close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Libération - 12 09 2018

код для вставкиСкачать
MERCREDI 12 SEPTEMBRE 2018
2,00 € Première édition. No 11598
www.liberation.fr
En Argentine, «acheter
un yaourt est un luxe»
Le stand de Google au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas, en janvier. PHOTO BLOOMBERG . GETTY IMAGES
PANAME DISTRIBUTION
PAGES 6-7
CINÉMA
«Thunder Road», ode de choc
ET TOUTES LES SORTIES, PAGES 26-31
Rémunération : la France
saque ses profs
PAGES 14-15
CULTURE
PRESSE
LES GAFA
N’ONT PAS
TOUS
LES DROITS
Les eurodéputés se prononcent aujourd’hui sur une directive censée mettre les géants
du Net à contribution pour les
contenus artistiques et éditoriaux qu’ils utilisent. Un texte
essentiel pour certains, contreproductif pour d’autres.
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Que demandent les artistes,
les créateurs, les producteurs,
les journalistes européens
dans leur immense majorité?
Un peu de respect et un peu
d’argent. Leurs métiers ne sont
ni un passe-temps ni du bénévolat. Ce sont des professionnels honorables qui demandent seulement à être plus
justement rémunérés pour
leur travail. Or l’évolution
spontanée du marché a créé
un grave déséquilibre en
permettant aux plateformes
numériques d’accaparer les
recettes produites par le travail
d’autrui. Tel est l’esprit fondamental de la directive européenne en discussion: prévoir
un partage plus équitable, qui
aura pour seul inconvénient de
réduire de quelques sesterces
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Sesterces
les mégaprofits des Gafa. Une
épreuve qu’ils surmonteront…
On y oppose surtout des
sophismes. Menacer le développement du Net? Ridicule:
il n’est nulle part question de
taxer les internautes ni de restreindre la circulation de l’information. Seulement de donner aux journaux les moyens de
négocier en meilleure posture
Par
CHRISTOPHE ALIX
I
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
l y a dans l’air comme un parfum des débats électrisés qu’occasionna à la fin de la
décennie dernière la question du piratage
de la musique et du cinéma via le téléchargement. A la veille du vote décisif, ce mercredi
à Strasbourg, du Parlement européen sur la
«directive sur le droit d’auteur dans le marché
face aux géants d’Internet. Accroître la dépendance des journaux à l’égard de Google ou Facebook? Curieux argument
quand il s’agit simplement
de trouver des recettes complémentaires. Etendons-le aux
salariés en général: la perception d’un salaire accroîtrait
donc leur dépendance à l’égard
du patronat? Ils seraient à coup
unique numérique», la querelle n’a en rien
perdu de sa vigueur. Elle oppose partisans de
plus de régulation des conditions d’accès et de
diffusion des contenus sur Internet aux géants
du numérique et aux défenseurs des libertés
des usagers des réseaux. Un remake devenu
un classique du conflit opposant «l’homme qui
écrit et qui crée, et celui qui algorithme et organise», comme l’a résumé un participant lundi
soir au colloque initié par le quotidien les
DROIT D’AUTEUR
Comment
faire payer
les Gafa ?
Retoqué par les eurodéputés en première
lecture, le texte ambitionnant de mieux
protéger artistes et éditeurs de contenus
en ligne contre les géants du Web est
de nouveau soumis aux élus ce mercredi.
Une avancée sans précédent pour ses
défenseurs, inadapté pour ses détracteurs.
sûr bien plus libres s’ils travaillaient gratuitement… On
agite enfin le spectre de la censure, ce qui est fort de café pour
des artistes ou des journaux,
qui vivent de la liberté d’expression. Le logiciel horrifique
dont on parle en roulant des
yeux n’a d’autre fonction que
de faire respecter le droit
d’auteur, droit élémentaire
des créateurs, qui ne sauraient
vivre de l’air du temps. C’est
un logiciel «proportionné», dit
le texte, qu’on perfectionnera
pour éviter qu’il touche les parodies ou des détournements
ludiques. Pour le reste, faut-il
laisser le marché à lui-même
ou bien le réguler? Contre les
libéraux, les promoteurs du
texte plaident pour une régulation prudente. Un crime? •
Echos autour d’une meilleure rétribution de
la presse à l’ère du numérique.
Très technique le projet de directive européenne «copyright» actualisant la précédente
votée en 2001 a déjà une longue histoire. Proposé par la Commission de Bruxelles en septembre 2016, ce texte de 24 articles maintes
fois amendé par les Etats puis les eurodéputés
a été retoqué en première lecture le 5 juillet
par 40 voix d’écart. Une victoire de la liberté
contre les censeurs, s’étaient félicités les lobbys des Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon and co) et tenants autoproclamés d’un Internet autorégulé plutôt que réglementé. Un
«Munich culturel», avaient répliqué les représentants du monde de la culture et de l’info qui
réclament depuis des années cette adaptation
de leur propriété intellectuelle malmenée par
la révolution numérique. Passé l’été, la bataille
pro-anti a repris de plus belle. En cas de nouvel
échec, il reviendra à chaque Etat membre de
légiférer et sans ce cadre général, comme s’est
déjà engagée à le faire la France, qui a mis ce
chantier à l’agenda du Parlement cet automne.
MAILLAGE
Embrassant tous les supports et contenus soumis au droit d’auteur comme la musique, les
vidéos et les textes, mais également les codes
informatiques ou les impressions 3D, cette
nouvelle mouture a cristallisé les débats
autour de deux dispositions prévues dans ses
articles 11 et 13. Le premier crée pour les entreprises de presse des «droits voisins du droit
d’auteur». Un droit économique protégeant
des entités jouant un rôle dans la création de
contenus sans en être directement les auteurs,
comme il en existe déjà pour les producteurs
de musique ou les organisateurs d’événements sportifs. Il renforce ainsi les éditeurs de
médias pour négocier avec les plateformes de
partage et de référencement de contenus
–surtout Facebook et Google News– des accords de licence donnant droit à rémunération
en échange des liens renvoyant vers leurs articles et vidéos. Dans la première version recalée en juillet, les «snippets» –courts extraits
d’articles– étaient concernés par ce nouveau
droit voisin dans un délai de cinq ans. Une
protection excessive, avaient jugé les eurodéputés, assouplie depuis par des amendements
qui proposent d’exonérer ces hyperliens et extraits de droits voisins afin de parvenir à un
compromis acceptable pour ceux qui s’inquiètent de l’instauration d’une nouvelle taxe sur
les liens hypertextes. Autant dire la négation
du principe même du maillage en réseau
constitutif de l’Internet. Ce «filet de sécurité
nécessaire» destiné à favoriser l’adoption de
la directive, insistent ses partisans, renvoie
ainsi à chaque Etat membre et aux parties pre-
Proposé par la Commission de Bruxelles en
nantes (plateformes et éditeurs de presse) le
casse-tête de définir et de s’entendre sur le
profil et la taille des extraits à partir desquels
les médias pourront exiger une rémunération.
En 2016, la Commission avait publié une étude
selon laquelle 47% des internautes parcourent
ces snippets d’actualité sans cliquer dessus,
autrement dit sans que les médias ne perçoivent un partage des revenus publicitaires occasionnés par les visites sur leurs sites.
Très unis dans ce combat pour bénéficier d’un
droit voisin, les éditeurs de presse qui assurent
que cette loi ne remettra pas en cause l’accès
à des contenus gratuits pour les usagers ni au
droit de citation, insistent sur le transfert massif qu’a provoqué le passage au numérique.
«En 2000, la presse générait 5 milliards de recettes publicitaires annuelles, contre 1,7 milliard aujourd’hui, soit une saignée de 70%, explique Claire Léost, à la tête des magazines de
Lagardère Active, récemment revendus au
groupe Czech Media de Bruno Kretinsky.
A l’inverse, Google et Facebook cumulent à eux
deux plus des deux tiers des investissements publicitaires et il en va de leur intérêt que la presse
survive.» Autre sujet brûlant fracturant chaque
groupe parlementaire, l’article 13 durcit les
obligations de contrôle par les plateformes des
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
septembre 2016, le texte maintes fois amendé a été retoqué en juillet par 40 voix d’écart. PHOTO ED. RM. GOOGLE. CAMERAPRESS. GAMMA. GAMMA-RAPHO
contenus qui y sont postés par les utilisateurs.
L’idée est que ces «hébergeurs» jusqu’ici passifs seront désormais responsables en cas de
violation par leurs usagers du droit d’auteur.
«MOUCHE»
Pour les opposants, cela revient sans le dire à
imposer un filtrage automatique de tous les
contenus. Faux, disent les sociétés de droit
d’auteur réunies au sein de la Cisac, présidée
par Jean-Michel Jarre, qui entend contraindre
les plateformes à passer des accords de licence
avec les ayants droit. Afin d’atténuer sa portée,
d’autres amendements ont là aussi été déposés
afin que les petites plateformes disposant de
moins de moyens qu’un YouTube –qui avec
«Content ID» bénéficie déjà d’une technologie
de filtrage– soient exonérées de prendre ces
mesures. Mais pour l’association Edima, qui
défend les intérêts des plateformes à Bruxelles, ce dispositif qui revient à «sortir un marteau pour écraser une mouche» aboutira à bloquer tout contenu problématique, englobant
au passage les mèmes, parodies et autres remix amateurs. Au dernier comptage, le vote,
ce mercredi dans l’après-midi, s’annonce serré.
Un prodirective pronostique: «Si on l’emporte
de dix voix, ce sera un énorme succès.» •
Avec les Gafa, Emmanuel
Macron joue l’as des taxes
Le président français plaide
auprès de ses partenaires
européens pour un texte
visant à imposer davantage les
géants du Web, mais des pays
tels l’Irlande et l’Allemagne
traînent encore des pieds.
Q
uand s’offre à lui une occasion de
définir sa politique étrangère, Emmanuel Macron ne manque pas de
rappeler que pour lui, taxer les géants du
numérique est «une priorité». Il l’a répété
jeudi au Luxembourg, lors de sa rencontre
avec les Premiers ministres du Benelux.
Le 27 août à l’Elysée, devant les ambassadeurs, il affirmait que «l’espace numérique»
doit être regardé comme un «bien commun»
dont les dirigeants de la planète doivent
assurer la préservation. Comme tous les
candidats à la présidentielle de 2017, Macron avait mis à son programme la taxation
des Gafa qui doivent être, selon lui, à la fois
«protecteurs des droits fondamentaux» et
respectueux «des intérêts stratégiques et
économiques» de l’Europe.
Depuis plus d’un an, son ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, milite dans les capitales de l’UE pour l’instauration d’une
fiscalité plus équitable, affirmant que
«les peuples européens ne peuvent pas comprendre que leurs propres entreprises aient
un niveau de taxation 14 points plus élevé
que celui des géants du numérique». Pour
gagner cette bataille, Paris doit obtenir à
Bruxelles l’accord unanime des 27 Etats
membres. Très logiquement, l’opposition
est particulièrement vive du côté de pays
comme l’Irlande ou le Luxembourg, qui ont
attiré chez eux les géants américains à
grands renforts de dumping fiscal.
Samedi à Vienne, les ministres des Finances
européens ont débattu de la proposition de
la Commission pour une taxe sur le chiffre
d’affaires. Elle s’appliquerait jusqu’à ce
qu’une solution soit négociée à l’échelle
mondiale au sein de l’OCDE. Cette «clause
de caducité» (sunset clause) a été saluée par
le gouvernement luxembourgeois. Mais
tous les obstacles ne sont pas levés. Le
ministre allemand Olaf Scholz est resté très
prudent à Vienne: il souhaite «prendre le
temps de débattre», tandis que Le Maire veut
une décision avant la fin de l’année. Sans
fermer la porte à un accord, Berlin redoute
que son industrie automobile ne soit la cible
de représailles si une taxe devait être imposée aux géants américains du numérique.
ALAIN AUFFRAY
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
Au Lab culturel de Google à Paris. PHOTO CYRIL ENTZMANN. DIVERGENCE
4 u
«
«On a laissé se développer un
commerce basé sur le vol légalisé»
E
urodéputé affilié au groupe parlementaire ADLE (centre droit), l’ex-journaliste Jean-Marie Cavada a fait de la défense du droit d’auteur et de la presse à l’ère
du numérique son principal combat. Pour ce
vice-président de la commission des affaires
juridiques au Parlement européen, il est vital
de doter les créateurs et les médias d’un cadre
leur permettant de contraindre les Gafa à
négocier.
A vous entendre, le vote de la directive
ce mercredi serait celui de la dernière
chance pour la presse paupérisée par des
années de pillage en règle.
Si l’on échouait après deux tentatives, la prochaine commission se tiendra longtemps à
l’écart de ce dossier pourtant crucial pour
l’avenir de nos démocraties, dont les systèmes politiques découlent de notre histoire
culturelle. Depuis janvier, 7% du marché de
la publicité a quitté la presse imprimée pour
le numérique et ce sera 10 % minimum sur
l’année. A ce rythme, je ne connais pas beau-
coup d’entreprises qui résisteraient ne troyer un droit voisin. Les Gafa, dont l’arroserait-ce qu’encore quelques années.
gance financière est directement corrélée à
Vous insistez aussi sur le poids écono- leur cours en Bourse et qui bénéficient de la
mique de la création en Europe…
confiance des investisseurs grâce à leur capaLes Européens en sont de grands consomma- cité à leur vendre une croissance infinie, font
teurs. Comme l’avait chiffré le cabinet EY, ce un raisonnement bêtement économique: ils
secteur représentait en 2014, en incluant ses peuvent temporairement restreindre leurs acretombées indirectes, 536 milliards d’euros de tivités et se priver de l’accès à certains marchés
revenus à l’échelle du continent, soit 4,2 % quand cela ne concerne que quelques dizaines
du PIB. Il emploie 7,1 millions de personnes, de millions de consommateurs. Mais la donne
plus que l’automobile et les téléchange radicalement lorsqu’il
coms réunies. Et que proposent
s’agit de l’Europe entière. C’est ce
les Gafa qui vivent de ces conterapport de force plus favorable
nus ? Des miettes, via des marque vise à instituer la directive
chés de dupes au cas par cas
qui sera ensuite transposée et endans des négociations bilatérarichie, je l’espère, par l’ensemble
les. Le tout en gardant pour eux
des Etats membres.
le gros du pactole. C’est de la
Que dites-vous aux opposants
monnaie de singe, une obole au
estimant qu’elle est déséquiregard de leur puissance finanlibrée et pèche par excès de
POUR
cière démentielle.
corporatisme et de zèle? Elle
En quoi l’échelon européen
risquerait même de freiner la
est-il le meilleur pour parvenir à les régu- mise en place de nouveaux modèles qui
ler ? Certains Etats n’ont pas attendu…
progressent, comme dans la musique…
Seule une action de ce type peut aboutir à Ce n’est pas du corporatisme, c’est bien plus
contraindre Google et Facebook à s’asseoir à grave. La propriété de l’information et des
la table des négociations. Quand certains ont œuvres appartiennent à ceux qui les proessayé d’y aller seuls, comme l’Allemagne et duisent et y investissent leur temps, leur talent
l’Espagne, Google a refusé de négocier et pré- et leur argent. Cela a été une conquête de l’huféré déréférencer des sites de Google News, manité et il n’existe pas d’Etat authentiquecomme celui d’El País, plutôt que de leur oc- ment de droit qui ne protège pas ses créateurs.
REUTERS
Jean-Marie Cavada, viceprésident de la commission
des affaires juridiques au
Parlement européen, estime
que c’est par l’UE que les Etats
réussiront à peser sur les Gafa.
Or on a laissé se développer un commerce basé
sur le vol légalisé par des monopoles qui l’exploitent sous forme publicitaire en revendant
nos données. A quoi vont ressembler demain
ces secteurs déjà ravagés et tous les autres qui
entrent jour après jour dans la danse si l’on ne
pose pas de limites? Après les contenus, les
Gafa s’attaquent désormais à l’alimentation,
aux transports, à nos données financières et
de santé, le tout sans payer d’impôts ou presque sur leurs profits colossaux. Cet avenir dans
lequel ils deviendraient les rédacteurs en chef
d’un monde régi par leurs seuls algorithmes
est terrifiant. Il est plus que temps d’y mettre
fin et de créer un cadre de régulation qui s’impose à eux et non le contraire pour le bien de
nos démocraties et pour la restauration
d’échanges économiques équilibrés et légaux.
L’ex-PDG d’Universal France Pascal Nègre
a mis en garde sur l’éventuel impact négatif de la directive sur la circulation des
contenus et leur partage par les usagers…
Je note qu’il est favorable à une protection
qu’il juge légitime pour les créateurs. Mais
qu’il se rassure, le texte ne vise pas à empêcher
un musicien ou un site de presse qui le choisit
de mettre son travail en libre accès. Pas plus
qu’il ne pénalise les petites plateformes sans
but lucratif ou de taille modeste, qui ne sont
pas concernées. Il n’y aura aucune obligation.
Chacun pourra choisir son mode de publication et de rémunération mais sans qu’il ne soit
plus imposé de facto par la loi du plus fort. La
liberté sera la même, la viralité de la diffusion
gratuite des contenus sera toujours là pour
ceux qui veulent obtenir de la notoriété sans
en faire commerce, mais ceux qui le veulent
pourront être protégés. Le pouvoir de la loi
n’est utile qu’à ceux qui souhaitent s’en servir.
Recueilli par C.Al.
«
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 5
«Un tel droit voisin va renforcer la dépendance
de la presse européenne aux plateformes»
J
uriste et bibliothécaire,
Lionel Maurel est membre du bureau de l’association de défense des libertés la Quadrature du Net.
Pourquoi vous opposezvous aux articles 11 et 13 de
la future directive sur le
droit d’auteur, qui prévoient un «droit voisin»
au profit des éditeurs de
presse et de nouvelles obligations pour les gros hébergeurs de contenus ?
Sur la question du rééquilibrage entre les moteurs de
recherche et les éditeurs de
presse, nous avons toujours
pensé que la création d’une
nouvelle couche de droit était
une mauvaise solution. Il est
quasiment impossible d’éviter les dommages collatéraux
sur le droit de citation, ce qui
pose un vrai problème de
fond. De plus, les précédents
dans certains pays européens
ont montré que cette solution
est assez facilement contournable. Et ce qui va se passer
avec la création d’un tel droit
voisin – comme le disent
d’ailleurs certains éditeurs
indépendants–, c’est qu’elle
va structurellement renforcer
la dépendance de la presse
européenne aux grandes
plateformes, ce qui, à long
terme, ne servira pas la
presse elle-même.
Dans l’article 13, il y a deux
questions qui auraient dû
être dissociées: celle de la rémunération des ayants droit
de la culture via des licences,
et celle du filtrage automatisé, auquel nous nous opposons depuis le début. Nous
avons, sur le sujet, une position un peu différente de
celle des autres opposants au
texte. Certaines commissions
du Parlement européen ont
essayé de limiter la portée de
l’article 13 à des acteurs qui
jouent un rôle d’intermédiaire actif, ou centralisé, ou
ayant une activité commerciale. Si on cumule vraiment
ces critères et que le texte ne
s’applique qu’à des acteurs
centralisés, à but lucratif,
qui hiérarchisent les contenus avec des algorithmes, on
ne peut pas dire qu’il menace
l’Internet libre et ouvert :
YouTube n’a plus rien à voir
avec cet Internet-là… Il y a
des compromis possibles :
les Verts, par exemple, proposent de délimiter de cette manière la portée de l’article 13,
en supprimant l’obligation de
filtrage automatisé. Si la directive se contente de mettre
en place des licences pour
soumettre les plateformes à
un paiement, ce n’est pas illégitime. La question de la gestion et de la répartition des
droits est un autre débat, ancien, sur lequel il revient aux
artistes de se mobiliser.
Que répondez-vous aux
partisans du texte qui insistent sur le «partage de
la valeur» et font valoir
que les revenus publicitaires des médias ont fondu
au profit des Gafa ?
Ce qui a conduit à cette
situation, c’est que Google
a acquis une position dominante sur le marché publicitaire en Europe, et ce n’est
pas un droit voisin qui va
régler cela. La Commission
pourrait faire jouer le droit de
la concurrence. Mais au-delà,
le modèle lui-même est toxique. C’est la dépendance aux
revenus publicitaires qui génère les effets de bord qu’on
connaît sur l’exploitation des
données personnelles, l’intrusion dans la vie privée,
les manipulations de l’information. Or les éditeurs de
presse mènent eux-mêmes
un lobbying très négatif sur
la future directive «ePrivacy»
parce qu’ils veulent pouvoir
se passer du consentement
des utilisateurs pour traquer
leurs données personnelles.
Si on écarte le «brouillard de
guerre», on voit qu’en réalité,
les éditeurs et les grands
acteurs comme Google sont
d’accord sur la source des revenus, et ne s’affrontent que
sur les montants.
C’est le même problème avec
l’article 13: l’opposition entre
«Nous avons
toujours dit que
l’impôt nous
paraissait une
manière bien
plus efficace
de rééquilibrer
le rapport
de force.»
les ayants droit
contre elles sur
et les grandes
la protection
plateformes est
des données
une forme de
personnelles !
mascarade. Les
Ce que nous
premiers ne
voulons briser,
remettent pas
ce s ont le s
en cause l’exisrouages de la
tence des sesurveillance, qui
CONTRE
condes,
au
est leur mocontraire : ils
teur économiy voient un moyen structurel que. On ne voit pas les ayants
de se financer. On nous ac- droit se battre contre cela. A la
cuse d’être des suppôts des place, ils ont empêché l’adopplateformes alors même que tion de tout compromis en
nous avons lancé des recours polluant le débat avec la quesDR
Lionel Maurel,
de la Quadrature
du Net, estime que
la directive de l’UE
n’est pas la bonne
solution et dénonce
le filtrage
automatisé prévu
par l’article 13 pour
ses éventuelles
conséquences
sur les libertés.
tion du filtrage automatisé,
qui relève d’une obsession de
la surveillance des usages.
Quelle serait la solution
face à la toute-puissance
des plateformes ?
Nous avons toujours dit que
l’impôt nous paraissait une
manière bien plus efficace de
rééquilibrer le rapport de
force que le durcissement de
la propriété intellectuelle,
qui entraîne toujours des
dommages collatéraux sur
les libertés. Trouver un compromis sur une politique fis-
cale du numérique éviterait
de s’engager dans des voies
qui ne mènent nulle part.
Quant à la redistribution
de ce qui serait ponctionné
par une fiscalité globale, c’est
une question politique. Et
en s’attaquant au problème
toxique de l’usage des données à des fins publicitaires,
ce qui est tout l’enjeu du projet de directive «ePrivacy»,
l’Europe se doterait d’un
levier très important.
Recueilli par
AMAELLE GUITON
6 u
MONDE
ARGENTINE «Chaque jour
je dépense plus alors que
j’achète la même chose»
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
Dans l’université
de Florencio Varela,
profs et élèves font
face à une grande
précarité. En cause:
une inflation de plus
de 40% et des
mesures d’austérité
drastiques.
REPORTAGE
Des étudiants votent l’occupation de l’université de psychologie à Buenos Aires pour soutenir leurs profs, le 29 août. PHOTO ROBERTO ALMEIDA AVELEDO. ZUMA WIRE
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
Envoyée spéciale à Buenos Aires
D
es coups secs rompent le silence qui règne dans les couloirs de l’université. Le vent
s’engouffre par rafales nerveuses
dans des sacs en plastique noir faisant office de fenêtres: une tempête
a soufflé une quarantaine de carreaux, qui n’ont pas été remplacés
depuis huit mois. «Ceux des salles de
cours ont été rénovés en priorité
mais on les a payés nous-mêmes, en
vendant des sandwichs sur le campus», soupire Pablo Macia, professeur de sociologie et porte-parole de
Conadu, le syndicat majoritaire à la
faculté de Florencio Varela, banlieue située à 30 kilomètres de Buenos Aires. Manque d’entretien criti-
que, salaires des enseignants sures d’austérité faisant redouter
médiocres : les universités publi- aux universitaires une dégradation
ques sont les victimes collatérales décuplée de l’éducation publique
de l’inflation galopante qui gifle le (lire ci-dessous).
pays.
Plus de 40 % d’augmentation des «Pansement»
prix sont attendus pour 2018, une «Tout augmente, absolument tout.
dynamique attisée
Et nos salaires perdent
BOLIVIE
par la dévaluadu terrain», déplore
PARAGUAY
tion du peso qui
la professeure de
BRÉSIL
s’est déprécié
ressources humaide 50 % depuis le
nes Cecilia BacURUGUAY
début de l’année.
chetta. Elle fait parBuenos Aires
Face à la turbutie des 500 000
lence monétaire et
personnes qui ont
ARGENTINE
Océan
Pacifique
aux exigences du
défilé sous la pluie
ÎLES
MALOUINES
FMI, de nouveau
fin août pour réclacréancier de l’Argenmer une augmentaCap Horn
tine avec un prêt
tion des salaires des
500 km
de 50 milliards de dollars
universitaires tandis que,
(43 milliards d’euros), le président depuis la rentrée du mois de mars,
Mauricio Macri a annoncé des me- les 47 facultés du pays sont bouscuO
Atla céan
ntiq
ue
FLORA GENOUX
CHILI
Par
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Les carreaux
des salles de cours
ont été rénovés
en priorité mais on
les a payés nousmêmes, en vendant
des sandwichs
sur le campus.»
Pablo Macia
Professeur de sociologie
lées par des grèves à répétition.
Dans la salle des professeurs, Cecilia
Bacchetta consulte les tracts qui
viennent d’être distribués, confirmant un accord avec le gouvernement. Une injection de 25 % pour
Les quatre saisons
de Mauricio Macri
Elu en 2015, le président
de centre droit devait
relever l’économie.
Mais trois ans plus tard,
c’est plutôt le contraire
qui s’est produit.
«C
es cinq derniers mois
ont été les pires de ma
vie», soupirait Mauricio Macri la semaine dernière. Et
son chemin de croix ne semble pas
près de s’achever. En août 2015,
son élection faisait table rase de
douze ans de politiques populistes
de gauche menées par Néstor
Kirchner puis par sa femme, Cristina Fernández. La potion néolibérale du docteur Macri était censée
remettre sur pieds l’économie.
Trois ans plus tard, on est loin du
compte. Confrontés à la récession,
les marchés ne font plus confiance
au Président. Le peso s’effondre
face au dollar et l’inflation mine le
pouvoir d’achat des ménages, qui
redoutent de revivre leur pire cauchemar : la grande crise des années 1999-2001.
PRINTEMPS LES ESPOIRS
En août 2015, une vague de ras-lebol contre le péronisme (la famille
politique des Kirchner) porte au
pouvoir le candidat de centre droit,
homme d’affaires qui n’a pourtant
jamais fait ses preuves, puisqu’il
s’est contenté d’hériter de la fortune amassée par son père, immigré italien, dans l’immobilier. Le
programme Macri ravit le monde
économique. Là où les Kirchner
ont financé leurs politiques sociales en taxant les exportations agricoles, lui promet de supprimer
l’impôt pour permettre aux entreprises d’investir et d’embaucher.
Ses prédécesseurs ont déclaré la
guerre aux organismes internationaux en refusant d’honorer les dettes contractées avant leur arrivée?
Lui solde la facture (salée) en négociant avec les fonds vautours et remet l’Argentine dans le circuit du
financement international. Il met
aussi fin au contrôle des changes.
ETÉ LES COUACS
Macri comptait sur le maintien des
exportations à un niveau élevé, or
la frénésie de consommation de
l’Asie (soja, viande) connaît un
coup de frein. Les premières mesures d’ajustement frappent les
petits salaires : le gouvernement
multiplie les tarifs des services
(eau, électricité, transports publics) que les dirigeants péronistes
maintenaient à des taux ridiculement bas par le biais de subventions. Le pays doit réduire ses déficits, et la saignée dans la fonction
publique touche durement l’éducation publique (lire ci-dessus) et
la santé. De plus, les noms de Macri ou de membres de son entourage apparaissent dans les Panama
Papers ou le scandale de corruption Odebrecht. L’opposition ne
profite pourtant pas de cet affaiblissement de l’équipe au pouvoir,
tant les anciens dirigeants, Cristina Fernández en tête, sont cernés
par les enquêtes pour enrichissement illicite. Et les législatives de
l’automne 2017 sont un succès
pour Cambiemos («Changeons»),
la coalition de centre droit qui soutient le Président.
AUTOMNE LA TEMPÊTE
En juin, Mauricio Macri semblait
capable de maintenir à flot l’économie argentine. Le FMI lui accordait
un crédit de 50 milliards de dollars,
dont 15 milliards débloqués immédiatement. Mais les nuages noirs
s’amoncellent au-dessus de la Casa
Rosada, le siège de la présidence.
Le peso connaît le 30 août un
jueves negro («jeudi noir») où il
perd 20% de sa valeur face au billet
vert. Depuis janvier, la chute dé-
passe 50%. Les prévisions de croissance sont revues à la baisse: le PIB
devrait se rétracter de 1% en 2018.
Et la hausse des prix galope : elle
pourrait s’établir à 40% en fin d’année, contre 15% attendus. L’Argentine négocie pour obtenir en une
fois l’intégralité du prêt du FMI. La
réponse devrait tomber dans les
prochains jours. Mais entendre ces
trois lettres révulse les Argentins,
tant les exigences pour sortir des
crises précédentes avaient été synonymes de privations et de sacrifices. Conséquence: les cacerolazos
(concerts de casseroles), ces mouvements d’humeurs des quartiers
populaires, se multiplient, et une
grève générale est convoquée
le 25 septembre. Logiquement,
l’impopularité de Mauricio Macri
atteint un niveau record. Le mois
dernier, 34 % des Argentins
approuvaient son action, contre
66% en octobre 2017.
HIVER LES CRAINTES
Les perspectives sont peu encourageantes pour l’économie argentine. Mais Macri semble pourtant
décidé à briguer un deuxième
mandat présidentiel de quatre ans.
L’élection aura lieu en octobre 2019, il a donc douze mois devant lui pour accomplir le miracle:
redresser l’économie et retrouver
la confiance des marchés et de ses
compatriotes. Dans le cadre des
négociations avec le FMI, le Président a placé la barre très haut: parvenir dès l’an prochain à l’équilibre
budgétaire, sans compter les intérêts de la dette. Un pari ambitieux
alors que le déficit budgétaire était
encore de 3,9% en 2017, et l’objectif
pour 2018 de 2,7 %. Ces derniers
mois, un seul dirigeant mondial lui
a témoigné sa confiance, en tweetant «Macri fait du très bon boulot». Mais le compliment est à double tranchant: il émane de Trump.
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
des salaires déjà bien pâles. «C’est un
pansement. Ici je gagne 13000 pesos
[303 euros, ndlr]. Absolument personne ne peut se dédier uniquement
à l’enseignement universitaire, on
a tous un autre travail», rapporte
l’enseignante.
Dans cette faculté, les budgets ne
permettent plus de respecter le
versement des salaires. «Il y a
300 enseignants qui n’ont pas reçu
leur paie des cours d’été et 140 enseignants sans deuxième semestre de
l’année dernière. Il s’agit d’un manque de volonté politique», renchérit
Pablo Macia, qui continue d’attendre les 11 000 pesos normalement
dus pour le mois de mars. Un arriéré
mordu chaque jour un peu plus par
des prix qui flambent. «Quand je les
recevrai, je ne sais pas ce que pourrai acheter», fustige le professeur de
cette faculté aux grandes ambitions.
Créée il y a sept ans sous le gouvernement de Cristina Kirchner, l’université fait partie de ce groupe d’établissements implantés dans des
quartiers défavorisés, mobilisant un
public d’étudiants issus des classes
populaires.
«Maté»
«Le plus choquant depuis quelques
mois, c’est la saleté», s’indigne
Fabiana, étudiante en médecine
de 21 ans. Cette mère célibataire raconte comment les élèves ou professeurs s’emparent eux-mêmes de
balais pour nettoyer les salles de
cours où les chiens errants qui s’y
sont faufilés ont parfois renversé les
poubelles. Alors que les budgets ont
été libellés en fin d’année dernière,
le remplacement du matériel et
l’entretien deviennent chaque jour
plus chimériques.
Polycopié à la main, installée sur
une pelouse bordant l’université, la
jeune femme accueille les prémices
du printemps avec soulagement.
«L’hiver c’est l’enfer parce qu’ il n’y
a pas de chauffage. On a tous nos
manteaux, les profs font cours en
marchant. Nous, on se frotte les
mains pour réchauffer nos doigts et
continuer à écrire. Et puis on boit
plein de maté, c’est chaud et ça
coupe l’appétit», raconte posément
Fabiana, qui songe à différer le suivi
de certains cours si elle trouve un
petit boulot. «Depuis deux mois,
acheter un yaourt à mon fils de 2 ans
est un luxe. Surtout que cette année,
je n’ai pas obtenu l’aide aux transports.» Depuis la rentrée, la moitié
des étudiants se sont vu refuser
la gratuité du bus, qui leur est pourtant due.
Un peu plus loin, un groupe révise
en plein air son prochain examen de
pharmacologie. «Je ne meurs pas de
faim mais chaque jour je dépense
plus alors que j’achète exactement la
même chose», remarque Martin Re.
Lui et ses camarades, tous issus de
familles pauvres, dressent la tête à
l’évocation du grand réseau d’universités publiques que possède l’Argentine. «C’est un droit! s’exclame
Maité. Et un privilège aussi sur le
continent, on le voit bien avec des Colombiens ou des Brésiliens qui viennent faire leurs études ici parce que
c’est gratuit.» Fille de maçon, Maité
sera la première de sa famille à recevoir un diplôme universitaire. •
8 u
MONDE
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
Bobi Wine, icône
de l’Ouganda
désenchanté
Le rappeur devenu député, critique envers
le président Yoweri Museveni et très suivi par les
jeunes, a quitté son pays pour les Etats-Unis après
avoir été emprisonné. Il affirme avoir été torturé par
le régime, qui le voit comme une menace.
PROFIL
Par
PATRICIA HUON
Envoyée spéciale à Kampala
T
foncé, on parle désormais autant de
politique que de musique. «Quand
j’étais enfant, j’aimais Museveni,
mes parents m’ont raconté comment
il a sauvé le pays. Mais il est là depuis trop longtemps, il n’écoute plus,
pense Bashir. Quand ils ont arrêté
Bobi Wine, c’est le peuple qu’ils ont
voulu faire taire.»
RÉPUBLIQUE
DÉMOCRATIQUE
DU CONGO
racée à la peinture blanche,
l’inscription #FreeBobiWine
(Libérez Bobi Wine), se répète tous les quelques mètres sur
les murs et façades de Kamwokya,
un quartier pauvre de la capitale
ougandaise, Kampala. C’est dans «PRÉSIDENT DU GHETTO»
ces ruelles délabrées qu’a grandi Celui qu’on surnomme ici le «présiRobert Kyagulanyi Ssentamu, dent du ghetto» s’est fait un nom sur
36 ans, mieux connu sous son nom ses prises de position engagées,
de scène, Bobi Wine. Star locale de parfois populistes. Peu à Kampala
l’afrobeat, il est devenu en quelques semblent vouloir se rappeler
mois l’ennemi numéro 1 du prési- –ou désapprouver– des paroles hodent Yoweri Museveni (lire ci-con- mophobes qui lui ont valu une
tre), 74 ans, au pouinterdiction de séjour au
voir depuis trois
Royaume-Uni en 2014.
SOUDAN
DU SUD
décennies, et
Depuis, il a coupé ses
le porte-parole
dreadlocks, enfilé
d’une jeunesse
un béret rouge
OUGANDA
désabusée par des
de révolutionnaire
Kampala
dirigeants vieilliset adopté un
sants, en mal de
ton tolérant plus
KENYA
Lac
héros auxquels
fréquentable. Dans
Victoria
s’identifier.
ses chansons, il déTANZANIE
«Sa musique donne
nonce les dérives du
RWANDA
de l’espoir. Il parle des
pouvoir et invite les
100 km
difficultés de la vie, des efOugandais à jouer un rôle
forts à fournir pour s’en sortir. Il actif dans la lutte contre la corrupchante pour nous, pour les pauvres», tion et les injustices. En 2016, en
dit Bashir Byaruhanga, 20 ans, pro- pleine campagne électorale, pluducteur dans le studio d’enregistre- sieurs artistes populaires acceptent
ment créé par son idole à Kamwo- d’apporter leur contribution à un
kya. Dans les deux petites pièces hymne au président Museveni, canaux murs fatigués, où trônent une didat à sa propre succession pour la
table de mixage et un canapé dé- quatrième fois. Bobi Wine prend le
contre-pied et chante Dembe, où il
interpelle directement le chef de
l’Etat. S’il ne cite pas son nom, le
message est clair: «Pourquoi ne pas
vous inspirer de Nelson Mandela? Il
a gouverné une fois et a passé la
main. Les dirigeants qui s’éternisent
au pouvoir, c’est la raison pour laquelle l’Ouganda va mal», dit le rappeur. Le tube, interdit sur les ondes,
s’échange sur MP3 et DVD piratés,
depuis les universités de Kampala
jusque sur les marchés des petites
villes de campagne.
L’année suivante, Bobi Wine se présente à une élection partielle
comme candidat indépendant. «Il
a estimé que dénoncer les problèmes
du pays par la musique n’était plus
suffisant, qu’il devait s’impliquer
davantage, dit Abdul Hakim Katongole, qui travaille avec le chanteur
depuis une dizaine d’années.
Quand l’occasion s’est présentée, cela
s’est fait naturellement.» Porté par
son slogan –«le peuple au pouvoir»–
et une jeunesse inspirée par sa
personnalité, Bobi Wine est élu et
occupe un siège au Parlement.
«C’est une bouffée d’air frais. Il n’a
pas combattu dans la brousse, il n’a
pas l’âge de nos grands-parents,
s’enthousiasme devant l’Assemblée
Anna Adeke Ebaju, 26 ans, députée
nationale des jeunes. Il fait de la
musique, il a pris de la drogue puis
a réussi à arrêter, il a galéré. Son
histoire, c’est notre histoire.» La génération née alors que Yoweri Mu-
seveni était déjà au pouvoir n’a pas
connu la guerre. Plus que de stabilité, elle rêve de changement. Dans
un pays où plus des trois quarts de
la population a moins de 35 ans, la
démographie ne joue plus en faveur
du Président. Dans la foulée de
l’élection de Bobi Wine, plusieurs
autres candidats, favorables à l’opposant, remportent des sièges parlementaires. Et sa popularité commence à inquiéter les autorités.
OMNIPOTENCE
Le vent tourne le 13 août 2018, à
Arua, une ville du nord du pays,
lorsque des pierres sont jetées sur le
convoi présidentiel. Le symbole est
fort. Face à cet acte de défiance,
Yoweri Museveni sent le besoin de
réaffirmer son omnipotence. La réplique est brutale. Bobi Wine et une
trentaine de personnes sont arrêtées, son chauffeur est tué. Le chanteur est accusé de possession illégale d’armes – des charges
finalement abandonnées–, puis de
trahison. Quand il réapparaît pour
la première fois, les traits tirés, il
tient à peine debout, accroché à des
béquilles. A Kampala, les tentatives
de manifestations pour réclamer sa
libération sont matées à coup de gaz
lacrymogènes, de tirs et de nouvel-
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 9
Museveni,
trente-deux ans
et tout son temps
En cinq mandats,
le président ougandais
est passé de libérateur
à dirigeant autoritaire
qui s’accroche au pouvoir.
«L
e problème de l’Afrique en
général, et de l’Ouganda
en particulier, ce n’est pas
le peuple, mais les dirigeants qui
veulent rester trop longtemps au
pouvoir», avait déclaré Yoweri Museveni, le président ougandais, lors
de sa prestation de serment. C’était
en 1986. Trente-deux ans –et deux
amendements de Constitution –
plus tard, l’ancien guérillero devenu
chef d’Etat a rangé ses principes
avec son fusil automatique. Fin
politicien à l’allure de grand-père
bienveillant et aux discours parsemés de traits d’humour et de références poétiques au bétail qui paissait sur les collines de sa jeunesse,
«le Vieux», 74 ans, s’est taillé sur
mesure un costume de despote
éclairé qu’il n’a aucune intention
d’ôter. Elu cinq fois, lors de scrutins
entachés d’allégations de fraudes,
il continue de se poser en garant de
la volonté du peuple et de la paix.
Maquis. Avant son accession au
Bobi Wine,
le 6 septembre à
Washington. PHOTO
ERIC BARADAT. AFP
les arrestations. Mais une vague
massive de protestation se répand
sur les réseaux sociaux, retient l’attention de la presse internationale,
et suscite des réactions bien au-delà
des frontières du pays.
Pris sans doute un peu par surprise,
le régime ougandais semble patauger devant l’attitude à adopter. La
répression des voix dissidentes n’est
pas une méthode nouvelle. Le vieux
leader de l’opposition, Kizza Besigye, a été maintes fois arrêté et brutalisé. Mais l’ancien camarade
de lutte et médecin personnel de
Museveni parle un langage que le
Président et ses conseillers com-
«Enfant, j’aimais
Museveni. Mais
il est là depuis trop
longtemps,
il n’écoute plus.
Quand ils ont
arrêté Wine, c’est
le peuple qu’ils ont
voulu faire taire.»
Bashir Byaruhanga
producteur musical
prennent. Bobi Wine est issu d’un
autre moule. Il a généré un mouvement de résistance de la part de
citoyens qui, pour beaucoup,
étaient jusque-là apolitiques. Pour
exprimer leur indignation, ils ont
utilisé Internet, sur lequel les autorités ont peu de contrôle. Et ils ont
laissé ainsi une tache embarrassante sur l’image de large soutien
populaire que le Président veut projeter pour justifier son acharnement
à rester au pouvoir.
«Bobi Wine a révélé que les jeunes
commencent à questionner le
système en place, estime Ivan
Okuda, avocat et journaliste pour le
pouvoir, l’Ouganda a connu son lot
d’atrocités. Les régimes tyranniques et sanglants de Milton Obote
(1966-1971, puis 1980-1985) et d’Idi
Amin Dada (1971-1979), ont fait des
centaines de milliers de morts, et
donné à ce petit pays enclavé d’Afrique de l’Est une triste réputation.
Quand Yoweri Museveni et son
parti, le Mouvement national de la
résistance (NRM), après cinq ans de
maquis, prennent les rênes du pouvoir, le nouveau leader est perçu
comme un libérateur auprès d’une
population exténuée par la guerre
civile, qui rêve de stabilité, de démocratie et de reprise de l’économie. Le
Président troque rapidement ses
idéaux socialistes pour une politique libérale qui rassure les pays occidentaux. Investissements étran-
quotidien Daily Monitor. Mais il ne
faut pas être naïf, ou surestimer
son poids politique. Le Président
et l’Etat jouissent d’un contrôle
des finances et des forces de sécurité
qui n’ont pas été remis en cause.
Tant qu’il n’y aura pas d’élections
libres, ce ne sont pas les réseaux
sociaux qui feront changer
les choses.»
«ILS M’ONT BATTU»
Après une saga judiciaire qui le
mène d’un tribunal militaire à une
cour civile, une libération sous caution le 27 août, et une nouvelle interpellation trois jours plus tard,
gers et aide au développement
affluent. De nouvelles écoles, des
routes, des centres commerciaux
poussent dans la capitale, une classe
moyenne émerge. Non sans peine,
l’armée ougandaise parvient aussi
à neutraliser l’Armée de résistance
du Seigneur (LRA) de Joseph Kony,
qui causait le chaos dans le nord du
pays, avant d’être chassée du territoire au milieu des années 2000. Et
l’Ouganda s’impose comme un bon
élève de la région, notamment pour
sa contribution à la lutte contre le
terrorisme et les islamistes shebab
en Somalie, où le pays compte plusieurs milliers de soldats qui contribuent à la mission de maintien de la
paix de l’Union africaine.
Corruption. Mais, en Ouganda,
les bénéfices de la croissance ont
surtout profité aux affaires d’une
petite clique proche du pouvoir.
Malgré leurs diplômes, de nombreux jeunes qui n’ont pas le bon
carnet d’adresses peinent à trouver
du travail, et le niveau de vie d’une
majorité de la population stagne. Le
régime de Museveni est marqué par
une corruption et un népotisme endémiques, des violations récurrentes des droits humains et une dérive
autoritaire de plus en plus difficile
à cacher derrière le masque de la démocratie et du multipartisme. Lors
de son discours sur l’état de la nation, dimanche, il a accusé des ONG
«financées par des gouvernements
étrangers» de payer des jeunes pour
«brûler des pneus dans les rues, jeter
des pierres», et de financer l’opposition. Le chef de l’Etat ne prête que
peu d’attention aux critiques, qu’elles émanent de la société civile
ougandaise ou de la communauté
internationale, qui ferme souvent
les yeux sur les méthodes musclées
de cet allié incontournable. Au début de cette année, il a fait lever la
limite d’âge pour être candidat à la
présidentielle. Concrètement, cela
signifie qu’il pourra se représenter
en 2021 pour un nouveau mandat.
P.H. (à Kampala)
Bobi Wine a finalement été autorisé
à quitter le pays, le 31 août, pour
recevoir des soins médicaux aux
Etats-Unis.
Le musicien affirme avoir été torturé pendant sa détention. Sur sa
page Facebook, il a écrit: «Ils m’ont
battu, frappé avec leurs poings et
leurs bottines. Aucune partie de
mon corps n’a été épargnée.» Mais
ses proches le disent déterminé à
revenir en Ouganda dès qu’il aura
repris des forces. Le rappeur
devenu député n’a pas fini d’agiter
la scène politique ougandaise et
d’ébranler le piédestal du vieux
président. •
10 u
MONDE
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
LIBÉ.FR
En images. L’ouragan Florence, avec des
vents à 215 km/h, poursuit sa course dans
l’Atlantique et il devrait frapper jeudi les côtes américaines. L’état d’urgence a été décrété en Virginie, à
Washington DC, en Caroline du Nord et Caroline du Sud. Un
million de personnes ont reçu l’ordre d’évacuer. Retrouvez sur
Libération.fr notre diaporama où de Norfolk à Charleston en
passant par Wrightsville Beach (photo) et Myrtle Beach, la
côte est se prépare à l’arrivée de Florence. PHOTO AFP
Le cas Viktor Orbán
entre les mains
des eurodéputés
Le Parlement
européen doit
se prononcer ce
mercredi sur le
Premier ministre
hongrois, accusé
de porter atteinte
aux valeurs
fondamentales
de l’UE. Mardi,
à Strasbourg,
l’intéressé s’est
défendu dans
l’hémicycle.
Par
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
V
iktor Orbán va-t-il
être lâché par ses
amis du Parti populaire européen (PPE, conservateur) qui le protègent avec
constance, alors même qu’il
met en place une démocratie
illibérale à la fois xénophobe,
antisémite et europhobe ?
C’est tout l’enjeu du vote qui
aura lieu ce mercredi au Parlement européen, réuni en
session plénière à Strasbourg.
Car sans le soutien de la
droite, la résolution demandant l’ouverture d’une procédure pour violation des valeurs européennes contre le
gouvernement hongrois du
Fidesz n’a strictement aucune
chance d’être adoptée. Face
aux atermoiements d’une
Commission qui, dominée de
la tête et des épaules par le
PPE, refuse de rompre avec
Orbán, les socialistes, la gauche radicale, les écologistes et
les libéraux ont pris le taureau magyar par les cornes
afin d’essayer d’enclencher la
procédure prévue à l’article 7
du traité sur l’Union visant à
sanctionner un Etat membre
qui menace ou viole gravement les valeurs fondamentales de l’Union, dont la démocratie, l’Etat de droit ou le
respect des minorités. Le
parti polonais Droit et Justice
(PiS) dirigé par Jaroslaw Kaczynski, qui n’est pas membre
du PPE, n’a pas bénéficié
d’une telle mansuétude :
l’exécutif européen n’a pas eu
d’état d’âme pour activer l’article 7 contre la Pologne, alors
même qu’il ne sévit que depuis 2015 tandis que le Fidesz
hongrois est aux commandes
depuis 2010…
tre et à gauche, les logiques
nationales vont brouiller la
logique partitaire : ainsi, les
pays de l’Est détestent l’article 7 qui leur semble dirigé
contre eux. Il est par exemple
douteux que les socialistes
roumains, qui n’ont rien à
envier au Fidesz, suivent leur
groupe politique…
Le débat qui a eu lieu mardi
après-midi au Parlement, en
présence de Viktor Orbán
Surprise possible. Mais –qui a toujours fait le déplaune majorité simple de dépu- cement de Strasbourg pour
tés européens ne suffira pas défendre sa politique face
pour lancer la machine : le aux critiques des eurodéputraité sur le fonctionnement tés libéraux et de gauche – a
de l’Union (article 354) exige montré que le PPE hésite maune majorité des deux tiers. nifestement à protéger daOr, le PPE, dont le Fidesz est vantage «l’enfant terrible» de
membre avec 12 députés, est la famille.
le premier groupe politique L’Allemand Manfred Weber,
de l’Assemblée avec 218 siè- président du groupe, a taclé
ges. Sachant que la droite Orbán qui venait d’affirmer
eurosceptique de l’ECR (con- qu’il défendait les frontières
servateurs britanniques, PiS de l’Europe chrétienne face
polonais, etc.) et
aux musulL'HOMME
les droites radimans : «L’Eucales europhorope a inventé
DU JOUR
bes (43 membres
les droits de
pour l’EFD et 35, dont le RN, l’homme, pas les droits des
pour l’ENF) ainsi qu’une par- chrétiens». «Si nous disons
tie des non inscrits (21) vote- qu’il faut avoir peur des muront en faveur d’Orban, la su- sulmans, nous faisons le jeu
per majorité des deux tiers des jihadistes», a-t-il martelé.
ne peut être atteinte avec les Pour lui, «par le passé, la
seuls socialistes (189), les li- Hongrie a toujours fait des
béraux (68), les Verts (52) et compromis. Sans volonté du
la gauche radicale (51). Et gouvernement hongrois de
même en imaginant que le dialoguer et de résoudre les
PPE décide de mettre Orbán problèmes», il faudra activer
en accusation, comme il l’article 7. Un changement de
n’existe aucune discipline de ton très net. Ainsi, en avril,
vote, une surprise est possi- juste avant les législatives gable si ce n’est probable. Car, gnées pour la troisième fois
et c’est vrai à droite, au cen- par le Fidesz, le Français Joseph Daul, patron du parti (et
non du groupe), avait affiché
son soutien au Premier ministre hongrois dans un
tweet: «Tous mes vœux au Fidesz […] pour les prochaines
élections législatives en Hongrie. Le Premier ministre,
Viktor Orbán, et les partis de
droite continueront à apporter stabilité et prospérité aux
Manfred Weber
citoyens hongrois.» Manfred
président du groupe PPE
Weber faisait pour sa part un
au Parlement européen
clin d’œil appuyé à Orbán,
«L’Europe a
inventé les
droits de
l’homme, pas
les droits des
chrétiens.»
Viktor Orbán à Strasbourg, mardi. PHOTO JEAN-FRANCOIS BADIAS. AP
toujours sur Twitter: «Si nous
voulons défendre notre mode
de vie, nous devons savoir ce
qui nous détermine. L’Europe
a besoin d’un débat sur son
identité et sur sa culture dominante.» Il n’a ensuite pas
manqué de le féliciter chaudement pour sa victoire, tout
comme l’ensemble des dirigeants PPE.
Epine. Guy Verhofstadt, le
patron du groupe libéral et
allié d’Emmanuel Macron, a
compris qu’une partie du
PPE hésitait à soutenir davantage Orbán en prenant
soin de s’adresser, mardi,
uniquement à la droite.
Après avoir souligné que la
Hongrie ne répondrait plus
aux critères d’adhésion à
l’Union, il a lancé : «Nous vivons une bataille existentielle
pour la survie du projet européen.» En clair, si le PPE soutient Orbán, il se range du
côté des «populistes» europhobes. Si Weber se montre
plus prudent, c’est que les
élections européennes approchent et qu’il est candidat
à la présidence de la Commission. Or Viktor Orbán est
une épine dans ses ambi-
tions : d’une part, parce
qu’une partie des électeurs
risquent de se détourner de
la droite traditionnelle si les
européennes de mai prochain deviennent un affrontement entre pro et antieuropéens, d’autre part parce
qu’une partie des chefs d’Etat
et de gouvernement pourraient refuser d’adouber
comme président de la Commission le représentant d’un
PPE «orbanisé» et donc
ouvert à des alliances avec la
droite extrême. En politique,
on assassine ses amis pour
moins que ça. •
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
u 11
Du fromage vieux de 7 200 ans
Jusqu’à présent, les plus anciennes traces de fabrications fromagères étaient associées au début de
l’âge de bronze, il y a environ 5 000 ans. En analysant des poteries
mises au jour dans la région de la Dalmatie, en Croatie, une équipe
d’archéologues vient de montrer que des fromages étaient déjà produits il y a 7 200 ans. Au-delà de la question gustative, la présence de
fromage dans l’alimentation a sans doute contribué à la croissance
démographique, expliquent les chercheurs. PHOTO CC BY MCLURE ET AL
Laurence Tubiana: sur le climat, «tous
les ministères doivent contribuer»
D’OUEST…
…EN EST
150 des 400 vols Ryanair
prévus ce mercredi au départ et à destination de l’Allemagne vont être annulés
en raison d’une grève.
La compagnie à bas coût et
aux pratiques sociales discutables avait indiqué mardi
que les passagers pouvaient
gratuitement repousser leurs
réservations de mercredi à
jeudi, vendredi, samedi ou
dimanche. Cette grève intervient en pleines négociations entre la compagnie irlandaise et les syndicats
allemands Cockpit et Verdi.
Ces derniers demandent notamment l’indemnisation
des heures de vols supplémentaires dues à des retards
et la mise en place d’un salaire de base minimum pour
le personnel navigant. Le
mouvement allemand de
mercredi préfigure un débrayage européen que doivent officialiser jeudi à
Bruxelles des syndicats italiens, portugais et espagnols,
hollandais et belge. Ceux-ci
ont évoqué dans un communiqué commun la date du
vendredi 28 septembre.
Le drame de douze enfants
qui ont passé deux semaines dans une grotte inondée cet été en Thaïlande,
va faire l’objet d’un film. Le
tournage est d’ores et déjà
prévu en novembre. «Le projet est déjà bouclé» et les financements trouvés, a déclaré mardi à l’AFP Katrina
Grose, productrice associée
du film, précisant que le scénario est encore en cours
d’écriture. Le réalisateur
thaïlandais Tom Waller vient
de présenter son projet de
film au festival de Toronto, at-elle précisé. Hollywood
s’était intéressé dès cet été à
l’histoire, notamment la société de production d’obédience évangéliste Pure Flix.
Mais finalement, c’est l’entreprise thaïlandaise De Warrenne Pictures qui doit prendre la main sur l’histoire.
Avant de finir sur grand
écran, l’histoire des douze
enfants peut se «visiter» à
Bangkok, dans une exposition qui propose de ramper dans un tunnel étroit similaire à celui qu’ils ont dû
emprunter.
ALI AKBAR SALEHI
de l’Agence iranienne
de l’énergie atomique,
dans une interview
à Associated Press
AP
«Si l’Iran décide de commencer
à produire massivement
de [nouvelles] centrifugeuses,
nous serons prêts.»
Alors que l’accord sur le nucléaire est dans un état de quasimort clinique après le rétablissement de sanctions contre
l’Iran par les Etats-Unis, Ali Akbar Salehi a menacé de reprendre des activités d’enrichissement. L’accord, signé en 2015, les
encadrait drastiquement, limitant tant le nombre de centrifugeuses que leur capacité technique. «Si nous devons faire marche arrière et nous retirer de l’accord, nous ne retournerons pas
au stade où nous étions avant», a prévenu mardi le directeur
de l’Agence iranienne de l’énergie atomique. Tout en assurant
espérer une survie de l’accord. Washington doit prendre de
nouvelles mesures en novembre contre le secteur pétrolier.
Présidente de la Fondation
européenne sur le climat et
négociatrice principale à la
COP 21, Laurence Tubiana
participe au Global Climate
Action Summit, de ce mercredi jusqu’à vendredi, à
San Francisco.
La société civile avance-telle plus vite que les gouvernements ?
C’est certain. On a pu le voir
avec la marche pour le climat du 8 septembre. A
San Francisco, on va voir que
les acteurs les plus mobilisés
sont les villes. Elles doivent
parfois se battre contre leur
gouvernement pour mener
à bien des mesures en faveur
de l’environnement, comme
Hambourg, Berlin et Paris
sur les transports bas carbone. Elles y arrivent parce
que les habitants de ces villes sont derrière leur maire.
Quelle a été votre réaction
après la démission de Nicolas Hulot, le 28 août ?
J’ai été marquée par le défaitisme des réactions qui ont
suivi. On peut perdre une
bataille mais pas baisser les
bras. La prise de conscience
de la gravité de cet enjeu planétaire est essentielle mais
les discours «il est trop tard,
nous ne pouvons plus rien
faire» sont faux et inaccepta- développer les transports en
bles éthiquement. Depuis commun et l’électrification
Rio en 1992, l’évolution du des véhicules. La croissance
système économique en fa- de 3,2 % des gaz à effet de
veur de l’environnement est serre français en 2017, par
considérable. Mais ce sys- rapport à 2016, est due au
tème est tellement préda- secteur des transports et du
teur que les changements bâtiment. Toutes ces avanne vont pas ascées seraient
sez vite pour
une première
enrayer les bouétape à réaliser
leversements
rapidement.
planétaires
Et à moyen
qu’il provoque.
terme ?
Que peut-on
Une grande réattendre du
flexion doit être
gouvernemenée sur la
ment franINTERVIEW fiscalité enviçais?
ronnementale.
Dans le cadre de la program- L’augmentation de la taxe
mation pluriannuelle de carbone [payée sur les carbul’énergie (PPE), nous avons rants à la pompe, ndlr] est
besoin d’un énorme effort un réel progrès. Mais il faut
d’investissement en faveur encore corriger les inégalités
d’innovations technologi- sociales provoquées par
ques bas carbone et pour les cette taxe. De manière généénergies renouvelables. Sur- rale, il est temps que le goutout, on doit mieux maîtriser vernement se dote d’une
la consommation d’énergie feuille de route sur le climat
car elle doit être divisée par qui dépasse le ministère de
deux d’ici 2050. Dans la loi la Transition écologique.
transports, dont certains Tous les ministères doivent
points sont encore en dis- être mis à contribution. C’est
cussion, il est urgent d’insé- une obligation légale établie
rer l’enjeu du climat, de réo- par la directive sur la gourienter les subventions qui vernance de l’Union eurovont aujourd’hui aux éner- péenne sur le climat et
gies fossiles et bien sûr de l’énergie. Elle oblige la
821 mil ions
C’est le nombre d’humains qui ont souffert de
la faim en 2017, selon un rapport publié mardi par
cinq agences des Nations unies. Pour la troisième
année, le nombre de personnes en état de manque
chronique de nourriture est en hausse, alors qu’il
avait tendance à reculer auparavant. La multiplication des pics de température et d’aléas comme
les inondations ou les sécheresses sont l’une des
«causes principales des graves crises alimentaires»,
souligne un rapport. L’Afrique est le continent le
plus touché, avec près de 21% de sa population en
état de sous-alimentation, contre moins de 2,5%
en Amérique du Nord et en Europe.
France à rendre un plan
en 2019.
Les Etats sont-ils disposés
à faire de grandes avancées à l’occasion de la
COP24, en Pologne en décembre ?
La COP 24 sera un moment
clé pour la mise en œuvre de
l’accord de Paris. Les Etats
se sont engagés à revoir à la
hausse leurs objectifs établis
en 2015. Actuellement, leurs
engagements nationaux
sont trop faibles et, s’ils sont
respectés, ils nous mèneraient à une augmentation
de 3,7°C à 4°C pour 2100. Les
conséquences seraient catastrophiques. En 2020, l’accord de Paris devient effectif. Il comprend une clause
qui force les pays à rattraper
leur retard et établir des
plans cohérents avec la limitation de l’augmentation
des températures à au
moins 2°C. Symboliquement, la COP24 sera importante alors que la diplomatie
américaine continue de
faire pression pour que l’accord de Paris soit torpillé et
que l’Australie a reculé dans
ses engagements.
Recueilli par
AUDE MASSIOT
PHOTO REUTERS
Ethiopie-Erythrée La frontière rouvre
après vingt ans de guerre
Mardi, jour du Premier de l’an éthiopien, le Premier ministre, Abiy Ahmed, et le président éryhtréen, Issaias Afeworki,
ont participé à des cérémonies communes à Bure et Debay
Sima, deux postes-frontières fermés depuis 1998 et le déclenchement d’un conflit territorial qui fit plus de
80000 morts. La réouverture de ces points de passage marque une nouvelle étape dans la spectaculaire réconciliation
des frères ennemis, amorcée en mars avec la nomination
d’Abiy Ahmed à la tête du gouvernement éthiopien. Lequel
a annoncé que les troupes seraient retirées de la frontière.
Russie Navalny provoqué en duel
Le commandant de la Garde nationale russe, Viktor Zolotov,
a provoqué en duel l’opposant Alexeï Navalny, qui l’a accusé
de corruption. «Personne ne vous a jamais donné un bon
coup de pied au cul, interpelle Zolotov dans une vidéo publiée sur Internet. Je vous provoque en duel: sur un ring, le
tatami, où ça vous arrange. Et je promets de vous réduire en
bouillie en quelques minutes.» Dimanche, des centaines de
manifestants (dont beaucoup de mineurs) sortis à l’appel
de Navalny contre la réforme des retraites se sont fait tabasser par les forces de l’ordre à Moscou et Saint-Petersbourg.
12 u
FRANCE
Par
JEAN-MANUEL
ESCARNOT
Correspondant à Toulouse
Photo
ULRICH LEBEUF. MYOP
T
oulouse, le 26 août en fin
d’après-midi. Chemise blanche, jean, baskets, clope au
bec : de prime abord, Jean-Marc
Rouillan, 66 ans –vingt-huit ans de
prison dont dix à l’isolement– a l’air
d’un vieux marlou à la retraite. Difficile d’imaginer que ce sexagénaire
au crâne rasé fut l’un des fondateurs
d’Action directe (AD), ce groupe terroriste d’extrême gauche auteur de
80 attentats et des assassinats du
général René Audran et de Georges
Besse, le PDG de Renault. Interpellés le 21 février 1987 dans une ferme
isolée de Vitry-aux-Loges (Loiret),
Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron et Georges Cipriani ont été condamnés à la perpétuité en 1989 à Paris. Une longue
peine assortie de l’interdiction de
s’exprimer sur les faits pour lesquels
ils avaient été jugés. La fin de sa
conditionnelle, le 18 mai 2018, autorise Jean-Marc Rouillan à livrer sa
version de l’histoire. Une plongée
dans les années de plombs d’AD intitulée Dix Ans d’Action directe (éditions Agone, 412 pages, 22 euros)
dont Libération a eu l’exclusivité
avant sa parution.
Réduit de moitié par rapport au
texte original, le livre alterne les
passages relatant précisément le
quotidien de la lutte armée d’AD
entre 1977 et 1987, et ceux consacrés
aux analyses et débats politiques au
sein du groupe. Livrés dans leur jus
dialectique du moment, ces derniers sont pour le moins difficiles à
capter sans se référer en permanence aux nombreuses notes rajoutées par l’auteur. Le livre n’a pas été
expurgé du récit, cru et dénué de
tout souci d’édulcorer les détails les
plus choquants, des assassinats de
René Audran et de Georges Besse.
Cela aurait été «incohérent avec
l’idée du bilan qui doit être fait avec
toute la franchise et l’honnêteté nécessaires», justifie Thierry Discepolo, l’éditeur marseillais. «Après
l’avoir lu, l’une des anciennes membres d’AD a dit que les descriptions
des “exécutions [étaient] trop brutales”, rapporte Rouillan. Ce texte a été
rédigé en prison au milieu des années 90, à notre sortie des quartiers
d’isolement. Il témoigne de la dureté
du moment. Nous avions décidé de
raconter sans les édulcorer nos décisions, nos actes et les choix de nos
vies militantes. C’est un document
historique à prendre comme tel. Les
armes et la lutte armée n’ont rien de
romantique ! On tuait et on était
prêts à mourir. C’était
forcément brutal. Si
j’écrivais ce livre
aujourd’hui, je n’écrirais
pas la même chose.»
Trente ans après sa condamnation, Rouillan ne
se repent pas : «Tout au
long de notre détention,
on nous a demandé de le
faire. Si on avait accepté,
on aurait certainement
été libérés plus tôt,
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
comme les repentis en Italie. Pour
nous, c’était la négation de ce que
l’on avait fait mais c’était aussi la
négation des victimes. Assumer jusqu’au bout la responsabilité de ce
que nous avions fait était aussi une
forme de respect à leur égard.»
Retour en arrière. Nous sommes au
siècle dernier, au début des années 70. Agé de 20 ans, Rouillan
s’engage dans la «guérilla» contre le
régime de Franco au sein du MIL
puis des Gari, deux groupes
anarcho-libertaires. Braquages de
banques en Espagne et en France,
imprimerie clandestine, attentats,
enlèvement du directeur de la
banque de Bilbao à Toulouse.
Le 25 septembre 1973 à Barcelone,
il échappe de justesse au piège
tendu par l’unité spéciale de la police franquiste qui traque les membres du MIL. Salvador Puig Antich,
23 ans, est arrêté au cours de la fusillade. Condamné à mort par un
tribunal militaire, il est garrotté
le 2 mars 1974. «Durant toutes ces
années, j’ai eu plus de proches qui
sont morts que d’adversaires», affirme Rouillan. La même année, en
décembre, il est interpellé dans une
voiture remplie d’armes et d’explosifs lors d’un contrôle place du Colonel-Fabien à Paris. Incarcéré à la
prison de la Santé, il y retrouve Mario Ines Torres et Michel Camilleri,
membres des Gari arrêtés quatre
mois plus tôt à Toulouse. «On se
connaissait depuis les comités d’actions lycéens de l’après-Mai 68 à
Toulouse. Nous étions exactement ce
que sont les “petits” cagoulés des
manifs d’aujourd’hui. On allait au
carton contre les flics. On vivait ce
moment sans avoir de recul historique.» Entre deux manifs, la bande
«traîne» au local de la «vieille CNT»,
le syndicat anarchiste où se retrouvent les exilés de la guerre d’Espagne. «La plupart d’entre nous
étaient des fils de réfugiés espagnols,
relate-t-il dans son récit. Partout où
nous allions, nous pouvions voir le
portrait de ceux tombés contre le
“généralissimo”, morts au combat,
fusillés ou garrottés.»
ASSIGNÉS À RÉSIDENCE
En 1977, deux ans après la mort de
Franco, bénéficiant d’une amnistie
partielle, les détenus des Gari sont
libérés. Assignés à résidence à Toulouse, ils ne lèvent pas le pied, continuant à s’activer au sein des
milieux autonomes, en pleine effervescence à Milan et à Paris. «Nous
respections le pointage hebdomadaire sans tenir compte de l’assignation. Nous vivions donc six jours
sur sept dans la clandestinité en déjouant les filatures et les surveillances», raconte Rouillan. Le groupe se
renforce de «vieux de la vieille de
l’autonomie», et de «militants d’extrême gauche
en rupture de leurs organisations». «C’était une
période socialement agitée où nous avions le
sentiment de faire partie
de l’histoire», confie
aujourd’hui un ancien
d’AD. «A cette époque, on
pouvait tout aussi bien
rencontrer Félix Guattari à Paris, qui nous
Action directe
Jean-Marc
Rouillan livre
sa saga
sanglante
Désormais libre de sa parole, l’ancien membre
du groupe terroriste publie ce mercredi «Dix Ans
d’Action directe», que «Libération» a pu lire en
exclusivité. Il retrace le parcours de ses militants,
depuis l’activisme antifranquiste jusqu’aux
assassinats et au démantèlement
de l’organisation, en 1987.
RÉCIT
avait affirmé son soutien, que des
militant(e)s de l’ex-comité de lutte de
Lip de Palente [un quartier de Besançon, ndlr] dont certaines ont assuré la logistique d’Action directe
au moins jusqu’en 1981», relate
Rouillan.
Dans un même temps, ils tissent
des liens avec les membres de la
Fraction armée rouge (RAF) allemande. Des organisations palestiniennes leur ouvrent leurs camps
d’entraînement au Liban. En 1979,
ils décident d’«internationaliser»
leur action, s’organisent en «coordination autonome» et passent à la
«guérilla» sous le nom «Action directe». «Nathalie Ménigon avait travaillé comme secrétaire avant de militer à la CFDT; Joëlle Aubron était
issue d’une famille bourgeoise et vivait dans les squats ; Georges Cipriani était OS chez Renault où il
avait assisté à l’exécution de Pierre
Overney [un militant maoïste, ndlr]
par un vigile de l’entreprise. La plupart des militants venaient de
l’autonomie, décrit Rouillan. Il y
avait aussi des ex-maos “établis”
comme ouvriers dans les usines, des
fils d’immigrés. Nous appartenions
à l’histoire du prolétariat comme
ceux de la Commune de Paris et les
révolutionnaires mexicains et russes
de 1910 et 1917.»
FAMILLES D’IMMIGRÉS
A Paris, leur première «campagne»
débute le 1er mai 1979 avec le mitraillage en plein jour de la façade
du Conseil national du patronat
français (CNPF), l’ancêtre du Medef.
Le 14 mars 1980, ils font sauter les
locaux de la DST et mitraillent
deux jours plus tard la façade du ministère de la Coopération. Branchés
sur les fréquences policières, ils
réussissent à échapper aux arresta-
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 13
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
Absurde
Jean-Marc Rouillan le 25 août à Toulouse. A 66 ans, il a passé vingt-huit ans en prison. Sa conditionnelle a pris fin en mai.
tions. Le 27 mars 1980 cependant,
une vingtaine de membres d’AD,
parmi lesquels des Italiens de Prima
Linea (un groupe terroriste transalpin), sont interpellés. Se faisant
passer pour des émissaires du terroriste Carlos, les limiers des RG réussissent, avec l’aide d’un indicateur,
à «enfumer» Rouillan et Ménigon,
qui «tombent» à leur tour le 13 septembre 1980 à Paris et filent en prison. Amnistiés par François Mitterrand quelques mois après son
élection, les détenus d’AD recouvrent leur liberté en 1981. A Paris,
tout en se préparant à «frapper» à
nouveau, ils ouvrent une «base
rouge» à Barbès. Ils squattent des
immeubles, où ils recrutent des militants et logent plus d’une centaine
de familles d’immigrés, en majorité
turques. «C’était une période très
complexe à gérer, raconte Rouillan.
On avait le cul entre deux chaises. Le
jour, on négociait avec la préfecture
pour obtenir des papiers pour les
Turcs, et la nuit on faisait péter un
truc ou on se bastonnait avec les flics
avec des pierres en sachant qu’on
avait un stock d’armes sous le squat.»
Le 1er août 1982, une scission fracture AD. «Nous voulions mettre les
armes entre parenthèses le temps de
réfléchir à d’autres formes de lutte»,
explique l’un de ceux qui décident
alors de prendre leurs distances.
Le 18 août 1982, le gouvernement
socialiste dissout Action directe
après une interview de Rouillan
dans Libération où il revendique
trois attentats contre des établissements bancaires américains et israéliens à Paris. Considérablement
réduits, les «jusqu’au-boutistes»
d’AD poursuivent leurs actions.
Le 31 mai 1983, avenue Trudaine à
Paris, deux policiers sont tués au
cours d’une fusillade. Le 14 octobre,
avenue de Villiers lors d’une attaque de banque, deux policiers sont
blessés et Ciro Rezzato, un Italien
de Prima Linea, est tué. En 1984,
AD fusionne avec la Fraction armée
rouge. Le 25 janvier 1985, l’ingénieur général de l’armement René
Audran est «exécuté» devant son
domicile à La Celle-Saint-Cloud
(Yvelines). Une semaine plus tard,
Ernest Zimmermann, président des
industries aérospatiales allemandes, est assassiné à Munich.
Le 17 novembre 1986, l’assassinat de
Georges Besse à Paris sonne le glas
d’Action directe. Le 21 février 1987,
Comment les défenseurs
d’une cause, agissant au sein
d’une démocratie, passent-ils à
la violence armée, c’est-à-dire
au terrorisme? Comment des
militants convaincus d’œuvrer
pour l’humanité deviennentils des assassins? Ces questions nous ont paru suffisamment brûlantes pour consacrer
deux pages aux souvenirs de
Jean-Marc Rouillan, principal
animateur du groupe Action
directe dans les années 70 et
80, lequel a procédé a une série
«d’exécutions» humainement
injustifiables et politiquement
absurdes, ne suscitant qu’effroi et dégoût dans la société.
Dans cette plongée au cœur de
la saga sanglante du groupe,
qui est un document historique, un détail ouvre une piste.
Dans la préface du livre,
exempt de tout repentir, on lit
qu’il s’agissait «de triompher
du nazisme quotidien qui menace l’Europe». Référence
éclairante: à cette époque, l’Allemagne venait d’être gouvernée par Willy Brandt, opposant historique à Hitler. Le
même était donc le fourrier du
nazisme? Absurde, évidemment. Mais cette absurdité explique bien des choses. Enumérant ses raisons, Rouillan se
livre aux mêmes renversements sémantiques. Les démocraties, dit-il, sont des dictatures, les libertés des ruses
du capital, les forces qui luttent pacifiquement pour la
classe ouvrière des traîtres à
cette même classe. C’est donc
bien l’inversion orwellienne
du langage qui permet de justifier l’injustifiable. Puisse la
lecture du livre faire réfléchir,
dans le monde militant ou
intellectuel, ceux qui se livrent
aux mêmes falsifications
sémantiques, qui voient la démocratie comme une tyrannie
et ses défenseurs telles des marionnettes d’un ordre répressif.
à 21 heures, Rouillan, Ménigon,
Aubron et Cipriani sont interpellés
par le Raid dans leur planque
de Vitry-aux-Loges. «Nous avons
échoué. Il est impossible de le contester. Mais il est essentiel de se pencher sur la nature de cet échec.
Les critiques doivent être examinées. Et des enseignements tirés ensemble», écrit Rouillan dans les
dernières pages de son récit. Avant
de conclure l’entretien, il ajoute :
«Je suis prêt à en débattre. Je m’attends à ce que ce soit épuisant, mais
je n’ai jamais aimé les situations
confortables.» •
14 u
FRANCE
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
Dans une école primaire et
maternelle, à Villeneuve-leComte, le 23 mars.
PHOTO DENIS ALLARD.
Par
MARIE PIQUEMAL
V
oilà de quoi alimenter les débats
(très vite enflammés) sur notre
système éducatif. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publie
la 27e édition de son pavé annuel, «Regards sur l’éducation», comparant tout
ce qu’il est possible de comparer entre
les systèmes éducatifs de ses 36 pays
membres mais aussi de l’Afrique du Sud,
de l’Arabie Saoudite, de l’Argentine, du
Brésil, de la Chine, de la Colombie, du
Costa Rica, de la Fédération de Russie,
de l’Inde et de l’Indonésie. Au total, 486 pages de tableaux et de graphiques où il est question de dépenses publiques, scolarisation des tout-petits,
rémunération des enseignants, statut
des chefs d’établissement… L’analyste
français à la direction de l’éducation de
l’OCDE Eric Charbonnier nous livre son
point de vue.
Vos publications, à commencer par
l’enquête Pisa publiée tous les
trois ans, ont à chaque fois un fort
retentissement médiatique, et donc
politique. Comment l’expliquer ?
Les comparaisons internationales ont
pris de l’importance dans tous les pays,
ce n’est pas propre à la France. C’est relativement nouveau. Il y a trente ans, les
pays se comparaient beaucoup moins.
Les choses ont commencé à changer
avec la première enquête Pisa, au début
des années 2000. Elle a cassé des idées
reçues. Jusqu’ici, on avait coutume de
vanter les systèmes éducatifs français et
allemand. Pisa est venu montrer que
c’étaient en fait des systèmes très inégalitaires, et qu’il existait de bonnes pratiques ailleurs: en Finlande par exemple,
au Royaume-Uni ou encore en Estonie.
L’Allemagne a réagi rapidement, prenant en compte nos travaux et nos recommandations. Cela a mis plus de
temps en France, où on a d’abord critiqué notre méthodologie, avant de commencer à bouger il y a dix ans.
Quelles informations apporte ce
nouveau tome de «Regards sur l’éducation» sur notre système éducatif?
Un des éléments statistiques que je préfère observer, c’est la dépense publique
par élève. La France dépense en
moyenne 15% de moins pour les élèves
en élémentaire que dans les autres pays
de l’OCDE. En revanche, l’enveloppe
dévolue au secondaire est 35% plus élevée en moyenne que les autres pays
de l’OCDE. Les chiffres parlent d’euxmêmes.
Ces chiffres, par exemple, sont les
mêmes depuis des années, alors que
les gouvernements successifs répètent qu’ils mettent le paquet sur le
primaire…
C’est vrai. Les données étaient les mêmes en 2012. Pendant ce temps, les
autres pays continuent d’investir plus
dans le primaire, vu que toutes les études montrent que c’est en agissant dès
les premières années de scolarité que
l’on peut combattre les inégalités.
Dans votre note sur la France, vous
évoquez la scolarisation des enfants
de 3 ans, dans laquelle la France est
lll
bien classée.
«
ÉCOLE «Le système
éducatif français
reste inégalitaire»
Coauteur du rapport de l’OCDE «Regards sur l’éducation», l’analyste
Eric Charbonnier pointe le manque de moyens dévolus à
l’élémentaire en regard des pays membres, la dévalorisation du statut
de directeur d’école, et celle des filières professionnelles.
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Les profs français moins payés
que leurs homologues européens?
Les enseignants de l’Hexagone
sont moins bien rémunérés
que la moyenne des profs de
l’UE, avec un temps de travail
supérieur, à raison
de 1607 heures annuelles.
R
entrée oblige, vous êtes plusieurs à
nous demander comment sont traités
les professeurs français par rapport à
leurs homologues européens : «On trouve
beaucoup d’informations contradictoires sur
le salaire des enseignants en France par rapport à l’Europe. Les profs français seraient les
moins bien payés? Les grandes bases de données (Banque mondiale, Eurostat)
semblent dire que oui, mais
quand on regarde les salaires, ils
sont bien moindres que ceux publiés par le ministère… Est-ce vrai?»
Les profs français ne sont pas les «moins bien
payés» d’Europe. Mais ils sont plutôt, au niveau européen, en milieu de classement. Du
moins en début de carrière.
Pour les pays développés, le rapport annuel
«Regards sur l’éducation», publié par l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE), fait référence.
La dernière édition du rapport, parue mardi,
porte sur l’année 2017.
Les revenus des enseignants étudiés sont les
salaires statutaires, c’est-à-dire (pour résumer) bruts avant impôt. Ils sont exprimés en
dollars convertis sur la base des parités de
pouvoir d’achat (PPA). Il s’agit d’un taux de
DR
lll La France est en tête: quasiment
supérieur, contre 51 % dans les filières
tous les enfants vont à l’école dès 3 ans, générales. Il faut déplacer le débat et
contre une moyenne de 76 % dans avoir aujourd’hui une vraie rél’OCDE. Annoncer la scolarisation obli- flexion sur la qualité de la voie profesgatoire, c’est bien. Mais
sionnelle.
dans les faits, cela ne
Vous pointez aussi la faichange rien. Il y a de gros
ble reconnaissance du
progrès à faire pour amétravail de directeur ou
liorer la qualité de l’enseidirectrice d’école, ce qui
gnement en maternelle,
fait d’ailleurs écho à un
notamment le taux d’encadébat actuel en France.
drement. En maternelle,
Nos indicateurs sont préon a un professeur
parés longtemps en
pour 23 élèves, soit 8 de
avance, bien en dehors du
plus que la moyenne des
temps politique. Certains
INTERVIEW
pays de l’OCDE. Dans nos
résonnent avec les débats
travaux, on insiste beauen cours, comme celui
coup sur la qualité de l’enseignement, des directeurs d’école. C’est une bonne
c’est une donnée très importante pour chose, mais ceci dit, on soulève le
lutter contre les inégalités. Les politi- problème depuis dix ans. En France,
ques publiques ne doivent pas seulement s’axer sur la quantité. C’est la
même chose pour l’enseignement professionnel.
C’est-à-dire ?
La France investit plus d’argent que
les autres pays de l’OCDE dans la filière
professionnelle. En revanche, celle-ci
reste encore beaucoup trop une voie
de garage pour ceux qui décrochent.
Là encore, les statistiques sont
éloquentes : 87 % des élèves en filière
Eric Charbonnier
professionnelle ont des parents qui
Analyste de l’éducation
n’ont pas de diplôme de l’enseignement
«Un directeur d’école
gagne à peine 7% de
plus que ses collègues
enseignants. Dans les
autres pays, l’écart est
en moyenne de 40%.»
conversion qui «égalise le pouvoir d’achat de
différentes monnaies en éliminant les différences de niveaux de prix entre les pays», selon le site de l’organisation. Cette conversion
en dollars et en fonction des parités de pouvoir d’achat explique les différentiels qui
vous préoccupent entre ce qu’on peut lire sur
le site de l’Education nationale et les indicateurs produits par l’OCDE, selon l’analyste
Eric Charbonnier. D’autant que ce sont souvent les ministères de l’Education qui fournissent les données à l’OCDE.
Ecart. Outre ces détails techniques censés
gommer les différences entre les pays, où se
situe la France dans les comparaisons internationales? Globalement, ses enseignants sont moins payés, en
moyenne, que leurs homologues
des autres pays. En début de carrière, le salaire statutaire annuel d’un enseignant de maternelle hexagonal (29516 dollars, soit environ 25475 euros) est inférieur
à la moyenne des salaires dans l’OCDE
(30 229 dollars), mais supérieur à la
moyenne de l’UE (29 096 dollars). Mais à
tous les autres niveaux (primaire, collège,
lycée), un enseignant français qui débute gagne en moyenne moins que ses homologues
de l’OCDE et de l’UE. Idem après quinze ans
de carrière, où l’écart se creuse davantage.
Au moment où nous écrivions ces lignes,
l’ensemble des données n’était pas encore
disponible. Mais si l’on se fie aux dernières
publications exhaustives de l’OCDE, qui valent pour l’année 2015, la France est toujours
un directeur d’école gagne à
peine 7% de plus que ses collègues enseignants en élémentaire. Ils sont
fatalement moins payés chez nous
qu’ailleurs. Dans les autres pays de
l’OCDE, l’écart de salaire entre enseignant et directeur est en moyenne
de 40%. Au-delà de la rémunération, la
question de leur rôle et donc de leur
statut se pose. Même chose pour les
chefs d’établissement au collège et au
lycée. En France, leurs missions se
résument à des questions de discipline
et de budget.
Vous êtes en train de dire qu’il faudrait laisser plus d’autonomie aux
établissements, une idée que défend
le ministre de l’Education nationale?
Jean-Michel Blanquer ?
Il faut être prudent avec ce mot, «autonomie», qui suscite toujours de vives
réactions, surtout en France. Je pense
qu’il serait intéressant de réfléchir au
rôle des chefs d’établissement à l’égard
des équipes. Il y a une réflexion à engager. Sur ce sujet comme sur d’autres,
l’idée n’est pas de reproduire à l’identique ce qui se fait ailleurs, mais d’avoir
une idée précise des politiques qui sont
menées et de la façon dont les pays réagissent à des difficultés semblables aux
nôtres. Ces comparaisons permettent
d’avoir des éléments de réponse sur les
façons d’intervenir. •
en milieu de classement de la vingtaine de
pays de l’UE auxquels s’intéresse l’organisation. Que ce soit pour le revenu des profs en
début de carrière, ou en haut de l’échelle.
Cela se manifeste assez clairement sur les
graphiques du site de l’OCDE (1).
Heures sup. Un autre internaute, qui «entend toujours que les enseignants français
sont dans la moyenne basse européenne» nous
demande: «Mais quel est le nombre d’heures
annuel pour chaque pays et salaire?» Pour
faire simple : les enseignants français gagnent en moyenne moins que leurs homologues… mais ils travaillent à peu près autant
qu’eux. Là encore, c’est l’OCDE qui le dit.
Dans le rapport, on lit qu’à tous les niveaux,
les profs français ont 1607 heures annuelles
de temps de travail statutaire. Cela correspond au «nombre réglementaire d’heures
de travail d’un enseignant à temps plein»,
sans d’éventuelles heures supplémentaires
rémunérées. Les moyennes de temps de
travail statutaire dans l’OCDE sont un peu
plus élevées qu’en France (entre 1 620 et 1 642 heures par an). Mais dans
l’UE, en moyenne, les profs bossent moins
(entre 1553 et 1585 heures annuelles) que les
Français. Enfin, les enseignants français
– hormis en maternelle – passent en
moyenne plus de temps que leurs homologues devant les élèves.
FABIEN LEBOUCQ
(1) https://data.oecd.org/fr/eduresource/salairesdes-enseignants.htm
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
16 u
FRANCE
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Gros ras-le-bol au Modem
Le groupe Modem à l’Assemblée
nationale poursuit toujours son idylle
avec ses conjoints de LREM au sein de la majorité gouvernementale. Sauf qu’en cette nouvelle rentrée parlementaire, les députés centristes commencent à en
avoir assez de se faire souffler dans les bronches par
des électeurs plus que mécontents à chacun de leurs
retours en circonscription. PHOTO FABRICE PICARD
Faute d’avoir donné
du contenu au
macronisme, les
parlementaires de
La République en
marche semblent
à la recherche d’un
fil conducteur,
à mesure qu’ils
voient arriver
le bout du projet du
candidat Macron.
Par
LAURE EQUY
et NATHALIE RAULIN
Envoyées spéciales à Tours
Photo
ALBERT FACELLY
P
lus qu’une remise en
condition, une alerte
gros temps. Mardi, devant les députés La République en marche (LREM) réunis à Tours dans le cadre de
leurs journées parlementaires, Edouard Philippe a semblé surtout préoccupé de
blinder ses troupes contre les
grains qui pointent. Arrivé la
veille pour dîner avec les élus
LREM, le Premier ministre a
pris la mesure des interrogations dans les rangs. «En politique, le tourbillon est souvent
roi, a-t-il cherché à les rassurer, paraphrasant Aristophane. Il peut nous piéger et
nous empêcher d’avancer.»
«Bagarre». Après un an au
pouvoir, les députés voient
arriver le bout du programme
du candidat Macron qui, jusque-là, leur servait de fil conducteur. Faute de s’être attelée à donner du contenu au
macronisme, la majorité
flotte, ballottée par les avanies qui se succèdent depuis
le début de l’été entre affaire
Benalla, coupes budgétaires
(désindexation des retraites,
des allocations familiales et
des APL), et démission de Nicolas Hulot.
Pour le Premier ministre, il
devient urgent de redonner
du sens à son action. «Certains disent que le macronisme est un pragmatisme. Je
m’inscris en faux contre cette
idée», martèle Philippe,
avant de longuement détailler ce qui dans les réformes accomplies illustre
la volonté présidentielle
«d’émancipation» pour «une
France puissante dans une
Europe forte». Surtout le chef
du gouvernement veut dissi-
Le Premier ministre, Edouard Philippe, et le futur président de l’Assemblée, Richard Ferrand, à Tours, mardi.
A Tours, la majorité à la recherche
d’un second souffle
per les soupçons de bisbilles
entre lui et le chef de l’Etat,
nés de la valse-hésitation publique sur le prélèvement à la
source. Quitte à renvoyer la
faute sur les médias: «Sur le
prélèvement à la source, le
président de la République a
été exigeant. A juste titre, attaque Philippe. Vous verrez,
lorsque nous sommes exigeants, certains diront que
nous sommes hésitants. […]
Ceux qui s’avanceront sur ce
chemin ont intérêt à prendre
des provisions car ils seront
bien seuls et n’auront pas
grand-chose à se mettre sous
la dent.»
Pour rassurer la majorité sur
le souci de «justice» de l’exécutif, il passe en revue les réformes à venir. «J’entends
parfois des commentateurs et
des opposants dire que le gou-
vernement ne marcherait pas
sur ses deux jambes, il n’y a
rien de plus faux», dit-il, rappelant le plan pauvreté et la
réforme de l’hôpital attendus
d’ici fin septembre. Une entrée en matière, car prévient-il, 2019 sera aussi «une
année de bagarre». Electorale, avec les européennes de
mai, mais aussi sociale, entre
réforme des retraites et projet
de loi sur la dépendance.
Edouard Philippe, en revanche, ne dit mot de l’avenir de
la révision constitutionnelle,
dont l’examen avait été suspendu en juillet, sur fond
d’affaire Benalla.
Si les députés LREM ont un
aperçu du menu de l’an II, ils
n’ont, à ce jour, pas de chef en
cuisine. Après son élection à
la présidence de l’Assemblée
nationale prévue ce mercredi,
Richard Ferrand laissera vacant son siège de président
du groupe majoritaire. Ses
collègues devront lui trouver
un successeur(e), mardi, lors
d’un scrutin à bulletin secret.
Seule Laetitia Avia a pour
l’heure officialisé sa candidature, soulignant dans une interview au Monde son profil
de «macroniste de la première
heure», «ni de gauche ni de
droite, et issue de la société civile». L’élection d’un homme
au perchoir pourrait donner
un avantage aux candidates
à la présidence du groupe.
Néanmoins, le poste n’est pas
explicitement fléché pour
une femme. «La question de
la parité est sous jacente à
l’élection, dit un député du
premier cercle macroniste.
Mais notre corps électoral est
déjà composé à 48% de fem-
mes… On verra bien sur qui se
porte le choix de l’ensemble
des députés.» Un de ses collègues résume bien la longue
liste des exigences contradictoires: «Il faudrait que ce soit
une femme mais sans exclure
que ce soit un homme, qu’il ou
elle soit de gauche mais aussi
de droite, soit proche du président de la République, mais
pas trop non plus.»
Ambitions. En tout, une
quinzaine de noms circulent
sans qu’aucun ne se détache
clairement. De nombreux
députés espèrent néanmoins
voir les ambitions se réguler.
«Si on restait à une dizaine de
candidatures, ce serait évidemment compliqué, on fait
passer le message que le choix
doit être plus restreint», dit
un membre du bureau du
groupe. Au passage, une tâche nouvelle va devoir incomber au futur chef de file
des députés LREM, leurs collègues du Modem ayant mal
vécu de ne pas avoir été associés à la désignation du candidat de la majorité au perchoir. Une mise à l’écart qui
«démontre que le Modem
n’est pas seulement un partenaire de second rang mais
qu’il n’est même pas considéré
comme un partenaire tout
court», a dégainé lundi le député des Hauts-de-Seine,
Jean-Louis Bourlanges. «Ce
sera le rôle du futur président
du groupe LREM de rapprocher les deux blocs de la majorité, dit l’un de ses piliers. Il
n’y a pas assez d’espaces de
discussion entre nous.» Histoire d’affronter unis les secousses à venir. •
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
u 17
«L’Androcur a chamboulé ma vie» Une
semaine après avoir révélé une étude sur le risque de tumeur induit par ce traitement hormonal largement prescrit, l’Agence du médicament a confirmé mardi sa volonté de
mieux encadrer la prescription de l’acétate de cyprotérone. Libération.fr a recueilli les témoignages de femmes ayant longtemps
pris ce médicament et qui en ont subi les conséquences.
PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
«La loi du marché dit que le nucléaire est
mort et la France devient une exception»
Selon le World Nuclear Industry Report Status 2018,
présenté mardi à Paris par
son coordinateur, le consultant indépendant Mycle
Schneider, l’atome décline
un peu partout dans le
monde… sauf en France
où 71,6% de l’électricité produite était d’origine nucléaire l’an dernier. En 2017,
l’électricité d’origine solaire
a connu un bond de 35 % et
celle produite par les éoliennes a augmenté de 17%. Exagération de la part d’un expert proche des milieux
antinucléaires? «Je constate
que l’Agence internationale
de l’énergie nucléaire (AIEA)
voit la même chose que nous:
l’électricité nucléaire n’est
plus compétitive face aux re-
nouvelables et les capacités
de production vont chuter
considérablement», tacle
Schneider. Dans son étude
annuelle publiée lundi,
l’AIEA prévoit en effet une
chute de plus de 10% du parc
mondial de réacteurs d’ici
à 2030. Et la part du nucléaire dans le mix énergétique mondial pourrait carrément tomber à 2,8% en 2050
contre 5,7 % aujourd’hui…
De fait, la capacité installée
des énergies renouvelables
est désormais largement supérieure à celle du nucléaire.
Quelque 300 milliards de
dollars (259 milliards
d’euros), dont 126 milliards
pour la Chine, ont été investis dans les énergies nouvelles à travers le monde
en 2017, contre seulement
10 milliards dans le développement de nouveaux réacteurs. «Il est clair que les renouvelables sont les énergies
de l’avenir et que le nucléaire
est celle du passé […], assène
Jens Althoff, le directeur de
la Fondation Heinrich Böll à
Paris, organisme proche des
Verts allemands et qui est
l’un des sponsors du rapport. Plus personne ne met
d’argent dans l’atome sans
soutien de l’Etat, la loi du
marché dit que le nucléaire
est mort et la France est en
train de devenir une exception en Europe et dans le
monde.»
En arrêtant le nucléaire, le
rapport montre par ailleurs
que les Allemands n’ont pas
«Le Sénat poursuivra
imperturbablement
ses auditions [dans
l’affaire Benalla].»
AFP
PHILIPPE BAS
président
de la commission
des lois (LR)
La commission d’enquête
sénatoriale sur l’affaire
Benalla fait sa rentrée ce
mercredi matin avec une
déconvenue. L’ancien adjoint au chef de cabinet
d’Emmanuel Macron a fait
savoir par le biais de son
avocat qu’il ne se rendra pas
à la convocation que lui
avaient récemment adressée les parlementaires. Les
sénateurs souhaitaient l’entendre le 19 septembre.
Du point de vue de la défense, sa décision s’explique
aisément. Alors qu’il est mis
en examen notamment des
chefs de violences en réunion, immixtion dans l’exercice d’une fonction publique et port sans droit
d’insignes réglementés,
Alexandre Benalla devrait
répondre sous serment aux
nombreuses questions des
sénateurs, sans l’assistance
de son avocat et sous la pression d’une audition publique. Un cadre bien éloigné
des garanties prévues par la
procédure judiciaire.
Mais les textes encadrant les
commissions d’enquête
confèrent aux sénateurs
d’importants pouvoirs coercitifs. Alexandre Benalla
pourrait ainsi être contraint
de se présenter et s’expose à
des poursuites judiciaires
en cas de refus.«Toute personne dont une commission
a jugé l’audition utile est tenue de déférer à la convoca-
tion qui lui est délivrée, si besoin est, par un huissier ou
un agent de la force publique, à la requête du président de la commission», détaille la fiche du Sénat
relative aux commissions
d’enquête.
Dans un communiqué publié mardi, les sénateurs responsables de la commission
l’ont d’ailleurs rappelé : «Il
n’appartient pas aux personnes convoquées pour être
auditionnées de décider de se
présenter ou non à cette convocation.»
Ce contretemps n’empêchera pas les sénateurs
d’auditionner ce mercredi le
commissaire de la préfecture de police de Paris,
Maxence Creusat, le chef de
cabinet d’Emmanuel Macron, François XavierLauch, et le général Eric
Bio-Farina, commandant
militaire de l’Elysée. I.Ht.
utilisé plus de charbon : entre 2010 et 2017, la production d’électricité nucléaire a
chuté de 64 TWh, celle des
renouvelables a fait un bond
de 113 TWh et celle des fossiles a reculé de 28 TWh. «Les
Allemands ne sont pas des romantiques, ils ont pris une
décision politique très pragmatique», dit Gérard Magnin, ancien administrateur
dissident d’EDF. Mycle Schneider veut aussi croire
qu’avec un coût du nucléaire
dépassant les 70 euros le
MWh, quand celui du solaire
tombe à 50 euros, EDF devra
se rendre à l’évidence :
«L’atome n’est plus compétitif
et ne le sera plus jamais. Qui
achètera leur électricité demain en Europe ?» J.-C.F.
Affaire Grégory La première garde à vue
de Murielle Bolle remise en question
La Cour de cassation a décidé mardi de transmettre la question prioritaire de constitutionnalité déposée par Murielle
Bolle au Conseil constitutionnel. Elle veut faire annuler sa
garde à vue des 2 et 3 novembre 1984, lors de laquelle elle avait
incriminé son beau-frère Bernard Laroche dans l’enlèvement
de Grégory Villemin. Elle s’était rétractée deux jours après.
Selon ses avocats, cette garde à vue est contraire à la Constitution: Murielle Bolle, mineure à l’époque, n’était pas assistée
d’un avocat, n’a pas eu notification de son droit à se taire et
n’a pas pu être accompagnée de ses parents.
Justice Nouvelle condamnation pour
l’ancien rugbyman Marc Cécillon
Début septembre, le tribunal correctionnel de Perpignan a
condamné Marc Cécillon à douze mois de prison dont six avec
sursis. Il était jugé pour «conduite en état d’ivresse […] violences par personne en état d’ivresse manifeste et vol», après une
soirée dans une propriété viticole où il faisait les vendanges,
révèle l’Indépendant.fr. L’ex-joueur du CS Bourgoin-Jallieu
de 59 ans a aussi écopé d’une obligation de soins. Devant les
juges, il a reconnu qu’il avait toujours des problèmes d’alcool.
Il avait déjà été condamné en 2006 à vingt ans de prison pour
le meurtre de sa femme, avant d’être libéré en 2011.
LA PERCEPTION DE LA PAUVRETÉ EN TROIS CHIFFRES
48% 1118 21%
des Français parviennent à mettre un peu
d’argent de côté, contre
40% l’année dernière, selon le baromètre du Secours populaire publié
mardi. Cette étude sur la
perception de la pauvreté
par les Françaises et les
Français a été réalisée par
Ipsos auprès d’un millier
de personnes. 4 % réussissent même à en mettre
«beaucoup» (contre 3 %
l’année dernière). Bonne
nouvelle donc, mais dans
le même temps la crainte
de basculer dans la précarité a augmenté
(+2 points) et plus de
huit personnes sur dix
jugent toujours que leurs
enfants ont davantage de
risques qu’eux de
connaître une situation
de pauvreté.
euros nets mensuels,
c’est le revenu en deça
duquel on commence
à être pauvre selon les
Français interrogés par le
Secours populaire. Soit
une somme proche du
smic (1 173 euros) et un
peu supérieure au seuil
officiel de pauvreté
(1015 euros pour une personne seule, soit 60% du
revenu médian français).
Chez les Français dont le
revenu mensuel est inférieur à 1 200 euros, 56 %
sont en difficulté pour
payer des actes médicaux mal remboursés,
45 % pour payer leur
loyer, 57% pour faire face
aux dépenses d’énergie,
67 % pour partir en vacances une fois par an,
40% pour payer une mutuelle santé.
des Français disent ne
pas pouvoir s’offrir
une alimentation saine
et de faire trois repas
par jour, selon le baromètre pauvreté du Secours populaire. 27% disent ne pas avoir les
moyens de s’acheter quotidiennement des fruits
et légumes. «On voudrait
croire que le poste de l’alimentation est sanctuarisé mais force est de constater qu’on le sacrifie.
L’alimentation est la variable d’ajustement face à
des dépenses contraintes
comme le loyer ou l’énergie», observe Amandine
Lama, d’Ipsos. 19 % des
parents d’enfants de
moins de 18 ans rencontrent des difficultés financières pour payer la
cantine.
18 u
FRANCE
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
LIBÉ.FR
CheckNews Où en est l’affaire ArcelorMittal, accusé
d’avoir déversé des déchets toxiques dans la nature près de
Florange ? Le parquet de Thionville a rendu le 7 septembre
les conclusions de l’enquête. Selon la procureure, les eaux usées déversées
entre 2016 et 2017 dans le crassier (lieu où l’on dépose les résidus) d’ArcelorMittal n’auraient pas présenté, au regard de la réglementation en vigueur,
un danger pour l’environnement. L’entreprise sera donc poursuivie pour une
gestion irrégulière de ses déchets, et non pour atteinte à l’environnement.
CAPTURE D’ÉCRAN DE LA VIDÉO TOURNÉE PAR UN SOUS-TRAITANT D’ARCELORMITTAL
Mort de Clément Méric: «Les trois
forment un arc de cercle autour de nous…»
Lors du procès aux
assises, les proches
du militant
antifasciste et les
trois skinheads sur
le banc des accusés
livrent des versions
contradictoires.
Par
JULIE BRAFMAN
Photo STÉPHANE
LAGOUTTE
C’
est une équation à
plusieurs inconnues. Une scène a
priori simple –celle d’une bagarre– et courte (6 secondes)
mais dont il semble impossible d’obtenir un ralenti sur
images très clair. Qui a commencé? Le groupe des «antifas» ? Ou celui des «skins» ?
Combien de coups Clément
Méric, 18 ans, a-t-il reçus
avant de s’effondrer ? A-t-il
été frappé avec un poing
américain ? Les jurés cherchent désormais les réponses
du côté des protagonistes de
la rixe. Et s’acharnent à reformer un puzzle dont les pièces
s’emboîtent mal. Une sorte
de casse-tête avec six versions parfois contradictoires.
Mémoire. Vendredi, ce sont
les trois parties civiles, Steve
Domas, Aurélien Boudon et
Matthias Bouchenot qui ont
livré leur récit. Puis lundi et
mardi matin, ce sont les accusés, Esteban Morillo et Samuel Dufour (jugés pour
«coups mortels aggravés») et
Alexandre Eyraud (pour «violences en réunion»), qui se
sont prêtés au même effort de
mémoire.
Revenons donc au 5 juin
2013. Fâcheuse coïncidence,
les militants d’extrême gauche et d’extrême droite se
rendent en même temps à
une vente privée de vêtements dans le IXe arrondissement de Paris. Tous sont
unanimes sur la rencontre.
Steve Domas interpelle les
skinheads: «Alors les nazis on
fait ses courses ?» La version
chorale s’arrêtera ici. Place
A la cour d’assises de Paris, au moment de la sortie de la salle d’audience de Serge Ayoub, mardi.
aux divergences. «C’était un demandé Samuel Dufour.
échange de mots de l’ordre de Clément Méric entre brièvela moquerie», explique Steve ment dans le magasin «pour
Domas à la barre. Sauf qu’en voir si les skinheads sont parface, la remarque est perçue tis», selon ses amis. «Pour
comme le début des hostili- nous provoquer», soutient le
tés. «Il nous a dit: “N’achetez camp d’en face. Lorsqu’il respas trop d’affaires il va falloir sort, les accusés restent quelcourir.” Pour
ques minutes
nous c’était pas
sous le porche
À LA BARRE
une menace en
puis se mettent
l’air», insiste Alexandre Ey- en marche, sans écouter le viraud. Pendant ce temps-là, gile qui leur conseille de parles militants antifascistes, tir par la droite pour éviter
qui ont été rejoints par Clé- une confrontation. «Ce qu’on
ment Méric, patientent dans a du mal à comprendre, c’est
la rue Caumartin. Steve Do- que vous dites que vous avez
mas : «Notre état d’esprit, peur mais vous allez droit sur
c’était d’attendre que les néo- eux», pointe la présidente. A
nazis sortent pour que Clé- la barre, les intéressés pataument puisse faire ses courses. gent. «C’était pour ne pas les
Il n’y avait pas de volonté de avoir dans le dos», plaide
se battre.» Sauf que les skin- Alexandre Eyraud. «C’était
heads qui regardent par la fe- parce qu’on est arrivés par
nêtre imaginent un guet- là», tente Samuel Dufour.
apens et convoquent des ren- Devant l’église Saintforts. C’est ainsi qu’Esteban Louis-d’Antin, la situation
Morillo arrive, quinze minu- dégénère. «Les trois forment
tes plus tard, comme le lui a un arc de cercle autour de
nous, Matthias leur dit de ne
pas approcher, décrit Aurélien Boudon. Je vois Morillo
qui se jette sur Clément. Il lui
donne un coup, moi je lui
donne plusieurs coups. Puis
Clément tombe raide.» Esteban Morillo, qui reconnaît
depuis le début avoir porté
deux coups de poing à la victime, soutient qu’il voulait se
défendre : «J’ai frappé Clément Méric pour le repousser.» Il mourra le lendemain
d’une hémorragie cérébrale.
«Satan». Pendant ce
temps-là, sur la droite, se
joue un autre corps à corps
entre Samuel Dufour et Matthias Bouchenot. Ce dernier
décrit : «J’aperçois la silhouette de Clément chuter.
Morillo crie “one shot”, Dufour en profite pour me porter
des coups. Morillo aussi.» Il
ajoute : «Je suis formel, Dufour portait un poing américain et ce n’était pas des ba-
gues. Il me semble que Morillo
était aussi armé.» Esteban
Morillo le conteste. Tout
comme Samuel Dufour. Voici
sa propre synthèse: «Bouchenot me dit “arrête-toi” et là, il
m’en met une, direct. J’ai répliqué. Il m’en a redonné une.
Je lui en ai redonné une. J’ai
saigné du nez.» La bagarre se
clôt dans une atmosphère
surréaliste. Un proche des
skinheads arrive en courant
et en faisant voltiger une
ceinture au-dessus de sa tête
tandis qu’une femme hurle,
«c’est Satan, c’est Satan !» en
voyant Méric au sol. Si l’on
résume, l’ensemble des protagonistes n’est d’accord que
sur deux points : Alexandre
Eyraud n’a frappé personne.
Samuel Dufour n’a pas levé la
main sur Clément Méric.
Dans la soirée, les skins se retrouvent au Local, le bar
privé de Serge Ayoub, leader
de Troisième Voie et figure
de l’ultradroite. Après avoir
décliné une première fois
l’invitation de la cour d’assises, certificat médical à l’appui, ce dernier se présente finalement à la barre mardi
matin. «Je vois que vous avez
repris un certain dynamisme», souligne la présidente face au témoin qui harangue les jurés d’une voix
tonitruante. S’il enchaîne ensuite propos provocants et
sourires narquois, il se montre nettement moins disert
concernant les accusés. Trois
gamins qu’il regardait à
peine, soutient-il. Comment
expliquer alors les 34 appels
téléphoniques échangés avec
Esteban Morillo le soir de la
rixe? «Il était paniqué», élude
Serge Ayoub, qui balaie le
rôle de mentor pour celui de
conseiller téléphonique. Il
aurait ensuite entrepris de
leur trouver un avocat. Mais
Samuel Dufour se rendra
sans attendre. Tandis qu’Esteban Morillo sera arrêté. •
CE SOIR À 20H50
DeBonneville-Orlandini
© Photo Maximo Gedda Quiroga
24 Français vont repousser leurs limites
le temps d’une réelle expérience de survie, inédite à la TV.
DISPONIBLE SUR LE CANAL 24
ABONNEZ
VOUS
Offre intégrale
33€
8IZUWQ[(1)[WQ\XT][LMLM
ZuL]K\QWVXIZZIXXWZ\I]XZQ`
LM^MV\MMVSQW[Y]M
20 u
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
Répertoire
Immobilier
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
MUSIQUE
DÉMÉNAGEURS
DISQUAIRE SÉRIEUX DE
MÉTIER ACHÈTE
33 T & 45 T
(POP, ROCK, JAZZ,
HIP HOP, MUSIQUE
CLASSIQUE
BLUES, ETC..).
MOYENNE ET
GRANDE QUANTITÉ
+ PLATINES VINYLES
RÉPONSE ASSURÉE
- DÉPLACEMENTS
06 08 78 13 60
Disquaire rachète vos
disques vinyles 33T & 45T
au meilleur prix (Jazz, Afrique,Antilles,
Pop & Rock, Punk, Metal,
Hip Hop,Soul, Funk etc...)
+ Matériel Audio
(Casques,Platines, Amplis)
Petite ou Grande
Quantité,Contactez Nous.
Déplacements Possibles,
Réponse Rapide
Paiement Cash et
Immédiat !
07 69 90 54 24 est
immo-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
habilité pour toutes
vos annonces légales
sur les départements
75 92 93
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail
legales-libe@teamedia.fr
«DÉMÉNAGEMENT
URGENT»
MICHEL TRANSPORT
DEVIS GRATUIT.
PRIX TRÈS
INTÉRESSANT.
TÉL. 01.47.99.00.20
MICHELTRANSPORT@
WANADOO.FR
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
Achète
tableaux
anciens
XIXe et Moderne
avant 1960
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
VENTE
MAISONS DE VILLE
MONTREUIL (93)
Grande maison lumineuse
d’environ 135 m2, 6 P ;
proche métro Croix de
Chavaux (ligne 9), dans
quartier pavillonnaire
calme et recherché. Au
R-d-C : entrée avec WC ;
cuisine; salon/salle à
manger; une cour plein
sud ; buanderie. Au 1er :
palier/bureau (10m2) ;
salle de bains avec WC ;
3 chambres (dt une
parentale de 20m2) ;
terrasse de 12 m2. Au 2e :
combles aménagés de
23 m2 (dressing, salle
d’eau)
PRIX : 785 000E
Tel : 06 01 22 71 30
Estimation gratuite
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
06 07 03 23 16
La reproduction de nos petites
annonces est interdite
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA CHANGER NOS VIES
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
²LuKW]XMZM\ZMV^WaMZ[W][MV^MTWXXMIЄZIVKPQMo4QJuZI\QWV [MZ^QKMIJWVVMUMV\
2 rue du Général Alain de Boissieu 75015 PARIS7ЄZMZu[MZ^uMI]`XIZ\QK]TQMZ[
Oui
AUTLIB16
, je m’abonne à l’offre intégrale Libération. Mon abonnement
intégral comprend la livraison chaque jour de Libération et chaque samedi de Libération
week-end par portage(1) + l’accès aux services numériques payants de liberation.fr
et au journal complet sur iPhone et iPad.
Nom
Prénom
Rue
N°
Code postal
Ville
Numéro de téléphone
@
E-mail
(obligatoire pour accéder aux services numériques de liberation.fr et à votre espace personnel sur liberation.fr)
Règlement par carte bancaire. Je serai prélevé de 33€ par mois (au lieu de 50,80€, prix au
numéro). Je ne m’engage sur aucune durée, je peux stopper mon service à tout moment.
Carte bancaire N°
Expire le
J’inscris mon cryptogramme
mois
année
(les 3 derniers chiffres au dos de votre carte bancaire)
Signature obligatoire :
Règlement par chèque. Je paie en une seule fois par chèque de 391€ pour un an
d’abonnement (au lieu de 659,70€, prix au numéro).
De nouveau en vente,
notre hors-série de 108 pages
Vous pouvez aussi vous abonner très simplement sur : www.liberation.fr/abonnement/
(1) Cette offre est valable jusqu’au 0068 en France métropolitaine. La livraison du quotidien est assurée par porteur avant 7h30 dans plus de
500 villes, les autres communes sont livrées par voie postale. Les informations recueillies sont destinées au service de votre abonnement et, le cas
échéant, à certaines publications partenaires. Si vous ne souhaitez pas recevoir de propositions de ces publications cochez cette case.
sur boutique.liberation.fr
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Esprits criminels.
Série. Gare au loup. L’ennemi
de l’intérieur. La vie éternelle.
De Laura Belsey. 23h30.
Blacklist. Série. 3 épisodes.
20h55. La zizanie. Comédie.
Avec Louis de Funès, Annie
Girardot. 22h30. Le plus beau
jour. Théâtre.
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Un monde
de douceur. 22h55. Joséphine,
ange gardien. Téléfilm.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. La grande librairie.
Magazine. Présenté par
François Busnel. 22h25.
C dans l’air. Magazine.
21h00. L’homme du
Président. Téléfilm. 22h40.
La colère du tueur. Téléfilm.
PARIS PREMIÈRE
21h00. Section de
recherches. Série. La cavale.
Revers de fortune. 23h00.
Section de recherches. Série.
FRANCE 2
21h00. Alex Hugo. Téléfilm.
Celle qui pardonne. Avec
Samuel Le Bihan, Lionnel
Astier. 22h45. Alex Hugo.
Téléfilm. Pour le meilleur et
pour le pire.
FRANCE 3
6TER
21h00. Storage Wars :
enchères surprises. Divertissement. 4 épisodes. 22h30.
Storage Wars : enchères
surprises. Divertissement.
TMC
21h00. Burger Quiz. Jeu.
3 épisodes. 23h40. Comte
de Bouderbala. Spectacle.
CANAL+
21h00. Les ex. Comédie.
Avec Jean-Paul Rouve, Patrick
Chesnais. 22h25. Sales
gosses. Film.
ARTE
M6
21h00. Le meilleur pâtissier.
Jeu. C’est la rentrée !. Présenté
par Julia Vignali. 23h25. Le
meilleur pâtissier : à vos fourneaux !. Jeu. C’est la rentrée !.
CHÉRIE 25
21h00. Enquêtes criminelles.
Magazine. 2 reportages.
23h10. Enquêtes criminelles.
Magazine.
RMC STORY
NRJ12
Le ciel sera nuageux sur plusieurs régions
de la moitié nord avec quelques gouttes de
pluie faible. Les averses de la veille, pourront
toujours se déclencher sur le Centre-Est.
L’APRÈS-MIDI Les températures seront en
baisse sur la moitié nord avec le retour de
valeurs de saison. La chaleur résistera au
Sud, et quelques orages seront possibles de
l'Alsace à la région PACA.
0,6 m/18º
0,3 m/17º
Lille
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
0,6 m/18º
0,6 m/18º
Bordeaux
Toulouse
Bordeaux
Nice
Montpellier
Toulouse
Marseille
Marseille
0,3 m/23º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
4
5
6
7
8
HORIZONTALEMENT
I. Ses moyens pour qu’il
arrive à ses fins, c’est moyen
moyen II. Du brun à l’or III. Il
permet, au départ, de prendre
de la hauteur ; Camarade du
même groupe IV. Lettres de
mon moulin qui cherche
preneur ; LaMotta au cinéma
V. Il affaiblit les défenses qu’il
rencontre ; Il fait face au vent
pour éviter qu’il ne mate mât
VI. Macron la fait rimer avec
augmentation ; Chercheurs
de champignons VII. Affreux salut ; Elle contribue
à la valeur VIII. Un adjectif
en introduction IX. Regard
en coin X. Art en bouche
XI. S(t)ade freudien ; En la
matière
9
III
IV
V
VI
VII
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
GORON
X
Grille n°1012
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. C’est le kif 2. Il va théoriquement droit au but ; Il est bleu et a quatre
bras 3. Le dernier l’emporte ; Un peu plus de deux cents pour une âme ;
Cour romaine 4. Ville du Brabant ; Riche 5. Alternative au pétrole ; Vous
permit de vous y retrouver en lisant Libé 6. Vilain docteur ; Qui a connu
lassitude dans la cité 7. Sortirai mes cartons 8. Pour Manu, tel le Français
par rapport au changement 9. Elles sont à l’honneur à la noce
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. PETROGRAD. II. ALU. VOICI. III. RU. VAINCS.
IV. ASSIT. CEP. V. CRÉTELA. VI. UNIE. ER. VII. BOA. BACRI.
VIII. LU. COCHÂT. IX. IULE. LÉNI. X. CRESCENDO. XI. SÉDUCTION.
Verticalement 1. PARAPUBLICS. 2. ÉLUS. NOUURE. 3. TU. SCIA. LED.
4. VIRE. CÉSU. 5. OVATE. BO. CC. 6. GOÏ. TRACLET. 7. RINCÉ. CHENI.
8. ACCÉLÉRANDO. 9. DISPARITION.
libemots@gmail.com
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3768 MOYEN
9 4
1
8
6 4
5 7
7
◗ SUDOKU 3768 DIFFICILE
8
6
3
6
5
6
4
2
SUDOKU 3767 MOYEN
3
5
9
1
2
7
4
8
6
5
2
1
3
7
9
8
6
4
7
8
3
5
6
4
1
9
2
6
9
4
2
8
1
7
3
5
6
4
9
8
1
5
7
3
2
6
4
9
4
7
2
9
1
6
3
5
8
9
3
6
4
5
8
2
1
7
8
8
2
3
5 7
7 6
1
21/25°
26/30°
31/35°
Solutions des
grilles d’hier
4
9
5
6
2
8
1
3
7
8
1
2
7
3
4
5
9
6
6
7
3
9
5
1
2
4
8
5
2
8
3
4
6
9
7
1
3
4
9
1
7
5
6
8
2
1
6
7
2
8
9
4
5
3
7
3
4
5
6
2
8
1
9
9
5
6
8
1
3
7
2
4
2
8
1
4
9
7
3
6
5
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
36/40°
Origine du papier : France
Soleil
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
14
15
17
14
19
17
19
18
19
18
29
29
32
31
FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
MIN
MAX
16
19
18
18
22
24
23
33
33
31
29
27
28
31
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
29
19
14
23
14
21
25
33
27
19
33
14
29
32
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
3
2
5
SUDOKU 3767 DIFFICILE
0,6 m/23º
16/20°
5
1
5
9
7 9
4 1
6
9
5 2
6
2
4
8
6
9
3
5
7
1
8 3
2 9
6
3
5
4
1
1
6
7
8
4
5
9
2
3
1
4
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
3
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Lyon
1 m/19º
2
II
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Dijon
Nantes
Lyon
1 m/19º
Strasbourg
Brest
1
I
VIII
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
0,3 m/17º
Brest
Principal actionnaire
SFR Presse
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
JEUDI 13
Lille
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
20h30. Opération Foxley :
l’assassinat d’Hitler.
Documentaire. 21h30. Droit
de suite - Débat. 22h00.
On va plus loin. Magazine.
21h00. Greg Guillotin : le pire
stagiaire. Divertissement.
23h50. Langue de bois
s’abstenir. Magazine.
La douceur sera remarquable au lever du
jour dans le sud de la France et très agréable
ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Ce sera l'après-midi la plus
chaude de la semaine avec de fortes
chaleurs et un risque d'atteindre, voir de
dépasser quelques records décadaires de la
Bourgogne à la Champagne.
IP 04 91 27 01 16
LCP
C8
MERCREDI 12
IP
20h55. Taxi Brooklyn. Série.
La nuit la plus longue.
Le match de leur vie.
Dernière course. 00h00.
The Last Kingdom. Série.
20h55. Sniper : Special Ops.
Téléfilm. Avec Steven Seagal.
22h40. The Marine 4 : Moving
Target. Film.
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
20h55. Lanester. Téléfilm.
Avec Richard Berry, Emma
De Caunes. 22h55. Insoupconnable. Film.
W9
20h55. 1918-1939 : les rêves
brisés de l’entre-deux-guerres
(4, 5 & 6). Documentaire. Révolution. Crash. Promesses.
23h35. La peur. Film.
0,6 m/18º
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Les hôtels les plus
incroyables du monde.
Documentaire. 2 reportages.
23h00. Les hôtels les plus
incroyables du monde.
Documentaire.
21h00. Des racines &
des ailes. Magazine. Passion
patrimoine : sur les chemins
du Var. 23h05. Soir 3. 23h30.
Avenue de l’Europe, le mag.
Magazine. Brexit : ça passe
ou ça casse.
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
22 u
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
IDÉES/
Nicolas
Offenstadt
«Les lieux
abandonnés de la
RDA montrent à
quel point elle a
été délégitimée»
Recueilli par
CATHERINE CALVET
DR
C
hemnitz, en Saxe, à l’est de l’ex-RDA,
et ses manifestations antimigrants,
appuyées par les mouvements d’extrême droite Pegida et AfD (Alternative für
Deutschland), font la une des journaux depuis la fin du mois d’août. Comment l’ex-KarlMarx-Stadt, fleuron industriel de l’ex-RDA,
est-elle devenue le théâtre de ce malaise? Et
que reste-t-il justement de cette ex-RDA ?
Dans son dernier ouvrage, le Pays disparu
(Stock), l’historien Nicolas Offenstadt a pratiqué une histoire de terrain fondée sur l’exploration urbaine des friches et terrains vagues.
Une micro-histoire des objets et une géographie de ses non-lieux, pour mieux témoigner
de l’abandon et de la dévaluation que ce territoire a connu après la réunification des
deux Allemagnes en 1990.
Vous avez arpenté toute l’ex-RDA, comment interprétez-vous les derniers événements de Chemnitz ?
D’abord, rappelons que la présence d’une extrême droite active n’est pas nouvelle, les violences racistes à l’Est non plus. Dès après
l’unification, des pogroms se déclenchent
à Hoyerswerda (1991) ou à Rostock (1992). Par
ailleurs, avant Pegida et l’AfD, le parti souvent
qualifié de néonazi NPD développait une implantation territoriale à l’Est afin de contrôler
des espaces entiers, des «zones nationales libérées», selon le vocable de l’extrême droite.
Mais il y a aussi un contexte nouveau. Le plus
neuf et le plus grave est la représentation institutionnelle de la droite extrême au Parlement depuis 2017 avec l’AfD. Ensuite, l’Allemagne a aussi subi des événements
traumatiques facilement instrumentalisables: l’incroyable nuit du réveillon de Cologne, le 31 décembre 2015, quand des hommes,
souvent d’origine étrangère, ont agressé en
nombre des femmes, et l’attentat du marché
de Noël à Berlin le 19 décembre 2016.
Certains prétendent que l’extrême droite
progresse à l’Est car la RDA n’aurait pas
fait le travail de mémoire sur le nazisme
effectué en RFA…
L’accusation est double: d’une part il n’y a pas
eu alors de véritable travail sur la société allemande sous le nazisme, sur les mécanismes
de participation des Allemands ordinaires.
D’où une déresponsabilisation des citoyens:
le fascisme c’est les autres. C’est un peu simplificateur. La RDA s’est fondée sur un «travail
de mémoire», l’antinazisme constitue son discours premier mais avec sa propre logique :
en minimisant les résistances non communistes, en prêtant peu d’attention à la Shoah.
Les camps nazis ont bien été mémorialisés,
mais ils faisaient partie d’un discours officiel,
celui du grand récit du mouvement communiste. Quand aux scores très élevés de l’extrême droite, il faut tenir compte aussi de tous
les ressentiments de l’après 1990.
Votre livre est un travail de réflexion sur
le métier d’historien. Vous êtes presque
en situation d’explorateur…
Une partie du livre est fondée sur l’exploration urbaine (urbex). C’est un mouvement qui
dépasse le cadre de la RDA. Il s’est développé
depuis une trentaine d’années. Il s’agit de visiter des lieux abandonnés ou déserts, sans
autorisation, de façon libre et même parfois
Théâtre des manifestations
antimigrants de ces
dernières semaines,
l’ex-Allemagne de l’Est souffre d’une
mauvaise image et de relégation
économique. Trente ans après
la réunification, ce pays a pourtant un
passé, que l’historien restitue. Celui
d’un perdant de l’histoire.
illégale. Principalement dans les villes. C’est
un mouvement international qui connaît un
succès grandissant. Il y a une version politique qui vise à desserrer les contraintes dans
la ville, se réapproprier l’espace urbain. Certains urbexers vont sur les voies de chemin de
fer, les chantiers de construction… Il existe
aussi une version esthétique, à laquelle participent beaucoup de photographes. La ruine
romancée, le pouvoir d’évocation des friches.
Je me suis demandé quelle utilisation on pouvait en faire pour les sciences sociales. Quelle
utilité pour l’historien? Pour moi, l’urbex est
une archéologie de surface, du présent. En exRDA, cela doit se lier à une réflexion sur
l’abandon. J’ai visité plus de 230 sites délaissés en ex-Allemagne de l’Est, j’ai trouvé des
objets, des archives, mais aussi des œuvres.
Ce pays promouvait la culture «pour le peuple», il y avait donc des œuvres d’art partout,
dans les cantines, les entreprises, les hôpitaux… Beaucoup d’endroits abandonnés présentent encore des fresques, des sculptures,
des mosaïques.
Vous insistez surtout sur l’état d’abandon
des archives et des lieux…
Normalement, consulter des archives pour un
historien est un processus très encadré, avec
de nombreuses règles. Or, dans ces explorations urbaines, j’ai trouvé beaucoup d’archives abandonnées, celles des entreprises, du
Parti communiste, du syndicat… Les dossiers
gisent dans des caves humides, dans la boue,
la poussière, dans des bâtiments au bord de
l’effondrement. L’abandon est frappant parce
que total, sans distinction, des documents de
l’entreprise aux dossiers personnels des employés. Il y a aussi des dossiers médicaux. Et
les dossiers personnels en RDA sont très personnels. Les entreprises allaient loin dans le
contrôle de leurs employés.
Ces archives sont d’autant plus abondantes
que la RDA était un Etat bureaucrate. A défaut
d’avoir forcément une valeur de grande nouveauté, ces dossiers pourraient au moins être
protégés quand ils concernent la vie privée
des citoyens. La vraie question est pourquoi
tant de traces sont-elles si facilement
accessibles? Le fait qu’aucun archivage n’ait
été fait montre à quel point le passé de la RDA
a été délégitimé, dévalorisé, y compris aux
yeux de ceux qui l’avaient vécu. Pendant long-
temps, la RDA ne renvoyait qu’à des images
négatives : la dictature, la Stasi. Donc à
l’image d’une population soumise. Sans parler de l’échec économique, des pénuries, des
files d’attente et finalement la faillite.
Vous parlez «d’écrasement symbolique et
de relégation économique des Allemands
de l’Est» au moment de la réunification.
Le terme de «réunification» ne convient pas
forcément puisque rien ou presque n’a été
gardé ou considéré de l’ex-RDA. Certains parlent de colonisation (on a parlé de «kohlonisation» en jouant sur le nom du chancelier au
pouvoir), ou d’annexion. Même les aspects les
plus progressifs comme les droits sociaux ou
la condition des femmes n’ont guère trouvé
grâce lors de la réunification. Pourtant, encore
aujourd’hui, le système des crèches fonctionne mieux à l’Est et est regardé avec envie
à l’Ouest.
La dévalorisation est d’autant plus brutale que la réunification se fait à la même
époque que l’Union monétaire en Europe.
Et d’autant plus violente pour la RDA car
c’était une société de plein-emploi. A partir
d’un dossier retrouvé au sol d’une entreprise
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Une ancienne usine Sket,
fabricant d’équipements
mécaniques, à Magdeburg
en 1997. PHOTO JÖRN
VANHÖFEN. OSTKREUZ
abandonnée, je retrace le parcours professionnel d’un alcoolique: il s’en sort toujours, on lui
propose toujours un nouveau poste compatible avec sa pathologie. Après la réunification,
c’est la découverte du chômage, et de grande
ampleur. C’est un choc économique colossal.
Cela s’accompagne d’une fuite vers l’Allemagne de l’Ouest afin de retrouver une situation.
Je raconte l’histoire d’une femme à travers
son dossier mais aussi d’entretiens récents car
elle a accepté de me recevoir. De comptable
à l’Est dans une entreprise, elle devient
femme de ménage.
La différence entre les deux Allemagnes
persiste-t-elle encore ?
Les derniers chiffres le montrent. A l’Est, les
revenus sont moindres et le taux de chômage
plus élevé. Dans les faits, l’Allemagne de l’Est
existe encore économiquement. Peu d’Allemands de l’Est occupent des postes de dirigeants. La violence est aussi personnelle, c’est
dur de vivre dans un monde où tout ce que
vous avez connu a été effacé ou dévalué. Ceux
qui travaillaient dans l’industrie, notamment,
avaient l’habitude que leur secteur soit très valorisé. De grands combinats qui semblaient
solides et faisaient figure de symbole ont som- espoir sincère porté par des gens qui croyaient
bré sans laisser beaucoup de traces.
vraiment au socialisme. Même si cet Etat a fini
Mais il ne faut pas non plus noircir. Beaucoup par s’effondrer dans la dictature et le manque,
de rénovations ou de reconversions ont été il était au départ porté par de grandes croyanopérées, en particulier dans les grandes villes ces. Le contre-modèle était le nazisme, l’idée
qui s’en sortent souvent mieux, comme était de construire autre chose.
Dresde ou Leipzig.
L’espoir subsiste d’ailleurs au moment du
C’est aussi toute une culture qui dispa- tournant de 1989-1990 ?
raît…
Beaucoup d’Allemands de l’Est
Toute une culture matérielle
espèrent alors que le véritable sod’abord: les objets avaient souvent
cialisme va enfin se réaliser. Ou
une durée de vie plus importante
qu’au moins, on va garder ce qui
qu’à l’Ouest, et il n’y avait pas
était le plus positif des deux côtés
beaucoup de marques pour chadu Mur. C’est ce qu’on a appelé la
que produit. Tout le monde a les
«troisième voie», cette idée qu’on
mêmes références, ce qui partipouvait réaliser autre chose que
cipe à construire une mémoire
le capitalisme ou la dictature.
commune. Et donne aux objets un
On pensait garder la protection
plus grand pouvoir d’évocation.
sociale, la promotion des femCes objets qu’on a jetés à la poumes… et supprimer les aspects
belle après 1990 constituent
répressifs.
aujourd’hui un langage partagé. Et
NICOLAS
La Stasi a beaucoup focalisé
aussi tout un ensemble de référenOFFENSTADT
l’attention des historiens…
ces historiques communes, les hé- LE PAYS DISPARU Cela reste un aspect important. Il
ros du mouvement ouvrier dont le
Stock, 250 pp.,
ne faut pas le minimiser. Mais
nom disparaît des rues. Il y eut un
22,50 €.
c’est faire de l’histoire par le haut,
en ne se concentrant que sur le pouvoir et le
régime. La RDA ne se réduit pas aux archives
de la Stasi. C’était le pire aspect, il en existait
d’autres. Le fait d’ouvrir des pans entiers
d’archives si peu de temps après la chute du
Mur était une démarche violente. Normalement, il existe des règles concernant les
ouvertures d’archives, on doit toujours
laisser passer du temps, parfois plus d’une
génération. Les gens concernés ont découvert un niveau de surveillance qu’ils ne soupçonnaient pas. Ils étaient plus marqués par
tout ce qui ne fonctionnait pas au quotidien,
tout ce qui manquait.
L’ouverture de ces archives a jeté sur le passé
de la RDA une sorte de regard policier et judiciaire, cela déteint sur la façon de raconter
l’ensemble de l’histoire. Après la chute du
Mur, on a aussi valorisé l’histoire de la «double dictature». Comme s’il y avait une continuité entre le IIIe Reich et la dictature communiste. Dans la même phrase, on parle
parfois de l’idéologie nazie et marxiste. Cette
mise en continuité des deux dictatures pose
problème. On ne peut tout de même pas comparer la répression de la Stasi avec le génocide juif et les millions de morts causés par
l’expansionnisme guerrier des nazis. C’est un
discours historique problématique. Il y a
aussi un discours historique téléologique.
Comme si on racontait l’histoire de la RDA
en connaissant déjà la fin. Donc on raconte
l’histoire d’un Etat voué à l’échec. Et de la
réunification comme si elle était prévisible
et souhaitable.
Finalement, beaucoup de lieux de RDA
sont devenus des non-lieux…
C’est l’aspect le plus fascinant! Des fleurons
de l’industrie, des lieux triomphaux de la RDA
ne sont même plus identifiables. Ils ne font
plus sens. Ce ne sont plus que des friches, du
bâti abandonné, au mieux des bâtiments sans
indications.
Quel est l’objet qui vous a le plus marqué?
Justement, le dossier de cette comptable,
trouvé dans une usine abandonnée. J’ai rencontré cette femme, elle m’a très bien accueilli, avec beaucoup d’humilité. C’était un
entretien extraordinaire. Elle était dans la
droiture de l’expérience, d’une grande honnêteté intellectuelle, cherchant à faire la part
des choses. Ce qu’elle me racontait correspondait au contenu du dossier. Je n’ai pas eu le
courage de lui dire que je l’avais vu sur le sol
d’un bâtiment en ruine. D’un abandon, j’ai
fait une histoire.
N’avez-vous pas peur d’être accusé d’«ostalgie» (nostalgie de la RDA) ?
Non, parce que je ne suis pas dans le jugement,
et que ce ne fut pas mon monde. En exhumant
des objets et des lieux, j’essaye de raconter une
autre histoire, peut-être moins binaire et simpliste que celle qu’on entend le plus souvent,
montrer les enchevêtrements compliqués du
passé et du présent. C’est un exercice d’anthropologie symétrique: éviter de ne raconter que
l’histoire des vainqueurs par les vainqueurs.
Redonner au modèle de la RDA la même consistance que des modèles qui ont réussi. Ce
n’est en rien une tentative de relativisation
mais une méthodologie qui consiste à essayer
de regarder tous les possibles d’une époque,
sans tenir compte de l’échec qui suit, et surtout de voir ce que les gens en font
aujourd’hui. •
24 u
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
IDÉES/
Booba contre Kaaris, le déphasage
des institutions face au monde du rap
Ce procès a montré la prégnance d’une
culture des rues chez les protagonistes
et l’incompréhension de la justice, et
plus largement de la société, à leur égard.
L
Par
DR
LOUIS JESU
Sociologue (Centre
Maurice-Halbwachs)
e procès qui a opposé devant le
tribunal de Créteil Booba, Kaaris et neuf de leurs proches
jeudi 6 septembre, ne fut pas seulement celui d’une bagarre dans un
aéroport. Il a été l’occasion de comprendre certains des ressorts du rap
français, celui qui reste attaché à son
milieu d’appartenance, le rap venu
des cités. Ou encore «rap ghetto».
Cette version française du gangsta
rap étasunien est le courant qui revendique le plus une proximité avec
des formes de déviance et un attachement à l’univers social des quartiers populaires, tout en rencontrant
un succès qui dépasse largement
leurs frontières. Il concentre les critiques politiques tout en suscitant la
fascination des auditeurs et des médias et, comme ce procès le montre,
une certaine incompréhension de la
part des institutions et de la société.
Le procès dit d’abord beaucoup de
l’attachement des protagonistes à ce
que le sociologue David Lepoutre
appelait la «culture des rues». Durant les treize heures de l’audience,
ces derniers ont massivement refusé
de se plier à l’exercice de contrition
sociale qu’exige d’eux la scénographie judiciaire. Refus de travestir
leurs habitudes langagières («c’est
ma façon de parler, c’est comme ça»
dira l’un à qui l’on reproche des
mots vulgaires), vestimentaires
(seuls quelques-uns avaient revêtu
une chemise), corporelles (tous restaient impassibles sur leurs bancs
lors des différentes interventions
des avocats et magistrats et répondaient de façon laconique). Refus de
travestir leur code de l’honneur, en
affirmant la nécessité de répondre
aux insultes, de ne pas baisser les
yeux, de rendre les coups sans éviter
l’affrontement et de défendre sa
bande. En d’autres termes, les prévenus ont montré que la justice
n’aurait pas raison de leurs personnages d’hommes durs et fiers, quitte
à se saborder devant les juges.
Cette attitude fanfaronne et collective de la part d’hommes issus des
classes populaires – aucun n’a de diplôme supérieur, et presque tous ont
grandi et vivent dans des communes populaires de la banlieue parisienne – n’a rien de nouveau. Il s’agit
d’une version actualisée des comportements anti-institutionnels et
contre-culturels que l’on trouvait
déjà chez les «blousons noirs», les
«loubards» ou les «racailles» des décennies dernières, étudiées par Gérard Mauger ou Marwan Mohammed.
Toutefois, le fait que des hommes
majoritairement quadras, pères de
famille et avec des situations professionnelles stables continuent de manifester leur attachement à cette
culture des rues interpelle. Cela
montre la profondeur de l’ancrage et
la durabilité d’une méfiance généralisée envers les institutions publiques chez une part des «jeunes des
cités», notamment des garçons les
moins dotés socialement. Cette méfiance, qui provient d’un apprentissage dès l’adolescence du sentiment
de relégation et de discrimination
(face à la police, à
l’école, puis aux
employeurs), n’a
aucune raison de
régresser, à mesure que s’accroissent les inégalités
scolaires, résidentielles et professionnelles.
Faire carrière
dans ce «rap de cités» suppose de
façonner un personnage public en
jouant de l’ambiguïté entre la vie
de rappeur et la
caricature de vie
de gangster. Les
morceaux, publications ou clips de
Booba et de Kaaris revendiquent déviance et marginalité, et s’inspirent
de cet imaginaire : omniprésence de
la violence physique et des
intimidations, valorisation du bizness, de la musculation, de la consommation de drogues et d’alcool
forts, goût de l’argent et du luxe, réduction des femmes à des objets
sexuels. Pour eux, il s’agit de rappeler sa rugosité et sa traque permanente de l’irrespect, qui sont les moteurs perpétuels des clashs.
Cette mise en scène de la culture des
rues rappelle que le rap est un des
rares espaces sociaux dans lesquels
la virilité populaire est encore valorisée. De nombreux travaux en
sciences sociales montrent que celle-ci est tendanciellement discrédi-
tée presque partout ailleurs. Dans le
monde du travail, la désindustrialisation et la fermeture des grands sites de production ouvrière a entraîné une évolution des valeurs. La
force de travail pure est moins en vogue que le savoir-être, la retenue et
le savoir-vivre. Sur le marché matrimonial, les attitudes de virilité traditionnelle perdent aussi tendanciellement de leur valeur, en milieu
urbain comme rural. Avec certains
sports de combat ou le football, le
rap apparaît ainsi comme l’une des
dernières scènes où la parade de
«gros bras», même surjouée dans
une forme de folklorisation, constitue encore une valeur cardinale,
voire une condition de succès.
Cet univers social ambivalent, à michemin entre déviance et vie conforme, suscite fascination et incompréhension de toutes parts. Fascination du public
jeune ou adulte
qui, sans être naïf
sur le caractère romancé du récit
proposé par le rap,
apprécie ce spectacle exotisant
comme l’on savoure un bon film
de gangsters. Fascination aussi des
médias généralistes ou culturels,
présents en nombre lors du procès,
et qui relatent le
plus souvent les
frasques des rappeurs sous l’angle
d’une guerre
d’ego, sans bien
saisir les ressorts sociologiques
d’une telle scénarisation.
Incompréhension enfin de la justice,
qui peine à appréhender la réalité
froide nichée derrière le rap game, et
hésite entre punir les hommes ou
leurs faits, sous la pression de millions de followers. Les réquisitions
du procureur en sont emblématiques. En demandant des sanctions
clémentes et équitablement réparties entre les deux groupes, elles entretiennent l’idée que la bagarre
d’Orly oppose des bandes puissantes de gangsters réellement en
guerre plutôt que des individus. Plus
que de juger des faits contextualisés
(un drame aurait pu avoir lieu), et
d’établir des responsabilités de façon précise (les implications des uns
Le fait que
des hommes
majoritairement
quadras, pères de
famille et avec des
situations
professionnelles
stables continuent
de manifester
leur attachement
à cette culture
des rues interpelle.
et des autres semblent nettement
inégales), le procureur a estimé que
l’intérêt de la société était d’apaiser
les tensions entre deux clans et
d’éviter leur ravivement. On peut
supposer que cette façon d’être considérés comme des chefs de bande
n’est pas pour déplaire aux deux rappeurs, dont l’image publique ressort
confortée.
Par ailleurs, ce procès est riche d’enseignements sur les ressorts matériels des professionnels du rap en
France. En reprenant les clichés
éculés et emplis de mépris de classe
sur les artistes parvenus, le procureur a qualifié Booba et Kaaris de
«petits bourgeois du clash».
Pourtant, ces derniers sont aussi des
chefs d’entreprise qui s’entourent de
leurs proches pour mener leurs activités, sont attachés à l’imaginaire du
self-made-man et parviennent à mener des projets entrepreneuriaux
ambitieux. Booba, à la tête d’un
groupe mêlant activités musicales,
vestimentaires et de presse, et Kaaris, qui a évoqué à la barre des revenus de l’ordre de 600000 euros annuels, sont assurément devenus des
bourgeois (et des grands!) grâce à
leur art et leur ambition. En revanche, la plupart des proches qui les
accompagnaient sont employés
(éducateurs, magasinier, médiateur)
ou petits indépendants (chauffeur
de taxi, producteur dans l’événementiel). Et tous, y compris ceux qui
travaillent directement pour l’un des
rappeurs, ont fait état de revenus
modestes (entre 600 et 2500 euros
par mois). Enfin, remarquons que
les deux groupes ont été interpellés à
l’aéroport alors qu’ils s’apprêtaient à
embarquer sur compagnie low-cost,
et non en jet privé.
Plus généralement, ce procès est
donc l’occasion de voir, en creux, qu’à
l’ombre de quelques grands artistes
au talent reconnu, peu de gens vivent
confortablement de cette musique
en France. Et même si les enquêtes
statistiques du ministère de la Culture et les chiffres de vente montrent
que le rap est parmi les genres musicaux les plus appréciés dans l’Hexagone, il pâtit d’un déficit de structuration économique et d’un manque
de reconnaissance réelle de la part
des professionnels de la culture, publics comme privés. Convertir des
millions de vues et de followers en
millions d’euros reste un chemin
semé d’embûches… qui vaut parfois
le coup de risquer la case prison. •
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
Le monde en
questions-réponses
Revenu universel, transhumanisme…
Ces «idées nouvelles», réunies en un livre
pédago, ont pour ambition d’aider le
citoyen à comprendre le XXIe siècle.
V
oilà un des livres les
plus utiles de la rentrée. Dans un langage simple, mais sur la
base de lectures manifestement approfondies, deux
jeunes journalistes font le
tour des «idées nouvelles»
qui agitent ce siècle commençant. Ils donnent ainsi
à ceux qui veulent mieux
comprendre les enjeux des
luttes sociales, les débats en
cours sur l’écologie, la technologie, la monnaie, le féminisme ou la démocratie,
l’occasion d’un précieux rattrapage sur les pensées
d’aujourd’hui. Ils réfutent
au passage les clichés paresseux qui permettent à une
certaine doxa de rejeter en
bloc ce que ces «idées nou-
L'ŒIL DE WILLEM
velles» peuvent avoir de
constructif, de positif, de
réaliste.
Non, le revenu universel
n’est pas une aimable utopie
socialiste qui propose de
transformer les travailleurs
en rentiers oisifs qui touchent leur allocation les
doigts de pieds en éventail.
Il en existe au moins
trois versions, libérale, progressiste ou radicale. Dans
les trois cas, il s’agit de garantir à tout membre de la
société un minimum décent
qui lui permettra de vivre.
Mais selon son montant, ses
modalités d’application, il
débouche sur des projets de
société différents et construits. Quant à son financement, talon d’Achille de la
u 25
mesure, il donne
et sur la stabilité
lieu à d’âpres disdu système ficussions qui ne
nancier.
sont pas toutes le
Non, les «transfait de farfelus.
humanistes» ne
Non, l’antispésont pas tous des
cisme, qui tend à
apprentis sorconférer aux aniciers californiens
maux certains
qui planifient
droits fondamendes sinistres protaux, n’est pas le
jets de transfait de défenformation des
seurs hallucinés
RÉMI NOYON
êtres humains en
des ours polaires
ET PHILIPPE
cyborgs toutet des loups des
VION-DURY
puissants et immontagnes. Il est
LES IDÉES
mortels. Ils réfléfondé sur des traNOUVELLES
chissent aussi
vaux philosophiPOUR
sur les progrès
ques profonds,
COMPRENDRE
fulgurants de la
sur une longue
LE XXIE SIÈCLE
technologie et
expérience miliAllary Editions,
des sciences du
tante, sur les
300 pp., 19,90 €.
vivant, qui bouavancées les plus
leverseront de
pointues de la science du toute manière notre rapport
comportement animal et in- à la maladie, à la vieillesse et
terroge les fondements mê- à la mort.
mes de notre civilisation.
Bref, les «nouvelles idées»,
Non, les «décroissants» ne qui paraissent utopiques, irveulent pas inverser le chif- réalistes, dangereuses, confre des taux de croissance duisent à une réflexion proactuels, entraînant chômage fonde sur le devenir du
et austérité dans la popula- monde tel qu’il va et sur les
tion. Ils proposent un chan- solutions qui peuvent en
gement général des modes améliorer la marche. Leur
de vie et de production, qui point commun? Il est plutôt
conduira à une économie rassurant : rechercher, à
non productiviste et à une partir des percées de la
consommation d’énergie technologie, des expérienmoindre.
ces associatives et démocraNon, les avocats du «bit- tiques, des luttes sociales ou
coin» ne sont pas des spécu- sociétales, les moyens de
lateurs obsédés qui ont mieux réaliser les idéaux
trouvé un nouveau moyen d’égalité et de liberté. A trade satisfaire leur coupable vers le nouveau féminisme,
passion. Les fondements de les formes de participation
la nouvelle monnaie tien- citoyennes, les anticipanent à une réflexion sur le tions du transhumanisme
rôle des banques et du sys- progressiste, l’antispécisme,
tème financier, sur la pro- les principes des «comtection de la vie personnelle muns», les monnaies locales, une traduction contemporaine des anciennes
valeurs progressistes, sur la
base d’une redéfinition radicale de la notion même de
progrès.
A chaque fois, on peut reprocher à leurs promoteurs
un certain flou sur les voies
et moyens de leur mise en
œuvre: c’est souvent le propre des précurseurs, on ne
peut exiger d’eux un programme tout ficelé, alors
même que leur pensée est
encore évolutive. Mais tout
citoyen désireux de retrouver un sens au progrès, tout
responsable qui souhaite
avancer des projets neufs
capables de nourrir une action politique doit lire ce livre pour rester, un tant soit
peu, en prise avec son époque. •
Non,
l’antispécisme,
qui tend
à conférer
aux animaux
certains droits
fondamentaux,
n’est pas le fait
de défenseurs
hallucinés
des ours
polaires
et des loups
des montagnes.
26 u
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
L’officier Jimmy Arnaud
(Jim Cummings) dérape
lors de son oraison aux
funérailles de sa mère.
PHOTO PANAME DIST.
Par
JÉRÉMY PIETTE
L’
officier de police Jimmy Arnaud,
grand gaillard, moustache et uniforme bien taillés, regard vif, plutôt
joli, petit poste radio rose Hello Kitty sous le
bras, se dirige vers le cercueil ouvert où repose sa mère partie trop tôt. Six ans de service
au sein de la police texane, tenue de flicaille
exigée aux funérailles, Jimmy connaît la discipline. Bourrée de paroles speedées et touchantes entrecoupées de quelques décharges
moins contrôlées à base de «real bitch» (à
l’adresse d’une camarade d’école primaire
atteinte de trisomie), son oraison dérape vraiment à partir du moment où l’homme se rend
compte que le lecteur CD ne voudra pas fonctionner. Jimmy décide alors tout de même
d’interpréter longuement, en silence et avec
force gesticulations muettes le morceau préféré de sa mère : Thunder Road de Bruce
Springsteen, ode américaine au nouveau départ. Le silence se fait pesant depuis l’assemblée hors champ – tout juste aperçoit-on
subrepticement un portable qui enregistre
la scène – tandis que sa gamine s’approche
timidement, seule disposée à intervenir, l’air
de vouloir mettre fin à la parade funéraire et
à la gêne qu’elle suscite.
TENSIONS
BURLESQUES
C’est ainsi que débute, comme un lent départ
de feu, le premier long métrage écrit, réalisé,
interprété et produit avec rien par Jim Cummings –très présent à l’image puisqu’il y tient
aussi le rôle principal. En 2016, l’acteur-àtout-faire, âgé aujourd’hui de 31 ans, sort
d’un divorce. Il vend sa bague de fiançailles,
et finance un court métrage qu’il monte dans
sa cave avec l’aide de quelques amis: le petit
film en plan-séquence consiste, à quelques
détails et minutes près, en la scène décrite cidessus, appelée à devenir la bouture du plus
grand. Prometteur, il décroche le grand prix
du jury au festival de Sundance, et Cummings
lance une campagne de financement sur le
Web en vue d’une version extended à ce
sketch comico-anxiogène.
«J’ai repensé à ce moment [du court métrage,
ndlr] où le personnage veut prendre sa fille
dans ses bras et elle le repousse. J’ai voulu développer l’intrigue autour de ça», expliquait-il
à Libération en mai, lors du Festival de Cannes
où il a présenté son film au sein de la sélection
de l’Acid, dévolue à des découvertes buissonnières. Thunder Road a depuis hérité du grand
prix du récent festival de Deauville.
Sous l’uniforme strict et viriliste, un être
se débat, à la posture bien plus chiffonnée
qu’il n’y paraît, comme lancé par une énorme
glissade sur verglas qui empêcherait toute
forme de redressement total, bientôt aggravée
d’autres bourdes, qui effritent, peu à peu,
la réputation de l’officier. A la faveur d’un mot
de trop ou un juron encore, Jim semble
d’autant plus déraper, dériver, les choses et
les êtres lui échappent (telle sa petite fille
Crystal, dont son ex-femme voudrait lui enlever la garde), comme si l’existence elle-même
s’acharnait à le punir de cet inaugural
faux pas (de danse).
«Thunder Road»,
éclairs d’un gêné
Réalisateur, producteur, scénariste et acteur principal,
Jim Cummings bouleverse en policier largué et incapable
de gérer sa vie. Un premier film empathique et finement
mis en scène, lauréat du grand prix au festival de Deauville.
Le corps du policier guindé s’agite, se redresse, fait face, recule, esquisse une pirouette de demi-tour, puis repart sous l’effet
pressurisant de la colère ou de la tristesse. Ces
mouvements contraires de va-et-vient, chargés de tensions quasi burlesques, charpentent
sa course pour retrouver quelque équilibre à
sa vie, tout en laissant jaillir des mots, échapper des gestes – pour les autres ou pour luimême – qu’il faudrait retenir : «connard»,
«sois plus bref», «allez, on revient en arrière».
Mais la vie ne se rembobine pas et l’on assiste,
comme le font dans l’église les témoins de sa
logorrhée verbale puis gestuelle, ou comme
d’autres figures plus tard (un juge, des collègues…), toujours tenues spectatrices et hors
champ, à son enlisement déchirant.
Jimmy semble condamné à se produire ainsi
selon les termes cruels du seul-en-scène. Il remue les bras sans pouvoir échapper au cadre,
ni trouver la réplique qui estompera l’effet
malheureux de la précédente. Ce qui laisse
le temps à l’empathie, parfois même à la
drôlerie, de germer dans cette manière singulière qu’a l’homme de régler ses affaires
(comme lorsqu’en pleine réunion parent-prof,
il soulève un petit bureau de classe et l’emporte avec lui pour aller se calmer au loin),
mais nous donne aussi à voir avec brio et
acuité la terreur de celui qui doit s’en sortir
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
u 27
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CINÉMA/
«Searching», pixels sans sel
Le thriller d’Aneesh
Chaganty, dont
l’action se déroule
seulement sur écran
d’ordinateur, innove
dans l’emballage
sans échapper
à la fadeur.
U
seul, avec ses gestes plus ou moins irrationnels, braqués là, malgré lui, sous les
projecteurs.
HUMOUR ACÉRÉ ET
MALADRESSE MALADIVE
Quelques respirations salutaires saillent cependant entre ses gamelles et le déchaînement de péripéties nuisibles, colorant d’autres
teintes tendres le film et sa forme sèche, qui
oscille avec bonheur entre modestie et tentation de la performance. Cela par le prisme de
toutes petites scènes (de coulisses), de tout petits gestes ou la relation furtivement esquissée
à des objets. Des instants d’accalmie, en retrait
de l’intrigue, où Jimmy apprend à mieux agir
–quand il se pose et que plus personne ne le
pousse –, à s’adonner à de petits riens pour
mieux plaire à sa fille, retrouver son meilleur
ami, rafistoler sa vie en somme.
Tandis qu’il répare une batte de base-ball, on
l’entend adresser cette maxime à son pote :
«Un point à temps en vaut cent. Donc, si tu le
fais correctement une fois, t’auras pas à le refaire encore et encore plus tard.» A qui conseille-t-il cela si ce n’est à lui-même, lui qui
trop souvent n’a pas su réagir à temps? Mais
au bout de ses tentatives de rapiécer tant bien
que mal tout ce qu’il peut, avec son humour
acéré ou sa maladresse maladive, ses convictions naïves et ses insistances risibles, la vie
lui accordera bien, via un autre coup du sort,
une chance de respirer un peu mieux, et sûrement de rater, encore, un peu. •
THUNDER ROAD
de et avec JIM CUMMINGS ainsi que Kendal
Farr, Nican Robinson (1 h 31).
ne femme disparaît, ses
proches la cherchent,
retracent ses agissements, fouillent les recoins
sous-éclairés de sa vie, découvrent, plus ou moins effarés,
qu’ils la connaissaient moins
qu’ils ne l’auraient cru, et finissent par la retrouver, morte ou
vive. Ce scénario épuisé au cinéma, maintes fois rebrossé et
réinventé avec plus ou moins
d’ambition, du temps du muet
à Julie Lescaut, constitue très
scolairement la trame de Searching, premier long métrage du
jeune Aneesh Chaganty, vendu
à grands renforts de «Vous
n’avez jamais vu ça» pour
l’originalité de son packaging:
un thriller d’enquête dont l’action se trouverait tout entière
contenue sur des écrans d’ordinateurs. Produit comme son
prédécesseur horrifique Unfriended par le réalisateur et
producteur Timour Bekmambetov, Searching relate en effet
à fleur de pixels les efforts d’un
père californien, veuf depuis
peu, pour retrouver sa fille ado,
jamais rentrée après une soirée
révisions chez une copine.
La première séquence du film,
qui s’ouvre sur le fond d’écrantype Windows 98 – l’une des
péripéties les plus fracassantes
verra la famille passer de l’environnement PC au Mac–, déplie à partir d’un clic sur le
menu «Démarrer» dix ans d’affres intimes frayées au pointeur de la souris, entre calendrier informatisé, notifications
d’antivirus et archives vidéos
ou photos, qui documentent
joies et peines ordinaires jusqu’à la mort de la mère. Et
lorsque sa fille s’évanouit, c’est
dans ce même réceptacle de relations, traces et peaux mortes
numériques que le protagoniste (l’excellent John Cho,
dans un trop rare premier rôle
et un délicat exercice d’équilibrisme solitaire) mène son
enquête, fouillant réseaux sociaux, SMS et archives webcam, tandis que l’investigation
de la police patine.
Le déploiement de la pieuvre
iridescente d’un économiseur
d’écran Apple sur l’étendue
d’une vaste toile de multiplex
ne manque pas d’exercer un
curieux attrait, et malgré la
David Kim (John Cho) à la recherche de sa fille. SONY PICT.
pauvreté d’inspiration de l’intrigue et ses rebondissements,
on devine quel potentiel dessine ce singulier traitement,
tant en termes d’émancipation des conventions usuelles
d’unité plastique que de joyeux
amalgame d’innombrables régimes d’images : paradoxalement, le fait de s’en tenir à
la scène unique (à quelques
écarts près) d’un seul et même
tapis de pixels permet de
multiplier comme rarement le
recours à des matériaux visuels
variés, des associations de
texte et d’images fixes ou en
mouvement (conversations FaceTime, chats, consultation de
sites, photos, caméras cachées
ou vidéosurveillance…). Mais,
en dépit de l’étendue des possibles, l’asphyxie guette vite, et
le récit a beau disposer de tout
ce que les existences contemporaines déposent sur des serveurs distants de matières
intimes et secrètes, les êtres
qui peuplent l’écran ici manquent terriblement d’une vie
propre, d’un peu de chair ou de
relief auxquels raccrocher des
affects qui ne soient virtuels.
JULIEN GESTER
SEARCHING,
PORTÉE DISPARUE
d’ANEESH CHAGANTY
avec John Cho, Debra
Messing… 1 h 42.
«Ma Fille», rance errance
D’un roman désuet, Naidra
Ayadi tire un film maladroit
et anachronique où un père
naïf cherche son enfant
happée par les bas-fonds de
la «grande ville».
C’
est à Thierry Ardisson, producteur du film, que revient l’idée
d’adapter le Voyage du père de
Bernard Clavel, roman de 1965 racontant
le périple d’un paysan jurassien parti chercher sa fille à Lyon où il découvre qu’elle
se prostitue. Drôle d’idée tant ce roman
appartient à un autre siècle, où «la grande
ville» pouvait encore être perçue comme
une Babylone aux yeux d’un vieil homme
de la campagne. Il fut déjà adapté en 1966
par Denys de La Patellière avec Fernandel
–c’est tout dire de sa fraîcheur. La réalisatrice Naidra Ayadi a beau tenter de le
moderniser, en remplaçant le paysan jurassien par un menuisier d’origine algé-
Roschdy Zem, taiseux. MARS FILMS
rienne, et Lyon par Paris, son film est d’un
anachronisme désarmant.
Voir la naïveté de ce père taiseux dans ces
bas-fonds factices d’un nord de Paris nocturne, principalement peuplés de putes et
de voyous, c’est comme s’imaginer Michel
Constantin égaré dans un épisode du Com-
missaire Moulin de 1992. Saperlipopette,
il ne fait pas bon se promener le soir dans
la capitale ! On a même droit, ma bonne
dame, à une scène démontrant la grossièreté des gens dans le métro. Et bien sûr, la
mauvaise graine est elle-même principalement issue de l’immigration, ce qui permet
une confrontation pleine d’enseignement
entre les bons émigrés (polis, humbles et
honnêtes) et l’ingratitude d’une partie de
leur progéniture (dévoyée par le stupre et
le banditisme). Naidra Ayadi (par ailleurs
actrice, croisée dans Polisse ou les Gazelles)
dit s’être inspirée de certains de ses proches, de choses vues et vécues. On n’en
doute pas. Mais le cinéma est une loupe où
l’imprécision et l’ingénuité ne pardonnent
pas, et où les meilleures intentions peuvent facilement sentir le rance.
MARCOS UZAL
MA FILLE de NAIDRA AYADI
Avec Roschdy Zem, Natacha Krief,
Darina Al Joundi… 1 h 20.
28 u
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
CINÉMA/
«Le Temps des forêts», ça fend le sapin
Avec subtilité,
ce documentaire édifiant
se penche sur l’essor
destructeur de la filière
du bois en France.
A
la quarantième minute de
ce documentaire terriblement mélancolique sur les
mutations récentes de la sylviculture, deux panoramas successifs
concentrent ses nombreux discours
de la plus édifiante des manières. Le
premier présente un massif forestier dans le Morvan, dont on ressent
en un coup d’œil la diversité qui
s’y épanouit. Le deuxième capte
brièvement une forêt monotype
dans les Landes, aux alignements
rectilignes qui ne laissent échapper
aucun bruit de vie, si ce n’est le
bourdon atone d’une route dont on
devine la présence hors-champ.
A ce moment du film, le spectateur
a déjà appris que les forêts d’exploitation intensive, où l’homme
ne laisse pousser qu’une essence
d’arbre, sont tapissées de terres quasiment stériles et ne contiennent
aucun arbre mort, alors que ce sont
notamment dans les souches pourries que prospère la vie et nidifient
les oiseaux qui font encore le miracle sonore des forêts sauvages. Mais
il fallait absolument ce discret effet
Pour son docu, François-Xavier Drouet a suivi une vingtaine de professionnels et activistes. KMBO
de montage pour embrasser l’enjeu
du Temps des forêts, dont le titre de
travail, plus explicite, était Vert désert: l’opposition vertigineuse de la
nature essentiellement nourricière
et de «logiques qui ne sont pas issues
du vivant, celles du plastique et de
la finance», comme l’affirme, en
conclusion, un ingénieur forestier
indépendant.
Subtilement engagé (et dédicacé
«aux forestiers militants»), le docu-
mentaire de François-Xavier Drouet
suit et interroge in situ une vingtaine de professionnels et activistes
–bûcherons, entrepreneurs de travaux forestiers, agents de l’Office
national des forêts, propriétaires de
scierie… – de la Corrèze à l’Alsace,
qui racontent l’étonnant cercle vicieux qu’est devenue la filière du
bois en France, une «malforestation» qui transforme les sols en
sable infécond, force l’usage des
Fac de médecine, trieuse d’élites
Antoine (Vincent Lacoste) retente le concours pour la troisième fois. PHOTO LE PACTE
pesticides, détruit les paysages et
inféode les entrepreneurs aux banquiers qui leur ont permis de se «développer».
«Qu’est-ce qu’une forêt?» n’a de cesse
de se demander le film, par ses regards jetés sèchement, sans mouvement de caméra ni romantisme,
sur les paysages et ceux qui vivent
ou survivent de leur exploitation,
et le fait le plus vertigineux est
sans doute qu’il existe autant de ré-
Deux jeunes hommes dans l’enfer de
la première année de médecine. L’un
retente pour une troisième fois le
concours, l’autre découvre en touriste le bourrage de cerveau qui va
constituer son quotidien au milieu
d’une compétition féroce. Première
Année, quatrième long de Thomas
Lilti (Hippocrate) est un film engagé,
conçu pour susciter le débat, ricocher sur les politiques et modifier
cette fatidique première année. Certes, Vincent Lacoste et William Lebghil sont formidables. Et l’on suit
d’autant mieux les destins scellés
d’Antoine (Lacoste) et Benjamin (Lebghil) que Thomas Lilti, ancien médecin, fils de médecin, et ayant réussi
comme le personnage de Benjamin
avec aisance sa première année, connaît de l’intérieur l’imbécilité du
concours et la reproduction des élites, qu’il dénonce. Pendant la première demi-heure, les répliques sont
informatives. Ce qui apparaît comme
une faiblesse du film (instrumentaliser le moindre propos, le moindre figurant, ne pas laisser une seconde la
fiction porter sa part d’inattendu) signe également ce qui en fait sa force:
ponses à cette interrogation que de
variations idéologiques du capitalisme.
Pendant qu’un propriétaire d’exploitation de pins maritimes confie
son plaisir de se prendre pour «un
général d’armée avec son monde
parfaitement en ligne» et défend la
nécessité économique de ses plantations très denses, d’autres (largement majoritaires dans le film) décrivent des environnements de plus
en plus exsangues, qui ont de moins
en moins à voir avec l’écosystème
fabuleusement complexe qu’est
la forêt à l’état naturel, et rappellent
qu’aucune exploitation sylvestre
n’est durable si elle ne s’apparente
pas à un «prélèvement».
Au-delà des prises de paroles, paisiblement alarmantes, les moments
les plus impressionnants du film
sont ceux où la caméra s’attarde sur
les «abatteuses», ces transformers
qui transmutent un arbre vivant
en bois prêt à l’usage en un instant,
et dont l’efficacité terrifiante suffirait presque à défendre la cause
de l’environnement forestier face au
capitalisme dévorant – cette folie,
notre folie.
OLIVIER LAMM
LE TEMPS DES FORÊTS
de FRANÇOIS-XAVIER
DROUET (1 h 43).
une sincérité impérieuse. Pour Lilti,
il s’agit d’atteindre son but, quitte à
marteler son message: «Je pense que
les meilleurs, enfin ceux qui deviendront médecins, s’approchent plus du
reptile que du médecin.» Heureusement, le cinéaste s’autorise au cours
du film à se centrer sur l’amitié entre
ses personnages. L’émotion naît de la
manière dont leur lien se développe
dans un contexte saturé (pas le
temps pour les relations amoureuses, par exemple, trop coûteuses en
investissement) malgré l’injustice.
Benjamin, le jeune bourgeois qui a
les codes pour réussir, tente d’amadouer en vain la rivalité par l’humour
–de fait, on rit souvent. Les ficelles
scénaristique sont des câbles. Ce qui
n’interdit pas l’émotion.
A.D.
Lire sur Libération.fr l’intégralité de notre
critique, déjà parue jeudi à la faveur d’un
événement consacré à la possible réforme
des études de médecine.
PREMIÈRE ANNÉE
de THOMAS LILTI avec Vincent
Lacoste, William Lebghil…1 h 32.
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
En 1971, Sergueï Dovlatov végète dans la bohème de Leningrad, où les artistes considérés comme douteux attendent leur heure. PHOTO PARADIS FILMS
«Dovlatov», une plume dans l’engrenage
Circonscrit à six jours dans la
vie d’un écrivain russe, le film
d’Alexey Guerman Jr. recrée
avec lyrisme et minutie
la société soviétique des
années 70, étouffante et
obsédée par son passé.
L’
écrivain juif arménien Sergueï Dovlatov (1941-1990) est mal connu en
France, où il n’a été traduit que dans
les années 2000, mais il est très populaire en
Russie, bien que sa gloire y fût posthume.
A la fin du film d’Alexey Guerman Jr., un
carton précise avec ironie : «Il fut reconnu
comme l’un des meilleurs écrivains russes du
XXe siècle. Malheureusement, il n’en a rien
su.» Dovlatov se concentre sur six jours de sa
vie, en novembre 1971 à Leningrad, alors que
l’écrivain n’est encore que reporter pour un
petit journal au service du régime, tout en rêvant à un grand livre, et peut-être déjà à quitter ce pays qui veut de moins en moins de lui
–en 1979, il s’installera à New York, où il vivra
jusqu’à sa mort.
Bohème. Son travail de journaliste emmène
Dovlatov sur le tournage d’un film de propagande où des acteurs amateurs, mal grimés,
interprètent de grands écrivains russes –Gogol, Dostoïevski, Pouchkine, Tolstoï– ou dans
une mine où sont découverts sous ses yeux
des squelettes d’enfants tués et enfouis par
les bombardements de la Seconde Guerre
mondiale : autant d’images d’un présent
constamment tiré vers le passé, hanté par ses
morts, de façon tragique ou ridicule. Car cette
société soviétique, dont presque chaque recoin est orné de portraits et de bustes de
Marx ou de Lénine, ne cesse de commémorer
son histoire, de la réécrire, de la caricaturer,
tout en étouffant une partie de sa jeunesse,
celle qui se montre trop obsédée par l’art et
la littérature.
«A l’Est, le nouveau ne remplace pas l’ancien,
il l’intègre», dit un ami de Dovlatov. Obsession du passé accablant le présent, bouchant
l’avenir, qui prend un sens dérisoire pour
cette bohème de Leningrad où végète l’écri-
Les plans-séquences,
virtuoses,
créent une durée
envoûtante,
un temps flottant
et oppressant,
où s’entremêlent
l’ennui et la joie.
)250$7,21 &217,18(
ŠFROH 6XSªULHXUH GH 5ªDOLVDWLRQ $XGLRYLVXHOOH &OTFJHOFNFOU 4VQÊSJFVS 5FDIOJRVF 1SJWÊ
)RUPDWLRQV FHUWLçDQWHV WLWUHV 51&3 QLYHDX ,, HW ,,,
&/EEDEd ͗ /&͕ /͕ ͕ W&͕ WƀůĞ ĞŵƉůŽŝ͕ &&dd ĞƚĐ͘͘͘
9i<5065 +»05-6 vain, composée d’artistes non officiels considérés comme douteux parce qu’ils aiment le
jazz, les écrits de Nabokov et la peinture de
Jackson Pollock (on y croise notamment le
poète Joseph Brodsky, ami de Dovlatov et futur Prix Nobel). Tous attendent leur heure et
parfois, certains meurent littéralement d’impatience. Alors que ses manuscrits sont interdits par le KGB, on demande à Dovlatov de
réécrire ses articles, jugés trop subjectifs ou
ironiques, qualités qui seront justement le sel
des œuvres autobiographiques pour lesquelles il sera reconnu après sa mort. S’il est subversif, c’est d’abord par passivité, en n’acceptant aucune concession contraire à son art
ou à son humour.
Absurdité. Empreint d’un mélange très
russe de mélancolie et d’ironie, de violence
et de douceur, le film nous plonge dans le
quotidien de cette époque où l’histoire de
l’URSS bascule, l’époque d’un nouveau durcissement après le dégel, dernier sursaut
avant la chute, sacrifiant au passage toute une
génération. Guerman recompose ce monde
à la fois lyrique et apeuré, hagard et plein de
promesses, dans de longs plans se mouvant
majestueusement entre des personnages qui
s’entrecroisent, discutent à bâtons rompus,
boivent, déambulent. La mise en scène semble alors admettre elle-même que «le nouveau
ne remplace pas l’ancien mais l’intègre», par
sa photographie jaunâtre et des partis pris
formels qui renvoient à un cinéma datant précisément de l’époque décrite par le film :
ces plans-séquences virtuoses font songer à
Federico Fellini, Kira Mouratova ou encore
Jerzy Skolimowski.
L’image délavée figure bien la chape de passé
qui recouvre ce présent et déteint sur la vitalité de la jeunesse. Ces plans paraîtraient simplement poussiéreux s’ils n’étaient que des
effets mimétiques mais, rythmés par les rencontres et errements de Dovlatov, ils parviennent à créer une durée envoûtante, un temps
à la fois flottant et oppressant, où s’entremêlent l’ennui et la joie, des touches comiques
et des éclairs tragiques, où pèsent constamment une angoisse sourde et un sentiment
d’étouffement, d’absurdité générale.
Une société s’écroule lentement tandis qu’un
écrivain s’y construit patiemment, sans doute
préservé par la distance à la fois amusée et désabusée de son regard. Et c’est précisément
à cette distance que la mise en scène cherche
à accorder la perception du spectateur, afin
que cette époque très précisément et concrètement reconstituée nous apparaisse aussi
dans toute son irréalité.
MARCOS UZAL
DOVLATOV d’ALEXEY GUERMAN JR.
avec Milan Maric, Danila Kozlovsky,
Helena Sujecka… 2 h 06.
:,::065 56=,4)9,
ZĠĂůŝƐĂƚĞƵƌ ƵĚŝŽǀŝƐƵĞů Ίϵϱϱ ŚĞƵƌĞƐ΋
ŽƉƟŽŶ ͗ ĐŝŶĠŵĂ͕ ƚĠůĠǀŝƐŝŽŶ͕ ŝŵĂŐĞ͕ ŵŽŶƚĂŐĞ
ZĠĂůŝƐĂƚĞƵƌ ƵĚŝŽǀŝƐƵĞů ΊϴϳϬ ŚĞƵƌĞƐ΋
ŽƉƟŽŶ ͗ ƉƌŽĚƵĐƟŽŶ
dĞĐŚŶŝĐŝĞŶ ƵĚŝŽǀŝƐƵĞů ΊϭϬϳϴ ŚĞƵƌĞƐ΋
XXXFTSBFEV
BWFOVF 'ÊMJY 'BVSF 1BSJT F
30 u
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
CINÉMA/
«Mademoiselle de Joncquières», passé compassé
Transplanté au XVIIIe
pour adapter Diderot,
le cinéma d’Emmanuel
Mouret n’apparaît
que plus rigide et
dénué de sensualité
sous le vernis pesant
du film d’époque.
L
e cinéma d’Emmanuel Mouret s’est toujours situé un peu
hors du présent, se plaisant
à faire résonner l’esprit et la langue
du XVIIIe siècle dans des corps
d’aujourd’hui, souvent jeunes. C’est
ce qui pourrait le rattacher à Eric
Rohmer («cinéaste du XVIIIe siècle», selon le critique Jean Douchet), même si les films de Mouret
sont bien plus clos et étanches à
l’époque. Cela fait son charme, lorsqu’il opère (dans le beau Changement d’adresse, par exemple), mais
aussi sa limite et son côté parfois
étriqué.
Roideur. On n’est donc pas étonné
de le voir s’emparer, avec Mademoiselle de Joncquières, d’un récit inclus par Diderot dans Jacques le
Fataliste et son maître, déjà magnifiquement adapté par Robert Bresson (les Dames du bois de Boulogne).
Délaissée par le marquis des Acis
(Edouard Baer) après deux ans
d’idylle, la marquise de La Pommeraye (Cécile de France) se venge du
libertin en le rendant amoureux de
Mademoiselle de Joncquières (Alice
Isaaz), jeune prostituée qui feint
La marquise de La Pommeraye (Cécile de France), amoureuse blessée. PHOTO PYRAMIDE DISTRIBUTION
d’être une dévote inaccessible. Ces
intrigues où la parole cache plus
qu’elle ne révèle, ce détachement
ironique mais tendre prolongent
avec cohérence la filmographie de
Mouret. Mais ce saut dans le passé
souligne aussi ses faiblesses.
Si la roideur de son cinéma peut
séduire lorsqu’elle est la marque
d’un anachronisme assumé, elle
trahit dans un film d’époque une
application scolaire. Les costumes
trop propres pèsent une tonne et,
plus grave, la langue de Diderot est
parfois dite avec une gaucherie
gênante. Cécile de France – l’un
des points faibles du film alors que
son personnage est le moteur du
récit– a le tort de chercher une diction XVIIIe siècle, qui n’est qu’une
imitation de théâtre académique.
A l’inverse, Edouard Baer touche
en mettant beaucoup de lui-même
dans son personnage, sans trop se
regarder jouer.
Ce défaut de musicalité s’estompe
en partie lorsque l’intrigue se fait
plus retorse, que le rythme s’accélère, que des sentiments plus complexes viennent troubler la surface
lisse de la reconstitution. La mise
en scène timorée offre même quelques beaux éclats, quand la caméra
s’éloigne des acteurs pour composer avec la nature, l’architecture, un
contre-jour.
Muflerie. Mais le film souffre alors
d’une autre faiblesse du cinéma
de Mouret, l’éloignant de Diderot
autant que de Rohmer: son manque
de sensualité. Les stratagèmes
intellectuels et les enjeux moraux
ne se déploient guère dans une incarnation, les émois et les tensions
restent essentiellement cérébraux.
Néanmoins, sous cette forme empesée, l’écriture de Diderot alliée à
celle de Mouret (le scénario est son
point fort) parvient parfois à prendre le dessus, et même à émouvoir.
Notamment lorsque Mademoiselle
de Joncquières se libère de la machination de la marquise pour s’affirmer en tant qu’individu conscient et désirant. Car le film raconte
surtout l’émancipation de deux
femmes, et même deux naissances
possibles du féminisme: l’une vengeresse, l’autre aimante, passionnelles plutôt que politiques.
La marquise de La Pommeraye justifie son cruel stratagème en déclarant agir au nom de toutes les femmes contre la muflerie masculine.
Cette vengeance personnelle érigée
en combat féministe, tout en profitant des injustices sociales, résonne
insolemment avec les revendications de notre époque. On pourrait
en tirer cette lecture : la lutte des
classes est plus profonde que celle
des sexes, et les étendards politiques ne se dressent parfois que sur
des souffrances intimes. Certes,
mais il existe malheureusement
aussi une réalité plus vaste et triviale qui commence là où s’arrêtent
les sentiments.
MARCOS UZAL
MADEMOISELLE
DE JONCQUIÈRES
d’EMMANUEL MOURET
avec Cécile de France, Alice Isaaz,
Edouard Baer… 1 h 49.
«Okko et les fantômes» perd son esprit
Le beau postulat du film de Kitaro
Kosaka, sur la renaissance d’une fillette
en deuil, se dilue dans un trop-plein
narratif et graphique.
A
rebrousse-poil de
tous les films à destination des enfants
qui reposent sur la révélation et l’édification d’un
destin extraordinaire, Okko
et les fantômes construit la
disparition de son héroïne
pour mieux lui permettre
de renaître, libérée d’un
terrible fardeau. La très
belle histoire du film raconte comment une fillette
décide de s’abîmer corps et
âme dans un travail
d’aubergiste afin de chasser de son esprit la mort
brutale de ses parents dans
un accident de la route. Un
dévouement si profond
que la petite Okko en vient
à effacer son nom pour devenir simplement «l’apprentie», un être libéré de
tout désir ou sentiment,
parfaitement au service
des autres. Une abnégation
telle qu’elle confine à
la quête spirituelle, largement inspirée de préceptes
bouddhistes (skandha).
Pour autant, une très belle
histoire ne fait pas un bon
film. Accroché à susciter
du récit autour de chaque
nouvel hôte au service duquel se met l’aubergiste
Okko, le film n’a de cesse
de s’éparpiller. De se dissoudre, comme son héroïne, en récits épars.
D’autant qu’à ces différentes trames s’ajoute la cohabitation de la fillette avec
divers fantômes bienveillants qui l’accompagnent
dans son cheminement intérieur.
Homme de confiance de
Hayao Miyazaki (il a notamment été directeur de
l’animation sur les splendides Princesse Mononoké et
Le vent se lève), Kitaro Kosaka ne parvient jamais à
raccommoder l’ensemble
des saynètes de son récit
qui, prises individuellement, fonctionnent plutôt
bien. Faute de cohérence,
le film échoue à donner
une quelconque matérialité à la renaissance symbolique de son personnage.
Pire, ce manque d’ampleur
se double d’un étrange dédoublement des registres
graphiques, le trait kawaï
d’Okko et ses amis fantômes venant se fracasser à
A force de dévouement, Okko devient un être libéré
de tout désir ou sentiment. EUROZOOM
chaque plan contre le style
réaliste des personnages
adultes et des décors au
réalisme élégants. Fracturé
de toutes parts, le film se
contente d’être un aimant à
émotions, attirant pleurs
ou crispations.
MARIUS CHAPUIS
OKKO ET LES FANTÔMES
de KITARO KOSAKA (1 h 35).
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Fan Bingbing à Cannes, le 11 mai. Sa dernière apparition publique date du Festival. PHOTO SHOOTPIX. ABACA
F
an Bingbing se retrouve peutêtre actrice malgré elle de l’un
des scénarios les plus haletants de sa carrière. Pendant trois
mois, la star chinoise la plus influente du moment a été tenue au silence après que son nom a été mêlé
à une affaire d’évasion fiscale, sans
qu’aucune information n’ait filtré à
son sujet. Le 6 septembre,
cependant, le China Securities Journal a affirmé que Fan avait bien été
«placée sous contrôle». D’après le
média d’Etat, outre les accusations
d’évasion fiscale, l’actrice est soupçonnée d’avoir participé à des «prêts
illégaux et d’autres formes de corruption» et pourrait ainsi «dans le pire
des cas faire face à une procédure judiciaire». Mais l’article a disparu
quelques heures après sa publication, ajoutant un peu plus de confusion à la situation de la comédienne.
Les problèmes de Fan Bingbing
auraient commencé à la fin du mois
de mai. Cui Yongyuan, un célèbre
ex-présentateur de CCTV, la télévision du Parti communiste, révèle
alors l’utilisation, fréquente dans
l’industrie du cinéma chinois, de
contrats dits «yin-yang». Soit des
doubles contrats qui permettent
aux acteurs de déclarer un salaire
inférieur à celui réellement perçu
pour échapper au fisc. Sur son
compte Weibo, l’équivalent chinois
de Twitter, Cui publie deux contrats
censés être ceux de Fan Bingbing
pour le film Cell Phone 2. Le premier
cliché montre le salaire public de
l’actrice, de 1,3 million d’euros pour
quelques jours de tournage. Sur une
deuxième photo, un autre contrat
fait état d’émoluments six fois supé-
rieurs au montant public. Des allégations que la principale intéressée
réfute par voie de communiqué: «Le
studio et Fan Bingbing coopéreront
totalement avec les autorités. Nous
espérons que l’enquête livrera bientôt son verdict et pourra répondre
aux doutes du public.»
Boycott. A la suite de ces révélations, les autorités chinoises ont
affirmé qu’elles œuvraient à mettre
fin à ces méthodes, dans un pays
où les salaires exorbitants des célébrités font souvent polémique. Avec
ses 40 millions d’euros de revenus
en 2017, d’après le magazine américain Forbes, Fan Bingbing est l’actrice la mieux payée de Chine depuis quatre ans. Sans le vouloir, elle
est aussi devenue le symbole de ces
L’image de Fan a été écornée par
ce scandale et l’actrice ne se trouve
plus en odeur de sainteté. Son nom a
été retiré de l’affiche d’«Unbreakable
Spirit», dans lequel elle apparaît
aux côtés des stars américaines
Bruce Willis et Adrien Brody.
Depuis que le scandale a éclaté, l’actrice de I Am Not Madame Bovary,
de Feng Xiaogang, a disparu des
plateaux de cinéma et des défilés
de mode, qu’elle côtoyait régulièrement. Sa dernière apparition publique remonte à la visite, début juin,
d’un hôpital pour enfants. Avant
ses déboires, les photos les plus
récentes postées sur son compte Facebook datent du Festival de Cannes, où elle faisait la promotion
de 355, une production hollywoodienne qui doit sortir en salles courant 2019, un an après avoir foulé
le tapis rouge en qualité de membre
du jury. Les clichés la montrent
sur les marches du Palais des festivals en robe haute couture, accompagnée du reste du casting 100% féminin de ce film d’espionnage :
Marion Cotillard, Jessica Chastain,
Lupita Nyong’o ou encore Penélope
Cruz. Autant de stars que l’actrice
de 36 ans peut regarder les yeux
dans les yeux, tant elle incarne le
visage du cinéma chinois de ces
dernières années.
Blockbusters. Fan Bingbing a
Fan Bingbing vacille
sur son piédestal
Disparue depuis
plusieurs mois,
suspectée de contrats
truqués et d’évasion
fiscale, la superstar
chinoise aurait été
«placée sous contrôle»,
selon un média d’Etat.
u 31
abus. Début juin, l’administration
d’Etat des impôts a demandé aux
autorités de la province du Jiangsu,
où siègent les studios de Fan, de
lancer une enquête sur les «rumeurs
d’évasion fiscale utilisée par certains
professionnels du cinéma et de la télévision», sans nommer l’actrice vue
dernièrement dans le beau Portrait
interdit du cinéaste français Charles de Meaux.
Conséquence directe ou non de l’affaire, les principaux sites de streaming –dont Youku, iQiyi et Tencent
Video, que l’on peut comparer à Netflix ou YouTube – ont annoncé
le 11 août, dans un communiqué
commun, qu’ils appelaient à boycotter les acteurs et actrices surpayés.
Les géants chinois du streaming ont
également établi un seuil maximal
autorisé pour les salaires: pas plus
de 130000 euros par épisode pour
une série et 6,5 millions d’euros au
maximum pour un long métrage.
Des mesures qui s’ajoutent à celles,
imposées en 2017 par l’Autorité de
régulation du cinéma et de la télévision, qui interdisent aux acteurs
d’empocher un revenu supérieur
à 40% du budget total de la production du film, et limitent le salaire des
têtes d’affiche à 70% des revenus totaux du casting.
ainsi fait l’objet des rumeurs les
plus folles cet été, tant sa notoriété
est grande en Chine. Par exemple,
certains médias taïwanais évoquaient en août une incarcération
dans un commissariat du sud de
Pékin, aux environs du «pont
du demi-pas» – appelé ainsi car,
au XIXe siècle, les prisonniers condamnés à la peine capitale l’empruntaient les pieds enchaînés
avant d’être exécutés.
L’image de Fan, célébrité ultra
influente en son pays avec plus
de 62 millions d’abonnés sur
Weibo, a été écornée par ce scandale et ne se trouve plus en odeur
de sainteté. Ainsi, son nom a été retiré de l’affiche du film Unbreakable Spirit, qui doit sortir en octobre
et dans lequel elle apparaît aux
côtés des stars américaines Bruce
Willis et Adrien Brody. Le média
hongkongais The Apple Daily fait
état, pour sa part, d’une possible
interdiction de tourner pendant
trois ans. Apparue dans les blockbusters américains Iron Man 3
ou X-Men : Days of Future Past,
Fan Bingbing ne jouit pas encore
de la renommée internationale de
ses aînées Gong Li ou Zhang Ziyi,
mais sa mise au pas représenterait
un coup de force des autorités chinoises sur le second marché du
cinéma au monde, qui pèse plus
de 8 milliards de dollars. Et beaucoup d’observateurs locaux craignent qu’un tel scandale ne mette
fin à l’une des plus belles carrières
du cinéma chinois contemporain.
ZHIFAN LIU
Correspondant à Pékin
Libération Mercredi 12 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Linceul et unique
Olivia de Lamberterie La journaliste littéraire de «Elle»
qui intervient aussi au «Masque et la Plume» raconte
son frère, graphiste de talent à la mélancolie suicidaire.
«J’
adore cette histoire»: cette phrase, c’est tout elle.
Il suffit de la lire sous sa plume pour entendre cette
voix familière aux auditeurs du Masque et la
Plume. C’est le timbre d’une femme de bonne famille, et ce
n’est pas un gros mot. Une note de l’accent de Valérie Lemercier dans son imitation des bourgeois s’y pointe, et il traduit
un enthousiasme élégant. Dans le milieu d’Olivia de Lamberterie, la bonne humeur relève pour une
part de la politesse. «J’adore cette histoire», c’est tout elle aussi, parce qu’à la radio comme dans ses articles du Elle ou sa
chronique littéraire pour Télématin, Olivia de Lamberterie
a le jugement bienveillant. «Elle joue celle qui enjolive un peu
les choses», dit Jérôme Garcin. Son ravissant nom aristocrate
laisse imaginer une enfance dorée et un quotidien d’adulte
agréable. Sur France Inter, elle cite toujours son mari, et c’est
même devenu un gimmick. Il lit, il l’aime, cet homme a l’air
d’être une crème. Bref, on se dit qu’il doit être bon d’habiter
avec et chez Olivia de Lamberterie, car la cheffe du service
littéraire du Elle semble pragmatique, joyeuse, maîtresse de
l’art de ne pas se compliquer la vie et de ne pas souffrir.
Or, ce n’est pas si simple. «Nous avons tous été surpris de découvrir l’autre côté du miroir avec ce livre», continue Garcin qui
fréquente «la discrète Olivia» depuis quinze ans. «Je n’ai jamais pensé qu’elle traversait des phases d’une telle noirceur.»
Olivia de Lamberterie est solaire, et elle a le visage d’une madone. Avec toutes mes sympathies raconte le suicide de son
cadet de trois ans, Alexandre, en octobre 2015. Olivia et lui
s’adoraient. Ils étaient fusionnels, s’écrivaient chaque jour, veillaient l’un sur
l’autre et entrecroisaient leurs existences.
Alexandre s’est jeté d’un pont à Montréal.
Graphiste, il y travaillait et y habitait avec sa femme, sa fille
et le fils de sa femme, son «fils de cœur». Il trimballait une dépression profonde depuis ses 20 ans. Il avait survécu à une
première tentative de suicide, les veines ouvertes. Pendant
des années, elle a tenté, quand il y plongeait, de le remonter
de l’abîme tout en constatant son impuissance. L’épouse de
son frère, une personnalité étonnante et solide dont elle
dresse un beau portrait, le soutenait à merveille.
Beaucoup d’énergie se dégage d’Avec toutes mes sympathies,
tant dans les effusions entre frère et sœur et dans l’appétit de
LE PORTRAIT
vivre en famille, que dans les hôpitaux où il était couché, parfois sanglé, et où la journaliste accourait. Lorsqu’ils étaient
enfants, rien dans le tempérament d’Alexandre ne laissait présager le désespoir futur. Cependant, «si la mélancolie est un
mal très banal, ce qui l’est moins, c’est que les quatre cousins
germains de mon père se sont suicidés», remarque Lamberterie
dans son bel appartement lumineux et moderne du Ve arrondissement. Ses yeux brillent de larmes depuis le début de l’entretien. Est-elle heureuse que son livre se retrouve sur la liste
du Renaudot? Moui, «ce qui me rendrait vraiment heureuse
est que mon frère entre dans la pièce maintenant». Un petit
chat nous tourne autour, un chat de gouttière, pas un aristochat. La vue sur les toits de Paris est superbe, le salon est cerné
de bibliothèques dont l’une présente une collection de Pez,
ces ancestraux distributeurs de bonbons.
Olivia de Lamberterie a deux garçons en primaire, un autre de
30 ans dont le père est mort et trois belles-filles, les filles du
premier mariage de son mari: «Nous avons élevé six enfants ici.»
Dans son livre, il est souvent question des vacances de la famille recomposée: tout le monde en est, y compris l’ex-femme
de son mari: «Ce que j’aime dans la vie, c’est l’intimité, l’intimité
avec les miens. J’aime les moments où l’on peut être transparent.» Olivia de Lamberterie pense dire «moment» mais elle
prononce «maman», et répète
le lapsus au cours du rendezvous. Ce mari est-il aussi for1966 Naissance.
midable que sa mascotte du
1992 Arrivée à Elle.
Masque et la Plume ? «Oui.
2001 Chef du service
C’est le pilier et la chance de
livres de Elle.
ma vie.» Designer, il conçoit
2002 Le Masque et
des bateaux et des images de
la Plume et Télématin.
marque. A eux deux, ils ga15 octobre 2015
gnent très bien leur vie. Elle a
Suicide d’Alexandre.
21 ans lorsqu’elle accouche de
Septembre 2018
son aîné. Le père avait vingtAvec toutes mes
cinq ans de plus qu’elle :
sympathies (Stock).
«C’était une histoire très belle,
mais pas banale.» Les yeux
brillent encore davantage. Se faciliter l’existence n’est donc pas
l’obsession d’Olivia de Lamberterie. «Tomber enceinte si jeune
n’était pas prévu dans le chemin de vie de mon milieu.» Heureusement les parents, mère au foyer et père courtier en assurances, ne sont pas étriqués: «Je n’ai jamais reconnu ma famille
dans les portraits que je lis de la grande bourgeoisie. J’avais envie de rendre hommage à sa fantaisie et à sa bienveillance. Mon
père est lunaire et ma mère, très drôle. Ils sont toujours en léger
décalage. Mon frère aussi avait cette qualité sauf que lui, il la
cultivait.» Il portait des chaussures en requin, il était doué, inventif et agité. Presque trop vivant. «L’envers du décor, c’est
qu’on nous a appris à ne pas nous plaindre et à ne pas raconter
notre vie.» Elle déroge à la règle pour offrir un portrait de son
frère. Elle a commencé la rédaction d’un autre livre, qu’elle espère drôle: «J’ai du mal avec les caractères qui ne font pas de
pas de côté. L’humour sauve de tout. Je ne voudrais pas que mon
mari ait une femme triste ou pire, que mes enfants aient une
mère triste. Après la mort d’Alexandre, je me suis dit “je vais inventer une manière joyeuse d’être triste”.»
Olivia de Lamberterie est entrée chez Elle à 23 ans après des
études de lettres. Mode et cuisine mises à part, «des domaines
pour lesquels je ne suis pas compétente», elle a travaillé pour
toutes les rubriques. Elle fut même directrice de la rédaction
mais ce qu’elle préfère, ce sont les livres. Marie-Françoise Colombani, ancienne directrice du magazine, garde pour elle
une affection forte et énumère ses qualités: «Son sens de l’observation, son humour, sa sensibilité et sa politesse.» Quelle
chef de service est Olivia de Lamberterie? «Voyons… j’essaie
de donner à chacun la place où il est le meilleur. Et je pense que
l’on ne travaille jamais mieux que dans l’harmonie. Car moi,
si on me fait peur, je fuis.»
Lorsqu’elle débarque à l’aéroport pour l’enterrement d’Alexandre, Olivia de Lamberterie est défaite. Le policier anglophone
qui vérifie son passeport lui parle de «sympathie» de son frère:
elle ne comprend pas pourquoi. Comme Sagan. En 1955, la
jeune écrivaine vient présenter Bonjour tristesse à New York.
Son anglais est limité. Elle dédicace son roman avec ces mots:
«With All My Sympathy.» Lamberterie, qui adore cette histoire,
écrit : «Il a fallu quinze jours pour qu’une âme avisée lui apprenne qu’elle venait d’adresser ses condoléances à tous ses fans
américains.» •
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Photo JÉRÔME BONNET
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
14 085 Кб
Теги
liberation, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа