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Libération - 08 08 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11569
MERCREDI 8 AOÛT 2018
www.liberation.fr
ÉTÉ J’ai testé l’élevage de poules
LUDOVIC CARÈME
Cinéma
Ceylan fait
«le Poirier»
PROCÈS
L’HOMME QUI FAIT
TREMBLER MONSANTO
Jardinier en Californie, Dewayne Johnson est condamné
par un cancer qu’il dit causé par trois ans d’utilisation
de Roundup et de Ranger Pro. Au terme d’un mois
d’audience, les jurés doivent se prononcer d’un jour
à l’autre sur la responsabilité du géant des pesticides. PAGES 2-5
LAURENT CARRÉ
ET TOUTES LES SORTIES, PAGES 20-23
Sud-Paca
La bataille du
rail est lancée
PAGES 10-11
WARNER. THE KOBAL COLL. AURIMAGES
Dewayne Johnson lors de l’ouverture du procès contre Monsanto, au tribunal de San Francisco, le 9 juillet. PHOTO JOSH EDELSON. AFP
ET NOS SÉRIES, LA BD, DES JEUX… CAHIER CENTRAL
Le Rick’s Cafe
«Casablanca»
contrefait
IDÉES, PAGES 18-19
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 8 Août 2018
Dewayne
Johnson, une
pierre dans
le jardin
de Monsanto
RÉCIT
Ce jardinier californien accuse l’entreprise d’être
à l’origine de son cancer en phase terminale.
Les délibérations du procès commencent ce mercredi.
La décision pourrait faire jurisprudence, alors que
d’autres procédures courent, y compris en Europe.
Par
AUDE MASSIOT
A
vez-vous déjà vu Lee pleurer ?» «Oui, quand il a été
diagnostiqué. Il souffrait
beaucoup à cause de sa peau. Il
pleurait surtout la nuit quand il
pensait qu’on dormait.» Araceli
Johnson prononce ces mots dans
une salle d’audience attentive
du tribunal de San Francisco,
le 23 juillet. Elle est la femme et la
mère des deux enfants de Dewayne
(Lee) Johnson, jardinier californien
qui attaque la multinationale américaine Monsanto et accuse leurs
deux pesticides qu’il a manipulés,
le Roundup et le Ranger Pro, d’être
à l’origine de son cancer.
Entre 2012 et 2015, il a répandu ces
produits dans les cours, les salles et
les terrains de sport des écoles du
district de Benicia, dans la baie de
San Francisco. En 2014, on lui
diagnostique un lymphome non
hodgkinien (un cancer qui prend
naissance dans les lymphocytes) qui
lui a meurtri la peau sur 90 % du
corps et le pousse vers la mort. «Je
suis allé voir mon supérieur pour lui
parler de mon cancer et il m’a dit “il
faut généralement deux ans pour en
choper un avec ces produits”, déclare
au tribunal Dewayne Johnson.
C’était la première fois que j’entendais parler de ces risques.»
URGENCE
L’homme, 46 ans, décide alors d’intenter un procès contre le géant des
pesticides. Une action qui a permis,
l’an dernier, de révéler des centaines
de documents secrets de l’entreprise,
les fameux Monsanto Papers. Cela
grâce à la très américaine procédure
dite de discovery (découverte), qui
permet à chaque partie d’un procès
d’obtenir des informations pour
construire son dossier. Depuis
le 9 juillet, la multinationale de
Saint-Louis (Missouri) se retrouve
donc pour la première fois à défendre devant la justice l’innocuité de
son produit phare, le Roundup, dont
le principe actif est le glyphosate.
L’affaire ébranle Monsanto, qui a
réussi jusqu’à maintenant à éviter
une condamnation définitive. Début
juillet, un autre juge de San Francisco a permis à près de 400 victimes
présumées du Roundup de poursuivre la firme. Dans le Wisconsin, une
action de groupe accuse l’entreprise
de n’avoir pas précisé sur les paquets
de Roundup que le produit interférait avec des enzymes humains et
animaux. Au total, 4000 dossiers de
victimes présumées de l’herbicide
pourraient déboucher sur un procès
aux Etats-Unis. En France, deux affaires suivent leur cours (lire page 5).
Un autre procès, celui-ci informel et
symbolique, a été organisé en octobre 2016, à La Haye (Pays-Bas).
Durant deux jours, cinq magistrats
professionnels ont auditionné une
trentaine d’experts, d’avocats et de
victimes supposées de la firme américaine. Leurs conclusions: il y a urgence à rééquilibrer le droit international, qui protège davantage les
intérêts privés de multinationales
que les droits de l’homme et l’environnement. Le sort de Monsanto a
basculé en 2015 quand le Centre
international de recherche sur le
cancer (branche de l’Organisation
mondiale de la santé) a classé le
glyphosate comme «cancérigène
probable» pour les humains et les
animaux. Ce qui a poussé la Californie à faire de même. La firme
devrait, par ailleurs, bientôt disparaître. A partir de la fin du mois, l’entreprise sera rachetée (pour 53 milliards d’euros) par Bayer, connu
pour ses produits pharmaceutiques
et ses pesticides tueurs d’abeilles.
LOURD POIDS
Le nom de Monsanto disparaîtra
alors, mais pas pour les 4000 procès
intentés aux Etats-Unis contre l’entreprise par des victimes présumées
de pesticides, ou par les proches de
certaines personnes décédées.
«A partir du moment où Monsanto
fera partie intégrante du groupe
Bayer, nous allons nous appliquer à
gérer de façon responsable les actions
en justice initiées à l’encontre de
Monsanto», assure une porte-parole
de l’entreprise allemande à Libération. Pour ce premier procès,
douze jurés devront délibérer à par-
tir de ce mercredi pour donner une
réponse unanime à ces trois questions: le Roundup, le Ranger Pro et
leur principe actif, le glyphosate,
sont-ils cancérigènes? Monsanto at-il essayé de cacher ces risques aux
consommateurs et aux agences de
régulation internationales? Combien doit-il débourser pour ces dommages au plaignant et à ses proches?
La déposition de Dewayne Johnson
aura sûrement un lourd poids dans
leur décision. «Si vous aviez vu quoi
que ce soit disant que le Ranger Pro
pouvait causer des lymphomes non
hodgkiniens ou des cancers, auriezvous répandu ce produit ?» l’a interrogé un des six avocats du plaignant (Monsanto en a huit), David
Dickens, devant une audience tendue. «Je n’aurais jamais pulvérisé ce
produit sur des terrains d’écoles ou à
proximité d’individus si j’avais su que
cela leur ferait du mal, assène
Dewayne Johnson, peu après le témoignage de sa femme. C’est
contraire à l’éthique. […] J’ai des
enfants qui vont à l’école. […] Personne ne mérite cela.» •
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Libération Mercredi 8 Août 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ÉDITORIAL
Par
CHRISTIAN LOSSON
Productivisme borné
«
Dewayne Johnson,
à l’ouverture du procès
contre Monsanto,
le 9 juillet. PHOTO JOSH
EBELSON. AFP
Condamnable, Monsanto l’est. Pour avoir tenté de
saper, à coups de lobbying XXL, toute régulation législative ou décision de justice contre ses produits,
ses dérives, ses mensonges. Pour avoir poursuivi
systématiquement, arguant d’une «utilisation frauduleuse», des paysans qui utilisent «sans droit» ses
OGM, et pour avoir oublié ceux qui, surendettés par
l’achat de semences brevetées, se sont suicidés. Pour
les dommages causés par ses produits aux sols, à
l’eau, à l’environnement et à la santé qu’un tribunal
international citoyen a qualifiés en 2017 d’«écocide».
Condamné, Monsanto le sera peut-être mercredi.
Ou plus tard, vu les milliers de poursuites en cours.
Condamnée, la firme l’a déjà été. Après le recours de
vétérans de la guerre du Vietnam contre son agent
orange, utilisé pour faire tomber les feuilles des arbres. Monsanto avait alors fourni des études bidon
niant la toxicité du produit. Condamnée aussi pour
avoir déversé des déchets issus d’une usine de biphényles polychlorés (PCB) en Alabama. Et, là encore, des notes confidentielles révélèrent que la
multinationale avait dissimulé la toxicité du produit. Condamnée enfin pour son Roundup, numéro 1 des herbicides au monde, qu’elle a présenté
dans une pub mensongère comme inoffensif et biodégradable. Condamnée, in fine, à disparaître à la
fin du mois. «Monsanto avait l’image du diable», a
reconnu un responsable du groupe allemand Bayer,
qui va l’engloutir et concentrer 61% de la production
mondiale des semences et des pesticides. «Glyphosatisée», la bête noire des défenseurs de l’environnement reste l’arbre qui cache la forêt des géants de
l’agrochimie en pleine folie monopolistique
(DowDuPont, ChemChina). Ils ont parfois recours
aux mêmes méthodes, souvent aux mêmes fausses
solutions. Si un symbole du productivisme borné se
meurt, les dérives de l’agriculture intensive, aveuglée par la seule logique de la technologie et du profit, elles, se renforcent. A méditer, alors qu’une étude
scientifique publiée mardi impose de «changer immédiatement de mode de vie», sauf à voir notre planète atteindre un point de rupture climatique qui
entraînerait un scénario catastrophe irréversible. •
«Cette multinationale combat la science
et ne s’intéresse qu’aux profits économiques»
B
rent Wisner est avocat au sein du cabinet américain Baum, Hedlund, Aristei & Goldman PC. Avec David J. Dickens et Timothy Litzenburg du cabinet Miller
Firm LLC, il défend Dewayne Johnson, le plaignant du premier procès contre Monsanto sur
l’effet cancérigène de leur pesticide phare.
Quelle a été l’attitude des avocats de
Monsanto jusqu’à maintenant ?
Ils ont été très agressifs dans le but d’exclure
des preuves pour qu’elles ne soient pas
montrées au jury. Il y a deux poids deux mesures dans ce procès: Monsanto est autorisé
à présenter l’avis d’agences étrangères de
régulation disant que le glyphosate n’est pas
cancérigène, et nous n’avons pas été autorisés y a un problème avec un de leurs produits, ils
à montrer au jury que leur propre Etat de Cali- attaquent les chercheurs. Ce n’est pas le
fornie a reconnu le contraire. Les avocats de comportement d’une entreprise qui se soucie
la multinationale font de l’obstruction à tout, de ses consommateurs. C’est celui d’une mulmais je pense que le jury voit
tinationale qui ne s’intéresse
clair dans leur jeu.
qu’aux profits économiques.
Comment comptez-vous
Pensez-vous obtenir des domprouver que Monsanto a
mages et intérêts punitifs?
tenté de cacher les risques
Nous l’espérons. C’est le jury qui
présentés par le Roundup ?
va décider dans son verdict s’il y
Nous avons obtenu des mails
en aura, et à combien cela
dans lesquels des employés de la
s’élèvera. Nous avons les preuves
firme expliquent écrire des artique Monsanto possède 3,1 milcles en faveur du glyphosate à la
liards de dollars (2, 66 milliards
INTERVIEW d’euros) en espèces sur un
place de scientifiques. Monsanto
a délibérément induit en erreur
compte bancaire. Je vais donc
des agences de régulation internationales et dire au jury: «Comment punir une entreprise
les consommateurs sur le potentiel cancéri- qui a autant d’argent en liquide? Quel montant
gène du Roundup, ce qu’ils savent depuis au ferait la différence pour une multinationale
moins vingt ans. Cette multinationale ne se qui est aussi riche?»
repose pas sur la science, elle la combat. Si une Comment se porte Dewayne Johnson ?
étude scientifique est publiée montrant qu’il Il ne va pas bien. Son scanner le plus récent
AFP
Pour Brent Wisner, un des
avocats de Dewayne Johnson,
la firme fait obstruction
à la justice et ne se soucie
pas des consommateurs.
montre que son cancer s’est beaucoup étendu.
Les médecins ne savent pas quoi faire, ils ont
tout essayé et son état continue d’empirer. Il
se sent bien en ce moment parce qu’il n’est pas
en traitement, en attendant que les médecins
décident de la suite. Mais dans les prochaines
semaines, il va démarrer une nouvelle série de
chimiothérapies. Cela pourrait le tuer. Selon
ses médecins, Dewayne Johnson ne survivra
pas jusqu’en 2020.
Si vous gagnez ce procès, est-ce que cela
fera jurisprudence ?
Bien sûr. Chaque cas diffère, mais la grande
question est: le Roundup est-il cancérigène?
Si on gagne, Monsanto sera en danger. Si on
perd, ce sera dommage pour nous, mais nous
pourrons renforcer notre dossier pour le
prochain procès. Il y en a 4000 sur le même
sujet aux Etats-Unis qui vont suivre. Je n’ai
que 44 ans. Il me reste encore beaucoup de
temps pour mener ces affaires à bien.
Recueilli par A.M.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 8 Août 2018
Procès citoyen symbolique de Monsanto, à La Haye, en octobre 2016. PHOTO YURI VAN GEENEN
Les documents internes qui accablent Monsanto
Rejet d’études gênantes,
pressions sur des revues
scientifiques, doutes
ou aveux de chercheurs
maison sur des effets
nocifs… Des échanges
ou rapports circulant au
sein de la multinationale
sont édifiants.
L
es avocats de Dewayne Johnson, jardinier californien qui
attaque Monsanto en justice
et accuse leurs produits d’être
à l’origine de son cancer, ont obtenu
la publication de centaines de
documents secrets de la firme. Voici,
par ordre chronologique, les 10 plus
compromettants d’entre eux.
un examen secret sur les possibles
dangers représentés par le glyphosate et les produits où on le trouve.
«Les études prises en compte fournissent des preuves que le mélange
Roundup produit des lésions de
l’ADN in vivo [sur être vivant]», analyse-t-il. L’étude est rapidement
écartée par la multinationale.
2001 Une enquête du géant des
pesticides montre que les surfactants (contenus dans des mélanges
comme le Roundup) augmentent
l’absorption du glyphosate par la
peau: «Les surfactants sont capables
d’augmenter l’absorption du glyphosate à travers la peau en retirant le
sébum de la surface de l’épiderme.»
12 février 2001 Mark Martens,
de long terme qui conclut à une
forte mortalité des souris mâles
sous l’influence du N-nitrosoglyphosate, un résidu du glyphosate.
ancien directeur du département toxicologie de Monsanto à
Bruxelles, écrit : «Si quelqu’un venait me voir et me disait qu’il veut
tester le Roundup, je sais comment
je réagirais : avec beaucoup d’inquiétude.»
17 avril 1999 La firme a embauché
22 novembre 2003 Donna Far-
James Parry, professeur à l’université du pays de Galles, pour mener
mer, du service toxicologie de la
firme, écrit à une collègue: «Vous ne
1984 Monsanto effectue une étude
pouvez pas dire que le Roundup n’est
pas cancérigène… Nous n’avons pas
fait les tests nécessaires sur la formule pour faire cette affirmation.»
2008 Dans une présentation
Power Point interne, on peut lire :
«Le Roundup de Monsanto utilisé
avec des OGM est associé à des problèmes de grossesse et de reproduction et de perturbation endocrinienne», ainsi que: «Le Roundup de
Monsanto agit sur une étape clé de
la division cellulaire, ce qui peut potentiellement mener à des cancers
sur le long terme.»
19 août et 9 septembre 2008
Le rédacteur en chef de la revue Cell
Biology and Toxicology demande à
Charles Healy, du département
Toxicologie de Monsanto, de faire
un examen scientifique d’un article
concluant que le Roundup et le glyphosate peuvent être cytotoxiques,
c’est-à-dire endommager les cellules vivantes. Dans un mail interne
du 9 septembre 2008, Charles
Healy explique que c’est «leur»
décision (celle de Monsanto, donc)
qui entraînera ou non la publication de l’article. Et finalement,
il enverra une demande de rejet à
la revue…
14 décembre 2010 Stephen
Adams, manager des affaires de régulation des produits chimiques à
Monsanto, écrit à un collègue argentin qui veut rassurer le public :
«En ce qui concerne la cancérogénicité de nos formules [comme le
Roundup, ndlr] nous n’avons pas assez d’études directes sur elles.»
26 septembre 2012 Des employés discutent de la meilleure
stratégie pour décrédibiliser l’étude
du chercheur Gilles-Eric Séralini publiée dans la revue Food and Chemical Toxicology et qui conclut à la
toxicité à long terme du Roundup et
du maïs transgénique NK603, tolérant à ce pesticide, sur les rats. Eric
Sachs, de Monsanto, écrit ainsi: «Je
ne contredis pas le fait que Monsanto
devrait défendre sa science. […] Il y
a une différence entre défendre la
science et participer à un processus
formel pour faire retirer une publication qui met en doute la sécurité d’un
de nos produits. […] Il est temps que
le secteur public et spécialement notre réseau d’experts jouent leur rôle.»
Monsanto demande à plusieurs
chercheurs, dont Bruce Chassy, professeur émérite en sécurité alimentaire à l’université de l’Illinois, d’envoyer des messages de plaintes à la
revue scientifique. Le 26 septembre 2012, ce dernier écrit un mail au
rédacteur en chef pour critiquer, entre autres, les conflits d’intérêts de
Séralini, qui a déjà rendu publiques
ses positions anti-OGM, et demande
que la publication soit retirée.
2 novembre 2015 Thomas Sorahan, chercheur pour Monsanto,
écrit à propos du choix d’un titre
d’une étude scientifique menée
par la multinationale: «Le second titre [“Un panel d’experts conclut
qu’il n’y a pas de preuve que le glyphosate est cancérigène pour
l’homme”, ndlr] devrait plutôt avoir
“pas de preuve convaincante”. Nous
ne pouvons pas dire “aucune preuve”
car cela signifierait qu’il n’existe
vraiment aucune preuve, et je ne vois
pas comment on peut aller si loin.»
John Acquavella, un autre scientifique de Monsanto, renchérit, par
mail : «Je suis d’accord, on ne peut
pas dire qu’il n’y a pas de preuve.»
AUDE MASSIOT
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Libération Mercredi 8 Août 2018
E
n France, les procès en cours contre
Monsanto ne sont pas légion. Ils se
comptent sur… deux doigts. Il y a
d’abord celui, historique, épuisant, mené par
Paul François. Ce céréalier charentais a osé
attaquer la multinationale en justice en 2007,
trois ans après avoir été très gravement intoxiqué avec son herbicide Lasso, désormais interdit. Depuis l’accident (il a inhalé les vapeurs du pesticide en vérifiant une cuve), il
vit un calvaire : amnésies, vertiges, bégaiements, crises semblables à de l’épilepsie, irritabilité, comas à répétition… Et se dit victime
d’un «harcèlement judiciaire» de la part de
Monsanto. Le géant des OGM et des pesticides «ne lâche rien, jamais». La firme nie tout
en bloc, alors que l’agriculteur a «la preuve irréfutable d’avoir été intoxiqué de façon aiguë
par un de ses produits». En 2012, jugé responsable du préjudice de Paul François et condamné à l’indemniser entièrement –une première mondiale –, Monsanto fait appel.
Quand le jugement est confirmé en 2015 par
la cour d’appel de Lyon, la multinationale se
pourvoit en cassation. Et l’été 2017, la Cour de
cassation annule la décision de la cour d’appel et lui renvoie la balle, arguant d’une erreur
de forme : les juges lyonnais ont omis de se
demander si le Lasso était défectueux.
Paul François a failli abandonner le combat,
qui a épuisé sa santé, son moral, mais aussi
ses finances. Mais il est reparti au front, revigoré par les milliers de messages de soutien
reçus depuis qu’il a lancé à l’automne 2017 un
appel aux dons, pour l’aider à démontrer «que
le pot de terre peut vaincre le pot de fer». Désormais, sauf énième rebondissement de dernière minute, l’avocat de Paul François,
Me François Lafforgue, espère plaider le dossier début 2019 devant la cour d’appel de
Lyon. Avec «bon espoir» que l’agriculteur obtienne gain de cause, car le régime préconisé
par la Cour de cassation (celui des préjudices
subis par les victimes du fait des produits défectueux), «est allégé en terme de preuve du
lien de causalité [entre un produit et une maladie], notamment depuis un arrêt de la Cour
de justice de l’Union européenne du
9 juin 2017, qui dit qu’un faisceau d’indices est
suffisant». Reste à savoir si le tribunal jugera
en même temps sur le fond et sur l’indemnisation, comme le souhaite Me Lafforgue, ou
si les deux seront dissociés, auquel cas la procédure pourrait encore traîner deux ou
trois ans…
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Paul François
et la famille
Grataloup,
des combats
vitaux en France
Gravement intoxiqué en 2004, un céréalier bataille
depuis 2007 en justice contre Monsanto. En mai, les parents
d’un enfant né malformé après que sa mère avait utilisé
un générique du Roundup ont également attaqué la firme.
Œsophage
et larynx
Fin mai dernier, autre première mondiale :
une famille française intente un procès à
Monsanto pour des malformations dues au
glyphosate, l’herbicide le plus vendu au
monde. Sabine et Thomas Grataloup, les parents de Théo, né en 2007 avec de graves malformations de l’œsophage et du larynx, assignent la firme américaine devant le tribunal
de grande instance de Vienne (Isère). Il s’agit,
là aussi, d’une procédure civile et non pénale,
car «le pénal fait affronter un océan d’incertitudes, dans la temporalité et dans l’issue, alors
que les règles qui commandent la responsabilité au civil nous apparaissent plus protectrices des droits de Théo et de sa famille», indiquent leurs avocats, Mes William Bourdon,
Amélie Lefebvre et Bertrand Repolt.
Dans leur assignation, les avocats des Grataloup s’attachent à établir un lien de causalité
entre les malformations de Théo, qualifiées
d’«exceptionnelles» par les spécialistes qui
l’ont suivi, et son exposition au glyphosate in
utero. En début de grossesse, quand Sabine
Grataloup ignorait être enceinte, elle a désherbé pendant plusieurs jours la carrière
d’équitation familiale avec du Glyper –un gé-
Paul François à Bernac (Charente) le 3 novembre. PHOTO CLAUDE PAUQUET. VU
nérique du Roundup de Monsanto, fournisseur de la substance active –, car une publicité vantait son innocuité. Or, c’est à ce stade
clé que l’œsophage et la trachée se forment
chez le fœtus. Dans cette affaire aussi, qui ne
sera pas plaidée «avant six à huit mois, au
mieux», Me William Bourdon estime avoir «un
espoir tout à fait sérieux d’obtenir satisfaction» pour ses clients. Il observe que «depuis
plusieurs années déjà, un tournant a été pris»,
plus favorable aux victimes. D’une part, estime-t-il, «les juges, qui sont aussi des citoyens
et ont toujours une certaine marge d’appréciation, notamment sur la question du lien de
causalité, n’en peuvent plus du cynisme de ces
multinationales, qui est hors norme dans le
cas de Monsanto». De l’autre, «les acteurs privés ouvrent de plus en plus des fonds d’indem-
u 5
nisation: Total l’a fait pour dédommager des
réfugiés birmans qui l’accusaient de travail
forcé ; j’imagine que certains au sein de Lafarge y réfléchissent [le cimentier, suspecté
d’avoir financé l’Etat islamique pour maintenir son activité en Syrie, a été mis en examen
fin juin, ndlr].»
Blocage
gouvernemental
Il existe en théorie d’autres moyens d’action
que les procédures individuelles pour engager la responsabilité des fabricants. L’ONG
Générations futures a déposé en 2016 une
plainte pénale contre X –mais visant clairement Monsanto–, concernant l’homologation
du glyphosate en Europe, pour tromperie aggravée et mise en danger de la vie d’autrui. Ce
qui s’est vérifié fin 2017, quand une autre
ONG, Global 2000, a révélé que les autorités
européennes se sont basées, pour la réhomologation du principe actif (les autorisations
de mise sur le marché sont valables pour une
durée limitée), sur un copié-collé d’une étude
publiée par Monsanto – et contre l’avis de
l’Organisation mondiale de la santé, qui a
classé le glyphosate «cancérogène probable»
en 2015. Malgré cela, la plainte de Générations
futures a été classée sans suite, au motif
qu’aucune infraction n’avait pu être caractérisée. Mais l’ONG s’apprête à déposer une nouvelle plainte avec constitution de partie civile
dans ce dossier.
Et Phyto-Victimes, présidée par Paul François, association qui entend aider les professionnels du monde agricole victimes des pesticides, se bat toujours pour la création d’un
fonds d’indemnisation abondé par les fabricants. Ce qui permettrait aux exploitants
agricoles d’être pleinement indemnisés (ils
ne peuvent l’être pour l’instant que partiellement, via la reconnaissance de maladie professionnelle, en percevant une rente de sécurité sociale), comme le sont déjà plus
facilement les salariés agricoles, qui doivent
attaquer leur patron, et non le fabricant. Dans
un rapport publié en janvier, l’Inspections générale des finances (IGF), celle des affaires
sociales (Igas) et le Conseil général de l’agriculture (CGAAER) ont jugé nécessaire de
mieux couvrir les victimes présumées et proposent de financer le fonds, entre autres, par
une hausse de la taxe sur les pesticides. Et
une proposition de loi créant ce fonds, déposée en 2016 par la sénatrice (PS) Nicole Bonnefoy, a été votée par le Sénat en février. Depuis, le processus est en suspens. Blocage
gouvernemental : la ministre de la Santé,
Agnès Buzyn, a mis en avant des «connaissances insuffisantes» sur les liens entre pathologies et pesticides, et le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, a réclamé un énième
rapport sur le sujet. Nicole Bonnefoy juge
«stupéfiant que le ministre réfute aujourd’hui
la création d’un tel fonds au motif d’une rupture d’égalité entre les professionnels et les “riverains et les jardiniers amateurs”, alors que
c’est le ministre lui-même qui avait souhaité
en réduire le périmètre aux seules victimes
professionnelles»… Paul François, lui, veut
garder espoir. «J’ai vu Christiane Lambert, la
présidente de la FNSEA, mi-juillet. Elle m’a dit
qu’elle était prête à soutenir la création du
fonds d’indemnisation. Et j’ai rencontré
Stéphane Travert la semaine dernière. Il reste
contre le fonds tel que proposé aujourd’hui,
mais nous a proposé en contrepartie que le
tableau des maladies professionnelles évolue
pour que d’autres affections comme Parkinson
et le lymphome non hodgkinien y soient inscrites fin 2019.» L’agriculteur espère de son
ministre une proposition écrite sur le sujet
avant fin août.
CORALIE SCHAUB
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Mercredi 8 Août 2018
IVG : l’Argentine suspendue
au feu vert du Sénat
Après des mois de débats serrés
et de manifestations, c’est au tour
des sénateurs de statuer ce
mercredi sur le projet de loi pour
un avortement légal et gratuit.
En dépit de pronostics
défavorables et de pressions
religieuses, les militants se
réjouissent d’avoir brisé un tabou.
Par
MATHILDE GUILLAUME
Correspondante à Buenos Aires
H
onte, souffrance, colère et
empathie. Ce sont quelques-uns des nombreux
sentiments qui débordent en parcourant le hashtag #YoAborté («j’ai
avorté») qui, en quelques heures dimanche soir, a rassemblé près
de 80 000 tweets. Des histoires de
femmes, de tous âges et de tous milieux, qui ont avorté clandestinement en Argentine, avec des
médicaments, un cintre ou un bouquet de persil. Dans une cave, une
chambre d’hôtel ou une arrièresalle de clinique privée, payant la
clandestinité de leurs économies et
de leur santé, parfois de leur vie.
Cette vague de témoignages est la
dernière d’une marée verte, couleur
de la lutte pour l’avortement légal,
sûr et gratuit, qui a déferlé sur l’Argentine il y a déjà plusieurs mois
et a noué au cou, au poignet ou
autour du sac de ses militants et
sympathisants un foulard symbole,
aujourd’hui omniprésent dans le
paysage urbain. Et pour cette dernière ligne droite avant le vote des
sénateurs, qui statuent ce mercredi
sur un projet de loi autorisant l’IVG
jusqu’à la quatorzième semaine de
grossesse, les militantes sont plus
que jamais mobilisées, sur les réseaux sociaux et dans la rue.
DIVINES REPRÉSAILLES
Mais face à elles, l’Eglise catholique,
encore extrêmement puissante
dans le pays du pape François et rejointe par les évangélistes, pèse de
tout son considérable poids. Les
évêques ont joué de leurs réseaux
politiques, et à chaque messe, les
prêtres ont harangué leurs fidèles,
citant nommément les législateurs
et laissant présager de divines représailles. Face à la déferlante verte,
l’Eglise a levé une lame bleu ciel,
couleur empruntée au drapeau argentin. Ce week-end, elle a envahi
Buenos Aires le temps d’une grande
manifestation au pied de l’obélisque de la plaza de la República.
Sous des drapeaux peints de leur
slogan, «Sauvons les deux vies»
(comprendre celle de la mère et
celle du fœtus), des manifestants
peu habitués à l’être chantaient :
«Ne tuons pas les bébés.»
«C’est un hors-sujet total, s’insurge
Mariela Berutti, militante pro-légalisation. La question n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre l’avortement, puisque les femmes ne
cesseront pas d’avorter. La question
est de savoir dans quelles conditions
il se réalisera, clandestinement ou
sous la protection de l’Etat. C’est ça
qui est demandé aux sénateurs.» De
fait, en Argentine, l’avortement est
déjà légal en cas de viol ou de mise
en péril de la vie de la mère. Mais la
«
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Libération Mercredi 8 Août 2018
u 7
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«Le système
patriarcal pèse
sur les structures
politiques»
Continent inégalitaire
et globalement répressif
sur l’IVG, l’Amérique latine
est toutefois ébranlée par
une vague de mouvements
féministes, explique le
chercheur Franck Gaudichaud.
viol). Cela s’est fait au prix de batailles homériques au Parlement, malgré les interventions de l’Eglise.
Justement, quel est le rôle joué par
l’Eglise catholique dans le débat
autour de l’avortement ?
Il y a de grosses différences selon les pays,
mais le poids de la religion est de plus en
plus fort. Au Chili, la loi est là mais l’Eglise
i l’Argentine débat ces temps-ci de a obtenu un droit de conscience pour les
l’avortement, le sujet reste l’un des médecins catholiques qui peuvent ainsi
grands tabous du continent sud- refuser de pratiquer l’IVG. Il existe même
américain. Maître de conférences en étu- un droit de conscience institutionnel: les
des latino-américaines à l’université de hôpitaux ou centres universitaires cathoGrenoble, Franck Gaudichaud revient sur liques peuvent refuser, en tant qu’instice droit bafoué à travers un continent où tutions, d’appliquer la loi. Au Brésil, par
l’Eglise et le système patriarcal régissent exemple, on ne peut pas être président si
encore souvent la société.
on ne s’allie pas avec les évangélistes. Ils
Comment expliquer que le droit à sont un réservoir indispensable de voix et,
l’avortement demeure une position avec leurs chaînes de télévision, ils reprémarginale en Amérique du Sud ?
sentent une force médiatique de plusieurs
C’est l’une des régions du monde les plus dizaines de millions de téléspectateurs, ce
restrictives en termes de droit à l’IVG : qui a des effets directs sur les débats
90% des Sud-Américaines vivent dans un autour de l’avortement.
contexte restrictif du droit à l’autodéter- Quelle est la position du pape François
mination du corps. Le système patriarcal sur le projet de loi en Argentine ?
y est très important et il pèse sur les struc- Le pape a toujours dit qu’il voulait éviter
tures politiques. Globalement, la situation de se prononcer sur les débats politiques
est répressive, avec des cas
en cours dans son pays.
extrêmes comme au Salvador
Même s’il s’est exprimé à
ou au Nicaragua, les plus raplusieurs reprises contre le
dicaux quant à la criminalisamariage pour tous ou contre
tion de l’IVG. A l’inverse,
le droit à l’avortement. C’est
Cuba a légalisé l’avortement
une manière indirecte de
dès 1965 et l’Uruguay a voté la
soutenir l’Eglise argentine
dépénalisation en 2012.
dans ce combat. En ce sens,
Même dans les pays les plus
il s’inscrit dans la lignée des
avancés sur la question, il y a
et de la doctrine de
INTERVIEW papes
des problèmes de mise en apl’Eglise catholique. Mais il ne
plication de la loi et des més’est pas prononcé précisédecins refusent de pratiquer l’IVG. C’est le ment sur le cas argentin.
continent des inégalités de genre, de race Si la loi est validée par le Sénat,
et de classe. Au Chili, les filles de bonne fa- peut-on s’attendre à un souffle social
mille pratiquent l’avortement assez facile- et féministe dans le continent ?
ment : on les hospitalise pour «appendi- On assiste à une évolution, il n’y a aura pas
cite»… Les filles des classes populaires, de retour en arrière. Avec ce qui se passe en
elles, n’ont pas accès à ces opérations très ce moment en Argentine, au Chili avec les
coûteuses et illégales.
revendications féministes ou encore au
La situation politique actuelle est-elle Mexique avec le collectif de militantes
favorable à une évolution du droit des contre les féminicides, on est face à un
femmes ?
phénomène qui traverse toute l’Amérique
Au Brésil et dans plusieurs pays, on re- latine. Du mouvement argentin «Ni una
trouve une tendance au retour des droites. menos» («pas une de moins») né des suites
Depuis le coup d’Etat institutionnel contre de l’assassinat d’une jeune femme en 2015
Dilma Rousseff, la droite a passé des ac- aux foulards verts des pro-légalisation de
cords avec l’Eglise évangélique. Il y a clai- l’IVG, la nouvelle génération militante
rement une menace sur le droit à l’avorte- émerge et s’inscrit dans un mouvement de
ment déjà très limité: l’IVG n’y est légale société beaucoup plus large. Les femmes
que dans les cas de viol, de danger de mort n’hésitent pas à utiliser leur corps en cas de
pour la mère ou d’anencéphalie du fœtus. happening et on voit des grands-mères
C’est sur le plan moral et éthique que les soutenir leurs petites-filles qui manifesconservateurs politiques et religieux sud- tent. Si le Sénat vote la loi, ce sera une conaméricains avancent leurs pions. De- quête du mouvement féministe et la vicpuis 2017, sous l’impulsion de l’ex-prési- toire d’un projet qui s’est fait sous la
dente Michelle Bachelet, le Chili a enfin pression de la rue. Cette avancée aura un
une loi qui autorise l’avortement sous impact sur toute la région car l’influence
conditions (danger pour la femme en- politique de l’Argentine est importante.
ceinte, fœtus non viable ou résultat d’un
Recueilli par CHARLES DELOUCHE
procédure doit être autorisée par des
juges souvent peu conciliants, l’information manque et les obstacles
sont nombreux, si bien que très peu
d’IVG légales sont pratiquées: 500
en 2015, contre une estimation de
plus de 350000 avortements clandestins par an, principale cause de
mortalité maternelle dans le pays.
«LE SENS DE L’HISTOIRE»
Mais ceux qui hier encore s’opposaient aux cours d’éducation
sexuelle ou au préservatif réclament
à présent plus de «prévention», élément de langage répercuté par les
manifestants bleu ciel, comme alternative à l’IVG. Et plusieurs sénateurs ont récemment basculé. La
dernière à le faire, la présidente de
la commission pour les droits des
femmes et sénatrice du Front pour
la victoire (parti de l’ex-présidente
Cristina Kirchner), Silvia García
Larraburu, dont le groupe avait an-
«La question n’est
pas de savoir si l’on
est pour ou contre
l’IVG, puisque
les femmes ne
cesseront pas
d’avorter, mais de
savoir dans quelles
conditions
il se réalisera.»
Mariela Berutti
militante pro-légalisation
noncé en juin qu’il voterait unanimement pour le projet de loi, a créé
la surprise et l’indignation. Si les
pronostics sont désormais défavorables à l’approbation du texte, les
militantes espèrent que leur mobilisation fera pencher la balance.
Lors du vote des députés, le 13 juin,
un million de personnes, d’après les
organisatrices, avaient veillé devant
le Congrès durant toute la nuit d’hiver glacial que dura la session parlementaire. Vingt-deux heures d’un
débat extrêmement serré qui vit son
issue basculer à plusieurs reprises.
Ce mercredi, les militants espèrent
être deux fois plus nombreux pour
faire pression sur les sénateurs et
renverser la tendance. Mais quoi
qu’il arrive, la parole s’est libérée et
le mot d’avortement, encore tabou
il y a peu, est déjà sorti de la clandestinité. Selon tous les sondages,
la société est favorable à une légalisation. «Si le Sénat rejette ce projet
de loi, le septième, alors on le représentera l’année prochaine, puis celle
d’après, scande Julia Mendez,
membre de la Campagne pour le
droit à l’avortement. C’est le sens de
l’histoire et c’est une dette qu’a l’Argentine envers nous.»
Et le débat sur l’avortement en a réveillé d’autres. Après les foulards
vert et bleu ciel, un autre, orange, a
vu le jour: celui-là réclame la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Alors
qu’à la cathédrale, les catholiques
seront réunis mercredi soir pour
une grand-messe, à quelques centaines de mètres, devant le Congrès,
un mouvement d’apostasie (débaptisation) général est prévu. «Mon
panneau? sourit une militante. Sortez vos rosaires de nos ovaires!» •
A chaque
camp sa
couleur :
le bleu ciel
pour les antiIVG, le vert
pour les prolégalisation.
PHOTOS
N. PISARENKO. AP
ET DAVID
FERNANDEZ. EFE
DR
S
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 8 Août 2018
LIBÉ.FR
Espagne : master sans
examens pour le chef
des conservateurs ?
Le Parti populaire vient à peine d’être évincé du
pouvoir en Espagne après des affaires de corruption que le nouveau président de cette formation,
Pablo Casado, 37 ans, est au cœur d’une polémique : il est soupçonné d’avoir obtenu son diplôme
de master sans avoir passé d’examen. PHOTO AFP
Incendie en Californie: course contre le monstre
U
n monstre de flammes ravage la Californie. Mélange de deux
incendies, le mastodonte
«Mendocino Complex», qui
pourrait perdurer jusqu’à la
fin du mois, a déjà dévoré
117000 hectares, l’équivalent
de la ville de Los Angeles, et
tué deux personnes. Des images impressionnantes de tornades de feu et de pyrocumulus («nuage d’incendie») se
sont répandues sur le Web.
Le brasier détrône ainsi
«Thomas», qui avait fait rage
huit mois plus tôt, et qui était
jusque-là l’incendie le plus
destructeur qu’ait connu la contre les incendies. SeuleCalifornie. Lundi, «une zone ment 30 % de du feu était
de haute presalors maîtrisé.
LA PHOTO
sion a apporté à
Les équipes
la région un
de pompiers deDU JOUR
temps
plus
vaient profiter
chaud, de la sécheresse et des mardi soir de la baisse des
vents puissants», a expliqué températures.
Cal Fire, le service de lutte Trump a fustigé sur Twitter
«les mauvaises lois environnementales qui ne permettent pas d’utiliser correctement d’énormes quantités
d’eau facilement accessibles».
Pour le sous-chef adjoint
de Cal Fire Daniel Berlant,
l’argumentation du Président
prend le problème à l’envers.
«Nous avons plein d’eau pour
lutter contre ces incendies
mais soyons clairs: c’est notre
climat modifié qui conduit à
des feux plus graves et plus
destructeurs», a-t-il rappelé
au New York Times.
CAROLINE VINET
PHOTO NOAH BERGER. AFP
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Libération Mercredi 8 Août 2018
u 9
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Le photographe Shahidul Alam arrêté
par le régime bangladais Une vingtaine de policiers
en civil ont arrêté dimanche soir à son domicile de Dacca le
photographe de presse renommé Shahidul Alam, pour des
«propos provocateurs» tenus à la chaîne Al-Jezira au sujet des
manifestations d’étudiants qui secouent le pays depuis plus
d’une semaine. «Il a admis qu’il s’agissait d’opinions personnelles», a affirmé un responsable de la police, laquelle doit
décider des suites légales de cette arrestation. PHOTO AFP
Alex Jones: le complotiste américain
débranché, sauf par Twitter
Apple, Facebook, YouTube,
Spotify et même… YouPorn.
Toutes ces plateformes ont
ces derniers jours retiré
de leurs sites les contenus
de l’animateur américain
Alex Jones (lire Libération
de samedi et dimmanche).
Adepte des plus folles théories complotistes, cette figure de proue de l’extrême
droite aux Etats-Unis anime
depuis les années 2000 diverses émissions, à la fois
sur son site, InfoWars, et sur
ses réseaux sociaux (YouTube en tête, où il comptait
2,4 millions d’abonnés).
La semaine dernière, le
conspirationniste était jugé
pour avoir poussé ses fans à
harceler des familles de victimes de la tuerie de l’école
Sandy Hook (Newton,
Connecticut) en 2012, après
avoir affirmé que l’événement avait été mis en scène.
C’est sans doute ce qui a
poussé les géants de la
Silicon Valley à prendre des
mesures contre lui. Apple et
Spotify ont été parmi les
premiers à réagir en retirant de leurs plateformes
certains de ses podcasts.
Quelques heures plus
tard, suivaient Facebook,
YouTube puis Pinterest, avec
cette fois des suspensions
complètes des pages lui
étant associées. Problème:
même parmi les plus allergi-
ques à Jones, ces suspensions interrogent. Notamment parce qu’elles tombent
après des années d’inaction,
durant lesquelles Alex Jones
a pu vomir ses insanités.
«Tous ces réseaux sociaux
auraient pu prendre des mesures il y a des années. […] Ils
ont aidé Jones à quitter la
marge et à devenir mainstream», souligne Slate.
Peu crédibles et perçues
comme opportunistes, les
justifications varient donc
d’une plateforme à l’autre.
Du côté de Facebook, on
accuse Alex Jones de «glorifier la violence», alors que
YouTube lui reproche
d’enfreindre les «règles
communautaires» relatives
aux discours haineux.
Seul réseau d’envergure à
n’avoir fermé aucun de ses
comptes : Twitter. «Une
stratégie commerciale» destinée à se démarquer de
la concurrence, analyse
Olivier Iteanu, avocat spécialiste du droit du numérique. Si ces plateformes
affirment respecter le droit
américain et le principe de
la liberté d’expression, «ce
qui les gouverne, en réalité,
c’est l’arbitraire», expliquet-il. De quoi permettre à
Jones de se poser en martyr
de «la guerre de l’information».
PABLO MAILLÉ
Côte d’Ivoire L’ex première «dame
de fer» n’est plus sous les barreaux
L’ex-première dame de Côte-d’Ivoire Simone Gbagbo,
69 ans, devrait sortir de prison dès ce mercredi, selon
son avocat. L’annonce de son
amnistie par le président
Alassane Ouattara a été
saluée comme un geste fort
pour la réconciliation nationale. L’opposition accusait le
régime de pratiquer une
«justice des vainqueurs», en
ne poursuivant que le camp
Gbagbo. Epouse influente de
l’ex-chef de l’Etat, au pouvoir de 2000 à 2010, la «dame de
fer», condamnée à vingt ans de réclusion en 2015 pour «atteinte à la sûreté de l’Etat», en aura passé sept derrière les
barreaux. Elle avait été arrêtée le 11 avril 2011 avec son mari,
vaincu par les forces d’Alassane Ouattara et de la communauté internationale, après des mois de crise suite à la contestation des résultats de la présidentielle de 2010. Les violences
ont fait 3000 morts: Simone Gbagbo est toujours poursuivie
pour crimes contre l’humanité par la justice ivoirienne et la
Cour pénale internationale. PHOTO AP
Japon Une école
a baissé les notes
des candidates
BIÉLORUSSIE
NIGERIA
Trois journalistes ont été
arrêtées mardi à Minsk, en
Biélorussie, après des perquisitions menées dans les
locaux de deux médias
indépendants (le site Tut.By
et l’agence BelaPAN) accusés
d’avoir consulté sans abonnement les informations d’une
agence de presse d’Etat
(BeITA). Elles ont été incarcérées, a indiqué le comité d’enquête, et risquent jusqu’à
deux ans de prison et une interdiction temporaire d’exercer leur profession. «Avec
l’autorisation de cette agence,
nous utilisons certaines infos
de leur site en les référençant
avec un lien hypertexte», a déclaré à l’AFP la rédactrice en
chef de BelaPAN. Affirmer
que nous en avons tiré profit,
c’est ridicule.» La maison
d’édition Belorousskaïa
Naouka est aussi visée par
l’enquête. Le pays, dirigé
d’une main de fer par le président Alexandre Loukachenko
depuis 1994, maintient un
contrôle constant sur les médias, durci après des manifestations en mars 2017.
Des hommes armés et cagoulés portant des insignes
de la police et de l’agence
de renseignement nationale (DSS) se sont postés
devant le Parlement nigérian, mardi, empêchant parlementaires, employés et
journalistes d’entrer. Le chef
du DSS, Lawal Musa Daura,
a finalement été limogé, a
annoncé le vice-président
Yemi Osinbajo, qui assure
l’intérim à la tête du pays durant les vacances de Muhammadu Buhari. Il condamne
une opération «illégale». Les
législateurs ont pu accéder à
leurs bureaux en milieu de
matinée, après avoir vivement protesté. Des représentants de l’opposition bloqués
à l’extérieur avaient accusé la
présidence de vouloir lancer
une procédure de destitution
contre le président du Sénat,
avec lequel les relations
sont notoirement exécrables.
Alors que les élections générales sont prévues en février,
les intrigues politiques occupent tous les esprits dans
le pays.
Après les accusations de
la presse la semaine dernière, la Tokyo Medical
University a reconnu
mardi avoir abaissé les
notes des femmes pour
que le nombre d’étudiantes admises ne dépasse
pas 30% des effectifs. Son
directeur a présenté ses
excuses et assuré que ces
pratiques, vieilles de
plusieurs années, ne se
reproduiraient plus.
Euro
d’athlétisme
Cataclysme
pour la France
en décathlon
Grandissime favori du
décathlon, le champion
du monde Kevin Mayer a
sabordé toutes ses chances aux championnats
d’Europe avec trois essais
mordus au saut en longueur. Il a abandonné,
mardi à Berlin, au bord
des larmes. Tout avait
pourtant bien débuté
pour le Français, avec un
meilleur chrono personnel amélioré sur 100 m
(10”64). Mais la catastrophe s’est produite sur le
saut en longueur.
L’été,
le monde
continue
de tourner.
> Retrouvez
Alexandra Schwartzbrod
de Libération à 8h56
pour le Cahier d’été «J’ai testé»
Mercredi, jeudi, vendredi
franceculture.fr/
@Franceculture
LES
MATINS
D’ÉTÉ
7H -9H
DU LUNDI
AU VENDREDI
Julie
Gacon
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
UNE ANNÉE
EN MACRONIE
Ordonnances modifiant
le code du travail,
dédoublement des classes
de CP dans les quartiers
d’éducation prioritaire,
abandon du projet
d’aéroport de Notre-Damedes-Landes, quasisuppression de l’ISF,
abaissement de la vitesse
sur les routes… Pendant
l’an I de son quinquennat,
Emmanuel Macron a
multiplié les réformes, non
sans essuyer des critiques
et provoquer des
crispations. Libération
s’est lancé dans un tour
de France pour décrypter,
sur le terrain, les effets
des mesures sur le
quotidien des gens.
Libération Mercredi 8 Août 2018
Concurrence ferroviaire
«Il faut arrêter de faire croire
que le service public
existe encore»
REPORTAGE
ITALIE
ALPES-DEHAUTEPROVENCE
ALPESMARITIMES
Monaco
Nice
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10 km
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éd
M
Par
MATHILDE FRÉNOIS
Envoyée spéciale
à bord du Nice-Monaco
Photos LAURENT CARRÉ
V
alises et attachés-cases se
bousculent sur le quai. Ce
vendredi de juillet, comme
chaque matin à 8 heures, le train
rouge Thello vient de s’arrêter sous
la verrière de la gare Thiers de Nice.
Les usagers du train Nice-Monaco ont le choix entre les TER
publics de la SNCF et un opérateur privé. Alors que l’ouverture
à la concurrence du transport de passagers n’est prévue que pour
décembre 2019, la région Paca l’expérimente déjà. Reportage à bord
d’un train de la compagnie italienne Thello.
Les touristes et les travailleurs s’y
engouffrent direction Monaco, Vintimille ou plus loin en Italie, jusqu’à
Milan. Tous embarquent à bord des
rames de cette entreprise italienne,
évitant ainsi celles de la SNCF. Un
accès rendu possible grâce à l’expérimentation dans la région Sud-Provence-Alpes-Côte-d’Azur de l’ouverture à la concurrence du rail. Cette
mesure, lancée par Emmanuel Macron, fait partie intégrante de la loi
sur le pacte ferroviaire. Libération
a embarqué sur ce nouveau trajet
Nice-Monaco non estampillé SNCF
en compagnie de salariés niçois qui
vont travailler à Monaco.
Gare de Nice
Les yeux de Christian ne décrochent
pas des écrans. Sur le quai de la gare
Thiers, ce comptable niçois fait ses
calculs. Il s’apprête à rejoindre son
bureau à Monaco. Et il a le choix en-
Le train Thello passe, entre autres, par Villefranche-sur-Mer, mais il ne s’y arrête pas.
tre le TER de la SNCF de 8h06 et le
train Thello de 8h15. Christian hésite. Il opte finalement pour le second. «Quand il y a trop de monde
ou en cas de grève, je prends le
Thello, dit-il. Il est plus fiable, plus
rapide et plus confortable.» Si Christian a pu grimper à bord de ce train,
c’est que cette société ferroviaire italienne a conclu «le premier accord
de partenariat pour le transport de
passagers régionaux en France»
avec la SNCF et la région Sud-Paca.
Depuis le 1er janvier, les voyageurs
sont autorisés à monter à bord des
six trains quotidiens italiens.
«Pour 3 euros de plus par mois, les
abonnés TER Provence-Alpes-Côte-d’Azur peuvent accéder aux trains
Thello entre Nice, Monaco et/ou Vintimille», indique dans un communiqué la société, dont les responsables
n’ont pas donné suite aux sollicitations d’interview. «On a souhaité
s’inscrire dans la loi sur le pacte ferroviaire votée par l’Assemblée et le
Sénat. On a anticipé un peu le calendrier et on s’est préparés à cette
concurrence», se réjouit Philippe Tabarot, vice-président de la région
Sud-Paca chargé des transports et
de l’intermodalité. Après un appel
à manifestation d’intérêt et une dizaine de candidats déclarés, c’est
Thello qui a emporté le marché.
Sur le quai d’en face, la foule devient
plus compacte. C’est jour de grève à
la SNCF. Si le trafic est «quasi normal» ce vendredi de juillet, la ligne
est championne des retards. «On a
eu une année 2016 catastrophique
avec 9 % de trains supprimés
et 15% enregistrant un retard conséquent. Cette année-là, on était à un
train sur quatre en retard ou qui ne
partait pas, note Philippe Tabarot.
L’année 2017 a été meilleure quant
au nombre de trains supprimés et les
retards se sont légèrement améliorés.
On ne peut pas se satisfaire de cette
situation, mais l’amélioration,
avant l’arrivée des grèves, avait
donné envie aux usagers de reprendre le train.» D’autant plus que la ligne Marseille-Vintimille, notamment le tronçon entre Cannes et
Monaco, est l’axe le plus fréquenté
de France, hors région parisienne.
Chaque jour en Paca, 100 000 personnes grimpent dans 600 trains.
A bord des rames, deux profils: des
touristes et des pendulaires, ces salariés qui empruntent le train deux
fois par jour pour aller au travail et
en revenir. C’est pour ces derniers
que la région Paca expérimente
l’ouverture à la concurrence voulue
par Emmanuel Macron.
Départ
Le train Thello quitte lentement la
verrière de la gare. Gontran est arrivé juste à l’heure. Il vient de poser
son sac à dos gris sur la tablette. Cet
ingénieur dans l’industrie pétrolière au look d’adolescent s’apprête
à faire «une sieste d’un quart
d’heure top chrono». C’est exactement le temps que met Thello pour
relier directement les 13 kilomètres
qui séparent Nice de Monaco,
contre vingt-quatre minutes pour
les TER qui, eux, marquent tous les
arrêts. Gontran trouve un lll
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Libération Mercredi 8 Août 2018
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Sur le quai de la gare Thiers de Nice, avant le départ du train.
Le train Thello transporte surtout des touristes et des salariés «pendulaires».
lll
tas d’autres avantages à ces
trains rouges. «Déjà, il y a toujours
la clim. C’est important en été pour
ne pas arriver en nage. Par rapport
au TER, ce train est plus silencieux.
Je suis sûr de trouver une place assise et d’arriver à l’heure au bureau», énumère ce salarié de 27 ans.
Une liste élogieuse de compliments
qui omet des critères, selon Michaël
Albin, contrôleur à la SNCF et représentant CGT à Nice. «L’ouverture
à la concurrence n’est plus un discours politique, elle est une réalité
sur la Côte d’Azur. Si Thello se développe, c’est parce que la direction de
l’entreprise SNCF et le gouvernement ont saboté le rail, estime-t-il.
Ce n’est pas être courageux dans ses
choix que d’ouvrir à la concurrence,
de fermer des unités de production,
de dépouiller les trains de contrôleurs et de wagons-bars, d’enlever les
guichets des gares. Cette politique de
la terre brûlée a été préparée par le
gouvernement pour mettre en place
les appels d’offres. A ne pas investir,
on a laissé une avenue à la concurrence.» Michaël Albin dénonce les
annonces «buzz» des politiques qui
ne «traitent pas les dysfonctionnements». «C’est bien la preuve qu’il
n’y a plus de service public. Les responsables de la SNCF et le gouvernement courent derrière la rentabilité
et sont uniquement dans une politique commerciale. Il faut arrêter de
faire croire que le service public
existe encore.»
Ce service public, certains passagers
y sont attachés. Pour eux, prendre
Thello, c’est faire une infidélité à
une entreprise qui fait partie de
l’histoire française. «Ce train, je l’appelle le train des banquiers», dit
Christian. Par conviction politique,
le comptable niçois opte pour
la SNCF plutôt que Thello, sauf
quand il «ne peut pas y échapper»:
«Il n’y a que des banquiers qui le
prennent. Pour accéder à l’abonnement, il faut encore dépenser 3 euros
de plus. Quelque part, je trouve
qu’une certaine différence de classe
s’exprime. Et ça me met mal à l’aise.
Il faut payer plus pour voyager
mieux? Même au quotidien? C’est ça
l’avenir?» interroge Christian.
Villefranche-sur-Mer
Arrivée en gare de Monaco, au terme d’un trajet de quinze minutes.
Derrière la vitre du Thello, la rade
de Villefranche s’étire dans le bleu
azur de la Méditerranée. Les bateaux et les baigneurs ont déjà pris
leurs aises entre deux caps. Chaque matin, ces paysages défilent
devant les yeux de Marie. Cette
quinquagénaire se pose un quart
d’heure devant la fenêtre avant
d’aller embaucher au service RH
d’une société monégasque. Marie
côtoie alors les voyageurs et leurs
lourdes valises, les contrôleurs et
leur accent italien, les messages
d’annonces en trois langues.
Un vent de dolce vita souffle déjà.
«Il y a un air de vacances, souritelle. C’est un train de grande ligne,
ça explique le service, le confort et
les attentions. Il y a un accueil clientèle de qualité avec du calme, deux
contrôleurs et un wagon-bar. Ça
change des TER.»
Le train rouge Thello ne s’arrête à
aucune des cinq gares du littoral
entre Nice et Monaco. Les quais de
u 11
Nice-Riquier, Villefranche-sur-Mer,
Beaulieu-sur-Mer, Eze et Cap-d’Ail
défilent. Le train fonce jusqu’à la
principauté. Pile à l’heure. «A l’avenir, Thello ne réussira pas forcément
car il sera confronté aux mêmes difficultés que nous, anticipe le syndicaliste de la SNCF Michaël Albin. Ce
n’est pas parce qu’un nouvel opérateur arrive qu’il y a un rail bis. Entre
Nice et Vintimille, il n’y a qu’une
voie dans chaque sens. Thello aussi
sera bloqué à chaque accident de
personne, problème de caténaire ou
incident météorologique. Ce n’est
pas eux qui vont moderniser les installations.» Le représentant de
la CGT s’inquiète également pour
les conditions de travail de ses
confrères italiens. «On veut éviter la
concurrence entre salariés. Alors
nous sommes dans une bataille pour
une convention collective forte qui
protège tous les salariés du ferroviaire, dit-il. Actuellement, les employés de Thello n’ont pas les mêmes
rémunérations, pas les mêmes protections. Si tout le monde a les mêmes droits, cela évitera le dumping
social.»
Gare de Monaco
Dans les allées du Thello, seuls les
écrans des smartphones et des ordinateurs scintillent. Les rames viennent d’entrer dans le tunnel de la
principauté. La locomotive ralentit.
Ce n’est que le début du voyage
pour les vacanciers en partance
pour Milan. C’est le terminus pour
les Niçois travaillant à Monaco.
Christian, Gontran et Marie mettent un pied sur le marchepied,
puis l’autre sur le Rocher. Début
janvier, 360 personnes avaient
souscrit à l’offre combinée entre
la SNCF et Thello. Ils étaient près de
1000 six mois plus tard. «On est plutôt satisfaits de cette expérience. On
apporte un service supplémentaire
aux usagers, se satisfait Philippe
Tabarot. Et, surtout, on répond à un
besoin en rendant possible le cabotage.» Pour ce partenariat, la région
Sud-Paca a déboursé 350000 euros.
«Nous sommes très attachés à
la SNCF, tient à préciser l’élu. Notre
région a été favorable à ce que les
choses évoluent: on considère que la
concurrence va aider la SNCF et la
rendre plus compétitive.»
L’entreprise publique française
avait mis son veto pour un tel essai
avec ses TGV. A la fin de l’année 2018, le contrat passé entre
Thello et la région Sud-Paca deviendra caduc. Toujours en situation de monopole, la SNCF devra
donner à nouveau son accord pour
que l’expérimentation se poursuive
une année supplémentaire sur les
rails qui longent la Méditerranée.
Ensuite, l’ouverture à la concurrence deviendra obligatoire dès décembre 2019 et s’étalera jusqu’en 2023. Christian, Gontran,
Marie et leurs attachés-cases ont
filé dans la gare. Ils courent au travail. Au retour, ils n’auront plus ce
luxe d’hésiter entre Thello ou TER.
Ce sera «service public obligatoire»,
dit Marie. Tous trois monteront à
bord d’un TER de la SNCF, les
trains italiens arrivant trop tard en
gare de Monaco. Thello ne fait pas
de miracles. •
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12 u
FRANCE
Libération Mercredi 8 Août 2018
LIBÉ.FR
Migrants : un guide
pour contrer Estrosi
En juillet, le Perou, un collectif
d’urbanistes, a adressé à 3 500 communes un guide
pour accueillir dans les meilleures conditions les
populations migrantes. Une manière de répondre
au maire LR de Nice qui, en 2013, avait envoyé
aux mêmes municipalités des recommandations
pour éviter la concentration d’exilés. PHOTO REUTERS
Flash-ball: «Il m’a
visé, m’a tiré dessus
et est reparti»
Lors d’une
interpellation
à Villeneuve-laGarenne, dans les
Hauts-de-Seine,
Alfoussen K.
a reçu une balle
en caoutchouc
dans le visage.
Le parquet a ouvert
une enquête,
confiée à l’IGPN.
Par
EMMANUEL
FANSTEN
L
a plaie béante au niveau du menton a nécessité 45 points de
suture. Grièvement blessé par
une balle de flash-ball tirée à
moins de 3 mètres, Alfoussen
K., 34 ans, se considère
aujourd’hui comme un miraculé. «Quelques centimètres
plus bas et les médecins m’ont
dit que je perdais la vie», explique à Libération ce médiateur de l’Association des Africains du 92 (AA92), basée à
Villeneuve -la-Garenne
(Hauts-de-Seine).
Fête. Comme deux autres
membres de cette structure
historique du quartier de la
Caravelle, subventionnée par
la mairie, il a été blessé à l’issue d’un banal contrôle routier qui a dégénéré en face-àface violent entre habitants et
forces de l’ordre. Quatre plaintes ont été déposées
et une enquête ouverte par le
parquet de Nanterre pour
«violences volontaires et violences avec arme par personne dépositaire de l’autorité
publique», a été confiée
à l’IGPN, la police des polices.
Ce 14 juillet, comme chaque
été à la même date, l’association locale s’apprête à organiser sa fête annuelle. Plus
de 300 personnes sont attendues à la Fosse aux astres,
une salle mise à disposition
par la municipalité dans le face pour se laver le visage
quartier Jean-Moulin, dans avant de revenir au contact.
le nord-est de la ville. La confrontation, tendue,
Vers 20 heures, un jeune dure de longues minutes. Les
membre de l’association deux médiateurs refusent de
parti faire une course est in- quitter les lieux tant que l’interpellé pour excès de vi- terpellation n’est pas termitesse, quelques blocs d’im- née. Entre-temps, plusieurs
meubles plus loin. Le garçon, équipes sont arrivées en renqui déposera plainte peu fort des villes voisines, noaprès, affirme alors avoir été tamment de Nanterre. «On
victime d’une violente prise était tous énervés, on venait
d’étranglement.
de se faire gazer, mais il n’y a
Rapidement, Alfoussen K. ar- pas eu de coup, pas eu de jets
rive sur place avec un de ses de pierres», affirme Alfousamis, Souleymane K., 34 ans. sen, qui reconnaît seulement
Salariés de l’association AA92 quelques mots vifs, sans
comme médiateurs depuis insultes ni crachats.
plusieurs années, les deux
«grands frères» tentent alors Plaie. A nouveau, pourtant,
de parlementer avec les poli- la tension monte d’un cran.
ciers de la BAC en train d’in- Victime d’une balayette, Soutervenir. «Cela fait dix ans leymane tombe par terre puis
qu’ils nous conreçoit plusieurs
L’HISTOIRE décharges de Tanaissent, on travaille avec eux,
ser avant d’être
DU JOUR
justifiera Alfousembarqué au
sen face aux enquêteurs des commissariat. Manifestebœufs-carottes. Quand ils ment dépassés, les policiers
passent dans la rue, on se répliquent à coup de matrasalue.»
que et de gaz lacrymogène
En dépit de ces relations an- avant de lancer des grenades
ciennes, la situation dégénère de désencerclement pour disrapidement comme en attes- perser la foule qui commence
tent plusieurs vidéos prises à s’attrouper. Dans la confusous différents angles par des sion, un autre policier fait
habitants de la Caravelle. «Le alors irruption et brandit son
flic m’attrape par le cou, je re- arme en visant Alfoussen K.,
pousse ses mains, et direct un puis lui tire dessus sans somde ses collègues me met un mation, touchant le jeune
coup de gazeuse», raconte homme en plein visage. Sur
Souleymane, qui se précipite une des vidéos, on voit claireà la sandwicherie située en ment l’homme à l’origine du
tir s’empresser de ranger son
flash-ball pour prendre son
Taser. «Il m’a visé, m’a tiré dessus et il est reparti normal»,
poursuit le médiateur blessé,
qui ne sera pourtant jamais
interpellé. A l’hôpital de Colombes, où il est emmené en
urgence par un de ses amis, la
plaie, longue de 4 centimètres
et large de 3 centimètres, est
jugée trop profonde pour être
recousue. Transféré dans un
hôpital parisien, le jeune
homme sera opéré plus tard
dans la soirée.
Alfoussen K. victime
Dans une lettre adressée ded’un tir de flash-ball
puis au préfet du départe-
«On était
énervés,
on venait
de se faire gazer,
mais il n’y a pas
eu de coup,
pas eu de jets
de pierres.»
Capture d’écran d’une vidéo prise lors de l’altercation. DR
ment, la députée communiste de la première
circonscription des Hautsde-Seine, Elsa Faucillon,
dénonce des «violences extrêmement graves» et demande que «la lumière soit
faite au plus vite». Des faits
d’autant plus regrettables, à
ses yeux, que l’association
AA92, «très active dans le
quartier», effectue «un travail de médiation précieux
entre les habitants, notamment les plus jeunes, et les
institutions», favorisant par
son action «des relations entre police et population nou-
velles et apaisées». «Rien ne
peut justifier ce déchaînement de violences», conclut
l’élue dans sa missive, tout
en déplorant la rupture de ce
lien associatif crucial au
cœur des quartiers.
Bavures. Dans la ville, les
problèmes n’auraient cessé
de s’envenimer ces trois dernières années, avec l’arrivée
d’un nouveau commandant
à la tête de la BAC locale, qui
se targuerait ouvertement de
vouloir «nettoyer la Caravelle». Alfoussen K. s’est vu
prescrire quinze jours d’inca-
pacité totale de travail (ITT)
sous réserve de complication.
De leur côté, les forces de l’ordre avancent sept blessés
dans leurs rangs, mais
aucune journée d’ITT n’a été
prononcée.
Cette affaire relance également la polémique autour
des flash-balls. En théorie,
leur utilisation est formellement proscrite à moins de
7 mètres de la cible, mais
cette mesure de sécurité a été
assouplie pour les cas de légitime défense. Seule obligation, cependant : ne jamais
viser la tête. •
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Libération Mercredi 8 Août 2018
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LIBÉ.FR
u 13
Canicule : crèche provisoire
à Toulouse Reportage dans la
crèche des Amidonniers, qui a été
exceptionnellement ouverte pendant le pic de chaleur.
Orientées par le 115, des mères à la rue et leurs enfants
ont pu bénéficier, durant la canicule, de ce lieu protégé,
en bordure du canal du Midi. La structure accueille
habituellement une soixantaine d’enfants pendant
l’année. Une expérience qui pourrait être renouvelée.
Gay Games: un prestataire fait une sortie
homophobe et voit ses commandes annulées
Il était tellement fier de lui
qu’il s’en est vanté sur Twitter : vendredi soir, Emmanuel de Préval, patron
d’une entreprise spécialisée
dans la livraison de boissons à Paris, a posté un
message
expliquant
qu’après avoir reçu une
commande «de l’organisation des Gay Games
[dont la 10e édition est organisée dans la capitale jusqu’au 12 août, ndlr]», son
entreprise «a décidé de reverser tous les bénéfices à la
Manif pour tous».
Motif avancé par l’intéressé:
«Ça nous posait un vrai
problème moral de bosser
pour des communautaristes.» Et de fanfaronner :
«Merci au lobby LGBT pour
sa générosité pour de si belles causes [smiley qui pleure
de rire].»
Dans les faits, ce n’étaient
pas l’organisation des Gay
Games qui avait passé commande, mais un arbitre
international franco-allemand, Mark Knülle, qui
officie sur le tournoi
de hockey sur gazon de
cette compétition, selon l’antenne parisienne
de France 3. La commande
en question a été annulée
par l’arbitre, qui s’est fendu
d’un courrier à Emmanuel
de Préval pour lui signifier
que les sportifs et luimême préféreront «boire de
l’eau plutôt que de toucher
Brégançon Un drone inconnu survole
Macron, les autorités «enquêtent»
Le ciel bourdonne au-dessus du fort de Brégançon. Lundi
après-midi, un drone a survolé le domaine de villégiature
du président de la République, dans le Var. Les détails restent encore flous, l’Elysée se contentant d’indiquer pour
l’instant qu’«une enquête est en cours». La provenance du
drone est inconnue, de même que sa taille. Neutralisé, il
repose à environ 30 mètres sous la mer et devrait être repêché. Depuis 2016, la loi impose d’immatriculer les drones
de plus de 800 grammes. Ces six dernières années, environ 370 escapades aériennes illicites ont été recensées.
Benalla Le couple de la Contrescarpe
n’a pas menti à la police
Le contenu des réponses des services de police au procureur
de Paris, qui avait demandé la raison pour laquelle le couple
molesté par Alexandre Benalla le 1er Mai, place de la Contrescarpe, n’avait pas été interpellé, met à mal la déclaration du
préfet de police de Paris Michel Delpuech. Ce dernier avait
déclaré, devant la commission d’enquête parlementaire,
le 23 juillet, que les deux jeunes gens n’avaient pas leurs papiers au moment de l’interpellation et qu’ils avaient fait état
de «fausses identités», ce que la Sûreté territoriale dément.
Ardèche Des anarchistes
revendiquent un incendie dans un zoo
«[Ces parcs] ne sont rien d’autre que des prisons», se justifie,
sur Internet, un groupe anarchiste revendiquant l’incendie
des guichets du zoo de Peaugres, en Ardèche, qui a eu lieu
dans la nuit de mercredi à jeudi. Ils dénoncent l’idéologie
spéciste et des «cages que l’on appelle liberté». Le feu, qui
n’a fait aucun blessé, avait entraîné la fermeture du parc
une journée. La direction du parc a dénoncé «une folie» en
cette période de canicule et avec la proximité d’une forêt
mitoyenne «totalement sèche». Ce à quoi le groupe anarchiste répond: «Nous avons aussi vérifié que l’incendie ne
pourrait vraisemblablement pas se propager à la forêt.»
à une seule boisson livrée
par [sa] compagnie».
La rodomontade homophobe du patron n’est pas
passée inaperçue. ParisPasRose, un compte Twitter
très suivi sur les questions
LGBT, a ainsi signalé samedi
que la société d’Emmanuel
de Préval travaillait aussi
avec la Fiac, Roland-Garros
et la Cité du cinéma.
D’autres internautes ont
ressorti d’anciens tweets
dans lesquels le chef d’entreprise parlait entre autres
du «cerveau malade des
LGBT» ou encore de la
«#gaystapo». On l’a aussi retrouvé, grimé d’un masque,
dans un reportage du Figaro
au sein d’une manifestation
contre le mariage pour tous
en 2014. Bref, la sortie du
patron risquait fort de nuire
à sa petite entreprise.
Emmanuel de Préval a depuis supprimé son tweet,
qui continue de vivre dans
des captures d’écran abondamment partagées, et a
passé son compte Twitter en
mode privé. Seule sa «bio»
demeure lisible par tout le
monde: «Petit patron, catho
familius, Sens commun
[mouvement politique issu
de la Manif pour tous, affilié
au parti Les Républicains],
libéralconservateur [sic] et
autres épouvantails à bobos.
Celui qui se bat peut perdre,
celui qui ne se bat pas a déjà
perdu.»
33,5 mil iards
C’est le montant, toujours astronomique, du déficit du commerce extérieur français au premier
semestre, qui a été communiqué mardi. «C’est
essentiellement [la] très forte hausse des achats énergétiques qui pèse sur l’évolution de la balance», notent
les douanes. Les importations d’hydrocarbures ont
bondi et coûtent plus cher: avec le baril passé de 60
à 80 dollars en six mois. En revanche «la balance
s’améliore» pour Airbus, les satellites et les
médicaments. Elle frémit dans l’habillement,
l’agriculture et l’automobile. Ce revers démontre que
les batailles du «made in France» ou de la «compétitivité», portées par les trois dernières majorités n’ont
pas fait recette.
Migrants confrontés à la canicule:
«Les conditions de vie sont extrêmes»
A Paris, les migrants suffoquent. Plus d’un millier sont
présents dans les rues où la
chaleur n’est pas qu’un désagrément de plus mais un
véritable catalyseur de problèmes. La directrice des
missions sociales à la fondation Abbé-Pierre, Frédérique
Kaba, dénonce des «conditions de vie extrêmes à l’extérieur». Dans l’imaginaire collectif, les SDF sont plus en
danger l’hiver que l’été. «C’est
un mythe à déconstruire,
ajoute-t-elle. Il faut protéger
y compris et surtout l’été !
L’ampleur du problème est
nationale et il existe un vrai
risque sanitaire.»
En juin, les trois plus grands
campements de migrants parisiens ont été évacués : le
long du canal Saint-Martin,
rue des Poissonniers et sur le
site dit du «Millénaire», près
de la porte de la Villette.
Quelque 2 500 personnes y
logeaient depuis des mois. La
plupart ont été pris en charge
par les autorités puis répartis
sur le territoire ou renvoyés
dans le pays d’Europe où ils
étaient entrés. En comptant
les nouveaux arrivants, il
reste aujourd’hui, selon la
fondation Abbé-Pierre, près
d’un millier de migrants, dé-
Dans le quartier de la porte de la Chapelle, à Paris, mardi,
sormais sans domicile, entre
les portes de la Chapelle et de
la Villette. Ce sont pour la
plupart de jeunes hommes
majeurs et «dublinés» (soumis aux accords de Dublin)
ayant fui le recensement administratif postévacuation.
La situation s’est dégradée. Ils
ne peuvent pas compter sur
un lieu identifié à l’avance
pour passer la nuit, et faute
de pouvoir travailler la journée, ils restent dans les rues
de la Chapelle, des Poissonniers ou sur le boulevard Ney.
C’est là où se poste le camion
Médecin sans frontières deux
fois par semaine. «On reçoit
80 visites en cinq heures de
présence. Ceux qui viennent
nous voir ont d’importants
problèmes dermatologiques,
explique Corinne Torre, la
cheffe de mission. Leurs pieds
macèrent dans les chaussures
toute la journée voire la nuit.
Comme ils ne se lavent pas
régulièrement, cela génère des
infections.»
VICTOR MAURIAT
Photo
CYRIL ZANNETTACCI
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14 u
Par
FRANCE
Libération Mercredi 8 Août 2018
A Albi, des riverains au bord
du court-circuit
MARGAUX LACROUX
Envoyée spéciale à Albi
Photos TIEN TRAN. HANS LUCAS
«J’
arrête, moi. Je n’en peux plus, je
vous le dis, je vais vendre ma maison, à prix cassé s’il le faut», menace une travailleuse de nuit, yeux cernés, visage tendu, veines bombées. Comme une
trentaine de membres de l’Association des riverains de l’autodrome d’Albi-Le Séquestre
(Aras), elle est venue poser pour une énième
photo de presse. Sur la place de la mairie
du Séquestre, en périphérie d’Albi, à quelques
pas de l’école, sa voix peine à couvrir le brouhaha ambiant. Ce jour de semaine, une quinzaine de belles motos d’époque tournent
à 400 mètres de là, sur le deuxième plus vieux
circuit de France après celui du Mans. Depuis
quelques années, l’activité va crescendo. Déjà
plus de 120 jours enregistrés en 2018. Pas
moyen de trouver le repos en journée.
«Trois ans qu’on subit, combien de temps encore ? Beaucoup souffrent en silence, peu se
mobilisent. Les politiques ne font pas appliquer la loi. On nous balade. Face à ça, on fait
quoi nous, petits habitants?» déballe-t-elle un
peu plus tard. Si rien ne bouge bientôt, elle
Dans le Tarn, une piste de course
automobile expose ses voisins à un
vacarme incessant depuis sa reprise par
un gestionnaire privé. Les pouvoirs
publics tardent à faire appliquer un décret
qui permettrait de réduire les décibels.
quittera la commune de 1 570 habitants où
elle habitait depuis vingt-deux ans. Cinquante riverains mécontents accumulent
coups de fil à la préfecture, dépôts de centaines de plaintes et recours en tous genres
contre le voisin bruyant.
Du côté des pro-circuits, dont certains habitent la commune, on se mobilise aussi : une
pétition de soutien a recueilli 11000 signatures. Parler de la contestation de ce bout de patrimoine tarnais suffit à s’attirer le regard noir
des anciens. Le circuit d’Albi est encore
Les participants à une course de motos suivent les séances d’essais en piste, le 20 juillet sur le circuit d’Albi-Le Séquestre.
auréolé de sa gloire d’antan. Là, plusieurs générations se sont éveillées aux joies des sports
mécaniques. Dans les années 70, à l’approche
du Grand Prix automobile de septembre, les
hôtels du département débordaient. Les bolides fendaient la piste de 3,5 km située sur la
commune du Séquestre. La foule se massait
dans les gradins pour repérer de jeunes espoirs de la course automobile. Quelques années plus tard, les Beltoise, Prost, Arnoux
s’imposaient en Formule1. L’environnement
change. Le circuit en plein milieu de la commune n’est plus cerné de champs, l’urbanisation est passée par là. Mais le voisinage d’alors
s’accommode des douze «journées bruyantes» autorisées par an. Peu à peu les compétitions ont perdu de leur superbe. Jusqu’à la
faillite, en 2014, de l’association qui gérait le
circuit depuis 1962.
MALADES DU BRUIT
Rebondissement en 2015. Alors que le site est
au point mort depuis un an, la mairie d’Albi,
propriétaire de l’équipement, délègue la
gestion du bébé à une société privée. En
échange de l’exploitation du circuit pendant
douze ans, DS Events doit revaloriser les lieux
et faire un gros chiffre d’affaires. Le délégataire veut mettre à profit l’emplacement du
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Libération Mercredi 8 Août 2018
u 15
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site, à proximité de l’autoroute qui mène à
Toulouse en une heure. L’attractivité d’Albi la
rouge, dont la cité épiscopale est classée à
l’Unesco, devrait aussi aider. Pour rentabiliser
les quatre à six compétitions annuelles, place
aux clubs, stages de pilotage, essais divers, séminaires… La piste fonctionne plein pot, mais
pas plus de trois dimanches d’affilée, sauf exception. «En semaine, la majorité des riverains qui travaillent n’entendent pas le circuit
puisqu’on s’arrête à 18 heures, fait valoir Gregor Raymondis, directeur du site. A certains
endroits, nous avons aussi ajouté des buttes en
terre, plus efficaces que des murs antibruit.
Toutes les voitures et motos ont des silencieux.»
Et de souligner que le circuit a diversifié ses
activités, entre les courses de cyclisme et celles de bolides roulant aux énergies renouvelables. Assez ? Le conseiller municipal EE-LV
Pascal Pragnère espère a minima la généralisation «de véhicules électriques ou expérimentaux à hydrogène», plus discrets et moins polluants, sur la piste. «Il y a sans doute des choses
à améliorer tout en préservant l’outil sportif
et économique. Mais les efforts et les investissements seront un jour reconnus par tous», prédit le premier adjoint au maire d’Albi, délégué
au sport, Michel Franques.
Annie Bedel a du mal à y croire. Dans son jardin, on n’arrive plus à savoir ce qui cogne le
plus le crâne: le soleil ou le passage des motos
juste derrière un grillage surmonté d’une bâche couleur sable. La prof de français à la reUn riverain observe le circuit de sa fenêtre, casque antibruit sur les oreilles.
traite s’enferme chez elle en journée, des bouchons dans les oreilles pour pouvoir lire
malgré le double vitrage. Pourquoi a-t-elle fait la préfecture ne fait pas appliquer la loi au niconstruire ici en 2007 ? «A l’époque, on nous veau local, le circuit peut continuer à se baser
disait que le circuit ne serait jamais perma- sur la réglementation sportive, moins restricnent. Je savais très bien ce que je faisais, mes tive, et s’en tenir aux 95 dB maximum prévus
parents habitent juste à côté depuis qua- par l’homologation du ministère de l’Intérieur.
rante ans.»
Le préfet du Tarn, lui, dit ne pas pouvoir appliAu côté d’Annie, le secrétaire de l’Aras, Gérard quer le décret qui présente selon lui une incoMorera, a le nez sur son portable. Il mesure hérence. Un juge administratif doit trancher
l’intensité du son à l’aide d’une applica- la question. Rendez-vous dans des plombes.
tion: 81 décibels, l’équivalent d’une tondeuse
Michel Ricard
à gazon proche de nos oreilles. Le «monsieur
FILMS DE CHABROL
président de l’association de riverains
réseaux sociaux» de l’Aras habite à 300 mètres L’immobilisme des pouvoirs publics a fini
du circuit et s’inquiète pour sa tension arté- d’alimenter la défiance des habitants, qui y
rielle, qui est montée en flèche. «Comme vous voient un parfait exemple de la collusion entre
pouvez le constater, ici c’est l’enfer», rit jaune notables, élus et dirigeants d’entreprise qui même. Pas de réponse. Didier Sirgue n’a pas
Jean-Antoine Zapata en déboulant de sa mai- gangrène les villes moyennes comme Albi. Le répondu à nos sollicitations.
son avec vue plongeante sur le circuit. Une maire du Séquestre, lui, répète à tout va qu’il L’histoire ne s’arrête pas là. A la suite d’une
route communale sépare son portail de la s’agit d’une «démission de l’Etat». Et d’évoquer lettre de menaces anonyme reçue par la maire
piste. «Hier, l’air était irrespirable. Je com- les films de Chabrol, où «quelqu’un a le fric d’Albi, un militant a été placé en garde à vue
prends que des gens pètent les plombs. Et faut pour outrepasser toutes les règles». Le PDG de fin juin. Son avocat, Me Philippe Pressecq, dévoir ce qu’on prend sur les réseaux sociaux…» la société gestionnaire, Didier Sirgue, est l’une nonce une «manœuvre» visant à «décrédibilisignale cet ancien militaire. Les riverains sont des plus grosses fortunes du Tarn. Propriétaire ser» l’action de son client. Christian Houlès,
malades du bruit. Littéralement.
de concessions automobiles fondateur de la deuxième association de déPlus d’une dizaine de certificats
et passionné de sports mé- fense des riverains, la Craac81, se définit luiAVEYRON
médicaux pointent la responcaniques, l’homme est un même comme «un petit agitateur du bocal».
sabilité de la pollution sogénéreux soutien de plu- Il nous reçoit chez lui, insiste pour nous servir
nore. La sophrologue imsieurs clubs sportifs, évé- un bon café. Le prothésiste dentaire raconte
Albi
plantée sur la commune
nements et lieux culturels
est partie en quête d’un
de la région. Sur le plan ficadre plus apaisant. Idem
nancier, le site d’investigaTARN
pour trois autres profestion locale Mediacités a
sionnels de santé. La nuit,
rapporté les méthodes parle circuit continue à tourner
ticulières du PDG. Deux asdans les têtes. Le manque de
sociations sportives (moto et
AUDE
sommeil rend les habitants irriautomobile) seraient hébergées
10 km
tables, à fleur de peau. Le maire
par le circuit à condition qu’elles
du Séquestre, Gérard Poujade, redoute
versent en contrepartie l’intégralité de
même «que certains attentent à leur vie». leurs recettes à DS Events. Le boss Didier SirL’édile est allé jusqu’à attaquer le circuit pour gue aurait demandé des subventions pour le
obtenir une condamnation pour trouble anor- compte de l’une d’entre elles, dont il est présimal du voisinage. «Ce n’est pas une question de dent. Les milliers d’euros obtenus auraient atconfort mais de santé publique, pointe Michel terri dans les caisses de DS Events. C’est ainsi
Ricard, président de l’Aras. Le bruit qu’une société privée serait devenue indireccoûte 57 milliards d’euros par an à la société. tement bénéficiaire d’argent public. Le reAlors, quand on nous parle des retombées éco- cours à des bénévoles de ces mêmes associanomiques du circuit d’Albi…»
tions pour des événements lucratifs pose aussi
Il y a un an, un nouveau décret a redonné es- question. Tout est détaillé dans un signalepoir aux troupes. Il modifie le code de la santé ment de 15 pages envoyé au procureur de la
et prévoit des sanctions si le voisinage reçoit République par le conseiller municipal EE-LV
plus de 5 décibels au-dessus du bruit ambiant Pascal Pragnère. Un référent d’Anticor, asso(soit environ 55 dB, selon l’Aras). Mais tant que ciation de lutte contre la corruption, a fait de
qu’il a mis le circuit en vente sur le Bon Coin,
a passé la tondeuse devant la mairie d’Albi
pour faire entendre le boucan qu’il perçoit de
chez lui, reconnaît avoir envoyé des mails vindicatifs à 3 heures du matin. «Je ne veux pas
faire fermer le circuit, j’y allais de temps en
temps pour des compétitions», précise-t-il.
En mai, le préfet a lancé une série de réunions
avec les acteurs du dossier. Tout le monde s’est
mis d’accord sur l’installation de sonomètres
chez des riverains, histoire de voir si le circuit
dépasse les niveaux de bruit établis par la nouvelle loi. Reste une myriade de détails à régler.
«Ma volonté est que, un, le dialogue s’instaure;
deux, qu’on arrête d’être véhéments sur des éléments qui ne sont pas objectifs; trois, que l’on
continue à travailler sur la réduction des émissions sonores à la source, précise le préfet du
Tarn, Jean-Michel Mougard. A côté, il y aura
la vie des contentieux. Le temps de la réponse
judiciaire peut être long et je ne souhaite pas
attendre pour instaurer un respect mutuel.»
Au Séquestre, de nouveaux lotissements sortent de terre en bordure de circuit. Décision
assumée par le maire, Gérard Poujade. «Parce
que je suis convaincu que le bruit va s’arrêter.»
Quand ça? «D’ici à 2020.» •
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R.
«Ce n’est pas une
question de confort mais
de santé publique.
Le bruit coûte
57 milliards d’euros
par an à la société.»
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Libération Mercredi 8 Août 2018
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FRANCE 4
TFX
21h00. Cameron Black :
l’illusionniste. Série. Sacrifier
le fou. Le diamant de Lynx.
Pas vu, pas pris. 23h35.
Flash. Série. 4 épisodes.
20h55. Sammy 2. Film
d'animation. 22h20.
Éric Antoine - Mysteric.
Spectacle.
21h00. Les 30 histoires.
Divertissement. Étonnantes.
23h20. Les 30 histoires.
Divertissement.
FRANCE 2
20h50. Multisports : Les
championnats européens.
Sport. Glasgow / Berlin 2018.
22h55. L’angle éco. Magazine.
Les riches sont-ils utiles à
l’économie ?.
FRANCE 3
FRANCE 5
CSTAR
21h00. True justice. Téléfilm.
Vengeance est mienne.
22h30. True Justice. Téléfilm.
Roulette russe.
CANAL+
ARTE
20h55. Quand j’étais
chanteur. Comédie dramatique. Avec Gérard Depardieu,
Cécile de France. 22h45.
Ephraim Kishon. Documentaire. Rire pour survivre.
M6
21h00. Zone interdite. Magazine. Une maison à la mer ou
à la campagne : grands
bonheurs et petites galères.
22h50. Zone Interdite. Magazine. Foire de Paris 2018 :
révolution dans nos maisons !.
6TER
20h55. Sirènes. Série.
L’épreuve du feu. La vérité.
22h40. Sirènes. Série.
NRJ12
20h55. Terrapocalypse.
Téléfilm. Avec Tonya Kay.
22h35. Stormageddon. Film.
LCP
20h30. Simone Veil, la loi
d’une femme. Documentaire.
21h30. Droit de suite - Débat.
22h00. Le pouvoir nuit-il
gravement au cerveau ?.
Documentaire.
C8
21h20. Ligue 1 : la nouvelle
ère. Documentaire. 23h10.
Les yeux dans les Bleus.
JEUDI 9
Les conditions sont perturbées des
Pyrénées au Grand-Est avec de la pluie et
des averses dans une ambiance orageuse.
À l'arrière, sur la façade atlantique,
les averses sont plus localisées.
L’APRÈS-MIDI Les précipitations continuent de
se déclencher du Sud-Ouest aux frontières du
Nord avec localement de forts orages pouvant
occasionner d'importants cumuls de pluie.
Lille
0,3 m/19º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
0,6 m/20º
0,6 m/19º
Bordeaux
Toulouse
Bordeaux
Nice
Montpellier
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Marseille
Toulouse
1/5°
6/10°
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Quand on arrive vers la
fin II. Capitale arabe ; Le
seigneur des anneaux III. Pli
pour coursier ; Spécialiste
ès déserts IV. Là où il y a
plein de gens V. Ecrivain
breton, auteur d’une Vie de
Jésus VI. Papiers engagés ;
Musique de film VII. Elle
devrait être bientôt amputée
d’un membre ; Le deuxième
élément ; La moitié d’un petit
chien VIII. Il soigne lames
IX. Ils sont comme des
poissons dans l’eau quand
les pois sont rouges X. Couvrir le sol XI. Il préfère l’arrivée massive aux massifs
9
V
VI
VII
VIII
X
Grille n°983
VERTICALEMENT
1. On les juge sur pièces 2. Jane chez Charlotte Brontë ; Ou raire
3. Décrocha plusieurs bourses ; Prénom italien 4. Avant hoc ou
patres ; Tel ornement détaché du fond 5. Soleil du Roi-Soleil 6. Fus
puni ; Fait usage d’un de ses sens 7. Zola lui a écrit des contes,
Musset un poème ; Vieil aristocrate proche du roi 8. Génial ; Comme
un vin sans traitement ou un homme peu aimable 9. Verser du liquide
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. IMPALPÉES. II. NIOLO. CSP. III. AN. EMPOTÉ.
IV. COURBATUE. V. CURIAL. DD. VI. BARMAID. VII. MBA. DERAA.
VIII. PONDÉRANT. IX. LAÏOS. STI. X. ST. SAIN. XI. E-LEARNING.
Verticalement 1. INACCOMPLIE. 2. MINOU. BOA. 3. PÔ. URBANISÉ.
4. ALÉRIA. DOTA. 5. LOMBARDES. 6. PALMER. SN. 7. ÉCOT. ARASAI.
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journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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Imprimé en France
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II
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
NUMÉRO 23
2
III
IX
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
20h55. Le canapé rouge.
Téléfilm. Avec Bruno Solo,
François Vincentelli. 23h00.
Entre deux eaux. Téléfilm.
1
I
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
CHÉRIE 25
21h00. Goldman : un héros
si discret. Documentaire.
22h55. La fabuleuse histoire
du Top 50. Documentaire.
MERCREDI 8
IP
21h00. Chat Alors !.
Divertissement. 22h50.
Le zapping le plus chat.
Documentaire.
W9
Le temps est instable sur les trois quarts du
pays. Des averses localement orageuses ont
lieu des Pyrénées à la vallée du Rhône en
remontant sur les Vosges.
L’APRÈS-MIDI Les fortes chaleurs persistent à
l'est du Rhône et de la Saône avant l'arrivée
des orages. Les températures reviennent à un
niveau de saison dans l'Ouest avec toujours
un risque d'ondée sur l'arc atlantique.
1 m/20º
21h00. Section de
recherches. Série.
Mauvais présage. Trahison.
22h45. Section de
recherches. Série.
21h00. Nicolas Canteloup :
20 ans de regard sur
l’actualité. Documentaire.
22h55. Anne Roumanoff Aimons-nous les uns les autres et plus encore. Spectacle.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
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PARIS PREMIÈRE
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21h00. La Gaule d’Antoine.
Magazine. Auvergne-RhônesAlpes. 22h20. Mary. Film.
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20h50. Royaumes secrets.
Documentaire. Plaines et
savanes. Forêts tropicales
et tempérées. 22h30.
C dans l’air. Magazine.
20h50. Chapeau melon
et bottes de cuir. Série.
George et Fred. Faux témoins.
22h35. Chapeau melon et
bottes de cuir. Série.
20h55. Disparue. Série.
Épisodes 1, 2 & 3.
23h35. Soir 3. 00h05.
L’heure D. Documentaire.
Chasseur de son.
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IDÉES/
Libération Mercredi 8 Août 2018
400 km
UN CAFÉ, DES IDÉES, L’ADDITION (6/11)
Du Cafe Society de New York, antichambre du mouvement pour les droits
civiques à la Bellevilloise (Paris), lieu d’une utopie sociale, en passant
par le Café Riche du Caire, des écrivains, des historiens et des géographes
retracent l’histoire de lieux où ont émergé de nouveaux courants
intellectuels, politiques ou artistiques.
Rabat
MAROC
Casablanca
SAHARA
OCC.
juin 1940 à Paris avec Ilsa, jouée
par Ingrid Bergman, qui se
croyait veuve d’un résistant tchèque. Un flash-back les montre
juste avant l’entrée des troupes
allemandes dans la capitale, attablés au Café Pierre, qui sert des
«liqueurs de marque», puis au
café la Belle Aurore, établissements typiquement parisiens
dont le caractère intime, pittoresque et populaire contraste avec
l’élégance internationale du
Rick’s Cafe. Quand Ilsa apprend
que son mari n’était finalement
pas si mort que cela, elle disparaît
pour le retrouver, sans rien dire à
Rick : désespéré, celui-ci part
pour le Maroc. Et ne voilà-t-il pas
qu’Ilsa et son époux, poursuivis
pas les Allemands, se présentent
au Rick’s Cafe pour y négocier
leur passage vers l’Amérique… Je
ne vous raconte pas le dénouement, mais sachez que Rick se
montre noble et généreux et qu’il
est tout indiqué de pleurer à la fin
du film.
TRENTE-QUATRE
NATIONALITÉS
REPRÉSENTÉES
Ingrid Bergman, Paul Henreid (à g.) et John Qualen dans Casablanca. PHOTO RUE DES ARCHIVES. BCA
Le Rick’s Cafe, un ersatz
de «Casablanca»
Copie pas tout à fait
conforme du nightclub du célèbre film
américain, le Rick’s
Cafe, créé en 2004,
répond à la définition
que Jean Baudrillard
donne d’un
simulacre : la copie
d’un lieu qui n’a
jamais existé.
Par JEAN-FRANÇOIS
STASZAK
Professeur de géographie
à l’université de Genève
S
i vous avez vu Casablanca,
le film tourné en 1942 par
Michael Curtiz, vous vous
souvenez sûrement du Rick’s
Cafe, où se déroule la majeure
partie de l’intrigue. C’est là qu’Ingrid Bergman retrouve Humphrey Bogart. C’est là que Sam, le
pianiste, joue As Time Goes by. Et
c’est là qu’Ingrid Bergman prononce une des répliques les plus
célèbres du cinéma : «Play it
again, Sam !»
Sauf qu’elle ne le dit à aucun moment du film. Cette phrase
compte parmi les quelques répliques cultes du cinéma qui n’ont
jamais été prononcées. Comme le
fameux «Come with me to the casbah!» que Charles Boyer
n’adresse pas à Hedy Lamarr
dans Casbah, le remake de Pépé
le Moko tourné à Hollywood en
1938 –qui est une des sources
d’inspiration de Casablanca. Casablanca, Alger: le cinéma américain aime alors conjuguer l’exotisme oriental au pittoresque
français pour installer une ambiance romantique et érotique.
UN NIGHT-CLUB HUPPÉ
QUOIQU’INTERLOPE
L’action de Casablanca se déroule
en décembre 1941, dans la ville la
plus européenne du Maroc, alors
soumis au régime de Vichy.
Ouverte sur l’Atlantique, elle est
le lieu de tous les trafics: s’y croisent espions, escrocs, et réfugiés
de toutes les nationalités, sous le
regard de la police de Vichy et des
représentants de l’autorité
allemande. Ce petit monde se retrouve au Rick’s Cafe, à la recherche d’argent, d’informations ou
d’un visa pour le Portugal et ensuite l’Amérique. Everybody Comes to Rick’s, tel est le titre de la
pièce dont le scénario est inspiré.
Rick, le propriétaire de ce nightclub huppé quoiqu’interlope, est
incarné par un magistral Humphrey Bogart qui, sous ses allures
cyniques et dégagées, cache un
cœur d’artichaut. Ronald Reagan,
appelé sous les drapeaux, aurait
décliné le rôle. On doit s’en réjouir sur le plan cinématographique, mais l’histoire du monde en
aurait peut-être été changée…
Rick s’est mal remis de l’histoire
d’amour qu’il a vécue en
Comme on est en pleine guerre
mais aussi parce que Hollywood
procède alors ainsi, le film est entièrement tourné dans les studios
de la Warner à Burbank, où on
construit quelques rues de Casablanca (avec ce qu’il faut de minarets, de souks, d’animaux et de
pittoresques indigènes dans les
rues) et le Rick’s Cafe. L’enseigne
de l’établissement l’identifie en
fait comme le Rick’s «café américain», en français dans le texte.
C’est en effet un night-club très
américain, non seulement du fait
de la nationalité de son propriétaire, mais aussi de la langue
qu’on y parle, des cocktails qu’on
y sert, du jazz qu’on y joue. L’ambiance est chic, moderne et internationale (ce qui veut dire américaine), avec quelques touches
orientalistes dans le décor et l’architecture, peut-être inspirés du
style hispano-mauresque du fameux Hôtel el-Minzah de Tanger.
On a vu le même night-club américano-exotique dans beaucoup
d’autres films et lieux, avec une
touche chinoise, brésilienne ou
mexicaine selon l’endroit. C’est le
décor obligé de bien des films
noirs ou d’espionnage, avec son
lot de personnages incontournables (la femme fatale, le barman,
le croupier, le joueur, le musicien, la chanteuse, etc.), une zone
de non-droit et de transit propice
à toutes les intrigues, une scène
publique où chacun joue un rôle
– en smoking et robe du soir.
Le Rick’s Cafe est un lieu éminemment politique. Parce qu’à
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Libération Mercredi 8 Août 2018
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Le Rick’s Cafe tel qu’imaginé
par Kathy Kriger, ici en 2012.
PHOTO ABDEJALIL BOUNHAR. AP
Casablanca s’y négociaient informellement et autour d’un verre
les rapports entre Vichy, les Allemands, les Américains et la Résistance, l’ordre et sa transgression. La géopolitique du monde
s’inscrit dans le café. Amené à asseoir dans la même salle, mais
aussi loin que possible, ses
clients résistants tchèques et militaires allemands, Rick confie :
«En arranger la géographie peut
s’avérer un peu compliqué.»
Le plateau de tournage hollywoodien du Rick’s Cafe est aussi un
lieu politique. Trente-quatre nationalités y sont représentées ; on
s’y comprend en allemand.
S’y croisent l’acteur français
Marcel Dalio, qui avait dû fuir Vichy en 1940, et l’acteur autrichien
Peter Lorre, qui avait dû fuir le
nazisme en 1933. Tous deux juifs,
ils avaient trouvé refuge en Amérique. Le destin des personnages
de fiction qui cherchent désespérément au Rick’s Cafe à acheter
un visa de sortie ne leur était pas
étranger. Dans les décors du
Rick’s Cafe se tourne un film de
propagande antinazie. Le 8 novembre 1942, deux semaines
avant la première du film, les
Américains débarquent à Casablanca. Cette concomitance va
les aider, tout du moins auprès de
l’opinion publique américaine.
Casablanca, couronné à sa sortie
par trois oscars, est devenu un
classique du cinéma américain,
adulé par le public (en particulier
féminin) comme par les critiques.
Les touristes américains qui se
rendent au Maroc connaissent
tous la ville de nom à cause du
film. S’ils viennent à Casablanca,
où les attractions touristiques ne
sont pas exactement foisonnantes, ils veulent absolument voir le
Rick’s Cafe. Ils sont bien déçus
d’apprendre que celui-ci n’a
jamais existé autrement que
comme décor à Hollywood.
En tout cas jusqu’au 1er mars
2004. Kathy Kriger travaillait
comme attachée commerciale au
consulat américain à Casablanca.
Il lui semblait qu’il manquait
quelque chose à la ville. Les attentats du 11 septembre 2001 et
les réactions qui s’ensuivent la
convainquent d’œuvrer à sa
façon à l’apaisement des relations entre l’Amérique et le
monde arabo-musulman. Elle
démissionne, fonde avec quelques amis une société
(The Usual Suspects SA, fine allusion à une autre réplique culte du
film), et rachète un ryad des années 30, situé entre le port et l’exmédina, qu’elle fait entièrement
redécorer pour en faire le Rick’s
Cafe. A la vérité, si certains détails de la décoration ou du costume des serveurs rappellent le
décor du film, l’établissement de
Kathy Kriger est très différent,
par son architecture et ses fonctions, de celui du film. Celui-ci
était un night-club, avec son orchestre, sa chanteuse espagnole
et sa table de roulette (évidemment truquée) ; on y buvait
(beaucoup), mais personne n’y
mangeait. Celui-là est essentiellement un restaurant. Le Rick’s
Cafe de Kathy Kriger n’est pas
une réplique de celui du film,
mais plutôt une évocation : l’ambiance chic, vintage et cosmopolite, les airs joués par le pianiste,
le nom de l’endroit et la bonne
volonté (avérée) des clients font
l’essentiel.
UN PÈLERINAGE
ROMANTIQUE ET TEINTÉ
DE NOSTALGIE
Le Rick’s Cafe inauguré en 2004 à
Casablanca est aussi un lieu politique, conçu en réponse au terrorisme islamique et à la politique
étrangère de l’administration
Bush. Ce lieu cosmopolite, géré
par une femme américaine, fréquenté surtout par des touristes
et où l’on sert de l’alcool constitue une vitrine de la modernité
occidentale, et donc une cible potentielle dans un pays où les lieux
touristiques ont été l’objet d’attentats terroristes (ainsi à Marrakech, contre le café Argana sur la
place Jemaa el-Fna en avril 2011).
Il est l’objet de mesures de sécurité vigilantes.
Cet enjeu échappe probablement
aux touristes qui s’y rendent.
Pour eux, il s’agit essentiellement
d’un pèlerinage romantique et
teinté de nostalgie, qui fonctionne à trois niveaux : c’est l’endroit de l’amour impossible entre
Rick et Ilsa, c’est un haut lieu de
l’histoire du cinéma américain,
et c’est un retour vers les années 40. Le Rick’s Cafe est par
ailleurs un restaurant haut de
gamme dans un décor soigné, où
on joue du jazz et sert des cocktails et une nourriture occidentale sophistiquée. Le dress code
interdit les jeans déchirés, les
sacs à dos et les minijupes. Il
s’agit plus d’assurer le standing
du lieu que d’éviter l’anachronisme, mais on reste dans le ton
du night-club du film. Les pauvres et les autochtones sont encore moins à leur place dans le
Rick’s Cafe d’aujourd’hui que
dans celui de 1942.
Le Rick’s Cafe répond parfaitement à la définition que Jean
Baudrillard donne d’un simulacre : c’est la copie d’un lieu qui n’a
jamais existé. Ou, plus précisément, qui n’a eu d’existence
qu’imaginaire. C’est loin d’être
un cas unique. Les rues et les cafés de Montmartre copient le Fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jean-Pierre Jeunet, 2001) ;
ceux du quartier du Panier à Marseille, Plus belle la vie (France 3,
L'ŒIL DE WILLEM
depuis 2003). On ne compte pas
les Central Perk inspirés du fameux café de la série Friends
(NBC, 1994-2004). A Disneyland
Paris, vous pouvez manger au
Bistrot Chez Rémy, fidèle à l’univers de Ratatouille (Brad Bird,
2007) et qui ressemble beaucoup
au Café Pierre et à la Belle Aurore
de Casablanca.
Le Bistrot Chez Rémy construit à
Disneyland et le Rick’s Cafe
ouvert à Casablanca sont-ils
inauthentiques ? Pas plus que
tous les cafés Procope ou Pouchkine, qui cherchent à évoquer un
imaginaire qui attire et satisfasse
leurs clients. Dès qu’un décorateur s’en mêle, le café devient la
copie de quelque chose. Dans
l’Etre et le Néant (1943), JeanPaul Sartre décrivait un garçon
de café parisien qui en faisait un
peu trop, jouant au garçon de
café. Si les cafés sont des décors
et les garçons de café des acteurs,
le Rick’s Cafe est davantage la
règle que l’exception. •
Demain : les cafés de Bagdad.
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20 u
Libération Mercredi 8 Août 2018
Le long métrage est beaucoup moins statique que ne l’était Winter Sleep. PHOTO MEMENTO FILMS DISTRIBUTION
«Le Poirier sauvage»,
de peurs en fils
Le superbe film de Nuri Bilge Ceylan,
injustement reparti bredouille de Cannes,
raconte l’enlisement d’un aspirant écrivain
confronté aux erreurs de son père et
aux doutes de la jeune génération turque.
Par
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
U
n jeune homme revient
dans sa ville natale. C’est en
province, il se rêve écrivain,
il est plein de colère. A partir de
cette trame qui semble tombée
du rayonnage «existentialisme»
de la bibliothèque, Nuri Bilge Ceylan a composé un film étonnant et
superbe. Lors de son passage
à Cannes en mai dernier, le Poirier
sauvage, reparti bredouille, a sans
doute souffert de sa programmation au tout dernier soir du
Festival. Trois heures et huit
minutes de considérations existentielles mêlant fresque sociale et
familiale, portées par d’infinies
conversations retranscrites quasi
en temps réel (l’effet produit : du
Tchekhov en mode walk and talk),
voilà qui avait de quoi, au choix,
fournir une dernière étincelle
ou achever les festivaliers.
Dommage, car le Poirier sauvage,
d’une ahurissante beauté plastique
et d’une ampleur presque dérou-
tante, est un film bien plus aimable
que ne l’était Winter Sleep,
du même Ceylan, palme d’or
en 2014.
DÉSERT
REDOUTÉ
Beaucoup moins statique, le Poirier
sauvage est surtout moins antipathique, son héros, Sinan, se rapportant, davantage qu’à la palette
d’égocentricités insupportables déployées dans Winter Sleep, à celle
du jeune empêtré dans ses contradictions et ses mécanismes d’auto-
sabotage (à quoi se résume parfois
la jeunesse), dans un pays désespérément figé et une société pas
du tout à l’unisson de son amertume.
Sorte de Bildungsroman au lyrisme
mélancolique (campagne mordorée, baiser volé sous un arbre alors
que le vent se lève…), le Poirier sauvage déploie aussi des saynètes de
comédie sociale stupéfiantes, et se
voit parfois traversé de plans surréalistes – un bébé recouvert de
fourmis, le héros passant une tête
ahurie dans la fenêtre d’un cheval
de bois–, l’articulation de l’ensemble donnant un aperçu du réel, forcément absurde, toujours plus
complexe, que perçoit son héros,
expérience qui, dans sa densité et
son morcellement, tend à l’universel.
De quel livre Sinan est-il l’auteur ?
Alors que le film s’engage, le spectateur est tout prêt à prendre son
parti, et à le croire digne d’intérêt.
D’autant que le héros (Aydin Dogu
Demirkol, de toutes les scènes, tour
à tour touchant et tête à claques),
semble promis à deux avenirs peu
enviables: être prof «dans l’Est» –et
vu l’intonation d’horreur utilisée,
l’on envisage un désert redouté– ou
devenir flic par dépit, faute
de postes à pourvoir pour
300000 enseignants turcs (véridique), et se retrouver à «casser du
gauchiste».
C’est avec l’énergie du désespoir
que l’apprenti écrivain frappe aux
portes çà et là pour trouver les
fonds nécessaires à l’édition de son
livre, et à mesure qu’il encaisse les
refus (maire, entrepreneur local…)
qui donnent lieu à des scènes savoureuses, à mesure aussi que sa situation personnelle déploie une
stagnation à l’avenant – son père,
instituteur attachant et roublard,
est englué dans sa passion du jeu et
dans de chimériques projets –,
Sinan monte d’un ton dans la
revendication.
Il ferraille au cours de conversations prenant un tour de plus
en plus dément, mises en scène lors
de déambulations citadines
ou champêtres qui semblent ainsi
dessiner sous nos yeux la carte
mentale d’une pensée perturbée,
n’ayant pour raison d’être
que l’expression d’un tumulte
intérieur.
LUCIDITÉ
TRANCHANTE
Le livre, dont Sinan dira finalement
qu’il est «un métaroman autofictif
décalé», semble de qualité de plus
en plus douteuse, finalement
moins un enjeu littéraire que l’objet
devant révéler au vaste monde
l’étendue de sa propre singularité.
Viennent à l’esprit des comparaisons peut-être incongrues avec
l’autre aspirant écrivain croisé cette
année sur des écrans cannois, le
protagoniste du Burning de Lee
Chang-dong – deux objets très
différents, avec en leur cœur une
semblable colère sans objet. Mais le
film se resserrant sur une relation
père-fils nourrie d’incompréhensions, et la tendresse le disputant,
malgré tout, à la lucidité
«tranchante, le Poirier sauvage en
devient le film le plus généreux de
son auteur, le roman qu’il n’a pas
écrit, qu’on imagine vaguement
(auto)portrait de l’artiste en jeune
homme. •
LE POIRIER SAUVAGE
de NURI BILGE CEYLAN
avec Aydin Dogu Demirkol,
Murat Cemcir… 3 h 08.
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Libération Mercredi 8 Août 2018
«
C’
est une chaude journée de juin à la
veille de l’élection présidentielle en
Turquie, et Nuri Bilge Ceylan,
59 ans, tête de boxeur cerclée d’une barbe de
trois jours, est de passage à Paris. Il parle
d’une voix posée, un demi-sourire au bord des
lèvres, toujours avec pudeur, ne souhaitant
ni s’étendre sur la politique ni sur sa famille
– même s’il confiera qu’il a deux fils de 5
et 14 ans: «Je m’y suis mis tard.» Lorsqu’il sort
son smartphone, c’est pour noter l’orthographe de noms qu’il ignore, comme celui de
Jean Eustache : il n’a jamais entendu parler
de la Maman et la Putain.
Le Poirier sauvage est le premier film que
vous consacrez à un personnage jeune,
englué dans un mal-être de son âge. Pourquoi avoir eu envie de raconter cette histoire ?
J’ai commencé par vouloir faire un film sur
son père. Lequel m’était inspiré par un instituteur que je connaissais, marié à l’une de
mes parentes éloignées. Je l’avais rencontré
dans le village où j’ai passé mon enfance, il
avait un esprit très vivant, curieux, mais j’ai
compris qu’il n’était pas respecté par son entourage. J’ai voulu en savoir plus, peut-être
car certains aspects de sa personnalité me
rappelaient mon père. Je suis allé voir son fils,
également instituteur, et lui ai demandé de
coucher par écrit des souvenirs d’enfance. Je
pensais qu’il ne me prendrait pas au sérieux.
Mais trois mois plus tard, il m’a envoyé sa réponse par mail, un texte de 80 pages…
Qu’est-ce qui vous a donné envie
d’en faire un film ?
C’était un texte très honnête, avec des détails
très beaux, qui m’ont touché. Son auteur est
un grand lecteur, sa réponse était incroyablement ciselée. J’ai abandonné le projet sur lequel je travaillais et appelé ce jeune homme,
Akin Aksu, auprès de moi à Istanbul. Nous
avons travaillé sur le scénario à trois: lui, ma
femme et moi. Je voulais depuis longtemps
faire un film sur les jeunes, sur la jeunesse,
c’était l’occasion. Et c’était aussi le moyen
pour moi d’insérer mes propres pensées sur
un thème qui m’est cher, celui d’un jeune provincial qui ressent, avec le sentiment de
culpabilité qui l’accompagne, qu’il est différent des autres. Et faire aussi le portrait du
monde qui l’entoure, et qui recueille ses
confessions.
Le film est composé de nombreuses scènes de longs dialogues, comme l’était déjà
Winter Sleep, mais qui donnent ici une
matière particulièrement fluide. Comment installer ça ?
A dire vrai, je ne sais pas ! (rires) Au départ
j’étais désespéré, me demandant comment
tout ça allait être écrit. Puis, petit à petit, les
éléments se sont imbriqués. Pendant le tournage, beaucoup de choses ont changé, et à
nouveau au montage. Je remets tout en cause
tout le temps. Mais à chaque étape, une chose
m’importe avant tout, le dosage des sentiments. Jusqu’à quel point ceux-ci doivent-ils
être visibles? Je crois que c’est là un des rôles
les plus importants d’un réalisateur: doser les
sentiments. A chaque moment, je prends une
décision par rapport à ça. C’est pour cela
qu’au cours du tournage je n’ai pas de certitudes, mais tourne plusieurs séquences, plu-
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CINÉMA/
Nuri Bilge Ceylan
«Le dosage
des sentiments
m’importe avant tout»
Le cinéaste turc raconte à «Libération»
la genèse de son nouveau long métrage
et sa méthode de travail, mélange
de dialogues très écrits et d’une mise
en scène totalement improvisée.
Nuri Bilge Ceylan, à Paris le 22 juin.
sieurs plans, avec des sensibilités plus
ou moins appuyées.
Mais les très longs plans-séquences, vous
les aviez prévus dès le début ?
Non, au départ, je ne prends aucune décision.
J’utilise beaucoup d’alternatives pour pouvoir
décider au montage. Car à ce stade, vous êtes
condamné aux images que vous avez en
mains, vous ne pouvez pas, comme un romancier, changer un mot et en insérer un nouveau.
Les dialogues sont en revanche très
écrits…
Oui, tout est écrit à l’avance. Une toute petite
part est laissée à l’improvisation. Cela a influencé le casting. J’ai essayé de ne retenir
que ceux qui étaient capables d’apprendre par
cœur des pans de dialogue énormes, mais
aussi de les intérioriser, pour ne pas donner
l’impression de les réciter.
Des professionnels ou des amateurs ?
Fifty-fifty. Le rôle principal n’est pas un professionnel, il ne vient pas du théâtre mais du
stand-up, c’est son premier film. On le voit
dans chacune des scènes, et lors du casting,
c’est le seul à m’avoir donné l’impression qu’il
pouvait relever ce défi. Il ne ressemblait pas
à ce que j’envisageais, je voulais quelqu’un de
plus maigre… Mais j’ai vu qu’il était capable
de soulever cette charge. Le jeune imam est
un amateur aussi: c’est Akin, mon coscénariste.
Le film est un drame, mais souvent très
drôle dans sa manière de regarder son
héros…
Oui. A l’âge que j’ai, il m’arrive désormais de
trouver comiques énormément de situations.
Dans le film, je crois que ces situations naissent du fait qu’un jeune, pour pouvoir exister,
essaie d’extérioriser, d’une manière un peu
amateure, tout ce qu’il a en lui. C’est également ce que j’ai vécu moi-même étant jeune,
enfin jusqu’à un certain point. Les relations
humaines sont à la base comme ça: pour gagner la lutte, l’homme déverse tout ce qu’il a
en lui.
Vous avez grandi dans cette région, non
loin de Troie, et l’on voit dans le film une
réplique du cheval de bois. Quelle résonance a ce site pour vous ?
Pour les habitants de la région, lorsque j’étais
enfant, Troie n’était pas un sujet. Mais pour
moi si, car mon père était un passionné d’histoire et nous emmenait souvent sur le site. Ce
qui m’a marqué, c’est surtout ce qu’en a raconté Heinrich Schliemann [archéologue allemand amateur, découvreur des sites de Troie
et de Mycènes, ndlr] dans ses livres. Mon père
était capable de raconter cette chronique
comme si c’était un conte…
Ce n’est pas la première fois que vous
mettez en scène un écrivain. Avez-vous
songé à en devenir un ?
(Il sourit.) Oui, effectivement. Mais cela me
semble plus difficile. J’ai une approche plus
naturelle du monde visuel. Dans ma jeunesse,
j’ai exercé la photographie, mais j’ai aussi écrit
quelques nouvelles, des poèmes. Je lis énormément, et évidemment, j’adore la littérature. Peut-être même plus que le cinéma.
Hormis les grands Russes, qui lisez-vous?
Camus (pause). Un grand nombre d’écrivains
pourraient me venir à l’esprit. Mais classiques
plus que contemporains.
Ce qui filtre du contemporain turc dans
le film, ces 300 000 instituteurs en attente de postes, semble absurde et inquiétant. Avez-vous voulu brosser un portrait
du pays ?
Oui, en filigrane. Cela m’avait étonné la première fois que l’on m’avait parlé de
ces 300000 postes… Des gens qui rêvent de
devenir professeurs de littérature et se retrouvent dans l’obligation, après trois ou cinq ans
d’attente infructueuse, de devenir policiers.
Cela m’avait paru réellement au-delà de
l’étrange. Il s’agit quand même de mondes totalement contraires…
Vous avez souvent dit ne pas vous
intéresser à la politique. Suivez-vous
néanmoins ces élections ?
Oui, bien sûr (sourires).
Avez-vous des espoirs particuliers ?
Bien sûr (rires).
Mais vous n’avez pas envie de parler ce
que vous espérez…
It’s obvious ! [«vous pouvez deviner ce que je
souhaite»]. Disons qu’en Turquie, il y a actuellement une très grande polarisation, qui s’est
accélérée après les événements du parc Gezi
[mouvement protestataire de 2013]. C’est
comme si l’on avait coupé en deux la Turquie
avec un grand couteau. Et ces élections constituent en quelque sorte la rencontre, la manifestation la plus importante de cette polarisation manifeste.
Recueilli par É.F.-D.
Photo LUDOVIC CARÈME
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22 u
Libération Mercredi 8 Août 2018
Regarder le film sur petit écran rendrait le spectacle considérablement moins intéressant. PHOTO LES BOOKMAKERS. THE JOKERS
«Détective Dee»,
les yeux dans les dieux
Dans ce film, à voir
au cinéma et en 3D,
le Hongkongais Tsui Hark
invoque la puissance
de la technologie pour
créer des images neuves,
loin de la standardisation
occidentale.
C’
est un film impossible à voir sans
écarquiller les yeux. D’abord parce
qu’il témoigne d’une passion du cinéma commercial chinois pour des moyens
toujours plus perfectionnés de capter, augmenter, postproduire puis restituer la scène
(3D, Imax, désormais HFR – technique qui
consiste à toujours augmenter le nombre
d’images par seconde, bien au-delà du standard analogique des 24 images, en même
temps que la définition). Ensuite parce qu’il
atteste de l’ambition du Hongkongais Tsui
Hark, trente-neuf ans après sa première réalisation, d’innover encore et toujours dans la
capture de l’action, sa représentation, la composition des plans et la narration.
Si le spectaculaire cinématographique n’est
pas automatiquement proportionnel au niveau d’avancement de la technologie utilisée
pour le faire advenir, le metteur en scène des
éblouissants The Blade (1995), Time and
Tide (2000) ou la Bataille de la montagne du
tigre (2014) n’a cessé de faire grandir et déborder le cinéma de lui-même en s’attachant à
tirer le meilleur parti artistique des possibilités qu’elle lui offrait au fil des époques.
Troupe de brigands. On se souvient que
Zu, les guerriers de la montagne magique (1983) fut le premier film à permettre à
l’industrie du cinéma de Hongkong de rivaliser techniquement avec le cinéma fantastique
occidental et que Dragon Gate, la légende des
sabres volants (2011) fut le premier wu xia
pian («film de sabre») à être tourné en 3D.
Detective Dee: la Légende des rois célestes, qui
Tsui Hark n’a cessé
de faire grandir
et déborder le cinéma
de lui-même en
s’attachant à tirer le
meilleur parti artistique
des possibilités qu’elle lui
offrait au fil des époques.
a été filmé en 3D native et 48 images par seconde, explore à plein les potentialités de ces
deux technologies de pointe en termes de
montage, de densité à l’image, de profondeur
de champ. A ce titre, un visionnage sur un petit écran, en résolution amoindrie et sans 3D
n’offrira pas seulement une expérience diminuée mais racontera une autre histoire, moins
fluide, moins fantasque et poétique. Car cette
Légende des rois célestes joue, dans son
histoire, du fait de voir et croire à des choses
qui ne sont pas là.
Dans ce troisième volet de la saga, chronologiquement situé entre le premier et le deuxième
épisode, le personnage de Di Renjie, le détective du titre (aussi connu chez nous sous le
nom de juge Ti) y resurgit au sommet de sa
carrière politique dans la dynastie des Tang,
au VIIe siècle, au service de l’empereur Gaozong et l’impératrice Wu Zetian. Aux prises
avec une conspiration politique qui le
confronte à une mystérieuse troupe de brigands aux pouvoirs surnaturels, il se retrouve
bientôt à défendre l’empire contre une menace plus floue et plus magique encore: des
statues de dragons, dieux des portes et autres
démons géants qui s’animent, font trembler
le monde de la terre au ciel et s’écrouler la
frontière entre le fantasme et la réalité.
Qui tire les ficelles ? A quelles fins ? Le récit
délivre ses raisons (et ses explications) mais
Tsui Hark profite surtout du prétexte offert
par son histoire pour faire figurer à l’écran
des prodiges semblables à des hallucinations
psychédéliques: des fantassins volants munis de pattes arachnéennes, des sphères de
langues visqueuses, un géant couvert d’yeux
incandescents, ou encore un yéti magnifique
se débattant, tel King Kong quatorze siècles
avant l’heure, avec un escadron de dragons
volants. Si l’on se fait vite à la convention
qu’un wuxia («héros chinois») ne se déplace
pas autrement qu’en volant, on ne perd jamais de vue que les créatures et titans qui se
détachent du ciel ou des décors (magnifiques) sont avant tout le résultat d’un regard
de cinéaste et d’artisan.
Virtuel palpable. Pas que Tsui Hark se
refuse à nous rendre le virtuel palpable et
plausible –tout au contraire, la résolution de
l’image de synthèse passe un nouveau cap
dans l’illusionnisme. Mais le réalisateur nous
rappelle, main dans la main avec ses équipes
de postproduction, que la standardisation
d’une majorité des images virtuelles produites en Occident pour le compte des grands
studios américains, que l’omniprésence
rendrait presque contre-productive dans le
contexte d’un cinéma de l’imaginaire, n’est
pas une fatalité. Et démontre une nouvelle
fois, alors que pointe un épuisement des films
filmés sur fond vert et intégralement photoshopés, que le monde d’images à inventer
avec la technologie demeure bien plus vaste
que celui défriché depuis les premières prestidigitations de Méliès.
OLIVIER LAMM
DÉTECTIVE DEE : LA LÉGENDE
DES ROIS CÉLESTES de TSUI HARK
avec Mark Chao, Carina Lau… 2 h 12.
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Libération Mercredi 8 Août 2018
CINÉMA/
u 23
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A retrouver dans notre édition
de jeudi
Sam (Andrew Garfield), dillettante sans désir apparent, se transforme en détective paranoïaque
quand sa voisine, la starlette Sarah (Riley
Keough) disparaît mystérieusement. Il s’enfonce
dans les méandres saturés de références de la
ville de Los Angeles, épicentre d’une sorte de
combustion lente et apocalyptique de tous les
rêves évidés de l’époque. Entre Thomas Pynchon et David Lynch, Under The Silver Lake, le
nouveau film saisissant de David Robert Mitchell
(It Follows…) découvert en compétition au Festival de Cannes, sort aujourd’hui en salle et on en
reparle demain dans Libé, qui a rencontré le cinéaste lors de son passage à Paris en juin.
«Mary Shelley»,
pêche aux goujats
Dans son biopic
hollywoodien
sur l’auteure de
«Frankenstein»,
Haifaa al-Mansour
privilégie
lourdement l’angle
de sa condition
de femme.
H
aifaa al-Mansour a
été la première réalisatrice d’Arabie
Saoudite, pays où les discriminations contre les femmes
restent très violentes.
Wadjda (2013), son premier
long métrage, évoquait directement ce problème à travers
l’histoire d’une fillette rêvant
de faire du vélo, pratique qu’à
l’époque la loi saoudienne interdisait encore aux femmes
(elles y sont désormais autorisées et le film, qui a beaucoup fait parler de lui, y est
probablement pour quelque
chose).
Formellement très différent,
Mary Shelley – commande
hollywoodienne au budget
conséquent– rejoint Wadjda
uniquement par son sujet féministe. L’auteure de Frankenstein y est effectivement
plus évoquée à travers sa
condition de femme que pour
son génie littéraire. Fille
d’une militante féministe
(Mary Wollstonecraft) et d’un
écrivain libertaire (William
Godwin), épouse ou amie de
poètes prônant l’athéisme et
la liberté sexuelle (Percy Shelley, Lord Byron), Mary Shelley dut pourtant se battre
même contre ses proches
pour préserver son indépendance et trouver une place
dans le monde littéraire de
son époque. On imagine que
la cinéaste s’est projetée dans
cette figure de femme artiste
s’imposant dans une société
autoritairement patriarcale
et machiste. Le problème est
que, vue sous ce seul angle,
Mary Shelley apparaît plus
comme une victime, de son
temps et des hommes de sa
vie, que comme une grande
créatrice.
Crayon. Très démonstratif
–ce que les personnages vivent est aussitôt commenté
par des dialogues explicatifs –, le film étouffe tout ce
qui n’alimente pas sa thèse: la
passion amoureuse tourne
vite au vinaigre, l’inspiration
poétique est pratiquement
réduite à l’image d’un crayon
Très démonstratif, le film étouffe tout ce qui n’alimente pas sa thèse. PHOTO PYRAMIDE
que l’écrivaine fait tourner
entre ses doigts (ce détail résume assez bien le niveau
d’invention de l’ensemble).
Et, bien sûr, tous les hommes
sont plus ou moins brutaux et
hypocrites, à commencer par
Percy Shelley (Douglas
Booth) ou le pauvre Thomas
Hogg auquel est réservé le
rôle du violent harceleur.
Quant à Lord Byron (Tom
Sturridge), qui se plaignait
«Darkest Minds»,
mioches comme tout
Le long métrage de Jennifer Yuh
Nelson, s’inscrivant dans la lignée des
films pour les ados, est un mash-up
insipide aux personnages sans relief.
Ç
a manquait.
La grosse machine
à convertir en films
des romans young
adult (les Hunger Games,
Twilight et autres Divergent) rencontre l’usine
à super-héros. L’affiche
proclame haut et fort «par
les producteurs de Stranger
Things et Premier contact»,
comme pour s’offrir une
forme de légitimité auprès
des fans de science-fiction.
En vérité, Darkest Minds
suit scrupuleusement la
recette «jeunes adultes» qui
veut que ses héros ont le
même âge que le public cible. Ici, une quinzaine d’années. La série de livres
d’Alexandra Bracken imagine un monde frappé par
un virus qui extermine
90% des enfants. Dotés de
super-pouvoirs, les survivants sont parqués dans
des camps et triés par ordre
de dangerosité grâce à un
habile code couleur. Vert
ou bleu, ça va; orange, faut
se méfier. Ruby est orange
et à ce titre bonne pour le
peloton d’exécution. Aidée
par une rébellion on ne
peut plus nébuleuse (explications au prochain épisode, imagine-t-on), la
jeune femme parvient
à s’échapper et trouve, sur
la route, trois autres gamins
en fuite. Leur destination:
un eldorado pour ados, où
ils vivraient libres et heureux. Vieux fantasme du
cinéma de genre, la subite
dangerosité de petites
gueules d’anges est un postulat ici immédiatement
déjà de son vivant d’être réduit à une fausse image façonnée par ses personnages,
il a droit à une représentation
ridiculement caricaturale.
Décadents. En soulignant
combien ces poètes étaient
goujats et salopards, Al-Mansour donnerait presque raison aux puritains de l’époque
qui ne voyaient en eux que
des décadents pervers et im-
avorté. D’abord parce que le
film identifie très vite qu’il
y a des gentils (des acteurs
de 20 ans qui jouent les
ados, ce qui affaiblit passablement l’étrangeté de la
menace) et des méchants
(tous les autres). Surtout,
le film n’autorise jamais ses
personnages à être des
enfants. On guette les rares
instants où ils pourraient se
comporter comme des gens
de leur âge mais, hormis un
éclat de spontanéité dans
un grand magasin, ils semblent des êtres de raison
pure, absolument pondérés, responsables et mesurés dans leurs choix. Par là,
le film de Jennifer Yuh Nelson (auteure du grand écart
Kung Fu Panda et Spawn)
s’interdit de jouer avec
l’image des enfants terribles et se contente de faire
du bruit à coups de téléki-
moraux. A la lourdeur du
scénario et au schématisme
du propos s’ajoute l’académisme de la réalisation, avec
sa surcharge sans goût ni raffinement de décors, de costumes, d’accessoires et de
musique. De ce point de vue,
le film est totalement terne
et anonyme. C’est le triste paradoxe de bien des biopics :
faire l’éloge de personnalités
libres et innovatrices mais à
travers une forme radicalement opposée à ces qualités.
Et tandis que Mary Shelley
s’affranchit du joug des hommes, la cinéaste consent pleinement aux conventions du
«cinéma de papa».
MARCOS UZAL
MARY SHELLEY de HAIFAA
AL-MANSOUR avec Elle
Fanning, Douglas Booth,
Bel Powley… (2 h)
Amandla Stenberg. PHOTO TWENTIETH CENTURY FOX
nésie ou de copier paresseusement ses petits camarades, pompant Hunger
Games ou The Last Girl
dans sa fascination pour le
bétail humain et une société paramilitarisée.
Mash-up de divers succès
populaires, Darkest Minds
transforme du déjà-vu en
un objet parfaitement dé-
nué d’aspérités, un œuf tellement bien calibré qu’on
jurerait qu’il n’a jamais vu
le cul d’une poule.
MARIUS CHAPUIS
DARKEST MINDS :
RÉBELLION de JENNIFER
YUH NELSON avec
Amandla Stenberg, Harris
Dickinson… 1 h 44.
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Libération Mercredi 8 Août 2018
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MON PREMIER AMOUR (6/8)
Ariel, Adrian, etc.
Des maris, des amants, des bambins,
l’enfance joyeuse de Marcela Iacub.
I
l avait 3 ans et il s’appelait Ariel, comme la lessive que l’on
trouve en France dans n’importe quel supermarché. Mais
cette marque n’existait pas en Argentine de sorte que mon
Ariel ne me faisait pas songer au parfum qu’ont les draps lorsqu’on les enlève de la machine à laver. On s’est connus à l’école
maternelle mais je l’avais déjà croisé dans mon quartier. Il était
beau, viril et il parlait très peu. Notre liaison dura trois longues
années, jusqu’à ce que mes parents déménagent dans une autre ville. Pourtant,
nous allions nous marier et faire des
jumelles que nous allions appeler Rosa et
Antonieta. Ensuite, nous allions divorcer parce que je serais
tombée amoureuse d’Adrian que j’allais rencontrer à l’âge
de 7 ans. J’aurais gardé nos deux filles en interdisant à Ariel
de les voir afin qu’il m’oublie au plus vite. J’aurais fait des triplés avec le nouvel élu. Ma famille aurait regardé d’un très
mauvais œil mon divorce avec Ariel. Les enfants vont beaucoup souffrir m’aurait dit ma mère. Or, pour moi, l’amour était
plus fort que tout.
Je lui fis comprendre que la vie était trop courte pour la passer
avec un type aussi ennuyeux qu’Ariel. Rosa et Antonieta
auraient beaucoup pleuré se montrant réticentes envers
Adrian avant qu’elles ne finissent par l’accepter. Mais
d’Adrian, j’allais aussi divorcer quand j’avais 9 ans après avoir
rencontré Javier qui mourut une année plus tard d’un accident de voiture, me laissant un enfant posthume, Alberto.
A 10 ans, j’avais épousé trois hommes et fait six enfants.
Pour les nourrir, je faisais des ménages ici et là parce que ma
famille, n’acceptant ni mes choix ni mon instabilité, refusa
de m’aider. Mais je ne connaissais rien en
matière de ménage. Je me faisais systématiquement humilier et renvoyer. Heureusement Pepito, le fils d’une de mes patronnes, tomba amoureux de moi et me sauva de cet enfer.
Nous eûmes à subir l’opposition de sa famille. On lui disait:
«Pas cette traînée qui cultive des enfants comme d’autres des
roses et des tomates, depuis l’âge de 3 ans !» Mais rien n’y fit.
Nous nous sommes mariés aussitôt. Nous plaçâmes les
six enfants dans un orphelinat et nous en fabriquâmes une
douzaine d’autres dont nous ne nous souvenions jamais des
prénoms. Nous leur mettions des chemises avec un numéro
selon leur ordre d’apparition. Mais comme il y avait des
jumeaux, des triplés et des quadruplés, il était difficile de les
numéroter ainsi. Nous ne les appelions pas de peur de nous
LE PORTRAIT
tromper, nous limitant à leur faire des signes de la main lorsque nous avions besoin d’eux.
A 12 ans, j’ai décidé que je n’allais plus accoucher de quiconque. Toutes ces grossesses mentales m’avaient épuisée.
C’est alors que Rosa, ma première fille, tomba enceinte et me
transforma en grand-mère. C’est à cette occasion que je revis
Ariel. En dépit de tant d’années de séparation, il ne m’avait
point oubliée. Il n’était plus le frêle enfant que j’avais connu,
mais un gaillard de 12 ans. Riche, de surcroît. Quelques semaines après notre séparation, il trouva un trésor enfoui depuis
des siècles dans le jardin de la maison de ses parents.
Qui l’avait laissé là-bas? «Les Espagnols!» répondit-il. «C’est
le trésor de l’un des conquistadors.» C’était une énorme boîte
en argent remplie d’or et de diamants. Mais pourquoi avoir
occulté sa nouvelle situation ? Il ne voulait pas qu’on s’approche de lui pour son argent. Il m’annonça qu’il allait s’installer en Suisse pour ne plus se sentir l’homme le plus riche
de Buenos Aires.
J’étais stupéfaite. J’ai regretté de l’avoir laissé tomber. Non
parce qu’il était désormais un homme terriblement fortuné.
Il avait tant changé après la peine que je lui avais faite en
l’abandonnant. Et aussi parce que vivre en Suisse me semblait
sensationnel. Mais avec ma
famille nombreuse, je ne
pouvais pas encore une fois
Au cœur de l’été,
tout laisser tomber pour suides écrivains
vre mes élans. En plus,
dressent le portrait de
j’aimais Pepito, ou du moins,
leur premier amour.
je le croyais.
Aujourd’hui,
Pourtant, je n’arrivais pas à
Marcela Iacub, 54 ans.
m’enlever de la tête ma renDernier ouvrage paru:
contre avec Ariel. Je ne cesle Che, à mort
sais de lui envoyer des photos
(Robert Laffont, 2017).
de notre petite fille pour qu’il
sache que je pensais à lui,
que notre amour –qui fut le premier aussi bien pour lui que
pour moi– était le seul sentiment vrai que j’avais éprouvé. Si
je n’avais pas été si mal conseillée par ma mère, lui mentais-je,
jamais je ne serais partie avec Adrian. Ma plus grande crainte
était qu’il tombe amoureux d’une Suissesse et qu’il m’oublie.
J’attendais d’une minute à l’autre la lettre m’annonçant la
nouvelle fatidique. J’interrogeai Rosa et Antonieta en faisant
l’impassible mais les chipies éprouvaient le plus grand plaisir
à ne rien me dire. Comme si j’avais été pour elles une mauvaise
mère alors que je me souvenais toujours de leur prénom,
même en rêve.
Mais les choses n’arrivent jamais comme on le redoute. La vie
est une route sinueuse, surtout celle que je menais à l’époque
de mes amours avec Ariel. C’est ainsi qu’un matin, je reçois
une lettre de la Suisse qui disait plus ou moins ceci: «Ma chère,
le travail du détective paye enfin. Ton mari Pepito te trompe
avec une certaine Augusta, sa secrétaire. Je te prie de te rendre
à son bureau n’importe quel après-midi pour que tu le constates
par toi-même. Ou bien au domicile d’Augusta pour que tu voies
l’enfant qu’il a fait avec elle.» Sa lettre était accompagnée d’une
photo très explicite de Pepito et d’Augusta entrelacés en train
de regarder leur enfant jouer. Je me suis rendue immédiatement chez ma rivale pour surprendre les deux coupables.
Je suis rentrée par la fenêtre et me cachais derrière un fauteuil
pour entendre ce qu’ils disaient. C’est alors que je compris
qu’ils complotaient pour m’assassiner –moi et les douze enfants que j’avais faits avec mon mari– avec un poison indétectable. Mais pourquoi les douze enfants? C’était pour «mieux
recommencer», disaient-ils, pour «tourner la page» de l’enfer
qu’aurait été la vie de Pepito à mes côtés. Lorsqu’ils quittèrent
la pièce, je me suis enfuie sans faire de bruit et me rendis
immédiatement à la police. L’inspecteur Rodriguez leur tendit
un piège, et les deux malfrats furent immédiatement arrêtés.
Un juge les condamna à mort mais la sentence fut commuée
en peine de prison à perpétuité. C’était mieux ainsi.
Je pris le premier avion pour Genève où Ariel m’attendait. Mes
dix-huit enfants et ma petite fille sont arrivés quelques semaines plus tard. Nous nous sommes mariés dans la foulée, et
quelques jours après, nous avons fêté notre anniversaire. Nous
avions atteint l’âge canonique de 13 ans. Désormais, nous
étions vieux et fatigués, comme nos parents. Et nous nous
sommes installés dans une vie tranquille sans le moindre soubresaut, en attendant d’être séparés par la mort. •
Par MARCELA IACUB
Dessin MAÏTÉ GRANDJOUAN
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ÉTÉ
J’AI TESTÉ
L’ÉLEVAGE
DE POULES
Et aussi n deux pages
BD n de la photo
n un château n deux
recettes n des jeux…
ROBERTO FRANKENBERG
Mercredi
8 août
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II u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
Nouveau
départ
en poules
position
Quitte à réaliser son rêve de bobo parisien d’aller
vivre à la campagne, autant faire les choses bien.
Se procurer quelques gallinacés, les choyer en leur
fabriquant moult perchoirs et pondoirs en vue de
récolter leurs œufs, les nourrir. Surtout, jouir de la
compagnie fidèle mais intéressée de ces volatiles
qui, il faut bien l’avouer, n’en font qu’à leur tête.
Par
EMMANUÈLE PEYRET
Photo
ROBERTO FRANKENBERG
E
t donc, installation à la
campagne il y a sept ans,
après quarante-cinq ans de
Paris, achat d’une mignonne chaumière, un rêve de bobo
du XIe, avec ses tomettes, ses poutres, ses cheminées et ses 120 m² au
prix d’un parking dans le même arrondissement. Et donc, aussi, un
jardin pour mettre la piscine horssol et sa maison à chauffage solaire,
comme à Brégançon mais en un peu
moins cher (800 euros pour une
6 mètres sur 3), la cabane des amis,
l’atelier pour papa et les poules pour
maman. Parce que maman, en sus
d’avoir quatre chats, elle veut des
poules, parce que, comme le dit fort
justement le site Chemin-des-poulaillers.com, au rayon comment élever des poules, «les œufs sont l’un des
principaux avantages à l’élevage de
poules». Les chats, non. Oui, il fallait
y penser… Ou encore: «La poule est
un animal très sociable et a besoin de
compagnie», comme maman, quoi,
surtout à la campagne où l’indigène
est rugueux, parfois.
Ayant déjà écrit force papiers sans
concession sur la mode des poules
qui serait le nouvel animal de compagnie, on avait déjà une petite idée
de ce que ça signifie, d’en élever.
C’est-à-dire rien, on n’élève pas des
poules, les poules, c’est très con,
donc rien à en tirer, sinon des œufs
et une immense affection, car la
poule est un volatile total stupide,
mais très marrant et attachant.
Non, je ne suis pas saoule, je vis avec
des poules depuis six ans, la première venait se nicher sur mon
épaule dès que j’étais assise (photo
sur demande).
Première question, la poule peutelle cohabiter avec des tas de chats?
Renseignements pris chez un marchand avisé qui nous vendit deux
petites poules soie hors de prix, ravissantes mais à tout petits œufs (erreur de bobo narcissique et débutant): oui, sans problème. Il faut en
prévoir deux, sinon elles s’ennuient,
et s’attendre à récolter entre 150 et
300 œufs par an: les miennes sont
donc des grosses feignasses avec de
longues périodes d’abstinence
œufesque pouvant durer des semaines, et tu peux toujours les menacer
de la casserole, elles n’en n’ont rien
à pondre. En particulier l’hiver, où
il faut aller au magasin acheter ses
œufs bio et continuer d’entretenir
ces deux pouffes se pavanant dans
le jardin. Méthode à suivre pour
Libération Mercredi 8 Août 2018
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Libération Mercredi 8 Août 2018
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u III
manence. C’est assez gonflant,
d’autant que les chats, jaloux, en font
autant, ce qui fait que chaque tour
dans le jardin ressemble au joueur
de flûte de Chantilly avec la ménagerie derrière. Et encore, on n’a pas pris
l’option chèvre, le jardin étant supposément trop petit, dit papa. Enfin,
on a des œufs régulièrement, alors
que les chats ne fournissent rien,
eux. A part des trucs morts sur mon
lit. Voire sous la couette –Sigmund,
tu pousses, là.
LE VIVRE ENSEMBLE
avoir chez soi des poules, qui en plus
contribuent à la tendance zéro déchet, so 2018, vu que ça bouffe tout.
CONSTRUIRE
LE POULAILLER
Là, il faut demander à papa, c’est lui
qui l’a construit de ses mains
(comme la cabane à amis et le coffrage très chic de la piscine). En
gros, il faut impérativement un ou
plusieurs pondoirs, dixit le site susdit, un ou plusieurs nichoirs sur lesquels dorment les poules, un abreuvoir et une mangeoire. Un plan
d’architecte sur papier, les courses
au Brico (environ 100 euros de bois
plus de la récup de grillage), un
week-end de travail, de la paille
pour qu’elles aient chaud (5 euros la
botte de 1,20 m, une par an, plutôt
que les paillettes de lin, que ces dames détestent). Résultats des courses, ces intéressants gallinacés ne
mettent pas les pattes dans la maison bien chaude de paille (c’est ce
grand crétin de Tennessee qui y
dort), pondent absolument n’importe où en changeant d’endroit à
chaque fois – c’est commode pour
trouver les œufs – et dorment par
terre. Alors que papa avait prévu
tout bien –sa jolie petite cabane en
bois et en hauteur (sur pilotis) avec
sa pente pour descendre, son espace clos avec grillage et bois, son
jardinet bordé d’un mur en pierre,
à l’ombre, avec son arbre au-dessus
d’une petite mare –, leur idée fixe,
c’est de sortir de là pour aller flinguer le gazon, chier dans la maison
et bouffer dans l’assiette des chats.
Lesquels ne disent rien, sauf Jean
Moulin qui s’agace un peu parfois et
Sigmund qui crache parce que la
bouffe, pour lui, c’est sacré.
SÉLECTIONNER
LES GALLINACÉS
Plusieurs options: une ferme à côté,
un genre de Gamm vert, des copains
qui en ont, des poules, un éleveur
pro. C’est cette dernière option
qu’on a choisie pour les deux premières bestioles, et les conseils du
monsieur furent précieux: les laisser enfermées au début dans l’enclos afin qu’elles s’habituent, les
nourrir à heure fixe, puis les laisser
sortir progressivement dans le vaste
monde. Un peu comme un stage
d’adaptation à la crèche, oui. On les
ramena dans la caisse de transport
des chats (deux places) de chez l’éleveur, avant de s’extasier sur la
beauté des personnes, belles
comme des poules de luxe, et
aujourd’hui décédées, l’une de mort
subite, l’autre sans doute pécho par
une fouine, gros prédateur du
genre. Paix à leur âme, aujourd’hui
vivent sur site la grosse blanche et
la ravissante rouquemoute, l’une
donnée par l’amie Karen parce
qu’elle faisait souffre-douleur de ses
Mes poules sont
des grosses
feignasses, avec de
longues périodes
d’abstinence
œufesque, et tu
peux toujours les
menacer de la
casserole, elles n’en
n’ont rien à pondre.
trois autres, l’autre achetée chez
Gamm vert, le fermier bio qui en
vendait étant par trop désagréable.
LEUR DONNER UN NOM
Option facilement laissable de côté,
évidemment, mais on n’a pas résisté – puisque Johnny, c’est pas
trop possible pour une poule (le
chat, oui, mais il est décédé prématurément à 19 ans et demi)– à Mazel
et Tov. Comme ça, quand il y a un
œuf, on lève les bras en l’air et on
crie quoi ? Voilà.
LES NOURRIR
Un gros poste, ça, parce que soi-disant elles trouvent des trucs dans la
terre genre vers, insectes, fruits. Les
miennes, non, elles ruinent le potager de papa, s’empiffrent d’aliments
complets (maïs, blé, tournesol, pois,
luzerne, coquilles d’huîtres bonnes
pour la coquille des œufs, etc.) et bio,
achetés par sac de 20 kilos à
34,90 euros. Deux par an en gros. Du
coup, il faut le distributeur à graines
à recharger toutes les semaines, une
mangeoire (30 euros le tout) et surtout de l’eau (l’hiver, quand il gèle,
ajouter de l’eau tiède régulièrement,
les Anglais leur mettent des petits
manteaux aussi, mais non). Et surtout, elles accourent comme des folles en entendant la voix de maman,
qui rime avec super bonnes choses
genre lardons, jambon cru, maïs,
bouts de viande (non, pas du poulet,
on n’est pas des sadiques). Le problème, c’est quand maman n’a rien
dans les mains, elle est juste en train
d’assener une conférence ou de dire
bonjour à autrui dans le jardin: elles
se pressent autour des pieds, manquant de faire choir la figure maternelle qu’elles suivent partout en per-
C’est très facile, surtout avec Mazel
qui est de très bonne humeur tout le
temps, et très attachée à maman. On
la prend dans les bras comme un
bébé (ou un cubi en fin de soirée), on
peut aussi lui chanter des petites
chansons, elle est toujours ravie.
Elle serait sans doute prête à dormir
dans le lit, mais papa ne veut pas, on
est déjà six avec les chats. Tov, la
nouvelle ravissante (Mazel est restée
seule un petit moment pour cause
d’accident de chat, de clavicule cassée chez les humains, mais je te
passe les détails), qui a bien failli
s’appeler Magda (Goebbels) vu comment elle a été sympa au début, répond enfin à la voix de maman, et
s’approche plus comme Sissi (le chat
beauté de maminou) que comme la
grosse, qui court comme une dératée vers l’humaine même si elle va
juste se baigner (l’humaine : la
poule, quant à elle, se roule dans des
trous de terre pour se nettoyer et enlever les parasites, on met de la cendre dedans pour qu’elles se nettoient. On a une cheminée, on te
dit). Des petits pas un peu snobs,
genre «oui bon, ça va, tu attends que
je sois prête, j’ai des trucs à faire, là»,
et contrairement à la grosse Mazel,
elle arrive à se percher sur le petit
muret, histoire d’observer le monde
en marche d’en haut.
Pour le dodo, c’est très facile, elles se
couchent quand il fait nuit et se lèvent quand il fait jour. La rousse
commence à kiffer les caresses, on
avance bien. On a énormément ri
quand on a donné des œufs (commandés sur Internet) à couver à Mazel, pour avoir des poussins. Papa
avait installé un portier électronique à pile qui ferme la porte à la
tombée de la nuit et rouvre le matin
(pour protéger des fouines, essentiellement). Elle a super bien bossé,
mais les très jolis petits bébés poussins tout mignons «cœur avec les
doigts» sont devenus d’immondes
créatures vaguement punks, avec
une espèce de crête carrée noire et
haute sur des corps petits et jaunes,
maman n’en a pas voulu, on les a
fourgués à la ferme d’à côté. Oui,
chez les poules aussi, il peut y avoir
délit de sale gueule. •
JEUDI J’AI TESTÉ LE VÉGANISME
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IV u
ÉTÉ / SÉRIES
Libération Mercredi 8 Août 2018
À RENDRE
CHÈVRE
La vie de château (4/6)
Cette semaine, le
collectif Perchépolis
déploie dans l’Allier
son festival musical
Château perché.
On va au marché (10/12)
«Libé» cuisine les produits
de l’été. Aujourd’hui,
retour sur les origines
arabes du chabichou.
L
a free party de Madame
est servie. Cette année, le
festival Château perché
prendra ses quartiers
d’été sur le domaine d’Avrilly, à
Trevol, près de Moulins (Allier).
Il y a vingt ans, à la campagne, on
vivait sa rave dans un coin de
forêt, guidé par l’infoline connue
des seuls initiés. Le genre electro
a, depuis, acquis ses lettres de noblesse. Et squatte vieilles pierres
et sites classés au vu et au su de
tous. Il faut dire que les membres
du collectif Perchépolis, à l’initiative de Château perché, sont des
locataires modèles –extravagants
à la coule, mais du genre à cueillir
à quatre pattes, avant de vider les
lieux, les mégots oubliés dans le
gravier. A chaque édition, un
nouvel écrin et son gentlemen’s
agreement avec les propriétaires
des belles demeures.
«On montre patte blanche», dit
Samy El Moudni, l’un des fondateurs de cette réjouissante teuf
qui, comme ses acolytes, a tout
juste franchi le quart de siècle et
achevé ses études. «On bénéficie
d’un énorme changement de regard sur la musique electro. Et ce
n’est pas gratuit», précise-t-il.
Car se trémousser au frais chez
la comtesse coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros. Pour
se percher, il faut tenir sa comptabilité. Et cultiver une once de
bagou.
La première édition du festival, il
y a trois ans, a abouti de justesse.
Avec deux points de départ, d’apparence opposés : Berlin et
l’Auvergne. Originaire de la région, Samy El Moudni veut importer l’esprit de la fête qu’il a découvert dans la capitale
allemande. «Début 2015, j’ai
passé six mois à écumer les clubs
de la ville, raconte-t-il. Je suis
tombé amoureux de cet esprit de
partage, de liberté, l’intensité de
cette société démocratique de la
fête, où chacun peut avoir son
temps d’expression.» Avec une
bande de potes, il décide de «recréer ça au milieu de nulle part»:
«Pour rayonner, on a choisi les
châteaux.»
Au printemps 2015, les jeunes associés essuient deux refus de châtelains avant de trouver «le bon»,
à Chazeron (Puy-de-Dôme). «La
propriétaire s’est tout de suite
montrée très ouverte. On a fait
une levée de fonds de confiance
auprès d’amis et d’artistes. Car
L
Samy El Moudni, un des fondateurs de cette teuf inspirée des clubs berlinois.
Créneau techno
trois jours avant le début du festival, on était encore en déficit», se
souvient-il. Le pari est gagné: un
nombre suffisant de places est
vendu (1315 exactement), aucun
incident n’a lieu, festivaliers et DJ
repartent heureux, les oreilles
bourdonnantes après vingt-quatre heures de musique non-stop.
Budget : 100 000 euros. Il a
aujourd’hui quadruplé et le festival est passé sur trois journées.
En 2017, Château perché a rassemblé près de 5000 personnes
par jour.
L’équipe de Perchépolis en attend
autant cet été : du 10 au 12 août,
les beats techno, drum’n’bass,
house et trap feront vibrer les bâtisses des XVe et XIXe siècles du
château d’Avrilly, avec 200 artistes sur onze scènes, tantôt gigantesques, tantôt minuscules. A
Château perché, on vient costumé. La première nuit est un
hommage à la photographie de
Charles Fréger, la seconde a pour
thème la Belle Epoque. En sus
d’ateliers variés, un petit train baladera les noceurs le long des pièces d’eau.
«On a besoin de nouveaux modus
operandi à une époque où la fête
tourne en rond», avance Samy
El Moudni. L’impétrant apporte
sa pierre à l’édifice en proposant
le 9 août, en prélude du festival,
sa première création en tant que
metteur en scène. Baptisée
Transverberare («transpercer»),
cette «cérémonie au carrefour du
concert, du théâtre, de l’escape
game, de la séance de sport et de
la réunion religieuse» embarquera pendant huit heures
400 élus vers la transe collective.
«Les participants joueront un
rôle, ils seront les membres d’une
société d’une nuit, avec un but
commun, une visée: trouver la recette de l’extase», détaille l’apprenti sorcier. Grimés, dépouillés
de leurs chaussures et de leurs téléphones, ils seront guidés par
une dizaine de performeurs. En
avant la mystique.
MAÏTÉ DARNAULT
Envoyée spéciale à Trevol
Photo BRUNO AMSELLEM.
DIVERGENCE
e délicieux chabichou du Poitou –appellation d’origine protégée (AOP)–, l’un des fleurons
du fromage de chèvre français,
serait en réalité une invention… arabe.
Qui remonte au VIIe siècle, période où
Arabes et Berbères se sont installés
dans la région. Après leur défaite face
à Charles Martel en 732, quelques Arabes se replient sur une colline proche
de Poitiers, Montbernage. Ils continuent d’y élever des chèvres, qu’ils
nomment «chebli» et qui donnent leur
nom au chabichou, fromage au lait entier, plutôt fort en goût. A déguster en
été, la meilleure saison pour les multiples chèvres qu’on trouve sur les marchés. Par exemple le rocamadour, saveur plus douce que le chabichou, qui
est fabriqué entre Aveyron, Corrèze,
Dordogne, Lot et Tarn-et-Garonne. Nos
deux recettes de fromages, une entrée
et un dessert, nous ont été soufflées par
les groupements de producteurs AOP
de ces deux spécialités.
Pressé de rocamadour. Pour 4 personnes: plongez 2 tomates 40 secondes
dans l’eau bouillante et retirez la peau.
Ouvrez-les en deux dans le sens de
l’équateur. Déposez sur une plaque,
versez de l’huile d’olive et du thym.
Confisez au four 1 heure à 100° C. Mettez 2 poivrons au four sur une plaque
avec 3 cm d’eau et enfournez à 150° C
en tournant toutes les 15 minutes. Laissez refroidir, pelez et découpez-les en
cercles de la même taille que vos fromages de rocamadour. Réalisez une salade de cerfeuil, coriandre et pousses
de soja hachées. Dans des moules sans
fond (emporte-pièce), déposez –dans
l’ordre– la moitié de la tomate, le rocamadour, l’autre moitié de tomate et le
poivron. Pressez pour chasser le jus.
Sur le dessus, déposez la salade d’herbes. Servez frais.
Crumble au chabichou, poire et
spéculoos. Pour 6 personnes : Pelez
6 poires et coupez-les en gros cubes.
Détaillez le chabichou en morceaux,
mélangez avec les poires, dans un plat
qui peut aller au four. Dans un saladier,
mélangez à la main 150 g de farine,
100 g de sucre roux et 130 g de beurre
en petits dés à température ambiante.
Emiettez 10 biscuits spéculoos et ajoutez-les au mélange. Recouvrez les poires avec cette pâte. Mettez le plat dans
un four préchauffé à 180° C pendant
35 minutes. Servez tiède.
PIERRE CARREY
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Libération Mercredi 8 Août 2018
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PHOTO /
Séance tenante/
Aventure La vallée
andalouse de Tabernas a
accueilli les tournages
des plus grands
westerns spaghetti.
Le photographe Ulrich
Lebeuf a immortalisé
ce lieu devenu
parc d’attractions, au
kitsch incontestable.
ULRICH LEBEUF
né en 1972
travaille à Toulouse
A
près sa découverte par Sergio Leone
en 1959, alors qu’il était assistant sur
les Derniers Jours de Pompéi, le désert de Tabernas devint le temple du
western spaghetti des années 70. Cette vallée
d’Almería avait pourtant déjà servi pour des
grands films comme Lawrence d’Arabie ou
Cléopâtre avec Elizabeth Taylor. Mais c’est
Leone qui, avec Une poignée de dollars et
Il était une fois dans l’Ouest marquera son
empreinte.
Désormais, les films de western ne font plus
recette. Comme le montre bien Ulrich Lebeuf,
Tabernas est aujourd’hui plus un parc d’attractions qu’un lieu de tournage. Les touristes
déambulent dans cette ville ou des personnages tombent du toit des saloons dans des bottes de foin, et où les duels peuvent survenir
à tous les coins de rue. Les acteurs et cascadeurs qui amusent le public ont parfois aussi
joué dans les différents films tournés dans ce
désert. Portrait craché de Henry Fonda, un
des cascadeurs pense en être un fils caché,
conçu lors d’un tournage. Tabernas a vu passer des revolvers et des shérifs, mais aussi les
voitures de Mad Max, Conan le Barbare ou
Indiana Jones. La nostalgie du western est sur
les murs des cafés et des complexes touristiques de la région avec les photos en noir et
blanc des plus grands acteurs américains passés par là. Et si cela vous tente, vous pouvez
encore vous inscrire à des jeux de rôle organisés dans ces lieux et choisir votre personnage
de western.
LIONEL CHARRIER
ÉTÉ
Les prisonniers
du désert
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ÉTÉ / BD
Par Nick Drnaso éditions Presque Lune
Sabrina
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Libération Mercredi 8 Août 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 8 Août 2018
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www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Depuis un mois,
Sabrina est portée
disparue. Transi
d’angoisse, son petit
ami cherche refuge
chez un ancien
camarade de lycée,
histoire de ne pas
craquer. S’ensuit une
cohabitation glacée.
Second album
du jeune Américain
Nick Drnaso (prix
Révélation au dernier
festival d’Angoulême),
Sabrina brosse un
drame intime en même
temps qu’il sonde
une Amérique en train
de devenir dingue.
SABRINA
de NICK DRNASO
Editions Presque Lune,
208 pp., 25 €.
A paraître le 13 septembre.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Mercredi 8 Août 2018
CONCOURS
QUIZ
P
ZU
Z
L
E
Les règles à cent pour sang
1
Découpez chaque jour une pièce du puzzle, reconstituez le dessin de
Jérémy Perrodeau, renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 8 septembre 2018, à Libération-Puzzle, 2 rue du Général-Alain-deBoissieu, 75015 Paris
À GAGNER l’original du dessin et des abonnements à Libération,
version papier ou numérique. Règlement complet sur Libération.fr.
COMMENT GAGNER À...
Blanc-manger Coco
Paquet de cartes à jouir
A Blanc-manger
Coco, ou son
concurrent Limite, Limite, il
faut compléter
des phrases avec
des cartes plus
ou moins salaces
que vous obtenez en piochant. Par
exemple, à la phrase «J’aime le matin…», vous pouvez ajouter, au hasard, le gentil «boire du lait», le plus
amusant «penser à Nadine Morano»
ou le pervers honnête «deux doigts
dans le cul». Dans ces jeux, il est facile
de choquer vite et fort avec des cartes
sur le sida, Hitler, Emile Louis, les
mamans, etc. A chaque tour, un nouveau QM («Question Master») lit une
question et les autres doivent proposer des réponses drôles. La tentation
est grande de taper fort et de retomber vite au stade anal. N’oubliez pas
que tout le monde n’a pas le même
humour ! Certains préfèrent des associations plus poétiques qui racontent
des histoires plutôt que de toujours
blaguer sur les tailles de sexe. Pour gagner, plus que de se faire rire soimême, il faut essayer d’anticiper ce
qui amusera le maître du jeu. Apprendre à le connaître, le comprendre
pour mieux le séduire. Comme un
rendez-vous amoureux, finalement.
QUENTIN GIRARD
Les menstruations font l’objet de
croyances farfelues. Une tradition
angevine du XIXe siècle voulait que
les femmes traversent les champs
pendant leurs règles…
A Pour faire pousser le blé
plus rapidement.
B Pour calmer le bétail avant
de l’emmener à l’abattoir.
C Pour tuer les insectes nuisibles
comme les limaces.
2
«Une femme qui a ses règles fait
aigrir le vin doux par son approche
[…] ; son regard ternit le poli des
miroirs, attaque l’acier et l’éclat de
l’ivoire ; les abeilles meurent dans leur
ruche…» A qui doit-on cette description
apocalyptique des effets du sang
menstruel ?
A Sénèque.
B Pline l’Ancien.
C Tite-Live.
D Hippocrate.
3
Combien pèse le marché annuel
mondial de la protection
périodique ?
A 26 milliards d’euros.
B 11 milliards d’euros.
C 3 milliards d’euros.
4
Le vocabulaire imagé
ne manque pas pour désigner
les règles. Mais à quoi fait
référence l’expression «les Anglais ont
débarqué» ?
A Au débarquement en Normandie
en 1944.
B A la défaite de Waterloo en 1815.
C A la bataille d’Hastings en 1066.
5
En mars , une campagne de pub
pour un fabricant de serviettes
hygiéniques a été la première
en France…
A A oser prononcer le mot «règles».
B A montrer une femme en train de faire
du sport pendant ses règles.
C A représenter le sang par un liquide
rouge est non bleu.
D A détailler la composition de ses
protections périodiques.
6
Quelle(s) religion(s)
considère(nt) traditionnellement
les femmes comme impures
en période de règles ?
A Le judaïsme.
B Le christianisme.
C L’islam.
7
L’œuvre Red Flag, réalisée
en 1971 par l’artiste américaine
Judy Chicago, montre…
A Une femme retirer son tampon
hygiénique.
B Un portrait du président Nixon
peint avec du sang menstruel.
C Un drapeau américain réalisé
en serviettes hygiéniques.
8
«Je n’ai aucune confiance en
des êtres qui peuvent saigner
cinq jours sans en crever».
Quel personnage de dessin animé
a prononcé cette sentence ?
A Daria, de la série du même nom.
B M. Burns des Simpsons.
C Bob l’Eponge.
D M. Garrison de South Park.
Réponses: 1.C; 2.B (extrait de son Histoire naturelle); 3.A;
4.B (en référence à l’uniforme rouge porté par les soldats
britanniques) ; 5.C ; 6.A, B et C ; 7.A ; 8.D.
Par JULIETTE DEBORDE
LES 7
ÉCARTS
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