissus africains, coquillages :
les matériaux utilisés sont les même
que les masques ancestraux.
Une fois les masques-émojis achevés, le photographe sillonne le pays
durant six mois. Dès que la situation s’y prête, il invite des gens croisés par hasard à choisir un émoji
qui correspond le mieux à leur
émotion du moment. La finalité de
la série est troublante. Les personnages d’«Amoji» sont tout en contraste, comme sur cette photo, où
l’on voit un homme en uniforme,
un talkie-walkie à la main. Celui
qui fait habituellement figure
d’autorité a opté, contre toute
attente, pour l’émoji «embarrassé».
Alors que l’homme exprime un
sentiment de honte, ses vêtements
et sa posture racontent une histoire
différente.
Beyhum réussit à inverser les codes,
il nous invite à repenser la façon
dont nous lisons les symboles. Il
nous rappelle que le masque que
tant de gens portent peut être une
façade déguisant nos vrais sentiments.
LILY MARTENS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ÉTÉ / BD
Par Nick Drnaso éditions Presque Lune
Sabrina
VI u
Libération Lundi 6 Août 2018
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Libération Lundi 6 Août 2018
u VII
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Depuis un mois,
Sabrina est portée
disparue. Transi
d’angoisse, son petit
ami cherche refuge
chez un ancien
camarade de lycée,
histoire de ne pas
craquer. S’ensuit une
cohabitation glacée.
Second album
du jeune Américain
Nick Drnaso (prix
Révélation au dernier
festival d’Angoulême),
Sabrina brosse un
drame intime en même
temps qu’il sonde
une Amérique en train
de devenir dingue.
SABRINA
de NICK DRNASO
Editions Presque Lune,
208 pp., 25 €.
A paraître le 13 septembre.
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VIII u
Libération Lundi 6 Août 2018
CONCOURS
QUIZ
P
ZU
Z
L
E
Bêtes de scènes
6
1
Par PATRICE GIUNTA
Dans les Gardiens de la galaxie,
de quelle espèce est le meilleur
ami de Groot ?
A Un raton laveur.
B Un panda roux.
C Un furet.
D Un putois.
COMMENT GAGNER À...
Le Trône de fer
Westeros parano
Je ne sais pas
vous mais même
si je rêve
de passer
une nuit avec
Daenerys et Khal
Drogo, je n’ai
aucune envie
d’être un personnage de Game of
Thrones. Les chances de mourir
empalé, violé ou dévoré, voire les trois
en même temps, sont beaucoup trop
grandes. En attendant, pour s’y croire
un peu quand même, vous pouvez
passer quelques soirées à jouer au jeu
de plateau (prévoir cinq heures devant
soi la première fois). Dans le Trône de
fer, créé à partir du roman et mettant
en scène les rapports de force des
premiers tomes sur le continent
de Westeros, vous incarnez une des
grandes familles, Stark, Lannister, etc.
Le but? Posséder sept châteaux. Le
contrôle des mers joue un rôle
essentiel. Il vaut mieux papillonner
autour du sud de la carte en jouant
les Tyrell, par exemple, plutôt que
d’essayer de s’emparer du centre du
pays, ou de Port-Réal. Puis, nouez des
alliances, trahissez votre partenaire
et cachez votre jeu pour rester dans
la course, sans être en tête trop vite,
les médiocres ayant tendance à s’allier
contre le plus puissant.
QUENTIN GIRARD
7
2
Dans quelle suite de Sharknado les
squales arrivent-ils à poursuivre
le héros jusque dans l’espace ?
A Sharknado 3 : Oh Hell No !
B Sharknado 4 : The 4th Awakens.
C Sharknado 5 : Global Swarming.
D Sharknado 6 : It’s About Time.
3
Dans Mon Voisin Totoro de Hayao
Miyazaki, quel animal sert
de transport aux héros ?
A Le Hamster-tram.
B Le Lama-moto.
C Le Tatou-tuk-tuk.
D Le Chat-bus.
Avant d’être changé en humain,
Didier, de et avec Alain Chabat,
est un chien. Mais de quelle race ?
A Un dogue allemand.
B Un labrador.
C Un saint-bernard.
D Un dalmatien.
Lequel de ces clips musicaux
de groupes anglo-saxons ne met
pas en scène un singe ?
A Sing de Travis.
B Do I Wanna Know ? d’Arctic Monkeys.
C Island in the Sun de Weezer.
D Adventure of a Lifetime de Coldplay.
4
Dans les Oiseaux d’Alfred
Hitchcock, qu’est-ce qui provoque
leur comportement agressif ?
A Le chignon en nid d’oiseau de Tippi
Hedren.
B L’abus de pesticides dans les champs
autour de Bodega Bay.
C L’accident mortel d’un des deux
inséparables lors des répétitions.
D On ne sait toujours pas, et c’est ça qui est
encore beau.
5
Dans le clip de quelle chanson
de Björk un ours en peluche XXL
pourchasse-t-il la diva islandaise ?
A The Hunter.
B Ursa Major.
C Human Behaviour.
D Free Winnie.
8
9
Dans Moses und Aron,
de Schönberg, mis en scène
par Romeo Castellucci à l’Opéra
de Paris en 2015, quel était le nom
du taureau incarnant le Veau d’or ?
A Raging Bull.
B Fast and Furious.
C Easy Rider.
D Mad Max.
10
Lequel de ces films
ne met pas en scène
un animal qui parle ?
A Babe, le cochon devenu berger.
B Baxter.
C Le Chihuahua de Beverly Hills.
D Men in Black.
Réponses: 1.A; 2.B; 3.B; 4.D; 5.C; 6.B (et éventuellement C, mais pas D, vous devez confondre avec des
bananes); 7.A; 8.D; 9.C; 10.B (il pense en voix off, mais
ne parle pas).
Découpez chaque jour une pièce du puzzle, reconstituez le dessin de
Jérémy Perrodeau, renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 8 septembre 2018, à Libération-Puzzle, 2 rue du Général-Alain-deBoissieu, 75015 Paris
À GAGNER l’original du dessin et des abonnements à Libération,
version papier ou numérique. Règlement complet sur Libération.fr.
Quel(le) artiste avait pour habitude
de s’entourer de boas lors de
ses concerts ?
A Marilyn Manson.
B Alice Cooper.
C Régine.
D Joséphine Baker.
LES 7
ÉCARTS
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2017-2018 de Willem et
retrouvez les différences
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