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Libération - 08 09 2018 - 09 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,70 € Première édition. No 11595
SAMEDI 8 ET DIMANCHE 9 SEPTEMBRE 2018
www.liberation.fr
Checknews
Enquête sur
la «chasse
à l’homme»
de Chemnitz
PAGES 12-13
En Californie, en août 2016. JAMES BALOG. EARTH VISION INSTITUTE
URGENCE CLIMATIQUE
Le Média
Règlements
de comptes
garantis sur
factures
LE SOS
PAGES 16-17
WEEK-END
Images
Visa pour l’exil
DE 700 SCIENTIFIQUES
PAGES 27-34
Musique
YouTube à
l’heure critiques
«Nous sommes d’ores et déjà pleinement entrés dans
le “futur climatique”. Hausse des températures
moyennes et récurrence des chaleurs extrêmes,
fonte des glaciers et de la banquise, sécheresses,
modification de l’aire de distribution de certains
animaux et espèces végétales, destruction d’écosystèmes rares et précieux, hausse du niveau de la mer,
désoxygénation et acidification des océans…»
PAGES 35-40
Livres
Londres
pris homo
PAGES 2-9
PAGES 41-48
PUBLICITÉ
Haletant du début à la fin.
LE PARISIEN
Une course contre la montre dans Casablanca.
Un très beau film.
Implacable.
LE JDD
Virtuose et haletant. Impressionnant.
LE MONDE
PREMIÈRE
UN FILM DE
MERYEM BENM’BAREK
ACTUELLEMENT
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Un coup de maître.
POSITIF
LE FIGAROSCOPE
07/09/2018 12:29
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
Climat «Nous en appelons aux
N
ous sommes d’ores et déjà pleinement entrés dans le «futur climatique». Hausse des températures
moyennes et récurrence des chaleurs extrêmes, y compris dans le nord de notre
hémisphère tout cet été, fonte des glaciers
et de la banquise, sécheresses, modification de l’aire de distribution de certains
animaux et espèces végétales, destruction
d’écosystèmes rares et précieux, hausse du
niveau de la mer, désoxygénation et acidification des océans, etc. : les manifestations concrètes du changement climatique
ne cessent de s’accumuler. Quant au futur,
les projections d’impact sur les milieux,
les espèces et les humains sont systématices naturelles, à la consommation, à la moquement revues à la hausse au fur et à mebilité, au logement, aux loisirs, etc. Un prosure des nouvelles connaissances.
jet d’une telle ampleur ne se réalisera pas
Et pourtant l’essentiel de la lutte pour conte- en se contentant de signer un accord internir le réchauffement tarde à être mis en place. national. Les discours politiques ne manL’accord de Paris de décembre 2015
quent pas, du «make our planet
appelle à mener de front la réducTRIBUNE great again» français en réponse
tion rapide et drastique de nos
à l’annonce du retrait américain
émissions de gaz à effet de serre et l’adapta- de l’accord de Paris, à l’appel des ministres
tion aux impacts déjà bien réels du réchauffe- de l’environnement de l’Union euroment. Le but: limiter la hausse des températu- péenne, en juin, à relever le niveau d’ambires mondiales en dessous de 2°C d’ici à 2100 tion climatique de l’Europe en 2030.
par rapport aux niveaux préindustriels.
Mais les discours sont insuffisants, comme
Cela suppose d’engager une révolution de
le montrent les récents chiffres d’émisnos modes de développement, de notre
sions de gaz à effet de serre provenant de
rapport collectif à l’énergie et aux ressourla combustion des énergies fossiles, qui in-
Face à l’urgence écologique, 700 scientifiques français se
mobilisent dans «Libération», exhortant les gouvernants
à passer de l’incantation aux actes pour enfin se diriger vers
une société sans carbone. La société civile leur emboîtera le pas
ce week-end, notamment lors d’une grande marche à Paris.
diquent des tendances inquiétantes
(+ 1,8 % en Europe et + 3,2 % en France
en 2017 par rapport à 2016). Il est tout aussi
crucial qu’urgent de sortir du champ de
l’incantatoire et de traduire concrètement
ces discours en choix politiques forts et
clairs au service d’une transformation
sociétale profonde.
Cette transformation, si elle est ambitieuse et représente un chemin bien différent de celui que nous suivons, n’est pas
une utopie. Elle repose pour beaucoup sur
des solutions déjà disponibles : diminution de la consommation d’énergie, recours à des énergies décarbonées,
meilleure isolation des bâtiments, mobi-
lité repensée évitant les moteurs thermiques, ferroutage, agriculture écologique,
production locale, verdissement des villes, économie collaborative et circulaire,
révolution numérique, etc., autant de
changements qui, s’ils sont bien conçus et
combinés entre eux, nous aideraient à atteindre les objectifs climatiques tout en
permettant de réduire notre empreinte
sur la planète, notamment en diminuant
la pollution et notre impact sur la biodiversité.
Si la transition est possible, elle ne va pourtant pas de soi. Encore faut-il se saisir des
solutions, puisque notre réussite collective
dépendra de l’échelle et surtout de la vi-
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
u 3
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Le Canyon de glace du Groenland et le
glacier Klinaklini, au Canada, en 2009.
Ces photos sont tirées du projet Extreme
Ice Survey du photographe américain
James Balog, sur plusieurs glaciers du
monde pour rendre compte de leur recul
année après année.
PHOTOS JAMES BALOG . EXTRÊME ICE SURVEY.
EARTH VISION INSTITUTE
Making-of
d’un cri
d’alarme
L’
décideurs politiques»
tesse à laquelle elles seront déployées. C’est
pourquoi se préoccuper du changement
climatique doit réellement devenir un objectif politique de premier ordre. Pour être
cohérente, cette transition doit être transcrite dans l’ensemble des politiques sectorielles et dans tous les projets d’aménagement et de développement, en
sélectionnant les solutions permettant
conjointement l’efficacité climatique et la
préservation de la biodiversité. Il faut également anticiper et accompagner les reconversions à l’échelle des branches économiques et des territoires. Nous en appelons
donc aux décideurs politiques. Nous sommes conscients du rôle qu’ont à jouer
d’autres acteurs, notamment les entreprises et la société civile, mais il appartient
aux gouvernements et aux Parlements de
mettre en place les conditions –législatives, réglementaires, institutionnelles, budgétaires et fiscales– d’une transition vers
une société sans carbone. Ils doivent rapidement et fortement réviser leur feuille de
route climatique et la rendre à la fois plus
transformationnelle et plus opérationnelle.
Ils doivent accepter de prendre des mesures pour agir à long terme.
Au niveau international, les opportunités
de susciter une telle dynamique seront
nombreuses dans les mois à venir : Global
Climate Action Summit ce mois-ci en Californie, nouveau rapport du GIEC en octobre, COP 24 en Pologne en décembre, sommet climat du secrétaire général des
Nations unies à New York dans un an. La
neutralité carbone, qui traduit l’ambition
«zéro émission nette de gaz à effet de
serre», est l’objectif que les pays signataires de l’accord de Paris se sont engagés à
atteindre collectivement au cours de la
deuxième moitié du XXIe siècle.
Saisie par une ONG, la justice néerlandaise a condamné l’Etat des Pays-Bas à réduire de 25 % les émissions de gaz à effet
de serre d’ici à 2020. Ce type de recours juridique doit être pris au sérieux : un accord
international n’est pas la fin mais le commencement d’un processus politique qui
doit être mis en œuvre avec rigueur. Seuls
des changements immédiats et des engagements de court terme, dans le cadre
d’objectifs clairs et ambitieux à horizon
2030, peuvent nous permettre de relever
le défi climatique. Celui-ci nous enseigne
que le long terme dépend de décisions de
court terme, lesquelles permettront aux
générations futures de ne pas devoir se résigner au pire. •
LES PREMIERS SIGNATAIRES
Valérie Masson-Delmotte climatologue et vice-présidente du groupe scientifique
du GIEC ; Hervé Le Treut climatologue et président de l’Institut Pierre-SimonLaplace ; François Bourguignon ex-économiste en chef de la Banque mondiale ;
Isabelle Chuine écologue ; Denis-Didier Rousseau paléontologiste à l’Ecole
normale supérieure ; Gaël Giraud économiste en chef de l’Agence française de
développement ; Pierre Brasseur directeur de l’Institut des géosciences de
l’environnement ; Marc Pontaud directeur du Centre national de recherches
météorologiques ; Nathalie Ollat chercheuse à l’Institut national de la recherche
agronomique ; Roger Guesnerie économiste au Collègue de France ;
Lucile Stahl Juriste en droit de l’environnement ; Jean Jouzel climatologue viceprésident du groupe scientifique du GIEC, Elsa Cortijo directrice du Laboratoire
des sciences du climat et de l’environnement ; Jean-Joseph Boillot Conseiller
économique au club du CEPII, et 687 autres…
idée de cet appel des scientifiques
français à un urgentissime changement de société pour protéger notre environnement –donc nous-mêmes–
remonte à début juin. Bien avant la démission de Nicolas Hulot le 28 août, bien avant
la série, marquée de l’empreinte du réchauffement du climat, de canicules et
d’incendies qui a frappé l’hémisphère
Nord cet été. Ecrite par Henri Waisman et
Alexandre Magnan de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), à l’initiative de Libération, elle a été ouverte aux signatures
le 20 août. Nous avons vite été submergés
de réponses de scientifiques désireux
d’être associés à ce cri d’alarme. Il s’adresse
au gouvernement français, aux parlementaires, aux eurodéputés et aux élus locaux.
Il entend les alerter une énième fois pour
qu’ils fassent de l’enjeu climatique une
priorité absolue dans toutes les politiques
publiques. Et que l’intérêt général prime
face aux lobbys servant des intérêts privés.
Sans remettre en cause une politique très
ancien monde qui n’intègre pas l’état d’urgence environnementale, Emmanuel Macron ne semble pas avoir entendu le désarroi de Nicolas Hulot.
Et les Français? «Est-ce que j’ai une société
structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité, est-ce que j’ai une formation politique, une union nationale sur
un enjeu qui concerne l’avenir de l’humanité
et de nos propres enfants?» a lancé l’ex-ministre sur France Inter. Samedi, la société
civile lui répond. Plus de 630 actions citoyennes sont organisées dans le monde
pour demander un nouveau projet de civilisation en accord avec la protection de l’environnement. A Paris, plus de 100000 personnes se sont dites intéressées sur
Facebook pour participer à la Marche pour
le climat. Soixante autres actions sont prévues dans l’Hexagone. Et les appels comme
celui lancé dans Libé se multiplient. Lundi,
200 personnalités ont signé une tribune
dans le Monde pour une action politique
«ferme et immédiate» sur le climat. Samedi,
au moins trois des signataires de cette tribune, Marion Cotillard, Arthur H et le biologiste Gilles Boeuf, soutiendront un appel
lancé au festival Climax, à Bordeaux. La
transition écologique n’a rien d’un sacrifice, elle est une nécessité bénéfique. Selon
un rapport de la Global Commission on the
Economy and Climate publié mercredi, des
actions politiques climatiques audacieuses
produiraient au moins 22 000 milliards
d’euros de bénéfices d’ici à 2030.
AUDE MASSIOT et CORALIE SCHAUB
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ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
Le glacier Columbia (Alaska) en 2009. PHOTOS JAMES BALOG .EXTREME ICE SURVEY. EARTH VISION INSTITUTE
Le fjord d’Ilulissat Isfjord (Groenland), en 2007.
Huit commandements
pour endiguer les dérèglements
Se désintoxiquer du
charbon, payer plus
cher l’avion, utiliser la
valeur agronomique des
sols, contrer l’influence
des lobbys…. Plusieurs
solutions sont
disponibles pour
contrer le changement
climatique, mais elles
demandent une intense
métamorphose de
notre mode de vie.
N
icolas Hulot l’a martelé en
démissionnant avec fracas:
pour enrayer la catastrophe
climatique en cours, la politique
des «petits pas» ne suffira pas.
C’est tout le système économique
qu’il faut repenser en profondeur,
donc tous les secteurs : énergie,
agriculture, transports, logement,
finance…
LAISSER LES FOSSILES
DANS LE SOL
Première cause du changement climatique, les énergies fossiles représentent plus de 80% des émissions
mondiales de CO2 et 65% de toutes
les émissions de gaz à effet de serre
(GES). Les plus «sales»? Le charbon
et les hydrocarbures non conven-
1
tionnels, toujours plus profonds et
plus chers. Comme les sables bitumineux, qui émettent 23 % à 50 %
de plus de gaz à effet de serre que le
pétrole. Ou les gaz et huiles de
schiste, dont la production engendre du méthane, gaz 25 fois plus «réchauffant» que le CO2. Depuis 1880,
la température du globe s’est élevée
de près de 1°C en moyenne.
Fin 2015, à Paris, 195 Etats se sont
fixé l’objectif de contenir le réchauffement en dessous de +2°C, sans se
donner les moyens d’y parvenir :
nous brûlons toujours plus de fossiles. «Si nous exploitons tous ceux
disponibles, les températures grimperont de 9°C», s’alarme Michael
Greenstone, professeur à l’Université de Chicago et ex-«chief economist» de la Maison Blanche.
Pour espérer contenir le réchauffement à + 2°C, il faudra laisser dans
le sol un tiers du pétrole, la moitié
du gaz et 82% du charbon restants,
alerte une étude de l’University
College de Londres. Pas si impossible que cela, quand on sait qu’il
existe une foule de solutions pour
se désintoxiquer des fossiles sans
ressentir de manque. D’autant que
60% de la consommation mondiale
d’énergie est gaspillée : appareils
en veille, bouchons sur la route,
logements mal isolés, pertes
dans la production et le transport
d’électricité…
TRANSFORMER
L’AGRICULTURE
Au sens strict, l’agriculture produit
10% à 12% des émissions mondiales
de gaz à effet de serre d’origine humaine. Sans compter la transformation et le transport des marchandises. Plus encore que du CO2,
l’agriculture émet surtout du méthane résultant de la digestion du
bétail et du stockage du fumier, et
du protoxyde d’azote qui se dégage
des engrais. Des gaz aux pouvoirs
2
Une étude montre
qu’il est possible
de nourrir plus de
9,7 milliards d’êtres
humains en 2050
avec 100%
d’agriculture
biologique. A deux
conditions: réduire
le gaspillage et
limiter la
consommation de
produits d’origine
animale.
respectivement 25 fois et 300 fois
plus réchauffants que le CO2.
Toutes les agricultures ne portent
pas la même responsabilité. L’agriculture industrielle, avec ses élevages intensifs et ses monocultures
nécessitant l’utilisation massive de
pesticides et d’engrais d’origine pétrochimique, libère d’importants
stocks de carbone. En guise de «solutions», les multinationales agroindustrielles prônent une fuite en
avant à coups d’OGM, d’agrocarburants industriels ou d’intégration
de l’agriculture dans les marchés
du carbone au nom de son rôle de
stockage de CO2 dans le sol.
Mais les vraies solutions sont
ailleurs. L’agroécologie, l’agroforesterie ou la permaculture recommandent d’utiliser la «valeur agronomique» des sols, ses insectes,
bactéries et vers de terre. D’éviter la
monoculture, de favoriser les rotations. De travailler avec la nature
plutôt que contre elle. De maintenir
les haies et bosquets, préserver
l’eau, tendre vers l’autonomie des
exploitations…
Une étude de février 2017 démontre
qu’il sera possible de nourrir plus
de 9,7 milliards d’êtres humains
en 2050 avec 100 % d’agriculture
biologique. A deux conditions: réduire le gaspillage alimentaire et
limiter la consommation de produits d’origine animale. En inver-
sant par exemple dans les assiettes
françaises la part respective des
protéines animales (62% de nos apports) et végétales.
PROTÉGER
LES SOLS
Les sols sont une richesse à préserver d’urgence. Seul un quart des
terres de la planète n’a pas été
«significativement affecté» par
l’activité humaine et le ratio devrait
chuter à 10% d’ici 2050, laissant surtout vierges de toute dégradation les
déserts, les régions montagneuses,
la toundra et les régions polaires inhospitalières pour l’homme.
La seule détérioration des terres,
mal ou surexploitées, «conjuguée
aux problèmes de changement climatique, qui y sont étroitement
liés», est si grave qu’elle provoquera
la migration d’au moins 50 millions
d’humains d’ici à 2050, selon une
étude de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les
services écosystémiques publiée en
mars. Les zones humides –marais,
tourbières, prairies – sont les plus
fragilisées. Pourtant, elles sont une
ressource économique majeure et
un important outil de lutte contre le
réchauffement. A elles seules, les
tourbières sont les deuxièmes réserves les plus importantes de carbone
après les océans, soit 500 à 600 gigatonnes.
3
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Des appareils photo installés pour le projet Extreme Ice Survey dans le glacier Columbia (Alaska) en 2009.
Que ce soit par le biais de l’artificialisation des sols pour la construction de bâtiments, de routes, d’aéroports, par l’épuisement des sols
par des pratiques agricoles intensives, les sols souffrent et perdent
leurs bienfaits, y compris pour la
biodiversité.
RÉDUIRE
LE TRAFIC AÉRIEN
Difficile d’échapper à leur traînée
blanche dans le ciel français. En
plus de la pollution à l’oxyde d’azote,
au noir de carbone, au plomb et aux
particules, l’aviation produit environ 2,5% des émissions de gaz à effet
de serre de la planète grâce à ses
20 000 appareils en circulation…
Une flotte qui devrait atteindre
50000 engins en 2040. Malgré cette
participation au changement climatique appelée à croître fortement, le
secteur est le grand absent l’accord
de Paris en 2015.
De plus, l’aviation profite d’exemption de taxation sur le carburant
kérosène et de TVA sur les vols internationaux. En France, certains
vols intérieurs sont vendus à des
prix plus bas que le train, pourtant
moins nuisible au climat.
Andrew Murphy, de l’ONG bruxelloise Transport et Environnement,
appelle les gouvernements des Etats
européens à soutenir la mise en
place d’une taxe sur le kérosène
pour les vols intra-UE. Cela permettrait un gain annuel de 9,5 milliards
d’euros. «La France pourrait aussi
imposer une TVA à 15%, par exemple, sur les billets d’avion au départ
de son territoire, ajoute Andrew
Murphy. Cela permettrait de limiter
la demande et d’encourager les transports plus propres comme le train. Il
s’agit d’une question d’égalité sociale
car ce sont les classes les plus aisées
4
qui prennent le plus l’avion.»De manière générale, il faut repenser les
transports, la mobilité, privilégier
les transports en commun et la mobilité douce (vélo, marche…).
RÉNOVER
LES LOGEMENTS
En début d’année, l’exécutif entendait faire de la rénovation énergétique des bâtiments une «priorité nationale», permettant d’atteindre la
neutralité carbone à l’horizon 2050,
objectif fixé dans le plan climat
annoncé par Nicolas Hulot en
juillet 2017. Il s’agit effectivement
d’un enjeu majeur: les bâtiments résidentiels et tertiaires représentent
45% de la consommation du pays en
énergie et le secteur est à l’origine de
25% des émissions de gaz à effet de
serre. Le défi est aussi social: 7 millions de logements sont mal isolés et
3,8 millions de ménages peinent à
payer leur facture ou se privent de
chauffage. Mais le plan présenté fin
avril par le gouvernement manque
d’ambition et comporte même des
reculs significatifs.
Ainsi, la loi de transition énergétique de 2015 prévoyait de rénover
la totalité des logements «passoires
énergétiques» à l’horizon 2025.
Or, le nouveau plan entend moderniser ces logements dans les dix
prochaines années, soit d’ici à 2028.
Quant à la rénovation annoncée de
500000 logements par an, ce chiffre ne prend pas en compte le retard
accumulé sous le quinquennat Hollande, qui promettait déjà le même
objectif en 2013, puis en 2015, sans
l’atteindre.
On tourne aujourd’hui autour de
288 000 rénovations thermiques
performantes par an. Il en faudrait
au moins 700 000 chaque année
pour rattraper le retard accumulé.
5
«La France pourrait
imposer une TVA
à 15%, par exemple,
sur les billets
d’avions au départ
de son territoire.
Cela encouragerait
les transports
plus propres
comme le train.»
Andrew Murphy de l’ONG
Transport et Environnement
Il y a pourtant urgence : au lieu
de décroître, la consommation
énergétique et les émissions de CO2
ont augmenté en 2015 et 2016
dans le bâtiment.
RÉORIENTER L’AIDE
SUR LE CLIMAT
C’est une des grandes batailles des
négociations internationales sur le
climat. D’un côté les pays en développement, souvent les plus vulnérables à ce dérèglement mondial,
demandent aux pays les plus aisés
(qui participent le plus au phénomène) de les aider financièrement
à s’adapter aux conséquences et à
organiser leur développement économique bas carbone. Mais ils craignent qu’on ne pioche dans l’aide
au développement déjà famélique
pour la transférer vers ces financements «verts».
De l’autre, les pays du Nord redoutent qu’un tel engagement les rende
redevables devant la justice internationale. «Une solution intermédiaire
est possible, assure Samuel Rufat,
6
ex-observateur scientifique des
négociations sur le changement climatique. Il faudrait créer un fonds
international déconnecté de l’aide
au développement et qui pourrait
être alimenté par des prélèvements
sur les contrats d’assurance et sur les
trajets en avion.» Un tel fonds pourrait aussi être couplé avec une taxe
carbone, comme elle existe au niveau français, mais dont les revenus
ne sont étonnamment pas dédiés
aux investissements «verts».
VERDIR LE SYSTÈME
FINANCIER
Le 3 septembre, plusieurs dizaines
de personnalités politiques et d’économistes signaient dans Alternatives économiques un appel demandant au gouvernement de «libérer
l’investissement vert». Pour JeanCharles Hourcade du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement, «rediriger vers la transition bas carbone
5 à 10% des revenus annuels du capital mondial [hausse de la valeur du
capital avec les intérêts, ndlr] est
faisable».
Objectif: créer les conditions pour
que les infrastructures et technologies bas carbone soient le support
d’actifs financiers de long terme et
ainsi mettre fin à la «tragédie des
horizons» que dénonce Mark Carney, le patron de la Banque d’Angleterre. «Il faut attirer vers ces actifs,
les fonds de pension, les assurances
et l’épargne des couches à haut et
moyen revenus qui privilégient
aujourd’hui soit l’immobilier soit
des placements spéculatifs de court
terme, ajoute Jean-Charles Hourcade. Il faut à la fois des garanties de
l’Etat pour baisser les risques d’investissement bas carbone et l’encadrement, par des règles claires et des
7
processus d’évaluation puis de certification conduits par des experts indépendants.» Bref, contrer l’influence des lobbys et éviter la
simple «verdisation» de pratiques
financières existantes.
ÉLIMINER LES FLUIDES
FRIGORIGÈNES
Les réfrigérateurs, rayons de supermarché et climatiseurs regorgent de
fluides frigorigènes. Ces super polluants, fabriqués industriellement,
sont soit dommageables pour la
couche d’ozone–les CFC et HCFC–
soit pour le réchauffement climatique –les HFC. En 2016, à Kigali, au
Rwanda, plus de 170 pays se sont accordés pour se débarrasser des derniers, dès 2019 pour les pays riches.
Il est primordial de respecter ces engagements. Ces gaz ne sont pas présents en grande quantité dans l’atmosphère et ont une courte durée de
vie d’une quinzaine d’années ou
moins, mais ont un potentiel de réchauffement plusieurs milliers de
fois supérieur au CO2. Et il est essentiel de les éliminer proprement. 90%
des émissions liées à ces gaz sont
produites à leur fin de vie.
«Après avoir été soigneusement retirés et stockés, ils peuvent être purifiés pour être réutilisés ou transformés en d’autres produits chimiques
qui ne contribuent pas à l’effet de
serre», recommande Paul Hawken
dans son ouvrage Drawdown, comment inverser le cours du réchauffement climatique. D’après les estimations de son équipe de recherche,
sur trente ans, si l’on récupère 87%
des réfrigérants susceptibles d’être
relâchés dans l’atmosphère, on évitera l’émission de l’équivalent de
89,7 gigatonnes de CO2.
AUDE MASSIOT
et CORALIE SCHAUB
8
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ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
James Balog au Groenland en juillet 2009. PHOTO ADAM LEWINTER . EXTREME ICE SURVEY.EARTH VISION INSTITUTE
Epidémies, canicules,
inondations... voyage
dans la France de 2030
Si les mesures nécessaires pour enrayer le
réchauffement climatique ne sont pas rapidement
prises, l’été que le pays vient de vivre ne sera
que l’avant-goût d’un futur apocalyptique.
Par
AUDE MASSIOT
L
es projections du Groupe
d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat
(Giec) laissent entrevoir à l’humanité, si la bataille contre les émissions de gaz à effet de serre n’est pas
menée avec détermination, un
futur apocalyptique pour la fin du
siècle. Les canicules comme celle
que la France a connue en 2003 deviendraient la norme. Des prédictions inquiétantes, mais qui paraissent bien lointaines. Comme
ces îles du Pacifique ou de l’océan
Indien condamnées à être submergées par la montée du niveau
des océans dans les prochaines
décennies.
Mais cet été caniculaire dans
l’Hexagone, et plus largement en
Europe, a bien signifié que les conséquences du changement climatique se ressentent dès maintenant.
Il a servi de bande-annonce à ce
qui va se répéter. Et s’amplifier.
Dans ce futur proche, à quoi ressemblera la France sous l’effet de
ces profonds dérèglements, souvent
irrémédiables ? Libération vous
offre un voyage dans le temps,
direction 2030.
11 MARS 2030,
LA RÉUNION
La saison touristique est au plus
bas sur les plages bordées de l’océan
Indien. L’île a essuyé, il y a deux semaines, le passage d’un cyclone dévastateur. Préparés, les Réunionnais n’ont souffert que de dégâts
mineurs. Ces dernières années, ils
se sont habitués à l’augmentation
des pluies lors de ces tempêtes tropicales qui, heureusement, ne semblent pas devenir plus fréquentes
sous l’influence du changement climatique. En revanche, il fait particulièrement chaud en cette journée
de mars, début de l’automne austral
Jökulsárlón, le plus grand lac proglaciaire d’Islande, en
sur l’île: 35°C. Depuis 2018, le mercure a gagné 1°C en moyenne, une
hausse qui devrait atteindre 3,6°C
d’ici la fin du siècle. Pour le troisième jour consécutif, la nuit promet d’être brûlante. Et les attaques
de moustiques virulentes. La
crainte persiste d’un retour d’une
crise de chikungunya, après celles
de 2005-2006 et de 2027 qui ont
provoqué la fermeture pendant plusieurs mois de nombreuses structures hôtelières. D’ailleurs, depuis
quelques années, les touristes se
font plus rares. Le risque d’épidémie accru par le réchauffement y
est pour quelque chose. Tout
comme l’intensification des événements météo extrêmes et la disparition progressive des récifs coralliens à cause du réchauffement
des mers.
Depuis 1880, les températures
moyennes de surface sont passées
de 24,8°C à 26,9°C autour de l’île.
D’ici la fin du siècle, elles pourraient
atteindre 30°C si les émissions de
gaz à effet de serre mondiales ne
diminuent pas drastiquement. Ce
n’est pas le chemin pris, malgré les
nombreuses alertes sur la très forte
exposition aux conséquences du
dérèglement climatique des DOMCOM (92% des communes concernées à La Réunion). Les cultures
maraîchères et fruitières, essentielles à l’économie réunionnaise, subissent de plus en plus les assauts de
parasites et maladies stimulés par la
hausse des températures. Heureusement, les attaques de requins qui
se rapprochent de plus en plus des
plages ont pu être jugulées grâce
aux mesures de prévention et d’information menées par les autorités
locales. Impossible pourtant d’endiguer la montée du niveau de l’océan.
Depuis le XIXe siècle, il a augmenté
de 28,4 centimètres autour de
La Réunion, dont 12 centimètres
sur les trente dernières années.
Grignotant ainsi le littoral si précieux à la population locale et aux
touristes.
2 JUIN 2030,
MARSEILLE
«Annonce à tous les usagers: en raison des alertes à la canicule et à la
pollution à l’ozone émises par Météo
France, le réseau RTM offre un tarif
spécial de 1 euro sur les tickets à
l’unité et déclenche les brumisateurs
à la sortie de toutes les stations de
métro. Nos agents sont à votre disposition pour distribuer de l’eau à tous
les utilisateurs de gourdes.» Personne ne bronche sur le quai de la
station Castellane. Des éventails
s’agitent, des ventilateurs à l’énergie
solaire vrombissent. Le chef-lieu
de la région Provence-Alpes-Côte
d’Azur (Paca) cuit depuis une
semaine dans des températures
de 40°C. En dix ans, le mercure estival a augmenté de 1,5°C par rapport
à la période 1971-2000. Mais ce
sont surtout les vagues de chaleur
intenses vécues ces dernières années qui ont marqué les esprits.
En juillet 2029, les Marseillais ont
subi neuf jours où le thermomètre
a dépassé les 35°C. Une canicule
accompagnée d’une sécheresse
de 38 jours consécutifs sur le littoral, malgré la protection de la Méditerranée.
Les élus de la région ne sont pas restés les bras croisés face à ces évolutions climatiques, prévues depuis
une vingtaine d’années. Les grandes villes ont aménagé des espaces
verts et des systèmes de refroidissement pour donner un peu de répit
aux citadins. Certaines habitations
ont dû être évacuées en prévention
de la multiplication des feux de forêts attisés par l’assèchement des
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
2008.
PHOTO JAMES BALOG . EARTH VISION INSTITUTE
sols. Dans l’arrière-pays, les champs
de lavande, symbole historique de
la culture provençale, se font de
plus en plus rares. Des producteurs
soucieux de préserver cet héritage
ancestral se sont mis à l’élevage de
volaille pour réussir à joindre les
deux bouts. Avec la canicule de ces
derniers jours, ils craignent les épisodes orageux qui devraient suivre.
En 2028, des inondations massives
et coulées de boue ont causé des
destructions dans certains champs.
Un désastre que peinent à dédommager les compagnies d’assurance
qui travaillent pourtant depuis plusieurs décennies sur une meilleure
adaptation aux conséquences du
changement climatique.
22 AOÛT 2030,
CÔTE AQUITAINE
La pointe de Grave, à l’extrémité
nord du Médoc, en Nouvelle-Aquitaine, est un paradis pour les fondus
d’ornithologie. Bien que dévoré par
l’érosion et grignoté par la montée
du niveau des océans (4 centimètres
en douze ans), le site est un endroit
privilégié pour observer les passages de nombreux oiseaux lors de
leur migration nuptiale. Mais il faut
venir de plus en plus tôt si on espère
apercevoir un balbuzard pêcheur
ou une huppe. En moyenne, les espèces locales reviennent de leur séjour à travers le Sahara 8,5 jours plus
tôt qu’en 1987, date du début des observations. Pour repérer un balbuzard pêcheur, les ornithologues doivent même venir 22 jours plus tôt
qu’il y a 43 ans.
Et il n’y a pas que la faune qui a
changé dans le Sud-Ouest. La Nouvelle-Aquitaine est une des régions
de métropole où le réchauffement
climatique est le plus alarmant. Depuis une vingtaine d’années, les sécheresses estivales, comme les
u 7
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Dans le glacier de Svínafell (Islande), en 2008. PHOTO JAMES BALOG . EXTREME ICE SURVEY. EARTH VISION INSTITUTE
vagues de canicule, sont devenues
récurrentes. Au point de devoir modifier le paysage agricole. Les dates
de vendanges dans le Médoc ont
avancé de plus de 15 jours par rapport à 1988. Les cultures de maïs ont
dû être déplacées plus au nord,
pour être remplacées par d’autres
céréales plus adaptées à la chaleur,
comme le sorgho. Pour garder leur
maïs, certaines communes ont préféré sacrifier des zones humides,
pourtant bijoux de biodiversité, afin
de construire des retenues d’eau.
Les cultures de pins ont, elles aussi,
beaucoup perdu en rendement et
commencent déjà à séduire des régions plus septentrionales. Ils laissent la place, par endroits, aux chênes verts, autrefois cantonnés à la
zone méditerranéenne et à une
mince frange atlantique. Pourtant,
vu la hausse continue des températures, cette remontée des espèces
d’arbres vers le nord ne se produit
pas assez rapidement. Les gestionnaires forestiers tentent bien de les
protéger, alors que des insectes
comme les scolytes et les chenilles
processionnaires prolifèrent grâce
au réchauffement. On aperçoit
alors, lors des balades en vélo dans
les Landes, des arbres aux cimes
comme grillées, effondrées, rongées
de l’intérieur.
31 DÉCEMBRE 2030,
COL DE PORTE
Dans la station familiale du col de
Porte, sur les hauteurs de Grenoble,
les loueurs de raquette et de skis
nordiques se félicitent de la saison
touristique. Après cinq ans de faible
enneigement, ils espèrent gonfler
leur chiffre d’affaires pour se préparer aux probables mauvaises années
à venir. Par rapport à la période
1960-1990, la station perchée à
1 326 mètres d’altitude a perdu
80 centimètres en moyenne de couverture neigeuse. Les pistes de ski alpin les plus basses n’ouvrent désormais que quelques jours par an. Mais
le réchauffement climatique n’a pas
eu que des conséquences néfastes
sur l’économie locale. Les étés de
plus en plus chauds, comme la canicule de ce mois de juin, ont poussé
de plus en plus de touristes à se réfugier en altitude. Les infrastructures
d’accueil de randonneurs et de cyclistes ont essaimé dans la vallée.
Mais elles doivent faire face à un approvisionnement en électricité erratique. Lors de la grande canicule
de 2026, plus féroce encore que
celle de 2003, la production hydroélectrique a baissé de 11 % en PACA
et de 20% en Auvergne-Rhône-Alpes. Il a fallu mettre plusieurs réacteurs nucléaires à l’arrêt dans la vallée du Rhône. Des tensions sur
l’énergie accentuées par le recours
croissant des habitants à la climatisation, très énergivore.
Malgré ces risques de rupture du
système de distribution d’électricité, le déploiement des énergies renouvelables (photovoltaïque en
Paca, biomasse en Auvergne…) se
poursuit au ralenti. En cette veille
de nouvel an, les visiteurs du col de
Porte ont, en revanche, moins à
craindre les avalanches qu’il y a une
quinzaine d’années. Les résineux
montés en altitude, sous l’influence
du réchauffement, servent de paravalanche, alors que les départs de
chutes de neige se produisent de
plus en plus haut. Au cours de leur
balade en ski de fond, ils sont de
nombreux à observer des espèces
d’oiseaux impossibles à repérer à
cette altitude, à peine quelques années auparavant. •
Sources : Météo France, Onerc, Dreal
PACA, AcclimaTerra (Hervé Le Treut).
ÉDITORIAL
Par LAURENT
JOFFRIN
Prédateurs
Il s’agit, dit le nouveau ministre de la Transition écologique, François de Rugy,
«de faire marcher la main
dans la main l’écologie et
l’économie de marché».
Louable projet. Mais quelque peu lénifiant. Non que
les défenseurs du climat en
tiennent pour une économie massivement étatisée.
Mais la lecture de l’appel
que nous publions
aujourd’hui montre bien
que l’affaire est plus malaisée que ne le suggère la
candide profession de foi
du successeur de Nicolas
Hulot. L’appel a été signé
par une kyrielle de scientifiques, rattachés à toutes
sortes de disciplines, bien
au-delà du cercle habituel
des climatologues. Que disent-ils ? Que l’urgence climatique, rendue criante
par les récentes manifestations du réchauffement de
la planète, confirmée par
toutes les études prospectives, exige à côté d’une
transformation des mentalités une vigoureuse intervention, sous la forme de
lois nouvelles, de réglementations adaptées, de
réformes fiscales et d’investissements collectifs.
Or l’économie de marché
dépend par nature, non de
l’Etat, mais des initiatives
individuelles aiguillonnées
par la concurrence. Laissée
à elle-même, elle obéit à
une logique froide d’accumulation et de rentabilité
qui, spontanément, se soucie fort peu des «déséconomies externes», c’est-à-dire
des effets involontaires de
son fonctionnement sur les
champs extérieurs à l’économie, par exemple la nature. Et cela d’autant plus
qu’elle est actuellement
dominée, à l’échelle planétaire, par les dogmes du
laissez-faire libéral. Seule
une action collective vigoureuse peut corriger
ses tropismes prédateurs.
Celle-là même que récusent les partisans du libéralisme, qui sont nombreux
au sein de l’actuel gouvernement et dont la résistance a conduit à la démission de Nicolas Hulot.
L’écologie est politique,
n’en déplaise aux zélateurs
du «nouveau monde». Pire,
ou mieux, elle est intrinsèquement socialisante,
puisque c’est bien la décision publique qui peut accélérer sa mise en œuvre.
Ses adversaires, dans leur
majorité, se recrutent à
droite et ses partisans à
gauche (comme on le voit
de manière caricaturale
aux Etats-Unis). Voilà un
obstacle que sous-estime
un ministre rallié au «ni
droite ni gauche». •
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8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
«
La baie de Disko, à l’ouest du Groenland. le 15 mars 2008. Une grosse partie du glacier d’Ilulissat flotte au large. PHOTO JAMES BELOG . EXTREME ICE SURVEY. EARTH VISION INSTITUTE
SVAVAR.JONATONSSON .
EXTREME ICE SURVEY
Quand vous observez
le monde réel, le
changement climatique
devient évident»
B
Climatosceptique jusqu’à
la fin des années 90, le
photographe américain
James Balog n’a de cesse
depuis de sonner l’alarme,
documentant par son
travail l’impact de l’activité
humaine sur la planète.
ien que récompensé en 1986
par le prestigieux prix World
Press catégorie «nature» pour
un cliché d’élan immergé dans un
lac canadien, le photographe américain James Balog a longtemps été
climatosceptique. Mais l’observation du monde réel l’a convaincu de
la réalité de la tragédie en cours. Et
depuis son travail sur la fonte des
glaciers, publié dans le New Yorker
et National Geographic avant de
faire l’objet du documentaire Chasing Ice (de Jeff Orlowski) en 2012, il
consacre sa vie à sonner l’alarme. Il
a élargi son sujet à tous les bouleversements causés par Homo sapiens.
Pourquoi étiez-vous climatosceptique ?
Dans les années 80 et au début des
années 90, je pensais que les climatologues ne s’appuyaient que sur
des modèles informatiques et que
leurs conclusions sur le changement climatique n’étaient donc pas
totalement fiables. Et j’étais lié par
ce réflexe typiquement humain qui
consiste à croire que nous, l’humanité, sommes trop «petits» par rapport à l’immensité de la nature
pour avoir un impact significatif
sur celle-ci. Ma réflexion était alors
basée sur mon propre système de
croyances.
Comment avez-vous ouvert les
yeux sur ce sujet ?
Quand je suis passé de la croyance
à la preuve, qui découlait de l’observation du monde réel. Cela me rend
dingue, aujourd’hui, quand les gens
posent la question: «Croyez-vous au
changement climatique ?» Ce n’est
pas une question de croyance, car
celle-ci est liée à l’inconscient, l’irrationnel, l’idéologie. Or, là, quand
vous oubliez votre idéologie et que
vous observez le monde réel, le
changement climatique devient
évident. A la fin des années 90, j’ai
réalisé que les scientifiques qui étudiaient les régions polaires se fondaient sur des preuves observées
sur le terrain, dans la glace, pour
conclure à la réalité du changement
climatique. Une fois que j’ai compris mon erreur initiale, je me suis
demandé comment raconter ce
changement climatique en photo.
Quelques années plus tard, le magazine New Yorker m’a commandé
un travail sur ce sujet. C’est ainsi
que je suis allé photographier les
glaciers en Islande début 2005.
Grâce à des marqueurs au sol, je
pouvais voir combien le glacier
avait reculé, jusqu’où il arrivait voilà
un, cinq, dix ou trente ans. La
preuve sautait aux yeux. Plutôt que
de fondre, le bout des glaciers islandais tombait en morceaux, s’effondrait. La forme de la glace était très
expressive. Cela m’a définitivement
convaincu de la réalité du phénomène. J’ai aussi travaillé sur les glaciers pour National Geographic
en 2006. Et dès l’année suivante, j’ai
installé des appareils en time-lapse
(ou chronophotographie) sur plusieurs glaciers du monde et lancé le
projet Extreme Ice Survey. L’idée
étant de rendre compte au mieux
du recul des glaciers, année après
année.
Qu’en est-il depuis ?
On vient de terminer la douzième
année d’études sur le terrain. En
douze ans, nous avons perdu un
volume de glace faramineux. C’est
très visible dans les Alpes, qu’il
s’agisse des glaciers français, suisses ou autrichiens, mais aussi au
Groenland, en Scandinavie, au Canada, en Bolivie, sur le mont Kilimandjaro… Le recul de la glace est
principalement dû à des étés anormalement chauds. L’inverse est
aussi possible, mais très rare : au
Groenland, un glacier s’est un peu
étendu l’an dernier, après deux étés
frais d’affilée.
Je ne fais pas que du time-lapse.
Dans certains endroits, je retourne
prendre la même photo à deux ou
trois ans d’intervalle ; on appelle
cela la photographie à répétition.
L’été 2017, dans certains endroits en
Suisse, la glace avait presque totalement disparu, là où il y en avait encore beaucoup il y a dix ans. Parfois, le bout du glacier recule
de 50 à 150 mètres par an. C’est
énorme et choquant. C’est le cas en
Islande, en Alaska, en ColombieBritannique (Canada). Dans les Alpes, la glace recule mais perd aussi
en épaisseur.
Les preuves du changement climatique ne sont pas visibles que
dans les glaciers…
Effectivement. Autour de 2010, j’ai
réalisé qu’il y avait beaucoup
d’autres histoires à raconter pour illustrer que le monde change énormément. Comment l’exprimer
autrement que via la glace ? J’ai
alors commencé à chercher comment photographier l’air. Le climat
change car l’air change, cet air invisible qui nous entoure. Comment
pouvais-je l’exprimer ? J’ai opté
pour les feux de forêt. Pour plusieurs raisons. Le feu se nourrit de
l’oxygène de l’air. Et les feux de forêt
se multiplient parce que l’air devient plus sec et chaud dans certains endroits. En photographiant
le feu, vous exprimez donc quelque
chose sur l’air et sur la relation entre
la chaleur, la végétation et les gens.
Nous avons commencé à photographier les feux en 2014 et avons travaillé pendant trois ans sur les incendies en Californie.
Avez-vous photographié les incendies monstres de cet été ?
Non, car nous avions fini notre film
The Human Element, présenté en
avril au festival de San Francisco.
C’est un peu frustrant et je sens qu’il
me reste tant à photographier sur le
sujet, je pense n’en avoir même pas
exploré la moitié. Mais plusieurs
choses me retiennent. Un de mes
caméramans et moi devons nous remettre d’une pneumonie, sans
doute contractée après avoir été trop
longtemps au contact de l’air empoisonné des incendies. J’ai été très impressionné par la dangerosité et la
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Dans le comté de Monterey, en Californie, en août 2016. PHOTO JAMES BALOG . EARTH VISION INSTITUTE
puissance de ces feux. Il y a un sentiment de chaos, de folie, de force incontrôlée. Avec l’été très chaud que
vous avez connu en Europe, vous
aussi avez eu des feux de forêt en
Suède, au Portugal, en Grèce…
Dans le film The Human Element,
j’explore la façon dont la terre, l’air,
le feu et l’eau sont modifiés à cause
de l’activité humaine. Et je raconte
comment les gens sont affectés
par ces changements que nous
provoquons. C’est une boucle de
rétroactions. Nous changeons les
éléments, et ils nous reviennent
comme des boomerangs sous forme
d’incendies ou d’élévation du niveau des océans, bouleversant
nos vies.
L’inverse de ce que vous pensiez
dans les années 80…
Oui. En référence à la tectonique
des plaques, qui provoque des éruptions volcaniques et des tremblements de terre, j’ai imaginé l’expression «tectonique humaine». Les
humains sont une force très puissante au sein de la nature. Nous ne
sommes pas en dehors d’elle mais
en faisons partie et l’influençons,
avec notre technologie, la taille de
notre population, notre désir de richesses matérielles. La tectonique
humaine entre en collision avec
celle de la nature.
Quelle différence y a-t-il entre la
«tectonique humaine» et l’anthropocène ?
L’anthropocène est le nom scientifique désignant la période pendant
laquelle la tectonique humaine a
lieu. Cette dernière est la force, l’anthropocène est le temps, le moment.
Vous consacrez désormais toute
votre énergie à sonner l’alerte…
Oui, je suis entièrement capturé
par ce sujet. Piégé, engagé. Son importance et son urgence sont si
énormes que je ne peux pas faire
autre chose. Quand je vois la plupart des sujets auxquels s’intéressent certains de mes confrères photographes, je les trouve inutiles,
sans importance, vains, ridicules
comparé à l’importance et l’urgence des bouleversements environnementaux, qui déterminent
tout le reste. C’est comme si,
en 1944 sur les plages de Normandie, vous aviez immortalisé les petites fleurs qui poussent dans les dunes plutôt que le débarquement.
Alors que vous vivez une période
capitale de l’histoire.
Comment la photographie, la vidéo, les images, l’art, peuvent-ils
aider à la prise conscience ?
Il s’agit de façonner la perception
des enjeux. La science produit des
connaissances qui ont tendance à
être exprimées en chiffres, en graphiques, et ne disent pas grandchose à la plupart des gens. Si vous
parvenez à exprimer ce savoir avec
une image, la compréhension
est plus évidente. La politique, la
science, l’ingénierie financière, les
arts, peuvent, chacun dans leur domaine, contribuer à faire avancer
les choses. Mais si l’art et la science
peuvent donner à réfléchir, nous
avons besoin de cœur et d’âme pour
résoudre, pour agir.
La plupart de nos dirigeants
n’auraient ni cœur ni âme ?
C’est le mal très profond de notre
époque. Nous savons tous ce qu’il
faudrait faire, en gros laisser les
énergies fossiles dans le sol, mais
ces enfoirés ne le font pas! Ceci dit,
il faut reconnaître qu’il ne s’agit pas
que de mauvais hommes politiques
ou de méchants Total ou ExxonMobil. Nous sommes tous enfermés
dans ce système dont nous bénéficions aussi et dont nous avons le
plus grand mal à sortir. Chacun de
nous, chacun des 7,2 milliards d’humains, se retrouve pris au piège,
coincé dans notre histoire technologique, ce système qui ne fait
que grossir et se renforcer depuis
plus d’un siècle. Et pour l’instant,
le cœur et l’âme de ce système ne
«En voyant la
plupart des sujets
auxquels
s’intéressent
certains de mes
confrères, je les
trouve inutiles,
sans importance,
vains, ridicules
comparé à l’urgence
et à l’importance des
bouleversements
environnementaux.»
sont pas assez forts pour réagir à
la hauteur de l’urgence et du danger de notre époque.
Ne vous sentez-vous pas parfois
découragé quand vous voyez que
nos politiques n’en font pas assez, en particulier l’administration Trump, qui a dénoncé l’accord de Paris sur le climat, milite
pour les énergies fossiles et démantèle toutes les avancées de
l’administration Obama ?
Je me sens incroyablement dé-
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
primé quand je pense à cela. Je lis
la presse chaque matin et quand
je vois ce que fait Trump, j’ai envie
de hurler, cela me rend fou de colère. En psychologie, on dit que la
dépression est de la colère tournée
vers soi, mais il vaut mieux prendre
cette colère et la diriger vers l’extérieur. Je ne mérite pas de me sentir
mal au fond de moi à cause de ce
que Trump fait, je devrais plutôt
dire ce que je pense, que Donald
Trump est un salopard, un ignare,
une honte. La seule chose que je
puisse faire, c’est parler et dire la vérité: le climat est en train de changer, les humains en sont la cause
fondamentale, et cela nuit à nos intérêts. Il s’agit de l’avenir, de la stabilité et de la santé de nos enfants,
mais aussi et surtout de la nôtre. Il
y a une chose que nous pouvons
faire, chacun d’entre nous: faire entendre notre voix. Notre voix, c’est
notre vote, et on voit bien que parfois cela ne suffit pas. Mais c’est
aussi la façon dont nous dépensons
notre argent, organisons notre vie
et le monde qui nous entoure, pour
repousser autant que possible les
puissances obscures qui semblent
grandir en Europe et en Amérique.
C’est le seul espoir.
Recueilli par
CORALIE SCHAUB
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
SUÈDE Chez les
immigrés,
l’extrême droite
donne de la voix
Les accusations des Démocrates de
Suède contre le multiculturalisme
séduisent à Södertälje, où réside une forte
population d’origine étrangère. La
formation pourrait devenir le deuxième
parti du pays dimanche aux législatives.
Des membres du Mouvement de résistance nordique à Göteborg, en 2017. Plusieurs membres
Aspnak Mansy. Les SD ne sont pas
anti-immigration, mais ils veulent
d’abord s’occuper de ceux qui sont
déjà là.»
l’Etat-providence. En se l’appropriant, Akesson présente son parti
comme le sauveur d’un système en
déliquescence, dont il a défini l’ennemi: le multiculturalisme. «L’Etatprovidence est basé sur l’homogénéité culturelle. La Suède a essayé de
combiner deux choses incompatibles: le multiculturalisme et l’Etatprovidence», soutient Linus Bylund,
ancien bras droit d’Akesson. Selon
le chercheur Keith Banting, cette
idée ne tient pas : «La plupart des
études suggèrent que l’impact des politiques multiculturalistes sur l’Etatprovidence est mince.»
La rhétorique des SD semble toutefois fonctionner, d’autant qu’elle capitalise sur l’inquiétude croissante
«FOYER DU PEUPLE»
Jimmie Akesson, le leader des SD,
fait la distinction entre bons et mauvais immigrés, et anciens et nouveaux. «Dans notre “foyer du peuple”
moderne, vous pouvez venir de n’importe où, mais si vous décidez de vous
installer ici, vous devez avoir l’ambition et le désir de devenir l’un d’entre
nous», a-t-il déclaré, raie sur le côté
et sourire ingénu cet été. Le concept
de foyer du peuple, «Folkhemmet»,
est le pilier du Parti social-démocrate et est devenu le symbole de
PIB par habitant 2016
E
(en parité de pouvoir d’achat)
41 466 $
50 070 $
ÈG
U
SUÈDE
Stockholm
Mer EST.
Baltique
LET.
DA
NE
MA
R
K 300 km
1
IDH 2015
Suède
exécrable
0
69
très propre
très corrompu
0
Perception de la corruption 2016
LIT.
66 808 385
10 067 744
excellent
88
100
Population 2015
FRANCE
France
0,913 0,897
FINLANDE
RUSSIE
ne famille d’origine jordanienne passe devant le stand
du parti d’extrême droite
Démocrates de Suède (SD), à Södertälje, ville industrielle à 30 kilomètres de Stockholm. Beata Milewczyk, la tête de liste locale, salue
chaleureusement l’entraîneur de
foot de son fils. Avant de se lancer
dans un discours de dédiabolisation
de son parti: «Moi aussi, je suis immigrée. Je ne vais pas m’expulser
moi-même du pays!» lance, en riant,
cette femme d’origine polonaise.
Les SD espèrent devenir le
deuxième parti du pays lors des législatives de dimanche, avec entre
17% et 24% d’intentions de vote selon les sondages, juste derrière les
sociaux-démocrates. Ces derniers,
au pouvoir en coalition avec les
Verts, redoutent d’obtenir leur plus
faible score depuis plus d’un siècle,
à environ 25%. La Suède a accueilli,
en 2014 et 2015, un nombre cumulé
de 250000 demandeurs d’asile, un
record. L’immigration, qui ne faisait
pas partie des cinq thèmes majeurs
des électeurs en 2010, figure désormais parmi les trois premières préoccupations des Suédois avec la
santé et l’éducation.
Beata Milewczyk partage le stand
avec Aspnak Mansy, jeune femme
copte d’Egypte arrivée en Suède
en 2011 et qui a rejoint les SD il y a
trois mois. Comme elles, de plus en
plus de Suédois d’origine étrangère
(nés dans un autre pays ou dont les
deux parents sont nés à l’étranger)
soutiennent le parti d’extrême
droite, de 2 % en 2014 à 12 % cette
année. Des chiffres surprenants
pour une formation qui souhaite limiter le droit d’asile aux ressortissants des pays voisins et mettre fin
aux allocations pour les nouveaux
arrivants. «Le débat public voit les
immigrés comme un seul groupe,
mais beaucoup d’entre eux sont très
bien intégrés et perçoivent l’immigration plus récente comme une menace», explique Osten Walbeck,
spécialiste de ces questions.
La ville de Södertälje illustre cette
hétérogénéité. Les chrétiens réfugiés du Moyen-Orient représentent
un tiers de la population et 53% des
habitants sont d’origine étrangère,
venus par vagues depuis les années 70. C’est aussi une des communes du comté de Stockholm qui a
reçu le plus de votes pour les SD
en 2014. «Ceux qui sont arrivés récemment ne veulent pas apprendre
le suédois, ils restent entre eux, ils
profitent juste du système, soutient
N
O
RV
Par LOU MARILLIER
Correspondante à Stockholm
8,31
0
22,24
bonne situation
situation très grave
100
Liberté de la presse 2017
Sources : Banque mondiale, FMI, Pnud, Transparency international, RSF
des Suédois face à de la chute vertigineuse de leur système scolaire
dans les classements internationaux et les files d’attentes de plus en
plus longues pour l’accès aux soins.
«Le parti a réussi à lier l’immigration à l’état actuel du modèle social
suédois», note Ann-Cathrine Jungar, spécialiste de l’extrême droite
dans les pays nordiques.
«STRATÉGIE D’ISOLEMENT»
Cette nouvelle identité permet d’occulter les origines des SD. La semaine dernière, une enquête révélait que huit membres du parti
avaient appartenu à des formations
néonazies. «Les SD sont perçus
comme plus modérés auprès des
électeurs, mais les autres partis ont
maintenu leur stratégie d’isolement», analyse Ann-Cathrine Jungar. Depuis l’entrée au Parlement
des SD en 2010, aucun parti n’a accepté de coopérer avec eux. Le leader des Modérés, Ulf Kristersson,
seul allié envisageable, a longtemps
éludé la question lors de la campagne et a finalement assuré qu’il n’en
serait pas question, quelques jours
avant le scrutin. Un positionnement
purement stratégique, aime à croire
Linus Bylund : «Je mettrais ma
main à couper qu’après les élections,
les négociations commenceront.» •
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
«De plus en plus de gens
se sentent attaqués.
Ça a commencé avec les
immigrés. Aujourd’hui,
beaucoup de femmes
s’inquiètent pour l’avenir
du droit à l’avortement.»
Emelie Holm coordinatrice
de la campagne des sociaux-démocrates
à Stockholm
legs des huit années de droite au pouvoir, entre 2006 et 2014, est pointé du doigt, d’autant
qu’ici, elle a conservé les manettes de la région.
«Les inégalités se sont creusées sous le gouvernement conservateur», lance Tomas Fransson, exVert et récent encarté au Parti de gauche, qui voit
dans la croissance de l’électorat de l’extrême
droite un «vote de protestation». Pour Kristin
Tran, membre du bureau d’Initiative féministe,
c’est aussi «un mouvement de résistance contre
les acquis des forces progressistes». «MeToo a été
très fort en Suède, souligne-t-elle. Or, certains
veulent conserver le statu quo.»
«Les Démocrates de Suède jouent sur les peurs et
propagent de fausses informations», soupire
Emelie Holm. La jeune femme (28 ans), qui coordonne la campagne des sociaux-démocrates
dans la capitale, espère un sursaut dans les urnes. «De plus en plus de gens se sentent attaqués,
estime-t-elle. Ça a commencé avec les immigrés.
Aujourd’hui, beaucoup de femmes s’inquiètent
pour l’avenir du droit à l’avortement. De fait, la
plupart des gens subiraient les effets de leur politique, d’une manière ou d’une autre.»
Cordon sanitaire. Quelques mètres plus loin,
des Démocrates de Suède ont appartenu à des partis néonazis. PHOTO FREDRIK SANDBERG. TT. AP
«Ils provoquent une
contre-réaction, un
sentiment d’urgence»
Mobilisés par la percée du vote
nationaliste, les militants de
gauche redoutent une éventuelle
alliance entre l’extrême droite et
le parti des Modérés.
C
e premier jeudi de septembre, sous un soleil à peine voilé, des grappes de lycéens
arpentent la place Sergel, en plein centre
de Stockholm, où les différentes formations politiques ont installé leurs chalets multicolores,
leurs panneaux et leurs brochures électorales le
temps de la campagne.
Comme leurs camarades, Albin et Atakan, 16 et
15 ans, doivent interroger des militants dans le
cadre d’un devoir scolaire. Le premier, «très intéressé par la politique», s’est vu assigner le Parti
de gauche –l’une des composantes, avec le Parti
social-démocrate (SAP), les Verts et Initiative féministe, de la majorité municipale. Pas vraiment
sa tasse de thé : s’il votait, ce serait pour les Dé-
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
mocrates de Suède (SD), parce qu’il veut «voir un
vrai changement dans le pays». Atakan n’en revient pas : «Quoi ? Mais ils veulent expulser les
étrangers!» A quelques encablures du triple scrutin de dimanche – élections législatives, mais
aussi régionales et municipales–, la progression
de la formation d’extrême droite, qui pourrait devenir la deuxième force politique du pays derrière les sociaux-démocrates (lire ci-contre), est
dans toutes les têtes.
«Inégalités». Et les militants de gauche et de
centre-gauche voisinent entre mobilisation, inquiétude et interrogations sur les causes de cette
montée en puissance, alors même que la situation économique est plutôt bonne et que le chômage est au plus bas. «Il y a probablement
d’autres raisons que la seule question de la politique migratoire, juge Olivia, membre du SAP. Les
gens qui ne vivent pas dans les grandes villes se
sentent abandonnés, parce que beaucoup de services publics ont fermé dans les campagnes.» Le
devant le chalet des Verts, Therese, quadragénaire américano-suédoise installée dans le pays
depuis quelques mois, ne décolère pas : «Cette
élection tourne autour de l’immigration alors
qu’on devrait parler du changement climatique
ou du système de santé, c’est absurde! Pour moi,
c’est important d’être là et d’expliquer comment
cette idéologie ruine mon pays d’origine. Les SD
sont en train de déchirer la société.» A court
terme, nombre de militants de gauche disent
craindre que le «cordon sanitaire» jusqu’ici respecté ne soit finalement rompu par les Modérés,
le principal parti de droite: «Aux dernières élections, les SD faisaient 13%. Entre 17% et 20%, ce
sera beaucoup plus difficile de les laisser à
l’écart», souligne Kristin Tran.
A quelques centaines de mètres de là, au sous-sol
d’un immeuble de la rue Sveavägen, l’une des
principales artères de la ville, les sociaux-démocrates ont installé leur centre d’appel. Les militants y passent 35000 coups de fil par jour dans
la région de Stockholm, pour tenter de convaincre les électeurs. Devant un café, Johan Sjölander, le secrétaire régional du parti, veut rester optimiste : «Les Démocrates de Suède ont été très
efficaces dans leur utilisation des réseaux sociaux.
Mais ils provoquent une contre-réaction, un sentiment d’urgence. Et ces derniers jours, ils ont un
peu baissé dans les sondages, parce que le débat
a plus porté sur les inégalités de genre ou sur le
système de santé.» Quelle que soit l’issue du scrutin, juge-t-il, tout restera à faire: «Il faut combattre leurs idées mais aussi le terreau sur lequel ils
prospèrent, s’attaquer aux injustices sociales pour
gagner la bataille de long terme.» Traditionnelle
feuille de route, à défaut de certitudes… «On voit
ce genre de phénomène dans tellement de pays
autour de nous, soupirait Olivia dans son gilet
rouge floqué d’une rose, sur la place Sergel. On
a parfois l’impression que ça nous dépasse.»
AMAELLE GUITON
Envoyée spéciale à Stockholm
Carnet
DÉCÈS
Sabrina Galletta, sa
compagne,
Alain Razimbaud, son père
Nathalie Bosqui, sa mère
Aurélie
et Alexis Chauffert-Yvart
Solenn Razimbaud
et Thomas Page,
ses sœurs et leurs conjoints
Ont la douleur de vous faire
part du décès de
Guillaume
Razimbaud
le vendredi 31 août 2018, à
l’âge de 29 ans.
La cérémonie religieuse aura
lieu le lundi 10 septembre à
10H45 au crématorium de
Pau (64).
Aux fleurs sera préféré un
don au profit de l’association
France Alzheimer
(par chèque ou en ligne sur le
site : https://www.
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12 u
MONDE
Par
CHECKNEWS.FR
Depuis un an, Libération met à
disposition de ses lecteurs un
site, CheckNews.fr, où les internautes sont invités à poser
leurs questions à une équipe
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez, nous
vérifions.» A ce jour, l’équipe
de CheckNews a déjà répondu
à près de 2 000 questions,
anecdotiques ou graves, sur
des sujets concernant la politique, l’environnement, l’écono-
mie ou le sport. CheckNews.fr
a été primé lundi, lors du vingtième «Grand Prix des médias»
organisé par le mensuel CB
News. L’intégralité de vos demandes et de nos réponses
sont à retrouver sur
www.CheckNews.fr.
Y a-t-il vraiment
eu des chasses
à l’homme
à Chemnitz ?
Le débat fait rage en Allemagne pour qualifier les
violences survenues fin août dans la ville de Saxe:
«chasse à l’homme» pour le gouvernement et certains
médias, expression exagérée pour la presse locale.
D
imanche 26 août en fin
d’après-midi, une manifestation non déclarée et organisée sur Facebook par l’AfD et le
Kaotic Chemnitz, un groupe de
supporteurs rassemblant des militants d’extrême droite, réunit environ 800 participants dans le centre-ville de Chemnitz (Saxe), dans
l’est de l’Allemagne. Elle a lieu
après la mort d’un homme de
35 ans, tué à coups de couteau dans
la nuit de samedi à dimanche, suivie le lendemain par l’arrestation
de deux suspects, un Irakien et un
Syrien.
Sur les réseaux sociaux, des images
montrent des scènes de heurts, où
des manifestants s’en prennent à
des policiers ou à des personnes issues de l’immigration. Ce sont ces
vidéos qui vont créer la polémique.
On peut y entendre les slogans :
«Dégagez de notre ville», «nous
sommes le peuple», ou encore «pour
chaque allemand tué, un étranger
tué». On y voit aussi un groupe
d’hommes s’en prendre à deux
étrangers en leur criant : «Cassezvous ! Qu’est-ce que vous voulez,
vous les bougnoules? Vous n’êtes pas
les bienvenus.»
Cette vidéo va être massivement
reprise par les médias allemands
qui, comme le gouvernement, parlent alors de «chasses à l’homme».
«Ce qui a été vu hier à Chemnitz, et
ce qui a été capturé par des vidéos,
n’a pas sa place dans notre Etat de
droit. Il est donc important pour le
gouvernement fédéral, comme pour
tous les hommes politiques démocrates, ainsi que pour la grande
majorité de la population, je pense
qu’il est important de dire clairement : nous n’accepterons pas de
tels rassemblements, de telles chasses à l’homme [en allemand
«hetzjagden», littéralement chasse
haineuse, ndlr] xénophobes contre
des personnes d’apparence et d’origine différentes, ou de tentatives de
répandre la haine dans la rue», explique le lendemain Steffen
Seibert, le porte-parole du gouvernement fédéral.
PLAINTES
Les médias allemands et étrangers
reprennent alors l’expression, en
citant le plus souvent le gouvernement. Un journal télévisé national
évoque, le lundi soir : «Des vidéos
amateurs montrent des personnes,
qui chassent des personnes de couleur de peau différente. Des scènes
de chasse dans les rues de Chemnitz.» Même si le journal télévisé
parle de «jagdszenen» («scènes de
chasse») et non pas de «hetzjagden» («chasse haineuse», «chasse
à l’homme»).
Lundi 27 aôut, de nouvelles manifestations ont lieu à Chemnitz. Elles rassemblent plus de 6000 personnes dans les rangs de
l’organisation identitaire Pro
Chemnitz, et environ 1500 contremanifestants. Le lendemain, lors
d’une conférence de presse, la
chancelière, Angela Merkel (lire
page 15), commente les manifestations qui agitent l’Allemagne depuis quarante-huit heures : «Nous
avons des vidéos, qui montrent qu’il
y a eu des chasses haineuses, qu’il y
a eu des attroupements, qu’il y a eu
de la haine dans la rue.» La chancelière confirme les propos de son
porte-parole en parlant de
«hetzjagd».
Cette version officielle continue à
être reprise par les médias allemands et étrangers. Libération ne
fait pas exception, puisque notre
correspondante dans le pays en-
voyée à Chemnitz note, dans un article du 31 août: «Sidérée, l’Allemagne a vu des scènes de chasse à
l’homme xénophobes, des saluts hitlériens, des airs de pogrom.»
Deux jours plus tard, plusieurs
blogs hostiles à l’immigration vont
contester cette thèse, en s’appuyant sur une interview donnée
à la radio publique, Deutschlandfunk, par Torsten Kleditzsch, rédacteur en chef du journal local Freie Presse. Avec comme
objectif de dénoncer des chasses à
l’homme «fictives», inventées, selon lui, par les médias et le gouvernement. A la question, «pensezvous que les médias suprarégionaux
décrivent correctement les événements, ou est-ce exagéré ?» il répond: «Beaucoup d’histoires ont été
réécrites, de façon exagérée. Pour le
dimanche après-midi, on a parlé
très vite de chasses à l’homme. Or
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Un concert a eu lieu à
Chemnitz le 3 septembre
devant la statue de Karl Marx,
pour dire «non» à l’extrême
droite, en réponse aux défilés
haineux organisés dans la ville.
PHOTO JOHN MACDOUGALL. AFP
cureur général de Saxe, et Michael
Kretschmer, ministre président du
Land. Ainsi, lundi 3 septembre, le
magazine Spiegel et le journal
Welt indiquent que le parquet de
Dresde a déclaré ne pas avoir
trouvé de preuves de «chasses à
l’homme» dans le matériel vidéo visionné à ce jour. Là aussi, le procureur propose une définition de l’expression : «Pour moi, une chasse à
l’homme signifie que plusieurs personnes chassent une personne à travers la ville, afin de la tabasser ou
de l’attaquer de manière massive.»
Cependant, le procureur général
Wolfgang Klein explique à ces journaux qu’il «n’exclut pas la possibilité que le matériel vidéo restant
puisse contenir des indices correspondants». Les deux médias insistent aussi sur le fait que «le terme
chasse à l’homme n’est pas défini
par la loi et ne joue aucun rôle dans
les statistiques policières sur la criminalité».
nous n’avons pas assisté à ça ici.
Nous étions dehors avec nos journalistes. Il y a eu des attaques de la
part des manifestants, des agressions individuelles contre des migrants, des policiers et des militants
de gauche. Mais ce sont des cas très
isolés de cette manifestation. Et cela
n’avait rien à voir avec une chasse
à l’homme au sens littéral. Ce que
nous savons depuis, c’est qu’il y a eu
ensuite des attaques dans la ville, et
trois plaintes ont été déposées par
des migrants. Je n’essaie pas de passer sous silence quoi que ce soit.
Mais bien sûr, lorsque les médias
propulsent rapidement des mots
comme “chasse à l’homme”, et que
le gouvernement fédéral l’utilise
aussi dans sa déclaration… Cela
n’aide pas à désamorcer la situation, mais contribue au fait que la
confiance dans les médias n’est pas
renforcée.»
Pourtant, le journal Freie Presse
lui-même va aussi partager des dépêches de l’agence DPA qui font
mention de «chasses à l’homme» ou
évoquer les plaintes (confirmées
par la police) de trois migrants
agressés en marge des manifestations du dimanche 26 août.
«INDICES»
Après avoir découvert que ses propos avaient été instrumentalisés
par l’extrême droite, Torsten Kleditzsch va publier un article,
le 30 août, pour expliquer «pourquoi nous ne parlons pas de chasse
à l’homme». Dans ce texte, il rejette
les versions des blogs d’extrême
droite, qui laisseraient croire qu’il
n’y a pas eu de violences à l’égard
des étrangers à Chemnitz, mais
précise son choix sémantique : «Il
y a eu des attaques contre des migrants, des militants de gauche et
«Il n’en demeure
pas moins que les
images montrent
comment des
personnes d’origine
étrangère ont été
persécutées
et menacées.»
Le porte-parole du
gouvernement fédéral
des policiers lors de la manifestation. Des personnes ont été poursuivies sur de courtes distances. A cet
égard, l’expression “scène de
chasse” serait donc justifiée. Cependant, nous n’avons pas observé de
“chasse à l’homme”, dans le sens où
les gens pourchassent d’autres personnes sur une longue période de
temps et de distance. Nous ne connaissons aucune vidéo qui documente de telles scènes. Nous savons
maintenant qu’il y a eu des attaques contre les migrants le soir et la
nuit après la manifestation. En tout
état de cause, la police a plusieurs
plaintes à ce sujet. Dans ces cas-là,
nous n’étions pas des témoins oculaires.» Le rédacteur en chef
de Freie Presse explique donc que
s’il y a bien eu des étrangers agressés ou poursuivis comme sur la vidéo citée, il n’y a pas eu de «chasse
à l’homme», au sens où une meute
d’Allemands n’a pas traqué les migrants dans les rues de Chemnitz.
Deux autres voix importantes vont
mettre à mal les termes employés
par le gouvernement et les médias
nationaux: Wolfgang Klein, le pro-
«MEUTE»
Mercredi, c’est le ministre président de la Saxe, Michael Kretschmer, qui critique à son tour la couverture médiatique et les propos
du gouvernement fédéral, en déclarant: «Il n’y a pas eu de meute, il
n’y a pas eu de chasse à l’homme et
il n’y a pas eu de pogroms dans cette
ville.»
Dans une interview accordée à
la Badische Zeitung, le rédacteur en
chef de la Freie Presse, qui avait déjà
critiqué l’emploi du mot «hetzjagd»
par le gouvernement et la presse
nationale et internationale, corrige
cette fois-ci les propos du ministre
président. «Des personnes ont été
poursuivies sur plusieurs mètres.
C’est grave, mais ça ne correspond
pas à une chasse à l’homme. Mais je
ne signerai pas la version du ministre président [de Saxe], qui dit à présent qu’il n’y a pas eu de horde», explique Torsten Kleditzsch.
Interrogé par un journaliste de
Russia Today Deutschland sur le
fait que le procureur général de
Saxe ne considérait pas qu’il y ait
eu de chasse à l’homme, le porteparole du gouvernement a répondu, lundi: «Je ne vais pas avoir
un débat sémantique sur un mot
ici. Si le bureau du procureur général le dit, alors j’en prends note,
bien sûr. Il n’en demeure pas moins
que les images filmées montrent
comment des personnes d’origine
étrangère ont été persécutées et menacées. Il n’en reste pas moins que
des policiers et des journalistes ont
été menacés et, dans certains cas,
agressés. Il n’en demeure pas moins
qu’il y a eu des déclarations menaçantes, proches de l’appel à une justice d’autodéfense.»
JACQUES PEZET
Question posée par Maxence Bernard.
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14 u
MONDE
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Le fabricant de Barbie
se lance dans le cinéma
Mattel, le fabricant de la célèbre poupée Barbie, a annoncé se lancer dans la
production de films. Il entend créer une unité
spécifique dans l’espoir de remonter la pente
au moment où il est confronté à une érosion
des ventes. Le groupe produit déjà des dessins
animés. PHOTO AFP
Le spécialiste
de la défense
et de la sécurité
en Russie Mark
Galeotti revient
sur les révélations
des autorités
britanniques
concernant
l’empoisonnement
de l’ex-espion.
Recueilli par
VERONIKA DORMAN
M
Au cimetière de Salisbury, le 10 mars. Des agents décontaminent les lieux fréquentés par l’ex-espion. PHOTO PETER NICHOLLS. REUTERS
Affaire Skripal: «Les Russes sont dans
un mode opératoire de temps de guerre»
ment donné, il faut révéler
des informations au public,
faute de se faire soupçonner
de ne rien avoir.
En outre, il fallait parer à une
tendance inquiétante : en
avril ou mai, seules 49% des
personnes interrogées lors
d’un sondage en Grande-Bretagne pensaient que Poutine
était derrière l’affaire Skripal.
Les noms révélés sont très
vraisemblablement des
pseudonymes. Qui sont
ces agents secrets qui ont
laissé tant de traces ?
Je ne pense pas qu’ils aient
été négligents. Le fait est qu’il
aurait été impossible pour les
Russes de ne pas laisser des
traces. Il fallait obtenir des visas, traverser Londres, la ville
la plus vidéosurveillée du
monde. Les Russes savaient
très bien qu’ils allaient finir
par se faire repérer. D’où le recours à de fausses identités.
Pour ce qui est du flacon qui russes? Ce n’est pas la preavait contenu le Novitchok, mière tentative d’assassile problème est qu’une fois nat sur un sol étranger…
que le récipient est Les Russes sont dans un
décacheté, il
mode opéradevient extrêtoire de temps
mement dangede guerre. Il y a
reux pour la
une grande difpersonne qui le
férence entre la
manipule. Les
manière dont
hommes devaitravaillent les
ent s’en débarservices secrets
rasser, y comen temps de
pris pour ne pas
paix et en temps
INTERVIEW de guerre. En
prendre le risque de se faire
temps de paix, il
coincer avec. Les possibles s’agit de rassembler de l’indommages collatéraux –des formation pour les législagens qui s’empoisonneraient teurs. En temps de guerre, les
en tombant sur le flacon, ce services tendent à devenir
qui est arrivé [un couple des agences exécutives, imaurait été contaminé par le pliquées dans des assassimême gaz en ramassant une nats, du sabotage, etc. Elles
seringue, ndlr] – n’avaient prennent plus de risques et
aucune espèce d’importance. sont beaucoup moins regarL’affaire Skripal est-elle ré- dantes des conséquences
vélatrice des méthodes politiques. Le service des renDR
ercredi, Scotland
Yard a révélé les
noms des deux
agents des services de renseignement militaires russes
(GRU) qui auraient mené
l’opération d’empoisonnement au gaz innervant Novitchok contre l’ex-espion Sergei
Skripal et sa fille Youlia, en
mars. Le spécialiste de la défense et de la sécurité en Russie Mark Galeotti, membre du
European University Institute, y voit une étape logique
de l’affaire.
Ce nouveau développement va-t-il affecter les
relations entre la Russie et
les Occidentaux? Le fossé
va-t-il se creuser encore
plus ?
C’est une nouvelle étape
nécessaire dans le processus
juridique. Les relations
anglo-russes ne peuvent pas
tomber plus bas. Londres a
promis de riposter en lançant
notamment des cyberattaques contre le GRU. L’avantage d’invoquer des cyberactions, c’est que le public ne
saura jamais si elles sont vraiment menées ou pas. C’est
surtout un arsenal rhétorique
qui est déployé. Je ne pense
pas qu’il y aura de nouvelles
sanctions majeures. Nous
sommes enlisés dans un moment de semi-guerre froide.
Quels sont les enjeux pour
la politique intérieure britannique ?
Cyniquement, je pense que
c’est une façon de distraire les
Britanniques des aléas du
Brexit. Mais six mois après les
faits, c’est aussi une tentative
de Londres de rafraîchir la
mémoire de ses alliés et ne
pas laisser l’affaire Skripal
sombrer dans les archives.
Les autorités britanniques
connaissent ces noms depuis
un certain temps. A un mo-
seignements extérieurs russes (SVR) n’est pas différent
de la CIA ou des services secrets britanniques, le MI6.
Mais les attentes sont autres,
et les règles d’engagement
différentes. Les Russes ont
tué des gens à Londres
[Alexandre Litvinenko, exagent du FSB éliminé
en 2006], mais pas seulement. [L’indépendantiste
tchétchène] Zelimkhan Iandarbiev au Qatar [en 2004], et
d’autres Tchétchènes en Turquie et en Autriche.
Sergei Skripal était-il
condamné d’avance ?
Non. Clairement, les Russes
n’aiment pas les traîtres. Mais
il y a un grand nombre d’anciens espions, retraités, amnistiés, qui vivent en
Occident, qui ne sont pas des
cibles. Après que Skripal a été
échangé, les Russes n’avaient
aucune raison de le poursui-
vre. Jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’il était
toujours actif. Le deal, c’est
qu’une fois amnistié, tu quittes le jeu. Mais de plus en plus
d’éléments font surface
autour d’une activité de Skripal, notamment avec l’Espagne et l’Ukraine. Et ça, les
Russes ne pouvaient pas le
tolérer. Nous savons que Poutine s’énerve sincèrement
quand il a affaire à ce qu’il
considère être de l’hypocrisie
occidentale, quand l’Occident
exige que la Russie respecte
des règles qu’il enfreint luimême. Les Britanniques
étaient au courant des activités de Skripal. En ce sens, il ne
s’agissait pas seulement de
viser l’ex-espion, mais aussi
d’envoyer un message à la
Grande-Bretagne. D’où le recours au Novitchok, qui n’est
pas un instrument logique,
mais laisse une signature. •
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
LIBÉ.FR
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
1968.digital Com-
ment aurait-on vécu et
raconté l’année 1968
dans le monde si les téléphones portables
avaient existé ? Le 20e épisode de «1968
version mobile» nous emmène dans le
smartphone de James Brown, chanteur
noir le plus populaire d’Amérique, qui,
cette année-là, politise son discours. DR
Un homme soupçonné
d’exactions au Liberia dans
les années 90 a été arrêté en
région parisienne puis mis en
examen et écroué pour actes
de torture et crimes contre
l’humanité. Kunti K., ressortissant libérien naturalisé
néerlandais, «aurait été commandant au sein de l’Ulimo
(United Liberation Movement
of Liberia for Democracy),
faction de trois groupes armés», au moment de la première guerre civile dans ce
pays de l’ouest de l’Afrique,
selon une source judiciaire. Il
est soupçonné d’actes de torture, d’utilisation d’enfants
soldats, de meurtres, d’actes
de cannibalisme et de mise
en esclavage.
Brésil: le candidat d’extrême droite
à la présidentielle poignardé
Jair Bolsonaro lors de l’attentat, jeudi. R.C. LEITE. REUTERS
Jair Bolsonaro, candidat de
l’extrême droite à la présidentielle au Brésil, était toujours hospitalisé vendredi
après un attentat à l’arme
blanche qui a failli lui coûter
la vie. Favori du premier
tour de la présidentielle
d’octobre, il a été opéré d’urgence jeudi après avoir été
attaqué au couteau par un
ex-militant de gauche, qui a
affirmé à la police avoir agi
«sur l’ordre de Dieu». Jair
Bolsonaro, 63 ans, était dans
un état grave mais «station-
naire» après avoir subi plusieurs perforations de l’intestin, qui ont provoqué une
importante hémorragie interne. Dans une vidéo tournée dans la nuit, l’ex-capitaine de l’armée se désole de
ne pas pouvoir assister au
défilé militaire de vendredi,
jour de l’Indépendance. Admirateur de la dictature militaire (1964-1985) et habitué
des dérapages racistes, misogynes ou homophobes,
Bolsonaro est en tête des intentions de vote du premier
tour (22%) devançant l’écologiste Marina Silva de
10 points. «Un message pour
ces bandits : ils viennent
d’élire le nouveau président.
Et cela dès le premier tour»,
a lancé l’un des fils du député, jeudi soir.
VU DE BERLIN
parole du groupe parlementaire de Die Linke, Ulla Jelpke. Le vice-président du
Bundestag, Thomas Oppermann (SPD), enfonce le clou
à la radio publique allemande vendredi matin :
«Seehofer n’est pas la bonne
personne à ce poste», et ajoute
qu’il «parle comme un politique de l’AfD».
D’autant que Seehofer a expliqué dans le même entretien «qu’en tant que citoyen»,
il serait «aussi descendu dans
les rues» de Chemnitz. «Pas
avec les radicaux», préciset-il. Ainsi, en Allemagne, le
ministre de l’Intérieur se
décrit en quelque sorte
comme un de ces Wutbürger,
les «citoyens en colère», qui
forment les contingents
xénophobes de Pegida et de
l’AfD –lesquels éructent également des slogans très hostiles à la chancelière. Comme
d’habitude, Angela Merkel
s’est rapidement distanciée
des propos de son ministre.
«La question migratoire nous
pose des défis. Avec elle, il y a
des problèmes, mais aussi des
succès», a-t-elle déclaré lors
d’une interview télévisée
jeudi. Elle note que les événements de Chemnitz ont mis
au jour une «atmosphère tendue», dans laquelle «chacun
doit prendre position».
Les tensions entre Angela
Merkel et Horst Seehofer font
désormais partie du paysage
politique en Allemagne. Il y
eut le fameux «l’islam ne fait
pas partie de l’Allemagne»
lancé avec fracas par un Seehofer tout juste nommé, au
printemps – venant contredire la chancelière. Il y eut
ensuite la crise gouvernementale majeure de ce début
d’été, où la grande coalition
faillit éclater, sous l’impulsion de Seehofer et sa réforme
de la politique migratoire.
Au-delà de l’antagonisme,
réel, entre Merkel et Seehofer, ces tensions reflètent le
dilemme qui agite ces deux
partis historiquement alliés
que sont la CDU et la CSU.
Leurs yeux sont rivés sur la
Bavière, où se déroulent des
élections à valeur de test
le 14 octobre et où l’extrême
droite semble promise à une
progression spectaculaire.
J.Lu. (à Berlin)
RENZO PIANO
architecte, vendredi,
à propos du pont qui
s’est écroulé à Gênes
au mois d’août
Le célèbre architecte italien Renzo Piano a présenté vendredi un projet de nouveau pont pour Gênes, sa ville natale, après l’effondrement d’un viaduc autoroutier qui a
fait 43 morts en août. Il aura «quelque chose d’un bateau,
parce que c’est quelque chose de Gênes», et «ce sera un pont
plus fin, qui aura une luminosité à lui» et devrait être blanc,
a ajouté l’architecte, 80 ans. Si Renzo Piano a insisté sur
le fait qu’il ne fallait pas «se précipiter», le président de la
région de Ligurie, Giovanni Toti, a assuré que le nouveau
pont serait prêt à l’automne 2019, «au plus tard en novembre». Le maire de la ville, Marco Bucci, a pour sa part annoncé le lancement dans les prochains mois d’un concours
international pour reconstruire «un très beau quartier»
sous le pont: «Nous voulons transformer la tragédie en une
grande opportunité pour Gênes. A la fin, nous aurons une
ville encore plus belle qu’avant.»
TOUS LES MARDIS
Seehofer-Merkel: nouvelles
tensions sur la question migratoire
En Allemagne, les crises
gouvernementales se suivent
et se ressemblent. Depuis la
formation de la coalition au
printemps, Angela Merkel est
régulièrement en désaccord
avec son ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer (CSU).
Encore et toujours le même
sujet les oppose: la politique
migratoire.
Après s’être fait discret lors
des événements de Chemnitz
(lire pages 12-13), condamnant tardivement et timidement les violences qui y ont
eu lieu, le turbulent Seehofer
a rallumé la mèche jeudi.
«La question migratoire est la
mère de tous les problèmes
dans ce pays», a-t-il déclaré
lors d’un entretien au quotidien Rheinische Post, ajoutant défendre cette position
«depuis trois ans» – c’est-àdire depuis la mise en place
de la politique d’accueil de
réfugiés insufflée par Angela
Merkel en 2015.
Ces propos ont indigné à gauche. «Irresponsable», commente la députée sociale-démocrate Aydan Ozoguz. «J’ai
l’impression que le ministre
de l’Intérieur est le père de
tous les problèmes liés au racisme», commente la porte-
«Ce pont devra durer mille ans
et être en acier.»
REUTERS
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en France pour
crimes contre
l’humanité
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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16 u
FRANCE
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
Sophia Chikirou lors de la soirée du lancement du Média à Paris, le 11 octobre 2017. PHOTO STÉPHANE BURLOT. HANS LUCAS
Au Média,
la facture
des embrouilles
«Libération» a eu accès à un document qui vient
renforcer les soupçons visant Mediascop,
l’entreprise de Sophia Chikirou.
Les autres cofondateurs de la webtélé, Gérard
Miller et Henri Poulain, préparent une action
en justice contre elle.
ENQUÊTE
Par
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
L
e mauvais feuilleton façon
Petits meurtres entre amis se
poursuit au Média. Les cofondateurs de la webtélé proche de La
France insoumise (LFI), qui se sont
envoyé des amabilités tout l’été, ne
se parlent plus que par avocats interposés. D’un côté, le psychanalyste Gérard Miller et le producteur
Henri Poulain ; de l’autre, Sophia
Chikirou, ancienne directrice de la
communication de la campagne de
Jean-Luc Mélenchon, contrainte en
juillet de démissionner de la présidence du Média à cause de sa gestion humaine et surtout financière.
Chaque camp reste sur ses positions. Une réunion de conciliation
qui devait intervenir ce lundi matin
a été annulée, Chikirou ayant récusé plusieurs participants. Miller
et Poulain s’apprêtent à porter l’affaire devant le tribunal de commerce, plutôt que déposer une
plainte pour abus de bien social,
comme ils l’avaient envisagé.
Au cœur du conflit, il y a deux factures émises par la société personnelle de Chikirou, Mediascop, et
adressées au Média, qu’elle a dirigé
jusqu’en juillet. Montant total : un
peu plus de 131 000 euros. La seconde facture, couvrant la période
allant de janvier à juillet 2018, d’un
montant de 67 146 euros, a été publiée par Mediapart le 10 août. La
première facture était inconnue jusque-là. Libération a pu la consulter.
D’un montant de 64119 euros TTC,
elle couvre la période entre septembre et décembre 2017, pendant laquelle une équipe-commando
d’une grosse dizaine de permanents
a préparé le lancement de la webtélé (effectif le 15 janvier), autour
des trois cofondateurs. Son motif:
«La campagne de levée de fonds
pour le Média entre septembre et
décembre 2017», qui lui a rapporté
1,7 million d’euros et permis de financer son décollage. «La présente
facture porte sur la mission de communication confiée à l’agence Mediascop pour l’organisation et la
mise en œuvre de la campagne de levée de fonds pour la création d’un
nouveau média citoyen indépendant», est-il écrit.
BIZARRERIES
A la grande différence de la facture
de 67146 euros, dont le paiement a
été refusé par la banque de la webtélé fin juillet, celle-ci a bien fait
l’objet d’un règlement. Un chèque
de la société de production du Média, signé par Chikirou elle-même,
a été établi le 18 juin et encaissé un
peu plus d’un mois après par Mediascop. Proche de Poulain et
Miller, la nouvelle direction du Média réclame aujourd’hui le remboursement de cette facture. Sous
couvert d’anonymat, une source
proche de la direction affirme que
cette facture est «injustifiée et problématique». L’accusation d’abus de
bien social, formulée dans une mise
en demeure envoyée à Chikirou à la
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
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u 17
Média. Celui-ci confirme avoir été
rémunéré en tant qu’autoentrepreneur. Pour tenter d’y voir clair, nous
avons contacté l’entourage de Sophia Chikirou. Une proche de la
communicante nous a transmis,
avec l’autorisation de cette dernière,
un récapitulatif des prestations indiquant à quelles personnes renvoient les emplois facturés. On y apprend que le «consultant stratégie
senior» (2 500 euros) est Ludovic
Delaherche. Cet entrepreneur a effectivement planché sur le Média,
mais plusieurs sources affirment
qu’il a été peu présent. Quant au
«directeur artistique», il s’agit de
Maxime Viancin, également rémunéré pour des tâches de «motion designer» et «cadreur photo» –le tout
pour 6608 euros. Enfin, le «digital
strategy manager» est Romain Spychala, un lieutenant de Chikirou,
qui lui est resté fidèle pendant la
crise estivale. Avec un joli salaire
de 9 276 euros brut, rémunérant
également une compétence de
«monteur».
«ARRANGEMENTS»
Gérard Miller, un des fondateurs de la webtélé, le même soir. PHOTO STÉPHANE BURLOT. HANS LUCAS
mi-août, se nourrit –en privé– d’un
soupçon de fausse facturation.
Cette facture comporte de nombreuses bizarreries, imprécisions et
zones d’ombre. Mal rédigée et peu
étayée, elle donne l’impression
d’avoir été produite sur un coin de
table. Sa date illustre son imprécision. Le document est daté d’un
simple «décembre 2017». D’après la
même source, il a été enregistré
dans la comptabilité du Média le
18 avril 2018, après que Chikirou l’a
envoyé directement au comptable
de l’entreprise. Soit quatre mois
après son émission officielle, un délai anormalement long. Miller (qui
n’a pas voulu s’exprimer) et Poulain
disent avoir découvert son existence en juin, à l’établissement du
chèque. C’est à ce moment qu’ils
ont appris avoir des arriérés vis-àvis de Mediascop et que sont nées
les tensions.
L’une des principales prestations
facturées est celle d’un «directeur
conseil», pour la «définition de la
stratégie de campagne». Elle est
évaluée à 4000 euros. Par quel calcul? Dix jours de travail à 400 euros
sont comptabilisés. Ils correspondent vraisemblablement au poste
occupé par Chikirou. La communicante, qui continue de «réclamer un
audit externe démontrant la qualité
de [sa] gestion», n’a pas souhaité répondre. Mais c’est le même tarif
journalier qu’elle a appliqué sur
l’autre facture, révélée par Mediapart, pour un montant total de près
de 50 000 euros (pour 124 jours de
travail). Pourquoi ne demander
cette fois le paiement que de dix
jours de boulot, alors que Sophia
Chikirou a, de l’avis de tous, passé
quatre mois à plein-temps sur le
lancement du Média ? Mystère.
D’autres services figurent sur le document, avec peu de détails : des
dépenses liées à la «mise en place du
site internet de collecte des fonds»
sont établies à 10 785 euros, des
«frais d’activité» à 6 897 euros, de
«l’événementiel» à 2 979 euros.
Ce qui fait surtout tiquer Poulain et
Miller, c’est la facturation d’une dizaine d’emplois par Mediascop.
«Pour moi, personne n’était payé entre septembre et décembre 2017,
s’étonne un ex-collaborateur du
Média se tenant à distance des deux
camps. On revendiquait à l’antenne
d’être bénévoles, y compris Sophia!
Le cœur du problème est là. Il y a sûrement sur cette facture des dépenses justifiables, mais pas toutes.»
Qui est le «directeur artistique»
(DA) dont l’apport est facturé
2000 euros par Chikirou? Il ne semble pas faire de doute en interne que
ce job était celui d’Henri Poulain, le
mieux taillé pour le poste en tant
que producteur audiovisuel… «J’ai
joué le rôle de DA», confirme ce dernier. Un très proche de Chikirou, en
off, abonde: «Poulain était le DA, il
a conçu le logo du Média, son équipe
de Story Circus [sa société de production, ndlr] a fait l’identité
écran…» Il a même facturé certains
de ces services (le document, autrement plus précis que celui de Me-
«Pour moi, personne
n’était payé entre
septembre et
décembre.
On revendiquait
à l’antenne d’être
bénévoles!»
Un ex-collaborateur
du Média
diascop, a été publié par Arrêt sur
images). De la même façon, Poulain
et Miller s’interrogent sur l’identité
du «consultant stratégie senior» qui
aurait œuvré –pour 2500 euros– à
la conception du Média à leurs côtés? Plusieurs personnes songent à
Guillaume Tatu. Proche de LFI, cet
ancien journaliste a participé aux
débuts du Média, présentant la soirée de lancement du 11 octobre 2017.
Contacté, il indique n’avoir jamais
été payé, seulement remboursé de
ses frais de déplacement.
«DIGITAL STRATEGY»
Plus étonnant encore pour Poulain
et Miller, la présence sur la facture
d’une «attachée de presse» dont la
contribution est calculée à
2 500 euros. Pendant la phase de
prélancement du Média, cette mission a été remplie, d’après plusieurs
sources, par la consultante Katerina
Ryzhakova. Bénéficiant des allocations chômage à cette période, elle
n’a été officiellement embauchée au
Média qu’en janvier 2018. Dans le
même genre, une case dédiée au
«community management» (CM) apparaît à 12000 euros sur la facture.
Poste de dépenses le plus élevé, il est
aussi le plus détaillé, mentionnant
l’emploi d’un «digital strategy manager» et d’un «graphiste senior»
pour la «gestion quotidienne des réseaux sociaux» et la «réalisation de
visuels et infographies, habillage vidéos». De nombreux témoignages
affirment que le CM a été assuré entre septembre et décembre 2017 par
Mathias Enthoven, célèbre pour être
involontairement apparu à l’antenne du Média avec un ordinateur
bardé d’autocollants à la gloire de La
France insoumise. Lui aussi était
alors au chômage. Cet ex-membre
de l’équipe de campagne de JeanLuc Mélenchon n’a pas été rémunéré par le Média avant janvier, assurent plusieurs sources. Comme
d’autres personnes ayant confectionné la webtélé. C’est le cas d’Aude
Rossigneux, éphémère rédactrice en
chef, virée en février. «Je n’ai pas
touché un centime entre septembre
et décembre 2017», dit-elle à Libé.
Plusieurs milliers d’euros facturés
pour des emplois au sein de Mediascop correspondraient donc à
des tâches effectuées en partie par
des bénévoles au Média… Toutes les
lignes de dépenses ne posent cependant pas question. Ainsi, les
5 000 euros accordés à un «développeur» concernent Michel Mongkhoy, qui a créé les sites web du
A l’observer de près, cette facture a
de quoi laisser perplexe. Les tâches
sont souvent éclatées entre les uns
et les autres. Le job d’attachée de
presse, dont beaucoup assurent
qu’il a été rempli par Katerina
Ryzhakova, est ainsi réparti entre
Julie Maury et Laura Papachristou,
de même que celui de «chef de projet» en charge des partenariats.
L’une et l’autre auraient touché respectivement des salaires de 3768 et
3 101 euros. Les fonctions de community management sont partagées entre trois personnes, dont
deux (Irving Magi et Michel Mongkhoy) nous ont affirmé n’en avoir
quasiment pas fait. Plus étrange, la
somme des coûts pour Mediascop
recensés sur ce document dépasse
de 13 000 euros le total facturé au
Média. «C’est un bricolage incompréhensible et fantaisiste, balancet-on dans le camp Miller-Poulain.
On dirait que Sophia a essayé de reconstituer une réalité après coup. Ce
qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas effectivement payé des gens avec Mediascop…» Mais ont-ils tous travaillé exclusivement pour le Média,
s’interrogent les adversaires de Chikirou? Et pourquoi certains seulement étaient rémunérés ? «C’était
au cas par cas, avoue un membre de
l’entourage de Sophia Chikirou qui
requiert l’anonymat. Elle a salarié
des gens de confiance qui avaient
fait la campagne de Mélenchon avec
elle, elle a profité que d’autres touchent des allocations chômage pour
ne pas les rémunérer et il y avait
aussi des petits arrangements…»
Plusieurs témoignages convergent:
certaines petites mains du Média
auraient reçu quelques gratifications en espèces pour ce temps «bénévole» dédié à la cause de la webtélé. «Les deux factures dont il est
question dans notre conflit, ce sont
les remboursements des frais que
j’avais avancés», assène Sophia Chikirou dans une interview récente au
Monde. Elle se dit prête à se défendre de toute accusation de malversation en justice. On y va tout
droit. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
FRANCE
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Procès Booba-Kaaris,
«c’est du théâtre, mon
gars» Les deux rappeurs rivaux
et neuf de leurs proches étaient jugés jeudi pour
violences aggravées et vols en réunion, après une
violente baston le 1er août en plein aéroport d’Orly.
Le parquet a requis un an avec sursis contre
les belligérants. Compte-rendu d’audience à lire
sur Libération.fr. PHOTO DENIS ALLARD
Malgré ses vieilles casseroles, Carignon
veut remettre le couvert à Grenoble
Condamné à de
la prison, l’ancien
maire n’a jamais
abandonné
ses ambitions
politiques. Ce
samedi, il «revient»
et semble lorgner
la mairie.
Par
FRANÇOIS CARREL
Correspondant à Grenoble
A
a inlassablement joué des
coudes au sein de la droite
iséroise. Malgré ses nombreux ennemis au sein du
parti, il avait pris le contrôle
de la fédération iséroise de
l’UMP en 2003, puis obtenu
l’investiture pour les législatives en 2007. La division fratricide de la droite locale avait
offert cette circonscription au
PS. Pour les municipales
de 2014, Alain Carignon avait
échoué à mener la liste de
droite à Grenoble. Relégué
en 9e position, il avait raté
d’un poil son entrée au
conseil municipal.
lain Carignon aura
70 ans en février mais
son ambition reste
intacte. Ce samedi, il met une «Ténèbres». Depuis, ménouvelle fois en scène son prisant l’opposition «offi«retour» devant les Greno- cielle» au maire écologiste
blois, avec un «Forum Eric Piolle, tout en s’affichant
d’échanges citoyens pour l’al- au sein de LR Isère, il occupe
ternance» organisé tambour le débat public via des cambattant sur une place du pagnes d’affichage, des intercentre-ville. L’ex-maire de ventions médiatiques fracasGrenoble (1983santes et un blog
L’HOMME virulent tenu par
1995), président du
conseil général et
DU JOUR ses proches, «Gredéputé de l’Isère,
noble le changeministre sous Chirac puis ment» (GLC). Il n’a de cesse de
sous Balladur, aurait dû fustiger la «dégradation» de la
disparaître du paysage après ville imputée à Eric Piolle, à
ses condamnations. Il avait l’unisson de son blog dénonécopé en 1996 de cinq ans de çant pêle-mêle «l’explosion de
prison dont quatre ferme la violence, les difficultés à se
pour «corruption, abus de déplacer, la perte d’attractibiens sociaux et subornation vité et d’emplois, la malprode témoins», faits commis preté, l’effondrement de la vaen tant que maire. Libéré leur des biens, la bétonisation
en 1998 après vingt-neuf mois intensive, la suppression des
de détention, et malgré une espaces verts, l’augmentation
nouvelle condamnation de la pollution» et n’hésitant
en 1999 pour des «abus de pas à prendre parfois quelbiens sociaux et usage de ques libertés avec les faits. Il
faux» lors de sa présidence du se présente aujourd’hui à la
conseil général, il n’a jamais tête d’un groupe de 50 Grevraiment renoncé à la politi- noblois, baptisé «Société cique. Usant avec une habileté vile Grenoble» et qui a tout
machiavélique de son réseau d’une liste électorale. Parmi
et de ses liens avec Sarkozy, il eux, une majorité de commerçants, chefs d’entreprise
et libéraux, quelques militants LR et une poignée de
personnalités venues des
quartiers populaires. «De
nombreuses personnalités de
la société civile se sont engagées pour l’alternance à Grenoble. Par leurs qualités, leurs
diversités, leurs expériences
professionnelles et leurs compétences, elles redonnent l’espoir aux Grenoblois», précise
Usant de son
réseau et de
ses liens avec
Sarkozy, il a
joué des coudes
au sein de la
droite iséroise.
bonne chose qu’il y ait plusieurs initiatives pour construire un projet crédible d’alternative» à Eric Piolle.
Wauquiez, sur France Bleu
Isère, s’est refusé à tout autre
commentaire qu’un laconique «c’est prématuré», sans
condamner ni soutenir l’opération.
Alain Carignon, le 23 mars 2014 à Grenoble. PHOTO PABLO CHIGNARD. HANS LUCAS
le site web flambant neuf du
mouvement, dont le «Forum
citoyen pour l’alternance» de
vendredi constitue l’acte de
naissance. Agence de com, attachés de presse, goodies,
campagne d’affichage, rien
n’a été laissé au hasard. Le
communiqué sur le forum,
relayé par le blog GLC, durcit
rapidement le ton, selon le
style de ses auteurs communs, expliquant vouloir
«renvoyer dans les ténèbres le
dogmatisme absolu qui a caractérisé la municipalité
Piolle».
A la fédération iséroise du
parti Les Républicains, on réfute toute validation, lien mi-
litant ou financier avec l’opération d’Alain Carignon.
Yannick Neuder, proche de
Laurent Wauquiez dont il est
vice-président à la région et
qui s’apprête à reprendre la
présidence de LR Isère, se
garde pourtant de toute condamnation et assure au Dauphiné libéré que «c’est une
«Papy». Eric Piolle garde le
silence, mais son entourage
souligne qu’Alain Carignon
«organise le nivellement par le
bas du débat public, usant de
vieilles méthodes inacceptables». La municipalité «refuse
de porter le débat sur ce registre» et dénonce la volonté de
l’ancien maire «de créer du
conflit, de la division, pour se
redonner un espace». C’est
une des composantes de la
majorité, l’asso Ades, qui
porte le fer, par la voix de Raymond Avrillier, militant écologiste et lanceur d’alerte grenoblois qui a précipité la
chute de Carignon dans les
années 90. Il rappelle que le
«papy corrompu» était «le chef
d’un clan corruptif qui déléguait pour son intérêt propre
les services publics aux grandes entreprises» et détaille «les
dégâts profonds» de ce «système corruptif de grande ampleur» encore visible à Grenoble, notamment la dette.
Des éléments du programme
d’Alain Carignon pour 2020
sont révélateurs. Au chapitre
transport, il affiche sa volonté
intacte de concéder au privé,
entre autres, la construction
de deux tunnels routiers
pharaoniques sous la ville,
couplée à la relance d’un barreau autoroutier Nord-Sud
via Grenoble… Raymond
Avrillier gronde: «Condamné
trois fois, il a toujours nié ses
actes. Son clan est intact, ses
affidés encore nombreux en
activité. J’en appelle à l’intelligence des Grenoblois: ne remettez pas une partie des affaires publiques entre les
mains d’un homme qui a commis les actes les plus graves
qui peuvent être reprochés à
un élu.» Pas de quoi dissuader Carignon de tenter un
retour aux affaires. •
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
LIBÉ.FR
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’immobilier bat
des records à Paris,
les acheteurs ne
suivent plus Selon la Chambre des notaires,
le prix médian de la pierre à atteint le niveau
inédit de 9 300 euros/m2 dans la capitale,
en hausse de 7,1 % sur un an. La flambée des prix
décourage les familles qui se reportent sur la
petite couronne. PHOTO AFP
Le nouveau dirigeant d’Air France-KLM
aura droit à un parachute doré
Immédiatement après sa nomination à la direction générale d’Air France-KLM, le
16 août, les projecteurs se
sont braqués sur la rémunération de Benjamin Smith. Et
pour cause, elle est plus de
trois fois supérieure à celle
de son prédécesseur, JeanMarc Janaillac. Mais le nouveau boss, venu de la compagnie Air Canada, a aussi négocié d’autres avantages
sonnants et trébuchants, notamment s’il devait se retrouver sur un siège éjectable.
En cas de départ contraint
(révocation ou non-renouvellement de son mandat),
Smith pourra prétendre à
une indemnité pouvant atteindre deux ans de rémunération (fixe plus variable),
soit un montant maximum
de 8,5 millions d’euros. Un
joli parachute doré. Sage précaution compte tenu du climat social plutôt agité du
côté de Roissy-Charles-deGaulle. Les deux
derniers patrons
INFO
d’Air FranceKLM ont quitté leurs fonctions de manière précipitée
après moins de deux ans de
mandat. Le premier dans un
climat de défiance rarement
vu avec les syndicats et après
que le DRH d’Air France a vu
sa chemise arrachée dans la
foulée d’un comité d’entreprise houleux. Le second à la
suite d’un référendum interne qui l’a mis en minorité.
Le contrat de Benjamin
Smith, négocié par ses avo-
S. LAGOUTTE
«Ce qui importe
maintenant, c’est
de se laisser
envahir par la vie
de Clément,
elle était riche.»
AGNÈS MÉRIC
lors du procès des trois
skinheads suspectés d’être
impliqués dans la mort
de son fils il y a cinq ans
Chaque jour, elle s’assoit à la
même place sur le banc en
bois clair et prend des notes
sur un petit carnet. Agnès
Méric a retranscrit méticuleusement les mots parfois
patauds des trois anciens
skinheads impliqués – à divers degrés– dans la mort de
son fils. Elle a écouté son ancien professeur, les policiers
qui ont fait l’enquête, les vendeurs et les vigiles qui étaient
présents ce 5 juin 2013 lors de
la vente de vêtements où le
groupe de militants antifascistes s’est trouvé face aux
accusés, dans le IXe arrondissement de Paris. Puis, jeudi,
elle s’est avancée au centre de
la salle d’audience. «Excusezmoi, j’aime bien parler de Clément, mais c’est difficile, a-telle commencé d’une voix
douce et hésitante. Clément
était le plus jeune de nos quatre enfants. Il avait 18 ans
quand il est mort. Il a beaucoup été présenté comme un
militant d’extrême gauche, ce
cats, est ainsi rédigé qu’à
moins de quitter l’entreprise
de son propre chef, il est quasiment assuré de pouvoir
faire jouer son parachute.
Seule incertitude, la partie
variable de son
salaire pourrait
LIBÉ
ne pas entrer intégralement dans le calcul de
son indemnité de départ.
Dans l’hypothèse d’école où
le conseil d’administration
déciderait de lui sucrer
100% de cette rémunération
variable, son indemnité de
départ ne pourrait pas être
inférieure à 1,8 million.
Le 16 août, lorsque le montant des émoluments de
Smith a été présenté aux
18 administrateurs d’Air
France-KLM, personne n’a
trouvé à y redire. Selon nos
informations, la nomination
et la fiche de paie du nouveau directeur ont été adoptées sans un vote contre. Seul
l’élu FO au conseil d’administration se serait abstenu. En
revanche, les deux représentants de l’Etat ont validé l’ensemble du dispositif, ce qui
signifie que le ministre de
l’Economie, Bruno Le Maire
ne désapprouve pas ces conditions de recrutement. Le
«package» offert au nouveau
PDG nécessite cependant de
franchir un ultime feu vert. Il
doit être soumis aux actionnaires des deux compagnies.
Si ces derniers se prononcent
contre, son contrat devra être
revu et corrigé.
FRANCK BOUAZIZ
qu’il était vraiment. Mais,
pour nous, il était aussi un
fils, un frère, un cousin, un
neveu, un ami. C’était un garçon très attachant.» Sur le
banc des parties civiles se
tiennent en rangs serrés les
amis, le père, les trois sœurs,
le premier amour, les camarades militants.
La professeure de droit retraitée de 59 ans raconte ce
fils «plein de vie, vif, espiègle,
joueur, très curieux», remonte lentement le fil de sa
courte vie. L’enfant qui «a
toujours eu conscience des injustices». L’adolescent qui a
grandi, «affiné sa conception
du monde» et commencé à réfléchir aux discriminations,
au sexisme, à l’homophobie.
Elle se souvient de Clément
qui jouait de la guitare, de
Clément qui assurait l’ambiance musicale sur une
place de Brest au lieu de réviser son concours de Sciences-Po. Elle se souvient de
«son goût des échanges», de
cette façon dont il faisait «son
miel des discussions». Elle se
souvient, bien sûr, de la maladie «diagnostiquée en février 2011». Une leucémie
dont il triomphera après sept
semaines en chambre stérile
et un an et demi de chimiothérapie. «On a été admiratifs
de Clément, de son courage. Il
ne se plaignait jamais.»
JULIE BRAFMAN
A lire en intégralité sur Libé.fr.
Urbanisme
Patrick Braouezec,
nouvelle tête
du Grand Paris
Dans la courte histoire de la
société du Grand Paris (née
en 2011), la désignation du
président du conseil de surveillance a toujours eu lieu dans une courtoisie de bon aloi.
L’Etat, qui occupe la majorité des sièges au conseil de surveillance de cet établissement public, en désigne le président
mais l’a toujours choisi parmi les élus. Le centriste André Santini d’abord, le socialiste Jean-Yves Le Bouillonnec ensuite:
alternance et consensus. Cette année, ce fut plus complexe.
Dans un contexte de fragilisation des départements de la «petite couronne», menacés de fusion dans la métropole du Grand
Paris, les présidents des sept départements s’étaient mis d’accord pour pousser l’un d’eux. Curieusement, leur accord s’était
porté sur le champion le moins recommandable: Pierre Bédier (LR), président des Yvelines, condamné en 2009 pour corruption et recel d’abus de biens sociaux. Le gouvernement at-il pressenti que ce profil ne serait pas idéal? Finalement, c’est
le communiste Patrick Braouezec, président de Plaine commune, qui a été élu vendredi après que les sept présidents de
conseils départementaux ont quitté la salle. S.V. PHOTO AFP
Lire en intégralité sur Libération.fr
CETTE SEMAINE,
LE DÉPART
DU MINISTRE
DE L’ÉCOLOGIE
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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20 u
SPORTS
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LIBÉ.FR
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
Ligue des nations : mode d’emploi
Pour la première fois depuis leur sacre mondial, le 15 juillet, les Bleus vont jouer devant
leur public. Ce sera dimanche, au Stade de France (photo) face
aux Pays-Bas, dans le cadre de cette nouvelle compétition imaginée par l’UEFA. Laquelle est censée redonner un souffle aux périodes de trêves internationales. Fini les matchs amicaux sans intérêt, place à des matchs officiels entre la France et l’Allemagne
ou l’Espagne et l’Angleterre. A priori, plus séduisant. PHOTO AFP
la mélodie du bonheur d’un
type heureux d’en être, le
milieu sait la souffrance, la
frustration et les efforts demandés à un type se retrouvant folklorisé à grande
échelle (impact médiatique
du Mondial oblige) dans un
rôle éloigné de son essence
de joueur.
Résistant. Rami n’a pas eu
Adil Rami après la finale de la Coupe du monde, le 15 juillet à Moscou. PHOTO TIM GROOTHUIS. PRESSE SPORTS
Equipe de France: un Rami
qui leur voulait du bien
Le défenseur
de 32 ans devrait
mettre fin
à sa carrière en
Bleus dimanche,
après 35 sélections
et un Mondial
où il a fait office
d’ambianceur.
Par
GRÉGORY
SCHNEIDER
L’
histoire du défenseur
Adil Rami (32 ans)
avec les Bleus pourrait bien s’arrêter dimanche
à Saint-Denis, contre la sélection néerlandaise (20 h 45
sur M6, lire ci-dessus), première apparition –courte cérémonie à la clé– des champions du monde devant leur
public et dernière borne
avant leur vie d’après: on en
termine proprement (c’est-à- Ces témoignages-là, balandire avec les gens, pas dans çant entre l’estime, la reconune partie privée à l’Elysée), naissance et l’affection, le
on ferme la porte doucement natif de Bastia (Hauteet on passe à la suite. Adil Corse), employé municipal
Rami ne devait pas en être : dans les espaces verts à Frédeux heures après la finale de jus à un âge (21 ans) où Karim
Moscou, il avait annoncé sa Benzema signait au Real Maretraite internationale dans drid, court après depuis le
un couloir du
premier matin.
stade Loujniki et
L’usage voudrait
L’HOMME que Deschamps
l’affaire nous était
DU JOUR lui offre, face au
apparue quelque
peu surréaliste
Stade de France,
pour le seul joueur de champ les quelques minutes de jeu
à avoir contemplé depuis le qui ont tant manqué à Rami
banc des remplaçants l’inté- pour décoller cette image de
gralité des sept rencontres «pur joueur de vestiaire»
ayant mené les Bleus au titre. (ambianceur, en gros) qu’il a
«Clown». En amont du rassemblement de septembre
(0-0 à Munich avant les PaysBas dimanche), le sélectionneur Didier Deschamps a
donc dû appeler le joueur
pour le retourner. Ça ne lui a
même pas pris une minute.
ramenée de Russie. Mais au
fond, pourquoi? Quelle est la
dominante ? La reconnaissance, celle que l’on doit à un
homme qui, dès le début du
rassemblement des mondialistes à Clairefontaine, s’est
fait l’inlassable prosélyte médiatique de la bonne humeur
régnant dans le groupe, y
compris chez ceux qui ne
jouaient pas ? Ou l’estime,
celle que l’on doit à un joueur
à 35 sélections, qui ne laissa
que deux tirs cadrés aux trois
adversaires des Bleus lors du
premier tour de l’Euro 2016?
On confesse un doute. Et ce
doute, un compétiteur de sa
Le milieu footballistique sait
la souffrance, la frustration et
les efforts demandés à un type
se retrouvant folklorisé
à grande échelle.
trempe n’a aucune chance
d’être passé au large.
Le 4 juillet à Istra, juste avant
le quart de finale contre
l’Uruguay, Rami avait offert
un show médiatique de première bourre : «Je suis heureux de faire partie des
23 [mondialistes] sur 66 millions de Français», «mon rôle
est d’apporter des ondes positives», «je ne devrais pas le
dire, mais je kiffe ce groupe»,
«Mbappé joue comme dans [le
jeu vidéo] Fifa ; clic droit et
hop, accélération», etc.
Bonne humeur, altruisme…
et une crispation quand un
confrère aborda de front son
utilité exclusivement médiatique: «Tu me prends pour un
clown? C’est ça?» Le sourire y
était. Mais pas que. Les cloches de la vérité ont alors
tinté à toute force. Rami est
un sacrifié. Du moins à
l’échelle de son sport : si le
grand public peut entendre
la vie facile avec eux : alors
que Deschamps était partisan de l’aligner contre les
Allemands en demi-finale
de l’Euro 2016 après que le
défenseur eut purgé son
match de suspension face
aux Islandais (5-2) en quart,
son partenaire en défense
centrale Laurent Koscielny et
son capitaine Hugo Lloris
avaient intercédé avec succès
pour que l’on garde Samuel
Umtiti, qui avait assuré son
intérim. Interrogé là-dessus
en mai, Rami avait fait contre
mauvaise fortune bon cœur
et baissé la tête: «C’est à moi
de progresser.» A 32 ans ?
Il y a quelque chose d’émouvant dans l’air. Le côté cour
dit les excès de toute sorte,
les remarques parfois admiratives d’ex-coéquipiers
confessant leur incapacité de
suivre Rami dans sa folie et,
par déduction, une constitution physique extraordinaire
résistant à tout. Mais le côté
jardin dit le souci (et la capacité) de s’adapter à toute
force, une sorte de course
éperdue pour se faire accepter dans un monde où ses
voisins de vestiaire sont
multimillionnaires à 20 ans
et la pleine conscience de sa
bonne fortune à lui.
Depuis quelques semaines,
les intérêts particuliers sont
réapparus dans le paysage
tricolore. Ils passent par le
ballon d’or, summum de la
récompense individuelle,
décernée en décembre : le
capitaine Raphaël Varane
a jeté mercredi un saut d’eau
sur les esprits échauffés; «on
est beaucoup à pouvoir y prétendre», sous-entendu pas
plus Kylian Mbappé ou Antoine Griezmann (qui le brigue par voie de presse) que
lui-même ou N’Golo Kanté.
Ce qui n’a pas empêché l’attaquant parisien et son coéquipier madrilène de se chicaner
un coup franc dès le lendemain face aux Allemands.
Puisse l’humble posture de
Rami éclairer la pièce encore
un peu. •
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u 21
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Chronique «Fanzines zone» Semi-pro
ou amateur, un nombre conséquent de sites de
qualité spécialisés dans le sport essaiment sur
Internet. Libé arpente ce microcosme et raconte chaque semaine
l’un de ses membres. Cette semaine, Touchdown Actu, site de référence sur le foot américain en langue française. Un média qui
parvient à s’adresser aux publics profanes comme aux initiés,
grâce à une manière d’écrire «qui n’exclut pas les novices», explique à Libération Alain Mattei-Florin, le rédacteur en chef.
Naomi Osaka, une étoile
pour le tennis des années 2020
Naomi Osaka, à l’US Open, jeudi. PHOTO ALVAREZ. AFP
«13 balles de break sauvées
sur 13 jouées. Comment vous
avez fait ?» lui demande le
présentateur à la fin de sa demi-finale remportée jeudi à
l’US Open contre Madison
Keys (6-2, 6-4). «Ça va paraître bizarre mais je pensais
juste : “Je veux vraiment jouer
contre Serena” !» lui a répondu Naomi Osaka, avec la
candeur de ses 20 ans. Samedi, elle sera la première
Japonaise à jouer une finale
de Grand Chelem, et pour ne
rien gâcher face à la plus
grande championne de ce
sport, une Serena Williams
qui a disposé en demie de la
Lettonne Sevastova en deux
sets (6-3, 6-0). A bientôt
37 ans, l’Américaine pourrait
remporter un 24e sacre majeur, ce qui lui permettrait
d’égaler le record absolu de
titres en Grand Chelem.
Après avoir commencé la saison aux alentours de la
70e place, Osaka, née dans la
ville homonyme d’une mère
japonaise et d’un père haïtien, s’est hissée au fil des
mois dans le Top 20, à la faveur notamment d’une victoire à Indian Wells en mars.
Dans la moiteur étouffante de
cet US Open, la 19e mondiale
a été expéditive: excepté son
huitième de finale, elle a remporté tous ses matchs en
deux sets grâce à son jeu de
fond de court agressif.
1600
C’est le nombre de postes que Matignon a
demandé au ministère des Sports de supprimer d’ici à 2022, selon un document consulté par
l’AFP. Cette lettre de cadrage, envoyée le 26 juillet
à Laura Flessel lorsqu’elle était encore ministre,
fixe à environ 450 millions d’euros son budget pour
la loi de finances 2019, en baisse de 30 millions. Matignon compte «sur une transformation du mode
de gestion des conseillers techniques sportifs (CTS)
et sur la réduction de leur nombre, ainsi que sur une
rationalisation des services déconcentrés». Rémunérés par l’Etat, les CTS travaillent auprès des fédérations sportives. Il s’agit des directeurs techniques
nationaux ou des entraîneurs nationaux. Le total
des agents du ministère est entre 3000 et 3500.
Hors des courts, elle ponctue
souvent ses conférences de
presse de petits rires gênés et
de blagues pleines d’autodérision. La Nippone, arrivée en
Floride à 3 ans, avait été dépeinte en geek obsédée par le
jeu vidéo Overwatch dans un
portrait pour GQ fin mai, qui
la sacrait «joueuse la plus cool
du tennis». Un titre qu’elle
avait du mal à accepter : à
Roland-Garros, elle déclarait
se voir plutôt comme la
«joueuse la plus gênante du
tennis». Une championne
pour les années 2020 en
somme, à la personnalité assez éloignée de son adversaire du week-end, à qui elle
voue pourtant un culte. A
Miami en mars, Osaka avait
sèchement battu Serena
Williams au premier tour :
l’Américaine était alors repartie à l’entraînement pendant
deux mois, ne s’estimant pas
au niveau après son accouchement compliqué fin 2017.
Une nouvelle victoire d’Osaka
samedi et on serait forcément
tenté d’y voir un passage de
relais générationnel: la Japonaise avait 2 ans lorsque Serena Williams remportait son
premier US Open, en 1999.
ADRIEN FRANQUE
Basket La quille
pour Boris Diaw
«Ça y est… J’ai passé un bon
moment…» C’est via une vidéo sur ses réseaux sociaux
que le basketteur international français Boris Diaw
a annoncé jeudi soir sa retraite sportive, à 36 ans. Il
était revenu en France l’an
dernier à Levallois, après
14 saisons en NBA, des Hawks
d’Atlanta aux Utah Jazz, en
passant par les Spurs de
San Antonio avec qui il sera
champion en 2014. Il remporte également la distinction individuelle de Most Improved Player en 2006, qui
récompense le joueur ayant le
plus progressé. Capitaine des
Bleus depuis 2006, il compte
247 sélections et 5 médailles
internationales, dont la médaille d’or au championnat
d’Europe 2013.
L’homme tué le 26 août
à Chemnitz était-il issu
de l’immigration?
Pourquoi les gâteaux mous
deviennent durs et les
gâteaux durs deviennent
mous ?
Le slogan des communistes
aux élections européennes
«l’humain d’abord» a-t-il
été volé à Mélenchon ?
Vaut-il mieux, pour la santé,
être végétarien, végan
ou omnivore?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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22 u
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
IDÉES/
Recueilli par
bien avoir leur rôle dans le sentiment d’abandon des classes moyennes et populaires, et dans la montée
des populismes(1). Car, non seulement l’expression politique est capturée par les intérêts privés des plus
riches, mais cette confiscation peut
avoir un sacré impact sur le résultat
des élections. En France, depuis les
années 90, le financement de la vie
politique est fondé sur quelques
grands principes: les dons des particuliers sont encadrés (pas plus
de 7500 euros pour les partis par individu et par an, pas plus de
4600 euros par élection); les entreprises ne peuvent verser des fonds
aux candidats ; en contrepartie,
l’Etat finance une grande partie de
la vie politique. Un système bien
imparfait, révèle Julia Cagé, qui
subventionne en réalité les préférences politiques des plus riches et
favorise donc les partis de droite.
«Qui paie gagne», écrivez-vous:
en France aussi, l’argent fait
SONYA FAURE
Dessin HARRY TENNANT
L
a France est-elle vraiment
protégée des groupes de
pression ? Sans doute moins
qu’elle aimerait le croire. Notre
démocratie repose-t-elle sur l’équation «un homme = une voix» ? Pas
tout à fait, selon Julia Cagé. Après
avoir étudié le financement des médias (Sauver les médias, Le Seuil,
2015), l’économiste, professeure à
Sciences-Po Paris, poursuit son
exploration des ressorts et des inégalités de notre système représentatif. A partir d’une base de données
inédite des financements publics et
privés de la vie politique, aux EtatsUnis, en France ou ailleurs en
Europe, elle démontre dans son
dernier livre, le Prix de la démocratie (Fayard), que ces questions, en
apparence techniques, pourraient
l’élection. Cela explique l’improbable accession au pouvoir
d’Emmanuel Macron, candidat
sans parti ni élu ?
C’est un cas exemplaire. J’ai commencé à travailler sur le financement de la vie politique en 2014.
L’une de mes hypothèses était qu’il
fallait une réforme urgente du système de financement public des
partis politiques, car il favorise l’immobilisme : l’argent donné par
l’Etat aux candidats dépend des résultats obtenus aux dernières législatives. Ça ne permet pas l’émergence de nouveaux mouvements…
sauf à attirer suffisamment de dons
privés pour compenser ce handicap. Ce n’était encore jamais arrivé
en France. C’est exactement ce que
Macron a réussi à faire. Fin 2016, En
marche !, né en avril, a déjà
réuni 4,9 millions d’euros de dons
privés. Contre 7,45 millions d’euros
pour Les Républicains et seulement
676000 euros pour le PS. L’innova-
AFP
Julia Cagé
«En France, les plus
pauvres paient
pour satisfaire
les préférences
politiques
des plus riches»
Le prix d’un vote? 32 €.
Dans son dernier livre,
l’économiste soutient, chiffres
inédits à l’appui, que l’argent
a un rôle déterminant dans
le résultat d’une élection.
Pire: l’Etat subventionne
davantage les orientations
politiques des plus aisés,
favorisant ainsi les partis de droite.
tion politique ne peut pas naître
sans être financée. Or, dans toutes
les démocraties occidentales, les
dons privés vont d’abord aux partis
conservateurs qui prônent une
politique économique favorable aux
plus aisés.
Quel est le profil des donateurs?
On pourrait imaginer que les classes
populaires donnent massivement,
même pour de faibles montants. Ce
n’est pas le cas. En France –comme
aux Etats-Unis, en Italie ou en
Grande Bretagne–, ce sont les plus
aisés qui financent la vie politique.
Ils ne sont d’ailleurs pas nombreux.
Chaque année, seuls 290000 foyers
fiscaux français font un don, 0,79%
des Français adultes. Mais si on regarde parmi les 0,01% des Français
aux revenus les plus élevés, on
s’aperçoit que 10% d’entre eux font
un don. Et ces 0,01 % des Français
les plus riches versent en moyenne
5 245 euros par an. Les 50 % des
Français les plus pauvres donnent,
eux, quand ils donnent, seulement
120 euros par an en moyenne. Mais
le scandale, c’est que les dons privés
des plus aisés sont financés par l’ensemble des citoyens.
Pourquoi ?
Il existe trois formes de financements publics de la démocratie. La
première, c’est celui des partis politiques, déterminé tous les cinq ans
en fonction des résultats aux législatives : il s’élève à 63 millions
d’euros. La deuxième, c’est le remboursement des dépenses de campagnes: 52 millions d’euros par an
en moyenne. Et la troisième, dont
on ne parle jamais, ce sont les déductions fiscales : votre don à un
parti politique est remboursé
à 66%, par le biais d’une réduction
d’impôt. Ces réductions représentent 56 millions d’euros par an pour
les seuls dons aux partis politiques!
56 millions d’euros offerts à seulement 290 000 individus qui ont
choisi de financer un parti? Même
pas ! Car on ne peut bénéficier de
déductions d’impôt… que si on paie
l’impôt sur le revenu, ce qui n’est le
cas que d’un Français sur deux.
Pour le dire autrement si vous êtes
parmi les 10% des Français les plus
fortunés, et que vous faites un don
de 7500 euros, celui-ci vous reviendra au final à 2500 euros. Et le coût
de votre don pour l’ensemble des citoyens sera de 5000 euros. Mais, si
vous êtes smicard, étudiant ou travailleur précaire, et que vous
donnez 600 euros à un parti, votre
générosité vous reviendra à…
600 euros, puisque vous n’êtes pas
imposable sur le revenu. Bref, en
France, les plus pauvres paient pour
satisfaire les préférences politiques
des plus riches.
Le financement de la vie politique expliquerait la «droitisation» des gauches occidentales?
Si tous les partis et les candidats
recevaient autant de financements
privés, ce ne serait pas forcément
problématique. Mais ce n’est pas le
cas. Les Républicains touchent en
moyenne, en France, 11 fois plus de
dons privés que le Parti socialiste.
On retrouve exactement le même
déficit dans les autres pays. Or, on
s’aperçoit qu’au Royaume-Uni avec
Tony Blair, aux Etats Unis avec
Hillary Clinton, en Italie avec Renzi,
les partis de gauche se sont engagés
dans une course aux financements
privés. Ils abandonnent leur électorat populaire pour promouvoir des
politiques économiques favorables
aux plus aisés.
Un parti peut-il vraiment «acheter» les électeurs ?
J’ai analysé, avec Yasmine Bekkouche, doctorante à l’Ecole d’économie de Paris, toutes les élections
municipales et législatives en
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
France depuis 1993. Le résultat est
net: statistiquement, en moyenne,
les candidats les plus dotés et qui
dépensent le plus remportent les
élections. Bien sûr il y a des exceptions –le cas de Benoît Hamon à la
présidentielle le prouve. J’ai estimé
le prix d’un vote à 32 euros. Si un
candidat met 32 euros de plus que
son concurrent dans une campagne, il récolte une voix de plus. Au
fond, ce n’est pas très cher un vote…
Mais la victoire d’un candidat
plus riche peut aussi s’expliquer
par son talent ?
Nous avons neutralisé l’effet de la
popularité d’un parti une année
donnée, le taux de chômage local,
le niveau d’éducation moyen et les
revenus fiscaux de la circonscription, le nombre de créations
d’entreprises localement, le niveau
d’investissement de la municipalité, etc. Résultat: toutes choses éga-
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les par ailleurs, le budget d’une sation des big datas. Cette utilisacampagne a bien un impact sur le tion des réseaux sociaux a d’ailleurs
résultat d’une élection. Mieux, se- un effet pervers. Dans un monde où
lon nos analyses, l’«étrange défaite» un candidat pourrait cibler ses élecde la droite après la dissolution sur- teurs, et si quelques milliardaires
prise de Jacques Chirac en 1997, peuvent aider une campagne plus
pourrait s’expliquer par l’interdic- sûrement que des milliers d’élection, en 1995, des dons des entrepri- teurs, c’est sur cette poignée de perses aux campagnes élecsonnes qu’il ciblera sa
torales. Elle n’a eu
campagne. Encore une
d’effet que pour les canfois, les politiques
didats de droite qui
risquent de se couper
touchaient des dons imdes classes populaires et
portants venant d’entremoyennes.
prises.
Vous dites que les doComment expliquer
nateurs de Macron «en
que l’argent ait un tel
ont eu pour leur arrôle ?
gent» avec la suppresLes meetings coûtent
sion de l’ISF. N’est ce
chers, comme les frais LE PRIX DE LA
pas un peu rapide ?
de transports, les con- DÉMOCRATIE
Derrière la formule, il y
seils en communication par JULIA CAGÉ
a une évidence : une
et toutes les stratégies Ed. Fayard,
personne soumise à
qui reposent sur l’utili- 350 pp., 23 €.
l’ISF qui a donné
7500 euros à la République en marche, ce qui lui est revenu à
2 500 euros, et qui voit l’ISF supprimé a effectivement fait un bon
investissement. Le politiste américain Martin Gilens a comparé les
souhaits des citoyens américains
exprimés dans les sondages depuis
1950 (sur la politique économique,
étrangère ou sociale), à leur niveau
de revenus, et aux politiques effectivement mises en œuvre. Il montre
que lorsqu’il y a divergence entre
les Américains les plus riches et la
majorité des citoyens, les gouvernements tranchent systématiquement en faveur des 1 % les plus riches. Pourquoi n’y a-t-il pas de
révolution ? Gilens a une formule
extraordinaire : il parle de
«démocratie par coïncidence». Sur
beaucoup de sujets –la légalisation
de l’avortement ou l’intervention
en Irak –, les plus riches sont en
u 23
phase avec la majorité. Mais c’est
pure coïncidence. Le salaire minimum réel, lui, a baissé depuis les
années 50. Ce sentiment de dépossession alimente le populisme.
Que proposez-vous pour y
remédier ?
Certainement pas de supprimer
tout financement public des partis
parce qu’ils seraient «pourris»,
comme l’a obtenu le mouvement
Cinq Etoiles en Italie! La démocratie a un prix. Si ce coût n’est pas
porté de manière égalitaire par l’ensemble des citoyens, il sera capturé
par les intérêts privés. Il faut au
contraire renforcer le financement
public de la démocratie. Je propose
la création de «Bons pour l’égalité
démocratique». Il ne s’agit pas de
dépenser plus, mais autrement :
tous les ans, an cochant une case
sur sa feuille d’impôt, chaque citoyen aura la possibilité d’allouer 7 euros au mouvement politique de son choix. Il ne les sort pas
de sa poche, mais il demande à
l’Etat de donner 7 euros du fonds
pour le financement des partis à celui de son choix.
Et quand on est abstentionniste
ou antiparti ?
Alors vos 7 euros sont donnés en
fonction des résultats aux dernières
législatives. C’est une manière de
favoriser l’émergence de nouveaux
mouvements, et c’est égalitaire: un
même montant fixe est alloué à
chaque citoyen.
Vous supprimez les dons privés?
Je les limite à 200 euros par an, c’est
déjà beaucoup par rapport au revenu moyen français. Si on cherche
l’égalité politique, on ne peut pas
permettre aux citoyens de donner
7500 euros à un parti puisque c’est
un geste impossible à beaucoup.
Vous prônez également la création d’une «Assemblée mixte»
où seraient mieux représentés
les ouvriers et les employés.
Comment sera-t-elle élue ?
Le Congrès américain compte
moins de 5 % d’ouvriers et d’employés alors qu’ils représentent la
moitié de la population. Aucun
ouvrier ne siège aujourd’hui à
l’Assemblée nationale française. Je
propose de laisser inchangées les
règles de l’élection des deux tiers
des députés. Mais qu’un tiers de
l’Assemblée soit élu à la proportionnelle intégrale, par scrutin de liste,
où sera imposée une moitié de candidats ouvriers, employés, chômeurs ou travailleurs précaires.
Comme pour la parité entre hommes et femmes il faut se saisir des
outils de l’Etat de droit pour imposer l’égalité démocratique. •
(1) Voir aussi le site Leprixdelademocratie.fr, où sont recensées toutes les données
du livre et où l’on peut «tester» les hypothèses de Julia Cagé sur son propre député.
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24 u
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
IDÉES/
À CONTRE SENS
Par
MARCELA IACUB
Le corps des femmes
réexpliqué
A propos d’éducation sexuelle à l’école, Marlène
Schiappa a déclaré que le corps des femmes n’est
pas un bien public. Est-ce à dire qu’il est privé ?
Certainement pas.
L
e 18 juillet, Marlène Schiappa
déclara sur RMC que «le
corps des femmes n’est pas un
bien public, il leur appartient à elles seules». Cette étrange phrase
CES GENS-LÀ
avait pour but d’expliciter la philosophie de l’éducation sexuelle qui
devrait être dispensée à ses yeux
dans les écoles. Mais quelle est au
juste cette philosophie? Si le corps
Par TERREUR GRAPHIQUE
des femmes n’est pas un bien public, c’est qu’il est un bien privé,
c’est-à-dire, «ce que quelqu’un possède, ce qui a une valeur financière
et peut être objet de propriété»
d’après le Larousse. La conséquence la plus importante de cette
idée c’est que, à la différence des
garçons, les femmes ne sont pas
leur corps. Elles ont leur corps, elles sont les propriétaires de ce dernier. Entre les femmes et leurs
corps il y aurait donc le même
écart qu’entre un propriétaire et sa
veste. Cette dernière est une chose
différente de lui. Personne ne saurait les confondre. Les garçons,
eux, ne feraient qu’un avec leur
corps. Il serait impossible d’affirmer ceci est Untel et ceci est son
corps. Si Mme Schiappa n’avait pas
eu en tête cette distinction, elle
aurait dit «le corps des humains
n’est pas un bien public…»
Si l’on traduit cette ontologie inégalitaire dans le domaine de l’éducation à la sexualité, elle implique
que pour une femme, consentir,
c’est mettre à disposition d’autrui
une propriété. Un peu comme
louer ou prêter sa veste pour continuer avec cet exemple. Dire oui à
une proposition sexuelle n’est
donc pas pour une femme exercer
avec un homme une liberté personnelle, la même liberté, mais
rentrer avec lui dans une espèce de
commerce. Et peu importe que
celui-ci ne se traduise pas par la
mise à disposition immédiate ou
différée d’une somme d’argent au
bénéfice de la femme. Or, un tel
échange n’est pas égalitaire car il
n’y a que les femmes qui possèdent un corps. Les garçons, je l’ai
déjà dit, n’en ont pas. Ils essayent
de faire en sorte que les filles mettent à leur disposition le leur. C’est
grâce à cela qu’ils éprouvent des
plaisirs érotiques. C’est sur ce
point que la philosophie sexuelle
de Mme Schiappa est la plus gênante. Car dans ce modèle de la
femme propriétaire de son corps il
n’y a pas la moindre place pour le
plaisir érotique. En effet, la chose
que nous possédons, en l’occurrence le corps, n’est pas faite pour
ressentir du plaisir. Elle ne saurait
que nous procurer des plaisirs indirects comme quand quelqu’un
nous dit que notre veste est magnifique et nous propose de la racheter à un bon prix. Or, le plaisir
sexuel est la raison pour laquelle
les garçons cherchent à «louer» le
corps des femmes.
On dira que je suis de mauvaise foi.
L’objectif de Mme Schiappa n’est
pas d’écrire un traité philosophique sur les rapports que les humains entretiennent avec leur
corps. Tout ce qu’elle cherche est
qu’on comprenne l’importance de
faire entrer dans l’esprit des
garçons que «ce n’est pas faire la
fête que de mettre une main aux
fesses à une femme», comme elle le
précisa sur RMC.
Pourtant, il semble évident que si
les hommes dans notre société se
permettent de se comporter d’une
manière si impolie, si brutale avec
les femmes, c’est parce qu’ils
pensent que ces dernières ne sont
que les propriétaires de leur corps,
des commerçantes de leurs faveurs sexuelles. Certains peuvent
obtenir ces faveurs en échange
d’une relation sentimentale,
d’autres doivent les payer comptant. Et il y a ceux qui veulent les
avoir par le vol ou par l’extorsion
en faisant violence sur leur propriétaire légitime.
Si M me Schiappa veut qu’on
apprenne aux enfants que les
hommes et les femmes sont également leur corps, le consentement
à la sexualité cesserait d’être le
début d’un commerce inégalitaire
pour devenir un troc de corps
contre corps, de bonheurs contre
bonheurs. Et hormis quelques fous
que l’on enfermerait, personne
n’oserait jouir du corps d’autrui
sans que ce dernier n’éprouve exactement les mêmes plaisirs …•
Cette chronique est assurée en alternance
par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
ÉCRITURES
Par
CAMILLE LAURENS
Une rentrée
pas très plan-plan
D
es vacances réussies,
comme leur nom l’indique,
sont celles où l’on est un
peu vacant. Non qu’on ne puisse
pas les occuper à maintes agréables activités, mais le délice des vacances, c’est d’être sans horaires,
sans programme obligé, sans avenir plus lointain que le rosé du coin
et la nuit étoilée. On décroche aussi
de l’actualité, autant que possible,
on ne compte plus les morts ni les
degrés Celsius qui font fondre la
banquise et nos cornets de glace,
on éteint les incendies de forêts
avec la télécommande, le cimetière
de la Méditerranée redevient la
Grande Bleue, bref, on zappe tout
ce qui ne ressemble pas à un match
de foot. C’est pourquoi la rentrée
est toujours une rude épreuve.
D’abord, dès le 26 août, le pape
suggère aux parents d’envoyer
chez le psy leurs enfants témoignant de tendances homosexuelles. Comme on vient d’apprendre
qu’il a protégé un pédophile notoire au sein de l’Eglise, on est assez mal disposé à entendre ses
conseils pour l’épanouissement de
notre jeunesse. Certes, le pontife a,
depuis, largement corrigé ses propos. Il n’en reste pas moins que la
doctrine catholique considère toujours l’homosexualité comme «non
conforme au plan de Dieu». Ici je
relis, je vérifie, ce sont bien les
mots employés lors des différents
synodes sur la famille: «Le plan de
Dieu.» Je m’éberlue, puis m’esbaudis. On ne me dit jamais rien! Dieu
a donc un plan? Un vrai plan! Pas
un de ces petits plans quinquennaux dont l’Histoire nous rebat les
oreilles, pas non plus, cela va sans
dire, le genre de projet fumeux que
nous pouvons avoir, vous et moi
–plan love, plan cul, plan épargne
logement… Non : un plan pour la
planète, par sur la comète, un plan
pour l’univers, même, un plan urbi
et orbi.
Puis, tandis que je me renseigne
sur les grandes lignes du plan de
Dieu, voilà que Nicolas Hulot annonce sa démission. Pas le genre à
sacrifier longtemps ses convictions
à un plan de carrière. Des plans, il
en avait pourtant, lui aussi. En
mars dernier, annonçant aux députés la mort du dernier rhinocéros
blanc (Dieu devait être en vacances
sur l’arche de Noé), il disait tristement: «Oui, je vais vous présenter
un plan biodiversité dans les semaines qui viennent. Mais très sincèrement, tout le monde s’en fiche, à
part quelques-uns.» Il n’avait pas
tort puisque cinq mois plus tard,
Jupiter le lui balance aux orties
avec autant d’allant que le plan antipauvreté de Borloo. Dans les
deux cas, pourtant, l’extinction du
vivant est en cause : comment,
quand on est un être humain, ne
pas mourir de faim, de froid, de
soif, rongé par les pesticides,
étouffé par les particules fines,
noyé dans l’indifférence générale?
Comment, quand on est un animal,
échapper au carnage, à la boucherie, aux marées noires, aux sacs
plastiques et au fusil des chasseurs? L’enjeu, c’est la vie. On a dit
que la question de la chasse était
un fait mineur: pas de quoi démissionner. Mais préférer le camp des
victimes à celui des prédateurs est
un vrai choix politique, non?
Là-dessus, je découvre l’affiche publicitaire que se sont offert les chasseurs – ils osent tout – avec pour
slogan: «Les premiers écologistes
de France» ! Ils tuent 30 millions
d’animaux par an. Essayez juste de
vous représenter 30 millions de
corps, la plupart élevés à seule fin
d’être abattus pour le plaisir.
On a dit que
la question de
la chasse était
un fait mineur:
pas de quoi
démissionner. Mais
préférer le camp
des victimes à celui
des prédateurs est
un vrai choix
politique, non?
Comme je n’y arrive pas, je me
plonge dans le dernier livre de
J. M. Coetzee, l’Abattoir de verre.
Le prix Nobel de littérature 2003
est végétarien et plaide pour l’empathie avec l’«esprit animal» et la
reconnaissance de «notre animalité commune». A la dernière page,
il décrit la sélection des poussins
dans une ferme-usine, le broyage
SI J'AI BIEN COMPRIS...
Par
MATHIEU LINDON
Le ministère
de la Catastrophe annoncée
Ah, être ministre, c’est un sacrifice qu’on ne peut pas refuser
à la planète. La salope est déjà d’une humeur tellement
massacrante…
S
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
i j’ai bien compris, il y a des gens pour
qui c’est très important d’être ministre. Daniel Cohn-Bendit n’a pas voulu
l’être pour garder sa liberté. Mais il y a manifestement des gens pour qui leur liberté
est secondaire par rapport au fait d’être ministre. «La liberté, c’est bien beau, mais ça
ne se mange pas en salade», comme on dit
dans les mariages. Il y a quand même quelque chose d’un peu inquiétant à penser
qu’on est gouvernés par les apôtres de la liberté et de la parole restreintes. Les ministres, ce sont ceux qui préfèrent être solidaires avec le gouvernement plutôt qu’avec la
population. Faut-il être populiste pour faire
les deux en même temps? Certains prétendent que c’est une humiliation pour l’Assemblée de voir son président déguerpir
dès qu’une place, si ce n’est un placard, de
ministre se libère. Mais on peut analyser les
choses à l’inverse. François de Rugy menaçait de rester cinq ans au perchoir, voilà
qu’Emmanuel Macron et le gouvernement
en sont débarrassés pour un ministère de
Transition pas seulement écologique, où
on serait bien surpris qu’il imprime son opportunisme. Peut-être que son pot de départ au Palais-Bourbon sera plus chaleureux que celui d’arrivée au gouvernement.
On parierait que son éventuelle démission,
quoique démissionner ne semble pas son
genre, ferait moins de bruit que celle de son
prédécesseur. D’un autre côté, peut-être
que ce type ne s’est jamais attendu à être
ministre de l’Ecologie dans ces conditions,
comme il ne s’est jamais attendu à se retrouver pompier avec une petite lance au
milieu d’un incendie maousse.
mécanique des mâles à la naissance. «Je ne peux pas me défaire
de cette image. Ces milliards de
poussins nés dans ce monde magnifique, à qui nous accordons la
grâce d’un jour de vie avant de les
réduire en pâte parce qu’ils sont du
mauvais sexe, parce qu’ils ne cadrent pas avec le business plan.»
Ah ! C’est ça, me dis-je. J’avais
oublié le «business plan», celui qui
anéantit tous les autres, et nous
avec, nous, les vivants, et ceux qui
viendront après nous – s’ils viennent, s’ils peuvent encore venir.
Le plan de Dieu, si mes souvenirs
sont bons, c’est «croissez et multipliez». Ça a l’air plan-plan comme
ça, mais le programme est quelque
peu contrarié. «Croissez ?». La
croissance des vivants passe après
celle des marchés financiers.
«Multipliez ?». Vos bénéfices.
Si vraiment Dieu existe, j’espère
qu’il a un plan B. Le temps
presse. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
Etre ou ne pas être ministre ? Reconnaissons que ce dilemme ne se pose pas à tout
le monde : il y a plein de gens à qui on ne
propose jamais le poste, et ce n’est pas toujours parce qu’on sait qu’ils tiennent plus
que tout à leur liberté. Daniel Cohn-Bendit,
au demeurant, n’a pas strictement refusé.
Il a fait état d’un accord entre le Président
et lui sur le fait que ce serait mieux qu’il ne
le soit pas, ministre, le Président respectant
trop l’ancien soixante-huitard et sa liberté
pour ça. François de Rugy a manifestement
su apaiser Emmanuel Macron sur ce point.
Pour la France, et surtout pour la planète,
on peut bien mettre sa liberté sous le boisseau, en un mot ne pas faire de chichis. En
tout cas, en choisissant un tel homme, le
Président montre qu’il a bien perçu la gravité de la situation et l’inquiétude qui
monte, puisqu’il y répond avec un tel éclat.
Les gouvernements sont remplis de gens
irremplaçables. Comme si ça ne suffisait
pas, après la dette qui pèse sur nos épaules,
voilà encore la dette écologique. Manquait
plus que ça.
Et si, au lieu d’avoir plein de ministères
alors que chaque gouvernement cherche
à réduire les postes, on faisait un gros ministère de la Catastrophe à qui on pourrait
balancer toutes les patates chaudes et dont
le ou la titulaire démissionnerait tous les
dix-huit mois, en accusant qu’on lui a rogné
les ailes ou en s’excusant de ne pas avoir
fait mieux? Voilà un ministre qui garderait
sa liberté de parole, qui ne serait pas obligé
d’arrondir les angles mais avouerait honnêtement: «Comment on va s’en sortir? Alors
là, je ne vois pas du tout. Je tiens juste à préciser que nous n’avons plus de canots de
sauvetage ni même de bouées.» Si j’ai bien
compris, pour ce ministère-là, les courageux candidats ne se bousculent pas. •
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26 u
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SAMEDI 8
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L’APRÈS-MIDI Poursuite d'un temps très
ensoleillé, tout juste doux au nord de la Loire
et chaud dans le Sud. Le ciel s'ennuage par
la Manche à l'avant d'une perturbation
circulant sur les îles britanniques.
DIMANCHE 9
Le soleil est généreux sur les deux tiers du
pays sous une certaine fraîcheur. Le ciel se
dégage lentement près des côtes de la
Manche.
L’APRÈS-MIDI L'après-midi est ensoleillée au
Nord et un peu plus nuageuse au sud de la
Loire avec encore une faible instabilité à
proximité des Pyrénées. Près des côtes de la
Manche, l'ambiance est un peu plus fraîche.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
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Dans un squat partiellement effondré à Johannesburg. PHOTO JONATHAN TORGOVNIK
Un camp de réfugiés rohingyas à Cox’s Bazar, au Bangladesh, en septembre 2017. KEVINFRAYER.GETTYIMAGES
Page 30 : Plein cadre / Les «Monstres» d’Hervé Guibert
Page 32 : BD / Bastien Vivès, soie sur soi
Page 33 : Série / «The Deuce», business et fesse
Visa pour tout le monde
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
PHOTO
L’exil, issue
de secours
Visa pour l’image, raout du photojournalisme à
Perpignan, rassemble pour sa 30e édition une
foule de regards portés sur les phénomènes
migratoires. Des Rohingyas chassées de
Birmanie aux exilés africains de Johannesburg,
le festival déploie en expositions des travaux
forts où s’entrechoquent la tragédie et la beauté.
Par
MARIA MALAGARDIS
Envoyée spéciale à Perpignan
U
n homme court, sa fille dans les
bras, alors qu’une nuée de pigeons s’envolent devant lui,
comme l’augure d’une promesse
de liberté. Nefi, 24 ans, originaire du Honduras, vient d’arriver à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, et se précipite aussitôt
pour aller déposer sa demande d’asile. Un instant plein d’espoir, immortalisé par le photographe chilien Edgard Garrido, exposé cette
année au festival Visa pour l’image à Perpignan, et qui a suivi pendant plusieurs semaines le train grâce auquel un millier de migrants
d’Amérique centrale sont remontés vers la
frontière avec les Etats-Unis.
Rejet croissant
Pour sa trentième édition, le plus grand festival de photojournaliste au monde a choisi de
consacrer pas moins de cinq expositions aux
phénomènes migratoires. «Nous avions déjà
largement évoqué le drame des migrants en Méditerranée il y a deux ans. Cette année nous
avons voulu montrer d’autres crises migratoires, qui se déroulent en dehors de l’Europe. A
l’exception d’une seule exposition qui évoque le
destin d’un jeune Afghan venu clandestinement
en France», explique Jean-François Leroy, directeur et fondateur de cette manifestation qui
attire plus de 200000 visiteurs chaque année.
Comment faire l’impasse en effet sur ces migrations qui dominent l’actualité mondiale ?
Parfois parce qu’elles sont simplement la conséquence d’une tragédie en cours, comme le
prouvent les deux expositions consacrées cette
année à la minorité des Rohingyas, massacrés
puis chassés de Birmanie, et dont le calvaire,
à leur arrivée au Bangladesh voisin, a été saisi
Des migrants à Mexico, le 16 avril. PHOTO EDGARD GARRIDO. REUTERS
par les photographes Paula Bronstein et Kevin
Frayer.
Mais, plus souvent encore, les réfugiés se sont
imposés comme un phénomène majeur de
l’époque en raison du rejet croissant qu’ils suscitent. Des hommes et des femmes stigmatisés
ou marginalisés, non seulement en Europe
donc, mais aussi dans les pays riches du Sud
nous rappelle opportunément Jonathan Torgovnik, qui s’est penché sur le sort de ces exilés
africains contraints de vivre dans des
immeubles abandonnés et insalubres du centre-ville de Johannesburg, capitale économique d’un pays, l’Afrique du Sud, qui abrite plus
de deux millions de sans-papiers. Matelas
éventrés, ordures omniprésentes, murs lépreux: l’univers en décomposition que révèle
le photographe suggère des vies condamnées
dans une impasse.
Pourtant, visiblement aucun rejet ne sera jamais aussi fort que l’espoir d’échapper aux mal-
VISA POUR «LIBÉ»
C’est avec la carte blanche donnée
à Sergey Ponomarev pour relater les
à-cotés de la Coupe du monde 2018
que ce grand photographe russe et
Libération ont gagné à Perpignan le
visa d’or 2018 de la presse quotidienne.
Maintes fois primé pour son travail
(Pulitzer, World Press Photo…) et habitué
à couvrir les zones de conflit du monde
entier au plus près des tragédies
humaines, qu’il documente avec rigueur
journalistique et un immense talent de
photographe, Ponomarev remporte
cette année son premier visa d’or avec
ce reportage joué à domicile, dans une
Russie captée tantôt indifférente, tantôt
galvanisée par l’accueil de son Mondial.
Ghorban, jeune afghan exilé à Paris. Ici, après avoir décroché son bac et la
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heurs du présent. C’est ce que prouve le périple
auquel a participé au printemps Edgard Garrido, fuite éperdue vers le rêve américain qui
résiste aux menaces de Donald Trump. C’est ce
que montre aussi le destin documenté en images du jeune Ghorban, qui dormait dans les
rues de Paris lorsqu’il a croisé en 2010 le photographe Olivier Jobard. Pendant près de dix ans
ces, deux-là ne sont pas quittés, donnant à voir
l’intégration et même la rédemption du jeune
Afghan, réconcilié au bout d’une décennie
d’exil avec la famille et le pays qu’il a fuis.
u 29
ET AUSSI À VISA...
A. BRUCE.NOOR IMAGES FOR NAT GEO MAGAZINE
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
«Périple désespéré»
(1) John Moore est l’auteur du livre Undocumented
(Power House Books, 2018), sur les migrants à la frontière américano-mexicaine, présenté à Perpignan.
nationalité française, en juillet 2017. PHOTO
OLIVIER JOBARD. MYOP
VISA POUR L’IMAGE à Perpignan,
jusqu’au 16 septembre.
Rens. : Visapourlimage.com
Avec vue sur la merde
Trop de pauvreté, trop de monde, trop de merde: après avoir
couvert la guerre en Irak ou les révolutions arabes, la photographe américaine Andrea Bruce s’est intéressée aux conséquences de la défécation en plein air dans trois pays: le Vietnam, l’Inde et Haïti. Maladies, pollution: les matières fécales
tuent 1,4 million d’enfants dans le monde chaque année. Plus
que la rougeole, le sida et le paludisme réunis.
JAMES OATWAY
UN PETIT COIN : DÉFÉCATION EN PLEIN AIR
ET ASSAINISSEMENT de ANDREA BRUCE
Johannesburg, chassés par les Fourmis
On pourrait se croire dans un film de science-fiction, mais les
Fourmis rouges sont une milice privée bien réelle, chargée de
déloger les squatteurs dans la région de Johannesburg, en Afrique du Sud. Originaire de ce pays encore marqué par les séquelles de l’apartheid, James Oatway a suivi ces hommes vêtus
de rouge qui expulsent, traquent, chassent impitoyablement,
les laissés pour compte d’une société restée très inégalitaire.
LES FOURMIS ROUGES de JAMES OATWAY
CATALINA MARTIN-CHICO. COSMOS
Reste que la question des migrants, comme
tous les sujets qui évoquent une forme d’injustice, interpelle aussi ceux qui en sont témoins.
«Bien sûr qu’on aborde ces drames avec notre
propre vécu, nos émotions, notre indignation»,
reconnaît John Moore. Le photographe américain, dont le travail a fait l’objet d’un hommage
spécifique (1) vendredi aux soirées de projection de Visa, est devenu célèbre pour avoir immortalisé une petite fille en pleurs lors d’une
arrestation à la frontière américano-mexicaine.
Une photo devenue virale, qui a incarné aux
yeux du monde le traitement indigne des enfants de migrants. «Mais faire bouger les lignes,
ce n’est pas toujours possible, et la plupart du
temps il faut savoir se contenter d’informer, de
montrer la réalité humaine derrière les statistiques», constate-t-il.
Kevin Frayer, lui aussi, a été particulièrement touché par la tragédie vécue par les
700000 Rohingyas qui ont fui au Bangladesh:
«Le degré de souffrance de ces gens qui ont été
attaqués, chassés de chez eux, forcés à un périple
désespéré… Je n’avais jamais vu autant de tristesse en un seul endroit», confie-t-il dans un
mail à Libération. Le traitement en noir et
blanc de ces images renforce une forme de
«proximité avec celui qui les regarde», revendique leur auteur. Elles sont effectivement terribles et même parfois très belles, ces photos.
Suggérant une quête esthétique qu’on retrouve
aussi chez Paula Bronstein, dans l’autre expo
consacrée aux Rohingyas. La photographe assume : «C’est vrai, quand je prends une photo,
je pense à la lumière, à la composition, à l’effet
produit. Mais c’est aussi le propre du travail des
photographes d’agence. Nous avons toujours
cette pression de faire LA photo du jour. Celle qui
sera reprise dans les médias.»
Une position aux antipodes de celle d’Olivier
Jobard, qui se consacre à ce type de sujets depuis une vingtaine d’années, en privilégiant le
temps long, comme dans le cas du sujet sur le
jeune Ghorban présenté à Perpignan. «Je ne
cherche aucun effet visuel particulier et mes
photos n’ont pas toutes la même force. Elles se
comprennent comme un tout narratif», souligne-t-il. S’avouant même réticent face aux
«photos de migrants, trop souvent vues, qui
montrent des hordes de naufragés, de foules indistinctes, toujours désespérées et qui se révèlent
au final contre-productives, renforçant les
peurs». L’odyssée française du jeune Afghan
qu’il a suivi prouve à ses yeux le contraire :
«Malgré les obstacles et les difficultés, il a eu son
bac et la nationalité française. Il veut désormais
travailler en France, pour permettre à ses frères
et sœurs d’aller à l’école. Sa trajectoire prouve
que si on aide ces gens, ils peuvent y arriver et
même contribuer à améliorer la situation chez
eux. Tout le monde y gagne. La migration n’est
pas forcément une tragédie.» Ce week-end,
Ghorban, symbole de cette réussite, se trouve
lui aussi à Perpignan. •
Chica boom
Un baby-boom en pleine jungle! Voilà le miracle inattendu de
la paix signée en 2016 entre le gouvernement colombien et la
rébellion des Farc. Après cinquante trois ans de guerilla, les
combattantes ont enfin le droit de tomber enceintes, alors qu’elles étaient jusque là forcées d’avorter ou d’abandonner leurs
bébés. Catalina Martin-Chico a suivi pendant deux ans ces nouvelles mères qui ont déposé les armes et tentent de rattraper
leurs rêves perdus.
COLOMBIE : (RE)NAÎTRE de CATALINA MARTIN-CHICO
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HERVÉ GUIBERT. MUSÉE GRÉVIN, PARIS, 1978 © CHRISTINE GUIBERT / COURTESY LES DOUCHES LA GALERIE, PARIS
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
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IMAGES / PLEIN CADRE
Cire-gît
Par
JÉRÉMY PIETTE
T
rois victimes –certains diraient
plutôt trois vernies, puisque
élues et vouées à être figées dans
l’éternité relative de la cire– gisent sur cette photographie. Au premier regard tourné vers le plastique qui ensache
leurs visages, quelques remembrances cinéphiles et horrifiques remontent pronto à l’esprit, mixant extraits subliminaux d’un homicide ultra-étouffant à la Black Christmas
–bon vieux slasher de 1974 du cinéaste américain Bob Clark– à ceux, plus récents, d’une
scène de crime façon Dexter, ou encore tout
souvenir personnel d’une soirée célib et asphyxie érotique. Pourtant, hors des sacs
plastiques sont visibles, dissipant l’ombre
du soupçon et d’une imagination trop débordante, la base de ces têtes, socles aux délimitations étudiées qui prouvent que ces
bustes et visages sont bien de cire et attendent là, dans quelques coulisses, qu’on les
greffe au reste de leur corps factice dans
l’écrin du musée Grévin.
C’est dans les années 70 que, parcourant les
musées d’Italie et de France –dont l’institution touristique toujours située sur le boulevard Montmartre –, l’écrivain et photographe français Hervé Guibert s’intéresse à ces
morceaux de vie lustrés. Rois, criminels, vedettes et champions cohabitent, figés dans
l’immortalité du souvenir populaire. Atteint
du sida et tombé d’un dernier sommeil
en 1991, Hervé Guibert fixe par le procédé
photographique des curiosités comme coincées entre terre et paradis, comme ses écrits
enregistrent les obsessions de l’enfance, la
maladie, l’amour, les instants cruels, ou fugaces et emplis d’allégresse, d’une vie.
Etrangement, ces figures de paraffine semblent respirer, et suffoquer, une illusion accentuée par le bout de leur nez qui frappe,
plie et froisse le plastique. Ces têtes célébrées et magnifiées à âge fixe, résistantes à
la vieillesse, se trouvent condamnées à vivre
un assassinat sans fin, les yeux ouverts.
«C’était un regard insoutenable, trop sublime, trop déchirant, à la fois éternel et menacé par l’éternité.» De cette phrase de
l’auteur qui évoque son amant Jules dans le
roman A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie
(1990), on trouve déjà chez Guibert, avec
l’inaltérable cire ou le passage du désir, une
vision commune des émois perpétuels : il
voyait autant dans ces visages fabriqués
qu’en ceux grimaçant de désir, l’idée même
qu’une émotion pourrait alors, épinglée par
le regard de l’autre ou volée par un objectif
photographique, prendre perpétuité –bloquée à jamais entre la vie et la mort. •
LES PALAIS DES MONSTRES
DÉSIRABLES d’HERVÉ GUIBERT à la
galerie les Douches (75010), jusqu’au
20 octobre.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
CLIP : SUMMER de CHILDISH GAMBINO
Multirécompensé pour le clip nerveux de This is America, le rappeur-acteurréalisateur revient sous forme de cartoon 2D déprimé pour la ballade Feels Like
Summer. Où il emprunte le vaste chemin d’un quartier à l’air surépaissi par
le réchauffement climatique, entouré d’un grand cru de célébrités du rap
et du r’n’b’ mainstream, de Nicki Minaj à Kanye West coiffé de sa casquette
pro-Trump, souvent réduits à l’état d’enfants chafouins se jalousant les joyaux
de la couronne pop. Ça sent surtout la fin de l’été. CAPTURE VEVO
BD/ Bastien Vivès y met du sein
Q
uiconque a déjà lu les BD
de Bastien Vivès, ou entendu parler le jeune
auteur, connaît sa fascination pour les gros seins. Pour lui de vénérables fétiches qu’on l’observait récemment dessiner en live, usant d’un
lexique tout personnel pour nous enseigner le rapport de proportion selon lui
idéal (et évidemment fantasmatique)
entre masse mammaire et côtes flottantes, puis pour décrire, transi, la manière
de parfaire au crayon le cercle des mamelons: «Et là il faut deux grosses rondelles de salami!» En 2011, il prenait ce
motif pour personnage principal d’une
BD cul hardcore dont on avait adoré
l’outrance grotesque et l’absence de surmoi. Publiée aux éditions les Requins
marteaux, elle était habilement intitulée
les Melons de la colère.
Adoration. C’est une fois encore une
héroïne féminine et une fois encore les
gros nichons aux superpouvoirs magnétiques qui occupent son nouvel album,
le Chemisier, récit graphique en forme de
roman d’apprentissage où, comme en
contrepoint des très salaces et cathartiques Melons, la poitrine féminine n’est
plus ici objet de violentes persécutions
mais outil d’émancipation, de connaissance de soi et d’exercice dialectique.
Séverine, en effet, vivote dans un corps
introverti et inconséquent, aussi invisible aux yeux de ses camarades d’agrégation (elle est étudiante en lettres à la
Sorbonne, évidemment) qu’à ceux de
son si désinvolte petit copain, superbement hors-sujet, qui la néglige pour se
baffrer de séries TV. C’est sans doute
qu’elle non plus ne se devine pas, du
moins jusqu’à ce qu’un incident survenu en plein baby-sitting l’oblige à emprunter à une mère de famille un chemisier en soie. Il faut lire ce Chemisier,
toujours tenu aux frontières du fantastique, ne serait-ce que pour la dérision et
la tendresse navrée contenus dans ces
visages masculins alors soudainement
pétrifiés dans des postures quasi picturales de douleur et d’adoration, à la vue
de cette étoffe à l’étrange pouvoir, laquelle s’impose illico en véritable objet
transitionnel pour Séverine, métamorphosant son maintien, ses mouvements, et ses affects. Surtout, on replongera sans doute dans l’album pour la
façon qu’a ce chemisier d’adulte, non
pas seulement de sublimer la jeune fille
Série/ «Jack
Ryan», fluctuat
mec mergitur
Si la série, tirée des romans de Tom Clancy,
manque de subtilité, elle porte néanmoins
un regard inhabituel à Hollywood sur la
société française en proie au terrorisme.
F
aire du bruit.
Quand nombre
de chouettes séries ont débarqué
très discrètement sur son service de vidéo à la demande
avant de se tailler une réputation par le bouche à oreilles
(Mrs. Maisel, The Looming
Tower, The Terror), Amazon
Prime Video cherche encore
l’œuvre qui lui permettra
d’accaparer l’attention,
comme peuvent le faire
Game of Thrones ou The
Handmaid’s Tale du côté de
la concurrence. Mise en
avant sur sa page d’accueil
des mois avant qu’elle ne soit
disponible et accompagnée
d’une campagne d’affichage,
la série Tom Clancy’s Jack
Ryan est censée jouer ce rôle
de détonateur.
On y a d’abord été pour la
fascination exercée par le
contre-emploi qui installe
John Krasinski dans le rôle
d’un super agent de la CIA,
l’acteur américain étant devenu avec son rôle de Jim
dans The Office une incarnation de la joviale normalité
américaine, du guy next door
avec une femme, un enfant,
un métier chiant et de l’hu-
comme le ferait un grand couturier,
mais bien de l’animer à la façon du marionnettiste, voire de la révéler à la manière d’un laborantin photo, au gré de
planches patientes dont on aime le registre émotionnel puisqu’il est pétri
d’ambivalence.
Elégance. Séverine, en effet, entretient avec le chemisier en soie (le costume de femme un peu capiteux que la
tradition a taillé pour elle) un rapport
d’attraction/répulsion. De la même façon, l’auteur porte sur son sujet un regard schizophrène. Et c’est bien là toute
l’élégance de ce livre gentiment érotisant
que de s’amuser de cette réalité : celle
qu’en plein débats féministes post-MeToo, subsiste en beaucoup d’entre nous
un mélange de contradictions à l’égard
de ce rôle érotique, si poussiéreux et si
puissant, donné aux femmes; à l’égard
des manières de le mettre à distance tout
en s’en délectant, et de condamner la
partie tout en jouant parfois le jeu. Du
moins, entre les cases de ce road trip urbain ambitieux, où le spectre des attentats plane sur un Paris bien gris, Vivès se
décrit-il aussi paumé que cette héroïne
qui ne sait quel superpouvoir endosser.
ÈVE BEAUVALLET
CASTERMAN
Toujours fasciné par
les gros nichons, l’auteur
entraîne le lecteur dans
un récit ambivalent où
un chemisier secoue la vie
de sa propriétaire.
LE CHEMISIER de BASTIEN VIVÈS Ed.
Casterman, 208 pp., 20€.
mour. D’abord présenté
comme un simple analyste
affairé à traquer les échanges
financiers terroristes derrière un bureau, monsieur
Tout-le-Monde se retrouve
rapidement expédié sous un
déluge de feu au Yémen et se
révèle être un action hero
assez lambda.
L’intérêt pour la série disparaît à mesure que Krasinski
se dissout dans le costume
de Jack Ryan, personnage
créé par Tom Clancy, romancier qui s’est fait une place
en se spécialisant dans le
thriller militarisé, et déjà
interprété au cinéma par
Alec Baldwin, Harrison Ford
et Ben Affleck.
De façon plus étonnante,
cette production estampillée
Carlton Cuse, vieux briscard
de la série passé par Lost,
Nash Bridges ou Bates Motel,
fascine pour ce qu’elle trouve
à dire de l’état du monde – à
commencer par la France.
Enfant de la guerre froide,
Jack Ryan a passé les années 90 et 2000 à empêcher
un conflit Est-Ouest ou à
déjouer des menaces nucléaires. Le voilà lancé aux
trousses d’un terroriste libanais élevé à Paris, dans un
spectacle qui n’en finit pas
de citer le 13 Novembre, entre attentat à Paris et fusillade à «Sin Denis».
On ne peut s’empêcher de
chercher la petite bête en
guettant les gros sabots américains et l’on se prend dans
la tronche un discours étonnement cru sur l’échec du
système d’intégration à la
française («Toute une génération de musulmans vit ici
sans travail ni avenir»,
balance une agent de la
DGSI), explicitant la curiosité
John Krasinski en super agent de la CIA. PHOTO AMAZON
que constitue l’assimilationnisme jacobin pour un œil
américain.
Plutôt que de diaboliser le
terroriste après lequel court
Jack Ryan, la série détaille
son passé parisien et son chemin vers le fanatisme: l’incapacité à trouver un travail
malgré un diplôme à Dauphine, les contrôles aux faciès (le racisme de la police
française revenant avec régularité), et finalement la radicalisation entre les murs de
Fleury-Mérogis. Jack Ryan
n’est pas un monument de
subtilité et la série retombe
dans sa seconde partie sur le
bon vieux plan machiavélique contre la Maison Blanche, mais cet étonnant
blockbuster articule un
discours géopolitique plus
nuancé que nombre des productions similaires destinées
au cinéma.
MARIUS CHAPUIS
TOM CLANCY’S
JACK RYAN de CARLTON
CUSE et GRAHAM ROLAND
8×50mn, sur Amazon Prime.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
À VOIR
u 33
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LIST de HONG SANG-SOO En streaming gratuit sur Lecinemaclub.com jusqu’au jeudi 13 septembre.
Pour se distraire de sa colère sur fond de station balnéaire, Yumi
dresse la liste de ses désirs… A la suite du superbe film In Another
Country (2011) de Hong Sang-soo, qui déclinait, sur trois récits
imaginés par cette même Yumi, une Isabelle Huppert revêtant
plusieurs rôles sous diverses cartographies des désirs, le court
métrage List du cinéaste sud-coréen a été tourné fissa au départ
de l’actrice française. Telle une ultime variation matière du récit,
comme les affectionne le cinéaste, la jeune Coréenne remplace
la star et vit à sa place sa petite part de bréviaire sentimental,
dans un monde amoureux à la dérive des désirs et des hasards,
nous offrant, comme une queue de comète, quelques instants
de lumière en rabe. Cette très belle rareté est à visionner
gratuitement jusqu’à jeudi sur le site Lecinemaclub.com qui
présente un film chaque semaine. J.Pi. PHOTO DR
Photo/ Camille
Picquot, arrêt
sur mirages
U
n imposant tégu noir et blanc (good-looking
reptile que l’on peut aussi appeler «tégu d’Argentine») hésite probablement à faire le
grand saut, la frimousse éclairée d’une aura
de luminosité vive qui frappe délicatement l’écran télé sur
lequel il est perché. Mais peut-il seulement faire ne serait-ce
qu’un pas de plus ? On hésite sur le dosage du synthétique
et du vivant engagé dans les figures qui habitent cette
image: en observant les multiples chatoiements de lumière
alentour, recouvrant les peaux rugueuses aussi clairement
que le métal d’une poubelle, les appliques de prises électriques, ou l’écran, on constate simplement que les contrastes
de blancs se rejoignent dans une gamme quasi-homogène,
vernis sous le passage uni d’une couche nivéenne. La
gueule du lézard ravivée par la lumière surréaliste semble
susceptible à tout instant de s’extirper de la page pour nous
mordre. Et c’est là toute la bizarrerie sublime qui chatouille
le regard lorsque l’on parcourt le livre Domestic Flight de
la photographe Camille Picquot. Les clichés à l’empreinte
picturale douce et clinique, aux postures qui paraissent
chorégraphiées, instaurent comme un dialogue entre textures, matières et atmosphères très diverses, créant le trouble
sur ce qu’elles devraient prétenduement dégager (la joie
d’un sourire rouge qui vire vers le carnassier, la douceur de
miroirs de poches à picots, la sensualité fanée d’une fleur
qui paraît se révéler empoisonnée). Tandis que l’on dérive
sur le fil des pages, entre figures neutralisées et banalités
minées, qui restera à sa place, qui est là pour nous dévorer?
JÉRÉMY PIETTE
DOMESTIC FLIGHT de CAMILLE PICQUOT
Editions APE, 60 pp., 25 €.
Candy (Maggie Gyllenhaal) rêve d’émancipation par le X. PHOTO HBO. HOME BOX OFFICE, INC.
Série / «The Deuce»,
métro boulot porno
Cette deuxième saison
montre de façon brillante
l’évolution de l’industrie du
porno qui quitte la rue pour
les studios et où un système
d’exploitation en remplace,
petit à petit, un autre.
CAMILLE PICQUOT. EDITIONS APE
I
l suffit de quelques secondes à
cette deuxième saison de The
Deuce pour rappeler le frisson de
la découverte du deuxième acte de
The Wire, création du même David Simon, il y a quinze ans(!). Quand la série
se détournait brutalement des corners
de Baltimore pour scruter ses docks et,
au-delà, élargir le prisme de vision offert
par un show télé en convertissant un polar en portrait sublime et impitoyable
d’une ville américaine.
Le déplacement n’est pas ici géographique mais temporel. The Deuce filme toujours le quotidien graveleux des putes,
macs et barmen du cœur malfamé du
New York avant son grand nettoyage.
Mais le choix de transférer son action de
1972 à 1977 (avant une saison 3 dans les
années 80) montre que la nouvelle série
de David Simon participe du même élan
radiographique.
Mafia. Le fossé qui sépare ces deux saisons est résumé en une scène, destinée
à être mise en regard avec l’introduction
de la série. Imperturbable au milieu de
la cohue de la gare ferroviaire où débarquent des campagnardes qui rêvent des
lumières de la grande ville, un mac
attend patiemment. Comme chassent
les grands fauves. Dans la saison 1, il embobinait Lori, petite fleur tombée du
Minnesota, en lui faisant découvrir le
quartier dans sa Cadillac flashy, avant de
la jeter sur le trottoir.
Neuf épisodes plus tard, le spectateur
n’est plus ce grand naïf. Il a appris les us
et coutumes de la faune locale et reste
sur le cul quand une nouvelle country
girl, tout juste descendue du bus, coupe
la parole au souteneur qui s’apprête à
sortir son grand discours, pour lui demander l’adresse d’un studio de film
porno. La rue telle qu’on l’a vue précédemment vit ses derniers instants, remplacée d’abord par des salons de massage
plus discrets –tenus par la mafia avec la
bénédiction des huiles de la police newyorkaise– puis par le porno, en voie d’industrialisation.
D’une façon brillante, David Simon et
George Pelecanos parviennent à montrer à la fois l’illusion et le réel. Comment l’industrie du X est perçue par les
filles comme un affranchissement, une
espèce de libération joyeuse. Et comment il s’agit, en réalité, de remplacer un
système d’exploitation par un autre. Au
pimp succède l’agent, aux mafieux les
grands requins blancs de la production… Un cheminement qui se cristallise
autour du personnage de Candy, mer-
veilleusement interprétée par Maggie
Gyllenhaal, prostituée indépendante
qui plaque le tapin pour tenter de devenir réalisatrice de films X. Un champ où
elle trouve une forme de respectabilité
sociale ainsi qu’un moyen d’expression
artistique. Déjà formidable série
d’auteur, sale sans être vulgaire, cérébrale avant d’être full frontal, The Deuce
gagne en ampleur. Son ton se charge
même de cette dimension ludique
propre aux retrouvailles avec des personnages qu’on redécouvre changés par
le passage du temps.
Moumoute. On s’amuse à voir que certains se sont laissé pousser les cheveux,
d’autres le ventre. L’une s’est métamorphosée en diva porn, tandis que l’autre
frôle la bande d’arrêt d’urgence à chaque
sortie. Mieux, la résistance qu’on conservait à l’égard du double rôle confié à James Franco finit par se dissoudre avec le
temps. Perdu dans une foule en pleine effervescence disco, surgit la moumoute de
Warhol. Le balzacien David Simon ne se
laisse pas avoir par les paillettes et jamais
ne détourne son regard des petites gens.
Le naturalisme romanesque avant tout.
M.C.
THE DEUCE, SAISON 2
de DAVID SIMON et GEORGE
PELECANOS,
9 × 55 mn sur OCS à partir
du 10 septembre.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
DAVID SIMON EN REVUE
A votre bon cœur… L’excellente revue cinéphile en ligne Débordements,
affamée de nouveaux territoires, prépare sa première publication papier,
une monographie de David Simon, créateur génial des séries The Wire (photo),
Treme ou encore The Deuce (lire page 33). Pour prendre part au financement
de la chose (20 € pour 300 pages d’articles, études, entretiens), il s’agit
de précommander son exemplaire via la plateforme Ulule. PHOTO HBO
Rens.: https://fr.ulule.com/debordements-revue
Disparition / Burt Reynolds,
délivré du mâle
L’acteur américain
à la nonchalance
«redneck», nommé
aux oscars pour
sa prestation dans
«Délivrance» et célèbre
pour ses rôles de
pistolero potache et velu
est mort jeudi à 82 ans.
télé – la sitcom Evening Shade
(1990-1994)–, des problèmes financiers (train de vie extravagant avec
notamment une collection de perruques d’une valeur de 100000 dollars, investissements hasardeux
dans des restaurants, divorce houleux et coûteux avec son épouse
Loni Anderson, avec qui il formait
l’équivalent white trash du couple
Richard Burton/Elizabeth Taylor,
banqueroute personnelle en 1996)
et, de son propre aveu, l’incapacité
à se renouveler.
D
ifficile d’évoquer Burt
Reynolds, dont on a
appris la mort jeudi
soir à l’âge de 82 ans,
sans commencer par sa légendaire
moustache. Un pont pileux parfait
qui fixa définitivement l’acteur
comme symbole d’une masculinité
hollywoodienne franche et décomplexée. «Après l’avoir fait pousser, j’ai
eu de meilleurs rôles et de meilleures
femmes», vantait-il au magazine
People. Ce que l’on sait moins, c’est
que Reynolds se cachait derrière elle
pour se distinguer d’une autre star
avec qui il avait un air de famille
–mêmes tête carrée, petits yeux et
gros sourcils–, quoiqu’au machisme
plus déconstruit, brinquebalant et
tourmenté: Marlon Brando.
Burt Reynolds, de son propre aveu,
n’aura cherché qu’à s’amuser et
amuser les foules des années 70 au
mitan des années 80. Pour rappeler
son aura d’alors, on notera qu’il fut
la plus grosse star du box-office US
chaque année consécutive de 1978
à 1982, et que son film le plus célèbre, Cours après moi, shérif, fut le
plus important succès national de
l’année 1977 après Star Wars.
Come-back. Couronné par une
Peau d’ours. Avant d’être une
moustache, Burton Leon Reynolds
Jr. est né le 11 février 1936 à Lansing
(Michigan) et grandit en Floride, où
son père était chef de police. Se
destinant à une carrière de footballeur, il doit abandonner après une
blessure au genou, pense à devenir
policier comme papa, puis se pique
d’une vocation d’acteur. Reynolds
enchaîne les apparitions TV et
cinéma à la fin des années 50 où,
avant de devenir le mâle WASP par
excellence, il est choisi dans des rôles d’Indien (doublé en 1966 avec le
western spaghetti Navajo Joe et
la série Hawk, polar où il compose
un flic iroquois).
L’heure de gloire, sans moustache,
sonne avec Délivrance (1972) de John
Boorman, survival exemplaire sur la
masculinité toxique, où Reynolds est
Burt Reynolds, en 1970, sans la moustache. PHOTO ABC. GETTY IMAGES
l’arrogant citadin dont l’excursion en
canoë entre copains tourne –euphémisme– très mal. «C’est le meilleur
film dans lequel j’ai joué. Il a prouvé
que je pouvais être un acteur, pas
seulement au public, mais à moimême»,écrit-il dans ses mémoires,
But Enough About Me. Nommé pour
l’oscar du meilleur film, Délivrance
perdit face au Parrain, défaite que
Reynolds attribue à une séance
photo la même année où, pour rire,
l’acteur apparaît alangui, moustachu
(enfin!) et nu sur une peau d’ours
pour le magazine Cosmopolitan (le
numéro en question se vendit
à 1,5 million d’exemplaires).
Après coup, Burt Reynolds devient
un genre en soi à travers des divertissements où, la chemise ouverte,
il distribue coups et clins d’œil dans
l’Amérique profonde – les Bootleggers (1973), Gator (1976). En 1978, le
magazine Time le mettait en couverture aux côtés de Clint Eastwood
sous le titre «les Patrons d’Hollywood», et l’on mesure le fossé avec
son rival qui, lui, alterne films commerciaux et œuvres plus personnelles, devant et derrière la caméra.
Cours après moi, shérif, film chéri
par Alfred Hitchcock, est le Reynolds movie par excellence: une comédie d’action bon enfant où l’on
enchaîne les crashs de voiture (la
matrice de la série Shérif, fais moi
peur) et où, sans se forcer, l’acteur
est à la nonchalance redneck ce que
fut Roger Moore au flegme british– les deux partagent l’affiche
dans un autre film de course automobile, encore plus idiot, l’Equipée
du Cannonball (1981).
L’étoile de Reynolds pâlit ensuite
avec l’usure, la régression à la case
nomination à l’oscar du meilleur second rôle, son rôle de producteur
nostalgique d’un porno de qualité
dans Boogie Nights (1998) de Paul
Thomas Anderson ne le mènera pas
au come-back espéré (mécontent de
sa prestation, il renvoya son agent).
Un énième chapitre dans une
succession d’occasions ratées –Reynolds refusa les personnages de Han
Solo, de John McClane dans Piège de
cristal (1987) et deux rôles oscarisés
récupérés par Jack Nicholson,Vol
au-dessus d’un nid de coucou (1975),
Pour le pire et le meilleur (1998). Il
aura trop écouté le conseil de John
Wayne: «Ne joue jamais un violeur
et ne meurs jamais dans un film.»
La part sombre de Reynolds ne s’exprimera que rarement, mais de façon sublime, en particulier dans la
Cité des dangers (1975) de Robert Aldrich, peut-être le seul moment de
sa carrière où la star va au charbon
pour être pris au sérieux –c’est lui
qui propose le scénario au cinéaste,
pour qui il avait (re)joué le footballeur américain dans Plein la gueule
(1974), et qui crée avec Aldrich une
société de production spécialement
pour l’occasion. Ce néo-film noir
vaut bien sûr pour le duo improbable, mais incroyable, que Reynolds,
en flic, forme avec Catherine Deneuve, en call-girl, lovant harmonieusement dans le charme vieux
continent de l’actrice le charisme
d’un acteur plutôt abonné aux costars terriennes comme Sally Field.
La Cité des dangers est surtout le
genre de mystère opaque capiteux,
très seventies dans son pessimisme,
où l’Hollywood d’antan n’est qu’un
fantôme aperçu via des extraits de
vieux films à la télévision. Reynolds
y enfreint le précepte formulé par
Wayne: on vous laisse deviner comment. Et il n’y a pas sa moustache.
LÉO SOESANTO
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Loic Reviews s’est spécialisé dans les vidéos «première écoute». Il est à la tête d’une des plus grosses chaîne musique du YouTube français. PHOTO CHRISTOPHE MAOUT
P. 40: Cinq sur cinq / Electronique live
P. 41: On y croit / Jonathan Jeremiah
P. 42: Casque t’écoutes / Philippe Conticini
Réactions
en chaînes
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
Affaires
d’écoutes sur
YouTube
Ils ont inventé un nouveau genre de critique
musicale. Face caméra, ils s’enflamment pour la
dernière nouveauté du moment, analysant les
paroles et décortiquant chaque détail. Véritable
phénomène sur la plateforme de Google, la vidéo
de «first reaction» est devenue un business.
Le bureau du Français Loic Reviews. Le succès des youtubeurs musique est
Par
SAMI ELFAKIR
Photo
CHRISTOPHE MAOUT
D
ébut mai, Childish
Gambino prenait Internet par surprise en dévoilant le clip fascinant
de son nouveau titre This Is America.
Une mise en scène millimétrée dénonçant la condition des Noirs américains
et le règne des armes aux Etats-Unis.
Bourrée de références culturelles et de
messages cryptés, la vidéo a déchaîné
les internautes. Sur YouTube, quand
on cherche le morceau, le clip en question est logiquement le premier résultat affiché. Mais en scrollant vers le
bas, on tombe majoritairement sur des
vidéos d’internautes lambda qui y
réagissent : «Mom reacts to», «College
Kids react to», «White Guys react to».
Polémiques et
hurlements
Les Américains LawTWINZ et les Français Amin et Hugo (en bas), stars du réseau. PHOTOS DR
Le phénomène n’est pas réellement
nouveau, on peut en retrouver les origines dès la création de YouTube,
en 2007, et nombre d’archives de hurlements groupés face à la scène du
«Red Wedding» de Game of Thrones
ou des visages émerveillés devant le
trailer de Star Wars : le Réveil de la
Force. Mais la musique ne s’est mise à
la page que ces derniers temps. Munis
d’une simple caméra et d’un logiciel de
montage, ils sont désormais des centaines à se mettre en scène sur la plateforme de Google pour exprimer leurs
émotions quelques heures après la sortie d’un son de Drake ou analyser titre
par titre, avec davantage de recul, le
dernier album de Kanye West.
Aux Etats-Unis, les chaînes YouTube
de LawTWINZ, BigQuint Indeed ou
Shawn Cee font partie des dizaines de
comptes qui dominent le «marché» de
la first reaction. Ils profitent de l’ère du
streaming et de la popularité inaltérable du rap pour dépasser les 100000
abonnés. Leur technique? Produire un
contenu rythmé, séquencé et publié
très rapidement, où chacun réagit de
manière exacerbée aux dernières nouveautés, en jouant souvent sur la similitude du titre de leur vidéo avec celui
de leur sujet pour optimiser leurs performances sur les moteurs de recherches. Mais les poids lourds en la matière, ce sont certainement Zias et
B.Lou, deux jeunes Américains qui
forment un duo détonnant et pour qui
franchir le million de vues est presque
devenu une formalité. Postée en janvier 2017, leur réaction au titre Look at
Me du rappeur XXXTentacion culmine aujourd’hui à 13 millions de
vues, des chiffres qui feraient pâlir
d’envie la majorité des artistes mainstream qui dépenses des sommes colossales pour leurs clips.
Les profils de ces youtubeurs sont variés, et chacun travaille sa spécificité
pour se démarquer de ses concurrents.
The Needle Drop, de son vrai nom Anthony Fantano, est un des précurseurs
de cette sphère musicale sur YouTube
et compte presque 1,5 million d’abonnés. A l’inverse de la majorité des chaî-
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caine et des précurseurs comme BigQuint, Mallory Bros. ou The Needle
Drop.
LA DÉCOUVERTE
tributaire des changements d’algoritmes de la plateforme.
nes qui surfent sur l’instantanéité, The
Needle Drop fait dans la critique et se
donne le temps de la réflexion pour juger les dernières sorties du milieu indépendant. Ses avis, parfois assez sévères, déchaînent les passions en
commentaires et son personnage (il
n’hésite pas à se mettre en scène au
travers de mini-sketchs absurdes et
jouant sur la culture du mème) a grandement contribué à sa réputation. Au
point que sa communauté de fans, très
active, le surnomme désormais «Melon», une référence au mot que lui
avait lancé le musicien britannique
Zomby après avoir reçu un 5/10 pour
son album With Love. «C’est très geek,
expliquait Anthony Fantano lors d’un
AMA («ask me anything») Reddit avec
ses admirateurs. Mais j’essaie de sortie
une blague débile de temps en temps
pour ne pas oublier qu’il n’y a pas de
raison de prendre toutes ces conneries
trop au sérieux.»
Autoproclamé «the Internet’s busiest
music nerd», Fantano vit de sa passion
et part même en tournée à travers le
pays pour rencontrer ses fans, malgré
une polémique lancée par le magazine The Fader, le taxant de racisme
et l’accusant de faire le jeu de l’alt-right sur son ancienne chaîne secondaire, «That Is the Plan», un espace
d’expérimentations et d’humour noir
inspiré du forum 4chan (l’article fut
par la suite supprimé). En France, le
phénomène prend de l’ampleur en différé, disséquant principalement les
dernières grosses sorties rap de la
scène hexagonale. «Le rap français,
c’est ce qui marche le mieux», concède
Loic Reviews, l’un des youtubeurs musique les plus regardés depuis qu’il a
adapté le concept avec ses vidéos «première écoute».
Ce qui ne l’empêche pas de donner
son avis sur les grosses sorties américaines ou d’autres genres de musique.
«Si j’étais vraiment pute à clics, je ne
ferais que du rap français, trois ou
quatre vidéos par semaine. Des premières écoutes de singles rap français
dès que ça sort, mais c’est pas mon
genre.» Quand il publie sa première
vidéo dans ce format, en 2015, s’extasiant face caméra dans son studio en
écoutant To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, c’est la révélation. «J’ai
remarqué qu’avec la vidéo de Kendrick
Lamar, en deux semaines, je faisais
plus de vues que tout ce que j’avais fait
en six mois cumulés de (vidéos) gaming.» Un record battu deux semaines plus tard avec sa réaction à D.U.C
de Booba, qui dépasse aujourd’hui les
240000 vues. Le concurrent direct de
Amin et Hugo, l’autre grosse chaîne
musique du YouTube français, s’inspire directement de la culture améri-
«Le rap français,
c’est ce qui marche
le mieux. Si j’étais
vraiment pute à clics,
je ne ferais que ça.»
Loic Reviews youtubeur
Mais qu’est ce qui plaît tant dans le
fait de regarder une vidéo d’une personne réagissant elle-même à chaud
à un contenu culturel? Selon le journaliste Vincent Manilève, auteur de
YouTube derrière les écrans. Ses artistes, ses héros, ses escrocs (Lemieux,
2018), c’est l’idée d’une communion
autour d’une même expérience et une
certaine logique d’identification chez
l’internaute, notamment avec des
youtubeurs dont on se sent proche,
qui justifie ce goût pour les vidéos de
réactions et leur succès. «Sur YouTube, il y a une notion très importante,
c’est la proximité. Les abonnés se sentent proches du youtubeur, ils ont l’impression d’avoir un pote. Je pense que
le fait de voir des “amis” réagir à des
choses qu’on a nous-mêmes écoutées et
regardées, c’est très plaisant. Il y a un
côté “je découvre un morceau avec
quelqu’un que j’aime beaucoup”. Et il
y a aussi, toujours, l’envie de comparer
ses propres réactions avec celles des
autres. Il y a ce besoin, conscient ou inconscient, d’aller chercher la réaction
chez les autres, d’avoir l’impression de
pouvoir partager ça.» Et plus l’objet
artistique est inattendu, choquant ou
énigmatique (le clip de This Is America de Childish Gambino étant le parfait exemple), plus les vidéos vont se
multiplier, tout comme le nombre de
vues, traduisant ce besoin des internautes de voir des réactions matérialisées, à une ère où tout passe désormais par le visuel.
Plus de dix ans après l’apparition du
phénomène, YouTube n’a jamais été
aussi gorgé de vidéos dont la seule valeur ajoutée repose sur la réaction
(supposée) instinctive de son auteur.
Pour Vincent Manilève, «tant qu’il y
aura du contenu culturel et des gens
qui vont écouter ces contenus, il y en
aura toujours pour réagir, donner leur
avis». Une pratique en constante évolution, mais qui semble de moins en
moins rentable pour les youtubeurs
qui en ont fait leur fond de commerce.
«J’avais des étoiles dans les yeux il y a
un an et demi, mais je pense de moins
en moins que ce sera un job a plein
temps», avoue très honnêtement Loic
Reviews, qui compte malgré tout diversifier son contenu face à la concurrence de ses premières écoutes. «J’estime à 30% la baisse de mes revenus
par rapport à l’année dernière, sachant
que j’ai gagné plus d’abonnés et que je
fais un petit peu plus de vues.» L’intéressé pointe du doigt plusieurs facteurs, comme le fameux «adpocalypse»
il y a un an, durant lequel de nombreux annonceurs ont boycotté la plateforme après plusieurs placements de
publicités sur des vidéos controversées. Un événement qui a abouti à un
changement de politique: l’algorithme
de YouTube s’est mis à favoriser les
contenus plus grand public, frappant
les revenus de nombreux youtubeurs.
Dans la musique, le risque de voir sa
vidéo bloquée ou démonétisée pour
des questions de copyright est également monnaie courante. Des contraintes toujours plus nombreuses qui
pourraient, à terme, décourager ceux
qui espéraient en faire leur métier. •
PASCAL BOUDET
«Découvrir avec un pote»
Clelia Vega
l’étoile filante
C
omme un
nouveau départ. D’où sa
présence dans
cette rubrique réservée en
principe aux débutants. Car
oui, il y a huit ans, cette
chanteuse française, pianiste
de formation, a sorti un album, Silent Revolution, sur le
label bordelais Vicious Circle. Puis plus rien. Enfin
presque. Il y a bien eu l’année
suivante une «reprise YouTube» de Losing My Religion de REM, remarquée
par… l’ancienne ministre de
l’Education nationale Najat
Vallaud-Belkacem – qui la
cite dans une interview «musique» qu’elle accorde au
Parisien. Agréable, mais pas
vraiment déterminant.
On ne sait pas ce que pensera
aujourd’hui l’ex-ministre de
François Hollande du nouvel
EP autoproduit de cette Mancelle d’origine, dont le papa
tenait la guitare chez les punko-alterno Nuclear Device
dans les années 80. On doute
qu’elle soit déçue. Au contraire même. Pourtant, le terrain de jeu est ultrafréquenté.
Mais sa folk-pop délicate
(comme il se doit…) s’avère
remarquablement bien équilibrée entre une subtile mélancolie dans les mélodies et
la force d’une voix qui secoue
malgré son apparente fragilité. C’est d’ailleurs elle qui
est justement mise en avant
sur ce cinq-titres irradiant
d’une beauté en clair-obscur,
dont il faut aussi souligner la
finesse des arrangements au
violoncelle et aux claviers
notamment.
Fidèle à un prénom tout droit
sorti de la Chartreuse de
Parme de Stendhal, Clelia
Vega affiche avec courage les
chemins tourmentés d’un romantisme naturaliste, très
éloigné des sonorités en vogue de notre époque. C’est
une belle qualité.
PATRICE BARDOT
CLELIA VEGA
Slanting Horizon (Amok)
LE MOT
Fretless
La traduction littérale de ce mot anglais suffit à en donner la
définition. Un instrument à cordes fretless est un simplement
instrument «sans frette». Les frettes sont ces petites barres
métalliques alignées perpendiculairement sur le manche
d’une guitare ou d’une basse qui permettent de placer plus
simplement ses doigts et de mieux identifier les notes.
On aura donc compris que ces petites choses, qui simplifient
grandement l’apprentissage et le jeu, sont parfois considérées
avec mépris par l’aristocratie du zicos à catogan. Réussir à s’en
passer témoigne d’une grande maîtrise et d’une certaine dextérité tout en permettant au musicien aguerri (et potentiellement frimeur) de jouer davantage de notes avec plus de nuances et de subtilité. Et de n’avoir aucun son parasite lors d’un
slide, ce glissé sur le manche qu’affectionnent notamment
les bluesmen. Certains vous expliqueront également que le
son d’une guitare ou d’une basse fretless est plus chaud étant
donné l’absence de support en métal séparant les cordes du
bois de l’instrument. Certes, mais d’un autre côté c’est très
moche une guitare fretless, non ?
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
PLAYLIST
THE CORAL
Stornbreaker
Décidément très en forme depuis
qu’il a retrouvé les chemins des studios après une pause de cinq ans,
The Coral s’affirme comme l’un des
meilleurs groupes de rock anglais du
moment. Même si leur musique semble plutôt venir des années 60-70.
EMPRESS OF
When I’m With Him
Californienne d’origine mexicaine,
Lorely Rodriguez jongle avec
bonheur entre anglais et espagnol
sur cette addictive et originale pop
«r’n’b-isante» dont elle est l’auteure
et la compositrice. Suffisamment
rare dans le genre pour être précisé.
Guggenhein de New York où Richie
Hawtin alias Plastikman s’est produit à l’invitation de son ami le couturier Raf Simons à l’occasion d’une
soirée… humanitaire. Un événement, car cela faisait onze ans que
ce maître de la techno minimale
n’avait pas enregistré d’album sous
ce pseudo. Ça valait le coup d’attendre tant Hawtin, roi des savantes
textures glaciales, excelle quand il
s’agit de leur procurer une chaleur
irradiante. Bien mieux que d’entendre «alllleeez» à longueur de disque.
4 Ame
Live
Justice en concert. Leur dernier album live a été réalisé avec une sélection des meilleures parties de chaque morceau. PHOTO ACRANE
CINQ SUR CINQ
5 Underworld
Everything, Everything
Concerts de machines
Non, l’album live
n’est pas réservé
qu’au rock! Preuves
électroniques.
I
ncontournable figure de style
de l’univers rock, le disque live
a également conquis la sphère
électronique, même si on ne
comprend toujours pas très bien ce
que font «en direct» les artistes derrière leurs machines ou leur simple
ordinateur. Cinq albums pour
percer le mystère de leur création.
Ou pas.
1
Justice
Woman Worldwide
C’est une habitude. A chaque album
studio de Xavier de Rosnay et
Gaspard Augé, succède son équivalent live. Comme un clin d’œil à leur
passion pour le rock des années 70
qui a inauguré cette pratique. Mais
pour cette troisième tentative, le
duo a modifié la règle du jeu. Si les
deux précédents, A Cross the Universe (2008) et Access All Arenas
(2013) s’attachaient à retranscrire fidèlement l’ambiance d’un concert
de Justice, ce nouveau disque, tout
en collant à l’ordre de la tracklist du
show, a davantage été conçu
comme une sorte de best-of, bilan
de plus de dix ans de carrière. Les
deux complices ont enregistré la
plupart des lives de la dernière
tournée qui vient de s’achever à
Rock en Seine, puis ils ont passé
beaucoup de temps à sélectionner
les meilleures parties de chaque
morceau pour tout réorganiser dans
Peut-être pour clouer le bec à ses
détracteurs qui, depuis maintenant
des décennies, ânonnent que la
musique électronique n’a pas
d’âme, ce duo allemand s’est baptisé justement de ce joli pseudonyme. A l’écoute de ce vibrant album, on ne peut que donner raison
à Kristian Beyer et Frank Wiedemann, dont la house aux idées larges nourrit les pas de danse de sonorités jazz, africaines ou latines.
Un travail de précision, le tandem
ayant puisé dans les archives de ses
prestations live pour en sélectionner les meilleurs moments tout en
gardant la continuité du mix. C’est
bien là que réside la prouesse de ce
vrai-faux live. L’occasion aussi de
retrouver la plupart des titres et remixes qui ont bâti la réputation des
fondateurs (en compagnie de
Dixon, monsieur le-meilleur-DJdu-monde) du label Innervisions.
Un best-of live, quoi.
une sorte de mégamix effervescent.
Vive le bricolage.
2 Daft Punk
Alive 2007
Sur scène, les Daft ont justement
poussé au bout la formule du mégamix géant, carambolant avec génie
les gimmicks de leurs meilleurs titres pour une réinterprétation dans
le désordre de leur répertoire,
jouant à merveille des frustrations
d’un public chauffé à blanc en permanence. Une technique de best-of
réorganisé pour la scène, parfaitement digéré par Justice qui, par
bien des points, marche sur les traces du duo casqué –ce qui n’enlève
rien à leur talent. Ne jouant jamais
réellement aucun titre en entier,
mais mélangeant un bout de ceci
avec un morceau de cela dans un
euphorisant bordel, les Daft Punk
ont sorti deux albums en public qui
comptent parmi ce qu’ils ont fait de
mieux dans leur carrière : Alive
2007 et le plus brut de décoffrage
Alive 1997. Franchement, les deux
sont excellents.
3 Plastikman
EX (Performed at the
Guggenheim, NYC)
Les hurlements d’une foule en délire, l’éternel «woh, woh, woh, woh,
woh» quand vient le moment du
rappel. Soit les marqueurs habituels
d’un album live. Sauf qu’ici, on aura
beau pousser le sonotone au volume max, aucune chance d’entendre le moindre bruit provenant d’un
être humain. Pourtant ce disque
a bien été enregistré devant un
public en 2013, celui du musée
Si les précédents albums sélectionnés laissent peu ou même carrément aucune place au public, cet
album du trio anglais, aujourd’hui
duo, se rapproche, lui, le plus des
standards rock de l’exercice. Enregistré lors d’un seul concert,
le 22 mai 1999 à Bruxelles, on peut
y entendre tout du long les cris
d’une foule extatique, pour ne pas
dire ecstasiée, notamment pendant
la volcanique version de leur plus
gros hit, Born Slippy (Nuxx), indissociable de la bande originale du
film Trainspotting. Témoignage
unique et attachant, Everything,
Everything suinte la sueur, la bière
et le reste. Des impressions très rarement ressenties à l’écoute d’un
live de musiques électroniques.
Mais il est vrai qu’Underworld et
son chanteur guitariste dément
Karl Hyde font figure de punks de
l’électro. Rien d’étonnant à ce qu’ils
collaborent aujourd’hui avec
Iggy Pop.
PATRICE BARDOT
et ALEXIS BERNIER
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PAUL SIMON
René and Georgette Magritte
With Their Dog After the War
Affirmer que l’on a sélectionné ce
morceau en raison de son titre délicieux
n’est pas faux. Mais cette nouvelle
version d’un classique du répertoire
de l’ex de Garfunkel est magistrale.
Folle élégance et quelle voix !
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CHÂTEAU FLIGHT
Crazy (Dam House mix)
Cinq ans que nous étions sans
nouvelles du projet lancé par le duo
français I:Cube et Gilb’r. Ça valait le
coup d’attendre, à l’image de ce savant
hymne house, un pied dans le passé
mais le regard tourné vers l’avenir. Plus
de sept minutes sous haute tension.
HATER
Fall Off
Ces Suédois figurent au sommet des
nouveaux-groupes-pop-indie-quicomptent. Une réussite bâtie, comme
ici, sur l’alliage parfait entre la voix
touchante de Caroline Landahl et les
entrelacs très post-rock lunaire tissés
par ses camarades. Nulle haine en vue.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
LA POCHETTE
Les Stones, ânes
ou têtes de mules ?
L’album
L’âne
Ce n’est pas le premier (mais le deuxième),
ni le dernier des albums live des increvables Rolling Stones, mais l’un des plus appréciés malgré les grimaces de Charlie
Watts faisant le zouave comme rarement
sur la pochette. Si son titre est emprunté
à un morceau du bluesman Blind Boy Fuller, dont on vous laisse imaginer la signification, les morceaux ont été enregistrés en
novembre 1969 durant trois des concerts
de la tournée américaine qui se terminera
en décembre par la tragique soirée d’Altamont. Pour la petite histoire, cet enregistrement en concert (probablement publié
pour contrecarrer les ventes d’un album
pirate de la même tournée, Live’r Than
You’ll Ever Be) fut le premier à se classer
numéro 1 des charts britanniques.
C’est un âne et non une mule qui
pose placidement au côté du batteur
des Stones et semble presque plus
chargé que lui. Ce que les fans n’ont
pas manqué de remarquer et de signaler puisque l’idée de cette mise
en scène pour le moins saugrenue
est censée provenir d’un passage de
Vision of Johanna, une des chansons
délicieusement absconses de Bob
Dylan dans laquelle le prix Nobel de
littérature parle d’une mule avec des
bijoux et des jumelles autour du cou.
Les Stones ont aussi raconté qu’ils
avaient d’abord envisagé un éléphant. On s’y perd…
GLENN DEARING
Si «Get Yer Ya-Ya’s Out! The Rolling Stones in concert»
fait l’unanimité chez les fans, la pochette de cet album
en concert… nettement moins.
Jonathan Jeremiah
à fleur de macadam
Un Anglais à la mélancolie soyeuse,
qui vénère la soul et le folk des
années 60-70, la barbe? Non!
s’en soit vraiment rendu compte. A la soul et
à l’univers d’un Scott Walker qu’il a manifestement beaucoup écouté, voire à celui de Burt
Bacharach auquels les violons de U-Bahn font
terriblement penser. Tout au long de ce disst-ce parce que la pose du chanteur que soyeux et très réussi, on est séduit par les
déambulant les mains dans les poches mélodies à la guitare acoustique autant que
évoque vaguement celles de Jon Voight par les arrangements de cordes et les chœurs.
et Dustin Hoffman perFils d’électricien grandi non
dus dans New York qu’on songe à Maloin du stade de Wembley, où
cadam Cowboy et à Everybody’s Talkil allait voir des concerts, cet
ing de Fred Neil, avant même
ex-agent de sécurité produit
d’écouter le disque de Jonathan Jereavec abnégation depuis 2011 de
miah? De fait, les chansons de ce Brila musique d’un autre temps,
tannique barbu (qui a dit forcément?)
évidemment sans ordinateur,
sont suffisamment classiques et inni clavier midi. En écoutant ses
temporelles pour donner l’impresdisques, on songe à Nicolai
sion d’avoir été enregistrées à cette
Dunger, lui aussi très inspiré
époque lointaine. Et elles sont tout JONATHAN JEREMIAH
dans un style folk-soul mélanautant traversées de mélancolie que Good Day (Pias)
colique quasi similaire au déle film de John Schlesinger et sa célèbut des années 2000, et oublié
bre chanson, notamment le magnifique Yes in a depuis. Jonathan Jeremiah a encore l’avenir
Heartbeat qui clôt majestueusement ce disque.
devant lui. On se dit régulièrement qu’il pourMais c’est autant à la soul des années 60-70 qu’au rait exploser d’un moment à l’autre. Cela méfolk de cette époque qu’emprunte cet élégant chan- riterait d’être le cas avec ce nouvel album.
teur dont c’est déjà le quatrième album, sans qu’on
ALEXIS BERNIER
E
La photo
Il semble que deux sessions ont été nécessaires pour obtenir
cette célèbre image. Une datant de 1969, avec Mick Jagger et
Charlie Watts, puis une autre en février 1970, avec Charlie tout
seul. Et l’âne bien entendu. C’est David Bailey, avec qui les Stones travaillaient beaucoup à l’époque, qui réalisa ce cliché juché sur une échelle dans un petit aérodrome non loin d’Hendon, dans la banlieue de Londres, où Charlie Watts habitait
à l’époque. Pour l’occasion, le d’ordinaire placide batteur avait
emprunté le chapeau à rayures que Jagger portait durant la
tournée et remis le t-shirt montrant des seins nus de femme
qu’il avait lui-même l’habitude d’arborer, comme on peut le
voir dans le célèbre documentaire Gimme Shelter.
ALEXIS BERNIER
THE ROLLING
STONES
Get Yer Ya-Ya’s
Out! The
Rolling Stones
in concert
(Decca)
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NICOLAI DUNGER
Here’s My Song, You Can
Have it… I Don’t Want it
Anymore (2004)
Un merveilleux disque enregistré avec les Mercury Rev,
qui traversaient une étonnante période de grâce.
CHRISTIAN KJELLVANDER
Songs From a Two-Room
Chapel (2002)
Un autre auteur-compositeur-interprète nordique,
dont la voix et le style font
penser au Texan Townes
Van Zandt.
KRISTOFER ÅSTRÖM
Go, Went, Gone (1998)
Encore un Suédois, encore
de la guitare en bois et encore
de la mélancolie à revendre.
Plus sec et plus brut que Jonathan Jeremiah mais très
joli aussi.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
LE LIVRE
A la merci de Nick Cave
Philippe Conticini
«J’aurais adoré prendre la place
de Bon Scott dans AC/DC»
Pâtissier
SES TITRES FÉTICHES
SIA
The Greatest (2016)
SUPERTRAMP
Hide in Your Own Shell (1974)
DIRE STRAITS
Tunnel of Love (1980)
MARIE JANISZEWSKI
A
vec Gaston Lenôt re e t P i e r re
Hermé, Philippe
Conticini a posé
les bases de la pâtisserie moderne. Après avoir popularisé le
principe des desserts dans des
verrines, utilisé du Coca-Cola ou
du Nutella dans ses recettes ou
lancé en France le concept des
bars à choux, il vient d’ouvrir sa
première pâtisserie parisienne en
son nom propre dans le VIIe arrondissement.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
Le quatrième album du groupe
Kiss, Destroyer, en 1976.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
Je numérise toute ma musique,
que j’écoute sur un téléphone. Il
faut dire que je passe énormément de temps à bord des taxis.
Le dernier disque que vous
avez acheté, et sous quel format ?
Le single Jingle Bells de la chanteuse Gwen Stefani.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
Love to Be Loved de Peter Gabriel
car le texte correspond bien à
mon état d’esprit… J’ai besoin
d’écouter ce genre de message
positif.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence ?
J’ai besoin de silence et de concentration lorsque je réalise des
gâteaux. Il me faut toute mon attention. En revanche, je n’interdis pas à mes équipes d’écouter
de la musique, mais seulement
lorsque je ne suis pas là !
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Mademoiselle Angèle de Jacques
Martin. Cette chanson me rappelle furieusement l’époque du
Petit Rapporteur.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Tous ceux de Benjamin Biolay :
ses chansons ne me touchent pas
du tout ! C’est comme dans la cuisine ou la pâtisserie, si je ne sens
pas la personne, je n’ai pas envie
de savoir ce qu’elle fait.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
N’importe quel album live du
groupe Genesis.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Le soir où j’ai obtenu mon CAP de
pâtissier, le 1er juillet 1983, je suis
allé voir Peter Gabriel au Palais
des sports de Paris et je ne m’en
suis toujours pas remis…
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem
ou n’y allez-vous jamais en ?
Entre 16 et 21 ans, j’allais tous les
soirs en boîte de nuit. J’y ai
même remporté plusieurs concours de danse de jerk, de rock et
de twist.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«On a dark desert highway, cool
wind in my hair / Warm smell of
colitas, rising up through the
air / Up ahead in the distance, I
saw a shimmering light / My head
grew heavy and my sight grew
dim…» : Hotel California des
Eagles.
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie ?
You’re the First, the Last, My Everything de Barry White.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
N’importe quelle chanson de
Pascal Obispo, je zappe direct !
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Même si je déteste le rap, ma fille
m’a fait découvrir Bigflo Oli et
leur premier album la Cour des
grands.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
AC/DC ! J’aurais adoré prendre la
place de Bon Scott, mais le problème, c’est que je ne sais pas
chanter (rires).
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Never Forget chantée par
Michelle Pfeiffer dans la bande
originale du Crime de l’Orient
Express. Dès que j’entends l’intro
du titre, j’ai les larmes qui commencent à couler…
Recueilli par
GILBERT PYTEL
Nick Cave: Mercy on Me de Reinhard Kleist,
Casterman «Ecritures», 23,95 €
L'AGENDA
8–14 septembre
MARIE WYNANTS
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Déjà auteur d’une biographie en bulles
et crayons de Johnny Cash, l’Allemand
Reinhard Kleist récidive en s’attaquant
à un autre homme en noir de la musique populaire, ayant lui aussi connu un
flirt prolongé avec la drogue et partageant des obsessions religieuses. C’est
l’Australien Nick Cave et son univers de
prédicateur punk qui est ici détaillé sur
300 pages en noir et blanc hirsutes,
évoquant sa vie et ses histoires d’amour
(notamment sa relation avec Anita
Lane), tout ça mélangé à celle de certains personnages de ses chansons. De
la mythologie gothique en roue libre.
n Tout comme la fameuse sardine,
les festivals électroniques menacent
de boucher le Vieux-Port. Vu la qualité du plateau aligné ce week-end
par Acontraluz, les organisateurs
ont tout fait pour éviter d’avaler une
arête de travers. Avec Laurent
Garnier, Ben Klock, Charlotte de
Witte (photo), Maceo Plex, Rone et
Théo Muller. Rien que ça. (Ce samedi à l’Esplanade J4, Marseille.)
n Elle reste éternellement attachée
aux «chabadabada, chabadabada,
chabadabada…» imaginés par
Pierre Barouh sur la BO du film
Un homme et une femme, mais
Nicole Croisille a chanté bien
d’autres splendeurs. Une femme avec
toi ou Parlez-moi de lui, bien sûr, et
surtout Léo, bouillant hommage méconnu à Ferré. Frissons. (Ce dimanche à l’Espace Montrichard, Pont-àMousson.)
n On connaît le goût du rappeurchanteur Abd Al Malik pour la musique électronique, son dernier album
étant produit par Laurent Garnier.
Ambassadeur des 50 ans du Théâtre
de la Ville, il a donc choisi d’inviter
les deux héros techno Scan X et
Electric Rescue à prêcher la bonne
parole sous forme de DJ-sets, lives
et masterclasses. Chaud. (Vendredi
à l’Espace Cardin, Paris.)
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Page 45 : Alice McDermott/ Les sœurs de Brooklyn
Page 48 : Pierre Guyotat/ «Comment ça s’écrit»
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Photo
MANUEL VAZQUEZ
Peter Ackroyd, à Londres, le 20 août.
J
Chapeau melon
et bottes de queer
Le Londres gay
de Peter Ackroyd
ohn Rykener se faisait
appeler Eleanor et
portait des vêtements
féminins. Il pouvait
être soit un homme pour les
hommes, soit une femme pour
les femmes. Un dimanche soir
de décembre, il a été interpellé
au sud de Cheapside vêtu
d’atours féminins et «commettant le vice ignoble, détestable
et innommable» avec un client
du nom de John Britby. C’était
en 1394. Ce récit est un des plus
emblématiques de Queer City.
L’auteur, Peter Ackroyd, pose la
question : ce prostitué du
XIVe siècle était-il homo, bi, hétérosexuel, ou tout cela
ensemble ?
Lors de son interrogatoire, Rykener relate un parcours bien
rempli, qui fait penser que les
catégories sexuelles n’avaient
pas forcément de sens à certaines époques. Il avait été initié
par une prostituée, qui était la
putain d’un membre du Parlement. Il avait ensuite appris à
s’habiller en femme chez une
brodeuse, chez laquelle il avait
eu des rapports sexuels avec un
curé «comme il l’eut fait avec
une femme». Rykener avait subtilisé au passage deux robes au
prêtre pour le faire chanter. Il
avait ensuite été initié avec des
curés et des frères, tellement
nombreux qu’il ne se rappelait
pas leur nom à chacun.
L’homme avait eu aussi des relations sexuelles avec de nombreuses femmes dont beaucoup de nonnettes. «C’est une
histoire queer, remarque Peter
Ackroyd, pleine de frères et de
religieuses qui payent pour différents types de rapports avec
un jeune homme séduisant et
probablement efféminé. La
sexualité était fluide, indéfinie
et malléable à l’envi. Elle imprégnait les rues de Londres
comme l’odeur des rissoles et des
confitures.»
Rien d’exceptionnel dans le
personnage de ce voleur, maître chanteur et prostitué pour
l’écrivain qui en a vu bien
d’autres pour réaliser cet essai,
a priori scabreux, mais qui s’apparente à un très sérieux traité
historique, bourré d’anecdotes
judiciaires,
Suite page 42
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LIVRES/À LA UNE
Chapeau melon
et bottes de queer
de références législatives et de chroniques de la vie queer à Londres
au cours des siècles. Cela n’empêche pas les pointes d’humour, toujours à distance raisonnable. Ackroyd a creusé en
biographe attentif les personnalités du philosophe Thomas
More décapité par Henri VIII,
de l’écrivain Oscar Wilde condamné à l’exil, de Shakespeare,
dont il est aussi question dans
ce livre pour ses écrits «homoérotiques». Dans ce panorama
chronologique, qui va des Celtes aux queers qui vivent en
ménage au XXIe siècle, on en
apprend beaucoup sur l’étonnante prodigalité du langage
appliqué aux amours du même
sexe. On y croise des gens célèbres comme des commerçants
des bas-fonds. La chose ne s’arrête pas aux limites de classes,
ni aux différentes époques, ce
qui réjouit ce passionné de
Charles Dickens, dont il a également publié une biographie.
Cela va et vient, si l’on peut
dire, entre censure et laxisme.
Suite de la page 41
Jeûne
Le Londres romain regorgeait
de lupanaria et de thermes.
L’homosexualité était courante
avant l’empereur Constantin et
les premières lois qui la criminalisent sous l’influence du
christianisme. A aucun moment, dit l’auteur, les lois chrétiennes ne témoigneront de tolérance à l’égard de l’amour
entre hommes qui fut toujours
interdit, avant de devenir un
crime passible de la peine de
mort au XVIe siècle. Dès les pénitentiels du VIIe siècle, le châtiment pour la fornication d’un
homme avec un autre valait pénitence de quatre ans. Pour les
sodomita, baptisés aussi mollis
«en raison de ce qu’ils donnaient à voir au monde»,
sept ans. Dans un autre code,
lié à l’archevêque de Cantorbéry, on peut aussi lire: «A qui
décharge sa semence dans la
bouche d’autrui, sept années de
pénitence ; c’est le pire des
maux.» Les femmes ne sont pas
oubliées : «Si une femme a une
relation avec une autre femme,
elle devra jeûner pendant
trois ans.» Un garçon qui aurait
eu des rapports avec un religieux adulte devait s’astreindre
au jeûne pendant trois périodes
de quarante jours. Aucun châtiment pour l’homme. «Nous
sommes outrés ? dit Peter Ackroyd. Cela ne fait que souligner
à quel point la sexualité au dé-
but du Moyen Age était différente de celle d’aujourd’hui.»
Même les grands de ce monde
ne respectaient pas les interdits
religieux. Richard Ier dit Cœur
de Lion a été accusé de penchants queer. Premier cas évoqué à demi-mot d’une relation
entre un souverain et un courtisan, au XIVe siècle, Edouard II
eut un énorme béguin pour
Pier Gaveston, qu’il propulsa
comte de Cornouailles. «Je ne
me souviens point d’avoir entendu dire qu’un homme ait pu
tant en aimer un autre… écrit
l’auteur anonyme de la Vita
Edwardi Secundi (Vie
d’Edouard II). Notre roi était
incapable de faveurs modérées
et, à cause de Piers, s’oublia luimême, dit-on. C’est la raison
pour laquelle on affirma que
Piers était sorcier.» Cela n’empêcha pas le roi d’avoir cinq enfants, dont un illégitime, note
Peter Ackroyd. Comme pour le
prostitué John Rykener: «Pour
saisir le passé, il nous faut revoir notre conception moderne
de ce qui est gay ou queer.»
Avec la «loi de bougrerie» en
1533, la pénétration anale condamne à l’exécution capitale.
Henri VIII se sert de cette loi
pour fouiller monastères et
couvents, et s’approprier les richesses ecclésiastiques. Entre 1806 et 1835 encore,
80 hommes furent pendus pour
sodomie. John Smith et John
Pratt «eurent le privilège, si c’en
est un», remarque Peter Ackroyd, d’être les derniers hommes à avoir été condamnés
pour bougrerie en Angleterre et
pendus devant la prison de
Newgate.
Queer City reconstitue aussi
une histoire de la géographie
des lieux de rencontre. Les renfoncements des ponts favorisaient les rendez-vous ; les
grands théâtres londoniens, à la
fin du XVIe et au début du XVIIe
siècle, étaient des lieux de drague pour gays. Certains spectateurs y venaient spécialement
pour admirer un acteur à leur
Henri VIII se sert
de la «loi de
bougrerie» pour
fouiller les
monastères
et s’approprier
les richesses
ecclésiastiques.
goût. Whitefriars et Blackfriars
étaient ainsi spécialisés dans les
boy actors. Au fur et à mesure
que Londres s’est déplacée vers
l’ouest, les centres du sexe ont
bougé vers Vauxhall et le West
End. «On comptait sans doute à
Londres au XVIIe siècle autant
de “bars gays”, proportionnellement, qu’au XXIe siècle.»
Arcades
Des passes furtives avaient lieu
dans la cathédrale Saint-Paul,
dans les églises et les cimetières, dans les venelles sombres
et sales des bords de la Tamise.
Non sans risques et périls.
Queer City relate des raids dans
des clubs de «sodomites» de la
City et dans des endroits de
drague connus tels le pont de
Londres et les arcades du Royal
Exchange, en 1707. En février 1727, quarante «sodomites
notoires» sont interpellés dans
l’établissement Mother Clap, à
Holborn. La colère populaire
réclamait que chaque accusé
soit même castré en place publique. Trois d’entre eux furent
pendus.
L’amour entre femmes est loin
d’être oublié dans ce livre.
Longtemps, il fut sous-estimé
par une société phallocrate. On
ne le prenait pas au sérieux.
«Les délits commis par des hommes entre eux étaient exposés au
tribunal; les délits commis par
les femmes entre elles étaient enveloppés de silence», dit Peter
Ackroyd, pour qui l’identité
historique du lesbianisme «est
aussi longue que l’homosexualité masculine». L’ambiguïté
sexuelle existe aussi de longue
date. Entre 1620 et 1625, le travestissement féminin a été à la
mode à Londres comme le
«masculin féminin» sur les scènes et dans les rues. L’une des
queers les plus célèbres de la fin
du XVIIIe siècle, Anne Damer,
portait chapeau, souliers et
veste d’homme. «Mrs Damer est
une dame fort suspecte d’aimer
son propre sexe d’une manière
criminelle», note la femme de
lettres Hester Thrale en 1790.
Cette chronologie queer, poursuivie jusqu’à nos jours, est
aussi un portrait de la ville où
l’auteur est né, toujours décrite
et explorée dans son œuvre, en
particulier dans Londres, la biographie (Stock, 2003). Peter Ackroyd décrit ici un Londres subversif, qui semble avoir tout vu
en matière de sexe. C’est toute
l’histoire de l’incipit: «L’amour
qui n’ose pas dire son nom n’a jamais cessé de s’exprimer.» •
Batifolage matinal ou la transmutation des sexes, d’après John Colet,1780. YALE
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PETER ACKROYD
QUEER CITY
L’HOMOSEXUALITÉ
À LONDRES, DES ROMAINS
À NOS JOURS
Traduit de l’anglais
par Bernard Turle.
Philippe Rey, 316 pp., 20 €.
«Un certain mode de vie gay
a plus ou moins été semblable
à travers les siècles» Rencontre
avec Peter Ackroyd chez lui
P
CENTER FOR BRITISH ART
eter Ackroyd reçoit
dans le bureau de
son appartement
du quartier chic de
Knightsbridge. La pièce, sobre et
surchargée de livres, présente au
mur quelques gravures et photos
de ses objets d’études favoris, le
philosophe Thomas More, l’écrivain irlandais Oscar Wilde ou l’alchimiste John Dee. Il y a aussi une
peinture d’inspiration romantique
avec un jeune homme endormi sur
un lit; une gravure à l’entrée intitulée le Poète distrait», celui-ci absorbé dans ses écritures ne voit pas
la scène qui se passe tout près de
lui.
Réputé boulimique de travail,
l’écrivain de 68 ans a publié une
vingtaine de fictions, une quarantaine de biographies et d’ouvrages
d’histoire. Il dit avoir ralenti son
rythme depuis dix ans et d’ailleurs
n’a actuellement sur l’établi que le
sixième et dernier tome de sa monumentale Histoire de l’Angleterre
ainsi qu’un roman. A 7 ans, Peter
Ackroyd a su qu’il était homosexuel. Il a vécu longtemps avec
Brian Kuhn, un danseur rencontré
à Yale, mort du sida en 1994. Depuis une blessure à la jambe, l’écrivain a du mal à marcher et ne peut
plus déambuler dans sa ville d’inspiration permanente, celle qu’il a
arpentée sous l’angle queer pour
son dernier essai.
Comment avez-vous eu l’idée de
Queer City ?
C’est mon éditeur qui me l’a suggéré il y a quelques années. Etrangement, je n’avais jamais pensé
auparavant écrire sur le Londres
gay et cela m’a paru une excellente
idée. J’ai commencé à travailler
presque immédiatement.
Pourquoi une excellente idée?
L’idée de couvrir toute l’histoire de
la civilisation européenne queer,
des Celtes jusqu’aux aspects les plus
contemporains. Cette histoire panoramique m’a donné l’opportunité
d’explorer la condition humaine
d’une mutiplicité de manières.
Il n’existait pas d’autres ouvrages sur l’histoire des gays à
Londres ?
Il y avait beaucoup de petits livres
sur le sujet mais rien de très substantiel. J’étais surpris que cela n’ait
pas été traité de manière globale.
Pourquoi commencer par une
exploration étymologique ?
Je ne pouvais pas imaginer entreprendre ce travail sans donner
quelques concepts que j’allais utiliser ensuite et il me fallait donc
lister des mots utilisés à certaines
époques : gay, sodomy, buggery
(bougrerie ou sexe anal), ingle (ou
garçon dépravé), pansy (pensée ou
violette), poof (mauviette), sissy
(chochotte, tata), faggot ou fag (tafiole ou tarlouze)… Les mots fleurissent encore davantage
aujourd’hui, ils deviennent une
partie de notre conscience et de
notre langage.
Pourquoi avoir décidé de privilégier «queer» ?
C’était le mot que tout le monde
semble principalement utiliser, les
scientifiques, les activistes, l’université anglo-saxonne qui l’a
adoubé avec les queer studies… Il a
l’avantage de transcender les genres. C’est un concept familier et
compréhensible par tout le monde.
Qu’avez-vous découvert dans
l’accumulation de toutes ces
histoires ?
L’histoire du phénomène n’avait
pas vraiment été examinée et
comprise. En collectant tous les
éléments, je suis arrivé à établir
des connexions qui n’avaient pas
encore été repérées. J’ai eu par
exemple une sorte de révélation :
j’ai découvert que les types de
comportement étaient les mêmes
dans de nombreux cas. Un certain
mode de vie gay, dans le comportement, l’habillement, la conversation, le vocabulaire, a plus ou
moins été semblable à travers les
siècles. Cela m’apparaît comme un
thème constant du livre. C’était
presque comme aller à la rencontre d’une nouvelle espèce.
Vous montrez aussi que l’homosexualité concerne toutes les
couches de la société.
L’un des aspects étranges du livre,
c’est que la vie gay n’était pas cantonnée aux riches ou aux gens célèbres, mais concernait toutes les
classes sociales, du chevalier au
commerçant. C’est aussi une longue histoire de punitions et d’exécutions. L’homosexualité a suscité
beaucoup de colère et de dépit
chez les gens et le châtiment se
traduit souvent par la mort ellemême. La majorité des condamnés
au pilori ne tenaient pas le choc et
mouraient pendant le processus.
Mais il y a eu des vagues successives: à certaines périodes, l’homosexualité n’était pas particulièrement vue comme le mal; à d’autres
périodes, quand l’Eglise ou la couronne décidaient qu’elle devait
être réprimée, la condamnation à
mort ou le pilori étaient des
moyens d’y remédier.
Pourquoi l’homosexualité commence-t-elle à devenir illégale
au début du IVe siècle ?
Avec le développement de la chrétienté à Londinium, apparaissent
les premières lois contre certaines
pratiques queers, même s’il faut
attendre le VIe siècle pour que
l’homosexualité soit interdite. A
partir de la fin du Moyen Age, les
punitions contre les homosexuels
deviennent encore plus brutales. Dans la première partie
du XXe siècle, les queers ont été
objet de préjudices et d’intolérance jamais vus avant dans l’histoire occidentale.
Un cas en particulier ?
Le plus évident est celui d’Oscar
Wilde condamné pour «grave immoralité» à deux ans de travaux
forcés, ruiné, et qui a émigré à Paris. Il fait partie de ces homosexuels qui n’ont pas pu retrouver
leur chemin et ont tragiquement
fini dans la pauvreté. J’ai écrit un
livre sur les dernières semaines de
sa vie, le Testament d’Oscar Wilde
(Presses de la Renaissance, 1984).
Comment expliquez-vous que
la dernière pendaison pour
pénétration homosexuelle en
Grande-Bretagne date de 1835,
c’est-à-dire très tard ?
L’Angleterre a été l’un des derniers
pays européens à interdire le comportement homosexuel. D’autres
pays européens étaient bien plus
tolérants et le considéraient
comme normal. Peut-être est-ce en
raison du puritanisme anglais ?
La sexualité entre femmes
n’était pas prise au sérieux pendant très longtemps…
L’amour entre femmes n’était pas
vu comme un crime parce qu’on le
considérait comme impossible. On
se le figurait comme une activité exclusivement masculine.
Au XXe siècle, on l’a plus sérieusement pris en compte, avec des
exemples notoires. Globalement,
elles ont moins enduré que les représentants de l’homosexualité
masculine.
Pourquoi n’évoquez-vous jamais votre propre expérience?
J’ai pensé que c’était une mauvaise
idée de m’introduire dans le livre.
Aucun de mes livres ne s’écarte
d’ailleurs du narratif. Cela me permet une certaine liberté et une
plus grande latitude pour explorer
toutes les facettes du sujet. Je n’ai
jamais eu aucun intérêt dans le fait
d’écrire sur moi-même et je juge
vulgaire les livres qui incluent
l’auteur dans le récit. Le sujet ne
m’a pas touché comme étant ma
propre histoire. C’est plus l’histoire
des autres.
Pas même de souvenirs personnels des lieux gays londoniens des années 70?
Il y a très peu de chose de moi ou
très occasionnellement.
Londres est un grand sujet dans
votre œuvre.
Londres a toujours été mon sujet
principal, le paysage de mon imagination. C’est aussi pour cette raison que ce nouveau projet m’a
semblé naturel quand mon éditeur
me l’a suggéré. Je partage avec
d’autres écrivains, oui, comme
Joyce, la fascination pour une ville
et le désir d’écrire dessus.
Pensez-vous que les persécutions contre les queers pourraient revenir ?
Les queers font partie de la vie ordinaire, de la vie d’être humain ordinaire. Ce n’est plus ostracisé. Je
doute que des persécutions reviennent en Europe occidentale ou aux
Etats-Unis. Peut-être, oui, dans
d’autres cultures.
Recueilli par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Envoyée spéciale à Londres
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«Je suis né en 1954. J’insiste.
Mais je suis de ce jazz-là, de
l’après-guerre à la guerre froide.
Pour toujours. Je répète.
J’entends la trompette de Dizzy
Gillespie scander la mélodie de
Night in Tunisia avant une
époustouflante envolée… et mon
époque est trouvée.»
POCHES
DIDIER POURQUERY
PETIT ÉLOGE
DU JAZZ
Folio, 118 pp., 2 €.
Tables mouvantes
Christine Wunnicke
invoque les spirites
de la société
victorienne
D’une folie l’autre
Castellanos Moya
exile aux Etats-Unis
ses personnages
Par FRÉDÉRIQUE FANCHETTE
Par PHILIPPE LANÇON
V
C
ers 1870, une vague de spiritisme submerge la
Grande-Bretagne. Esprits frappeurs, objets volants, mains blanchâtres sans bras et autres ectoplasmes enchantent la société victorienne.
La mode a mis quinze ans à franchir la Manche. A Paris,
c’est la Commune, et Victor Hugo, revenu de sa réclusion à
Guernesey, ne cherche plus obstinément, comme dans les années 1854-1855, à faire «danser les tables».
Les personnages de la Munichoise Christine Wunnicke,
dont Katie est le premier roman traduit en français, ont pour
la plupart réellement existé. Par ordre d’apparition: Florence
Cook, jeune fille médium, William Crooks, physicien qui va
chercher à «expertiser» les pouvoirs de l’adolescente, sa
femme Nelly toujours enceinte, le pirate gallois du XVIIe siècle
Henry Morgan. Seule l’existence de la fille de l’écumeur
des mers, Katie, n’est pas avérée, si ce n’est sous forme d’esprit
matérialisé par Florie Cook, baptisée par la presse «la martyre
de l’au-delà».
Car devenir célèbre, avoir des files de curieux devant chez soi,
se produire à l’Egyptian Hall, gagner sa vie par un métier jugé
mine de rien convenable pour une femme n’est pas de tout
repos. Et c’est là que le roman frise le gothique anglais. Florie
Cook passe une bonne partie du livre à être enfermée dans une
chambre verte aux murs bourrés d’arsenic, puis dans un grenier plein de mites, et surtout dans son «armoire de médium».
En passant, et puisque le monde d’outre-tombe n’est pas à une
digression près, rappelons une anecdote française: Honoré
Daumier, qui s’est beaucoup moqué de la «fluidomanie», publia en 1865 dans le Charivari un amusant dessin légendé
ainsi: «Tous les spirites, esprits frappeurs et autres médiums
écrasés par la chute de l’armoire des frères Davenport». La
fratrie américaine ayant fait scandale à Paris pour cause de
charlatanisme.
A Londres, Florence Cook ne craint pas ce genre d’accident.
Ce qui l’angoisse, c’est de ne pas être attachée assez solidement
dans son meuble, une façon de prouver qu’elle n’est pas grimée
en Katie, et vraisemblablement une forme de masochisme qui
va bien avec la société corsetée victorienne. Crooks devient
le roi du bondage et finit même par clouer les tresses et la jupe
de Florence sur le parquet. «Plus fort, plus fort», dit la médium
qui parle en écho, quand elle ne jure pas comme un flibustier.
Et pendant ce temps-là, la belle Katie, à la fois fille et garçon,
sème sa désolation érotique dans la maisonnée.
Le roman de Christine Wunnicke brille par son humour, sa
malice, comme celui des esprits qui tordent le nez des participants aux séances de spiritisme ou font voler leurs chapeaux.
Il restitue l’état d’une société tiraillée entre le rationalisme
scientifique et les opiums du peuple quels qu’ils soient. A défaut de rhum, on reprendrait d’ailleurs bien une bonne rasade
de «chorydine», fortifiant composé «d’alcool, de sulphate de
morphine, d’extrait de chanvre indien, d’acide sulfurique,
d’acide prussique et de poivre». Une potion magique consommée par la plupart des personnages, idéale quand il s’agit de
mener une conversation à l’anglaise sur le brouillard. •
CHRISTINE WUNNICKE KATIE Traduit de l’allemand
par Stéphanie Lux. Jacqueline Chambon, 208 pp., 20,50 €.
omme sa gouvernante
lui demande s’il est retourné à Illiers, Proust
écrivant la Recherche lui
répond : «Les paradis perdus, Céleste,
il n’y a qu’en soi qu’on les retrouve.»
Mais alors ils ne nous quittent plus. Ce
qui vaut pour les paradis vaut pour les
enfers. Pour ceux, en particulier, du romancier salvadorien Horacio Castellanos Moya. Il enseigne l’écriture à l’université d’Iowa, quand il ne séjourne pas
en Suède. On l’a connu vivant à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Parfois, on
boit une bière à Paris avec lui. La vraie
vie est ailleurs, puisqu’elle n’existe pas,
ou plus. C’est un créateur, un solitaire
et un ami. Il n’a pas besoin, pour retrouver ses enfers, de retourner au pays
dont il a connu, jeune, la guerre civile.
Ses romans sont leur temps prolongé.
Le monologue intérieur est le mode
privilégié de narration: c’est la respiration propre à l’enfermement et à la survie. Les voix des personnages résonnent et se forgent, par contraste, les
unes les autres, comme des tornades
se croisant à faible distance. Peu à peu,
un paysage dévasté se construit. Le
narrateur d’un roman est second rôle
dans un autre, simple apparition dans
un troisième. Parfois, il devient un fantôme, un simple souvenir, puisqu’entre-temps il est mort, d’une balle ou
d’un cancer. Certains survivent tantôt
sur place, tantôt, comme aujourd’hui
dans Moronga, en exil. Il y a des tueurs,
des gangsters, des corrompus, des militaires, des oligarques, des crève-lafaim, des bourgeoises, des avocats, des
universitaires, des victimes, des monstres. Ils fixent l’une des créations les
plus vives du roman contemporain: la
«comédie humaine» des guerres civiles
d’Amérique centrale et de leurs lendemains éclatés. L’écrivain paraît désormais dominer le moindre détail, le
moindre écho de ces destins. Il lui a
fallu dix ans pour remettre en selle l’un
des deux héros de Moronga, un peu
moins pour l’autre. Quelle importance,
le temps, puisque le romancier baigne
dedans. Dans un entretien au journal El País, il dit :«Mon rêve est de me
libérer de mes personnages, mais ils
sont désormais trop proches de moi.»
Voici l’ancien guérillero salvadorien
José Zeledón dans un bar de Merlow
City, ville-campus du Wisconsin. Pour
se faire discret, il est devenu chauffeur
de bus scolaire sous une fausse identité. Une institutrice, puritaine perverse et mythomane, parvient à le faire
virer en l’accusant de harcèlement.
C’était bidon, mais l’accusation a effrayé son employeur. José lui casserait
volontiers les deux jambes, mais c’est
trop risqué pour lui et il renonce paisiblement. Un cancer lui bouffe l’estomac. Il couche avec sa voisine lesbienne, plutôt cool, qui se drogue. Les
services techniques de l’université
l’embauchent pour espionner sur le
serveur la vie privée des professeurs
hispaniques. Son ancien chef de guérilla le contacte. Il a besoin d’un
homme de main pour une négociation
avec des gangsters latinos, dont l’un
s’appelle Moronga. On retrouvera Moronga dans un rapport de police à
l’autre bout du récit.
Boudin. Moronga est un terme polysémique, qui voyage de pays en pays.
Le dictionnaire de la Reál Academia le
définit ainsi: «Au Salvador, Honduras,
Mexique et Nicaragua, sorte de boudin
fait de sang de porc, de sel, de poivre et
de chili piquant, cuit dans l’eau salée et
la graisse à l’intérieur d’une tripe de
porc. Au Guatemala, pénis.» Au Honduras, «croire que la vie est une moronga signifie croire qu’elle est facile.»
Au Guatemala, «être a moronga signifie
être ivre». Le roman rend un hommage
efficace à tous les sens du mot.
La voix de José est celle d’un homme
d’action, un monologue intérieur
muet. Il a participé à la folie salvadorienne. Il observe la folie américaine:
«Je buvais une bière chez O’Neill à la fin
de la journée. Il n’y avait pas de sport,
mais le même bulletin d’infos sur tous
les écrans. Au cri de “Allah est grand!”,
un médecin militaire d’origine arabe
avait tiré sur des dizaines de personnes
dans une caserne du Texas. On disait
qu’il était aussi psychiatre et qu’il y
avait déjà douze morts. Je me suis retourné vers la porte du bar pour imaginer ce qui se passerait si un maboul de
ce calibre faisait irruption en tirant.
J’ai tâté ma jambe, au-dessus de la chevillère. Tom, le barman, m’a demandé
Horacio Castellanos Moya, à Madrid,
si je savais que l’une des premières fusillades de masse sur un campus avait
eu lieu à Merlow College.
— Non, lui ai-je dit, étonné.
Un étudiant chinois en sciences, rendu
fou parce qu’il avait été recalé à sa soutenance de thèse, avait tué tout son jury,
m’a-t-il expliqué.
— C’était quand ?
—Il y a une dizaine d’années, a dit Tom.
J’ai pensé à la quantité d’Asiatiques travaillant dans les services techniques.
La photo agrandie du médecin était sur
tous les écrans.
J’ai fini ma bière.»
Le second narrateur, l’universitaire paranoïaque et désagréable Erasmo Aragón, José ne fait que le croiser dans un
autre bar et ils ne se connaissent pas.
Erasmo prend le relais du récit, au moment où l’ex-guérillero allait passer à
l’action, pour le faire basculer. Nous
sommes maintenant dans la tête de cet
intellectuel, ancien militant de gauche,
qui a lui aussi vécu quelques horreurs
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
JAKUTA
ALIKAVAZOVIC
L’AVANCÉE DE LA NUIT
Points,
278 pp., 7,50 €.
u 45
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«Après n’avoir été rien du tout l’un
pour l’autre mais avant de devenir
amis, et amants (ou amants, et amis),
Paul et Amélia Dehr furent en compétition. Une compétition discrète, mais
tenace, et c’est elle qui l’emporta, ce
qui à l’époque sembla une tragédie à
Paul, avant de lui apparaître, avec le
temps, comme une bénédiction.»
VIVIAN GORNICK
ATTACHEMENT FÉROCE
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis)
par Laetitia Devaux.
Rivages poche, 220 pp., 8 €.
«Ce qui amplifiait nos luttes, majorait
notre angoisse, gonflait notre confusion, c’était le sujet du sexe. Moi et les
garçons, moi et la virginité, moi et le
fait que j’allais passer à l’acte. La sauvegarde de ma virginité était la préoccupation majeure de ma mère.
Tout garçon que je ramenais à la maison la rendait nerveuse.»
Autant en emporte le couvent
Alice McDermott suit une bande
de nonnes à Brooklyn au début
du XXe siècle, et la destinée de la
jeune Sally, élevée par leurs soins
Par THOMAS STÉLANDRE
C’
en février. PHOTO SAMUEL SÁNCHEZ. EDICIONES EL PAÍS S.L 2018
au Salvador. Sa voix est différente. Elle
fait des ronds dans la peur, se complaît
dans la colère, les souvenirs, les désirs.
Elle ne cesse de ratiociner et de commenter. On a changé de fréquence.
Benêt. Erasmo enquête dans les archives déclassifiées de la CIA sur l’assassinat, en 1975, du poète salvadorien Roque Dalton –auquel Castellanos Moya
a consacré un essai. Il se croit manipulé
par les femmes qu’il drague, suivi par
un homme qui s’assied devant lui dans
le métro : la police américaine le surveillerait-elle? Il interprète ce qu’il vit
à la lumière de ce qu’il a vécu. A
Washington, il loue une chambre chez
un Américain maladif et benêt qui,
avec sa femme, a adopté une gamine
guatémaltèque. Amanda semblait un
ange, mais, passée la frontière, elle est
devenue violente et ordurière comme
la fillette de l’Exorciste. Elle drogue ses
parents adoptifs pour qu’ils dorment
pendant qu’elle surfe sur des sites por-
nos. Son enfance fut un cauchemar.
Son histoire est un mensonge.
Quand elles sont aussi justes, les voix
ne sont pas que des formes de vie. Ce
sont aussi de bons procédés de distanciation. Celles de José le laconique et
d’Erasmo le furieux permettent au romancier de décrire le refoulement propre au mode de vie américain. Son sarcasme est soigneux et mélancolique.
C’est Amanda qui fait le lien entre les
deux histoires, les deux narrateurs, les
deux solitudes; un lien tangent, hasardeux, minuscule, par le biais d’une fusillade et du rapport de police qui, en
concluant Moronga, rappelle implicitement ce qu’on sait: la société établit des
récits factuels qui n’accèdent à aucune
vérité. C’est pour ça qu’on lit des
romans. •
HORACIO CASTELLANOS MOYA
MORONGA Traduit de l’espagnol
(Salvador) par René Solis. Métailié,
352 pp., 22 €.
est un roman à effet double vitrage, chuchotant dedans,
vrombissant dehors. On y
échange des secrets à voix basse,
dans une cave ou la chambre confinée d’un malade, mais dès qu’on prend l’air, c’est le vacarme.
Aussi calmement que Jim, jeune immigré irlandais, se donne la mort dans un petit appartement
au premier chapitre, laissant derrière lui une
femme enceinte et des religieuses bien embêtées
(où enterrer le corps du suicidé? Que faire de son
épouse?), un landau slalome au deuxième, et nous
voilà embarqués comme dans un manège : «Sa
mère, derrière lui, poussait l’embarcation. Elle naviguait sur les trottoirs défoncés et négociait les
croisements avec une détermination fracassante
qui faisait vibrer et trembler tout l’engin – les
grandes roues, les ressorts et la nacelle noire et
rigide.» Après la traversée de Brooklyn en poussette, retour au foyer et
au silence requis: Annie,
la veuve de Jim, a été
employée à la blanchisserie du couvent voisin,
où elle élève sa fille Sally
au sous-sol entre deux
lessives: «Là en bas, Annie le savait, les mots étaient comme des produits
de contrebande. Aucune des sœurs, à cette époque,
ne parlait de sa vie avant le couvent, dans ce qu’elles
appelaient dédaigneusement le monde.» Au son répond l’image, soudain rétrécie: «La coiffe blanche
qu’elles portaient comme des œillères faisait plus
que limiter leur vision périphérique. Elle rappelait
aux sœurs qu’elles devaient regarder uniquement
leur tâche en cours.»
Alice McDermott est née à New York en 1953. Son
œuvre évoque la vie de quartier, la banalité, l’immigration irlandaise (dont elle est elle-même issue); ses histoires sépia se passent à Brooklyn ou
Long Island, elle est catholique pratiquante et en
parle volontiers. Ses personnages sont souvent
des femmes, mais c’est avec Charming Billy (Quai
Voltaire, 1999) qu’elle a gagné le National Book
Award en 1998. La Neuvième Heure est son
sixième roman traduit en français et, ainsi qu’elle
le confiait lors de la promotion américaine, il ne
devait au départ compter qu’une seule religieuse,
le temps d’orienter Annie, «mais dès que vous leur
laissez la porte ouverte dans un livre, toutes les
autres s’engouffrent…»
Il suffit à McDermott d’une phrase pour offrir à
chacune silhouette et caractère. Sœur Illuminata:
«Une femme solide, au visage ordinaire et à l’arriè-
re-train volumineux.» Sœur Jeanne : «Petite, la
voix douce, le rire aussi facile que les larmes, elle
avait dans les yeux une espèce de scepticisme espiègle chaque fois qu’elle levait le menton pour écouter
un adulte de grande taille.» Sœur Acquina: «Grosse
et garçonne, […] le visage large et l’autorité pragmatique d’un agent de police des rues.» Le talent
est à l’avenant pour décrire ce geste effectué «avec
la brusquerie délicate d’une maman pressée» ou
nous faire fondre de la plus vieille façon du
monde : «Elle avait neuf ans quand elle eut l’idée
de demander où était enterré son père. Sa mère
porta simplement sa main à son cœur et répondit,
“Ici.”»
Le roman a beau suivre une bande de nonnes au
début du XXe siècle, l’ensemble se dévore avec la
fringale d’une série
Netflix (mettons The
Crown, sans les dorures). Et comme toute
série a son épisode-bijou, la Neuvième Heure
culmine dans un chapitre, «L’espace d’une
nuit», qui, au mitan,
occupe sa fonction pivot avec les atours
d’une nouvelle. Sally,
l’enfant chérie du couvent, a grandi et, imitant celles qui l’ont en partie élevée, veut devenir
sœur soignante. Avec cinq dollars dans son portefeuille et cinquante dans la doublure de son sac à
main, elle prend un train de nuit, direction le noviciat. Lorsque sa curieuse voisine se penche sur son
épaule pour lui demander: «Vous allez à Chicago?»,
la politesse est d’abord de mise. La dame explique
fuir son mari. «Et même si je suis sûre, poursuivaitelle, qu’un petit bébé bonne sœur ne connaît rien à
ces choses-là, je peux vous affirmer qu’on n’a jamais
vu un homme avec un pénis aussi minuscule.» Face
à Sally, elle agite alors son petit doigt, puis le
«fourr[e] […] dans sa bouche et referm[e] les lèvres
dessus.» Peut-être parce qu’on sort de 150 pages
dans un couvent, on jurerait n’avoir jamais rien lu
d’aussi obscène. «L’espace d’une nuit», à la croisée
des chemins, c’est tout le bruit, toute la fureur. La
même Sally passera une bonne partie de sa vie
d’adulte à se reposer dans une chambre, ce sont ses
enfants les narrateurs. «Mélancolie», disait-on à
l’époque. Oh, c’était pourtant une enfant si vive,
se dit-on de notre côté – et gloire à Alice McDermott qui a fait de nous ce qu’elle voulait. •
«Et même si je suis sûre,
poursuivait-elle, qu’un petit
bébé bonne sœur ne
connaît rien à ces choses-là,
je peux vous affirmer qu’on
n’a jamais vu un homme
avec un pénis aussi
minuscule.»
ALICE MCDERMOTT LA NEUVIÈME HEURE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile
Arnaud. Quai Voltaire, 288 pp., 22,50 €.
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46 u
POCHES
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«L’expérience
psychanalytique
a établi que les actes
préparatoires au coït
– caresses tendres et
étreintes – ont entre autres
pour fonction de favoriser
l’identification mutuelle
des partenaires.»
SÁNDOR FERENCZI
THALASSA. PSYCHANALYSE
DES ORIGINES DE LA VIE
SEXUELLE
Traduit de l’allemand par Judit
Dupont et Myriam Viliker,
présenté par Nicolas Abraham,
Petite Biblio Payot,
204 pp., 9 €.
Primé
roman
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Anita Conti, louve de mer
Coup double pour Pauline
Delabroy-Allard avec son
premier roman, Ça raconte
Sarah (Minuit). Elle a le
prix des libraires de Nancy-le Point, remis ce dimanche pendant le festival
Le Livre sur la place. Elle
avait déjà le prix «Envoyé
par La Poste» créé par la
Fondation La Poste pour
récompenser les manuscrits arrivés sans recommandation. L’auteure signe
son livre mercredi
à 19 heures à la librairie le
Divan (203, rue de la Convention 75015)
Par MICHEL BOUISSON secrétaire de l’association les Lecteurs
de Ti An Dudi, à Plovan (Finistère)
«A
ujourd’hui nous
caressons l’Europe. La rumeur
allemande
gronde, celle de la Pologne est une
plainte. Entre les Ours et le Spitzberg,
notre radio avait capté les messages,
mais nous étions à la pêche…»
Nous sommes le 16 août 1939 à bord
du Viking. Après plus de deux mois
dans la mer de Barents, le navire
croise les côtes de la Hollande pour
rejoindre Fécamp, son port d’attache.
Il y parvient le 20 août. L’Allemagne
envahit la Pologne le 1er septembre.
S’il s’agit bien de pêche, ce n’est pas
celle pratiquée par des pêcheurs à la
ligne indolents, indifférents au sort
du monde. Le Viking F797 est un
chalutier moderne en acier de
64 mètres de long, d’une puissance
de 1400 chevaux-vapeur, avec à son
bord 44 marins-pêcheurs aguerris
et… une femme, Anita Conti, qui observe et nourrit son journal. La pêche, c’est celle de la morue que l’on
pratique désormais de manière industrielle (et si peu raisonnée), audelà du 70e parallèle nord.
En cet été 1939, lorsqu’elle embarque
sur ce gros morutier, Anita Conti a
40 ans. Sa passion démesurée pour
la mer l’a déroutée tour à tour et simultanément vers le journalisme, la
photographie, l’océanographie, voire
–dit-on– l’espionnage. Une bien jolie
dérive pour quelqu’un qui, jusque-là,
exerçait la sereine et casanière pro-
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine du
31/08 au 6/09/2018)
fession de relieuse d’art. Depuis
dix ans, elle écrit sur le monde maritime. Le Carnet Viking la confirme
écrivaine, du moins –on peut l’imaginer – d’abord à ses propres yeux,
car il ne sera jamais publié de son vivant. C’est en 1953 que sera édité son
premier ouvrage, Racleurs d’océan.
Il faudra attendre 2018 pour que paraisse le Carnet Viking et ce, grâce à
l’obstination de son fils adoptif Laurent Girault-Conti.
Pourquoi est-elle admise sur le Viking? Elle n’est pas encore l’experte
que l’on sollicite sur les questions halieutiques. Seuls son carnet d’adresse
et sa détermination l’aident à pénétrer le monde fermé des terre-neuvas. Son intention semble multiple:
observer les morues, les pratiques de
pêche, les hommes au travail mais,
bien vite, le ciel sans nuit, la mer miroir et l’horizon circulaire, par leurs
effets hallucinatoires combinés,
l’oblige à une plus grande discipline
de la perception, une accroche au
réel. Le monde physique perd de sa
substance. Le rien menace. Ce qui
tout d’abord déconcerte puis progressivement captive, c’est bien à la
forme journal qu’on le doit puisqu’elle imprime au récit un rythme
haché, lacunaire et répétitif. On suit,
jour après jour, cette valeureuse communauté humaine, dans sa «prison
de métal réduite qui navigue avec son
cercle d’horizon» errante, anxieuse,
obsédée, en quête perpétuelle du lieu
ÉVOLUTION
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L’agenda
d’ «Asta»
Anita Conti, en 1959. PHOTO FONDS ANITA CONTI. AGENCE VU
de pêche que la technique ne peut
encore garantir avec certitude. On
observe l’énorme chalut qui, à toute
heure, déverse son contenu sur le
pont, puis les hommes pris dans
cette masse gluante, visqueuse des
multitudes de cadavres qu’il s’agit de
réduire en filets salés puis stockés. La
mort hante le pont. Les hommes harassés de fatigue, «vingt-quatre heures sur vingt-quatre debout, fichés
dans la morue, les poignets et les
mains trempés de cette eau sanglante
et glaciale». On est désormais loin du
romantisme de Pêcheur d’Islande. Le
TITRE
A son image
Les Prénoms épicènes
Un monde à portée de main
Il faut dire que les temps ont changé
Le Monarque des ombres
Un été avec Homère
Le Train d’Erlingen
Le Lambeau
Notre Histoire intellectuelle…
Moi, ce que j’aime, c’est …
Jérôme Ferrari a failli laisser son dossard n°1 à Amélie
Nothomb, mais il défend vaillamment son livre à la radio
et à la télévision, et cela porte ses fruits. D’autant que c’est
un écrivain qu’on voit rarement, accaparé qu’il est en
temps ordinaire par son métier d’enseignant. Il a pris un
temps partiel cette rentrée. Il a bien fait.
Ferrari était mercredi sur le plateau de la Grande Librairie, avec Amélie Nothomb, Maylis de Kerangal et Adeline
AUTEUR
Jérôme Ferrari
Amélie Nothomb
Maylis de Kerangal
Daniel Cohen
Javier Cercas
Sylvain Tesson
Boualem Sansal
Philippe Lançon
Pierre Rosanvallon
Emil Ferris
mercantilisme obtus triomphe sur
terre et sur mer. On racle déjà le fond
des océans. Le gâchis est gigantesque, irrémédiable. Pour exister ici,
les hommes se dédoublent. «Leurs
âmes sont ailleurs». Ces pêches éperdues, cette guerre imminente font de
ce récit, à nous qui en connaissons la
suite, une tragédie dont nous ignorons la fin. •
ANITA CONTI LE CARNET
VIKING. 70 JOURS EN MER DE
BARENTS (JUIN-SEPTEMBRE
1939). Payot, 218 pp., 18 €.
ÉDITEUR
Actes Sud
Albin Michel
Verticales
Albin Michel
Actes Sud
Equateurs
Gallimard
Gallimard
Seuil
Monsieur Toussaint Louverture
Dieudonné. Celle-ci, auteur d’un premier roman remarqué, la Vraie Vie, devrait grimper à toute vitesse dans le
classement. Elle figure sur la première sélection du Goncourt, en compagnie de Meryem Alaoui, Inès Bayard, Guy
Boley, Pauline Delabroy-Allard, David Diop, Clara Dupont-Monod, Eric Fottorino, Paul Greveillac, Nicolas Mathieu, Gilles Martin-Chauffier, Tobie Nathan, Daniel Picouly, Thomas B. Reverdy et François Vallejo. Cl.D.
SORTIE
VENTES
22/08/2018
100
22/08/2018
98
16/08/2018
88
29/08/2018
42
29/08/2018
41
19/04/2018
39
16/08/2018
39
12/04/2018
37
30/08/2018
36
23/08/2018
35
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un panel
de 253 librairies indépendantes de premier
niveau. Classement des nouveautés relevé
(hors poche, scolaire, guides, jeux, etc.) sur
un total de 95 093 titres différents. Entre
parenthèses, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras: les ventes du
livre rapportées, en base 100, à celles du
leader. Exemple : les ventes des Prénoms
épicènes représentent 98% de celles d’A son
image.
Le romancier islandais Jón
Kalman Stefánsson est en
France pour la sortie de
son nouveau roman, Asta
(Grasset), traduit par Eric
Boury. Il sera mardi
à 19h30 à Millepages à Vincennes (91, rue de Fontenay
94300), mercredi à 19 heures à la Maison de la poésie
(157, rue Saint-Martin
75003), le 19 septembre à
18h30 à la librairie Compagnie (53, rue des Ecoles
75005). Il se rend aussi à
Toulouse, Metz, Strasbourg, Bordeaux, Bayonne,
Nantes et La Rochelle.
Rendezvous
Christine Angot présente
Un tournant de la vie
(Flammarion) ce samedi à
19 heures aux Cahiers de
Colette (23-25 rue Rambuteau 75004). Tiffany Tavernier signe Roissy (Sabine Wespieser) mercredi
à 17 heures à la librairie Au
brouillon de culture à Caen
(29, rue Saint-Sauveur
14000). Jean-Claude Zylberstein présente Souvenirs
d’un chasseur de trésors littéraires (Allary) mercredi
à 19 h 30 chez Tschann libraire (125, Boulevard du
Montparnasse 75006).
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u 47
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
JUAN PABLO VILLALOBOS
PERSONNE N’EST OBLIGÉ
DE ME CROIRE Traduit de
l’espagnol (Mexique) par
Claude Breton, BuchetChastel, 288 pp., 20 €.
Pour quiconque a voyagé au
Mexique, la première moitié
du livre est désopilante : un
étudiant mexicain habité par
un projet de thèse emberlificoté en littérature comparée
rencontre ses cousins sur une
place de Mexico City. Ceux-ci
sont loin des choses de l’esprit. Les affaires foireuses ont
leur préférence. Cheveux gominés, discussions sans fin
sur la ville d’origine de chacun tant les identités régionales du pays sont marquées :
dans ces circonstances, Juan
Pablo, le narrateur thésard,
tente de faire valoir son éthique et ses aspirations intellectuelles. Il part pour Barcelone où il décline encore, telle
une carte d’identité, l’intitulé
de sa thèse. Le livre devient
un roman noir foutraque, allié à une parodie du milieu
universitaire et intellectuel.
Sur ce plan, indépendance
catalane ou pas, le tableau est
universel: Juan Pablo doit intégrer les études de genre à
son sujet pour survivre.
L’auteur, né en 1973 à Guadalajara, est également critique
littéraire. V.B.-L.
JULIAN BARNES
LA SEULE HISTOIRE
Traduit de l’anglais
par Jean-Pierre Aoustin.
Mercure de France, 272 pp.,
22,80 €.
«Alors quels mots pourrait-on
trouver, de nos jours, pour décrire une relation entre un
homme, ou quasi-homme, de
dix-neuf ans et une femme de
quarante-huit ans? Peut-être
ces termes de presse à sensation “cougar” et “toy boy”?»
Le narrateur n’est donc plus
exactement un jeune premier, et la traduction fran-
çaise a eu raison d’opter pour
un vouvoiement de professeur émérite. Monsieur répète, ressasse, radote: on vit
une seule et unique histoire
d’amour, qui détermine toutes les autres. Celle-ci a pour
particularités la différence
d’âge et l’alcoolisme de Madame. Ils se rencontrent au
club de tennis local, c’est ce
qu’on préfère et qu’on retient,
l’ambiance résidentielle, les
tenues blanches, le côté Deep
End de Skolimowski chez lui,
Carol de Haynes chez elle.
Puis ils s’enfuient et… rien de
neuf, mais le livre a pour lui
d’être frontal, rapide, comme
délesté de digressions, et respecte en cela l’engagement
du titre. En épigraphe, Samuel Johnson: «Roman: une
petite histoire, généralement
d’amour». Par le prolifique
auteur d’Une fille, qui danse,
Booker Prize 2011. T.St.
THI THU
PRESQUE UNE NUIT D’ÉTÉ
Rivages, 208 pp., 18,50 €.
Sur la tombe du philosophe
Emil Cioran, la narratrice
mange du saucisson et boit
du bourbon, avec une vieille
dame, rencontrée dans un
bar. Une façon très asiatique
d’honorer les morts, capables
de profiter dans l’au-delà du
fumet des nourritures terrestres. Plus tard, on en apprendra beaucoup sur le yin et le
yang, et l’équilibre des
contraires. Dans ce premier
roman, Thi Thu, née en 1990,
enchâsse des histoires au fil
des rencontres de son héroïne, une photographe, qui
suit des inconnus dans la rue,
voletant de rencontres en
sensations. Un salon de tatouage, des garçons qui se dé-
fient front contre front, des
expressions comme «on
bouge ?» ou l’évocation en
pointillés des attentats parisiens ancrent le roman dans
le temps présent. Mais les
questionnements métaphysiques de l’héroïne et la légende du dieu de la Lune et
sa sœur la déesse du Soleil
sont eux intemporels. F.F.
ESSAI
ALAIN CAILLÉ,
JEAN-EDOUARD GRÉSY
ŒIL POUR ŒIL, DON POUR
DON. LA PSYCHOLOGIE
REVISITÉE Desclée de
Brouwer, 222 pp., 16,90 €.
/ photographie : Vincent Bourdon ©
ROMANS
design :
CLAUDE QUÉTEL
LA SECONDE GUERRE
MONDIALE
«Tempus» Perrin,
704 pp., 12 €.
«Nous nous battrons dans les champs
et dans les rues ; nous nous battrons
dans les collines. Nous ne nous rendrons
jamais ! En se rasseyant, Churchill murmura, tandis que retentissait un tonnerre
d’applaudissements : “Et nous nous battrons avec des culs de bouteilles de bière
cassées, car, bon sang, c’est bien tout
ce que nous avons.”»
S’il existe, en phénoménologie comme en sociologie,
maintes études sur le don et
la donation, il est rare qu’on
entreprenne une «approche
des relations humaines et de
la psychologie individuelle» à
partir de l’acte très concret de
donner quelque chose («qui
donne et qui reçoit quoi, à qui
ou de qui, et qui est reconnu
ou reconnaissant à ce titre»?).
Alain Caillé, sociologue (directeur de la Revue du Mauss,
et auteur, entre autres, de
Anti-utilitarisme et paradigme du don) et JeanEdouard Grésy, anthropologue (auteur de Gérer les risques psychosociaux), traitent
ici cette question du lien entre don et reconnaissance. Ils
l’enracinent dans la thématique de la «lutte pour la reconnaissance», telle qu’on l’a définie de Hegel à Charles
Taylor, Habermas ou Axel
Honneth, mais, surtout, l’envisagent sous l’angle des
troubles psychiques, ceux
qui peuvent résulter d’un
«mauvais ajustement entre
les moments du donner, du
recevoir et du rendre». Les
auteurs nomment «donativité» la «capacité à vivre harmonieusement, en toute fluidité, le cycle du don» et
l’assimilent à la «générosité
vraie», dont est étudié le rapport avec la créativité. R.M.
Débats, café des libraires, salon
du livre, expositions, projections,
concerts... RENDEZ-VOUS À
VINCENNES pour quatre jours de
rencontres avec 70 écrivains venus
d’Amérique du Nord.
ANAÏS BARBEAULAVALETTE
JONATHAN DEE
DICKNER
MICHAEL CHABON
PATRICK DEWITT
JEFFREY EUGENIDES
NAOMI FONTAINE
GUAYPOLIQUIN
LAUREN GROFF
JEAN HEGLAND
LAURA KASISCHKE
YANICK LAHENS
NICOLAS
EMIL FERRIS
CHRISTIAN
JOHN IRVING
DANY LAFERRIÈRE
IVY POCHODA RICHARD POWERS
RICHARD RUSSO
VANDERHAEGHE
GABRIEL TALLENT
GUY
COLSON WHITEHEAD
JACQUELINE WOODSON…
festival-america.com
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
48 u
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Pierre Guyotat,
membre émérite
Par MATHIEU LINDON
«C
et Idiotie traite de
mon entrée, jadis,
dans l’âge adulte,
entre ma dix-huitième et ma vingt-deuxième année,
de 1958 à 1962. Ma recherche du corps
féminin, mon rapport conflictuel à ce
qu’on nomme le “réel”, ma tension de
tous les instants vers l’Art et vers plus
grand que l’humain, ma pulsion de rébellion permanente», écrit Pierre
Guyotat en quatrième de couverture
de ce nouveau volume biographique.
Mais la biographie et la bibliographie
se touchent ici plus que jamais (et l’invention paraît souvent plus fiable que
la réalité): l’écrivain de 78 ans évoque
ses années d’Algérie et on sent naître
Tombeau pour cinq cent mille soldats
qui l’imposa dans le paysage littéraire
français en 1967. Pierre Guyotat raconte un vol qu’il a commis, et la
culpabilité hors
du commun qui
suivit, l’extraordinaire violence
pendant la guerre
d’Algérie et la soumission à ses supérieurs à laquelle
il ne parvient jamais, la défécation dont il découvre qu’elle est aussi le fait des autres
–mais il ne raconte que l’art, sa propre
inspiration à «créer» de façon intransitive, ses «ambitions de renouvellement» de la langue française qu’il a
depuis l’adolescence et son «membre»
dont il lui faut faire un usage particulier pour écrire sur la sexualité et le
réel.
Sa vision et son odorat traversent les
pages et les découvertes sexuelles
(mais pas seulement) qu’il y fait, de
sorte qu’il peut rappeler son expérience de voyeur en évoquant un couple dont la femme cherche «son époux
dont j’ai connu l’index en mer». «Je
laisse faire mon odorat, aller mes narines», écrit-il à propos de «l’organe femelle». «L’odeur du devant, du face-àface.» Et les odeurs sont perpétuellement présentes, odeurs de réel, de misère, le jeune narrateur y confrontant
son «goût du net, de l’ordre». «Je dois
contrôler, de ma raison interdite, tous
les actes que la nature rend naturels.»
Car la raison est une lutte de chaque
instant. Une assiette de viande: «Forcer tous mes sens vers ce pitoyable
morceau de ce qui fut un animal fier
ou bienveillant, vers l’infamie carnivore que tout en moi condamne, pour
y maintenir ma raison – dont seuls
ceux qui n’ont pas risqué de la perdre
veulent nous faire croire qu’elle n’est
pas la bonne.»
Idiotie est l’histoire de la langue de
Pierre Guyotat. Il a failli se perdre dans
celle qu’il a inventée à partir de Prostitution (1975). Mais la semence a suivi
son cours pour procréer celle qu’il emploie aujourd’hui. La semence est l’héroïne d’Idiotie. Celle de son père à qui
il ne fait «pas honneur» comme la
sienne propre «gâchée pour tout autre
que du texte» : «Le siège de ma témérité, et des lèvres internes lui pomper
sa force comme à Samson le priver de
sa chevelure…?» Son membre et sa semence sont ce par quoi il tient à l’écriture et l’écriture est ce par quoi il tient
au monde. «Y risquer ce membre par
l’érection duquel, depuis la prime
adolescence, et le désir attenant dans
tout mon être qu’il maintient jusqu’à
son extinction, je tire les prémisses des
figures, lieux, actions, verbe surtout,
de ma poésie future? Comment céder
à la femme […] attendrirait mon
cœur, réduirait sa capacité, son devoir d’empathie universelle au profit
d’un amour unique […], relâcherait
la tension nécessaire au grand
œuvre spontanément transgressif,
me contraindrait
à écrire de la fiction sage, morale,
de convention, à
vie, pour mes obligés.» Longtemps,
il n’a rien su du
bordel, «quelques mots sacrilèges, dont
la seule prononciation intérieure annule la réalité organique». Ce membre
aidera à «la vision sonore d’un “bordel” dont le mot même me fait bander
avant que j’aie pu y placer des figures,
qu’à froid je serais bien en peine de
faire lever». La semence, c’est «par du
texte» qu’il lui faut la faire sortir de soi.
Le titre est explicité vers le milieu du
livre: «C’est de la bête que je dois faire
une œuvre, de l’idiot qui parle, […] et
bientôt l’épopée de l’idiot –par l’idiot,
détruire l’humanisme, comprendre le
monstre politique ou de camp.» Mais
il faut penser aussi à tous les idiotismes propres à Pierre Guyotat à l’intérieur de cette langue qu’il ne cesse de
créer ou renouveler, à «l’humanimalité» et au langage qui va avec. Le
«malheur d’être né cruel» n’est pas le
sien. «Ce nourrisson […], de quelle langue est son cri ?» Et quel est celle de
«toutes les violées, tous les torturés,
tous les ébouillantés vifs, tous les hachés, tous les sciés vifs, tous les écorchés, tous les rendus fous, tous les humiliés à vie» du «crime originel de la
conquête» de l’Algérie? Parmi tous, il
y a le corps de Pierre Guyotat d’où descend sa langue : «Je sors, avec les
autres, rentrant mes larmes dans mes
paupières.» •
«C’est de la bête que
je dois faire une
œuvre, de l’idiot qui
parle, […] et bientôt
l’épopée de l’idiot
–par l’idiot.»
Paraît également Pierre Guyotat politique, de
Julien Lefort-Favreau, (Lux, 294 pp., 18 €.).
PIERRE GUYOTAT IDIOTIE
Grasset, «Figures», 252 pp., 19 €.
Ajaccio, en 2010. PHOTO VINCENT MIGEAT. AGENCE VU
POURQUOI ÇA MARCHE
La cérémonie Ferrari
Le prix Goncourt 2012
enterre une jeune Corse
Par CLAIRE DEVARRIEUX
V
oilà un roman qui
parle de photographie, de la nécessité de témoigner
de la violence, et de l’obscénité
qu’il y a, parfois, à la représenter.
Dans A son image, Jérôme Ferrari traite d’un thème qui l’intéresse probablement depuis longtemps, à travers le personnage
d’une jeune photographe corse.
Antonia commence dans une
agence locale, part en Yougoslavie en 1991 afin d’échapper à la
folie insulaire, puis rentre chez
elle photographier des mariages
pour finalement mourir d’un
bête accident en 2003. Mais le livre contient bien d’autres lignes
de force et de vie, bien d’autres
tensions qu’un discours sur
l’image. L’auteur, qui a remporté
le prix Goncourt en 2012 pour le
Sermon sur la chute de Rome,
continue d’agrandir sa palette et
d’élargir son lectorat. Avec Un
monde à portée de main de Maylis de Kerangal, et les Prénoms
épicènes d’Amélie Nothomb,
A son image appartient au tiercé
gagnant qui s’est mis en place à
la rentrée dans les librairies.
1 Quoi de neuf
sur l’amour ?
Il convient de rappeler que Jérôme Ferrari, professeur de philosophie quand il n’écrit pas,
jette sur le monde en général, et
la chose amoureuse en particulier, un regard peu amène. La
jeunesse qu’il met en scène dans
ses romans – jeunesse des années 70 et 80 – a une sexualité
pauvre. Les garçons méprisent
les filles qu’ils baisent sur des
banquettes inconfortables, les
filles se laissent faire, et essaient
de ne pas se cogner la tête au levier de vitesse quand elles se
penchent sur la braguette de leur
partenaire. Heureusement, les
sentiments s’en mêlent, qui rendent le texte moins cru, les garçons moins navrants et les filles
moins passives. Quant à l’héroïne d’A son image, Antonia,
c’est elle qui finit par imposer le
sexe sans amour à un homme
dont les priorités sont inverses.
Adolescente, Antonia a été «la
femme de Pascal B.», leader nationaliste, et à ce titre, respectée
de tous.
2 La Corse est-elle
île de beauté ?
Sans doute Jérôme Ferrari est-il
un des rares romanciers à pouvoir étriller le milieu indépendantiste corse comme il le fait :
il l’a bien connu. Entre «le jeu
puéril» de la clandestinité, et
«l’abjection» des règlements de
comptes entre nationalistes
dans les années 1990, les diverses factions en prennent pour
leur grade. Ce théâtre de la virilité est déploré par la photographe qui n’a pas, elle non plus,
l’œil tendre. Elle sait toutefois
reconnaître la bonté quand elle
s’exerce – les personnages qui
l’entourent ne sont pas tout d’un
bloc. Elle sait aussi déplorer l’angélisme de son oncle et parrain,
qui est prêtre.
3 Qui prêche ?
A son image dure le temps
d’une messe, celle que le parrain
célèbre à son corps défendant,
lors des funérailles de la nièce
qu’il a toujours aimée, conseillée,
protégée. Son homélie, trop longue, mal comprise de l’assistance, est le moment où l’émotion culmine. Une part des
préoccupations de l’auteur, de sa
réflexion sur le mal, est prise en
charge par le prêtre. Celui-ci a le
vocabulaire de sa fonction, il
croit au péché, «terne, sale, sans
profondeur ni noblesse, si bien
qu’au cœur de chaque péché,
fût-ce le plus infime, grimace toujours le visage hideux de la méduse». Pour l’heure, le prêtre retient ses larmes et tente
d’expliquer celles du Christ dans
le jardin de Gethsémani: «Pourquoi pleure-t-il ? Parce qu’il se
tient dans le déchirement.» •
JÉRÔME FERRARI À SON
IMAGE Actes Sud, 222 pp., 19 €.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Les 12 coups de la
rentrée. Divertissement.
Présenté par Jean-Luc
Reichmann. 23h25. Les
experts. Série. L’ange déchu.
Généalogiquement vôtre.
Fin de règne.
20h55. Allan Quatermain et la
pierre des ancêtres. Téléfilm.
Parties 1 & 2/2. Avec Patrick
Swayze. 23h40. Les aventures
de Flynn Carson : le mystère
de la lance sacrée. Téléfilm.
20h55. Chroniques criminelles. Magazine. Affaire
Maëlys : Nordahl Lelandais,
l’ombre du tueur en série ?.
22h40. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
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Présenté par Olivier Minne.
23h25. On n’est pas couché.
Divertissement. Présenté
par Laurent Ruquier.
FRANCE 3
21h00. Meurtres en
Cornouaille. Téléfilm.
Avec Sagamore Stévenin,
Caroline Anglade. 22h40.
Meurtres à La Rochelle.
Téléfilm.
CANAL+
21h00. Kingsman : le cercle
d’or. Action. Avec Taron
Egerton, Mark Strong.
23h20. La planète des singes :
suprématie. Film.
ARTE
20h50. Saint-Gothard –
Route des pionniers.
Documentaire. 22h20. Le
réveil des dinosaures géants.
Documentaire.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Trouble-fêtes. La fille
prodigue. Les malheurs
d’Arkady. 23h35. NCIS :
Los Angeles. Série. Tueur
sous influence. Le dragon
et la fée.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. Échappées belles.
Magazine. La Loire des jardins.
22h25. Madame Butterfly.
Opéra.
21h00. DC : Legends of
tomorrow. Série. La surprise
de César. La foire aux monstres. 22h40. DC : Legends of
tomorrow. Série. 2 épisodes.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Vengeance. Téléfilm.
Avec Nicolas Cage, Don
Johnson. 22h50. Force of
execution. Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 23h30. Life. Série.
TMC
6TER
20h35. Football : Angleterre /
Espagne. Sport. Ligue des
Nations. Commenté par
Grégoire Margotton et
Bixente Lizarazu. 22h35.
90’ Enquêtes. Magazine.
21h00. Rénovation
Impossible. Divertissement.
Une rénovation sur barge.
Gagnant-gagnant. 22h35.
Rénovation Impossible.
W9
20h45. Les Simpson. Dessins
animés. La chorale des pequenots. Les experts ami-ami.
24 minutes. Escroc à grande
échelle. 22h25. Les Simpson.
Dessins animés. 9 épisodes.
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. 22h35.
The Big Bang Theory. Série.
CHÉRIE 25
20h55. Une mère sans
défense. Téléfilm. Avec
Linden Ashby. 22h45.
Un nouveau départ. Téléfilm.
RMC STORY
20h55. Légionnaires : à
l’école du courage. Magazine.
8 semaines dans l’enfer vert.
Jusqu’à l’épuisement. 23h15.
Légionnaires : à l’école
du courage. Magazine.
C8
LCP
21h00. Roland Magdane :
rire !. Spectacle. 23h10.
Les fous rires des Chevaliers
du Fiel 2017. Spectacle.
21h00. Réfugiés, un marché
sous influence. Magazine.
22h00. Le débat. 22h30.
Ils vont arrêter la bombe.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
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Comédie. Avec Sandra
Bullock, Ryan Reynolds.
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dramatique. Avec Kevin
Costner, Whitney Houston.
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Théâtre. Avec Arié Elmaleh,
Constance Dollé. 22h15.
L’heureux élu. Théâtre.
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fille. L’exterminateur. 22h35.
Lucifer. Série. 2 épisodes.
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dramatique. Avec Fabrice
Luchini, Sidse Babett
Knudsen. 22h45. Un jour un
destin. Documentaire. Fabrice
Luchini, voyages intérieurs.
FRANCE 3
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Murdoch. Série. L’accident.
Brackenreid, artiste-peintre.
22h25. Les enquêtes de
Murdoch. Série. Lune de miel
à Manhattan. Du sang et des
lames.
FRANCE 5
20h50. Ananas : le roi des
fruits ?. Documentaire.
21h40. Le citron a-t-il un
pépin ?. Documentaire.
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21e siècle. Documentaire.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Chapeau melon et
bottes de cuir. Série. Les
évadés du monastère. Haute
tension. 22h50. Chapeau
melon et bottes de cuir. Série.
Mademoiselle Pandora.
Requiem. La dynamo vivante.
TFX
20h55. Ados et obèses :
une année pour maigrir.
Magazine. 22h45. Obèses
et anorexiques : Ils se battent
contre leurs troubles
alimentaires. Documentaire.
CSTAR
21h00. Chicago Med.
Série. 3 épisodes. 23h40.
Chaudes ruptures. Téléfilm.
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Action. Avec Seth Rogen.
23h05. The dead island.
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Comédie. Avec Tarek Boudali,
Philippe Lacheau. 22h25.
Coexister. Film.
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classées. Série. Résolutions.
Les liens du sang. 22h40.
Cold Case : Affaires classées.
Série. L’héritier. Comme une
comète.
21h00. Freaky friday,
dans la peau de ma mère.
Comédie. Avec Jamie Lee
Curtis. 22h50. Dans la peau
d’une grande. Téléfilm.
ARTE
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Fantastique. Avec Jean-Paul
Belmondo, Jacqueline Bisset.
22h25. Belmondo, le
magnifique. Documentaire.
21h00. Duo d’escrocs.
Comédie. Avec Emma
Thompson, Pierce Brosnan.
22h50. Vikings. Série. Les
liens du sang. L’impossible
pardon. L’aigle de sang.
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Pays-Bas. Sport. Ligue des
Nations. 22h45. 100% Foot.
23h15. Enquête exclusive.
Magazine. Nouveaux radars et
contrôles vidéo : la grande
traque des automobilistes.
NRJ12
20h55. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Benoît et Marie-Thérèse. 22h30. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Jordan et Patricia.
u 49
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CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Perfide
Albion. 22h50. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
RMC STORY
20h55. L’honneur des
guerriers. Film d'aventure.
Avec Robert Russell.
23h00. L’équipier. Film.
LCP
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Documentaire. 23h00. Un caméraman dans la résistance.
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Les Blancs jouent et gagnent. Sonis contre Gatineau.
Solution de la semaine dernière : Fxh5 et si gxh5, Tg5+ récupère la pièce.
Les Blancs gagnent facilement avec une majorité sur les deux ailes.
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GRAVAGNA
Après des années difficiles, la France obtient de bons
résultats aux championnats d’Europe jeunes, la
deuxième place en moins de 10 ans notamment: Clément
Kuhn, après avoir fait un tournoi remarquable, ne s’est
incliné qu’au départage. Dans la même catégorie, Marco
Materia s’est emparé de la 8e place, encourageante car il
jouera dans la même catégorie l’an prochain. Autres
satisfactions françaises, Timothé Razafindratsima et
Augustin Droin terminent 4e et 5e dans une catégorie des
moins de 12 ans particulièrement dense. Le benjamin de
l’équipe, Wesley Winsen Motoyama, réalise un premier
championnat prometteur: 7e chez les moins de 8 ans. En
moins de 16 ans, Rémy Degraeve s’empare de la 6e place
et réalise sa seconde norme de Maître international.
Yovann Gatineau, lui, échoue à la 10e place après s’être
incliné à la dernière ronde
face au champion d’Europe,
Francesco Sonis. Saluons
le très bon championnat de
Mahel Boyer (15e en moins
de 14 ans après avoir fait tout
le tournoi sur les premières
tables). Chez les féminines
de moins de 16 ans, Estée
Aubert termine 9e avec
130 points.
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Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
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X
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Grille n°1009
VERTICALEMENT
1. Qui s’y frottait s’y piquait 2. Claude B. le reste dans le verbe et dans le
geste ; Encore un oiseau australien 3. Morceau de sucres ; Demain peut-être
4. Fais de la langue de bois ; Si vous évitez l’Epire, vous ne la verrez pas
5. Ancien pays ; Affection de l’affection 6. Un peu plus que la moitié de
mille ; Point chaud italien ; Régime bientôt disparu 7. On le prend avant de
sauter ; Ils ont circulé dans le premier 5. 8. Terre et mer ; Couvrît 9. Chocolat
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. STRATÉGIE. II. TRÉPIDANT. III. RACOLEUSE.
IV. AMUSANTES. V. PÉ. TP. IP. VI. OSSÉINE. VII. TRAIRAI.
VIII. TROIS D. LA. IX. IE. ASPI. X. NAVRANTES. XI. SCHISTOSE.
Verticalement 1. STRAPONTINS. 2. TRAMES. RÉAC. 3. REÇU. STO. VH.
4. A POSTERIORI. 5. TILAPIAS. AS. 6. ÉDEN. NIDANT. 7. GAUTIER. STO.
8. INSEP. ALPES 9. ÉTÉS. BIAISE. libemots@gmail.com
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
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◗ SUDOKU 3765 DIFFICILE
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SUDOKU 3764 MOYEN
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
GORON
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Il rougit comme un Léon
II. Passes du bon temps ;
Sacrément méprisant III. Fit
toujours la même chose ; Un
petit mètre IV. C’est cela ; Il est
aussi grand qu’un Australien
mais pèse deux fois moins
V. Elle sépara les deux
Allemagnes ; Elle faisait le
plein pour l’Etat quand on
faisait le nôtre VI. Chaque
publication a le sien ; Agence
seule ou au cœur du premier
IV. VII. Pour ma part, je suis
sur mon 31 ; Il adora Dora
VIII. Lié à la hauteur du son ;
Cousin de Mahomet IX. L’Allemagne vue de France X. Fît
opposition XI. Il voit Lucifer
en porteur de lumière
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I
◗ SUDOKU 3765 MOYEN
Origine du papier : France
Par
1BS GAËTAN
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50 u
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
FOOD/
Par
RICO RIZZITELLI
A Bourg-Saint-Maurice et à Séez
(Savoie)
Photos PABLO CHIGNARD.
HANS LUCAS
C
hercher un producteur de génépi en Savoie peut parfois
s’apparenter à chasser le dahu. Une quête aussi chimérique qu’incertaine pour dénicher
cette plante emblématique des liqueurs de montagne. La chambre
d’agriculture Savoie Mont-Blanc refuse de donner le moindre contact
comme s’il s’agissait d’une liste
d’agents dormants du Renseignement. La responsable d’une des distilleries les plus réputées du département ne veut pas répondre au
téléphone et fait savoir par la standardiste qu’il faut envoyer un mail
auquel elle s’empressera de ne pas
répondre non plus. Ailleurs, des petits exploitants de fleurs et de plantes aromatiques et médicinales
dans le Beaufortain, plus avenants,
nous informent qu’ici «on est trop
bas, il faut aller voir du côté de la
Tarentaise». Beaucoup conseillent
aussi de contacter le Sanglier philosophe, une petite structure qui
cultive, cueille et produit des sirops
et des liqueurs en Haute-Savoie et
qui semble faire autorité alentour.
Las, le suidé, qui devait trop méditer, n’a pas rappelé. Un peu plus tôt,
au téléphone, la patronne d’une exploitation de culture de plantes en
haute montagne pour la fabrication
de liqueurs nous avait fermement
éconduits : «Je dois monter à plus
de 2000 mètres et on ne prévient pas
une semaine à l’avance.» Heureusement à Bourg-Saint-Maurice, il y
marché les mercredis après-midi
d’été. Les touristes peuvent faire le
plein de produits locaux. Là-bas
non plus, les producteurs de génépi
ne se pressent pas pour nous parler,
mais on a un début de piste. Une
dame qui en produit «en cultures,
pas à l’état sauvage, mais on va arrêter. On a eu trop de problèmes avec
des bactéries. On va se consacrer à
l’absinthe et au gin, qui est en pleine
explosion un peu partout dans le
monde».
Infatigable. En partant, elle nous
Un génépi des glaciers dans le jardin botanique du col du Lautaret dans les Hautes-Alpes. SIMON DESCAMPS. HEMIS. FR
Le Génépi
ivresse des cîmes
donne (ouf!) le numéro de son mari
(«je vous préviens, il n’est pas facile»)
et indique un producteur qui habite
dans la périphérie de la cité savoyarde: ancien finaliste olympique
du 10 000 mètres à Séoul en 1988,
Paul Arpin vit à Séez. Il a été accompagnateur en montagne, puis éleveur d’escargots, avant de se lancer
dans la production de génépi. «Partout dans les Alpes, il y a une grande
tradition de cueillette du génépi sauvage. C’est l’occasion d’une balade en
famille ou entre amis. Chacun a ses
coins et il y a le plaisir de faire son alcool soi-même. Je me souviens de
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
HAUTE-SAVOIE
Bourg-SaintMaurice
AIN
Chambéry
Séez
ISÈRE
SAVOIE
HAUTESALPES
10 km
ITALIE
Ils ne sont plus qu’une poignée
de cultivateurs en Savoie à récolter
la petite plante vivace de très haute
altitude. Et c’est protégée par une
réglementation très stricte qu’elle se
laisse cueillir, sécher et aérer pour être
transformée en liqueur ou en tisane.
mon père qui était heureux comme
s’il avait une pépite d’or lorsqu’il ramassait quelques brins.»
Ils ne sont plus qu’une poignée de
cultivateurs en Savoie et la production n’excède pas quelques dizaines
de milliers de bouteilles sur toute
la région. «C’est un produit de niche, sans débouché», assure le mari
bougon de la dame du marché, qui
refuse qu’on le cite.
Paul Arpin, lui, a l’air de s’en tirer.
Il vend le génépi en vrac, en bouteilles ou en sachets. Il monte en altitude surveiller ses champs. «Sauvage ou en culture, il pousse isolé des
autres plantes. Ici, la terre est pâturée par les troupeaux, l’engrais y est
naturel», dit-il. Il récolte les plants
délicatement, au coupe-herbe électrique. Ils devront ensuite sécher
quinze jours à trois semaines dans
une pièce aérée, où il pourra ventiler le génépi à l’abri de la lumière,
«pour garder l’arôme essentiel de la
liqueur». Prévoyant, son garage est
plein de cartons remplis de réserves
de génépi séché.
A Châteauroux-les-Alpes (HautesAlpes), à 250 kilomètres plus au
sud, Eric François (1) s’échine depuis 1985 à «expérimenter et à valoriser les vertus médicinales et aromatiques des plantes alpines».
Ingénieur agricole de formation,
venu des Hauts-de-Seine, il a beaucoup galéré («vingt-cinq ans») avant
d’arriver à planter du génépi. Il a
commencé à 900 mètres (durant
trois ou quatre ans), avant de monter à 1 600 mètres (une demi-douzaine d’années), puis de s’établir à
Vars, à 2 000 mètres, dans «un endroit où on accède en voiture et avec
de l’eau pas très loin». Partout dans
la région, il est connu comme un
chercheur infatigable et il fournit
aussi bien la distillerie Favier que
d’autres producteurs (en vrac) ou,
durant l’été, les marchés de Briançon ou d’Embrun.
Eric François cultive du génépi gris
qui, en réalité, est jaune. «C’est la variété la plus courante et qui possède
de bons arômes», affirme-t-il. Il y a
aussi le génépi jaune qui est… jaune,
qu’on trouve à plus basse altitude;
le bleu est plus rare, plein de goût,
mais il se prête moins bien à la culture ; le laineux, enfin, couvert
«d’une pilosité blanche et soyeuse»,
est interdit à la cueillette dans certains départements. L’arrêté préfectoral de juillet 2008 limite le ramassage à «100 brins par personne et par
jour». Il est interdit de «détruire,
d’arracher, de prélever les parties
souterraines du génépi. Obligation
est faite de couper les brins à l’aide
d’un sécateur, couteau ou ciseaux. Le
colportage, la vente et l’achat de génépi sauvage sont interdits».
Exploitant agricole et paysan herboriste, Luc Bernard(2) cueille, cultive, pratique la reconnaissance des
plantes lors des excursions qu’il organise dans le massif du Devoluy
(Hautes-Alpes). Il ramasse la fleur
jaune «brin par brin, au ciseau; rien
de plus artisanal». Cet ancien imprimeur de Gap a chopé le virus, gamin, quand il venait en vacances
dans les montagnes avec ses
parents. «Le génépi sauvage pousse
à haute altitude, dans la rocaille, les
pierriers. Il y a des coins très
abrupts, des falaises et, chaque été,
il y a des gens qui y laissent la vie»,
prévient-il. «Ils deviennent comme
fous en découvrant le génépi sur les
hauteurs. Ils montent mais ne
savent plus descendre», renchérit
Paul Arpin.
u 51
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rer le génépi dans de la vodka, de
l’alcool de blé à 33° C, un mois
avec 150 grammes de sucre, avant de
filtrer». Une croyance populaire,
qui a le mérite de la concision, promet: «40 jours [de macération], 40
brins [soit 5 grammes, l’équivalent
d’un sachet vendu dans le commerce] et 40 sucres.»
L’alcool à 90° C, longtemps utilisé
pour concocter du génépi, n’est plus
en vente libre depuis 2011, sauf en
Italie. Alors beaucoup se rabattent
sur un alcool neutre à 40°C, accessible en supermarché. «40 jours,
40 brins, 40 sucres, c’est beaucoup
trop, balaie Eric François. Il faut
laisser macérer une dizaine de jours
et recouper avec de l’eau.»
Les Italiens ont une autre façon de
procéder: ils appellent ça le «génépi
suspendu»et, au lieu de macérer, la
plante est suspendue dans un bocal
au-dessus de l’alcool pour que les
vapeurs l’atteignent. La liqueur obtenue serait ainsi moins amère.
Stimulant. Les légendes les plus
diverses courent sur le génépi. On
le pare de toutes les vertus thérapeutiques. Selon les croyances populaires, il aurait d’abord été utilisé
par les moines pour soigner leurs
problèmes gastriques, une autre
version prétend qu’il aurait été
conçu par des paysans, ou des chasseurs, et que la recette serait devenue, au fil des ans, une tradition
familiale. Tous s’accordent sur le
fait que ce stimulant fébrifuge soigne la crève, les coups de froid et
soulagerait même du mal des montagnes. «On ne le sait pas trop, mais
le génépi contient du thuyone, la molécule neurotoxique à haute dose de
l’absinthe», renseigne Eric François.
La petite plante aux tiges frêles,
supposément fragile, résiste à tout,
à la grêle comme au gel. Elle plie
mais ne rompt jamais. «C’est l’emblème des Alpes. Rapporter un sachet, c’est s’offrir une part de montagne», résume Luc Bernard. •
(1) Fleuralpine.com
(2) Herbierdudevoluy.fr
Marmottes. Quand il ne doit pas
composer avec l’appétit sans limite
des marmottes (dont il narre le
menu avec humour sur son site),
Eric François coupe son génépi avec
un Opinel («il ne faut pas tirer sur le
plan, y aller mollo, la tige est frêle»).
Son année s’avère bien remplie :
l’hiver, il travaille aux remontées
mécaniques; l’été, il s’occupe de ses
plates-bandes et fait les marchés.
Au printemps, le cycle reprend: en
mai et juin, il désherbe et plante; il
récolte début juillet la production
précédente, puis il sèche chez lui, à
Châteauroux-les-Alpes, pendant un
mois «dans des cagettes avec un cadre en bois et un gros brasseur
d’air». Au contraire de Luc Bernard
qui utilise les mêmes terres pendant plus longtemps, Eric François
croit aux vertus de la jachère: «C’est
la base de l’agriculture. La plante
épuise le sol à la même profondeur.
Faut laisser respirer les prairies six,
sept ans avant de reprendre la
culture», explique-t-il.
Une bonne part de la mystique
autour du génépi provient de sa
cueillette («Chacun a ses coins et
n’en parle pas. On veut se les garder», dit Paul Arpin) et de la confection même du produit de ladite
cueillette. Là aussi, chacun a ses secrets. Paul Arpin ne veut même pas
en parler. Luc Bernard «fait macé-
Une poignée de génépi séché.
De la liqueur de génépi mis en bouteille par Paul Arpin à Séez (Savoie).
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52 u
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
Par
GILLES RENAULT
Envoyé spécial à Malte
M
alte n’a pas
toujours bonne
presse. Non que
la destination
manque d’atouts, située qu’elle est
entre la Sicile et les côtes africaines.
Mais l’archipel ne se fait pas toujours une publicité du tonnerre.
Plus petit Etat de l’Union européenne, mais aussi densité la plus
élevée (bien que cela ne saute pas
aux yeux), disons que Malte se
trouve parfois sous les feux de l’actualité pour des raisons guère flatteuses: place forte de l’optimisation
fiscale, le coin collectionne les sociétés offshore et, dans leur sillage,
une ribambelle de nantis pas uniquement attirés par le lapin en
sauce cuisiné ici à l’envi. A
l’automne dernier, la journaliste et
blogueuse Daphné Caruana Galizia,
spécialisée dans la dénonciation des
affaires politico-économiques
gangrenant le territoire, y a été assassinée. Voilà, en guise de préambule pas hyper feng shui, un aspect
de Malte, destination sur laquelle on
aurait pourtant tort de faire une
croix pourvu, par exemple, qu’on
considère quelques-unes de ses
richesses à travers un héritage
multilinguistique pour le moins
singulier.
La Mdina, vient de l’arabe medina qui signifie «ville». PHOTO SPANI ARNAUD.
HEMIS.FR
Le port de La Valette. PHOTO
PLAIN PICTURE
1 Au commencement
était l’arabe
Le maltais est une langue chamitosémitique, nous renseigne Wikipédia. A l’oreille, ce sympathique sabir
aux accents indéniablement exotiques prend effectivement racine
dans l’arabe sicilien, les premiers
habitants étant arrivés par mer de
l’île voisine. De cette lointaine période de conquête ne subsiste, à vrai
dire, aucun vestige archéologique,
ce en quoi les spécialistes voient
une énigme. Mais des pâtisseries
sucrées. Et des noms de lieux, tels
que Rabat ou Mdina (respectivement «la banlieue» et «la ville»),
dont la consonance apparaît dénuée d’équivoque. Citadelle inexpugnable, cette dernière, idéalement
juchée en altitude (fort relative :
200 mètres à tout casser) offre un
panorama sur l’île principale dont
on aperçoit les dimensions riquiqui: 27 kilomètres dans sa longueur
et 15 kilomètres dans sa largeur.
Quand la dynastie d’émirs en provenance d’Afrique du Nord lll
Dans les rues de Mdina, la «Cité du silence». PHOTO D. COLIN. SIME. PHOTONONSTOP
Malte
ouïe alors
La cathédrale Saint-Jean. PHOTO ARTIE SHOW. SAIF IMAGES
L’archipel situé au centre de la
Méditerranée, au sud de la Sicile,
se visite pour ses plages, ses
forteresses et ses lieux de
tournages célèbres. Mais elle porte
aussi en elle les traces de son
histoire, entre dominations arabe,
italienne et anglaise. Visite pour
les yeux et les oreilles.
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Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
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VOYAGES/
Les façades ornées de bow-windows, signes de l’influence anglaise. PHOTO PHOTONONSTOP
plus conséquent avec, notamment, disciple de Vauban, qui ne déparent
un passage remarqué du Caravage. pas les fortifications de Vittoriosa
En cavale pour un meurtre à Rome, (une des trois cités qui jouxtent La
le peintre star de l’époque est re- Valette). A noter que la première,
cueilli en 1607 par l’ordre
également dénomde chevaliers de Saintmée Porte avanJean. Il va rester
cée, est ornée de
GOZO
quinze mois et
gravures, mais
peindre
sur
que celles-ci fuCOMINO
Victoria
place cinq toirent en partie
les, dont deux
endommagée
MALTE
MALTE
font dorénaen 1798, lors
Mer
vant la fierté de
du soulèveMéditerranée
la très clinment contre… les
La Valette
quante cocathéFrançais.
drale Saint John
Quelques mots lo(qui croule sous les
caux, familiers à
5 km
dorures et abrite les
l’oreille, ont réussi à trapierres tombales en marbre
verser l’époque, certains
polychrome de 374 chevaliers). (bongu/bonjour, bonswa/bonsoir)
Ainsi, dans l’oratoire, défile-t-on étant plus faciles à caser dans la
aujourd’hui devant la fameuse, et conversation que d’autres (absint/
sanguinolente, Décollation de saint
absinthe, tabernaklu/tabernacle).
Jean Baptiste, sa plus grande toile
répertoriée qui témoigne d’un pein4 Sans oublier l’anglais
tre au sommet de son art réaliste :
Un siècle et demi durant, jussituée dans une prison, la scène de qu’à l’indépendance prononcée
décapitation présente le supplicié en 1964, Malte fera partie de l’Emà terre, le bas du torse recouvert pire britannique. Aujourd’hui, la
d’un drap rouge, les mains liées der- colonisation prend une autre
rière le dos, tandis que le bourreau forme, puisqu’un tiers des visiteurs
barbu est sur le point de lui trancher débarquent du Royaume-Uni. Dont
la tête, muni d’un couteau caché ils retrouvent les façades des maidans son dos. Manque de chance, sons anciennes ornées de bow-winmêlé à une embrouille et empri- dows, la conduite à gauche, les
sonné, l’impétueux Caravage (qui boîtes aux lettres et cabines
mourra en 1610, à 38 ans) finit par téléphoniques rouges (survivance
quitter Malte comme il y est entré: désormais exotique depuis qu’elles
par la petite porte.
ont disparu de leur pays d’origine),
A propos de porte, d’ailleurs, on si- la bière que l’on sert à la pinte et qui
gnalera que, quatre siècles plus fait figure de boisson number 1. Et
tard, l’architecte Renzo Piano a si- l’anglais, seconde langue officielle,
gné une nouvelle entrée monumen- permettant aux adeptes britannitale à La Valette, que l’on franchit à ques d’un tourisme plus ou moins
pied, ainsi que deux escaliers en low-cost de ne pas se sentir
pente douce, un non moins robuste dépaysés. •
bâtiment design en pierre blonde
locale où siège le parlement et, sur
les ruines de l’opéra, un théâtre à
ciel ouvert. Le tout étant censé
dynamiser la ville, promue cette anY aller
née capitale européenne de la
Plusieurs vols quotidiens ou
culture, sachant que, lors de notre
hebdomadaires depuis Paris
passage, l’offre s’y référant paraiset la province.
sait carrément pauvrette.
Y manger
Paranga, à Saint George’s
3 Et le français
En route vers l’Egypte, NapoBay, sert de bons poissons.
léon Bonaparte fait halte trois semaiGululu, à Saint Julian, qui
nes à Malte, le temps de dérober l’arconfectionne une très
genterie de la cathédrale, qu’il
honnête et copieuse cuisine
perdra plus tard dans la bataille des
traditionnelle.
Pyramides (c’est malin). L’occupaLe Piadina Caffe privilégie
tion française ne va durer en réalité
une nourriture simple et pas
que deux ans; pas assez pour marchère d’inspiration italienne.
quer les esprits. On trouvera toutefois une empreinte patrimoniale:
Y dormir
l’Auberge de Provence, construite
Le Xara Palace, à Mdina,
pour les chevaliers français,
ou le Palazzo Consiglia,
aujourd’hui convertie en musée naà La Valette, sont des
tional. Et, côté architecture militaire,
adresses assez haut de
la Porte d’Aragon, la Couvre-porte et
gamme.
la Porte de Provence, réalisations de
Moins onéreux, le Holiday
Charles François de Mondion, un
Inn Express de Saint Julian.
Pratique
Le Parlement maltais dessiné par Renzo Piano. PHOTO PLAINPICTURE. MAURICE KOHL
lll conquiert le territoire, à la
fin du IXe siècle, celle-ci réduit de
moitié les dimensions de la forteresse afin de mieux en contrôler les
accès. N’empêche, plus de
mille ans plus tard, Mdina demeure
un endroit prisé avec ses ruelles
aussi attrayantes (cathédrale,
monastère, palazzi à foison)
qu’étroites où, au seuil de l’expérience méditative, l’on flâne
d’autant plus volontiers qu’il n’y a
rien d’autre à y faire, sans jamais
avoir l’impression de subir le tourisme de masse.
La «Cité du silence» (pas de voi-
ture, une grosse poignée
d’habitants), sobriquet de l’ancienne capitale, a d’ailleurs tapé
dans l’œil des promoteurs de la série culte Game of Thrones : les aficionados pourront ainsi constater
que l’entrée de la ville est aussi
celle de la capitale de Westeros,
Kings Landing (recréée par ailleurs
en bonne partie à La Valette, lire
Libération du 18 juillet 2014). Tandis que la jolie placette Square
Mesquita héberge la maison de
plaisir de LittleFinger, sauf
qu’en 2018 on n’y voit plus de prostituées au balcon.
2 Puis vint l’italien
Lointainement contrôlée par
les Romains, Malte, de par sa position stratégiquement avantageuse
au beau milieu de la Méditerranée,
a subi moult occupations et
conquêtes. En 1523, Charles Quint
donne le territoire aux Hospitaliers
de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui regroupe des chevaliers de
toute l’Europe s’exprimant dans
huit langues différentes. Peu à peu,
le français et l’espagnol sont supplantés par l’italien toscan, dont
subsistent aujourd’hui des bribes.
Sur le plan artistique, l’héritage est
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54 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague,
de l’assassinat de Luther King à 2001,
l’Odyssée de l’espace, l’année 68 est
celle de bouleversements dans le
monde entier, bien au-delà
du Mai français. En 2018,
Libération revisite, chaque samedi, les
temps forts d’une année mythique. Et retrouvez
sur notre site notre série vidéo «1968 version mobile» :
comment aurait-on suivi et raconté les événements
de 68 avec un smartphone et ses applis ?
Le 24 août 1968,
la première bombe H
française, appelée
Canopus, explose sur
l’atoll de Fangataufa.
PHOTO BETTMANN
ARCHIVE. GETTY IMAGES
Bombe H
MORUROA :
UN SILENCE,
DES MORTS
Entre 1966 à 1996, la France a procédé
à 193 essais nucléaires en Polynésie française
alors que le gouvernement connaissait
les risques encourus par les habitants et
les militaires sur place. Seules 121 personnes
ont été indemnisées à ce jour.
Par
AUDE MASSIOT
L
e lieu est paradisiaque. L’eau bleu
turquoise. Le sable blanc. L’atoll de
Fangataufa est un bijou de beauté en
Polynésie française. Mais il est inaccessible
au public. Comme son voisin à 45 kilomètres, l’atoll Moruroa, l’île est classée «terrain militaire» par le ministère des Armées
français. Pourtant, elles n’accueillent plus
d’exercices depuis 1996. Pour comprendre,
il faut s’intéresser à la composition du sable, aux sous-sols de ces îles et à celle de
l’eau de leur lagon. Moruroa et Fangataufa
sont contaminées, condamnées à entendre
les compteurs Geiger (qui détectent la radioactivité) crépiter à leur surface pendant
encore des décennies. De 1966 à 1996, à l’air
libre puis en souterrain, ces deux atolls ont
subi 193 essais nucléaires, au mépris de la
santé des habitants et des travailleurs de
ces sites, qu’ils soient civils ou militaires.
Rejetée de son ancien terrain d’expérimentation dans le Sahara par la guerre d’indépendance algérienne, l’armée française
s’est donc rabattue sur un autre de ses territoires colonisés.
«NUAGES DE MOUCHES»
Paris répète alors à l’envi que ces essais nucléaires sont «propres» et «sans conséquence pour la santé». Pour Roland Old-
ham, président historique de l’Association
des victimes polynésiennes Moruroa et
Tatou, c’est un mensonge d’Etat. «Après
le premier tir à Moruroa le 2 juillet 1966,
le nuage s’est dirigé vers l’île de Mangareva
et l’a contaminé profondément. Le ministère des Armées n’a pas voulu alarmer la
population et ne l’a pas évacuée, explique,
ému, ce natif de Tahiti. Il a juste interdit
de consommer les poissons et les légumes
pêchés et produits sur place. Les essais ont
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sur Hiroshima), appelée Canopus, explose
sur l’atoll de Fangataufa. L’armée ne veut
pas s’en tenir là. Elle a prévu un autre essai
le 8 septembre, à Moruroa. Il faut alors se
dépêcher de nettoyer la zone. Quelques
heures après l’explosion de la bombe, des
marins sont envoyés sur place. «Nous regardons effrayés l’immense tour de télécommunication quasiment pliée en deux,
témoigne le marin Serge Lecordier sur le
site du mémorial de Moruroa, tenu par
l’Assemblée de Polynésie française. Le lagon est tout blanc. Il est jonché de milliers
de cadavres de poissons. A terre, c’est un
spectacle d’apocalypse: il n’y a plus un cocotier debout et il y a des feux à leur base.
Des nuages de mouches sont déjà sur les cadavres avec cette âcre odeur de brûlé.»
La contestation populaire, qui gonfle en
France comme dans le monde, fait irruption en Polynésie. Dans les semaines qui
précédèrent Canopus, deux sous-officiers,
pilote et mécanicien d’hélicoptères de
l’Aéronavale, ont donné leur démission à
leur chef de corps pour dénoncer la contamination de l’atoll de Tureia avant l’évacuation de la population. Quelques semaines plus tard, des jeunes soldats qui
effectuaient leur service militaire à Moruroa sont envoyés en renfort pour le nettoyage de Fangataufa. Ils logent près de la
piste d’aviation contaminée. Lorsqu’ils
s’aperçoivent que leurs compteurs Geiger
crépitent vivement, ils se mettent en
grève, bien que cela soit interdit dans l’armée. La Défense s’empresse d’étouffer
l’opposition. Les sous-officiers de l’Aéronavale sont emprisonnés quelques semaines en France, puis dégradés avant d’être
chassés de l’armée. Quant aux grévistes,
la Sécurité militaire les menaça alors de
prolonger leur service militaire… Et ils durent se remettre au travail.
continué comme si de rien n’était. C’est un
crime contre l’humanité.»
Pendant les jours qui suivent, des manifestations, auxquelles a participé le militant,
sont organisées à Tahiti, sans qu’elles
n’ébranlent le gouvernement français.
Nous sommes alors en pleine guerre froide
et l’obsession nucléaire est à son apogée.
Le 24 août 1968, le grand jour est arrivé
pour la France : sa première bombe H
(170 fois plus puissante que celle lancée
u 55
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«AUCUNE PROTECTION»
Pourtant, depuis au moins l’année 1957, le
ministère des Armées est au courant des
conséquences dévastatrices sur la santé et
l’environnement de ces essais. «Cette
année-là, un rapport du Commissariat à
l’énergie atomique et du ministère décrit les
dégâts causés par les tirs nucléaires, à partir des précédents tests menés par les Américains et les Britanniques», détaille JeanLuc Sans, président de l’Association des vétérans des essais nucléaires (Aven), qui a
eu accès à ce document déclassifié en 2013.
Ancien membre de la Marine nationale, il
a lui-même mené, en 1971 et 1972, des missions de patrouille à Moruroa pour garantir
la sécurité des bâtiments lors de tirs. «Nous
n’avions aucune protection et n’étions pas
prévenus des risques, raconte-t-il avec colère. J’étais en maillot de bain pour arroser
les navires avec de l’eau, ce qui devait, soidisant, les décontaminer.» Une note de service de l’armée datée de 1967 interdit de
prévenir les équipages de la marine et les
civils sur les risques encourus. «J’en veux
à l’armée de ne pas nous avoir avertis, reprend Jean-Luc Sans. Au plus haut niveau
de la hiérarchie militaire, ils étaient au
courant.» Comme lui, Roland Oldham a été
exposé aux radiations des essais, lors de
son service militaire. «J’étais stationné sur
un pétrolier de la marine qui devait patrouiller dans les zones de tirs pour recharger en carburant les bâtiments militaires,
relate ce sexagénaire qui porte toujours des
séquelles de cette période mais préfère ne
pas s’étendre sur le sujet. J’ai vu des amis
mourir, des gens qui se sont battus jusqu’à
la mort pour faire reconnaître que leur maladie était due aux essais.»
En cinquante ans, la situation a grandement évolué pour les victimes. Après des
Les féministes radicales
contre Miss America
décennies de silence coupable, la France
a créé un système d’indemnisation via la
loi Morin, votée en 2010. Mais le chemin est
encore long. D’après le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires
(Civen), sur les 3 000 à 4 000 personnes
pouvant être éligibles à l’indemnisation,
seulement 121 ont été dédommagées depuis 2010. Et environ 2 % des quelque
350000 personnes ayant participé aux essais au Sahara ou en Polynésie sont décédées des suites des tirs. Cette estimation est
approximative alors que la recherche sur
les conséquences sur la santé se poursuit.
Les maladies cardiovasculaires, en particulier, ne sont reconnues qu’à Tchernobyl, en
Ukraine, où l’explosion d’une centrale nucléaire en 1986 a rendu la zone inhabitable.
«FAUSSES COUCHES»
Florent de Vathaire est chercheur à l’Inserm et travaille depuis trente ans sur les
conséquences des radiations sur le corps
humain. «Il est prouvé qu’elles provoquent
du diabète, décrit le scientifique qui a étudié la population polynésienne. De plus,
l’iode 131 se fixe activement sur la thyroïde
des enfants, surtout des filles. On voit ainsi
des adultes, enfants au moment des tirs, déclarer aujourd’hui des cancers de la thyroïde.» Il estime qu’entre 10 et 20% de ce
type de cancers en Polynésie sont actuellement liés aux essais. «Par contre, différentes études ont montré que les pathologies
radio-induites ne sont pas transmises d’une
génération à l’autre», assure-t-il.
Florence Bourel est, elle, persuadée du
contraire. Ayant souffert d’un cancer de la
thyroïde, elle pense avoir transmis des maladies causées par les radiations à ses deux
filles. Elle n’est pas polynésienne, mais ancienne salariée du Commissariat à l’énergie atomique (CEA). «Je suis allée sur les
sites de Moruroa en 1982 et 1983, relate-telle. J’ai effectué deux missions sur l’atoll
huit jours après les tirs. On nous avait
donné des précautions à prendre. En les
suivant, je pensais ne rien risquer.» Elle ne
devait manger ni les poissons ni les noix
de coco locales. Lorsqu’elle se baignait
dans le lagon où ont eu lieu les essais, elle
devait s’essuyer avec un paréo, aller prendre une douche. C’est tout. «J’ai bien respecté tout cela, reprend-elle. Mais j’ai profité des sports nautiques qu’on nous mettait
à disposition. J’ai bu la tasse, sans réaliser
que c’était la même eau que celle des poissons qui étaient contaminés.» Florence
a 22 ans quand elle rentre en métropole.
«J’ai eu tout de suite de la tension artérielle, ça n’a jamais baissé, poursuit-elle.
J’ai aussi eu des problèmes de stérilité, j’ai
fait trois fausses couches.» Elle devra ensuite suivre un traitement par irradiation
pour lutter contre son cancer. Un comble.
L’ancienne du CEA est une des premières
à lancer une demande d’indemnisation,
avant le vote de la loi Morin. «J’ai aussi déposé une plainte contre X en 2002, qui a été
déboutée il y a quelques mois, ajoute-t-elle.
Et j’ai porté plainte au niveau de la Sécurité sociale pour une reconnaissance en
maladie professionnelle en 2002. Je suis
montée jusqu’en Cour de cassation, qui a
cassé la décision.»
Le 8 novembre, se tient une nouvelle
audience au tribunal d’Angers, mais Florence Bourel dit avoir «peu d’espoir». Sa
demande d’indemnisation a été acceptée
il y a sept ans, mais elle ne peut toucher
aux fonds tant que sa dernière plainte n’a
pas abouti. En attendant, elle doit supporter le coût des avocats et des déplacements
à Paris. Elle lâche, épuisée : «J’aimerais
crier aux juges: “Si on ne risquait rien, allez-y maintenant sur les sites !”» •
Le 7 septembre, à Atlantic City, 400 militantes du
mouvement New York Radical Women organisent
une manifestation contre le concours de Miss America juste devant le bâtiment où se déroulaient des
présélections. Pour être bien claires, elles ont installé une poubelle géante, la «poubelle des déchets
de la liberté», dans laquelle elles jettent des soutiens-gorge, des culottes, des chaussures à talons,
des bigoudis, du maquillage. Et couronnent, dans
la foulée, une brebis, leur Miss America.
Fin du contrôle des changes
Instauré le 31 mai 1968, le contrôle des changes est
supprimé le 4 septembre. La mesure limite notamment le montant des devises pouvant quitter le territoire. Elle accompagne les temps de péril: un décretloi l’avait établie en septembre 1939, dans les premiers jours de la Seconde Guerre mondiale. Elle
avait été supprimée en décembre 1966, mais le gouvernement avait voulu, après les événements de
mai, se prévenir de toute fuite des capitaux. La levée
du contrôle semble sceller le retour à la normale.
Celui-ci sera pourtant très vite rétabli: dès le 24 décembre 1968, pour protéger la valeur du franc vis-àvis du mark allemand. Bien qu’ensuite allégé, le système disparaîtra en 1990, lorsque les progrès de
l’Union économique et monétaire européenne imposeront la libre circulation des capitaux.
D.Al.
«La normalisation n’est
pas le simple retour au
calme dans la rue. C’est
avant tout la mise à nu,
puis la répression de
la contre-révolution.»
LA «PRAVDA»,
JOURNAL OFFICIEL
DE L’UNION
SOVIÉTIQUE
le 8 septembre,
après l’entrée en
Tchécoslovaquie
des troupes du Pacte
de Varsovie, le 21 août.
Dans cette même édition, l’organe de propagande
évoque aussi «la remise en ordre des activités
de la presse et autres moyens d’information», priorité
aux yeux de Moscou.
MÉTÉO
Il pleut sur
la montagne
DR
Libération Samedi 8 et Dimanche 9 Septembre 2018
Depuis le 1er août,
les Alpes sont lessivées. Une suite
d’épisodes pluvieux et parfois
violents apparaissent comme «un
phénomène estival
exceptionnel»,
lit-on dans la Revue
de géographie alpine. En fait, on constate une «situation atmosphérique hivernale». Les Alpes ne reverront le beau temps
qu’entre les 3 et 5 septembre car la pluie glaciale
reprendra jusqu’au 30.
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ON NE PLAISANTE PAS
AVEC LE GOÛT
*
* La recette d’Affligem
g
Cuvée Florem à l’arôme naturel fleur de sureau est approuvée avec soin par les moines de l’abbaye
y d’Affligem.
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L’ A B U S D ’ A L C O O L E S T D A N G E R E U X P O U R L A S A N T É . À C O N S O M M E R AV E C M O D É R AT I O N .
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