close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Libération - 13 09 2018

код для вставкиСкачать
2,00 € Première édition. No 11599
JEUDI 13 SEPTEMBRE 2018
www.liberation.fr
LE PRÉSIDENT DES
RICHES
SE PENCHE SUR LES
En 2000. PHOTO RICHARD DUMAS
PAUVRES
Reporté avant l’été, le plan pauvreté
annoncé aujourd’hui par Emmanuel Macron met l’accent sur les racines du problème, dès l’enfance, et
entend lutter contre l’exclusion par
une logique d’émancipation. PAGES 2-5
Rachid Taha,
le rock
écorché vif
LA MORT DU CHANTEUR, PAGES 26-27
JEUDI IDÉES ET ESSAIS
Les «trois axes» d’Hartmut Rosa
pour réussir sa vie
PAGES 20-21
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
La pauvreté
enfin
au premier
plan
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Echelle
Contrairement à une idée
répandue, la politique
sociale n’est pas vaine
dans notre pays : le taux
de pauvreté en France est
l’un des plus bas d’Europe
et l’inégalité de revenus a
tendance à se resserrer
légèrement depuis
cinq ans. Autrement dit, le
«pognon de dingue» (dixit
Emmanuel Macron) dépensé en prestations sociales n’est pas inutile.
Ce qui rend d’autant plus
urgent l’effort supplémentaire que l’Etat doit consentir pour lutter contre
ce fléau : l’action sociale est
à la fois efficace et insuffisante. Il y a encore 9 millions de pauvres répertoriés en France, dont
3 millions d’enfants. Quelque 20 % des Français estiment avoir du mal à s’alimenter sainement, plus
de 40 % à partir en vacances tous les ans, un tiers à
financer leurs dépenses de
santé. Action urgente…
Faut-il s’inquiéter ?
Le président de la République a livré en juillet dernier
sa philosophie en la matière : l’émancipation individuelle. Il faut renforcer
l’égalité des chances pour
donner à chacun la possibilité d’échapper à son destin de classe. Louable
souci. Mais qui laisse un
problème entier : à moins
que tous les pauvres, à
courte échéance, réussissent à se hisser dans la
classe moyenne grâce aux
mesures prises, on doit
craindre qu’il en reste
beaucoup en bas de
l’échelle sociale. Faut-il se
contenter d’aider chacun à
gravir les barreaux, ou bien
s’efforcer aussi de réduire
la distance entre lesdits
barreaux ? Autrement dit,
ne doit-on pas se fixer aussi
comme objectif d’assurer à
tous les citoyens, les moins
fortunés en particulier, les
moyens de mener une vie
digne, même s’ils ne sortent pas de leur condition ?
Point de procès d’intention
dans cette interrogation :
on jugera sur pièces une
fois les annonces rendues
publiques. Mais la rhétorique des «premiers de
cordée», solennellement
proclamée, fait naître, à
tout le moins, un doute
philosophique… •
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
Attendu, reporté, le plan du gouvernement doit être
annoncé ce jeudi. Censé traduire le volet social du
macronisme, il se concentre sur l’éducation et
l’enfance pour contrer la reproduction de la pauvreté.
Par
TONINO SERAFINI
Photos MATHIEU FARCY.
SIGNATURES
A
près sa sortie polémique sur
«le pognon de dingue» consacré –en vain avait-il laissé
entendre– aux minima sociaux car
«les gens sont quand même pauvres»
et «les gens qui naissent pauvres restent pauvres», Emmanuel Macron
va tenter de convaincre, ce jeudi,
que sa stratégie de lutte contre la
pauvreté tranche avec celles des
gouvernements précédents. Le sien
a été qualifié de «pauvrophobe»
par Benoît Hamon. Affublé de l’étiquette «de président des riches», il
va personnellement dérouler un
plan en faveur des personnes en situation de pauvreté. Avec à la clé
des financements à hauteur de
8,5 milliards d’euros sur quatre ans
(2,1 milliards par an). Selon une
source ministérielle, ces sommes
vont au-delà de ce qui était envisagé
lors du report du plan en juin. Mais
c’est sans compter les économies
réalisées depuis un an sur des aides
destinées aux pauvres, comme
l’APL ou encore les emplois aidés,
qui visent à favoriser l’accès à l’emploi des personnes éprouvant des
difficultés à être embauchées.
Petits-déjeuners. Un plan qui selon l’exécutif doit aider les «gens [à]
s’en sortir» comme il l’avait souhaité
dans la vidéo controversée, volontairement mise en ligne, mi-juin,
par la com de l’Elysée. A l’époque,
Macron avait évoqué l’«éducation»
pour «prévenir» la pauvreté et des
dispositifs visant à «responsabiliser
les gens» pour qu’ils «sortent» de
leur situation. Mais les associations
de lutte contre les exclusions qui
ont eu connaissance des mesures
qui doivent être annoncées ce jeudi
relativisent. «Ça ne va pas être le
big-bang de la lutte contre la pauvreté», prévient le dirigeant de l’une
d’entre elles. Le plan, présenté dans
un lieu symboliquement fort, le musée de l’Homme, consacré aux évolutions des sociétés en croisant notamment des approches sociales
et culturelles, comprend effectivement un volet important consacré
à l’éducation et à la petite enfance.
Objectif: combattre la reproduction
de la pauvreté de générations en générations. Figurent ainsi une aide à
la parentalité, de soins facilités pour
les mères et les très jeunes enfants
pauvres, un soutien aux centres sociaux qui font de l’aide aux devoirs,
des activités d’éveil et de l’accès à la
culture dans les quartiers défavorisés, des petits déjeuners généralisés
dans les écoles, une tarification sociale dans toutes les cantines scolaires (y compris dans les communes de moins de 10000 habitants),
l’obligation faite aux pouvoirs publics d’accompagner vers des qualifications et l’emploi des jeunes de 16
à 18 ans qui sortent du système scolaire sans formation ni diplôme.
Crèche. Est aussi prévue l’ouverture en nombre de places de crèches aux enfants issus de milieux
défavorisés, grâce à des incitations
financières en faveur des établissements qui se montrent les plus
accueillants. «Le mélange d’enfants
de familles défavorisées dans les
crèches avec des enfants issus de
milieux plus aisés, est un facteur
d’émancipation très puissant», souligne Florent Gueguen, le directeur
général de la Fédération des acteurs
de la solidarité. Une autre mesure
concerne les 330 000 enfants de
A Hesdin, lundi. A gauche, à la
l’Aide sociale à l’enfance, placés
dans des foyers ou des familles d’accueil. Théoriquement ils continuent à être accompagnés à leur
majorité, mais nombre d’entre eux,
faute d’un suivi systématique par
les pouvoirs publics, se retrouvent
SDF (lire page 4-5).
L’autre volet porte sur le soutien aux
pauvres qui travaillent. Selon nos
informations, le Président va confirmer une revalorisation progressive
de la prime d’activité qui va aboutir
d’ici à 2021 à un gain de pouvoir
d’achat de 80 euros par mois pour
une personne au smic. Enfin, une
aide importante est prévue pour
soutenir les entreprises et les associations qui font de l’insertion par
l’activité économique. •
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Maison accueil solidarité. A droite, Patrik, un visiteur régulier du camping-car Pamela, un point d’accueil mobile d’écoute, de liaison et d’accompagnement.
A Hesdin, chronique de la misère ordinaire
Déambulation dans la petite
ville du Pas-de-Calais, au passé
industriel prospère et qui
compte aujourd’hui un tiers
d’habitants pauvres.
L
a gare: un bâtiment fermé, des rails qui
s’ennuient et des herbes qui se pavanent sur les voies. Une feuille de papier
affichée prévient que des bus remplacent momentanément le train à Hesdin (Pas-de-Calais). Et depuis quelques mois, un campingcar –le programme s’appelle «Pamela», à l’initiative du Foyer international d’accueil et de
culture (Fiac)– vient passer, au gré de son parcours hebdomadaire sur le territoire, une demi-journée sur un bout de parking. Un logement d’urgence (à Berck, à 45 minutes de là),
un dossier d’aide à monter, une béquille à dépanner, un code de carte bancaire à retrouver:
les travailleurs sociaux collent des rustines
sur une montagne d’autres.
Tout a l’air circulairement complexe: une solution pour tirer d’affaire un type en détresse
se trouve parfois dans sa boîte mail (un document, un justificatif) qu’il ne peut ouvrir.
Pas de téléphone, ni même le début d’un mot
de passe. Alors, il faut patienter, dans l’urgence. Benoît, nouvelle recrue de Pamela :
«On a déjà vu des offres sur le Bon Coin pour
des appartements où il est stipulé que les bénéficiaires d’aides de la CAF sont acceptés. On
sait ce que cela signifie: le logement sera insalubre. Mais qu’est-ce qu’on peut dire à quelqu’un qui vit dans la rue? “N’y va pas”?» Une
BMW toute neuve passe et roule au pas devant
le camion. Le taux de pauvreté à Hesdin,
2200 habitants et quelque, est de 34,4% selon
les dernières estimations de l’Insee. Et le taux
de chômage à 31,8 %.
Le centre-ville: des boutiques fermées pour
une durée indéterminée et des brasseries
qui pratiquent des tarifs costauds. Un site
industriel jadis prospère qui ferait causer les
quidams d’une traite jusqu’à Noël et des touristes anglais qui tournent en décapotable :
Hesdin, à moins d’une heure de la côte
d’Opale, est sacrément charmant.
DISTILLERIE
Qu’est-ce que la pauvreté? Ici, comme ailleurs,
certains la mesurent aux bistrots. S’ils sont fermés, comme chez certains voisins, c’est synonyme de paraplégie. Et s’il reste des licences 4
sans poussière, des machines qui pissent du
café et des terrasses, c’est que la vie continue.
D’autres assurent que tout est plus simple depuis que les ouvriers sont en voie de disparition: soit on a de l’argent, soit Suite page 4
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
on n’en a pas, ce qui vi- qu’à aller autour…» Une pensée déroulée à
suellement, accentue les contrastes. L’antenne haute voix la fait sourire: un McDo ne ferait
des Restos du cœur est située près de la mé- pas du tout tache ici.
diathèque, en centre-ville. Des quadragénai- Autour de la ville: un bassin épuisé, où les prores se souviennent de Hesdin la bourgeoise, blèmes des plus démunis sont aggravés par la
quand la distillerie Ryssen, fermée au début distance qui les sépare des services. Et donc
des années 2000, donnait du boulot
de l’aide. On s’est retrouvé à
à des dizaines de gens. Il y avait
Fruges, à 18 kilomètres de
Mer du Nord
d’autres boîtes dans le coin :
Hesdin, en face de pomune papeterie, une sucrerie.
piers luttant contre un inBEL.
Les camions et l’argent circendie ravageant le domiculaient. Et là? Un gamin
cile d’un jeune couple.
PAS-DECALAIS
pêche dans la Canche son
Une retraitée en route
sac d’écolier sur le dos, des
pour le déjeuner: «Ici, on
Hesdin
banques et des assurances
les aidera s’il le faut. Mais
NORD
prennent toute la place et
pas tout de suite. Laissons
Arras
Dominique, dit «Domé», arles élus venir pour leur troutiste peintre et figure de la
ver une vraie solution. Sinon,
SOMME
commune part d’un cours
ils diront qu’il n’y a aucun pro20 km
d’histoire: au XVIe, Charles Quint,
blème.» De grands projets, notamroi de France, rasa Hesdin avant de rement commerciaux, sont annoncés
construire. Ce qui lui inspire une prédiction: dans ce coin-ci du Pas-de-Calais. Et des jeunes
«Une renaissance est donc toujours possible.» trouvent des petits contrats en intérim s’ils
Avec d’autres, il a mis en place un projet pour ont du bol et un permis de conduire.
exploiter les fonds de commerce à l’abandon:
proposer à des artistes d’y venir en résidence
SOLIDAIRES
ou de les louer à des prix imbattables. L’idée A Hesdin, Benoît et sa collègue Morgane s’asfait son chemin –il y a des toiles affichées dans soient dans le camping-car. Ni l’un ni l’autre
des magasins vides. Il dit: «C’est un prétexte n’ont entendu parler du «plan pauvreté» du
pour remettre de la vie et éviter de ressasser ce gouvernement. Ce qu’ils en savent: la misère
qui n’est plus.» Et: «La vie attire la vie…»
va de la faim aux marchands de sommeil qui
font quelques coups ici, en passant par des
BASSIN ÉPUISÉ
addictions sévères –les têtes sont impossibles
La mairie: un roman, qui s’écrit sans brouillon. à déconnecter des ventres.
L’édile affilié LR, Stéphane Sieczkowski-Sa- Vincent, lui, mime une pente qui briserait une
mier, 26 ans, a été déclaré inéligible trois ans luge en deux pour résumer les perspectives
en mai par le Conseil constitutionnel – ses économiques. Le quadra s’occupe d’une Maicomptes de campagne pour les dernières légis- son d’aide et de solidarité juste à côté de Heslatives ont été invalidés. En juin, il s’est fait al- din, qui propose bouquins, denrées, vaisselles,
paguer par la police. Il ne portait pas de casque meubles et soutien aux foyers en difficulté
à l’arrière d’un quad conduit par Miss France sur des dizaines de kilomètres. Il dit que
–on parle d’un politique qui cita Hitler dans 2700 personnes sont inscrites dans la strucun discours, trois mois après son élection. A ture (également portée par des bénévoles) et
la mairie, une élue, habitante de la ville depuis surtout, que les subventions (de la région et
quatre décennies, s’est énervée tout rouge. Pas de l’Union européenne) sont de moins en
contre nous, mais contre les statistiques de moins accessibles. L’épicerie solidaire, juste
l’Insee. «Elles font décoter nos maisons.» Elle en face, fonctionne grâce à la collaboration
invite à y regarder de plus près : est-ce que avec de grandes enseignes. Celles-ci gèrent
Hesdin a l’air pauvre? «On peut s’y balader à leurs stocks avec toujours plus de précision
minuit sans problème, contrairement à pour éviter de jeter des produits en masse. Ce
d’autres villes». Puis: «Certains disent ne pas qui ne fait pas les affaires de ceux qui proavoir d’argent, mais ont un patrimoine et de fitaient de certains surplus. Vincent: «Sur la
l’argent de côté.» Et: «Si les jeunes veulent de lutte contre la pauvreté, je crois bien que la derl’emploi, ils n’ont qu’à partir ailleurs. Ceux qui nière grande idée date de Coluche.»
viennent s’installer ici ne veulent peut-être pas
RAMSÈS KEFI
travailler. Il y a bien pire ailleurs, vous n’avez
Envoyé spécial à Hesdin
Manche
Suite de la page 3
Nicolas, qui est passé, mineur, par des structures d’accueil, souhaite faire une formation
Mineurs protégés: «La
plupart de mes camarades
sont aujourd’hui à la rue»
Les deux tiers des
jeunes suivis par l’Aide
sociale à l’enfance,
par définition plus
fragiles que d’autres,
se retrouvent une fois
majeurs sans aide
ni ressources.
P
ierre (1) avait 18 ans et un jour
lorsqu’il est «retourné dans la
maison de l’enfer». Un enfer
qu’il pensait avoir fui pour toujours,
cet hiver 2010, lorsque deux éduca-
teurs de l’Aide sociale à l’enfance
(ASE) étaient venus le chercher sur
le perron de la maison familiale.
Mais qui a brusquement ressurgi le
jour de sa majorité, comme un cadeau empoisonné. «En tant qu’enfant placé à l’âge de 10 ans, j’ai tout
vécu. Les familles d’accueil, les foyers,
puis les hôtels sociaux, énumère-t-il.
J’ai connu des moments difficiles.
Mais je peux vous assurer que le plus
cruel a été d’être abandonné à mon
sort le jour de mon dix-huitième anniversaire.» C’était le 14 août 2017:
hébergé gratuitement par l’ASE dans
un hôtel social de Sarcelles, l’adolescent s’est retrouvé à la rue du jour au
lendemain. Sans un sou et «sans
d’autre choix» que de retourner vivre
chez ses parents maltraitants.
Hors radars. L’histoire de Pierre
est tristement banale et porte un
nom : la sortie sèche de l’ASE. Ou
comment des mineurs confiés à la
protection de l’enfance –ils sont environ 330000 à l’heure actuelle – se
retrouvent parfois à l’aube de leurs
18 ans sans toit, sans argent et sans
plus aucune aide de l’Etat. Le minis-
tère des Solidarités et de la Santé estime leur nombre à 3000 cas chaque
année. De son côté, le Conseil économique, social et environnemental
(Cese) avance que seulement un
tiers des adolescents suivis par l’ASE
atteignant la majorité –20000 par
an– bénéficient ensuite d’un «contrat d’accueil provisoire jeune majeur» (APJM) et du soutien de l’ASE.
Soit plus de 13000 jeunes hors radars et écartés de toute prise en
charge. Avec pour un grand nombre
d’entre eux, l’errance et la rue
comme unique perspective. Selon
les dernières données de l’Institut
national d’études démographiques
(Ined), 25 % des sans-abri nés en
France sont d’anciens enfants placés. Un chiffre qui atteint 35% chez
les 18-24 ans.
Ces contrats d’accueil provisoire
jeune majeur, que sont-ils? Une protection judiciaire instaurée par un
décret de 1975 et qui permet aux départements, responsables de sa mise
en application, d’accompagner
«toute personne majeure ou mineure
émancipée éprouvant de graves difficultés d’insertion sociale». Cela peut
passer par un hébergement, une formation, un soutien psychologique…
Le gros hic: cette protection est facultative et par conséquent très peu
respectée par les départements. «Ces
contrats sont censés accompagner le
jeune de ses 18 ans à ses 21 ans. Soit
durant trois ans. Or aujourd’hui, la
majorité des bénéficiaires ont des
contrats de trois mois, ou six pour les
plus chanceux», observe Antoine
Dulin, vice-président du Cese et
auteur d’un rapport publié en juin
sur ce sujet.
C’est le cas d’Annie, 20 ans. En 2017,
le département de l’Oise lui a octroyé un contrat jeune majeur de
trois mois, puis un second. Concrètement, elle a pu rester dormir à la
Maison d’enfants à caractère social
(Mecs) de Creil, gérée par les Apprentis d’Auteuil, où elle vivait depuis plusieurs années. Six mois de
répit avant d’être privée d’hébergement en mars dernier: «Heureusement, j’avais anticipé cette situation
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 5
Macron cherche
le clignotant
à gauche
Avec le plan pauvreté,
le «président des
riches», en sévère
perte de popularité,
veut ouvrir
le chapitre social
de son quinquennat.
D
en espaces verts à Hesdin mais a des difficultés à trouver un logement. PHOTO MATHIEU FARCY. SIGNATURES
et j’avais fait une demande pour un
logement HLM dès mes 17 ans. Je l’ai
obtenu quelques mois après la fin de
la Mecs», raconte la jeune femme,
étudiante infirmière le jour et employée aide soignante la nuit. «On se
croit sauvé parce qu’on a réussi à obtenir un contrat jeune majeur, on
pense qu’il va nous permettre
d’échapper à un destin tragique,
poursuit-elle. Mais il ne faut surtout
pas tomber dans ce piège. Six mois ne
sont pas suffisants pour préparer son
avenir. Il faut en avoir conscience et
prendre les devants. La plupart de
mes camarades soutenus par un contrat jeune sont aujourd’hui à la rue,
ou entassés dans des foyers pour
jeunes travailleurs, à galérer pour
manger à leur faim chaque soir.»
«Paradoxe». Pour Antoine Dulin, la rupture de prise en charge subie par les jeunes majeurs issus de
l’ASE est «un paradoxe et une injustice profonde». Aujourd’hui, l’âge
moyen de la «décohabitation» (le
moment où le jeune quitte le foyer
familial) est de 23,6 ans; la fin des
études se termine en moyenne à
de 22 ans et demi; l’accès au premier
emploi stable se situe aux alentours
des 27 ans. «Alors que la période de
transition à l’âge adulte est plus longue et plus difficile que par le passé
pour l’ensemble des jeunes, ceux de
l’ASE doivent souvent sortir à 18 ans,
au mieux à 21 ans, de la protection de
l’enfance en situation d’autonomie,
souligne le vice-président du Cese.
Il est ainsi demandé plus de maturité
et de ressources à ceux et celles qui
ont moins de soutiens familiaux et de
réseau social.» Pour faire face à cette
situation ubuesque, le gouvernement prévoit dans son plan pauvreté une enveloppe spécifique
de 48 millions d’euros pour les quatre prochaines années. L’objectif :
mettre en place dès janvier 2019 une
contractualisation entre l’Etat et les
départements afin d’inciter ces derniers à s’engager plus fortement
dans la lutte contre les sorties sèches. La mesure ne va pas assez loin,
regrette Antoine Dulin, pour qui «il
est nécessaire de revoir la loi pour définir de manière claire le rôle de chacun dans la prise en charge de ces
jeunes majeurs en sortie d’ASE». Une
idée partagée par la députée LREM
Brigitte Bourguignon, qui a fait voter en commission des affaires sociales le 11 juillet une proposition de
loi «visant à renforcer l’accompagnement des jeunes majeurs vulnérables
vers l’autonomie». Proposition de loi
qui, à ce jour, n’est toujours pas inscrite au calendrier parlementaire.
ANAÏS MORAN
(1) les prénoms ont été changés
A lire sur notre
site l’interview
de la responsable du numérique d’une bibliothèque de Bobigny, un service
qui devient le dernier recours
pour des usagers démunis face
au tout-informatique.
A retrouver aussi une série d’indicateurs sur la pauvreté en
France et en Europe.
LIBÉ.FR
evant le congrès réuni à
Versailles, le 8 juillet, Emmanuel Macron avait très
solennellement justifié le report
de son «plan pauvreté» : le problème était si grave et ses réponses
si audacieuses qu’il n’était pas raisonnable de dévoiler tout cela
«dans la torpeur de l’été». C’est
aussi ce qu’avait essayé de dire un
mois plus tôt, en termes maladroits mais plus spontanés, sa ministre des Solidarités et de la
Santé, Agnès Buzyn, quand elle
annonçait que la qualification
espérée des Bleus en demi-finale
de la Coupe du monde allait sans
doute compromettre la présentation de ce plan…
Trois mois plus tard, le moment
est donc venu. Et si le pays est à
peu près sorti de la torpeur estivale, le chef de l’Etat, lui, s’est enfoncé dans une profonde disgrâce,
sanctionné par une vertigineuse
glissade de sa cote de popularité.
Idéalement, la présentation de sa
«stratégie de lutte contre la pauvreté» doit ouvrir le chapitre social
de son quinquennat. Cette stratégie repose sur deux priorités : la
prévention de la pauvreté dès le
plus jeune âge et l’accompagnement vers l’emploi de ceux qui en
sont le plus éloignés.
C’est donc maintenant que le fondateur d’En marche est censé
mettre en mouvement sa prétendue jambe gauche, fort discrète
jusqu’à présent. Mais il en faudra
sans doute beaucoup plus pour
désarmer une opposition très remontée contre le «président des
riches». Quels que soient ses mérites, le plan pauvreté ne pourra pas
effacer les calamités de cette rentrée: la démission cinglante de Nicolas Hulot, les atermoiements
sur le prélèvement de l’impôt à la
source, la croissance en berne, le
déficit public en hausse. Et pour
couronner le tout: la série Benalla,
saison 2, qui revient en fanfare
cette semaine (lire pages 10-11).
Panne. L’Elysée tentera de faire
valoir que ces polémiques et ces
désillusions, entretenues par les
oppositions, ne sont pas à la hauteur de l’urgence : 9 millions de
personnes, dont 3 millions d’enfants, vivent en France sous le
seuil de pauvreté. Ce jeudi, au musée de l’Homme, Macron devrait,
selon son habitude, se lancer dans
un long discours pour expliquer ce
qu’il entend faire pour eux. Il en
avait déjà exposé le principe devant les parlementaires réunis à
Versailles au début de l’été: le gouvernement prétend s’attaquer aux
«inégalités de destin». «Selon l’endroit où vous êtes né, la famille
dans laquelle vous avez grandi,
l’école que vous avez fréquentée,
votre sort est le plus souvent scellé.
[…] Le cœur même d’une politique
sociale n’est pas d’aider les gens
à vivre mieux la condition dans
laquelle ils sont nés et destinés à
rester mais d’en sortir», avait-il
déclaré. De fait, le problème de la
France n’est pas tant l’augmentation du nombre de pauvres que la
difficulté croissante qu’ils ont à
sortir de la précarité. Une étude récente a mesuré la panne de l’ascenseur social dans les pays de
l’OCDE: en France, comme en Allemagne, il faudrait aujourd’hui
six générations pour qu’un descendant d’une famille en bas de
l’échelle des revenus se hisse au niveau moyen de son pays!
Fiasco. «Mon ennemi, c’est l’assignation à résidence», déclarait déjà
le candidat Macron en mars 2017,
alors qu’il exposait son «projet
d’émancipation» pour les quartiers
populaires. «On déresponsabilise,
on est dans le curatif», se désolait
quinze mois plus tard le désormais
président dans la célèbre et désastreuse vidéo qui le montre vitupérant contre «le pognon de dingue»
englouti dans l’aide sociale. Au
printemps, les communicants de
l’Elysée avaient cru opportun de
diffuser ces propos afin de faire le
teasing du plan pauvreté, quelques
jours avant la date initialement
prévue de sa présentation. L’opération avait tourné au fiasco.
Instruit par cette mésaventure,
Macron a choisi cette semaine une
entrée en matière nettement plus
discrète. Sans journalistes et sans
ministres, il s’est rendu lundi dans
le centre ATD Quart Monde de
Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) pour «un déplacement en
immersion» qui ne figurait pas à
son agenda officiel. L’Elysée a fait
savoir qu’il y était resté cinq heures et qu’il avait pris le temps
d’«échanger en direct, en toute liberté» avec les personnes vivant
dans la pauvreté. Dans un communiqué, ATD a confirmé qu’il
avait discuté de «la réalité de la vie
quotidienne» des plus pauvres,
qui «relève souvent du parcours
du combattant». La présidente de
l’association, Claire Hédon, veut
croire que Macron en est sorti
«convaincu que les personnes vivant dans la pauvreté ont une intelligence et une expérience dont
nous ne pouvons pas nous passer».
ALAIN AUFFRAY
6 u
MONDE
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
Viktor Orbán
lâché par une
partie de la droite
européenne
Les eurodéputés ont demandé
mercredi l’ouverture de la
procédure contre la Hongrie
prévue par l’article 7 du traité sur
l’Union. L’illustration d’une guerre
des droites à l’approche des
européennes de 2019.
Par
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
L
e Premier ministre hongrois,
Viktor Orbán, a été lâché par
une partie de ses amis de la
droite européenne (Parti populaire
européen, PPE) et se retrouve aux
côtés du gouvernement polonais de
Droit et Justice (PiS) sur le banc
d’infamie des pays accusés de violer
les valeurs européennes, en particulier l’état de droit et la démocratie.
Par une majorité de 448 voix contre 197 et 48 abstentions, le Parlement européen a demandé, mercredi, l’ouverture de la procédure
prévue par l’article 7 du traité sur
l’Union.
Il fallait, pour que la résolution défendue par la Néerlandaise Judith
Sargentini (écologiste) soit adoptée,
une majorité des deux tiers des suffrages exprimés, une super majorité
prévue par les traités européens. En
clair, bien que 693 députés aient été
présents mercredi dans l’hémicycle
de Strasbourg (sur 751 sièges), les
48 abstentions n’ont pas été prises
en compte: la majorité requise était
donc de 430 voix. Autant dire
qu’elle n’a été dépassée que de justesse (18 voix). Ce sont les députés
du PPE qui ont fait la différence,
116 d’entre eux (sur 218) ayant décidé qu’Orbán et le Fidesz avaient
franchi la ligne rouge, à l’image de
la quasi-totalité des membres des
groupes socialiste, libéral, Verts-régionalistes et de gauche radicale. Il
est à noter que les députés du Mouvement Cinq Etoiles (M5S) ont aussi
voté pour la mise en accusation
d’Orbán, à la différence de leurs alliés de la Ligue, avec lesquels ils
gouvernent pourtant l’Italie.
Deux stratégies
En revanche, les groupes eurosceptiques de l’ECR (conservateurs britanniques, PiS polonais, etc.), les
europhobes de l’ETDD (essentiellement l’Ukip britannique) et de
l’ENF (constitué autour du Rassemblement national) ont massivement
soutenu Orbán. Mais ils n’ont pas
été les seuls. Le PPE a, en effet, explosé façon puzzle: 57 députés ont
voté avec la droite radicale et 28 se
sont réfugiés dans l’abstention.
Parmi les fidèles du Fidesz, trois
élus LR qui assument la ligne extrême droitière de Laurent Wau-
quiez: Angélique Delahaye, Nadine
Morano et Franck Proust. Parmi les
abstentionnistes, six LR : Michèle
Alliot-Marie, Arnaud Danjean, Rachida Dati, Geoffroy Didier, Brice
Hortefeux, Philippe Juvin. Finalement, sur les 18 LR présents, seuls 9
ont voté contre Orbán.
Parmi les gros contingents du PPE
qui n’ont pas voulu isoler Orbán, on
trouve la CSU bavaroise, Forza Italia, le Partido Popular espagnol et
beaucoup d’élus des pays d’Europe
centrale et orientale (Bulgarie, Hongrie, Croatie, Slovénie, Slovaquie).
Les socialistes, les libéraux et la
gauche radicale ont aussi eu une
quinzaine de défections dans leurs
rangs d’élus de l’Est. Plus curieux,
si l’on veut : le Parti communiste
portugais, qui siège sur les mêmes
bancs que La France insoumise,
s’est prononcé contre l’activation de
l’article 7…
Autant dire que, en première analyse, le paysage de la droite européenne apparaît dévasté après ce
vote. Ce sont deux stratégies qui
s’affrontent à l’approche des élections européennes de mai 2019.
D’un côté, ceux qui considèrent
qu’il faut s’opposer frontalement
aux démagogues et à l’extrême
droite. De l’autre, ceux qui, à
l’image de Laurent Wauquiez (on
n’ose dire LR tant le parti est luimême divisé), de Forza Italia, du
Parti populaire ou de la CSU considèrent qu’il faut au contraire aller
chercher des voix ou des alliances
à la droite extrême voire à l’extrême
droite. L’activation de l’article 7
semble donc marquer une victoire
des premiers sur les seconds.
En réalité, les choses sont un peu
plus compliquées. Car il n’est nullement question, pour l’instant du
moins, d’exclure le Fidesz du PPE
comme le groupe libéral l’avait fait
La députée européenne (Verts) Judith Sargentini (au centre),
avec le FPÖ autrichien de Jörg Haider. D’ailleurs, à l’issue du vote, l’Allemand Manfred Weber (CSU), qui
préside le groupe PPE et a voté pour
la mise en accusation de la Hongrie,
a pris soin de tweeter qu’il souhaitait «maintenir le dialogue et continuer à préserver l’unité de l’Europe.
Les semaines qui viennent doivent
permettre d’engager le dialogue, pas
d’y mettre fin. Les valeurs européennes ne sont pas négociables pour
nous». En clair, si Orbán accepte
quelques compromis, on en restera
là. Mais nul n’exclut un mouvement
de mauvaise humeur d’Orbán qui
pourrait partir de lui-même afin de
créer un nouveau pôle des droites
illibérales au Parlement européen.
Il n’y a aucun doute que le Français
Joseph Daul, le président du parti,
et Manfred Weber, le patron du
groupe, feront tout pour éviter que
ce cauchemar, qui affaiblirait gravement les conservateurs, ne se produise.
Opération de déminage
Les deux hommes, tout comme le
Premier ministre hongrois, savent
d’ailleurs très bien que le vote de
mercredi est surtout symbolique.
Ce n’est, en effet, qu’une demande:
désormais, la balle est dans le camp
des Etats puisqu’il revient au
Conseil des ministres de l’Union
(où siègent les représentants des
gouvernements) de décider à la majorité des quatre cinquièmes des 27
s’il «existe un risque clair de violation grave» des valeurs européennes, première étape pouvant mener
à de très hypothétiques (car décidées à l’unanimité) sanctions. Or,
dans la configuration politique actuelle de l’Union, cette majorité
de 22 pays ne sera pas facile à
atteindre…
Autant dire que l’opération article 7
ressemble fort à une opération de
déminage menée par Manfred Weber, qui espère être désigné en novembre par le PPE comme tête de
liste pour les élections européennes, ce qui lui permettrait de
devenir président de la Commission en novembre 2019. Il espère
être parvenu à ménager sa gauche,
en montrant qu’il combat les démagogues, sans se fâcher avec sa
droite, en lançant une procédure
qui n’a aucune chance d’aboutir.
C’est ce qui s’appelle garder deux
fers au feu. •
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 7
«[Cette décision est]
l’ultime preuve que
le Parlement européen
compte une très grande
majorité de politiciens
pro-immigration.»
Péter Szijjarto ministre hongrois
des Affaires étrangères
ont assuré une confortable majorité des deux
tiers des sièges au Parlement. «Il pense qu’il
peut surfer sur cet élan pour gagner les élections européennes de 2019, grâce à la même
stratégie de communication», analyse Péter
Balázs, ancien ministre des Affaires étrangères sous le gouvernement socialiste-libéral.
Une stratégie fondée sur un ennemi imaginaire: les migrants. «Il n’y en a pratiquement
plus qui se risquent en Hongrie à cause de la
clôture frontalière et du traitement inhumain
des réfugiés par les autorités magyares. Pourtant, les Hongrois croient à la menace d’une
invasion migratoire qui altérerait leur culture.
Ils gobent tous ces mensonges.» Pour relayer
sa propagande, le Premier ministre dispose
d’un empire médiatique.
«Coincé». Viktor Orbán aurait pu saisir la
rapporteure sur l’Etat de droit en Hongrie, est applaudie par des élus après le vote, mercredi à Strasbourg. PHOTO V. KESSLER. REUTERS
La Hongrie plus obsédée par les
migrants que désireuse d’Union
Malgré les perches tendues
par ses camarades du PPE,
Viktor Orbán a préféré
tenir tête au Parlement
de Strasbourg, ses positions
anti-immigration étant
largement soutenues
par ses électeurs.
L
e vote du Parlement européen ? Rien
qu’une «petite vengeance des politiciens
pro-immigration», a réagi à Budapest
Péter Szijjárto, ministre hongrois des Affaires
étrangères, qui n’y est pas allé avec le dos de
la cuillère. La décision des eurodéputés est
«l’ultime preuve que le Parlement européen
compte une très grande majorité de politiciens
pro-immigration». Le chef de la diplomatie a
fait un copié-collé de la rhétorique de Viktor
Orbán; mardi, dans l’arène, le chef de la droite
magyare avait soigneusement évité le débat
sur les atteintes à la démocratie en Hongrie.
Pour se concentrer sur son dada, voire son obsession: la migration. Une attitude dictée par
des objectifs de politique intérieure.
Imaginaire. Car c’est en attisant matin et
soir la peur des migrants que Viktor Orbán a
remporté les législatives hongroises, qui lui
perche tendue par Manfred Weber, le chef
du PPE, qui lui demandait d’amender deux
lois jugées liberticides: celle sur les ONG, accusées de soutenir l’immigration illégale, et
celle qui vise, selon plusieurs observateurs,
à bannir l’université d’Europe centrale de
Hongrie. En échange, Weber l’assurait de son
soutien et le déclenchement de l’article 7
aurait peut-être pu être évité. Mais l’homme
fort de Budapest a choisi la confrontation.
«Ces lois étaient au cœur de la campagne électorale d’Orbán. Les modifier aurait signifié
pour lui un déficit de légitimité. Et puis cette
proposition de Manfred Weber visait peut-être
à piéger Orbán», juge Agoston Sámuel Mráz,
directeur du think-tank Nézöpont, fondé et
financé par le parti du Premier ministre. Cet
analyste se dit convaincu que la stratégie pugnace bénéficiera au Premier ministre: «Aux
deux dernières élections européennes, son
parti a obtenu 56 % et 52 % des suffrages.
En 2019, il pourrait bien rafler 60%. Cela peut
renforcer sa position sur la scène européenne:
Orbán est aujourd’hui un vrai rival pour Emmanuel Macron.»
Pour István Hegedüs, président de l’Association hongroise pour l’Europe, Viktor Orbán
obéit plus «à un choix émotionnel que rationnel. Il est coincé dans le rôle du personnage qui
ne fait pas de concessions et choisit la voie radicale. Mardi, au Parlement, sa colère était
réelle, il a même attaqué Manfred Weber. Il
était indigné que ses amis conservateurs
du PPE le lâchent. Il pense qu’ils l’ont trahi
sous la pression des socialistes et des libéraux.»
Reste à voir si l’opposition hongroise surmontera ses divisions et sa fragmentation pour
présenter Orbán comme un «antieuropéen».
FLORENCE LA BRUYÈRE
(à Budapest)
8 u
MONDE
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Pédophilie: le pape
fait son sommet
GETTY IMAGES. ISTOCKPHOTO
Gravement mis en cause
pour sa gestion des multiples affaires de pédophilie mettant en cause l’Eglise catholique,
le souverain pontife a finalement décidé de
convoquer un sommet mondial des évêques
dédié à cette question explosive, qui se tiendra à Rome du 21 au 24 février. PHOTO REUTERS
Directive pour faire payer les Gafa: le projet
approuvé, le texte définitif à négocier
Le projet
de directive qui
vise notamment
à mieux protéger
les éditeurs de
presse a finalement
été voté mercredi.
Le Conseil de l’UE,
la Commission
et le Parlement
doivent désormais
se mettre d’accord.
Par
CHRISTOPHE ALIX
C’
est à un revirement
spectaculaire que
l’on vient d’assister
au Parlement européen. Les
eurodéputés ont très nettement voté mercredi en faveur
de la réforme controversée
du droit d’auteur après l’avoir
d’abord rejetée le 5 juillet.
Réunis en séance plénière à
Strasbourg, les 703 élus présents dans l’hémicycle ont
avalisé une nouvelle version
du texte qui crée notamment
un «droit voisin du droit
d’auteur» pour les éditeurs de
presse. Le projet de directive
a été adopté par 438 votes
pour, 226 contre et 39 abstentions. Lors du premier
vote, il avait été repoussé
de 40 voix (318 voix pour,
278 contre, 31 abstentions).
«Etape cruciale». «C’est
l’illustration d’une Europe
qui protège», s’est félicité
l’eurodéputé Jean Arthuis de
l’Alliance des démocrates et
des libéraux pour l’Europe, la
charnière centriste de l’hémicycle européen. «Une
grande avancée pour l’Europe : le droit d’auteur protège, c’est notre liberté, notre
information libre, notre création culturelle qui sont reconnues», s’est pour sa part félicité Emmanuel Macron sur
Twitter, qui porte également
la cause au niveau européen
de la mise en place d’une taxe
sur le chiffre d’affaires des
Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) afin de mettre en échec leurs stratégies
d’optimisation et d’évitement fiscal. «C’est une étape
cruciale dans la protection
des créateurs sur Internet, et
cela malgré l’intense campa-
gne de désinformation et de
pression des Gafa pour faire
rejeter ce texte», note la Sacem, la principale société
d’auteurs française.
A l’inverse, ce vote a été fraîchement accueilli par Julia
Reda, eurodéputée allemande du Parti pirate dont
elle est la seule élue, qui
n’avait cessé d’alerter sur les
dangers de cette réforme. «Le
Parlement européen a échoué
à écouter les inquiétudes des
citoyens et des experts», a-telle regretté, tandis que la
Quadrature du Net, association française de défense
des internautes, juge que «le
financement de la culture se
soumet à l’économie de la surveillance de masse».
L’Edima, le principal lobby
des géants du numérique, a
lui aussi fait part de sa déception: «Les députés ont décidé
de soutenir le filtrage d’Internet au profit des éditeurs de
presse et du secteur de la musique malgré les protestations
des citoyens», a déclaré sa
directrice générale, Siada
El Ramly.
Ces derniers jours, la mobilisation du camp pro-directive,
dans lequel on retrouve tout
ce que l’Europe compte de
sociétés d’auteurs et un très
grand nombre d’éditeurs de
presse, avait été intense avec
l’organisation de nombreuses manifestations. Dimanche, une tribune publiée par
le Journal du dimanche signée par la ministre de la
Culture, Françoise Nyssen,
quatre de ses prédécesseurs
rue de Valois (Jean-Jacques
Aillagon, Renaud Donnedieu
de Vabres, Aurélie Filippetti
et Jack Lang), ainsi que plus
de 200 personnalités du
monde de la culture et des
médias pointait le caractère
vital que représente pour la
presse la création d’un droit
voisin afin d’aboutir à une
«meilleure rémunération lors
de la reproduction de leurs
articles en ligne». Elle s’engageait également aux côtés
des artistes pour «une rémunération juste et proportionnée pour les créateurs».
Discorde. Mercredi, les
eurodéputés ont légèrement
atténué la portée de l’article 13, consacré aux contenus
culturels diffusés sur les pla-
teformes de partage de contenus. Cet article prévoyait notamment que faute d’un
accord de licence avec les
ayants droit, les hébergeurs
de contenus seraient contraints de prendre des mesures «appropriées et proportionnées» pour bloquer les
œuvres protégées par le droit
d’auteur postées par les internautes. Le texte adopté préfère insister sur l’importance
d’en passer par des «négociations de bonne foi» plutôt que
par la contrainte.
L’autre grand point de discorde, l’article 11 de la directive qui crée un «droit voisin»
pour les éditeurs de presse,
n’a pour sa part quasiment
pas été modifié. Il consacre la
création d’un droit dérivé du
droit d’auteur qui donnera la
possibilité aux médias de
négocier une rémunération
en échange de la diffusion
ou de l’agrégation d’extraits
d’articles accompagnés d’un
lien hypertexte. Les adversaires de cet article, qui craignent qu’il ne donne lieu à la
création d’une taxe sur les
hyperliens, avaient mis en
garde contre le danger d’une
dépendance accrue à Google
et Facebook d’un secteur décimé depuis quinze ans par le
passage du papier au numérique. Ils pointent aussi le risque que les Gafa, plutôt que
de rétribuer la presse, préfèrent fermer leurs services,
comme Google News l’a déjà
fait en Espagne.
Des négociations entre le
Conseil de l’UE, la Commission et le Parlement vont
maintenant s’ouvrir afin de
s’entendre sur un texte définitif. Elles risquent de prendre du temps. Si l’article 11
ne devrait pas poser de problème, l’article 13 pourrait à
nouveau opposer certains
Etats membres au Parlement. Le document final
devra ensuite à nouveau être
soumis au vote ultime des
eurodéputés avant que les
Parlements nationaux ne s’en
saisissent pour les transposer
dans leurs droits respectifs.
«Le diable sera dans les détails, reconnaît le responsable d’une société d’auteurs.
On est bien conscient qu’il ne
s’agit que d’une étape. Mais
sans ce vote, rien n’aurait été
possible.» •
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Pourquoi les cyclones ontils des noms de femmes ?
Deux services spécialisés s’occupent de nommer les anticyclones, dépressions et
ouragans. En Europe, c’est le service météorologique
de l’Université libre de Berlin qui s’en occupe. Pour le
reste du monde, c’est l’Organisation météorologique
mondiale qui a la main. Nous vous expliquons comment ils font. PHOTO AFP
77,8 ans
C’était l’espérance de
vie à la naissance des
Européens en 2015,
contre 76,7 en 2010, selon
le rapport publié mercredi par l’Organisation
mondiale de la santé,
compilant les données
des 53 Etats que compte
le continent. Si l’espérance de vie dans la région continue d’augmenter, l’OMS observe que
l’obésité et le surpoids
d’une part croissante de
la population risquent
d’inverser la tendance.
Nouvelle offensive sur le
port yéménite d’Hodeida
Depuis deux mois, le port
yéménite d’Hodeida, sur la
mer Rouge, était en sursis.
Les forces pro-gouvernementales, soutenues par
une coalition menée par
l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis, tentaient
d’en chasser les rebelles
houtis. Mais les combats
restaient limités. L’ONU
espérait continuer à gagner
du temps pour négocier le
départ des rebelles et la
transformation du port en
une zone neutre. L’échec
samedi des pourparlers
organisés à Genève a signé la
reprise de l’offensive. Selon
une source humanitaire,
plus de 80 personnes ont été
AP
VLADIMIR POUTINE
mercredi, à propos
des suspects identifiés
par Londres
dans l’affaire Skripal
qu’ils abandonnent Sanaa,
la capitale qu’ils ont prise
en 2015.
Le médiateur de l’ONU
Martin Griffiths comptait
sur les discussions de samedi pour empêcher le déclenchement de l’offensive,
mais les Houtis ne se sont
pas déplacés, leurs conditions n’ayant pas été satisfaites. Ils avaient notamment
demandé à rentrer à Sanaa
dans un avion omanais
après les négociations et le
transfert de blessés à Mascate. «Il est trop tôt pour dire
quand se tiendront les
prochaines négociations», a
déclaré Griffiths.
LUC MATHIEU
Moscou a affirmé mercredi avoir identifié les hommes
soupçonnés par Londres d’avoir empoisonné sur son sol
un ex-espion russe et sa fille. Mais pour Vladimir Poutine
ce sont des «civils» qui n’ont rien à voir avec l’attaque subie
en mars par Sergueï et Youlia Skripal, depuis tirés d’affaire.
«Ces hommes sont des officiers du service de renseignement
militaire russe, le GRU», a réaffirmé dans la foulée un porte-parole de Downing Street, accusant la Russie de «mensonges». La police britannique a identifié les agents comme
étant Alexandre Petrov et Rouslan Botchirov, deux noms
qui pourraient être d’emprunt. Ils sont soupçonnés d’avoir
«contaminé la porte d’entrée» des Skripal en l’aspergeant
de Novitchok, un puissant agent innervant, avant de quitter le pays. L’affaire a engendré une grave crise diplomatique entre le Kremlin et les Occidentaux et a abouti à une
vague historique d’expulsions de diplomates, ainsi qu’à de
nouvelles sanctions économiques contre la Russie.
Un représentant d’une organisation accusée de travailler
pour les fabricants d’emballage, Gérald Bocken, a été
évincé mercredi par le parti Ecolo d’une liste aux élections
communales en Belgique après son passage mardi dans
Cash Investigation (France 2). Interrogé à sa sortie des locaux de l’organisation Eammon Bates Europe Public
Affairs, il avait assuré que «le coupable de la pollution, c’est
le pollueur, c’est pas le producteur», estimant que les industriels n’avaient aucune responsabilité dans la pollution par
le plastique.
Angleterre Vingt mois de suspension
de permis pour le Bleu Hugo Lloris
Hugo Lloris, le capitaine et gardien de l’équipe de France
et du club anglais de Tottenham, a été condamné mercredi
à vingt mois de suspension de permis de conduire et
à 50000 livres (56100 euros) d’amende pour conduite en
état d’ivresse. Le joueur, qui a plaidé coupable, avait été
interpellé le 24 août au volant de sa Porsche lors d’un
contrôle policier à Gloucester Place, dans le centre de Londres. Son alcoolémie par décilitre d’air expiré était
de 80 microgrammes, plus de deux fois la limite légale au
Royaume-Uni, établie à 35 microgrammes par décilitre.
Ouragans: «L’optimisme peut
être mauvais conseiller»
L
a côte Est américaine tefois que la multiplication
est en alerte. L’oura- de catastrophes récentes,
gan Florence, avec notamment les trois ourades vents à 215km/h, pour- gans majeurs de l’an passé,
suit sa progression dans contribue à rendre les gens
l’Atlantique. L’état d’ur- plus responsables.
gence a été décrété en Virgi- On met souvent l’accent
nie, Caroline du Nord et Ca- sur la puissance de résiroline du Sud,
lience des
ainsi
qu’à
Américains.
Washington
Cette force
DC. Professeur
peut-elle être
à l’université
aussi une faiVirginia Tech,
blesse ?
Christopher
Absolument. Si
Zobel explique
vous abordez
en quoi l’esprit
un tel danger
de résilience
en pensant
INTERVIEW qu’il ne vous
américain peut
se révéler conarrivera rien ou
tre-productif face aux catas- si vous êtes trop sûrs de votrophes naturelles.
tre capacité à rebondir, vous
Le directeur de l’Agence augmentez le risque. Mes
fédérale de gestion des si- travaux portent beaucoup
tuations d’urgence parlait sur la question de la résiil y a peu d’un manque de lience. Et de mon point de
«culture de préparation» vue, la meilleure façon d’être
aux désastres naturels résilient est d’être préparé à
aux Etats-Unis. Partagez- l’avance. Cela permet de revous ce constat ?
bondir plus rapidement.
Très clairement, nous pou- L’optimisme peut être mauvons faire mieux. Il y a en- vais conseiller. Trop d’Amécore trop de gens persuadés ricains misent sur le fait que
qu’ils peuvent rester chez rien ne va leur arriver.
eux, ignorer les ordres Une récente analyse du
d’évacuation et laisser pas- New York Times a montré
ser la tempête. Je pense tou- que 90 % des dommages
DR
«Ce sont des
civils bien sûr.
Je vous assure
qu’il n’y a là rien
de criminel.»
tuées ces trois derniers
jours. Les bombardements
de l’aviation de la coalition,
essentiellement émiratis,
n’ont jamais été aussi intenses depuis juin. Des avions
survolent la ville en continu
et des tirs depuis des navires
stationnés au large ont été
signalés.
L’ONU craint que les Emirats arabes unis et ses alliés
tentent d’encercler et
d’assiéger la ville. Mardi, les
forces pro-gouvernementales ont annoncé à l’AFP
qu’elles s’étaient emparées
de deux routes stratégiques.
Elles espèrent qu’en bloquant Hodeida, elles affaibliront assez les Houtis pour
Belgique Un «lobbyiste» évincé d’une
liste écologiste
causés depuis 2002 par
des catastrophes naturelles aux Etats-Unis se concentrent dans des régions
où vivent moins de 20 %
de la population…
C’est une question majeure
qui fait et fera l’objet de discussions très chargées émotionnellement. Les dégâts
les plus importants ont lieu
dans les régions côtières et
cela va aller en empirant
avec la montée du niveau de
la mer. Or, ce sont des régions où la population continue de croître, ce qui augmente le risque de pertes
financières et humaines.
Des conversations ont lieu
sur ce que peut faire le gouvernement pour empêcher
les gens de s’installer dans
certaines zones à risque.
L’une des options est de racheter des terres ou des maisons construites dans des
zones inondables. Mais c’est
une discussion très difficile
car il ne s’agit pas seulement
de déplacer les gens de leur
maison, mais aussi de leur
communauté. La dimension
sociale est très forte.
Recueilli par
FRÉDÉRIC AUTRAN
A lire en intégralité sur Libé.fr
Brésil Lula jette
l’éponge
Incarcéré pour corruption et
déclaré inéligible d’un scrutin dont il était favori, Lula a
renoncé mardi à être candidat à la présidentielle au Brésil et a passé le témoin à son
colistier Fernando Haddad.
«Je veux demander, de tout
cœur, à tous ceux qui voudraient voter pour moi, de voter pour Fernando Haddad»,
a exhorté Luiz Inácio Lula da
Silva dans une «Lettre au
peuple brésilien» lue devant
plusieurs centaines de militants rassemblés aux portes
de sa prison. Dans ce texte,
l’ex-ouvrier métallurgiste
de 72 ans estime qu’il a été
contraint «de prendre cette
décision dans un délai imposé
de façon arbitraire». En invalidant la candidature de Lula
le 1er septembre, le Tribunal
supérieur électoral (TSE)
avait fixé mardi comme date
limite au Parti des travailleurs pour lui trouver un
remplaçant. PHOTO AFP
10 u
FRANCE
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
Avant Benalla,
une crise de gestion
déjà en gestation
Au-delà du feuilleton à rebondissements sur l’ancien chargé
de mission de l’Elysée, qui a violemment attaqué mercredi
les sénateurs devant l’auditionner, l’affaire a amplifié
des défaillances dans l’organisation du palais présidentiel.
Par
JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
U
ne ex-petite main de l’Elysée, tendance petite frappe, traitant une
figure du Sénat, Philippe Bas, de «petits marquis» –avant de finalement se soumettre à la convocation de la commission
d’enquête que ce dernier préside sous la menace d’y être contraint. Le tout sous les cris
d’orfraie de la ministre de la Justice. C’est,
en substance, l’échange qu’ont eu par médias interposés Alexandre Benalla, toujours
quadruplement mis examen, Philippe Bas
(épaulé par le président du Sénat, Gérard
Larcher) et Nicole Belloubet. Alors que la
commission d’enquête de l’Assemblée nationale a implosé avant la pause estivale, celle
de la Chambre haute a, elle, repris ses
travaux mercredi. Mais c’est la polémique
autour de la future audition mercredi pro-
chain d’Alexandre Benalla, ex-adjoint du
chef de cabinet de l’Elysée, qui a échauffé les
esprits.
Après avoir accepté puis refusé, mardi, de venir, il n’a pas hésité à tenir des propos outranciers. Contre Philippe Bas en particulier et les
sénateurs en général, ces «petites personnes»
qui veulent salir Macron et à qui il dénie
toute «légitimité». Dans cet épisode où il
s’agissait de cibler le Sénat, prétendument au
nom de la séparation des pouvoirs, Benalla
a pu compter sur la garde des Sceaux comme
sur le porte-parole du gouvernement. La première, sur cette ligne depuis fin juillet, a répété qu’elle ne trouvait «pas sain» que le travail parlementaire «interfère» sur celui de la
justice par le biais de cette commission. De
son côté, Benjamin Griveaux a invité le sénateur LR à s’occuper «un peu plus des Français
et un peu moins de sa carrière politique». En
réponse, Philippe Bas a ironisé, affirmant
qu’il «ignorai[t] que [la ministre] était le
conseil juridique de M. Benalla». Au passage,
preuve d’une indignation sélective, aucun
ministre n’est monté au créneau pour s’opposer à l’audition du commissaire de police
Maxence Creusat, pourtant lui aussi mis en
examen, pour avoir remis à Benalla des images de vidéosurveillance des faits du 1er Mai.
L’ancien chargé de mission devrait donc finalement bien être entendu par les sénateurs, qui assurent qu’ils ne se substitueront
pas au pouvoir judiciaire. Philippe Bas a pris
l’habitude d’affirmer que sa commission est
là pour établir des faits et non pour les juger.
Reste que l’affaire Benalla aura été un révélateur criant de dysfonctionnements à l’Elysée. Dans la gestion des hommes comme
dans celle de la parole. Les auditions ont
aussi permis de mettre en lumière une réforme par nature discrète: celle de la sécurité du palais présidentiel. Trois dossiers antérieurs à l’affaire Benalla, mais que son
explosion est venue accélérer. •
LA COMMUNICATION BROUILLÉE
Les retours d’expérience, si chers à la
Macronie, sont aussi nombreux que
sévères. La déflagration Benalla est
venue souligner l’absence de poids
lourds politiques prêts à se lancer
sous la mitraille médiatique pour défendre le Président, la défiance entre
le chef de l’Etat et le pays (71 % des
Français se disent mécontents de son
action, selon un sondage Odoxa pour
l’Express, France Inter et la presse régionale paru mardi) et la nécessité de
bétonner les remparts existants.
«En gros, ce qu’on a compris cet été,
c’est qu’on était totalement seuls dans
la pampa, confie un conseiller prési-
dentiel. Il faut recentrer la communication sur la protection du Président
et construire des citadelles hors de
l’Elysée.» Le jeu de chaises musicales,
pensé depuis plusieurs mois mais
accéléré à la rentrée, concerne le tout
premier cercle d’Emmanuel Macron.
Sylvain Fort, jusqu’alors «plume»,
prend la tête du pôle communication.
«Le type déteste les journalistes, je
suis curieux de voir comment il va s’y
prendre pour renouer ce qu’ils ont
cassé [avec la presse] depuis quinze
mois», relève un chargé de com de
l’époque Hollande. «On ne va pas finir
le quinquennat dans un abri anti-
atomique, fait valoir Fort dans le
Monde, mardi. Il faut démilitariser notre communication.» A défaut d’instaurer la paix, arrêter la guerre.
Sur le papier, Fort devient le boss de
l’omnipotente conseillère presse
de Macron, Sibeth Ndiaye, même si
l’Elysée jure que ces modifications
«sont des améliorations et en aucun
cas des sanctions». Chargé des missions déminage, orfèvre des éléments de langage, Ismaël Emelien
reste, lui, à son poste de conseiller
spécial. Porte-parole de l’Elysée
n’ayant qu’une seule intervention publique embrouillée à son palmarès
(au début de l’affaire Benalla), pièce
rapportée à l’Elysée entretenant
des relations compliquées avec Fort,
Ndiaye et Emelien, Bruno Roger-Petit
quitte ses fonctions pour intégrer
le cabinet présidentiel comme
conseiller. De son côté, la cheffe du
service de presse, Marion Burlot, est
appelée à prendre la tête du Service
d’information du gouvernement, l’organisme chargé de promouvoir les
messages présidentiels.Juste avant
les réformes –cruciales– des retraites
et de l’assurance chômage.
ALAIN AUFFRAY
et LAURE BRETTON
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Alexandre Benalla,
le 16 juillet à l’Elysée.
Carnet
PHOTO KARIM DAHER.
HANS LUCAS
DÉCÈS
LES SERVICES DE SÉCURITÉ DU PALAIS
L’ouverture d’un chantier sur la
réorganisation de la sécurité de
l’Elysée est l’une des principales
révélations provoquées par
l’affaire Benalla. Alors même que
cet ancien proche collaborateur
d’Emmanuel Macron était sous le
coup d’une prétendue rétrogradation de ses fonctions, il participait parallèlement à un groupe
de travail chargé de réfléchir à
la prochaine structure des deux
services (l’équipe de sécurité
de la présidence de la République et le commandement militaire) pour créer une direction
commune.
Interrogé mercredi par la commission d’enquête sénatoriale,
François-Xavier Lauch, chef de
cabinet du président de la République, a tenté de dégonfler l’importance de cette réforme. Selon
lui, ce qui motive le changement
à venir est «la coexistence de
deux services qui utilisent quasiment les mêmes moyens, qui ont
un commandement différent et
pour lesquels il faut donner des
synergies dans un objectif d’économies, c’est cela et rien de plus».
Et précise que «quelle que soit la
réforme qui est menée, les personnes qui s’occuperont de la
sécurité du président de la République seront toujours des policiers et des gendarmes. Il y aura
toujours un lien avec le ministère
de l’Intérieur».
«Aujourd’hui, ces travaux sont
bien avancés, ils passent encore
par quelques réflexions avant
d’aboutir», a fait savoir de son
côté le général Eric Bio-Farina, à
la tête du commandement militaire de l’Elysée devant la même
commission d’enquête. Le général s’est également attaché
à minimiser le poids d’Alexandre
Benalla dans cette réflexion,
cantonné selon lui à sa présence
dans l’un des groupes de travail
et justifié par le rôle «d’interface»
qu’occupait l’ancien chargé de
mission entre les différents services lors des déplacements.
Mais Eric Bio-Farina a surtout
maintenu le flou entourant le projet en enchaînant les formules
vagues. Ainsi a été créé un
«comité de pilotage dit de
conception» avec des «réunions
qui nous ont permis de valider les
grandes lignes» du principe
de «continuum de sécurité». La
commission d’enquête n’en saura
pas plus.
ISMAËL HALISSAT
Brigitte Tijou, sa sœur,
Jacques Tijou, son père,
Ses nombreux amis et
collègues, Ont la tristesse de vous
annoncer le décès, le
08 septembre 2018,
à l’âge de 58 ans
Nathalie TIJOU
Documentaliste
à France
Télévisions
La cérémonie aura lieu le
jeudi 13 septembre à 14h45 à
la Chambre funéraire du
cimetière des Batignolles
(21 bd du Bois-le-Prêtre,
Paris 17e).
tijou.brigitte@orange.fr
18 rue Clavel 75019 Paris
LE PAQUEBOT ÉLYSÉE
C’était le premier (et à ce jour
le seul) début de mea culpa
présidentiel. En pleine panade
Benalla, Emmanuel Macron
annonçait –un dimanche soir de
juillet au sortir d’une nouvelle
réunion de crise – avoir chargé
Alexis Kohler, secrétaire général
de l’Elysée, d’une réorganisation
des services du palais présidentiel afin de prévenir tout «nouveau dysfonctionnement».
Six semaines plus tard, sur le modèle de ce qui se fait dans les collectivités territoriales et les établissements publics, un directeur
général des services (DGS) est
sur le point d’arriver avec un
ordre de mission clair : rationaliser et fluidifier le fonctionnement du paquebot Elysée (plus
de 800 collaborateurs). La gestion des ressources humaines
était jusqu’alors assurée par le
directeur de cabinet présidentiel, Patrick Strzoda. Emmanuel
Macron, ce président qui «n’aime
pas la République des fusibles»,
a demandé à Strzoda de rester à
l’Elysée (il est éligible à la retraite
le 6 octobre) et de se concentrer
sur la partie régalienne du job.
Dans l’entourage du chef de
l’Etat, on se défend d’avoir agi
sous la pression médiatico-politique de l’été, expliquant que
cette réorganisation est dans les
tuyaux depuis un an, voire plus.
«En tant que secrétaire général
de l’Elysée, Emmanuel Macron a
eu le temps d’identifier tous les
dysfonctionnements du château,
la souffrance de certains et les
nombreux doublons», souligne
un conseiller présidentiel. Un
cabinet de conseil en organisation a donc planché tout l’hiver,
rendant son rapport juste avant
les révélations sur Alexandre
Benalla. Preuve que l’affaire a accéléré et amplifié les modifications, le DGS – Jérôme Rivoisy,
énarque diplômé de la même
promo que le Président, inspecteur des finances et numéro 2
de Pôle Emploi – devra se
concentrer sur les «relations
immatérielles» et instaurer des
«procédures transparentes» à
l’Elysée. «Tout à l’Elysée est basé
sur ce que l’on peut vous prêter
en termes de proximité avec
le chef de l’Etat […], avait expliqué Benalla fin juillet. C’est un
phénomène de cour.» Ce qui
n’est pas très «start-up nation»
compatible.
A.A. et L.Br.
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence...
Contactez-nous
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution
le lendemain
Tarifs : 16,30 e TTC la ligne
Forfait 10 lignes :
153 e TTC pour une parution
15,30 e TTC la ligne suppl.
abonnée et associations : - 10 %
Tél. 01 87 39 84 00
Vous pouvez nous faire
parvenir vos textes
par e-mail :
carnet-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 00
carnet-libe@teamedia.fr
La reproduction de nos petites
annonces est interdite
12 u
FRANCE
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Migrants dans le Var:
Le Pen huée Marine Le Pen a
été chahutée, mardi, à Châteaudouble, petit village du Var qui doit accueillir un centre d’accueil de migrants, et où elle était venue faire
de la récupération politique. «Casse-toi», «cassezvous», ont notamment lancé des manifestants à la présidente du Rassemblement national (ex-FN), qui a dû
écourter sa déambulation. PHOTO AFP
A l’école, l’anglais bientôt en majesté?
L’inspectrice
générale Chantal
Manes-Bonnisseau
et le journaliste
Alex Taylor
préconisent un
renforcement de
l’enseignement des
langues étrangères
dans un rapport
remis mercredi
au ministre
de l’Education.
Par
LYSIANE LARBANI
L
a France est-elle trop
attachée au français ?
Se perd-elle dans un
(vieux) débat passionné
autour de la place que doit
prendre l’enseignement
d’une langue étrangère, au
point d’en freiner son bon apprentissage ? C’est ce que
pointe un rapport remis mercredi au ministre de l’Education nationale, Jean-Michel
Blanquer.
L’étude commandée à Chantal Manes-Bonnisseau, inspectrice générale de l’éducation nationale, et à Alex
Taylor, journaliste francobritannique, met en avant la
nécessité de s’ouvrir davantage aux langues étrangères
et surtout à l’anglais. L’objectif : «Doter tous les élèves de
solides compétences en langues» et leur permettre de
«s’insérer socialement et professionnellement». Dépasser
les a priori et les clivages
pour avancer sont les maîtres
mots du document sous-titré «Oser dire le nouveau
monde».
Il ne s’agit pas, dans ces
70 pages de préconisations,
d’augmenter le nombre
d’heures de cours de langues
aux élèves français. Ces derniers en ont déjà cinquantequatre par an à l’école primaire et plus de cent cinquante dans le secondaire,
bien plus que dans la plupart des pays de l’OCDE. Et
pourtant, la France reste dernière du classement des pays
européens en maîtrise de langues étrangères, malgré la
mise en application dans
le pays depuis 2006 du «plan
de rénovation des langues
Dans un collège de Mantes-la-Jolie, en mars 2015. PHOTO NADÈGE ABADIE. SIGNATURES
vivantes», qui prône un
apprentissage plus actif. Le
rapport conseille de changer
l’apprentissage en redynamisant les cours et en mettant
l’accent sur la formation des
enseignants. Passage en revue de trois mesures phares.
Shakespeare
obligatoire
«J’entends rendre l’anglais
prioritaire», expliquait mercredi Jean-Michel Blanquer.
Largement dominant dans
l’enseignement européen,
l’anglais est étudié par 97,3%
des collégiens du continent.
La mission préconise de rendre la langue de Shakespeare
obligatoire en France, en langue vivante 1 ou 2. Cette mesure est symbolique, puisque
seuls 0,7% des élèves français
(39 200) ne suivent aucun
cours d’anglais.
La mission recommande par
ailleurs de donner la priorité
aux activités orales, afin
d’augmenter le niveau attendu des élèves à la fin
des cycles 3 (CM1, CM2 et
sixième) et 4 (cinquième,
quatrième et troisième).
Apprendre «le plus tôt
possible»
En s’appuyant sur le constat
scientifique qui indique que
le cerveau a plus de facilité
Les auteurs insistent sur
la mise en place d’activités
plus dynamiques: écriture
de livres et de poèmes, clubs
de théâtre, concours de chant…
à l’apprentissage d’une langue étrangère avant l’âge
de 11 ans, les auteurs recommandent de commencer tôt,
«très tôt, le plus tôt possible».
Et ce, en mettant l’accent sur
une pratique quotidienne,
vingt à vingt-cinq minutes
par jour en primaire. Ils préconisent cinq séances de
quarante-cinq minutes en
sixième, puis quatre séances
hebdomadaires de quarantecinq minutes en langue vivante 1. Sans pour autant
bouder la grammaire et les
fondamentaux linguistiques,
l’accent doit être mis sur
l’oral et sur l’encouragement
des échanges européens
entre enseignants.
«Il faut impulser les innovations et valoriser les expérimentations qui fonctionnent», détaillent les auteurs.
Ils insistent donc sur la mise
en place d’activités plus dynamiques: écriture de livres
et de poèmes en classe, constitution de clubs de théâtre,
organisation de concours
de chant, etc. Cela jusqu’à la
fin du lycée.
Mieux former les
futurs enseignants
Depuis 2016, l’enseignement
d’une langue étrangère à
l’école est obligatoire à partir
du CP. Pourtant, le concours
de recrutement des professeurs des écoles ne comporte
pas d’épreuve en cette matière. L’épreuve obligatoire
de langue vivante étrangère
orale au concours, d’abord
introduite en 2006 (loi
Fillon), a été supprimée
trois ans plus tard. Le document remis au ministre préconise de réintroduire une
épreuve orale.
Les étudiants des écoles supérieures du professorat et
de l’éducation (Espe) suivent
à ce jour entre vingt et quarante heures de langue vivante étrangère par an. Un
taux horaire jugé insuffisant.
Jean-Michel Blanquer a
d’ores et déjà indiqué qu’il
entendait revoir la formation
des enseignants et mettre
l’anglais en troisième position des matières fondamentales dans la formation des
professeurs des écoles,
«après le français et les mathématiques». Il souhaite
aussi faciliter l’accès à un
programme d’échange international d’au moins un semestre pour les étudiants
candidats aux Capes de langues étrangères.
Pour les enseignants du second degré, le rapport souhaite intégrer une épreuve
optionnelle pour les candidats aux disciplines «non linguistiques», afin de pouvoir
exposer l’élève le plus souvent possible à une langue vivante étrangère.
Ce rapport devrait servir
d’appui au ministre de l’Education nationale, qui présentera début 2019 un projet de
réforme de la formation des
professeurs. •
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Président Ferrand Sans surprise, Richard Ferrand a été élu mercredi à la présidence de l’Assemblée nationale, en obtenant
la majorité absolue des voix au premier tour
avec 254 votes sur les 243 requis. Signe de
faiblesse de ce fidèle de Macron : le candidat
du MoDem, Marc Fesneau, a récolté 86 voix,
soit le double des voix apportées par son seul
groupe. PHOTO DENIS ALLARD
«Réformer le code du travail ne
va pas faire baisser le chômage»
freins à la compétitivité des tissements structurels. Par
entreprises, et donc rogner exemple, les dépenses d’édusur la protection sociale, sur cation sont des investissele code du travail. Ces politi- ments d’avenir, et c’est norques permettent certes mal que les générations
d’avoir une croissance, mais futures payent pour cela, au
elles reposent sur une mau- travers des intérêts. Même
vaise répartition des riches- chose pour l’environnement.
ses. Elles provoIl faut, ditesquent donc une
vous, mieux
surabondance
protéger l’emd’épargne d’un
ploi. Mais
côté, et un mancomment ?
que de conOn se réfère
sommation de
toujours au mol’autre. Ce qui
dèle de flexipousse à la forsécurité. Or
mation de bulpour que ce moINTERVIEW dèle fonctionne,
les liées au surendettement
il faudrait augdes foyers modestes. C’est menter l’accompagnement
donc un modèle de crois- des chômeurs, la formation.
sance instable, qui par C’est ce que le gouverneailleurs suscite un net rejet ment assure faire…
des populations comme on Dans les faits, ils ne le font
l’a vu avec le Brexit et l’élec- pas vraiment pour des raition de Trump.
sons budgétaires. Les pays
Que faut-il faire au niveau scandinaves dépensent quaeuropéen ?
tre fois plus par chômeur que
Les règles budgétaires ac- nous… En France, on fait plutuelles ne fonctionnent pas. tôt l’inverse, on fait la chasse
Nous proposons que les Etats aux chômeurs qu’on accuse
soient contraints d’être à zéro de profiter du système.
déficit sur un cycle économiRecueilli par
que, mais uniquement sur les
AMANDINE CAILHOL
dépenses de fonctionne- Retrouvez cette interview
ment. On sort donc les inves- en intégralité sur Libération.fr
Cahier numéro un de l’édition n° 2810 du 13 au 19 septembre 2018
ALZHEIMER COMMENT FAIRE FACE ? | JEAN-LUC DELARUE LES DERNIERS SECRETS
SPECIAL IMMOBILIER
LES CLÉS
É
DU MARCHÉ
FLAMMARION
Dans Une autre voie est possible, son nouveau livre paru
mercredi chez Flammarion
et cosigné avec la sociologue
Dominique Méda et le juriste
Pascal Lokiec, Eric Heyer, de
l’Observatoire français des
conjonctures économiques
(OFCE), propose des mesures
pour «bifurquer» vers un
autre modèle.
Vous dites que le chômage
n’est pas une fatalité…
Le problème du chômage en
France n’est pas lié au marché du travail – ce dernier
fonctionne d’ailleurs relativement bien– mais aux performances économiques.
Tant que ces dernières ne seront pas suffisantes, les entreprises n’auront pas besoin
d’embaucher davantage. On
a eu envie de renverser la
problématique et de dire que
ce n’est pas en réformant le
code du travail que l’on va
faire baisser le chômage,
mais en faisant en sorte que
l’activité progresse.
Avec sa réforme du code
du travail, la France a donc
fait fausse route…
La voie qu’on nous promet
n’est pas nouvelle. C’est l’idée
que pour faire face à la globalisation, il faut lever tous les
une nouvelle fois, a réagi sans
surprise sur France Info le
secrétaire général de FO pénitentiaire, Emmanuel Baudin.
C’est du Taubira réchauffé.
On essaie de refaire ce qui a
échoué.» Selon les derniers
chiffres, le nombre de personnes détenues s’établissait au 1 er août à 70 519
pour 59 870 places. Pour
lutter contre cette surpopulation chronique, le plan de la
ministre prévoit également
de créer 7 000 places de
prison supplémentaires avant
la fin du quinquennat et de
lancer d’ici à 2022 la construction de 8 000 autres
places, conformément au
vœu du candidat Macron.
L’effet
Macron
Les meilleurs
taux de crédit
Les prix dans
votre région
EN VENTE CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
P. 54
L’accusation a requis mercredi la confirmation en appel de
la peine de vingt-cinq ans de réclusion criminelle prononcée contre Abdelhakim Dekhar, le «tireur de Libé» dépeint
comme un «guérillero maladroit» enfermé dans sa «doctrine
de résistance». En 2013, il s’était rendu, armé d’un fusil à
pompe, à BFMTV, devant la Société générale à La Défense
et à Libération, où il avait grièvement blessé un assistant
photographe, César Sébastien. Après une semaine de procès
devant les assises d’Evry, l’avocat général a requis la même
peine qu’en première instance. Le verdict est attendu jeudi.
fixer d’échéance précise. En
dessous d’un mois, les peines
d’emprisonnement seront
ainsi interdites, tandis qu’entre un et six mois, la peine
s’exécutera par principe
dehors. «On a fait de l’emprisonnement la peine de référence unique, ce qui est inefficace quand elle est de courte
durée», justifie la ministre
dans cet entretien aux Echos
où elle répète son souhait de
développer les alternatives à
l’incarcération, notamment
les travaux d’intérêt général.
Des pistes déjà évoquées sous
Hollande lors d’une conférence de consensus plus
ambitieuse mais peu suivie
d’effets. «On fait fausse route
AFP
Justice Vingt-cinq ans requis en appel
contre le «tireur de Libé»
Un plan contre la surpopulation en prison. Mercredi, la
garde des Sceaux, Nicole Belloubet, a présenté une série
de mesures en Conseil des
ministres. Déjà connues
–certaines étant tirées de son
projet de loi – elles ont été
réunies pour marquer la
volonté du gouvernement de
réduire le nombre de détenus. Et ce, en proscrivant
l’emprisonnement pour les
très courtes peines. «La redéfinition de l’échelle des peines
devrait, une fois mise en
place, […] faire baisser
[la population carcérale]
de 8 000 personnes», a ainsi
annoncé Nicole Belloubet
dans les Echos sans toutefois
P. 20
La Cour de cassation a validé mercredi la condamnation
de Léon Bertrand, ex-ministre délégué au Tourisme de Jacques Chirac et maire de Saint-Laurent du Maroni depuis 1983, à trois ans de prison ferme dans une affaire de
pots de vin en Guyane. La haute juridiction a rejeté le pourvoi de l’ancien ministre, validant ainsi la peine infligée
par la cour d’appel de Basse-Terre, en Guadeloupe, en
mars 2017: trois ans de prison ferme avec mandat de dépôt,
trois ans d’inéligibilité et 80000 euros d’amende pour favoritisme et corruption passive.
Surpopulation carcérale: la garde
des Sceaux cherche la sortie
BONY / SIPA
Pots-de-vin L’ex ministre Léon
Bertrand définitivement condamné
14 u
FRANCE
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
Dix raisons
d’être
féministe
La première université d’été du féminisme
s’ouvre ce jeudi à Paris sur fond de polémiques.
Mais sans remettre en cause la nécessité
d’envoyer valser le sexisme au quotidien.
Par
CATHERINE
MALLAVAL
et ANAÏS
MORAN
«M
eToo et après?» «Le féminisme, une histoire de
femmes et d’hommes ?»
«Comment s’engager contre le sexisme?»
Roulement de tambour. Voici quelquesuns des thèmes qui vont être débattus ce
jeudi et vendredi à la Maison de la radio
lors de l’université d’été du féminisme,
organisée par le gouvernement qui,
en sus de la secrétaire d’Etat à l’égalité
entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a jugé bon d’y dépêcher
Benjamin Griveaux (porte-parole) et Muriel Pénicaud (ministre du Travail)… Une
première en France, destinée à «combattre le sexisme au quotidien». L’occasion
aussi de placer sous la lumière celles (et
ceux) qui depuis des années portent le
combat et la réflexion. Ainsi, échangeront Véronique Séhier, coprésidente du
Planning familial, l’historienne Michelle
Perrot, la sociologue Irène Théry… Mais
le casting ratisse large. Et à peine avait-il
été dévoilé qu’il faisait tousser.
Dans une tribune intitulée «Madame
Schiappa, il n’y a pas de féminisme
mais…», publiée dans nos colonnes
le 3 septembre, la réalisatrice, scénariste
et militante féministe Léa Domenach
s’est ainsi dite fort «surprise» de la présence de l’animateur philosophe Raphaël Enthoven ou de la journaliste
Elisabeth Lévy, signataire de la tribune
des 100 femmes pour «la liberté d’importuner» publiée dans le Monde en janvier, alors que le branle-bas #MeToo
battait son plein. «On ne peut pas être
féministe et penser qu’il n’y a pas ou plus
de domination masculine. Ce simple
constat fait par Elisabeth Lévy dans ses
écrits la discrédite […]. Quant à Raphaël
Enthoven, ses prises de position à l’antenne sont comme autant de claques
dans la figure des féministes», explicite
Léa Domenach. Mais le féminisme
n’est «ni une secte ni une marque déposée», lui a rétorqué Marlène Schiappa,
toujours dans Libération quatre jours
plus tard. «Le mouvement féministe
n’a jamais été monolithique et a toujours
été traversé de différents courants se
croisant et, parfois, s’affrontant»,
écrit la secrétaire d’Etat, prônant «le
droit à la parole».
L’implication du gouvernement dans
cette université fait aussi grincer. La sociologue Christine Delphy, militante,
voit notamment dans cet événement
une «tentative de récupération par la
chose politique du mouvement féministe», sans pour autant appeler à un
boycott: «Il n’y a pas besoin d’université
d’été avec des personnalités médiatiques
pour répandre les idées féministes […].
Mais il faut y aller et débattre, pour réfuter l’idée que l’antiféminisme est un courant du féminisme.»
Autre piment sur les plaies, de très officielles associations qui mettent les
mains dans le cambouis du sexisme depuis des années n’ont pas été invitées :
où est notamment passée l’Association
européenne contre les violences faites
aux femmes ? Pourquoi Osez le féminisme, qui vient de publier un (lumineux) manifeste, n’est-il pas de la partie ? L’éclectisme de la pensée aurait-il
des limites ? Enfin, cerise sur les bisbilles, le Canard enchaîné, citant des
informations du secrétariat d’Etat,
révèle que le coût de cet événement
est de 300 000 euros. Une somme qui
«tirera une larme aux associations […]
en proie à la rigueur budgétaire de
l’Etat», raille le journal satirique. Ces
couacs sont regrettables, tant l’objet de
cette université est louable. Car oui, il y
a toujours dix (au moins) bonnes raisons
d’être féministes.
1 Parce que les droits acquis
sont fragiles
Le 11 septembre, dans un reportage
diffusé dans l’émission Quotidien
sur TMC, Bertrand de Rochambeau,
président du Syndicat national des
gynécologues-obstétriciens de France,
lance à propos de l’IVG : «Nous ne
sommes pas là pour retirer des vies.»
Et d’ajouter: «En tant que médecin […],
la loi me protège et ma conscience aussi.»
De fait, selon l’article L2212-8 du code
de la santé publique, «un médecin n’est
jamais tenu de pratiquer une IVG».
Mais ces propos d’un homme censé
parler au nom d’une partie de ses
confrères (moins d’un quart des
6748 gynécologues) ont mis le feu, assimilés à du prosélytisme anti-IVG.
Rappelons que si un médecin peut
dire non, il doit en revanche «communiquer immédiatement le nom de praticiens susceptibles de réaliser cette
intervention».
2 Parce que ce n’est pas
un gros mot
Encore raillé, assimilé à de l’hystérie il
y a peu, voilà le mot «féministe» (et «féminisme») servi, repris et brandi jusqu’à
Beyoncé. Désormais décomplexé, il est
quasi une mode: même Dior l’a inscrit
sur des sweat-shirts. Fini le gros mot,
bienvenu (enfin) au grand mot, dont
l’origine fait encore débat chez les historiens. Le doit-on à l’audacieux philosophe Charles Fourier (1772-1837) ? Ou
à Alexandre Dumas fils qui le mentionna –péjorativement– dans l’Homme-femme, paru en 1872 ? C’est en tout
cas en 1882 qu’il est défini dans un sens
positif comme la lutte pour améliorer
la condition féminine, par Hubertine
Auclert, grande combattante du droit de
vote pour les femmes. Quelque 130 an-
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
jours sous les coups d’un conjoint (ou
d’un ex-conjoint) comme l’a encore
confirmé le ministère de l’Intérieur l’an
passé. C’est ainsi que chaque année,
plus de 100 femmes sont tuées en
France. Depuis janvier 2017, mois après
mois, Libération recense ces victimes et
s’est fait un devoir de leur donner un
prénom. En France, ce mot «féminicide»
n’est entré dans le dictionnaire Petit Robert qu’en 2015. Il manque encore de reconnaissance et on lui préfère trop souvent les termes de «drames conjugaux»
ou «crimes passionnels». Dans de nombreux pays d’Amérique latine (le Mexique dès 2007), en Espagne et en Italie,
il est inscrit dans le code pénal. Histoire
de noircir encore le tableau, une enquête intitulée «Violences et rapports
de genre» de l’Institut national d’études
démographiques a estimé en 2016, qu’au
cours de sa vie, en France, une femme
sur vingt-six est violée et une sur sept
agressée sexuellement.
4 Parce qu’il y a inégalité
salariale
A travail de valeur égale, l’écart de salaire entre les femmes et les hommes est
toujours de 9%. Si l’on prend en compte
les différences de carrière (les femmes
vont vers des métiers moins bien rémunérés ou connaissent des ralentissements de carrière liés aux maternités et
aux temps partiels), cet écart grimpe
à 25,7 %. Et atteint 37 % à la retraite !
Tout un arsenal législatif est pourtant
censé éviter cela. La dernière loi en date
pour «la liberté de choisir son avenir professionnel», adoptée le 1er août, devrait
sanctionner les entreprises qui ne respectent pas la règle du «à travail égal,
salaire égal» (inscrite dans le code
du travail depuis plus de quarante ans).
Elles disposeront d’un délai de trois ans
pour se mettre en conformité sous peine
d’écoper à partir de 2022 d’une pénalité
financière qui pourrait aller jusqu’à
1 % de la masse salariale. A voir si le
compte y est.
5 Parce que la charge
ANNA WANDA GOGUSEY
mentale pèse
nées plus tard, le dictionnaire américain
Merriam-Webster, l’équivalent de notre
Larousse, a constaté qu’en 2017, année
marquée par les mouvements #MeToo
et #Balancetonporc, «féminisme» a fait
partie des termes les plus recherchés et
consultés sur le Net. Bingo ? A ceux
qui seraient encore tentés d’associer ce
mot à un truc de bonnes femmes grincheuses, on rappellera que ce bon vieux
MLF (Mouvement de libération des femmes) ne manquait pas d’esprit. Témoin
ce slogan apparu l’année de sa création,
en 1970: «Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme.»
«Fêtées une journée, exploitées toute l’année.» Ce slogan lancé le jour de la fête
des mères (ça marche aussi avec
le 8 mars) de 1972 n’a rien perdu de son
acuité. Oui, les femmes sont toujours les
premières à mettre la pédale douce dans
leur boulot (selon le ministère du Travail, les temps partiels sont occupés par
des femmes dans 80 % des cas) pour
mieux jongler avec les trois heures et
vingt-six minutes qu’elles consacrent
chaque jour aux tâches domestiques
(ménage, courses, soins aux enfants, etc.) contre deux heures pour les
hommes selon l’Insee. C’est encore sans
compter avec ce boulet qu’est la charge
mentale (soit: penser à tout). Un vieux
concept formulé par des ergonomes il
y une quarantaine d’années et revenu
en force en 2017 grâce à une ingénieure
informatique, Emma, également dessinatrice sur le Web. Sa BD sur le sujet a
été partagée plus de 200 000 fois, puis
publiée en version papier. Le signe que
le terme colle pile poil à ce que ressentent nombre de femmes.
6 Parce que la France attend
une présidente
3 Parce qu’il y a
des féminicides
Le chiffre est implacable et surtout immuable: une femme meurt tous les trois
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Barbara Pompili au perchoir de l’Assemblée nationale? Raté. En 2018, la France
ne peut toujours pas s’honorer d’avoir eu
une présidente à l’Assemblée, au Sénat
et de la République. Rappelons aussi
qu’Edith Cresson est à ce jour la seule
femme à avoir occupé un poste de Premier ministre. En 1991. Pendant onze
mois. Au cran d’en dessous, si la parité
est quasi acquise parmi les conseillers
régionaux, huit régions sur dix sont dirigées par des hommes, sans parler des
84% d’hommes maires. Un coup à crier
«Michel de Montaigne, reviens!» Dès le
XVIe siècle, il écrivait dans ses Essais :
«Les femmes n’ont pas tort du tout quand
elles refusent les reigles de vie qui sont introduites au monde, d’autant que ce sont
les hommes qui les ont faictes sans elles.»
7 Parce que pubs sexistes et
marketing rose fleurissent
Il y a cette publicité, omniprésente dans
le métro parisien depuis quelques semaines, sur laquelle on voit une femme
à la sortie de l’école, accompagnée de
cette phrase : «16 h 35, l’heure des mamans» ; cette vente privée sur Internet
dans laquelle les DVD Barbie et Anastasia sont rangés dans la catégorie des
«classiques pour filles»; ce grand magasin qui préfère ajouter des écriteaux
«jouets filles» et «jouets garçons» au cas
où la segmentation bleu-rose de son
rayon ne soit pas assez explicite; ou encore cette différence d’un euro et trente
centimes entre la version «féminine» et
«masculine» du même bas de pyjama
pour enfant (on appelle cela «taxe rose»).
Bref, vous avez saisi: en 2018, les stéréotypes genrés n’ont pas valsé. A tel point
que le Conseil supérieur de l’audiovisuel
a été obligé de lancer en mars une charte
pour lutter contre la persistance de
clichés «sexistes, sexuels et sexués» dans
les publicités.
8 Parce que les femmes
victimes de viol ont
encore peur de témoigner
Selon les derniers chiffres du ministère
de l’Intérieur datés de 2017, seulement
une victime de viol ou de tentative de
viol sur douze porte plainte auprès des
forces de sécurité. La principale raison:
82% de celles qui l’ont fait ont mal vécu
le dépôt de plainte et 70% ne se sont pas
senties reconnues comme victimes par
la police et la justice, selon une enquête
menée par l’association Mémoire traumatique et victimologie en 2015. Auditionné par l’Assemblée nationale en décembre, Richard Lizurey, directeur
général de la gendarmerie nationale,
avait lui même admis que «mal accueillir une victime de viol n’est pas acceptable» et qu’il était nécessaire de
«s’interroger sur cette qualité de service
qui parfois manque de formation, manque d’empathie, manque de professionnalisme». D’ailleurs, le ministère de l’Intérieur devrait mettre en place avant la
fin de l’année une plateforme en ligne
de signalement spécifique aux faits de
violences sexuelles et sexistes pour faciliter le dépôt de plainte.
«envie de gifler» la militante féministe
Caroline de Haas en mars (propos tenus
en toute décontraction sur le plateau de
Cnews), a exprimé il y a deux semaines
son soutien à son vieux pote Gérard
Depardieu, accusé de viols, qualifiant
directement la jeune femme qui a porté
plainte «d’apprentie comédienne arriviste qui profère des accusations pour se
faire connaître». Sans oublier Michel
Onfray, bien sûr, qui, en réagissant à
l’accusation de viol contre Gérald Darmanin, a déclaré : «Je ne pense pas
que quand on viole les femmes on leur
propose d’aller dans une boîte à partouze
et qu’ensuite on passe la nuit à l’hôtel.
Ce n’est pas l’idée que je me fais du viol.»
Ces hommes sont bruyants
et il est grand temps de leur
répondre.
10 Parce que le plaisir
sexuel féminin
est minoré
Les chiffres proviennent de la
fameuse étude de Philippe
Brenot, psychiatre, sexologue
et anthropologue à Paris-Descartes et sont tristement honteux : lors des rapports
sexuels, l’orgasme est dans
90 % des cas atteint par les
hommes, alors qu’il ne l’est systématiquement que par… 16 % des femmes.
Pourquoi l’orgasme féminin est-il plus
difficilement atteignable que celui des
hommes? Peut-être, tout simplement,
parce qu’on n’a jamais expliqué aux femmes comment avoir un orgasme (préférant leur enseigner le fonctionnement
de leurs menstruations et périodes
d’ovulation). Peut-être aussi, parce que
la pornographie a toujours mis en scène
des hommes capables de faire jouir des
femmes sans jamais toucher au clitoris.
Vous savez, le clitoris, cet arsenal de
plaisir encore absent jusqu’à l’année
dernière de tout schéma représentant
l’appareil génital féminin dans les manuels scolaires… •
48H
Maisons de Mode
Gare
Saint Sauveur
Lille
14, 15
& 16
Sept. 18
9 Parce que les machos réacs
parlent, parlent…
On commence par qui? Raphaël Enthoven et ses célèbres sorties inconvenues!
Vous préférez laquelle, vous? Celle qui
affirme qu’il est sexiste de parler de
«manspreading [quand les hommes
s’étalent, ndlr] et non de humanspreading»? Ou celle qui clame que l’écriture
inclusive relève du «négationnisme
vertueux»? Sinon, dans le même genre,
Dominique Besnehard se défend très
bien aussi. Le producteur, qui avait
Une victime
de viol ou
de tentative
de viol sur
douze porte
plainte auprès
des forces
de sécurités.
www.maisonsdemode.com
16 u
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
Répertoire
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
DÉMÉNAGEURS
Réforme du bac: comment
les notes de contrôle
continu seront calculées
pour les candidats libres?
«DÉMÉNAGEMENT
URGENT»
MICHEL TRANSPORT
DEVIS GRATUIT.
PRIX TRÈS
INTÉRESSANT.
TÉL. 01.47.99.00.20
MICHELTRANSPORT@
WANADOO.FR
DISQUAIRE SÉRIEUX DE
MÉTIER ACHÈTE
33 T & 45 T
(POP, ROCK, JAZZ,
HIP HOP, MUSIQUE
CLASSIQUE
BLUES, ETC..).
MOYENNE ET
GRANDE QUANTITÉ
+ PLATINES VINYLES
RÉPONSE ASSURÉE
- DÉPLACEMENTS
06 08 78 13 60
Est-ce vrai que 15 bateaux
de marchandises polluent
plus que toutes les voitures
du monde ?
Comment sont
sélectionnées les «news»
sur l’iPhone ?
Les profs français sont-ils
moins bien payés que leurs
homologues européens?
vous demandez
nous vérifions
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
MUSIQUE
est habilité pour toutes
vos annonces légales
sur les départements
75 92 93
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail
legales-libe@teamedia.fr
Achète
tableaux
anciens
XIXe et Moderne
avant 1960
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
Estimation gratuite
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
06 07 03 23 16
Retrouvez
tous les jours les bonnes
adresses de
(cours,
association,
enquête, casting,
déménagement, etc.)
Contactez-nous
Professionnels, 01 87 39 80 59
Particuliers, 01 87 39 84 80
ou repertoire-libe@teamedia.fr
ABONNEZ
Offre
intégrale
33€
XIZUWQ[[WQ\XT][LMLMZuL]K\QWV
XIZZIXXWZ\I]XZQ`LM^MV\MMVSQW[Y]M
VOUS
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\
^ITIJTMR][Y]¼I]0068
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
²LuKW]XMZM\ZMV^WaMZ[W][MV^MTWXXMIЄZIVKPQMo4QJuZI\QWV [MZ^QKMIJWVVMUMV\
2 rue du Général Alain de Boissieu 75015 PARIS7ЄZMZu[MZ^uMI]`XIZ\QK]TQMZ[
Oui,
AUTLIB16
je m’abonne à l’offre intégrale Libération.
Mon abonnement intégral comprend la
livraison chaque jour de Libération et chaque samedi de Libération week-end par portage(1) + l’accès aux services
numériques payants de liberation.fr et au journal complet sur iPhone et iPad.
CheckNews.fr
Nom
N°
Prénom
Rue
Code postal
Ville
E-mail
@
N° de téléphone
(obligatoire pour accéder aux services numériques de liberation.fr et à votre espace personnel sur liberation.fr)
Règlement par carte bancaire. Je serai prélevé de 33€ par mois (au lieu de 50,80 €, prix au
numéro). Je ne m’engage sur aucune durée, je peux stopper mon service à tout moment.
Carte bancaire N°
Expire le
J’inscris mon cryptogramme
mois
année
(les 3 derniers chiffres au dos de votre carte bancaire)
Signature obligatoire :
Règlement par chèque. Je paie en une seule fois par chèque de 391€ pour un an d’abonnement
(au lieu de 659,70€, prix au numéro).
Vous pouvez aussi vous abonner très simplement sur : www.liberation.fr/
abonnement/
Cette offre est valable jusqu’au 0068 en France métropolitaine. La livraison du quotidien est assurée par porteur avant 7h30 dans plus de 500 villes, les autres communes sont
livrées par voie postale. Les informations recueillies sont destinées au service de votre abonnement et, le cas échéant, à certaines publications partenaires. Si vous ne
souhaitez pas recevoir de propositions de ces publications cochez cette case.
(1)
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Insoupçonnable.
Série. Épisodes 1 & 2. Avec
Emmanuelle Seigner, Melvil
Poupaud. 23h00. New York
Section Criminelle. Série.
De fil en aiguille. Dommages
et intérêts. L’enfant de la
famille. Le bon samaritain.
20h55. Time out. Action.
Avec Amanda Seyfried,
Justin Timberlake. 22h35. Ne
m’abandonne pas. Téléfilm.
21h00. Triple alliance. Comédie. Avec Cameron Diaz, Leslie
Mann. 23h00. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 5
CSTAR
FRANCE 2
21h00. Envoyé spécial.
Magazine. Présenté par Élise
Lucet. 23h00. Complément
d’enquête. Magazine. Et si
Trump avait raison ?.
FRANCE 3
20h50. La tombe de Gengis
Khan, le secret dévoilé.
Documentaire. 22h25.
C dans l’air. Magazine.
21h00. Dikkenek. Comédie.
Avec Jean Luc Couchard,
Dominique Pinon. 22h35.
Mon beau-père et moi. Film.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. La ligne rouge. Film
de guerre. Avec George
Clooney, John Cusack.
00h00. Blade Runner. Film.
21h00. Terminator III
le soulèvement des machines.
Science-fiction. Avec Arnold
Schwarzenegger. 22h55. 300 La naissance d’un Empire.
TMC
21h00. Spotlight. Drame.
Avec Michael Keaton, Mark
Ruffalo. 23h15. Soir 3. 23h55.
Jacques Doriot le petit fuhrer
Français. Documentaire.
6TER
21h00. Taxi. Action.
Avec Samy Naceri.
22h45. 20 ans d’écart. Film.
21h00. Sous les jupes des
filles. Comédie. Avec Vanessa
Paradis, Alice Taglioni.
23h10. Rénovation Impossible. Divertissement.
W9
CANAL+
21h00. Esprits criminels :
unité sans frontières. Série.
Paris la nuit. Lune de miel en
enfer. 22h30. Esprits criminels : unité sans frontières.
21h00. Killing Eve. Série.
Épisodes 1 & 2. Avec
Sandra Oh. 22h30. Better
Things. Série. 3 épisodes.
CHÉRIE 25
20h55. Scènes de crimes.
Policier. Avec Charles Berling,
André Dussollier. 23h00.
Agents secrets. Film.
ARTE
NRJ12
20h55. 1918-1939 : les rêves
brisés de l’entre-deux-guerres
(7 & 8). Documentaire.
Trahisons. À la vie, à la mort.
22h45. La clinique du docteur
Blanche. Téléfilm.
20h55. Sécurité rapprochée.
Thriller. Avec Denzel Washington. 23h05. Ransom games.
M6
21h00. No escape. Thriller.
Avec Owen Wilson, Pierce
Brosnan. 23h00. Antigang.
Film.
C8
JEUDI 13
VENDREDI 14
Lille
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Dijon
0,6 m/18º
0,6 m/18º
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Lyon
Toulouse
1/5°
6/10°
11/15°
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
3
4
5
6
7
8
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Elle fait front II. Agit comme
un lobby III. Etre fait comme
lui ? Non merci ; Faire rencontrer pomme et paume IV. Il
permet, même loin, de suivre
son cours ; 100% conservateur
V. Plus petit, plus sec, plus
dur VI. Lettres en italique ;
Derniers de la classe VII. Terre
de rugby ; Céréales VIII. Ces
deux lettres ne sont pas dans
leur élément ; Pi moins trois ;
Il est peut-être chrétien mais
pas juif IX. Ils sont venus
d’Angleterre par un effet
d’entraînement X. Sartre fut
l’être qui l’associa au néant ;
Gars XI. Manche outreManche ; Eue
9
III
V
VI
VIII
IX
X
XI
Grille n°1013
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Qui se déplacent d’un lieu à un autre 2. Refusant de se reproduire, par
Dieu s’est fait occire ; Do fa 3. Il débute en fin de soirée ; Il associe noblesse
et anglaise 4. Au son, de quoi s’envoyer en l’air ; Puce d’eau 5. Option
post bac ; Cœur privé du sien ; Il est impossible à diviser 6. Là où boivent
les nobles anglaises ; Avant JFK 7. Les mots y ont toute leur place 8. Il
constate le changement de nombreux écosystèmes 9. L’ego système
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. COMBINARD. II. MORDORÉE. III. TEE. BFM.
IV. AV. DE NIRO. V. SIDA. ÉTAI. VI. CSG. PORCS. VII. HH. RARETÉ.
VIII. INAUGURAL. IX. SOUPIRAIL. X. CULINAIRE. XI. ANAL. ÈS.
Verticalement 1. HASCHISCH. 2. OM. VISHNOU. 3. MOT. DG. AULA.
4. BREDA. RUPIN. 5. IDÉE. PAGINA. 6. NO. NÉORURAL. 7. ARBITRERAI.
8. RÉFRACTAIRE. 9. DEMOISELLES. libemots@gmail.com
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3769 MOYEN
9
8
5
8 1
1
◗ SUDOKU 3769 DIFFICILE
2
9 6
8
5
9
9
2 7
6
1
2
3
4
7
6
8
5
9
6
7
9
2
5
8
1
4
3
2
9
6
5
8
3
7
1
4
7
3
1
6
4
2
9
8
5
8
5
4
1
9
7
3
6
2
9
Marseille
8 2
21/25°
26/30°
31/35°
Solutions des
grilles d’hier
9
3
6
5
7
2
4
8
1
1
4
7
3
8
9
5
6
2
2
5
8
6
4
1
9
3
7
7
2
3
1
5
4
8
9
6
6
9
4
7
2
8
1
5
3
8
1
5
9
3
6
2
7
4
3
6
9
2
1
5
7
4
8
4
7
1
8
9
3
6
2
5
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
36/40°
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
13
15
14
15
15
17
18
20
19
19
24
21
25
28
FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
MIN
MAX
18
19
18
19
22
22
21
31
27
27
32
27
27
26
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
27
15
12
24
10
23
25
30
20
20
33
20
31
28
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
1
5
8
2
4
6
7
3
1
9
Origine du papier : France
Soleil
1
3
1
SUDOKU 3768 DIFFICILE
0,3 m/23º
16/20°
3
5
4
1
SUDOKU 3768 MOYEN
5
4
8
9
3
1
6
2
7
7 3
4
7
7 1
3
9
2
2
4
9 6
2
3
6
7
8
2
5
4
9
1
6
9
7
3
2 5
1
1
1
8
4
1
5
7
6
9
2
3
8
8
6
2
8
3
7
9
8
2
3
1
4
5
7
6
7
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
0,6 m/23º
-10/0°
VII
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Bordeaux
1 m/19º
Nice
Principal actionnaire
SFR Presse
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
2
II
IV
Dijon
Nantes
Lyon
1 m/19º
Strasbourg
Brest
Orléans
Nantes
1
I
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
0,3 m/17º
Brest
IP 04 91 27 01 16
20h30. Charles le catholique 1958-1969. Documentaire.
21h30. Droit de suite - Débat.
22h00. On va plus loin.
0,3 m/18º
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
LCP
Les conditions anticycloniques permettent
au soleil de briller à nouveau sur l'ensemble
du pays après dissipation de quelques
brumes ou brouillards.
L’APRÈS-MIDI Le beau temps s'installe sur de
nombreuses régions. Les températures, un
peu fraîches sur les côtes de la Manche, sont
agréables sur le reste du pays.
Lille
0,6 m/18º
IP
RMC STORY
20h55. Parcours meurtrier
d’une mère ordinaire : l’affaire
Courjault. Documentaire.
22h50. Un coupable idéal.
21h00. Enquête sous haute
tension. Magazine. Police,
pompiers, Samu : un été
chaud sur la Côte d’Azur.
23h00. 100 jours avec les
gendarmes de l’autoroute des
vacances. Documentaire.
Le ciel est bien nuageux sur de nombreuses
régions de la moitié nord et il s'accompagne
parfois de quelques pluies faibles. De
l'instabilité persiste localement à proximité
des Pyrénées et sur l'extrême sud-est.
L’APRÈS-MIDI Les températures sont en
baisse sur la moitié nord. Quelques orages
sont possibles de l'Alsace à la Corse en
passant par l'Auvergne.
0,3 m/18º
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
5
7
18 u
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Les recentrages
d’Emmanuel
Macron
Si le Président veut remonter sa cote
auprès de l’opinion, plusieurs fronts
sont à mener. Les réformes sociales
étant la priorité.
D
epuis que le quinquennat est en place,
c’est-à-dire depuis
2002, chaque mandat présidentiel se découpe en
cinq phases, comme dans
un match de tennis s’étalant
sur cinq sets: le temps de la
victoire dans le sillage de
l’élection présidentielle ; le
désamour, généralement
durant la deuxième année;
le recentrage, pour tenter
d’inverser la tendance ;
l’évaluation, durant l’avantdernière année lorsque les
résultats acquis sont examinés par les prétendants à
l’Elysée, les médias et surtout par les Français; enfin,
le verdict rendu par le peuple souverain à l’issu de la
campagne présidentielle.
Aujourd’hui, nous voici au
L'ŒIL DE WILLEM
beau milieu de la deuxième
phase, comme les sondages
quasi quotidiens le confirment, de plus en plus cruellement. Emmanuel Macron
a suscité plus d’espérance et
de curiosité qu’aucun de ses
prédécesseurs depuis François Mitterrand en 1981.
Il subit maintenant le désamour le plus violent, le plus
brutal, le plus soudain de
toute l’histoire de la Ve République. La presse en est à
la fois un facteur et le symbole: elle portait au pinacle
avec une exubérance émerveillée le plus jeune président que la France ait connu
depuis le prince-président
en 1848, comme si sa juvénilité était une promesse de
réussite absolue pour
aujourd’hui l’accabler de re-
proches féroces, de critiques
systématiques, voire de procès disproportionnés. Avec
Emmanuel Macron, le désamour ressemble fort à de
l’amour trahi, et les Français
accablent et souvent rejettent celui qu’ils ovationnaient.
Face à la puissance de ce reflux, la tentative pour sortir
du désamour et enclencher
un recentrage ne peut réussir que si elle se montre
exceptionnellement vigoureuse, donc sur plusieurs
fronts à la fois, de façon
aussi coordonnée que dynamique. C’est un exercice
particulièrement difficile et
aléatoire : tous les spécialistes de l’opinion le savent
bien, en matière de popularité, il est aisé de dévaler
une pente, il est beaucoup
plus ardu de la remonter.
François Mitterrand et
Jacques Chirac n’y sont parvenus qu’à l’issue de cohabitations (celles de 19861988 et de 1997-2002) improbables aujourd’hui.
La priorité se situe, de toute
évidence, sur le front social.
C’est là que la déception a été
la plus aiguë, notamment
auprès des personnes âgées,
et lorsque l’image délétère
du «Président des riches» s’est
installée.
Emmanuel
Macron s’engage donc
dans une reconquête
aussi nécessaire que
difficile. Ce
n’est pas un
hasard s’il
présente luimême solennellement le plan
pauvreté, s’il
s’apprête à
lancer un plan de réformes
des hôpitaux, s’il s’engage
dans une politique d’aide
aux personnes âgées et de
lutte pour la parité et s’il
espère enfin que les allégements fiscaux et sociaux
vont faire sentir leurs effets.
Comme un barrage contre la
tempête.
Cela ne peut porter de fruits
que si, simultanément, il
cesse de ferrailler avec les
corps intermédiaires (syndicats, élus locaux, associa-
Avec le Président,
le désamour
ressemble
fort à de
l’amour trahi,
et les Français
accablent
et souvent
rejettent
celui qu’ils
ovationnaient.
tions) pour engager le dialogue, que ce soit à propos de
l’assurance chômage ou,
plus encore, de l’immense
réforme des retraites qui approche. Là-dessus, le terrain
à reconquérir est tourmenté.
Il l’est d’autant plus qu’en
même temps, c’est le cas de
le dire, il doit poursuivre sa
politique économique d’assouplissement et de stimulation avec la loi Le Maire.
Encore faut-il démontrer la
compatibilité entre le tournant social obligatoire et
l’accélération économique
indispensable.
A quoi s’ajoute la dimension
européenne qui va occuper
un espace croissant dans le
débat politique dès cette
rentrée. Là comme ailleurs,
Emmanuel Macron a pris
des positions audacieuses et
affichées. Il veut, face au
renforcement constant des
extrêmes droites européennes (la Suède, après l’Italie,
l’Autriche, après la Hongrie
et la Pologne) et devant la
montée des nationalismes,
fédérer un camp «progressiste».
Encore faut-il avoir des alliés (l’Allemagne flanche) et
dessiner une Europe réellement protectrice, tout en demeurant fidèle à ses valeurs.
Rude démarche, tant la
question de l’immigration
obsède et s’impose, tant
Bruxelles demeure anxiogène et semble si loin des
préoccupations des citoyens
lorsqu’il faudrait être à
l’écoute et rassurant.
Bref, les tentatives de recentrage dans ces conditions
ressemblent aux travaux
d’Hercule. Emmanuel Macron dispose pour cela de
trois armes: les institutions
de la Ve République qui lui
donnent le pouvoir d’agir
jusqu’au bout, même dans
l’impopularité; les divisions
de ses adversaires qui n’ont
jamais semblé aussi déchirés depuis des décennies ;
enfin, le fait que, même
mécontents, même ulcérés,
les Français sont dans leur
majorité conscients de la nécessité de mener des réformes sans attendre.
A condition, non seulement
d’incarner ces réformes
mais aussi de savoir les défendre sans accumuler les
maladresses de communication. Etre à la fois Hercule et
Hermès. •
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
BLOG
HISTORIQUES
Les femmes aussi ont un cœur
Sur son blog «les 400 culs», publié par Libération.fr
Agnès Giard s’intéresse au livre de Catherine Vidal et
Muriel Salle, Femmes et santé, encore une affaire d’hommes? (Belin, septembre 2017) et passe en revue –de la pénibilité au travail aux simulations d’accidents de voiture –
toute une série de situations où les problèmes éventuels
sont anticipés à partir du modèle de l’homme jeune occidental de 1,70 m et 70 kilos. Premières victimes? Les femmes: «Il est courant de penser que seuls les hommes peuvent
avoir un arrêt cardiaque. C’est bien connu: ils ont des postes
à responsabilité. Les femmes sont pourtant 56% à mourir
de maladies cardio-vasculaires contre 46% des hommes.
Fatigue, nausée, douleur à la poitrine ou à la mâchoire ?
Si c’est une femme, on imputera ces maux à du vague à
l’âme. Si c’est un homme, les soignant·e·s prendront ces
symptômes au sérieux.»
Extrait du billet d’Agnès Giard auteure de «Le sexisme médical peut-il
tuer ?» dans son blog «les 400 culs» sur Liberation.fr
REVUES
Un autre monde est possible
Il est temps de changer de regard sur les
anthropologues : non, leur travail ne
consiste pas (seulement) à étudier des
«sociétés exotiques» ou «primitives». Ils
sont aussi là pour parler du monde
d’aujourd’hui. C’est par ce message que
s’ouvre ce jeudi l’aventure d’une nouvelle revue d’anthropologie, Monde
commun. Chaque numéro de ce semestriel, dirigé entre
autres par Michel Agier, analysera un thème général à travers l’étude de situations locales. Pour cette première, «Violence partout, justice nulle part!» les auteurs vont des banlieues françaises à l’Iran en passant par la république
démocratique du Congo et à l’Ukraine, où l’on suit Irina,
une femme prise en otage lors du conflit de 2014 avec la
Russie. «Elle fait partie de ces victimes qui ne veulent pas
penser à elles-mêmes. […]. Elle tente de réparer le Donbass
à sa manière», écrit Perrine Poupin.
Monde commun, n°1, PUF, 16 €, septembre. Soirée de lancement
jeudi 13 septembre dès 19 heures au Hasard ludique, 128 avenue de
Saint-Ouen, 75018 Paris. Entrée libre.
Les lieux ont-ils une âme ?
Le deuxième numéro du trimestriel
l’Ame des lieux vient de sortir en kiosque (1). Comme au printemps, on y retrouve les lieux de «Mémoires» avec un
dossier sur l’étendue des destructions
dans le nord-est de la France en 1918,
mais aussi «les Lieux du crime», avec la
maison de Landru (à Gambais), mise en
vente mais qui pouvait difficilement prétendre à la patrimoniale «maison de personnage célèbre». Les rubriques
«les Lieux du travail» sont aussi au rendez-vous. Cette revue de géographie grand public réussit à raconter le monde
à travers des lieux: avec en quelques cartes, chiffres à l’appui, la grave crise que traverse le Brésil à la veille des élections. Du décryptage donc, mais aussi une belle invitation
au voyage avec des dossiers sur Chicago, les calanques de
Marseille ou sur Bruges… Une revue à glisser dans la valise,
comme un guide. Ou sinon pour voyager de sa chambre.
(1) Lire la présentation du premier numéro sur le blog «Géographies en
mouvement» sur Libé.fr
Par
SERGE GRUZINSKI
Directeur de recherche CNRS
Brésil, que tout change
pour que rien ne change
Après la tentative d’assassinat sur un candidat
à la présidentielle, les élections brésiliennes
s’annoncent dans un contexte sombre.
Et le système politique basé sur le clientélisme
ne semble pas près d’évoluer.
E
n octobre, au Brésil, des élections renouvelleront la Chambre des députés, les deux tiers
du Sénat, les gouverneurs, les députés
dans 26 Etats et la capitale fédérale. Et
les Brésiliens choisiront leur président. Le panorama n’est guère enthousiasmant: un candidat empêché
(Lula) caracolant en tête des sondages, un électorat blasé et incrédule,
des slogans archi-usés, répétés en
boucle autour de la même trilogie
–santé, éducation, sécurité–: toutes
les vieilles ficelles de la manipulation
médiatique et de la langue de bois. Et
maintenant un attentat manqué [le
6 septembre, contre Jair Bolsonaro,
candidat de l’extrême droite à la présidentielle, ndlr]. La classe politique
semble d’autant moins capable d’aggiornamento que pas mal de candidats cherchent la réélection pour
échapper à la justice: à ce jeu pervers,
le fonctionnement des institutions et
le vote populaire se retournent contre
la démocratie elle-même.
Comment expliquer les blocages du
Brésil ? L’examen rapide de la situation dans une région stratégique du
pays, l’Amazonie, suggère quelques
pistes. Les élections d’octobre concernent aussi l’avenir de cette immense
région qui concentre une partie des richesses du globe et suscite depuis des
années les convoitises de la Chine.
Dans un des deux grands Etats de
l’Amazonie brésilienne, un candidat
au poste de gouverneur apparaît largement en tête des sondages. A peine
40 ans, beau gosse, ex-ministre de la
Pêche et de l’Agriculture du gouvernement Dilma, puis titulaire du portefeuille de l’Intégration nationale dans
celui du président Temer, Helder
[Barbalho] (au Brésil, on appelle tout
le monde par son prénom) a tout pour
séduire et… remporter le scrutin. Mais
Helder ne sort pas néant. Il n’a pas
25 ans que le voilà en 2004, maire
d’une grosse ville de la banlieue de
Belém. Cette ascension fulgurante, il
la doit d’abord à sa famille.
Le père est l’un des hommes politiques les plus influents du Brésil, deux
fois gouverneur du Pará, deux fois
président du Sénat à Brasília, sénateur à répétition et candidat le mieux
élu («o mais votado») du pays. La mère
du candidat n’est pas non plus une inconnue : elle a été à cinq reprises députée à Brasília.
D’où vient la puissance de la famille?
D’abord d’une capacité illimitée à se
rallier les secteurs les plus démunis en
profitant des défaillances ou de l’absence de «welfare state». Ensuite, des
réseaux de clientèle qui contrôlent les
campagnes brésiliennes depuis le
XIXe siècle et qui s’appuient sur un
type particulier de leader régional et
local, le coronel. Les travailleurs agricoles des immenses latifundios, qui
exploitent une partie de l’Etat du
Pará, ont coutume de suivre le vote de
leurs coroneis qui apportent leur sou-
Ces élections
concernent
aussi l’avenir de
l’Amazonie, cette
immense région qui
concentre une partie
des richesses
du globe et suscite
depuis des années
les convoitises
de la Chine.
u 19
tien inconditionnel à la famille.
Mais une base populiste doit s’entretenir. Dans un Brésil où les grands
groupes de communication font la
pluie et le beau temps, à commencer
par l’empire colossal de Rede Globo,
la famille a compris l’influence que
procure le contrôle des médias dans
une région aussi excentrée que le
Pará. Elle tient ou a tenu une chaîne
de télévision, des stations de radio et
dirige l’un des deux grands quotidiens
de la région.
Une autre force à ne pas négliger,
l’Eglise catholique et les Eglises évangéliques. Une partie des candidats à
la présidentielle n’a que la gloire de
Dieu à la bouche, l’un d’eux s’affiche
même la Bible à la main. C’est autant
un acte de foi que l’assurance de se gagner des électeurs qui sont loin d’être
déchristianisés. Lors d’une précédente élection, le candidat Helder
s’était trop montré dans un culte de
l’Eglise quadrangulaire et plus récemment il est intervenu au côté du président Temer pour faire don à l’archevêché de Belém d’un vaste terrain qui
appartenait à l’armée.
Le clan est l’une des puissances incontestables du nord du Brésil. Mais
son pouvoir n’est pas sans ombre. La
famille est impliquée dans des affaires de corruption et d’abus de pouvoir.
Un documentaire américain (Send a
Bullet, 2007) s’est interrogé sur les responsabilités du père dans un scandale
retentissant. Son fils est lui-même
l’un des ministres suspectés d’avoir
trempé dans le Lava Jato (scandale
Petrobras). Dans sa chasse aux stations de radio et télévision illégalement détenues par des hommes politiques, la justice brésilienne s’en est
prise récemment aux émetteurs aux
mains de la famille.
Pour ne rien simplifier aux yeux d’un
Européen qui distingue encore la
droite de la gauche, la famille n’a pas
hésité à offrir son soutien à tous les
gouvernements brésiliens successifs,
de Sarney à Lula en passant par Fernando Henrique Cardoso. Le jeune
Helder est passé sans encombre du
cabinet de Dilma Rousseff à celui du
président Temer, qui a pourtant fait
tomber l’héritière de Lula. Il risque
d’être élu gouverneur avec l’apport
des voix les plus conservatrices, auxquelles se joindront, peut-être comme
en 2014, celles du Parti des travailleurs. Ces horizons bouchés expliquent que les politiques de tous bords
ne se soient jamais intéressés au plus
grand musée d’Amérique du Sud (1),
aujourd’hui réduit en cendres : problème, il ne vote pas ! •
(1) Le Musée national de Rio a été ravagé par un
incendie dans la nuit du 2 au 3 septembre.
Cette chronique est assurée en alternance par
Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann
Chapoutot et Laure Murat.
20 u
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
LIVRES/
Hartmut Rosa
fait vibrer
lacorde
sensible
Poursuivant son projet d’élaborer une «sociologie de la relation
au monde», le philosophe allemand définit les trois «axes
de résonance» dont l’homme doit se soucier pour réussir sa vie.
Par
ROBERT MAGGIORI
P
our atténuer l’inhibition qu’éventuellement on aurait devant un ouvrage si volumineux et dense, au titre peu parlant
–Résonance– peut-être faudrait-il annoncer
d’emblée qu’il y est question de l’amour et de
l’amitié, du pardon, du désir et de la peur, de
la voix, du visage, du regard, du sommeil, de
l’alimentation, du travail, de la famille, de
l’école, du sport, de la politique, des promesses de la religion et de la force de l’art… Mais,
de même que les tableaux et les sculptures qui
se trouvent dans une cathédrale lui donnent
sa richesse sans rien dire de son architecture,
citer ces thèmes de réflexion ne traduit guère
le projet théorique que mène Hartmut Rosa,
sociologue et philosophe, professeur à l’université Freidrich-Schiller de Iéna et directeur
du Max-Weber Kolleg d’Erfurt.
Inauguré par Accélération. Une critique sociale du temps, le livre qui a propulsé Rosa sur
la scène intellectuelle mondiale, ce projet est
d’envergure et risque bien de bouleverser des
pans entiers de la sociologie et de la philosophie politique contemporaines, de renouveler
la «théorie critique de la société» (toute ressemblance avec la «Théorie critique» de
l’Ecole de Françfort n’est pas fortuite) et, probablement aussi, les manières de penser communes. La question qu’il véhicule est de celles
dont l’origine se perd dans l’histoire de la pensée: qu’est-ce qu’une vie bonne? A cet égard,
trois choses semblent établies. On ne trouve
nulle part, d’abord, de définition d’une «vie
bonne» qui serait universellement valable; en
vertu du «pluralisme éthique», il existe une
«irréductible diversité des formes et des contenus de vie dont aucun n’est supérieur aux
autres»; chaque personne, enfin, est à même
de dire quelle vie est bonne pour elle, et si elle
correspond à ses aspirations. Tout aussi évidente, cependant, est l’idée que nul ne vit totalement seul et hors du monde, sans un minimum qui ne lui vienne de lui, et que des
événements objectifs –qui arrivent sans qu’on
n’y puisse rien, tels que la maladie ou un licenciement – peuvent altérer une vie. D’où
l’axiome que pose pour commencer Hartmut
Rosa: «Tout, dans la vie, dépend de la qualité
de notre relation au monde, c’est-à-dire de la
manière dont les sujets que nous sommes font
expérience du monde et prennent position
par rapport à lui, bref de la qualité de notre
appropriation du monde.»
Proposition novatrice
L’expérience du monde est «réceptive»: elle
désigne la façon dont nous «recevons» les
événements, les opportunités, les chances, les
«offres», les heurs et les malheurs, les rencontres, ou l’«ensemble des personnes, des espaces,
des tâches, des idées, des choses et des outils
qui croisent notre chemin et auxquels nous
avons affaire». L’appropriation du monde est,
elle, «active»: elle indique ce que nous apportons au monde, par nos facultés, notre travail,
nos initiatives, nos dispositions (acquises), et
la façon dont nous le faisons nôtre. Or, dans
la mesure où «les modes d’expérience et d’appropriation ne sont jamais déterminés de façon purement individuelle, et sont toujours
médiatisés par des modèles socioéconomiques
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le philosophe et
sociologue Hartmut
Rosa en 2014. PHOTO
CHRISTIAN BOHNENKAMP
et socioculturels», il est légitime (autant que
d’en élaborer une phénoménologie ou une
philosophie existentielle) de vouloir bâtir une
«sociologie de la relation au monde» – où
«monde» est entendu comme «tout ce qui
vient (ou peut venir) à notre rencontre». Telle
est la visée de Résonance. Sous cet angle, «la
question centrale –savoir ce qui distingue une
vie bonne d’une vie moins bonne– peut alors
se reformuler comme suit : quelle est la différence entre des relations au monde réussies et
non réussies ? Quand notre vie est-elle une
réussite et quand est-elle un échec?» Voilà qui
est clair. Mais Rosa ajoute un «petit rien» qui
change tout: «… dès l’instant où nous ne voulons pas la mesurer à l’aune de nos ressources
et des options qui s’offrent à nous».
«Défaut d’ajustement»
Cela change tout car, jusqu’ici, la philosophie
politique et la sociologie –de Rawls à Amartya
Sen, de Martha Nussbaum à Habermas ou
Axel Honneth, pour en rester à la pensée
d’aujourd’hui– ont utilisé le critère des biens,
des talents, des «capacités» et opéré «à l’aide
de concepts tels que le confort matériel, le niveau d’instruction, le statut et la répartition
des ressources pour juger de la qualité de vie».
Or, ces notions ne sont probantes que négativement: des ressources insuffisantes, un revenu misérable, de rares opportunités peuvent évidemment obérer la vie, l’abîmer et la
rendre miséreuse, mais un haut revenu et une
abondance de ressources, ne garantissent pas
qu’elle sera bonne (pas plus que ne le garantit
la possession du pouvoir). Evidemment, Rosa
n’a pas derrière la tête l’idée de «justifier les
inégalités», qui partout ne cessent de s’accroître «dans la redistribution du capital économique, social et culturel». Son propos est, au
contraire, de «dire que ces rapports (capitalistes) de distribution ne semblent pouvoir se légitimer que dans une société qui reste aveugle et
sourde à la question de la vie bonne, et qui
croit que l’accroissement illimité et l’accumulation privée des ressources suffisent à définir
le bien-être». D’où sa proposition novatrice,
qui, dans un premier temps, peut se dire simplement: ce qui fait que notre vie est réussie,
c’est que nous l’aimons, qu’un «lien vraiment
libidinal nous attache à elle», que les choses
nous «touchent», que nous jugeons pouvoir
efficacement les faire bouger, qu’on y trouve
intérêt, que nous sommes estimés et recevons
une reconnaissance sociale, etc.
Ce lien est «comme une corde qui se met à vibrer entre nous et le monde», et qui est tissée
par les façons dont nous faisons expérience
du monde et nous nous l’approprions, à savoir
nos activités, nos pratiques, notre métier, nos
relations sociales, nos engouements, nos passions… Rosa parle d’«axes de résonance» –notion centrale du livre– qui peuvent donc être
diversifiés, «ouverts, vibrants, palpitants»,
ou, au contraire, plats et «muets», chez les
personnes à qui «le monde semble morne, vide,
hostile et terne». On aura dès lors saisi les intentions du sociologue allemand: d’une part,
«étudier la nature de ces axes de résonance»
et les définir «au-delà de ce qui sonne en eux
comme une métaphore littéraire» ; d’autre
part, «analyser les «conditions sociales» qui
permettent ou empêchent leur formation,
ainsi que les «causes contextuelles, institutionnelles, structurelles et culturelles» de la
réussite ou de la misère de nos vies. Là où
Rosa épate, c’est qu’il escalade vraiment la
montagne qu’il a dressée devant lui, qu’il explore, autrement dit, quasiment toutes les formes que peut prendre la relation au monde,
en suivant chaque type d’axe de résonance
que parcourent les individus, y compris dans
la relation à leur propre corps.
Toute personne, au cours de sa vie, fait à la
fois des expériences de résonance et des expériences d’aliénation, comprise ici comme «relation au monde muette, froide, figée ou en
échec» et résultant d’une «subjectivité dégradée, de configurations sociales ou matérielles
hostiles à la résonance ou bien d’une inadéquation, c’est-à-dire d’un défaut d’ajustement
entre le sujet et le fragment du monde». Il n’est
pas nécessaire de poser une quelconque «essence» de l’homme qui le destinerait à l’une
ou à l’autre, pas plus que le monde n’est a
priori résonant ou aliénant: quand on a tout,
comme on dit, on peut trouver sa vie grise et
insipide, et il n’est pas de monde qui soit totalement vide, car même ses fragments «tendancieusement inhospitaliers et hostiles,
comme les déserts, les paysages enneigés ou les
stations-service, peuvent devenir sous certaines conditions de véritables oasis de résonance». Aussi faut-il une «sociologie fine» pour
rendre compte de la variété infinie des relations qu’on est capable de nouer et des stratégies qu’on adopte. Rosa analyse d’abord les
relations corporelles au monde (respirer,
boire, manger, parler, regarder, être vu, marcher, dormir, rire, faire l’amour, pleurer…)
puis il isole (vraie trouvaille) trois grands axes
de résonance, sur lesquels peuvent s’inscrire
la plupart des attitudes de l’homme. Le premier est l’axe horizontal : là se trouvent les
liens familiaux, l’association à autrui, les relations amicales et amoureuses, les aptitudes
au pardon, mais aussi les rapports qui se tissent dans le dialogue civil démocratique, à savoir la politique («la désaffection politique
peut se comprendre comme l’expression du silence grandissant de cet axe de résonance»).
Le deuxième est une diagonale: là se joue la
résonance avec les choses et les objets, mais
également celle qui tient aux relations avec
l’école, le travail, ou la pratique sportive. Le
dernier axe est vertical, au sens où «ce qui
nous “fait face” y est éprouvé comme une totalité dépassant l’individu» : s’y déploient les
rapports à la religion, à la nature, à l’art, à
l’histoire… Rien n’est oublié – et il est dommage qu’on ne puisse ici reprendre ni la kyrielle de références philosophiques, littéraires, musicales ou sportives, ni la foule
d’exemples concrets que cite Rosa.
«Sortie de crise»
Au bout du parcours, se dessine une «réinterprétation de la modernité comme formation
socioculturelle caractérisée à part égale par la
crainte d’une perte des axes de résonance, c’està-dire d’un mutisme du monde, et par une sensibilité et un besoin de résonance toujours
croissants» –sorte de double-bind ou d’injonction contradictoire à partir de laquelle le sociologue allemand lit aussi la crise psychologique qui touche le sujet moderne, la crise
écologique et la crise de la démocratie. Mais
le son qui résonne à la fin de Résonance est
plutôt celui de la «sortie de crise». Redonner
voix au monde n’est pas hors de notre pouvoir,
conclut Harmut Rosa. «Il n’est pas trop tard
pour commencer aujourd’hui à œuvrer à la
qualité de notre relation au monde –à la fois
individuellement et ensemble, politiquement.
Un monde meilleur est possible, un monde où
il ne s’agit plus avant tout de disposer d’autrui,
mais de l’entendre et de lui répondre». •
Hartmut Rosa publie également
Remède à l’accélération. Impressions
d’un voyage en Chine et autres textes
sur la résonance, Philosophie Magazine éditeur,
94 pp., 14 €.
HARTMUT ROSA
RÉSONANCE. UNE SOCIOLOGIE
DE LA RELATION AU MONDE
La Découverte, 536 pp., 28 €.
22 u
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
LIVRES/
Laguerre,
nouveaux
canons
Par
DOMINIQUE KALIFA
D
ans «l’Iliade» ou le Poème de
la force qu’elle publie à
l’automne 1939, la philosophe Simone Weil, récusant la formule célèbre de Clausewitz selon laquelle la guerre n’est qu’une des
fonctions de la politique, insiste sur
la rupture radicale que constitue
l’expérience de guerre. Sa violence
extrême, tout comme le retournement des valeurs qu’elle induit, font
d’elle une réalité qui soumet, brise,
écrase et dépersonnalise tous ceux
qui se trouvent sur son passage. Elle
constitue de ce fait «l’expérience collective la plus bouleversante qu’un
individu puisse être amené à traverser». C’est cette approche de nature
anthropologique, soucieuse de dégager la part sensible, sociale et culturelle de la guerre, qui constitue le
principal cadre de référence de ce
gros livre collectif. Son directeur,
Bruno Cabanes, historien de la
Grande Guerre, enseigne depuis
une quinzaine d’années aux EtatsUnis. C’est donc sans surprise que
l’équipe qu’il a réunie (57 auteurs,
historiens, mais aussi politistes, sociologues et historiens de l’art) se
révèle essentiellement franco-américaine. Loin de l’histoire traditionnelle –militaire, stratégique ou diplomatique– de la guerre, l’ouvrage
s’ouvre aux problématiques actuelles (émotions et sensibilités, genre
et transferts culturels, techniques
et environnement) pour nous offrir
une traversée complète, souvent
tragique, des expériences de la
guerre moderne, de la Révolution
française à nos jours.
Dans une approche
anthropologique, l’ouvrage
collectif dirigé par l’historien
Bruno Cabanes montre qu’en
l’espace de deux siècles, les
conflits armés ont changé
de nature, incluant dans cette
mutation de plus en plus de
civils parmi les combattants.
Et surtout parmi les victimes.
Si le livre s’ordonne en quatre grandes parties thématiques (formes et
expériences de la guerre, diversité
des «mondes combattants» et des
«sorties de guerre»), son apport le
plus évident est d’abord d’ordre
chronologique. Car la période retenue est marquée par deux ruptures
essentielles. «Des conflits de la Révolution et de l’Empire jusqu’à nos
jours, la guerre n’a pas simplement
changé d’échelle, mais de nature»,
écrit Bruno Cabanes en ouverture.
La France révolutionnaire inaugure
en effet une séquence majeure, celle
des armées de soldats-citoyens –ou
des «nations en armes» – et des
guerres interétatiques qui en résultent. L’invention de la conscription,
des «levées en masse», complétée
dans les années 1860 par celle du
système des réservistes mis en
place par l’Etat prussien, donnèrent
naissance à des armées nationales
aux effectifs inédits. De 1805 à 1815,
deux millions de conscrits français
sont appelés sous les drapeaux, et
les guerres qui suivirent mobilisèrent sur ce même principe un nombre sans cesse croissant de combattants (plus de 73 millions dans la
Première Guerre mondiale, plus
de 87 dans la Seconde). Cette «nationalisation» des troupes s’accompagna d’investissements idéologiques beaucoup plus lourds,
désormais justifiés par le patriotisme ou la lutte contre les tyrans.
La distance entre combattants et civils tendit du coup à s’effacer: de la
guérilla, inaugurée dès 1808 par les
Espagnols pour lutter contre les
troupes napoléoniennes, aux
francs-tireurs, partisans ou volontaires des small wars qui suivirent
(l’expression est forgée par le géné-
ral britannique Charles E. Calwell
en 1896), les civils s’invitèrent de
plus en plus dans les combats. En
contrepartie, ils devinrent aussi des
cibles, voire l’une des cibles principales de guerres devenues «totales»:
otages, représailles, blocus et bombardements, extermination. Les
guerres balkaniques de 1912-1913
inaugurèrent les premiers nettoyages ethniques. A terme, la guerre en
vint à toucher davantage les civils
que les combattants: 65% des morts
de la Seconde Guerre mondiale contre environ 10% lors de la Première.
LABORATOIRES
DE LA TUERIE
Si l’on y adjoint les terribles moyens
que l’industrie, la science et la technique se plurent à mettre continûment au service de la guerre, on
comprend vite pourquoi l’on fran-
chit des niveaux de violence et de
mortalité exorbitants. Dès le milieu
du XIXe siècle, des contemporains
s’en alarmèrent et cherchèrent à réguler ces déchaînements. En 1864
fut ainsi signée la première convention de Genève. Les congrès de
La Haye en 1899 et 1907 posent les
bases d’un droit et d’une jurisprudence internationales de la guerre,
consolidées en 1949 par les conventions de l’ONU. En vain ou presque.
Car on expérimenta toujours plus
avant les moyens de détruire et
d’anéantir, tant dans les conflits
européens que dans les guerres coloniales, véritables laboratoires de
la tuerie et de l’ensauvagement.
C’est ainsi que le monde entra dans
l’âge de la mort de masse et des génocides : depuis 1914, les guerres
ont causé près de 150 millions de
morts, «l’équivalent de 8 à 10% de la
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 23
A Grozny, le 24 août 1996,
après la reprise de la ville
par les Tchétchènes.
LAURENT VAN DER STOCKT.
GAMMA-RAPHO
VIA GETTY IMAGES
population mondiale de 1900». La
rupture vint après 1945. L’existence
de l’arme atomique et la crainte de
l’autodestruction poussèrent les
Etats occidentaux à envisager la
guerre autrement : des conflits
moins frontaux, délocalisés sur des
scènes périphériques. Le nombre de
morts occidentaux ne cessa donc de
décliner, le gros des pertes étant désormais supporté par les populations extra-européennes. En Corée
par exemple, les Etats-Unis ne déplorèrent que 36 000 décès quand
les Coréens et les Chinois en comptèrent près d’un million, auquel
s’ajoutèrent deux millions de civils.
On assista peu à peu à la fin des
guerres classiques, interétatiques,
au profit de conflits issus de crises
internes ou de bouleversements
géopolitiques, que les experts qualifièrent de «guerre asymétrique»,
voire de «guerre post-moderne».
Cette évolution s’accompagna d’une
mutation forte des façons de faire la
guerre : plus de conscription ni de
mobilisation générale dans les Etats
occidentaux, moins d’hommes sur
le terrain mais appel à des équipes
de mercenaires professionnels type
Blackwater ou Sandline International, doctrine du «zéro mort» au sol
(laquelle ne vaut évidemment pas
pour l’ennemi), spécialisation croissante des opérations logistiques et
techniques. En jargon militaire, on
parle de RMA, «révolution dans les
affaires militaires». A l’horizon se
profila peu à peu cette terrible anonymisation de l’acte de tuer
qu’autorisent certaines technologies. C’est au Yémen, en 2002, que
les premiers drones permirent de
tuer par écran interposé. Les violences extrêmes n’ont pas disparu pour
En Corée, les
Etats-Unis ne
déplorèrent que
36000 décès
quand les
Coréens et les
Chinois en
comptèrent
près
d’un million,
auquel
s’ajoutèrent
deux millions
de civils.
autant; elles ont migré des combattants aux civils, engendrant massacres et génocides. Jamais les civils
ne s’étaient autant entretués qu’en
Tchétchénie ou au Rwanda. Dans ce
dernier pays, c’est 20% de la population, femmes et enfants inclus,
qui a participé aux massacres
de 1994. Des exodes massifs en résultent. Sept millions de Syriens ont
été contraints de quitter leurs foyers
et près de six millions leur pays.
Aujourd’hui, 1 humain sur 113 vit
une situation de «réfugié».
«BLESSURES INVISIBLES»
De telles évolutions ont profondément affecté les mondes combattants. L’expérience du champ de bataille (et la notion même de
«bataille»), s’est progressivement
transformée. La figure du soldat au
«corps redressé», marchant à l’en-
nemi en chantant ou au son des cornemuses des Highlanders, l’a peu à
peu cédé au soldat couché, terré,
isolé. Si l’expérience de la guerre
continue pour les militaires d’être
constituée de «99% d’ennui et de 1%
d’horreur» (selon une formule célèbre datant de la Guerre civile américaine), ce 1% restant n’a jamais faibli en intensité : les corps
déchiquetés, la mort au rendezvous, les «blessures invisibles» que
la notion de «névrose post-traumatique» reconnaît enfin à compter
de 1970. D’où le désir, croissant depuis 1918, de nommer les morts, de
nommer chaque mort, comme en
témoigne la multiplication des cimetières militaires, des monuments et des mémoriaux.
C’est donc une mutation majeure,
«une mutation qui a bouleversé la vie
de toute l’humanité en moins de deux
siècles et demi», que retrace ce livre
collectif. La richesse de ses quelque
60 entrées vient évidemment compliquer cette intrigue générale et
ouvrir de multiples pistes latérales:
la létalité croissante des armements,
le financement des opérations par
de véritables «Etats de guerre», le
monde des prisonniers et des camps
d’internement, la professionnalisation des carrières militaires, la place
des femmes, des rebelles ou des insoumis. La forme du livre, très proche de celle de l’Histoire mondiale
de la France parue l’an dernier chez
le même éditeur (des chapitres brefs
et sans notes, mais dotés de bibliographies conséquentes, une présentation en colonnes agrémentées de
chapeaux et d’intertitres façon magazine), devrait lui permettre de
trouver un assez large public. S’il
s’ouvre par endroits à l’histoire de la
Chine, du Japon (notamment l’histoire de ce tabou qu’y demeurent
jusqu’en 1957 les bombardements
d’Hiroshima et de Nagasaki) et à
quelques réalités coloniales, le livre
demeure pour l’essentiel très centré
sur l’Occident: il n’est pas sûr que
des auteurs venus d’Asie, d’Afrique
ou du Moyen-Orient aient rendu
compte de la même manière de
«l’expérience» de la guerre. Le remarquable effort de synthèse consenti
par les auteurs, qui ont souvent accepté de sortir de leur période ou espace de confort, y remédie pour partie, faisant indéniablement de cet
ouvrage un instrument de référence
pour les années à venir. •
BRUNO CABANES
(sous la direction de),
THOMAS DODMAN,
HERVÉ MAZUREL,
GENE TEMPEST (coordination)
UNE HISTOIRE DE LA GUERRE
DU XIXE SIÈCLE À NOS JOURS
Seuil 792 p., 32 €.
24 u
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez
huit pages spéciales consacrées à l’actualité
littéraire. Cette semaine, roman et cinéma.
Années 50 : Thierry Froger réunit Courbet,
Lacan et Ava Gardner dans les Nuit d’Ava
(Actes Sud). Années 60 : Bertrand Schefer
mêle Anna Karina et Antonioni à un vrai
fait divers pour Série noire (P.O.L).
que: marxiste pour Vovelle, conservateur et catholique pour Ariès.
Leur cas est réglé. Ceux que citent
davantage Laqueur dans sa démarche aussi historique que métaphysique sont des romanciers, des philosophes, des poètes : Nabokov,
Dickens, Cicéron, Marx, Rousseau,
Homère. Le plus présent est sans
doute Freud.
Ossements. Si «la crainte du re-
Au Père-Lachaise en novembre 2008. PHOTO FRANCESCO ACERBIS. SIGNATURES
Thomas Laqueur,
la présence des disparus
Mêlant anthropologie
et histoire, l’Américain
porte un regard inédit
sur notre rapport
culturel aux défunts.
C
ette somme passionnante,
source pour le lecteur d’un
enthousiasme intellectuel
rare, débute par une série de dénégations. L’historien américain et
professeur à Berkeley Thomas Laqueur, né en 1945, égrène d’emblée
les impossibilités, sans mégoter sur
l’usage de la première personne. En
résumé: faire une histoire du sentiment intérieur vis-à-vis de la mort?
Tel était mon projet initial, mais je
n’y parviens pas car il semblerait
que le chagrin éprouvé ne varie pas
d’une époque à l’autre ; de plus, la
tristesse des parents à la mort d’un
enfant ne se mesure pas avec fiabilité. Ecrire l’histoire du langage
corporel de la mélancolie? Désolé.
Une fois encore je renonce, car ce
langage reste «remarquablement
stable»…
Anonymat. Mais ce fils de médecin légiste, qui a tellement entendu
parler d’autopsies dans son enfance, dont la Fabrique du sexe
(Gallimard, 1992) est un classique
de l’étude des genres, tient dur
comme fer à travailler sur la mort.
Heureusement il trouve un chemin:
l’étude du travail des morts, de la
manière dont les corps morts nous
travaillent, nous remuent, nous oc-
cupent. Comprendre de quelle façon les cadavres structurent l’espace social ; chercher des vérités
intemporelles à la question de savoir pourquoi nous prenons soin
d’un corps inanimé même si nous
ne croyons pas en la vie après la
mort; se demander pourquoi nous
nommons les morts et pourquoi
leur anonymat nous est insupportable, pourquoi la crémation, pratiquée depuis toujours sans provoquer de scandale, devient pendant
la Révolution française un enjeu politique, puis une pratique inquié-
Comme peu de gens souhaitaient être
enterrés au Père-Lachaise, l’astuce
pour y attirer des candidats fut
d’y apporter en 1817 les ossements
des «deux enfants terribles de l’Ancien
Régime», Molière et La Fontaine.
tante à la fin du XIXe siècle, tels sont
les sujets de ce livre.
Thomas Laqueur choisit pour terrains d’étude l’Amérique du Nord,
la France, l’Allemagne et la GrandeBretagne. Il prend pour limites
chronologiques une période qui
part du point de bascule que représentent les Lumières et se termine
vers l’an 2000. Tout cela, l’historien, dont l’originalité est sensible,
le précise dans son introduction. Il
met les points sur les i, et annonce
le programme en même temps qu’il
se souvient de ce qu’il a ressenti à
la mort de ses propres parents. Le
texte mêlera l’anthropologie et
l’histoire, deux disciplines contradictoires puisque la première ne
prend pas en compte le passage du
temps. Que fait Laqueur des études
fondamentales des sentiments devant la mort de Michel Vovelle et de
Philippe Ariès ? Son introduction
leur fait un sort, pour remarquer
que leur angle était surtout politi-
tour des morts n’a pas d’âge», la résistance des hommes à traiter le
corps mort «comme de la charogne»
n’en a pas non plus. Laqueur cite «le
scandaleux Diogène» qui demandait à ses élèves que l’on jette son
corps à sa mort par-dessus un mur
afin que les bêtes sauvages le dévorent. Agir ainsi nous serait insupportable, et cette incapacité signe,
explique Laqueur, «notre émergence
de l’ordre de la nature vers la culture». Les chapitres non plus anthropologiques mais historiques du
Travail des morts étudient la nécronymie et la profusion de listes des
morts qu’impulse la Grande Guerre.
Quant à la nécrogéographie, elle
vire du cimetière paroissial
(«churchyard») au cimetière-jardin,
séparé du temple ou de l’église.
L’exemple même du cimetière-jardin est le Père-Lachaise. Il fut
conçu au début du XIXe siècle par
Brongniart. Puisque peu de gens
souhaitaient y être enterrés, l’astuce pour y attirer des candidats fut
d’y apporter en 1817 les ossements
des «deux enfants terribles de l’Ancien Régime», Molière et La Fontaine. Les derniers chapitres du
Travail des morts se penchent sur
la crémation. A la fin du XIXe siècle,
les hauts fourneaux permettent de
brûler rapidement les corps. Le
passage du cadavre aux cendres
n’est plus lent. Laqueur voit en
cette application du progrès technique «un exercice de désenchantement inouï». Certains, dont le paranoïaque Schreber étudié par Freud,
s’en alarment.
Thomas Laqueur n’arrive pas à tout
expliquer. Qu’il écrive parfois «je ne
sais pas» est un plaisir supplémentaire. Pourquoi ne pouvons-nous
décidément pas couper le lien avec
les restes des morts? Laqueur n’en
est pas sûr, mais peut-être est-ce
une forme de politesse. Il cite
Freud: «L’adulte civilisé n’exprimerait jamais la pensée :“Chère Maman, quand malheureusement tu
seras morte…”»
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
THOMAS W. LAQUEUR
LE TRAVAIL DES MORTS
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Hélène Borraz. Gallimard,
928 pp., 35 €.
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Signature Baudelaire est de retour. «Dans le Paris de la
disruption, de ses limbes de mort-vivant, il traque des
motifs de soulagement. […] Même si des souvenirs précis
venaient hanter son esprit demeuré, il ne pourrait rien en
dire. Cette aphasie est peut-être une résurgence de ses
troubles cérébraux, nous n’en savons rien.» Eric Chauvier (photo) présente le Revenant (Allia) ce jeudi
à 19 heures à la librairie Delamain. PHOTO LOUISE CHAUVIER
Librairie Delamain, 155, rue Saint-Honoré, 75001.
Rencontre Comment survivre dans un aéroport
international, jour après jour, sans se faire repérer,
dormir dans les sous-sols sans se faire agresser, et
se faufiler parmi les voyageurs lestés de bagages
quand on n’a ni passé ni identité ? Ce jeudi à 19 h 30
à la librairie Atout Livre, Tiffany Tavernier (photo)
présente son nouveau roman, Roissy (Sabine
Wespieser éditeur). P. MATSAS. SABINE WESPIESER ÉD.
Librairie Atout Livre, 203 bis, av. Daumesnil, 75012.
Saisons de correction pour femme fautive
Ayant retrouvé des lettres
entre une fille mère de
20 ans et son assistante
sociale dans les années 50,
Jean-François Laé dresse
le portrait d’une France
aux méthodes coercitives.
T
out commence par une de ces découvertes dont rêve tout sociologue
ou historien : un dépôt d’archives
ignoré, vierge du regard du chercheur,
émergeant d’un autrefois oublié. Dans le
débarras d’une association chargée de
l’enfance à Avignon, Jean-François Laé,
qui œuvre à rendre visibles et intelligibles
des «vies de faible intensité», découvre
160 lettres échangées dans les années 50
entre une assistante sociale, Odile Rouvat,
et une jeune fille, qu’il prénomme Micheline, enceinte à 20 ans.
A la demande de sa mère qui exerce son
droit de correction, Micheline est placée
dans un des centres du Bon-Pasteur, «si
familier du paysage des familles pauvres»,
dont elle fugue aussitôt, puis dans une
maison maternelle qui voit naître sa petite
fille. L’auteur aurait pu se contenter de
commenter cette correspondance : elle
éclaire un avant-1968 qui muselle la liberté des filles, s’approprie, par la contrainte, le corps féminin, déresponsabilise, en appui sur le Code civil, les
partenaires masculins.
Le sociologue ne se satisfait pas de comprendre l’évolution de la relation – dominée, dans un premier temps, par la dimension professionnelle, fortement
hiérarchisée et moralisatrice de l’assis-
tante sociale – vers de réels liens affectifs.
Ceux-ci accordent à Odile, guide de Micheline, le rôle de marraine de l’enfant de
sa protégée ; «tracteur d’affection», la
fillette fait lien, moralise la mère, la réintègre par la marge dans la communauté des
femmes.
A partir de cet entrelacs relationnel, Laé
déploie des histoires parallèles qui multiplient les traces des adolescentes d’un
passé dépassé et pourtant si proche : celui
du temps du certif, des bals populaires, du
travail dans les champs, dans ce Luberon
comme dans tant de régions. Vies toutes
tracées qui rendent certaines indociles.
Leur parcours éclaire les normes sociétales qui valorisent les baby-boomeuses,
mais rejettent les rebelles au modèle, par
désinvolture et goût du plaisir, plus souvent que par convictions idéologiques – le
mariage demeure encore leur horizon.
Pour les contraindre à l’obéissance, l’Etat
mobilise tout un réseau de femmes. Paradoxalement, si ces maternités sociales
sont en cela des instruments coercitifs,
elles ouvrent une voie d’émancipation aux
célibataires des classes moyennes, adeptes du «développement de soi». Mais il
s’agit là d’une élite cultivée ; l’histoire de
Micheline, de ses sœurs d’infortune, de
toutes ces Albertine Sarrazin, confirme,
comme l’écrivait en 1987 Michelle Perrot,
ici citée, qu’au cœur du XXe siècle encore,
«c’est par les femmes que le déshonneur arrive, elles qui se situent toujours du côté de
la honte».
YANNICK RIPA
JEAN-FRANÇOIS LAÉ
UNE FILLE EN CORRECTION
Préface de Philippe Artières, CNRS Editions,
262 pp., 22 €.
Dans un texte
superbement illustré,
l’écrivain allie un récit
de son histoire à son fils
et un hommage aux
vies brisées par l’exil,
de la Syrie à
l’Afghanistan.
C’
est un ouvrage économe
en mots, qui embarque
en moins de 50 pages
dans un récit éclair. Sous prétexte
d’une lettre fictionnelle à son fils,
l’écrivain américain d’origine
afghane Khaled Hosseini retrace
le souvenir d’une terre, de l’embrasement d’un pays et de la décision
de le quitter, pour finir au seuil de
la mer, par laquelle passera l’exil.
A son fils, il raconte leurs racines.
A la mer, il adresse une prière, celle
d’épargner les siens. En 2015, tout
le monde ou presque a vu la photo
d’Alan Kurdi, dont le corps d’enfant sans vie avait été rejeté par les
vagues sur une plage turque.
Fuyant la Syrie avec son père, seul
survivant de la famille, sa mère et
son frère, le garçon de 3 ans a embarqué sur un bateau pneumatique qui a fait naufrage. C’est à cette
tragédie particulière que Khaled
Hosseini rend hommage, trois ans
après, mais il pourrait parler de
tant d’autres.
La terre syrienne, le périple des
Kurdi ne sont pas les siens: lui est
né à Kaboul (Afghanistan), non à
Homs (Syrie). Il s’est réfugié avec
sa famille aux Etats-Unis après le
début de l’occupation de son pays
par l’URSS. Fils de diplomate, il a
vécu en Iran et en France avant
d’obtenir l’asile outre-Atlantique,
en 1980. Depuis, des millions
de Syriens ont quitté leur patrie
et des centaines de milliers de
personnes ont disparu en Méditerranée. Khaled Hosseini, ambassadeur de bonne volonté du HautCommissariat aux réfugiés des
Nations unies (HCR) depuis 2006,
a voyagé en Irak, Jordanie,
Ouganda, Afghanistan et au
Tchad. S’il emprunte à d’autres les
détails, il écrivait, en août dans le
quotidien anglais The Guardian:
«Chaque récit que j’entends dans la
bouche d’un réfugié m’aide à ressentir, au plus profond de moi, mon
lien immuable d’humain avec celui
qui le raconte […]. J’aimerais que
le monde puisse entendre ce que
j’entends. Les récits sont le meilleur
antidote à la déshumanisation
causée par les chiffres.»
Comme le père d’Alan Kurdi, Hosseini, qui versera ses droits
d’auteur au HCR, a deux enfants.
La puissance et l’impuissance paternelles sont des expériences qui
tissent entre les hommes ce «lien
immuable d’humain». «“Tout ira
bien”. Ce ne sont que des mots. Le
tour de passe-passe d’un père. Cela
fend le cœur de ton père, cette foi
que tu as en lui. Parce que ce soir, je
n’arrive à penser qu’à une chose :
combien la mer est profonde, et
vaste et indifférente. Et combien je
suis impuissant à te protéger
d’elle», écrit-il.
Si l’auteur des Cerfs-volants de Kaboul ou de Mille Soleils splendides,
adresse une supplique à la mer, à
son fils il dit un regret : «Si seulement tu avais de Homs le même
souvenir que moi.» L’enfant aura
bientôt, sans doute, tout oublié de
la terre qui l’a vu naître ; le père
tente de faire survivre les odeurs,
les couleurs et la chaleur de leur
vie passée. Il admet les défaillances de sa propre mémoire («Mais
cette vie, cette époque, ont tout d’un
rêve aujourd’hui, même à mes propres yeux, comme une rumeur depuis longtemps éteinte»).
La frugalité du texte cohabite bien
avec les superbes illustrations de
l’artiste londonien Dan Williams,
dont les dessins ont déjà été publiés dans les revues Rolling Stone
et National Geographic. Si bien,
d’ailleurs, que l’on se demande
pourquoi l’écrivain a droit à son
nom en gros sur la couverture
quand Williams n’y apparaît pas,
alors que ce qui se joue sous son
pinceau tient un rôle si important
dans cette Prière à la mer.
KIM HULLOT-GUIOT
KHALED HOSSEINI (texte)
et DAN WILLIAMS (illustrations)
UNE PRIÈRE À LA MER
Traduit de l’anglais par Valérie
Bourgeois. Albin Michel, 48 pp.,
12 €. Un euro par ouvrage vendu
sera reversé à la Cimade.
DAN WILLIAMS . ALBIN MICHEL
Khaled Hosseini, monologue d’un père à la mer
26 u
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
CULTURE/
Par
JACQUES DENIS
«L
a musique de Rachid greffe la formulation et la texture du rock sur
la complexité mélodique et rythmique de la musique arabe moderne. J’aime
cette musique parce que c’est la voix fière et futuriste du jeune monde arabe. Quelque chose
qui se dresse, comme un reniement direct aux
stupides idées du choc des civilisations que
Bush et Blair n’ont cessé de promouvoir. En
travaillant avec Rachid, j’espère suggérer aux
gens que ce soi-disant choc peut être quelque
chose de fructueux et créateur.» Tel était
en 2007 l’avis de Brian Eno, l’éminent producteur qui fait référence outre-Manche, comme
partout ailleurs chez les mélangeurs de genres. Cela aurait dû suffire à apprécier à sa juste
valeur le tranchant du rock de Taha au moins
autant que son verbe haut, un parler franc et
direct, une voix rauque pleine d’une vie attisée par le désir de vivre, justement, pleinement. Il était sans doute un des plus authentiques rockeurs qu’ait abrités la France depuis
les années 80. A ce sujet, lui s’autodéfinissait
non sans humour «soufi anarchiste», voire
«Kabyle mental», en tout cas un fin lettré qui
cultivait sa différence avec style.
Rachid Taha, c’était donc ça, un musicien
grandi dans les années punk, toujours prompt
à coller une bonne claque aux clichés ethnocentrés, aux peurs de l’autre qui lui faisaient
tant de mal. Avant de devenir ce personnage
de la nuit parisienne (on pouvait le croiser rue
au Maire autour d’un bobun, comme le retrouver dans le XXe arrondissement, longtemps son QG, en train de prendre un verre,
en tout cas jamais avant midi) qu’on avait fini
par surtout croiser, souvent brisé, au Père-Lachaise (les années passent, las), il est né près
d’Oran en 1958, parti du bled une dizaine d’années plus tard pour l’Alsace. L’adolescent «turbulent» passa ensuite par les Vosges avant de
s’installer en banlieue lyonnaise, histoire de
s’émanciper d’un père qui voulait qu’il réussisse. Le parcours classique –ou presque– de
toute une génération. Plus vraiment de là-bas,
pas tout à fait d’ici, où il s’était construit. Un
pur fils du tout-monde cher à Edouard Glissant, fondamental philosophe qu’il n’était pas
peu fier d’avoir fait danser à la Chapelle des
Lombards.
Chez lui, il y avait cet énorme portrait de
Franz Fanon qui trônait, comme une manière
de rappeler qu’il n’avait rien oublié de l’Algérie. «Je suis un peu africain, non ?» avait-il
lancé en justifiant sa reprise de la terrible Agatha du poète camerounais Francis Bebey. Son
single à sortir chez Believe devait d’ailleurs
s’intituler Je suis africain… Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer tout autant les Cramps,
Aznavour, Kraftwerk et Tito Puente.
DIOGÈNE DIONYSIAQUE
Ce choix de ne pas en rester à une identité figée aura été sans doute l’une de ses croix
dans un monde qui aime tant s’en tenir aux
préjugés. Lui avait très sérieusement choisi
le parti d’en rire. «Qui m’aime me juive!» nous
avait-il lancé un jour alors qu’on devait aller
voir Enrico Macias en 2011 pour une rencontre inédite. Sous le vernis du calembour, il y
RACHID
TAHA
Le feu feulé
Ebouriffé, à vif et jouisseur, le chanteur
à la fois punk et poétique, ni d’Algérie
ni de France et pionnier du mélange
Occident-Orient, est mort mercredi
à 59 ans d’une crise cardiaque.
Sur scène, Rachid Taha était une bête à sang
avait des plaies jamais tout à fait refermées.
Pas trop SOS Racisme, surtout pas antisémite, Rachid Taha était l’enfant terrible de
cette Douce France, curieuse ironie d’une
histoire (le titre de Trenet fut un soutien
pour les prisonniers de guerre et travailleurs
du STO dans l’Allemagne nazie) qu’il déchanta avec le groupe Carte de séjour
en 1986. L’heure était à la poussée du Front
national, et la banlieue s’enfonçait pour de
longues années. «C’est quand même très d’actualité comme nom de groupe», s’était esclaffé l’ébouriffé en découvrant vingt ans
plus tard Je chante la France, de Rocé, un
autre rejeton de cet entre-deux.
En 2006, fidèle à son esprit borderline, il assurait ne pas avoir de passeport français. Toujours est-il que sa reprise de Trenet qui le révéla aux oreilles de toute la France lui resta
longtemps collée aux semelles. Il devint
l’étendard d’un combat contre le racisme, celui qui suivit la «Marche des Beurs» et de la
solidarité entre tous. Le malentendu pourtant
perdura plus d’une génération, d’autant que
lui-même ne se retrouvait pas trop dans le
concept d’intégration. «Pour certains Beurs,
je suis certainement un ovni», dit un jour Rachid Taha, qui savait que sa position, radicalement excentrée, brouillait ses messages on
ne peut plus explicites. C’était cela que redisait entre les lignes et plein d’à-propos le bien
nommé Tékitoi en 2004, un titre en duo qui
interroge encore et toujours les identités et
sentiments partagés.
«La mémoire est infidèle, mais il ne faut
pas la trahir !» S’il n’oublia jamais d’où il
venait, entre autres de l’usine où il avait formé
en 1981 Carte de Séjour avec Mohammed
et Moktar, ce «pessimiste joyeux» aura toujours souhaité faire swinguer jusqu’à pas
d’heure les lendemains. Sur scène, Rachid
Taha était une bête à sang chaud. Une espèce
de Diogène dionysiaque qui ressemblait à
Al Pacino façon Serpico, au cuir tanné, remixé
d’une bonne dose d’Alan Vega. Tel un petit
frisé surgi d’un roman de Pasolini, avec quelques traits burinés années après années
par les excès.
MOSAÏQUE
Depuis 1990 et la parution de Barbès, le rockeur «made in gasbah» (la flûte des bergers,
mais aussi une allusion au Rock the Casbah
de The Clash qu’il reprit en 2004 et dont il assurait être l’inspirateur) s’était distingué sous
son seul nom. Trois ans plus tard, le titre
Voilà voilà, avec le fidèle d’entre les fidèles
Steve Hillage aux manettes, le propulsa de
nouveau à l’avant-scène : sur le dance-floor
de la sono mondialisée, des paroles enragées mais un chant feulé pour cet esthète
qui ne masqua jamais son amour du funk
et de la soul. Et voilà que ça recommençait :
à la mémoire, on avait choisi l’oubli. «De toute
façon, l’Algérie, c’est une plaie. Pour eux, pour
nous, pour les Français qui n’en ont jamais
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 27
chaud qui ressemblait à Al Pacino façon Serpico, au cuir tanné, remixé d’une bonne dose d’Alan Vega. PHOTO PICTURE ALLIANCE
fait le deuil, comme les Américains avec le
Vietnam.»
Il enchaîna ensuite les disques, mais c’est
l’album Diwân qui le remit en haut de la pile.
Le titre est tout trouvé : ce terme arabe qui
signifie à la fois «assemblée» et «recueil de
poèmes», qui aurait inspiré le mot douane.
«J’ai voulu honorer les anciens, les premiers
qui ont chanté en maghrébisant le français.
Ce qu’on appelle le francarabe. Ma démarche,
c’est comme celle de Lennon quand il reprend
ses influences rock’n’roll.»
Il nous revint alors la mémoire flouée des
grandes voix du chaâbi. Emblématique, sa
reprise de Ya Rayah de Dahmane El Harrachi
a fait le tour du monde… Il y rappelait qu’une
autre génération avait écrit de profonds
sillons au cœur des années Scopitone. A travers ces chants des exilés de l’intérieur, ces
destins contrariés, il recomposait la mosaïque
qui façonnait sa forte personnalité alors
même que certains aimeraient juste le caser
dans le succès de 1, 2, 3 Soleils, retentissants
concert et disque qui l’associèrent à Faudel
et Khaled en 1998.
«CRADI-MODERNE»
Pourtant, plus que de raï, Rachid Taha reste
pour l’éternité l’héritier de Laïd Hamdani,
connu sous le pseudo de Victor Leed, un rockeur qui avait animé le Golf Drouot, mais aussi
de Vigon, chantre d’un rhythm’n’blues sixties,
ou encore de Jalil Bennis et sa terrible version
de Mirza. A ceux-là, il ne faut pas manquer
d’ajouter quelques grandes voix: en tête, celles
d’Oum Kalthoum qui l’aura accompagné toute
sa vie (Zoom, son ultime album, le premier loin
de Barclay, en porte encore la trace le temps
d’une intense mélopée) et l’éternelle Rimitti,
lunettes noires sur nuit blanche. Fidèle à cet
état d’esprit décadré, mi-ceci ni cela, il remit
ça en 2006 avec Diwân 2, un album écorché et
vif, cette fois marqué par la version du Ecoutemoi camarade de Mohamed Mazouni. Une
«J’ai voulu honorer les
premiers qui ont chanté
en maghrébisant
le français. Ce qu’on
appelle le francarabe.
Ma démarche, c’est
comme celle de Lennon
quand il reprend ses
influences rock’n’roll.»
Rachid Taha
histoire qui, sous le vernis, rappelait les aléas
de la sienne. A l’écouter, on ne pouvait s’empêcher, sous le tapis des violons et le tamis d’une
trompette, de penser à la drôle de vie de ce
père fêtard qui abordait alors la cinquantaine.
Sans nostalgie, avec peut-être un rien de mélancolie au creux des reins. La voix avait pris
des rides, le corps était usé, mais les yeux pétillaient dès qu’on lui passait du son.
Aux premiers jours du printemps 2007, il
entama une longue tournée au Bataclan.
Entouré de ses fidèles acolytes tout de noir
vêtus, Rachid Taha bombait le torse, tombait
la veste et mouillait la chemise, motivé ça
va sans dire, non sans rire. Il pouvait sourire:
le public était à l’image de ses rêves «créolisés», de toutes les couleurs et origines sociales. Des filles délurées et des dames de
bonne famille, des bientôt retraités et des futurs jeunes premiers, tous unis autour d’un
son –du «cradi-moderne», comme il se marrait à l’appeler –qui un jour fera masse. Classe
intégrale et respect total pour celui qui aurait
dû fêter ses 60 printemps le 18 septembre.
Son cœur, qu’il avait immense, en a décidément autrement. •
Libération Jeudi 13 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’anti-surveillant
Daniel Zolnikov Libertarien pro-armes, ce jeune élu
républicain du Montana est devenu le héraut de
la défense de la vie privée sur Internet aux Etats-Unis.
S
ur son site web de campagne électorale, une bannière
affiche un visage poupin, teint hâlé et large sourire audessus d’un pull gris chiné, à côté d’une devise en bleu,
blanc, rouge: «Energy, Guns, Freedom» –soit «énergie, armes
à feu, liberté», tout un programme en effet. Vu comme ça,
Daniel Zolnikov, 31 ans, a la mine d’une pub ambulante pour
son Montana aux vastes horizons («Big Sky Country», dit-on
là-bas), option cow-boy urbain élevé au grand air. Sauf qu’on
ne le rencontre pas au pied des monts Pryor qui bordent Billings, la ville où il vit dans «un appartement normal, pour un
type normal», mais sous la lumière artificielle du centre des congrès du Caesars
Palace, un grand hôtel-casino tape-à-l’œil
de Las Vegas.
Lunettes, chemise blanche, veste sombre, ce jour-là l’allure
est moins outdoor, et tant pis pour le cliché. Une heure plus
tôt, le jeune républicain a donné une conférence intitulée
«la Politique et l’Etat de surveillance» devant les participants
à la Def Con, la plus grosse convention de hackers au monde,
qui se tient chaque été au royaume hyperclimatisé des machines à sous. Il y a raconté comment, depuis six ans qu’il siège
à la Chambre des représentants du Montana, il travaille à
faire adopter dans son Etat «les lois de protection de la vie privée les plus fortes de la nation». A l’heure du pistage généra-
lisé, des services de renseignement dopés au Big Data et des
modèles d’affaires basés sur la prédation des données, Zolnikov a fait des libertés civiles en général, et du droit à la vie
privée en particulier, son cheval de bataille et sa marque de
fabrique.
Le tropisme vient de loin. Sa famille paternelle a fui la Russie
devenue soviétique et transité par l’Iran –son père est né làbas– avant d’émigrer aux Etats-Unis. Le côté maternel est arrivé d’Italie où «on a combattu les fascistes». On ne parlait pas
vraiment de tout ça à la maison, dit-il, mais «petit à petit, vous
apprenez cette histoire… Les gens pensent
que ça ne se produirait plus aujourd’hui.
Or, on a peut-être plus de technologies,
plus d’infrastructures, mais la nature humaine n’a pas changé». On lui demande s’il se définit comme
libertarien, il corrige: «Liberty republican.» Ce qu’en français
on traduit tout de même par «républicain libertarien», et qu’il
résume ainsi : «Je suis conservateur, mais avec un fort penchant pour les enjeux de libertés.» Pas sectaire en tout cas,
puisqu’il revendique s’appuyer sur des coalitions bipartisanes
et emmener dans le même mouvement les aficionados de la
gâchette, les milieux de la «tech», les associations familiales
et l’American Civil Liberties Union. «La politique traditionnelle, c’est ennuyeux. C’est beaucoup plus intéressant de réunir
LE PORTRAIT
des gens qui se détestent et de les faire travailler ensemble»,
s’amuse-t-il.
Daniel Zolnikov a pris la lumière presque par un concours
de circonstances, en faisant adopter une loi qui oblige les
forces de l’ordre à disposer d’un mandat de perquisition en
bonne et due forme pour accéder aux données de géolocalisation d’un équipement électronique. Le 6 mai 2013, le texte
–le premier du genre aux Etats-Unis– est promulgué par le
gouverneur démocrate du Montana. Un mois plus tard, Edward Snowden devient le lanceur d’alerte le plus célèbre de
la planète, et le pays découvre que la NSA, non contente d’espionner le reste du monde, recueille les données de millions
de clients de l’opérateur téléphonique Verizon. Les médias
s’intéressent alors au jeune homme de Billings et à sa croisade antisurveillance. «Le visage de la vie privée en ligne aux
Etats-Unis pourrait bien être celui d’un élu républicain
de 26 ans qui publie ses votes sur Facebook», écrit en août le
site Mashable. Le magazine Forbes le classe dans ses «30 Under 30», les moins de 30 ans qui font bouger l’Amérique. Sa
loi sera reprise dans le Maine et l’Utah, et on en trouve des
versions amendées dans le Tennessee ou le Colorado. La Californie et le Texas, à leur tour, légifèrent sur la protection des
communications numériques. «Jusqu’à Snowden,
personne ne s’en préoccu1987 Naissance
pait, constate Zolnikov. Ça
à Portland (Oregon).
a ouvert une porte.»
6 novembre 2012
Cinq ans plus tard, l’élan
Elu à la Chambre
s’est essoufflé : «On parle
des représentants
des armes à feu, des taxes,
du Montana.
de l’éducation, mais il n’y a
12 août 2018
pas grand-monde pour s’ocIntervient à la Def Con
cuper de la vie privée.» Lui
de Las Vegas.
a continué, un texte après
6 novembre
l’autre : sur la protection
Se représente dans
des journalistes, l’accès des
le 45e district.
forces de l’ordre aux communications électroniques, l’encadrement des lecteurs de plaques d’immatriculation. Sa présence chez les hackers de la Def Con, c’est pour
faire passer un message: «Amener d’autres Etats américains
à avancer, parce que rien ne se passera au niveau fédéral avant
un bon moment.» Difficile de lui donner tort. Ces temps-ci,
il voudrait empêcher les fournisseurs d’accès à Internet de
collecter et revendre les historiques de navigation de leurs
clients sans leur consentement, et légiférer sur la collecte des
données biométriques. Sauf qu’il n’est pas «liberty republican»
pour rien: in fine, son objectif est de définir un «droit de propriété» des utilisateurs sur leurs données et de régler le problème par le «libre marché», le «libre choix», etc. Assez loin,
donc, de l’approche du Vieux Continent, avec ses autorités
administratives et ses amendes qui pendent au nez des Gafa.
A la Chambre des représentants du Montana, Daniel Zolnikov
siège quatre mois sur douze. Il y gagne environ 200 dollars
par jour (172 euros). Le reste du temps, il est étudiant : il est
retourné l’an dernier sur les bancs de l’université pour préparer un MBA (Master of Business Administration). A ses heures
perdues, il nage, pêche, cuisine –«Je ne sais pas si je suis fondé
à parler de cuisine à quelqu’un qui vient de France», plaisantet-il, avant d’assurer qu’il fait «des lasagnes formidables» à sa
petite amie. Le 6 novembre, s’il est réélu (et on croit comprendre que c’est bien parti), il entamera son quatrième et dernier
mandat.
Et après ? A ce stade, il n’en sait rien. Pour viser le Congrès,
«il faut lever des millions de dollars et avoir des amis chez les
lobbyistes», une catégorie qu’il apprécie peu et qui, dit-il, le
lui rend bien. D’évidence, il ne raffole pas des guerres de pouvoir à Washington, et assume de se tenir à distance de l’actualité fédérale: «Je ne peux avoir aucune influence dessus. Je sais
ce que je peux faire dans le Montana, et je me concentre sur ce
que je peux obtenir et sur les lois que je peux changer.»
Tout de même, il a bien une opinion sur son 45e président ?
«Ça, c’est la question piège du jour», dit-il en souriant. Il s’en
sort par une réponse de Normand: il y a à boire et à manger
chez Trump, oui à la baisse des impôts (forcément), non à la
perpétuation de la surveillance étatique (forcément).
Ce qui aurait presque des allures de réponse de politicien
traditionnel. •
Par AMAELLE GUITON
Photo JUSTIN PEARCE
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
12 683 Кб
Теги
liberation, newspaper
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа