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Libération - 07 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 7 SEPTEMBRE 2018
Donald Trump à la Maison Blanche en avril 2017. PHOTO ANDREW HARNIK. AP
2,00 € Première édition. No 11594
www.liberation.fr
Après le livre
effarant de Bob
Woodward, une
tribune anonyme
d’un collaborateur
de Donald Trump,
publiée par le
«New York Times»,
décrit les méthodes
employées par
des membres
de sa propre
administration pour
le neutraliser.
PAGES 2-5
MAISON
BLANCHE
LA GUERRE DE SÉCESSION
«Bus Macron»
Les voyages
en autocar loin
de l’eldorado
Stanislas
Dehaene
J’apprends
donc je suis
Inde
Etre homosexuel
n’est plus
criminel
ENQUÊTE, PAGES 12-15
INTERVIEW AVEC LE NEUROSCIENTIFIQUE, PAGES 24-25
PAGE 10
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Les dénonciations anonymes ne sont jamais
sympathiques, quand
bien même elles pointent
des carences tout à fait
réelles. En publiant
dans le New York Times un
texte assassin pour
Donald Trump, l’inconnu
«de haut rang», selon
le Times, qui affirme être
membre d’un réseau
interne de «résistance»
au Président, a peut-être
aggravé les choses
en fouettant la paranoïa
de Trump et en lui permettant de détecter les
«résistants» en question.
Mais en regard du contenu
du texte, ces discussions
deviennent subalternes.
Confirmant les révélations
publiées dans plusieurs livres, le fantôme du Times
expose au grand jour une
vérité cruelle et angoissante: le peuple américain
a porté à la Maison Blanche un leader caractériel
et incompétent. Ignorance
des dossiers, pulsions
assassines, indécision fantasque, inclination troublante pour les dictateurs,
sexisme congénital, bruta-
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
A
l’été 1990, alors au bord de la
faillite, plombé par les pertes de ses casinos d’Atlantic
City et en instance de séparation de
sa femme Ivana, Donald Trump publia son deuxième bestseller, Surviving at the Top («survivre au sommet»). Présomptueux à l’époque, le
titre semble parfaitement adapté au
combat mené ces jours-ci par l’exmagnat de l’immobilier grimpé au
zénith de la politique américaine.
Et qui s’efforce d’y rester, dans un
climat de plus en plus hostile. Voire
insurrectionnel, surtout après la publication d’une tribune anonyme
par un haut responsable de l’administration américaine.
«Les sondages crèvent le plafond […].
Personne ne sera en mesure de me
battre en 2020», a lancé mercredi
soir Trump, avec son aplomb légendaire. A ce stade, nul ne sait s’il sera
réélu, ou même candidat à un second mandat. Une chose est sûre: sa
cote de popularité, qui n’a jamais
franchi la barre des 50%, s’est affaissée, autour de 36%-37%. Sans doute
la conséquence d’une séquence estivale épouvantable pour le locataire
de la Maison Blanche.
Il y eut d’abord, mi-août, la sortie
du livre d’une ex-conseillère virée
fin 2017, Omarosa Manigault Newman, l’accusant d’être «raciste, intolérant et misogyne». Puis, quelques
jours plus tard, la double condamnation de Paul Manafort, ex-directeur
de campagne du candidat Trump, et
Michael Cohen, son ancien avocat
personnel. Sous serment, ce dernier
a impliqué son illustre client,
avouant avoir acheté en 2016, sur
ordre de Trump, le silence de deux
maîtresses présumées du milliardaire afin de protéger sa campagne.
Ce qui pourrait faire du Président le
complice d’un crime fédéral.
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Fantôme
lité permanente, complotisme aigu: comme dans
certaines fictions, la première puissance mondiale
est dirigée par un psychopathe digne du docteur
Folamour. En principe, les
institutions américaines
sont taillées pour corriger
par des contre-pouvoirs
exigeants les écarts
d’un président et même
pour s’en débarrasser
le cas échéant. Acculé à
la démission à la suite du
scandale du Watergate,
Richard Nixon en a fait
la cuisante expérience.
Seulement voilà: pour
aller au bout d’une procédure d’impeachment,
il faut l’accord du Sénat
qui se prononce à la majorité qualifiée. Or les élus
républicains sont paralysés par la popularité de
Trump au sein de leur
électorat. Pour mettre fin
au cauchemar Trump,
il faut que le peuple le
veuille. Tel n’est pas (encore?) le cas. Là réside le
vrai danger. Pris, comme
tant d’autres, par l’obsession identitaire, une
grande partie des électeurs américains n’ont
que faire des procédures
démocratiques. Où le nationalisme manifeste
une nouvelle fois sa
nocivité… •
Donald Trump
en milieu hostile
La chasse aux taupes est ouverte au sein
de l’administration américaine après la publication
d’une tribune par le «New York Times» accablant
le chef de la Maison Blanche. Déjà visé par les
révélations du journaliste Bob Woodward, ce nouvel
épisode risque de renforcer la paranoïa du Président.
La mort, le 25 août, du sénateur
républicain John McCain, héros
conservateur anticonformiste, a déclenché une semaine d’hommages
où Trump a brillé par son absence.
Ennemi personnel de McCain, qu’il
avait moqué pour avoir été capturé
au Vietnam (qui s’est vengé en
torpillant la promesse présidentielle
d’abroger la réforme de la santé
d’Obama), Donald Trump était persona non grata aux funérailles de
l’élu d’Arizona. Dans une communion bipartisane d’un autre temps,
les ex-présidents George W. Bush et
Barack Obama ont autant rendu
hommage à McCain que critiqué,
sans le nommer, leur volcanique
successeur (lire aussi page 27).
STUPEUR
Trump l’ignorait alors, mais le pire
restait à venir. Deux salves, à vingtquatre heures d’intervalle, sont venues de son propre camp. D’abord
les bonnes feuilles du livre de Bob
Woodward, publiées mardi. Sur la
base de centaines d’heures d’interviews avec d’actuels et anciens responsables de l’administration, le lé-
gendaire journaliste du Watergate
dépeint une «maison de fous», une
équipe au bord de la «dépression
nerveuse» face à un président agressif et inapte, «aux capacités mentales
d’un élève de CM2 ou sixième». La seconde rafale, la plus dévastatrice, a
pris la forme d’une tribune anonyme
publiée mercredi par le New York
Times (lire page 5). Intitulée «Je fais
partie de la résistance au sein de
l’administration Trump», elle est
signée d’un «haut responsable». Aux
Etats-Unis, sur les plateaux de télé
et les réseaux sociaux, ce texte a sus-
cité la stupeur. Pour cause: l’auteur
décrit l’existence d’un groupe pour
contrôler le Président. Un complot
inédit dans l’histoire contemporaine
américaine (lire page 4).
«TRAHISON?» a tweeté Trump, appelant le journal à dévoiler le nom
de ce responsable anonyme pour
des raisons de sécurité nationale.
«L’individu derrière ce texte a choisi
de duper, au lieu de soutenir, le président élu des Etats-Unis. Il fait passer
son ego avant la volonté du peuple
américain», a ajouté la porte-parole
de la Maison Blanche, appelant le
EXTRAITS DE LA TRIBUNE «I AM PART OF THE RESISTANCE INSIDE THE TRUMP ADMINISTRATION»
«Le dilemme […] tient à ce que de
nombreux hauts responsables dans
sa propre administration travaillent
avec diligence de l’intérieur pour
contrecarrer des éléments de son
programme et ses pires inclinations.»
«La racine du problème
est l’amoralité du Président.
Quiconque travaille avec lui sait
qu’il n’est arrimé à aucun principe
fondamental discernable guidant
ses prises de décision.»
«Nous pensons que nous avons
d’abord un devoir envers
notre pays, et que le Président
continue à agir d’une façon
néfaste à la bonne santé
de notre République.»
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
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u 3
Donald Trump
s’est exprimé devant
des shérifs, mercredi
à la Maison Blanche.
PHOTO LEAH MILLIS. REUTERS
«lâche» «à faire la seule chose qui
s’impose et démissionner».
MIDTERMS
Derrière cette réaction mesurée, une
impitoyable «chasse à la taupe» a,
selon plusieurs médias américains,
débuté dès mercredi soir à la Maison
Blanche, où la paranoïa de Trump
atteint des sommets. A tel point que
le vice-président, Mike Pence, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, le chef
du Pentagone, James Mattis, et celui
du renseignement, Dan Coats, se
sont tous sentis obligés jeudi de pré-
ciser qu’ils n’étaient pas la source
anonyme. De quoi confirmer que le
soupçon n’épargne personne.
Résistant courageux pour certains,
ignoble traître pour les pro-Trump,
l’auteur du texte suscite des réactions contrastées. «J’ai du mal à voir
le responsable anonyme comme un
héros. Il/elle semble vouloir jouir des
bénéfices d’appartenir à une administration républicaine tout en se
soustrayant à la responsabilité qu’il
porte en épaulant un dirigeant
inapte pour son poste», écrit sur
Twitter Seth Masket, politologue à
«Aussi ferons-nous ce que
nous pourrons pour orienter
l’administration dans la bonne
direction jusqu’à
ce que […] ce soit fini.»
l’université de Denver. Dans The Atlantic, David Frum, ancien de l’administration Bush, évoque, lui, une
«crise constitutionnelle» et reproche
à l’auteur du texte d’avoir aggravé la
situation en «décuplant la paranoïa
du Président» et en mettant en péril
le groupe de résistants auquel il dit
appartenir. Trump «va devenir plus
défiant, plus imprudent, plus anticonstitutionnel et plus dangereux»,
conclut Frum.
Dans cette ambiance délétère, l’entourage du Président attend désormais fébrilement le rapport final du
procureur spécial Robert Mueller,
chargé de l’enquête sur une éventuelle collusion entre la campagne
Trump et la Russie. L’avocat du milliardaire, Rudy Giuliani, a révélé
mercredi sur CNN avoir échangé
avec l’équipe de Mueller sur la possibilité que Trump réponde par écrit
aux questions du procureur. Giuliani s’est dit en outre convaincu
que le résultat de l’enquête serait
connu avant les élections de mimandat, dans deux mois. Un délai
jamais confirmé par le procureur.
Selon les sondages, le Parti républi-
cain a de fortes chances de perdre sa
majorité à la Chambre des représentants lors des midterms. Ce qui
paralyserait l’agenda législatif de
Trump. Et le pousserait aussitôt à se
focaliser sur sa réélection en 2020.
Une campagne au sulfureux parfum
de combat, ce qui ne sera pas
pour lui déplaire. «Ce que j’aime
par-dessus tout, écrivait-il dans son
bestseller de 1990, c’est me battre
pour m’éloigner du précipice.» Politiquement, il n’en a jamais semblé
aussi proche. La contre-attaque
pourrait être sanglante. •
«C’est peut-être une maigre
«Le souci principal n’est
consolation en ces temps
pas ce que M. Trump a fait
chaotiques, mais les
à ce pays mais plutôt ce
Américains doivent savoir qu’il que nous, en tant que nation,
nous l’avons laissé faire.»
y a des adultes dans la pièce.»
«
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ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
«L’une des
hypothèses est
que l’auteur vise à
le faire disjoncter»
Spécialiste de la politique
américaine, Corentin Sellin
décrypte les motivations
potentielles du texte choc écrit
par un «résistant» anonyme
à l’encontre de Donald Trump.
pas hors de lui. Il assène ses éléments de langage
traditionnels, mais ce n’est pas le pétage de plombs
auquel on aurait pu s’attendre. Surtout, ce qui est
frappant, c’est que sa réaction est parfaitement
coordonnée avec la réponse de Sarah Huckabee
Sanders, sa porte-parole. Enfin, le tweet dans lequel
il demande au Times de livrer le nom de l’auteur
pour des raisons de sécurité nationale est très hae New York Times a publié mercredi la tri- bile. Car Trump pointe un fait évident: il y a, à l’inbune anonyme d’un haut responsable de l’ad- térieur du gouvernement, des gens qui conspirent
ministration américaine, qui explique pour- contre le Président (qui les a nommés) pour le priquoi et comment il s’efforce, avec d’autres, de lutter ver d’une partie de ses prérogatives. En jouant cette
de l’intérieur contre les «pires penchants» de Do- carte, il a le bon droit pour lui. En interne, plusieurs
nald Trump. Professeur agrégé d’histoire, coauteur médias dont le Washington Post disent que c’est la
des Etats-Unis et le monde (1823-1945) aux éditions folie, qu’une chasse à la taupe a été lancée mais, en
Atlande, Corentin Sellin analyse le
public, la communication est plutôt
contenu et l’impact potentiel du texte,
bien maîtrisée, ce qui est surprenant.
non dépourvu de paradoxes.
Cette tribune s’inscrit dans une séSur la forme, à quel point cette
quence noire pour Trump, avec les
tribune anonyme est-elle inhabiconfessions de son ex-avocat, les
tuelle, voire historique ?
hommages à feu son ennemi McDe mémoire récente, elle est unique.
Cain et la sortie du livre de WoodCertains, souvent mal informés, ont
ward. Comment peut-il réagir?
fait des comparaisons avec la fin de la
Cette séquence est un test pour lui. La
présidence Nixon, où plusieurs de ses
première hypothèse, c’est qu’il pourINTERVIEW rait lancer une chasse à la taupe, armé
ministres, dont Kissinger, se sont vantés après coup de lui avoir désobéi, de
de son bon droit constitutionnel, et
ne pas avoir respecté tous ses ordres. Mais on peut essayer de changer le débat. On est en pleine camsoupçonner qu’il s’agissait d’une réécriture des pagne des élections de mi-mandat, il devrait passer
faits a posteriori. Cette fois, c’est quelqu’un pré- son temps à se vanter des résultats économiques
senté comme un haut membre en poste au sein de qui sont excellents, avec un quasi-plein emploi, des
l’administration Trump qui déclare le Président salaires qui augmentent un peu, une croissance
inapte à sa fonction. C’est inédit.
élevée. Mais on sait que Trump n’arrive pas à adopDepuis des mois, des fuites font état d’une ter cette attitude. Il s’enfonce dans des polémiques
Maison Blanche dysfonctionnelle et chao- sans fin. La seconde hypothèse, c’est qu’il ne cesse
tique. Que nous enseigne cette tribune ?
de revenir sur cette tribune et qu’il devienne réelleOn apprend principalement deux choses. D’abord, ment incontrôlable.
l’existence d’une véritable conjuration à l’intérieur N’est-ce pas le but recherché par la tribune ?
de l’administration revendiquée par des conserva- On peut en effet se le demander car ce texte est
teurs pour priver le président élu d’une partie de ses construit sur un énorme paradoxe. L’auteur a l’air
pouvoirs. Cela va beaucoup plus loin que tout ce très fier de contrôler le Président et de permettre
qu’on pouvait supputer. Dans les bonnes feuilles au pays d’éviter, prétendument, les travers de
du livre de Bob Woodward, il y a cette anecdote visi- Trump. Mais dans ce cas, pourquoi écrire cette triblement racontée par Gary Cohn, l’ex-conseiller bune et la sortir maintenant en sachant que cela
économique de Trump, qui aurait enlevé un jour va sûrement l’empêcher de continuer cette «résisdes feuilles du bureau du Président pour éviter tance»? L’une des hypothèses est que l’auteur vise
qu’une mesure qu’il jugeait dangereuse soit adop- à faire disjoncter Trump pour démontrer sa thèse.
tée. C’était un geste ponctuel. La tribune nous Ce sera l’un des grands enjeux de la réaction du
apprend que c’est en fait quelque chose d’orga- Président. Par ailleurs, au point où on en est, on
nisé depuis le début de la présidence Trump.
pourrait même se demander si cette tribune n’est
La deuxième révélation majeure, si on accepte la pas un coup monté par Trump pour discréditer le
validité de ce texte, est qu’une partie du cabinet et New York Times. Plusieurs fois, des médias ont
de l’administration pense que Trump est inapte à semblé se laisser avoir par des pseudo-révélations
ses fonctions et relève du 25e amendement [lire ci- sur des crises de conscience au sein de l’adminiscontre, ndlr]. Et cela soulève une question centrale tration. Combien de fois le site politique Axios ou
qui pèse sur ce texte et son auteur: pourquoi ne pas le Times ont-ils écrit par exemple que John Kelly
avoir déclenché cette procédure? Cela donne l’im- [le chef de cabinet de Trump] voulait partir? Dans
pression d’une Constitution appliquée à la carte. l’heure qui suivait, il apparaissait avec Trump pour
Trump a laissé entendre sur Twitter que démentir. Cela ressemblait à de fausses informal’auteur de la tribune était coupable de trahi- tions distillées pour discréditer la presse. Il ne faut
son. Il demande au New York Times de révéler pas oublier que le milliardaire est engagé dans une
son identité. Cette réaction est-elle justifiée? lutte à mort avec les médias. D’autant que cette triPour l’instant, la réaction de Trump et de l’adminis- bune génère du spectacle, des tweets, ce que
tration est plutôt adroite et fine. Cette Maison Blan- Trump adore. Il y a chez lui une forme de néroche est souvent bordélique et dysfonctionnelle. nisme politique. Il aime quand ça crame, quand les
Mais lors de sa première réaction en direct, mer- institutions brûlent. Il aime le chaos.
credi, le Président est apparu certes énervé, mais
Recueilli par FRÉDÉRIC AUTRAN
DR
L
Une manifestation à l’occasion du Martin Luther King Jr. Day, le 15 janvier à New
Le 25e amendement,
outil pour écarter un
président du pouvoir
Evoqué dans la tribune
publiée par le «New York
Times», la Constitution
américaine permet de
remplacer un président
jugé inapte à exercer ses
fonctions. Mais sa mise
en application comporte
de nombreux garde-fous.
L
e 25e amendement de la Constitution des Etats-Unis prévoit
explicitement, dans sa section 4,
la possibilité que le président en exercice soit écarté de ses fonctions malgré
lui, s’il est avéré qu’il se trouve «dans
l’incapacité d’exercer les pouvoirs et les
responsabilités de sa fonction». Selon
la tribune publiée par le New York Times, l’utilisation de ce texte a été
récemment évoquée dans l’entourage
de Donald Trump.
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
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Comment le «New
York Times» a ménagé
son effet de surprise
Seulement quelques journalistes
du journal étaient au courant de
la parution de la tribune anonyme
anti-Trump, aiguisant la curiosité
au sein même de la rédaction.
M
ême au sein du New York Times,
les mâchoires sont tombées. Si la
tribune assassine envers Donald
Trump, rédigée par un membre de son administration sous couvert d’anonymat, a été publiée sur le site du grand quotidien new-yorkais, la majorité des journalistes de cette
rédaction n’avaient pas la moindre idée
qu’une telle bombe allait être lâchée. «Je viens
de recevoir un SMS de ma mère: “Qui a écrit
cette tribune? Tu peux me le dire à moi”», plaisante sur Twitter Michael Schmidt, un journaliste du Times, insinuant qu’il n’a pas la réponse à cette question.
L’auteur du brûlot a envoyé son texte au département Opinion, en charge de la publication de tribunes, le seul qui soit indépendant
du reste du journal. «Si un service a un scoop,
il doit en référer à la rédaction générale, mais
pas le département Opinion», commente Eric
Alterman, professeur de journalisme au Brooklyn College et chroniqueur des médias. «Notre travail est de publier des tribunes qui donnent des clés à la population pour comprendre
ce qui est en train de se passer et je pense que
ce texte est une remarquable contribution dans
ce sens», a justifié pour sa part James Bennet,
journaliste au sein du service en question, répondant à des interrogations liées à l’éthique
autour d’une publication anonyme. Après
avoir effectué des vérifications pour s’assurer
que l’auteur «était bien celui qu’il dit être», Jim
Dao, rédacteur en chef de la section Opinion,
a affirmé à Vanity Fair que la décision a été
prise de publier ce texte sans en informer le
reste du journal. Seule une poignée de personnes est au courant de l’identité du «traître»,
comme l’a qualifié Trump.
«Folie». Passé la surprise, les journalistes du
Times ont réagi comme n’importe lesquels de
leurs confrères : en cherchant l’identité de
York. PHOTO EDUARDO MUNOZ. REUTERS
Pourquoi cet amendement?
Son histoire est relativement récente, puisqu’il prend racine dans
les suites de l’assassinat de John
F. Kennedy, en novembre 1963. Interrogé sur le cas Trump, le journaliste du New Yorker Evan Osnos rappelait l’année dernière sur NPR qu’il
s’agissait d’anticiper une situation
dans laquelle le Président se retrouverait dans l’incapacité de poursuivre sa tâche, par exemple s’il tombait
dans le coma. Il serait alors remplacé
par le vice-président. Le 25e amendement a été adopté en 1965, puis ratifié en 1967. Il se distingue de la
procédure de destitution (impeachment), qui implique que le Président
soit reconnu coupable de «trahison,
corruption ou autres crimes et délits
majeurs» par le Sénat, qui agit de ce
fait comme une cour de justice.
Le cabinet du
Président est
partie prenante
dans
l’activation du
25e amendement.
Trump peut-il être ainsi
écarté du pouvoir ?
L’idée de recourir à cet amendement pour empêcher l’actuel président de nuire n’est pas nouvelle: les
doutes sur ses capacités mentales à
diriger le pays existent depuis son
élection. A en croire la tribune du
New York Times, ces doutes ont fini
par atteindre les gens censés tra-
vailler quotidiennement avec lui. Ce
qui n’est pas anecdotique, compte
tenu du fait que le cabinet du Président est partie prenante dans l’activation du 25e amendement. En effet, c’est au vice-président, «ainsi
qu’à la majorité des principaux responsables des départements exécutifs» (l’équivalent des ministres),
d’alerter le Sénat et la Chambre des
représentants (le Congrès) via une
déclaration écrite. Le vice-président
prend alors immédiatement le pouvoir. Si le Président est dans un état
végétatif, c’est simple. Mais il y a des
garde-fous contre le garde-fou, ce
qui rendrait la chose bien plus compliquée dans le cas de Donald
Trump. En effet, si le chef de l’Etat
écrit à son tour une lettre au Congrès pour faire valoir qu’il est parfaitement apte, il reprend aussitôt ses
l’auteur. «C’est un jeu. Tout le monde, y compris le bureau de Washington, essaie de savoir
qui a écrit ce papier. C’est la folie», commente
une journaliste citée par Vanity Fair. D’autres
s’interrogent sur l’attitude à adopter dans ce
cas inédit. «Donc, en fait, les reporters du Times doivent maintenant essayer de découvrir
l’identité d’un auteur dont nos collègues de la
section Opinion ont juré de protéger l’anonymat ?» résume sur Twitter Jodi Kantor, une
journaliste d’investigation du quotidien américain, révélant l’ambiguïté dans laquelle se
trouve la rédaction. «Ou alors, est-ce que le
journal tout entier est lié à cette promesse
d’anonymat? Je ne crois pas. En tout cas, c’est
fascinant.»
Bête noire. La question ne s’était jamais posée. Si des tribunes anonymes ont déjà été publiées –il y en a eu environ quatre en trois ans,
a compté de mémoire Jim Dao–, il s’agit habituellement de préserver des auteurs dont la
vie ou la sécurité sont en danger. «Ce cas-là
est extraordinaire», commente Eric Alterman. Jim Dao, lui, n’entend pas lâcher le morceau. Mais il ne compte pas non plus empêcher ses collègues de faire leur travail. «De la
même manière qu’ils n’exigent pas que l’on publie une tribune plutôt qu’une autre, nous ne
leur disons pas sur quoi ils doivent travailler
ou pas», a-t-il indiqué au site Politico.
La chasse aux informations promet d’être
intéressante. Le New York Times, véritable
institution médiatique, dispose d’une armée
de reporters à la curiosité aiguisée :
«L’équipe éditoriale du journal compte environ 1 300 membres. C’est deux fois plus que
n’importe quel autre journal aux Etats-Unis»,
précise Eric Alterman.
Bête noire du Président, le quotidien est accusé à l’envi par Donald Trump d’être malhonnête et même d’être «défaillant».Toujours
est-il que selon des chiffres communiqués en
mai, en seulement un an, le New York Times
a enregistré une augmentation de plus de 25%
de son nombre d’abonnés en ligne.
CHARLOTTE OBERTI
Intérim à Washington
fonctions. A ce stade, le vice-président et la majorité des membres du
cabinet évoqués plus haut peuvent
tout de même en remettre une couche, avec une nouvelle déclaration
écrite. Dans ce cas, le Congrès
a vingt et un jours pour trancher la
question. Le Président peut alors
être écarté pour de bon s’il en est
décidé par un vote réunissant
au moins les deux tiers des deux
Chambres, «un seuil artificiellement
élevé pour rendre la chose très, très
difficile», selon Evan Osnos. Dans le
cas contraire, il reprend le pouvoir.
Y a-t-il des précédents ?
Pour l’heure, on navigue sur des
mers inconnues. Il est arrivé que des
présidents en exercice invoquent la
section 3 de l’amendement, qui leur
permet de transférer leurs pouvoirs
à leur vice-président jusqu’à ce
qu’ils décident de les reprendre. La
section 4 du 25e amendement n’a
en revanche jamais été invoquée,
quoique la question ait été soulevée
sous les mandats de Ronald Reagan.
D’abord en 1981, lorsque ce dernier
a été la cible d’une tentative d’assassinat qui l’a conduit à l’hôpital, période de quelques heures pendant
laquelle son vice-président George
W. Bush aurait pu (et dû, selon
l’architecte de l’amendement, Birch
Bayh) y recourir. Ensuite, et plus
sérieusement, en 1987, quand
des membres du staff de la Maison
Blanche avaient constaté, selon l’un
d’eux, que Reagan «ne s’intéressait
pas à son travail», préférant «regarder des films et la télévision à la Maison Blanche».
FRANTZ DURUPT
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6 u
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
ÉDITOS/
Capture d’écran de la vidéo de la chronique de Constance, le 28 août. DR
Constance, les Femen
et les autres: leurs
tétons, leurs choix
Par VIRGINIE BALLET
Journaliste au service société
@VirginieBallet
«Grosse pute de télé-réalité», «au
moins, dites-lui de faire un régime»,
«tellement t’es nulle, t’es dégueulasse,
tu ressembles à mon cul quand j’ai la
chiasse […] sale grosse pute de pouffiasse de tes morts»… A n’en pas douter, la compilation des injures reçues
par Constance est un sacré potpourri. Ironique, quand on sait que
Pot pourri est aussi le titre du dernier
spectacle de l’humoriste (1). La cause
de ce déferlement de haine ? Une
chronique diffusée le 28 août dans
l’émission Par Jupiter sur France Inter, au cours de laquelle elle a eu
l’audace de «parler roploplos».
Et surtout, d’illustrer son propos en
envoyant valser le haut. Seins nus, du
haut de son 90E revendiqué, Constance Pittard voulait «faire la nique»
aux «extrémistes, aux réacs» et autres
moralisateurs qui ont «décrété que le
corps, c’est caca». Quelques jours
après la journée mondiale du topless,
Constance voulait ainsi questionner
les «obsessions et les aversions qui
perdurent autour de deux poches de
gras et de glandes». «Je ne renie pas
mes seins, je les accepte et je peux
même vous dire que ce sont des armes», clame-t-elle.
Quoique salué, ce message libérateur
(vu 1,8 million de fois sur YouTube
en une semaine) a surtout été enseveli sous un torrent de bêtise crasse.
«Je suis atterrée de constater qu’on en
soit là en France en 2018», déplore
Constance, jointe par Libération. Et
de dénoncer «une société où les libertés reculent à bien des niveaux, en
particulier celles des femmes, et où règne une certaine hypocrisie : on n’a jamais autant consommé de porno ni
autant vu de femmes à poil dans la
publicité». Le vecteur a pris le pas sur
le fond et le corps féminin réifié est
une fois de plus devenu la cible de
toutes sortes de commentaires non
sollicités sur les réseaux sociaux :
«Très belle poitrine», a-t-on notamment pu lire, au mépris total du discours militant de l’humoriste, que
l’on y adhère ou non, d’ailleurs. Pis,
celle-ci s’est fait inonder d’insultes
misogynes, grossophobes, qu’elle a
choisi de rendre publiques sur son
compte Twitter. Illustration, s’il en
fallait, de la violence du cyberharcèlement dont les femmes sont
trop souvent victimes : près des trois
quarts d’entre elles (73 %) sont concernées, selon une enquête de l’ONU
réalisée en 2015.
Oser avoir un propos engagé et user
de la nudité, même partielle, semble
être l’assurance d’être pris pour cible.
Du moins, quand on est une femme.
Quand le comédien et dramaturge
Sébastien Thiéry a déboulé complètement à poil sur la scène de la cérémonie des molières il y a trois ans
pour interpeller la ministre de la Culture de l’époque, Fleur Pellerin, sur
le sort des intermittents, nulle meute
ne s’est abattue sur lui. Au contraire,
on a surtout salué son culot et son
«sens du spectacle». Oui au phallus
activiste, sus au téton féministe, en
somme. Et aux roberts tout court.
Couvrez ce sein… Car c’est bien là
que le bât blesse. Sinon, pourquoi
donc la joueuse de tennis Alizé Cornet aurait-elle écopé d’un avertissement à l’US Open pour avoir remis
son tee-shirt à l’endroit sur le court
(alors même qu’elle portait une brassière), quand les joueurs masculins
peuvent soulever leur maillot et exhiber leur torse à l’envi ? «Rien de
tout cela ne serait arrivé si j’étais un
homme et que j’avais fait l’hélicoptère
avec ma bite», tacle Constance. La
preuve ? Le nombre de poursuites
pour exhibition sexuelle engagées
contre des femmes en France. Dernière en date : l’artiste et performeuse Deborah de Robertis, qui risque un an de prison et 15 000 euros
d’amende pour s’être dénudée samedi devant la grotte de Massabielle
à Lourdes. Avant elle, plusieurs
membres des Femen ont été poursuivies pour exhibition sexuelle, après
avoir brandi ce buste honni en guise
d’arme. Alors qu’au cours d’un procès en appel, Iana Zhdanova, militante Femen, avait été relaxée du délit d’exhibition sexuelle au motif que
sa démarche était politique, la Cour
de cassation est revenue sur cette décision en janvier. Résultat, pour son
conseil, Me Marie Dosé, «cet arrêt
d’un autre temps, complètement indifférent aux réalités, conduit à rendre punissable toute femme qui déciderait de se servir de sa poitrine pour
porter un message artistique ou politique», signe selon elle que «les hommes et les femmes ne sont pas égaux
face à l’infraction d’exhibition
sexuelle».
L’avocate compte déposer une question prioritaire de constitutionnalité
à ce sujet. En attendant que la loi évolue, et, espérons-le, que les mentalités fassent de même, il est urgent de
prendre conscience de la gravité des
faits évoqués. La violence des agressions dont Constance Pittard fait l’objet n’est pas sans rappeler d’autres cas
de cyberharcèlements, pouvant aller
jusqu’aux menaces de viol ou de
mort, poussant nombre de femmes,
comme Nadia Daam ou Caroline de
Haas, à se retirer des réseaux sociaux.
Jusqu’à quand tolérera-t-on de contraindre les victimes à se faire toutes
petites dans l’espace public, qu’il soit
réel ou virtuel ? Que leurs bourreaux
se rassurent, la loi ne les oublie pas.
L’arsenal législatif vient tout juste
d’être renforcé contre ces «raids», désormais passibles de trois ans de prison et de 45 000 euros d’amende
depuis l’entrée en vigueur de la loi
Schiappa le 5 août. •
(1) A Paris, au théâtre des Deux Anes,
à partir du 9 octobre.
A l’Elysée, le vrai
remaniement
Par LAURENT JOFFRIN
Directeur de la publication de «Libération».
Quand tout va mal, on accuse la communication. Ainsi la
sévère chute de l’équipe Macron dans les sondages est-elle
imputée, non à la politique menée, qui est réaffirmée, mais
aux carences de sa mise en scène. Dans le «storytelling»,
ce n’est pas la «story» qui change, mais le «telling». Figure
classique de la vie gouvernementale: les «communicants»
sont toujours les boucs émissaires des déconvenues
gouvernementales. Le mini-remaniement de mardi se
double donc d’un maxi-remaniement de la cellule communication de l’Elysée.
Première victime probable: Bruno Roger-Petit, porte-parole. On lui reprocherait son arrivée tardive dans la «team
Macron» –drôle de reproche– et la mauvaise habitude qu’il
aurait prise de débiner ses collègues élyséens, ce qui a dû
les agacer. Même si, selon toute probabilité, ils ne se sont
pas privés de lui rendre la pareille. Victime expiatoire ?
C’est bien possible. L’accusation met en exergue sa réaction
maladroite aux premières révélations de l’affaire Benalla.
Il est vrai que son premier poulet officiel, enregistré dans
la salle de presse de l’Elysée, a été démenti cruellement par
les faits. Mais s’il a donné des fausses informations, c’est
peut-être qu’il n’en avait pas d’autres. D’où venait donc le
«fake démenti» qu’il a imprudemment dégainé, sinon de
plus haut? On a le sentiment qu’il était surtout un soldat
qu’on envoie en terrain découvert sans armes et sans informations, tandis que les véritables responsables faisaient
courageusement le gros dos.
Un certain Sylvain Fort, spécialiste de la littérature romantique allemande, devrait lui succéder pour reprendre en
main le chœur des Mercure macroniens. Au moins ce fan
de Goethe saura raconter de belles histoires sur les souffrances du jeune Emmanuel… Si les journalistes se plaignent des communicants élyséens, c’est peut-être aussi
parce qu’ils perçoivent dans le fonctionnement quotidien
de l’Elysée un discret mais abyssal mépris du macronisme
envers la presse. C’est un point commun avec Donald
Trump qui a, lui, le mérite de dire tout haut ce qu’il pense.
A quoi bon entrer dans les raisons d’un pouvoir qui, de
toute manière, tient ses interlocuteurs pour une bande de
farceurs et d’escrocs ?
Le problème, c’est que la condescendance du pouvoir envers l’extérieur n’est pas ressentie seulement par les journalistes, mais à peu près de la même manière par une
grande partie de l’opinion, comme en témoigne le dévissage spectaculaire du gouvernement dans les sondages.
Les Gaulois «réfractaires au changement» (dixit le Président) goûtent peu qu’on les tienne pour des franchouillards engoncés dans leur conservatisme. César, qui
fut l’adversaire implacable desdits Gaulois, se gardait de
tout mépris à leur égard. Au contraire, il ne cessait de louer
leur courage, ce qui lui permettait de rehausser ses propres
victoires. Naguère, John Fitzgerald Kennedy avait composé son équipe de la Maison Blanche en faisant appel, disait-il, aux meilleurs et aux plus intelligents («the best and
the brightest»). Les auxiliaires de Macron n’ont pas éprouvé
le besoin de le faire: ils se sentaient déjà eux-mêmes «the
best and the brightest».
C’est Gérard Collomb qui a peut-être donné le fin mot de
l’affaire, dans une confession candide: «Peut-être, les uns
ou les autres, nous avons manqué d’humilité […] J’étais dans
le temps professeur de grec. En grec, il y a un mot qui s’appelle hubris, c’est la malédiction des dieux. Quand, à un moment donné, vous devenez trop sûrs de vous, vous pensez que
vous allez tout emporter.» Une sagesse jupitérienne. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
SYRIE
La dernière zone contrôlée par l’opposition vit
dans l’attente d’une probable offensive du
régime et de ses alliés, au moment où se
tiennent deux réunions sur l’avenir de la région.
L’ONU et les ONG s’inquiètent des
conséquences catastrophiques en cas d’assaut.
Veillée d’armes et
pourparlers autour d’Idlib
D
eux réunions le même jour
pour éviter un «bain de
sang», selon les termes de
Staffan de Mistura, envoyé spécial
de l’ONU pour la Syrie. Un sommet
à Téhéran, entre les présidents
russe, turc et iranien. L’autre à New
York, au Conseil de sécurité. Le sort
d’Idlib, province du nord-ouest syrien, se joue ce vendredi. Une absence d’accord permettrait au régime syrien de passer à l’offensive
dans une région surpeuplée et épuisée par sept ans de guerre.
QUELS SONT LES RISQUES
HUMANITAIRES EN CAS
D’INTERVENTION ?
Dramatiques, même à l’échelle de la
guerre syrienne et de ses massacres
routiniers. Avant 2011 et le déclenchement de la révolution, la province d’Idlib comptait moins de
900 000 habitants. Ils sont
aujourd’hui environ 3 millions. Ils
se sont massés dans la région au fil
de la guerre, déplacés fuyant les
combats et opposants, armés ou
non, qui quittaient des zones reprises par le régime de Bachar al-Assad
dans le cadre d’accords négociés. Ils
viennent de tout le pays, d’Alep
(nord), de la Ghouta (banlieue de
Damas), de Raqqa (est) ou de Deraa
(sud). Les plus riches ont pu louer
appartements ou maisons. Mais des
centaines de milliers de personnes
vivent sous des tentes, dans des
camps improvisés. En cas d’offensive et de bombardements aériens
massifs, elles n’auraient nulle part
où aller. La Turquie a érigé un mur
le long de la frontière qui court au
nord. La franchir illégalement reste
possible, mais à condition de payer
un passeur au moins 2500 dollars
(2150 euros). La seule échappatoire
réside dans la bande qui court entre
la frontière et le nord d’Alep, d’Azaz
à Afrin. La région est contrôlée par
la Turquie, mais elle est aussi surpeuplée. Rejoindre une zone tenue
par le régime n’est que rarement une
option, la plupart des habitants
d’Idlib figurant sur des listes de personnes recherchées et risquant la
torture à mort dans des prisons. «Les
gens ont bien trop peur d’Al-Assad.
Ils cherchent juste une protection,
quelle qu’elle soit», explique Oussama Charbaji, directeur de l’ONG
syrienne Afaq, implantée à Idlib.
Depuis deux semaines, ONG et politiques multiplient les avertissements sur la catastrophe humanitaire à venir. «Une recrudescence des
hostilités et leur extension à toute la
région d’Idlib pourraient jeter des
dizaines, voire des centaines de milliers de personnes sur les routes», a
déclaré le CICR. «Ces gens ne pourront pas supporter les conséquences
d’une énième offensive utilisant des
tactiques interdites, comme la privation de nourriture et les bombardements aveugles», a affirmé Amnesty International. Les dix pays
non-membres permanents du Conseil de sécurité ont réclamé «une solution pacifique», et appelé les parties concernées à prendre «toutes
les mesures possibles» pour protéger
les civils.
QUELLES SONT LES
FORCES EN PRÉSENCE ?
La province d’Idlib, rurale et à large
majorité sunnite, est l’une des premières à avoir basculé dans l’opposition armée, dès la fin 2011. Elle
compterait aujourd’hui environ
50000 hommes armés. Au fil des recompositions, des luttes intestines
et des défections, l’opposition en est
venue à se diviser en deux blocs
principaux. D’un côté, soutenu par
la Turquie, le Front de libération national, qui rassemble entre autres
les salafistes d’Ahrar al-Sham et différents groupes issus de l’Armée syrienne libre, fondée par des déserteurs de l’armée syrienne; de l’autre,
les jihadistes d’Hayat Tahrir alSham (HTS). Ce groupe, lui aussi
une coalition, regroupe d’anciens gent ni les mêmes ambitions, ni les
combattants du Front al-Nusra, mêmes préoccupations sur le sort
branche syrienne d’Al-Qaeda. HTS d’Idlib. En cohérence avec leur ena ensuite renié son appartenance à gagement politique et militaire au
l’organisation jihadiste. Leurs diri- côté du régime de Bachar al-Assad
geants s’accusent mutuellement de pour la reconquête de l’ensemble
trahison. Si les combattants du du territoire syrien, Russie et Iran
Front de libération nationale sont affichent leur détermination à meplus nombreux que ceux de HTS, ils ner la bataille pour la reprise de la
restent moins bien organisés.
dernière province encore contrôlée
Idlib compte d’autres groupes jiha- par la rébellion syrienne. Moscou
distes, tel Hurras al-Din, lié à Al- justifie la nécessité de l’offensive
Qaeda, ou le Parti islamique du sur Idlib par le «nouveau nœud du
Turkestan. L’Etat islamique con- terrorisme qui s’y est formé», selon
serve dans la région des cellules qui les termes du porte-parole du
commettent assassinats et attentats Kremlin, qui insiste aussi sur la
à la voiture piégée. Isolé, il est en «menace importante pour [les] bases
guerre aussi bien avec HTS qu’avec militaires [russes] en Syrie». Encore
le Front de libération nationale. La plus déterminé à défendre sa préTurquie, qui a inssence dans le pays, l’Iran
tallé 12 postes d’obvient de signer un acTURQUIE
servation, tente de
cord de défense supconvaincre HTS de
plémentaire avec le
se dissoudre pour
régime Assad.
éviter que sa préEn première ligne,
Zone tenue
Idlib
par les rebelles
sence ne justifie
la Turquie tente de
SYRIE
l’offensive de Das’opposer à une ofLIBAN
mas contre des
fensive de grande
Damas
IRAK
«terroristes». En
envergure à sa
E
I
AN
août, elle a envoyé à
frontière mais entreRD
JO
Idlib Ahmad Tomeh, extient une position am50 km
chef du gouvernement probiguë, surtout dans ses
visoire de l’opposition, pour ren- rapports avec les groupes islamistes
contrer Abou Mohammed al-Jou- radicaux, du fait de la priorité de
lani, le leader d’HTS. «Il a essayé de son combat contre les Kurdes syles convaincre de se débarrasser des riens du PYD (branche du PKK). La
combattants étrangers et de dissou- montée de la pression autour d’Idlib
dre son groupe mais Joulani a re- ces derniers jours a été l’occasion
fusé», explique une source de l’op- d’une reprise de contact entre la
position. Face à l’imminence d’une Turquie et les Etats-Unis, dont les
attaque du régime, la direction de relations tendues ont atteint de
HTS a fait savoir qu’elle était prête plein fouet l’économie turque et fait
à discuter, alors que la Turquie chuter la livre. Le représentant améavait rompu les contacts.
ricain spécial pour la Syrie, James
Jeffrey, a effectué mardi une visite
UNE SOLUTION
à Ankara et s’est entretenu avec le
DIPLOMATIQUE EST-ELLE ministre turc de la Défense. La TurENVISAGEABLE ?
quie pourrait voir sa position renAvant de savoir si elles seront déter- forcée au sommet de Téhéran face
minantes, les discussions à Téhéran aux Russes et aux Iraniens par le rece vendredi entre Poutine, Erdogan gain d’intérêt soudain de Washinget Rohani risquent d’être tendues. ton pour le dossier syrien. La multiLes trois pays partenaires et déci- plication des mises en garde
deurs sur le dossier syrien ne parta- américaines, y compris de la bouche
e
HALA KODMANI
et LUC MATHIEU
Mé Me
dit r
err
ané
Par
Un membre du Front de libération
de Trump, a été suivie par la convocation d’une réunion extraordinaire
du Conseil de Sécurité de l’ONU, ce
vendredi. Difficile toutefois d’y déceler une nouvelle volonté américaine d’agir sur le dossier syrien,
dont Trump a affirmé plus d’une
fois vouloir se désengager.
Pour le moment, les déclarations
conjointes ou séparées de Washington, Paris et Londres, tout en sonnant l’alarme humanitaire, n’envisageaient d’intervenir qu’en cas
d’usage d’armes chimiques par le
régime syrien dans son offensive
sur Idlib. Les mises en garde des Occidentaux ont été souvent interprétées par les opposants syriens
comme un feu vert à une offensive
par armes conventionnelles. «La
France exige des attaques non chimiques sur Idlib», titrait même la
nouvelle chaîne de télévision Sourya, basée en Turquie. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
national, une alliance parrainée par la Turquie, mercredi dans la région d’Idlib. PHOTO
u 9
AAREF WATAD. AFP
«Les combattants sont en alerte»
«Libération» a recueilli
le témoignage de trois femmes
de la région d’Idlib. Partagées
entre la peur et le fatalisme,
elles reconnaissent n’avoir «pas
d’autre choix que de résister».
T
rois militantes d’un réseau de soutien
pour les femmes dans la région d’Idlib
ont livré à Libération, par messages
audio sur WhatsApp, leurs doutes et craintes
à la veille d’une offensive attendue.
«Guerre psychologique». «On vit au jour
le jour sans savoir ce que demain nous réserve.
Depuis la fin de la bataille de Deraa [dernière
région reprise par le régime, en juillet, ndlr],
les gens vivent dans l’angoisse en se disant que
le tour d’Idlib est venu. Ils sont sur les nerfs et
ça se ressent dans tous les gestes quotidiens»,
raconte Abeer, 27 ans. Mère d’une fille de
deux ans et enceinte d’un autre, elle vit à Saraqeb, ville de 50000 habitants souvent visée
par les raids aériens depuis 2012. «Pour le moment, c’est calme ici. Quelques avions traversent le ciel sans bombarder. Les gens sont divisés face au risque d’attaque. Certains restent
convaincus qu’elle n’aura pas lieu et que le régime mène une guerre psychologique. Mais il
y a beaucoup de départs depuis deux semaines. Ceux qui ne sont pas recherchés vont dans
les zones tenues par le régime vers Alep ou Damas. D’autres paient jusqu’à 2 500 dollars
[2150 euros] par personne pour traverser clandestinement la frontière et se mettre en sécurité en Turquie. Et enfin, la majorité comme
nous reste sur place en tremblant de peur.»
«Où irions-nous?» Muzna, 42 ans, qui vit
à Maarat al-Noman, deuxième ville de la province d’Idlib, est plus combative: «On garde
le moral. On sait qu’il y aura des raids aériens.
On en a l’habitude, mais on espère qu’il n’y
aura pas d’attaque terrestre et de prise de territoire. Les combattants sont en alerte et préparés sur tous les fronts. On n’a pas d’autre choix
que de résister sur notre terre. D’ailleurs, où
irions-nous? 70% de la population d’Idlib, qui
compte 3,5 millions d’habitants dont beaucoup
de déplacés de Homs, Alep ou la Ghouta, est recherchée par le régime, comme moi, et ne peut
aller dans les zones qu’il contrôle. Toutes les
frontières sont fermées, il n’y a pas d’échappatoire possible. Chez nous à Maarat al-Noman,
30000 déplacés d’autres régions se sont ajoutés
aux 160000 habitants. La vie quotidienne est
pratiquement normale. De nouveaux magasins
et restaurants ouvrent. Des projets de la société
civile se poursuivent et certains démarrent
même, avec le soutien d’organisations internationales. Cela rassure les gens.»
«Vie personnelle fichue». Bayan, 31 ans,
déplacée de la Ghouta (Douma) vers Idlib, a
choisi de s’installer à Maarat al-Noman. «Je
suis partie de la Ghouta le 1er avril. On était
dans le premier contingent à sortir de Douma
vers Idlib dans les bus affrétés spécialement.
Je m’attendais à ce que le tour d’Idlib vienne.
Je ne compte pas bouger. J’ai déjà tout perdu;
mes études sont interrompues; ma vie personnelle est fichue à cause de la disparition de
mon fiancé; beaucoup de mes amis sont morts
dans les bombardements. Je veux rester et défendre Idlib, dernière terre de la révolution.»
Recueilli par H.K.
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10 u
MONDE
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Le «Coachella israélien»
miné par les appels au
boycott propalestinien
Le festival Meteor a vu une quinzaine de ses
têtes d’affiche, dont la chanteuse Lana Del Rey
ou le groupe Rockers of Montreal (photo), annuler leur venue en Israël après une campagne
d’appel au boycott culturel menée par l’ex-Pink
Floyd, Roger Waters. PHOTO GETTY IMAGES . AFP
nal. Mais il faut attendre 2009
pour que la cour d’appel de
Delhi invalide ce texte, sur requête d’une autre ONG. Pendant les auditions d’alors, le
procureur adjoint déclare que
l’homosexualité est un «vice
social qui peut mettre en danger la paix dans le pays et entraîner une contagion générale du sida. L’Etat doit
combattre ce vice».
Puis, des groupes religieux
portent l’affaire devant la
Cour suprême et obtiennent,
à la surprise générale, qu’un
juge conservateur brise la décision de la cour de Delhi en
affirmant que c’est au Parlement de se prononcer. Ce
sont finalement six personnalités homosexuelles du
monde de l’hôtellerie et
des arts –dont Aman Nath, le
cofondateur de la chaîne
d’hôtels franco-indienne
Neemrana – qui ont convaincu les juges.
Changement. Cette fois,
A Chennai, dans le sud-est du pays, jeudi. PHOTO ARUN SANKAR. AFP
L’homosexualité dépénalisée en Inde:
«Ça y est, nous sommes en sécurité»
La Cour suprême
a interdit jeudi
l’utilisation contre
les homosexuels
d’un article du code
pénal qui punit
les «relations
charnelles
contre-nature».
Par
SÉBASTIEN FARCIS
Correspondant à New Delhi
C
e sont d’abord les larmes qui sont sorties.
Puis Ali s’est effondré,
à genoux, sur la pelouse de la
Cour suprême. La nouvelle
vient de tomber, les cinq juges de l’institution indienne
ont mis fin, jeudi, à cent cinquante-sept ans de discrimination officielle envers les
homosexuels. Et ce gay tren- savoir à tous que nous existenaire, musulman, est fou- tons, et que personne ne
droyé de bonheur: «Cela a été pourra nous faire disparaîun combat si long pour nous tre», clame Divyani, une mitous. Tellement de gens ont litante lesbienne.
souffert à cause de cette loi. Son audace fait écho au jugeMaintenant, au moins, nous ment historique des magispouvons avancer vers plus trats de la plus haute cour du
d’égalité dans ce
pays. L’un d’enL'HISTOIRE tre eux a compays», lâche-t-il
les yeux rougis,
mencé par s’exDU JOUR
entre deux sancuser auprès
glots nerveux. Autour de lui, de la communauté homoses compagnons de lutte le sexuelle, et au nom de la
cajolent, une main rassu- société indienne, pour la disrante sur l’épaule : «C’est un crimination autorisée jusmoment de joie, Ali. Car ça y qu’alors par l’article 377 du
est, nous sommes en sécurité.» code pénal indien. Celui-ci,
rédigé en 1861 alors que le
«Dignité». Les drapeaux pays était une colonie britanarc-en-ciel jaillissent et des nique, punissait de dix ans
processions dansantes s’or- de prison toute «relation
ganisent dans les grandes charnelle contre-nature». Il
avenues de New Delhi. «Nous était utilisé par la police et
allons chanter des chansons les milieux conservateurs
homosexuelles pour faire pour harceler les homo-
sexuels. Les juges ont considéré qu’une telle «criminalisation d’actes sexuels entre
des adultes consentants est
inconstitutionnelle», et que
«le choix d’une orientation
sexuelle relève des droits fondamentaux à la vie privée, à
la dignité et à la liberté d’expression».
Cet article ne pourra donc
plus être appliqué que pour
réprimer des actes sexuels
avec des mineurs ou des animaux. «Les mots utilisés par
les juges nous ont donné les
larmes aux yeux, témoigne
Monish Malhotra, couturier
et costumier qui se bat depuis
dix ans pour cette cause. Ils
ont affirmé que l’identité d’un
individu était sacrée et que
toute personne devait avoir le
droit à l’intimité.» Autant de
propos novateurs dans un
pays où la société et la famille
imposent souvent leur choix
sexuel et marital aux enfants.
«Et ils sont allés jusqu’à demander à ce qu’on lutte maintenant contre l’hétérosexualité forcée», conclut-il, les
yeux ravis.
Le combat aura été long. C’est
dans les années 90 qu’une
association de malades du
sida a demandé pour la première fois à la justice d’invalider l’article 377 du code pé-
Il faudra du
temps pour
que les Indiens
considèrent
l’homosexualité
comme
normale.
cette victoire semble plus acceptée. Le Rashtriya Swayamsevak Sangh, plus grande
organisation hindouiste du
pays dont est issu le Premier
ministre, Narendra Modi, a
toujours férocement combattu les homosexuels. Il a
(légèrement) évolué : «L’homosexualité n’est pas un
crime, mais ce n’est pas naturel non plus», a réagi jeudi un
porte-parole du mouvement.
Le BJP, parti au pouvoir, a refusé de commenter le jugement, mais beaucoup de ses
membres l’ont condamné. Le
Congrès national indien (centre gauche, opposition) a positivement «accueilli cette
victoire contre les stigmatisations».
Dans cette société conservatrice, il faudra donc du temps
pour que la majorité des Indiens considèrent cette orientation sexuelle comme normale, mais les juges ont pesé
de tout leur poids pour initier
ce changement. Ils ont exigé
que le gouvernement diffuse
largement leur verdict et qu’il
mette en place des sessions
de sensibilisation à ce sujet
pour les fonctionnaires et les
policiers. Pour le journaliste
gay Premikur Biswas, quelque chose de très concret a
changé: «Quand on frappera
à ma porte, je n’aurai plus
peur que ce soit la police qui
vienne m’arrêter. Ce sentiment de culpabilité a soudainement disparu.» •
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
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Birmanie : la Cour pénale internationale (CPI)
prête à juger la déportation des Rohingyas
Dans un contexte de grande tension entre la Birmanie et l’ONU,
la CPI s’est déclarée jeudi compétente pour enquêter sur la déportation de la minorité musulmane rohingya, qui pourrait
constituer un crime contre l’humanité. En 2017, plus de
700000 musulmans rohingyas ont fui la Birmanie, majoritairement bouddhiste, après une offensive de l’armée en représailles
d’attaques de postes-frontières par des rebelles rohingyas.
La guerre de la Saint-Jacques n’aura
peut-être pas lieu
EN EST
Le Kremlin a jugé jeudi
«inadmissibles» les accusations de Londres, qui a accusé le pouvoir russe d’être
responsables de l’empoisonnement de l’ancien
agent double russe Sergueï
Skripal et de sa fille Ioulia, en
mars à Salisbury (en Angleterre). «Ni les hautes autorités
de la Russie ni les responsables
d’un niveau moins important
[…] n’ont quoi que ce soit à
voir avec ce qui s’est passé à
Salisbury», a ainsi réagi le
Kremlin dans un communiqué. La Première ministre
britannique, Theresa May, a
affirmé devant le Parlement
que l’attaque avait été perpétrée par deux «officiers»
du renseignement militaire
russe. La police a annoncé
avoir lancé des mandats d’arrêt contre deux ressortissants
russes et diffusé leurs photos.
«Pour vérifier leurs identités,
nous avons besoin d’une
demande officielle de la partie
britannique, a rappelé le
Kremlin. Des déclarations
devant le Parlement ne peuvent pas remplacer cette
demande.»
Le parquet polonais a annoncé des poursuites pour
espionnage contre un ancien haut fonctionnaire du
ministère de l’Economie qui
aurait transmis à la Russie
des informations sur la position de Varsovie concernant le gazoduc Nord
Stream 2. «Marek W. a été
accusé d’avoir participé dans
les années 2014-2016 aux activités du service de renseignement de l’armée russe GRU, au
détriment de la Pologne, selon
un communiqué du parquet.
L’accusé a transmis des informations obtenues au titre de
son travail au ministère de
l’Economie.» Interpellé le
23 mars et mis en détention
provisoire, il risque jusqu’à
dix ans de prison. La Pologne
est opposée au projet Nord
Stream 2, qui doit relier la
Russie à l’Allemagne en contournant, via la mer Baltique,
la Pologne et l’Ukraine, par
lesquelles transite actuellement le gaz russe. Selon Varsovie, ce projet est politique
et destiné à augmenter les
moyens de pression de Moscou sur l’Europe de l’Est.
Un hackeur nord-coréen inculpé
par la justice américaine
Les Etats-Unis ont annoncé
jeudi avoir inculpé un NordCoréen, accusé d’avoir participé pour le compte du
régime de Pyongyang à plusieurs cyberattaques de
grande envergure, dont le
piratage du studio de cinéma Sony en 2014 ou l’attaque au rançongiciel Wannacry en 2017.
«Le ministère de la Justice a
lancé des poursuites pénales» contre Park Jin-hyok, a
annoncé dans un communiqué le Trésor qui a, en parallèle, pris des sanctions
contre ce «programmateur
informatique» également
accusé d’être l’auteur du
casse informatique contre
la Banque centrale du Ban-
gladesh en 2016, pour un
butin de 81 millions de dollars (70 millions d’euros
environ). C’est le résultat
d’une enquête de plusieurs
années menée par le FBI et
des procureurs fédéraux. Ce
hackeur, dont la localisation n’est pas précisée, a été
employé pendant plusieurs
années par une entité appelé KEJV, liée aux services
de renseignements militaires nord-coréens, selon les
services du procureur de
Californie. Il lui est reproché d’avoir participé «pour
le compte du gouvernement
nord-coréen» à certaines
des plus importantes cyberattaques des dernières années.
En novembre 2014, le studio
Sony s’apprête à sortir l’Interview qui tue, une comédie sur un complot fictif
de la CIA pour assassiner le
leader nord-coréen, Kim
Jong-un, quand les données
personnelles de quelque
47000 employés sont volées
et une bonne partie mises
en ligne. En mai 2017, dans
150 pays, «Wannacry» affecte 300 000 ordinateurs.
Ce «rançongiciel» verrouille
les fichiers des utilisateurs
et leur réclame 300 dollars
pour en recouvrer l’usage.
Cette inculpation intervient
alors que Trump a réaffirmé
jeudi sa bonne entente avec
le numéro 1 nord-coréen,
Kim Jong-un.
Dans la nuit du 28 août en baie de Seine. PHOTO DR
se traduire par un «transfert
d’opportunités de pêche», indiquait-on de source proche
des négociations. Le représentant de l’industrie britannique de la coquille SaintJacques, Jim Portus, était
«ravi que nous ayons négocié
un accord satisfaisant l’honneur des pêcheurs des deux
côtés».
Les protagonistes ont décidé
d’oublier la brutalité de leurs
échanges. Dans la nuit
du 28 au 29 août, une trentaine de chalutiers français
avaient tenté d’empêcher
cinq bateaux britanniques de
pêcher la Saint-Jacques en
baie de Seine. Plusieurs chalutiers ont joué à la voiturebélier, sans faire de blessé.
2
2,4 m
C’est la surface des logements capsules
qu’une entreprise de
Barcelone veut proposer à la location pour
200 euros par mois.
L’initiative suscite l’indignation en Espagne mais
les promoteurs du projet
le présentent comme
une solution d’urgence
pour les travailleurs en
contrat temporaire qui
n’ont pas les moyens de
payer un loyer.
La coquille Saint-Jacques est
un mets délicat depuis des
années entre les pêcheurs
britanniques et français. La
France a instauré une interdiction de la pêche à la coquille Saint-Jacques entre le
1er mai et le 15 octobre pour
permettre la reconstitution
des stocks. Les Anglais ne
sont pas soumis à cette interdiction. Après une première
bataille navale en 2012, les
deux pays avaient trouvé un
accord en 2013, renouvelé
tous les ans jusqu’en 2017,
autorisant les bateaux
anglais de moins de 15 mètres à pêcher pendant la
période d’interdiction. L’année dernière, les Français
avaient refusé de renouveler
l’accord, arguant que les
petits chalutiers britanniques s’étaient multipliés et
pêchaient l’ensemble des
stocks avant l’ouverture de
la pêche pour les Français.
L’accord, s’il est confirmé
vendredi, devrait obliger les
chalutiers britanniques de
toutes tailles à respecter la
suspension de la pêche à la
coquille entre le 1er mai et
le 15 octobre. «Quelque 78%
des chalutiers britanniques
font 10 mètres de long ou
moins et l’un des plus gros
problèmes du secteur est que
les opportunités de pêche
favorisent disproportionnellement les plus gros chalutiers», explique dans une
analyse le professeur Christopher Huggins. «En 2016,
les bateaux de plus de 10 mètres qui représentaient 12%
de la flotte de pêche britannique récupéraient 88 %
de l’ensemble des prises
des ports britanniques»,
ajoute-t-il. Le gouvernement
britannique a expliqué en
juillet «ne pas avoir l’intention de modifier la méthode
d’allocation des quotas existants» et donc de favoriser
les plus petits chalutiers
après le Brexit.
S.D.-S.
«Recevoir des “sale négresse,
rentre dans ton pays”, c’est pas
drôle. Donc moi j’en ai marre.
Maintenant, on va arrêter de me
dire de rentrer dans mon pays,
parce que je suis dans mon pays.»
DR
D’OUEST
Le cessez-le-feu est officiel,
mais l’armistice ne devrait
être signé qu’après une ultime réunion vendredi à
Paris. La guerre de la coquille
Saint-Jacques, engagée lors
d’un spectaculaire corps-àcorps maritime en baie de
Seine le 28 août, pourrait
trouver son épilogue pacifique une fois finalisés les
détails d’un accord entre les
pêcheurs britanniques et
français. Professionnels de la
pêche et fonctionnaires des
ministères concernés devraient confirmer «l’accord
de principe» trouvé mercredi
après une longue réunion à
Londres, en présence du
ministre français de l’Agriculture et de la Pêche, Stéphane Travert. Des «regrets»
ont été exprimés, les deux
camps ont démontré de la
«bonne volonté».
Les mêmes participants à
la réunion se retrouvent ce
vendredi à Paris pour définir
précisément les «compensations raisonnables» qui
seront accordées aux
pêcheurs britanniques propriétaires de bateaux de
moins de 15 mètres. Ces
compensations ne seront
pas forcément financières
mais elles pourraient plutôt
CÉCILE
DJUNGA
présentatrice
de la chaîne
belge RTBF
Une présentatrice de la chaîne publique belge RTBF a dénoncé dans une vidéo le racisme dont elle est victime depuis qu’elle passe à la télévision, recevant des milliers de
messages de soutien sur les réseaux sociaux. «J’ai décidé
que j’allais le dire parce qu’il y a trop de gens qui pensent que
le racisme en Belgique n’existe pas. Ce n’est pas vrai», explique ainsi Cécile Djunga, dans une vidéo intitulée «Coup de
gueule» publiée sur Facebook et vue près d’un million de
fois en quelques heures. Elle y appelle les personnes qui
pourraient aussi être victimes de harcèlement à la rejoindre.
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
Certains conducteurs ont le sentiment d’être pris en tenaille entre exigences des clients et pressions de l’employeur.
Mauvais karma
pour les
cars Macron
Depuis l’ouverture à la concurrence des lignes de cars longue distance,
la guerre des prix a déjà mis hors course deux compagnies, dans un
secteur où les trois opérateurs restants essuient de lourdes pertes.
Avec à l’arrivée un seul gagnant, la SNCF?
Par
FRANCK BOUAZIZ
Photos DENIS ALLARD
U
n eldorado à première vue!
Le marché récemment libéralisé des autocars pour les
liaisons de grande distance serait
plein d’avenir pour le consommateur, demandeur compulsif de mobilité au meilleur prix. Et, le secteur
serait, en outre, créateur d’emplois.
La réalité économique est plus
nuancée. La concurrence vire à la
castagne entre les trois opérateurs
qui se partagent encore le marché.
Certes, depuis 2015, date à laquelle
un certain Emmanuel Macron, alors
ministre de l’Economie, a ouvert ce
secteur, le nombre de voyageurs a
augmenté en flèche. L’an dernier,
7,1 millions de personnes se sont
installées dans des bus pour une
distance de plus de 100 km,
soit 14,5 % de plus qu’en 2016. La
barre des 300 villes desservies dans
l’Hexagone par les «bus Macron» a
été franchie, soit 28 % de plus que
l’année précédente. Voilà pour la façade, joliment ripolinée par ces clignotants tous au vert.
L’envers du décor est un peu moins
glamour. Aujourd’hui, trois transporteurs se partagent le marché
français: Ouibus créé par la SNCF,
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
FlixBus filiale d’un groupe allemand
spécialisé dans le transport en autocar et Isilines détenu par Eurolines,
acteur historique des liaisons en bus
dans toute l’Europe. Il y a moins de
deux ans, ils étaient encore cinq à se
disputer les clients français, puis en
l’espace de deux semaines, Ouibus
a mis la main sur Starshipper, un
opérateur situé dans l’ouest de la
France. Son concurrent FlixBus a répliqué en rachetant un autre concurrent: Megabus. Et ce n’est sans
doute pas fini. «Nous sommes encore
trop sur ce marché pour qu’il soit
rentable. C’est une activité de volume, il faut parvenir à une taille
importante pour rentabiliser nos
coûts», indique Yves Lefranc-Morin,
directeur général de FlixBus en
France. Or, en 2017, le chiffre d’affaires des «cars Macron» a tout juste
atteint 105 millions d’euros. Visiblement très insuffisant pour faire vivre de manière pérenne trois opérateurs. Ils en sont donc réduits à se
livrer une féroce concurrence, jusqu’à ce qu’un ou deux mette la clé
sous la porte, ou se fasse racheter.
PRESTATIONS
IDENTIQUES
En attendant, chacun en est à comparer ses pertes avec celles de son
voisin. Champion toutes catégories,
Ouibus aurait perdu 35 millions
d’euros en 2017. FlixBus serait
à 5 millions de déficit l’an dernier.
Quant à Isilines, crédité de 15% de
part de marché, il a perdu, en 2017,
15 millions d’euros pour 30 millions
de chiffre d’affaires en Europe.
Trois ans après l’ouverture du marché, pas un opérateur n’a donc
réussi à dégager le moindre centime
de profit et 2018 ne devrait pas déroger à ces pertes récurrentes. Sans
compter qu’aucun des trois ne peut
se différencier de ses concurrents
avec un service particulier. Tous offrent des prestations quasiment
identiques : des autocars
de 50 à 55 sièges équipés de toilettes
et d’une liaison wi-fi gratuite. Chaque passager peut, en principe, recharger ses appareils électroniques
sur une prise individuelle.
A service équivalent, prix équivalent. Les voyageurs paient environ 5 centimes pour chaque kilomètre, ce qui met le Paris-Bordeaux
à 25 euros. Un tarif visiblement insuffisant pour éviter que les comptes des transporteurs demeurent
dans le rouge. L’autorité de régulation des transports ferroviaires et
routiers (Arafer), le gendarme du
secteur, note pudiquement qu’à ce
prix-là et avec un taux d’occupation
moyen de 50 %, «les opérateurs ne
couvrent que 50 % de leurs coûts
d’exploitation». D’ou une fuite en
avant: «Nous testons tous de nouvelles destinations. Nous ouvrons des lignes et on observe, au bout de six
mois, qu’elles ne sont pas rentables»,
détaille Roland de Barbentane, directeur général de Ouibus.
Il est vrai que le transport en autocar est en concurrence frontale avec
le train et notamment Ouigo, la filiale low-cost de la SNCF, sans
compter le covoiturage et même les
offres des compagnies aériennes à
bas coûts, telles qu’Easyjet et Ryanair. Les trois opé- Suite page 14
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 13
Les conditions de travail des
chauffeurs ont un train de retard
Avec des horaires
calculés au plus près
et l’omniprésence des
sous-traitants, les
conducteurs de cars
sont rapidement usés.
L
es passagers de «bus Macron» laissés sur des aires
d’autoroute ? «Je suis au
courant, ça s’est déjà passé sur ma
ligne : moi-même, ça m’est arrivé
une fois» (lire page 15), reconnaît
un conducteur de car FlixBus, employé depuis huit mois par un
sous-traitant belge et souhaitant
rester anonyme. «Les temps sont
calculés pour rentabiliser. Le conducteur a des horaires à tenir. Or,
l’attente des passagers, c’est 30 %
des retards», avance un chauffeur
Ouibus voulant préserver son
anonymat. «Les conducteurs se
prennent des plaintes de clients à
propos des retards, des toilettes…
quand c’est une ou deux, ça va ;
mais quand c’est quarante, ils finissent par péter un câble.» Entre
Ouibus et FlixBus qui dominent le
marché, la pression des horaires
grandit. «La guerre des prix ne suffit plus. Les prix sont déjà dérisoires par rapport au coût d’exploitation, on marche sur la tête en
termes de rentabilité. Aujourd’hui,
il y a une autre guerre : les horaires», analyse le conducteur Ouibus. «Prenons un trajet de 100 ki-
lomètres, soit, disons, 1h20 en bus.
Si Ouibus l’affiche à 1 h 10 et
FlixBus à 1 h 20, FlixBus perdra
des clients : donc FlixBus annonce 1 h 05. Sauf qu’il faut toujours 1h20 pour faire le trajet… La
promesse faite au client n’est pas
tenue : et les réclamations, elles
tombent sur nous.» La communication de Ouibus assure «faire attention à la réalité du trajet pour
éviter la déception des voyageurs».
Mais certains conducteurs ont le
sentiment d’être pris en tenaille
entre exigences des clients et
pressions de l’employeur.
«DÉPRESSIONS»
Travaillant pour une compagnie
hybride possédant des chauffeurs
en propre et d’autres sous-traitants, un salarié de Ouibus parle
d’une «pression très intense au profit de la sous-traitance» et d’«horaires intenables». Dans sa bouche,
un mot revient souvent: «L’usure.»
«On a des gars qui lâchent. Autour
de nous, on a eu des cas de dépressions, de pétages de câble… Cette
usure réduit les effectifs.» Il souligne que les temps de conduite et
de repos réglementaires sont respectés par Ouibus. Mais même
avec ce cadre légal, «il y a énormément de fatigue. La qualité des hôtels dans lesquels on est hébergés est
par exemple en baisse», juge-t-il à
partir de son expérience des allersretours à Londres. La compagnie
assure avoir mis en place des
«plannings pour respecter les cycles
de sommeil» et équipé les bus roulant la nuit d’un «système de vigilance antisomnolence». Chez
FlixBus, compagnie totalement
basée sur la sous-traitance à des
PME, «les pauses ne sont pas prévues dans le temps de trajet», abondent les chauffeurs contactés.
FlixBus dit assurer les réglementaires «45 minutes de pause pour
4 h 30 de conduite» mais pour les
chauffeurs, roulant à deux sur les
longs trajets, s’arrêter est un choix
laissé à leur appréciation. Certains
font le roulement jusqu’à l’arrivée
avec leur collègue sans prendre le
temps de marquer des pauses, en
se reposant à l’intérieur du bus.
«Moi, je vais à l’encontre des directives: je ne conçois pas que sur un
Amsterdam-Milan, un client ne se
dégourdisse pas les jambes dix minutes !» témoigne le conducteur.
Ce chauffeur assure que sa société
sous-traitante «paie les heures
supplémentaires en cas de retard».
Mais un deuxième conducteur interrogé, employé dans une autre
société belge sous-traitant pour
FlixBus, affirme, lui, ne pas disposer des mêmes droits. «Si on a un
salaire donné pour une amplitude
de huit heures et que l’on en travaille sept, on reste payés pour
huit. Mais s’il y a du retard, il n’y
a pas d’heure supplémentaire !»
rapporte-t-il.
Des voyageurs sur une ligne de la compagnie FlixBus, entre la France et la Belgique.
La communication de FlixBus reconnaît «ne pas en savoir plus,
puisque cela dépend des partenaires». Le conducteur tient à rappeler que lui et ses collègues ne sont
«pas payés pour le temps passé à
venir et rentrer des lieux de dépôt».
CHAUFFEURS NÉERLANDAIS
Or, le manque de conducteurs en
Belgique (et en Europe) aboutit à
l’embauche de Néerlandais, qui
«font 100 kilomètres aller,
puis 100 kilomètres retour [pour
rejoindre leur travail, ndlr]. Avec
quatre heures non payées, ils sont
perdants…» Pour ces chauffeurs,
dès qu’il y a un peu de retard, «ils
ne vont pas seulement stresser
pour l’heure d’arrivée; mais aussi
en pensant au trajet qui les attend
pour rentrer chez eux !» Avec
«plus de vingt ans de métier, passés au sein de plusieurs sociétés
d’autocaristes», ce conducteur expérimenté s’estime mal rémunéré. Et note que dans sa profession, «la plupart des sociétés
essaient de payer moins…» Du
côté de Ouibus, la montée en
puissance de la sous-traitance inquiète. De l’avis du conducteur
interrogé, toute la compagnie y
recourra bientôt. «Je sens que c’est
instable. Je suis bien payé, mais je
ne peux pas du tout me projeter»,
lâche-t-il après six ans de service
dans l’entreprise.
MAÏA COURTOIS
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FRANCE
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
rateurs arrivent surtout à tirer leur épingle du
jeu sur les liaisons avec les aéroports et entre les villes moyennes,
de plus en plus délaissées par la
SNCF, rationalisation de son réseau
oblige. Preuve supplémentaire s’il
en est de la fragilité de ce marché:
aucun des trois transporteurs n’a
investi pour acquérir une flotte
d’autocars. Tous fonctionnent sur
un modèle de sous-traitance avec
des transporteurs régionaux. Ces
«partenaires», comme ils sont pompeusement surnommés, sont rémunérés selon un minimum garanti assorti d’un pourcentage, au
delà d’un certain coefficient de
remplissage.
Suite de la page 13
COUPS BAS ENTRE
TRANSPORTEURS
Le système ne fait pas que des
adeptes. A Montargis, Cyril Darbier,
propriétaire d’une entreprise de
transports, a assuré la ligne Bordeaux-Paris via Angoulême et Poitiers. Il a jeté l’éponge au bout de
quelques mois. Le prix de revient de
son autocar ne peut descendre en
dessous de 1,30 euro du kilomètre.
Or FlixBus le rémunérait 85 centime du kilomètre. Les clients potentiels étant encore trop rares et
donc extrêmement disputés, ils
font l’objet de coups bas entre les
trois transporteurs. «FlixBus recourt à des jeunes qui viennent distribuer des tracts dans nos gares
autoroutières», remarque Hugo
Roncal, le dirigeant d’Isilines.
«Nous sommes parqués dans la gare
routière de Bercy-Seine [ParisXIIe arrondissement, ndlr] alors que
Ouibus bénéficie d’infrastructures
beaucoup plus confortables à la
gare SNCF de Bercy dont il est, en
plus, le gestionnaire», tacle le directeur général de FlixBus, Yves
Lefranc-Moisin. De son côté, le patron de Ouibus, Roland de Barbentane, n’est pas tendre avec FlixBus
à qui il reproche de lui piquer des
clients, en achetant sur Internet des
mots-clés qui se rapprochent du
nom Ouibus et renvoient ensuite
sur le site de FlixBus.
L’issue de cet affrontement sera-t-il
fatal à l’un des belligérants ? Yves
Lefranc-Moisin se laisse aller à un
funeste présage en estimant que
son concurrent, Ouibus, filiale de
la SNCF, veut tuer le marché en le
débarrassant des opérateurs privés
afin de constituer un monopole et
préserver ainsi l’activité de son actionnaire, qui n’est autre que la
SNCF. •
Les voyageurs
paient environ
5 centimes pour
chaque kilomètre
parcouru, ce qui
met le ParisBordeaux
à 25 euros. Un tarif
visiblement
insuffisant.
Sur une aire d’autoroute, où des chauffeurs pressés oublient parfois des passagers.
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
u 15
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Des sanisettes option oubliettes
Des usagers des FlixBus se
sont vus abandonnés sur les
aires d’autoroute, sans aucun
dédommagement.
L
e temps d’aller chercher son épouse Marie-Thérèse, retardée par la file aux toilettes, Marcel Dembet, 75 ans, a eu la surprise de voir que le bus avec lequel ils faisaient
la route Paris-Rennes était reparti… sans eux.
«On est ressortis, le bus n’était plus là. Je me suis
dit ce n’est pas possible, il n’a pas disparu comme
ça! On est allés voir sur le parking derrière, mais
il n’y avait rien.» Alors qu’il voyageait avec la
compagnie FlixBus, le couple de retraités a été
abandonné lors d’une pause dans une stationservice, à une heure trente de leur destination,
en fin d’après-midi. A leurs côtés, deux autres
passagers. Tous ont leurs bagages dans le bus.
«Dans la station-service, personne ne comprenait comment le bus avait pu partir en laissant
quatre passagers à deux minutes près. Pour
nous, c’était beaucoup d’émotions.»
Marcel et Marie-Thérèse souffrent d’une mobilité réduite et s’aident de cannes pour marcher:
«Moi, j’ai deux prothèses de hanche, mon épouse
en a une au genou.» Sur l’aire, un élan de solidarité se met en place. Un couple de Bretons les
emmène à Rennes. «C’est un événement grave,
compte tenu de la vulnérabilité de mes parents.
Il y a une question de responsabilité à soulever»,
s’indigne leur fils.
Poubelle. Le 19 juillet 2016, c’est une jeune
fille mineure de 17 ans qui est laissée sans bagages à Montélimar. Un an après, sur cette
même aire, une grand-mère et son petit-fils
de 9 ans connaissent la même mésaventure.
«Ce qui est difficile à intégrer pour les clients,
avec ce mode de transport encore récent, c’est
qu’il fonctionne un peu comme un train. Ce n’est
pas un voyage organisé, les responsabilités sont
individuelles», explique-t-on chez FlixBus. Si
elle reconnaît ces incidents, la compagnie estime qu’ils sont «très rares». Sur Internet où les
témoignages affluent, FlixBus est le nom qui
revient le plus souvent. Mais Ouibus ou Eurolines sont aussi concernés. «Son sac, il peut aller
à la poubelle», aurait répondu un chauffeur
Ouibus aux passagers s’inquiétant du devenir
des bagages d’une femme, laissée à 22h30 sur
une aire d’autoroute près d’Agen, a rapporté
Egan, 20 ans, à la Dépêche du Midi. En remarquant l’absence de leur co-passagère, lui et
d’autres ont insisté auprès du conducteur pour
qu’il fasse demi-tour. Mais ce dernier aurait rétorqué qu’il était «pressé», que «les bus ne sont
pas une garde scolaire, et que cela ne le regardait pas». Le conducteur se doit de «compter
les voyageurs à bord pour vérifier qu’ils sont
tous là. S’il en manque un, il a pour consigne de
les retrouver avant de repartir», fait savoir Ouibus. Du côté de FlixBus, ce comptage n’est «pas
obligatoire».
Chez Vinci Autoroutes, gestionnaire de nombreuses aires, le phénomène est bien connu. «Il
y a plusieurs aires où cela arrive: nous prenons
en charge les clients abandonnés. Le personnel
de l’aire nous appelle et nous envoyons parfois
une personne d’astreinte», commente le groupe.
«Les enseignes partenaires fournissent les premières nécessités, un repas par exemple. Et on
appelle les compagnies pour s’assurer de la venue d’un prochain bus.» Mais parfois, il n’y a
rien. Mardochée Fortunat, jeune femme
de 26 ans, a été laissée l’été dernier avec
deux amies sur l’aire de Saint-Ghislain en Belgique, alors que toutes trois rentraient d’Amsterdam à Paris, avec FlixBus. «Le chauffeur a dit
qu’on avait 30 minutes pour manger. A un moment, je regarde dehors, le bus n’était plus là!»
se souvient la jeune femme. «On surveillait bien
l’heure: il nous restait près de dix minutes.» Les
trois amies appellent la «hotline» et tombent
sur une opératrice non francophone, qui leur
conseille de se rendre dans la ville la plus proche, Mons, pour trouver des bus. «On était livrées à nous-mêmes, complètement perdues.»
Elles joignent une seconde opératrice. «Elle a
affirmé que ça ne servait à rien car il n’y avait
pas de FlixBus à Mons. Elle nous a dit: “je vous
conseille de trouver un train pour rentrer à Paris. Je n’ai aucune solution”.»
Foire. L’opératrice leur confirme tout de
même, à partir de ses données GPS, que le
chauffeur a stationné vingt-trois minutes, au
lieu de la demi-heure annoncée. Un cas de figure où «le conducteur est responsable», selon
la communication de FlixBus, entraînant «au
cas par cas, une logique de dédommagements».
Prises en stop par des voyageurs, les trois amies
disent pourtant n’avoir jamais été remboursées.
Mardochée Fortunat contacte le service client
le lendemain, et reçoit un mail automatique de
l’entreprise, la renvoyant à la foire aux questions. La jeune femme dépose ensuite une
plainte sur la plateforme de litiges exploitée par
la Commission européenne, où les compagnies
ont un mois pour trouver un médiateur. Toujours rien. En septembre, elle poste des messages sur les réseaux sociaux. «Là, FlixBus m’a répondu d’envoyer mon numéro de commande
pour me faire rembourser… Mais à ce jour, je
n’ai toujours pas de nouvelles. J’ai abandonné!»
Les bagages des trois jeunes femmes ont été récupérés au terminus par des amis. Ceux de
Marcel et Marie-Thérèse, par leur fils. Mais
d’autres passagers contactés ne les ont toujours
pas récupérés, des semaines après avoir été
«oubliés».
MAÏA COURTOIS
Carnet
SOUVENIRS
Gabriel
On ne vit pas avec ton
souvenir
On vit avec ton sourire
déployé
Et toi qui grandis
au cœur de nos vies
On sait que tu nous aimes Nous tes amis ta famille que tu nous regardes
et nous suis
Avec toute ta tendresse Nous avançons avec toi Gabriel 2015-2018
Toujours et encore Pierre KAPLAN
Quand Pierre rentrera,
Tiens, il faut que je lui dise
Que le toit de la remise a fui.
Il faut qu’il rentre du bois,
Car il commence à faire froid
ici.
Pierre,
Mon Pierre.
«Le train, c’est trop cher, l’avion pollue»
Le car Paris-Bruxelles
est surtout fréquenté
par des jeunes pas
effrayés par la durée
du trajet.
L
ibération a passé une journée sur la ligne 801 ParisBruxelles des cars FlixBus.
7 h 40 Gare routière
Bercy-Seine
Dans le parking couvert, une majorité de bus vert et orange s’alignent devant des arcades. Des
voyageurs affolés tentent de trouver le bon quai. «C’est même pas
affiché !» se plaint une jeune
femme qui court derrière le sac
Quechua de son compagnon. A
côté de son véhicule, le chauffeur
de la ligne 801 Paris-Bruxelles vérifie les billets en fumant une cigarette. Jovial, il a un mot pour chacun, et un fort accent belge: «Bon
voyage Nicolas !», «Il faut sourire
Madame!» On est bien tombé : le
chauffeur d’à côté fait comprendre en grognant à des passagers
désemparés qu’il n’est pas un
«agent d’information». D’un coup
de tête, il désigne une direction et
retourne à son portable. La
ligne 801 est très fréquentée :
presque toutes les places sont
occupées.
8 h 31 Arrêt à RoissyCharles-de-Gaulle
Les dernières places vides sont
remplies par des passagers anglophones –l’occasion pour le chauffeur de montrer qu’il se débrouille
en anglais. Rapidement, le bus redémarre à travers le dédale d’hôtels et d’entrepôts de l’aéroport.
Trois filles racontent leurs vacances. Guillaume émerge de son
sommeil. Etudiant à Bruxelles, il
fait l’aller-retour fréquemment à
Nantes, où vit sa copine. Il choisit
ce mode de transport «pour des
raisons économiques mais aussi
écologiques: le train, c’est trop cher
et l’avion trop polluant. Beaucoup
de jeunes sont comme moi. Ça ne
nous dérange pas de faire la route
de nuit, et on peut s’y prendre au
dernier moment».
9 h 55 Pause douane
La frontière belge est encore loin
quand le car s’arrête sur une aire.
Alors que les passagers sont prêts
à se lever, les portes du car
s’ouvrent et laissent apparaître
deux malabars en uniforme : ce
n’est pas une pause pipi, c’est la
douane. La main sur leur arme, ils
circulent dans l’allée, vérifient les
titres d’identité, interrogent les
voyageurs: «Pourquoi allez-vous à
Bruxelles? Famille ? Vacances?»
Le chauffeur, sorte de factotum du
bus, en profite pour changer le papier des toilettes : «La douane
contrôle environ un trajet sur trois
et ils ne vérifient même pas les soutes.»
la plupart des passagers. Jurons
dans la barbe et grands coups de
klaxon. Cet incident en rappelle
un autre à Martin. Au cours d’un
Montpellier-Paris, dans une agglomération, son car avait été bloqué
par une voiture mal garée dans un
virage un peu serré. «Il a essayé de
passer deux fois, et puis il a littéralement poussé la voiture sur le trottoir avec son car!»
12 h 25 Gare de Bruxelles-Nord
Le bus retrouve une gare bondée,
où les voyageurs, toujours aussi affolés, se mêlent aux badauds. Devant la boutique FlixBus, la file
s’étire. Un homme et sa fille attendent depuis une demi-heure. «On
préfère le guichet, on est étrangers,
on ne prend pas le billet sur Internet.» Leur voisin, un Marocain, approuve. Un peu plus loin, indifférent à la cohue, un homme à
l’accent prononcé est assis sur un
banc. «Je ne prends pas de bus, je
suis là, j’attends.» Il semble trouver
un certain plaisir à observer la
foule bigarrée qui peuple la gare,
faite de jeunes sans le sou, de réfugiés, de gens humbles qu’on croise
peu dans la gare SNCF de Bercy,
pas très loin.
NICOLAS MASSOL
Le chauffeur prévient: «Attention
les abords de la gare ne sont pas
très sûrs.» Pas de quoi inquiéter
Victor : «En transit à Bercy, vers
4 heures du matin, j’avais sympathisé avec deux filles qui n’étaient
pas très rassurées. On a échangé
nos contacts et on se voit toujours.
En fait, le bus est un endroit convivial où les gens se parlent à partir
du moment où il y a un problème.»
14 heures Départ de
Bruxelles, retour à Paris
Il y a du monde sur l’autoroute, et
le nouveau chauffeur est du genre
nerveux. Plusieurs fois, il a freiné
brusquement, mais là, il vient de
piler sur l’autoroute et de réveiller
18 h 10 Paris-Bercy
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un séminaire,
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
LIBÉ.FR
«La Croix» livré avec un tract
de la Manif pour tous Surprise…
Les abonnés du quotidien national
la Croix ont reçu, jeudi avec leur journal, un tract édité
par la Manif pour tous, accompagné d’un appel au don.
Il alerte le lectorat du quotidien sur la «rentrée bioéthique à hauts risques». «Une simple opération publicitaire
étudiée par la direction puis acceptée, facture à l’appui»,
s’est défendu le journal contacté par Libé. PHOTO AFP
sont entrés en campagne à
ses côtés, aiguillés en sousmain par l’Elysée. Une offensive concertée qui laissait
dès le départ peu de doute
sur l’issue du vote des députés LREM réunis lundi à
Tours.
Richard Ferrand
est favori pour la
présidence de
l’Assemblée après
le ralliement
soudain de Yaël
Braun-Pivet. Les
deux candidates
restantes devront
se contenter des
miettes.
Chance. Pour Emmanuel
Par
NATHALIE RAULIN
U
ne de moins. Jeudi en
début d’après midi,
l’ambition de la présidente La République en marche (LREM) de la commission
des lois, Yaël Braun-Pivet, de
devenir, en succédant à François de Rugy, la première présidente de l’Assemblée nationale de l’histoire de la
Ve République, a fait long feu.
Dans un communiqué, la
députée des Yvelines – que
beaucoup de Français ont découverte lorsqu’elle a présidé
au début de l’été la commission d’enquête de l’Assemblée sur l’affaire Benalla – a
officialisé le retrait de sa candidature à l’investiture des
députés LREM lundi. Et annoncé son «choix personnel»
de voter en faveur du chef de
file de la majorité à l’Assemblée, Richard Ferrand, plus
favori que jamais pour obtenir sa place sur le perchoir.
Recadrage. Le revirement
est brutal. Sortie du bois
mardi, Braun-Pivet avait
adressé à ses collègues parlementaires une punchline très
macroniste: «Nouveaux visages, nouveaux usages, telle
est la dynamique qui nous a
portés jusqu’ici et qui doit
continuer à nous animer.» Interrogée jeudi matin sur RTL,
l’élue macroniste se montrait
offensive. Naïveté ? Inconscience ? Interrogée sur
l’image que renvoie Ferrand,
compagnon de route du chef
de l’Etat, la députée sortait les
griffes: «Il n’incarne pas le renouvellement promis par Emmanuel Macron.»
La phrase de trop. Dans l’entourage de Ferrand, comme
dans celui du chef de l’Etat,
on n’entend pas laisser dire.
Le recadrage de celle dont la
gestion de la commission
Benalla avait passablement
indisposé le sommet de l’Etat
ne tarde pas. «Qu’est-ce qu’in-
Richard Ferrand (à droite) est l’actuel président du groupe LREM à l’Assemblée. PHOTO DENIS ALLARD
Pour le perchoir, une parité
de façade à LREM
carner le renouvellement si ce ambition personnelle. La
n’est en être le premier ac- finalité de l’action sera touteur ? Richard Ferrand a jours plus importante à mes
construit et porté
yeux qu’un poste
le renouvelleL’HISTOIRE ou un statut.»
ment que nous
Avant de rendre
DU JOUR
incarnons collecles armes, antivement, mené un groupe pa- nonçant se rallier officielleritaire et accordé sa confiance ment à Ferrand dont elle paraux “primo-députés” dans la tage le «souhait de réformer
prise de responsabilités!» cin- profondément le règlement
gle peu après sur Twitter la de notre Assemblée».
députée de Paris et membre
du bureau exécutif de LREM, Parité. Braun-Pivet hors jeu,
Laetitia Avia.
ils ne sont plus que quatre à
En butte à la vindicte des prétendre à l’investiture de la
siens, Braun-Pivet bat en majorité pour la présidence
retraite. «Ma candidature de l’Assemblée : deux homn’a jamais été celle d’une mes –le député du Finistère
Richard Ferrand, et celui du
Tarn Philippe Folliot – et
deux femmes. D’abord, la
présidente de la commission
du développement durable,
Barbara Pompili, auteure
d’un récent rapport critique
sur la sûreté nucléaire et soutenue par plusieurs députés
de sensibilité écologiste.
Mais aussi la députée de
l’Isère Cendra Motin, qui a
beaucoup travaillé sur la réforme du prélèvement à la
source de l’impôt. Ancienne
dirigeante d’une entreprise
de ressources humaines,
aujourd’hui membre de la
commission des finances,
cette ex-vice présidente de
l’Assemblée surfe elle aussi
sur le thème du «renouveau».
En apparence au moins, la
parité est respectée.
Alors qu’une candidature
féminine unitaire aurait pu
inquiéter Ferrand, le scrutin
interne qui doit se tenir lundi
pour désigner le favori de
LREM pour le perchoir s’annonce fort confortable pour
ce proche du chef de l’Etat.
Dès sa candidature formalisée, mardi, les chevau-légers
de la macronie, à l’instar du
questeur Florian Bachelier
ou du porte-parole du parti
présidentiel, Gabriel Attal,
Macron, qui surveille de près
la redistribution des cartes
à l’Assemblée, l’afflux de candidatures féminines était, de
fait, embarrassant. Lui qui,
durant la campagne présidentielle, n’avait cessé de
se plaindre du manque d’engagement des femmes,
manœuvre aujourd’hui ses
troupes pour que toutes
soient éconduites… De quoi
jeter le trouble sur sa volonté
politique de promouvoir la
parité, grande cause nationale ou pas. Le paradoxe n’a
pas échappé aux huiles de la
macronie. Le perchoir étant
fléché sans appel, la question
du remplacement de Ferrand
à la tête du groupe LREM est
du coup plus ouverte. Pour ce
poste-là, l’appel à candidatures n’a pas encore démarré.
«Les postulants pourront officiellement se manifester lundi
après l’élection de notre candidat: de cette façon, on laisse
à tous les perdants du scrutin
la possibilité de postuler à la
présidence du groupe», précise un cadre de la majorité.
Le sous-texte est limpide : à
défaut du perchoir, les femmes qui prétendraient à la
succession de Ferrand à la
tête des députés LREM ont
leur chance.
Pressenti pour occuper le
poste, le député de Paris
Gilles Le Gendre pourrait devoir s’incliner. «Il reste le candidat naturel», tempère un
ténor de la majorité. Un autre
renchérit: «Une femme pourquoi pas ! A condition qu’elle
sache “manager”. Diriger et
animer un groupe de plus
de 300 députés suppose du
tempérament et du doigté…»
Chez les parlementaires
LREM, les femmes ont reçu
le message cinq sur cinq. La
députée de Paris Laetitia
Avia, la vice-présidente du
groupe, Coralie Dubost, la
porte-parole, Aurore Bergé,
auraient déjà discrètement
fait part de leur intérêt. D’ici
au vote interne qui décidera
le 18 septembre du nom du
nouveau chef de file des députés LREM, la liste promet
de s’allonger. •
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Tu mitonnes : la mirabelle
lurette Chaque semaine,
passage en cuisine et réveil
des papilles. Ce vendredi, on débarque sur le quai
des prunes dorées avec des recettes réjouissantes.
Y’en a qui se les font en perf, façon piquouse
de gnôle entre deux shoots de belote. Nous,
on les aime dans leur plus simple appareil.
PHOTO EMMANUEL PIERROT
Chirurgie de l’obésité: l’Igas s’inquiète
«Pour des employeurs
de l’économie sociale et
solidaire, ça va être dur»
Dans son programme, Emmanuel Macron voulait «libérer l’énergie» des entreprises
de l’économie sociale et solidaire (ESS), «trop souvent
dans l’angle mort des politiques économiques et sociales».
Au lendemain d’une rencontre avec le Premier ministre,
Hugues Vidor, président de
l’Union des employeurs de
l’économie sociale et solidaire (Udes), dresse un bilan
morose de la première année
du quinquennat.
Des choses n’ont-elles pas
été faites ? Début 2018, a
été lancé un label des «acteurs de l’innovation sociale», French Impact, avec
une enveloppe d’un milliard d’euros…
French Impact est un acte
fort, mais nous avons quelques inquiétudes, car on ne
sait pas comment le fonds
d’amorçage destiné à financer les nouvelles initiatives
d’économie sociale et solidaire sera financé. On parle
d’un milliard d’euros, certes,
mais cette annonce n’est pas
étayée. Dans l’ensemble,
depuis quinze mois, on n’a
pas eu de gages positifs et
concrets du gouvernement.
D’autres mesures ont, dites-vous, pénalisé le secteur, comme la refonte des
contrats aidés…
La politique sur les contrats
aidés illustre aussi le manque
de soutien à l’ESS. De nouvelles baisses ont été annoncées,
la ministre du Travail jugeant
que le dispositif n’était pas efficace. Sans ces contrats, et
alors que les parcours emploi
compétences (PEC) qui leur
ont succédé peinent à se mettre en place, cela va être compliqué pour certains employeurs. D’autant que la
baisse générale des charges
qu’on nous a promise n’interviendra qu’en octobre 2019.
Vous dénoncez un manque de reconnaissance…
Le budget ESS est intégré au
programme «météorologie»
du projet de loi de finances,
c’est dire… Notre organisation rassemble 40000 entreprises. Nous représentons
et défendons les intérêts de
14 % de l’emploi privé en
France. Et pourtant, le gouvernement tient peu compte
de nos avis.
Recueilli par
AMANDINE CAILHOL
En intégralité sur Libération.fr.
ment que cette chirurgie
reste peu régulée.
Face à ce bouleversement
des pratiques, l’Igas souligne
le manque de «pertinence des
interventions», et «un contexte général de faible encadrement des pratiques». A
l’inverse, l’organisme estime
vraisemblable que des personnes obèses qui pourraient légitimement bénéficier de cette chirurgie n’y
aient pas accès. Les inspecteurs s’alarment aussi de
l’existence de «lacunes significatives dans la préparation
des personnes» avant même
l’intervention, et constatent
qu’après «une partie importante des patients ne bénéficieraient par ailleurs pas
d’un suivi postopératoire approprié». É.F.
15
mises en examen dans l’affaire des assistants parlementaires fictifs du FN. Après Marine Le Pen, Louis Aliot, ou l’eurodéputé Nicolas
Bay, c’est l’ex-comptable belge, assistant de
Le Pen, Charles Van Houtte, qui est visé.
27728
faits de violences sexuelles enregistrés
depuis janvier. En hausse de 23,1% par rapport
à la même période de 2017, ce chiffre témoigne
d’une libération de la parole, d’après le ministère
de l’Intérieur.
4,72%
Le taux d’absence moyen des salariés du
privé en 2017. En hausse par rapport à 2016
(+ 4,59 %), il correspond à 17,2 jours par an
et par salarié, selon le baromètre du groupe de
conseil Ayming.
Villa Médicis Fin de résidence pour
Muriel Mayette-Holtz
Retour à Paris pour Muriel Mayette-Holtz. La directrice de la
Villa Médicis ne sera pas reconduite à la fin de son mandat,
le 16 septembre. «La ministre de la Culture tient à la remercier
de son action engagée», a fait savoir Françoise Nyssen. L’ex-administratrice de la Comédie-Française avait été nommée en
2015, désignation qui avait déclenché, dans nos colonnes, une
tribune d’artistes criant à l’erreur de casting. Un an plus tard,
la commission des finances du Sénat s’interrogeait sur la pérennité de cette institution. La ministre souhaite qu’une réflexion soit menée sur l’avenir de la Villa Médicis. En attendant, une procédure de recrutement «ouverte» sera mise en
œuvre pour remplacer Mayette. PHOTO AFP
«Dans les palais de la République,
on perd la capacité de lien
et d’écoute avec la population.»
GÉRARD
COLLOMB
jeudi sur
BFM TV
EMMANUEL
MACRON
jeudi, au
Luxembourg
«Ecouter, ce n’est pas céder
à l’esprit du temps.»
La macronie traverse décidément une curieuse période. Le
ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, s’est livré jeudi à un
inhabituel examen de conscience, regrettant que l’exécutif
ait «peut-être manqué d’humilité». L’impopularité du chef de
l’Etat «demande interrogation de notre part», a-t-il jugé sur
BFMTV, appelant les ministres à «garder leurs racines, de manière à pouvoir entendre ce que disent les gens, parce que vite,
dans les palais de la République, on perd la capacité de lien et
d’écoute avec la population». Cet avertissement intervient
dans une période délicate, entre affaire Benalla, croissance
ralentie, démissions de Nicolas Hulot et Laura Flessel et popularité au plus bas pour Emmanuel Macron.
«Ecouter, ce n’est pas céder à l’esprit du temps», a réagi ce dernier, en déplacement au Luxembourg. «On doit toujours écouter, mais je ne suis pas sûr que cela explique des sondages que
je me suis toujours refusé à commenter, a-t-il répondu à Libération. Parfois, quand ça n’a pas été fait on peut commettre des
erreurs. Mais les interrogations et les doutes légitimes ne doivent en rien entraver mon mandat.» Et d’en profiter pour justifier sa remise en question du prélèvement à la source. «Je crois
à l’écoute et au doute sain, c’est ce que j’ai voulu faire. […] On
a pu corriger des dispositifs qui étaient mal faits.» D.Al.
REUTERS
Reprenons. Comme certains taille. Comme le rappelle
ont l’habitude de l’oublier, la l’Igas, on ne connaît pas à ce
chirurgie bariatrique n’a rien jour les effets à long et à très
d’anodin ; elle est certes long terme de ces modificadevenue effitions anatomicace mais elle
AU RAPPORT ques. Bref, il y
reste lourde,
a donc une kyavec des risques liés non rielle de raisons qui pousseseulement à l’acte opéra- raient à ce que ne soient
toire, mais aussi à ses consé- opérées que les personnes
quences psychologiques et qui en ont vraiment besoin.
aux changements non maî- En France, l’essor très imtrisés de la fonction diges- portant de cette pratique
tive des personnes opérées. s’explique en partie par
Destinée à répondre aux l’augmentation de la deobésités sévères, elle s’ins- mande, avec une épidémie
crit comme dernier recours d’obésité qui toucherait plus
«en cas d’échec du traitement de 7 millions de personnes,
médical, quand l’état de mais aussi par une très large
santé de la personne souf- accessibilité de l’offre. Un
frant d’obésité sévère ou grand nombre d’établissemorbide le nécessite», selon ments et de chirurgiens la
les recommandations offi- réalisent aujourd’hui, et le
cielles. Reste une limite de font d’autant plus facile-
AFP
Après l’Académie de médecine en février, c’est au tour
de l’Inspection générale des
affaires sociales (Igas) de se
pencher sur la chirurgie bariatrique. Le constat est le
même: la chirurgie de l’obésité explose, le nombre d’interventions ayant été multiplié par trois en dix ans, pour
s’établir à plus de 50000 par
an. Et cela se fait n’importe
comment, avec des indications pas toujours pertinentes et surtout un suivi qui
laisse souvent à désirer. «Du
fait de son développement
épidémique et de ses conséquences sur le système de
santé, l’obésité constitue à ce
jour une problématique de
santé publique qu’il est impératif de mieux prendre en
compte», avertit l’Igas.
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18 u
FRANCE
PROCÈS
MÉRIC
RÉCIT
Les premiers jours du
procès des trois anciens
skinheads jugés pour
la mort de Clément Méric
ont été consacrés à leurs
parcours. Au cœur
des débats, des tatouages
pétainistes ou nazis plus
ou moins gommés depuis.
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
Des accusés
à l’idéologie
bien encrée
Par
JULIE BRAFMAN
Photos STÉPHANE
LAGOUTTE. MYOP
C
hacun d’entre eux a imaginé sa
cartographie charnelle, ces devises dont ils prétendent ne pas
connaître l’origine, ces symboles abjects
qu’ils voudraient faire passer pour de
banals ornements. Ce sont, disent-ils,
des tatouages «pour faire comme les
autres», comme les militants d’extrême
droite qui fréquentaient le bar privé «Le
Local» dans le XVe arrondissement de
Paris, repaire du groupe Troisième Voie,
dirigé par Serge Ayoub. Les trois accusés
qui s’y sont côtoyés ont marqué leurs
corps de traces indélébiles, des «Heil
Hitler», «Travail Famille Patrie», ou encore «skinhead way of life».
Cinq ans après la mort de Clément Méric, militant antifasciste («antifa») de
18 ans, dans une bagarre, ils sont là, mipenauds mi-hésitants, au milieu de la
salle d’audience, à détailler leurs anciennes convictions gravées dans la chair.
Plus ou moins recouvertes. Plus ou
moins assumées. Ce pourrait être anecdotique, cette histoire de tatouage. Pourtant, elle résume à elle seule beaucoup
des questions qui se jouent en filigrane.
Qu’est-ce que l’on cache, qu’est-ce que
l’on montre dans une enceinte judiciaire ? Peut-on simplement gommer
une partie de soi ? Suffit-il d’effacer le
passé pour faire peau neuve? Est-il à jamais encré ? Chaque accusé semble
adopter une posture qui correspond à ce
qu’il a fait de ses noirs dessins: il y a celui qui a tout caché. Celui qui les a conservés. Celui qui les a en partie masqués.
Les jurés commencent par explorer la vie
d’Esteban Morillo, 26 ans. Le jeune
homme, qui a reconnu dès sa garde à vue
avoir porté deux coups de poing à Clément Méric, est jugé pour «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner» avec arme et en
réunion. D’un ton posé, avec des mots
bien choisis, il commence: «Je voudrais
d’abord souligner à quel point je suis
attristé par cette affaire, je suis catastrophé. J’y pense à chaque fois que je regarde
mes parents.» Soucieux de montrer qu’il
n’a plus rien à voir avec l’extrême droite
et le groupe Troisième Voie, Esteban
Morillo se présente comme un exemple
d’émancipation heureuse: très amoureux de sa compagne, «pas une seule dispute» en trois ans, une maison en travaux prête à être habitée et un «rêve»,
celui d’ouvrir un refuge pour animaux
maltraités. Il répond «changé» à la présidente, Xavière Siméoni, lorsqu’elle lui
demande de «se décrire aujourd’hui».
«Changé», répète-t-il quand elle l’interroge sur ses qualités.
Physiquement, c’est un euphémisme.
L’ancien vigile semble être passé de
skinhead «gros blouson-grosses chaussures» à un enfant modèle de la comtesse de Ségur. Visage poupin aux joues
rosées, raie sur le côté et cheveux bien
peignés, il est impeccable dans sa veste
de costume sombre. Deux mois avant
l’audience, il a demandé à une ancienne
connaissance d’extrême droite –la seule
tatoueuse qui aurait accepté– de procéder à la couverture des inscriptions sur
son corps. «Travail Famille Patrie» est
devenue un croquis de visage. L’écusson
de Troisième Voie s’est mué en tête de
mort. Balayées les heures sombres et les
convictions extrêmes. A croire même
qu’elles n’ont jamais existé tant Esteban
Morillo s’échine à convertir l’idéologie
violente en malentendu, l’engagement
en inculture. S’il s’est retrouvé avec une
maxime pétainiste sur le bras, c’est
parce qu’il pensait que c’était une «une
belle devise», sans faire le lien avec le ré-
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gime de Vichy. Etait-il encarté à Troisième Voie? «Non, sympathisant. Je ne
suis resté que six mois.» C’était quoi au
juste ? «Un syndicat ni de droite ni de
gauche, avec une conviction solidariste.»
Que signifie solidariste ? «Je ne sais
même pas.» Etait-il proche du «chef»,
Serge Ayoub ? «Non, il me regardait
comme un gamin.» Et des JNR, le service
d’ordre ? «Je n’en faisais pas partie, ils
étaient grands, super forts.» Il a plongé
dans le milieu skinhead à peine majeur,
juste après son arrivée à Paris, en 2010.
«Je n’avais pas d’autres amis, je me suis
laissé engrainer (sic)», justifie-t-il. Fils
d’un couple franco-espagnol, il a quitté
la Picardie où il a grandi pour devenir vigile, plus précisément responsable de la
sécurité incendie au parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis).
«Le métier ne me plaisait pas grandement mais j’avais des collègues qui me
donnaient envie d’aller travailler», explique-t-il. «Tous les provinciaux ne se retrouvent pas au Local à Paris», tance
Me Christian Saint-Palais, avocat de la
famille de Clément Méric. Et d’ajouter:
«Vous aviez le tatouage Troisième Voie,
un tee-shirt Troisième Voie et un poing
américain. Vous dites avoir changé mais
en quoi ?» «Je suis un nouvel homme»,
martèle Esteban Morillo. «Changé? Moi,
j’ai l’impression que vous avez gommé»,
rétorque l’avocat.
CORPS COUPÉ EN DEUX
Samuel Dufour, lui, n’a rien gommé. Les
jurés se passent de mains en mains les
photos de ses tatouages tandis qu’il se
tient, à son tour, à la barre. L’épiderme
du boulanger de 25 ans affiche un étonnant paradoxe, comme un corps coupé
en deux. Sur un bras, des dessins à l’effigie des films de Tim Burton, ambiance
Etrange Noël de Monsieur Jack et autres
œuvres d’animation. Sur l’autre, des
phrases nazies comme «Sang et Honneur», et des symboles de Troisième
Voie qu’il a choisis «en signe de ralliement à ce groupe». «Bon, je savais que
u 19
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«Bon, je savais que
[mes tatouages] étaient
rattachés au parti nazi
mais ça me posait pas
de problème, même si
j’étais pas nazi.»
Samuel Dufour, ancien membre du
groupuscule Troisième Voie, est jugé
pour «coups mortels aggravés» à
l’encontre de Clément Méric
c’était rattaché au parti nazi mais ça me
posait pas de problème, même si j’étais
pas nazi», commente-t-il avec moins de
pudeur que son prédécesseur. Le jeune
homme, également jugé pour «coups
mortels aggravés», retrace sommairement les différentes étapes de sa vie: une
enfance en Normandie, une scolarité
sans promesses, des premiers pas dans
le monde professionnel dès 15 ans, en
boulangerie, «parce que [s]es parents ont
choisi». A 19 ans, il travaille comme apprenti à Roissy quand il découvre le milieu skinhead par l’entremise d’«un ami
qui fréquentait Le Local». Dans le bar parisien, il se fait «des copains de son âge»,
va boire des coups, mais ne s’intéresse
pas aux réunions «politiques».
Sur sa clé USB, les enquêteurs retrouveront des images de croix gammées,
d’aigles nazis et quatre photos d’Adolf
Hitler, dont l’une accompagnée du drapeau français et d’un slogan: «Nous voulons un Hitler français.» L’accusé élude
son intérêt pour Hitler: «C’était plus par
provocation.» Il n’a jamais rien lu de lui,
juste «suivi le mouvement». Dans tous
les sens du terme. Les «antifas» ne lui
évoquaient rien avant l’affaire : «Je savais juste qu’il y avait des gens qui
n’avaient pas les mêmes opinions que
nous.» «C’est pas un peu léger de se revendiquer d’une idéologie sans en connaître le fond?», veut déminer son avo-
cat, Me Antoine Vey, afin de mieux
souligner à quel point son client est
quelqu’un de «marginal» et «influençable». «Oui», souffle l’intéressé. Pour expliquer les manquements à son contrôle
judiciaire ou sa désinvolture tout au
long de la procédure judiciaire, son
autre conseil, Me Julien Fresnault,
l’aide: «Vous vivez ce dossier dans le déni.
Pourquoi?» «Parce que je suis jugé pour
des coups sur Méric alors que je n’ai pas
donné de coups», répond Samuel Dufour
d’une voix enrouée. Avant de conclure
qu’il est aujourd’hui «totalement éloigné» de l’extrême droite. Devenu ouvrier
qualifié dans une boulangerie à Rouen,
il passe son temps entre le travail et la
musculation. «Quels sont vos projets?»,
interroge la présidente. «Tourner la
page, essayer de faire ma vie.» Reste tout
de même un peu d’encre noire tatouée
sur la page blanche.
SENTIERS CABOSSÉS
Le troisième, Alexandre Eyraud, 29 ans,
ne fait pas face au même enjeu judiciaire: il comparaît pour des «violences
aggravées» sur les proches de Clément
Méric, passibles de cinq ans d’emprisonnement. Peut-être est-ce pour cela qu’il
s’exprime avec davantage de décomplexion? Son histoire emprunte des sentiers plus cabossés. C’est celle d’un gamin marqué par le divorce conflictuel de
ses parents quand il avait 7 ans et qui a
dû se débattre toute son enfance avec les
séquelles d’une lésion cérébrale. Silhouette trapue agrippée à la barre, il explique avoir rejoint les skinheads vers
14-15 ans après avoir rompu avec sa
mère qu’il appelle désormais par son
prénom, «France». A l’époque, il trouve
auprès de ses nouveaux camarades de
Troisième Voie «une solidarité, une entraide pour parler de ce [qu’il] vit avec
France». Il défile à leurs côtés dans les
manifestations de soutien à Bachar alAssad ou en hommage à Roger Salengro
(pour se donner un côté «social», Troisième Voie a tenté de récupérer l’image
Samuel
Dufour,
Esteban
Morillo (2e
à droite) et
Alexandre
Eyraud à
la cour
d’assises de
Paris, mardi.
de ce ministre socialiste du Front populaire, bien qu’il ait interdit les ligues
d’extrême droite en 1936). Il recouvre
son corps d’inscriptions: «Honneur Fidélité», une croix celtique, une toile
d’araignée, un drapeau français, un
«Heil Hitler». «Par provocation, dit-il. Je
les ai fait modifier par la suite après des
discussions avec mon père. Il m’a fait me
rendre compte que je suis allé trop loin
sans réfléchir au sens.» «On choisit
quand même ses thèmes de provocation… insiste Me Christian Saint-Palais.
Vous, c’était Heil Hitler.» •
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
LA
MATINALE
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
© Radio France/Ch. Abramowitz
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En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
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FRANCE
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
Instagram
rebat les
cartes des
restaurants
Les codes des «influenceurs»
du réseau social chamboulent l’état
d’esprit de plusieurs établissements
parisiens, submergés par l’afflux
d’une nouvelle clientèle. De la déco
aux plats, ils tentent de s’adapter,
au risque de l’uniformisation.
Par GURVAN KRISTANADJAJA
Photos BORIS ALLIN. HANS LUCAS
Au restaurant Ober Mamma, dans le XIe arrondissement. A l’intérieur, les clients prennent souvent la
D
evant un établissement
du XIe arrondissement, une
trentaine de personnes font
la queue. A la porte, un serveur
contrôle le flux, ambiance boîte de
nuit. La plupart des clients, plutôt
bien sapés, ont l’air d’avoir moins
de 40 ans. Une jeune femme
s’adresse à son compagnon : «Depuis le temps qu’on me parle de ce
lieu, je suis happy…» Elle saisit son
téléphone, prend un selfie pour patienter. En bout de queue, un vieux
passant mène l’enquête: «A chaque
fois que je passe ici, il y a du monde
qui attend. Ils attendent quoi?» Un
jeune homme, énigmatique, affirme
du bout des lèvres que «c’est
l’Ober Mamma, un restaurant italien». Et le vieil homme de nous regarder avec un air qui dit «qu’est-ce
que ce restaurant a de si spécial pour
qu’ils fassent la queue?» Il reçoit finalement une réponse plus claire:
«C’est parce que c’est branché,
Monsieur, c’est instagrammable,
tout ça.»
Avec l’attrait du réseau social d’images auprès des 18-35 ans, propriété
de Facebook depuis l’été 2012, le
néologisme à son nom est devenu
une caution du bon goût. Ce qui est
«instagrammable» est à la mode. Ré-
««Ils ne regardent
même plus la carte.
Ils nous passent la
commande en
montrant la photo
d’un de nos plats
sur Instagram.»
Cathy Closier fondatrice du
restaurant Season
sultat, on choisit de moins en moins
un restaurant pour ce qu’on a dans
l’assiette, de plus en plus pour son
esthétique. Manger un plat ou dormir dans un hôtel sont désormais
des expériences qu’il faut partager.
A l’intérieur du restaurant
Ober Mamma, les clients prennent
régulièrement la pause. La décoration est mi-bordélique, mi-soignée.
Les éclairages feutrés comme dans
une boîte de jazz. Un immense bar,
bouteilles apparentes et verres suspendus, donne l’impression de vivre
dans une série américaine. L’ambiance façon cantine est plutôt
agréable mais ne justifie pas les longues minutes d’attente. «Pourquoi
les clients font une heure trente de
queue à votre avis? Pour s’y mettre
en scène, ils veulent aller prendre
une photo dedans», assure Grégory
Pouy, conseiller en stratégie marketing. «Quand vous utilisez le réseau
social, vous adoptez une posture,
vous créez un personnage, poursuit
l’expert. Lorsque vous créez un lieu,
il faut donc faire en sorte que les
clients aient envie de s’y mettre en
scène. C’est le conseil qu’on donne
aux marques quand elles lancent un
lieu: qu’il soit instagrammable.»
LIEU DE PÈLERINAGE
L a d i re c t i o n d u g ro u p e
Big Mamma, propriétaire du restaurant, assure que c’est avant tout
le prix très abordable des plats qui
en fait le succès. La photogénie du
lieu passerait au second plan. «On
ne fait pas de beaux restaurants
pour Instagram. Les gens viennent
pour bien manger. Ça commence
dans l’assiette, ça doit être le
meilleur moment de leur journée»,
assure-t-on. Même si, à regarder
l’immense réplique d’arbre qui
trône au milieu de la salle inté-
rieure et la pizza nommée «Regina
Instagram» à la carte, on se doute
qu’ils fournissent aussi des arguments pour nourrir le phénomène.
Parfois, l’influence d’Instagram devient si importante qu’elle impose
même des changements aux lieux
de consommation devenus populaires. Lorsque Cathy Closier a fondé
le restaurant Season, dans le IIIe arrondissement, elle avait une expérience «traditionnelle» de la restauration.
« J ’a v a i s
déjà
deux restaurants lorsque j’ai lancé
celui-ci il y a trois ans. Je ne connaissais rien aux réseaux sociaux à l’époque», explique-t-elle. Elle collabore
avec le designer Mathias Kiss pour
en faire un lieu d’inspiration «newyorkaise» à la cuisine «healthy». Le
succès est quasi-immédiat, mais
entraîne aussi de drôles de conséquences. Ses restaurants deviennent presque des lieux de pèleri-
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
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u 21
UNE SUCCESS-STORY RÉCUPÉRÉE
PAR FACEBOOK
n 2010 Création d’Instagram par l’Américain Kevin Systrom et le
Brésilien Michel «Mike» Krieger. Dès le départ, ils prévoient que des
filtres permettent aux utilisateurs de sublimer les photos du
quotidien en format carré. Le jour de son lancement, l’application
est téléchargée 25 000 fois.
n 2012 Facebook rachète Instagram pour un milliard de dollars
(300 millions cash et 700 millions en actions). Selon Bloomberg,
l’application vaudrait aujourd’hui 100 fois son prix d’achat.
n Juin 2018 Instagram compte plus d’un milliard d’utilisateurs à
travers le monde. Ce qui en fait l’un des réseaux sociaux les plus
puissants avec Facebook et WhatsApp. Selon la société eMarketer,
l’application devrait générer cette année plus de 5,5 milliards de
dollars (environ 4,7 miliards d’euros) de revenus publicitaires.
pause devant leur téléphone.
nage pour les utilisateurs. Ceux qui
les fréquentent y trouvent exactement ce que l’on admire sur le réseau social : un décor authentique
et de la nourriture saine. «Un jour
on a accueilli une blogueuse. Elle a
commandé un plat, puis en a fait un
post. Le week-end qui a suivi, c’était
la folie absolue. On a dû faire notre
record de couverts, un nombre impressionnant de filles qui comman-
daient quasiment toutes le même
plat, celui de la blogueuse en question», se souvient-elle.
Dans la déclinaison «à emporter» du
restaurant Season, un néon rose
forme l’écriture «Take away». «Sur
Instagram, les clients prenaient tous
exactement la même photo avec la
même posture sous ce néon. Je me
suis dit qu’on avait dû rater quelque
chose, que quelqu’un avait dû lancer
un concours pour qu’ils fassent tous
la même chose, mais en fait non»,
décrit Cathy Closier.
COMMUNITY MANAGER
Le week-end, le lieu est plein à craquer et fourmille de touristes. «Ils ne
regardent même plus la carte. Ils
nous passent la commande en montrant la photo d’un de nos plats sur
Instagram. Le problème c’est que
parfois ils ne mangent pas de viande
par exemple. Et puisqu’ils ne lisent
pas, ils ne remarquent pas qu’ils ont
commandé un plat avec du bacon»,
s’amuse la fondatrice.
Pour elle, la restauration est en train
de changer de manière importante.
«Les gens n’ont plus envie de venir
pour se concentrer sur leur assiette,
ils veulent vivre quelque chose»,
confirme Cathy Closier. «Je reçois
parfois des messages de personnes
qui me demandent des conseils pour
lancer leur restaurant. Ils me parlent d’abord de leur communication
avant de me décrire les plats qu’ils
ont prévu à la carte», poursuit-elle.
Elle fait défiler des dizaines de messages reçus par le compte Instagram
de son restau: «Tout ça, c’est ce qu’on
nous a envoyé aujourd’hui», dit-elle.
Des clients qui demandent à réserver ou à commander des plats à
l’avance, alors qu’elle ne prend
aucune réservation. Résultat, elle a
dû embaucher une personne en plus
des serveurs et cuisiniers pour s’occuper uniquement de la gestion des
réseaux sociaux. «C’est quelque
chose qui n’existait pas avant, un
community manager pour un restaurant», constate la patronne.
Pour autant, Cathy Closier ne la
joue pas naïve: cette popularité sur
le réseau social lui est très profitable financièrement. Beaucoup de
lieux, devenus prisés grâce à l’application, ont connu un développement rapide et se sont déclinés en
plusieurs autres restaurants. Cathy
Closier lancera d’ailleurs bientôt un
lieu éphémère à New York. «Quand
on me parle du Season, on me parle
parfois de marque, alors que ça n’arrivait quasiment pas avant», observe-t-elle. Même constat du côté du
groupe Big Mamma, fondé par
deux trentenaires français en 2015,
qui vient d’ouvrir un septième et
immense restaurant de 4 500 mètres carrés à la Station F à Paris, la
Felicità. Y sont servis 1200 couverts
chaque jour, ce qui en fait l’un des
plus grands restaurants d’Europe.
Le succès de ces lieux de nourriture
finit par créer une sorte de norme
du beau. A Lyon, Bordeaux,
New York, Rio ou Bali, on constate
une même tendance : les restaurants «instagrammables» finissent
par tous s e re ss embler.
«Aujourd’hui, les goûts se sont clairement alignés sur Instagram. On
aime quand il y a un peu de végétal
et un peu de mélange entre le bois et
le béton», explique Grégory Pouy.
«TROP-PLEIN»
La Felicità du groupe Big Mamma
n’échappe d’ailleurs pas à cette règle. «Parfois ça devient risible quand
vous allez dans le XIe ou dans le IIIe,
tout se ressemble. Que vous alliez
chez le boucher ou dans un café.
C’est le cas aussi avec Airbnb, si vous
regardez bien, tous les appartements, peu importe la ville, se ressemblent», poursuit-il. «C’est vrai
qu’on a un peu l’impression de vivre
dans un catalogue Ikea. Parfois, ça
nous donne un sentiment… de tropplein peut-être, reconnaît l’une des
clientes d’Ober Mamma. L’autre
jour j’ai regardé mon salon et je me
suis rendu compte que je l’avais déjà
vu dix fois dans la journée en me baladant sur Instagram mais aussi
dans la vraie vie. Alors que je pensais qu’il était unique.» Dans un article de Libération daté de
juillet 2017, le designer Olivier Saguez s’interrogeait à ce sujet : «Si
l’on retrouve partout le même centre
commercial, le même bistrot, la
même musique et la même bouffe,
est-ce que ça vaut encore le coup de
voyager ?» Début septembre, le réseau social a annoncé qu’il pourrait
proposer bientôt un service de ecommerce. Pour réaliser un achat,
l’utilisateur n’aura qu’à se rendre
sur le compte Instagram de la marque. Quitte, effectivement, à ne plus
se déplacer du tout. •
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P. 41: On y croit / Jonathan Jeremiah
P. 42: Casque t’écoutes / Philippe Conticini
Loic Reviews s’est spécialisé dans les vidéos «première écoute». Il est à la tête d’une des plus grosses chaîne musique du YouTube français. PHOTO CHRISTOPHE MAOUT
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Page 44 : Horacio Castellanos Moya/ Le laconique et le furieux
Page 45 : Alice McDermott/ Les sœurs de Brooklyn
Page 48 : Pierre Guyotat/ «Comment ça s’écrit»
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Photo
MANUEL VAZQUEZ
J
Peter Ackroyd, à Londres, le 20 août.
Prénom
Code postal
Images
LIVRES
VOYAGES
Nom
N°
ou par mail
legales-libe@teamedia.fr
Chapeau melon
et bottes de queer
Londres gay
de Peter Ackroyd
ohn Rykener se faisait
appeler Eleanor et
portait des vêtements
féminins. Il pouvait
être soit un homme pour les
hommes, soit une femme pour
les femmes. Un dimanche soir
de décembre, il a été interpellé
au sud de Cheapside vêtu
d’atours féminins et «commettant le vice ignoble, détestable
et innommable» avec un client
du nom de John Britby. C’était
en 1394. Ce récit est un des plus
emblématiques de Queer City.
L’auteur, Peter Ackroyd, pose la
question : ce prostitué du
XIVe siècle était-il homo, bi, hétérosexuel, ou tout cela
ensemble ?
Lors de son interrogatoire, Rykener relate un parcours bien
rempli, qui fait penser que les
catégories sexuelles n’avaient
pas forcément de sens à certaines époques. Il avait été initié
par une prostituée, qui était la
putain d’un membre du Parlement. Il avait ensuite appris à
s’habiller en femme chez une
brodeuse, chez laquelle il avait
eu des rapports sexuels avec un
curé «comme il l’eut fait avec
une femme». Rykener avait subtilisé au passage deux robes au
prêtre pour le faire chanter. Il
avait ensuite été initié avec des
curés et des frères, tellement
nombreux qu’il ne se rappelait
pas leur nom à chacun.
L’homme avait eu aussi des relations sexuelles avec de nombreuses femmes dont beaucoup de nonnettes. «C’est une
histoire queer, remarque Peter
Ackroyd, pleine de frères et de
religieuses qui payent pour différents types de rapports avec
un jeune homme séduisant et
probablement efféminé. La
sexualité était fluide, indéfinie
et malléable à l’envi. Elle imprégnait les rues de Londres
comme l’odeur des rissoles et des
confitures.»
Rien d’exceptionnel dans le
personnage de ce voleur, maître chanteur et prostitué pour
l’écrivain qui en a vu bien
d’autres pour réaliser cet essai,
a priori scabreux, mais qui s’apparente à un très sérieux traité
historique, bourré d’anecdotes
judiciaires,
Suite page 42
C’est le
week-end
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S’EN
ĥ
ĢUNE?
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FRANCE 4
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21h00. Ninja warrior.
Jeu. Le parcours des héros.
23h20. Vendredi, tout est
permis avec Arthur.
Divertissement. Spéciale Sexy.
20h55. Scooby-Doo
et le Monstre de l’espace.
Animation. 22h10. ScoobyDoo et le fantôme de l’Opéra.
21h00. On a échangé nos
mamans. Divertissement.
Annick vs Élodie. 22h50.
On a échangé nos mamans.
Divertissement.
FRANCE 2
21h00. Les petits meurtres
d’Agatha Christie. Téléfilm.
Meurtre en solde. Avec
Blandine Bellavoir. 22h45.
Les petits meurtres d’Agatha
Christie. Téléfilm. Un meurtre
est-il facile ?.
FRANCE 3
21h00. Eddy Mitchell,
itinéraires. Documentaire.
22h55. La vie secrète des
chansons. Divertissement.
Lettres à ma famille.
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TF1 SÉRIES FILMS
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Nature. Spectacle. 23h30.
Les Bodin’s, Mère et Fils.
Spectacle.
21h00. Good Doctor. Série.
Contre la montre. Courtcircuit. 22h30. Good Doctor.
Série. 2 épisodes.
TMC
6TER
21h00. Mentalist. Série.
La marche forcée. La preuve
par la plume. 22h40.
Mentalist. Série. 2 épisodes.
21h00. Les Simpson.
Jeunesse. 4 épisodes. 22h40.
Les Simpson. Jeunesse.
NRJ12
20h55. Sept heures avec
un tueur. Téléfilm. Avec
Bibiana Beglau, Thomas Loibl.
22h25. Tokyo Girls.
Documentaire. Les pop girls
du Japon.
20h55. Julie Lescaut.
Téléfilm. L’affaire du procureur. 22h50. Julie Lescaut.
Téléfilm. Dangereuses
rencontres.
RMC STORY
LCP
20h30. Iran, la bombe à tout
prix. Documentaire. Présenté
par Jean-Pierre Gratien.
21h30. Droit de suite - Débat.
22h00. Livres & vous....
Magazine. 23h00. Les
dessous de la mondialisation.
SAMEDI 8
L'anticyclone regonfle par l'ouest du pays et
permet au soleil de briller dès le matin sur
l'ensemble des régions.
L’APRÈS-MIDI Sur les Pyrénées, les nuages
restent accrochés et de nouvelles averses
orageuses se déclenchent dans l'après-midi.
La fraîcheur perdure au nord de la Loire
alors que l'été résiste au sud.
Lille
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Orléans
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0,6 m/20º
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Lyon
Toulouse
Marseille
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-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
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1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Quand on réfléchit avant
d’agir II. Qui n’a pas le temps
de prendre la pause III. Telle
démarche pour démarcher
un client IV. Qui font passer
du bon temps V. Saint de
Bigorre ; Cours où, en théorie,
on met une blouse ; …41,3
VI. On l’a dans l’os et
inversement VII. Irai chercher
à boire VIII. Elle ne manque
pas de volume ; On lui associe
le nombre 440 IX. Après
le précédent, elle vit avec
un porc ; Officier qui officie
depuis peu X. A l’opposé du
IV. XI. Elle fait souffrir des
ardoisiers
9
VI
VII
X
Grille n°1008
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. On y prend place, eux n’en prennent guère 2. Comptes régler les tiens ;
A droite toute 3. Il est laissé pour comptes ; Il a occupé pas mal de monde ;
Fini vers le haut, cela s’entend 4. Qui s’appuie sur les faits 5. Poissons ; 1
6. C’est l’endroit rêvé ; Collant sa future mère 7. Père de Jean et Jeannette ;
Ce mot est ailleurs dans cette grille 8. On y trouve des pépites chercheuses d’or ; Entre Danube et Méditerranée 9. Ils débutent en musique ; Pipe
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. AD NAUSEAM. II. TIEN. UNIE. III. TACOTAC.
IV. RN. XI. AYS. V. ADDICTS. VI. CRÉÉ. RER A. VII. TIG. TORIL.
VIII. RÉALIGNAI. IX. ROGNANT. X. CONFRONTE. XI. ÉLISANTES.
Verticalement 1. ATTRACTRICE. 2. DIANDRIE. OL. 3. NEC. DÉGARNI.
4. ANOXIE. LOFS. 5. TIC. TIGRA. 6. SUA. TROGNON. 7. ENCASERNANT.
8. AI. RIANTE. 9. MENSUALITÉS.
libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
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Cécile Daumas (idées),
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2
III
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
20h55. Miss Fisher enquête.
Série. Meurtre à Montparnasse.
22h00. Miss Fisher enquête.
Série. 2 épisodes.
C8
1
I
VIII
20h55. L’esprit de famille.
Téléfilm. Avec Michael Youn,
Ary Abittan. 22h50. Hold up
à l’italienne. Téléfilm.
21h00. Animaux à adopter.
Documentaire. Nouvelle
famille pour une nouvelle vie.
22h45. Les incroyables naissances des bébés animaux.
Retour au calme sur de nombreuses régions
après les orages de la veille dans le sud. On
conserve beaucoup de nuages près de la
Manche avec un risque d'ondées.
L’APRÈS-MIDI Progressivement le soleil
revient sur la majeure partie du pays alors
que des précipitations localement
orageuses reprennent sur les reliefs alpins
et pyrénéens.
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24 u
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
IDÉES/
JAN VON HOLLEBEN
L
Stanislas Dehaene
«L’apprentissage est ce qui
caractérise notre espèce»
Dans son nouveau livre, le chercheur décrypte les mécanismes qui
permettent au cerveau d’apprendre. Et propose des méthodes
pour optimiser ces processus, notamment à l’école.
Recueilli par ERWAN CARIO
e neuroscientifique Stanislas Dehaene, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France,
est directeur de l’unité de neuro-imagerie cognitive à Neurospin, au centre du CEA de Saclay. Début 2018, il a été nommé par le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, à la tête
du Conseil scientifique de l’Education nationale
(CSEN). Une nomination qui a fait débat, notamment du côté du syndicat d’enseignants Snuipp
qui écrivait dans un appel: «La recherche ne peut
être instrumentalisée dans des débats médiatiques le plus souvent réducteurs.» Stanislas Dehaene vient de publier chez Odile Jacob Apprendre! Erudit et très enthousiaste (on a compté une
vingtaine d’occurrences de «extraordinaire» en
quarante minutes d’entretien), il a partagé avec
nous ses réflexions sur le cerveau, les progrès des
neurosciences et, bien sûr, l’école.
Votre livre parle de l’apprentissage en général, et vous faites un parallèle entre celui des
machines, en pleine révolution, et celui des
humains dont on ne maîtrise pas encore
tous les rouages…
Il n’est pas complètement compris mais, surtout,
on ne s’était pas rendu compte jusqu’ici à quel
point l’apprentissage est vraiment ce qui caractérise notre espèce. Il y a quelque chose d’unique
dans le cerveau humain qui est cette capacité de
projeter des modèles mentaux beaucoup plus
élaborés que les autres espèces. Peut-être par le
biais d’une sorte de langage intérieur qui nous
permet de formuler des hypothèses scientifiques. La thèse du livre, c’est que l’apprentissage
chez nous est une fonction supérieure, peut-être
la plus importante du cerveau et que même les
tout petits enfants sont des scientifiques en
herbe. Et malgré les progrès de l’intelligence artificielle, elle n’est pas du tout à la hauteur de ce
que fait un simple bébé. Il y a notamment l’économie de la connaissance, de la donnée. Un bébé
n’a pas besoin qu’on lui répète des millions de
fois un mot pour réussir à comprendre de quoi
il s’agit. Il entend une fois, deux fois, trois fois, et
ça y est, il saisit à peu près le champ sémantique
et il va ensuite le raffiner. Cette économie-là, les
chercheurs en intelligence artificielle nous l’envient beaucoup.
Dans la compréhension du fonctionnement
du cerveau, si on fait un parallèle avec la
physique, en est-on à Aristote, à Galilée, à
Newton ou à Einstein ?
(Rires.) On est quelque part du côté de Galilée.
On a aujourd’hui de nouveaux outils d’observation, un peu comme la lunette de Galilée, qui est
quand même ce qui a permis de faire de grands
progrès à l’astronomie et par la suite à la physique. Depuis une trentaine d’années, on a des
outils complètement révolutionnaires d’imagerie du cerveau humain. A Neurospin, on dispose
de trois IRM côte à côte, qui font des images avec
une précision de l’ordre du millimètre, toutes les
secondes, ou toutes les deux secondes. J’ai dit
Galilée parce qu’on ne dispose pas encore d’une
théorisation comme celle d’Einstein qui a permis
de faire avancer la physique. On est exactement
dans cette période où on commence à entrevoir
des mathématiques du cerveau. La connaissance
est donc dans cet état extrêmement intéressant,
et c’est passionnant d’être en vie à ce moment-là.
On en est à proposer des équations élémentaires,
ce qui peut aussi rappeler Newton. Mais on sait
qu’on propose des approximations qui vont devoir être révisées par la suite par un Einstein.
Dans votre livre, vous proposez des conseils
pour améliorer les processus d’ap- lll
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
STANISLAS DEHAENE
APPRENDRE !
Odile Jacob, 384 pp,
22,90 €.
Le féminisme
n’est ni une secte
ni une marque déposée
Fallait-il inviter Raphaël
Enthoven ou Elisabeth
Lévy aux premières
Universités d’été du
féminisme, organisées
par le gouvernement ?
Marlène Schiappa
répond à une tribune
parue lundi dans «Libé».
C
hère Madame Domenach,
Il est une chose à laquelle je ne
m’habituerai jamais dans la responsabilité politique : que des gens que
vous connaissez et parfois estimez ne
vous parlent pas quand ils ont un désaccord, mais appellent un titre de presse
pour publier une tribune. Puisque c’est le
format que vous choisissez, je vous prie
de trouver ma réponse dans Libération.
«Les grands esprits discutent des idées, les
esprits moyens discutent des événements,
les petits esprits discutent des gens.»
(Eleanor Roosevelt).
En chacun de nous, ces trois esprits cohabitent. L’enjeu : quel genre d’esprit
voulons-nous développer ? Vous vous offusquez de la présence annoncée de trois
personnes à la Ire Université d’été du féminisme les 13 et 14 septembre à la Maison de la radio : Raphaël Enthoven, Elisabeth Lévy, Peggy Sastre. Je m’étonne
d’abord que vous décidiez de retenir trois
noms sur cinquante et, brandissant ces
noms que vous avez jugés disqualifiés,
décidiez de disqualifier l’ensemble du
débat. La cinéaste Lisa Azuelos, l’ambassadrice du Canada Isabelle Hudon, la
philosophe Martine Storti, l’historienne
Michelle Perrot, les journalistes Isabelle
Germain et Nadia Daam, la secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité
professionnelle Brigitte Grésy, la consultante Marie Donzel, la présidente du Global Summit of Women Irene Natividad,
les artistes engagés Tristan Lopin ou
Noémie De Lattre pour n’en citer que
quelques-uns ne méritent-ils pas l’écoute
à vos oreilles sous prétexte que Raphaël
Enthoven est dans la salle ? Je suis en désaccord politique avec certaines, dois-je
les radier de tout débat public comme
vous le demandez ? Ou dois-je par avance
me désolidariser de ce que chacun dira
– doivent-ils le faire pour moi ? Quelle
étrange conception ce serait du débat,
de la discussion, de la nuance… que
de ramener tout à «blanc-noir», à des
lignes de personnes.
Je réfute ce débat de personnes et refuse
de radier de la liste ceux que vous nommez. Je ne vais pas ici copier-coller leur
CV ou argumenter leur légitimité à débattre. Je vais vous parler de conception du
débat. Parce que je ne prétends pas déte-
nir la vérité, unique et révélée. Parce que
dans un débat sur #Balancetonporc il me
semble intéressant d’écouter ce que les
opposantes ont à dire –ne serait-ce que si
vous voulez savoir ce que vous contredisez. Féministe de gauche, je réfute les assignations à résidence politique –c’est ce
qui m’a conduite à En marche. Je ne suis
pas en charge au gouvernement des féministes de gauche seulement, mais de
l’égalité –et je ne fais de rien une affaire
personnelle. Quelle que soit mon opposition politique avec des invités: ils ont le
droit à la parole.
Cette Université d’été sera aussi l’occasion
de rencontrer des associations féministes.
En avant toute(s), FDFA, la FNSF 3919,
Collectif féministe contre le viol, CNIDFF,
le Planning familial, Femmes solidaires…
Moins de 9% de la population française a
le réflexe de se tourner vers elles en cas de
violences. Peu sont en capacité de les citer. C’est mon travail de faire venir des
gens à leur rencontre. C’est ce que je fais.
Il n’y a pas de «féminisme, mais» –comme
il n’y a pas de «laïcité, mais». Il n’y a pas
non plus de «féminisme et tais-toi». Le féminisme n’est ni une secte ni une marque
déposée. Il est traversé par différents débats. Je ne suis pas en charge de l’attribution des brevets de féminisme mais de la
conduite de politiques publiques d’égalité
entre les femmes et les hommes et, dans
ce cadre, mission m’est confiée au gouvernement d’amener toute la société dans
le débat. C’est ce que je fais. Faire du féminisme un épouvantail ou un club recroquevillé sur lui-même ne m’apparaît pas
efficace –c’est mon point de vue, il peut
se débattre comme tout point de vue.
S’il s’agit de simplement proclamer
«Nous devons toutes être féministes !»
nul besoin de débat, ni de moi ni de vous
– un tee-shirt Dior (1) ou un panneau lumineux dans un clip de Beyoncé font ça
très bien. S’il s’agit de réfléchir, d’argumenter, de confronter des pensées et
d’agir : venez aux Universités d’été du
féminisme et débattons de l’événement,
ou mieux : débattons des idées. •
(1) Référence au tee-shirt Dior «We Should All Be
Feminists».
Par
MARLÈNE SCHIAPPA
REUTERS
Il y a sans doute une méconnaissance. Dans
les deux sens, peut-être. Je ne pense d’ailleurs
pas que les enseignants aient besoin de connaître chaque détail des localisations dans le
cerveau des enfants. Ça n’a pas d’intérêt. Ce
qui compte, c’est le style de traitement de l’information. Les connaissances que l’enfant apprend avant même d’être allé à l’école, et la manière dont il va les développer. Les enseignants
ne doivent pas en avoir peur, ce n’est pas du
tout réductionniste, c’est simplement regarder les choses en face.
L’ensemble de notre personne est
aussi une extraordinaire machine biologique, c’est ce que
nous sommes.
Vous parlez de la chute de la
France dans les classements
internationaux comme celui
du Pisa. Mais l’absence des
sciences cognitives à l’école n’est pas la
cause de cette chute…
On ne connaît pas la cause, effectivement. On
accuse trop facilement l’école et les enseignants de ne plus être à la hauteur, mais on
n’en sait absolument rien. Ce qu’on sait, c’est
que l’école française fait moins bien que
beaucoup d’autres membres de l’OCDE alors
que l’investissement est très important sur le
plan financier. Et même si l’école n’est pas directement responsable de cette chute, c’est
elle qui peut intervenir. Avec les parents, bien
sûr. Ils ont un rôle considérable pour prolonger le travail de l’école.
De l’extérieur, les sciences cognitives
semblent parfois obnubilées par l’application très rapide de leurs découvertes.
En caricaturant, on a l’impression que
dès qu’un neuroscientifique obtient un
résultat, il fait une conférence de vulgarisation, genre «TED»…
Je vois l’idée, mais honnêtement, je ne pense
pas que ce soit vrai. Je crois qu’on est dans un
domaine tellement émergent que la première
des priorités, c’est de comprendre. Pour ma
part, pendant de très nombreuses années,
mon obsession a uniquement été de saisir
comment le cerveau peut fonctionner, et réduire ce fossé que nous percevons tous entre
notre activité mentale et la machinerie qui la
rend possible. A priori, c’est bien la même
chose vue sous deux angles différents. C’est
un problème intellectuel, philosophique. Je
dis souvent que nous travaillons à transformer des problèmes philosophiques en problèmes expérimentaux. Pour les applications, ce
sont plutôt des personnes extérieures qui sont
venues nous chercher, qui pensent que nous
avons peut-être des choses intéressantes pour
l’école, par exemple. Mais ça vient dans un
deuxième temps. En général, d’ailleurs, les
chercheurs sont assez raisonnables dans ce
domaine. Il peut y avoir un certain enthousiasme pour nos découvertes, mais chacun
sait qu’il faut toujours être très prudent. •
DR
lll
prentissage. Le cerveau humain
a-t-il tant besoin d’être optimisé, alors
même qu’on comprend à peine pourquoi
il est aussi performant ?
Le cerveau humain est une machine extraordinaire, mais ce qu’il apprend dépend complètement de ce qui l’entoure. En fait, l’espèce humaine a inventé un concept remarquable, une
institution dont le but est de faire progresser
le cerveau des jeunes enfants au moment où
il est à sa plasticité maximum.
C’est le système scolaire. C’est
comme une deuxième étape de
l’évolution humaine. Il y a une
évolution biologique et génétique qui met en place cet algorithme meilleur que les autres, et
ensuite, grâce à cet algorithme,
on s’élève soi-même en créant
une institution qui va maximiser
la capacité d’apprentissage. Et c’est ce
deuxième aspect qui n’est pas aussi parfait
qu’il devrait l’être. C’est ça qui m’intéresse:
comment les découvertes sur le cerveau peuvent améliorer un système scolaire qui est imparfait. Il y a eu des intuitions merveilleuses
de ceux qui ont fondé notre système scolaire:
on doit prendre les enfants relativement tôt,
la lecture doit être enseignée vers 6 ans, etc.
Tout ça, c’est bien, mais c’est complètement
intuitif. Il n’y a pas de science, derrière. C’est
un peu comme la médecine avant l’arrivée de
la biologie. Je pense que les sciences de l’éducation vont bénéficier immensément d’une
compréhension plus grande, même si elle
n’est pas encore parfaite, des mécanismes qui
sous-tendent le fonctionnement de l’école.
Lors de la première conférence du Csen,
en février, certains chercheurs en sciences cognitives, avec une honnêteté désarmante, ont partagé leur difficulté à transférer les succès obtenus en laboratoire
dans les salles de classe. C’est un obstacle
qui semble majeur…
D’abord merci pour l’aspect «honnêteté»
parce que je crois profondément que c’est
l’apport des scientifiques, d’être capable de
regarder les choses le plus objectivement possible. Les scientifiques ont un doute permanent. Maintenant, comment peut-on passer
des résultats de laboratoires à la salle de
classe? Je crois beaucoup à la formation des
enseignants, à une coformation en interaction des chercheurs pour trouver ensemble
comment appliquer ces données. Ce sont les
enseignants qui sont en première ligne. La
critique qui est de dire que les chercheurs ne
connaissent pas la salle de classe, elle est assez juste. Par contre, nous connaissons les
principes. Mais ces principes ne font pas une
méthode. Les méthodes d’apprentissage, c’est
aux enseignants de les concevoir et elles peuvent être variées. Il faudra sans doute du
temps pour que les meilleurs outils pédagogiques apparaissent.
Vous écrivez dans votre ouvrage qu’il faut
réconcilier les neurosciences et l’éducation. Sont-elles vraiment si fâchées ?
Regardez ce qui s’est passé en début d’année,
et cette levée de boucliers contre le CSEN. J’ai
trouvé ça assez curieux, d’ailleurs.
Mais la méthode «syllabique», de correspondance graphème–phonème, que vous
défendez, est déjà appliquée partout.
Aider les enfants à apprendre, c’est un objectif partagé…
u 25
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Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité
entre les femmes et les hommes
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26 u
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
IDÉES/
ros d’Albert Cohen semble luimême dresser le portrait du pervers narcissique tel qu’il apparaît
dans la presse féminine. Sa perversité ne serait finalement que le reflet d’une société pervertie par le
règne de la force. Pervers narcissique malgré lui, il jouerait au pervers comme il joue au personnage
important, afin d’en être. Par un
autre tour de folie, c’est finalement
la dénonciation obsessionnelle
d’une babouine humanité qui
mène Solal à enfermer Ariane avec
lui dans un système soumis au régime absolu de la Loi. Chez le personnage «clair et obscur (4)» d’Alsystème plus retors, où le séducbert Cohen, on perçoit l’écart entre
teur, multipliant les injonctions
ses idéaux érigés en dogmes et ses
contradictoires, piège Ariane dans paroles ou son comportement.
les rets d’une impossible rédempMalgré l’artifice de la voix off, c’est
tion. Amant intrusif qui pénètre
précisément cette dimension éthil’intimité de l’aimée jusqu’à son
que qui est évacuée de l’adaptation
inconscient, Solal se fait juge
cinématographique. Détachés de
implacable et tyran psycholol’organisation psychique et éthigique. Le «mépris d’avance (2)»
que qui les produit, les diatribes et
pour la gent féminine ne cède
les coups d’éclats de Solal ne peujamais vraiment le pas devant
vent alors apparaître que comme
l’idéalisation amoureuse, et le
les lubies d’un sadique misogyne.
dévouement d’Ariane est sans
Ce que gomme également le pascesse dénigré par le héros soupsage à l’écran, et le jeu monoliçonnant d’hypocrisie l’inconsthique de Jonathan Rhys-Meyers,
cient de sa belle.
c’est la ligne de faille qui éloigne
Ce mécanisme du double blind ou
définitivement Solal du continent
«double contrainte» a été théorisé
de la perversion narcissique et de
par le psychanalyste américain
l’image du prédateur dépourvu
Harold Searles
d’affects qui lui
LES INÉDITS DU CNRS
dans son
est associée. La
Une fois par mois, Libé
ouvrage l’Effort
soif inextinguipublie, en partenariat avec le
pour rendre
ble d’universel
magazine en ligne de l’organisme
l’autre fou (3).
amour de celui
(lejournal.cnrs.fr), une analyse
Si le pervers
qui se meurt
scientifique originale.
narcissique
d’être «dérend l’autre
pourvu de semfou, c’est pour
blables» nous
ne pas devenir
mène à confou lui-même.
clure avec
Le sadisme de
Ariane : «Lui,
Solal répond à cette logique puisc’est un méchant qui est bon, les
qu’il apparaît comme l’extérioriautres, c’est des bons qui sont mésation d’un masochisme interne.
chants (2).» Exposant la soufLe «juif pas juif» qui vomit les ado- france psychique d’un Solal dont
rateurs de la force mais crève de
la puissance autodestructrice finit
ne pas en être reproduit les
toujours par se retourner contre
injonctions contradictoires intélui-même, Albert Cohen fait
riorisées qui le minent, en projetriompher l’émotion chez un lectant sur la femme aimée sa propre
teur qui est invité à voir dans ce
part animale afin de s’en dédouahéros excessif, déchiré, et versaner. Selon Racamier, la perversion tile non un personnage inhumain
narcissique «se définit essentielle– au sens éthique ou archétypique
ment comme une façon organisée
du terme –, mais au contraire un
de se défendre de toute douleur et
frère proprement, profondément
contradiction internes et de les
humain. •
expulser pour les faire couver
ailleurs, tout en se survalorisant,
(1) https://bdaessec.com/brevestout cela aux dépens d’autrui».
mensuelles/fevrier/belle-du-seigneur-albert-
Solal est-il le plus grand
pervers narcissique
de la littérature?
Spécialiste de la folie dans le roman
du XXe siècle, Anaëlle Touboul propose
une déconstruction du cliché
psychopathologique à travers le héros
de «Belle du Seigneur» d’Albert Cohen,
sorti il y a cinquante ans.
P
Par
DR
ANAËLLE
TOUBOUL
Membre de l’unité théorie et
histoire des arts et des
littératures de la modernité
(Thalim). Enseignante au
lycée Gutenberg de Créteil,
elle est l’auteure d’une thèse
intitulée Histoires de fous :
approche de la folie
dans le roman français
du XXe siècle.
avé jeté en mai 1968 par un
romancier genevois vieillissant dans la mare du monde
littéraire parisien alors agité par
les expérimentations révolutionnaires du «Nouveau Roman»,
Belle du Seigneur est aujourd’hui
considéré comme l’un des plus
grands romans français
du XXe siècle sur la passion amoureuse et ses (dés)illusions. A une
époque où la notion de personnage paraissait frappée de
péremption, Albert Cohen, lecteur et admirateur de Freud
comme de Dostoïevski, nous
plonge avec son chef-d’œuvre
dans l’intériorité de personnages
hantés par la contradiction et le
conflit psychique. Souvent porté
aux nues, Solal, son héros emblématique, a récemment été cloué
au pilori par des lecteurs – critiques, écrivains ou anonymes –
peu sensibles au charme du personnage : «Solal n’est pas un prince
charmant, seulement un pervers
narcissique (1).» Glenio Bonder,
dans l’adaptation cinématographique du roman qu’il commet
en 2012, contribue malgré lui à
cette curée, en ne nous montrant
en Solal «qu’un mâle machiste,
obsessionnel, violent, jaloux, soit
le portrait du pervers narcissique
dans un article de Psychologies
Magazine», selon une critique
assassine.
Catégorie à la mode passée dans
le langage courant, mais absente
des classifications psychiatriques
et objet de controverses, la perversion narcissique est pour la première fois formalisée par le psychanalyste Paul-Claude Racamier
à la fin des années 80. La séduction, la (dis)simulation, la manipulation et l’influence psychologiquement destructrice sur
l’entourage sont les principaux
traits communs aux différents
tableaux cliniques proposés
depuis lors. Pourquoi le héros de
papier d’Albert Cohen en est-il
venu à incarner aux yeux de certains cette figure négativement
connotée, plus culturelle que
scientifique? Et en quoi, surtout,
cette assimilation relève-t-elle au
mieux d’une méconnaissance, au
pire d’une profonde incompréhension du personnage et de l’œuvre?
LE CAS SOLAL
Solal est-il narcissique ? Assurément. Ariane, «sa sœur folle, aussitôt aimée, aussitôt son aimée par
ce baiser à elle-même donné (2)»,
n’est toutefois pas en reste, et la
passion amoureuse dans Belle du
Seigneur se noue et se joue sous
les auspices de Narcisse. Ce narcissisme est-il perverti, au sens où
il se nourrit aux dépens de celui
d’autrui ? La réponse est plus complexe. Dès la scène initiale, Ariane
ne s’étant pas montrée à la hauteur de ses irréalistes attentes,
Solal la déclare coupable à punir
et se transforme en tourmenteur,
associant insultes dégradantes et
humiliation physique. La sentence de Natalia Vodianova
– Ariane dans le film – est alors
sans appel : le verre rageur lancé
au visage est accompagné d’un
«pervers !» outragé.
La scène précipitant la lente descente aux enfers des amants après
la parenthèse enchantée des
amours triomphantes lui donne
en apparence raison. La jalousie
pathologique de Solal face à l’aveu
par Ariane d’un précédent adultérin le transforme en «terroriseur
inexorable (2)» d’une héroïne
martyrisée, soumise à une torture
verbale et morale raffinée. A mesure que l’ego du héros s’enfle
d’une toute-puissance quasi
psychotique, la jeune femme est
réduite à l’animalité, puis à néant
par une logorrhée qui la condamne au silence ou à n’être
qu’une marionnette ventriloque.
Le comportement imprévisible et
changeant de Solal se double d’un
SOLAL, VICTIME DE SOLAL
Néanmoins, l’inscription de ce clivage dans une perspective éthique
éloigne Solal du cliché. A travers
les manèges de la séduction qu’il
dénonce tout en les mettant en
œuvre lors de la soirée au Ritz qui
scelle la passion du couple, le hé-
cohen-le-vertige-amoureux/
(2) Albert Cohen, Belle du Seigneur 1968 ,
Paris, Gallimard.
(3) Gallimard, 1977. Le mécanisme de la
double contrainte consiste à entraver autrui
et à le placer dans un état de dépendance
absolue par la formulation d’injonctions
(explicite et implicite) contradictoires, qui
favorisent chez lui le conflit affectif.
(4) Hubert Nyssen, Lecture d’Albert Cohen
1981 , Actes Sud, 1987, p. 33.
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
PHILOSOPHIQUES
Par
SANDRA LAUGIER Professeure de
philosophie à l’université Paris-I PanthéonSorbonne
John McCain, opposant
en chef à Donald Trump
Lors des funérailles
le week-end dernier de
l’ex-sénateur, candidat
malheureux face à
Barack Obama en 2008,
des milliers de gens ont
montré, qu’ils soient
démocrates ou
républicains,
qu’une force alternative
et critique existe
aux Etats-Unis.
O
n avait fini par oublier que
dans le monde politique
états-unien, il existe de
l’opposition à Trump; et pas seulement dans la gauche du Parti démocrate, qui cumule les succès depuis quelques semaines dans les
primaires. Les milliers de personnes rassemblées pour rendre hommage au sénateur John McCain, ou
qui suivirent la cérémonie retransmise depuis la cathédrale de
Washington, étaient une véritable
force d’opposition, et faisaient la
preuve qu’il ne s’agit pas seulement
d’un de ces moments solennels de
recueillement, de beaux discours
et d’union qui scandent la vie de la
nation américaine. Il y avait aussi
des anomalies très signifiantes: un
président en exercice (Trump) explicitement non invité aux funérailles et qui passe la journée à vitupérer par tweets, puis à jouer au
golf. Deux ex-présidents, l’un démocrate l’autre républicain, qui
l’un et l’autre avaient combattu
John McCain et l’avaient emporté
sur lui, Barack Obama à la présidentielle de 2008, George W. Bush
aux primaires de 2000. Ils avaient
été sollicités par McCain bien à
l’avance pour l’occasion. Barack
Obama a indiqué, dans son remarquable discours, que la requête
l’avait attristé et aussi surpris. Mais
après leur conversation, il avait
compris à quel point l’idée, finalement assez provocatrice, exprimait
la façon d’être de McCain. Bien sûr,
une forme de malice –contraindre
en quelque sorte ses anciens ennemis politiques à faire son éloge devant la nation. Mais de morale
aussi : montrer qu’un adversaire
politique reste «de la même équipe»
partageant des valeurs démocratiques d’attention pour les plus faibles, d’accueil au reste du monde…
qui se sont exprimées dans les discours d’Obama et de Bush (oui,
Bush, qui l’eût cru). Dans cette
union du démocrate et du républicain, il n’y avait pas la confusion
droite-gauche à laquelle on a complaisamment appelé en France depuis un an, mais une réaffirmation
du vrai politique, sous forme de
réinvention d’un bipartisanisme
devenu provocateur.
Certains d’entre nous connaissaient déjà McCain, et à ceux qui au
début du siècle regardaient la série
A la Maison Blanche (The West
Wing, 1999-2006), cette figure est
familière. On savait que le personnage de Matt Santos (Jimmy
Smits), un démocrate hispanique
qui prend la succession du mythique président Josiah Bartlet
(Martin Sheen) et dont la campagne occupe les deux dernières saisons de TWW (2004-2006), était
dès le départ modelé sur un brillant
jeune démocrate de Chicago
–même pas encore sénateur, mais
qui avait impressionné son monde
lors d’un discours à la convention
qui avait désigné le malheureux
John Kerry en 2004. Les scénaristes avaient cuisiné ses collaborateurs. Santos est beau gosse avec
deux enfants, refuse de se présenter en termes de minorités («je ne
serai pas le “brown candidate”, lâche-t-il)… TWW n’aura pas eu le
temps d’illustrer les suites d’un tel
déni chez le candidat démocrate, le
raciste Trump s’en chargera. L’adversaire de Santos, dans la campagne présidentielle fictive de la dernière saison, est un républicain si
«likeable» à vrai dire que l’on se
surprenait par instants à souhaiter
qu’il fût élu. Apparemment un dénouement envisagé de John Wells,
le showrunner de l’époque. Arnold
(Arnie) Vinick, incarné par l’irrésis-
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tible Alan Alda, était un personnage composite, sa façon d’être largement inspirée de McCain –bien
avant que ce dernier fût désigné
par la primaire républicaine: modéré, incontrôlable, un peu brouillé
avec l’Eglise, droit et sincère. Allison Janney (l’actrice qui interprétait un autre personnage à haute teneur morale, C. J. Cregg) déclara
plus tard: «J’aurais volontiers voté
pour lui ; il était “old school”.»
Pourtant, Vinick est clairement de
droite, très libéral. Barack Obama
rappelait, dans son discours, mutin
à son tour, à quel point John McCain «était bien conservateur. Je
sais, car ses votes, c’est moi qui en ai
fait les frais».
Lors de l’épisode historique de
TWW (S7E7) du débat en temps
réel et parfois improvisé entre Santos et Vinick, on voit émerger de
vraies fractures politiques, mais
dans la tonalité d’un respect humain de l’égalité, et d’autrui quelle
que soit son origine. D’un amour
du politique, simplement. On a
revu sur les réseaux la scène de la
campagne de 2008 où McCain rappelait durement à l’ordre une répu-
blicaine fanatisée qui insultait
Obama. Il aurait du boulot,
aujourd’hui. Un autre épisode de
TWW (S5E14), au titre mystérieux
d’An Khe, rappelle aussi la lutte
constante de McCain au Sénat contre la corruption et les conflits
d’intérêt. «Old school».
Après son élection, Santos demande à Vinick d’entrer au gouvernement (au poste de secrétaire
d’Etat qu’Obama offrit à Clinton).
TWW proposait à son public un
président fictif et modèle; entouré
d’humains comme lui imparfaits,
mais qui voulaient devenir meilleurs dans la lignée perfectionniste
de l’Amérique qu’on aime –et rendre ainsi les citoyens meilleurs.
«Lutter pour être meilleur, pour
faire mieux», rappelait le président
Obama. Définir la démocratie par
cette aspiration de chacun, plutôt
que par la «grande Amérique» d’un
slogan raciste et bas.
On a eu le week-end dernier une
critique implicite et collective de la
gouvernance Trump (si l’on oublie
la présence d’hypocrites élus républicains qui le soutiennent envers
et contre tout), plus efficace que la
L'ŒIL DE WILLEM
u 27
sempiternelle indignation contre
sa grossièreté, sa violence et sa corruption. Pour ceux qui comme moi
et d’autres défendent une démocratie hors des institutions, dans
des valeurs et actions partagées,
c’est aussi une leçon. TWW continue de réaliser sa fiction, nous rappelant que le droit, la séparation
des pouvoirs, l’absence de conflit
d’intérêt… sont aussi «ce qui nous
lie ensemble et donne forme à notre
vie commune –surtout quand il y a
désaccord» – pour citer encore
Obama. Une forme de vie politique
à défendre. On a célébré un moment en 2017 en France et aux
Etats-Unis la fin du vieux monde
politique, et parfois le «dégage» a
eu du bon. Mais face à des aventuriers dépourvus de sens de l’intérêt
public, qui voient dans le politique
un exercice du pouvoir sans opposition, un système des dépouilles
ou un conflit d’intérêts permanent… nous sommes tous des
old school. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel,
Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.
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28 u
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
PEEPING TOM
Cinégénies
des planches
Danse La Biennale de Lyon s’ouvre
ce mardi avec la reprise d’une œuvre
du célèbre collectif belge nourri
d’influences très variées, notamment
cinématographiques.
Par
RICO RIZZITELLI
Envoyé spécial à Lyon
M
ardi, la 18e Biennale de la danse à Lyon
s’ouvrira sur un classique à peine revisité. 32 rue Vandenbranden, œuvre majeure de la compagnie belge Peeping Tom change
d’adresse pour devenir 31 rue Vandenbranden,
son double, interprété non plus par la célèbre
troupe bruxelloise, mais par les danseurs du ballet de Lyon, qui seront sur la scène de l’opéra sous
la direction de Gabriela Carrizo et Franck Chartier, le binôme de chorégraphes argentino-français créateur de la pièce en 2009.
Le duo est aujourd’hui un couple célèbre du
monde des arts vivants. Il ne sort pas de nulle
part. Dans les années 90, Gabriela et Franck dansent pour les Ballets C de la B du chorégraphe
Alain Platel et pour la Needcompany de Jan
Lauwers, deux compagnies phares de la nouvelle
vague flamande. Ils décident pourtant de s’en affranchir. «On avait un besoin impérieux de creuser plus profondément les personnages et les histoires», raconte le Français, originaire de Roanne.
Comme celui-ci vient d’acquérir un mobilehome et qu’ils n’ont pas d’argent pour le décor,
ils montent Caravane, en 1999, leur première
création, dans un parking où le camping-car fait
office de scène, où les spectateurs peuvent les
voir à travers la vitre et à même le sol. Tout y est,
ou presque: gestuelle disloquée, contorsions circassiennes, narration théâtrale et mélange des
genres. Peeping Tom voit le jour l’année suivante.
«FORME HYPERRÉALISTE
ET MONDE ONIRIQUE»
Entre 2002 et 2007, le collectif est en pleine ébullition. Sa trilogie (le Jardin, le Salon, le Sous-sol)
lui assure une notoriété internationale. «Ils ont
installé un univers, une esthétique, note
Jan Goossens, l’ex-directeur artistique du KVS
de Bruxelles aujourd’hui à la tête du Festival de
Marseille, qui a coproduit bon nombre de leurs
pièces à partir de 2007. Il y a une tension fructueuse entre de l’hyperréalisme dans la forme et
tout un monde onirique à l’intérieur, comme dans
la grande tradition de la littérature belge.» Pee-
ping Tom le dit à sa manière : «On essaye de détruire les canons classiques de la virtuosité, de
casser les habitudes. On recherche des instants de
grâce et on passe par des mois de recherches avant
de monter une pièce, c’est la meilleure part. Que
les danseurs sortent des trucs…»
Depuis les débuts, la compagnie s’est distinguée
par la diversité de ses membres: des interprètes
de huit nationalités, de 26 à 80 ans. Eurudike de
Beul, mezza-soprano devenue comédienne, fait
partie des fondateurs; Simon Versnel a été chanteur classique avant de devenir acteur, notamment chez Vincent Dieutre ; le père de la première, Léo, un ancien peintre, monte lui aussi sur
scène, à 80 ans. «On aime les disparités de corps,
d’âges, de nationalités, de savoir-faire. On veut que
tout le monde ait de l’espace, trouve sa place. Ils
doivent la porter sur scène, c’est à eux», avance Gabriela Carrizo. Jan Goossens: «Ils construisent une
œuvre au long cours, touchante, drôle avec une
grande humanité. En chemin, ils ont rencontré
une danseuse irlandaise et deux Coréens qui ont
redéfini leur vocabulaire. Je ne les vois pas juste
comme des chorégraphes, il n’y a qu’à regarder la
performance théâtrale.» Longtemps, la compagnie a fonctionné sur un mode autogéré : «On
créait ensemble avec plein de règles internes», explique le binôme.
A chaque nouvelle création, ils commencent par
le décor. Comme s’ils raffolaient de s’imposer une
contrainte. «Ça nous situe. On ne sait pas qui on
est, mais on sait où on est. Tu places un dispositif,
un drame, tu plantes le décor – littéralement.
Comme on ne part pas d’un texte, ça donne une direction. Il nous restreint et nous transcende», évalue Franck Chartier. Cette recherche-là, qui doit
les rassurer, prend également un temps fou. «On
est des mangeurs d’images. C’est une vision qui
nous amène autre part. Le décor nous stimule
avant même qu’il ne soit peuplé de personnages.
Il pose déjà un cadre dramaturgique», renchérit
Gabriela. Tout ce processus, choix du décor et répétitions au long cours, semble à la fois empirique
et très organisé. Assez proche de la méthodologie
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
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u 29
CULTURE/
L’opéra de Lyon met la rue
Vandenbranden sur son 31
Les danseurs
du ballet lyonnais
reprennent la pièce
de la compagnie
bruxelloise.
Une collaboration
inédite entre
deux univers très
différents.
L
A gauche,
l’œuvre
originale,
32 rue…,
interprétée
par les
membres de
Peeping Tom.
A droite, son
adaptation,
31 rue…, avec
les danseurs
de l’opéra
de Lyon.
PHOTOS
HERMAN
SORGELOOS.
MICHEL
CAVALCA
du cinéma, un medium qui irrigue leurs pièces.
Pour 32…, le duo avait fait appel à Nico Leunen,
monteur sur les films de Felix Van Groeningen.
«Il amenait du concret, il ordonnait notre chaos.
Il nous disait: “Si tu veux qu’on soit touché par
cette scène, faut qu’on ait vu celle-là d’abord”.
C’était linéaire, narratif, trop sans doute.»
En 2008, Peeping Tom existe alors depuis huit ans
et connaît peut-être un problème de croissance,
voire de créativité. Comment être et avoir été
quand on est présenté comme une troupe singulière, aventureuse, au carrefour de plusieurs disciplines alors qu’émergent de nouvelles compagnies ? 32, rue Vandenbranden constitue un
tournant. Pour la première fois, ils font des auditions, recrutent de nouveaux danseurs. Au début,
Franck était sceptique: «On s’est dit que ça n’allait
pas marcher, qu’ils n’auraient pas le même background… en fait, non. On a gardé un fonctionnement collectif. On donne des thèmes, on leur laisse
le temps, ils trouvent des situations et on passe
quatre ou cinq mois en studio. S’il y a une décision
à prendre, on a le dernier mot, mais tout est clair.
Tout le matériel vient d’eux, un peu de nous.»
«AVANCER DANS LE NOIR
POUR SE RENOUVELER»
Au contraire des grosses compagnies belges qui
doivent proposer un spectacle par an pour toucher les subsides publics, Peeping Tom prend son
temps: huit pièces en dix-neuf ans. Après le succès de 32 rue Vandenbranden, Peeping Tom est
redevenu un laboratoire où les deux chorégraphes s’autorisent séparément des collaborations
extérieures, tout comme les membres de la
troupe. Si le doute est toujours permis, la crainte
ne figure pas à l’ordre du jour, si l’on en croit Gabriela Carrizo: «Pour se renouveler, il est important de ne pas savoir, d’avancer dans le noir, de se
fier à son intuition et que la confiance dans la
troupe soit réciproque. Dans le processus de création, on se perd parfois; on ne sait plus où on va,
on n’a pas toutes les réponses. On doit alors sortir
des chemins qu’on a déjà empruntés.» •
a confrontation de
deux mondes. L’opéra
de Göteborg avait déjà
fait le coup en mai 2013 : reprendre 32 rue Vandenbranden, la pièce mythique de la
compagnie bruxelloise, avec
des danseurs classiques a
priori étrangers au travail de
distorsion des corps façon
Peeping Tom. A Göteborg,
elle s’appelait donc 33 rue
Vandenbranden. Ce sont
cette fois les danseurs de
l’opéra de Lyon qui s’installent rue Vandenbranden, au
numéro 31. «On voulait confronter nos pensionnaires à
un univers différent, à un savoir-faire qu’ils ne connaissaient pas», glisse Yorgos
Loukos, le directeur du ballet. Gabriela Carrizo et
Franck Chartier, les deux
chorégraphes, se livrent donc
ici à un remix de leur propre
pièce avec une troupe qu’ils
connaissent à peine (cinq semaines de répétitions), à l’exception d’Eurudike de Beul,
la mezzo-soprano, venue de
Bruxelles. «Les danseurs du
ballet sont habitués à être
multitâches, à ne pas être
attachés à un chorégraphe.
Là, il va y avoir beaucoup de
contorsions, de postures auxquelles ils ne sont pas habitués. C’est un vrai challenge»,
confie une technicienne
de l’opéra.
Méliès. Créée en 2009,
32 rue Vandenbranden fait
étrangement écho à l’actualité brûlante puisqu’il y est
question d’un village en altitude dans les Alpes où les habitants vivent en vase clos
dans un endroit qu’ils ne
quittent jamais. «Il n’y a pas
de route selon eux. Pourtant
un jour, deux étrangers arri-
vent, il y a donc un chemin
pour partir, mais ils restent»,
résume Franck.
Deux mobile-homes posés
sur un sol neigeux et une bâche gigantesque qui figure
un ciel menaçant : le décor
est sans issue, comme les
affectionne Peeping Tom,
propice aux drames et aux
pulsions obscures. «C’est spécial, un remake. On travaille
avec plus de danseurs (une
quinzaine contre six à l’origine) et on rajoute une couche
sur une histoire qu’on connaît. On essaie de leur ôter les
codes classiques, de leur apporter de la théâtralité. C’est
un truc nouveau de travailler
avec leur technique, les nôtres ont un autre genre de virtuosité», souligne Gabriela.
Ici, sur le plateau, on se croirait dans un film de Méliès à
la féerie artisanale, avec des
effets dignes d’un pickpocket: on attire votre attention
par là et c’est bien évidemment de l’autre côté que ça se
passe. Les mobile-homes
convulsent, les danseurs lévitent, une femme s’envole,
une caravane se transforme
en dance-floor ou en cabine
des Marx Brothers… Les divers trafics dans les camping-cars agissent comme
des arrière-plans réjouissants.
Les références au cinéma
sont innombrables (Psychose, les Oiseaux, Freaks et
même Body Double, dont Ga-
«C’est spécial,
un remake.
C’est un truc
nouveau
de travailler
avec leur
technique, les
nôtres ont un
autre genre de
virtuosité.»
Gabriela Carrizo
à propos des danseurs
du ballet de Lyon
briela et Franck disent ignorer l’existence). Le travail
subtil, essentiel sur le son
renforce le parallèle avec le
cinéma.
«Frontière». Franck Chartier, lui, n’en démord pas et
revient au réel. Il s’interroge
sur le choix de la langue
(français ou anglais) pour les
rares phrases que contient la
pièce ; questionne pour savoir si on a bien compris
qu’au début, ce sont deux
étrangers qui arrivent dans le
village (dans la pièce originelle, c’était deux danseurs
coréens) ; rappelle enfin
que la pièce évoque «la question de la frontière : l’enfermement, physique et mental,
le recroquevillement, la question des migrants et de l’immigration.» Il sait aussi
que l’aventure de 32… touche à sa fin. L’année prochaine, Peeping Tom jouera
l’œuvre à New York. Une
dernière fois.
R.R. (à Lyon)
31 RUE VANDENBRANDEN
PEEPING TOM
du mardi 11 au samedi
15 septembre à l’opéra de
Lyon. 1 h 30 environ.
Biennale de la danse.
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30 u
Libération Vendredi 7 Septembre 2018
Lucio Battisti
au festival de San Remo,
en janvier 1969.
PHOTO MONDADORI PORTFOLIO.
GETTY IMAGES
Lucio Battisti, encore lui
Un spectre hante la musique italienne. Icône
populaire ayant méthodiquement organisé sa
disparition, Battisti reste, vingt ans pile après sa
mort, «il grande Lucio». Célébrée bien au-delà des
frontières de son pays, son œuvre n’a rien perdu
de son influence et de ses charmes.
E
n italien, tube se dit tormentone. Et de ce terme parfait
pour désigner le doux tourment causé par une mélodie obsédante, il n’existe pas de plus bel
exemple qu’Ancora tu. Sorti
en 1976, ce morceau, dans sa version
studio, s’étend sur 4 minutes et
47 secondes. Toute une existence en
vérité. Car qui a un jour entendu et
aimé Ancora tu ne cessera plus d’y
penser. «Ancora tu ? Non mi sorprende lo sai.» «Encore toi ? Ça ne
me surprend pas tu sais», entonne
Lucio Battisti dont la voix entre
avec le clavier. Celui qui est déjà,
malgré lui, une icône de la musique
italienne ne chante pas vraiment.
L’on pourrait même dire, avec Barthes, que «c’est un amoureux qui
parle et qui dit» : «Ancora tu ? Ma
non dovevamo vederci più ?» «Encore toi ? Mais ne devait-on pas ne
plus nous voir ?» Dans sa voix se
mêlent surprise et embarras. Puis,
alors qu’il oscillait entre parole et
chant, Battisti n’hésite plus et
s’élance: «Amore mio, hai già man-
giato o no ?» «Mon amour, tu as déjà
mangé ou pas » «Ho fame anch’io»,
«J’ai faim moi aussi», «E non soltanto di te», «Et pas seulement de
toi». Ritournelle parfaite, Ancora tu
accompagne les vacanciers italiens
durant tout l’été 1976. De retour
d’Amérique (où il échouera à percer), Battisti cherche, lui, à concilier
disco et tradition mélodique, brodant comme à son habitude mille
influences étrangères et inventions
personnelles sur un patron de base:
la musica leggera italienne.
Mélodiste de génie. Vingt ans
après sa mort survenue soudainement le 9 septembre 1998 dans un
hôpital de Milan, l’aura de Battisti
est encore vibrante. S’il est une référence obligée pour l’enthousiasmante nouvelle génération de musiciens italiens (Coma Cose, Giorgio
Poi ou le génial Andrea Lazslo de Simone) son œuvre a désormais largement dépassé les frontières. Interrogé par Libération, Laurent
Brancowitz, guitariste du groupe
Phoenix, dont le dernier album
Ti amo se place sous ascendance
italienne, résume ainsi les choses:
«Battisti est un songwriter extraordinaire, un mélodiste de génie
auquel nous nous référons sans
cesse: dans notre jargon, nous appelons “Accord Lucio” l’accord de sousdominantes; un accord tout simple,
mais qui habilement placé devient
irrésistible de mélancolie et de tendresse.»
Tendresse et mélancolie, c’est bien
de cela dont il s’agit. L’œuvre de Battisti a même le pouvoir de changer
la couleur de l’air. C’est un phénomène rare mais plusieurs fois observé. Il suffit de choisir n’importe
lequel de ses albums de la décennie 70 pour en faire l’expérience.
Voilà qui n’était pourtant pas tout à
fait gagné: quand le public découvre ce jeune homme réservé sur la
scène du festival de San Remo
en 69, l’Italie est encore le pays du
bel canto. Sa voix éraillée, son physique banal et sa timidité inspirent
des commentaires amusés : l’on
parle alors d’un chanteur «à la gorge
pleine de clous». Giulio Rapetti,
jeune cadre de la Casa Ricordi et parolier à succès derrière le pseudonyme Mogol y croit, lui, dur comme
fer. Il sait qu’avec le génie de Battisti
il s’apprête à révolutionner la musique populaire italienne.
Musica leggera et années de
plomb… Alors que le pays s’embrase, Battisti prend le parti des
emozioni et chante l’amour sous
toutes ses formes: fou, malheureux,
secret, universel, impossible, cosmique, jaloux, passager ou infidèle. «A
mon sens, Mogol est un des plus
grands paroliers du XXe siècle. Son
audace, son inventivité inouïe sont
comme un coup de tonnerre dans le
conformisme provincial de la musica
leggera», explique Laurent Brancowitz, soulignant le talent d’interprète de Battisti qui «réussit le prodige de combiner ingénuité
désarmante et sophistication, de
marier mise à nue et pudeur, maî-
«Musica leggera» et années
de plomb… Alors que le pays
s’embrase, Battisti prend le parti
des «emozioni» et chante l’amour
sous toutes ses formes.
trise et abandon.» L’émotion au-dessus de tout: Battisti refusant obstinément de s’engager dans le champ
politique passe auprès de la gauche,
au mieux pour un petit-bourgeois,
au pire pour un fasciste –suspicion
infondée mais persistante. Vivant le
succès comme une malédiction, il
refuse rapidement photos, interviews et concerts, préférant consacrer son temps à la composition. Au
Mulino, vieux Moulin acheté avec
Mogol, les deux écrivent à leur manière des fragments d’un discours
amoureux dans lesquels tous les Italiens se retrouveront (malgré les
anathèmes, en 1978 fut retrouvée au
QG des Brigades rouges à Milan l’entière discographie de Battisti). L’élégance étouffante d’E penso a te, la
chaleur et la grâce de La luce dell’est,
l’envol choral d’Il mio canto libero,
l’âpre mélancolie d’I Giardini di
marzo emportent tout sur leur passage et même David Bowie se dit impressionné. En 1974 sort Anima Latina. Exotique et familier,
expérimental et primal, l’album
reste aujourd’hui un chef d’œuvre
dont les chansons s’effilochent, mutent et disparaissent pour mieux revenir comme autant d’apparitions
rassurantes. Le disque entre
le 14 décembre 1974 au top 50 et n’en
sort qu’en 1976.
Hermétisme. L’alchimie pourtant
se perd peu à peu. Après quatre
autres albums inégaux mais au
charme certain, les liens avec Mogol
se détendent. Et, la rupture consommée, ce qui suit ressemble de
loin à la négation de tout ce qui a
précédé. Si pulsations et ritournelles perdurent, Battisti fait le choix
du tout-synthétique –plus de musiciens, plus de chanson au sens traditionnel du terme, pas d’histoire
d’amour, pas d’histoires en général.
Au fil de ces six albums majoritairement composés avec le poète Pasquale Panella, «Il grande Lucio»
perd son public et s’enferme dans
un hermétisme incompréhensible
puis un silence épais. Dans les années 80, l’Italie l’oublie et la couleur
de l’air s’en ressent. Quatre années
après la sortie de son dernier album, Hegel, Battisti disparaît définitivement le 9 septembre 1998. La
nouvelle de sa mort émeut le pays
entier, qui redécouvre à la faveur de
ce grand chagrin une œuvre monumentale faite d’innombrables tormentoni. Doux tourments qui n’en
ont toujours pas fini de déployer
leur force et leur poésie.
DIANE LISARELLI
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
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CULTURE/
MUSIQUES
Help, McCartney revient!
Autoportrait titré Le matin ne pas se raser les antennes (2010). PHOTO J.-J. BIRGÉ
Jean-Jacques Birgé,
collages au fil des âges
Dans un album rétrofuturiste,
le musicien conceptuel revisite les
sonorités de chaque décennie, depuis
sa naissance en 1952 jusqu’à la date
de son centenaire fantasmé.
F
ondateur du label de
disques GRRR, compositeur au sein du
Drame musical instantané,
blogueur pour Mediapart,
prosateur pour les Allumés
du jazz, improvisateur par
nature, expérimentateur
par désir, bidouilleur laborantin avant l’heure, JeanJacques Birgé est un agitateur d’idées, comme les généreuses années 70 surent
en générer tant. Depuis
bientôt un demi-siècle, il ne
cesse de produire des projets, souvent conceptuels,
jamais dénués de charnel,
où il interroge la nature
même de la musique, entendue comme un ensemble de vibrations qui parlent
de (et à) la société des humains. A un âge où beaucoup s’assoupissent sur
leurs carrières, où d’autres
gèrent leur retraite, lui continue de cogiter sur cette
matière première qu’est le
son, sur ce qu’elle peut susciter de réflexions et d’inflexions.
C’est de cette oreille qu’il
faut appréhender cet album
qui célèbre avec une délicieuse ironie son Centenaire, une mise en abyme
biographique qui va de 1952,
sa naissance, à 2052, il faut
bien une fin. Soit une vraiefausse autocélébration qu’il
entend tel un clin d’œil à Orson Welles, à ses films Arkadin et surtout F for Fake.
«Pour comprendre ma musique, il faut se tourner vers le
cinéma, confie-t-il. Mon approche est encyclopédique,
mais la syntaxe est résolument cinématographique. Je
pense que c’est ce qui en fait
l’originalité. C’était une manière de pallier mes incompétences. Je suis un autodidacte en musique, mais pas
en tant qu’artiste.»
Vignettes. Tant dans la
scénarisation de l’histoire
(la sienne, découpée par décennies, avec son portrait
qui vieillit au fil des pages
du livret), que dans le casting des musiciens (du regretté trompettiste Bernard
Vitet au violoncelliste Vincent Ségal en passant par les
voix de son père et de sa
sœur ressorties d’une archive de 1958), ou dans le
montage des séquences, résonnent en creux ses études
à l’Idhec, l’ancien nom de la
Femis. «Metteur en sons»,
ce pourrait être une autre
définition de ce «copernicien marxiste», pour qui la
dialectique peut parfois casser quelques briques. Les
mots – trafiqués, samplés,
cuttés, scandés… – comptent aussi dans ce drôle de
carnet de notes.
A travers son propre parcours, celui d’un concepteur
d’albums dont le premier
instrument fut le magnétophone, cet homme de studio
plus que de scène invite à
revisiter/regarder l’histoire
de la musique enregistrée.
Chaque décennie évoquée
fait écho aussi bien aux esthétiques qu’aux techniques
utilisées alors : les millésimes en mode improvisation
bien balancée, l’heure des
échantillonnages et des claviers aux sonorités étranges
– une de ses marottes –, le
temps du grand mix electroorganique avec les années 2.0, avant d’entrer dans
la prospective.
Empreintes. Jean-Jacques Birgé,s’est toujours plu
à manipuler et à jouer avec
les nouveaux supports: CD,
CD-rom, tablettes, cloud…
Et ainsi de suite. Voilà pourquoi cet objet improbable
n’est en rien la manifestation d’une quelconque nostalgie, si ce n’est celle du futur. «Il faut sans cesse
s’affranchir du passé tout en
s’appuyant dessus», insiste
ce fervent partisan du
temps présent.
Plus que de bilan, il s’agit
donc, au cours de cet egotrip rétrofuturiste, d’ouvrir
des perspectives en repartant des empreintes essaimées, des cycles jamais tout
à fait achevés, en imaginant
aussi les pistes possibles
pour demain. Jusqu’au
Tombeau final, où Birgé
laisse Sacha Gattino lui
composer un hommage,
avec boîte à musique vintage, sifflements planants et
battement électronique. A
l’heure de l’ultime rembobinage, cela sonne comme
une boucle poétique,
qui renvoie à la séquence
d’ouverture, un siècle plus
tôt. Comme si le temps était
sphérique, comme une ultime pirouette pour dire
qu’aux voies rectilignes il
faudra toujours préférer
suivre les courbes sinusoïdales…
JACQUES DENIS
CENTENAIRE DE
JEAN-JACQUES BIRGÉ
1952-2052 (GRRR).
Très loin de ses chefs-d’œuvre
passés, l’ex-Beatles signe un
énième album lourdingue,
aux envolées trop rares.
L
a plupart d’entre nous n’attendent
qu’une chose des albums de Paul McCartney au fur et à mesure
qu’il daigne les sortir: des lueurs
de son génie qui auraient quelque chose à voir avec l’extase
éprouvée au milieu du chemin
de la jeunesse à la découverte de
Martha My Dear ou Eleanor
Rigby. Or, rétif ou incapable de
satisfaire cette fringale, Paulo
nous frustre depuis le milieu des
années 70, nous gavant d’échos médiocres de
ses prodiges, gâtés d’arrangements lourdingues ou d’excès de sentiments résolument indignes d’un esprit dont on s’est trop souvent
demandé s’il ne se fichait pas de nous, à se
vautrer si volontiers dans l’insignifiance. Mais
là où l’animal est le plus vicieux, c’est à nous
faire croire régulièrement à son retour au top
de la forme, ou du moins qu’il suffirait qu’il y
mette un peu du sien pour y arriver: aucun de
ses albums n’est exempt de ces éclairs magnifiques qui nous font encore nous demander
comment diable le monde va continuer à tourner quand il aura passé l’arme à gauche.
Treize ans après la classieuse
semi-arnaque Chaos&Creation
in the Backyard, signalons donc
que ce nouveau Egypt Station
balourd est serti de moments de
grâce d’autant plus douloureux
qu’ils cohabitent avec d’autres si
grotesques qu’on soupçonne
Macca de géronto-trolling pur et
simple, du genre à vous raconter
ses exploits pendant la guerre avant de laisser
tomber son dentier dans le bol de purée.
OLIVIER LAMM
PAUL MCCARTNEY EGYPT STATION
(Capitol)
URS
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jusqu’au 07 / 10 / 18
Atlas géographique, Éd. Léon Saussine, XIXe siècle, Marseille, MUCEM © Mucem, Dist. RMN-Grand Palais, Yves Inchierman / René Giffey, Luce et Colas aux colonies, Éd. Delagrave, 1931
© Droits réservés / Jacques Grasset de Saint-Sauveur, Guerrier du Congo, 1796 © musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain / Jean-Michel Guilcher, Mangazou le petit Pygmée,
illustration de Cana, Flammarion, coll. « Les albums du Père Castor », 1952 © Le Père Castor – Flammarion / Jean des Vallières, Nouk le petit esquimau, illustrations d’Hervé Morvan, Éd. PIA, 1953
© Hervé Morvan © ADAGP, Paris, 2018.
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Libération Vendredi 7 Septembre 2018
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Enfant de solo
Chilly Gonzales Showman blagueur et
impressionnant, le pianiste canadien évolue aux marges
du classique et sort le troisième de ses «Solo Piano».
Ç
a tient à rien, parfois, un tournant de carrière. Celui de
Chilly Gonzales s’est produit près de la porte insonorisée de la salle B des studios Ferber. Au mur, de vieux
disques d’or encadrés prennent la poussière. Au fond
de la pièce, derrière un paravent, un matelas traîne –on ne veut
pas savoir ce qu’il a connu. Et près de la porte, il y a un piano
droit, dont la caisse ouverte laisse résonner à l’air libre la table
d’harmonie. C’est sur ces touches-là, alors
qu’il enregistrait pour Jane Birkin et
bricolait entre les sessions de petits airs
anodins, que Chilly Gonzales s’est dit: «Et
pourquoi n’en ferais-je pas un disque?» Bing, tournant. L’interrogation s’est transformée en une série d’albums à succès, Solo
Piano, dont le troisième opus sort ce vendredi.
Chilly Gonzales nous raconte cela dans le même studio, quatorze ans plus tard. Pour la photo, il a voulu se changer. Il a
passé une robe de chambre et a enfilé des chaussons, ce qui
constitue son uniforme plus ou moins régulier (on l’a aussi
vu déambuler avec slip et baskets pour seule tenue de travail).
Assis sur un vieux canapé, enveloppé des merveilleuses
odeurs de sueur et de tabac froid qui font l’âme des lieux de
musique, le dandy blafard à l’allure vampiresque se révèle
chaleureux, presque amical, cheval foufou amoureux de la
parlotte et de son parcours. Le moment, pour lui, est un peu
spécial: «Il faut lutter contre la fascination d’être dans le journal.» Et d’ajouter : «J’en ai rien à faire des médias», lesquels
ont pourtant énormément tartiné sur le personnage. «Mais
quand je vivais à Paris, je me disais que ce que j’aurais voulu,
quand même, c’est le portrait de der de
Libé !» Sans déc ?
Chilly Gonzales, avant d’avoir son portrait
dans le journal, est né Jason Charles Beck,
rejeton d’un père chef d’entreprise canadien dans le BTP, fortuné. Il a pour frère un autre compositeur, Christophe, dévoreur de musiques de films. Au second, il associe l’idée d’opposition, de rivalité entre musiciens. Au premier, le lie un credo
qui lui a peut-être fait vriller la tête: l’obsession de la réussite.
«Chez nous, la religion, c’était le succès, soupire-t-il. Mon père
ne pensait qu’à cela. Il ne s’est pas remis en question. J’ai eu
cette chance.» Avant d’expliquer : «J’ai une relation décomplexée avec l’argent, complexe avec le succès.»
C’est un brin facile mais c’est ainsi : pour défier la notoriété
LE PORTRAIT
et affronter le duel face aux foules underground de Berlin où
il a longtemps résidé –aujourd’hui il crèche à Cologne–, Jason
s’est construit au tournant des années 2000 le personnage de
Gonzales, «génie musical» autoproclamé, dictateur de toutes
les musiques. «Etre Chilly Gonzales tout le temps? Je me sentirais trop super-vilain», explique celui qui se montre timoré
dans le dévoilement de sa vie privée. «Je n’aime pas en parler.
J’ai même retiré de certains albums des morceaux qui allaient
trop loin», où les paroles devenaient trop limpides (et non,
il n’est pas gay). Dans sa carapace Gonzales, autant bouclier
que paravent, Jason passe du rap à la pop, du rock au jazz,
du classique à la variété, de Feist à Peaches, de Daft Punk à
Drake, une carrière crossover par nature, où le mélange tient
lieu de matrice, et où le personnage, homme d’apparition
et d’inspiration, fait figure de sujet. Une devise se glisse au
détour d’une phrase lâchée dans le studio B: «Ce n’est pas de
l’art si on ne parle pas de soi.»
Jason a appris le piano avec son grand-père. Sérieusement.
Il écoute tous les jours sa dose de classique, s’est enfermé à
l’âge adulte dans un appartement pour reprendre l’étude des
partitions d’adolescence. Il est conscient de ses limites techniques, il ne sera jamais Horowitz –lequel n’a jamais hurlé du
rap. Mais il cherche à bien faire les choses, comme si le sérieux
était le gage de sa bonne foi.
«Je me suis remis au piano.
Je me suis réaccoutumé à
1972 Naissance.
l’instrument.» Récolte : le
2000 Premier album.
fameux Solo Piano, album ac2004 Solo Piano
cident bricolé, devenu hit
(No Format).
avec ses miniatures «saties2009 Recordman
ques», alignées comme de
du plus long concert.
frêles études autour de riffs
7 septembre 2018
bancals. Chilly Gonzales est
Solo Piano III
touché par l’accueil, «les com3 octobre Sortie
mentaires personnels» que le
du docu Shut Up
CD a suscités. «C’est addictif
and Play the Piano.
de savoir que la musique contribue à quelque chose de positif. C’était la période la plus optimiste de ma vie.» D’autant
qu’il éprouve «un problème à jouer l’artiste mal élevé. Ça devient cliché. Passé 40 ans, on est plus profond.» Il remet le
couvert en 2012, «plus ambitieux» dans son piano. Nouveau
succès. Et aujourd’hui, donc, ce troisième opus, qui se veut
plus brut. Agrémenté d’un docu à sa gloire.
Dans cet univers classique où il évolue volontiers aujourd’hui,
Gonzales est toléré comme un esprit libre, tenu à la marge.
Il a un pied chez Deutsche Grammophon –ce qui ne prouve
rien. L’histrion est considéré comme un lointain cousin
plutôt sympa qu’on ne fréquente qu’à Noël. Ce jour-là,
dans les couloirs du studio Ferber, on croise plutôt Katerine,
Souchon, avec qui il a déjà travaillé, que les lauréats du dernier
concours Chopin.
Malgré son savoir-faire dans les souterrains de la fabrique musicale, la bête Gonzales, faite aussi «d’humour mélancolique et
de culture juive, de Groucho Marx à Woody Allen», ne serait
complète sans son extraordinaire savoir-faire scénique. Quel
showman mes aïeuls! Blagueur, jouant avec le public, avec les
œuvres… «Performer, c’est le sommet de la pyramide. C’est se
placer dans l’exagération, qui aboutit non pas à plus de vérité,
mais d’authenticité.» Il considère l’humour comme un élément
à saupoudrer stratégiquement. «Mais j’ai toujours besoin d’un
piano: je ne pourrais pas faire de stand-up.» Il regrette parfois
que l’entertainment prenne trop de place dans ses récitals qui
ont la longueur des océans: il est le recordman du concert le
plus long, vingt-sept heures trente minutes quarante-quatre secondes, en 2009, au Ciné 13, à Montmartre. Troubadour jusqu’au-boutiste, il dégaine une gratte sèche posée près du canapé, enchaîne sol et la mineur avec des syncopes en susurrant
façon bossa: «Guillaume Tioooon, Guillaaaume Tioooon…»
Rien qu’avec ça, on tient une minute. Rigolo.
Unique en son genre, Chilly ne pouvait que chercher à reproduire Gonzales. Il a donc ouvert un Gonzervatoire, autofinancé («c’est mon côté entrepreneurial, je pense aussi à une
guitare clavecin, la “guitarpsichord”»). Il apprend à sept étudiants invités «à se lâcher en public. Personne n’enseigne comment agir sur scène, et les conservatoires accouchent de robots
musicaux. La musique, ce ne sont pas les disques. La musique
se joue dans une pièce avec un performeur et des spectateurs.
Il faut leur dire que la lumière rouge, c’est la liberté». •
Par GUILLAUME TION
Photo JÉRÔME BONNET
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