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Libération - 02 10 2018

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MARDI 2 OCTOBRE 2018
www.liberation.fr
Charles Aznavour en mai 2009, au Festival de Cannes. PHOTO PATRICK SWIRC
2,00 € Première édition. No 11615
HIER ENCORE
Charles Aznavour 1924-2018
PAGES 2-11
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Sommet
Il n’avait rien pour réussir : c’est l’origine de son immense popularité. Ni
voix, ni prestance, ni beauté, ni personnalité particulière, chanteur de
charme sans charme, crooner au
timbre éraillé, pianiste d’accompagnement, compositeur obscur qui
n’arrive pas à placer ses compositions. En 1960, à plus de 30 ans, il est
toujours au second plan sur la scène
française, confiné aux premières
parties des grands, avec seulement
deux ou trois chansons qui ont
émergé et un public confidentiel.
Son premier succès, Je m’voyais
déjà, est l’histoire d’un échec.
Pourtant son histoire est devenue
un mythe populaire, celle d’un dernier de cordée qui réussit, d’un loser
promu star, d’un perdant couvert de
lauriers : tout ce que le public aime
parce qu’il peut s’identifier. Charles
Aznavour a dominé de sa petite
taille les années 60, avec des chansons qui sont autant d’hymnes
nationaux qu’on chante encore
aujourd’hui à tue-tête dans les bars
et les fêtes amicales. La France a
aimé ce masque émacié par la souffrance d’un travail incessant, ce
métèque impérial qui en remontre
aux Américains, ce fils d’immigré
parvenu au sommet à force d’un
talent travaillé et d’un labeur
acharné. Aznavour dément par sa
vie même les zélotes de la France
sans mélange. Certes, il n’avait rien
d’un homme de gauche multiculturaliste : avocat de l’assimilation bien
française – sauf en matière fiscale –
soutien de Giscard et de Sarkozy,
conservateur dans ses vues, exilé
richissime et content de l’être. Mais
il comprenait la différence, aimait le
grand large et prêchait sans relâche
la tolérance. Symbole de la french
touch dans la chanson, il était
arménien militant, ambassadeur
culturel de la France et ambassadeur
tout court de l’Arménie. Il avait le
culte des origines comme celui de la
langue française. Il a chanté la Marseillaise contre Le Pen et défendu
jusqu’au bout sa communauté sans
y voir la moindre contradiction avec
sa culture d’adoption. Avec Comme
ils disent, il a même créé le premier
tube anti-homophobie. Au fond,
il symbolise aussi, par ses souffrances et ses triomphes, le rêve de
l’émancipation républicaine qui
trotte toujours dans la tête des Français, celui d’un étranger qui s’impose par son ambition et son abnégation, d’un petit homme sans
appuis qui parvient au sommet. Un
rêve désuet et désormais irréaliste ?
C’est un fait qu’Aznavour avait plus
de 90 ans et qu’il symbolise une époque que les moins de 20 ans ne peuvent plus connaître, une bohème
qui ne veut plus dire grand-chose.
Et pourtant… •
Charles Aznavour à Milan, en 1974. PHOTO ANGELO DELIGIO. MONDADORI PORTFOLIO VIA GETTY IMAGES
Libération Mardi 2 Octobre 2018
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
AZNAVOUR
Les chants
d’un siècle
Le crooner globe-trotter qui aura vendu plus de 100 millions
d’albums s’est éteint dans la nuit de dimanche à lundi à 94 ans.
D’origine arménienne, il avait bravé les critiques pour s’imposer
comme le chanteur français le plus reconnu à travers le monde.
DISPARITION
Par
ÉRIC DAHAN
C’
est le plus célèbre chanteur français de l’histoire
qui vient de disparaître.
Celui qui avait partagé la scène avec
Sinatra, Sammy Davis Jr. et Liza
Minnelli, et qui fit la carrière la plus
longue et la plus internationale de
ses compatriotes. Certes, sa chanson Hier encore, devenue un standard dans sa traduction américaine
(Yesterday When I Was Young), ne
fit l’objet que de 90 reprises, tandis
que l’on dénombre pas moins
de 4 000 versions de la Mer de
Charles Trenet, et que la chanson
Que reste-t-il de nos amours de ce
dernier a été reprise par rien moins
u 3
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que Nat King Cole et Chet Baker
sous le titre I Wish You Love. On
pourrait ainsi multiplier à l’infini le
jeu des comparaisons avec d’autres
artistes français ou francophones,
trouver mille raisons de relativiser
ce titre de gloire, dont il n’était pas
peu fier, c’est un fait : à 94 ans,
Charles Aznavour continuait à se
produire sur les scènes des grandes
capitales et, plus qu’Yves Montand
ou Maurice Chevalier, semblait devoir incarner la France qui chante
pour l’éternité. Ce succès et cette reconnaissance, il ne les avait pas volés, après avoir si longtemps enduré
les attaques d’une presse hostile et
venimeuse, s’acharnant à démolir
son timbre voilé, ses textes trop
francs et son physique, qui contrai-
rement à celui d’un Montand ne
correspondait pas aux canons du
music-hall : «Et pourquoi pas un
chanteur avec une jambe de bois,
tant qu’on y est?» avait même écrit
un journaliste perfide.
Las de lire tout et n’importe quoi à
son sujet, il avait fini par se raconter
lui-même, notamment dans Aznavour par Aznavour, Tant que battra
mon cœur et A voix basse dont la publication s’est échelonnée sur quarante ans. Il décrivait son enfance
au sein d’une famille artiste comme
joyeuse, évoquait ses débuts de
comédien à 9 ans au Studio des
Champs-Elysées et les rôles enchaînés dans les théâtres Marigny, de la
Madeleine et de l’Odéon. C’est ainsi
qu’avec sa sœur, Aïda, pianiste au
talent également précoce, il subvint
aux besoins de la famille quand le
père, Mischa Aznavourian, partit au
front en 1939.
Le hasard avait fait naître le petit
Shahnourh Varinag Aznavourian
– il simplifiera son nom ensuite
pour les besoins du métier –
à Paris, rue Monsieur-le-Prince,
le 22 mai 1924, alors que ses parents
attendaient un visa pour les EtatsUnis. Arménien né en Géorgie, fils
d’un cuisinier du tsar Nicolas II de
Russie et ancien baryton, Mischa
tenait un petit restaurant arménien
rue de la Huchette, où il chantait
pour les exilés d’Europe centrale. Si
le jeune Charles fut d’emblée happé
par la comédie, la musique n’a jamais été très loin de lui. «Mes pa-
rents avaient décidé que ma sœur
apprendrait le piano et moi le violon. Mais après trois mois, j’ai craqué. Le violon, contrairement au
piano, au début ça grince. Du coup,
j’ai préféré m’initier au piano en regardant jouer ma sœur.» Il disait
n’avoir rien appris, mais avait tout
de même passé son certificat d’études sans aller au lycée et avait étudié quelque temps les transmissions à radio Marine, grâce à une
bourse offerte par un riche Arménien. C’est à travers la littérature
que l’adolescent «pétri de doutes»,
aliéné par sa condition de «fils
d’émigrants, d’apatrides», s’est
constitué. L’amour des mots et des
lettres, «c’est cela, notre patrimoine», disait-il, car «pour ce qui est
des rythmes, en France, on n’a rien
inventé, on s’est toujours servi des
rythmes des autres».
«Goulu»
Lui-même s’était mis à l’écriture
en 1941, inaugurant une collaboration de huit ans avec le compositeur
Pierre Roche. Ce dernier, fils de famille aristocrate, représentait un
idéal pour l’enfant de la balle. «Il
avait fait des grandes études, reçu
une bonne éducation. On ne s’est pas
fâchés une seule fois et on s’est quittés avec beaucoup d’élégance. C’est
bien, les gens élégants, on n’en croise
pas souvent, c’est pas donné à tout
le monde. Les affreux, je les ai aussi
rencontrés mais je les ai vite
oubliés.» Roche se faisait refuser
toutes ses compositions par les vedettes de l’époque, à commencer
par Francis Blanche. Les auteurs lui
disaient: «On va pas gagner un sou
avec vous.» Alors, Aznavour s’est
«commis»: les deux complices proposent J’ai bu, leur première œuvre
commune, à Yves Montand qui refuse. Quant aux autres chanteurs
approchés, ils découragent Aznavour de continuer à écrire.
En plus de livrer des textes novateurs pour l’époque, comme le cruel
Tu t’laisses aller, Aznavour participe aux mélodies des chansons
que Roche harmonise ensuite. «J’ai
aimé collaborer avec des auteurs et
des compositeurs, ça apporte toujours quelque chose et on ne devient
pas un grand artiste tout seul.
Qu’importe si l’on gagne moins en
droits d’auteur, un artiste n’est pas
là pour penser aux gros sous», nous
déclara-t-il en 2009. De fait, il n’hésitera jamais à renverser les rôles et,
des années plus tard, il composera
seul la musique de la Bohème sur un
texte de Jacques Plante. Un homme
«très érudit», se souvient-il. «Il m’a
appris la littérature, sinon je me serais fourvoyé à lire des mauvais
auteurs. Pareil pour la peinture,
c’est les gens qui m’ont appris à
aimer les bons. Moi, je suis gourmand et goulu, je me passionne pour
la peinture, la sculpture… Quand on
vit, il faut vivre vraiment.»
Durant ses tournées d’enfant comédien en province, Aznavour avait
côtoyé les «grands». Mais celui qui
l’avait le plus impressionné, c’était
Trenet, qu’il avait vu à l’Alcazar de
Marseille. «Mon père avait eu ce mot
étonnant : “Quand on écrit une
chanson comme Y a Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
de la joie, on
peut faire le tour du monde.” Brassens et Brel ont subi l’influence de
Trenet avant de s’en détacher merveilleusement. Personnellement, je
ne crois pas l’avoir imité, même s’il
est important d’avoir des maîtres.»
De la même façon qu’elle avait
«lancé» Montand, Edith Piaf invite
en 1946 le duo qu’Aznavour forme
avec Pierre Roche à partir en tournée
avec elle aux Etats-Unis et au Québec. «Les Américains sont curieux de
la nouveauté, quand ils entendent
parler d’un nouveau chanteur, ils
veulent le découvrir à leur tour. En
France, il faut que quelqu’un soit
déjà connu pour qu’on l’apprécie»,
Suite de la page 3
Libération Mardi 2 Octobre 2018
rappelait celui qui attira, à ses premiers concerts outre-Atlantique sur
Broadway et au Carnegie Hall, nombre de jazzmen célèbres.
De Piaf – dont il fut secrétaire,
chauffeur et confident et pour qui il
écrivit Plus bleu que tes yeux et Jezebel –, Aznavour disait qu’elle était
«tout le contraire de ce qu’on dit et
écrit généralement : elle avait de
l’humour, savait se tenir partout,
soutenir une conversation avec
Guitry et Cocteau. Relisez la Vie en
rose : “Des yeux qui font baisser
les miens…” Quel génie! En quatre
lignes, elle situe son homme avec une
simplicité et une efficacité extraordinaires. Au Québec, on a eu du succès
pendant trois ans, et puis j’ai trouvé
que ce n’était pas aux dimensions de
mon orgueil et j’ai voulu rentrer en
France. Pierre Roche voulait rester
car il s’était marié, et trouvait au
Québec l’occasion de tromper sa
femme en permanence.»
Cha-cha-cha
Aznavour qui rêvait d’en découdre
avec Paris va vite déchanter. Du premier 78-tours, J’ai bu, paru, comme
le Feutre taupé, en 1948, à son premier succès à l’Olympia en 1956, il
ne rencontre alors que moqueries et
sarcasmes. Nul n’est prophète en
son pays, surtout lorsqu’il est fran-
Edith Piaf et Charles Aznavour à l’Alhambra, le 9 octobre 1958 à Paris. PHOTO RUE DES ARCHIVES. AGIP
çais. Après le Québec, Casablanca
ovationne le chanteur qui émaille
ses jazz laconiques de scats endiablés, ou fredonne des romances impeccables, comme Sur ma vie.
En 1960, à l’Alhambra de Paris, il
crée Je m’voyais déjà et, contrairement au héros de la chanson, finit
par conquérir la capitale à 36 ans
avec cette chanson qui raconte ironiquement les désillusions d’un aspirant chanteur. Durant cette décennie, il enchaîne les tubes : Tu
t’laisses aller, Il faut savoir, les Comédiens, la Mamma, Et pourtant,
For Me Formidable, Que c’est triste
Venise, Emmenez-moi et Désormais.
Il continue de provoquer en 1964,
avec le cha-cha-cha Donne
tes 16 ans et avec Après l’amour,
parce que, dit-il, il allumait la lumière «là où les autres choisissaient
de l’éteindre». Certes, en matière de
jazz et de crudité verbale, Boris Vian
avait fait son effet en 1955 avec Faismoi mal Johnny et Gainsbourg – à
qui on reprochera également sa
«laideur»– avait déjà livré, en 1958,
Jeunes Femmes et Vieux Messieurs
et la Femme des uns sous le corps des
autres, autrement scandaleux,
même si passés inaperçus. Quant à
Claude Nougaro, venu également
du jazz, il avait osé à la même époque: «Plus encore que dans la chambre/Je t’aime dans la cuisine/Rien
Sur le plateau de The Hollywood Palace, le 8 janvier 1966. PHOTO ABC
15 CHANSONS ESSENTIELLES
n LA BOHÈME
Coécrite avec Jacques Plante en 1965,
elle était considérée par Aznavour
comme «l’un des plus beaux textes de
[son] tour de chant». C’est l’histoire
d’un peintre qui se souvient avec
nostalgie de sa jeunesse à
Montmartre quand il était pauvre et
amoureux. «Et si l’humble garni / Qui
nous servait de nid / Ne payait pas de
mine / C’est là qu’on s’est connu / Moi
qui criait famine / Et toi qui posais
nue.» Dans le Parisien, Aznavour a
raconté un jour de 1995 : «Quand on a fini
la chanson, j’ai dit : “Je prendrai un
mouchoir pour la chanter parce que le
mouchoir, c’est la pureté et quand je le
laisserai tomber, ce sera la jeunesse qui
s’en va.”»
n LES DEUX GUITARES
Impossible d’entendre cette chanson
d’inspiration tzigane sans avoir envie de
danser sur les tables. Encore une fois,
elle parle de jeunesse perdue. «Deux
tziganes sans répit / Grattent leur guitare /
Ranimant du fond des nuits / Toute ma
mémoire / Sans savoir que roule en moi /
Un flot de détresse / Font renaître sous
leurs doigts / Ma folle jeunesse.» Ecrite
en 1960, elle a d’abord été chantée – en
russe – par le père de Charles Aznavour,
Mischa Aznavourian, né en Géorgie.
n HIER ENCORE
Sortie en 1965, cette chanson a donné
lieu à de très nombreuses reprises,
notamment en anglais par Bing Crosby,
Shirley Bassey, Andy Williams, Elton
John et bien d’autres. C’est encore une
histoire de nostalgie : un vieil homme se
retourne sur son passé et se demande
comment il a pu gâcher d’aussi belles
années. «Hier encore, j’avais 20 ans,
je caressais le temps / J’ai joué de la vie /
Comme on joue de l’amour et je vivais la
nuit / Sans compter sur mes jours qui
fuyaient dans le temps.»
n MES EMMERDES
Composée en 1976, c’est une des
chansons les plus entraînantes du
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
n’est plus beau que les mains d’une
femme dans la farine…»
Reste qu’Aznavour fut un précurseur qui, de plus, sut toucher le public américain par son engagement
scénique. Liza Minnelli n’a jamais
cessé de dire sa dette envers le performer qu’elle a découvert sur
Broadway. Et, bien que très influencé par Brel –de Five Years à Heroes–, c’est sans doute aussi à Aznavour que David Bowie pensait
lorsqu’il déclara avoir «appris de la
chanson française cette façon de parler et jouer un texte plutôt que de le
chanter». Fou des claquettes de Fred
Astaire et de la mythologie du Far
West, Yves Montand Suite page 6
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Mélodie et nostalgie,
la recette Aznavour
Comme ils disent (1976), la douleur des Arméniens ou un festin au caviar sur un air de salsa
brésilienne avec Sur la table (1956).
Protégé d’Edith Piaf, Charles Aznavour en a
gardé le sceau d’une France des cabarets, des «r»
roulés comme un accent mélancolique qui
rappelle venir d’ailleurs.
Le crooner aux multiples rôles
laissait vieillir ses chansons
comme des grands vins,
cherchant à chaque fois une
nouvelle manière de déclarer
son amour avec un phrasé fluide
et sentimental.
Modeste. Si Johnny était l’Elvis français, pour
«J
e n’ai absolument pas changé […], j’ai
toujours cet espèce de voile de pudeur
qui couvre ma voix», annonçait en
petits mots hachés mais vibrants Charles Aznavour sur la scène d’un concert à l’Olympia
en 1976. Il s’y présentait déjà comme il aurait
encore pu le faire la veille de sa mort : «Je sais
comment ça se passe habituellement avec les
chansons nouvelles, le public dit que celles de la
dernière fois étaient meilleures […]. Je vais
en chanter peu, je laisserai les autres vieillir à la
télévision et à la radio comme on fait d’un bon
vin en cave, d’un bordeaux ou d’un beaujolais,
d’un bourgogne plutôt.»
Dévoué. Au gré de plus d’un demi-siècle de
chansons, la fluidité des mélodies se montra
toujours au service des mots et de leur énonciation, du jeu d’acteur (sa vocation première et
contrariée), ce qui impliquait d’endosser une
multitude de rôles, d’un titre à l’autre, à l’inverse
des crooners de sa génération enfermés dans un
personnage de charme. Et c’est peut-être aussi
ce qui faisait de lui un auteur si dévoué à d’autres
voix que la sienne (Edith Piaf, Johnny Hallyday,
Juliette Gréco, Sylvie Vartan ou même Dorothée), sachant se faire oublier le temps d’une
composition sur mesure.
La nostalgie est embarquée dans chacune de ses
ritournelles qui puisent dans le temps en fuite,
entre sentimentalisme et réalisme. La Bohème
(1965) est de ces classiques qui rattrapent dans
leurs bras tous ceux qui ont vingt ans de recul
sur la vie, qu’ils connaissent ou non le Montmartre affamé mais poète qu’il décrit. Sa quête perpétuelle d’«une nouvelle manière, une nouvelle
raison de dire je t’aime à une femme», comme il
le disait sur scène pour introduire sa bluette Par
gourmandise (1976) aura accompagné chacun
de ses souffles pour des décennies. Mais elle
n’aura pas été la seule, ses talents de narrateur
lui permettant de raconter avec son vibrato le
quotidien et le strip-tease d’un travesti sur
les internationaux qui ne reconnaissent les artistes français qu’en retournant des cartes comme
un jeu biaisé de Memory, Aznavour, qui a sa
plaque à Hollywood, fut parfois effectivement
un «French Sinatra» dans son exercice de crooner sur le titre She (1974). Mais surtout, il incarnait autant la reprise du flambeau d’une tradition de chanson française que son passage au
métissage. Du swing avec big band au pianovoix, en passant par les boléros ou la salsa, il a
fait voyager ses valses contemplatives, même
avec le cœur déçu (Que c’est triste Venise en 1964)
ou pour envoyer valser le contemporain (Mes
Emmerdes en 1976).
Son phrasé serviteur du verbe est resté inexorable. «Le véritable succès de Charles vient de ce
qu’il chante davantage avec son cœur qu’avec sa
gorge», écrit Cocteau sur le disque Aznavour
Sings Aznavour. «J’ai fouillé les anthologies /
Et chaque soir à la bougie/ Entre Hugo et Apollinaire/ Je cherche les combinaisons», chantait-il
sur Je t’aime, séducteur modeste dont l’endurance continuera longtemps de rester sur la langue (française) comme un grand cru.
CHARLINE LECARPENTIER
De la littérature au rap, à mots découverts
Cultivé et féru de
langue française,
Aznavour s’évertuait
à mettre en avant les
formes d’expression
populaire.
«A
PHOTO ARCHIVES. GETTY IMAGES
vant Aznavour le désespoir était impopulaire.
Il l’a rendu sympathique», dixit Jean Cocteau. Grand
lecteur et collectionneur d’éditions
anciennes – sa bibliothèque aura
impressionné nombre de ses visiteurs– Charles Aznavour sera aussi
parvenu à nouer un lien intime entre littérature et chanson. Auteur
dont le rapport à la langue était
quasi maniaque, il citait volontiers
Victor Hugo et François Villon, parlait versification et métrique à qui
voulait l’entendre. Sans pour
répertoire d’Aznavour. Difficile de ne pas
la fredonner une fois qu’on l’a en tête.
«J’ai travaillé / Des années / Sans répit /
Jour et nuit / Pour réussir / Pour gravir /
Les sommets / En oubliant / Souvent
dans / Ma course contre le temps /
Mes amis, mes amours, mes
emmerdes…»
n SHE
Pour les inconditionnel(le)s de Coup
de foudre à Notting Hill, cette chanson
écrite par Charles Aznavour et Herbert
autant nourrir un quelconque complexe ou distinguer, comme le fit
Serge Gainsbourg, les arts majeurs
de l’art «destiné aux mineures». «Il
savait la difficulté d’écrire une
chanson», se souvient Hélène Hazera, longtemps collaboratrice à Libération, qui réalisa pour France
Culture une série d’entretiens au
long cours avec l’auteur de la Bohème. «Ce que j’admire par-dessus
tout chez lui, c’est cette virtuosité
faite de mots de tous les jours.»
Autodidacte. Faudrait-il inscrire le grand Charles dans la tradition réaliste? S’il arrive (chronologiquement s’entend) après Marie
Dubas et les jazzys, donnant volontiers dans le «swing troubadour» initié par Charles Trenet,
Aznavour se souviendra toujours
de Fréhel et Damia, d’une certaine
expression populaire aussi précise
que crue. Sa version de Après
Kretzmer est indissociable de Julia
Roberts qui incarne l’héroïne du film.
Interprétée par Elvis Costello, elle fait
office de générique : «She may be the
face I can’t forget / A trace of pleasure or
regret / May be my treasure or the price
I have to pay…» Sortie en 1974, She a
donné lieu à de très nombreuses reprises
en allemand, italien, espagnol…
n FOR ME - FORMIDABLE
«You are the one for me, for me, formi,
formidable / You are my love, very, very,
l’amour sera ainsi censurée en 1955
à sa sortie. Un parler vrai, une justesse qui frappent aussi quand il
reprend la Salle et la Terrasse au
poète de Montmartre Bernard Dimey. «Si le disque de ses chansons
de Dimey ne s’était pas bien vendu,
il était fier de voir qu’on lui en parle
souvent», se souvient Hélène Hazera. Toujours à la radio, Aznavour
disait avoir lu d’abord par timidité: «Je n’ai pas découvert le plaisir de la lecture, je me suis obligé à
lire pour ne pas paraître totalement stupide!» Pas si bête, il lit Céline et se trouve comme «libéré»
par Voyage au bout de la nuit, cultive également le goût de la poésie
persane d’Omar Khayyam.
Une culture d’autodidacte qui,
avec le temps, forge les certitudes
et le goût des formes. S’il affectionne les alexandrins (c’est sur
douze pieds qu’il demande à
Grand Corps Malade d’écrire pour
véri, véritable / Et je voudrais un jour
enfin pouvoir te le dire / Te l’écrire /
Dans la langue de Shakespeare.»
Pourquoi diable Charles Aznavour a-t-il
eu besoin de mêler anglais et français
dans cette chanson de 1963 ? «Enfant,
j’avais entendu une chanson où les
Américains avaient mis du français
dans l’anglais, a-t-il expliqué en 1995
dans le Parisien. Ça s’appelait Darling,
je vous aime beaucoup. C’est
uniquement pour ça que j’ai voulu jouer
à mon tour avec les deux langues.»
lui), Aznavour confiait détester les
apocopes. Juste pour faire court.
Enfin, s’il n’a pas participé au
«chœur parlé» des militants
comme Aragon, il aimait à rappeler qu’il avait appris à jouer aux
échecs avec Missak Manouchian,
le poète et résistant communiste
fusillé au mont Valérien en 1944.
Rappeurs. Alors oui, il avait la
mémoire longue à force: il a pensé
à chanter Plaisir d’amour (qui date
tout de même de 1784) mais aussi
à s’intéresser aux chanteurs de son
temps, à se tourner vers ces rappeurs qui le citaient régulièrement,
comme Akhenaton d’IAM ou Sofiane «fan de Tonton Charles». Logique de la part de celui qui répondait ainsi, lorsqu’on l’interrogeait
une fois de plus sur le secret de sa
longévité : «C’est d’aller voir les
autres.»
MATTHIEU CONQUET
n BON ANNIVERSAIRE
«J’ai mis mon complet neuf / Mes
souliers qui me serrent…» En 1963,
Aznavour cisèle une tranche de vie
de la petite bourgeoisie parisienne
où une sortie au théâtre pour fêter
l’anniversaire de mariage tourne
au fiasco, la faute bien entendu
à madame qui met des heures à se
préparer. Le vaudeville est
sarcastique : «Adieu pièce d’Anouilh /
d’Anouilh ou bien de Sartre / Je ne
me souviens plus /Mais j’ai deux lll
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ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 2 Octobre 2018
En compagnie de Dalida et Johnny Hallyday au mariage de Gisèle Sandre et Richard Balducci, le 17 janvier 1963 à Paris. PHOTO RUE DES ARCHIVES. AGIP
avait imposé
dès 1939 le style américain, à l’Alcazar et à l’Odéon de Marseille, faisant
de chaque chanson un numéro
spectaculaire. «Mais c’était un chanteur qui jouait la comédie, précisait
Aznavour. Tandis que moi, je voulais
être un acteur qui chante, et ça,
c’était nouveau pour l’époque. Je
mettais l’accent sur les éclairages, les
accessoires. Si j’utilisais une chaise
en scène, ce n’était pas pour m’asseoir
mais pour jouer avec. C’est d’ailleurs
sur scène que me viennent toutes mes
idées. Je ne prépare rien avant, je
parfais un numéro au fur et à mesure des prestations. Le mouchoir, je
l’utilisais déjà avant la Bohème, sur
une autre chanson, mais ça ne marchait pas, ça n’avait pas l’impact que
ça a pris ensuite.»
Suite de la page 5
«Folie»
Si nombre d’artistes américains lui
rendaient régulièrement hommage,
à commencer par Bob Dylan qui reprenait parfois sur scène les Bons
Moments et Hier encore, si un
sondage de CNN et des lecteurs de
Times Online l’avait élu en 1998 «artiste de variétés du siècle» devant
Elvis Presley, Aznavour disait avoir
«beaucoup appris des Américains,
à commencer par la décontraction».
Il citait Al Johnson, Mel Tormé,
Frank Sinatra – avec qui il avait
tourné– et Ray Charles –avec qui il
avait partagé un agent de concerts
et bu de nombreuses caisses de
champagne avant de découvrir qu’il
avait un fils à moitié arménien. «En
France, on fait le métier nerveuse-
ment, on presse trop, alors que les
Américains savent imposer une
chanson lente. Quand ils parlent de
“soul”, ils font référence à une manière d’aborder les choses. Voilà
pourquoi Aretha Franklin a pu dire
que j’étais le seul chanteur soul français. Etre décontracté, ça permet de
faire beaucoup de choses sur scène.»
Il avait accueilli l’arrivée du rock et
des yéyés sans traumatisme : «En
France, au lieu de se servir des nouveaux rythmes et de les intégrer, on
a toujours accueilli des tendances et
envisagé la nouveauté comme une
curiosité sociologique. Pour moi qui
voyageais beaucoup, le jazz et le rock
n’étaient pas des curiosités, ça me
semblait naturel. Les yéyés ont
ouvert une porte, une manière différente de faire de la chanson, avec des
«Ce qui
m’intéresse, c’est
l’avenir. Si ce sont
des vieux qui font
la prochaine
révolution, alors
je m’intéresserai
aux vieux.»
Charles Aznavour
rythmes qu’on n’employait pas.
Quand on refuse la nouveauté, on a
tort, car il faut faire confiance aux
gens. Moi, je donne une limite de
cinq ans à un artiste. Si, après cela,
Bénabar et
j’ai l’impression qu’il n’a rien amené,
alors il ne m’intéresse plus. La jeunesse amène d’abord sa folie, puis elle
apprend. C’est ça qui a donné Trenet,
Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et
Souchon, des artistes qui ont tous
amené un langage différent. C’est ça
qui donne aujourd’hui M, Benjamin
Biolay, Bénabar et cette nouvelle génération de jeunes filles qui écrivent
et qui chantent. Un phénomène nouveau car avant, hormis Barbara,
c’était rare de voir une fille chanter
ses textes et s’accompagner ellemême. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas
la jeunesse par principe, c’est l’avenir. Si ce sont des vieux qui font la
prochaine révolution, alors je m’intéresserai aux vieux», disait-il encore.
Le chanteur avait fini par faire
oublier le comédien, qui avait tout de
15 CHANSONS ESSENTIELLES
lll bons fauteuils.» La chanson
passa quasiment inaperçue, éclipsée
par For Me, formidable qui figurait sur
le même EP (45 tours 4 titres).
n TU T’LAISSES ALLER
«Ah ! tu es belle à regarder / Tes bas
tombant sur tes chaussures / Et ton
vieux peignoir mal fermé / Et tes
bigoudis, quelle allure…» Aznavour a
beaucoup chanté l’amour, même
quand il n’est plus là. Témoin cet
étalage de vacheries conjugales qui
lui valut un triomphe en 1960. Six
décennies plus tard, on peut juger le
texte misogyne et d’un paternalisme
déplaisant. Mais quelle verve dans la
noirceur… Quand il la reprenait sur
scène, en français, le Brésilien Caetano
Veloso soulevait des tempêtes de rires.
n EMMENEZ-MOI
Sortie en 1967, cette chanson fait état
d’un désir de fuir vers les pays chauds
pour échapper à la misère du quotidien.
«Il me semble que la misère serait moins
pénible au soleil», chante Aznavour sur
une musique et des arrangements de
George Garvarentz. Vanessa Paradis en
a interprété une version étonnante,
en 2007, sur son album Divinidylle.
trône sur la place. C’est Robert Gall, le
père de France, qui a écrit le texte de
cette chanson, sortie en 1963. Sa fille
la reprendra en duo avec le chanteur :
«Elle va mourir, la Mamma.»
n LA MAMMA
«Ils sont venus, ils sont tous là…» Même
Giorgio, le fils maudit. Autour du corps
d’une matriarche italienne, c’est la
chanson de tous les adieux. On lui
remonte les oreillers pour bien l’installer
et on invoque la statue de la Vierge qui
n JE M’VOYAIS DÉJÀ
Il porte un complet bleu (comme lui) et le
succès ne vient pas. Le personnage de Je
m’voyais déjà rêve de «signer des photos
aux admirateurs qui se bousculent»
tandis que son nom s’étalerait «en dix fois
plus gros que n’importe qui». Aznavour
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u 7
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«Faut pas se
prendre au sérieux,
ce serait pas
sérieux. On se
souvient de Pierre
Corneille, mais qui
parle de son frère
Thomas qui fut
aussi un écrivain
de grand talent?»
Charles Aznavour
Charles Aznavour à l’Opéra Garnier en 2007, au profit des enfants d’Arménie. PHOTO FRANÇOIS DARMIGNY. MAYBE. BUREAU233
même tourné dans plus de 60 films
(lire page 10), dont les Disparus de
Saint-Agil, avec Erich von Stroheim
et Michel Simon, la Tête contre les
murs, de Georges Franju, le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau, le
Tambour, de Volker Schlöndorff,
Edith et Marcel, de Claude Lelouch,
et encore Ararat, d’Atom Egoyan. Il
confiait avoir pris le même plaisir à
tourner dans les longs métrages qui
avaient eu du succès que dans ceux
qui n’avaient pas marché. «J’ai un
faible pour les réalisateurs car sur un
tour de chant je décide de tout, alors
qu’au cinéma on discute les points de
vue. Avec François Truffaut, pour
Tirez sur le pianiste, comme avec
Denys de La Patellière pour Un taxi
pour Tobrouk, on tournait toujours
deux versions de chaque scène. Telle
qu’ils la voyaient, puis telle que je la
voyais. Et on décidait après de ce
qu’on gardait.»
Ancêtres
A l’âge où certains regrettent le
passé, il continuait à se passionner
pour son époque, disait son admiration pour les auteurs de rap, même
s’il déplorait par ailleurs que «l’on ne
trouve plus de grands mélodistes
aujourd’hui à la hauteur de Michel
Berger et Jean-Jacques Goldman».
Depuis 1988, année du tremblement
de terre qui avait ravagé l’Arménie,
Aznavour consacrait une grande
partie de son temps au pays de ses
ancêtres. Il avait créé une fondation,
Aznavour pour l’Arménie, et écrit
une chanson Pour toi Arménie qu’il
a 36 ans et cet artiste qui fantasme la
gloire ressemble fort à un autoportrait.
Bingo, la chanson le lancera à l’Alhambra
un soir de décembre 1960. Le succès ne
le quittera plus.
n RETIENS LA NUIT
C’est la deuxième chanson qu’Aznavour
écrit pour Johnny (il en écrira cinq) mais
c’est celle qui aura le plus de succès.
Devenu un des classiques du rockeur,
Retiens la nuit, même si elle n’est pas la
première ballade de Hallyday, est l’un
avait enregistrée en 1989, avec la collaboration de quatre-vingts artistes.
En 1995, il avait été nommé ambassadeur itinérant d’Arménie auprès
de l’Unesco, et en 2001, une place
avait été baptisée en son nom dans
le centre d’Erevan. Nommé héros
national de l’Arménie, il avait acquis
la citoyenneté arménienne et reçu
du président arménien le titre d’ambassadeur d’Arménie à Genève et de
représentant permanent de l’Arménie auprès de l’ONU. Depuis 2005,
il avait entamé une «tournée
d’adieux» qui le conduisait, bon an
mal an, de l’Asie à l’Amérique du
Sud, en passant par l’Europe et les
Etats-Unis. Il avait arrêté de fumer
et ne buvait plus que modérément au déjeuner, car il voulait encore tenir pour Seda, Charles, Katia
des premiers titres révélant ses qualités
d’interprète. Aznavour, lui, attendra 1978
pour la graver à son tour dans une
étonnante version aux accents disco.
n POUR TOI, ARMÉNIE
Les racines d’Aznavour ont rarement été
traitées dans ses chansons, Ils sont
tombés (1975), sur le génocide, faisant
figure d’exception. Le 7 décembre 1988,
un séisme dévaste la région de Spitak, en
république soviétique d’Arménie. Bilan :
entre 25 000 et 30 000 morts. Aznavour
(qui l’accompagne sur scène comme
choriste depuis 2004), Mischa et Nicolas, ses enfants conçus avec
trois épouses successives. Parce qu’il
avait un petit-fils juif et une petitefille arabe, Aznavour se mettait
en colère quand il voyait «des gens
transplanter le conflit israélo-palestinien en France, signe qu’on n’a toujours pas appris à vivre ensemble».
«Soupe»
Le chanteur de «toutes les bohèmes»
et de la nostalgie, «du jazz klezmer,
européen et juif», citait comme
«exemple d’ouverture» son ami Ted
Lapidus «sauvé par des congrégations catholiques et qui garda
toute sa vie le poids des malheurs
du peuple juif sur ses épaules. Il a dit
réunit alors des dizaines de chanteurs et
d’acteurs de renom pour enregistrer un
texte dicté par l’émotion, sur une
musique de son complice Georges
Garvarentz. Les bénéfices du 45 tours
vendu à plus d’un million d’exemplaires
(un record pour l’artiste) contribuent à la
reconstruction du pays qui, en 1991,
accède à l’indépendance.
n COMME ILS DISENT
Il vit «seul avec maman» avec «une
tortue, un canari et une chatte», fait «le
une fois à ma femme: “Evelyne, sois
un peu chrétienne!” C’était de la dérision, bien sûr. Ce genre de poids, on
le traîne pendant des générations.
Remarquez, moi, je le traîne légèrement ce poids car j’ai le sens de l’humour». A ce propos, il pouvait être
franchement hilarant sous ses airs
pince-sans-rire : «Tout le monde
peut arriver à quelque chose s’il s’en
donne les moyens. J’ai tout commencé en amateur, et c’est le goût de
parfaire qui m’a propulsé en avant.
A mes débuts, je suis allé présenter
une chanson chez Loulou Gasté, le
mari de Line Renaud, qui était éditeur. Je ne connaissais que deux accords que je martelais en tapant vigoureusement du pied pour
souligner le rythme, et le plâtre du
plafond du voisin du dessous est
tombé dans sa soupe.» Lui qui avait
traversé le XXe siècle continuait
d’attirer les foules et était repris par
les aspirants de la Star Academy, ne
croyait pas à la postérité. «Faut pas
se prendre au sérieux, ce serait pas
sérieux. On se souvient de Pierre Corneille, mais qui parle de son frère
Thomas qui fut aussi un écrivain de
grand talent? C’est ainsi, et c’est normal, que de nouveaux hommes viennent remplacer les anciens, et que
cinquante ans après sa mort, tout le
monde soit plus ou moins oublié. Si
je ne regrette pas les époques passées,
je regrette certainement les gens.
Mais je crois que j’ai pris la vie
comme il fallait. J’ai adouci les
malheurs et poussé sur les bonheurs.» Le crooner globe-trotter aux
plus de 100 millions d’albums vendus, le petit homme dont le pas lent
et léger traduisait l’envie de savourer chaque seconde de l’existence
s’est éteint lundi chez lui, dans les
Alpilles (Bouches-du-Rhône). •
marché et la cuisine», à l’occasion,
«il pique aussi à la machine». Son
quotidien a l’air bien rangé, à ce jeune
homme. Oui mais voilà, au tiers de la
chanson, il nous assène que son «vrai
métier, c’est la nuit, qu’il l’exerce
travesti» : «un numéro très spécial qui
finit en nu intégral, après strip-tease».
Sorti en 1972 dans une France où
l’homosexualité est taboue, Comme
ils disent contribuera à adoucir les
mœurs de l’époque avant de devenir
un hit des boîtes gays.
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8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 2 Octobre 2018
C’
était il y a vingt ans,
en 1998, un temps que Bob
Dylan aurait préféré ne
pas connaître. Charles Aznavour fut
consacré cette année-là «Entertainer of the Century» par un sondage
de la chaîne CNN et du magazine
Time. Frank Sinatra, gominé au poteau, avait préféré mourir plutôt
que d’avoir à subir tel affront. Quant
à Elvis Presley, lui aussi relégué aux
seconds rideaux, il n’était plus là
non plus pour s’en étrangler.
Gageons toutefois que Zimmerman,
quitte à perdre de son vivant, n’avait
pas trouvé la défaite si amère, lui
qui avait confessé dix ans auparavant à Rolling Stone le plus grand
choc scénique de toute sa vie: Aznavour au Carnegie Hall dans les années 60.
Depuis l’annonce de sa disparition,
c’est cette fierté cocardière qui
flotte partout dans les nécros : Aznavour était le chanteur français
vivant le plus connu à l’étranger.
Mort, il le restera. Pas seulement
aux Etats-Unis, où son étoile sur
Hollywood Boulevard était arrivée
à temps, l’an dernier, pour qu’il
s’en éblouisse une dernière fois,
mais aussi ailleurs, de Londres à
Dakar et d’Osaka à Sydney, en passant par Erevan, où il n’avait plus
besoin de passeport. Les Américains n’ont jamais été clients de
nos simili-rockeurs de Belleville et
même la popularité tardive d’un
Gainsbourg outre-Atlantique n’est
vérifiable qu’auprès des musiciens.
Alors que Maurice Chevalier, Charles Trenet, Edith Piaf et «Aznav»
ont décoché mille flèches depuis la
tour Eiffel qui atteignirent le cœur
des résidents new-yorkais comme
celui des paysans de l’Arkansas.
Précisément parce qu’ils incarnaient Paris, et donc la France,
aussi sûrement que la grande vigie
du père Gustave.
Touristes. C’est dans la trace des
escarpins de Piaf, évidemment,
qu’Aznavour pose ses godillots
pour la première fois à New York en
septembre 1948, accompagné de
son compère d’écriture de l’époque,
Pierre Roche, avec l’argent que
l’éditeur Raoul Breton leur a versé
pour C’est un gars, interprété par
Piaf. Tous deux voulaient découvrir
Broadway en touristes, et saluer
Edith au passage, ils resteront plusieurs semaines au Café Society de
Greenwich Village à étrenner leur
jeune répertoire pour la clientèle
chic du downtown Manhattan.
Acclamés sans forcer, ils migrent
ensuite vers Montréal pour un séjour de presque deux ans, assez
pour comprendre les attentes du
public nord-américain.
Durant les décennies suivantes,
Charles Aznavour apprend l’anglais, le chante à l’occasion, mais
c’est bien en français qu’il continue
de magnétiser des salles de plus
en plus vastes, jusqu’à remplir en
quelques heures le Madison Square
Garden pas plus tard que l’année
dernière. En soixante ans, ses chansons les plus célèbres ont glissé
de lèvres en lèvres, et pas des
moindres, de Ray Charles à Fred
Astaire, de Liza Minnelli à Bob
Dylan, encore lui, pas rancunier du
De New York à Rio,
prophète en moult pays
Considéré comme le chanteur français
le plus connu à l’étranger, Charles Aznavour
sera souvent repris, notamment par
des Américains. Et il figurera à la première
place d’un sondage sur les plus grands artistes
du siècle, devant Elvis, organisé par CNN
et le «Time» en 1998.
sondage de 1998 puisqu’il interpréta la même année The Times
We’ve Known, version anglaise de
les Bons Moments. Pas moins de
150 titres de son répertoire se fredonnent en anglais, mais aussi une
centaine en italien et presque
autant en espagnol et en allemand,
lui permettant d’être partout chez
lui quel que soit le fuseau horaire.
Il est reconnu à hauteur d’un Sinatra, lequel l’avait invité le temps
d’un duo sur You Make Me Feel
So Young en 1993. D’égal à égal, ce
qui n’était pourtant pas le genre de
la maison.
Dorure. Il avait également fait
deux fois le tour de l’Afrique, et
même de l’Afrique du Sud à l’époque où peu de chanteurs s’y aventuraient, jouant sans distinction pour
tous les publics. A Londres, aucune
dorure du Royal Albert Hall n’avait
de secret pour lui. Entre Gainsbourg (Je t’aime moi non plus) et Vanessa Paradis (Joe le taxi), Aznavour était l’un des rares Français à
avoir décroché un numéro 1 dans le
très protectionniste hit-parade anglais. C’était avec She, générique
d’une série de la BBC, Seven Faces
of Woman, en 1974 et retape anglaise d’un morceau qui, fait rare,
avait fait flop en français sous le titre les Visages de l’amour. Une chanson qui dépassera largement en notoriété la série pour connaître des
dizaines de versions, l’une des plus
célèbres étant celle d’Elvis Costello,
cette fois au générique sur grand
écran de Coup de foudre à Notting
Hill en 1999.
L’Angleterre avait déjà auparavant célébré les Plaisirs démodés,
rebaptisé The Old Fashioned Way,
un titre qui semblait pourtant regretter le bon temps d’avant l’hégémonie pop britannique – lui empruntant toutefois son groove
psyché et ses chœurs soul. Jamais
démodé, l’increvable Charles surpassait même Dylan –toujours lui–
et son «Never Ending Tour», petit
bras à côté de celui du nonagénaire
fringuant qui, hier encore, arpentait les planches exotiques de
Rio de Janeiro, de Port-au-Prince,
de Buenos Aires, de Santiago du
Chili et devait encore repousser
la cérémonie des adieux et engranger des miles en pagaille, convaincu de survivre à tous les autres
grands «Entertainers of the Century» et de boucler un siècle à
lui tout seul. Ce sera pour une
autre vie.
CHRISTOPHE CONTE
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
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u 9
Un chanteur devenu porte-voix
des douleurs arméniennes
Tremblement de terre,
mémoire des victimes
du génocide de 1915…
Longtemps concentré
sur sa vie d’artiste,
Charles Aznavour s’est
engagé pour son pays
d’origine à partir
des années 80.
I
Charles Aznavour
au piano, entouré
notamment de Quincy
Jones et d’Eddie
Barclay, en 1962.
PHOTO SIPA
l aura fallu que la terre tremble
pour que son histoire émerge au
grand jour. Le 7 décembre 1988,
l’Arménie est secouée par un violent
séisme, qui provoque la mort de dizaines de milliers de personnes et
jette sur les routes du pays des centaines de milliers d’autres. Jusqu’alors, Charles Aznavour était un
Arménien discret, préférant se raconter pudiquement, au détour
d’une chanson. Il y avait bien eu Ils
sont tombés, en 1975, récit d’une tragédie génocidaire qui semblait s’être
déroulée si loin de lui, la star dont la
France s’enorgueillissait déjà partout
dans le monde. «Mais il y a eu le
tremblement de terre et je me suis
moi-même réveillé», confiera l’artiste
des années plus tard. Quelques semaines après le séisme de 1988, Aznavour réunit ses amis du show-biz
pour enregistrer Pour toi Arménie.
Le million d’exemplaires vendus
aidera à la reconstruction du pays,
s’ajoutant aux fonds récoltés par l’association Aznavour pour l’Arménie,
créée dans la foulée de la chanson.
«Jusqu’ici, je disais toujours : je suis
Français d’origine arménienne.
Après le choc, je me suis rendu compte
que j’étais vraiment d’origine arménienne», racontera-t-il à Paris Match.
Charles Aznavour en visite en Arménie, en 1989. PHOTO ASLAN. SIPA
choisi. Des années plus tard, lorsqu’il monte sur scène, le jeune artiste
décide d’enlever à son nom –Aznavourian – les trois dernières lettres
qui trahissent ses origines. «C’est
toute la logique de cette deuxième génération d’Arméniens: il fallait trouver un langage commun, être compris
et entendu par les Français, traduit
Ara Toranian, directeur des Nouvelles d’Arménie Magazine et proche
d’Aznavour. Il y avait une pudeur par
rapport à ses origines. D’abord, parce
qu’être un artiste, c’était sa vocation
première. Mais il s’est très tôt engagé
aux côtés des Arméniens.»
Manouchian. Comme en 1980,
«Langage commun». Les parents d’Aznavour, rescapés du génocide de 1915, attendaient leur visa
pour l’Amérique quand Charles naît
à Paris, en 1924. Charles, parce que
la sage-femme qui le met au monde
ne saura pas comment écrire Shahnourh, le prénom qu’ils avaient
lorsqu’il écrit au président du tribunal qui allait juger des militants arméniens qui avaient occupé le consulat général de Turquie à Paris. A
ses côtés, lors du procès du commando, se trouvait Mélinée Manouchian, la veuve de Missak, chef du
groupe de résistants de l’Affiche
rouge exécuté par les nazis en 1944.
Entre les Aznavourian et les Manouchian, l’amitié remonte aux années 30. Dans une lettre envoyée à la
mère d’Aznavour en 1940, Missak
écrivait: «Charles sera l’honneur du
peuple arménien et une gloire pour
la France.» La suite lui donnera raison. Devenu star internationale, Aznavour s’engage sur tous les fronts
pour la cause arménienne. En 2008,
il obtient la double nationalité et
sera nommé, l’année suivante, am-
Son rôle
de diplomate,
il le jouera aussi au
côté de la diaspora
arménienne pour
la reconnaissance
du génocide.
7h-9h
Deux heures d’info
avec Nikos Aliagas
Avec Audrey Crespo-Mara, Nicolas Canteloup, Jean-Michel Aphatie
et toute la rédaction.
Du lundi au vendredi
bassadeur de l’Arménie en Suisse,
son pays de résidence.
Son rôle de diplomate, il le jouera
aussi aux côtés de la diaspora arménienne pour la reconnaissance du
génocide. «Beaucoup d’Arméniens se
reconnaissaient en lui et lui avaient
donné une mission politique à laquelle il n’était pas forcément préparé, relève Ara Toranian. Son langage à lui, c’était la chanson. Mais il
acceptait de le faire. A chaque fois que
je suis intervenu auprès de lui pour
qu’il fasse passer des messages, il l’a
fait, discrètement ou publiquement.
Et sa voix portait.» En Arménie, où
un musée lui est consacré à Erevan,
la capitale, comme en France : les
11 et 12 octobre, il devait encore accompagner Emmanuel Macron à
Erevan pour chanter lors du sommet
de la francophonie. Lundi, selon Europe 1, l’Elysée envisagerait, à cette
occasion, d’organiser sur place un
hommage à l’artiste.
STÉPHANIE HAROUNYAN
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10 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 2 Octobre 2018
tout à fait à l’identique au cinéma,
où Aznavour joue plutôt de son opacité solitaire, d’une distance ténébreuse de grand nerveux à la timidité menaçante. Son premier vrai
rôle au cinéma soulignait cet écart
et cette faille à travers le personnage
torturé d’un interné en asile
psychiatrique dans le perturbant
la Tête contre les murs de Georges
Franju, en 1959. La rencontre décisive fut l’année suivante, celle avec
François Truffaut, qui lui donne le
premier rôle de Tirez sur le pianiste
d’après le roman de David Goodis:
«François voulait réaliser un documentaire sur moi. Jusqu’à ce qu’il lise
le bouquin de David Goodis, qu’il a
eu l’idée d’adapter avec moi à l’affiche. On s’est entendus dès le départ
parce que nous étions de grands timides tous les deux. Nos premières
conversations étaient surréalistes.»
Charles Aznavour et Michèle Mercier dans Tirez sur le pianiste de François Truffaut, 1960. COLLECTION CHRISTOPHEL. RNB. FILMS DE LA PLÉIADE
De Truffaut à Disney,
itinéraire d’un acteur contrarié
Le chanteur aura traîné
sa timidité menaçante
de nerveux ténébreux
dans une soixantaine
de films.
«S
ur scène, depuis toujours,
je suis un acteur qui interprète une chanson. Je suis
un acteur qui chante et non pas un
chanteur qui joue la comédie. Mon
père était chanteur. Moi, je n’avais
jamais songé à chanter. Ça relève
presque de l’accident.» Cette lecture
inattendue de son parcours comme
contrarié ou objet d’un vaste malentendu mondialisé, verbalisée l’an
dernier à la faveur d’un entretien à
Vogue Hommes, tranche avec la perception générale du monument
Aznavour: chanteur et auteur de ri-
tournelles devenu indiscutable
comme tel dans toutes les langues
ou presque de Babel, dont la gueule
pas commune, les fragiles manières
mi-pudiques mi-gouailleuses, puis
évidemment la notoriété voyageuse
auront séduit toutes sortes de cinéastes, grands et petits, sans pour
autant déposer d’empreinte durable
dans la légende cinéphile, du moins
à la mesure de ses triomphes sur les
scènes de music-hall.
Euro-pudding. L’acteur-crooner
aux mille chansons a pourtant endossé une soixantaine de rôles au cinéma (de Tirez sur le pianiste ou le
Tambour, palme d’or de Volker
Schlöndorff en 1979, aux succès populaires pas regardables, tel Un taxi
pour Tobrouk) et volontiers loué sa
voix aux VF de films d’animation,
Fraude
fiscale:
la fausse note
permanente
Depuis plus de quarante
ans, le chanteur a multiplié
les démêlés avec le fisc
français. Au printemps, il a
été accusé de détenir un
holding au Luxembourg.
C
dont Là-Haut de Pixar-Disney.
Après des apparitions, ado puis
jeune homme, Aznavour fera ses véritables débuts à l’écran dans la Tête
contre les murs (1959) de Georges
Franju. Puis il croisera fugitivement
Cocteau (le Testament d’Orphée,
1960) et ses émules de la Nouvelle
Vague, qui goûtent cette figure mélancolique et ce qui lui reste alors encore d’accents aristo-canailles: Godard (sa voix traverse la pièce dans
Une femme est une femme, 1961),
Truffaut surtout (Tirez sur le pianiste, 1960), Chabrol enfin (Folies
bourgeoises, 1976, puis le carton les
Fantômes du chapelier, 1982). Ses
principaux faits de gloire se tiennent
là. Par la suite, Aznavour aura beau
jouir d’une renommée sans égale et
clamer choisir ses rôles pour la
beauté des scripts, on le verra accep-
harles Aznavour et le fisc, vaste sujet.
Dès 1972, l’auteur-compositeur interprète, Français d’origine arménienne,
s’exilait en Suisse, se disant victime d’un complot du giscardisme alors au pouvoir. Poursuivi pénalement pour fraude fiscale, il bénéficiera dans la foulée d’un non-lieu et en tirera
cette morale toute personnelle : «J’ai répété
mille fois que je n’étais pas parti, on m’a poussé
dehors.»
Très pointilleux sur le sujet, il le répétera
dans de multiples interviews dans les décennies suivantes: «Moi, un évadé fiscal? Qu’on
vienne me le dire en face !» Renversant sans
cesse la charge de la preuve : «On aurait dû
me blanchir, on ne l’a pas fait, me montrant
du doigt au contraire.» Principale ligne de
défense fiscale du chanteur de la Bohème :
ter toutes sortes de deuxième ou
troisième rôle dans une improbable
production euro-pudding de la Montagne magique de Hans W. Geissendörfer, de la sous-comédie italienne
(Ciao, les mecs de Sergio Gobbi) ou
un obscur drame anglais jamais sorti
en France, The Blockhouse, où il
donne la réplique à Peter Sellers.
«J’aimais l’idée de construire de
petites scènes théâtrales, soutenues
par des musiques qui parleraient à
chacun; je voulais que mes chansons
représentent une tranche de vie particulière, un moment d’existence que
le public pourrait s’approprier», c’est
ainsi qu’il décrit ce style scénique
qui fit sensation outre-Atlantique,
cette idée que la chanson doit être
interprétée par un personnage
qu’incarne le chanteur-comédien.
Ce vibrato du live ne se retrouve pas
il se revendiquait artiste international,
sans attache locale particulière. «J’ai
construit une carrière à l’étranger.» Va donc
pour la Suisse, en sus de la France, des EtatsUnis ou de son Arménie d’origine. Mais quid
du Luxembourg, où il aurait logé en 2007 un
holding intitulé Abricot SA (1), révélé au
printemps par Mediapart et le Soir ? Le
Grand-Duché est davantage connu pour
ses douceurs fiscales que pour son appétence musicale. Quelques millions d’euros
y transiteront, au risque de contredire – du
moins de compléter– cette profession de foi
aznavourienne selon laquelle il payait plus
d’un million d’euros par an d’impôts en
France.
Emporté par ses diatribes antifiscales (du
moins contre le fisc hexagonal), Charles
Aveu. Le décalque avec le monde
américain et l’impression d’étroitesse de la France des années 60 saturent chaque séquence de ce film
où les rapports torves entre hommes
et femmes et le désir de se sortir de
sa condition découpent le héros aux
sourcils froncés sur fond d’un destin
d’éternel outsider sanglé dans son
imper et son spleen. Truffaut qui
enchaîne ce film après le coup de semonce des Quatre Cents Coups comparera le style d’Aznavour avec celui
de son acteur fétiche, Jean-Pierre
Léaud, évoquant chez l’un et l’autre
«un étrange dosage d’audace et d’humilité, d’agressivité et de tendresse».
Aznavour a raconté avoir été envisagé pour être le partenaire de Jean
Seberg dans A bout de souffle de Godard, suggéré par Truffaut qui le
pensait parfait. Dans ces années-là,
il représenta ainsi pour la nouvelle
génération un type d’homme à la
fois profond et désinvolte, chargé
d’une impulsivité crâne et d’une
retenue de gentleman, un mélange
qui évidemment tranche avec la virilité massive des grandes gueules
comme Gabin ou Ventura ou des
beaux gosses comme Montand ou
Delon. De là à en faire un comédien
de premier plan… Lui-même n’a pas
toujours vécu ses velléités d’acteur
comme décisives mais malheureusement éclipsées par ses chansons.
Pour preuve, cet aveu à Libé en 1986:
«Je suis un bon comédien, d’accord,
mais quand même meilleur chanteur. Il faut voir les choses en face.»
JULIEN GESTER
et DIDIER PÉRON
Aznavour s’était tiré une balle dans le pied
il y a cinq ans, en tournée promotionnelle
à l’occasion de la publication de sa biographie, Tant que battra mon cœur (2). Il a
donné de multiples interviews revenant sur
ses arriérés fiscaux assorties de cette vieille
anecdote sur France Info: «Les avocats m’ont
coûté cher, mais il y a eu pire. Il y a quelques
gens de la politique qui pouvaient, paraît-il,
arranger mon coup. Et moi, j’avançais mon
argent en liquide.» Ultime confession ante
mortem : «Mes détracteurs mourront avant
moi.»
RENAUD LECADRE
(1) Il y logera ses droits d’auteurs, des membres de sa
famille étant désignés comme bénéficiaires directs
ou indirects.
(2) Editions Don Quichotte, 2013, 240 pp.
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
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JEANNE CHERHAL
CHANTEUSE
ALISTER
CHANTEUR ET
RÉDACTEUR EN
CHEF DE LA
REVUE «SCHNOCK»
«Même si je n’ai pas eu l’honneur
de connaître personnellement
Charles Aznavour, je prends évidemment conscience de la perte
inestimable que représente sa disparition, c’est le dernier géant de la
chanson… Je suis émue de penser
à quel point il a exercé son métier
jusqu’au bout à travers le monde.
L’exigence qu’il manifestait à son
propre égard dans l’écriture et
dans ses tournées est vraiment
exemplaire. Pour l’avoir croisé à
quelques reprises, je garde le souvenir d’un monsieur aussi impressionnant que bienveillant. Vont lui
survivre des dizaines de standards,
son œuvre monumentale ne peut
que nous rendre humbles.»
Recueilli par G.R.
AMEL BENT
CHANTEUSE
«Je viens d’apprendre le décès de
mon père, mon grand-père, l’artiste de ma vie. Je suis pas bien,
j’ai pas envie d’écrire un mot
comme tout le monde, un RIP.
Vous imaginez certainement comment je me sens là tout de suite,
c’est très dur. J’ai évidemment une
pensée pour toute sa famille, ses
enfants. Je suis de tout cœur avec
eux.»
Message posté sur son compte
Instagram
Charles Aznavour à Montréal, circa 1986. PHOTO ROUSSEL. IMAGES DISTRI. DALLE
BENJAMIN BIOLAY
CHANTEUR
PIERRE LAPOINTE
CHANTEUR QUÉBÉCOIS
MC SOLAAR
RAPPEUR
«Permettez-moi de vous dire que
c’est sans doute la personne la
plus extraordinaire que j’ai eu la
chance de connaître. Un guide et
un maître de l’art et de la vie. Dur
de ne pas pleurer. Je vous aime
Charles. Hasta Pronto señor
Champagne.»
Sur sa page Facebook
«Je n’ai croisé Charles Aznavour qu’une seule fois, à l’occasion du lancement d’une
compilation québécoise, où
je reprenais les Plaisirs démodés, vers 2006-2007. Sur
scène, je chante aussi
Comme ils disent. Je ne suis
pas triste de perdre un ami
car nous ne nous connaissions pas, mais un professeur. Comme l’étaient pour
moi Léo Ferré et Barbara
dont, à mon niveau, je me revendique, tel un simple descendant. Il incarnait au
mieux cette tradition de conteur, avec un sens de la précision qui confinait à l’universel.
«Une chanson sur l’homosexualité telle Comme ils disent comporte des maladresses liées aux clichés
quand on l’écoute en 2018,
mais replacée dans le con-
«Je retiens que c’était un formidable
conteur, qui se mettait dans la peau des
autres. Les sentiments transparaissent,
il voulait faire vibrer l’être humain. On
est au-delà de la chanson. Il nous parle
à l’oreille. […] Je l’ai vu s’intéresser à ce
qu’il se passe dans la société et
fréquenter des jeunes comme Grand
Corps Malade, Amel Bent ou Kery James.
Comme s’il voulait paver la route pour
que les gens n’aient pas les difficultés
qu’il a eues.»
Sur Europe 1
ALAIN SOUCHON
CHANTEUR
«C’est un accompagnateur de nos
vies. J’ai l’impression que j’ai toujours vécu en entendant des
chansons de Charles Aznavour.
C’était un peu un maître. Ce qu’il
y a de bien, c’est qu’il était populaire, il faisait des paroles instantanément compréhensibles et
souvent chargées de poésie, ça
évoquait des trucs qui nous faisaient rêver.»
Sur RTL
u 11
texte du début des années 70, on ne doit pas
oublier qu’elle a eu quelque
chose de formidablement libérateur. Tout comme son
interprétation, les bras croisés, avec une gestuelle minimale, parvenait à traduire
des choses sans verser dans
le ridicule. Aznavour était
pour moi un des plus grands
auteurs compositeurs “postréalistes” et sa disparition va
créer un vif émoi au Québec.
C’est là qu’il était venu et où
il avait beaucoup tourné
après sa phase Piaf qui ne
s’était pas hyper bien terminée pour lui. Il avait ratissé la
région et faisait indéniablement partie de la famille, à
l’instar, plus tard, des Francis
Cabrel ou Patrick Bruel, qui
y ont aussi un ancrage très
fort.»
Recueilli par G.R.
STUDIOS DISNEY
«Carl Fredricksen [personnage principal du film Là-haut, ndlr] est orphelin. Charles Aznavour, sa voix
française, a rejoint les étoiles aujourd’hui.
Merci M. Aznavour de nous avoir fait rire
au milieu des Muppets, d’avoir chanté
la Belle et la Bête et de nous avoir
émus aux larmes dans Là-haut…»
Sur Twitter
«C’est déjà incroyable qu’il ait
eu encore des dates de concerts. Se retrouver à 94 ans sur
scène, c’est stupéfiant, et ça fait
trente ans que ça l’est avec
cette espèce de tournée
d’adieux qui s’étalait sur plusieurs décennies. C’était une
force de la nature dont je ne
trouve pas d’équivalent dans
l’histoire du music-hall international. Quand on lui avait consacré la une de Schnock, on
avait eu la chance d’avoir une
bonne interview. C’était un bon
client, bon esprit dans le mauvais esprit. Derrière le personnage consensuel dont on va ériger la statue, il y a au départ un
personnage à l’esprit un peu
controversé par ses thèmes, sa
manière d’aborder l’amour au
temps de Mariano et Rossi,
l’exotica à la française, qui
n’avait rien de son caractère
sulfureux. Quand il sort en 1956
Interdit aux moins de 16 ans, sur
lequel figurait la chanson Après
l’amour qui avait fait scandale,
il fait un peu du Gainsbourg
avant l’heure, au regard de ce
qu’est l’époque: c’est ce type un
peu à part, au physique pas si
simple, qui parle un peu de cul.
Je pense que c’est pour ça
qu’un Truffaut ou un Godard
l’ont fait tourner. Il était un peu
à la marge, pas loser, mais limite
outsider, alternatif jusqu’à son
grand retour qui le consacre en
“French Sinatra”.
«Il était suffisamment malin
pour voir arriver les yéyés, qui
chantaient des reprises de
chansons anglo-saxonnes et
mettre des chansons originales
dans les mains de Johnny et de
Sylvie Vartan. Retiens la nuit et
la Plus Belle pour aller danser,
pas exactement des merdes. Ce
qui résume bien chez lui l’alliance du businessman rusé et
de l’auteur fin, avec ce plaisir
d’écrire à l’américaine. De lui, je
retiens toute cette période au
début des années 70 où il fait
des chansons comme les Plaisirs démodés, Comme ils disent,
Non je n’ai rien oublié… Tous
ces trucs de cinq ou six minutes
qui sont des delirium d’une variété française mélodramatique
poussée à son extrême. Et c’est
remarquablement fait.»
Recueilli par J.G.
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LL
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LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
francemusique.fr
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12 u
PLANÈTE
KASPERSKY
L’antivirus qui
venait du froid
Depuis lundi, les logiciels de l’éditeur russe sont
prohibés dans les administrations fédérales
américaines. Accusée par Washington d’avoir servi
de bras armé aux espions du Kremlin, l’entreprise
dénonce une «bataille géopolitique» et a entamé
le déménagement de ses principales infrastructures
à Zurich pour rassurer ses clients européens.
Libération Mardi 2 Octobre 2018
Par
AMAELLE GUITON
C’
est un feuilleton qui depuis un an et demi oppose
la première puissance
mondiale à un éditeur de produits
de sécurité informatique basé à
Moscou. Avec pour toile de fond la
cyberguerre froide qui se déploie
depuis trois ans et le contexte électrique de l’après-présidentielle
américaine, marqué par l’enquête
au long cours sur les accusations
d’ingérence russe dans la campagne
de 2016. Une histoire qui arrive à
son point d’orgue: accusé outre-Atlantique d’avoir servi –volontairement ou non– de bras armé aux espions du Kremlin pour voler des
données confidentielles à la puissante Agence nationale de sécurité,
la NSA, le fabricant d’antivirus Kaspersky Lab est désormais interdit
de séjour dans les réseaux gouvernementaux des Etats-Unis.
Adoptée l’an dernier par le Congrès,
la disposition qui prohibe l’utilisation de ses produits et de ses services par les administrations fédérales est effective depuis lundi.
L’entreprise conteste sa mise en
quarantaine devant les tribunaux
américains. Déboutée en mai, elle
a fait appel du jugement
–l’audience a eu lieu le 14 septembre – et attend une nouvelle décision. «Il n’y a toujours pas la moindre preuve à l’appui des accusations
contre notre société, tacle Eugène
Kaspersky. D’ailleurs, il n’y en aura
pas, car il n’en existe pas.» Début
septembre, le fondateur et PDG de
Kaspersky Lab a répondu, par écrit,
aux questions de Libération. On lui
a demandé comment il explique le
bannissement prononcé outre-Atlantique: «L’hypothèse la plus probable, c’est que nous sommes vraiment bons dans ce que nous faisons.»
Comprendre, sans doute, que l’éditeur russe est un concurrent sérieux
aux géants américains du secteur…
voire qu’il paie au prix fort la révélation de plusieurs campagnes de cyberespionnage dont le mode opératoire pointe vers les Etats-Unis et
leurs proches alliés.
Chercheurs
Eugène Kaspersky le 9 décembre 2014 à Moscou. PHOTO A. ZEMLIANICHENKO JR. BLOOMBERG. GETTY
Depuis sa création en 1997, l’entreprise est passée du statut d’outsider
venu de l’Est à celui d’acteur de premier plan de la cybersécurité. La
PME familiale est devenue une multinationale qui revendique plus
de 400 millions d’utilisateurs, un
portefeuille client de quelque 270 000 structures privées et
publiques, des bureaux dans 31 pays
et près de 700 millions de dollars
(600 millions d’euros) de chiffre
d’affaires. Une success story
d’autant plus singulière que 85% de
ses ventes se font hors de Russie.
L’efficacité de son antivirus est régulièrement saluée, de même que le
travail de ses chercheurs, souvent
évoqué dans la presse bien au-delà
des médias spécialisés. Mais depuis
quelques années l’éditeur est aussi
de plus en plus ouvertement accusé
de liens coupables avec le Kremlin.
Le profil de son fondateur –diplômé
d’une université financée par le
KGB et ancien employé du minis-
Dans les locaux de Kaspersky Lab, à
tère de la Défense– apporte de l’eau
au moulin de ses détracteurs. L’an
dernier, le passage du cap des 20 ans
a tourné à la bataille rangée.
Auditionnés à Washington en
mai 2017 dans le cadre de l’enquête
du Sénat sur les soupçons d’ingérence russe, les patrons des agences
de renseignement américaines expriment alors publiquement leur
défiance envers les produits de Kaspersky Lab. Deux mois plus tard,
l’éditeur est retiré de la liste des
fournisseurs agréés pour équiper
les administrations américaines. En
septembre, le département de la Sécurité intérieure ordonne à ces dernières de commencer à se débarrasser, d’ici quatre-vingt-dix jours, de
l’antivirus venu de Moscou. Encore
ne parle-t-on que de soupçons. Mais
début octobre, le conflit change de
dimension. S’appuyant sur plusieurs sources anonymes au sein de
l’administration américaine, le Wall
Street Journal puis le New York Times (NYT) affirment que des pirates
informatiques à la solde du Kremlin
ont, deux ans plus tôt, piraté l’ordinateur personnel d’un employé de
la NSA pour y siphonner des données ultrasensibles: le code source
d’outils d’espionnage informatique,
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
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LIBÉ.FR
Chronologie des hostilités, retour
sur le profil de son fondateur, histoire de l’entreprise et de ses faits
d’armes dans la découverte de campagnes de cyberespionnage, analyse des conséquences du piratage
des démocrates américains
en 2016… Retrouvez sur Libé.fr
la version long format de notre
enquête sur un an et demi d’affrontement entre l’administration américaine et Kaspersky Lab.
Lab hors de l’administration française n’est pas à l’ordre du jour. Vu
de Paris, le bannissement américain
relève avant tout «du signal politique», jugeait encore récemment
une source haut placée.
Pour l’éditeur russe, l’heure est au
contre-feu. Le 15 mai, il a annoncé
rien de moins que sa révolution copernicienne: le transfert du «cœur
de son infrastructure» de Moscou
vers la Suisse, sa neutralité proverbiale et sa réputation de coffre-fort
numérique. Avant la fin de l’année
ouvrira à Zurich un «centre de transparence», où les gouvernements et
les entreprises qui en feront la demande pourront venir auditer le
code source et les mises à jour des
produits de l’entreprise. Les données des clients européens seront
transférées là-bas –le processus devrait être achevé avant fin 2019– et
d’autres suivront, les données des
Russes devant, elles, rester en Russie pour des raisons légales. A
terme, l’antivirus sera finalisé et «signé numériquement» en Suisse. Enfin, un «tiers de confiance indépendant» – dont l’identité n’a pas été
dévoilée– y sera chargé d’auditer les
logiciels, mais aussi les accès des
employés de l’entreprise aux données. En bref, c’est «glasnost»
– transparence – à tous les étages.
Moscou, le 2 octobre 2017. PHOTO SERGEI SAVOSTYANOV. TASS. GETTY IMAGES
et des documents hautement classifiés. Et ce en utilisant le logiciel de
Kaspersky Lab pour les repérer…
D’après le NYT, la NSA en a été informée par le renseignement israélien, embusqué dans le réseau de
l’éditeur et témoin de l’opération :
une folle histoire d’«espions qui observent des espions qui observent des
espions», résume le NYT.
L’affaire est explosive. Faute de
preuves tangibles, elle est aussi très
nébuleuse. L’éditeur moscovite, lui,
nie catégoriquement avoir servi de
bras armé aux espions russes, et dénonce une «bataille géopolitique».
Il mène également sa propre enquête. D’après ses conclusions, l’antivirus a bien détecté en 2014 sur
l’ordinateur d’un utilisateur inconnu des fichiers suspects portant
la marque de pirates informatiques
sur lesquels enquêtait alors Kaspersky Lab, le groupe Equation. Les
fichiers ont été rapatriés en Russie
où le chercheur qui les a examinés
a découvert à la fois des logiciels espions, du code source et des documents secret défense. Mais l’entreprise affirme que les données ont
été effacées «sur demande du PDG»
et n’ont été partagées «avec aucune
tierce partie». Or Equation est un
groupe d’un genre bien particulier.
Kaspersky Lab, qui a révélé son activité en février 2015, s’est bien
gardé de le lier à un Etat. Mais pour
la plupart des experts, il s’agit d’une
unité d’élite de la NSA, chargée de
pénétrer les cibles et réseaux étrangers: la TAO, pour Tailored Access
Operations, les «opérations d’accès
sur mesure».
«Clarification officielle»
Le 1er décembre 2017, le New York
Times révèle que Nghia H. Pho,
67 ans, membre de la TAO depuis 2006, a été mis en examen
pour «rétention volontaire d’informations relatives à la défense nationale». Il a été condamné le 25 septembre à cinq ans et demi de prison.
Entre-temps, le conflit avec les
Etats-Unis a fait tache d’huile. Sur
le Vieux Continent, trois pays ont
annoncé expulser l’éditeur russe de
leurs réseaux gouvernementaux: la
Lituanie à l’hiver dernier, les PaysBas au printemps, la Hongrie cet
été. Dans une résolution sur la cyberdéfense adoptée en juin, le Parlement européen «demande à
l’Union de procéder à un examen
complet des équipements logiciels»
qu’elle utilise, en vue d’exclure les
programmes «dangereux» et d’interdire «ceux qui ont été confirmés
comme malveillants, comme Kaspersky Lab». Eugène Kaspersky a
immédiatement annoncé suspendre la coopération de son entreprise
avec Europol. Il nous dit
aujourd’hui attendre une «clarification officielle» de la part des eurodéputés. A contrario, ni Berlin ni Paris
n’ont accompagné l’offensive amé-
En Europe,
la Lituanie,
les Pays-Bas
et la Hongrie ont
annoncé expulser
l’éditeur russe
de leurs réseaux
gouvernementaux.
A contrario,
ni Berlin ni Paris
n’ont accompagné
l’offensive
américaine.
ricaine. Outre-Rhin, l’Office fédéral
de la sécurité des technologies (BSI)
déclarait en octobre 2017 n’avoir
«aucune preuve d’une faute de l’entreprise ou de vulnérabilités dans
son logiciel». Quant aux autorités
françaises, elles se sont bien gardées de se mettre dans la roue de
Washington. A la même période,
lors du grand raout des entreprises
du secteur à Monaco, le patron de
l’Agence nationale de la sécurité des
systèmes d’information (Anssi),
Guillaume Poupard, donnait le ton:
pas de «communication qui consisterait à passer des messages indirects en s’en prenant à Kaspersky»,
pas de «veto envers tel ou tel antivirus», mais une piqûre de rappel sur
la vigilance à observer quand on use
d’outils par nature très intrusifs… et
«très bavards». Non qu’on ne manie
pas en France les produits de l’éditeur avec prudence: selon nos informations, c’est dès 2015 – alors que
des intrusions aériennes russes
avaient été repérées en février audessus de la Manche– que la place
de l’entreprise dans les réseaux de
la Défense a commencé à être revue
à la baisse. Son antivirus, très performant, était devenu trop présent… Reste que bouter Kaspersky
«Effet boomerang»
Et l’annonce, inédite, est à double
détente. «Ils se battent pour ne pas
se laisser clouer au mur par les
Etats-Unis», note un haut fonctionnaire français. Mais ils interpellent
aussi leurs rivaux, notamment américains. «Les mouvements de Kaspersky Lab sont assez agiles, relève
Julien Nocetti, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Ils se démarquent des
pratiques d’opacité du secteur. Ils
ont un coup d’avance, qui pourrait
contraindre les concurrents à faire
la même chose.» Eugène Kaspersky
l’entend manifestement bien ainsi.
«Dès lors que les nations s’affrontent
dans le cyberespace, les fournisseurs
de sécurité informatique doivent
pouvoir garantir de manière indépendante la sécurité de leurs produits, nous répond le PDG. Qualifier
quelque entreprise que ce soit de menace pour la sécurité nationale juste
à cause de ses origines est une décision à effet boomerang. Ce n’est qu’en
travaillant ensemble que nous pourrons rendre Internet plus sûr.»
Le 12 juin, il notait sur son blog :
«Nous savons que plus on va haut,
plus les vents peuvent être forts.» •
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14 u
MONDE
Libération Mardi 2 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Diaporama La Macédoine
a voté oui à un changement
de nom, ouvrant la voie à un
rapprochement avec l’UE et l’Otan. Malgré la
très forte abstention, les Occidentaux ont salué
ce résultat, espèrant la fin du conflit entre ce
pays des Balkans et la Grèce. Pour Libération,
le photographe Guillaume Herbaut a immortalisé les temps forts de ce référendum.
difficiles. «Des endroits sont
toujours inaccessibles, explique Yohanis Pakereng, chef
de mission d’Action contre la
faim en Indonésie. De plus, il
est très difficile de se rendre
sur place. Les routes sont encombrées par d’immenses
bouchons dans les deux sens.
Les gens vont se ravitailler
dans les villes les plus proches, mais il faut désormais
plus d’une journée entière
pour aller à Mamuju ou Poso
[130 km de Palu pour chacune des deux villes, ndlr].
La sécurité est un autre problème. Il y a beaucoup de
pillages, ceux qui voudraient
ramener de la nourriture ont
peur de se faire attaquer sur
la route. Cela dit, l’arrivée de
l’armée et de la police devrait
améliorer les choses rapidement.» L’effondrement des
prisons locales, qui a permis
à 1200 prisonniers de se faire
la belle, inquiète aussi la
population.
Décombres. La pénurie
Des habitants de Palu repartent avec des cartons de nourriture récupérés dans un entrepôt de la ville, PHOTO MUHAMMAD ADIMAJA. REUTERS
Séisme et tsunami en Indonésie:
«Autour de nous, tout est détruit»
Quatre jours après
la catastrophe,
la plus grande
confusion règne
dans le pays. Sur
le pied de guerre,
les ONG attendent
l’autorisation
d’intervenir.
Par
LAURENCE
DEFRANOUX
et GURVAN
KRISTANADJAJA
«A
vec ma femme et
mon bébé, on a
survécu au tsunami parce qu’on habite sur
les hauteurs de Palu, près du
bureau du gouverneur. Mais
le tremblement de terre a dé-
truit notre maison. Autour de
nous, tout est détruit. On dort
dans la rue, sur des cartons,
on n’a reçu que très peu
d’aide, un peu d’eau mais pas
assez. On nous dit que les
ONG arriveront dans deux
jours. On a besoin d’abri,
d’électricité, mais surtout de
nourriture et d’eau», raconte
par téléphone Anang, 33 ans,
depuis l’île indonésienne des
Célèbes. Vendredi à 18h02, la
ville de Palu, 350 000 habitants, a été touchée par un
tremblement de terre de magnitude 7,7. Quelques minutes plus tard, une vague très
puissante de 1,50m, déclenchée par un glissement de
terrain sous-marin, ravageait
la côte.
Lundi, le gouvernement
faisait état de 844 morts et
59 000 déplacés, mais les
autorités ont dit s’attendre à
«plusieurs milliers de morts».
Trois jours après la double
catastrophe, presque aucune
information ne provient de
la ville de Donggala,
300 000 habitants, située
plus près de l’épicentre et qui
a elle aussi été atteinte par le
tsunami.
Confusion. A Palu, peu à
peu, les secours s’organisent
pour évacuer les corps des
décombres, qui sont désormais enterrés dans une fosse
commune. Devant l’ampleur
des dégâts, un porte-parole
du gouvernement a assuré
lundi matin que le président
Joko Widodo, qui s’est rendu
sur place dimanche, acceptait enfin l’aide internationale. «“Jokowi” est coincé, car
d’un côté il a passé son temps
depuis son élection à dire que
l’ennemi venait de l’extérieur,
notamment d’Australie en ce
qui concerne la drogue. Il y a
la peur que ça serve de moyen
de pression diplomatique.
Mais Palu a manifestement
besoin d’aide extérieure cette
fois», analyse un professeur
d’une université indonésienne. Une décision considérée comme tardive par une
partie de l’opinion publique,
et qui surtout n’a pas été suivie de consignes précises
pouvant permettre aux ONG
internationales d’envoyer
des secours.
«Pour l’instant, aucune autorisation ne nous a été formellement donnée d’intervenir»,
précise Médecins sur frontières, qui ne prévoit pas d’envoyer d’avion dans l’immédiat et n’a pu dépêcher
qu’une équipe locale sur le
lieu du séisme. Des négociations sont en cours entre
les Nations unies et le gouvernement indonésien. Un
des enjeux est notamment
l’allégement des formalités
douanières, qui permettrait
aux ONG de faire entrer du
matériel sur le territoire rapidement et sans payer de
taxes.
En attendant, la plus grande
confusion règne sur le terrain. Les magasins et les
marchés étant fermés, la
nourriture manque. La plus
grande partie du réseau électrique est hors service, ainsi
que les réseaux de télécommunication et d’eau potable.
Des routes sont abîmées par
les glissements de terrain, le
pont de Palu détruit, ce qui
rend les déplacements très
d’essence vient encore compliquer l’acheminement des
secours. Plus une goutte
n’est disponible sur place, ce
qui oblige les organisations
à se rendre à Mamuju. Le
matériel lourd, comme les
tractopelles, indispensables
pour déblayer les décombres
et se porter au secours des
survivants coincés dans les
bâtiments, manque. L’aéroport de Palu a partiellement
rouvert, mais n’accueille
que les avions militaires et
n’est pas en état de recevoir
des gros-porteurs. Seules
les organisations déjà présentes sur le terrain, comme
Care ou la Croix-Rouge,
qui a envoyé lundi un convoi d’aide par bateau, sont
pour l’instant opérationnelles, ainsi que les forces
gouvernementales.
Les Nations unies ont estimé
que 191 000 personnes
avaient besoin d’une aide humanitaire. Xavier Lauth, responsable de l’urgence de
l’ONG Solidarités International, spécialisée dans l’eau,
l’hygiène et l’assainissement
précise: «Nous attendons les
premières décisions du gouvernement indonésien. Mais
nous n’irons que si nous sommes sûrs de servir à quelque
chose. Il est hors de question
d’ajouter de la présence, d’utiliser des ressources, si nous ne
pouvons pas apporter une
vraie valeur ajoutée.» •
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
u 15
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Mort d’Antoine Sfeir Spécialiste du monde arabe
et habitué des plateaux télé, le journaliste et politologue Antoine
Sfeir est mort dans la nuit de dimanche à lundi à l’âge de 70 ans.
Il fut, notamment, coresponsable du service étranger de l’Orient
le Jour, jusqu’à son enlèvement en 1976, en pleine guerre civile,
par des milices palestiniennes qui l’ont torturé pendant une semaine.
Un traumatisme dont il a gardé toute sa vie des séquelles.
Sfeir a, par ailleurs, fondé la revue les Cahiers de l’Orient dans les
années 80 et lancé, en 2005, l’Observatoire de la laïcité. PHOTO AFP
Discorde sur le bilan
des frappes russes en Syrie
Dans le domaine de la cancérologie, l’immunothérapie est très
tendance. D’autant plus que ça marche. Il est donc logique
que le prix Nobel de médecine ait récompensé lundi deux
chercheurs, le Japonais Tasuku Honjo et l’Américain James
Allison, pour leurs découvertes dans ce champ qu’ils ont révolutionné en mettant au jour les stratégies des cellules cancéreuses pour contourner les défenses du corps. «Ils ont montré
comment différentes stratégies pour freiner le système immunitaire peuvent être utilisées dans le traitement du cancer», a
déclaré lundi le comité Nobel. PHOTOS AFP
Nobel (2) L’époux français d’une
académicienne condamné pour viol
Un Français a été condamné lundi en Suède à deux ans
de prison pour viol, dans une affaire liée au mouvement
#MeToo qui a entraîné le report d’un an du prix Nobel de littérature 2018. Jean-Claude Arnault, 72 ans et époux d’une membre de l’Académie suédoise, était poursuivi pour le viol d’une
jeune femme dans un appartement de Stockholm. Il a fait
appel de la décision. Par son mariage, Arnault entretenait des
liens étroits avec l’Académie, qui a la charge du Nobel de littérature et dont les membres se déchirent depuis sur leurs responsabilités. Plusieurs ont quitté l’institution avec fracas.
6
C’est le nombre
d’hommes de 20 à
31 ans arrêtés lundi
par une centaine de
policiers allemands
lors du démantèlement de l’«association
terroriste d’extrême
droite» baptisée «Révolution Chemnitz»
soupçonnée d’avoir
planifié divers attentats xénophobes.
Soldats russes à Alep. Image diffusée par le ministère russe de la Défense. PHOTO AP
tion. Le nombre de civils
tués s’élèverait, lui, à 7 988.
Ce chiffre est cohérent avec
celui fourni par le Centre
d’études sur le terrorisme et
les insurrections Jane’s. Selon ses calculs, le nombre de
frappes aériennes a augmenté de 150 % à partir de
septembre 2015, début de
l’intervention russe en Syrie.
Le régime est alors au bord
de l’effondrement. Deux ans
Mensonges au Kremlin,
all you need is «loj»
adoubé «héros de la Fédération de Russie», la plus haute
distinction qui soit, par le
«Loj» –le mensonge. En plein président Poutine en perjour, à visage découvert, sans sonne. Or, le même avait désourciller, c’est ainsi qu’il se claré une semaine plus tôt
pratique au Kremlin. L’affaire que les deux hommes accuSkripal lui a
sés par Londres
LES MOTS
donné des occad’avoir empoisions de décliSECOUENT sonné l’ex-esnaison aussi inépion et sa fille
dites qu’embarrassantes.
étaient de «simples citoyens».
Le site d’investigation Bellin- Avant de les envoyer narrer
gcat vient d’établir l’identité maladroitement cette fadaise
de l’un des deux empoison- sur la chaîne RT.
neurs de Salisbury. «Rouslan Interrogé vendredi sur le fait
Bochirov» ne serait autre que que le touriste Bochirov a la
le colonel Anatoli Tchepiga, même tête que l’agent du
un officier du renseignement GRU Tchepiga, l’éternellemilitaire russe, qui a servi en ment goguenard porte-paTchétchénie et dans le Don- role du Kremlin, Dmitri Pesbass, si bien qu’il a même été kov, n’a pas perdu ses
Chaque semaine, un mot russe
passé à la moulinette.
moyens. «Toutes ces considérations, qui ressemble à
qui, etc., vous savez, sur la
place Rouge, il y a dix Staline
et quinze Lénine, et tous sont
extrêmement ressemblants
avec l’original», a-t-il tranché,
en référence aux sosies de ces
personnages qui pratiquent
des selfies avec les touristes
à des prix prohibitifs. Le
Kremlin ricane, crie au mensonge et à la désinformation
à chaque nouvel élément de
la saga Skripal, et sort comme
«version vraie» une histoire
sans queue ni tête. Désormais, le patriote, en plus de
célébrer la grandeur de la
Russie et de vénérer son leader, doit aussi adhérer à cet
indubitable mensonge. V.D.
et demi plus tard, le centre
Jane’s a comptabilisé plus
de 6 800 bombardements
par les armées russe et
syrienne, qui ont tué près
de 6260 civils. Seuls 14% ont
visé l’Etat islamique. La
grande majorité ont ciblé des
zones où l’Etat islamique
n’était pas présent, ou marginalement, mais qui étaient
contrôlées par des groupes
rebelles, jihadistes ou non.
L’Etat islamique est bien
davantage visé par la coalition menée par les EtatsUnis et à laquelle participe
la France. En quatre ans,
cette alliance a bombardé près de 16 000 fois
en Syrie et largué environ 110000 bombes et missiles, essentiellement dans
l’est du pays, selon l’ONG
britannique Airwars.
LUC MATHIEU
«Pour [Jimmy Bennett],
j’étais un trophée de chasse.»
ANSA. AP
Nobel (1) Deux chercheurs distingués
pour leurs travaux en immunothérapie
Combien de personnes ont
été tuées par les bombardements russes en Syrie ?
Plus de 18 000, dont près
de 8000 civils, en trois ans,
selon un bilan publié dimanche par l’Observatoire syrien
des droits de l’homme. Faux,
d’après Moscou. «Environ
100 000 terroristes ont été
tués, dont près de 85000 par
notre aviation, a déclaré dimanche à l’agence Interfax
le président de la Commission de défense, Viktor Bondarev. Toutes les frappes de
l’aviation ont visé et visent
encore avec précision les cibles terroristes. En trois ans,
des dizaines de milliers d’entre elles ont été détruites (entrepôts de munitions, zones
fortifiées, points de commandement).»
Bondarev ne précise pas ce
qu’il entend par «terroristes». S’agit-il de jihadistes de
l’Etat islamique, de Hayat
Tahrir al-Sham, de combattants de groupes rebelles, islamistes ou non? L’Observatoire syrien des droits de
l’homme estime de son côté
que les frappes russes ont
tué 5233 membres de l’Etat
islamique et 4 875 hommes
de divers groupes d’opposi-
ASIA ARGENTO
actrice, mardi sur la
chaîne italienne La 7
L’actrice italienne Asia Argento, l’une des principales accusatrices du producteur déchu Harvey Weinstein, a reconnu
dimanche avoir eu une relation sexuelle avec Jimmy Bennett, un jeune acteur qui l’accuse de l’avoir agressé sexuellement en mai 2013 dans une chambre d’hôtel alors qu’il
avait 17 ans. Selon lui, c’est Argento qui l’aurait embrassé
de manière prolongée. «Elle m’a basculé sur le lit et a enlevé
mon pantalon», avait-il assuré en évoquant un «rapport
sexuel complet». D’après elle, c’est au contraire Bennett qui
l’a agressée: «Il a commencé à m’embrasser et à me toucher,
mais pas comme une mère et son enfant comme je le voyais
moi, mais comme un garçon aux hormones déchaînées […].
Et cela m’a congelée. […] Il m’a littéralement sauté dessus […]. Il était sur moi, et il a joui», a-t-elle relaté. «Ce qui
m’a fait le plus mal est d’avoir été traitée de pédophile.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
SPORTS
Libération Mardi 2 Octobre 2018
Par
GRÉGORY SCHNEIDER
A
chaque fois qu’on a croisé en dehors
du terrain Nabil Fekir, en piste ce
mardi avec Lyon face aux Ukrainiens
du Chakhtior Donetsk pour la deuxième journée du tour de poule de Ligue des champions,
il vivait un moment compliqué. Forcément:
les médias ne lui valent rien, ou plutôt «dès
qu’il y a plus de trois journalistes en face de lui,
il est perdu» (un proche), ce qui pousse à travailler sur les marges, c’est-à-dire sur les expressions. Un haussement de sourcil : Fekir
trouve la question bizarre, il ne la sent pas ou
il n’est pas d’accord avec ce qu’elle sous-entend. Un sourire gêné: merci de passer à autre
chose. Un hochement de tête en regardant
son interlocuteur dans les yeux : il investit
(a minima) ce qu’il dit.
MAGNIFIQUE JOUEUR
D’ENTRAÎNEMENT
Même sur le terrain, Fekir ne se départ jamais
d’un regard un peu éteint, comme si les paupières étaient lourdes: le fond de l’air est un
peu excitant, puisque rien ne sera jamais
donné par le joueur. En revanche, le terrain
parle. Le 15 septembre, à Caen, on a vu l’attaquant lyonnais se promener sur le terrain
comme le contremaître fait le tour des dépendances; sans s’énerver, avec la lassitude
distante de celui qui aurait eu mieux à faire.
Fekir avait tout de même marqué (2-2), signe
que le jeu pur suffit chez lui à faire émerger
des gestes de classe indépendamment d’un
contexte qu’il juge inintéressant et morne ;
son entraîneur était écœuré après-coup
mais le président de l’OL, Jean-Michel Aulas,
avait twitté dans la soirée comme on dépose
les armes aux pieds du champion : «Nabil
va remobiliser son groupe», c’est son équipe,
au petit gars.
Et Fekir (25 ans) avait dans la foulée détruit
à lui tout seul la défense de Manchester City
(2-1) à l’Etihad Stadium sous les yeux de son
père, invité à grands frais par Aulas, preuve
éclatante de la manière dont le foot tourne,
aujourd’hui comme hier: le grand joueur dispose, il fait comme il veut, l’environnement
–président, équipiers, coachs– n’a aucune alternative au fait d’aller dans son sens à la fois
pour s’assurer un présent (les victoires) et un
futur (une soixantaine de millions minimum
tomberont dans les caisses de l’OL quand Fekir sera transféré). C’est un charme.
Mais le chaos menace: quand il entraînait le
Paris-SG, Laurent Blanc expliquait entre
autres son rôle comme une force de contention envers ses stars et la plus grande de
toutes, Zlatan Ibrahimovic, dont la toxicité
augmentait quand il ne marquait pas ou se
sentait d’une façon ou d’une autre en échec
–un coup à faire exploser un vestiaire. Fekir
n’est pas de cette trempe-là.
A Istra, où les Bleus ont vécu cinq semaines
jusqu’au titre mondial, ses voisins de vestiaire
ne l’ont pas entendu, à la notable exception
de Djibril Sidibé –souvent considéré comme
une sorte de référent (pour ne pas dire d’autorité, à la fois érudit et mesuré) aux yeux de ses
coéquipiers musulmans, ce qu’est Fekir
même si on ne peut bien sûr pas présumer de
ce qui les liait durant l’épopée russe. La
grande affaire du joueur là-bas, ce ne fut pas
tant les bouts de matchs que le sélectionneur
lui concéda – pas simple d’être le supplétif
d’Antoine Griezmann en équipe de lll
NABIL FEKIR
Limite libre
PROFIL
Avant Lyon-Donetsk en Ligue des champions ce mardi, retour
sur le cas nébuleux de l’attaquant des Bleus, à la fois
indépendant sur le terrain et entravé par son entourage et
les contingences écrasantes du foot contemporain.
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
u 17
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Nabil Fekir lors de
Manchester City-OL,
le 19 septembre. PHOTO
ANDREW BOYERS. REUTERS
DUPLEX DANS LE SALON
DU GRAND-PÈRE
On confesse avoir découvert Nabil Fekir en
janvier 2015 sur un cloaque au stade de la
Licorne d’Amiens, et on avait été frappé par
sa différence, pour ne pas parler d’incapacité
à être raccord avec le contexte lyonnais
de l’époque: une génération de jeunes joueurs
issus du centre de formation du club (le gardien Anthony Lopes, le défenseur Samuel
Umtiti – aujourd’hui au FC Barcelone –, les
milieux Jordan Ferri et Corentin Tolisso,
l’attaquant Alexandre Lacazette) à la fois
sûre d’elle et très nette, voire transparente,
dans son approche du métier et des à-côtés
qui vont avec; des types maîtrisant la grammaire collective rhodanienne sur le terrain
et le langage en dehors, une merveilleuse
vitrine à la fois du savoir-faire maison et
d’une sorte d’enfance de l’art auquel le football
renvoie souvent.
Fekir, lui, menait déjà un combat parallèle. Ne
sachant quoi faire de ses mains, il les occupait
la possibilité d’indexer le choix d’une sélection sur son niveau, ou permettant de faire
plaisir à ceux à qui on doit (ou croit devoir)
quelque chose. Plus généralement, la carrière
de Fekir apparaît comme ouverte à tous les
vents, une barque chahutée par gros temps
sous lequel nagent les prédateurs marins.
ASTUCES ET LIGNE DE FUITE
Ça complique l’approche : alors que Blaise
Matuidi était suspendu pour le quart de finale
de la dernière Coupe du monde face à la sélection uruguayenne et qu’il fallait bien lui trouver un remplaçant à gauche, Deschamps et
son staff s’étaient longuement interrogés sur
la possibilité d’intégrer dès le coup d’envoi un
Fekir par ailleurs plus que satisfaisant lors de
ses entrées en jeu en Russie. Avant de reculer.
Corentin Tolisso a finalement fait la maille:
l’ancien coéquipier lyonnais de Fekir fait un
peu tout bien et rien très bien, c’est un couteau suisse et son profil académique est encore le miroir où le foot français préfère se
reconnaître. Possible que Fekir en soit sorti
grandi: invisible au coup d’envoi et devant se
contenter des quelques minutes habituelles,
mais grandi. Aulas jure ses grands dieux que
Fekir est encore plus fort que Karim Benzema, enfant de l’OL quadruple vainqueur de
la Ligue des champions.
Jean-Michel Aulas dit beaucoup de choses.
Il affirmait voilà trois ans que son club avait
trouvé «son [Lionel] Messi» : l’hyperbole
servait certainement les desseins du président lyonnais à l’heure de valoriser son
joueur sur le marché des transferts, mais elle
crédite aussi l’idée d’un joueur à part, vivant
d’astuces et de lignes de fuite sur le terrain et
payant une sorte de tribut au foot militarisé
de son temps. Un joueur libre. Et un peu
prisonnier de cette image-là : un joueur
contraint, donc. •
LE PSG EN RAPPEL
Après Lyon, programmé ce mardi
à domicile face à Donetsk,
les deux clubs français battus lors
de la 1re journée de Ligue des
champions joueront mercredi.
Et ils joueront serré : l’AS Monaco
retrouvera en Allemagne le Borussia
Dortmund, qu’il avait croisé lors de sa
splendeur européenne (le club de la
Principauté avait atteint les demifinales) il y a dix-huit mois seulement
et le Paris-SG recevra l’Etoile rouge de
Belgrade, un grand nom certes, mais
un club laminé par l’ouverture des
frontières, la fuite des talents et
l’affairisme. En principe, le PSG de
Neymar ne craint pas grand-chose.
Mais c’est du foot… G.S.
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SALON DE
© Photo Alexis Limousin
lll France – que les entraînements : en
privé, certains internationaux tricolores se
sont dit sidérés par la gestuelle et l’habileté
technique du Lyonnais, et on parle d’un contexte extrêmement élitiste, où quelques-uns
des plus grands joueurs de leur époque
(Griezmann mais aussi Kylian Mbappé ou
Paul Pogba) vivaient les petites oppositions
à 10 contre 10 sur terrain réduit comme un
instrument, certes ludique, pouvant installer
durablement l’idée de leur propre supériorité.
Exister là-dedans, c’est exister tout court.
en remontant son short toutes les vingt secondes, semblant errer sur son aile droite jusqu’à ce que le ballon lui parvienne : là, il se
lançait dans des initiatives exclusivement individuelles (dribble, frappe, débordement),
disputant en vérité son match à lui. Ce qui posait déjà une double problématique: celle de
son indépendance, c’est-à-dire de sa liberté,
et celle de son inclusion dans un contexte qui
ne lui serait pas complètement dévolu. Le
mystérieux demi-tour du FC Liverpool, qui a
renoncé à prendre le joueur au printemps
alors que le transfert était ficelé pour une
somme dépassant les 60 millions d’euros, a
beaucoup fait causer: si le club anglais a laissé
dire que le genou droit du joueur (gravement
blessé fin 2015 lors d’un match avec les Bleus)
n’avait pas passé la rampe d’examens médicaux poussés, plusieurs sources concordantes
ont fait état de l’attitude d’un (très) proche de
Fekir, réclamant quelques millions dans le
deal au tout dernier moment, une sorte d’acte
de piraterie relativement fréquent qui aura
cependant rebuté les Anglais. Un jeu d’ombre
qui l’aura accompagné assez vite, et qui avait
battu son plein en mars 2015.
L’histoire avait fait du bruit : après avoir
donné son accord pour rejoindre la sélection
algérienne, le joueur avait fait volte-face sous
l’effet d’une quadruple intervention, mobilisant les quatre personnes les plus influentes
du football français ou peu s’en faut : Aulas
bien sûr, puisque la valeur d’un international
algérien est bien moindre que celle d’un
joueur qui fait son trou chez les Bleus; l’agent
Jean-Pierre Bernès, qui devint le conseiller
de Fekir dans la foulée ; le président de la
Fédération française de foot, Noël Le Graët,
ainsi que son sélectionneur, Didier Deschamps. Quatre coups de fil en deux heures:
un blitz. Posant la question du libre arbitre du
joueur (Aulas étant son employeur), ainsi que
sa porosité aux jeux d’influence qui l’entourent. Les Algériens ont hurlé, parlant du pot
de terre contre le pot de fer et dénonçant une
manipulation. Dont ils n’étaient pas exempts
eux-mêmes: quand la deuxième chaîne de télévision publique organisait un duplex dans
le salon de son grand-père, lequel, les larmes
aux yeux, promettait «pour bientôt […] une
grande nouvelle pour le peuple algérien», alors
que le gamin balançait encore entre les sélections française et algérienne, ça relève de la
lutte d’influence aussi. Le point le plus intrigant, c’est que rien n’a jamais permis de savoir
pour quel maillot Nabil Fekir aurait balancé
s’il avait été complètement libre de son choix.
On était là pour l’épilogue : une conférence
de presse du joueur à Clairefontaine avant
un match douloureux (1-3) face à la seleçao
brésilienne, où le joueur avait tout de go reconnu le coup de fil de Deschamps en amont
de sa décision – le sélectionneur l’avait engueulé dans la foulée – avant de ne pas dire
grand-chose d’autre, le responsable média
coupant d’un «il a dit ce qu’il avait à dire»
toute relance consécutive à l’annonce on ne
peut plus lacunaire de l’attaquant lyonnais.
Un horrible soupçon pèse depuis, paradoxalement renforcé par les accents de tendresse
–souvent protecteurs– utilisés à son endroit
par ceux qui l’approchent : Nabil Fekir ne
s’appartient pas.
Mais il faut voir au-delà. Si le fantasme de
l’appartenance nationale joue a plein chez les
supporteurs ou le grand public, il est souvent
accessoire chez les joueurs eux-mêmes, la
double culture de certains ouvrant en réalité
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18 u
FRANCE
Libération Mardi 2 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Le prix Ilan-Halimi devient national
En 2006, Ilan Halimi, 24 ans était enlevé, séquestré et torturé à mort par Youssouf Fofana
et son «gang des barbares». Parce qu’ils le croyait forcément riche, car juif. Créé en 2014 dans l’Essonne, le prix qui porte son
nom vise à promouvoir des actions menées par des jeunes gens
pour lutter contre l’antisémitisme et le racisme. Il est devenu national lundi : les inititiatives artistiques, sportives, etc., sont à soumettre avant le 22 novembre. PHOTO AFP
Immigration:
Mélenchon esquive,
la gauche l’étrille
Critiqué pour avoir
refusé de signer
un manifeste
«pour l’accueil des
migrants», le leader
de LFI se défend
en affirmant
ne pas vouloir
faire de ce thème
le centre de gravité
des européennes.
ont signé. Pas Jean-Luc Mélenchon ni ses proches. D’un
revers de main, il a décliné la
proposition. Dimanche,
sur France 3, le leader de
La France insoumise (LFI)
a estimé qu’il y avait un «petit
côté mondain», que c’était
une «attitude de chiffon rouge
qui excite l’extrême droite».
Une belle petite pièce dans la
machine à polémique. Un
signataire : «Ses propos sont
tristes. C’est dément qu’il ne
signe pas cet appel, c’est
Par
contre-productif pour lui et la
RACHID LAÏRECHE
gauche. Il entretient une ambiguïté alors qu’il devrait être
ean-Luc Mélenchon, l’un des porte-drapeaux.»
l’homme qui a dit non. Parmi les signataires, on
A quelques mois des retrouve Olivier Besanceeuropéennes, il refuse de pla- not (NPA), Yannick Jadot
cer l’immigration au centre (EE-LV), Ian Brossat (PCF),
des débats. Un «piège» tendu Christiane Taubira et Benoît
par Emmanuel Macron et Hamon. La relation entre MéMarine Le Pen, une stratégie lenchon et le fondateur du
qu’ils mettent en place afin mouvement Génération·s vade rejouer le second tour de rie en fonction des saisons.
la présidentielle. Hors de Ces derniers temps, elle est
question pour Mélenchon. Il glaciale. Contacté par Libé,
tente de mettre en première Benoît Hamon répond :
ligne d’autres
«Jean-Luc voit
thèmes. Cherche
L’HISTOIRE dans l’initiative
à s’échapper.
quelque chose de
DU JOUR
Sauf que la quesdirigé contre lui,
tion occupe (également) les alors que c’est un cri collectif
esprits à gauche. L’immigra- contre le racisme, la xénophotion revient sur le devant de bie. Au lieu de faire bloc avec
la scène tel un boomerang.
nous pour construire un rempart, car ce sujet devrait tous
«Mondain». Dernier épi- nous mettre d’accord, il desode : un manifeste rédigé vient un obstacle à l’unité.»
par les rédactions de Media- L’ancien candidat socialiste à
part, Politis et Regards «Pour la présidentielle regarde un
l’accueil des migrants». Plus peu plus loin. «Aujourd’hui
de 150 personnalités (artis- c’est la chasse aux migrants,
tes, militants, politiques…) après ce sera les étrangers
J
LA MORTALITÉ EXPLOSE
EN MÉDITERRANÉE
Trente mille personnes ont à ce jour trouvé la mort
en essayant d’atteindre l’Europe depuis la Libye. Sur
les six premiers mois de 2018, une personne sur 18
ayant tenté la traversée a disparu en Méditerranée.
En septembre, ce chiffre a explosé, passant à un
mort ou disparu sur cinq, selon le chercheur Matteo
Villa, qui y voit l’effet du durcissement de la
politique migratoire italienne.
Lire intégralité sur Libé.fr.
[déjà installés en France de
façon régulière, ndlr] et on ne
sait pas jusqu’où ça peut
aller», ajoute-t-il.
La France insoumise s’agace.
Les têtes pensantes du mouvement ne supportent pas les
critiques. Elles y voient un
plan destiné à les affaiblir.
Une guerre stratégique.
Manuel Bompard, future
cotête de liste La France insoumise aux européennes,
a écrit un texte sur son blog
afin de justifier son choix de
ne pas signer le manifeste. Il
s’interdit de «considérer que
l’augmentation des migrations, y compris contraintes,
est une fatalité». Bompard
s’étonne de voir «certains»
responsables politiques donner des «brevets de gauche» et
«d’attitude révolutionnaire».
Ambiance. En off, un député
insoumis s’inquiète face à
cette montée de polémiques.
Selon lui, elles «risquent» de
prendre en «otage» les électeurs «de notre espace politique». A qui la faute? Chacun
se renvoie la balle.
«Souffrance». Ce n’est pas
la première fois que LFI et le
reste de la gauche se fracturent sur l’immigration.
En juillet 2016, déjà: gros tollé
lorsque Jean-Luc Mélenchon
parle du travailleur détaché
qui «vole le pain» aux travailleurs «qui se trouvent sur
place». Il y a quelques
semaines à Marseille, le député s’est une nouvelle fois
retrouvé au centre des discussions après avoir déclaré:
«Oui, il y a des vagues migratoires, oui, elles peuvent poser
de nombreux problèmes aux
sociétés d’accueil quand certains en profitent pour baisser
les salaires en Allemagne.
Nous disons: honte à ceux qui
organisent l’immigration par
les traités de libre-échange et
qui l’utilisent ensuite pour
faire pression sur les salariés.»
Le chef des insoumis, qui a
toujours été contre la «liberté
d’installation», entend les
Jean-Luc Mélenchon à Marseille, le 25 août. PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
critiques, guette les polémiques, et répète à qui veut l’entendre que «les gens ne partent pas par plaisir», que
«l’exil est une souffrance» et
qu’il faut «traiter les causes
de l’immigration» sans laisser
de côté le «devoir d’humanité
indispensable». Récemment,
il a milité pour que le gouvernement français ouvre ses
portes à l’Aquarius. Il rap-
pelle que les députés LFI ont
combattu avec «force» la loi
asile-immigration de Gérard
Collomb. Et qu’il est favorable à la régularisation des
travailleurs sans papiers.
Stratégie. Pas suffisant
pour les signataires du manifeste. Ils estiment que Mélenchon reste trop en «retrait»,
qu’il «évite le combat», «mini-
mise le sujet pour ne pas perdre les classes populaires qui
s’opposent à la venue des migrants». Autrement dit: une
stratégie politique pour élargir sa base. Le député LFI refuse d’en faire un «problème»
à gauche et reste sur sa ligne:
ne pas faire de l’immigration
un sujet «central» imposé par
Macron et Le Pen. Paroles
contre paroles. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 2 Octobre 2018
u 19
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France 2 sous le soleil
LIBÉ.FR
Les audiences de septembre sont
tombées : France 2 est en hausse,
de 0,9 point sur un an (14,1 % de parts de marché), notamment grâce au succès d’Un si grand soleil, son feuilleton
post-JT (photo). M6 refrôle la barre des 10% et le groupe TF1
progresse aussi (20,4 %, +0,1 point), merci The Good Doctor et
Quotidien : sur TMC, Yann Barthès attire 200 000 téléspectateurs de plus que son rival Cyril Hanouna sur C8. PHOTO FTV
53%
«Ces chiffres montrent la place
souvent réduite de la personne
âgée dans les décisions
qui la concernent.»
C’est la proportion de
Français estimant que le
mouvement #MeToo n’a
eu de conséquences ni
positives ni négatives, selon un sondage Harris Interactive pour RTL Girls, publié lundi. 32% y voient des
conséquences plutôt positives, 16 % disent que ça a
changé leur perception du
harcèlement sexuel, 8% que
ça a changé leur comportement dans l’espace public.
Le Rassemblement national (RN, ex-FN) a renoncé
lundi à former un pourvoi en cassation pour contester le principe de saisie par la justice d’une aide
publique au parti, a annoncé son avocat: un pourvoi
s’avérerait «suspensif» et «reviendrait à priver le Rassemblement national de la restitution de la somme
de 1,04 million d’euros [pour cause de diminution de
la somme saisie, ndlr], ce qui accentuerait la précarité
de sa situation». Par ailleurs, deux proches de Marine
Le Pen, Jean-François Jalkh et Frédéric Chatillon, ont
été renvoyés en correctionnelle, a-t-on appris lundi.
DANS UNE
ÉTUDE DU CREDOC
rendue publique lundi
Dans les familles, l’entrée en
maison de retraite reste «un
sujet difficile à aborder»,
constate Sandra Hoibian, du
Centre de recherche pour
l’étude et l’observation des
conditions de vie (Credoc).
Dont l’enquête, rendue publique lundi à l’occasion de la
Journée internationale des
dont l’efficacité est toute
relative.
tion “non substituable” sur
leurs ordonnances», selon
Bercy.
Vaccins. Une bonne nou-
velle, les pharmaciens vont
enfin pouvoir administrer le
vaccin contre la grippe sur
Homéopathie. Les pou- tout le territoire. Une
voirs publics ont décidé expérimentation est en cours
d’évaluer de façon plus dans quatre régions depuis
classique ces produits. Les un an. Le PLFSS prévoit la
conditions dans lesquelles généralisation du dispositif
l’homéopathie sera admise en 2019-2020. Les catégories
ou exclue du remboursement de personnes susceptibles
seront définies par un décret, d’être vaccinées se trouveselon le PLFSS
ront élargies, et
pour 2019. Ce
AUX PETITS inclueront notexte précisera
tamment les
SOINS
«notamment la
femmes enceinprocédure et les modalités tes. Cet hiver, 160 000 Frand’évaluation ou de réévalu- çais – majoritairement des
ation de ces médicaments» personnes de plus de 65 ans–
par la Haute Autorité de ont été vaccinés par des pharsanté (HAS). Très attaquée maciens.
par certains courants du
monde médical, l’homéo- Génériques. Dans le
pathie est remboursée à 30% PLFSS, il est prévu que les papar la Sécu, ce dont la HAS tients refusant sans justificas’est étonnée dans plusieurs tion les médicaments génériavis récents. D’autres ques proposés par leur
médecins se montrent plus pharmacien seront moins
ouverts, notant que les bien remboursés à partir
pourfendeurs de l’homéo- de 2020. L’autre mesure vise
pathie s’accommodent fort à «mieux réguler les condibien de médicaments tions dans lesquelles les médecomme les antidépresseurs, cins peuvent apposer la men-
Climat Il a enfin gelé au pic du Midi
personnes âgées confirme
«une intuition» : pour 42 %
des personnes interrogées, la
perspective de l’entrée en
structure d’accueil d’un proche n’a jamais été abordée
dans l’entourage. Un silence
qui conduit alors de nombreux interrogés (39%) à anticiper une entrée en maison
Médicaments: les quatre
dossiers à suivre cette rentrée
Entre la présentation du projet de loi de financement de
la Sécurité sociale (PLFSS)
et les suites des affaires, le
médicament est sur tous les
fronts.
Justice Le RN renonce
à se pourvoir en cassation
Lévothyrox.
L’affaire
autour de ce médicament
reste en partie irrésolue. A
l’occasion d’une procédure en
cours, un avocat de victimes
a demandé à l’Agence de sécurité des médicaments
(ANSM) de lui communiquer
le dossier d’autorisation de
mise sur le marché de la «nouvelle formule». L’ANSM a reconnu que c’était légitime
mais, selon l’avocat, s’est crue
«autorisée, en application de
la loi sur le secret des affaires,
à en occulter certains éléments
au prétexte que ceux-ci pourraient porter atteinte de façon
générale aux secrets protégés
par la loi» et notamment à
«caviarder» le nom de l’entreprise et le lieu où est produite
la lévothyroxine. L’ANSM s’est
défendue, disant que «la lévothyroxine n’étant pas une
substance active d’origine biologique, la rubrique nom et
adresse du fabricant […] est
“sans objet”» et affirmant que
l’origine de la substance active est européenne.
ÉRIC FAVEREAU
de retraite sans que le consentement de la personne
concernée soit recueilli. Le
manque de communication
est d’autant plus important
quand les proches pensent
que l’entrée se fera contre la
volonté de la personne
âgée (44%) plutôt qu’en concertation avec elle (36 %).
Météo France a relevé dans la nuit de dimanche à
lundi les premières températures négatives depuis
cent huit jours au pic du Midi (Hautes-Pyrénées), lequel culmine pourtant à plus de 2870 mètres. Il fallait
remonter au 14 juin pour trouver une autre température négative. Ces trois mois et demi sans gel sont
inédits dans cette région frappée par le réchauffement climatique. Le précédent record, établi en 1999,
était de soixante-dix-sept jours. Des relevés de températures sont pratiqués au pic du Midi depuis 1882.
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20 u
FRANCE
Libération Mardi 2 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Budget 2019, l’impasse
du «en même temps»
Le porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux, n’a pas du tout aimé que Libération pointe l’«entourloupe» de l’exécutif sur la prime
d’activité et l’allocation adultes handicapés. Mais les
ministres ont beau communiquer sur le pouvoir
d’achat, l’exécutif réalise bien des économies sur les
prestations sociales. PHOTO MARC CHAUMEIL
De Boston à Belfort, un vent d’inquiétude
souffle sur General Electric
Réclamant des
emplois en CDI,
une quarantaine
de salariés de
l’ancienne branche
énergie d’Alstom
a bloqué, lundi,
l’entrée de l’usine
belfortaine.
Le même jour,
le PDG du groupe
a été limogé.
Par
JEAN-CHRISTOPHE
FÉRAUD
P
assés sous pavillon
américain il y a
trois ans avec le rachat
de leurs usines par General
Electric, les salariés de l’exbranche énergie d’Alstom
s’inquiètent pour leur avenir
et se rappellent au bon souvenir du gouvernement.
Lundi, une quarantaine d’entre eux a entrepris de bloquer
les portes de l’ancienne usine
Alstom de Belfort. Dénonçant un recours systématique
aux CDD, ils demandent des
embauches en CDI dans cette
usine qui fabrique notamment les fameuses turbines
«Arabelle» installées dans les
centrales nucléaires françaises. Quelques heures plus
tard, le géant industriel annonçait depuis son QG de
Boston (Massachusetts) le
limogeage surprise de son
PDG, John Flannery, remplacé séance tenante par
Lawrence Culp, un ancien
dirigeant du groupe Danaher
Corporation.
CO2. Un nouveau signe que
GE est en pleine tourmente:
l’américain, qui s’est offert
les turbines d’Alstom pour
créer un «champion mondial
de l’énergie», subit de plein
fouet le retournement du
marché des centrales à gaz.
Avec les objectifs de réduction des émissions de CO2, le
secteur s’est effondré. Résultat, le groupe a annoncé
lundi une charge exceptionnelle qui pourrait attein-
A Belfort, en avril 2014, alors qu’Alstom avait accepté les conditions du rachat de sa branche énergie par GE. PHOTO PASCAL BASTIEN
dre 23 milliards de dollars
(19,8 milliards d’euros). De
quoi expliquer ce changement brusque de PDG.
Et renforcer les craintes
des 4 400 salariés employés
par GE dans les deux usines
de Belfort et de la petite
commune voisine de Bourogne. Mais aussi chez
les 6000 autres énergéticiens
qui travaillent pour l’américain en France, comme
à Grenoble où l’usine GE
Hydro, spécialisée dans les
turbines hydrauliques, a annoncé il y a un an un lourd
plan social.
En signant, le 1er novembre 2015, l’acquisition des
activités «énergie» de l’ancien fleuron industriel français pour 12 milliards d’euros,
le PDG d’alors de GE, Jeff Immelt, avait pourtant promis
de créer «1 000 emplois industriels» en trois ans dans
l’Hexagone. Il est désormais
acquis que GE ne tiendra pas
ses promesses. John Flan-
nery, qui avait succédé à Immelt, l’a déjà fait savoir avant
l’été au ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, arguant
d’un «environnement difficile». De fait, au 14 juin,
GE n’avait créé que 323 emplois nets en France sur
les 1000 prévus. Et selon des
sources syndicales, «le compteur serait à zéro emploi créé
aujourd’hui» à la suite des
départs non remplacés.
Pénalité. Sous pression à
Wall Street, GE a déjà annoncé 12 000 suppressions
de postes dans le monde
fin 2017, dont 4 500 en Europe. Aussi, Bercy pouvait se
féliciter, juste avant l’été, du
fait que la France «a été épargnée par les restructurations
menées ailleurs». «Mais la
seule raison pour laquelle GE
n’a pas encore dégraissé en
France, c’est que l’américain
était tenu jusqu’ici par les
accords signés avec le gouvernement français, redoute
aujourd’hui un ex-cadre parti
après le rachat. Or ils seront
caducs le 1er janvier 2019, il va
y avoir de la casse.» Si John
Flannery répétait ces derniers mois qu’«Alstom s’est
révélé en dessous des attentes», son successeur risque
d’être encore plus explicite.
A Bercy, on semble déjà avoir
intégré que GE paiera aux
autorités françaises la pénalité de 50 000 euros par emploi non créé, prévue dans les
accords de 2015 : 33,8 millions d’euros si l’on en reste
à 323 postes, 50 millions si le
solde final est à zéro. Chez GE
France, on souligne prudemment qu’il est «difficile, pour
le moment, de calculer le
solde entre les départs volontaires et les embauches en
cours». «Au besoin, la pénalité sera réinvestie pour aider
à créer des emplois là où il le
faudra», dit-on à Bercy.
L’américain, qui réalise 7 milliards d’euros de
chiffre d’affaires en France
sur un total de plus
de 100 milliards, s’en tirerait
plutôt à bon compte.
Hasard de calendrier, GE doit
racheter à Alstom, ce mardi,
ses parts dans les trois sociétés à 50 / 50 créées en 2015
dans les réseaux électriques,
les énergies vertes et les turbines nucléaires, pour
pérenniser l’emploi. Mais
les 2,6 milliards d’euros versés par GE ne profiteront
qu’aux actionnaires du
groupe français.
Accordéon. Les salariés
désormais à 100 % sous la
gestion de GE, eux, ont du
souci à se faire. Certes, le
groupe met en avant son
«ancrage centenaire» dans
le pays, où il emploie
16000 personnes dans l’énergie, la santé, l’aéronautique,
et rappelle que «2 500 personnes ont été recrutées» depuis le rachat d’Alstom, sauf
qu’il y a eu autant de départs.
Il fait cependant miroiter une
nouvelle usine pour les éoliennes en mer, à Cherbourg,
qui emploiera 550 personnes
«à terme».
Mais les syndicats ont des
raisons de s’inquiéter pour le
cœur de l’activité en France:
les turbines à gaz. La demande mondiale atteint
120 turbines, alors que les capacités de production sont de
400 unités par an. En 2018,
GE n’aura fabriqué que 60 de
ces machines, dont 40 à Belfort et 20 aux Etats-Unis.
Autant dire qu’un gros coup
d’accordéon menace l’usine.
«On ne voit pas comment on
va passer au travers», s’alarmait la semaine dernière le
délégué CFE-CGC. En cas de
coup de grisou, Macron pourrait être interpellé : c’est lui
qui avait donné son feu vert,
en 2014, à la vente des turbines d’Alstom à General Electric, puis signé les accords
engageant GE sur l’emploi en
France, lorsqu’il était ministre de l’Economie. •
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
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AVIS D’ENQUÊTE PUBLIQUE
Projet de déclassement du domaine public routier
avenue de la Porte Brancion à Paris 15ème
Par arrêté du 27 aout 2018,
Madame la Maire de Paris ouvre une enquête publique à la Mairie du 15ème
arrondissement
du lundi 15 octobre au lundi 29 octobre 2018 inclus
sur le projet de déclassement du domaine public routier
de deux volumes en surplomb du boulevard périphérique
avenue de la Porte Brancion, Voie CI/15, voie CJ/15 et
avenue de la Porte Brancion, rue Claude Garamond, voie AP/14 à Paris 15ème
M. Claude BURLAUD a été désigné en qualité de commissaire
enquêteur.
Le dossier d’enquête, déposé à la Mairie du 15ème arrondissement, sera mis
à la disposition du public qui pourra en prendre connaissance et y consigner
éventuellement ses observations sur le registre d'enquête :
- les lundis, mardis, mercredis, vendredis de 8h30 à 17h00
- les jeudis de 8h30 à 19h30
(bureaux fermés les samedis, dimanches et jours fériés)
Afin d'informer et de recevoir les observations du public, le commissaire
enquêteur assurera les permanences à la Mairie du 15ème arrondissement les
jours et heures suivants :
le lundi 15 octobre 2018 de
8h30 à 10h30
le jeudi 25 octobre 2018 de 17h00 à 19h00
le lundi 29 octobre 2018 de 15h00 à 17h00
Les observations pourront également être adressées par écrit et pendant toute
la durée de l'enquête au commissaire enquêteur, à la mairie du 15ème arrdt.
Elles seront annexées au registre d'enquête.
EP 18-296
enquete-publique@publilegal.fr
DIVERS
SOCIÉTÉ
<J3><O>6285594</O><J>02/10/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000718949</B><M></M><R></R></J3>@
Rectificatif suite à l’annonce parue le 27 septembre 2018 concernant la SARL
CONSULTANTB2B
Il fallait lire : Aux termes d’une assemblée générale extraordinaire le 25 septembre 2018.
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
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Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Comme les parents
d’Aznavour II. Aznavour la
faisait partir, il la rejoint ;
Après elle, Aznavour a trouvé
sa voix III. Deviendrait pâle
IV. Lettres de Charles ;
Pièges pour pêcheurs
V. Boîte de gâteaux ; De
droite, avant c’était hier
VI. Elle a chanté la Mamma
VII. Province italienne
VIII. Chanson d’Aznavour
avant moi ; Il transporte
moins
a g ré a b l e m e nt
qu’Aznavour IX. Ce qu’ont
dressé les Comédiens
X. Note clé ; Ils alourdissent
le ventre des bateaux
(Emmenez-moi) XI. La Suisse
longtemps pour Aznavour
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Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
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Grille n°1029 / Aznavour
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Aznavour pour les Arméniens 2. Avant la fin ; Comme Venise 3. Il n’y en a
qu’une ici, Aznavour en eut trois ; Ville du tonnerre 4. Chanson d’Aznavour
avant moi ; Elle aussi est très écoutée à l’étranger 5. Arrive ; Col des Alpes
6. Rouge chez Ferrari ; Pas réglée 7. Affina ; Il a joué un mauvais tour à Aznavour en avril en Russie 8. Quand on ne se retient pas la nuit ; Un peu de
talc 9. Partie d’un concert ; 1 500 Romains ; Aznavour l’était toujours bien
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
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Horizontalement I. LIUTPRAND. II. UDF. RACÉE. III. CHOUANS.
IV. IR. UV. DÉO. V. NOSSI-BE. VI. ENO. SAMPI. VII. SENSORIEL.
VIII. CONTRACTA. IX. ÉTÊTA. ION. X. NET. TUENT. XI. TEST. ANSE.
Verticalement 1. LUMINESCENT. 2. ID. RONÉOTÉE. 3. UFC. SONNETS.
4. HUS. STT. 5. PROVISORAT. 6. RAU. BARA. UA. 7. ACADÉMICIEN.
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
Sanctions économiques:
les civils victimes de
punitions collectives
Les Etats-Unis
ont annoncé les
«sanctions les plus
fortes de l’histoire»
contre l’Iran.
Un diplomate
appelle ici la
communauté
internationale
à renoncer à ce
système de «punition
collective» archaïque.
T
out le monde se souvient
des conséquences catastrophiques pour les droits
de l’homme des embargos commerciaux quasi-complets imposés à plusieurs pays sous l’autorité des Nations unies durant la
décennie 1990, particulièrement
en Irak, où la révélation de l’ampleur des souffrances infligées
aux populations civiles par l’embargo a été le facteur déclencheur d’un abandon par l’ONU
des sanctions et embargos de
L'ŒIL DE WILLEM
caractère général, au profit de
sanctions dites «ciblées», aussi
appelées smart sanctions, visant
spécifiquement les acteurs,
personnalités ou entités auxquels
est imputé le comportement répréhensible (selon le cas : terrorisme, prolifération, atteintes aux
droits de l’homme, etc.) qui justifie l’action. A rebours de cette
évolution, on assiste malheureusement depuis plusieurs mois
à un retour vers des sanctions
économiques étendues, dont cer-
(entre combattants et non-combattants, et entre objectifs civils
et militaires) devraient s’appliquer à des sanctions économiques même en temps de paix,
quoi qu’il en soit des discussions
et des incertitudes – qui relèvent
de la technique juridique – sur
l’application du droit international humanitaire en dehors des
situations de conflits armés.
A défaut, on aboutit à un résultat
absurde, et donc inacceptable :
les civils sont privés en temps
de paix, de la protection (légale)
dont ils bénéficieraient en temps
de conflit armé contre des
mesures fondamentalement
identiques.
Ceci dit, je lance un appel à un
examen immédiat par la communauté internationale de toutes
les situations de blocus de facto,
actuellement appliqués ou
annoncés à court terme, à l’aune
des critères du droit international humanitaire. Les mesures
qui ne respecteraient pas les
impératifs de nécessité, de
proportionnalité et de discrimination, devraient être abrogées,
ou interrompues, sans délai.
Je fonde beaucoup d’espoirs
sur l’issue des procédures
contentieuses actuellement
en cours devant la Cour internationale de justice de La Haye,
dans les deux affaires des
mesures prises contre le Qatar et
l’Iran par différents pays.
Je pense que la Cour, qui est le
principal organe judiciaire des
Nations unies, y aura une occasion unique de clarifier le statut
des sanctions économiques au
regard du droit international et
des droits de l’homme.
A l’inverse, ma principale inquiétude tient à la véritable «escalade» à laquelle nous assistons
actuellement dans le recours
aux sanctions économiques
et aux embargos, particulièrement du fait d’un pays qui a eu
dans le passé un rôle moteur
dans la construction de l’ordre
international post-1945 et l’émergence des institutions des Nations unies. Le recours systématique aux sanctions unilatérales
contribue à éroder le système
de sécurité collective de la Charte
des Nations unies, qui confie la
responsabilité primaire des
mesures visant à protéger la paix
et la sécurité internationale au
Conseil de sécurité. •
Par
IDRISS JAZAIRY
DR
IDÉES/
taines ne sont clairement pas
conçues comme «ciblées» ni ne
se prétendent «intelligentes»
mais se veulent au contraire
«totales», comme c’est le cas
des mesures ré-imposées par les
Etats-Unis à l’encontre de l’Iran.
On aura noté que le secrétaire
d’Etat américain a parlé à cette
occasion des «sanctions les plus
fortes de l’histoire» («strongest
sanctions in history»).
Dans mes derniers rapports
présentés cette année au Conseil
des droits de l’homme et à
l’Assemblée générale des Nations
unies, je développe l’idée
qu’appliquer des sanctions
économiques étendues sous
la forme d’un embargo quasicomplet, en particulier quand
cet embargo prétend s’appliquer
de façon «extraterritoriale»
– c’est-à-dire toucher des acteurs
de pays tiers pour les contraindre
à ne plus faire d’affaires avec le
pays ciblé – produit des effets qui
peuvent quasiment être comparés à ceux d’un blocus d’un pays
étranger, et donc relèvent de ce
que l’on appelle la «guerre économique». Les conséquences négatives potentiellement très étendues de ces mesures sur les droits
humains des populations civiles
des pays ciblés sont aisées à
concevoir, et, je le répète, ont été
avérées dans un passé récent.
Mes recherches concluent que
les embargos de cette nature
violent plusieurs des règles
les plus élémentaires du droit
international humanitaire et des
droits de l’homme. Il faut rappeler en particulier qu’un blocus en
temps de guerre peut conduire à
une «punition collective» des
populations affectées, ce qui
est contraire aux normes universellement acceptées du droit des
conflits armés, telles que reflétées dans la 4e Convention de Genève de 1949 sur la protection des
civils en temps de guerre.
Lorsqu’on se trouve dans le cas
de mesures visant à imposer un
blocus de facto, par l’«isolement
économique» du pays ciblé, à travers des restrictions sur ses exportations et ses importations,
et la mise en place d’obstacles
qui rendent pratiquement
impossibles la circulation des
biens et des capitaux entre la
cible et le reste du monde
(notamment en contraignant le
système SWIFT de déconnecter
les banques du pays ciblé de ses
services techniques de messagerie financière, rendant en pratique quasi-impossibles les transactions financières avec le pays
ciblé), il faut bien reconnaître
qu’il s’agit d’une forme de «punition collective» – et il n’importe
pas fondamentalement de savoir
si cette mesure est utilisée en
temps de paix ou dans le cadre
d’un conflit armé.
Dès lors, je dis qu’en clair, les exigences de base du droit des
conflits armés (le droit international humanitaire), c’est-à-dire
les règles de nécessité, de proportionnalité et de discrimination
Diplomate. Rapporteur spécial
des Nations unies sur l’impact
négatif des mesures coercitives
unilatérales sur l’exercice des
droits de l’homme.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 2 Octobre 2018
ÉCONOMIQUES
Par
BRUNO AMABLE
Professeur à l’université de Genève
Comédie à l’italienne
Contrairement au gouvernement grec mené par
Syriza en 2015, la coalition italienne n’a aucun
projet de remise en cause des transformations
néolibérales en cours : il s’agit plutôt de surjouer
le défi à l’UE pour des raisons électoralistes.
T
out le monde connaît la
phrase de Marx sur les événements qui se produisent
deux fois, la première comme
une tragédie, la deuxième comme
une farce. On sait comment, il y a
trois ans, s’était terminée la tentative d’un gouvernement nouvellement élu de remettre en cause la
politique d’austérité imposée par
l’Union européenne. La confrontation du gouvernement grec dirigé
par Syriza avec l’Eurogroupe avait
débouché sur sa défaite, qui s’était
traduite par la poursuite de l’austérité et la mise en œuvre de nouvelles «réformes» néolibérales. L’année dernière, le PIB par habitant
grec était encore inférieur de 23%
à son niveau de 2007.
Voilà de nouveau qu’un gouvernement «met l’Europe au défi», pour
reprendre un titre de presse. L’annonce par Giovanni Tria, le ministre italien des Finances, d’un déficit budgétaire de 2,4% du PIB pour
les trois années à venir, au lieu
des 1,6% promis, a déclenché des
réactions prévisibles à la fois du
côté des marchés financiers et de
la Commission européenne. Les
premiers effets de la «discipline
des marchés» se sont rapidement
fait sentir: le taux d’intérêt sur les
titres publics italiens à dix ans s’est
(re)mis à monter. Du côté des autorités européennes, le commissaire
européen aux Affaires économiques et financières Pierre Moscovici a jugé que le budget italien
était «hors des clous».
Ce qui motive ce jugement est le
niveau de la dette publique, qui est
élevé depuis longtemps déjà. Il approchait 90% du PIB vers la fin des
années 80 et les 100% ont été franchis au début de la décennie 1990.
La crise de 2008 a porté ce niveau
au-delà de 130 %.
Il y a au moins trois éléments à
prendre en compte pour apprécier
la soutenabilité de la dette: le déficit budgétaire, la croissance et le
taux d’intérêt. Pour le premier,
cela fait plus de deux décennies
que le budget italien est en excédent primaire (hors charge d’intérêt), et même le budget à 2,4 %
ne changera pas cette orientation.
RÉ/JOUISSANCES
Par
LUC LE VAILLANT
De quel bois est fait
Tiger Woods?
Au lendemain de la Ryder Cup, qui a vu la France s’approcher
d’un monde du golf méconnu, réflexions sur les névroses très
américaines de la star des greens au polo rouge.
J
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
’adore parler de ce que je ne connais
pas. Le seul club que j’ai tenu en main,
cela devait être au minigolf de La Baule,
pour complaire à mes enfants quand ils voulaient encore qu’on s’active en commun. Je
suis à l’image des Français moyens. Je ne me
suis toujours pas converti à cette religion
anglo-saxonne où les héros circulent en voiturette. Je persiste à penser que le golf est un
sport de privilégiés bedonnants et méprisants, ce qui est de la dernière bêtise. Et je
ne m’autorise pas encore à envier ces aprèsmidi de campagne où chacun joue à sa main,
hommes et femmes mêlés, vieux et jeunes
embarqués, talents et débutants réconciliés,
bravant la pluie et le vent dans des endroits
chlorophyllés à la plastique assez exaltante.
En revanche, la personnalité de Tiger Woods
me fascine, tant elle concentre les paradoxes
américains qui seront bientôt les nôtres, s’ils
ne le sont déjà.
Le bébé champion militarisé. Il y a eu
Mozart, enfant prodige, monstre de foire
viennois, tout juste connu par les élégants
des cours royales. Et il y a Tiger Woods qui,
à 2 ans, vous avez bien lu, envoyait des balles
à 50 mètres. Evidemment, la télé était déjà
là et faisait son miel de l’exceptionnel gamin.
La dévoreuse hertzienne sera de tous les instants cruciaux de la vie du bébé tigre. Elle le
vampirisera lors des tournois gagnés mais
aussi quand il emboutira sa voiture après
une crise conjugale ou quand il flageolera
lors d’un contrôle de police, abîmé par ses
opérations au dos, voix pâteuse après abus
d’antidouleurs, incapable de nouer ses lacets. Tiger est le fruit d’un conditionnement
Mais la croissance est au point
mort depuis à peu près la même
époque, ceci étant peut-être en
rapport avec cela. Le PIB italien n’a
toujours pas retrouvé le niveau
de 2008 et le PIB par personne employée stagne depuis le début des
années 2000. Le budget à 2,4% ne
provoquera pas une relance.
La question des taux d’intérêt est
plus délicate. L’annonce de Tria a
fait monter le taux sur les titres
publics à dix ans à 3,25 %. On est
encore loin des 6 % et plus de
juillet 2012. «Nous n’avons pas peur
des spreads» a déclaré un sénateur
du Mouvement Cinq Etoiles (M5S).
Pourtant, ce serait une source potentielle de souci pour le gouvernement italien, surtout si la Banque
centrale européenne, dans un calcul politique, laissait jouer à plein
la «discipline des marchés».
Mais qui aurait intérêt à cela? Pas
la coalition au pouvoir à Rome,
mais pas plus les autres gouvernements ou les autorités européennes. Une crise de la dette italienne
aurait sur l’ensemble de la zone
euro des conséquences autrement
sérieuses que la crise grecque. De
plus, il y a des élections européennes l’année prochaine et en Allemagne, première économie de la
zone, la coalition gouvernementale menée par Angela Merkel est
beaucoup plus affaiblie qu’en 2015.
Surtout, il ne faut pas oublier que
l’austérité n’est qu’un moyen au
service d’une fin, la transformation néolibérale des modèles socio-
au berceau. Son père avait décidé qu’il serait
le roi du golf. Et cet instructeur des marines
a programmé son jeune fauve pour qu’il n’ait
d’autre issue que le succès. Il l’a rudoyé et
déstabilisé comme il le faisait avec les crânes
rasés dont il était l’adjudant. Cette technique
militaire n’est plus de saison. M’Bappé (foot)
ou Verstappen (F1) ont la précocité choisie,
doublée d’une pratique des jeux vidéo en
guise d’entraînement numérisé.
Le come-back du triste sire. Génie en
barboteuse, Tiger Woods, 42 ans désormais,
coche la case d’une seconde mythologie que
chérit l’Amérique. C’est un revenu de l’enfer,
un come-back kid. Il était glorieux et arrogant, il a chuté lourdement, moralement et
physiquement. Et le voilà de retour, mine
toujours rébarbative de triste sire, mais humanité augmentée par les épreuves surmontées. Et cette balançoire symbolique de la seconde chance vole haut dans les nuages des
rêveries des développeurs personnels que
nous sommes tous en train de devenir.
L’homme multicolore et Trump. Woods
n’est pas métis, il est multicolore. Il cumule
les sangs mêlés, additionne les origines,
brouille les cartes géographiques et génétiques. Il s’entremêle thaïlandais, chinois,
européen, africain, amérindien. Mais cela ne
fait pas forcément de celui qui est vu comme
Noir, dans ce pays-continent où toute goutte
de café dans un océan de lait vous tamponne
«nigger», un soutien de ses «brothers» que
le golf a longtemps employés comme simples caddies, porteurs de sac pour maîtres
blancs. Tiger Woods, et c’est son droit le plus
strict, ne se vit pas comme «racisé», absurde
concept essentialiste s’il en est. Ce grand accumulateur de sponsors se garde bien de po-
économiques européens. La politique économique du gouvernement
italien remet-elle en cause ce projet? Pas vraiment. Les mesures prévues s’inscrivent plutôt dans sa
continuation. Les deux dernières
décennies ont été marquées par
une vague de «réformes» de la protection sociale et du marché du travail. La coalition gouvernementale
n’a aucun projet sérieux de remise
en cause de ces transformations. Il
n’y a aucune mesure d’ampleur
s’opposant à la flexibilisation du
marché du travail. La remise en
cause de la réforme des retraites
reste commodément modérée et le
projet du revenu de citoyenneté,
élément central du programme du
M5S, ressemble étonnamment à
celui de revenu universel d’activité
d’Emmanuel Macron, qui s’inscrit
dans une logique de mise au travail
des chômeurs sous la contrainte de
privation de revenus.
Bref, sur l’essentiel, rien ne change.
L’exécutif italien, et notamment
le M5S, a intérêt, pour des raisons
de politique intérieure, à surjouer
son défi à l’Europe. Les autorités
européennes, elles, doivent réitérer avec une conviction forcée leur
message de «rigueur budgétaire»
et de «poursuite des réformes», en
se gardant bien de déclencher une
crise où elles auraient, elles aussi,
beaucoup à perdre.
Cette chronique est assurée en alternance
par Anne-Laure Delatte, Ioana Marinescu,
Bruno Amable et Pierre-Yves Geoffard.
ser un orteil dans le marigot politique. Il ne
tient pas à dégoûter la moitié de ses fans.
Mais Woods ne peut cacher avoir côtoyé sur
les greens un Donald Trump cajoleur de petite balle blanche. Pire, il ne semble pas avoir
détesté partager un dîner avec le président
à mèche blonde. Il a beau affirmer que respecter la fonction présidentielle ne vaut pas
soutien, il se retrouve vite encagé dans un
zoo de supporteurs qui sonne creux. Tandis
que bien d’autres sportifs mettent le genou
à terre pendant l’hymne américain pour protester contre les discriminations, Woods ne
semble avoir de rouge que son polo à virgule.
Le pénitent sexuel et la frappeuse
suédoise. La performance sportive se
nourrit d’adrénaline. Quand celle-ci vient à
manquer, la compensation prend diverses
formes. Pour garder ses nerfs à haut voltage,
le parfait père de famille a fréquenté les casinos ou multiplié les conquêtes. On en recense 120, ce qui fait pâle figure par rapport
aux «mille e tre» de Don Juan. Les révélations rétribuées des aguicheuses devenues
donneuses ont ulcéré son épouse. Cette Suédoise est originaire d’une nation au féminisme scrutateur qui montre l’exemple puritain et a déjà eu la peau du hacker Julian
Assange. La légende veut qu’Elin Nordegren
ait réglé son compte à sa tête de nœud de
mari à coup de club de golf ensanglanté. Parfait exemple du mâle blanc hyperconnu à la
rigidité mise aux arrêts de rigueur, le Tigre
est allé castrer sa libido dans une clinique
spécialisée. Il a validé ainsi ce récent business édifiant basé sur la pathologisation de
la sexualité. Il en est revenu repentant, se
confondant en excuses. Et puis il a retrouvé
le succès sportif. Faut-il faire le lien? Ou préciser que son yacht se nomme Solitude? •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Mardi 2 Octobre 2018
Sylvie (grosse
tête), 2018, de
Nina Childress.
PHOTO COURTESY
GAL. BERNARD
JORDAN. ADAGP
Par
JUDICAËL
LAVRADOR
Envoyé spécial à Toulouse
L
a myriade d’expositions
(trente-deux) proposées par le Printemps
de septembre, à Toulouse et
ses alentours (de Colomiers à
Labège), suit une ligne contrapuntique qui fait sourdre
sous une dominante burlesque le ton plus grave avec lequel des artistes envisagent
«les conflits et les tensions de
l’histoire», selon les mots du
directeur de la manifestation,
Christian Bernard. Le titre
choisi pour cette édition,
«Fracas et Frêles Bruits», attribue aux œuvres d’art le rôle
de fragiles et modestes caisses de résonance au vacarme
fracassant du monde.
Le film de Tracey Moffatt sur
les migrants ballottés entre
deux rives (au Théâtre Garonne) ou le long papier peint
animé en images de synthèse
de la Maorie Lisa Reihana, In
Pursuit of Venus (au même
endroit), mettant en scène les
premiers explorateurs accostant sur les terres des peuplades du Pacifique, pointent
des questions de domination
avec émotion.
Ailleurs, ces mêmes questions seront traitées avec
autant d’acuité mais sur un
mode plus comique et enjoué. «La situation de l’art
contemporain dans le monde
polycentré de la globalisation, écrit encore Christian
Bernard, suggère l’image
d’archipels.» Le festival toulousain se tient de fait dans
cette vaste marge, où plein de
petites expos, personnelles
ou collectives, reflètent davantage les humeurs des artistes, leurs intuitions, leurs
crises de nerf et leurs fous rires, auxquels se joignent les
nôtres. •
LE PRINTEMPS
DE SEPTEMBRE
FRACAS ET FRÊLES
BRUITS
à Toulouse et ses alentours.
Jusqu’au 21 octobre.
Avec une constellation
d’expos sur le thème
«Fracas et Frêles Bruits»,
la nouvelle édition
du festival le Printemps
de septembre explore
les conflits et les tensions
du monde, alternant
le grave et l’irrévérencieux.
ARTISTES EN DÉSORDRE
DE BATAILLES À TOULOUSE
NINA CHILDRESS
PORTRAITS TOISÉS
Nina Childress a fait un casting dans
les collections du musée des Augustins pour maquer les heureux élus, des
portraits pompiers de bourgeois épatés, avec ses propres toiles, des portraits délurés de filles coquettes, un
peu vedettes (la jeune Sylvie Vartan
ouvre le bal), que l’artiste a pomponnées pour qu’elles soient à la hauteur
de ce duel des genres. Au musée PaulDupuy, sont confrontés – entrelacés,
plutôt – un mode de représentation
d’hommes et de femmes vieillot, aca-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 2 Octobre 2018
u 25
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D’Ulysse 31 au clip en forme de space opera
animé la Serenissima du groupe Rondo Veneziano en passant par les émissions de JeanChristophe Averty, la première partie de l’expo
«France électronique» réunit une quinzaine
d’heures d’archives de programmes audiovisuels. Qui servent étonnamment d’arrière-plan
historique à ce que les jeunes artistes font
PHOTO DAMIEN ASPE. PRINTEMPS DE SEPTEMBRE
«FRANCE
ÉLECTRONIQUE»
PASSIONS
TECHNO
JACQUELINE DE JONG
MONSTRES MALICIEUX
Que n’a-t-elle osé ? Pas grandchose. Au vu de la rétrospective
que lui consacre le Printemps de
septembre aux Abattoirs, Jacqueline de Jong, âgée de près de
80 ans, a toujours forcé la dose.
Extravagante, engagée, révoltée,
surexcitée, son œuvre picturale et
graphique menée depuis les années 60 entre Londres, Paris et
Amsterdam où l’artiste vit désormais, commence à s’échapper du
placard de l’histoire (masculine)
de l’art où elle avait été remisée. Et
elle en sort en tourbillonnant: l’es-
démique, hiérarchisé (mais pas mal
peint) et celui, pop, vif, hilare dont
Nina Childress étoffe ses modèles.
L’accrochage est au poil. Il singe par
endroits celui des period rooms, ces
salles qui ne connaissent pas les murs
blancs et préfèrent se tapisser de papier peint à rayures, voire se meubler
de commodes et de vases. Il varie
aussi les modalités de présentation :
chargé par endroits et laissant ainsi
les toiles se serrer par grappe, les unes
au-dessus des autres, il les place parfois sous vitrine puis ailleurs, les suspend à des baguettes (en laissant celles-ci tomber ostensiblement bien
pace dédié à son activité au sein
de la mouvance situationniste
prend la forme d’une salle circulaire couverte des pages de sa revue The Situationist Times, pleine
de représentations graphiques de
labyrinthes comme autant de projections des dérives psychogéographiques, mode de cheminement mental et physique, ludique
et constructif, prôné par les situationnistes.
De retour à Amsterdam, après
s’être vu refuser le renouvellement
de son titre de séjour français (la
plus bas que le tableau) ou enfin, les
installe dans l’espace, en les posant à
terre, ou en les faisant jaillir du mur et
s’avancer ainsi vers le spectateur.
C’est à travers tout cela, semble dire
Nina Childress, que la place des femmes (et des hommes) dans la peinture
et au musée s’envisage, se négocie, se
révolutionne. Qui prend les devants?
Qui passe à l’arrière-plan ? Qui se dénude dans l’atelier de l’artiste? Qui ne
sourit pas ? Qui a le droit de faire la
gueule? Nina Childress a ainsi accolé
le tableau d’un notable de profil, long
nez et mine pincée, à un des siens,
une jeune fille sur fond blanc, mine
aujourd’hui des images de synthèse et de
«L’imagination artificielle», titre de la deuxième
partie. Dans une scénographie signée du collectif l’Agence du doute, qui emprunte aux mondes
virtuels leurs grilles abstraites et éthérées, la curatrice Jill Gasparina retrace ainsi quelques jalons d’une passion française, à la fois politique
et artistique, pour les images technologiques.
Dans la foulée d’un Vasarely collaborant avec
IBM ou d’un Nicolas Schöffer domptant la cybernétique dans ses installations clignotantes, les
ingénieurs, spécialistes en «télématique»,
comme on disait à l’époque, seront soutenus par
les institutions françaises (l’INA en tête) pour bâtir une industrie des images futuristes. C’est dans
cette si proche et si lointaine orbite que se déploient à Toulouse l’installation de Grégory Cha-
faute à sa production d’affiches en
mai 68), elle se fabrique une espèce de journal intime-valise, de la
taille d’un tableau portatif qu’elle
ouvre et referme, amende et rature
au gré de ses inspirations. Les panneaux sont couverts de motifs furibards et gesticulants qui se retrouvent sur ses toiles, à peine assagis.
Et là, en effet, l’œuvre prend du
poids. Au contact du mouvement
CoBrA, dont Jacqueline de Jong fut
l’une des compagnonnes, elle étale
et empile à la surface des monstres
goulus qui se bousculent, yeux
globuleux et tous crocs dehors,
dans un indescriptible méli-mélo.
Une tératologie grotesque qui reprend du poil de la bête dans les
années 90 avec des scènes de
guerre où les personnages se tordent de douleur… Et où, souvent
une vulve s’ouvre, béante. Le sexe
fait crûment partie de la palette. Y
compris dans une veine plus malicieuse et langoureuse à travers ses
parties de billard, où les queues tapent les boules sur tapis vert dans
des perspectives renversantes que
compliquent encore les motifs
rayés des chemisiers des joueurs
(joueuses) ainsi que ceux, kaléidoscopiques, du dallage au sol.
Jacqueline de Jong, «Rétrospective»,
aux Abattoirs, Musée–Frac Occitanie,
Toulouse (31). Jusqu’au 13 janvier.
triste et nez en trompette. Les deux se
tournent le dos. Un couple fâché que
quelque deux cents ans séparent mais
que la symétrie de la pose, de la palette et du détail physique (le nez qui
pointe) réunit. L’expo de Nina Childress ne règle pas seulement des
comptes ni n’organise seulement la revanche des femmes: elle règle la mire
sur l’art de peindre en s’attachant à
mettre en scène les questions de composition, de couleurs, de touche.
Nina Childress, «Le hibou aussi trouve
ses petits jolis», au musée Paul-Dupuy,
Toulouse (31).
tonsky stockant des blocs de formes molles et
blanchâtres comme des cerveaux ou des œufs
gélatineux dans des caissons rétro-éclairés; ou
bien encore ces sculptures fabriquées par Samir
Mougas en fonte d’aluminum, mais générées par
ordinateur et qui se posent là «comme de gros
bibelots technologiques». Des œuvres technologiques en effet, mais qui avouent avec humour,
par leur mutisme, ne pas trop savoir ce qu’elles
anticipent. Bel et bien travaillées par «L’imagination artificielle», par ses formes fluides et ses
techniques de pointe, elles reconnaissent devoir
s’en tenir encore pour l’heure à l’état embryonnaire. Et leurs auteurs à celui de bébé démiurges.
Exposition collective «France électronique»,
à l’Institut supérieur des arts de Toulouse (31).
PHOTO ILMARI KALKKINEN. MAMCO, GENVE
A. MARTIN. P. QUEAU. INA
CULTURE/
BRUNO GIRONCOLI
HUMAINS DE DEMAIN
L’effet de groupe est parfait, l’alignement au cordeau et les
sculptures, solides attelages de créatures fœtales et de rouages mécaniques, disposées de manière à faire face au spectateur. C’est dire si le titre de l’exposition («la Grande Cavalcade») n’est pas tiré par les cheveux qui lâchent la bride (pas
le choix tant ce matériel tire à hue et à dia) à l’art de Bruno
Gironcoli (1936-2010). Coulé dans la fonte d’aluminium à la
surface dorée ou argentée, systématiquement lisse, chaque
membre de cette horde sauvage et policée à la fois a tout l’air
d’anticiper sur les futures formes du vivant. A chaque fois,
un embryon de petit homme trône sur une espèce de char
ou de millepatte bardé de pics. Ce sont des sculptures passives-agressives. Elles semblent pitoyablement lentes, facile
à prendre de vitesse, et cependant redoutables, du genre
à avancer coûte que coûte. Mais vers et contre qui ou quoi?
A quoi servent ces pics dentelés qui feignent de mordre quiconque s’en approche de trop près ? L’ironie de Gironcoli
est là. Ces bio-machines qui paradent en rang d’oignons sont
à l’image effrayante et ridicule de toutes les inventions, de
toutes les attitudes manifestant péremptoirement de grandes visions pour l’avenir de l’humanité. L’artiste autrichien
a grandi dans l’après-guerre et dû digérer le passé nazi de
sa mère patrie et dans le même temps prendre en marche
le train du capitalisme. Ses sculptures kafkaïennes mettent
le doigt dans cet engrenage historique.
Bruno Gironcoli, «La Grande Cavalcade», au Couvent des Jacobins,
Parvis des Jacobins, Toulouse (31).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Mardi 2 Octobre 2018
«Coquilles», 1761-1765,
un des rouleaux réalisés
par ce peintre atypique.
PHOTO AGENCE DE
LA MAISON IMPÉRIALE
La fresque animalière
de ce peintre japonais
du XVIIIe siècle,
composée de
30 rouleaux, est
présentée dans son
intégralité pour la
première fois en
Europe, au Petit Palais.
U
n splendide bestiaire niche au Petit Palais. Insectes, papillons, grenouilles, volailles, poulpes, oies
sauvages, cacatoès, peints par le
Japonais Itō Jakuchū (17161800) sont pour la première fois
montrés ensemble en Europe.
Cette faune fabuleuse, intitulée
Images du Royaume coloré des
êtres vivants – 30 rouleaux de
grand format où se pâment coqs
à crête rouge parsemée de petits
points blancs, phénix aux plumes terminées par des cœurs et
bancs de poissons zen – arrive
du Japon, tout droit sortie du
musée des collections impériales Sannomaru Shōzokan, à Tokyo. Seul le phénix blanc qui
orne l’affiche avait déjà été montré à Paris lors de l’Exposition
universelle de 1900, en plein japonisme. Or, depuis, le peintre
japonais était resté dans l’ombre,
peu connu du grand public. A
Paris, l’œuvre très fragile ne
reste exposée qu’un mois pour
ne pas s’abîmer. Au Japon, les
rouleaux sont exposés en fonction des saisons: les chrysanthèmes à l’automne et les «faisans
dorés sous la neige» en hiver.
Moine zen. Disposées en arc
Itō Jakuchū au
«Royaume» des yeux
de cercle dans la pénombre, les
magnifiques compositions animalières peintes sur soie irradient de couleurs vives dans une
atmosphère bouddhiste. A la
mort de son frère, Itō Jakuchū,
peintre autodidacte, avait offert
ses rouleaux au grand monastère du Shōkoku-ji à Kyoto pour
décorer les salles lors des cérémonies religieuses. A l’origine,
le Royaume coloré des êtres vivants était un ornement pour
magnifier la triade de Sakyamuni, placée au centre de l’ensemble. Les animaux sont donc
un auditoire dissipé pour écouter l’enseignement du Bouddha.
Il règne au Petit Palais une atmosphère zen où les titres des
rouleaux sont déjà des poèmes:
«Roses et petits poissons»,
«Fleurs de pêcher et petits
oiseaux», «Prunier en fleur et
grue», «Palmier de Chine et
coq», «Etang aux insectes»… Il
aura fallu des journées d’obser-
vation fine à Itō Jakuchū pour
restituer minutieusement le
fourmillement de la faune et de
la flore. Le peintre avait commencé par regarder attentivement son jardin où quelques
coqs impétueux lui inspirèrent
ses plus belles œuvres. Il ne jurait que par la peinture d’après
nature, à rebours de la copie de
manuels de peinture chinoise. Il
vantait: «Les choses! Les choses!»
On le voit bien dans les détails:
écailles des pattes de coq, plumes des canards, transparence
des roseaux, vert des lichens
sont représentés avec un réalisme très sophistiqué.
Né à Kyoto dans une famille de
grossistes en légumes, Jakuchū
avait repris en 1738 l’entreprise
familiale vieille de plusieurs générations. Mais la période Edo
est favorable au changement social: le métier de peintre s’ouvre
à ceux qui n’y sont pas destinés.
A 40 ans, déjà célèbre, il quitte le
commerce familial pour se consacrer pleinement à sa passion.
Original, refusant de se marier,
Itō Jakuchū –on l’appelle aussi
Tobei’an («Boisseau de riz») ou
Beitō («le Vieil Homme au boisseau de riz») – est resté célibataire et surtout très pieux, proche du moine zen Daiten,
devenu son mentor. Le moine
Baisao, mi-vendeur de thé ambulant mi-mendiant, disait de
Jakuchū: «La suprême habileté
de la main qui compose ses peintures communique avec le divin.»
Eblouissant. Si ses couleurs
sont toujours si vives aujourd’hui, c’est que le peintre utilisait des pigments naturels (le
vert malachite, le bleu azurite et
le blanc issu de la poudre de coquillages), mais aussi la technique du urazaishiki qui nécessite
une couche de peinture à l’envers de la soie pour donner du
relief. Cette technique a permis
de restaurer les rouleaux. Et si
son bestiaire reste éblouissant,
c’est sans doute parce que
Jakuchū regardait la nature avec
«son cœur» comme l’avait remarqué le moine Daiten. Il avait si
bien observé les bêtes qu’il les
dessinait avec des yeux de fugu,
ronds comme des billes. En retour, elles regardent le peintre
d’un air halluciné. Et nous hypnotisent de zénitude.
CLÉMENTINE MERCIER
JAKUCHŪ,
LE ROYAUME COLORÉ
DES ÊTRES VIVANTS
Petit Palais, 75008.
Jusqu’au 14 octobre.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 2 Octobre 2018
u 27
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CULTURE/
ARTS
Détail de l’exposition «TEMPLE OF LOVE», à Bétonsalon. PHOTO AURÉLIEN MOLE
Gaëlle Choisne,
les grigris du cœur
La plasticienne propose un ensemble de
sculptures, photos et vidéos interrogeant
sans tabous ce qui détermine les notions
de désir et d’amour.
«C
omment décrirais-tu le futur?»
A cette question
posée récemment par le magazine en ligne Black(s) to the
Future, Gaëlle Choisne répond finement : «Regarder
derrière notre épaule et avoir
la capacité de voir le paysage
qui est devant nous.» C’est
ainsi que cette jeune artiste,
née à Cherbourg en 1985 d’un
père breton et d’une mère
haïtienne, investit l’espace
du centre d’art de Bétonsalon, mué en «TEMPLE OF
LOVE» en lettres capitales,
enseigne de l’éros, lieu de
fête et d’exposition qui à la
fois charrie ce grand marché
de l’amour normé au sein
duquel nous prospérons, rassurant pour les un(e)s, effrayant pour les autres, et
imagine une constellation
de désirs plus fragmentés
et inattendus.
Baves. Dès l’entrée, de curieuses excroissances de
tissus, velours noirs, satins
orange, forment bassins ou
tentures soyeuses qui retien-
nent comme un filet de pêche
quelques livres dont la lecture a saisi pour toujours la
sensibilité de l’artiste : The
Cultural Politics of Emotion
de l’Anglo-Australienne Sara
Ahmed, ou encore Préliminaires pour un verger futur de
Karim Kattan, né à Jérusalem
en 1989: «Trente et un degrés,
vingt-six minutes et trentecinq secondes de latitude
Nord et trente-quatre degrés,
vingt et une minutes, vingt secondes de longitude Est, son
corps endormi est là.»
Terres natales, refuges de(s)
langue(s), baisers cachés: nos
histoires coloniales et nos
guerres ont forgé d’un geste
monumental bien des dominations, conquêtes des corps
et conquête de rêves, subtilisés et manipulés afin de
nourrir des récits, constructions de mirages et d’exotismes en tout genre… Nos
amours, nos corps, nos baves
sont aussi politiques et sociaux.
Gaëlle Choisne se déplace,
(se) fragmente et cueille ces
micro-histoires (œuvres, monuments, contes et légendes)
qu’elle réinterroge sous
forme de sculptures, photographies, vidéos, mêlés afin
de mieux griffer d’un ongle
délicat nos croyances fomentées – même toutes petites
ou gardées inconscientes.
L’amour nous donne à vivre
comme il nous porte à croire.
«Nous sommes dans un endroit reconnu par tous les sa-
tellites de l’espace : l’adresse
tatouée de notre anéantissement» : les mots de Karim
Kattan demeurent à l’esprit
tandis que l’on pénètre en ce
temple de l’amour.
Au bout d’un couloir de ruines de béton et barres de fer,
une profusion d’objets-grigris
s’offrent au regard. De grands
draps matelassés, couleur
cuivre, nuit, métal, pendent
du plafond jusqu’au sol,
comme autant de lianes
dessinant les prémices d’une
forêt industrielle. Sur l’un
d’eux, le transfert d’une toute
petite image, presque réduite
à l’état de timbre: ce prisonnier qui aspire de la fumée
dans Un chant d’amour de
Jean Genet. On trouve aussi
des gammes de faux ongles
vernis, des médaillons, pattes de poulet sous vide.
Big bang. Il y a comme un
air de nouveau monde organique qui semble à la fois
n’avoir jamais existé (parce
que personne ne l’aurait véritablement considéré) et qui
pourrait, dans le souffle d’un
big bang d’existences renouvelées, tout aussi bien prospérer et contaminer notre
réalité au patrimoine désespérément figé. Nos amours
et désirs sont souvent alimentés, intrinsèquement
liés, ou du moins touchés,
par les lieux où nous sommes nés, les espaces où nous
dormons, nos circulations, le
travail où nous nous rendons
A Paris, une série de toiles
du peintre réfléchissent avec
autodérision les parts du
doute et le poids du passé
qui lestent la condition
d’artiste contemporain.
Q
uiconque s’apprête à arpenter les
allées de la Fiac, dans un mois,
pourra peut-être se projeter et se
reconnaître dans la silhouette de ce touriste lambda, appareil photo en bandoulière sur une chemise à imprimé exotique et bermuda kaki, que Gioele Amaro
place au centre d’une de ses toiles présentées à la galerie parisienne Balice
Hertling. Certes pas à cause du ber-
muda, mais bien de cet air ahuri, benoît
et béat, que le bonhomme affiche.
Devant quoi ? En face (voire au milieu)
d’une toile où il est incrusté et qui, sans
lui, ressemblerait tranquillement à une
œuvre abstraite, une nuée colorée, mimant à la limite le scintillement d’une
nuit étoilée, mais plus sûrement les
transparences iridescentes d’un Sigmar
Polke mâtinées des teintes fauves d’Albert Oehlen ou de Peter Doig… Mais,
donc, voilà, le type est là, plein cadre,
avec sa chemise bigarrée assortie au motif pictural, et on voit bien qu’il est noyé
et incapable de plus trop faire la distinction entre ce fond-là abstrait et d’autres
(ceux qu’arborent la dizaine d’autres tableaux de l’expo). Ce que représente l’artiste italien, dans son show titré «The
Copyist», ce n’est pas seulement les
spectateurs qui peinent à faire des différences et à s’extasier devant des œuvres
qui se ressemblent toutes : c’est aussi luimême en peintre, même plus si jeune (il
est né en 1983), qui n’arrive pas à se défaire de cet exercice de copie des maîtres
contemporains. Il a beau s’y essayer à
plusieurs reprises, il semble rattrapé
par l’influence de tel ou tel autre de ses
aînés (on pourrait nommer à chaque fois
un modèle, une ombre qui plane au tableau). Mais Gioele Amore a le don de le
faire avec un sens de la dérision rare.
Qui le distingue des autres.
JUDICAËL LAVRADOR
GIOELE AMARO THE COPYIST
Galerie Balice Hertling, 75020.
Jusqu’au 21 octobre.
Rens. : balicehertling.com
PHOTO COURTESY DE L’ARTISTE ET DE LA GALERIE
Gioele Amaro, abstrait d’humour
chaque jour, nos rapports
hiérarchiques… Cette politique du fragment au sein de
«TEMPLE OF LOVE», bouts
de passé vernis dans leur
état brisé et puzzle sentimental, miroite à l’instar
d’un espoir de pouvoir penser les corps autrement. Ce
dédale de sculptures est
comme un enfant en passe
de pousser. Gaëlle Choisne
concocte dans une vidéo en
boucle une potion pour un
monde futur. Une autre séquence non loin nous montre un homme – l’image
vrille, criblée de glitchs– dévorant un bout de bois incandescent.
Ici, les scuptures-haïkus de
l’artiste, ses grandes huîtres
de céramique, proposent un
autre chemin qui nous fait
slalomer plutôt que filer
droit. On se laisse aimer
comme une passoire trouée,
sans directions ni obligations, hybrides, débarrassés
– c’est probablement trop
demander – des préjugés.
«TEMPLE OF LOVE» est à la
fois un hommage et un rire
las, qui regarde derrière soi
pour nous dire à demain.
JÉRÉMY PIETTE
GAËLLE CHOISNE
TEMPLE OF LOVE
Bétonsalon-Centre
d’art et de recherche,
9, esplanade
Pierre Vidal-Naquet, 75013.
Jusqu’au 15 décembre.
Rens. : www.betonsalon.net
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Libération Mardi 2 Octobre 2018
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Dur des lamentations
Marco Koskas Auto-édité sur Amazon, l’écrivain
français qui a fait son aliyah en Israël est l’invité
surprise du prix Renaudot, au grand dam des libraires.
E
n apparence, Marco Koskas n’en a rien plus à foutre. La
première fois qu’on l’a croisé, pour récupérer son bouquin qui, bien qu’en vente sur Amazon, n’existe pas en
numérique, on l’a trouvé à la terrasse de
«son» café de Florentine, dans le ventre
grouillant et gentrifié de Tel-Aviv, en marcel noir. Un débardeur usé laissant voir
cuir tanné et bras maigrelets, poils rebelles sur épaules voûtées et mine chiffonnée. Désinvolture stridente, l’ethos local.
Au fond, Marco Koskas se régale de l’attention, et ça remonte
vite à la surface, ce mélange d’amertume du rejet et de jubilation d’avoir trouvé la combine. L’instant d’une polémique,
l’auteur sexagénaire, dont la modeste notoriété s’était depuis
longtemps étiolée, tient sa revanche.
On résume: au printemps, Koskas, une quinzaine de livres au
compteur, envoie à une quarantaine d’éditeurs son dernier
manuscrit. Une sorte de polar chroniquant les frasques d’un
groupe d’olim (immigrés de fraîche date) en Israël, partagé entre matamores priapiques et ingrates pimbêches. Refusé de
partout, il décide alors de publier son texte, intitulé Bande de
Français, ni relu ni corrigé, via la plateforme d’autoédition
d’Amazon, en y ajoutant un logo «Galligrassud». Pour la blague. Il en envoie un exemplaire à Patrick
Besson, qui l’a toujours ardemment défendu, bien que les deux hommes ne se
connaissent pas. Celui-ci rédige une recension dithyrambique dans le Point, pas gêné par les coquilles
et la mise en page digne d’un exposé de collégien. Juré du Renaudot, Besson parvient, par sa seule force de persuasion, à
le faire inscrire dans sa première sélection. Ce qui, au vu de
la prose de Koskas (imaginez Guillaume Musso en overdose
de Viagra), qui a écrit «vite, sans se faire chier toute la journée
sur une page comme avant», mérite en soi un prix d’éloquence.
Voilà donc le recalé, dossard Amazon dans le dos, dans la liste
des 17, au côté de Philippe Lançon et Adrien Bosc. Indignation
des libraires, appel au boycott. Question de principe: légitimer
l’ogre Amazon, c’est les condamner à mort, plaident-ils. Koskas
défouraille: il n’avait pas le choix. La faute à «l’israélophobie
LE PORTRAIT
délirante» des «pétasses et petits marquis des éditions germanopratines». Et puis, il n’a que faire des problèmes de trésorerie
et considérations de ces «faux-cul» de libraires. Face à nous,
il adoucit (un peu) le propos: «Ils se font passer pour des victimes. Mais ils se moquent bien de la souffrance des non-publiés,
ils voient ça comme faisant parti du jeu.» Le buzz paie. Sur
Amazon, Koskas écoule 2000 copies de son manuscrit. Il est
approché pour des traductions et donne des interviews. Et
puis, avec Amazon, il touche 30% sur chaque bouquin, «pas 10
comme avec les autres, là». Sa violence verbale ne fait que répondre à «celle de leur indifférence». Celle d’une éditrice parisienne qui répond qu’elle «regardera» (et non «lira», comme
il aurait voulu l’entendre), et dont le silence justifie, à ses yeux,
de la traiter de connasse par SMS. «Ça, ça l’a fait réagir.»
Rancœur de l’éconduit, rage du déclassé.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Juif tunisien arrivé en banlieue
parisienne à l’âge de 11 ans, fils d’un cafetier qui meurt au bout
d’un an d’exil en laissant sept gosses sur les bras de sa mère,
femme au foyer («une Cendrillon devenue Attila, qui a tout
dévasté autour d’elle»), son
entrée en littérature s’est faite
en fanfare. Repéré par Erik
1951 Naissance
Orsenna, il décroche le prix
à Nabeul (Tunisie).
du Premier roman, en 1979.
1962 Arrivée
Ensuite, il publie beaucoup,
en France.
change souvent d’éditeur. Il
1979 Premier roman.
signe une paire de biogra1980-1982 Villa Médicis.
phies, une à succès du doc2011 Installation
teur Schweitzer et l’autre à
en Israël.
charge de Yasser Arafat. Titre
3 octobre 2018
programmatique: le PalestiSélection Renaudot.
nien imaginaire. Dans Bande
de Français, les Palestiniens sont invisibles. Ou alors couteau
à la main, terroristes dans le tramway de Jérusalem ou bédouins louches dans le désert. Le reste de son œuvre puise largement dans ses tribulations. «Pas de l’autofiction d’états d’âme
sophistiquée à la Angot, mais de l’autofiction d’aventures, le récit
de sa liberté, son refus de la soumission», résume une amie écrivaine, Annick Perez. A la fin des années 90, il devient, en parallèle, détective privé. Fugueurs, amours perdues, recouvrements
de créances… Matière à intrigue et occupation qui lui permet
toujours de boucler les fins de mois, emmerdes comprises.
En 2007, sous Sarkozy, il fait trois jours de garde à vue: «Ce petit
con minable cherchait quel détective avait photographié Cécilia
avec son amant, il a fait coffrer toute la profession…»
Son aliyah, il l’a faite en 2011, pour suivre son fils unique, 16 ans
à l’époque et la furieuse envie de «vivre avec une kippa sur la
tête», alors que la mère (divorcée) de celui-ci, Sophie Simon,
actrice reconvertie dans le roman, n’est pas juive. Plus porté
cul que religion, Koskas se félicite de lui avoir fait passer cette
«crise mystique». Biberonné aux «mythes sionistes à la Moshe
Dayan», l’auteur se revendique super-sioniste et ultra-laïque.
S’il ne vote pas en France, sa voix là-bas va aux «centristes» de
Yesh Atid, copie quasi-conforme du Likoud de Nétanyahou
si ce n’était la guéguerre menée aux ultraorthodoxes, «mabouls
en habits noir». Son fils est reparti en France faire son droit.
Lui est resté, seul, dans un appartement avec vue sur mer.
Admirateur d’Emmanuel Carrère, Koskas n’a pas les déchirements des grands auteurs israéliens, ces snobs qui «portent
le poids du monde sur leurs épaules». Il ne faut pas le pousser
bien fort pour l’entendre dire, sur la dernière grande vague
d’aliyahs francophones, la sienne, majoritairement séfarade:
«Ils ont quitté les pays arabes pour la France, puis la France
pour Israël. Est-ce à dire que la France est devenue un pays
arabe? Faut se poser la question.» Très à droite sur l’échiquier
hexagonal, mais raccord avec la communauté franco-israélienne en pâmoison devant «Bibi» Nétanyahou, il vomit
«l’extrême gauche qui traque les gamins qui intègrent Tsahal
comme s’ils rejoignaient Daech».
Dans Bande de Français, il se grime sous les traits d’un hardeur à la retraite, qui ne peut aborder une femme sans l’agresser. Lui y voit une maladresse liée «au détachement des acteurs
pornos face au désir, que j’ai toujours envié». D’autant plus que
«les appels sexuels permanents de Tel-Aviv» le poussent à se
demander si, in fine, il ne serait pas plus à l’aise dans un
monde puritain. Ou comment la vulgarité inquiète du vieux
beau dissimule mal une vision du monde où l’on est bandant
ou impuissant, baiseur ou baisé, tueur ou tué. L’une des formes de l’hypermodernité israélienne, et pas la plus jouasse. •
Par GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
Photo JONAS OPPERSKALSKI. LAIF
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
In collaboration with
INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, OCTOBER 2, 2018
Copyright © 2018 The New York Times
Italy’s
Shadow
Luxury
Industry
By ELIZABETH PATON
and MILENA LAZAZZERA
have to do what we can here,” Mayor
Enrique Rivas of Nuevo Laredo said.
“We live in a reality here different than
Washington or Mexico City thinks.
Baseball came here to unite what politics perhaps hasn’t been able to do.”
The team, believed to be the only
one in baseball playing home games in
two countries, is the brainchild of José
Antonio Mansur, a Mexican businessman who owns the Tecolotes, part of
the Liga Mexicana de Béisbol, or the
Mexican Baseball League.
Over the winter, Mr. Mansur moved
the team to Nuevo Laredo from Veracruz and pushed to play games in Laredo. He brought back the name Owls
of the Two Laredos, which a previous
version of the team used years ago. It
was a marketing move rooted in the
BARI PROVINCE, Italy — In the
southern Italian town of Santeramo in
Colle, a middle-aged woman sat hard at
work at her kitchen table. She stitched
carefully at a woolen coat, the sort of
style that will sell for 800 to 2,000 euros ($935 to $2,340) when it arrives in
stores as part of the fall and winter collection of MaxMara, the Italian luxury
fashion brand.
But the woman, who asked not to be
named for fear that she could lose her
livelihood, receives just €1 from the factory that employs her for each meter of
fabric she completes. “It takes
me about one
hour to sew one
meter, so about
four to five hours
to complete an
entire coat,” said
the woman, who
works without a
contract, or insurance. “I try to
do two coats per
GIANNI CIPRIANO FOR
THE NEW YORK TIMES
day.”
Italy’s fashion
The work is
outsourced to
trade relies on
her from a local
low-paid home
factory that manwork.
ufactures for
some of the bestknown names in the luxury business,
including Louis Vuitton and Fendi.
Home work is a cornerstone of the
fast-fashion supply chain. It is prevalent in India, Bangladesh, Vietnam
and China, where millions of low-paid
home workers are some of the most unprotected in the industry.
That similar conditions exist in Italy
in the production of some of the most
expensive wardrobe items may shock
those who see the “Made in Italy” label
as a byword for sophisticated craftsmanship.
Though they are not exposed to
sweatshop conditions, the homeworkers are allotted close to sweatshop
wages. Italy does not have a national
minimum wage, but roughly €5-7 per
hour is considered appropriate by many unions and consulting firms. A highly skilled worker can earn as much as
€8-10 an hour. But the homeworkers
earn significantly less.
In Ginosa, Maria Colamita, 53, said
that a decade ago, when her children
were younger, she had worked from
Con­­tin­­ued on Page II
Con­­tin­­ued on Page II
PHOTOGRAPHS BY RYAN CHRISTOPHER JONES FOR THE NEW YORK TIMES
A Border Erased by Baseball
Whether its game is in Mexico or Texas,
this team has a home field advantage.
By JAMES WAGNER
LAREDO, Texas — The national anthems of the United States and Mexico
were played over the stadium speakers as the flags of both countries fluttered in the hot summer wind. Fans
chatted away in English and Spanish.
Burgers and popcorn were as prevalent as tacos and apple slices covered
in tamarind sauce.
It was time for the Tecolotes de los
Dos Laredos, the Owls of the Two Laredos, one of the oldest teams in Mexican baseball, to take the field here at
Uni-Trade Stadium on the Texas side
of the border.
Except this was not an away game.
The border can be a blur here, a perspective sometimes not understood
in the heated discussions about walls
and migrants and trade agreements.
So this season, in a mix of symbolism
and business savvy, the Tecolotes
played half their home games away
from their home in Nuevo Laredo,
Mexico, just across the Rio Grande.
It felt normal, even expected. Already, fans and players and team
employees lived on either side of the
border, crossing back and forth using
visas and special permits. And a previous iteration of this Mexican baseball
The Tecolotes de los Dos
Laredos split their home games
between Mexico and Texas.
A Mexican marine provided
security at a game.
team once played regularly here.
But that was 14 years ago, and times
have changed. The logistics of playing on both sides of the border have
become dizzying, as crossing times
grow because of heightened scrutiny of documents and vehicles. Nuevo
Laredo, too, has grown violent in the
drug war, making trips that used to
be taken for granted less frequent and
more tense.
One Tecolotes game scheduled to be
played there this summer was moved
to Texas after both teams’ players
worried about a 90-minute shootout
that had taken place on the Mexican
side.
Still, both cities found the arrangement for the Tecolotes to play in Texas
mutually beneficial and something
that came to mean much more, a reminder of simpler times and the bonds,
however tested, that remain strong.
“Though politics and diplomacy
are tense and difficult elsewhere, we
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
II
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, OCTOBER 2, 2018
WORLD TRENDS
Italy’s Shadow Trade
For Luxury Clothes
Con­­tin­­ued from Page I
home embroidering gowns for
€1.50 to €2 per hour. Each took 10
to 50 hours to complete, and Ms.
Colamita said she worked 16 to
18 hours a day. “I would only take
breaks to take care of my children
and my family members — that
was it,” she said, adding that she
currently works as a cleaner and
earns €7 per hour. “Now my children have grown up, I can take
on a job where I can earn a real
wage.”
Both women said they knew other seamstresses who produced luxury fashion garments on a piecerate basis from home. All live in
Puglia, the rural heel of Italy’s boot
that combines fishing villages and
crystal-clear waters beloved by
tourists with one of the country’s
biggest manufacturing hubs.
“I know I am not paid what I deserve, but salaries are very low
here in Puglia and ultimately I
love what I do,” said another seamstress. Although she had a factory
job that paid her €5 per hour, she
worked an additional three hours
per day off the books from home.
Built upon the myriad small- and
medium-size export-oriented manufacturing businesses that make
up the backbone of Europe’s fourth
largest economy, the centuries-old
foundations of the “Made in Italy”
legend have been shaken under the
weight of bureaucracy, rising costs
and soaring unemployment.
Businesses in the north, where
there are more jobs and higher
wages, have suffered less than
those in the south, which were hit
hard by the boom in cheap foreign
labor that lured many companies
into moving production abroad.
Unemployment rates in Puglia
were 19.5 percent in the first quarter of 2018.
Few sectors are as reliant on Italy’s manufacturing cachet as the
luxury trade. It is responsible for 5
percent of Italian gross domestic
product, and an estimated 500,000
Italians were employed by the sector in 2017, according to a report
from the University of Bocconi and
Altagamma, a trade organization.
Those numbers reflect the health
of the global luxury market.
Tania Toffanin, the author of
“Fabbriche Invisibili,” a book on
the history of home working in Italy, estimated that currently there
are 2,000 to 4,000 irregular home
workers in apparel production.
“The deeper down we go in
the supply chain, the greater the
abuse,” said Deborah Lucchetti,
of Abiti Puliti, the Italian arm of
Clean Clothes Campaign, an anti-sweatshop advocacy group.
Plenty of Puglian factory managers stressed they adhered to union
regulations, treated workers fairly
and paid a living wage.
A spokesman for MaxMara said
that an ethical supply chain was
Eugenio
Romano,
shown
with a
client,
is suing
the shoe
company
Tod’s on
behalf of
a factory
owner.
GIANNI CIPRIANO FOR THE NEW YORK TIMES
part of its values, and that the company had started an investigation.
“Brands commission first lead
contractors at the head of the supply chain, which then commission
to sub-suppliers, which in turn shift
part of the production to smaller
factories under the pressure of
reduced lead time and squeezed
prices,” Ms. Lucchetti said. “That
makes it very hard for there to be
sufficient transparency or accountability. We know home working exists. But it is so hidden that there
will be brands that have no idea
orders are being made by irregular workers outside the contracted
factories.” But she also called these
problems common knowledge, and
said, “some brands must know they
might be complicit.”
Certainly that is the view of Eugenio Romano, a lawyer representing Carla Ventura, a bankrupt factory owner of Keope Srl, suing the
Italian luxury shoe giant Tod’s and
Euroshoes, a company that Tod’s
used as a lead supplier.
Initially, in 2011, Ms. Ventura
began legal proceedings against
Euroshoes, saying that shrinking
rates for orders and outstanding
bills were making it impossible
to maintain a profitable factory.
A court ruled in her favor, and ordered Euroshoes to pay the debts.
Orders dried up. Eventually, in
2014, Keope went bankrupt. Now,
in a second trial, Ms. Ventura has
brought another action against Euroshoes, and Tod’s, which she says
had knowledge of Euroshoes’ business practices.
“Part of the problem down here
is that employees agree to forgo
their rights in order to work,” Mr.
Romano said.
Although brands would never
officially suggest exploiting employees, some factory owners have
told Mr. Romano that there is an
underlying message to use a range
of means, including underpaying
employees and paying them to
work at home.
In 2008, Ms. Ventura entered into an agreement with Euroshoes
to make shoe uppers destined for
Tod’s. She said she paid full salaries and provided national insurance. The contract required exclusivity, so other deals could not be
made.
A report by Abiti Puliti that in-
cluded an investigation by Il Tacco
D’Italia, a local newspaper, into
Ms. Ventura’s case found that other
companies in the region sewing uppers had women work from home
for 70 to 90 euro cents a pair. In 12
hours a worker would earn €7 to 9.
Pietro Fiorella, a representative of the CGIL, the country’s
largest national union, said, “We
do know about seamstresses
working without contracts from
home in Puglia, especially those
that specialize in sewing appliqué, but none of them want to
approach us to talk about their
conditions, and the subcontracting keeps them largely invisible.”
Many of them are retired, he
said, or want the flexibility to care
for family members.
A fellow union representative,
Giordano Fumarola, pointed to another reason that textile wages in
southern Italy have stayed so low:
the offshoring of production to Asia
and Eastern Europe.
A national election in March
swept a new populist government
to power in Italy, placing control in
the hands of two parties — the Five
Star Movement and the League
— and a proposed “dignity decree” aims to limit the prevalence
of short-term job contracts and
of firms shifting jobs abroad. For
now, legislation around a minimum
wage does not appear to be on the
agenda.
For women like the seamstress
in Santeramo in Colle, reform feels
a long way off. Not that she really
minded. She would be devastated
to lose this income, she said, and
the work allowed her to spend time
with her children.
“What do you want me to say?”
she said with a sigh. “It is what it is.
This is Italy.”
A Border Erased by Baseball: Playing From Home on Both Sides
Con­­tin­­ued from Page I
obvious: These two cities are inextricably intertwined.
More than $208 billion in trade
passed through Laredo last year,
making it one of the busiest land
ports in the United States, according to the United States Department of Transportation. On average, 39,000 people a day cross the
border by foot, car and bus. About
95 percent of Laredo’s population
of 260,000 is Hispanic.
The Tecolotes’ slogan is “Dos
Naciones, Un Equipo,” or “Two
Nations, One Team.”
A forerunner of today’s Tecolotes played on both sides of the
border from 1985 to 2004 and both
cities had an empty, available stadium; in Laredo, a now-defunct
independent league team left the
Uni-Trade ballpark last year.
Of its 114-game regular-season
schedule, the Tecolotes played 30
home games at Uni-Trade Stadium and 27 on the Mexican side,
at Estadio Nuevo Laredo — plus
playoff games hosted on both sides
of the border, before the Tecolotes
lost on September 16.
Attendance at the Laredo
games was higher than in Nuevo
INTERNATIONAL WEEKLY
NANCY LEE Executive editor
TOM BRADY Editor
ALAN MATTINGLY Managing editor
The New York Times International Weekly
620 Eighth Avenue, New York, NY 10018
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SALES AND ADVERTISING INQUIRIES:
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Laredo; the violence and distant
location of the stadium in Nuevo
Laredo made it harder to attract
fans, team officials said. There is
also more disposable income and
sponsorship money in Texas — a
key reason Mr. Mansur wanted
his team to play here.
Although officials and residents
said the violence in Nuevo Laredo
had lessened, the United States
State Department earlier this
year placed five Mexican states,
including Tamaulipas, where Nuevo Laredo is, on its do-not-travel
list, on par with countries such as
Afghanistan, Syria and Iraq.
Players and officials said the
team has not been a target of
gangs. But, for security reasons,
most of the Tecolotes’ players
lived in Laredo, in an extended-stay hotel, during the season,
which was possible because many
are United States-born players of
Mexican descent.
Before games in Laredo, the
players who lived in Nuevo Laredo
met at the border crossing bridge
downtown, walked into the Unit-
‘Two Nations,
One Team’ is more
than just a slogan.
ed States, then hopped in a team
van to the stadium. After games in
Nuevo Laredo, team vans dropped
players off at the crossing.
“We cross so much that we recognize nine of every 10 border
agents,” said Kelvis Flete, the Tecolotes’ assistant general manager. “They even used to ask us if we
won that night.”
Although tickets were cheaper in Nuevo Laredo, the average
paid attendance in Laredo was
nearly double, at over 4,000. An
announcement reminded fans visiting from Mexico that their $3.50
border crossing fee by car would
be waived with a Tecolotes ticket
stub. Laredo, which collects the
border toll, did this to encourage
attendance from Mexico.
Many players understood what
they meant to the fans on both
sides. Their travel inconveniences
were trivial compared with those
of the many people who crossed
the border daily with much less.
“Issues between the countries
are among the politicians and
leaders. We’re just the athletes
who play on both sides, but we’re
showing people can enjoy life and
live in peace,” said infielder Alejandro Rivero, 30.
Mayor Pete Saenz, 66, of Laredo, Texas, and Mr. Rivas, 46, his
counterpart, enjoy a close bond;
they lobbied together in Washington last year on regional issues
and invited each other to the Tecolotes’ two home openers this year.
“This is the way we operate
here,” Mr. Saenz, a Democrat,
said. “We understand that there
are two countries, but we’re
neighborly and helpful, and it’s
very much part of our culture.
Even though I’m very much a U.S.
citizen and patriotic as well — and
they are very patriotic as Mexicans — that doesn’t divide us.”
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY AND INTERNATIONAL REPORT APPEAR IN THE FOLLOWING PUBLICATIONS: CLARÍN, ARGENTINA n DER STANDARD, AUSTRIA n LA
RAZÓN, BOLIVIA n THE HAMILTON SPECTATOR, TORONTO STAR AND WATERLOO REGION RECORD, CANADA n LA SEGUNDA, CHILE n LISTIN DIARIO, DOMINICAN REPUBLIC n LIBÉRATION,
FRANCE n
PRENSA LIBRE, GUATEMALA n THE ASAHI SHIMBUN, JAPAN n EL NORTE AND REFORMA, MEXICO n ISLAND TIMES, PALAU n CORREO, PERU n NEDELJNIK, SERBIA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
TUESDAY, OCTOBER 2, 2018
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
III
WORLD TRENDS
Bearing Flowers
To Enlist Informers
By ANDREW HIGGINS
MOSCOW — Russia’s vast security apparatus often displays
its power through brutal actions:
police officers in riot gear pummeling protesters or mysterious
thugs assaulting and occasionally
assassinating opposition politicians and journalists.
A gentler, more insidious face
of the system, however, belongs
to the courteous, smiling, welldressed man who, carrying a
bouquet of flowers, showed up unexpectedly in early August at the
Moscow apartment of Nataliya
Gryaznevich.
The man, who introduced himself as “Andrei,” told Ms. Gryaznevich, a 29-year-old employee of a
pro-democracy group called Open
Russia, that he would like to invite
her out for coffee and a friendly
chat. “It seems that you really like
coffee,” he said, hinting that he
knew other things about her.
“He acted like an old friend I
SERGEY PONOMAREV FOR THE NEW YORK TIMES
Nataliya Gryaznevich, 29,
says a spy recruiter ‘‘acted like
an old friend.’’
didn’t recognize,” Ms. Gryaznevich recalled.
Though initially mystified, she
recognized what was happening
when they met, and he peppered
her with questions about her trips
abroad and her foreign contacts.
“Andrei,” she realized, was trying
to recruit her as an informer.
“ ‘You can go far with us on your
side,’ ” she remembers him saying.
Her account of the recruitment
pitch, which she said was made
without menace, opens a window
into one of the most secretive
parts of Russia’s security system.
Known in Russian as stukachi
— literally, “knockers” — a Soviet
term of uncertain etymology, informers basically serve as spies
for the Russian state at home and
abroad.
They are not as omnipresent today in Russia as they were in East
Germany or the Soviet Union,
where millions snitched on their
friends and colleagues. But after
being banned in the early 1990s,
the practice of luring Russians
into informing on their fellow citizens again seems to have become
widespread.
The authorities have been
thirsting for inside information
After a surge of
protests, the Kremlin
looks for snitches.
about their domestic opposition since large antigovernment
demonstrations exploded in winter 2011, severely unnerving the
Kremlin. A new surge of protests
that started in May 2017, while
smaller than the previous round,
also caught the authorities by surprise — and increased the value of
inside information.
How many people are serving
as informants is impossible to
know: The only people who talk
about recruitment pitches are
those who balked.
Viktor Voronkov, the director of
the Center for Independent Social
Research in St. Petersburg, told
the Russian newspaper Novaya
Gazeta early this year that four
members of his staff had told him
of recruitment approaches by the
Federal Security Service, the successor of the K.G.B.
“It is rare that people report
such things,” he said, adding that
many of those who are approached
are asked to sign nondisclosure
agreements.
A sign that the security services
are again in the market for informers came in 2016 when Life, a Russian news service that is often used
by the Federal Security Service,
the successor of the K.G.B., as a
conduit for leaks, revealed that retired informers would receive state
pensions in return for their service.
In the past, that incentive had been
offered only to full-time employees
of the intelligence agency.
Unnerved but also intrigued
by the motives and identity of the
stranger who appeared at her
door, Ms. Gryaznevich agreed to
meet him.
She had recently returned from
the eastern city of Vladivostok
after spending a night in police
detention for helping to organize
a conference there sponsored by
Open Russia.
Over coffee, “Andrei” made
clear that he knew all about her
troubles with the police.
The man offered to help her
solve her legal issues, explaining
that her lawyer “cannot protect
you, but we can” — so long as she
reciprocated.
His proposition, she said, was
this: If she agreed to provide information, she would no longer need
to worry about being pursued by
the police.
The only time he dropped his
courteous manner, she added,
was after she declined his offer.
And even then, she said, he did
not veer into crude threats. “It
was obviously not the first time
he had done this kind of thing,”
she said.
PHOTOGRAPHS BY STEPHANIE GENGOTTI FOR THE NEW YORK TIMES
ROME DISPATCH
Where Sea Gulls Do as They Please
By JASON HOROWITZ
In her fourth-floor apartment
in central Rome, Emanuela Tripi
awoke to the terrifying sounds
of a home invasion. She crept
into her kitchen and spotted the
culprit — long white neck, redrimmed eyes, yellow-webbed
feet — stabbing its beak into a
garbage bag.
Ms. Tripi threw her slippers,
both of them. It cawed violently,
took flight and charged.
“Arrivederci, you win,” she
thought as she ran out of the
kitchen, closing the door behind
her. As her cat cowered, wetting
the couch, she banged on the
door to scare off a bird she described as “enormous, above my
knee, as big as an American wild
turkey.” But it stayed “like it was
its place,” she said, until it was
done eating and flew back out
the window.
Romans have for years bemoaned the degradation of their
city: the potholes, the unkempt
parks and the uncollected garbage, stinking its streets and
clogging its river.
But the sea gulls are novt
complaining about the overgrown spaces and free food, and
their raucous sundown ritual
of circling over the Forum and
Palatine Hill does not augur well
for Rome.
“We’ve told them Rome is
their home,” said Francesca
Manzia, the director of the Italian League for Bird Protection
in Rome. “And they are acting
like it.”
The sea gull population in
Rome has grown to the tens of
thousands, experts say.
Their physical dimension has
grown, too, as they gorge on all
the trash, snack on handouts
from complicit tourists, and
snatch sandwiches from unsuspecting pedestrians.
A species with a taste for pigeons, bats, starlings and even
other sea gulls, the Larus mi-
Roman sea gulls have a taste for birds, trash and snacks from
complicit tourists. Outside the Castel Sant’Angelo.
Attacking Vatican
doves, and joining
in on an opera.
chahellis protects its space like a
local heavy.
The birds, which can live for
decades, have settled comfortably in the city’s rooftops,
church towers and ancient ruins. Their shrill squawks, sounding like a flock of colicky babies,
pierce the evening sky.
“Once in contact with a new
species — us — they have
learned to respond,” said Ms.
Manzia, who explained that sea
gulls interpret human handouts
as a sign of submission. “They
think, ‘O.K., this is my territory
now.’ ”
With no culling plans in the
works, Ms. Manzia said she
has explained to city officials
they need to clean the city and
improve Roman behavior if they
want to reduce the sea gull population. “The city says, ‘Impossible,’ ” she said.
And so, at a recent performance of “La Traviata” in the
Baths of Caracalla, an oper-
atic duet became a trio with a
screeching sea gull.
And near the Vatican, where
sea gulls have ripped to shreds
peace doves released out the
pope’s window, a pair ominously swooped above the purple
skullcap of the Vatican foreign
minister.
This onslaught has spurred
a resistance of sorts. Barbara
Nat, an architect, saw the birds
shredding the garbage bags
under her balcony by the Circus
Maximus and grabbed three
oranges. She fired them at the
birds and connected. “It felt
good,” she said.
Ms. Nat, like many Romans,
is convinced the Roman gulls
have mutated into monstrous
proportions. But experts insist
they seem bigger only because
humans are not accustomed to
seeing them up close. But not
everyone is buying it.
“That’s not a sea gull!”
shouted Joe Potenza, as he sidestepped two large birds fighting
over pizza scraps on the Bridge
of Angels.
Mr. Potenza said the sea gulls
in his native Australia were half
the size of their Roman cousins,
which are big enough, he worried, to “bite your hand off.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, OCTOBER 2, 2018
O P I N I O N & C O M M E N TA RY
Everyone wants to curry favor
with the boss. If she golfs, you hit
the driving range. If he’s a movie
buff, you haunt the multiplex. So
when the president of the United
States continually makes clear
that he is a huge fan of “alternative
facts,” what’s an eager-to-please
administration official to do?
Take Brock Long, the head of the
Federal Emergency Management
Agency. As Hurricane Florence
buffeted the Carolinas recently,
Mr. Long went on news shows
to discuss the government’s response efforts. But he soon found
himself fielding questions about
President Donald J. Trump’s
claim that, contrary to Puerto Rico’s official estimate, “3,000 people did not die” as a result of Hurricane Maria, which devastated the
island last year. That death toll,
according to the president, was
manufactured by Democrats desperate to make him “look as bad as
possible.”
Mr. Trump’s denial of this tragedy prompted dismayed reactions,
even among Republican officials.
But Mr. Long, like a good soldier,
rushed right in to shore up his
boss’s wild theory on how the data had been cooked. “You might
see more deaths indirectly occur
as time goes on because people
have heart attacks due to stress,
E D I TOR I A LS OF T H E T I M ES
Lying Is Contagious
they fall off their house trying to
fix their roof, they die in car crashes because they went through an
intersection where the stoplights
weren’t working,” he told a television interviewer, adding: “Spousal abuse goes through the roof.
You can’t blame spousal abuse,
you know, after a disaster on anybody.”
Determining which deaths
should be included in the official
count (2,975 people) is indeed
tricky business, which is why
the Puerto Rican government
commissioned independent researchers at George Washington
University to conduct the analysis
on which the death toll was based.
Mr. Long was dismissing their
methodology in his quest to support Mr. Trump’s tale of political
victimhood.
Mr. Trump has made clear that
he considers it the duty of all administration officials to peddle his
version of reality to protect his interests, be it on matters of policy,
politics or the embarrassing Rus-
sia investigation. Failure to do so
is the quickest path to presidential
punishment.
Commerce Secretary Wilbur
Ross has been accused of ethical
shiftiness in his past business
dealings that would get someone
in his position fired from any normal administration, or at least
swallowed up in a major scandal.
Former associates say he cheated
them out of more than $120 million.
So it was no surprise recently when compelling evidence
emerged that the secretary may
have committed perjury in his
zealous pursuit of the president’s
agenda. Mr. Ross has been under
fire for months for his department’s push to add a question
about citizenship status to the
federal census form. Critics see
the move as part of the administration’s effort to depress voting
among certain groups.
In March, Mr. Ross testified before Congress that the question
had been “initiated” in a request
last December from the Department of Justice, as a way to improve enforcement of the Voting
Rights Act of 1965. Various documents have since come to light
that appear to contradict his testimony, detailing Mr. Ross’s early
enthusiasm for the question. Now,
an unredacted Commerce Department memo shows that in fact, the
Justice Department initially resisted pressure from Mr. Ross’s
department to request such a
question. A federal judge has ruled
that Mr. Ross can be questioned
under oath, and called “the credibility of Secretary Ross squarely
at issue.”
Then there’s Kirstjen Nielsen,
the secretary of homeland security, who this past spring was reportedly on thin ice with Mr. Trump for
her failure to shut down migrant
crossings at the border. By summer, Ms. Nielsen found herself insisting that the administration did
not have a policy of splitting apart
migrant families even as she was
aggressively enforcing and public-
INTELLIGENCE/RUCHIR SHARMA
Sowing the Next Downturn
After the fall of Lehman Brothers 10 years ago, there was a public debate about how the leading
American banks had grown “too
big to fail.” But that debate overlooked the larger story, about how
the global markets where stocks,
bonds and other financial assets
are traded had grown worrisomely large.
By the eve of the 2008 crisis,
global financial markets dwarfed
the global economy. Those markets had tripled over the previous
three decades to 347 percent of the
world’s gross economic output,
driven up by easy money pouring
out of central banks. That is one
major reason that the ripple effects of Lehman’s fall were large
enough to cause the worst downturn since the Great Depression.
Today the markets are even
larger, having grown to 360 percent of global G.D.P., a record
high. And financial authorities
have been inadvertently fueling
this new threat. Over the past decade, the world’s largest central
banks — in the United States,
Europe, China and Japan — have
expanded their balance sheets
from less than $5 trillion to more
than $17 trillion in an effort to
promote the recovery. Much of
that newly printed money has
found its way into the financial
markets, where it often follows
Ruchir Sharma is chief global
strategist at Morgan Stanley
Investment Management.
Send comments to
intelligence@nytimes.com.
the path of least regulation.
Central bankers and other regulators have largely succeeded
in containing the practice that
caused disaster in 2008: risky
mortgage lending by big banks.
But with so much easy money
sloshing around in global markets, new threats were bound to
emerge — in places the regulators
aren’t watching as closely.
Within the $290 trillion global
financial markets, there are hundreds of new risks. Among the
most troubling: corporate borrowers and so-called non-bank
lenders.
As bank lending dried up, more
and more companies began
raising money by selling bonds,
and many of those bonds are now
held by these non-bank lenders
— mainly money managers such
as bond funds, pension funds or
insurance companies.
Among corporations listed on
the Standard and Poor’s 500 index, debt has tripled since 2010 to
one and a half times annual earnings — near the historic peaks
reached during the recessions of
the early 1990s and 2000s. And in
some parts of the bond markets,
debt loads are much higher.
Some United States companies
publicly traded in 2008 have since
gone private, often precisely in
order to avoid intensified scrutiny
from regulators. Many of those
companies were purchased by
private equity firms, in deals that
leave the companies saddled with
huge debts. Right now the typical
American company owned by
JI LEE
a private equity firm has debt
six times higher than its annual
earnings — or twice the level that
a public ratings agency would
consider high-risk or “junk.”
At a time when central banks
are holding interest rates at
record lows, investors are more
willing to buy junk for the higher
yields. And this hunt for higher
returns has been playing out
worldwide as asset managers
chase higher returns anywhere
they can be found.
The biggest risks outside the
United States are in China, which
has printed by far the most money
and issued by far the most debt
of any country since 2008. Easy
access to money has fueled bubbles in everything from stocks
and bonds to property in China,
and it’s hard to see how or when
these bubbles might set off a ma-
jor crisis. But if and when Beijing
reaches the point where it can’t
print any more money, the bottom
could fall out of the economy.
More broadly, the trigger to
watch is the United States Federal Reserve, since many other
central banks in the world tend
to follow the Fed’s lead in setting
interest rates. Over the last 50
years, every time the Fed has
reined in easy money by raising
interest rates, a downturn in the
markets or the economy has followed eventually.
Many doomsayers worried that
the Fed tightening that began in
2004 would help prompt a recession — and it eventually did, in
2008. Though rates are still historically low in the United States,
the Federal Reserve began to
raise them more than two years
ago and is expected to continue
ly defending that policy.
On other issues, Ms. Nielsen
has seemed more conflicted about
toeing the president’s line, such as
on the question of whether Russia meddled in the 2016 elections
specifically with an eye toward
helping Mr. Trump win. The federal government’s intelligence
community says it did. Mr. Trump
says it didn’t. Ms. Nielsen has gone
back and forth.
And let us not forget Mr.
Trump’s most committed and creative defender, Sarah Huckabee
Sanders, the White House press
secretary. She regularly misleads
the American people on issues
ranging from whether the president paid hush money to Stormy
Daniels, the former porn star who
claims to have had an affair with
Mr. Trump, to whether he dictated
a false statement about the Trump
Tower meeting between Donald
Trump Jr. and the Russians. She
has also told lies about less salacious matters, including the trend
in black unemployment and how
diversity visas are issued.
While scandalous, this kind
of behavior is also depressingly
predictable. When the president
sends the signal that he regards
honesty as a handicap, he can
quickly drag the whole executive
branch down to his level.
tightening them into next year.
The Fed’s tightening is already
rattling emerging markets. When
the American markets start
feeling it, the results are likely be
very different from 2008 — corporate meltdowns rather than
mortgage defaults, and bond and
pension funds affected before big
investment banks.
If a downturn follows, it is more
likely to be a normal recession
than another 100-year storm, like
2008. Most economists put the
probability of such a recession
hitting before the end of 2020 at
less than 20 percent.
Professional forecasters have
missed every recession since
such records were first kept in
1968, and one of the many reasons
for this is “recency bias”: using
economic forecasting models that
tend to give too much weight to
recent events. They see that big
banks are in much better shape
than in 2008, and households are
less encumbered by mortgage
debt, and so play down the likelihood of another recession.
To have any chance of anticipating and preventing the next
downturn, regulators must look
for the threats that have emerged
since 2008. They need to recognize that the markets now play an
outsize role in the economy, and
their attempts to micromanage
this vast sea of money have only
pushed the risks away from big
American banks and toward new
lenders outside banking.
Now, the markets are so large it
is hard to see how policymakers
can lower the risks they pose
without precipitating a sharp
decline that is bound to damage
the economy. Like the big banks
in 2008, the global markets have
grown “too big to fail.”
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