close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Libération - 08 10 2018

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PAGES 14-17
www.liberation.fr
MONSERRAT
CABALLÉ La mort
d’une cantatrice
à claire voix
PAGE 29
CIRIL JAZBEC . NATIONAL GEOGRAPHIC
UBS
Le procès
inédit
de l’évasion
fiscale
JACK MITCHELL . GETTY IMAGES
LUNDI 8 OCTOBRE 2018
2,00 € Première édition. No 11620
CLIMAT
MAINTENANT OU JAMAIS
Commandé lors de la COP21 à Paris, le nouveau rapport du Giec dresse
des perspectives alarmantes pour la planète, même si les engagements
internationaux étaient tenus…
PAGES 2-8
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 8 Octobre 2018
CLIMAT
LE RAPPORT
GLAÇANT DU GIEC
Le Groupe d’experts
intergouvernemental sur l’évolution
du climat rend publique ce lundi
sa première étude sur les effets
d’un réchauffement de 1,5°C
des températures mondiales. Cette
limite que 197 Etats s’étaient engagés
à respecter fin 2015, lors de la COP21,
aura tout de même de graves
conséquences sur la planète.
DÉCRYPTAGE
Par
AUDE MASSIOT
A
l’issue d’une semaine de négociations ardues à Incheon, en Corée du Sud, le
Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat
(Giec) publie ce lundi un rapport
très attendu sur le réchauffement
mondial de 1,5°C (par rapport à
l’époque préindustrielle). Commandé au Giec lors de la conférence
des Nations unies de décembre 2015 en France (COP21), c’est le
premier rapport spécial jamais produit. Il donne à voir l’état de notre
planète si l’accord de Paris rédigé
lors de cette conférence était respecté. Ce traité international, signé
par 197 Etats et ratifié par 188, vise
à faire le maximum pour limiter
le réchauffement du climat provoqué par les activités humaines
à 2 °C, voire 1,5 °C. La rédaction
des 250 pages a nécessité la participation de 86 auteurs principaux
de 39 pays (seulement 39 % de
femmes) et de dizaines d’experts
pour la relecture. Sa structure et
son contenu sont validés par l’ensemble des gouvernements membres. Ce n’est donc pas uniquement
un travail scientifique, mais aussi
le résultat des orientations nationales de la plupart des Etats. Les
conclusions du texte sont publiées
ce lundi pour aider les Etats à
augmenter leurs ambitions climatiques en vue de la COP24, organisée en décembre en Pologne.
Que nous enseigne
ce nouveau rapport ?
Les émissions de gaz à effet de serre
(GES) des activités humaines sont
la principale cause du réchauffement climatique. Il n’y a plus de
doute là-dessus. Ce dernier se produit à un taux de 0,17°C par décennie depuis 1950. Ainsi, au rythme
actuel, le monde connaîtrait
une hausse de 1,5°C de la moyenne
des températures entre 2030
et 2052. En 2017-2018, nous avons
déjà atteint 1°C d’augmentation du
mercure depuis l’époque préindustrielle. L’objectif de l’accord de Paris
est donc de ne «gagner» que 0,5 °C
maximum d’ici à 2100. Pourra-t-on
y arriver? «Notre mandat est d’être
descriptif et non prescriptif», rappelle Jean-Charles Hourcade, économiste au Centre international de
recherche sur l’environnement et le
développement (Cired), et l’un des
principaux auteurs du rapport. «Le
rôle du Giec n’est pas de déterminer
si 1,5 °C est faisable, ajoute Henri
Waisman, chercheur à l’Institut du
développement durable et des relations internationales (Iddri), co-
rédacteur du rapport. Rien dans la
littérature scientifique ne dit que
c’est infaisable, alors nous présentons les conditions nécessaires pour
y arriver. C’est ensuite aux décideurs
de prendre leurs responsabilités.» Or
la trajectoire est mal engagée pour
limiter la hausse à 1,5 °C. Même si
les Etats respectent leurs engagements pris à la COP 21, ce qui n’est
pour l’instant pas le cas pour la
majorité des pays, la planète se réchaufferait de 3 °C d’ici à la fin du
siècle. Ce qui entraînerait des catastrophes irréversibles autant pour
les humains que pour beaucoup
d’autres espèces vivantes. Pour ne
pas discréditer l’accord de Paris, le
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
A Uummannaq, au Groenland.
CIRIL JAZBEC. NATIONAL GEOGRAPHIC
veau de développement, mais spécialement les plus pauvres. Par
ailleurs, déjà plus d’un quart de la
population mondiale vit dans des
régions où le thermomètre dépasse
de 1,5 °C la température moyenne
au moins une saison par an. L’hémisphère Nord souffrira le plus de
la multiplication et l’intensification
des vagues de chaleur. «Nous sommes face à un risque de voir le sud de
l’Europe basculer dans une désertification d’ici à la fin du siècle, souligne Pierre Cannet, de l’ONG WWF.
Le précédent rapport du Giec, publié en 2014, était déjà clair sur le
fait qu’atteindre + 2 °C est un point
de non-retour.» Les risques d’inondation et de sécheresse seraient
aussi renforcés, touchant principalement l’Amérique du Nord,
l’Europe et l’Asie. Les cyclones
tropicaux deviendraient plus
violents.
Le retard dans la transformation
sociétale entraîne déjà des effets irréversibles pour certaines parties de
la Terre. Et la situation sera bien
pire si on atteint +2°C de hausse des
températures. «Chaque dixième de
degré de réchauffement supplémentaire porte en lui un risque mortel»,
interpelle Emilie Both, porte-parole
d’Oxfam France.
Quelles solutions
sont favorisées ?
groupe intergouvernemental a envisagé des scénarios où l’on dépasserait les 1,5 °C, avant d’y revenir
avant la fin du siècle. Cela nécessiterait le développement et l’utilisation à grande échelle de techniques
de capture du CO2 pour produire ce
qui est appelé «émissions négatives». Seulement, pour l’instant, les
technologies sont embryonnaires.
Reste les forêts et les sols, et leur capacité à capter et garder le carbone
(lire page 8). «S’appuyer sur l’usage
massif de la biomasse pour stocker
le CO2 pourrait induire des tensions
avec des objectifs de développement
durable, notamment concernant la
production agricole, dont les surfa-
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ces utilisables se verraient limitées,
détaille Henri Waisman. Cela
exacerberait la compétition pour
les sols.»
Quelles sont les
projections climatiques
mises en avant ?
Un des principaux intérêts de
ce rapport est qu’il compile les
connaissances scientifiques sur les
répercussions d’un réchauffement
de 1,5°C par rapport à 2°C. Cela n’a
jamais été fait auparavant. Même si
on respecte l’accord de Paris, les
territoires les plus vulnérables
pourraient ne pas avoir le temps de
s’adapter. C’est le cas des petites îles
situées au niveau de la mer. Ce
dernier devrait continuer à monter
pendant plusieurs siècles. Et sous
la surface, les océans subissent déjà
des changements sans précédent.
Des basculements pour certains
écosystèmes devraient être observés dès + 1,5 °C. Les espèces
dépourvues de capacité à se déplacer assez vite souffriront d’une
importante mortalité. De même,
il faudrait des millénaires pour
lutter contre les changements dans
la chimie océanique produits par
l’acidification.
Dans un monde à + 1,5 °C, le changement climatique affectera tous
les territoires, peu importe leur ni-
Bien que ce ne soit pas son rôle initial, le Giec présente certaines solutions pour respecter le +1,5°C. Ce
chapitre est l’objet des principales
crispations des Etats. Comme
le montre un document récupéré
par le site Climate Home News, les
Etats-Unis veulent mettre l’accent
sur les techniques de capture
de CO2, sur lesquelles ils sont à
la pointe. Ils misent sur leur développement pour faire moins
d’efforts de réduction des émissions
de GES.
En outre, dans son rapport, le Giec
souligne à plusieurs reprises la nécessité de réduire drastiquement la
demande en énergie des bâtiments,
de l’industrie et des transports.
Les émissions de GES mondiales
doivent quant à elles baisser de 45%
d’ici à 2030 (par rapport à 2010) et
la part des énergies renouvelables
pour l’électricité passer à 70%–85%
en 2050. Le rapport met aussi en lumière que la réduction de la pollution de l’air permet de limiter le réchauffement et d’améliorer la santé
humaine, tout comme la qualité de
l’environnement.
Crucial, un paragraphe est consacré
à l’indispensable implication du
secteur financier dans la lutte
contre le dérèglement climatique.
«Ce rapport montre qu’un changement sociétal profond est nécessaire,
insiste Pierre Cannet, de WWF.
Pourtant, la transition écologique
en France et en Europe reste à ses
balbutiements. L’humanité est
confrontée à une nouvelle guerre,
cette fois contre elle-même. D’ici
à 2040, nous aurons perdu la
bataille si des mesures ne sont pas
prises et intensifiées.» •
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Conscients
Pendant des années, les
rapports du Giec sont tombés
dans un trou noir, oui, un trou
noir qui ne peut ni émettre
ni diffuser la lumière. Autant
dire qu’ils étaient invisibles.
Et le monde continuait sans
barguigner sa course folle vers
toujours plus de croissance
et de consommation effrénée,
sa danse au bord de l’abîme.
Les temps ont changé, la perception de la crise climatique
est plus aiguë. Et pour cause :
les effets du changement
climatique sont réels, il faut
être sourd, aveugle et / ou insensible pour ne pas les percevoir. De part et d’autre de
la planète nous parviennent
des informations préoccupantes sur l’évolution des océans
et des sols : de l’Antarctique,
où la banquise fond à vue
d’œil, à l’Irak, où notre correspondante décrit les conséquences catastrophiques
pour les hommes et les animaux de l’assèchement
des marais de Mésopotamie.
Devant l’urgence, 700 scientifiques poussaient déjà un
cri d’alarme, le 8 septembre,
en une de Libération.
Du rapport publié ce lundi
par le Giec –le premier
depuis 2014, d’où son importance–, que faut-il retenir?
Que la situation est grave,
très grave même, puisque
la trajectoire est mal engagée
pour limiter le réchauffement
à 1,5°C, voire 2°C, mais qu’elle
n’est pas désespérée. «Rien
ne dit que c’est infaisable, a
déclaré à Libération l’un des
corédacteurs du rapport. Nous
présentons les conditions nécessaires pour y arriver, et c’est
aux décideurs de prendre leurs
responsabilités.» Voilà où nous
en sommes: les citoyens sont,
en majorité, conscients de la
tragédie en cours et certains
essaient de trouver des moyens
d’y remédier au niveau local;
les politiques ont compris, à
quelques exceptions énormes,
comme le président des EtatsUnis, qu’ils avaient tout intérêt
à prendre le train de l’histoire
(et de la géographie) en marche; les industriels commencent à percevoir qu’il s’agit désormais d’une exigence des
consommateurs. Reste le nerf
de cette guerre que l’humanité
doit livrer contre elle-même:
les financiers. Ce sont eux
désormais, via incitation et
régulation politiques, qu’il
faut convaincre d’«éviter
l’ingérable» et de «gérer
l’inévitable». •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 8 Octobre 2018
affleure, les canaux de navigation se sont raréfiés et de nombreux endroits ne sont désormais plus accessibles en barque. Deux motos
passent au loin, dans une zone auparavant
inondée. Même le bruit des marais a changé:
le son du vent dans les roseaux est devenu
plus sec, craquant. On voit çà et là flotter le
corps d’un petit buffle mort. Appelés ici «jamous», ces bovins survivent difficilement à
la sécheresse. Ils ne peuvent plus s’abreuver
dans les marais car la baisse du débit du Tigre
et de l’Euphrate fait entrer les eaux salées du
golfe Arabo-Persique dans le chenal du delta.
«Si le bétail boit au marais, il s’empoisonne et
meurt», résume Sayeed Hamid Ghaazi. Et de
désigner la bufflonne que sa fille Naba, 11 ans,
est en train de traire : «Celle-là, son petit est
mort il y a deux mois.»
«PAS DE SOLUTION»
Partout dans les marais, le récit est le même:
ici, un éleveur a perdu neuf bêtes. Là, cinq.
Plus loin, chez Haidar Murad Hassan, dont
le troupeau comptait 50 jamous, 20 sont
morts. Au total, dans le sud de l’Irak,
les troupeaux ont fondu de plus de 30 %
par rapport à 2017. Or le bétail constitue souvent le seul capital des familles. Derrière
la jovialité habituelle des habitants du
marais, les visages sont graves, les regards
inquiets. «Si l’eau ne va pas bien, je ne vais
pas bien», lâche un frère de Haidar Murad
Un buffle d’eau en train de traverser mercredi un cours d’eau qui passe encore à Ishan Hallab. PHOTO ÉMILIENNE MALFATTO
Hassan. Conséquence de ce réchauffement,
les éleveurs doivent se rendre chaque jour à
Chibayish pour acheter des tanks d’eau.
Trois, quatre, parfois cinq allers-retours quotidiens, plus d’une heure de bateau à chaque
fois. Il faut payer l’essence. Et l’eau. Et la
nourriture pour les buffles, car la végétation
ne suffit plus.
Il serait pourtant facile de faire renaître la vie.
«Le stock semencier de ce type de marais a
le vent. En moins de six mois d’une séche- bayish a diminué de plus de 80 cm, selon une longue durée de vie, note en effet Beth
Dans le sud du pays,
une sécheresse sans précédent resse sans précédent, les marais de Mésopo- Jasim al-Asadi. Trois facteurs peuvent expli- Middleton, chercheuse en écologie à l’Institut
dans le sud de l’Irak, ont changé de quer cette baisse historique : la présence de d’études géologiques des Etats-Unis et présia contraint les habitants à fuir tamie,
visage. Alors, dans le village d’Ishan Hallab barrages en amont des deux fleuves (notam- dente de la Society of Wetland Scientists.
ou à pomper démesurément
comme ailleurs, des familles ont plié bagage. ment en Turquie), la mauvaise gestion des Et quand des pluies normales reprennent,
dans le Tigre et l’Euphrate
«En un an, la surface inondée a diminué ressources en eau et le changement clima- les plantes peuvent facilement repousser.»
pour sauver terres et bêtes.
de moitié», estime Jasim al-Asadi, ingénieur tique. Car cette année, le manque de pluie est Encore faudrait-il qu’il pleuve…
pour l’ONG Nature Iraq dans la petite ville dramatique et les températures anormale- En 2009 et 2015, déjà, les marais ont survécu
ls sont partis avant la fin de l’été. Ils ont voisine de Chibayish. De mémoire d’homme, ment élevées. Début octobre, le mercure à une grande sécheresse. «Mais on avait alors
tout emporté, sauf un morceau de grillage il s’agit du pire épisode de sécheresse qu’a ja- dépasse encore les 45 °C dans la journée.
pu trouver des solutions, explique Jasim
et une arche de roseaux, là-bas, sur le petit mais connu la région –excepté son assècheal-Asadi. En 2015 par exemple, les réservoirs
promontoire d’où on voit très loin à l’horizon. ment volontaire par le régime de Saddam BUFFLE MORT
des barrages de Mossoul et Haditha étaient
Il y a encore quelques mois, cet horizon était Hussein au début des années 90.
«Il s’agit de régions vulnérables», rappelle le pleins, et le gouvernement avait accepté de laisémeraude : eau et roseaux. Désormais, il En cause, la baisse du débit des fleuves Tigre climatologue Hervé Le Treut, président de ser passer de l’eau pour augmenter le niveau du
n’y a que du sable, de la terre craquelée et et Euphrate, qui alimentent les marais. En l’Institut Pierre-Simon-Laplace, qui souligne Tigre et de l’Euphrate. Cette fois, il n’y a pas de
des buffles faméliques qui marchent contre quatre mois, le niveau de l’Euphrate à Chi- la «hausse de température plus sensible sur les solution.» En raison du manque de pluie et des
continents secs». Une
retenues d’eau aux barrages turcs, les
hausse qui aggrave encore
bassins des deux fleuves sont à un
TURQUIE
l’évaporation de l’eau des
niveau très bas. En juillet, le
marais
de
Mésopotamie.
taux de remplissage des ré+1,0
«Ce temps n’est pas
servoirs des barrages iraIRAK
SYRIE
naturel», déplore Sayeed
kiens n’était que de 10 %,
IRAN
Hamid Ghaazi, un des raselon l’AFP. Alors, dans les
Bagdad
+0,8
Ecart en °C par rapport à la température
res habitants d’Ishan Hal- JORD.
marais, on espère, on prie
lab à être restés sur place.
pour que «la Turquie laisse
moyenne de référence (entre 1951 et 1980)
Chibayish
Une cinquantaine de fapasser l’eau» et pour qu’il
+0,6
ARABIE
milles ont déjà quitté l’enpleuve. Sans trop d’espoir
Bassora
SAOUDITE
droit, assure-t-il. Lui n’a
toutefois. «L’essentiel du chanK.
que 35 ans mais en paraît beaugement climatique est à venir, on
100 km
+0,4
coup plus, le front plissé par les
ne voit que des symptômes, assure
soucis. «Ça fait deux ans qu’il n’y a pas de le climatologue Hervé Le Treut. La situation
pluie», se désole-t-il, le regard levé vers le ciel est inévitablement appelée à changer dans ces
désespérément bleu. Le manque de pluie est régions.»
+0,2
doublement redoutable pour les marais, si- A Ishan Hallab, Sayeed Hamid Ghaazi n’a
tués en aval des grandes zones agricoles ira- nulle part ailleurs où aller. Mais si l’eau ne
1880
2017 0
kiennes. «Si la pluie joue son rôle naturel d’ir- revient pas, il faudra bien qu’il parte. Il sera
rigation, les fermiers ont moins besoin de alors obligé de quitter une enclave de paix
pomper l’eau du Tigre et de l’Euphrate, expli- pour des zones potentiellement violentes.
que
Jasim al-Asadi. Mais s’il ne pleut pas, Voilà la possible conséquence supplémen-0,2
alors les agriculteurs pompent énormément taire de la sécheresse: des milliers de déplacés
Période de référence
pour compenser le manque d’eau. Et les ma- en plus dans les banlieues pauvres de Bassora
1951-1980
rais meurent de soif.»
ou de Bagdad. Ce dont l’Irak n’a nul besoin.
-0,4
Le paysage est à pleurer. Les roseaux, d’un
ÉMILIENNE MALFATTO
Source : Nasa
jaune inquiétant, penchent la tête. Le sol
Correspondance en Irak
En Irak, des marais assoiffés
et des fermiers désemparés
I
Evolution de la température
moyenne de la planète
+0,9°C
en 2017
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 8 Octobre 2018
Lors de
l’arrivée
du tour
de France des
alternatives
écologiques
dans le cadre
d’Alternatiba,
samedi
à Bayonne.
PHOTO OLIVIER
GACHEN
Créé en 2013 au Pays basque, le festival a rassemblé
15000 personnes ce week-end. Ses fondateurs misent
sur la responsabilisation de chacun et offrent des solutions
quotidiennes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
part avec la chasse. Des «brigades vertes» ré- c’est fort d’être là, de se rappeler qu’on n’est
coltent les mégots pour éviter la pollution de pas seul à lutter. Et on apprend beaucoup,
l’eau –un seul peut polluer jusqu’à 250 litres. chacun a ses petits trucs pour le climat, ici on
Les affiches, comme les discours, sont tradui- peut les échanger.»
tes en basque, manière de rappeler qu’une so- Pour transformer l’événement temporaire en
ciété écologique s’ancre dans son terchangements pérennes, les
ritoire.
visiteurs reçoivent une
Devant le local de l’association
liste de sept défis d’engaLANDES
Bizi, à l’origine d’Alternagements –de l’autocollant
Bayonne
tiba, une vingtaine de vélos
«stop pub» à la souscripentassés et des bénévoles
tion à un fournisseur
PYRÉNÉESqui ne cessent d’entrer et
d’électricité renouvelaATLANTIQUES
de sortir. Ils sont plus
ble– en guise de feuille de
Pau
d’un millier à faire tourroute pour agir. «Quand on
ner la machine du festival,
se lance dans une action
venus du Pays basque alenconcrète, le pas suivant est
ESPAGNE
tour, mais aussi de plus loin.
plus facile. Commencer le
Parmi eux Antoinette, infircompostage peut mener au jar10 km
mière à Besançon (Doubs), donne
dinage, puis à une réflexion sur
un coup de main dans les cuisines. Elle
l’alimentation et la souscription à une
s’est décidée à venir après le passage du tour Amap [association pour le maintien d’une
Alternatiba dans sa ville. «Humainement, agriculture paysanne, ndlr]», explique TxoH
PY AU
RÉ TE
NÉ SES
Machine. Un peu plus loin, des stands «zéro
déchet» attirent l’attention sur toutes les petites pollutions du quotidien, des bouteilles
d’eau aux cotons démaquillants, et proposent
de les éviter grâce au vrac (pas d’emballage)
et l’autofabrication. Le festival lui-même est
une société écologique miniature. On oublie
les gobelets en plastique à usage unique, remplacés par des «écocups», on mange des produits locaux et bio et on fait la queue aux toilettes sèches où une affiche rappelle que 20%
de notre consommation d’eau quotidienne
Bayonne: Alternatiba
ou l’écologie de tous
les jours
At Océ
lan an
tiq
ue
D
ans les rues du Vieux-Bayonne, les affiches «Changeons le système, pas le
climat» et celles de tout ce que la région compte d’associations écologiques ont
fleuri tout le week-end sur les façades. Près
de 15 000 personnes y ont conflué pour le
festival Alternatiba.
A la veille de la publication du rapport du Giec
(lire pages 2-3), on rassemble ici les solutions
citoyennes pour le climat. Sur les deux jours
du festival, une cinquantaine de conférences
qui font salle comble, l’arrivée du tour de
France des alternatives écologiques et surtout
un village où une centaine d’associations rassemblées par thèmes (transports, réemploi,
agriculture…) proposent des idées pour la vie
quotidienne. Des initiatives essentielles, puisque 50% à 70% des solutions pour le climat
se jouent à l’échelle locale selon les organisateurs qui citent les experts du Giec. Membre
fondatrice de l’association Résonance Paille,
Nathalie Samson vante, elle, les mérites de la
paille dans la construction: «Le matériau est
abondant, c’est un résidu, donc pas besoin
d’énergie supplémentaire pour le produire. Et
il isole extrêmement bien. C’est une solution qui
commence à intéresser les bailleurs sociaux, les
collectivités.»
min, militant en charge du dossier. C’est cet
effet d’entraînement que vise Alternatiba, à
l’échelle individuelle comme à celle des territoires. Et si le pari est encore loin d’être gagné,
il progresse. Depuis le premier village des alternatives à Bayonne en 2013, 175 événements
calqués sur ce modèle ont vu le jour. Dans le
coin «Alternatives territoriales», on essaie de
faire passer les convaincus à l’étape d’après:
faire pression sur les collectivités locales pour
les inciter à miser sur les énergies renouvelables ou limiter l’étalement urbain pour protéger les terres agricoles.
«Sobriété». Les enjeux socio-économiques
de cette transition sont dans toutes les têtes.
Sur les stands, on montre qu’une vie plus respectueuse de l’environnement n’est pas forcément plus coûteuse ni réservée aux bobos.
L’eurodéputé écolo Yannick Jadot, croisé aux
conférences du samedi, poursuit la démonstration: «Justices sociale et climatique sont indissociablement liées. Les premiers qui trinquent sont les plus modestes. Mais il existe des
solutions. A Dunkerque par exemple, les transports en commun sont maintenant gratuits,
les parkings se vident.»
«C’est une bataille culturelle aussi, pour valoriser la sobriété conviviale face au consumérisme capitaliste», rappelle le cofondateur
d’Alternatiba, Txetx Etcheverry. Pour ça, organisateurs et participants comptent sur une
ambiance optimiste, dans des discours axés
sur les solutions, avec conférences gesticulées
(spectacles politiques militants) et concerts
engagés. «On veut que les gens partent avec la
patate en se disant: “C’est ça la société que je
veux”, ajoute-t-il. Et là, on aura une chance de
gagner.»
NELLY DIDELOT
Envoyée spéciale à Bayonne
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
11 OCTOBRE 2018
4e ÉDITION
AccorHotels Arena Paris
LE PLUS GRAND
RASSEMBLEMENT
D’ENTREPRENEURS
D’EUROPE
RCS 507 523 678
POUR DÉVELOPPER VOTRE RÉSEAU
ET VOTRE BUSINESS
INSCRIVEZ-VOUS SUR
innogeneration.bpifrance.fr
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 8 Octobre 2018
Des leviers pour voir le vert à moitié plein
Mieux protégés
et revitalisés,
les espaces naturels
seraient capables
d’absorber une grande
partie des émissions
de gaz à effet de serre.
financements internationaux», dénonçait en mai l’ONG CCFD-Terre
solidaire. Pour que les sols fassent
office de puits de carbone, il faut
surtout cesser de détruire marais,
tourbières et prairies humides, favoriser l’agroforesterie, qui consiste à
allier cultures et haies, bosquets,
arbres, mais sans herbicides. Et éviter de consommer le rendement de
l’agriculture intensive et de la déforestation, notamment la viande
produite en nourrissant les bêtes au
soja OGM.
E
t si la nature avait des capacités bien plus grandes que les
technologies actuelles pour
lutter contre le dérèglement du climat ? Il suffirait de protéger les espaces naturels (forêts, océans, sols)
pour qu’ils absorbent le CO2 que
nous émettons en quantité astronomique. Ce scénario est pourtant
réaliste : «Les solutions naturelles
pourraient réaliser 37% des réductions d’émissions de gaz à effet de
serre nécessaires d’ici à 2030 pour
limiter la hausse des températures
mondiales à au moins 2°C, explique
Sean DeWitt, directeur de la Global Restoration Initiative au World
Resources Institute. Pourtant, seulement 3% des financements publics
pour le climat sont alloués au développement de ces mesures.»
L’importance des stocks naturels de
carbone, de leur protection, voire de
leur renforcement, est reconnue
depuis le texte initial de la convention-cadre des Nations unies sur
les changements climatiques adoptée en 1992. De même, dans l’avantdernier rapport du Giec publié
en 2014, ces solutions sont présentées comme incontournables pour
réussir à atteindre zéro émission
de CO2 (non capturé) pour 2050.
C’est une des conditions pour arriver à limiter le réchauffement à 2°C.
DES OCÉANS
À RÉGÉNÉRER
DES FORÊTS
POUR FILTRER
«Sans les forêts, les températures
mondiales auraient déjà augmenté
de 1,5 °C et on serait sur la voie
de 2 °C, assure Deborah Lawrence,
professeure en sciences environnementales à l’Université de Virginie,
aux Etats-Unis. Plus d’un quart
du dioxyde de carbone émis dans
l’atmosphère est capté par les arbres
grâce à la photosynthèse.» Pourtant,
ces capacités restent ignorées dans
les plans de lutte contre le changement climatique. Alors que les solutions technologiques de capture
de carbone sont encore embryonnaires, le potentiel forestier
apparaît comme une opportunité
accessible. «Les forêts tropicales
refroidissent l’air autour d’elles et,
pour la planète entière, créent des
pluies essentielles pour les cultures
alimentaires, participent à la filtration de l’eau et favorisent la biodiversité, rappelle Carlos Nobre, spécialiste des forêts à l’Université de
São Paulo. Dans l’Amazonie, il y a de
vastes zones de sols dégradés prêts à
être restaurés.» Seulement, ces mesures coûtent cher et encore peu de
financements leur sont destinés.
«De plus en plus d’acteurs privés
sont prêts à investir dans ces solutions, mais elles sont complexes à
mettre en place car elles nécessitent
«Les forêts tropicales participent à la filtration de l’eau.» PHOTO GETTY IMAGES. WESTEND61
le travail collectif de nombreux acteurs, détaille Sean DeWitt. Pour
que cela fonctionne, il faudrait des
financements publics initiaux et
un cadre favorable aux investissements privés.» Alors que la déforestation avait largement diminué
entre 2004 et 2012, elle a repris
depuis et s’est accélérée en 2016.
Selon l’Institut national sur la
recherche spatiale, 8 000 km2 de
forêt ont été détruits en Amazonie
en 2016, soit un bond de 29 % par
rapport à l’année précédente.
DES SOLS
POUR STOCKER
Les sols de la planète sont dans un
état «critique», avertissait en mars
une étude scientifique. Un phénomène qui affecte déjà 3,2 milliards
de personnes, soit 40% de la popu-
lation mondiale, et provoque l’extinction de nombreuses espèces,
tout en aggravant le changement
climatique. En cause : la généralisation des pratiques agricoles non
durables, notamment l’industrialisation de l’élevage et l’utilisation
exponentielle d’engrais et de pesticides de synthèse, la pollution et
l’expansion urbaine, mais aussi
la destruction des zones humides.
Or ces dernières jouent un rôle
essentiel dans les efforts de régulation du climat mondial. Les tourbières, qui ne couvrent que 3% de
la superficie de la planète, stockent
deux fois plus de carbone que toutes
les forêts du monde. Pour pousser,
les végétaux captent le CO2 dans l’atmosphère grâce à la photosynthèse.
Quand ils se décomposent, ce carbone se stocke dans le sol. Il peut y
rester des décennies, voire des
siècles, avant d’être relâché dans
l’atmosphère. D’où l’idée de favoriser la séquestration du carbone
dans les sols, lancée par la France
en 2015 en amont de la COP21. Basée sur l’hypothèse qu’une augmentation de 0,4%, soit 4‰, des stocks
de carbone dans les sols permettrait
de compenser l’ensemble des émissions anthropiques de CO2, l’initiative «4 pour 1000» promeut l’abandon du labour, qui libère une partie
importante du dioxyde de carbone
stocké en terre. Sauf que cette «agriculture de conservation» sans labour repose sur l’utilisation de glyphosate pour désherber et se trouve
«au cœur des stratégies de l’industrie
agrochimique pour faire perdurer
un modèle agricole au nom du climat, mais aussi pour bénéficier de
Ils couvrent 70% de la Terre, régulent le réchauffement global du climat en absorbant 93% de la chaleur
et un quart du gaz carbonique rejetés dans l’atmosphère par l’homme.
Le tout au prix fort : hausse de la
température de l’eau, acidification,
diminution de l’oxygène, élévation
du niveau des mers… Mais comment pourraient-ils aider concrètement l’humanité à atténuer le changement climatique et faire face à
ses conséquences ? En analysant
plus de mille publications scientifiques, des chercheurs (notamment
du CNRS, de l’Iddri et de la Sorbonne) ont identifié treize solutions
apportées par les océans. Avec leur
étude, publiée jeudi dans Frontiers
in Marine Science, ils souhaitent
éclairer les décideurs qui se retrouveront début décembre à la COP24
en Pologne pour les aider à «éviter
l’ingérable et gérer l’inévitable».
Les solutions évaluées couvrent
quatre champs d’action. D’abord, il
s’agit de réduire les causes du changement climatique en développant
les énergies marines renouvelables
(éolien, usines marémotrices), en
restaurant et conservant la végétation (comme les mangroves) qui
capte et stocke du carbone. Autre
possibilité: fertiliser l’océan avec du
fer pour favoriser la croissance du
phytoplancton, et donc l’absorption
de CO2, ou en ajoutant des produits
alcalins pour diminuer l’acidité des
eaux. Une autre catégorie de solutions relève de la protection des écosystèmes marins: création d’aires
protégées, réduction de la pollution
venant des fleuves et rivières, fin de
la pêche intensive… Troisième catégorie identifiée: la protection de
l’océan contre le rayonnement solaire en modifiant le pouvoir réfléchissant des nuages… autant de
techniques de géo-ingénierie lourde
qui n’ont pas été mises en œuvre.
Les chercheurs redoutent des effets
collatéraux qui pourraient s’avérer
«extrêmement problématiques». Enfin, le quatrième type de solutions
vise à aider les organismes vivants
à s’adapter au changement climatique, en restaurant leurs habitats
et écosystèmes, mais aussi en retouchant leurs gènes. Mais là encore,
prudence, avertissent les chercheurs, car modifier le vivant peut
comporter de sérieux risques.
AUDE MASSIOT
et CORALIE SCHAUB
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Lundi 8 Octobre 2018
LIBÉ.FR
L’épouse de Nétanyahou
fait les frais de ses frais
de bouche Sara Nétanya-
hou, l’épouse du Premier ministre israélien,
a comparu dimanche devant un tribunal de
Jérusalem, accusée d’avoir fait passer pour plus
de 80 000 euros de repas aux frais du contribuable, alors que la résidence officielle disposait
d’un cuisinier. Récit. PHOTO REUTERS
des élections de mi-mandat.
Les élus républicains, dont la
majorité à la Chambre des représentants est menacée,
auraient pu payer le prix fort
auprès de leur électorat conservateur s’ils avaient contribué à faire dérailler la nomination de Kavanaugh. Au
contraire, «ça a mis le feu à
notre base», a assuré sans
fard Mitch McConnell, le chef
de la majorité républicaine
au Sénat, à des journalistes
samedi.
Les démocrates, eux, espèrent que la confirmation de
Kavanaugh mobilisera davantage leurs électeurs dans un
mois. «Le changement doit venir de là où le changement, en
Amérique, est toujours venu:
de l’urne», a affirmé Chuck
Schumer. «Nous allons porter
cette colère jusqu’aux élections, a martelé Stephanie
Schriock, la présidente
d’Emily’s List, un comité d’action politique qui soutient
l’élection de femmes progressistes pro-avortement. Les
femmes ne l’oublieront pas.»
Malgré des
accusations
d’agressions
sexuelles,
l’accession à la
Cour suprême
américaine du juge
désigné par Trump
a été confirmée par
le Sénat. Un vote
qui devrait peser
sur les élections
de mi-mandat.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
A
près plusieurs semaines de drame, de
grand déballage,
d’auditions mémorables et
de polarisation extrême des
élus et de l’opinion publique
américaine, Brett Kavanaugh
a finalement été confirmé
par le Sénat, samedi aprèsmidi, au poste de juge à la
Cour suprême des EtatsUnis. Il a prêté serment dans
la foulée. Kavanaugh, 53 ans,
avait été accusé, après sa nomination par le président
américain, Donald Trump,
d’agression sexuelle et de
comportement inapproprié
par trois femmes, des faits remontant au début des années 80 (lire aussi page 24).
Une enquête complémentaire du FBI, menée au pas de
charge et terminée mercredi
soir, n’a pas confirmé ces allégations, depuis le début fermement démenties par Kavanaugh.
Jusqu’ici juge à la cour d’appel du district de Columbia,
il devient donc l’un des neuf
«Justices» siégeant à vie à la
plus haute instance judiciaire
du pays, interprète ultime de
la Constitution. Une victoire
pour Donald Trump, qui,
moins de deux ans après son
élection, a réussi à installer
deux magistrats à la Cour suprême, confortant pour plusieurs décennies sa philosophie judiciaire conservatrice.
Le juge que Kavanaugh remplace, Anthony Kennedy,
était considéré comme le «pivot» de la Cour, capable de
voter tantôt avec les conservateurs, tantôt avec les progressistes. L’arrivée de Kavanaugh à la Cour «met en
danger, pour une génération,
les droits reproductifs des
femmes, les droits civiques, les
«Pierre». Quel poids la con-
Trump à bord du Air Force One, samedi, pendant le vote au Sénat confirmant son protégé. PHOTO YURI GRIPAS. REUTERS
Midterms: à qui profite la
nomination de Kavanaugh?
protections environnementa- du mouvement #MeToo, ce
les, les droits des travailleurs, processus de confirmation,
la capacité de mettre en place toujours une bagarre idéolodes mesures de sécurité sur les gique, a donné lieu cette fois
armes, et celle de
à un débat naL'HISTOIRE tional sur les
demander des
comptes au Prédroits des victiDU JOUR
sident», a listé la
mes, en particusénatrice Dianne Feinstein lier celui des femmes à être
dans un communiqué. Elle entendues, et sur la pré«cimente un héritage considé- somption d’innocence. Elle
rable pour le Président», n’a a également montré la
pas manqué de souligner de Chambre haute des Etatsson côté Sarah Sanders, la Unis sous un jour peu flatporte-parole de la Maison teur, ont constaté les deux
Blanche.
camps – «L’un des moments
les plus tristes de l’histoire du
«Sombre chapitre». Un Sénat», a regretté le chef de
an après les premières révé- la minorité démocrate,
lations sur le producteur Chuck Schumer; un «sombre
Harvey Weinstein et le début chapitre dans l’histoire du
Sénat» pour le chef de la majorité républicaine, Mitch
McConnell.
De nombreuses manifestations se sont tenues samedi,
et 164 personnes ont été arrêtées à Washington DC. Dans
un climat tendu, le vote, interrompu plusieurs fois par
les cris des anti-Kavanaugh
amassés dans les couloirs, a
été extrêmement serré : il a
été confirmé avec la plus faible majorité pour un juge à la
Cour suprême depuis 1881
(50 voix pour, 48 contre).
Tous les républicains se sont
prononcés en sa faveur, sauf
la sénatrice de l’Alaska Lisa
Murkowski. Mais son vote n’a
pas été comptabilisé: faisant
appel à une procédure rarement utilisée, elle a compensé l’absence de son collègue Steve Daines, sénateur du
Montana, qui lui votait pour
Kavanaugh, considérant
qu’avec ou sans leurs voix,
l’écart restait le même. Tout
le camp démocrate s’est opposé à cette confirmation, excepté le sénateur Joe Manchin, qui remet son siège en
jeu lors des midterms, dans
un Etat, la Virginie-Occidentale, où Donald Trump a fait
l’un de ses meilleurs scores
en 2016.
Difficile en effet de décorréler le vote des sénateurs, ce
samedi, du calendrier politique, à un mois jour pour jour
firmation de Kavanaugh
peut-t-elle avoir dans l’élection? «C’est la question à un
million de dollars, soupire
Jean Sinzdak, directrice associée du Center for American
Women and Politics, de l’université Rutgers. Est-ce que ça
va aider le Parti républicain,
ou au contraire, l’handicaper? Depuis un an, les EtatsUnis ont entamé ce débat national sur le harcèlement et les
agressions sexuelles, et les accusations contre Kavanaugh
sont une nouvelle pierre à
l’édifice.» Meena Bose, professeure de sciences politiques
à l’université Hofstra, tempère: «Certaines études montrent que cette nomination va
beaucoup mobiliser l’électorat
démocrate, et d’autres que ça
a galvanisé l’électorat républicain… Il est vraiment difficile
de prédire quoi que ce soit à ce
stade.» Une enquête du Pew
Research Center publiée fin
septembre indique cependant que, de façon inédite, la
question des nominations à
la Cour suprême est désormais considérée comme «très
importante» par les électeurs
des deux partis. Pour
76 % d’entre eux, celle qui
vient de se jouer influencera
leur vote le 6 novembre, au
même niveau que la santé et
l’économie. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Banksy s’autodétruit à Sotheby’s Acheteurs, curieux et
commissaire de vente se sont affolés – ou se sont bien marrés, c’est
selon – vendredi lors de l’adjudication de la Fille au ballon (2006) du
street artist anonyme Banksy, dernière vente de la soirée à Sotheby’s Londres.
Ce n’est ni le bruit du coup de marteau marquant la fin des enchères ni la somme à laquelle le tableau a fini par être adjugé – 1,042 million de livres (1,2 million d’euros) –
qui les a sonnés, mais un bruit de sirène concomitant à l’autodestruction de la toile,
s’abaissant soudain dans son cadre et ressortant sous forme de bandelettes. Comme
souvent avec Banksy, le coup était prémédité et à plusieurs détentes. PHOTO REUTERS
LIBÉ.FR
«J’attends une
confirmation
officielle du
gouvernement
turc pour
y croire.»
Démission du président chinois d’Interpol…
disparu depuis deux semaines
Cela fait deux semaines que
Grace Meng, la femme de
Meng Hongwei, le président
chinois d’Interpol, n’a plus de
nouvelles de son mari. Dimanche, lors d’une conférence de presse à Lyon où
siège l’organisation, elle en a
appelé à la communauté in-
ternationale. Le 25 septembre, date à laquelle il a rejoint
la Chine, son mari lui a envoyé un message: «Attends
mon appel.» Puis seulement
une émoticône signifiant une
situation de danger, d’après
Grace Meng, qui vit à Lyon et
a été placée, avec ses deux
enfants, sous protection par
la police française.
Samedi, le secrétaire général
d’Interpol, l’Allemand Jürgen Stock, avait demandé à
la Chine «une clarification».
Dimanche soir, Pékin a finalement réagi, déclarant que
Meng Hongwei, «soupçonné
d’avoir violé la loi», faisait
l’objet d’une enquête. Dans
la foulée, Interpol annonçait
sur Twitter avoir reçu la
démission «avec effet immédiat» de son président chinois, qui sera temporairement remplacé par le
Sud-Coréen Kim Jong-yang.
VENDREDI 12 OCTOBRE
HATICE CENGIZ
fiancée de Jamal Khashoggi,
journaliste saoudien disparu
Introuvable depuis sa visite, mardi, au consulat saoudien d’Istanbul, le journaliste Jamal Khashoggi, 59 ans, y aurait été tué.
C’est ce qu’affirment des sources policières et politiques turques, sur la base des premières conclusions de l’enquête. Ces
investigations ont montré qu’un groupe de 15 Saoudiens avait
fait l’aller-retour dans la capitale économique turque le jour de
la disparition du journaliste. Dimanche après-midi, le président
Erdogan a déclaré suivre l’affaire et croire encore en une issue
positive: «J’attends encore avec bon espoir. […] Si Dieu le veut,
nous ne serons pas confrontés à ce que nous ne souhaitons pas».
Les autorités saoudiennes ont, elles, démenti ces «accusations
sans fondement» et répété leur version: Khashoggi a quitté le
consulat mardi après son rendez-vous administratif. Le prince
héritier, Mohammed ben Salman («MBS»), s’était lui-même exprimé dans la presse vendredi, disant n’avoir «rien à cacher»
et être «prêt à permettre au gouvernement turc de venir fouiller
[le consulat]». Critique de la politique du royaume et surtout
de MBS, Khashoggi vivait en exil à Washington depuis 2017.
Indonésie 5 000 personnes présumées
disparues après le tsunami
Jusqu’à 5000 personnes sont désormais présumées disparues
dans deux sites durement touchés de Palu, localité de l’île indonésienne des Célèbes frappée le 28 septembre par un puissant
séisme suivi d’un tsunami. Un porte-parole de l’agence de gestion des catastrophes a expliqué que ce chiffre était fondé sur
les estimations des chefs de village à Petobo et Balaroa. Les
recherches de disparus se poursuivront jusqu’à jeudi. Après
cette date, ils seront présumés morts. A ce stade, 1763 corps
ont été retrouvés. Initialement, un millier de personnes étaient
considérées comme disparues sous les ruines de Palu.
Bulgarie Une journaliste assassinée
Viktoria Marinova, 30 ans, qui venait de diffuser dans son
émission d’une chaîne de télé locale un reportage sur des suspicions de fraude aux fonds européens, a été retrouvée samedi
étranglée dans un parc de la ville de Ruse, dans le nord de la
Bulgarie. Il s’agit de la troisième journaliste victime d’un homicide en un an en Europe, après le meurtre du reporter Jan
Kuciak en Slovaquie en février, et celui de la journaliste maltaise Daphné Caruana Galizia en octobre 2017. Selon le classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, la Bulgarie occupe la 111e place sur 180, la pire de l’UE.
25 personnalités
vous donnent
leur vision du monde
en 2038
ÉDITION
COLLECTOR
110 ANS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Par
LILIAN ALEMAGNA
Photo THIBAUD MORITZ
C
e devait être son moment.
Entre l’examen en première
lecture à l’Assemblée nationale de la loi «Pacte» en faveur des
entreprises et la présentation du
deuxième budget de l’ère Macron,
Bruno Le Maire aurait dû être le
ministre le plus en vue en ce début
d’automne. Las, deux collègues démissionnaires, Nicolas Hulot puis
Gérard Collomb, et les difficultés de
l’Elysée en cette rentrée ont relégué
le numéro 1 de Bercy, sa loi et ses
baisses d’impôts dans les tréfonds
de l’actualité politique. Profil bas,
Le Maire fera pourtant adopter
mardi son projet de loi sans avoir
bousculé une majorité dont une
partie aurait pu traîner des pieds
devant la plus grande vague de
privatisations depuis dix ans ou
encore la levée de certaines obligations sociales pour les chefs d’entreprise. Et d’ici à la fin de l’année, l’exdéputé de l’Eure aura fait passer la
quasi-totalité des promesses fiscales d’Emmanuel Macron en moins
de deux ans.
L’ex-candidat malheureux de la primaire de la droite en 2016 (2,38%) se
garde toutefois de revendiquer trop
fort ce premier bilan. Comme s’il ne
voulait pas trop s’abîmer dans la période actuelle. Un vendredi de septembre, dans le TGV le ramenant
de Bordeaux après un déjeuner avec
Alain Juppé et la visite d’une entreprise française de fabrication de
yachts et catamarans de luxe, il
nous avait avoué à propos de sa
veste de 2016 : «Quand on se prend
un tel échec dans la gueule, on se dit
“pourquoi continuer?”» Devant lui,
sa lecture du moment : Ça raconte
Sarah, de Pauline Delabroy-Allard.
Son prochain livre à lui – «le récit
des dernières semaines d’un ami»,
précise-t-il –, il l’a rédigé cet été
dans sa maison familiale du Pays
basque et le publie en janvier.
Libération Lundi 8 Octobre 2018
BRUNO LE MAIRE
«Si je visais
un autre poste,
ce serait
irresponsable»
Devenu patron de Bercy malgré
«l’échec dans la gueule» qu’il s’est
pris à la primaire LR, l’ex-diplomate
jure à «Libé» ne pas rêver du Quai
d’Orsay. Et alors que le gouvernement
tangue, lui est en première ligne pour
tenir les engagements de Macron,
en défendant sa loi Pacte et le budget.
«Inauguration
de chrysanthèmes»
Alors, pourquoi continuer? «Parce
qu’on vit une période historique où
tout peut basculer, du bon comme du
mauvais côté», répond le ministre.
Et parce qu’il a – surtout – fait un
choix qui lui a permis de survivre
à l’effondrement de la droite: se détourner de François Fillon lorsque
ce dernier a été mis en examen et
appeler à voter Macron au second
tour de la présidentielle. Rescapé de
l’«ancien monde», Le Maire semble
vouloir reprendre quelques forces
avant de gravir une ou deux montagnes dans le «nouveau». Avec une
règle: ne jamais être pris en défaut
de loyauté envers l’Elysée.
Bercy, l’ancien ministre de l’Agriculture en a longtemps rêvé. «C’est un
poste qu’il voulait», confirme son
entourage. En 2011, après la nomination de Christine Lagarde au FMI,
Nicolas Sarkozy l’informe dans son
avion présidentiel qu’il l’a choisi
comme remplaçant. Le Maire se
prépare, informe ses équipes…
Jusqu’au coup de fil du Premier
ministre, François Fillon, quelques
minutes avant l’annonce du rema-
Bruno Le Maire lors de la visite du chantier naval CNB Yatch
niement pour lui dire qu’il reste
à l’Agriculture et que François Baroin lui a été préféré. Un quinquennat plus tard, il tient les commandes de l’économie française et de
ses finances, là où les socialistes,
sur le modèle allemand, avaient dissocié les deux.
Bien qu’il soit germanophone et
qu’il considère comme un exemple
bien des choses qui se font outreRhin, Le Maire tenait à avoir les
deux portefeuilles. «Je m’ennuierais
si je n’avais que l’un ou l’autre, insiste-t-il. Etre ministre de l’Economie
sans avoir autorité sur le Trésor, c’est
compliqué, et puis il me manquerait
la décision internationale.» A écouter certains élus de La République
en marche (où Le Maire est désormais encarté), les G7, G20 et autres
Eurogroupe font bien plus vibrer
l’ancien diplomate que passer du
temps avec les députés de la majorité. «Ce qu’il préfère? Etre à Bruxelles…» admet un pilier de la commission des finances. Si Jean-Yves
Le Drian porte le titre officiel de
«ministre de l’Europe», Le Maire est
donc le membre du gouvernement
le plus actif à cette échelle: mise en
scène de ses négociations nocturnes
avec son homologue allemand, Olaf
Scholz, pour réformer la zone euro;
croisade contre les Gafa pour taxer
les géants du numérique ; interviews et tribunes dans les journaux
européens pour multiplier les mises
en garde sur l’avenir de l’UE… «La
zone euro est fragile. Si demain survient une crise politique majeure,
elle n’y survivra pas, alerte l’ancien
directeur de cabinet de Dominique
de Villepin au Quai d’Orsay. L’Europe sait discuter, mais elle a du mal
à avancer. Elle ne peut pas être le
continent de l’indécision.»
A Bruxelles, le patron de Bercy joue
les béliers pour Emmanuel Macron.
«Gardien» des «engagements» européens du chef de l’Etat, il ne cache
pas sa «fierté» d’avoir été le ministre
annonçant le retour de la France
dans les clous budgétaires européens. En revanche, il se garde de
rappeler que le déficit public, pour
cause d’aides maintenues aux entreprises, «rebondira» à 2,8% du PIB
et pourrait repasser les 3% en cas de
contraction de l’économie… «Une
fois le budget plié, il veut aller aux
Affaires étrangères, croit savoir un
de ses collègues au gouvernement.
Il a repris ses cours d’allemand depuis le début de l’année. Il ne prend
que les déplacements à connotation
européenne pour bosser son carnet
d’adresses et considère sa secrétaire
d’Etat, Delphine Gény-Stéphann,
comme sa collaboratrice… Il lui
laisse tous les plans inauguration de
chrysanthèmes en province.»
Pain sec
Le Maire jure que la place ne l’intéresse pas. «Si je visais un autre
poste, ce serait irresponsable», dit-il
à Libération, rappelant que sa défaite de 2016 lui «a appris à ne pas
[se] projeter dans le futur politique».
«On a une plus grande liberté ici
qu’au Quai», assure un proche, qui
vante au passage la «vision globale»
de Bercy. Un familier du ministre
éclate de rire lorsqu’on lui parle de
ce désintérêt affiché : «N’en croyez
pas un mot ! Bruno a été formé
au Quai. Devenir le numéro 1 de son
corps d’origine [dont il a démissionné à l’automne 2012 pour combattre «l’esprit de caste» prévalant
en France, ndlr], c’est le rêve de tout
haut fonctionnaire. Je crois que ça
lui plairait encore plus que d’être
président.»
«J’ai plein d’idées dans le cadre de
Bercy, rétorque Le Maire. C’est la
durée qui fait la crédibilité à ces
postes-là. Pour le pays, il est bon
d’avoir des ministres qui durent.»
Outre-Rhin, Wolfgang Schäuble a
par exemple été huit ans aux finances allemandes. «Sur la durée, c’est
un exemple», lance Le Maire, évitant au passage la comparaison
avec «un ami» qui a mis l’Europe du
Sud au pain sec et qui a poussé pour
faire sortir la Grèce de la zone euro.
«Il se voit dans le temps long», plaide
son entourage. Avec un maître-mot
pour balayer toute suspicion: «Notre objectif, c’est de délivrer.» Ré-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«On aime bien mettre des étiquettes
sur les gens. Elles sont fausses. Je ne
suis pas pour le laisser-faire, laisserpasser», argumente-t-il, usant
même du terme «planification»
pour la politique énergétique. Devant des chefs d’entreprise bordelais, il met aussi en garde contre le
risque de voir la France devenir une
«colonie américaine ou chinoise» si
elle n’investit pas dans les nouvelles
technologies, puis qualifie d’«humiliante» l’attitude des Etats-Unis
dans le dossier iranien. Mais rien
n’y fait: «Le mec de droite du gouvernement, c’est lui, c’est comme ça», en
convient l’un de ses proches.
Le Maire a beau citer le centriste
René Monory ou le socialiste Pierre
Bérégovoy comme exemples à suivre à Bercy, il reste, rappelle un parlementaire de la majorité, le ministre le plus applaudi par le Medef.
«Il assume ses choix, défend la députée de Paris Olivia Grégoire, qui, en
tant que présidente de la commission spéciale sur la loi Pacte, a travaillé avec lui. Il peut apparaître
comme froid, mais dans le dialogue
il sait être drôle et sensible. Et puis
des poids lourds ayant envisagé la
fonction suprême, il n’y en a pas
d’autres au gouvernement !»
«Il se regarde…»
Builders à Bordeaux, le 21 septembre.
forme de la fiscalité du capital l’an
dernier, «Pacte» très macronien
destiné à «libérer» les entreprises
cette année : «Je veux faire de
la France la première puissance économique européenne dans dix ans,
revendique Le Maire. Je veux que
l’on relocalise une industrie à haute
valeur ajoutée en France.»
Contrairement à certains de ses prédécesseurs, sur ce sujet, on l’entend
pourtant très peu, alors que les fermetures d’usines se poursuivent.
A Bordeaux, les salariés du site Ford
de Blanquefort (Gironde), menacé
ABONNEZ
VOUS
de liquidation, sont venus le lui rappeler… «J’y suis de manière différente», se justifie le ministre, préférant, dit-il, incarner «la reconquête
industrielle plutôt que de faire le Robin des bois des usines qui vont fermer». «Je veux mettre en avant l’investissement, les innovations, la
formation des salariés.»
A l’inverse d’un Arnaud Montebourg, Bruno Le Maire s’interdit
donc toute mise en scène des difficultés économiques: «Ce n’est pas ce
que je veux mettre en avant. L’Etat
doit rassurer, protéger, mais retrou-
ver l’esprit de conquête industrielle,
innover.»
Ministre le plus
applaudi par le Medef
Avec son texte sur la «croissance et
la transformation des entreprises»,
il espérait justement lancer un débat sur la place de l’Etat en France.
Un «Etat fort qui laisse de la liberté
aux entreprises et protège les plus
faibles», un «Etat qui ne se comporte
plus en rentier mais en investisseur», formule-t-il pour justifier les
privatisations d’Aéroports de Paris
et de la Française des jeux. «C’est
vrai qu’on l’a entendu nous parler de
responsabilité de l’Etat, c’est assez
nouveau, rapporte l’ex-candidat à la
présidentielle du NPA Philippe Poutou, représentant CGT chez Ford.
Mais on a du mal à le sentir sincère.»
D’autant que si, pour Le Maire,
«l’Etat doit protéger les plus faibles»,
il doit surtout être moins dépensier
en aides sociales : «Un Etat-providence qui redistribue trop affaiblit
l’Etat tout court.»
Voilà qui ne va pas l’aider à se débarrasser du qualificatif de «libéral» :
Contrairement à Gérald Darmanin,
son colocataire à Bercy, Le Maire ne
s’est pourtant pas appuyé, la première année, sur les nouveaux députés marcheurs. «En même temps,
on n’avait pas de texte de loi à nous!»
justifie un collaborateur. Selon eux,
le travail en amont avec les députés
sur la loi Pacte aurait rectifié le tir.
«Il n’est pas non plus du genre à nous
réunir sur une boucle WhatsApp»,
fait remarquer l’un d’eux. «D’accord, ce n’est pas le mec des deals de
dernière minute, fait valoir Amélie
de Montchalin, cheffe de file LREM
en commission des finances. Mais
en attendant, on disait la loi Pacte
mort-née, elle va être votée, et il a eu
l’intelligence de nous laisser porter
des sujets techniques. Quoi qu’on
dise, il remplit ses objectifs.»
Un autre pilier de l’Assemblée est
bien plus critique. «Le Maire est un
curieux garçon… Vous avez remarqué qu’il ne vous regarde jamais
dans les yeux ? Il se regarde… C’est
pour ça qu’il ne perce pas. Mais bon,
Macron a besoin de lui pour faire
croire qu’il a une aile droite. Reste
qu’il peut être liquidé du jour au lendemain, il n’a aucun courant derrière lui.» L’entourage du ministre,
lui, ne se prive pas de rappeler qu’il
est un élément de «stabilité» dans
un gouvernement où d’autres supposés «poids lourds» (Bayrou, Hulot,
Collomb…) ont disparu en moins de
deux ans. C’est vrai aussi. •
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
Offre intégrale
33€
XIZUWQ[[WQ\XT][LM
LMZuL]K\QWVXIZZIXXWZ\
I]XZQ`LM^MV\MMVSQW[Y]M
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\^ITIJTMR][Y]¼I]08
S’ABONNER À LIBÉ EN CONTACTANT LE 01.55.56.71.40 OU SUR WWW.LIBERATION.FR/ABONNEMENT/
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE ÉCONOMIE
Libération Lundi 8 Octobre 2018
PROCÈSUBS
Fin de cavale
pour l’évasion
fiscale
RÉCIT
Accusée d’avoir sollicité de riches contribuables français
afin de leur permettre de dissimuler une partie de leur fortune,
l’Union des banques suisses est jugée à partir de ce lundi à Paris.
Près de 11 milliards d’euros seraient concernés. Un procès inédit
pour l’évasion fiscale après cinq ans d’instruction.
Par
FRANCK BOUAZIZ
Photo MARTIN COLOMBET. HANS LUCAS
U
n procès sans précédent. Et pour la
première fois, un pilier de la finance
helvète. L’Union des banques suisse
(UBS), 28 milliards de chiffre d’affaires et
1 milliard de profits nets l’an dernier, se retrouve au prétoire. Plus précisément devant
la 32e chambre correctionnelle du tribunal de
grande instance de Paris. Durant cinq semaines, à partir de ce lundi, la justice va examiner
le fonctionnement de cette banque poursuivie
pour démarchage bancaire illicite et blanchiment de fraude fiscale. Elle est accusée d’avoir
sollicité de riches contribuables français jus-
qu’en 2009 afin de leur permettre de dissimuler, en Suisse, tout ou partie de leur fortune.
Selon l’instruction menée par les juges
Guillaume Daïeff et Serge Tournaire, près
de 11 milliards d’euros auraient gagné les rives
du lac Léman à l’insu du fisc français. Le ministère de l’Economie est d’ailleurs partie civile dans ce dossier. Il demandera, sans doute,
de solides réparations, au titre de l’impôt, sur
ces sommes qui lui sont passées sous le nez.
Si cette affaire devrait mettre en lumière une
opération d’évasion fiscale organisée de manière industrielle compte tenu des sommes
en jeu et du nombre d’acteurs, le mode opératoire, lui, s’est avéré très artisanal. Ce sont en
effet de simples carnets dans lesquels sont
mentionnés les bonus de commerciaux de la
banque qui ont permis aux policiers et aux
douaniers d’étayer leur enquête.
«CARNETS DU LAIT»
Et dire que ce procès qui va être celui de l’évasion fiscale aurait pu ne jamais avoir lieu.
UBS, comme sa consœur HSBC (lire page 17),
a tenté de négocier un accord avec la justice
française. A l’instar des procédures en vi-
gueur depuis belle lurette aux Etats-Unis, le
Parquet national financier (PNF) peut, depuis 2016, conclure une transaction avec une
entreprise poursuivie pour blanchiment de
fraude fiscale. Pas de procès en échange du
règlement immédiat d’une pénalité. Seul hic,
pour UBS, la barre a été placée assez haut :
1,1 milliard d’euros. Cette somme correspond
à la caution demandée et obtenue par les
deux juges d’instruction durant l’enquête sur
la banque helvète. Dès lors, la justice ne pouvait, pour une transaction, demander moins
que ce 1,1 milliard d’euros. Au risque, sinon,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Nicolas Forissier,
un des lanceurs d’alerte,
à Paris le 5 octobre.
Trois lanceurs d’alerte
NICOLAS FORISSIER
LE CONTRÔLEUR INFLEXIBLE
D
urant huit ans, de 2001 à 2009, Nicolas Forissier a été au cœur du
système UBS. Il fait ses débuts au
siège de la filiale française le 10 septembre 2001 comme responsable du contrôle
interne. Une fonction qui consiste à vérifier que l’établissement financier respecte
bien toutes les procédures, dans ce métier
assez réglementé qu’est celui de banquier.
Plutôt bien vu par ses chefs, il est promu
responsable de l’audit interne l’année suivante. En 2005, après une nouvelle promotion, il est amené à contrôler tous les
établissements d’UBS en France et découvre le pot aux roses : «Certains chargés
d’affaires touchaient des bonus pour des
opérations réalisées hors de France et, en
même temps, ils effectuaient des déplacements fréquents en Suisse.» Nicolas Forissier vient de découvrir le système des
«carnets du lait». Il s’agit de documents
qui recensent toutes les activités illicites
des commerciaux de la banque pour le
calcul de leur rémunération. Ces carnets
prennent aussi en compte les opérations
effectuées par des contribuables français
démarchés pour dissimuler une partie de
leurs avoirs sur un compte UBS domicilié
en Suisse. «Or il est interdit à une banque
française de fournir de l’aide à une opération d’évasion fiscale», rappelle Nicolas
Forissier. Contre l’avis de sa hiérarchie, il
consigne ce qu’il a débusqué dans un rapport et prévient l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP), le gendarme des banques.
Il est licencié en octobre 2009. Trois ans
plus tard, le conseil des prud’hommes lui
donne gain de cause et souligne dans son
jugement (1) que «Nicolas Forissier a été
licencié de manière abusive pour ne pas
avoir voulu souscrire aux pratiques illicites
de la banque UBS». Son expérience l’a
conduit à créer, avec d’autres, un collectif
de lanceurs d’alerte, Metamorphosis, dont
la devise est: «La vérité ne meurt jamais.»
F.Bz
(1) UBS France a fait appel.
«PATRICK»
LE BANQUIER À QUI ON NE LA FAIT PAS
N
ous l’appellerons Patrick, parce
qu’il a souhaité garder l’anonymat. «J’ai tourné la page UBS»,
souligne celui qui se considère comme
un vieux briscard de la banque. A l’époque, en 2003, entrer dans un établissement aussi prestigieux qu’UBS représentait pour lui une formidable opportunité.
Il se souvient des opérations luxueuses
organisées pour démarcher de riches
clients potentiels: «Une salle d’opéra privatisée, un tapis rouge déroulé sur la voie
publique ou la possibilité de réserver immédiatement deux places pour un
Grand Prix de Formule 1…» Mais après le
temps de l’euphorie, vient rapidement
celui de la prise de conscience. «Des
commerciaux suisses venaient prospecter sur notre territoire, tandis que certains
de mes collaborateurs demandaient à
être gratifiés, parce qu’ils avaient recommandé un de leurs clients en Suisse.» Patrick s’inquiète alors et demande conseil
à certains de ses confrères en poste dans
d’autres banques: «L’un d’eux m’a dit: “Si
tu te fais choper, tu risques d’être mis en
cause personnellement.”» Après avoir
vainement tenté de sensibiliser le déontologue d’UBS, Patrick fait le choix de
prévenir l’Autorité des marchés financiers (AMF). Ce qui lui a valu, lui aussi,
d’être viré. Saisi de son affaire, le conseil
des prud’hommes a, depuis, jugé que son
licenciement avait été abusif. Celui qui
n’entend pas «être le justicier du monde»
suivra néanmoins le procès, mais avec
quelques doutes: «Dix ans pour en arriver
là, ça me paraît un peu long. On ne juge
pas de la même manière. Le temps
amoindrit les faits.» F.Bz
STÉPHANIE GIBAUD
L’EMPLOYÉE VIRÉE ET PAS REMERCIÉE
A
de devoir rendre une partie de la caution
à UBS. Un tel chèque de remboursement du
Trésor public, en l’absence de procès, aurait
pour le moins fait désordre… De son côté, la
banque –qui a réussi à transiger en Allemagne, en Belgique ou encore aux Etats-Unis
à des sommes inférieures– aurait proposé, selon les informations recueillies par Libération, moins de 300 millions d’euros. Dès lors,
aucun accord n’a pu être trouvé.
Voila pourquoi la maison mère UBS-AG, sa filiale française et pas moins de sept anciens
dirigeants de la banque sont embarqués pour
cinq semaines de procès. Ils risquent jusqu’à
cinq ans de prison, et la banque une amende
de 3 millions d’euros assortis de dommages
et intérêts bien plus lourds. UBS a néanmoins
choisi une ligne de défense assez dure: «Il n’y
a pas eu de démarchage illicite et nous contestons le blanchiment de fraude fiscale», indique
à Libération Denis Chemla, l’un des avocats
d’UBS-AG.
Les deux juges d’instruction ont, eux, une tout
autre vision. Dans un document de 76 pages
qui résume cinq ans d’enquêtes et d’auditions,
ils décrivent un système appa- Suite page 16
UBS entre 2000 et 2009, elle
n’était pas banquière au sens
strict, mais chargée de l’organisation d’événements sur le sol français
–«events», en jargon anglophone maison:
tennis, golf, voile, Formule 1, opéra et
autres parties de chasse… Avant de dénoncer à son tour l’évasion fiscale orchestrée par UBS, sur fond de multiples
«échanges de carnets d’adresses».
Stéphanie Gibaud n’a guère été récompensée pour son rôle de lanceuse d’alerte.
En 2016, sur un plateau de France 2,
Michel Sapin, alors ministre des Finances,
promettait pourtant de lui venir en aide
pour sa noble contribution à la transparence fiscale –à l’instar d’un Antoine Deltour, ex-salarié du cabinet d’audit PWC à
l’origine des LuxLeaks, désormais salarié
dans une antenne régionale de Bercy.
«J’ai aidé l’Etat à trouver 38000 comptes
offshore», confie Stéphanie Gibaud, désormais aux minima sociaux. Elle poussera sa collaboration en accompagnant
des policiers au tournoi de Roland-Garros
en 2011, histoire de les tuyauter en direct
sur les contacts entre banquiers et
clients.
Non seulement Stéphanie Gibaud n’est
pas récompensée donc, pire encore UBS
a porté plainte contre elle pour diffamation. Dans sa grande sagesse, la justice
française a cependant décidé d’attendre
l’issue pénale du procès principal, pour
«blanchiment de fraude fiscale en bande
organisée», avant d’examiner la mesquine contre-plainte d’UBS.
Entre-temps, Stéphanie Gibaud aura pu
compter sur le soutien politique de
Nicolas Dupont-Aignan, dont elle fut
colistière sous l’étiquette Debout
la France aux régionales : «L’Etat a laissé
tomber Stéphanie Gibaud», tonne le leader souverainiste, tout en ironisant : «Je
sais que ma venue dans le club de soutien
des lanceurs d’alerte a pu choquer.» Une
preuve de plus que cette cause dépasse
désormais certains anciens clivages. R.L.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE ÉCONOMIE
Suite de la page 15 remment bien rodé d’évasion fiscale présumée. UBS, à travers sa filiale
française, organisait ou sponsorisait au début des
années 2000 de prestigieuses manifestations (des
«events», dans le jargon maison). Tournois de
golf, soirées à l’opéra… Autant d’occasions de
convier des profils fortunés, déjà ou pas encore
clients de la banque, afin de leur proposer placements financiers et autres prestations diverses.
Jusque-là, rien de répréhensible a priori.
Les choses se compliquent lorsque les clients
français sont approchés par des commerciaux
suisses, venus spécialement dans l’Hexagone
pour leur proposer des opérations offshore. En
clair, mettre une partie de leurs économies en
Suisse en utilisant des trusts ou des fondations.
Ces montages ont l’immense avantage de dissocier la structure qui reçoit les fonds de son propriétaire, dont le nom n’apparaît pas.
Ce démarchage est révélé par des documents
à l’appellation romanesque: «les carnets du lait».
Historiquement, les éleveurs suisses y notaient
leur comptabilité. Cette fois-ci, il s’agit de documents dans lesquels sont soigneusement répertoriés les montants récupérés par les commerciaux français ou suisses pour leur faire sauter
discrètement la frontière. Et comme UBS apprécie visiblement les références agricoles, la base
de données dans laquelle sont répertoriés ces
clients très spéciaux s’intitule «le fichier vaches».
ENVIE PRESSANTE
Un morceau de choix pour les juges qui estiment,
au 1er juillet 2006, à 10,7 milliards d’euros les
sommes ainsi collectées et réparties sur
34 733 comptes. Mais si ces informations sont
parvenues à la justice française, ce n’est pas grâce
à la bonne volonté d’UBS ou des autorités suisses. Ces chiffres émanent des services fiscaux allemands, et surtout d’ex-salariés français d’UBS
témoins directs et atterrés de ces agissements
(lire page 15). La banque, elle, semble avoir toujours cherché à déculpabiliser ses clients. Et à
protéger leur anonymat: elle avait ainsi mis en
place un service de «banque restante». Cette
prestation, facturée, permettait au client de ne
pas recevoir de courrier d’UBS à son domicile.
Interrogé par les juges à ce sujet, l’un des patrons
d’UBS indique, sans rire, qu’il s’agissait de garantir la confidentialité à l’égard d’une épouse dépensière ou d’un gardien d’immeuble indiscret.
Pour autant, UBS avait semble-t-il aussi prévu
quelques incidents de parcours. Ainsi, un ancien
dirigeant de la banque reconnaît, lors de son interrogatoire, l’existence d’un «manuel de sécurité»
dans lesquels sont notamment expliquées des
techniques de blocage des ordinateurs portables,
y compris «en cas d’interrogatoire par la police».
Non dénué d’humour, il justifie ce document par
«l’unique souci de protéger le secret bancaire».
Reste qu’à partir de 2011, sentant l’étau se resserrer, la banque a brutalement changé d’attitude
en ne laissant que deux options à ses clients français très spéciaux: se mettre en conformité avec
le fisc français ou fermer leur compte et se trouver une autre banque. Et UBS a visiblement été
entendu… Les services fiscaux français ont recensé, au 30 octobre 2015, 3893 contribuables titulaires d’un compte chez UBS ayant eu une envie pressante de régulariser leur situation. Ils ont
donc fait un passage par la cellule de dégrisement fiscal mise en place par Bercy et ont rapatrié 3,7 milliards euros. L’administration française des impôts a récupéré 962,6 millions de
taxes et pénalités sur cette somme.
Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg
pour Bercy, qui sera présent au procès, sur le
banc des parties civiles. Le ministère de l’Economie va vraisemblablement demander des
dommages et intérêts largement supérieurs au
milliard déjà laissé en caution par la banque. Si
jamais le fisc français est entendu par les juges,
la direction d’UBS risque de regretter amèrement
de ne pas avoir signé une transaction avec le Parquet comme elle l’a fait dans les autres pays où
elle a été mise en cause. •
Libération Lundi 8 Octobre 2018
La Suisse se cantonne
à une coopération
de façade
Si le secret bancaire
helvétique est
officiellement levé depuis
janvier, la justice du pays
n’est pas tenue
de transmettre
aux Etats étrangers
des informations sur
les dossiers de fraude.
U
ne succession de petits pas plutôt qu’un grand bond révolutionnaire en avant. Ainsi va le
combat contre l’évasion fiscale, massive
à l’échelle mondiale, les pouvoirs publics se contentant de la réguler à la
marge. Quoique: depuis janvier 2018, la
Suisse a intégré le panel des 98 pays de
l’OCDE s’étant engagés à partager collectivement des informations fiscales.
C’est la fin officielle du secret bancaire
helvétique.
On se calme. L’affaire UBS, jugée à Paris
dans les prochaines semaines, ne vise
que la période 2004-2011, bien avant la
convention fiscale de l’OCDE. Procès
des dérives du passé, dira-t-on, sauf que
non. La convention d’échange automatique de données fiscales ou bancaires
ne vaut qu’au plan administratif, entre
NOUVELLE PEUGEOT 508
WHAT DRIVES YOU?*
PEUGEOT i-Cockpit® AVEC DALLE NUMÉRIQUE
ÉCRAN CAPACITIF 10’’ HD**
SYSTÈME INFRAROUGE DE VISION DE NUIT**
BOÎTE AUTOMATIQUE À 8 RAPPORTS**
* Qu’est-ce qui vous fait avancer ? ** De série, en option ou indisponible selon les versions.
Consommation mixte NEDC (l/100 km) : de 3,7 à 5,7. Émissions de CO2 NEDC (g/km) : de 98 à 131.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
les ministères des Finances des différents
pays signataires de la convention OCDE.
En gros, les pays occidentaux acceptent
désormais de collaborer en vue d’établir
des redressements fiscaux. Mais s’il s’agit
de pénaliser la fraude fiscale, la Suisse est
aux abonnés absents, et pour cause: outreLéman, ce n’est pas un délit.
VASTE HYPOCRISIE
De fait, dans l’affaire UBS, la justice pénale
française n’obtiendra strictement rien de
son homologue suisse, nonobstant
d’autres conventions internationales d’entraide judiciaire(1). Ultime pied de nez: cet
été 2018, un tribunal cantonal helvète a refusé de communiquer à la France un listing de 38000 clients hexagonaux d’UBS.
Il ne s’agissait pourtant que d’entraide administrative, conformément à la convention OCDE, mais comme elle passait par
la voie judiciaire, niet ! Dans la même
veine, trois anciens dirigeants d’UBS AG,
maison mère helvétique ayant vocation à
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
rayonner sur toute la planète occidentale,
refusaient jusqu’à présent de comparaître
et faisaient l’objet depuis trois ans d’un
mandat d’arrêt international: Dieter Kiefer, Philippe Wick et Olivier Baudry.
Avant de confirmer vendredi qu’ils seront
bien présents à l’audience lundi, ces derniers se sont d’abord réfugiés derrière le
«secret professionnel», sacralisé en Suisse,
afin de ne pas répondre aux enquêteurs
français. La stricte défense de leur clientèle
soucieuse de discrétion était alors mise en
avant pour justifier une telle ligne de
conduite. Mais, dans l’affaire, aucun client
d’UBS n’est poursuivi, seulement leurs
fournisseurs de prestations bancaires.
Sur le fond, le procès UBS pourrait se résumer à cette vaste hypocrisie, comme le
résume l’ordonnance de renvoi devant le
tribunal correctionnel : «UBS AG fait valoir que le droit suisse ne fait peser sur elle
aucune obligation en matière de vérification de la conformité fiscale de ses clients
[…]. Mais UBS ne peut sérieusement soute-
nir qu’elle ne savait pas que ses clients
français n’étaient pas en règle vis-à-vis du
fisc.» Un ancien cadre de la banque, témoignant sous X, l’a également conclu :
«Pour être clair, on disait au client : “ce
n’est pas de l’argent sale, c’est juste de l’argent non déclaré. En Suisse, l’évasion fiscale n’est pas de la fraude, donc vous êtes
à l’abri”.» Une note interne de la banque
synthétisait aussi sa principale problématique: «Protéger la réputation d’UBS, prévenir toute exposition aux risques juridiques et de réputation.» C’est mal parti.
PALMARÈS DE LA HONTE
Le procès UBS à Paris ne devrait guère influencer la réglementation bancaire ou
fiscale, présente ou à venir. A la différence
de la procédure américaine de 2009, dans
une forme locale de plaider coupable qui
ordonnait à la banque suisse une obligation de résultat –virer de sa clientèle tous
les fraudeurs fiscaux– on en restera à une
obligation de moyens, pariant sur la
bonne foi supposée des banques. A ce titre, la récente loi Darmanin n’y changera
rien. Pétrie de bonnes intentions mais très
franco-française, se focalisant sur les petites ou moyennes tambouilles fiscales
hexagonales, comme dans le secteur
du BTP, elle zappe complètement ce qui
constitue l’immense majorité de l’évasion
fiscale – en centaines de milliards, non
plus en dizaines – : le nomadisme des
multinationales comme les Gafa (Google,
Apple, Facebook, Amazon).
Dans le dernier palmarès de la honte établi
par l’ONG Tax Justice Network, les EtatsUnis viennent de détrôner la Suisse, loin
devant les îlots sous les cocotiers, en tant
que premier paradis fiscal de la planète.
Histoire de domestiquer vaille que vaille
l’extraterritorialité…
Tant que demeurera la
concurrence fiscale
entre pays occidentaux, les exilés et évadés fiscaux resteront
les rois du monde.
Ultime anecdote : le
sénateur communiste
Alain Bocquet milite
sans relâche depuis
deux ans et demi pour
que deux lanceurs
Un ancien cadre d’UBS
témoignant sous X
d’alerte de l’affaire
UBS, Stéphanie Gibaud et Nicolas Forissier (lire page 15),
soient décorés de l’ordre du Mérite, pour
avoir permis à l’Etat français de récupérer
4 milliards d’euros d’avoirs non déclarés.
Silence assourdissant des différents ministres sollicités à ce sujet (dans l’ordre
d’apparition : Michel Sapin, Bruno
Le Maire, Gérald Darmanin, Nicole Belloubet) usant de prétextes plus fallacieux
les uns que les autres afin de ne pas répondre. Alain Boquet s’interroge: «Emmanuel
Macron, durant son bref passage à Bercy,
en a distribué 214, explosant les compteurs.
Qu’est-ce que cela cache ?» William Bourdon, avocat de Nicolas Forissier, a sa petite
idée sur la question: «En dépit des législations successives, des chartes d’éthique des
entreprises, il y a encore une oligarchie financière puissante, influente, qui fait obstacle à ce type de médaille.» Diverses améliorations réglementaires n’y changeront
rien.
RENAUD LECADRE
«Ce n’est pas
de l’argent sale,
c’est juste
de l’argent non
déclaré. En
Suisse, l’évasion
fiscale n’est pas
de la fraude.»
(1) Seule une demande d’entraide avec l’Allemagne permettra à la justice française de progresser
dans sa traque fiscale contre UBS.
HSBC PIONNÈRE DU
PLAIDER-COUPABLE
En novembre 2017, deux avocats
remettaient à Bercy un chèque
de 300 millions d’euros, pour solde
de tout compte et s’éviter un mauvais
procès public pour blanchiment
aggravé de fraude fiscale. Au nom
de HSBC. Le quantum pouvait laisser
à désirer, après qu’elle eut
aidé 8 900 de ses clients français
à camoufler 1,6 milliard d’euros, mais
c’était la première fois que la justice
hexagonale se laissait aller à ce type
de transaction très en cours dans
les pays anglo-saxons. Bercy
redoutait les «critiques sur un
arrangement peu transparent», mais
le Parquet national financier avait
assumé cette absence de «grand
déshabillage en public» au nom
de l’efficacité judiciaire.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
FRANCE
Libération Lundi 8 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Avec les footballeuses
de la Porte de Vanves
Avant la Coupe du monde
féminine, en 2019 en France, «Libération»
s’immerge toute l’année dans la section foot
féminin du collège François-Villon, dans le
XIVe arrondissement de Paris. Une expérience unique dans la capitale.
PHOTO ÉDOUARD CAUPEIL
Après les
affrontements
entre bandes l’an
passé, les mesures
prises restent
insuffisantes
pour le personnel
éducatif, qui
s’inquiète de la
nomination d’un
ancien gendarme
comme proviseur
adjoint.
Par
MARLÈNE THOMAS
L
es scènes décrites en
avril par le personnel
éducatif du lycée Maurice-Utrillo de Stains (SeineSaint-Denis) faisaient état
d’une atmosphère de
«chaos». Excédé par les accès
de violence réguliers sur le
parvis du lycée, liés à des affrontements entre bandes, le
personnel avait fait jouer son
droit de retrait. Une mobilisation rapidement rejointe
par les élèves eux-mêmes et
leurs parents, inquiets. En
réponse, un conseil local de
sécurité et de prévention de
la délinquance et de la radicalisation (CLSPDR) a été organisé. Deux mesures ont été
promises : un renforcement
des patrouilles de police au
moment des entrées et sorties pendant plusieurs semaines et la mise en place
d’une cellule de veille «dans
une logique de prévention».
Marteau. Qu’en est-il
Le lycée Maurice-Utrillo de Stains (Seine-Saint-Denis) en avril 2018, quelques jours après l’une des agressions. PHOTO CHA GONZALEZ
Au lycée Utrillo de Stains, «on a
peur que les violences se reproduisent»
Un ado de 15 ans d’une cité
aujourd’hui ? «On a été très alentour est mort dans une
éprouvés par ce qui s’est passé fusillade et des violences ont
tout au long de l’année. Mal- eu lieu au lycée Paul-Eluard,
gré tout, durant les derniers à Saint-Denis.» Le 13 sepmois et depuis la rentrée, le tembre, des jeunes extérieurs
climat est bien
à l’établisseRETOUR SUR ment s’y sont
plus apaisé»,
souligne Esintroduits. Artelle (1), membre du person- més d’un marteau et de counel. A ce jour, aucun épisode teaux, ils s’en sont pris à deux
violent grave n’a été à déplo- élèves de seconde, qui n’ont
rer.
été blessés que superficielleLa situation est toutefois loin ment grâce à l’intervention
d’être irréprochable. Tho- d’un membre de l’équipe momas, employé du lycée, re- bile de sécurité.
grette: «On n’a aucun retour «On a peur que les violences
sur la cellule de veille. Visible- se reproduisent. On n’a pas le
ment, elle a été mise en place, sentiment que quoi que ce soit
mais ils ne se sont pas rencon- ait changé. Peu de choses
trés souvent. Aucune solution nous ont été accordées, je ne
n’est proposée.» Tout comme vois pas comment la situaEstelle, Thomas reste donc tion pourrait changer mirasur le qui-vive: «On n’a pas eu culeusement», s’inquiète
de blessés graves mais ça ne Thomas, désabusé. Dans la
s’est pas calmé dans le secteur. bouche d’Estelle, c’est la dé-
ception qui s’exprime : «La
principale avancée est la pérennisation du poste d’assistant d’éducation (AED) pour
lequel on avait fait une semaine de grève en janvier.
Mais ce n’est pas du personnel en plus.»
Travaux. L’enceinte même
de l’établissement pose problème. «Le bâtiment est trop
petit, il est prévu pour
900 élèves, on est 1 300, déplore Thomas. Plus aucune
salle n’est libre, la cour est
trop petite. Les gamins sont
obligés de sortir sur le parvis
pour s’aérer. Après notre rencontre avec Valérie Pécresse
[présidente de la région Ilede-France, ndlr], la seule décision prise a été de remonter
les grilles.» Si un lycée doit
être construit d’ici 2021-2022,
le personnel réclame en at-
tendant des travaux d’agrandissement et de rénovation.
Une nouvelle crispe particulièrement une partie du personnel : la nomination d’un
troisième proviseur adjoint.
Estelle : «Ça ne correspond
pas du tout à nos besoins. Il
nous faudrait plus d’AED,
mais aussi un psychologue à
temps plein. L’institution
nous écoute mais répond à
côté de nos besoins.» Si une
partie du personnel est réticente, c’est aussi que le
passé de cet homme questionne. «Il était gendarme et,
pour des raisons certainement valables, il demande à
travailler dans l’Education
nationale. Certains s’inquiètent quant à sa formation et
à sa capacité à garder la confidentialité d’infos qu’il pourrait avoir.» Ses motivations
et son aptitude à travailler
avec des jeunes de territoires
populaires les interrogent
particulièrement.
Contacté par Libération, le
rectorat de Créteil confirme
cette nomination. «Cette décision découle du constat fait
autour des événements. Ce
monsieur sera affecté à 50 %
sur des tâches classiques de
proviseur adjoint et à 50 %
sur la coordination des actions de sécurité dans les établissements du bassin.»
Pertinent. En lien avec les
autres chefs d’établissement
du secteur, «il viendra en soutien grâce à ses compétences,
liées à son passé. Il sera un interlocuteur absolument pertinent sur ces questions pour les
autres lycées, mais aussi pour
d’autres services de l’Etat
comme la préfecture. Il y aura
tout un travail de prévention
qu’il mènera au quotidien en
étant à l’écoute des établissements et de leurs difficultés».
Thomas est surpris par ce
choix : «C’est un message bizarre de proposer un ancien
gendarme en prévention sécurité dans cet établissement.»
Des membres du lycée ont effectué des recherches sur Internet. «Ce qu’on a vu ne nous
a pas rassurés. C’est notamment un partisan affiché de
Dupont-Aignan, lecteur de
Valeurs actuelles et téléspectateur de TV Libertés [fondée
par des anciens du FN défendant une ligne identitaire, ndlr]. Il a le droit
d’avoir ses convictions politiques, mais est-ce adapté à ce
lycée?» Thomas prévient: «Si
sa nomination est confirmée,
on mènera une action.» •
(1) Les prénoms ont été modifiés.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
u 19
10 millions de logements de
plus en trente ans Croissance dé-
mographique, déplacements de la population vers les zones côtières et les grandes métropoles régionales, divorces… Entre 1988 et 2018, le nombre
de logements est passé de 25,6 millions à 35,4 millions
en France métropolitaine, selon une nouvelle étude de
l’Insee. Près de six ménages sur dix (58 %) sont propriétaires du logement qu’ils occupent. PHOTO AFP
Au PCF, Pierre Laurent vers la sortie
Fusillade Une figure du grand
banditisme blessée à Paris
Un choc. Samedi, la direction communiste a perdu un
vote interne. A quelques semaines du congrès d’Ivrysur-Seine, les militants du
PCF – plus de 30 000 votants – ont placé le texte
d’orientation porté par André Chassaigne, président du
groupe communiste à l’Assemblée nationale, et Fabien
Roussel, patron de la fédération du Nord, devant celui de
Pierre Laurent, le secrétaire
national. La direction découvre la minorité.
Pour Pierre Laurent, la défaite est rude. Le sénateur, en
course pour un troisième
mandat, espérait placer de
nouvelles têtes à la direction
afin de redonner du souffle
à un parti en difficulté. Mais
les reproches à son encontre
sont nombreux, à commencer par l’absence de candidat
communiste lors de la présidentielle. Après des mois
d’hésitation, il avait choisi de
soutenir du bout des lèvres
La France insoumise. Il y re-
Rare dans les beaux quartiers, la scène s’est déroulée dimanche
vers 6 heures du matin avenue Georges-V, près des ChampsElysées. Deux hommes roulant dans une Smart ont été pris
pour cibles par les occupants d’un deux-roues et grièvement
blessés par balles. Les victimes ont été transportées à l’hôpital
entre la vie et la mort. Le bilan d’un probable règlement de
comptes visant une figure du grand banditisme. Connu pour
de multiples braquages de fourgons, notamment dans les années 90 et 2000, Sophiane H. a été atteint de plusieurs balles.
Les policiers n’ont jamais pu le prouver, mais ils suspectent
ce quadragénaire d’avoir organisé la spectaculaire évasion
d’Antonio Ferrara de la prison de Fresnes, en mars 2003.
REUTERS
«Des partenaires de la société
civile ont eu le sentiment
qu’il y avait une noblesse de robe
qui s’adressait au tiers état.
Rien n’est plus faux.
Mais le gouvernement doit
respecter ce ressenti.»
RICHARD
FERRAND
président de
l’Assemblée
nationale, au JDD
Dans un entretien au Journal du dimanche, ce proche d’Emmanuel Macron appelle l’exécutif à davantage «protéger et unir»
la société, le tout alors qu’un remaniement, rendu nécessaire
par la démission de Gérard Collomb et possiblement large, doit
intervenir lundi ou mardi. L’élu du Finistère, éphémère ministre de la Cohésion des territoires, attend un geste en direction
de la France rurale: «Il y a eu beaucoup de malentendus, à nous
de nous réconcilier avec les territoires. Sans doute qu’il y a eu
des insuffisances. Je suis pour des initiatives fortes», par exemple
«une place plus visible de ces enjeux» au sein du gouvernement.
Quant au remplacement de Collomb, Ferrand dit souhaiter «un
Jean-Michel Blanquer de l’Intérieur». Outre ceux de politiques,
les noms de François Molins, récemment nommé procureur
général près la Cour de cassation, et de Mireille Ballestrazzi,
directrice centrale de la police judiciaire, circulent. Mais selon
le JDD, c’est le maire de Prades, Jean Castex, secrétaire général
adjoint de l’Elysée sous Sarkozy et délégué interministériel aux
grands événements sportifs, qui tiendrait la corde.
de Jean-Luc Mélenchon, il
aurait aimé être candidat
lors des deux dernières présidentielles,
mais la direction a fait barrage. Il l’a mal
vécu. Un petit
fossé s’est
creusé entre
Laurent et lui.
Pour autant,
Chassaigne ne
postule pas au
poste de secrétaire national.
Il a toujours dit qu’il n’était
«pas intéressé» par le job. Ce
qui ouvre le champ à l’un de
ses proches, Fabien Roussel.
Une tête connue des communistes et inconnue du
grand public. Un vendredi
de septembre, on a croisé le
député du Nord à la Fête de
l’Humanité. Un caractère
trempé et un regard malin.
Des blagues, des questions,
et une présentation: «73 kilos, 49 ans, 13 de tension, je
suis en pleine forme.» Très
loin du style Pierre Laurent.
REUTERS
pense «tous les jours», raconte un proche. Discret,
Pierre Laurent n’a jamais
laissé paraître
ses émotions.
Il a assumé.
En interne,
des voix se
sont élevées.
Un de ses adversaires : «Il
a couru derrière une alliance de la
gauche impossible et Mélenchon nous a ridiculisés!» Un
autre le décrit comme un
«mou du genou qui a peur de
prendre la moindre décision». Laurent s’exprimera
lors du conseil national du
PCF, samedi 13 novembre.
Beaucoup parient sur une
démission rapide.
Pendant ce temps, André
Chassaigne a le sourire.
Cette victoire a des airs de
revanche. Le député du Puyde-Dôme, l’un des visages
du PCF, court après depuis
des années. Pas du tout fan
Offensif, il se démarque de la
direction actuelle: «Nous devons affirmer la volonté de
présenter un candidat
en 2022. Sinon, on va passer
notre temps à tenter de construire des unions et à la fin
on va se retrouver tout seuls
parce que personne ne voudra de nous.» Roussel fait
comprendre que le poste de
secrétaire national du PCF
l’intéresse. Un mois plus
tard, la moitié du chemin est
faite. La bande à «Dédé»
Chassaigne compte bien récupérer les clés de la maison, mais sans les demander. Ils attendent que Pierre
Laurent l’annonce. En septembre, Roussel se voyait
dans le rôle du rassembleur:
«Chez nous, on débat mais
nous sommes tous des camarades. A la fin, tous les membres respecteront la ligne décidée lors du congrès et notre
famille sera unie.» Sauf que
depuis samedi, cette logique
a du plomb dans l’aile.
RACHID LAÏRECHE
1an
C’est la peine de prison maximale
qu’encourt le capitaine américain
d’un navire de croisière qui doit être
jugé lundi à Marseille pour avoir enfreint les normes antipollution de
l’air. Outre le capitaine de l’Azura, géant
de 300 mètres de long et qui peut accueillir jusqu’à 3000 passagers, le tribunal
doit aussi juger le groupe Carnival, maison
mère de P&O Cruises, à qui appartient le
bateau. Ils doivent comparaître pour «utilisation, par un navire en mer territoriale,
de combustible dont la teneur en soufre est
supérieure aux normes autorisées». Ils encourent également une amende de
200 000 euros. Lors d’une première
audience en juillet, le capitaine ne s’était
pas présenté. La compagnie avait, elle, estimé ne rien avoir à se reprocher. Le fioul
du bateau avait été contrôlé le 29 mars à
Marseille. Il affichait une teneur en soufre
de 1,68 % alors que la limite est de 1,5 %.
Solidarité Un crédit d’impôt
pour l’hébergement de réfugiés ?
Le député LREM Aurélien Taché propose de créer un «crédit
d’impôt solidarité pour les Français qui acceptent d’héberger
des réfugiés» car «c’est l’affaire de toute la société». «Les Français qui hébergent des réfugiés qui ont été protégés par la
France, qui ont un titre de séjour», pourraient «déduire [de
leurs impôts, ndlr] jusqu’à 1500 euros par an pour les frais que
peut occasionner cet acte de solidarité», a-t-il détaillé. Et d’évoquer «un bon signal dans des moments un peu troublés». Son
amendement au projet de loi de finances pour 2019 a été cosigné par 58 députés LREM. Un programme expérimental d’hébergement de réfugiés chez des particuliers avait été lancé
en novembre 2016: les associations participantes pouvaient
alors toucher une aide allant jusqu’à 1500 euros par personne
prise en charge et par an.
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
FRANCE
Libération Lundi 8 Octobre 2018
Le personnel du centre hospitalier Pierre-Janet en grève le 3 juillet au Havre. PHOTO ANNE-CHARLOTTE COMPAN. HANS LUCAS
«Il est clair que la santé
n’est pas la priorité
de ce gouvernement»
Malgré la présentation d’un plan de mesures qui se voulait
rassurant, le monde hospitalier demeure inquiet. Plusieurs
centaines de praticiens s’alarment de la faiblesse des moyens,
dans une pétition dont «Libération» a eu la primeur.
Par ÉRIC FAVEREAU
I
ls se disent déçus, et surtout dépassés. Ne veulent pour autant
pas noircir trop vite l’horizon.
«Mais cela peut exploser à tout moment», lâche un ancien directeur
des hôpitaux. «L’attente d’une véritable réforme était très forte, voire
trop forte. On ne croit plus aux promesses», s’inquiète une infectiologue de l’hôpital d’Argenteuil
(Val-d’Oise). Plus direct encore, ce
propos d’un syndicaliste hospitalier: «Après coup, on peut dire que ce
fut un non-événement, en tout cas
pour l’hôpital.»
Deux semaines après l’annonce du
plan santé 2022 par le président de
la République, le scepticisme prévaut dans le monde hospitalier. Ce
plan –dont un des objectifs était de
redonner un peu d’espoir et de rassurer médecins comme infirmières – laisse manifestement le secteur sur sa faim. A l’image de la
nouvelle pétition initiée par le professeur André Grimaldi, diabétologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, et signée par
quelques centaines de praticiens
hospitaliers, que nous publions sur
notre site.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
Né d’un collectif apparu lors de
l’appel des 1 300 hospitaliers (lire
Libération du 16 janvier) pour une
réforme profonde du système, ce
texte est brutal. Sans ambiguïté.
Certes, les signataires prennent
soin de se féliciter du diagnostic
établi par la ministre de la Santé,
Agnès Buzyn, mais pour le reste, ils
s’alarment. «Nous sommes inquiets,
très inquiets de l’absence de mesures
financières significatives.»
Plus grave encore, les pouvoirs publics ont fait le choix, pour les signataires, de ne pas investir dans la
santé. «Les 400 millions d’euros en
plus pour 2019 correspondent à un
plan d’économie de 1,5 %, compte
tenu d’une augmentation des charges de 4 % et sans compter le taux
d’inflation annuelle évalué à 1,5%.
Cela adresse un triste message»,
note l’appel. «La rigueur cumulée
année après année se termine en
austérité et en dégradation du service rendu aux malades […]. Le gouvernement ne desserre toujours pas
le garrot placé depuis 2008 autour
du cou de l’hôpital public, poursuivent les signataires. Aucune augmentation du salaire des infirmières
et des aides soignantes n’est à ce jour
programmée, alors même que leur
niveau de rémunération se situe au
26e rang des 29 pays de l’OCDE.»
Quant à la tarification à l’activité
(T2A), dont la remise en cause était
annoncée comme la réforme-clé,
«elle reste le mode de financement
largement dominant». Et de conclure: «Nous déplorons que le grand
plan santé 2022 ne se donne pas les
moyens de ses ambitions.» Sévère.
Comme si toute la montée en pression de ces derniers mois n’avait accouché que d’une souris.
«L’armée ou la police». Gérard
Vincent, très bon connaisseur du
milieu et ancien délégué général de
la Fédération hospitalière de
France (FHF) se montre, lui aussi,
pour le moins circonspect : «Le
plan ? Il est clair que la santé n’est
pas la priorité de ce gouvernement.
C’est la police ou l’armée entre
autres, mais pas la santé. C’est un
choix.» Et il détaille: «La régulation
des dépenses de santé se fait et va
continuer de se faire sur le dos de
l’hôpital. Cela se traduit par un déficit des hôpitaux en 2018 qui sera le
double de celui de 2016.» Il enchaîne: «Le plan nous dit qu’il faut
faire travailler le secteur public avec
les établissements privés. Evidemment, mais cette coopération ne se
décrète pas. Les hôpitaux publics ne
vont pas se mettre du jour au lendemain à aimer le privé et réciproquement. Or, aucune contrainte pour
les pousser à travailler ensemble n’a
été prévue.» Pour Gérard Vincent,
il risque, du coup, de ne rien se passer, «à moins que les pouvoirs publics ne touchent vraiment à la restructuration des hôpitaux, et en
particulier qu’ils se mettent à transformer un grand nombre d’hôpitaux
généraux de taille moyenne en hôpitaux de proximité. Si tel est le cas, il
y aura de vrais gains de productivité. Mais le feront-ils ?»
D’autres observateurs insistent sur
l’absence de toute revalorisation salariale pour le personnel non médical, aides soignantes comme infirmières. «Comment redonner le
moral ? Comment vivre pour une
aide soignante à Paris avec
1 300 euros net par mois ? Et
1 800 pour une infirmière ? Ce n’est
pas possible, d’autant que la pression sur leur travail augmente, note
ce chef de service parisien. Or, on ne
veut pas régionaliser en partie les
rémunérations.»
doyen de Sorbonne Université, la
plus importante faculté de médecine, et personnage-clé des hôpitaux parisiens. Dans une lettre
adressée au directeur de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris
(AP-HP), Martin Hirsch, avant l’annonce du plan présidentiel, il concluait par ces mots très diplomatiques : «Il est urgent de donner un
signal apaisant afin de faire revenir
rapidement un peu de sérénité,
d’autant que je crains que les annonces prochaines du ministère de la
Santé soient pauvres en contenu
Réforme des retraites. André
Grimaldi constate, lui, avoir été
«surpris du succès immédiat de [cet]
appel». Une réaction qui fait écho à
celle du professeur Bruno Riou,
pour l’hôpital et, par conséquent,
aussi génératrices d’inquiétudes.»
Dans ce ministère de la Santé et de
la Solidarité, on semble déjà parti
sur autre chose : la réforme des retraites. Et on explique qu’il est encore tôt pour décrire la mise en
forme du «vaste chantier» de la
santé annoncé. Jusqu’à quand? Un
autre médecin de l’hôpital d’Argenteuil lâche, fataliste : «Vous verrez
quand la grippe va arriver, ce seront
les mêmes discours, les mêmes inquiétudes et à nouveau les mêmes
promesses.» •
La France moins portée sur les
traitements de choc que ses voisins
Une étude de la Cour des
comptes montre que les autres
pays européens ont réduit leurs
déficits, au prix de mesures
douloureuses pour les patients
comme pour les personnels.
les passages aux urgences jugés non urgents.»
Deuxième source d’économies, on ne rembourse plus tous les soins. C’est la «contraction
du panier de soins pris en charge». L’Espagne
a engagé depuis 2012 un mouvement de révision visant à supprimer les traitements de
«symptômes mineurs» (plus de 1000 produits).
L’Italie a fait de même. Les Pays-Bas ont
renoncé à rembourser les somnifères, tranquillisants et antidépresseurs, comme les contraceptifs pour les femmes de plus de 21 ans.
R
endue publique la semaine dernière à
l’occasion de sa présentation annuelle
sur la Sécurité sociale, une étude passionnante a été réalisée par la Cour des comptes, elle est intitulée «Dix ans d’évolution de systèmes de soins et de prises en charge des
dépenses de santé en Europe». Le résultat est
déroutant pour la France : nous sommes l’un
des pays européens qui a le moins réformé son
système avec la crise économique, et accepté
sans trop sourciller des déficits. Finalement, la
France est «parvenue à préserver la part des dépenses de santé prises en charge par la collectivité, un large accès aux soins, ainsi que les effectifs et les rémunérations des professionnels de
santé», constatent les magistrats.
Coupes et réorganisations
talier afin d’améliorer l’efficience des dépenses.
La Suède fait figure de précurseur dans ce domaine: des groupes hospitaliers ont été créés,
chaque région comportant désormais une organisation des soins hospitaliers hiérarchisée en
trois niveaux: un centre hospitalier universitaire; des centres hospitaliers régionaux pluridisciplinaires; et des centres de soins de premier
recours. Selon l’étude, «dans chacun de ces groupements, le centre hospitalier universitaire joue
un rôle de coordonnateur de la politique d’offre
de soins». Ce modèle a été adapté en Irlande et
le récent plan Macron s’en inspire.
Un autre volet s’est vite imposé avec «la diminution des effectifs et des rémunérations des profes- Des listes d’attente plus longues
sionnels de santé», à l’exception de la France. La Finalement, au-delà de l’aspect comptable, il y
Cour note que «les coupes ont été plus sévères a une conséquence, bien visible, de ces politidans les pays où les professionnels de santé, dont ques. «En Italie, la difficulté à obtenir un rendezles médecins, sont des salariés
vous de spécialiste, ou à faire
d’un système national de
réaliser un examen médical,
santé (Irlande, Espagne, Porvoire à fixer une date pour une
tugal) ou lui sont contractuelhospitalisation est de loin, avec
lement liés (Royaume-Uni,
le coût, la première conséItalie)».
quence mise en avant par les
Enfin, le changement le plus
enquêtes sur le système natiospectaculaire se situe dans la
nal de santé.» Au Portugal, le
réorganisation des hôpitaux,
nombre d’examens médicaux
sauf en France, là encore. «La
a diminué d’un quart enplupart des pays ont ainsi
tre 2010 et 2012 du fait des
procédé à des baisses de capacompressions budgétaires,
cités hospitalières et à un reet début 2018, plus
port d’une partie de l’activité
de 700 000 personnes
vers le secteur ambulatoire en
n’étaient pas inscrites dans les
ville», précise la Cour. «Cerpatientèles des médecins de
tains pays, comme la Suède
premier recours. En Irlande,
La Cour des comptes
qui avait connu une crise écoles files d’attente à l’hôpital
nomique majeure dans les
concernent plus de 15 % des
années 1990, ont pris ce virage
patients. «Au Royaume-Uni,
depuis plusieurs décennies déjà, le nombre de lits les délais de réponse pour quelques prestations
d’hôpital y passant de 12 pour 1000 habitants cibles (chirurgie, cancer, ambulances, urgences)
en 1991 à 2,4 en 2015. Au Royaume-Uni, le nom- se sont tous dégradés depuis 2012.» La situation
bre de lits d’hôpital rapporté à la population a s’est aussi aggravée en Espagne: le nombre de
été réduit de 4,1 pour 1000 habitants en 2000 patients en attente en chirurgie s’y est accru
à 2,6 en 2015…» Là où des réductions de capaci- de 57% entre 2006 et 2016. Dans ce pays, la dutés hospitalières ont été décidées, elles sont sou- rée moyenne en chirurgie atteint 83 jours.
vent allées de pair avec un regroupement hospiÉ.F.
«En Irlande, des
participations
forfaitaires sont
demandées […]
pour les
passages aux
urgences
(100 euros
par jour).»
Aux patients de payer
De fait, la crise a profondément touché les systèmes de santé en Europe. A partir de 2008, les différents gouvernements ont réagi. Et plutôt assez
vite, pour équilibrer des comptes qui commençaient à vaciller. Comme un réflexe, note la Cour,
la plupart des pays européens ont alors décidé
l’accroissement de la participation des patients
au coût des traitements. Ainsi, «presque tous les
plans d’économies ont fait appel à l’augmentation
des franchises, aux tickets modérateurs ou à la
mise de certaines dépenses à la charge des patients». Parfois, c’était franchement brutal.
Exemple: «En Irlande, des participations forfaitaires sont demandées depuis 2012 pour les séjours hospitaliers (75 euros par jour, portés à
80 euros en 2013), y compris les passages aux urgences (100 euros). Au Portugal, les forfaits hospitaliers ont plus que doublé en 2012. L’Espagne et
l’Italie ont suivi la même voie, avec en Italie, en
sus, une participation de 25 euros demandée pour
TOUS LES
MARDIS
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
EKLY
ONAL WE
TUES DAY,
INTERNATI
Copyright
2, 2018
OCTO BER
© 2018 The
New York
Times
Italy’s
Shadow
Luxury
Industry
n with
In collaboratio
By ELIZA
accueille
FOR THE
NEW YORK
TIMES
aseball
rased by B
A Border E
PHOTOG
or Texas,
in Mexico
its game is
antage.
Whether
e field adv
has a hom
de los Dos
this team
s
Tecolotes
By JAME
S WAGN
ER
nal an— The natio
The
home game
split their and Texas.
Laredos
Mexico
ided
between
arine prov
RAPHS
BY RYAN
CHRISTO
PHER JONES
N
BETH PATO A
LAZAZZER
NA
and MILE
— In the
INCE , Italy ramo in
BAR I PROVn town of Sante
at
Italia
n sat hard
southern
le-aged woma
stitched
Colle, a middkitchen table. She sort of
work at her a woolen coat, the
euat
800 to 2,000es in
carefully
will sell for
it
that
when arrivr colstyle
to $2,340)
fall and winte
ros ($935
part of the the Italian luxury
as
s
store
MaxMara,
lection of
.
not to be
fashion brand n, who asked lose her
But the womathat she could
the facfear
named for receives just €1 frommeter of
for each
livelihood,
employs her
tory that
comfabric she takes
pletes. “It t one
me abou one
hour to sewabout
meter, so hours
four to five
lete an
to comp
said
entire coat,” who
n,
the woma ut a
works witho
or incontract, try to
O FOR
“I
CIPRIAN
GIANNI
surance.
YORK TIMES
per
THE NEW
do two coats
on
Italy’s fashi on
day.”
is
work
The
trade relies e
d to
hom
outso urce local
low-paid
a
her from manwork.
factory that for
tures
ufac
bestbusiness,
some of the s in the luxury
i.
known name Vuitton and Fend
the
Louis
rstone of
including
is a corne
prevHome worksupply chain. It is am
n
h, Vietn
fast-fashio
, Banglades low-paid
alent in India re millions of
un-
Chaque mardi, un supplément
de quatre pages par le «New York
Times»: les meilleurs articles du
quotidien new-yorkais à retrouver
toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais
dans le texte, de l’Amérique
de Donald Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Lundi 8 Octobre 2018
IDÉES/
Le carnage
du Cameroun
anglophone
Depuis deux ans,
dans l’ouest du pays,
des centaines de
personnes sont mortes,
des villages entiers
se sont vidés.
La romancière nigériane
Chimamanda
Ngozi Adichie raconte,
à travers le parcours
de son «ami Theo»,
la violence subie par
la population anglophone
du pays.
Q
uand notre ami Theo a fait la connaissance de Libby, dans la province du Shandong, les parents de
la jeune Chinoise, qui allait devenir son
épouse, d’abord soucieux de protéger leur
fille unique et méfiants envers les Africains, ont finalement accordé leur bénédiction avec ces mots : «Au moins, ce n’est
pas un de ces Noirs qui sont moches.» Theo
raconte l’anecdote avec un amusement
narquois, donnant à penser qu’il développerait la question s’il n’était déjà autrement accablé. C’est un homme agréable et
doux, respectueux et fiable, quelqu’un
dont on dirait en Afrique de l’Ouest :
«C’est un garçon bien élevé.» Cependant,
depuis l’année dernière, une lourde chape
de plomb pèse sur sa poitrine.
Theo est un Camerounais anglophone, et
sa terre est en danger. La couverture des
événements qui se déroulent dans la région ouest du Cameroun est chiche, et
lorsque les médias les évoquent, c’est sous
l’expression de «crise anglophone», ce qui
donne une coloration plutôt bénigne à une
dévastation terrible. Le fait est que des
centaines de personnes sont mortes. Que
des villages entiers se sont vidés, maisons
et magasins réduits en ruines calcinées.
Ce carnage ne procède pas tant d’un conflit linguistique que de l’absence fatale,
une fois de plus, de prise en compte par
une nation africaine de sa population
minoritaire. C’est aussi le produit du bourbier légué par l’Europe coloniale.
Le Cameroun a été une colonie allemande
jusqu’à la Première Guerre mondiale, où
les armées britannique et française se sont
emparées du pays et l’ont divisé. La France
s’est arrogée la part du lion, tandis que la
Grande-Bretagne prenait une fine tranche
en bordure de sa colonie du Nigeria.
(Certains Nigérians sont partis s’y établir ;
ma mère, nigériane, est née en 1942 de
parents qui venaient de monter une affaire
au Cameroun britannique.)
En 1960, le Nigeria et le Cameroun français ont accédé à l’indépendance, mais
l’indépendance n’allait pas faire partie des
options offertes au Cameroun britannique. Dans cette zone, en effet, les citoyens se sont vus peu après placés par
consultation devant l’alternative suivante :
rattachement au Cameroun français ou
intégration au Nigeria. Le nord du Cameroun britannique a choisi le Nigeria, le sud
a opté pour le Cameroun français.
C’est ainsi qu’est née la république fédérale du Cameroun : un pays bilingue unique composé de deux régions autonomes.
Sur le drapeau national figuraient
deux étoiles, symboles de cette union
entre anglophonie et francophonie.
Au regard de la Constitution, l’union était
équitable. Dans les faits, c’était tout le contraire, la région française dominant largement par sa taille et sa population. Rapidement, de par une volonté politique, cette
union devint injuste. En 1972, un référendum transforma la structure du pays en la
rendant unitaire, ce qui de facto anéantissait l’autonomie de la région anglophone.
En 1975, un nouveau drapeau fut créé : une
seule étoile en occupait le centre ; l’autre
avait été effacée.
Pour Theo, qui a grandi dans la ville anglophone de Bamenda, ce ne fut que la confirmation officielle de la réalité dans laquelle
il vivait. Etre né anglophone, cela signifiait
grandir avec une conscience aiguë de la
marginalité de son identité. Ça signifiait se
moquer des ministères mineurs du gouvernement en les traitant de «ministères
anglophones». Les anglophones, qui représentent environ 20 % de la population,
se donnaient du mal pour apprendre le
français, tandis que les francophones balayaient d’un revers de main la réciproque,
apprendre l’anglais. Ce n’était pas seulement la langue française que l’on considérait supérieure, mais aussi la francité – la
bureaucratie, la culture, selon ce qu’un
universitaire camerounais a appelé la
«gallicisation de la vie publique».
Au lycée, Theo détestait la chimie parce
que son professeur francophone ne parlait
pas trois mots d’anglais et que, lorsque les
élèves désemparés lui posaient des questions, il les injuriait en français et les
fouettait. Un jour, des policiers francophones ont arrêté un autobus où se trouvait Theo et ont pris à part les anglophones, qu’ils ont harcelés et traités
d’«Anglo-fous». L’oncle de Theo a appris le
français et a tenté de se faire passer pour
francophone afin d’obtenir un travail à
Yaoundé, la capitale.
Comme de nombreux Camerounais des
deux régions qui pâtissent de l’incompétence d’une bureaucratie gouvernementale gourmande de pots-de-vin, le père de
Theo, greffier à la cour, n’a pas touché sa
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
De gauche à droite : Voiture incendiée dans la province
majoritairement anglophone de Buea, Cameroun,
le 3 octobre. PHOTO MARCO LONGARI. AFP Dans le camp de
déplacés de Ngala, au Nigeria, en 2016. Une classe à Zimai,
dans l’extrême-nord du Cameroun, qui accueille des
déplacés, le 25 janvier. PHOTOS SYLVAIN CHERKAOUI. COSMOS
Etre né anglophone,
cela signifiait grandir
avec une conscience
aiguë de la marginalité
de son identité.
Les anglophones, qui
représentent près
de 20% de la population,
se donnaient du mal
pour apprendre
le français, tandis que
les francophones
balayaient d’un revers
de main la réciproque,
apprendre l’anglais.
de la demande d’asile, sa terre, le Cameroun anglophone, se déchirait. Les enseignants faisaient grève pour protester
contre l’affectation systématique de professeurs francophones dans les écoles
anglophones. Les avocats et magistrats
anglophones, coiffés de leurs perruques
blanches et bouclées, descendaient dans
la rue pour réclamer le changement. Le
Cameroun a deux systèmes juridiques qui
entrent souvent en conflit, la Common law
du droit anglo-saxon dans la région anglophone et le code civil français dans la partie francophone. Cela faisait déjà longtemps que des juges francophones
exerçaient dans les tribunaux anglophones, et les avocats réduits à plaider devant
des juges qui s’emmêlaient les pinceaux
étaient arrivés à saturation. Des citoyens
ordinaires rejoignirent les rangs des manifestants. Ils voulaient l’autonomie. Ils voulaient des enseignants qui parlent anglais
et des juges formés au droit en vigueur.
En 2016, le gouvernement répondit par un
étonnant déferlement de violence. Manifestants repoussés au gaz lacrymogène.
Soldats tirant dans la foule. Des dizaines
de civils furent assassinées, selon les rapports. Des femmes furent violées, des villages incendiés. Du jour au lendemain, des
gens qui avaient des maisons devinrent
des réfugiés.
La plupart des anglophones n’avaient rien
demandé d’autre que l’autonomie, mais
face au feu de la violence étatique, le mouvement indépendantiste, jusqu’alors
considéré comme marginal et sans importance, parut soudain légitime.
Comme la plupart des mouvements de ce
type, le mouvement indépendantiste est
mal défini et désorganisé. Des groupes
pro-indépendance ont été accusés d’enlèvements et d’extorsion. Certains leaders du
mouvement indépendantiste vivent en
Europe ou aux Etats-Unis. Les factions armées se considèrent en guerre contre l’Etat
camerounais. Mais, en dessous de tout
cela, il y a la vérité vibrante d’une minorité
qui a été marginalisée et qui n’en peut plus.
Lorsque Theo parle de la situation, il utilise
des mots tels que «révolution» ou «lutte»,
que la force brute de son émotion sauve de
la grandiloquence. Il appelle sa mère tous
les jours et s’inquiète quand elle ne répond
pas tout de suite. Il scrute les photos envoyées sur WhatsApp, des villages incendiés, un cadavre affreusement déchiré par
une balle. L’année dernière, quand le gouvernement a coupé l’accès à Internet dans
la région anglophone pendant trois mois
en arguant que les médias sociaux attisaient les troubles, Theo était rongé d’in-
quiétude. Il a participé à des manifestations devant l’ONU et l’ambassade
française. Sa famille a rejoint le flot de
réfugiés qui partent pour le Nigeria, chassés par la peur. Sa passion mêle foi, rage et
théorie du complot. Il est convaincu que le
président français, Emmanuel Macron,
s’est rendu au Nigeria pour lever des troupes et éliminer les anglophones. Il veut lire
des livres sur les révolutions passées pour
en tirer des infos utiles. Il prie souvent.
Récemment, alors qu’il jouait avec notre
petite fille, le fils de Theo a sorti une carte
de jeu de mémoire, de couleur bleue, d’un
panier de jouets.
«Ça, c’est indigo !» s’est-il exclamé.
J’ai taquiné Theo :
«Tu pousses vraiment très loin le zèle de
l’immigrant africain ! Le pauvre garçon a
3 ans à peine et il ne connaît pas juste le
bleu, il connaît l’indigo ?
— Nous faisons des exercices, m’a répondu
gravement Theo. Je veux le préparer au
jardin d’enfants. Dans ce pays, au moins,
ta réussite est fonction de ton mérite.»
Il y avait une pointe d’incertitude dans sa
voix, et il a détourné le regard. •
Traduit de l’anglais par Mona de Pracontal
Par
CHIMAMANDA
NGOZI ADICHIE
DR
pension après avoir pris sa retraite. Theo
l’a accompagné à Yaoundé pour s’enquérir
des versements. Là, dans un bureau de la
fonction publique, le père de Theo s’est exprimé en anglais. Le fonctionnaire lui a répondu en français. «C’est un pays bilingue
ici, lui a fait remarquer le père de Theo. Au
poste que vous occupez, on devrait être capable de parler indifféremment l’anglais et
le français.» («Mon père avait un côté provocateur», ajoute Theo.) Peut-être s’était-il
lassé de la marginalisation et du malaise
qui l’accompagne, du sentiment d’être un
citoyen de seconde classe dans son propre
pays ; peut-être aussi croyait-il pouvoir
donner une opinion sans que cela entraîne
de conséquences. Toujours est-il qu’on ne
lui a jamais versé sa pension de retraite. A
sa mort, sa famille élargie, qui dépendait
de lui, s’est trouvée démunie.
Theo voulait des opportunités, il voulait
avoir le choix. On était en 2000 et forte
était la demande de professeurs d’anglais
en Chine, dans le cadre de l’initiative du
passeport chinois pour le monde. Theo a
postulé à une offre d’emploi sur Internet.
A sa propre surprise, on lui a fait une proposition. Avec les économies tirées de son
petit commerce de riz et de haricots, il s’est
procuré un visa et a acheté un billet
d’avion pour la Chine.
Là-bas, il a enseigné l’anglais. Il a appris le
mandarin. Il est tombé amoureux de Libby,
de son élégance, de son assurance tranquille. La foi chrétienne qu’ils partagent les
a unis. Ils ont eu une fille. Lorsque Libby
s’est trouvée enceinte de nouveau, ils se
sont inquiétés du prix qu’ils auraient à
payer s’ils enfreignaient la politique de l’enfant unique. Ils voulaient désespérément
ce bébé. Alors, ils sont venus aux EtatsUnis, en tant que demandeurs d’asile.
Pendant que Theo progressait pas à pas
dans le labyrinthe du processus américain
Ecrivaine, auteure de «Americanah»
(éd. Gallimard, 2015, trad. Anne Damour)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Lundi 8 Octobre 2018
IDÉES/
PHILOSOPHIQUES
Par
SANDRA LAUGIER
Professeure de philosophie à
l’université
Paris-I Panthéon-Sorbonne
Du juge Thomas
au juge Kavanaugh,
classe de haine
Il y a deux ans, le téléfilm «Confirmation»
retraçait le combat d’Anita Hill contre un juge
aux portes de la Cour suprême, qu’elle accusait
de harcèlement. Aujourd’hui comme hier :
deux hommes de pouvoir éructent contre
leurs accusatrices, paniqués à l’idée de perdre
leurs privilèges.
L
es séries télé permettent désormais au public de revenir
sur certains épisodes de la fin
du XXe siècle, créant un nouveau
genre. Les Emmy Awards ont ainsi
récompensé The Assassination of
Gianni Versace (2018), second volet
de la série American Crime Story
après une première saison, déjà
primée, consacrée à l’affaire
O. J. Simpson, The People v. O. J.
Simpson (2016). Après les années 60
réinventées par Mad Men, les années 80 et 90 sont devenues un sujet
en soi, portant une éthique et une
esthétique commune –vêtements,
coiffures, technologies d’un temps
proche et pourtant désorientant.
The Deuce (HBO, 2017), nouvelle série de David Simon, décrit le développement des industries du porno
et du sexe dans les années 90 à
New York, sur une section de la
42e Rue.
Nous avons déjà évoqué la magnifique série The Americans, ancrée
dans l’époque de Reagan, récompensée enfin quoique insuffisamment (après avoir été ignorée depuis
six ans) par un Emmy à l’excellent
Matthew Rhys. Un autre téléfilm,
diffusé en 2016, résonne aujourd’hui
fortement avec l’actualité : Confirmation (HBO) est consacré aux auditions du juge Clarence Thomas par
le Sénat, qui devait valider, en 1991,
sa nomination à la Cour suprême
américaine. Le suspens est assez faible (on voit le juge Thomas trôner,
aujourd’hui encore à la Cour), pourtant on ressent une tension extrême
lors des scènes décrivant les longues
heures d’audition d’Anita Hill – interprétée par Kerry Washington, star
de la série à succès Scandal – une
universitaire qui dénonçait le harcèlement (verbal: invitations bizarres,
obsession pornographique…) que
lui avait fait subir Thomas lorsqu’il
était son collègue des années plus
tôt.
On est assez glacé par la situation où
un comité 100% masculin et blanc,
piloté par Joe Biden (à l’époque sénateur démocrate et personnage
d’une lâcheté confondante dans le
film) et baladé par les républicains
conservateurs, interroge avec brutalité et ironie une femme noire, isolée, vulnérable, sans accorder le
moindre crédit à ses affirmations, et
refusant par ailleurs de faire témoigner d’autres femmes victimes des
mêmes traitements de la part de
Thomas. On est impressionné par la
scène où le juge Thomas (très convaincant Wendell Pierce, acteur
culte de The Wire) se défend comme
un beau diable, avec une sincère colère devant la mise en cause de sa
nomination, lui qui allait devenir le
premier juge noir à la Cour suprême.
Parlant de «lynchage high-tech», il
invoque le racisme (réel) du monde
politique qui s’arrangeait bien de
l’accusation stéréotypique d’un Noir
– argument qui allait aussi être au
cœur de la défense de O. J. Simpson.
Comme si ce racisme ne concernait
que lui. Le film n’en est pas moins
une véritable réhabilitation d’Anita
Hill; et il est vrai qu’aujourd’hui personne ne doute plus de la véracité de
son témoignage – ne serait-ce que
parce qu’on se rend compte qu’elle
n’avait aucun intérêt personnel à
l’offrir. Mais aussi parce que, depuis,
les preuves du harcèlement se sont
accumulées, sans pour autant remettre en cause la présence du juge
Clarence Thomas dans la plus haute
juridiction des Etats-Unis. Son comportement s’est sans doute banalisé… Il n’en reste pas moins qu’il a
menti lors de son audition au Sénat.
Sans parler des nombreuses décisions défavorables aux droits des
Comme l’a indiqué
Paul Krugman
dans un édito du
«New York Times»,
ces hommes blancs
vindicatifs ne sont
pas des pauvres
travailleurs frustrés
victimes de
la mondialisation.
Ils appartiennent
à l’élite car «la
haine va souvent
avec des hauts
revenus».
femmes qu’il a pu approuver, avec
constance, depuis 1991.
Lors de sa diffusion, le film paraissait décidément rétro, un peu
comme la guerre froide des Americans –certains critiques ont même
eu la finesse de souligner à quel
point ces problématiques étaient dépassées. Aujourd’hui, à l’heure où la
nomination du juge Brett Kavanaugh à la même Cour suprême fait
polémique, on ne peut faire autrement que de revenir sur ce moment.
Anita Hill elle-même est intervenue
dans le débat autour de la confirmation du juge Kavanaugh, un ultraconservateur proposé par Donald
Trump pour remplacer le plutôt modéré Anthony Kennedy, et ainsi
avoir la mainmise sur les décisions
de la Cour suprême dont on sait
combien elles sont cruciales, entre
autres, pour les droits des femmes,
des travailleurs et des migrants.
La situation de la première accusatrice de Kavanaugh, Christine Blasey
Ford – une femme universitaire,
pondérée, qui n’a, elle, non plus
d’autre raison de se mettre en avant
que le souci de la vérité et l’angoisse
de voir un tel personnage arriver à
la plus haute juridiction de son
pays – ne peut que rappeler celle
d’Anita Hill. Toutefois, soit parce
qu’elle n’est pas noire, soit par la
retenue publique suscitée par le
mouvement #MeToo, elle a été traitée avec respect par le comité sénatorial.
Elle a parlé avant Kavanaugh (le film
Confirmation rappelle que l’ordre
des auditions avait été inversé en
dernière minute pour faire parler
Clarence Thomas en premier) et elle
n’a été traitée ni de slut [«salope»,
ndlr], ni de menteuse dans la presse
et les milieux politiques, comme
Anita Hill. Il est vrai qu’on parle
cette fois d’une tentative de viol avec
contrainte physique, par un Kavanaugh alcoolisé et brutal. Seul le
président Trump s’est permis de se
moquer de Christine Ford en singeant ses hésitations, mardi dernier,
à un meeting de soutien à un candidat républicain, suscitant les rires
gras de son public.
Or, les incertitudes mêmes de Christine Ford sont ce qui rend son témoignage crédible, car il n’est pas
orienté entièrement en sa faveur. Et
de fait, sa sincérité, cette juste tonalité, fait son effet –«le pouvoir de la
vérité» de la voix féminine. Brett Kavanaugh, pour y répondre, a sans
doute pensé à la défense outragée (et
finalement efficace) de Clarence
Thomas. Mais sa rage, rictus haineux compris (regarder l’excellente
imitation par Matt Damon dans Saturday Night Live), n’a, en réalité,
guère à voir avec celle d’un Clarence
Thomas. Elle était calculée et bullying (volontairement intimidante),
une éructation contre le scandale
qu’il y a à accuser quelqu’un d’aussi
respectable que lui.
On est sidéré des multiples mensonges de sa déclaration: d’accord pour
dire que personne ne sait absolument ce qui s’est passé dans cette
maison de Bethesda lors d’une soirée arrosée de 1982 (bien qu’on en ait
quelque idée après le témoignage de
Christine Ford), mais personne ne
peut gober la légende d’un Brett Kavanaugh étudiant modèle et ami
exemplaire, rat de bibliothèque, enfant de chœur, bénévole dévoué de
la soupe populaire – alors que de
multiples témoignages y compris de
ses amis, et son désormais fameux
album de promo où sont listés ses
exploits, racontent une histoire différente, de jeunesse dorée, fûts de
bière, brutalité et sexisme grossier.
Certes, on peut changer en vieillissant, mais pourquoi mentir sur le
passé? La biture n’est pas un crime,
mais ce qui transparaît désormais
du comportement du jeune Kavanaugh est incompatible avec les personnages et les statuts de bon père
de famille et de juge idéal qu’il tente
de construire pour avoir la main sur
la Cour suprême. Son argument :
l’accusation est incompatible avec
ce qu’il est, son parcours, son caractère. En tout cas, son discours multimensonger, conspirationniste et
haineux a eu pour beaucoup un effet
répulsif, loin de l’impartialité qu’on
attend d’un candidat à la fonction
– et confirmant l’image d’un parti
républicain d’angry white men
(«hommes blancs qui ont la haine»).
Comme l’a indiqué Paul Krugman
dans un édito du New York Times, ces
hommes blancs vindicatifs ne sont
pas, contrairement à ce qui ressortait
de l’élection de Trump, des pauvres
travailleurs frustrés victimes de la
mondialisation. Ils appartiennent à
l’élite car «la haine va souvent avec
des hauts revenus». Leur ressentiment «haut de gamme» (dit Krugman) est porté par la peur de perdre
leurs privilèges, ou le désir effréné
d’en avoir encore plus. Peu importe
donc qu’une enquête du FBI, dont les
résultats ont été rendus jeudi, blanchisse Kavanaugh –téléguidée par la
Maison Blanche, elle est destinée à
rallier les derniers indécis à la confirmation du juge qui a fait ses preuves
dans toutes ses décisions antérieures
en matière d’activisme réactionnaire
contre les défavorisés et les femmes.
Maintenant que Kavanaugh est confirmé, malgré les hésitations de plusieurs républicains et l’effet désastreux de son audition pour l’image
de la justice, il ne reste plus qu’à se
rappeler que quelques mois après
l’humiliation d’Anita Hill, des dizaines de femmes, portées par l’indignité du spectacle, furent élues au
Congrès américain. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine
Prokhoris et Frédéric Worms.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL SCHNEIDERMANN
Un beau livre
de viols coloniaux
Sous couvert
de dénoncer
l’exploitation,
«Sexe, Race
et Colonies»
présente
1 200 images
de corps noirs
exhibés,
humiliés.
Pourquoi
une telle
accumulation
d’images
dégradantes ?
Cela pose
la question :
qui est légitime
à dénoncer
le viol colonial ?
D’
abord, il y a une couverture
de Libération, un samedi,
avec ce titre : «le viol colonial». Tout un dossier est consacré à
un livre, Sexe, Race et Colonies (éditions de La Découverte), livre coordonné par l’historien de la colonisation Pascal Blanchard. A lire Libé, le
projet semble clair: ce livre dénonce
l’exploitation sexuelle des colonisé·e·s par les colonisateurs français, tout au long de la colonisation,
en Afrique, en Afrique du Nord, en
Asie, dans l’océan Indien, partout.
Parfait. Arrive l’objet. Il est lourd
(plus de 4 kilos). Il est cher (65 euros).
Pourquoi si lourd? Pourquoi si cher?
Parce qu’il est truffé de photos: plus
de 1 200 images. De tous types (tableaux, caricatures, affiches, photos). De tous formats. En noir et
blanc et en couleur. Parfois se déployant seules, langoureusement,
sur une double page. Parfois comme
entassées dans les cales, à quatre ou
cinq par page. Des corps noirs. Exhibés, pénétrés, enlacés par des corps
blancs. Evidemment, des textes
autour. Mais qui va lire les textes? On
feuillette. Et on a envie de vomir.
C’était donc ça, ce livre de dénonciation dont parlait Libé ?
Ce n’est pas qu’on soit spécialement
bégueule. On n’a rien de particulier
contre le porno. On vomit parce
qu’on a cru ouvrir un livre d’histoire,
et qu’on se retrouve en train de
feuilleter un gros beau livre porno.
Vous savez, les beaux livres, sur les
tracteurs, les peintres du Quattrocento ou les pipes en écume ? Cette
fois, c’est un beau livre de viols coloniaux. Oui, certains lecteurs vont le
lire d’une seule main. Tout le monde
fait semblant de ne pas le savoir, de
regarder ailleurs, mais l’auteur le
sait. L’éditeur le sait. Les libraires le
savent, s’ils ont ouvert le livre. On ne
sait pas trop ce que ce livre vient
chercher en nous, mais c’est sale.
C’est quelque chose d’englué dans les
tréfonds boueux de la mémoire collective française. Et on reste seuls,
avec ce quelque chose. A aucun moment, les auteurs n’ont tenté d’y coller des mots. Bien sûr, il y a les textes.
Mais, le plus souvent, ils parlent
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
d’autre chose que des images qui les
assaillent et les rongent comme des
plantes vénéneuses. Comme si eux
aussi, ils regardaient ailleurs. Il est
peu probable, d’ailleurs, que les
auteurs aient su exactement quelles
photos viendraient illustrer leurs lignes. Ils n’auraient pas écrit si détaché.
Dans les jours qui suivent, paraissent
ici et là, en ligne (notamment dans
Libé) quelques cris d’effroi et de colère face à ce livre. Pas énormément.
Pas sous la signature des grandes
consciences habituées des cris d’effroi et de colère. L’indignation est
clairsemée. Ces textes disent leur dégoût du beau livre porno. Jusque-là,
on est d’accord. Et ils disent aussi
autre chose, de plus compliqué: que
les auteurs, historiens blancs,
n’avaient pas le droit de faire ce livre-là avec ces photos-là. Que ces
photos ne leur appartiennent pas.
Que la publication de ces photos
constitue un second viol, post mortem. Qu’il fallait, par exemple, de-
On ne sait pas trop
ce que ce livre
vient chercher
en nous,
mais c’est sale.
C’est quelque chose
d’englué dans
les tréfonds
boueux
de la mémoire
collective française.
Et on reste seuls,
avec ce quelque
chose.
mander l’autorisation aux ayants
droit des victimes. Vaste programme !
A peu près au même moment, se
tient sur les plateaux de télé et dans
les journaux un débat sur la procréation médicalement assistée. On y entend des spécialistes: des médecins,
des biologistes, des généticiens, des
pionniers septuagénaires du bébééprouvette. On y voit aussi plusieurs
ecclésiastiques de haut niveau. Certains sont favorables à la légalisation
L'ŒIL DE WILLEM
u 25
de la PMA, d’autres opposés. On voit
même (beaucoup) l’animateur de
RTL Marc-Olivier Fogiel, qui a deux
enfants nés de PMA. Mais très peu de
femmes lesbiennes, ou célibataires,
catégorie pourtant principalement
concernée par la PMA. Des journalistes lesbiennes protestent, là aussi,
contre cette sous-représentation.
Mais là encore, la protestation reste
clairsemée.
Dans les deux cas, c’est la question de
la légitimité de la prise de parole publique, qui est posée. Qui est légitime
à dénoncer le viol colonial. Les historiens seuls ? Les descendants de
colonisés seuls ? Les deux ? Personne ? Et à s’exprimer sur la PMA :
les experts? Les religieux? Les concerné·e·s? Les deux? Tout le monde?
Voici peu, ces questions ne se posaient pas. La parole était distribuée
par des institutions (journaux, universités, comités d’éthique). Depuis
les réseaux sociaux, la chose ne va
plus de soi. Il va bien falloir se partager la parole. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Lundi 8 Octobre 2018
CULTURE/
POP EN
FRANCE
L’air de rien
En cette rentrée, l’arrivée
massive d’artistes en porteétendard d’une énième nouvelle
chanson française confirme
le désarroi d’une génération qui,
sous couvert d’attitude subversive,
produit une musique plus lisse
et insignifiante que jamais.
Par
OLIVIER LAMM
Collage TREY WRIGHT
«T
out est devenu flou/ Et j’en ai peur,
la suite, on verra.» Le refrain est
chanté par Angèle dans Flou, la
chanson qui clôt Brol, son très promu et médiatisé –jusque dans les colonnes de Libération lundi dernier– premier album qui vient
de paraître chez Universal. Le rythme est
contemporain et un peu naze, entre tropical
house à la Ed Sheeran et house tout court, trouvé qu’on serait tenté de l’ériger en manimais la jeune Bruxelloise y brouille les pistes feste. Manifeste de quoi ? D’une tendance
du chant variète de manière assez embal- lourde dont on peinait précisément à déceler
lante, absurdement lovée entre Tal, les Bri- les contours jusqu’à récemment, et qui tengitte et Rihanna, avant d’accélérer la cadence drait à prouver que tout a changé en profondes mots et finir, sous l’effet d’un
deur dans la musique populaire «léAuto-Tune indispensable, par évo- ANALYSE gère» en France ces derniers mois
quer les inévitables PNL. Et si l’objet
sans qu’on se rende tout à fait
des paroles est, comme la plupart des autres compte du comment et du pourquoi. Car cette
chansons de l’album, la crise existentielle de «French pop» –étendard sous lequel ces artisl’utilisateur des réseaux sociaux, on retient tes se reconnaissent plus ou moins– s’avère
de Flou le mot qui lui sert de titre, si bien être, au-delà du fourre-tout, une singularité
molle qui évoque beaucoup la «société liquide» et qui a tout l’air, à en croire l’emballement critique et parfois public autour des
productions de certains, de plaire à des cibles
de cultures et d’âges très divers, des auditeurs
de Skyrock à ceux de France Inter.
MARMITE DE COM
Cela explique sans doute la confusion créée
ici (ou là) par la déferlante d’albums qui caractérise cette rentrée: Columbine, The Pirouettes, Odezenne, Grand Blanc, Flavien Berger,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 27
Columbine, Christine
and the Queens, Angèle,
The Pirouettes, Flavien
Berger, Grand Blanc
et Corine. PHOTOS
S. HEMELS/ J. MORGAN/
C. ABRAMOW/ F. TORRE/
V. LE GUERN/ B. CAMACA/
Z. KOWACS
les fleurons confirmés Clara Luciani, Therapie Taxi, Moodoïd ou Juliette Armanet – de
s’afficher en groupe sur les murs du métro parisien, façon grande réunion AB Productions,
sur fond de dégradé agressif et acidulé. Intitulé Souvenirs d’été, ce premier album officiel
de la plateforme de streaming invitait la
«crème» de cette «nouvelle vague» à reprendre des tubes estivaux certifiés inconscient
collectif de notre beau pays, de Joe Dassin à
Bananarama. Une opération aux retombées
musicales médiocres, à laquelle il faut reconnaître, tout de même, de nous avoir permis de
distinguer dans le boucan cette ambition encouragée par l’industrie : pour de bon, cette
pop veut devenir notre variété. Mais est-ce là
vraiment une possibilité ?
En 2018, le terme «variété française» est vecteur de nostalgie plus que d’actualité. Les
stars du genre à son pic d’importance culturelle et commerciale – les années 80 et 90 –,
sont soit mortes, soit à l’âge où l’on commence à s’inquiéter qu’elles le seront bientôt.
A l’exception de quelques survivants (Bruel,
Mylène Farmer), vainqueurs de télé-crochet
et chanteuses à voix éraillée (Hoshi, Jain, Nili
Hadida…), ceux qui caracolent en tête des
classements de meilleures ventes et streaming en ce début d’année scolaire appartiennent en grande majorité à la catégorie dite de
l’«urbain», dans laquelle pataugent indifféremment rap, r’n’b, dance commerciale.
Autant dire que si une variété française existe
encore au sens d’une musique légère cristallisant la communion majoritaire, c’est du côté
du rap français au sens large, qui a plus de
trente ans d’âge.
FRICOTAGE AVEC L’ANGLAIS
Angèle, dans une certaine mesure Christine
and the Queens et bientôt Corine ou Aloïse
Sauvage jouent des musiques très différentes
les unes des autres, qu’on associe souvent
même à des univers bien distincts (indie pop,
électronique, rap, rock, variété), mais qui ont
l’air d’avoir maturé dans une même marmite
de com, de sons et d’ambitions et qui jouent
toutes, à leur manière, d’un certain renversement des valeurs. Cet été, une compilation
Deezer permettait en tout cas à bon nombre
de ces artistes –parmi lesquels il faut ajouter
A la première écoute ou au premier regard
–rassurant, selon les termes du marché, puisqu’ils sont blancs, jeunes et beaux pour la plupart –, Flavien Berger, Odezenne ou The Pirouettes remettent la machine dans la bonne
direction, c’est-à-dire qu’ils rétablissent le
lien, déjà ténu dans les années 80, entre la variété et la chanson dite «grande», basée sur
des textes littéraires et des personnalités d’artistes caractériels, inaliénables aux stratégies
marketing pour nous les vendre. Par réflexe,
on a inscrit leur démarche dans la continuité
des écoles qui descendaient explicitement et
volontairement de la chanson: les bandes des
labels Lithium et Village vert (Dominique A,
Autour de Lucie), la chanson alternative (les
Innocents, l’Affaire Louis’ Trio), la «nouvelle
chanson française» de Delerm, Bénabar ou
Biolay, encore la variété «indé» du label Tôt
ou Tard. Mais a-t-on bien écouté et, surtout,
a-t-on perçu à quel point le monde autour
avait changé? Une vérité se cache derrière le
terme «French pop», qui nous vient directement du Royaume-Uni et de ce moment charnière, après le tsunami French Touch de la fin
des années 90, où la critique britannique a eu
besoin d’une étiquette pour désigner les artistes qui échappaient à son mépris historique
pour la musique populaire française –Françoise Hardy, Air ou Gainsbourg. Naturellement, la plupart des artistes estampillés «pop
de France» s’en réfèrent aux modèles qui ont
le plus profondément contribué à ce que la
musique populaire française se considère
autrement, Daft Punk, Phoenix et Daho, le
plus anglophile et réticent des chanteurs
français.
Peu importe l’emballage affiché, leur musique
et surtout leur ambition s’entendent partout
dans les disques d’Angèle à Flavien Berger,
bien au-delà de la liste d’influences citées par
les uns ou les autres en interview (de Michel
Berger à Philip Glass), comme des évidences
industrielles, puisque ce sont eux qui ont fait
tomber les murs qui enfermaient jusque-là la
musique française dans son territoire et initié
la grande fluidification des genres. Au grand
jeu des identités, on ne se cassera d’ailleurs
pas seulement les dents à essayer de ranger
par genres Columbine (plutôt rap), Odezenne
(plutôt chanson réaliste), Aloïse Sauvage (plutôt rap), Eddy de Pretto (plutôt chanson rappisante), Grand Blanc (plutôt indie rock), Flavien Berger (plutôt techno), Angèle (plutôt
chanson), Corine (plutôt disco) ou The Pirouettes (plutôt… quoi déjà?) –on s’enlisera
jusqu’au cou dans une mouise sans nom pour
se retrouver sous le feu de ceux qui y voient
une considération d’arrière-garde. Personne
ne peut nier à la musique populaire son enthousiasme à muter et se mélanger, encore
moins reprocher à des jeunes artistes d’embrasser la liberté de butiner où bon leur semble, y compris dans les vide-greniers. Mais on
perçoit surtout l’aubaine pour l’industrie musicale, toujours en quête de renouvellement
et d’opportunités de parler au plus large public possible, à moindre frais. A cet effet, la
jeune garde French pop est idéalement connectée aux genres dits «urbains», auxquels
elle emprunte ses codes musicaux et son attitude comme une évidence, de Columbine qui
se glisse comme un poisson dans l’eau dans
l’institution Planète Rap sur Skyrock à Angèle
qui pose avec des armes à feu dans le clip de
la Thune. C’est à la fois un signe des temps, et
un instinct de survie: chacun cherche son rap,
des artistes issus d’une génération où l’on
écoute effectivement indifféremment Juliette
Armanet et Koba LaD aux directeurs artistiques des majors, qui savent trop bien les bénéfices que peuvent apporter les rapprochements avec les pontes actuels du rap (ce n’est
par hasard si Patrick Bruel est au travail avec
Kore, et Pascal Obispo avec Dany Synthé, ou
Tant mieux si
le mix est clivant,
puisqu’à l’ère des
réseaux sociaux,
les projets sur
lesquels on s’écharpe
le plus sont souvent
ceux qui finissent
par provoquer
la plus forte
adhésion et faire
les plus beaux
succès.
si la chansonnière ado pour ados Louane «rêve
d’un son avec Damso» après le miracle «street»
qu’il a opéré pour Kendji Girac).
Dans leur grande confusion, les enfants de la
French pop s’éparpillent de manière stratégique, en préservant l’essentiel: la ligne claire,
la danse, les emprunts «décomplexés» au rap
le plus commercial ou à la variété la plus cafardeuse des années 80, le fricotage avec l’anglais. La start-up Entreprise, lancée en 2012,
et Initial, «l’incubateur de talents» créé
en 2016 par Universal pour aboutir aux succès
de Clara Luciani, Eddy de Pretto, Columbine
et Lorenzo, l’ont bien compris: peu importe
l’incohérence apparente d’un projet s’il est
bien connecté (voire s’il s’est déjà bien développé par ses propres moyens sur les réseaux
sociaux ou dans les salles de concert) tant
qu’on peut raconter une histoire cohérente à
travers le biais des médias. Et tant mieux si le
mix est clivant, puisqu’à l’ère des réseaux sociaux, les projets sur lesquels on s’écharpe le
plus sont souvent ceux qui finissent par provoquer la plus forte adhésion et faire les plus
beaux succès.
ROTATION LOURDE
C’est même devenu une stratégie marketing
en soi: souligner, à la faveur du contact inaugural avec le public (par exemple le clip d’un
premier single), ce qu’un artiste a de plus hirsute ou évaporé pour maximiser l’impact sur
les tympans et la rétine (avant, souvent, de se
normaliser aussi sec dès lors qu’il y a tout un
album à vendre): Juliette Armanet qui ressuscite le vibrato de Véronique Sanson en caressant un cheval blanc, Therapie Taxi qui décolle ses insultes sur une musique aussi fade
que du Gérald de Palmas… Plus d’une fois, on
s’est ainsi gratté la tête: Grand Blanc fait-il exprès d’écrire des rimes si gamines ? Flavien
Berger apparaît-il délibérément si désincarné? The Pirouettes font-ils réellement des
offrandes au dieu des bulles de savon en se
levant le matin ? Angèle mesure-t-elle l’incroyable cynisme qu’elle exprime quand elle
chante «Je passerai pas à la radio/ Parce que
mes mots sont pas très beaux» tout en se gardant bien de dire la moindre grossièreté au
cas où elle y serait un jour playlistée en rotation lourde? Au-delà des ambitions et «univers» de chacun dont les singularités méritaient sans doute mieux, à bien des égards,
que d’être fourrées au fond du même sac pour
raconter une certaine tendance, c’est cette
double contrainte entre des propositions artistiques inoffensives et des emballages mimant exactement l’inverse –la subversion–
qui motive cette interrogation : où va la pop
française avec ces artistes? Que nous racontet-elle de notre temps, à part le fait qu’elle lui
ressemble terriblement à force de concentrer
ses pires travers –cynisme, ironie, fausse candeur, centrisme, désinvestissement? Certains
artistes cités dans cet article, tels Columbine
ou Flavien Berger, suscitent des enthousiasmes voire des identifications qui prouvent
qu’ils font plus que se fondre dans le paysage:
ils proposent de s’en échapper. Faisons avec
eux le vœu pieux d’une voie de sortie pour la
pop de France, moins pro, moins cool, qui
aille à rebours de l’air du temps plutôt que de
s’y évaporer en un instant. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
Libération Lundi 8 Octobre 2018
CULTURE/
MUSIQUES
Samy Thiébault,
le jazz à l’école créole
Sur son septième
album, le saxophoniste
et flûtiste explore
la richesse des rythmes
caribéens pour y puiser
un souffle envoûtant.
«C
e disque, c’est l’histoire
d’une rencontre dans
une île improbable où
serait né le jazz !» C’est ainsi que
Samy Thiébault résume les dix vignettes qui constituent la trame esthétique de son septième album.
Tout a commencé en 2014, lorsqu’il
entend au Venezuela des musiciens
dans un bar. «Ils jouaient un merengue en 5/8, j’avais l’impression
d’écouter les développements rythmiques qui se font à New York en ce
moment.» C’est un déclic pour le
saxophoniste-flûtiste, qui semblait
alors toucher les limites d’un jazz
trop engoncé dans ses histoires de
virtuosité. «Une musique savante
qui n’est pas populaire, c’est du vent.
Une musique populaire qui n’est pas
savante, c’est de la démagogie.» Cet
axiome tout personnel sera sa boussole pour tenir le cap dans l’archipel
des musiques créolisées, où il
plonge corps et âme. Il commence
à se documenter, découvre le mento
jamaïcain, le son cubain, s’éprend
de la biguine… C’est une révélation:
sous le vernis d’une évidence mélodique, ces bandes-son dévoilent
une rare sophistication rythmique.
Valse. Dans cette quête, Samy
Thiébault repart seul entre Miami
et Caracas, en passant par Trinidad
et Porto Rico. Il se frotte aux musiciens du coin, avec l’humilité de
ceux qui ont à prendre, sans jamais
oublier qui il est: c’est la seule façon
de bien s’entendre. Quand il entend
des riffs de calypso, il retrouve les
vertiges du be-bop. Dans les roulements de tambours, il perçoit l’âme
d’une musique qui parle de l’esprit.
Au fil de ces découvertes, toute
l’histoire officielle est à déconstruire, pour reconstruire sa propre
trajectoire. Le saxophoniste adepte
de Coltrane y trouve matière à se
réinventer: il compose six titres originaux, dont une Poesia sin fin (allusion à Jodorowsky), qui emprunte
les premières mesures de l’obsédante basse de A Love Supreme, et
une Santeria, transe modale qui
invoque un hymne baroque dédié
à la Vierge tout en convoquant Joe
Henderson. A ce répertoire s’ajoutent quatre reprises, dont Pajarillo
verde, une valse vénézuélienne up
tempo dont le titre renvoie à un
code pour qualifier les chaînes des
esclaves. Le titre fait tilt chez ce musicien qui a toujours cru dans le
Sur Caribbean Stories, Samy Thiébault joue dix vignettes inspirées de ses voyages. YOURI LENQUETTE
pouvoir d’émancipation de l’art
comme il n’a jamais caché ses engagements : à gauche, toute.
Oralité. Le contrebassiste cubain
Felipe Cabrera sera un bon compagnon de route au cours de cette apnée dans les tréfonds tout autant de
sa psyché que de la créolité faite
d’allers et détours. Comme la fréquentation d’El Sistema au Venezuela, un programme dont la pédagogie repose sur l’oralité de pair
à pair. Chanter tout bonnement,
plutôt que soliloquer pour les quatre spécialistes au fond du club,
c’est aussi simple, ce n’est pas si facile. Enchanter les pieds et déchaîner son cervelet, ce n’est pas la
moindre des vertus de ses histoires
carribéennes, enregistrées avec une
équipe on ne peut plus raccord (Arnaud Dolmen, Ralph Lavitai…). Elles font entrevoir autrement le
monde des noires et des blanches,
mesures composées comme trio-
lets. «Le futur du jazz se trouve dans
l’arc caribéen, comme d’ailleurs son
passé.» Ça promet.
JACQUES DENIS
SAMY THIÉBAULT
CARIBBEAN STORIES (Gaya/
l’Autre Distribution). Le 9 octobre
à Jazz sur son 31, Toulouse (31),
le 12 à Vendenheim (67),
le 16 à Nancy Jazz Pulsations (54),
le 15 novembre au Café
de la danse, 75011.
Issu de la musique
improvisée, le
Canadien revient
avec un album
indie pop délicat
et intense porté
par des titres
grands formats.
C
omme Arthur Russell, à qui on l’a souvent comparé pour
son grain de voix et qu’il fut
l’un des premiers à reprendre en 2005 avec son projet
Polmo Polpo, le Canadien
Sandro Perri est rentré
dans la pop par effraction.
Dans les chansons de Impossible Spaces, l’album
magnifique qui a tout
changé pour lui – et pour
nous, qui en sommes tombés amoureux illico –
en 2011, il y avait des couplets, des refrains, sa belle
voix indolente et le spectre
de Caetano Veloso, mais
aussi des bruitages (beaux),
des ruptures (finaudes),
des ecchymoses (subtiles).
Soit le précipité de son expérience dans les undergrounds de la dance et de la
musique improvisée, qui
dissolvait et reconfigurait
au niveau moléculaire une
forme trop vite épuisée,
celle de la chanson indie
rock lettrée. Sur In Another
Life, qui fait suite à un faux
silence discographique de
sept ans (en vérité comblé
WATERFRONT
Sandro Perri, infiniment simple
par deux albums d’exotica
électronique avec le groupe
Off World), il radicalise son
jeu en refondant ses chansons sur des structures à
rallonge, similaire à celle
communément explorées
par les compositeurs
d’avant-garde. Celle, magistrale, qui donne son titre
à l’album, dure près de
vingt-cinq minutes et mé-
rite amplement l’étiquette
de «pièce» – à vivre, admirer et habiter. Sur une séquence synthétique et solaire qui renvoie à E2-E4,
pièce maîtresse de la musique planante du guitariste
allemand Manuel Göttsching parue en 1984 qui
orienta aussi l’évolution de
la house et de la techno,
Sandro Perri bâtit une utopie indie pop à la fois simplissime et sophistiquée
sur laquelle la pesanteur ne
semble avoir aucun effet,
dont la délicatesse renvoie
aux plus suaves errances de
Yo La Tengo et l’intensité à
l’art du raga indien.
Comme dans les musiques
carnatiques et hindoustanies, In Another Life
scotche et se joue de notre
perception en virevoltant
entre l’état d’immobilité et
le mouvement constant,
chaque événement sonore
(accord de guitare scintillant, nappe de synthé
glougloutante, éclat de voix
trébuchant) aspirant au
même effet précieux, l’épiphanie inopinée. Pourquoi
coincer une chanson pop
dans un pli d’infini ? Un
sourire en coin, Sandro
Perri répondrait sans doute
que c’était la meilleure manière de faire avancer la
musique.
OLIVIER LAMM
SANDRO PERRI
IN ANOTHER LIFE
(Constellation/Differ-Ant).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La soprano espagnole,
pourfendeuse
de répertoire,
icône indépassable
du bel canto, est morte
samedi à Barcelone,
à 85 ans. Retour sur
une carrière hors-norme
de presque soixante ans.
s’épanouit dans les doux pianissimi
suraigus, flottants, accrochés au
ciel. «Du miel qui coule dans la
gorge. Je l’ai énormément écoutée et
elle m’a toujours inspirée», note pour
Libé la soprano bel cantiste Mireille
Delunsch. Autre hommage, de la
part de Natalie Dessay : «Caballé,
c’est une quintessence de la beauté,
nous explique-t-elle. Quand je veux
montrer à des jeunes ce qu’est l’accomplissement lyrique, je leur fais
écouter D’Amor sull’ali rosee dans le
Trouvère. Grâce à la beauté de son
timbre mais aussi sa qualité à filer
les sons dans le suraigu, elle nous
transporte littéralement ailleurs.»
Ajoutons à cela une solide puissance vocale et vous obtenez une interprète inouïe: «La décennie 19701980 est d’une perfection absolue.»
«C
allas + Tebaldi = Caballé» : c’est sous cette
illustre description que
la cantatrice espagnole Monsterrat
Caballé est entrée au panthéon des
divas du XXe siècle. Nous sommes
à New York, en 1965, et la soprano
remplace au pied levé Marilyn
Horne pour une représentation du
Lucrèce Borgia de Donizetti au Carnegie Hall. Triomphe. Les yeux se
portent enfin sur cette silhouette
imposante à la voix légère. Et le lendemain, en une du New York Times,
cette équation qui la propulse dans
les pas de Maria Callas et Renata Tebaldi. Montserrat Caballé, alias la
Superba, est morte samedi à Barcelone, à l’âge de 85 ans.
Avant cette reconnaissance, elle suit
un long chemin dans l’ombre. Née
en 1933 à Barcelone, Maria de Montserrat Viviana Concepción Caballé
i Folc prend des cours au prestigieux Conservatori Liceu. Engagée
quelque temps en Espagne, elle est
acceptée dans la troupe du
Stadtheater de Bâle en 1956, après
avoir chanté une Mimi (la Bohème
de Puccini). C’est en Suisse que,
pendant trois ans, Caballé forge ses
armes en abordant de nombreux répertoires. Mozart, Verdi, mais aussi
Borodine et Strauss: elle fait de Salomé une de ses héroïnes fétiches,
et en marque l’interprétation.
Ouvrière lyrique. Caballé quitte
Bâle pour Brême, après avoir refusé
une proposition du Staatsoper de
Vienne où elle n’aurait tenu qu’un
rôle de doublure. En 1962, elle se
lance en solo.«J’avais fait le tour du
système de troupe. […] J’étais fatiguée. Imaginez qu’en six ans, j’ai
abordé 42 rôles! J’avais parfois plus
l’impression d’aller à l’usine qu’à
l’opéra», racontait-elle à Opera Magazine en 2008. Mais ces années
d’ouvrière lyrique lui permettent de
travailler en profondeur ses qualités
vocales dans des situations extrêmement diverses. Montserrat Caballé fait résonner la clarté de son
timbre en France et en Espagne,
sans que sa carrière ne décolle. Elle
songe même à arrêter, quand survient le désistement d’avril 1965.
Elle devient alors star du monde lyrique à New York, dans un registre
qu’elle n’avait pas encore abordé et
u 29
Timbre érodé. Ses qualités voca-
La cantatrice Montserrat Caballé à Londres, vers 1992. PHOTO RUE DES ARCHIVES. RDA2
Montserrat Caballé,
l’opéra perd sa Superba
qui devient son terrain de jeu favori: dains qui font le sel de ce genre où
le bel canto, école de l’excellence le contraste est roi. Et ça marche autechnique où la voix est considérée delà de toute espérance.
comme un instrument, où elle doit Caballé est alors partout: au festival
pouvoir effectuer des rafales de no- de Glyndebourne, au Met… Elle est
tes avec facilité et où les cantatrices célébrée pour ses interprétations
gravissent pas à pas les rôles et les bel cantistes dont elle parcourt le rédifficultés, chaque production de- pertoire: la Donna del Lago de Rosvant valider une étape.
sini, Norma de Bellini,
Caballé la novice hé- DISPARITION
qui lui offrira un
site à se lancer dans
énorme succès en 1974
Donizetti, qu’elle n’a jamais chanté. dans un Orange en plein mistral, ou
Mais forte de ses 42 rôles, elle suit encore Maria Stuarda et Roberto Deles conseils du chef et chante Lu- vereux pour Donizetti. Elle grave
crèce Borgia comme elle chanterait pour EMI le Pirate de Bellini au côté
Fiordiligi dans Cosi Fan Tutte, en de son mari, le ténor Bernabé Marti,
n’hésitant pas à couler ses in- avec qui elle a deux enfants… Berflexions dans des pianissimi sou- nabé et Montserrat. La soprano con-
tinue sur sa lancée d’insatiable randonneuse de répertoire et aborde
même le registre wagnérien par petites touches jusqu’à une Isolde à Madrid en 1989. «Caballé est d’une puissance telle qu’elle s’impose à ses
personnages. On pourrait presque
dire que c’est Isolde qui joue à merveille à Montserrat», notait El País à
l’époque. C’est ce qui fait la signature
des «grands», des «stars», des «étoiles»: parvenir à mettre en avant leur
tempérament artistique sans altérer
les caractéristiques des rôles.
Le trait le plus saillant de ses spécificités vocales restera le timbre.
Clair, absolument transparent, dont
elle sait tirer un parti maximal et qui
les et son physique imposant ont en
revanche toujours écarté Caballé
des interprétations scéniquement
marquées: peu de gestes, de déplacements, pas d’intériorité dramatique, à l’inverse d’une Callas. A partir
du milieu des années 70, des pépins
de santé à répétitions frappent la
Superba. Sa voix commence à en pâtir. Son agenda extraordinairement
chargé n’arrange rien et se couvre
d’annulations. Son image s’en ressent. Elle est par exemple incapable
d’entrer en scène pour le 50e anniversaire de Turandot à la Scala
en 1976. En 1988, elle enregistre avec
Freddie Mercury le disque Barcelona. Mais le chanteur de Queen
meurt en 1991. Et l’année suivante,
elle n’interprète pas leur duo sur la
scène de la cérémonie d’ouverture
des Jeux olympiques de Barcelone,
sa ville, où ses funérailles seront organisées ce lundi à midi.
A plus de soixante-dix ans, Caballé
chantait encore, ou du moins était
là. Le timbre érodé, certes, mais
pour une carrière aussi longue que
sa tenue de souffle. Jusqu’au début
des années 2010, elle se produisait
en concert, parfois avec sa fille, également soprano, ainsi que dans certaines productions lyriques où elle
pouvait aussi accepter des rôles parlés. Elle est victime en 2012 d’un accident vasculaire cérébral. Puis en
2015, rattrapée par la justice pour
une évasion fiscale en Andorre, elle
écope d’une peine de six mois avec
sursis et d’une lourde amende. En
juin 2015, sur un fauteuil roulant,
elle fait ses adieux à la scène parisienne, à l’occasion d’une «leçon de
musique» donnée avec sa fille à la
Philharmonie. Dans un français impeccable, elle dit : «Si je peux, je reviendrai, mais je n’y crois pas. Je
suis une vieille dame, déjà.» Elle sort
de scène sous les ovations.
GUILLAUME TION
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A la botte
de personne
Roberto Saviano Volubile malgré douze ans sous escorte,
le journaliste napolitain, menacé par la mafia, est
désormais en première ligne contre Matteo Salvini.
U
ne poignée de mots en une poignée de secondes. Saillie,
provocation, bouffée de vie, la phrase n’a rien d’une fulgurance libertaire, mais tout d’un cri du cœur libérateur
propulsé dans un éclat de rire. «Mais depuis combien de temps
je n’ai pas fait pipi dans la rue!» Et l’espace d’un instant, on retrouve le ton enjoué du ragazzino, le gamin de 2007 qui débarquait en chien fou dans le paysage italien
en livrant une vision hallucinée de violence de la Camorra, la mafia napolitaine.
Cette année-là, à Paris, Roberto Saviano
présentait Gomorra. Et déjà, en dernière page de Libération,
s’invitait en jean serré, chemise immaculée, baskets épaisses,
mains baguées et physique affûté. Onze ans plus tard, le ragazzino a disparu. La gravité est de rigueur. Le poids des années
et la tension du moment se lisent au creux des cernes qui soulignent un regard d’encre et dans ce corps renflé qui oscille sur
la chaise. Dans son costume noir et sa chemise grise, l’enfant
de Casal di Principe est devenu malgré lui, à 39 ans, un personnage politique et un intellectuel médiatique. Un solitaire «résolu et parfois résigné» par la vita blindata, la «vie sous escorte»
imposée en 2006 depuis les menaces de mort des clans mafieux
mis en lumière dans Gomorra. «Il aurait pu rester l’auteur de
ce seul livre, note Vincent Raynaud, son traducteur et son ami
depuis douze ans. Mais c’est un curieux, il a besoin de témoigner, de s’engager et d’avoir des ennemis puissants.» S’il lui est
arrivé de se sentir abattu au cours de cette décennie d’ombre
et de lumière, «souvent malheureux», admet-il, l’heure n’est guère à l’apathie. Le
contempteur des camorristes s’est mué en
contradicteur des extrémistes. Car depuis
l’arrivée au gouvernement des populistes du Mouvement Cinq
Etoiles et des nationalistes de la Ligue, en mars, l’auteur s’est
lancé dans «une bataille folle» contre Matteo Salvini, le ministre
de l’Intérieur, devenu l’homme fort d’une Italie en déroute. Saviano a tiré à boulets rouges sur la politique migratoire de la
coalition au pouvoir et la xénophobie affichée de Salvini. Ce
dernier a suggéré de lever la protection policière de l’écrivain.
«Au cours des dernières années, j’ai subi une énorme pression.
Alors tu crois que je peux avoir peur de toi? Bouffon!» lui a décoché l’écrivain. Après la découverte d’une femme et d’un enfant
LE PORTRAIT
Libération Lundi 8 Octobre 2018
morts en Méditerranée, il a ciblé Salvini dans un tweet: «Quel
plaisir cela vous donne-t-il de voir mourir des enfants innocents
en mer? Matteo Salvini, ministre de la Mala Vita [de la “mauvaise vie” qui renvoie à la mafia et au clientélisme, ndlr], la
haine que vous avez semée vous renversera.» Salvini a alors porté
plainte pour diffamation. Et continue à interdire aux ONG venant en aide aux migrants l’entrée dans les ports italiens. «En
Italie, en ce moment, il manque une “intelligentsia” pour mobiliser sur le problème des migrants, constate Gianluca Di Feo,
le vice-directeur de La Repubblica. Comme il n’y a plus d’opposition crédible, que la gauche n’existe plus, Roberto est très exposé car il s’est investi fortement sur le thème de l’immigration.»
L’écrivain en oublie la promotion de Piranhas, premier volet
d’un diptyque sur les gangs de jeunes Napolitains sacrifiés car
pressés de jouir à tout prix de la vie en la brûlant à la dope et au
colt. A peine assis, il embraye sur Domenico Lucano, le maire
de Riace en Calabre, tout juste arrêté pour avoir organisé des
mariages de convenance pour les réfugiés (Libération du 3 octobre). Saviano prône «avec fierté la désobéissance civile». Et dynamite le mythe de l’invasion. Pas napolitain pour rien, il est intarissable, parfois grandiloquent. Il fustige la «peur de
l’engagement du monde intellectuel: nous sommes seuls, tous
en compétition pour ne pas perdre des spectateurs, des lecteurs,
des récompenses, des subventions». Il harponne. «La Méditerranée est devenue un cimetière. Et vous, vous vous situez comment
par rapport à ça?» lance-t-il à ses connaissances. «“Je m’exprime
à travers mes œuvres”, me répondent certains. Quelle foutaise!» Il fustige la «sinistre
utilisation autoritaire des ins22 septembre 1979
titutions et des mots. Vous, en
Naissance à Naples.
France, regardez bien l’Italie,
2006 Publication
car c’est ce qui vous attend si
de Gomorra en Italie.
vous ne faites rien.» Il fut un
2013 Condamné
temps où, en prime-time sur
pour plagiat d’article
la RAI, l’essayiste-écrivainde presse
animateur Saviano faisait le
dans Gomorra.
plein de téléspectateurs pour
4 octobre 2018
ausculter l’Italie de BerlusPiranhas (Gallimard).
coni. Mais, même s’il reste apprécié d’une bonne partie de
la jeunesse, il s’est aliéné une part du bel paese, le «beau pays»,
qui le campe en «ami des nègres». Et le raille. «Si vraiment tu
étais dangereux, la mafia t’aurait descendu comme Falcone [juge
assassiné en 1992] ou Siani [journaliste assassiné en 1985]», a-t-il
lu sur les réseaux sociaux. Lui qui a refusé tous les ponts d’or
électoraux de la classe politique s’est toujours engagé frontalement, quitte à affronter des «avalanches de merde en ligne» et
des «insultes dans la rue», raconte-t-il désabusé. «C’est une personne qui tranche, pas dans la demi-mesure. Ce sont parfois les
tripes qui parlent, reprend Raynaud. Il boxe, il aime ça!»
Le sociologue Alessandro Dal Lago, qui a signé un essai critique sur Saviano, croqué en «héros de papier», pointe les raccourcis et le «narcissisme» du personnage. «Il mène des batailles justes, comme celle contre le fasciste Salvini, mais il les
ruine à travers ses références récurrentes à lui-même en tant
que champion du bien.» En «obsessionnel», Saviano admet son
«ambition, son orgueil, son besoin de conflit», qu’il illustre en
citant les Perses d’Eschyle, quand il ne convoque pas Pasolini.
Il dit se «ficher d’être célèbre». Pourtant, la notoriété l’a fait tenir, si elle ne l’a pas protégé. «Party and girls» («des fêtes et des
filles»), lui a suggéré Salman Rushdie pour lui déconseiller de
trop «aller vers la mort», la dépression. Car la star Saviano a
payé cher le succès de Gomorra, «ce clou dans la chair», dit-il.
Moins agoraphobe qu’au début de son isolement, il est devenu
«plus claustrophobe, avec la peur des ascenseurs». Il a été baladé entre l’Italie, New York, la Suède, la France (où le gouvernement Sarkozy lui avait promis un passeport qui n’est jamais
venu), le Mexique, les casernes des carabiniers et les studios
de passage. Une résidence en pointillé, comme le sommeil et
les amitiés. Reste le refuge des livres (Piketty, Cendrars, dernièrement), le cinéma (Girl de Lukas Dhont récemment) et
les discussions sur le foot avec son escorte policière. La copine
ne semble plus être là: autant par sécurité que par pudeur, Saviano élude. La vie privée est compliquée. Le premier cercle
familial a dû s’exiler au nord, s’isoler. Lui voudrait pouvoir se
«saouler avec des amis», être incognito ou contempler le «vide,
la mer». Pour ne pas répondre à la question qui pour une fois
le laisse sans voix : tout cela en valait-il la peine ? •
Par ARNAUD VAULERIN
Photo PATRICK SWIRC
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 8 Octobre 2018
Formation
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
mouamrane@teamedia.fr 01 87 39 82 85
FORMATION CONTINUE
École Supérieure de Réalisation Audiovisuelle - Enseignement Supérieur Technique Privé
Formations certifiantes titres RNCP niveau II et III
FINANCEMENT : CIF, CDI, CDD, CPF, Pôle emploi, FAFTT etc...
SESSION 2 NOVEMBRE
Réalisateur Audiovisuel
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Réalisateur Audiovisuel 870 heures
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Technicien Audiovisuel 1078 heures
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
option : production
SESSION 27 MAI
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
810 heures
option : audiovisuel, radio sonorisation, musique
www.esra.edu
135 avenue félix faure - Paris 15e
Répertoire
Immobilier
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
DÉMÉNAGEURS
«DÉMÉNAGEMENT
URGENT»
MICHEL TRANSPORT
DEVIS GRATUIT.
PRIX TRÈS
INTÉRESSANT.
TÉL. 01.47.99.00.20
MICHELTRANSPORT@
WANADOO.FR
LIVRES - REVUES
LIBRAIRE ACHETE :
Livres modernes et anciens
pléiades, bibliothèques,
service de presse,
Successions.
06.80.43.82.70
MUSIQUE
DISQUAIRE SÉRIEUX
(20 ANS D’EXPÉRIENCE)
ACHÈTE DISQUES
VINYLES 33 TOURS ET
45 TOURS TOUS
STYLES MUSICAUX :
POP ROCK, JAZZ,
CLASSIQUE, MUSIQUES
DU MONDE,... AU
MEILLEUR TARIF +
MATÉRIEL HI FI HAUT
DE GAMME.
RÉPONSE ASSURÉE ET
DÉPLACEMENT
POSSIBLE. TEL : 06 89
68 71 43
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Principal actionnaire
SFR Presse
955 heures
option : cinéma, télévision, image, montage
Chef opérateur du son
u 31
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
Achète
immo-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
VENTE
DUPLEX
tableaux
anciens
XIXe et Moderne
avant 1960
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
Estimation gratuite
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
Charme d’une petite
maison.
Part vend Duplex.
Immeuble de 2 étages.
Poutres et colombages.
Fenêtres à double vitrage.
SDD. Soigné. Inondé de
lumière. Spacieux. 2
chambres. 50m2
Carrez. 67m2. au sol. 710 000E Agences
s’abstenir absolument.
Tel : 07 58 79 99 42
06 07 03 23 16
Annonces légales
legales-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 00
Libération est officiellement habilité pour l’année 2018 pour la publication des annonces légales
et judiciaires par arrêté de chaque préfet concerné dans les départements : 75 (5,50 €) - 92 (5,50
€) - 93 (5,50 €) tarifs HT à la ligne définis par l’arrêté du ministère de la Culture et la
Communication de décembre 2017
OPEL BANK
SOCIETE ANONYME AU CAPITAL DE 101 929 642 EUROS
SIEGE SOCIAL : ZAC RUEIL 2000
7, RUE HENRI ST CLAIRE DEVILLE
92500 RUEIL-MALMAISON
SIREN N 562 068 684 RCS NANTERRE
Aux termes d’une délibération en date du 25 juin 2018, le Conseil
d’administration a décidé, conformément aux dispositions des
articles L. 228-6-3 et R. 228-14 du code de commerce, la mise en
vente aux enchères publiques, dans le délai d’un an suivant la date de
publication du présent avis, des actions dont les titulaires, malgré le
respect des formalités de convocation aux assemblées générales, sont
inconnus ou n’ont pas été atteints par les convocations depuis dix ans
révolus (actions en déshérence).
En conséquence, le Conseil d’administration demande aux titulaires
ou ayants-droit d’actions en déshérence de faire valoir leurs droits
dans le délai d’un an et les informe que la société procèdera à la vente
des actions à l’expiration dudit délai.
A dater de cette vente, les titulaires ou ayants-droit ne pourront plus
prétendre qu’à la répartition en numéraire du produit net de ladite
vente qui sera tenu à leur disposition, pendant dix ans, sur un compte
bloqué, dans un établissement de crédit.
1
2
3
4
5
6
7
8
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Cours courant hors de
ce département ; Riche
II. Examina en détail
III. Départ pour Londres
IV. Ils assemblaient les
bonnes feuilles V. T’es
marteau, toi ; Ils partagent
nos souvenirs avant le
premier V. ; Elle partage nos
souvenirs après le premier 6.
VI. Roule ; A portée VII. On
l’apercevait du mont Fuji ;
Terre fertile VIII. Comme la
masse quand le pouvoir n’est
pas à la masse IX. Cuivre,
zinc et nickel X. Pour les
nôtres, on compte sur leurs
doigts XI. Grand, célèbre, il
a enchaîné les conquêtes
9
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1034
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Pionnier sur une route Europe-Indes 2. Qui prive de goutter 3. Base
de la musique indienne ; Triche en Suisse 4. Fils tendus ou fil rouge ;
Fais un vœu 5. Dame sacrément jolie, comme Esmeralda ; Langue
amérindienne 6. Plein d’étoiles avant le premier 8. ; Qui gêne 7. Petit
vent ; Flatteur de fromage amateur 8. Belmondo est le meilleur d’entre
eux ; Son style ? Louis XVI 9. Quand la morale va mal ; Chef de secteur
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. TROISGROS. II. RAN. LAUBY. III. ABUJA. AIN.
IV. NB. OMAN. V. SIEN. UTAH. VI. PCHT. LE. VII. OBI. IODÂT.
VIII. RESSE. AGI. IX. MAÎTRE-COQ. X. ÉTOURNEAU. XI. RESCOUSSE.
Verticalement 1. TRANSFORMER. 2. RABBI. BÉATE. 3. ONU. ÉPISIOS.
4. JONC. STUC. 5. SLAM. HIERRO. 6. GA. AUTO. ENU. 7. RUANT. DACES.
8. OBI. ALAGOAS. 9. SYNTHÉTIQUE. libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
◗ SUDOKU 3790 MOYEN
2
◗ SUDOKU 3790 DIFFICILE
8
8
4 9
8 7
9 1
3 7
4
8 1
2
7
1
8
5
4
6
3
9
5
8
2
3
7
9
4
1
6
6
9
3
4
8
1
5
2
7
7
1
4
2
6
5
3
9
8
8
2
7
5
1
3
9
6
4
9
3
5
7
4
6
2
8
1
7
5
1 8
4
1
4
6
9
2
8
7
5
3
5 9
4
1
8
5
4
7 6
SUDOKU 3789 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
8
6
2
1
7
3
4
9
5
5
9
3
2
4
6
1
8
7
7
1
4
5
8
9
3
6
2
9
2
8
3
6
1
7
5
4
6
3
5
7
9
4
2
1
8
1
4
7
8
5
2
6
3
9
2
8
6
4
1
5
9
7
3
3
5
9
6
2
7
8
4
1
4
7
1
9
3
8
5
2
6
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
8
4
6
SUDOKU 3789 MOYEN
4
6
9
1
3
2
8
7
5
2
2
3
8
8 7
2
9
1 7
5
3
5
8
6
9
7
1
4
2
4
6
9
9
5 1 2
7
8 5
6 3
4 7
3
2 9
3
6
RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
14 703 Кб
Теги
liberation, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа