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Liberation_-_10_10_2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Edouard Philippe à Sancoins, le 2 mai. PHOTO DENIS ALLARD
2,00 € Première édition. No 11622
MERCREDI 10 OCTOBRE 2018
NOUVELLECALÉDONIE
La campagne
bat son plein
CINÉMA
«Domingo»,
passe moi
le fiel
PAGES 12-13
ET TOUTES LES SORTIES, PAGES 26-31
www.liberation.fr
MACRON CHERCHE
LE REBOND
Le casse-tête du remplacement
de Gérard Collomb a paralysé
l’équipe gouvernementale alors
que les dossiers s’accumulent.
Comment l’exécutif, qui s’accroche à sa ligne, peut-il trouver un
second souffle? PAGES 2-4
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Un remaniement ne fait
pas le printemps. Surtout
quand les sondages ont pris
une telle couleur automnale. On n’a pas souvenir
qu’un changement
d’équipe gouvernementale
ait provoqué un choc dans
l’opinion, pas plus sous
Chirac que sous Sarkozy ou
Hollande. C’est un effet de
la sagesse populaire, plutôt
rassurante: on attend de juger sur pièces, c’est-à-dire
sur les résultats. Ils n’arriveront pas dans six mois,
aux dires mêmes des
responsables macroniens.
D’autant que la croissance
mondiale marque encore
le pas, ralentie par les
menaces protectionnistes
et les tensions internationales. Mais ce sont là tribulations habituelles. Le
nouveau gouvernement se
heurtera à deux obstacles
supplémentaires. D’abord
ce qui semble bien être la
nature profonde du président de la République, qui
persiste avec un acharnement étrange à donner des
leçons à l’opinion, laquelle
finit par le prendre fort
mal. Atout du début de
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Surplomb
quinquennat, ce surplomb
jupitérien est désormais
un handicap de forme
aux effets destructeurs.
Le deuxième obstacle est
politique. Tablant sur l’affaiblissement durable de la
gauche, les stratèges gouvernementaux jugent manifestement que leurs ré-
serves de voix et de
soutiens se situent à droite.
D’où une politique qui
ressemble en plus raide
à celle de Juppé, dont on
espère qu’elle asséchera
le vivier de voix de LR.
Mais aller vers la droite
en période de droitisation
aiguë, c’est comme marcher vers l’horizon en espérant l’atteindre: le but se
dérobe à mesure qu’on l’approche. A droite, l’opinion
est travaillée en profondeur
par les aspirations identitaires, les inquiétudes sur
la sécurité, les sirènes du
REMANIEMENT
Donner le change pour
que rien ne change
Pour les responsables de la majorité, peu importe l’ampleur
du jeu de chaises musicales au sein du gouvernement, l’exécutif
prétend ne pas dévier de «l’agenda de transformation»
fixé par Emmanuel Macron.
Par
ALAIN AUFFRAY
D
es ministres qui se font un
sang d’encre, une majorité en
plein doute, une opposition
requinquée… et pendant ce
temps-là, mardi, un président
comme un poisson dans l’eau devant des centaines d’entrepreneurs
de la French Tech réunis à la Station F, le plus grand incubateur de
start-up de la capitale. Prenant ostensiblement son temps, Emmanuel
Macron a longuement échangé sur
la promotion d’un écosystème favorable à l’intelligence artificielle. Affiché un sourire amusé quand une
jeune femme lui a présenté sa société, spécialisée dans la «colocation
idéale». Peut-être utile pour remanier une équipe ministérielle? Alors
que des voix s’élèvent dans les rangs
de la majorité et du gouvernement
pour donner un «nouveau souffle» au
quinquennat, l’Elysée tient à faire
savoir qu’il n’est pas question de
s’éloigner, aussi peu que ce soit, de
l’agenda de «transformation» inauguré tambour battant en mai 2017.
Attachés à minimiser cette crise de
gouvernance au sommet, les proches du Président se plaisent à rappeler que l’an II du quinquennat a
été inauguré par le discours de Macron devant le Congrès, le 9 juillet.
Comprendre: en aucun cas par les
états d’âme de Hulot et de Collomb.
A Versailles, le Président avait
proclamé sa volonté de construire
rien moins que «l’Etat-providence
du XXIe siècle» en se fondant sur un
système «émancipateur, universel,
efficace». Pour une source ministérielle, «ce n’est pas pour rien si les
noms de ministres engagés dans ces
politiques [Agnès Buzyn, Muriel Pénicaud et Jean-Michel Blan-
quer, ndlr] ne sont jamais cités
parmi les éventuels sortants».
«LUNAIRE»
Mardi, tandis que s’éternisaient les
consultations pour finaliser le remaniement provoqué par le départ
de Gérard Collomb il y a sept jours,
l’exécutif a mis les points sur les «i»:
puisqu’il n’y a ni virage politique ni
tournant du quinquennat, inutile
d’en passer par une démission du
Premier ministre. Le discours n’a
rien de nouveau. En 2010 ou
en 2014, François Fillon et Manuel
Valls avaient démissionné et formé
une autre équipe tout en jurant que
ces remaniements n’annonçaient
pas des changements mais manifestaient au contraire la volonté de
poursuivre la même politique. A la
différence près que Nicolas Sarkozy
et François Hollande avaient remanié dans les quarante-huit heures.
Emmanuel Macron, lui, s’est déjà
donné plus d’une semaine. «Il déteste agir sous la pression», explique
son entourage. Repoussant ses arbitrages jusqu’à la dernière minute
sans renoncer à dérouler son
agenda – il a reçu à l’Elysée une
vingtaine de dirigeants du numérique avant sa virée à la Station F–, ce
qui plonge les ministres dans une
pénible incertitude. Aux dernières
nouvelles, le chef de l’Etat n’avait
pas non plus renoncé à son voyage
en Arménie, de mercredi après-midi
à jeudi soir. «Je ne sais même pas si
je reste et à quelle heure je le saurai.
C’est lunaire, tout est fou», lâchait
un membre du gouvernement
mardi en fin de journée. Déjà enterrée par nombre de commentateurs
et experts ès remaniements, la ministre de la Culture Françoise Nyssen, montait tranquillement au
même moment à la tribune de l’As-
traditionalisme sociétal.
Or Macron cherche,
en même temps, à rallier
à son panache défraîchi
le camp progressiste européen. Alors que pour les
électeurs conservateurs, le
progressisme devient peu à
peu un adversaire, comme
on le voit un peu partout
sur la planète. Pour se situer au centre, il faut que
les deux plateaux de la balance s’équilibrent à peu
près. Drame du macronisme: on marche vers un
objectif qui recule comme
on avance. •
semblée nationale pour défendre sa
loi «fake news». Pour l’opposition,
cette interminable attente serait le
symptôme de l’isolement du chef de
l’Etat et de «l’assèchement» du vivier
macronien. Comme pour étayer
cette thèse, le président (PS) du
conseil départemental de Meurtheet-Moselle, Mathieu Klein, a fait savoir qu’il avait été approché mais
qu’il avait refusé le portefeuille ministériel qui lui était proposé.
«GRANDE VERTICALITÉ»
Quelques jours avant la démission
de Gérard Collomb, Emmanuel Macron avait donné le ton depuis les
Antilles: pas de changement de cap.
«En aucun cas je ne changerai de politique, expliquait-il dans les colonnes du JDD. Je me suis engagé à procéder aux transformations que notre
pays, depuis des décennies, avait évitées par le petit jeu du tic-tac de
droite et de gauche ou par les lâchetés, petites ou grandes. […] Notre
priorité n’est pas de durer, mais de
faire.» Selon le chef de l’Etat, le pays
se trouverait dans ce moment où «les
résultats des réformes menées ne
sont pas encore perceptibles». Pas
question donc de renoncer, comme
l’auraient fait «beaucoup de dirigeants politiques». Après avoir passé
près de deux heures à l’Elysée dans
la matinée, Edouard Philippe a répliqué mardi après-midi à l’Assemblée
au patron de LR, Christian Jacob, qui
l’interpellait sur «la faiblesse» que
l’exécutif n’arriverait plus «à dissimuler». «Je ne vois rien d’étroit dans
cette majorité […] Il n’y a dans cette
majorité et dans ce gouvernement
aucune fébrilité, aucune impatience,
a souligné le Premier ministre. Il y a
la volonté de tenir les engagements
pris par le Président d’assurer la sécurité des Français.»
S’ils martèlent qu’il ne faut rien
changer au rythme et à l’ambition
des réformes, les stratèges de la
macronie reconnaissent le déficit
d’explications auprès des Français.
Après une première année «d’une
grande verticalité», l’an II du quinquennat doit être «celui de la République contractuelle», avançait dimanche le président de l’Assemblée
nationale, Richard Ferrand (lire cicontre), qui fait partie du premier
cercle présidentiel. Plus cash, le secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, constatait mardi sur
France Inter : «On est face à une
incompréhension.» •
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
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u 3
Le Premier ministre, Edouard Philippe, le 3 mai à Bourges, lors d’un déplacement de trois jours dans le Cher. PHOTO DENIS ALLARD
E
mmanuel Macron comme «président
des métropoles», porte-voix des urbains, étranger aux «réalités» du terrain: alimenté par l’opposition de droite et les
associations d’élus locaux, ce portrait du Président en inquiète plus d’un dans la majorité.
Le remaniement, plaident ceux-ci, devra envoyer un signal d’ouverture aux collectivités,
alors que les désaccords se sont multipliés
entre celles-ci et l’Etat depuis le début du
quinquennat. Appelé à plus de bienveillance
envers les corps intermédiaires et ses potentiels alliés politiques, l’exécutif devrait en
particulier se montrer plus à l’écoute des élus
locaux, jugent ces responsables. «Il y a eu
beaucoup de malentendus, à nous de nous réconcilier» avec les territoires, avait lancé dimanche le président de l’Assemblée nationale,
Richard Ferrand. Reconnaissant même certaines «insuffisances» du macronisme en la matière, et appelant à des «initiatives fortes».
«Mépris». Il faut «passer plus de temps dans
la coconstruction» avec les collectivités, a renchéri mardi matin le secrétaire d’Etat Mounir
Mahjoubi. Même préoccupation, avant son départ, de l’ex-ministre de l’Intérieur Gérard Collomb: «Je regrette que nos relations avec les collectivités locales se soient dégradées alors que
nous avons pris des mesures qui auraient dû les
satisfaire, avait-il jugé dans une conversation
rapportée par la Dépêche du Midi. On a fait
L’occasion de pacifier
les relations
avec les collectivités
La colère des départements et des régions, notamment
après la suppression de la taxe d’habitation, inquiète
certains LREM qui espèrent que Macron va faire un geste
envers les élus locaux en nommant une personnalité
issue de leurs rangs.
une campagne sur le pacte girondin, il serait
urgent de renouer avec cette promesse.»
Coût des aides sociales pour les départements,
prise en charge des mineurs étrangers non accompagnés, suppression de la taxe d’habitation, coupe dans les emplois aidés, frein aux
dépenses des principales collectivités, limitation à 80 km/h de la vitesse sur le réseau
secondaire… Autant de sujets de mécontentement pour les trois principales associations locales – Association des maires de
France (AMF), Assemblée des départements
de France (ADF) et Régions de France. Toutes
trois ont boycotté en juillet la Conférence nationale des territoires, une instance lancée l’an
passé par le gouvernement. Réunis fin septembre à Marseille au congrès des régions, leurs
dirigeants ont à nouveau dénoncé le «mépris
de plus en plus flagrant d’une technocratie enfermée dans ses certitudes et coupée de nos territoires et de nos vies». L’exécutif, lui, fustige les
arrière-pensées «politiques» de ces attaques,
les trois organisations étant dirigées par
des personnalités de droite, les ex-ministres
Hervé Morin (Régions de France), François
Baroin (AMF), Dominique Bussereau (ADF).
Si le remaniement ne soldera pas à lui seul les
motifs de discorde, «la composition du gouvernement sera un signal important», juge un
poids lourd local. Les associations verraient
d’un bon œil l’attribution d’un ministère de
premier plan à une personnalité sensible à leur
cause. Comme le maire LR de Prades (Pyrénées-Orientales), Jean Castex, cité ces derniers
jours comme possible successeur de Gérard
Collomb. L’homme «connaît parfaitement la
gestion des deniers de l’Etat, et c’est en même
temps un maire», s’enthousiasmait dimanche
la présidente LR de la région Ile-de-France,
Valérie Pécresse : «Je pense que Jean serait
à même de travailler sur ces questions, ce sursaut de solidarité entre les métropoles et les
territoires ruraux.»
«Punching-ball». De l’ex-maire du Havre
Edouard Philippe au secrétaire d’Etat Olivier
Dussopt, ex-président de l’Association des
petites villes, de l’ancien sénateur du Cantal
Jacques Mézard à la «madame collectivités»
Jacqueline Gourault, l’exécutif n’est pas totalement dépourvu en connaisseurs des questions locales. Mais chez les élus, on serait
volontiers preneur d’un interlocuteur de référence au sein du gouvernement : «Selon les
questions, nous passons de l’un à l’autre, et tous
les sujets finissent par remonter chez un Premier ministre déjà surchargé», se plaint un
président d’association réclamant, sourire en
coin, «un punching-ball» pour les élus. Une
fiche de poste qui ne multipliera peut-être pas
les vocations.
DOMINIQUE ALBERTINI
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
Les dossiers chauds qui attendent
la Place Beauvau
En cours ou à venir, plusieurs
chantiers sensibles doivent
être relancés rapidement
par le nouveau ministre
de l’Intérieur.
E
n claquant la porte, Gérard Collomb
a laissé plusieurs dossiers brûlants
en plan. Après un an et demi passé
Place Beauvau, l’ancien ministre de l’Intérieur venait pourtant tout juste de s’attaquer à plusieurs chantiers d’ampleur. «Dans
l’administration centrale, les dossiers n’avancent pas de la même manière selon le degré
d’implication du ministre», a commenté un
haut fonctionnaire du ministère. Le nouveau
locataire devra donc reprendre et s’approprier au plus vite plusieurs mesures déjà
lancées.
Vendue comme la grande réforme de sécurité
publique du quinquennat, la création de la
«police de sécurité du quotidien» a été évoquée pendant la présidentielle et ses grandes
lignes esquissées. Pensé par le candidat Macron dans la continuité de la police de proximité mise en place par la gauche à la fin des
années 90, le projet s’est déjà quelque peu
étiolé. Comme un symbole, Collomb a fait part
de son envie de quitter le ministère le jour où
il lançait officiellement la réforme. L’un des
premiers objectifs de la mesure était d’améliorer les relations entre la police et la population
mais elle s’est surtout articulée autour d’annonces matérielles et comptables, sans véritable nouvelle doctrine. A titre d’exemple, l’organisation ultra-centralisée de l’institution n’a
pas du tout été remise en cause. La conflictualité des contrôles d’identité n’a pas non plus
été abordée. A cette réforme se greffe une
montée en puissance des polices municipales
et des agents de sécurité privée, provoquée
par la menace terroriste. Le futur ministre
sera donc chargé d’échafauder une bonne articulation entre les différentes missions des forces de sécurité intérieure.
Le successeur de Gérard Collomb devra également s’atteler à la problématique posée par les
personnes emprisonnées pour des faits liés au
terrorisme et susceptibles d’être bientôt libérées. «On estime que 65% de ceux qui ont été
condamnés depuis 2014 pour leur participation au jihad syro-irakien auront purgé leur
peine d’ici à la fin 2020», précise le président
du Centre d’analyse du terrorisme, Jean-Charles Brisard. Autre enjeu connexe, celui des détenus de droit commun radicalisés au cours
de leur détention. Selon le ministère de la Justice, 450 d’entre eux seront libérés avant la fin
de l’année 2019.
Egalement responsable des Cultes, le futur
ministre doit hériter de l’organisation de
«l’islam de France». En théorie. Car depuis
quinze mois, le sujet a été repris en main par
le chef de l’Etat et le calendrier n’a eu de cesse
d’être repoussé: «premier semestre 2018» puis
«automne», et puis plus de date. Hautement
politique, le redécoupage de la carte électorale
qui lui échoit nécessite lui aussi pas mal de
doigté. Conséquence directe de la réduction
du nombre de parlementaires voulue par Macron, cette réforme est pour l’instant à l’arrêt.
Au Parlement, le ministre de l’Intérieur devra
aussi défendre des mesures «d’allégement» de
la procédure pénale dans le cadre du projet de
loi sur la réforme de la justice. Une vieille revendication des organisations syndicales policières, qui se lancent au même moment dans
de délicates élections professionnelles.
ISMAËL HALISSAT
Sébastien Lecornu, Gérald Darmanin, Edouard Philippe et Benjamin Griveaux, mardi à l’Assemblée nationale. PHOTOS MARC CHAUMEIL.
Objectif: requinquer le quinquennat
A l’approche des élections
européennes, l’exécutif
va devoir mettre en œuvre
plusieurs promesses
de campagne de
Macron dans l’espoir
de regagner des points
dans l’opinion.
S
itôt le remaniement effectué,
les ministres reprendront le
rythme de réformes imposé
par l’exécutif. La «transformation
du pays», élément de langage de la
majorité, est appelée à se poursuivre pour prouver que le Président
traduit «en actes» son programme
de campagne. En espérant se requinquer dans les enquêtes d’opinion avant un premier test électoral
crucial: les européennes de fin mai.
Le budget de l’an II
Priorité à l’économie. Les députés en
ont à peine terminé avec le projet de
loi «croissance et transformation des
entreprises» (Pacte) adopté mardi en
première lecture qu’ils entament
cette semaine le marathon budgétaire en commission des finances.
Attaquée l’an dernier sur les «cadeaux» faits aux plus riches avec sa
réforme de la fiscalité du capital, la
majorité souhaite cette année prouver qu’elle «récompense le travail» et
agit «en faveur du pouvoir d’achat».
La bataille de chiffres est lancée :
depuis la présentation du projet de
loi de finances pour 2019 fin septembre, le gouvernement communique
sur les «6 milliards d’euros» de baisses d’impôts pour les ménages afin
de prouver qu’il en fait pour tout le
monde. Le hic, c’est que pour parvenir à ce total, les ministres de Bercy,
Bruno Le Maire et Gérald Darmanin,
y intégraient notamment la suppression des cotisations salariales
chômage et maladie… de 2018. Face
à une droite qui en veut plus sur la
baisse de la dépense publique et
«la lutte contre le gaspillage», et une
gauche qui devrait monter au créneau sur les quelque 19 milliards
(après plus de 8 milliards en 2018) de
baisses de prélèvements obligatoires
accordées aux entreprises, la majorité devra prouver que le «en même
temps» macronien tient toujours. Le
tout sur fond de ralentissement de
la croissance (+1,7% du PIB prévu
par le gouvernement en 2018 et 2019
après +2,3% en 2017) et de «rebond»
du déficit public (2,8 % du PIB
l’an prochain après 2,6% annoncé
pour cette année). Pour ne déraper
à nouveau et enfreindre la règle
européenne des 3% de PIB, Bercy rabote certaines prestations sociales.
Un nouveau deal sur
l’assurance chômage
Le premier n’a pas suffi. L’encre de
l’accord interprofessionnel du 22 février à peine sèche –et ses traductions dans la loi «choisir son avenir
professionnel» pas encore votées–,
Macron a demandé mi-juillet aux
partenaires sociaux de se remettre
autour d’une table. Selon les vœux
de la ministre du Travail, syndicats
et organisations patronales sont appelés à engager une «réforme systémique de l’assurance chômage». Soit
économiser 3 à 3,9 milliards d’euros
en trois ans pour réduire la dette de
l’Unédic qui atteindra 35 milliards
cette année. Dans sa lettre de cadrage, l’exécutif les appelle à imaginer «les conditions d’un retour à l’emploi plus rapide […] et permettre aux
entreprises de trouver sur le marché
du travail les compétences dont elles
ont besoin». Fin septembre, Philippe
a évoqué la dégressivité des allocations pour les plus hauts revenus.
En échange, l’exécutif est prêt à
instaurer un «bonus-malus» sur
les contrats courts pour pénaliser
les entreprises qui en abusent.
La révision
constitutionnelle en rade
Elle doit retenter sa chance à l’Assemblée nationale en janvier. Laissée en plan cet été dans la foulée de
l’affaire Benalla, la révision constitutionnelle attend qu’on lui trouve
un créneau dans un agenda législatif
chargé. Outre des dispositions
consensuelles (suppression de la
Cour de justice de la République, réforme des nominations au parquet,
fin de la présence de droit des anciens présidents au Conseil constitutionnel), des promesses de campagne hérissent le poil des oppositions,
comme la réduction d’un tiers du
nombre de parlementaires. Les députés de gauche et de droite, regonflés, espèrent revoir largement la copie gouvernementale. Or le projet de
loi constitutionnelle, premier volet
d’un ensemble de trois textes, devra
être approuvé tel quel au Sénat avant
de passer la barre des trois cinquièmes des suffrages des parlementaires lors d’un Congrès à Versailles.
Le tout à l’approche des européennes, une période guère propice pour
toper avec le camp adverse.
LILIAN ALEMAGNA
et LAURE EQUY
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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6 u
MONDE
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
Kirill, patriarche russe, et Bartholomée Ier,
patriarche œcuménique, le 31 août
à Istanbul. OZAN KOSE. AFP
Le divorce de Kiev
et Moscou se
finalise à l’église
orthodoxe
Le primat de Constantinople devrait bientôt
entériner la création d’une Eglise ukrainienne
indépendante. Pris dans le conflit, une partie
des fidèles ne supportent plus la dépendance
au patriarche russe, trop proche du Kremlin.
Par
VERONIKA DORMAN
K
iev parachève son émancipation de Moscou: après un divorce politique consommé
en 2014, l’Ukraine est sur le point
d’obtenir l’indépendance religieuse.
A l’issue d’un synode réuni du
9 au 11 octobre à Istanbul, Bartholomée Ier, à la tête de l’Eglise de
Constantinople et primat entre
les patriarches, devrait octroyer
l’autocéphalie à l’Eglise orthodoxe
ukrainienne et entériner ainsi la
création d’une Eglise ukrainienne
autonome. C’est ce qu’espèrent en
tout cas une partie des orthodoxes
d’Ukraine, la première confession
du pays, divisés actuellement en
deux Eglises concurrentes, dont la
plus importante est rattachée au patriarcat de Moscou, et l’autre au patriarcat de Kiev, considérée comme
schismatique par le reste du monde
orthodoxe. «La quête d’autocéphalie
est un attribut de l’auto-identifica-
tion en Ukraine, qui a toujours été
un pays pieux. La religion est cruciale et l’aspiration à avoir sa propre
Eglise est ancienne», explique le métropolite Alexandre, vicaire de l’évêché de Kiev, qui trépigne d’impatience de quitter le giron russe. Et de
voir les différentes églises ukrainiennes réunies.
«GUERRE FRATRICIDE»
Juridiction auto-administrée,
l’Eglise orthodoxe d’Ukraine est
soumise à Moscou depuis le
XVIe siècle, mais la question de son
indépendance est vieille d’un siècle.
Après la chute de l’Union soviétique, elle ressurgit avec une force
nouvelle, mais se tasse face au refus
de l’Eglise russe de se départir de
territoires qu’elle considère canoniquement siens. Le conflit entre les
deux voisins, l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass ont
précipité les événements. «Maidan,
la révolution de la dignité comme on
l’appelle, a eu pour effet que l’Eglise
s’est sentie libérée du régime précédent, soutenu par Moscou, résume
le métropolite Alexandre. L’Ukraine
est un Etat indépendant, elle s’est débarrassée des résidus qui la gardaient encore sous l’influence russe.
L’Eglise suit.» Au-delà du rejet des
velléités impérialistes russes, dont
le patriarcat de Moscou est l’un des
principaux vecteurs, et de leur volonté de se forger un attribut de
l’identité nationale, de nombreux
Ukrainiens ont commencé à se désolidariser d’une Eglise et d’un patriarche, Kirill, désormais associés
à l’ennemi. «En un sens, c’est à cause
de Poutine que l’Eglise d’Ukraine est
en train de devenir autocéphale, résume Sergeï Chapnin, spécialiste
russe des questions religieuses. Du
point de vue ukrainien, la Russie est
un agresseur. Des orthodoxes appartenant à la même Eglise s’entretuent et le patriarche ne condamne
pas cette guerre fratricide.» Dans
certains villages, des prêtres dépendants de Moscou ont refusé de célé-
brer les enterrements d’Ukrainiens
morts en combattant les séparatistes soutenus par la Russie. La trop
grande proximité de Kirill, primat
de l’Eglise orthodoxe russe, avec le
Kremlin, l’a empêché d’adopter une
position supranationale et a poussé
les orthodoxes d’Ukraine à vouloir
prendre définitivement leurs distances.
«BATAILLE SYMBOLIQUE»
Tout comme la sortie de l’Ukraine
du giron politique et économique
russe a porté un coup aux ambitions
eurasiatiques de Vladimir Poutine,
la perte des orthodoxes ukrainiens
affaiblira considérablement le patriarcat de Moscou. Avec 150 millions de fidèles à travers le monde,
soit la moitié de tous les orthodoxes, il aspire à la primauté parmi
les quatorze Eglises autocéphales.
Or les 12500 paroisses ukrainiennes
représentent près du tiers de son
patrimoine et de sa pastorale. «Sans
l’Ukraine, le patriarcat de Moscou
est une Eglise normalisée. Ce n’est
plus le grand rival de Constantinople», explique Jean-François Colo-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
simo, historien des religions. Pour
Poutine, qui veut restaurer la grandeur russe, l’Eglise –seule entité qui
continue d’agir sur l’ensemble de
l’espace postsoviétique, y compris
dans les républiques centre-asiatiques et même au-delà– est un outil
précieux, un vrai réseau d’influence
diplomatique, cultuelle et culturelle. Selon l’historien, «les conséquences pour Kirill seront désastreuses. Il sera l’homme qui aura perdu
une bataille symbolique en Ukraine,
avec des effets politiques incalculables».
u 7
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Jusqu’aux deux tiers des communautés orthodoxes d’Ukraine
devraient rejoindre, tôt ou tard, la
nouvelle Eglise unifiée qui,
«contrairement à ce que raconte la
propagande russe, ne sera pas une
autocéphalie accordée aux schismatiques de Kiev», prévient Sergeï
Chapnin, en soulignant que Moscou revendique l’ascendant sur des
territoires qui ont toujours été sous
la juridiction de Constantinople,
comme en témoignent des documents produits par Bartholomée Ier.
«L’Eglise d’Ukraine recoupe aujourd’hui des territoires qui étaient aussi
sous les Eglises de Russie, de Roumanie, de Pologne… Au XVIIe siècle, la
métropolie de Kiev ne ressemblait
pas du tout à notre Eglise actuelle,
réfute l’archevêque Kliment, de la
région de Tchernihiv, qui prête sa
voix à la position officielle de Moscou. C’est pourquoi les ambitions du
patriarche d’Istanbul d’administrer
l’Eglise orthodoxe d’Ukraine sont infondées historiquement.»
En Ukraine,
les politiciens
en mission
récupération
«MANQUE DE RESPECT»
Le prélat assure qu’aucun des
300 monastères ukrainiens qui relèvent du patriarcat de Moscou ne
soutient la création d’une Eglise
autocéphale, pas plus que la majorité du clergé. Et s’inquiète d’une
instrumentalisation politique (lire
ci-contre): «On entend de la part de
fonctionnaires de différents niveaux
qu’en cas d’un nouveau statut de
l’Eglise orthodoxe d’Ukraine, ils
adopteront des lois visant à discriminer nos fidèles. Ils réviseront les
accords selon lesquels les églises et les
monastères ont été restitués au patriarcat de Moscou après les confiscations des années soviétiques. Les
organisations nationalistes radicales appellent ouvertement à la haine
et à l’agression.»
Depuis que Bartholomée Ier a envoyé, en septembre, deux émissaires pour préparer l’octroi du Tomos
d’autocéphalie, Moscou crie à l’invasion de ses terres canoniques et
menace de rompre complètement
les relations eucharistiques avec
Constantinople. Pour le monde orthodoxe, la crise est profonde. Mais
selon les experts, elle couvait depuis longtemps, et Kirill en est partiellement responsable. En 2016, le
chef de l’Eglise russe a renoncé
au dernier moment à se rendre en
Crète au concile de toutes les Eglises orthodoxes, préparé depuis un
demi-siècle, en le siphonnant au
passage. «Cet acte intempestif et
hystérique a été perçu par Bartholomée Ier comme un manque de respect. Il s’est senti libéré de tous ses
engagements envers Kirill, dont celui de ne pas se mêler des affaires
ukrainiennes», explique Sergeï
Chapnin. L’arrogance et la suffisance des Russes irritent de nombreux fidèles orthodoxes, fatigués
de l’hégémonie d’une Eglise «rétrograde, corrompue, fanatique, passéiste, antimoderne, coercitive», selon Jean-François Colosimo : «Ce
n’est pas une mauvaise chose qu’elle
soit remise à sa place, par le primat
de l’orthodoxie qui plus est. L’événement, c’est que Bartholomée Ier casse
le mythe d’une Eglise russe qui
aurait toujours le dernier mot.» •
C’
Slogan de campagne
ou épouvantail:
le président
Porochenko et ses
adversaires se sont
empressés de faire
de l’indépendance
de l’Eglise un enjeu
électoral.
pendent de Moscou assurent
qu’elles seront volées après la décision de Constantinople. Cette
paranoïa est entretenue par le
Président, qui ne cherche pas le
consensus mais plutôt à consolider son électorat.»
«Ingérence». Que l’octroi de
l’autocéphalie crée véritablement une nouvelle fracture en
Ukraine n’est pas garanti. Mais
est un événement l’idée est effectivement instruhistorique qui fait le mentalisée à des fins politiques.
jeu de la politique poli- Les anciens alliés du président
ticienne. Dans le cadre de la autoritaire déchu, Viktor Iacampagne pour sa réélection noukovitch, solidement implande 2019, le président ukrainien, tés dans les régions du sud-est
Petro Porochenko, a fait de la en vue des élections législatives
création d’une Eglise autonome de l’automne prochain, en ont
une priorité.
aussi fait un cheval de
En avril, le
bataille. L’oligarque
Moscou
chef de l’Etat
Vadim Novinski
RUSSIE
BIÉLOR.
s’est rendu
agite ainsi la
à Istanbul pour
menace d’une
Kiev
Tchernihiv
POL.
rencontrer le
«guerre civile».
UKRAINE
DONBASS
p a t r i a r c h e HON.
Ami personœcuménique
nel de Vladimir
ROUM.
RUSSIE
CRIMÉE
BartholoPoutine, Viktor
Istanbul Mer Noire
mée Ier. Après
Medvedtchouk
avoir reçu des asconsidère
l’initiaTURQUIE
surances sur un octive de Porochenko
150 km
troi prochain de
comme «une ingérence
l’autocéphalie, il l’a intégré à son anticonstitutionnelle de l’Etat
slogan : «Armée, langue, foi».
dans les affaires religieuses». Soit
les bases d’un argumentaire po«Souveraineté». Très critiqué litique et juridique qui sera déen Ukraine pour ses manque- veloppé dans les meetings de
ments dans la lutte contre la cor- campagne et dans la rue.
ruption, Porochenko tente ainsi Vadim Novinski redoute ainsi
de se présenter comme un prési- «une guerre pour chaque église,
dent bâtisseur, garant de l’indé- dans chaque village». La
pendance nationale, considé- perspective de saisies musclées
rant que la très présente Eglise d’églises orthodoxes du patriarrusse est une «menace pour la cat de Moscou est d’autant
sécurité nationale». Il pousse par plus facile à brandir que plulà même ses opposants à se posi- sieurs cas ont émaillé le début
tionner sur la question. La favo- de la guerre en 2014. Oleh Tyahrite des sondages, l’égérie de la nybok, chef du parti nationarévolution orange de 2004, Iou- liste Svoboda, a d’ores et déjà
lia Timochenko, soutient l’ini- appelé à prendre possession
tiative présidentielle comme de la laure de Kiev, résidence du
«un moyen de renforcer la souve- primat de l’Eglise orthodoxe
raineté nationale». Mais tous les d’Ukraine et centre de pèlericandidats ne sont pas prêts à ac- nage majeur du patriarcat
corder un point au chef de l’Etat. de Moscou, «sans attendre la
Michel Terestchenko, entrepre- décision de Constantinople».
neur français naturalisé ukrai- Les autres forces nationalistes,
nien en 2015, regrette ainsi que dont l’ambitieux Andriy Bil’autocéphalie «attendue par letsky, du bataillon ultraradical
les Ukrainiens depuis si long- Azov, ne se sont pas encore protemps» n’ait pas été mieux pré- noncées sur leur future politiparée. Ex-maire d’une commune que, hormis des déclarations
de l’est de l’Ukraine, il met en régulières sur une «cinquième
garde contre un «schisme reli- colonne» du Kremlin en Ukraine.
gieux» et un fort traumatisme Leur réaction à l’autocéphalie
parmi la population. «Les icônes donnera le ton de leur campades églises commencent à être en- gne électorale.
voyées à Moscou! s’inquiète-t-il.
SÉBASTIEN GOBERT
Les prêtres des paroisses qui déCorrespondant à Kiev
Carnet
CONFÉRENCES
présente pour la première fois
en France une rétrospective
de films de
Jean-Pierre Bekolo
Inclassable cinéaste
camerounais, il explore tous
les genres
cinématographiques dans
l’optique de déconstruire les
stéréotypes sur l’Afrique
et son cinéma.
Retrouvez l’agenda des
projections sur
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des places disponibles.
Université Populaire
Ta-Nehisi Coates,
journaliste et auteur
de plusieurs essais
autobiographiques dont
Between the world and me
(Une Colère Noire) vient
témoigner de son parcours
singulier au
MUSÉE DU QUAI BRANLY
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Figure majeure des penseurs
africains-américains
d’aujourd’hui, il s’intéresse
particulièrement aux
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raciales dans l’Amérique
d’aujourd’hui.
Vendredi 12 octobre à 18h30,
accès libre et gratuit.
Plus d’informations sur www.quaibranly.fr
DÉCÈS
Philippe LAGNY,
son époux,
Frédérique, Fabien
et Delphine,
ses enfants,
Jules, son petit-fils,
ont la profonde tristesse
d’annoncer le décès de
Michèle LAGNY
née Pauline ALBERTI
professeur émérite
à l’université
Sorbonne-Nouvelle,
le vendredi 5 octobre 2018,
dans sa 81e année.
Les obsèques auront lieu
le vendredi 12 octobre,
à 15 h 30, au crématorium
du cimetière du PèreLachaise, Paris (20e).
01 87 39 84 00
carnet-libe@teamedia.fr
La reproduction de nos petites
annonces est interdite
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
«ParVingtfumd’ansIrdeak»
sang d’encre
Dans une web-série d’animation diffusée à partir de
jeudi sur Arte.tv, et en exclusivité sur Libération.fr ce
mercredi, le journaliste Franco-Irakien Feurat Alani
restitue ses souvenirs d’un pays tourmenté
par les guerres successives, de 1989 à 2011.
RÉCIT
Par
HALA KODMANI
L
es Irakiens de moins de
40 ans le rappellent à toute
occasion: ils n’ont connu que
la guerre dans leur pays. Une succession infernale de violences aveugles et de conflits armés, impliquant par trois fois de s
interventions internationales, a
construit leur mémoire depuis 1980. Cette année-là marque le
début d’une guerre de neuf ans déclenchée par Saddam Hussein contre le voisin iranien et sa République islamique tout juste née. La
boucherie fait près d’un million de
morts des deux côtés du front et
s’achève par un accord entre
deux vaincus.
Un an après, le dictateur irakien se
lance à l’assaut d’un autre pays limitrophe, bien plus petit, le Koweït,
qu’il envahit et annexe en quarante-huit heures l’été 1990. Une coalition incluant les plus grandes
armées du monde et les pays de la
région pilonne Bagdad et d’autres
régions du pays pendant près de
deux mois. Des années de sanctions
internationales étranglent ensuite
l’économie de l’Irak et ses habitants
jusqu’en 2003, deux ans après
les attentats du 11 septembre 2001.
Prétextant la détention par le régime de Bagdad d’armes de
destructions massives, une invasion à l’initiative des Etats-Unis est
lancée hors de toute légalité
internationale. Elle accélère la descente aux enfers à l’intérieur de
l’Irak et dans toute la région. Le
régime de Saddam Hussein renversé, une guérilla contre l’occupant occidental se mue en ce qui
deviendra la plus grande entreprise
terroriste jamais connue. Celle de
l’Etat islamique.
Regard d’enfant
Témoin épisodique de toutes ces
années où son pays s’enfonce dans
LIBÉ.FR
Le Parfum d’Irak, une web-série
documentaire d’animation de
Feurat Alani et Léonard Cohen.
(20 x 3 min). Disponible jeudi sur
Arte.tv/parfum-irak, et en exclusivité ce mercredi sur Libé.fr.
les ténèbres, Feurat Alani raconte
ses voyages successifs dans l’Irak de
ses parents entre 1989 et 2011. Né à
Paris, ce fils d’un exilé politique
ayant fui la dictature du «raïs» porte
d’abord son regard d’enfant en «vacances» sur sa famille à travers les
très nombreux oncles, tantes, cousins et voisins, qui présentent chacun un aspect de l’Irak du moment
et de toujours.
Et plus tard, celui du journaliste
installé comme correspondant de
plusieurs médias français à Bagdad.
«L’Irak n’est pas un chiffre ni une
morgue. Raconter la mort quand
c’est nécessaire, oui. Mais il faut raconter la vie avant tout», écrit Feurat Alani dans le roman graphique
Parfum d’Irak. Publié parallèlement à la diffusion de la web-série,
ce récit en 1000 tweets suit le cours
des 20 épisodes animés. Les
deux productions sont illustrées par
Léonard Cohen, dans un contraste
tricolore épuré de dégradé d’ocre,
de noir et de rouge.
Ses portraits à peine caricaturaux
des officiers baassistes, dont faisait
partie l’un des oncles de Feurat,
avec leurs moustaches épaisses
uniformes à la Saddam Hussein,
accompagnent parfaitement le comique du récit à la première personne du Franco-Irakien. Car c’est
par une approche volontairement
dédramatisée des catastrophes de
son pays que l’auteur livre un témoignage sur la société irakienne
autant qu’il rappelle les événements exceptionnels auxquels elle
est confrontée.
Au cours d’une de ses premières visites en 1992, il ressent le trauma-
tisme des années d’embargo qui ont
marqué les Irakiens autant que les
violences aveugles qui ont suivi. «Je
vois l’émerveillement des gamins de
mon âge envers mes Reebok Pump et
mon tee-shirt Nike», raconte-t-il.
Le jeune garçon observe toutefois
que les pénuries et les difficultés
matérielles n’affectent pas la tradition d’hospitalité généreuse des tribus irakiennes. «Egorger le plus de
moutons possible pour les invités ou
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
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Pétrole: les Irakiens
attendent toujours
le ruissellement
La manne tirée de l’or noir
ne profite pas à la population,
largement privée des services
publics les plus élémentaires.
En cause, une corruption
endémique au cœur de l’Etat.
natrice pour le Moyen-Orient de l’organisation, «les bases mêmes de la transparence sur
les revenus et le budget de l’Etat sont pratiquement inexistantes et il n’y a aucun contrôle sur les institutions publiques».
Gâchis. Pourtant, les organisations inter-
nationales ont multiplié depuis des années
les rapports, les efforts et les pressions pour
es recettes pétrolières de l’Irak ont at- que l’Etat irakien se reconstruise avec ratioteint en septembre un niveau record, nalité et intégrité. En vain. «L’administraà plus de 7,9 milliards de dollars, a tion irakienne demeure corrompue, faible
indiqué officiellement le ministère irakien et inefficace, rongée par le népotisme et
du Pétrole. Ce résultat est la combinaison les postes fantômes dans l’administration»,
de la hausse des cours du
souligne une note récente du porbrut et du niveau des extail «Business et anticorrupTURQUIE
portations qui a atteint
tion», financé par l’Union
des sommets ces derniers
européenne. Une «ComMossoul
mois. Depuis janvier, l’or
mission de l’intégrité» a
SYRIE
Fallouja
noir a rapporté près de
bien été mise place en 2017
IRAN
Ramadi
60 milliards de dollars JORD.
par le gouvernement de
Bagdad
au deuxième exportateur
Bagdad mais son efficacité
de pétrole de l’Organisation
se fait attendre. «Le très
IRAK
ARABIE
des pays exportateurs de pégros budget dont elle est doSAOUDITE
trole (Opep). Mais cela n’emtée semble aller essentiellepêche pas les mouvements de
ment dans la machine bureau100 km
protestation sans précédent, survecratique, estime Kinda Hattar.
nus l’été dernier, en particulier à Bassorah On ne connaît pas ses capacités et ses compédans le sud du pays. Dans cette province qui tences exactes. Il y a des besoins énormes de
produit 70 % du pétrole irakien, les habi- formation et de sensibilisation aux mécanistants n’ont pas accès aux services publics mes de contrôle et de transparence dans les
de base tels que l’eau courante, l’électricité comptes publics. Dans le même temps, les
ou la gestion des déchets.
autres acteurs de la transparence, tels les organisations de la société civile ou les médias
Corruption. Depuis 2005, selon les chif- indépendants n’ont pas d’accès à l’informafres officiels, ce sont plus de 750 milliards tion et ne peuvent donc pas questionner les
de dollars (653 milliards d’euros) de recettes pouvoirs publics.»
pétrolières qui ont rempli les caisses de Journalistes et opposants irakiens ne se pril’Etat. Certes, ces deux dernières années les vent pas d’accuser et de critiquer leurs goufinances publiques du pays ont été grevées vernants en pointant leur défaillance et leur
par l’effort de guerre contre l’Etat islamique. corruption, mais sans disposer des chiffres
Mais le PIB a été en augmentation constante et des données leur permettant de docupendant la même période (172 milliards de menter précisément leurs allégations. Un
dollars en 2016 et 198 milliards en 2017). Il gâchis colossal s’est accumulé pendant des
devrait atteindre les 220 milliards de dollars années de défaillance de l’Etat irakien deen 2018. Une dynamique qui s’explique en puis le changement de régime en 2003.
grande partie par une reprise des expor- Le pays, qui dispose des troisièmes réserves
tations de pétrole brut (aux alentours mondiales prouvées de pétrole et 12e de gaz,
de 3,5 millions de barils par jour) et un prix parviendra-t-il à redresser enfin sa situation
moyen en hausse.
au bénéfice de ses 37 millions d’habitants?
La population, qui a le sentiment de ne pas Ceux-là attendent de voir, maintenant que
bénéficier de ces juteuses recettes, accuse les guerres sont derrière eux et que leur
les autorités de corruption généralisée. Elle pays vient de se doter d’un nouveau présin’est pas la seule à faire ce constat. D’après dent et d’un nouveau Premier ministre, s’ils
l’organisation Transparency International, auront enfin accès à l’électricité, à l’eau et
qui publie annuellement son «indice de per- aux autres services publics de base. Pour
ception de la corruption» dans le monde, que dans l’Irak si riche, les Irakiens soient
l’Irak pointe au 169e rang sur les 180 pays re- moins démunis.
censés en 2017. Selon Kinda Hattar, coordiH.K.
LÉONARD COHEN
L
se bagarrer pour payer l’addition au
restaurant est courant», remarquet-il quand il séjourne à Fallouja
auprès de ses oncles et cousins
paternels.
Petits avions noirs
Il projette alors que cette ville sise
sur les rives de l’Euphrate – fleuve
dont son prénom dérive en arabe–
deviendra le pire cauchemar des
troupes américaines. Et de fait,
comme sa voisine Ramadi, capitale
de la province d’Al-Anbar, Fallouja
se mue en place forte des jihadistes
qui viennent combattre les envahisseurs. «Pas un jour sans détonation», raconte-t-il au sujet de son
voyage en 2003, l’été qui suit l’invasion américaine. Toutes les nuits
sont ponctuées de raids aériens et
d’attentats au sol. De petits avions
noirs déversent leurs bombes et des
explosions commises par des bar-
bus, souvent des ex-moustachus,
contre des ponts et des bâtiments
illustrent ces moments.
Feurat Alani achève son histoire
en 2011 avec le départ des troupes
américaines. Le dernier épisode de
la web-série introduit un extrait du
discours de Barack Obama annonçant le retrait des 39000 militaires
–de précédents épisodes incluaient
déjà des images réelles. L’auteur,
alors journaliste, conclut son récit
avec une grande manifestation face
aux troupes qui repartent d’Irak
plus ignorantes qu’elles ne l’étaient
en arrivant. L’un des soldats américains lui demande ainsi avant de
quitter le sol irakien la différence
entre sunnites et chiites ou entre
Arabes et Kurdes. On regrette que la
série s’arrête avant les drames encore plus brutaux et l’horreur absurde qui ont frappé l’Irak avec la
conquête par l’Etat islamique
en 2014, laquelle a montré l’ineptie
de l’armée irakienne et l’immense
gâchis des années américaines. Puis
avec la guerre menée par la coalition internationale pour chasser
les jihadistes et pilonner les villes
et détruire méthodiquement les
sites qu’ils occupaient. Car s’il est
vrai que ces événements plus récents ont été abondamment couverts, on aurait aimé voir le regard
de l’intérieur irakien. •
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10 u
MONDE
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
Mort de Venantino Venantini, l’acteur aux 150 films, dont «les Tontons Flingueurs»
L’acteur italien Venantino Venantini
est mort mardi à 88 ans. Il avait aussi
bien joué pour ses compatriotes
Ettore Scola ou Lucio Fulci que pour
des réalisateurs français comme
Claude Lelouch, Edouard Molinaro,
Jean Yanne ou George Lautner. Il
était d’ailleurs l’un des derniers survivants du casting des Tontons
flingueurs, dans lequel il incarnait
Pascal, l’homme de main du gangster Le Mexicain. On l’a aussi croisé
au générique de nombreux films
avec De Funès, du Corniaud à
la Folie des Grandeurs en passant
par le Grand Restaurant. Le dernier
rôle de ce passionné de peinture
aura été celui de Léonard de Vinci,
le temps d’un épisode de la série
l’Art du crime diffusée fin 2017
sur France 2. PHOTO TRANSINTER FILMS
Maurice Kamto et ses collaborateurs, lundi dans son quartier général à Yaoundé. PHOTO ZOHRA BENSEMRA. REUTERS
Cameroun: Maurice Kamto a «la
certitude d’une victoire incontestable»
Au lendemain de
la présidentielle,
l’un des principaux
rivaux du président
Biya s’est déclaré
vainqueur
avant même la
proclamation
des résultats.
Il s’en explique.
Recueilli par
MARIA
MALAGARDIS
I
l a créé la surprise, lundi,
au lendemain de l’élection présidentielle au Cameroun. Considéré comme le
principal adversaire du président sortant, Paul Biya, Maurice Kamto s’est déclaré vainqueur du scrutin avant même
la proclamation officielle des
résultats. Quelques heures
après ce coup de théâtre annoncé lors d’une conférence
de presse à Yaoundé, cet ancien ministre en rupture de
ban depuis 2011, âgé de
65 ans, a accepté de répondre
aux questions de Libération.
Vous avez proclamé votre
victoire à la présidentielle
de façon anticipée, avant
même que le Conseil constitutionnel ne se prononce.
Pourquoi une telle hâte?
Nous l’avons fait sur la base
d’informations fiables que
nous avons déjà rassemblées.
Dans la plupart des pays du
monde, les résultats sont
proclamés le soir même ou le
lendemain du vote. Au Cameroun, le Conseil constitutionnel, dont tous les membres sont nommés par le
Président, dispose de quinze
jours pour le faire. Pourquoi
un tel délai en 2018 alors
qu’on a les moyens de compiler les résultats plus rapide-
ment ? Nous savons qu’il y a çus par le pouvoir. Pour le
eu des fraudes: dans le nord reste, je me sens dans mon
du pays, les communications bon droit, n’en déplaise aux
ont été coupées entre 18 heu- pleureuses et aux vierges efres et 19 heures sans raison farouchées. Le Cameroun est
officielle. Néanmoins, avec un pays où on a pris, hélas,
les procès-verl’habitude d’atbaux en notre
INTERVIEW tendre. Sous
possession, j’ai
Paul Biya, les
la certitude d’une victoire in- populations ont été «zombicontestable. Pourquoi atten- fiées», tétanisées. Dans mes
dre ? Tout ce que je revendi- meetings, pourtant, j’ai eu le
que, c’est l’alternance par les sentiment que les gens repreurnes. Je n’ai rien fait de cri- naient goût à l’espoir. Et comminel.
ment peut-on croire un insPourtant, votre choix ne tant que les Camerounais
fait pas l’unanimité. Le seraient aujourd’hui capables
pouvoir rejette votre pro- de reconduire au pouvoir
clamation, mais aussi cer- par les urnes un homme
tains candidats d’opposi- de 85 ans, qui a régné sans
tion. L’un d’eux, Cabral partage depuis trente-six
Libii, se serait d’ailleurs ans? Il faut voir l’état des rouégalement déclaré vain- tes, les classes avec 150 élèves,
queur sur Facebook…
l’état sanitaire lamentable du
Je n’ai pas de commentaire à pays… Qui a décrété que le
faire à ce stade. Ça prouve pouvoir était octroyé à vie ?
peut-être juste que certains C’est pourtant ce que vient
candidats seraient bien per- d’affirmer un lieutenant de
Biya en déclarant qu’un chef
bantou meurt au pouvoir.
Lundi, votre QG et votre
domicile à Yaoundé ont été
encerclés par les forces de
l’ordre. On dit aussi que votre directeur de campagne
se cache après avoir été directement menacé. Vous
sentez-vous en danger?
Non, je ne suis pas habité par
la peur, je refuse de vivre
dans la psychose. Même si je
vois bien que je suis suivi partout où je vais. Pour mon directeur de campagne, je n’ai
pas encore de nouvelles, mais
je sais qu’un autre représentant de mon parti a été enlevé
à Douala, puis libéré. Ses geôliers l’avaient pris pour mon
directeur de campagne. Pour
le reste, j’étais plutôt heureux
dans ma vie de prof d’université. Je suis rentré en politique en assumant les risques,
pour un combat que je considère comme noble.
N’avez-vous pas peur de
pousser vos militants à affronter les forces de l’ordre
dans la rue, en cas de nonreconnaissance de ce que
vous considérez comme
votre victoire ?
Je n’ai jamais incité à l’insurrection. J’ai parlé de «changement dans la paix», j’ai offert
des garanties d’immunité au
président sortant. Nous allons pacifiquement mais fermement défendre les résultats que nous avons compilés.
Mais cessons de croire que les
institutions bancales de ce
pays sont crédibles. Et il y a
aussi des lois qui maintiennent dans la servitude.
A la fin de votre déclaration, lundi, vous avez
tendu la main à la minorité anglophone qui vit
dans deux régions déchirées par des affrontements
entre mouvements sécessionnistes et forces de l’ordre. Que proposez-vous
pour régler ce conflit qui
mine l’unité du pays ?
J’ai promis qu’une fois à la
tête de ce pays, ma première
sortie aurait lieu dans ces régions du Nord-Ouest et du
Sud-Ouest, où Biya n’a jamais
été depuis le début de la crise.
Je veux que les gens sortent
des forêts où ils se cachent.
J’ai promis de reconstruire
les villages détruits. Dans
cette crise, les extrémistes ne
sont pas d’un seul côté.
Que pensez-vous enfin de
l’attitude des Occidentaux
à l’égard du Cameroun ?
Je note avec surprise que
l’Europe n’a pas envoyé d’observateurs à ces élections,
alors qu’elle le fait souvent en
Afrique. N’a-t-elle pas intérêt,
elle aussi, à un changement
pacifique au Cameroun? C’est
un pays qui pourrait être
prospère, qui a beaucoup de
ressources naturelles. Et
pourtant les Camerounais
migrent en masse vers l’Europe. Ça me rend malade.
Mais pourquoi l’Europe ne
s’implique pas d’avantage,
alors qu’elle affirme être saturée par l’immigration? Quant
à la France, elle ne se montre
pas plus impliquée, malgré
ses intérêts économiques
dans ce pays. Je ne demande
pas qu’on m’adoube, mais que
sur la simple base d’informations disponibles pour tous,
on regarde ce peuple et qu’on
se demande s’il mérite de
continuer à vivre dans cette
impasse. •
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
u 11
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Etats-Unis : démission de Nikki Haley, l’ambassadrice américaine à l’ONU
Donald Trump doit faire face à
une nouvelle démission en la personne de Nikki Haley, son ambassadrice à l’ONU. L’ex-gouverneure
de Caroline du Sud, considérée
comme une républicaine modérée, a un rang de ministre au sein
du gouvernement américain.
Après l’arrivée à la Maison Blanche du milliardaire, novice en relations internationales, elle avait
occupé le devant de la scène diplomatique américaine, profitant
de l’effacement médiatique du se-
crétaire d’Etat de l’époque, Rex
Tillerson. Elle est apparue davantage en retrait depuis que le département d’Etat a été confié
à Mike Pompeo, un responsable
politique très proche du président américain. PHOTO AFP
Mégots La région de Bruxelles envoie
la facture à l’industrie du tabac
Faille et fin du réseau social Google+
La région de Bruxelles a demandé lundi à l’industrie du tabac
de régler environ 200000 euros et le financement de futures
actions liés à la collecte des quelque 10 millions de mégots de
cigarettes jetés chaque jour dans la rue en Belgique, qui représentent une part croissante des déchets. Le courrier a été
adressé à la filiale Benelux du géant américain Philip Morris
et à deux fédérations belges de fabricants (Cimabel pour les
cigarettes et Fetabel pour le tabac).
A chaque jour sa faille de sécurité, ou presque… Lundi,
Google a annoncé avoir exposé par erreur les données
d’au moins 500000 utilisateurs de son réseau social
Google+, après la parution
d’un article du Wall Street
Journal révélant l’incident
caché par l’entreprise. Goo-
Mexique Un couple avoue le meurtre
de vingt femmes
Un couple de Mexicains, arrêtés dans la banlieue de Mexico
alors qu’ils transportaient des restes humains dans une poussette, ont avoué avoir tué au moins vingt femmes, qu’ils
attiraient en proposant à la vente des vêtements pour bébés. L’homme a admis avoir abusé sexuellement de plusieurs d’entre elles «avant de les tuer et de vendre leurs restes, ainsi que leurs affaires», a raconté le procureur de
l’Etat de Mexico, Alejandro Gomez, qui l’a qualifié de «tueur
en série».
gle a découvert et corrigé, en
mars 2018, un bug vieux de
trois ans. Il permettait à
438 applications dites «tierces», auxquelles souscrivaient des utilisateurs de
Google +, d’accéder à des
données, y compris non publiques, de leurs contacts sur
le réseau social: nom, mail,
date de naissance, genre,
profession, lieu de résidence,
photo de profil. D’après l’entreprise, les numéros de téléphone, les contenus postés
et les messages ne sont pas
concernés. Google assure
n’avoir découvert aucune
preuve que le bug ait été mis
à profit, mais reconnaît ne
pas savoir quels utilisateurs
ont pu être concernés… La
version «grand public» de
Google+ fermera ses portes
en août 2019. Ce réseau social qui se voulait un concurrent de Facebook est considéré comme l’un des plus
grands échecs de Google.
AMAELLE GUITON
La dégustation pour tous !
Skripal: le deuxième
«touriste» identifié?
Vladimir Poutine ne serait sider s’y est rendu et s’est enpas content du tout. Une fois tretenu avec des habitants
de plus, les sites d’investiga- qui ont confirmé son idention britannique Bellingcat et tité. Sa grand-mère, âgée de
russe The Insider ont révélé 90 ans au moins, qui l’a élevé
que le président
jusqu’à ses 16 ans,
russe avait pour
y vit toujours. Elle
VU DE
habitude de réLONDRES a disparu il y a
compenser les
quelques jours,
«touristes» qui se donnent la lorsque Bellingcat a annoncé
peine de visiter des lieux pas être prêt à identifier son
forcément réputés, mais do- petit-fils.
tés de belles cathédrales. Le Michkine a déménagé à
second suspect dans l’empoi- Saint-Pétersbourg entre 1995
sonnement de l’ex-espion et 1999. Il a étudié à la prestidouble russe Sergueï Skripal gieuse académie médicale
et de sa fille Youlia, en mars militaire «S. Kirov». Endans la ville anglaise de Salis- tre 2007 et 2010, ce père de
bury, a été identifié. Comme deux filles s’est installé à
son acolyte dont l’identité Moscou où il a obtenu sa
avait été révélée fin septem- nouvelle identité, «Alexandre
bre, il aurait été décoré Petrov», et de nouveaux paen 2014 par Vladimir Poutine piers. Entre 2010 et 2013, il a
du plus haut titre honorifi- effectué sous ce nom de
que qui soit, «héros de la Fé- nombreux allers-retours endération de Russie».
tre l’Ukraine et la Russie.
«Alexandre Petrov», le Jusqu’en 2014, son adresse à
deuxième fameux «touriste» Moscou était celle du quarrusse, s’appelle en fait tier général du GRU. Anatoli
Alexandre Michkine. Il est Chepiga y était domicilié à la
médecin militaire au sein même époque.
du renseignement militaire Les autorités britanniques
russe (GRU), comme son ca- n’ont pas réfuté ces informamarade, le colonel Anatoli tions. L’ambassade russe à
Tchepiga, alias «Rouslan Bo- Londres, elle, a commenté
chirov». Selon les dernières ces dernières révélations
révélations, Alexandre Mich- comme la «manifestation
kine est né dans le village de d’une libre expression».
Loyga (nord-ouest de la RusSONIA DELESALLEsie). Un enquêteur de The InSTOLPER (à Londres)
L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ, À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.
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12 u
FRANCE
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
Au meeting de Louis Mapou du Front de libération nationale kanak et socialiste, à Canala. Un fief «100 % indépendantiste».
Nouvelle-Calédonie
«Si c’est “oui”, on deviendra
une colonie chinoise»
Par
«Libération» s’est joint
aux militants des deux
camps en campagne,
à moins d’un mois
du référendum
sur l’indépendance.
Un vote qui cristallise
les craintes et
les espoirs des
300000 habitants.
REPORTAGE
ANTOINE PECQUET
Correspondant en Nouvelle-Calédonie
Photos THÉO ROUBY
D
e Nouméa à la chaîne centrale, en
ville et en tribu, Libération a passé
un samedi de campagne en Nouvelle-Calédonie avec les partis loyalistes et indépendantistes, alors que le référendum sur
l’indépendance de la collectivité se tiendra
le 4 novembre.
8 heures Le parti Les
Républicains calédoniens
tracte à Rivière-Salée
Grevé de problèmes sociaux, le quartier
océanien de Rivière-Salée, dans le nord
de Nouméa, a mauvaise réputation. Mais
en ce matin clair, au bord des pelouses de
rugby, il respire la tranquillité. C’est là que
l’équipe de jeunes militants Les Républicains calédoniens préposés au porte-à-porte
se sont donné rendez-vous. Quatre garçons
et filles entre 20 et 30 ans, encadrés par
Pierre. Sur le parking, ils enfilent des teeshirts bleu, blanc ou rouge, ornés du slogan
«La France est une chance». «On se divise en
deux groupes et on fait ces rues-là», montre
Pierre. On emboîte le pas à Carl, métis, et
Kimberley, blanche. Tout en glissant des
tracts dans les boîtes aux lettres, ils racontent leur campagne. «Nous allons partout,
même dans les squats (1). Quand on sent que
les gens veulent échanger, on leur propose de
remplir un questionnaire pour dire, selon
eux, ce qui marche bien et ce qui ne va pas
en Calédonie. Ça nous servira à élaborer un
programme pour les provinciales.»
Des Mélanésiennes esquivent une tentative
d’approche. «Le but n’est pas de polémiquer,
on respecte l’opinion de chacun. En Calédonie,
il ne faut pas s’imposer», précise Carl en
s’éloignant, suivi par un chien. Comme pour
dissiper l’impression de timidité qu’ils donnent, les jeunes militants entrent chez une
A Sarraméa, des habitants écoutent le
famille kanake. Invités à s’asseoir, ils écoutent Robert, la soixantaine, confier d’une voix
douce ses problèmes de santé, ses peurs pour
l’avenir de ses enfants et petits-enfants et son
ras-le-bol des vols continuels dans le voisinage. Ils repartent dix minutes après, sans
avoir évoqué le référendum. «On récupère des
infos, on n’essaie pas d’influencer», indique
Kimberley. Pourtant, l’opération démarrait
sous le signe de l’offensive. «Dans ce quartier,
c’est le bordel depuis trois ans avec le chantier
du Néobus. On dit aux gens que si la France
s’en va, tout va s’arrêter, ç’aura été pour rien»,
expliquait Pierre au briefing.
11 heures Avec Calédonie
ensemble à Sarraméa
Sous le faré du centre socioculturel de Sarraméa, petite commune de province Sud, une
cinquantaine d’habitants écoutent prophétiser le député Philippe Gomès, en jean et chemise bleue à col mao : «Si c’est “oui” à Kanaky, dans les dix ans, pas plus, on deviendra
une colonie chinoise.» Suit le récit d’une visite récente au Vanuatu voisin, indépendant
depuis 1980. «J’arrive au ministère de l’Intérieur, il est écrit dessus que c’est offert par la
Chine, pareil pour les routes, le lycée. La
Chine, c’est papa Noël. Ils construisent même
un quai pour ravitailler leurs bateaux. Seulement derrière, c’est une base militaire…» Le
député évoque ensuite le risque autoritaire
à la fidjienne. «Frank Bainimarama a pris
le pouvoir, abrogé la Constitution et dissout
le Grand Conseil des chefs.» Une inquiétude
passe sur la paix des collines, sublimes, qui
entourent la tribu.
Le vieux chef Berger Kawa, qui bataille pour
donner une sépulture au crâne d’Ataï, héros
de l’insurrection kanake de 1878 dont la relique a été rapatriée de Paris en 2014, interpelle sur les terres autrefois confisquées. «Ils
vont s’installer où, nos enfants et petits-enfants ?» Les terres volées, l’histoire qui ne
passe pas et nourrit le ressentiment indépendantiste. «En trente ans, on a restitué
200000 hectares, ce n’est pas rien», oppose
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
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Deux camps
et quatre tactiques
Côté souverainistes,
le FLNKS milite
pour le oui, le Parti
travailliste pour
l’abstention. Côté
loyalistes, les proLREM s’adressent
aux opposants, et
la droite à sa base.
L
député de Calédonie ensemble Philippe Gomès, partisan du «non» à l’indépendance.
Philippe Gomès. Il rappelle les mots de l’élu. Powerpoint à l’appui, il entreprend de
Nidoish Naisseline, figure tutélaire du Front démonter la rhétorique loyaliste. «Ils disent
de libération nationale kanak et socialiste que si on vote “oui”, ce sera le trou noir: plus
(FLNKS): «En signant les accords, on a fait le d’allocations, plus de retraites. C’est faux !
deuil d’un pays kanak à nous.» Rompant Les budgets sociaux, c’est le territoire qui les
avec le dualisme qui a jeté le pays au bord couvre. Ils disent que la France n’accompade la guerre civile dans les années 80,
gnera pas la Calédonie dans
Calédonie ensemble axe son disla transition, mais si ! On
cours sur «l’identité calédorestera liés à la France
Océan
nienne», patchwork d’ethjusqu’à la proclamation
Pacifique
nies et de cultures. «On
d’indépendance, en 2021.
n’est pas des Français
On est des gens raisonnaOUVÉA
comme les autres. Il faut
bles, pas des fous.»
LIFOU
“calédoniser” davantage
«Le projet est clair, il est
Canala MARÉ
les institutions, la genviable», veut prouver
Sarraméa
darmerie et la justice», se
Louis Mapou. Pour le fiMer
chauffe le député. Voulant
nancer, il y a «des sources
de Corail
ILE
DES PINS
«approfondir l’émancipade revenus incroyables. On a
Nouméa
tion du territoire», il évoque
cinq usines de nickel, trois ici
50 km
pour l’après-référendum un
et deux en Chine et en Corée, vous
nouveau statut. «On peut devenir
vous rendez compte, un petit pays
une petite nation dans un grand ensemble, de 300 000 habitants ?» Pour ce qui est de
comme le Québec ou l’Ecosse.» A la fin de la maintenir le système de santé, «on enverra
rencontre, le whisky tourne discrètement, nos enfants se former à la médecine à Fidji et
dans une atmosphère de déjeuner sur en Papouasie. Le système français ne le perl’herbe. «Au départ, on est plutôt pour le met pas». L’orateur l’accorde, tout ne sera pas
“oui”, confient Mireille et Syllia, deux copi- facile dans la future Kanaky-Nouvelle-Calénes. Mais ce qu’il a dit, ça nous a troublées.» donie, dont le chef de l’Etat sera désigné,
«comme Donald Trump», par un collège
16 heures Réunion du
d’électeurs. «Il faudra faire très attention
FLNKS à la tribu d’Emma
à la corruption et aux abus», prévient-il. Et
Cette petite tribu de la chaîne centrale, rat- d’ajouter en fronçant les sourcils, faisant
tachée à la commune de Canala, en province pouffer l’assistance: «Ceux qui boivent leur
Nord, est perchée dans un paysage alpestre, minimum retraite de 90000 francs, il va falplanté d’araucarias et croulant sous les loir en parler.» La nuit est tombée, le fabufleurs. Un fief «à 100% indépendantiste» où leux ciel étoilé de la chaîne s’est posé sur la
l’accueil est assez froid. Puis l’atmosphère tribu. Son audience dans la poche, Louis Mase détend, on fait passer le café soluble, tou- pou enjoint chacun à aller aux urnes le 4 nojours à portée de main sur les grandes tables vembre. «Cette fois, on ne vote pas pour des
des maisons kanakes. En attendant Louis personnes, on vote pour une histoire de diMapou, le représentant au Congrès de gnité.» Assise dans l’herbe, son bébé dans les
l’Union nationale pour l’indépendance bras, une jeune maman dit sa conviction:
(UNI), qui doit animer la réunion, un quin- «Moi, j’y crois, à tout ça, mais on n’est pas
quagénaire baraqué, ancien compagnon de nombreux ce soir. Il y a beaucoup de jeunes
lutte d’Eloi Machoro, raconte en aparté la dans cette tribu, où sont-ils?» •
mort de l’activiste kanak dans ses bras, sous (1) Les bidonvilles de Nouméa. Près de 3% de la poles balles des gendarmes, en 1985. Arrive pulation vit dans ces habitats précaires.
e 4 novembre, les électeurs inscrits sur la
liste référendaire spéciale devraient en majorité
dire non à l’accession à la
pleine souveraineté de la
Nouvelle-Calédonie. C’est le
pronostic de trois sondages,
donnant le «non» vainqueur
autour de 70 %. Le FLNKS,
groupement des partis indépendantistes, oppose que ces
études «se basent sur la liste
électorale générale», et non
sur la liste spéciale, plus restreinte. D’après lui, le oui
l’emportera si la participation est massive.
Le mot d’ordre est donc
lancé, en ville comme dans
les 341 tribus kanakes.
Martelé par Daniel Goa,
porte-parole du FLNKS et
chef du parti majoritaire
l’Union calédonienne : «Il
faut envahir les bureaux
de vote et dire “oui, je veux
mettre un terme à toute cette
injustice” !» Si le non l’emporte, avertit-il, «le pillage
et la gabegie continueront à
aggraver la fracture sociale».
Un message qui peut faire
mouche sur le territoire de
la République le plus inégalitaire, et le plus riche après
Saint-Martin.
«A la pêche». Voix discordante, le Parti travailliste de
Louis Uregei a aussi promis
d’arpenter le pays, mais pour
persuader les électeurs «d’aller à la pêche» le 4 novembre.
Réfractaire à un «référendum
bidon», le leader nationaliste
avait dit qu’il enverrait prêcher «la non-participation»
dans les tribus. Une position
qui pourrait lui préparer le
terrain en vue des élections
provinciales de 2019. «Beaucoup de Kanaks ont des doutes sur la viabilité de l’indépendance. Comme il leur est
très difficile de voter non, ils
seront sûrement nombreux à
ne pas voter du tout. Une
abstention dont le Parti
travailliste se prévaudra
après», flaire Sonia Backès,
cheffe de file de Les Républicains calédoniens, à la droite
de la mouvance loyaliste. Elle
convient d’ailleurs qu’à l’ins-
tar des autres partis, le sien
«se positionne pour les provinciales».
Calédonie ensemble, aux rênes du gouvernement local et
de la province Sud, poumon
économique du territoire,
aligne les réunions hors Nouméa, souvent en tribu. Affilié
à LREM, le parti de centre
droit appelle à voter «non»,
mais en mode non clivant.
«Nous faisons campagne là
où le oui est majoritaire, pour
dialoguer avec les indépendantistes afin de favoriser
un climat de paix. Car le jour
d’après, il faudra continuer
à vivre ensemble», explique
l’homme fort de Calédonie
ensemble, le député Philippe
Gomès.
Ses rivaux politiques, Les Républicains calédoniens et
le Rassemblement, visent,
eux, «la victoire la plus forte
possible» du non. Avec une
autre stratégie. «Surtout du
mailing et du porte-à-porte
dans les quartiers de Nouméa. Nous avons édité un livret montrant les conséquences budgétaires qu’aurait le
départ de la France», raconte
Sonia Backès. Vingt pages de
schémas ardus à décrypter,
sauf pour le comparatif de
niveau de vie : 78 % de propriétaires de voitures ici contre 19 % aux Fidji, 95 % de
foyers équipés de réfrigéra-
teurs contre 13% au Vanuatu.
Comme pour détromper
Laurent Wauquiez, venu
soutenir Les Républicains locaux en septembre en appuyant sur «l’insécurité» ressentie par les Calédoniens, la
campagne se joue jusqu’ici
sans heurts. «Rien ne laisse
présager de tensions qui conduiraient à des troubles à
l’ordre public», fait savoir
le haut-commissaire de la
République Thierry Lataste,
promettant que les 255 bureaux de vote du territoire
seront «sécurisés». Seules
fausses notes : une échauffourée entre loyalistes et
indépendantistes à Ouégoa,
dans le nord de la Grande
Terre, et un post apparu
sur Facebook et vite retiré,
appelant à «faire couler le
sang des Blancs».
«Axe du mal». Côté politiques, les échanges se sont
toutefois durcis ces derniers
jours, Daniel Goa taxant les
partis loyalistes d’«axe du
mal» et promettant de
négocier directement l’indépendance avec l’Etat si le
«non» l’emportait au terme
des trois référendums prévus
par l’accord de Nouméa.
Une déclaration qui a suscité
un tollé dans le camp loyaliste, pour une fois unanime.
A.P.
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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FRANCE
NOUNOUSDENUIT
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
Pour pallier les rythmes de travail
décalés mais aussi pour soulager
des parents épuisés ou débordés,
le recours nocturne aux nurses
se banalise. Une solution de garde
des enfants qui se diffuse dans tous
les types de familles.
Les parents bien bordés
Une nounou de nuit à Paris, le 2 octobre.
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
EMMANUÈLE PEYRET
Photo
CYRIL ZANNETTACCI
A
21 heures pétantes, Laurène, 29 ans,
auxiliaire de puériculture depuis
dix ans, sonne à la porte des parents
d’Oscar. Jusque-là rien d’inhabituel, si ce
n’est que la jeune femme ne vient pas juste
pour une soirée ciné du couple, mais pour
toute la nuit. La «nounou», ou plutôt la professionnelle de santé qu’elle est au vu de sa formation et de son expérience, met sa casquette
de «bonne fée», du nom de la plateforme de
mise en relation des parents et des nurses qui
l’emploie depuis huit mois : «Je cherchais à
quitter le milieu hospitalier à cause de conditions de travail dégradées et pour trouver quelque chose de plus en accord avec les valeurs de
mon diplôme», explique Laurène, elle-même
mère d’un petit de 2 ans. «Ce que j’aime le plus
dans cette fonction de nurse, c’est le rôle d’aide
et de soutien auprès des parents et des bébés.»
C’est le cas de Marie et Philippe (1), épuisés
par plusieurs nuits difficiles avec Oscar,
8 mois: «On a veillé, marché pendant des heures dans l’appart, explique la mère. Une des
semaines les plus difficiles de notre vie de parents, car il faut continuer à aller travailler,
s’occuper de la plus grande qui a 3 ans et demi
et continuer à faire tourner la maison.» Alors
ils ont contacté Ma bonne fée, parce qu’ils
voulaient des pros et pas de baby-sitters
«payés au black». «Le fait que ce soit encadré
rassure, les profils sont déjà sélectionnés, on
est en confiance absolue.»
PAS POUR TOUTES LES BOURSES
Nounou de nuit : le phénomène n’est pas
nouveau mais se répand comme une traînée
de lait en poudre chez les parents de tout-petits, comme en témoigne le nombre de sites
comme Nurse de nuit, Bonne nuit maman,
Nounou décalée ou Ma bonne fée : «Depuis
le lancement en novembre 2017, nous enregistrons une croissance mensuelle de plus de
20%: de 100 nuits en trois mois, nous sommes
passés à 100 nuits par mois en juin, et avons
déjà plus de 150 nuits réservées à la mi-septembre», détaille Delphine Cochet, cofondatrice de Ma bonne fée et ex-mère épuisée de
deux enfants en bas âge. Les «fées» sont
payées directement par les parents, 12 euros
nets de l’heure, hors charges sociales, soit
96 euros pour une nuit de huit heures (10 %
de la somme revient à Ma bonne fée). Pas
pour toutes les bourses, ni tous les logements. «Mais les parents peuvent bénéficier
d’aides, notamment avec le complément de libre choix du mode de garde (CMG) de la CAF
et le crédit d’impôt de 50%. Donc le coût final
peut revenir à 28,50 euros pour une nuit de 8
heures d’accompagnement», précise Delphine
Cochet.
Chez Ma bonne fée, «en moyenne, les parents
réservent environ cinq à six nuits sur les trois
premiers mois, explique la jeune femme.
Aujourd’hui nous comptons plus de 200 couples: des mamans sorties trop tôt de la maternité, des parents épuisés qui n’arrivent pas à
remonter la pente, la famille qui fait un cadeau de naissance –5% de nos réservations–,
les parents qui souhaitent de l’aide professionnelle et des conseils. Il y a souvent aussi le cas
des pères qui sont débordés de travail ou encore des parents de jumeaux ou triplés, et ceux
qui ont déjà des fratries». Evidemment, tous
les profils de parents sont concernés par le
manque de sommeil ou le stress. «Nous avons
des cadres, des professions libérales, des commerçants, des entrepreneurs, des indépendants, mais aussi des personnes en recherche
d’emploi pour assurer des rendez-vous professionnels, des fonctionnaires, des militaires»,
reprend Delphine Cochet. Les nurses de nuit
sont souvent «des professionnelles de santé
qui s’occupent de bébés et trouvent par ce biais
une réponse complémentaire à leur travail à
l’hôpital, où les gens ont des salaires bas. Par
exemple, cette auxiliaire de puériculture avec
vingt-cinq ans d’expérience, en temps plein
avec un dimanche par mois: 1400 euros nets.
Eh bien, ça lui fait un plus, 360 euros nets
pour trois nuits dans le mois». En prime, le
choix de leurs horaires de travail et la flexibilité que cela permet.
Justine (2), fondatrice en 2013 de Bonnenuitmaman.fr, la quarantaine, a fait ce choix
après vingt-trois ans de puériculture. De
«20 heures à 6 heures, du dimanche soir au
vendredi soir, sourit la nurse de nuit. Je porte
une attention très particulière aux relations
que je noue avec le bébé, pas de bisous sur le
visage, pas de parfum, pas de surnom, pas
d’emploi de “mon”». Et de préciser qu’elle
aussi a affaire à des typologies de parents très
différentes: «Ceux qui ont besoin d’aide psychologique, au bord du burn-out, des familles
monoparentales, une maman qui doit reprendre le boulot, des libéraux qui continuent à
produire juste après l’accouchement, etc.»
C’est par exemple Florence, mère de jumeaux
en banlieue parisienne: «Avec deux grands de
7 et 10 ans, j’avais beaucoup à faire. L’aide de
Justine me permettait d’être opérationnelle le
lendemain pour m’occuper des enfants, et de
tout ce qui va avec, parce que les lessives avec
les jumeaux, c’est un peu l’industrie.» Et,
«La parentalité telle
que nous la vivons
aujourd’hui n’est
plus en phase avec
notre société et nos
modes de vie: des
séjours plus courts
en maternité, des
grands-parents
souvent
encore actifs.»
«
Delphine Cochet
cofondatrice de Ma bonne fée
poursuit la mère, «la nurse tient un carnet de
nuit, s’occupe des enfants sans nous réveiller.
Elle prend aussi le temps de ranger et laver
avant de partir». Et surtout, elle rassure les
parents débutants comme Katia, mère d’un
petit Enzo, épuisée, mais qui sentait aussi la
nécessité d’être guidée par Justine «pour les
premiers pas de parents. Savoir comment faire
les soins du nez, changer le débit de la tétine
et ce conseil précieux : “La nuit vous êtes là
pour lui rendre service, c’est-à-dire le nourrir.
Les câlins, c’est pour la journée”», alors que la
mère de 32 ans prodiguait bisous et chansons
à 4 heures du matin.
«HORAIRES ATYPIQUES»
Est-on là face à un business surfant sur la fatigue et la crainte de mal faire de certains parents ? Pas seulement. «Les horaires décalés
sont une réalité pour de nombreux parents,
souligne Angela Jotic, fondatrice en 2012 du
site Nounou décalée. 63 % des salariés travaillent selon des horaires que l’on qualifie
“d’atypiques”, mais désormais majoritaires.
Restauration, santé, transports, tourisme, logistique : les métiers concernés sont toujours
plus nombreux. Le rythme de travail a beaucoup changé dans la grande distribution, par
exemple», avec des embauches à l’aube, du
travail le dimanche, etc. Une analyse que partage Delphine Cochet : «La parentalité telle
que nous la vivons aujourd’hui n’est plus en
phase avec notre société et nos modes de vie :
des séjours plus courts en maternité, des familles géographiquement éloignées, des
grands-parents souvent encore actifs.» Autant
de facteurs qui alourdissent la tâche des parents, par ailleurs pris en sandwich entre les
contraintes du monde du travail et l’injonction d’être un parent parfait. •
(1) Tous les prénoms des parents et des bébés ont été
modifiés.
(2) Qui n’a pas souhaité donner son patronyme.
«Une forme de courage
parental face à la norme
de la disponibilité»
Spécialiste de la
famille, François de
Singly explique
comment
les changements dans
l’éducation et dans
le monde du travail
ont fortement accru
la pression sur
les parents.
F
rançois de Singly, professeur de sociologie à l’université Paris-Descartes,
spécialiste de la famille et auteur
de Comment aider l’enfant à devenir lui-même (Pluriel, 2010),
détaille les raisons multiples qui
font que les parents ont recours
aux «nounous de nuit» pour les
aider.
Que raconte l’engouement
pour ces nouveaux modes de
garde sur notre société ?
Ce qui me frappe tout d’abord,
c’est qu’on fait appel à des personnes dont c’est le métier plutôt qu’à des étudiantes, par
exemple, comme si la légitimité
professionnelle apaisait un peu
la mauvaise conscience du «je
vais me coucher tandis que mon
enfant chahute à côté». Il
me semble qu’il y a là une forme
de courage parental face aux
normes, notamment celle qui coup on couche les enfants plus
veut que l’on soit disponible tard, la vie de couple se rabouvingt-quatre heures sur vingt- grit, les contraintes professionquatre, le courage de dire «j’as- nelles sont très fortes pour la
sume de déléguer une partie de plupart des gens. Chacun vit
mon rôle» alors que la proximité dans une grande tension : les
des parents avec les enfants est exigences professionnelles
très valorisée aujourd’hui.
n’ont pas diminué alors que celPour comprendre cette résis- les du rapport à l’enfant ont
tance, il faut la replacer dans énormément augmenté. Les pal’histoire des transformations de rents sont coincés entre l’inl’éducation. A parjonction d’être un
tir des années 70,
parent présent et
l’enfant devait
l’injonction d’être
s’exprimer, et le
un travailleur impliparent être attenqué, et là aussi distif à ce qu’il vouponible.
lait dire, par ses
Schématiquepleurs ou par ses
ment, ceux qui tradessins. L’enfant
vaillent surtraobtient de nouvaillent et ceux qui
INTERVIEW
veaux droits,
sont parents sont
comme celui
superparents. C’est
de demander à être nourri le résultat d’une désarticulation
quand il le demande, ou de choi- entre le monde de l’emploi
sir ce qu’il veut manger. Les pa- – avec des horaires de travail
rents ont du mal à suivre, ne sa- élargis et changeants, avec le
chant pas bien distinguer les travail le dimanche, l’idéologie
exigences légitimes des autres. du «travailler plus»… – et le
D’où la naissance d’une fatigue monde familial où s’énonce
d’être parent.
l’impératif du parent qui devrait
C’est-à-dire que les parents être attentif aux exigences de
sont dans une double con- l’enfant.
trainte professionnelle et pa- Avec la peur de mal faire ?
rentale ?
Le nouveau parent devrait monOui. Les horaires de travail sont trer sa compétence, mais
de plus en plus biscornus, du qu’est-ce que cela signifie ? La
DR
Par
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valorisation de l’autonomie de
l’enfant a entraîné la dévalorisation des formes traditionnelles
de l’autorité. L’enfant, très jeune,
apprend à tout négocier. Alors
les parents anxieux peuvent s’en
remettre à des professionnels,
c’est ce que dit l’une des mères
que vous avez interrogées, à
qui la nounou explique comment faire «bien». Cette mère se
repose d’autant mieux qu’elle n’a
plus à se poser la question du
«comment faire», la question
des limites. C’est une professionnelle qui prend en charge
«les règles» que l’enfant doit
malgré tout suivre.
Comme on l’observe dans le développement des activités
parascolaires, par exemple dans
les écoles de musique, l’enfant
apprend à être soumis à des règles, les parents sont soulagés de
ne plus avoir ce travail à faire. Il
existe une division du travail
éducatif entre les parents qui
doivent être le plus «cool» possible et les «auxiliaires parentaux» qui doivent apprendre, de
jour et ici de nuit, à l’enfant que
tout n’est pas négociable. Tout
se passe comme si l’éducation libérale en famille devait se doubler d’une éducation plus autoritaire, déléguée à d’autres.
Recueilli par E.P.
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FRANCE
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Le «maillot de Zidane»
de la finale 98 retiré de
la vente
La relique était estimée à 40 000 euros et était
l’attraction principale d’une vente aux enchères
à Drouot : le maillot supposément porté par le meneur
des Bleus lors de ses deux buts en finale contre le
Brésil ne sera finalement pas mis en vente samedi
après des doutes sur son authenticité. PHOTO AP
Police, pompiers, médecins: qui a diffusé les
vidéos choquantes de la mort d’un homme?
Des images
de la chute de
plusieurs étages
d’un homme qui
s’empale sur
un poteau à Paris,
puis de sa mort
à l’hôpital, ont
circulé en ligne.
Des agents publics
seraient à l’origine
des fuites.
Par
VINCENT COQUAZ
et FABIEN LEBOUCQ
L
a scène se déroule
le 27 septembre peu
avant 22 heures, dans
le XVIIe arrondissement de
Paris: un homme tombe d’un
immeuble et s’empale sur un
poteau à tête ronde sur le
trottoir. Il meurt près d’une
heure plus tard des suites de
ses blessures, après avoir été
pris en charge par les sapeurs
pompiers et le personnel
d’un hôpital francilien.
L’histoire aurait pu en rester
là. Mais plusieurs vidéos du
drame vont lui donner un
écho important sur les
réseaux sociaux. En plus des
images de passants, devenues habituelles, deux documents difficilement soutenables interpellent tout
particulièrement. Ils auraient
été filmés par des professionnels normalement tenus au
secret (personnel médical,
pompiers ou policiers). Une
des vidéos montre la chute
de la victime, l’autre son opération dans un hôpital. Des
plaintes ont été déposées
contre la diffusion de ces
images, et plusieurs enquêtes
internes sont en cours dans
«On ne doit pas
filmer un
patient, on ne
doit pas filmer
à l’hôpital.»
Les hôpitaux parisiens
les services concernés afin
d’éclaircir les circonstances
de leur mise en ligne.
La première vidéo, la plus vue
à notre connaissance, a été
regardée près d’un million de
fois sur Twitter. Filmée avec
un téléphone, elle montre,
dans ce qui ressemble à une
salle de contrôle, un écran
d’ordinateur sur lequel défilent des images de vidéosurveillance. On y voit un
homme tomber et s’empaler
sur un poteau. On entend les
personnes autour de l’ordinateur s’exclamer, stupéfaites.
En haut de l’écran, on distingue un logo : celui de la préfecture de police de Paris (PP). Ce qui laisse penser
que ces images qui tournent
sur le Web ont été filmées,
mais aussi diffusées, par un
agent de police.
Contactée lundi matin, la
préfecture de police de Paris
assurait «ne pas avoir
connaissance de cette vidéo».
Lorsque Libération lui
indique, dans un deuxième
temps, que son logo figure
dans la vidéo, la «PP» refuse
de répondre, objectant
qu’une enquête est en cours
sur l’enregistrement et la
fuite de ces images. Selon
une source judiciaire, une
enquête, ouverte pour «violation du secret professionnel»,
a effectivement été confiée
à l’Inspection générale de
la police nationale (IGPN),
mercredi dernier, par le parquet de Paris. Et vendredi, la
préfecture a «fait un premier
avis au parquet», finit-elle
par admettre. Soit trois jours
avant que ses services assurent à Libé ne pas avoir
connaissance de la vidéo.
«WhatsApp». Lundi, après
la parution de notre premier
article sur le sujet, une personne se présentant comme
fonctionnaire de police à Paris entre en contact avec Libé.
Elle se dit «choquée par la diffusion de la vidéo» et indique
que les images auraient été
«réalisées par un gardien de
la paix du XVIIe arrondissement et transmises» à d’autres
fonctionnaires de police
«sur WhatsApp» (application
de messagerie instantanée).
La préfecture a refusé de
confirmer ou d’infirmer ce témoignage, mais d’autres éléments qu’il contient corroborent les informations dont
dispose Libération.
Portable. La deuxième vi-
La vidéo de la chute qui circule sur Internet montre des images de vidéosurveillance
de la préfecture de police filmées par un portable. CAPTURE D’ÉCRAN TWITTER
déo, encore plus choquante,
a été tournée au portable
dans un hôpital. On y voit la
victime allongée sur ce qui
ressemble à une table d’opération, entourée de personnel
médical. Un sapeur-pompier
retire le poteau et l’exhibe
devant (au moins) deux téléphones en mode caméra, et
plusieurs personnes qui s’exclament bruyamment.
Contactée par Libération,
l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP)
confirme que la vidéo a été
tournée dans un de ses hôpitaux, et indique qu’une enquête interne a été ouverte.
La direction de l’AP-HP
prévoit de déposer plainte
contre la diffusion de ces
images. «On ne doit pas filmer
un patient, on ne doit pas filmer à l’hôpital», regrettent
les hôpitaux parisiens. De
sources concordantes, c’est
à l’hôpital Beaujon à Clichy
(Hauts-de-Seine) que les images ont été tournées, sans que
l’on connaisse l’identité des
personnes qui filment.
Les responsables des sapeurs-pompiers de Paris, de
leur côté, cherchent activement à savoir si certains de
leurs membres sont impliqués dans la captation ou la
diffusion des images. Ils ont
également saisi le parquet.
Bien que sous statut militaire,
les pompiers de Paris dépendent de la préfecture de police. Cette dernière est donc
concernée à double titre dans
cette affaire, mais refuse d’en
dire plus pour le moment.
La famille, particulièrement
choquée par la diffusion de
ces images, a porté plainte et
entamé des démarches pour
faire supprimer les vidéos des
réseaux sociaux. •
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Tribune: Aidons les
cirques à se réinventer
Trois ans après une avancée
majeure dans le code civil, conférant à l’animal
sa valeur d’être vivant, le temps est venu de
permettre de nouvelles avancées en matière
de droit des animaux, selon Loïc Dombreval,
docteur vétérinaire et député LREM et l’ancien
dresseur André-Joseph Bouglione. PHOTO AP
«C’est un jugement de Salomon,
un jugement d’apaisement.
Le tribunal n’a pas voulu compter
les points [entre Booba et Kaaris],
mais plutôt calmer une situation.»
DAVIDOLIVIER
KAMINSKI
avocat de Kaaris
Les deux rappeurs, poursuivis pour violences aggravées et vols
en réunion, ont été condamnés à dix-huit mois de prison avec
sursis par le tribunal correctionnel de Créteil. Une peine plus
lourde que celle requise par le parquet le 6 septembre. Ni
«B2O» ni «K2A», également condamnés à 50 000 euros
d’amende, n’ont fait le déplacement. Le 1er août, les deux ennemis et leurs clans respectifs s’étaient battus dans la salle
d’embarquement de l’aéroport d’Orly, occasionnant des dégâts
estimés à 50 000 euros. Leurs neuf acolytes ont, eux, écopé
de peines allant jusqu’à douze mois de prison avec sursis.
Lire notre article sur Libération.fr.
Manif interprofessionnelle: «La deuxième
mi-temps va peut-être commencer»
De l’«amertume» et de la
«colère». Mardi, ils étaient
50 000 manifestants – professeurs, retraités, étudiants,
cheminots– à battre le pavé
à Paris pour refuser la «casse
sociale» du gouvernement,
selon les organisateurs de
cette journée de mobilisation
interprofessionnelle (CGT,
FO, Solidaires et les
organisations de jeunesse).
Soit plus du triple par rapport à la précédente manifestation, en juin, qui avait Cheminots en gare du Nord, mardi. CYRIL ZANNETTACCI
attiré, selon les syndicats,
15000 personnes. Le cabinet festants en France, dont Parmi les premiers du corOccurrence a compté, pour 11500 à Paris (contre 2900 en tège parisien à débouler dans
un collectif de médias, juin), où le cortège a été le XIVe arrondissement,
21500 personnes dans le cor- émaillé par quelques des étudiants fâchés avec
tège parisien. De son côté, la affrontements entre une Parcoursup entonnent: «La
police a dénombré plusieurs petite centaine d’individus et sélection, c’est dégueulasse.»
dizaines de milliers de mani- les forces de l’ordre.
Leurs cris se mélangent avec
Congrès des HLM: après les coupes, les
dirigeants d’organisme font leurs comptes
A Paris, en décembre 2016. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
«Demain les HLM.» C’est sur
ce thème à l’intitulé optimiste
que les organismes d’habitations à loyer modéré
tiennent leur 79e congrès
annuel à Marseille. Tables
rondes, échange d’expériences, débats: 4600 personnes
(dirigeants d’organisme, élus
locaux, représentants de locataires…) vont discuter jusqu’à
jeudi du devenir du logement
social, qui a subi des coupes
budgétaires dans la loi de finances 2018.
L’enveloppe de l’APL destinée
aux locataires HLM a été amputée de 1,5 milliard d’euros.
Et pour éviter que les habitants de ces logements ne
soient touchés (moins d’APL,
ça fait monter la facture du
loyer), l’exécutif a contraint les
bailleurs sociaux à compenser
ce désengagement financier
de l’Etat par une baisse de
leurs loyers et une hausse de la
TVA sur leurs travaux. Un
choc pour la trésorerie des organismes et le sentiment
d’être injustement traités. Le
parc privé, lui, a gardé l’intégralité de son APL (près de
9 milliards d’euros).
Après la loi de finances, est
venu le projet de loi Elan, en
cours d’adoption au Parlement, qui contraint les organismes de HLM à vendre une
partie de leur patrimoine.
«Même les gouvernements
de droite n’ont jamais autant
attaqué le logement social»,
analyse un responsable de
l’Union sociale pour l’habitat
(USH) qui fédère les 498 organismes qui logent 4,6 millions
de ménages (plus de 10,5 millions de personnes).
«Pendant la présidentielle,
l’Assemblée générale des HLM
a auditionné les candidats ou
leurs représentants, raconte
Marianne Louis, déléguée générale de l’USH. Au nom du
candidat Macron, c’est Christophe Castaner qui est venu. Il
a tenu un discours très positif,
disant que “les HLM jouent un
rôle clé dans la cohésion sociale en logeant les ménages
pauvres et modestes”. Et que
“c’est quelque chose qui marche bien”.» Ephémère ministre
en charge du dossier dans le
premier gouvernement Philippe, Richard Ferrand avait,
lui, qualifié les HLM «d’édifice
solide». «Je n’y toucherai pas»,
avait-il alors promis.
Des engagements vite oubliés.
Au congrès à Marseille, des
dirigeants d’organismes font
leurs comptes. «Les conséquences de la loi de finances
dans mon organisme c’est
5 millions de fonds propres en
moins, affirme Cédric Van
Styvendael, directeur général
de Est-Métropole-Habitat, un
des trois offices de HLM de
la communauté urbaine de
Lyon. Avant, je construisais
400 logements par an et en réhabilitais 300 à 400. Je vais
être obligé de diminuer :
300 logements et 250 à 300 réhabilitations». Et les exemples sont légion.
Tous les organismes sont touchés. Au moment de la loi de
finances, le monde des HLM
lyonnais avait alerté le ministre Gérard Collomb sur ces
conséquences désastreuses.
Outre Lyon, «tous les territoires, notamment Nantes, Bordeaux, étaient montés au créneau. Mais ils n’ont pas obtenu
gain de cause face aux arbitrages de Bercy», raconte Cédric
Van Styvendael. Mais il reste
optimiste: «En Angleterre May
vient d’annoncer 7 milliards
d’euros en faveur du logement
social et Merkel 5,7 milliards
en Allemagne.» Ces deux pays
qui avaient fait le pari du marché, constatent leur échec
à loger tout le monde à des
loyers abordables. Le gouvernement français, lui, est à
contretemps.
TONINO SERAFINI
Lire aussi notre interview de l’économiste Pierre Madec sur le sujet.
les slogans anticapitalistes
de militants du NPA. Autour
du camion de SUD santé,
les militants préviennent :
«A ceux qui veulent casser le
service public, la rue répond
résistance.» De leur côté, les
cheminots assurent, eux,
vouloir aller de l’avant après
l’échec de leur grève au printemps.
Les retraités sont également
remontés. «On nous dit qu’on
est privilégiés, mais les boîtes
pour lesquelles on a bossé,
elles n’ont pas été privilégiées
aussi ? Et à elles, on ne
demande pas de rendre
l’argent…» assène Daniel,
ancien postier de 73 ans.
AMANDINE CAILHOL
et GURVAN
KRISTANADJAJA
Lyon Gérard Collomb retrouvera
la mairie en novembre
Un conseil municipal extraordinaire sera organisé
le 5 novembre à Lyon pour élire un nouveau maire, poste
que briguera Gérard Collomb après sa démission du ministère de l’Intérieur, a annoncé mardi l’actuel édile. Les
élus lyonnais se réuniront le matin avant un conseil métropolitain l’après-midi. Gérard Collomb avait abandonné les postes de maire de Lyon et président de la métropole en entrant au gouvernement en 2017. Georges
Képénékian, qui l’avait remplacé à la mairie, et David
Kimelfeld, à la métropole, étaient disposés à lui rendre
son fauteuil s’il revenait avant la fin du mandat.
Justice Hapsatou Sy va porter
plainte contre Eric Zemmour
Hapsatou Sy et son avocat Eric Dupond-Moretti ont assuré à Libé qu’une plainte serait déposée dans les prochains jours contre Eric Zemmour pour injure à caractère raciale. Le 16 septembre, dans une séquence coupée
au montage de l’émission de C8 les Terriens du dimanche, dans laquelle la cheffe d’entreprise était chroniqueuse, Zemmour lui avait dit: «C’est votre prénom qui
est une insulte à la France. La France n’est pas une terre
vierge. C’est une terre avec une histoire, avec un passé.
Et les prénoms incarnent l’histoire de la France.» Hapsatou Sy a depuis quitté l’émission. PHOTO SABINE MIRLESSE
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18 u
FRANCE
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
LIBÉ.FR
Au stade de Lyon, un exercice pour tester
le «schéma national d’intervention» antiterroriste
Les supporteurs entonnent la Marseillaise. Il est presque 10h30
mardi quand des coups de feu retentissent dans le stade de l’OL. Cinq hommes
en tuniques jaunes surgissent des portes latérales, armes automatiques au poing.
Elles sont chargées à blanc. Cette attaque n’est que le début du scénario imaginé
pour faire la démonstration du schéma national d’intervention adopté en 2016 afin
d’améliorer la réponse à la menace terroriste, et notamment la coordination entre
les différentes forces de l’ordre. Lire notre reportage. PHOTO BRUNO AMSELLEM
A Bordeaux, «si les associations sont
expulsées, cela risque d’asphyxier Darwin»
La friche, devenue
l’un des sites
bordelais les plus
courus, est sous
la menace d’une
expulsion d’une
parcelle de terrain.
Preuve, pour son
fondateur, de
la spéculation
immobilière
dans la ville.
Recueilli par
CORALIE SCHAUB
A
Bordeaux, le Darwin
Ecosystème, insolite
labo d’expérimentation sociale et écologique installé sur l’ancienne caserne
Niel, est devenu l’un des sites
les plus courus de la ville,
avec un million de visiteurs
par an. Cette «friche artistique et culturelle, citoyenne,
sportive et solidaire» a permis
la création de 600 emplois et
accueille entre autres le plus
grand restaurant bio de
France, un lycée expérimental, une ferme urbaine,
200 entreprises et 50 associations. Pourtant, malgré
le soutien initial du maire LR,
Alain Juppé, elle se dit
aujourd’hui menacée par la
«spéculation immobilière».
Lundi, elle se retrouvera devant le tribunal de grande
instance de Bordeaux, assignée en référé par Bordeaux
métropole aménagement
(BMA), qui réclame l’expulsion de Darwin d’une parcelle de terrain pour bâtir un
«écoquartier». Entretien avec
Philippe Barre, fondateur de
Darwin.
Quel est l’objet du référé ?
Bordeaux métropole aménagement réclame l’expulsion
des personnes morales, activités et matériels qui sont sur
la zone associative de Darwin
(skatepark, bike-polo, rollerderby, ferme urbaine, Emmaüs, lycée Edgar Morin…)
et sur la rue centrale [qui sépare les principaux bâtiments du lieu, ndlr]. Cela re-
Au Darwin Ecosystème de Bordeaux, le 19 juin. PHOTO RODOLPHE ESCHER. DIVERGENCE
présente 2 hectares sur les
35 prévus pour construire le
futur «écoquartier», sachant
que nous avons déjà libéré
2,5 hectares depuis deux ans.
Si on perd cette bataille judiciaire, si les travaux s’engagent et que les associations
sont expulsées, cela risque
d’asphyxier Darwin.
Alain Juppé affirme que
vous n’arrêtez pas de vous
«étendre»…
C’est l’inverse. D’un côté, la
municipalité dit que Darwin
est important pour Bordeaux.
De l’autre, elle prétend que
nous prenons des risques inconsidérés pour les personnes, logeons des gens dans
des lieux insalubres et
indignes, et que je fais du
business sur le dos du contribuable bordelais, que je manipule les associations… Tout
cela est faux, c’est de la désinformation. Et de la diffamation, car une grosse partie des
recettes de Darwin est consacrée à des associations, au
monde non marchand.
Et nous sommes autofinancés à 97 % par des fonds
privés. Nous accueillons
énormément d’événements
associatifs, sans subventions.
Bordeaux n’a pas entretenu
certains gymnases, deux ont
fermé sur la rive droite,
les collégiens n’avaient plus
assez d’endroits pour faire
du sport, donc nous les
accueillons, c’est du service
public. Et on reçoit des
centaines d’écoliers dans notre ferme… à la place de laquelle BMA veut construire
un parking.
Vous saviez qu’il faudrait
un jour abandonner cette
parcelle, non ?
Cela aussi, c’est refaire l’histoire. De 1850 à 2000, ces terrains étaient occupés par les
militaires. Puis ils sont devenus un haut lieu des cultures
underground à Bordeaux.
Les autorités locales ne savaient pas quoi en faire.
En 2010, nous avons racheté
une partie des terrains, présenté notre projet et proposé
à la municipalité de s’y associer. Elle nous a alors confiés
d’autres espaces avec des
baux précaires, des autorisa-
tions d’occupation temporaire, pour lesquelles nous
payions un loyer. Pour que
cette vie culturelle foisonnante puisse continuer et
que nous la canalisions. Pendant six ans, non seulement
la municipalité a validé ces
occupations, mais en plus,
plusieurs associations nous
étaient envoyées par la mairie. Emmaüs, c’est eux qui
nous les ont envoyés ! Bien
sûr, c’était temporaire, mais
le temps de voir si l’expérimentation marchait ou pas.
Il se trouve que ça marche,
nous avons 15 000 usagers,
sans subvention publique.
Mais depuis deux ans et
demi, ces baux ont été résiliés. Car le patron de BMA,
Pascal Gerasimo, a énormément de pouvoir à Bordeaux.
Cette société d’économie
mixte qui appartient en majorité à la métropole et à la
ville a pu racheter 35 hectares
pour un prix dérisoire,
113 euros par m², plus 35 millions d’euros de subventions
publiques. Puis ces 35 hectares ont été distribués à des
promoteurs de gré à gré, sans
appel d’offres public.
Alain Juppé joue-t-il
double jeu? Il s’est affiché
en septembre à Darwin au
festival Climax…
Il souffle le chaud et le froid
mais je ne crois pas qu’il y ait
chez lui de la duplicité ou
une accointance avec les
promoteurs. Au départ, il a
eu l’instinct de sentir qu’il
fallait nous laisser faire, accompagner Darwin en bonne
intelligence, face à sa technocratie qui disait qu’on était
des hurluberlus. Mais il s’est
absenté pendant les primaires de la droite, en 2016, et la
situation lui a échappé. Je
pense qu’il est embêté. Et
maintenant, c’est allé si loin
qu’il essaie de donner l’impression qu’il met de l’ordre
dans Darwin… Tout cela
pour justifier cette non-maîtrise de sa technocratie et de
certaines personnes qui
aujourd’hui ont les mains libres pour faire de la spéculation immobilière outrancière, soi-disant pour loger
les pauvres. Pourquoi construit-on aussi vite, aussi mal,
à Bordeaux ? Parce que cela
rapporte énormément d’argent à quelques-uns… Je ne
baisserai pas les bras. Parce
que je sais pourquoi j’ai fait
ce projet : pour quitter un
monde économique et un
système de société délétères.
Et montrer qu’une autre voie
est possible, plus résiliente,
frugale, soutenable. Ce sont
deux visions du monde qui
s’affrontent. Et je sais qu’on
va gagner, car ils sont le
passé –ils vont raser une cinquantaine d’arbres pour bâtir leur soi-disant «écoquartier» – et nous sommes le
futur. •
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© Photo Jérôme Dominé / Abacapress
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20 u
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Vincent Lagaf'. 23h50.
Langue de bois s’abstenir.
20h30. Bon pour le service...
civique. Documentaire.
21h30. Droit de suite - Débat.
22h00. On va plus loin.
21h00. Nina. Série. Si c’était
à refaire. D’abord ne pas nuire.
22h55. Nina. Série. Mauvaise
blague. Reconstruction.
FRANCE 3
21h00. Des racines &
des ailes. Magazine. Trésors
du Vaucluse. 23h05. Soir 3.
23h35. Réseau d’enquêtes.
Magazine. L’instinct de vie.
CANAL+
21h00. Daddy cool. Comédie.
Avec Vincent Elbaz, Laurence
Arné. 22h40. Jalouse. Film.
ARTE
20h55. La nouvelle vie de
Paul Sneijder. Drame. Avec
Thierry Lhermitte, Géraldine
Pailhas. 22h45. La Géorgie
racontée par Nino Haratischwili. Documentaire.
MERCREDI 10
Les intempéries se poursuivent en
Languedoc-Roussillon, accompagnés d'un
très fort vent marin et pouvant occasionner
des inondations soudaines.
L’APRÈS-MIDI Des orages violents remontent
en direction des Cévennes et de la
Provence, avec toujours un risque
d'inondation en raison des pluies intenses
qui les accompagnent.
Caen
IP 04 91 27 01 16
1 m/16º
Paris
Toulouse
1 m/17º
Nice
Marseille
Lyon
Toulouse
1/5°
6/10°
11/15°
8
HORIZONTALEMENT
I. Qui peuvent connaître, à
tout moment, un mouvement
déclenché par la base II. En
une année, elles ne servent
pas à grand-chose, sinon à la
féminiser ; Conduire comme
en Angleterre III. Très excitée
IV. Haut en couleur V. Tsigane ;
Affublé d’un vice, ce verbe
devient locution adverbiale
VI. Instruction verticale ; Fera
part VII. Cette rivière a quatre
lettres et sonne comme son
carré ; Sainte épouse du prince
Igor VIII. Une des plus belles
villes du monde aujourd’hui en
ruines ; Centre de sauvegarde
IX. Groupe aventurier X. Communauté terrorisée en Chine
XI. Qui se soutiennent sur l’eau
9
V
VII
X
Grille n°1036
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Education ? Justice ? Elle est en cours 2. Il est en tête ; Assortit
couleurs 3. Soin anti-âge en visage ; Voltaire le guide vers le bonheur
4. Une page d’histoire retournée ; Prend place 5. Qui a une faim de
loup ; Attira le poisson 6. Il enfourchait Pégase 7. Sur le flanc ; Option
post-bac 8. Beaux lieux ; Comédie dramatique pour Masculin féminin
9. Mises sur le marché
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SACRALISE. II. TROTTINAS. III. IN. REDUT.
IV. ASTRE. EPR. V. SERA. ÉVOÉ. VI. PRÉSIDIUM. VII. BELINDA.
VIII. RÉAS. FARD. IX. GRS. HIBOU. X. ENSEVELIR. XI. REED. SÉRÉ.
Verticalement 1. ST. ASPERGER. 2. ARISER. ERNE. 3. CONTREBASSE.
4. RT. RASES. ÉD. 5. ÂTRE. IL. HV. 6. LIE. ÉDIFIÉS. 7. INDEVINABLE.
8. SAUPOUDROIR. 9. ESTREMADURE.
libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3792 MOYEN
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Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
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Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
Solutions des
grilles d’hier
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RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Faible
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d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
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22 u
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
IDÉES/
La «ruée» d’Africains vers l’Europe,
une thèse sans valeur scientifique
Répondant à la tribune de l’essayiste Stephen Smith
publiée la semaine dernière dans Libération,
le démographe défend la véracité de l’étude
démographique contre des prédictions nourries
au fantasme de l’envahissement du Nord par le Sud.
Par
AFP
FRANÇOIS HÉRAN
Professeur au Collège de France,
chaire migrations et sociétés
D
ans une tribune publiée le 2 octobre
par Libération, Stephen Smith souhaite débattre avec moi du contenu
de son livre, la Ruée vers l’Europe. Il laisse
entendre que j’aurais jusque-là refusé de
discuter du fond. C’est tout le contraire.
J’ai rouvert le débat en brisant le consensus qui s’était installé. Souvenez-vous :
depuis la parution de son essai, en février,
l’affaire était entendue, l’Afrique subsaharienne allait se «ruer» vers l’Europe, au
point de constituer, en 2050, le quart de la
population européenne, voire plus de la
moitié chez les moins de 30 ans. C’était
«inscrit dans l’ordre des choses», jurait
l’auteur. La Ruée… fut célébrée dans la
presse, exaltée par le président de la République, louée par le ministre des Affaires
étrangères, primée par la Revue des
Deux Mondes et l’Académie française :
il n’y avait plus qu’à s’incliner.
Face à un tel engouement, le scientifique
que je suis n’oublie pas la leçon de Blaise
Pascal : à chacun son «ordre». C’est au géomètre de trancher des questions de géométrie et non aux «grandeurs d’établissement». En d’autres termes, une thèse qui
se veut scientifique doit être jugée scientifiquement. Stephen Smith mettait en
avant son statut d’universitaire, empruntait le langage de la démographie en parlant «du haut des pyramides des âges» (titre
du premier chapitre). Démographe, j’ai
voulu vérifier. Et pour mettre sa prophétie
à l’épreuve des faits, je suis parti d’une
source majeure ignorée de lui : la «base bilatérale des migrations», où l’OCDE, le FMI
et la Banque mondiale compilent toutes
les données existantes sur les mouvements de population reliant deux à deux
les pays de la planète.
Le résultat est sans ambiguïté. On a beau
extrapoler les courants migratoires de
l’Afrique à l’horizon 2050 en y appliquant
les projections démographiques de l’ONU,
on reste très loin de la prophétie de Stephen Smith. Même majoré d’un tiers pour
tenir compte d’une amélioration éventuelle de l’économie, le poids des Subsahariens dans la population de l’Europe avoisinerait au mieux 4 % et non 25 %, car une
minorité seulement des migrants subsahariens (environ 15 %) gagne l’Europe. La
prédiction avait beau être fracassante, elle
ne reposait sur rien.
Pour répondre à cette réfutation, le professeur Smith avait tout loisir de soumettre à
une revue scientifique de même aloi une
contre-analyse fondée sur de meilleures
données ou une meilleure méthode. C’est
la règle dans nos disciplines. Mais il préféra s’exprimer dans les colonnes du
Figaro. A l’en croire, la base mondiale des
migrations n’était d’aucun secours, je voulais figer l’Afrique dans son sous-développement, il n’y avait qu’à lire les sondages
sur les envies de migrer des Africains.
Et de dénoncer ma volonté d’«étouffer le
débat». Il devait renchérir dans Libération : le Collège de France, se plaignait-il,
lui avait infligé «le goudron et les plumes» !
J’avoue avoir lu Lucky Luke dans ma jeunesse mais je tiens à rassurer M. Smith : ces
accessoires n’ont pas leur place dans une
institution scientifique profondément
attachée à la critique des faits et à l’art de
la démonstration.
Dans un essai publié par la Vie des idées,
un site où des chercheurs analysent les
dernières parutions, j’ai tenté de comprendre d’où venait l’oracle de la ruée subsaharienne vers l’Europe. Stephen Smith était
parti d’un résultat bien connu, à savoir que
le développement économique favorise
l’émigration au lieu de la dissuader. Mais
son raisonnement basculait ensuite dans
une étrange analogie, empruntée à un éditorialiste américain : si l’Afrique subsaharienne devait rattraper en trente ans le
niveau de développement du Mexique,
alors elle migrerait autant que ce dernier.
On a beau extrapoler
les courants migratoires
de l’Afrique à l’horizon
2050, on reste très loin
de la prophétie
de Stephen Smith.
Même majoré d’un tiers
pour tenir compte
d’une amélioration
éventuelle de l’économie,
le poids
des Subsahariens
dans la population de
l’Europe avoisinerait
au mieux 4%
et non 25%.
C’est supposer que le Tchad, le Mali, le
Niger, le Burkina, le Congo ou l’Ouganda
pourraient remonter en trente ans la moitié de l’échelle mondiale du développement, alors que leur croissance démographique tant redoutée tient justement à la
persistance d’une haute fécondité.
Je soulignais enfin que la dernière partie
de l’essai de Smith reposait sur le sophisme du gâteau à taille fixe : l’Afrique ne
pourra se développer qu’au détriment de
l’Europe, car les migrants et les exilés
ponctionnent la protection sociale des
pays européens. Comme s’ils n’étaient pas
aussi des producteurs et des consommateurs, des cotisants et des contribuables,
ainsi que l’ont montré les travaux fouillés
de l’OCDE et de l’Ecole d’économie de
Paris.
Stephen Smith, dans sa tribune, ne souffle
mot de ma démonstration. Il énumère une
série de sujets dont il faudrait débattre, en
omettant soigneusement celui qui trône
en couverture : le rush des Africains vers
l’Europe. Préférant changer de terrain,
il se pose en victime d’un procès d’intention bien-pensant – une posture devenue
rituelle dans les débats actuels. Je comprends la fascination des médias pour l’affrontement des personnes. Mais le clash
ne m’intéresse pas, c’est l’administration
de la preuve qui m’importe.
Il n’est pas anodin de savoir si, oui ou non,
la migration subsaharienne se déversera
sur l’Europe d’ici trente ans au risque de
ruiner notre protection sociale. C’est oui à
coup sûr en couverture de l’ouvrage et
dans l’introduction. C’est oui peut-être
dans les pages finales, qu’aucun commentateur n’a relevées (je persiste sur ce
point), puisqu’il faudrait au préalable que
l’Afrique subsaharienne se développe à la
vitesse de l’éclair. On ne peut brandir à la
légère des prophéties aussi lourdes, qui
sont à la croisée des politiques migratoires
et des politiques sociales. Encore moins
feindre la surprise et chercher à se dédouaner quand on voit ces prédictions
nourrir le fantasme de l’envahissement du
Nord par le Sud. Stephen Smith invoque
l’éthique de responsabilité chère à
Max Weber. Mais titrer sur la «ruée» des
Africains, agiter le spectre de l’«Eurafrique» et donner des leçons aux politiques
sans autres preuves que de vagues analogies ou la métaphore du trop-plein-qui-déborde, c’est irresponsable. Son essai rencontre le succès qu’il mérite, celui qu’on
obtient en caressant l’opinion publique
dans le sens de ses peurs et en légitimant
les politiques d’opinion. C’est bien joué.
Mais qu’il ne réclame pas de surcroît la
caution des démographes ou des économistes du développement. •
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
Raphaël Glucksmann:
sortons de
l’individualisme
Dans son dernier
ouvrage,
l’essayiste
dresse une
critique du repli
égoïste
contemporain
et esquisse
un nouveau
contrat social.
RAPHAËL GLUCKSMANN
LES ENFANTS DU VIDE.
DE L’IMPASSE
INDIVIDUALISTE
AU RÉVEIL CITOYEN
Allary Editions,
220 pp., 18,90 €.
E
tonnant: il reste encore des socialistes. Pas seulement dans
les sections étiques du PS ou
chez Hamon, ce dissident qui navigue en solitaire. Non, hors les murs,
à l’extérieur des partis, avec pignon
sur rue médiatique et bonne formation intellectuelle. Tel est Raphaël
Glucksmann, militant, essayiste et,
jusqu’à une date récente, directeur
de revue, qui publie un livre indubitablement socialiste, à la fois diagnostic critique du monde tel qu’il va
et esquisse de projet politique. Il démontre ainsi, en porte-parole d’une
génération nouvelle, que cette doctrine, dont on a cent fois annoncé la
mort, produit encore des idées, des
projets et un espoir.
Son point de départ est aussi un retour aux sources. Comme Pierre
Leroux en son temps, comme SaintSimon (le comte), comme Fourier,
Glucksmann se fonde d’abord sur la
critique de l’individualisme. L’Homo
economicus des libéraux est un modèle néfaste, l’homme est un animal
social, il veut être libre mais sa liberté suppose une solidarité avec ses
semblables. Sur une base dogmatique, la domination des libéraux
depuis les années 80 a produit un
monde solitaire, désaffilié, égoïste
avant tout, pour le plus grand bénéfice des puissants de l’économie.
Comme le capitalisme du début
du XIX e siècle, celui du début
du XXIe atomise la société, crée d’insoutenables inégalités, jette l’individu isolé dans une jungle hostile qui
oblige à une guerre de tous contre
tous. Rappel précieux : la protestation élémentaire contre l’injustice
d’une société de compétiteurs enfermés dans la solitude fonde autant le
socialisme d’hier que celui de demain.
Protestation qui touche de plein fouet
le «nouveau monde» macronien. On
a cru un instant que l’équipée d’En
marche, sortant du giron socialiste, en
livrerait une forme plus centriste et
plus moderne. Erreur: c’est une plate
mouture du même libéralisme qui sé-
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
vit depuis bientôt quarante ans sur la
planète. La rhétorique des «premiers
de cordée», la longue litanie des admonestations aux pauvres, en démontre la continuité. Cette ode à l’individualisme, comme partout
ailleurs, oriente le peuple vers le mirage identitaire. Couple infernal qui
domine depuis plus d’une décennie
la vie politique. Glucksmann condamne l’un et l’autre et plaide pour la
solidarité des citoyens. Il se distingue
ainsi sans ambages des dérives de la
gauche identitaire, qui croit trouver le
salut dans l’exaltation des revendications essentialistes des minorités. A
ce jeu-là, remarque Glucksmann avec
bon sens, les minorités sont à tout
coup perdantes. Leur obsession victimaire et identitaire réveille les mêmes
tropismes dans la majorité, qui se réfugie, elle aussi, dans l’affirmation de
sa personnalité et de sa culture. Et
comme la majorité est majoritaire, les
minorités ont le dessous. Alors qu’il
n’est d’autre planche de salut pour elles que d’exiger qu’on leur applique
avec équité les valeurs universelles
dont se réclame la république. C’est
l’égalité des droits qui protège les
minorités, non leur identité.
Une république dotée d’un projet :
c’est ce qui manque si souvent aux
progressistes. Dans un style vif,
L’ «Homo
economicus»
des libéraux est
un modèle néfaste,
l’homme est
un animal social,
il veut être libre
mais sa liberté
suppose une
solidarité avec
ses semblables.
L'ŒIL DE WILLEM
u 23
fondé sur une culture politique sûre
où voisinent Hegel et Hulot, Machiavel et Rutger Bregman, Glucksmann
en donne l’esquisse : un nouveau
contrat social tablant sur la radicalisation de la démocratie, seul remède
au discrédit des élites, une stratégie
écologique enfin cohérente avec l’urgence climatique, une marche progressive vers le revenu universel, longue par nature, mais qu’il convient
justement d’entamer rapidement, un
«pacte girondin» qui rapproche le citoyen des pouvoirs. On y verra les
prémices d’un manifeste militant
– pourquoi pas ? – électoral. Raphaël Glucksmann n’est pas seulement un observateur. Il se veut aussi
acteur de la scène publique, qui
n’aime pas les tours d’ivoire. Ici et
maintenant? Le petit doigt du chroniqueur lui dit que ce livre n’est pas
seulement un essai parmi d’autres,
mais aussi une plateforme de lancement. Après tout, en démocratie,
il ne suffit pas de parler, il faut aussi
mobiliser. Positive entreprise… •
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24 u
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
IDÉES/
Marie Laguerre,
en juillet, à Paris.
PHOTO RÉMY
ARTIGES
J
e me suis battue, non pas seulement pour obtenir justice
pour mon agression, mais
pour toutes les femmes. Car quand
un homme harcèle, agresse,
humilie, blesse ou tue une femme,
c’est #NousToutes qu’il attaque. Je
me suis battue pour mettre en lumière les injustices profondes qui
affectent la vie des femmes.
Les féminicides. Les mutilations
sexuelles. Les viols. Les coups. Les
agressions sexuelles. Les insultes.
Les humiliations. Le harcèlement.
Les violences sexistes et sexuelles
sont des faits quotidiens, banalisés. Le sexisme est profondément
ancré dans nos sociétés, dans le
monde entier. C’est un combat
long, difficile, éreintant, mais ô
combien important. Il nous concerne toutes et tous. Nous ne voulons plus de cette inégalité. Les
femmes méritent mieux. L’humanité mérite mieux. Il y a quelques
jours, se tenait le procès de mon
harceleur-agresseur au palais de
justice de Paris. Comme je l’ai déploré avant l’audience, le harcèlement sexuel n’a pas été retenu
dans les chefs d’accusation. J’avais
peur que mon harceleur-agresseur
ne comprenne pas pourquoi il était
là, vraiment.
Dans un pays – et dans un monde –
où la justice est trop souvent patriarcale, j’ai beaucoup apprécié la
manière dont ce procès a été traité
par le tribunal – composé uniquement de femmes. La question du
harcèlement sexuel, harcèlement
dit «de rue» mais qui est partout
– et sexuel et sexiste avant tout – a
été placée au centre du débat. Le
prévenu a été longuement
interrogé sur ces actes de harcèlement sexuel, qu’il a tantôt niés tantôt minimisés, toujours banalisés.
Je doute qu’il en ait pris conscience mais au moins la justice a
reconnu le caractère sexiste de
cette agression. C’est en cela que ce
procès a été symbolique.
J’ai été autant incroyablement
touchée par la plaidoirie de mon
avocate, Me Noémie Saidi-Cottier,
que profondément écœurée par la
plaidoirie de la défense. Quand
mon avocate a su rappeler très justement que le harcèlement dit «de
rue» est quelque chose de tristement banal, qui influe sur la liberté des femmes partout dans le
monde, qui est générateur d’insécurité et une expression du
sexisme intégré, l’avocate de la
défense a minimisé les faits. Elle a
osé comparer mon agression à de
«vraies agressions» telles que le
viol, établissant ainsi une gradation de mauvais goût entre les différentes victimes. Je n’ai pourtant
jamais prétendu être la victime
parmi les victimes. J’ai toujours
réalisé et dit quelle chance a été la
mienne par rapport à d’autres,
«J’ai gagné
une bataille»
bien plus malheureuses, qui n’ont
eu ni soutien ni procès et dont
l’agresseur ne s’est pas arrêté à
ces violences. Et d’ailleurs, ne
voit-elle pas – ni elle ni tant
d’autres – que tout est lié quand il
s’agit de sexisme ? J’ai ainsi dû
l’écouter remettre en question ma
version des faits. Les mots du prévenu, qui avait bu de l’alcool au
moment des faits et qui a donné sa
version aux policiers plus d’un
mois après les faits, version qu’il
n’a cessé de changer depuis,
avaient à cet instant plus de poids
que les miens – pourtant confirmés par de nombreux témoins et
livrés dès le lendemain de l’agression.
Pourquoi, après les innombrables
témoignages de femmes, #MeToo,
pourquoi remet-on encore sans
cesse en question la parole des
femmes ? Les violences sexistes et
sexuelles doivent être condamnées
mais la route est si difficile pour les
victimes. #WhyIDidntReport l’il-
Par
MARIE
LAGUERRE
L’homme
qui l’avait
agressée
devant un café
cet été vient
d’être condamné :
Marie Laguerre
se dit fière d’avoir
mené son combat
contre
son agresseur,
fière de
la mobilisation
des femmes
et hommes qui
l’ont soutenue.
Pour dire stop
aux violences
sexistes
et sexuelles.
lustre parfaitement. L’avocate de la
défense a dit au sujet de mon
agresseur que le «costume de symbole des violences faites aux femmes
était un costume trop grand pour
lui». S’il ne souhaitait pas le porter,
ce costume, il lui suffisait de ne pas
harceler les femmes dans la rue. La
victimisation des harceleurs et
agresseurs doit cesser. Qu’il assume ! Tous les harceleurs et agresseurs méritent ce costume et le
portent parfaitement. Il leur sied à
ravir. Pas de solidarité pour les harceleurs et pour les agresseurs. Terminons-en avec cette impunité insultante pour toutes les victimes.
Parce que nous estimions que la
prison – telle qu’elle existe – nourrit la récidive, qu’il l’a fréquentée à
maintes reprises et qu’elle ne lui
permettra pas de prendre conscience de cette violence, nous
avons expressément demandé et
obtenu qu’il suive un stage de sensibilisation aux violences faites
aux femmes.
A la fin de l’audience, il a pourtant
clamé et assuré ne pas être sexiste.
L’homme qui a été jugé et condamné pour proxénétisme a clamé
ne pas être sexiste. L’homme qui a
été jugé et condamné pour des violences graves sur sa mère a clamé
ne pas être sexiste. L’homme qui,
en me voyant marcher dans la rue,
s’est permis de m’importuner par
des bruits à connotation sexuelle,
n’a pas supporté que je lui réponde
et a ressenti le besoin de m’agresser
physiquement, a clamé ne pas être
sexiste. L’homme qui n’a pas supporté qu’une femme lui tienne tête
a donc clamé ne pas être sexiste.
J’espère que ce stage de sensibilisation lui sera bénéfique. J’espère
que des moyens sont mis pour que
ces stages soient efficaces. J’appelle la justice à «condamner» tous
les hommes sexistes à une obligation de suivre ce stage ! Le chemin
est long pour atteindre l’égalité, et
il passera par l’éducation. Et si jamais il récidivait encore, alors j’espère que la peine sera plus lourde
et je ne serai plus de celles et ceux
qui appellent à la pédagogie mais à
la répression. Il faut qu’il comprenne.
Nous sommes 7 milliards, et pour
vivre en communauté, l’empathie
et le respect sont primordiaux.
Aujourd’hui, pourtant, les femmes
ne sont pas respectées, ici comme
ailleurs. Nous sommes trop souvent considérées comme des objets de convoitise, des objets
sexuels, des objets domestiques,
des objets décoratifs, avant d’être
considérées comme des êtres humains, dotées d’une personnalité
et d’un libre arbitre. Peu de femmes voient leur harceleur-agresseur jugé et condamné. Je souhaite
que cela change, sans avoir besoin
de vidéo, sans avoir besoin de médiatisation. Pour toutes les femmes, quelles que soient leur couleur, leur classe sociale, leur
histoire, leur âge.
Aujourd’hui je suis fière. Fière
d’avoir mené ce combat. Fière
d’être féministe. Fière de la mobilisation des milliers de personnes,
femmes et hommes, qui m’ont soutenue, ce dont je suis extrêmement
touchée et honorée. Fière de mon
avocate qui m’a soutenue et défendue. Fière que les médias aient
donné une visibilité à la réalité des
violences sexistes et sexuelles faites aux femmes. J’espère qu’ils
continueront. Nous ne voulons
plus de cette violence.
Je marcherai le 24 novembre prochain, avec, je l’espère, des millions de femmes et d’hommes,
pour dire stop aux violences sexistes et sexuelles. Un an après #MeToo, devenons #NousToutes et faisons de cette marche une marche
historique. Et surtout, je continuerai à me battre et à m’engager. •
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
u 25
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Jakarta, métropole à moteur
D
e tous les spectres qui
assombrissent l’avenir
de la capitale indonésienne, le «macet» total, blocage absolu du trafic automobile, est l’un des plus
coutumiers des prophéties
médiatiques. Longtemps
annoncé avec certitude
pour 2014, il semble finalement laisser quelque répit
aux 28 millions d’habitants de
l’agglomération, qui n’en
affrontent pas moins quotidiennement des temps de trajet dépassant souvent les
deux heures, aller simple. La
peur du macet total n’est pas
dénuée de fondements historiques: en 1998, la chute du
régime autoritaire du général
Suharto et les
mois d’émeutes
qui l’ont accompagnée n’ont-ils
pas débuté avec
d’impressionnantes files de
voitures aux
pompes à essence, après l’annonce d’une
baisse des subventions gouvernementales sur le
carburant? C’est
qu’à Jakarta, la
voiture n’est pas
qu’un mode de
déplacement,
c’est une culture
politique qui a
façonné ses territoires urbains. Dès le début des années 60, le premier président
de l’Indonésie indépendante,
Soekarno, en posa les bases
en supprimant le vieux tramway hérité des Néerlandais, et
en ordonnant le percement
de larges avenues entre les
kampung, quartiers d’habitat
dense qui occupent la plus
grande partie de la superficie
de la ville. Sous le régime de
l’Ordre nouveau, instauré
après 1965 par son successeur,
Suharto, l’agglomération fut
dotée d’un réseau d’autoroutes radiales et de périphé-
Les deux-roues
ont
démocratisé les
déplacements.
Ils présentent
l’avantage de
contourner
les grands
carrefours
embouteillés
en empruntant
les «chemins
de souris».
riques, qui favorisa l’aménagement de dizaines de villes
nouvelles destinées aux classes moyennes et supérieures
dans les périphéries de l’agglomération. Développeurs
autoroutiers et immobiliers
faisaient alors partie des cercles les plus proches du pouvoir. La voie était alors grande
ouverte à l’automobile: le
nombre de voitures particulières enregistrées à Jakarta
est passé de 200000 à la fin
des années 70 à un million
en 1995. Vingt ans plus tard,
on en compte presque
cinq fois plus. Ces chiffres
vertigineux ne doivent pas occulter une réalité plus profonde, celle de la motorisation généralisée de la société
et de l’espace jakartanais.
Cette motorisation est un processus polymorphe qui s’est
diffusé dans tous les groupes
sociaux et tous les types de
quartiers. Assurant 9% du total des déplacements, la voiture particulière reste l’apanage des classes moyennes et
supérieures à qui elle offre le
luxe de se déplacer dans un
espace protégé, extension de
l’espace domestique, à l’abri
de la chaleur et des nuisances
de la rue. Depuis les années 90, une nouvelle vague
de motorisation, beaucoup
plus intense, repose sur les
mobylettes et autres scooters.
Ces deux-roues ont démocratisé les déplacements privatifs, d’autant plus que le recours au crédit les rend
accessibles à une frange beaucoup plus large de la population. Ils présentent aussi
l’avantage indéniable de pouvoir se faufiler entre les voitures, et de contourner les
grands carrefours embouteillés en empruntant les
«chemins de souris» (jalan
tikus), les petites ruelles des
kampung. Ce sont eux, désormais, qui tiennent le haut du
pavé, représentant un peu
plus de 40% des déplacements. Paradoxalement, l’empreinte de la motorisation se
retrouve même dans l’offre de
transports publics qui, jusqu’à
présent, se caractérise par la
domination écrasante des
modes routiers: autobus,
diverses formes de minibus,
tricycles à moteur, taxis et
motos-taxis. S’il existe bien
un réseau de trains de banlieue, celui-ci n’intervient que
dans moins de 3% des déplacements. La mise en service
progressive d’un réseau de
métro, prévue à partir de 2019,
infléchira peut-être légèrement la donne, mais seulement sur quelques axes déjà
bien dotés en infrastructures
de transport et traversant
principalement des quartiers
de bureaux ou d’appartements de standing.
Le fonctionnement quotidien
d’une métropole à moteur
telle que Jakarta repose sur
deux ressources qui viennent
à se raréfier. La première est
le pétrole, dont l’Indonésie est
un producteur, mais qu’elle
s’est pourtant mise à importer
face à l’explosion de la demande. La seconde est l’espace viaire, disputé de plus en
plus âprement entre ses usagers, automobilistes et motocyclistes, transports privatifs
et publics. Lorsqu’en 2004 fut
lancée la première ligne du
réseau de bus en site propre,
TransJakarta, l’aménagement
d’une voie réservée sur le
principal axe nord-sud de la
ville provoqua un tollé général. On raconte que le gouverneur de Jakarta alors aux affaires, Sutiyoso, ancien
officier des forces spéciales
indonésiennes, craignait
tellement pour sa vie qu’il
portait en général un minirevolver dissimulé dans l’une
des jambes de son pantalon.
Qui a dit que le transport
n’était qu’un problème
«technique»? •
Par
RÉMI
DESMOULIÈRE
DR
Derrière Los Angeles, où l’automobiliste passe
plus d’une centaine d’heures dans les bouchons
chaque année, Jakarta fait partie des villes
les plus embouteillées du monde devant Mexico ou
Paris. Avec 28 millions d’habitants, des pistes de
réflexion se dessinent entre deux-roues et transports
publics.
Géographe, doctorant
à l’Inalco (Cessma)
JEUDI 11 OCTOBRE
LE LIBÉ DES
HISTORIENS
À l’occasion des Rendez-vous de
l’histoire de Blois, «Libération» ouvre
ses pages à une équipe de chercheurs
sous la direction de Michelle Perrot.
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26 u
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
«Domingo»
Le Brésil en urne out
Le jour de l’investiture du président
Lula, une famille de la haute
bourgeoisie se retrouve pour
un repas qui dégénère. Une brillante
et cruelle charge sociale qui traque
les démons d’une société s’apprêtant
à élire un populiste d’extrême droite.
Par
MARCOS UZAL
O
n peut voir Domingo
comme un prolongement
du premier long métrage
de Fellipe Barbosa, Casa
Grande (2014), film autobiographique où un adolescent élevé dans un
quartier huppé de Rio découvre l’injustice sociale à travers le mépris de
ses parents pour leurs domestiques,
dont il se sent bientôt plus proche.
Domingo (coréalisé avec Clara Linhart, qui fut successivement l’assistante et la productrice de Barbosa)
est lui aussi situé dans la haute
bourgeoisie brésilienne, cette fois-ci
dans la région de Rio Grande do Sul
où a grandi le scénariste, Lucas
Paraizo, qui s’inspire de souvenirs
d’enfance. Là encore, l’enjeu politique du film est de désigner les
immenses écarts entre les générations, les classes et les communautés, écarts qui constituent la
part la plus violemment archaïque
de la société brésilienne. Mais ici
le point de vue est plus ouvertement
sarcastique.
L’action se déroule en une seule
journée, celle du 1er janvier 2003,
date à laquelle Lula a pris ses fonctions de premier président brésilien
issu de la gauche. Ce jour-là, les
membres d’une famille de la haute
bourgeoisie se retrouvent dans
leur maison de campagne pour un
repas dominical organisé par Laura,
la matriarche du clan. Pendant
que la télévision diffuse les images
et discours de l’investiture de Lula,
la réunion familiale se délite dans
l’alcool, les désirs mal contrôlés,
les névroses et de vieux secrets,
tandis que les domestiques se
libèrent en silence, résistent en
rechignant à la tâche.
PRIVILÈGES
Quinze ans plus tard, entre deux
tours d’une élection présidentielle à
haut risque, le film fait résonner un
passé récent, dont le bilan reste encore à faire, avec un présent très incertain, qui semble avoir déjà liquidé
ce passé (Lula est en prison, l’extrême droite est aux portes du pouvoir). La lecture allégorique est
claire : cette famille représente la
persistance d’un vieux Brésil, héritier des grands propriétaires terriens
et des esclavagistes (Rio Grande do
Sul porte encore la mémoire de l’esclavage, plus que n’importe quelle
autre région du Brésil), figé dans ses
privilèges comme si rien n’avait
changé alors que le pays est précisément en train de tourner une page
essentielle de son histoire politique
et sociale. Le film parvient à dépasser le schématisme de la situation en
observant combien les tensions entre ce qui demeure et ce qui évolue
passent dans le quotidien, le trivial,
par le corps et les gestes plus que
dans les discours, et jusque dans la
violence des libidos qui s’éveillent au
cœur de la moiteur d’une fin d’aprèsmidi arrosée au champagne.
Le film accumule une succession
d’instants, de détails, plus ou moins
théâtraux selon les personnages et
leur degré d’ivresse, qui finissent
par constituer le tableau parcellaire
d’une famille décadente – toutes
proportions gardées, on pense à la
Ciénaga de Lucrecia Martel, référence revendiquée par les auteurs
(lire ci-contre). Si les cinéastes n’évitent pas toujours certaines lourdeurs, celles-ci sont vite emportées
par la vitalité d’une mise en scène
qui privilégie les longs plans où se
déploient les mouvements des acteurs. Dans les scènes d’extérieurs,
la profondeur de champ permet
parfois une étonnante accumulation de personnages, de gestes et de
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
u 27
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«
Laura la matriarche
(Itala Nandi, à g.) et sa
famille sont brutalement
confrontés à un séisme
politique radical. PHOTO
CINÉMA/
CONDOR DISTRIBUTION
«Aujourd’hui, nous, gens de
gauche, avons peur du fascisme»
che, qui avons peur. Du fascisme. Le Brésil, dans
son histoire, a déjà flirté quelquefois avec le fascisme. Notre constitution, qui date des années 30, vient d’une inspiration proche de ça.
Ce n’est pas si nouveau pour nous, des présidents populistes à la dictature militaire. Mais
on n’a jamais eu affaire à quelqu’un qui verbalise de manière si décomplexée ses préjugés et
omingo est le troisième long métrage sa violence. J’espère que, comme la peur des
réalisé par Fellipe Barbosa, après les en- personnages du film voyant arriver la gauche
thousiasmants Casa Grande et Gabriel au pouvoir, nos craintes ne seront pas confiret la montagne. Il le cosigne cette fois avec Clara mées. Que le pays ne sera pas détruit s’il gagne,
Linhart, qui avait déjà contribué aux précédents car je veux croire qu’il n’a pas encore gagné.
et été assistante réalisatrice sur une vingtaine C.L.: En 2002, la grande menace qu’on brandisde films, du superbe les Bruits de Recife de Kle- sait, c’était que l’on devienne Cuba. Aujourd’hui,
ber Mendonça Filho à OSS117 : Rio ne répond l’extrême droite surfe sur la peur que le PT [Parti
plus. Libération les a rencontrés, passablement des travailleurs] fasse du pays un Venezuela. Ce
sonnés, au lendemain du premier tour de l’élec- qui est risible, puisque la première prédiction
ne s’est pas réalisée, et la politique de Lula a été
tion générale brésilienne.
A l’heure de l’élection probable du candidat bonne pour toutes les classes sociales au Brésil.
d’extrême droite Jair Bolsonaro à la tête du Pendant les années glorieuses du PT, 32 millions
Brésil, quel est pour vous le sens de reve- de personne sont sorties de la famine. Le gouvernement a fait tourner le pays à base de ventes
nir, via votre film, à l’orée de l’ère Lula ?
Fellipe Barbosa: C’est très fluctuant, le sens. de voitures, de frigos, de téléphones, si bien que
Le film ne me raconte pas forcément la même tous ces gens se sont endettés et ont ensuite pâti
chose qu’à l’auteur du scénario, qui l’a écrit de la crise mondiale, qu’ils associent au gouveren 2005, ou qu’à l’heure de son tournage il y a nement PT avec un ressentiment terrible. Il n’y
un an. Si on nous avait dit alors qu’on en serait a que deux secteurs qui ne soient pas en crise au
Brésil aujourd’hui: l’agriculture et l’audiovisuel
là aujourd’hui…
Clara Linhart : Bien qu’il soit député depuis –le cinéma doit sa bonne santé au PT qui l’a doté
vingt-huit ans, Bolsonaro est apparu pour beau- d’un système d’autofinancement à la française.
coup de Brésiliens le jour de la destitution de Mais par ailleurs, il y a la question très grave de
Dilma Rousseff. C’était une horreur: ce jour-là la violence, des meurtres. Bolsonaro vend la fin
de la violence, sur le projet que tout
on a entendu nos députés dire
qu’ils votaient contre elle «pour
INTERVIEW le monde puisse avoir une arme
pour protéger sa famille. Et ça séma famille», «pour Dieu», «pour
mon pays», etc. Lui a déclaré voter «en l’honneur duit fatalement beaucoup de gens dans les quardu colonel Ustra, terreur de Dilma Rousseff», qui tiers défavorisés et les favelas, qui sont les plus
avait torturé en personne Dilma sous la junte exposés au problème.
militaire, et dont on sait aujourd’hui qu’il était F.B.: Beaucoup de gens, y compris parmi mes
connu pour enfoncer des rats dans le vagin des amis très éduqués, se sont laissé persuader qu’il
femmes enceintes. C’est comme ça que beau- pouvait résoudre leurs problèmes, ou plutôt récoup de gens ont découvert Bolsonaro. On pondre à leurs peurs, notamment de la violence,
n’aurait jamais pu imaginer alors qu’il serait alors qu’ils ne souscrivent pas du tout aux dédeux ans plus tard l’homme politique le plus clarations haineuses de Bolsonaro pour les homosexuels ou les femmes par exemple. Il faut
puissant du Brésil.
F.B. : Ça devient presque ironique. A l’époque dialoguer avec eux, sans stigmatisation, sinon
de l’élection de Lula qu’évoque le film, il y avait ce sera perdu.
cette peur chez les classes fortunées que le Bré- C.L. : Il y a un texte qui circule, qui me parle
sil devienne une dictature du prolétariat, un beaucoup, qui dit qu’il faut abandonner la culpays communiste, ce qui n’est évidemment pas ture du «non» pour s’en sortir. Cela fait des anarrivé. Et aujourd’hui c’est nous, gens de gau- nées que tous nos slogans disent «non». On a
Coauteurs de «Domingo»,
Fellipe Barbosa et Clara Linhart
détaillent les raisons qui
les ont poussés à faire ce film,
et commentent le contexte
politique inquiétant au Brésil.
D
sons s’entrecroisant dans un même
cadre. Lorsqu’il s’agit de souligner
les signes d’un mépris de classe et
les manifestations d’un machisme
ou d’un racisme endémiques, les cinéastes font preuve d’une évidente
ironie, ce qu’évitaient subtilement
les précédents films de Barbosa.
ACIDITÉ
C’est peut-être la limite de Domingo,
sa part de facilité. Mais heureusement cette acidité ne vire jamais au
jugement hautain, ne répond pas au
mépris simplement par le mépris,
probablement parce que le scénariste et le coréalisateur viennent
eux-mêmes du milieu qu’ils dépeignent et que leur regard n’est jamais
totalement dénué d’empathie. Ni,
peut-être, d’un espoir, qu’incarnerait l’indépendance des plus jeunes
enfants, occupés à des jeux inconsciemment subversifs. •
DOMINGO
de FELLIPE BARBOSA
et CLARA LINHART
avec Itala Nandi,
Camila Morgado… 1 h 28.
)250$7,21 &217,18(
ŠFROH 6XSªULHXUH GH 5ªDOLVDWLRQ $XGLRYLVXHOOH &OTFJHOFNFOU 4VQÊSJFVS 5FDIOJRVF 1SJWÊ
dit: «Il n’y aura pas de coup d’Etat», mais Dilma
a été destituée ; «Il n’y aura pas de Coupe du
monde», mais elle a eu lieu au Brésil. Ça ne marche pas. La militance démocratique doit trouver
une manière de dire «oui», notamment dans notre réponse aux inégalités sociales.
Qu’est-ce qui a présidé à la caractérisation
de la famille riche de Domingo, notamment
par le prisme des tensions sexuelles ?
F.B.: Je crois que cela vient vraiment des souvenirs d’enfance du scénariste, dont c’était l’un
des premiers scripts, écrit en 2005. Lui s’identifie, je pense, au petit garçon qui s’habille en fille
dans le film, et je crois qu’il est très sensible à la
question de la sexualité comme vecteur d’oppression. Le scénario allait encore plus loin sur
ce thème, mais nous l’avons pas mal changé au
tournage parce qu’il y avait un désir de l’équipe
d’aller ailleurs, d’offrir par exemple un autre
épilogue aux personnages des domestiques.
C.L.: Il y a sans doute aussi en creux un dialogue avec un certain cinéma brésilien des années 70, qui parlait beaucoup de sexe mais pas
du tout dans une perspective sociale. Par
ailleurs, cette famille, telle qu’on la découvre
dans ses rites et activités, est emblématique de
ce puissant courant que l’on appelle «Bancada
BBB» pour «Balles, Bœuf, Bible», qui structure
le mouvement conservateur au Brésil. Et le succès de Bolsonaro vient de là.
Au-delà de ses résonances, Domingo prolonge vos deux premiers films, qui étaient
déjà des portraits de la bourgeoisie et de sa
relation aux plus pauvres, mais le ton est
plus dur et les rapports plus conflictuels.
F.B.: Deux choses m’ont séduit dans ce projet.
D’une part, m’emparer du scénario d’un autre
et le réaliser avec Clara, en associant l’équipe et
les acteurs de manière démocratique, très horizontale, dans les modalités du tournage comme
la réinvention des scènes sur le plateau. C’était
un challenge qui me plaisait beaucoup. Ensuite,
alors que mes premiers films dépeignaient la
culpabilité bourgeoise avec toujours l’espoir
d’une réconciliation, dans Domingo c’est le contraire : on est allé vers la vengeance des opprimés. Je ne m’en suis rendu compte que bien
après le tournage, mais ça traduit quelque chose
de notre temps, à la polarisation de la société
brésilienne et la montée de cet esprit vindicatif
auxquelles on assiste depuis quelques années.
Recueilli par JULIEN GESTER
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ZĠĂůŝƐĂƚĞƵƌ ƵĚŝŽǀŝƐƵĞů
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
Libération Mercredi 10 Octobre 2018
CINÉMA/
«Girl», réussite
d’un nouveau genre
Récit de la transition d’une ado dans
l’univers codé de la danse classique,
le premier film du jeune Belge Lukas
Dhont, Caméra d’or à Cannes, échappe
au mélo plaintif. Mais pas aux
habituelles mortifications du corps.
E
st-il enfin possible d’inventer un
héros trans sans que le film se
focalise sur la douleur ? En 2018,
c’est-à dire pas en 1968 à l’époque où
toute transition de genre était un chemin
de croix inouï, est-il possible et souhaitable d’écrire sur la transition de genre
ou de sexe de manière dépolitisée? Parce
qu’il répond d’abord par l’affirmative,
parce qu’il ambitionne de prendre un
virage, celui qui nous mènera dans
un XXIe siècle où l’enjeu ultime des fictions ne serait plus de lutter contre la
transphobie, parce qu’il semble en premier lieu militer pour le droit des trans
à jouir de multiples genres narratifs (et
plus seulement celui du mélo poignant
et souffreteux) le premier long métrage
du jeune cinéaste belge Lukas Dhont,
27 ans, a subjugué les spectateurs du Festival de Cannes, au point de repartir avec
la Queer Palm, la Caméra d’or et le prix
d’interprétation «Un certain regard»
pour le jeune et magnifique acteur/danseur Victor Polster (lire ci-dessous).Et en
effet, Girl prend illico ses distances avec
les attendus du drame social misérabiliste. Il se déploie comme un portrait
introspectif distingué, cadré serré sur
«Lara», née «Victor», une adolescente de
15 ans qui rêve non seulement d’être une
fille, mais aussi un certain type de fille.
Décontraction. Elle condense dans
ses traits botticelliens, dans la réserve
émotionnelle de ses paroles, dans l’élégante introversion de ses regards, une
idée de la féminité telle qu’on la valorisait dans la comtesse de Ségur ou la
campagne Vuitton pour son parfum «Attrape-Rêves». Ainsi, elle épouse parfaitement la principale qualité du métier
auquel elle se destine : intuitivement
Victor Polster: «J’ai
vécu un choc parce que
j’aimais me voir en fille»
Elève au Ballet d’Anvers,
l’acteur de 16 ans qui tient le
rôle principal du film «Girl»
s’est investi avec intensité
dans son travestissement.
V
ictor Polster, jeune étudiant à l’Ecole
royale de Ballet d’Anvers, avait 14 ans
lorsqu’il a été choisi pour incarner Lara
à l’écran, rôle pour lequel il a remporté un prix
d’interprétation dans la sélection «Un certain
regard» à Cannes. Il explique à Libération son
expérience du tournage, sur lequel il a notamment dû apprendre à danser sur pointes et à
travailler sa voix, lui qui n’est pas transgenre.
Rencontre.
«Ce qui m’a motivé à passer l’audition, comme
mes camarades de l’école, c’était la collaboration avec Sidi Larbi Cherkaoui, le chorégraphe
qui a été engagé sur le film. L’équipe cherchait
des figurants, on ne connaissait rien du thème.
Quand Lukas m’a expliqué le rôle, il s’est bien
moins focalisé sur la dimension “transgenre”
que sur les relations familiales, celles entre Lara
et son père notamment. C’est sur leurs scènes
à eux que j’ai auditionné, dans une atmosphère
très relax puisqu’on était chez Lukas et qu’il
filmait avec son téléphone portable pendant
que nous improvisions une scène dans la cuisine. Durant le tournage, en revanche, il y a
eu des moments plus perturbants, comme la
scène de danse où je suis au bord des larmes.
Comme je n’arrivais pas à jouer l’épuisement,
je me suis épuisé pour de vrai et je ne pensais
pas qu’un jour je pouvais atteindre ce genre
d’état avec la danse.
«Si j’avais dû faire des allers-retours entre
Victor et Lara tout le temps, ç’aurait été trop
fatigant. Pendant le tournage, j’étais une fille
24heures sur 24. Ça a été compliqué de faire le
trajet inverse, d’ailleurs, de retourner à Victor,
d’un seul coup, d’enlever les extensions de cheveux, etc. J’ai vécu un choc, parce que j’aimais
bien ça, me voir en fille: je savais que c’était sur
une période courte, donc j’en ai beaucoup profité. Marcher avec des talons par exemple,
ça m’aidait beaucoup à changer mentalement.
J’ai rencontré plein de gens en transition qui
étaient en train de changer leur voix chez l’orthophoniste chez qui je devais me rendre pour
transformer aussi la mienne. On parlait de
leur quotidien, des métamorphoses physiques
concrètes, c’était super intéressant. A l’école,
aussi, ça a pris un moment avant de redanser
tout à fait en tant que garçon.
«En danse classique, les cours des filles et
des garçons sont séparés. Les pas ne sont pas
les mêmes, les ports de bras et de tête non plus.
J’ai dû apprendre non seulement à danser
sur pointes, mais aussi à bouger les bras ou le
buste un peu différemment. Ce qui est intéressant pour un danseur, même si je préfèrerais
plus tard travailler dans la danse contemporaine. Déjà, les corps ne sont pas genrés, ils
sont neutres. Surtout, c’est un monde plus
grand à explorer, où l’on touche à beaucoup
d’autres disciplines. En Belgique, il y a beaucoup de bons artistes pour lesquels j’aimerais
travailler, comme Peeping Tom ou bien sûr
Anne Teresa De Keersmaeker. J’ai fait un stage
dans son école P.A.R.T.S. [Performing Arts Research and Training Studios], cet été, qui était
très chouette. J’ai eu d’autres propositions du
côté du cinéma, oui, mais pas de choses qui
m’intéressent suffisamment pour interrompre
mes études pendant deux mois pour le tournage. C’est pour ça que je ne cherche pas de
rôles pour l’instant. Mais dans le futur, oui,
j’aimerais beaucoup revivre ce genre d’expérience.»
Recueilli par È.B.
Victor Polster interprète dans Girl le rôle de Lara, qui rêve de devenir danseuse.
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Raquel (Elle Fanning)
et Roy (Ben Foster),
duo de misfits dans
un bain de chromo.
PHOTO LES BOOKMAKERS.
THE JOKERS
gracieuse, elle sera une grande danseuse
classique. Tout, autour d’elle, semble
l’accompagner dans ce projet, de la manière la plus molletonnée qui soit. En dépit de la violence de certaines camarades
–laquelle n’est pas niée mais reste en second plan– Lara est presque une enfant
gâtée sur le chemin de la transition de
genre: un père exemplaire en tout point,
enveloppant sans surjouer la décontraction (interprété par l’excellent Arieh
Worthalter), une prestigieuse école de
danse qui accepte de la former dans la
classe des filles et non celle des garçons,
un corps médical dénué de tout jugement moral ou de tentative d’infantilisation. En somme, un entourage tout à fait
convaincu, contrairement à elle-même,
que Lara est déjà bien une jeune fille,
même si son opération n’a pas encore eu
lieu. Cette façon d’évacuer la violence extérieure des plans centraux, en multipliant les contre-pieds, fait naître un espoir un peu fou. Celui de voir la caméra
se concentrer sur autre chose, débarrassée qu’elle est du souci de dénoncer, de
compatir et de militer. Par exemple, se
concentrer sur tout ce qui, dans la métamorphose, n’est pas médical et tient de
l’artisanat, sur la mystérieuse fabrication
du féminin et du masculin, sur les manières d’incorporer d’autres gestes et de
se voir les acquérir. Sur ce terrain, Lukas
Dhont a choisi l’environnement parfait.
Le milieu de la danse classique, en effet,
parle de lui-même, non seulement de la
manière de «genrer» les mouvements,
mais aussi des façons de plier ses membres à un idéal de beauté, de transformer
un corps naturel en un corps artificiel.
Zigouillage. Aussi, le réalisateur n’a
pas non plus choisi n’importe quelle
tranche d’âge. Si bien que Girl est l’histoire d’une triple transition : celle qui
transformera tout à fait Lara en fille, celle
de l’adolescence, et celle de l’apprentissage de la danse. Trinité rêvée: même pas
besoin d’en faire des tonnes sur la première transition, les deux autres en parlent déjà de manière métaphorique! Oui
mais en fait non. C’est du moins la très
belle piste que prend la première partie
du film, lorsqu’on suit les épaules un peu
trop carrées de Lara chercher leur place
dans l’unisson des danseuses, par exemple. Durant ce laps de temps, franchement brillant, seule une petite overdose
de bon goût (une perfection un peu
fayotte, bien peignée à coup de lumières
saumonées, de blondeur évanescente, et
de découpage irréprochable, patient, pas
bavard) nous empêche de crier tout à fait
au génie.
Disons qu’on s’est souvent ému, aussi
parce que les relations père/fille sont admirablement mises en scène, jusqu’à ce
que le film renonce finalement à son
projet. Mais peut-être l’avions-nous mal
compris? Lara a tout pour vivre sa transition de la moins pénible des manières et
pourtant elle souffre le martyre. Soit.
Mais elle souffre jusqu’à ce que le malêtre s’installe finalement, donc inéluctablement, comme sujet central du film
pour nous servir alors les incontournables scènes de mortification des chairs,
de zigouillage de bite à coup de ciseaux,
le tout magnifié par le philtre rose poudré instagrammisant de la photo. Lukas
Dhont est suffisamment raffiné pour ne
pas sombrer dans le dolorisme, mais son
beau film aboutit tout de même au constat suivant : que la punition ne vienne
pas des autres, mais de soi-même, c’est
toujours elle dont il est question.
ÈVE BEAUVALLET
PHOTO KRIS DEWITTE. FOTOWARE.
GIRL de LUKAS DHONT
avec Victor Polster,
Arieh Worthalter... 1 h 45.
«Galveston», fuite futile
Pour son premier
film tourné
aux Etats-Unis,
Mélanie Laurent
dépeint la cavale
de deux paumés
dans une intrigue
convenue et
trop référencée.
A
35 ans, Mélanie
Laurent parvient à
mener de front une
carrière française et une ascension américaine, entamée en particulier avec son
rôle dans Inglourious Basterds de Tarantino en 2009.
On apprenait en août
qu’elle figurait au casting
de la plus grosse production Netflix en cours, un
film d’action de Michael
Bay, Six Underground, au
côté de Ryan Reynolds et
Dave Franco. Galveston est
le premier long métrage
qu’elle réalise outre-Atlantique avec une production
et un casting américain,
mais c’est déjà son quatrième film signé en l’espace de neuf ans après les
Adoptés, Respire, Demain
(le docu écolo coréalisé
avec Cyril Dion) et Plonger
(un bide avec Gilles Lellouche qui a fini à moins de
35 000 entrées). D’autres
auraient sans doute dû accuser ce déboire mais elle
était déjà sur le coup suivant.
Adapté d’un roman de Nic
Pizzolatto (créateur de la
série True Detective), Galveston raconte la fuite sanglante d’un couple de fortune. Roy (Ben Foster) est
une crapule en plein flip,
il crache ses poumons, se
pense atteint d’un cancer
qu’il refuse de soigner.
Piégé par son commanditaire mafieux, il réchappe
d’un traquenard en emportant avec lui la délicate Raquel (Elle Fanning), prostituée écorchée vive, et sa
petite sœur. Les motels, les
bars, les entrepôts, les routes, les terrains vagues :
le film aligne les signes
reconnaissables d’une
americana éternelle, ici
surphotographiés en de
soigneuses reproductions
d’un imaginaire d’emprunt. Les duos de misfits
devraient nous toucher,
mais ils flottent dans un
bain de chromo plus qu’ils
ne s’incarnent au gré de
péripéties téléphonées. La
cinéaste essaye manifestement de renouer avec des
modèles qui ont façonné
ses goûts tels que True Romance de Tony Scott ou
Sailor et Lula de David
Lynch. Soulever cette
lourde mythologie du sol
où elle s’enracine en débarquant en pure touriste était
un pari risqué. On ne peut
pas dire qu’elle ne se donne
pas du mal pour y arriver
mais le compte n’y est pas.
D.P.
GALVESTON
de MÉLANIE LAURENT
avec Ben Foster,
Elle Fanning… 1 h 31.
ÉVÉNEMENT PETER BOGDANOVICH
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
CINÉMA/
«Venom»,
vénéneux
navet
Cadeau empoisonné,
le héros dégoulinant de
Marvel échoit à Ruben
Fleischer, qui accouche
d’un film sans saveur
ni originalité.
«V
enom est gangrené par
le poison de la monotonie», avertit Peter Bradshaw, critique au Guardian. Le Hollywood Reporter évoque un film «en
manque d’imagination». Le
New York Times statue : «Les excentricités doucereuses de Venom ne
suffisent pas à distinguer ce film de
super-héros de ses frères, celui-ci ne
fait que retomber dans une traditionnelle orgie onéreuse de bruits, de
fureur et vannes habituelles.»
Quoi qu’on en dise, le Venom de Ruben Fleischer (réalisateur de Bien-
Venom est la version maléfique de Spider-Man. PHOTO SONY PICTURES
venue à Zombieland) se hisse pour
sa première semaine de sortie en
tête du box-office américain, faisant
un petit pied de nez au tandem
Gaga-Cooper (et leur A Star Is
Born). Une autre rumeur outre-Atlantique promet que le film serait
tellement mauvais qu’il en deviendrait in fine… plutôt bon. Pire cauchemar ou heureux nanar ?
Molard. Ni incroyable donc, ni total loser, la créature marvelienne
Venom, nemesis et version maléfique de Spider-Man, se retrouve portée à l’écran par Sony Pictures, avec
la bénédiction de Marvel Entertainment. L’acteur américain Tom
Hardy y interprète (mal, très très
mal) le journaliste Eddie Brock. Ce
dernier tente de dévoiler les méfaits
d’une compagnie qui exerce de terribles essais de laboratoire pour
coupler une forme extraterrestre,
molard noir rampant baptisé symbiote, aux êtres humains.
La première partie du film pose longuement ce décor : Brock échoue,
perd son job, sa copine (Michelle
Williams), sa route vers la sobriété…
Lot de consolation : il repart sans
vraiment le savoir avec sa jolie créature de l’espace, le symbiote Venom, digne d’une soirée SM qui
aurait très mal tourné, avec qui il ne
fait –presque– plus qu’un. Avec ses
filets de toiles noires extensibles et
sa gueule de clébard transgénique
contaminé par la rage, on vire au
possible film de série Z. Une voix
extrêmement caverneuse (à l’instar
d’un Christian Bale sous masque de
Batman) surgit de nulle part. Le
gros parasitage – en voix off – résulte de la fusion progressive entre
l’hôte et l’alien. La tessiture risible
marque une contamination de plus:
celle d’un blockbuster comme pris
dans les filets de sa propre connerie.
Marshmallow. «Des yeux ! Des
poumons! Du pancréas! Tellement
de petits snacks, tellement peu de
temps!» hurle Venom avant de dégoupiller des têtes en tous sens. Puis
la créature au but maléfique –bousiller la planète entre autres choses–
se fait finalement sympathique. Personne ne semble outre mesure tomber des nues face au caractère surréaliste de l’événement.
Brock-Hardy et Venom se disputent
plus comme un vieux couple se tirant les cheveux, au sein d’un seul
et même corps, jusqu’à se distordre
tel un marshmallow fondu au-dessus du feu. L’allégorie (volontaire?)
affleure: un super-héros serait un
être qui se débat avec sa part de poi-
son, de greffe, de Marvel, de Sony,
de Disney… capable d’en tirer de
grands pouvoirs, et d’aller vers son
autodestruction. Si Hardy se distingue en pitre speedé, le reste du film
étend sa toile molle de péripéties attendues (d’autres méchants,
d’autres petites blagues nulles, des
explosions, une fin qui indique une
suite) ne lui laissant que peu de
temps pour peaufiner cette prestation inattendue à l’état (encore) de
brouillon. On se console avec des
scènes furieuses qui piquent les
yeux, des combats élastiques et vertigineux… Tout cela est si superficiel
que l’on en ressort une fois de plus
bien trop indemne.
JÉRÉMY PIETTE
VENOM de RUBEN FLEISCHER
avec Tom Hardy, Michelle
Williams… 1 h 52.
«RBG», dernière icône progressiste à la Cour suprême
Portrait coupde-poing de
l’éminente juge
Ruth Bader
Ginsburg, ce docu
met en lumière
son combat
farouche pour
l’égalité des sexes.
U
ne «sorcière», un
«zombie», bref un
«être humain répugnant» –non, des documentaristes nord-américains
n’ont pas tout à coup décidé
de s’intéresser à Marine
Le Pen, mais plutôt choisi
d’entamer leur documentaire
consacré à la combattante
des droits des femmes aux
Etats-Unis, la juge de la Cour
suprême Ruth Bader Ginsburg, en partageant ce florilège d’insultes reçues par
l’intéressée au cours de son
demi-siècle de luttes. A
85 ans, épaules voûtées et visage fripé comme une noix,
«RBG» (c’est son surnom) est
l’une des dernières «stars» de
la gauche progressiste dont
l’histoire, telle qu’elle la déroule dans le film, est instructive à plus d’un titre.
D’abord par le bref rappel des
inégalités crasses qui accablaient les femmes nordaméricaines dans les années 60 et 70, et contre quoi,
redoutable stratège politique, RBG se battit «step by
step», c’est-à-dire en enchaînant les victoires à la Cour
suprême alors qu’elle n’y siégeait pas encore, jusqu’à ce
que des lois fondamentales
soient passées en faveur de
l’égalité femmes-hommes.
Utile aussi cet autre rappel,
moins enthousiasmant,
qu’en 1993, date de sa nomination par Bill Clinton à la
Cour suprême, les audiences
de confirmation s’étaient dé-
Ruth Bader Ginsburg, alias RBG. FOTOWARE
roulées dans un climat de tolérance et de civilité bipartisane qui semble aujourd’hui
tristement ahurissant, dès
lors qu’un candidat soupçonné de viol peut emporter
la mise en larmoyant de manière obscène autour de son
amour de la bière – cf. la récente audition de Brett Kava-
naugh. Mais la Cour suprême
n’est plus composée quasi
équitablement d’âmes de
droite et de gauche, comme
elle l’était au moment où
RBG fut nommée, et où cette
dernière pouvait s’accommoder d’une confortable position centriste. La Cour a viré
dangereusement à droite,
faisant planer toutes sortes
de menaces sur les droits
fondamentaux (par exemple,
le droit à l’avortement), obligeant RBG à se déporter carrément sur sa gauche –autre
terrible enseignement de ce
film.
A cette aune, c’est tout le
parcours de cette fille d’immigrés juifs d’Odessa, qui a
sué sang et eau à la faculté
de droit de Harvard (une
des seules femmes face à
500 hommes) avant de se
voir refuser l’accès à tous les
grands cabinets new-yorkais,
qui en devient histoire exemplaire, chaque témoin face
caméra (historien, fils, fille,
avocat…) apportant son lot
d’anecdotes alimentant la
légende, sur fond de musique
parfois excessivement sentimentale. RBG est devenue
une icône pop, héritant du
surnom «Notorious RBG» en
référence au rappeur Notorious BIG, et son visage et
chignon ornent désormais
nombre de tee-shirts et tatouages (sans parler d’un
personnage sur Saturday
Night Live).
C’est sympathique, mais se
dessine par là et en creux
une absence, celle d’une opposition solide qui ferait bloc
à Trump, et dont le manque
fait s’accrocher plus encore à
cette icône. Plutôt que de lui
consacrer des blogs, se dit-on
alors que le documentaire
touche à sa fin, ces jeunes
énamourés feraient mieux
d’aller étudier le droit et fourbir leurs armes face à la déferlante droitière qui menace
de s’écraser sur eux. A moins
bien sûr que de nombreuses
femmes lui aient emboîté
le pas, et que ce film ne s’en
soit pas fait l’écho.
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
RBG de BETSY WEST
et JULIE COHEN (1 h 38).
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Libération Mercredi 10 Octobre 2018
TICKET
D'ENTRÉE
FILM
SEMAINE
ÉCRANS
1
752
801 872
A Star Is Born
1
338
283 052
837
283 052
La Nonne
3
388
176 041
454
1 131 133
Alad’2
ENTRÉES ENTRÉES/ÉCRAN
1 066
CUMUL
801 872
Upgrade
1
123
48 969
398
48 969
La Prophétie de l’horloge
2
345
136 221
395
379 466
Nos Batailles
1
163
64 254
394
64 254
La Saveur des ramen
1
72
22 357
311
22 357
I Feel Good
2
370
111 634
302
316 565
Toujours à l’affiche après sept semaines d’exploitation, le film
BlacKkKlansman de Spike Lee pointe à 1 230 513 spectateurs,
soit son plus gros succès en France. Après cinq semaines à
l’affiche, l’excellent Shéhérazade cumule 122 864 spectateurs.
La grosse production historique Un peuple et son roi est définitivement à la peine (205 858 entrées en deux semaines). Le nouveau Philippe Faucon, Amin, avec 23 066 spectateurs en exclusivité, ne peut espérer avoir le même succès que Fatima en 2015.
(SOURCE : «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU DIMANCHE 7 OCTOBRE)
«Dilili», les accords d’Ocelot à Paris
Tout à son séduisant parti pris
esthétique mêlant dessin animé,
images 3D et photos de la Belle
Epoque, le créateur de «Kirikou»
se perd en révérences.
D
ilili s’ouvre sur un pied de nez. L’image
d’une petite enfant noire qui aide sa mère
à préparer à manger devant une case.
Evocation directe de Kirikou, qui a fait de Michel
Ocelot un des grands noms de l’animation française, cette scène est un trompe-l’œil, puisque le
groupe de Kanakes n’est pas chez lui mais exhibé
en plein Paris de la Belle Epoque, façon «bons
sauvages». La petite Dilili ne tarde pas à se faufiler hors de son enclos pour aller converser avec
son ami Orel, petit livreur en triporteur.
La vie et la ville se révèlent alors et avec elles un
univers graphique qui fait exception: mélange
de dessin animé et de 3D voyante, le tout plaqué
sur des décors photographiés. Michel Ocelot s’est
toujours distingué par ses partis pris esthétiques,
loin des standards de l’époque. Il y a eu Kirikou,
puis la volte-face Princes et Princesses, théâtre
d’ombre en papier découpé, avant que les mêmes
silhouettes plates se fondent à l’image de synthèse d’Azur et Asmar, conte moyen-oriental
scintillant.
Parfaitement étranges et portant néanmoins la
marque familière d’Ocelot, les images de Dilili à
Paris sont à la fois totalement cohérentes et irrémédiablement exogènes. Tous les éléments se
fondent entre eux sans se dissoudre, et Dilili est
toujours en tension, pris entre de beaux mouvements dessinés et la véracité figée de la photo. Les
personnages sont en trois dimensions mais représentés de face et sans ombre, ce qui leur confère
un aspect fait main. Le choix de tons assez doux
plutôt qu’un noir pour dessiner les contours des
personnages donnant un aspect «couleur
Michel Ocelot est un grand fan de Mucha. PHOTO MARS FILMS
directe» très élégant. L’exercice de funambule
visuel accapare tellement –sans qu’on parvienne
à trancher si la collision est splendide ou atroce,
ce qui, d’expérience, plaide plutôt pour un
sublime auquel notre œil n’est pas fait – qu’il
éloigne du film et de son intrigue.
Fort heureusement, le récit yoyote une heure durant, expédiant Dilili et son jeune ami sur les traces des Mâles-Maîtres, un cercle secret qui terrorise la capitale en kidnappant des fillettes. En
guise d’enquête, le film se contente de promener
sa petite héroïne à robe de poupée d’un salon
parisien à un autre, où elle rencontre Pasteur,
Picasso, Proust, Satie, Toulouse-Lautrec et le
Tout-Paris qui détient des informations essentielles afin de démasquer la cabale… Dilili à Paris se
déploie dans cette accumulation de révérences
organisées par un tour-opérateur fétichiste de
Mucha. Si l’on comprend la tentation qu’il y a
à souligner le rôle des grandes femmes, Ocelot
insiste tellement à donner le beau rôle à Emma
Calvé, Louise Michel, Camille Claudel ou Sarah
Bernhardt qu’il laisse imaginer un monde des
arts et des sciences préfigurant une sorte d’âge
d’or imaginaire de la parité.
Mais c’est précisément en questionnant l’égalité
homme-femme qu’Ocelot parvient à se libérer
de ce name dropping furieux et redevient un formidable créateur d’images au moment de résoudre son intrigue. Sans trop révéler la fin, on se
contentera de dire que derrière les rapts se dessine un projet de soumission des femmes, littéralement écrasées. Dilili se mue alors en émissaire
d’une libération des corps, œuvrant pour que les
prisonnières puissent se tenir droites. L’affaire
d’une vingtaine de minutes s’esquisse un autre
film, vestige probable d’un projet nommé «l’Ile
des hommes» dans lequel le cinéaste pensait
montrer les mille façons dont les femmes peuvent être asservies par une société patriarcale.
M.C.
DILILI À PARIS
de MICHEL OCELOT (1 h 35).
«La Particule humaine», apologie du morne
Fable lente et indigeste,
le film du Turc Semih
Kaplanoglu livre une
réflexion simpliste
sur le monde en
déliquescence.
L
e cinéaste turc Semih Kaplanoglu – notamment
auteur de la trilogie Œuf
(2007), Lait (2008), Miel (2010) –,
soulève ici de grandes questions,
sources de nos angoisses les plus
contemporaines : les changements climatiques, les dérives
des manipulations transgéniques, la perspective de l’extinction progressive du vivant sur la
planète. Il le fait à travers une
science-fiction minimale, qui
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confère aux premières scènes un
charme un peu désuet mais qui
vire rapidement à la fable mystique indigeste. Dans un monde où
la survie de l’espèce humaine est
menacée, au point que les villes
ont été momentanément fermées
aux populations, des scientifiques sont en quête de graines naturelles capables de germer puisque les semences génétiquement
modifiées se révèlent de plus en
plus malades et stériles. Le film
n’est pas dénué d’étrangeté mais
cela ne suffit pas à le rendre un
peu plus vivant que l’univers qu’il
dépeint avec un sérieux de pape.
Les splendides paysages désertiques (trouvés en Turquie, dans la
Ruhr et dans les ruines de la ville
de Détroit) sont plus présents
que les humains, tant les personnages sont désincarnés et monocordes. Rendre compte d’un
monde mourant avec des acteurs
anémiés, une mise en scène complaisamment lente et une photographie en noir et gris, n’est-ce
pas un peu redonder dans l’exsangue ? Quant au message, il est
simple malgré ses allures profondes : retour au naturel pour reconquérir le vivant et, surtout,
voyage intérieur pour sauver
l’extérieur. Car, voyez-vous,
c’est parce qu’on ne sait plus se
connaître intérieurement que
tout foutrait le camp dehors.
Kaplanoglu le dit dans le dossier
de presse : «Toutes les difficultés
qu’un individu peut ressentir à
l’intérieur de lui-même sont
transfigurées en phénomènes
extérieurs dans le film : la sécheresse, la faim, les guerres, les réfugiés, les modifications génétiques.» Outre qu’elle est
contestable, cette façon de mêler
le sacré aux problèmes écologiques et politiques engendre
un film de plus en plus éthéré
et sentencieux à la fois, que sa
tenue formelle n’empêche pas
de sombrer progressivement
dans un symbolisme opaque
qui ravira sans doute quelques
exégètes new age.
MARCOS UZAL
LA PARTICULE HUMAINE
de SEMIH KAPLANOGLU
avec Jean-Marc Barr,
Ermin Bravo… 2 h 08.
VITE VU
L’AMOUR FLOU
de ROMANE BOHRINGER
et PHILIPPE REBBOT
(1 h 37).
Un couple d’acteurs
(Romane Bohringer et
Philippe Rebbot) raconte
sa séparation puis son emménagement dans deux
appartements voisins reliés par un couloir (afin que
les enfants continuent à
vivre autant avec l’un
qu’avec l’autre). Pour que
cette comédie ne soit pas
un poussif déballage, manque la distance qui permettrait de dégrossir la réalité
quotidienne – querelles du
couple, aménagement du
logement, rapports avec les
voisins, petits problèmes
de riches, caca du chien,
«on mange quoi ce soir ?» –
pour en faire une vraie
matière à cinéma, à récit,
à mise en scène, à gags.
C’est beaucoup moins
drôle que gênant : on se
sent comme le témoin
forcé d’une intimité qui ne
parvient pas à nous regarder. Ce film restera surtout
comme un document édifiant sur la gentrification
de Montreuil. M.U.
VOYEZ COMME ON DANSE
de MICHEL BLANC
(1 h 28).
En 2002, Michel Blanc
signait avec Embrassez
qui vous voudrez une comédie à la fois vacharde
et enlevée. Il reconvoque
quinze ans plus tard
une bonne partie de son
casting initial (Charlotte
Rampling, Carole Bouquet,
Jacques Dutronc, luimême réduit au caméo)
et des nouveaux (dont le
difficilement supportable
Jean-Paul Rouve) pour un
nouveau tour de piste sur
l’air d’une coexistence
familiale zinzin à forte
dissymétrie sociale.
Le film est sinistre. Une
confrérie de stars plus ou
moins empaillées (à l’exception notable de la grenade dégoupillée Karin
Viard, qui se donne beaucoup de mal), des jeunes
falots, des enjeux mortnés, des gags éteints avant
que qui que ce soit n’ait
trouvé la mèche, c’est un
supplice d’embarras et de
désappointement. D.P.
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L’impossible oubli
Ramia Daoud Ilias Capturée par Daech comme
la nouvelle Nobel de la paix, mariée de force et violée
à 13 ans, cette jeune yézidie raconte l’horreur qu’elle a vécue.
C
e jour-là, le 3 août 2014, midi sonne à Khanassor, petit
village pauvre et perdu au milieu des plaines désertiques. Le père de Ramia accourt, affolé. Il crie à sa
femme: «Daech arrive! Rassemble les affaires, tout ce que tu
peux. Dis aux enfants qu’il faut partir.» Trop tard. La famille
tente de se réfugier chez un riche oncle mais rien n’y fait. Les
peshmergas kurdes ont fui, les soldats de l’Etat islamique
prennent possession des lieux. Ramia Daoud Ilias, qui va alors
sur ses 13 ans, est yézidie, une minorité religieuse importante en Irak. Elle sait que
Daech les déteste, mais à cet instant, elle
n’imagine pas ce qui va lui arriver. Les
hommes et les femmes sont séparés et enfermés. S’ensuivent
des mois de calvaire et d’horreur, où d’une ville à une autre,
d’un violeur à l’autre, Ramia et aussi sa mère vont être trimbalées, maltraitées, martyrisées, de l’Irak à la Syrie. Comme des
milliers de femmes yézidies et la militante Nadia Murad, récompensée par le prix Nobel de la paix la semaine dernière,
elles vont connaître l’enfer.
Quatre ans plus tard, on rencontre Ramia dans les locaux de
son éditeur, à Paris, près de la gare Montparnasse. Avec sa
mère et aidée par deux journalistes, elle a décidé de raconter
son histoire. «Je voulais vraiment témoigner de ce que j’ai
vécu. Il ne faut pas que le monde oublie, et il faut qu’on nous
aide», dit-elle. «Quand nous demandions à l’adolescente pourquoi elle tenait tant à se confier, il n’y avait pas vraiment de
réponse, seulement une évidence, une nécessité absolue, presque vitale, jugent les deux coauteurs Alfred Hackensberger
et Antoine Malo. Comme si dire, c’était d’abord se sauver soimême.»
Timide, Ramia parle lentement, en kurde,
avec application. Quelqu’un traduit. Avec
nous, elle est souriante, mais, la veille, elle
a fondu en larmes lors d’une interview.
Elle pleure aussi, chaque jour, quand elle appelle sa mère au
téléphone. Et, la nuit, les cauchemars s’enchaînent. La jeune
fille revoit tous les hommes qui l’ont maltraitée. «Ce sont des
monstres, dit-elle, il n’y a pas d’autres mots. Ils nous ont obligées à nous convertir [à l’islam] et ils nous forçaient à faire nos
prières en disant qu’on ne connaissait rien au Coran. Puis ils
nous violaient.» Au début de sa captivité, Ramia est envoyée
avec d’autres filles de son village à Mossoul, la deuxième ville
d’Irak. Elle arrive dans un entrepôt où une médecin vérifie
qu’elle est vierge. Plus les femmes sont jeunes, plus elles va-
LE PORTRAIT
lent cher. Ramia raconte tout. Son témoignage et celui de sa
mère rappellent tous les récits de déportation et de génocide
de peuples martyrs. Plusieurs de ses amies craquent rapidement. L’une d’elles s’ouvre les veines dans une salle de bains
pour ne pas être violée. Ramia doit alors nettoyer le sang sur
le carrelage. C’est aussi pour leur rendre hommage que l’adolescente témoigne. Elle est enchantée de la remise du prix Nobel à Nadia Murad qui se bat pour la reconnaissance d’un génocide : «Elle essaie de rendre le monde un peu meilleur.
J’espère qu’à la fin, le bien l’emportera.»
Ramia s’accroche pendant sa détention en pensant aux bons
moments du passé. Au pain «moelleux avec une croûte toute
dorée» et au fromage de chèvre que préparait sa mère. Ou au
garage que tenait son père. Ramia est vendue en janvier 2015
à un certain Abou Harith, «un chauve, grosse bedaine et barbe
noire», personnage puissant de l’organisation terroriste. Elle
est maquillée de force et habillée «d’une longue robe de bal,
manches courtes et coupe droite, avec un décolleté plongeant
et des fleurs brodées», pour simuler un mariage. Devant ses
protestations, son bourreau la menace: «Mets cette robe et les
chaussures, sinon je t’apporte les têtes de ton père et de ta
mère.» Puis, le viol commence. «Je le supplie. Sa gifle me fait
tituber. Il me saisit par les cheveux, me jette sur le lit, déchire
ma robe, écrit-elle. Je crie,
mais ça ne l’arrête pas.
2 novembre 2001
Il prend mon bras droit, l’atNaissance.
tache à l’un des barreaux du
Août 2014 Ramia
lit. Il fait de même avec le
et sa mère sont
gauche. Maintenant les jamcapturées.
bes. Je ne peux plus bouger. Il
Juin 2015 Ramia
pose un bandeau sur mes
s’évade.
yeux, un autre sur la bouche.
Janvier 2016 Départ
J’étouffe. Son corps gras vient
en Allemagne.
se coller au mien. Je sens son
sexe sur ma cuisse. La douleur est indescriptible, fulgurante. L’intérieur de mon corps se déchire. Il me pénètre, encore
et encore. Je veux mourir.»
Après sa libération, sa mère, qui a connu le même sort, l’a
poussée à ne rien ébruiter. «Quand j’en parlais, je devenais
triste. Elle essayait de me dire de pas raconter, d’oublier, pour
recommencer ma vie, mais je n’y arrivais pas», nous dit-elle.
L’adolescente a eu besoin de poser ses pensées sur papier pour
une confession libératrice. Ramia n’analyse pas la situation
en Irak et en Syrie, elle n’a pas d’avis sur le conflit, ses suites.
Elle essaye de suivre le moins possible les nouvelles de la région, ne prend pas position pour un Kurdistan indépendant
ou ne critique pas les Occidentaux qui ne sont pas intervenus.
Simplement, elle décrit ce qu’elle a vécu. Ça suffit.
Ce premier viol par Abou Harith n’est que le début du calvaire.
Assez vite, il meurt, et elle est vendue à un autre, qui lui fait
prendre de la drogue. Et ainsi de suite. L’espérance de vie d’un
membre de l’Etat islamique est faible. Un jour, elle croise
Abou Bakr al-Baghdadi. Le chef de Daech dit à son hôte, devant
Ramia : «Mais dis-moi, elles sont vraiment jolies, tes filles.»
L’autre, tête dans les épaules, obséquieux: «Accepte-les en cadeaux.» «Tu n’as pas à me les offrir, rétorque-t-il, narquois. Elles
m’appartiennent, de toute façon. Simplement, quand tu seras
tué dans un bombardement, je les prendrai avec moi. [Rires.]»
«Je ne sais pas s’ils ont été tués grâce à mes prières mais j’espère
que celles-ci ont été entendues», raconte-t-elle. Elle croit encore
en Dieu mais en celui de la «religion des sept anges», pas en
l’islam sunnite qu’on lui a imposé. En juin 2015, Ramia finit
par s’échapper. Avec deux autres filles, elles volent un portable, arrivent à contacter l’extérieur, puis à quitter la maison
en nouant des draps ensemble, par la fenêtre. La traversée du
nord de l’Irak pour rejoindre les lignes kurdes est tout aussi
épique. Elle retrouve sa mère, pour qui une rançon a été payée.
Mais pas son père et trois de ses frères, «toujours en captivité»,
souffle-t-elle, pour ne pas dire qu’ils sont portés disparus et
probablement morts.
Un programme de protection des yézidis lui permet d’émigrer
avec un autre de ses frères en Allemagne. Elle ne peut pas préciser où, de peur de croiser un membre de Daech, comme c’est
arrivé à l’une de ses cousines. Sa mère est restée au pays. Ramia a intégré un lycée professionnel, se bat pour rattraper son
retard scolaire, apprend le handball et le piano et sait qu’elle
n’aura «plus jamais une vie normale». Elle voudrait devenir
médecin. Pour soigner les autres. •
Par QUENTIN GIRARD
Photo REMY ARTIGES
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