close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Liberation - 06 10 2018 - 07 10 2018

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 6 ET DIMANCHE 7 OCTOBRE 2018
2,70 € Première édition. No 11619
www.liberation.fr
PAGES 20-21
DANS LA
PEAU D’UN
FORÇAT
D’AMAZON
Pression au rendement,
précarité de l’emploi, horaires
impossibles… Notre journaliste
s’est fait embaucher incognito
par un transporteur
sous-traitant les livraisons
du géant américain.
PAGES 2-6
Livres
ROBERTO FRANKENBERG
Week-end
PHOTOMONTAGE «LIBÉRATION» – PHOTO ALEXANDRE ZVEIGER. SHUTTERSTOCK
NUIT BLANCHE Nos spots en sept lieux
Images Food
«Ásta», la vista Dans l’atelier A Marseille,
du sérigraphe le festival MOW
islandaise
a le vent en poulpe
de Stefánsson Grandidier
PAGES 41-48
PAGES27-34
PAGES 52-53
RUSSIE Aux portes
du pénitencier
d’Oleg Sentsov
PAGES 8-9
EXÉCUTIF Edouard
Philippe, capitaine
abandonné
PAGES 14-15
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Optimisation fiscale,
précarité de l’emploi,
paternalisme réinventé… Les accusations
visant Amazon ne
manquent pas, étayées
par de nombreuses enquêtes : malgré la loi du
silence qui y règne, les
conditions de travail
des employés de la
firme américaine ont
été plusieurs fois
documentées. Mais que
sait-on de celles des
livreurs qui triment
pour déposer les colis
sur les paliers de nos
chaumières connectées
ou dans nos bras impatients ? C’est à ces soutiers du «dernier kilomètre» que l’enquête de
Libération s’intéresse
aujourd’hui. En immersion, notre journaliste a
partagé le quotidien des
chauffeurs-livreurs
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
ÉDITORIAL
Par
CHRISTOPHE ISRAËL
Cynisme ultime
– ce sont quasi exclusivement des hommes –,
du chargement des colis
au retour au dépôt.
Pas de haute technologie pour ces Hermès
du nouveau monde :
un GPS, des sacs de
tissu et de l’huile de
coude, une cadence infernale et des horaires
à rallonge. Pour le supplément d’humanité, il
faudra repasser : quand
il existe, le contact avec
le client est fugace, superficiel. Un problème
pour Amazon ? Plus tout
à fait. Car, à la différence des milliers de
fourmis réceptionnant
les commandes, triant
et expédiant les produits à l’ombre des murs
aveugles d’entrepôts
géants, les livreurs ne
sont pas directement
salariés par la multinationale : Amazon garantit à ses clients la livraison qu’elle leur facture,
mais en confie l’exécution à des filiales commandant elles-mêmes
à des sous-traitants.
Les variations d’activité
sont absorbées par les
maillons les plus faibles, d’autant plus vulnérables qu’ils sont isolés et en concurrence
directe. Cynisme ultime
d’un système prospérant sur la satisfaction
du désir des clients
que nous sommes tous,
l’entreprise délègue la
lourde gestion matérielle de la livraison
et s’exonère de toute
pression sociale.
Hermès était le dieu
des commerçants…
et des voleurs. •
AMAZON
Des sous-
traitants livrés
à eux-mêmes
Des livreurs en sous-traitance aux abords de l’entrepôt d’Amazon à
ENQUÊTE
Le géant du e-commerce est plus
que jamais présent dans la vie
des consommateurs. Comment
le vivent les milliers de chauffeurslivreurs sous-traitants qui doivent
acheminer jusqu’à 200 colis
par jour? Entre indifférence
des clients, complications d’accès
aux foyers et précarité de l’emploi,
«Libération» s’est glissé parmi eux.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Vélizy-Villacoublay (Yvelines).
Par
GURVAN KRISTANADJAJA
Photo CYRIL ZANNETTACCI
U
ne matinée de juin, notre
téléphone clignote. Amazon
nous informe que notre colis
est «livré en sécurité». Rentré chez
nous, pressé comme à Noël de
déchirer le carton, on monte les
marches de notre escalier quatre
à quatre. Pour tomber nez à nez avec
notre colis, posé au sol devant la
porte d’entrée. Un paquet en carton
de près d’un mètre de long et d’une
trentaine de centimètres de hauteur
censé être «caché» sous notre
paillasson moitié moins large.
Absurde. Il est visible de tous ceux
qui passent dans la cage d’escalier.
Et à la portée de toute personne
voulant s’en emparer.
Abonné Amazon Prime depuis
un an, un service qui permet entre
autres aux clients d’être livrés en
un jour ouvré (voire le soir même
dans certaines villes) en illimité, on
sait que la rapidité est imposée par
l’entreprise, entraînant une frénésie
de livraisons. Après recherches,
faute de numéro de téléphone, impossible de retrouver le chauffeur
pour avoir des explications sur ce
paquet laissé à la vue de tous.
On se rabat sur le service communication d’Amazon pour en savoir
plus. Qui nous explique que la
livraison dite du «dernier kilomètre» (comprenez du dépôt au
client) n’est pas vraiment le cœur de
métier de la multinationale. Une
entité à part, Amazon Logistics, a
bien été créée il y a six ans avec pour
objectif d’améliorer «l’expérience
client» dans ce domaine. Mais la livraison reste sous-traitée à des entreprises spécialisées, comme TNT
ou Chronopost. Amazon assure
aussi veiller à ce que les employés
«exercent dans de bonnes condi-
tions». Et qu’ils ne subissent pas de
pression trop importante.
Début septembre, on a candidaté
à une dizaine d’offres d’emploi pour
un poste de chauffeur-livreur
en CDI. Il a suffi d’une recherche
sur la plateforme le Bon Coin pour
en trouver. On a, bien entendu,
sciemment oublié de mentionner
notre activité de journaliste. Deux
jours plus tard, le téléphone sonne.
Au bout du fil, un homme nous
tutoie d’emblée : «J’ai vu ton CV,
t’es toujours intéressé ?» Nous
acquiesçons.
«UN PEU DANS
LE MÊME SAC»
Il décline les conditions: «C’est pour
un CDI, payé 1300 euros net. Après,
ça peut évoluer si tu livres beaucoup
de colis, je ne suis pas fermé à ça.»
Seule condition à l’embauche: réaliser une formation de trois jours avec
des chauffeurs déjà en poste. Pre-
mière surprise : elle est non rémunérée et aucun contrat n’est signé.
Il faut en revanche transmettre par
mail une carte d’identité et un permis valide. Si les deux parties
s’entendent à la fin de la «formation», un premier CDD de trois mois
sera signé. Puis un CDI.
L’homme au bout du fil, Christophe
(1), se justifie de procéder ainsi: «Tu
sais, je vais te dire honnêtement, on
est un peu dans le même sac. Moi, je
ne suis qu’un sous-traitant de soustraitant. En gros, Amazon soustraite son activité de livraison à des
dizaines de grosses entreprises. Elles
ont des filiales dédiées qui, elles
aussi, sous-traitent à des centaines
de petites entreprises, donc nous. Et
c’est là qu’on t’embauche. Donc je
préfère faire ça, parce que livreur
Amazon, ce n’est pas aussi simple
que ça en a l’air.»
Rendez-vous est pris quatre jours
plus tard pour entamer notre formation. Le soleil vient tout juste de
se lever sur la zone commerciale de
Vélizy-Villacoublay (Yvelines), peu
après 7 heures. Entre deux entreprises à l’architecture moderne, des
dizaines de camions forment un
étrange ballet. Certains chauffeurs
en gilet jaune entrent sur un parking. Ils sont guidés par d’autres salariés en gilet orange qui beuglent
des informations inintelligibles au
mégaphone. Les chauffeurs ressortent quelques minutes plus tard,
le coffre rempli de dizaines de colis
Amazon pour faire la place à
d’autres camionnettes. Garé quelques mètres plus loin en double file,
Christophe nous invite à le rejoindre dans son véhicule. Sans badge,
impossible pour nous d’entrer dans
le dépôt.
Le briefing de notre formation illégale aura donc lieu dans sa voiture,
entre dix coups de téléphone de
«ses» livreurs. Il pointe du doigt les
dizaines d’utilitaires au loin. «Si tu
t’en sors bien, t’en auras un pour
toi.» Une chose nous étonne néanmoins: elles ont toutes un immense
logo Europcar ou Rent A Car accolé
sur le flanc. Christophe, bas de jogging et baskets, précise: «Comme je
t’ai dit, on est des sous-traitants au
dernier échelon. Donc on n’a pas
vraiment l’argent pour investir dans
un parc d’utilitaires. On loue des véhicules à des entreprises de location,
on a des forfaits moins chers.» On
apprend dans la foulée que notre
employeur a fondé sa société avec
des amis. Ils travaillent à 100% pour
l’entreprise de livraison nationale
Easy2Go, ou plutôt l’une de ses filiales, nommée Flash. Dont le plus
gros client est Amazon, assure
Christophe.
Pour nous mettre dans le bain, le
jeune chef d’entreprise joue la carte
de l’honnêteté: «Amazon nous met
la pression. Si un chauffeur ne fait
pas l’affaire, n’est pas efficace, ils
nous appellent et ils nous disent :
“Ton gars, là, il ne rentre plus chez
nous.” Et ils retirent son badge. Ce
ne sont pas eux qui embauchent,
donc ils s’en foutent, ils ne licencient
pas. Mais nous, derrière, on n’a pas
le choix… Donc si tu bosses bien, c’est
donnant-donnant pour toi comme
pour nous.» En attendant que ses
chauffeurs sortent du dépôt, on se
u 3
«Si un chauffeur
ne fait pas l’affaire,
Amazon appelle et
nous dit: “Ton gars,
là, il ne rentre plus
chez nous.” Et retire
son badge. Ce ne
sont pas eux qui
embauchent, donc
ils s’en foutent,
ils ne licencient pas.
Mais nous, derrière,
on n’a pas le choix.»
Un patron de sous-traitance
gare près d’une station-service et
d’un parking Norauto. Un homme
en chemise, pantalon de costard et
ordinateur sous le bras, débarque à
toute allure. Il scrute les camions de
location, a l’air de prendre des notes
sur son carnet. «Le patron de
Norauto a appelé Amazon pour se
plaindre que les chauffeurs stationnent là en attendant de récupérer
leurs colis. Alors il a interdit de se
garer là. Il est en train de prendre
le nom de ceux qui le font quand
même, pour les sanctionner», éclaire
Christophe. Sur la sanction, il précise : «Il va leur retirer leur badge
quoi, leur interdire d’entrer.» Comprenez, en langage de sous-traitant:
les licencier.
«COMME DE L’INTÉRIM»
Pour se défendre de créer une
économie précaire, Amazon avance
être à l’origine de milliers de CDI
faciles d’accès. Ceux-là mêmes qui
attendraient que l’on «traverse la
rue». Rien que pour le dépôt de
Vélizy-Villacoublay, ouvert depuis
le 3 septembre dans d’anciens entrepôts Peugeot de 13000 m2, près de
580 chauffeurs sont employés, indique Christophe. L’immense majorité
en CDI. On a également pu lire dans
les médias mi-septembre que
«80 nouveaux» CDI seraient créés
sur ce dépôt «d’ici 2020» afin de
«dispatcher» les colis avec, pour finalité, d’irriguer le sud de la région
Ile-de-France. Pour la multinationale, la dureté de la tâche serait
donc compensée par l’assurance
d’avoir un emploi stable. Sur ce
point, notre employeur sous-traitant tient à ce que l’on ne se fasse pas
d’illusions: «Oui, c’est un CDI. Mais
le dépôt est ici en phase de test. Si ça
ne fonctionne pas, en décembre ils le
ferment.» Quid des CDI créés donc?
Silence gêné de notre interlocuteur.
«Au mieux, ils les dispatchent sur
d’autres dépôts. Au pire…»
Grégoire (1), chef de dépôt dans une
grande ville française, confirme :
«Ce métier, c’est comme de l’intérim.
Car ta boîte peut fermer du jour au
lendemain.» Lui en sait quelque
chose, l’entreprise qui l’employait
avec trois autres chauffeurs a mis la
clé sous la porte. La société de transport donneuse d’ordre, Easy2Go (la
même qui pourrait nous employer
à Vélizy-Villacou- Suite page 4
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 blay), a perdu
l’appel d’offres avec Amazon aux
dépens d’une autre. Résultat, les
myriades d’entreprises dans son giron dédiées à la livraison Amazon
ont dû fermer en moins de dix jours.
La société titulaire du nouveau marché en a bien repris quelques-unes,
dont celle de Grégoire. Mais pas suffisamment pour éviter à des dizaines de livreurs en CDI de perdre leur
emploi, plaide le chef de dépôt.
Contacté, Easy2Go n’a pas souhaité
répondre à nos questions et a transféré notre demande directement à
Amazon.
«LE DIMANCHE,
UN JOUR NORMAL»
Le chauffeur responsable de notre
formation est un grand homme longiligne d’une trentaine d’années
originaire d’Afrique francophone.
Moussa (1) est arrivé en France
en 2013. Il est, selon Christophe, «le
meilleur chauffeur» de son parc.
Voilà un an qu’il travaille pour Amazon, ce qui en fait l’un des plus anciens aussi. Il touche aujourd’hui
1500 euros net. Moussa nous attend
sur un parking un peu plus loin du
dépôt. Avec, dans le coffre de sa
fourgonnette de location, 120 colis.
«Ça fait normalement 82 points
d’arrêt», précise-t-il. Avant qu’on
monte, Christophe, notre futur employeur, ajoute une dernière chose:
«Concernant les horaires, moi je te
paye pour sept heures. Maintenant,
si tu n’as pas terminé au bout de sept
heures, c’est pour toi. Sauf si le retard vient d’Amazon, là je te paye en
heures supplémentaires. Tu verras,
il y a des jours où tu termineras
à 14 heures. D’autres à 20 heures,
surtout quand tu débutes. Je peux te
demander de travailler le dimanche
aussi, mais c’est payé comme un jour
normal.» Moussa nous toise,
amusé: «Bon, tu as bien compris que
ce n’était pas les 35 heures.»
Son camion démarre à toute berzingue en direction de BoulogneBillancourt, secteur de livraison de
la journée. Au pare-brise, un téléphone fourni par Amazon sert
de GPS et de terminal pour vérifier
les colis. Ici, on ne se fie pas à la
feuille de route, mais au sacro-saint
terminal. Pour nous mettre dans
l’ambiance, Moussa confie rapidement avoir été agressé en banlieue
parisienne il y a quelques jours. Plusieurs jeunes l’ont repéré et frappé
pour prendre sa cargaison. «C’est
fréquent dans certaines zones. Ils repèrent les camions Europcar et les
volent», explique notre formateur.
Il s’en est tiré avec plusieurs jours
d’ITT (incapacité totale de travail)
mais a précipité son retour au travail. Amazon ne lui en a pas tenu
rigueur, à condition qu’il porte
plainte.
Au bout de quinze minutes de
route, le fourgon s’arrête une première fois. Moussa en ouvre la porte
latérale. Dans le coffre, la centaine
de colis est répartie en plusieurs
grands sacs en tissu. Les plus gros
paquets sont mis à part, à l’arrière
du camion. Le terminal indique
dans quel sac il faut prélever les colis pour livrer à l’adresse indiquée.
On quitte le camion avec douze paquets. En montant les escaliers de
la résidence au trot, on croise des livreurs Chronopost. Pas pressés, ils
nous interrogent : «Vous êtes d’où
pour aller à cette allure ?» «Amazon», lui rétorque Moussa. «Ah
ouais, mais vous êtes au-dessus là.
Amazon, c’est le “turfu” [futur,
ndlr]», plaisante l’un des deux jeunes hommes.
Une fois arrivé au pied de l’immeuble, notre formateur décline sa technique pour livrer rapidement :
«Amazon ne veut pas qu’il y ait trop
de retours. Il faut livrer le plus possible, et aller vite. Alors, quand il y a
un gardien, tu lui donnes les colis.
S’il n’y a pas de gardien, on a acheté
au marché noir des clés universelles.
Elles ouvrent toutes les boîtes aux lettres.» Dans son local, la porte
ouverte, le concierge flaire l’entourloupe : «Il faut sonner, hein. Si tu
n’arrives pas à livrer, après tu viens
me voir.» Puis, agressif, se pose en
victime collatérale du système Amazon: «Les résidents laissent les colis
quinze jours ici, ils en ont rien à foutre. Moi, j’ai 400 personnes dans la
résidence je ne suis pas payé pour ça.
A chaque colis Amazon, ils disent:
“Laissez chez le gardien.” Et bah le
gardien, il est pas là.» Avant de temporiser, comme pour s’excuser: «Ils
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
«Quand il y a un
gardien, tu lui
donnes les colis.
S’il n’y a pas
de gardien, on a
acheté au marché
noir des clés
universelles. Elles
ouvrent toutes les
boîtes aux lettres.»
Moussa
chauffeur-livreur et formateur
en ont rien à foutre de vous, je sais.
Mais de moi non plus, ils en ont rien
à foutre.» On sonne à l’interphone
plusieurs fois. Aucune réponse.
A l’aide d’un badge permettant de
déverrouiller les portes d’entrée, on
pénètre dans le hall. Lors de son
agression, Moussa s’est aussi fait voler son trousseau de clés universelles. Impossible aujourd’hui de livrer
les gros colis dans les boîtes aux lettres, tout devra se faire en main propre. «Ça va être long, je le sens», pré-
vient Moussa. Grâce à un voisin,
nous pénétrons dans l’immeuble.
Direction le deuxième étage, où un
résident doit réceptionner deux colis volumineux. Nous frappons.
Aucune réponse. «Dans ce cas-là,
t’essayes de les donner à un voisin»,
explique notre formateur. A la porte
d’à côté, un «c’est qui ?» résonne
dans le hall. «C’est Amazon, on a un
colis pour votre voisine mais elle n’est
pas là», crie Moussa. Toujours à travers la porte, la voisine répond: «Ah
non, mais je ne la connais pas, moi.
Je ne lui parle jamais, désolée.» Et
Moussa de s’étonner: «C’est comme
ça, ils vivent à côté mais ont peur de
se parler…» Il tente plusieurs fois
d’appeler la cliente, qui ne répond
pas. Nous repartons avec le colis,
que nous livrerons plus tard.
Dans l’immeuble d’à côté, le gardien accepte volontiers de réceptionner les six paquets de ses résidents. «Bientôt, il n’y aura plus que
des colis Amazon, il faut bien se mettre à la page», dit l’homme, l’air circonspect par le ballet quotidien de
livreurs. Dans le bâtiment voisin, il
faut livrer un gros carton. Le client
répond à l’interphone. Nous montons au quatrième. La porte est déjà
ouverte, il apparaît en slip et en pei-
gnoir, une clope à la main. Moussa
rit : «Parfois, ils sont même quasiment nus, je préfère sonner, laisser
le colis devant la porte et partir. J’ai
peur d’avoir des problèmes, qu’on
m’accuse de harcèlement alors que
j’ai juste livré un colis».
ON PREND LE POULS
DE LA FRANCE
Les cinq prochaines livraisons sont
décrites comme «faciles» par
Moussa. Elles sont adressées à des
clients sur leur lieu de travail. Au
mieux, le service accueil des bureaux les prend en charge. Au pire,
il faut monter dans les étages. Mais
il n’y a pas à mener d’enquête de
voisinage pour livrer le paquet,
comme dans les résidences privées.
«Ça nous fait gagner beaucoup de
temps», dit notre formateur. Au fil
des livraisons, on s’en rend compte:
lorsque l’on transporte des colis
Amazon, on prend le pouls de la
France. Avec plus de 100 millions de
clients «Prime» dans le monde (lire
page 6), la multinationale vampirise
une grande partie du marché. Se
faire livrer un disque, un livre, un
ordinateur ou de l’antipuces pour
chat pour le lendemain est simplissime. Résultat, de plus en plus de
«Amazon sous-traite son activité de livraison à des dizaines de grosses entreprises. Elles ont des filiales dédiées qui, elles aussi, sous-traitent à
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
gens commandent chez Amazon.
Celui qui passe sa journée en slip,
celle qui vient d’accoucher, celle qui
zieute par le judas, celui dont les
pétards embaument la cage d’escalier, celle que l’on réveille de la
sieste, celle qui a peur, celle qui propose le café, celui qui ne parle pas
français, celle qui commande des
colis tous les jours.
On pénètre des open spaces de
start-up où les employés travaillent
en chaussettes et se déplacent en
skate. En pleine réunion, ils ne lèvent pas les yeux sur l’homme au
gilet jaune qui vient les livrer. Des
entreprises où des joueurs de jeux vidéo ont pour métier de s’affronter en
compétition. On constate aussi, un
peu amusé, qu’un autre concours
que celui du CAC 40 se joue entre
certaines grandes sociétés: celui des
halls d’accueil. Certains ont des statues de chien en marbre blanc, dans
un autre c’est un serpent fait de boules d’inox, ailleurs des murs entièrement recouverts d’aluminium sur
10 mètres de haut ou encore des plafonniers en inox en forme de mouettes géantes. Mais une constante :
seuls les agents d’accueil, de ménage
et de sécurité parlent aux livreurs.
Comme nous, ils Suite page 6
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Dernier kilomètre»: à la Poste aussi,
sous-traitance rime avec souffrance
Pour faire des économies,
l’entreprise fait appel à des
petites sociétés aux conditions
de travail moins encadrées.
Le cas d’un livreur mort pendant
son service sera jugé en 2019.
E
n France, d’autres sociétés qu’Amazon
ont recours à la sous-traitance pour la
livraison du dernier kilomètre. La Poste,
par exemple, applique le même montage
que celui de la multinationale américaine :
employer des salariés pour livrer ses colis via
des entreprises tierces déjà sous-traitées. Pour
Renaud Auger, responsable du collectif colis à
la CGT-Fapt la Poste, l’intérêt est simple, «c’est
le dumping social». «Le dernier kilomètre est ce
qui coûte le plus cher aux entreprises, la moindre
économie est bonne à prendre pour eux», explique-t-il.
Autres attraits, selon le syndicaliste : «Un livreur de la Poste a entre 100 et 120 colis, alors
qu’un sous-traitant peut en avoir jusqu’à 200.
Et il n’y a pas de représentant du personnel dans
les petites entreprises.» Donc pas de résistance
de la part des employés. Pour le chef d’une
entreprise de transport national interrogé,
la sous-traitance a aussi un
avantage : le respect de la
saisonnalité. «Ça permet de gérer les pics d’activité, d’offrir
plus de flexibilité à l’entreprise», explique-t-il.
En 2012, Seydou Bagaga, un
livreur malien travaillant pour
un sous-traitant de ColiPoste,
est mort dans des conditions
qui en rappellent d’autres :
il n’était pas rémunéré, n’avait
pas de contrat, mais avait accepté de travailler ainsi dans l’espoir de décrocher un CDI. Lors de la livraison, un colis était
tombé à l’eau, il a plongé pour le ramasser et
s’est noyé.
Au-delà du drame, cette affaire a donné lieu à
une plainte de deux syndicats, la CGT et SUDPTT, contre la Poste pour des faits de «prêt de
main-d’œuvre illicite» et «marchandage». Un
rapport de l’inspection du travail, à l’origine de
cette plainte et que Libération a pu consulter,
pointe du doigt plusieurs faits. «La société a eu
recours à des entreprises en dehors du travail
temporaire. Elles n’avaient
aucune autonomie, étaient
pieds et poings liés à la Poste.
Elles étaient directement dépendantes des consignes de la
Poste», décrit l’avocat de SUDPTT, Me Julien Pignon.
Le rapport de l’inspection du
travail détaille: «L’infraction de
travail dissimulé peut être également relevée à l’encontre de la
SA ColiPoste, dans la mesure où
la situation de sous-traitance
constatée est susceptible d’être requalifiée en situation de salariat.» Il est aussi reproché à ColiPoste de «chercher à éluder les accords collectifs
en ayant recours à des sous-traitants moins bien
lotis», selon l’avocat du syndicat. Le jugement
devrait avoir lieu en 2019. Et Me Pignon souligne
qu’il «pourrait bien servir dans d’autres affaires».
G.K.
Lors d’une
livraison, un
colis est tombé
à l’eau, le livreur
a plongé pour
le ramasser
et s’est noyé.
des centaines de petites entreprises, explique celui qui nous a recruté. On n’a pas vraiment d’argent pour investir dans un parc d’utilitaires, donc on loue.» PHOTOS CYRIL ZANNETTACCI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
ÉVÉNEMENT
prennent le
monte-charge sans miroir et les labyrinthiques coursives blanches aux
néons blafards pour accéder aux bureaux. On laisse les ascenseurs panoramiques et les couloirs en moquette aux salariés en costard. Les
agents s’intéressent, «c’est votre premier jour?»; questionnent, «ça fait
combien de temps que vous livrez?»;
s’inquiètent, «ils ne vous regardent
pas, c’est dur, même nous ils ne nous
regardent pas.» On a l’impression,
sous nos yeux, d’assister à la frénésie
de deux mondes qui se côtoient sans
vraiment se parler. Celui des cadres
qui consomment, et celui des personnes employées pour leur rendre
service. Les premiers doivent en
prendre plein la vue dès le hall d’immeuble. Les seconds doivent être invisibles, pour ne pas déranger. Du
clic à la livraison, tout s’opère par
magie.
Depuis le début de la journée,
Moussa, notre formateur, est malade. Il a des sueurs froides, de la fièvre probablement. Alors que la journée avance, il marche de plus en
plus lentement. «Je suis vraiment
faible», nous dit-il. Il doit pourtant
continuer: personne ne peut le remplacer et il ne veut pas prendre le
risque de rapporter des colis au dépôt. Il est presque 17 heures quand
la tournée a été réalisée. Pour
autant, la journée n’est pas terminée, Moussa tient à retourner livrer
chaque colis qu’il n’est pas parvenu
à remettre aux clients.
«Ce n’est pas qu’on nous sanctionne
si on ramène des paquets. Mais ils
vont nous les ajouter à la tournée de
demain, du coup j’aurai plus de colis.
Donc autant les livrer tous aujourd’hui», explique-t-il. A cette heure
ne restent que les livraisons problématiques. Celles où la personne est
injoignable car elle a renseigné un
mauvais numéro ou une mauvaise
adresse. Certains aussi nous demandent d’attendre une demi-heure, le
temps qu’ils rentrent du travail,
pour ne pas avoir à patienter jusqu’au lendemain pour se faire livrer.
La journée se termine finalement
à 18h30, après onze heures de travail sans aucune pause, et sans
même avoir mangé un sandwich sur
le pouce. Moussa rentre au dépôt
fier, sans colis sur les bras. Il repartira demain pour une nouvelle tournée. Sans nous.
Suite de la page 5
«FANTÔME»
Au cours de cette enquête, nous
avons été en contact régulier avec
six chauffeurs issus de dépôts différents. Sur une période de trois semaines, la moitié nous a affirmé au
moins une fois vouloir démissionner. Seul un l’a fait. Jérôme, livreur
à Paris, a tenu cinq mois avant de
quitter l’entreprise. «Je ne pouvais
plus continuer, j’étais épuisé. Le
rythme est infernal, il faut toujours
être au moins à 200 % et c’est toujours de notre faute, quoi qu’il se
passe. Maintenant, je vais prendre
quelques jours pour me reposer et
ensuite on verra», confie-t-il. Ils disent livrer entre 80 et 180 colis selon
les jours. «Parfois, ça peut dépasser
les 200, 220», constate un chef de
dépôt. Un autre livreur de l’est de la
France décrit aussi les pressions su-
bies: «Amazon met en place un système de ce qu’ils appellent des
“concessions”. Une plainte d’un
client pour un colis non reçu ou un
mauvais comportement nous vaut
une “concession”. Au bout de dix ou
douze, on est licenciés.»
Le problème, c’est que la livraison
prônée par Amazon pousse les livreurs à déposer les paquets dans
les boîtes aux lettres ou chez les voi-
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
sins plutôt que de les remettre en
main propre. Résultat, certains disparaissent et c’est la faute des chauffeurs. Pour s’en rendre compte, il n’y
a qu’à observer les milliers de plaintes quotidiennes à ce propos sur les
réseaux sociaux. L’un des dirigeants
d’une grande entreprise de transport sous contrat avec Amazon prophétise: «C’est une profession qui va
disparaître à terme. Parce que c’est
un travail de fantôme, ils ne sont pas
reconnus. Les gens ne les regardent
pas.» Certains ont tenté de lancer
des débrayages dans leurs dépôts
pour protester contre un nombre de
paquets trop élevé, mais n’ont pas
ou peu été entendus. De son côté,
Amazon planche de plus en plus sur
la robotisation de ses activités, la rumeur des livraisons par drones prenant corps ces dernières années.
Après de longues recherches, on a
finalement trouvé le salarié responsable des livraisons dans notre quartier. Impossible de savoir s’il était
bien à l’origine de la livraison de notre colis sous le paillasson. A le voir
courir régulièrement, on a fini par
sympathiser. Aussi parce qu’on sait
désormais ce qu’il endure. •
(1) Les prénoms ont été modifiés.
Une camionnette d’Amazon Prime Now, un service de livraison ultrarapide de produits alimentaires à Paris. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
100 millions de clients sous l’emprise de
«Prime», le service premium d’Amazon
Les abonnés de cette offre
à 49 euros par an bénéficient de
livraisons gratuites et illimitées.
Et de bien d’autres services
pour rendre accro à l’entreprise.
C’
est l’arme fatale d’Amazon pour fidéliser ses plus de 20 millions de clients
hexagonaux, ces 40 % de Français
de 18 ans et plus qui ont acheté ces douze derniers mois au moins un article chez le géant
mondial du commerce électronique. Lancé il y a
dix ans en France, et adopté par plus
de 100 millions de personnes dans 17 pays,
Amazon Prime a été conçu pour ferrer les
consommateurs dans son écosystème en expansion. Cette offre d’abonnement est assez concurrentielle. Pour 49 euros par an (ou 5,99 euros
par mois), le client bénéficie d’une livraison ultrarapide, gratuite et illimitée de tous ses achats
(un jour ouvré pour plus de 2 millions d’articles),
à quoi s’ajoute toute une batterie de services
centrés autour des contenus.
Obsédé par les chiffres, le rouleau compresseur
du e-commerce aligne les performances de son
programme phare: 99 millions de colis «Prime»
livrés en France entre septembre 2017 et
août 2018, plus de 2 millions de produits écoulés
durant le «Prime Day» 2018, 2 millions de morceaux à écouter, des centaines de films, séries
et contenus exclusifs pour lesquels le groupe investit 5 milliards de dollars par an… Dernier
ajout, la boutique Prime Now de Monoprix, qui
permet aux clients Prime d’être livrés en deux
heures à Paris et en proche banlieue sur un panier de 6 000 références.
«Prime coûte beaucoup d’argent à Amazon et
n’est pas rentable à l’heure actuelle, mais c’est le
cœur de son réacteur, analyse François Lévêque,
professeur au Centre d’économie industrielle
de l’école supérieure des Mines de Paris. Le
client qui y souscrit va chercher à amortir son
abonnement et sera logiquement amené à acheter toujours plus sur Amazon dont l’offre ne cesse
de s’étoffer, poursuit l’économiste, qui a décortiqué la vertigineuse machine logistique qu’est
devenue la multinationale de Jeff Bezos. Plus
la clientèle grossit, plus les temps et coûts de
transport diminuent grâce aux économies
d’échelle, avec, en retour, toujours plus de données récoltées et de prix à la baisse. C’est un modèle de rendements croissants sans autre limite
commerciale que celle de son efficacité.»
Aux Etats-Unis, où un client Amazon sur deux
est un abonné Prime, on estime que la moitié
des dépenses en ligne sont captées par l’ogre de
Seattle, qui pourrait à terme provoquer la faillite
d’un tiers des commerçants de détail. En France
aussi, le réflexe Amazon ne cesse de se banaliser, même si de plus en plus de consommateurs
disent avoir mauvaise conscience lorsqu’ils ont
recours à ses services. «C’est tellement facile et
fluide, témoigne cette abonnée Prime, mère de
quatre enfants, pour laquelle les achats hors
Amazon sont devenus l’exception. On com-
mande le matin et on est livrés le soir, et comme
ils connaissent dans les moindres détails nos habitudes de consommation, ils nous poussent à
consommer encore plus en faisant des rabais sur
nos produits préférés.»
Avec sa nouvelle enceinte connectée Echo, accessible (80 euros) et dopée à l’intelligence artificielle d’Alexa, l’emprise d’Amazon pourrait atteindre un nouveau stade en faisant de sa
plateforme la principale porte d’entrée de nos
vies de consommateurs connectés. Cité dans
une enquête de l’Obs, Brad Stone, biographe de
Jeff Bezos, prévient : «Nous sommes très près
du moment où la puissance d’Amazon sera
problématique.»
CHRISTOPHE ALIX
EN CHIFFRES
n 1 000 milliards de dollars : c’est la
capitalisation boursière atteinte par
Amazon cet été.
n 9 minutes : la livraison Prime la plus
rapide en France, en décembre 2017.
n 100 000 : le nombre d’intérimaires
que cette entreprise de 566 000
employés prévoie d’embaucher pour
les fêtes, dont environ 10 000 en France.
n 250 millions : le nombre d’articles
disponibles à la vente sur Amazon.
n 50 000 : c’est le nombre de robots
«employés» dans ses entrepôts.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LEDOCUMENT
RÉDOI
NE
F
AÏ
D
L
’
ENNEMI
PUBL
I
C
NUMÉRO1
5
2MI
NUT
E
SD’
E
NQUÊ
T
E
L
UNDI
8OCT
OBRE-2
0
H5
0
PREMI
ÈRESUR L
’
I
NFO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Près de la colonie de «l’Ours blanc», en septembre. PHOTO PAUL GOGO
SENTSOV
«145 jours de lutte, 20 kg
en moins et mon objectif
n’est pas atteint»
Par
Pour éviter d’être nourri de force,
le cinéaste ukrainien a arrêté
sa grève de la faim vendredi.
Reportage aux abords de la colonie
de «l’Ours blanc», camp du Grand
Nord russe où il reste détenu.
bien longtemps. La ville est petite, 26000 habitants. C’est dans la colonie pénitentiaire de
Envoyé spécial à Labytnangui
Labytnangui, IK-8 ou «colonie de l’Ours
blanc», qu’est enfermé le cinéaste ukrainien
ur le quai de la gare de Labytnangui (en Oleg Sentsov, accusé d’avoir fomenté un atIamalie, à 2000km au nord de Moscou), tentat terroriste au lendemain de l’annexion
des policiers armés attendent «la Flèche par la Russie de la Crimée, dont il est natif.
polaire» de pied ferme. Le train parti de la ca- Vendredi, le cinéaste a cessé une grève de la
pitale a mis quarante-quafaim débutée cent quarantetre heures pour atteindre le cerREPORTAGE cinq jours plus tôt, selon une incle polaire, à travers des déserts
formation diffusée par l’admide taïga brune. En descendant des wagons, les nistration pénitentiaire. Et son avocat a purescapés de ce long voyage couvrent leurs py- blié un texte, écrit à la main par Oleg Sentsov:
jamas d’une laine et rejoignent leurs proches, «En raison de mon état de santé critique […],
valises et colis en main. Garés là, un bus et il est planifié que je serai nourri de force dans
quelques taxis n’attendront pas leurs clients les plus brefs délais. Mon avis n’est plus pris en
PAUL GOGO
S
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
frastructures municipales sont neufs. Mais
Zakhar ne veut pas qu’on lui enlève ses animaux, ils lui permettent d’aider ses amis.
Comme Nikolaï, 41 ans, un ancien prisonnier
de «l’Ours blanc», originaire de la région de
Tioumen, à 1700km de là. Une affaire de vol
puis de drogue l’ont amenés à Labytnangui.
A sa sortie, il y a neuf ans, il est resté ici et
s’est marié, mais sa femme et leur fils sont
morts de tuberculose peu de temps après.
Nikolaï s’est retrouvé seul, sans un sou, avec
l’alcool comme unique soutien, de quoi lui
faire parfois regretter l’enfermement. «Je
n’oublie pas que c’est dur. Quand tu arrives,
les matons ont parfois bu. On te frappe, on te
brise, ils utilisent des électrochocs. A l’époque,
un ami s’est fait briser les rotules. Je suis toujours en contact avec des détenus du “village”,
ces méthodes ont toujours cours», dit-il d’une
voix basse, avant d’ajouter : «On était très à
l’étroit, à 20 dans des dortoirs de 80m². Moi,
j’ai eu un peu de chance. Je travaillais dans
la réserve de nourriture. On nous laissait cuisiner car la bouffe de la prison était immangeable. Les conditions sont terribles, il y a souvent des morts. Certains perdent l’envie de
vivre, alors ils se pendent.»
Première pierre
Oleg Sentsov, le 29 septembre, à son 139e jour de grève de la faim. PHOTO HO. RUSSIAN FEDERAL PENITENTIARY SERVICE. AFP
considération, je ne serais soi-disant plus capable d’évaluer correctement mon état de
santé et le danger encouru. […] Dans de telles
conditions, je suis contraint de terminer ma
grève de la faim. Cent quarante-cinq jours de
lutte, 20 kg en moins, une santé dégradée, et
mon objectif n’est pas atteint.»
Terre des goulags
Dans la gare, les policiers ont attendu que les
voyageurs s’évaporent pour récupérer leurs
prisonniers. Pendant deux jours, les détenus
ont voyagé dans un «wagon Stolypine». Piotr
Stolypine, Premier ministre de la Russie impériale au début du XXe siècle, avait lancé de
grandes réformes qui avaient conduit à la
migration massive de paysans avec leur bétail, par chemin de fer. Par la suite, les autorités soviétiques ont récupéré ces wagons à
bestiaux pour y entasser les prisonniers envoyés au goulag, aux confins du pays.
En 2018, le transport des détenus se fait toujours de la même façon, derrière des grilles,
sans fenêtres.
La Iamalie est le royaume de Gazprom, le
géant d’Etat russe leader dans l’extraction et
le transport du pétrole et du gaz. L’hiver dernier, la société a inauguré un complexe gazier
à l’extrême nord de la péninsule de Yamal. Le
Kremlin voit en cette région l’avenir de son
pétrole, qu’il souhaite faire transiter vers l’Asie
et l’Europe. Mais la Iamalie est aussi la terre
des goulags. Après la Seconde Guerre mondiale, Staline y a envoyé vers la mort des dizaines de milliers de personnes, surtout des
«politiques» (intellectuels, ingénieurs, médecins…). L’objectif, jamais atteint, avait été de
construire une ligne de chemin de fer qui devait relier les grandes villes du cercle polaire.
Les 100 derniers kilomètres parcourus par porte quelle mauvaise nouvelle, elle se retrouve
la Flèche polaire empruntent la seule portion à l’hôpital avec une hausse de tension», expliconstruite de ce projet, surnommée «la Route quait alors sa cousine.
morte». On dit dans le coin que chaque tra- Zakhar, 69 ans, montre du doigt la colonie de
verse représente un forçat mort à la tâche.
«l’Ours blanc», située à quelques encablures
Dans la Russie d’aujourd’hui, la majorité des de son jardin construit entre la ville et le
peines se purgent toujours en exil, dans les fleuve Ob: «Nous l’appelons le “village”.» Pluconditions extrêmes des régions reculées. Près sieurs lignes de murailles, de barbelés et de
de 700 établissements composent l’archipel nombreux miradors entourent de grands
du système pénitentiaire russe. Le travail n’est dortoirs. En contrebas, des prisonniers partiplus forcé mais volontaire et rémunéré. Les cipent au déchargement des trains qui apactes de torture et l’arbitraire des matons sont portent les denrées alimentaires. «Mon père
cependant régulièrement dénoncés par les or- a séjourné dans cette prison», avoue le vieux
ganisations russes de défense des droits de loubard, né à l’ombre de la colonie.
l’homme. Accusé d’avoir lancé deux cocktails Condamné pour de nombreux vols et agresMolotov sur les locaux d’une organisation pro- sions, Zakhar est, lui, passé par sept camps
russe de Crimée, Oleg Senten près de vingt ans. Mais jamais à Lasov a été condamné
bytnangui. «Je reste sage, je ne bois
en 2015 à vingt ans de répas, je ne fume pas. La police
Océan
glacial Arctique
gime sévère à l’issue d’un
garde un œil sur moi, je n’ai
jugement expéditif, sans
pas encore le droit de quitter
preuves de sa culpabilité,
la ville», précise-t-il.
Labytnangui
et envoyé dans l’un des
Les mains pleines de baSibérie
camps les plus durs
gues, Zakhar occupe ses
Moscou R U S S I E
du pays.
journées à nourrir ses coKAZ.
C’est dans l’infirmerie de
chons, canards et oies qui
CHINE
«l’Ours blanc» que le citrempent dans une mare
JAPON
Océan
néaste de 42 ans a effectué
boueuse. Dans une région
INDE
Pacifique
sa longue grève de la faim, déoù la viande se fait rare, sa mé1500 km
butée le 14 mai, exigeant la libénagerie vaut de l’or. Depuis sa
ration de 70 prisonniers politiques
cuisine, il a une vue imprenable sur
ukrainiens détenus en Russie. Impuissants, les détenus : «Ils sont nombreux à s’installer
ses proches ont assisté à son calvaire depuis dans le quartier à leur sortie.» Dans la rue, des
l’Ukraine. «Oleg est très têtu, il est prêt à mou- seringues et des bouteilles de bière traînent
rir pour ses idées», confiait la cousine du réali- au sol. «La ville va bientôt nous offrir un apsateur, Natalia Kaplan, il y a quelques jours partement neuf, ça nous fera un peu de
par téléphone. De sa chambre, Sentsov était confort», lance Sacha, sa femme. Labytnangui
conscient des conséquences de son action sur reçoit sa part du gâteau pétrogazier. La majosa famille. «C’est très dur pour sa mère. A n’im- rité des bâtiments du centre-ville et des in-
Oleg Sentsov a passé les derniers mois en isolement, sous surveillance accrue. «Il a du mal
à se lever, il écrit beaucoup: cinq scénarios, un
recueil de nouvelles et un roman depuis 2015.
Il évite la télévision, toujours branchée sur les
chaînes du Kremlin», racontait sa cousine.
Depuis son arrestation, il jouit d’une mobilisation de soutien internationale. Pendant
plusieurs mois, le réalisateur a dû se plier aux
conditions de l’administration pénitentiaire
pour éviter d’être nourri de force. Des mois
durant, il a accepté de boire plusieurs litres
d’eau, d’avaler des substituts alimentaires et
de recevoir glucose et vitamines sous perfusion quotidiennement.
Le week-end dernier, à l’issue d’une visite
médicale, les autorités russes ont diffusé une
photo sur laquelle Sentsov apparaissait amaigri, mais debout. De quoi permettre à Tatyana
Moskalkova, déléguée aux droits de l’homme
auprès de Vladimir Poutine, d’affirmer que
son état était «stable, sans pronostic vital engagé». Le cinéaste s’est pourtant vu diagnostiquer une insuffisance cardiaque. Alors que
Sentsov comptait ne rien lâcher, il a finalement déclaré sa volonté de reprendre une alimentation normale, par écrit vendredi. «Je
remercie nos docteurs, ceux de l’hôpital de Labytnangui et nos avocats, qui lui ont dit de
choisir la vie», s’est félicité vendredi matin le
directeur adjoint du service pénitentiaire fédéral, Valery Maksimenko.
«Son destin ne dépend que d’une seule personne en Russie, et nous savons tous de qui il
s’agit», nous déclarait son avocat Dmitry
Dinze, en début de semaine. Vendredi, il s’est
rendu à Labytnangui pour y rencontrer le cinéaste. Les rendez-vous lui sont systématiquement accordés. «Ce n’est pas le cas de tous
les prisonniers ukrainiens. Les autres sont
souvent privés de leurs droits, battus et torturés», dit Natalia Kaplan. La présence d’Oleg
Sentsov et sa médiatisation pourraient valoir
à Labytnangui un désenclavement que plus
personne n’attendait. Depuis toujours, les locaux demandent un pont qui relierait la capitale régionale Salekhard et son aéroport à la
rive de Labytnangui. Sentsov n’y est certainement pour rien, mais la compagnie nationale de chemins de fer russe, appuyée par
Gazprom, a récemment lancé le projet, en posant la première pierre. Ironie du sort : cet
ouvrage, qui mènera peut-être un jour Oleg
Sentsov vers la liberté, sera réalisé par les
mêmes ingénieurs qui ont construit le pont
reliant désormais la Russie à la Crimée annexée, si chère au réalisateur ukrainien. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Par
MARIA MALAGARDIS
C’
est à la lisière de Yaoundé,
la capitale du Cameroun,
que se trouve l’immense
palais du Président. De loin, on dirait un gigantesque mausolée blanc
perdu dans la brume tropicale. Agé
de 85 ans, l’actuel occupant de cette
curieuse tour d’ivoire s’en absente
souvent pour séjourner à l’hôtel Intercontinental de Genève, dans la
suite qu’il occupe une partie de l’année. Ces jours-ci, Paul Biya, au pouvoir depuis trente-six ans, se trouve
pourtant bien au palais d’Etoudi: il
se représente dimanche à l’élection
présidentielle, pour un septième
mandat consécutif, face à huit candidats. Malgré un bilan peu convaincant, nul ne doute de l’issue de
ce scrutin à un seul tour, supervisé
par une commission électorale verrouillée par le régime. Sa victoire
semble même tellement acquise
que début août, l’ambassadeur de
France sur place lui transmettait
une invitation pour le sommet de la
Paix prévu à Paris du 12 au 14 novembre. Comme si l’élection qui devait se dérouler dans l’intervalle
n’était qu’un exercice de façade. La
campagne électorale n’en reste pas
moins réelle.
Depuis une dizaine de jours, les affiches à l’effigie du Président ont
ainsi recouvert le moindre mètre
carré de mur disponible. Avec un
slogan, «La force de l’expérience»,
maladroitement traduit en anglais,
dans ce pays bilingue qui compte
20% d’anglophones, par un curieux
«The Force of Experience». Pour le
reste, le Président est, comme
d’habitude, plutôt invisible. Pendant cette courte campagne électorale, il n’aura animé qu’un seul meeting, le 29 septembre à Maroua,
dans la province de l’Extrême-Nord.
Une région majoritairement
musulmane, depuis longtemps négligée et misérable. Mais qui a également basculé, depuis quasiment
dix ans, dans un trou noir sécuritaire, à la suite des incursions répétées et sanglantes de jihadistes venus du Nigeria voisin et liés à la
secte Boko Haram.
INEXORABLE
DÉCLIN
Biya effectuait sa première visite
officielle en province depuis
six ans. Mais il ne s’est pas attardé
pour autant : à peine plus de
sept minutes de discours, au cours
duquel il énumérera d’une voix
chevrotante une longue liste de
promesses. Avant de repartir aussitôt dans son jet privé, avec Chantal,
son épouse de quarante ans sa cadette, réputée pour ses audaces capillaires. «Quelles promesses peut-il
faire de toute façon, alors qu’il n’a
rien fait depuis trente-six ans et
qu’il se trouve désormais au crépuscule de sa vie?», s’indigne l’universitaire Achille Mbembe. Cet essayiste camerounais a quitté son
pays natal il y a plus de trente ans.
Mais il y revient régulièrement,
comme ce fut le cas en avril. Avec,
à chaque fois, le sentiment déprimant d’assister à un inexorable
déclin. «On n’insistera jamais assez
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
CAMEROUN
Paul Biya, un
septième mandat
pour le potentat
Sauf surprise, les Camerounais rééliront
dimanche leur président actuel, au pouvoir
depuis 1982. Dans un scrutin ultra verrouillé où
il profite des tensions intérieures, le dirigeant de
85 ans ne laisse aucun espace à ses concurrents.
Le président camerounais, Paul Biya, et
TCHAD
150 km
Attaques
de Boko Haram
en 2018
NIGERIA
CAMEROUN
FRANCE
62%
30%
CAMEROUN
Zones
anglophones
Océan
Atlantique
Part des moins de 25 ans
dans la population
CENTRAFRIQUE
FRANCE 41 466 $
Yaoundé
CAMEROUN 3 616 $
GU.ÉQ.
GABON
PIB par habitant en parité
de pouvoir d’achat 2016
CONGO
R.D.C
sur le bilan désastreux de Paul
Biya, souligne Mbembe. J’ai grandi
dans un pays doté d’un vrai système
de santé, avec de bonnes écoles, une
classe moyenne émergente.
Aujourd’hui tout ça est à terre. On
ne voit qu’appauvrissement généralisé, la classe moyenne est réduite à
la survie. Quant aux infrastructures, elles sont en totale déliquescence, faute d’entretien. On ne répare même plus les routes. Et Biya,
lui, reste invisible, il s’en fout.»
L’universitaire s’avoue encore plus
effrayé par le déclin moral dans lequel Biya a plongé son pays: «Pour
faire renouveler mon passeport, il
m’a fallu passer par une quinzaine
Sources : Acled, CIA, Banque mondiale
d’intermédiaires qui tous réclamaient leur petit billet. Biya a
démocratisé la ponction à tous les
étages. Et du coup, tous ces fonctionnaires corrompus sont les garants
d’un système, qui leur donne une
toute petite part de pouvoir. Ils n’ont
pas forcément intérêt à ce que ça
change.»
ENTOURAGE
EN OTAGE
Lorsqu’il arrive au pouvoir en 1982,
coopté par son prédécesseur Amadou Ahidjo, premier président postindépendance, personne n’aurait
parié une noix de kola sur la longévité de Paul Biya, haut fonction-
naire sans envergure et orateur médiocre. Mais Biya va vite prouver
qu’«il est tout sauf faible», comme
le rappelle (1) le journaliste spécialiste de l’Afrique, Antoine Glaser,
qui considère Biya comme «le plus
insaisissable des chefs d’Etats africains». Et rapporte ce propos attribué à Jacques Chirac au sujet du
président camerounais: «Comment
fait-il pour diriger depuis si longtemps un pays si complexe, en s’y
consacrant aussi peu ?»
De fait, Biya survivra à une tentative
de putsch en 1984, puis à toutes les
vagues de contestations politiques
et sociales qui se sont succédé
de 1991 à 2008, date de la dernière
grande révolte populaire, férocement réprimée. Mais le président
tient également son propre entourage en otage, n’hésitant pas à envoyer en prison ses plus fidèles alliés, une fois tombés en disgrâce,
sous l’accusation bien commode de
«corruption». «Ses proches, ses ministres, sont tous ses créatures.
Aucun n’a de base populaire, ils doivent tout au chef et redoutent sans
cesse de perdre ses faveurs», note le
journaliste Jean Bosco Talla, depuis
Yaoundé. La stratégie semble
payante: aujourd’hui, Paul Biya est
l’un des plus anciens chefs d’Etat en
exercice en Afrique, juste après
l’Equato-Guinéen Teodoro Obiang,
et le troisième président le plus âgé
au monde. Dans un pays où 75% de
la population a moins de trente ans
et n’a connu que Biya au pouvoir.
Longtemps, ce prince indétrônable
a pu en outre se targuer de préserver la stabilité d’un pays, fréquemment appelé «l’Afrique en miniature», sahélien au nord, tropical au
sud. Face à la montée du péril jihadiste, il a bénéficié du soutien actif
des Etats-Unis, et celui, jamais démenti… de la France.
Mais désormais, rien ne va plus au
Cameroun. Certes, Paris continue
à se taire, au risque de «renforcer un
sentiment antifrançais dans un pays
où la mémoire de la guerre de l’indépendance reste vive», s’inquiétait
cette semaine l’ONG International
Crisis Group. L’Union européenne
n’est guère plus prolixe, renonçant
sans protester à envoyer des observateurs à l’élection de dimanche.
Néanmoins, l’ambassadeur des
Etats-Unis sur place a récemment
brisé ce silence tacite, en dénonçant
une dérive sécuritaire inquiétante.
Car pour la première fois, une élection se déroule alors que l’armée est
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Malgré le charisme
indéniable de
certains
opposants, les
adversaires
du Président se
rendent aux urnes
en ordre dispersé.
Ce qui ne leur
laisse guère de
chances dans une
élection à un tour.
Bosco Talla, rappelant que «la mobilisation a été tardive, alors que
beaucoup de jeunes avaient déjà renoncé à s’inscrire sur les listes électorales». Avec pourtant 12 millions
d’électeurs en âge de voter, seuls
6,5 millions sont inscrits pour ce
scrutin. Bien plus, «Biya a bien
joué», constate Talla. «Il a d’abord
fait en sorte que, dans une élection
une fois de plus gangrenée par le facteur ethnique et régional, il n’y ait
aucun leader de l’opposition issu du
nord. Or cette vaste région rassemble
plus de 2 millions d’électeurs peu politisés. Et Biya peut aussi compter
pour les mêmes raisons sur le vote des
zones rurales», ajoute le journaliste.
ANNONCE DE
L’APRÈS BIYA
sa femme Chantal, en visite dans la région de l’Extrême-Nord, à l’aéroport de Maroua le 29 septembre. PHOTO ALEXIS HUGUET. AFP
déployée dans trois régions du pays.
L’Extrême-Nord musulman soumis
aux attaques de Boko Haram, mais
aussi les deux provinces anglophones qui ont progressivement
basculé, depuis fin 2016, dans une
guérilla sanglante opposant mouvements sécessionnistes et forces armées.
C’est peu dire que la ligne dure imposée par Biya n’a fait que radicaliser le conflit. A la veille du scrutin,
les habitants fuient en masse les régions du sud-ouest et du nordouest, où les indépendantistes ont
menacé de perturber l’ élection. Au
nord comme à l’ouest, la répression
aveugle des forces armées a aussi
rappelé à tous les Camerounais
combien ils sont sous le joug d’un
régime prêt à tout pour se maintenir
au pouvoir. Est-ce pour cette raison
que cette campagne électorale a
soudain réveillé les consciences ?
DÉPOUILLEMENT
CONTRÔLÉ
Alors que, depuis des années, l’opposition elle-même semblait discréditée, l’apparition dans cette course
électorale d’adversaires novices en
politique a suscité un engouement
inattendu. Leurs meetings attirent
des foules immenses, tandis que
ceux du parti au pouvoir résistent
mal au soupçon de recruter des
sympathisants grâce à l’appât du
«sandwich sardines» selon la for-
mule consacrée. Postée cette semaine sur les réseaux sociaux, une
vidéo montrait justement des jeunes furieux de ne pas avoir reçu l’argent promis en échange de leur présence aux meetings du parti au
pouvoir. «Le régime craque de partout. La commission électorale avait
annoncé l’interdiction des portables
dans les bureaux de vote, avant de
se rétracter face au tollé général.
Cette fois-ci, l’opposition va pouvoir
contrôler le dépouillement», se réjouit un artiste camerounais de passage à Paris. «Si les élections pouvaient être transparentes, Biya
serait balayé», renchérit un entrepreneur de Douala, la capitale économique, joint au téléphone.
Mais malgré le charisme indéniable
de certains opposants, comme
Maurice Kamto, ex-ministre en rupture de ban depuis 2011 ou Cabral
Libii, jeune outsider de 38 ans, malgré l’expérience d’Akere Muna, bâtonnier et juriste international, et
en dépit de la machine militante
dont dispose Joshua Osih, héritier
de l’éternel concurrent de Biya,
John Fru Ndi… les adversaires du
Président se rendent aux urnes en
ordre dispersé. Ce qui ne leur laisse
guère de chances dans une élection
à un tour.
Ce n’est pas le seul obstacle : «Ces
mobilisations spectaculaires rassemblent-elles vraiment des électeurs potentiels ?» interroge Jean
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
Enfin, en inversant le calendrier
électoral et en retardant d’un an les
élections législatives et municipales, Biya renforce la compétition entre les nouveaux leaders de l’opposition, dont personne ne connaît le
poids réel. «Même s’ils ne le disent
pas ouvertement, les challengers de
Biya ne croient pas à leur victoire dimanche, et songent déjà au match
suivant: celui des élections locales»,
analyse Talla. Reste un sujet tabou,
celui de l’âge du capitaine. Au Cameroun, tout le monde sait, ou du
moins est persuadé, que Biya est
très malade. Même au sein du pouvoir, certains ont suggéré –à demimot– qu’il ne terminera pas ce nouveau mandat. «En réalité, pour la
première fois, ces élections annoncent déjà l’après Biya. C’est ce que
tout le monde a en tête», confirme
Jean Bosco Talla. Que se passera-t-il
après? Sans même un dauphin désigné, c’est peut-être encore la
meilleure carte de Biya: «Après moi,
le chaos.» •
(1) Dans Africafrance, éditions Fayard,
2014.
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
MONDE
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Qui est Jamal Khashoggi,
le journaliste saoudien disparu ?
Le sort de l’éditorialiste saoudien exilé
de 59 ans, qui n’est pas ressorti du consulat de son pays à Istanbul
où il était entré mardi matin, suscite l’inquiétude de son
entourage et une tension diplomatique entre Ankara et Riyad.
Installé à Washington, il avait quitté l’Arabie Saoudite en 2017,
craignant d’être inclus dans le coup de filet lancé par le prince
héritier Mohammed ben Salmane al-Saoud. PHOTO AP
L’Irakienne Nadia Murad et le Congolais Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix 2018. PHOTOS FRED R. CONRAD. REDUX-REA ; JOËL SAGET. AFP
Nobel de la paix: deux hérauts pour la
lutte contre les violences faites aux femmes
La militante
irakienne Nadia
Murad et le
gynécologue
congolais Denis
Mukwege ont
été récompensés
vendredi pour leur
aide aux femmes
victimes de tortures
sexuelles, utilisées
comme armes de
guerre, notamment
par l’Etat islamique.
Par
HALA KODMANI
et MARIA
MALAGARDIS
D
éfendre la cause des
femmes victimes de
viols de masse, utilisés comme «arme de guerre»,
selon la formule consacrée :
en attribuant vendredi le prix
Nobel de la paix à la fois au
gynécologue congolais Denis
Mukwege et à la jeune Irakienne yézidie Nadia Murad,
le comité d’Oslo récompense
une cause qui fait consensus,
alors que les violences faites
aux femmes sont devenues
un sujet récurrent de l’actualité. Les deux lauréats avaient
déjà été plusieurs fois pressentis pour ce Nobel.
Le combat est noble, les personnes légitimes, et on ne
peut que se féliciter de voir
leur action et leur courage récompensés. Reste que le double choix reflète aussi l’émotion suscitée par les victimes:
des femmes torturées par des
jihadistes dans un cas, des
Africaines sauvagement mutilées par des «groupes armés» dans l’autre.
Hérétiques. Lorsque le
gouvernement irakien a présenté sa candidature, Nadia
Murad a aussitôt créé un
compte Twitter «Nadia Murad Peace». La jeune yézidie
rêvait de ce prix Nobel. La défense des milliers de victimes, comme elle, de l’esclavage sexuel par les jihadistes
de l’Etat islamique lui a déjà
valu le prix Sakharov, attribué
par le Parlement européen,
en 2016. Nommée la même
année ambassadrice de
bonne volonté de l’ONU sur le
trafic humain, l’Irakienne
de 25 ans a eu pour marraine
la femme de Amal Clooney.
L’avocate des droits de
l’homme a également préfacé
le livre autobiographique de
la jeune yézidie.
Nadia a vécu dans sa chair les
exactions subies par sa communauté en 2014 lors de la
conquête de sa région du Sinjar. L’Etat islamique a alors réservé le sort le plus atroce aux
yézidis, kurdophones et non
musulmans, fidèles d’une religion monothéiste ésotérique, considérés comme hérétiques par les jihadistes. La
mère et six des frères de Nadia ont été exécutés alors
qu’elle était emmenée de
force à Mossoul, comme des
centaines de jeunes filles de
son village, puis mariée à un
combattant qui en a fait son
esclave sexuelle. Elle réussira
finalement à s’échapper, puis
à regagner le Kurdistan. D’où
elle partira pour l’Allemagne
retrouver sa sœur. Elle y vit
toujours. Comme elle, près
de 100 000 membres de
sa communauté ont quitté
l’Irak –sur les 550000 qui y
résidaient jusqu’en 2014. Selon la jeune femme, il y aurait
encore 3 000 captives aux
mains des jihadistes. Même si
ce chiffre, comme le sort de
ces femmes, est difficile à vérifier depuis que l’EI a perdu
l’essentiel des territoires qu’il
contrôlait en Irak comme en
Syrie.
C’est également pour son
combat en faveur des femmes
victimes de viols systématiques que le docteur Denis
Selon la yézidie,
il y aurait
encore
3000 captives
aux mains
des jihadistes.
Mukwege a été distingué vendredi. Originaire de la région
du Sud-Kivu, dans l’est de
l’immense république démocratique du Congo (RDC), le
«docteur qui répare les femmes» a largement contribué
à faire connaître les atrocités
commises dans cette partie
du monde. Sa clinique de
Panzi, à la périphérie de Bukavu, est même devenue le
lieu de passage obligé de tous
les people en tournée dans la
région.
Géant. Depuis la fin des années 90, la région du Kivu est
le théâtre de conflits sans fin,
où se mêlent les métastases
du génocide au Rwanda
voisin, des jeux de pouvoir
régionaux et la mainmise sur
les ressources minières. Prix
Sakharov 2014, le docteur
Mukwege, maintes fois
récompensé, n’a pas toujours
été protégé : victime d’une
tentative
d’assassinat
en 2012, il quitte alors le pays
avant d’y retourner un an
plus tard. Son combat coura-
geux méritait la consécration
suprême. Mais derrière
l’émotion légitime que ce
géant chaleureux suscite, il y
a aussi des approximations:
comme l’avait révélé une excellente enquête de la revue XXI en 2015, il n’y a jamais eu «40 000 femmes
violées» en dix ans dans cette
région, selon le chiffre repris
à nouveau vendredi dans
tous les communiqués et que
le docteur n’a jamais corrigé.
A Panzi, la journaliste Marion Quillard a découvert que
les données présentées mélangent crimes de guerre,
viols commis par des civils
et opérations liées aux complications post-natales.
Le drame est réel, mais pourquoi faut-il avancer des
chiffres monstrueux pour
susciter l’intérêt des Occidentaux? C’est aussi la question que pose ce Nobel, qui
permettra au moins d’attirer
l’attention sur un pays où se
joue une élection présidentielle cruciale et périlleuse à
la fin de l’année. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Kavanaugh, dernier round avant
la Cour suprême Après que l’enquête
expédiée par le FBI a conclu jeudi que les
accusations d’agressions sexuelles portées contre le juge Brett
Kavanaugh n’étaient pas étayées, les sénateurs, qui ont le dernier
mot sur les nominations à vie au sein de la plus haute juridiction
des Etats-Unis, ont voté vendredi la clôture des débats et ouvert
la voie à un vote final de confirmation, peut-être dès ce samedi.
Sur fond de manifestations de militants féministes. PHOTO AFP
«Plus de 1000 maisons
ont été ensevelies, donc il
y a probablement encore
plus de 1000 disparus.»
YUSUF LATI
porte-parole de l’Agence
nationale indonésienne
de recherche et de secours
Sept jours après le tremblement de terre suivi d’un tsunami qui
a frappé la région de Palu sur la côte ouest de l’île indonésienne
des Célèbes, le bilan provisoire atteignait vendredi 1571 morts.
L’aide humanitaire commençait à arriver au compte-gouttes
dans cette localité où 200000 personnes en ont un besoin urgent. Les autorités craignent que nombre de victimes ne soient
restées prisonnières du vaste complexe résidentiel gouvernemental de Balaroa, dans la banlieue de Palu, où les bâtiments
ont été rasés et la terre un temps «liquéfiée». Estimé à une centaine, le nombre de disparus devrait être dix fois plus élevé.
ZAD La justice allemande interdit
au groupe RWE de déboiser Hambach
Se prononçant en appel et en référé, la cour régionale administrative de Münster a stoppé vendredi l’agrandissement controversé d’une énorme mine de lignite estimant que l’énergéticien RWE «n’avait pas le droit de déboiser la forêt de Hambach»
tant que la justice n’aura pas examiné le recours déposé sur
le fond par l’association environnementale Bund. Mi-septembre, des bataillons de policiers avaient procédé à l’évacuation
musclée de dizaines de militants écologistes vivant dans des
constructions parfois situées à la cime des arbres. Cette forêt,
devenue l’une des plus anciennes ZAD d’Europe, cristallise
les débats allemands autour de l’exploitation du lignite, source
d’énergie bon marché et très polluante.
Extrême droite: péril au Brésil
Le Brésil va vivre dimanche
le premier tour d’une présidentielle polarisée comme
jamais avec pour la première
fois un candidat d’extrême
droite en position de favori
(lire Libération de vendredi):
l’ex-capitaine de l’armée Jair
Bolsonaro, 63 ans, apologiste
de la dictature militaire qu’a
subie le pays entre 1964
et 1985. Le candidat de gauche (qui a remplacé Lula déclaré inéligible), Fernando
Haddad, 55 ans, du Parti des
travailleurs, devrait arriver
en deuxième position. Jeudi
soir avait lieu le dernier dé-
bat télévisé de la campagne.
Bolsonaro, qui avait montré
ses faiblesses lors d’une première confrontation, avait
produit un certificat médical
pour éviter de se rendre sur le
plateau de TV Globo. Mais il
a joué les trouble-fête en apparaissant au même moment
sur la chaîne évangélique de
la richissime Eglise universelle du royaume de Dieu,
qui promeut sa candidature.
Pendant vingt minutes, sans
contradicteur, il a tapé sur
Haddad, qu’il a accusé de
vouloir faire du Brésil un
nouveau Venezuela. F.-X.G.
VENDREDI 12 OCTOBRE
25 personnalités
vous donnent
leur vision du monde
en 2038
AFP
Football Cristiano Ronaldo accusé
de viol, le malaise des sponsors
Nike est «profondément préoccupé», EA Sports parle d’une situation «troublante»… le malaise grandit autour de Cristiano
Ronaldo, accusé de viol aux
Etats-Unis et dont les sponsors
commencent à faire entendre
leurs voix. Le joueur, qui a mis la
sélection portugaise entre parenthèses pour les prochains
matchs de l’automne, reste soutenu par la Juventus Turin.
Mais l’action du club, dont la valeur s’était envolée depuis l’arrivée du Portugais, enregistrait une baisse de 5,98% vendredi
matin. A l’origine du malaise, une affaire qui remonte à près
de dix ans: la police de Las Vegas a annoncé lundi avoir ouvert
l’enquête sur les accusations portées par Kathryn Mayorga,
34 ans aujourd’hui, qui affirme dans une plainte au civil que
le footballeur l’a sodomisée de force le 13 juin 2009. Ces allégations ont mis à mal la réputation d’un des sportifs les mieux
payés au monde.
ÉDITION
COLLECTOR
110 ANS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Edouard
Philippe, invité
de l’Emission
politique,
le 27 septembre
PHOTO ALBERT
FACELLY
ANALYSE
Le Premier
ministre, que
son entourage
dit courroucé
par les démissions
en série au sein
du gouvernement,
n’en fait pas moins
figure de «pôle de
stabilité» au sein
de l’exécutif, à huit
mois des élections
européennes.
Après Gérard
Collomb, Edouard
Philippe prend des
airs de général
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
E
douard Philippe n’aime pas
les grands éclats. Face aux
convulsions répétées de la
macronie, le flegmatique Premier
ministre aura peut-être laissé échapper «quelques longs soupirs, voire un
toussotement», sourit un connaisseur. Mais cet homme de droite, que
révolte le spectacle d’un livre posé
sur la tranche, a le goût des choses
bien rangées et des ministres à leur
poste. Les derniers événements ont
donc de quoi entamer la sérénité de
l’ex-maire du Havre. Celui-ci l’a
à peine caché mercredi, lors d’une
brève et lugubre passation de pouvoir avec le démissionnaire Gérard
Collomb, dont il assure l’intérim.
«Ces dernières semaines, il a été passablement agacé par l’attitude de
certains ministres», confirme un
ami. «Quand on est ministre d’Etat,
on n’annonce pas sa démission sur
France Inter [comme Nicolas Hulot,
ndlr], on n’annonce pas sa démission
à de multiples reprises dans les médias [comme Gérard Collomb],
quand on est ministre d’Etat on fait
passer l’Etat avant tout», explique
un proche à l’AFP.
Il est vrai que ni l’ex-ministre de la
Transition écologique ni l’ex-patron
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le capitaine Macron dans
la tempête de «l’immédiateté»
Jugé tour à tour méprisant,
déconnecté ou rigide au gré
des incidents lors de ses
échanges avec la population,
le chef de l’Etat entend bien
continuer à chercher ce
contact, qu’il juge primordial.
U
ne question, une réponse, un mot, une
polémique. Pour la énième fois, un
échange spontané entre Emmanuel
Macron et un Français croisé au hasard d’une
«déambulation» déchaîne l’indignation et la
colère de ses opposants. Après le chômeur invité le mois dernier à «traverser la rue» pour
trouver un boulot, après l’adolescent sommé
de dire «Monsieur» au Président le 18 juin au
Mont-Valérien, voici le retraité mécontent prié
de cesser de se plaindre. Bien plus que l’hommage rendu ce jeudi au père de la Ve République, Charles de Gaulle, c’est ce que l’on aura
retenu de la visite du chef de l’Etat à Colombey-les-Deux-Eglises. Une saynète qui ne devrait pas aider ce dernier à se sortir de l’impopularité dans laquelle il s’enfonce depuis des
mois. Pour le Président, cet épisode serait une
illustration de «la tyrannie de l’immédiateté»,
cette «absurdité contemporaine» qu’il a une
nouvelle fois condamnée jeudi.
«Naturel»
Filmé et diffusé en boucle par les chaînes
d’info, l’échange a été abondamment
commenté toute la soirée. «Ceux qui se plaignent sont victimes […] de l’insécurité endémique», a réagi Marine Le Pen, tandis que le
premier secrétaire du PS, Olivier Faure,
notait que les retraités avaient bien des
raisons de se plaindre, puisqu’ils
de l’Intérieur n’ont cru utile d’informer Edouard Philippe de leur décision. Le second s’excusant ensuite
de l’avoir livré à un «moment de
grande solitude» à l’Assemblée, face
à une opposition déchaînée. Visiblement contrarié, et décrit par certains visiteurs comme «terriblement
rancunier», le Premier ministre
aura apprécié. Dans son entourage,
l’actuelle déconfiture du camp présidentiel fait aussi remonter de
mauvais souvenirs: «On est quand
même ceux qui ont accompagné
Juppé à la défaite alors que tout le
monde le voyait gagnant», sourit
jaune un familier.
Choc. Le chef du gouvernement
n’en assure pas moins, avec application, un cumul inédit sous la Ve République. Il a salué mercredi les policiers ayant mis fin à la cavale du
braqueur Rédoine Faïd. Jeudi à Rodez (Aveyron), il a honoré la mémoire du chef de la police municipale, assassiné quelques jours plus
tôt. Et a rendu visite aux forces de
l’ordre ce vendredi à Chantelouples-Vignes (Yvelines), commune
dont l’édile, Catherine Arenou, l’a
récemment interpellé dans l’Emission politique sur France2, accusant
l’exécutif de «mépriser» les maires.
Ces déambulations doivent démon-
trer que la sécurité des Français ne
souffre pas du curieux interrègne en
cours Place Beauvau, une maison
encore sous le choc après la spectaculaire évasion de son précédent
locataire. Edouard Philippe et son
directeur de cabinet, Benoît
Ribadeau-Dumas, ont assuré de
leur confiance un cabinet où «même
les très proches de Collomb ont été
pris par surprise, rapporte un
témoin. On a vu des gens en pleurs
et, pour ne rien arranger, les services
logistiques ont commencé à déposer des cartons dans les bureaux, au
cas où».
Qui pour relever le Premier ministre
de cet inconfortable intérim? Au jeu
des pronostics incertains, Jean-Yves
Le Drian, Gérald Darmanin, Christophe Castaner, Florence Parly ou encore le procureur de la République
de Paris, François Molins, sont les
plus cités, dans un remaniement attendu en début de semaine et qui
pourrait concerner d’autres portefeuilles. Selon une source parlementaire, Emmanuel Macron envisagerait même que le Havrais
démissionne pour le renommer aussitôt à la tête d’une équipe remaniée:
manière de marquer un nouveau départ et la confiance du Président
dans son Premier ministre. Celui-ci
devrait alors prononcer un nouveau
«paient aujourd’hui les cadeaux fiscaux aux
plus riches».
Depuis son élection, Macron a fait de ses interminables déambulations dans les villes et villages la marque de fabrique de ses déplacements. De Saint-Dié-des-Vosges à Cayenne,
de Clichy-sous-Bois à Nouméa, des Antilles
à Colombey-les-Deux-Eglises, il a passé des
dizaines d’heures à écouter et à s’expliquer devant des badauds (et des journalistes), le plus
souvent retenus derrière des barrières métalliques. Il faut, explique l’Elysée, «casser les codes», privilégier «le contact direct» pour faire
la pédagogie de la «transformation du pays».
A en croire les sondeurs, l’efficacité de cette
méthode est loin d’être démontrée. Non
content de battre des records d’impopularité,
Macron est jugé autoritaire et arrogant par
plus de 70% des Français selon une enquête
Elabe pour BFMTV réalisée début octobre.
Qu’importe, le chef de l’Etat persiste et signe.
«On a besoin d’être naturel. Je vais continuer
à l’être et à répondre aux gens de manière très
Alors que la crise
politique et la défiance
des Français lui imposent
de profonds
changements,
rien n’indique
que le Président ait
l’intention de modifier
sa manière d’aller
au contact.
directe, comme vous me voyez faire là. […] C’est
la clé de la transformation», disait-il encore la
semaine dernière en Martinique, regrettant
des phrases «sorties de leur contexte». Alors
que la crise politique et la défiance des Français lui imposent de profonds changements
–remaniement gouvernemental et réorganisation de l’Elysée– rien n’indique que le Président ait l’intention de modifier sa manière
d’aller au contact et de faire la leçon, au risque
de déclencher de nouvelles polémiques.
Pédagogie
Il est vrai, c’est en prenant ce risque que le candidat Macron avait définitivement eu l’ascendant sur Marine Le Pen, lors de sa mémorable
visite à l’usine Whirlpool d’Amiens, entre les
deux tours de l’élection présidentielle. Défié
par la candidate d’extrême droite qui s’était invitée sur le parking de l’usine dont elle promettait d’interdire la délocalisation tandis que son
rival, incarnation de «l’oligarchie», se barricadait loin du peuple, le futur président avait
choisi d’aller à son tour au contact, quitte à se
faire copieusement siffler. Il avait, à la surprise
de beaucoup, réussi à retourner le piège qui lui
était tendu, en dénonçant devant les représentants des salariés les promesses démagogiques
de sa concurrente. L’exercice supposait un certain courage physique. Cerné par des hommes
en colère, le candidat avait démontré, sous
l’œil des caméras, d’incontestables dispositions pour la pédagogie. Ce jour-là, le parler
vrai dans un corps-à-corps houleux lui avait
plutôt réussi. Tout se passe comme si Macron
s’obstinait à répéter, partout et en toutes circonstances, cette scène fondatrice de son épopée. Mais devenu président, c’est à lui désormais que les Français demandent des comptes.
ALAIN AUFFRAY
discours de politique générale et se
soumettre à un vote de confiance.
Stabilité. En tout cas, Philippe ne
ressent, assure son entourage, nul
besoin de réaffirmer son autorité ou
de revendiquer une plus grande
marge de manœuvre au sein de
l’exécutif. Il ne constaterait pas que
c’est souvent de l’entourage de Macron, et parfois même des formules
discutables de celui-ci, que seraient
venus les derniers ennuis de l’exécutif (lire ci-dessus). Et ne songerait pas
à faire valoir qu’entre Bercy et Matignon, ce sont des ministres de droite
qui semblent le plus efficacement
«tenir la maison». C’est, assure-t-on,
l’abnégation et une subordination
assumée au chef de l’Etat qui tiennent lieu de boussole à Matignon. La
posture fait recette parmi les députés LREM, nombreux à voir dans le
Premier ministre un salutaire pôle
de stabilité. Même parmi ceux qui
dénonçaient, il y a quelques mois,
un Philippe trop effacé: «Sur les réformes ou pendant l’affaire Benalla,
il ne s’est pas caché», dit l’un d’eux.
Louant son «sens du collectif», qui
aurait contribué à «remettre en selle
des députés qui étaient dans le
doute». Ne lui reste plus qu’à convaincre l’opinion, toujours plus sévère vis-à-vis du couple exécutif. •
CETTE SEMAINE
LE FÉMINISME
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Shahnourh Aznavour «Dans la cour
des Invalides l’hommage rendu [vendredi]
à Aznavour a fait retentir des chants arméniens.
Aznavour s’appelait Charles mais sa mère lui avait d’abord donné
deux prénoms arméniens, Shahnourh et Varinag, que l’état civil
a refusés. […] Le cœur d’Aznavour battait aussi pour Erevan, celui
de Valls pour Barcelone. Pourquoi en irait-il autrement de ceux
qui s’appellent Mohammed, Zinédine ou Hapsatou ?» interroge
Laurent Joffrin dans sa lettre politique. PHOTO AFP
A l’Ecole polytechnique une enquête
souligne un entre-soi en taille XXL
Un ex-élève de l’X
et son professeur
de sociologie
ont étudié
la reproduction
sociale dans
la prestigieuse
institution.
Ils préconisent
une modification
du concours,
accélérateur
d’inégalités.
Par
MARIE PIQUEMAL
P
our intégrer Polytechnique, nec plus ultra
dans la formation des
élites de ce pays, mieux vaut
être gosse de riche, homme
plutôt que femme, avoir
passé son brevet des collèges
en région parisienne, et avoir
suivi sa prépa à Louis-leGrand (Paris Ve) ou à SainteGeneviève (Versailles). Quel
scoop, vous allez dire. D’accord, mais quand on regarde
froidement les résultats
d’une étude rendue publique
mercredi, la reproduction sociale claque au visage. Nicolas Berkouk, ancien élève
de l’X, a eu accès dans le cadre de son stage de recherche
aux fichiers des candidats au
concours des promotions
2010 et 2012-2014. Il publie
avec Pierre François, son professeur de sociologie à l’X à
l’époque, cette étude publiée
dans la revue de sciences humaines Cairn.
Première donnée, comme un
préambule : si la France est
peuplée de 29,2% d’enfants
d’ouvriers, ils ne représentent
que 1,1% des élèves de Polytechnique. A la fin des étapes
de sélection, ils sont 80 %
d’enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures admis à l’X, soit un taux
quatre fois supérieur à la proportion dans la population.
Autre chiffre qui hérisse: un
candidat a deux fois plus de
chances qu’une candidate
d’être admissible aux concours. «A l’X, elles représentent entre 15% et 20% des ef-
Des élèves de Polytechnique lors du défilé militaire de la fête nationale du 14 Juillet sur les Champs-Elysées, en 2016. PHOTO MARC CHAUMEIL
fectifs», lit-on dans l’étude. Et
la quasi-totalité des polytechniciennes sont ainsi issues
des classes supérieures.
Vivier. Nicolas Berkouk et
Pierre François ne s’arrêtent
pas à ce constat chiffré, ils
vont beaucoup plus loin. Leur
travail montre comment le
concours lui-même «joue un
rôle amplificateur». Celui-ci
fonctionne d’abord, comme
L’étude tord
le cou à l’idée
selon laquelle
les maths
seraient une
discipline
neutre
socialement.
«un filtre géographique» qui
accroît la surreprésentation
parisienne, «puisque près
d’un polytechnicien sur deux
a passé son brevet dans une
académie de la région parisienne (et dans leur très écrasante majorité dans celle de
Paris ou de Versailles). Cette
surreprésentation
est
d’autant plus spectaculaire
qu’elle ne vaut pour aucune
grande ville de province.» En
resserrant un peu la focale,
une réalité saute aux yeux: le
recrutement se fait, en pratique, dans un tout petit vivier… Ainsi, en 2013, les lycées
Louis-le-Grand et Sainte-Geneviève ont représenté la
moitié des élèves admis à l’X!
Plusieurs raisons. D’abord
parce que les classes préparatoires qui anticipent que leurs
élèves ont le plus de chances
d’intégrer l’X font davantage
porter leurs efforts sur les seg-
ments du programme spécifiques à ces concours… Et
aussi, de façon plus prosaïque, parce que leurs élèves
qui accèdent aux oraux font
circuler au sein de leur classe
prépa les sujets sur lesquels ils
sont tombés: des annales en
or, qui aident profs et élèves à
anticiper les attentes du jury…
Coefficients. L’étude de
Berkouk et François tord
aussi le cou à une idée très
ancrée, selon laquelle les
maths seraient une discipline
neutre socialement, bien plus
que le français… «Un professeur de mathématiques de Polytechnique nous expliquait
lors d’une présentation des résultats de cette enquête: “En
maths, quand on réussit, c’est
qu’on est intelligent. Un fils de
bourgeois complètement
tarte, il peut être meilleur
qu’un fils d’ouvrier en fran-
çais, mais certainement pas
en maths. En maths, il n’y a
que l’intelligence qui
compte”», rapportent-ils.
Alors qu’en réalité non : les
maths comme la physiquechimie sont des épreuves très
discriminantes socialement,
avec des effets d’autant plus
dévastateurs qu’elles ont des
coefficients élevés. «Ce sont
les matières scientifiques qui
creusent l’écart le plus important entre les enfants d’ingénieurs et les boursiers», résument-ils. Pour une raison, pas
si évidente à saisir, et dont les
profs de l’X n’auraient peutêtre même pas conscience,
selon les auteurs de l’étude.
«Ce que nous appelons le rapport esthétisé aux mathématiques», soit ces codes dans la
façon de présenter cette matière qui sont partagés de façon implicite dans les milieux
favorisés.
Cette étude pourrait plomber
le moral, mais Matthieu Lequesne, ancien étudiant
de l’X, y voit au contraire des
raisons de se réjouir. «Cela
montre que l’Ecole polytechnique a les moyens d’agir. Jusqu’ici, on considérait que les
inégalités sociales se jouaient
en amont, dès le collège, ou à
l’entrée des prépas. Or, on voit
que non. Pas seulement du
moins. En modifiant le
concours, la direction peut
agir», dit-il avec enthousiasme. Il y a quelques mois,
avec une dizaine d’anciens
élèves, ils ont créé une association pour réfléchir à des solutions, à une façon d’ouvrir
leur école et sortir de cet entre-soi. Le nouveau président
de Polytechnique, Eric Labaye, qui a pris ses fonctions
le 17 septembre, n’a pas encore réagi au constat sans appel dressé par cette étude. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 17
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
LIBÉ.FR
«C’est peut-être faux mais ça
aurait pu être vrai» Dans son blog
«l’An 2000», Vincent Glad réagit à ce slogan
de la postvérité, à la suite d’un montage grossier posté sur
Twitter par le responsable Etudes et argumentaires du Rassemblement national (RN), Jean Messiha. Il s’agissait d’une photo de
l’interphone d’un immeuble allemand (enfin, sa version photoshopée à la truelle), prétendument habité à une exception près
par des résidants aux noms à consonance étrangère.
MÈRED’INTENTION
La «mère d’intention» peut-elle être reconnue en droit français comme seule mère?
C’est la question que devait trancher vendredi
la Cour de cassation, chargée de réexaminer le
cas emblématique des époux Dominique et Sylvie Mennesson, devenus parents de jumelles
en 2000 grâce à une gestation pour autrui effectuée en Californie. Voilà dix-huit ans que le couple se débat avec la justice pour figurer comme
«père» et «mère» sur l’acte de naissance français
de leurs filles (ce qu’ils sont depuis le début sur
l’acte de naissance américain). Cela paraît acquis
pour le père biologique, mais quid de Sylvie?
Avisée, la cour a sollicité l’avis de la Cour européenne des droits de l’homme, qui a plusieurs
fois condamné la France sur des affaires d’état
civil lésant des enfants nés de GPA à l’étranger.
CLUB ABONNÉS
«L’Archéologie en bulles»,
Petite Galerie, Le Louvre,
26 septembre-1er juillet
Appel Manifs contre
les pesticides
La bande dessinée s’invite
dans la nouvelle exposition
de la Petite Galerie
du Louvre, «l’Archéologie
en bulles». Explorez les liens
entre le métier d’archéologue et celui de dessinateur
de BD, redécouvrez les trésors de civilisations disparues et rêvez-vous en héros
de bande dessinée. Une
exposition à découvrir
jusqu’au 1er juillet.
Plus de 400 rassemblements ont
été organisés vendredi devant
des mairies à travers toute la
France pour réclamer l’interdiction des pesticides chimiques.
Cette mobilisation fait suite à
l’«appel des coquelicots» lancé le
mois dernier par le directeur de
l’ONG Générations futures, François Veillerette, et le journaliste
de Charlie Hebdo Fabrice Nicolino. «Tout ce qui est vivant est
désormais contaminé, et menacé.
Les oiseaux, les insectes dont nos
sublimes abeilles, les papillons,
les eaux. Est-ce possible? En tout
cas, c’est devenu insupportable.
Et parce que c’est devenu insupportable, il faut se lever», lit-on
sur le site de l’association Nous
voulons des coquelicots. Plus de
250000 personnes ont déjà apporté leur soutien. L’appel à manifester devrait se renouveler
tous les mois.
50 invitations à gagner.
MidiMinuitPoésie #18,
Maison de la poésie
de Nantes, 10-13 octobre
Festival de poésies, musiques, danse et arts visuels,
MidiMinuitPoésie présente
la poésie d’aujourd’hui dans
sa diversité en privilégiant
la lecture à voix haute
comme mode de contact
avec l’émotion poétique :
lectures à voix nues, lectures concerts, lectures dansées, lectures projections,
lectures bilingues, performances artistiques. Quatre
jours de programmation
audacieuse pour donner
à entendre l’effervescence
de la création poétique actuelle, dans des lieux artistiques de Nantes, des jardins et les rues de la ville.
Enquête après la disparition
du patron chinois d’Interpol
Sur la page d’accueil du site
d’Interpol se trouve un petit
onglet «Missing Persons».
Y retrouvera-t-on le nom du
président de l’organisation?
Celui-ci est porté disparu
depuis fin septembre. Meng
Hongwei, un ressortissant
chinois élu à la tête d’Interpol
il y a presque deux ans, n’a
pas donné de nouvelles après
son départ en Chine, fin septembre. Inquiète, son épouse,
qui habite à Lyon où siège
l’institution internationale,
a informé les autorités françaises, comme l’a révélé vendredi Europe 1. Le parquet de
Lyon a ouvert une enquête.
Son épouse a été entendue
par la police judiciaire. Selon
le quotidien de Hongkong
South China Morning Post,
Meng a été interpellé dès sa
descente de l’avion pour des
motifs encore indéterminés.
Vendredi soir, la Place Beauvau a révélé que sa femme faisait l’objet de menaces et s’est
dite «préoccupée».
Meng Hongwei, 64 ans, a
occupé de hautes fonctions
en Chine. Avant Interpol, où
il a remplacé la Française
Mireille Ballestrazzi, figure de
la PJ, Meng œuvrait comme
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour
bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
2 × 2 places à gagner pour
la soirée «Philippe Katerine & Philippe Eveno»,
samedi 13 octobre
à 22 h 45 au Lieu unique.
Exposition «Danser Brut»,
LaM (Villeneuve-d’Ascq),
28 septembre-6 janvier
Meng Hongwei, le 4 juillet 2017. PHOTO R. RAHMAN. AFP
vice-ministre chargé de la Sécurité publique. Un poste pas
neutre dans un Etat policier.
«Nous avons des preuves des
abus du ministère de la Sécurité publique, par exemple son
usage de la torture, de la détention arbitraire et de la persécution des défenseurs des
droits humains», confiait lors
de sa nomination à Interpol
Maya Wang, de Human
Rights Watch.
Meng avait une autre casquette au sein du Parti communiste chinois, celle de
vice-président du comité de
l’organisation du parti au sein
de l’appareil de sécurité publique. «On fait entrer le Parti
communiste chinois dans In-
terpol», s’était alarmé Nicholas Bequelin, directeur
d’Amnesty International pour
l’Asie de l’Est. Ces inquiétudes étaient nourries par le
rôle très stratégique d’Interpol, organisation qui favorise
les échanges entre les polices
des 192 Etats membres. Pékin
menait alors une campagne
de rapatriement d’escrocs et
de fraudeurs présumés, dans
certains cas pour servir ses
intérêts, selon les organisations de défense des droits de
l’homme. Le poste de président, qu’occupe Meng, reste
néanmoins écarté des missions opérationnelles, dont la
gestion des fameuses notices
d’Interpol. P.Al.
Danser brut pose un regard
inédit et transversal
sur la danse à partir de
l’art brut mais aussi de l’art
contemporain, du cinéma
ou encore de la musique.
Elle part à la conquête
d’un invisible fait de gestes
ordinaires et extraordinaires
qui ont parfois été repérés,
annotés, filmés, mais
n’ont jamais étés perçus
comme différentes phases
d’un même phénomène.
20 invitations à gagner.
Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
ClubAbo_122x330-GABARIT.indd 2
25/01/2016 12:49
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
CheckNews.fr
01. Un ministre
doit-il continuer
de travailler
si sa démission
est refusée ?
C’
est une démission à rebonds : annoncée, refusée, maintenue… Finalement, Gérard Collomb a bien
quitté le ministère de l’Intérieur pour rega-
Depuis un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 000 questions.
gner ses pénates lyonnaises. Au cœur du
vaudeville, la question s’est posée : était-il
obligé de continuer à travailler à Beauvau,
puisque Macron refusait de le laisser partir?
En un mot: non. La démission d’un ministre
est même «une procédure extrêmement simple», note le constitutionnaliste Didier Maus.
L’article 8 de la Constitution dispose : «Sur
la proposition du Premier ministre, [le président de la République] nomme les membres
du gouvernement et met fin à leurs fonctions.» «Si le Président met fin aux fonctions
d’un ministre, sur le papier, c’est parce que
c’est lui qui signe le décret de nomination»,
commente le constitutionnaliste Bastien
François. Mais en fait, «c’est de l’habillage»,
résume Didier Maus. «Dans les faits, il n’y a
aucune obligation pour un ministre de proposer sa démission, il peut simplement l’annoncer. Il n’y a pas besoin que le président de la
République donne son accord», abonde Bastien François.
Sous Hollande, les ministres Filippetti, Canfin ou Duflot avaient claqué la porte unilatéralement. Récemment, Nicolas Hulot a aussi
quitté son poste de ministre de la Transition
écologique et solidaire sans consulter le chef
de l’Etat. «C’est un homme libre», avait réagi
Macron. De fait, Collomb aussi.
FABIEN LEBOUCQ
De l’«Aquarius»
à la Javel russe,
vos questions
nos réponses
02. Pourquoi
l’«Aquarius» n’a-t-il
pas le pavillon
français ?
L’
Aquarius, le bateau cogéré par SOS
Méditerranée et Médecins sans
frontières (MSF) pour le sauvetage en
mer des migrants, risque de rester bloqué à
Marseille. Après lui avoir accordé un pavillon
en août, le Panama a lancé une procédure de
radiation. Depuis, les deux ONG multiplient
les appels aux gouvernements. D’après nos
informations, MSF s’est entretenu avec
certains Etats «de façon informelle» et épluche
actuellement les législations de plusieurs
pays. Quant à son propriétaire, l’Allemand
Christoph Hempel, il est en contact avec son
pays d’origine.
Le navire pourrait-il obtenir le pavillon
français? Une rencontre avec les autorités a
eu lieu le 24 septembre, selon Hassiba HadjSahraoui, de MSF. Sans que l’issue soit connue. Interrogée sur la position de l’Hexagone
en cas de dépôt d’une demande de pavillon
français, la ministre des Transports, Elisabeth Borne, a renvoyé la balle à l’administration : «Ce n’est pas le gouvernement qui décide : il y a des règles. […] Donc l’Aquarius
dépose une demande, on instruira en
respectant les règles.»
Contacté par CheckNews, le ministère des
Transports précise qu’en «l’absence des
éléments administratifs et techniques précis
sur le navire, il n’est pas possible de déterminer
si celui-ci répondrait aux conditions d’octroi
du pavillon français». En France, selon
l’article 219 du code des douanes, le propriétaire du navire doit notamment prouver
l’existence d’un lien substantiel avec la
France ou un pays membre de l’UE. En
fonction du registre sur lequel il demande à
s’inscrire, le navire doit aussi remplir certaines obligations de sécurité et de gestion.
L’Aquarius appartient à la société allemande
Jasmund Shipping et est affrété par SOS Méditerranée (dont le siège est à Marseille) en
partenariat avec la branche hollandaise de
MSF. Il possède donc un lien avec la France
et un pays de l’UE. Par ailleurs, les ONG
affirment que le bateau est bien entretenu et
«respecte toutes les règles internationales».
Certaines caractéristiques pourraient néanmoins lui porter préjudice. Comme
l’ancienneté du navire, construit en 1977, ou
la composition de l’équipage, souvent
extra-européen. Des rassemblements de
soutien sont prévus ce samedi dans plusieurs
villes d’Europe.
EMMA DONADA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
PHOTOS
ALBERT FACELLY.
YOUTUBE
SALVATORE CAVALLI. AP
MARTIN COLOMBET
FRANCK ALLAIS. GETTY
IMAGES
03. La vidéo d’une
Russe aspergeant
de Javel des hommes
est-elle un fake ?
L
a vidéo a été tournée à Saint-Pétersbourg: on y voit
une femme verser un liquide, qui contiendrait de
l’eau de Javel, sur des hommes coupables de «manspreading» (le fait de s’asseoir les jambes écartées dans les
transports en commun). Reprise par de nombreux médias,
elle a connu un retentissement international. La plupart
des articles mentionnaient les réactions outrées des internautes russes, très critiques envers la vidéo et sa réalisatrice, l’activiste Anna Dovgalyuk. Plusieurs médias russes
ont remis en question son authenticité. En cause, le témoignage d’un homme qui a assuré sur VK (le Facebook russe)
avoir été payé pour participer au tournage et avoir fait
deux prises. Ce dernier n’a pas répondu aux sollicitations
des médias. Autre élément qui accréditerait la piste de la
mise en scène: «La police n’a reçu aucune plainte après cet
incident», note le site russe Sputnik. Enfin, Dovgalyuk est
amie sur VK avec le fondateur d’une agence de production
de vidéos virales, qui avait collaboré avec l’activiste
en 2017. Mais l’agence a nié être à l’origine de la vidéo. Et
la réalisatrice a démenti toute mise en scène.
VINCENT COQUAZ
05. Les études
de genre
ont-elles été
discréditées
par un canular ?
L’
A
04. Est-il dangereux
de cuire ses
aliments dans
l’aluminium ?
ujourd’hui, rien ne permet de dire que l’aluminium qui passe par
la papillote soit sous une forme
plus toxique que les additifs
alimentaires ou l’aluminium
naturellement contenu dans
les aliments. Oui, beaucoup
d’aliments contiennent des
traces de ce métal, troisième
élément le plus abondant dans
la croûte terrestre. Les légumes, le lait, le thé et les céréales sont les principales sources
d’aluminium dans nos assiettes, selon l’Agence nationale de
sécurité sanitaire (Anses).
On sait, depuis les années 70 et
des cas d’intoxications aiguës
chez des patients dialysés, que
l’aluminium peut provoquer
des troubles nerveux et s’accumuler dans les tissus osseux.
Mais une exposition chronique
en direct dans le sang (la dialyse) et une ingestion par l’alimentation, ce n’est pas la
même chose.
«Aucune étude n’a mis en évi-
dence de tels effets dans la population générale, exposée à
travers l’alimentation courante
ou les produits de santé», certifie l’Anses. En effet, la paroi intestinale reste une bonne barrière contre lui.
L’autorité européenne pour la
sécurité alimentaire a tout de
même décidé d’un seuil d’aluminium à ne pas dépasser
dans l’alimentation, quelles
que soient sa forme et sa
source. L’apport tolérable hebdomadaire d’aluminium est
fixé à 1 milligramme par kilo en
poids corporel(soit 70 milligrammes par semaine pour un
adulte de 70 kilos).
En France, selon l’Anses, 0,2%
des adultes et 1,6% des enfants
dépassent ce seuil. Pour eux, il
est donc déconseillé d’utiliser
de l’aluminium lors de la cuisson des aliments. Pour les
autres, la modération est de
mise, surtout en présence d’aliments ou de sauces acides.
OLIVIER MONOD
affaire est savoureuse et dérangeante.
Les Américains Helen Pluckrose, James
Lindsay et Peter Boghossian ont réussi
un canular scientifique d’une ampleur inédite.
Sur vingt faux articles scientifiques qu’ils ont
écrits, sept ont été publiés dans des revues spécialisées dans les études du genre, le racisme,
l’identité, bref tout ce que les auteurs appellent
«les études geignardes» («grievance studies» en
vo). Un poisson d’avril géant. Et un camouflet
pour les éditeurs de ces revues.
L’article «Réactions humaines à la culture du
viol et à la performativité queer dans les parcs
à chien à Portland, Oregon», par exemple, parle
de la culture du viol. Chez les chiens. La fausse
auteure affirme avoir «inspecté le sexe de
10000 chiens». Cet article a été accepté (et retiré
depuis), avec les compliments des relecteurs,
dans la revue Gender, Place & Culture. La conclusion des auteurs est sans appel : «Il est très
difficile de conclure que le travail issu des études
geignardes est digne de confiance. Cela signifie
que nous sommes sceptiques quant aux conclusions et aux recommandations apparaissant
dans leur corpus et dans les travaux s’y référant.»
A jeter, les études sur le genre, la sexualité, et
l’identité en général? Si le canular est une critique sévère, il n’est ni nouveau, ni décisif. Quand
le physicien Alan Sokal réussissait à publier,
en 1996, un article intitulé Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative
de la gravité quantique, il n’a pas rendu obsolète
le postmodernisme qu’il parodiait. En 2015, la
revue Sociétés publiait un faux article du sociologue Arnaud Saint-Martin. «Nous avions conçu
le canular comme une porte d’entrée à la critique
de la pensée de Michel Maffesoli, le fondateur de
la revue, pas comme un argument en soi. Pluckrose, Lindsay et Boghossian ont construit, eux,
leur critique autour de leurs canulars. Cela ne
suffit pas, même si la publication de tels articles
doit poser question», commente-t-il. Cette affaire constitue une preuve supplémentaire des
failles du système de production des savoirs.
Critique déjà énoncée en médecine, en psychologie ou encore en informatique.
O.Mo.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
CULTURE
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Nuit blanche
XVIIE
A la belle étoile
VIIE
Pour sa 17e édition, samedi soir, quatre
parcours vont éclairer la nuit parisienne.
«Libé» a sélectionné quelques étapes.
6
5
2
Par
JUDICAËL LAVRADOR
A
vec son effet de papier
froissé parcheminé, son fier
toucan et ses branchages
s’écartant pour révéler le tracé
crypté d’une espèce de carte au trésor, le tout sous une lune ocre, l’affiche de la 17e Nuit blanche joue la
corde de l’aventure. Signée de l’artiste gabonais Samuel Trenquier,
elle semble promettre quelques péripéties et revirements de situations. Le commissaire de cette édition, Gaël Charbau, a donné priorité
à des «projets ambitieux, écrit-il,
parfois un peu fous», aptes à tenir le
spectateur en haleine et en tout cas
éveillé. Si la lettre d’intention est vague, c’est aussi que chacun sait désormais que Paris est trop grand et
la foule noctambule trop dense pour
espérer tout voir. Dès lors, Nuit
blanche en quatre quartiers, quatre
«constellations» qui battent chacun
à leur propre rythme : l’Ile SaintLouis, la Porte dorée, la Villette et
enfin les Invalides, ce sont autant de
«parcours» qui sont dessinés. Tous
traversent des institutions pour les
unes bien établies (du Petit Palais au
musée de la Musique), en transformation pour les autres (au musée de
l’Orangerie, le nouvel espace d’art
contemporain est ainsi ouvert tandis que la Bourse de Commerce/
Fondation Pinault Paris lève un
bout de sa bâche de chantier). Pour
s’y retrouver, Nuit blanche s’est
équipé de «cartels géants», qu’on n’a
pas encore vus, mais dont le concept
(l’info sur l’œuvre plus grosse que
l’œuvre elle-même?) pourrait bien
être une idée postmoderne de génie.
En attendant, Libération, boussole
dans la nuit, a aussi tracé sa carte en
direction de sept spots. •
VIIE
XVIE
1 2 3
HAPPENING
EN AVOIR DANS LE VENTRE
INSTALLATION
SE LA FAIRE A L’ENVERS
PERFORMANCE
BRUSQUES FRUSQUES
Dans le jardin Nelson-Mandela, à deux pas de la
Bourse du commerce, bâchée et en plein travaux,
Bertille Bak réveille «le Fantôme des Halles», titre
de son action nocturne (pas une performance, ni
une installation, un happening, oui). L’artiste a
dressé des stands et réuni des stocks de babioles
à l’effigie du bâtiment circulaire où la Fondation
Pinault s’apprête à ouvrir ses espaces d’exposition,
l’an prochain. Sous le commissariat de Caroline
Bourgeois, le projet entretient la nostalgie du «ventre de Paris» et complète la projection des trois
films drôles et bancals du duo suisse Fischli et
Weiss et du Britannique Mark Wallinger dans les
locaux d’Emmaüs Solidarité.
Star sur le tard, mais adoubé par ses pairs
depuis les années 70, Richard Jackson, 79 ans, fait de la peinture tout un pataquès qui déborde du cadre et éclabousse l’espace en roulant des
mécaniques. Au musée de l’Orangerie,
dans la nouvelle salle «Contrepoint contemporain», pas très loin de Claude Monet dont les Nymphéas représentent une
même volonté de conquête de l’espace
d’exposition, le Californien plaque une
poignée de tableaux contre le mur, sens
contraire (face peinte contre la cimaise)
et s’en sert comme des spatules. Résultat:
un wall painting aux lignes circulaires où
la toile est restée scotchée et tourne le
dos au spectateur.
La Fashion Week à peine finie, on remet
ça. Mais sans les fashion designers. Fondatrice et directrice artistique de la marque Andrea Crews, qui détricote les
vieilles frusques pour en faire des fripes
au bariolage crâne, Maroussia Rebecq
met sur pied un défilé (chorégraphié par
I Could Never be A Dancer) dans la salle
des fêtes de l’Hôtel de Ville où tout s’improvise : les mannequins (sauvagement
castés) portent des tenues confectionnées
sur place ainsi que le prouve une retransmission du boulot backstage. Habilleurs,
coiffeurs, maquilleurs et accessoiristes
ont une heure pour se réinventer au
rythme d’une musique originale composée par Chassol. Les fringues, au lever du
jour, seront en vente sur Leboncoin.
LE FANTÔME DES HALLES par BERTILLE BAK
Jardin Nelson-Mandela, 1, rue Pierre-Lescot,
Ier arrondissement, de 19 heures à 2 heures.
THE MAGIC OF THINGS, HUNDE ET BÜSI
par MARK WALLINGER et par PETER FISCHLI
et DAVID WEISS, 32, rue des Bourdonnais,
Ier arrondissement, de 19 heures à 2 heures.
WALL PAINTINGS
par RICHARD JACKSON
Musée de l’Orangerie, jardin
des Tuileries, Ier arrondissement,
de 19 heures à 4 heures.
99 VÊTEMENTS POPULAIRES (LE
DÉFILÉ) par MAROUSSIA REBECQ,
5, rue de Lobau, IVe arrondissement,
de 19 heures à 3 heures.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
7
XIXE
XVIIIE
XE
IXE
IIE
XXE
XIE
IER
IIIE
1
3
IVE
4
500 m
INSTALLATION
BIG-BANG THÉORIE
INSTALLATION
SORTIR DE SA RÉSERVE
PERFORMANCE VIDÉO
LES ENFANTS DE LA TÉLÉ
Du sol au plafond voûté de ce collège
cistercien, Abdelkader Benchamma
a tracé une fresque virevoltante et grisonnante, qui vous happe par son réseau de lignes fluides et finit grâce à
sa profonde densité par prendre une
texture vaporeuse. Ça bouillonne, ça
palpite, ça cogite: l’artiste s’est inspiré
des travaux du chanoine astronome
et physicien George Lemaître, pionnier de la théorie du big-bang. Les
mystères de l’expansion de l’univers
collent ainsi au dessin mural chaotique, secoué de bourrasques et troué
d’éruptions solaires par un Benchamma qui fait du dessin une odyssée de l’espace.
Au milieu des collections du Petit Palais, parmi leurs semblables, les sculptures en pierre filmées par l’artiste anglaise Charlotte Moth, dans un silence
de cathédrale, pleurent sur leur triste
sort. Remisées au fin fond de la réserve des collections de la Ville de Paris, elles ne voient plus la lumière depuis des lustres. Figures féminines
éplorées, créatures mythologiques à
la grâce déchue, œuvres d’art passées
de mode, n’ayant pas réussi leur carrière (entraînant leur auteur dans leur
mise à l’écart), elles reviennent le
temps d’une Nuit blanche dans ce film
fantastiquement habité, hanter leurs
si glorieuses consœurs.
ÉCHO DE LA NAISSANCE DES
MONDES par ABDELKADER
BENCHAMMA, 20, rue de Poissy,
Ve arrondissement, de 20 heures
à 3 heures.
LA RÉSERVE
par CHARLOTTE MOTH
Petit Palais, avenue WinstonChurchill, VIIIe arrondissement,
de 19 heures à minuit.
Ils crèchent dans le XIXe, sur les hauteurs de
Belleville, dans un ancien lycée professionnel
devenu leur lieu de production et d’exposition
ainsi que, depuis leur installation il y a trois ans,
un lieu de rendez-vous un poil confidentiel
pour savoir ce qui se trame dans la tête et le
cœur des jeunes artistes du DOC. Pour la Nuit
blanche, ce groupe informel mais très bien organisé va faire savoir massivement ce qui se
passe dans leur crâne: sans quitter leurs pénates, les mômes retransmettent en direct dans
l’auditorium du Palais de la découverte des débats, des concerts live, des performances, et
mettent en vente leurs œuvres au cours d’un
télé-achat. Il faudra veiller tard, les meilleurs
lots passent toujours en derniers. Mais l’émission est retransmise aussi sur les réseaux sociaux. Passer la Nuit blanche sur le canapé :
tentant.
5
4
6
TV DOC - STATION MIRE par DOC
Palais de la découverte, avenue Roosevelt,
VIIIe arrondissement, de 19 heures à 7 heures.
7
CONCERTS
TÊTE DE GONDOLE
À VENISE
Outre cinq concerts marathons, la Philharmonie propose de (re)vivre l’expérience offerte lors de la dernière Biennale de Venise
par Xavier Veilhan quand il installa son Studio Venezia dans le pavillon français, transformé en studio d’enregistrement public.
Impossible de tout rejouer dans les murs du
musée de la Musique: ni les prestations des
1 200 musiciens ni même l’architecture en
forme de Merzbau. Une petite dizaine d’artistes –des pianistes Mikhaïl et Sacha Rudy
à la compositrice electro Chloé– livre pourtant au cours de cette Nuit blanche ce qu’ils
ont répété à Venise. Et ils le font au milieu de
quelques éléments sculpturaux et d’instruments de musiques imaginés par Xavier
Veilhan.
NUIT STUDIO VENEZIA
par XAVIER VEILHAN
211, avenue Jean-Jaurès,
XIXe arrondissement,
de 21 heures à 2 heures.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
IDÉES/
CATHERINE CALVET
Dessin SIMON BAILLY
D
ans son dernier
ouvrage, Quand le
Sud réinvente le
monde (La Découverte), le politologue, professeur à
Sciences-Po, Bertrand Badie analyse les relations internationales à
l’heure de la mondialité. A partir de
la notion de puissance et surtout
celle de faiblesse, il décrypte les
nouvelles sources de violences et de
conflictualités. Il souligne à quel
point le ratage de la décolonisation
continue d’empoisonner les échanges internationaux. Ainsi, estimet-il, est né un monde empreint
d’une inégalité inédite et croissante
qui crève l’écran, mais que nous regardons de façon marginale, alors
que c’est le cœur du problème.
Un constat parcourt tout
l’ouvrage: le ratage total de la décolonisation.
La colonisation et même la décolonisation n’ont fait que rigidifier et
prolonger l’ordre ancien des relations internationales, hérité du
traité de Westphalie de 1648 qui régissait le monde occidental en s’appuyant sur le principe de puissance
des Etats-nations. Certains de l’infaillibilité de cet ordre, nous sommes dangereusement obsédés par
l’idée de continuité : la présente
mondialisation serait cette géniale
invention des puissances occidentales éprises de technologie, de raison
et d’universalité. Or les Occidentaux
ne sont plus seuls au monde, ils sont
même minoritaires sur le plan démographique, sur le plan de la production événementielle et sur celui
de l’organisation de l’agenda international. Donc les failles, les violences que nous vivons aujourd’hui
doivent être expliquées en les interprétant aussi à partir de la subjectivité des autres, à partir de l’extérieur
du monde occidental. En réalité, on
oublie que ce moment que nous
nommons «décolonisation» n’a
été qu’une universalisation faussée.
Cette décolonisation s’est opérée selon une logique de raccords, de rafistolage, plus que dans une logique
de réelle transformation.
Sommes-nous restés avec une
vision du monde fixée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sans tenir compte de la décolonisation ?
Quand les Nations unies ont été
créées en 1945, elles ne comptaient
que 51 Etats, presque tous du Nord.
Aujourd’hui, on en compte 193, majoritairement du Sud, et cependant
presque rien n’a été modifié dans le
domaine de la gouvernance mondiale pour préparer l’arrivée de ces
acteurs. Ce sont toujours les mêmes
Etats qui disposent du droit de veto
au sein du Conseil de sécurité et ce
sont les mêmes qui cherchent à s’imposer pour décider seuls, à coups de
G7 ou de «groupes de contact», de
l’agenda international. On a voulu
présenter la décolonisation comme
une phase de transition. C’est-à-dire
comme l’entrée dans un club toujours très wetsphalien de toute une
série de membres «juniors». D’une
part la plupart de ces nouveaux candidats n’étaient pas des «juniors»,
certains étant porteurs d’une longue
mémoire politique et d’une civilisation plus ancienne que la civilisation
européenne. Et d’autre part ces
peuples sont alors entrés dans la vie
internationale de la pire des façons
et dans le plus défavorable des
contextes. Nous en payons maintenant le prix.
Quelles sont les raisons de cet
échec de la décolonisation ?
La première, c’est d’avoir nié la mémoire politique de ces peuples qui,
de plus, sortaient d’une domination
coloniale. C’est d’avoir fait comme
si ces Etats allaient passer du statut
de junior à celui de senior juste en
s’inscrivant dans une autre histoire
que la leur. Donc les formes d’organisation politique qui ont dérivé de
cette décolonisation se sont avérées
très vite totalement inadaptées aux
enjeux et aux défis du monde réel.
La preuve en est aujourd’hui donnée par l’effondrement ou la faillite
d’Etats tels que nous avons pu les
observer ces dernières décennies en
Afrique et ailleurs: en Afghanistan,
au Yémen, en Libye, en Somalie…
Au lieu d’imaginer l’avènement
d’un monde nouveau, on s’est abusivement raccroché à la funeste idée
de transition, consistant à attendre
passivement les effets de la croissance et des jours meilleurs !
Est-ce pour cette raison que la
mondialisation se serait faite de
façon si inégalitaire ?
Ces nouveaux Etats n’ont en rien été
associés à la gouvernance du
monde. Donc ils ont dû se contenter
de camper dans un rôle protestataire, au lieu de devenir les cogérants d’un nouveau monde. Cette
contestation commence avec la conférence de Bandung en 1955(1), puis
se précise avec le Mouvement des
non-alignés, la charte d’Alger et le
Groupe des 77(2). S’est ainsi constitué ce que nous appelions hier le
tiers monde et aujourd’hui les pays
du Sud. Comme ces Etats ont peu
été intégrés à la gouvernance mondiale, ils ont développé une nouvelle
diplomatie, inédite jusque-là, faite
de contestation et de rhétorique. Ces
Etats auraient dû proposer et créer
de nouvelles formes d’organisation
politique, et ainsi vraiment intégrer
la communauté internationale.
Quel a été le rôle des leaders de
ces pays indépendants ?
C’est sûrement le plus surprenant,
Bertrand Badie
«Au moment de
la décolonisation,
au lieu d’imaginer
un monde nouveau,
on s’est raccroché
à l’ancien»
PAULINE LE GOFF
Recueilli par
y compris sur le plan émotionnel.
Nous avons commis une erreur
quant à l’identité même des leaders
des Etats issus de la décolonisation.
On les a présentés comme des bâtisseurs d’Etat alors qu’ils étaient des
émancipateurs et des libérateurs.
Les deux rôles sont très différents et
ne nécessitent pas les mêmes qualités. On retrouve ici la trace des
conférences pionnières qui prônaient une émancipation dans le
cadre symbolique du panafricanisme, du panasiatisme ou du panarabisme… Il s’agissait de forger
une utopie libératrice plus que de
construire un Etat-nation…
Certains de ces leaders étaientils de grands politiques ?
Bien sûr! Les Nkrumah, les Nerhu,
les Sukarno et d’autres sont de
grands politiques. Mais eux-mêmes
ne souhaitaient pas forcément se
définir comme des bâtisseurs
Le politologue pointe
l’échec tragique
des nations du Nord,
qui ont voulu imposer
leurs modèles
d’organisations politiques
aux pays du Sud après
les indépendances,
et les cantonner à un rôle
secondaire sur la scène
internationale.
d’Etat: au Ghana, Nkrumah explique que vouloir reconstruire un
Etat sur les ruines de la colonisation n’est qu’un piège. C’est risquer
de devenir les obligés des anciennes puissances coloniales. Ces
Etats factices qui sont nés subitement de la décolonisation ont été
davantage des instruments de
construction d’un ordre néocolonial. Certains de ces libérateurs,
contraints de s’exécuter, se sont
même perdus dans des dérives
autoritaires et violentes. Comme
s’ils avaient rétroactivement décrédibilisé leur œuvre d’émancipation.
Qui peut aujourd’hui rendre hommage à Sékou Touré quand on sait
ce qu’a été sa dictature ?
Avaient-ils vraiment les moyens
de proposer des alternatives ?
Leurs discours visaient à faire autre
chose, à l’échelle d’une région ou
d’un continent. Nkrumah, par
exemple, était d’abord et avant tout
un vrai panafricaniste. Il savait que
l’émancipation des peuples africains ne pouvait se faire qu’à
l’échelle du continent. Certes l’Organisation de l’unité africaine (OUA)
–devenue depuis l’Union africaine–
est née en 1963, mais cette construction reste très interétatique et très
en deçà du rêve de Nkrumah.
Même plus tard le piège semble inchangé :une personnalité aussi
prestigieuse que Nelson Mandela
fut un formidable libérateur mais
il n’a pas pu accomplir cette œuvre
de reconstruction d’un véritable Etat sud-africain institutionnalisé. La décolonisation n’a jamais
été achevée parce qu’elle n’a mené
qu’à une émancipation purement
formelle.
Cette décolonisation fut-elle une
promesse non tenue ?
Comme souvent en histoire,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
deux dynamiques presque contraires se sont combinées. Il y a eu une
part de cynisme mais aussi une part
de naïveté. Il fut un temps où la part
de naïveté a même dominé. Certains en Occident concevaient sincèrement la décolonisation comme
une période d’adolescence. Cette
période de transition n’impliquait
dans leur esprit aucune rupture: il
n’a donc jamais été question de remettre en cause la réalité de l’universalité du modèle occidental. Or
celui-ci n’a rien d’universel: il est le
reflet de la seule histoire occidentale. Penser que celle-ci allait pouvoir abriter et intégrer les multiples
aspects du développement de tous
les autres était naïf.
Mais très vite, les anciennes puissances coloniales ont aussi compris
le parti qu’elles pouvaient tirer de la
faiblesse qui est celle de tout ce
Sud, qui ne joue pas sur son terrain,
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
exclu de la gouvernance et des moyens de rebondir. La faiblesse
richesses, et qui de surcroît est devient un pouvoir de nuisance et
condamné à ne pas penser le politi- va même au-delà: elle devient une
que avec ses propres catégories, ressource politique dans un univers
sinon à la marge. La puissance mondialisé, dans un monde où tous
d’hier a ainsi engendré
les acteurs deviennent
et cultivé une gigantesinterdépendants. Le faique faiblesse qui pèse
ble est dépendant du
aujourd’hui sur le
fort mais le fort est aussi
monde.
désormais dépendant
Et finalement, ce stradu faible.
tagème a produit
Regardez notre actuel
beaucoup de tensions
agenda international :
et de violences…
tous les champs de baIl y a trop de frustrations
taille sont au Sud, les
et trop d’inégalités pour
grands événements
que ces nouveaux acstructurants de la vie inteurs se contentent de
QUAND LE SUD
ternationale viennent
rester dans une position
RÉINVENTE
des espaces de faiblesse,
contestataire purement
LE MONDE
le puissant devient imformelle. Ces nouveaux
de BERTRAND
puissant, il ne fait que
Etats ont inévitableBADIE,
réagir au désordre,
ment cherché dans le
La découverte,
quand il n’en est pas le
principe de faiblesse des
250 pp., 14 €.
spectateur passif.
Vous soulignez également combien les inégalités ne cessent de
se creuser…
Non seulement les inégalités atteignent un niveau jamais connu
auparavant, mais elles ne cessent
d’augmenter. Un tel degré d’inégalités serait impensable à l’intérieur
même de nos sociétés : comment
voulez-vous qu’il le soit au plan
mondial ?
Cette mondialité, qui est nouvelle
dans l’histoire – elle n’a que
50 ans –, crée un contexte utile de
bien des points de vue, en rendant
possibles bien des progrès techniques et humains. Mais faute de gouvernance égalitaire, la situation est
politiquement explosive. De plus
ces inégalités sont aujourd’hui visibles de partout. Hier le pauvre ne
voyait pas le riche, aujourd’hui il
suffit d’un rien pour voir le monde
dans sa totalité. N’oublions pas que
u 23
l’évolution du taux d’équipement
en portables en Afrique est exponentielle. Nous vivons de ce fait une
incroyable mondialisation des imaginaires. Le pauvre aujourd’hui sait
parfaitement où il se situe par rapport aux riches.
Cela ne peut que créer des réactions
inédites, des identifications nouvelles qui sont sources de grandes
conflictualités. Regardons ces nouvelles tensions en face au lieu de
nous réfugier alternativement
dans le charity business ou la
stigmatisation. •
(1) Réunissant l’Egyptien Nasser, l’Indien
Nehru, l’Indonésien Sukarno et le Chinois
Zhou Enlai.
(2) Le Groupe des 77 est une coalition de
pays en développement au sein de
l’Assemblée générale des Nations unies
fondée en 1964. Lors de leur première
rencontre à Alger en 1967, la charte d’Alger,
définissant les bases institutionnelles
permanentes de ce groupe, fut adoptée
pour défendre les intérêts de ces pays.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
IDÉES/
INTERZONE
Par
MARCELA IACUB
Dans les roses ou dans
les choux? Peu importe!
PMA, GPA… Les débats sur les modes de
procréation ne sont-ils pas vains, au regard de
la situation des familles qui élèvent leurs enfants
dans des conditions souvent très inégales ?
F
aire un enfant seule, ou en
couple avec une autre
femme, légaliser ou interdire la gestation pour autrui,
connaître l’identité des donneurs
CES GENS-LÀ
de gamètes, voilà ce qui effraie ou
qui enthousiasme nos concitoyens.
Comme si le plus important en
matière de reproduction était la
Par TERREUR GRAPHIQUE
manière dont les enfants sont fabriqués. Personne ne s’intéresse,
ou trop peu, à la manière dont les
jeunes êtres sont socialisés et
éduqués par ceux à qui ces fonctions sont confiées. Ou plutôt on
imagine que la manière d’exercer
ces fonctions ne dépend que des
formes par lesquelles les enfants
sont conçus.
Pour les «progressistes», les méthodes et les configurations
familiales alternatives seraient
neutres au regard de l’exercice de
ces fonctions, tandis que les «réactionnaires» estiment que toute
fabrication non sexuelle, non
«naturelle», non traditionnelle,
promettrait à l’enfant un destin
funeste.
Comme si les deux camps voulaient, par ces débats inutiles,
dévier l’attention de ce qui est urgent et principal, c’est-à-dire la situation des familles qui élèvent
dans des conditions diverses leurs
enfants. Comme si les uns et les
autres voulaient ne pas mettre en
cause les droits des «fabricants»
sur les enfants qu’ils font naître.
Pour les «progressistes», ce qui
compte sont les prérogatives d’une
personne qui désire un enfant.
Pour les «réactionnaires», la famille se fonde sur les droits
qu’un couple possède sur les fruits
du corps de l’homme et de
la femme.
Ni les uns ni les autres ne veulent
voir que cette approche est porteuse d’une idéologie néfaste en
matière de socialisation et d’éducation des enfants. Elle suppose
que les enfants qu’ils mettent au
monde leur appartiennent. Que
nos enfants sont à nous au
lieu d’être des individus libres,
de futurs citoyens démocratiques
qui auront entre leurs mains le
destin de la société. Lorsque nous
disons que nos enfants sont «à
nous», nous oublions que les parents ne sont que des passeurs,
qu’ils exercent une fonction
sociale, non une prérogative ou un
privilège.
Si nos sociétés s’intéressaient
moins à la manière dont les enfants sont fabriqués, on pourrait
envisager des nouvelles manières
de socialiser, d’éduquer et de doter
matériellement chaque enfant.
L’idée selon laquelle ces derniers
devraient jouir des conditions
sociales et éducatives les plus égalitaires possibles verrait le jour afin
qu’ils n’héritent ni de la misère
ni de la richesse. Un service social
de l’enfance nouveau se porterait
garant du bien-être et de l’égalité
de tous, un service social qui poserait des barrières entre ces enfants
et leurs parents.
Ce jour-là, les façons dont les enfants seront conçus importeront
si peu que nous n’aurons même
plus besoin de lois pour les autoriser, ni même pour les encadrer.
Nous ferons de notre mieux pour
que ces enfants naissent d’un,
deux ou trois parents. L’essentiel
sera que ces nouveaux humains
puissent parvenir à une complète
autonomie. Et qu’ils aient tous accès aux douceurs, aux savoirs et
à toutes les richesses de la
société. •
Cette chronique est tenue en alternance
par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ÉCRITURES
Par
CAMILLE LAURENS
Sur un air d’Aznavour
en toute humanité
M
a chronique de ce mois-ci
est le fruit d’une petite
expérience. Etant à
l’étranger avec un accès limité à
mes journaux et stations de radio
favorites, j’ai entrepris de me tenir
informée de l’actualité par le seul
truchement de mes amis Facebook
– enfin, ceux dont le mystérieux
algorithme veut bien me présenter
les statuts. A cette aune, sans l’ombre d’un doute, la nouvelle la plus
importante ces jours-ci est la mort
de Charles Aznavour. Pour avoir
toujours dans un coin de la tête
beaucoup de ses refrains, je suis
touchée. Pas autant, toutefois,
qu’Alain Delon qui a confié à
l’AFP: «Je suis fracassé. Je prends
son décès en pleine gueule.»
N’est-ce pas un brin excessif à propos d’un poète de 94 ans à la vie
longue et pleine, et qui ne redoutait «ni l’hiver ni l’automne»? J’apprends aussi que, né à Paris, le
bébé Shahnourh Varinag Aznavourian s’est vu aussitôt rebaptisé
Charles parce que, à la maternité
tenue par des religieuses, la sagefemme n’était pas parvenue à orthographier correctement pour
l’état civil le prénom arménien
choisi par les parents.
On en connaît un que l’information doit réjouir, pour qui le prénom est un marqueur indispensable de la volonté d’intégration. Le
chanteur lui-même, quoiqu’évoquant souvent dans ses chansons
l’histoire de sa famille, «des émigrants», expliquait avoir tout fait
pour «devenir français, d’abord
dans ma tête, dans mon cœur, dans
ma manière d’être, dans ma langue… J’ai abandonné une grande
partie de mon arménité pour être
français… Il faut le faire. Ou alors
il faut partir». Tu parles, Charles.
Cela ne l’a pas empêché, et heureusement, de porter haut et fort les
couleurs de l’Arménie, de chanter
son pays, de le soutenir sans se
faire remonter les bretelles, et
même de le représenter, jusqu’à
devenir son ambassadeur en 2009:
«J’ai pensé que ce qui est important
pour l’Arménie doit être important
pour nous tous», justifiait-il. On
n’est pas obligé de se renier pour
exister, ni de se désintégrer pour
s’intégrer.
Devenir français est un rêve que
partage un certain Aquarius,
devenu apatride quelque part en
Méditerranée: on pourrait, comme
cela se pratique quelquefois avec
d’héroïques sauveteurs d’enfants,
lui donner la nationalité française
pour services rendus à l’humanité.
Et si d’aucuns trouvent que son
nom sonne un chouïa trop romain,
on pourrait, allez, lui en trouver un
plus gaulois : Astérix, Obélix ou
même Eric, tiens, pourquoi pas ?
L’essentiel n’est pas le nom mais la
capacité à défendre les vivants
dont nous sommes, à partager
l’humanité. Car il y en a plein qui
se fracassent, et nombreux sont les
décès qu’on pourrait éviter de se
prendre en pleine gueule, si on décidait de s’en émouvoir.
Le repli identitaire qui gagne le
monde est encore plus frappant vu
de loin. Facebook s’en fait sans
cesse l’écho, y compris sur les
murs des universités, censées être
par excellence des lieux de tolérance et de mixité. Voir s’étaler sur
un mur de Nanterre le tag :
«Blanc·he·s hors des luttes antiracistes» est un vrai crève-cœur. La
cause des Noirs ne concerne-t-elle
pas les Blancs? Les hommes sontils interdits de féminisme ? Pourquoi la France sans l’Arménie ?
Faut-il accepter la dérive des valeurs républicaines au profit de
communautarismes étriqués et
voir se répandre à tout propos la
question jadis pointée par Montesquieu, mais cette fois sans hu-
Nous sommes
tous des
contemporains,
c’est-à-dire,
au sens strict, des
gens qui partagent
le même temps,
cela devrait suffire
à nous rassembler
ici et ailleurs,
à nous permettre
de conjuguer
le singulier
au pluriel.
mour: «Comment peut-on être persan ?» Comme on s’est éloigné de
la foi d’un Edouard Glissant, persuadé que toutes ces revendications identitaires n’étaient que
d’ultimes sursauts d’agonie avant
l’avènement du «Tout-monde» où
chacun, «sans aucunement renon-
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
Démagogie is beautiful
On ne peut pas demander aux démagogues
d’être réalistes, faudrait savoir. La situation
les amène juste à renier leurs convictions
en étant forcés de prendre des mesures
impopulaires.
S
i j’ai bien compris, la démagogie, ça consiste à faire ce
que le peuple croit qui est
bon pour lui plutôt que ce qu’on
croit qui est bon pour le peuple.
C’est comme les enfants qui ne
veulent manger que des frites et
des bonbons plutôt que de la
soupe et des épinards si ce n’est
qu’avec le peuple, c’est plus difficile de lui expliquer qu’il faut
grandir, et que sinon il va devenir
obèse, et que, de toute façon, il
comprendra quand il sera grand.
Le démagogue flatte le peuple
mais c’est aussi qui perd gagne
car le flatteur vit aux dépens de
ceux qui l’élisent. On ne peut
d’ailleurs de ce point de vue
qu’admirer le gouvernement italien qui arrive à être démagogue
avec une coalition d’intérêts entièrement opposés. C’est une vision radicale du en même temps:
en même temps totalement pour
et totalement contre. Il y en a
pour tout le monde en veux-tu en
voilà, ce qui rend difficile de s’op-
poser, mais on peut craindre
qu’il y en ait aussi pour tout le
monde quand il faudra protéger
ses joues des claques économiques et autres qui menaceront
de s’abattre sur la population, pas
de jaloux. Quant à l’Europe prétendue impuissante, elle attend
benoîtement que le marché
sur lequel elle a craché fasse le
bon boulot en remettant les Italiens à l’heure. Il y a une vision de
la démagogie comme le contraire
de la dictature: c’est rendre tout
le monde heureux, ce qui est
aussi le résultat des dictatures,
mais là, c’est sans torturer personne ni flanquer l’opposition en
prison.
L’expérience montre cependant
que cette vision idyllique de la
démagogie ressort justement de
la démagogie et n’est pas faite
pour durer. Mais ça veut dire
quoi, durer, surtout en Italie? Les
Italiens veulent, semble-t-il, se libérer de la dictature de l’arithmétique. Quel enfant n’a pas rêvé, au
moins un temps et au-delà des
frites et des bonbons, de ne pas
aller à l’école ? On ne va pas se
laisser emmerder pour quelques
zéros par-ci, par-là. On s’arrange
toujours avec les millions ou les
Le démagogue flatte le peuple
mais c’est aussi qui perd gagne
car le flatteur vit aux dépens
de ceux qui l’élisent.
u 25
cer au refus et au combat qu’il doit
mener dans son lieu particulier»,
changerait en échangeant, favorisant le métissage et la «créolisation» générale ! Quelle terrifiante
régression !
Pour en revenir à Charles, j’espère
qu’il est parti «sans bagage et le
cœur libéré, en chantant très fort».
Par exemple ces paroles d’une de
ses anciennes chansons: «(Que) la
vie est faite/ Du temps des uns/ Et
du temps des autres / Le tien, le
mien / Peut devenir nôtre.» Que
nous sommes tous des contemporains, c’est-à-dire, au sens strict,
des gens qui partagent le même
temps, cela devrait suffire à nous
rassembler ici et ailleurs, à nous
permettre de conjuguer le singulier au pluriel. Au lieu de nous retrancher derrière un pays, une couleur de peau, une religion, un
genre, au lieu d’opposer mon et
ton, la mienne et la tienne, dire :
notre, nos. Dire «soyez des nôtres».
Là, ce serait le pays des merveilles. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
milliards. Après tout, on a aussi
le droit de rendre un devoir de
calcul où il y a un déficit, fût-il de
connaissances. C’est Italia First
comme USA First ou Hongrie
First mais, pour le coup, tout le
monde ne peut pas être first en
même temps. Tout le monde ne
peut pas être allemand. Les Italiens préfèrent être les premiers
en Italie que les derniers en Europe. Avec en plus les Anglais qui
ont promis de faire des étincelles
maintenant qu’on ne les bride
plus, et Donald Trump qui, quoi
qu’on dise, va peut-être gagner
les élections de mi-mandat parce
qu’on ne peut pas retirer ça à la
démagogie réussie : elle fait envie. Ce n’était pas gagné d’avance,
pour Donald Trump, d’être élu
pour avoir bien su insulter les
Noirs, les femmes, les musulmans et les Latinos. Il fallait avoir
l’idée. Donald Trump, c’est un
peu le grand dadais du cours préparatoire dont on se moque parderrière mais qui fait régner la
terreur parce qu’il peut taper
n’importe qui.
Tout gouvernement, même le
plus strict, aspire cependant à
l’occasion à prendre au moins
une mesure populaire, surtout
quand arrive le temps maudit des
élections et qu’il faut remettre
des jetons dans le bassinet. On
médit de la démagogie mais c’est
aussi un talent. Si j’ai bien compris, c’est donner à tout le monde
et ce n’est pas donné à tout le
monde. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Répertoire
Entre-nous
DÉMÉNAGEURS
MUSIQUE
DISQUAIRE SÉRIEUX
(20 ANS D’EXPÉRIENCE)
ACHÈTE DISQUES
VINYLES 33 TOURS ET
45 TOURS TOUS
STYLES MUSICAUX :
POP ROCK, JAZZ,
CLASSIQUE, MUSIQUES
DU MONDE,... AU
MEILLEUR TARIF +
MATÉRIEL HI FI HAUT
DE GAMME.
RÉPONSE ASSURÉE ET
DÉPLACEMENT
POSSIBLE. TEL : 06 89
68 71 43
Disquaire rachète vos
disques vinyles 33T & 45T
au meilleur prix (Jazz, Afrique,Antilles,
Pop & Rock, Punk, Metal,
Hip Hop,Soul, Funk etc...)
+ Matériel Audio
(Casques,Platines, Amplis)
Petite ou Grande
Quantité,Contactez Nous.
Déplacements Possibles,
Réponse Rapide
Paiement Cash et
Immédiat !
07 69 90 54 24 La reproduction de
nos petites annonces
est interdite
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
entrenous-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
JOUR DE FÊTE
«DÉMÉNAGEMENT
URGENT»
MICHEL TRANSPORT
DEVIS GRATUIT.
PRIX TRÈS
INTÉRESSANT.
TÉL. 01.47.99.00.20
MICHELTRANSPORT@
WANADOO.FR
Joyeux anniversaire ma
Chérie pour tes 12 ans !!!!
Papa et Maman
Immobilier
immo-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
VENTE
Achète
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Danse avec les stars.
Divertissement. Présenté
par Camille Combal.
23h20. Danse avec les stars.
La suite. Divertissement.
20h55. Drôlement bêtes, les
animaux en questions. Divertissement. Spéciale fête de la
science. 22h45. Fort Boyard.
Divertissement. Imag’in.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine. Affaire
Magali Delavaud : un crime
presque parfait. 22h40.
Chroniques criminelles.
Magazine.
FRANCE 2
FRANCE 5
21h00. Les années bonheur.
Divertissement. Présenté
par Patrick Sébastien.
23h20. On n’est pas couché.
Divertissement. Avec
Philippe Manœuvre, Romane
Bohringer, Joyce Jonathan…
20h50. Échappées belles.
Magazine. Au rythme de la
Louisiane. 22h25. Une nuit,
le Centre Pompidou
avec François Berléand.
FRANCE 3
DUPLEX
21h00. Crime dans le
Luberon. Téléfilm. Avec
Florence Pernel, Guillaume
Cramoisan. 22h35. Crime
en Lozère. Téléfilm.
tableaux
anciens
CANAL+
XIXe et Moderne
avant 1960
Charme d’une petite
maison.
Part vend Duplex.
Immeuble de 2 étages.
Poutres et colombages.
Fenêtres à double vitrage.
SDD. Soigné. Inondé de
lumière. Spacieux. 2
chambres. 50m2
Carrez. 67m2. au sol. 710 000E Agences
s’abstenir absolument.
Tel : 07 58 79 99 42
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
Estimation gratuite
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
06 07 03 23 16
21h00. Logan Lucky.
Comédie. Avec Adam Driver,
Seth MacFarlane. 23h00.
Les zozos migrateurs.
Documentaire. Au pays du
Soleil levant.
ARTE
20h50. Pasteur et Koch.
Documentaire. Un duel de
géants dans le monde des
microbes. 22h25.
L’intelligence artificielle
va-t-elle nous dépasser ?.
Documentaire.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Piège-moi si tu peux.
Souvenirs du Brésil.
22h45. NCIS : Los Angeles.
Série. 3 épisodes.
accueille
Copy right
OC TO BE
© 2018 The
R 2, 2018
New York
Times
Italy’s
Shadow
Luxury
Industry
ration with
In collabo
ON
ETH PAT
By ELIZAB
AZZERA
ENA LAZ
the
and MIL
ly — In
PHS BY
RYAN CHRI
STOPHER
JONE S FOR
THE NEW
S
YORK TIME
Baseball
y
b
d
e
s
a
r
E
A Border
PHOTOGRA
or Texas,
in Mexico
its game is
ntage.
va
ad
ld
Whether
e fie
has a hom
los Dos
olotes de games
this team
Tec
e
Th
e
Ita
mo in
OV INCE,
BA RI PR ian town of Santera d at
har
Ital
southern dle-aged woman satstitched
Colle, a mid kitchen table. She sort of
her
at
coat, the
work
at a woolen 800 to 2,000 eucarefully
for
t will sell when it arrives in
style tha
)
ter colto $2,340
fall and win
ros ($935
part of the , the Italian luxury
stores as
MaxMara
lection of nd.
not to be
ed
ask
o
fashion bra
her
an, wh
But the womr that she could lose facthe
fea
named for receives just €1 frommeter of
h
livelihood, ploys her for eac
em
tory that
comfabric she takes
pletes. “It one
ut
me abo
one
hour to sewabout
meter, so hours
four to five te an
to comple said
t,”
entire coa who
an,
the wom hout a
works wit or incontract, try to
FOR
“I
CIPR IANO
S
GIANNI
surance. ts per
YORK TIME
THE NEW
do two coa
hion
Italy’s fas on
day.”
es
rk is
The wo
trade reli
e
d to
hom
rce
id
sou
-pa
out
low
a local
her from t manwork.
factory tha
for
ufa ctu res bestbusiness,
some of the es in the luxury
di.
nam
wn
tton and Fen of the
kno
Louis Vui
nerstone
including
prevk is a cor
Home wor supply cha in. It is tna m
Vie
on
fast-fashi ia, Bangladesh,
-paid
low
Ind
of
s
in
lion
alent
where mil e of the most unna,
Chi
and
kers are som ry.
home wor
It ly
h indust
Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
WAGNER
By JAMES
al anThe nation
, Texas — tes and Mexico
LAREDO
Sta
the United stadium speakhe
thems of
hom
split their and Texas.
Laredos
Mexico
bet ween marine provided
A Mexic an urity at a game.
sec
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. 22h35.
The Big Bang Theory.
Série. 8 épisodes.
C8
21h00. La télé des Nuls.
Documentaire. 23h00.
Les Nuls de A à Z.
Divertissement.
CHÉRIE 25
20h55. Un homme si parfait.
Téléfilm. Avec Kari Matchett,
Peter Outerbridge. 22h45.
Ma fille en danger. Téléfilm.
RMC STORY
20h55. Talk Show. Magazine.
Présenté par Jean-Baptiste
Boursier. 22h35. The Closer :
L.A. enquêtes prioritaires.
LCP
21h00. 1958, ceux qui ont dit
non. Documentaire. 22h00.
Un monde en docs. Magazine.
22h30. Encantado.
Documentaire.
TF1
FRANCE 4
TFX
20h55. Elles s’aiment depuis
20 ans. Théâtre. Avec Muriel
Robin, Michèle Laroque.
22h30. Le plus beau jour.
Théâtre.
20h55. Joker. Thriller.
Avec Jason Statham, Michael
Angarano. 22h40. La ligne
verte. Film.
FRANCE 2
TU ESDAY,
W9
20h50. Les Simpson.
Dessins animés. Manque
de taffe. Le cow-boy des rues.
La Marge et le prisonnier.
Le cafard du clown. 22h30.
Les Simpson. Dessins animés.
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Divertissement.
Opération récupération. Une
rénovation sur barge. 22h40.
Rénovation Impossible.
21h00. Retour chez ma mère.
Comédie. Avec Alexandra
Lamy, Josiane Balasko.
22h45. Esprits criminels.
Série. Jeu de hasard....
...Ou jeu de dupe.
21h00. Jeux de pouvoir.
Thriller. Avec Russell Crowe,
Ben Affleck. 23h10. Un jour,
un destin. Documentaire.
Robert Badinter un cri de
révolte.
WEEKLY
TMC
21h00. Columbo. Téléfilm.
L’enterrement de madame
Columbo. Avec Peter Falk,
Helen Shaver. 22h50.
90’ Enquêtes. Magazine.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 23h30. Life. Série.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TOUS LES MARDIS
IONAL
INTERNAT
PARIS PREMIÈRE
20h50. La folle histoire
des Bodin’s. Documentaire.
22h50. Les Bodin’s, mère
et fils. Spectacle.
CSTAR
21h00. DC : Legends of
Tomorrow. Série. Le Dieu de
la guerre. Délivre-nous du mal.
Voyage au bout de l’enfer.
23h15. Les Terriens du
samedi !. Divertissement.
FRANCE 3
21h00. Les enquêtes de
Murdoch. Série. L’art du rire.
Le jeu des rois. 22h25. Les
enquêtes de Murdoch. Série.
La mascarade des perdreaux.
Le fantôme de Queen’s Park.
CANAL+
21h00. Football : PSG / Lyon.
Sport. Ligue 1 Conforama 9e journée. 23h00. Canal
Football Club le débrief.
Magazine.
ARTE
20h50. Le train. Drame.
Avec Jean-Louis Trintignant,
Romy Schneider. 22h30.
Tirez sur le pianiste. Film.
M6
21h00. Zone interdite.
Magazine. Maisons de retraite,
maintien à domicile : le
scandale des personnes âgées
maltraitées. 23h10. Enquête
exclusive. Magazine. Ciudad
Juarez - New York : la nouvelle
route de la cocaïne.
FRANCE 5
20h50. L’invasion des
tartares. Documentaire.
21h45. Burger sur le grill.
Documentaire. 22h40. Les
bombes perdues de la guerre
froide. Documentaire.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Cauchemar en cuisine :
24h en enfer. Documentaire.
Browstone Bistro. Sherman’s
Restaurant. 22h40. Cauchemar en cuisine : 24h en enfer.
CSTAR
21h00. Chicago Med. Série.
Une partie d’un tout. Frères
d’armes. Héritage du passé.
23h40. La première fois.
Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. The Handmaid’s Tale :
La servante écarlate. Série.
Nolite te salopardes exterminorum. Fidèle. 23h00.
The Handmaid’s Tale :
La servante écarlate. Série.
La place d’une femme.
TMC
6TER
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. L’amour, pas la
guerre. Fais un vœu. 22h40.
Cold Case : Affaires classées.
21h00. Vilaine. Comédie.
Avec Marilou Berry,
Pierre-François Martin-Laval.
22h25. Jeux d’enfants. Film.
W9
CHÉRIE 25
21h00. Benjamin Gates et
le livre des secrets. Aventures.
Avec Nicolas Cage. 23h10.
Zone d’impact : Terre.
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Poids
lourds. 22h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
NRJ12
RMC STORY
20h55. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de David et Sandrine.
22h30. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
20h55. Master and
Commander : de l’autre côté
du monde. Aventures. Avec
Russell Crowe. 23h10. L’aigle
de la neuvième légion.
C8
LCP
21h00. Lucifer. Série.
Dieu Johnson. La pièce
manquante. 22h35. Lucifer.
Série. 2 épisodes.
21h00. Trafics de
médicaments. Documentaire.
23h00. En quête d’énergie
durable. Documentaire.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A l’atelier Lézard graphique à Brumath le 28 août : encres sur l’écran de sérigraphie lors de l’impression de l’affiche Jazzdor 2018. PHOTO PASCAL BASTIEN
Page 30 : Plein cadre / Antony Cairns, avalement de façades
Page 32 : Série / «Maniac» a belle hallu
Pages 33 : BD / Catherine Meurisse se met au vert
Sérigraphie,
magie moire
u 27
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
ARTS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Lézard
graphique,
têtes d’affiche
Quelle est la part de l’imprimeur dans toute création d’encre et
de papier? «Libération» a suivi le travail de Jean-Yves Grandidier,
fondateur en 1979 de cet atelier de sérigraphie alsacien,
qui se retire en laissant un héritage technique reconnu,
tant au service de l’industrie que des arts.
Par
JÉRÉMY PIETTE
Envoyé spécial à Brumath (Bas-Rhin)
Photos PASCAL BASTIEN
P
erçant la litanie rugissante et
machinique d’impressionnantes presses à sérigraphie semiautomatiques, une voix patiente avise: «On pourrait ajouter un peu plus
de pigments purs afin de rehausser cet
orange.» Du haut de ses 64 ans, Jean-Yves
Grandidier pointe du doigt le premier passage
d’encres à UV – un cercle dégradé aux couleurs rose, vert, jaune, doré et orange – telle
une petite planète sucrée conçue par le duo
de graphistes Thomas Couderc et Clément
Vauchez (alias Helmo) pour la 17e affiche du
prochain festival Jazzdor à Strasbourg. Nous
nous trouvons juste au-dessus de la capitale
alsacienne –à Brumath– au cœur de Lézard
graphique, atelier de sérigraphie que l’imprimeur, vosgien d’origine, Jean-Yves Grandidier a fondé il y a presque quarante ans.
L’autodidacte on ne peut plus méticuleux
nous explique alors la différence de longueurs
d’ondes des couleurs, qui ont chacune un impact sur le temps de séchage.
Cette année, l’homme part à la retraite et cède
la gérance de l’atelier, une passation des lieux
certes mais aussi une transmission de
ses connaissances avisées: «Je n’ai pas de secrets à garder. Bien au contraire, plus il y aura
de bons artisans-sérigraphes, et plus je serai
satisfait.»
Couches de nuances
Entre autres impressions sorties de chez «Lézard», beaucoup traînent leur fragrance d’encres qui se mêle aux moiteurs malodorantes
du métro parisien. Vous les avez probablement inhalées: les affiches de saison du Théâtre Nanterre-Amandiers (de l’atelier Teschner-
Sturacci) ou du Théâtre de la Colline (du graphiste Pierre di Sciullo avec Marga Berra Zubieta), ou encore, il y a quelques années, les
créations du Suisse Mathias Schweizer annonçant les diverses éditions d’«Antidote» aux Galeries Lafayette, dont celle, incroyablement
étrange, réalisée en 2008.
Les affiches sérigraphiées ont une épaisseur
toute particulière, une griffe, une profondeur,
elles combinent souvent couches de nuances,
moirés, matités, brillances aux intensités variées, qui se juxtaposent ou se superposent,
pour ainsi répartir voire hiérarchiser les informations et signes imprimés: mots, aplats de
couleurs, trames, dessins… On reste bouche
bée face à la technicité de ces espèces de pochoirs ultrasophistiqués qui ont permis dans
un autre univers – circa 60 – à Andy Warhol
de se multiplier et populariser son pop art.
Décrit sommairement, ce procédé, dont les
prémices encore indécises remontraient à la
dynastie des Song (960-1279 avant J.-C.), nécessite de grands châssis – appelés écrans –
à toile tendue, couverts d’une émulsion photosensible. Cette émulsion bouche la toile, excepté là où elle a été ôtée sous l’action de
rayons UV, afin de faire passer l’encre précisément où l’on souhaite: un aplat, un mot, une
trame, sur le papier… Le matériel pro, largement amélioré depuis ses origines, carbure
au cœur de l’atelier de Grandidier: deux grandes machines semi-automatiques qui accueillent les châssis, puis aspirent et calent
au millimètre près des centaines de formats
papiers vierges, recevant un premier passage
(sous un premier écran), un second (avec un
autre écran)…
Toutes les impressions ici évoquées sont irréalisables via un autre process: «En termes
de possibilités, le numérique –qui a ses qualités aussi – ne peut pas remplacer la sérigraphie.» La planète tout en subtils dégradés des
Helmo peut s’illuminer en laissant passer la
lumière qui frappe derrière (ce qui arrive de
nuit avec les affiches posées dans les Abribus). L’encre grise qui cerne cette sphère est
opaque tandis que la typographie d’un noir
brillant semble prête à s’extirper. Grandidier
regrette à voix haute: «Sous vitre, on ne verra
plus les subtilités de brillances et matités.» Si
le potentiel de reproductibilité de l’affiche est
considérable et rapide, elle ne retire en rien
la possibilité que chaque tirage soit unique en
son genre: ici les coulures d’encres utilisées
forment des dégradés chaque fois différents.
«Né au milieu du papier»
Alors que plus de 200 exemplaires sont imprimés sous nos yeux, Grandidier nous évoque
l’histoire de son père, formé par l’un des
plus grands graveurs italien de chez Fabriano
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Dans l’atelier de sérigraphie de Jean-Yves Grandidier
(en haut à gauche), à Brumath (Alsace), le 28 août. Pubs,
festivals, tracts politiques… Lézard graphique accepte tout.
savoir que les territoires d’application de cette
pratique ne se résument pas à la publicité ou
au graphisme: il y a l’industrie électronique
et ses circuits imprimés, la signalétique des
panneaux routiers, le textile, le fond des poêles Tefal, la carcasse des avions Boeing, etc.
Grandidier compose une équipe d’une dizaine de salariés qui demeure presque inchangée depuis maintenant vingt ans. Il
forme souvent des non-initiés, des marginaux
(taulards en fin de peine, sans-abri) qui quêtent la réinsertion. Il reçoit beaucoup de jeunes en stage aussi: Sébastien, accueilli à ses
19 ans, apprend de l’imprimeur durant près
de dix ans. Il est à présent chef d’atelier. Grandidier: «Comme clients, on accepte tout depuis
le début: les agences de pub, les petits festivals
de jazz-rock, les tracts du Parti communiste,
les artistes, graphistes, etc.»
Saâdane Afif
à devenir un maître filigraneur hors pair. «Je
suis né au milieu du papier et dans le respect
du papier.»
Grandidier fils, après un bref crochet par les
Beaux-Arts de Nancy, puis la section arts plastiques à l’université de Strasbourg, fait ses
gammes d’imprimeur dans un tout petit atelier de sérigraphie à Metz, où il réalise des affiches de concert, des tracts politiques… Enfin,
c’est en 1979, âgé de 25 ans, qu’il monte la première bouture de Lézard graphique avec un
camarade des Arts-Déco, un atelier de 100m²
– il y aura trois déménagements, nous sommes dans la version finale de 1 300 m².
Petit «Lézard» parmi les gros, Grandidier obtient pour ses premiers pas une presse semiautomatique grâce au directeur technique
d’une grosse entreprise de sérigraphie –il faut
Au milieu des années 80, l’imprimeur se voit
confier quasiment toute la production d’estampes de l’artiste Tomi Ungerer, qui reconnaît fissa son sens du travail pointu. «Ça m’a
largement crédibilisé.» Arrivent juste derrière
les autocollants et affiches promotionnelles
pour le géant allemand Lidl, qui s’implante
en France en 1988. Les rentes de la production Lézard, qui se concentre sur à peu
près 70% de pubs, permettent l’achat de machines de plus en plus sophistiquées. «La
production industrielle, et je ne le dis vraiment pas dans un sens péjoratif, m’a permis
d’alimenter cette structure et de travailler
avec les artistes.» Se suivent mais ne se ressemblent pas dans l’atelier Saâdane Afif (prix
Marcel Duchamp 2009), Malte Martin ou encore Pierre-Olivier Arnaud…
Une de ses plus fidèles collaboratrices, Fanette Mellier, a tout autant d’appétence pour
les questions techniques. Elle signe toujours
ses projets: Fanette Mellier+Lézard graphique. Le travail se fait main dans la main. Réinvestissant certains apanages de la publicité,
comme les encres pailletées pour cosmétiques ou celles pour jeux de grattage, la graphiste redouble d’inventivité (voir son projet
Pactole à la Fabrique de Fotokino à Marseille
en 2013). La carte de vœux pour le centre
Pompidou-Metz – Cultivons notre jardin
(2017)– contient une planche de pétales autocollants brillants bigarrés qui invite à composer un paysage. Pour le Parc Saint Léger (à
Pougues-les-Eaux, dans la Nièvre), centre
d’art contemporain dont elle est chargée de
l’identité graphique de 2008 à 2014, elle crée,
à partir de modules et formes géographiques
rudimentaires, un système évolutif.
Avec Grandidier, ils s’imposent comme
contrainte libératrice d’obtenir cinquante
exemplaires d’affiches différentes avec un
seul et même écran. Les deux ont un rapport
quasi charnel avec les machines et les étapes
liées à la conception. «Fanette, elle monte souvent sur la presse», précise Grandidier, amusé.
Puis, plus mélancolique: «Avec elle, il y a une
telle symbiose professionnelle, c’est…» hésite
Grandidier… «irremplaçable», termine la graphiste. La relation graphiste-imprimeur à son
apogée… Avant qu’une page ne se tourne.
Mais Grandidier laisse derrière lui une douce
philosophie exsudée de ce temple de l’impression qu’il a bâti de ses mains, et où l’on
entendra encore résonner –beaucoup l’espèrent– son humble leitmotiv préféré: «Je suis
meilleur que l’année dernière, moins bon que
l’année prochaine.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
IMAGES / PLEIN CADRE
Eclairs
obscurs
Par
CLÉMENTINE MERCIER
D
es blocs d’immeubles qui dansent et
obstruent l’horizon, des fenêtres comme
des trous de cigarettes, une sensation
nauséeuse d’être au bord du précipice ou
de l’effondrement: bienvenue dans le monde nyctalope d’Antony Cairns. Le photographe né à Londres
en 1980 publie CTY aux éditions Morel Books. Sur plus
de 150 doubles pages s’enchaînent des visions nocturnes sur papier argenté. Dans la veine d’un Werner
Mantz qui saisissait Cologne dans les années 20, d’un
William Klein qui volait son âme à New York, Paris ou
Tokyo à partir des années 50, ou d’un Daido Moriyama
qui arrache des particules aux villes japonaises, Antony Cairns pose une sonde dans les cités du XXIe siècle. Il en capte des secousses et des éblouissements
noir et blanc. Il a commencé à 15 ans, par Londres –où
il habite–, puis Los Angeles, Osaka, Las Vegas ou Paris.
On est ici à Tokyo. Cela pourrait être ailleurs.
Ce n’est pas tant la traversée –sans âme qui vive– que
l’on retient de ce tableau sombre, mais plutôt la pureté
des lignes et les géométries planantes. Dans cette image-mirage subsistent les enseignes des magasins.
Si des lettres manquent au titre «CTY», qui aurait pu
s’intituler «City», c’est comme pour mieux capter la
contraction de l’espace et du temps des villes qui ne
s’éteignent jamais.
Fan des auteurs de science-fiction comme William Gibson, J.G. Ballard ou Philip K. Dick, Antony Cairns peint
des cités zombies. Ses images accueillent des failles,
des accidents de composition, avec des taches ou des
scratchs. Ici, au premier plan, une grosse bulle flotte
tel un ectoplasme. Ces imperfections, c’est dans le labo
qu’il les obtient. Car sa pratique nocturne est indissociable de l’argentique. Antony Cairns photographie
avec un tout petit appareil et utilise des films négatifs
dont il fait des positifs en diapositives noir et blanc. Il
y a encore quelques années, on pouvait acheter ces
films inversibles noir et blanc (l’Agfa Scala, par exemple) mais la production a cessé. Il a fallu se débrouiller
tout seul pour obtenir ces effets positifs-négatifs, avec
un aspect granuleux et solarisé. C’est cet amour des
bacs de chimie qui infuse la photographie d’Antony
Cairns. Spécialiste des tirages noir et blanc, il se destinait au métier de tireur argentique. Mais il n’a jamais
trouvé de boulot, les labos fermant un à un. Il a persévéré en solitaire, donnant à ses photos le grain des
films muets et l’aspect de ruines rétrofuturistes. Faisant de la chambre noire la matrice de toute chose. •
CTY d’ANTONY CAIRNS
Morel Books, 376 pp. https://morelbooks.com
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 31
TY02_107, photo tirée de CTY,
d’Anthony Cairns. PHOTO ANTONY CAIRNS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
32 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
BD BRECCIA TOUJOURS VIBRANT
Maître de la BD argentine, explorateur formel et roi du clair-obscur, Alberto Breccia continue d’influencer les bandes dessinées du monde
vingt-cinq ans après sa mort à travers ses ouvrages clés, Mort Cinder,
Dracula ou l’Eternaute. Une rétrospective, où se mêlent originaux et enregistrements audio et vidéo, lui rend hommage à Toulouse. DESSIN A. BRECCIA
«Petites et Grandes Histoires argentines – Alberto Breccia»,
du 12 octobre au 20 janvier, médiathèque José-Cabanis, Toulouse
Rétrofuturiste
et psychédélique,
la nouvelle création
de Patrick Somerville
et Cary Joji Fukunaga,
diffusée sur Netflix,
oscille entre réalité
et fantasmagorie, dans
une quête un poil chargée
du bonheur en pilule.
nutes. Des tremblements qui transforment aussi les questions que
creuse la narration, en les répétant
inlassablement mais comme diffractées par l’apparition de nouveaux récits dans le récit. A travers les doutes
d’Owen quant à la pertinence de l’expérience à laquelle il se soumet, la
série rejoue en permanence les combats entre psychiatrie et psychanalyse, entre traitement chimique et
divan analytique –tranchant le débat d’une façon un peu désinvolte.
M
aniac est une
série avec les
yeux plus gros
que le ventre.
Une uchronie parano qui se déploie
d’abord sur le mode incongru de la
comédie romantique platonique,
avant de voler en morceaux à mesure que ses personnages se trouvent pris de bouffées délirantes.
L’objet pourra horripiler, on y a retrouvé une des choses que l’on chérit le plus dans le format sériel : la
faculté rare à séduire sans dévoiler
ses intentions, une façon de tenir
en haleine sans révéler ce qu’elle
veut dire. Une série qui retarde au
maximum le moment où il faut
étroitiser le champ des possibles de
la narration.
Maniac arrange son récit autour
d’une série d’essais cliniques expérimentaux dont le but n’est rien moins
qu’abolir la souffrance psychique.
Mouton noir d’une richissime famille new-yorkaise, Owen (interprété par un Jonah Hill physiquement transformé) cherche dans
cette médication un moyen de faire
taire les voix qui lui expliquent que
l’univers est régi par une série de
schémas secrets et qu’il serait une
des clés de cet ordre supérieur. Annie (Emma Stone) ferait partie de ce
plan transcendantal, bien qu’elle
semble surtout venue au labo pour
mettre la main sur des pilules qu’elle
gobe comme des Chocapic.
Série/ «Maniac»,
ô dépressifs
Savants fous. Lorgnant avec insistance du côté de Philip K. Dick,
le monde de Maniac présente un
présent qui ressemble au futur tel
qu’on pouvait l’imaginer dans les
années 80. Le reflet savoureux
d’une ère où l’avenir semblait appartenir à la high-tech nippone (le
labo étant emmené par un formidable trio de savants fous). Du mobilier au détail typographique, l’atmosphère de la série repose sur un
assemblage de réalité virtuelle et de
technologies désuètes, mélange de
super-ordinateur à gros boutons qui
clignotent et de terminaux monochromes époque Apple II.
Rythmée par la prise médicamenteuse, la série quitte ce «réel» pour
suivre les rêves artificiels destinés
à guérir ses cobayes. D’abord la revi-
Dans Maniac, Emma Stone et Jonah Hill prennent la pilule. PHOTOS NETFLIX
sitation de traumas passés, puis
l’exploration de vies alternatives,
sorte de longue glissade le long de
la roue de l’existence karmique.
Chaque immersion donnant lieu à
une exploration des formes de la
fiction, mimant tour à tour les codes
du film noir, du gangsta movie ou
de l’heroic fantasy. Le temps d’un
flash eighties, par exemple, Owen et
Annie se retrouvent à la poursuite
d’un lémurien dans une comédie
absurde et sanglante qui louche fortement sur le cinéma des Coen.
Aux commandes de Maniac, le
showrunner Patrick Somerville
(coscénariste de The Leftovers) et le
réalisateur Cary Joji Fukunaga
(True Detective saison 1) arrivent
avec leurs bagages personnels. Un
sens de l’exploration intérieure aux
relents mystiques pour le premier,
et un regard ultra-esthétisant pour
le second. La série soigne si bien sa
plastique qu’elle souffre de trop étaler ses références: il y a du Wes Anderson dans l’étrangeté grotesque
et l’hystérie compassée de certains
personnages trop apprêtés pour
être vrais, tout comme il y a du
Michel Gondry circa Eternal
Sunshine dans ce goût pour la dé-
pression onirique. Et si la série apporte un soin maniaque à l’élaboration de son présent, elle décroche
lors de certaines escapades mentales, notamment lors d’une scène de
manoir spirite qui sonne faux.
Quand les personnages répètent à
l’envi qu’ils sont prêts à «aller de
l’avant», à dépasser la dépression
dans laquelle ils marinent, la série
prend un malin plaisir à s’éparpiller
latéralement. Ces secousses qui agitent Maniac sont si fortes qu’elles
vont jusqu’à déchirer le format série,
la durée de ses épisodes oscillant entre vingt-huit et quarante-cinq mi-
Larmes d’étain. Mais le cœur de
la bête, c’est l’examen répété de la
porosité du réel et du virtuel, de ce
qui est et de ce qui pourrait être. La
question est frontalement posée à
Owen, que l’on somme régulièrement de prouver qu’il sait distinguer le vrai de l’imaginaire pour justifier que l’épisode psychotique
dont il a souffert est bien derrière
lui (on note au passage le savoureux
écho du terme «épisode»). De façon
plus lancinante, l’omniprésence de
la virtualité s’étale en toile de fond,
la série mettant discrètement en
scène l’arrivée de nouveaux services
à la personne, comme AdBuddy qui
permet de louer des amis de compagnie, prêts à régler une note de restaurant en échange de la lecture de
quelques publicités (terrifiante dévirtualisation des modèles de Google et Facebook). Des larmes d’étain
d’un ordinateur aux fils qui unissent Owen et Annie, le spectateur
est sans cesse conduit à évaluer le
degré de facticité de ce qu’il observe
–avant de réaliser qu’il connaît davantage ce couple par leurs vies rêvées que par l’entremise du «réel».
Ce jeu d’avatars successifs finit par
surimprimer un discours sur le rôle
de fiction –à la fois échappatoire et
métaphorisation des maux aux vertus thérapeutiques.
On conviendra que Maniac n’est
pas toujours hyper fine, notamment
lorsque la série surligne ces réflexions à coups d’intrigues sur un
manuscrit perdu de Don Quichotte
ou compare sa propre trame aux
écrits perdus des gnostiques. Si elle
peut paraître inégale, indigeste ou
boursouflée, elle n’en reste pas
moins une fascinante boîte à images persistantes. On a ainsi passé un
moment à revenir sur cette promesse de guérir l’esprit d’une pilule
magique, qui transforme la recherche du bonheur –inscrite dans la
Constitution américaine– en enjeu
de santé publique et question d’assurance santé.
MARIUS CHAPUIS
MANIAC de PATRICK
SOMERVILLE et de CARY JOJI
FUKUNAGA avec Jonah Hill,
Emma Stone… Sur Netflix.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 33
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CHRONIQUE T’AS LE LOOK, PHOTOBOOK
EUSA de NAOMI HARRIS, éd. Kehrer, 240 pp., 135 photos couleur, 45 €.
Tous les mardis matin sur Libé.fr, focus sur un livre photo. Cette
semaine, EUSA, de la Canadienne Naomi Harris. Après avoir découvert la ville de Helen aux Etats-Unis, une cité bavaroise en plein Etat
de Géorgie, la photographe a déniché les parcs à thèmes américains en Europe et des rassemblements folkloriques européens
aux Etats-Unis. Dans EUSA –contraction d’Europe et de USA– elle
pointe ces non-lieux, à cheval entre deux cultures, jusqu’à une perte
totale des repères. Au format carré, privilégiant les portraits avec
un bon coup de flash dans la figure, elle a photographié les Américains amateurs de bretzels et les Européens fanatiques de musique
country dans un livre réjouissant à la couverture plastique bleue.
Un regard plein d’humour sur un échangisme culturel étonnant.
Photo/ «Dandaka»,
hindou mythe
DARGAUD
E
BD/ Meurisse à la racine
L’ancienne dessinatrice
de «Charlie Hebdo»
revisite son enfance
bucolique dans
«les Grands Espaces».
Un retour aux sources
pour célébrer la vie.
O
ù va-t-on lorsque son
monde s’effondre ?
Comment recréet-on un espace où
l’on se sent bien, à l’abri, chez soi?
Le plus simple, évident, rassurant,
est sans doute d’aller chercher dans
son passé, de retourner en enfance,
si ce moment de la vie était heureux.
«Longtemps j’ai rêvé d’avoir dans
mon appartement parisien une
porte spéciale qui s’ouvrirait directement sur les prés, écrit en intro de
son nouvel album Catherine Meurisse. Je l’emprunterais à chaque saison, en un rien de temps, en un coup
de crayon. J’irais faire des provisions
de paysages, d’odeurs, de silence.»
Avec les Grands Espaces, Catherine
Meurisse continue de reprendre
goût à la vie. Un an et demi après les
attentats, en mai 2016, l’ancienne
dessinatrice de Charlie Hebdo avait
déjà signé la Légèreté où, des musées à la Villa Médicis, elle partait à
la recherche de la beauté, dans une
tentative, réussie, de se délivrer du
mal en s’éloignant du laid. Après
«qui suis-je ?», voilà une nouvelle
question : «D’où je viens ?»
Dans les Grands Espaces, c’est un retour aux sources qui s’amorce.
L’auteure raconte la volonté de ses
parents de s’installer à la campagne
dans les Deux-Sèvres dans les années 80, alors qu’elle était gamine.
Tout un nouveau monde s’est
ouvert pour l’enfant, qui s’est mise
à planter des arbres et des fleurs et
à se lancer, avec sa sœur, dans tout
un tas de collections improbables,
comme Pierre Loti: des pierres, des
crottes d’animaux, des bouts d’os
pour se créer son propre musée.
D’une maison à moitié en ruine et
d’un champ de cailloux, la famille
va créer un monde, une Arcadie où
il fait bon vivre et où Catherine
Meurisse apprend à être et découvre
son goût pour le dessin.
Y repenser, y retourner et s’y représenter petite dans une nature qui
paraît immense permet à l’artiste
d’être à la fois dans et en dehors du
monde. De son trait léger et comique, elle décrit parfaitement la manière dont le jardin, espace protecteur, plutôt que d’enfermer, permet
de se projeter vers l’ailleurs, la découverte du Louvre, de Fragonard,
de Poussin, vers la modernité intrigante du Futuroscope pas loin, ou,
au contraire, de prendre conscience
des ravages des pesticides et de
l’agriculture intensive aux alentours. Et ainsi, trente ans plus tard,
de continuer de vivre.
QUENTIN GIRARD
LES GRANDS ESPACES
de CATHERINE MEURISSE,
Dargaud, 92 pp., 20 €.
t le drame survint.
Rama et Sita filaient
l’amour doux, exilés
dans un refuge de verdure. Par vengeance, le démoniaque Ravana enlève la princesse,
laissant Rama inconsolable, baignant dans un océan de chagrin.
«C’est le livre où le conte bascule,
explique Vasantha Yogananthan.
L’enlèvement de la princesse introduit la guerre à venir.» Le photographe, français aux origines srilankaises, poursuit dans ce tome 4
son exploration du grand mythe
indien du Ramayana, entamée
en 2013. Reprenant le principe des
livres précédents, il retrace le chemin parcouru par les héros, guettant dans la culture indienne
contemporaine les émanations de
ce conte philosophique, tel ce
Ravana défiant l’ennemi de son
poignard de papier mâché, mi-fier
mi-ridicule.
Mais le récit ne suit pas son cours
sans surprises : pour la première
fois, le livre inclut des fragments
d’une bande dessinée, publiée
dans les années 70. «Chaque chapitre intègre l’utilisation d’images
vernaculaires liées au mythe. On
voulait commencer avec des éléments très anciens, comme des lithographies extraites de vieilles
versions du Ramayana, et avancer
vers des éléments plus contemporains, type bande dessinée. Elle a
la particularité d’être la version la
plus connue du mythe. C’est par
elle que tous les gamins indiens découvrent l’histoire.» D’où une narration plus directe, moins ellipti-
que, qui résonne avec l’aspect
dramatique de ce chapitre. Les
photographies sont parfois pensées en miroir de la BD: Vasantha
Yogananthan avait découpé des
cases pour les montrer à ses modèles, qui imitent la pose de ces
personnages de crayon. L’hommage est poussé jusqu’à la couverture, épaisse, cartonnée, délicieux
rappel de nos lectures enfantines.
On commence seulement à saisir
l’ampleur de ce travail de sept ans,
impliquant jusque-là 11 voyages,
5500km, une autodiscipline thatchérienne et un certain sens de la
créativité quant à son financement. Spoiler : le prochain tome
ne comprendra plus de figure humaine. Rendez-vous en juin.
TESS RAIMBEAU
DANDAKA de VASANTHA
YOGANANTHAN
Chose commune, 112 pp.,
13 inserts, 50 €.
Être classique n’est qu’une affaire de goût.
Coffret
LES CHARLOTS
MARIELLE
Coffret
PASCAL THOMAS
Une collection de grands films restaurés en 4 K
Blu-Ray - DVD - Livret - Bonus inédits
© 2018 TF1 STUDIO
Coffret
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
34 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
CHRONIQUE LA PRIME À LA CASE
Tous les jeudis sur Libé.fr, une bande dessinée dans l’actualité vue par le petit
bout de la lorgnette. Cette semaine, le terrible Grave de Richard Corben et
cette case sur laquelle trois silhouettes noires et chapeautées déchirent une
nuit sans Lune. Une image qui synthétise à la perfection les codes de la BD
d’épouvante apparue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Celle qui
a fichu les miquettes aux adultes au point qu’ils imposent un code de moralité
à des comic books jusqu’alors si innocents. DESSIN RICHARD CORBEN. DELIRIUM
Le Collomb de la farce
AU REVOIR
Arts/ En désordre
de bataille à Toulouse
Sur le thème «Fracas et Frêles
Bruits», le festival le Printemps de
septembre explore les conflits et les
tensions du monde, alternant le
grave et l’irrévérencieux au fil d’une
multitude de petites expos, personnelles ou collectives, reflets des humeurs des artistes, de leurs intuitions, de leurs crises de nerfs.
LE PRINTEMPS DE SEPTEMBRE
à Toulouse et ses alentours.
Jusqu’au 21 octobre.
Ciné/ «Amin»,
ALBERT FACELLY
la pudeur de vivre
Par
La une en question figurait ce loup
de mer de la vie politique (71 ans,
première mandature de député
en 1981) abandonné à un relâcheue l’on pardonne à cette ment tranchant avec la fonction et
chronique la vanité de se l’habit qui sont les siens: bouche
vautrer à titre exception- ouverte, hilare, possiblement
nel dans une flaque de pure auto- pompette, l’air de trouver la blague
satisfaction corporate: la une de –qu’il en fût ou non l’énonciateur–
Libération mercredi a semble-t-il vraiment à s’en décrocher la mâmarqué les regards et les esprits, choire. Son principal interlocusaluée dans les revues de presse et teur, dont la maquette ne laisse desur les réseaux comme cristallisant viner que le dos sur lequel venait
«la vérité d’un moment» (dixit s’inscrire la manchette («Le gag du
Claude Askolovitch sur France In- Lyonnais»), étant laissé non identer). Un «moment» un rien gênant tifiable, l’imagination avait tout le
pour Emmanuel Macron, qui ve- loisir de se figurer que c’était là
nait de voir l’un des piliers de sa peut-être le Président lui-même
conquête du
qui faisait les
pouvoir, puis de
frais de la bonne
son gouvernevanne de son fument, lui impotur-ex-minisser sa démission
tre, indéfectible
de la plus insoutien devenu
tempestive des
peau de banane
manières – exit
humaine.
Gérard Collomb,
Il fallait déporauto-éjecté du
ter son regard
ministère de
bord-cadre pour
l’Intérieur pour
découvrir via la
rentrer battre la
légende que la
campagne en sa
photographie
baronnie lyonchoisie, signée
naise.
Albert Facelly
Libération du 3 octobre
JULIEN GESTER
et DIDIER PÉRON
Q
pour Libé, datait de
février, et que c’est en
réalité le Premier ministre, Edouard Philippe, qui faisait face
à l’hilarant Gégé Lajoie –demandez pour
voir aux zadistes, demandeurs
d’asile et manifestants du 1er Mai
s’ils ne le trouvent pas, eux aussi,
à mourir de rire. Rendue à son cadrage original (telle que publiée cidessus), la photo révèle que la
scène comportait au moins un
troisième acteur, dont seule la
main traînant dans un coin laissait
deviner la présence, Jacques Mézard, ministre de la Cohésion des
territoires, également convié à suivre Edouard Philippe dans le nord
de la France, où il venait exposer
un «plan national de prévention de
la radicalisation». Le sujet n’est pas
réputé désopilant et Albert Facelly
reconnaît aujourd’hui ne pas se
souvenir du tout du motif de cette
explosion de bonne humeur qu’il
a juste eu le temps d’attraper dans
son objectif, que le ministre de
l’Intérieur paraît avoir si bien repéré qu’on a l’impression qu’il surjoue le zouave pour la photo.
Plusieurs mois plus tard, l’affaire
Benalla a eu tout loisir de rouler
sur le duo des compères en marche Macron et Collomb, abîmant la réciprocité
jusqu’ici heureuse de
leurs stratégies et
convictions jusqu’à
leur retirer tout l’été l’envie de rire.
Si bien que cet éclat lillois intempestif réenchanté dans le contexte
de la stupeur d’une démission jetée à la figure du Président par voie
de presse (un entretien au Figaro)
a pris soudain la tonalité d’un
«fuck you» de vieille canaille. Ce
n’est plus là l’austère patriarche
calculateur au cœur froid traînant
son byzantinisme postmitterrandien au milieu des jeunes loups de
la macronie mais un stupéfiant sosie de Bourvil tel qu’immortalisé
sur l’affiche du Corniaud de Gérard Oury.
La mise en scène graphique du
texte sur la une lorgne, elle, plutôt
les affiches des comédies de
«cons» et autres «chèvres» de
Francis Veber. Et la trajectoire de
cette image illustre bien quelles
ressources expressives recèle la
plus anodine image d’actu, qu’il
suffit d’extirper des archives au
bon moment pour que l’habit du
«con» y change de camp. •
REGARDER VOIR
Après le très beau Fatima couronné
par le césar du meilleur film
en 2016, Amin, le nouvel opus de
Philippe Faucon, esquisse un récit
sensible de l’exil et de la solitude
dans les pas d’un ouvrier sénégalais,
formidablement interprété par
Moustapha Mbengue (au côté de
la toujours parfaite Emmanuelle
Devos). Le portrait d’un écartèlement géographique et mental, et
d’une solitude contemporaine, ou
plutôt de plusieurs.
AMIN de PHILIPPE FAUCON
avec Emmanuelle Devos,
Moustapha Mbengue… 1 h 31
Ciné/ «Blindspotting»,
un autre poing de vue
Blindspotting fait penser aux premiers films de Spike Lee (Do the
Right Thing, en particulier), non seulement par son sujet politico-social,
mais aussi pour la vitalité dont fait
preuve le réalisateur Carlos López
Estrada, en intégrant les musiques,
les tempos, le langage et les couleurs
qui constituent la culture urbaine
dont les protagonistes sont pétris.
BLINDSPOTTING de CARLOS
LÓPEZ ESTRADA avec Daveed
Diggs, Rafael Casal… 1 h 35.
Photo/ C’était la «Zone»
Une exposition de 150 photos trouvées par les chineurs de clichés anonymes Marion et Philippe Jacquier
fait ressurgir les réalités sociales du
Paris des bidonvilles de la «Zone»,
cette ceinture des anciennes «fortifs» autour de la capitale.
LA ZONE Galerie Lumière des
roses, 12-14, rue Jean-JacquesRousseau, Montreuil (93).
Jusqu’au 7 décembre.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
PAUL ROUSTEAU
Page 38 : Cinq sur cinq / Le vivier hollywoodien
Page 39 : On y croit / Dominique A
Page 40 : Casques t’écoutes / Thomas Thouroude
u 35
MUSIQUE/
La vie en sourde oreille
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Parmi les musiciens
célèbres souffrant
d’acouphènes, on trouve
Bono, Noel Gallagher,
Phil Collins ou encore
Ozzy Osbourne.
Quand la
musique
devient
souffrance
C’est sans doute le mal le plus
handicapant pour un musicien:
l’acouphène, ce sifflement continu
dans l’oreille. Aujourd’hui, le milieu
prend de plus en plus conscience des
dangers liés au son. Témoignages.
Par
BRICE BOSSAVIE
Photo
PAUL ROUSTEAU
«L
es gens, c’est chargé
d’émotion que je
vous annonce qu’il
me faut arrêter la
musique pour une durée indéterminée.» Nous sommes en septembre 2016, sur sa page Facebook, le rappeur belge Veence Hanao annonce
dans un long message une pause dans
sa carrière. «Au cours des deux derniers mois, j’ai vu plus de tabliers
blancs que de potes. […] La vérité, c’est
qu’aucun ne sait. Aucun ne soigne.» La
raison de son mal être? «Quinze piges
que j’me bats contre des crises récurrentes de surdité, des acouphènes de
plus en plus invalidants, et les angois-
ses qui en découlent. […] Tu rêves de silence, mais il n’existe plus. Quant à la
musique, n’en parlons pas. Une chose
est sûre : elle m’a apporté trop de belles
choses pour qu’elle devienne souffrance.» La musique qui devient une
souffrance, en termes médicaux, cela
s’appelle des acouphènes : un sifflement constant dans l’oreille que seule
la personne concernée peut entendre.
Beaucoup de gens en ressentent en
rentrant de soirée après une forte exposition sonore, mais pour certains le
sifflement ne disparaît pas. C’est ce
qui est arrivé à Veence Hanao qui résume aujourd’hui, laconique : «A un
moment dans ma vie, il y avait de la
musique, de la joie, des gens dans les
salles qui écoutaient ce que j’avais à
raconter. Et un jour, je n’entendais
plus rien et j’avais ce sifflement.»
«Un signal aberrant»
Comme Veence Hanao, de nombreux
autres artistes sont concernés par ce
problème, encore mal connu du grand
public. «Les acouphènes sont des
symptômes qui surviennent lorsque
l’oreille s’est fragilisée après avoir subi
un traumatisme sonore, explique
Jean-Luc Puel, directeur de recherche
à l’Institut des neurosciences de
Montpellier, spécialisé dans la question de l’audition. Un signal aberrant
se propage alors dans tout le système
auditif, et la personne se met à entendre un sifflement qui n’existe pas réellement, mais que le cerveau analyse
ainsi.» On estime que 10% de la population française serait atteinte de ce
phénomène. De nombreux musiciens
sont touchés : Noel Gallagher, Bono,
Ozzy Osbourne ou Phil Collins sont
concernés. «Les musiciens sont évidemment plus exposés à ce problème
que les autres, confirme Jean-Luc
Puel, qui a conduit il y a quelques années une étude sur les DJ des boîtes
de nuit de Montpellier. Ils avaient à
peu près 25 ans de moyenne d’âge,
mixaient depuis cinq ans environ, et
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
dait.» Comme lui, le Français Djedjo- les risques qu’ils courent, et il me semble
tronic, alias Jérémy Cottereau, a dû que de plus en plus se protègent en stului aussi faire une pause au début de dio comme en concert en utilisant des
sa carrière de DJ pour le même pro- bouchons-oreillettes qui diffusent le son
blème : «Tout le monde te dit “Bon, il à un volume modulable.» A plus long
va falloir penser à autre chose qu’à la terme, Puel et son équipe pourraient
musique”. Mais quand tu as 22 ans et même changer le quotidien des musique tu commences à
ciens acouphéniques
en vivre, c’est très dur
grâce à leurs recherà entendre. Cet événeches. Ils travaillent
ment a en tout cas
depuis plusieurs anconsidérablement ranées sur une molélenti mon début de
cule, la gacyclidine :
carrière.»
les premiers tests cliEn Angleterre, le proniques réalisés sur des
ducteur électronique
humains ont montré
Forest Swords, figure
qu’elle faisait considédu label Ninja Tune, a
rablement baisser les
lui décidé de démaracouphènes des parer une carrière musitients. Mais pour
cale en ayant déjà des
quelques semaines
acouphènes. Et a dû
seulement. Un preapprendre à vivre de
mier pas, mais la guésa passion malgré ce
rison devra encore atsymptôme. Lorsqu’il
tendre :
«Pour
compose, son oreille
l’instant, nous ne conVeence Hanao
a tendance à lui jouer
naissons pas exacterappeur souffrant
des tours : «Je dement les résultats à
d’acouphènes
mande toujours un
long terme ni la prodeuxième regard (sic)
portion de guérison.
sur ce que j’ai composé parce qu’il ar- C’est encourageant, mais il va encore
rive que je règle mal les aigus à cause falloir encore attendre une dizaine
de mon acouphène. Et puis je sais qu’au d’années au moins.»
bout de sept ou huit heures, mes
oreilles vont vraiment se mettre à sif- «J’ai dompté le problème»
fler, et je suis obligé d’arrêter.» Même En attendant, Veence Hanao a réussi
schéma pour Djedjotronic, qui vient à aller de l’avant. Il se souvient
de sortir son premier album (lire Libé- comme si c’était hier du jour où les
ration des 15 et 16 septembre) : «J’ai choses se sont débloquées : «Depuis
énormément perdu d’audition mais j’ai quelque temps, j’avais un peu renoué
appris à vivre avec. Quand je suis en avec la musique, mais de loin. J’écristudio, j’arrive tout de même à enten- vais pour les autres [dont la chandre des effets stéréo, en les imaginant teuse Angèle, ndlr] mais je n’osais pas
un peu. Mais c’est vrai que parfois je retourner composer pour moi.» C’est
me demande comment ça sonnerait si en recevant un soir une production
j’avais le plein usage de mes deux de son ami musicien Le Motel qu’il va
oreilles…»
réaliser ce qui lui semblait impossible quelques années auparavant :
Une douleur fantôme
«J’ai attrapé une feuille et un stylo et
Dans le monde des musiciens, j’ai commencé à écrire sans me poser
l’acouphène semble être un tabou. de question.» Il gratte jusqu’à obtenir
Une sorte de risque du métier, dont un texte et va dans la foulée l’enregispersonne ne veut vraiment entendre trer dans son studio. «Tout s’est enparler. «Je connais tellement de gens chaîné dans une énergie très spontadans la musique qui en souffrent, as- née. Je n’avais pas envie de réfléchir.»
sure Forest Swords. Le problème, c’est Il sourit: «Le lendemain, je me suis réque c’est tellement personnel, trauma- veillé en me disant: “Putain, j’ai enretisant et stressant, qu’on n’en parle pas gistré un morceau hier !” Ça faisait
trop entre nous.» Véritable douleur des années…»
fantôme, l’acouphène n’est entendu Comme d’autres musiciens, Veence
que par celui qui en est victime. Au Hanao a appris à gérer son problème.
point de lui donner l’impression que Car si l’acouphène est toujours logé
son imagination lui joue des tours dans ses oreilles, il ne l’a pas empêché
(alors que le phénomène est tragique- de faire ce qu’il aime: de la musique.
ment réel). Après avoir publié son «Je travaille évidemment avec un vomessage pour annoncer qu’il arrêtait lume sonore bien plus bas qu’avant, je
la musique, Veence Hanao a reçu des me protège énormément sur scène,
centaines de messages privés: «Après mais j’ai réussi à dompter le problème.
cette annonce, j’ai eu 200 ou 300 mes- Mes acouphènes se sont stabilisés, et je
sages de soutien, notamment de gens refais ce que j’aime. La musique m’a
qui souffraient du même problème et rappelé en quelque sorte.» Tellement
qui ne trouvaient pas non plus de réelle qu’il a même fait son retour sur disque
solution. J’ai réalisé que je n’étais pas au printemps 2018 avec un album intiseul à vivre ça.»
tulé Bodie. Sur le dernier titre du disMalgré la difficulté à évoquer le phéno- que, on peut d’ailleurs entendre le
mène, il semblerait qu’une prise de temps de quelques secondes un bruit
conscience collective soit en marche. d’acouphène qui s’estompe. Il expli«Même si on n’aime pas en parler entre que : «Il m’est arrivé pas mal de trucs
nous, je vois de plus en plus d’artistes se dans ma vie dont j’ai dû me relever. Cet
protéger, notamment en concert et en événement de troubles auditifs en fait
soirée, constate Djedjotronic. Pas mal partie. Ça me paraissait important
d’artistes ont été touchés par ce phéno- d’en parler, surtout maintenant que
mène et le milieu commence à être sen- j’ai réussi à passer au-dessus.» On est
sible au problème.» Jean-Luc Puel le bien loin de son message Facebook
confirme: «Les musiciens ont compris désespéré d’il y a deux ans. •
«Je travaille
évidemment
avec un volume
sonore bien
plus bas
qu’avant,
je me protège
énormément
sur scène, mais
je refais ce que
j’aime.»
travaillaient en boîte de nuit trois soirs
par semaine, soit 21 heures d’exposition à un fort volume sonore.» Le constat est sans appel : «Les trois quarts
d’entre eux avaient déjà des acouphènes irréversibles.»
«J’ai appris à vivre avec»
Alors que sa carrière commence à décoller en 2014, Veence Hanao décide
de mettre un stop net à son ascension.
«Je n’arrivais plus à rentrer dans mon
studio, ni à me mettre devant une
feuille pour écrire, se rappelle-t-il. Je
ressentais un vrai sentiment d’injustice : j’avais tout donné à la musique,
et c’était comme ça qu’elle me le ren-
u 37
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LA DÉCOUVERTE
DR
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Lossapardo
peintre en
sentiments
O
n a comme
l’impression,
malgré l’avancée du streaming, que la plupart des nouveautés paraissent à
l’automne et au printemps.
Les gens n’écoutent pas de
musique en été? Etrange. Notre découverte de la semaine
est donc à l’écart du grand bazar promotionnel de saison.
Encore peu éclairé, l’univers
de Lossapardo captive d’emblée. D’abord parce que ce
jeune banlieusard n’est pas
que chanteur, auteur, compositeur. Il développe en parallèle un talent de peintre et vidéaste, dont les œuvres
sensibles, à découvrir sur son
profil Instagram (@lossapardo), évoquent la délicatesse étrange d’Andrew Wyeth
ou la mélancolie poisseuse
d’Edward Hopper. Sa musi-
que dépouillée, mais profonde, déploie, elle, une soul
électronico-acoustique lunaire et captivante sur Sleep (3
A.M) et Home Alone (10:01
P.M.), les premiers titres qu’il
a lâchés sur Internet en juin.
Même si sa présence radieuse
avait déjà été remarquée en
début d’année sur l’excellent
Post Blue, le EP du Parisien
Crayon, où sa participation
vocale aux délicieux Pink et
After The Tone nous révélait le
talent atypique d’une sorte de
D’Angelo lo-fi.
On a hâte d’en voir et d’en entendre un peu plus sur ce Lossapardo aux contours encore
bien mystérieux. Mais qui devrait très vite lui aussi se mêler aux bousculades de la rentrée musicale.
PATRICE BARDOT
lossapardo.com
Orquesta Akokàn - GoGo Penguin
Maceo Parker - Sons of Kemet
Jimmy Cliff - Lisa Simone
Raphael Saadiq - Hamza
Toure Kunda - Festen
Parquet - Stacey Kent
Grems - The Dizzy Brains
Ben Mazué - Bill Deraime
Les Olivensteins - Vincent Peirani
Maria Baptist - Les Négresses Vertes
Chucho Valdés - Fatoumata Diawara
Ill Considered - Avishai Cohen
Henri Texier - Fatima & The Eglo
Live Band...
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
38 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
PLAYLIST
PELUCHÉ
Figure Me Out
Ceux qui, dans les années 90, ont
adoré le Moloko de Róisín Murphy
craqueront pour la pop électronique
sensible mais sautillante de ce trio
de Londoniennes. Les autres seront
séduits par ce cocktail latino-funk
vitalisant. Sans modération.
JEAN-LOUIS MURAT
Ciné Vox
L’Auvergnat est en mode retour
vers le futur sur ce titre dont
l’inspiration semble dater de sa
Dolores des années 90, tout en
renouvelant les expérimentations
trip-hop de Travaux sur la N89
sorti l’année dernière.
a placé ses indéniables qualités vocales sur l’album Break Up et le récent EP Apart en compagnie du
chanteur et guitariste Pete Yorn,
avec qui elle développe une pertinente pop countrysante. Une fois
le filon blockbuster épuisé, elle ne
devrait pas avoir trop de problèmes
pour se recycler. En espérant
qu’elle ait mis deux sous de côté: la
musique, ma bonne dame, ça eut
payé, mais ça paie plus.
4 Johnny Depp
L’acteur Jeff Goldblum, qui se pique de jazz depuis des années, passe par Paris chantonner des standards avec son groupe. CULLY WRIGHT
Hollywood
est une
véritable
pépinière
de chanteurs
et chanteuses.
M
ême en excluant
ceux qui étaient
chanteurs avant
d’être acteurs (de
Frank Sinatra à Jared Leto), la liste
est interminable. A croire qu’à Hollywood une guitare est aussi vitale
qu’un oscar. Mais qu’est-ce qu’ils ont,
tous les acteurs américains, à vouloir
donner des concerts? Florilège.
1 Jeff Goldblum
Il a taillé son bouc grisonnant
et chaussé ses lunettes de quinqua
sexy pour lancer une moue ravageuse sur l’affiche du concert qu’il
va donner au Trianon à Paris,
le 18 octobre. A la manière de
Woody Allen, l’interprète de la Mouche et de Jurassic Park a son propre
De l’écran
à la scène
groupe de jazz, The Mildred Snitzer
Orchestra, avec qui il se produit aux
Etats-Unis depuis de nombreuses
années. Il a même enregistré un album qui swingue méchamment
pour le label Decca. A Paris, les places, de 50 à 70 euros, seront moins
chères que celle de la délirante
masterclass
d’Al Pacino,
mais cela
n’empêchera
pas Jeff Goldblum de dialoguer avec le public tout en pianotant des standards en compagnie de
ses camarades. Musicalement, il
faut s’attendre à quelque chose
d’une soirée piano-bar dans un
grand hôtel international.
2 Juliette Lewis
Déjà passablement énervée
au cinéma, l’actrice Juliette Lewis
se métamorphose en furie sur
scène, croisant Iggy Pop et Joan
Jett pour reprendre du Creedence
Clearwater Revival en secouant ses
cheveux trempés dans tous les
sens, comme
si elle essayait
de ressusciter
le MC5 à elle
toute seule. Sa
carrière cinématographique tournant un peu au
ralenti depuis les années 2000 (et
sa participation au Blueberry de
Jan Kounen ?), cette copine de la
regrettée Amy Winehouse a dorénavant le temps de partir régulière-
CINQ SUR CINQ
ment en tournée internationale
pour un public probablement aussi
voyeur qu’amateur de rock’n’roll.
3 Scarlett Johansson
Entre la série des Captain
America et celle des Avengers, sans
parler de l’indigeste Lucy signé Luc
Besson, on peut trouver discutables les choix de carrière cinématographique de celle qui restera à jamais Lost in Transation. Par
contre, on est beaucoup moins
sceptiques sur ses options musicales. On a d’abord été bluffé il y a
dix ans de cela par son premier album, Anywhere I Lay My Head, une
relecture splendide des œuvres de
Tom Waits, produit par le TV on
the Radio David Sitek. Depuis, elle
Cela peut surprendre mais, de
l’avis général, la performance du pirate des Caraïbes au sein des
Hollywood Vampires lors du dernier Hellfest de Clisson a sacrément
tenu la route. Guitariste-chanteur
aux côtés des vétérans Alice Cooper
et Joe Perry (Aerosmith), il a même
entonné le Heroes de David Bowie
sans qu’on lui balance des binouses
sur sa tronche de vieille tata défraîchie. Pour l’acteur de 55 ans, la musique est plus qu’un hobby, ses faits
de gloire étant presque aussi nombreux que les bouteilles de Jack Daniel’s qu’il a descendues dans sa vie.
On peut entre autres évoquer son
album L, enregistré en compagnie
notamment de l’ex-Sex Pistols Steve
Jones et du Red Hot Chili Peppers
Flea, mais aussi une participation
à l’album d’Oasis Be Here Now, ainsi
que de nombreuses compositions
pour son ancienne épouse, Vanessa
Paradis. Mais, bizarrement, aucun
album sous son nom. Cela ne saurait tarder.
5 Bruce Willis
En 1987, Bruce Willis n’est pas
encore le spécialiste de films d’action que l’on connaît. Trois ans
après ses débuts à Hollywood, il
s’invente un personnage de chanteur, Bruno, et signe un premier album, The Return of Bruno, sur la vénérable maison de disques
Motown. Entouré des Temptations
et des Pointer Sisters, Willis se rêve
en successeur des Blues Brothers et
rencontre un joli succès avec ce
sympathique –sans plus– premier
album. Etonnamment, sa reprise
d’Under the Boardwalk sera le maxi
le plus vendu de l’année 1987 au
Royaume-Uni. Mais le plus intéressant reste la diffusion, à la sortie du
disque, d’un faux documentaire
d’une heure sur la chaîne câblée
HBO, célébrant la carrière de
Bruno, à travers de fausses scènes
de concerts de Bruce Willis
à Woodstock et des témoignages
d’amis du show-biz (dont l’ineffable
Jon Bon Jovi et sa choucroute peroxydée). Une vaste pochade à
laquelle Bruce Willis a donné
deux suites.
ALEXIS BARTIER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
JOHNNY HOSTILE
Work
Derrière ce chaleureux pseudonyme
se cache Nicolas Congé, le fondateur
du label Pop Noire (qui héberge
notamment Lescop ou Savages) et
moitié de John & Jehn, en solo sur un
inquiétant premier album planant entre
ambient et drone.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
MAHALIA
That’s OK
A la suite du carton de Jorja Smith,
les petites Anglaises r’n’b ont la cote,
à l’image de cette talentueuse
chanteuse de Birmingham dont on
apprécie le minimalisme musical :
quelques notes de guitares et basta.
Less is more.
22
The Lobby
Par le hasard d’une manip génétique,
Tricky et King Krule ont eu un fils,
ce mystérieux Britannique 22 dont
le passionnant free-jazz dub
électronique crépusculaire nous a fait
craquer. On a maintenant envie d’en
écouter beaucoup plus.
u 39
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
LA POCHETTE
«J’ai fait de Sadek
une diva de cabaret»
De retour avec un album sous influence brésilienne, le rappeur
français Sadek se fait chanteur de funk kitsch sur une pochette
qui ne laisse pas indifférent. Son concepteur, Fifou, raconte.
Le perroquet «Malheureusement, on
n’a pas pu avoir un véritable perroquet. Il
aurait fallu un dresseur et, pour avoir souvent fait des shootings avec des animaux,
c’est toujours un peu compliqué : on n’obtient jamais vraiment ce que l’on veut. Le
côté artisanal des animaux empaillés ne
nous dérangeait pas : l’idée, c’est que Sadek vient de la rue et qu’il peut créer du
rêve avec deux-trois babioles. Cela évoque
aussi de manière kitschouille le Brésil, un
pays où il se rend très souvent. On est sur
quelque chose de vraiment décalé, encore
plus par rapport à la musique de Sadek,
qui reste vraiment du rap de rue avec des
paroles explicites.»
Dominique A à voix nue
Au sommet de son art sur
«la Fragilité», le Nantais mâtine
son folk acoustique de claviers
vaporeux. Un écrin pour des
textes à la mélancolie feutrée.
SADEK
Johnny de
Janeiro
(Industreet/
Rec118/
Warner)
La perruque «Je me suis souvent
moqué des séances photo kitsch de
Céline Dion ou de Mariah Carey, mais
en réalité, s’il y a quelque chose que
j’ai toujours rêvé de faire, c’est de
photographier un modèle cheveux
au vent !
«Avec Sadek, on a testé pas mal de perruques. On a investi dans une perruque qui coûte un peu cher et donne assez facilement cette impression de
vrais cheveux à la Mariah Carey avec
un bon ventilateur. J’ai un peu l’impression d’avoir shooté une diva de
cabaret !»
PH. LEBRUMAN
La pose «En 2017, Sadek avait déjà
fait énormément parler de lui avec une
pochette où il posait hilare en compagnie de deux grands-mères. Pour son
nouvel album, nous avons décidé de
pousser le délire encore plus loin.
Comme c’est un mélange de rap français et de baile funk brésilien, on a imaginé une pochette à la manière de celle
d’un chanteur de funk un peu kitsch.
J’avais en tête les vieilles pochettes des
années 70-80, un peu à l’image du travail des photographes Pierre et Gilles,
avec des couleurs très saturées et des
brillances partout. C’est une pochette
de “pimp”, mais pas sérieuse.»
folk ? Des boîtes à rythmes et des claviers vaporeux, présents avec une économie d’effets
parfaitement dosée, évitent l’écueil piégeux
de la monotonie. Et permettent aux chansons
de flotter dans un clair-obscur.
La Poésie, la Splendeur, le Soleil, la Fragilité…
Bien sûr, on pourrait être tenté de lui reproet homme-là a aujourd’hui cher ses titres génériques, tendance pom50 ans (il est né un 6 octobre). peux, si l’écriture n’était pas aussi précise et
Cet homme-là n’a surtout ja- puissante. De l’intelligence sans démonstramais eu peur de joindre le tion. Des sentiments moins les épanchecœur à la raison, le geste à la pensée, la forme ments. La Poésie, on y revient. Morceau écrit
au fond. Un esthète de l’union enen réaction à la disparition de Leotre le feu et la glace. Dans son
nard Cohen et à l’élection, le lenabondante discographie, Dominidemain, de Donald Trump. Morque A a connu des hauts, beauceau altier, beau à pleurer.
coup, et des bas, plus rares. La
Dominique A décline les thématiFragilité est un sommet, reposant
ques déjà récemment explorées de
sur un songwriting impeccable et
la ruralité (le Grand Silence des
des arrangements d’une clarté
campagnes) et de la guerre (le Ruaveuglante. Il prend la précédente
ban), célèbre les éclats immuables
livraison –l’électrique et coléreux
DOMINIQUE A
de la nature (le Temps qui passe
Toute Latitude, sorti il y a seule- La Fragilité (Cinq7) sans moi), oppose la trace à l’imment sept mois– à revers. C’est un
matérialité de la musique (Comme
album existentiel et thermique, acoustique l’encre). La route vers toujours se pare d’une
et contemplatif, intime et au souffle long. En lumière d’automne, Comme au jour premier
fervent commandant de son armée solitaire, n’a d’autre horizon que la grâce et Beau Rivage
le Nantais a ressorti sa vieille guitare acousti- déploie un joli savoir-faire pop. Un album
que, achetée à l’époque de la Mémoire comme un point d’éternité au sein d’un
neuve (1995), pour étayer les climats d’une monde qui fait toujours semblant de changer.
mélancolie feutrée. Bascule essentiellement
PATRICE DEMAILLY
C
Le rose «Il y a beaucoup plus de rose dans
les pochettes de rap français depuis un ou
deux ans. Toute cette nouvelle génération
qui fait du rap très doux, va bien avec cette
couleur. Lorsque tu écoutes les derniers
morceaux de PNL ou de Dosseh, ça chantonne, ce sont presque des ballades, ce n’est
plus forcément du gros rap. Il y a dix ans
personne ne souriait dans les clips ou sur
les pochettes de rap. Aujourd’hui, les mecs
sourient, acceptent plus de choses, et l’imagerie du rap s’est ouverte à des choses plus
légères, dans la mise en scène comme dans
l’attitude.»
Recueilli par BRICE BOSSAVIE
Vous aimerez aussi
RODRIGO AMARANTE
Cavalo (2013)
BERTRAND BELIN
Hypernuit (2010)
LAURA VEIRS
Carbon Glacier (2004)
Echappée en solo de l’une
des forces vives de Los
Hermanos, groupe icône
au Brésil. Du folk en apesanteur qui vous ranime
de l’intérieur.
Ce disque à l’élégance rare
et plein d’ellipses a permis
à l’auteur-compositeur-interprète de se faire un nom.
La chanson du même nom
est somptueuse.
L’élégance est aussi de
mise chez cette Américaine
injustement méconnue.
Un charme folk-pop caressant et une voix particulièrement expressive.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
40 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
LE LIVRE
Eloge de la rock star
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Thomas Thouroude
«J’aime chercher un vinyle,
sentir l’odeur de son emballage»
Journaliste sportif
SES TITRES FÉTICHES
GRANDMASTER FLASH
AND THE FURIOUS FIVE
The Message (1982)
1, 2, 3 SOLEILS–FAUDEL,
KHALED ET RACHID TAHA
Abdel Kader (1998)
EDDY MITCHELL
Tu peux préparer le café noir (1979)
DR
A
près Europe 1 ou
Canal +, le journaliste sportif met
son humour et son
franc-parler au service du Web
dans les hilarantes pastilles vidéo hebdomadaires du FC Thouroude. Leur succès viral leur
vaut d’accompagner la saison de
Ligue 1.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent?
MC Solaar, Qui sème le vent récolte le tempo. On est 1991, j’ai
13 ans, je l’écoute en boucle, tout
comme Nevermind de Nirvana.
C’est les années collège, premières copines, premières clopes, le
Stade Malherbe et Bérurier noir…
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
J’aime la platine vinyle. J’aime
l’objet et le son qu’il produit.
J’aime chercher un disque, sentir
l’odeur de l’emballage en carton,
le regarder. C’est un moment
agréable et sensuel.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
Le dernier Franz Ferdinand. J’ai
tous leurs albums. C’est aussi
mon dernier concert. Un show
extraordinaire.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Dans mon salon. C’est l’un des
premiers gestes que je fais en rentrant chez moi: allumer la chaîne.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
Un son funk, entraînant, positif!
The JB’s, par exemple !
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence ?
Quand je ne travaille pas dans
l’effervescence d’une rédaction,
je préfère le silence ; ou du jazz.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Aucune !
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
J’avoue avoir un peu de mal avec
la musique de Jean-Jacques
Goldman.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
London Calling des Clash. Je
l’écoute depuis toujours.
Quelle pochette avez-vous envie d’encadrer chez vous
comme une œuvre d’art ?
L’album d’Eddy Mitchell où il est
assis sur le fauteuil d’un salon de
coiffure [l’album C’est bien fait,
en 1979, ndlr], un bijou ! J’avais
acheté le vinyle dans une brocante précisément pour l’encadrer. Ce que je n’ai pas fait !
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
Tales and Songs From Weddings
and Funerals de Goran Bregovic.
Savez-vous ce qu’est le drone
metal ?
Un engin volant crachant un son
violent de Metallica ?
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Mon tout premier, vers 10-11 ans,
un petit concert de jazz. J’ai été
saisi par la puissance des instruments. J’avais été impressionné,
intimidé, presque terrifié, mais
j’avais le sentiment d’avoir franchi un cap, d’être chez les grands!
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem
ou n’y allez-vous jamais ?
Pas trop. Je préfère les bars où la
musique est jouée bien fort ! Je
passe un long moment au comptoir et ensuite, tard, je danse…
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«C’est un endroit qui ressemble à
la Louisiane… à l’Italie…», le Sud
de Nino Ferrer.
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
Je partage énormément de choses avec ma compagne, mais pas
vraiment la musique !
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Euh… aucun en fait !
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Un morceau de la rappeuse argentine Sara Hebe. De la cumbia
dure, violente, puissante, avec un
rythme singulier et entêtant qui
vous mène dans une sorte de
transe. A écouter très fort. En buvant. Beaucoup.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Les Beatles. Quand même ! Les
types ont tout inventé.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Je déteste les morceaux qui me
donnent envie de pleurer.
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
Tout est dans le sous-titre: «grandeur
et décadence des rock stars, 1955-1994».
Pour traverser l’histoire du rock d’une
manière originale, le journaliste britannique David Hepworth a eu l’excellente
idée de s’intéresser à ses animaux les
plus sauvages. Une personnalité et ses
faits d’armes décryptés chaque année,
un peu sur le mode «le jour où», depuis
l’enregistrement de Tutti Frutti, le cri
primal de Little Richard, «la première
vraie rock star», jusqu’à la mort de Kurt
Cobain, «la dernière rock star», en passant par Bob Dylan, Ian Dury ou Ozzy
Osbourne. Très réussi.
David Hepworth, Rock’n’roll Animals, Rivage/
Rouge, 23 €.
L'AGENDA
6-12 octobre
n Même s’il n’a pas trop loin à se
déplacer depuis son fief d’Astaffort
près d’Agen, le quasi-régional de
l’étape Francis Cabrel doit sortir de
sa cabane au fond de son jardin pour
venir entonner rageur son hymne
pro-taureau la Corrida. En cette
période d’après-massacre de la féria
des vendanges, cela s’impose !
(Ce dimanche au Casino Théâtre
Barrière, Toulouse.)
n Avec leur carrière au long cours
démarrée en 1962, Toots & The
Maytals (photo) ne peuvent pas être
réduits à leurs plus grands tubes,
Funky Kingston ou Pressure Drop,
repris notamment par The Clash.
Portés par la voix magique de Toots
Hibbert, surnommé le Otis Redding
reggae, les Jamaïcains n’ont jamais
cessé de prêcher une bonne parole
gorgée de soul. Même à 75 ans.
(Ce lundi à l’Aéronef, Lille.)
n Il y avait fort longtemps que la
techno n’avait pas pris d’assaut cette
salle qui reste emblématique de la
chanson française. La dernière fois,
cela devait être pour Gesaffelstein.
Une bonne raison donc de se ruer
sur la performance de Richie
Hawtin (photo) qui viendra présenter Close, son live sous-titré «Spontaneity Sinchronicity». Pas besoin de
traduction. (Ce mercredi à l’Olympia, Paris.) PHOTOS DR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 41
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Pages 44-45 : Pauline
Delabroy-Allard /
Rayon flamme
Page 45 :
Nicolas Fargues /
Les néocolons
découvrent l’Afrique
Page 48 : John Rechy/
«Comment ça s’écrit»
Par
CLAIRE DEVARRIEUX
Photo ROBERTO
FRANKENBERG
Jón Kalman Stefánsson, le 20 septembre à Paris.
D
«Ásta» de vie et de mort
Le nouveau roman de
Jón Kalman Stefánsson
e par son ampleur,
de par sa profondeur,
Ásta est un roman
exaltant. C’est le
sixième livre traduit de l’Islandais
Jón Kalman Stefánsson, l’auteur de
D’ailleurs, les poissons n’ont pas de
pieds (Gallimard, 2015) et d’A la mesure de l’univers. L’auteur de la trilogie dite «du gamin», qui a commencé avec Entre ciel et terre
en 2010 et a emporté au milieu des
bourrasques des lecteurs et des lectrices qui n’en sont pas revenus. Jón
Kalman Stefánsson, né en 1963, a en
France un partenaire hors pair en la
personne du traducteur Eric Boury,
né en 1967.
Et puisque nous en sommes à l’état
civil, déchiffrons le calendrier que
l’auteur s’est ingénié à escamoter
dans Ásta. L’héroïne, ainsi prénommée d’après un personnage de
Halldór Laxness, a 15 ans dix ans
après que celui-ci a remporté le
prix Nobel. La voici née en 1950.
A l’orée du livre, en 1980, le père
d’Ásta, Sigvaldi, peintre en bâtiment, tombe de son échelle. Il se
souvient de la conception d’Ásta. Il
avait 30 ans, il aimait avec gratitude sa femme, Helga, et ne pouvait pas savoir qu’il la haïrait bientôt. L’amour: il révèle les individus
à eux-mêmes, libère des espaces
imprévus, les grandit. Exactement
comme la littérature selon Stefánsson. Pour la plupart de ses personnages, la quête de l’amour et celle
des mots se confondent. Cette
quête résume l’intrigue de chacun
de ses livres. L’amour : Ásta rappelle à son propos qu’«un seul et
même chemin mène au bonheur et
au désespoir».
Couché sur le trottoir d’une ville
de Norvège, car il Suite page 42
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
42 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
LIVRES/À LA UNE
«Ásta» de vie
et de mort
a quitté l’Islande, Sigvaldi se souvient de son
petit frère, de la nuit où il l’a pris
dans ses bras pour le consoler parce
que leur père hurlait de douleur.
Avec le frère, devenu poète, Sigvaldi
a récemment bu trop de vodka, et ils
ont beaucoup parlé. Le poète a l’habitude d’abandonner son emploi
dès lors que l’écriture le réclame,
heureusement que sa femme travaille. «La poésie est toujours résistance», a déclaré le frère, pendant
qu’ils écoutaient un disque de Billie
Holiday. «On sent depuis la cuisine
l’odeur du café et des crêpes.» Les
sensations et les idées, les commentaires et l’action, les images, tout
cela arrive en même temps dans la
prose de Stefánsson.
Suite de la page 41
«Tempêtes». Fugitivement apparaît dans un coin du tableau, dans
un coin de la mémoire agitée de Sigvaldi, qui se rappelle la pluie quand
la nourrice d’Ásta est morte, et
quand Ásta leur a présenté un fiancé
deux ans après que lui, Sigvaldi, a
mis sa fille à la porte, apparaît son
petit-fils. Le bébé dort sous la tente,
la famille pêche au bord du lac. Il
réapparaît à l’âge de 5 ans, lorsque sa
mère, qui est la sœur d’Ásta, meurt.
On croit ne jamais le revoir dans le
livre, peut-être même ne l’a-t-on pas
remarqué, à la première lecture.
C’est qu’on ne l’a pas reconnu.
Les petits garçons perdent leur mère
très tôt dans les livres de Jón Kalman Stefánsson. C’est le gamin de la
trilogie, seul sur la Terre. C’est Ari,
dans D’ailleurs, les poissons n’ont pas
de pieds, le poète devenu éditeur,
qui revient à Keflavík sur les lieux de
sa prime jeunesse. C’est Stefánsson
lui-même. Il ne parle pas de lui dans
ses romans. «Hélas, rectifie le petit
frère poète, l’oncle d’Ásta, il est à
peine possible d’écrire la moindre
ligne sans écrire également sur soimême. Ton sang colore immanquablement tes mots. L’écriture est un
paradoxe. Ceux qui veulent essayer
de la comprendre par la logique devraient se consacrer à autre chose.»
Le débat se prolonge plus loin, plus
tard. Un autre protagoniste, un écrivain, précise que pour le frère poète,
«mort avant l’époque des réseaux sociaux», il faut «écrire la douleur
du monde plutôt que la sienne». Mais
«affronter les tempêtes de ce monde»,
n’est-ce pas s’y réfugier pour mieux
fuir ses «démons personnels»?
Cet écrivain est essentiel puisqu’il
est le narrateur, celui qui raconte
Ásta. Le roman est tout entier destiné à la venger des affronts qu’un
homme lui a fait subir. Nous la
voyons à 21 ans, étudiante à Vienne,
en train d’essayer de se pendre.
Nous lisons ses lettres, quand
elle est sexagénaire et s’adresse
à l’homme aimé qui vient de la
quitter après trois décennies de vie
commune. En fait, nous ignorons
une bonne moitié de l’existence
d’Ásta, et ce qui nous est raconté
arrive dans le désordre. Explication:
«Si tant est que ça l’ait été
un jour, il n’est désormais
plus possible de raconter
l’histoire d’une personne
de manière linéaire, ou
comme on dit, du berceau à la tombe. Personne ne vit comme ça.
Dès que notre premier
souvenir s’ancre dans notre conscience, nous cessons de percevoir le
monde et de penser linéairement, nous vivons
tout autant dans les évé- Jón
nements passés que dans Kalman
le présent.» Les quinze Stefánsson
premiers mots sont isolés sur une page. Stefánsson aime
aussi les intertitres. Du genre: «Cette
planète serait-elle habitable si les
pantalons n’avaient pas de poche?»
Ásta, l’été de ses 15 ans, est envoyée
dans les fjords de l’Ouest assagir son
adolescence turbulente. Elle porte
bottes et pantalon, travaille dans
une ferme où elle rencontre un garçon, Jósef. Cinquante ans plus tard,
c’est de Jósef qu’elle parle dans
ses lettres. Jósef qui lui a écrit un
poème, où il dit: «que faire/si tout
ce que je touche/se change en manque de toi/et où aller/où se réfugier/
quand aucun chemin ne mène hors
du monde?» Les deux derniers vers
sont le sous-titre du roman.
«Si tant est que ça l’ait été
un jour, il n’est désormais
plus possible de raconter
l’histoire d’une personne
de manière linéaire, ou
comme on dit, du berceau
à la tombe. Personne
ne vit comme ça.»
Morue. On est en 2017, Trump vient
d’être élu. L’écrivain narrateur s’est
installé pour écrire au bout du
monde, sur un rivage d’Islande où il
n’y a plus désormais que des touristes. Ils dépensent des fortunes pour
vivre dans le froid, le vent et la puanteur du poisson. L’écrivain lui-même
devient une spécialité régionale, au
même titre que les aurores boréales.
On a rarement vu Stefánsson aussi
caustique. Vient s’échouer ici tout ce
qu’il a évoqué au fil de ses romans:
la misère des paysans-pêcheurs dans
la trilogie, les hauts faits des marins,
l’usine de salage et séchage de la morue où travaillent «Ari et moi» dans
D’ailleurs les poissons n’ont pas de
pieds, puis la disparition des petits
patrons à cause des quotas.
Mais l’écrivain n’a pas dit son
dernier mot. «Parce que, tu vois, les
mots sont des mouvements», explique le jeune Jósef à Ásta. Ou, pour
le dire autrement: «La vie naît par
les mots et la mort habite le silence.»
Dans chaque roman de Stefánsson
s’élève ainsi une voix pour contrer
les ténèbres, et l’écrivain jette toutes
ses forces dans la bataille. •
Jón Kalman Stefánsson, Islandais de 54 ans : «C’est la sœur de ma mère qui a allumé l’idée de ce livre.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 43
JÓN KALMAN
STEFÁNSSON
ÁSTA
Traduit de l’islandais
par Eric Boury.
Grasset, 492 pp., 23 €.
«J’ai mis tellement de temps à naître»
Rencontre avec Jón Kalman Stefánsson
J
ROBERTO FRANKENBERG
ón Kalman Stefánsson a
sillonné la France au mois de
septembre pour présenter
Ásta. Son traducteur et complice, Eric Boury, s’est fait interprète.
Qu’est-ce qui vient en premier, la
forme ou les personnages ?
On pourrait dire que je ne suis pas un
écrivain conscient. Disons que c’est plutôt un faisceau d’idées plus ou moins
vagues. Je décrirais ça comme un mélange de matière et d’univers de l’histoire, un ensemble d’intuitions très fortes. La forme elle-même apparaît au fur
et à mesure que j’écris. C’est comme si
chaque livre choisissait la sienne. On ne
peut pas vraiment dire que la structure
d’Ásta soit réfléchie. J’ai écrit le livre
dans l’ordre où il est arrivé dans ma tête.
Mon premier jet correspondait à la
structure finale.
Vous est-il arrivé de reconstruire un
livre après l’avoir écrit ?
Non, j’écris les livres dans l’ordre dans
lequel ils sont édités. Pendant l’écriture
arrivent toujours des pas de côté, des
choses qui viennent se greffer. Il m’arrive de travailler trois quatre semaines
sur une grande scène de 40 ou 60 pages,
dont je suis très heureux, et puis
six mois plus tard, quand je relis l’ensemble, je me rends compte que ces 40
ou 60 pages soit ne me conviennent finalement pas, avec le recul, soit ne sont
pas en harmonie avec l’univers du roman. La plus grande partie du travail
une fois que j’ai écrit le livre consiste à
couper et ensuite à faire les finitions.
Mais toutes ces histoires qui vont et
viennent, passé, présent, passé, présent,
ce n’était pas calculé, je ne savais pas
que j’allais remonter si loin en arrière en
écrivant Ásta. Mais quand j’étais en
train d’écrire, ça m’a semblé une
nécessité.
Vous écrivez sur ordinateur ?
J’écris mon premier jet au crayon à papier. J’aime bien, une fois qu’il est prêt,
laisser passer quelques semaines avant
de l’entrer sur l’ordinateur. A ce moment-là, des tas de choses se transforment. Ensuite, une fois que j’ai fini,
j’imprime, et là évidemment je gribouille partout. J’ai vraiment besoin
d’avoir le texte sur papier. Je suis devenu dépendant de mon imprimante.
Pour ce voyage, j’ai emporté mon imprimante portable.
Pourquoi y a-t-il des poètes et des
lecteurs de poésie dans tous vos
livres ?
Je pense que c’est ma passion pour la
poésie qui s’infiltre, en passager clandestin, dans mes livres. Souvent, mes
personnages ont des failles, ils ont en-
core plus tendance que les autres à se
tourner vers la poésie ou la musique.
Dans Ásta, je cite Cavafy, et si je le cite,
c’est que j’ai l’impression que ses
vers augmentent l’espace de ce que
j’écris, donnent un peu de vastitude.
Sachant qu’il y a beaucoup plus de
gens qui lisent des romans que des
poèmes, j’espère que peut-être parmi
les lecteurs il y aura des gens qui vont
se tourner vers la poésie et rencontrer
Cavafy. Parce que le poème a le pouvoir
d’aider le monde – pas les gens, le
monde.
D’où vous vient le goût des mots ?
J’avais 20, 21 ans quand j’ai commencé
à écrire des poèmes, et en Islande c’est
très tard. Il n’y a que les femmes – certaines écrivaines sont tellement exigeantes avec elles-mêmes– et moi pour
commencer aussi tard. Beaucoup d’écrivains de ma génération ont commencé
à 12 ou 14 ans. On pourrait dire que j’ai
mis tellement de temps à naître. Le moment où j’ai commencé à écrire a été un
moment extrêmement fort. J’ai eu l’impression tout à coup d’avoir trouvé celui
que j’étais depuis toujours sans le savoir.
Cela dit, j’ai toujours été fasciné par les
mots parce que je voyais l’effet qu’ils
pouvaient produire.
Je pense que cette foi en la puissance des
mots est profondément ancrée dans la
culture de l’être humain. Par exemple,
dans les anciens textes islandais, il suffit
de prononcer une formule magique pour
influer sur le réel. Si on regarde le début
de la Bible, la création du monde par
Dieu, elle a eu besoin de mots [quand
Stefánsson parle de Dieu, il dit «elle», explique Eric Boury, ndlr]. L’être humain
croit, ou a cru, que si Dieu n’avait pas eu
de mots elle n’aurait pas été en mesure
de créer le monde.
Les mots peuvent être consolation et
lame de couteau. Il y a des mots qui
viennent en droite ligne de l’enfer. Et
c’est pour ça qu’il faut toujours faire
attention. En islandais, on a un vers qui
est un viatique pour la vie: «Il faut toujours être précautionneux en présence
d’une âme.» Ce qui veut dire: ne jamais
essayer de blesser. Le respect de l’autre,
c’est le plus important sur Terre.
Est-ce le viatique du romancier visà-vis de son lecteur?
Oui, d’une certaine manière. Mon opinion a toujours été que la littérature et
les arts en général sont là pour rendre le
monde meilleur. Ce qui n’empêche pas
que parfois il faille être cruel. L’écriture
doit utiliser toutes les armes qu’elle a à
sa disposition. Mais il ne faut jamais
perdre de vue que ces armes et ces
moyens que déploie la littérature, c’est
en premier lieu pour faire du monde un
endroit plus habitable.
Qui sont les deux sœurs à qui Entre
ciel et terre est dédié ?
Ma mère, qui est morte très jeune, et sa
sœur. C’est la sœur de ma mère qui a
allumé l’idée de ce livre, Ásta. Quand
ma tante est morte, j’ai compris qu’elle
allait donner lieu, à un moment ou à un
autre, à un roman. Evidemment, Ásta
n’est pas une biographie de ma tante,
par exemple elle n’est jamais allée à la
campagne dans les fjords de l’Ouest. J’ai
utilisé certaines choses de sa vie, mais
la littérature a pris le relais.
D’où vient le personnage du gamin,
dans la trilogie ?
Le personnage central de l’histoire –au
début ce n’était pas censé être une trilogie– était Geirbrudur, celle qui a la buvette. J’avais envie de placer à ses côtés
un autre personnage qui permettrait
d’éclairer cette femme. Et en fait, quand
le gamin est arrivé dans ma tête, il a tout
happé, ou presque tout. En un sens on
pourrait dire qu’il est autobiographique. C’est peut-être pour ça que je
réussissais si bien à m’identifier à lui.
Même si je ne suis jamais allé pêcher en
mer, contrairement à lui, que je n’ai jamais connu l’expérience d’être sur une
barque, loin des côtes, pris dans une
tempête déchaînée. Je me souviens que
quand j’écrivais cette scène où on les
voit perdus dans la tempête, j’étais là,
j’étais sur la barque. Mais disons qu’il
est très rare que je réfléchisse à ce que
vont être mes personnages. Parfois, ils
arrivent de manière inattendue. La plupart sont résolus à être dans le texte,
comme s’ils attendaient quelque part
au fond de moi d’être jetés sur le papier.
Je suppose que j’abrite en mon for intérieur une petite centaine de personnages qui attendent impatiemment de
sortir. En même temps, de manière
consciente ou inconsciente, on se comporte un peu comme un chasseur. On
essaie toujours de capter quelque chose.
Dans la vie, on regarde, on remarque,
comment est assise une personne, ses
yeux, ses oreilles, comment il ou elle
parle, bouge. On est des voleurs.
Prenez-vous des notes ?
J’ai longtemps essayé de m’habituer à
avoir toujours un carnet sur moi. Les
notes, ben non, ça ne fonctionne pas
pour moi. J’ai ces petits carnets, j’écris
trois pages, je les oublie quelque part ou
j’écris un truc sur une note de restaurant, un ticket, et je les laisse traîner. Et
puis quand je commence à écrire un roman, c’est un bordel pas possible, j’ai
tellement de trucs dispersés de tous les
côtés que c’est presque désespéré. Mais
ça fonctionne, bon an mal an. Je perds
ce que j’écris, mais j’en utilise une partie. L’écriture, c’est un paradoxe. C’est
pour ça qu’elle est si puissante.
Un paradoxe ?
Le puits profond de la poésie et de l’écriture se trouve dans le subconscient. Où
tout est plutôt flou et n’obéit pas aux lois
de la logique. Quand on écrit, il y a tellement de choses qui sont engendrées par
des sentiments plus ou moins précis. Et
une fois que j’ai rédigé le premier jet et
que je me remets à travailler dessus, je
me sers de ces sentiments et de ces intuitions pour essayer de trouver un
équilibre au livre. La pensée logique essaie de contrôler une chose qui est par
définition incontrôlable. La force de la
littérature c’est que résident en elle des
choses qu’on ne peut pas définir. Dans
ce que moi j’appellerais la bonne littérature, il y a entre les lignes des choses invisibles, mais qui sont pourtant bien là,
et c’est ça la beauté.
Le «je» qui s’exprime dans D’ailleurs
les poissons n’ont pas de pieds et le
«je» de l’écrivain dans Ásta, est-ce le
même ?
Ils ne sont pas sur le même plan. J’étais
très content quand j’ai utilisé cette
technique d’«Ari et moi» dans les Poissons… et dans A la mesure de l’univers,
car j’avais l’intuition que ça donnait au
récit davantage d’ampleur. C’était un clin
d’œil à Virgile et Dante dans l’Enfer,
c’était à la fois sérieux et pour m’amuser.
Dans Ásta, cet écrivain s’est trouvé parachuté, il n’était pas censé être là. C’est lui
qui m’a permis de poser le rythme. Et j’ai
l’impression que si on l’enlevait, l’équilibre fragile sur lequel repose le livre se
casserait la figure. L’important aussi est
qu’il me donnait la possibilité d’écrire
sur notre époque, ici et maintenant, et ça
m’a beaucoup plu de le faire.
Je sais les liens que cet écrivain entretient avec les autres personnages.
J’éprouvais un plaisir coupable à me
dire que pour les lecteurs ce serait compliqué de comprendre en quoi il se
raccrochait aux autres. Evidemment,
j’apprécie les textes où on n’a pas l’explication de tout. L’idée que le lecteur se
transforme un peu en écrivain me plaît
beaucoup. J’étais très conscient de ce
que le lecteur, à la fin de la trilogie et du
Cœur de l’homme, peut choisir: le gamin
va-t-il se noyer, ou pas ? Ce n’est pas
écrit. Les lecteurs se partagent en trois
groupes: ceux qui sont convaincus qu’il
va se noyer, ceux qui sont persuadés que
lui et la jeune fille vont s’en sortir. Et un
troisième groupe qui pense que finalement, ça n’a aucune importance.
Recueilli par Cl.D.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
«A présent que leur tour
est arrivé ils anticipent déjà,
en s’entraînant à trouver
ça très drôle, le moment
où leur fille adolescente
les appellera aussi mes vieux
et fera une tête de six pieds
de long assise à leurs côtés
au restaurant.»
POCHES
VALÉRIE MRÉJEN
TROISIÈME PERSONNE
Folio, 108 pp., 6 €.
La vie dans un exil
de fous Une tribu
iranienne à Paris
par Abnousse
Shalmani
«Ça raconte Sarah», amour et
Trieste réalité Premier roman
de Pauline Delabroy-Allard
en lice pour le prix Goncourt
Par HALA KODMANI
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
D
E
ire l’exil sans banalité est probablement ce
que réussit le mieux Abnousse Shalmani
dans son roman. «L’exil: une claque qui vous
déstabilise à jamais», «un sublime et permanent décalage». Des formules puissantes ponctuent les rebondissements d’une histoire qui n’en manque vraiment
pas. Car pour raconter la vie en France d’une tribu d’Iraniens exilés, l’auteur pousse à l’extrême les intrigues de ses
nombreux personnages, tous délirants.
Débarquant à 9 ans de Téhéran avec ses parents pour
rejoindre à Paris sa famille maternelle arrivée peu avant,
Shirin, l’héroïne narratrice, découvre que l’exil, «c’est
d’abord un espace confiné, entouré d’un monde inconnu et
vaste, d’autant plus inaccessible qu’il paraît impossible de
sortir de la cage où s’amassent les restes misérables du pays
natal». Entassés dans un petit appartement de la rue de
la Roquette, un grand-père opiomane, déchaîné sexuel,
une tante aînée, maîtresse des lieux avec son mari complice, qui assujettit ses trois jeunes sœurs, dont la mère de
la fillette, seule à posséder «le don de rendre beau le laid».
Une exception dans cette famille de réfugiés communistes
ayant fui la révolution islamique dans leur pays avec des
prétentions autrement révolutionnaires, mais parfaitement hypocrites et pervers. La grande sœur tyrannique
Picsou amasse la fortune en dépossédant ses plus proches.
Les cadettes, artistes, déraillent, l’une après avoir été violée
par son père et l’autre héritant de sa pipe à opium.
Devenue adolescente, Shirin évolue à l’école et dans la rue
en France, mais sans pouvoir se détacher de sa famille iranienne. D’autant que son entourage parisien finit toujours
par la renvoyer à sa naissance de «métèque», lui reprochant
d’être «trop française» et lui réclamant «un peu d’exotisme».
Le lycéen trotskiste avec lequel elle a sa première liaison
amoureuse frime parmi ses camarades d’être avec une
réfugiée politique iranienne. «Mon statut fonctionnait
comme un aimant à extrême gauche», écrit-elle. La jeune
femme porte un regard savoureux sur celui qu’elle n’appelle
que «Numéro 1» qui se retrouve «face à une famille d’authentiques révolutionnaires, de vrais perdants». Le gauchiste
caviar, fils de soixante-huitards avec résidence secondaire,
finit en épousant «une blonde à particule».
Dans la galerie de personnages faux, fantasques, malades,
monstrueux et évoluant encore plus mal avec le temps
et les circonstances, quelques héros échappent au réquisitoire de la jeune fille. D’abord, une voisine avocate juive,
survivante de l’Holocauste, aussi généreuse que ses tantes
sont avares et aussi sage que celles-ci sont folles, entoure
Shirin et ses parents, les protégeant de leur famille toxique.
Et puis Omid, un universitaire iranien réfugié, son amour
d’enfance qu’elle retrouve quand elle grandit. C’est alors
seulement que le dernier mot des Exilés meurent aussi
d’amour prend son sens. Car tout au long de son roman
surchargé, Abnousse Shalmani scrute les pires visages «des
exilés qui vivent à contretemps». •
ABNOUSSE SHALMANI LES EXILÉS MEURENT
AUSSI D’AMOUR Grasset, 400 pp., 22 €.
lle arrive à l’heure. Elle
porte une robe claire et un
chapeau d’été noir à larges
bords. Elle traverse le jardin
à l’arrière du centre Giono. Elle longe le
bassin aux poissons rouges sous la tonnelle. Elle a un sac de papier kraft dans
les mains. Elle a acheté des fruits en
traversant le marché. Elle propose un
abricot. C’est la première fois que Pauline Delabroy-Allard vient à Manosque
(Alpes-de-Haute-Provence) et au festival des Correspondances.
Elle avait peur de ne pas trouver à temps
le lieu du rendez-vous. Elle a un sourire
éclatant. De grands yeux clairs. Elle ne
sait pas exactement ce qu’on veut d’elle.
Ça raconte Sarah, son premier roman,
vient de passer le couperet de la
deuxième liste du Goncourt. Elle n’imaginait pas être si vite repérée. Elle a écrit
de la poésie avant, amorcé un autre roman. Puis terminé celui-là. Elle ne l’a
pas écrit en pensant être publiée. Seulement, elle allait avoir 30 ans. «Je me suis
dit: “Il faut vraiment que je sache si c’est
la bonne voie.” Je l’ai ressorti du tiroir,
à peine relu et envoyé à plusieurs éditeurs. J’ai même pu choisir la maison.»
Minuit a donc eu sa préférence. La documentaliste dans un lycée à Vanves
(Hauts-de-Seine), fille de profs de lettres, père romancier publié chez Verticales, ne semble pas non plus née de la
dernière pluie. Avec sa fraîcheur de débutante sur la scène littéraire, Pauline
Delabroy-Allard ne maîtrise pas encore
l’exégèse de sa prose en entretien. Avoir
à parler d’elle et à décrypter son propre
texte tout le temps semble la surprendre
un peu. Si elle cherche parfois ses formulations, la voix n’hésite pas.
Tornade. Son roman séduit par son
écriture scandée et émotionnelle. Du
sujet à la fois rebattu et inépuisable de
la passion amoureuse, elle fournit une
variante éclatante et sans complaisance.
Pas de suspense. Pas de bluette. Le lecteur comprend l’issue de la relation
amoureuse incandescente dès le prologue. Son auteur dit l’avoir écrit en premier: «J’y tenais parce qu’au moins les
choses étaient claires. Je ne voulais pas
qu’il y ait de surprise. Ça allait être une
histoire d’amour qui se termine de manière tragique.»
Pauline Delabroy-Allard, le 13 septembre chez elle, à Paris. P. NORMAND. LEEXTRA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
GERTRUDE STEIN
PARIS FRANCE
suivi de RAOUL DUFY
Préface de Chloé Thomas.
Traduction de
Madame d’Aiguy et
d’Eléonore Bille-De Mot.
Rivages Poche «Petite
Bibliothèque», 220 pp., 7 €.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Les rapports qui existent entre les
hommes et les femmes, et les hommes et
les hommes, et les femmes et les femmes
en tant qu’êtres civilisés, doivent être
examinés attentivement. Les Français
aiment les femmes plus âgées qu’eux,
c’est-à-dire des femmes qui ont vécu
plus qu’ils ne l’ont fait, et cela a quelque
chose à voir avec la civilisation.»
MICHEL RIO
LE PERCHOIR
DU PERROQUET
Editions Sabine
Wespieser
«SW Poche»,
94 pp., 7 €.
u 45
«Il ne cherchait pas à savoir si ce Dieu
était l’origine ou la fin, l’impulsion
ou la destruction, hors du temps et
de l’espace ou dans l’infini de l’espace
et du temps, le tout à jamais et le rien
ultime. Il lui demandait seulement,
en un étrange retour à la prière,
de créer l’oubli, parce qu’il l’accusait
d’avoir créé la douleur.»
«Attache le cœur»,
itinéraires de ploucs
émissaires Nicolas Fargues
joue avec les clichés qui
lient la France et l’Afrique
Par PHILIPPE LANÇON
«Je ne pensais pas
toucher un jour le
corps d’une femme,
aimer ça à la folie au
point d’y penser sans
arrêt, nuit et jour.»
VIA LEEMAGE
La narratrice coule une existence sans
histoires, entre allers et retours au lycée, l’éducation de sa fille dont le père
s’est évanoui d’un coup, et son compagnon bulgare. Un 31 décembre, chez des
amis, elle rencontre Sarah, qui arrive en
retard. Une tornade. «Elle est beaucoup
trop maquillée. Elle n’est pas très bien
habillée, elle n’a pas revêtu sa plus belle
tenue, elle n’est pas élégante, elle n’a pas
attaché ses cheveux avec raffinement.
Elle parle beaucoup, bondit sur un verre
de vin qu’on lui tend, hurle de rire à un
bon mot. Elle est animée, exaltée, passionnée.» Cette première partie, la rencontre, l’enflammement et la douleur,
se déroule en paragraphes courts et leitmotivs qui cernent, en touches impressionnistes, le portrait de Sarah, violoniste de haut vol multifacettes.
La personnalité exubérante de Sarah
tranche avec celle pondérée de la narratrice. «Elle ressemble à un personnage
de roman», dit à un moment celle-ci,
comme si elle se frottait les yeux pour
se demander si la jeune fille qui la bouleverse n’est pas fantasmagorique.
«C’est tellement outrepassé par rapport
à sa vie qui était rangée, plutôt simple,
qu’elle se demande si elle existe vraiment», renchérit Pauline Delabroy-Allard, sur fond de glouglou de la fontaine
ronde du jardin du centre Giono.
Surprise de l’amour, ce sont deux
femmes qui ont eu des hommes jusque-là qui tombent amoureuses. «Je ne
pensais pas toucher un jour le corps
d’une femme, aimer ça à la folie au point
d’y penser sans arrêt, nuit et jour. Elle ne
quitte pas mon esprit. Elle me hante,
nue, sublime, un fantôme qui fait gonfler
mes veines, larmoyer mon sexe. C’est une
révélation, une lumière, une épiphanie»,
dit la narratrice. L’homosexualité ne
sera pas davantage développée. On ne
verra plus le compagnon, on ne saura
rien de la réaction de la petite fille, ni
celle de l’entourage.
L’ex-étudiante en cinéma et passionnée
du grand écran ne voulait pas pour ses
amantes d’une relation éthérée et romantique. Plutôt «des images, de la Vie
matérielle, comme disait Duras», du
sensoriel. Le couple mange beaucoup,
des fruits (prunes l’automne et abricots
l’été…), boit, fait l’amour, va au cinéma
voir Alain Resnais (Aimer, boire et chanter), sort au théâtre… de la Tempête. «Le
réel quand on est amoureux devient poétique, semé de signes, le moindre mot fait
sens. Barthes le dit bien dans Fragments
d’un discours amoureux», a constaté
l’auteur, qui reconnaît «avoir déjà
ressenti des états d’exaltation similaires,
avec la douleur qui va avec, les deux versants de la montagne».
«Non-lieu». La seconde partie de Ça
raconte Sarah, ce que l’auteur appelle
dans sa tête «l’exil», se passe à Trieste.
La ville italienne incarne un troisième
personnage, une ville-femme qui console et qui berce. Pauline Delabroy-Allard s’est rendue là-bas après avoir lu
Trieste de Franck Venaille, poète disparu en août, qu’elle «adore». Elle a été
conquise. «C’est une non-ville, un nonlieu. C’est hyper rare dans la vie un endroit comme ça, où on ne sait vraiment
pas qui on est, ni où on est ni pourquoi
on est là.» A la différence de la première
moitié du roman où il est essentiellement question de l’ouragan Sarah, c’est
la narratrice qui est au centre dans la
seconde partie, comme si elle se mettait
enfin à exister par elle-même.
Pauline Delabroy-Allard, qui élève seule
à Paris une petite fille de 8 ans, dit écrire
au petit matin. Elle arrive toutefois à
mieux se concentrer ailleurs, où le quotidien ne la rattrape pas. Dans un appartement à République laissé par des amis
pendant des vacances scolaires. Ou
dans une maison à la campagne, à la lisière du Lot et de l’Aveyron, dans laquelle elle prenait soin des chats et des
poules. C’est là, en retrait du monde,
qu’elle a rédigé «l’exil». •
PAULINE DELABROY-ALLARD
ÇA RACONTE SARAH
Editions de Minuit, 188 pp., 15 €.
C’
est une belle expression,
attache le cœur. On a envie d’ajouter: pour qu’il
ne s’envole pas ; pour
qu’on ne l’arrache pas. Et c’est bien de ça
qu’il s’agit dans les quinze portraits d’Africains vivant au Cameroun ou en France, de
Français vivant au Cameroun, bref, d’humains barbotant entre deux eaux, que
donne à vivre Nicolas Fargues : le cœur
n’est jamais tout à fait à sa place. Souvent
même, il est arraché. Mais en mode mineur : l’auteur n’est ni prophète ni pamphlétaire. Son pessimisme est une chanson
méchante, mais douce. Il joue avec les clichés qu’il déploie, sans doute parce que les
liens qui unissent l’Afrique à la France sont
faits de ces clichés. Sa critique est sensuelle; le malentendu permanent qu’elle
révèle, plein d’effets comiques. Il tient sans
forcer le fléau entre d’un côté le poids de
la cécité, du mépris et de la bien-pensance
des Blancs, de l’autre celui de la tradition,
de l’envie et de la corruption des Noirs.
Honoré demande-t-il à sa vieille maîtresse
blanche, qui travaille pour une ONG, de relire son dossier de candidature, ni fait ni
à faire, à une résidence d’artiste? Elle le lui
refait entièrement : «Moi, je lui ai dit que
ça ne me vexait pas du tout. Et puisque les
vieilles coopérantes blanches instruites et
éduquées aiment s’assurer que les jeunes
nègres à locks et à packs de six qu’elles
mettent dans leur lit savent aussi se montrer polis et gentils quand il le faut, j’ai
ajouté : Tu es sûre que ça ne te dérange
pas ? Avec exactement le même ton et la
même douceur qu’ils mettent là-bas dans
leur voix lorsqu’ils font leurs politesses à
n’en plus finir. Elle m’a répondu Pas du tout
en me pinçant les fesses, je me suis rallongé
à côté d’elle et je lui ai de nouveau fait
retrouver ses dix-sept ans.» On n’est pas
sérieux quand on a dix-sept ans, surtout
quand on en a cinquante.
Argan. Chacune ou chacun n’a ici qu’un
prénom et quelques pages pour s’exprimer.
Sont-ils réels, à moitié réels, tout à fait fictifs? Les douaniers de la critique et les amis
de l’auteur, qui a vécu quelque temps làbas, en discuteront peut-être, comme les
médecins au chevet d’Argan. Pour le lecteur, c’est sans importance: il suffit de quelques lignes à Landry, Gilberte, Eric, Claude,
Julien, Jean-Fils, Marie-Marthe, Sylvie
pour exister. Chacun raconte, à partir d’une
anecdote ou d’un événement intime, souvent familial, une partie de son histoire,
pour conclure par un désenchantement
plus ou moins rude: sur sa propre vie, sur
les faux miroirs que chaque monde tend à
l’autre et dans lesquels nul ne se reconnaît,
sinon sous la forme d’une caricature, d’une
dupe ou d’une grimace. Outre Honoré, il y a
le Camerounais qui a fait carrière à l’étranger et qui risque de tout perdre d’un coup,
famille, emploi et avenir, parce que son
père est mort et qu’il risque d’être nommé
nouveau chef du village; les jeunes femmes
qui reviennent pour les vacances avec mille
cadeaux et repartiront avec un gri-gri dissimulé dans la valise, destiné à les rendre
malades ou à les tuer; le Blanc sympa qui
voulait se mêler au peuple africain et qui se
retrouve dépouillé et à poil au milieu d’un
stade de foot rempli de Camerounais
hilares, etc. Ce qui les fait tous exister en si
peu de pages, c’est leur langage.
Entre-deux. Pour autant qu’on puisse en
juger sans connaître le Cameroun, ce n’est
pas l’un de ces langages parlés réalistes
qui, à l’écrit, sonnent presque toujours
faux: c’est la langue écrite de l’auteur légèrement modifiée par des rythmes, des expressions entendues là-bas, qui lui donnent son charme et sa fréquence. Une
langue de l’entre-deux qui correspond à ce
monde de l’entre-deux. Eprouver les vices
et les excès de pouvoir de l’Afrique et de
l’Occident paraît être la mission de ces
émissaires plus ou moins frustrés. Le seul
qui semble finalement bien dans sa peau
et dont le cœur est attaché sans trop d’efforts au lieu où il vit, le Cameroun, c’est
René, le vieux petit Blanc qui boit sa bière
au soir et se tape des jeunes Africaines avec
une générosité lucide et sans scrupule: «Je
le sais bien, que je suis répugnant. Je le connais par cœur, votre discours, ça fait vingtcinq ans qu’on me le rabâche. […] Je le sais,
que je suis vieux, gros et moche, que je ne
prends pas soin de moi, que je me laisse aller
et que je bois trop. Que je ne prends même
pas la peine d’essuyer les traces des doigts
sur les verres de mes lunettes ou de cirer mes
mocassins, de temps en temps. Je sais.
Qu’est-ce que tu crois?» Sa modeste et égoïste jouissance lui permet d’unir les apparences et la réalité. •
NICOLAS FARGUES
ATTACHE LE CŒUR P.O.L, 154 pp., 16 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
46 u
POCHES
ANTHOLOGIE
LAURENT DEMANZE
et DOMINIQUE RABATÉ
(sous la direction de)
EMMANUEL CARRÈRE
FAIRE EFFRACTION
DANS LE RÉEL
P.O.L, 556 pp., 37 €.
Un passionnant ensemble
d’hommages et de textes inédits qui plongent dans «l’atelier» d’Emmanuel Carrère,
et suivent son parcours : le
cinéma via la critique puis la
réalisation, la fiction et l’effroi, enfin la littérature du
réel à partir du livre clé qu’est
l’Adversaire (2000). Dans
«l’Amitié par les livres»,
l’éditeur Paul OtchakovskyLaurens, évoquant «un engagement total, irréversible»,
ajoute : «Et je ne vois pas un
seul livre d’Emmanuel Carrère où il ne se soit, où il ne
nous ait fait cette promesse
de la vérité et où il ne l’ait tenue.» Très beau texte aussi
de Michel Houellebecq, «Emmanuel Carrère et le problème du bien».
Cl.D.
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
JOYCE MAYNARD
UN JOUR,
TU RACONTERAS
CETTE HISTOIRE
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Florence
Lévy-Paolini.
10/18, 502 pp., 9,10 €.
souffrance, l’amertume, les
regrets, la difficulté d’être
femme et mère dans un
monde où les femmes écopent bien souvent des douleurs et des rancœurs de leurs
aînées? La narratrice sait de
quoi elle parle, sa mère ne l’a
jamais traitée avec égards,
pire, même, elle n’a eu de
cesse de la rabaisser, de la jalouser. Page 60, on comprend
mieux : alors qu’elle avait
6 ans, sa mère a été donnée
pour morte, noyée au large
d’une plage du Nord, et puis
elle s’est remise à respirer.
«Elle a dit, un jour de calme
et de cendres, elle a dit que
c’était une erreur. Qu’à cet âge
déjà, elle n’en voulait pas de
cette vie. Elle avait choisi inconsciemment de repartir, il
eût fallu, dans l’eau froide,
la laisser descendre, écrit Maria Pourchet. C’est pour ça,
Adèle, toute la suite, c’est pour
ça. Elle n’a jamais réussi à vivre vraiment, à respirer longtemps sans appeler. Elle criait
à propos de tout, de nous,
n’en plus pouvoir, qu’on la
coulait.»
A.S.
SOPHIE DAULL
AU GRAND LAVOIR
Philippe Rey, 160 pp., 16 €.
ROMANS
MARIA POURCHET
TOUTES LES FEMMES
SAUF UNE
Pauvert, 138 pp., 15 €.
C’est un texte dur, violent
parfois, mais un beau texte.
Dans une maternité, une
femme se remet difficilement
de son accouchement. Elle
vient d’avoir une fille, Adèle,
et soudain elle s’interroge.
Que va-t-elle lui transmettre?
Ce que sa mère lui a légué? La
«Quand même, voilà deux
fois que cette nana doit encaisser une saloperie de catastrophe de morts.» Sophie
Daull, auteur de deux livres
autobiographiques, a en
effet «encaissé» deux morts:
celle de sa mère, assassinée
de coups de couteau après
avoir été violée, et celle de sa
fille qui, à l’âge de 16 ans, fut
terrassée en quelques jours
par une infection que les
médecins n’ont pas repérée.
Daull imagine les pensées de
l’assassin de sa mère, jardinier municipal, lorsqu’il découvre à la télévision la fille
de sa victime faisant la promotion de son premier récit.
Cet assassin fut condamné
à perpétuité mais il est libre
désormais, cela c’est vrai : il
a bénéficié d’une libération
«Je me demandai soudain
ce qui se passerait si une crise
survenait – une grève, un krach
financier mondial ou
une guerre – qui nous rendrait
incapables de nous procurer
les médicaments de Jim.
Il ne pouvait pas avaler
une bouchée sans eux.»
anticipée pour bonne
conduite au terme de dixhuit années de réclusion.
Est-il terrassé par le mal qu’il
a fait? Sait-on jamais. Sophie
Daull quitte le meurtrier
pour revenir à l’autofiction,
puis peu à peu la mêle à
la fiction. Ces va-et-vient
miment les cauchemars et
les souvenirs qui ne la laissent pas en paix. V. B.-L.
NOUVELLES
RENNIE SPARKS
PLAIES
Traduit de l’américain
par Jean-Yves Bart. L’Arbre
vengeur, 212 pp., 17 €.
LOUISE MICHEL
LA CHASSE AUX LOUPS
Edition de Claude Rétat
Classiques Garnier
«Jaunes», 358 pp., 20 €.
La Chasse aux loups paraît
en feuilleton dans le journal
l’Egalité du 8 mars au
23 mai 1891. Grande figure de la Commune et de
l’anarchisme, Louise Michel,
61 ans, en exil à Londres depuis juillet 1890, publie alors
son dernier roman. Ignoré
des bibliographies et considéré comme perdu, il était
resté inédit et a été reconstitué par Claude Rétat, directrice au CNRS, à partir
du manuscrit conservé au
fonds Louise-Michel de
Moscou. «Alerte et concentré,
c’est un roman coup-depoing», explique-t-elle dans
sa présentation. Louise Michel y fait un éloge funèbre
du terrorisme qui résonne
aujourd’hui et fait réfléchir
aux attraits de la lutte violente. Le message est clair: il
faut tuer. Une chanson russe
parle des quatre couteaux,
un pour les marchands, un
pour les prêtres, un pour les
financiers et un pour le tsar.
La chasse concerne les
loups humains et procède
par retournement : les
chassés, comme les communards, deviendront des
chasseurs et se vengeront
de la Semaine sanglante
(21-28 mai 1871). Louise
Michel imagine ainsi «un
accomplissement de la revanche et de la Commune
ultime».
F. Rl
La préface de ce recueil, rédigée par Rennie Parks ellemême pour cette première
traduction française, vaut
déjà le détour. La parolière du
groupe de country alternative
The Handsome Family raconte sans fard son enfance
dans une famille de Long Island parfaitement équilibrée,
sauf elle, petite fille rongée
par des terreurs, des envies
de mourir et la capacité de
voler (sic). Plus tard, elle a
rencontré Brett, un musicien,
«tout aussi dérangé que moi»,
et prend des «pilules américaines en grande quantité
pour être heureuse». Sur ces
treize nouvelles rédigées lentement, au fil des jours, d’année en année, il plane une atmosphère à la fois fantasque,
menaçante et parfois gratuitement méchante. Tout ça
dans un style nature avec
des personnages des plus
communs.
F.Rl
ANAÏS NIN
AULETRIS
Préface de Paul Herron.
Traduit de l’américain
par Marie Dupin.
Finitude, 122 pp., 15 €.
Parce qu’elle raconte à son
jeune voisin portugais, fils
de pêcheur, l’histoire d’un gamin qui parvenait à l’orgasme
en se passant une corde au
cou, une femme qui pose
pour des artistes et couche
avec beaucoup d’hommes
attire dans son lit le Portugais
farouche, qui met la leçon à
profit: «Il gardait toujours ses
doigts autour de sa gorge mais
elle l’oubliait tant la volupté
l’envahissait.» C’est un des
épisodes du magnifique «la
Vie à Provincetown», récit
inédit. L’autre texte d’Auletris, «Marcel», a un air de
déjà-lu, car certains passages
ont été publiés dans Vénus
erotica, recueil qui fit la gloire
d’Anaïs Nin en 1977 et rapporta beaucoup d’argent.
Elle n’en profita pas, elle
était morte quelques mois
auparavant.
Cl.D.
et les garçonnières, le «grand
marché de l’amour mondain»,
les Champs et le Bois, le souterrain sentimental du métro,
les jardins et les bancs publics, les berges de la Seine.
«Toutes les rues et les décors de
la ville ont un corps que viennent façonner le désir et la volupté.» Ici, c’est Paris! R.M.
LETTRES
FERNAND DELIGNY
CORRESPONDANCE
DES CÉVENNES 1968-1996
Edition établie, annotée
et présentée par Sandra
Alvarez de Toledo.
L’Arachnéen, 1 300 pp., 45 €.
HISTOIRE
DOMINIQUE KALIFA
PARIS. UNE HISTOIRE
ÉROTIQUE, D’OFFENBACH
AUX «SIXTIES»
Payot, 280 pp., 21 €.
Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-I
– collaborateur des pages
Livres de Libé–, Dominique
Kalifa est un pur Parisien,
mais il ne s’est pas aperçu tout
de suite que Paris était une
ville «dédiée» à l’amour (plus
que Venise, même!). Il le réalise et le fait réaliser dans cet
ouvrage, qui est une «autre
histoire» de Paris, ou une histoire autre, sur la longue durée, soit une «archéologie» de
«Paris ville de l’amour», de
son «corps physique», de son
identité réelle et symbolique,
de ses lieux, de son espace
réel et fantasmé, où «les expériences réelles se mêlent aux
stéréotypes et à l’imaginaire,
où la vie des hommes et des
femmes croise celle des représentations». Une géographie
amoureuse, donc, ou une
«topographie du désir et de la
sensualité à Paris». La déambulation est plaisante, qui fait
parcourir «les rues chaudes du
Paris haussmannien», les «allées des veuves» et les portes
cochères, les «asiles de l’adultère», les cabinets particuliers
Le millier de lettres contenues dans ce volume, écrites
à partir de 1968 –au moment
où il s’installe dans les Cévennes et crée un «lieu informel» ( le «réseau») de prise en
charge d’enfants autistes –
s’ajoute aux 2 000 pages des
Œuvres de Fernand Deligny
et à sa monumentale autobiographie, l’Enfant de citadelle. Cette masse de textes,
où est explorée la diversité
des formes de vie, rend à
peine compte de l’activité
infinie, incommensurable,
de Deligny, figure inclassable
dont le travail a touché tant
les philosophes que les psychiatres, les artistes, les éducateurs, les chorégraphes, les
éthologues, les psychanalystes (auxquels il était hostile), les anthropologues, les
cinéastes… Cette Correspondance traduit la variété des
intérêts et de l’«écoute» de
Deligny, mais également la
constance de ses interrogations sur l’autisme et sur
l’«agir». Elle ne contient rien
d’intime ni de personnel, et
est tout entière tournée vers
l’œuvre –livres et films– qu’il
était en train d’élaborer. La
liste des correspondants est
impressionnante: François
Truffaut, Chris Marker, Félix
Guattari, Louis Althusser,
Marcel Gauchet, René Zazzo,
Emile Copfermann, Françoise
Dolto…
R.M.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
«L’expérience qui est aujourd’hui
la nôtre n’est pas celle d’une crise de la
démocratie mais plutôt celle d’une crise
de l’Etat. Si l’on a pu assister ces dernières
années, au sein des mouvements
altermondialistes, à un regain d’intérêt
pour les pratiques et les procédures
démocratiques, cela s’est opéré presque
entièrement hors des cadres étatiques.»
DAVID GRAEBER
LA DÉMOCRATIE
AUX MARGES
Traduit de l’anglais
par Philippe Chanial,
préface d’Alain Caillé,
Champs essais,
Flammarion,
126 pp., 7 €.
u 47
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«C’est par la Nahda que les Arabes vont
prendre conscience d’eux-mêmes.
Cette Renaissance arabe, équivalent
des Lumières européennes, aura trois pôles
principaux ; l’Egypte par la puissance
d’un Etat modernisateur, la Tunisie
par la légitimité d’une construction constitutionnelle, et le Levant par le dynamisme
d’une effervescence intellectuelle.»
JEAN-PIERRE FILIU
LES ARABES,
LEUR DESTIN ET
LE NÔTRE - HISTOIRE
D’UNE LIBÉRATION
La Découverte
Poche, 272 pp., 10 €.
Poésie
à Nantes
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Emilie de Turckheim, un
réfugié au centre de l’attention
Pourquoi le festival de poésie de Nantes s’appelle-t-il
MidiMinuit ? Parce que
le cœur de la manifestation
est un marathon de douze
heures de rencontres,
de midi à minuit.
Au programme, dans
l’ancienne biscuiterie LU :
lectures dansées, discussions sur poésie et chanson
avec Sjón et Philippe Katerine. Du 10 au 13 octobre
viennent Dominique
Fabre, Séverine Daucourt,
Yoann Thommerel,
Christine Guinard,
la Toulousaine Ana Tot.
Par DOLLY CHOUEIRI Libraire (Des gens qui lisent) à Sartrouville (Yvelines)
D’
abord, j’ai remarqué ses cheveux. C’est bête, mais j’étais derrière
elle à cette présentation de la rentrée littéraire des Editions Calmann-Lévy, et je me suis seulement dit qu’elle avait une belle
chevelure. Que quand on avait une chevelure comme celle-là,
on était forcément très belle.
Puis, très vite, elle a été invitée à se lever pour parler de son livre. C’est là que j’ai
vu son visage pour la première fois. Et elle était vraiment belle.
Elle parlait vite, comme si les mots débordaient d’émotion dans son ventre et
couraient jusqu’à sa bouche.
Le Prince à la petite tasse raconte l’accueil à Paris, dans la famille d’Emilie
de Turckheim, de Reza, jeune homme de 22 ans, d’origine afghane. Migrant.
Je ne sais plus à quel moment j’ai commencé à pleurer.
A la lecture de l’extrait. Six heures du matin, quand Reza se fait silence, se fait
obscurité pour ne surtout pas déranger qui que ce soit dans l’appartement.
Sur l’histoire de sa fuite, depuis ses 10 ans, sans père, sans mère, sans frère ni sœur.
Sur tous les pays traversés, seul, et le mot de Marius, le petit garçon de l’auteur,
«la chance !».
Quand elle a parlé de la langue. Oui. La langue est un pays, un lieu. Quand on est
chassé, privé de sa langue, c’est un coup de poing dans la gueule. J’ai pensé au
mot de Cioran, «on n’habite pas un pays, on habite une langue». L’exclusion quand
on ne se fait pas comprendre.
Quand elle a dit: «Il n’y a pas de migrant. Il y a une personne prise dans un courant
violent.» Avec ses souvenirs d’enfance, sa mère qui refait le lit chaque matin. Ses
rêves. Ses larmes.
Quand elle a dit: «Personne n’espère survivre. Même dans la guerre, les errances,
les douleurs, les pertes, on veut vivre en grand, en entier, intensément.»
Quand elle a dit que le mot migrant, avec le «r» légèrement roulé, était un des
plus jolis mots de la Terre. Celui qui raconte le plus grand courage.
A la fin elle s’est rassise. J’ai laissé mes yeux dans ses cheveux, et j’ai entouré dix
fois le titre du livre sur mon carnet.
Depuis je l’ai lu. La couverture est verte et blanche, comme un cadeau délicat.
D’habitude, je le promets, je ne juge pas un livre sur sa couverture ou une femme
sur sa chevelure. Mais il en est ainsi peut-être des coups de foudre. Nous sommes
attirés pour une raison inexpliquée, complètement irrationnelle.
Et puis le livre a tenu ses promesses. Je l’affirme : on est tous un prince ou
une princesse. •
SERGE PICARD. VU
Israël en
France
ÉMILIE DE TURCKHEIM
LE PRINCE À LA PETITE TASSE Calmann-Lévy, 198 pp., 17 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 29/09 au 04/10/2018)
ÉVOLUTION
1
(1)
2 (23)
3
(2)
4
(4)
5 (13)
6
(5)
7
(3)
8
(8)
9
(6)
10
(7)
TITRE
L’Arabe du futur t. 4
21 Leçons pour le XXIe siècle
La Vraie Vie
A son image
Dix-sept ans
Sorcières
Les Prénoms épicènes
Un monde à portée de main
Destin français
Ça raconte Sarah
Sorti cette semaine, le nouveau Gaudé, Salina, les trois exils
arrive au 23e rang. Présentation de l’éditeur, Actes Sud: «Renouant avec la veine mythique et archaïque de la Mort du
roi Tsongor, Laurent Gaudé écrit la geste douloureuse d’une
héroïne lumineuse, puissante et sauvage, qui prit l’amour
pour un dû et la vengeance pour une raison de vivre.»
AUTEUR
Riad Sattouf
Yuval Noah Harari
Adeline Dieudonné
Jérôme Ferrari
Eric Fottorino
Mona Chollet
Amélie Nothomb
Maylis de Kerangal
Eric Zemmour
Pauline Delabroy-Allard
ÉDITEUR
Allary
Albin Michel
L’Iconoclaste
Actes Sud
Gallimard
Zones
Albin Michel
Verticales
Albin Michel
Minuit
Eric Fottorino, avec ténacité, franchit les étapes et se classe
dans un peloton de tête que Yuval Noah Harari a rejoint
aussi, sans surprise. Les autres se maintiennent, même si
Amélie Nothomb cède un peu de terrain. Triomphe total
pour Riad Sattouf et l’Arabe du futur 4. Donnons-lui le
Goncourt, et qu’on continue d’en parler. Cl.D.
SORTIE
27/09/2018
26/09/2018
29/08/2018
22/08/2018
16/08/2018
13/09/2018
22/08/2018
16/08/2018
12/09/2018
06/09/2018
VENTES
100
15
14
13
11
11
9
8
8
8
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes.
Entre parenthèses, le rang tenu par le
livre la semaine précédente. En gras, les
ventes du livre rapportées, en base 100,
à celles du leader. Exemple : les ventes
de 21 Leçons… représentent 15 %
de celles de l’Arabe du futur t. 4.
La 3e édition de Lettres
d’Israël se tient jusqu’au
18 octobre à Paris, Strasbourg, Montpellier, Lille et
Aix-en-Provence. Parmi les
invités : Eshkol Nevo
(Trois Etages, Gallimard),
Itamar Orlev (Voyou, Seuil),
Zeruya Shalev, Yishaï Sarid, l’auteur de polars Dror
Mishani, l’auteur de BD
et de romans graphiques
Asaf Hanuka. Hommage
à Ronit Matalon et Aharon
Appelfeld, récemment
disparus, les 11 et 18 octobre à la Maison de la poésie
(75003).
Rendezvous
Nathalie Léger présente
la Robe blanche (P.O.L) ce
samedi à 18 heures aux Cahiers de Colette (23-25, rue
Rambuteau 75 004).
Vanessa Schneider signe
Tu t’appelais Maria Schneider (Grasset) dimanche
après la projection à 10 h 45
de Profession reporter au
cinéma le Louxor (170, bd
de Magenta 75 010).
Rencontre avec Geneviève
Brisac au Petit Palais le
9 octobre à 12 h 30, autour
de l’expo «les Impressionnistes à Londres» (avenue
Winston-Churchill 75 008).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
48 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
John Rechy,
nombres d’un doute
N
umbers est l’histoire
d’une angoisse qu’il
s’agit de comptabiliser
dans l’espoir de pouvoir
s’y soustraire. «Il y a le mauvais
narcissisme (qui ne requiert aucune explication) et le bon narcissisme. Ce
dernier est une bonne chose quand
il permet à quelqu’un de se sentir dans
de bonnes dispositions vis-à-vis de lui
ou d’elle-même –oui, et de “s’aimer”. Un
bon narcissique peut abandonner l’exigence onéreuse d’“humilité”. L’humilité
n’apporte rien. Elle retire», a déclaré
John Rechy en 2015, un demi-siècle
après la parution de Cité de la
nuit (1963) qui l’a rendu célèbre, puis de
Numbers (1967) qui vient d’être traduit
pour la première fois. Les deux romans
disent la vie homosexuelle américaine
à travers les yeux d’un tapin et, à l’époque, le sujet n’était franchement pas familier aux lecteurs. Après trois ans
d’absence, Johnny Rio, le héros de
Numbers, revient à Los Angeles où il se
prostituait. Le narcissisme est sa passion, «il voulait, demandait, réclamait
d’être désiré, adoré (et il l’était –abondamment)». Il multiplie les coups, qu’il
compte, pour être sûr de son pouvoir
de séduction mais, fidèle au «Mythe de
la Rue», ne se juge pas homosexuel,
protégé par la féroce «non-réciprocité»
qu’il impose à ses partenaires. Il accepte d’être sucé et rien d’autre, horrifié quand on attend de lui une autre
participation. Il a un problème avec
les sentiments qui relèvent d’une «contrée inexplorée», il «offre la seule chose
qu’il sait offrir –sa bite». Son partenaire privilégié, c’est son miroir.
La biographie de John Rechy a à voir
avec celle de son personnage. Né
en 1931 à El Paso, au Texas, il a grandi
dans un quartier mexicain. Il fut
prostitué sans se dire homosexuel,
resta dans la carrière après le succès de
Cité de la nuit parce qu’on ne sait jamais, son succès littéraire pouvant
n’être qu’éphémère, y demeura encore
quand il fut professeur de creative writing à l’université de Californie: «Dans
les années 70 […], je terminais mes
cours du soir, j’allais me changer en vitesse et je descendais faire le tapin sur
Santa Monica Boulevard», dit-il
en 2008 dans The Independent. Il ne
veut renoncer à aucune de ses deux
«Et cette pensée
déchire Johnny. […]
Ceux qui me sucent
offrent-ils
immédiatement leur
bouche à d’autres
tout comme j’offre
ma queue?»
carrières et déplore quand Christopher Isherwood, George Cukor ou
Liberace l’invitent comme écrivain
avant de vouloir profiter de lui comme
objet sexuel. «Il suinte le sexe et il le
sait», est-il écrit de Johnny Rio et John
Rechy a manifestement cette même
ambition, lui qui, à l’en croire, avait
50 ans quand il rencontra un client
d’une trentaine d’années son cadet
qu’exceptionnellement il ne fit pas
payer et avec lequel il vit encore. Jim
Morrison et David Bowie, David Hockney et Gus Van Sant furent aussi des
admirateurs de l’écrivain qui assure
avoir arrêté son autre carrière à 55 ans,
par amour. «Rechy dit la vérité et nous
la dit avec une telle passion que nous
ne pouvons que nous associer à la vie
qu’il décrit», a écrit James Baldwin à
la sortie de Cité de la nuit. John Rechy
dit avoir perdu en une occasion
un client parce qu’il avait révélé lire
Colette et que ce trait ne cadrait pas
avec la masculinité que l’autre attendait d’«un tapin décérébré».
«Tu t’es fait combien de suceurs de
queues, gamin?» demande un type à
Johnny Rio dans un parc et l’éducation
catholique de l’auteur et du personnage, qui additionne effectivement les
mecs, remonte par le biais d’une comparaison avec le curé qui, péché de
mensonge exposé à confesse, «insiste,
afin de déterminer la pénitence: “Combien de fois ?… Compte combien de
fois… Combien de fois?”». Puis voilà
que Johnny songe: «La saison du sexe
et de la mort touche à sa fin». Mais
pourquoi la mort? «Son côté superstitieux prend peur devant cet étrange
lapsus de ses pensées.» Ce sont tous les
étranges lapsus de son personnage
auxquels s’attache John Rechy, ceux
de ses pensées et de ses actes, comme
s’il était toujours à côté de lui-même.
Johnny Rio compte sans cesse sans jamais savoir s’il tirera «le bon numéro»
ni même s’il le souhaite. Il y a ce lapsus-là aussi de se croire actif quand on
est passif (et d’y attacher grande importance): un type qui vient de le sucer
se dirige juste après vers un autre. «Et
cette pensée déchire Johnny: est-ce que
lui aussi, il me compte? Ceux qui me
sucent offrent-ils immédiatement leur
bouche à d’autres tout comme j’offre
ma queue? Collectionnent-ils aussi les
mecs comme des numéros?» De même,
un type à qui il demande pourquoi il
le poursuit lui répond: «C’est quand
même pas croyable! J’avais la nette impression que c’était toi qui me poursuivais !» Les actes de Johnny Rio relèvent-ils de la sexualité ou de la
psychologie qu’il compte tellement
différencier? •
JOHN RECHY NUMBERS
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Norbert Naigeon. Editions
Laurence Viallet, 252 pp., 22,50 €.
NICOLAS MESSYASZ. HANS LUCAS
Par MATHIEU LINDON
POURQUOI ÇA MARCHE
Enquête sur un passé
en coma Le thriller
de Claire Norton
Par CLAIRE DEVARRIEUX
L’
auteur s’appelle
Claire Norton, son
thriller se passe
en Floride et à
New York, avec les familles
Kester, Burson et Mending, mais
on cherchera en vain le nom du
traducteur. Il s’agit d’un roman
français ; une allusion à l’usage
du tutoiement et à notre clavier
azerty le confirme d’ailleurs
dans le texte. Après tout, de
«vieux» routiers du best-seller,
comme Marc Levy et Guillaume
Musso, ne se sont-ils pas délocalisés aux Etats-Unis ? Ce qui
intrigue avec En ton âme et
conscience, c’est le bandeau :
«100000 lecteurs déjà conquis».
Ce ne sont donc pas les lecteurs
d’une quelconque langue originale. Explication: l’ouvrage a été
d’abord commercialisé par le
club France Loisirs. D’après le
catalogue de la BNF, les éditions
Scripta manent l’ont déjà publié
en 2015. Ce premier roman bénéficie d’une longue vie.
1 Faut-il débrancher ?
La question est centrale.
Quand un patient est en état de
mort cérébrale, quand le coma
se prolonge, ne faut-il pas abréger les jours du malheureux ?
Casper, 10 ans, milite pour
l’euthanasie auprès de son nouvel ami, le chirurgien Evan Kester. Casper, en réalité, a 40 ans et
gît, inconscient, sur un lit d’hôpital. Dans un premier temps, le
chirurgien se méfie, mais Casper
parvient à le convaincre : «Ce
n’est pas à vous que je vais apprendre qu’il existe plusieurs degrés de conscience dans le coma.
Celui dans lequel je me situe permet la décorporation, et je me
suis ainsi retrouvé dans ma propre enveloppe charnelle correspondant à une époque antérieure
de ma vie.» Comment fait-il pour
vivre? «Mes besoins vitaux sont
assurés par les perfusions administrées à l’hôpital.» Casper est
entré dans la vie d’Evan car il
peut l’aider à retrouver sa petite
sœur, enlevée sous ses yeux
voici vingt-cinq ans. Casper est
en mesure de décrire la scène du
rapt. Il fournit des détails qui
ne trompent pas. «Une culotte
blanche et rose? Comment pouvait-il savoir cela ? Certains détails n’avaient pas été communiqués à la presse. Et celui-ci en
faisait partie.»
3 La crédulité
a-t-elle des limites ?
C’est drôle comme on peut s’attacher à n’importe quel avatar,
avaler les clichés, savourer tranquillement les aberrations,
et puis pester tout à coup contre
certaines invraisemblances.
Lors de la scène traumatique, on
lit : «Evan a cru entendre un
bruit. Il a maintenant la sensation d’être observé.» Page suivante, aucun des deux enfants
«n’a conscience que quelqu’un les
observe depuis maintenant dix
minutes». Summer Mending (la
sœur, en fait) a tué l’homme qui
se faisait passer pour son père.
La mère se met à parler à la
police. Elle est au bord de tout
avouer. Eh bien, vous le croirez
ou non : «Mac Clough scruta le
visage de cette femme. Il était
inutile d’insister davantage. Il
stoppa l’enregistrement.» •
2 De quelle couleur
les yeux verts
du médecin ?
Habilement taillé en brunoise, le
récit télescope Casper et Evan,
la sœur retrouvée, une femme
trompée folle de douleur («La
souffrance, c’est un ressenti très
personnel»), une mère qui prie au
chevet de son fils dans le coma,
et une photographe dont le frère
est lui aussi dans un état végétatif. Croit-on. La photographe
flashe sur Evan : «Grand, bien
bâti, le regard franc, des cheveux
indisciplinés, de grands yeux
verts avec de longs cils, et un sourire aussi sincère que craquant.»
CLAIRE NORTON
EN TON ÂME
ET CONSCIENCE…
Robert Laffont, 426 pp., 19,50 €
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 49
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
SAMEDI 6
Une dépression circule sur le centre du pays
apportant de nombreuses pluies parfois
soutenues sur la moitié Est avec parfois de
l'orage à proximité de la vallée du Rhône.
L’APRÈS-MIDI La dépression se bloque sur le
centre du pays tandis qu'un anticyclone se
montre sur la Bretagne. Résultat, peu ou pas
de changement avec un temps dégradé sur
la moitié Sud et moins humides sur le Nord.
Lille
0,3 m/17º
2,5 m/16º
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Nantes
1 m/16º
Lyon
IP 04 91 27 01 16
Bordeaux
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Lyon
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Bordeaux
Nice
Montpellier
Toulouse
2,5 m/17º
Marseille
Toulouse
1/5°
Soleil
Agitée
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Nice
Montpellier
Marseille
0,3 m/21º
-10/0°
0,6 m/21º
16/20°
Pluie
21/25°
Couvert
Modéré
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
11
11
13
15
14
13
11
24
19
13
19
23
27
26
FRANCE
Neige
Faible
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
ABONNEZ
MIN
MAX
12
15
16
14
19
19
18
27
22
26
23
23
23
22
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
21
12
12
21
11
18
16
26
22
22
29
13
27
22
Offre
intégrale
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
33€
Solution de la semaine dernière : Tour h3 et les blancs se font mater
après TxC.
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
ĢUNE?
1
2
XIZUWQ[[WQ\XT][LMLMZuL]K\QWV
XIZZIXXWZ\I]XZQ`LM^MV\MMVSQW[Y]M
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\
^ITIJTMR][Y]¼I]08
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
AUTLIB1
je m’abonne à l’offre intégrale Libération.
Mon abonnement intégral comprend la
livraison chaque jour de Libération et chaque samedi de Libération week-end par portage(1) + l’accès aux services
numériques payants de liberation.fr et au journal complet sur iPhone et iPad.
4
5
6
7
8
Prénom
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Par
1BS GAËTAN
("²5"/
GORON
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Maison dont le nom débute
par son nombre d’étoiles
II. Film de Kurosawa ; Nulle
III. Elle est capitale en
Afrique ; Le premier d’une
longue série IV. Lettres de
rappel ; Terrain de Golfe
V. Ce possessif masculin
devient ville au féminin ; Une
étoile VI. Signal d’appel ; Pas
gauche à droite du second
VIII. VII. Plus qu’un hobby
au Japon, une institution ; Ce
verbe comme un maître sonne
VIII. Panier, dans les forges,
pour mesurer le charbon ; A
opéré (a) IX. Quand il n’y a pas
queux le capitaine comme
chef du navire X. Il vole en
nuée XI. Aide
9
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
VERTICALEMENT
1. Faire du neuf avec du vieux 2. Jacob aventurier ; Niaise 3. Grande impuissante ; Les femmes attendent qu’elles ne soient plus lésions 4. De mer
au sol du salon ; Faux marbre 5. Exercice oratoire ; Ile des Canaries 6. Zéro
des Shadoks ; Boîte qui fait perdre la pédale ; egap erèimerP 7. Mettant le
cavalier en danger ; Vieux peuple européen 8. Ce mot est ailleurs dans
la grille ; Etat d’Etat américain 9. Textile ou terrain, il n’est pas naturel
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. CASSE-PIPE. II. ACCÉLÉRER. III. SC. UPDIKE.
IV. TRAMA. DI. V. ÉON. STING. VI. TAO LU. VII. BAIN. EMMA.
VIII. ADAM. IN. IX. JERRICANE. X. ANTONESCU. XI. CASSE-NOIX.
Verticalement 1. CASTELBAJAC. 2. ACCRO. ENA. 3. SC. ANTI-ARTS.
4. SEUM. ANDROS. 5. EL PASO. AÎNÉ. 6. PÉD. TLEMCEN. 7. IRIDIUM. ASO.
8. PÉKIN. MINCI. 9. ÈRE. GUANEUX. libemots@gmail.com
Rue
Code postal
Ville
◗ SUDOKU 3789 MOYEN
N° de téléphone
3
@
E-mail
2
Règlement par carte bancaire. Je serai prélevé de 33€ par mois (au lieu de 50,80 €, prix au
numéro). Je ne m’engage sur aucune durée, je peux stopper mon service à tout moment.
Carte bancaire N°
Expire le
mois
année
Signature obligatoire :
Règlement par chèque. Je paie en une seule fois par chèque de
391€ pour un an d’abonnement (au lieu de 659,70€, prix au
numéro).
Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
Vous pouvez aussi vous abonner très simplement sur : www.liberation.fr/abonnement/
des Partenaires commerciaux pour une finalité de prospection commerciale sauf si vous cochez la case ci-contre .
Conformément à la loi jinformatique et libertésx du janvier 17 vous disposez d’un droit d’accÒs, de rectification, de limitation, d’opposition et de suppression des
données que vous avez transmises en adressant un courrier à Libération o rue de .ouchy o 03 N0"*LLES cedex. Pour en savoir plus sur les données
personnelles, rendez-vous sur http:bit.lyLibeC(V
9
3
8
7
2
3 5
8
4
6
9
7
9
2 5
6
6
5
2
5 9 6
7
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
1
8
3
9
4
2
5
6
7
6
9
2
3
7
5
8
4
1
7
4
5
6
1
8
2
9
3
8
3
6
1
2
9
4
7
5
2
5
9
7
8
4
3
1
6
4
7
1
5
6
3
9
2
8
9
1
4
8
3
6
7
5
2
3
2
7
4
5
1
6
8
9
5
6
8
2
9
7
1
3
4
3 4
7
9
8
6
1
1
8
4
4 8
9
9
1
4
2
8
1 4
9
6 5
5 7
3
SUDOKU 3788 MOYEN
Cette offre est valable jusqu’au 30.1.01 en France métropolitaine. La livraison est assurée par porteur avant 7)30 dans plus de 500 villes, les autres communes
sont livrées par voie postale. Les informations requises sont nécessaires à Liberation pour la mise en place et la gestion de l’abonnement. Elles pourront Ðtre cédées à
◗ SUDOKU 3789 DIFFICILE
7 8 9
6
(obligatoire pour accéder aux services numériques de liberation.fr et à votre espace personnel sur liberation.fr)
(1)
3
I
Grille n°1033
²LuKW]XMZM\ZMV^WaMZ[W][MV^MTWXXMIЄZIVKPQMo4QJuZI\QWV [MZ^QKMIJWVVMUMV\
2 rue du Général Alain de Boissieu 75015 PARIS7ЄZMZu[MZ^uMI]`XIZ\QK]TQMZ[
Nom
N°
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
GRAVAGNA
Kramnik avec les blancs
contre Howell, trouve ici
un gain spectaculaire.
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
VOUS
Oui,
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
15
FRANCE
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Dijon
Par PIERRE
Les 43es Olympiades d’échecs, qui se sont terminées vendredi, ont vu la victoire partagée de la Chine et des EtatsUnis avec 8,5 points. La Russie dispose de la France lors de
la dernière ronde. Pas de miracle, donc, pour l’équipe tricolore, qui loupe de peu le podium. Les Français réalisent cependant une belle performance, malgré une lourde défaite
à la 5e ronde contre la Pologne: partie nulle contre l’Angleterre, victoire contre la Hongrie et contre l’Ukraine, nulle
contre l’Allemagne et victoire contre la Croatie. Cette compétition, qui s’est déroulée en onze rondes, a réuni 184 équipes
de quatre joueurs et d’un capitaine.
Cette semaine a aussi eu lieu le 89e Congrès de la Fédération
internationale des échecs, réuni le 3 octobre pour procéder
à l’élection de son nouveau président. Le
grand favori, le Russe
Arkady Dvorkovich, a
été désigné. Il avait le
soutien de Bachar
Kouatly, le président de
la Fédération française
des échecs.
Orléans
Dijon
1 m/17º
1 m/17º
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Principal actionnaire
SFR Presse
Strasbourg
Brest
Orléans
Nantes
IP
Lille
1,5 m/16º
0,3 m/16º
Caen
CARNET D’ÉCHECS
DIMANCHE 7
Une perturbation aborde le Nord-Ouest du
pays et se centre au sud de la Bretagne.
Quelques averses sont attendues au Sud-Est.
L’APRÈS-MIDI La dépression s'enfonce vers
la Nouvelle Aquitaine et donne de fortes
pluies sur la Bretagne et la Normandie.
De fortes rafales de vent de secteur nord
concernent la Bretagne.
SUDOKU 3788 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
1
9
6
5
8
7
2
3
4
2
3
8
6
4
9
7
5
1
5
4
7
2
3
1
9
8
6
9
5
2
1
6
3
4
7
8
6
8
4
7
5
2
1
9
3
7
1
3
8
9
4
5
6
2
3
6
1
9
2
5
8
4
7
4
7
9
3
1
8
6
2
5
8
2
5
4
7
6
3
1
9
5 7
6
3
4
6
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Au Quantic Club, rock, indé, metal et punk constituent l’identité sonore. Au fond, la «Rock Map» répertorie les légendes du rock sur une carte de métro imaginaire.
Bucarest
au centre de l’alter
Scènes musicales effervescentes, lieux alternatifs dynamiques,
la ville roumaine regorge d’endroits uniques où les traces
du communisme forment avec l’avant-garde culturelle
un mélange détonnant.
Par
IRÈNE COSTELIAN
Correspondante à Bucarest
Photos
PETRUT CALINESCU
D
epuis plusieurs années, loin
des clichés sur la ville communiste froide et grise, ou les incontournables visites d’églises
orthodoxes et de palais médiévaux, Bucarest
est devenu une des destinations européen-
nes préférée des city breakers (des jeunes
férus de courts séjours à l’étranger) attirés
par sa modernité, sa scène artistique
hétéroclite et ses lieux underground. Balade
dans les marges créatrices de la capitale
roumaine.
1 L’ancienne brasserie Rahova
C’est dans le dédale de cet ensemble de
10000 mètres carrés construit en 1894 que les
œuvres des meilleurs graffeurs du pays côtoient les fresques réalistes de l’ère commu-
niste. Il faut braver les panneaux interdisant
l’entrée de l’ancienne usine Rahova et leurrer
les gardiens par les brèches dans la clôture
pour voir le spectacle. Le lieu demeure un terrain de jeu pour initiés, relativement dangereux. L’an dernier, une partie du toit s’est
écroulée, les propriétaires laissant les bâtiments classés monuments historiques se dégrader au nom de la spéculation immobilière.
En attendant, c’est sur cette friche industrielle abandonnée par l’Etat en 1998 que s’expose le mieux le street-art made in Bucarest.
Parmi les artistes présents, les membres de
la Sweet Damage Crew.
Si l’incursion dans l’usine Rahova vous semble trop aventureuse, il est possible d’admirer
plus tranquillement certaines œuvres de la
Crew en format XXL au numéro 23 du boulevard Dimitrie-Cantemir, rue Eremia-Grigorescu ou au café Gradina cu Filme, place
Alexandru-Lahovari. Car aujourd’hui, comme
bon nombre de graffeurs, l’équipe travaille
aussi sur commande, tout en refusant le
compromis: «Les politiciens cherchent à attirer les jeunes et à se donner une image plus
cool en vue des élections, mais on continue à
lutter contre une vision imposée», explique
Cage, un des membres fondateurs de la Crew
et pionnier du graffiti roumain –il a tourné le
premier film qui lui a été consacré au début
des années 2000.
2 Le Quantic Club
Depuis la station de métro Politehnica,
il faut traverser le parc Grozavesti en diagonale, braver trous et buttes qui jalonnent les
allées, longer un terrain vague où sont garés
camions et tracteurs pour accéder au Quantic
Club. Dans ce local de 2000 mètres carrés, la
vie bohème de Bucarest vibre non-stop. Rock,
indé, métal et punk constituent l’identité sonore du lieu. Quantic est l’une des rares scènes de la capitale encore ouverte aux groupes
locaux et internationaux du genre. Parmi les
tags qui couvrent les murs, il ne faut pas rater
la «Rock Map» qui répertorie les légendes du
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
avant les travaux des artistes présents car le
combinat est un lieu emblématique et dynamique de la création artistique contemporaine»,
renchérit le sculpteur Mircea Roman.
En attendant l’autorisation de l’UAPR, il est
possible de visiter les ateliers en passant un
coup de fil aux artistes ou en tentant sa
chance sur place, à condition de montrer
patte blanche au gardien et de respecter des
horaires convenables. •
VOYAGES/
UKRAINE
M
O
LD
AV
I
E
Bucarest
SERBIE
BULGARIE
50 km
Services
secrets et nuits
quatre étoiles
Le sculpteur Catalin Geana à l’Union des artistes plastiques de Roumanie.
4 Le combinat
du fonds plastique
Derrière la Maison de la presse, véritable
hommage à l’architecture moscovite, le «combinat du fonds plastique» est encore plein de
vie. Ancien groupe industriel, il n’a rien perdu
de son architecture réaliste. Jadis, il abritait
les ateliers de l’Union des artistes plastiques
de Roumanie (UAPR). Les adhérents venaient
y réaliser leurs œuvres dans des espaces dédiés à la fonderie, la céramique, la tapisserie, etc., ou s’approvisionner en peinture dans
un atelier qui fabriquait les couleurs. C’est
aussi ici qu’ont pris vie certains monuments
à la gloire du régime. A la chute du communisme, l’UAPR a reconfiguré l’espace en ateliers et les a loués à ses adhérents.
Parmi la soixantaine d’artistes qui travaillent
encore ici aujourd’hui, on croise certains
grands noms de l’art contemporain roumain,
comme Marian Zidaru ou Mircea Roman.
Dans cette ambiance familiale et bon enfant,
entre le bruit des machines et les odeurs de
peinture, le dialogue intergénérationnel bat
son plein. «Sous le communisme, on bénéficiait
de facilités, mais l’atmosphère était pesante.
On n’avait pas d’échanges avec l’extérieur et
l’ambiance était peu propice à la création.
Heureusement, cela a changé», confie la peintre Florentina Voichi, dans son atelier.
Pourtant, l’implantation de deux galeries versant des loyers plus intéressants a déjà réduit
les espaces de création et certains ateliers
sont en sursis, l’UAPR faisant pression pour
en chasser les locataires. «Nous aimerions
ouvrir notre propre galerie pour mettre en
ROUMANIE
Mer N
o
HO
NG
R
Connu pour ses stations austères aux
proportions gigantesques héritées de l’ère
Ceausescu, le métro de Bucarest cache une
petite surprise: la ligne M4, qui relie le centre
de la capitale au quartier de Bucurestii Noi (le
nouveau Bucarest).
Pour 5 lei (1,10 euro), le prix d’un ticket de métro, on peut accéder à un véritable musée de
la street culture locale. Loin des rames modernes disposant du wi-fi et de l’air conditionné, des stations Gara de Nord à Lac Straulesti, on voyage dans les vieux wagons tagués
aux couleurs criardes et psychédéliques. A la
station Parc Bazilescu, vaste cathédrale souterraine moderne, on peut admirer les monstres d’acier surgissant des tunnels, et étalant
au passage le spectacle magique de leurs galeries d’art roulantes. Wikskats, Mister, Benz,
Ceil ou Kems sont parmi ceux qui ont laissé
leur empreinte à l’intérieur comme à l’extérieur des rames.
Comme beaucoup, les membres de la Sweet
Damage Crew ont commencé dans le métro.
«Dans les années 90, sous l’influence des clips
de rap de MTV», se souvient Cage. «On utilisait des bombes pour voiture. Et on demandait
aux amis qui partaient à l’étranger de nous en
rapporter de vraies», poursuit Recis, cofondateur de la Crew, avant d’évoquer avec son ami
les arrestations musclées de l’époque et les représailles de leurs pères… tous deux policiers.
IE
3 La station Parc Bazilescu
ire
rock sur une carte de métro imaginaire, le tableau périodique du metal (un tableau de
Mendeleïev revisité) ou le portrait de Bowie
au coin du bar.
La cuisine est ouverte dès 10 heures, on peut
jouer au baby-foot, feuilleter un des livres de
la bibliothèque ou simplement profiter de la
terrasse, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Réputé pour ses concerts pointus, Quantic est
avant tout le garant de l’état d’esprit du Bucarest de la fin des années 90 et des années
2000, un mélange de genres un peu surréel
mais réussi: rebel, grunge, tolérant et ouvert.
Une ambiance qui pourrait se résumer par le
fameux «come as you are» de Nirvana.
u 51
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’ancienne brasserie Rahova est devenue un havre pour le street-art.
Y manger
Situé derrière le Théâtre
national, Dianei 4 a été créé
dans une demeure du
XIXe siècle qui abrita un temps
les services secrets. Il est
possible d’y déguster de
superbes salades ou de boire
un café dans le jardin.
Strada Dianei, 4.
Rens. : (40) 745 208 186 ou
Dianei4.translucid.rom
Y sortir
Expirat Club
Ambiance usine désaffectée
pour cet espace qui accueille
DJ, projections de films et
soirées. Le bar extérieur et la
terrasse sur le toit sont un plus
pour les fumeurs, surtout en
hiver car le bar est l’un des
rares à disposer de lampes
chauffantes.
Strada Doctor Constantin , 1.
Istrati. Rens. : 0 733 974 728
ou Expirat.org
Pardon Cafe
Ce café rock sert de la bière et
surtout le meilleur café frappé
de Bucarest. La devise inscrite
au-dessus de la caisse illustre
bien l’esprit du lieu : «I’m busy,
you’re ugly, have a nice day !»
Strada Sibiu, 4. Rens. :
M.facebook.com/PardonCafe-106808119337280/
La ligne M4 du métro de Bucarest concentre des rames taguées depuis les années 90.
Y dormir
L’hôtel Cismigiu, un quatreétoiles à côté du parc du même
nom, en plein centre, a été
construit en 1912 dans le style
haussmannien, transformé par
les communistes en foyer pour
étudiants et restauré il y a peu.
Cher (entre 90 et 200 euros
la nuit) mais très beau.
Rens. : (40) 314 030 5 10
ou Hotelcismigiu.ro
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
52 u
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Marseille
Poulpe fiction
Par JACKY DURAND
Envoyé spécial à Marseille
Photos OLIVIER MONGE. MYOP
I
l faut bien l’avouer: longtemps
pour nous, le poulpe se résuma à une petite boîte ovale
en fer-blanc où il était confiné
en rondelles dans l’huile, avec des
aromates variables. C’était la
conserve de minuit qui faisait
équipe avec la sardine à l’huile et le
maquereau au vin blanc. Vite dégoupillée et jetée sur les papilles
avec des lichettes de pain plus ou
moins rassis pour saucer l’escabèche ou la sauce moutarde. Ces
nourritures-là ne font pas forcément rêver à l’heure où l’on a davantage envie de consulter son plumard
que le Guide Michelin. Mais il faut
bien reconnaître que – davantage
que le maquereau et la sardine que
l’on connaissait déjà grillés sur un
feu du bord de Loue, le poulpe nous
attirait. Question d’époque, sans
doute, où l’on avait foi autant dans
les bestioles psychédéliques que
dans les champignons qui faisaient
rigoler et dans l’absinthe (interdite
alors) qui vous transformait en Rahan sur skis alu au sommet de la
Dôle.
Avec MOW, la cité
phocéenne est la première
ville de France à organiser
un festival entièrement
consacré au céphalopode.
Souvent malmené
et diabolisé dans
la littérature, il est
désormais un sérieux
concurrent au thon mi-cuit
ou autre bœuf maturé,
représentants de l’air
du temps bistronomique.
Tankiste russe. Mais bon, la
vraie rencontre avec le poulpe eut
lieu un soir pluvieux à Bordeaux,
aussi sinistre qu’un discours de
Laurent Wauquiez. On avait une
faim de déménageur et un pouvoir
d’achat de tankiste russe après le
plein de vodka. Nada kopeck. Mais
Dieu ayant inventé les vrais menus
ouvriers pour le Grand Soir, on
poussa la porte d’un rade portugais
où la salade de poulpe en entrée
était aussi chargée qu’un coffre
d’Opel Rekord rempli de morue séchée et de porto. Soit un poulpe tendre et marin comme un baiser de sirène enduit d’huile d’olive et
parfumé d’oignon, de laurier et de
piment. Bigre, le diable nous avait
pris dans ses tentacules. A l’image
de Jean-Pierre Montanay qui,
en 2015, commit une confession encyclopédique (1) sur ce mollusque
au bras long. Un jour qu’il couvrait
la guerre dans l’ex-Yougoslavie pour
Europe 1, le journaliste eut le coup
de foudre pour l’«octopus salad»
servie au Palace Hotel à Zagreb, en
Croatie. «Pour être honnête, je ne me
rappelle plus exactement, vingt ans
plus tard, de tous les ingrédients qui
la composaient, sans doute quelques
patates, des poivrons et des herbes,
écrit Jean-Pierre Montanay. Je me
souviens, en revanche, de l’effet produit: une bouffée d’iode avec le fondant des tentacules marinés dans
l’huile d’olive et le moelleux des pommes de terre. A cet instant-là, dans
Nordine Labiadh. Régulièrement, il
poste vidéos et photos où d’inquiétants tentacules mijotent dans des
sauces ensorcelantes. Mais tous les
réseaux sociaux ne sont pas aussi
tendres avec la bestiole, qui fait de
la concurrence au thon mi-cuit et au
bœuf maturé dans l’air du temps
bistronomique.
«Trop bon, trop con», pourrait-on
dire aussi du poulpe quand une vidéo virale le montre transformé en
matraque par une otarie giflant un
kayakiste. La bête est aussi délectable que détestable pour le genre humain. Bien avant les réseaux sociaux, où l’on se paie sa tronche, le
poulpe a souffert d’un délit de sale
gueule, comme le rappellent Vladimir Biaggi et Jean Arnaud dans leur
magnifique livre Poulpes, seiches,
calmars, mythes et gastronomie (3).
Ils citent Jules Michelet dans la Mer,
où «le cadavre d’un poulpe lui inspire
de graves considérations sur le vide
existentiel du céphalopode»: «Faux
brave, tu n’as rien au-dedans. Tu es
un masque plus qu’un être. Sans
base, sans fixité, de la personnalité tu
n’as que l’orgueil encore. Tu ronfles,
machine à vapeur, tu ronfles, et tu
n’es qu’une poche, puis, retourné, une
peau flasque et molle, vessie piquée,
ballon crevé, et demain un je-ne-saisquoi sans nom, une eau de mer évanouie.» Victor Hugo, à son tour, lui
inflige le coup de grâce dans les Travailleurs de la mer: «Le tigre ne peut
que vous dévorer; le poulpe, l’horreur! vous aspire. Il tire à lui et en lui,
et, lié, englué, impuissant, vous vous
sentez lentement vidé dans cet épouvantable sac, qui est un monstre.»
«Anfractuosités». Le poulpe a
Chez Saisons, à Marseille, le poulpe est caramélisé.
cette situation précise, ce poulpe devenait sublime, onirique. Il faisait
oublier un instant les difficultés qui
nous attendaient, et puis cette salade du départ appelait forcément
celle du retour.»
Tout est dit dans ce credo pour le
céphalopode, mais ses apôtres étant
encore plus nombreux que ses tentacules, on est conquis par chaque
nouvelle profession de foi en faveur
du poulpe. Comme celle de Nordine
Labiadh, qui le sacralise dans son
couscous, un des plats phares de son
restaurant A mi-chemin, à Paris (2).
Un jour, il nous a offert une drôle de
petite amphore en terre cuite, un
piège à poulpe comme il en utilisait
dans son enfance en Tunisie. «Le
poulpe, c’était le plat du pauvre», dit
fait couler beaucoup de méchante
encre. C’est d’autant plus injuste
que son grand corps nu et mou en
fait «une proie convoitée» de poissons mieux armés et non «un monstre agressif et suceur de sang», affirment Vladimir Biaggi et Jean
Arnaud : «Ses seules défenses résident dans une élasticité qui lui
permet de trouver refuge dans les
anfractuosités de rochers, avec un
étonnant mimétisme. Dans l’extrême danger, son jet d’encre leurre
et déroute l’adversaire le plus belliqueux.» Avec ses 300 millions de
neurones, le poulpe est aussi futé
qu’un perceur de coffre-fort quand
il s’agit d’ouvrir un casier de pêche
immergé pour y becqueter les crustacés se trouvant à l’intérieur.
Il fallait bien une scène à la mesure
de ses tentacules pour dire toute la
richesse du poulpe: c’est donc Marseille qui accueille du 8 au 14 octo-
Julien Diaz, cuisinier : «Quand le
bre le Marseille Octopus Worldwide
(MOW), «premier festival 100 %
poulpe, construit sur l’unique thématique mythique et mystique de
l’animal marin». Du musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) aux Docks, en
passant par une trentaine de restaurants, le céphalopode sera à toutes
les sauces : gastronomique, street
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 53
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Julien Diaz, chef du restaurant Saisons à Marseille, le 25 septembre.
Pierre Giannetti
songe à une «charcuterie de poulpe»
façon caillette, avec
«une base de porc,
des épinards, des
blettes et tout ce qu’il
y a dans la calotte du
poulpe». Il compte
préparer les tentacules en salade et déroule une alléchante
partition: «On peut y
mettre des cébettes,
des olives, des câpres. Ajouter des
pommes de terre et
du paprika, à la
mode galicienne. Ou encore des pois
chiches, du cumin, de la harissa,
comme dans la recette pied-noir.»
Pierre Giannetti semble un chef
tout en retenue et subtilité. «J’adore
le poulpe, mais ça me touche de le
cuisiner. C’est un animal intelligent,
vulnérable, inoffensif qui aime le
contact humain. Ça vaudra le coup
de s’interroger sur son avenir. Est-ce
que le festival provoquera une prise
de conscience politique sur la pêche?» L’architecte du Mucem et président d’honneur du MOW, Rudy
Ricciotti, a déjà amorcé la réponse
dans le dossier de presse: «Soyez sobre et économe avec le poulpe. Il mérite notre courtoisie et attention.
Servez-vous peu, même très peu! Le
gaspillage ne sera pas accepté. Le
poulpe est l’ami du diable, il faudra
s’en souvenir.» •
FOOD/
avant de l’accommoder en daube : «Elle
tapait le poulpe avec
un marteau en bois.
Moi, je le congèle à
-20°C entre quarante-huit et soixantedouze heures, selon la
taille. Ça l’attendrit
sans casser les chairs
et la peau.»
Le poulpe est décongelé durant une nuit
puis arrosé d’huile
d’olive et cuit au four
autour de 150°C entre une heure trente
et deux heures
trente. «La peau va se caraméliser,
les sucs vont se concentrer dans la
chair, je les déglacerai juste avec un
peu d’eau, explique le cuisinier. J’ai
trouvé cette recette dans un livre du
chef australien Martin Benn. C’est
le visuel qui m’a attiré, le poulpe
était couleur rouille. J’ai fait plusieurs essais car tous les poulpes ne
se ressemblent pas. Ce n’est pas une
recette très compliquée mais il faut
respecter les temps de cuisson. Le résultat n’a rien à voir avec les autres
préparations, le poulpe se suffit à
lui-même.» On est conquis par ce
plat, à la fois épuré et concentré de
goût, servi avec une purée d’aubergines fumées.
poulpe est frais, il a des reflets bleus, l’œil brillant, la tête ferme, il est gluant et son bec est bien rentré.»
food, musique, cinéma, art, sciences, développement durable…
C’est peu dire que Marseille aime
le poulpe. A 8,50 euros le kilo au
populaire et bigarré marché de
Noailles. Sur les tee-shirts de la boutique de créateurs #MarseillezMOI!
Dans la cuisine de Julien Diaz, le
chef du restaurant Saisons (4) qui ne
travaille que des produits de la Mé-
diterranée et participera au MOW.
«C’est un choix, dit-il. Aujourd’hui,
c’est plus facile de recevoir ici un homard de Bretagne qu’une langouste
de Marseille. Certes, les poissons d’ici
sont plus difficiles à préparer, ils sont
plus petits et ont plus d’arêtes, mais
je les trouve plus intéressants à cuisiner et, souvent, ils ont plus de goût.
Evidemment, si vous dites cela à un
Breton, je ne pense pas qu’il sera du
même avis.» Julien Diaz montre «un
beau poulpe» qu’il a reçu ce matin:
«Quand il est frais, il a des reflets
bleus, l’œil brillant, la tête ferme, il
est gluant et son bec est bien rentré.»
Le chef fait mentir la croyance selon
laquelle il faut battre la bête pour
l’attendrir, comme le faisait sa
grand-mère d’origine napolitaine
Subtilité. «Tout se mange dans le
poulpe, on ne jette rien», dit Pierre
Giannetti à la Fabriquerie (5) à Marseille, l’antre traiteur-épicerie-vins
où il cuisine avec Sandi Despierres
et Marine Crousnillon. Ici, tout est
frais, local, comme au restaurant
Saisons. On peut faire une razzia de
«maquereaux rôtis au jus de persil
et ail», de «carottes confites au vinaigre et à la sauge», de «flan à la
vanille à la fleur d’oranger» que l’on
ira déguster sur la plage des Catalans, toute proche. Pour le MOW,
(1) Poulpe, de Jean-Pierre Montanay,
Hachette Cuisine, 192 pp., 39,90 €.
(2) A mi-chemin, 31, rue Boulard, 75 014.
(3) Poulpes, seiches, calmars, mythes et
gastronomie, de Vladimir Biaggi et Jean Arnaud, Editions Jeanne Laffitte, 192pp., 23€.
(4) Saisons, 8 rue Sainte-Victoire, 13006
Marseille.
(5) La Fabriquerie, 71, avenue de la Corse,
13 007 Marseille.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
54 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague,
de l’assassinat de Luther King à 2001,
l’Odyssée de l’espace, l’année 68
est celle de bouleversements
dans le monde entier, bien
au-delà du Mai français. En 2018,
Libération revisite, chaque samedi, les
temps forts d’une année mythique. Et retrouvez
sur notre site notre série vidéo «1968 version mobile» :
comment aurait-on suivi et raconté les événements
de 68 avec un smartphone et ses applis ?
OCCIDENT,
COMPLÈTEMENT
À L’OUEST
Le 31 octobre 1968 est dissous
le groupuscule d’extrême droite habitué
aux actions violentes: l’épilogue d’une
année humiliante où il aura été dépassé
par l’affrontement de ses meilleurs
ennemis gauchistes avec le régime
gaulliste qu’il conchie tout autant.
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
G
reffe du cœur aux Etats-Unis.
Adoption par l’Assemblée de la
quatrième semaine de congés
payés. Loi autorisant la présence d’animaux domestiques dans les immeubles
d’habitation. Il est 20 heures sur France Inter ce lundi 2 mai 1968, et la voix tranquille
du présentateur accompagne les auditeurs
dans une soirée sans histoires. Jean-Pierre
Elkabbach a 30 ans, la France va bien. Il
faut plusieurs minutes au jeune journaliste
pour en arriver à une information regrettable mais, semble-t-il, de moindre impor-
tance: la fermeture jusqu’à nouvel ordre de
l’université de Nanterre.
Inauguré quatre ans plus tôt, le site est en
cours de fortification par une partie de ses
étudiants, résolus à résister aux «commandos fascistes» dont ils redoutent l’attaque.
Le mouvement d’extrême droite Occident
s’apprête, dit-on, à venger le saccage d’une
exposition de soutien au régime anticommuniste du Sud-Vietnam, commis quelques jours plus tôt par l’ennemi «bolcho».
La perspective d’affrontements au cœur du
campus alarme les autorités, qui en ont
fermé les portes. La question, conclut
Elkabbach, «est de savoir ce que feront les
étudiants ainsi libérés». Ils s’en iront occu-
per la Sorbonne, et leur nouvelle évacuation – toujours au prétexte d’éviter un affrontement avec les troupes d’Occident –
sera la première étincelle de Mai.
Des acteurs de ce prologue, seuls les étudiants de Nanterre passeront à la postérité.
Injuste ? A Occident aussi, on aspirait au
«soulèvement unanime de la jeunesse contre
le régime», souligneront des années plus
tard des vétérans du mouvement. Révolution «nationaliste, antimarxiste, anticapitaliste», d’accord, mais révolution quand
même! En ce printemps 1968, déplorent les
mêmes, «celle-ci est en train de se produire.
Mais sans eux, et contre eux». Et si cinquante ans plus tard, l’extrême droite croit
tenir sa revanche sur l’esprit de Mai, les plus
anciens se remettent mal de n’y avoir pas
eu leur part. «Le souvenir est mortifiant»,
confie Jack Marchal, une ancienne figure
d’Occident, presque gêné de revenir sur
«cette expérience plutôt humiliante».
Toujours prêt pour la bagarre
L’extrême droite ? En cette fin de décennie 1960, la voie électorale lui semble fermée. La vague poujadiste a fait long feu. Et
à la présidentielle de 1965, le nationaliste
Jean-Louis Tixier-Vignancour n’a obtenu
que 5,2% des voix : piteux résultat qui désole son directeur de campagne, le jeune
Jean-Marie Le Pen. Une bonne partie de la
mouvance, notamment sa jeunesse, privilé-
gie l’activisme. Lancé en 1964, Occident
s’ajoute à une myriade de structures aux effectifs modestes, souvent rivaux, et dont il
devient vite le pôle principal. Le mouvement ne se soucie guère de doctrine: il aspire en gros à un «ordre nouveau» fascisant,
et conchie tout à la fois le régime, les gauchistes et les «vieux cons» du nationalisme
à la papa.
Dessinateur potache, Jack Marchal donne
vie à l’animal-totem d’Occident: un rat noir
farceur et teigneux, toujours prêt pour la bagarre. Car militer à Occident est d’abord une
affaire d’action. Depuis 1964, les affrontements se multiplient avec l’extrême gauche.
Le 12 janvier 1967, une descente à l’université de Rouen a fait plusieurs blessés, dont
un grave. L’affaire vaut une condamnation
à plusieurs militants d’extrême droite,
parmi lesquels les jeunes Alain Madelin,
Gérard Longuet et Patrick Devedjian. Les
faits d’armes du printemps 1968 ne sortent
donc pas de nulle part. Mais leurs conséquences inattendues vont plonger la mouvance dans la confusion.
Première évidence, après le début des «événements»: l’extrême droite est écrasée par
le nombre. «Nous étions jusque-là dans un
rapport de force d’un contre dix en faveur de
l’extrême gauche, nous l’avons vu d’un coup
passer à un contre mille», se souvient Jack
Marchal. Deuxième souci : dans ce qui se
présente comme un face-à-face entre la
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
u 55
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Manifestation d’Occident
à Paris, le 21 mai 1968.
Mary Hopkin, épisode 2
PHOTO CLAUDE CHAMPINOT .
FONDS FRANCE-SOIR . BHVP .
ROGER-VIOLLET
Il y a deux semaines, nous avions quitté Mary
Hopkin au moment où elle signait avec Apple,
le tout nouveau label des Beatles. Quinze jours
plus tard, voilà Those Were The Days, sa chanson,
en tête du premier hit-parade de France, très officiellement créé par le le Centre d’information et
de documentation du disque (CIDD). Ce succès
n’a pas assuré la pérennité du titre mais de ce
classement initial subsistent aujourd’hui Hey
Jude (Beatles), Baby Come Back (The Equals),
Rain and Tears (Aphrodite’s Child), Siffler sur la
colline (Joe Dassin) et Jumpin’ Jack Flash (Rolling Stones). Cinq sur dix, pas mal.
que, le royaliste Bernard Lugan raconte, lui,
la veillée d’armes de quelques militants dans
son petit appartement parisien: mobilisée
par on ne sait quel sous-fifre gaulliste, la fine
équipe attend jusqu’au jour un mot d’ordre
qui ne viendra jamais –le donneur d’ordre
annonçant à l’aube que «tout était annulé,
les “cocos” ayant renoncé au coup de force».
«Psychothérapie parisienne
des beaux quartiers»
puis les fenêtres, le personnel repousse l’assaillant à coups de bouteilles d’acide et de
caractères d’imprimerie en plomb. L’impact de ces expéditions sera quasi nul,
même si certains tenteront plus tard de leur
donner l’éclat des grandes épopées.
«En cas de guerre civile…»
Moins glorieusement, le quotidien de la
mouvance est aussi fait de complots fumeux, d’accès paranoïaques et de vagues
projets barbouzards. François Duprat évoque les innombrables «conciliabules [qui] se
tinrent alors […] afin de savoir quelle
conduite il convenait de tenir» en cas de
«guerre civile». Dans ses souvenirs de l’épo-
«Nous étions jusque-là
dans un rapport
de force d’un contre
dix en faveur
de l’extrême gauche,
[en 1968] nous l’avons
vu d’un coup passer
à un contre mille.»
Jack Marchal ancienne figure
d’Occident
«Et Dieu, dans tout ça ?»
Le 5 octobre 1968, Jacques Chancel inaugure sur
France Inter Radioscopie, sorte de confessionnal
des ondes qui ratissait large entre le cinéma, l’art,
la politique et la littérature. Quelque 3000 interviewés se sont ainsi épanchés chez le précurseur
de Mireille Dumas. Ce n’était pas trop l’épreuve:
«Louis Leprince-Ringuet, vous êtes de ces hommes
que l’on aime à recevoir parce qu’ils sont à la fois
grands et simples…» Succès radio, l’émission lui
permettra de peaufiner le genre à la télévision
avec le Grand Echiquier. La question sur Dieu lui
a collé aux basques toute sa vie alors qu’il ne
l’avait posée qu’à Georges Marchais, secrétaire
général du Parti communiste français.
«Du Boursin, du Boursin,
du Boursin, du Boursin, du
Boursiiiinnn, du Boursin!»
JACQUES DUBY comédien, répétant le
nom de la marque 18 fois dans le premier spot
de pub diffusé à la télé, le 1er octobre 1968
Le spot s’appelle l’Insomniaque et décrit, avec ce
texte puissant, une grosse faim du célèbre fromage ail et fines herbes. L’œuvre faisait partie de
la première salve de pub à la télé, diffusée le
1er octobre. Régilait, l’indéformable tricot Bel, les
téléviseurs Schneider et le beurre Virlux complétaient l’assortiment.
RUE DES ARCHIVES.AGIP
gauche et le régime, faut-il choisir son
camp? La question provoque de déchirants
débats, restitués plus tard par François Duprat, futur cadre du Front national : «Fallait-il participer à la lutte contre le régime
aux côtés des gauchistes, alors que ces derniers représentaient les adversaires constants des nationalistes sur le terrain ? […]
Fallait-il au contraire s’allier au régime
pour lutter contre le bolchevisme, alors que
le général de Gaulle et son système s’étaient
montrés d’une hostilité sans faille à l’égard
des nationaux et avaient détruit l’Algérie
française?» Si chaque option aura ses partisans, une majorité s’efforcera, tant bien que
mal, de donner corps à une «troisième voie»
nationaliste. Place de l’Etoile, la tombe du
soldat inconnu devient le point de départ
de rassemblements de la mouvance, toutes
chapelles confondues. Le 20 mai 1968, un
petit commando d’Occident fait même irruption à Sciences-Po: occupé par des étudiants, l’établissement de la rue SaintGuillaume s’est vu rebaptisé «Institut Lénine». Les gros bras nationalistes y font
quelques dégâts et trois blessés mais, débordés par l’adversaire, se replient en laissant sur le terrain quelques «prisonniers»,
vite remis à la police. Le lendemain, un cortège d’extrême droite investit l’Opéra, lui
aussi occupé, et met à bas le drapeau rouge
qui ornait son balcon. Le 22, c’est aux locaux de l’Humanité que l’on s’en prend: de-
Pour Jack Marchal, ce type de contacts relevaient plutôt de «la rumeur de fond, d’un climat entretenu à la base par des gars qui se
disaient d’accord avec nous, et laissaient entendre que notre apport à la riposte antibolchos serait fondamental. Flattés, nous nous
croyions importants». Chez d’autres, au
même moment, c’est la panique: «Les marginaux un peu plus âgés qui gravitaient
autour du mouvement pensaient que la
France était à la veille de devenir un nouveau Cuba. Pour les uns, il fallait se regrouper au plus vite à Bruxelles, pour les autres
à Madrid», sous l’aile du pouvoir franquiste.
Signal de la reprise en main, la grande manifestation gaulliste du 30 mai est accueillie avec des sentiments mêlés à l’extrême droite: soulagement du nationalisme
bourgeois et conservateur, écœurement
des radicaux. Quelques années avant Renaud et son titre Hexagone, eux aussi méprisent ces «moutons […] s’en allant voter
par millions» pour un gaullisme décati.
Quelques-uns, dont Lugan, improvisent
dans la foule une collecte au profit des nationalistes nécessiteux. L’argent récolté financera le gueuleton du soir. Pour Marchal
et ses amis, le spectacle des «voitures
klaxonnantes, venues des banlieues ouest,
faisant flotter des drapeaux tricolores» est
un amer point final aux événements. Mais
pas à cette année terrible : le 31 octobre
1968, Occident est dissous par décret.
A l’extrême droite, Mai 1968 laisse un héritage contradictoire. A court terme, traumatisés par ce moment d’impuissance, les successeurs d’Occident redoubleront d’ardeur
dans le combat de rue: les affrontements
avec l’extrême gauche atteignent, au début
des années 70, un niveau de violence inédit.
En parallèle, pourtant, d’autres aspirations
travaillent la mouvance. L’envie progresse
de sortir de la marginalité, de substituer le
combat électoral à un activisme sans débouché. En octobre 1972, de jeunes héritiers
d’Occident surmontent leurs réticences visà-vis des «vieux cons» du nationalisme: l’alliance est conclue, le Front national est créé.
On en confie la présidence à Jean-Marie Le
Pen, dont l’âge vénérable –44 ans– et le statut d’ancien député semblent gages de respectabilité. Presque retiré de la politique
depuis 1965, celui-ci a traversé Mai 68 en
spectateur : «Nous buvions un pot chez [mon
ami] Roger Holeindre ou au bistrot d’en face,
[…] et de temps en temps nous descendions
voir comment ça se passait au Quartier latin», écrit-il dans ses récents mémoires, ne
voyant dans les événements qu’une «psychothérapie parisienne des beaux quartiers». Il est vrai que ce printemps-là, un
autre événement occupait l’esprit du futur
président frontiste. Quelques semaines
plus tard, le 5 août, naîtra son troisième enfant : Marion Anne Perrine, dite Marine.
Pour l’extrême droite, ce n’est pas la moindre ligne au bilan de 1968. •
Mitterrand : place aux jeunes
Du moins, c’est ce que l’ancien ministre de la
IVe République affirme en clôture de la Convention des institutions républicaines, ancêtre du futur Parti socialiste mis sur les rails durant cette
séance. Après avoir dénoncé les leaders de Mai et
«la façon dont ils ont détourné un puissant mouvement», le futur président de la République annonce qu’il ne briguera «aucun poste à quelque niveau que ce soit dans le nouveau Parti socialiste».
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Le musée qui vous parle...
UNIVERSITÉ
POPULAIRE
2018 - 2019
4 CYCLES DE SEPTEMBRE 2018 À JUIN 2019
GRANDS TÉMOINS • LES GRANDES RÉVOLTES
L’HISTOIRE DES CATASTROPHES • L’INVENTION DU FUTUR
L’UNIVERSITÉ POPULAIRE DU QUAI BRANLY - JACQUES CHIRAC EST CONÇUE ET ANIMÉE PAR CATHERINE CLÉMENT, PHILOSOPHE ET ROMANCIÈRE
Théâtre Claude Lévi-Strauss, accès libre dans la limite des places disponibles, sans réservation
Renseignements : 01 56 61 70 00 • contact@quaibranly.fr • www.quaibranly.fr • #UNIVPOP
Statuette représentant un chamane, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado © musée du quai Branly - Jacques Chirac / Sculpture anthropomorphe, photo Thierry Ollivier, Michel Urtado /
Statuette, photo Patrick Gries, Bruno Descoings / Sculpture anthropomorphe masculine, photo Hughes Dubois
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
1
Размер файла
37 448 Кб
Теги
liberation, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа