close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Libération - 13 08 2018

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CAHIER CENTRAL
Nicolas Hulot
«C’est la fin
de l’arrogance
Monsanto-Bayer»
PAGES 10-11
www.liberation.fr
V.S. Naipaul
Mort d’un Nobel
entre poétique
et politique
PAGES 18-19
Dans le centre des renseignements militaires de Damas, en 2014. Des détenus portent l’un des leurs. DESSIN NAJAH ALBUKAI
ÉTÉ
J’ai testé
la vie de
bergère
LEBRECHT. LEEMAGE
LUNDI 13 AOÛT 2018
2,00 € Première édition. No 11573
SYRIE «TOUS LES SOIRS,
ON DÉCHARGEAIT LES CORPS»
Depuis peu, le régime de Bachar al-Assad rend publiquesdes listes de «disparus», qui révèlent
une véritable «bureaucratie de la mort». Najah Albukai, professeur aux beaux-arts, a passé
des semaines dans les geôles syriennes, nous publions ses dessins et son témoignage. PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Moyen Age
On pensait avoir assisté au
pire en Syrie: bombardements chimiques, rétention
des vivres pour affamer la
population, jets de barils
d’explosifs (encore des
dizaines de civils tués ainsi
ces derniers jours dans la
province d’Idlib). Mais l’on
n’avait pas encore tout vu.
Les dessins et récits que
nous publions montrent
une réalité monstrueuse:
durant toutes ces années de
révolution puis de guerre,
le régime de Bachar
al-Assad a mis en place une
véritable bureaucratie de la
mort, digne des pires
campagnes d’extermination de l’histoire. Pendant
que les leaders occidentaux
et les organisations
internationales tergiversaient, pesant le pour et le
contre d’une intervention
armée et organisant des
réunions au sommet improductives, Bachar al-Assad torturait et assassinait
son peuple en tenant soigneusement le décompte
de ces exactions. Najah
Albukai, qui enseignait le
dessin à Damas avant d’être
arrêté et torturé, serait mort
si sa femme ne s’était
démenée, payant des
proches du régime pour le
sortir des geôles syriennes.
Grâce à ce témoignage de
première main, nous
savons précisément ce qui
se déroulait dans les soussols des services de renseignement militaires: des
pratiques dignes du Moyen
Age. La preuve que tous
ceux dont l’état civil syrien
annonce aujourd’hui le
décès ne sont pas morts
d’un «arrêt cardiaque» ou
d’une «défaillance respiratoire», comme il l’affirme
dans un ultime bras d’honneur au reste du monde. Si
l’on ne peut plus rien pour
ceux-là, il n’est pas trop tard
pour tenter de sauver ceux
qui restent emprisonnés
(vu les traitements infligés,
ils ne peuvent survivre plus
de six mois, affirme Albukai). Il n’est surtout pas trop
tard pour empêcher Al-Assad de se refaire une virginité sur la scène internationale, comme il s’y emploie
aujourd’hui. Il ne porte pas
impunément le surnom de
«Boucher de Damas». A ce
titre, il devra être jugé. Quoi
qu’il arrive. •
Libération Lundi 13 Août 2018
Torture en Syrie
La mort pour
dessein
Le professeur de dessin Najah Albukai
a vécu les horreurs des geôles de Bachar
al-Assad, tombeau de milliers d’innocents.
Exilé en France, il raconte au travers de ses
croquis la barbarie d’un régime sans limite.
Par
HALA KODMANI et LUC MATHIEU
Dessins NAJAH ALBUKAI
S
es cauchemars, Najah Albukai les a «mis
dans ses dessins». «J’en ai des centaines, des
étagères remplies», dit-il. Najah, 49 ans, a
passé plus d’un an dans les geôles syriennes. Il
a été frappé, torturé, humilié. Il a vu des codétenus agoniser pendant des jours avant de mourir,
allongés à ses côtés. Il a transporté des corps
amenés par des militaires syriens depuis d’autres
prisons. Il n’a rien oublié et a tout dessiné.
Najah Albukai n’est pas un jihadiste. Il n’a pas
non plus fait partie de la rébellion armée. Il était
professeur de dessin dans une université damascène et vivait à Jdaydé, une ville de banlieue de
15000 habitants, quand le soulèvement a éclaté
au printemps 2011. «J’ai participé à plusieurs manifestations dans la Ghouta occidentale et à Daraya. Mais j’ai été dénoncé. J’ai quitté ma maison
pour me cacher à Damas», explique-t-il. En
juillet 2012, il est arrêté une première fois. Il est
accusé d’«affaiblissement du sentiment national
et de troubles publics».
Envoyé au «centre 227», géré par les services de
renseignement militaires, il est enfermé,
avec 70 autres détenus, dans une cellule en soussol de 5 mètres sur 3. Les tortures et les coups
sont quotidiens. «Ils pratiquaient beaucoup la
chaise allemande. Les aisselles sont coincées dans
le haut de la chaise et ils appuient sur les jambes.
On a le dos tordu. J’ai vu plusieurs prisonniers qui
avaient la colonne vertébrale brisée.» Il y a aussi
la torture qui consiste à attacher les prisonniers
à un crochet fixé au plafond pendant plusieurs
heures. Les repas, essentiellement du riz et du
pain, sont jetés au milieu de la cellule sur un sac
en plastique où tout le monde se sert. Au bout
d’un mois et 13 kilos perdus, Najah est libéré. Sa
femme, professeure de français, a payé
1200 euros, «quatre mois de son salaire», pour le
faire sortir. Le couple déménage et se cache à Damas, juste à côté d’un centre des forces de sécurité. Durant les premiers mois, Najah ne sort pas.
Avoir été libéré ne signifie pas que la peine est
purgée. On peut être sur d’autres listes, d’autres
services de sécurité. Peu à peu, il s’enhardit et
ressort, passant par les ruelles pour éviter les barrages des soldats ou des miliciens inféodés au régime. En septembre 2014, il tente de rejoindre le
Liban. Il a payé 100000 livres syriennes (environ
200 euros) pour que son nom soit effacé des listes
des personnes recherchées. Au poste-frontière,
il est arrêté à nouveau.
Bandelette scotchée
Najah est renvoyé dans le même centre 227 de Damas. Il n’est plus enfermé au sous-sol mais au rezde-chaussée, dans un nouveau bâtiment où l’on
voit la lumière du jour à travers un grillage. Il est
plus grand aussi, 16 mètres de long sur 3,5 de
large. Plus de 120 prisonniers s’y entassent. Dans
un coin, des toilettes à la turque et un robinet. La
salle de torture est juste à côté. «Quand on allait
là-bas, on devait se mettre en slip et on nous bandait les yeux. Je reconnaissais les interrogateurs
à leurs voix. Ils me demandaient de dénoncer ceux
qui avaient pris les armes. Ils m’interrogeaient sur
des cousins morts ou en prison depuis plusieurs
années. Je disais que je ne savais rien.»
Régulièrement, des prisonniers meurent sous les
coups. «Les plus jeunes, ceux de 12 à 14 ans, résistaient bien à la chaise allemande, parce qu’ils sont
souples. Mais pas au reste. J’en ai vu mourir deux
ou trois jours après leur arrivée.» Leurs corps sont
placés au bout de la cellule, à côté des toilettes,
en attendant qu’ils soient enlevés. Durant sa détention, Najah verra 12 prisonniers mourir, dont
un avocat avec qui il avait sympathisé qui décé-
dera des suites d’une diarrhée. «Il y avait un tortionnaire, Bassel, qui tuait à main nue, en étranglant. Il le faisait devant tout le monde, gardes et
détenus. Il lui arrivait aussi de s’arrêter juste
avant que la personne meure.»
Tous les soirs, vers 20 heures, un gardien s’approche de la cellule et crie: «Il me faut quatre prisonniers et un drap.» Parfois, c’est «huit prisonniers et deux draps.» Najah est régulièrement
réquisitionné. «C’était toujours la même chose.
On sortait dans la cour où il y avait une camionnette. On l’ouvrait et on déchargeait les cadavres.
Il y en avait souvent une petite dizaine. Les corps
étaient nus, maigres, avec des traces de torture
ou des abcès liés à des maladies. On les transportait un par un sur la couverture dans une espèce
de débarras à l’intérieur.» Chaque cadavre a un
numéro, inscrit sur une bandelette scotchée sur
le front ou écrit au feutre directement sur le
torse. A force d’entendre les discussions de soldats, Najah comprend que les corps viennent
d’autres centres de détention de Damas. Quelques fois, certains cadavres sont ceux de soldats,
encore en uniforme, avec des traces de blessures
par balle. «C’étaient sûrement des soldats qui
avaient tenté de fuir ou qui avaient désobéi. Une
fois, il y en avait un qui bougeait encore, il est
mort dans la nuit.»
Le lendemain matin, les cadavres sont ressortis
et évacués dans une autre camionnette. A ceux-là
s’ajoutent ceux des prisonniers morts dans le
centre 227. Najah n’a jamais su précisément où
ils étaient emmenés. «D’après ce que j’ai compris,
il y a des fosses communes autour de Damas, vers
la route de Soueïda.» Le dernier cadavre qu’il a
transporté portait le numéro 5 874.
Nom effacé
Au bout de quarante jours de détention, alors
qu’il souffre de la gale, un gardien vient le voir et
lui dit de «s’accrocher». Najah comprend que des
négociations pour le libérer sont en cours. Il avait
déjà remarqué que ses tortionnaires n’allaient
pas au bout, qu’ils auraient pu le faire souffrir encore plus. «Ils savaient que j’étais prof d’université. Pour eux, cela signifiait que je connaissais des
gens, peut-être riches, et que moi-même j’avais de
l’argent et que je pourrais payer pour sortir. Les
plus pauvres, surtout les Palestiniens du camp de
Yarmouk, n’avaient aucune chance, ils mourraient en quelques jours sous la torture.»
Najah ne s’est pas trompé. A l’extérieur, sa femme
se démène. Elle connaît un commerçant qui
travaille dans le centre de Damas et a pour clientes des femmes d’officiers. Peu à peu, une
connexion s’établit. Une femme d’officier fait
savoir qu’elle peut intercéder auprès de son mari.
«Bien sûr, cela coûtera de l’argent, mais je ne sais
pas combien», dit-elle au commerçant. «Bien sûr,
bien sûr», répond-il. Soixante-dix jours après son
arrestation, et malgré son inculpation pour
«terrorisme», Najah est transféré à la prison
d’Adra, avec des criminels de droit commun. Il
n’est plus torturé, peut acheter à manger et
recevoir des visites. Sa femme a vendu sa voiture
et contacté les frères de Najah, qui vivent
en France et au Qatar. Elle verse au total
18 000 euros, dont 6 000 à un juge pour qu’il
efface le nom de son mari des fichiers. Le
16 juillet 2015, il est libéré. Il rejoint la frontière
libanaise et, cette fois, la franchit. Sa demande
d’asile politique en France est acceptée un mois
plus tard.
Il vit désormais avec sa femme et sa fille dans une
HLM de la banlieue parisienne. Il a livré plusieurs
fois son témoignage à des ONG. «Si jamais un tribunal décide de juger les responsables du régime,
je témoignerai à nouveau. Mais comment savoir
si cela arrivera un jour ?» •
LIBÉ.FR
Diaporama. Retrouvez sur notre site d’autres
dessins réalisés par Najah Albukai.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A Damas, en 2014,
dans le centre 227
des services de
renseignement
militaires. Dans un
couloir du sous-sol,
des détenus sont
battus avec un tuyau
de plomberie en
cuivre et en plastique.
Damas
recrache
ses listes de
suppliciés
Depuis quelques
semaines, le régime
de Bachar al-Assad,
sûr de son impunité,
met à jour ses registres
d’état civil. Une
bureaucratie de la mort
minutieuse qui occulte
la torture systématique
de milliers de disparus.
L
a dernière fois que Mazen
Dabbagh et son fils Patrick,
deux Franco-Syriens, ont été
vus vivants remonte au 5 novembre 2013. C’était au lendemain de
leur arrestation chez eux par des
soldats du régime de Bachar al-Assad. Mazen, ancien conseiller
d’éducation au lycée français de
Damas, et son fils, étudiant, avaient
été emmenés au siège des services
de renseignement de l’armée de
l’air dans le quartier de Mezzeh.
L’un de leurs voisins, arrêté lui
aussi, les a aperçus durant quelques minutes (lire Libération
du 8 août 2017). La famille n’a eu
ensuite aucune nouvelle. Durant
cinq ans, elle a payé des intermédiaires qui n’ont ramené que des
rumeurs. Mazen et Patrick avaient
disparu.
DES QR CODES
SUR LES ACTES DE DÉCÈS
Depuis la banlieue parisienne,
Obeida, frère de Mazen, et sa
femme, Hanane, continuaient à espérer. «C’était un espoir minuscule,
mais on s’y tenait», dit Hanane. Cet
espoir, aussi ténu fut-il, n’a plus lieu
d’être. Il y a quelques jours, la
femme de Mazen s’est rendue dans
un bureau de l’état civil à Damas.
On lui a remis deux Suite page 4
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 13 Août 2018
Dans le centre des renseignements militaires
de Kessoueh, dans la banlieue de Damas, en 2014.
Un détenu est passé à tabac dans la cour
de l’établissement.
documents. Ils
indiquent que Mazen est mort en
détention le 25 novembre 2017.
Son fils est mort trois ans plus tôt,
le 21 janvier 2014, moins de trois
mois après son arrestation. Selon les documents officiels, les
deux ont été victimes «d’un arrêt
cardiaque».
Depuis quelques semaines, le régime de Bachar al-Assad met à jour
ses listes d’état civil. Les familles ne
sont pas contactées. Elles se rendent d’elles-mêmes dans leur mairie et demandent à consulter les
dossiers de leurs proches disparus
après avoir été arrêtés. Un agent
municipal leur tend parfois un acte
de décès. Y figurent les prénoms et
noms de la victime, ceux de sa
mère, et la date de la mort. La cause
est le plus souvent «arrêt cardiaque», plus rarement «défaillance
respiratoire». Parfois, une ligne
indique que le prisonnier a été exécuté après avoir été condamné à
mort par un tribunal militaire où
les avocats ne sont pas admis.
Les certificats sont émis par le
Bureau de la sécurité nationale, dirigé par Ali Mamlouk et qui dépend
directement de la présidence syrienne. Aucun corps n’est rendu et
aucun lieu d’inhumation n’est
précisé.
En haut de la feuille figure un
«QR code» ou «flash code», sorte de
code-barres amélioré. «C’est ahurissant. On est face à une bureaucratie
de la mort. Ces gens ont été tués
après avoir subi des tortures moyenâgeuses dans des conditions de déSuite de la page 3
tention d’une autre ère, et il y a des
codes-barres sur les actes de décès.
Pour le régime, c’est un acte bureaucratique, une simple mise à jour des
fichiers», explique Nadim Houry,
directeur du pôle terrorisme–contre-terrorisme de l’ONG Human
Rights Watch.
L’ONU PARALYSÉE
PAR MOSCOU ET PÉKIN
Les associations de défense de
droits de l’homme n’ont pas encore
compilé les listes des morts publiées par Damas. Mais alors que de
nouvelles sont publiées chaque jour
ou presque, elles concernent déjà
plusieurs centaines de prisonniers.
Il y a beaucoup de jeunes, dont certains arrêtés à l’été 2011, au début de
la révolution, à une époque où
l’Etat islamique n’existait pas, tel
Yahiya Chourbaji, activiste pacifique surnommé le «Gandhi» de Daraya, une banlieue de Damas (lire
page ci-contre). Figurent aussi des
femmes, des enfants et des personnes âgées. Selon l’ONG Syrian
Network for Human Rights, plus de
118 000 Syriens ont été arrêtés ou
enlevés entre mars 2011 et
mars 2018. Près de 105 000,
soit 87%, l’ont été par les forces du
régime, les autres par des groupes
armés, principalement jihadistes.
Plus de 13 000 sont morts sous la
torture ou à la suite de mauvais traitements. Les prisons syriennes sont
connues pour leur horreur. Les
mauvais traitements, l’absence de
soins et le recours à la torture sont
systématiques (lire page 2).
En haut : au centre 227, un
membre du renseignement
militaire fait subir à un détenu la
torture de la «chaise allemande».
Dans un rapport de février 2016, le
Conseil des droits de l’homme de
l’ONU a dénoncé les «crimes contre
l’humanité», notamment l’extermination des prisonniers, commise
par le gouvernement syrien dans
ses geôles. Certaines sont connues,
comme Sednaya, à proximité de Damas, qualifiée «d’abattoir humain»
par Amnesty International qui estime qu’au moins 5 000 détenus y
ont été pendus entre 2011 et 2015.
D’autres ne sont pas répertoriées officiellement, prisons secrètes
pilotées par tel ou tel service de renseignement.
Le régime de Bachar al-Assad n’a
pas commenté la publication des
listes de morts dans ses prisons.
Pourquoi diffuser les noms maintenant? Pourquoi en publier autant?
«Le père, Hafez al-Assad, n’a jamais
fait ça, même après les massacres à
Hama, en 1982 [qui avaient fait
entre 10 000 et 30 000 morts, selon les estimations, ndlr]. Mais
cette fois, le dossier est trop gros, il
y a simplement trop de morts pour
ne rien faire», explique Nadim
Houry.
La question des détenus et des
disparus n’est pas seulement traitée
par les associations ou les Na-
Les corps de détenus transférés de plusieurs établissements militaires sont ramassés et alignés
dans l’entrée du centre 227 par des prisonniers.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
En bas : lors d’un «interrogatoire»
au centre 227, la technique du «tapis
volant» est appliquée par des agents
du renseignement militaire.
tions unies. Elle fait aussi partie des
négociations dites d’Astana, la
capitale du Kazakhstan, pilotées
par les deux principaux alliés de
Damas – la Russie et l’Iran – et la
Turquie. Un premier groupe de
travail s’est réuni en décembre 2017,
avec des représentants des Nations
unies. Un autre a lieu en mai et un
troisième doit se tenir en Turquie.
«Ce dossier ne va pas disparaître
tout seul. Les Russes et les Iraniens
y sont associés. Après sept ans de
guerre, le régime tente de prendre
les devants pour tourner la page»,
poursuit Nadim Houry.
«CRIMES
CONTRE L’HUMANITÉ»
«C’est aussi un message envoyé aux
Syriens. Le régime nous dit : “Nous
avons gagné la guerre, ne pensez pas
que vous pourrez vous soulever à
nouveau. Le monde entier se fiche de
vous, on peut donner les noms des
morts, personne ne fera rien”»,
ajoute Oussama Charbaji, directeur
de l’ONG syrienne Afaq. Seuls les
Etats-Unis et le Royaume-Uni ont
réagi à la publication des listes de
détenus tués en condamnant le
régime.
Mais Damas peut compter sur les
failles de la justice internationale.
La Syrie n’a pas signé le traité de
Rome, qui a fondé la Cour pénale
internationale (CPI), et ne reconnaît
pas sa compétence. En théorie, la
CPI pourrait quand même être saisie, via le Conseil de sécurité de
l’ONU. Mais depuis le début de la
guerre, celui-ci est paralysé par les
u 5
A l’entrée du centre 227, des prisonniers transfèrent
dans un camion les corps de leurs compagnons
de cellule déclarés morts par «arrêt cardiaque»
par les agents du régime.
vetos russes et chinois. Moscou et
Pékin ont bloqué les tentatives de
création d’un tribunal spécial sur
la Syrie.
Reste les juridictions nationales. Le
Parquet fédéral allemand a émis un
mandat d’arrêt international contre
Jamil Hassan, le chef des services
de renseignement de l’armée de
l’air, au nom de la compétence universelle. Il se base notamment sur
l’exploitation des photos prises par
«César», pseudonyme d’un ancien
photographe de la police militaire
qui a fait sortir de Syrie en 2013 les
clichés de milliers de Syriens morts
en détention.
Jamil Hassan est aussi visé par une
plainte déposée à Paris, au pôle
spécialisé sur les crimes contre
l’humanité et les crimes de guerre,
fin 2016. C’est Obeida Dabbagh, associé à la FIDH et la Ligue des droits
de l’homme, qui en est à l’origine.
Elle n’a pas abouti jusqu’à
aujourd’hui. Mais depuis la mise à
jour de l’état civil syrien, la plainte
pour «disparitions forcées» de son
frère Mazen et de son neveu Patrick
pourra être requalifiée en «meurtres constitutifs de crimes contre
l’humanité». «Jusqu’à présent, il n’y
avait que les témoignages d’Obeida
et de ses proches pour incriminer les
autorités syriennes, explique Clémence Bectarte, avocate de la
FIDH. Désormais, nous avons la
preuve formelle que le régime détenait Mazen et Patrick et qu’ils sont
morts en détention. C’est lui-même
qui nous l’a donnée.»
LUC MATHIEU
Daraya, berceau de la
révolution devenu ville martyre
C
ombien de prisonniers
originaires de Daraya ont
été exécutés le 15 janvier 2013 dans la sinistre prison
de Sednaya ? La date figure déjà
sur sept des quelques dizaines de
certificats de décès délivrés ces
dernières semaines par les services de l’état civil syrien à leurs familles. Ils concernent des militants arrêtés entre mai et
septembre 2011 qui avaient initié
la révolte pacifique réclamant
l’Etat de droit et la liberté.
Dans la ville située à une dizaine
de kilomètres de Damas, les manifestants du printemps portaient alors des roses blanches et
tendaient des petites bouteilles
d’eau de source aux forces de l’ordre venues les réprimer. «Notre
révolution est pacifique et quiconque appelle à porter les armes doit
être exclu de nos rangs. Le sang de
tous les Syriens, y compris des soldats ou de la sécurité, est sacré»,
avertissait dans un post Facebook
Majd Khoulani. L’étudiant en
droit, âgé de 20 ans en 2011, était
engagé dans le mouvement aux
côtés de ses aînés trentenaires de
Daraya. Comme la plupart d’entre
eux, il est mort en prison. Avec
Yahiya Chourbaji, Islam Dabbas
et Abdessalam, l’un de ses frères
aînés, il compte parmi les sept
La cité de la banlieue
de Damas, où avait
débuté la révolte
de 2011, a disparu,
écrasée par le régime.
Et de nombreux
habitants se retrouvent
sur les listes de morts.
exécutés du 15 janvier 2013,
comme vient de l’apprendre sa
famille.
«L’information nous est tombée
dessus comme la foudre
le 24 juillet, dit Amna Khoulani,
à propos de l’acte de décès de ses
deux frères. On savait qu’ils
avaient été condamnés à mort par
le tribunal militaire. On leur avait
rendu visite dans la prison de Sednaya en décembre 2012, en payant
des fortunes aux services corrompus. Mais on avait beau être préparés au pire, on gardait un espoir au fond de nous.»
La jeune femme, aujourd’hui réfugiée au Royaume-Uni, raconte
comment Mohamad, le troisième
de ses cinq frères, était mort dans
une autre prison en 2013 sous la
torture et sous le regard de son
quatrième frère, libéré, lui, grâce
à un pot-de-vin. «On n’avait pas
osé alors donner la nouvelle à nos
parents, nous allions dans la rue
pour pleurer. Puis on l’a reconnu
sur les photos du dossier César et
on ne pouvait plus leur cacher.»
Plusieurs familles de Daraya ont
au moins deux de leurs fils détenus depuis des années dans les
prisons du régime. La ville qui,
en 2011, comptait plus
de 200000 habitants a, elle aussi,
pratiquement disparu. Après
l’écrasement de la révolte pacifique, des groupes armés se sont
constitués. Il s’agit exclusivement
des habitants sans aucun élément
extérieur, encore moins étranger
ou jihadiste. Assiégé pendant
trois ans, Daraya a capitulé sous
les assauts du régime à l’été 2016
et les 10 000 habitants restants
ont été évacués. Mais un collectif
des «prisonniers de Daraya» s’est
constitué en exil. Il collecte et diffuse les informations sur les détenus auprès de leurs familles dispersées en Syrie et ailleurs. Avec
l’aide de juristes et de militants, il
a recensé plus de 2000 disparus
arrêtés depuis 2011 dans les prisons syriennes. Ces dernières semaines, 68 familles ont reçu une
notification de la mort d’au moins
un des leurs en prison. Les autres
attendent et redoutent.
HALA KODMANI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Lundi 13 Août 2018
Hackeurs
A Las Vegas, le
retour en grâce
des «bad guys»
Les pirates du Web étaient réunis
ce week-end à Las Vegas pour leur convention
annuelle. Autrefois honnis par les autorités,
ils sont de plus en plus écoutés au moment
où la sécurité informatique devient un enjeu
majeur, notamment lors des élections.
Par
AMAELLE GUITON
Envoyée spéciale à Las Vegas
A
l’aéroport McCarran, après nous avoir
demandé ce qu’on venait faire à
Las Vegas, le douanier accueille la réponse d’un regard soudain soupçonneux et
lâche, la mine sévère: «Il y a beaucoup de criminels qui vont là. Beaucoup de bad guys.» On
a hésité à lui signaler qu’il y aurait «là» des
chercheurs en sécurité informatique qui
pointent dans des entreprises caracolant au
Nasdaq, des universitaires, des élus, des fonctionnaires fédéraux…
«Là», c’est la Def Con : sans doute la plus
grosse convention de hackeurs. Et la plus
connue au monde. Chaque année, dans la suffocante chaleur estivale du Nevada, des foules
de fondus d’ordinateurs et de réseaux, traqueurs de failles en tout genre, se pressent
dans Sin City, la «ville du péché». Pour la
26e édition, de jeudi à dimanche, ils ont investi les centres des congrès du Caesars
Palace et du Flamingo, deux des
hôtels-casinos tapageurs et hyperclimatisés
alignés le long du Las Vegas Boulevard.
Samedi midi, on a raconté l’anecdote de l’aéroport à Jeff Moss, alias «The Dark Tangent»,
le créateur de l’événement. Ce grand brun au
visage juvénile, membre depuis 2009 du
conseil consultatif pour le département de la
Sécurité intérieure des Etats-Unis, connaît la
chanson. «Un hackeur, c’est quelqu’un qui
explore les limites de la technologie, soulignet-il. Mais la presse a utilisé ce terme pour désigner les criminels informatiques: il y a eu une
confusion entre les compétences techniques et
l’intention, éthique ou malveillante. Or les gens
ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas.»
Pour Cris Thomas, dit «Space Rogue», l’un des
fondateurs de L0pht Heavy Industries, fameux groupe de hackeurs des années 90, la
persistante odeur de soufre de la Def Con
tient aussi à sa réputation de zone à haut risque technologique, qu’il juge à bien des
égards excessive: «Au début des années 2000,
tout le monde essayait de pirater tout le
monde. Aujourd’hui, si votre téléphone ne peut
pas survivre au réseau wi-fi de la Def Con,
alors il ne survivra pas à celui du café près de
chez vous, qui est bien moins sûr.»
«Mur des moutons»
Pour autant, une solide hygiène numérique est
un prérequis –taper un mot de passe sur un
site web non sécurisé vous vaudra à tout coup
d’être affiché sur le «mur des moutons» mis en
place par l’équipe de la Def Con, qui surveille
ce qui se passe sur le réseau –et nom- lll
Lors de la Def Con
de 2016. PHOTO
ANN HERMES. AP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
lll bre de participants préfèrent éviter les
distributeurs de billets des casinos de peur de
se faire pirater leur code de carte bleue.
En tout cas, pas de quoi décourager la présence de milliers de participants. Lors de la
première édition, en 1993, ils étaient à peine
plus d’une centaine à se retrouver, amis et
contacts de Jeff Moss ; l’an passé, ils étaient
25 000, et le cru 2018 aura réuni autour de
28000 personnes. Le public, mélange de professionnels et d’amateurs éclairés, s’est
élargi : «A mesure que la technologie devient
de plus en plus populaire, qu’elle devient un
produit de consommation, la sécurité informatique devient elle aussi plus populaire»,
constate Melanie Ensign, l’une des porte-parole de l’événement. Dans un milieu traditionnellement hyper masculin, l’assistance
s’est féminisée, de même que l’équipe
d’organisation, dont le noyau dur est désormais composé pour moitié de femmes.
Lesquelles ont poussé à la mise en place
d’une hotline pour les victimes de harcèlement et de violences.
La convention est aussi devenue une grosse
machine, où les conférences – plus de 110
dans le programme officiel, sans compter celles qui se tiennent dans les différents «villages» thématiques– sont prises d’assaut. Et où
les couloirs résonnent des «Tenez votre
droite !» lancés à plein poumons par les
bénévoles chargés d’y réguler la circulation.
«Ce n’est plus la même Def Con», sourit Cris
Thomas, venu pour la première fois lors de «la
quatrième ou cinquième édition». Tout a
changé, y compris les rapports avec les institutions –et Space Rogue est bien placé pour
le savoir. Il y a tout juste vingt ans, les sept
membres de L0pht témoignaient, sous pseudonyme, devant une commission du Sénat
américain, alertant sur la criante absence de
sécurité des ordinateurs et d’Internet, en un
temps où les relations avec les autorités
étaient pour le moins antagonistes. Depuis,
ils ont créé ou rejoint des entreprises (Cris
Thomas travaille aujourd’hui chez IBM), la
cybersécurité est devenue une préoccupation
majeure, et à la Def Con, cela fait des années
que «Spot the Fed», le jeu qui consistait à repérer les membres des agences de police et de
renseignement, est passé de mode – «Il y en
a tellement…»
En 2012, la keynote de la convention avait été
assurée par Keith Alexander, alors patron de
la NSA; un an plus tard, après les révélations
d’Edward Snowden sur l’espionnage massif
pratiqué par cette dernière, The Dark Tangent
avait prié les «Feds» de se tenir à l’écart de
l’édition 2013. Cet été, la conférence de Rob
Joyce, ancien coordinateur cybersécurité de
la Maison Blanche et haut responsable de
la NSA, a fait salle comble.
Chasseurs de bugs
Au deuxième jour de la Def Con, vendredi,
une représentante du département de la Sécurité intérieure, Jeanette Manfra, a encouragé les participants à contribuer à la sécurité
de l’infrastructure électorale. Un sujet brûlant, alors que l’enquête sur l’ingérence russe
dans la présidentielle de 2016 n’en finit pas de
se déployer, et que les élections de mi-mandat
se rapprochent… L’été dernier, dans un village
dédié au hacking de machines à voter, des
vulnérabilités ont été identifiées dans vingtcinq d’entre elles, issues de cinq modèles différents. Dont quatre toujours en usage aux
Etats-Unis… Cette année, six modèles sont
soumis aux chasseurs de bugs. «Jusqu’à il y a
quelques années, seule une poignée d’experts
autorisés avait la possibilité de les examiner»,
relève Matt Blaze, professeur d’informatique
à l’Université de Pennsylvanie et l’un des animateurs du «village». Depuis, une réglementation a autorisé la recherche «de bonne foi»
de failles dans ces dispositifs. Alors que «10 à
15 Etats» américains utilisent toujours ce type
de machine, Blaze en est convaincu: les participants au «village» rendent «un service important et essentiel à la démocratie».
Un étage au-dessus, dans le village consacré
au «biohacking», ce sont des pompes à perfusion programmables et connectées en réseau
ainsi que des masques respiratoires contre
l’apnée du sommeil qui font l’objet d’explorations, sous la houlette de membres du groupe
de chercheurs en sécurité informatique «I Am
the Cavalry». «Il y a cinq ans, les hôpitaux, les
fabricants et la FDA [Food and Drug Administration, l’agence de sécurité sanitaire américaine] ont vraiment pris conscience du problème, explique Beau Woods, l’un des
fondateurs du collectif. Aujourd’hui, on a des
appareils beaucoup plus sûrs. Le problème, ce
sont ceux qui ont été fabriqués avant. La durée
de vie d’un appareil médical est de quinze ans
environ: nous allons évoluer dans un environnement incertain pendant encore une dizaine
d’années.» La FDA suit l’initiative d’un œil attentif; quant aux fabricants, «certains réagissent avec crainte, d’autres, au contraire, veulent participer». C’est par exemple le cas de
Becton Dickinson (BD), une multinationale
basée dans le New Jersey qui a amené sur
place des pompes à perfusion.
Coup de frein
«Ces dix dernières années, il y a eu une plus
grande reconnaissance du fait que les hackeurs
peuvent aider», constate Jeff Moss. De plus en
plus d’entreprises lancent des programmes
de «bug bounty», qui rémunèrent financièrement la découverte de failles de sécurité, ou
adoptent des politiques dites de «divulgation
coordonnée des vulnérabilités», pour inciter
les experts à les leur signaler sans crainte de
poursuites judiciaires. «Les choses s’améliorent, abonde Cris Thomas. Mais c’est un long
processus. Nous avons toujours des lois obsolètes, et il est très difficile de les changer.»
L’an dernier, le cas de Marcus Hutchins, alias
«MalwareTech», a ravivé les inquiétudes. En
mai 2017, ce jeune chercheur britannique en
cybersécurité mettait un coup de frein à la
propagation du «rançongiciel» WannaCry; le
3 août, il était arrêté à l’aéroport de Las Vegas
après avoir assisté à la Def Con, accusé d’avoir
conçu et vendu trois ans plus tôt un logiciel de
piratage bancaire. Lui nie toute activité criminelle. Les formulations de l’acte d’accusation
inquiètent bon nombre de hackeurs «éthiques», qui craignent un nouveau tour de vis.
C’est aussi cette histoire-là que raconte la
croissance continue du nombre de participants à la Def Con : celle d’un entre-deux,
entre l’underground des origines et la reconnaissance inégale mais bien réelle. «La
culture hackeur a influencé la technologie au
point que tout le monde en bénéficie», lance
Darren Kitchen, le fondateur de Hak5, une entreprise de Floride qui commercialise des
outils permettant de réaliser des tests d’intrusion. Lui vient chaque année à la Def Con depuis onze ans. «Si nous avons aujourd’hui des
messageries sécurisées comme Signal ou
WhatsApp, c’est grâce aux hackeurs, aux cryptographes, poursuit-il. Il a fallu casser beaucoup de choses et faire beaucoup de bruit pour
en arriver là.»
Cette année, à Las Vegas, on a pu voir débarquer à l’improviste Elon Musk, le patron de
Tesla. Signe supplémentaire d’une institutionnalisation galopante? Pour The Dark Tangent, «la Def Con est un reflet de la communauté». Sous toutes ses facettes, et dans tous
ses paradoxes. •
L’été,
le monde
continue
de tourner.
> Retrouvez
Alexandra Schwartzbrod
de Libération à 8h56
pour le Cahier d’été «J’ai testé»
.BSEJKFVEJWFOESFEJ
franceculture.fr/
@Franceculture
LES
MATINS
D’ÉTÉ
7H -9H
DU LUNDI
AU VENDREDI
Julie
Gacon
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Lundi 13 Août 2018
LIBÉ.FR
Astronomie L’étoile
géante Eta de la Carène fut
au centre d’une explosion
observée en 1843, comme une supernova…
sauf qu’elle a survécu. Des astronomes américains pensent avoir percé le mystère, dans un
scénario impliquant une danse à trois astres
et une violente fusion. PHOTO HUBBLE. NASA. NATHAN SMITH (UNIVERSITY OF CALIFORNIA, BERKELEY)
famante.
A Jendouba, la guerre n’aura
pas lieu. Par tradition, la
femme renonce, dans certaines poches du gouvernorat, à
tout héritage, y compris la
terre agricole, seule richesse
de la région. «Le projet va
dans le bon sens, mais il
aurait fallu impliquer les associations locales. Il faut
changer les mentalités avant
de changer les lois. Notre objectif, c’est d’abord que nos
membres deviennent autonomes financièrement. Les
grands discours, c’est bien à
Tunis, pas ici», regrette
Rahma Jaouadi, présidente
de l’Association des femmes
rurales de Jendouba.
Le 11 août à Tunis, lors d’une manifestation contre les lois progressistes. PHOTO FETHI BELAID POUR AFP
En Tunisie, l’héritage paritaire
divise modernistes et passéistes
En ce jour de «fête
de la femme»,
le Président
présente un projet
de loi pour une
meilleure
répartition du
patrimoine entre
les sexes qui ne fait
pas l’unanimité.
Par
MATHIEU GALTIER
Envoyé spécial à Jendouba
Q
ue sœurs et frères
puissent hériter des
terres familiales à
parts égales? «Non», Wassila
Narmouchi accompagne sa
réponse définitive d’un mouvement de recul sur sa chaise
et de grands yeux. A 54 ans,
la femme originaire du gouvernorat de Jendouba, dans
le nord-ouest de la Tunisie,
connaît la terre : enfant, elle
s’est fait la main sur les arpents de son père ; épouse,
elle a passé des années à manier les pesticides et soigner
les oliviers sur les trois hectares de son mari. Suer aux
champs, oui, les posséder,
non. A la mort des parents,
c’est tout naturellement que
Wassila et ses quatre sœurs
ont laissé leurs cinq frères se
partager le domaine. «C’est
une question de respect,
énonce-t-elle comme une
évidence. Ici, la femme ne
doit pas être la cause de différends familiaux, alors
l’héritage, c’est pour les
hommes.»
Autant dire que l’annonce du
président de la République,
Béji Caïd Essebsi, ce lundi,
d’un probable projet de loi
pour une meilleure répartition de l’héritage entre hom-
mes et femmes à même degré de parenté, ne
convaincra pas toutes les Tunisiennes. Même si elle intervient le jour des femmes
en Tunisie, qui est aussi l’anniversaire du code du statut
personnel de 1956, donnant
aux Tunisiennes des droits
avancés. L’une des amies de
Wassila Narmouchi, Chadlyia Ayari, n’a jamais possédé de biens et envisage
cette possibilité comme une
source de complication. Ce
sont ses quatre frères, dont
deux vivants à l’étranger, qui
ont récupéré la maison d’enfance. «Moi, je vis chez mon
mari, je n’en ai pas besoin.
Mes frères sont gentils, je sais
qu’en cas de coup dur, ils
seront là pour m’aider.
Pourquoi créer des difficultés
alors que la situation est
convenable ?» s’interroge la
quinquagénaire.
Partisans et adversaires de la
possible réforme, déjà en
germe dans les conclusions
émancipatrices de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe)
remis en juin au Président
(lire Libération du 21 juin), ont
pourtant passé l’été à fourbir
leurs arguments. Egalité des
citoyens d’un côté, respect des
règles religieuses de l’autre.
Dot. Les contempteurs de la
Colibe rappellent que les
règles du Coran, appliquées
aujourd’hui dans le droit tu-
nisien, ne spolient pas la
femme. En cas de décès du
mari, l’épouse hérite d’un
huitième des biens et pour
les enfants s’applique la règle
consacrée: «Au fils, une part
équivalente à celle de deux
filles.» Une différence justifiée par la dot que touchera la
femme à son mariage. A Tunis, la bataille a commencé
entre «modernistes» et «passéistes», «laïcs» et «salafistes», «droit-de-l’hommistes»
et «obscurantistes», chaque
camp rejetant sur l’autre
l’épithète qu’il juge la plus in-
«C’est une question de respect. Ici,
la femme ne doit pas être la cause
de différends familiaux, alors
l’héritage, c’est pour les hommes»
Wassila Narmouchi
habitante du gouvernorat de Jendouba
Trahison. La suite de l’histoire de Wassila Narmouchi illustre ce décalage. A la mort
de son mari et n’ayant que des
filles, sa belle-famille la
pousse à vendre à un prix raisonnable –les deux tiers de sa
valeur potentielle– les trois
hectares à un neveu du défunt. La veuve accepte. La demande ne la choque pas et
l’argent frais est le bienvenu.
Mais elle découvre par la suite
que le terrain va être classé
comme terre irriguée, multipliant sa valeur par au moins
sept, ce que savait le neveu au
moment de la transaction…
«Il m’a trahie, s’emporte Wassila Narmouchi. Avec l’aide de
l’association, j’essaie maintenant de récupérer les terres.»
Puisque les mesures proposées par la Colibe lui garantiraient ses droits, pourquoi s’y
oppose-t-elle? «Je peux travailler la terre mais je ne peux
pas être responsable d’une
ferme. Je suis une femme», réplique-t-elle, au désespoir
d’Amina Manaï, la juriste de
l’association. «Tant que les
femmes d’ici n’auront pas
compris qu’elles peuvent diriger, il y aura toujours un neveu, un oncle, pour causer des
problèmes, quelle que soit la
loi. Nous y travaillons mais
cela prend du temps.» Celui
de la prochaine génération,
pour qu’une des quatre filles
de Wassila puisse devenir exploitante agricole? «Quand
j’ai accepté l’argent, c’était
pour leur payer des écoles privées, raconte la mère. Je préfère qu’elles travaillent en ville
plutôt qu’à Jendouba.» Déserter les régions pauvres, voilà
une situation qui ne souffre
d’aucune discrimination de
genre en Tunisie. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
En Roumanie, des manifestations
massives pour l’Etat de droit
Vendredi, ils étaient 120 000, et samedi,
entre 150 000 et 200 000, à manifester dans les rues de Bucarest pour crier leur colère contre le Parti social-démocrate
(PSD) au pouvoir depuis un an et demi, l’accusant de saper la
lutte contre la corruption et l’Etat de droit. Le mouvement s’est
amplifié samedi, malgré des violences et la répression policière de la veille : bilan 440 blessés. PHOTO AFP
«Charlottesville a coûté très cher, dans
tous les sens du terme, à l’alt-right»
AFGHANISTAN
Le nouveau dirigeant espagnol, Pedro Sánchez, et la
chancelière allemande, Angela Merkel, ont souhaité
samedi que le Maroc bénéficie d’un plus grand soutien européen comme pays
d’origine et de transit de migrants. Leur réunion avait
lieu en Andalousie, alors que
l’Espagne est devenue cette
année la première porte d’entrée en Europe par la mer de
migrants clandestins, devant
l’Italie et la Grèce. «Quatorze
kilomètres séparent les côtes
de l’Espagne – et en conséquence de l’Europe– de celles
du nord de l’Afrique, mais il y
a une distance […] infiniment
plus grande en termes de développement», a déclaré le
nouveau chef du gouvernement espagnol, le socialiste
Pedro Sánchez. «Nous sommes en discussion avec la
Commission européenne pour
débloquer une série de ressources économiques qui permettent au Maroc […] d’être
beaucoup plus efficace dans le
contrôle de ses frontières, au
départ des embarcations vers
les côtes espagnoles.»
Les talibans ont continué
de résister dimanche aux
forces afghanes pour la
troisième journée consécutive à Ghazni, dans l’est de
l’Afghanistan, malgré la
confiance affichée par les
autorités sur leur capacité à
reprendre le contrôle. Dimanche, le chef d’état-major
afghan, le général Sharif Yaftali, a assuré que «les forces de
sécurité afghanes étaient en
mesure de défendre Ghazni et
de ramener la paix et la
sécurité dans la ville». «Nous
espérons changer la donne
dans les deux jours», a-t-il
ajouté, affirmant que les
«points stratégiques» de la
ville étaient sous contrôle, ce
qu’a pourtant démenti un
responsable local : seuls le
QG de la police, le bureau du
gouverneur et quelques départements publics seraient
concernés. Des bilans humains désastreux de cette
opération commencent à circuler et évoquent, sans qu’il
soit possible de les confirmer,
des dizaines de morts et de
blessés parmi les forces de
l’ordre et les civils.
Un an jour pour jour après
les violences de Charlottesville (Virginie), où une contre-manifestante avait été
tuée par un néonazi, une
nouvelle manifestation de
nationalistes blancs se tenait ce dimanche à
Washington. L’organisateur
de cette deuxième édition
du «Unite the Right Rally»
(«rallye pour l’union de la
droite»), Jason Kessler, 34 ans, voulait que celle-ci se tienne comme l’an
dernier à Charlottesville,
mais le permis lui a été refusé. Il l’a obtenu en revanche pour la capitale fédérale.
Heidi Beirich, spécialiste
des extrémismes et des suprémacistes blancs au
Southern Poverty Law Center, une association qui surveille les activités de l’extrême droite aux Etats-Unis,
décrypte ces mouvements.
Qui est Jason Kessler, l’organisateur de la manifestation à Washington, et de
la précédente à Charlottesville, l’an dernier ?
Il a un parcours étonnant: il
a commencé son engagement politique à gauche, a
voté démocrate et a même
fait partie du mouvement
Occupy Wall Street. Avant de palité de Charlottesville. En
faire une bascule spectacu- plus, ils ont perdu leurs
laire à l’extrême droite. principaux moyens de fiOn le range aujourd’hui dans nancement : des plateforla catégorie
mes comme Paydes nationaPal ont supprimé
listes blancs,
leurs comptes,
qui considène voulant plus
rent que les
être associés à
Blancs, aux
ces mouvements
Etats-Unis,
de haine. Il ne
sont l’objet
leur reste guère
d ’a t t a q u e s
que les bitcoins,
croissantes.
INTERVIEW l’argent liquide
I l s e vo i t
ou les chèques
comme le défenseur des pour financer leurs actividroits civiques de l’homme tés. Après des années à ferblanc oublié, négligé par le mer les yeux au nom de la lisystème.
berté
d’expression,
Comment est-il vu par les beaucoup d’entreprises de la
différents groupes d’ex- tech commencent à agir :
trême droite ?
Twitter a fermé de nomAprès Charlottesville, il est breux comptes en amont du
devenu un paria. Dans sa rassemblement de dimanville – il est originaire de che, par exemple. Sans
Charlottesville où les habi- compter ce qu’ils devront
tants ont été traumatisés par payer en frais d’avocat et en
les événements– mais éga- dommages et intérêts: Charlement auprès des groupes lottesville a coûté très cher,
d’extrême droite. Les consé- dans tous les sens du terme,
quences du rassemblement à l’alt-right. A leurs yeux, Jade l’an dernier ont été extrê- son Kessler incarne le rasmement négatives pour eux. s emblement et s e s
Beaucoup sont sous le coup conséquences.
de poursuites pénales ou de Y a-t-il des nuances entre
procès au civil, comme celui les différents groupes qui
que leur intente la munici- manifestent ?
«La mer Caspienne
n’appartient qu’aux pays
de la Caspienne.»
Ils sont globalement tous suprémacistes blancs. Certains
sont plus antisémites,
d’autres se définissent plus
comme appartenant à l’altright, dans le but d’être vus
comme une force politique…
Mais leur point commun,
c’est qu’ils pensent tous que
le pays ne devrait être dirigé
que par des Blancs.
Combien de gens représentent-ils réellement ?
C’est très difficile à dire. On
peut tenter de le mesurer au
nombre de crimes haineux,
qui sont en constante augmentation [selon le FBI, ces
actes criminels à motivation
raciale ont augmenté
de 11,7% entre 2014 et 2016,
ndlr]. On peut aussi compter
le nombre de pages vues des
principaux sites de l’alt-right, comme le Daily Stormer, un site néonazi qui
compte 400000 pages vues
mensuelles. Pour le rassemblement à Charlottesville,
les estimations varient
de 500 à 1500 manifestants
d’extrême droite.
Recueilli par
ISABELLE HANNE
Correspondante
à New York
A lire en intégralité sur Libé.fr
Mali Le président d’un bureau de vote
assassiné par des jihadistes
Alors que huit millions d’inscrits étaient attendus dimanche pour voter au second tour de la présidentielle malienne,
où le sortant, Ibrahim Boubacar Keïta, est donné favori, le
président d’un bureau de vote a été tué par des hommes
armés au sud-ouest de Tombouctou, dans le nord du pays,
ont indiqué à l’AFP des sources sécuritaires et un élu local.
«Les jihadistes ont tiré sur lui et l’ont tué», a indiqué l’élu.
AFP
HASSAN
ROHANI
président
de l’Iran
DR
ESPAGNE
Israël Grande manifestation à Tel-Aviv
contre la loi sur l’Etat-nation
Ils étaient des dizaines de milliers samedi soir à Tel-Aviv
(photo) pour manifester contre la loi qui, depuis juillet, définit
Israël comme l’«Etat-nation du peuple juif» et fait des Arabes
israéliens des citoyens de seconde zone. Des Israéliens juifs
se sont joints aux manifestants qui ont crié en hébreu et en
arabe «égalité, égalité!», «on ne se taira pas, l’apartheid ne passera pas!», tout en traitant le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou de «fasciste». La semaine dernière, une énorme manifestation avait déjà réuni la minorité druze, opposée elle
aussi à la loi. PHOTO AFP
La Russie, l’Iran, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan ont signé dimanche un accord historique définissant le statut de la mer Caspienne, épilogue de plus
de vingt ans d’éprouvantes négociations. Réunis dans
le port kazakh d’Aktaou, les cinq pays qui bordent la
Caspienne se sont mis d’accord sur le statut de cette étendue d’eau, en plein vide juridique depuis la dissolution
de l’Union soviétique. L’accord, salué comme historique
par le Russe Vladimir Poutine et le Kazakh Noursoultan
Nazarbaïev, comprend l’autorisation de la construction
de pipelines sous-marins pour le transport d’hydrocarbures, des quotas de pêche définis pour chaque pays et l’interdiction de toute présence militaire d’un pays tiers sur la
Caspienne.
Londres La tombe de Blake retrouvée
Des passionnés de William Blake ont retrouvé l’endroit
exact où il a été enterré, à Londres, et où une pierre tombale
devait être dévoilée dimanche. Carol et Luis Garrido, deux
admirateurs de William Blake, avaient souhaité se rendre
sur la tombe du poète et peintre britannique à Londres.
Mais au cimetière de Bunhill Fields, ils n’avaient découvert
qu’une pierre signalant que la dépouille de William Blake
et de son épouse reposaient «près d’ici». Intrigué, le couple
a épluché archives et plans pendant deux ans avant de déterminer précisément où se situait la tombe oubliée. Une
levée de fonds menée par la Blake Society a permis de financer une pierre tombale, dévoilée ce dimanche pour
le 191e anniversaire de la mort de William Blake.
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Recueilli par
CORALIE SCHAUB
Après la sévère condamnation de
Monsanto vendredi aux Etats-Unis
pour ne pas avoir informé de la dangerosité de son produit Roundup, un
herbicide à l’origine du cancer d’un
jardinier, le ministre de la Transition
écologique et solidaire, Nicolas Hulot, se réjouit de ce jugement, qu’il
qualifie de «providentiel».
En quoi la condamnation de
Monsanto est-elle historique ?
C’est le début de la fin de l’arrogance de ce couple maudit Monsanto-Bayer [en train de fusionner,
ndlr]. C’est une décision de justice
très argumentée, qui est providentielle car elle rend enfin visible ce
que certains s’obstinaient à ignorer
depuis trop longtemps : le fait que
l’objectif dissimulé de Monsanto, sa
stratégie ignoble, est de mettre en
coupe réglée les ressources alimen- avec la poursuite en justice des
taires de la planète. Elle vient corri- politiques ?
ger l’indifférence des politiques vis- J’ai toujours dit que la justice et
à-vis de cette firme, qui dure depuis l’histoire ne seront jamais amnésides décennies.
ques. Qu’à un moment ou un autre,
Voire leur complicité…
la justice passera.
Le silence, parfois, est une forme de Ce jugement va-t-il accélérer le
complicité. Quand je vois qu’encore calendrier de sortie du glyphorécemment, en France, le Sénat est sate en France et dans l’UE ?
revenu sur un amendement de la loi Cela ne peut que nous aider. L’heure
agriculture et alimentation pré- de vérité, c’est la révision de la polivoyant de séparer la vente de pesti- tique agricole commune (PAC)
cides et le conseil aux agriculteurs en 2020. On commencera à mettre
[qui sont assurés par les mêmes per- sur la table les positions françaises
sonnes, souvent au sein
sur ce sujet avant la fin
de grosses coopératives INTERVIEW de l’année. C’est là qu’on
agricoles], je me dis qu’on a encore verra si on a enfin tiré des leçons et
du chemin à faire. Sans faire de basculé vers une autre forme d’alimauvais jeux de mots, on a laissé le mentation et un nouveau modèle
champ libre à cette firme. Elle a été agricole qui s’affranchira de toutes
sans contre-pouvoirs à Bruxelles où ces molécules. La PAC, c’est le
elle a pignon sur rue.
premier budget européen. Si on le
S’oriente-t-on vers un scandale conditionne à des pratiques agrosanitaire, comme l’amiante, écologiques, on peut transformer le
Nicolas Hulot
«La décision
contre Monsanto
vient corriger
l’indifférence
des politiques»
Le ministre de la Transition écologique espère
que l’amende de 290 millions de dollars infligée,
vendredi, au fabricant du Roundup,
l’herbicide à l’origine du cancer d’un jardinier
américain, permettra d’avancer dans la lutte
contre les pesticides.
Libération Lundi 13 Août 2018
visage agricole et alimentaire de
l’Europe.
Emmanuel Macron n’a pris
qu’un engagement oral pour une
sortie du glyphosate d’ici à 2021.
Et refusé de l’inscrire dans le
projet de loi agriculture…
C’est un engagement oral, mais il a
été clairement annoncé par toutes
les autorités gouvernementales. J’ai
toujours dit que j’aurais préféré que
ce soit inscrit dans la loi. Mais désormais, ce qui m’importe, c’est
qu’on avance. Que si effectivement
dans un an on n’est pas sur la trajectoire, on revienne à la loi. Comme le
Président et le Premier ministre s’y
sont engagés, je ne suis pour l’instant pas dans la défiance. Nous
avons mandaté l’Institut national
de recherche agronomique pour
trouver les alternatives au glyphosate. Et la FNSEA [principal syndicat agricole, très productiviste] s’est
engagée dans une démarche de progrès. Je ne dis pas que je prends
pour argent comptant leur proposition, mais j’observe que cet engagement n’était même pas pensable il
y a encore un an. Le monde agricole, à qui on a fait croire pendant
des années que ces produits
n’étaient pas dangereux, réalise
dans quelle situation les agriculteurs ont été mis. Ne disons pas que
la France a fait reculer l’utilisation
des pesticides. Ce n’est pas vrai. Il
en est de nos pesticides comme de
nos gaz à effet de serre : pour l’instant, les trajectoires ne sont pas
bonnes. Mais ne disons pas non
plus que la France n’a rien fait. Reconnaissons que son engagement
a empêché que l’Europe ne reconduise le glyphosate pour dix ou
quinze ans.
Mais l’UE l’a autorisé pour
cinq ans renouvelables, ce n’est
pas une échéance ferme…
J’ose espérer que d’ici là, l’Autorité
européenne de sécurité des aliments (Efsa), les agences nationales
et le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) se seront
coordonnées et mises en situation
de pouvoir confirmer la dangerosité
d’un certain nombre de molécules.
Bien sûr, j’aurais souhaité que l’Europe fasse mieux. Mais il ne faut pas
sous-estimer les difficultés. Le glyphosate est la molécule la plus employée en agriculture. On peut toujours avoir des effets de tribune en
disant qu’il faut l’interdire demain,
mais ce n’est pas réaliste. L’interdiction dans trois ans que nous préconisons en France me semble, elle,
réaliste. Il ne faut lui faire aucune
concession.
Le lobby des pesticides est cependant très influent au sein de
la FNSEA et du ministère de
l’Agriculture…
Ne soyons pas naïfs. Ni vous ni moi
ne le découvrons. Je ne me nourris
pas simplement de paroles et d’intentions, mais je donne la chance
à ces engagements de se réaliser.
Si je vois que ce n’est pas le cas,
j’en tirerai les leçons, cela fait partie
de mes lignes rouges. Mais pour
l’instant je vois que les choses
avancent, je suis bien placé pour
voir ce qui se dit en coulisses. La
détermination du gouvernement
est excessivement ferme.
Nicolas Hulot, à Paris le 22 juin.
Vraiment ?
Si je sentais qu’on était faible
là-dessus, je le dirais.
Les néonicotinoïdes «tueurs
d’abeilles» seront interdits
en septembre prochain en
France, mais avec des dérogations. Mais Emmanuel Macron
évoque aussi des dérogations
à l’interdiction du glyphosate.
N’y a-t-il pas là un danger de
contournement de la loi ?
Il y a toujours, évidemment, un
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 11
Un jugement historique,
des effets encore flous
A l’instar de Dewayne Johnson,
des milliers de plaintes à l’encontre
de Monsanto ont été engagées
par des victimes aux Etats-Unis.
En France, la condamnation
relance le débat politique sur
les pesticides.
L
a condamnation de Monsanto face au jardinier
Dewayne Johnson a fait l’effet d’une bombe
dont la déflagration pourrait résonner sur
toute la planète. Certes, l’affaire est loin d’être terminée, mais cette première ouvre le champ des possibles pour des milliers de victimes potentielles.
Aux Etats-Unis, un jugement
à confirmer
Le procès mené et gagné par Dewayne Johnson «va
provoquer une cascade de nouvelles affaires», s’est félicité Robert Francis Kennedy Jr, l’un des avocats du
plaignant. Pas moins de 4000 autres plaintes contre
Monsanto ont été engagées devant les tribunaux
américains. Mais la partie n’est pas pour autant gagnée pour les victimes et leurs proches. Car si la décision peut être qualifiée d’historique, elle ne fait pas
jurisprudence. Arnaud Gossement, avocat spécialiste
du droit de l’environnement, rappelle qu’elle reste
suspendue au jugement d’appel réclamé par Monsanto et peut, donc, être invalidée: «Elle peut inspirer
les autres juges, mais en aucun cas s’imposer à eux.»
D’autant que le délibéré établi que le Roundup est
«un facteur substantiel» au cancer de Dewayne Johnson, mais en aucun cas qu’il en est l’unique cause.
Les prochaines plaintes devront donc être jugées au
cas par cas. En attendant la fin du recours en justice,
la société devrait quand même payer des intérêts sur
les 250 millions de dollars (218 millions d’euros) de
dommages punitifs prévus par le jugement (sans
compter les 39,2 millions de dollars d’intérêts compensatoires), a affirmé Timothy Litzenburg, avocat
chargé de défendre Dewayne Johnson.
Face aux enjeux, la firme entend bien mener le combat jusqu’au bout. En appel, elle a l’intention de «défendre vigoureusement [son] produit, qui bénéficie
de quarante ans d’utilisation sans danger et qui continue à être un outil essentiel, efficace […] pour les
agriculteurs et autres usagers», annonce-t-elle dans
un communiqué. Il n’empêche. Cette victoire rend
espoir aux nombreuses victimes présumées du
Roundup. L’exposition médiatique de cette bataille
entre David et Goliath a déjà eu pour effet d’augmenter significativement le nombre de plaintes contre
le géant de l’agrochimie. Nouveau pied de nez à
Monsanto? La prochaine comparution doit se tenir
dès cet automne à Saint-Louis, dans le Missouri… ville de naissance de l’entreprise.
En Europe, quelles conséquences
sur l’interdiction du glyphosate?
PHOTO DENIS ALLARD
danger. Si la dérogation devient la
norme, ce n’est pas la peine. Si elle
correspond à l’étymologie du mot,
c’est-à-dire qu’elle est vraiment
exceptionnelle, en cas d’impasse
technologique avérée, on regardera
dans le détail. Mais pour la majorité
des pratiques, on sait déjà que les
alternatives vont être possibles
dans les trois ans.
L’Allemand Bayer, qui est en
train de racheter Monsanto, fera
sans doute pression sur le
gouvernement allemand, donc
sur les négociations européennes. Comment la France peutelle peser ?
La meilleure manière, c’est déjà de
montrer une direction chez nous.
Et il me semble qu’on l’a fait. Oui,
les lobbys sont très puissants, ils ont
pignon sur rue, pléthore d’avocats,
des moyens illimités pour tordre
la vérité. Mais là, aux Etats-Unis, la
justice est passée. Et cela met en
lumière la vérité. •
La lourde condamnation prononcée par le tribunal
de San Francisco va inévitablement relancer un débat brûlant de notre côté de l’Atlantique : ne faudrait-il pas interdire au plus vite le glyphosate, principe actif du Roundup de Monsanto, classé
«cancérogène probable» par l’Organisation mondiale
de la santé? Car si, comme l’explique Arnaud Gossement, cette décision «n’aura aucune conséquence en
Europe comme en France d’un point de vue juridique,
politiquement parlant, en revanche, il sera difficile
pour les institutions européennes et françaises de n’en
tirer aucune conséquence». A l’échelle européenne,
l’autorisation de cet herbicide le plus vendu au
monde a été prolongée pour cinq ans fin novembre,
contre la volonté de la France. Cette autorisation est
renouvelable et sera à nouveau étudiée en 2023. En
France, Nicolas Hulot a opportunément rebondi sur
la décision nord-américaine pour réclamer «le début
d’une guerre» contre les pesticides (lire interview cicontre). Mais Emmanuel Macron peine à trancher.
S’il a, au lendemain du couperet européen, promis
que le produit serait interdit dans l’Hexagone «au
plus tard» fin 2020, il a ajouté aussi sec que cette décision dépendait «des alternatives [qui] auront été
trouvées». Feignant ainsi d’ignorer que moult alternatives existent déjà (non pas en remplaçant une
molécule par une autre mais en repensant les systèmes de cultures). Puis le gouvernement a encore lâché du lest, répétant l’engagement d’interdiction de
l’herbicide d’ici 2021 «dans ses principaux usages»,
mais se laissant cinq ans avant de l’interdire «pour
tous les usages».
En attendant, rien n’a été inscrit nulle part. Des
amendements au projet de loi agriculture et alimentation visant à graver dans la loi l’engagement présidentiel de sortie en trois ans ont été rejetés fin mai
par les députés. Le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, s’y était opposé. Avant de promettre
en juin une proposition de loi sur ce sujet si aucune
avancée n’est visible «au terme des trois ans». Le secrétaire d’Etat chargé des Relations avec le Parlement, Christophe Castaner, a lui fixé une échéance
à dix-huit ou vingt-quatre mois. Le glyphosate est
donc toujours autorisé en France, même s’il fait l’objet de restrictions de vente et que la loi sur la transition énergétique de 2015 prévoit son interdiction
dans les jardineries à partir du 1er janvier 2019.
Avec la fusion Bayer-Monsanto,
qui va payer ?
«Quid de la responsabilité pénale et juridique de Monsanto une fois absorbé par Bayer? Si Monsanto disparaît, que va-t-il se passer?» interrogeait la journaliste
d’investigation Marie-Monique Robin dans nos colonnes il y a quelques mois. La question mérite d’être
posée: le groupe nord-américain, cible de milliers
de procédures en justice à travers le monde a en effet
été acquis le 7 juin par l’allemand Bayer –connu, lui,
pour ses insecticides néonicotinoïdes «tueurs
d’abeilles». Si le géant pharmaceutique a assuré son
intention de «gérer» les procès à venir, il n’a pas hésité, samedi à l’annonce du verdict, à soutenir que
le glyphosate était «sûr et non cancérogène». Pour
François Veillerette, directeur de l’ONG Générations
futures, l’inquiétude prévaut en attendant d’avoir
plus d’informations sur les conditions du rachat: «Il
est difficile d’avoir une réponse 100% sûre: l’évanouissement n’est pas impossible, c’est un risque, et ce point
n’est pas encore complètement éclairci.»
«Tant que nous n’avons pas les actes définitifs de cession ou de fusion de Bayer-Monsanto, il y a potentiellement un risque juridique en France, confirme l’avocat François Lafforgue, qui défend notamment le
céréalier charentais Paul François, en procès contre
Monsanto depuis 2007 après avoir été très gravement intoxiqué avec son herbicide Lasso. Mais il faut
distinguer les responsabilités pénale et civile. Au civil,
en général, la société absorbante peut être poursuivie.
En revanche, en termes de responsabilité pénale, le
rachat de Monsanto par Bayer peut poser un vrai
problème car la jurisprudence de la Cour de cassation
est défavorable».
Pour l’avocat Arnaud Gossement, difficile d’envisager que Monsanto s’en tire à si bon compte: «Bayer
va absorber les actifs et les passifs de Monsanto. Il n’y
a pas liquidation. On ne peut pas organiser l’insolvabilité d’une société en l’absorbant.» D’ailleurs, la réaction de la firme, qui a annoncé son intention de faire
appel, va dans ce sens: «Ils ne feraient pas appel s’ils
étaient persuadés d’être inatteignables. Bayer risque
d’avoir à payer les indemnisations», estime l’avocat.
AURÉLIE DELMAS, CORALIE SCHAUB
et CAROLINE VINET
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Lundi 13 Août 2018
Seillière et le fisc
L’occasion
fait le baron
L’ex-patron du Medef et des cadres de sa société
Wendel étaient sous le coup d’un redressement
fiscal après la mise en place d’un montage financier.
Mais la décision a été invalidée pour un simple
vice de forme. Un camouflet pour Bercy, qui n’a pas
dit son dernier mot.
Par
FRANCK BOUAZIZ
L
e jugement rendu dans un
magnifique hôtel particulier
du quartier parisien du Marais ce printemps est passé inaperçu. Pourtant, il a permis à deux
riches contribuables d’éviter un redressement fiscal de plusieurs dizaines de millions d’euros. Et au
passage, cette décision prend
l’allure d’un sérieux camouflet pour
l’un des plus prestigieux services
de lutte contre le non-paiement
de l’impôt.
Le 12 avril, la cour administrative
d’appel de Paris rend son jugement
dans une énorme affaire de fraude
fiscale présumée. Quatorze gros
contribuables, qui se sont vu infliger
la bagatelle de 110 millions d’euros
de redressement, contestent vigoureusement cette douloureuse. Deux
d’entre eux jouent particulièrement
gros dans cette affaire. Ernest-Antoine Seillière, 80 ans, président du
Medef de 1998 à 2005 et héritier de
la société d’investissement Wendel.
Avant de se retirer des affaires, il
pointait parmi les cinquante premières fortunes françaises avec un
patrimoine professionnel évalué par
l’hebdomadaire économique Challenges à 1,5 milliard d’euros. Le fisc
lui a collé un redressement
de 29,4 millions d’euros. Celui qu’il
a nommé pour diriger son groupe,
Jean-Bernard Lafonta, est encore
plus lourdement touché. Bercy lui
réclame 44,2 millions.
Ce 12 avril, les deux hommes peuvent sabrer le champagne et même
choisir une grande cuvée. L’un
comme l’autre voient leur redressement fiscal invalidé pour vice de
forme. Plus un euro à payer. «Le plus
drôle, rigole un avocat, est que le
vice de forme en question, pour
Ernest-Antoine Seillière, est tout
simplement la non-communication,
par l’administration fiscale, d’un
document: les comptes d’une de ses
sociétés personnelles. On peut aisément imaginer qu’il détenait déjà
cette pièce.» Même cause et mêmes
effets pour Jean-Bernard Lafonta.
MINIMUM D’IMPÔTS
Dans la foulée, la cour administrative d’appel de Paris a revu à la
baisse les redressements des douze
cadres du groupe Wendel. «On me
réclamait 7 millions d’euros, je n’ai
désormais plus que 1,5 million à régler», indique l’un d’eux, soulagé.
Devant la cour administrative, le
rapporteur (équivalent du procureur
devant la justice pénale) a plaidé durant six heures pour tailler en pièces
le raisonnement suivi par les fonctionnaires de Bercy. La prestigieuse
Direction nationale des vérifications
de situations fiscales (DNVSF), chargée de contrôler les contribuables
les plus fortunés, a de quoi ressentir
un petit coup de blues. L’une de ses
opérations les plus retentissantes de
l’année 2012 est réduite à néant. Ce
service pensait alors avoir débusqué
une énorme culbute financière
réalisée en payant un minimum
d’impôts.
Dans cette affaire, tout commence
en 2004: Wendel, la société d’investissement du baron Ernest-Antoine
Seillière (EAS pour ceux qui le côtoient au boulot), achève un sérieux
lifting. Fini les participations historiques dans la sidérurgie en pleine
déconfiture. L’heure est à la diversification dans les entreprises prometteuses, comme le fabricant de
matériel électrique Legrand, qui va
être introduit en Bourse. Pour mettre en œuvre ce changement d’ère,
Seillière a recruté un jeune banquier
au CV prestigieux, Jean-Bernard Lafonta, venu de BNP Paribas. Tout en
dopant les profits de son employeur,
le jeune manager se dit qu’il serait
bon que les principaux cadres dirigeants, à commencer par lui-même,
puissent avoir leur part du gâteau.
Avec l’aide du cabinet d’avocats Debevoise&Plimpton et de la banque
d’affaires JP Morgan, il met au point
un montage financier qui va s’avérer
être un véritable jackpot.
Les quatorze principaux cadres de
la société Wendel prennent une
option d’achat sur plus
de 500000 actions de leur société.
L’acquisition est financée à
100% grâce à un prêt de la banque
américaine JP Morgan. Trois ans
plus tard, les mêmes revendent
leurs actions et engrangent une
plus-value de 315 millions d’euros.
Les mieux lotis sont Jean-Bernard
Lafonta, qui récupère 116 millions,
et Ernest-Antoine Seillière, qui empoche 79 millions.
Leur principal souci est alors de
payer le moins d’impôts possible
sur leurs gains. D’où un montage
complexe qui donne lieu à de multiples échanges de courriers électroniques entre les bénéficiaires de
ce pactole et leurs avocats. Ainsi,
le 8 décembre 2006, le banquier
chargé de mettre en place l’opération d’optimisation fiscale s’inquiète, dans un mail destiné aux
dirigeants de Wendel : «Il s’agit
clairement d’une opération permettant de transformer une distribution de dividendes en plus-value et
d’alléger l’imposition pour les managers. Il faut clairement que les
conseils se penchent sur le risque
que cela représente en terme de
“montage fiscal” et bâtissent un argumentaire pour le justifier.» Au
sein de la maison Wendel, quelques cadres renâclent d’ailleurs à
suivre aveuglément ce montage, de
crainte d’avoir quelques soucis au
moment de leur déclaration d’impôts. Ils sont alors recadrés sans
ménagement par Jean-Bernard Lafonta qui tient à tout prix que l’opération se fasse dans les modalités
qu’il a arrêtées. L’un deux raconte
aux juges d’instruction Guillaume
Daïeff et Serge Tournaire la teneur
des conversations : «Mon choix
était d’accepter le schéma qui
m’était proposé ou de le refuser avec
les conséquences, c’est-à-dire un licenciement.»
ENTRETIEN
AVEC SARKOZY
Et ce qui devait arriver arrive. L’administration fiscale a vent de la
plus-value réalisée par les «Wendel’s
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 13
Carnet
DÉCÈS
Thierry SAMAIN
Thierry : déjà 10 ans
que tu nous a quittés.
Toutes nos pensées te sont
dédiées en ce jour
anniversaire.
Tu vis en nous
et nous t’aimons.
Tes parents, tes soeurs,
ta famille et tes amis
MESSAGE
«Mon Amour, une occasion
d’être dans tes mains ! Joyeux anniversaire.
Tu sais. L.A»
Jean-Bernard Lafonta
et Ernest-Antoine
Seillière, alors président
du Medef, en 2004.
PHOTO GILLES ROLLE. REA
boys» et décide de s’y intéresser
de près. Elle déclenche un contrôle
de haut vol. Perquisition dans les
bureaux, saisie de documents.
«Compte tenu de la sensibilité du
dossier, l’autorisation est venue d’en
haut, c’est-à-dire du ministre en
poste à l’époque à Bercy, François
Baroin, se remémore un des cadres
de Wendel. Ernest-Antoine Seillière
s’en est même entretenu avec le président de l’époque, Nicolas Sarkozy,
mais ça n’a eu aucun effet.»
Au moment des fêtes de Noël 2010,
les quatorze dirigeants de Wendel
ont droit à une carte de vœux un peu
particulière. Celle expédiée en recommandé avec accusé de réception par l’administration fiscale. Elle
notifie, à chacun, un sérieux redressement. Les bénéfices tirés de la revente des actions ne sont plus considérés comme des plus-values mais
requalifiés en salaire avec un taux
d’imposition bien plus élevé qui
L’administration
fiscale a vent
de la plus-value
réalisée par
les «Wendel’s
boys» et décide
de s’y intéresser
de près.
cière pour une perquisition suivie
d’une convocation dans le bureau
des juges financiers Serge Tournaire
et Guillaume Daïeff. Tous en ressortent mis en examen pour «soustraction frauduleuse à l’établissement et
au paiement partiel de l’impôt sur le
revenu». Ils devraient être renvoyés
devant un tribunal correctionnel.
C’est en tout cas le sens de l’ordonnance qu’ont signée les deux magistrats instructeurs.
peut atteindre 65 % des sommes
perçues. Sans compter que les
limiers de Bercy considèrent que le
montage a été fait dans le seul but de
minimiser l’impôt. Ils ajoutent donc
des pénalités, allant de 40 à 80% du
redressement. Cerise sur le gâteau,
le ministre de l’Economie autorise
la transmission du dossier à la justice, pour des poursuites pénales. Ce
qui vaut à chacun des «redressés» la
visite matinale de la brigade finan-
PROFIL BAS
La décision de la cour administrative d’appel vient cependant rebattre
les cartes. Un tribunal correctionnel
voudra-t-il prendre des sanctions
alors que les redressements fiscaux
ont été annulés pour deux d’entre
eux et revus sérieusement à la baisse
pour les quatorze autres?
Hasard ou coïncidence, les contribuables mis en cause et l’administration fiscale se retrouvent dans
une touchante unanimité pour faire
profil bas. Contactés par Libération
Ernest-Antoine Seillière, désormais
retraité, et Jean-Bernard Lafonta
aujourd’hui à la tête d’un fonds
d’investissement basé au Luxembourg, n’ont pas souhaité répondre
à nos questions. Idem pour la direction du contrôle fiscal placée sous
l’autorité du ministère de l’Economie. Impossible de vérifier un point
important auprès d’elle.
Selon plusieurs sources, Bercy, piqué au vif d’avoir été ainsi désavoué, aurait saisi en dernière instance le Conseil d’Etat. Objectif :
faire annuler la décision de la cour
administrative d’appel et récupérer
ainsi plus de 100 millions d’euros de
redressement qui, pour le moment,
lui passent sous le nez. Les quatorze
«Wendel’s boys» risquent encore de
devoir garder leur carnet de
chèques à portée de main, au
cas où… •
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence...
Contactez-nous
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution
le lendemain
Tarifs : 16,30 e TTC la ligne
Forfait 10 lignes :
153 e TTC pour une parution
15,30 e TTC la ligne suppl.
abonnée et associations : - 10 %
Tél. 01 87 39 84 00
Vous pouvez nous faire
parvenir vos textes
par e-mail :
carnet-libe@teamedia.fr
La reproduction
01 87 39 84 00
carnet-libe@teamedia.fr
La reproduction de nos petites
annonces est interdite
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE-SPORTS
Libération Lundi 13 Août 2018
LIBÉ.FR
Blog «Hémisphère gauche»
Pour la plupart d’entre nous, l’été est synonyme de bonne humeur. Cette tendance
se répercute directement sur les plateformes web comme
Twitter où les mots à connotation positive deviennent plus fréquents. Que se passe-t-il donc dans notre cerveau qui permettrait d’expliquer cette évolution ? Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur un domaine scientifique aussi vaste
que passionnant: la chronobiologie. PHOTO DR
Le rapport qui veut la mort
des petits aéroports
Hautes-Alpes Deux morts dans
un accident de planeur
Les deux occupants d’un planeur ont trouvé la mort, dimanche après-midi, dans la chute de leur appareil à
Orcières, dans la vallée du Champsaur. L’accident s’est
produit peu avant 13h15 au lieu-dit Roche Rousse près du
lac des Pisses (situé à 2515 mètres d’altitude). Selon le peloton de gendarmerie de haute montagne, les conditions météorologiques étaient «bonnes» au moment des faits. Deux
secouristes et un médecin ont été dépêchés sur place.
Nord Une voiture bélier percute
une mosquée près de Lille
Un automobiliste a volontairement percuté vendredi soir
les portes d’une mosquée à Mons-en-Barœul, près de Lille,
sans faire de blessé, a indiqué dimanche la préfecture
du Nord. Aux alentours de 23h45, «un véhicule a percuté
volontairement la porte d’entrée de la mosquée Al-Wifaq»,
a indiqué la préfecture. «Les motivations du suspect, qui
a été identifié et qui est recherché, seront connues quand on
l’aura arrêté», a expliqué à l’AFP une source policière. «L’enquête de police qui, à ce stade, ne fait apparaître aucune
motivation raciste, a été lancée sous la conduite du parquet.
Aucun blessé n’est à déplorer», a précisé la préfecture.
Un bonus-malus sur
le plastique en 2019
L’aéroport Avignon-Provence en octobre 2012.
Le rapport
CAP 2022 veut
revoir les soutiens
financiers attribués
à ces plateformes.
Quitte à les tuer.
Par
DOMINIQUE
ALBERTINI
L
es touristes sont nombreux, cet été, à visiter
la Bretagne, la Provence ou la vallée de la Loire.
Mais combien à atterrir à
Lannion, Avignon et Angers?
Dans l’ombre des grands
hubs, de nombreux «petits
aéroports» français affichent
un trafic modeste, voire très
modeste. Ils sont donc peu
ou pas rentables, souligne le
rapport CAP 2022 récemment remis au gouvernement. Ses auteurs proposent
de «revoir les niveaux actuels
de soutien» à ces aéroports.
Donc d’envisager la disparition de certains d’entre eux.
PHOTO MATTHIEU COLIN POUR DIVERGENCE
«Un très grand nombre de petits aéroports ont besoin de
subventions d’exploitation
pour être pérennes économiquement», expliquent ainsi
les membres du «Comité action publique 2022», chargé
en octobre 2017 d’imaginer
une grande réforme des politiques publiques, censée les
rendre plus efficaces et
moins coûteuses. Escamoté
par le gouvernement, car politiquement trop risqué, le
rapport a tout de même été
divulgué fin juillet par le syndicat Solidaires.
Taxe. Ce document, que
l’exécutif ne s’est pas engagé
à suivre dans son intégralité,
propose de «mettre un terme»
à toutes les subventions dont
l’efficacité n’est pas démontrée. Il préconise notamment
d’instituer un audit triennal
«sur l’ensemble des coûts pour
la collectivité» des petits aéroports. Et recommande surtout de «supprimer la
péréquation de la taxe d’aéroport», sauf pour ceux dont
«la desserte est nécessaire à
l’aménagement du territoire». Ce mécanisme – qui
ne pèse pas sur les finances
publiques – transfère des
gros aéroports vers les petits
une partie de cette taxe,
acquittée par les compagnies
et répercutées sur les passagers. Sa disparition vaudrait
«mort immédiate pour les petites structures, dénonce Bertrand Eberhard, délégué général adjoint de l’Union des
aéroports français (UAF). Au
lieu d’une taxe plafonnée
à 14 euros par passager, on
pourrait monter à plusieurs
dizaines d’euros [pour compenser la péréquation, ndlr].
Autant les fermer de suite, ce
serait plus honnête.»
La fin de la péréquation est
en revanche souhaitée par le
«Board of Airlines Representatives» (BAR) France, qui représente les intérêts de
76 compagnies aériennes,
dont 70 étrangères, opérant
sur le territoire national.
Fruit de l’aménagement du
territoire à la française, un
maillage dense d’aérodromes
quadrille l’Hexagone, la plupart gérés par les collectivités
locales depuis 2004. Ils
sont 120 à maintenir une
activité commerciale. Certains, comme Beauvais, ont
misé sur le low-cost. Beaucoup souffrent de la proximité des grands hubs, de la
concurrence du rail et de
l’autoroute.
Aides. Selon un récent
rapport, en dessous de
200 000 passagers par an, il
est impossible d’atteindre
l’équilibre budgétaire sans
argent public. Mais «un aéroport peu fréquenté peut jouer
un grand rôle pour l’économie locale avec l’aviation
d’affaires. Et une fois
construit, il ne coûte presque
rien», note Bertrand Eberhard. Quel sera l’avenir de
cette proposition? Au ministère des Transports, on se
borne à rappeler qu’Elisabeth
Borne est «très favorable à ne
pas abandonner» les aides de
l’Etat aux petites lignes. •
Dès 2019, acheter des produits en plastique reviendra plus cher quand celui-ci
n’est pas recyclé. C’est ce
qu’a annoncé ce dimanche
la secrétaire d’Etat à la
Transition écologique et solidaire. «Demain, quand il
y aura le choix entre deux
bouteilles, l’une fabriquée
en plastique recyclé et
l’autre non, la première sera
moins chère», a déclaré
Brune Poirson dans un entretien au Journal du dimanche. Le gouvernement
veut arriver à un taux intégral de recyclage des plastiques d’ici à 2025, promesse
de campagne du président
Emmanuel Macron.
Actuellement, seul un
quart des emballages en
plastique sont recyclés,
selon une étude publiée
en mars par 60 Millions de
consommateurs, qui soulignait que de nombreux
autres types de produits,
comme des jouets, ne peuvent même pas l’être. Dans
le détail, Brune Poirson a
annoncé «un système de bonus-malus allant jusqu’à 10 % du prix des produits. […] Nous voulons
l’activer dès 2019 et le faire
monter en puissance», ajou-
te-t-elle. Brune Poirson
s’est, en revanche, abstenue
d’établir un calendrier pour
la mise en place généralisée
d’une consigne sur le plastique. Piste évoquée par le
ministère en début d’année, cela consiste à associer
un emballage à une caution
que le consommateur paye
à l’achat du produit et récupère sous forme monétaire
ou de bon d’achat lorsqu’il
le restitue. «Nous ne pouvons pas le faire du jour au
lendemain», a-t-elle expliqué. «Il y a des territoires
qui ont de très bons systèmes
de collecte. En allant trop
vite, nous risquerions de
tuer des comportements
déjà vertueux.» Le ministère compte, néanmoins,
collaborer avec certaines
villes pour expérimenter
une «consigne solidaire» :
«Quand vous déposerez une
bouteille en plastique, cela
contribuera à financer un
fonds en faveur d’une
grande cause», promet la
secrétaire d’Etat. «L’horizon
que l’on se fixe est bien la
mise en place d’un pur système de consigne –avec caution – à l’échelle de tout le
territoire français», a-t-elle
assuré.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
u 15
Athlétisme : «Le relais n’est pas
une addition d’individualités»
Alors que les finales des 4 × 100 féminins
et masculins se couraient dimanche soir, l’entraîneur Vincent
Clarico explique pourquoi les équipes de relais victorieuses ne
sont pas forcément composées des performeurs avec les
meilleurs chronos. En reposant sur l’esprit d’équipe et la bonne
lecture de la situation, le 4 × 100 m fait figure d’exception dans
l’athlétisme, réputé individualiste.
7
Football Marseille, Monaco, Lyon
et les promus de L2 s’imposent
Monaco, vice-champion de France en titre, a bien démarré
sa saison de Ligue 1 en s’imposant 3-1 à Nantes lors de la première journée, marquée par les débuts en fanfare des
promus Nîmes et Reims. L’Olympique lyonnais est également sorti victorieux dimanche de son match contre Amiens
(2-0). Vendredi soir, l’Olympique de Marseille (photo: Dimitri Payet) avait ouvert la nouvelle saison de championnat
en battant Toulouse 4-0. Le Paris-SG devait clore cette première journée dimanche soir en recevant Caen, après Bordeaux-Strasbourg. PHOTO AFP
«Il y a des
choses, et il y a
d’autres choses
que je ne peux
pas dire sinon
je vais recevoir
une amende.»
AFP
PAUL POGBA
milieu de terrain à
Manchester United
Paul Pogba, dont les rumeurs de départ de Manchester vers
Barcelone ont agité le mercato, a expliqué ne pas pouvoir tout
dire sur sa situation mais a laissé entendre dimanche qu’il était
heureux à Old Trafford. «Il y a des choses, et il y a d’autres choses
que je ne peux pas dire sinon je vais recevoir une amende», a-t-iléclaré aux médias britanniques après la victoire contre Leicester vendredi soir (2-1). «Si vous n’êtes pas heureux, vous ne pouvez pas donner le meilleur de vous-même», a continué Pogba,
qui s’était vu confier le capitanat par José Mourinho vendredi.
La saison passée, la relation entre Pogba et son entraîneur
s’était tendue, atteignant des profondeurs inquiétantes au printemps, alors que le milieu a été remplaçant lors de l’élimination
par Séville en huitième de finale de la Ligue des champions.
C’est le nombre de médailles d’or, sur dix possibles, raflées dimanche par les Etats-Unis lors
de la quatrième et dernière journée des championnats Pan-Pacifiques de natation à Tokyo,
où l’équipe américaine fera figure d’immense favorite lors des Jeux olympiques 2020. Au total, les
Américains ont remporté 18 médailles d’or en natation lors de cette compétition, contre 10 pour
l’Australie et 6 pour l’hôte nippon. La nageuse star
Katie Ledecky, quintuple championne olympique,
s’est adjugé dimanche un troisième sacre dans la
capitale japonaise sur le 1 500 m nage libre, une
épreuve qui figurera aux prochains JO.
Coup dur L’ex-international brésilien
Ronaldo hospitalisé pour pneumonie
L’ancien international brésilien Ronaldo, aujourd’hui à la retraite, a été
hospitalisé pour une pneumonie
sur l’île espagnole d’Ibiza et récupère bien, a rapporté dimanche un
journal local. L’ex-attaquant
de 41 ans, considéré comme l’un des
meilleurs joueurs de tous les temps,
a été admis vendredi après-midi en
soins intensifs à l’Hospital Can Misses, où le diagnostic
d’une pneumonie a été établi, selon le quotidien Diario
de Ibiza. Quelques heures plus tard, Ronaldo a demandé
à être transféré dans un hôpital privé, la clinique Notre-Dame-du-Rosaire, ajoute le journal. L’ancien joueur de Barcelone et du Real Madrid se trouve toujours en soins intensifs
mais son état «évolue favorablement», selon des sources
non identifiées. Ronaldo, double ballon d’or et qui a été
désigné joueur Fifa de l’année à trois reprises avant de se
retirer en 2011, se rend régulièrement à Ibiza où il possède
une maison. «Il Fenomeno», double champion du monde,
a été sélectionné pour la première fois avec la Seleçao à
l’âge de 17 ans. Il a inscrit 62 buts en 97 apparitions, dont
les deux buts lors de la victoire du Brésil contre l’Allemagne
en finale de la Coupe du monde en 2002. PHOTO AFP
Le marathon des seconds couteaux
Le marathon est une discipline qui change de peau
quand elle est courue dans
les championnats. Dans les
courses qui délivrent des
titres européens, mondiaux
ou olympiques, il n’y a pas,
en effet, la possibilité d’utiliser des lièvres, ces coureurs
qui, en échange d’un cachet,
courent en tête à une allure
donnée sur une distance
également donnée. En
conséquence, les surprises
dans le classement ne sont
pas rares. Cela s’est vérifié
encore une fois dimanche
lors de la dernière journée
des championnats d’Europe
d’athlétisme de Berlin, au
moins pour la course masculine. Il y avait un grand et
unique favori, le Norvégien
Sondre Moen. Renato Canova, son coach mondialement reconnu, nous avait expliqué la présence de Moen
à cette course : «Il a une pubalgie [douleur au pubis,
ndlr] qui le gêne depuis quelque temps. Comme on ne peut
plus préparer un grand marathon d’automne, on s’est dit
que venir ici et chercher le titre européen serait une
bonne façon de sauver une
saison qui, sans cela, serait
sans couleur pour Sondre.»
Cette épreuve était donc un
Koen Naert, dimanche. PHOTO A. ISAKOVIC. AFP
choix par défaut pour un
coureur comme Moen. A la
condition physique imparfaite du recordman d’Europe de la discipline
(2 h 05’ 48”, en 2017 à
Fukuoka) s’ajoutaient les
conditions météorologiques
de ce bel été berlinois, soleil
et chaleur, pas vraiment les
plus recherchées pour courir 42,195 kilomètres. Moen
s’est montré dans les 15 premiers kilomètres de la compétition, puis la lumière
s’est éteinte, comme on dit
dans le jargon des coureurs:
la chaleur et les douleurs
ont pris le dessus sur le Norvégien, qui a finalement
abandonné la course. Les allures, pas frénétiques, ont
permis à un sympathique
Belge, inconnu du grand public, de réussir la compétition de sa vie. Koen Naert
est le nouveau champion
d’Europe. Double récompense: en réalisant la course
en 2 h 09’ 51”, il bat son record personnel. Derrière lui,
le Suisse Abraham Tadesse.
Ce réfugié érythréen est
beaucoup plus connu que
Naert sur le circuit mondial.
Troisième, un autre illustre
inconnu : l’Italien Yassine
Rachik. Ce dernier coureur
termine lui aussi avec son
re cord p er s onnel à
2h12’09”, chrono qui ne lui
vaut tout de même pas
une place dans la liste
des 50 meilleures performances mondiales de
l’année.
Ainsi va la beauté d’une
course de championnat.
Dans le monde de la course
sur route où les plus grands
marathons luttent à coups de
dollars pour faire venir les
meilleurs et où on ne peut désormais plus gagner une
course avec un chrono supérieur à 2h07’, il est possible
de remporter une médaille
d’or avec un record personnel
qui ne permet pas d’être considéré comme un top runner.
Le système relève un peu du
serpent qui se mord la queue
et c’est à nouveau Renato Canova qui éclaire la situation:
«Comme un marathonien de
très haut niveau ne s’aligne
pas pour plus de deux compétitions par an sur cette distance, il doit choisir celles qui
sont les mieux payées, s’il peut
choisir. Souvent ce choix met
hors jeu les marathons de
championnats qui n’ont pas
de primes en argent, ou alors
très basses. Certaines fédérations nationales compensent
ce manque à gagner avec des
enveloppes, mais pas la majorité.» Voilà donc pourquoi il
arrive souvent que les
meilleurs ne soient tout simplement pas au départ d’une
course de championnat.
LUCA ENDRIZZI
(à Berlin)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
IDÉES/
Par
IRÈNE COSTELIAN
Correspondante à Bucarest
Depuis le café de cet
hôtel Art déco de
Bucarest construit
en 1912, intellectuels,
monarques, hommes
politiques,
espions et dames
de compagnie furent
souvent aux
premières loges
de l’histoire
roumaine.
Libération Lundi 13 Août 2018
100 km
UN CAFÉ, DES IDÉES, L’ADDITION (9/11)
Du Cafe Society de New York, antichambre du mouvement pour les droits civiques
à la Bellevilloise (Paris), lieu d’une utopie sociale, en passant par le Café Riche du Caire,
des écrivains, des historiens et des géographes retracent l’histoire de lieux où ont émergé
de nouveaux courants intellectuels, politiques ou artistiques.
S
itué au cœur de Bucarest, au coin de
Calea Victoriei et de la place GeorgeEnescu, l’Athénée Palace étale fièrement son architecture Art déco entre l’ancien
Palais royal et l’Athénée national dont il tire
son nom. Au rez-de-chaussée, le café de cet
hôtel, construit en 1912 par une société française attirée par le charme du «Petit Paris»
[surnom de Bucarest à l’époque, le «Petit Paris
des Balkans», ndlr] où le grand Paris se retrouvait alors, fut au centre des intrigues historiques qui ont marqué le destin de la Roumanie. Il fut le lieu de rencontre des élites des
années 20, avant de laisser place aux Allemands désireux d’instaurer le national-socialisme dans les années 40. Romulus Rusan,
écrivain et critique littéraire de la revue
Steaua (publication officielle du régime), allait régulièrement à l’Athénée car il en était
voisin. A la chute du communisme, il fut l’un
des fondateurs du groupe l’Alliance civique,
qui s’est interrogé sur les formes de la démocratie à adopter en Roumanie. De même, Andrei Plesu, écrivain et ancien ministre de la
Culture des années 90, fréquentait le café de
l’Athénée. Intellectuels, artistes, hommes politiques, espions et dames de compagnie y ont
mis au point des alliances, y ont écrit des livres, mais ont aussi élaboré des guerres,
fomenté des complots, des coups d’Etat,
quelques meurtres et même noué des
romances.
TEL LE PHÉNIX, L’ATHÉNÉE
A TOUJOURS SU RENAÎTRE
L’Athénée Palace, c’est l’histoire d’un Phénix:
incendié en 1944, lors de la Seconde Guerre
mondiale, il a été modifié par les communistes dans les années 60, remodelé après la
chute de Ceausescu dans les années 90 et
modernisé en 2005, lors de son rachat par
l’homme d’affaires George Copos. Du décor
A l’Athénée Palace,
ambiance
Grand Bucarest Hotel
ROUMANIE
Bucarest
original, il ne reste rien, même pas des images
puisque les archives ont disparu dans l’incendie de 1944. Mais comme le Phénix,
l’Athénée Palace a toujours su renaître de ses
cendres et de ses multiples modifications
architecturales car sa position centrale
représente un atout qui lui a permis de survivre jusqu’à nos jours.
«L’Athénée, c’est une maison loin de la maison,
et comme à la maison, ce qui s’y passe y reste!»
nous affirme dans un sourire bienveillant le
chef de la conciergerie, Vasile. Difficile de ne
pas croire cet ancien de la maison qui fait partie de l’Association des clés d’or. Située juste
en face du café, la conciergerie est un lieu
stratégique, et pendant qu’il nous parle,
Vasile garde l’œil sur les lieux. Secondé par
Anderson, venu de Sierra Leone il y a plus de
vingt ans et qui n’a plus jamais quitté cet endroit mythique, Vasile reste attentif aux désirs les plus fous des clients. Mais aucun secret ne filtre du sourire discret de Vasile, ni
des éclats du rire franc d’Anderson. Ils ne
nous parleront pas des vedettes de toujours
ou d’un jour qu’on y croise, ni des habitudes
de l’ancien numéro 1 du tennis mondial Ilie
Nastase ou de son collègue Ion Tiriac, des
clients réguliers. Rien non plus sur l’acteur
Serban Ionescu ou l’actrice Carmen Stanescu
qu’on pouvait encore apercevoir il y a peu.
L’Athénée Palace porte pourtant un long héritage. Si les murs du café résonnent encore des
rires des élégantes du début du siècle dernier
et que le bruit des talons sur le sol en damier
laisse imaginer l’ambiance des Années folles
d’un Bucarest sans tabous, le café
d’aujourd’hui se décline dans des tons parme
où les velours côtoient les bois noirs. En contemplant le Palais royal par la fenêtre, on ne
peut que penser à la comtesse Rosie G. Waldeck qui dédia un livre à l’Athénée Palace. De
juin 1940 à janvier 1941, elle y observa le tournant de la guerre et la déchéance sanglante
de l’Europe. Car de ses fenêtres, clients et employés ont vu défiler la garde royale, puis la
garde de fer, alors que la fureur grondait dans
Bucarest. Des années 60 à son dernier passage en 1989, on pouvait voir sur la Calea Victoriei le cortège de Ceausescu qui se rendait
quotidiennement au Comité central du Parti
communiste roumain, d’où on l’a vu s’enfuir
en hélicoptère avant son exécution.
LES «JEUNES JOYEUX»
S’Y RETROUVAIENT
Statue du roi Carol Ier devant l’entrée du Royal Palace, en février 1940. M.BOURKE-WHITE. THE LIFE PICTURE COLLECTION. GETTY
Sous Ceausescu, le café accueillait la nomenklatura du régime car «c’était le seul endroit
de Bucarest où on pouvait boire un Pepsi. A
l’époque, c’était un produit de luxe que l’on ne
trouvait qu’au marché noir, parce que les produits occidentaux étaient interdits, mais ici,
on le servait à la vue de tous», se souvient
Vasile. Aux côtés des personnalités du
régime, on y a vu défiler le fils préféré du
dictateur, Nicu Ceausescu, et Nadia Comaneci, qui débarquaient à l’improviste avec
leurs amis. Loin des privations que
subissaient leurs congénères, ceux qu’on appelait les «Jeunes Joyeux» se retrouvaient ici
pour célébrer leur insouciance. «Le communisme a été une période grise, mais la vie
brillait ici», affirme Vasile avec une pointe de
tristesse.
Oasis de bonheur pour les privilégiés, l’Athénée n’en demeurait pas moins un lieu sur-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’Athénée Palace en février 1940. PHOTO MARGARET BOURKE-WHITE. THE LIFE PICTURE COLLECTION. GETTY
veillé par la Securitate, la police politique.
On parle de micros dans les tables, découverts lors de la restauration du café. Si le personnel préfère rester discret sur la question,
une petite lueur anime les regards quand on
évoque cette anecdote, entretenant ainsi la
légende. Mais tout le monde s’accorde pour
admettre que l’ex-directeur Vintila était un
cadre de l’organe répressif du régime communiste. A cette époque, les dames de compagnie fréquentaient aussi le café. Informatrices de premier rang, elles étaient tolérées
même si la prostitution était officiellement
interdite.
Les étudiants étrangers qui pouvaient payer
en dollars y étaient évidemment les bienvenus. Aujourd’hui chirurgien cardiaque de
renom, le docteur Tammam est arrivé en Roumanie en 1979 pour ses études. «Dans le
monde communiste, l’Athénée avait l’air occidental. C’était un lieu raffiné», se souvient-il.
«Je venais parfois avec des collègues roumains,
mais ils avaient peur de la Securitate qui pouvait les voir ici. C’était compliqué de fréquenter
des étrangers car ils risquaient ensuite d’être
interrogés pour le simple fait d’avoir été vus
avec moi, et ils n’avaient pas le droit de rentrer
ici. Mais bien souvent, tout le monde fermait
les yeux, et on pouvait prendre un café tranquille», nous confie celui qui vient encore chaque mois sauver bénévolement la vie des en-
La comtesse Rosie
G. Waldeck dédia
un livre à l’Athénée
Palace. De juin 1940
à janvier 1941,
elle y observa
le tournant de la guerre
et la déchéance
sanglante de l’Europe.
fants atteints de maladies cardiaques au
centre Marie-Curie de Bucarest. «Je prends
mon café ici le matin, avant d’aller à l’hôpital.
Je me sens chez moi, comme dans toute la Roumanie, et c’est avec regret que je m’en vais, à
chaque fois», nous avoue-t-il avant de partir
pour l’aéroport.
De l’époque communiste, il ne subsiste plus
de traces dans le café. Mais les anciens se
souviennent qu’on y a suivi en direct la chute
de Ceausescu. En décembre 1989, «tout le
monde regardait par les fenêtres, incrédule.
L’incendie de la bibliothèque nationale était
impressionnant, et les clients, tout comme le
personnel, étaient incrédules», explique Vasile. L’Athénée a vu tomber, impuissant, les
corps des premiers révolutionnaires combattant pour la démocratie. Il a aussi vu
désarmer les tireurs embusqués du toit du
Palais royal. De cette époque, Vasile ne nous
dira pas plus. Il préfère se concentrer sur le
présent et garder en mémoire les moments
magiques dont l’Athénée est encore le théâtre. Un de ses événements préférés est l’arrivée des clients de l’Orient-Express que l’Athénée accueille chaque année lors de son escale
à Bucarest. Le café semble alors remonter le
temps. «Nos clients sont toujours soignés,
mais lorsqu’arrive l’Orient-Express, l’ambiance change. Les costumes des hommes et
les tenues spéciales des dames sont un véritable spectacle aux premières heures du jour»,
s’égaye Vasile.
UNE VALISE OUBLIÉE
AVEC 48 000 EUROS
Cheffe pâtissière de l’Athénée Palace, Mimi
Dima perpétue la tradition raffinée du café.
Des pauses au café aux commandes spéciales
à monter dans les chambres ou à emporter,
chacun peut voir son bonheur prendre vie
sous les doigts experts de Mimi. Mousse au
champagne ou à la rose enchantent les palais
exigeants, et Mimi connaît les habitudes de
ses clients les plus fidèles. «Le roi Michel
aimait le chocolat noir et la menthe», nous
confie la pâtissière un peu nostalgique depuis le décès du dernier roi roumain, l’an
dernier. C’est du café qu’elle a vu passer son
cortège funéraire. Des souvenirs gustatifs des
clients de l’Athénée, Mimi en a des centaines,
le plus marquant étant celui de Vladimir
Poutine. Venu rencontrer son homologue
américain, George W. Bush, à Bucarest
en 2008, le président russe avait alors goûté
le sorbet à la tuica (eau-de-vie de prune traditionnelle) confectionné spécialement à cet
effet.
Sans doute enchanté par les délices subtils
des gâteaux de l’Athénée Palace, un homme
y oublia un jour une valise. Il s’avéra qu’elle
contenait 48 000 euros. Remise à la police,
nul ne sait si elle a été récupérée. Des histoires
comme celles-ci, le café en regorge et on raconte même que certains clients y ont trouvé
l’âme sœur. On ne saura jamais ce qu’il advint
de ces romances nées autour d’un café, mais
une chose est sûre, si l’on tend l’oreille, les
murs de l’Athénée ont encore bien des histoires à raconter et peut-être, en prenant un café
aux premières heures du jour, verrez-vous la
fameuse mariée que l’on dit hanter les lieux,
pleurant son jeune époux qui la tua par jalousie la nuit de leurs noces. •
Demain : le Café Gijón à Madrid.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
Libération Lundi 13 Août 2018
Pour ses écrits sur
l’Inde, V. S. Naipaul
a été considéré
comme un «traître»
par des Indiens.
PHOTO MCCABE.
LEBRECHT. LEEMAGE
V. S. Naipaul,
mort
d’un érudit
voyageur
Né à Trinidad dans une famille
d’origine hindoue, l’écrivain
britannique, prix Nobel en 2001,
est mort samedi à 85 ans.
Souvent polémiques, ses textes
et prises de position lui ont attiré
de nombreuses inimitiés.
E
n 2001, un mois après le
11 Septembre, Vidiadhar Surajprasad Naipaul – qui
aurait eu 86 ans vendredi s’il ne venait de mourir– recevait le prix Nobel de littérature.
Pour le coup, on ne peut pas reprocher un goût immodéré du consensus à l’Académie suédoise qui justifiait ainsi son choix: «V. S. Naipaul
est un “circumnavigator” littéraire,
jamais réellement chez lui qu’en luimême, dans sa voix inimitable. Singulièrement loin des modes et des
modèles littéraires, il a soigneusement fondu les genres existants en
un style qui lui est propre, dans lequel les distinctions habituelles entre fiction et non-fiction sont d’une
importance secondaire. Le domaine ner qu’on puisse l’assaisonner à
littéraire de Naipaul s’est étendu cette sauce-là.
bien au-delà de l’île de Trinidad, son
premier sujet, et embrasse désor- Etudes à Oxford
mais l’Inde, l’Afrique, l’Amérique du V. S. Naipaul était né à Trinidad
sud au nord, les pays musulmans en 1932 d’une famille de pauvres imd’Asie, et, ce n’est pas le moindre, migrants hindous dont son père,
l’Angleterre. Naipaul est l’héritier de journaliste au Guardian et luiConrad en tant
même écrivain, avait
qu’analyste du destin
DISPARITION commencé l’ascenmoral des empires, et
sion sociale. Le futur
de leurs répercussions sur les êtres Nobel était de haute caste mais de
humains. Son autorité de narrateur petites finances. Une bourse lui perest fondée sur la mémoire de ce que mit de faire ses études à Oxford et il
d’autres ont oublié, l’histoire des s’installa en Angleterre en 1953 tout
perdants.»
en restant proche de l’Inde dont
A sa manière, il fut l’un des pre- était issue sa famille. Quelques mois
miers postcolonialistes même si le après le Nobel, lors d’affrontements
postcolonialisme était loin d’imagi- entre musulmans et hindous dans
le pays, Salman Rushdie a écrit: «En
revanche, un autre écrivain, le prix
Nobel V. S. Naipaul, dans un discours prononcé en Inde une semaine
avant l’éruption de la violence, a dénoncé en masse les musulmans indiens et fait parallèlement l’éloge du
mouvement nationaliste. […] En y
apportant sa caution [aux pires nationalistes hindous, ndlr], V. S. Naipaul se pose en compagnon de route
du fascisme et porte en disgrâce les
couleurs du Nobel.» L’auteur d’Une
maison pour Monsieur Biswas, le
plus célèbre de ses premiers livres
où il évoque son enfance et le personnage de son père, a toujours eu
le don de se faire des ennemis et a
manifestement souhaité le cultiver
V. S. Naipaul a
toujours eu le don
de se faire des
ennemis et a
manifestement
souhaité le cultiver
du mieux qu’il a pu.
du mieux qu’il a pu. Il a estimé «incompréhensible» l’œuvre de James
Joyce et «prédatrice» l’homosexualité colonialiste de E. M. Forster,
l’auteur de la Route des Indes. Les Indiens ont pu le traiter de «traître»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CULTURE/
«Chaque livre demande
un effort, c’est plus facile de lire
des inepties sur Internet»
N
ous republions des extraits d’un entretien paru le 6 décembre 2001, la
veille du jour où V. S. Naipaul reçut
des mains du roi de Suède le diplôme du
prix Nobel de littérature.
Vous êtes un homme en colère…
Je ne suis pas un homme en colère. Ceux
qui le disent n’ont pas lu mes livres. Je ne
suis pas un polémiste. Cela dit, aucun écrivain ne devrait être un écrivain du consensus. Chaque écrivain regarde le monde et
le raconte. Ce que je cherche, c’est juste dire
ce qui me paraît évident. Répéter ce que
tout le monde croit savoir n’a aucun intérêt.
Vous devez regarder vraiment, chercher, et
après retranscrire. Je ne cherche querelle
à personne dans mes livres. J’écoute des
gens, je fais très attention à ce qu’ils me disent, j’essaie de rendre compte de leur vision du monde, de leur tournure d’esprit.
J’ai écrit des livres, l’un après l’autre, j’ai essayé d’en vivre, cela a été un parcours long
et difficile. Ceux qui m’attaquent ont en fait
des idées derrière la tête, et notamment des
intentions politiques. La vie des écrivains
est entourée de falsifications, d’erreurs, surtout propagées par ceux qui ne les lisent
pas. Chaque livre demande un effort, c’est
plus facile de lire des inepties sur Internet,
on en trouve beaucoup. Si mes livres
n’étaient pas sérieux, ni intéressants, ni originaux, plus personne n’en parlerait. Or ils
sont toujours vivants. Il y a bien une raison.
L’écrivain est-il condamné à la controverse ?
[…] Pourquoi faudrait-il toujours dire du
bien du monde dans lequel on vit, surtout
s’il s’agit du tiers-monde? Demanderait-on
pour ses écrits sur le pays et les musulmans en tant que tels n’ont pas
de raisons de l’adorer. «Tout ce que
l’on peut dire, c’est que le concept de
guerre religieuse est fondamental
dans la religion musulmane. Tant
que vous êtes faible, évidemment
vous ne pouvez pas vous battre, sinon
au fond de vous-mêmes. Mais dès que
vous croyez être fort, politiquement,
militairement, alors vous pouvez mener une vraie guerre», a-t-il par
exemple déclaré à Libération.
«Névrose collective»
En 1981, il écrit Crépuscule sur l’islam, voyage au pays des croyants à
partir de quatre pays musulmans
non arabes où il a séjourné: l’Indo-
nésie, l’Iran, la Malaisie et le Pakistan. Après avoir refait le voyage, il
publie dix-sept ans plus tard Jusqu’au bout de la foi. Entretien dans
Libération en 1998 : «En Iran, une
femme m’a dit avec une passion soudaine: “Les Persans ne comprennent
pas qu’ils ont été conquis par les
Arabes, combien leur défaite historique constitue encore aujourd’hui
une catastrophe psychologique.” De
même en Malaisie et en Indonésie,
qui appartenaient culturellement à
la sphère indienne, les peuples ont
rejeté, il y a quelques centaines d’années, leur propre passé, leur propre
culture, et de ce rejet est né un traumatisme dont on mesure encore les
effets aujourd’hui. Ces phénomènes
à un écrivain américain de toujours dire du
bien de l’Amérique, à un écrivain allemand
de louer toujours l’Allemagne ? Ce serait
stupide. Pourquoi faudrait-il une telle division dans la littérature et qu’au-delà de telle
frontière, on ne dise que du bien du monde
d’où l’on vient? C’est de la condescendance,
du mépris. Les gens sont pleins de préjugés,
ils ne veulent pas voir ce qui se passe, un
bon écrivain doit toujours déranger.
Plusieurs thèmes traversent votre
œuvre, l’exil, la séparation, la perte. Y
en a-t-il un qui vous semble principal?
Ces thèmes ne sont pas là parce que je l’ai décidé mais parce qu’ils sont inévitables, parce
qu’ils sont inséparables de ma vie. Je n’y
peux rien, je ne suis pas né dans un pays stable, bien défini, comme la France, je viens
d’un monde instable. C’est cette instabilité
qui, d’une certaine manière, m’a fait écrire.
Vous venez de publier en Angleterre un
roman, Half a Life (traduit en 2002 la
Moitié d’une vie). Or, depuis quelques
années, vous dites que le roman est
mort.
Je n’ai jamais dit que le roman était mort.
J’ai simplement dit qu’il n’était plus le parangon de la littérature comme il l’avait été
au XIXe siècle. A cette époque, c’était la
forme majeure de l’activité intellectuelle.
Il n’y avait rien de comparable à Madame
Bovary avant Flaubert, il n’y avait pas de
Balzac avant Balzac. Aujourd’hui, les écrivains continuent sur la lancée, suivent le
programme. Il n’y a plus de maîtres. J’ai été
élevé par mon père, mais aussi par la tradition, dans l’idée qu’un écrivain était forcément un romancier. Je ne le pense plus.
de névrose collective et individuelle
liés à la conversion sont au centre du
livre.» Et aussi : «Au Pakistan, ce
sont la cruauté et la violence ambiantes que j’ai eu le plus de mal à
comprendre: ce pays est une prison,
surtout pour les plus pauvres, c’est
un peuple d’esclaves emprisonnés
dans leur propre foi. Plus généralement, j’ai rencontré dans ces pays
une grande frustration : comme la
religion est censée avoir réponse à
tout, la réflexion intellectuelle y est
comprimée. C’est un vrai problème:
la pensée des gens a tendance à tourner sur elle-même, sans orientation.» «Je ne me sens ni héroïque ni
courageux. Je tente seulement de décrire la réalité le plus exactement
Mon expérience est que la fiction est limitée, qu’on ne peut jamais aller au-delà d’un
certain stade. Pour rendre compte du
monde, il y a d’autres approches que la fiction. Je ne cherche pas consciemment de
nouvelles formes, j’ai toujours fonctionné
à l’intuition, à l’envie. J’ai mêlé d’autres
genres, le récit de voyage, l’histoire, la réflexion poétique. C’est ce que j’ai essayé de
faire dans ce nouveau livre. Parler du nondit, de ces vies qui s’écoulent à moitié, sans
que les gens choisissent vraiment quoi que
ce soit. Les gens ne savent pas d’où ils viennent, quelles sont leurs origines, l’histoire
de leur famille, comment ils en sont arrivés
là. Un même paysage a plusieurs plans qui
se recouvrent les uns les autres. Comme je
le dis dans Un chemin dans le monde, «il
nous est impossible de comprendre tous les
traits dont nous avons hérité. Parfois nous
pouvons être étrangers à nous-mêmes».
Quel est votre rapport au cinéma ?
Il est difficile de comprendre ce qu’était que
le cinéma pour un adolescent dans les années 40, l’excitation que cela procurait, le
plaisir d’aller voir un film comme High
Sierra [la Grande Evasion en français, ndlr]
avec Bogart et Lupino. Aujourd’hui cette
passion est finie, le cinéma n’est plus que
technique, commerce, exhibitionnisme, répétition. Mais à Trinidad, ma culture, c’était
le cinéma. Non seulement, je ne serais pas
devenu écrivain sans le cinéma, mais même
je serais mort sans le cinéma, je serais mort
dans cette désolation coloniale. Le cinéma
m’a donné le monde.
Recueilli par
ANTOINE DE GAUDEMAR
possible», disait-il encore à Libération en 2001.
Enquêtes de voyage
Toutefois, il y aurait quelque chose
d’injurieux pour le talent de Naipaul à ne considérer son œuvre que
sous un angle politique. Si les femmes, les progressistes et les religieux de toutes obédiences ont peu
de raison d’adorer l’écrivain, un
texte comme A la courbe du fleuve
est susceptible de réconcilier tout le
monde avec l’Académie Nobel,
surtout quand elle voit en Naipaul
un descendant de Conrad, certains
n’hésitant pas à comparer le texte à
Au cœur des ténèbres pour la
connaissance de l’Afrique qu’il ap-
porte presque malgré lui aux lecteurs. «Ne pas écrire, c’est ne pas
contempler; ne pas contempler, c’est
se révéler incapable d’extraire le
sens réel, la pleine valeur de son expérience ; c’est laisser la vie, le
temps, s’écouler sans avoir de signification», répond-il en 1985 à la question «Pourquoi écrivez-vous?» posée
par Libération. Il lui a fallu expérimenter sans l’avoir choisi diverses
formes (romans, nouvelles, récits
ou enquêtes de voyage) pour parvenir, selon lui, à trouver des significations en adéquation avec son époque, comme si, au fil des livres,
l’ancien romancier avait estimé que
le roman était d’un autre temps.
M.L.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Lundi 13 Août 2018
CULTURE/
M.AMBROSI, THE ESTATE OF GHIRRI. MARKS GALLERY
Luigi Ghirri, archi textures
L’Italien
disparu en 1992
a marqué
la photographie
de son style
tendre et froid
et de ses écrits
analytiques sur
la discipline.
Ses photos
d’édifices tout en lignes sont exposées
à Milan, avant une rétrospective début 2019
au Jeu de paume, à Paris.
Par
DIANE LISARELLI
Envoyée spéciale à Milan
D
ans un conte de Borges, un homme
fait le projet de dessiner le monde.
Les années passent, il accumule des
images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons,
de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux, de gens. Et, peu avant sa mort, s’aperçoit que «ce patient labyrinthe de formes»
n’est rien d’autre que son portrait.
Luigi Ghirri aimait Borges et cette fable que
l’on retrouve à plusieurs reprises dans ses
écrits. Lui qui a souvent photographié des
portes, ouvertes ou fermées, monumentales
ou modestes, réelles ou représentées, en faisait même une clé pour comprendre son travail. «Au moment où je prends une photo, je me
retrouve sur le seuil, je suis sur le point de percevoir la possibilité de filtrer mon monde intérieur avec l’extérieur», expliquait-il lors d’un
cours donné à l’Università del Progetto à Reggio d’Emilie, en Italie. Entre deux labyrinthes,
la photographie était pour lui une question
de passage. Silence, légèreté et rigueur lui
étaient nécessaires pour entrer en rapport
avec les choses, les objets et les lieux. Ouvrir
des portes, plutôt que les fermer.
«STUPEUR VIS-À-VIS
DU MONDE»
Mort en 1992, Luigi Ghirri laisse une œuvre
riche de ses milliers d’images mais aussi de
son travail d’essayiste, de curateur, d’éditeur
et de professeur. Si elle n’est jamais tombée
dans l’oubli, celle-ci fait toutefois l’objet d’une attention particulière ces derniers
mois. Citons, entre autres, la réédition de
sa monographie It’s Beautiful Here, Isn’t It
chez Aperture, la présentation à la Triennale
de Milan de ses dix années de collaboration
avec la revue d’architecture Lotus mais
aussi Luigi Ghirri, cartes et territoires,
grande exposition itinérante centrée sur
son travail durant la décennie 70 et qui,
après Essen et Madrid, s’installera
début 2019 au Jeu de paume à Paris.
Si ce moment Ghirri est partiellement impu-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A gauche, Nei pressi
di Fidenza, 1985.
Ci-contre, Capri, 1979.
En bas, Marina
di Ravenna, 1986.
PHOTOS LUIGI GHIRRI
ble de ce qui a déjà été vu et l’observer comme
si c’était la première ou la dernière fois. «Il
faut continuer à penser la photographie
comme désir, image dialectique et peut-être
utopie, pour montrer à l’autre notre stupeur
vis-à-vis du monde», écrit-il en 1979, dans le
catalogue de son exposition «Vera fotografia»
à Parme, qui offre pour la première fois à ses
textes une importante tribune publique.
LIVRE-MANIFESTE
table au travail appliqué de James Lingwood,
commissaire de l’exposition à qui l’on doit le
très beau catalogue qui l’accompagne ainsi
que la publication en 2016 de l’intégralité des
essais de Ghirri sur la photographie (Luigi
Ghirri, The Complete Essays, 1973-1991), reste
le souffle de cette œuvre lucide et énigmatique, tendre et froide. La force jamais démentie de ses photographies. Patient labyrinthe
de formes fait de nuances de ciel, de plages
désertées, de façades de palais ou de maisons
ordinaires, de fragments d’affiches publicitai-
res, de colonnes antiques, de jardinets de banlieue, de pages d’atlas, de petits palmiers, de
papiers froissés, de niches, d’arcades et d’objets chéris ou négligés, les photographies de
Luigi Ghirri donnent souvent à voir des cadres dans le cadre, des jeux de miroir ou
d’échelle.
A son faible pour les surfaces réfléchissantes
(miroir, vitrines, flaques d’eau) s’ajoute celui
pour tout ce qui semble contenir toutes choses: encyclopédie, musées, livres, cartes, atlas. Aux aguets, Ghirri cherche à voir l’ensem-
S’il est déjà, en 1979, un des chefs de file de sa
discipline, Ghirri n’officie à temps plein que
depuis une petite dizaine d’années. Géomètre expert de métier, cet originaire de Scandiano en Emilie-Romagne, fréquente au début des années 70 le très actif cercle d’artistes
et intellectuels de Modène où il est installé
et consacre ses week-ends et vacances à des
«voyages minimaux» avec son appareil
photo. Ses premiers projets prennent place
dans un rayon d’à peine trois kilomètres
autour de chez lui. Pour sa série culte Atlante (1973), qui compte 32 images, Ghirri ne
sort même pas de son salon. Flirtant avec
l’abstraction, il photographie les pages d’un
atlas: pictogrammes, lignes, couleurs et lettres donnent à voir des bouts de cartes,
d’océans ou de constellations. Ghirri, qui a
alors 30 ans, décide de se consacrer entièrement à la photographie. Avec Kodachrome,
livre-manifeste qu’il fait paraître en 1978 chez
sa petite maison d’édition baptisée Punto e
Virgola, Ghirri opère une révolution équivalente à celle menée par William Eggleston
aux Etats-Unis. De par les objets, les lieux et
les moments représentés (nous sommes ici
aux antipodes de l’idéologie cartier-bressonnienne de «l’instant décisif»), le montage
énigmatique des images les unes avec les
autres et l’utilisation de la couleur, Kodachrome fait changer la photographie italienne d’époque. Alors que le noir et blanc est
encore la condition d’une photographie
«sérieuse», Ghirri écrit: «Mes photographies
sont en couleur parce que le monde réel n’est
pas en noir et blanc et parce que les pellicules
et les papiers pour la photographie en couleur
ont été inventés.» Dont acte.
A la lisière de l’art conceptuel et de la photographie amateur, Ghirri n’aura de cesse d’interroger de concert la photographie et le
monde dans lequel il vit, «car photographier
le monde», écrit-il, «c’est aussi un moyen pour
le comprendre». «Si la photographie est un
voyage, elle ne l’est pas dans le sens classique
que suggère ce mot; c’est plutôt un itinéraire
que l’on dessine avec beaucoup de déviations
et de retours, de hasards et d’improvisations,
une ligne zigzagante», écrit-il. Son voyage à
lui se fera principalement dans une Italie
dite mineure. Non pas les grands monuments, les vestiges ou autres motifs de cartes
postales mais la périphérie, paysage oublié
ou dissimulé par l’iconographie traditionnelle, effacé par le stéréotype touristique ou
la presse d’illustration. Si Ghirri regarde du
côté des photographes américains (Eggleston, Lee Friedlander mais aussi et surtout
Walker Evans), dans son pays ses influences
sont plutôt à chercher du côté du cinéma. De
Sica, Rossellini, mais aussi et surtout Antonioni et Fellini l’intéressent en ce qu’ils ont
su se détourner des clichés couleurs locales
pour leur préférer les stations-service perdues le long des routes de campagnes.
Interroger notre horizon visible c’est interroger notre manière même de vivre soutient
Ghirri qui note les mutations à l’œuvre au
niveau des paysages comme des existences
de ses contemporains.
«UN LANGAGE
POUR VOIR»
Projet rare réunissant le travail de vingt photographes aux quatre coins du pays, la grande
exposition Viaggio in Italia dont il est commissaire (avec Gianni Leone et Enzo Velati)
en 1984 marque un tournant de l’iconographie du bel paese. Le mythe visuel de l’Italie
se trouve actualisé par ce qui était jusque-là
resté dans l’angle mort et qu’il s’agit d’enfin
regarder. Reste encore à savoir comment.
Face à l’accélération du flot des images, au
quotidien aveugle, au manque de mémoire,
Ghirri prône le ralentissement. Contrarié
après avoir regardé une émission de télévision retransmettant la cérémonie de clôture
de la Mostra de Venise, il regrette l’étourdissement, l’engourdissement consécutif à la surabondance d’images, de mots et de sons et en
appelle à la recherche de l’image nécessaire,
celle à même de réveiller le regard de nous
faire voir les choses que nous frôlons tous les
jours sans jamais les observer. «La photographie est un langage pour voir et non pour
transformer, occulter, modifier la réalité»,
écrit-il en 1984 dans un texte crucial dont le
titre est emprunté à un ouvrage d’Umberto
Eco : l’Œuvre ouverte. Engagé non pas dans
une photographie de recherche mais dans
une recherche de la photographie, Ghirri passera encore près de dix ans à «penser par images». Disparu soudainement en 1992 à l’âge
de 49 ans, il laisse une œuvre capitale et
une dernière photographie donnant à voir
le brouillard engloutissant sa campagne
d’Emilie-Romagne. •
LUIGI GHIRRI
IL PAESAGGIO DELL’ARCHITETTURA
Palazzo della Triennale, Milan.
Jusqu’au 9 septembre.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Lundi 13 Août 2018
CULTURE/
ARTS
Véronique Ellena,
un point de vues parmi
les toiles de Réattu
Les photos de l’artiste
française sont exposées
à Arles au milieu de
peintures du XVIIIe.
E
st-ce à cause de l’harmonie
des couleurs pastel que l’on
tombe sous le charme de la
rétrospective Véronique Ellena au
musée Réattu d’Arles, qui fête ses
15 ans cette année ? L’exposition
consacrée à la photographe française, née en 1966 à Bourg-enBresse (Ain), a ceci de délicat qu’elle
se glisse en toute discrétion dans la
collection de photos, de sculptures
et de tableaux anciens du musée où
vécu le peintre Jacques Réattu entre
le XVIIIe et le XIXe siècle. Au détour
d’une salle, la surprise est grande
quand soudain s’intègre parfaitement une photographie aux toiles
extraordinairement précises et drôles de l’oncle de Jacques Réattu, le
peintre Antoine Raspal, qui savait
si finement représenter les bourgeoises arlésiennes de l’Ancien Régime, pimpantes dans leurs dentelles et leurs tissus fleuris. Et ceci non
loin du portrait de Lee Miller en arlésienne par Pablo Picasso: c’est dire
si les photographies de Véronique
Ellena sont en bonne compagnie et
prolongent naturellement les compositions picturales des maîtres anciens. Comment ne pas dresser un
parallèle entre l’Atelier de couture
ou Intérieur de cuisine, adorables
toiles d’Antoine Raspal (1780) qui
montrent des couturières au travail
ou une scène de cuisine, avec la
Jeune fille dans sa chambre (2000)
de Véronique Ellena, le portrait
d’une adolescente devant un
ghettoblaster dans une chambre
pleine de cahiers et de CD ? Cette
photo, tirée de la série «le Plus Bel
Age», décrit à peu près la même
chose que les peintures d’Antoine
Raspal, à savoir des scènes intimes
d’intérieur.
Ce qu’il ressort de ce parcours plein
de recoins est la variété de la pratique de Véronique Ellena, qui trouve
son expression dans les natures
mortes, les paysages, les portraits et
les tableaux vivants. Formée à
l’Ecole nationale supérieure des
arts visuels de La Cambre à Bruxel-
La Promenade dans les Calanques, série «les Dimanches», 1997.
les, la photographe se définit
comme «artiste plasticienne» et utilise surtout la chambre photographique pour faire poser ses modèles, parfois l’appareil compact mais
aussi la numérisation de plansfilms argentiques (série «ClairsObscurs»).
Le début de l’exposition est sans
doute le plus marquant car on replonge dans les années 90. Les plus
anciennes photos, «les Supermarchés», datent de 1992 et montrent
des individus faisant leurs courses
dans une grande surface, rayon bricolage ou légumes. De ces scènes
apparemment sans intérêt, on retire
pourtant un vif plaisir à en observer
les moindres détails: look des pro-
PHOTO VERONIQUE ELLENA. COLL. PART.
tagonistes, rayonnages de produits,
rigueur de la pose des modèles. Pareil pour les séries «Dimanches»,
«Grands Moments de la vie» ou «Recettes de cuisine» où la photographe capte ses proches dans des instants banals, une séance de gym ou
une balade dans les calanques.
Les triptyques des «Recettes de cuisine», avec gros plans de boîte de
conserve de bami goreng et de poulet au curry, sont presque hilarants
tant ils figent les personnages dans
le jus des années 90, entre toile cirée, meubles en formica et world
cuisine. Autre série emblématique,
celle des «Natures mortes» avec un
lapin mort, une grenade du jardin
de la Villa Médicis et un magnifique
poulpe qui rappellent les tableaux
de Jean Siméon Chardin. Car l’originalité de Véronique Ellena est d’infuser une délicatesse de peinture
classique aux sujets de culture populaire. Alors que se dévoilent à Arses trente ans de photographies, il
ne faudrait pas manquer la dernière
salle avec les vues des maisons familiales de l’artiste. Celle avec deux
chaussures rouges à talons au beau
milieu d’un couloir est saisissante
du mélange de mystère et de banalité si cher à la photographe.
CLÉMENTINE MERCIER
VÉRONIQUE ELLENA
Rétrospective au musée Réattu
d’Arles. Jusqu’au 30 décembre.
Exposé à Saint-Nazaire, l’artiste
portugais revisite la mythologie à coups
de fontaines et de bouffées de vapeur.
B
allet mécanique de
petites fontaines réglées comme des
horloges, l’exposition de
Francisco Tropa au Grand
Café à Saint-Nazaire puise
ses nombreuses sources
dans un imaginaire mythologique. Danae, mère de
Persée sur laquelle Zeus fit
pleuvoir une eau fertilisante pour vaincre la sécheresse, est ainsi représentée par un jet d’eau à la
tuyauterie en laiton abreuvant un plateau de cailloux,
graine et noyaux de fruits
en bronze. A l’étage, qua-
tre Pénélope vert-de-gris et
aux profils schématiques
tournent sur elles-mêmes,
faisant le pied de grue sans
doute pour attendre
Ulysse. A la place de qui, elles font face à une espèce
de bouilloire artisanale
(nommée Fumeux fume)
qui tente de loin de les enfumer à coups de bouffées
de vapeur d’eau. Si les
sculptures ne rechignent
pas à faire ainsi sourire
avec leur mécanique turbulente, leur facture relève,
elle, de la préciosité des travaux d’orfèvre et leurs for-
mes complexes, de l’ingéniosité tortueuse d’un
inquiétant savant.
Avec son attirail de robinetterie, d’engrenages bien
huilés, de fioles et de flacons en verre soufflé, de
clepsydres, d’alambics et
d’un dispositif de camera
obscura, l’artiste portugais
semble plonger le spectateur dans les vieux rêves
d’un sorcier fin de siècle,
aux croisements de ceux
que mit en scène un Villiers de L’Isle-Adam dans
l’Eve future et de ceux, plus
pessimistes, d’un Raymond Roussel dans Locus
Solus. Les objets que Tropa
laisse s’ébrouer au Grand
Café sont à dire vrai marqués du sceau de la mort.
Les fontaines ont beau
faire couler leur eau à petit
flot continu, certaines
sculptures se serrent la
ceinture. Une Morue en
bronze peint sèche au bout
d’un fil comme ses sœurs
d’infortune portugaise.
Dès l’entrée, c’est une
espèce de carcasse canine
faite du même matériau
qui laisse pendouiller sa
funeste silhouette et fait
planer sur toute l’expo
l’ombre d’un mauvais
présage.
JUDICAËL LAVRADOR
FRANCISCO TROPA
LE GRAND CAFÉ, LA
MOUSTACHE CACHÉE
DANS LA BARBE
Au Grand Café,
à Saint-Nazaire (44).
Jusqu’au 23 septembre
MARC DOMAGE. COURTESY GALERIE JOCELYN WOLFF
Sculptures mécaniques et autres
alambics du sorcier Tropa
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
Répertoire
Répertoire
repertoire-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
Répertoire
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
ĥ
ĢUNE?
ONS’EN
GRILLE
DÉMÉNAGEURS
ANTIQUITÉS/
repertoire-libe@teamedia.fr
01 87
39 84 80
BROCANTES
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
Achète
Achète
Achète
tableaux
tableaux
tableaux
anciens
anciens
anciens
XIXe et Moderne
e et Moderne
XIX
avant
1960
e et Moderne
XIXavant
1960
Tous sujets,
école
de Barbizon,
avant
1960
Tous
sujets, école
Barbizon,
orientaliste,
vue de Venise,
Tous
sujets,
école
de
orientaliste,
vuepeintures
deBarbizon,
Venise,de
marine,
chasse,
orientaliste,
vuepeintures
de Venise,
marine,
genre, chasse,
peintres
français
&de
marine,
chasse,
peintures
genre,
peintres
français
étrangers (russe, grec,&de
genre,
peintres
français
&
étrangers
(russe,
grec,
américains...),
ancien
atelier
étrangers
(russe,
grec,
américains...),
ancien
atelier
de
peintre décédé,
bronzes...
américains...),
ancien
atelier
de
peintre décédé,
bronzes...
Estimation
de peintre décédé,gratuite
bronzes...
Estimation
gratuite
EXPERT
MEMBRE DE
LA CECOA
Estimation
V.MARILLIER@WANADOO.FR
EXPERT
MEMBRE gratuite
DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
EXPERT
MEMBRE DE LA CECOA
06
07 03 23 16
V.MARILLIER@WANADOO.FR
06
07 03 23 16
06 07 03 23 16
MUSIQUE
MUSIQUE
MUSIQUE
DISQUAIRE SÉRIEUX
ACHÈTE
DISQUES
DISQUAIRE
SÉRIEUX
VINYLES
ETSÉRIEUX
CD 33T/45T.
ACHÈTE DISQUES
DISQUAIRE
POP/ROCK/JAZZ,
VINYLESDISQUES
ET CD 33T/45T.
ACHÈTE
CLASSIQUE...
POP/ROCK/JAZZ,
VINYLES
ET CD 33T/45T.
GRANDE
QUANTITÉ
CLASSIQUE...
POP/ROCK/JAZZ,
PRÉFÉRÉE
GRANDE QUANTITÉ
CLASSIQUE...
DÉPLACEMENT
PRÉFÉRÉE
GRANDE
QUANTITÉ
POSSIBLE.
DÉPLACEMENT
PRÉFÉRÉE
TEL
: 06.89.68.71.43
POSSIBLE.
DÉPLACEMENT
TEL : 06.89.68.71.43
POSSIBLE.
Votre journal
TEL : 06.89.68.71.43
Votre journal
Votre journal
DÉMÉNAGEURS
«DÉMÉNAGEMENT
DÉMÉNAGEURS
URGENT»
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
«DÉMÉNAGEMENT
MICHEL
TRANSPORT
URGENT»
«DÉMÉNAGEMENT
DEVIS
GRATUIT.
MICHEL
TRANSPORT
URGENT»
PRIX
DEVISTRÈS
GRATUIT.
MICHEL
TRANSPORT
INTÉRESSANT.
PRIX TRÈS
DEVIS
GRATUIT.
TÉL.
01.47.99.00.20
INTÉRESSANT.
PRIX
TRÈS
MICHELTRANSPORT@
TÉL. 01.47.99.00.20
INTÉRESSANT.
WANADOO.FR
MICHELTRANSPORT@
TÉL.
01.47.99.00.20
WANADOO.FR
MICHELTRANSPORT@
Annonces légales
WANADOO.FR
Annonces légales
legales-libe@teamedia.fr
Annonces
légales
01
87 39 84 00
legales-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 00
legales-libe@teamedia.fr
CONSTITUTION DE
01
87 39 84 00
SOCIÉTÉ
<J3><O>6280562</O><J>13/08/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000189284</B><M></M><R></R></J3>@
ciété dénommée
Avis est donné de la constitution de la sociétéest
dénommée
donné de la constitution de la soAvis
ciété dénommée
<J3><O>6280562</O><J>13/08/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000189284</B><M></M><R></R></J3>@
«HEALTH GRAPHIX»
«HEALTH
GRAPHIX»
Forme
: société par actions
simplifiée
Capital : 1
000
euros
«HEALTH
GRAPHIX»
Forme : société par actions simplifiée
Durée : 99 ans,
vos annonces légales
est les
habilité
pour toutes
départements
sur
vos annonces légales
est
habilité
75départements
92pour
93toutes
sur les
vos annonces légales
7518h au
92
93
sur de
les
9h à départements
01 87 39 84 00
ou par mail legales-libe@teamedia.fr
75
92
93
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail legales-libe@teamedia.fr
2
3
4
5
6
7
8
IV
Principal actionnaire
SFR Presse
VII
III
V
VI
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
La reproduction de
La reproduction
de
nos
petites annonces
La reproduction
de
nos
petites
annonces
est interdite
nos petites
annonces
est interdite
est interdite
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail legales-libe@teamedia.fr
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Paris ne remportera pas la
Ligue des Champions II. Cri
d’indigné ; Confédération de
villages kabyles III. Il souhaite
que Paris ne remporte pas la
Ligue des Champions ; Mieux
vaut qu’elle soit à droite IV. Ses
adeptes sont persécutés en
Iran V. Un espion auquel il emprunte ses lettres ; Mît à sa
place VI. Quand chevalière
n’est que camelote ; Personnage clé des religions ou personnage Clay du sport VII. Sentiment que l’enfer, c’est l’autre
VIII. Privé d’eau ; Il cavalait à
l’est IX. Pus ; Il nous supporte
un tiers du temps X. Il a une
bonne image de marque
XI. Opposants chassés
9
II
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
<J3><O>6280562</O><J>13/08/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000189284</B><M></M><R></R></J3>@
Pour
estAvis.habilité pour toutes
1
I
VIII
CONSTITUTION DE
SOCIÉTÉ
CONSTITUTION
DE
SOCIÉTÉ
Avis est donné de la constitution de la so-
Capital : 1
000 par
euros
Forme
: société
actions
Siège
: 101 avenue
dusimplifiée
Général Leclerc
Duréesocial
: 99000
ans,
Capital : 1
euros14,
75685
Paris
Cédex
Siège
social
: 101
avenue
du
Général Leclerc
Durée
: 99reconstruction
ans,
Objet
: la
la visualisation
75685
Paris: 101
Cédex
14, et Général
Siège
social
avenue
Leclerc
d’images
médicales
pourdu
le
grand
public,
les
Objet
: la
reconstruction
et
la visualisation
75685
Paris
Cédex 14,
étudiants
en
science
de
la
santé,
les
spéciad’images
médicales
pour
le
grand
public,
les
Objet
: lasanté
reconstruction
et la visualisation
listes
de
et
leurs
patients
;
la
producétudiantsmédicales
en sciencepour
de lalesanté,
les
spéciad’images
grand
public,
les
tion
de
films,
d’animations
et
d’applications
listes de santé
et leurs
la spéciaproducétudiants
en science
de patients
lascientifiques
santé, ;les
de services
et de
;tion
la fourniture
de
d’animations
et d’applications
listes
defilms,
santé
et leurs
patients
; la; producmatériels
associés
à ces
services
la locade
services
scientifiques
et de
;tion
la fourniture
de films,
d’animations et d’applications
tion
matériel.
matériels
associés
à cesscientifiques
services ; la et
locade
services
de
;Président
la fourniture
:
M.
Michaël
Dayan
demeurant
Viale
tion de matériel.
matériels
associés 12,
à ces
services
; la-locaGoffredo
Franchini
16167
Genova
Italie
Président
: M. Michaël Dayan
demeurant
Viale
tion
de matériel.
Exercice
du
droit
de
vote
:
Tout
associé
Goffredo Franchini
12,Dayan
16167
Genova - Viale
Italie
Président
: M. Michaël
demeurant
peut
participer
aux de
décisions
du
Exercice
du droit
vote Genova
: collectives
Tout associé
Goffredo
Franchini
12, 16167
- Italie
moment
que
ses
titres
de
capital
sont
inspeut participer
auxde
décisions
collectives
du
Exercice
du
droit
vote
:
Tout
associé
crits
à sonque
nom.
moment
ses
de capital
sont inspeut
participer
auxtitres
décisions
collectives
du
les cessions
de titres donnant
accès
Toutes
crits
à
son
nom.
moment
que ses
titres deàcapital
sont de
insau
capital
soumises
la
lessont
cessions
de titresl’agrément
donnant accès
Toutes
crits
à son
nom.
collectivité
des associés.
au capital
sont
soumises
à l’agrément
de la
les
cessions
de
titres
donnant
accès
Toutes
La
société sera
au RCS de Paris.
collectivité
desimmatriculée
associés. à l’agrément
au
sont
soumises
de la
La capital
société sera
au RCS de Paris.
collectivité
des immatriculée
associés.
Pour
Avis.
La société sera immatriculée au RCS de Paris.
Pour Avis.
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
X
Grille n°987
VERTICALEMENT
1. Bouillon ; Brouillons 2. Se brouiller avec lui ? Mieux vaut éviter ; Papier
fin 3. Feuille comestible ; Telle la lutte d’un opposant place Tiananmen
4. Le meilleur sur terre il y a trente-cinq ans ; Ce mot est ailleurs dans la
grille ; Jamais vieux 5. Qui a perdu pied 6. Prénom féminin ; Chef avant
une exclamation ; Exclamation 7. Sentir des secousses 8. Cours breton ;
Elle est membre de l’UE 9. Communautés religieuses
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ÉMEUTIERS. II. PÈSES. LÉA. III. ARC. ANNIV.
IV. ABRI. NÔ. V. ILLE. ÉDEN. VI. NU. BLEU. VII. OCRÉE. TPE.
VIII. NIO. GORET. IX. DOUAUMONT. X. ALARMANTE. XI. SENTENCES.
Verticalement 1. ÉPAMINONDAS. 2. MER. LUCIOLE. 3. ESCAL. ROUAN.
4. UE. BÉBÉ. ART. 5. TSAR. LÉGUME. 6. NIÉE. OMAN. 7. ELN. DUTRONC.
8. REINE. PENTE. 9. SAVONNETTES. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3743 MOYEN
4
◗ SUDOKU 3743 DIFFICILE
7
1 5
6
8
4 7
2 9 3
3 8
4
5
6
3
6 8
8
5
2
6 1
8
7
9 4
4
6 9
5 1
3
1
5 8
2
1
6
7
2 1
6
5
7
9
4
2
6
3
1
8
6
4
2
1
3
5
8
6
7
9
9
1
3
6
7
2
8
5
4
2
5
4
9
8
3
1
6
7
6
8
7
5
4
1
2
9
3
7
9
6
8
1
4
5
3
2
8
3
2
7
6
5
9
4
1
1
4
5
2
3
9
7
8
6
5
3 9 7
SUDOKU 3742 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
6
4
1
5
8
7
9
2
3
7
3
2
4
6
9
5
8
1
8
9
5
3
2
1
4
6
7
4
1
6
7
5
8
2
3
9
5
8
7
2
9
3
1
4
6
3
2
9
6
1
4
8
7
5
1
5
3
8
7
2
6
9
4
2
6
4
9
3
5
7
1
8
9
7
8
1
4
6
3
5
2
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
8 semaines soit 48 numéros
au lieu
de 96€
plus de 69% de réduction
par rapport au tarif kiosque
papier+numérique
01
55 56 71 40
de 9h à 18h, du lundi au vendredi
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
• Simon Bailly
30
€
Abonnez-vous
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
8
4
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Offre spéciale été
4
4
SUDOKU 3742 MOYEN
3
6
8
1
9
7
4
2
5
4
4
RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
3
2
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
MON PETIT ROYAUME (2/7)
Le petit pépère
des peuples
Kevin Baugh Visite guidée avec le dictateur bienveillant de la
République de Molossia, dans le Nevada, où l’on profite d’une
paix méritée après une guerre discrète contre le Mustachistan.
C
e n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de visiter une
dictature, et encore moins de faire le tour du propriétaire avec le tyran en personne. En l’occurrence, au Molossia, c’est une fois par mois. Libération avait pris rendez-vous
le 16 juin, mail obséquieux à base de «Votre Excellence» en bandoulière, on n’est jamais trop prudent. L’adresse du GPS indique Mary Lane Road, dans la localité de
Dayton, Nevada. Aux Etats-Unis, donc, selon les registres officiels. En réalité, nous
sommes à Baughston, capitale de la République de Molossia, dédiée à la gloire de son créateur et président à vie, Kevin Baugh. Sorte d’imitation yankee du général
Tapioca (sans le cigare au bout des lèvres), l’homme attend
les visiteurs du jour à l’entrée de sa propriété. Un panneau matérialise la frontière entre le Molossia et les Etats-Unis.
En ce samedi de juin, le soleil tape dur sur le désert du Nevada.
Cela n’a pas l’air d’affecter le caudillo, imperturbable dans son
uniforme militaire couleur beige sable et bardé de médailles.
Sa casquette exhibe les armoiries du pays, notamment un
mustang, un cheval sauvage. «Bienvenue au Molossia», lancet-il aux quatorze curieux venus assister à la visite guidée d’une
des nombreuses micronations américaines. Pas la plus grande,
certes, mais assurément l’une des mieux organisées. L’Etat
se divise en trois possessions géographiques: Baughston, alias
«la terre d’harmonie», 4000 mètres carrés comprenant un pavillon de taille modeste et un bout de terrain; la «colonie de
Farfalla», en Californie du Nord, et la «province du désert»,
non loin du parc national de Joshua Tree.
Toutes sont la propriété de Kevin Baugh,
56 ans, et déjà plus de quarante ans de dictature bénévole au compteur.
Tout commence en 1977. Kevin a 15 ans, il vit à Portland, dans
l’Oregon. Ce fils unique d’un agent des services forestiers et
d’une secrétaire laisse vagabonder son esprit et son imagination. Avec son ami James, il crée la Grande République du
Vuldstein. Dans leurs chambres d’ados, ils imaginent une île
posée au milieu de la Manche. James en sera le roi, Kevin le
Premier ministre. Les années passent et «King James» prend
peu à peu ses distances avec l’Etat fantoche et fantasmé. Chez
Kevin Baugh, fan de Walt Disney, la passion d’enfance est plus
profonde. A peine le lycée terminé, il s’engage dans l’armée
américaine. Infirmier, il est affecté un peu partout en Europe.
LE PORTRAIT
La Grande République du Vuldstein voyage avec lui. Duchés,
principautés, royaumes… Baugh prend note de tout ce qu’il
découvre sur le Vieux Continent. En 1998, il est temps de se
lancer dans son grand œuvre. Il achète sa maison de Dayton,
dans le Nevada, en plein cœur de la région historique de la
ruée vers l’or.
L’année suivante, la naissance de la République de Molossia
est proclamée, Baughston faite capitale. Première question:
pourquoi ce nom? «Parce que ma première épouse aimait beaucoup les chiens, avoue tout de go Kevin Baugh. Mais je me suis
aussi rendu compte que les Molosses étaient une ancienne tribu
grecque détruite par Rome. J’ai même reçu un appel en pleine
nuit d’un journaliste grec qui m’accusait de piller l’héritage de
son pays.» Pas d’inquiétude, un décret présidentiel éclaircit
la situation: Molossia est en fait dérivé du mot hawaïen maluhia, signifiant «paix et harmonie». Deuxième question: pourquoi une dictature? «Parce que c’est beaucoup plus marrant
et original que les innombrables duchés et principautés que
comptent les micronations. Bien sûr, comme toute bonne dictature, on se camoufle derrière l’appellation de République de Molossia. Mais lors des dernières élections, sur un corps électoral
de 34 personnes, j’ai obtenu 50 votes!»
Au Molossia, on applique le
Militants politiques
droit du sang. Seuls les memtrès sérieux, poètes
bres de la famille Baugh obmanuels, activistes
tiennent la citoyenneté. Les
rêveurs ou
chiens vivant sur place y ont
mégalomanes
également droit, mais pas les
frustrés, Libé
chats, «car on ne peut pas
s’intéresse cet été aux
leur faire confiance», selon le
dirigeants de
líder máximo. Le jour de la
micronations, ces
visite, la fine fleur de cette réétats reconnus par
publique accompagne le pré(presque) personne.
sident Baugh : la first lady
Adrianne (sa seconde épouse
rencontrée il y a quelques années sur MySpace, employée de
casino dans le civil), qui arbore des pin’s à l’effigie de son mari,
ainsi que sa fille de 14 ans, «shériffe» du Molossia.
Depuis une dizaine d’années, Kevin Baugh, qui travaille désormais aux ressources humaines de la Garde nationale du Nevada, s’efforce de reproduire dans sa capitale miniature tous
les attributs d’un Etat. Il y a englouti près de 10000 dollars, pas
de quoi le faire reculer. Poste-frontière tenu par Fred le mannequin («Il ne se plaint jamais et ne fait pas grève»), bureau de
poste et de change, siège de la présidence, bar-restaurant, monument des héros de la nation, Baugh passe d’une petite cabane
à l’autre, ravi de son effet. Le Molossia dispose évidemment de
son propre fuseau horaire, ainsi que de sa monnaie, le «valora»
(«précieux» en esperanto), indexé sur la pâte à cookie. La petite
république a aussi sa part d’histoire violente. Récemment, une
guerre l’a opposée au Mustachistan du redoutable sultan Ali-Ali
Achsenfree (un usurpateur, bien entendu).
Bourrées de clins d’œil, les quatre-vingt-dix minutes de déambulation dans l’univers molossien sont une invitation au sourire et au plaisir désintéressés. «Je voulais créer un endroit à
la fois cool et qui permette aux gens de découvrir un autre univers, explique Kevin Baugh. S’ils repartent avec le sentiment
d’avoir visité un autre pays, c’est gagné.» Son objectif est de
battre le chiffre de 200 touristes visitant l’île de Nauru, l’un
des plus petits Etats du monde, chaque année. C’est bien parti.
A la mi-juin, 142 personnes avaient déjà mis les pieds en terre
molossienne.
Certains prennent-ils le président Baugh pour un fou ? «On
est plutôt bien connus et appréciés dans le coin, juge l’intéressé.
Bien sûr, il y a des gens qui ne comprennent pas. Le gouverneur
du Nevada, par exemple. Je le croise régulièrement. A chaque
fois, il me salue, mais il a l’air de se demander pourquoi je fais
ça.» Le leader molossien embrasse lui-même l’étiquette de
gentil original. Ainsi, il ne refuse pas la comparaison avec un
de ses illustres prédécesseurs: Joshua Norton, qui représente
«une grande source d’inspiration». Croqué dans un album de
Lucky Luke, l’Empereur Smith, Norton perdit la boule au tournant des années 1850. C’est alors qu’il se proclama «empereur
des Etats-Unis et protecteur du Mexique». Devenu la coqueluche des habitants de San Francisco, où il vivait, il mourut sans
le sou, mais adoré –10000 personnes assistèrent à ses funérailles. Qui sait? Peut-être le désert du Nevada connaîtra-t-il
la même procession un jour. •
Par ROMAIN DUCHESNE
Photo DAVID CALVERT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ÉTÉ
Et aussi n deux
pages BD n de la photo
n un bateau n des
jeux…
J’AI TESTÉ
LAVIE DE BERGÈRE
PABLO CHIGNARD
Lundi
13 août
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
II u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
Par
FRANÇOIS CARREL
Envoyé spécial au col de la Croix (Isère)
Photos
PABLO CHIGNARD
C
e matin, je me sens l’âme d’un cowboy alpin. Vieux jeans, lunettes de
soleil, long bâton, j’ai bondi dans la
Peugeot 205 Alpage –série limitée–
de Leïla Episse, bergère saisonnière d’un
troupeau de près de 300 bêtes à cornes. Pour
le douzième été consécutif, cette Ardéchoise
de 33 ans est la patronne de l’alpage du col de
la Croix, 300 hectares de prairie alpine perchés entre 1500 et 1800 mètres d’altitude, sur
la ligne de crête qui sépare le haut plateau isérois du Trièves des contreforts drômois du
Dévoluy. La 205 est hors d’âge, ravagée mais
valeureuse. Sur la piste qui mène au centre de
l’alpage, musique pendjabie à fond, Leïla emballe sans pitié le moteur pour passer un raidillon. Les pneus à clous griffent la pierraille
qui heurte le bas de caisse : ça passe. Sur un
replat bordé d’un à-pic, un groupe de 150 vaches est rassemblé. A 500 kilos par tête, ça fait
plus de 75 000 kilos de muscle et de graisse.
Elles se tournent lentement vers nous.
MAÎTRE YOGI
Je m’apprête à bondir de la 205 mais Leïla
m’arrête d’un geste : «Tout doux. Tu ne dois
pas être brusque, pas courir.» Indispensable
pour éviter les mouvements de troupeau incontrôlables. Leïla part devant, modulant son
cri: «Vieeeens, là! Vieeeens!» Certaines vaches
viennent à sa rencontre: elle porte une besace
pleine du mélange de sel et d’orge aplatie,
friandise qu’elle distribue en permanence. Je
Libération Lundi 13 Août 2018
Jeté en
pâturages
Vaches boiteuses, loup qui rôde, moutons squatteurs…
Pour quelques jours, on est allé au col de la Croix,
en Isère, découvrir la vie d’une bergère.
En plus des 300 bêtes sous sa surveillance, Leïla Episse
veillera sur nous. Et ce ne sera pas de tout repos.
fais trois pas décidés et la génisse la plus proche bondit nerveusement hors d’atteinte.
«Tout doux! gronde Leïla. Et enlève tes lunettes de soleil: toute créature avec des gros yeux
noirs de face est un prédateur.» Désormais, je
vais m’appliquer, yeux mi-clos, à me mouvoir
lentement et souplement et à oublier ma démarche d’urbain speedé. Effet secondaire :
l’agitation psychique s’apaise aussi. So long
cow-boy, me voilà amérindien zen !
Les vaches viennent juste d’arriver dans l’alpage, à pied ou en bétaillère, depuis Tréminis,
le village du Trièves le plus proche, ou depuis
les environs de Gap. Elles sont déjà 251,
de sept éleveurs différents, et Leïla en attend
encore 34. Sa priorité du jour est de les repérer
et de s’assurer qu’elles vont bien: «Les vaches,
tu les gardes pas, tu les surveilles.» Encore
faut-il les reconnaître. Généralement, elles
restent groupées par «lots» du même élevage,
qu’elles soient jeunes génisses «à viande» ou
futures laitières, en gestation de leur premier
veau. La bergère dégaine un carnet où elle a
relevé toutes les bêtes. Leïla doit son prénom
à la chanson d’Eric Clapton. Elle cache une
belle puissance physique derrière sa silhouette longiligne. A 21 ans, elle a suivi une
formation de berger-vacher d’alpage en centre
de formation professionnelle et de promotion
agricole à La Motte-Servolex (Savoie). Puis décroché son premier contrat au col de la Coix.
300 hectares, 300 bêtes, elle a relevé le défi
haut la main et le groupement pastoral de
Tréminis lui fait confiance depuis lors.
Les vaches sont identifiées par un numéro à
quatre chiffres inscrit sur les étiquettes agrafées à leurs oreilles. Nous les pointons une à
une. Experte en approche, Leïla me confie
son carnet et me crie les caractéristiques de
chaque vache. Limousines, tarines, salers,
abondances, aubracs, charolaises, holsteins,
vosgiennes, montbéliardes, croisées, chaque
race a sa morphologie, sa couleur. Certains
éleveurs coupent les cornes de toutes leurs
bêtes. Nous sillonnons l’alpage pour repérer
les bandes isolées, les indépendantes… En
trois heures, Leïla a localisé et identifié la
quasi-totalité des bêtes qu’on lui a confiées.
Elle a repéré plusieurs boiteuses, des limousines croisées charolaises toutes issues du
même élevage bio : il va falloir les surveiller
de près. Nous rentrons à la cabane de berger,
maisonnette à l’orée de la forêt, où Tim, le
compagnon de Leïla, échalas allemand et
maître yogi bon vivant, travaille à son potager
en terrasse. Le lieu est idyllique. Notre bergère s’assied à la table de bois devant le chalet, ouvre des bières fraîches. Elle n’est jamais
réellement en pause : d’ici on voit presque
tout l’alpage. Elle repère quelques vaches,
très haut, les observe aux jumelles quelques
secondes et lâche: «C’est le lot Baumier. Il n’en
manque qu’une… La 4358! Elle doit être plus
bas, au col…» J’arrive à peine à repérer le petit groupe !
La nuit tombe sur l’alpage habité du tintement des cloches. Je m’effondre sur un matelas du petit refuge attenant à la maison des
bergers. Au matin, l’ampleur et l’extraordinaire beauté des lieux me saisissent: les murailles toutes proches du Dévoluy, celles du
Vercors au loin, le tapis vallonné du Trièves,
l’immense prairie d’alpage couverte d’une
herbe épaisse constellée de fleurs. Nous y rejoignons les bêtes. Mon apprentissage de l’approche paye: la 3675 vient me lécher le bras
de sa langue râpeuse ! Leïla est ennuyée, de
nouvelles vaches «bio» boitent: il va falloir les
soigner… Elle tend le bras: «Là-haut, un vautour !» Elle raconte les vols de charognards indiquant à coup sûr l’emplacement d’une bête
morte. Foudroyée parfois, ou dérochée sur
une pente raide, après un faux pas… ou un
coup de panique.
DE BOUE ET DE BOUSE
C’est le douzième été que Leïla passe à gader plusieurs centaines de vaches.
Le loup? «Il a déjà coursé certaines de mes génisses, répond Leïla. Je l’ai vu il y a trois ans,
et ce printemps, il y avait plein de traces dans
la neige.» La menace que représente le prédateur pour les bovins est incomparable avec
celle qu’il fait peser sur les troupeaux de moutons du secteur, mais Leïla tranche : «Si demain il s’attaquait à mes bêtes, j’arrêterais.»
La bergère s’attache à ses vaches mais surtout,
chacune d’entre elles représente une valeur
moyenne de 1000 euros. «L’éleveur de Gap qui
me confie 70 bêtes, c’est 70000 euros. C’est une
énorme responsabilité, beaucoup de stress…»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u III
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Avant l’arrivée des
bêtes dans l’alpage,
il faut cinq semaines
de travail dans le froid,
le brouillard ou sous
la pluie. Etre bergère,
c’est pas tous les jours
un épisode de Heidi.
l’alpage et transférons les bêtes. L’éleveur,
stoïque et mutique, n’est pas troublé par
l’orage: «Bah, on a vu pire.» Il remonte illico
dans son tracteur, pour rallier sa ferme, 8 kilomètres de piste plus bas, où il doit récupérer
sept autres vaches pour les monter ici. L’orage
redouble de violence, la grêle se met à tomber.
Des torrents bouillonnants apparaissent sur
l’alpage. Lorsqu’enfin la tempête s’apaise,
nous allons reconnaître la piste d’accès. Un
torrent impétueux d’eau boueuse, charriant
des blocs de pierre, l’interrompt sur une dizaine de mètres. Ça ne passe plus! Deux heures plus tard, à la nuit tombée, l’éleveur arrive
pourtant avec sa bétaillère, décharge les vaches et les fait passer à gué à travers le torrent
qui s’est assagi. Leïla n’a pas eu son mot à dire.
Il est 22 heures lorsqu’elle peut enfin se mettre au lit, au sec. Sa journée de travail aura
duré quatorze heures. Rincé, je m’endors
comme une masse. Une sonnerie de cloche
me réveille à l’aube. Je saute dans mes baskets
maculées de boue et de bouse, séchées près
du poêle à bois : deux vaches sont là, devant
la porte, mystérieusement échappées de l’alpage pourtant clôt. Je manœuvre les indisciplinées jusqu’à les faire entrer de nouveau sur
l’alpage, réussite saluée d’un sourire de la bergère mal réveillée.
RUDESSE ET PRÉCARITÉ
Une pression d’autant plus concrète que la
bergère, en CDD renouvelé chaque année de
mai à octobre, n’a pas de garantie d’emploi
d’une année sur l’autre. Certes, entre deux
saisons elle peut toucher le chômage mais,
avec un salaire de 1500 euros net, elle ne peut
guère mettre d’argent de côté. Précarité, pénibilité, astreinte, responsabilité et manque de
reconnaissance de la part les éleveurs, le berger reste un ouvrier agricole saisonnier très
exposé. Avec des collègues, Leïla a créé, au
sein de la CGT, le Syndicat des gardiens de
troupeaux de l’Isère. Dans le département,
33% des bergers sont des femmes, un chiffre
en hausse insiste-t-elle.
Cet après-midi, c’est l’heure des clôtures.
Leïla enfouit ses mèches brunes sous son
bonnet de laine fétiche. Elle a la charge d’entretenir la triple ligne de barbelés qui entourent l’alpage: 12 kilomètres de long, 4000 poteaux, sans compter les 4 kilomètres de
clôture électrique légère qu’elle déplace pour
gérer au mieux l’occupation des pâturages.
Nous trimballons six poteaux neufs et un rouleau de barbelé, manions le pal de fer et la
lourde masse. En une heure et demie, nous
avons retapé 300 mètres de clôture. C’est l’occupation quotidienne de Leïla de début mai
à mi-juin, à l’arrivée des bêtes. Cinq semaines
de travail de force, dans le froid, le brouillard,
sous la pluie. Justement, le temps tourne.
D’énormes nuages affluent. Les parois audessus de l’alpage prennent une teinte métallique. L’orage se déclare alors que nous arrivons au chalet.
Un tracteur approche: c’est Tinou, éleveur de
Tréminis qui amène en bétaillère huit tarines.
Sous la pluie battante et le fracas du tonnerre,
nous manœuvrons les barrières d’entrée de
Café en terrasse. Le ciel lavé par l’orage est
limpide, l’alpage gorgé d’eau resplendit sous
le soleil matinal. Leïla brûle déjà d’y remonter, pour s’assurer de l’état des troupes. Coup
de chance, le lot des génisses boiteuses est
réuni près de l’enclos de contention monté au
milieu de l’alpage. Une aubaine à saisir: nous
isolons les boiteuses pour les diriger une à
une vers la cage de sortie. Lorsque la vache la
traverse, Leïla l’immobilise en manœuvrant
les leviers métalliques. En panique, certaines
se débattent violemment. Les dents serrées,
la bergère manœuvre vite, ouvre les panneaux latéraux, travaille au couteau sous les
sabots, évite un coup de pied à même de lui
arracher le visage, crève un abcès dont gicle
du pus mêlé de sang, racle des portions de
corne en décomposition, désinfecte. Les bêtes
soignées, elle appelle Damien, le propriétaire.
Il va venir. Il faudra peut-être se résoudre à
utiliser les antibiotiques, c’est une responsabilité que seul l’éleveur peut prendre.
Rentrée au chalet, Leïla a retrouvé le sourire.
Elle aime ce métier, malgré sa rudesse et sa
précarité. Elle parle de sa passion des voyages
(le dernier était en Inde), de sa fille de 8 ans
qui vit avec son père la moitié de l’année et
qu’elle attend pour quelques semaines à la
montagne. Puis elle s’interrompt et se saisit
de ses jumelles. Sur la crête, un troupeau de
moutons venu du versant opposé a franchi les
clôtures et envahit son alpage. Elle enchaîne
les coups de fil jusqu’à entrer en relation avec
le berger. Bientôt ses chiens ramèneront les
envahisseurs sur le bon versant. Le cantonnier de Tréminis a travaillé quatre heures
pour dégager la piste coupée. Je vais pouvoir
rallier la vallée. Je suis tanné, courbatu, calme
et aux aguets: l’âme ancestrale du berger, terrée au fond de chacun d’entre nous, a repris
en moi le dessus. Pour quelques heures. •
MARDI
J’AI TESTÉ LES BAINS RUSSES
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV u
ÉTÉ / SÉRIE
Libération Lundi 13 Août 2018
Bataille de Lépante,
le 7 octobre 1571, opposant
Européens et Turcs. Peinture
de Andrea Micheli, dit
Vicentino (1539-1614). PHOTO
AKG-IMAGES. CAMERAPHOTO
Thémistocle qui ont combattu à
Salamine, deux mille ans plus tôt. La
manœuvre est la même: propulsée
par les rameurs qui tirent sur leurs
avirons au rythme d’un tambour, la
galère fonce de biais sur la galère ennemie et embroche sa coque de bois.
Alors les soldats massés sur l’avant
se jettent sur l’esquif et font un massacre des soldats adverses. A moins
que ceux-ci n’aient le dessus, repoussent les assaillants et sautent à
leur tour sur le bateau qui vient de
les percuter. La bataille se disperse
en autant d’affrontements
d’infanterie qui rougissent l’eau
bleue de la Méditerranée du sang
des combattants.
Redoutable. Dans cet affronte-
«La Real»,
galère des galères
I
l faut bien le reconnaître : la vie
de galérien n’est pas toujours
agréable. Certes, on en sous-estime les avantages: une vie au
grand air, de l’exercice physique, un
régime frugal, une vie réglée, sans
l’angoisse d’une carrière professionnelle hasardeuse, ni les tracas de la
vie familiale, de grands voyages où
l’on voit du pays. Mais elle a ses
menus inconvénients: enchaîné à
son banc, le galérien doit suivre le
rythme de la navigation impulsé
par le tambour du garde-chiourme.
Il ne quitte jamais son poste de
rameur, ni pour dormir ni pour faire
ses besoins, et les galères sont
renommées pour la puanteur de
leur sillage. En cas de combat
perdu, paralysé par ses chaînes, le
galérien coule avec sa galère.
Ces réalités triviales, on les mesure
en visitant le musée naval de Barcelone où l’on peut voir la galère des
galères, la Real, navire amiral à la
bataille de Lépante, reconstruite à
l’identique. C’est une coque vernie
d’une quinzaine de mètres où sont
installés les bancs des rameurs. Une
coursive centrale relie la plateforme de l’avant, où se tiennent les
soldats, à la haute dunette de bois
Bateaux phares (2/6) Histoires de navires
célèbres que l’on peut encore visiter.
Aujourd’hui, un vaisseau chrétien espagnol
qui a détruit la flotte ottomane.
peint qui abrite à l’arrière l’amiral et
ses officiers. La poupe est relevée,
dorée, surmontée de deux lanternes
massives, la proue se termine par
un éperon qui pointe au ras de l’eau.
Les responsables du musée y ont
adjoint un film holographique,
projeté sur les bancs de la galère où
l’on voit une troupe de pauvres
hères décharnés, enchaînés et
pâles comme des spectres qui
manœuvrent debout de lourds avirons de bois. Ces fantômes furent
pourtant les héros peu fêtés d’une
grande bataille de l’histoire, décisive pour la chrétienté.
Expansion. La Real était le vaisseau amiral de Don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles Quint,
demi-frère, donc, du roi Philippe II,
qui gouvernait alors le plus grand
empire du monde. Ce souverain très
catholique avait pris, sous la houlette du pape Pie V, la direction de
la Sainte Ligue constituée par les
Espagnols, les Vénitiens, les Maltais, les Savoyards et les Génois
pour faire pièce à l’expansion
musulmane en Méditerranée. Le
pape Pie V, un vieillard au nez
crochu et à la longue barbe blanche
et roussâtre, ne cessait d’alerter les
puissances chrétiennes sur les dangers de l’expansion ottomane. Mais
ces puissances étaient divisées : la
France tenait à son alliance de
revers avec la Sublime Porte,
l’Angleterre était protestante et ne
souhaitait pas entrer en guerre
contre les musulmans alors qu’elle
avait fort à faire avec les catholiques, Venise avait signé un traité de
commerce avec le sultan, Gênes
vaquait à ses affaires. Jusqu’au jour
où la flotte ottomane met le siège
devant Chypre.
Défendue par un fier soldat vénitien, Marcantonio Bragadino, l’île
résiste dans Famagouste assiégée
mais, faute de secours, Bragadino
doit se rendre. Les Ottomans lui
promettent la vie sauve. Une altercation avec le chef des assiégeants
tourne à la tragédie. Bragadino est
saisi, on lui coupe le nez et les
oreilles, puis on l’écorche vif sous
les yeux du pacha, qui empaille son
corps et l’accroche au beaupré de sa
galère. Quelque 20 000 habitants
de Famagouste, coupables de
résistance, sont passés par le fil
de l’épée.
Massacre. La chute de Chypre et
le massacre subséquent provoquent
le choc espéré par Pie V. L’Espagne
décide de réagir. Elle noue une coalition de puissances maritimes avec
Venise, Gênes, l’ordre de Saint-Jean
de Jérusalem, qui avait mis en
échec la conquête de Malte par les
musulmans et placé à la tête de
cette armée navale Don Juan
d’Autriche, un guerrier de 25 ans au
physique d’acteur américain. Aussi
le 7 octobre, dans le golfe de Patras,
en face de la ville grecque de
Lépante, la flotte italo-espagnole,
venue de Messine, affronte celle de
Selim II, le sultan de l’Empire
ottoman.
Les bateaux de Don Juan ne sont
guère différents des galères de
ment à l’ancienne, les chrétiens disposent d’un avantage conséquent:
les six galéasses vénitiennes, disposées en avant de la flotte, plus grosses, plus hautes et, surtout, armées
chacune de 50 canons. Quand
les 200 galères du sultan se lancent
à l’attaque, elles sont bombardées à
bout portant par les Vénitiens, qui
percent les coques et ouvrent des
sillons sanglants dans les rangs des
rameurs. Affaiblie, dispersée, son
élan brisé, la flotte ottomane se
heurte ensuite au gros des galères
chrétiennes, qui portent une infanterie redoutable, dont l’un des soldats sera appelé à une certaine postérité, même s’il perd l’usage d’une
main dans la bataille: il s’appelle Miguel Cervantès et se servira de son
autre main pour écrire son Don Quichotte. Les Espagnols, les Vénitiens,
les Génois, se ruent à l’assaut des esquifs ottomans et prennent
irrésistiblement le dessus. Au centre
de l’armée navale, la Real livre un
duel meurtrier à la galère d’Ali
Pacha Moezzin, qui commande la
flotte turque. Les «tercios», soldats
d’élite de l’armée espagnole, armés
de hallebardes et d’arquebuses,
prennent pied sur le navire ennemi
et font un carnage.
Prisonnier, l’amiral ottoman est
décapité et sa tête plantée sur le mât
de la Real, ce qui achève de démoraliser les assaillants. A la fin de la
journée, seule l’escadre du bey d’Alger, Uluç Ali Pasa, un ancien esclave
promu par les musulmans, réussit
à se tirer d’affaire. Les chrétiens ont
perdu 7000 hommes, mais les Ottomans 17000. Leur conquête subit un
coup d’arrêt et Philippe II d’Espagne
peut se proclamer le chef séculier du
monde catholique. Enchaînés sur
leurs bancs, les galériens qui ont
permis la victoire continuent à
sillonner la Méditerranée, indifférents au sort des empires, recevant
pour toute récompense le fouet des
gardes-chiourmes et le mépris des
populations. Les grands triomphent, les esclaves rament.
LAURENT JOFFRIN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
PHOTO /
ÉTÉ
u V
Séance tenante/ Héros A partir d’images
vintages récupérées au gré de ses promenades, le
Japonais Kensuke Koike réinvente le destin
d’anonymes. Une démarche poétique proche de
l’esprit des surréalistes.
Le passé en coupes
déréglées
KENSUKE KOIKE
Né en 1980.
Vit et travaille à Venise.
D
ans sa série «Single
Image Processing»,
entamée en 2012,
l’artiste japonais
Kensuke Koike déstructure
des images du passé dénichées dans des maisons
abandonnées ou accumulées au cours de ses balades
milanaises chez les antiquaires. Soit une collection de
plus de 50000 clichés vintages, provenant d’albums de
famille, de fonds orphelins.
De là surgissent des anonymes, des amoureux sur un
banc, une Vénus… Réelles
sources d’inspiration pour
l’alchimiste qui intervient
cliniquement sur ses trouvailles, incrustant dans l’original un imaginaire quasi
primitif.
Il réinvente, par la technique
du collage, une vie au passé
de ces inconnus tout en
transformant avec poésie les
codes de la composition. Sa
démarche quasi scientifique
révèle une approche qui électrise le passé et réexamine les
fragments de vie croisés sous
d’autres formes et procédés
techniques ingénieux.
Le laminoir à pâtes devient
alors un outil fétiche quand
Kensuke Koike y fait passer
plusieurs fois une image. Décomposée en lamelles, celle-ci voit son statut modifié
jusqu’à ce que Kensuke Koike
réassemble cette même
image pour lui faire subir à
nouveau le passage dans le
laminoir.
Kensuke Koike génère ainsi
une version contemporaine
des vies qu’il croise en triturant les miettes du passé. Il
crée des intrigues dont la fantaisie résonne bien souvent
avec les énergies surréalistes
des années 30 tout en accrochant notre regard dans une
temporalité indéterminée.
ISABELLE GRATTARD
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ÉTÉ / BD
Par Nick Drnaso éditions Presque Lune
Sabrina
VI u
Libération Lundi 13 Août 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 13 Août 2018
u VII
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Depuis un mois,
Sabrina est portée
disparue. Transi
d’angoisse, son petit
ami cherche refuge
chez un ancien
camarade de lycée,
histoire de ne pas
craquer. S’ensuit une
cohabitation glacée.
Second album
du jeune Américain
Nick Drnaso (prix
Révélation au dernier
festival d’Angoulême),
Sabrina brosse un
drame intime en même
temps qu’il sonde
une Amérique en train
de devenir dingue.
SABRINA
de NICK DRNASO
Editions Presque Lune,
208 pp., 25 €.
A paraître le 13 septembre.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VIII u
Libération Lundi 13 Août 2018
CONCOURS
QUIZ
P
ZU
Z
L
E
Cartes sur tables
Par PATRICE GIUNTA
2
Découpez chaque jour une pièce du puzzle, reconstituez le dessin de
Jérémy Perrodeau, renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 8 septembre 2018, à Libération-Puzzle, 2 rue du Général-Alain-deBoissieu, 75015 Paris
À GAGNER l’original du dessin et des abonnements à Libération,
version papier ou numérique. Règlement complet sur Libération.fr.
PHOTO 12. ALAMY
COMMENT GAGNER AU...
Strip poker
La suite dans
les idées
Dans cette variante
du poker, principalement utilisée
dans les comédies adolescentes, genre
American Pie, l’important est de connaître votre but avant de savoir comment gagner. Si vous avez envie de
vous mettre tout nu devant vos adversaires, c’est très simple. Il suffit de parier gros et vite, sans avoir les bonnes
cartes, et de tout perdre. Attendez
quelques tours avant un all-in suicidaire sinon ça va se voir que vous êtes
exhibo. Ensuite vous pourrez parader
devant tout le monde dans le plus sim-
ple appareil. Si vous voulez rester vêtu
et dénuder les autres, les tactiques habituelles du poker s’appliquent: être
patient, savoir attendre un bon jeu,
bluffer avec parcimonie, observer les
réactions et tics de ses adversaires. Le
plus compliqué est la situation intermédiaire: faire en sorte qu’à la fin tout
le monde se retrouve à poil pour
qu’éventuellement la soirée se termine
en joyeuse orgie. Là, il faut faire attention à son jeu, pour perdre de temps
en temps mais pas trop vite, mais aussi
à celui des autres. N’enfoncez pas les
mauvais pour éviter qu’ils se fassent
ratiboiser et, à l’inverse, soyez offensif
contre les bons qui seraient capables
de garder même leurs chaussettes.
QUENTIN GIRARD
Le dourak est l’équivalent russe du
mistigri, où il s’agit de se défausser
au plus vite de toutes ses cartes.
Mais que veut dire ce mot ?
A Le renard.
B Le petit âne.
C L’abruti.
D Le rusé.
3
Dans Gargantua, Rabelais fait
mention d’un jeu auquel s’adonne
le géant glouton. Il s’agit…
A …du tarau.
B …de la fouace.
C …de la coinche.
D …de la bourre.
4
Tout le monde connaît le joker,
figure contournable de tout bon
paquet de cartes qui se respecte.
Mais au Québec, il s’appelle :
A Le galéjeur.
B La marotte.
C Le biscornu.
D La frime.
5
Dans les jeux de cartes allemands
traditionnels, à laquelle de nos
couleurs correspond le gland,
sachant que les autres sont la feuille, le
cœur et le grelot ?
A Trèfle.
B Pique.
C Carreau.
D Cœur (car à mon avis, il y a un piège…).
6
Lancés avec le succès que l’on sait
en 1996, les Pokémon ont été
inspirés à leur concepteur, Satoshi
Tajiri, par une de ses passions
d’enfance, l’élevage…
A De hamsters.
B De criquets.
C De chenilles.
D De lapins nains.
7
Jeu de société coopératif créé
en 2010 par Antoine Bauza,
Hanabi consiste à réunir les efforts
de chaque participant dans le but de…
A …construire le château de cartes le plus
haut.
B …réaliser le plus somptueux des feux
d’artifice.
C …envahir le reste du monde depuis
l’archipel nippon.
D …composer un magnifique bouquet
floral.
8
Sur les premières boîtes du jeu les
1 000 Bornes, créé en 1954, figurait
un sous-titre censément vendeur.
Lequel ?
A Le gin rami du volant.
B Le whist de l’automobile.
C Le poker du macadam.
D La canasta de la route.
9
Nombre de jeux de cartes oubliés
étaient très prisés en France entre
les XVIe et XVIIIe siècles. Dans la
liste suivante, cherchez l’intrus :
A La brusquembille.
B Le cul-bas.
C Le trousse-penaille.
D Chnif chnof chnorum.
Réponses: 1. A et D; 2. C; 3. A (selon la graphie de l’auteur);
4. D ; 5. A ; 6. B ; 7. B ; 8. D ; 9. C.
1
Parmi les mots qui suivent, deux
seulement sont des noms de jeux de
cartes. Associez la bonne paire :
A Le barbu.
B Le tondu.
C L’hirsute.
D Le pouilleux.
LES 7
ÉCARTS
Redécouvrez une archive
2017-2018 de Willem et
retrouvez les différences
SOLUTION D’HIER
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
15 226 Кб
Теги
liberation, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа