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Libération - 06 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
JEUDI 6 SEPTEMBRE 2018
Macron
Le meilleur
ennemi des
populistes
européens ?
EDOUARD CAUPEIL
2,00 € Première édition. No 11593
Des étudiants en deuxième année de médecine, à Paris, en 2016. PHOTO JEAN-PIERRE HEIDINGER . HANS LUCAS
PAGES 6-9
Booba-Kaaris
De la bagarre
d’Orly
à la barre
du tribunal
PAGES 18-19
www.liberation.fr
JEUDI IDÉES ET ESSAIS
«Transclasses» : le parcours
sinueux de ceux qui changent
de milieu social
PAGES 22-31
Le gouvernement
réfléchit à supprimer
le concours en fin
de première année:
un quitte ou double
stressant et souvent
injuste qui a des
conséquences sur
tout le système de
soins.
PAGES 2-5
MÉDECINE
NUMERUS CLAUSUS
TERMINUS?
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Le numerus clausus, censé
réguler la population de praticiens en limitant dès le début
du cursus le volume d’étudiants admis dans la filière,
a fait long feu. Décrit par les
uns comme une vieillerie
contre-productive, par
les autres comme un obstacle
à une plus libre et saine compétition entre les aspirants médecins, il est plus prosaïquement
le goulet d’étranglement dans
lequel viennent chaque année
s’écraser les vocations de milliers de candidats. Transformée en une infâme session
de bachotage intensif, la
première année d’un cursus
de médecine, qui en compte
onze, récompense des
étudiants sans doute plus
méritants que les autres, mais
sélectionnés en fonction de
critères qui n’évaluent pas les
dimensions humaines ou
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
ÉDITORIAL
Par
CHRISTOPHE ISRAËL
Goulet
relationnelles des candidats.
Celles-là même que praticiens
et patients s’accordent à définir
comme essentielles pour un
médecin de notre siècle. Cette
véritable machine à dynamiter
les vocations fait subir aux dizaines de milliers d’étudiants
une pression à la mesure de
l’étroitesse du conduit dans
lequel ils espèrent entrer.
Business juteux pour les
diverses prépas et organismes
qui conditionnent les aspirants, cette sélection à
l’extrême favorise l’endogamie
sociale déjà forte de la profession. Preuve aussi que le système est à bout de souffle : ces
étudiants recalés qui, ne souhaitant pas sacrifier leur désir
de devenir médecin, partent
étudier dans un autre pays de
l’Union européenne, au prix
d’une expatriation longue et
parfois coûteuse, pour revenir
exercer librement en France
une fois diplômés, le plus
souvent aux côtés de médecins
étrangers dont les diplômes ne
sont, eux, pas reconnus, mais
dont les compétences permettent dans les faits de faire tourner nos hôpitaux. Nécessaire,
la disparition du numerus
clausus ne peut être que l’un
des éléments d’une réforme
plus globale. Il y a urgence. •
Numerus clausus
En médecine,
les quotas n’ont
plus la cote
Le gouvernement envisagerait de mettre
un terme à l’encadrement du nombre
d’étudiants pouvant poursuivre après
la première année. Une réforme tardive
pour un système à bout de souffle.
DÉCRYPTAGE
Lors des examens de décembre en première année de la faculté de
Par
ÉRIC FAVEREAU
F
aut-il faire exploser le numerus clausus, ce vieux machin
presque quinquagénaire,
spécialité française (avec la Belgique et le Portugal) qui rend chaque année si malheureux des milliers d’étudiants qui ont échoué
alors qu’ils auraient pu devenir
de bons médecins? Pourquoi diable
le maintenir dans un contexte,
en plus, où se multiplient les déserts médicaux ?
Ce dynamitage serait en tout cas
dans les tuyaux du gouvernement,
comme l’a affirmé mardi matin
France Info, en précisant également
que le concours de première année
des études de médecine allait changer, lui aussi, profondément. «Rien
n’est décidé», nous a cependant expliqué le cabinet de la ministre de
la Santé, Agnès Buzyn, ajoutant que
«ces sujets sont évidemment en débat
[mais que] la forme n’est pas encore
retenue». En attendant, plongée
dans l’édifice actuel, aujourd’hui
à bout de souffle.
LE «NUMERUS CLAUSUS»,
C’EST QUOI ?
C’est un vieux débat, mais pour une
fois celui-ci pose des questions pertinentes sur les difficultés de l’évolution de notre système de santé,
aux prises d’un côté avec des réglementations successives souvent en
retard sur la réalité des faits et de
l’autre côté avec les limites d’une
formation à la française très élitiste,
sélectionnant les étudiants en médecine sur des profils de premiers
de la classe bien plus que pour leurs
qualités humaines.
Littéralement «nombre fermé», le
numerus clausus a été institué
en 1971. Il est intervenu à un moment où les autorités ont pris cons-
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
Le stress est total : tu te couches et te réveilles
avec.» Il a particulièrement mal vécu la coupure
avec sa vie d’avant, celle de lycéen. «Je sortais
pas mal, je faisais de la musique, allais au cinéma, au musée. En médecine, c’était terminé.»
Nathan, 18 ans, s’apprête à faire sa rentrée à
Bobigny : «Je me suis préparé psychologiquement depuis longtemps. Je sais que je vais vivre
une année de sacrifices.» Depuis trois semaines, il a intégré une classe préparatoire
payante pour multiplier ses chances au
concours. Alors même que l’année n’a pas débuté, ses journées commencent à 8 h 30 et se
terminent vers 22 heures. Manon, la trentaine,
désormais praticienne généraliste à Frontignan (Hérault), partage les mêmes souvenirs:
«Dès que tu ne travailles pas, tu culpabilises
parce que tu te dis que ton voisin d’amphi, lui,
est au boulot… C’est vrai que cette année t’apprend à travailler énormément, mais peut-être
y a-t-il d’autres méthodes.»
Yannick Schmitt, installé dans la banlieue de
Strasbourg et président du Regroupement
autonome des généralistes jeunes installés et
remplaçants (Réagjir), se remémore également
une «année pénible, avec le couperet du
concours à la fin»: «On sait que dans une rangée
d’amphithéâtre, sur six étudiants, un seul passera en deuxième année. Forcément, ça pose
une sacrée ambiance.» Le concours du premier
semestre et la publication du classement afférent constituent souvent le premier coup de
semonce. «J’étais mal classé et à partir de ce
moment-là, je n’avais plus l’impression d’exister
en tant que personne mais comme mon numéro
de position, explique Lorenzo. J’en avais honte,
ça crée une forte dépersonnalisation.»
«Robotique». Au-delà du stress et de l’esprit
médecine de Nantes, en 2016. PHOTO FRANCK DUBRAY. OUEST FRANCE. MAXPPP
cience que le nombre de médecins
était certes un bon indicateur de la
santé publique du pays, mais que
cela avait un coût: dans un système
financé par la collectivité, plus il y a
de médecins plus le coût de la santé
s’élève, l’offre créant la demande.
Pour tenter de réguler le système, il
a été décidé de fixer chaque année,
par arrêté, le nombre d’étudiants
pouvant passer en deuxième année,
ces derniers ayant alors une quasicertitude d’avoir leur diplôme. La
mesure était simple mais incertaine: former un médecin nécessitant en moyenne dix ans, les décisions prises une année ne prennent
effet que dix ans plus tard. Voilà
pour le principe.
Patatras, ce qui devait arriver est
arrivé. Alors que l’on formait plus
de 10 000 médecins en moyenne
par an à la fin des années 60, le débit a été fortement réduit. Nos experts ont ensuite fort Suite page 4
«Sur six étudiants,
un seul passera»
Parmi ceux qui fréquentent ou
qui sont un jour passés sur les
bancs d’une fac de médecine,
beaucoup jugent «stressante»
et «violente» la première année
telle qu’elle se présente dans
le système actuel.
stupide, du pur bachotage, tacle la jeune interne
aux urgences de Caen. On apprend bêtement,
et on oublie aussi vite derrière. On ne sélectionne
pas les bons médecins.» En moyenne, 15% des
effectifs passent le cap du numerus clausus et
atteignent la filière médecine en deuxième année. Les autres, du moins ceux qui n’ont pas jeté
l’éponge, en sont quittes pour repiquer.
D
«Sacrifices». C’est le cas de Lorenzo, 19 ans,
es semaines de travail de 80 heures (au
minimum), une concurrence de tous les
instants et une sélection finale drastique: bienvenue en première année d’études de
médecine, expérience aussi stressante qu’éreintante. Voire abrutissante, selon Marion, 25 ans.
«Le concours à l’issue de la première année est
qui n’a pas eu plus de succès lors de son second
essai. Ce jeune Francilien, depuis réorienté vers
le droit, livre un regard sévère sur ses deux années en médecine, «violentes et oppressantes».
«Tu travailles au moins de 9 heures à 23 heures
tous les jours, week-end compris, raconte-t-il.
de compétition, les compétences mêmes valorisées par le concours de première année interrogent. «C’est fait pour les bêtes de concours»,
tranche Marion, l’interne normande. Du
«par-cœur», répète-t-on à l’unisson. Même
sentiment chez Marine Crest-Guilluy, 33 ans,
médecin généraliste à Marseille, membre du
Syndicat national des jeunes médecins généralistes (SNJMG): «Je suis d’accord avec le principe d’une sélection, mais il faudrait en revoir
complètement les modalités. Aujourd’hui, c’est
une méthode robotique avec des QCM. On fait
une sélection sur le cerveau gauche, avec une
pensée analytique, vrai-faux, bon-mauvais. On
devrait plutôt mettre en valeur le cerveau droit
et l’ouverture d’esprit : plusieurs causes avec
plusieurs solutions, quelque chose de moins binaire.» Pour elle, les capacités de mémorisation et de gestion du stress sont des critères
«valables, mais pas suffisants». «Il faudrait
aussi un examen pour observer la qualité rédactionnelle des futurs médecins, savoir comment ils expriment les choses. Car leur boulot,
c’est quand même de parler au quotidien avec
des patients. Pareil, il faudrait une épreuve
orale afin d’évaluer leur capacité d’empathie,
voir leurs réelles motivations.»
Yannick Schmitt espère de son côté un assouplissement du numerus clausus, pour «aller
vers un entonnoir progressif» au fil des premières années d’études. Cela permettrait un
meilleur brassage social, car, avance-t-il, «ceux
qui réussissent la première année aujourd’hui
sont plutôt urbains et issus de catégories socioprofessionnelles supérieures». Voire fils et filles
de médecins… Autre chantier: l’accompagnement des étudiants qui lâchent l’affaire. Mila
Bertrand, qui entre en troisième année de
médecine à l’université Paris-Descartes, y est
chargée du tutorat. Elle n’hésite pas à parler du
«gâchis» de la première année, voire des problèmes de «santé mentale» pour certains élèves. «Le plus tôt possible, malgré le traumatisme, il faut évoquer la suite avec eux et les
réorientations éventuelles.» Par exemple vers
de la biologie et les formations paramédicales.
ANAÏS MORAN et SYLVAIN MOUILLARD
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ÉVÉNEMENT
Y A-T-IL TROP OU PAS ASSEZ
DE MÉDECINS ?
C’est le paradoxe: jamais il n’y a eu
autant de médecins exerçant en
France. Jamais, cependant, on
ne s’est autant plaint de déserts médicaux, de difficultés dans l’accès
aux soins, voire d’inégalités régionales et sociales.
Fin 2017, il y avait ainsi 290970 praticiens inscrits à l’ordre des médecins. Et c’est un record. «Depuis 1979, le nombre de médecins a
quasiment doublé», détaillait alors
le Dr Jean-Marcel Mourgues, président de la section santé publique et
démographie au conseil national de
l’ordre. Mais parallèlement, la part
des médecins en activité a stagné,
alors que celle des médecins retraités a augmenté. Mais surtout, depuis vingt ans le métier et le profil
du médecin a changé, progressive-
«
ment mais fortement. En 2017, quasiment un médecin sur deux en
France était une femme. «Si la tendance se poursuit, on atteindra la
parité parfaite en 2020», a noté le
Dr Mourgues. Et ce sont, de fait, de
nouveaux médecins qui pratiquent:
ils ou elles ne veulent plus être corvéables à merci, ils ou elles prennent leur retraite plus tôt, ils ou
elles veulent travailler en groupe,
sont majoritairement salariés et
non plus libéraux. Cette nouvelle
génération ne suffit plus, dès lors,
à satisfaire les besoins de santé de
tout le territoire français. Et cela se
traduit en particulier par une baisse
préoccupante du nombre de médecins généralistes. Leur nombre a
ainsi chuté à 88 137, soit 10 % de
moins en dix ans.
Aujourd’hui, la quasi-totalité des
départements sont en manque de
médecins. Et il faut se rendre dans
le sud de la France ou sur la façade
Atlantique pour trouver un nombre
suffisant de généralistes. «Nous
avons certes un nombre élevé de médecins mais d’année en année, on
perd en temps médical», nous a ainsi
dit Agnès Buzyn.
QUE FAIRE, DONC ?
La situation n’est pas simple : se
mêlent des problématiques diffé-
rentes qui ne se superposent pas.
Exemple : on aurait pu croire
qu’avec l’Union européenne et la
possibilité offerte à tout médecin
ayant un diplôme de l’UE d’exercer
là où il le souhaite, l’arrivée massive
en France de médecins estampillés
UE (des Roumains en particulier)
serait une réponse aux déserts
médicaux. Cela n’a nullement été
le cas ; ils s’installent, comme les
autres, bien souvent dans les régions les mieux dotées.
Comment dès lors combattre les
déserts médicaux? Les autorités refusent de prendre des mesures contraignantes, ne voulant pas toucher
à la sacro-sainte liberté d’installation. Dans la pratique, les gouvernements se suivent et les résultats
se font attendre. Suffira-t-il, désormais, de faire exploser le numerus
clausus pour résoudre le dilemme?
On peut en douter.
En février, le conseil de l’ordre des
médecins avait publié son projet de
réforme pour «révolutionner l’organisation du système de santé en s’appuyant sur les territoires». L’ordre
préconisant la mise en place de
«bassins de proximité santé» (BPS)
et la régionalisation du numerus
clausus pour une meilleure adaptation aux besoins des territoires.
«Plutôt que de partir des besoins des
centres hospitaliers, il faut former
les médecins dont ont besoin les territoires.» C’est une des pistes.
Mais on voit bien que tout se tient.
Et il faudra donc attendre le 18 septembre, avec l’annonce de la réforme du système de santé par le
président de la République, pour
percevoir la cohérence éventuelle
du nouvel édifice. Faut-il rappeler
que lors de sa campagne présidentielle, c’est bien lui qui avait évoqué
la fin du numerus clausus ? •
Le parcours de l’étudiant français en médecine
Année
1
Première année commune aux études de santé (Paces)
Concours du premier semestre
85 à 90 % des étudiants
poursuivent en 2e semestre.
Premier cycle
Alors qu’il n’y a
jamais eu autant
de médecins
en France, jamais
on ne s’est autant
plaint de déserts
médicaux.
Concours Paces - Numerus clausus
Environ 30% des étudiants passent
le concours et peuvent accéder aux différentes
filières de la deuxième année.
2
Théorie à l’université, stages à l’hôpital
(12 semaines au minimum sur les 2 ans).
3
Bac + 3 (niveau licence)
Diplôme de formation générale en sciences médicales (DFGSM)
Deuxième cycle
(«externat»)
Suite de la page 3 mal anticipé les
évolutions, oubliant entre autres
le nombre très élevé de départs à la
retraite à partir des années 2000,
mais également les changements
importants dans l’exercice de la
profession.
Que faire, dès lors? Du rafistolage.
Depuis plus de cinq ans, la brutalité
du numerus clausus s’est amoindrie
d’année en année, passant ainsi de
4000 à plus de 7500 places offertes,
mais aussi 3 000 en pharmacie,
1 200 en odontologie et un millier
en maïeutique en 2017. Tout cela,
faut-il le rappeler, à partir d’une
première année commune aux
études de santé, dite «Paces» (mise
en place en septembre 2010), qui
comptait près de 58000 inscrits l’an
passé. Reste que cette réouverture
du robinet est intervenue bien tard:
le mal était fait, la régulation autoritaire ayant échoué.
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
4
5
6
L’emploi du temps se repartit entre cours à la faculté
et stages pratiques à l’hôpital, toujours plus longs.
Les étudiants sont également salariés des hôpitaux.
Ils doivent effectuer des gardes nocturnes (au minimum 25
sur les trois ans). A la fin de l’externat les étudiants passent
les ECN (épreuves classantes nationales).
Ce classement determine le lieu et la spécialité des
étudiants. 8 622 postes étaient ouverts pour l’année
2018-2019.
ECN (épreuves classantes nationales)
Bac + 6 (niveau master)
Diplôme de formation approfondie en sciences médicales (DFASM)
7
Troisième cycle
(«internat»)
4 u
8
Les internes choisissent l’une des 44 spécialités
disponibles, pour lesquelles le nombre de places varie
fortement (25 en neurochirurgie, 330 en pédiatrie…).
La formation durera entre trois et cinq ans.
9
Les cinq principales spécialités
en 2018-2019 par nombre de places
Médecine générale
3 268
10
528
469
465
330
11
Psychiatrie
Médecine d’urgence
Anesthésie-réanimation
Pédiatrie
Thèse d’exercice
Diplôme d’étude de docteur en médecine
(plus diplôme selon spécialité)
Sources : letudiant.fr ; medshake.net ; Onisep
«Le système est complètement sclérosé»
S
elon Jean-Luc Dumas, ancien doyen
de la faculté de médecine de Bobigny,
en Seine-Saint-Denis (2008-2018), la
suppression du numerus clausus, instauré au
début des années 70, est la condition sine qua
non à toute transformation du système de
santé.
Que faire du numerus clausus ?
Aucune raison valable ne justifie son maintien. Initialement, il avait été créé en 1971
dans un but économique: à cette époque, on
pensait qu’il réglerait les problèmes de dépenses de santé. En effet, les pouvoirs publics
étaient persuadés qu’en réduisant le nombre
d’étudiants en médecine et donc le nombre
de médecins, le taux de prescriptions allait
forcément diminuer et ainsi limiter les dépenses de santé. Autrement dit, le numerus
clausus avait été mis en place car on considérait le médecin prescripteur comme responsable du trou de la Sécurité sociale. Mais on
s’est vite rendu compte qu’il était inefficace
pour contrôler les dépenses de santé. Bien nous avions mis en place une année dite
sûr, le nouvel argument est plutôt de dire que «intermédiaire» entre l’année du bac et l’ance nombre limité d’étudiants permet de ga- née de Paces pour donner une réelle chance
rantir à tous des places dans les formations à certains néo-étudiants de se remettre à niet pour les stages hospitaliers. On raisonne en veau. A l’heure actuelle, avec ce numerus
termes de préservation des capacités de for- clausus, on n’est pas certains de sélectionner
mation pratique. Ce qui est à mon avis une er- les bons étudiants au bon moment.
reur: pourquoi ne pas prendre le
Comment faire pour recruter
problème à l’envers et imaginer
les futurs bons médecins ?
une augmentation des capacités
Il faut d’abord mettre en place un
d’accueil? Depuis les années 70,
parcours universitaire qui mise
on n’a pas vraiment réfléchi aux
sur une réelle diversité des proalternatives pour accueillir plus
fils d’étudiants. Depuis cinq ans
d’étudiants. Notre système reste
maintenant, la sphère médicale
complètement sclérosé. On joue
a réellement pris conscience que
la facilité, le numerus clausus a
des étudiants venant d’autres
toujours été l’option la moins
INTERVIEW licences (en biologie, en psychocompliquée à mettre en place.
logie etc.) pouvaient très bien
Malheureusement le problème, c’est que cette réussir en médecine et devenir de très bons
option est aussi la plus injuste socialement. médecins. Aujourd’hui, au moins un tiers des
C’est-à-dire ?
UFR médicales ont installé ce qu’on appelle
Les jeunes bacheliers ne sont pas tous égaux les Alter-Paces: à la base, ce système permet
pour affronter ce système très sanctionnant. de recruter des étudiants d’autres licences
Certains ont besoin de plus de temps que les (même littéraires) sans qu’ils n’aient besoin
autres pour acquérir une méthode de travail, de passer le concours de première année. Ils
voire rattraper une base de connaissances. font une sorte de double licence, sont ensuite
Tous les élèves ne s’adaptent pas de la même auditionnés à l’oral et sélectionnés au mérite
manière et au même rythme à cet univers par un jury pour rentrer directement en
brutal du concours. A Bobigny par exemple, deuxième année. Depuis de longues décenDR
L’ancien doyen de la fac
de médecine de Bobigny
plaide pour une réflexion
globale sur l’accueil et la
formation des étudiants.
nies, les étudiants en médecine sont issus du
même «moule». Et encore plus depuis 2010,
lorsque le concours Paces est devenu national
et donc identique à chaque faculté de médecine, ne permettant pas de s’adapter à la variété des modes d’exercice de la médecine.
Peut-on envisager des études sans
concours en première année ?
Bien sûr, à l’étranger, d’autres systèmes sont
plus performants et pourraient nous inspirer.
Aux Etats-Unis, les étudiants débutent dans
un premier temps un parcours universitaire
générique et n’intègrent les études de médecines que des années plus tard. Dans notre
système universitaire, il serait souhaitable de
proposer un socle générique qui débouche
progressivement sur une intégration dans les
études de médecine. Cela permettrait d’introduire un recrutement par étape et de laisser
aux étudiants le temps de réfléchir à ce qu’ils
veulent vraiment faire de leur vie. Par ailleurs,
les étudiants qui ne seraient pas recrutés
auraient construit un premier parcours qui
les mènerait ensuite, sans perte de temps,
vers d’autres orientations. Mais avant toute
chose, il faut supprimer ce numerus clausus.
C’est la réforme socle pour réussir à terme
toute transformation du système de santé.
Recueilli par ANAÏS MORAN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
u 5
Est-ce que Nike a perdu
de l’argent après sa pub
avec Kaepernick?
William Lebghil et Vincent Lacoste dans Première Année. PHOTO DENIS MANIN
«Première Année», film
ad hoc sur les futurs docs
Le long métrage de Thomas
Lilti, sur les écrans mercredi
prochain, dresse un tableau
hyperréaliste du bourrage
de crâne en fac de médecine.
D
eux jeunes hommes dans l’enfer de
la première année de médecine.
L’un a obtenu par dérogation exceptionnelle la possibilité de retenter une
troisième fois le concours, l’autre découvre
comme en touriste le bourrage de cerveau
qui va constituer son quotidien au milieu
d’une compétition féroce. L’un veut coûte
que coûte devenir médecin, l’autre, pas
spécialement. Mais s’il n’a pas la vocation,
il a mieux: les codes. Il sait comment préparer un concours, travailler en petit
groupe, rester distant, ne pas se laisser impressionner, tout en bossant. Il appartient
au bon milieu. Son père est chirurgien, son
frère normalien, sa mère prof d’histoire à
la fac. Il est armé pour réussir.
Il y a des sujets de comédie plus séduisants. Et pourtant, on le parie, Première
Année va faire bouger les lignes. Le quatrième film de Thomas Lilti, après notamment Hippocrate et Médecin de campagne,
a tout pour entrer en résonance avec l’époque, la société dans laquelle il s’inscrit. Il
porte notamment des interrogations sur
les qualités requises pour être un bon médecin, dramatiquement peu exigées lors
de la fatidique première année sélective.
Elles vont forcément ricocher, enflammer
les débats, faire réagir les politiques.
«Reptile». L’efficacité du film tient beaucoup à la grâce de ses deux acteurs principaux, Vincent Lacoste déjà formidable en
interne dans Hippocrate, et William Lebghil parfait en jeune homme qui réussit
tout sans effort. Caricatural? Il y a des exceptions dans le mécanisme de la reproduction sociale qui, comme tout système,
connaît des ratés.
On suit d’autant mieux les destins scellés
d’Antoine Verdier (Lacoste) et de Benjamin Sitbon (Lebghil) que Thomas Lilti, ancien médecin, fils de médecin, et ayant
réussi comme le personnage de Benjamin
avec aisance sa première année, connaît
de l’intérieur ce qu’il dénonce. De quoi
sceller un contrat de confiance avec le
spectateur.
Pendant la première demi-heure, toutes
les répliques sont informatives. Ainsi le
spectateur apprendra-t-il comme Benjamin l’existence des stages de prérentrée,
ou celle des cours moyennant finances,
délivrés par des étudiants en troisième année de médecine, en plus des heures en
amphi et travaux dirigés. Ce qui apparaît
comme une faiblesse du film (instrumentaliser au maximum le moindre propos, le
moindre figurant, ne pas laisser une seconde la fiction porter sa part d’inattendu)
signe également ce qui en fait sa force: une
sincérité impétueuse. Pour Thomas Lilti,
il s’agit d’atteindre son but, quitte à marteler son message : «Je pense que les
meilleurs, enfin ceux qui deviendront médecins, s’approchent plus du reptile que du
médecin», énonce Benjamin à la fin du
film, punchline logiquement insérée dans
la bande-annonce.
Ultracompétitif. Si le rapport à la vérité
est crucial, pourquoi ne pas avoir opté
pour un documentaire, à la manière du
Concours de Claire Simon sur l’entrée à la
Femis ? La question traverse l’esprit lors
des scènes d’exposition où on fait connaissance avec les enseignants, des matières,
des amphis bondés où «mieux vaut arriver
en avance pour avoir une bonne place».
Elle s’éloigne heureusement quand Première Année prend sa vitesse de croisière
et que le cinéaste s’autorise à raréfier les
informations (sans cesser pour autant de
les divulguer) pour se centrer sur l’amitié
entre ses deux personnages. L’émotion
naît là, de la manière dont leur lien se développe dans un contexte saturé (pas le
temps pour les relations amoureuses par
exemple, trop coûteuses en investissement) et miné par l’entourage ultracompétitif. Benjamin, le jeune bourgeois, tente
d’amadouer en vain la rivalité par l’humour – de fait, on rit souvent.
Les ficelles sont-elles des câbles? Evidemment. Mais en plus d’exposer très clairement en quoi la première année de médecine est calamiteuse, le film touche une
fibre sensible: l’impossible solidarité lorsque les places manquent, et c’est lors du
dénouement que la fiction fait mouche.
ANNE DIATKINE
Pourquoi les gâteaux
mous deviennent durs
et les gâteaux durs
deviennent mous ?
Laurent Wauquiez
a envoyé un SMS aux
jeunes de sa région pour
la rentrée. Qui a payé ?
Quelles personnalités
présentes à la Rotonde avec
Macron ont obtenu un poste?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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6 u
MONDE
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
Face aux
populistes, Macron
se veut champion
de l’Europe
ANALYSE
A neuf mois des élections européennes,
le président français poursuit son tour de l’UE
au Luxembourg ce jeudi. Il espère y rallier
les dirigeants du Benelux à sa volonté de faire
front contre la montée de l’extrême droite.
Lors de sa visite, le 28 août, à Matteo Salvini,ministre italien de l’Intérieur,
Par
ALAIN AUFFRAY
D
ans le déluge de couacs et de
contrariétés qui l’accablent
en cette rentrée compliquée, Emmanuel Macron aura tout
de même eu droit à une petite satisfaction. Un vrai cadeau, paradoxalement offert par ses meilleurs ennemis : le ministre de l’Intérieur
italien, chef de l’extrême droite
transalpine, et le Premier ministre
ultraconservateur hongrois, Viktor
Orbán. Reçu le 28 août à Milan, ce
dernier a décerné au président
français le titre de «chef des partis
promigrants» en Europe. «Il y a actuellement deux camps en Europe.
Macron est à la tête des forces politiques soutenant l’immigration. De
l’autre côté, il y a nous qui voulons
arrêter l’immigration illégale», at-il ajouté, à l’occasion d’une rencontre consacrée aux élections
européennes de mai. «Nous sommes
au bord d’un tournant historique
pour l’Europe», a abondé le populiste italien. Marine Le Pen avait
aussitôt qualifié de «fondatrice»
cette rencontre Orbán-Salvini qui
démontre, selon elle, que le choix
des européennes sera bien celui
entre «l’UE de Macron» d’un côté
et «l’Europe des nations libres»
de l’autre.
Emmanuel Macron ne pouvait espérer meilleure publicité pour le
«long et difficile combat» qu’il propose de conduire: contre les nationalistes, il invite «les progressistes»
de tous les pays de l’UE –et de tous
les partis– à s’unir pour «construire
une souveraineté européenne». Mais
à huit mois de l’échéance, les obstacles sont si nombreux que plus personne ne se risque à parier sur le
succès de cette entreprise.
Titre de gloire
Un sondage Ifop publié mercredi
par Paris Match ne va pas rassurer
l’état-major d’En marche: la liste de
LREM et du Modem ne recueille
plus que 20 % des suffrages,
7 points de moins qu’en mai. Toujours en tête, la majorité est talonnée par l’extrême droite de Marine
Le Pen (17 %), la droite de Laurent
Wauquiez (15 %) et la gauche de
Jean-Luc Mélenchon (14 %). Cette
enquête suggère que Macron ne
pourrait même plus compter sur
son socle de la présidentielle: seulement 62 % de ses électeurs en
2017 choisiraient une liste de la majorité l’été prochain. Même les juppéistes font part de leur réticence
à s’allier avec les macronistes. JeanPierre Raffarin, Dominique Bussereau ou encore Valérie Pécresse se
réunissent ce week-end autour de
leur ancien champion à Bordeaux.
Le Premier ministre Edouard
Philippe y sera représenté par son
conseiller politique Gilles Boyer. En
novembre 2017, Alain Juppé s’était
déclaré favorable à «un grand mouvement central» autour du président de la République en vue des
européennes. Est-ce toujours son
souhait ? A Matignon, on ne s’attend pas à une réponse immédiate
sur ce point : «Il n’est pas anormal
que la sensibilité de centre droit
s’interroge sur la meilleure stratégie, les élections sont encore loin.»
Mais les dirigeants de la majorité ne
doutent pas que les centristes Macron-compatibles finiront par les
rejoindre. Le dernier sondage Ifop
devrait les faire réfléchir: avec 4%
des intentions, la liste UDI-Agir
semble bien partie pour être cantonnée à de la figuration…
Dans ces récentes déclarations, en
France comme à l’étranger, Macron
ne rate pas une occasion de citer la
charge d’Orbán, comme s’il s’agissait d’un titre de gloire : «S’ils ont
voulu voir en ma personne leur opposant principal, ils ont raison, […]
je ne céderai rien aux nationalistes
et à ceux qui prônent ce discours de
haine», a-t-il déclaré le 29 août à Copenhague, en marge de son déplacement au Danemark, puis en Finlande. Il ne manquera pas de le
répéter ce jeudi au Luxembourg, où
il doit rencontrer les dirigeants du
Benelux – le Luxembourgeois Xavier Bettel, le Belge Charles Michel
et le Néerlandais Mark Rutte. Après
ses déplacements en Espagne et au
Portugal fin juillet et en Europe du
Nord fin août, Macron poursuit le
marathon qui prépare les élections
de mai prochain. Comme il l’a déjà
fait à Lisbonne puis à Copenhague,
il animera ce jeudi, avec les Premiers ministres beneluxiens, une
«consultation citoyenne». Une nouvelle occasion pour lui de plaider
pour la construction d’une «Europe
qui protège», projet de «refondation» qu’il avait exposé le 26 septembre 2017 à la Sorbonne.
Mirage usé
A l’Elysée, on souligne avec insistance le caractère «crucial» voire
«historique» de cette échéance où se
jouerait l’avenir de l’UE, bousculée
par les populismes. Crucial, ce rendez-vous l’est à coup sûr pour le
chef de l’Etat et pour sa majorité. Le
scrutin du 26 mai 2019 sera l’occasion unique de démontrer que le dépassement des clivages anciens
grâce au rassemblement des progressistes n’est pas un mirage usé.
Il se fait fort, en somme, de répéter
au parlement européen le big-bang
qu’il a provoqué en juin 2017 à l’Assemblée nationale. Cela passe, à
Strasbourg comme à Paris, par le
dynamitage de la droite, partout tiraillée entre une aile libérale proeuropéenne et des courants plus souverainistes, sensibles à la
rhétorique eurosceptique.
Le Hongrois Orbán cohabite ainsi,
au sein du Parti populaire européen
(PPE), avec d’authentiques militants de l’intégration. Mais malheureusement pour Macron, tout indique qu’Angela Merkel se satisfait de
cette situation. Son parti, la CDU,
domine et contrôle le PPE dont le
chef de file, l’Allemand Manfred
Weber a présenté mercredi sa candidature pour briguer la présidence
de la Commission européenne
en 2019. «Je veux devenir le candidat tête de liste du PPE pour les élections européennes de 2019 et être le
prochain président de la Commission européenne», a-t-il annoncé sur
Twitter. «Je salue cette candidature», a aussitôt déclaré Merkel qui
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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u 7
le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a désigné Macron comme étant le «chef des partis promigrants». PHOTO MARCO BERTORELLO. AFP
tient beaucoup à ce que le prochain
président de la Commission soit un
Allemand. Le problème, c’est que
Manfred Weber, élu de la très conservatrice CSU bavaroise, n’est pas
particulièrement sensible aux sirènes macroniennes. Aucune chance
de le voir dénoncer les «nationalistes» en se revendiquant du camp
«progressiste». Weber est un soutien d’Orbán qui a bien raison, selon
lui, de «défendre notre mode de
vie». Comme lui, il soutient que
«l’Europe a besoin d’un débat
sur son identité et sur sa culture
dominante».
Formule magique
S’il devrait être contraint de combattre une candidature défendue
par la chancelière, le président
Français se retrouverait dans une
position très inconfortable. Comment prétendre fédérer un camp
des «progressistes» contre celle
dont il souhaite faire sa principale
alliée ? Macron et Merkel ont rendez-vous vendredi, à Marseille, pour
une «réunion de travail». L’occasion
pour eux de chercher l’improbable
formule magique qui leur permettrait d’empêcher une collision dans
la campagne des européennes. Le
choc à ce stade, paraît inévitable. •
Pas encore de solution miracle
pour les europhiles de l’UE
De Bruxelles à Londres
en passant par Berlin, l’élection
du président français avait créé
un élan d’espoir parmi
les pro-Europe, mais l’absence
de résultats se fait sentir.
E
urophile engagé, antipopuliste affirmé,
solidaire revendiqué, Emmanuel Macron se pose en rempart face à la montée
des gouvernements autoritaires. Comment ce
combat est-il perçu sur le continent? Cet engagement est-il compatible avec une ligne libérale assumée? Tour d’horizon, des institutions
à Bruxelles en passant par Berlin, Madrid,
Londres, ou encore Madrid.
Vu de Bruxelles
Le défi des européennes
Emmanuel Macron manie le verbe européen
à l’instar d’un François Mitterrand et d’un
Helmut Kohl, ce qui fait se pâmer le tout
Bruxelles. Et personne n’a oublié qu’il a terrassé
l’hydre europhobe Marine Le Pen, drapeau
européen au poing. Mais au-delà, il est bien seul
tant sa stratégie européenne apparaît pour le
moins brouillonne. Car se poser en tête de file
des europhiles et des défenseurs intransigeants
des valeurs européennes, un rôle que Viktor Orbán, le Premier ministre conservateur hongrois,
et Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur d’extrême droite italien, rêvent de lui voir endosser,
ne suffira pas à gagner les européennes. Et encore moins à lui assurer un groupe politique au
sein du Parlement européen, clé de toute stratégie d’influence. «On peut comprendre que Macron veuille répéter l’opération qui lui a permis
de gagner la présidentielle en agrégeant autour
de lui toutes les forces proeuropéennes et progressistes, mais sa stratégie est risquée au niveau
européen», analyse un haut fonctionnaire du
Parlement. En effet, le clivage entre europhobes
et europhiles qui transcenderait en partie le clivage gauche-droite n’existe pas partout. «Par
exemple, poursuit cet eurocrate, en Espagne et
au Portugal, il n’y a pas de parti eurosceptique.
Si on transforme l’élection européenne en référendum pour ou contre l’Europe, on va y créer
une offre extrêmement dangereuse.»
Le piège est d’autant plus grand que cela donnerait aux citoyens l’impression qu’il faut accepter l’Europe telle qu’elle est, c’est-à-dire
avec les politiques mises en œuvre par les conservateurs du Parti populaire européen (PPE),
qui dominent le jeu depuis vingt ans. Ainsi, le
référendum français de 2005 sur le traité constitutionnel européen a montré qu’un choix
binaire donnait un coup de fouet aux partis
eurosceptiques et europhobes, de droite
comme de gauche, qui apparaissent comme la
seule alternative possible à une Europe dont
on ne partage pas les orientations. En Allemagne, cela donnerait le beau rôle à l’AfD, le parti
xénophobe qui se poserait en seul défenseur
d’une «autre Europe». En Hongrie ou en Italie,
Orbán et Salvini n’attendent eux aussi que
cela. Le Belge Guy Verhofstadt, Suite page 8
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MONDE
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
patron Macron-compatible du groupe libéral du Parlement européen, estime, lui, que l’affrontement contre
les démagogues europhobes est le meilleur
moyen d’affaiblir le PPE en mettant le doigt
sur ses contradictions. C’est un regroupement
à large spectre : il va des socio-chrétiens
luxembourgeois, assez proches de la socialdémocratie, au Fidesz d’Orbán, qui a théorisé
l’illibéralisme, en passant par le Parti populaire autrichien (ÖVP) allié au Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ, extrême droite). Verhofstadt, tout comme Macron, espère faire
voler en éclats le PPE en l’empêchant de faire
alliance avec les populistes. Eux ne sont pas
pour une remise en cause de l’Etat de droit,
comme la Ligue de Salvini «qui n’hésitera pas
à lâcher sa copine Marine qui, elle, restera infréquentable à jamais», s’amuse un conseiller
politique libéral. A partir du moment où on
est allié avec Orbán, il est vrai que Salvini peut
ne pas paraître si terrifiant que cela…
Reste que le rêve de Macron de constituer un
groupe pivot autour d’En marche s’est évanoui
à cause de son indécision. Il a mis un an à recevoir Verhofstadt (fin juillet), qui était pourtant
prêt à faire exploser son groupe pour rejoindre
En marche. Il a aussi refusé de proposer une
alliance au Mouvement Cinq Etoiles qui désormais colle à la Ligue, a laissé dériver Ciudadanos sur une ligne encore plus dure que celle
du Parti populaire sur la question catalane, ce
qui a ouvert un espace inespéré aux socialistes
espagnols… Aujourd’hui, mis à part le Parti
démocrate italien en chute libre, on ne voit
plus très bien avec qui il pourrait constituer
un groupe qui compte, sauf à espérer qu’une
partie du PPE renâcle à une alliance avec les
populistes. Résultat: pour les européennes
de mai, En marche sera sans doute réduit à
n’être qu’une force d’appoint du groupe libéral
de Verhofstadt, qui ne lui fera pas de cadeau
après avoir été malmené par Macron. Bref, Macron l’europhile risque bien, faute de troupes,
d’être réduit à l’impuissance.
Suite de la page 7
Vu de Madrid
Après l’euphorie, la retenue
Lorsqu’en mai 2017 Emmanuel Macron est
élu à la présidence de la République, l’immense majorité des Espagnols poussent un
énorme soupir de soulagement: la représentante du populisme d’extrême droite, une
sensibilité politique inexistante dans leur
pays, est écartée du pouvoir. Mais pas seulement: l’avènement du leader d’En marche est
aussi perçu comme le retour d’une certaine
«grandeur à la française», objet de sentiments
contradictoires, allant du ressentiment (l’invasion napoléonienne au XIXe siècle reste
présente dans les esprits) à l’admiration face
à une nation unie, sûre de son destin derrière
son charismatique leader.
Si bien qu’aujourd’hui, un an et demi plus tard,
le constat que le même Macron est impopulaire, qu’il est assailli par moult scandales ou
revers politiques, provoque la perplexité générale. «Il est sidérant de voir comment celui qui
avait si bien su bâtir son image d’homme providentiel, tant pour la France que pour l’Europe,
apparaît désormais comme une figure fragile,
chahutée, trop humaine», résume un éditorial
du quotidien conservateur ABC.
Dans ce pays, un des rares du continent
à conjuguer un sentiment proeuropéen
majoritaire, l’absence de forces montantes
d’extrême droite et un débat serein sur l’immigration illégale par la Méditerranée, le président français est largement associé à la défense d’une Europe ouverte et tolérante. «La
force de Macron est d’avoir dessiné une frontière clivante entre deux camps dans l’Union
européenne, celui qui veut se refermer, assailli
par la peur de l’autre et le sentiment de pouvoir perdre ses acquis ou privilèges ; et, de
l’autre, celle qui veut davantage d’Europe»,
Emmanuel Macron et Angela Merkel, le 19 janvier à l’Elysée. PHOTO THIBAULT CAMUS. AP
souligne l’analyste Jesus Torquemada. Cette
tendance est reflétée par le panorama politique. Les trois leaders nationaux en vogue,
dont les âges avoisinent celui du président
français, soutiennent la politique europhile
de Macron. Aussi bien le nouveau chef de
file conservateur, Pablo Casado, l’homme
fort de Ciudadanos, Albert Rivera (que beaucoup surnomment le «Macron espagnol»),
que le chef du gouvernement socialiste,
Pedro Sánchez. Ce dernier se montre favorable aussi à une politique commune migratoire et de défense.
Pour autant, principalement à gauche, beaucoup se montrent circonspects sur les capacités et le profil de Macron à incarner le sauveur d’une Europe menacée de désintégration
par les forces populistes. Dans un article intitulé «la Fatigue de l’Occident», le politologue
Fernando Vallespín se montre pessimiste sur
les aptitudes du chef de l’Etat français à contrer «le dramatique onanisme identitaire»
dont souffrirait l’Europe. Pour d’autres, la faiblesse de Macron tient précisément au fait
qu’il mènerait une politique libérale, favorable
aux riches. «Le phénomène Macron naît de la
distorsion du système de gouvernance en Europe, mais il ne peut servir de digue parce qu’il
a adopté les rituels et les politiques favorables
aux pouvoirs hégémoniques», dit à Libération
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
«Acteur de la
dérégulation, de la
flexibilisation et de la
privatisation, Emmanuel
Macron ne peut
qu’accroître la fracture
sociale, et donc le repli
national.»
Josep Ramoneda philosophe
et journaliste espagnol
le philosophe et journaliste Josep Ramoneda.
Et de conclure: «Acteur de la dérégulation, de
la flexibilisation et de la privatisation, Emmanuel Macron ne peut qu’accroître la fracture
sociale, et donc le repli national.»
Vu de Berlin
Macron comme modèle
«Qui pour sauver l’Occident ? Il y va de la liberté et de la démocratie. Macron a besoin
d’aide, et pourtant l’Allemagne fait défaut»,
se désolait Der Spiegel en avril, avec en couverture une illustration de Macron faisant un
clin d’œil, extincteur à la main –sur lequel est
dessiné le drapeau européen. On le voit menacé, mais pas effrayé par les flammes d’un
Donald Trump rugissant. A ses côtés, Angela
Merkel regarde ailleurs, l’air pleutre. Cinq
mois plus tard, cette image résume encore
fidèlement la situation. Que ce soit face à
Trump ou aux gouvernements populistes au
pouvoir en Europe, le président français
bénéficie encore d’une image positive en Allemagne. «Il a toujours été vu comme un modèle,
analyse Jan Techau, directeur du programme
Europe du German Marshall Fund à Berlin.
Il est perçu depuis son élection comme celui qui
a su faire rempart contre le populisme dans
son pays, tout en étant centriste et proeuropéen. Les Allemands se sont dit que c’était
la bonne recette.»
En outre, le volontarisme de Macron en matière de politique européenne les séduit. Mais
ils ne vont pas jusqu’à le considérer comme
celui qui sauvera le continent de la montée
des populismes. «Il est certes vu comme un
contrepoids. Mais les Allemands ne sont pas
convaincus qu’il parviendra à renverser la
vapeur», commente Leopold Traugott, analyste au sein du think tank Open Europe.
«Ceux qui adhèrent pleinement à une UE forte
le voient comme le porte-drapeau d’une Europe qui ne se renie pas ; mais ils ne sont pas
majoritaires. Certes, il existe ici un consensus
global proeuropéen. Mais si l’on creuse un peu,
c’est-à-dire dès qu’on parle de solidarité financière, les Allemands s’en détournent», renchérit Hans Stark, secrétaire général du Comité
d’études des relations franco-allemandes à
l’Institut français des relations internationales
(Ifri). «Macron est perçu dans le pays principalement par le prisme de la réforme de la zone
euro», résume Leopold Traugott.
De ce point de vue, le bilan est mitigé. Berlin
a répondu tardivement et timidement aux
propositions de Macron. Il faut dire que le
contexte politique allemand ne se prête pas
à de grands élans réformateurs. Merkel, dont
c’est le dernier mandat, est fragilisée. En
outre, «sa politique d’ouverture en 2015 a renforcé les populismes en Europe», dit Hans
Stark. Prudente, la chancelière s’est mise en
retrait sur bien des sujets. Un an après l’arrivée de l’AfD au Bundestag, l’Allemagne n’a
pas trouvé de stratégie pour lutter contre le
populisme sur son territoire. Et en Europe ?
Si pour Berlin, la France reste un partenaire
de premier ordre, les deux pays n’ont pas les
u 9
mêmes priorités. «Le discours européen de
Macron est centré autour de la réforme de la
zone euro et la promotion d’une Europe de la
défense et de la sécurité, analyse Hans Stark.
De leur côté, les gouvernements populistes sont
obsédés par la question des réfugiés. Mais làdessus, Macron ne donne pas de réponses. Il
n’est donc pas d’une grande aide pour Merkel.
Le vrai problème est que lorsque la France
parle de solidarité en Europe, elle veut dire :
réformes économiques et financières. En Allemagne, cela signifie plutôt: comment répartit-on les réfugiés?» Ces divergences rendent
ainsi le «couple franco-allemand» peu audible
face aux attaques de gouvernements populistes et eurosceptiques.
Vu de Londres
Le seul prisme du Brexit
«Non ! Non ! Non !» hurlait mercredi sur sa
une l’Evening Standard, quotidien londonien.
Cette indignation, en français, illustrait une
interview de la ministre française en charge
des Affaires européennes, Nathalie Loiseau.
Laquelle explique que non, le président Emmanuel Macron n’a pas changé et soudainement adopté une approche conciliante vis-àvis du Brexit. «Je lis quotidiennement la presse
britannique et parfois je me demande si nous
vivons dans le même monde», souligne la
ministre. Depuis un peu plus de deux ans, le
Royaume-Uni est exclusivement analysé et
commenté à travers le seul prisme du Brexit.
Y compris le président Macron. Juste avant le
scrutin, ce dernier avait fait l’objet d’un intérêt
accru alors que la probabilité de son élection
augmentait. Mais peu d’observateurs au
Royaume-Uni le donnaient vainqueur. Son
discours foncièrement proeuropéen, à l’inverse de l’ensemble des autres candidats, avait
fait ricaner. Pour beaucoup, la tendance du
populisme avait été enclenchée avec l’élection
de Donald Trump, elle s’était poursuivie avec
le vote en faveur du Brexit et, forcément, elle
allait continuer avec l’élection en France d’une
populiste d’extrême droite, comme Marine Le
Pen. D’où une vraie surprise au moment de
son élection. Etonnement renforcé depuis par
la continuité de son engagement en faveur de
l’Europe.
Si les péripéties de son mandat et sa baisse de
popularité sont suivies avec attention, c’est
son empreinte internationale qui intéresse les
Britanniques. L’intérêt est d’autant plus fort
que le sentiment d’un retour d’influence internationale de la France, ou sa perception, s’accompagne en parallèle d’une impression de
perte d’un certain prestige britannique lié au
chaos du Brexit. La Première ministre, Theresa
May, empêtrée dans ses négociations, étranglée par les divisions de son parti et une majorité fragile, n’a prononcé aucun discours
géopolitique récent, si ce n’est pour parler du
Brexit. Du coup, les interventions d’Emmanuel Macron sont écoutées et, parfois, jalousées. En mai, Philip Collins, éditorialiste du
Times titrait une de ses tribunes: «Macron,
l’antidote populiste au populisme.» Un nouveau parti politique, le Renew Party (le «parti
du renouvellement»), a même été lancé sur le
modèle d’En marche, avec comme seul objectif de stopper le Brexit. Son retentissement n’a,
pour le moment, pas été le même. Face à une
Angela Merkel affaiblie, Emmanuel Macron
est perçu au Royaume-Uni comme celui
qui détient les clés d’un Brexit positif pour
le Royaume-Uni. Mais, chez les brexiters les
plus idéologiques, on guette aussi avec attention le moindre faux pas du président français,
comme si son échec éventuel sur la scène
européenne pouvait, d’une certaine manière,
justifier un peu plus leur décision.
SONIA DELESALLE-STOLPER (à Londres)
JOHANNA LUYSSEN (à Berlin)
FRANÇOIS MUSSEAU (à Madrid)
JEAN QUATREMER (à Bruxelles)
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10 u
MONDE
Par
MARGOT CHEVANCE
Correspondante à Dakar
D
ifficile de se frayer un
chemin entre les stands des
vendeurs ambulants qui ont
envahi la passerelle piétonne de
Nord Foire, un quartier populaire
de Dakar. Crèmes pour le corps,
perruques, chaussures de seconde
main, parfums s’étalent en enfilade,
à même le sol. Des femmes s’arrêtent, marchandent les prix. D’autres
passants enjambent dans l’indifférence les étals de fortune. Au milieu
de ce capharnaüm, rejoindre l’autre
bout du pont est devenu le parcours
du combattant.
Maguette Gaye mitraille la scène
avec son smartphone. «J’immortalise l’anarchie, plaisante-t-il. C’est
désormais un réflexe de prendre en
photo tout ce qui me déplaît à Dakar.» Ses clichés, il les partage sur
le Twitter de Save Dakar, un collectif citoyen qui dénonce les actes
d’incivilité dans la capitale sénégalaise. Présente uniquement sur les
réseaux sociaux, la communauté
regroupe près de 30 000 citadins
qui, comme Maguette, sont lassés
d’une ville qu’ils jugent trop sale,
trop bruyante, trop polluée. Leur
ras-le-bol, ils l’expriment en images
avec le hashtag #SaveDakar, utilisé
une centaine de fois par jour. Sur
les clichés, des scènes de vie d’une
capitale qui suffoque. Des rues qui
croulent sous les ordures, des
bouches d’égout débordantes, des
espaces verts à l’abandon, du bétail
qui déambule au milieu de la circulation. A l’origine de cette initiative,
un jeune photographe sénégalais,
Mandione Laye Kébé, nostalgique
du Dakar raconté par son père dans
les années 60. «De larges avenues
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
A Dakar, l’archi
anarchique
La capitale du Sénégal a vu sa population quadrupler
en vingt ans, entraînant une urbanisation chaotique.
Face à l’impuissance des autorités, un collectif citoyen
tente de lutter contre l’incivisme sur Twitter.
ombragées sans circulation, de
vrais trottoirs, des parcs, et surtout
des règles que les gens respectaient.
L’âge d’or», raconte-t-il.
CHAMPIGNONS
C’est après une balade place de l’Indépendance, dans le vieux quartier
du Plateau, qu’il décide de lancer
Save Dakar. Ce lieu mythique de la
capitale sénégalaise post-indépendance, «le salon» où l’on se rencontrait après une séance au cinéma
voisin, le Paris, est en décrépitude.
Les pelouses pelées sont jonchées
de détritus, les bancs en ruine
servent d’abris aux clochards en
haillons, l’eau de la fontaine ne
coule plus. «Au Sénégal, on investit
seulement pour sauver les apparences. Mais on oublie le plus important, l’entretien», déplore Mandione Laye Kébé.
Touchée de plein fouet par l’exode
rural, la population de Dakar a quadruplé en vingt ans : 800 000 habitants au début des années 2000,
contre quelque 3,6 millions
aujourd’hui. Les banlieues désordonnées et sans plan d’urbanisme
ont poussé comme des champignons.
Dans son dernier rapport annuel
sur la pollution de l’air, l’Organisation mondiale de la santé a classé
Dakar parmi les mauvaises élèves.
Un taux de particules fines sept fois
plus haut que la moyenne qui fait
d’elle la deuxième capitale la plus
polluée d’Afrique. Pour Mandione
Laye Kébé, cette explosion urbaine
va de pair avec le développement
de l’incivisme. «Dakar est devenu
un grand souk, où tout se négocie.
On ne respecte plus rien. La première victime, c’est le patrimoine.»
Alors il mise sur les réseaux sociaux
pour faire entendre sa voix : «Tout
le monde les utilise dans le pays, du
citoyen lambda aux hommes politiques, c’est l’endroit idéal pour interpeller les gens.» Dans sa poche, son
téléphone ne cesse de vibrer, une
photo qu’il a publiée la veille est
retweetée des milliers de fois. Celle
d’un lampadaire qui menace de
s’effondrer en pleine rue. Le buzz
est tel que les autorités réagissent.
La Société nationale d’électricité du
Sénégal le contacte personnellement pour connaître le lieu exact
où a été prise la photo. «En une matinée ils avaient réglé le problème,
se félicite-t-il. Nous, on dénonce.
Et visiblement, notre succès sert à
quelque chose.» En un an d’existence, le mouvement citoyen Save
Dakar a pris de l’envergure. Le combat dépasse désormais la sphère du
Web et s’installe sur le terrain.
«RÉVOLUTIONNAIRE»
Ce matin-là, Mandione Laye Kébé,
accompagné de deux amis volontaires, Rokhaya et Incent, se rend
dans une école primaire du quartier défavorisé de Gueule Tapée. Au
programme des discussions, la protection de l’environnement et le
civisme. «Je leur dis de ne pas jeter
leurs détritus par terre. S’ils voient
des adultes le faire, qu’ils leur
demandent de les mettre dans
les poubelles», explique Mandione, pédagogue. Et d’ajouter :
«Si on veut que les mentalités changent durablement, c’est sur les enfants qu’il faut miser. Ce sont nos
ambassadeurs.»
Save Dakar compte aussi lancer une
application mobile dédiée aux
Dakarois pour dénoncer tous les
tracas du quotidien, comme les
débordements d’égouts ou un accident qui embouteille la voie publique. «J’aimerais mettre directement en relation les citoyens et les
élus via leur smartphone, ça serait
révolutionnaire !» espère le jeune
influenceur, avant de reprendre
en chœur avec les élèves l’hymne
national sénégalais. •
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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u 11
Diamniadio,
nouvelle ville
périphérique
de Dakar. Photo
extraite du documentaire transmédia en ligne Bargny,
ici commence
l’émergence, visible
sur www.bargnyproject.com. PHOTO
PIERRE VANNESTE.
HANS LUCAS
«
«En Afrique, l’étalement des villes
phagocyte la structure rurale»
E
n vingt ans, la population des cités
africaines a doublé. Et dans vingt ans,
elle devrait doubler encore. En 2020,
728 millions d’habitants vivront dans des
villes, selon un rapport de l’OCDE intitulé
«Africapolis 2018», soit un taux d’urbanisation de 56,2%. L’Afrique est déjà devenue un
continent majoritairement citadin. François
Moriconi-Ebrard, géographe et chercheur
au CNRS, décrit la forme et les défis (économie, infrastructures, transport, énergie…) de
cette urbanisation au rythme effréné.
La croissance urbaine en Afrique est-elle
similaire à celle des autres continents ?
Non. En Afrique, le peuplement est très ancien et très rural. Or on assiste à un débordement, un étalement des villes qui phagocyte
cette structure rurale. En Amérique du Sud,
Rio de Janeiro, São Paulo ou Caracas, par
exemple, se sont étendus dans des périphéries qui étaient largement inhabitées. En
Afrique, le modèle dominant, ce sont des
villages éloignés de dizaines de kilomètres
qui sont rattrapés par l’agglomération, ou
qui grossissent eux-mêmes jusqu’à former
une vaste continuité urbaine. Dans ces conditions, on ne peut pas faire de l’aménagement urbain au sens d’une création à partir
de rien. Ou alors il faudrait tout raser,
comme le font les Chinois. Mais cela coûte nistrativement parlant. Pourtant, elle a déjà
cher et cela reste un acte brutal. Dans le cas perdu les caractéristiques de la ruralité, elle
de l’Afrique, on est davantage dans la trans- est de moins en moins agricole car il n’y a plus
formation, le ravaudage urbain, qui est beau- de place pour les cultures. L’Inde connaît un
coup plus complexe.
phénomène similaire dans un Etat comme le
L’autre particularité du continent, c’est un ac- Kerala ou dans le delta du Bengale. Mais ces
croissement démographique continu de plus régions ont des taux de croissance démograde 3% par an. La transition démographique phique beaucoup plus faibles qu’en Afrique.
n’avance pas, contrairement à ce que les insti- Les villes ont-elles assez d’emplois à
tutions internationales espéraient. La combi- offrir ?
naison de ces deux facteurs est explosive.
Non car la caractéristique de l’Afrique, c’est
Cette urbanisation n’est pas homogène. une croissance sans industrialisation. Ce déQuelles régions sont les plus concernées? calage est source d’inquiétude depuis longEn Afrique forestière, on a déjà de très temps. En 1974, un document américain segrandes agglomérations, très denses, comme cret, la fameuse «NSSM 200» ou «résolution
Kinshasa en république démocratique du Kissinger», déclassifiée en 1991, présentait
Congo ou Luanda en Angola, qui s’étalent sur l’exode rural comme une menace pour la stades surfaces peu habitées. Ce
bilité mondiale car synonyme
sont des régions où les taux d’urde déstabilisation des villes, de
banisation sont déjà supérieurs
tensions sociales, de révoltes,
à 50%. Au Gabon, un pays presvoire de révolutions. En pleine
que vide, il est de 86 %, un taux
guerre froide, avec des Etatssupérieur à celui de la France !
Unis obnubilés par le péril comDans la zone sahélienne, le
muniste, cela faisait très peur.
rythme d’urbanisation est égaleL’une des conclusions du document rapide, porté par l’accroisment était la nécessité de mainsement démographique. Mais là
tenir, en employant d’énormes
INTERVIEW moyens, les populations dans
encore, dans des milieux peu
densément peuplés.
les zones rurales. Aujourd’hui,
En réalité, les quatre gros foyers de peuple- on voit en partie le résultat de cette politiment de l’Afrique, avec de très fortes densités que : un phénomène d’urbanisation in situ,
de population, sont l’Egypte, le plateau éthio- sans nécessairement de déplacement vers les
pien, l’Afrique des Grands Lacs et le delta du métropoles.
Nigeria. Les métropoles n’y sont pas forcé- Quelle est la priorité pour les villes,
ment énormes, mais il y a une densité rurale souvent pauvres, qui doivent absorber
spectaculaire. Des dizaines de villages très des centaines de milliers de nouveaux
peuplés finissent par former une continuité habitants ?
urbaine, même si elle reste invisible admi- Tout est urgent. Les municipalités doivent
DR
Le géographe François
Moriconi-Ebrard revient
sur les défis du continent face
à la rapidité de l’urbanisation,
qui modifie en profondeur
le modèle de peuplement.
avancer sur tous les fronts en même temps.
Un seul point s’est amélioré dans les villes
ces dernières années: la santé. Notamment
la baisse de la mortalité infantile. Mais la
conséquence, en termes démographiques,
c’est la densification urbaine. Or c’est le
premier problème des villes africaines.
Dans les grands centres, l’émergence des
classes moyennes a commencé à bouleverser
le modèle familial : la norme est désormais
d’avoir deux ou trois enfants, une télé,
une voiture, etc. A Abidjan, en Côte-d’Ivoire
ou à Accra, au Ghana, on retrouve beaucoup
de publicités pour des appartements
de type HLM à destination des petites
familles, perçus comme un moyen d’élévation sociale.
L’Afrique dispose-t-elle d’atouts spécifiques pour répondre à ce défi d’urbanisation ?
Les Africains eux-mêmes ! Au niveau local,
la réactivité par rapport à la résolution des
problèmes est extraordinaire. Deux modèles
de développement se posent. Va-t-on construire des autoroutes, des boulevards périphériques, des cités dortoirs, alors qu’on est
en train de détruire ce modèle-là chez nous?
Ou bien l’Afrique va-t-elle directement passer
d’une société archaïque à un modèle postmoderne respectueux de l’environnement, avec
une mobilité durable? Est-on obligé de suivre
les mêmes stades, de faire les mêmes
erreurs ? Je pense que non. D’une certaine
façon, l’Afrique a parfois une longueur
d’avance. Sur les transports urbains, en dépit
des routes défoncées et des conditions épouvantables, le réseau de minibus individuels
est souvent plus performant et réactif que
n’importe quel algorithme élaboré par des ingénieurs en laboratoire! Dans certains pays,
comme au Ghana, des «écoquartiers» entiers
se construisent sans aucune intervention de
la puissance publique. Tout simplement car
en Occident, c’est de l’ordre du luxe, de l’expérimentation, alors qu’en Afrique, particulièrement avec le changement climatique,
cette approche est vitale.
Recueilli par CÉLIAN MACÉ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
MONDE
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
Les cafés Starbucks
dans le monde
Autres
Amériques
2 629
Au 31 décembre 2017
7 479
Asie
et Pacifique
Etats-Unis
13 930
Europe, Afrique
et Moyen-Orient
3 301
Sources : Rapports d’activités des enseignes ; Libération
LIBÉ.FR
Un café et une data
Ces douze derniers mois,
Starbucks a ouvert ses premiers cafés en Jamaïque et en Uruguay.
En Europe, où l’enseigne américaine a mis les
pieds pour la première fois il y a vingt ans,
elle est présente dans près de vingt-cinq
pays. Et ce jeudi 6 septembre, un 78e pays va
accueillir son premier Starbucks : l’Italie.
Un costard taille Woodward pour Trump
aurait ainsi confié son chef
de cabinet, le général John
Kelly.
Sans surprise, la Maison
Blanche dénonce un tissu
de mensonges et «d’histoires
fabriquées». Les principaux
protagonistes, James Mattis
et John Kelly en tête, démentent les propos qui leur sont
attribués. Quant au Président, il dénonce «des interviews bidons» et «un autre
mauvais livre». Un autre, car
c’est la deuxième fois cette
année qu’un brûlot sur la
présidence Trump est publié,
après le Feu et la Fureur de
Michael Wolff.
Sauf que Woodward n’est pas
Wolff, qui souffrait d’un sérieux manque de crédibilité.
A 75 ans, deux Pulitzer, 18 livres dont 12 best-sellers, Bob
Woodward affiche, lui, une
réputation impeccable. Pour
ce nouvel ouvrage, ce journaliste d’investigation a réalisé
durant plusieurs mois des
centaines d’heures d’interviews avec différentes sources, et amassé notes personnelles, comptes rendus de
réunions et documents officiels. Même ceux qui ont
fait l’objet dans le passé de
ses enquêtes féroces, à
l’image de l’ancien porte-parole de George W. Bush, ont
salué sa déontologie.
Donald Trump à Manchester, dans le New Hampshire, le 4 février 2016. PHOTO CARLO ALLEGRI. R
Instabilité,
mensonges,
insultes…
S’appuyant sur des
sources solides,
le célèbre journaliste
confirme dans son
livre-enquête «Fear:
Trump in the White
House» l’incurie du
président américain.
Par
CHARLOTTE OBERTI
intérim à New York
et FRÉDÉRIC AUTRAN
U
ne équipe au bord de
la «dépression nerveuse», une «maison
de fous», un président aux
«capacités mentales d’un élève
de CM2 ou sixième», selon le
secrétaire à la Défense, James
Mattis. Bienvenue à la Mai-
son Blanche version Trump, questions de Mueller, son
où l’incompétence règne et avocat, John Dowd, tente
les insultes fusent, selon de l’en dissuader, persuadé
Bob Woodward, journaliste que son client, «un putain
vedette qui dévoila le Water- de menteur», ne pourra s’emgate en 1972. Son dernier pêcher de se parjurer. Pour
livre-enquête, Fear: Trump convaincre le Président,
in the White House, dont le Dowd organise avec lui
Washington Post
un faux interroL'HISTOIRE gatoire, au cours
et CNN ont publié mardi les
duquel Trump
DU JOUR
bonnes feuilles,
multiplie les
lève un peu plus le voile sur mensonges et finit par sortir
un univers chaotique, dont de ses gonds. Peu après,
on connaissait les contours Dowd rencontre Mueller et
sans pour autant en soup- lui raconte la scène : «Je ne
çonner la noirceur.
vais pas rester là à le regarParmi les scènes décrites par der passer pour un idiot»,
Woodward, l’une des plus prévient-il sans détour.
ahurissantes touche à l’en- Comme beaucoup dans la
quête du procureur spécial galaxie Trump, Dowd finira
Robert Mueller sur une éven- par démissionner.
tuelle collusion entre la campagne Trump et la Russie. Paranoïaque. Le livre de
Selon l’auteur, alors que le Bob Woodward, qui sort le
milliardaire envisage de ré- 11 septembre aux Etats-Unis
pondre en personne aux et sera traduit au Seuil en
France, dresse un portrait
dévastateur d’une Maison
Blanche dysfonctionnelle,
«constamment au bord du
précipice», selon l’ex-secrétaire du personnel Rob Porter. Pour éviter la chute, décrit le célèbre journaliste, les
cadres de l’administration
Trump, exaspérés par un
président erratique, paranoïaque, agressif et inapte,
redoublent d’efforts. Quitte,
parfois, à le court-circuiter.
Woodward raconte ainsi
comment Gary Cohn,
alors conseiller économique,
subtilise sur le bureau du
président une lettre par
laquelle Trump aurait dynamité l’accord de libreéchange liant Washington à
la Corée du Sud. Ou comment
James Mattis, le secrétaire à
la Défense, ignore la réaction
explosive du Président qui,
au téléphone, après l’attaque
chimique du printemps 2017
en Syrie, lui intime à propos
de Bachar al-Assad : «Qu’on
le tue, putain !» A la place,
l’armée américaine bombardera une base aérienne
syrienne.
Le livre, enfin, fait la part
belle aux insultes. Celles
de Trump à son entourage :
son ministre de la Justice
Jeff Sessions, «retardé mentalement» ; son conseiller
et désormais avocat Rudy
Giuliani, «un bébé à qui il
faut changer les couches» ;
son ex-chef de cabinet Reince
Priebus, «un petit rat». Mais
aussi celles de son entourage
à l’encontre du milliardaire:
«C’est un idiot. C’est inutile
d’essayer de le convaincre de
quoi que ce soit. Il est en roue
libre. Nous sommes chez les
fous. Je ne sais même pas ce
que nous faisons là. C’est le
pire job que j’aie jamais eu»,
Opinion. Si tout est vrai,
alors quelles conséquences?
En interne, certains observateurs estiment que John
Kelly, dont la relation avec
Donald Trump est notoirement tendue, pourrait à
moyen terme faire les frais
de ces révélations. Au-delà,
le livre de Bob Woodward,
dont le premier tirage américain est de 550 000 exemplaires, ne devrait guère faire
bouger les lignes politiques,
à deux mois des élections
de mi-mandat. Les Américains qui considèrent Trump
comme un président inapte
et dangereux verront leur
opinion renforcée. Tout
comme les partisans du
Président, pour qui Woodward, figure historique du
Washington Post, incarne à
la perfection l’élite médiatique qui, selon eux, n’a
qu’une obsession: faire tomber Donald Trump. •
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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LIBÉ.FR
u 13
Santé Le choléra en Algérie, le
scorbut aux Etats-Unis, la gale en
France… Mercredi encore, les passagers d’un vol en provenance d’Oran ont été pris en
charge à Perpignan en raison d’une suspicion de cas
de choléra. Ces recrudescences de maladies «anciennes», qui alertent les autorités autant qu’elles inquiètent les populations, restent néanmoins localisées,
et demeurent facilement soignables. PHOTO REUTERS
«Le gouvernement a conclu
que ces deux individus
étaient des officiers des
services du renseignement
militaire russe.»
AFP
THERESA MAY
Première ministre
britannique
La police britannique a lancé deux mandats d’arrêt contre
deux ressortissants russes dans l’affaire de l’empoisonnement au Novitchok de l’ex-espion russe Sergueï Skripal et
de sa fille Ioulia. Montrant les photos de deux hommes,
qui voyageaient probablement sous des noms d’emprunt,
le chef de l’antiterrorisme a lancé un appel «au public à
travers le monde: les reconnaissez-vous?» La Première ministre britannique, Theresa May, a pointé les services de
renseignement russes, ajoutant que l’opération avait «certainement aussi été approuvée à un niveau élevé de l’Etat
russe». De son côté, la Russie a affirmé ne pas savoir qui
étaient ces deux hommes.
Journalistes en prison: la Birmanie sous pression
L’appel a valeur de demande
de grâce. Mardi, les femmes
des deux reporters de
Reuters condamnés la veille
à sept ans de prison pour
avoir enquêté sur un massacre de musulmans rohingyas
par l’armée en Birmanie ont
demandé la libération de
leur mari, Wa Lone et Kyaw
Soe Oo. Un nouvel épisode
dans une affaire qui jette le
discrédit sur le gouvernement civilo-militaire de l’ancienne opposante Aung San
Suu Kyi et met un peu plus la
pression sur la Birmanie en
transition.
Lors de la conférence de
presse, Pan Ei Mon, l’épouse
de Wa Lone, a déclaré qu’elle
était déçue par l’attitude de
la Prix Nobel de la paix qui,
en juin, avait soutenu une
action en justice à l’encontre
A Rangoun, samedi. PHOTO ANN WANG. REUTERS
des deux journalistes, leur
reprochant d’avoir porté
atteinte au secret d’Etat. Il y
a quelques mois, elle était
allée jusqu’à évoquer l’attitude «traître» de Wa Lone
et Kyaw Soe Oo devant le
diplomate américain Bill
Richardson.
Le 12 décembre, les deux reporters de Reuters avaient été
arrêtés et placés en détention
dans l’immense centre pénitentiaire d’Insein, dans le
nord de Rangoun. Ils avaient
été accusés de violation du
secret d’Etat et de détention
illégale de documents offi-
ciels des forces de sécurité
birmanes. Dans une enquête
détaillée et rigoureuse, ils
avaient révélé le massacre de
dix Rohingyas commis dans
le village d’Inn Din, dans
l’Etat Rakhine.
Le procès, qui a souvent viré
à la farce judiciaire, a permis
de révéler comment les autorités avaient cherché à piéger
les deux reporters. «Le gouvernement peut bien nous
emprisonner… mais ne fermez pas les yeux et les oreilles
du peuple», a déclaré Kyaw
Soe Oo après le jugement.
La condamnation entache
l’image du pays qui s’est
ouvert en 2011, après cinquante ans de dictature et
tend encore plus les relations
entre la Birmanie et la communauté internationale.
A.V.
Un «gêneur» anticorruption
non grata au Guatemala
La scène est insolite au regard des usages diplomatiques. Mardi, en remettant
ses lettres de créance au
président du Guatemala, la
nouvelle ambassadrice de
Norvège a mis les pieds
dans le plat en reprochant à
Jimmy Morales sa dernière
provocation: ne pas prolonger au-delà de 2019 le mandat de la Commission internationale contre l’impunité
(Cicig) et interdire le retour
dans le pays de son président, l’avocat colombien
Iván Velázquez. Rut Krüger
Giverin a dit que son pays
déplorait la décision, et
annoncé dans la foulée
qu’Oslo accordait une subvention de 4 millions de
couronnes (410 000 euros)
à la Commission.
La Cicig est la bête noire du
président conservateur du
Guatemala. Cette instance a
été mise en place par l’ONU
en 2006 pour soutenir le fragile système judiciaire guatémaltèque, objet de pressions et de menaces de la
part des forces politiques et
économiques, et surtout des
militaires. En douze ans, la
Cicig a fourni un énorme
travail sur les dossiers de
corruption. Elle a notamment permis la mise en accusation du chef d’Etat Otto
Pérez Molina, démissionnaire en 2015, puis inculpé
et mis en détention pour
avoir confondu les fonds
publics et son propre
compte en banque. Son procès n’a toujours pas eu lieu.
Morales n’en est pas à
sa première attaque contre
Iván Velázquez. En
juin 2017, ulcéré par une enquête sur le financement de
sa campagne présidentielle,
assortie d’une demande de
levée de son immunité, il
décidait d’expulser le Colombien. La Cour constitutionnelle avait invalidé la
mesure. La Cicig a aussi
soutenu l’enquête sur un réseau de fausses factures et
de blanchiment au bénéfice,
entre autres, du fils du président, José Manuel, et de
son frère, Samuel, avec lequel Jimmy Morales formait
le fameux duo de clowns de
la télé Nito y Neto. Ouvert
au printemps 2017, le procès
s’enlise dans des querelles
de procédure et ne semble
pas près d’être terminé.
Iván Velázquez, surnommé
«Ivan le Terrible» par les
médias du Guatemala, a
reçu le soutien du secrétaire
général de l’ONU. António
Guterres souligne que la
Cicig et son commissaire
«jouent un rôle fondamental
dans la lutte contre l’impunité au Guatemala», et demande au pays de revenir
sur sa position. En attendant, les Nations unies invitent Iván Velázquez à poursuivre son travail depuis
l’étranger.
Un appel à manifester et à
bloquer les axes de circulation a été lancé sur les réseaux sociaux, comme une
tentative de faire revivre
l’esprit du «printemps guatémaltèque» de 2015, qui
avait abouti à la démission
du président corrompu Otto
Pérez Molina. Le réveil citoyen avait paradoxalement
permis l’élection de Jimmy
Morales: le rejet de la classe
politique avait bénéficié à ce
comique bas de gamme
mais très populaire, malgré
le soutien que lui apportaient les secteurs les plus
conservateurs de l’armée.
F.-X.G.
Moscou, le 26 juin, pendant la Coupe du monde de football. PHOTO SERGEY PONOMAREV
Sergey Ponomarev et «Libération»
primés pour un reportage photo
Le Visa d’or de la Presse quotidienne du Festival international de photojournalisme
de Perpignan (Visa pour
l’image) a été décerné mercredi au très talentueux Sergey Ponomarev. Pendant un
mois, du 14 juin au 15 juillet,
le photographe russe a
sillonné la Russie pour Libération, qui lui avait donné
carte blanche pour nous livrer son propre regard sur un
pays enivré par la Coupe du
monde de football. De Moscou à Rostov-sur-le-Don, de
Saint-Pétersbourg à Volgograd, Ponomarev a capturé
quotidiennement la Russie
vivant à l’heure du foot, dans
les stades et surtout en dehors. Scènes de liesse et de
fraternisation dans les rues
de Moscou, anxiété des supporteurs dans les fanzones,
quiétude des arrière-cours et
des campagnes qui semblaient intouchées par la fièvre footballistique, Ponomarev a traîné son objectif au gré
des matchs et de ses humeurs, en prenant le temps
de regarder ailleurs pour
montrer autrement le Mondial et le pays hôte, alors que
les caméras du monde entier
étaient braquées sur les pelouses et les gradins.
V.D.
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14 u
FRANCE
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
La procureure
de Bobigny
«Quand vous
faites trois
ans ici, vous
êtes rincé»
PROFIL
Par
ISMAËL HALISSAT
Photo MARTIN COLOMBET.
HANS LUCAS
P
our accepter l’idée d’un portrait, Fabienne Klein-Donati a pris moult précautions. La procureure de la République de Bobigny (Seine-Saint-Denis) ne
voulait pas que l’on s’étende trop sur les remous du début de l’année. Lors de l’audience
solennelle de rentrée, en janvier, la magistrate
prononce un discours coup de poing sur le
manque chronique de moyens dans sa juridiction. Extraits: «La situation demeure préoccupante et le demeurera tant que la juridiction
ne sera pas renforcée en conséquence des besoins», «faute de ces moyens, le parquet est contraint quotidiennement de dégrader la réponse
ou de la différer», «est-ce mission impossible
de prendre des mesures exceptionnelles pour
un département exceptionnel ?» Deux jours
plus tard, le Monde titre en une: «Justice en
Seine-Saint-Denis: le SOS de la procureure de
Bobigny.» Fabienne Klein-Donati, de son côté,
doit assurer le service après-vente à la radio
et commence à nuancer légèrement la vigueur
de ses propos. Trop tard, le coup est déjà parti.
La ministre de la Justice, Nicole Belloubet, est
contrainte de réagir et de faire une annonce,
la formule magique pour tenter de couper
court à une polémique. A la hâte, elle assure
que des moyens seront débloqués. En coulisse,
la ministre déclenche aussi une inspection,
vécue comme punitive par une partie des magistrats de la juridiction. «Je reconnais que j’ai
utilisé des mots assez forts, mais je n’ai rien fait
d’autre que décrire la réalité, je disais simplement qu’il y a un certain nombre de choses que
l’on ne peut pas faire parce qu’on n’en a pas les
moyens», démine encore aujourd’hui Fabienne Klein-Donati, nommée à ce poste en
juillet 2014. La procureure estime d’ailleurs
avoir été en partie entendue: les magistrats de
son parquet sont désormais cinquante-cinq,
deux renforts viennent tout juste d’arriver. La
ministre s’était pourtant engagée sur quatre
nouveaux postes. Mais au-delà des moyens
humains, «dans le bâtiment, tout part en quenouille», constate Fabienne Klein-Donati. Il y
a «les pluies torrentielles qui se déversent dans
la salle des pas perdus», «les salles d’audience
où soit il fait très froid, soit il fait très chaud»,
et «les archives qui nous bouffent tout l’espace».
Mais elle assure que «le ministère fait énormément d’efforts pour les conditions de travail».
«CASCADEUR»
La magistrate Fabienne Klein-Donati,
60 ans, a dénoncé en janvier le manque
de moyens dans la deuxième juridiction
de France. Après avoir passé au total six
années dans des cabinets ministériels
socialistes, elle était retournée exercer
en 2014, en Seine-Saint-Denis.
La Seine-Saint-Denis est un département qui
déclenche une pluie de superlatifs quand il
s’agit d’y décrire la pauvreté, le chômage et la
délinquance. La formule est connue, c’est le
territoire «le plus criminogène de France». «Ce
qui fait la différence avec d’autres juridictions,
c’est la masse des affaires, la délinquance existe
partout mais dans des conditions et des contextes bien différents. On est toujours en décalage
entre nos moyens et les situations que l’on doit
affronter», analyse Fabienne Klein-Donati, qui
décrit Bobigny, dont le ressort couvre tout le
département et l’aéroport Charles-de-Gaulle,
comme le «premier parquet de France après
Paris». Sa juridiction est inondée chaque jour
par un flot continu d’affaires, 180000 par an.
A 10 heures, en ce mercredi de fin août, Fabienne Klein-Donati anime le point quotidien
avec son équipe: «Comment va notre cascadeur?» L’affaire d’un homme qui s’est évadé
pendant sa garde à vue et fait une chute de
trois étages pour échapper à la police retient
l’attention. Autour de la table, une jeune magistrate de permanence égrène ce qui a occupé
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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u 15
La procureure de la
République de Bobigny,
Fabienne Klein-Donati,
le 22 août devant
son tribunal.
Soit trois heures de trajet par jour. Mais ce
n’est pas un souci : «J’ai mon jardin, mon
chien.» On comprend vite qu’elle ne déménagerait pour rien au monde.
Fin des années 70. Fabienne Klein-Donati fait
ses études de droit à la fac de Nancy et veut devenir prof, elle fera finalement l’essentiel de
sa carrière au parquet. Son premier poste est
à Epinal (Vosges), comme substitut du procureur, en 1984. C’est là que débute l’une des plus
folles sagas judiciaires de l’après-guerre. Un
fiasco aussi. «J’étais de permanence le jour de
la découverte du corps de Grégory, raconte la
magistrate. Je n’ai pas été chargée des investigations mais j’ai vu de l’intérieur les erreurs
commises et le manque de maîtrise dans la gestion des médias.» Elle en tire aussi une leçon:
se méfier des évidences. Plus tard dans sa
carrière, Fabienne Klein-Donati se retrouve
confrontée à une autre énigme macabre. Cette
fois, elle est aux commandes. «Une femme est
morte de 27 coups de couteau. Son petit copain
a tout de suite été désigné comme l’auteur
parce qu’il était avec elle juste avant. Tout le
monde a foncé tête baissée», se souvient-elle.
Et puis, elle creuse: «On a fait tomber toutes
les convictions initiales, l’auteur du crime n’a
pas été retrouvé mais le jeune homme emprisonné a finalement bénéficié d’un non-lieu.»
«SÉRÉNITÉ»
sa nuit et passe aussi vite sur une agression
sexuelle que sur une tentative d’homicide.
«Quand vous faites trois ans ici, vous êtes rincé,
la charge de travail est beaucoup plus lourde
qu’à Paris», poursuit la procureure.
Pour décrocher, Fabienne Klein-Donati passe
ses vacances dans le Lubéron et fait beaucoup
de vélo avec son mari, médecin. A 60 ans, elle
vient de tenter l’ascension du mont Ventoux.
«J’ai réussi à grimper 15 kilomètres, j’avais
un VTT très lourd donc c’est pas mal, s’enthousiasme-t-elle. J’y arriverai. Maintenant
je pense que je suis capable d’aller au bout.» La
magistrate habite aussi très loin de son tribunal, dans une maison au fin fond de la Seineet-Marne, de l’autre côté de l’Ile-de-France.
Quand on évoque le «personnage» Fabienne
Klein-Donati avec d’anciens collègues, c’est
un torrent d’éloges. Christian Raysseguier,
ex-premier avocat général à la Cour de cassation, aujourd’hui à la retraite, l’a eue sous ses
ordres à la fin des années 80, au parquet de
Melun: «Elle avait toujours le souci de prendre en compte l’individu. Elle n’était pas dans
une application rigoureuse de la loi sans considération du contexte.» Il se souvient d’une
magistrate qui avait «du caractère, gentille,
mais pas forcément très souple». «Elle avait
une énorme puissance de travail et faisait très
attention aux autres. Il y a peu de collègues
que je peux citer comme ça», renchérit Ulrika
Delaunay-Weiss, aujourd’hui procureure de
la République adjointe au Parquet national
financier. «C’est quelqu’un de très chaleureux,
un certain nombre de personnes qui l’ont rencontrée ont souhaité la suivre», complète
Marie-Suzanne Le Quéau, procureure générale à la cour d’appel de Douai, qui a travaillé
avec elle à Evry. Youssef Badr, désormais porte-parole du ministère de la Justice, l’a vue
arriver alors qu’il était encore en poste au
parquet de Bobigny: «Elle a ramené du calme,
de la sérénité dans cette juridiction. C’est
aussi quelqu’un qui a toujours été à l’écoute.
Elle analyse tout le monde, elle sait exactement qui pense quoi.»
Fabienne Klein-Donati a aussi ferraillé
au cœur du pouvoir politique comme
conseillère dans plusieurs cabinets ministériels de gauche. Elle est recrutée pour s’occuper de la justice des mineurs en 1998 par la
garde des Sceaux Elisabeth Guigou. Très vite,
Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de
l’Intérieur, déclenche une importante polémique en affirmant d’un ton martial vouloir
«mettre hors d’état de nuire les “petits caïds”»,
les «“sauvageons”». De l’autre côté, Guigou. Sa
conseillère, Fabienne Klein-Donati, est aux
premières loges du couac gouvernemental: «Je
«Ce qui fait la différence
[…], c’est la masse des
affaires, la délinquance
existe partout mais
dans des conditions
et des contextes
bien différents. On est
toujours en décalage
entre nos moyens
et les situations que
l’on doit affronter.»
Fabienne Klein-Donati
procureure de la République de Bobigny
ne suis pas rentrée chez moi pendant trois semaines.» «Il y avait beaucoup de ressentiment
dans la société, analyse aujourd’hui Elisabeth
Guigou. Mais il fallait faire comprendre que
la justice des mineurs, ça devait rester quelque
chose de spécial. Fabienne Klein-Donati sortait
volontiers des sentiers battus pour être toujours
ouverte au contexte dans lequel vivaient les
jeunes délinquants et les jeunes en danger.»
Près de quinze ans après cette expérience, Fabienne Klein-Donati intègre le cabinet du
Premier ministre Jean-Marc Ayrault comme
conseillère justice. Ces deux années sont marquées par le vote de la loi ouvrant le mariage
aux couples de même sexe. Mais quand Manuel Valls devient chef de l’exécutif, toute
l’équipe en place est mise à la porte. Fabienne
Klein-Donati décroche alors la tête du
deuxième parquet de France, Bobigny. Une
belle récompense.
Avec six ans dans des cabinets ministériels
socialistes, Fabienne Klein-Donati est-elle
une magistrate de gauche? Dans un premier
temps, la procureure fait mine de ne pas vraiment comprendre la question, comme si
celle-ci n’avait pas lieu de se poser. Elle revendique de n’avoir jamais été syndiquée: «Je ne
mélange pas.» Puis assure que le plus important pour elle dans ses différents postes au
gouvernement n’était pas l’étiquette politique.
Avant de concéder qu’elle «n’aurait pas pu occuper le même poste sous un gouvernement
de droite». Mais pour elle, «un magistrat ça
ne peut pas être de gauche ou de droite, en revanche comme citoyenne, ce n’est pas pareil».
Elle suscite en creux une interrogation: comment un procureur de la République peut-il
influer, à son échelle, sur les politiques pénales ? «Alors qu’elle a la personnalité pour
faire autrement et qu’elle pourrait en avoir le
courage, elle est comme tous les procureurs de
la République, qui se préoccupent essentiellement de la gestion des flux et du taux de réponse pénale», tacle Sarah Massoud, juge des
libertés et de la détention à Bobigny et membre du Syndicat de la magistrature, classé à
gauche. Pour Fabienne Klein-Donati, son vrai
rôle est ailleurs: «A quoi sert-on si les gens ne
peuvent pas rentrer chez eux sans crainte et
que certains sont obligés de cacher de la drogue? Procureur de la République, c’est défendre ces gens-là. C’est ça mon métier.» •
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16 u
FRANCE
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
LIBÉ.FR
CheckNews Pourquoi
les gâteaux mous deviennent-ils durs et les gâteaux
durs deviennent-ils mous ? C’est très simple :
le durcissement s’explique par la synérèse
lors du refroidissement de l’amidon et
l’amollissement par le caractère hygroscopique du sucre ou du sel. Plus de détails
sur CheckNews. PHOTO GARNIER. PHOTOCUISINE
ches avec le RN que ce soit sur
l’immigration et le droit
d’asile». «Je suis favorable à la
création d’un En marche de la
droite», explique celui qui a
l’intention de s’inscrire dans
l’école créée à Lyon par l’ancienne députée frontiste Marion Maréchal.
Erik Tegnér se définit comme
un libéral conservateur et
identitaire, se reconnaît dans
«la droite hors les murs» lancée par Robert Ménard. «Il
faut que nous rentrions dans
un processus de dialogue avec
les autres partis de droite
qui, plus tard, pourrait déboucher sur des accords.
Les partis traditionnels sont
morts et il faut préparer autre
chose», poursuit le jeune
homme, qui compte organiser un grand débat début
octobre juste avant l’élection
à la présidence des Jeunes LR
entre toutes les formations
de droite.
«Luxe». «Beaucoup de jeu-
Erik Tegnér, Virginie Calmels et Laurent Wauquiez aux Estables (Haute-Loire) le 3 septembre 2017.
PHOTO ALAIN GUILHOT. DIVERGENCE
Erik Tegnér, le Jeune LR qui veut
encore plus droitiser Wauquiez
L’ex-adhérent
du FN, candidat
à la présidence
des Jeunes
Républicains,
veut créer un
«En marche
de la droite».
Par
CHRISTOPHE
FORCARI
F
arouche partisan du
rassemblement de
toutes les droites, Erik
Tegnér lançait mercredi soir
sa campagne sur une péniche
parisienne pour décrocher la
présidence des Jeunes LR. Le
casting d’invités compte le
député lepéniste Sébastien
Chenu, porte-parole du Ras- carrière politique. A 24 ans,
semblement national, le pré- cet étudiant en management
sident de Debout la France, à Grenoble sait non seuleNicolas Dupont-Aignan, l’an- ment voir loin mais aussi
cien eurodéputé villiériste changer d’idées aussi vite que
Paul-Marie Coûteaux, ou en- de chemises. Pendant la camcore l’ancien
pagne interne
L’HOMME
président de la
pour la présirégion Rhônedence de LR, il
DU JOUR
Alpes, Charles
s’engage derrière
Millon, qui se fit élire en 1998 Virginie Calmels au sein de
à la présidence du conseil ré- son mouvement DroiteLib,
gional avec les voix du FN et dont il partage les valeurs
fut donc exclu de l’UDF. A la libérales sur le plan économidirection de LR, personne ne que. Et comme la première
s’est ému de cette tentative de adjointe au maire de Borfusion de la droite et de l’ex- deaux est viscéralement hostrême droite.
tile à tout rapprochement
avec le parti de Marine
Chemises. Erik Tegnér, Le Pen, Erik Tegnér va lui emcandidat à la présidence de boîter le pas. Dans une trila branche Jeunes de LR, bune publiée dans l’Obs, celui
possède toutes les qualités re- qui est passé par le FN à 17 ans
quises pour faire une belle et est alors le responsable des
Jeunes avec Calmels estime
que «non seulement la droite
renierait des décennies d’engagement républicain en s’alliant avec un parti dont les
fondations reposent sur un socle profondément démagogue
et intolérant, mais surtout
elle se suiciderait en choisissant cette voie mortifère et
contraire aux intérêts des
Français». Mais entre-temps,
la donne a changé. Laurent
«Les partis
traditionnels
sont morts,
il faut préparer
autre chose.»
Erik Tegnér
Wauquiez a été élu à la présidence de LR et Virginie
Calmels, débarquée sans ménagement de son poste de
vice-présidente et numéro 2
du parti.
Le président du parti ne cache pas sa volonté de récupérer les électeurs de droite
dont les voix se sont portées
sur la candidature de Marine
Le Pen. Quitte à flirter avec
les thèmes développés par le
parti d’extrême droite et à
user d’un discours volontairement trash. Erik Tegnér,
qui brigue la présidence des
Jeunes LR en octobre, se met
donc au diapason de la nouvelle direction du parti. De
manière encore plus radicale
puisqu’il se déclare partisan
«de l’union des droites. Nous
avons des positions très pro-
nes qui sont à Les Républicains ne supportent pas le fait
de s’entendre dire de ne pas
parler au FN. Il y a toute une
jeunesse qui se revendique de
droite mais qui ne se retrouve
pas dans les partis justement
à cause de cette logique d’exclusion», poursuit Tegnér,
qui
considère
que
«Guillaume Peltier ou Julien
Aubert, chargé de la formation des cadres, portent des
idées proches de certaines
personnalités d’extrême
droite». Erik Tegnér revendique d’avoir le soutien de plus
d’une centaine de personnes,
«y compris d’élus qui, pour le
moment, ne souhaitent pas
apparaître». Pour lui, l’union
des droites est une nécessité simplement parce que
«nous ne pouvons pas nous
permettre le luxe d’une nouvelle défaite en 2022». Pas sûr
qu’aux yeux de Tegnér, Wauquiez soit le meilleur candidat pour porter les couleurs
de la droite dans la course à
l’Elysée. Et comme il voit
loin, il pense déjà au coup
d’après. En 2027, Marion Maréchal lui apparaît comme
une bonne candidate. «Elle
n’est pas bornée», se contente-t-il de dire pour le moment. Il était d’ailleurs présent, fin mai, à la soirée
organisée par le magazine de
droite l’Incorrect dont l’invitée vedette était justement
Marion Maréchal. Une façon
de prendre date. •
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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u 17
Impôts Le prélèvement à la source,
qu’est-ce que ça change ? La réforme est
bien maintenue au 1er janvier. Les contribuables redevables de cet impôt ne le paieront donc plus en
fonction des revenus gagnés l’année précédente mais de leur
situation à l’instant présent : en cas de départ à la retraite
ou de perte d’emploi, une personne paiera, demain, une
somme correspondant à ce qu’elle perçoit et non à son précédent salaire. Décryptage sur Libé.fr.
LIBÉ.FR
Pacte: retour aux bases du macronisme
Le bout du tunnel. Depuis
l’arrivée au pouvoir d’En
marche, aucun projet de loi
n’avait connu une arrivée si
difficile à l’Assemblée. Le
«plan d’action pour la croissance et la transformation
des entreprises», dit «Pacte»,
dont l’examen en commission spéciale a débuté mercredi après-midi, a même
failli ne jamais voir le jour.
Annoncé par le ministre de
l’Economie et des Finances,
Bruno Le Maire, en octobre,
ce texte destiné à «libérer les
entreprises» est passé par
une (longue) phase de «propositions» issues de binômes
députés-patrons et a dû attendre que l’Elysée se décide
à y intégrer les privatisations
de la Française des jeux et
d’Aéroports de Paris.
Résultat, le projet de loi est
arrivé tard (mi-juin) en Conseil des ministres et il aurait
même pu être dépiauté: avec
l’affaire Benalla et le report
de la révision constitutionnelle cet été, l’exécutif a imaginé inclure les dispositions
fiscales contenues dans ce
texte au projet de loi de finances pour 2019 et remettre
à plus tard le reste. «J’ai mis
toute mon influence et mon
poids pour que ce ne soit pas
décalé», souligne la députée
LREM Olivia Grégoire, présidente de la commission
spéciale. «Ce n’est pas la loi
Macron 2, prévient tout de
même la députée de Paris.
Avec 73 articles et plus de
2000 amendements, c’est, à
cette heure, le plus gros bébé
du quinquennat.»
«C’est une vraie loi économique, ce qui compte, c’est que
les PME voient que l’on fait
des choses pour elles», défend-on chez Le Maire. «A
chaque étape de la vie d’une
entreprise, il y a un caillou.
Cette loi va permettre de
déblayer le chemin», illustre
de son côté Olivia Grégoire.
Pour la «naissance» d’une
boîte, comme le dit la députée, le gouvernement propose par exemple une plateforme unique de création
d’entreprise, le regroupement de certains registres ou
la suppression du «stage de
préparation à l’installation».
Le «Pacte» est aussi censé,
avec le prochain projet de loi
de finances pour 2019, modifier la tuyauterie fiscale française pour que l’argent rendu
aux plus aisés en 2018 –suppression de l’ISF, prélèvement forfaitaire unique
de 30 % sur les revenus du
capital – «ruisselle» vers les
PME: facilitation des transmissions, «renforcement» du
PEA-PME, «modernisation»
de l’assurance-vie, suppression de l’exit-tax, «simplification» et «portabilité» de
l’épargne-retraite…
Le projet reste très timide sur
la présence de salariés dans
les conseils d’administration
mais il veut mettre le paquet
sur l’épargne salariale et
l’actionnariat salarié. Des entrepreneurs «plus libres» et
des salariés «actionnaires»,
bonne façon, en période de
remous pour la macronie, de
retrouver ses fondamentaux.
L.A.
Perché Plusieurs candidates face à
Ferrand pour présider l’Assemblée
Et les femmes dans tout ça? A peine
ouverte, la succession de François
de Rugy à la présidence de l’Assemblée a semblé se refermer. Le chef de
file des députés LREM, Richard
Ferrand, s’est dès mardi midi porté
candidat au perchoir. Sa proximité
avec le chef de l’Etat lui confère le
statut de favori, mais c’est sans
compter sur trois autres candidatures. Alors que la date butoir pour se déclarer expirait mercredi
à minuit, trois femmes au moins sont sur les rangs. Sortie du
bois dès mardi, la présidente de la commission des lois, Yaël
Braun-Pivet, ne devrait pas pouvoir compter sur le soutien d’un
exécutif indisposé par sa gestion de la commission d’enquête
sur l’affaire Benalla. La députée de l’Isère Cendra Motin, membre de la commission des finances, surfe elle aussi sur le thème
du «renouveau». Mercredi après-midi, la présidente de la commission du développement durable, Barbara Pompili, s’est à
son tour déclarée. Pour Macron, cet afflux de candidatures féminines est embarrassant. Lui qui, durant la campagne présidentielle, n’avait cessé de se plaindre du manque d’engagement des femmes, aiguillonne aujourd’hui ses troupes pour
que toutes soient éconduites… De quoi jeter le trouble sur la
volonté politique de promouvoir la parité. N.R. PHOTO AFP
BD: après l’annulation
d’une expo sulfureuse,
la polémique perdure
D’abord, les faits: Art Maniak,
une jeune galerie parisienne
qui expose de la BD, annonce
offrir ses cimaises du 13 au
22 septembre à un auteur
dont la provocation d’ultradroite (une présentation a minima) est le fonds de commerce. L’invitation fait
polémique sur les réseaux sociaux, où nombre de personnes jugent qu’il s’agit là d’une
tribune trop belle offerte à des
idées nauséabondes. Le galeriste et l’auteur se ravisent et
annulent tout le 2 septembre.
Et voilà que Valeurs actuelles
et le Figaro crient à la censure.
L’auteur, dont on se serait
bien gardé de parler pour les
qualités de son dessin, s’appelle Marsault. Il travaille
pour les éditions Ring, dont
Libé a déjà documenté les accointances avec l’extrême
droite. Marsault, donc, est
présenté par Valeurs actuelles
comme le vengeur d’une
France «tuée par la télé-réalité, l’écriture inclusive et les
chars de la techno-parade».
L’outrance vulgaire de ses albums, à des kilomètres des
Gotlib, Reiser et Coyote dont
Marsault se réclame, tape sur
tout le monde ou presque.
Mais un peu plus sur les femmes, les homosexuels et tout
ce que la fachosphère peut
désigner sous l’étiquette fleurie de «gauchiasse». Crâne
rasé, tatouages et pose de bad
boy, il aime se présenter
comme «sans filtre».
«Les néonazis de mon lectorat
ne me dérangent pas, pas plus
que les communistes ou les végans», disait-il à Planète BD
(on passe sur les blagues à
propos de Hitler et d’autres
dictateurs trop marrants).
Mais lorsque quelqu’un évoque le fait que ses dessins
sont régulièrement repris par
Fdesouche ou d’autres sites
aux sympathies brunes,
l’homme parle de «réappropriation», et se dit «apolitique», comme les enfants se
protègent à coups de miroir
magique. S’il ne partage pas
les idées de Marsault, le responsable d’Art Maniak, Clément Gombert, était-il conscient qu’en l’exposant, il lui
offrait une légitimation culturelle? «Vraiment pas. C’est
une erreur, mais je ne m’étais
pas renseigné sur les idées de
cet auteur. Mais, de toute façon, les opinions politiques ne
m’ont jamais intéressé.» M.C.
Edouard Philippe mercredi à l’Elysée. PHOTO ALBERT FACELLY
En plein trou d’air,
le gouvernement pointe l’horizon
Porter le regard au loin,
plutôt que sur les revers des
dernières semaines : c’est
l’invitation lancée mercredi
par Edouard Philippe à l’issue de la première réunion
du gouvernement depuis sa
retouche, la veille. Après un
retour aux affaires aux allures de faux départ, fin août,
l’exécutif s’est réuni dans
la matinée pour un Conseil
des ministres suivi d’un
séminaire gouvernemental
consacré à l’agenda politi-
que des mois à venir. Agacé
par la «place disproportionnée» des «accélérations médiatiques», le Premier ministre s’est efforcé de ramener
l’attention sur les «transformations profondes» à venir.
La déclaration intervient
dans un moment difficile
pour le gouvernement,
confronté à une série d’avanies: affaire Benalla, report
de la réforme institutionnelle, croissance au ralenti,
chute de popularité pour le
chef de l’Etat, démission des
ministres Nicolas Hulot
(Transition écologique) et
Laura Flessel (Sports) –remplacés par François de Rugy
et Roxana Maracineanu.
Des nouveaux venus que,
comme les autres, Emmanuel Macron a exhortés à
«tenir», alors que les réformes du gouvernement n’ont
pour l’instant pas donné de
résultats flagrants en matière d’emploi et de pouvoir
d’achat. «Rien de ce que nous
entreprenons depuis quinze
mois n’est fait pour l’immédiat, rien n’est fait pour simplement donner plus d’argent
à l’un tout de suite ou régler
les problèmes qui ne sont pas
réglés parfois depuis des décennies», a déclaré le chef de
l’Etat en ouverture.
«Les oppositions nous aimeraient immobiles, font mine
de nous penser hésitants», a
jugé Edouard Philippe devant la presse, promettant
de «maintenir le cap et l’intensité» des réformes dans
l’année à venir.
Septembre verra la présentation du plan pauvreté,
le 13 du mois, et du plan
hôpital, le 18. Un agenda social dense balisera le reste
de l’automne, avec des concertations sur les retraites,
l’assurance-chômage, ou
la dépendance, un vaste
programme visant, selon
Edouard Philippe, à «refonder l’Etat-providence». Le
Premier ministre s’est aussi
engagé à «accélérer la transition écologique».
D’ici à début 2019, enfin,
doivent avancer les dossiers
du service national universel, de la structuration de
l’islam de France et de la
révision bioéthique. C’est
aussi en début d’année que
la réforme institutionnelle
pourrait faire son retour à
l’Assemblée.
D.A.
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18 u
FRANCE
Booba, rappeur, clasheur, entrepreneur et père de famille, le 13 novembre 2013 à Paris. PHOTO ÉDOUARD CAUPEIL
BOOBA VS KAARIS
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
Kaaris, acteur et star du rap français, à Bondy,
La réalité judiciaire
a dépassé la friction
Les deux
rappeurs passent
ce jeudi devant le
tribunal de Créteil
après leur bagarre
à Orly le 1er août.
Au-delà des
personnages
de gangsters qu’ils
se sont forgés
et du vieux clash
qui les oppose,
ils encourent
de la prison
ferme.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
«[Booba] s’embrouille
avec tout le monde, il ne
lui reste plus qu’à créer
un compte Instagram
à ses enfants pour
les clasher aussi.»
Une figure du rap français
couronne qu’à ceux de Hollywood. Booba: un
millionnaire expatrié à Miami, dans le milieu
depuis le siècle dernier et autosurnommé le
«Duc». Un artiste au nez creux longtemps
caricaturé par les médias traditionnels (on
s’encanaille sur un plateau en invitant un dur,
argotique et ex-taulard tatoué) qui fait désormais partie intégrante de la chanson française
au point que des linguistes autopsient son
œuvre. Pour le reste: un type qui revendique
un ancrage à Boulogne-Billancourt (Hauts-deSeine) – élevé par sa mère, dans la classe
moyenne des quartiers populaires – et qui
s’est retrouvé invité à la Star Academy à
l’époque où le rap français jurait que sa seule
place était dans un hall sans néons.
Derrière le fait divers, il y a l’interrogation suprême: quel intérêt pour un expatrié dont les
affaires roulent (musique, production d’artistes, marque de vêtements et de whisky,
boîte d’agents de footballeurs, média diffusé
sur le câble…) de bousculer ses collègues sur
les réseaux sociaux ? La liste est longue de
ceux avant Kaaris à avoir subi ses foudres :
Seth Gueko, Sinik, Diam’s, La Fouine et Rohff,
que des figures respectées. Booba, Elie Yaffa
de son vrai nom, 41 ans, expliquait récemment dans le Monde, entre deux références à
ses parents, ses deux enfants et son seul frère:
«Le rap est une cour de récréation, les clashs,
c’est aussi bête que ça.» Et une industrie où il
se sent roi à distance. L’embrouille d’Orly est
une affaire de «cour» tout court.
le 26 mars 2014.
PHOTO MARTIN COLOMBET
Par
RAMSÈS KEFI
et RACHID LAÏRECHE
C
e jeudi, Booba et Kaaris se retrouvent
au tribunal de Créteil et, dans les faits,
c’est comme raconter une séquence de
western spaghetti : les deux artistes se sont
affrontés à l’aéroport d’Orly le 1er août, après
des mois passés à se chatouiller et à se menacer mutuellement en ligne –via Instagram et
YouTube. Coups de poing, balayettes et jets
de parfum au milieu de la foule: le duty free
fut en partie saccagé, le trafic aérien perturbé
et la rixe largement filmée par des témoins,
assurant à la baston une place éternelle dans
l’histoire des clashs. Les deux bonshommes,
riches, célèbres et pères de famille, ont terminé le soir même en prison avec neuf autres
personnes, chacun étant accompagné au
moment de la rixe et accusant le camp d’en
face d’avoir allumé l’autre. Les rappeurs ont
écopé de vingt jours de détention provisoire
et nourri un feuilleton de fin d’été qui renvoie
autant aux fantasmes (l’image d’un rap violent) qu’au business pur et dur (l’argent finement gagné). Au fond, de quoi parle-t-on? De
deux entrepreneurs qui ont travaillé et peaufiné avec soin leurs personnages de gangsters,
comme deux scénaristes –leur musique emprunte autant aux codes des HLM de la petite
u 19
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«DIGÉRER LA PUNCHLINE»
Après avoir contribué à sa mise en avant
en 2012 (leur titre Kalash fut un carton), Kaaris
s’est peu à peu éloigné de Booba, jusqu’à la
rupture quand ce dernier lui a demandé de
prendre publiquement partie pour lui dans
son conflit avec La Fouine et Rohff. Service
refusé et fâcherie du «Duc», qui «ne mange
que de la barbaque» et qui ressasse à l’envi sa
certitude: chaque fois qu’un artiste lui tourne
le dos, sa carrière se ramasse. Parfois, il n’hésite pas à se diversifier. En début de semaine,
il s’est chauffé sur Instagram avec Karine
Le Marchand. L’animatrice de l’Amour est dans
le pré avait diffusé une vidéo de chatons pour
illustrer la rixe d’Orly. Le rappeur l’a qualifiée
de «pauvre cloche». Une figure du rap français,
par SMS: «Il s’embrouille avec tout le monde, il
ne lui reste plus qu’à créer un compte Instagram
à ses enfants pour les clasher aussi.» Au début
du mois, Booba, qui a interdit à son avocat,
Yann Le Bras, de s’exprimer («on laisse la parole à l’adversaire»), s’est montré plein d’assurance devant les juges au moment de négocier
sa liberté. Kaaris, quant à lui, a marmonné,
moins en confiance. Le rappeur de 38 ans, originaire de Sevran (Seine-Saint-Denis), a déclaré devant la police après la baston à l’aéroport: «Je suis un acteur et j’en ai trop fait. […]
J’étais fatigué, j’avais été moqué, sali, humilié.»
Booba «casse des carrières».
Kaaris : une star du rap français qui a enchaîné deux ou trois rôles de dur dans le cinéma et qui a percé dans la musique sur le
tard. Okou Armand Gnakouri à l’état civil
arrive à Paris en 1983 en provenance de
Côte-d’Ivoire. Il a 3 ans. «Mon premier souvenir, c’est d’avoir mordu la maîtresse. Je ne
parlais pas français, je ne comprenais pas ce
qu’elle disait. Et j’avais peur des Blancs, je
n’en avais jamais vu», racontait-il dans Libé
en 2014. Il passe sa jeunesse entre petits boulots et trafics pas plus impressionnants. Avec
son frère, il retourne à deux reprises dans son
pays natal à la recherche de l’affaire en or, se
lance dans l’import-export (de pneus notamment), jusqu’à ce que l’instabilité politique
freine les ambitions familiales. Retour à la
case départ: Sevran, où il est élevé par sa mère
dans une famille de sept enfants.
Au début des années 2000, il rappe sous le
nom de Fresh, sans grand succès. Avec Booba,
il partage au moins deux points communs:
avant le physique de superhéros, ils furent tout
fins, et surtout danseurs. Il a vu sa carrière
démarrer la trentaine passée, après une rencontre. L’homme se nomme Mehdi Mechdal,
alias Therapy, beatmaker hors pair. Le rappeur
se souvient: «Il m’a demandé de laisser le temps
à l’auditeur de digérer la punchline.» Comprendre: rapper de manière saccadée.
Dans son bureau du boulevard Saint-Germain, David-Olivier Kaminski, l’avocat de
Kaaris, cause de son client, dont il a découvert
l’existence cet été : «Un homme au physique
viril mais calme, posé. Les plus méchants ne
sont pas forcément les plus costauds.» Et :
«Kaaris est très intelligent, il a très vite compris et analysé la situation. Et bien évidem-
ment, il a vécu sa détention comme une injustice.» En attendant le procès, Kaaris a rejoint
son épouse et sa fille –il met ses retrouvailles
en scène sur les réseaux sociaux–, et passe ses
nuits en studio. Est-ce qu’il regrette ? Son
avocat: «Il n’avait pas pour objectif de se battre
dans un aéroport.» On lui oppose que dans
une vidéo (2014), son client, capuche sur
la tête, avait l’air totalement déterminé : «Je
vais te briser les os, je vais boire ton sang.»
Kaminski fait un parallèle avec la boxe: «C’est
un show, comme la pesée avant le combat. C’est
une compétition, mais ça n’était pas destiné
à dépasser les mots.»
«RETROUVER TA MAISON»
Un taulier du rap soupire: «Il ne faut jamais
mettre un pied dans les clashs. Au début, tu
prends ça pour un jeu mais après ça vire à l’humiliation. Et forcément, lorsque tu croises ton
ennemi, ça pète. Et tu fonces au risque de te retrouver en prison alors que tu n’as qu’une idée
en tête: retrouver ta petite maison et ta famille
en fin de journée…» In fine, on pourrait ramener la baston à un hasard mal foutu: le 1er août,
Booba et Kaaris prenaient le même avion
pour Barcelone, où ils étaient attendus pour
un concert. Ou bien à un constat limpide: le
monde est petit et la réalité a dépassé leur fiction. Ils risquent jusqu’à dix ans de prison. •
Dans le rap
français, le clash
ne paie plus
En dépit de la médiatisation
des clashs, le milieu du rap
s’est assagi avec la
professionnalisation
des artistes et l’avènement
du business roi.
S
i le rap français avait une Constitution, ses représentants seraient
à deux doigts d’y inclure un nouvel
article: la liberté d’enfiler la panoplie des
gangsters, de gigoter dedans, même en
ayant vécu toute sa vie dans un pavillon où
le paillasson est parfumé au Calvin Klein.
Soit: accepter que la crédibilité –et la véracité des histoires racontées– devienne accessoire dès lors que la musique est bonne,
sans craindre l’opprobre des confrères
aux CV plus cabossés et chaotiques. Après
tout, c’est déjà la norme dans la plupart
des courants musicaux. Des crooners
chantent bien des histoires d’amour qu’ils
ne vivront même pas au paradis quand
tout le monde y sera.
Fayot. En réalité, l’affaire Booba-Kaaris,
qui se revendiquent chacun un côté fictionnel et un jeu dans leur approche, représente une anomalie au regard du contexte: le pays du rap français est traversé
du Sud au Nord par un courant de détente
qui porte le doux nom de «business». Des
ex-ennemis se rabibochent en public, des
collaborations jadis impossibles se font et
un rappeur peut chanter les louanges d’un
autre sans passer pour un fayot sans ego.
Les conflits au boulot sont de plus en plus
risqués, parce que le service après-vente
peut s’avérer casse-gueule. Cela tient
autant à une histoire d’image, d’argent, de
public et de marketing qu’à une prise
de conscience globale, le milieu ayant été
jusque-là anarchique (d’où la curatelle
des maisons de disques), ceux qui le portent aspirent depuis quelques années
à prendre des responsabilités (mettre le
nez dans les coulisses et la paperasse), et
donc à plus d’émancipation et d’organisation –ce que prône depuis des lunes toute
une branche du rap français plus discrète
et moins vendeuse. En résumé, les artistes
se professionnalisent à vue d’œil et à
y regarder de près, certaines interviews de rappeurs pourraient faire de
géniaux powerpoints dans les séminaires
d’En marche.
Toblerone. Les guéguerres entre collègues célèbres? Pas une priorité. Excepté
Booba, expatrié, personne ne s’y risque
vraiment. Le dernier gros clash date
de 2003, quand MC Jean Gab’1, alors inconnu, était sorti de l’ombre en s’en prenant à une douzaine de figures reconnues
dans son titre J’t’emmerde –un tir groupé
où il allait jusqu’à se moquer des taches de
rousseur d’un confrère. Instagram n’existait pas, Twitter non plus. Et là? La presse
spécialisée guette les «unfollows» sur les
réseaux sociaux pour commencer des investigations et des interrogatoires. Et des
médias dits traditionnels mettent parfois
en garde contre les amalgames douteux
(mêlant rap, violence et banlieues) quand
deux artistes règlent leurs affaires dans un
duty free, entre le parfum, les cigares et les
Toblerone géants. Bref, ce n’est rien d’autre
qu’un fait divers dans le nouveau monde.
R.K.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
SPORTS
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
214
c’est, dès 2019, le nombre maximum de personnes qui seront
autorisées, chaque jour, à se lancer à l’ascension du MontBlanc sans guide par la voie normale. Une décision du maire
de Saint-Gervais (d’où part cette voie classique) pour lutter
contre la surpopulation sur les pentes du toit de l’Europe. «Ce n’est
pas une sanction pour les alpinistes, mais simplement du bon sens :
nous souhaitons que le nombre de personnes qui partent vers le MontBlanc corresponde au nombre de places disponibles dans les refuges»,
a-t-il justifié. PHOTO AFP
Après le sacre mondial, Didier Deschamps
de retour en serein vague
Avant le match
contre l’Allemagne,
ce jeudi à Munich,
des Bleus détendus
retrouvent
l’ordinaire à
Clairefontaine.
Le sélectionneur,
lui, a choisi le rôle
du faux modeste.
Par
GRÉGORY
SCHNEIDER
S
emaine de retrouvailles pour les Bleus à
Clairefontaine en prévision du match amical de ce
jeudi à Munich et retour à
l’ordinaire après la deuxième
étoile et les conférences de
presse irradiantes du Mondial russe : les esquives, les
silences, les jeux de pistes
– «je pourrais aller dans un
sens ou dans l’autre, vous
pourriez vous en rendre
compte ou non», lâché lundi
par le sélectionneur des
champions du monde, Didier
Deschamps. Pour autant,
quelque chose a changé.
Mais quoi? On s’est creusé la
tête. Sans succès. Puis, on a
respiré un grand coup.
comme deux connaissances
qui n’ont pas besoin de se
parler pour être bien ensemble. Entre les joueurs, c’est
différent: l’écho de Clairefontaine raconte le bonheur
bruyant et les charges
– chambrer est de leur âge –
qui ont suivi les retrouvailles ; Kylian Mbappé ne
quittant cependant jamais
cette sorte de quant-à-soi qui
fait le sel du bonhomme.
En reprenant tous ceux qu’il
avait emmenés au Mondial et
qui sont valides (ce qui élimine les gardiens Hugo Lloris et Steve Mandanda, il en
reste ainsi vingt et un), le sélectionneur a du reste conçu
ce rassemblement comme un
jubilé, les retrouvailles entre
les vainqueurs de Moscou devant dès lors être mises sur le
même plan que celles de
l’équipe avec son public, di-
manche au Stade de France
de Saint-Denis face aux Néerlandais. L’heure est à la concorde. La compétition dira
autre chose, mais on n’y est
pas encore. Pour autant, il y
avait quelque chose à chercher au milieu de cette harmonie, quelque chose de
pendant depuis la victoire de
Moscou: Didier Deschamps
lui-même.
Ou plutôt: le sens que l’architecte du groupe tricolore
allait donner à son sacre à
lui, une sorte de passage
obligé au regard de l’impact
d’un succès pareil. La question lui avait été posée après
la finale de Moscou et Deschamps avait été pris au
dépourvu, finissant par un
truisme – «si on est champions du monde, c’est qu’il y a
des choses qu’on a fait mieux
que les autres» – esquivant
cette question du sens. Le sujet est revenu sur le tapis
lundi de façon oblique quand
il lui fut demandé s’il s’était
enrichi en amont et durant le
Mondial russe. Il a grimacé :
«Mais vous voulez que j’évolue
dans quel sens ? J’aurai toujours des choix à faire, des listes [de joueurs convoqués en
sélection] à faire, des changements en cours de match à
faire… Vous savez, pour un
entraîneur ou un sélectionneur, il y a un mot très important : c’est s’adapter.» A un
sacre mondial comme au
reste : le sacre mondial vécu
non pas comme un acte fertile mais comme un révélateur, puis une donnée à
prendre en compte dans les
équations à venir.
Didier Deschamps a enchaîné : «Je ne vais pas me
penser différemment parce
que j’ai eu le privilège d’entraîner une équipe championne du monde. Je suis
surtout très fier de ce qu’ont
réalisé les joueurs. Ce sont
eux, les acteurs. C’est leur
mérite d’abord.» Voilà : un
pas derrière, quand Aimé
Jacquet avait entonné l’air
de la revanche personnelle
contre les élites médiatiques
après le titre de 1998.
Brillant dilué. Deschamps
a poussé le bouchon: dans la
foulée, il s’est insurgé contre
l’absence de joueurs français
parmi les trois derniers nominés (l’Egyptien Mohamed
Salah, le Portugais Cristiano
Ronaldo et le Croate Luka
Modric) au titre de meilleur
joueur par la Fédération internationale alors qu’il est
bien le premier à savoir que
le brillant des Bleus s’est di-
Jubilé. Longtemps, les contorsions médiatiques des
Bleus ont reposé sur un nondit : la peur des acteurs de
sortir des clous et, partant,
leur méfiance ; les reporters
allant dès lors s’abîmer à
force de se cogner dans une
porte fermée. Cette impression de non-dit n’a pas disparu, mais elle a changé de
nature: on ressent une forme
d’apaisement chez les acteurs puisqu’ils sont champions du monde «à vie»,
comme l’a souligné le coach
tricolore juste après la finale
remportée (4-2) face aux
Croates, et ceux qui viennent
les écouter balancent entre le
respect et une forme de gratitude. Partant, les premiers
n’ont rien à dire et les seconds rien à leur demander
et c’est très agréable, un peu
Didier Deschamps en conférence de presse à Clairefontaine lundi. PHOTO DAVE WINTER. ICON SPORT
lué dans l’effort collectif en
Russie et que son meilleur
mondialiste, Raphaël Varane,
est défenseur, donc peu susceptible de ramasser les récompenses individuelles. A
ce propos, Antoine Griezmann a postulé en douceur
– «je me demande ce que je
peux faire de plus pour
l’avoir»– dans l’Equipe pour
le prochain Ballon d’or, attribué en décembre. S’il échoue,
il pourra en demander les
raisons à Mbappé : franc
comme l’or, celui-ci l’a froidement écarté des cinq principaux postulants. Ce gamin
vient vraiment d’une autre
planète. •
Le programme des Bleus (dans le
cadre de la Ligue des Nations) :
Jeudi, 20h45: Allemagne-France
à Munich ; Dimanche, 20 h 45 :
France - Pays-Bas à Saint-Denis
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Grille n°1007
VERTICALEMENT
1. Qui ramène tout à elle 2. Classe de plantes avec deux étamines ;
Passion de gones 3. Le cœur d’une devise capitale ; A découvert au
front 4. Manque d’O ; En bas des voiles 5. Toujours le même geste ;
Fit taches 6. Fit taches sur les vêtements ; Autour de lui, tout se mange,
mais lui on peut éviter 7. Circonscrivant conscrits 8. Forme possessive ;
Apparemment heureuse 9. On les règle régulièrement
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. BATELAGES. II. IVAN. RUSA. III. LAS. KRISS.
IV. IT. TOILA. V. NATO. SLIP. VI. GRAFFÉE. VII. NUI. MON.
VIII. IOS. CLERC. IX. SPAGHETTI. X. MÉDITATIF. XI. ENSTÉRÉES.
Verticalement 1. BILINGUISME. 2. AVATAR. OPEN. 3. TAS. TANSADS.
4. EN. TOFU. GÎT. 5. KO. FICHTE. 6. ARRISE. LEAR. 7. GUILLEMETTE.
8. ESSAI. ORTIE. 9. SAS. PONCIFS. libemots@gmail.com
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
IDÉES/
Raymond Depardon, lui-même «transclasse», photographie en 1970 sa famille à la ferme du Garet à Villefrance-sur-Saône (Rhône). PHOTO RAYMOND DEPARDON . MAGNUM
La lutte des
«transclasses»
Ils déjouent les règles de la reproduction sociale
et passent d’un milieu à l’autre. Un livre
s’intéresse aux parcours sinueux d’anciens
enfants des classes populaires, loin des clichés
de l’ascenseur social ou du self-made-man.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
nombreux lieux communs sociologiques. En
tout premier lieu, Chantal Jaquet veut «en finir avec le mérite». «Une notion couperet qui
est un passe-classe, un «migrant» rend les individus responsables de leurs dessocial, dit-on même parfois. Celui tins, et transforme l’injustice en prétendue jusqui saute les frontières et fait mentir tice», décrypte-t-elle. Chantal Jaquet le sait
la loi de la reproduction sociale. Il y a quel- bien : «Nos parcours singuliers en viennent
ques années, la philosophe Chantal Jaquet a alors à justifier l’ordre social.» Elle fait aussi
forgé un concept pour le dire : le «trans- un sort à la fameuse «mobilité sociale», absclasse» (1). «Celui qui passe d’une classe sociale traction qui donne l’illusion de parcours recà l’autre», explique-t-elle. Un mot qu’elle pré- tilignes, alors que celui du transclasse est
fère à la notion d’ascension sociale, «qui sup- heurté, empêché. Quant au self-made-man,
pose qu’être médecin est forcément mieux «c’est une fiction», martèle-t-elle. «On ne se
qu’être ouvrier», comme à celle de «transfuge fait pas tout seul. Toute ambition est l’ambide classe», qui sent le traître : «Pourquoi de- tion de quelque chose, et il faut bien avoir une
vrait-on s’excuser de ne pas être resté dans la idée de ce quelque chose, un modèle à imiter
misère avec les “siens” ?» Le mot de trans- pour se mettre en marche.» Spinoza lui a apclasse, adaptation du concept anglo-saxon de pris qu’un individu n’est jamais une subsclass-passing, désigne aussi bien l’enfant tance isolée, qu’il est sans cesse affecté par les
d’ouvrier devenu grand bourgeois que le fils éléments extérieurs, modifié par l’altérité
du juge établi à l’usine. Il se veut neutre: «Qu’y – que ce soit son milieu qui le propulse (des
a-t-il de positif à prendre “l’ascenseur social” parents sacrificiels) ou l’expulse (un homosi on adopte certaines valeurs négatives de la sexuel n’a parfois pas d’autre choix que de
classe du dessus?» pointe la philosophe. «Le partir).
difficile n’est pas de monter, mais, en montant, La philosophe se frotte aussi à Bourdieu. Dans
de rester soi», écrivait déjà l’historien Jules les Héritiers, paru en 1964, le sociologue déMichelet, fameux transclasse lui-même.
crypte comment l’école reproduit les inégaliChantal Jaquet renoue avec le sujet dans la tés. «Il y a un “paradoxe Bourdieu”, précise
Fabrique des transclasses, qui
Jaquet, qui écrit sur la reproducvient de paraître aux PUF. Cet
tion sociale tout en étant luiouvrage collectif, issu d’un collomême la preuve qu’on peut y couque tenu à la Sorbonne en
per [le père du sociologue était
mai 2017, est insolite : sociolofacteur, ndlr]. Je pense qu’il ne
gues, historiennes ou philosodésavouerait pas mon approche
phes qui le composent disent
par le singulier. Lui-même a
«je», «nous». Tous sont des
montré dans ses travaux que la
transclasses, tous sont donc à la
reproduction sociale est un déterfois «experts» du sujet et «obminisme, pas une fatalité.»
jets» de l’analyse. Ils disent le
Alors que la littérature a depuis
sentiment d’étrangeté qui les a
longtemps dressé le portrait de
longtemps taraudés (la psychiaces «passe-classe», d’Annie Ertre Patricia Janody raconte la
CHANTAL JAQUET
naux à Didier Eribon, d’Edouard
honte qui la tétanisait dès qu’elle
ET GÉRARD BRAS
Louis à Aurélie Filippetti, en
passait le seuil d’une librairie),
LA FABRIQUE DES
cette rentrée littéraire, cette fil’apprentissage de codes qui
TRANSCLASSES
gure déjouant les statistiques a
n’étaient pas ceux de leur milieu
PUF, 288 pp., 21 €.
longtemps été un point aveugle
d’origine. Certains utilisent des
pour les penseurs de gauche. «Ils
expressions comme «sortir du bois» ou «co- étaient gênés par le sujet, facilement récupéraming out» pour qualifier leur prise de parole ble par la droite qui exalte l’individu solitaire,
publique (lire ci-contre). Leur passage d’un explique Jaquet. On ne savait pas trop quoi
monde social à l’autre a certainement nourri faire de ces cas-là. Mais depuis les années 90
leur travail intellectuel: «Les transclasses sont et surtout 2000, des sociologues, comme Berobligés de construire et déconstruire tout ce nard Lahire, Stéphane Beaud ou Paul Pasqui semble naturel aux autres», témoigne quali, se sont attelés à la trajectoire des élèves
Chantal Jaquet qui a coordonné l’ouvrage des classes populaires sélectionnés par les
avec le philosophe Gérard Bras.
grandes écoles.»
A 9 ans, le propre père de Chantal Jaquet était Le silence vient aussi des transclasses eux-mêberger. Il est devenu mineur, puis employé mes. Avec les Trente Glorieuses et le besoin
communal. Rien ne prédisposait la petite fille d’une main-d’œuvre qualifiée, avec les rêves
à devenir professeure de philosophie à la Sor- d’émancipation des années 70, ils avaient été
bonne, à se consacrer au corps et à l’odorat. valorisés. «J’ai senti que quelque chose chanC’est en étudiant Spinoza, dont la philosophe geait dans les années 90, témoigne Jaquet.
est spécialiste, qu’elle a mis les mots sur sa pro- J’avais parfois l’impression d’être malgré moi
pre situation: «Il m’a donné les clefs pour penser un vivant reproche à ceux à qui je parlais de
en terme de puissance d’agir plutôt qu’en terme mes origines. Comme si je diminuais leur prode liberté. Comment trouve-t-on la puissance pre mérite. Il y a quelque chose d’agressif à
d’agir dans une situation qu’on n’a pas choi- dire: “Là d’où je viens…”» Et aujourd’hui? «A
sie?» Elle ne nie pas la force des mécanismes l’heure des “premiers de cordées”, les inégalités
de reproduction sociale, au contraire. «Mais augmentent.» Et le transclasse risque à nouil y a parfois “trouble dans l’héritage”. Et la veau de devenir alibi, celui de la sélection. •
non-reproduction sociale a elle aussi ses lois.»
Suivre les chemins de traverse pris par les (1) Dans les Transclasses ou la non-reproduction, PUF,
transclasses éclaire d’un jour nouveau de 2014.
SONYA FAURE
C’
MARTINE SONNET, HISTORIENNE AU CNRS
«L’ENTOURAGE EST DÉTERMINANT
POUR COMPRENDRE LES PARCOURS
DES TRANSCLASSES»
«A mes yeux, mon père est le
premier transclasse de la famille,
le déclencheur d’un processus
que j’ai poursuivi. En 1951, lorsqu’il quitte sa condition d’artisan
rural – il était forgeron en Normandie– pour s’installer en ville
et entrer à l’usine Renault de
Billancourt, il accomplit un déplacement
géographique déterminant. Cette entrée
dans la condition ouvrière a probablement
été pour lui une perte de liberté.
«Née en 1955, j’ai vécu ce déménagement
à l’âge de 6 mois. Contrairement à mes
aînés, plus âgés, je n’ai donc vécu ni la séparation d’avec le monde de l’enfance ni
l’école avec classe unique des milieux ruraux. Vivant en appartement dans une cité
HLM toute neuve, de bonne qualité, j’ai fréquenté une maternelle Freinet. Pour moi,
il était évident que je ne pouvais être que
bonne élève. J’avais conscience du sacrifice paternel, mais aussi du fait que j’étais
la mieux positionnée de la fratrie pour bénéficier de ces bonnes conditions. L’entourage est déterminant pour comprendre les
parcours des transclasses.
«Pendant cinquante ans, je me suis peu interrogée sur l’influence de ma classe d’origine sur mon parcours personnel. J’étais
devenue historienne afin d’avoir un pré-
texte pour écrire – une activité
souvent liée au changement de
condition sociale. J’avais donc
besoin d’écrire, mais pas de m’affirmer en tant que transclasse.
Pourtant, lorsque j’ai raconté à la
première personne l’itinéraire de
mon père dans le livre Atelier 62
(Le temps qu’il fait, 2008), je suis, en quelque sorte, sortie du bois, j’ai assumé ce
statut.
«J’ai toujours refusé de préparer des concours. Je pense que j’avais intériorisé le fait
que nous n’étions pas égaux sur la ligne de
départ: cela impliquait pour moi d’arrêter
de travailler, pour un résultat incertain. De
plus, quand on est la première d’une famille modeste à entrer dans le supérieur,
on ne sait rien des carrières. Je pensais que
l’agrégation ne servait qu’à enseigner, alors
qu’elle permet d’accéder à la recherche.
Aujourd’hui encore, je me considère un
peu à la marge.
«Il me semble difficile de suivre un parcours transclasse aujourd’hui. Outre le contexte familial, j’ai été portée par un mouvement générationnel de prolongement des
études. Et avec le plein-emploi, jusqu’aux
années 70, les prises de risque comme
celle de mon père étaient plus limitées.»
Recueilli par THIBAUT SARDIER
DR
Par
u 23
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SOUBATTRA DANASSÉGARANE, PROFESSEURE DE PHILO
«J’AI TOUJOURS ÉTÉ PANIQUÉE PAR LA FAUTE
D’ORTHOGRAPHE, UNE FAUTE MORALE»
«Je suis née en France en 1989
de parents tamouls. Je suis allée
en Inde vers 10 ans, et j’ai vu la
misère. J’ai réalisé que pour la famille indienne, nous étions censés être riches, et qu’en France
nous ne l’étions pas. Nous vivions dans une cité HLM de
Bondy (Seine-Saint-Denis).
«Aujourd’hui, je dirais que je suis de la
classe moyenne ascendante, bobo de gauche tendance écolo. J’ai longtemps voulu
me détacher de ma classe sociale d’origine.
J’avais peur d’y être réduite, que ce soit un
handicap. Maintenant que ce conflit est
apaisé, j’y reviens : c’est un milieu plus
authentique, avec des codes que je maîtrise mieux.
«Mon itinéraire de transclasse est beaucoup passé par la langue. Mon père était
féru de littérature, et mes deux parents
étaient amoureux de leur langue. Ils m’ont
sans doute transmis cela. Mais j’ai refusé de
parler le tamoul, que je jugeais primitif, peu
intellectuel, et lié à des valeurs morales que
je refusais. Le français a été pour moi la langue de l’émancipation et une bulle protectrice qui me permettait, dans mon journal
intime ou en parlant avec mes sœurs, de ne
pas être comprise de ma mère. Plus tard,
j’avais souvent le sentiment d’être
ramenée à ma couleur et à mes
origines : je pouvais parler de
philo dans un français impeccable et m’entendre répondre par
un collègue : “Tu nous apportes
le soleil de Pondichéry!” J’ai toujours été paniquée par la faute
d’orthographe, comme relevant de la faute
morale: il m’est arrivé d’envoyer des mails
pour m’excuser d’une erreur, par peur de
perdre tout crédit. Aujourd’hui encore,
quand je parle devant mes pairs j’angoisse
de ne pas trouver le bon mot.
«C’est à la fac, lorsque j’ai préparé l’agrégation, que la différence sociale a été la plus
violente : beaucoup d’étudiants avaient
une grande culture générale, leurs parents
exerçaient des professions libérales. J’avais
l’impression qu’ils savaient déjà tout, que
je n’avais qu’un savoir scolaire face à eux.
«J’ai du mal à accepter les discours sur la
méritocratie qui ne marche pas. J’enseigne
dans un lycée proche de celui où j’ai étudié : je devais y revenir, montrer les possibles. C’est presque naïf, mais j’y tiens, et je
vois beaucoup d’élèves partir en prépa, à
l’étranger. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas
d’argent qu’on ne peut pas y arriver.»
Recueilli par Th.S.
DR
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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24 u
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Les Français
et le changement
Selon les situations, les Gaulois sont
soit les champions du bouleversement,
soit ils jouent les réfractaires,
en particulier dans les domaines
économique et social.
L'ŒIL DE WILLEM
E
n osant railler à Copenhague
les «Gaulois réfractaires au
changement», Emmanuel
Macron s’est attiré instantanément
une volée de bois vert monumentale. Qu’il l’ait fait avec le sourire
sur le ton de l’humour et qu’il ait
laissé entendre en terminant que
les choses étaient peut-être en train
d’évoluer n’y a rien changé. Le chef
de l’Etat a bousculé imprudemment l’une des vaches sacrées les
plus respectées dans l’Hexagone et
ceci exigeait aussitôt réparation. Il
doit être en effet bien entendu que
le peuple français, progressiste de
toute éternité, est par nature ouvert
au changement, souple et friand
d’innovations, qu’il incarne le progrès et la modernité et que nul, surtout pas le président de la République, n’est en droit de remettre en
cause ces vérités impérissables. On
ne plaisante pas avec l’image col-
lective, on ne fait pas d’esprit avec
la représentation populaire. Les
oppositions ont donc pu se déchaîner pieusement. Emmanuel Macron s’est montré bien imprudent.
Il aurait dû se rappeler que les rares
hommes politiques hexagonaux
qui ont pratiqué le parler-vrai
–Raymond Barre, Michel Rocard,
Lionel Jospin, Nicolas Sarkozy –
l’ont toujours fait à leurs dépens.
Comme le chantonnait Guy Béart
«celui qui a dit la vérité, il doit être
exécuté».
Mais Emmanuel Macron a-t-il raison sur le fond? En réalité, cela dépend complètement des domaines. Dans certains, les Français
sont ouverts aux changements et
dans d’autres –économiques et sociaux–, ils s’y montrent effectivement réfractaires. Il se produit
comme un dédoublement de personnalité. Sur le plan politique, les
Français sont acquis aux changements, ils en sont même les champions. Depuis 1981 inclus, sur
dix élections majeures, on compte
neuf alternances (1981, 1986, 1988,
1993, 1995, 1997, 2002, 2012, 2017),
seule l’élection présidentielle de
2007 y échappe, et encore puisque
Nicolas Sarkozy avait ostensiblement pris le contre-pied de Jacques Chirac. Depuis 1995 inclus,
tout président fait l’objet d’un rejet
vindicatif au bout d’un an seulement. Politiquement, le changement, c’est toujours maintenant.
En matière de mœurs, même constat, la France campe résolument
du côté des métamorphoses et des
innovations. Sur le plan politique
et culturel, les Gaulois sont passionnés de changement.
En revanche, sur le terrain économique et social, c’est l’inverse: les
Français sont effectivement rétifs
au changement. Autour d’eux, tout
bouge et tout change, parfois dans
la douleur, parfois dans le progrès
(un milliard d’êtres humains ont
quitté le stade de l’extrême pauvreté) mais rapidement. Ici, le
complexe d’Astérix continue à
donner le ton. Les performances
des autres pays européens sont
pourtant dans l’ensemble supérieures aux nôtres en matière de
croissance et d’emploi, comme en
ce qui concerne le budget et l’endettement. Autant d’incitations au
changement qui s’affaissent en approchant les frontières de l’Hexagone. Depuis des décennies, chez
nous, les freins l’emportent sur les
moteurs.
Combien de fois, une réforme de
l’Education nationale a précipité
lycéens, étudiants et enseignants
dans la rue, comme si nos classements internationaux étaient flatteurs dans ce domaine. Les ar-
Le Président
s’est montré bien
imprudent. Il aurait
dû se rappeler que
les rares hommes
politiques
hexagonaux
qui ont pratiqué
le parler-vrai
l’ont toujours fait
à leurs dépens.
chaïsmes du code du travail
étaient connus de tous : la loi
El Khomri a déclenché une fronde
homérique. L’assouplissement de
la législation sur le travail du dimanche a donné lieu à un combat
de retardement, même si par
exemple après avoir tenté de l’empêcher, la municipalité parisienne
admet maintenant ses bons résultats. Les batailles contre l’évolution du système des retraites ont
scandé plusieurs mandats présidentiels successifs, alors même
que l’allongement de la vie augmentait mécaniquement la durée
des retraites. Même chose à Air
France où, malgré la concurrence
impitoyable des compagnies internationales et l’impact foudroyant
des low-cost, les pilotes, pourtant
intelligents, préfèrent périr que
transiger. Ce n’est qu’un échantillon. Pour le front du refus CGT,
FO et FSU, le changement, c’est
l’ennemi. Pour le Medef, toute mesure contre les intérêts de ses
membres devient aussitôt une
agression contre l’avenir de la
France. Notre pays paraît peuplé
de 66 millions de drogués du changement politique et sociétal, et de
66 millions d’allergiques au changement économique et social.
Heureusement, la réalité est beaucoup plus complexe, et la France
compte aussi, même si on les voit
et on les entend beaucoup moins,
plusieurs dizaines de millions de
réformistes clandestins et de modernisateurs silencieux. A la longue, les obstacles au changement
se fissurent et se crevassent. Les
réformes se font dans la douleur et
la lenteur mais après la plupart des
autres pays, avec un retard qui se
produit à notre détriment. Dans
les années 30, Alain, grand expert
en psychologie politique, écrivait
«la résistance aux pouvoirs importe plus que l’action réformatrice». Presque un siècle plus tard,
c’est bien ce qu’illustre l’actualité
de 2018. •
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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HISTORIQUES
NOUVELLE COLLECTION
Que sais-je ? s’épaissit
L’encyclopédie de poche lance «la Bibliothèque», nouvelle
série de ses emblématiques synthèses de 128 pages. Chaque volume rassemble autour d’un même thème quatre titres initialement parus dans la collection des Presses universitaires de France (PUF). Vendus 18 euros contre 9 pour
un Que sais-je? habituel, les deux premiers numéros, intitulés Histoire des religions et Toute la culture générale,
comptent respectivement 450 et 380 pages.
Après s’être offert une nouvelle couverture en 2017, en espérant renouveler son public, Que sais-je ? continue de
réinventer son format créé en 1941 par Paul Angoulvent.
Avec toujours le même objectif: s’adresser au plus grand
nombre.
«Histoire des religions» et «Toute la culture générale», septembre,
18 €.
PARUTIONS
L’atlas Sciences-Po pour regarder
le monde tel qu’il est
Voici un ouvrage qui sort de l’exercice
obligé de l’ensemble de cartes géographiques classiquement rangées selon
les frontières, les guerres ou les échanges commerciaux. Dans Espace mondial, l’Atlas 2018, publié par les presses
de Sciences-Po, le monde est une étendue mobile et fluide qui s’analyse selon
de nouveaux critères. La meilleure protection sociale? Une minorité d’individus sont concernés en Afrique ou en Asie-Pacifique alors
que l’Europe est bien classée. Genre et insécurité? Le viol
est une arme de guerre en ex-Yougoslavie comme en Syrie.
Les plus gros ports de marchandises dans le monde? Shanghai, Singapour, Shenzhen. Ce livre, préfacé par le spécialiste des relations internationales Bertrand Badie, insiste
sur les interdépendances et les enchevêtrements, moins
sur l’histoire singulière de chaque pays. Dans ce nouveau
monde, écrit Bertrand Badie, «la souveraineté perd une
part de sa ressource territoriale tandis que l’intérêt national
se recompose dans des logiques complexes de transaction
et de cogestion –timide et sélective– des biens communs de
l’humanité».
«Espace mondial. L’Atlas 2018», SciencesPo les presses, 25 €.
Prisons : punir sans exclure
«Quand 61% des sortants de prison récidivent, peut-on encore considérer que
la prison protège la société?» s’interroge
Revue Projet, du Centre de recherche
et d’action sociales (Ceras) des jésuites
de France. Plaidant pour que la prison
ne soit pas un lieu de rupture avec la
société –ce qui impliquerait de connaître la situation sociale et sanitaire des
nouveaux détenus– mais aussi pour un
plus grand recours aux peines alternatives, le dossier propose une synthèse des grandes problématiques : après
avoir rappelé que les types de peine et leurs justifications
philosophiques ont varié au fil du temps, il s’interroge sur
les liens entre la peine et la victime, mais aussi sur les modalités de la probation. Et si la justice ne devait plus seulement être punitive, mais aussi réparatrice ?
«Revue Projet», n°365, été 2018, 13 €,
disponible sur www.revue-projet.com
Par
SOPHIE WAHNICH Directrice de recherches en
histoire et science politique au CNRS, équipe
Transformations radicales des mondes
contemporains de l’IIAC et de l’EHESS
Révolution aristocratique
Nous vivons bien en France un brutal changement
de régime. Mais a-t-on vraiment le sentiment de
progrès ? Le fer est dans les mots : il faut retrouver
le sens démocratique de la «révolution».
L’
histoire de la période révolutionnaire a très tôt été le lieu
d’une réflexion sur le concept
de «révolution», le mot lui-même
changeant de sens. Alors qu’il désignait, dans les années 1770-1780, le
mouvement des astres et un moment
de trouble politique avant le retour
à la stabilisation, dans les années 1800, il désigne une rupture
d’expériences et une tension vers ce
qu’on nomme alors «progrès». L’historien allemand Reinhart Koselleck
(1923-2006) affirme que le champ
d’expérience comme l’horizon d’attente sont alors troués par l’événement qui les rend caducs, et ouvre un
nouveau temps qui les reconfigure.
Si l’on s’en tient à la définition temporelle, nous vivons bien en France
une sorte de «révolution» brutale, car
de fait notre champ d’expérience est
caduc dans bien des domaines, à
commencer par le champ universitaire qui ne ressemblera bientôt en
rien à celui de l’expérience vécue des
enseignants actuels.
Cependant qu’en est-il au vrai de
notre horizon d’attente ? A-t-on le
sentiment d’un progrès ? De fait là
était la promesse, une dynamique de
prospérité partagée.
Or, la révolution en marche rend
caduques les expériences mais ne
troue pas l’horizon d’attente et l’inquiétude qu’il fait sourdre. Elle laisse
le pays dans le désarroi où elle l’a
trouvé en appauvrissant les pauvres
et en enrichissant les riches, renouvelant sans le dire les pratiques
empiriques d’une théorie du ruissellement qui ressemble à la contre-révolution de Reagan et de Thatcher.
Le cheminement vers le futur n’est,
pour le plus grand nombre, ni désiré
ni inconnu et ressemble plutôt à un
cauchemar qui tourne le dos aux
expériences révolutionnaires qui
portaient en elles l’utopie démocratique, celle de l’égalité non seulement des droits politiques, mais
aussi des protections sociales, un
certain régime d’existence digne.
Il va presque sans dire que les mesures annoncées pour le budget 2019,
ce nerf de la guerre sur le front de la
lutte des classes, conduisent les
vieux, les familles pauvres et les jeunes à devenir plus précaires, tandis
que ceux que les femmes révolutionnaires de Lyon en septembre 1792
appelaient du nom «d’aristocrates
monopoleurs» tireront à nouveaux
les marrons du feu.
Mais il ne s’agit pas de demander aux
mots plus qu’ils ne peuvent, ils ne
sont que des produits sociaux.
«Ne cherchez pas le sens des mots,
cherchez quel usage on en fait», affirmait le philosophe Wittgenstein
(1889-1951). Il s’agit donc de com-
La Révolution
en marche
laisse le pays
dans le désarroi
où elle l’a trouvé
en appauvrissant
les pauvres
et en enrichissant
les riches,
renouvelant
les pratiques
empiriques
d’une théorie
du ruissellement
qui ressemble à
la contre-révolution
de Reagan
et de Thatcher.
u 25
prendre ce qui arrive désormais au
concept de «révolution» dans notre
contexte. Loin d’être associé à un
mieux-être il est désormais associé
au mot «précarité», «chômage»,
«classes dangereuses» et in fine
«répression». Si l’on ajoute que les révolutions du «printemps arabe» sont
en difficulté partout et que certains
commentateurs affirment qu’elles
n’auront été que des moments de
déstabilisation voire de guerre civile
offrant au capital des opportunités
d’investissement pour la reconstruction, on aura compris que la «beauté
égarante» (selon l’expression du psychanalyste Fethi Benslama) de l’initium est derrière nous.
Pourtant, la Révolution française
continue à hanter cette histoire d’un
concept feuilleté et à offrir des ressources historiques pour tenter un
nouveau retournement énonciatif
qui pourrait reconsolider le sens démocratique de la «révolution».
Sommes-nous si peu nombreux à
vouloir «substituer dans notre pays
la morale à l’égoïsme, […] l’amour de
la gloire à l’amour de l’argent, […] la
grandeur de l’homme à la petitesse
des grands, un peuple magnanime,
puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable» ?
Mais le serions-nous qu’il s’agirait de
l’être moins et de se souvenir que
seul le «gouvernement démocratique
ou républicain» peut «réaliser ces
prodiges». «Ces deux mots sont synonymes, malgré les abus du langage
vulgaire ; car l’aristocratie n’est pas
plus la république que la monarchie.» «L’essence de la république ou
de la démocratie est l’égalité.»
Face à cette révolution aristocratique
que nous vivons, lorsqu’un nouvel
horizon d’attente se dessine, il fait
valoir à nouveau ce désir de révolution démocratique. Les mots ne deviennent des acteurs qu’en trouvant
du souffle parmi les êtres de chair et
de sang, alors seulement la «révolution» n’est plus seulement un mot fétiche mais une ressource. «Entraînés
trop souvent peut-être par le poids de
nos anciennes habitudes, autant que
par la pente insensible de la faiblesse
humaine, vers les idées fausses et vers
les sentiments pusillanimes, nous
avons bien moins à nous défendre des
excès d’énergie que des excès de faiblesse. Le plus grand écueil peut-être
que nous ayons à éviter n’est pas la
ferveur du zèle, mais plutôt la lassitude du bien et la peur de notre propre courage.»
(Les citations révolutionnaires sont
extraites du discours de Robespierre
du 17 pluviôse an II sur les principes
de morale politique.) •
Cette chronique est assurée en alternance
par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich,
Johann Chapoutot et Laure Murat.
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26 u
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
Jean-Paul Sartre lors
d’une manifestation
contre la guerre
d’Algérie, en 1961
à Paris. PHOTO AKG-
LIVRES/
IMAGES. TT NEWS
AGENCY. SVT
Lapensée
danslaroue
del’histoire
En plus de 1300 pages et deux volumes, le chercheur François Dosse
dresse un passionnant panorama sur quarante-cinq ans
des combats menés par les intellectuels français, de la Libération
à la chute du mur de Berlin.
Par
ROBERT MAGGIORI
S
ans doute eût-il fallu davantage préciser la notion d’«intellectuel» car, à l’évidence,
Zola, Sartre ou Bertrand Russell, Pasolini, Foucault, Habermas ou
Bourdieu ne sont pas des intellectuels de même nature, ni ne traduisent, de l’intellectuel, la même
fonction. Mais l’ouvrage est déjà si
imposant, si exhaustif et détaillé
qu’il ne pouvait, en plus, intégrer
des analyses «externes» qui
auraient embrouillé l’agencement
temporel des faits – nécessaire ici
pour comprendre les «moments» où
des itinéraires biographiques, des
œuvres de l’esprit et des événements historiques, se rencontrent.
Les deux volumes de la Saga des intellectuels français (1944-1989) de
François Dosse (professeur à l’université Paris-Est Créteil et chercheur à l’Institut d’histoire du
temps présent, auteur d’une fameuse Histoire du structuralisme et
de monographies consacrées entre
autres à Paul Ricœur, Michel de
Certeau, Cornelius Castoriadis,
Gilles Deleuze et Félix Guattari),
portent en effet bien leur nom. Plus
que d’une «histoire» factuellement
reconstruite, il s’agit bien d’une
«narration» où ne sont exclus ni
mythologies sociales ni rêves et espoirs des protagonistes, illusions,
déceptions, fourvoiements, trahisons, sacrifices, proclamations et silences prudents…
«SOIF DE VIVRE»
Si dans une telle épopée on voulait
inscrire une seule ligne rouge, ce serait celle tracée par Jean-Paul Sartre : il est présent du début à la fin,
traversant toutes les vagues et les
vogues de ce qu’Eric Hobsbawm a
appelé le «court XXe siècle», et se
laissant traverser par eux pour en
faire les motifs de son œuvre philosophique et littéraire, d’engagements et de combats, tantôt gagnés,
tantôt perdus – parfois «ratés» (la
Résistance). Il suffirait d’ailleurs
d’en extraire l’histoire mouvementée du «compagnonnage» avec le
Parti communiste français ou celle
des rapports d’amitié et d’inimitié,
de complicité et de rivalité que Sartre a par exemple noués avec Maurice Merleau-Ponty, Raymond Aron,
Albert Camus ou Claude Lefort,
pour reconstruire non seulement
des débats théoriques et politiques
sur la liberté, l’aliénation, le pacifisme, la terreur, le colonialisme, le
stalinisme, le totalitarisme, mais
aussi de la défaite du nazisme à la
chute du mur de Berlin, tous les
grands séismes qui ont fait l’histoire
et bouleversé son cours comme la
Libération, la guerre froide, la
guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie, le conflit vietnamien, Budapest, le printemps de Prague,
Mai 68, le mouvement des femmes,
le maoïsme, la naissance de la conscience écologique…
Aussi ne s’étonne-t-on pas de voir
cette Saga commencer par la «symbiose exceptionnelle» qui se réalise
entre l’œuvre sartrienne et le
Zeitgeist, le «climat» de l’immédiat
après-guerre, celui de la «liberté retrouvée», des espérances ressuscitées et de la «soif de vivre», et qui explique le triomphe de
l’existentialisme, à la fois philosophie, mode, genre musical, courant
artistique, style de vie, façon
d’être… Les deux volumes vont,
l’un, de 1944 à 1968 (A l’épreuve de
l’histoire), l’autre de 1968 à 1989
(l’Avenir en miettes). Le premier
comprend deux grandes parties :
«Le souffle de l’histoire» (un chapitre entier est consacré à l’impact du
Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir sur la naissance du féminisme)
et «Le moment critique – Age d’or
des sciences humaines». Le second,
montrant les voies par lesquelles,
en une «fin de siècle sans boussole»,
on a tenté de «conjurer la catastrophe», en comporte trois: «L’événement 68», «Un temps désorienté» et
«Un futur opaque».
Le parcours que retrace Dosse se
fait en deux étapes. D’abord «l’irruption puis la dissipation de l’intellectuel prophétique». Apparue dans
l’immédiat après-guerre, «cette figure est portée par la génération qui
a traversé la tragédie» et a «espéré
réenchanter l’histoire», dont les
bombardements, les exodes, les
camps de concentration, les vies
mutilées et le pain noir avaient
brouillé les desseins. De fait, «le legs
ayant perdu toute visibilité», c’est
vers la construction de l’avenir que
se tournent les intellectuels. «Qu’ils
soient gaullistes, communistes ou
progressistes chrétiens, tous ont la
conviction d’accomplir des idéaux
universalisables.» Entre l’«intellec-
tuel total» sartrien, l’intellectuel organique, lié à un parti, l’intellectuel
critique, l’intellectuel spécifique,
l’expert, le porte-parole, etc. il y a
certes des différences, mais il s’agit
toujours, dès qu’il y a insertion dans
le débat public, de prendre position
sur les événements, de les éclairer,
d’en mesurer par le savoir les enjeux, ou de seulement «donner son
avis sur tout»: cette figure du penseur avisé, placé en position de
«surplomb», se désagrège en 1989:
la Saga est en partie l’histoire de
cet effacement.
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
La seconde grande mutation est «la
disparition du rêve, né dans l’aprèsguerre, d’un système global d’intelligibilité des sociétés humaines» et
d’un savoir unitaire sur l’homme.
C’est dans les années 60-70 que ce
rêve a connu son incandescence,
avec l’essor des sciences humaines
(linguistique, psychanalyse, ethnologie, sociologie) qui se désengagent de l’emprise de la philosophie
pour gérer leurs territoires propres,
et qui, dans un premier temps,
brandissent presque toutes l’étendard flamboyant du structuralisme.
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Entre 1945 et 1989, changent aussi,
progressivement (et en accéléré
dans les années 60), la «réception»
des intellectuels dans la société
française et l’«interpénétration» des
sphères publiques et intellectuelles,
avec, entre autres facteurs, l’accroissement du nombre des étudiants
(23 000 en 1945, 245 000 en 1961,
811000 en 1975) et des professeurs
d’université (dont le nombre est
multiplié par quatre entre 1960 et 1973), l’essor du livre de
poche qui révolutionne le marché
éditorial, le succès de la presse
Cette «Saga»
vaut par sa
description
détaillée
des itinéraires,
rencontres
et initiatives
des penseurs
ou des écrivains.
d’opinion (l’Express, le Nouvel Observateur, l’Humanité ou le Monde,
dont il était inconcevable, sauf si on
habitait sur Mars, qu’on ne fût pas
lecteur assidu), et aussi «la montée
en puissance des médias», qui finira,
après la vogue des «nouveaux philosophes», par créer la typologie inédite des «intellectuels médiatiques», les «divertisseurs» selon
Castoriadis.
PÉTITIONS ET REVUES
A tracer ces grandes lignes projectuelles, on ne dit cependant rien du
u 27
contenu de la Saga, qui vaut surtout
par sa description détaillée des
itinéraires, des rencontres et des
initiatives des penseurs ou des écrivains (Aragon, François Mauriac,
Malraux…), par la mise en relief
du rôle tant des pétitions (dont la
«Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie»,
dit Manifeste des 121, signé notamment par Maurice Blanchot, Pierre
Boulez, André Breton, Michel
Leiris, Nathalie Sarraute, Jean-Paul
Sartre, Claude Simon, Jean-Pierre
Vernant…), que
Suite page 28
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28 u
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
Gilles Deleuze
et Félix Guattari
en 1980. PHOTO
MARC GANTIER.
GAMMA
des revues
(les Temps modernes, Esprit, Arguments…) ou des maisons d’édition.
Dosse rappelle à cet égard comment
la vaste activité d’épuration menée
par le Comité national des écrivains
(CNE), qui jouit de l’aval du Conseil
national de la Résistance (CNR) et
au sein duquel le Parti communiste
est hégémonique, touche d’abord
les écrivains particulièrement compromis ou dont «l’attitude ou les
écrits pendant l’Occupation ont apporté une aide morale ou matérielle
à l’oppresseur» (Brasillach, Céline,
Drieu la Rochelle, Giono, Maurras,
Montherlant, Guitry, Martin du
Gard…), mais également la presse
collaborationniste (à la place de laquelle, issus de la Résistance, apparaissent Combat, Témoignage chrétien ou Franc-Tireur) et les éditeurs.
Dosse cite le Mercure de France, dirigé «par un partisan ouvert du régime nazi», Denoël, qui publiait
«Les Juifs en France», une collection de livres antisémites, ou Grasset, dont le fondateur, Bernard
Grasset, avait participé à «la rédaction de la liste de proscription, la fameuse “liste Otto” des ouvrages français retirés des catalogues de vente,
car déplaisant aux nazis».
Suite de la page 27
«MOMENT
ETHNOLOGIQUE»
Le rôle politique des maisons d’édition est aussi illustré par d’autres
cas. La Table ronde, par exemple.
Elle se promet d’accueillir les écrivains mis à l’index par la Résistance
ou situés à «une aile droite du courant libéral» et, voulant combattre
l’idéologie communiste –et rivaliser avec Gallimard, tour de contrôle
de la circulation éditoriale–, publie
Montherlant et Giono, Thierry
Maulnier, Jacques Chardonne,
Pierre Boutang, Henri Troyat, Roger
Nimier, Jacques Laurent. Ou bien,
sur le versant opposé de l’échiquier
politique, les Editions de Minuit.
Avant de faire de sa maison le berceau du Nouveau Roman –RobbeGrillet, Sarraute, Duras, Claude Simon– et de «faire prévaloir une esthétique du roman qui se tient à
l’écart de l’engagement politique et
de la conception sartrienne de la littérature», le directeur de Minuit,
Jérôme Lindon, s’engage résolument contre la guerre d’Algérie, endossant ainsi «la posture de l’intellectuel qui s’insurge pour des raisons
éthiques»: il publie l’Algérie en 1957
de Germaine Tillon, Pour Djamila
Bouhired de Georges Arnaud et
Jacques Vergès, le Déserteur de
Jean-Louis Hurst, Notre Guerre de
Francis Jeanson, et, surtout, la
Question, révélation des tortures
endurées par son auteur, Henri Alleg (militant communiste, ancien
directeur du journal Alger républicain) au centre des parachutistes
d’El-Biar.
La plupart des débats qui engagent
les intellectuels jusqu’à la fin des
années 70 portent sur le marxisme,
sur les interprétations de Marx et
sur le «positionnement» vis-à-vis de
l’orthodoxie idéologique défendue
par le PCF, de la politique de l’URSS
et du stalinisme. On a du mal par
exemple à imaginer de nos jours la
mobilisation intellectuelle et les
réactions (pour ou contre) suscitées
par la publication des textes de
Louis Althusser, Pour Marx ou Lire
le capital (coécrit avec Etienne Balibar, Jacques Rancière, Roger Establet et Pierre Macherey), comme il
est difficile de refaire une carte des
«courants» du marxisme qui se présentaient alors et souvent s’affrontaient. Mais les pages les plus enthousiasmantes (ou nostalgiques)
de la Saga sont celles qui sont con-
Les pages les plus
enthousiasmantes
de François Dosse
sont celles
consacrées à l’essor
phénoménal
des sciences
humaines
et à l’innovation
en philosophie.
sacrées à l’essor phénoménal des
sciences humaines et à l’innovation
en philosophie.
Quelle conjonction astrale a-t-il
fallu pour qu’en France, à cette période, enseignent, publient, interviennent, en même temps, JeanPaul Sartre, Claude Lévi-Strauss,
Henri Lefèvre, Fernand Braudel,
Lucien Febvre, Raymond Aron, Roland Barthes, Jacques Lacan, Vladimir Jankélévitch, Emmanuel Levinas, Michel Foucault, Gilles
Deleuze, Jacques Derrida, Georges
Canguilhem, Cornelius Castoriadis,
Paul Ricœur ou Pierre Bourdieu ?
De cette heureuse saison, Dosse
souligne le «moment ethnologique»
et fait évidemment une place particulière à Lévi-Strauss, qui, dès Race
et Histoire (1952), «engage l’anthropologie au cœur des problèmes sociaux» et dégonfle les préjugés racistes, en valorisant «la diversité des
cultures et l’irréductibilité de la différence». L’écho rencontré par LéviStrauss, avec Tristes Tropiques
(1955) puis les Structures élémentaires de la parenté, dont Simone de
Beauvoir fait un compte rendu très
élogieux dans les Temps modernes,
et qui scelle la liaison avec la linguistique structurale de Roman
Jakobson, est le signe, en fait, d’un
bouleversement de tout le champ
intellectuel, et «entraîne vers les
Tropiques de nombreux philosophes, historiens, économistes qui
rompent avec leur discipline d’origine pour répondre à l’appel du
large». Mais, pour ce qui est de la
philosophie, c’est sous son propre
sol qu’elle creuse pour trouver une
«altérité». Bien des «retours» sont
effectués – à Marx, à Freud, à
Nietzsche, à Spinoza– et, plus généralement, des tentatives multiples
de retrouver ce qui est caché ou
aliéné, de «dévoiler le vrai sous la
mystification et la fétichisation». Ce
sera l’«ère du soupçon», d’où naissent les plus fécondes des productions intellectuelles, cherchant
«sous la parole, la langue» (Barthes,
Greimas), «sous la conscience, l’inconscient» (Lacan, et tous psychanalystes qui le suivent, font scission, fondent d’autres écoles), sous
l’inconscient, les machines désirantes (Deleuze et Guattari), «sous le sujet, le procès» (Althusser), «sous
l’histoire, l’épistémé» (Foucault),
«sous la doxa, la déconstruction»
(Derrida)…
«RETOUR DU RELIGIEUX»
«L’événement 68» soumet de nouveau au politique le discours philosophique et anthropo-scientifique.
On redécouvre l’horizon révolutionnaire, en évitant, en France, les dérives italiennes (Brigades rouges) et
allemandes (Rote Armee Fraktion)
vers la lutte armée. Toute une génération d’intellectuels déjà connus
ou qui allaient le devenir s’engage
avec passion dans ce mouvement
qui devait «changer la vie» –et qui,
de fait, l’a changée, a modifié le langage, la culture, les mœurs, la
sexualité, le rapport aux autres et,
sous la poussée du féminisme, les
droits des femmes et les relations
entre hommes et femmes. Dosse lui
consacre près de la moitié du second volume.
Les lendemains n’ont pas chanté
pourtant, et dès le début des années 80, s’évanouissent les projets
collectifs, aux notions de révolution
et d’utopie se substitue celle de
«crise», l’idée d’un «temps fléché»,
visant quelque paradis social, est
remplacée par celle d’un «temps désorienté», sinon réduit au seul présent. «Fin de l’histoire» comme le
voulait Francis Fukuyama? Plutôt
péremption des modèles explicatifs
qui se promettaient d’en contrôler
et d’en diriger le cours vers un «avenir radieux». De fait, les intellectuels de gauche, jusqu’alors dominants, «se réconcilient avec les
valeurs démocratiques occidentales,
considérées jusque-là comme mystificatrices et purement idéologiques»,
pendant qu’on assiste au «retour du
religieux», que le libéralisme triomphe et que les idéologies et les mouvements politiques de droite et
d’extrême droite se reconstituent et
gagnent l’opinion. Bientôt ladite
crise va «affecter tous les domaines
du savoir et de la création» et se traduira par «la déréliction du politique, le repli identitaire, le manque
d’inspiration de la fiction romanesque, la substitution du visuel à
l’image ou encore l’effacement de
l’information au profit de la communication». Enfin, 1989 sonne le
glas du siècle –celui des guerres, de
la Shoah, et du goulag– ainsi que le
dépérissement des «catégories de
l’ancien monde». Malgré «ses dérives, ses délires, ses excès», le legs de
sa seconde moitié «reste très riche».
Il est «celui d’une époque particulièrement effervescente, créative de
l’intelligentsia française, au point
que ses œuvres, connues sous le nom
de French Theory aux Etats-Unis,
ont rayonné de par le monde. Si la
période a été tragique, les intellectuels se sont donné pour tâche de la
penser», en s’appuyant sur les sciences sociales «en pleine expansion»,
sur la philosophie et sur la nouvelle
vision de l’homme apparue sous le
regard de l’ethnologie, de la psychanalyse et de l’histoire. Revisiter
cette période, c’est «en souligner les
impasses», mais aussi, conclut
François Dosse, «exhumer ses lumières pour nourrir l’avenir», ou,
plus simplement, retrouver au
moins une boussole. •
FRANÇOIS DOSSE
LA SAGA DES INTELLECTUELS
FRANÇAIS (1944-1989)
Gallimard, deux volumes
de 624 et 704 pp., 29 € chacun.
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
u 29
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LIVRES/
George Sand à Nohant, pignon sur ruche
L’historienne
Michelle Perrot
met en avant le rôle
essentiel que la
vaste demeure
berrichonne a joué
dans l’œuvre et
la vie affective
d’Aurore Dupin.
Noël 1849, va ensuite s’y ancrer quinze ans durant, devenant l’intendant et l’amant
de George Sand, s’impliquant
dans le théâtre. Contre Maurice qui donne congé à celui
qui prend trop de pouvoir sur
son domaine à son goût, elle
choisit Manceau, «le seul qui
ait jamais pu lui faire quitter
Nohant» pour Palaiseau,
dont elle reviendra deux ans
plus tard, après la mort de
son compagnon.
L
e livre refermé, on
garde en soi l’image de
George Sand dans le
calme absolu des ténèbres
berrichonnes, à sa table à
écrire, avec les indispensables tabac et café. Ou même
la vision de sa silhouette
dans l’eau glacée de l’Indre
– elle s’y baignait régulièrement. A Nohant, Sand consacrait ses nuits à la littérature
et à sa correspondance. Elle
y a composé presque toute
son œuvre : près de cent romans, 50000 lettres, des centaines de pièces de théâtre…
«Elle consomme d’énormes
quantités de bougies, d’huile,
puis de pétrole, dont elle ne
peut plus se passer. Plus que
de l’éclairage, c’est du froid
qu’elle souffre durant ces longues nuits de travail», écrit
Michelle Perrot. L’historienne a longtemps jugé
fades les textes de George
Sand (1804-1876) ; elle dit
l’avoir vraiment rencontrée
pour la première fois à Nohant. «Il y a une magie de cet
endroit préservé.»
Une maison peut être un
monde en soi. C’est «un organisme vivant, un théâtre, expression des désirs, témoin de
l’histoire des occupants». Nohant, cette harmonieuse et
solide maison de maître de la
fin du XVIIIe siècle, entourée
d’un jardin, a constitué un
paysage prégnant et indispensable à l’équilibre de
l’écrivaine. Elle en a même
orchestré la vie intérieure,
comme le décrivent les menus détails extraits de sa correspondance et de ses Agendas, journal du quotidien
débuté en 1852 sur les conseils de son dernier compagnon, Alexandre Manceau.
Cette profusion de sources,
qui donne une connaissance
intime exceptionnelle, a permis à Michelle Perrot d’en
restituer de façon sensible et
Thébaïde. Le livre retrace
Peinture de Vicente Santaolaria réprésentant la maison de George Sand à Nohant. PHOTO JOSSE. LEEMAGE
précise la dimension matérielle, symbolique, affective
et politique. Maison de famille, Nohant a aussi représenté un projet communautaire, une maison d’artiste, et
un lieu de création.
Ilot familial. Cet héritage
de sa grand-mère MarieAurore de Saxe, qui avait acquis la demeure en 1793 et
conçu l’escalier monumental,
elle n’a cessé de l’aménager
en dépensant un argent considérable. La littérature,
qu’elle appelait «la pioche»,
était aussi une nécessité économique. «Nohant a nourri
l’œuvre et pesé sur elle.» Sa
plume prolifique ne suffisait
pas toujours à régler les restructurations onéreuses.
En 1858, elle se réjouit: «Nous
avons trouvé le moyen d’y
faire deux ateliers de peinture, un atelier de gravure,
une petite bibliothèque, un
petit théâtre avec vestiaire et
magasin de décors.» A l’extérieur, elle s’investit plusieurs
années dans les fermes et
l’exploitation agricole avec le
souhait de moderniser les terres. Dans l’enceinte de 5 hectares décidée sans clôture,
elle s’adonne au jardinage et
se passionne pour la botanique. «S’il ne s’agissait que de
moi, j’aimerais beaucoup
mieux le jardinage que la littérature», confie-t-elle à une
amie en 1854. Ses derniers
mots peu avant d’expirer, le
8 janvier 1876, seront «Verdure… Laissez verdure!»
Au-delà du décor champêtre
et de l’organisation du bâtiment, Nohant a été un foyer
affectif fusionnel et conflictuel. D’abord secouée par la
mort accidentelle de son père
à 30 ans, les dissensions entre sa grand-mère et sa mère
et son éloignement durant de
longues années, Aurore Dupin a mis du temps à s’approprier les lieux. Avec la naissance de ses deux enfants,
Maurice (en 1823) et Solange
(en 1828), issus de son mariage avec Casimir Dudevant
dont elle se sépare avec fracas en 1836, elle règne sur un
îlot familial triangulaire. Elle
considère l’aîné, Maurice,
peintre et entomologiste,
comme le maître de Nohant,
et c’est pour le fixer dans le
Berry qu’elle fait installer un
immense atelier. Avec Solange, la relation est très
Après Casimir Dudevant,
avec qui l’écrivaine passe
quatorze ans et que le Berry
«accable», c’est le coup de
foudre entre elle et Frédéric
Chopin, dit «Chip-Chip».
compliquée. Elle l’écarte
longtemps et transforme
même sa chambre en théâtre
après son mariage.
Nohant sera aussi le décor
des amours de ce tempérament ardent. Hors ses
amants, trois partenaires en
particulier l’ont retenue plusieurs années. Après Casimir
Dudevant, avec qui elle passe
quatorze ans et que le Berry
«accable», c’est le coup de
foudre entre elle et Frédéric
Chopin. Avec «Chip-Chip»,
apprécié par ses enfants, les
étés deviennent musicaux et
propices à la créativité des
deux artistes. «Chopin voulait toujours Nohant et ne
supportait jamais Nohant. Il
était l’homme du monde par
excellence», écrit Michelle
Perrot. Mais la maladie et la
jalousie du pianiste ternissent leur amour, définitivement achevé quand Chopin
se mêle des histoires de
famille, prenant le parti de
Solange. Le graveur Alexandre Manceau, un ami que
Maurice a convié à Nohant à
également les différents cercles de personnages liés à
Nohant (les domestiques, il y
en a eu une centaine en
soixante ans), le cercle de
Berrichons libres-penseurs et
républicains, les amis –dont
le plus cher, l’avocat de Châteauroux François Rollinat,
avec qui elle fait de longues
promenades dans la Vallée
Noire. Il y a aussi tous ceux
qu’elle invite à venir séjourner dans sa thébaïde, vantant
le calme aux citadins et le refuge studieux aux artistes.
D’autant qu’à partir de 1849,
les trente heures de voyage
pour rallier le Berry ont raccourci à neuf heures avec l’arrivée du chemin de fer à Châteauroux. Eugène Delacroix,
le prince Napoléon-Jérôme,
Flaubert, Liszt et Marie
d’Agoult, Balzac, Alexandre
Dumas fils, la cantatrice Pauline Viardot, des comédiens,
des savants font le trajet, parfois plusieurs fois.
Après la nature, les soirées
musicales, littéraires et scéniques, et même les engagements politiques, toute cette
vie communautaire qu’elle
aime, George Sand retourne
à sa solitude dans sa «chambre à soi», silencieuse, propice à l’écriture. «Lire, fumer,
boire du café, écrire, être à
Nohant et complètement
seule dans le profond silence
de la nuit», a-t-elle écrit. Sans
Nohant, comprend-on, il n’y
aurait probablement pas eu
George Sand.
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
MICHELLE PERROT
GEORGE SAND À NOHANT,
UNE MAISON D’ARTISTE
Le Seuil «La librairie du
XXIe siècle», 464 pp., 24 €.
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30 u
Libération Jeudi 6 Septembre 2018
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération,
retrouvez huit pages spéciales
consacrées à l’actualité littéraire.
Cette semaine, rencontre avec le
romancier, biographe et essayiste
Peter Ackroyd qui publie Queer City
(Philippe Rey), une histoire du Londres
gay des Romains à aujourd’hui.
Boualem Sansal:
«Toutes
les religions ont
leur ombre portée»
Dans «le Train d’Erlingen»,
l’auteur mêle plusieurs
histoires tout en critiquant
l’islam, la mondialisation
et l’Algérie où il vit toujours,
même après avoir été limogé
par le pouvoir.
L
e dernier livre de Boualem Sansal est
ardu. Trop d’histoires entremêlées, trop
d’allers et retours dans le temps. Si l’on
s’accroche c’est parce qu’on apprécie l’auteur
de Rue Darwin et le Village de l’Allemand, et
ses combats ; parce que, sous le croisement
parfois artificiel des parcours individuels et
collectifs, on perçoit comme un cri. Mieux
vaut l’interroger, le laisser parler de l’Algérie,
de la mondialisation, de la dictature, de l’islam et de l’islamisme, autant de thèmes brassés par ce roman dont les intrigues servent
essentiellement à illustrer des convictions.
Quand il en parle, on comprend mieux, par
exemple, ces échanges entre une mère et sa
fille, l’une bloquée en Allemagne, à Erlingen,
haut lieu de la grande bourgeoisie allemande,
l’autre à Londres, chez «les insulaires».
Erlingen est une ville assiégée par un ennemi
qui n’est jamais vraiment nommé mais dont
on imagine facilement l’identité puisqu’il
impose la soumission à son Dieu, or le
combat contre l’islamisme est le grand cheval de bataille de Sansal, le thème de son précédent roman, 2084 (grand prix de l’Académie française en 2015). Une partie de la
population d’Erlingen, donc, celle qui refuse
de se soumettre, veut quitter la ville et attend
vainement le train qui la sortira de cet enfer.
Ute von Ebert écrit à sa fille Hannah des lettres mêlant détails du quotidien et envolées
philosophiques: «Je pense carrément que les
pacifistes sont les ennemis de la paix et que les
hommes de paix sincères sont tout à fait légitimes de les attaquer et de les réduire. Ce sont
eux qui nous ont menés où nous sommes, GrosJean comme devant, ils nous ont fait rater les
meilleurs combats de la vie. C’est fou quand
même, notre amour de la vie, de la liberté et
de la paix a fait de nous de pauvres diables
effrayés, aptes à toutes les lâchetés, quand la
haine de la vie, de la liberté et de la paix a
donné à notre diabolique ennemi le goût de
l’éternité et de la toute-puissance, et la détermination pour les obtenir par tous les
moyens.» On voit bien où Sansal veut en ve-
nir. Nous serions, nous, les Occidentaux gâtés par un trop-plein de liberté, pervertis par
le confort de la paix, nous, les «bienpensants», aveugles devant ce danger rampant qu’est l’islamisme. Ce livre, qui convoque divers auteurs du passé, de Baudelaire
à Kafka en passant par Dino Buzzati, est tout
sauf politiquement correct. C’est sa principale qualité.
Pourquoi avoir voulu brasser tant d’histoires ?
J’ai construit ce livre de manière éclatée, sur
le mode de l’impressionnisme. A la fin, on a
une vision d’ensemble qui forme une image.
J’ai voulu procéder ainsi car je parle de sujets
qui font tout de suite discours. Et je voulais
éviter ça. Il y a toujours eu des guerres de religion, des migrations. Donc lire ce qui nous a
précédé peut permettre de mieux comprendre. C’est pour ça que je cite Thoreau, Baudelaire ou Kafka.
C’est une charge contre l’islamisme ou
contre l’islam ?
Je cible toutes les religions mais il y a un effet
de loupe sur l’islam car les autres font moins
parler d’elles. Pour moi, l’islam et l’islamisme
c’est la même chose : l’islam a mené à l’islamisme qui a mené au jihadisme. Toutes ces
religions ont leur ombre portée. Quand on
parle du catholicisme on en arrive vite à la
Saint-Barthélemy. On ne peut pas dissocier
tout ça ou alors on est dans le politiquement
correct. L’islam développe un discours politique, on y promet le paradis. Mieux vaut promettre aux gens la sueur et le sang, comme
Churchill. Il faut assumer notre condition
humaine.
Votre livre est aussi une critique de la
mondialisation…
La mondialisation est une autre religion
(l'«oumma», c’est le monde) qui invente sa
propre pensée, sa propre mécanique. Elle me
paraît incontrôlée, elle me fait peur. Dans
toute idéologie, il y a un leader, un maître à
penser. La mondialisation n’a rien de tout ça.
Si elle permettait de mieux répartir les richesses et le bonheur, pourquoi pas ? Mais il y a
toujours plus de riches, toujours plus de pauvres, et les périphéries sont éjectées.
Pour vous, les peuples seraient trop
soumis ?
Oui, ils ne regardent pas plus loin que leurs
pieds. On a tendance à ne pas agir, ce qui fait
de nous du bétail. Du coup, les voleurs de bétail s’en donnent à cœur joie en nous promet-
Boualem Sansal, le 4 septembre 2015 à Paris. PHOTO FRÉDÉRIC STUCIN. PASCO
tant que, en face, l’herbe est plus verte. D’où
la montée du populisme et de l’extrême
droite. Si on se réveillait, tous ces partis disparaîtraient du jour au lendemain.
Ce train d’Erlingen, il représente quoi ?
Deux choses contradictoires: les nazis, ceux
qui manipulent, envoient des trains pour
nous faire disparaître ou nous débarrasser des
vieux, des malades, de tous ceux qui ne produisent plus ; mais aussi ceux qui viennent
nous sauver. L’enfer vit au paradis: le même
train sert à déporter comme il sert à sauver.
Prenez les Algériens, on dirait qu’ils vivent sur
un quai de gare. Ils attendent : la mort de
Bouteflika, la fin du pétrole.
Pourquoi restez-vous en Algérie si vous
en êtes si critique ?
Je vis à 50 kilomètres d’Alger, à Boumerdès,
sur un campus universitaire, au bord de la
mer, entouré de montagnes et de forêts.
Quand j’ai été limogé par le pouvoir, je suis
quand même resté sur le campus. Cela aurait
été facile pour moi de partir mais aurait
contredit tous mes principes.
L’Algérie a créé ce campus dans les années 60
puis 70 pour accueillir des enseignants et des
étudiants du monde entier. Dans cette Algérie
uniformisée, c’était un endroit formidable où
l’on parlait des dizaines de langues. Mais,
comme je vous le disais, l’enfer est au paradis.
L’islamisme a émergé là, sur ce campus.
Après, le gouvernement algérien a enclenché
une politique qui nous a menés à la catastrophe. On a chassé les étrangers car ils nous
donnaient des leçons mais sans penser à la
relève, alors on a donné des postes à n’importe qui, le niveau est tombé très bas. Les intellectuels avaient osé dénoncer la dictature
mais face à l’islamisme, rien, silence, il ne faut
surtout pas dire que l’islamisme vient de l’islam, mais il y a bien un ancrage quelque part!
Boumerdès n’est plus le lieu que j’ai connu
mais j’y ai ma maison, ma vie. Vous comprenez pourquoi ce livre est difficile ? Il brasse
toutes ces idées sous des angles différents. Il
cherche ses racines dans diverses directions.
Comme dans le Désert des Tartares, de Dino
Buzzati, on attend. Et on a peur.
Recueilli par ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
BOUALEM SANSAL
LE TRAIN D’ERLINGEN
Gallimard, 256 pp., 20 €.
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
u 31
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Rencontre Manuel Mena est mort à 19 ans pendant
la guerre d’Espagne, où il combattait du côté des franquistes. Il était le grand-oncle de Javier Cercas (photo),
la fierté de la famille, une légende et un modèle particulièrement encombrants. Ainsi est-il devenu le sujet
du Monarque des ombres (Actes Sud). Javier Cercas
présente son roman à la Librairie Compagnie ce jeudi
à 18 h 30. PHOTO LEONARDO CENDAMO. LEEMAGE
Librairie Compagnie, 53, rue des Ecoles, 75005.
Notes Le mathématicien et physicien genevois GeorgesLouis Le Sage (1724-1803, photo) faisait comme JeanJacques Rousseau : il prenait des notes au dos des cartes
à jouer. Il en a laissé ainsi 35 000, déchiffrées et analysées dans Comment pense un savant ? (Anamosa).
L’auteur, le sociologue et historien des sciences sociales
Jean-François Bert, en parle à la librairie Petite Egypte
ce jeudi à 19 heures. AKG IMAGES
Petite Egypte, 35, rue des Petits-Carreaux, 75002.
Collé aux basques de saint François-Xavier
Entre biographie
du jésuite et portrait
sans fard de sa propre
famille, François-Xavier
Delmas évoque son
enfance catholique.
C
e que ce mauvais père
avait de meilleur, de bon
même, c’était son attachement au makila. Il s’agit d’un bâton de marche basque transmis
traditionnellement de père en
fils. Il est taillé dans le bois d’un
néflier et cache une surprise : «Il
faut examiner de près la dague
qui se situe sous le pommeau. A
cet endroit, en effet, le makila se
dévisse et laisse apparaître une
pointe acérée de dix centimètres
de long.» Elle sert à se défendre si
l’on rencontre un ours dans les
Pyrénées. Le prix que le père de
l’auteur accorde à cet objet, qu’il
lui offre, est d’autant plus touchant que cet homme semble par
ailleurs étranger aux affects. Mais
face au makila, l’honorable conseiller d’Etat se réveille, et vit.
François-Xavier Delmas raconte
dans Ma Vie de saint le «peu d’estime» qu’il avait pour son père,
géniteur de sept enfants qu’il
voussoyait et auxquels il ne parlait quasiment jamais. D’eux, il
ignorait tout. Le livre est l’excellent portrait d’une famille française «bourgeoise et catholique»
qui ne ressemble pas à toutes les
autres. Dans un genre différent,
elle est aussi particulière que la
famille dont Christophe Boltanski a dressé le portrait dans la
Cache. André était un être d’habitudes proche de l’obsessionnel. Il
n’était pas gourmand, travaillait
sur ses dossiers dans la cave sombre de l’appartement, était incapable de voyager, parlait le moins
possible à quiconque, n’avait
aucun ami et tapait ses enfants.
La mère aussi les frappait, mais
elle était plus fantasque que le
père. Elle éprouvait envers sa
progéniture la même indifférence que son mari et elle respectait un prêtre pédophile qu’elle
invitait à la maison en connaissance de cause, mais en faisant
l’autruche. Puis, un beau jour,
cette femme s’est métamorphosée. Elle s’est enfin accordé une
vie sexuelle, avec des femmes, et
s’est passionnée pour la psychothérapie neurolinguistique :
«Imaginer notre mère en psy représentait pour nous un sujet
d’une hilarité incomparable.»
Ma Vie de saint porte ce titre car
le prénom de l’auteur est celui du
saint, né au pays basque. François-Xavier Delmas part sur ses
traces. Le livre entremêle le récit
d’une enfance particulière et une
agréable biographie du Compagnon de Jésus. Delmas se rend à
Javier en Navarre, où naquit le
saint homme ; à Lisbonne puis à
Nagasaki où il fonde la première
communauté chrétienne du Japon. L’auteur rappelle que c’est
en 1854 que ce pays lève l’interdiction d’être chrétien. Les reliques du jésuite sont réparties
dans plusieurs villes : son bras
s’est baladé de Bayonne à Rome.
Delmas termine par Goa. Ici
comme ailleurs, il en profite pour
rencontrer des hommes dans des
lieux obscurs. Avant Ma Vie de
saint, François-Xavier Delmas
écrivait pour des guides touristiques. Né en 1962, fondateur de
la marque le Palais des thés, il
voyage très souvent pour sélectionner les thés. L’idée et l’envie
de cette enquête lui furent données par son père aujourd’hui décédé : «Monsieur, pourquoi n’écrivez-vous pas un livre sur saint
François-Xavier ?» lui avait-il demandé. C’est fait. Il est décidément bien difficile de se débarrasser d’un père, ou d’une mère.
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
FRANÇOIS-XAVIER DELMAS
MA VIE DE SAINT
Anne Carrière, 250 pp., 18 €.
Loi et bioéthique sur le divan de Sabine Prokhoris
Dans son essai,
la psychanalyste
décrit de sa plume
acérée quelques
controverses
judiciaires liées
aux nouvelles
représentations
de la famille.
Q
uand des magistrats
se couchent par écrit
sur le divan d’une
psychanalyste et quand le
sujet est brûlant d’actualité,
le résultat ne peut qu’être détonant… C’est le cas de ce
brillant essai dont l’intérêt
n’a pas échappé à Elisabeth
Badinter ni à l’illustratrice
Florence Cestac, particulièrement inspirée.
Les représentations de la famille, de la maternité et de la
paternité véhiculées par la société actuelle qui est en plein
mélange des genres depuis la
PMA sont ici analysées, décodées, décapées par l’auteure,
psychanalyste de terrain (et
chroniqueuse à Libération)
qui n’oublie pas qu’elle est
aussi citoyenne. Si nul n’est
censé ignorer la loi, bien malin celui ou celle qui pourra
comprendre les attendus des
différents jugements rendus
sur des affaires récentes de
familles non classiques (hétéro, homo, composées par
GPA, et/ou avec des dons de
gamètes). L’auteure analyse
de manière détaillée, documentée –et cocasse!– cinq de
ces jugements au terme desquels, après de miraculeuses
acrobaties du raisonnement
«juridique», les juges ont
abouti à des décisions qui, selon l’expression de Sabine
Prokhoris, relèvent de «Abracadabra: la mère n’est pas la
mère» ou d’une autre formule
magique: «Abracadabra: le
père est “présumé”.» Des
«naufrages judiciaires», selon
l’auteure pour quatre d’entre
eux, et un cinquième qui est,
à l’inverse, salué pour sa lucidité et sa qualité juridique.
par la bisexualité psychique)
utilisés à tort et à travers par
les tenants de «l’ordre symbolique» et de la famille «un
père, une mère, un enfant»,
slogan de la Manif pour tous.
Doctrine. Il est aussi large-
Une des illustrations de Florence Cestac pour le livre de Sabine Prokhoris. PUF
ment question de ce que
l’anthropologue Maurice Godelier a nommé les «métamorphoses de la parenté».
C’est enfin un livre de philosophie politique dans lequel
Sabine Prokhoris s’interroge
sur le conservatisme très
spécifique dont les lignes de
force sous-tendent, en France
en tout cas, des pans entiers
de doctrine juridique en matière familiale. L’auteure se
demande aussi pourquoi «il
court sur à peu près tout le
spectre de l’échiquier politique». Questions que tout un
chacun se pose, y compris à
l’étranger où la position de la
France sur ces questions est
devenue illisible.
GENEVIÈVE DELAISI
DE PARSEVAL
quelques psychanalystes
tout aussi médiatiques qui
prédisent non sans emphase
la catastrophe imminente de
la civilisation «occidentale
chrétienne». Prokhoris, qui
les connaît bien, ne les loupe
pas, de sa plume acérée,
SABINE PROKHORIS
DÉRAISON DES RAISONS.
LES JUGES FACE AUX
NOUVELLES FAMILLES
Préface d’Elisabeth
Badinter. Illustrations
de Florence Cestac. PUF,
256 pp., 18 €.
Piques. Aucun terme
n’échappe à la perspicacité
de l’auteure; aucun nom non
plus! Car les juges s’appuient
non seulement sur le droit
(passablement mouvant chez
nous sur ces questions) mais
aussi sur les représentations
de la société dont ils sont
membres comme tout le
monde… Ces magistrats ont
en effet des maîtres à penser,
quelques philosophes patentés, quasi officiels, dotés du
«tampon» des institutions, et
aidée en cela par les dessins
percutants de l’illustratrice.
Mais il ne faut surtout pas
prendre cet ouvrage comme
un livre seulement satirique
ou «à charge» (bien que l’on
se régale du style et des
piques). Car c’est un livre qui
fera date bien au-delà de la
future révision de la loi de
bioéthique. Sont évidemment discutés la «loi sacrée de
la nature» ainsi que les
concepts de la métapsychologie (du complexe d’Œdipe à la
scène primitive en passant
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Libération Jeudi 6 Septembre 2018
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Derrière l’effet minet
Olly Alexander Incarnation du «twink», le chanteur
britannique des Years & Years mûrit et affirme ses désirs
dans un album mystico-érotique.
U
n grand quotidien new-yorkais l’affirme: nous sommes entrés dans «l’ère du twink». Explicitons: les minets, soit traditionnellement les garçons gays, imberbes, efféminés et à peine adultes, sont aujourd’hui reconnus
à leur juste valeur comme des canons légitimes de masculinité. Au point d’envahir la mode, la pop et le cinéma, bref, la
culture mainstream? Nous en sommes encore très loin, au regard des standards de
virilité valorisés – y compris sur les couvertures des magazines homo.
En revanche avec sa bouille d’ado, ses boucles roux rouge et
sans un poil de barbe, Olly Alexander, chanteur star de Years
& Years, groupe britannique de pop à succès commercial
outre-Manche et Atlantique, coche toutes les cases de cette
tribu fantasmée et fétichisée. On a pu le vérifier un matin de
mai dans le bar désert d’un hôtel jouxtant le palais Garnier.
Le Londonien de 28 ans, sweat à capuche orange bouffant et
chaussures léopard, sirotait un café au lait glacé sur une banquette en cuir noir. Il était de passage éclair à Paris pour antici-
per la sortie en juillet d’un deuxième disque mystico-érotique,
de la synthé-pop inspirée par Britney Spears et Justin Timberlake, mais parfois inégale. Il ne paraissait pas encore tout à
fait éveillé malgré ses grands yeux bleu ciel écarquillés. Mais,
passée la timidité des premiers échanges, il rayonnait de sincérité et de bienveillance.
Peu connue du public hexagonal, cette
grande perche à la narine droite percée a
été propulsée au sommet des charts britanniques avec ses deux acolytes, Mikey Goldsworthy et Emre Turkmen, en 2015. Quelques années
auparavant, le trio avait été repéré par le label français Kitsuné. Mais c’est une major, Polydor, qui récolte avec King, un
premier tube bien calibré sur un petit ami trop possessif.
L’anecdote veut qu’une communicante ait alors maladroitement conseillé au chanteur de ne pas obligatoirement faire
état de son homosexualité. Ce dont la pop star en devenir, elle,
n’a jamais voulu faire mystère, encore moins dans ses chansons. «Je comprends ses intentions, retient de cet épisode
LE PORTRAIT
Alexander. Mais les histoires des célébrités hétéros font tout
le temps les gros titres, n’importe où et n’importe quand. Pourquoi ne pourrais-je pas tenir la main de mon copain quand je
le souhaite?» Jusqu’à peu les maisons de disques préféraient
tenir les voix gays de la pop, comme celle de Freddie Mercury
ou de George Michael, dans le placard plutôt que de voir leur
vie privée étalée au grand jour. Un non-dit aujourd’hui révolu?
«L’industrie de la pop a changé ces dernières années, assure
l’auteur-interprète dont les textes vantent allègrement les
plans d’un soir (Rendez-vous), comme la soumission sexuelle
(Sanctify). Aujourd’hui, c’est plus facile pour un artiste de parler de sa sexualité sans avoir peur de perdre des fans, même si
pour certains l’étape du coming out est encore effrayante.» C’est
pour cela sans doute qu’il ne craint pas de dévoiler ses amours
précaires. Célibataire depuis dix-huit mois, il n’a pas envie de
se fixer, mais aimerait rencontrer quelqu’un. Il en a marre de
Grindr mais n’a plus le temps d’écumer les clubs queers de l’est
londonien tous les week-ends.
Ses désirs d’authenticité ne sont pas circonscrits à son intimité. Au gré des interviews, mais aussi sur les médias sociaux
qu’il peine à mettre en veille – «comme n’importe qui» – il a
habitué son public à des opinions tranchées. «Avoir une tribune, c’est un privilège. Peu importe que les gens apprécient
ou pas, ils auront écouté ce que j’ai dit, soutient le jeune chanteur par ailleurs végétarien. Si on se mure dans le silence, rien
ne bouge. On a la responsabilité en tant qu’être humain de rendre ce monde meilleur.» Ses engagements sont ainsi à tiroirs:
pour la cause homo –la pop est «un cheval de Troie», s’amuset-il– contre le sida et le harcèlement scolaire, ou encore en 1990 Naissance
faveur de Jeremy Corbyn, à Harrogate (Angleterre).
l’actuel chef très à gauche des 2010 Rejoint Years
travaillistes.
«Depuis & Years.
huit ans, nos gouvernements 2013 Dernière saison de
n’ont mis en œuvre que des po- Skins.
litiques d’austérité, déplore- 2016 Growing up Gay
t-il, fataliste. Les services pu- pour la BBC.
blics sont décimés, les fonds 2018 Palo Santo (Polydor
ont été coupés pour de nom- Records).
breuses associations, et les
plus pauvres sont toujours plus vulnérables.» Il y a deux ans,
dans un documentaire de la BBC sur les ados gays, il a accepté
de raconter ses longues années de détresse mentale pour faire
de ses troubles de collégien harcelé (boulimie, dépression,
anxiété, paralysie du sommeil, etc.), un combat national. «En
ce moment, mon état est plutôt stable, se félicite-t-il, renvoyant
ses progrès à dix années concluantes de thérapie. Je n’ai plus
de crises de panique comme autrefois, mais je prends encore
des antidépresseurs et je continue de voir un thérapeute une
fois par semaine.»
Né à Harrogate, dans le Yorkshire, Alexander voit dans ses désordres le produit d’une enfance trimballée à travers l’Angleterre par des déménagements successifs (Blackpool, Forest
of Dean). Il a 13 ans quand ses parents divorcent. Son père,
employé pour des parcs d’attraction, s’efface tel un «fantôme»
tandis que les brimades de ses camarades n’arrangent rien.
«J’étais très différent de la norme, très efféminé et très sensible,
parfois maquillé, notamment dans ma période gothique, se
souvient-il. Ça fait de toi une cible facile. Beaucoup de jeunes
LGBT grandissent encore dans cette culture qui leur dit qu’ils
sont différents et qu’ils doivent donc avoir honte de ce qu’ils
sont.» Où dès lors «s’échapper», «être transporté hors de la réalité» et trouver du réconfort? Dans la musique d’abord, grâce
aux leçons de piano et aux ballades amoureuses de Joni Mitchell ou de Jeff Buckley. Les dessins animés de Disney viennent ensuite. Mais il y a surtout la littérature: le Monde de Narnia à 15 ans, Baldwin, Woolf ou Kundera à 25.
C’est aussi pour cela qu’il a quitté le lycée à 16 ans pour une
école d’art dramatique et qu’il a pris un an plus tard la tangente pour la capitale avant d’interpréter quelques rôles télévisés (Summerhill, Skins). Comme dans Smalltown Boy,
l’hymne gay de Bronski Beat écrit il y a trente-cinq ans, l’effervescence interlope en moins. Depuis son appartement de Hackney, le quartier gentrifié de l’est londonien où il vit seul
quand il n’est pas en tournée, il regrette la mort de la nuit locale, «les prix des loyers et la législation sévère contre le bruit»
obligeant les établissements queers à mettre la clé sous la
porte. Mais il n’est pas résigné et défend, dit-il, la réouverture
d’un centre LGBTQ + à Londres, lieu disparu de la capitale britannique depuis la fin des années 80. On peut être pessimiste
et rester positif. •
Par FLORIAN BARDOU
Photo SAMUEL KIRSZENBAUM
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