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Libération - 10 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11596
LUNDI 10 SEPTEMBRE 2018
www.liberation.fr
Cantines
La malbouffe
dans le
collimateur
Immigration
L’embarras
des gauches
européennes
PAGES 20-21
PAGES 12-15
PATRICK GHERDOUSSI
Mostra
A Venise, Netflix
rafle la mise
PAGES 26-27
PHOTOS RICHARD DUMAS ET FRED DUFOUR. AFP
JANE GOODALL ET EDGAR MORIN
«NOUS DEVONS
RÉSISTER»
Climat, démocratie, réfugiés…
la primatologue anglaise
et le philosophe français ont
confronté leur expérience,
partagé leurs inquiétudes et
leurs espoirs dans un entretien
exclusif à «Libération».
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Climat
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Jane Goodall
et Edgar Morin
dimanche au
festival Climax,
à Bordeaux.
«Que faut-il
de plus
pour agir ?»
INTERVIEW
Témoins tout au long de leurs vies des
atteintes à la nature, la primatologue Jane
Goodall et le sociologue Edgar Morin
expliquent, après la démission de Nicolas
Hulot, pourquoi il est urgent de s’opposer
aux forces économiques et politiques qui
mettent en péril l’avenir de la planète.
Recueilli par
CORALIE SCHAUB
Envoyée spéciale à Bordeaux
Photo RODOLPHE ESCHER
C
es deux monstres sacrés de l’écologie
ne s’étaient jamais rencontrés longuement. C’est chose faite. L’éco-festival
Climax, à Darwin Ecosystème (Bordeaux), les
a réunis ce week-end. Ovationnée par plus
de 2000 personnes, la primatologue et éthologue britannique Jane Goodall y a livré samedi son message d’espoir dans sa conférence «Reasons for Hope» («des raisons
d’espérer»), qu’elle donne dans le monde entier plus de 300 jours par an. Le sociologue et
philosophe français Edgar Morin, lui, a lancé
dimanche son «Appel des fraternités», où il
plaide pour la solidarité envers les déplacés,
les sans-voix, la nature et les opprimés, et
pour la construction d’un monde plus juste.
Elle est une femme de terrain, lui un homme
de lettres. Elle a 84 ans, lui 97. Tous deux ont
l’ouïe parfois défaillante, mais le regard lumi-
neux et malicieux, l’esprit alerte, l’engagement chevillé au corps. Et quand ils se mettent à discuter, difficile de les arrêter.
Vous connaissez bien Nicolas Hulot, tous
les deux. Que vous inspire sa démission
fracassante ?
Jane Goodall: Cela démontre tragiquement
que même quelqu’un qui se soucie autant que
lui de l’environnement et qui se trouve à
un poste de ministre se trouve impuissant.
Et cela, alors même qu’il sait ce que nous devons faire pour sortir du désordre que nous
avons provoqué. Sa démission prouve que
les politiques ne sont toujours pas prêts à
prendre les bonnes décisions. Ils pensent toujours aux résultats financiers, à satisfaire
le monde des affaires, les multinationales, et
à leur prochaine élection.
Edgar Morin: Comme dit Jane Goodall, c’est
une tragédie, qui révèle qu’il y a deux univers
mentaux, psychologiques, intellectuels qui
sont incapables de se comprendre l’un l’autre.
D’abord l’univers techno-économique, celui
de nos dirigeants, qui domine notre société
et ne voit le monde qu’à travers des chiffres,
qui ne voit que croissance, rentabilité, compétitivité, PIB… L’autre univers, lui, voit la tragédie humaine de la planète qui se dégrade, la
nécessité de changer totalement de voie,
d’abandonner ce pseudo-scientifique libéralisme économique…
Nicolas Hulot a fait une petite erreur en disant que la clé, c’est de réconcilier l’écologie
et l’économie. Non, le vrai problème, c’est que
cette économie-là est irréconciliable avec
l’écologie. Mais il y a d’autres économies,
fondées sur d’autres données. Il y a moyen
d’adopter une nouvelle voie. Il faudrait changer et rendre propres toutes les sources
d’énergie, dépolluer les villes et les piétonniser, dépolluer les campagnes, refouler l’agriculture et l’élevage industrialisés au profit
d’une autre agriculture, développer l’artisanat
de réparation au lieu de l’industrie du jetable.
Cela donnerait du travail, de surcroît intéressant et utile, et la santé à tous. La démission
de Hulot devrait avoir le mérite de révéler à
une partie de l’opinion la puissance de ceux
qu’on appelle les lobbys financiers, qui colonisent et contrôlent presque tous nos ministères. Et de faire comprendre qu’il faut une consommation utile et saine, se débarrasser de
ces produits dont les vertus sont purement
mythologiques et illusoires. Il faut privilégier
la nourriture de proximité et écologique, et
non plus ces produits industriels. Bref, cela
peut être l’occasion de développer une prise
de conscience qui a commencé. Et Nicolas
Hulot ne peut plus échapper à sa mission, qui
est d’être le porte-voix de cette nouvelle voie.
Le thème central de ce festival Climax est
l’effondrement de la biodiversité, qui
frappe désormais les espèces communes,
les oiseaux ou insectes, jusque chez nous.
Vous avez tous deux, au cours de votre
vie, été des témoins «privilégiés», si l’on
peut dire, de cet effondrement…
J.G. : Tous les deux, nous sommes à la fois
chanceux et malchanceux. Chanceux dans
le sens où nous avons connu le monde tel
qu’il était, mais malchanceux dans le sens où
nous avons vu tous les changements lll
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA SCHWARTZBROD
Bouffée d’oxygène
Ce sont deux grandes figures de la défense
de l’environnement et de la fraternité,
deux êtres tout entier tournés, du haut de
leur grand âge, vers la sauvegarde de l’avenir. Le sociologue Edgar Morin et la primatologue Jane Goodall, dont les travaux ont
révolutionné notre rapport aux animaux,
n’avaient jamais eu l’occasion de dialoguer, Libération les a réunis. Et leur entretien croisé est le meilleur des antidépresseurs. Oui, il reste des raisons d’y croire.
Oui, la défense de l’homme (et de la
femme !) est indissociable de celle de l’environnement. Oui, il n’est pas trop tard,
martèlent-ils. Certains y verront le comble
de la bien-pensance, nous y voyons surtout une formidable bouffée d’oxygène à
l’heure où l’on étouffe sous le poids des
égoïsmes, des guerres de religion et des
pensées rétrogrades. «Plus nous serons
près de l’abîme, plus – peut-être – nous comprendrons qu’il faut en sortir» déclare Edgar Morin. Eh bien nous y sommes ! Avec
un président de la première puissance
mondiale prônant le retour au charbon et
le rejet de l’étranger, une Europe gangrenée par la montée de l’extrême droite,
un Moyen-Orient rongé par les guerres tribales, une planète en surchauffe, l’abîme
est à deux pas. Illuminés, ces deux-là ?
Allons donc. Il suffisait de voir, samedi, la
foule défiler dans le calme partout dans le
monde, réclamant des actions en faveur
du climat, pour comprendre qu’il est peutêtre en train de se passer quelque chose.
Un sursaut, pas encore. Mais une prise de
conscience, peut-être. En France, ce sont
de simples citoyens qui ont poussé dans la
rue plusieurs dizaines de milliers de personnes choquées par la démission de
Nicolas Hulot et par le désespoir affleurant dans son discours de départ du ministère de la Transition écologique. Alors
que 700 scientifiques de tous horizons lançaient samedi dans Libération un SOS climat, Edgar Morin a appelé, lui, dimanche,
à retrouver l’urgence de l’essentiel. •
lll
qui nous ont menés à la situation actuelle, qui est très dangereuse, car nous devons faire face au changement climatique,
à la corruption et à tous les autres maux qui
assaillent la planète. Quand j’étais enfant, en
Angleterre, notre jardin était rempli d’insectes. La nuit, nous pouvions à peine nous
asseoir dehors à cause des moustiques, des
moucherons, et parfois nous devions fermer
les fenêtres, sans quoi les chambres étaient
envahies de papillons de nuit ou de hannetons. Le matin, j’étais réveillée par le chœur
de l’aube, le pépiement des oiseaux qui entrait dans la pièce, j’apprenais leurs différents
chants. Aujourd’hui, dans le même jardin, la
même maison, alors qu’il s’agit de l’un des
endroits les moins urbanisés et les plus préservés du pays, nous sommes tout excités
quand nous voyons un seul petit papillon.
Aucun insecte n’entre plus dans la maison la
nuit, si un petit papillon y parvient, c’est un
événement. La semaine dernière, j’ai dit à ma
sœur: «Wouhaou, j’ai été piquée par un moustique, il y avait un moustique dans le jardin!»
«Le matin, j’étais
réveillée par le chœur de
l’aube, le pépiement des
oiseaux. Aujourd’hui,
dans le même jardin,
nous sommes tout
excités quand nous
voyons un papillon.»
Jane Goodall
Quand je suis allée pour la première fois dans
le parc national de Gombe, en Tanzanie,
en 1960, il faisait partie de la ceinture forestière équatoriale qui s’étendait d’Afrique de
l’Est jusqu’à la côte Ouest. Aujourd’hui, si
vous survolez la région, le parc est un minuscule îlot de forêt tropicale entouré par des
montagnes chauves, dénudées, déforestées.
C’est à la fin de la Seconde Guerre mondiale
que nous avons vu cet immense changement,
le début de l’élevage industriel qui nuit à
l’environnement en plus d’être horriblement
cruel, les pesticides…
E. M. : J’ai la même expérience de la vie. Je
me souviens des coquelicots qu’il y avait
parmi les blés dans les champs. Je me souviens des oiseaux, parce qu’il y avait encore
des vers de terre. De tous ces oiseaux les plus
divers qui étaient dans les jardins. De cette vie
qui nous accompagnait. Aujourd’hui, j’ai un
jardin à Montpellier où je vis, c’est une sorte
d’oasis de verdure, mais il n’y a presque plus
d’oiseaux. J’ai vu un seul papillon au mois de
juin, et quelques bourdons. Car autour et malgré ces petites oasis, il y a eu un massacre extraordinaire. Nous pouvons le sentir, nous, en
Europe, mais vous dites, Jane, qu’il faut aussi
penser à l’Afrique, à l’Asie, aux ravages que
produit partout cette agriculture monopolisée, intensive, qui détruit les sols… Vous avez
parlé très justement de la déforestation, qui
est à peine compensée par une petite refores-
tation, en Afrique, en Amazonie, partout.
Nous assistons à un désastre. En 1972, le rapport Meadows nous alertait déjà sur la dégradation de la biosphère. Malgré cet avertissement, on a continué à détruire la vie, la
planète. En dépit des conférences internationales, ce processus continue. Donc, nous
attendons le sursaut. Et nous faisons notre
possible pour éveiller les consciences. Mais
c’est une lutte très dure.
J. G.: Chacun attend que les autres agissent.
La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne
parviennent à peu près à respecter leurs engagements de réduction des émissions de gaz
à effet de serre, promis dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat en 2015, et encore…
Mais ils exportent leurs activités sales vers la
Chine ou l’Inde, puis achètent les produits
finis. Donc, si vous prenez en compte les
émissions causées par ces délocalisations,
cela ne fait aucun sens. Pour que les gens se
réveillent, que faut-il de plus que ce qui s’est
passé cet été, ces sécheresses terribles? Dans
certains endroits d’Australie,
Suite page 4
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ÉVÉNEMENT
il n’a pas plu depuis
sept ans. Ils doivent tuer tout leur bétail. La
Grande-Bretagne a connu son été le plus
chaud jamais répertorié. Les ouragans sont
plus violents et fréquents. Que faut-il de plus
pour agir ?
E.G. : La décision du président américain,
Donald Trump, de ne pas respecter l’accord
de Paris et de continuer à privilégier le pétrole
et toutes ces choses qui polluent est un phénomène terriblement régressif. Non seulement on ne fait pas marche avant, mais on
fait marche arrière.
J. G.: Où que j’aille, les gens parlent du changement climatique, de la destruction de la
forêt tropicale, tout le monde pointe toujours
la Chine. C’est très vrai, elle est partout en
Afrique. Mais en Chine même, il y a un
énorme effort pour protéger la faune sauvage,
restaurer les habitats, contrôler les émissions,
ils sont leaders avec l’Inde dans le développement des énergies solaire et éolienne. Mais
alors qu’ils font ça et protègent leur propre
pays, ils vont dans d’autres territoires et accaparent les ressources naturelles. Donc oui, la
Chine fait des dégâts, mais qu’a fait le colonialisme européen? Exactement la même chose.
Que font les multinationales aujourd’hui ?
Exactement la même chose. Nous ne devrions
pas uniquement blâmer et vilipender la
Chine. Elle sert de bouc émissaire. Nous devrions surtout accuser l’ensemble du système
politique, économique, l’industrie de l’armement et les multinationales des énergies fossiles, l’industrie du bois…
E.M.: Aujourd’hui, sur tous les continents, si
différents soyons-nous, nous avons la même
communauté de destin. L’ensemble de l’humanité doit faire face aux mêmes dangers. Il
y a celui de l’énergie nucléaire, mais aussi des
armes qui se multiplient. L’économie est de
moins en moins contrôlée et de plus en plus
inégalitaire. Cela crée une angoisse dans
le monde qui favorise les particularismes, les
racismes, les fermetures. La tragédie, c’est
qu’au moment où nous avons besoin d’une
conscience de la communauté de destin humaine, au contraire les gens se referment. On
chasse les migrants. L’Europe, d’une façon
honteuse, n’obéit pas à cette exigence minimum que son humanisme et ses religions lui
dictent: l’hospitalité! Hospitalité, fraternité!
Dans le monde entier, nous vivons une crise
de la démocratie et le développement de systèmes autoritaires. Pas seulement en Afrique
ou en Asie, mais en Europe même, en Hongrie, en Pologne, en Russie, en Turquie. La vague est terrible. Nous assistons à une régression de la conscience, de la démocratie. Et
nous devons résister fortement à cela.
J. G.: Oui, nous le devons. C’est pour cela que
je compte sur la jeunesse. Je travaille avec elle
dans 80 pays, dans le cadre de notre programme éducatif «Roots and Shoots» («racines
et jeunes pousses»). Nous convions des jeunes
de différents horizons, et quand ils se retrouvent assis ensemble, toutes les différences
s’effacent. Lors d’un de ces rassemblements,
nous avons réuni des jeunes Israéliens et Palestiniens. Quand ils sont arrivés, ils ne se regardaient même pas. Mais au bout de cinq
jours passés à parler de la façon de faire advenir la paix, le dialogue était rétabli. Nous devons aider les jeunes à comprendre que nous
sommes une seule et même famille, que si
nous continuons à détruire la nature, c’est la
fin de notre avenir à tous. Car nous faisons
partie de la nature. Les enfants comprennent
cela. Mais aurons-nous le temps, assez de
temps pour qu’ils grandissent? Pouvons-nous
en convaincre assez ?
Edgar Morin, vous lancez ce dimanche un
«Appel des fraternités». Pour faire face
aux immenses défis que représentent le
chaos climatique et la sixième extinction
massive des espèces, il s’agit de faire
Suite de la page 3
Libération Lundi 10 Septembre 2018
preuve de davantage de solidarité entre
humains, mais aussi envers les autres
êtres vivants, non ?
E.M.: Non seulement nous devons comprendre que nous ne sommes pas des êtres séparés
de la vie, mais que tout en ayant une conscience et une culture humaines, nous sommes aussi des animaux. Nous sommes des
primates, des mammifères, des vertébrés,
nous sommes faits de cellules, nous sommes
les héritiers de toute l’évolution de la vie, nous
l’avons en nous! Chaque fois qu’un spermatozoïde rencontre un œuf, il recommence toute
l’histoire de l’espèce. En outre, on vivait en
Occident dans l’idée que les animaux étaient
de pures machines. Seuls ceux qui avaient
l’amour des chats ou des chiens savaient très
bien que ces derniers n’étaient pas que des
machines, mais des êtres qui souffrent, qui
aiment, qui ont des sentiments. Aujourd’hui
nous savons que même les plantes, que même
les arbres communiquent entre eux, qu’il y a
de la sensibilité, de l’intelligence, y compris
végétale. La vie, les espèces, ne sont pas nées
par hasard comme le croient encore certains
biologistes, il a fallu une créativité pour qu’apparaissent les ailes des papillons, des hirondelles, des chauves-souris, les pattes, l’estomac, le cerveau, tout ceci, c’est la créativité
de la vie. Nous ne sommes pas les seuls qui
créons, qu’il s’agisse de belles œuvres d’art ou
d’architecture.
Bien entendu, nous avons nos différences,
mais nous sommes de la vie dans la vie, une
petite aventure dans l’aventure de l’univers.
Nous devons être solidaires, savoir que nous
sommes des enfants de la Terre, mais aussi du
cosmos, sans savoir très bien pourquoi ni
comment. C’est cette solidarité avec le monde
que portaient certaines conceptions que nous
avons rejetées, comme celle par exemple des
populations des Andes pour qui la Pachamama, la Terre mère, était primordiale. Ils
faisaient partie de la nature, la nature était
en eux. Nous devons retrouver cette idée
fondamentale.
J. G.: Je ne pourrais pas être davantage d’accord avec vous. Ce qui me fascine, c’est le
changement que j’ai vu au cours de ma vie,
et que vous avez vu aussi, Edgar. Quand j’ai
commencé à étudier les chimpanzés, je
n’avais pas été à l’université. L’anthropologue
Louis Leakey m’a envoyée sur le terrain parce
qu’il voulait quelqu’un dont l’esprit n’était pas
encombré par la pensée réductionniste de
la science de l’époque. Donc je suis allée à
Gombe, j’ai appris à connaître les chimpanzés
dans leur individualité: David Greybeard, Flo,
Figan et les autres. Puis, au bout de 18 mois,
Leakey m’a dit qu’il m’avait obtenu une place
à Cambridge pour faire un doctorat en éthologie. Je ne savais même pas ce qu’éthologie
voulait dire! Donc j’y suis allée, j’étais un peu
nerveuse à l’idée de rencontrer ces professeurs érudits. Alors imaginez comment je me
suis sentie quand ils m’ont dit que j’avais tout
fait de travers: «Vous n’auriez pas dû donner
des noms aux chimpanzés mais des numéros,
vous ne pouvez pas dire qu’ils ont une person-
«Je place de l’espoir
dans l’improbable.
Si je considère
la probabilité de nous
sauver, c’est très
inquiétant. […] Mais,
souvent dans l’histoire,
arrive un événement
improbable.»
Edgar Morin
Samedi à Paris (à gauche), la marche pour le climat a rassemblé des personnes de tous
nalité, une intelligence ou des émotions, ce
sont des qualités propres à l’homme.» Mais
comme vous avez dit, Edgar, heureusement,
j’avais eu un formidable professeur, enfant,
et il m’avait transmis assez de savoir pour
comprendre que sur ce plan, ils avaient tort.
Ce professeur, c’était mon chien, Rusty.
Quand vous partagez votre vie avec un chat,
un chien ou un lapin, vous savez.
De plus en plus de travaux scientifiques
confirment cette intelligence, cette sensibilité animale et végétale…
J. G.: Oui, la science a enfin commencé à l’admettre. Les chimpanzés ont ouvert la voie à
cela, car ils nous ressemblent biologiquement, leur ADN a la même structure, leur système immunitaire, leur sang, l’anatomie
de leur cerveau ressemble à celle du nôtre. Et
petit à petit, la science a appris davantage de
choses en étudiant sur le terrain les éléphants, les lions… Et les scientifiques ont admis qu’ils avaient peut-être tort, que les animaux étaient peut-être intelligents, qu’ils
avaient peut-être des émotions, une personnalité… Pendant longtemps, il était admis
que les mammifères avaient ces qualités.
Mais pas les oiseaux, car leur cerveau est
structuré différemment. Ensuite sont intervenues ces découvertes sur les corbeaux, qui
peuvent accomplir certaines tâches plus vite
que les chimpanzés, en raisonnant ainsi :
«Pour obtenir telle chose, je dois obtenir tel
outil, et pour cela, je dois trouver cet
outil-là, etc.» Ils peuvent élaborer un raisonnement complexe, en allant jusqu’à sept étapes de déduction. Aujourd’hui, la recherche
sur l’intelligence des oiseaux est foisonnante.
Quant aux poulpes, ils n’ont même pas un
cerveau en tant que tel, mais un système nerveux central, et peuvent faire des choses incroyablement intelligentes. Et je viens de lire
que les bourdons dégagent le passage pour
faire leur nid. Ils peuvent aussi apprendre à
confectionner une petite bille, et s’ils la laissent tomber dans un trou, ils sont récompensés en miel. Ce qui est fascinant, c’est que les
bourdons qui n’ont pas appris mais ont juste
regardé les bourdons entraînés ont immédia-
tement fait la même chose, sans erreur. Le
monde n’a jamais été si passionnant. Les jeunes peuvent aujourd’hui étudier la personnalité des animaux, moi je ne le pouvais pas, ça
n’existait pas.
Jane Goodall, quelles sont vos raisons
d’espérer ? Le véritable espoir pour que
l’humanité vive en harmonie avec la
nature réside-t-il dans la mobilisation de
la société civile, puisque nos politiciens
n’agissent pas assez ?
J.G. : J’aimerais que ce soit vrai, que les citoyens puissent influencer les politiques. Dans
certains pays, ils le peuvent. Mais dans beaucoup d’autres non, et s’ils se mettent à élever
la voix, ils sont jetés en prison. Mais mes raisons d’espérer sont distinctes de la politique.
D’abord, il y a la jeunesse. Partout où je vais, je
vois les yeux brillants des enfants, des étudiants, qui veulent dire à «Dr Jane» ce qu’ils ont
fait pour rendre le monde meilleur pour les
gens, les animaux et l’environnement.
La deuxième raison, c’est que nous commençons à trouver des solutions pour réparer les
dégâts que notre stupidité a engendrés, car
celle-ci a plongé le monde dans le chaos. Je
pense aux énergies renouvelables, mais aussi
aux individus qui réalisent que bien que nous
nous sentions petits et impuissants, si chacun
de nous commençait à penser chaque jour
aux conséquences des petits choix que nous
faisons, cela nous ferait avancer dans la
bonne direction. D’où vient ce produit, comment a-t-il été fabriqué, a-t-il impliqué de la
souffrance animale ou des dégâts environnementaux, combien d’énergie fossile a nécessité sa fabrication, est-il bon marché parce
qu’il a été fait par des enfants esclaves dans
des pays lointains ?
La raison suivante d’espérer, c’est la résilience
de la nature. Vous pouvez détruire un endroit,
mais en lui accordant du temps et avec parfois
un peu d’aide, il peut se restaurer. Les forêts
autour de Gombe repoussent, car nous avons
travaillé avec les populations locales pour
améliorer leurs vies, elles sont devenues nos
partenaires dans la protection de la nature.
Enfin, il y a les réseaux sociaux. Pour la pre-
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u 5
âges, comme à Lille (à droite), où elle a connu une très forte affluence. PHOTOS BORIS ALLIN. HANS LUCAS. PHILIPPE REVELLI
mière fois, ils permettent de rassembler des
gens du monde entier, pour qu’ils se lèvent,
résistent et clament qu’ils se soucient du
changement climatique. Enfin, je crois que
l’esprit humain est indomptable. Des gens
comme vous, Edgar, s’attaquent à ce qui
paraît impossible et ne se résignent pas,
n’abandonnent pas.
E.M.: Je place de l’espoir dans l’improbable.
Si je considère la probabilité de nous sauver,
c’est très inquiétant, nous allons toujours vers
plus de dégradations et beaucoup plus de risques dans tous les domaines. Mais, souvent
dans l’histoire, arrive un événement improbable. La victoire des nazis sur l’Europe semblait probable, et puis il y a eu la résistance de
Churchill en Angleterre, celle de la Russie, et
ça s’est renversé. La chute du mur de Berlin
était improbable, et pourtant c’est arrivé.
J.G.: Dites cela à Trump, avec son mur idiot.
Les murs, ça ne marche pas !
E.M.: Exactement. Je crois qu’il peut y avoir
le dépassement d’un seuil critique et de résistance et qu’on peut faire quelque chose de positif. Je ne peux pas dire quand ni comment.
Mais ce que vous dites sur les enfants me
semble très important. Cela nous montre qu’il
nous faut réformer notre système d’éducation. Car, en France en tout cas, l’écologie
n’est pas enseignée. Parce que c’est une
science qui est multidisciplinaire et que les
gens sont enfermés dans leurs disciplines. On
n’enseigne pas ce qu’est l’être humain. Si on
le faisait, on montrerait que nous ne sommes
pas qu’une conscience ou un langage, mais
que nous sommes aussi des êtres animaux,
que nous avons comme les autres animaux un
foie, des organes, des cellules. Il faut réformer
l’enseignement pour bien montrer notre réalité. Et puis, dans son poème Patmos, le grand
poète allemand Friedrich Hölderlin dit que
là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.
Plus nous serons près du danger, de l’abîme,
plus, peut-être, nous comprendrons qu’il faut
en sortir. Ce sont des espoirs fragiles. Mais
dans la vie, l’espoir n’est jamais une certitude,
l’espoir est une possibilité, même faible. C’est
dans ce sens qu’il faut aller. •
Tout un monde défile
pour défier l’immobilisme
Le succès, samedi, de la
mobilisation dans toute la
France montre que le souci
environnemental dépasse
le simple cadre de
la militance écologiste.
H
uit cents mobilisations à travers le
monde et, en France, des dizaines
de milliers de personnes qui ont
foulé le pavé : la marche pour le climat de
samedi a connu une ampleur inédite. «C’est
la plus grande journée d’action pour le climat en France, c’est la preuve que les citoyens sont prêts à demander des comptes
et des engagements aux élus qui nous entourent, après un été catastrophique au niveau
climatique», juge Clémence Dubois, responsable de 350.org, qui a participé à l’appel à mobilisation.
Foule hétéroclite. Si l’on pouvait s’attendre à un rassemblement important dans les
grandes agglomérations, comme Paris, de
nombreuses villes moyennes n’ont pas
démérité. A Limoges, par exemple, quelque 500 personnes se sont rassemblées, selon Sylvain, directeur d’un bureau d’études
environnementales, qui a lancé l’appel à
mobilisation. «Au regard de la population
de Limoges, c’est pas mal, surtout que ça s’est
organisé en deux jours, raconte-t-il. C’est
clairement le plus important rassemblement
local pour le climat. On a vu des gens qui
étaient déjà mobilisés avant, mais il y avait
aussi beaucoup de têtes qu’on ne connaissait
pas, beaucoup de jeunes, pas mal de familles,
avec des pancartes originales.»
Des bobos de banlieue, des étudiants, des
grands-mères en tailleur fleuri… la foule de
marcheurs à Paris était, elle aussi, hétéroclite. La politique environnementale du
gouvernement et la nomination au ministère de l’Ecologie de l’ex-président de l’Assemblée François de Rugy ont été étrillées
sur les pancartes. Dans le cortège, Aude
explique avoir décidé de venir après avoir
entendu Nicolas Hulot sur France Inter :
«Le gars est seul. Il a pété un plomb, parce
qu’il n’y avait personne derrière lui. On a assisté pendant des mois à du Hulot bashing,
mais personne ne sait vraiment comme c’est
difficile d’être ministre de l’Ecologie.»
Alexandre, étudiant, est venu avec un panneau aux échos nabilesques: «De Rugy au
gouvernement ? Non mais Hulot quoi !» Sa
présence à la marche «ne concerne pas que
cette actualité mais bien tout un système.
Aujourd’hui, à notre échelle, nous, les citoyens, pouvons faire plein de choses pour
l’environnement et la nature, mais les changements ne sont pas suffisants, tant que les
politiques ne décident pas de prendre de
vraies mesures». Il reprend l’expression
«petits pas» de Nicolas Hulot.
L’idée de s’en contenter inquiète au contraire Marie, engagée auprès de l’association L214. Elle a marché samedi à Marseille
où, en tant que militante de la cause
animale, elle s’est sentie «un peu seule».
«J’avais une pancarte qui expliquait que
l’élevage émettait plus de gaz à effet de serre
que les transports, mais les gens s’en fichent.
Ils préfèrent aller à vélo au travail plutôt
que de se passer de viande. Les gens ne
veulent faire que des tout petits pas. Il faut
les faire, mais c’est loin d’être suffisant.»
Une enseignante s’inquiète: «Tout le monde
parle des migrants mais quand l’ONU fait
des projections sur le nombre de réfugiés
climatiques –un milliard pour 2050!– tout
le monde s’en fiche.»
«Chant des lobbys». Sandee a participé
à la marche à Bordeaux. Elle fait un peu le
même constat: «Nous pouvons agir chaque
jour à notre niveau et c’est déjà un grand pas
en avant: recycler, rouler à vélo, manger bio
et local, rester éloigné de la viande dont la
production est une des causes majeures du
réchauffement… Mais il faudra évidemment
bien plus que cela pour sauver la planète.»
Elle le dit elle-même, elle ne s’est «pas toujours sentie concernée par le respect de notre
environnement. En réalité, il y a quelques
années, je pensais que le bio était un truc de
bobos». Désormais convaincue de l’importance d’agir pour le climat, elle «attend de
nos dirigeants qu’ils cessent de se laisser bercer par le chant des lobbys».
Pour Sylvain, si le succès de la marche est
réjouissant, rien n’est pour autant gagné :
«Il faudrait axer le discours davantage sur
les solutions plutôt que sur les messages trop
catastrophistes. L’opinion publique commence à avoir conscience du problème, mais
ça ne se traduit pas encore dans les urnes.»
KIM HULLOT-GUIOT
et LYSIANE LARBANI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Marina Silva à São Paulo
en novembre.
PHOTO LEONARDO
BENASSATTO. REUTERS
Marina Silva, une gauche
nouvelle pour le Brésil
REPORTAGE
L’écologiste, issue du Parti des travailleurs
de Lula qu’elle a quitté en 2009, est favorite
de la gauche depuis le blocage judiciaire de
la candidature de l’ex-président. Deuxième
des sondages, elle fait campagne pour
le changement politique et contre la
corruption, sans promettre de miracles.
Par
CHANTAL RAYES
Envoyée spéciale à São Paulo et Mauá
E
lle arrive en longue tunique blanche sur
pantalon large pour camoufler sa maigreur et dissiper une persistante impression de «fragilité». A 60 ans, Marina Silva,
icône écologiste du Brésil et dissidente du
Parti des travailleurs (PT) de Lula, est en lice
pour la troisième fois pour le palais présidentiel du Planalto. Le premier tour des élections
générales (présidentielle, législatives et régionales) se tiendra le 7 octobre. Le week-end
du 25 août, Libération a suivi 24 heures de
campagne de la candidate de Rede Sustentabilidade, le parti qu’elle a créé en 2015, à São
Paulo et Mauá, dans la ceinture industrielle
de la capitale économique du Brésil. Flashs,
selfies, sourires. Celle que tout le monde appelle par son prénom se prête au jeu. Nous
sommes à Capão Redondo, banlieue défavorisée de São Paulo. En ce dimanche glacial,
«Marina» est venue pour une rencontre avec
une quinzaine de femmes de couleur. Elle a
habilement approché l’électorat féminin,
majoritaire (52%) et encore en bonne part indécis, avec le retrait forcé de Lula, qui était le
grand favori mais ne pourra pas se présenter.
L’ancien président (2003-2010) purge depuis
le 7 avril une peine de prison pour corruption.
Aux meetings, celle qui fut durant cinq ans sa
ministre de l’Environnement préfère les petits comités. C’est sa façon de faire de la politique «autrement».
QUESTIONS RUDES
On prend place dans un salon aux murs délavés. Une médiatrice déroule son parcours de
survivante, son meilleur atout. Maria Osmarina Silva a grandi dans la forêt amazonienne
de l’Etat d’Acre, connu la faim et diverses
maladies –hépatite, malaria, leishmaniose,
contamination au mercure–, travaillé comme
employée domestique et seringueira, extractrice de latex. Avec Chico Mendes, leader des
seringueiros et militant écologiste, assassiné
en 1988 par des propriétaires terriens, elle a
pris part à des empates, boucliers humains
formés autour des arbres pour empêcher le
défrichement, puis fondé la branche locale de
la puissante Centrale unique des travailleurs,
liée au PT. Une trajectoire hors du commun,
qui rappelle celle d’un Lula, les «affaires» en
moins. «Lui mis à part, elle est la seule à parler
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
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U
RO
PÉ
aux pauvres», commente Helena Chagas, fendu l’indépendance formelle de la Banque
chroniqueuse politique. Marina Silva récu- centrale, qui était pourtant déjà une réalité.
père d’ailleurs une partie des intentions de Cette année, elle testera son prestige à gauvote du leader de gauche. Elle, «femme noire che, après son soutien à l’impeachment discunée dans la pauvreté», comme ces femmes qui table de la dauphine de Lula, en 2016, qui a
l’écoutent, a troqué sa prose tortueuse (le causé des défections au sein de Rede. Des in«marinais», brocardait la presse) par des mots tellectuels ont claqué la porte, accusant le
simples: «J’ai été analphabète jusqu’à 16 ans, parti et sa principale figure d’«ambiguïté»,
mais j’ai quand même réussi à faire des études. voire de s’esquiver sur les réformes économiTout le monde a le même potentiel. Ce sont les ques du très impopulaire Michel Temer.
opportunités qui manquent.»
La patronne d’un salon de coiffure afro se PART INFIME
plaint des taux d’intérêts élevés ? La candi- On avait retrouvé Marina Silva à l’aéroport, la
date s’abstient de critiquer nommément Lula, veille. Elle était arrivée en majesté, arborant
mais dénonce sa politique de soutien aux un de ces colliers qu’elle confectionne ellemultinationales brésiliennes. L’écologie est même à partir de graines d’Amazonie, son
diluée, forcément, même si Marina Silva reste rouge à lèvres à base de betterave et son éterla seule candidate à inscrire dans son pro- nel chignon. Il y a en elle une sorte de retenue,
gramme le développement durable, «susten- comme si elle ne descendait pas de son piétabilidade», qui donne son nom au parti. L’as- destal. Nous voici à Mauá, ancien bastion
sistance est informée et aguerrie, loin des du PT. Les drapeaux claquent sur la place où
stéréotypes sur la periferia. Les questions Marina Silva est venue lancer ses candidats
sont rudes. «Que ferez-vous contre le racisme aux divers sièges en jeu. «Tu maintiens l’utostructurel ?» «Contre contre les violences do- pie», lui dit l’un d’eux, un blond très BCBG.
mestiques?» «Contre l’emploi massif des pesti- Son électorat est souvent féminin, telle Jacides?» «Et le Smic de moins de 200 euros, vous
allez pouvoir le relever si vous êtes élue?» interpelle une pasteure pentecôtiste. L’intéressée
récuse la «démagogie», rappelle la crise économique, mais présente comme une
promesse ce qui serait plutôt une mesure
d’austérité: «Nous allons préserver le pouvoir
d’achat du salaire minimum.» «Autrement dit,
il n’y aurait pas d’augmentation supérieure au
taux d’inflation?» reformule une journaliste.
«Nous allons préserver le pouvoir d’achat du
salaire minimum», répète la candidate, un
rien irritée. «Elle ne te regarde pas, elle ne te
répond pas», s’agace la journaliste. La pasteure n’a rien vu. Et s’exclame : «Marina, je
vote pour vous! Je suis contre Jair Bolsonaro»,
le candidat d’extrême droite qui pointe en tête
des sondages avec 22% des intentions de vote
[lire encadré]. Marina Silva est deuxième,
avec 12 à 16% selon les sondages. Sur les discriminations salariales à l’encontre des femmes ou le port d’arme, c’est elle qui affronte
le mieux l’ex-militaire. Parfois, il est vrai, à
coups de références bibliques.
Convertie en 1996 alors qu’elle était malade,
Marina Silva est une fervente évangélique.
«On la dépeint en fondamentaliste
mais rien dans sa carrière ne
Océan
Atlantique
permet d’affirmer que la reliVEN.
gion influence son action
politique», défend RoAmazo
ne
drigo, militant de Rede.
BRÉSIL
Catholique sur le papier
Brasilia
mais «baptisé» par un
BOLIVIE
pasteur en 2016, BolsoSão Paulo
PA
naro s’est lancé dans une
R.
surenchère conservatrice
pour lui ravir l’électorat
évangélique (25% du total). Et
500 km
il y est parvenu. Car si elle est
contre l’IVG «à titre personnel» et à l’inverse
de son colistier, Eduardo Jorge (Parti Vert),
Marina Silva propose la tenue d’un plébiscite
sur la dépénalisation de l’avortement. Tandis
que, pendant ses treize années au pouvoir,
le PT a interdit le débat, sous l’influence des
lobbys religieux…
Dans un Brésil dévasté par la corruption, la
leader de Rede veut incarner le renouveau, les
bonnes pratiques en politique. «Elle représente une alternative institutionnelle capable
de rallier les modérés de gauche comme de
droite, et qui peut se targuer d’un vote populaire», commente le politologue Giuseppe
Cocco. En 2010, Marina Silva émergeait déjà
en troisième position, raflant 20% des suffrages. Même score en 2014, après avoir succombé à la campagne agressive de Dilma
Rousseff, dont elle a un temps menacé la réélection. Le PT l’a présentée en néolibérale
prête à affamer le peuple, parce qu’elle a dé-
naína, étudiante qui voit en elle une «battante». Ou Francine, 27 ans, classe moyenne:
«Elle pense à la fois à l’homme et à la nature.»
Marina Silva passe pour une outsider. Elle refuse de s’allier aux grands partis, habitués à
marchander leur soutien et au clientélisme.
Du coup, elle n’a qu’une part infime (21 secondes) du temps de parole dédié à la publicité télévisée des candidats ainsi que des financements publics de campagne, répartis
selon le nombre de sièges des coalitions. «Ce
n’est pas la télé ni l’argent qui vont définir le
scrutin, mais l’électeur», martèle-t-elle. Gouverner sans majorité? «Je dialoguerai avec les
gens de bien. Il y en a dans tous les partis.»
«Marina doit décider si elle veut diriger un
mouvement, à la Gandhi, ou bien l’exécutif», a lâché un jour Eduardo Giannetti, son
conseiller économique. Airton, un chômeur
de Mauá, pose un œil narquois sur le mélange
de bobos et de gens du peuple qui entourent
la candidate. Lui a toujours voté PT.
Alors sans Lula, il ne sait plus. Et Marina ?
L’homme fait un sourire entendu: «Au fond,
elle est politicienne.» •
u 7
LE CANDIDAT D’EXTRÊME
DROITE SE REMET D’UNE
ATTAQUE AU COUTEAU
Jair Bolsonaro va mieux : il s’est laissé
photographier à l’hôpital. Le candidat
d’extrême droite, en tête des
sondages (22 % d’intentions de vote),
a frôlé la mort jeudi après avoir été
poignardé. Mais il ne fera plus
campagne dans la rue ni ne prendra
part aux débats. Pour le politologue
Carlos Melo, cet acte devrait l’aider
à ne pas perdre de voix. Selon un
sondage, 44 % des Brésiliens refusent
de voter pour lui. Les accusations de
sexisme et d’apologie de la violence
(il prône un port d’arme moins
encadré) par le candidat Geraldo
Alckmin (droite) ont porté. Mais les
opposants de Bolsonaro devront
baisser le ton un temps. «Ensuite,
l’association entre ses bannières et
l’agression dont il a été victime seront
inévitables», dit Melo. C. Ra.
E
IN
NT
GE
AR
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MONDE
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Kirghizistan
Jeux, chèvres
et matchs
REPORTAGE
KAZAKHSTAN
Tcholpon-Ata
OUZB.
Bichkek
KIRGHIZISTAN
CHINE
TADJIKISTAN
100 km
La 3e édition des Jeux nomades,
qui célèbrent les traditions d’Asie
centrale, s’est achevée samedi.
«Libération» a assisté au raout
et à son point culminant, le kokborou, sorte de polo où
les participants s’arrachent
la dépouille d’un animal décapité.
Par
ROMAIN BOULHO
Envoyé spécial à Tcholpon-Ata
M
elis est un lutin avec un
chapeau de feutre. Il a un
sourire en or brut, alors il
expose ses pépites dès qu’il le peut.
A l’arrière de son camion, il transporte des chèvres. Il aime dire : «Il
y a Marx, Lénine, Staline… et Melis!» Melis est égorgeur. Une chèvre
noire gît à ses pieds. Les pattes liées
par une corde, ses yeux partent à la
dérive. Elle est muette, mais bien vivante. Plus pour longtemps: Melis
s’agenouille à l’écart de la foule, un
couteau dans ses mains, prêt à satisfaire le rituel. Il tranche la peau
épaisse du cou. La bête ne pousse
aucun cri. Pour seul son, la lame qui
déchire les muscles, équarrit les os.
L’odeur de sang est atroce. Le petit
homme de 66 ans, qui «fait ça depuis [son] adolescence, comme tout
le monde dans les villages du pays»,
jette la tête à l’arrière du camion,
au milieu des animaux qui seront
sacrifiés une autre fois. Le reste
du corps est pris de convulsions,
des gouttes rouges souillent le
sable. Le match de kok-borou peut
commencer.
«Tchlac ! Tchlac ! Tchlac !» Dans
l’hippodrome de Tcholpon-Ata, station balnéaire de l’est du Kirghizistan, la 3e édition des Jeux mondiaux
nomades, qui se sont terminés samedi, montre ce qu’elle a de plus
singulier. Les claquements sourds
des cravaches battent le flanc des
chevaux. Les petits bâtons de bois
aux bouts filés lacèrent, strient, et
c’est un tableau de maître qui
s’ébauche. Sur la piste, une fureur
qui s’exprime dans des attitudes qui
dépassent les frontières de la raison.
Il faut entendre le souffle féroce des
chevaux, leurs sabots qui mordent
le sable et parfois le torse d’un malheureux tombé à terre ; il faut voir
les naseaux dilatés, les veines qui
sillonnent des corps bandés et écumants. Le Kazakhstan affronte la
Russie au kok-borou depuis quinze
minutes et les deux équipes de
quatre cavaliers défendent coûte
que coûte leur thai kazan, leur but,
sorte de gros nid. L’œuf: le corps décapité de la chèvre de Melis. Il virevolte, objet de toutes les cavalcades.
POITRAILS
Un cavalier kazakh, paré d’une combinaison bleu roi et jaune d’or, éperonne son cheval. Enferrée de ses
mors, sa monture renâcle, secoue la
tête avant de se projeter à toute
bride vers la mêlée, où se nouent
hommes et chevaux. Les poitrails
gonflés des coursiers s’entrechoquent et les mains des lutteurs se
disputent la carcasse. Se contorsionnant de toute sa longueur, la tête au
sol, le Kazakh agrippe la dépouille,
qui avoisine les 35 kilos. Il la propulse sur l’encolure de sa monture
et maintient la prise de sa jambe. Il
vire à droite, volte à gauche, tire sur
ses rênes et, cette fois, c’est la longue
tête osseuse du cheval qu’on dirait
proche de se déboîter. L’ouverture se
fait, il s’y engouffre au triple galop.
Le but russe est là: d’un geste, il en-
voie la chèvre tranchée dans la
cavité. La poussière tourbillonne
et la tribune exulte.
Le kok-borou : un nom qui bruit
comme l’écho dans les steppes sans
fin d’Asie centrale. Ce sport-spectacle-baroud est pratiqué par les nomades depuis des temps si anciens
qu’il faut en appeler aux lumières
de Taalai Myrsakmatov, l’entraîneur de l’équipe nationale kirghize:
«A l’origine, les guerriers jouaient
avec une tête de loup, qu’ils plantaient à l’entrée de leur campement
pour éloigner les meutes. Avec les
progrès de la civilisation, les loups
se sont volatilisés. La peau de mouton étant trop fragile, on a choisi la
chèvre.» Depuis 2014, à raison d’une
édition tous les deux ans, le Kirghizistan organise ces Jeux avec pour
ambition «de faire revivre la culture
des peuples nomades». Cette année,
l’ex-république soviétique, constamment sous perfusion de capitaux étrangers, a mis les petits plats
dans les grands. Après l’acteur américain de nanars Steven Seagal il y
a deux ans, l’invité d’honneur (et
surprise) de la cérémonie d’ouverture s’est avéré être le président
turc, Recep Tayyip Erdogan. Ont
également été de la partie, Noursoultan Nazarbaïev, au pouvoir depuis vingt-huit ans au Kazakhstan,
et l’ultranationaliste Premier ministre hongrois, Viktor Orbán.
En attendant, les athlètes, pas plus
nomades que le premier clampin
venu, ont défilé comme au carnaval. En costume traditionnel de leur
pays pour beaucoup, en jeans pour
d’autres. Entre Indiens et cow-boys,
les Américains ont choisi : ils portent fièrement le chapeau. Les Ouzbeks et les Tadjiks paradent. Antigua-et-Barbuda est là aussi, comme
la France ou la Côte-d’Ivoire. Les
Kirghiz, en survêtements, sont en
nombre : ils représentent plus du
quart des 3000 participants annoncés. «En fait, ils ont créé des Jeux
pour eux», persifle une mauvaise
langue.
On annonce 77 pays et 37 sports,
dont du tir à l’arc (à dos de cheval
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Au kok-borou, les deux équipes
tentent de porter une carcasse
de chèvre dans le but adverse.
PHOTO VYACHESLAV OSELEDKO. AFP
notamment), du salburun (chasse
traditionnelle, un cheval tirant un
renard mort, les bêtes à ses trousses) ou des concours de dressage
(de lévriers, d’aigles et de faucons).
Et puis aussi du sumo, du bras de
fer et toutes sortes de luttes des
pays alentour: l’événement est une
question d’identité. «Les Kirghiz
ont des valeurs nomades certes,
mais ils restent très pragmatiques,
analyse Catherine Poujol, directrice
de l’Institut français d’études sur
l’Asie centrale, basé à Bichkek, la
capitale. Une telle compétition est
essentiellement faite pour attirer
l’attention, les regards du monde et
des touristes. Elle leur donne une
place dans cette grande famille des
pays turcophones.»
«PAYSAGES»
Derrière le vernis marketing et les
ambitions diplomatiques des Jeux,
une plongée dans le passé. A quelques dizaines de kilomètres de
Tcholpon-Ata se dresse Kyrchyn,
vallée où les touristes assouvissent
leurs désirs d’épique époque Gengis
Khan. Perchée à plus de 2000 mètres, la terre y est dénudée, ourlée de
palissades alpines et un vent froid
burine les centaines de yourtes installées pour l’événement. Là se
jouent les sports de grands espaces.
Sur le chemin: un «ethnobazar», où
fourmillent camelots, tapis diaprés
et peaux de loups pendues par le
museau. Des taxi-chevaux affluent,
de vieilles femmes aux longs turbans blancs servent des bouillons
aux visiteurs.
La grande foire se poursuit du côté
des épreuves : une succession de
couacs gentillets se met en place. La
partie du plateau réservée au tir à
l’arc est légèrement vallonnée et les
cibles en bois, représentant des
bouquetins, sont penchées. Les arbitres frétillent dans tous les sens,
prospectent les environs à la recherche de pierres pour les caler. En
vain. La trentaine de participants,
hommes et femmes, s’avance vers
la ligne –un ruban de chantier. Un
des cow-boys américains est là, il
tient haut son arc. A son côté, une
Allemande, le carquois vide, a seulement réussi à planter le sabot du
bouquetin. Elle déroule quand
même son bonheur : «La compétition, c’est un prétexte. On retrouve
ici une ambiance et des paysages
comme nulle part ailleurs.»
Du côté des dresseurs, autre problème : un aigle s’est fait la malle.
Son maître pousse des cris, mais
rien n’y fait. Dans l’échancrure des
monts, le rapace n’est plus qu’un
point lointain. Alima, deux dunes
pour joues et la peau cuivrée par le
soleil, regarde la scène amusée. Elle
vit à Bichkek mais vient du sud du
pays, encore marqué par les transhumances d’été: «Les règles pour ces
olympiades ont été adaptées, bien
sûr, mais l’esprit et les traditions nomades sont là.»
Pourtant, ça ne va pas fort à l’hippodrome. Le kok-borou, toujours.
Ça parlemente à grands cris : un
gaillard, les yeux mangés de fureur,
crache sa bile à la face d’un joueur
russe, qui lui répond en brandissant
sa carte d’immunité (son passeport). Mohammed Habbibi, le
gaillard et coach afghan, prend l’assistance à témoins: «Mais regardeles ! Regarde leur tête ! Est-ce qu’ils
ont l’air de Russes?» Il décrit la peau
trop bistre selon lui, le regard trop
entaillé –il ne précise pas les mains
trop agiles. C’est la déroute : deux
cavaliers afghans ont les nerfs en
compote et s’enfuient, un arbitre à
leur trousse.
«PALUCHES»
Plus tard, un nouveau match de
kok-borou et deux nouvelles victimes. Melis a encore sévi, une
chèvre a perdu sa tête. L’équipe de
France, elle, ne sait plus où donner
de la sienne. Face aux percées des
Ouzbeks et leurs «paluches grandes
comme ça», les néophytes sont dépassés. «A la base, on joue au horseball, prévient le capitaine Xavier
Bremondy. On est venu en faire une
démonstration. Là, c’est beaucoup
plus “barbare”. On vient un peu de
découvrir les règles mais bon, on
ne pensait pas que ça allait être
aussi dur.»
Une sensation : les Jeux nomades
ressemblent à une revanche. Celle
de pays cantonnés aux rôles de
faire-valoir dans les grandes compétitions internationales. Les Français en font les frais. Le discours
d’avant-match du capitaine : «On
gagne un maximum de temps les
gars, on pourrit le jeu dès qu’on
peut. On mise tout sur la défense. La
chèvre, on l’attrapera pas de toute
façon.» Un cavalier bleu, exsangue,
se réfugie sur la touche : «Moi, je
me cache.» Les efforts des Français
sont récompensés. Les Ouzbeks
les laissent marquer plus d’une fois
et, dans la tribune, on applaudit
comme aux premiers pas d’un bambin. Quant à la fameuse chèvre,
tamponnée de toute part tout au
long du jeu, elle est censée gonfler
la panse des battus. «Il n’y a pas de
viande plus tendre», assure Melis.
Et le petit homme de philosopher:
«Les vainqueurs ont déjà la fierté
de la victoire.» •
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10 u
MONDE
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Elections en Suède Le pays fait-il
à son tour le choix du repli dans une
Europe déchirée sur sa politique migratoire ? Quelque 7,5 millions de Suédois votaient dimanche
lors de législatives qui devaient signer une montée de
l’extrême droite : elle dénonce l’immigration comme une
menace «culturelle» et réclame le renvoi de centaines
de milliers de personnes. Les résultats tombaient dans la
soirée de dimanche. Ils sont à retrouver sur notre site.
LIBÉ.FR
s’étaient émus du sort des
employés afghans et ont été
reçus par un conseiller du
ministère des Armées. Les
membres de la commission
devraient arriver le 1er octobre et rester un mois dans la
capitale pakistanaise. Ils ne
peuvent pas aller à Kaboul,
les services consulaires n’y
étant plus assurés : l’ambassade a été détruite lors d’une
explosion au camion piégé le
31 mai 2017. Elle s’est réinstallée dans la zone la plus protégée de la capitale afghane, la
«green zone (zone verte)»,
ceinte de miradors et d’une
série de hauts murs.
Combien de dossiers seront
réexaminés? Par qui? Et sur
quels critères? Les questions,
là encore, n’ont pas de réponse. Contactés vendredi
par Libération, ni le ministère
des Armées ni celui des Affaires étrangères n’avaient réagi
dimanche. «Aucun détail
pratique n’a été donné, nous
attendons le déroulé concret
du réexamen des dossiers»,
explique Caroline Decroix.
«Eclats». A Kaboul, Zainul-
Zainullah, qui a travaillé en Afghanistan comme interprète pour l’armée française, à Kaboul le 23 mars. PHOTO SANDRA CALLIGARO
Interprètes afghans: des demandes
de visas toujours lettres mortes
D’anciens employés
de l’armée française
ont manifesté
dimanche à Paris
pour leurs collègues
coincés dans leur
pays faute de
papiers et menacés
par les talibans.
Par
LUC MATHIEU
Photo SANDRA
CALLIGARO
E
n guise de pancartes,
de simples feuilles de
papier: «Des visas pour
les auxiliaires afghans de l’armée française» et «Exécution
des décisions de justice». Pas
de slogans criés au mégaphone, juste quelques dis-
cours brefs couverts par l’exil. «La France a le budget
le bruit de la circulation. et les moyens de sauver ceux
Une quarantaine d’Afghans qui l’ont servie. Elle doit le
se sont réunis dimanche faire», dit un manifestant.
après-midi sur une petite
place du VIIe arrondissement Association. Plus de
de Paris. Derrière eux, le mi- 800 Afghans – interprètes,
nistère des Armées, protégé cuisiniers ou ouvriers – ont
par des grilles métalliques et travaillé pour l’armée frandes caméras. Tous sont d’an- çaise, principalement dans la
ciens interprètes de l’armée province de Kapisa (nord-est)
française, déet le district de
L’HISTOIRE Saroubi, proche
ployée en Afghanistan de 2002
de Kaboul. A
DU JOUR
à 2013. Ils se
l’été 2012, 73 se
considèrent comme chan- voient attribuer un visa.
ceux, ils ont eu des visas. En 2015, après une série de
Ils sont là, sous le regard in- manifestations à Kaboul, un
terloqué de quelques touris- peu plus de 100 autres gates en bermuda, pour leurs gnent le droit de venir s’insanciens collègues qui n’en taller en France avec leur
ont pas et sont toujours famille. Mais plus de
en Afghanistan, menacés 150 dossiers sont rejetés.
par les talibans, ou lancés sur L’ambassade française et le
les routes clandestines de ministère des Armées ne
donnent aucune explication,
aucune justification. Seul le
refus est signifié.
Quelques-uns à Kaboul s’organisent et l’association des
anciens interprètes afghans
est créée en France. Des recours sont déposés devant le
Conseil d’Etat et le tribunal
administratif de Nantes.
Plusieurs cas de réexamen de
dossier refusé sont ordonnés.
Aucun n’a eu lieu. «Des décisions ont été rendues en
octobre 2017. Elles auraient
dû être appliquées un mois
après mais il n’y a toujours
rien. Nous en sommes au
point où des avocats vont devoir faire des requêtes en exécution de jugements», explique Caroline Decroix,
vice-présidente de l’association qui a organisé la manifestation de dimanche.
Depuis 2015, la France n’oppose que son silence à ses anciens employés afghans. Le
dossier est censé être géré par
trois ministères: les Affaires
étrangères, les Armées et
l’Intérieur. «Chacun se renvoie la balle», dit Caroline
Decroix. Le ministère des Armées craint qu’une régularisation de la situation des interprètes afghans crée une
forme de jurisprudence et
puisse s’appliquer aux employés d’autres pays où des
soldats français sont engagés, tel le Mali.
Seule évolution depuis plus
de trois ans, l’envoi d’une
commission pour réexaminer les cas à Islamabad, capitale du Pakistan. C’est ce qui
a été annoncé cet été à deux
députés, Bastien Lachaud et
Alexis Corbière (LFI), qui
lah, 27 ans, se dit perdu. Il a
travaillé quatre ans comme
interprète pour l’armée française dans le district de
Tagab, contrôlé par les talibans. Il a plusieurs certificats
et lettres de recommandation
de ses anciens officiers. Il n’a
jamais su pourquoi son visa
avait été refusé en 2015. Il vivote depuis, donne quelques
cours d’anglais, qui lui permettent à peine de payer son
loyer d’une maison sans eau
ni électricité d’un quartier
pauvre de Kaboul. Les talibans le traquent. Ils ont essayé de le tuer deux fois, il
s’en est sorti avec des blessures au bras et à une jambe, où
il a encore des éclats de balles. «Je suis inquiet, je ne sais
pas quoi faire. Il faut que
j’aille à Islamabad avec mon
dossier? Mais comment? Je ne
peux pas y aller par la route,
c’est trop dangereux. Et je ne
peux pas non plus me payer
le billet d’avion. Je ne comprends rien», explique-t-il.
Dimanche, un nouvel attentat a frappé Kaboul. Un kamikaze à moto, qui s’est fait exploser dans le centre-ville, a
tué 7 civils. Mercredi, c’est un
club de sport qui avait été
visé par une double attaque
de l’Etat islamique. Au moins
20 personnes ont péri et plus
de 70 ont été blessées. •
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
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LIBÉ.FR
u 11
Visa pour l’image livre son palmarès Comment ne pas se réjouir
de voir une femme, la première depuis vingt ans, obtenir le visa d’or news
décerné par Paris Match lors de cette 30e édition du plus important festival de photojournalisme au monde ? A 40 ans, Véronique de Viguerie, qui se définit comme
«photoreporter de guerre, mère de deux enfants, blonde et pas stupide», a été récompensée
pour son travail au Yémen. Parmi les nombreux prix attribués, on ne saurait oublier le prix
Visa de la presse quotidienne, attribué pour la première fois à Libération. Nous avions
ouvert nos pages à Sergey Ponomarev, chargé de documenter le quotidien des Russes
pendant le Mondial de foot. PHOTO VÉRONIQUE DE VIGUERIE. GETTY IMAGES
REUTERS
«Qu’est-il arrivé au Parti
républicain?»
BARACK
OBAMA
ex-président
des Etats-Unis,
vendredi
Barack Obama a dénoncé vendredi le mutisme des républicains face aux dérives de Donald Trump, dans un discours passionné visant à mobiliser les démocrates à l’approche d’élections législatives cruciales. Depuis l’Illinois, l’ex-président
américain a stigmatisé ces élus qui s’en tiennent à «de vagues
déclarations de désapprobation quand le Président fait quelque
chose de scandaleux. Ils ne rendent service à personne en soutenant activement 90% des trucs fous qui viennent de cette Maison Blanche, et en disant: “Ne vous inquiétez pas, on évite les
10 % restants”» en référence à la tribune dans le New York
Times d’un haut fonctionnaire anonyme, expliquant faire de
la résistance intérieure. Relativement discret depuis son départ de la Maison Blanche, le 44e président des Etats-Unis a
clairement l’intention de s’impliquer dans la campagne à venir. Obama a aussi dénoncé les attaques répétées de Trump
contre l’indépendance de la justice ou la liberté de la presse.
Echec des pourparlers, combats
meurtriers: le Yémen s’enfonce
L’échec des pourparlers de des conditions à leur
paix sur le Yémen traduit présence, les rebelles houla profonde méfiance entre this n’ont finalement pas
les belligérants et fait crain- fait le déplacement. Les
dre une nouvelle escalade pourparlers autour de ce
militaire, en particulier conflit, à l’origine de «la pire
dans la région stratégique crise humanitaire» au
de Hodeida, dans l’ouest monde selon les Nations
du pays. Ces dernières unies, devaient initialement
vingt-quatre heures, de s’ouvrir jeudi. Quelques
violents combats y
heures après l’anont fait 84 morts,
nonce de cet échec
RÉCIT
dont 11 parmi des
cuisant par le mécombattants progouverne- diateur onusien, Martin
mentaux et 73 dans les rangs Griffiths, le chef des rebelrebelles.
les, Abdel Malek al-Houthi,
Samedi, des consultations a appelé ses partisans à la
très attendues sous l’égide «résistance face à l’agresde l’ONU – les premières sion» du gouvernement
depuis plus de deux ans – yéménite, soutenu par une
ont échoué à Genève coalition militaire sous
avant même d’avoir com- commandement saoudien.
mencé : après avoir posé Sommant les Yéménites
d’«aller aujourd’hui sur tous
les fronts», Abdel Malek
al-Houthi leur a demandé
de renforcer «la défense, la
sécurité», et de recruter «des
volontaires sur le terrain».
Les Houthis, qui contrôlent
de vastes régions de l’Ouest
et du Nord, dont la capitale,
Sanaa, sont soutenus par
l’Iran. Le processus de paix
que Martin Griffiths cherchait à relancer depuis des
mois a été sérieusement
compromis, estime Aleksandar Mitreski, chercheur
sur le conflit yéménite à
l’université de Sydney.
«Comme il n’y a pas de processus de paix à respecter,
les belligérants n’auront pas
de contraintes […] sur le
terrain», prévient-il.
75
condamnations à mort
ont été confirmées par
la justice égyptienne
en appel samedi. Parmi
les condamnés, dans l’un
des plus grands procès
depuis la révolte ayant
secoué l’Egypte en 2011,
figurent plusieurs responsables des Frères musulmans. Ce ne sont pas
moins de 739 personnes
qui étaient jugées, accusées pour la plupart
d’avoir tué des policiers
ou vandalisé des biens
publics en août 2013, lors
d’émeutes au Caire, un
mois après que l’armée
avait renversé le régime
islamiste de Mohamed
Morsi. La répression avait
fait près de 900 morts.
Michelle Bachelet, hautcommissaire des Nations
unies, s’est émue de ces
condamnations.
Corée du Nord: aucun missile longue
portée à la parade militaire
Le régime nord-coréen ne
manque jamais une occasion
de montrer ses muscles à
l’occasion de parades militaires grandiloquentes. Celle
qui s’est déroulée dimanche
à Pyongyang à l’occasion du
70e anniversaire du pays a
été marquée par l’absence
des missiles Hwasong-14 et
15, capables d’atteindre les
Etats-Unis, et qui changèrent la donne stratégique
lorsqu’ils furent testés l’an
dernier. «On dirait que les
Nord-Coréens ont vraiment
essayé de minimiser la nature militaire» de l’événe-
ment, a commenté Chad
O’Carroll, directeur du
Korea Risk Group. Tout
déploiement de missile de
longue portée aurait semé le
doute sur l’engagement
nord-coréen en faveur de la
dénucléarisation. Pyongyang n’a pas fait part publi-
quement de sa volonté de
renoncer à ces armes, mais
mène une remarquable
offensive de charme à laquelle a visiblement succombé Gérard Depardieu,
aperçu en dessous de la tribune principale. PHOTO
DANISH SIDDIQUI. REUTERS
DISPARITION
Mac Miller,
RIP le
rappeur
Les causes varient d’un
cas à l’autre, mais l’hécatombe qui frappe depuis
quelques mois nombre de
jeunes hérauts du hiphop américain s’est vu
augmenter d’un nouveau
nom: celui de Mac Miller,
retrouvé mort vendredi à
son domicile californien,
apparemment victime
d’une overdose (selon le
site TMZ) alors qu’il devait tourner son nouveau
clip ce jour-là. Il avait
26 ans. Né Malcolm McCormick à Pittsburgh, ce
producteur et multi-instrumentiste autodidacte
avait atteint le sommet
des charts avec son premier album, Blue Slide
Park (2011), suivi de quatre autres (le dernier, le
solide Swimming, était
sorti il y a un mois). Au
cours de sa carrière, le
jeune homme avait souvent évoqué, d’interviews
en chansons, ses problèmes d’addiction à des
substances telles que la
codéïne, carburant très en
vogue de sa génération de
rappeurs. Malgré plusieurs vœux de décrochage, il avait percuté un
lampadaire en voiture
avant de s’enfuir, pour
confesser ensuite qu’il
n’était alors pas sobre :
«C’était la meilleure chose
qui puisse arriver. J’avais
besoin de ça. Il me fallait
foncer dans ce lampadaire
et que littéralement tout
ça cesse.» En 2016, interrogé par le site Pitchfork
quant à l’épitaphe qu’il
aimerait voir inscrit sur sa
tombe, Mac Miller avait
répondu : «He did that
shit.» PHOTO AFP
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12 u
FRANCE
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Jean-Luc Mélenchon,
dimanche à Marseille.
Immigration Jean-Luc
Mélenchon tente de
dissiper les ambiguïtés
Critiqué à gauche
pour sa position floue
sur les réfugiés, le
leader de La France
insoumise a voulu
montrer à Marseille
dimanche qu’il n’était
pas rattrapé par les
positions d’extrême
droite, comme
ses homologues
d’Allemagne
ou d’Italie.
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
u 13
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Pour battre l’extrême droite,
il faut une politique claire
Linke, ou en France dans le parti de Jean-Luc Mélenchon. Les trois positions, si elles ont quelque
parenté, sont très différentes. Cinq Etoiles, issu en
partie de la gauche, s’est allié avec la Ligue, parti
d’extrême droite, et cautionne donc sa politique violemment anti-immigrés; Sahra Wagenknecht, dissidente de Die Linke, tient un discours très raide, sans
qu’on sache encore quelles mesures elle propose;
Jean-Luc Mélenchon, qui ne croit pas au «droit
a montée des nationalismes partout en Eu- d’installation» et suggère donc un maintien des
rope? Rien d’étonnant, dit-on, voyez les inéga- frontières et des contrôles, est beaucoup plus prulités sociales, la fracture urbaine, la pauvreté, dent, se distinguant de la rhétorique «no border»
le chômage, les ravages du capitalisme débridé, les mais proclamant sa solidarité avec les migrants. Les
cruautés du libéralisme. Antienne classique. Mais deux premiers, en tout cas, ont tourné casaque.
est-ce le bon diagnostic? Pas sûr. Dans un étrange Comme disent les Anglais, «if you can’t beat them,
mimétisme, le même mal de l’intolérance frappe des join them» («si vous ne pouvez pas les battre, rejoisociétés très différentes. On trouve des nationalistes gnez-les»). Pour retrouver les suffrages des classes
dans les pays plus inégalitaires, certes, mais aussi populaires, il faut reprendre les mots d’ordre des naau cœur de nations qui ont beaucoup fait contre tionalistes, et donc combattre vigoureusement l’iml’inégalité sociale, la Suède, le Danemark, les Pays- migration. On emploie pour se justifier un vieil arBas. Le chômage ? Il est faible en Allemagne, en gument du mouvement ouvrier: les travailleurs
Suisse ou en Autriche. Pourtant l’extrême droite y étrangers menacent la situation des travailleurs
pèse tout autant. Autrement dit, l’expliautochtones.
cation socio-économique ne suffit pas.
ÉDITORIAL En acceptant des jobs au rabais, ils
On sait bien, même si certains n’osent
pèsent sur les salaires, accroissent le
encore le dire trop haut, qu’il existe un puissant fac- chômage, soumettent les classes populaires à une
teur commun à ces situations disparates: l’immigra- concurrence délétère. On trouve le raisonnement
tion. La Suède accueillante voit percer un fort parti chez Marx, chez Jaurès, dans la SFIO des années 30
nationaliste depuis la crise de 2015; l’Autriche si ou le PCF de Georges Marchais dans les années 70.
longtemps sociale-démocrate est gouvernée par des Il permet au passage de faire passer la pilule. Le vrai
partisans de la fermeture qui surfent sur la vague coupable, c’est le capitalisme sans âme et sans fronmigratoire; l’Allemagne, jusque-là immunisée par tière, autrement dit, l’ennemi traditionnel. Pour
son passé, voit l’AfD monter en puissance depuis lutter contre lui, il faut réhabiliter la patrie protecqu’elle a ouvert ses frontières à un million de réfu- trice, qui assure la solidarité nationale et limite la
giés. Il faut se rendre à l’évidence: la cause essen- compétition sociale. Contre la mondialisation libétielle du phénomène, le carburant du nationalisme, rale, l’Etat national. Avec un inconvénient, toutec’est l’immigration. Ou, plus exactement, le senti- fois. Celui du reniement. On entend déjà les éditoment répandu dans les classes populaires que cette rialistes du Figaro, de Valeurs actuelles ou de
immigration, auparavant acceptée, est devenue in- Causeur : encore une illusion brisée du progrescontrôlable et dangereuse. Dès lors les démocrates sisme irénique; après des décennies de discours
en général –et la gauche en particulier–, plaidant moralisateurs, de dénonciations enflammées, le
l’ouverture et l’accueil, se trouvent placés devant le réel fait tomber les masques. La preuve: la gauche
cruel aphorisme de Bossuet: «Dieu se rit des hommes de la gauche vient sur nos positions.
qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en ché- Imiter le discours de l’extrême droite, comme
rissent les causes.» On accepte l’immigration incon- semble le faire Sahra Wagenknecht, connue pour
trôlée: on fait monter le nationalisme.
son orthodoxie marxiste? Aucune gauche, même
la plus réaliste en matière migratoire, ne peut adopMasques. D’où les conversions qu’on observe en ter la position des nationalistes. Outre le reniement
Italie dans le Mouvement Cinq Etoiles, en Allema- spectaculaire qu’elle devrait assumer, il lui faudrait
gne au sein du parti de la gauche de la gauche, Die aussi, et surtout, se rallier à des mesures qui révul-
Les nationalistes pullulent en
Europe, même dans les pays les
moins défavorisés. Pour autant,
aucune gauche, même la plus
réaliste en matière migratoire,
ne peut adopter leurs positions.
L
Par
RACHID LAÏRECHE
Envoyé spécial à Marseille
Photo PATRICK
GHERDOUSSI
D
es retrouvailles. Le sentiment de se plonger dans le
passé. Dimanche matin, à
Marseille, Jean-Luc Mélenchon
s’installe derrière le pupitre. Chemise blanche retroussée, lunettes
sur le nez, il s’adresse à son ancienne famille : les socialistes. Le
député des Bouches-du-Rhône
participe à un débat organisé par
Nos Causes communes – un club
politique fondé par Emmanuel
Maurel, Marie-Noëlle Lienemann
et le Mouvement républicain et citoyen (MRC). «J’ai le cœur plein
d’enthousiasme si vos chemins viennent en jonction avec les nôtres. Que
finisse cette longue solitude pour
moi d’avoir été séparé de ma fa-
mille», lâche le tribun. Et : «Mes
amis, vous me manquiez.»
Mélenchon passe très vite aux questions de fond. Il termine son allocution avec un sujet qui crispe les
âmes, l’immigration. Le leader de La
France insoumise pointe les «politiques injustes» des Occidentaux qui
poussent «les agriculteurs, les pêcheurs» à quitter leur terre. Il répète
à plusieurs reprises : «Les gens ne
partent pas par plaisir, l’exil est une
souffrance et le pied-noir qui vous
parle le sait.» Puis: «Je n’ai jamais
cru à la liberté d’installation, c’est
une fausse liberté. Il faut mener une
politique raisonnable et le devoir
d’humanité est indispensable.» Une
sortie loin d’être anodine : à quelques mois des européennes, observateurs et politiques surveillent à la
virgule près ses propos sur le sujet.
Le 25 août, au parc des expositions
de Marseille, c’est la rentrée de La
France insoumise. Sous le vent et le
regard des militants, Mélenchon
n’esquive pas le débat: «C’est un sujet qui, paraît-il, est délicat pour
nous. Il ne l’est nullement.» Le député rend hommage à l’Aquarius, le
navire humanitaire qui secourt les
réfugiés en mer. Puis: «Oui, il y a des
vagues migratoires, oui, elles peuvent poser de nombreux problèmes
aux sociétés d’accueil quand certains
en profitent pour baisser les salaires
en Allemagne. Nous disons: honte à
ceux qui organisent l’immigration
par les traités de libre-échange et qui
l’utilisent ensuite pour faire pression
sur les salariés.» Des mots qui ressemblent comme deux gouttes
d’eau à ceux de la députée allemande de Die Linke Sahra Wagenknecht, qui vient lancer son nouveau mouvement, «Aufstehen»
(«debout»), et qui crée la polémique
dans son pays : elle cogne sur la
«naïveté» de la gauche, «l’ouverture
des frontières» et la politique migra-
sent à juste titre la grande majorité de ses partisans,
même dans les classes populaires: expulsions massives, chasse policière généralisée contre les sanspapiers, refus de secourir les bateaux chargés de réfugiés en Méditerranée, fermeture hermétique des
frontières… Sans grand bénéfice politique, probablement. Reprendre le discours des nationalistes,
c’est aussi le légitimer. Ils ont dans cette matière
l’avantage de l’antériorité. Le plus souvent l’électeur
préfère, chacun le sait, l’original à la copie.
Régulation. Alors ? Combattre vainement le
nationalisme, ou bien le rejoindre? Charybde ou
Scylla? Il existe une autre voie. A gauche, le discours
de l’ouverture totale, du refus des frontières, celui
que dénoncent ses adversaires, est en fait tenu par
une minorité. Une minorité bruyante, qui intimide.
Mais une minorité tout de même. Au pouvoir, la
gauche française, par exemple, socialistes, écologistes et communistes confondus, n’a pas ouvert
grand les frontières. Elle a plaidé pour un traitement
humain de l’immigration, mais aussi pour une régulation. Elle a refusé les propositions répressives
de la droite et de l’extrême droite, mais elle a fait
raccompagner à la frontière des dizaines de milliers
de migrants illégaux, sans que les ministres les plus
«moraux», les écologistes notamment, se mettent
en travers. Dans une société démocratique, la position «no border» est intenable: le peuple n’en veut
pas. Au demeurant, nous ne sommes pas encore
dans la république universelle d’Emmanuel Kant.
Les nations restent une réalité. Une réalité parfois
dangereuse. Mais une réalité.
Dans ces conditions, comme on l’a déjà écrit ici, il
n’existe qu’une seule politique moralement et politiquement acceptable: la régulation humaine de
l’immigration. Elle suppose qu’on maintienne clairement la distinction entre réfugiés, éligibles à l’accueil organisé, et migrants économiques, dont l’entrée doit être subordonnée aux possibilités d’emploi
et aux capacités d’accueil. Elle suppose qu’on cesse
de tenir tout renvoi dans le pays d’origine comme
une déportation. Elle suppose qu’on dégage les
moyens nécessaires pour organiser l’intégration
des nouveaux venus. Elle suppose surtout qu’on
l’assume, sans hypocrisie ni faux-fuyants pour
qu’elle offre une base solide à la lutte contre la xénophobie. Pour battre l’extrême droite, la morale ne
suffit pas. Il y faut une politique claire.
LAURENT JOFFRIN
toire d’Angela Merkel. Sahra Wagenknecht connaît bien le député de
Marseille, elle l’a côtoyé à plusieurs
reprises. Et le débat autour de ses
positions a éclaboussé La France insoumise. Jean-Luc Mélenchon a
écopé d’accusations très vilaines
(«xénophobe», «nationaliste»…).
«Une Kaaris-Booba»
Vendredi soir, peu après minuit,
l’élu de Marseille a le droit à une
tape sur l’épaule inattendue. Après
un dîner avec la chancelière allemande, Emmanuel Macron se balade sur le Vieux-Port, s’offre un petit bain de foule. Et il tombe,
presque par hasard, sur le leader de
La France insoumise –posté en terrasse avec des amis. L’échange est
doux. Des sourires. Depuis, la scène
filmée tourne sur les réseaux sociaux. Et ses opposants se gondolent. Certains qualifient Mélenchon
d’«agneau», d’autres de «petit
chat». Le tribun, qui ne voulait pas
«rejouer une Kaaris-Booba», assume le côté aimable d’une partie
de l’échange. Macron: «J’ai toujours
plaisir à discuter avec M. Mélenchon. On n’a pas toujours les mêmes
idées mais…» Mélenchon: «Pas souvent.» Macron: «Il y a des fois où ça
arrive mais c’est toujours respectueux et intéressant.» Journaliste :
«Votre adversaire c’est plus le Front
national (sic) que lui-même ?» Macron: «Je n’ai aucun doute. On a des
confrontations politiques mais Mélenchon, ce n’est pas mon ennemi.»
La suite de l’échange est moins glorieuse: Journaliste: «Vous avez dit
qu’Emmanuel Macron est “le plus
grand xénophobe qu’on ait”.» Mélenchon: «Non, non.» Journaliste:
«Si, vous l’avez dit!» Macron, secourable : «Ça m’étonnerait.» Mélenchon, un peu gêné : «Vous ne
pouvez pas le croire ! Peut-être une
légère exagération Suite page 14
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14 u
FRANCE
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Suite de la page 13 marseillaise…»
Qu’importe, le chef de La France insoumise s’est engouffré dans la brèche.
Le lendemain matin, sur les réseaux
sociaux, il a tapoté sur son clavier: «La
macronie insultante est rappelée à l’ordre par son chef. Eux qui m’invectivent
depuis quinze jours et me traitent de xénophobe et de nationaliste sont désapprouvés par le chef de l’Etat…» Manuel
Bompard, candidat de LFI aux européennes, confirme. Selon lui, certains
ministres tentent de mettre dans le
même panier Jean-Luc Mélenchon,
l’Italien Matteo Salvini et le Hongrois
Viktor Orbán. C’est «raté et c’est fini»,
dit-il. Comprendre : Macron vient de
siffler la fin de la partie. Le souci : les
critiques ne fusent pas que de la majorité présidentielle. Plusieurs têtes à
gauche tiquent. A l’image d’Olivier
Besancenot et de David Cormand
(EE-LV). Le secrétaire national des écolos pose le débat: «Je n’ai aucun doute
sur les valeurs de Jean-Luc Mélenchon.» Puis : «Mais j’ai le sentiment
qu’il refuse de brusquer une partie de
son électorat qui est contre l’accueil des
migrants alors qu’il devrait être plus
ferme, il ne doit pas laisser transparaître des ambiguïtés. En faisant ça, il
ouvre une boîte de pandore dangereuse.» L’ex-PS Mehdi Ouraoui, qui
vient de rejoindre Génération.s de
Benoît Hamon, assène: «Ce que dit Mélenchon sur la concurrence entre travailleurs étrangers et Français est faux
et dangereux politiquement. Ce qui dégrade les droits sociaux, c’est la loi travail de Macron, c’est le patron bien
français de Carrefour qui pressure ses
caissières, ce n’est pas Mohamed qui
fait le boulot dont les Français ne veulent plus en nettoyant des bureaux
à 4 heures du matin !»
«Bêtises»
Au fil des discussions, une date revient.
Toujours la même lorsqu’on évoque le
leader de La France insoumise et l’immigration: le 14 avril 2012. Le candidat
à la présidentielle du Front de gauche
était à Marseille pour un meeting sur
la plage du Prado. Dans une ambiance
folle –youyous et applaudissements–,
il saluait «les Arabes et Berbères» par
qui sont venues en Europe «la science,
les mathématiques ou la médecine». Un
socialiste qui échange «quelquefois»
avec lui est «persuadé» d’une chose :
«Mélenchon un homme de gauche, ça
reste un homme de gauche, il pense toujours la même chose, mais aujourd’hui,
il serait incapable de tenir le même discours car il sait très bien que l’immigration fait perdre les élections.» Des «bêtises», répond La France insoumise. Qui
s’énerve. Résultat : dimanche matin,
derrière le pupitre, Mélenchon a une
nouvelle fois célébré la Méditerranée,
«l’avenir du pays, une énergie dont
notre pays a besoin. La France ne peut
prospérer si elle tourne le dos à la Méditerranée, nos frères et sœurs algériens,
marocains, italiens, etc.»
Et lorsqu’on demande la ligne de
La France insoumise sur la politique
migratoire, Bompard répond : «C’est
la ligne traditionnelle, celle du monde
ouvrier, et elle ne date pas du mois dernier.» Une manière d’invoquer une
figure qui fait consensus à gauche: Jean
Jaurès. Plus d’un siècle après sa mort,
le socialiste reste au cœur du débat. Et
chaque acteur actuel traduit ses écrits
en sa faveur. •
En Allemagne, l’AfD fait
même déraper la gauche
Gênés par la montée et
les outrances du parti
d’extrême droite, le SPD,
les Verts et Die Linke sont
partagés sur la stratégie
à adopter pour ne pas perdre
leurs électeurs.
E
n Allemagne, l’immigration est devenue
le sujet de discussion numéro 1. On doit
notamment cela aux vociférations répétées de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD).
Fondé en 2013, le parti d’extrême droite a fait
de cette thématique une obsession politique.
Après chacune de ses sorties xénophobes, le
même cycle se répète: face à tant d’outrances,
les politiques réagissent, les médias embrayent, et la boucle est bouclée. On l’a
constaté ces derniers mois. La politique migratoire fut le principal objet de débats lors des législatives de 2017; le principal point d’achoppement lors des négociations de coalition
entre démocrates-chrétiens (CDU-CSU) et so-
ciaux-démocrates (SPD); le principal sujet de
discorde entre Angela Merkel et son ministre
de l’Intérieur, Horst Seehofer –menant récemment le gouvernement au bord de l’implosion.
Cette semaine, Seehofer a insisté: «L’immigration est la mère de tous les problèmes.»
Couleuvres. Dans ce climat pesant, comment réagissent les gauches allemandes ?
Du SPD aux Verts, en passant par Die Linke,
une chose les unit: la détestation de Seehofer.
«Il est de plus en plus dépeint comme le diable
incarné», commente le politologue Michael
Bröning. Pour le reste, les stratégies varient.
Prenons le SPD. Lors de la signature du contrat
de coalition avec la CDU-CSU, le parti a avalé
des couleuvres sur l’immigration –mise en
place d’un plafond annuel de réfugiés, restrictions en matière de regroupement familial.
Son aile gauche a protesté, en vain.
Aujourd’hui, sa vision de l’immigration ressemble, selon Michael Bröning, à «un mélange
de vœux pieux et de déni». En outre, le parti
s’est lancé dans des calculs politiques hasar-
deux. «Schématiquement, on trouve deux types
d’électorat au SPD, explique Tarik AbouChadi, du département de sciences politiques
de l’université de Zurich. Une classe moyenne
urbaine et progressiste, plutôt favorable à l’immigration, majoritaire. Et une classe ouvrière,
désormais minoritaire, plus sceptique. Or le
discours du parti tourne autour de cet électorat
ouvrier, qu’il faudrait récupérer en durcissant
le discours. Mais cette stratégie ne paie pas.
Non seulement ces électeurs ne reviennent pas,
mais le parti s’aliène les plus centristes. Le SPD
a plus de succès lorsqu’il défend une politique
proeuropéenne et pro-immigration.»
Le parti écologiste a rencontré les mêmes dilemmes que le SPD lorsqu’il fut question qu’il
entre au gouvernement l’an dernier, dans le
cadre d’une coalition «jamaïcaine» (réunissant CDU-CSU, Verts et libéraux du FDP).
Comment mener une politique de gauche tout
en acceptant de plafonner le nombre de réfugiés en Allemagne? Les Verts n’ont pas eu à répondre à cette douloureuse question: les négociations ont capoté. Peut-être ont-ils ainsi
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
Sahra Wagenknecht, députée
membre de Die Linke, assume
ses positions antimigratoires.
PHOTO MICHAEL SOHN. AP
u 15
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L’Italie embrasse les idées de
l’extrême droite les yeux fermés
Le pays n’a pas attendu
l’arrivée au pouvoir en
juin de la Ligue de Matteo
Salvini pour appliquer
une politique
antimigratoire.
«L
a présence de la police à bord
est nécessaire. Autrement,
nous bloquerons les navires.»
La menace était dirigée contre les embarcations des associations comme
Médecins sans frontières et Save the
Children, qui opèrent en Méditerranée
pour sauver les migrants. En août 2017,
c’est-à-dire moins d’un an avant l’arrivée au pouvoir de la Ligue d’extrême
droite de Matteo Salvini, le ministre de
l’Intérieur italien de l’époque, Marco
Minniti, avait ainsi été le premier responsable gouvernemental à lancer une
campagne pour contrôler et freiner
les ONG. Exigeant que celles-ci signent
un code de conduite avec l’Etat avant
d’être autorisées à continuer leurs activités en mer, ce haut responsable du
Parti démocrate (PD, centre gauche)
entendait répondre à l’émotion de
l’opinion publique devant l’afflux de réfugiés et à l’annonce d’enquêtes pour
complicité avec les trafiquants ouvertes par la magistrature sicilienne.
Celles-ci se sont toutes soldées par
un non-lieu. Mais entre-temps, la Ligue
a alimenté l’idée que les associations
étaient «en contact avec les passeurs et
la pègre». Et Luigi Di Maio, dirigeant du
Mouvement Cinq Etoiles, est allé jusqu’à qualifier les ONG secourables de
«taxis de la mer».
agir comme nous l’avons fait sans plus
attendre le soutien des autres pays européens.» Et d’assurer «qu’en arrêtant les
débarquements et en réaffirmant la
légalité et la sécurité, nous avons fait
comprendre quelle était la frontière
entre la démocratie et le populisme, qui
enchaîne les citoyens à la peur. Nous
l’avons fait sans ériger des murs, sans
fils barbelés et sans évoquer l’idée
d’une invasion».
Pour l’heure, la ligne officielle du Parti
démocrate reste celle de l’accueil des
réfugiés, mais aussi de la fermeté
contre l’arrivée de nouveaux migrants.
Position assez similaire à celle affichée
par Emmanuel Macron. Et le projet
d’introduire le droit du sol pour les
enfants d’étrangers a été renvoyé aux
calendes grecques. D’autant qu’un
sondage publié en septembre indique
que près d’un Italien sur deux estime
que «les immigrés sont un danger pour
l’ordre public et la sécurité des personnes». «Le tournant au sein du PD s’est
opéré avec l’arrivée au pouvoir de Matteo Renzi, en 2014, analyse l’historien
Miguel Gotor, ancien député de l’aile
gauche du parti. Alors que son prédécesseur Enrico Letta avait lancé l’opération “Mare Nostrum” pour sauver les
migrants, Matteo Renzi a repris une
partie des mots d’ordre de la droite, du
type “il faut les aider dans leur pays”.»
Marxisme
Mais si de nombreux anciens électeurs
de gauche se sont tournés vers le
Mouvement Cinq
Etoiles et acceptent
malgré tout l’alliance gouvernementale avec la xénophobe Ligue de
Salvini, une partie
de la gauche radicale n’est pas non
plus insensible aux
sirènes populistes.
Des essayistes qui
se réclament du
marxisme, comme
Diego Fusaro, extrêmement actif
Miguel Gotor
sur les réseaux soex-député de l’aile gauche
ciaux et dans les
du Parti démocrate
médias, soutiennent à longueur de
journée que les migrants ne sont que
des nouveaux «esclaves» déportés par
le capitalisme globalisé pour faire baisser le coût du travail en Europe.
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
«Matteo Renzi a
repris [en 2014]
une partie
des mots
d’ordre de la
droite, du type
“il faut aider [les
migrants] dans
leur pays”.»
TOUS LES MARDIS
«Coup final»
évité le désastre. Lors des législatives de 2017,
ils récoltaient 8,9% des voix. Ils flirtent désormais avec les 14% dans les sondages, pas loin
derrière l’AfD et le SPD, en chute libre.
Matraquage. Concernant Die Linke, il faut
distinguer les positions de la cheffe de son
groupe parlementaire au Bundestag, Sahra
Wagenknecht, de celles du parti. Elle est à
l’origine d’un nouveau mouvement, Aufstehen («debout»), qui ambitionne de pousser
les partis à replacer la question sociale au
cœur des débats. Lors de son lancement, ses
principaux initiateurs, dans un nuancier politique allant des Verts au SPD, ont peu évoqué
le sujet qui clive. Wagenknecht est en effet
l’auteure de déclarations controversées, par
exemple en fustigeant, lors de l’attentat du
marché de Noël à Berlin en 2016 (12 morts)
«l’ouverture incontrôlée des frontières» –propos proches de la rhétorique de l’AfD, même
si elle déplore la comparaison.
Pour résumer, si elle s’est toujours opposée au
durcissement du droit d’asile, elle estime aussi
que «plus de migrants économiques signifient
plus de concurrence pour décrocher des jobs
dans le secteur des bas salaires» et qu’«une
frontière ouverte à tous, c’est naïf». En congrès,
Die Linke l’a désavouée. Mais trois ans de matraquage de l’AfD ont laissé des traces. «Tout
le monde a glissé vers la droite sur le sujet. C’est
l’air du temps», résume Tarik Abou-Chadi.
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
«Certains choix de Minniti ont favorisé
la percée de la droite aux élections. Si
nous allons à la télévision pour dire que
l’immigration est un danger, nous
aidons Salvini. La lecture que nous
avons faite du phénomène de l’immigration a dédouané celle de l’extrême
droite», a récemment reconnu l’ancien
secrétaire du Parti démocrate Matteo
Orfini. D’autant que Marco Minniti
avait aussi brandi la menace de fermer
les ports aux navires chargés de migrants pour obliger les partenaires européens à prendre leur part… Ce que Matteo Salvini a mis en œuvre depuis qu’il
lui a succédé, en juin, au ministère de
l’Intérieur. Le même Minniti a aussi
signé des accords de refoulement des
embarcations avec les autorités libyennes, s’attirant les critiques de l’écrivain
Roberto Saviano. Pour l’auteur de Gomorra, le ministre démocrate a ainsi
collaboré avec des chefs de guerre aux
«mains couvertes de sang» et «la gauche
a ouvert une autoroute sur laquelle fonce
aujourd’hui le char Salvini. La doctrine
Minniti a été le coup final».
«Face à la vague migratoire et au problème de la gestion des flux soulevé par
les maires, j’ai nourri la crainte d’un
risque pour la stabilité démocratique
du pays», s’est défendu Marco Minniti,
qui revendique la chute drastique
depuis la fin 2017 du nombre d’arrivées
de migrants en Italie. «Nous devions
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE ÉCONOMIE
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Manurhin
Les balles
sont dans le
camp émirati
Le rachat de l’armurier de Mulhouse par
un groupe des Emirats solde des années
délicates pour la PME, prise entre
contraintes financières et géopolitiques.
Mais des inquiétudes demeurent.
Par
PIERRE
ALONSO
A
u cœur de l’été, le ministre de
l’Economie, Bruno Le Maire,
n’a pas caché son soulagement:
en redressement judiciaire depuis
le 13 juin, Manurhin, la «Manufacture de
machines du Haut-Rhin» d’où sortaient
les légendaires MR73 de la police française, ne fermera pas ses portes.
Le 1er août, le tribunal de commerce de
Mulhouse lui a choisi un repreneur providentiel: Emirates Defense Industries
Company (EDIC), un groupe principalement détenu par Mubadala, fonds souverain des Emirats arabes unis.
L’Europe de la défense, tant louée par
Emmanuel Macron et sa ministre des armées, attendra: l’offre d’un actionnaire
belge n’a pas été pas retenue. Une PME
française a pour sa part renoncé à candidater au dernier moment. «Le sens des
responsabilités des salariés de l’entreprise a été un élément décisif pour permettre l’arrivée d’un repreneur et le
maintien de l’activité industrielle et de la
majorité des emplois, s’est félicité le ministre de l’Economie dans un communiqué. Je veux également […] souhaiter la
bienvenue en France au groupe EDIC,
qui développe ainsi son partenariat avec
l’industrie de défense française.»
Mais les salariés de l’entreprise sont
moins enthousiastes. Certes, la crise qui
durait depuis plusieurs mois, sinon plusieurs années, touche à sa fin. Manurhin
continuera de produire et de vendre exclusivement à l’étranger des machines
à fabriquer des munitions de petit calibre. Mais l’offre retenue prévoit une réduction des effectifs. Sur les 145 emplois, 41 sont supprimés. Soit environ un
tiers. «A nouveau, le gouvernement fait
preuve d’absence de volonté politique
pour l’industrie en France», regrette
la CFDT Métallurgie d’Alsace, très implantée dans l’entreprise. «Il fallait qu’on
passe à l’étranger. C’est mon analyse personnelle, mais je crois que l’Etat en avait
un peu marre de Manurhin», complète
Nathalie Zettel, déléguée CGT.
PASSAGE À VIDE
Pour Manurhin s’ouvre donc un nouveau chapitre d’une histoire bientôt
centenaire et plutôt mouvementée ces
dernières années. Où se mêlent de graves conflits entre actionnaires français
et étrangers, un comportement erratique de l’Etat un temps actionnaire,
mais aussi une forte défiance des banques liée, selon l’ancienne équipe diri-
geante, au secteur de l’armement. Sans
parler du marigot dans lequel grenouillent anciens hauts fonctionnaires
de la défense et discrets conseillers en
intelligence économique… La nouvelle
direction, emmenée par le français Luc
Vigneron, ancien patron de Thales
aujourd’hui à la tête d’EDIC, n’a pas souhaité répondre à nos questions et a
refusé que Libération visite l’usine
de Mulhouse.
Au début des années 2010, Manurhin
avait déjà connu un passage à vide.
«En 2009, l’entreprise avait des difficultés
à accéder au financement et en particulier au crédit bancaire, alors que notre
technologie était plébiscitée par nos
clients internationaux: on est l’équivalent de Rolex en horlogerie», se remémore
Rémy Thannberger, arrivé aux commandes à cette période. En 2011, la boîte perd
ainsi 8 millions d’euros, pour un chiffre
d’affaires de 6 millions. C’est à cette période que sont sollicités Delta Defense,
une société slovaque, et deux entreprises
publiques françaises, Giat Industries
(devenue Nexter) et Sofired (transférée
depuis à BPI France). A la fin 2011, ces
deux dernières détiennent 43% du capital, et Delta Defense 34%, le reste appar-
tenant à Thannberger et quelques associés. L’investisseur slovaque a ainsi
obtenu une minorité de blocage et le
contrôle opérationnel de Manurhin.
La restructuration est vertement critiquée par la Cour des comptes, qui pointe
les grasses rémunérations d’intermédiaires privés. Mais dans les mois
qui suivent, les résultats économiques
de Manurhin s’améliorent. En 2012, l’entreprise triple son chiffre d’affaire et
limite ses pertes. Elle repasse même
dans le vert en 2013, avec 3,5 millions
de bénéfices.
COUP D’ÉTAT AU CAIRE
Ces bons indicateurs ne rendent cependant que très partiellement compte de
l’état réel de la boîte. De nouvelles difficultés vont apparaître et poursuivre Manurhin jusqu’à aujourd’hui. Car les actionnaires se déchirent en deux camps.
D’un côté, les représentants publics et
historiques de Manurhin, de l’autre
Delta Defense, dont la gestion est jugée
opaque au point de menacer l’entreprise. Le conflit aboutit à la révocation
des représentants slovaques. Une décision que Delta Defense conteste devant
la justice, qui vient de trancher l’affaire.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 10 Septembre 2018
u 17
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Production de machines
de cartoucherie Manurhin
à Mulhouse, en juin 2014.
PHOTO THIERRY GACHON
PHOTOPQR. L’ALSACE
çaises, privées ou publiques, le moindre
euro de crédit, et ce en dépit d’un historique bénéficiaire en 2013, 2014 et 2015»,
indiquait un communiqué de Manurhin. L’un des repreneurs, dont l’offre
séduisait la direction comme les salariés, a aussi dû renoncer faute de financement. C’est du moins la version retenue chez Manurhin. ECM Technologie,
une PME grenobloise spécialisée dans
la fabrication d’équipements thermique,
s’était entourée de Laurent Collet-Billon,
délégué général pour l’armement jusqu’à l’année dernière (contacté, celui-ci
n’a pas souhaité s’exprimer). Un nom
qui compte dans le milieu de la défense
et qui aide à crédibiliser une offre. Le patron d’ECM Technologie, Laurent Pelissier, nuance la réticence des banques :
«Nous avons eu des réponses favorables
de nos partenaires bancaires, mais les
délais étaient très courts pour réunir les
fonds (20 millions d’euros). Surtout entre
le 14 juillet et le mois d’août.» Sans certitude absolue, ECM Technologie a
préféré passer son tour.
Dans un jugement du 2 juillet 2018, que
Libération a consulté, la chambre commerciale du tribunal de grande instance
de Mulhouse donne tort aux Slovaques:
«[Les] divergences de vue sur la manière
de sortir des difficultés financières […]
étaient susceptibles de mettre en péril la
survie du groupe et de compromettre l’intérêt social et justifiaient la révocation.»
Malgré cette bataille rangée entre actionnaires, Manurhin enregistre de bons
résultats financiers les années suivantes, notamment en 2014 et 2015. «L’entreprise jouit d’une bonne notoriété, elle
dispose d’un réseau commercial important, produit une qualité rêvée et ne dépend pas d’un gros client», analyse un
consultant en intelligence économique,
qui s’y est intéressé de près. Sauf que
Manurhin ne vend pas des chaussures,
mais des machines à produire des munitions. Autrement dit de l’armement,
dont le commerce, encadré, reste sulfureux, surtout lorsqu’on vend à des dictatures. Le site d’information Orient XXI
a ainsi révélé que les autorités françaises
avaient brièvement bloqué l’exportation
en Egypte d’une machine Manurhin. La
livraison, déclarée et initialement autorisée, tombait en pleine répression des
partisans du président Morsi, renversé
par un coup d’Etat à l’été 2013…
La machine partira finalement quelques
jours plus tard, et Manurhin continuera
son business avec Le Caire. De même
qu’avec le Pakistan, Oman, une société
suisse ou encore les Emirats arabes unis,
via un sous-traitant belge. Seulement
voilà, «l’armement n’est pas une activité
à la mode, euphémise Rémy Thannberger: les banques sont réticentes à financer les activités de défense. Les refus que
nous avons essuyés n’ont jamais été explicites, mais ce frein était évident dans nos
discussions». L’argument lui permet de
justifier l’une des principales difficultés
de Manurhin, qui a mené au redressement judiciaire en juin : l’accès très limité au crédit bancaire. «Nous avions un
carnet de commandes exceptionnel mais
irréalisable faute de moyens», confirme
Nathalie Zettel. La syndicaliste dénonce
au passage les erreurs de la précédente
direction, son manque de transparence,
et les petits arrangements comptables
permettant de camoufler une situation
qui dégénérait.
Dès juin 2017, les dirigeants ont sonné
l’alerte publiquement. L’entreprise ne
pouvait plus «obtenir des banques fran-
ACCORD EN GRANDE POMPE
Le think tank l’Hétairie a récemment
consacré une note aux difficultés de financement de ce secteur, qui viennent
opportunément rappeler la singularité
de ce «vice business». L’auteur appelait
«la puissance publique [à] pallier les imperfections du marché pour éviter les blocages» et proposer des mécanismes pour
que les pouvoirs publics assurent «le financement de projets français risqués et
cela, afin d’affirmer la souveraineté des
exportations nationales dans leur composante financière». Crucial, le rôle de
l’Etat est aussi le dernier nœud de la
saga Manurhin. BPI France et Nexter,
deux entreprises publiques, sont sorties
du capital de Manurhin en 2016. Comme
l’a raconté la Tribune, BPI France a ensuite bloqué une opération de financement, arguant que les bénéficiaires ultimes de Delta Defense –neutralisé mais
toujours actionnaire– n’étaient pas clairement identifiés.
Cette passivité de la puissance publique,
alors que Manurhin décroche (17 millions de pertes en 2016), s’interrompt
brutalement en mars 2017. Coup de théâtre: Jean-Yves Le Drian, alors ministre
de la Défense, annonce la constitution
d’une filière française, réunissant Manurhin, Nobelsport et Thales. Signature
d’un accord en grande pompe devant un
Le Drian souriant. «L’approvisionnement
en munitions de petit calibre est une
question de souveraineté nationale»,
clame le ministre de François Hollande.
Et puis? Et puis rien. «Nous n’avons plus
eu de nouvelles après la présidentielle»,
déplore Thannberger. Dans une réponse
écrite au député du Haut-Rhin, le ministère des Armées a déclaré qu’il «examin[ait] avec attention la faisabilité d’un
tel projet, en conservant pour objectif de
garantir la meilleure sécurité d’approvisionnement […], dans des conditions financières soutenables». «Une décision
concernant ce dossier devrait être arrêtée
dans les prochains mois», assurait le
ministère en décembre 2017. Contacté,
le cabinet de Florence Parly a refusé
de s’exprimer sur le sujet.
Au-dessus, à l’Elysée, l’affaire Manurhin
a été suivie avec attention, comme en
témoigne un courrier que Libération a
consulté. Alerté par la direction de l’entreprise, le secrétaire général de la Présidence, Alexis Kohler, écrit le 12 avril 2018:
«Je tiens à vous assurer
que les pouvoirs publics
soutiennent votre entreprise dans les difficultés qu’elle traverse et
que le gouvernement
est décidé à trouver une
solution, si possible
in bonis [sans aller
jusqu’au tribunal de
commerce, ndlr], pour
permettre la pérennité
des emplois et de l’activité économique.»
Manurhin n’a pourtant
pas échappé au redressement judiciaire. Et
l’offre émiratie, déposée in extremis «sans
que personne ne l’ait vu
venir», selon plusieurs
sources, l’a emporté.
Pourquoi un tel intérêt
Rémy Thannberger
soudain ? Devant les
président du directoire
salariés réunis fin août,
de Manurhin
le nouveau maître à
«En 2009,
l’entreprise avait
des difficultés
à accéder […]
au crédit bancaire,
alors que notre
technologie
était plébiscitée
par nos clients
internationaux:
on est l’équivalent
de Rolex
en horlogerie.»
bord a dégainé une
belle histoire. Luc Vigneron leur a dit
avoir découvert la situation catastrophique de Manurhin au salon Eurosatory, au
mois de juin. Par hasard, donc. Or ce métier manquait justement au jeune consortium des Emirats arabes unis, partenaire stratégique de la France au
Moyen-Orient… Il y a des coïncidences
comme ça qui arrangent tout le
monde. •
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
FRANCE
LIBÉ.FR
Libération Lundi 10 Septembre 2018
A Bordeaux, les étudiants préparent
aussi la rentrée des luttes Après la mobili-
sation du printemps contre la loi ORE et Parcoursup, une partie des étudiants entend profiter de la reprise des cours,
ce lundi, pour relancer le mouvement, ou organiser de nouvelles luttes. Dans le reste du pays, plusieurs rassemblements ont déjà eu lieu
la semaine dernière, comme au lycée Malherbe de Caen mercredi,
ou à l’université de Nanterre vendredi, pour soutenir les bacheliers
sans affectation et revendiquer l’inscription de tous à l’université.
Lors de ses «Vendanges de Bordeaux»,
Alain Juppé mi-figue mi-raisin
L’ancien Premier
ministre a réuni
ses soutiens
pendant deux jours
pour tenter de
déterminer quelle
place occuper entre
Laurent Wauquiez
et LREM d’ici
aux européennes
de mai.
Par
CHRISTOPHE
FORCARI
P
our les prochaines
élections européennes, en mai 2019, Alain
Juppé, ancien Premier ministre et maire de Bordeaux,
avoue un seul objectif. «Que
mes idées triomphent», a-t-il
lancé lors de sa conférence
de presse, dimanche, à l’issue des «Vendanges de Bordeaux», deux jours de conclave réunissant le carré de
ses fidèles: Valérie Pécresse,
la présidente de la région Ilede-France, l’ancien Premier
ministre Jean-Pierre Raffarin, Dominique Bussereau,
président de l’Association
des départements de France
(ADF), Franck Riester, une
des voix du mouvement Agir Ce week-end, Alain Juppé a répété à l’envi qu’il n’était plus candidat à rien au niveau national. PHOTO THIBAUD MORITZ
(composé d’ex-LR Macroncompatibles) ou encore la Dans les deux cas, on joue soutenue par Raffarin et à prendre leurs distances et à «avec impatience un vrai plan
sénatrice Fabienne Keller…
perdant.»
Juppé ne recueillerait que… se démarquer d’une première contre la pauvreté et des proMais pas sûr que tous ces Du coup, l’ancien candidat à 4% des voix aux prochaines année de quinquennat peu grès dans le domaine de la jussoutiens de Juppé s’accor- la primaire de la droite tem- européennes, selon un son- convaincante pour une partie tice et de la politique pénale».
dent sur les moyens de faire porise. «Il n’y a pas le feu», dage Ifop-Fiducial pour Paris de l’opinion publique. Ce à
entendre leur voix pro-euro- a ajouté Alain Juppé lors de Match. Dans le même temps, quoi n’a pas manqué de s’em- Assiettes. Des critiques sur
péenne. L’un des
cette conférence une liste LR pur jus pur sucre ployer Alain Juppé qui, en le manque de lisibilité du vo«vendangeurs »
L’HOMME de presse qui mar- se voit, elle, créditée de prof principal, s’est attaché à let social de la politique gouproche d’Alain
DU JOUR quait sa rentrée 14 % des suffrages. De quoi distribuer bons et mauvais vernementale que n’est pas
Juppé pose le
politique. En no- inciter tous les ténors de LR à points à l’élève Macron. Avec loin de partager son alter ego
dilemme en ces termes : vembre 2017, devant des jour- s’accorder un délai de ré- une appréciation générale : régional, François Bayrou, le
«Soit, face à une ligne qui nalistes de la presse diplo- flexion. D’autant que le parti «Pas mal mais pourrait mieux maire de Pau et président du
pourrait être eurosceptique, matique, il s’était prononcé présidé par Laurent Wau- faire». «Au bout d’un an, nous Modem, clairement inscrit
défendue par la direction de pour «un grand mouvement quiez ne doit dévoiler son constatons tous qu’il y a eu des dans la majorité gouverneLR, nous décidons de faire central» alliant des centris- projet européen qu’à la fin avancées significatives, no- mentale. Depuis longtemps
une liste autonome aux pro- tes, LREM, et jusqu’à des LR de l’année et désigner son tamment des réussites dans le déjà, l’ancien candidat cenchaines européennes et une favorables à une Union euro- champion dans la foulée.
domaine de l’éducation, l’as- triste à la présidence de la Répartie de notre électorat nous péenne rénovée. Mais les
souplissement d’un certain publique a fait entendre sa
accusera d’être des fauteurs enquêtes d’opinions autom- «Progrès». A droite, pour le nombre de rigidités sur le petite musique pour demande divisions. Soit nous nous nales qui viennent remplir moment, chacun marque sa marché du travail et la ré- der à Emmanuel Macron «un
allions au sein d’une grande les cartables des petits éco- position en attendant le dé- forme de la SNCF», a souligné grand discours social». De son
coalition pro-européenne liers de la droite les incite- but des grandes manœuvres. Juppé. Tout en pointant des côté, Alain Juppé a répété à
étendue jusqu’à LREM, et là raient plutôt aujourd’hui à Et la période de basses eaux «manques en matière de maî- l’envi qu’il n’était plus candiune frange de nos électeurs une prudence de bon aloi. traversée actuellement par trise de la dépense publique». dat à rien au niveau national.
nous accusera de trahison. Une liste autonome Agir-UDI le chef de l’Etat les inciterait Mais il attend également Pas même à prendre la tête de
liste LR aux élections européennes. L’édile de Bordeaux
se contente de jouer les vieux
sages. En se posant comme le
chef de cette branche de la famille LR pas très heureuse
d’avoir vu le jeune Wauquiez
s’inviter à la table du déjeuner dominical pour s’y amuser à renverser les assiettes. Il
reste, à égalité avec Nicolas
Sarkozy, une des personnalités qui incarnent le mieux la
droite pour une majorité de
français (58%), selon un sondage réalisé par l’Ifop pour
le JDD. Viennent ensuite Xavier Bertrand et Valérie Pécresse. Laurent Wauquiez n’y
apparaît qu’en septième position. La distribution de bons
et mauvais points peut aussi
s’accompagner de coups de
règle sur les doigts des mauvais élèves. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 10 Septembre 2018
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’AGENDA POLITIQUE DE LA SEMAINE
Lundi Journée parlementaire LREM à Tours où sera
élu le candidat à la présidence de l’Assemblée.
Mercredi Le chef de l’Etat reçoit le prince héritier
du Japon à Versailles.
Jeudi Emmanuel Macron présente le plan pauvreté ;
début de l’université d’été du féminisme à Paris.
Vendredi Début de la Fête de l’Huma (photo) à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
AFP
«Je pense que cette annonce
est vraiment très brutale et
ce ne sont pas les bons mots
qui ont été employés.»
ROXANA MARACINEANU
nouvelle ministre des Sports,
à propos de la note de Matignon
qui, en juillet, demandait la
suppression de 1 600 postes
Pauvrophobe
C’est ainsi que Benoît Hamon a qualifié le
gouvernement alors qu’Emmanuel Macron doit
présenter jeudi son plan pauvreté. «J’écoute les
associations qui s’occupent, elles, tous les jours des
pauvres, et pas un jour sur 365 comme Macron,
quand il fait un plan pauvreté, voire un jour sur le
quinquennat. Elles disent qu’il y a une montée de
la pauvreté: des travailleurs, des retraités, des jeunes
de plus en plus nombreux à être pauvres», a lancé dimanche le fondateur du mouvement Génération·s,
qui dénonce «une forme de racisme social» du Président, quand il s’exprime «avec autant de mépris à
l’égard de ceux qui n’ont qu’une petite pension, un petit salaire pour pouvoir vivre».
Pour sa première sortie publique, la nouvelle ministre des
Sports, Roxana Maracineanu, a tenté dimanche d’éteindre l’incendie. «Je suis en train de chercher des solutions», a déclaré
l’ex-championne de natation, qui a concédé que le problème
lui était «un peu tombé dessus»: vendredi, l’AFP a révélé que,
dans une lettre envoyée le 26 juillet à sa prédécesseure, Laura
Flessel, Matignon demande au ministère de supprimer
«1 600 équivalents temps plein au cours de la période 20182022». Maracineanu a assuré que la réduction des effectifs était
«un objectif qui vient d’en haut, sans forcément connaître les
spécificités vraiment précises du sport, et c’est à moi de les expliquer maintenant». Mais elle a rappelé qu’elle faisait partie
«d’un gouvernement» dont elle devait suivre «les directives».
Parachute doré à Air France:
4,5 millions sur la table
Lorsque Libération a eu générale se replongent avec
connaissance du document attention dans son contrat
diffusé après la nomination afin de déterminer le monde Benjamin Smith au poste tant exact de cette possible
de directeur général d’Air indemnité. Ce n’est que le
France-KLM, nous avons lendemain de la parution de
interrogé, vendredi, à trois l’information de Libération
reprises la direction du que la direction du groupe a
groupe sur
été en meles modalisure de donDROIT DE SUITE
tés de calcul
ner son
de son indemnité en cas de montant : en cas de départ
départ. Il s’agissait notam- contraint, Smith pourra perment de déterminer son cevoir jusqu’à 4,5 millions
montant minimal au cas où d’euros, ce qui constitue
la rémunération variable de déjà un parachute pour le
l’intéressé ne soit pas prise moins doré.
en compte pour le calcul de L’intersyndicale d’Air France
son chèque de départ. Les ré- n’est pas intervenue dans le
ponses fournies par la direc- débat sur les émoluments de
tion n’ont pas apporté de ré- Benjamin Smith. Elle componse précise au mode de mence à se lasser de ne pas
calcul de cette indemnité avoir encore rencontré le
et au fait qu’elle ne prenait nouveau patron de la compas en compte le plan de ré- pagnie. «Ce n’est pas convenamunération à long terme de ble de sa part et la butée est à
l’intéressé, soit 2 millions la fin du mois pour commend’euros par an. Libération cer des négociations. Après,
avait évalué le montant du chacun devra prendre ses resparachute dont bénéficierait ponsabilités», prévient KaBenjamin Smith en cas de dé- rine Monségu, secrétaire gépart forcé à 8,5 millions nérale CGT d’Air France.
d’euros.
La syndicaliste a tout de
Il semble que la rédaction même prévu de demanparticulièrement complexe der des explications à Bendu système de rémunération jamin Smith sur son potendu nouveau patron d’Air tiel parachute doré lors
France-KLM ait nécessité que du prochain comité central
les juristes de la direction d’entreprise. F.Bz
Le jardin
d’Eve
Eve
Ruggieri
..............................
17h-18h
et votre journée devient plus belle.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
VOUS
Par
SARAH FINGER
L
a cantoche, c’est toujours moche ? A chaque
rentrée scolaire, les repas servis aux écoliers
sont montrés du doigt. Mais cette année, le
débat s’anime : à Paris, des parents ont mis le nez
dans les assiettes de leurs enfants et photographié
leurs plats pendant des mois. Le Livre noir des cantines scolaires, paru mardi, raconte cette inquiétante
enquête (lire ci-contre). Et tandis que 27 personnalités ont exigé, dans une tribune publiée le 1er septembre dans le Journal du dimanche, que soit mis
en place un «bonus [financier] pour des cantines bio
et locales», un nombre croissant de villes proposent
des menus sans viande ni poisson : écolos, équilibrées, laïques, antigaspi… les atouts des assiettes
végétariennes séduisent les élus.
FRILOSITÉ
Ainsi à Lille, depuis la rentrée, tous les enfants inscrits à la cantine mangent végétarien un jour sur
deux. «En juin, nous avons testé cette formule: passer
d’un repas végétarien hebdomadaire, comme c’était
le cas depuis 2014, à deux, raconte l’adjointe au maire
en charge des politiques éducatives, Charlotte Brun.
L’expérience a été positive donc on continue.» Car
les 10000 écoliers concernés ne se plaignent pas,
bien au contraire. «Ils apprécient d’autant plus ces
Libération Lundi 10 Septembre 2018
plats qu’ils contribuent à composer les menus», explique l’élue, qui pointe un autre avantage de l’option
«végé» : «On a constaté que ce qui était le plus jeté
dans les cantines, c’était la viande. Aujourd’hui,
on a nettement moins de gaspillage alimentaire.»
Limoges, Toulouse, Saint-Maur-des-Fossés, Bègles,
Clermont-Ferrand, Sèvres, Mouans-Sartoux, SaintEtienne, Grenoble, Bordeaux… La liste des villes proposant des repas végétariens dans leurs cantines ne
cesse de s’allonger, comme l’a confirmé une récente
enquête de Greenpeace (1). «Plusieurs grandes villes
ont récemment sauté le pas et un nombre croissant
d’enfants ont accès à un menu végétarien régulier»,
résume la chargée de mission Agriculture à
Greenpeace, Laure Ducos. Les élus (notamment écologistes) sont généralement à l’origine de telles initiatives. «Mais parfois, précise Laure Ducos, ce sont
les parents qui interpellent leur maire, comme à Bagnolet, où des mères se sont mobilisées autour de cette
demande.» Idem dans le XVIIIe arrondissement parisien (épinglé dans le Livre noir des cantines scolaires).
Là aussi, les parents ont incité le maire (PS), Eric Lejoindre, à étoffer son offre végétarienne: «Nous servions déjà un repas végétarien par semaine à tous
les élèves. Depuis la rentrée, ceux qui le souhaitent
peuvent manger végétarien chaque jour.»
Dans le IIe arrondissement, qui se présente comme
pionnier en la matière (les cantines proposaient un
repas hebdomadaire végétarien dès 2009), les en-
A la cantine,
la viande
commence à faire
chou blanc
La publication d’un livre sur les repas des écoliers
et d’une tribune dans «le JDD» pour une cuisine
locale et bio relance le débat sur la malbouffe
que des établissements tentent d’éradiquer
en proposant des formules végétariennes.
fants peuvent eux aussi ne manger ni poisson ni
viande tous les jours s’ils le désirent. Une telle offre
quotidienne reste toutefois exceptionnelle, regrette
Laure Ducos, de Greenpeace: «Dans la majorité des
cas, lorsqu’un menu végétarien est servi aux enfants,
ce n’est qu’une fois par mois.» Cette frilosité s’expliquerait aisément: «Les maires gèrent la restauration
de leurs écoles. Ils sont confrontés à des textes et des
recommandations complexes qui les incitent à proposer des protéines animales à chaque repas. Résultat:
les écoliers consomment deux fois trop de viande et de
produits laitiers en comparaison des quantités recommandées par l’Anses (2).» Et ce n’est, toujours selon
Laure Ducos, pas un hasard: «Les lobbys de l’agroalimentaire interviennent dans les instances qui rédigent les recommandations nutritionnelles.»
«DIVERSITÉ»
De son côté, l’Association végétarienne de France
(AVF) se propose d’accompagner les villes qui
souhaitent végétaliser les menus de leurs cantines.
«Cette mission auprès des collectivités est récente
pour nous, mais nous avons déjà conseillé et accompagné une trentaine de communes», détaille la chargée de projet restauration collective à l’AVF, Sarah
Bienaimé. «L’idée, poursuit-elle, ce n’est pas de remplacer systématiquement la viande par des œufs ou
du fromage, ni par des produits transformés, comme
des nuggets de soja. Proposer une assiette saine, goûteuse et équilibrée, ça s’apprend.»
Toutes les propositions visant à végétaliser l’alimentation dans la restauration collective ont été
rejetées lors des débats parlementaires du printemps. Pourtant, selon un sondage réalisé en avril
par BVA pour Greenpeace, 59 % des Français se
disent favorables à l’introduction de menus végétariens dans les cantines. Une pétition, également
lancée par Greenpeace et visant à servir aux écoliers
deux repas végétariens par semaine, a réuni plus
de 133 000 signatures. L’association de parents
d’élèves FCPE réclame, elle aussi, la mise en place
de deux repas végétariens hebdomadaires «afin
d’assurer la diversité des protéines apportées aux enfants». Car cette offre présente aussi l’avantage de
contourner l’épineux problème des menus confessionnels. «Nos cantines ont longtemps proposé un
menu standard et un menu sans porc, raconte l’adjointe au maire de Pau en charge de l’éducation,
Clarisse Johnson-Le Loher. Mais nous constations
un important gaspillage de viande: certains enfants
ne la mangeaient pas parce qu’ils n’aimaient pas ça,
d’autres parce qu’elle n’était pas halal… Et beaucoup
avaient faim en quittant la table.» Depuis trois ans,
les familles ont le choix entre plusieurs menus: un
«standard», un «sans viande hebdomadaire» et un
«sans viande quotidien». Selon l’élue, «les enfants
sont mieux nourris et travaillent mieux».
En 2015, le député UDI de Seine-et-Marne Yves Jégo
avait déposé une proposition de loi et lancé une pétition visant à instaurer une option végétarienne
quotidienne obligatoire dans les cantines. Son initiative avait recueilli 160000 soutiens, mais sa proposition n’a jamais été inscrite à l’ordre du jour de
l’Assemblée nationale. Cette même année, une
tribune signée par plusieurs intellectuels, dont Matthieu Ricard, moine bouddhiste et écrivain, soutenait le repas végétarien comme «le plus laïc de
tous»: «L’alternative n’enlève rien aux non-végétariens, écrivaient les signataires, tandis que le menu
unique ôte à ceux qui ne mangent pas de viande ou
qui refusent le porc le droit d’avoir un repas équilibré, qu’ils ont payé comme les autres.» Trois ans plus
tard, il semble que seuls les associations et les élus
locaux ont vraiment fait avancer le débat. •
(1) Enquête menée de septembre 2017 à février 2018 auprès
de parents d’écoliers ; 12 000 réponses ont été exploitées.
(2) Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation,
de l’environnement et du travail.
Escalope de dinde sauce
Riz bio-chili con carne-fruit
Omelette bio industrielle-
«
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
u 21
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«Des “allumettes
végétales”
qui ressemblent
à de la pâtée
pour chat»
crème champignons-ratatouille à la niçoise-riz pilaf et poisson pané-purée de pommes de terre, courgettes.
tous dans l’impossibilité d’identifier cet aliment. Nous avons donc
réclamé sa fiche nutritionnelle :
malgré le label bio affiché par le
prestataire, il s’agissait d’un produit ultratransformé composé de
sucres, de gras et de poudres diverses !
Le label bio n’est donc pas un
gage de qualité ?
«Bio» ne veut pas dire grandchose. D’abord, s’agit-il d’un produit bio local ou importé? De plus,
a journaliste Sandra Fran- un produit bio n’est pas forcément
renet publie le Livre noir équilibré, ni sain ni vitaminé… Un
des cantines scolaires (1). projet de loi issu des Etats généAu terme de son enquête, elle raux de l’alimentation prévoit l’injuge la situation «grave mais pas troduction de 20% de produits bio
désespérée»…
dans la restauration collective
Dans votre enquête, vous d’ici à 2022, mais là encore, le
racontez que des parents du texte reste très flou, personne n’y
XVIIIe arrondissecomprend rien.
ment de Paris ont
Quels autres provoulu mettre leur
blèmes majeurs
grain de sel dans
avez-vous pointés
l’assiette de leurs
durant votre enenfants. Comment
quête ?
s’y sont-ils pris ?
Près de 25% d’un reDes mères ont tout
pas servi à la cantine
simplement décidé
est gaspillé. Il faut
de se rendre tous les
mener une réflexion
INTERVIEW sérieuse autour du
midis à leur cantine,
de photographier les
gaspillage, puis réinplateaux-repas qui étaient servis jecter les économies ainsi réaliet de diffuser ces photos sur les ré- sées dans des produits de qualité,
seaux sociaux. Ainsi est né le col- comme l’a fait Mouans-Sartoux
lectif «Les enfants du XVIII man- [Alpes-Maritimes]. Dans cette
gent ça». Grâce à lui, j’ai réalisé ce ville, les gestionnaires des cantique ma fille mangeait chaque nes achètent des pommes plus
midi… Et j’ai décidé d’enquêter chères car de meilleure qualité,
aux côtés de ces parents.
mais en plus petites quantités.
Qu’avez-vous découvert ?
Elles sont proposées aux enfants
Derrière des intitulés alléchants, coupées en quartiers. Ainsi, au
comme «pot-au-feu façon grand- lieu de croquer dans une pomme
mère», on sert à nos enfants des et de jeter le reste, ils ne prennent
produits gavés de sucres, d’addi- que la portion dont ils ont réelletifs, d’arômes artificiels et de pes- ment envie.
ticides, conditionnés puis ré- Quels conseils donneriez-vous
chauffés dans des barquettes en aux parents ?
plastique qui contiennent des per- C’est compliqué de retirer son enturbateurs endocriniens… Ils pro- fant de la cantine… Et n’oublions
viennent de cuisines centrales qui pas qu’il y a aussi des établissesont de véritables unités de pro- ments où les écoliers mangent
duction, où l’on ne fait qu’assem- bien. Mon conseil, c’est de s’intébler des produits industriels. Un resser de près à ce qu’on leur sert,
plat en particulier, pris en photo et de militer pour des repas de
par un parent, nous a interpellés: qualité.
ces «allumettes végétales» resRecueilli par S.Fi.
semblaient à s’y méprendre à de
la pâtée pour chat. Nous étions (1) Leduc Editions, 256 pp., 18 €.
«Le Livre noir des
cantines scolaires»
de la journaliste
Sandra Franrenet
dénonce les dérives
d’une restauration
collective où
l’on privilégie
la quantité à la qualité
des produits.
bio et émincé de volaille kebab-salade tomates mozzarella-pain pita.
légumes surgelés et viande-semoule. PHOTOS COLLECTIF LES ENFANT S DU XVIII MANGENT ÇA
HANNIBAL MARCUS
L
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22 u
Libération Lundi 10 Septembre 2018
IDÉES/
Eva Illouz
contre
la tyrannie
du bonheur
Dans son dernier livre
«Happycratie»,
la sociologue dénonce
l’injonction qui nous
est faite d’être heureux.
Cette idéologie, dont
la psychologie positive
est le bras armé,
n’a qu’un objectif :
culpabiliser
les individus
et conforter
le néolibéralisme.
Une fois de plus,
l’auteure veut «mettre
de la sociologie
là où domine
la psychologie».
Par
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
E
lle donne ces jours-ci des entretiens à tout bout de champ
et court les studios de plusieurs radios. Il faut dire qu’elle a du
travail : la tyrannie du bonheur,
contre laquelle son livre s’élève, se
porte comme un charme en France,
et en Occident en général.
La sociologue Eva Illouz publie
Happycratie. Comment l’industrie
du bonheur a pris le contrôle de nos
vies (Premier Parallèle), coécrit avec
le docteur en psychologie Edgar Cabanas. L’essai dénonce l’injonction
qui nous est lancée d’être heureux,
et le rapprochement, dans lequel
nous baignons, entre plénitude et
normalité. Selon cette logique, les
insatisfaits seront regardés comme
des incapables. L’euphorie à tout
prix s’accompagne de l’hyperculpabilisation de ceux qui ne l’atteignent pas. A nous de développer
notre capital de bonheur puisque ce
dernier sommeille en nous, n’attend que nos efforts pour éclore, et
que l’éprouver résulte d’un choix.
UNE VISION DU MONDE
Cette fable, explique Happycratie,
anesthésie la souffrance sociale et
les reproches qu’une population
peut adresser à l’Etat et au non-partage des richesses. De nombreux bénéficiaires profitent d’une telle vision du monde : les auteurs de
guides de développement personnel, leurs éditeurs, les comportementalistes, le coaching, mais aussi
le management paternaliste qui lie
joie sur le lieu de travail, et accomplissement personnel. C’est aux
Etats-Unis, le pays de l’élévation par
le dur labeur, la nation obsédée par
la santé physique et mentale, qu’a
émergé la promotion de cette «pseudoscience» du bonheur. Son bras
armé est la psychologie positive qui
fructifie depuis les années 90.
Ce n’est pas la première fois qu’Eva
Illouz, chercheuse à l’EHESS depuis
trois ans, s’attaque aux beaux discours sur l’épanouissement et la
réussite, et déconstruit nos émotions. Selon Eva Illouz, l’amour, la
colère, le sentiment d’injustice sont
fabriqués par la société. Sa grille de
lecture est sociologique. Son précédent livre publié en France s’intitulait Pourquoi l’amour fait mal
(2012, Seuil). Elle y disséquait le
sentiment amoureux contemporain, et le discours qui le porte. Si
l’amour fait souffrir, à l’heure où les
séparations sont si fréquentes, ce
n’est pas que l’être quitté est peu
doué pour la relation amoureuse,
comme, selon Eva Illouz, le martèlent les psychologues aux cœurs
solitaires. La cause se situe du côté
de «l’économie émotionnelle et
sexuelle propre à la modernité» qui
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
u 23
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La sociologue
Eva Illouz à Berlin.
PHOTO ANTJE BERGHAEUSER.
LAIF-REA
sans cesse évalue les comportements, exige la perfection (de la silhouette, des ébats), et la réussite
d’une relation. La culpabilisation et
la responsabilisation individuelle à
outrance sont donc aussi à l’œuvre
dans le domaine amoureux, et leur
dénonciation semble être un fil
directeur du travail d’Eva Illouz.
Elle l’admet, quand on la rencontre,
la semaine passée, à Paris: «Souvent
on ne perçoit la cohérence de nos recherches qu’avec plusieurs années de
recul. On comprend mieux la prose
que l’on parle au fil du temps. Celle
que j’ai parlée sans le savoir serait
celle-ci: mettre de la sociologie là où
domine la psychologie. Les émotions
reflètent les normes, les hiérarchies,
les codes moraux. J’essaie de m’opposer au fait de ne se penser, soi, qu’en
termes psychologiques. Ce que l’on
appelle la psyché et les émotions sont
faites de bric-à-brac social.»
LES MÉDIAS
Eva Illouz, 57 ans, se partage entre
Paris et Israël, où vivent ses enfants.
Née à Fès dans une famille juive
marocaine, elle a habité à Sarcelles
à son arrivée en France avant de
déménager à Paris. Elle quitte la
khâgne pour voyager, part en Israël
où elle fait son master. «Je n’ai pas
décidé de devenir sociologue, mais,
très jeune, je me suis intéressée à
l’influence des médias. A l’époque, en
France, ce n’était pas un centre d’intérêt prestigieux. Depuis tout a
changé. Les Etats-Unis prenaient au
sérieux leurs médias, tant sur le
plan intellectuel que pratique. J’ai
fait ma thèse à l’Université de Pennsylvanie, et petit à petit, ma façon
d’écrire est devenue sociologique.»
En Israël, c’est dans un département de sociologie qu’elle est
admise comme professeure.
CONTRE L’INTÉRIORITÉ
Jeune adulte, les textes qui l’ont
marquée sont d’abord ceux de Barthes: «J’ai adoré le lire. Bourdieu et
Foucault sont venus plus tard. Un
roman a aussi éminemment compté
pour moi : Belle du Seigneur, d’Albert Cohen. J’ai compris en le lisant
qu’il y avait une dimension sociologique à l’amour ; c’est le romancier
qui pour la première fois crée une
trame narrative autour de l’idée que
l’amour est étroitement lié au pouvoir social.» Elle continue de lire de
la fiction, le lieu des nuances par
excellence. Elle aime la romancière
israélienne Zeruya Shalev, dont elle
est une amie, et Annie Ernaux, un
goût curieux de la part d’une sociologue qui s’élève contre l’intériorité:
elle a aimé les Années, dont elle
pense qu’il est un grand livre sociologique.
À PORTÉE DE LA MAIN
Happycratie consacre une partie
décisive et inquiétante de son ana-
lyse à la naissance de la psychologie
positive aux Etats-Unis. Elle doit
son origine au psychologue Martin
Seligman, né en 1942. Il œuvre à
doter d’une assise soi-disant scientifique cette idéologie du «selfhelp», de la performance à portée
de la main. Il est puissant, capable
notamment de lever des fonds importants pour la recherche en
«santé mentale», ce qui fait frémir.
Grâce à cet argent aussi, il a publié
une «classification universelle des
forces et vertus humaines», afin que
les lecteurs atteignent «leur potentiel maximal», expliquent Eva Illouz et Edgar Cabanas.
Le livre présente aussi l’alliance, qui
date du début du XXe siècle, entre
«économistes du bonheur» et psychologie positive. En répandant
l’idée que le bonheur se mesure
objectivement, qu’il est le but de
toute existence et que le rater est un
échec individuel et non collectif, ces
acteurs aident les multinationales
et les gouvernements à se défausser
des crises qui pourraient remonter
contre eux les citoyens. Selon Eva
Illouz et Edgar Cabanas, c’est ainsi
que les ravages de 2008 furent
amortis par endroits. Ils prennent
l’exemple de Coca-Cola qui, dans
chaque pays où la marque possède
une branche, a implanté un «CocaCola Happiness Institute, institut
chargé de publier chaque année des
rapports, pays par pays, sur le sujet
– les Happiness Barometers».
Etrangement, la psychanalyse,
pourtant vent debout contre le culte
de l’optimisme et de l’amélioration
de soi, n’apparaît jamais dans Happycratie. C’est qu’Eva Illouz refuse
de différencier psychologie cognitive et psychanalyse freudienne :
«Je l’inclus dans la psychologie. Toutes deux partagent l’idée que le plus
important est notre psyché, et la façon dont elle nous structure particulièrement et individuellement.» Selon Eva Illouz, nous ne sommes pas
des êtres à l’intériorité unique mais
nous réagissons selon les concepts
et les lois collectives du moment.
C’est aux EtatsUnis, le pays de
l’élévation par le
dur labeur, la
nation obsédée
par la santé
physique et
mentale,
qu’a émergé la
promotion de
cette «pseudoscien
ce» du bonheur.
L’explication par l’intériorité individuelle, qui triompherait actuellement, est pour Eva Illouz nocive :
«Quand une femme est abandonnée
par un homme pour la cinquième
fois, son entourage abordera ce problème à travers l’explication psychologique et lui demandera d’examiner
son enfance pour comprendre ce qui
dans sa psyché provoque l’échec
amoureux inconscient. La psychologisation des êtres humains est devenue incontournable.»
Ce qui revient à déposer un fardeau
sur les épaules des malheureux que
l’on incite à fouiller leur moi. Au
service du «néolibéralisme», la psychologie positive culpabilise ceux
qui échouent ou se perdent dans la
dépression. Le mot «résilience» est
mis désormais à toutes les sauces.
Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik,
le «père» du concept, a vécu un
traumatisme, sa famille fut exterminée par les nazis, et il est sorti de
son enfance par le haut : tout le
monde devrait en faire autant,
selon l’idéologie honnie par Eva
Illouz. Ceux qui s’effondrent s’ils
EDGAR CABANAS
ET EVA ILLOUZ
HAPPYCRATIE
Premier Parallèle,
260 pp., 21 €.
sont au chômage ou freinent des
quatre fers devant la mobilité exigée
par leur hiérarchie ont tout faux.
«Affirmant la victoire de la vie et de
l’esprit sur la mort, la notion de résilience a tout pour plaire», écrivait la
sociologue dans une tribune parue
dans le Monde (1), à l’origine du livre
–qui n’est publié qu’en France pour
l’instant et le sera bientôt en Grande-Bretagne, en Espagne, en Italie
et en Allemagne.
Scruter les codes sociaux qui nous
conditionnent, relever le cynisme
de la publicité faite à la réussite,
affirmer que nous ne sommes pas
entièrement responsables de notre
bonheur (même si le mot inconscient n’appartient pas au vocabulaire d’Eva Illouz), tout ceci préserve-t-il la sociologue de la culpabilité
en cas d’échec? «Pas du tout, je suis
comme tout le monde et peut-être
même pire. C’est sans doute parce
que je connais bien le sujet que j’écris
sur la culpabilité.» •
(1) «Gare aux usages idéologiques de la résilience», le Monde, décembre 2016.
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24 u
Libération Lundi 10 Septembre 2018
IDÉES/
Copyright numérique:
stériliser pour mieux tuer
Le Parlement européen se prononcera mercredi sur
la directive relative au «droit d’auteur dans le marché
unique numérique». L’article 13, qui veut imposer
l’utilisation d’algorithmes et automatiser la détection
d’infractions au droit d’auteur, est une menace contre
le partage et la créativité en ligne.
L
e 12 septembre, nos députés européens auront à se prononcer sur la
directive relative au «droit d’auteur
dans le marché unique numérique», que
les Etats membres ont déjà validé. Dès le
préambule du texte, le cadre est fixé : il est
question d’œuvres, d’auteurs, de patrimoine. Le texte veut clarifier le «modèle
économique» qui définira dans quelles
conditions les «consommateurs» (le mot
apparaît quatre fois dans l’introduction)
pourront faire usage de ces œuvres.
Le monde est ainsi découpé simplement :
d’un côté, les artistes et les titulaires de
droits d’auteurs, et parfois les structures et
les institutions connexes (musées, universités, éditeurs) ; de l’autre, la grande masse
des anonymes. La porosité entre les uns et
les autres n’est pas de mise : le cas d’une
personne écoutant des concerts sur Inter-
Par
ÉRIC GUICHARD
DR
Philosophe, responsable de l’Equipe
réseaux, savoirs et territoires de l’ENSUlm, maître de conférences HDR à l’Ecole
nationale supérieure des sciences de
l’information et des bibliothèques (Enssib)
NICOLAS
SCHABANEL Informaticien,
et
directeur de recherches au CNRS,
Laboratoire de l’informatique du
parallélisme (LIP), ENS-Lyon, membre de
l’Institut rhônalpin des systèmes
complexes (IXXI).
net et publiant ses interprétations d’un
prélude de Chopin n’est pas évoqué. Les
médiateurs entre propriétaires (de droits,
de licences) et locataires-utilisateurs sont
les Etats, chargés de faire respecter la future loi, et les «prestataires de services en
ligne» (les hébergeurs). Là encore, nulle
place pour les auteurs-éditeurs de sites
web altruistes, qui publient leurs analyses,
leurs découvertes, leurs concerts de rock
entre amis. On reste dans une logique traditionnelle où l’Etat et l’Union européenne régulent le fonctionnement d’industriels qui seraient laxistes en matière
de propriété artistique ou intellectuelle.
UNE VOLÉE DE RÉCRIMINATIONS
Mais comment appliquer une telle loi ?
Grâce à de gigantesques algorithmes. L’article 13 précise que les prestataires de services, en étroite coopération avec les titulaires de droits, développeront des
techniques de reconnaissance des contenus. Les acteurs hors Facebook, Sacem ou
équivalents seront censurés, donc éliminés du Web. Ulrich Kaiser, professeur de
musique allemand, l’a vérifié. Il a mis en
ligne quelques interprétations de son fait
de morceaux de Schubert, tombé depuis
longtemps dans le domaine public, et a vérifié comment le logiciel de vérification de
droits d’auteur de YouTube (Content ID)
réagissait. Il a vite reçu une volée de récriminations prétendant qu’il violait des
droits d’auteur. Et ses arguments étaient
systématiquement rejetés. En bref, pour
qui n’est pas adossé à une agence de droits
d’auteur, il y aura toujours un robot ou un
digital worker payé au clic qui lui interdira
toute publication, au motif qu’il copie une
œuvre, même s’il a le droit pour lui. Belle
inversion juridique où nous devons faire la
preuve de notre innocence, quand sa présomption figure dans notre Constitution.
Le second souci est que ces algorithmes
coûtent très cher (de l’ordre de 50 millions
d’euros), et sont évidemment très protégés
par… le copyright. Nous sommes ici bien
loin des logiciels libres façonnés par des
poignées de bénévoles, et qui font vivre
Internet. Et notre Union européenne, qui
veut protéger les big industries du numérique et de la culture, ne réalise pas qu’elle
se transforme en bourgeois de Calais, au
seul bénéfice des Etats-Unis, puisqu’elle
ne sait produire ces logiciels et bases de
données associées.
LA PEUR DU DON
Ainsi, du haut de Bruxelles, on ne fait pas
que penser le contemporain avec des catégories obsolètes, aux dépens des citoyens
et de leur créativité. On se trompe.
Apparaît d’abord une étrange peur du don.
Le don, ce phénomène social total, qui
structure nos sociétés via l’échange, qui
nourrit nos idées : celles-ci se confortent et
s’affinent au contact d’autrui. Tenter de les
censurer, d’en vérifier systématiquement
l’authenticité, c’est aller contre l’éducation, contre le développement personnel :
la science et la création se nourrissent
d’emprunts, d’appropriations, de détournements.
Ensuite, supposer que la technique va sauver ou protéger la culture relève de l’erreur. De tout temps technique et culture
forment une tresse inséparable. Nos films
sont faits avec des caméras, qui fonctionnent à l’électricité, désormais montés sur
ordinateur. Nous appelons nos ponts (du
Gard ou de Tancarville) des «ouvrages
d’art». Et avec l’informatique, nous prenons conscience de la dimension technique de l’écriture, qui nous sert autant à
développer un raisonnement, à jeter les
bases d’une nouvelle loi qu’à déguster un
Rimbaud qui a peu profité de ses droits
d’auteur. La grande majorité des productions informatiques relèvent de ces jeux
d’écriture où copier, coller, emprunter,
détourner, articulent recettes, banales
applications et imagination.
FAÇONNER LE MONDE
Et enfin, l’idée qu’un algorithme puisse se
substituer au jugement humain est erronée. Un algorithme est écrit par des humains, qui y injectent leur subjectivité,
leurs représentations du monde, leurs
valeurs morales, comme le montre le philosophe Andrew Feenberg. Il n’est pas
neutre. Un algorithme l’est d’autant moins
s’il appartient à une firme, qui va évidemment l’adapter à ses intérêts économiques.
La chose est manifeste quand il s’appuie
sur des bases de données massives pour
produire du deep learning. C’est le principe même de l’apprentissage : si nous
apprenons à des ordinateurs à modéliser
le climat, nous ne pouvons leur confier des
opérations chirurgicales sur des humains.
Et l’idée que les machines puissent résoudre des problèmes moraux (liés au vol, à
l’invention) signale avant tout une démission politique. La volonté de déléguer à ces
machines des questions qui méritent
d’être débattues par tous : démocratiquement.
C’est toute la question du «numérique»:
cette technique a plus que jamais le pouvoir de façonner le monde. Y compris politiquement. Avec les réseaux sociaux, nous
ressentons, non pas son pouvoir, mais ses
effets sur nos sociétés. L’histoire de l’écriture nous rappelle que ces effets sont
lents, variés, particulièrement dépendants
de ce que nous voulons qu’ils soient.
Moins que jamais, la technique est éloignée de nous. Sauf si nous déléguons à
quelques managers le formatage de nos
sociétés par le biais de leurs chimères.
Souvent, celles-ci se réduisent à quelques
croyances, qui confinent à la numérologie.
Il s’agit de projeter toute la complexité
humaine, ses variations multidimensionnelles, sur une droite, où chacun.e d’entre
nous serait évaluable. Avec une seule note
entre 0 et 20.
Le numérique, c’est politique. Ça se pratique aussi, ça s’apprend. Comme l’écriture. Ça se débat. Il est urgent de l’enseigner à toutes les générations, à tous les
corps de métier ; d’en expérimenter les
facettes actuelles, d’en inventer les futures. Les artistes, les historiens, les physiciennes usent tous de l’écriture. Il en est de
même pour le «numérique». Jeunes et
vieux, Chinois, Français et Californiens
prenons le temps de penser le numérique,
au-delà de nos moules et frontières disciplinaires. La technique nous appartient. A
nous tous d’en convaincre nos députés. •
L’idée qu’un algorithme
puisse se substituer
au jugement humain est
erronée. Un algorithme
est écrit par des
humains, qui y injectent
leur subjectivité,
leurs représentations
du monde, leurs valeurs
morales.
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
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P
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL
SCHNEIDERMANN
L’actualité, ce faux
challenge quotidien
Léa Salamé, aux premières loges quand
Nicolas Hulot a prouvé que l’homme
providentiel n’existe pas. Alors,
pourquoi, la semaine suivante, faisaitelle comme si le Président ou François
de Rugy pouvaient tout changer ?
artons d’un postulat. Léa Salamé
est intelligente, pertinente, et
informée. Son sens de la relance
le montre, elle écoute attentivement
ses interviewés. Hop! hop! elle est postée, aux aguets, elle rebondit quand
il faut, où il faut. Elle est dotée d’une
mémoire raisonnable pour une journaliste baignant dans l’actualité immédiate.
C’est elle, avec Nicolas Demorand, qui
a recueilli le scoop de l’émouvante
démission de Nicolas Hulot. C’est elle,
en première ligne, qui a vu craquer l’espoir, l’alibi, la dernière carte. C’est elle
qui a entendu l’implacable démonstration du démissionnaire sur l’incompatibilité du libéralisme et du sauvetage
de la planète, et éventuellement de l’espèce (c’est même elle qui a posé la question, en prononçant le mot «libéralisme»). Quand, l’effondrement
survenu, ces images repasseront en
boucle sur les télés à pédales des survivants dans leurs grottes, elle est celle
L'ŒIL DE WILLEM
qui pourra dire: «J’étais là!». Elle est
donc mieux placée que quiconque pour
avoir compris ce qui se joue, avec son
corps, qui s’est trouvé directement
exposé au corps démissionnaire. On va
dans le mur. Tout droit. En klaxonnant.
Elle a assisté aux premières loges à ce
moment précis où se clôt le débat sur
l’homme providentiel. Non, si populaire, si sympathique, si charismatique,
si sincère soit-il, aucun homme n’arrêtera seul la machine folle. Il faut
changer de logiciel. Tout revoir. Tout
casser, tout reconstruire. Vite. Il s’est
passé, ce matin-là, dans ce studio de
France Inter, quelque chose qui dépasse
la politique ordinaire. Et elle était là.
Là-dessus, au lendemain de la nomination de François de Rugy en remplacement de Nicolas Hulot, elle reçoit l’insoumis François Ruffin. Et l’interroge
sur cette péripétie politique. Mais
François Ruffin s’en fiche, de la péripétie. Il veut parler des enfants, et de la
disparition des hirondelles. Dans un
u 25
Une matinale
de radio est
structurellement
obligée de croire
aux actions
individuelles en
politique (on ne va
pas inviter «les
masses» au micro, il
n’y aurait pas assez
de place).
bafouillement ruffinien, il répond qu’il
ne va tout de même pas gaspiller sur le
sujet son temps et sa salive. Flottement. Ça ne se dit pas, des refus pareils.
Ça casse un code. Et alors, Léa Salamé,
à propos de François de Rugy: «Pourquoi le disqualifier d’emblée ?»
C’est là qu’on cesse de comprendre
comment fonctionne Léa Salamé.
N’a-t-elle rien compris à sa propre
interview de Nicolas Hulot ? L’a-t-elle
déjà oubliée? A moins qu’elle ne croie
pas Nicolas Hulot. Ou bien qu’elle sache qu’en réalité, il séchait les réunions, ne fichait rien, qu’il n’a pas vraiment essayé. Qu’on pourrait essayer
mieux que lui. Qu’on peut toujours essayer, même avec Emmanuel Macron
et les lobbys. Mais dans ce cas, il faudrait le dire.
Léa Salamé sait bien que ce n’est pas de
disqualification, qu’il s’agit, lorsque
François Ruffin préfère utiliser son
temps de parole à parler de biodiversité
plutôt que de casting. Alors, pourquoi
se croit-elle obligée de construire un
faux suspense sur le thème: «De Rugy
va-t-il réussir où Hulot a échoué ?
Va-t-il arriver à convaincre Macron
d’accélérer le tempo ?» Pourquoi ?
Ce n’est pas la seule fois. Toute l’actualité matinale (et pas seulement) est
construite sur le mode du challenge :
Bidule va-t-il arriver à rebondir après
sa dégringolade dans les sondages? Le
ministre va-t-il parvenir à faire baisser
le chômage, ou l’échec scolaire ? Le
plan Banlieues va-t-il terrasser la relégation dans les quartiers ?
France Inter, radio publique, est une radio progressiste. Elle croit congénitalement qu’avec de la bonne volonté, du
dialogue, et un débat éclairé, le gouvernement démocratiquement élu doit,
peut y arriver. Il y a une lumière au bout
du tunnel, une solution, on n’est pas
condamnés à tous crever la gueule
ouverte. Et l’Etat, ce sont des incarnations. Une matinale de radio est structurellement obligée de croire aux actions individuelles en politique (on ne
va pas inviter «les masses» au micro, il
n’y aurait pas assez de place, Il faut bien
sélectionner des incarnations, ministres et opposants). L’actualité est assez
anxiogène, on ne peut pas totalement
désespérer la France qui se lève. En
même temps qu’on lui sert chaque matin son bol de catastrophes, il est
indispensable de lui offrir aussi l’antidote: des héros qui luttent pour éviter
ces catastrophes. Parce que si l’on prenait acte qu’il n’y aura pas de miracle,
que la porte du salut politique est fermée pour de bon, il faudrait balancer
ministres et opposants, et chercher
ailleurs. Mais où? •
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26 u
Libération Lundi 10 Septembre 2018
CINÉMA/
Le cinéaste Alfonso Cuarón sur le tournage de Roma, film qui a fait l’unanimité à la Mostra. PHOTO CARLOS SOMONTE. NETFLIX
«Roma» conquiert Venise
Le film du virtuose mexicain
Alfonso Cuarón a emporté le lion
d’or de la 75e Mostra. Un sacreévénement puisqu’il s’agit du
premier trophée d’ampleur
remporté par une production
Netflix. Bilan d’une édition
malheureusement phagocytée
par des films tape-à-l’œil.
Par
MARCOS UZAL
Envoyé spécial à Venise
C’
est sans grande surprise
que le lion d’or de la
75e Mostra de Venise a été
attribué à Roma du Mexicain
Alfonso Cuarón, film ayant fait
l’unanimité et qui est effectivement
le plus beau parmi ceux de la compétition qu’on a pu voir (lire Libération du 1er septembre). Le cinéaste
s’y penche avec tendresse sur son
enfance, en rendant un émouvant
hommage aux femmes qui l’ont
élevé, dont une domestique silen-
cieuse et héroïque. Sa mise en scène
somptueuse est plus qu’une simple
démonstration de virtuosité : elle
cherche à magnifier les souvenirs,
à en intensifier chaque instant, heureux ou malheureux.
L’argument qui aurait pu jouer en
défaveur de son sacre, et qui transforme finalement cette récompense
en petit événement, est qu’il s’agit
d’une production Netflix, en principe vouée à n’être diffusée qu’en
streaming. C’est une petite victoire
pour l’entreprise américaine, nouveau poids lourd de l’industrie cinématographique qui n’est pas encore
le bienvenu partout. Sous la pres-
sion des exploitants, ses productions sont bannies depuis un an de
la compétition du Festival de Cannes –lequel se serait, dit-on, bien vu
accueillir Roma en mai dernier,
mais en dehors de la course à la
palme, d’où ses chicanes avec la plateforme de streaming et ce joli coup
vénitien.
Espérons que ce lion d’or contribue à assouplir la politique
d’exploitation de Netflix et que
Roma sera aussi visible sur quelques grands écrans en France. Une
première est déjà prévue en octobre
au festival Lumière, à Lyon, programmé par… le délégué général de
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
u 27
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A gauche, Bêtes blondes,
d’Alexia Walther
et Maxime Matray.
Ci-contre,Three
Adventures of Brooke,de
la Chinoise Yuan Qing.
PHOTOS DR
Attribuer le prix
du scénario à «The
Ballad of Buster
Scruggs» est bien
généreux: il s’agit
de l’un des films
les plus paresseux
des frères Coen.
Cannes, Thierry Frémaux, ce qui ne
manque pas d’ironie.
Au sein de cette compétition
vénitienne somme toute assez
moyenne, on ne se plaindra pas du
lion d’argent du meilleur réalisateur
attribué à Jacques Audiard. Son
western The Sisters Brothers, qui
sort en salles dans dix jours et est
aussi le premier film américain du
cinéaste français, n’est pas sans défaut mais il a constitué l’une des
bonnes surprises du festival (Libération de mercredi). On s’étonne
plus que le répétitif et antipathique The Favourite de Yorgos Lanthimos ait été couronné deux fois
–grand prix du jury et coupe Volpi
pour la meilleure interprétation féminine. Olivia Colman y est très
bien mais le film nous apparaît un
jeu de massacre parfaitement vain
où les personnages se divisent entre
imbéciles et cyniques.
PORTÉE POLITIQUE
Nous n’avons pu voir l’autre film
doublement lauréat, The Nightingale de l’Australienne Jennifer Kent
qui a reçu le prix spécial du jury tandis que son jeune acteur Baykali Ganambarr a remporté le prix Mastroianni du meilleur espoir. Sans
présager de sa qualité, il est certain
qu’il y avait une certaine portée politique à primer à la fois la seule réalisatrice de la compétition et un acteur aborigène, d’autant que le film
raconte justement les ripostes d’une
jeune femme et d’un jeune Aborigène aux violences d’hommes
blancs. Des réactions racistes et misogynes ont d’ailleurs été entendues
pendant une projection de presse
–provenant semble-t-il de deux ou
trois critiques italiens –, suscitant
un vif émoi sur le Lido.
Attribuer le prix du scénario à The
Ballad of Buster Scruggs est bien généreux: il s’agit de l’un des films les
plus mineurs et paresseux des frères
Coen. Et l’on aime beaucoup
Willem Dafoe mais couronner son
interprétation dans le médiocre At
Eternity’s Gate de Julian Schnabel
revient à cautionner la plus ridicule
représentation cinématographique
de Van Gogh qui soit, outrancière et
nourrie de clichés –la parfaite antithèse du chef-d’œuvre de Maurice
Pialat avec Jacques Dutronc.
Beaucoup de commentateurs ont
jugé la compétition de cette année
comme un très bon cru. Ce que, sans
vouloir jouer les rabat-joie, l’on interprète comme une impression superficielle due au fait que la plupart
des films en imposaient par des mises en scène très voyantes, où les
réalisateurs gonflaient leurs muscles dans des tours de force plus ou
moins réussis ou des dispositifs plus
ou moins étouffants. Avec souvent
des sujets à l’avenant, violents, intimidants ou narquois. Suspiria de
Luca Guadagnino et Napszállta de
Laszlo Nemes constituent les exemples les plus flagrants de ce type
d’attrapes-critiques martelant leur
pseudo-génie à chaque plan (Libération de mercredi). Vox Lux de
Brady Corbet, que de fervents défenseurs auraient bien vu repartir
avec le lion d’or, n’est pas loin de
cette catégorie. Il raconte l’ascension puis la déliquescence d’une star
de la pop, révélée après avoir
échappé à une fusillade dans son
collège, en faisant constamment des
liens entre culture pop et violence
sociale ou terrorisme. L’efficacité de
sa réalisation et l’excellente BO de
Scott Walker ne suffisent pas à préserver cette satire d’un mépris facile
et d’une vision politique quelque
peu puritaine et confuse.
D’autres cinéastes ont au contraire
joué de l’écart entre l’ambition de
leur mise en scène et la simplicité de
leurs sujets, comme les deux Mexicains de la compétition : Alfonso
Cuarón et Carlos Reygadas. On va
généralement voir les films de ce
dernier à reculons, mais Nuestro
Tiempo a plutôt agréablement surpris en se centrant sur un récit minimal, et même domestique: la faillite
d’un couple tentant de se raccrocher
à un triangle amoureux, avec Reygadas lui-même comme acteur principal. Il y a de beaux moments dans ce
film de trois heures, lorsque le cinéaste s’attarde sur une baignade
d’adolescents ou des taureaux dans
un champ. Mais son goût des points
de vue étranges et sa volonté de ne
rien filmer comme tout le monde
aboutissent aussi à des excès pénibles, parfois quasi lelouchiens.
COPROPHAGIE
Face à ces mastodontes, notre
tentative de trouver un peu de
fraîcheur dans d’autres sélections
a rarement été récompensée. On
n’a malheureusement pas vu le
lauréat du prix du meilleur film
de la sélection Orizzonti, Manta
Ray du Thaïlandais Phuttiphong
Aroonpheng, dont la rumeur disait
grand bien. Mais on a goûté la drôlerie de Bêtes blondes, premier long-
métrage des Français Alexia Walther
et Maxime Matray, primé au sein de
la Semaine internationale de la critique. Le film se déroule pendant une
journée folle d’une ancienne vedette
de sitcom, quasi amnésique et privée du goût et de l’odorat. Même si
elle n’est pas dénuée de facilité,
cette aventure absurde, à l’humour
très noir, où se mêlent au passage
coprophagie, nécrophilie, et même
nécrophagie, est plus qu’une simple
loufoquerie. Le film parvient à inventer sa propre logique, rappelant
Quentin Dupieux ou les Chiens
de Navarre (troupe dont Thomas
Scimeca, l’acteur principal, est l’un
des membres).
Autre oasis glanée dans les marges
d’un festival assez austère : Three
Adventures of Brooke, premier longmétrage de la Chinoise Yuan Qing
(pseudonyme de Sissi Deng). Le
film se situe en Malaisie, dans la petite ville d’Alor Setar, où l’on suit les
rencontres d’une jeune Chinoise venue là pour des raisons que nous
découvrirons peu à peu. On pense
à l’art du Coréen Hong Sang-soo et
la cinéaste se place explicitement
sous le signe de Rohmer – un plan
de la Collectionneuse est cité, Pascal
Greggory y joue un rôle important
et le récit s’achève par un petit phénomène naturel appelé «blue
tears», rappelant l’heure bleue ou le
rayon vert –mais il ne faudrait pas
limiter le film à ces références. Il
touche surtout par ses changements de tons, par sa façon d’évoluer au fil des lieux, des lumières,
des rencontres, glissant suavement
de la légèreté à la mélancolie, avant
de conclure que «ce monde est triste
et beau». •
L’Amérique invisible révélée
deux fois à la Mostra
Roberto Minervini tire
le portrait esthétisant
d’une communauté
afro-américaine de
Louisiane. Et Frederick
Wiseman investigue
une ville de l’Indiana
qui avait voté à 76%
pour Trump.
L
ors d’un festival assez déconnecté du présent, deux documentaires américains nous
ont donné quelques nouvelles des
Etats-Unis, d’une manière dont
seul le cinéma est capable. Non pas
en faisant avec plus de temps et de
soin ce dont la télévision s’occupe
déjà – comme le roublard Errol
Morris allant interviewer Stephen
Bannon
dans
American
Dharma (présenté hors compétition)– mais en s’immergeant patiemment dans la face invisible
d’un pays où les choses sont forcément plus complexes et riches
qu’une parole officielle, complice
ou ennemie.
What You Gonna Do When the
World’s on Fire? de Roberto Minervini était le seul documentaire sélectionné en compétition. Le cinéaste italien y poursuit
l’exploration de l’Amérique profonde entamée dès ses premiers
films. Le précédent, The Other
Side, suivait des toxicomanes et
des milices suprémacistes en Louisiane et au Texas. Il en propose
aujourd’hui une sorte de contrechamp en s’intéressant à une communauté afro-américaine de la
Nouvelle-Orléans. A travers leurs
propos et actions, suinte toute la
douloureuse histoire des Noirs aux
Etats-Unis, des violences et humiliations subies à la douleur sublimée par le chant, sans oublier la résistance politique représentée ici
par des militants Black Power, héritiers du mouvement Black Panthers. Il y a quelques moments
forts dans le film, notamment lorsque Minervini suit deux enfants
dans leurs jeux et discussions. Mais
il peine à nous donner une idée
claire de ce qui constitue et anime
cette communauté, et ce film à la
belle photographie en noir et blanc
s’apparente finalement surtout à
une série d’instantanés plus ou
moins intenses ou banals.
Au contraire, dans Monrovia, Indiana (hors compétition), Frederick Wiseman parvient constamment à lier les différents habitants
et éléments qui composent la petite ville de campagne dans laquelle il s’est immergé. Si Minervini travaille plus comme un
photographe (au coup par coup,
pensant plus à la force ou à la
beauté de chaque plan qu’à la cohérence de l’ensemble), Wiseman
œuvre en cinéaste, en sachant toujours rattacher le singulier au général, l’individu à la communauté,
l’humain à l’inhumain (animaux,
nature), le naturel à l’artificiel (objets, architecture) dans un montage
implacable de précision. D’une
salle de classe de collège à un enterrement, en passant par une
vente aux enchères de matériel
agricole ou une cérémonie maçonnique, se dessine tout un pan de la
réalité américaine contemporaine,
irréductible à des statistiques ou
des a priori politiques. La distance
de Wiseman nous permet parfois
de sourire de ce monde si loin du
nôtre, mais son empathie le préserve de tout jugement.
L’une des raisons pour lesquelles il
a choisi de filmer Monrovia, ville
avec laquelle il n’avait aucun lien
particulier, est que 76% de sa population a voté en faveur de Trump.
Mais ce nom n’y est jamais prononcé, ce qui a déstabilisé certains
critiques américains qui s’attendaient sans doute à un brûlot. C’est
bien mal connaître Wiseman, dont
le but premier est de montrer avec
précision ce qu’ailleurs les idées
préconçues ou les nécessités du
spectacle empêchent de regarder
en face.
M.U. (à Venise)
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28 u
Libération Lundi 10 Septembre 2018
Vincent Peirani au
Stade olympique
de Munich
le 8 janvier.
PHOTO DEAN BENNICI
PLUS VITE QUE
LA MUSIQUE
THE BLAZE DANCEHALL (Believe)
Vincent Peirani, cintré et bretelles
L’accordéoniste a replongé
avec Living Being, son
«orchestre de chambre
rock’n’roll». Au menu, un
album qui valse du jazz à
la musette, et une tournée.
D
ans ses mains, l’accordéon a des
faux airs de jouet. Forcément, du
haut de son double mètre, Vincent
Peirani fait figure d’atypique. Mais cela ne
tient pas qu’à sa tige sous la toise : le natif
de Nice possède un humour qui ne doit pas
masquer tout le sérieux avec lequel il joue.
«Je voulais reprendre du Deep Purple, un de
mes groupes cultes.» Et de commencer à fredonner Highway Star, de taper du pied la
rythmique. C’est pourtant Led Zeppelin
que l’accordéoniste a choisi de reprendre
en mixant Kashmir et Stairway to Heaven.
Le résultat, une suite en trois temps, détone. Ce n’est pas la seule reprise au répertoire du second volet de ses aventures avec
le groupe Living Being, qui entame son second septennat.
«Délires». Un vrai collectif plus qu’un vain
ego trip pour celui qui incarna en 2017 une
espèce de variation de Roland Romanelli
pour le Barbara de Mathieu Amalric.
D’ailleurs, dans Living Being II, on n’entend
que très peu Peirani s’emparer de solos en
bonne et due forme, comme sur cette
ouverture où le musicien reprend dans un
esprit fidèle à l’original, Bang Bang, le classique de Nancy Sinatra, ou Enzo, le thème
tout en retenue en hommage à son fils, qui
a été l’objet de discussions avant d’aboutir
à la version finale. «J’apporte les compositions, les propositions d’arrangements, et à
partir de là, on les rebosse tous ensemble.»
C’est ainsi que Living Being s’est amusé à
essayer des «délires», profitant du matériel
entassé depuis tant d’années aux studios
ICP de Bruxelles, où se sont déroulés les
quatre jours de session. De quoi mettre
l’ambiance tout à fait raccord avec les ambitions de ceux qu’il nomme son laboratoire
(Emile Parisien au saxophone, Tony Paelman aux claviers, Julien Herné aux guitares
et basse et Yoan Serra aux baguettes), «un
orchestre de chambre rock’n’roll».
Living Being, c’est donc un être vibrant,
une entité caméléon qui s’adapte au matériau composite. Pour preuve, What Power
Art Thou, le classique de Purcell qu’avait en
son temps dépouillé Klaus Nomi, est ici emprunté en mode crescendo piano pianissimo. L’occasion d’éprouver encore et toujours la capacité de ce groupe à phagocyter
bien des sources auxquelles puise Vincent
Peirani. Du jazz ? Oui, pour cette interaction sur l’instant, mais pas que. Ce serait limiter l’objectif de ce musicien aussi à l’aise
dans le champ contemporain que dans la
chanson. D’ailleurs, le répertoire se constitue d’une somme de thèmes avec une vraie
empreinte mélodique, héritée de ses années à faire le métier, dans les bals musette
–«j’en ai encore fait un cet été»– et puis aux
côtés de chanteurs populaires – Sanseverino & Co. A l’image du Clown tueur de la
fête foraine, une valse claudicante qui illustre cette rencontre entre des univers que
l’on pense encore éloignés, alors même que
d’autres avant Peiraniont déjà contribué à
les rapprocher.
Funambule. Lui y apporte son style, un
poil border line. Comme sur cet entêtant
Night Walker, une ritournelle habitée de
mille bruits qui colle à sa personnalité, funambule noctambule. «La nuit installe un
autre climat, plus propice à l’errance. Tu
fais un chemin, sans savoir d’où tu es parti
et où tu atterris, mais entre-temps tu as
croisé plein de gens, de situations.» Un bon
résumé de ces tribulations qui jouent à saute-mouton avec les conventions.
JACQUES DENIS
VINCENT PEIRANI LIVING BEING II
(NIGHT WALKER) (ACT/PIAS)
En concert à Mulhouse le 2 octobre,
Vendôme le 12 octobre, Nancy
le 13 octobre, Tourcoing le 17 octobre,
Rumilly le 19 octobre, Paris le 8 novembre,
Nevers, le 12 novembre.
Ce n’est pas un hasard si les articles sur The
Blaze évoquent systématiquement leurs clips
avant leur musique –voire négligent purement et simplement de la mentionner. Car le
duo «electro» n’est
pas, comme on a pu
l’entendre récemment sur une radio
nationale, «l’écho
d’une époque où la
musique s’écoute
autant qu’elle se regarde», mais d’un
temps où une certaine musique, qui a à sa disposition les
moyens d’une agence de communication, n’a
plus besoin d’être écoutée pour faire un «succès». L’expérience de ses dix bangers sans âme
et chantés d’une voix commodément fantomatique, entre indie dance épuisée et turbines EDM déprimée, est de très loin l’une des
moins roboratives que nous ait offerte la pop
récente. Quelque chose comme le cœur fondant d’un gâteau industriel, dont on s’étonnerait presque qu’il n’ait pas été commis par une
intelligence artificielle –mais les IA ne sont
sans doute pas encore suffisamment perfectionnées pour atteindre ce niveau de désincarnation. O.L.
BINKER & MOSES
ALIVE IN THE EAST ? (GearBox)
Ça commence par un long solo de batterie, ce
que beaucoup aiment mettre plutôt en conclusion. Forcément, le choix interpelle, mais il
confirme que dans ce duo, le moteur primordial est la batterie de
Moses Boyd. Son alter ego, le saxophoniste Binker Golding,
le rejoint pour un
chorus qui fait monter la tension. Et puis
le trompettiste Byron
Wallen entre en piste,
rappelant que les petits jeunes ont été bercés par des aventuriers
comme lui, ou comme un autre convive à ce
festin cru, le saxophoniste Evan Parker, vénérable vigie d’un jazz anglais qui ne remonte
décidément pas à la dernière pluie. Ce n’est
pas l’un des moindres talents du duo Binker& Moses, promu héros de l’underground,
que de s’en souvenir, sans jamais néanmoins
chercher à jouer dans une veine passéiste. Ils
vont de l’avant, tout le temps. Cette capacité à
embraser l’instant présent est particulièrement saisissante sur ce live capté au Total Refreshment Centre, ex-haut-lieu du dub made
in London, qui a permis aux jeunes jazzmen
de tester leurs formules. Nul doute que celle
du duo –ici rejoint par de nombreux amis– est
des mieux rodées, confirmant que les outsiders d’hier pourraient bien prétendre au poste
de premiers de cordée. J.D.
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
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CULTURE/
u 29
MUSIQUES
Chant partagé, titres
disco aussi freak que
chic… La fantaisie des
New-Yorkais explose
dans leur nouvel
album, «Moon 2».
E
n offrant leur musique
comme une exolune – réalité habitable juste le
temps d’une danse – au firmament du funk, de la dance,
d’ESG, des B52’s et du
moonwalk, les cinq New-Yorkais
d’Ava Luna font un grand pas
pour notre humeur de rentrée.
Leur quatrième album, Moon 2,
est un astre de fantaisie pure et
collective, qui paraît trois ans
après Infinite House et quelques
mois après une embarrassante
collection de reprises de
l’Histoire de Melody Nelson de
Gainsbourg. Ils sont pourtant
le coin de lumière sur le tableau
indie-pop du moment, noirci
par des disques d’automne
qui s’écoutent sans tremblements.
Ava Luna fut longtemps mené
par l’organe irritant de Carlos
Hernandez, qui quitte ici pour
la première fois le centre du
cercle et rentre dans la ronde
avec ses quatre autres membres.
On y goûte ainsi aux voix délirantes de Becca Kauffman et Felicia Douglass, qui participent
beaucoup à l’alchimie vertueuse
de cet album qui a trouvé sa
forme après une nuit à chanter
en rond sans chef de chœur.
L’aplat de la hiérarchie autrefois
pyramidale du groupe ne se li-
mite pas aux harmonies vocales,
mais trouve un peu à la manière
de The Internet, dont l’album de
funk actualisé est sorti au perron
de l’été, une énergie collective
maximaliste et fluide. Les titres
disco aussi freak que chic d’Ava
Luna rappellent parfois le très
beau dernier album du projet
solo US Girls. Avec des chansons
comme Childish ou Centerline,
le groupe apporte un peu de
mordant dans un monde de
smoothies et fait évoluer une
dance music trop feutrée en invoquant une Debbie Harry à la
voix de plus en plus pitchée,
comme en réaction au brouhaha
du reste de la bande.
Rythmes déboités, synthés et
basses opulentes prennent leurs
quartiers sur Moon 2 dans un astérisme de genres. Set It Off, dont
Jess Sah Bi et Peter One,
melting folk ivoirien
«Our Garden Needs Its
Flowers», l’album
réédité du duo
d’Abidjan, mêle
influences occidentales
et classiques locaux.
E
n 1985, au studio JBZ
d’Abidjan, le caricaturiste politique Jess Sah
Bi et l’étudiant en histoire Peter One enregistrent un album de country-folk pacifiste estampillé seventies,
pourtant ancré dans le folklore local et dans l’actualité
politique africaine. Leur permaculture est aussi étonnante que fertile: les chants
de village ivoiriens sont irrigués par de l’americana et un
grain de variété française.
Trente ans plus tard, les compositions de leur album Our
Garden Needs Its Flowers,
que nous permet de découvrir Awesome Tapes From
Africa qui le réédite, ont conservé leur fraîcheur.
Si l’album ne circulait plus
qu’en copies pirates parmi les
Ivoiriens, le succès de Jess
Sah Bi et Peter One leur permettait à une époque de remplir des stades jusqu’au Togo.
La chanson African Chant fut
même diffusée par la BBC le
jour de la libération de Nel-
son Mandela. Happés dans
leur jeunesse par les chants
occidentaux, captés à la radio, de Dolly Parton, Simon &
Garfunkel ou de Cat Stevens,
Jess Sah Bi et Peter One ont
non seulement flouté les
frontières des grandes plaines d’Afrique et d’Amérique
mais, plus tard, pris eux-mêmes racine aux Etats-Unis.
Jay Sah Bi vit aujourd’hui
dans le berceau de la country,
à Nashville, où il est infirmier, et Peter One vit à San
Francisco. La réédition de
l’album laisse planer la possibilité d’une reformation sur
scène. Peut-être à temps pour
chanter du vivant de l’agonisant Mugabe, le titre Apartheid, protest song dans la filiation de ceux des seventies
sous la bannière étoilée, qui
interpelle le dictateur: «Mugabe le héros, qu’as-tu fait ?»
En chérissant les longues vibrations des cordes électrifiées et les souffles en suspens de l’harmonica, les voix
du duo forment un feu de joie
où la chanson protestataire
crépite lentement. Sur le
morceau qui donne son titre
à l’album, les voix avancent
en cordée et se rejoignent
dans de belles montées.
L’album mérite encore d’être
découvert pour Solution, rare
occasion d’entendre un titre
pacifiste francophone, au
chant africain d’une grande
douceur, glissé dans une
guitare western qui montre
les bienfaits de mélanger les
terreaux.
Ch.L.
JESS SAH BI & PETER ONE
OUR GARDEN NEEDS ITS
FLOWERS (Awesome Tapes
From Africa)
Jess Sah Bi et Peter One. AWESOME TAPES FROM AFRICA
RICHARD PEREZ
Ava Luna fait fuser la pop en chœur
l’intro chipée à Devo évolue vite
vers la musique des B52’s, trouve
finalement ses propres marques,
avec une vision périphérique de
tout le travail accompli auparavant par d’autres constructeurs
d’utopies, spécialistes dans l’alu-
nissage d’albums qui communiquent la fièvre de simplement
danser.
CHARLINE LECARPENTIER
AVA LUNA MOON 2 (Western
Vinyl/Differ-Ant)
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Libération Lundi 10 Septembre 2018
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De garde
Thomas Lilti Médecin de formation, le cinéaste
inquiet de l’enseignement du métier sort
son quatrième film, «Première année».
D
ermatologue, vénérologue, oto-rhino-laryngologiste,
cardiologue, maladies de l’appareil digestif… Les diverses plaques de spécialistes apposées à côté de la porte
d’entrée font foi(e). Côté soins, il y en a pour tous les coups
et les douleurs dans la discrète ornementation bourgeoise de
cet immeuble haussmannien du nord de Paris, donnant sur
un square en retrait du tumulte plébéien d’un boulevard
autrement métissé. A telle enseigne que,
bien que n’exerçant plus depuis cinq ans,
à la question liminaire «quelle est votre
profession ?» même Thomas Lilti se présente spontanément comme «médecin généraliste». Il précise:
«Telle est du moins ma réponse, un peu par réflexe, comme à
la douane cet été. Car c’est le métier que j’ai appris. Celui qui,
après le bac, a nécessité neuf années d’études et pour lequel
j’ai acquis un savoir et des compétences qui se chérissent. Une
forme d’artisanat, d’une certaine façon, d’abord exercé pour
des raisons alimentaires avant, à défaut de croire à la vocation,
d’y prendre goût au fil du temps et d’y trouver du plaisir.»
«D’ailleurs, ajoute-t-il dans un demi-sourire entendu finissant
d’évacuer la moindre équivoque, si quelqu’un se sent mal dans
le TGV, et qu’un appel est lancé, j’irai spontanément me présenter… Après les infirmières ou les pompiers présents à bord,
car, dans ce cas précis, vous constaterez que ce ne sont jamais
les toubibs qui se manifestent les premiers !»
En cet été finissant, la raison pour laquelle on consulte le volubile et détendu Thomas Lilti n’a cependant pas tant à voir avec
des considérations sanitaires, qu’artistiques. Encore que, dans
son cas, les deux notions aient sérieusement tendance à s’imbriquer. Apparu sur
les écrans radar avec les Yeux bandés, un
premier film (noir) que l’aval de Libération
n’avait pas suffi à booster au box-office, le dorénavant quadragénaire se retrouve en effet, dix ans plus tard, à la tête d’une
filmographie prospère, centrée sur l’auscultation de ce filon
thérapeutique qui lui est si familier. Hippocrate et Médecin
de campagne ont très bien marché et, de sortie mercredi, Première année, qui relate le rencontre, sur les bancs surchargés
des amphis, de deux carabins (Vincent Lacoste et William
Lebghil) au profil dissemblable, pourrait connaître le même
sort enviable. Témoignage à charge (caustique) contre une
«boucherie pédagogique» fondée sur un bachotage pur égru-
LE PORTRAIT
geant l’immense majorité des élans naissants, l’évocation, en
tout cas, alimente déjà un débat d’actualité autour de la vive
remise en question du numerus clausus (Libération du 6 septembre).
Partisan d’une posture prudente faisant l’article de films
«formellement pas révolutionnaires, mais qui réussissent à raconter une histoire à partir d’un ancrage ultraréaliste accompagné d’une grande fibre romanesque», Thomas Lilti rechigne
donc à se considérer comme un cinéaste. Coiffant les casquettes de scénariste et de metteur en scène, la «passion», avouée
du bout des lèvres du temps où on le prédestinait plus à
l’usage du stéthoscope que du luxmètre, a beau englober
aujourd’hui 100% de sa vie professionnelle, le fan d’Elia Kazan et de Nanni Moretti se borne à penser que le titre ne se
mérite, ou pas, qu’à l’heure des bilans.
La comédienne Louise Bourgoin n’est pas loin d’y voir un
excès de modestie, elle qui, en mai, bouclait six mois de collaboration, à l’occasion de l’adaptation d’Hippocrate au format
série télé –lorgnant les Urgences, Dr House et Grey’s Anatomy
naguère au prime-time: «Il n’y a rien de superficiel ni d’aguicheur chez Thomas Lilti qui, au contraire, défend selon moi
un “cinéma design”, simple, précis et efficace, rigoureux techniquement, où le fond n’a d’autre souci que d’épouser la forme.
Tous les postes l’intéressent. Il sait optimiser les talents de chacun et, quand une scène ne marche pas, il va aussitôt chercher
à rebondir en la repensant
autrement.»
Nourri à la fiction par les VHS
1976 Naissance à
du ciné-club regardées le
La Celle-Saint-Cloud
week-end en famille, avant de
(Yvelines).
suivre un cheminement solo
1999 Interne.
qui le mènera jusqu’aux salles
2005 Médecin.
d’art et essai du Quartier la2008 1er film,
tin, Thomas Lilti grandit dans
les Yeux bandés.
l’ouest parisien. Souvenirs
2014 Hippocrate
banlieusards d’une enfance
(meilleur réalisateur
«protégée et agréable, à déet scénario aux césars).
faut de passionnante», dans
12 septembre 2018
la maison avec jardin, où le
Première année.
fils de la «classe moyenne supérieure», a mûri entre un
père gynécologue-obstétricien d’origine juive séfarade, une
mère bretonne prof de lettres au collège (puis à l’université)
et deux frères, aîné et cadet, désormais respectivement historien renommé –très éclairé côté Lumières– et scénariste.
Elève doué optimisant un environnement érudit, Thomas Lilti
devient bachelier à 16 ans, externe à 20, interne à 23. Quatre années durant, il fréquente alors plusieurs hôpitaux franciliens. Dont Raymond-Poincaré, à Garches, où le chef de clinique, Jean-Marc Nores, remarque «sa capacité à prendre des
décisions engageant l’avenir d’un malade, là où ses alter ego
stressés évitent en règle générale toute initiative». Et se remémore une anecdote au jargon cinématographique, le jour où
un type massif déboule «pour clamer son mécontentement
dans le bureau des infirmières» et se fait rembarrer par Lilti:
«Attendez monsieur, ça ne colle pas du tout cette entrée en
scène. Vous allez nous la refaire avec les mots-clés suivants :
“courtoisie” et “sourire”.» Et le matamore de s’exécuter.
Manière implicite, pour celui qui exercera à la ville et la campagne, d’amorcer un virage qui l’amènera aussi, un jour, en
disciple filou du Doinel des Quatre Cents Coups de Truffaut,
à justifier une absence auprès d’un chef de service détesté de
l’hôpital Foch, à Suresnes, par le décès inventé de sa mère…
alors qu’il travaillait sur un court métrage.
Un boniment que le sage Lilti élève (ou rabaisse) a posteriori
en paroxysme de la transgressivité, dans une vie «stable et
heureuse», aujourd’hui auprès d’Agnès Vallée, sa compagne
productrice, des trois fils d’icelle et des deux chiens qui traversent l’appartement spacieux aux murs blancs et boiseries claires. «Je suis un casanier qui déteste l’imprévu et envisage les
vacances et les grands voyages comme une source d’angoisse.
A l’inverse, une vie ritualisée, remplie de repères, me convient
très bien», précise celui qui, issu d’une famille de gauche avec
un patriarche au «fort esprit de contradiction», ne s’en est pas
moins abstenu de voter au premier tour des dernières présidentielles, «faute d’avoir pu [se] décider pour un candidat».
Et prend congé avec une bonne demi-heure de retard sur un
planning qui, pour cause d’avant-première, l’appelle à l’autre
bout de Paris. Sans émoi. Du moins apparent. •
Par GILLES RENAULT
Photo FRED KHIN
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et de la rédaction
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Libération est officiellement habilité pour l’année 2018 pour la publication des annonces légales
et judiciaires par arrêté de chaque préfet concerné dans les départements : 75 (5,50 €) 92 (5,50 €) - 93 (5,50 €) tarifs HT à la ligne définis par l’arrêté du ministère de la Culture et la
Communication de décembre 2017
75 PARIS
Document : LIB_18_09_10_LEG_PUBLILEGAL_319_0000000.pdf;Date
ENQUÊTE PUBLIQUE: 04. Sep 2018 - 12:02:22
REPUBLIQUE FRANCAISE
PREFECTURE DE LA REGION D'ILE-DE-FRANCE,
PREFECTURE DE PARIS
RAPPEL - AVIS D'ENQUÊTE PARCELLAIRE
Projet d'acquisition, par la Ville de Paris, de la
parcelle située 11, rue Marc Seguin à Paris
18ème arrondissement.
Par arrêté du 15 juin 2018 de Monsieur le préfet de la région d'Ile-deFrance, préfet de Paris, une enquête parcellaire concernant le projet
d’acquisition, par la Ville de Paris, de la parcelle située 11, rue Marc Seguin
à Paris 18ème arrondissement, va être ouverte à la mairie du
18ème arrondissement de Paris
du 10 au 28 septembre 2018 inclus.
Pendant cette période, le dossier d'enquête sera mis à la disposition du public
qui pourra en prendre connaissance et produire, s'il y a lieu, ses observations
sur le projet en cause, à la mairie du 18ème arrondissement de Paris, située
1, Place Jules Joffrin, les lundis, mardis, mercredis, vendredis de 8h30 à
17h et les jeudis de 8 h 30 à 19h30.
Les observations seront consignées ou annexées au registre d'enquête
ouvert à cet effet. Elles pourront également être adressées, par écrit, à
Monsieur Claude BURLAUD, directeur de l’urbanisme de la ville de
Garges-les-Gonesse, à la retraite, désigné en qualité de commissaire enquêteur,
à la mairie du 18ème arrondissement. Elles seront annexées au registre
d’enquête.
Le commissaire enquêteur se tiendra à la disposition du public
pour recevoir ses observations à la mairie du 18ème arrondissement de
Paris les jours suivants :
• Lundi
10 septembre 2018 de 10h à 13h
• Jeudi
20 septembre 2018 de 16h à 19h
• Vendredi 28 septembre 2018 de 14h à 17h
En application du code de l'expropriation, à l’issue de l’enquête, le
commissaire enquêteur donnera son avis et rédigera ses conclusions
motivées sur l'enquête parcellaire, dans un délai d'un mois maximum à
compter de la date de clôture de l’enquête.
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Boissieu - CS 41717
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de la rédaction
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RÉUNION D’INFO 19 septembre à 17h30
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X
Grille n°1010
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Le dessous des cartes ; 1 puis 2 au primaire 2. Fin d’été, on va avoir besoin
de lui ; Il nous a livré des contes 3. Onze mille habitants, on ne peut parler
d’un trou normand ; Fait glisser 4. Dix plus dix moins vin ; Un artiste français avant un allemand ; Couvrit charlottes 5. Mots sur maux ; Groupe de
rock ; On y faisait travailler des handicapés 6. Gueule d’amour ; Ken père
de Kes 7. Quand le grand luxe est l’espace 8. Nord et sud 9. Comme la mayo
Rédacteurs en chef
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(édition),
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(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
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Horizontalement I. TROTSKARD. II. RIS. IMPIE. III. ITÉRA. PAS.
IV. ÇA. ÉMEU. V. ELBE. TIPP. VI. ISSN. AP. VII. ÂGE. PABLO.
VIII. TONAL. ALI. IX. OUTRE-RHIN. X. PROTESTÂT. XI. SATANISTE.
Verticalement 1. TRICÉRATOPS. 2. RITAL. GOURA. 3. OSE. BIENTÔT.
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8. RIA. PALLIÂT. 9. DÉSAPPOINTÉ. libemots@gmail.com
Directeur artistique
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Rédacteurs en chef
adjoints
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