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Libération - 04 10 2018

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JEUDI 4 OCTOBRE 2018
2,00 € Première édition. No 11617
www.liberation.fr
LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES
ANTOINE CORBINEAU. TALKIE WALKIE
À l’occasion du festival de Saint-Dié, les géographes investissent les colonnes du journal
DÉMISSION
DE COLLOMB
LE FIEF
PLUTÔT QUE
LE CHEF
Belfast, Beyrouth
Des villes en vie
Expo Miró
L’atlas des rêves
La décision du ministre
de retourner à Lyon reflète
un nouvel attrait politique
de la province par rapport
au pouvoir central.
PAGES 2-4
PAGE 8-9
PAGES 30-31
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
Départ de Collomb
Rupture
capitale
Le départ surprise du ministre de l’Intérieur,
retrouvant son trône de Lyon, apparaît
comme un pied de nez au président
de la République et à la toute-puissance
symbolique de Paris.
Par
GILLES FUMEY
Géographe à Sorbonne Université
Photo DENIS ALLARD
P
aris, province. C’est dans ce
sens-là que Gérard Collomb
prendra le train pour rejoindre l’hôtel de ville de Lyon. Un
voyage sans retour qui s’inscrit dans
une géohistoire houleuse des rapports entre un pays et sa capitale.
L’hypertrophie parisienne est telle
qu’elle a fabriqué une fracture territoriale profonde. Cette cassure symbolique appartient-elle au passé ?
Lyon semble en effet échapper à la
séparation: deuxième aire urbaine
de France, elle est aussi une métropole au statut particulier, puisque
la loi Maptam de 2014 (loi de modernisation territoriale) étend son périmètre au département du Rhône.
«GROSSE TÊTE»
Lyon fut toujours en première ligne
lorsqu’il s’est agi de développer le
train, l’autoroute ou le TGV. Pourtant, le fossé entre ce qui relève de
l’Etat central et ce qui dépend des
régions a été encore creusé depuis
l’élection d’Emmanuel Macron. Un
mode de gouvernement jupitérien
qui a fait dire à Collomb, peu avant
sa démission: «Les provinciaux, et
j’en suis, ont déjà une tendance naturelle à considérer que les Parisiens
ont la grosse tête et les snobent.»
Historiquement, cette ligne de partage a été voulue par une lignée
quasi ininterrompue de serviteurs
de l’Etat née avec Louis XI (14611483), fondateur de la Poste royale.
Si Henri IV (1553-1610) dote le
royaume du premier réseau postal
en étoile depuis Paris sans effacer le
carrefour lyonnais, progressivement, le squelette géographique de
l’Etat français se centre sur la capitale. Trudaine, directeur des Ponts
et Chaussées en 1743, demande au
géographe Mariaval des plans de
routes qui soient les plus courtes
possible, des lignes droites qui limitent les contestations, marquent
l’autorité de l’Etat, et transmettent
efficacement les ordres du roi aux
provinces. L’euphorie révolutionnaire dessine une France marquetée
par des départements, qui efface les
anciennes provinces royales et propose une vision plus égalitaire du
territoire. Jusqu’à ce que la vision jacobine l’emporte, pour longtemps.
La décentralisation de 1982 en marquait le premier coup d’arrêt, mais
le mal n’était-il pas déjà fait?
Le cas de Lyon est emblématique.
Pour le géographe Philippe Subra
(Institut français de géopolitique),
«Lyon n’est pas la capitale qu’elle
aurait pu être». Même riche, la ville
va-t-elle offrir à Collomb cette gloire
qui lui a fait défaut avec l’onction
ministérielle? Quant aux nouvelles
régions, Subra se demande si elles
ne sont pas une solution de repli
pour les barons parisiens de la politique que sont Valérie Pécresse (Ilede-France), Xavier Bertrand (Hautsde-France) ou Laurent Wauquiez
(Auvergne-Rhône-Alpes).
«TERROIRS»
Plutôt qu’un poste national, dans un
ministère ou dans un parti, la région
ou la métropole pourraient devenir
des postes plus stratégiques, offrant
le juste milieu entre le travail de terrain et la vision politique d’envergure. Auquel cas, quel est l’apport de
la nouvelle carte des régions tant
voulue par Valls Premier ministre,
qui se rêvait en Clemenceau ? Du
reste, Valls se fichait tellement de la
géographie de la France qu’il a laissé
Hollande dessiner la carte, à coup de
SMS avec les barons du PS. Cet épisode croquignolesque est-il à l’origine de cette revanche de la décentralisation conduisant Collomb à
rentrer au pays ? Subra renchérit :
«Cette émergence des territoires
laisse entendre qu’on a plus à faire à
des terroirs, qui sont la négation de
l’intérêt national au profit du local.»
Dans le contexte de dégradation des
rapports entre l’Etat et les régions,
symbolisée par des mesures jugées
vexatoires telles les 80 km/h, la fermeture de classes ou de maternités,
«Paris nous emmerde» est un refrain
qu’aiment entendre les électeurs.
N’est-ce pas là résumée l’élégance
avec laquelle le Lyonnais Collomb a
pris congé de Paris? •
QUARTIERS POPULAIRES : PARIS PERDU
Vue des banlieues parisiennes populaires et
dégradées, la démission «surprise» de Collomb
n’émeut pas. Ce ministre n’a pas pris en charge
les difficultés des habitants ou des acteurs
de ces territoires, peut-être trop mystérieux
pour ce Lyonnais qui aspire à le redevenir. La
Seine-Saint-Denis n’est pas l’Est lyonnais en plus
grand. Trois problèmes liés étaient et sont
toujours urgents. D’abord, le besoin exprimé par
les habitants d’une police qui les protège mieux
de la délinquance du quotidien, des
cambriolages à la circulation dangereuse et
bruyante de quads, en passant par les vols
de téléphone ou les violences sexistes. Ensuite,
le manque de moyens de la police en banlieue,
avec ses commissariats vétustes, ses personnels
insuffisants et souvent inexpérimentés. Et enfin,
la relation terriblement dégradée, parfois même
morbide, entre une partie des policiers et une
partie des habitants. Ce ministre pouvait
incarner le changement, via la création de la
«police de sécurité du quotidien». Mais qu’il ne
l’ait pas souhaité ou que Macron l’en ait
empêché, Collomb n’a pas donné à cette
réforme le portage politique et budgétaire
nécessaire. Il eut fallu pour cela un ministre en
mesure de s’imposer, tant face au Premier
ministre que face à la haute hiérarchie policière
et gendarmesque. En matière de police en
banlieue, la disruption n’a pas eu lieu, au grand
dam des habitants et de leurs élus, comme
des policiers et de leurs commandants
sur le terrain.
JÉRÉMY ROBINE
Maître de conférences
à l’Institut français de géopolitique
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
u 3
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Passation de pouvoir
au ministère
de l’Intérieur entre
Edouard Philippe
et Gérard Collomb,
mercredi.
ÉDITORIAL
Par
MARTINE TABEAUD
Géographe
Rivalité
Elysée, Matignon, Assemblée…
intrigues en hauts lieux
Collomb parti, les lieux du
pouvoir s’agitent. La présidence
soigne sa com, Edouard Philippe
serre les dents et les députés
jouent les bons élèvent pour
décrocher une promotion.
T
rois lieux de pouvoir, un même déni. Le
camp présidentiel s’est efforcé de sauver
les apparences, mercredi, après la démission brutale du ministre de l’Intérieur, Gérard
Collomb. Simple «péripétie» pour le chef de
l’Etat, en visite au Salon de l’automobile, tandis
que ses proches martèlent que «l’Etat est tenu»,
sans rien laisser filtrer du remaniement en préparation. Pas de quoi dissiper la confusion qui,
comme jamais depuis le début du quinquennat,
règne ces jours-ci au sommet du pouvoir.
Au 55, rue du Faubourg
Saint-Honoré
A l’Elysée, il revient à Benjamin Griveaux d’égrener au sortir du Conseil des ministres des éléments de langage hâtivement préparés le matin
même. Cela ne va pas sans d’invraisemblables
acrobaties. Une crise? Pas le moins du monde!
Le porte-parole du gouvernement ne voit nulle
«acrimonie» dans l’entretien de Collomb au
Figaro, mais presque une bonne nouvelle. En renouant avec sa ville, l’ex-maire de Lyon va pouvoir «porter la transformation dans les territoires». Tout va bien ! «Rien de ce qui s’est passé
depuis quarante-huit heures ne s’apparente à une
crise politique», a d’ailleurs expliqué le chef de
l’Etat pendant le Conseil. Griveaux minimise encore et toujours : «Ce n’est pas la première fois
qu’un Premier ministre assure l’intérim […], l’Etat
est tenu, les institutions fonctionnent, les forces de
l’ordre sont pleinement mobilisées.» L’arrestation
du braqueur Redoine Faïd pendant la nuit, après
trois mois de cavale (lire pages 12-13), tombe à pic
pour la majorité, qui va célébrer ce succès, mêlant
continuité de l’Etat et sécurité des Français tout
au long de la journée. Remous politiques, paravent policier.
En coulisses, on fait moins bonne figure. Dans
les couloirs des ministères, «l’état de sidération
est généralisé, confie un conseiller. Cette affaire
entame l’autorité du Président. Cela va être très
compliqué de rattraper le coup». Tout le monde
se perd en conjectures: pourquoi Macron a-t-il
retenu aussi longtemps un ministre décrocheur
multipliant les provocations, au risque de se voir
reprocher son indécision ou que soit souligné le
manque de remplaçant évident ? «La relation
personnelle, affective, presque émotionnelle avec
Collomb a primé sur les calculs politiques, analyse un conseiller de l’exécutif. Toute ressemblance avec la crise de fin juillet n’est pas purement fortuite.» Il en irait donc de Benalla comme
de Collomb, le chef de l’Etat s’avérant incapable
de scier les branches dangereuses pouvant constituer une menace pour lui. A l’Elysée, on a identifié depuis plusieurs mois un «problème Collomb», dont les critiques sont allées crescendo
à partir du printemps. Lyonnais, fidèle collaborateur de Collomb devenu directeur de cabinet du
ministre de l’Intérieur après avoir dirigé la campagne présidentielle de Macron, Jean-Marie Girier a quitté Beauvau mi-septembre pour devenir
directeur de cabinet de Richard Ferrand à l’Assemblée. Un divorce qui en annonçait un autre.
«Girier est parti parce qu’il ne gérait plus Collomb», glisse-t-on dans l’entourage présidentiel.
Apparemment, Emmanuel Macron non plus.
Au 57, rue de Varenne
Afrique adieu. Edouard Philippe ne partira pas
jeudi pour l’Afrique du Sud, où il devait rencontrer le nouveau Président. Direction l’Aveyron
pour le Premier ministre qui assure l’intérim du
ministère de l’Intérieur jusqu’au remaniement:
il y remplacera Collomb aux obsè- Suite page 4
Ne vaut-il pas mieux être
le premier à Lyon que le
second à Paris ? Lyon, c’est
d’abord la première ville
après Rome. L’empereur
Auguste fait de Lugdunum
la capitale des trois provinces gauloises où se réunissent les représentants
des 60 cités, la première assemblée nationale en quelque sorte. Au XIe siècle,
l’Eglise catholique confère
à Lyon le titre de primature
des Gaules. Son archevêque a autorité sur les
autres provinces ecclésiastiques. La ville accueille
plusieurs conciles et même
le sacre du pape Clément V.
Lyon, c’est ensuite la première ville après Paris, qui
doit se subordonner à la
logique nationale venant
de la capitale. Il n’est guère
que lorsque celle-ci est occupée, entre 1940 et 1944,
que la ville aux deux collines est incontestablement
la capitale de la Résistance
française. Jean Moulin
y fédère les trois grands
mouvements de la zone
libre avant d’être arrêté
à Caluire. Cette soumission
ne se fait pas sans révolte.
Pendant la Révolution
française, en 1793, Lyon se
soulève contre la Convention. La ville est assiégée,
bombardée par «les boulets
rouges» – dont les stigmates se lisent encore sur la
façade de l’église Saint-Polycarpe. Pour le Tarbais
Bertrand Barère, membre
du Comité de salut public :
«Lyon fit la guerre à la
liberté, Lyon n’est plus.»
Faute de rivaliser avec Paris, elle jouera des coudes
avec Marseille. Par tous les
moyens. La surestimation
du nombre d’habitants
–100000 à 200000 personnes à chaque recensement– débute dès l’entredeux-guerres mondiales.
Une rivalité qui pointe encore dans les tracts que distribuent les Bad Gones, un
des groupes de supporteurs
lyonnais, avant les matchs
de foot OM-OL. Si la géographie, c’est ce qui reste
de l’histoire, tous ces événements façonnent encore
les pensées des Lyonnais.
Et Gérard Collomb n’écrit
en ce moment qu’un
énième épisode des guerres
de suprématie urbaine. •
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4 u
LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
Collomb a négocié
directement
avec le Président
les conditions
de sa sortie, réduisant
le Premier ministre
à un rôle de spectateur.
ques du chef de la police municipale de Rodez, récemment assassiné. Le sens
de l’Etat en bandoulière, mais sans enthousiasme excessif, comme en a témoigné l’étrange
passation de pouvoir entre les deux hommes
mercredi matin. Arrivé place Beauvau avec
dix bonnes minutes de retard, raide, le visage
fermé et se tournant littéralement les pouces durant le discours du démissionnaire, le chef du
gouvernement n’a presque aucun regard pour ce
dernier. Mais salue, dans une allocution à double
détente, le «caractère direct de l’expression» de
Collomb –dont les états d’âme s’étalent depuis
plusieurs semaines dans les médias. Et présente
son ministère comme celui «de l’Etat, de la permanence de l’Etat». Une dignité à laquelle, comprennent certains, Collomb n’aura pas su s’élever. La scène résume les relations saumâtres
entre le Premier ministre et l’ex-numéro 2 du
gouvernement. Fort de son lien direct avec Macron, Collomb ne se jugeait guère comptable envers Philippe. Ces dernières semaines, il a négocié directement avec le Président les conditions
de sa sortie, réduisant le Premier ministre à un
rôle de spectateur. Dans l’entourage de Philippe,
on conteste tout état d’âme face aux secousses
à répétition du macronisme. Une posture de
droiture qui fait son effet parmi les députés de
la majorité. «Il est désormais désigné par tout le
monde comme la courroie de stabilité du gouvernement, assure une source parlementaire. Dans
une période un peu spéciale, les députés le voient
comme un point d’attache.»
Suite de la page 3
Au 126, rue de l’Université
Minimum minimorum au Palais-Bourbon.
Devant l’Association des journalistes parlementaires, Richard Ferrand concède que le départ de
Collomb est une «rupture non conventionnelle».
Qui pour le remplacer? Le président de l’Assemblée, un des principaux piliers de la majorité,
laisse transparaître son agacement: «Je ne joue
pas au PMU !» Fermez le ban. Au sein du pôle
budgétaire des députés LREM, on s’agace surtout
que cette crise vienne parasiter l’examen du projet de budget 2019, qui doit débuter la semaine
prochaine en commission. «Le moment aurait
pu être mieux choisi», résume diplomatiquement
une source parlementaire, dans l’attente du remaniement à venir: «Quand on débat du budget,
il faut des ministres bien briefés, qui ont bossé depuis des mois. Remplacer les plus gros portefeuilles à l’approche de cette échéance ne serait
pas une bonne idée. Et remplacer Darmanin, ce
serait carrément catastrophique», le jeune ministre des Comptes publics n’ayant jamais fait mystère de ses ambitions régaliennes. Depuis que les
étincelles fusent entre Beauvau et l’Elysée, les
députés LREM ont pour consigne d’éviter les micros et les caméras. La plupart s’y tiennent. Par
souci (officiel) de préserver un «collectif» ébranlé.
Mais pas que. L’épisode ouvre potentiellement
la voie à un chamboule-tout au sein du gouvernement. Pour les jeunes loups de l’Assemblée,
enfreindre les recommandations de silence reviendrait à compromettre leurs chances de décrocher ne serait-ce qu’un strapontin dans le
futur dispositif.
DOMINIQUE ALBERTINI,
ALAIN AUFFRAY,
LAURE BRETTON,
LAURE EQUY,
et NATHALIE RAULIN
Gérard
Collomb à Lyon,
en janvier 2014.
PHOTO BRUNO
AMSELLEM. DIVERGENCE
De Lyon à Bordeaux,
les barons tiennent la barre
A l’instar de Gérard
Collomb, plusieurs figures
politiques ont noué un lien
fort avec leur municipalité,
se rêvant en souverains
bâtisseurs et sacrés.
L
es péripéties du retour de Gérard
Collomb à Lyon peuvent certes rendre jaloux les scénaristes les plus talentueux des séries télévisées, mais il
témoigne surtout de l’état de notre système
politique, de la façon dont se construisent
les relations des élus aux territoires dans le
cadre d’un municipalisme traditionnel à la
française. En ce sens, l’arbitrage de Collomb
en faveur de la fonction de maire de Lyon
et les arguments qu’il avance pour justifier
cette décision manifestent la puissance
d’une imagination géographique très particulière, en cours depuis quelques décennies: celle du baron local, du grand homme
(c’est un rôle masculin pour l’essentiel), qui
se conçoit comme la seule incarnation
légitime de son territoire.
Inamovibles. De nombreux exemples de
ces dyades insécables viennent à la mémoire : Chaban-Bordeaux, Defferre-Marseille, Royer-Tours, Mauroy-Lille, FrêcheMontpellier, Boulard-Le Mans, Juppé-Bordeaux et Collomb-Lyon, donc –dans les pas
d’Edouard Herriot, maire de Lyon durant
quarante-sept ans. Tous ces élus possèdent
une longévité telle qu’on finit par les penser
inamovibles. Eux-mêmes s’appuient dessus pour réclamer une sorte de droit imprescriptible et sacré, celui d’être le seul
à pouvoir véritablement «régner» sur une
ville et déterminer les bonnes politiques
qu’on doit y mener –au nom justement de
cette quasi-permanence–, comme l’a invoqué Gérard Collomb pour exiger de recouvrer sans délai ses fonctions. Ainsi, la scène
politique locale se mue en principauté et
le maire en prince éclairé – parfois assez
despote – qui peut expliquer doctement
aux autres élus et aux administrés ce qui est
bon pour eux. Mais enfin, argumentent
Gérard Collomb et ses soutiens, il est indispensable aux Lyonnais de retrouver leur
maire, un temps appelé à Paris (beaucoup
de ces princes le furent) en raison de ses
qualités, mais qui n’a jamais oublié sa ville
et même a toujours gardé un œil sur ses
affaires et servi ses intérêts. Gérard Collomb, comme ses illustres prédécesseurs,
s’approprie si fortement Lyon qu’il en vient
à croire à sa propre mythologie d’élu indispensable, seul capable de tenir ensemble
le passé glorieux, le présent de l’action et
le futur radieux de la ville.
D’ailleurs, avant même que Gérard Collomb
n’annonce la décision de précipiter son
retour, il a créé cet été une association destinée à préparer sa réélection et appelée
«Prendre un temps d’avance». L’objectif en
est clair : «Engager un dialogue pour voir
quelles sont les grandes perspectives [pour
Lyon] à vingt ans.» Ici, l’élu n’a pas l’âge de
ses artères puisqu’il peut se fonder sur sa
durée de mandat pour revendiquer le monopole de l’orientation vers l’avenir. Pour
ces barons locaux, le territoire municipal
s’avère un espace d’élection, au sens électoral bien sûr, mais aussi dans la mesure où
ils se présentent comme ayant été «appelés» par la ville. Ils décrivent une émotion
particulière à se sentir en phase avec ce
qu’elle représente, ses «valeurs», son génie
propre, son caractère. Ils se targuent d’une
connaissance intime de sa géographie et de
son histoire, de leur familiarité avec les
lieux et les gens. Collomb ne dit pas autre
chose lorsqu’il insiste sur son attachement
personnel à Lyon, critique Paris, met en
avant le fait que seule sa ville compte vraiment pour lui et que son séjour ministériel
procédait du sens du devoir, alors que son
retour à Lyon résulte d’un appel impérieux,
d’une nécessité vitale.
Le territoire municipal est aussi un espace
de légitimation, car le story-telling qui
conte le caractère impératif d’être gouverné
par un de ces princes locaux s’appuie tou-
jours sur cette relation élective particulière
pour, tout à la fois, qualifier l’élu et disqualifier tout autre prétendant –et même justifier son élimination politique si celui-ci se
montrait trop entreprenant. Ces César locaux voient des Brutus partout et ils n’en finissent jamais de faire le vide autour d’eux.
Bâtisseurs. Enfin, le territoire municipal
est un espace d’action, car ces élus sont des
facteurs, stricto sensu: ils fabriquent sans
cesse la ville, se décrivent comme des «bâtisseurs». Ce ne sont donc pas des aristocrates rentiers mais des entrepreneurs
urbains et politiques. Ces barons furent de
«grands maires», sans doute, mais n’est-ce
point parfois à leur insu ? Tous jouirent,
grâce à leur intelligence tactique, d’un kairos et se trouvèrent au bon endroit au bon
moment. Souvent, ils s’imposèrent à une
fin de cycle et sans forcement beaucoup de
projets formalisés. Ils en vinrent à représenter la nouveauté dans un système politique
local où celle-ci est rare tant les choses sont
endogamiques. Leur premier mandat est
plutôt une réussite, manifeste une ouverture des possibles et ce n’est qu’ensuite, à la
première réélection, que se met en place le
système de reproduction ad libitum.
Le cas de Collomb nous permet donc de réfléchir à cette machine politique locale à la
française et à l’importance de la géographie
dans celle-ci. Le territoire municipal, dans
les récits louangeurs de l’action glorieuse
qu’on peut lire dans les médias officiels, est
un «quasi-personnage» essentiel, un protagoniste majeur de toutes les intrigues. Et
son porte-parole exclusif est le maire, qui
d’ailleurs justifie la continuité de son élection par la prise en charge de cette fonction
d’aède de la permanence territoriale. Evidemment, des règles électorales excluant
le cumul diachronique des mandats permettraient de promouvoir d’autres narrateurs et d’autres histoires légitimes du cru.
MICHEL LUSSAULT
Professeur de géographie urbaine
à l’Ecole normale supérieure de Lyon
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
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u 5
ÉDITOS/
Mars et
Mascot,
la géo
prend
son envol
L’espace est une sorte de graal pour
les géographes. «La géographie
c’est la science de l’espace», lit-on
souvent. Comprendre l’organisation spatiale d’un territoire, d’un
Etat, est en effet au programme de
générations d’apprentis géographes. Mais pour beaucoup de
gens, l’espace c’est avant tout ce qui
se passe au-dessus de nos têtes, la
conquête spatiale, les confins de
l’univers. Mercredi matin vers
4 heures, l’«atterrissage» du robot
franco-allemand Mascot dans
l’hémisphère sud de l’astéroïde
Ryugu a été accueilli avec enthousiasme par tous les acteurs de
l’espace, réunis à Brême pour le
69e Congrès international d’astronautique.
Mascot est le fruit d’une collaboration internationale, comme souvent dans ce domaine. Il est incorporé à la mission japonaise
Hayabusa 2. Comprendre les propriétés et la structure des astéroïdes permet de mieux connaître la
formation de notre système solaire.
Les géographes et la géographie
ne sont pas absents de ces questions. Dans les années 90, les géologues sont venus chercher des géographes, géomorphologues, pour
les aider à trouver d’éventuels stigmates de la présence d’eau sur
Mars.
Aujourd’hui, Isabelle SourbèsVergé (EHESS) travaille sur la géopolitique de l’espace et l’histoire
des expéditions spatiales. La
dimension géographique est facile
à trouver quand on s’intéresse à la
gestion des déchets spatiaux ou
à la question de l’appropriation des
nouveaux territoires de l’espace.
Mais Brême a aussi été pour les Portugais l’occasion d’annoncer la
création d’une base aux Açores
pour le lancement de constellation
de petits satellites. Point fort du
site : la localisation. L’île de Santa
Maria permet d’envoyer des vecteurs tous azimuts, sans crainte de
retombées sur des zones habitées.
Encore et toujours la géographie.
LOUIS MARROU
Géographe à l’université de
La Rochelle
Dans les locaux de Libération, mercredi. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
A «Libé», libre cours aux cartes
Il est 10 heures, c’est le début
du comité de rédaction
à Libé, dans ses nouveaux
locaux du XVe arrondissement. Autour de la table
circulaire calée dans l’angle
d’un étage ouvert sur le paysage parisien, Laurent Joffrin
(directeur de la publication),
Paul Quinio (directeur délégué) et Alexandra Schwarzbrod (directrice adjointe)
ouvrent la discussion, accompagnés des géographes
invités et de la plupart des
journalistes du quotidien. On
discute ensemble à la volée
des thèmes qui vont faire la
une. On s’interroge sur son
contenu. Certains sujets ont
été préparés à l’avance, ce que
l’on appelle l’actualité
«froide». Reste la «chaude».
Le Mondial de l’automobile et
la question des mobilités actuelles devaient faire l’affaire.
Du reste, la place de la voiture
dans notre société fait largement débat, entre des villes
qui souhaiteraient être débarrassées de l’auto et des zones
périurbaines où elle est vitale.
Mais le feuilleton à rebondissements autour de la démission de Gérard Collomb vole
la vedette. La question est de
savoir ce que les géographes
ont à dire de cet épisode
a priori purement politique.
Très vite, on met en avant les
(à moins que ce ne soit le
d’ailleurs à ce qui va agiter le
arrière-plans territoriaux:
hamster d’Europe ?) ou même festival de géographie de
Collomb le Lyonnais et l’exéla géographie de l’espace : la
Saint-Dié sur «la France
cutif parisien, le désamour
sonde Mascot, posée sur l’asdemain», à savoir la recompodes Lyonnais pour la capitale
téroïde Ryugu permettrait
sition des territoires, ou leur
et le rôle de l’histoire… La cad’évoquer les géographes qui
décomposition. Quel rôle le
vale de Redoine Faïd vient
travaillent sur l’espace, celui
politique va-t-il y jouer? Comaussi sur le tapis: on se dede la planète Mars comme cement le nouveau découpage
mande comment cartogralui des satellites. Perpignan
régional influence-t-il le jeu
phier son itinéraire, finaledevait donner lieu à un petit
politique? Assez étrangement centrée sur
dossier, mais
ment, «le cas Collomb» remet
MAKING OF
un très petit terc’est repoussé à
en branle cette espèce d’opritoire! Et auplus tard. C’est
position ancienne entre la
delà, se pose la question de la
l’article de Philippe Subra sur
capitale des Gaules et celle
géographie des prisons et des
les zones à défendre qui resdes Capétiens. Economie, enespaces carcéraux: où
tera. Entre-temps, les élecvironnement, ville sont des
construit-on? Pourquoi?
tions au Brésil nous donnent
thèmes récurrents et essenDe quelle manière la société
des sueurs froides : peut-on
tiels. Mais on parlera aussi de
française perçoit cette géocartographier la géographie
la Scandinavie à Saint-Dié,
graphie plutôt cachée? Le
électorale du Brésil actuel ?
«capitale de la géographie»,
tsunami indonésien lance un
L’ascension du candidat d’exavec la littérature des polars
autre débat sur le rapport
trême droite Bolsonaro semqui sera particulièrement
entre les catastrophes et le
ble rebattre les cartes.
à l’honneur.
réchauffement climatique:
Finalement, c’est bien le sujet
JESSICA KRAFFE,
Martine Tabeaud monte
autour du départ de Collomb
BRICE GRUET
au créneau pour insister sur
qui l’emporte. L’opposition
et LOUIS MARROU
l’importance des aspects huParis-province renvoie
Géographes
mains et sociaux dans l’appréciation de ces aléas. Elle
insiste aussi sur l’origine des
données et leur interprétation, sans oublier le recul
Le 29e festival international de géographie
chronologique dont on disde Saint-Dié-des-Vosges, sous la direction scientifique
pose pour juger. La nature
de Philippe Subra, aura pour thème «la France de demain»
a bon dos!
et comme invités les pays nordiques. Il se tiendra
D’autres sujets roulent,
de vendredi à dimanche, notamment au musée Pierrecomme la géographie de cerNoël, aux espaces Georges-Sadoul, François-Mitterrand
tains animaux sauvages telle
et dans de nombreux autres lieux de la ville.
la «marmotte d’Alsace»
Rens. : www.fig.saint-die-des-vosges.fr et 03 29 42 16 76.
LE FESTIVAL DE SAINT-DIÉ
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LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES MONDE
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
INDONÉSIE
«Qu’est-ce que vous
voyez? Des cadavres»
L’
odeur a parlé, celle de la putréfaction.
C’est elle qui a mis Sarman Sabila, pêcheur de 45 ans, et son petit groupe
sur la voie d’un nouveau cadavre. Tous habitent à quelques mètres de la plage de Palise,
juste derrière le pont jaune vif Ponulele, l’un
des symboles de la ville de Palu. Un emblème
à présent fendu en deux et avachi dans l’eau.
A l’image du quartier dévasté qui se dressait
naguère juste à côté. On voit mal la barbiche
de Sarman sous son masque antipollution de
fortune, censé le protéger des fumets de
mort. On distingue mieux sa kopiah blanche
– un petit chapeau religieux local – et ses
gants. Un simple tee-shirt et un pantalon
long complètent sa tenue de chercheur de
dépouilles. Une mission que les habitants du
quartier se sont fixée pour éviter que leur
zone de vie, même dévastée, ne devienne tout
à fait insalubre. Paresseuse, la mer peine ce
jour-là à faire plus que de simples petits clapotis. Vendredi pourtant, après qu’un séisme
a secoué Palu, l’océan s’est comporté dans le
quartier de Sarman comme une gigantesque
et furieuse essoreuse. Comme en témoigne
l’état de cette maison éventrée, devant laquelle s’attroupe à présent la petite équipe.
DE L’EAU
JUSQU’AUX GENOUX
Ici, une camionnette a pris la place d’une fenêtre au milieu de la façade explosée. Là des
morceaux de quotidiens ont été arrachés
au calme supposé de la routine. Au milieu
des tôles, des poutres, des branches, un fauteuil, des bijoux, une chaussure. Le pêcheur
se met à genoux et ses gants repoussent ce
qui lui obstrue encore la vue. Pendant quelques instants, il semble ne plus bouger.
«Qu’est-ce que vous voyez?» lui demande-t-on.
«Des cadavres», répond-il.
Si déloger ces corps sans vie est le lot des
habitants du quartier, c’est que, jusqu’à
présent, il n’y a personne d’autre pour le faire
comme le déplore Sarman, avec une pointe
d’abattement dans la voix. «Il y a quelques
jours, la police est venue récupérer les corps
qui étaient faciles d’accès. Comme ceux qui se
trouvaient sur la plage ou au milieu des rues.
Mais pour ceux qui étaient coincés sous les
décombres, ils n’avaient pas de machines
pour les dégager, ils n’étaient pas assez équipés. Et donc, ils les ont laissés là.» Le pêcheur
REPORTAGE
Face à l’absence d’aide, un groupe de
pêcheurs de Palu, ville de l’archipel balayée par le tsunami, tente d’extraire
des corps déjà en état de putréfaction.
Avec des moyens rudimentaires.
Par JOËL BRONNER Envoyé spécial à Palu (Indonésie)
marque un temps, et ajoute : «En théorie,
nous attendons de l’aide extérieure, mais
comme elle n’arrive pas, nous sommes bien
obligés de nous débrouiller nous-mêmes.»
Sarman et ses amis contournent alors ce
qu’il reste de la maison. Ils ne peuvent
pas passer par le toit effondré, la densité
de gravats y est trop importante. Non,
pour accéder aux corps, il leur faut passer
par-derrière et par la vase. Les hommes ont
maintenant de l’eau jusqu’aux genoux.
LA ROUTE DE L’EXODE,
POUR ALLER OÙ ?
Petite moustache et un foulard noir sur la tête,
Persuda, le maçon de l’équipe –qui, comme
de nombreux Indonésiens, n’a pas de patronyme – raconte les difficultés rencontrées.
«C’est dur de tous les récupérer parce que certains corps sont complètement coincés. Et
comme ça fait un moment, ils sont en mauvais
état, ce qui rend leur extraction encore plus délicate. C’est sûr que nous aurions besoin d’aide
de la part des équipes de secours. Nous n’en
voulons pas au gouvernement, nous pensons
qu’ils font ce qu’ils peuvent… Mais il faudrait
faire plus à présent.» Ni Sarman ni Persuda,
dont les maisons ont rendu l’âme avec l’essentiel de leurs maigres richesses, n’ont les
moyens de fuir la ville et d’emprunter la route
de l’exode comme une grande partie des
330000 habitants de Palu. Et puis pour aller
où ? Alors ils restent là, à s’improviser fos-
soyeurs et à attendre au milieu de la catastrophe qu’un semblant de normalité réapparaisse. Que les innombrables dégâts soient
déblayés, que les vivres de première nécessité
–à commencer par l’eau et la nourriture– ne
retrouvent le chemin de Palu, que l’électricité
n’illumine leurs nuits comme avant.
Trêve de rêvasserie, ils y retournent, c’est dur,
ils grognent. Le corps qu’ils tentent d’extraire
est comme accroché aux parois et il est tout
sauf léger. Ils ne sont pas trop de cinq. L’odeur
se fait encore plus pestilentielle. A plusieurs
reprises, Sarman se retourne, visiblement
écœuré. Il soulève son masque pour cracher
son dégoût dans l’eau. Ils doivent s’y reprendre à plusieurs fois, mais les zips du sac mor-
«Il y a quelques jours,
la police est venue
récupérer les corps qui
étaient faciles d’accès.
Mais pour ceux
coincés sous les
décombres, ils n’étaient
pas assez équipés.
Ils les ont laissés là.»
Serman Sabila pêcheur
tuaire orange fluo qu’ils ont récupéré auprès
d’une ambulance finissent par se refermer.
Le convoi repart en brinquebalant à travers
la vase. Ils déposent le macchabée au sol.
Instinctivement, les mouches s’en rapprochent et volettent tout autour. Elles aussi
ont reconnu la mort, même masquée par la
pudeur d’une fermeture éclair.
Aucun des hommes réunis là ne sait qui est
ce voisin mort. Dans ce climat de chaleur humide, la décomposition de ses chairs est trop
avancée pour l’identifier. Le sac reste là, au
milieu de ce qui n’est plus qu’un gigantesque
terrain vague hostile. C’est le cinquantième
cadavre qu’ils extraient de la sorte. Sarman,
Persuda et les autres partent à présent en
direction d’une nouvelle habitation ravagée.
D’AUTRES HISTOIRES BRISÉES
Le groupe se frayera un chemin au milieu des
arbres déchiquetés, des toitures effondrées
et des véhicules détruits. Ils croiseront des
poulets dont la carcasse sert de festin aux insectes, des talons aiguilles ou des casques de
moto. Ils pénétreront dans ce qu’il reste de
maisons hébergeant d’autres histoires brisées, d’autres propriétaires disparus sans leur
montre, leur carte d’identité ou leur peluche
Bob l’éponge. Ce voyage, ils le feront aussi accompagnés d’une odeur terrible qui émane
à présent de nombreux quartiers de la ville.
A deux pas de la mer, Palu est aujourd’hui encore un cimetière à ciel ouvert. •
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
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A Palu, mercredi.
PHOTO FAUZY
CHANIAGO
que peuvent avoir les catastrophes
dans des territoires très densément
peuplés mais profondément vulnérables. Le séisme et le tsunami de
Palu surviennent dans une partie
de l’Indonésie qui n’a pas été autant
touchée par les aléas géodynamiques que l’ouest et le sud de l’archipel ces dernières années.
Le tsunami de 2004 et le séisme
de 2009 à Padang (Sumatra), le tsunami de 2006 à Pangandaran (Java),
les séismes survenus cet été sur l’île
de Lombok ont effectivement attiré
l’attention des populations, des
pouvoirs publics et des chercheurs
sur un arc sud-ouest où se concentrent les espaces urbains et touristiques (Bali) sur des littoraux très exposés aux aléas géodynamiques.
C’est là que se situe la subduction de
la plaque indo-australienne sous la
plaque eurasiatique, à l’origine également du volcanisme abondant de
la région.
Périphérie. En revanche, le nord
Une zone à risque méconnue
Vulnérable par sa
géographie physique,
la ville de Palu souffre
aussi de son
éloignement des
métropoles javanaises,
dans une Indonésie
très centralisée.
L’
agglomération de Palu, capitale de la province de Sulawesi Tengah (centre des
Célèbes), est située au fond d’une
longue baie étroite (30 km par
6-8 km) et peu profonde. La morphologie particulière de ce site a
fortement augmenté l’intensité des
trois vagues qui se sont engouffrées
dans la baie, submergeant les décombres de Palu environ quarante
minutes après le dernier séisme.
D’une magnitude de 7,4, celui-ci a
eu pour effet de fortement remuer
un terrain sédimentaire très instable qui s’est pratiquement liquéfié
sous la forme d’une boue qui a piégé
plusieurs centaines de foyers. A la
vulnérabilité physique du territoire
de Palu, s’est ajoutée la confusion
autour d’un signal d’alerte peu efficace, qui a cessé d’émettre trois minutes avant l’arrivée des trois vagues. Outre la faible efficacité des
bouées de détection, mal entretenues, c’est le délai très court de
quelques minutes entre l’arrivée du
tsunami et le séisme, dont l’épicentre est proche de Palu, qui est responsable de cette confusion. Encore
sous le choc des violentes secousses, la population n’a pas eu le
temps de réagir efficacement.
Accessibilité. Le bilan provisoire
des victimes (de plus de 1400 morts
mercredi) ne doit pas masquer que
c’est l’intégralité de l’agglomération
de Palu, capitale régionale de plus
de 330000 habitants, qui a été paralysée par le séisme et le tsunami. Cependant, les zones côtières plus proches de l’épicentre –dont certaines
stations balnéaires– ont dû être également sévèrement touchées. La
temporalité de la catastrophe ne se
limite pas à l’occurrence de ces
aléas, mais s’étire aussi dans le
temps : le manque d’accessibilité
dans des secteurs inondés, instables
voire démolis, limite la possibilité
d’action des secours. Les structures
hospitalières, lorsqu’elles n’ont pas
été détruites, sont trop limitées pour
accueillir les blessés, qui sont dans
certains cas soignés à l’extérieur.
Par ailleurs, l’humidité et la chaleur
sont propices à la diffusion d’agents
pathogènes issus des corps des victimes, qui sont enterrées le plus rapidement possible pour éviter de
provoquer une crise sanitaire qui
s’ajouterait aux conséquences du
séisme et du tsunami. Répondant
à l’appel du président indonésien,
Joko Widodo, l’ONU a estimé que
191000 personnes auraient besoin
d’une aide d’urgence, ce qui permet
de se rendre compte de l’ampleur
PHILIPPINES
MALAISIE
Océan Pacifique
28 septembre
Séisme de magnitude 7,5
Palu
Jakarta
ÎLE DES CÉLÈBES
PAPOUASIE
NOUVELLEGUINÉE
INDONÉSIE
Océan Indien
TIMOR
ORIENTAL
AUSTRALIE
500 km
de l’archipel, où se trouve Palu, est
un peu le parent pauvre des études
de risque en Indonésie. D’abord,
parce que les données scientifiques
sur des événements similaires anciens dans cette région n’ont été diffusées que dans des publications
scientifiques spécialisées. On y apprend que quatre tsunamis meurtriers se sont produits dans la même
zone depuis un siècle, avec des hauteurs de vagues de 3 à 3,5m en 1938
et en 1996, mais aussi de 10 m
en 1968 ainsi que de 15 m en 1927.
Ces dernières ont été provoquées
par un séisme de magnitude 6,3 qui
avait alors entièrement dévasté la
ville de Palu.
Ensuite, le manque d’intérêt pour
cette zone s’explique par la moindre
présence d’enjeux stratégiques exposés, puisque l’on se trouve dans
une périphérie de l’Indonésie, à
l’écart de l’influence du fort centralisme javanais. Le tsunami de Palu
rappelle que la quasi-totalité des littoraux océaniques de l’Indonésie
sont en contexte de marge active et
donc potentiellement exposés aux
aléas géodynamiques, pouvant causer des catastrophes dans des territoires encore très mal préparés. Toutes ces régions de l’Indonésie
périphérique, regroupant les arcs
externes orientaux (Moluques, petites îles de la Sonde orientales)
et septentrionaux (Célèbes), sont
pourtant des territoires où les facteurs de vulnérabilité sont nombreux et complexes (accessibilité,
conflits ethniques et religieux, corruption…), produisant des risques
qui mériteraient d’être plus systématiquement évalués.
Les aides financières et matérielles
débloquées par l’Union européenne, les Etats-Unis et les pays de
l’Asean, l’intervention de l’ONU et
des ONG mais aussi la diffusion
mondiale des vidéos du séisme et
des vagues permettront sans nul
doute de donner une visibilité mondiale à cette partie de l’Indonésie
éloignée des métropoles javanaises
et des plages balinaises.
ÉDOUARD DE BELIZAL
Professeur à Paris-X
et FRANCK LAVIGNE
Professeur à Paris-I
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LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES MONDE
BelA demifast
Par GUILHEM MAROTTE
Docteur en géographie
et ADÈLE SCHAR
Docteure en aménagement
et urbanisme
A
Belfast, pendant trois décennies, catholiques et protestants se sont affrontés
autour de questions identitaires.
Profitant de la stabilité retrouvée, la
capitale nord-irlandaise cherche à
s’émanciper de ce passé conflictuel
mais aussi plus généralement à
entrer pleinement dans l’ère postindustrielle en devenant une ville
compétitive et prospère à l’échelle
régionale, voire internationale. En
effet, Belfast a beaucoup changé ces
dernières années. Le centre-ville
est aujourd’hui très dynamique :
comme dans d’autres villes européennes, on y trouve un cœur
commercial, des bureaux, de nombreux cafés et restaurants, une offre
touristique et culturelle… Difficile
d’imaginer qu’une partie a été
détruite par les bombes de l’Armée républicaine irlandais (IRA)
dans les années 70 et qu’il s’était
dépeuplé.
Sur l’autre rive du fleuve Lagan,
d’anciennes friches portuaires sont
reconverties. C’est le cas du Titanic
Quarter, sorti de terre sur le site des
anciens chantiers navals où fut
construit le paquebot du même
nom. En plus du musée du Titanic,
le quartier abrite des complexes hôteliers, une marina, des appartements de standing, ou encore le
Science Park –un vivier d’entreprises de haute technologie. Belfast
apparaît dès lors comme une ville
attractive, où il fait bon vivre. Les
habitants et les visiteurs profitent
de cette vitalité, également perceptible au cœur de la zone artistique
de Cathedral Quarter, dans le nord
du centre-ville, ou plus au sud,
dans le quartier universitaire.
Néanmoins, ce Belfast fait figure
d’image d’Epinal : il reste destiné
majoritairement à une catégorie
aisée de la population, détachée du
conflit. Passé ces espaces, la réalité
résidentielle et le ressenti sont tout
autres.
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
réinventé
Vingt ans après la signature de l’accord de paix
en Irlande du Nord, sa capitale affiche
un nouveau visage mais reste encore marquée
par les stigmates de la guerre civile.
ROYAUMEUNI
Belfast
Lough
Belfast
Dublin
IRLANDE
Cork
Mer
d’Irlande
Port
100 km
Aéroport
Mosaïque
Si le processus de paix a profondément changé Belfast, la ville est
toujours très ségréguée. L’ouest est
ainsi principalement constitué
d’un ensemble homogène catholi-
New
Lodge
Shankill
L’organisation
Belfast Interface
Project recensait
en 2017 près
de 97 séparations
présentes dans
la ville, alors
que l’exécutif nordirlandais vise
le démantèlement
de tous les «peace
walls» pour 2023.
Science
Park
Ardoyne
Falls
Musée
du Titanic
TITANIC
QUARTER
Cathedral
Quarter
CENTREVILLE
Université
Queen's
QUARTIER
UNIVERSITAIRE
Source : G. Marotte, IFG, Paris, 2018
500 m
Zones industrielles
ou d’activités
Espaces verts
Espaces rénovés
ou en cours
de reconversion
Religion majoritaire
protestants
catholiques
mixte
Murs et structures
défensives
Lieux attractifs
et dynamiques
que tandis que l’est de la ville est
majoritairement protestant. Le
nord, plus hétérogène, est composé
d’une mosaïque de communautés.
Le sud, quant à lui, représente globalement un espace plus aisé et
plus mixte. Dans les quartiers populaires catholiques ou protestants, les peintures murales, les
drapeaux ou les graffitis bornent le
territoire et marquent ainsi l’appartenance à une communauté. Certaines zones de contact entre ces
quartiers catholiques et protestants
sont matérialisées par des barrières
physiques.
Leur forme la plus visible et symbolique ? Sans aucun doute les peace
walls, ou murs de paix. Hauts de
plusieurs mètres et souvent rehaussés de tôle ou grillages, les
murs séparent des zones entières
les unes des autres. Les grandes
voies de communication, la végétation, les terrains vagues ou encore
les friches industrielles servent
également d’espaces tampons et de
structures défensives.
L’organisation Belfast Interface Project recensait en 2017 près de 97 séparations présentes dans la ville,
alors que l’exécutif nord-irlandais
vise le démantèlement de tous les
peace walls pour 2023. Les quartiers
ouvriers situés à proximité de ces
interfaces sont également confrontés à d’importantes difficultés socio-économiques: Falls, New Lodge
ou Shankill font par exemple partie
des espaces les plus défavorisés
d’Irlande du Nord, avec un taux de
chômage particulièrement élevé,
notamment chez les jeunes.
Bastions
A ces inégalités socio-économiques
s’ajoute la persistance de violences
intercommunautaires, autrefois
meurtrières, qui ont muté et sont
devenues plus latentes. Le geste le
plus fréquent est probablement le
jet de pierre de part et d’autre des
«frontières» qui séparent les quartiers populaires catholiques et protestants. Généralement commise
par des adolescents ou de jeunes
adultes, la violence peut être liée à
une volonté de défendre le territoire
de la communauté face aux agressions de «l’autre» ou encore de briser la routine et l’ennui. Ces actes de
faible intensité dégénèrent parfois
en émeutes intercommunautaires
ou en affrontements avec les policiers. S’ajoute à cela la présence
d’organisations paramilitaires; par
exemple, de petites organisations
républicaines, présentes dans d’anciens bastions de l’IRA tels que le
quartier d’Ardoyne, s’opposent toujours à l’accord de paix signé
en 1998 et continuent la lutte armée
en ciblant soldats, gardiens de prison et policiers travaillant ou résidant à Belfast.
Si Belfast s’affirme aujourd’hui
comme une ville postconflit, force
est de constater que ce dernier reste
présent, ancré dans le paysage et
dans les mentalités. Surtout qu’en
ces temps de Brexit et de potentielle
rematérialisation des frontières,
l’avenir de l’Irlande du Nord est
d’autant plus incertain et fait planer
sur sa capitale le spectre des affrontements passés. •
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
Beyrout
h
A moitié
Par MARIE BONTE
Docteure en géographie, Ater
à l’université Jean-Moulin-Lyon-III
A
Mimétisme
La concentration des établissements nocturnes dessine à l’échelle
de la ville une géographie prioritaire et mouvante prenant la forme
d’un archipel d’îlots lumineux facilement repérables dans un contexte
où l’éclairage urbain est globalement défaillant. L’observation de
ces quartiers éclaire la recomposition permanente des centralités urbaines: ils émergent dans des lieux
à l’origine peu animés, sous l’impulsion d’entrepreneurs pionniers qui
ouvrent les premiers établissements. Leur densification rapide
s’explique ensuite par le rythme
soutenu d’ouvertures et de fermetures des bars et des boîtes de nuit et
la faible réglementation d’un secteur lucratif. S’y ajoute un effet de
mimétisme qui résulte d’un choix
fondé sur l’emplacement et la proximité, permettant de capter l’essentiel des mobilités nocturnes.
Axe principal de Mar Mikhaël, la rue
d’Arménie compte ainsi une trentaine de bars sur 500 mètres. Dans
le centre-ville, la rue de l’Uruguay
regroupait, en 2015, 19 établissements sur une centaine de mètres.
L’émergence des nouvelles centralités nocturnes est par ailleurs liée à
la gentrification des quartiers centraux et péricentraux de Beyrouth.
Le succès des établissements, certes
peu durable, contribue à la hausse
des prix du foncier et du marché locatif. Un tel constat montre que la
gentrification ne se limite pas au
changement du profil résidentiel
d’un quartier : elle concerne aussi
les appropriations temporelles et
matérielles de l’espace.
La géographie changeante de la nuit
beyrouthine se comprend également à travers les mutations spatiales liées à la guerre civile libanaise
(1975-1990). Les quinze années de
conflit correspondent en effet à une
fragmentation du territoire libanais
et de sa capitale sur une base
confessionnelle et politique. La plus
emblématique est la ligne de démarcation ayant séparé, de manière
schématique, les quartiers chrétiens
et musulmans de Beyrouth. Ces divisions, conjuguées à l’instauration
d’un système milicien, ont entraîné
le délitement des espaces publics et
la fermeture de la quasi-totalité des
cafés, bars et clubs qui avaient fleuri
dans la ville, à l’image de l’emblématique quartier de Hamra.
Reconquête
réveillé
Les établissements de nuit grignotent peu à peu
la capitale libanaise, redessinent l’espace
et mélangent les confessions, mais restent
réservés à une jeunesse aisée.
M
éd M
ite er
rr
an
ée
la nuit tombée, les rues
branchées de Beyrouth dégagent la même effervescence: les musiques émanant des
bars viennent se mêler au son des
klaxons et des cris des noctambules
qui s’interpellent, se retrouvent,
s’oublient. Dans les quartiers de
Hamra, Mar Mikhaël ou Badaro, les
robes ajustées côtoient les blousons
des voituriers et les tabliers des serveurs qui circulent entre les tables.
Ces lieux remplis de monde, de bruit
et d’alcool, constituent un terrain de
jeu de plus de 200 bars et boîtes de
nuit où se rassemble une partie de
la jeunesse libanaise.
Certains établissements sont devenus des icônes urbaines en raison de
leur longévité inhabituelle (comme
le B018, ouvert pour la première fois
en 1994), de leur décor spectaculaire
ou de leur capacité d’accueil (à l’instar du club Uberhaus ou du Grand
Factory, logé sur le toit d’un bâtiment industriel). Omniprésente
dans les clips de promotion touristique, la vie nocturne de Beyrouth est
aujourd’hui un modèle qui s’exporte: la Beirut Electro Parade, qui
organise un événement à Paris ce
mois-ci, en est un exemple. Rappelant que la concurrence internationale entre les métropoles se joue
aussi sur les activités nocturnes,
Beyrouth offre un vaste champ d’investigation pour qui intègre la nuit
à la réflexion géographique et étudie
les usages de l’espace relevant de la
consommation et du plaisir.
u 9
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LIBAN
Mer Méditerranée
Beyrouth
ISRAËL
SYRIE
50 km
CENTRE-VILLE
GEMMAYZÉ
MAR MIKHAËL
HAMRA
MONNOT
BADARO
500 m
La nuit beyrouthine
Bars
HAMRA
Pubs dansants
Boîtes de nuit
Lieux «alternatifs»
accueillant des soirées
(ex: anciens hôtels)
Quartiers nocturnes
institutionnalisés
Zones à forte concentration
d’éclairage public et privé
Ligne de démarcation pendant
la guerre civile (1975-1990)
Source :Marie Bonte
et Claire Gillette
A partir des années 90 et dans les
années 2000, la sortie nocturne devient le moteur efficace d’une réappropriation physique des espaces
urbains notamment autour de la rue
Monnot. Les ouvertures successives
d’établissements nocturnes ont certes profité de la disponibilité foncière d’un quartier accolé à l’ancienne ligne de démarcation et
partiellement vidé de ses habitants.
Mais les noctambules ayant fréquenté ce quartier aujourd’hui passé
de mode soulignent aussi, non sans
nostalgie, la symbolique de son emplacement. Monnot a offert la possibilité d’un mélange confessionnel
–de la clientèle– fondé sur les pratiques festives, en lieu et place des
fractures identitaires imposées et
inscrites dans l’espace urbain. Ce
rôle fédérateur, partagé par la boîte
de nuit B018 ouverte dans les quartiers périphériques de Sin el Fil puis
de la Quarantaine, montre que la vie
nocturne de Beyrouth a permis une
autre reconquête: celle d’un possible «vivre ensemble».
La diversité confessionnelle est une
réalité des établissements nocturnes, en termes statistiques comme
dans les pratiques et les interactions. Elle continue pourtant d’être
revendiquée par les noctambules,
les barmans et les serveurs, qui
ajoutent parfois les divergences politiques, l’acceptation de différentes
orientations sexuelles ou la pluralité ethnique. Ces marques d’ouverture ne sont pas l’apanage de tous
les établissements: elles concernent
des grands clubs au tarif d’entrée
accessible (à l’instar du Gärten) ou
bars dits alternatifs, orientés à gauche du spectre politique libanais.
Elles contribuent surtout à alimenter les représentations d’un univers
nocturne où une société pacifiée et
hédoniste se met en scène, occultant d’autres formes de polarisations. La fréquentation des bars et
des boîtes de nuit demeure celle
d’une jeunesse aisée, réceptive aux
modèles globalisés de la fête et dépositaire d’une identité libanaise
cosmopolite et tolérante. Si les nuits
beyrouthines fédèrent et brouillent
les barrières, elles sont devenues un
marqueur social traduisant des rapports de domination d’ordre socioéconomique et symbolique. •
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LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES MONDE
LIBÉ.FR
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
Midterms express
Le 6 novembre, les Américains
sont appelés aux urnes pour
les élections de mi-mandat. Deux fois par
semaine, Libération fait le point sur ces
midterms, leurs visages et leurs multiples enjeux. Episode 4 : Lou Barletta, trumpiste en danger en Pennsylvanie, une pluie de cartes postales et une avalanche de publicités. PHOTO AFP
Donald Trump lui-même.
Ce dernier a toujours refusé
de les publier, contrairement
à l’usage pour les présidents.
La société-holding qui réunit
les intérêts financiers du
magnat new-yorkais, la
Trump Organization, est une
société familiale qui ne publie pas non plus ses résultats. Depuis l’investiture de
Trump, elle est dirigée par
ses deux fils.
«Ennuyeux». Le journal
Donald Trump, à la Maison Blanche, lundi. PHOTO EVAN VUCCI. AP
Donald Trump,
self-made-man à papa
Selon le «New York
Times», le président
américain a reçu
tout au long
de sa vie quelque
400 millions
de dollars de la part
de ses parents.
Une partie de cet
argent proviendrait
de l’évasion fiscale.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
«R
ien n’a été facile
pour moi, osait
Donald Trump
dans une interview d’octobre
2015 sur NBC. J’ai commencé
à Brooklyn, mon père m’a fait
un petit prêt d’1 million de rations d’impôts de Fred
dollars.» Dans une longue Trump et de ses sociétés, et
et foisonnante enquête de s’appuyant sur des experts en
huit pages publiée mercredi, fiscalité, le New York Times
le New York Times montre affirme que depuis sa naisque le storytelling de self-ma- sance et jusqu’à aujourd’hui,
de-man – celui qui a trans- Donald Trump a bénéficié,
formé ce «petit
comme ses quaprêt d’1 million
L'HISTOIRE tre frères et
de dollars» en
sœurs, de reveDU JOUR
milliards à la
nus très élevés
sueur de son front – sur le- provenant de l’empire immoquel le président américain bilier de son père. Après la
et magnat de l’immobilier a publication de l’article, le
construit son identité publi- service des impôts de l’Etat
que est fort éloigné de la réa- de New York a annoncé avoir
lité.
ouvert une enquête.
Selon le quotidien new-yorkais, Trump a reçu plus de Empire. «L’enquête montre
400 millions de dollars de ses clairement qu’à chaque étape
parents, Fred et Mary Trump, de la vie de Trump, ses finanen partie grâce à des ces étaient imbriquées avec,
manœuvres d’évasion fiscale. et dépendantes de la fortune
Citant des documents finan- de son père, écrit le journal. A
ciers confidentiels, l’éplu- l’âge de 3 ans, Trump recevait
chage de centaines de décla- 200000 dollars chaque année
en dollars d’aujourd’hui, versés par l’empire de son père. Il
était millionnaire à 8 ans.
Quand il a atteint 17 ans, son
père lui a donné une partie de
la propriété d’un immeuble de
52 appartements. A partir du
moment où il a été diplômé
de l’université, il a reçu l’équivalent d’1 million de dollars
par an de son père. Les sommes ont augmenté avec les
années, jusqu’à 5 millions de
dollars par an quand il est
devenu quadragénaire puis
quinquagénaire.»
Le New York Times affirme
qu’une partie de cet argent
aurait été perçue grâce à de
l’évasion fiscale: le Président
et ses frères et sœurs auraient
ainsi établi une société écran
avec l’objectif de dissimuler
les dons de leurs parents.
Donald Trump aurait également aidé son père à profiter
indûment de millions de dollars de déductions fiscales et
à sous-évaluer ses avoirs immobiliers pour réduire les
impôts à payer. Les enfants
Trump auraient reçu au total
«une somme bien supérieure
à 1 milliard de dollars» de
leurs parents, écrivent les
trois journalistes qui ont
produit l’enquête. Avec le
taux d’imposition de 55 %
sur les héritages et les dons
en vigueur à l’époque, ils
auraient pu payer 550 millions de dollars mais n’ont
versé que 52,2 millions, selon
le journal. Un avocat de
Trump, Charles Harder, cité
par le journal, a néanmoins
qualifié de «100% fausses» les
allégations de fraude et
évasion fiscale.
Le quotidien américain n’a
cependant pas eu accès aux
déclarations d’impôts de
rappelle que la «frontière
entre l’évasion fiscale légale et
illégale est souvent trouble, et
constamment étendue par de
créatifs avocats fiscalistes. […]
Les Américains les plus riches
ne payent jamais, et de loin, le
plein tarif. Mais les experts
mis au courant des découvertes du Times affirment que les
Trump ont visiblement fait
plus qu’exploiter les vides juridiques.» Selon les mêmes experts, il est peu probable que
le Président soit visé par des
poursuites pénales: ces actes
ont été commis il y a trop
longtemps et tombent sous le
coup de la prescription.
Le journal note toutefois qu’il
n’y a «pas de limites, cependant, pour les amendes civiles
sur la fraude fiscale». Rapidement, la porte-parole de la
Maison Blanche, Sarah Sanders, s’est fendue de ce communiqué: «Fred Trump a disparu il y a bientôt vingt ans,
et il est triste d’assister à ces
attaques fallacieuses contre la
famille Trump par le défaillant New York Times.»
Donald Trump, lui, n’a pas
franchement cherché à démentir. «Le défaillant New
York Times a fait quelque
chose que je n’avais jamais vu
jusqu’ici, a-t-il tweeté mercredi. Ils ont utilisé le concept
de la “valeur temps de l’argent” [un dollar ou un euro
d’aujourd’hui ne vaut pas un
dollar ou un euro de demain,
ndlr] en faisant un papier
choc très daté, ennuyeux et
déjà vu à mon propos.»
L’enquête du New York Times
anéantit en tout cas l’autoportrait de Donald Trump en
incarnation du rêve américain. «Nous savons désormais,
grâce à l’enquête remarquable
du Times, que le succès de
Trump a été entretenu et financé par l’argent de son
père, écrit CNN ce mercredi.
Ce qui en fait une histoire
moins inspirante – quoique
tout aussi américaine.» •
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
u 11
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LA LISTE
Frances Arnold,
la cinquantième
Nobel
CHIMIE, LA CINQUIÈME
Co-récompensée mercredi
avec George Smith et Gregory
Winter pour ses travaux sur les
enzymes, l’Américaine Frances
Arnold, 62 ans, professeure
à Caltech, est la cinquième
femme prix Nobel de chimie
depuis 1901.
PHYSIQUE, LA TROISIEME
La veille, la Canadienne Donna
Strickland est devenue la troisième femme récompensée
en physique, et la première
depuis 1963, pour ses travaux
sur les lasers, en compagnie de
l’Américain Arthur Ashkin et
du Français Gérard Mourou.
EN TOUT, CINQUANTE
Tous Nobel confondus, seules
50 femmes ont été primées
depuis 1901, soit à peine 6 %
des lauréats. La première était
Marie Curie (physique en 1903
et chimie en 1911). On compte
16 lauréates du Nobel de la
paix et une seule en économie.
May se pose en «Dancing Queen» contre le chaos
CORÉE DU NORD
NIGER
Ce n’est pas par le pro- L’Etat du Niger n’aime pas
gramme nucléaire nord-co- les critiques. Anne Pittet,
réen que les Etats-Unis ont pédiatre de Médecins sans
été visés, mais par un raid frontières (MSF-Suisse) s’est
de hackeurs, qui ont empo- alarmée de la mortalité inché des «centaines de mil- fantile due à la malnutrition
lions» de dollars au profit et au paludisme. Le ministre
du régime de Pyongyang. de la Santé, Idi Illiassou, en
L’attaquant – APT38 – n’est visite sur la base de MSF à
pas inconnu des services de Magaria, lui a reproché de
contre-piratage
«manipuler les
américains. Mais
informations» en
ses cyberbraquaindiquant que le
ges sont spectanombre de décès
culaires. Les préPar
avait grimpé à
parations sont GILLES FUMEY
près de 300 par
m i n u t i e u s e s . enseignant-chercheur mois. «Tout est
Pour l’instant, en géographie culturelle faux», maintient
personne n’est
(Sorbonne et CNRS)
le ministre. La
capable de savoir
pédiatre repred’où viennent les ordres, car nait aussi les alertes de MSF
APT38 est distinct des autres sur «les taux de mortalité
opérations de piratage infor- alarmants chez les enfants de
matique d’Etat menées par le moins de 5 ans». Les autorités
régime lui-même. Les ex- tiennent leur propre comptaperts en sécurité informa- bilité des décès du paludisme,
tique et la société de cyberdé- qu’ils évaluent à 67 pour les
fense FireEye analysent le neuf premiers mois de l’anmodus operandi de ce née à Magaria. Les responsagroupe, qui fait partie d’un bles nigériens s’inquiétaient
ensemble plus large connu de l’arrivée de malades origisous le nom de «Lazarus». naires du Nigeria. Il y a
Cette délinquance financière dix ans, le Niger avait déjà sernord-coréenne arrive au plus monné MSF qui assure, cette
mauvais moment dans la pé- fois-ci, qu’Anne Pittet a parlé
riode de normalisation des en son nom propre. De quoi
relations avec les Etats-Unis. éviter la fermeture du centre.
La salle est debout, hilare.
Elle applaudit à tout rompre
et se trémousse au rythme
de Dancing Queen, le tube
d’Abba. Sur scène, Theresa
May… bouge. Il serait faux de
dire qu’elle danse, mais elle
a réussi son entrée. Devant
les conservateurs rassemblés mercredi à Birmingham
pour la clôture de leur
congrès annuel, la Première
ministre britannique avait
décidé de prendre à bras-lecorps le surnom de «robot»
qui lui colle à la peau. A la
tête d’un gouvernement sans
majorité, aux prises avec les
dissensions de son parti sur
le Brexit, May est régulière-
ment donnée sur le départ.
Et les candidats à sa succession ne se cachent plus. Pendant les quatre jours du congrès, ils se sont livrés à un
véritable concours de
beauté. Les ministres Sajid
Javid (Intérieur), Michael
Gove (Environnement) ou
Jeremy Hunt (Affaires étran-
gères) se sont positionnés.
Boris Johnson a aussi assuré
son show et attaqué May.
Mais ce rival a peut-être raté
son audition. Sans le nommer, cette dernière lui a balancé plusieurs piques bien
senties, et très applaudies.
S.D.-S. (à Birmingham)
A lire en intégralité sur Libé.fr.
La dégustation pour tous !
«Salaud»
Vladimir Poutine s’en est pris à Sergueï Skripal,
l’ex-agent double russe victime d’un empoisonnement à Salisbury: «Ce Skripal n’est qu’un traître.
Il a été pris et puni, il a passé cinq ans en prison. Nous
l’avons libéré, il est parti et continuait de collaborer
et de conseiller les services secrets», a déclaré mercredi
le président russe lors d’un forum consacré à l’énergie
à Moscou. «Ce n’ est qu’un espion, un traître à la
patrie […]. Ce n’est qu’un salaud, purement et simplement. Mais il y a toute une campagne de presse qui a
été montée autour de ça», s’est lâché Poutine.
L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ, À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.
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LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES FRANCE
R. Faïd en 2010. AP
12 u
Par
JULIE BRAFMAN et CHLOÉ
PILORGET-REZZOUK
I
l aura tenu un peu plus de trois
mois: le braqueur Redoine Faïd a
été arrêté dans la nuit de mardi à
mercredi à Creil (Oise), sa ville natale.
Menée par une centaine de policiers,
l’opération s’est déroulée sans incident. L’homme le plus recherché de
France a été cueilli en plein sommeil,
vers 4 heures du matin. Son frère
aîné, Rachid, un de ses neveux et sa
«logeuse» ont été interpellés avec lui,
a précisé mercredi le procureur de la
République, François Molins. Un
deuxième neveu a été arrêté à quelques kilomètres, ainsi que deux complices présumés à leur domicile.
Dans la planque, les policiers ont mis
la main sur une mitraillette Uzi et un
revolver chargé «placé à portée de
main directe de Redoine Faïd», selon
le procureur de Paris. «Deux burqas
et des perruques» ont également été
découvertes. C’est derrière ce voile
couvrant le corps et le visage en intégralité – dont le port est illégal dans
l’espace public depuis 2010 – que se
cachait le fugitif lors de ses sorties.
Très vite, les enquêteurs avaient
concentré leurs recherches sur «l’environnement direct et familial» de celui qui a été condamné en appel à
vingt-cinq ans de prison, en avril,
pour son implication dans un braquage avorté ayant coûté la vie à une
jeune policière municipale. Des écoutes téléphoniques en particulier ont
permis de remonter jusqu’à une jeune
femme, résidant dans le quartier du
Moulin, qui «prenait à bord de son véhicule une personne vêtue d’une
burqa, dont l’allure laissait supposer
qu’il pouvait s’agir d’un homme». Surnommé le «roi de l’évasion», Redoine
Faïd s’était déjà fait la belle de la prison de Lille-Sequedin, en avril 2013.
«LE GRAND PATRON»
C’est un banal cliché noir et blanc, celui d’une brochette de footballeurs à
l’air réjoui. Accroupi au premier rang,
un jeune homme pose avec ses coéquipiers de l’AS Creil. Nous sommes
en 1980. Rachid Faïd a 22 ans.
Aujourd’hui, il en a 60 et sa photo
était jusqu’à ce mercredi sans doute
placardée dans tous les commissariats de France. Il était recherché depuis qu’il a été aperçu au côté de son
frère cadet, Redoine, en fuite.
Le 24 juillet, une patrouille de gendarmes a bien failli les coincer dans
une station-service de Piscop, à une
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
Redoine Faïd
évadé près
de chez lui
L’appartement de Creil où
Le fugitif interpellé mercredi matin à Creil (Oise), où
il a grandi, a toujours bénéficié du soutien de son
clan familial. Des vols de bombecs aux casses de
banques, la fratrie est toujours restée soudée.
quinzaine de kilomètres de Paris.
Mais les frères ont pris la tangente.
Une course-poursuite s’est ensuite
engagée jusque dans le parking d’un
centre commercial de Sarcelles
(Val-d’Oise). Là, les enquêteurs ne retrouveront qu’une Renault Laguna
avec «six pains de plastic» dans le coffre et un jeu de fausses plaques d’immatriculation. Les fuyards ont laissé
un autre souvenir : leur ADN. Signé
Redoine et Rachid Faïd. On repense
aux mots des juges Sommerer et Baudoin, chargés de l’instruction du braquage avorté ayant conduit à la mort
de la policière Aurélie Fouquet
en 2010 : un «clan Faïd très soudé»,
écrivaient-ils dans leur ordonnance
de renvoi, où «Redoine Faïd était surnommé notamment par son frère Rachid “le grand patron“».
Au commencement était un petit garçon, vivant dans un appartement
HLM du quartier de Guynemer à Creil
avec ses frères et sœurs. Ses parents,
originaires d’un petit village au sud
d’Alger, ont eu huit garçons et deux
filles. Pendant son enfance, Redoine
a partagé sa chambre, ainsi que ses
premières entorses au code pénal,
avec Fayçal. Ils ont 6 et 8 ans quand
ils chapardent des confiseries dans
un centre commercial. Le soir où ils
ont été attrapés, ça a été le feu d’artifice à la maison, explosion de coups
de ceinture. «Mon père nous a pardonné en pensant que c’était des
conneries de gosses…» écrit Redoine
Faïd dans son autobiographie Bra-
queur, parue en 2010 pendant sa libération conditionnelle.
Si depuis ses 12 ans, il a entrevu avec
lucidité que «le vol, [il] en fera [s]on
métier», il a tout de même tâté du petit boulot plus conventionnel: vente
sur les marchés de Creil, construction
d’hôtels à Disneyland avec son frère
Rachid ou encore agent d’escale à
Roissy. Il se décrit comme le seul
voyou de la famille : «Tout le monde
était honnête. Mon frère Abdeslam a
eu un bac C, ma sœur Leila a fait des
études de droit. Mes frères Rachid et
Djamel ont travaillé toute leur vie.
Mon frère Abderrahmane a fait des
études en Irak. Il vit maintenant en
Algérie où il est professeur de mathématiques dans une université. Mon
frère Fayçal, qui a deux ans de plus
que moi, a été à la fac de droit.»
Ça n’a pas empêché ce dernier d’avoir
un casier garni… Après la fauche de
bombecs, Fayçal sera le partenaire de
casses de jeunesse. Jusqu’au basculement final. En 2010, il s’envole pour
l’Algérie juste après le braquage raté
ayant conduit à la mort de la policière
municipale. Pour s’occuper de son
père malade, a-t-il justifié. La justice
a plutôt considéré qu’il avait pris la
poudre d’escampette après les faits
(son ADN a été retrouvé sur la scène
de crime). Il sera acquitté lors d’un
procès en Algérie, avant que la décision ne soit annulée par la Cour suprême. En juillet 2017, il écope de
vingt ans de réclusion criminelle. Son
frère désigné comme le «cerveau» de
l’opération (ce qu’il a toujours nié)
soutiendra avec aplomb devant la
cour d’assises: «Il n’était pas de ma génération, je ne le fréquentais pas.»
COMME AU CINÉMA
Redoine est l’avant-dernier de la fratrie. Elle s’est soudée autour d’un
drame : le cancer et la mort de leur
mère en 1990, le jour de Noël. «Son
décès a déstabilisé toute la famille»,
écrit Redoine Faïd. A l’époque, il a
18 ans, son père a quitté le domicile
depuis deux ans pour passer sa retraite en Algérie, alors il part vivre
chez sa sœur Assia qui a cinq enfants.
«A partir de là, je me suis foutu de la
vie», poursuit Redoine Faïd.
Il braque comme il respire. D’abord,
en 1990, un Crédit du Nord dont il repart avec 240000 francs. Il s’inspire
du film Mesrine pour les dialogues…
Ensuite, il la joue comme dans Point
Break en déboulant avec plusieurs
comparses sous des masques d’anciens présidents (Mitterrand, Giscard…) au domicile d’un directeur de
banque. «Merci, merci beaucoup
d’avoir voté pour moi!» paraphrase-t-il
en sortant. Mêlant bagout et sangfroid, le petit voleur de bonbons se
mue en «braqueur autodidacte». On
peut dire que l’apprentissage a commencé dans le salon familial. «Pourquoi mon grand frère, à l’âge de
mes 10 ans, en 1982, a mis en vidéo le
film le Solitaire de Michael Mann et
m’en a fait tout un éloge? Hasard, destin, goût… je ne sais pas. Mais ce qui
Le fugitif a abandonné sa
Redoine Faïd était incarcéré au
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
est sûr, c’est que je me suis identifié au
film. Aussi incroyable que cela puisse
paraître, je me suis mis à visionner
le Solitaire non pas comme un film,
mais comme une leçon de cambriole […] sur ce qu’il fallait faire ou
pas faire lorsque tu veux apprendre à
être un bandit.»
Comme Rachid, Redoine Faïd joue à
l’AS Creil. Le braqueur y piochera
quelques-uns de ses compagnons de
cambriole dont son entraîneur JeanClaude Bisel, complice de la première
heure et de la dernière (il est mis en
cause dans le dossier Fouquet). Le
môme cinéphile a donc fini par prendre la place de ses héros voyous. Il déménage à Chantilly, Rolex au poignet
et belle bagnole garée en bas.
Redoine Faïd a été arrêté mercredi. PHOTO JACQUES DEMARTHON. AFP
voiture dans le parking d’O’Parinor. PHOTO GEOFFROY VAN DER HASSELT. AFP
centre pénitentiaire du sud-francilien, à Réau. PHOTO THOMAS SAMSON. AFP
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SELF-MADE-MAN DU BRAQUO
1995. Redoine Faïd et son frère Fayçal,
avec d’autres comparses de Creil,
s’embringuent dans le kidnapping
d’un gérant de société pour lui dérober des composants électroniques.
Sauf que, cette fois, ça tourne vinaigre. Fayçal, qui gardait la famille en
otage, est attrapé. C’est sa première
garde à vue. Suivie d’une incarcération à Fresnes. Redoine, lui, part en
cavale. Il sera arrêté trois ans plus
tard. La police découvre enfin celui
dont l’avis de recherche a longtemps
été placardé partout.
Elle pense d’abord à un second couteau avant de se rendre compte qu’ils
ont affaire à un self-made-man du
braquo. Celui que l’on surnomme
parfois «Doc», le surnom de Steve McQueen dans Guet-apens, voit alors
son casier judiciaire se noircir comme
un ciel d’orage. Les peines tombent
au gré des différents procès. En 2003,
à la fin d’une audience pour trois affaires de saucissonnage, Rachid, visage ému et ton vindicatif, se désespère face caméra de la lourdeur de la
sanction infligée par les jurés.
L’ellipse à l’ombre durera dix ans.
Lorsque Redoine Faïd sort en 2009 en
libération conditionnelle, Rachid est
toujours à son côté. Il lui dégote un
travail chez Stéphane S., un ami qui
l’embauche comme employé commercial et administratif (et qui finira
par le surnommer «Casper» tant l’exdétenu multiplie les absences, accaparé par l’écriture de son livre…).
Après la publication, Redoine Faïd
enchaîne les plateaux télé. Chemise
blanche et veste de costard, il clame
que c’en est bien fini des conneries.
Sauf qu’en 2011, le braqueur est interpellé dans le cadre de l’enquête sur la
mort de la policière municipale. Retour derrière les barreaux.
Une fois encore, la fratrie reste soudée. «Le parloir, c’est le médicament
qui soigne la grande douleur de l’incarcération», dit Redoine. C’est aussi
la voie la plus sûre vers la sortie.
En 2013, il avait rendez-vous avec son
frère Abdeslam quand il s’est fait la
belle de Sequedin, explosant cinq
portes sur son passage et prenant les
surveillants en otage. La scène se répète presque à l’identique, le
1er juillet, alors qu’il est avec son frère
Brahim, au parloir à Réau. Redoine,
lecteur de l’écrivain révolutionnaire
et géographe russe Kropotkine, a une
fois de plus appliqué sa maxime favorite : «La liberté ne se donne pas, elle
se prend.» Elle vient de lui être
reprise. •
La cavale de Redoine Faid
5
1er juillet 2018
Le Fay-Saint-Quentin
Découverte de la Kangoo
8 juillet 2018
Verneuil-en-Halatte
OISE
Découverte
sac avec matériel
6
8
3 octobre 2018
Creil - Quartier
du Moulin
Arrestation
VAL-D'OISE
1er juillet 2018
Gonesse
24 juillet 2018
Sarcelles
Arrestation manquée
7
Découverte
de l'hélicoptère
3
4
YVELINES
SEINESAINTDENIS
HAUTSDE-SEINE
1er juillet 2018
O'Parinor
Découverte
de la Mégane
PARIS
1
1er juillet 2018
Aérodrome de Lognes
Subtilisation d'un hélicoptère
SEINEET-MARNE
VAL-DE-MARNE
ESSONNE
1er juillet 2018
Prison de Réau
5 km
Evasion
2
DE RÉAU À CREIL
DU MITARD FAMILIAL AU TROU
Après l’arrachage-décollage de la prison de Réau en Seine-etMarne le 1er juillet, la cavale de Redoine Faïd marque par son unité
de lieu. Pas de départ pour les Bahamas, pas de final grandiose sur
une plage de Thaïlande.
L’aventure s’achève à domicile «chez papa et maman» auprès du
frère fidèle, Rachid, et d’une logeuse au rôle encore flou (a-t-elle été
davantage qu’une logeuse ?).
Tout finit au Moulin, la cité qui l’a vu naître, sur les hauteurs de
Creil. Le plus près du ciel que l’Oise peut offrir. On imagine des parties de XBox ou de Nintendo Switch, des rires, des paquets de chips,
et la crainte de la «poucave» (une balance), d’un proche ou d’un
voisin pas assez discret : trois mois de mitard famillial en somme.
Et la spatialisation permet de mettre ce constat en évidence : du
sud au nord, l’odyssée vers la cité; du nord au sud, la sortie impossible, la translation finale n’étant qu’un aller-simple vers le trou de
souris. La fin.
L’exception, ce coup de butoir du 24 juillet, l’aller-retour comme
un coup de poing, quand la torpeur s’éteint dans la tonitruante escapade val-d’oisienne. Des explosifs dans la voiture, des fausses plaques, des armes ? Allait-il vers Paris ?
On imagine une action avortée, un possible braquage rêvé et le retour au nid, à Creil, sur la colline. Quelques heures ont donc été passées dehors, mais pas de quoi choper la sarcellite.
Notons qu’il a «roulé français» tout du long : Renault Kangoo,
Megane, hélicoptère Alouette… l’homme fait manifestement confiance à la technologie hexagonale.
Et tout s’achève en octobre par le premier matin froid de l’année,
entre chien et loup, sans un coup de feu, dans le calme serein d’une
cité qui a tout d’un ventre maternel.
XAVIER DABAN
Doctorant en géographie du droit,
Université de Rouen
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14 u
LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES FRANCE
ZAD
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
Zones
à disparaître
2 km
Notre-Damedes-Landes
ZAD
NANTES
Aéroport
NantesAtlantique
Notre-Dame-des-Landes, Bure, Kolbsheim… Plusieurs «zones
à défendre» ont été évacuées en 2018. Dix ans après les premières
implantations, ce mode de contestation s’essouffle, incapable
de fédérer des militants aux combats très différents.
ANALYSE
Par PHILIPPE SUBRA
Professeur à l’Institut français
de géopolitique de l’université
Paris-VIII
D
DIVISIONS
La seconde explication du succès de la stratégie gouvernementale renvoie, elle, du moins
dans le cas de l’aéroport nantais, aux divisions opposant les zadistes entre eux. La ZAD
de Notre-Dame-des-Landes a attiré rapidement des individus aux parcours et aux combats assez différents: militants «autonomes»,
souvent désignés par leur technique de manifestation, le black bloc; «appelistes» partisans
d’un retour à une société précapitaliste; antispécistes remettant en cause la domination
des hommes sur les animaux; mais aussi simples partisans d’un retour à la terre, moins politisés. A ces divisions idéologiques se sont
ajoutées des divisions sociales: dès 2013, un
texte circulait sur la ZAD dénonçant «le mépris de classe» d’une partie des zadistes («les
petits bourgeois»), plus instruits et dotés de
moyens financiers plus importants, pour
ceux qui se désignaient eux-mêmes comme
les «arraché·e·s», moins habiles dans la prise
de parole en assemblée générale et aux itinéraires plus chaotiques.
Ces divisions avaient une traduction spatiale,
les habitants des différents lieux se regroupant par affinités, avec un clivage (contredit
cependant par de nombreuses exceptions) entre l’ouest de la ZAD –plus confortable, plus
présentable– et l’est –aux conditions de vie
VANNES
LE TEMPLEDE-BRETAGNE
plus difficiles, avec des problèmes de toxicomanie et d’alcool plus fréquents. La faible
densité de la ZAD (200 à 500 habitants, selon
les moments, sur l’équivalent de 15 % de Paris
intra-muros), la mise en place d’instances de
débats («l’assemblée du mouvement»,
«la réunion des habitants», «l’assemblée des
usages») qui étaient aussi des lieux de rivalités
de pouvoir dont la légitimité était contestée,
et surtout la menace que faisait peser un ennemi commun, l’Etat, incarné par la gendarmerie, ont longtemps permis à la ZAD de dépasser ces contradictions. Mais l’ultimatum
fixé par le gouvernement aux occupants, assorti d’une possibilité de régularisation pour
une partie d’entre eux, a fait voler en éclats le
camp zadiste, en quelques semaines seulement. Les tensions et les manœuvres d’intimidation qui étaient le quotidien de la ZAD
se sont transformées en une fracture ouverte
entre réalistes –motivés d’abord par le combat contre l’aéroport, la défense de la zone humide et la volonté de continuer à vivre là– et
radicaux –pour qui l’ennemi n’était pas tant
l’aéroport que «son monde». •
5
16
DILEMME
Avec le recul, la gestion du dossier par les gouvernements Ayrault et Valls apparaît totalement erratique, alternant tentatives de passage en force (l’opération César d’octobre 2012
à Notre-Dame-des-Landes, une tentative
d’évacuation de la ZAD de Sivens deux ans
plus tard), gestes d’apaisement (un moratoire
des expulsions et la création d’une «commission du dialogue» à Notre-Dame-des-Landes)
et organisation d’une consultation locale sur
le projet d’aéroport à l’échelle de la seule Loire-Atlantique, en juin 2016. Cette gestion «à
la godille» a été un échec complet: la ZAD de
Notre-Dame-des-Landes a été réoccupée en
fanfare avec le concours de milliers de sympathisants dès novembre 2012, l’alliance entre
les opposants locaux et les militants altermondialistes a résisté à la victoire du «oui au
La conduite de l’opération d’évacuation est
loin d’avoir été parfaite: l’avancée des gendarmes, qui avaient pour consigne d’éviter tout
combat rapproché (surtout ne pas revivre le
drame de Sivens!), a été laborieuse et l’opération a paru s’enliser; la médiation de Nicolas
Hulot a été un échec et la destruction de certains lieux emblématiques de la ZAD, comme
la ferme des Cent Noms, a momentanément
ressuscité l’alliance zadistes-opposants locaux. Mais le résultat est là : la ZAD, comme
territoire rebelle, n’existe plus.
A Bure et à Kolbsheim par contre, les conditions matérielles et politiques rendaient possibles une évacuation sans abandon des projets
d’aménagement: les zones concernées étaient
beaucoup plus réduites (quelques dizaines
d’hectares et autant d’occupants), donc plus
difficiles à défendre, et les soutiens locaux
moins massifs. Les forces de l’ordre ont pris
le contrôle des deux ZAD en quelques heures
seulement, alors qu’il leur a fallu plusieurs semaines à Notre-Dame-des-Landes.
RN
ix mois après la victoire des opposants au projet d’aéroport de NotreDame-des-Landes (Loire-Atlantique),
le phénomène zadiste est partout en recul.
Les trois principales «zones à défendre» ont
été démantelées les unes après les autres :
Bure (Meuse), située au-dessus du futur centre de stockage géologique de déchets nucléaires (Cigéo), en février; Notre-Dame-desLandes, évacuée en deux temps, en avril et
en juin; et enfin, Kolbsheim (Bas-Rhin), créée
par les opposants à l’autoroute de «grand
contournement ouest» de Strasbourg, en septembre. Ne subsistent plus que quelques petites ZAD, portant sur des projets d’aménagement sans caractère stratégique.
La première explication à ce retournement
de situation est à chercher du côté de l’Etat.
Entre 2007 et 2012, François Fillon a laissé
des zadistes s’implanter à Notre-Dame-desLandes sans réagir. Il est vrai que de nombreux occupants n’étaient pas expulsables,
car installés sur des parcelles qui n’avaient
pas encore été expropriées ou dont l’expropriation faisait l’objet d’un recours devant les
tribunaux. Après la victoire de François
Hollande, le pouvoir socialiste a fait preuve
de plus de volontarisme sans obtenir davantage de résultats.
nouvel aéroport» au référendum, et le mouvement a essaimé, avec la création, un peu partout en France, d’une dizaine de ZAD supplémentaires, de plus petite taille, contre des
projets d’aménagement variés.
Cette nouvelle forme de lutte que constituent
les zones à défendre, simplissime dans son
principe (occuper de manière permanente le
site d’un projet contesté pour empêcher le démarrage du chantier), a fait la preuve d’une
efficacité remarquable en plaçant les pouvoirs publics devant un dilemme: soit décider
l’évacuation et s’exposer à une résistance physique des occupants – donc à des affrontements violents dont les images diffusées en
boucle dans les médias et sur les réseaux sociaux risquent de renforcer le soutien d’une
partie de l’opinion aux zadistes–, soit renoncer à reprendre le contrôle du terrain, ce qui
revient dans les faits à renoncer à l’aménagement voulu. Les zadistes ont ainsi réussi à
bloquer toute une série de projets grâce à une
forme de lutte asymétrique. Même vaincus
sur le terrain matériel et «militaire» de la ZAD,
ils pouvaient l’emporter sur un autre terrain,
virtuel et politique, celui de l’opinion, comme
l’a montré l’exemple de Sivens : la mort de
Rémi Fraisse a suscité l’indignation générale,
obligeant la ministre de l’Ecologie de l’époque, Ségolène Royal, à suspendre le projet de
barrage, qui, depuis, est à l’arrêt.
Le gouvernement d’Edouard Philippe a fini
par trouver la parade. Il l’a fait sur la base
d’une analyse «froide» des rapports de force
et avec une habileté tactique certaine. A Notre-Dame-des-Landes, la plus grande et la
plus ancienne des ZAD, qui bénéficiait également du soutien extérieur le plus fort, il a
jugé que le passage en force était impossible
ou trop coûteux politiquement. Il s’est donc
résolu à une concession majeure: l’abandon
du projet de nouvel aéroport, ce qui a eu pour
effet de faire éclater l’alliance entre les zadistes, les opposants locaux et leurs soutiens
écologistes. Ces deux derniers groupes se
sont immédiatement retirés du conflit dès
lors que le projet qu’ils combattaient depuis
vingt ans n’existait plus. Ils ont même exercé
une très forte pression sur les zadistes pour
obtenir que soient remplies les conditions
posées par le gouvernement, notamment le
démantèlement des barricades et des cabanes construites sur la départementale 281 qui
traverse la ZAD.
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
u 15
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emprise de l'ancien projet d'aéroport
et de barreau routier
maison ou cabane détruite par l’opération César
NOTRE-DAMEDES-LANDES
habitation faisant l’objet d’une procédure
d’expulsion ou d’expropriation
maison ou cabane détruite en avril 2018
2e vague de destruction
emplacement de la ZAD
lieu occupé
Sources : Ferdinand Grassaud, ZAD, département de Loire-Atlantique
Le Phœnix
81
D2
RENNES
Les Domaines
La Datcha
Les Planchettes
La Chateigne
Le Ker Terre
La Gare
La Vosgerie
RN137
La Massacré
Le Gourbi
Les Cent Noms
NANTES
NANTES
VIGNEUXDE-BRETAGNE
Une expérience de société alternative
A Notre-Dame-des-Landes,
la création de la «zone
à défendre» a permis aux
militants de réfléchir à une
nouvelle forme d’organisation
de la vie collective.
La ZAD de Notre-Dame-des-Landes est souvent réduite à son simple combat contre l’aéroport. Pourtant, même après l’abandon du
projet le 17 décembre 2018, une grande partie
des zadistes souhaite rester sur place. Si c’est
la lutte contre un projet d’aménagement du
territoire qui a d’abord initié la «zone à défendre», ce sont les tentatives d’organisation de
la vie collective qui la définissent comme laboratoire d’expérimentations sociales. Ces
dernières démarrent à la suite du Camp ac-
tion climat de 2009, lorsque la lutte contre
l’aéroport s’est transformée en occupation
physique du territoire. L’installation fait cohabiter des acteurs issus de milieux sociaux
et militants très différents sur une zone géographique très étendue (1 650 hectares).
Il faut donc bien se rendre compte que la vie
à la ZAD diffère grandement en fonction de là
où on se trouve. Beaucoup voient ainsi une séparation est/ouest significative, mais celle-ci
n’est en fin de compte qu’une représentation
qui, malgré sa présence ancrée dans les esprits,
souffre de plusieurs exceptions. Si à l’ouest on
retrouve essentiellement des néo-ruraux qui
ont fait le choix de pratiquer une agriculture
alternative et mercantile, l’est n’est pas exempt
d’expériences particulières. Sa zone non-motorisée a été créée pour maintenir un espace
où l’activité humaine est limitée par la frugalité technologique de ses occupants.
Les habitants sont donc bien différents mais
ils sont mus par des objectifs communs. En
termes d’organisation logistique, il existe
ainsi un «non-marché» qui assure la répartition à un «prix libre» de denrées produites sur
des champs collectifs. Plusieurs instances
permettent également de coordonner la gestion politique du territoire, à l’instar de l’«assemblée générale du mouvement» qui organise la lutte pour le maintien de la zone à
défendre. La «réunion des habitants» essaie
de régler les problématiques que rencontrent
les zadistes au quotidien et la controversée
«assemblée des usages» tente, quant à elle, de
prévoir la répartition et la fonction future des
terres de la zone.
L’exemple le plus intéressant de construction
sociétale est la mise en place d’une justice interne alternative. En effet, depuis la réoccupation de la ZAD en 2012, après l’opération
César, et jusqu’à l’abandon du projet d’aéroport, les forces de l’ordre peinent à s’imposer
sur place. Les zadistes profitent de cette absence pour essayer d’organiser une justice
hors du cadre légal. Il s’agit d’un enjeu de
taille qui a failli coûter très cher à beaucoup
de mouvements contestataires (l’IRA, le
Chiapas…). Le «Cycle des Douze» a été créé
dans cette optique. Il réunit douze individus
de la ZAD, tirés au sort, qui tentent, par un
rôle consultatif, de mettre fin aux conflits entre les habitants.
Dans ce microcosme alternatif, les zadistes
essaient d’organiser leur vie loin du capitalisme et de l’Etat. Pourtant, les expulsions
d’avril à juin 2018, ainsi que la multiplicité
des conflits internes ébranlent fortement ces
expériences.
FERDINAND GRASSAU
Université Paris-VIII
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16 u
LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES FRANCE
LIBÉ.FR
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
CO2 Le Parlement européen
vient d’approuver en plénière
des objectifs de réduction des
émissions de CO2 des voitures neuves de 20 %
en 2025 et 40 % en 2030 (par rapport à 2021).
L’ONG bruxelloise Transport & Environnement a
salué ce vote mais rappelle que ce n’est pas suffisant pour atteindre l’objectif de l’accord de Paris sur le climat. PHOTO AP
Le Mondial de
l’auto reste très
attractif, même si
la toute puissance
de l’automobile
a dû reculer dans
les centres-villes.
Il est vrai que
le désir de mobilité
individuelle résiste
fortement.
Par
OLIVIER
ARCHAMBEAU,
Professeur à Paris-VIII
Photo STÉPHANE
REMAEL
L
e Mondial de l’auto, qui
ouvre ce jeudi ses portes au grand public à la
porte de Versailles, à Paris,
est une grande fête populaire
et paradoxale : chassée des
hypercentres saturés de
trafic et d’échappements
nocifs, la voiture reste reine
des trajectoires en tout autre
point du territoire. Seize
constructeurs et pas des
moindres (Volkswagen, Ford,
Fiat…) seront absents du
salon centenaire, mais on y
attend encore 1 million de visiteurs jusqu’au 14 octobre.
Des Français pour qui «le
déplacement est une nécessité, la vitesse un plaisir et la
possession d’une automobile
bien plus encore», comme
l’écrivait déjà Jean Baudrillard en 1968 (le Système
des objets)…
Car sur ce sujet sensible, passionnel et finalement très
personnel, chaque individu
a un rapport intime à la mobilité. Selon la situation géographique, sociale ou culturelle dans laquelle il se
trouve, l’approche de ce
temps quotidien consacré au
déplacement, de ces «voyages» choisis ou non, s’avère
radicalement différente. Si le
sujet est sensible, c’est qu’il
touche notre sphère intime et
l’une de nos libertés fondamentales, celle de circuler
librement et individuellement. C’est en grande partie
pour cette raison que les
décisions politiques sur ces
sujets s’avèrent toujours délicates. La privatisation des
autoroutes en son temps,
l’écotaxe poids lourds ou plus
récemment la limitation de
vitesse à 80 km/h ont fortement heurté la sensibilité des
Français les plus concernés.
Au Mondial de l’auto, à Paris, mercredi, jour de l’ouverture du salon au grand public.
Mobilités: la voiture
s’accroche à sa place
Des Trente Glorieuses aux
années 90, les politiques de
transport que l’on ne nommait pas encore mobilité, se
résumaient dans les faits à favoriser le «tout voiture».
Apothéose. Cette politique
était complétée par l’exploitation d’un solide réseau ferré
hérité de la fin du XIXe siècle.
Celui-ci irriguait au sens propre du terme l’ensemble du
territoire, le TGV représentant tout à la fois l’apothéose
de cet ancien monde des
transports et l’élément nou-
veau qui allait devenir l’un du rail à la concurrence
des premiers acteurs structu- entraînant l’apparition des
rants des déplacements mul- low-cost et, évidemment,
timodaux. Ce relatif équilibre l’arrivée des services liés
s’est vu déstabiau développelisé par plusieurs
ment des appliL’HISTOIRE cations et servifacteurs: l’apparition d’une écoces numériques
DU JOUR
nomie davantage
maintenant bien
mondialisée qui
connus comme
a eu pour effet
Vélib ou Blablad’accentuer l’atcar. Il faut enfin
tractivité, la part
prendre
en
de l’activité économique ainsi compte un paramètre que
que la croissance des grandes l’on oublie trop souvent: enagglomérations françaises, tre 1987 et 2017, la population
une ouverture de l’aérien et française a progressé de plus
de 10 millions d’habitants,
une croissance qui a surtout
profité aux villes.
Faits têtus. Tous ces éléments ont largement contribué à la création d’une forme
plus marquée de segmentation des différents espaces du
territoire national. En devenant plus spécifiques, le
cœur des grandes agglomérations, les espaces périurbains
et les espaces ruraux se sont
peu à peu différenciés pour
ce qui est de la mobilité, rendant de moins en moins com-
patible le voyage classique
«point à point» avec le seul
mode de transport individuel
qui le permettait jusque-là,
l’automobile.
Cette disparité entre territoires pourrait rapidement devenir un nouveau facteur
d’inégalité, ou du moins de
différences marquées dans
les pratiques de mobilité, que
l’on soit citoyen des grands
centres-villes, habitants des
banlieues au sens large du
terme ou d’un monde rural
de plus en plus délaissé par le
train et les transports publics
en général. Malgré la forte
pression des villes et de l’Etat
qui vise à faire baisser l’utilisation globale des véhicules
particuliers au profit de
transports collectifs ou collaboratifs, les faits sont têtus.
Si les types de mobilités se
déclinent maintenant plus
aisément en fonction de leur
environnement, le désir
d’autonomie reste entier.
Pendant que les grandes
agglomérations bannissent
peu à peu l’automobile et
peut-être bientôt les deuxroues à moteur, de nouvelles
formes de déplacement apparaissent, transformant radicalement l’approche du trajet
interurbain. L’apparition des
moyens unipersonnels de
mobilité ou micromobilités
(trottinette électrique, vélo et
autres monoroues) prouve
que les besoins de transports
ne peuvent être résolus
exclusivement de manière
collective.
En dehors de Paris, où ces
problématiques ne sont pas
non plus homogènes, l’étalement urbain, la multiplication des zones pavillonnaires
et l’obligation d’aller chercher du travail parfois à plusieurs dizaines de kilomètres
du domicile, obligent nombre de familles à posséder
plusieurs automobiles. Si les
discours convenus sur l’intermodalité sont séduisants,
le souhait de chacun reste
avant tout de maîtriser son
temps de trajet et de pouvoir
compter sur la disponibilité
de son moyen de transport.
En cela, dans une société où
l’adaptation et le changement des lieux de travail ou
d’habitation deviennent la
règle, mieux accompagner le
développement de nouvelles
capacités de mobilités individuelles propres et rapides
– en un mot électriques – ne
semblerait pas illogique. •
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Le gendarme du nucléaire atomise EDF
pour ses «défaillances»
à Flamanville Dans un avis musclé, l’ASN
somme EDF de refaire toutes les soudures défectueuses repérées sur l’EPR de Flamanville.
L’électricien voulait déroger à certaines réparations. La mise en service du réacteur pourrait
encore être retardée. PHOTO REUTERS
Education prioritaire: une carte ne suffira pas
système scolaire français, simple carte d’éducation
dans son fonctionnement, prioritaire.
faillit à garantir l’égalité des Comment s’y prendre ? Cas
chances. Pourquoi n’arrive- pratique à Melun, en Seinet-on pas à constituer des et-Marne, dans un collège
établissements aux publics REP+. Trois facteurs de sémixtes pour construire une grégation scolaire ont été
cohésion sociale ?
identifiés. La sectorisation
La ségrégation scolaire d’abord, qui reproduit la
touche tous types
ségrégation résid’établissements,
dentielle de la
BILLET
en éducation prioville. Viennent
ritaire, mais pas
s’ajouter
les
seulement. Elle
stratégies d’éviten’est ni le simple
ment des fareflet de la ségrémilles. Ce collège
gation résidentielle, ni un devrait recruter 68 élèves vephénomène inhérent aux nant des villages voisins,
établissements scolaires plus aisés. Mais concrèteclassés. Dans ce contexte, ment, seuls 12 sur les 68 élèil y a urgence à aborder la ves sont scolarisés. Un derquestion de l’égalité des nier facteur joue, pouvant
chances à travers le problème surprendre… car lié à une
de la ségrégation scolaire, politique publique visant
plutôt que de s’en tenir à la justement à améliorer l’éga-
Autour d’un village
de l’Ain, le mystère
des bébés sans bras
Procureur
de Paris
La chancellerie
propose le nom
de Rémy Heitz
La ministre de la Justice,
Nicole Belloubet, a choisi
Rémy Heitz pour succéder à François Molins au
poste sensible de procureur de Paris, a annoncé
mercredi le porte-parole
de la chancellerie. La ministre a proposé ce magistrat de 54 ans au Conseil
supérieur de la magistrature, qui rendra un avis
non contraignant pour le
gouvernement. Ex-«Monsieur sécurité routière» de
Jacques Chirac et actuel
directeur des affaires criminelles et des grâces, il
devra être nommé sur
décret présidentiel. La
succession de François
Molins est depuis une semaine au cœur d’une polémique, liée à l’immixtion de l’Elysée dans le
processus. PHOTO AFP
C’est la récente mise en lumière d’un rapport daté
de 2014 du Registre des malformations en Rhône-Alpes
(Remera) adressé aux autorités sanitaires qui a donné
l’alerte. On y apprend que
sept enfants nés entre 2009
et 2014 dans un périmètre de
17 kilomètres autour du village de Druillat, dans l’Ain,
souffrent d’agénésie transverse du membre supérieur.
Autrement dit, leur bras ou
leur main ne se sont pas
correctement développés. Un
problème qui survient entre
la troisième et la dixième semaine de grossesse.
Ce qui est alarmant, ici, c’est
la fréquence de la malformation, juge l’organisme parapublic. Le fruit du hasard ?
Difficile de statuer, si l’on en
croit la directrice du Remera,
Emmanuelle Amar. «En calculant le rapport entre les cas
observés et les cas attendus,
on se retrouve avec un taux
58 fois supérieur à la normale.
Est-ce une fluctuation aléatoire? On ne peut pas l’éliminer mais la probabilité est infime»,dit l’épidémiologiste.
Pour le moment, et malgré les
sollicitations de Libération,
silence radio du côté de l’établissement national de santé
publique qui, happé par le
tourbillon médiatique, s’est
décidé à organiser ce jeudi
à Paris une conférence de
presse sur le sujet. «Les autorités sanitaires sont au
courant des cas de l’Ain depuis 2011, rappelle Emmanuelle Amar.
Du côté de la recherche des
causes, les sept mères de l’Ain
concernées ont été longuement interrogées afin d’établir les facteurs de risques
auxquels elles ont pu être exposées. Mais aucune anomalie génétique ou chromosomique n’a été rapportée et
aucune de ces femmes ne
s’est droguée. Pas d’exposition professionnelle sensible
non plus. Reste le facteur exogène, l’environnement. «Les
registres internationaux, la
médecine de façon générale,
montrent que l’anomalie réductionnelle de membres est
un marqueur environnemental», indique Emmanuelle
Amar. Or ces mères habitent
toutes en milieu rural.
AURORE COULAUD
lité des chances. Les
meilleurs élèves melunais
évitent ce collège par le biais
des internats d’excellence.
Ce dispositif les encourage
de fait à partir. Avec pour effet direct de réduire le niveau du collège, privé de
10% de ses meilleurs élèves.
L’articulation de ces trois
facteurs de ségrégation accentue les inégalités et la
concentration des difficultés
dans certains établissements
scolaires, parfois sans que
cela ait un rapport avec un
classement REP ou REP+. La
réponse pour renforcer la
justice sociale ne doit donc
surtout pas se limiter à une
nouvelle cartographie des
collèges REP et REP+.
JULES BODET
Etudiant en géographie
à Paris-VIII
PHILIPPE
POUTOU
secrétaire du
syndicat CGT-Ford
AFP
Dessiner une nouvelle carte
de l’éducation prioritaire ne
permettra pas à elle seule
une meilleure égalité des
chances entre élèves. Mercredi matin, le ministre de
l’Education, Jean-Michel
Blanquer, a annoncé qu’une
réflexion était engagée pour
redéfinir la «territorialisation des politiques éducatives», et notamment «les politiques dédiées à l’éducation
prioritaire».
Faire évoluer la politique
d’éducation prioritaire ne
peut être efficace que si, et
seulement si, on s’attaque
aussi à la ségrégation scolaire et sociale. L’enjeu n’est
pas tant d’identifier les établissements scolaires dont
les publics concentrent les
difficultés, mais plutôt de
comprendre pourquoi le
«Le gouvernement nous a donné
jusqu’à fin octobre pour négocier
avec l’éventuel repreneur.
D’ici là, on compte faire parler de
nous. On va continuer à mettre
la pression sur Ford et l’Etat.»
Fin février, Ford annonçait son intention de fermer son usine
de Blanquefort (Gironde), dernier site du constructeur américain en Europe. Dans la foulée, Etat et collectivités montaient
au créneau pour défendre, dixit Bruno Le Maire, le ministre
de l’Economie, ce «beau site». Des discussions sont en cours
entre l’Etat, la direction américaine et l’équipementier belge
Punch Powerglide pour reprendre le site, qui produit des boîtes
de vitesse. Ex-candidat du NPA, Philippe Poutou est élu du
CHSCT de l’entreprise et secrétaire du syndicat CGT-Ford. Dans
un entretien à Libé.fr, il explique la mobilisation pour obtenir
une reprise de l’usine, «ce qui est possible, mais difficile».
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18 u
LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES FRANCE
LIBÉ.FR
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
Fashion Week :
Paris magique
Du 24 septembre au 2 octobre, notre photographe Marie Rouge s’est
glissée au cœur de la préparation des défilés
et sur les podiums pour immortaliser les
silhouettes colorées du prêt-à-porter féminin
printemps-été 2019. Retrouvez notre diaporama sur Libération.fr. PHOTO MARIE ROUGE
Qui veut la peau
du hamster géant?
Extension urbaine
Projet du GCO (grand
contournement ouest)
de Strasbourg
Zone urbanisée
Espaces verts
G
CO
A 35
Vendenheim
FRANCE
in
rendre fous. Mathilde Tissier,
dans une thèse publiée
en 2017, a mis en évidence
que les femelles hamsters
nourries seulement de maïs
dévoraient leurs petits en raison d’une carence en vitamine B3. Par ailleurs, le maïs,
qui représente presque 80 % des cultures de la
plaine d’Alsace, laisse la terre
nue aux pires moments pour
les hamsters : au printemps
quand naissent les petits et à
l’automne lorsqu’ils s’affairent pour constituer leurs réserves avant l’hibernation.
Sans compter que les hivers
doux et pluvieux ne sont pas
favorables à la régénération
des testicules des mâles à la
fin de leur hibernation
– saleté de réchauffement
climatique.
En 2016, le Conseil d’Etat a eu
à juger du «droit à l’espace»
du hamster d’Alsace. Le juge
administratif a été très conciliant avec les aménageurs, rejetant l’idée du ministère de
l’Ecologie de protéger «l’ensemble des surfaces favorables
à l’établissement du hamster», dont des «zones tampons» entre les noyaux de population. Les maires des
communes avaient attaqué
l’ensemble des arrêtés pris
par la ministre de l’Ecologie
d’alors, Delphine Batho, et
obtenu leur annulation. La
protection finalement retenue fut un simple périmètre
de 300 mètres autour des
derniers terriers actifs, balayant l’idée d’un véritable
corridor écologique. Ainsi, à
l’approche de la 25e Conférence internationale de travail sur le hamster, qui doit
réunir à Strasbourg la fine
fleur des «hamstérologues»
d’Europe, l’avenir du fier rongeur du Bas-Rhin semble
bien noir, comme son petit
ventre. •
HORIZON FEATURES. LEEMAGE
Fous. Et le maïs semble les
Rh
Q
déplacement d’une femelle
avec ses petits. Ça aboutit à
des hamsters qui ne vont pouvoir manger que de la luzerne,
ou que de la betterave, ou que
du maïs ! Aucun animal ne
peut être en bonne santé s’il ne
mange qu’un type d’aliment.»
A4
la population est estimé à
plus du double.
Bête de steppe devenue bête
du périurbain strasbourgeois,
l’animal est très sélectif sur
son habitat. Il ne colonise que
les terrains ouverts et bien
drainés –exit donc les zones
humides proches du Rhin
à l’est et les massifs boisés du
ballon d’Alsace et des Vosges
Par
à l’ouest. En Alsace, il semble
XAVIER DABAN
même se limiter aux fertiles
doctorant en géographie
terrains lœssiques – de
du droit, Université de Rouen
«lœss», une roche sédimentaire «détritique», c’est-à-dire
uand je le découvre issue de la décomposition
au Naturoparc d’Hu- d’autres roches. C’est cette finawihr, je trouve nesse dans le choix de son
qu’il a du chien, le hamster territoire qui cause
d’Europe (Cricetus cricetus) aujourd’hui sa perte. Car ces
–que mes interlocuteurs lo- terres sont grignotées par l’excaux au fil de mes entretiens tension de l’agglomération de
appellent «grand hamster», Strasbourg. Le grand projet
«hamster géant», voire «mar- dans le collimateur des démotte d’Alsace», sans aucun fenseurs du hamster, c’est le
scrupule taxonomique. Son GCO –pour «grand contourpelage tricolore (blanc, noir nement ouest de Strasbourg».
et roux) me rappelle furieuse- Une rocade autoroutière à
ment le petit panda. Son atti- péage qui doit relier Vendentude tout en alarme m’évo- heim au nord à Duttlenheim
que, elle, celle du lièvre. au sud, via Kolbsheim, dont le
Clairement, je suis sûr main- bois, planté après l’armistice
tenant que le mâle derrière sa de 1918 sur une zone sinistrée
vitre commence à me toiser. par les combats, disparaîtrait.
Au sein de la ZAD mise en
Finesse. La journaliste Si- place pour contrer le GCO, on
mone Wehrung –spécialiste déplore la destruction de terde l’animal aux Dernières res à hamsters par le chantier
Nouvelles d’Alsace, me met en et la fragmentation du noyau
garde : «C’est un animal de population de hamster de
agressif, discret, nocturne, so- Molsheim que trancherait la
litaire, très sauvage. On ne rocade. Le 25 septembre, un
peut pas le domestiquer, les premier déboisement a comadultes vivent seuls et s’évitent mencé. Par ailleurs, dans tout
hors période d’accouplement. le secteur ouest de StrasD’ailleurs les mâles virent les bourg, les créations de noufemelles dès que
velles zones pal’accouplement
villonnaires et
L’HISTOIRE d’activités griest fini. Les femelles virent les
gnotent encore
DU JOUR
petits dès que
les terres du
c’est possible…
hamster.
Clairement, c’est
Mais pour Yves
tout sauf une bête
Handrich –chersympathique.»
cheur à l’institut
Ils se virent les uns les autres, pluridisciplinaire Hubert-Cumais ces derniers temps on rien de l’université de Strasdirait bien que c’est l’Alsace bourg, rattaché au CNRS–, le
qui se déleste de ses hams- premier danger pour le ronters. Dernière terre ouest- geur est l’appauvrissement
européenne de ce rongeur de son territoire par la mono–avec un petit bout de Belgi- culture : «Les parcelles de
que–, l’Alsace ne compte plus maïs, de betteraves, de blé,
qu’environ 700 individus, sont aujourd’hui dix fois plus
quand le seuil de viabilité de grandes que les capacités de
Le projet de rocade
à Strasbourg
met en péril la
survie de 700 de
ces rongeurs, déjà
menacés par la
monoculture et
l’étalement urbain.
Habitat
du hamster
géant d’Alsace
STRASBOURG
Kehl
Kolbsheim
ZAD
Aéroport
Duttlenheim
A 35
ALLEMAGNE
Fond géologique
Terrain loessique (habitat
favorable au hamster)
Plaine alluviale limoneuse
Grès et granit
Le hamster en Alsace
Noyau de population
du hamster
Lâchers de hamster en 2013
Source : Xavier Daban
1 km
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Morning in Spring, with north-east Wind, at Vevey de John Ruskin (mai-juin 1849
ou mai 1869). PHOTO ASHMOLEAN MUSEUM/HIP/LEEMAGE
DE TEMPS EN TEMPS
«Plus que la vie de la Suisse, ses neiges mêmes – éternelles, comme on les appelait
bêtement – sont en train de disparaître, comme un présage du mal : un tiers au moins,
en profondeur, de toute la glace des Alpes a été perdu au cours des vingt dernières
années, et le changement de climat ainsi indiqué est sans aucun équivalent dans
l’histoire réelle : dans ses rapports avec l’approvisionnement en eau et les conditions
atmosphériques de l’Europe centrale, c’est le phénomène le plus important de tout
ce qui s’offre à l’étude des hommes de science aujourd’hui.» (1) Ainsi parlait John
Ruskin, le penseur majeur de l’époque victorienne. C’était il y a 145 ans, alors que
la colonisation européenne en Afrique et en Asie battait son plein, que la conquête
de l’Ouest américain s’accélérait, que les Allemands cessaient d’occuper Paris,
qu’un krach bancaire semblait imminent, ouvrant la voie à une crise économique
et son cortège de chômeurs...
MARTINE TABEAUD
Géographe, spécialiste de climatologie, Paris-I Panthéon-Sorbonne
(1) Dans Fors Clavigera de John Ruskin, octobre 1873, lettre 34, traduit par R. Walmsley.
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XIX
avant
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(russe,
grec,
marine, chasse, peintures de
américains...),
ancien
atelier
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français
&
étrangers
(russe,bronzes...
grec,
de peintre
décédé,
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HORIZONTALEMENT
I. Il est à la dérive II. Emission
télé après le second IV. ; Sortie
de table III. Artères d’Ile-deFrance ; Juge aux basques de
Clinton IV. Mesure de poids
en Orient ; Selon le sens,
on la ou les voit à l’Opéra
V. Mesures de poids en Occident ; Elle siège en Arabie
Saoudite VI. Ils composent
une liste ou un questionnaire
VII. Entre Atlantique et Atlas ;
L’ami Henri VIII. Le temps
de tourner autour de notre
étoile ; Carrés des épaules
IX. Grand monsieur de la géographie X. Jadis en Afrique
du Sud, territoires pour Noirs
XI. Là où filer à l’anglaise ;
Moyen de paiement
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II
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
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4
III
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Directeurs adjoints
de la rédaction
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Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
3
I
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
2
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Par GAËTAN
(030/
X
n°1031 / Libé des géographes
VERTICALEMENT
1. Il/elle travaille sur plans 2. Il partage les limites du I. ; A Libé, Checknews
les déconstruit 3. On le trouve souvent aux limites du premier 2. et du I. Institution de l’ONU pour les questions maritimes 4. Introduction d’un
infinitif anglais ; Qui passe juste ; Poisson plat 5. Il creuse ses galeries dans
des conifères ; En suite 6. Soignés ; Intrigue 7. Grand monsieur de la géographie 8. Haussmann y fut sous-préfet ; Cours en Afrique 9. Nous ; En tête
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. OMELETTES. II. MO. IVRY. III. NOCIFS. SN.
IV. IRONISE. V. SEN. DENAR. VI. CATCHEUSE. VII. RO. SR.
VIII. ÉTEND. ÉPI. IX. NUAGEUSES. X. TERRARIUM. XI. SÉCULIÈRE.
Verticalement 1. OMNISCIENTS. 2. MOOREA. TUÉE. 3. CONTRE-ARC.
4. LOIN. CONGRU. 5. FIDH. DEAL. 6. TISSÉES. URI. 7. TV. ÉNURÉSIE.
8. ERS. AS. PEUR. 9. SYNCRÉTISME. libemots@gmail.com
Directeur artistique
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
IDÉES/
LE LIBÉ
DES GÉOGRAPHES
Martine Tabeaud
«Plus que le climat ce
sont les choix politiques
qui compteront»
«La France de
demain», tel est le
thème cette année du
Festival international
de géographie à SaintDié-des-Vosges.
La géographe,
spécialiste du climat,
livre quelques pistes
de réflexion sur
l’avenir du littoral
français, qui
dépendra de nos
choix collectifs.
Q
uel sera le paysage littoral
de la France en 2050 ? Le
trait côtier va-t-il évoluer
sous les effets du changement climatique ? Eclairage de Martine
Tabeaud, géographe à l’université
Paris-I Panthéon-Sorbonne et spécialiste de climatologie.
Conséquences sur le littoral
«Les sociétés –par l’intermédiaire
de l’Etat ou des collectivités locales–
font et feront des choix d’investissements et d’aménagement du territoire qui modifieront davantage les
apparences de la France que le climat à lui seul! L’étalon du changement économique, social et paysager ne sera pas le climat, en tout cas,
dans les pays riches comme la
France. Son impact dans toutes les
décisions prises est surévalué car le
concept de “climat” est devenu élastique, englobant les questions
d’énergie, de transport, de bâti,
d’agriculture, etc.
«Ce que ce changement climatique
révèle le mieux, c’est, en réalité, que
nous vivons dans une démocratie
qui ne va pas bien. Car les choix à
faire seront avant tout d’ordre politique.
«Réchauffement et hausse du niveau de la mer sont liés. Le niveau
de la mer baisse quand la terre est
plus froide car il y a plus de glaces
continentales. Au contraire, plus
il fait chaud sur terre, plus la mer
monte car il y a moins de glace sur
la planète. Pour 2050, les scénarios
situent la hausse autour de 50 cm.
Même si la France n’est pas les PaysBas (dont un tiers du territoire est
sous le niveau de la mer), le tracé
côtier français est déjà en partie artificiel: depuis plusieurs siècles, les
hommes ont tenté de gagner sur la
mer. Sous Henri IV, la France a ainsi
gagné entre 7 et 8 kilomètres sur la
mer.
«Les priorités peuvent aussi changer avec le temps. C’est toute l’histoire du Mont-Saint-Michel. Il a été
à la terre, il a été à la mer, il a été
l’entre-deux-mers quand on a voulu
faire l’élevage de moutons de présalé. Maintenant, on met en avant
le tourisme, et pour cela, il faut une
île, donc on ne cesse de draguer
autour. Mais si dans cinquante ans,
le tourisme religieux n’existe plus,
on décidera peut-être que le MontSaint-Michel retourne à la terre. A
chaque fois, on sait faire.
«Dans l’avenir, compte tenu des
moyens techniques dont nous disposons, le trait de côte sera là où
collectivement nous l’aurons décidé. Les communes décideront de
laisser la mer entrer ou de renforcer
des digues pour stabiliser ou encore
gagner sur la mer… Tout dépend
des finances de la commune concernée. Apporter des gros blocs de
granit pour stopper l’avancée de la
mer est une solution avec un coût.
Les priorités
peuvent aussi
changer avec
le temps. C’est
toute l’histoire du
Mont-Saint-Michel.
Il a été à la terre,
à la mer, il a été
l’entre-deux-mers…
Cela s’appelle “défendre la côte”.
Quand on n’a pas les moyens, et
qu’il n’y a pas d’agglomération
dense menacée, on recule.
«Les avancées, stabilisations, reculs
résulteront chaque fois d’un choix
politique et économique. Les
moyens investis seront forcément
importants, que ce soit pour l’extension de l’aéroport de Nice, qui est
déjà un polder, pour les activités
industrielles de Dunkerque ou les
immeubles de luxe de Monaco.
J’imagine mal, dans ce cas, un recul
du trait de côte. Les enjeux économiques sont bien trop importants.
La tendance est à l’atterrissement.
Y aura-t-il encore des plages?
«Le sable littoral provenait du plateau continental au large du trait de
côte qui, lors des glaciations et
grâce à l’alternance gel-degel, a produit des éléments fins : “le sable”.
Mais, c’était il y a 11000 ans! C’était
la terre et, aujourd’hui, c’est la mer.
Donc il ne s’en fabrique plus sous
l’eau de mer.
«Faute de sable, chaque année,
après les tempêtes hivernales les
plages régressent. Au printemps,
des camions entiers déversent des
pierres de cours d’eau concassées
pour faire les plages… et le plaisancier imagine s’allonger sur du sable
marin !
«Regarnir les plages a un coût élevé
– plusieurs millions d’euros à
La Baule –, alors que les finances
communales sont souvent à la
baisse. Certaines communes se posent même la question: “Faudra-t-il
faire payer l’usager?” En tout cas, la
plupart des plages existeront encore
à l’avenir car c’est toute une économie touristique qui en dépend
(immobilier, commerce de loisirs,
commerces de bouche, BTP, etc.)
«L’Onerc [observatoire national sur
les effets du réchauffement climatique, ndlr] annonce qu’une hausse
du niveau de la mer d’un mètre
pourrait représenter un coût de
deux milliards d’euros, qu’on s’y oppose en construisant des digues ou
qu’on rende du territoire à la mer.
«Vouloir retrouver un état originel
stable est un rêve, consciemment
ou inconsciemment issu de mythes
(le jardin d’Eden, la bonté de la Nature). Toute nostalgie doit être bannie pour étudier vraiment le passé.
Peurs sur la côte
«Actuellement, le catastrophisme
fait figure de moyen politique le
plus convaincant. Pourtant, en démocratie, on ne pousse pas les gens
à agir en jouant sur la peur ou sur
les émotions mais, au contraire, en
les informant vraiment et en attendant d’eux des choix politiques et
rationnels. Pendant qu’on reproche
à Marie d’avoir jeté son gobelet sur
la plage en 2008, ou que l’on culpabilise les gens s’ils ne trient pas bien
leurs ordures, on ne s’intéresse pas
à l’action des grandes entreprises
qui ont pourtant bien plus d’effets
sur notre environnement. Jamais
on ne parle de l’aviation, des trans-
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
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u 21
Géo-vigie estivale
en patrouille
sur l’île d’Yeu
Une jeune géographe
raconte son expérience
de vigie bénévole
du littoral. Paysages,
coquillages et conseils
environnementaux.
L
ports aériens ou du transport maritime, peu coûteux pour les entreprises, et par lequel notre voiture
aura fait trois fois le tour du monde
avant d’être définitivement montée.
Mais les géographes sont souvent
plus pragmatiques que théoriciens.
Souvent sur le terrain, ils voient bien
les changements en cours, et les
réactions tout aussi pragmatiques
d’une partie de la population. Les
territoires n’ont pas tous les mêmes
problèmes ni les mêmes moyens.
Cela semble banal mais freine aussi
les envies de théories. En revanche,
puisque par définition la catastrophe (celle qui tue) surviendra où, et
quand on ne l’attend pas… tenter de
réduire l’effet de ces aléas est un impératif. C’est possible grâce à des
politiques de “prévention–prévision–précaution” adaptées à chaque
lieu. Et, là encore, c’est un problème
de démocratie. » •
Recueilli par
CATHERINE CALVET
En haut, l’île SaintHonorat ; en bas l’archipel
du Frioul et l’île de PortCros. Dans cette série
réalisée en 2013-2014,
le photographe Bastien
Defives dresse un état des
lieux alarmant du littoral
français face à la
planification humaine:
diaporama à retrouver
sur Libération.fr. PHOTOS
BASTIEN DEFIVES. TRANSIT
es cheveux au vent et la goutte au
front, nous faisons partie, Elsa,
Violette, moi, de la patrouille de
vigies du littoral en chantant. Le soleil
d’août pique les yeux, mince, j’ai oublié
mes lunettes de soleil! Voici le VieuxChâteau de l’île d’Yeu, et l’Atlantique
qui scintille à l’infini. Aux jeunes qui
sont sur la plage, nous disons : «Bonjour, nous sommes les protectrices de
l’environnement […].» Sur un ton musical nous nous présentons désormais
machinalement –mes deux acolytes et
moi, munies de nos tee-shirts verts et
de nos grands sourires– pour aborder
les promeneurs de cette île magnifique.
«Savez-vous que vous circulez sur un espace naturel sensible?» «Il serait préférable de stationner votre vélo dans le
parc prévu à cet effet sur votre droite,
merci!» Excuses polies, rires gênés ou
regards défiants, nous enfourchons notre VTT à la rencontre de ces enfants au
loin, qui apparemment comptent bien
rejoindre la plage de Ker Châlon en
coupant par la dune. Accentuation de
l’érosion, piétinement de la flore, dérangement de la faune… nous avons intégré la grande famille des «protecteurs» de l’île d’Yeu, au titre ambitieux
et à la réputation discrète mais efficace,
vigies estivales du littoral islais opérant
depuis douze ans. Au même titre que
la «force bleue» (les services de sécurité) ou la «force rouge» (les surveillants des plages), «la force verte»
– comme on dit ici – brandit l’épée de
la sensibilisation pour inciter les gens
à adopter les bonnes pratiques environnementales dans les sites naturels
de juin à septembre, sans amende à la
clé.
A une vingtaine de kilomètres de la
côte vendéenne, l’île d’Yeu fait partie
des quinze îles de l’archipel du Ponant.
Petite (24 kilomètres carrés) et relativement plate (altitude moyenne 17 mètres), c’est plutôt dans la dualité de son
paysage que je vois son originalité: une
côte orientale sablonneuse et verdoyante plutôt vendéenne et une côte
occidentale granitique à falaise plutôt
bretonne. Un univers varié, facile à arpenter, qui attire du monde. Avec
4700 habitants à l’année et 28000 en
été, la pression anthropique, difficile
à gérer, est exacerbée par le caractère
insulaire du territoire.
Pourtant, l’environnement y est exceptionnellement préservé, au travers notamment de son intégration au réseau
Natura 2000 (1). Ce classement – en
deux sites marins et un terrestre– permet d’obtenir des outils et des fonds
spécifiques à sa gestion. C’est ainsi que,
chaque été, trois protecteurs de
l’environnement sont recrutés par la
municipalité et l’Agence française pour
la biodiversité (AFB) et effectuent une
veille active, à vélo, à pied et en kayak.
Concrètement, notre quotidien: 80%
de patrouille terrain, 10 % de mise en
œuvre des moyens et actions de communication (exemple : stands sur le
marché de Port-Joinville) et 10% d’opérations particulières confiées par des
entités externes (comme l’observation
des échouages de mammifères marins). Iode et sport assurés !
Contrairement à mes deux collègues,
je foule ce sol pour la première fois, observant ce grand caillou avec des yeux
de géographe en quête d’objectivité.
Nous potassons peu à peu nos conseils
à la collectivité : améliorations possibles en termes d’aménagements,
moyens humains et matériels à mettre
en œuvre, ou simples rappels des
problématiques déjà connues.
Habitants à l’année, résidents secondaires et visiteurs, les profils des personnes avec qui nous échangeons sont
aussi variés que leurs humeurs ; mais
tous restent cordiaux. Les enfants sont
formidablement réactifs ; les adultes
plus ou moins ouverts à se «soucier de
ces questions» durant leur entracte estival. Des premiers rayons asséchants
de juin aux lumières douces
d’automne, nous construisons nos critiques et rédigeons le rapport d’activité
final qui viendra présenter nos différentes missions et synthétiser nos résultats (2). •
ORANE LUQUET
Géographe spécialisée
dans la gestion des littoraux
(1) Réseau européen visant à préserver la
diversité biologique d’un territoire tout en
tenant compte de ses activités sociales,
économiques et culturelles.
(2) Ce document est actuellement en libre
consultation sur le site internet de la mairie de
l’Ile-d’Yeu : www.mairie.ile-yeu.fr
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22 u
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
IDÉES/
LE LIBÉ
DES GÉOGRAPHES
La Kunyu Quantu,
carte du monde réalisée
pour l’empereur de Chine
Kang Xi par Ferdinand
(1623-1688).
ILLUSTRATION BIBLIOTHÈQUE
NATIONALE DE FRANCE
Eurasie: Vladimir Poutine
et Xi Jinping
redessinent la carte
Par
MICHEL BRUNEAU
Géographe au CNRS,
spécialiste de l’Asie du Sud-Est
P
ourquoi soudain s’intéresser
à la notion d’«Eurasie», dont
l’indétermination, le flou et le
faible intérêt qu’elle suscitait jusqu’à
présent aux yeux de la plupart des
géographes en faisaient un impensé
de la géographie? Deux phénomènes récents, projets à la fois économiques et politiques avancés par la
Russie de Vladimir Poutine et la
Chine de Xi Jinping, sont en train de
donner corps à une vision et une
réalité eurasiatique, avec ou sans le
terme. Ce sont l’Union économique
eurasiatique (UEE), lancée en 2011
côté russe, et le projet «One Belt One
Road» (Obor), des nouvelles «Routes
de la soie», formulé surtout à partir
de 2013 côté chinois.
NÉOEURASISME
SOCIOBIOLOGIQUE
Diverses constructions impériales,
de l’Antiquité au début du XXe siècle, ont réuni une plus ou moins
grande partie des territoires de
l’Eurasie. Différents axes de communication continentaux et maritimes ont relié ces deux extrémités
Le projet russe comme chinois
de vouloir revivifier ce vaste espace
Asie – Europe est un rêve empirique
continental et maritime. Si la Russie
veut protéger son marché intérieur
de la progression de l’UE, la Chine,
quant à elle, entend y exercer
son hégémonie.
extrême-orientale et européenne.
Mais jamais cet espace qui couvre
un tiers de la superficie de notre
planète et compte plus de 60 % de
la population mondiale n’a été politiquement ou culturellement uni et
ne risquera de l’être dans un avenir
prévisible.
Pourtant, les progrès grandissants
des communications et connexions
de toutes sortes, la mise en place
d’infrastructures, lui donnent de
plus en plus de cohérence et font
qu’une Eurasie devient une réalité
de plus en plus tangible sur fond de
rivalités entre les plus grandes puissances mondiales. La Russie et la
Chine, les deux grandes forces économiques, politiques et militaires
de ce continent, ont joué et jouent
encore un rôle prépondérant dans
la formation d’un espace eurasiati-
Carte de l’Asie qui date de la fin du XIXe siècle. AUTEUR INCONNU
que qui soit davantage qu’un nom.
Au cours de quatre siècles d’expansion territoriale dans les espaces
steppiques et forestiers de la Sibérie,
de l’Extrême-Orient et de l’Asie centrale, la Russie avait, depuis
le XVIe siècle, construit un Empire
continental à la dimension incontestablement eurasiatique. Sa forme
la plus achevée a été l’URSS (19221990). Plus durable que l’Empire
mongol de Gengis Khan et de ses
successeurs (XIIIe-XIVe siècles),
l’Empire russe a pu s’appuyer sur le
peuplement d’espaces sous-peuplés, sur une langue, une religion
(l’orthodoxie), un régime autocratique et l’aménagement d’infrastructures ferroviaires (Transsibérien ou
Transcaspien). L’idéologie marxisteléniniste soviétique a pris le relais,
faisant progresser la russification et
le développement scientifique et industriel de cet espace impérial. Un
mouvement idéologique nationaliste, «l’eurasisme», s’est formé dans
les années 20 au sein de la diaspora
russe, après la révolution bolchevique de 1917, puis de nouveau en
Russie, dans les années 90 après
la dissolution de l’URSS. Il se fondait
sur le fait que la Russie-URSS a été
le seul Etat impérial qui ait réussi à
intégrer dans une même nation
des composants démographiques
slaves européens chrétiens et turcomongols asiatiques musulmans,
conférant ainsi à sa société un caractère eurasiatique unique sur le
continent.
Aujourd’hui, le néoeurasisme
sociobiologique de Lev Gumilev, qui
inspire Vladimir Poutine, exalte la
supériorité de l’homme russe, valorisant le monde de la steppe et la
continentalité par opposition aux
puissances occidentales maritimes.
L’Union économique eurasiatique,
créée par Vladimir Poutine en 2011,
rassemble la Russie, la Biélorussie,
le Kazakhstan, le Kirghizistan et
l’Arménie dans un espace économique commun favorisant la circulation des biens et des personnes sur
le modèle de l’Union européenne.
Un moyen aussi d’arrêter la progression de l’UE et d’offrir une alternative d’intégration économique aux
pays de l’ex-URSS… Organisation
régionale basée sur des Etats déléguant certaines de leurs prérogatives à des organes supranationaux,
elle se construit comme un pôle
économique et civilisationnel, cherchant à protéger son marché intérieur contre l’afflux de biens de consommation chinois. Elle s’est
toutefois heurtée en 2014 au refus
de l’Ukraine, de la Géorgie ou de la
Moldavie d’y adhérer, ces pays
ayant opté pour des accords d’association avec l’Union européenne.
IMPÉRIALISME ANGLAIS
Mais pour voir se structurer l’Eurasie, il faut surtout s’intéresser à la
Chine. Depuis la fin des années 90,
le pays est devenu le nouveau moteur de la croissance de l’Asie
orientale et du Sud-Est, déclassant
le Japon. De nouveaux corridors
quadrillent l’espace continental
qui s’étend du sud de la Chine à
l’ensemble de la Péninsule indochinoise et de l’Archipel insulindien.
Le président Xi Jinping a lancé
en 2013 le projet d’une «Route de la
soie du XXIe siècle», à la fois continentale et maritime. Il s’agit d’une
vaste zone de coopération économique qui s’étire du Pacifique à
l’Europe en passant par l’Asie centrale et le Moyen-Orient. L’Obor,
«Une ceinture, une route», devenu
Belt and Road Initiative (BRI), est
constitué de deux parties : d’un
côté des corridors, voies terrestres
traversant l’Asie centrale, le Pakistan, l’Iran ou la Russie, jusqu’à l’Europe centrale et occidentale, de
l’autre, une route maritime reliant
par les océans la Chine à l’Asie du
Sud-Est, du Sud à l’Afrique et à la
Méditerranée en passant par le canal de Suez. Plus de 65 pays ont dit
être prêts à y participer et des
moyens financiers importants ont
déjà été annoncés, fournis par un
fonds de la Route de la soie constitué de capitaux uniquement chinois, ou par la nouvelle Banque
asiatique d’investissements pour
les infrastructures (BAII), à laquelle
participent 56 Etats. Un tel processus d’unification des transports et
communications de la masse eurasiatique n’avait pas été entrepris
depuis l’époque de Gengis Khan.
La «Route de la soie maritime», an-
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
cienne «Route des épices» des marchands arabes et européens, relie
des ports commerciaux ou militaires situés en Asie du Sud-Est,
dans le sous-continent indien, au
Moyen-Orient, en Afrique du Nord
et en Méditerranée. Cette stratégie
dite du «Collier de perles» est analogue à celle de l’impérialisme britannique de la fin du XIXe siècle
qui avait mis en place une chaîne
de ports comptoirs et de bases navales sur la route des Indes, et audelà jusqu’à Hongkong et Shanghai. En sens inverse, la Chine s’assure l’accès à des terminaux portuaires, de Shanghai au Pirée, et
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installe ses premières bases navales à Djibouti (inaugurée en 2017),
à Gwadar (en construction au Pakistan) et aux Seychelles. Elle a
aménagé, en remblayant des hauts
fonds, des bases dans les îles Spratleys en mer de Chine méridionale
avec pistes d’atterrissage et ports,
qui lui assurent en partie la maîtrise de cette mer de Chine méridionale à proximité des détroits de
Malacca.
L’objectif est d’assurer la sécurité
des approvisionnements énergétiques de la Chine et des exportations
de conteneurs de produits de l’industrie chinoise vers les marchés
européens et africains, mais aussi
d’assurer la protection de ses intérêts et de ses ressortissants à
l’étranger. La Chine dispose actuellement de la seconde marine de
guerre en tonnage après les EtatsUnis. Elle doit pouvoir intervenir
sur les trois détroits qu’emprunte la
Route maritime de la soie: Ormuz,
Bab-el-Mandeb, Malacca.
RÉCHAUFFEMENT
CLIMATIQUE
L’espace eurasiatique existe donc
bien: il est de plus en plus traversé
par des axes de transports et de
communications, des oléo et gazo-
ducs, des câbles de télécommunications terrestres et sous-marins.
Ses deux extrémités, les plus peuplées et les plus prospères économiquement, sont de mieux en
mieux reliées par une route maritime au trafic de tankers et de porteconteneurs de plus en plus intense,
et par une route maritime du nord
encore embryonnaire, mais dont le
tracé a été rendu possible par le réchauffement climatique et la fonte
des glaces. Face à la Chine de
Xi Jinping, et à ses nouvelles Routes
de la soie, l’Inde, appuyée par le Japon, essaie à son tour de lancer un
projet concurrent autour de l’océan
u 23
Indien: le «Corridor de la croissance
Asie-Afrique», surnommé la «Route
de la liberté». Cela ne devrait sans
doute pas empêcher la Chine, désormais puissance à la fois continentale et maritime, d’exercer une
hégémonie sur une grande partie
de l’Eurasie. •
Références bibliographiques :
Michel Bruneau, l’Eurasie. Continent,
empire, idéologie ou projet, CNRS – Editions, Paris, 2018, 360 pp. et «l’Eurasie,
un impensé de la géographie : continent, empire, idéologie ou projet ? in
l’Espace géographique, 2018/1
(tome 47), pp. 1-18.
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24 u
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
IDÉES/
LE LIBÉ
DES GÉOGRAPHES
HISTOIRE-GÉO
Par
SOPHIE WAHNICH
Directrice de recherche CNRS, histoire et
science politique, directrice du IIAC
Géopolitique
révolutionnaire à l’écran
De Renoir et son film «la Marseillaise»
avant la Seconde Guerre mondiale à Schoeller
aujourd’hui avec «Un peuple et son roi»,
qu’en est-il des territoires de la Révolution
française au cinéma ?
L'ŒIL DE WILLEM
L
e cinéma porte à l’écran des
corps, des paysages et des circulations. Il est ainsi un lieu
où se fabriquent des géographies.
Quand il s’agit de Révolution française, nul doute que cette géographie est politique. Jean Renoir, en
1938 avec la Marseillaise, comme
Pierre Schoeller, aujourd’hui avec
Un peuple et son roi (1), ont à cœur
de mettre en scène le peuple révolutionnaire. Mais pour autant, ils ne
nous parlent pas vraiment de la
même situation car le sous-texte
géostratégique, celui de notre présent, n’est pas le même. Ils n’ont
privilégié ni les mêmes circulations
ni les mêmes paysages.
Dans le film de Renoir, les gens du
peuple sont d’abord dans la campagne. Un braconnier risque d’aller
aux galères pour un pigeon et, dans
la montagne, les protagonistes du
film expérimentent une forme de
liberté native. Puis ils redescen-
dent à Marseille faire la Révolution. Mais la véritable géographie
du film n’est pas dans cette opposition entre un espace quasi-naturel
et la civilisation urbaine à régénérer. Ce qui fascine Renoir et donne
un rythme assez saccadé au film,
c’est la géographie de la remontée
des volontaires marseillais sur Paris. Le film consonne alors avec La
vie est à nous, où le réalisateur avait
fait l’éloge du pays dans une leçon
d’instituteur fier de présenter la richesse d’une nation. Le paysage,
c’est la géographie de la France.
Montrer la multiplicité des lieux et
des personnes, c’est alors montrer
la Nation à la manière de Michelet
qui fait parler le territoire quand il
ne peut faire parler le peuple. Le
film résonne de «Vive la Nation !»
– «Nation» définie comme multiplicité des citoyens qui porte le sort
du genre humain. En contrepoint,
Renoir met en scène les émigrés.
Eux ne sont plus sur le territoire, et
de fait font alliance avec l’ennemi,
les Allemands de Coblentz, et ne
semblent plus être de la Nation. La
géopolitique de Renoir, c’est la fabrique d’un rapport entre ces paysages français, Coblentz comme
au-delà de la frontière autant réelle
que fantasmée, et le Coblentz intérieur, la Cour, comme recoin fastueux et coupé du monde, hors lieu
transnational avec l’Autrichienne
aux commandes. En 1938, Renoir
met de fait en scène l’affrontement
idéologique entre deux conceptions de la vie bonne et de l’humanité.
Qu’en est-il avec Schoeller? Repartons des paysages. Le film ne contourne pas le rapport ville–campagne, l’un des personnages est un
rescapé de la justice d’Ancien Régime, voleur paysan, il a suivi, avec
d’autres, le retour du roi à Paris
après sa fuite et son arrestation à
Varennes. Une première circulation
des femmes en octobre 1789 visait
déjà à ramener le roi à Paris. Deux
circulations de la campagne vers la
ville car la géographie du film est
une géographie urbaine, parisienne
et populaire. Ici, on parle moins de
Nation que de peuple au sens où,
comme le rappelle Robespierre
dans son discours sur le suffrage
censitaire, il s’oppose aux riches et
aux aristocrates.
La géographie urbaine permet alors
de montrer comment ce peuple vit,
ce que la Révolution a changé dans
sa vie et comment ce peuple révolutionnaire change sa géographie urbaine. Or, cette géographie urbaine
rencontre la géographie physique.
Le soleil arrive dans la rue de
l’échoppe installée jusqu’alors à
l’ombre de la Bastille. La forteresse
a été prise, puis démolie pierre par
pierre. L’une d’elle descellée, et c’est
la lumière qui éblouit le spectateur
comme les corps et les cœurs de ce
petit peuple qui tente de l’attraper
dans la joie et les rires d’incrédulité.
Il y a quelque chose du roi et
l’oiseau dans cette poétique.
L’oiseau berçait ses petits en leur
disant «le monde est une merveille,
il y a le jour et la nuit, la Lune et le
soleil, il y a le ciel et la Terre», bref,
les éléments, et alors que Françoise
tente de bercer son enfant sous-alimenté, l’impossible est arrivé, il y a
aussi dans cette rue, le jour et la
nuit et le soleil et la Lune. Le fleuve
des lavandières Françoise et Margot, où elles lavent, chantent et
rient, est aussi baigné de lumière,
et derrière elles, une ville est là qui
travaille. Paris a encore des espaces
dégagés, ces bords de fleuve, mais
aussi ses places, celle de la Révolution aujourd’hui Concorde, celle du
Champ-de-Mars où a lieu la fusillade du 17 juillet 1791. Là, c’est
la guerre civile qui se déploie.
Dominique Cabrera avait tourné un
moyen métrage sur cet événement
au Moulin d’Andé en 2007, le Beau
Dimanche (1), et elle avait eu conscience, en visionnant le film
monté, que la violence de la répression politique qui venait avait
trouvé place dans les images inventées de ce film expérimental. Géographie de guérilla urbaine, Schoeller reprend lui le titre du livre du
Comité invisible, l’Insurrection qui
vient. Un peuple est dans une quête
de liberté et d’égalité, et le pouvoir
exécutif lui fait la guerre. D’une manière fugace une sorte de carte
d’état-major faite de petites lumières fragiles apparaît à l’écran
pour donner la physionomie du
quartier des Tuileries, quand, le
10 août 1792, le tocsin sonne.
Blessé, l’oncle ne verra plus la lumière ou mal. Le paysan perdu devient par la force des choses souffleur de verre pour que la vie
continue dans l’échoppe. La sphère
de verre soufflé enfin réussie dit la
puissante fragilité d’un monde universel qui semble in fine reposer
sur le souffle de celui qui apprend.
Le roi est exécuté place de la Révolution [aujourd’hui place de la Concorde, ndlr], dans l’évidence de l’espace traversé. Paris a changé de
géographie car la géographie se fait
aussi de la mémoire des lieux et de
ce qu’on y a vécu. Le cinéma nous
l’offre, comme un trésor perdu. •
(1) Sophie Wahnich a été conseillère de Un
peuple et son roi et coscénariste, avec Laurent Roth, de le Beau Dimanche.
Cette chronique est assurée en alternance
par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann Chapoutot et Laure Murat.
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
u 25
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Waze, une fausse route?
Le «GPS intelligent» de Google
pourrait bien créer plus de
problèmes qu’il n’en résout.
E
en avril, signaler les zones à trafic limité. Non
seulement les zones à 30 km/h avec batterie
de ralentisseurs, mais aussi des villes en plein
pic de pollution.
Pour les géographes, la rugosité de l’espace
physique, c’est plus concrètement (les cyclistes savent de quoi on parle) les chaussées
déformées ou défoncées par un 35 tonnes qui
bousille un revêtement en un passage. Alentour des métropoles, la hausse du trafic des
poids lourds approvisionnant les zones commerciales peut dépasser 2 % par an. Jugez
l’état des chaussées… Sur les départementales
non prioritaires du réseau, les résidents
paient au prix fort les bouchons autoroutiers
par le bruit, la pollution, l’insécurité avec un
nombre croissant d’accidents qui a justifié le
tour de vis des 80 km/h. Dans le Sud-Ouest,
entre Mont-de-Marsan et Saugnacq-et-Muret,
le tribunal administratif a même donné raison à une association de transporteurs des
Pyrénées-Atlantiques qui contestait une
interdiction municipale de circulation en
transit. Waze pourrait bien, indirectement,
contraindre des élus locaux à renforcer les
crédits d’entretien des routes.
Waze pourrait aussi servir les arguments de
Christophe Guilluy sur la fracture territoriale.
Car l’appli a été calibrée pour des pays très urbanisés. Mais en Corse ou en Auvergne,
quand le filet de la 3G s’effiloche, baissez la
vitre de votre véhicule pour demander votre
chemin si vous croisez âme qui vive ou pleurez votre bonne vieille carte.
Vous n’utilisez pas assez votre voiture pour
payer un abonnement? Vous n’aurez que des
données sans grand intérêt. Et vos contacts
favoris pourraient bien recevoir un spam pour
télécharger l’appli. Waze a été rachetée par
Google en 2013 pour près d’un milliard de dollars. En attendant une loi antitrust, équipezvous d’un bon vieil atlas.
GILLES FUMEY Professeur de géographie
culturelle à Sorbonne Université
© Jean Luc Pariente / JLPPA
n Israël, en 2008, trois geeks, Uri Levine, Ehud Shabtai et Amir Shinar, prétendent que les cartes des GPS réalisées
avec les services de l’Etat sont très insuffisantes. Ils lancent Waze, une appli destinée
à trouver son chemin. Sur le mode 2.0, les
automobilistes mettent la main aux données.
Waze rajeunit le bon vieux GPS et libère le
logiciel du PC. Il devient la nounou d’automobilistes qui ont la frousse du contrôle de
vitesse. Qui aiment qu’on enregistre leur
place de stationnement et pensent qu’il vaut
mieux se faire trimballer en écoutant la radio
que de finir piégés dans un bouchon.
Waze serait-il un GPS «intelligent» ? Moins
intelligent que gourmand en données qu’il
stocke par l’enregistrement de vos habitudes
pour fabriquer des parcours optimaux partagés avec une communauté connectée. Les résultats sont parfois cocasses, car un historique des données croisé avec des données en
temps réel fausse les temps de parcours. Si
c’est un jour férié et que la circulation est
fluide, vous êtes bons pour un détour inutile!
Ces données qui font le business de Waze sont
peut-être aussi son talon d’Achille. L’itinéraire
issu de la vitesse instantanée de chaque utilisateur sur tel tronçon est-il bien idéal? En cas
de ralentissement, l’algorithme vous déroute
sur un autre parcours, mais cet usage de l’espace peut devenir problématique.
«Déjouons le trafic ensemble», dit Waze. Pas
si simple. Les réseaux sociaux fournissent des
tonnes d’histoires d’automobilistes ayant mis
Waze à l’épreuve. Après avoir essuyé les critiques d’édiles municipaux voyant débouler
des 20 tonnes dans leurs villages ou, plus banalement, dans un lotissement périurbain qui
ne demandait qu’à être oublié, Waze a dû,
Jeu organisé du 27/08/2018 au 28/06/2019. Tirage au sort après inscription. Dotations : (i) soit une enveloppe d’un montant cash compris entre 50€ et 5 000€ (ii) soit d’autres gains : téléphone, tablettes numériques, voyage etc... Règlement complet disponible sur www.cherie.fr
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26 u
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
LIVRES/
LE LIBÉ
DES GÉOGRAPHES
Mona Ozouf
rend hommage
à l’auteure
britannique
George Eliot,
aussi affranchie
et talentueuse
que sa consœur
Sand, et qui
documenta les
transformations
de l’ère
victorienne
à travers ses récits.
Par
JEAN-LOUIS TISSIER
Géographe. Université Paris-I
Panthéon-Sorbonne
M
ona Ozouf, dont la Cause
des livres nous a fait ouvrir
(ou rouvrir) bien des
œuvres, nous invite à une traversée
de la Manche, pour rendre visite
à l’Autre George. Il y a un siècle déjà,
en 1920, Albert Thibaudet proposait
dans la Nouvelle Revue française
cette traversée de l’English Channel
et sur le quai, à Douvres, Virginia
Woolf accueillait le voyageur avec
The Times Literary Supplement. Elle
nous glissait, au sujet de son aînée,
que «ses livres nous offrent une fête
abondante» (1919). Ces hommages
accompagnaient le premier centenaire de la naissance de George
Eliot (1819-1880), de son vrai nom
Mary Ann Evans. Ils témoignaient
que son audience d’alors était encore grande. En France, Marcel
Proust, André Gide, Charles Du Bos
et quelques autres avaient reconnu
son talent, moins au titre d’une entente cordiale qu’à celui d’une affinité en hautes œuvres littéraires.
HORIZONS IMPÉRIAUX
Il est heureux que Mona Ozouf, à
l’occasion de ce deuxième centenaire, nous guide vers ce qu’elle considère comme «un massif de sept
grands romans», ceux d’une George
aussi profonde que la nôtre, George
Sand. De 1856 à 1880, George Eliot a
construit une œuvre en parallèle à
celle de Charles Dickens. L’Angleterre est en pleine métamorphose,
une femme, Victoria, la dirige, une
femme veut en rendre compte. Mais
dans cette société, seule une identité
masculinisée peut porter sérieusement un tel projet. Mary Ann Evans
signera donc George Eliot. lll
Une voix
de George
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u 27
Peinture à l’huile du
viaduc de Helmshore,
dans le Lancashire,
circa 1850-1870.
PHOTO SSPL. GETTY IMAGES
guée, et, comme dans une promiscuité intime, sur l’oreiller.» Mona
Ozouf se garde bien des confidences
d’alcôve mais elle est attentive aux
échanges, silencieux ou non, de la
bibliothèque.
De celle-ci, elle prélève trois romans
de George Eliot – le Moulin sur la
Floss (1860), Middlemarch (1872) et
Daniel Deronda (1876)– et consacre
à chacun un chapitre. Le premier
s’attache à «l’emprise du passé», le
second aux «aménagements du présent», le troisième à «l’imagination
du futur». George Eliot a confié
qu’elle tenait ses romans pour de
l’«histoire incarnée»: l’historienne
Mona Ozouf suit son auteure et
montre combien ses récits documentés forment un triptyque des
transformations de l’Angleterre
victorienne dans ses campagnes,
dans son bourgeonnement urbain,
dans ses horizons impériaux et cosmopolites. Cet ordre réel des lieux
n’épuise pas la richesse des figures
de femmes et d’hommes qui vivent
leurs destins, ouverts ou contrariés,
dans cette société à la fois divisée en
classes et traversée de conflits.
VERTES CAMPAGNES
lll L’exemple transgressif venait
d’encore un peu loin (du Berry) et,
plus proche, son compagnon et soutien George Henry Lewes lui offre
son prénom.
Dans cette Rencontre avec George
Eliot, Mona Ozouf tricote la rigueur
du dossier et l’élégance de l’essai.
Entre les deux auteures, la rencontre est précoce. Ozouf ouvre son livre en nous contant comment cette
œuvre s’est introduite dans sa vie,
à l’adolescence, en classe de troisième, lorsque sa professeure de
français, Renée Guilloux, l’épouse
de Louis, conseille à sa classe de
jeunes filles de lire le Moulin sur la
Floss. Son lien avec l’œuvre de
George Eliot s’approfondit quand
elle découvre sa relation avec Henry
James, qui affuble sa consœur anglaise d’oxymores intrigants: «Magnifiquement laide… Délicieusement hideuse.»
Mona Ozouf raconte qu’à son chevet, «à portée de main de l’insomnie», James est le voisin d’Eliot.
George, Henry et Mona… Dans un
court texte, Julien Gracq a parlé de
la Familiarité du livre : «Livres de
chevet… Nulle production de l’art
n’est plus que le livre familière de la
chambre à coucher, nulle ne nous
parle davantage, toute réticence lar-
G. est une autre… Dans un dernier
chapitre, intitulé «les Deux George»,
Mona Ozouf situe les deux écrivaines, non, les deux personnalités et
génies littéraires que furent Sand et
Eliot. Quand la seconde entre en
littérature, la première est l’auteur
étranger le plus lu en Angleterre :
«Immense vibration de la voix de
George Sand dans la voix de l’Europe!» (Matthew Arnold, 1822-1888).
L’aura sulfureuse de George Sand
dans l’Angleterre victorienne n’intimide pas Mary Ann Evans. Elle sent
et sait que l’affranchissement, sa
liberté, est à ce prix. Le challenge
est double: être reconnu(e) comme
un écrivain et comme une George
autre, c’est-à-dire sur sa seule voix,
pour reprendre le terme de Matthew Arnold.
Elles ont toutes deux «soustrait
leur existence à la convention»,
mais la liberté des mœurs doit être
validée par celle de l’esprit. La
George anglaise est moins engagée
politiquement que la Française, elle
est aussi plus réservée sur les émois
du cœur et surtout du corps. Mais
elle rappelle, sous l’ombre tutélaire
de Shakespeare, qu’il est permis à
des héroïnes de 15 ans de faire
l’amour… Si notre George a été
momentanément révolutionnaire,
la leur fut constamment réformiste.
Toutes deux sont éprises d’éducation et de culture, plus systématique chez Eliot, plus autodidacte
chez Sand – mais rappelons qu’à
Nohant, dans ses armoires à documents classés, une porte men-
tionne sur une plaque de laiton
«Géographie».
Les analyses de Mona Ozouf sont attentives au contexte historique des
mutations de l’Angleterre victorienne. Mais elles repèrent aussi le
filigrane territorial qui court sous les
récits. Dans son cours sur la Maison
d’Apre-Vent de Charles Dickens, Vladimir Nabokov avait esquissé par le
trait un schéma de cette Angleterre
en métamorphose. Mona Ozouf n’a
pas recours à cette prothèse pédagogique dont Nabokov, habituellement lecteur trapéziste sans filet, a
besoin. On devine qu’elle a des bases
solides en géographie, elle a lu Vidal, que Thibaudet avait écouté. Ses
analyses ont recours aux configurations géographiques et aux identifications paysagères, des vertes campagnes aux black countries. Et dans
cette mosaïque sans cesse actualisée, le réseau de voies ferrées asphyxie les diligences. Elle rappelle
que George Eliot sait mettre en valeur les liens entre division sociale
et distribution spatiale.
Dans son Varennes (Gallimard,
2005), Mona Ozouf nous avait rappelé que Louis XVI, en fuite, avait
emporté dans ses bagages des cartes de Cassini, la partie nord-est de
son défunt royaume sur papier. Histoire-géographie, c’est le trait qui
fait l’union et un certain esprit.
Les œuvres de George Eliot sont
presque toutes accessibles en poche
Folio avec des préfaces et des annexes. Ce ne sont pas de minces
ouvrages: disons que nous avons à
faire à des petits pavés, sans Mare
au diable. Ce calibre est d’un autre
temps, d’écriture et de lecture.
On entend dans les rangs «Ouh! Ça
va nous prendre la tête» – Renée
Guilloux n’aurait jamais entendu ou
réprimé cela. L’Autre George, au pied
de ce massif eliotien, disons des
highlands, est un viatique pour les
petits et grands Poucets. En son
temps, Virginia Woolf nous invitait
aussi à cette «fête abondante»!
A George Eliot qui avait dit que pour
connaître les êtres, il faudrait
pouvoir dessiner de chacun «les
vastes territoires non cartographiés», Mona Ozouf développe la
métaphore et invite le lecteur à
«dessiner toute une géographie énigmatique, confins ignorés, lisières
incertaines, contrées nocturnes, inquiétantes étendues laissées en
friche. Pour peu que nous soyons
aussi curieux de ces blancs sur nos
cartes, pas de meilleure compagne
d’exploration que George Eliot». •
MONA OZOUF L’AUTRE GEORGE.
À LA RENCONTRE DE GEORGE
ELIOT NRF essais, Gallimard,
256 pp., 20 €.
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Libération Samedi 6 et Dimanche 7 Octobre 2018
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
u 41
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LIBE WEEK-END
Jón Kalman Stefánsson,
le 20 septembre à Paris.
Pages 44-45 : Pauline
Delabroy-Allard /
Une femme
consumante
Page 45 :
Nicolas Fargues /
Les néocolons
découvrent l’Afrique
Page 48 : John Rechy/
«Comment ça s’écrit»
Par
CLAIRE DEVARRIEUX
Photo ROBERTO
FRANKENBERG
D
«Ásta» de vie et de mort
Le nouveau roman de
Jón Kalman Stefánsson
e par son ampleur,
de par sa profondeur,
Ásta est un roman
exaltant. C’est le
sixième livre traduit de l’Islandais
Jón Kalman Stefánsson, l’auteur de
D’ailleurs, les poissons n’ont pas de
pieds (Gallimard, 2015) et d’A la mesure de l’univers. L’auteur de la trilogie dite «du gamin», qui a commencé avec Entre ciel et terre
en 2010 et a emporté au milieu des
bourrasques des lecteurs et des lectrices qui n’en sont pas revenus. Jón
Kalman Stefánsson, né en 1963, a en
France un partenaire hors pair en la
personne du traducteur Eric Boury,
né en 1967.
Et puisque nous en sommes à l’état
civil, déchiffrons le calendrier que
l’auteur s’est ingénié à escamoter
dans Ásta. L’héroïne, ainsi prénommée d’après un personnage de
Halldór Laxness, a 15 ans dix ans
après que celui-ci a remporté le
prix Nobel. La voici née en 1950. A
l’orée du livre, en 1980, le père
d’Ásta, Sigvaldi, peintre en bâtiment, tombe de son échelle. Il se
souvient de la conception d’Ásta. Il
avait 30 ans, il aimait avec gratitude sa femme, Helga, et ne pouvait pas savoir qu’il la haïrait bientôt. L’amour: il révèle les individus
à eux-mêmes, libère des espaces
imprévus, les grandit. Exactement
comme la littérature selon Stefánsson. Pour la plupart de ses personnages, la quête de l’amour et celle
des mots se confondent. Cette
quête résume l’intrigue de chacun
de ses livres. L’amour : Ásta rappelle à son propos qu’«un seul et
même chemin mène Suite page 42
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez
huit pages spéciales consacrées à l’actualité
littéraire. Cette semaine rencontre avec
l’Islandais Jón Kalman Stefánsson, autour
de son nouveau roman, l’éblouissant Ásta
(Grasset), une histoire d’amour résumée par
le sous-titre : «Où se réfugier quand aucun
chemin ne mène hors du monde ?»
LIVRES/
LE LIBÉ
DES GÉOGRAPHES
tous les personnages du roman.
C’est dans le lien entre ces lieux
que va se déployer ce qui fait les
frontières contemporaines, résolument mobiles.
«Trou noir». Il n’est pas anodin
Un arrêt de bus à Vilnius (extrait d’une série réalisée en 2015-2016). PHOTO SIMAS LIN
«Vilnius, Paris, Londres»,
destins sans frontières
Dans ce roman fort
et onirique, l’Ukrainien
Andreï Kourkov
entremêle quatre
histoires aux portes
de Schengen.
C’
est une maison dans la
neige et dans la nuit. On
l’imagine en bois, dans
un recoin de notre univers connu.
Europe du Nord, de l’Est, peu nous
importe finalement. C’est bien par
un lieu que l’on entre dans un livre,
et le lecteur français ne se saisira
pas de Vilnius, Paris, Londres
comme compatriote de l’auteur,
l’Ukrainien Andreï Kourkov ; il
partira en voyage vers une destination inconnue, donc imaginaire. Il
s’agit cependant du premier roman
de Kourkov qui ne se passe pas
dans son pays et qui s’éloigne de
ses tourments politiques… et l’on
peut imaginer que le rôle de cette
chaumière est bel et bien de dépayser celui qui ouvre ces pages, quel
qu’il soit.
Trompe-l’œil. Pour nous, en tout
cas, l’incipit a quelque chose du
conte enneigé. Et dans le même
temps, cette ouverture résonne
avec les préoccupations de notre
anthropocène: en lisant «La Terre
n’est pas aveugle, même la nuit, elle
garde les yeux ouverts», on imagine
s’engager dans une prose écologique. La beauté de la page est unique, car on bascule ensuite dans
une autre dimension. La majuscule
est mise de côté, on revient sur
terre, dans un ici et maintenant
chaleureux malgré l’obscurité: des
personnages sont réunis pour partager un peu de chaleur, mais le
lieu est indéfini. L’espace-temps
met encore une page à se préciser:
toujours aucune indication de localisation, mais la temporalité se resserre, l’action se produit au milieu
de la nuit, «minuit moins huit», et
dans un lieu qui met du temps à
être nommé. On n’en prend conscience qu’au détour d’une question : «Et puis, est-il bien permis
de boire à la frontière ?»
Le roman Vilnius, Paris, Londres,
comme son titre ne l’indique pas,
est un livre sur la frontière. L’intrigue se noue le jour de l’intégration
de la Lituanie dans l’espace Schen-
gen, le 21 décembre 2007. Quelques
détails plus faciles à saisir pour
un Européen du Nord lui permettent de comprendre cela avant la
page 15, ce qui a peu d’impact sur
la force narrative du texte. On bascule alors d’un espace onirique à
une forme de réalisme qui s’avère
très vite un trompe-l’œil. L’auteur
va tisser le fil de quatre aventures,
traversées de cette ligne imaginaire dont l’ouverture ne semble
en aucune manière éroder la puissance politique. Les trois noms
de lieux qui forment le titre de
l’ouvrage sont trompeurs, ils ne
font qu’en trianguler un autre difficile à nommer («près d’Anyksciai»). Sans doute trop petit pour
exister sur la carte, il n’en constitue pas moins le port d’attache de
que cette expérience se construise
depuis un petit pays européen où
l’histoire a prouvé que la problématique du voisinage était loin d’être
anodine et où la distance à l’autre
s’avérait compliquée à déterminer:
dans son roman intitulé la Ligne des
glaces, l’écrivain français Emmanuel Ruben écrit en écho, situant
l’action dans un pays balte indéterminé: «Tu cherches la frontière extérieure, alors tu crois la trouver au
bout de tes forces. Mais il n’y a pas de
frontière extérieure. Crois-moi, la
vraie frontière est à l’intérieur. Elle
est infiniment plus proche que tu ne
l’imagines, la vraie frontière !»
C’est à cette exploration d’un
espace-temps frontalier qui dépasse de très loin le moment
d’ouverture du poste de contrôle officiel que vont s’employer les personnages principaux de Vilnius,
Paris, Londres. Le texte est construit sur l’intrication de leurs trajectoires dans une succession haletante de chapitres qui mettent en
résonance intime les expériences
des uns et des autres. Il n’y a rien de
nécessaire entre le relatif succès
économique rencontré par ceux qui
sont partis à Londres, la vie de bohème de ceux qui ont préféré Paris,
l’itinérance choisie par celui qui
part vers l’Allemagne, et pourtant
tout semble lié. L’intensité des événements traversés par ceux qui
sont restés montre en miroir combien la mobilité de la frontière se
fabrique aussi dans l’ancrage, comment ce sont parfois les lieux qui
agissent sur les liens.
«C’est un trou noir, cette Grande
Europe […] On n’en revient pas, on
ne répond plus…» déclare l’un
des personnages de l’univers mis
en place par Andreï Kourkov aux
portes de Schengen. Derrière les
anecdotes des vies rassemblées et
la truculence de formules dont le
texte est émaillé, il y a là certainement de quoi mettre le lecteur
en éveil sur la portée géopolitique
du texte dont l’auteur, malgré les
apparences, ne se départ pas.
ANNE-LAURE
AMILHAT SZARY
Professeure, directrice du laboratoire Pacte, spécialiste des frontières, université Grenoble-Alpes
ANDREÏ KOURKOV
VILNIUS, PARIS, LONDRES
Traduit du russe
par Paul Lequesne.
Liana Levi, 640 pp., 24 €.
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
u 29
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Nathacha Appanah, tropisme des tropiques
Dans «Une année
lumière», l’auteure
dresse sa géographie
personnelle, matérielle
et symbolique, entre son
métier et ses origines.
U
ne année lumière rassemble des chroniques publiées en 2017 dans la
Croix par Nathacha Appanah.
Elle nous dit s’y interroger, à partir «d’un lieu intime», sur la place
qu’elle occupe, prend ou voudrait
occuper. C’est effectivement une
géographie personnelle, matérielle et symbolique, qui se déroule au fil des semaines et des
pages. Il s’agit de la géographie
du métier dont elle se revendique : celui d’écrivain. On fait avec
elle l’expérience du Salon du livre, et de la popularité de Jean
d’Ormesson qui signe ses livres à
la table d’à côté. Des festivals plus
ou moins miteux, une réception
sous la Coupole. Des tribunes où
l’on vous pose des questions auxquelles on ne sait quoi répondre.
Des bibliothèques à ranger. Les
lieux où l’on donne rendez-vous
aux journalistes, selon qu’on est
un écrivain ou une écrivaine. La
rentrée littéraire («pas de nouveauté cette année ?»). Une
auteure qu’on oublie, un livre qui
ne se vend pas. C’est un peu l’envers du décor ou les coulisses
qu’on est invité à visiter : ce que
l’auteure appelle «la petite vie secrète». Et les petits lieux secrets.
Elle nous emmène à Caen – où
elle vit –, Grenoble ou Ouistreham ; dans une zone d’activité du
Nathacha Appanah. PHOTO ULF ANDERSEN . GETTY IMAGES
centre de la France, à la préfecture de police où elle renouvelle
son permis de séjour, à la plage de
Soulac-sur-Mer, la médiathèque
de Saint-Pierre de la Réunion ou
la gare de Mézidon-Canon. Un
tour de la France des lieux ordinaires et improbables, où l’on fait
de belles rencontres mais aussi
où sévissent le racisme et le
sexisme ordinaires.
Il s’agit d’autre part de Maurice,
l’île où Nathacha Appanah a vécu
ses vingt-cinq premières années.
Où ses arrière-grands-pères indiens, pris dans le système de
«l’engagement», sont venus pour
travailler dans les plantations (ce
que l’auteure raconte dans les Rochers de Poudre d’or, publié
en 2003). Où sa grand-mère
n’osait plus parler sa langue maternelle, le telugu, mais où l’on
célèbre la fête hindoue des lumières, Divali. Où les Britanniques ont enfermé en 1940 plus de
1 500 Juifs européens refoulés de
Palestine (dont parle le Dernier
Frère, 2007). Des tropiques badigeonnés du «vernis de l’exotisme». L’île Maurice compte
beaucoup dans l’écriture et
l’identité de Nathacha Appanah,
qu’on sent toutefois s’énerver
quand on l’assigne à résidence.
Ainsi quand telle journaliste regrette que l’auteure ne soit «pas
plus militante que cela». Quand
Nathacha Appanah est sommée
de s’expliquer : «Pourquoi écrivezvous en français ?» Quand on la
félicite de maîtriser «la langue de
Molière», comme pour souligner
que ce n’est définitivement pas la
sienne. On se doute que l’on ne
faisait pas le même compliment à
Jean d’Ormesson.
Si vous voulez ranger les livres et
les auteur(e)s dans des cases,
vous pouvez placer Nathacha Appanah et son œuvre dans le rayon
de la littérature postcoloniale,
avec Naipaul et Rushdie. Mais ne
croyez pas que cette littérature a
nécessairement l’ailleurs pour
objet. Elle a l’ailleurs pour origine : elle fait entendre une voix
qui n’émane pas d’ici. Mais cette
voix peut s’adresser à vous et parler de vous. The Empire writes
back. Toute en douceur, la voix
de Nathacha Appanah participe
à réduire la fracture entre l’ici
et l’ailleurs, nous et les autres.
Elle nous touche.
JEAN-FRANÇOIS
STASZAK
Géographe, université de Genève
NATHACHA APPANAH
UNE ANNÉE LUMIÈRE
Gallimard, 144 pp., 12 €.
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30 u
Libération Jeudi 4 Octobre 2018
CULTURE/
La Ferme,
1921-1922.
LE LIBÉ
DES GÉOGRAPHES
Photo – Ceci est la couleur de mes rêves, 1925. PHOTOS SUCCESSION MIRÓ. ADAGP PARIS 2018.
Par
LOUIS MARROU
Géographe à l’université de
La Rochelle. Ses recherches portent
sur la territorialisation des espaces
maritimes et la géographie onirique.
L
a couverture du catalogue de
l’exposition Miró au Grand Palais reproduit une partie du
fulgurant tableau de l’artiste catalan
Photo – Ceci est la couleur de mes rêves: une «tache» bleue et sept mots
écrits d’une écriture très déliée. Un
espace de 1,26 m2 pour représenter
l’indicible de nos souvenirs de rêves.
Saisissant! Depuis toujours, philosophes, artistes, médecins cherchent
à percer le secret de nos nuits et de
nos songes. Les géographes, comme
d’autres chercheurs en sciences
sociales, s’y mettent et la rétrospective Miró, qui s’ouvre par le prometteur tableau intitulé Nord-Sud,
est un bon «révélateur» des enjeux
pour le géographe féru de rêve.
Les premières œuvres présentées
montrent Miró comme un excellent
géographe ruraliste. Ces toiles disent l’Espagne rurale qui ne connaît
pas encore complètement Franco.
Miró vit à Mont-roig del Camp, près
de Tarragone. Il peint son village,
un potager, une maison au palmier,
une fermière, une exploitation agricole. Le tableau intitulé la Ferme,
réalisé en 1922, semble ainsi être un
condensé de la Catalogne rurale de
l’époque. On dirait une planche
«anatomique» Deyrolle qui essaye,
sur un sujet donné, de représenter
et de nommer le maximum d’objets
possible. On y voit la ferme, une
partie de l’exploitation agricole et
les pratiques culturales qui vont
avec. Une sorte d’écorché montre
l’intérieur de la remise, des lapins,
des oiseaux. Avec une profusion de
détails et une forte stylisation, Miró
offre un étonnant résumé de ce
qu’il semble vouloir garder en mémoire. Le traitement de la perspec-
tive y est déjà fortement travaillé.
Un cadre rouge intrigue. Et puis
tout bascule. Miró se rend à Paris où
il tombe dans la marmite frémissante du surréalisme.
«Je dors comme
une taupe»
Bien avant les géographes, peintres,
poètes, écrivains, cinéastes vont
prendre le rêve et l’imaginaire à
bras-le-corps. En 1925, l’année où
Miró peint Photo – Ceci est la couleur
de mes rêves, André Gide fait paraître les Faux-Monnayeurs, roman où
l’auteur expose les pratiques de
Mme Sophroniska pour soigner le petit Boris en lui faisant raconter ses
rêves. «Les mots nous trahissent. Boris, devant moi, rêve à voix haute. Il
accepte tous les matins de demeurer,
une heure durant, dans cet état de
demi-sommeil où les images qui se
proposent à nous échappent au contrôle de notre raison. Elles se groupent et s’associent, non plus selon la
logique ordinaire, mais selon des affinités imprévues.» Mots pour les
uns, «taches» de couleurs pour les
autres, l’éphémère se fige. Dans cet
entre-deux-guerres, c’est toute l’Europe qui balance entre rêve et réalité. On pense aux premiers vers du
poème Bureau de tabac de Fernando Pessoa, le voisin lusitanien,
écrits en 1928: «Je ne suis rien/ Jamais je ne serai rien/ Je ne puis vouloir être rien. Cela dit, je porte en moi
tous les rêves du monde.»
Là est toute la difficulté pour le géographe. Que sont les rêves ? Rêve
individuel, nocturne, où rêve(s)
éveillé(s) d’un monde meilleur, établi en toute lucidité? A analyser les
paysages, l’organisation de l’espace,
le géographe met au jour les représentations, les rêves des habitants,
des dirigeants. Mais que sait-il des
images qui peuplent nos nuits ?
Sont-elles intéressantes pour lui ?
Que révèlent-elles du producteur?
Pour les médecins spécialistes du
sommeil, il n’y a qu’une infime proportion de la population qui ne rêve
pas, de l’ordre de 0,3 %. Tout le
monde ou presque se souvient d’un
rêve ou d’un cauchemar. Une personne sur dix se souvient en
moyenne de plusieurs rêves par semaine et 1% de la population noterait régulièrement des souvenirs
oniriques. A ce propos, Miró s’est
livré dans un livre d’entretiens (1). Il
raconte: «Je ne rêve jamais la nuit,
je dors comme un bébé mais dans
mon atelier je suis en plein rêve. […]
C’est quand je travaille, quand je suis
éveillé que je rêve. […] Le rêve est
dans ma vitalité, pas dans les marges, pas provoqué. Jamais.» Dans un
extrait de documentaire présenté au
Grand Palais, il ajoute : «Je ne rêve
jamais. Je dors comme une taupe.
Mais quand je me réveille, je rêve
toujours. Mais pas en dormant.»
Laisser filer l’ordinaire et la raison.
Miró s’y emploie dans son atelier,
par son travail. Il dit la lente gestation de ses œuvres, l’attente du déclic créatif. Il l’explique par la continuité vie diurne/vie nocturne. «La
Miró, piqué de rêves
Au Grand Palais, la superbe rétrospective consacrée au peintre
catalan permet d’appréhender son évolution picturale, sa palette
de couleurs éclatantes, la liberté de son geste et surtout la richesse
de son imaginaire onirique, clé de toute son œuvre.
nuit, je pense à ça et le lendemain de
bonne heure, j’attaque.» Il «crée» le
matin, «travaille» l’après-midi.
La faim,
source d’hallucinations
C’est en cherchant à valider l’hypothèse de la continuité vie diurne /
vie nocturne par une approche spatiale et paysagère dans les souvenirs
de rêve que nous avons commencé
à collaborer avec des médecins, essentiellement des neurobiologistes.
Nous avons montré, à l’aide de cartes, les ressemblances fortes existant pour une année entière entre
les lieux visités en rêve par le rêvant
et ceux où il s’était réellement rendu
au cours de cette même année. Les
travaux en cours portent désormais
sur l’encodage d’informations sociales ou géographiques dans notre
mémoire et leurs restitutions dans
les souvenirs de rêves. La constitution de bases de données oniriques est plus que jamais à l’ordre
du jour. Les rêveurs les plus prolixes
sont capables de noter un peu
plus de 1 000 «rêves» par an et
près de 150 pages de 3500 «signes»
chacune. Cette manne pour le
chercheur ne semble correspondre
pourtant, aux dires des médecins,
qu’à un quart de la production onirique totale du même individu. La
science manque de rêveurs professionnels ! A quand un onglet LPO
(Licence Pro Onirique) dans la documentation de l’Onisep ?
Dans la lignée de la philosophe
Anne Dufourmantelle et du sociologue Bernard Lahire, qui ont su renouveler l’approche onirique dans
leurs disciplines, les géographes
doivent s’emparer vigoureusement
du domaine peu exploré de nos
nuits et de nos rêves. Nul doute que
nos préférences spatiales se peaufinent et s’affinent lorsque nous dormons. A l’aune de l’arrivée en masse
des données personnelles via tablettes, ordinateurs et téléphones
portables, l’enjeu scientifique – et
économique – est énorme.
Avec d’autres, Miró va creuser le
filon des peintures poèmes et des
peintures oniriques. Plonger dans
les «rêves» de Miró, c’est faire la part
belle à la vie, aux représentations et
à l’imaginaire, à ce qui intrigue, à ce
qui fait bouger. La salle intitulée
«Paysages imaginaires» rend admirablement la chose en proposant
côte à côte trois tableaux d’une force
extraordinaire Chien aboyant à
la lune, Paysage (Paysage au coq)
et l’étonnant Paysage (le Lièvre)
de 1927. Tout ce qui va faire l’univers
de Miró jusqu’à sa mort apparaît
alors: les animaux, le ciel, la lune. Et
peu importe les supports, les techniques, on retrouvera toujours cette liberté, ce geste, cet imaginaire. Miró
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Libération Jeudi 4 Octobre 2018
en a expliqué le processus créatif:
«En 1925, je dessinais presque toujours à partir de rêves (ensueños)
et d’hallucinations (alucinaciones).
A l’époque, je faisais un seul repas
par jour, composé de figues sèches.
J’étais trop orgueilleux pour demander à mes amis de m’aider. La source
de ces hallucinations était la faim.
J’avais l’habitude de rester longtemps assis devant les murs de mon
atelier, essayant de capter ces formes
fabuleuses et de les reproduire sur
le papier ou sur la toile.»
Un bleu en apesanteur
Durant les quarante années suivantes, Miró ne connaîtra plus la faim,
mais il poursuivra ses rêves. Et c’est
une grande chance pour nous. Il
partage avec Picasso ce monde des
songes (le Rêve, étonnant tableau
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A analyser les paysages, le géographe met
au jour les représentations, les rêves des
habitants, des dirigeants. Mais que sait-il
des images qui peuplent nos nuits?.
de 1932) et une palette de couleurs
qui devient la partition de toute
une époque. Dans les salles du
Grand Palais, le bleu et le noir sont
à l’honneur. Le bleu, c’est bien sûr
Photo– Ceci est la couleur de mes rêves (1925) ainsi que la trilogie
Bleu I, II et III (4 mars 1961). Le bleu
de Miró rappelle celui de la Méditerranée et des ciels espagnols. Il est
partout, comme en apesanteur. Un
univers quotidien entre terre et ciel,
tel aurait pu être l’autre titre de
cette rétrospective efficace.
Depuis les pages magnifiques, et
parfois intrigantes, consacrées par
Michel Pastoureau au bleu (2), la
couleur préférée des Occidentaux
depuis plus d’un siècle et demi,
il n’est plus possible de regarder de
la même façon ciel, jeans ou
même toute représentation mariale.
Des scientifiques se sont intéressés
à la couleur dans nos rêves et il
eût été passionnant de passer Picasso, Breton, la chorégraphe
Marguerite Donlon ou Miró au
révélateur. Les dernières salles de
l’exposition laissent exploser la palette de couleurs qui fait la «patte»
Miró. On y découvre dans un Grand
Palais ouatiné et aux lumières tamisées des céramiques, des bronzes,
des vases, des plats, des livres illustrés, du «mobilier» et même une
huile sur peau de vache ! Miró traverse son siècle, s’essaye à de nouvelles techniques et se renouvelle
sans cesse.
On quitte la rétrospective Miró
sur une étonnante Toile brûlée II
de 1973. L’œuvre lacérée, brûlée,
est admirablement mise en valeur
par un éclairage qui joue sur l’endroit et l’envers. De la même façon,
Photo – Ceci est la couleur de
mes rêves est astucieusement
placée à côté du Carnaval d’Arlequin, soulignant qui le vide et
l’autre le plein. Miró est dual. Il
u 31
nous invite à regarder derrière, au
loin, au-delà. Les nuits sans rêves
de Miró peuplent ces toiles d’un
onirisme sans failles. Envions les
nuits rouges, noires, bleues ou
jaunes de Joan Miró. Le bébé et
la taupe sourdent en lui. Soyons
complètement Miró ! •
(1) Joan Miró, Ceci est la couleur de mes
rêves. Entretiens avec Georges Raillard.
Le Seuil, 2004, 224 pp. (épuisé).
(2) Michel Pastoureau,
Bleu. Histoire d’une couleur.
Le Seuil, coll. Points, 2005, 240 pp.
MIRÓ Rétrospective au Grand
Palais, 75008. Jusqu’au 4 février.
A signaler : l’exposition sera
gratuite samedi 6 octobre de
20 heures à minuit dans le cadre
de la Nuit blanche.
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LE LIBÉ DES GÉOGRAPHES LE PORTRAIT
Sous les ors du
baroque, la colère
DRESDE. 1945. RICHARD PETER PHOTO SLUB DRESDEN. DEUTSCHE FOTOTHEK
Dresde Cette ville à l’image de l’Allemagne réunifiée
possède deux côtés, l’un lumineux, l’autre sombre.
D
e Charles Baudelaire à Julien Gracq, nombre de poètes
et d’écrivains ont essayé de décrire «la forme d’une
ville» et, au-delà, de sonder son âme. Avec Dresde, ville
située dans l’Est de l’Allemagne, l’exercice s’annonce périlleux
tant la capitale de la Saxe regorge de paradoxes.
Côté pile, la «Florence-sur-l’Elbe», reine du baroque, ancienne
capitale florissante du riche royaume de Saxe, longtemps rivale
de Berlin et de la Prusse, ville des rois et des artistes, des muses
et des musées (le Zwinger), de la musique classique (la Staatskapelle Dresden) et de l’Opéra (le Semperoper): une vraie capitale
culturelle européenne. Côté pile, encore: les «manifestations
du lundi» (Montagsdemonstrationen) contre la dictature, certes,
commencées plus tardivement qu’à Leipzig, mais unies par un
même slogan révolutionnaire, celui de 1989: «Wir sind das
Volk!» («nous sommes le peuple!»). Côté pile, toujours: ville
à l’élan économique retrouvé, au taux de chômage ramené à 6%
en 2018 (contre 7% en moyenne dans le reste de l’Allemagne
de l’Est), capitale de la «Silicon Saxony» et de l’industrie électronique. Côté pile, enfin: une attractivité touristique qui ne se
dément pas, une reconnaissance internationale marquée par
l’obtention du titre de ville classée au patrimoine mondial de
l’Unesco en 2004, et, last but not least, une ville qui deviendra
peut-être capitale européenne de la culture en 2025.
Côté face, dans le désordre : ville déclassée de son titre par
l’Unesco en 2009 pour une sombre histoire de pont, ville déclassée tout court, par l’histoire, par la géographie, par la politique. Ville rasée par les bombardements alliés en février 1945,
reconstruite dans la peine, l’église martyre de la Frauenkirche
laissée en ruine comme pour ne pas oublier, jamais, l’injustice
des Alliés. Ville rouge après avoir été brune : de nombreux
Saxons fourniront les rangs des cadres du Parti socialiste unifié
est-allemand (SED) et des fonctionnaires de la Stasi. Côté face,
sombre: depuis 2014, soit un an avant l’ouverture des frontières allemandes aux réfugiés syriens et irakiens, décrétée par
la chancelière Angela Merkel, les manifestations du lundi ont
repris, les manifestants entonnant le même slogan révolutionnaire qu’en 1989, «Wir sind das Volk!», sauf que ce slogan est
désormais scandé par les partisans du mouvement xénophobe
Pegida («les Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident»), parfois rejoints par des membres du parti d’extrême
droite AfD («Alternative pour l’Allemagne»).
Cruelle ironie de l’histoire, au point qu’on est bien obligé de se
poser la question: sont-ce les mêmes personnes, hier révolutionnaires de gauche, aujourd’hui manifestants d’extrême
droite, qui reprennent le même slogan en le dévoyant? Est-il
possible qu’elles se sentent flouées deux fois (en 1989-1990 et
depuis 2014) au point de crier à la face des puissants: «Le peuple, c’est nous!»? Concernant Dresde, comment expliquer que
le «bijou baroque au bord de l’Elbe» ou encore que la capitale
de la «Sexy Saxony» appréciée des investisseurs soit devenue
le plus actif foyer d’extrême droite en Allemagne, nourrissant
toutes ses tendances, de l’AfD représentée au Parlement jusqu’à
Pegida, en passant par différentes mouvances néonazies? Tant
que l’on n’aura pas au moins essayé de répondre à cette question, on n’aura pas saisi l’âme sombre de Dresde mais on n’aura
pas non plus compris ce qui, souterrainement, taraude et affaiblit la démocratie allemande. L’enjeu est donc de taille.
Pour tenter de relever le défi, partons de la base. Que nous apprennent la géographie et l’histoire de Dresde? A son apogée,
juste avant le premier conflit mondial, cette ville industrielle
de 550000 habitants occupe une position stratégique de carrefour dans l’Empire allemand et dans la Mitteleuropa. A mi-chemin entre Berlin et Prague selon un axe nord-sud, la ville est
également en contact avec la riche Silésie (actuelle Pologne)
à l’est et la puissante Bavière au sud-ouest. En outre, l’Elbe la
relie aux villes de l’Empire d’Autriche (actuelle République
tchèque) au sud et à Hambourg au nord. Après la défaite
de 1918 et le traité de Versailles, la situation est tout autre. L’Allemagne est amputée de la Silésie, l’Empire des Habsbourg est
démantelé, et Dresde et la
Saxe se retrouvent coincés
dans une sorte d’angle mort
1206 Première
géopolitique. Cette situation
référence à la ville.
n’évolue guère au temps de la
Février 1945 La ville
RDA (1949-1989). Même entre
est presqu’entièrement
pays frères du bloc socialiste,
détruite par les
les frontières sont bien réelbombardements alliés.
les. Pire: l’angle mort géopoliOctobre 1990
tique se double d’un angle
Réunification.
mort médiatique. La région
Octobre 2014
de Dresde est la seule (avec
Lancement du
celle de Greifswald) à ne
mouvement Pegida
pas pouvoir capter les chaînes
à Dresde.
de télévision de l’Ouest; elle
est raillée dans tout le pays comme étant «la vallée des ignorants» («Tal der Ahnungslosen»). De cette double punition, les
habitants de Dresde nourrissent une double frustration.
«Frustration», le mot est lâché. Ne caractérise-t-il pas Dresde
depuis 1918 et la perte de sa situation de carrefour européen?
Si on allongeait la ville sur un divan à la manière des experts
de l’Agence nationale de psychanalyse urbaine, qu’y entendrait-on? Des névroses profondes dues à des traumatismes
non éludés (1918, le gigantesque brasier de février 1945, la
perte de 40% des habitants en 1945, la découverte des camps
de concentration, l’occupation brutale par les Soviétiques);
des amnésies collectives douloureuses (le zèle durant la période nazie, révélé entre autres par l’historien Mike Schmeitzner dans son livre Der Fall Mutschmann, puis le zèle encore à l’époque socialiste). Sur ce fond névrotique surgissent
la chute du Mur en 1989 et la réunification en 1990. Pour les
Saxons, comme pour de nombreux Allemands de l’Est, elle
est synonyme de découverte de l’insécurité liée à la perte
d’emploi, cumulée parfois avec la perte de la maison, du cercle
d’amis, du lien social. Les années 1990-2000 instillent chez
certains Ossis un sentiment de peur (du déclassement, de la
disparition), une impression de dépossession –dont le dernier
livre de Nicolas Offenstadt, le Pays disparu, rend bien
compte –, le sentiment d’avoir été floué, trahi par ceux de
l’Ouest. Puis vient la colère, et, à partir des années 2010, la
haine contre les étrangers qui culmine depuis l’ouverture des
frontières en 2015.
Cette accumulation de traumatismes, de peurs, de terreurs,
d’amnésie, de blessures d’amour-propre et de colère ne saurait
faire bon ménage. Au mieux, si l’on ose dire, elle suscite le mutisme, la frustration et la résignation. Au pire, elle déclenche
la colère et l’hystérie. Du type de celles qui animent les partisans des groupuscules néonazis et de Pegida. Attention: il ne
s’agit pas de leur trouver des excuses par le rappel du passé
et l’introspection curative mais d’essayer de comprendre ce
qui motive leurs actes afin, s’il en est encore temps, de tenter
de désamorcer la bombe xénophobe que certaines villes d’Allemagne de l’Est (Chemnitz, Köthen, Cottbus…) et singulièrement Dresde continuent d’abriter et afin de parler d’elles
autrement que pour la chasse aux étrangers et le retour du
salut hitlérien. •
Par BORIS GRÉSILLON Professeur de géographie
à Aix-Marseille-Université (AMU), spécialiste de l’Allemagne
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