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Libération - 15 09 2018 - 16 09 2018

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SAMEDI 15 ET DIMANCHE 16 SEPTEMBRE 2018
BRUNO CHAROY
Week-end
2,70 € Première édition. No 11601
www.liberation.fr
Musique
Images
Miossec :
«C’est compliqué,
“chanteur”…»
Ava Gardner,
«Coincoin et les
z’inhumains», le retour star de polar
malgré elle
de «P’tit Quinquin»
ENTRETIEN, PAGES 37-42
PAGES27-36
Livres
PAGES 43-50
ILLUSTRATION LIBÉRATION
10 ANS APRÈS LA CRISE
KRACH EN STOCK
Le 15 septembre 2008, la faillite de Lehman
Brothers provoquait un écroulement du système
bancaire mondial. Une décennie plus tard,
la finance a reconstitué une bulle qui menace
encore plus gravement l’économie.
PAGES 2-11
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Comme souvent, la Bourse danse. Comme
toujours, sur un volcan. Dix ans après
le krach de 2008, en dépit de méritoires
efforts de régulation, les maîtres de la
finance ont reconstitué le casino mondial
qui a failli jeter bas l’économie mondiale.
Alimentés par des milliards de milliards
d’argent facile, l’endettement et la spéculation ont fait gonfler une nouvelle bulle
financière, aussi gigantesque que naguère.
Son éclatement pend au nez de ces
apprentis sorciers qui n’apprennent jamais rien, obnubilés par le rendement à
court terme de leurs placements et fascinés par la noria planétaire des capitaux et
des profits. Situation loufoque : un Himalaya de dettes publiques et privées surmonte un océan de liquidités. Un pognon
de dingue manipulé par les dingues du pognon. Après Lehman Brothers, Marx Brothers, ou l’économie selon Groucho. On
dira que cette aisance monétaire était de
toute nécessité. Sans elle, le système bancaire aurait sauté et la croissance mondiale se serait changée en destructrice récession. Les banquiers centraux accrochés
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Pognon de dingue
à leurs dogmes ont dû jeter par-dessus les
moulins leurs convictions les mieux établies pour fabriquer de la monnaie comme
dans une corne d’abondance. C’est un fait
qu’ils ont sauvé la baraque au plus fort
de la crise. Mais les têtes dures du toutmarché devraient réfléchir à une remarque toute simple : une fois la panique évitée, fallait-il se contenter de doper la croissance à coups d’assignats numérisés ?
Si le corps économique a besoin de cette
drogue, c’est aussi parce qu’il lui manque
sa vitamine naturelle, une augmentation
régulière du pouvoir d’achat des classes
populaires et moyennes, qui absorbe la
production et permet d’éviter le blocage de
la machine. On a préféré soigner les hauts
revenus mais le ruissellement annoncé n’a
pas eu lieu. L’argent est tombé en cascade
dans la poche des argentés, qui l’ont
dépensé en spéculations douteuses et en
placements immobiliers. Le blocage du
pouvoir d’achat s’est traduit par un endettement sans fin. L’inégalité est un facteur
de déséquilibre social mais aussi financier.
Les pays émergents sont bousculés par des
crises monétaires, les consommateurs
américains maintiennent leur niveau de
vie grâce aux emprunts, les Etats confrontés à leur propre endettement ne peuvent
plus voler au secours du secteur privé, les
Banques centrales aux bilans dégradés ont
épuisé leurs munitions. Une banqueroute
à la Lehman Brothers – toujours possible
tant les banques, dans plusieurs pays
comme l’Italie ou même l’Allemagne, restent fragiles – laisserait les gouvernements
sans défense. Qu’un accident survienne
et le château de cartes s’effondrera. Imaginons que la catastrophe se produise : on
voit le parti qu’en tireront les forces populistes et nationalistes pour pousser en
avant leurs solutions démagogiques et leur
exaltation des nations-refuges. On a évité
une fois la répétition de la crise des années 30. La deuxième fois aura un tout
autre visage : colère redoublée des peuples, violente accusation des élites, haro
sur la mondialisation, assèchement du
crédit, faillites publiques et privées, chômage massif, fermeture des frontières, aux
hommes comme aux marchandises. Tels
des cavaliers de rodéo, les gouvernements
démocratiques ne resteraient pas longtemps en selle. Pas sûr ? Certes.
Croisons les doigts… •
SUBPRIMES
Une crise qui a fait dette
Par
VITTORIO DE FILIPPIS
Alors que l’endettement mondial atteint des
records, le spectre d’un krach se profile à nouveau.
Mais pour faire repartir la machine, les solutions
de 2008 ne pourront pas être recyclées.
N
ew York, VIIe Avenue. Lundi 15 septembre 2008. Une
heure du matin. Sur la
façade vitrée de l’édifice qui abrite
Lehman Brothers, les lumières des
bureaux haut perchés sont encore
allumées. Actionnaires, représentants de la Maison Blanche, émissaires du Trésor américain… ils sont
tous là. Il y a quinze jours, Richard
«Dick» Fuld, le patron de Lehman,
surnommé «le Gorille» pour son
style managérial rude, y croyait encore. Certes le cours de l’action Lehman a décroché de 78% ces derniers
jours. Elle ne vaut plus qu’une poignée de dollars (3,65 dollars contre
85,80 dollars à son plus haut en fé-
vrier 2007). Mais Richard Fuld
refuse d’envisager le pire: une banqueroute. La banque d’investissement est infectée de crédits subprimes dont plus personne ne veut,
pas même à prix sacrifiés. Ce
15 septembre 2008, dans son bureau
du 31e étage, il écoute le secrétaire
d’Etat au Trésor américain, Henry
Paulson, lui annoncer que la ban-
que ne sera pas sauvée par l’Etat. En
un clic de souris, Harvey Miller,
l’avocat d’affaires du cabinet Weil,
Gotshal & Manges, conseiller de la
banque, déclare la faillite de Lehman. Le mail destiné à la Cour des
banqueroutes de New York évoque
un passif de 613 milliards de dollars ! Quelques heures plus tard, à
l’ouverture de Wall Street, l’action
Lehman Brothers s’effondre de
94%. Elle ne cote plus que 21 centimes de dollar. A New York, les salariés de la banque font leurs cartons.
Séance tenante, la panique de Wall
Street se propage sur toutes les places mondiales. La suite? Des Etats
contraints d’augmenter les impôts
pour renflouer les bévues de la finance et éviter un cataclysme mon-
dial. Avec, en prime, des promesses
à tire-larigot sur le mode «plus jamais ça».
DÉBÂCLE
Depuis lors, des réformes ont été
entreprises, dont l’Union bancaire européenne censée surveiller
les 130 plus grands établissements
du Vieux Continent et gérer d’éventuelles faillites. De nouvelles règles
prudentielles (dites de Bâle 3) imposent aux banques de renforcer
leurs fonds propres. Aux EtatsUnis, la loi Dodd-Frank (sous la présidence Obama) doit mieux encadrer les produits dérivés : Donald
Trump a promis de la détricoter.
Pour autant, dix ans après la débâcle, les mèches qui pourraient provoquer de prochaines défla- lll
2007
DÉBUT DE LA
CRISE IMMOBILIÈRE
ET FINANCIÈRE
Janvier Le marché de l’immobilier se retourne aux
Etats-Unis. De plus en plus
de ménages américains
sont pris à la gorge et n’ar-
rivent plus à honorer les
mensualités de leurs crédits immobiliers auprès
des banques. Or voilà déjà
plusieurs années que ces
mêmes banques américaines ont emballé ces créances immobilières dans des
produits financiers complexes, et parfois douteux,
qu’elles revendent à des investisseurs dans le monde
entier et qui sont cotés sur
les marchés financiers.
Février La crise des subprimes éclate : plusieurs
établissements bancaires
américains spécialisés
dans ces crédits hypothécaires à risques font faillite.
Les prêts à taux variables
se sont retournés contre
les emprunteurs lorsqu’ils
ont commencé à grimper.
REUTERS
CRISE CHRONOLOGIQUE
Des millions de ménages
se retrouvent incapables
de payer des mensualités
en hausse, faisant plonger
leurs créanciers, tandis
que la valeur de leurs logements hypothéqués
dégringole.
2 avril New Century, numéro 2 du crédit à l’habitat
aux Etats-Unis, se déclare
en faillite.
22 juin La banque d’investissement Bear Stearns, à
la tête d’une montagne de
ces créances pourries, annonce la faillite de deux de
ses fonds spéculatifs qui
avaient investi dans les titres financiers créés à partir des prêts «subprimes».
C’est le premier grand établissement bancaire touché par la crise.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
lll grations sont allumées. A
l’autre bout de l’une d’elles, un chiffre presque rond: 169000 milliards
de dollars (145 000 milliards
d’euros) qui représentent le cumul
des dettes publiques et privées de
la planète, selon le cabinet de conseil McKinsey (225 % du PIB mondial). Un record. Son gonflement illustre à quel point le capitalisme
mondialisé carbure à crédit. Depuis 2008, cette dette mondiale a
augmenté de 72 000 milliards de
dollars (62 000 milliards d’euros),
l’équivalent d’une vingtaine de milliards par jour. La palme revient au
Japon (400%). «Finance de marché
et économie réelle sont de plus en
plus imbriquées. Or tout le monde
sait qu’il y a une bulle sur les marchés financiers. L’argent pas cher a
servi, en partie, à alimenter cette
bulle mondiale. Si elle devait éclater,
elle se répercutera sur l’économie
réelle», explique l’analyste financier
d’une grande banque parisienne.
«Mais c’est surtout la situation des
pays émergents qui fait craindre le
pire. La dette totale y atteint 50% de
la dette mondiale, du jamais-vu. A
elle seule, la Chine représente 43 %
de l’augmentation de cette dette depuis 2007», précise le patron de la
recherche économique de la banque Natixis, Patrick Artus.
PÉTARADE FINANCIÈRE
A Wall Street, le quartier financier de New York, en 2008.
PHOTO CHRISTOPHER ANDERSON. MAGNUM
26 juillet D’autres grandes
banques révèlent leurs
énormes investissements
dans ces crédits à risques.
La plupart des Bourses
mondiales dévissent et le
plongeon dure tout l’été.
Le marché interbancaire
étant touché (les banques
hésitent à se prêter de
l’argent), plusieurs Banques centrales injectent
ques. La panique gagne, le
marché monétaire se bloque. La Banque centrale
européenne réagit très vite
et déverse 94,8 milliards
d’euros de liquidités.
22 août Action concertée
des banques centrales
américaine, européenne et
britannique, qui apportent
330 milliards d’euros de
liquidités au système
des milliards de liquidités.
31 juillet La banque allemande KfW doit secourir
d’urgence IKB Deutsche
Industriebank. Le lendemain, l’Etat allemand annonce qu’il injecte 3,5 milliards d’euros dans le
sauvetage.
9 août BNP Paribas annonce le gel de trois fonds
contenant des crédits à ris-
monétaire.
14 septembre La banque
anglaise Northern Rock
s’effondre après un vent de
panique chez ses clients,
qui se sont empressés de
retirer leurs liquidités.
1er octobre L’américain
Citigroup annonce une
chute de 60 % de son bénéfice au troisième trimestre.
UBS annonce pour 4 mil-
Argentine, Brésil, Inde, Afrique du
Sud, Chine, Turquie: pour financer,
en partie, leur développement, la
quasi-totalité de ces pays ont
ouvert leur économie aux capitaux
étrangers. Mais au moindre doute,
c’est sauve-qui-peut. L’Argentine en
fait aujourd’hui (une fois de plus
après la faillite bancaire de 2001)
l’expérience. «Ne reste alors qu’une
solution pour éviter l’hémorragie :
augmenter les taux d’intérêt pour
convaincre ces fonds spéculatifs de
rester», ajoute Artus. La Banque
centrale d’Argentine a boosté le
sien à 60 %… Mais sans parvenir à
empêcher la fuite des capitaux. En
revanche, le peso s’est déprécié de
70 % contre le dollar, et les Argentins n’ont plus qu’une préoccupation : échanger leur devise contre
celle de l’oncle Sam, devenue valeur refuge. «Sur fond de ralentissement économique, la situation de
ces pays pourrait finir par affecter
le reste du monde», ajoute notre
analyste financier. Mais c’est la
Chine qui suscite les plus grosses
craintes : le niveau de sa dette ne
cesse de gonfler. Elle a été multipliée par cinq pour atteindre 256%
du PIB de l’ogre chi- Suite page 4
liards de francs suisses de
dépréciations d’actifs.
29 octobre Démission de
Stanley O’Neal, PDG de
Merrill Lynch, la troisième
banque de Wall Street,
après l’annonce d’une
perte de 2,24 milliards de
dollars.
4 novembre Démission
de Charles Prince, PDG de
Citigroup.
Décembre Lehman Brothers résiste. Alors que les
grandes banques américaines comme UBS et Citigroup déprécient des milliards de dollars d’actifs
réduits à néant, Lehman
Brothers publie des résultats annuels records, avec
un bénéfice net de 4,2 milliards de dollars. La banque ne fait état
lll
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Des maisons saisies pour recouvrement de dettes, conséquence de la crise des subprimes, en octobre 2008 à Fort Myers en Floride. PHOTOS BRUCE GILDEN. MAGNUM
nois en 2017.
Pékin a largement incité les banques à prêter et le message a été
reçu cinq sur cinq. La deuxième
économie de la planète va-t-elle
s’écrouler comme un château de
cartes? Les plus optimistes rappellent que le niveau de dette globale
n’y est guère plus éloigné de celle
des Etats-Unis. Les plus préoccupés
précisent que l’emballement de la
dette touche à sa fin…
Certes, personne ne peut dire
quand, ni d’où partira la première
forte secousse, mais les foyers d’une
méga pétarade financière sont
identifiés. Comme celui de ces étudiants américains endettés jusqu’au
cou. Ce fardeau est passé de
600 milliards de dollars en 2008
à 1500 milliards aujourd’hui. «Cette
Suite de la page 3
dette ne pourra être remboursée que
si ces étudiants trouvent des jobs
bien rémunérés. Or, il y a un effet de
ciseaux: d’un côté une dette qui augmente et de l’autre de plus en plus de
difficultés à trouver des jobs bien rémunérés», note Gaël Giraud, économiste en chef de l’Agence française
de développement.
INSOLENTE SANTÉ
«Globalement, la situation actuelle
est pire qu’en 2008, estime Jérôme
Creel, économiste à l’Observatoire français des conjonctures
économiques. Pour l’instant, tout
semble tranquille mais il faut craindre que les thérapies adoptées au
lendemain de la crise de 2008 ne finissent par faire plus de mal qu’elles
n’ont fait de bien.» Les thérapies en
question ? Ce sont ces politiques
monétaires au nom barbare de
quantitative easing (assouplissement quantitatif).
Inconnus hier, les Mario Draghi
(zone euro), Mark Carney (Angleterre), Janet Yellen (Etats-Unis) et
quelques autres, tous banquiers
centraux, ont été érigés en sauveurs
du monde en déversant des flots de
liquidités dans le système financier.
Au début, leur intention était louable: éviter un désastre encore plus
grave que celui de 1929. Ils ont certes fait chuter l’intensité de la crise,
mais en alimentant des bulles financières au potentiel dévastateur.
Explication: les Banques centrales
ont fait tourner, plus que d’ordinaire, la planche à billets. Etats et
entreprises ont profité de liquidités
LIBÉ.FR
Des militants d’Attac placés
en garde à vue à Paris En marge
de happenings pour les dix ans
de la faillite de Lehman Brothers,
les pouvoirs publics français tentent d’entraver les manifestations.
bon marché pour financer leur
croissance. Depuis 2008, cette création monétaire a atteint 20000 milliards de dollars (presque un tiers
du PIB mondial). L’ennui, c’est que
le moteur de la croissance tourne
toujours moins vite que celui de la
dette mondiale. «Que va-t-il se passer lorsque ces Banques centrales devront remonter les taux d’intérêt
pour freiner une trop forte inflation,
comme c’est de plus en plus probable
aux Etats-Unis? interroge Gaël Giraud. Ce sera la panique générale car
le prix des obligations baissera mécaniquement. Les banques et les institutions financières qui en ont dans
leur bilan devront enregistrer une
perte, beaucoup voudront alors s’en
débarrasser. Mais cet excès de vente
ne fera qu’accentuer la baisse des
prix des obligations émises par les
Etats et les entreprises. Ce sera le début d’un krach obligataire.»
La suite de ce cercle vicieux est déjà
écrite: pour continuer à se financer
sur les marchés en émettant du papier obligataire, les grandes entreprises et (surtout) les Etats n’auront
d’autres choix que de proposer des
taux d’intérêt élevés… A côté de ce
2008
CONTAGION, PANIQUE
ET CRISE MONDIALE
18 janvier George W. Bush
(photo) annonce un premier plan de relance de
168 milliards de dollars.
22 janvier Panique à bord.
Face à la chute des Bour-
REUTERS
lll d’aucune nouvelle
dépréciation pour éponger
la crise des «subprimes» et
se félicite de sa capacité
«à fonctionner au-delà des
cycles du marché»… Lehman Brothers licencie
pourtant plus de
3 000 employés dans sa
branche activités hypothécaires entre août 2007 et
janvier 2008.
ses mondiales, la Banque
centrale américaine baisse
son taux directeur de trois
quarts de point à 3,50 %,
une mesure exceptionnelle, suivie d’une nouvelle
baisse d’un demi-point
une semaine plus tard.
24 janvier La Société générale annonce qu’un de
ses traders, Jérôme Kerviel
(photo), lui a fait perdre
REUTERS
CRISE CHRONOLOGIQUE
4,9 milliards d’euros, et la
crise des subprimes 2 milliards de plus.
11 février Aux Etats-Unis,
la Fed estime que les pertes liées aux subprimes atteindront 400 milliards de
dollars, au lieu des 50 prévus un an plus tôt.
17 février La banque Northern Rock, cinquième
banque de Grande-Breta-
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
marché obligataire, il est un autre
secteur de la finance dont l’insolente santé (du moins apparente) à
de quoi inquiéter : les marchés actions. Presque partout, les actionnaires sont à la fête tant les cours se
sont envolés depuis plusieurs années. Mais à y regarder de plus près,
pas sûr que l’essor des indices suffise à rassurer.
A en croire les travaux de l’économiste américain Robert Shiller, professeur à l’université Yale et Prix de
la Banque centrale de Suède en
sciences économiques (toujours
confondu avec le prix Nobel), la déconnexion des places financières
est manifeste. En situation normale, l’indice de Shiller, qui compare donc le cours d’une action avec
les bénéfices distribués par l’entreprise correspondante, oscille entre
14 et 17. Il tourne aujourd’hui à plus
de 35 pour les 500 plus grandes entreprises américaines.
POMPIERS
La dernière fois que l’indice de
Shiller avait dépassé un tel sommet? C’était en 2000, veille de l’implosion de la bulle Internet. «Le risque, c’est que les investisseurs
finissent par réaliser cette déconnexion. Ils décideront alors de se retirer tant qu’il est temps», poursuit
Gaël Giraud. Si une telle hypothèse
devait se réaliser, pas sûr que les
banquiers centraux pourraient
jouer aux pompiers comme
en 2009. Leur marge de manœuvre
est quasiment nulle. En clair, impossible de faire repartir la machine
économique en imprimant des
billets et en baissant les taux. Ces
derniers sont déjà à zéro (ou presque). Ne restera alors plus qu’une
solution : faire un voyage en terra
economica incognita où les taux
d’intérêt seront négatifs. Imaginet-on alors les banques payer pour
prêter ? Pas vraiment. Et c’est sans
compter sur le développement de la
finance de l’ombre (lire ci-contre).
Dix ans après la crise des subprimes, la finance parallèle, aussi connue sous le nom de shadow banking, pète la santé. La dernière
étude du Conseil de stabilité financière (CFS) dresse un tableau effrayant de cet univers financier qui
prospère à l’abri des réglementations bancaires: 99000 milliards de
dollars échappent aux radars de la
réglementation. En 2002, le volume
de cette véritable bombe à retardement hors de toute régulation ne
dépassait pas les 26000 milliards de
dollars. Mais puisqu’on vous dit que
tout va bien… •
gne, en situation critique,
est nationalisée par le gouvernement britannique.
12 mars Les pertes liées
aux subprimes sont évaluées à 2 000 milliards de
dollars.
14 mars Bear Stearns est à
court de liquidités. La Réserve fédérale des EtatsUnis organise le sauvetage
«pour empêcher une
u 5
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DIX MOTS D’IL Y A DIX ANS
Subprimes
Crédits hypothécaires à taux variables. Ils ont
été accordés aux ménages américains, y compris ceux dont les revenus ne leur permettaient
pas de s’offrir le logement qu’ils ont effectivement acquis grâce à ce type d’emprunt.
En 2006, 600 milliards de dollars de financement de ce type ont été accordés, soit 23% des
crédits distribués sur le sol américain. Lorsque
la Banque centrale américaine a décidé de
remonter les taux d’intérêt, le nombre d’emprunteurs insolvables a grimpé en flèche.
Titrisation
De l’art de mélanger des emprunts toxiques
à des crédits soutenables, avant de revendre
l’ensemble à une multitude de banques et d’investisseurs, afin de diluer le risque des banques qui ont abusé des subprimes. «La titrisation est l’instrument qui a disséminé le risque
véhiculé par les subprimes dans le système financier mondial», rappelle Jézabel CouppeySoubeyran, maître de conférence à Paris-I
Panthéon-Sorbonne.
Injection
Après la faillite de Lehman Brothers, les banques ont commencé à se regarder en chien de
faïence et à ne plus vouloir accorder de crédits,
de peur de ne pas être remboursées. Les Etats
ont dû injecter massivement des liquidités
dans leurs économies respectives. Entre 2007
et 2009, la Réserve fédérale américaine est
intervenue à hauteur de 700 milliards de dollars pour soutenir son économie. La Banque
centrale européenne s’est fendue, elle,
de 1 700 milliards de dollars sur la même période. «Si les Etats Unis avaient investi quelques milliards pour sauver Lehman Brothers,
ils auraient, au final, dépensé beaucoup moins
pour sauver l’économie américaine, sans compter le prix de la récession qui a suivi», estime
Xavier Musca, directeur du Trésor en 2008, et
aujourd’hui directeur général délégué au Crédit agricole.
Too big to fail
Les grands établissements financiers ont
donné force de loi au principe selon lequel certaines banques sont trop imposantes pour
mettre la clé sous la porte. Le raisonnement?
Si l’une d’elles fait faillite, elle en entraînera
d’autres dans un effet domino. C’est au nom de
cet axiome que les autorités américaines n’ont
abandonné que Lehman Brothers.
faillite désordonnée et ses
conséquences imprévisibles», explique le président de la Fed, Ben Bernanke. JP Morgan reçoit un
prêt de 30 milliards et une
garantie publique pour racheter Bear Stearns à 1 %
de sa valeur.
2 juin Lehman Brothers est
rattrapée par la crise.
L’agence de notation Stan-
dard & Poor’s abaisse la
note du groupe d’un cran,
à «A». Une semaine plus
tard, Lehman publie par
anticipation une perte trimestrielle de 2,8 milliards
de dollars, la première depuis son entrée en Bourse
en 1994. L’action s’effondre, les numéros 2 et 3 sont
débarqués. Le groupe
cherche à lever des liquidi-
Régulation
Au lendemain de la crise financière, les Etats
ont voulu encadrer l’activité du secteur financier, afin que pareille débâcle ne se reproduise.
«Jusqu’à cette date, le système fonctionnait sur
la privatisation des gains encaissés par les banques et la socialisation des pertes, puisque les
Etats ont été appelés à la rescousse», détaille
Jézabel Couppey-Soubeyran. Dans le cadre de
l’Union bancaire européenne, un fonds de résolution bancaire a été créé. Alimenté par les
établissements financiers, il devrait avoir collecté 55 milliards d’euros d’ici à 2024. Une
somme destinée à couvrir les conséquences
d’éventuelles faillites bancaires.
Muraille de Chine
Les banques exercent traditionnellement deux
métiers. D’un côté, une activité de dépôt pour
les particuliers et les entreprises. De l’autre,
une activité d’investissement sur les marchés
financiers pour le compte de leurs clients ou
pour elles-mêmes. Tout se complique lorsque
ces deux activités ne sont pas séparées et qu’elles jouent sur les marchés financiers avec les
fonds déposés par leurs clients. La parade à ce
mélange des genres risqués est la création
d’une «muraille de Chine» séparant ces deux
activités, de sorte que la plus risquée ne mette
en danger les dépôts des particuliers. Un tel
dispositif, la loi Glass-Steagall, du nom de deux
sénateurs, a été mis en place aux Etat-Unis
en 1933, après la crise de 1929, mais abrogé
en 1999, sous l’administration Clinton. En
France, une loi de séparation bancaire a été votée le 19 février 2013. Elle est cependant peu
contraignante, puisqu’elle impose uniquement
aux banques de filialiser leurs activités à risques, dans une structure à part, mais qui reste
sous le contrôle de la maison mère.
Agences de notation
Elles sont au nombre de trois dans un oligopole incontesté. Standard and Poor’s, Moody’s
et Fitch distribuent les bons et les mauvais
points aux Etats, aux banques, aux entreprises
et aux intermédiaires financiers en évaluant
leur endettement ou les produits financiers
qu’ils émettent. Leurs analyses pourraient
paraître salutaires si elles étaient indépendantes. Or, au moment de la crise financière, ces
agences ont été prises en flagrant délit de conflit d’intérêts. Aujourd’hui encore, elles sont
rémunérées par ceux-là même qu’elles notent.
Moody’s a écopé d’une amende de 863 millions
de dollars infligée par la justice américaine et
Standard and Poor’s a dû payer 1,2 milliard
pour mettre fins aux poursuites.
tés en trouvant un partenaire pour racheter une
partie de ses activités.
11 juillet Faillite de la banque IndyMac, filiale du
premier prestataire de
prêts immobiliers américain Countrywide. C’est la
plus grosse défaillance
bancaire américaine depuis celle de Continental
Illinois en 1984.
Traders
Ils ont connu l’ivresse des sommets et le vertige de la chute. Leur métier consiste à vendre
et acheter des produits financiers pour le
compte de leur employeur: le plus souvent une
banque ou une entreprise. Lors de la crise
financière, leur responsabilité a été pointée,
dans la mesure où leurs gains dépendaient en
grande partie du volume et de la marge bénéficiaire qu’ils généraient. En 2009, une réforme
de leur rémunération a été engagée par les
banques françaises. Elle a consisté à réduire
la part de leur bonus et à en différer le versement dans le temps. «On a réduit la part
variable de leurs revenus, mais la part fixe a
augmenté», note l’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran.
Shadow banking
La nature a horreur du vide. Dès lors que les
Etats se sont décidés à réglementer (un peu
plus) l’activité des banques, des fonds d’investissement et les très spéculatifs hedge funds
ont investi la «finance de l’ombre» à l’abri de
toute réglementation. En ces temps où les liquidités monétaires sont abondantes et les
taux d’intérêt très bas, cette finance est particulièrement prisée parce qu’elle offre des rendements supérieurs aux produits financiers
classiques. Selon le Conseil de stabilité financière, le shadow banking pèse 85500 milliards
d’euros. Du jamais-vu…
Bank run
Littéralement la ruée des épargnants au
guichet d’une banque lorsqu’elle menace
de s’écrouler. En septembre 2007, la banque
britannique Northern Rock a connu pareil
afflux devant ses agences avant d’être nationalisée quelques mois plus tard pour éviter une
faillite pure et simple. Plus récemment, en
Espagne, la chute de la firme Banco Popular
a été accélérée par les retraits en masse
des clients.
Les autorités européennes de supervision bancaire réfléchissent désormais à un système de
moratoire qui permettrait de bloquer temporairement les retraits pour une banque en difficulté. Pendant ce temps, le risque change de
nature: «Le bank run cède la place au market
run. Ce ne sont plus les déposants qui se ruent
aux guichets, mais les banques qui ne veulent
plus se prêter entre elles», remarque l’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran. De quoi
avoir à nouveau des sueurs froides.
FRANCK BOUAZIZ
13 juillet En une semaine,
les actions de Fannie Mae
et Freddie Mac, deux sociétés parapubliques de refinancement du crédit immobilier, ont perdu 45 % en
Bourse. L’Etat fédéral annonce un plan de soutien.
29 juillet Merrill Lynch
lève 8,5 milliards de dollars
et vend pour 30 milliards
d’actifs toxiques.
30 juillet Le président
Bush promulgue un plan
de sauvetage de l’immobilier de 300 milliards de
dollars.
4 septembre Washington
choisit de lâcher Lehman
Brothers.
10 septembre Lehman
Brothers annonce 3,9 milliards de pertes pour le
3e trimestre et cède lll
6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
financier, par absence de liquidités»,
se souvient-il. Après avoir été secrétaire général de l’Elysée, il est
aujourd’hui directeur général délégué du Crédit agricole et porte un regard inquiet sur la situation économique mondiale: «Je suis préoccupé
par le niveau de l’endettement global, car c’est un facteur de vulnérabilité. Faut-il pour autant remonter
brutalement les taux d’intérêt? Une
telle décision provoquerait un choc
brutal, en modifiant la valeur de
tout ce qui a été financé par de la
dette. C’est la situation délicate que
doivent gérer les banques centrales.»
Ben Bernanke, Henry Paulson, Timothy Geithner et José Manuel Barroso. S. WALSH. AP ; J. ROBERTS ; G. CAMERON. REUTERS ET F. CALABRO. AP
Que sont devenus les dealers
du krach?
Ils étaient au cœur
de la crise
des subprimes.
Aujourd’hui, s’il se sont
fait plus discrets,
ils coulent pour la
plupart une existence
tranquille.
L
es différents acteurs et
démineurs de la crise des
subprimes de 2008 ont rejoint le secteur privé, ou profitent d’une retraite plus ou moins
douce.
BEN BERNANKE
Président de la Banque
centrale américaine
de 2006 à 2014
Après une carrière universitaire à
Stanford et Princeton, Ben Bernanke a enchaîné deux mandats
successifs à la tête de la Réserve fédérale américaine. Dans ses mémoires, il regrette de ne pas avoir
réalisé à quel point la crise allait
être grave et s’étonne que les poursuites n’aient pas été plus nombreuses contre certains responsables de
cette débâcle financière. Ben Bernanke est aujourd’hui chercheur
dans un prestigieux cercle de réflexion de Washington, la Brookings
Institution, et conseille deux fonds
d’investissement…
HENRY PAULSON
Secrétaire d’Etat
au Trésor de 2006 à 2009
C’est lui, ministre des Finances de
George W. Bush, qui a pris la décision de laisser la banque Lehman
Brothers prendre le chemin de la
faillite. Il est également l’artisan du
plan de sauvetage du secteur
bancaire américain (plan Paulson).
Après sa carrière ministérielle, il
s’est consacré à l’enseignement à
l’université de Chicago. Il a aussi
créé un think tank qui s’intéresse
aux relations entre les Etats-Unis et
la Chine. Lors de la dernière présidentielle, celui que l’on surnommait Hank à Wall Street a soutenu
Hillary Clinton.
TIMOTHY GEITHNER
Président de la Réserve fédérale
américaine de New York
de 2003 à 2009 et secrétaire
d’Etat au Trésor de 2009 à 2013
Dans ses fonctions, ce proche de
Barack Obama a contribué au plan
de sauvetage des banques américaines. A 57 ans, il préside depuis 2013
le fonds d’investissement Warburg
Pincus.
JOSÉ MANUEL BARROSO
Président de la Commission
européenne de 2004 à 2014
En fonction à la tête de la Commission européenne lorsque le plan de
sauvetage des banques européennes a été mis en œuvre, José Manuel
Barroso a été engagé comme
conseiller par la banque Goldman
Sachs début 2016. Il a, en outre, pris
la présidence non exécutive de
l’établissement. Son recrutement a
entraîné une levée de boucliers,
d’autant plus que des courriers font
état de contacts avec la banque lorsqu’il était encore à la Commission
européenne.
BERNARD MADOFF
Ex-patron du Nasdaq
et de Bernard L. Madoff
Investment Securities
La chute des marchés financiers a
révélé la chaîne de Ponzi qu’il avait
créée et dans laquelle il payait les
rendements de ses clients en puisant dans les fonds des nouveaux
arrivants. Il a été condamné,
en 2009, à cent cinquante ans de
prison et purge sa peine dans une
prison fédérale de Caroline du Nord.
XAVIER MUSCA
Directeur du Trésor
de 2004 à 2009
C’est lui que les banquiers français
ont alerté en premier lorsqu’ils ont
eu connaissance des difficultés de la
banque Lehman Brothers. A partir
de cette date, il dormira peu et passera le plus clair de son temps dans
son bureau de Bercy, au rythme des
conférences téléphoniques quotidiennes avec les Etats membres
du G7. «Les banques ne se faisaient
plus confiance entre elles. D’où le
sentiment de thrombose du système
EMMANUEL MOULIN
Directeur adjoint du cabinet
du ministre de l’Economie
de 2007 à 2009
Durant la crise financière, il
surveille comme le lait sur le feu la
situation des banques françaises et
au premier chef celle de la francobelge Dexia, spécialisée dans le prêt
aux collectivités locales. Elle nécessite alors une recapitalisation
urgente de 6,5 milliards. Il travaille
parallèlement à la construction du
plan de sauvetage européen. Durant
cette période, la France assure la
présidence de l’Union européenne.
A Bercy, il est témoin du coup de fil
entre la ministre de l’Economie
Christine Lagarde et son homologue américain Henry Paulson, où
elle l’enjoint de ne pas lâcher l’assureur AIG après avoir laissé partir en
faillite la banque Lehman Brothers.
A l’autre bout de la ligne, la réponse
fuse, lapidaire: «I’m gonna do what
I have to do» («je ferai ce que j’ai à
faire»). Coïncidence ou non, Emmanuel Moulin est aujourd’hui directeur de cabinet du ministre de
l’Economie et occupe un bureau situé à quelques mètres de celui dans
lequel il officiait il y a dix ans.
JEAN-CLAUDE TRICHET
Président de la Banque centrale
européenne de 2003 à 2011
Il est l’artisan de l’injection massive
de liquidités pour permettre aux
banques de continuer à se financer.
Le plan européen de sauvetage est
alors évalué à 1 700 milliards
d’euros, dont 250 milliards pour la
recapitalisation des banques. Après
son départ de la BCE, Trichet a été
membre du conseil d’administration d’Airbus durant six ans.
Aujourd’hui, il estime «le système financier mondial au moins aussi vulnérable, sinon plus, qu’en 20072008», notamment du fait de la
croissance de l’endettement.
FRANCK BOUAZIZ
lll sa division «gestion
d’actifs». La quatrième
banque de Wall Street ne
trouve plus de financements sur le marché. Bank
of America est prête à la
racheter mais décide finalement de reprendre Merrill Lynch.
15 septembre Lehman
Brothers dépose son bilan,
faute de repreneur. Les
autorités américaines ne
font rien. La faillite déclenche une réaction en
chaîne, les Bourses
plongent, provoquant une
pénurie de crédit dans le
monde. Dans les mois qui
suivent la faillite de Lehman Brothers, environ
10 000 familles seront expulsées chaque jour de
leur logement, faute de
pouvoir payer leurs
échéances.
16 septembre L’assureur
américain AIG, qui couvre
les risques de défaut sur
les crédits de centaines
d’établissements à travers
le monde, est à cours de liquidités. Considérant que
c’est un acteur vital pour le
système financier, la Fed
lui apporte 85 milliards de
dollars contre 79,9 % de
son capital.
19 septembre Le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, annonce un plan de
700 milliards de dollars
pour racheter aux banques
leurs créances toxiques.
25 septembre Sarkozy
(photo) prononce le discours de Toulon, où il vilipende les spéculateurs en
REUTERS
CRISE CHRONOLOGIQUE
promettant une «refondation du capitalisme» : «Une
certaine idée de la mondialisation s’achève avec la fin
d’un capitalisme financier
qui avait imposé sa logique
à toute l’économie et avait
contribué à la pervertir.»
29 septembre Le Congrès
américain rejette le plan
Paulson. L’indice Dow Jones plonge de 7 %.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Goldman Sachs, pantouflages et camouflage
Fournisseuse et
recycleuse de hauts
dirigeants aux Etats-Unis
et en Europe, la banque
a survécu à la crise des
«subprimes» sans perdre
en crédibilité sur
les marchés.
M
ême pas mal. Goldman
Sachs semble avoir traversé la crise des subprimes tranquille comme un gros chat,
nonobstant son statut –incontesté
à ce jour – de firme la plus controversée de la planète finance. Avec
une simple amende délivrée au passage et à retardement en 2016, 5 milliards de dollars, une paille dans la
masse des 110 milliards infligés aux
différentes banques d’affaires.
«Goldman Sharks» (pour «requins»),
l’un de ses surnoms, paraît insensible aux critiques, aux crises, aux
tentatives de régulation. Cela s’explique. Entre autres métiers dans la
haute finance, Goldman Sachs s’est
fait une spécialité de fournir en son
sein de futurs secrétaires américains
au Trésor (l’équivalent d’un ministre
de l’Economie): Robert Rubin, sous
Bill Clinton ; Henry Paulson, sous
George W. Bush; Steven Mnuchin,
sous Donald Trump. Seule l’administration Obama semble avoir
échappé à l’emprise de la pieuvre
–d’où son autre sobriquet: «Government Sachs».
Impavidité. Pantouflage du privé
au public que la firme justifie
en toute décontraction anglosaxonne: «Nos anciens employés, à
l’aise financièrement, ressentent
souvent l’envie de servir leur pays.»
Acceptons l’augure de leur soudain
désintéressement… S’agissant de la
gestion de la crise des subprimes,
le conflit d’intérêts paraît patent.
Henry Paulson, ancien dirigeant de
Goldman Sachs entre 1974 et 2006,
après un premier et bref passage
comme conseiller spécial du président américain Richard Nixon (cela
ne nous rajeunit guère), est appelé
à la rescousse en 2008 par son lointain successeur. Le plan Paulson
sauvera le secteur financier du
naufrage – sauf Lehman Brothers,
victime expiatoire pour faire un
exemple. A ce titre, Goldman Sachs
bénéficiera d’une aide directe
de 13 milliards de dollars. Mais
aussi d’un autre coup de pouce par
la bande : le versement de 85 milliards de dollars (!) par l’Etat américain à l’assureur AIG, dont la faillite
aurait pu coûter –indirectement–
20 autres milliards à la pieuvre
Goldman Sachs. Des anciens dirigeants de Merrill Lynch n’ont
toujours pas digéré l’épisode, plombant l’un pour sauver l’autre – dès
l’année suivante, en 2009, Goldman Sachs affichait un bénéfice
multiplié par six, à 13 milliards de
dollars.
Sur le Vieux Continent, le phénomène est inverse, avec un pantouflage du public au privé. Goldman
Sachs s’y est fait une spécialité de
recruter d’anciens commissaires
européens. Dans l’ordre d’apparition en scène, il y a le Néerlandais
Karel Van Miert, puis l’Irlandais Peter Sutherland, suivi de l’Italien Mario Monti et enfin, cerise sur le gâteau, le Portugais José Manuel
Barroso (1). Après avoir présidé aux
destinées de la Commission européenne pendant dix ans (de 2004
à 2014), l’eurocrate a été débauché
en juillet 2016 par Goldman Sachs
pour une mission précise : dealer
avec Bruxelles les conditions du
Brexit au mieux des intérêts de la
firme. Sous l’impavidité bovine des
actuelles instances européennes,
lesquels font mine de ne pas y voir
malice – son successeur, JeanClaude Juncker, se contentant d’un
«personnellement, je ne l’aurais pas
fait»… Les instances européennes
sont pourtant bien placées pour
juger des risques perpétuels de
conflit d’intérêts en ce qui concerne
Goldman Sachs.
Il y a le précédent grec de 2009 : la
firme est alors missionnée par son
Premier ministre, Georges Papandréou (un autre ancien de «Government Sachs» lui succédera brièvement), en vue de reprofiler son
endettement colossal – en anticipant des recettes futures. Tout en
spéculant à la baisse sur les marchés de la dette grecque… Comme
lorsque Goldman Sachs fait fuiter
que Pékin pourrait venir à la res-
Entre autres
métiers dans la
haute finance,
Goldman Sachs
s’est fait une
spécialité de
fournir en son
sein de futurs
secrétaires
américains
au Trésor.
cousse d’Athènes, mauvais présage,
signe que l’heure est très grave. «A
la fois conseiller et spéculateur, le
pire visage de la finance mondialisée», commentait alors Libération.
Aura. Longtemps, les «opérations
pour compte propre», cette spéculation pour soi-même, ont représenté 10 % à 15 % du business de
Goldman Sachs. La firme, qui paraît
enfin entendre les critiques récurrentes, veut désormais les réduire
à zéro pour se consacrer toute entièrement à la satisfaction de ses
clients. Un tiers de ses salariés sont
désormais des ingénieurs, rivés à
leurs ordinateurs, sans plus de manipulations. Sur les marchés financiers, l’aura de la banque demeure
intacte. Début septembre, Goldman
Sachs annonçait son retrait d’un
projet de trading sur le bitcoin. Aussitôt, le cours de la crypto-monnaie
s’effondrait de 10 %. Cela s’appelle
donner le tempo.
RENAUD LECADRE
(1) Exception confirmant la règle, Mario
Draghi effectuant le chemin inverse,
ancien vice-président Europe de Goldman
Sachs jusqu’en 2005, désigné ensuite
gouverneur de la Banque centrale d’Italie
puis président de la Banque centrale européenne (BCE).
La Deutsche Bank
ankylosée
La banque allemande n’a pas
vraiment réussi à se remettre
de la crise de 2008.
L
es ennuis volent en escadrille pour la
Deutsche Bank. Au début septembre, ce
pilier du capitalisme allemand a été
éjecté de l’indice DAX de la Bourse de Francfort, l’équivalent allemand du CAC 40. La
capitalisation boursière de l’établissement
financier qui ne dépasse guère 10 milliards
d’euros ne lui permet plus de figurer parmi les
30 valeurs phares du marché financier local.
Durant l’été, des rumeurs ont couru sur la
sortie de l’un de ses principaux actionnaires,
le conglomérat chinois HNA, lui-même en
difficultés financières. C’est ensuite un plan
de licenciement de 7000 emplois qui a été annoncé par le nouveau patron de la banque.
Fondée il y a cent quarante-huit ans, la DB a
30 septembre Sarkozy reçoit les banquiers et annonce «la refondation du
système financier international».
2 octobre La banque franco-belge Dexia dévisse en
Bourse. Paris, Bruxelles et
Luxembourg lui apportent
une aide de 6,4 milliards
d’euros.
3 octobre Le plan Paulson
été sérieusement secouée par la crise de 2008.
Depuis, elle n’a pas vraiment réussi à s’en remettre. En 2017, elle a écopé d’une amende de
7,2 milliards de dollars pour avoir commercialisé des subprimes, ces crédits immobiliers
toxiques. L’Etat allemand est à la recherche
d’une solution pérenne pour la banque, qui
pourrait être contrainte de fusionner avec une
autre institution financière allemande : la
Commerzbank.
En attendant, son avenir reste des plus fragiles. Dans un entretien à l’AFP, l’ancien directeur général du FMI Dominique Strauss-Kahn
a d’ailleurs pris pour exemple les difficultés
de cette banque pour illustrer la régulation
encore insuffisante du secteur financier en
Europe: «Imaginez que demain la Deutsche
Bank ait des difficultés, ce n’est pas les 8% de
capital dont elle dispose qui vont résoudre
le problème.»
F.Bz
remanié en plan anticrise
est adopté par le Congrès
américain et promulgué
par George W. Bush.
6 octobre Les Bourses
connaissent une chute historique, qui se poursuivra
pendant des jours. A Paris,
le CAC 40 perd 9 % en cette
journée de lundi.
10 octobre Nouvelle chute
des indices boursiers.
13 octobre Le RoyaumeUni recapitalise Royal Bank
of Scotland, HBOS et
Lloyds Banking Group
pour 37 milliards de livres
(46 milliards d’euros). L’Allemagne adopte un plan de
500 milliards d’euros. Les
Bourses mondiales rebondissent de plus de 10 %.
19 octobre Les Caisses
lll
d’épargne décou-
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«
8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Robert Boyer «Les politiques
se font les serviteurs
de la finance quand il faudrait
la mettre sous tutelle»
Pour l’économiste
français, les Etats n’ont
pas appris des crises
précédentes. Il déplore
que les acteurs de la
finance comptent sur
un sauvetage par les
autorités publiques.
treuses pour les foyers américains
dépossédés de leur logement. Au
point que, pour le gouvernement
Trump, il est temps de relâcher les
contraintes imposées aux banques
et institutions financières. Les
cours boursiers de Wall Street s’envolent au-delà même des perspectives de croissance de l’économie
américaine. Lorsque les médias financiers célèbrent la durée sans
obert Boyer est un écono- précédent de la phase de reprise
miste hétérodoxe, chef de file économique, il est temps de s’interde l’«école de la régulation» roger sur la possibilité d’un brutal
née dans l’euphorie des années 60, retournement.
en réaction à l’enthousiasme du A la lumière de vos travaux porPrix Nobel d’économie Paul Sa- tant sur la croissance fordiste
muelson, qui baptisait l’économie de l’après-guerre, comment ex«science joyeuse de la
pliquez-vous ces cricroissance». Directeur
ses à répétition ?
de recherche au
Dans le régime éconoCNRS, Robert Boyer
mique de l’aprèsexplique pourquoi les
guerre, aux Etats-Unis
responsables politicomme en Europe, le
ques continuent de se
système financier était
faire les serviteurs de
encadré par les autorila finance au moment
tés publiques car l’allooù il conviendrait de
cation du crédit était
INTERVIEW
la mettre sous tutelle
de leur responsabilité
et alors que s’accumuafin de favoriser la molent de nombreux signaux annon- dernisation du système productif.
ciateurs d’une prochaine crise Le taux d’intérêt dépendait des déd’ampleur mondiale (1).
cisions de la Banque centrale. Par
Depuis la libéralisation finan- ailleurs, les flux internationaux de
cière entamée au début des an- capitaux étaient essentiellement
nées 80, les crises financières se publics, de sorte que prévalait
succèdent tous les cinq ans en l’idéal de taux de change fixe. Dismoyenne. En craignez-vous une parurent alors les crises bancaires
nouvelle ?
dans un contexte de fort investisseEn effet, de la crise des dettes publi- ment productif et de croissance raques des pays latino-américains pide. Mais pour les tenants du libre
dans les années 80 à la crise ban- marché, cette «répression financaire et de change des pays asiati- cière» était intolérable.
ques dans les années 90, les autori- Quand s’interrompt ce régime
tés publiques ont eu tout loisir de de croissance ?
mesurer les dangers d’une libérali- Ce régime combinait dynamisme
sation financière. L’effondrement économique et stabilisation des
du système financier américain inégalités à un niveau relativement
en 2008 a d’abord suscité l’effroi bas, mais il bute sur une accélérapuis la volonté d’encadrer la fi- tion de l’inflation et une montée du
nance à travers la loi Dodd-Frank, chômage. Le courant libéral va promais progressivement ont été fiter de cet échec qui résulte de
oubliées les conséquences désas- deux changements majeurs. D’une
DR
R
part, les grandes firmes, considérant la saturation du marché domestique, décident de recourir à
l’exportation pour continuer à mobiliser les rendements typiques de
la production de masse. Le salaire
tend alors à devenir un coût et non
plus une composante de la consommation et de la demande domestique. D’autre part, les grandes banques américaines décident de
s’affranchir des réglementations
domestiques pour créer à Londres
un marché des eurodollars. C’est
l’amorce du lent processus de création de marchés internationaux de
capitaux qui s’affranchissent de
toute réglementation nationale.
Toutes les crises financières contemporaines sont les héritières de
ce moment fondateur. Les autorités
nationales ont fait sortir l’esprit de
la finance de la lampe d’Aladin et
aucun d’entre eux ne sait ni ne veut
réintégrer la finance dans l’ordre
politique domestique.
La finance exerce-t-elle toujours
son pouvoir alors que certains
affirment qu’elle a été mise sous
tutelle par des gouvernements
qui n’avaient pas lésiné sur les
moyens pour éviter son effondrement ?
Avant la grande crise de 2008, l’opinion dominante était que les mathématiques financières permettaient une meilleure évaluation du
risque et la création de nouveaux
instruments financiers diffusant les
risques aux acteurs les mieux équipés pour les porter. En fait, les produits dérivés toxiques liés au marché hypothécaire se concentrèrent
en un petit nombre de grands groupes financiers que le Trésor américain dut sauver sans aucune contrepartie. Ce fut en contradiction avec
une seconde croyance, à savoir qu’il
serait aisé de combattre toute crise
financière. Aujourd’hui encore, le
marché du logement américain
porte les traces de la grande crise
de 2008 puisque des millions
d’Américains n’ont pas retrouvé le
chemin de l’accès à la propriété. La
présidence Trump amorce une
phase de dérégulation tout en poussant les feux de la spéculation. Le
moment est mal choisi car la possibilité d’une crise est à l’ordre du
jour. A nouveau, les politiques se
font les serviteurs de la finance au
moment où il conviendrait de la
mettre sous tutelle.
D’où vient cette ascendance de la
finance sur tant de sociétés
contemporaines ?
Elle s’est appuyée sur l’affirmation
que la libération des forces du
marché est favorable à l’efficacité
et la stabilité économique. Or la
théorie est incapable de démontrer
que tel est le cas pour les promesses de paiements qui sont l’objet
des marchés financiers. La crise
de 2008 aurait dû sonner le glas de
cette croyance. Or ce n’est pas le
cas car les financiers ont progressivement construit les bases d’un
pouvoir qui s’impose aux gouvernements. En effet, la hiérarchie
des pouvoirs est bouleversée
quand le secteur financier est en
position d’inventer et développer
de nouveaux instruments sans
contrôle des autorités et d’arbitrer
librement entre actifs et marchés
à travers le monde.
La finance prend le contrôle des
entreprises cotées en Bourse car elle
se présente comme le défenseur de
l’intérêt des actionnaires. Alors que
le capital productif suppose une
coopération inscrite dans le moyen
terme, les financiers sont opportunistes et obsédés par les arbitrages
de court terme. Ils sont les premiers
à réagir aux événements et leur
choix s’impose à tous les autres acteurs. Les entreprises sont insérées
dans les territoires et, par le travail,
elles transforment la matière en des
biens et services, alors que les entités financières opèrent dans l’abstraction et l’immatérialité de signes
monétaires qui s’échangent dans le
Dans le quartier financier de Buenos
monde entier. Les premières ont à
gérer l’irréversibilité de leurs choix
passés, les secondes jouissent d’une
extrême flexibilité dans leur stratégie puisqu’elles opèrent à l’échelle
de la microseconde. Ainsi, le capital
financier a pris le pouvoir tant sur
le capital productif que sur des
Etats surendettés qui ont recouru à
la facilité de l’endettement, faute de
mener les réformes nécessaires
pour restaurer les finances publiques et les ressorts de la croissance.
Ainsi s’est évanouie la volonté de reprendre le contrôle du destin économique national.
Selon vous, plusieurs capitalismes coexistent. Comment ces
lll vrent une perte de
690 millions d’euros sur
des opérations de marché.
20 octobre Le gouvernement français injecte
10,5 milliards de capital
dans six grandes banques
en contrepartie d’une progression de 3 % à 4 % de
leur offre de crédits.
23 octobre Sarkozy annonce la création d’un
Fonds stratégique d’investissement pour recapitaliser les entreprises.
4 novembre Barack
Obama (photo) est élu président des Etats-Unis.
15 novembre Au G20 à
Washington, participent
des nations de tous les
continents qui représentent ensemble 85 % du PIB
mondial. Les bases d’une
REUTERS
REUTERS
CRISE CHRONOLOGIQUE
réforme de la régulation financière sont jetées.
26 novembre Le président
de la Commission européenne José Manuel Barroso présente un plan
de relance européen de
200 milliards d’euros.
11 décembre Bernard Madoff (photo), ex-président
du Nasdaq, est arrêté à
New York. Cet adepte de la
chaîne de Ponzi a escroqué 50 milliards de dollars
(65 milliards avec les intérêts) à des milliers d’investisseurs en Amérique et
dans le monde. C’est la
plus grosse fraude pyramidale de l’histoire.
31 décembre A la fin de
cette année, le Dow Jones
a plongé de 33,8 % et le
CAC 40 de 42,6 %.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Aires, le 8 juin. PHOTO DAVID FERNANDEZ. MAXPPP. EPA
capitalismes sont-ils transformés par la finance ?
En effet, la financiarisation définie
par la croissance des actifs et revenus financiers touche la quasi-totalité des pays. Pourtant, seuls les capitalismes américain et britannique
se caractérisent par la domination
du système financier sur la totalité
des autres institutions et organisations: la concurrence, la relation salariale, la taxation et l’intégration
internationale. Par contraste, c’est
le dynamisme de l’industrie et de la
réponse au marché mondial qui
prime en Allemagne, pays dans lequel la finance n’est pas hégémonique. Le cas de la Chine est encore
différent, puisque la puissance publique exerce son contrôle sur les
aspects stratégiques de l’économie.
La finance y est encore sous contrôle, mais elle peut finalement
échapper, un jour, au Parti communiste chinois. Tout dépend donc de
la relation hiérarchique entre financiers et responsables politiques.
Les gouvernements apprennentils des crises ?
Hélas assez rarement, comme en
témoigne l’histoire des crises économiques en Argentine. Sous nos
yeux se déroule une crise qui n’est
autre que la répétition de celle
ouverte en 2001: un gouvernement
a tenté de compenser un déficit
commercial extérieur par l’entrée
massive de capitaux à la recherche
de rendements de court terme.
Comme la compétitivité structurelle ne s’en trouve pas améliorée,
brutalement les capitaux étrangers
se retirent et déclenchent une triple
crise de change, bancaire et des finances publiques. Rares sont les
gouvernements qui apprennent
des crises passées, domestiques
comme internationales. Pour leur
part, les agents privés tendent à
oublier les circonstances et la gravité des crises financières passées,
au point d’imaginer, après cinq à
six ans, que l’économie connaît un
nouveau cours, caractérisé par l’éli-
2009
REUTERS
RELANCE,
«MORALISATION»
ET SORTIE DE CRISE
10 février Timothy Geithner, nouveau secrétaire
américain au Trésor, présente un «plan de stimulation économique»
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
mination des crises. C’est précisément à ce moment-là que la moindre nouvelle défavorable précipite
un réajustement d’anticipations
exagérément optimistes et que survient une crise. A ce titre, la situation américaine actuelle est préoccupante : les autorités publiques
semblent avoir complètement
oublié les raisons de la crise
de 2008. De la même façon, l’essor
continu des cours boursiers est interprété comme une anticipation
des rendements réels futurs alors
que c’est essentiellement la conséquence de la baisse de la fiscalité
sur le capital et la poursuite d’une
politique monétaire très favorable.
de 900 milliards de dollars.
26 février Fusion de
Caisse d’épargne et Banque populaire. Jusqu’alors
conseiller de Sarkozy à
l’Elysée, François Pérol en
est nommé PDG. Son parachutage fait scandale.
10 mars Publication d’une
note annonçant un retour
aux bénéfices de Citigroup
sur les mois de janvier et
L’hégémonie de la finance peutelle conduire à sa crise ?
Tout se passe comme si les grands
acteurs de la finance comptaient
encore sur un sauvetage par les
autorités publiques en cas de nouvelle crise, en dépit des réformes
qui explicitent que leurs actionnaires seront les premiers mis à contribution. Or, une crise équivalente à
celle de 2008 se heurterait aux limites de l’action des pouvoirs publics,
car l’opinion publique accepterait
difficilement un sauvetage massif
et sans condition. La revendication
d’une nationalisation temporaire
pourrait être entendue par des gouvernements soumis à la pression de
mouvements défendant la souveraineté nationale.
Quel antidote à son pouvoir
mondialisé ?
Il faut revenir à l’idée avancée par
John Maynard Keynes et reprise par
James Tobin: lorsque des marchés
financiers ressemblent plus à des casinos qu’à des centres d’allocation
rationnelle du capital, il est temps
d’introduire des grains de sable dans
les processus spéculatifs grâce à
l’institution d’une taxe sur toutes les
transactions. On entend souvent que
ceci ne serait possible qu’à l’échelle
internationale, solution qui serait
bloquée par l’affrontement d’intérêts nationaux contradictoires. Ce
raisonnement n’est pas exact car le
Chili et la Suisse ont institué avec
succès des mécanismes freinant
l’entrée de capitaux spéculatifs afin
d’assurer la stabilité macroéconomique. Ainsi sont évitées de coûteuses
crises financières. D’un côté, nous
avons une libre entrée des capitaux
et l’acceptation des coûts des crises
afférentes, de l’autre une restriction
de leur accès au territoire national
au prix d’une moindre croissance à
court terme mais de l’élimination
des crises bancaires et de change.
Ce pouvoir exorbitant des financiers finira-t-il par détruire la
légitimité du capitalisme ?
Il n’est pas impossible que la prochaine crise financière déclenche
une bifurcation majeure, à savoir la
subordination de la logique financière à la recherche de la prospérité
à l’échelle nationale. Dans un
contexte où un nouveau système
monétaire et financier international
réaffirmerait la primauté des instruments collectifs, et non plus
privés, dans la gestion des relations
internationales.
Recueilli par
VITTORIO DE FILIPPIS
(1) Economie politique des capitalismes,
éd. La découverte, 2015.
février. Les marchés boursiers reprennent peu à peu
confiance.
15 mars On apprend que
l’assureur AIG, sauvé de la
faillite grâce à 170 milliards
de dollars d’aides publiques, va verser 165 millions de dollars de bonus à
ses employés.
4 avril Au G20 de Londres,
la communauté internatio-
nale s’accorde sur une réglementation des hedge
funds et une surveillance
des rémunérations. L’Organisation de coopération et
de développement économiques (OCDE) publiera
une liste des paradis fiscaux.
24 avril Les banques américaines Citigroup, Morgan
lll
Stanley, Bank of
10 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Au cinéma et au théâtre,
le goût de Wall Street
De nombreux réalisateurs
et metteurs en scène se sont
emparés de la crise de 2008,
qui est devenue un sujet
symbole des maux
de l’Amérique
contemporaine.
F
ace à la crise des subprimes, cinéma et
théâtre ont répliqué comme il fallait:
instruire, divertir et, avant tout, dégager
les racines d’un mal enfoui dans un système
et, plus généralement, dans l’Amérique même.
Inside Job, en 2010 (oscar du meilleur documentaire l’année suivante) est le plus pédagogique sur la question. Découpé en cinq parties
comme un cours magistral, le film de Charles
Ferguson déroule la crise comme une catastrophe vue au ralenti. Il détaille comment,
dans les années 80, la dérégulation du système financier américain (après une longue
période de régulation, de 1941 à 1981, justement pour éviter une répétition de la crise
de 1929) a mené à la création d’une bulle financière puis à son éclatement. Le titre anglais fait référence à un coup venu de l’inté-
rieur, un braquage dont les responsables
seraient les banques et leurs alliés: l’Amérique
de Reagan ou le gouvernement Obama, trop
timide dans ses réformes et dans les poursuites contre les coupables; les économistes universitaires restés bouche cousue devant les
signes avant-coureurs car trop proches des financiers. Ferguson les cuisine inlassablement
en interview, faute d’avoir les dirigeants de
Goldman Sachs sous la main. Réponse invariable: «C’est compliqué, l’économie.» Matt Damon, chargé de la voix off d’Inside Job, aborde
la narration comme son personnage de superespion Jason Bourne: posée et calme au début, progressivement énervée.
Antéchrist. Autres représentants du genre,
Margin Call (2011) de J.C. Chandor et The Big
lll America et Wells
Fargo réussissent leurs
«stress-tests» et sont recapitalisées.
28 avril Les actionnaires
belges de la banque Fortis
avalisent sa vente à
BNP Paribas.
7 mai La Banque centrale
européenne (BCE) baisse
ses taux directeurs à un
plancher historique de 1 %.
4 juin La BCE refinance les
banques à un an, au lieu de
six mois, à des taux très
bas et sans limitation.
17 juin Dix banques américaines remboursent les
aides de l’Etat et récupèrent leur liberté de rémunération.
8 juillet Le FMI revoit à la
hausse ses prévisions de
croissance mondiale.
SÉBASTIEN CALVET
CRISE CHRONOLOGIQUE
31 juillet Naissance officielle du groupe BPCE, fusion de la Banque fédérale
des Banques populaires et
de la Caisse nationale des
Caisses d’épargne. BPCE
devient le deuxième acteur bancaire français.
L’Etat apporte 3 milliards
d’euros en fonds propres.
25 août Sarkozy charge
Michel Camdessus, ancien
directeur général du FMI,
de contrôler les rémunérations des 100 traders les
mieux payés dans chacune des banques qui ont
reçu l’aide de l’Etat.
4 septembre Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et
Gordon Brown détaillent
leur position sur la régulation du système financier,
y compris les rémunéra-
tions des banquiers.
24-25 septembre Ouverture du G20 de Pittsburgh.
Le directeur d’alors du
FMI, Dominique StraussKahn (photo), déclare : «Si
on regarde la crise financière mondiale actuelle, les
risques étaient incroyablement élevés. L’économie
mondiale aurait pu être
confrontée à un effondre-
u 11
En haut à gauche, le
documentaire Inside Job.
En bas à gauche, Kevin
Spacey dans Margin Call.
Ci-contre, The Big Short
avec Steve Carell et Ryan
Gosling. PHOTOS PROD DB.
SONY ; COLLECTION
CHRITOPHEL. BEFORE THE
DOOR PICTURES. ROSE
PICTURES ; COLLECTION
CHRISTOPHEL. PARAMOUNT
PICTURES
CLUB ABONNÉS
Films de théâtre,
INA
La collection «Films
de théâtre» a pour
ambition d’éditer en
DVD les meilleures
adaptations théâtrales
à la télévision, l’anti«théâtre filmé». Trois
nouveautés : Electre
par Antoine Vitez
(réal. Hugo Santiago),
la Place royale par
Brigitte Jaques (réal.
Benoît Jacquot) et
la Cerisaie par Peter
Brook.
responsables qu’à saisir tous les dilemmes
moraux de ses personnages, qui cherchent
à sauver ce qui reste –leur travail, leur âme–
ou trouver un bouc émissaire (indice: ce sera
une femme).
A rebours, The Big Short, par le réalisateur de
l’immortel Anchorman, prend la crise sur le
ton de la tragicomédie, selon le point de
vue d’investisseurs plus modestes, moins
Wall Street et immédiatement plus sympas
pour le spectateur car joués par Ryan Gosling,
Christian Bale et Steve Carell. Ces Cassandre,
qui anticipent la crise à venir, gardent leurs
prophéties pour eux-mêmes et font leur propre casse en pariant à la baisse contre le marché alors que l’optimisme règne. Le film est
moins incisif, joue au malin (des célébrités
comme Selena Gomez ou le défunt chef Anthony Bourdain apparaissent pour expliquer
le vocabulaire financier aux spectateurs) mais
ne sait pas vraiment s’il faut moquer, louer ou
plaindre ses protagonistes.
30 DVD à gagner
«Révélation»,
m.s. Satoshi Miyagi,
20 septembre-20 octobre,
La Colline-théâtre national
Après le succès
d’Antigone au Festival
d’Avignon, le metteur
en scène japonais fait
dialoguer morts et
vivants dans cette
pièce brûlante de
Léonora Miano qui
confronte un
continent aux crimes
qui y ont été
perpétrés.
Funambule. Au final, cette crise est une
ment, mais nous nous sommes éloignés du gouffre.»
Pourtant, côté régulation,
le sommet n’ira pas au-delà
des déclarations de bonnes intentions. En octobre 2012, la nouvelle directrice du FMI, Christine
Lagarde (photo), déclarera
lucidement : «En 2008,
nous avions tous convenu
de la nécessité de disposer
histoire très américaine. Mais au lieu de faire
une généalogie des crises, le dramaturge Stefano Massini touche encore plus près du
cœur, avec sa pièce Chapitres de la chute Saga des Lehman Brothers (2016, dont vient
de paraître une extension romanesque chez
Globe), en s’attaquant à la famille Lehman à
travers ses aînés. Les Lehman ont ainsi débarqué de leur Bavière natale aux Etats-Unis
comme marchands de bestiaux au XIXe siècle, comme prélude de leur success-story: les
acteurs vont et viennent entre adresses au
public, projections de films et de photos
(l’une d’elles représente un funambule sur un
fil tendu entre les tours du World Trade Center, un autre genre de chute) et saynètes, tirant la fratrie vers la saga biblique distanciée,
où l’ascension, la ruine et les rebonds divers
s’enchaînent dans un cycle de déjà-vu et répétitions absurdes, mais à l’image même de
notre économie.
LÉO SOESANTO
d’un système plus sûr,
d’une structure plus transparente, moins dépendante du levier financier,
mieux capitalisée et plus
liquide […]. Aujourd’hui,
les structures que nous jugions nuisibles avant la
crise sont encore présentes.» Rien, ou presque, n’a
changé depuis ce
temps-là. •
5×2 invitations pour le
vendredi 21 septembre
à 20 h 30
«Ouvrir la voix»,
d’Amandine Gay
Ouvrir la voix est un
documentaire sur les
femmes noires issues de
l’histoire coloniale
européenne en Afrique et
aux Antilles. Le film est
centré sur l’expérience de la
différence en tant que
femme noire et des clichés
spécifiques liés à ces deux
dimensions indissociables
de l’identité «femme» et
«noire». Il y est notamment
question des intersections
de discriminations, d’art, de
la pluralité des parcours de
vies et de la nécessité de se
réapproprier la narration.
20 DVD à gagner
REUTERS
Short (2015) d’Adam McKay abordent la crise
comme une apocalypse économique. Dans
le premier, les traders et cadres (interprétés
par Kevin Spacey, Zachary Quinto, Paul Bettany et Jeremy Irons) d’une banque d’affaires
clairement modelée sur Lehman Brothers
tombent sur une étude dévoilant la toxicité
de leurs actifs, et donc le début de la fin. On
y lit, interprète et dépiaute les chiffres
comme le 666 annonçant l’avènement de
l’antéchrist. Commençant comme un film
sur le machisme cravaté au travail façon
Glengarry (adaptation d’une pièce de David
Mamet où excellait déjà Spacey), Margin
Call, étalé sur vingt-quatre heures, vire au
film d’horreur, alternant visages terrifiés par
l’enjeu et managers aux airs de vampire.
J.C. Chandor cherche moins à épingler les
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour
bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
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25/01/2016 12:49
12 u
MONDE
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Inde
«Lifeline Express»,
des bistouris
à grande vitesse
Des patients attendent leur tour pour une opération de la cataracte
A bord de ce train qui sillonne le pays, les Indiens
privés d’accès facile aux soins peuvent bénéficier
d’une prise en charge gratuite et efficace mais
expéditive. L’initiative, très prisée, témoigne
des défaillances de l’Etat en matière de santé.
REPORTAGE
Par SÉBASTIEN FARCIS
Envoyé spécial à Latour
I
ls sont tous à moitié aveugles
mais leurs sourires rayonnent.
Des dizaines de paysans, habillés de blanc et coiffés de la toque
traditionnelle de l’ouest de l’Inde,
patientent sous une tente érigée sur
un quai de la gare de Latour, une petite ville de l’Etat du Maharashtra
(ouest, à 500 km de Bombay). Ils at-
tendent de se faire opérer de la cataracte, une maladie du cristallin
touchant particulièrement ces agriculteurs qui passent leurs journées
au soleil sans se protéger les yeux.
Pourtant, pas d’hôpital ou de clinique dans les environs, mais un train
bleu ciel, sur lequel sont peints un
arc-en-ciel et des fleurs multicolores: c’est le Lifeline Express, le plus
vieux train-hôpital du monde, déployé par l’association indienne Im-
AFGHANISTAN
CHINE
New
Dehli
IRAN
BOUTHAN
NÉ
PA
L
PAKISTAN
Jalore
Ratlam
Latour
INDE
Mer
d'Arabie
TOGE VERTE
BANGLADESH
Araria
Ghazipur
Guna
BIRMANIE
Golfe
du Bengale
Les villes visitées par le «Lifeline Express»
En 2018
pact India et qui depuis vingtsept ans se rend dans les contrées
les plus reculées d’Inde pour pallier
le manque d’infrastructures et de
spécialistes de santé. «Cela fait plus
d’un an que je vois très mal de l’œil
gauche, confie Sandipan Garande,
un maigre éleveur et agriculteur de
canne à sucre de 80 ans, assis sur sa
chaise en plastique rouge. J’ai vu
deux fois un médecin et il m’a conseillé de me faire opérer. Mais dans
le village [situé à 50 km de Latour,
ndlr], il n’y a pas d’infrastructures
pour le faire et je ne pouvais pas aller jusqu’à la ville. Et même à Latour, il faut attendre pour une opération et je ne pouvais pas me le
permettre au milieu des récoltes.»
500 km
Ces derniers jours, l’équipe du Lifeline Express a sillonné les campagnes pour repérer ces personnes
dans le besoin. Puis, le matin de
l’opération, une ambulance spéciale
est venue les chercher, un service
exceptionnel dans un pays où la
santé publique est plutôt synonyme
de longues queues et d’inconfort.
C’est d’ailleurs ce rejet des hôpitaux
gouvernementaux qui a mené Sunil
Avonghe sur ce quai. Il y a un an, ce
travailleur contractuel de 41 ans a
Le Lifeline Express compte deux blocs opératoires (ici en mai 2007
développé une cataracte après un
accident de moto. «99% de mon œil
gauche est aveugle», confirme-t-il.
L’opération dans l’hôpital public de
Latour est gratuite, mais Sunil n’a
pas confiance. «C’est sale, ça sent
mauvais, c’est bondé, lâche-t-il
d’une traite pour décrire sa peur des
infections. Je suis donc allé voir
quatre médecins privés, mais l’opé-
ration coûtait 12000 roupies minimum [150 euros]. Je ne peux pas me
le permettre, c’est plus que mon salaire mensuel !»
Soudain, la passerelle qui mène vers
le train multicolore vacille. La porte
du train s’ouvre. Un homme masqué
habillé d’une toge verte appelle les
patients. Le groupe de paysans est
entraîné à l’intérieur, dans un wa-
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
à Jalore, en mars. PHOTO DANISH SIDDIQUI. REUTERS
rassurer ou leur expliquer la procédure. Il faut se dépêcher: des dizaines d’autres attendent sur le quai.
La porte coulissante s’ouvre. Ils sont
maintenant emmenés, deux par
deux, dans le wagon d’à côté. Un sas
avec un lavabo, d’abord, puis le nerf
de cette guerre humanitaire se révèle: dans un petit wagon d’une dizaine de mètres carrés se trouvent
deux tables d’opération, trois aidessoignants et un chirurgien, muni
d’un microscope, qui s’affaire sur un
patient allongé.
Les scalpels multicolores sont méticuleusement alignés sur sa tablette,
une horloge placée au-dessus de sa
tête. L’aiguille des secondes brise le
silence. On compte quatre minutes.
C’est le temps qu’il faut au chirurgien ophtalmique pour opérer chaque œil et rendre la vue à ces paysans. Dharmendra Singh aura ainsi
réalisé 113 opérations en une seule
journée, une mission dont il est fier.
«Dans ma clinique privée, je fais
seulement deux ou trois opérations
par jour et seulement pour les gens
qui peuvent payer. Ici nous touchons
les plus pauvres, explique-t-il en fin
de journée, épuisé, en train de siroter un chaï au lait sur le quai désert
de cette gare rurale de l’Inde. Mais
c’est bien plus difficile d’opérer ici :
avec mon microscope, je perçois chaque mouvement du train. C’est pour
cela que je mets quatre minutes par
œil. Dans ma clinique, cela ne me
prend que deux minutes!» affirmet-il cliniquement, sans vantardise
apparente.
MÉDECINS BÉNÉVOLES
à Palghar). PHOTO SCOTT EELLS. GETTY IMAGES. BLOOMBERG
gon aménagé en salle d’attente, avec
des banquettes, des machines et des
équipements médicaux –seuls les
lucarnes, les étroits couloirs et les
portes coulissantes rappellent que
nous sommes dans un train. Ensuite, tout se passe vite et sans ménagement: les infirmiers habillent
les agriculteurs de la même toge
verte, leur poussent la tête en arrière
pour leur déposer une goutte de collyre dans l’œil, puis les tirent pour
les allonger sur la banquette, leur
écartent brusquement la paupière
et y insèrent une tige pour mesurer
la tension oculaire. Ces paysans, qui
voient rarement la couleur d’une
clinique, oscillent entre stupéfaction et angoisse, mais les aides-soignants n’ont aucune parole pour les
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le défi est également sanitaire: une
semaine avant de démarrer les opérations, les équipes effectuent des
prélèvements dans le bloc pour s’assurer qu’il n’y a pas de microbes,
puis réalisent une fumigation chaque soir pour tuer tout parasite.
Le Lifeline Express a été lancé par
Impact India en 1991 dans le but
principal d’intervenir pour éviter
des handicaps dans ces «déserts médicaux». L’équipe réalise ainsi une
dizaine de missions de trois semaines par an et peut effectuer, dans
les sept wagons, des radios, des
mammographies, des opérations orthopédiques (pour corriger les déformations liées à la polio, surtout),
de l’oreille moyenne et même de
cancers. L’association affirme avoir
traité 1,2 million de patients.
Dans le train, la quarantaine de
médecins travaillent bénévolement. Une dizaine d’employés seulement sont payés, mais du fait de
la lourdeur logistique de l’opération, chaque sortie coûte environ 125 000 euros, payés par différentes entreprises indiennes ou
leurs branches philanthropiques.
Des villes comme Latour ont cependant un centre hospitalier universitaire (CHU) où beaucoup d’opérations sont gratuites, mais il
est, comme beaucoup d’établissements publics, sous-équipé : il y a
deux ans, l’association régionale de
docteurs s’est officiellement plainte
du manque de médicaments de
base, ce qui forçait les patients à les
acheter dans le privé à des coûts relativement élevés. L’année dernière, dans un autre CHU situé à
«Dans ma clinique
privée, je fais
seulement deux ou
trois opérations par
jour et seulement
pour les gens
qui peuvent payer.
Ici nous touchons
les plus pauvres.»
Dharmendra Singh
chirurgien ophtalmique
Gorakhpur, dans l’Uttar Pradesh
(Nord), 72 enfants sont morts en
sept jours faute de bouteilles d’oxygène, qui auraient été volées.
MALADES OUBLIÉS
L’Inde n’affecte que 1 % de son PIB
à la santé, soit l’un des taux les plus
bas du monde, et seulement 15% de
la population est couverte par une
assurance, ce qui fait que les
deux tiers des frais de santé sont directement déboursés par les particuliers. Dans un pays où environ
un cinquième de la population vit
avec moins de 2 euros par jour, cela
a des conséquences dramatiques :
selon l’OMS, 60 millions d’habitants tombent chaque année sous
le seuil de pauvreté à cause de frais
médicaux d’urgence, sur 100 millions de personnes affectées par ce
problème dans le monde.
Mais même quand les infrastructures publiques fonctionnent et que
les soins sont gratuits, ce sont les
spécialistes qui font cruellement
défaut, comme le déplore Mamta
Bhushan Singh, neurologue
à l’AIIMS, le plus prestigieux CHU
de New Delhi, venu dans le Lifeline Express pour mener une campagne d’information sur l’épilepsie.
«L’Inde ne compte que 2 500 neurologues, pour une population
de 1,3 milliard d’habitants. Et la
plupart travaillent dans les six plus
grandes villes, ce qui veut dire qu’il
n’y en a pas dans les campagnes. Je
rencontre ainsi des patients qui vivent avec de l’épilepsie depuis des décennies et ne sont pas traités, alors
que cela peut être fait très rapidement et coûter à peine 4 euros par
mois.» Sur son ordinateur, elle montre des photos de ces malades
oubliés, prises lors de précédentes
missions : des femmes brûlées au
visage après avoir fait une crise
d’épilepsie en cuisinant, d’autres
avec des dents cassées du fait de
chutes non anticipées… «Cela a des
conséquences graves sur leur vie, regrette-t-elle: les enfants doivent arrêter l’école et les jeunes femmes ne
trouvent pas de mari. Certains se
noient…»
Cette neurologue aux cheveux
courts et grisonnants vient donc
tous les ans, pendant ses vacances,
pour essayer de disséminer cette information salvatrice à ces populations délaissées. La situation, cependant, ne changera pas du jour
au lendemain : selon un rapport
gouvernemental publié cette année, 40% des postes de spécialistes
dans les hôpitaux publics indiens
ne sont pas pourvus. •
Carnet
MARIAGES
LP,
Joyeux
anniversaire
de mariage
mon Amour !
Une année riche en amour,
rires, aventures et
apprentissage.
Je souhaite encore beaucoup
d’années pour continuer à
imprégner nos âmes, et
comme on dit:
« Les mots manquent quand
ce qui doit être dit déborde
l’âme ».
Merci infiniment pour ces 365
jours et je réitère ce que nous
nous sommes dit à cette date
«Alors je suis heureuse, pour
ce que ça a été, pour ce que
c’est aujourd’hui et pour ce
qui vient. »
Je vous aime,
Rosi - DVA
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14 u
MONDE
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Grève de la faim d’Oleg Sentsov A l’initiative
d’un collectif de cinéastes et intellectuels français,
une action de soutien à l’Ukrainien Oleg Sentsov,
emprisonné en Russie, en grève de la faim depuis cent vingt-cinq jours,
a été lancée vendredi matin : une chaîne illimitée de grévistes de la faim
qui se relaieront devant l’ambassade russe à Paris jusqu’à la libération
du cinéaste et de tous les prisonniers politiques ukrainiens incarcérés
en Russie. Retrouvez sur Libé.fr l’interview de l’ancienne garde des Sceaux
Christiane Taubira, qui en est le premier maillon. PHOTO REUTERS
britannique et s’étonnait souvent des interprétations données à la moindre remarque
des dirigeants européens.
Pour le gouvernement britannique, la France est perçue
comme la plus ferme vis-à-vis
de l’accord sur la sortie du
Royaume-Uni de l’UE. «Le
Brexit est le choix souverain
d’une nation, nous le respectons même si nous le regrettons. Il s’agit du choix souverain que les Britanniques ont
décidé pour eux-mêmes, pas
pour les autres», a précisé Nathalie Loiseau en insistant sur
le fait qu’il n’y a «donc aucune
raison pour que l’UE change
ses règles ou ses fondements».
«Il ne s’agit pas de punir, en
aucune manière, mais de protéger nos intérêts.» «Nous voulons un accord, mais un bon
accord pour les Vingt-Sept, et
il n’y aura pas de menu à la
carte pris au cœur des valeurs
européennes», a-t-elle affirmé.
«Accident». Loiseau n’a pas
Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes, le 21 décembre à Paris. PHOTO JOEL SAGET. AFP
Brexit: Nathalie Loiseau, «l’arme
secrète de Macron», au ton du canon
A Londres jeudi,
la ministre française
des Affaires
européennes n’a pas
mâché ses mots sur
les effets d’une
sortie du RoyaumeUni de l’UE. Pour
autant, son profil
et ses réparties
sont appréciés
outre-Manche.
Par
SONIA DELESALLESTOLPER
Correspondante à Londres
L
a presse britannique l’a
surnommée «l’arme
secrète du président
Macron dans la bataille du
Brexit». Nathalie Loiseau, ministre française des Affaires
européennes, est appréciée
outre-Manche. D’interviews
en interviews, elle ravit les assené jeudi lors d’un disBritanniques qui admirent cours prononcé devant le très
son parcours et sa maîtrise de respecté institut Chatham
l’anglais. «Une diplomate cou- House. C’est comme d’essayer
rageuse, linde divorcer sans
guiste et mère de
faire de mal aux
LA FEMME
quatre enfants et
enfants.» AutreDU JOUR
auteure de la biment dit, c’est
ble du féminisme de son pays, difficile, voire impossible.
Choisissez tout», s’extasiait «Nos relations seront toujours
récemment The Times dans étroites après le Brexit, mais
un portrait très flatteur.
elles le seront un peu moins.»
Nathalie Loiseau, d’une voix
douce et égale, ne mâche pas Eurostar. Nathalie Loiseau
ses mots. Tout en soulignant a passé une longue journée
la force des liens actuels et à à Londres ponctuée de renvenir entre la France et le contres, notamment avec
Royaume-Uni, elle évite toute le ministre britannique au
circonvolution vaseuse dans Brexit, Dominic Raab, mais
ses réponses aux questions aussi avec le travailliste Keir
sur le seul sujet qui obsède les Starmer, également chargé de
Britanniques depuis plus de la question du Brexit au sein
deux ans: le Brexit. «Cela ne de son parti (lequel a anm’amuse pas de dépenser mon noncé vendredi qu’en l’état il
temps, mon énergie et mes voterait contre le compromis
capacités à me séparer d’un dealé par Theresa May avec
partenaire proche, a-t-elle l’UE), ou encore avec la com-
munauté française. La presse
britannique aura retenu de
ses interventions une réponse concrète à une question concrète. «Si nous ne
trouvons pas d’accord» de sortie du Brexit, les Eurostar
pourraient être stoppés à
la frontière française ou les
avions empêchés de décoller.
«C’est la raison pour laquelle
nous devons nous préparer à
l’éventualité» d’un non-accord, a expliqué Nathalie Loiseau, ajoutant que le Parlement français devrait voter
très prochainement des «mesures d’urgence» pour faire
face à cette éventualité.
A six mois de la sortie officielle de l’UE, le 29 mars 2019,
les Britanniques cherchent
toujours chez leurs futurs
ex-partenaires européens le
moindre signe de désunion
qui, selon eux, augmenterait
leurs chances de conclure
un accord avantageux (pour
eux). La ministre française les
aura déçus. «Michel Barnier
dirige les négociations, il dispose d’un mandat qui lui est
donné par le Conseil européen, constitué des chefs
d’Etat et de gouvernement des
Vingt-Sept et de la Commission, et nous sommes tous
derrière lui», a-t-elle dit à de
multiples reprises au cours
de la journée. Elle a également rappelé qu’elle lisait
quotidiennement la presse
«C’est comme
d’essayer de
divorcer sans
faire de mal
aux enfants.»
Nathalie Loiseau
à Londres jeudi
caché la possibilité d’une
«sortie désordonnée de l’UE
par accident» et rappelé, dans
une jolie pique à l’ancien Premier ministre britannique
David Cameron: «Après tout,
on a bien eu un Brexit par accident.» «Qui, avant le vote
sur le Brexit, avait expliqué en
détail ce que sont le marché
unique ou l’union douanière ?» Personne. Si environ «80 % de l’accord de retrait» est réglé, «le problème,
c’est que les négociations ne
progressent plus sur les points
compliqués, notamment l’Irlande», a-t-elle regretté.
Face aux menaces déguisées
de Dominic Raab de ne pas
payer la facture du Brexit
de 43 milliards d’euros en cas
de non-accord, Nathalie
Loiseau a rappelé quelques
évidences : «Ce règlement
financier représente la participation du Royaume-Uni
au budget européen qui court
jusqu’en 2019 et ses engagements déjà pris [concernant des] projets en cours
jusqu’en 2020.» En cas de nonpaiement, certains «fonds
européens prévus pour les universités britanniques, par
exemple, ne seraient pas versés». Et la ministre française
de s’interroger : qu’est-ce
qu’un tel geste dirait de «la
valeur d’un engagement britannique» dans la perspective
des accords de libre-échange
qui devront être conclus après
le Brexit? •
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 15
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LIBÉ.FR
L’ouragan Florence en live «Des branchages
qui volent, des éclairs verdâtres et des torrents
de pluie à l’horizontale : l’ouragan Florence frappe
le littoral de Caroline du Nord, sur la côte Est des Etats-Unis, depuis
quelques heures déjà, ce vendredi matin. Avec des vents allant
jusqu’à 150 km/h», écrit Isabelle Hanne, notre reporter sur zone.
«L’ouragan ravage notre Etat», a déploré de son côté le gouverneur
de Caroline du Nord, Roy Cooper : «Nous sommes très inquiets
que des localités entières puissent être détruites.» PHOTO JUSTIN KASE CONDER
La CEDH condamne le Royaume-Uni,
mais pas la surveillance de masse
berté d’expression (article 10).
Une victoire, donc, saluée
entre autres par le lanceur
d’alerte Edward Snowden,
sans qui ces contestations juridiques n’auraient jamais vu
le jour: «Depuis cinq longues
années, les Etats ont nié que
la surveillance de masse mondiale violait vos droits. Et
depuis cinq longues années,
nous les avons poursuivis
dans tous les tribunaux.
Aujourd’hui, nous avons gagné. Ne me remerciez pas: remerciez ceux qui n’ont jamais
cessé de se battre.»
La lecture détaillée des quelque 200 pages de l’arrêt
nuance néanmoins cet enthousiasme. Si la CEDH
condamne Londres, elle le
Mangkhut
C’est le nom du supertyphon –localement appelé Ompong– attendu ce
samedi aux Philippines.
Accompagné de violentes
rafales de vent et de pluies
diluviennes, il devrait être le
plus puissant depuis le début de l’année. Vendredi, les
services météo publics ont
émis une alerte «signal 4»,
deuxième niveau le plus
élevé pour les tempêtes,
prévoyant des vents jusqu’à 220km/h pour les provinces côtières de Cagayan
et Isabela, dans le nord du
pays, où des milliers de personnes ont fui leur logement. «On pourrait avoir des
vagues hautes comme un bâtiment de quatre étages», a
indiqué le porte-parole de la
défense civile locale. «Il n’y
a plus d’électricité et les vents
hurlent», disait dès vendredi
soir à Libé Jérôme Lanit,
coordinateur de l’aide d’urgence à Care Philippines.
CHINE
fait non pas au nom d’une opposition de principe à la surveillance indiscriminée mais
parce que celle-ci n’était pas
entourée de suffisamment de
garanties. «La cour trouve
un point d’équilibre entre la
surveillance de masse, que les
Etats estiment nécessaire,
et les conditions qui doivent
l’encadrer», résume Théodore Christakis, du Grenoble
Alpes Data Institute.
Les juges de Strasbourg
avaient posé une première
pierre en juin. Dans un arrêt
consacré à la législation
suédoise, la CEDH notait que
le texte «offr[ait] des garanties adéquates et suffisantes
contre l’arbitraire et le risque
d’abus». Dans le cas britanni-
que, ces garanties sont jugées
insuffisantes. «A l’origine, le
débat porte sur le principe
même d’une collecte indiscriminée et à grande échelle
de données», rappelle le chercheur Félix Tréguer, de la
Quadrature du Net. De ce
point de vue, l’arrêt sur
le Royaume-Uni apparaît
comme une défaite. «Cette
décision participe au recul
qui est en train de s’opérer»,
poursuit Tréguer. Elle devrait
être accueillie avec soulagement dans les autres pays
européens, à commencer par
la France, où la loi renseignement de 2015 fait l’objet d’une
saisine de la CEDH pour des
motifs similaires.
PIERRE ALONSO
VIOLETA BULC
commissaire européenne
en charge des Transports,
vendredi
AFP
La décision a tout d’une avancée, ou presque. Jeudi, la
Cour européenne des droits
de l’homme (CEDH) a
condamné le Royaume-Uni
pour ses programmes de
surveillance de masse. S’appuyant sur les documents
secrets de la NSA, la gigantesque agence américaine de
renseignement technique,
plusieurs médias et organisations de défense des droits
humains avaient contesté
leur légalité devant la juridiction du Conseil de l’Europe.
La CEDH leur donne raison:
ces systèmes sont contraires
au droit au respect de la vie
privée (article 8 de la Convention européenne des droits de
l’homme) et au droit à la li-
«C’est aux Etats membres
[de l’UE] de déterminer
l’heure qu’ils souhaitent garder:
heure d’été ou heure d’hiver.»
Garder l’heure d’été de manière permanente ou plutôt celle
d’hiver? Chaque pays de l’UE devra faire son choix d’ici à
la fin avril 2019, mais la Commission européenne les a sommés vendredi de le faire «avec intelligence» afin d’éviter un
patchwork d’horaires. L’exécutif européen a détaillé son
projet de mettre fin à l’obligation d’avancer les horloges
d’une heure en mars puis de les reculer en octobre, motivée
à l’origine par des soucis d’économie d’énergie mais devenue de plus en plus impopulaire. La proposition doit désormais être adoptée par le Parlement européen et le Conseil
de l’UE (l’instance regroupant les Etats membres) pour
devenir effective. Ensuite ce sera donc à chacun des VingtSept de déterminer l’heure fixe qu’il souhaite garder.
TOUS LES MARDIS
CORÉE
DU NORD
Mer du Japon
Pyongyang
Zone démilitarisée
Kaesong
Séoul
Mer Jaune
100 km
CORÉE
DU SUD
accueille
Corées Un bureau de liaison
conjoint ouvre dans le Nord
Les deux Corées ont ouvert vendredi un bureau de
liaison conjoint dans la localité nord-coréenne de
Kaesong, nouveau signe de rapprochement en amont
de la visite la semaine prochaine à Pyongyang du président sud-coréen, Moon Jae-in. Depuis la fin avril et le
premier sommet intercoréen de Panmunjom, village
de la Zone démilitarisée (DMZ) qui divise la péninsule,
les deux pays cherchent à multiplier les projets
conjoints dans de nombreux domaines. Et ce alors que
les efforts américains pour obtenir des progrès tangibles vers la dénucléarisation du Nord patinent.
Roumanie Vers un référendum
pour interdire le mariage pour tous
Limiter le mariage à une «union entre un homme et une
femme», voilà l’objectif d’une proposition de loi de révision de la Constitution adoptée mardi par les sénateurs
roumains. Ce vote ouvre la voie à l’organisation d’un référendum sur la question. En l’état actuel, la loi fondamentale du pays, en place depuis 1991, stipule que «le
mariage se base sur l’union entre époux». En 2015, 3 millions de Roumains avaient signé une pétition dans le but
de faire préciser la terminaison «époux» au profit de
l’acception hétérosexuelle «un homme et une femme».
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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FRANCE
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Affaire Virus :
du cannabis aux
banquiers suisses
RÉCIT
Grâce à un système de blanchiment complexe passant
par Genève, une fratrie d’origine marocaine recyclait l’argent
de la drogue pour le remettre à des fraudeurs fiscaux.
Le procès de ce dossier hors-norme s’ouvre à Paris lundi.
Par
EMMANUEL FANSTEN
Dessin
SANDRINE MARTIN
L
e dossier «Virus», dont le procès s’ouvre
lundi à Paris, est une affaire de contamination à très grande échelle. L’illustration parfaite, aux yeux des enquêteurs et
des magistrats spécialisés, de l’imbrication
entre la criminalité organisée et les circuits de
blanchiment traditionnels. «La preuve qu’il
n’y a aucune barrière entre argent sale et argent très sale», résume un policier. Parmi les
bénéficiaires de ce système tentaculaire, qui
aurait permis de blanchir près d’un milliard
d’euros, on trouve des médecins, des avocats,
des chefs d’entreprise, des marchands d’art
et même une élue écologiste parisienne. Au
motif de frauder le fisc, tous ont profité, souvent sans le savoir, d’espèces provenant directement du trafic de drogue. Cette gigantesque
lessiveuse, dont le centre névralgique se
trouve à Genève, n’aurait jamais pu fonctionner sans la complicité de grandes banques
suisses. Plus de quarante personnes sont renvoyées devant le tribunal correctionnel.
INFINIES PRÉCAUTIONS
A l’origine de Virus, il y a une enquête relativement banale sur un trafic de cannabis entre
le Maroc et la France. L’homme à la tête du
réseau, surnommé «le Grand», est soupçonné
d’importer de grosses quantités pour son
compte et celui de ses clients, principalement
français et belges. Des cargaisons de plusieurs
centaines de kilos remontent régulièrement
d’Espagne vers l’Ile-de-France à bord de puissantes berlines, avant d’inonder les cités des
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Yvelines et du Val-d’Oise. Rapidement, les
surveillances orientent les enquêteurs vers
une petite supérette de Mantes-la-Jolie (Yvelines), autour de laquelle ils notent d’étranges
allées et venues. Plusieurs clients entrent
dans le magasin avec un sac en plastique
avant d’en ressortir, peu après, les mains vides. Ce ne sont pas des trafiquants mais des
«collecteurs», uniquement chargés de récupérer l’argent issu du trafic et de le déposer
dans ce commerce de grande banlieue parisienne, où il est réceptionné par un «collecteur principal». En à peine six mois, 182 collectes sont mises en évidence, pour un
montant total dépassant les 7 millions
d’euros. Invariablement, l’argent qui entre
dans le petit supermarché finit par en sortir
de la même manière: dans des sacs en plastique. Mais les enquêteurs ont le plus grand
mal à comprendre par où il s’évapore. Aussi
vigilants que les trafiquants, les collecteurs
prennent d’infinies précautions dans leurs
activités, utilisant des lignes téléphoniques
dédiées qu’ils changent régulièrement.
Compte tenu de la complexité du dossier,
l’enquête ouverte à Nanterre (Hauts-de-
Seine) bascule alors à la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Paris, confiée
conjointement à l’office des stups et à l’office
central pour la répression de la grande délinquance financière. A la direction centrale de
la police judiciaire (DCPJ), l’affaire Virus devient une priorité. Une trentaine de policiers
travaillent dessus à temps plein et plus d’une
centaine de lignes téléphoniques sont placées
sur écoute.
AFFAIRES FLORISSANTES
Après des mois de surveillances et de filatures, les enquêteurs vont alors voir apparaître
dans leurs radars un personnage-clé du dossier. Marocain d’une cinquantaine d’années,
originaire de Casablanca, Mardoché el-Maleh
semble vivre chichement mais passe le plus
clair de son temps à se déplacer dans les rues
de Paris, enchaînant les rendez-vous dans des
brasseries chics ou des cafés anonymes. On
l’aperçoit sur les Champs-Elysées, vers Opéra
ou près de la place de la Nation, toujours un
sac en plastique à la main, dont il glisse discrètement le contenu aux personnes qu’il
croise. Plusieurs dizaines de milliers d’euros
à chaque fois, parfois plusieurs centaines.
Toute l’ingéniosité du système se dévoile peu
à peu sous les yeux des policiers : l’argent
passe de mains en mains, des trafiquants aux
collecteurs, puis des collecteurs aux notables,
sans jamais quitter la région parisienne. C’est
pourtant loin des cités du Val-d’Oise que se
trouve la clé de l’affaire Virus. De l’autre côté
de la frontière franco-suisse, à Genève, où
deux des frères de Mardoché el-Maleh gèrent
en toute quiétude leurs affaires florissantes.
Le premier, Nessim, un pro de l’ingénierie financière, travaille comme cadre à la HSBC
Private Bank. Le second, Meyer, a repris la société de gestion financière de son beau-père,
GPF SA, qui a pignon sur rue à Genève depuis
sa création, en 1977. La société occupe plusieurs niveaux de la Maison des paons, un imposant bâtiment de six étages classé monument historique, au centre de la ville. Le
troisième étage héberge l’association caritative «Centre genevois du volontariat», animée
par la belle-mère de Meyer el-Maleh. Une façade philanthropique qui dissimule en réalité
une des plus grosses blanchisseuses de la
place financière genevoise. La plupart des cadres dirigeants de GPF sont avocats ou collaborateurs de grandes banques suisses, mais
parmi les employés, personne ne semble
ignorer la véritable vocation de l’établissement: permettre à sa clientèle de dissimuler
son argent et de pouvoir en bénéficier grâce
aux techniques de blanchiment les plus pointues. «Notre métier consistait à donner une
apparence de légalité à des fonds dont nous
connaissions l’origine illégale», a reconnu une
salariée, précisant que les documents les plus
compromettants, dissimulés au troisième
étage, avaient été détruits avant que les autorités suisses ne s’y rendent.
Au quotidien, plusieurs collaborateurs de GPF
étaient chargés d’entretenir des «fictions commerciales» attachées à des centaines de trusts,
fondations familiales et autres sociétés offshore abritant des fonds occultes. «En 2008,
la totalité du portefeuille était composée d’évadés fiscaux, c’est-à-dire des fraudeurs, qui venaient de nombreux pays et principalement
d’Espagne, Turquie, France, Belgique, Israël,
Canada, Etats-Unis, Grèce, Italie, a expliqué
l’ancienne secrétaire de GPF. A cette date,
nous gérions environ 800 millions de dollars
d’actifs issus de la fraude fiscale.»
L’année suivante, lorsque Hervé Falciani, informaticien, dévoile le nom de milliers d’évadés fiscaux ayant un compte à la HSBC, Nessim el-Maleh est chargé de rabattre une partie
de la clientèle vers GPF. Plusieurs solutions
sont alors proposées à ces nouveaux clients,
notamment de transférer leurs fonds aux Bahamas, la nouvelle destination fiscale à la
mode. Une comptabilité secrète, tenue dans
un petit carnet à spirale, permet de suivre les
différentes opérations en cours. Plusieurs anciens salariés de GPF ont évoqué la «complicité» de la HSBC et la «bienveillance» des banques UBS et Crédit suisse dans la mise en
place de certaines opérations. «Tous ces banquiers savaient pertinemment qu’ils blanchissaient de l’argent. D’ailleurs, ils nous ont prévenus qu’il fallait fuir aux Bahamas avant
septembre 2012», a raconté l’un d’eux. Les investigations permettront également de met-
LES MATINS.
© Radio France/Ch.Abramowitz
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Guillaume Erner et la rédaction
tre en lumière l’existence de 350 trusts, constitués principalement au Panama, grâce à
l’appui du cabinet d’avocats Mossack Fonseca, mis en cause depuis dans les Panama
Papers.
SOUS LES RADARS
Comment s’opère le lien entre les trafiquants
marocains et les banquiers suisses ? Tout le
système mis en place par les frères El-Maleh
entre Paris et Genève repose sur le modèle
très ancien du saraf, sorte de banquier occulte
au cœur du système. Dans leur ordonnance
de renvoi, que Libération a pu consulter, les
juges Jean Gervillié et Jean-Michel Gentil décrivent ce personnage central du blanchiment comme un «grand professionnel, semiofficiel, mettant son expertise au service des
malfaiteurs». «Tous opèrent de la même manière, soulignent les magistrats. Leur fonction
est de permettre l’échange de devises détenues
par les trafiquants en Europe contre des devises locales ou un virement sur un compte bancaire.» Les sarafs proposent plusieurs solutions. Ils peuvent simplement transporter
physiquement l’argent dans un pays permettant plus facilement de l’intégrer sur des
comptes bancaires. Ou bien utiliser des mécanismes plus complexes basés sur des opérations de compensation. Dans l’affaire Virus,
le rôle de saraf est joué par Simon Perez, un
Franco-Marocain d’une cinquantaine d’années installé au Maroc, ami d’enfance des frères El-Maleh. C’est le chaînon manquant. Celui qui fait le lien entre les deux mondes.
Le principe est toujours le même: en utilisant
une cascade d’intermédiaires, le saraf fait
collecter les fonds du trafiquant puis les met
à disposition du fraudeur. En échange,
celui-ci effectue un virement bancaire depuis
son compte suisse vers un autre compte
étranger désigné par le trafiquant, qui peut
alors profiter librement de ses millions en
Espagne, au Maroc ou dans les Emirats. Plus
besoin de traverser les frontières. Les fonds
compensés changent de propriétaires sans
être déplacés physiquement. Et dès lors qu’ils
ne transitent pas par la France, tous les virements passent sous les radars de Tracfin, l’organisme antiblanchiment de Bercy. A chaque
opération, l’officine de Meyer el-Maleh touchait entre 5 % et 15 % de commission.
«Le système fonctionne avec la complicité de
multiples individus, soulignent les juges. La
multiplicité des acteurs garantit la sécurité
des opérations, la plupart des protagonistes
ne se connaissant pas.»
Au total, 72 personnes ont été mises en examen au cours de l’enquête, mais après deux
disjonctions, seules 41 seront jugées à Paris.
En novembre, 17 fraudeurs ayant reçu des espèces du réseau El-Maleh ont été condamnés
à de lourdes amendes dans le cadre d’une procédure de reconnaissance préalable de culpabilité. Déjà jugés et condamnés en Suisse, les
frères El-Maleh feront quant à eux valoir la règle du non bis in idem, selon laquelle on ne
peut pas être jugé deux fois pour les mêmes
faits. Les juges d’instruction ont estimé au
contraire que des éléments nouveaux révélés
par l’enquête justifiaient leur renvoi devant
une juridiction française. Le procès doit durer
un mois. •
franceculture.fr
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Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
18 u
FRANCE
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Procès Méric : deux condamnations
et un acquittement La cour d’assises de Paris a fixé
vendredi soir le sort des trois ex-skinheads jugés
pour les violences et les coups mortels infligés le 5 juin 2013 au jeune militant
antifasciste Clément Méric, âgé de 18 ans, en plein cœur de la capitale. Esteban
Morillo, qui avait reconnu être l’auteur des coups mortels, a été condamné à
onze ans de prison. Samuel Dufour, reconnu coupable de port d’arme – un poing
américain – mais pas d’avoir frappé Clément Méric, a lui écopé de sept années
d’emprisonnement. Alexandre Eyraud, qui n’a porté aucun coup, a été acquitté.
La République en marche: le faux «quitte
ou double» de Christophe Castaner
Le délégué général
de La République
en marche promet
de quitter ses
fonctions si sa
gouvernance était
mise en cause
par une étude en
cours auprès des
adhérents du parti
macronien. Or les
premiers résultats
lui ont déjà été
communiqués.
tion de la grande marche
européenne» organisée au
printemps. Deux jours plus
tôt, son comité de campagne
pour les élections européennes devrait, en présence de
plusieurs ministres, arrêter
les modalités de désignation
des candidats à ce scrutin.
Sans toutefois trancher encore sur la future tête de liste.
Le 29 septembre, un weekend de rentrée des territoires
devrait être le moment d’une
remobilisation du terrain un
peu partout en France dans
la perspective des futures
élections, européennes et
municipales.
Par
NATHALIE RAULIN
Apprentis. Autre défi re-
C
hristophe Castaner,
est-il à sa place à la
tête de La République
en marche (LREM) ? Vendredi, après avoir présenté
aux médias la «feuille de
route» du parti pour les prochains mois, le délégué général de LREM a lancé, bravache: «Si je m’apercevais qu’il
y a rejet de ma personne ou de
mon mode de gouvernance, je
n’attendrais pas le prochain
congrès pour quitter mes responsabilités.» Et d’ajouter,
perfide: «J’invite les responsables des autres partis à
faire de même.»
C’est que depuis plusieurs
semaines, une partie de l’appareil macronien regimbe.
Des cadres référents ou de
simples animateurs locaux
se disent partagés entre la
lassitude d’être considérés
comme la cinquième roue du
carrosse et le sentiment que
la promesse initiale d’horizontalité et d’ouverture sur la
société civile du candidat à la
présidentielle a fait place à
un mode de gouvernance «du
sommet à la base» des plus
classiques. Ce malaise, la
double casquette de Castaner, délégué général du parti
mais aussi ministre des Relations avec le Parlement, l’alimente en creux. Le report
à deux reprises de la conférence de rentrée de LREM,
une première fois pour cause
de remaniement après la
démission de Nicolas Hulot,
Christophe Castaner à la convention des Jeunes avec Macron, en mars au pavillon Baltard. PHOTO S. LAGOUTTE. MYOP
une seconde en raison de
l’élection d’un nouveau président de l’Assemblée nationale après l’entrée au gouvernement de François de Rugy,
en a été un énième avatar. De
même que «l’oubli» des instances dirigeantes de réunir
le conseil national de LREM
–le parlement du parti– deux
fois cette année, comme ses
statuts pourtant l’y obligent.
«Mise à nu». Kamikaze,
Castaner ? Sans doute pas
tant que cela. Début octobre,
le think tank proche du PS
Terra Nova devrait en effet
rendre publique une étude
indépendante et approfondie sur les adhérents LREM.
«Le premier truc vraiment
sérieux sur ce qu’est ce parti,
insiste le directeur de Terra
Nova, Thierry Pech. Au printemps, on a approché La République en marche pour
leur demander l’autorisation
de mener une enquête
sociologique quantitative et
qualitative sur leurs adhérents. Cet exercice de mise à
nu est très inédit en France.
Le seul qui s’en rapproche est
l’enquête menée sur le PS
en 2011.» LREM lui ayant
ouvert son fichier de plusieurs dizaines de milliers
d’adhérents, le think tank a
collecté en mai auprès de
quelque 8800 marcheurs sélectionnés pour leur représentativité géographique,
de genre, d’âge et de catégorie socioprofessionnelle,
les réponses à 112 questions.
Dont plusieurs portent sur le
fonctionnement interne et la
gouvernance du parti. Traitées cet été, ces informations
ont donné lieu à un «prérapport», déjà entre les mains de
Castaner, une lecture qui
pourrait l’avoir rassuré.
L’étude ne témoigne que du
climat interne avant l’été. Depuis, entre absence de résul-
tats économiques et bourdes
à répétition de l’exécutif,
l’optique d’une base militante que Castaner reconnaît
«plutôt de centre gauche»
pourrait avoir varié. Vendredi, le délégué général
de LREM s’est donc voulu
offensif, attaché à dépeindre
une formation «vivante»,
dont le nombre net d’adhérents (plus de 400000 grâce
à un simple clic) a en août encore augmenté de 500… Les
prochains rendez-vous du
parti sont censés mettre en
scène sa vitalité.
Le 26 septembre, LREM prévoit un «moment de restitu-
levé par Castaner : montrer
que LREM est une «force
de propositions». Pour la première fois, exception faite de
la prise de position claire en
faveur de la procréation médicalement assistée (PMA) en
juillet, il soutient au nom
du parti plusieurs mesures
fortes. Ainsi la refonte de
l’impôt sur les successions
pour «corriger les inégalités».
Cette idée que Macron, ministre de l’Economie, défendait en avril 2016, le chef de
l’Etat n’en avait depuis plus
reparlé… Autres sujets mis
sur la table par Castaner :
étendre la prime d’activité
aux apprentis «pour rendre
leur formation plus attractive», ou encore moduler les
loyers des logements sociaux
à la hausse ou à la baisse en
fonction des revenus de ceux
qui les occupent, etc.
«C’est ça, la société d’émancipation que l’on veut
construire, argue Castaner.
Nous sommes des combattants de la démocratie et nous
devons forger les armes pour
barrer la route au populisme.» Et le délégué général
du parti macronien de donner rendez-vous à ses troupes
les 20 et 21 octobre pour
«muscler la doctrine» dans le
cadre de son colloque sur le
«progressisme». Une occasion
qu’il entend aussi saisir pour
réunir le deuxième conseil
national de LREM, et ainsi
réparer un «oubli»… •
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
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LIBÉ.FR
Agriculteurs : «Pourquoi y a-t-il
tant de lassitude morale dans notre
secteur ?» Après une série de suicides
d’exploitants en Saône-et-Loire, la chambre d’agriculture du
département a lancé un observatoire de la santé des dirigeants
agricoles. Le secteur de l’élevage en particulier «souffre depuis
plusieurs années», explique Christian Decerle, président de la
chambre d’agriculture locale. Les premiers travaux de l’observatoire
ont été présentés vendredi. PHOTO REUTERS
DR
«Le mouvement végan
ne va pas reculer.»
ÉLODIE VIEILLE
BLANCHARD
présidente
de l’Association
végétarienne de France
«Le mouvement végan continue de s’étendre en France, y
compris dans les villes moyennes et les rayons de supermarchés», affirme Elodie Vieille Blanchard, présidente de l’Association végétarienne de France dans une interview à
Libé.fr. Cette docteure en sciences sociales publie Révolution végane (Dunod), qu’elle présente ce dimanche au Vegan Pop Smmmile Festival, événement militant et festif
qui associera conférences, dégustations et concerts au parc
de la Villette, à Paris. «Pour l’heure, le véganisme est parfois
caricaturé en mouvement urbain, CSP+, plutôt de gauche,
bref bobo, reconnaît-elle. Des enquêtes confirment cette sociologie des végans et il est vrai que le mouvement s’organise
plus facilement au sein des grandes villes. Mais la communauté s’étend. En pratique, un prolétaire peut d’ores et déjà
accéder au véganisme.» Et ce grâce à la vente en ligne.
Islam: les assises territoriales désertées
Devoirs de rentrée pour les
préfets. Sur demande du ministère de l’Intérieur, ils ont
organisé ces dernières semaines dans chaque département les assises territoriales
de l’islam de France, des
travaux qui s’achèvent ce samedi. L’objectif affiché est de
faire remonter les problématiques et les propositions qui
alimenteront les projets du
gouvernement sur l’islam de
France.
Dans le Rhône, ces assises qui
ont eu lieu le 13 septembre
ont rassemblé une centaine
de personnes. «C’est très
contrasté selon les départements», estime un responsable musulman, qui a participé
à plusieurs réunions. Ainsi
dans un département du SudOuest, une seule mosquée a
répondu à l’invitation du
préfet. En Ille-et-Vilaine, une
vingtaine de personnes ont
assisté à l’événement organisé le 3 septembre.
Selon la circulaire officielle du
ministère de l’Intérieur diffusée fin juin, trois sujets devaient être abordés en priorité: la gouvernance de l’islam
de France, le financement du
culte et la formation des
imams. D’après les éléments
qui commencent à remonter
des travaux menés dans les
départements, d’autres questions plus ancrées dans la vie
quotidienne ont émergé. Le
problème toujours non résolu
des carrés musulmans dans
les cimetières a particulièrement retenu l’attention.
Dans les deux semaines à venir, les préfets doivent faire
remonter des notes de synthèse récapitulant les réflexions et les propositions
qui ont été émises. Pour
l’heure, le flou demeure sur la
tenue ou non d’assises nationales, un projet qui aurait été
évoqué fin juin, lorsque le
ministre de l’Intérieur, Gérard
Collomb, chargé des cultes,
a reçu les représentants du
Conseil français du culte
musulman (CFCM).
L’initiative du ministère suscite néanmoins des critiques.
«C’est une façon de légitimer le
projet déjà ficelé du gouvernement», estime Marwan Muhammad, ex-porte-parole du
Comité contre l’islamophobie
en France, figure montante
(et controversée) au sein de
l’islam de l’Hexagone. Ce dernier a lancé lui-même en mai
une consultation auprès des
milieux musulmans à travers
un questionnaire en ligne et
une vaste tournée, au cours
de l’été, dans les mosquées du
pays.
La conclusion de la consultation devrait être remise
le 30 septembre. Dans l’entourage du ministre, on affirme fermement que rien
n’est arrêté concernant le
projet du gouvernement.
Quoi qu’il en soit, les annonces ne devraient pas intervenir avant la fin de l’année.
L’un des principaux points en
débat est l’instauration d’une
taxe sur le halal, destinée à
financer l’islam de France.
Sur cette question, les avis
divergent grandement.
BERNADETTE
SAUVAGET
Fête de l’Huma: «LFI a trouvé
une excuse pour ne pas venir»
Pierre Laurent, vendredi à la Fête de l’Huma. M. CHAUMEIL
Vendredi. On retrouve Pierre
Laurent, le numéro 1 du PCF,
au stand Loire-Atlantique
pour le traditionnel déjeuner
avec la presse. Il est accompagné du porte-parole du parti,
Olivier Dartigolles, et de la
tête de liste pour les européennes, Ian Brossat. Ils font
le tour de l’actualité. Un sujet
agace: la polémique avec La
France insoumise (LFI) –une
routine ces dernières années.
Cette fois, la bande à JeanLuc Mélenchon sèche la fête.
Dans un communiqué, ils
pointent le comportement
de Ian Brossat. En désaccord
sur les questions migratoires,
le communiste et les insoumis se chamaillent sur les réseaux sociaux. A table, le
candidat PCF aux européennes lâche avec un petit sourire: «L’absence de La France
insoumise est une triste nouvelle, c’est dommage.» Près de
lui, un camarade souffle: «Ils
ne voulaient pas venir et ils
ont trouvé une excuse.»
De son côté, Pierre Laurent
devient tout rouge. S’agace:
«La Fête de l’Huma est une
fête populaire, il y a des milliers de gens, de militants,
d’artistes, des débats…» Comprendre: tant pis pour les absents. La veille, il a tout de
même passé un petit coup
de fil au député LFI Adrien
Quatennens afin d’arranger
les choses. En vain. Du coup,
les communistes lancent leur
campagne des européennes.
Brossat tiendra quatre meetings dans les allées ce weekend. «On avance», dit-il. Et les
alliances? «On annoncera notre liste en octobre. Mais nous
ne sommes pas fermés aux
discussions.» On imagine mal
le PCF tomber dans les bras
de La France insoumise. En
revanche, tout est possible
avec le mouvement de Benoît
Hamon, Génération.s. Une
rencontre est prévue après la
Fête de l’Huma.
Un autre sujet occupe les esprits: le congrès du parti en
novembre. La direction actuelle est dans le dur. En interne, la concurrence est féroce. Si le texte proposé par la
députée Elsa Faucillon –qui
milite pour un rapprochement avec LFI – a peu de
chances de briller, celui du
chef des députés, André
Chassaigne, a la cote. Au
stand du Nord, le député
Fabien Roussel, qui roule
avec Chassaigne, se présente:
«73 kilos, 49 ans, 13 de tension,
je suis en pleine forme.» Beaucoup l’imaginent comme le
prochain secrétaire national.
Lui ne ferme aucune porte,
convaincu que la gauche a
besoin d’un PCF «fort».
RACHID LAÏRECHE
CETTE SEMAINE
LA PROTECTION
DU PATRIMOINE
EXPLIQUÉE AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
20 u
FRANCE
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
PLAN VÉLO
La rustine
écolo du
gouvernement
Soucieux de redorer une image
écologique écornée par la démission
de Nicolas Hulot, l’exécutif a dévoilé
à Angers des mesures destinées à faciliter
les déplacements cyclistes.
ANALYSE
Par
TONINO SERAFINI
L
e Premier ministre Edouard Philippe,
le ministre de la Transition écologique
François de Rugy, la ministre des
Transports Elisabeth Borne : pas moins de
trois membres du gouvernement ont fait le
déplacement vendredi à Angers –la ville où
est élu le député LREM Matthieu Orphelin,
très proche de Nicolas Hulot– pour dévoiler
un plan en faveur du vélo. Après les difficultés
de ces derniers mois (affaire Benalla, cacophonie autour du prélèvement à la source, désindexation des retraites…) et des sondages
peu favorables, le gouvernement est en pleine
opération reconquête. Avec le plan pauvreté
présenté par le président de la République luimême au musée de l’Homme, l’exécutif a
voulu apporter une touche sociale au «président des riches».
Continuité. Les mesures en faveur de la bicyclette, annoncées par le Premier ministre,
visent à redonner une crédibilité écolo
au gouvernement après la démission de Nicolas Hulot. Ce dernier a fini par se sentir impuissant face à des arbitrages où la logique libéralo-économique primait selon lui
systématiquement sur la préservation de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique. Ce plan vélo – axé autour
de 25 mesures– est néanmoins salué comme
«une avancée» par les associations membres
du Réseau action climat, qui regroupe notamment le WWF, Greenpeace, France nature environnement, la Fédération des usagers de la
bicyclette, la Fondation pour la nature et
l’homme, Oxfam… Mais elles déplorent des
«moyens […] pas à la hauteur des ambitions»
et appellent le gouvernement à revoir sa copie
«d’ici le projet de loi de finances 2019».
A Angers, le Premier ministre a fait état d’un
budget de 350 millions d’euros sur sept ans
(soit 50 millions par an) dans le but de cofinancer, en partenariat avec les collectivités
locales, des aménagements de voirie (ponts,
échangeurs urbains, rocades…) afin d’assurer
une continuité dans les parcours à vélo et sécuriser les cyclistes. En France, à
peine 2% des déplacements domicile-travail
se font à bicyclette, souvent parce que les
conditions de circulation à vélo ne sont pas
rassurantes. D’où la nécessité de réaménager
des voiries pensées au départ uniquement
pour la voiture, et de les rendre ainsi praticables en toute sécurité par les cyclistes. Mais
pour enclencher un vrai «changement
d’échelle» dans les comportements, il est nécessaire de créer «un fond à hauteur
de 200 millions d’euros par an dès 2019», soulignent dans un communiqué les associations
membres du Réseau action climat (RAC). Elles rappellent que le Danemark, par exemple,
En France, à peine 2% des déplacements domicile-travail se font à bicyclette, la faute à
où le quart des citoyens accomplit ses trajets
domicile-travail à vélo, a investi massivement
dans des infrastructures pour sécuriser les cyclistes. Une partie des voiries est exclusivement réservée au vélo. Les mesures dévoilées
par Edouard Philippe prévoient aussi le développement du double sens cyclable en agglomération sur toutes les voies limitées
à 30km/h ou 50km/h (y compris celles à sens
unique), ainsi que l’aménagement de «sas vélos» devant chaque feu tricolore en agglomération. Ces espaces réservés aux cyclistes,
aménagés devant les voitures, visent à les
rendre très visibles par les automobilistes.
Forfait. Outre la sécurité des personnes, le
plan veut aussi améliorer la sécurité des
biens. Près de 300000 personnes se font voler
Le Danemark, où
le quart des citoyens
accomplit ses trajets
domicile-travail à vélo,
a investi massivement
dans des infrastructures
pour sécuriser
les cyclistes.
leur bicyclette chaque année en France, ce qui
contribue à freiner «la pratique régulière du
vélo», estime le gouvernement. Toutes les bicyclettes vont donc faire l’objet d’un marquage, tandis que les communes, mais aussi
la SNCF, sont incitées à construire des locaux
sécurisés pour stationner des vélos. Ceci afin
de faciliter «l’intermodalité», c’est-à-dire l’utilisation de plusieurs modes de transports
pour accomplir un trajet: on va à vélo de chez
soi jusqu’à la gare où on le stationne dans un
local à cet effet, puis on prend le train jusqu’à
la ville d’arrivée. Et là, au sortir de la gare, on
prend un bus jusqu’à son travail. A partir
de 2019, la création de locaux destinés au stationnement des vélos deviendra obligatoire
dans les nouveaux immeubles de bureaux
ou d’habitation. Pour inciter à l’usage du vélo
dans les trajets domicile-travail, le gouvernement a annoncé la création d’un «forfait
mobilité durable». Pour ses fonctionnaires,
l’Etat va le mettre en place à hauteur
de 200 euros par an à partir de 2020. En revanche, les entreprises privées sont seulement «incitées» à faire de même, pour un
montant de 400 euros. Mais rien d’obligatoire, alors que le coût d’un tel dispositif est
marginal pour elles. Une preuve supplémentaire que lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre
défense de l’environnement et intérêts économiques (même minimes) le gouvernement
privilégie ces derniers. •
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ndlr], Mais il y a deux ans, j’aurais ticyclistes deviennent socialement
signé direct pour cela. Les 200 mil- inacceptables.
lions par an que nous proposions, En quoi le vélo est-il un mode de
c’était «tout compris». Alors que là, transport sérieux, s’inscrivant
les 50 millions ne concernent que dans une mobilité complexe ?
les infrastructures et n’incluent pas C’est la façon la plus efficace de se
ce qui sera mis dans les parkings à déplacer avec ses muscles. On
vélos, par exemple. C’est donc un consacre la même énergie qu’en
bon début. Et je suis convaincu que marchant mais on va quatre fois
ce sera amplifié les prochaines an- plus vite. Et ceci avec un bout de
nées. Nous allons travailler avec des métal de 10 kilos et non une voiture
députés et sénateurs pour amélio- d’une tonne. Cela permet de couvrir
rer les choses dans la loi mobilités. une aire considérable, et encore
L’Etat donne enfin l’exemple ?
plus si on installe par exemple des
Oui. Rien que la systématisation de parkings à vélos près des gares.
l’apprentissage du vélo dès l’école Quels sont ses avantages ?
primaire pour tous les jeunes Nous sommes frappés par une pand’ici 2022, c’est très ambitieux. Et démie de sédentarité. L’OMS recoml’Etat le financera. Surtout, il per- mande soixante minutes d’activité
met aux collectivités, aux acteurs physique par jour. Or les petits Frande la filière, aux syndiçais en font douze à
cats et au Medef de se
quinze minutes, ce
saisir du plan. Jussont les mauvais élèves
qu’ici, les employeurs
de la classe europrivés rechignaient à
péenne. Faire du vélo
promouvoir le vélo
ne réduit pas que l’obéauprès de leurs salasité. Cela permet de
riés car on ne le leur
prévenir les cancers, le
demandait qu’à eux.
diabète et même les
Là, l’Etat fait sa part.
maladies mentales.
INTERVIEW
Sur le forfait mobilité
Comme la marche,
durable, il donne
c’est un bon antidél’exemple en disant qu’il le versera presseur. Il faut en faire un peu tous
à ses agents.
les jours, pas seulement trois heures
En quoi ce forfait diffère-t-il de le dimanche. Par ailleurs le vélo
l’indemnité kilométrique vélo n’émet pas de particules ni de gaz à
(IKV) facultative créée en 2016? effet de serre, et ne fait pas de bruit.
C’est la même chose mais simpli- Comme les trois quarts de nos défiée: c’est un forfait, donc on ne re- placements font moins de 5 kilomègarde plus le nombre de kilomètres tres, c’est potentiellement une
parcourus. Les employeurs trou- grande partie des trajets quotidiens.
vaient trop compliqué de déclarer Enfin, le vélo crée aussi des emplois
cette IKV en fin de mois pour la via l’entretien, la réparation. Et ceux
somme que cela représentait [200 qui se déplacent à vélo font leurs
euros défiscalisés par an]. Désor- courses dans de petits commerces,
mais, tous ceux qui font du vélo tou- donc favorisent l’économie locale.
cheront un avantage qui sera net Pourquoi, alors, les Français
d’impôts et défiscalisé pour l’em- boudent-ils à ce point le vélo ?
ployeur. Il n’y aura pas de modalités Ni les pistes cyclables ni les stationcompliquées de contrôle, ce sera le nements pour vélos ne sont cormême forfait pour tout le monde.
rects. Au moins 300000 vélos sont
Mais il ne sera pas obligatoire… volés par an selon la police, à notre
Il le sera dans le public, c’est une avis c’est bien plus. Et les cyclistes
belle avancée. Pour le privé [où le ne sont pas respectés, donc se senforfait passe de 200 à 400 euros par tent en danger. Pourtant, 80% des
an], nous reviendrons à la charge gens disent vouloir faire du vélo.
afin qu’il devienne obligatoire.
Il n’est toujours pas perçu
Le plan ne prévoit ni coup de comme un mode de transport…
pouce supplémentaire pour Il l’est comme un loisir ou comme
le vélo électrique ni sanctions un sport. Le sport suggère que c’est
contre la violence motorisée…
très difficile. Le loisir que ce n’est
Ce dernier point m’inquiète le plus. pas sérieux. Mais la norme sociale
Ceci dit, il existe déjà des sanctions, change. Les jeunes de 17 à 25 ans
il faut juste qu’elles soient appli- l’ont adopté. Beaucoup n’ont
quées plus systématiquement. Les aucune envie de passer le permis.
véhicules qui verbalisent automati- Les Pays-Bas ont commencé à enquement le stationnement peuvent courager le vélo il y a quarante ans.
aussi le faire pour les voitures sta- Cela mettra autant de temps chez
tionnées sur les pistes cyclables. nous, mais il faut bien se lancer un
Reste l’irrespect, quand on double jour. Le lancement de ce plan marde trop près par exemple. Nous tra- que un tournant.
vaillerons avec le ministère de l’InRecueilli par
térieur pour que ces infractions anCORALIE SCHAUB
DR
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
«
des conditions de circulation à vélo qui ne sont pas rassurantes. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
«Le projet n’est pas idéal,
mais c’est le plus ambitieux
qu’il y ait jamais eu»
L
Le président de la
Fédération française
des usagers de la
bicyclette salue les
annonces du Premier
ministre mais pointe
quelques angles morts.
e plan de l’exécutif réconciliera-t-il les Français avec le
vélo, qui ne sont que 2 % à
l’utiliser pour aller au travail? Pour
Olivier Schneider, président de la
Fédération française des usagers de
la bicyclette (FUB), bien qu’améliorable, celui-ci marque un tournant.
Ce plan vélo est-il ambitieux ?
Il n’est pas idéal, mais c’est le plus
ambitieux qu’il y ait jamais eu en
France. Et le premier à être financé
par l’Etat. Les moyens sont certes
inférieurs à ce qu’on attendait
[50 millions d’euros par an contre
200 millions suggérés par les ONG,
22 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
IDÉES/
Peter Singer
«Il faut identifier
les meilleures
causes
humanitaires
pour améliorer
le monde»
Par
FLORIAN BARDOU
et LÉA MORMIN-CHAUVAC
Dessin SYLVIE SERPRIX
DR
C
omment faire un maximum de
bien et rendre le monde
meilleur? En donnant à des organisations caritatives triées
sur le volet grâce au raisonnement et au calcul
mathématique. C’est la thèse que défend le
philosophe Peter Singer, que l’on connaît en
France pour ses travaux pionniers sur la
condition animale (la Libération animale,
1974) qui ont initié la déconstruction du spécisme dans nos sociétés modernes occidentales. Titulaire de la chaire d’éthique de l’université de Princeton, l’intellectuel australien
s’est également intéressé au don dès les années 70, depuis un article intitulé «Famine,
richesse et moralité». Dans l’Altruisme efficace
(Arènes), son dernier essai, Singer, dans la lignée des penseurs utilitaristes, développe
une éthique de la charité qui raisonne en termes de coûts et bénéfices. Plus philanthrope
que solidaire, l’Altruisme efficace est à la fois
le manifeste et le manuel pratique d’un mouvement naissant qui appelle moralement à
«faire avec» les trop nombreux défauts du
capitalisme en l’absence –pour l’instant– de
modèle alternatif afin d’éradiquer l’extrême
pauvreté.
Qu’est-ce que l’altruisme efficace ?
C’est à la fois une idée et un mouvement social. Faire du monde un endroit meilleur est
un de nos objectifs, mais nous considérons
qu’il ne faut pas seulement rendre le monde
meilleur, mais agir du mieux que l’on peut, en
utilisant une démarche scientifique pour
trouver les moyens les plus efficaces d’atteindre cet objectif. Nous ne nous attendons pas
à ce que tous les gens qui donnent à des organisations caritatives fassent leurs propres recherches sur l’efficacité de leurs dons. Mais
si seulement la moitié de ces personnes le faisait, cela changerait complètement la manière dont les ressources sont redistribuées.
Vous dites qu’être altruiste signifie prendre en question les intérêts des autres,
qu’ils soient humains ou animaux. Pourquoi est-ce éthiquement la même chose
de donner à des organisations caritatives
ou de lutter contre la souffrance animale?
Ce qui lie ces deux affirmations, c’est l’idée
fondamentale que le monde serait meilleur
s’il comportait moins de souffrances. Donc,
recherchons un moyen de réduire relativement facilement la souffrance. Il existe deux
exemples à mes yeux. Si nous arrêtions d’exploiter les animaux dans des élevages industriels, cela réduirait considérablement le niveau de souffrance sur Terre, parce qu’il y a
des millions d’animaux dans ces élevages. Et
si nous aidons les gens extrêmement pauvres,
cela leur permettrait d’accéder à un meilleur
niveau de vie. Nous savons comment nous
pouvons aider ces gens, donc c’est une problématique sur laquelle nous pouvons être plus
efficaces. Et c’est pour cette raison que j’ai
particulièrement mis l’accent sur ces deux
causes, la souffrance animale et la très grande
pauvreté.
Existe-t-il de purs altruistes efficaces ?
Des idéaux-types ?
Matthieu Ricard, qui a écrit la préface de cet
Faut-il changer le climat ou
sauver les animaux? Dans la
lignée des penseurs utilitaristes,
le philosophe australien,
pionnier de la condition
animale, développe dans son
dernier ouvrage une éthique
du don qui évalue les coûts
et bénéfices. Il prône
un «altruisme efficace» grâce
à l’élaboration d’une démarche
scientifique.
essai, pourrait probablement être un bon
exemple. Il est moine bouddhiste, il ne possède rien, il a fondé une ONG qui aide les Tibétains pauvres… Dans le livre, je décris aussi
des gens qui ont donné une partie de leur
corps à un étranger, un rein par exemple. Il y
a aussi d’autres personnes qui donnent quasiment tout leur argent. On peut discuter de
leur degré d’altruisme, mais ils sont très proches de l’être à 100%. Mais la plupart de ceux
qui appartiennent au mouvement ne le sont
pas, ils le sont plutôt à 75 %, ou 60 %, ce qui
compte beaucoup aussi.
Comment l’utilitarisme s’applique-t-il à
la fois à la nourriture (arrêter de manger
de la viande) et à la charité (consacrer une
partie significative de ses revenus à l’aide
humanitaire) ?
L’utilitarisme est une perspective qui considère que la bonne façon d’agir est celle qui
aura les meilleures conséquences. Cette pensée est particulièrement associée avec des uti-
litaristes classiques comme Jeremy Bentham,
qui a sans doute été le premier penseur à inclure les animaux dans ce calcul, à une époque où Emmanuel Kant, en Allemagne, affirmait que les bêtes étaient dénuées de raison
puisqu’elles n’avaient pas conscience de leur
propre existence. Pour Bentham, la question
n’était pas de savoir si elles pouvaient ou non
être dotées de raison, mais bien si elles pouvaient ou non ressentir la souffrance. Il était
donc très en avance sur son temps, puisqu’à
l’époque où il écrit cela, personne n’envisageait de protéger les animaux, à aucun moment. Mais l’utilitarisme, en se consacrant au
bonheur et à la réduction de la souffrance,
s’est toujours préoccupé des animaux autant
que des humains.
Pourquoi dites-vous que l’on peut objectivement identifier des causes plus importantes que d’autres, comme par exemple
défendre les animaux plutôt que combattre le changement climatique ?
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 23
Nous débattons toujours, au sein du mouve- connues comme étant efficaces à l’image de
ment, pour identifier les «meilleures» causes. GiveDirectly ou de GiveWell.
C’est l’un de nos sujets majeurs. Ce n’est pas En recherchant l’efficacité d’un don, ne
facile de comparer les animaux aux humains, mettons-nous pas en concurrence des
car le nombre d’animaux qui souffrent de problèmes tout aussi important que la
l’élevage industriel est très important. Il faut pauvreté ou la santé publique ?
donc se demander si les animaux souffrent de Si l’on pouvait résoudre tous ces problèmes
la même manière que les humains et la ré- d’une manière méthodique, alors bien sûr l’alponse est sans doute: «non, pas exactement». truisme efficace s’y attellerait en les agréCela multiplie donc le nombre d’humains qui geant. Cependant, nous ne savons même pas
souffrent en comparaison avec les animaux. ce qu’il faut faire pour résoudre certaines
Une autre question émerge ensuite. Quel im- grandes questions. Le changement climatipact pouvons-nous avoir? Quel sera le niveau que, par exemple, est un des grands défis de
de difficulté pour engager un changement? notre temps et nous savons ce qu’il faut faire
Les altruistes efficaces s’interrogent d’abord pour résoudre cette crise: nous savons qu’il
sur l’ampleur du problème : celui de la souf- faut arrêter de consommer des énergies fossifrance animale est très important, mais si on les parce qu’il faut réduire les émissions de gaz
s’intéresse au changement climatique, il s’agit à effet de serre et atténuer notre empreinte
aussi d’un problème majeur.
humaine. A ces conditions, le monde évitera
La deuxième question est celle de la quantité la catastrophe climatique. Pour résorber la
de travail dont fait l’objet le traitement d’un pauvreté mondiale, c’est plus compliqué. Cerproblème : si de nombreuses personnes ta- tains disent par exemple qu’il faut abolir le calentueuses et compétentes sont déjà en train pitalisme. Mais comment ? Les conditions
de travailler sur une thématique, vous pro- sont-elles réunies? Ensuite, par quoi rempladuirez sans doute moins d’effets concrets que cer le capitalisme ? A l’heure actuelle, nous
vous ne le feriez dans un champ moins in- n’avons pas encore imaginé un système altervesti.
natif, au moins aussi viable, juste et productif,
La troisième question permet d’évaluer vos qui permette de trouver une solution à l’exchances de produire une différence. Elles trême pauvreté. On sait par ailleurs que certaisont assez bonnes à la fois dans la lutte contre nes des nations les plus riches ont une très
l’extrême pauvreté et pour les droits des ani- bonne protection sociale. Mais comment
maux. Pour le changement climatique, il est étendre ce système à l’ensemble du monde?
très difficile de le savoir. Vous pouvez avoir Là encore, la réponse n’est pas évidente.
un impact sur votre propre empreinte car- Les individus qui s’engagent contre les
bone, mais pouvez-vous influencer la politi- inégalités et les désastres environnemenque climatique? Peut-être, mais ce ne sera pas taux, ne sont-ils pas tout aussi altruistes
facile, cela vous demandera beaucoup d’ef- que les altruistes efficaces que vous
forts et c’est donc l’une des raisons pour les- décrivez ?
quelles je pense que certains altruistes effica- Bien sûr qu’ils sont altruistes! Mais pour réusces ne se consacrent pas au réchauffement sir dans leur combat, ils doivent avoir une idée
climatique, parce qu’ils estiment qu’ils de la meilleure stratégie à adopter. Il ne s’agit
auront probablement très peu de chances pas seulement de manifester dans la rue et
d’engager un changement.
dire que l’on va changer le système : il faut
Mais est-ce à la société civile d’organiser aussi apporter des réponses à ces problèmes
la solidarité internationale? Les gouver- afin de mettre en œuvre ce changement. Cela
nements ne peuvent-ils pas prendre cette fait des décennies qu’il y a des manifestations
responsabilité ?
contre le capitalisme, or elles n’ont permis que
S’ils en avaient la motivation et s’ils s’enga- des ajustements à la marge. Pour parvenir à
geaient davantage, les gouvernements pour- changer les choses et pour le mieux, nous
raient tout à fait organiser cette solidarité. avons besoin d’une voie et de stratégies claires.
Dans un monde idéal d’ailleurs, je n’aurais Comment expliquez-vous que l’alpas besoin de donner ce que je donne, proba- truisme, y compris dans la tradition phiblement beaucoup plus que la plupart des losophique, soit souvent associé à la naïgens. Notamment parce que la plupart des veté ou la candeur ?
personnes qui gagnent assez bien leur vie C’est un réflexe d’autodéfense de certains face
paieraient des impôts qui permettent d’aider au sentiment de devoir faire plus pour les
les populations très pauvres des autres pays autres. Ils privilégient une posture cynique
à partir des critères d’efficacité que j’évoque en affirmant que l’acte altruiste ne produit
dans le livre. Par le passé, les efforts des gou- aucun bien, tout simplement parce que ces
vernements pour éradiquer l’extrême pau- gens n’ont pas envie de se voir comme moins
vreté n’ont cependant pas été très
bons, ni de changer leur mode de
fructueux, sauf exceptions. La
vie. S’il y a eu des exemples d’alNorvège, par exemple, tient le haut
truisme mal avisé, voire naïf, l’asdu tableau en matière d’aide publisertion de Hobbes selon laquelle
que au développement grâce à ses
nous sommes tous égoïstes est par
richesses pétrolifères et le Royauailleurs fausse. Hobbes dit qu’il est
me-Uni a également augmenté ses
égoïste quand il donne de l’argent
promesses de don dans un souci
à un mendiant car cela lui fait se
d’efficacité. Mais je ne crois pas
sentir bien. Or, la première chose
que la somme totale des dons des
qui motive ce geste est l’idée de
pays riches soit suffisante.
rendre cette personne plus heuPar ailleurs, les critères pris en L’ALTRUISME
reuse qu’elle ne l’est aujourd’hui.
compte pour qu’une aide soit vrai- EFFICACE de
C’est une motivation altruiste rétriment efficace ne sont peut-être pas PETER SINGER
buée. D’ailleurs, n’est-ce pas mieux
aussi bons que ceux élaborés par Les Arènes,
de faire, non pas un, mais deux
des organisations caritatives re- 270 pp., 19,90 €.
heureux ? •
24 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
IDÉES/
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
La fronde aboie,
la caravane passe
Ici, le président des sans-dents moque
le président des ultra-riches. Là, un collaborateur
dénonce Donald Trump. Mais bon.
S
i j’ai bien compris, que les
traîtres ne soient plus des
traîtres mais des frondeurs,
ça n’est pas tombé dans l’oreille
d’un sourd pour François Hollande. L’a-t-il entendu, que la vraie
gauche, c’était celle qui se dressait
contre lui, quand il était président,
CES GENS-LÀ
celle qui ne craignait pas d’avoir le
courage de menacer de s’abstenir
au cas par cas ? Les frondeurs, ce
sont les premiers apôtres du «en
même temps» : ils sont dans ce
camp mais en même temps ils n’y
sont pas, ils ont dépassé le stade
de la contradiction. Trahir, ses
Par TERREUR GRAPHIQUE
chefs ou ses objectifs, était une
étape obligée du vieux monde qui
n’a pas forcément sombré avec le
nouveau. Peut-être, dans les prochains référendums, aura-t-on enfin un choix plus large et plus mesuré: on pourra répondre oui, non,
oui mais, oui et non, ah non ou
merde. Emmanuel Macron a été
un des frondeurs de François Hollande, non sans vista, mais frondera bien qui frondera le dernier
et l’ancien chef de l’Etat, surfant
sur le succès de son livre (mais à ce
compte, Valérie Trierweiler serait
impératrice d’Europe), peut enfin
revenir à ses vraies amours: les petites phrases, les amuse-gueules,
les mignardises. Ç’aurait été plus
satisfaisant de rester à l’Elysée
mais, au moins, on peut toujours
pourrir la vie de l’autre. Imaginet-on Benoît XVI faisant des blagues sur le pape François, dans la
situation cruelle dans laquelle celui-ci se trouve – et qui, il est vrai,
se prête à la plaisanterie, du moins
pour les méchantes langues qui diraient aussi bien que François Hol-
lande est passé de capitaine de
pédalo à poil à gratter ?
Le danger pour le gouvernement,
la fronde vraiment chaude, ce serait celle que mènerait le peuple qui
un jour, saturé d’indignation, passerait aux choses sérieuses. Tant
qu’Emmanuel Macron faisait miroiter son en même temps droite et
gauche, tout le monde pouvait adhérer sans trahir. Mais, dès lors que
sa politique devient ni gauche ni
droite, c’est moins rassembleur, ou
alors c’est un ramassis de traîtres,
ce qui n’est pas vendeur comme
image. Bien sûr, on peut arguer que
la droite y va fort, à ne pas le reconnaître comme un des siens, et c’est
même curieux d’être mauvais
joueur pour prétendre qu’on n’a pas
gagné alors que d’habitude c’est
pour assurer qu’on n’a pas perdu.
Tout est bon à qui veut fronder.
On pense ce qu’on veut de Donald
Trump mais, aux Etats-Unis, les
frondeurs ont une autre trempe.
Ceci dit, on ne sait pas tous les papiers que son ancien ministre de
l’Economie a subtilisés sur le bu-
reau de François Hollande à l’Elysée pendant que celui-ci était occupé à en raconter une bien bonne.
On peut se dire: d’un côté, c’est révoltant de soustraire au regard du
Président des documents de première importance, et en même
temps, on peut aussi fermer les
yeux. On a du mal à voir où se situe
exactement la sécurité nationale:
à être fidèle au Président ou à lui
être infidèle ? Est-ce que Donald
Trump est la sécurité nationale à
lui tout seul ? Ou ses collaborateurs, se jugeant les mieux placés,
ont-ils le droit d’estimer que non?
D’autant que la sécurité nationale
des Etats-Unis a à voir avec la sécurité nationale mondiale. Si j’ai bien
compris, il faut croire que Donald
Trump est un super-détective menant l’enquête pour savoir où est le
danger, dans cette Maison pas si
Blanche, avant de se rendre
compte que le coupable est ce type
qui ne quitte le Bureau ovale et sa
télé que pour aller jouer au golf, ce
qui est mieux qu’avec les allumettes, et vanter ses hôtels. •
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
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ÉCRITURES
Par
SYLVAIN PRUDHOMME
Hulot-Coste: qui a eu
la peau de qui?
L
a chasse est ouverte. Elle
l’était déjà depuis dimanche
dernier dans la moitié sud
de la France. Elle le sera ce dimanche dans 85 des 101 départements
français. «Le moral est au beau
fixe», raconte Henri Sabarot, président de la Fédération de chasse
de Gironde, dans un article de
Sud-Ouest. «Le grand et le petit gibier sont au rendez-vous» : un peu
moins de sangliers que les années
précédentes, effet d’une chasse
renforcée et de maladies récurrentes ; pénurie de perdreaux, la tendance se confirme ; mais de belles populations de faisans, de
pigeons ramiers et de plus en plus
de lièvres.
«Le moral est au beau fixe», se réjouit donc le chasseur et dans sa
bonne humeur décomplexée, je
mesure une fois de plus le gouffre
entre deux France qui peineront
toujours à se comprendre : celle
des campagnes où la chasse reste
l’évidence, le droit inaliénable, la
sortie du dimanche pour nombre
d’hommes, à défaut de femmes
(les joies du défouraillage demeurent masculines à 98 %) ; et celle
des villes toujours promptes à
tailler aux traqueurs de grives des
shorts un peu caricaturaux de
beaufs meurtriers chaque année
de 30 millions d’amis – c’est le total, toutes espèces confondues, de
la perdrix au chevreuil, auquel
parviennent les associations
écologistes.
A partir de ce week-end, dans les
forêts ça lèvera du garenne, ça refroidira du chevreuil et de la bécasse. Et comme d’habitude il y
aura les bons et les mauvais chasseurs. Les mauvais qui auront leur
fusil, qui verront quelque chose
bouger et qui tireront. Et puis les
bons qui auront leur fusil, qui verront quelque chose bouger et qui
tireront aussi, mais ce seront des
bons chasseurs. Bref, ce sera le
temps bien connu des chasubles
orange dans les bois, le temps de la
chasse, avec ses batailles familières entre «pro» et «anti», ses gibiers
à poils et à plumes, ses adeptes de
l’approche ou de l’affût, de
l’appeau ou de la Kro.
Une hirondelle ne fait pas le printemps, c’est bien connu. Mais cette
année un chasseur aura fait
l’automne. Un spécialiste de la
planque, des fourrés, des coups
fourrés. Un habitué de l’embuscade et fier de l’être, dont nombre
de Français, comme moi, n’avaient
probablement jamais entendu
parler jusqu’à fin août, et dont le
visage est désormais connu de
tous, regard acéré, cynisme assumé. Quelles sont les qualités
d’un bon chasseur? Discrétion. Camouflage. Ecoute du milieu. Anticipation des mouvements du gibier. Absence d’atermoiements.
Adresse au tir. Sang-froid.
Quelles sont les qualités attendues
du bon lobbyiste ? Les mêmes.
Gémellité magnifique des deux métiers. Parenté splendide des deux
positions d’embusqué. Or parfois il
arrive que le lobbyiste soit pour de
vrai un chasseur. Plus savoureux
encore: il arrive que ce soit justement celui-là, le lobbyiste chasseur,
qui se fasse lever comme un lièvre.
Lui qu’on débusque comme un sanglier né de la dernière pluie, montré
d’un coup aux yeux de tous.
INTERZONE
Par PAUL B.PRECIADO
Philosophe
Les enfermés de Venise
Sur la trace des silencieux, des dissidents
politiques du Palazzo Ducale aux détenus
psychiatriques de l’île San Servolo, il faut
suivre le chemin des fous.
V
enise se présente au visiteur, du moins à partir
du XVIIIe siècle, comme la
ville de la liberté, du plaisir et du
jeu. Elle est ainsi dominée par une
coupe verticale et théâtrale séparant façade et intérieur, la scène
et les coulisses. Et c’est précisément cette impossibilité d’accès
au backyard qui fait du voyageur
un touriste. Consommateur de la
façade et éternel public de la
scène, le voyageur méconnaît le
fonctionnement politique et
économique de la ville. C’est
pourquoi, parmi les centaines de
lieux d’exposition éparpillés dans
la ville, le bâtiment des Prigioni
est l’un des plus intéressants.
C’est ici que, du XVIe siècle jusqu’à 1920, l’Etat enfermait ceux
qu’il considérait comme des criminels. Le déplacement des établissements vers les banlieues et
la transformation des institutions
disciplinaires en enclaves de
l’industrie touristique (deux processus typiques du capitalisme
cognitif) expliquent l’attribution
d’une partie du bâtiment de cette
prison au pavillon de Taiwan.
C’est ici qu’exposera, à partir de
mai 2019, l’artiste Shu Lea
Cheang.
Nous suivons la piste des prisonniers. L’architecture du Palazzo
Ducale, l’un des bâtiments les plus
emblématiques de Venise, nous
permet de comprendre quelle
était la structure du pouvoir de la
ville-Etat jusqu’à la conquête de
Napoléon. Les pièces qui donnent
sur la lagune, ainsi que celles qui
donnent sur la place, sont les salles de réunion des juges, des gouverneurs, ainsi que de luxueux salons somptueusement décorés.
Reliées par des portes cachées
dans les murs comme de simples
placards, ces mêmes pièces sont
connectées au Piombi, une prison
dont les murs et le toit étaient recouverts de plomb. Le cœur du palais est une prison avec des salles
d’interrogatoire et de torture, des
cellas oscuras, cellules humides et
obscures, dont le prisonnier avait
bien peu de chance de sortir en vie
ou en pleine possession de ses
moyens intellectuels. Principale-
«L’homme qui a fait tomber Hulot». Le fait est que Thierry Coste,
par sa simple présence à une réunion à l’Elysée, aura non seulement provoqué la démission d’un
ministre d’Etat, fait chuter un peu
plus un président dans les sondages, mais donné à 67 millions de
Français la preuve la plus déprimante depuis des années de
l’omniprésence des lobbys dans les
cercles de pouvoir.
Hulot était-il plus utile, malgré son
impuissance, au gouvernement
qu’en dehors? Sa démission peutelle, à long terme, mettre la pression sur les choix présidentiels et
contraindre Macron à des mesures
qu’il refusait jusque-là de prendre,
couvert par la caution de l’écologiste favori des Français ? Amené
en pleine lumière, jeté d’un coup
sous les projecteurs comme la
preuve vivante et personnifiée de
ment consacrée aux prisonniers
politiques, la prison Piombi est
aujourd’hui célèbre à cause de
Casanova: l’agile Giacomo s’en est
échappé en 1756, après avoir été
enfermé sans savoir de quoi
il avait été accusé. A partir
du XVIe siècle, la prison du palais
a été reliée au nouveau bâtiment
de Prigioni par le pont des
Soupirs. Là où le touriste imagine
qu’il s’agit de gémissements
romantiques, il y a le cri des
condamnés. Au cœur de chaque
Etat se trouve une prison invisible
dont le battement silencieux nous
rappelle qu’il n’y a pas de pouvoir
sans exercice de la violence.
Nous poursuivons la piste des enfermés. C’est ainsi que nous parvenons, traversant la lagune en
bateau depuis San Marco, sur l’île
de San Servolo. A partir du
XVIIIe siècle, l’île entière fut
transformée en hôpital psychiatrique où furent enfermés dans
des conditions guère éloignées de
celles des Piombi, «les autres Vénitiens». Il n’y avait pas de sexe,
de jeu ou de carnaval pour les habitants de San Servolo. Après la
promulgation en 1978 de la loi
Basaglia sur la fermeture des prisons psychiatriques, le complexe
San Servolo fut d’abord vidé, puis
transformé en musée, centre
culturel et salle d’exposition. Un
guide nous accompagne dans le
service psychiatrique et nous
montre une salle d’anatomie où
sont gardés les crânes et les cerveaux plastifiés des patients décédés dans le service psychiatrique:
débiles, mélancoliques, frénétiques, épileptiques. Il y a une table
de dissection qui ressemble à un
grand lavabo oval en marbre avec
un trou en son centre pour évacuer les fluides des disséqués.
Pourquoi les crânes de mes frères
u 25
la soumission de nos gouvernants
à des intérêts particuliers, on
aurait aimé que Thierry Coste ait
l’air un peu plus penaud. Au lieu de
cela, il rayonnait. Paradait. Savourait les effets de son influence. Affichait sa certitude – stratégie, là
encore ? – de venir tout juste de
remporter un duel de plus par K.O.
Qui a eu la peau de qui? Coste a-t-il
fait tomber Hulot? A-t-il surtout
blessé par ricochet Macron, façon
accident de chasse? Est-ce Hulot
qui a débusqué Coste? L’avenir le
dira. Au moins les lobbys auront-ils
un peu été contraints, avec cette affaire, de sortir du bois. Parfois l’arbre cache la forêt. Mais parfois aussi
le lobbyiste mal caché révèle la forêt
de lobbyistes en planque. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
sont-ils restés là? Ne méritent-ils
pas d’obsèques ?
Lorsque le guide s’éloigne pour
ouvrir la porte d’une chapelle située à côté de la salle d’anatomie,
je ressens une pulsion irrépressible, un appel de mes ancêtres: je
saute sur la table de dissection et
je m’allonge dessus. J’espère que
le guide ne se retourne pas – il
penserait alors que je suis plus
proche des fous qui ont habité ces
murs que des commissaires
d’exposition que je suis censé
incarner. Et il aurait raison. Dans
un autre temps, et même
aujourd’hui, dans un autre lieu, je
pourrais être l’un d’entre eux. Je
suis l’un d’eux. C’est peut-être
pourquoi mon corps s’adapte précisément à la taille de la table de
dissection. Un centimètre de plus
et mes pieds ou ma tête dépasseraient. Mais leur corps est pareil
au mien.
Jusqu’à ce que la dernière des prisons soit fermée, jusqu’à ce que le
dernier hôpital psychiatrique soit
condamné, nous ne pourrons pas
parler d’une société libre. Ouvrez
vos oreilles pour écouter la voix
de ceux qui ont été enfermés.
Leurs mots ne sont pas sur Internet. Les enfermés n’ont ni page
Facebook ni compte Instagram.
Ils n’envoient pas de courriels et
ne participent pas aux forums sur
Internet. Suivez le chemin des
fous. Trouvez le chemin des dissidents, des ennemis de l’Etat et de
ceux qui ont traversé la frontière.
Et n’arrêtez pas de marcher, jusqu’à l’endroit où leurs traces
s’effacent. C’est précisément là
que commence le règne invisible
et silencieux de la prison. •
Cette chronique est assurée en alternance par Marcela Iacub et Paul B.
Preciado.
26 u
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les suivants :
Gagnant du dessin original de Jérémy Perrodeau ainsi que
d’un abonnement intégral au journal d’une durée de six mois :
Danielle Courtois (Chavenay).
XIXe et Moderne
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MUSIQUE
En juillet et août, Libération a organisé un jeu-concours dans son cahier
d’été : il s’agissait de découper chaque jour la pièce d’un puzzle imprimée
dans le journal, de reconstituer le dessin de Jérémy Perrodeau et de le
renvoyer complet, collé sur papier libre.
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Bertrand Thébaud (Morlaix), Sacha Giroudeau (Clichy-la-Garenne),
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Gagnants d’un abonnement 100% digital à liberation.fr d’une durée
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Michel-Guillaume Raigne (Saint-Martin-Curton), Albéric Burnel
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Bernard Pansu (Paris), Bernard Schwoerer (Paris), JB Feifer (Le CoudrayMontceaux), Bernadette Pateyron (Saint-Genis-Laval), Fanny Lavigne
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Anne Decreux (Nice), Claude Loison (Notre-Dame-de-Gravenchon), Gilles
Poulin (Vernoil-Le-Fourrier), Gilles Mauguin (Strasbourg), Evelyne Glanard
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Tous les gagnants seront contactés sous quinzaine.
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SAMEDI 15
Risque de brouillards de la Bretagne à la
Belgique au lever du jour avant un risque
d'ondée en cours de matinée. Conditions
ensoleillées du Golfe de Gascogne aux
plaines du Grand-Est.
L’APRÈS-MIDI Beau temps ensoleillé sur de
nombreuses régions à l'exception des reliefs
du Sud où la situation est orageuse. Risque
de quelques gouttes près de la Manche.
DIMANCHE 16
Le soleil est bien présent dès les premières
heures de la matinée. Il se voile légèrement
sur le Nord-Ouest mais ces nuages n'altèrent
en rien l'impression de beau temps.
L’APRÈS-MIDI Une belle après-midi estivale
pour tout le monde avec même localement
de fortes chaleurs dans le Sud. Un voile de
nuages élevés est présent à l'Ouest et la
tendance est orageuse sur le relief alpin.
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Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
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Philippe Jore et Bernard Pruvost dans Coincoin et les z’inhumains de Bruno Dumont. PHOTO ROGER ARPAJOU
Page 30 : Plein cadre / Sergey Novikov sur la touche
Page 33 : Ciné / Les vraies héroïnes de cinéma
Page 34 : Photo / Vevey s’enflamme
«Coincoin et les z’inhumains»,
idiots utiles
u 27
28 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Alane Delhaye (Quinquin)
et Alexia Depret.
PHOTO ROGER ARPAJOU
«Coincoin»,
complètement
toc toc
Quatre ans après «P’tit Quinquin», mini-série hallucinante qui
avait secoué le secteur, Bruno Dumont, toujours plus désobligeant,
livre quatre nouveaux épisodes délirants et venus d’ailleurs.
Par
OLIVIER LAMM
P’
tit Quinquin, la première saison de la première (mini) série de
Bruno Dumont diffusée sur Arte en septembre 2014, fut
comme un hapax télévisuel : l’occurrence inédite d’une création si singulière et inattendue qu’elle annonçait, en
même temps que son étrangeté, qu’elle
était aussi extraordinaire et isolée dans
l’œuvre de son auteur que sur un petit
écran. S’essayant pour la première fois
à la comédie, le cinéaste français revitalisait d’un même geste radical son
cinéma, qui jusque-là n’était pas réputé
pour communiquer en premier (ni en
deuxième) l’hilarité, et une comédie de
terroir dont on ne connaît que trop bien
le misérable train-train industriel. Sauvage, saugrenue, souvent hilarante et
profondément désobligeante, P’tit
Quinquin bénéficiait dans le regard du
téléspectateur d’un effet de surprise
d’autant plus opérant que la série usait
des mêmes décors naturels –ceux, majestueux ou banals, des Hauts-deFrance – et du même ethos de réalisation que la plupart des films de Dumont
depuis la Vie de Jésus: acteurs non professionnels poussés dans leurs derniers
retranchements, écriture à la volée,
«
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 29
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«L’homme est une
grosse bête très
mécanique qui
tourne en rond»
C’
est l’histoire d’un
virement de
bord. Celui de
Bruno Dumont,
cinéaste volontiers métaphysicien
qui s’est d’abord entendu dire par la chaîne
de télévision qui lui
avait commandé sa première série, «Dumont ne
peut pas faire un truc
drôle parce qu’il n’est
pas drôle». Et pourtant,
dès sa première projection à Cannes, ensuite
plus fort encore à la télévision, P’tit
Quinquin a fait rire, aux éclats, et
tout changé dans son cinéma. Libération a rencontré le cinéaste à Paris
pour évoquer les transformations à
l’œuvre dans cette deuxième saison.
Comment est née cette suite ?
Ça s’est enclenché avec le succès du
P’tit Quinquin, mais j’avais anticipé
en demandant aux acteurs s’ils accepteraient de rempiler après la première de la saison à Calais. J’avais
envie, notamment, parce que P’tit
Quinquin m’avait permis de faire ce
que je n’avais pas osé faire au cinéma jusque-là, une comédie. Soit
quelque chose d’expérimental pour
moi, dans lequel je me suis lancé
sans savoir où j’allais avant de réaliser que je n’avais pas besoin de quitter mon univers –il suffisait que je
l’approfondisse et que je le dérègle.
J’ai eu le pressentiment qu’il fallait
dérégler aussi les acteurs. Ce que j’ai
fait encore plus dans
Coincoin puisque je les
connaissais, et savais
comment y parvenir.
Avez-vous eu du plaisir à revenir à un univers que vous avez
créé ?
C’est un avantage de la
série : elle ressemble à
l’existence, qui se ressemble toujours sans se répéter. La possibilité
de faire autre chose dans la même
chose me plaît. Parce que je vois
bien que je ressasse. Aussi, je n’ai eu
aucun état d’âme à répéter des choses, et à en faire évoluer d’autres,
comme le personnage de Quinquin
qui est devenu un adolescent.
Vous êtes désormais «aguerri» à
la comédie. Qu’est-ce que ça a
changé pour Coincoin ?
Le développement poétique ne
GETTY IMAGES
Bruno Dumont revient
sur les raisons qui l’ont
poussé à réaliser cette
deuxième saison.
plans à rallonge… Fatalement, l’existence même de Coincoin et les z’inhumains, deuxième saison dont la production a été permise par le succès critique
et public de P’tit Quinquin, a des atours
de désaveu. Pas que Bruno Dumont ait
jamais annoncé qu’une suite lui était
impossible à envisager, mais le miracle
de la série avait bien sûr quelque chose
à voir avec l’ahurissement provoqué par
sa première vision – par définition, un
effet impossible à reproduire.
Casse-cou
Or, la première chose que l’on remarque à la vision des quatre épisodes de
Coincoin est qu’ils souffrent et s’amusent des affres typiques d’une suite de
série à succès, tels le «fan-service», la
redondance ou l’autocaricature,
qui tendraient à prouver que la
création de Dumont est bel et bien
une série, mais également que le
salut de cette deuxième saison ne pouvait que passer par le saccage de la première. Cette exaction, le cinéaste, que
l’on sait d’humeur casse-cou au moins
depuis l’avènement de sa très décriée
Jeannette de l’an dernier, l’opère
finalement – et heureusement – dans
les règles de l’art, jusqu’à nous faire
douter des raisons de son humour
quand la répétition en vient à provoquer la nausée, ou de notre affection
«J’ai eu le pressentiment qu’il fallait dérégler les acteurs» (ici Christophe Verheecke). PHOTO R. ARPAJOU
m’intéresse plus. Je voulais explorer
de la pure mécanique : reprendre
ces personnages et faire des boucles. Il y a quelque chose de très
contemporain dans le ressassement, que je trouve drôle et qui correspond à peu près à ce que je pense.
Pour autant, il n’y a pas de volonté
d’intelligence, de dire quelque
chose à propos de quelque chose. Si
ce n’est que l’homme est une grosse
bête très mécanique qui tourne en
rond et qui peut toucher à la grâce
comme à la misère. On est enfermé
et il n’y a pas de progrès dans la génération suivante. Je voulais montrer cette vacuité de l’intelligence,
de la paix –à laquelle je ne crois pas.
Le commandant [Bernard Pruvost,
ndlr], je le trouve génial. C’est un génie du monde contemporain qui
nous représente tout un chacun. Il
est gentil, très con et touchant. Et il
pour ses personnages, outranciers jusqu’au malaise.
A commencer par le héros éponyme,
P’tit Quinquin enfantin, sauvageon et
relativement innocent qui observait à
distance les adorables atrocités de la
première saison (dont un corps démembré retrouvé dans l’estomac d’un ruminant) devenu un Coincoin ado bien
moins enclin à provoquer l’empathie ou
l’attendrissement, puisque reproduisant
plus ou moins mécaniquement les tares
de son milieu.
Désormais apprenti agriculteur et petite
frappe sans conviction au service du
Bloc, ersatz de Front national qui apparaît en toile de fond à l’histoire sans jamais en devenir un sujet, il est emblématique de la mutation de la série en
farce politique et apocalyptique,
sans doute par dépit plus que par
projet. Ainsi si Quinquin faisait
mine de nous plonger «au cœur du
mal», Coincoin fait tonner dans tous les
coins la petite musique de sa banalité.
Le mystère même au cœur de son intrigue, une invasion extraterrestre façon
Body Snatchers dont le premier signe est
une pluie aléatoire de bouses de glu pestilentielle, s’énonce explicitement dans
la bouche du commandant Van der
Weyden (Bernard Pruvost, un peu plus
formidable encore dans sa diction, sa
gestuelle et ses tics faciaux), comme le
SÉRIE
faut le prendre totalement pour
comprendre ce qu’il a d’humain.
Il est notamment raciste.
La bonté est un travail sur la méchanceté, pas le contraire. Et le cinéma est là pour faire catharsis et
nous permettre de nous élever. Ce
n’est pas la peine de montrer comment on doit être. Montrons-nous
comme nous sommes. Le commandant a des vertus sur le spectateur,
qui ne sont évidemment pas celles
moralisantes de la télévision, avec
ses héros, ses médecins. Mais il faut
l’affronter, il faut faire le travail.
C’est dur à accepter, pour ce que
Bernanos appelle les consciences
pures, qui savent comment doit être
le monde. La série est une déflagration totale contre eux et l’égalitarisme qui désintègre l’altérité. Coincoin est d’une générosité absolue
sur la nature humaine, parce qu’il
déferlement de «vivant qui n’est pas
d’ici». C’est la méthode établie par
Bruno Dumont pour nous piquer au vif,
et elle en mettra plus d’un en pétard
d’avoir subi une comédie si généreuse
et si méchante, surtout si hostile envers
sa tranquillité de spectateur.
Perturbés
Elle prouve en tout cas qu’en parallèle du
grand sérieux avec lequel le cinéaste considère l’art de la comédie, Coincoin et les
z’inhumains existe avant tout pour prolonger son aventure «là où l’explication
n’est plus satisfaisante […], au-delà du
bienséant, parce que le bienséant, on le
connaît», selon la sentence avec laquelle
il justifiait le déséquilibre fondamental
de son œuvre, en juillet, devant un parterre glacial de journalistes largement
perturbés, à en croire leurs réactions, par
ce qu’ils venaient de voir. Le conflit entre
Bruno Dumont et l’époque ne fait que
commencer, et Coincoin et les z’inhumains est à voir absolument. •
COINCOIN ET LES Z’INHUMAINS
de BRUNO DUMONT (4 x 52 minutes).
Disponible le 20 septembre en DVD,
Blu-ray et VOD chez Arte éditions.
Diffusion sur Arte les jeudis 20 et
27 septembre à 20 h 55. Deux épisodes
par soirée.
accepte que les gens ne sont pas
formidables.
Comment avez-vous eu l’idée de
l’invasion extraterrestre ?
C’était la manière la plus simple de
sortir du naturalisme et, d’une certaine manière, des convenances de
la première saison, et d’aborder la
thématique de l’autre. Accessoirement, le «splatch», ou le fait de se
pondre soi-même, m’a permis de retourner à des mécaniques comiques
fondamentales. Il fallait que ça reste
au ras des pâquerettes, parce que ce
qui m’intéresse, c’est la nature humaine. La culture ne m’intéresse
pas beaucoup, parce qu’elle ne sert
à rien si on ne comprend pas la nature. Or, l’homme est une bête. Je
n’invente rien, c’est Sophocle. C’est
la confrontation au mal. C’est la
base de tout ce qu’on voit.
Recueilli par O.L.
À l’Institut du monde arabe
Chaque Jeudi à 19h*
l’Ima vous invite à assister à ses débats
en
résonance avec le monde arabe
*Accès libre dans la limite des places disponibles
20 septembre 2018
Les exils de Mahmoud Darwich
27 septembre 2018
Les Rendez-vous de l’actualité
8 novembre 2018
Sortir les banlieues de l’oubli
15 novembre 2018
Le rôle de la société civile
En partenariat avec Le Collège de France, l’AFP dans la réhabilitation de la
et l’IReMMo
médina de Marrakech
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Invité du trimestre, Alaa El Aswany 22
La péninsule Arabique à la
11 octobre 2018, 11h30 > 19h croisée des chemins : quel
Forum : Patrimoines en péril avenir pour des sociétés en
En partenariat avec le Louvre. En collaboration
pleine mutation ?
avec l’Unesco, L’Œuvre d’Orient et la Mission
29 novembre 2018
archéologique de Libye
Les Rendez-vous de l’actualité
18 octobre 2018
avec Le Collège de France, l’AFP
D’un camp, l’autre Cherchell, Enet l’partenariat
IReMMo
Calais, Rachidieh… :
6
décembre
2018
quels liens entre les camps
:
d’hier et ceux d’aujourd’hui ? Mohamed
Figures d’un prophète
25 octobre 2018
décembre 2018
Les Rendez-vous de l’actualité 13
En partenariat avec Le Collège de France, l’AFP Sexe, race et colonie
La domination
des corps
et l’IReMMo
du xve siècle à nos jours
1er novembre 2018
20
décembre
2018
Le retour des populismes.
Les Rendez-vous de l’actualité
L’état du monde 2019
En partenariat avec Le Collège de France, l’AFP
et l’IReMMo
Informations : 01 40 51 38 14 - www.imarabe.org
30 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 31
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IMAGES / PLEIN CADRE
Terrain vague
Par
GILLES RENAULT
L
Degtyarsk, Yekaterinburg region, 2015. PHOTO SERGEY NOVIKOV
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
e 15 juillet, une formidable clameur retentissait dans le stade
Loujniki de Moscou. Entendue
aux quatre coins du globe,
celle-ci faisait écho au titre de champion
du monde de football décerné sous un déluge de pluie et de paillettes à l’équipe de
France. Puis, le lendemain, en Russie
comme ailleurs, la vie reprenait son cours
et, avec, la pratique d’un sport au ras des
pâquerettes, dans le plus strict anonymat
des épreuves amateures où, comme disait
l’autre, l’essentiel reste de participer, quels
que soient le niveau, l’âge et l’état de fraîcheur, voire, pour les plus dissolus, le taux
d’alcoolémie de la veille au soir.
Hormis le fait qu’elle est située à
Degtyarsk, un bled de l’oblast de
Sverdlosk, sur les contreforts de l’Oural, on
ignore tout de l’affiche (sic) sur laquelle le
photographe russe Sergey Novikov a jeté
son dévolu. Sinon que, sentant le match du
dimanche matin à plein nez, elle oppose
les blancs et les oranges et qu’un joueur
s’apprête à aller tirer un corner. Mais, à vrai
dire, la pelouse même occupe à peine un
quart de l’image et cela ne doit rien au hasard, dans la mesure où le propos tourne
précisément autour de sa périphérie immédiate, destinée à fournir un édifiant
éclairage – grisaille pléonastique comprise ! – sur l’apparent dénuement, ou, à
l’inverse, les désirs brutaux d’ascension,
de cette autre Russie, cantonnée en marge
des festivités. A cet égard l’enceinte de
Degtyarsk fait sens, avec ses tribunes
surdimensionnées laissant deviner les
rêves de grandeur évanouis du club local
(possiblement alimentés par les subsides
de quelque oligarque douteux ?), son
public inexistant (un couple debout avec
bébé, venu encourager le frangin ou le cousin, et basta), sa piste d’athlé rendue im-
praticable par les traces noirâtres d’un incendie et ses grandes pubs défraîchies où
l’usage de l’anglais paraît notoirement
hors sujet.
«Le stade, en tant que typologie de
construction, peut être considéré comme le
centre des événements, des manifestations
sportives et de divertissement, mais il
exerce une influence sur le tissu social et
physique de nos villes dans une plus large
mesure que tout type de construction» précise Sergey Novikov, dont la série,
Grassroots, révèle également, par-delà le
prétexte sportif, des vestiges de fête foraine, des cheminées menaçantes de centrale nucléaire, ou des vaches en train de
paître le long de la ligne de touche.
Présentée (sous forme de diaporama) en
partenariat avec les Rencontres d’Arles et
l’Institut pour la photographie des Hautsde-France, l’exposition du photoreporter
basé à Moscou fait partie de la trentaine de
projets scandant Sportfoto, prototype d’un
festival ambitieux et reconductible, en cas
de succès, selon la maire, Martine Aubry.
Principalement axé sur le football («Scousers», une belle série en noir et blanc de
Ken Grant sur les prolos de Liverpool, le FC
Union, club historique de Berlin, appréhendé en photo et vidéo sous l’angle sociétal par Harald Hauswald…), le cyclisme
(«Véloavie» de Xavier Lambours, ParisRoubaix vu par la Voix du Nord…) et la
boxe (la carrière de Mohamed Ali telle que
suivie par le magazine Sports Illustrated…), celui-ci occupe cinq lieux majeurs
de la ville, dont le Tri postal et la gare
Saint-Sauveur.
GILLES RENAULT
GRASSROOTS de SERGEY NOVIKOV
dans le cadre de Sportfoto, à Lille, jusqu’au
4 novembre, entrée libre.
32 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
ANNIVERSAIRE LE FORUM DES IMAGES A 30 ANS
du 17 septembre au 7 octobre au Forum des images (75001). Rens. : Forumdesimages.fr
A l’occasion de son trentième anniversaire, la place-forte cinéphile des Halles parisiennes
convie 30 cinéastes à souffler ses bougies : Bertrand Bonello, Laurent Cantet, Alejandro
Jodorowsky, Céline Sciamma, Christophe Honoré, Paul Vecchiali, Serge Bozon, Claire
Simon… Tous sont invités à venir présenter l’un de leurs films, souvent une œuvre de
jeunesse, tandis que les jeunes acteurs Adèle Haenel et Vincent Lacoste (photo) font l’objet
d’un hommage rétrospectif. PHOTO JEAN-LOUIS FERNANDEZ,,,,,,,,,,,
Jeu/ «Spider-Man», partie de jambes en l’air
Même si cette nouvelle mouture
ne propose rien de très original,
confinant le super-héros dans
des schémas assez prévisibles,
la fluidité de ses déplacements
procurent de grands moments
d’extase.
moment, avant de prendre à son tour son
envol. Pas originale pour un sou, l’histoire a
le mérite d’épargner le récit des origines pour
dessiner les contours d’un monde où chaque
ami est un ennemi en devenir, et où l’Araignée reprend le contact avec sa girlfriend de
toujours après une rupture mal digérée. Ce
qui donne lieu à quelques scènes de malaise,
plutôt bienvenues pour l’adaptation d’un
comic book qui a introduit la lose du quotidien chez les super-héros.
L
Nervosité. Si la direction artistique laisse
DR
e mal peut être qualifié d’euphorie
pendulaire. Les symptômes :
éblouissement, vertiges, pertes de
la notion du temps. Marvel’s
Spider-Man rappelle combien le jeu vidéo diffère des autres médias par la puissance de sa
proposition initiale: mettre en main. On a vu
le héros new-yorkais se balancer en bandes
dessinées, on l’a croisé de multiples fois au
cinéma et même à l’école chaque mardi gras…
Il devrait lasser, au lieu de quoi on chavire
dans un émerveillement béat lorsqu’il nous
revient d’impulser les mouvements pendulaires de l’Homme-Araignée. Spirales sinusoïdales, descentes en piqué, courses à la verticale
sur la façade de l’Empire State Building,
catapulte entre les tours de Spanish Harlem…
Le déplacement est un jeu, il est même le jeu.
Servi par des animations et graphismes
splendides, ce Spider-Man s’empare des volumes et enivre par sa verticalité et sa fluidité
jamais prise en défaut. Parcourir Manhattan
est une gourmandise dans laquelle on
s’abîme si volontiers qu’elle fait oublier le
caractère générique d’un jeu de parcours qui
pioche sans vergogne dans les recettes de la
franchise Assassin’s Creed et des Batman
développés par Rocksteady.
Du premier, il reprend le mouvement perpétuel, l’obsession pour l’escalade de tours et le
triste sens du remplissage d’un monde ouvert
à coup de missions secondaires anecdotiques.
Du second, il le dépouille de son système de
combat éprouvé, enrichissant sa rythmique
d’une élasticité bondissante qui n’a de cesse
de gagner en profondeur au gré des heures.
Joie. Spider-Man est un jeu littéralement
suspendu à un fil : il ne formule pas grandchose de neuf et missionne le joueur en suivant des schémas transparents et répétitifs
(bases à vider, courses-poursuites à interrom-
pre, pigeons à capturer, etc.), mais la
puissance de son gameplay le plus élémentaire, ce cochon pendu au plafond, est de
générer de la joie. La subjugation est telle
qu’on en vient à excuser des phases d’infiltration nulles parce qu’en frustrant, en éloignant
du gameplay, elles constituent autant de pauses qui autorisent le plaisir des retrouvailles.
Loin des Batman gritty de Rocksteady et de
l’obsession des triples A pour l’apocalypse, ce
Spider-Man privilégie une atmosphère lumineuse. Frappé comme il se doit d’incontinence verbale, Peter Parker déblatère des
âneries tout le temps, désamorçant le sérieux
d’une intrigue principale qui ronfle un long
de marbre (les variantes du costume d’araignée sont toutes plus bling-bling les unes
que les autres, hormis une splendide version
dessin animée), la mise en scène, elle, provoque de vrais moments de bravoure, où l’urgence et l’élégance de chutes improbables
viennent une nouvelle fois célébrer la cinétique unique du héros. Même répété à intervalle régulier, le plan qui se lance lorsqu’on
interrompt la course d’une voiture à pleine
vitesse saisit toujours par sa nervosité et l’on
se souviendra longtemps de ce premier duel
aérien contre deux boss en simultané. Reste
à espérer que le choc de la découverte de ce
bel objet de junk-food vidéoludique ne sera
pas ruiné par une vague d’adaptations comparable à celle qui s’est abattue sur Hollywood, initiée en partie par la trilogie Spider-Man de Sam Raimi.
MARIUS CHAPUIS
MARVEL’S SPIDER-MAN
de VISCERAL GAMES sur PS4. Env. 55 €.
Série/ Jim Carrey, the
L’acteur retrouve
Michel Gondry
dans «Kidding»
où il interprète avec
brio un animateur
télé pour enfants
détruit par un
drame familial.
L
e test de paternité
est plus compliqué que prévu.
Présentée comme
les retrouvailles de Jim Carrey et de Michel Gondry,
quatorze ans après Eternal
Sunshine of the Spotless
Mind, la nouvelle série de
Showtime, Kidding, n’est
techniquement pas celle du
cinéaste français. Gondry y
officie à titre de réalisateur
(6 des 10 épisodes), un poste
moins décisif à la télévision
qu’au cinéma, et de producteur. L’écriture et le rôle de
showrunner échouant à Dave
Holstein, longtemps au
scénario de Weeds. L’empreinte DIY du cinéaste reste
cependant visible, du générique en papier découpé aux
effets spéciaux maison, en
passant par la petite musique
de cet onirisme spleenétique
qu’il promène de film en
film.
Peu importe, en réalité, car
Kidding ne gravite autour
que d’un seul astre: Jim Carrey. Métamorphe habitué à se
dissoudre dans ses rôles (voir
le docu Jim&Andy), l’acteur
semble né pour interpréter ce
père de famille enfermé dans
son personnage de Mr. Pickles, animateur d’un Muppet
Show devant lequel des générations d’enfants ont appris
le langage des émotions.
D’une gentillesse et d’une affabilité infinie, Jeff cherche
moins à se défaire des images
qu’il renvoie – doudou vivant
pour les uns, imbécile heureux habillé comme «le
chauffeur de bus de Rosa
Parks» pour les autres– qu’à
donner de la hauteur à la tribune dont il jouit. Exceptionnel habitant de cette carcasse
usée, l’ancien acteur au visage de pâte à modeler parvient, en quelques sourires
trop appuyés, à donner chair
à une existence écartelée
entre le besoin viscéral de
traverser la vie en Bisounours
et l’urgence de chantonner
des affaires de la plus grave
importance, à commencer
SHOWTIME
«Muppet Show» must go on
par la disparition d’un de ses
fils. Douleur que sa femme
tente d’endormir dans les
bras d’un anesthésiste.
Dense, le pilote de Kidding
concilie avec grâce l’envie de
renverser un monde factice
pour affronter la vie et le besoin de forteresses en carton
pour se protéger d’elle, la
comédie musicale arc-en-ciel
et la torpeur lavasse. Sans
condamner la série, les trois
autres épisodes présentés à
la presse semblent parfois
égarer le ton initialement
posé, dissolvant sa belle
étrangeté dans des recettes
de soap (une intrigue de mari
volage notamment). Une
normalisation formelle,
aussi, la série osant moins de
moments de suspension et
remisant ses jeux d’ellipses,
d’accélérations et de ralentissements pour adopter un
tempo plus métronomique.
Reste un Jim Carrey en lévitation, régulièrement rejoint
par un formidable enfant
sauvage et androgyne.
M.C.
KIDDING de DAVE
HOLSTEIN (10 × 30 mn)
sur Canal +.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
À VOIR
u 33
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WHAT IS DIFFERENT ? de WOLFGANG TILLMANS
au Carré d’art à Nîmes, jusqu’à dimanche 16 septembre.
GAZA TO AMERICA de TAYSIR BATNIJI à la Chapelle SaintMartin du Méjean à Arles, jusqu’au 23 septembre.
Dernier week-end pour voir à Nîmes l’exposition de l’artiste
allemand, né en 1968. Ode à la différence, le parcours à
l’accrochage aérien ne ressemble en rien à la belle expo
de la Tate Modern. Il confirme la sensualité de Wolfgang
Tillmans et son amour pour la vie, l’engagement
et les autres. PHOTO WOLFGANG TILLMANS
Derniers jours pour voir cette belle expo, réalisée
dans le cadre d’Immersion, un programme de soutien
à la photo contemporaine créé par la Fondation
d’entreprise Hermès. Taysir Batniji, né à Gaza, y
présente notamment un projet fleuve autour de sa
famille expatriée aux Etats-Unis. PHOTO TAYSIR BATNIJI
Ciné/ Les toiles des débutantes
Américaines, françaises,
chinoises ou tchèques,
elles ont été productrices,
monteuses réalisatrices,
ou scénaristes.
La Fondation Pathé
et un DVD rendent
hommage aux
pionnières du cinéma
muet, à leur incroyable
inventivité et à leur
capacité à se confronter
aux tabous.
place ? Bromberg : «Avant 1914, le
cinéma est un art plébéien et forain,
les gens qui entrent dans les salles,
quand elles existent, ne se lavent pas.
Ça pue! Entre chaque projection, on
balance de l’insecticide pour éviter
que les spectateurs attrapent des puces.» Il développe: «A cette époque,
il n’y a pas de générique. Seul celui
qui occupe l’écran existe. Max Linder
par exemple.» Il concède: «Il est vrai
qu’on ne trouve pas de personnage de
femme mis en avant. Dans les touts
débuts du cinéma, on a bien une série avec une Cunégonde, mais on
ignore qui l’interprétait.» Ainsi, la
première actrice est comique et
aucune pression esthétique ne pèse
sur elle.
E
lles se nomment Lois
Weber, Mrs Wallace
Reid, Mabel Normand,
Olga Preobrazhenskaya,
Mary Ellen Bute, Marie-Louise Iribe
ou Alice Guy et on a longtemps cru
que cette dernière, qui a réalisé plusieurs centaines de films et supervisa les productions de la société
Gaumont, était un cas isolé. Elles
étaient productrices, réalisatrices
– mais le nom, et donc le statut
n’existaient pas encore–, scénaristes, monteuses, et surtout de grandes inventeuses. Certaines fondèrent leur propre studio – la Solax
Film Co créée, à New York, par Alice
Guy dès 1910, la Mabel Normand
Feature Film Company, en 1916, par
Mabel Normand, le studio DH
Films par Germaine Dulac, en 1916,
ou encore Lois Weber Productions,
fondé en juin 1917. Elles étaient
particulièrement nombreuses aux
Etats-Unis à l’orée du cinéma, lorsque Los Angeles était encore un
champ dévolu aux anges et aux
vaches, si l’on en croit le Women
Film Pioneers Project (émané de
l’université de Cambridge), dont le
site recense ces figures défricheuses, oubliées de l’histoire, qu’elles
soient américaines, françaises,
allemandes, chinoises, argentines,
tchèques, danoises ou slovènes…
Pygmalions. Tandis que la Fondation Pathé a l’excellente idée de
consacrer un cycle aux pionnières
du cinéma, Lobster Films vient de
sortir un coffret DVD de certains de
leurs films formidablement restaurés. Toutes ou presque ont disparu
après la Grande Guerre. Quasi toutes
semblent avoir été englouties, dès
lors que les enjeux économiques du
cinéma sont devenus gigantesques.
Les femmes deviennent alors muses
ou stars adulées à travers le prisme
de cinéastes pygmalions. Elvira Shahmiri, qui s’est chargée de la programmation de la rétrospective: «Ce
qui m’a surprise, c’est qu’il était pres-
Comique. Alice Guy doit se battre
Le Village du péché (1927) d’Olga Preobrazhenskaya. PHOTO WOMEN FILM PIONEERS PROJECT
que plus facile pour ces femmes d’affaires, distributrices, auteures d’exister à la naissance du cinéma que tout
au long du XXe siècle.»
Serge Bromberg, fondateur de
Lobster Films et dénicheur de films
rarissimes, s’inscrit en faux contre
la thèse que leur effacement soit dû
à leur sexe. «Qui se souvient d’Albert
Capellani, Victorien Jacet, Georges
Hatot, ou Thomas Ince? Qui sait que
Thomas Edison a été l’un des plus
importants producteurs de cinéma?
On le connaît pour avoir été l’inventeur de l’ampoule électrique!» Et le
producteur-distributeur-musicien de tonner : «On a oublié les
pionniers comme on a oublié les
pionnières. Tous ceux qui ne se sont
pas adaptés à l’arrivée du parlant,
en 1927, ont sombré ! Depuis quelques années, un discours affirme que
non seulement les femmes ont été
rayées de l’histoire, mais qu’elles ont
inventé le cinéma. Entre autre parce
qu’Alice Guy a écrit dans une autobiographie, à la veille de sa mort,
qu’elle a tourné la Fée aux choux
en 1896. Le premier film de fiction
aurait donc été réalisé par une
femme !» Pour l’expert, la cinéaste
s’est trompée de quelques années.
La question n’est pas tranchée. Plus
intéressant est d’analyser qui
étaient ces fameuses inconnues,
pourquoi elles n’ont pas fait école,
et leurs objets de prédilections.
Que voit-on lorsqu’on regarde leurs
films ? Principalement qu’elles
n’avaient peur de rien. Avortement,
racisme, égalité sexuelle, préjugés
de genre, ou même mère porteuse!
Aucun sujet ne les arrête. Dans
Where Are my Children, en 1916,
Lois Weber s’inspire d’un fait divers
pour revendiquer le droit à l’IVG.
Dans les Résultats du féminisme, en
1908, Alice Guy s’interroge sur les
préjugés liés au sexe et imagine une
ère où les femmes se comportent en
hommes et inversement.
Split-screen. Trois ans plus tard,
dans l’hilarant Making an American
Citizen, elle évoque l’intégration
des étrangers aux Etats Unis, où un
émigré de l’Est apprend, en quatre
leçons de féminisme, à laisser tomber ses oripeaux machistes. Plus
tardivement, en 1926, la Fille à
queue-de-pie, de la Suédoise Karin
Swanström, montre une jeune
femme à qui l’on interdit d’aller au
bal, qui pique son costume à son
frère et s’y rend travestie. En Russie,
en 1927, Olga Preobrazhenskaya se
centre sur une communauté de
femmes, dans les villages d’avant la
révolution de 1917.
Elles sont également précurseuses
formellement. Comme tout est à
inventer, rien n’est trop expérimental: en 1913, dans Suspense, Lois Weber inaugure un split-screen triangulaire, la division de l’écran pour
montrer plusieurs actions simultanément. Dans Comment Monsieur
prend son bain, en 1902, Alice Guy
échafaude l’anti strip-tease masculin – effet comique garanti –, qui
suppose l’invention de trucages bien
maîtrisés puisqu’on voit des couches
de vêtements qui recouvrent immédiatement Monsieur, dès qu’il retire
un habit. Surimpressions, fondus
enchaînés: tout est tenté.
Est-ce parce que le cinéma était peu
considéré –ni art ni industrie– qu’il
laissait aux femmes une large
Que voit-on lorsqu’on regarde leurs
films? Principalement qu’elles n’avaient
peur de rien. Avortement, racisme,
égalité sexuelle, préjugés de genre,
ou même mère porteuse!
Aucun sujet ne les arrête.
pour persuader Léon Gaumont de
lui laisser prendre une caméra. Elle
le convainc de développer un
cinéma narratif par des arguments
mercantiles. Car son patron ne s’intéressait qu’aux choses sérieuses,
les actualités – c’est elle qui organise la construction des premiers
studios aux Buttes Chaumont. Elle
se fait cependant renvoyer par son
directeur lorsqu’il apprend qu’elle
va se marier à un cameraman de la
maison, Monsieur Blacher. Léon
Gaumont paye au couple un aller
simple pour New York, où elle fonde
sa petite entreprise de cinéma.
Musidora, pourtant héroïne populaire des Vampires de Louis
Feuillade, est rejetée par le cinéma
commercial, quand elle passe à la
réalisation. L’avant-garde est alors
plus accueillante et les surréalistes
l’adoubent. Elle termine sa carrière
ouvreuse à la Cinémathèque d’Henri
Langlois. Autre destin: Miss Wallace
Reed, d’abord une vedette des années 1910 sous le nom de Dorothée
Davenport. Quand son mari, Wallace
Reed, star masculine, déchoit à la
suite d’une blessure soignée à l’héroïne, elle décide, pour sauver sa mémoire, de devenir réalisatrice, sous
le nom de Wallace Reed. Du coup, on
oublia les deux noms, malgré ses
films somptueux, nous dit-on. Encore un oubli? Qui se souvient que
c’est dans un film de Mabel Normand que Charlot fit sa première apparition au cinéma ? Est-ce étonnant? La cinéaste n’eut aucune peine
à capturer sa violence burlesque.
ANNE DIATKINE
LES PIONNIÈRES DU CINÉMA
coffret DVD (Lobster Film) et
rétrospective à la Fondation
Jérôme Seydoux-Pathé (75013),
jusqu’au 25 septembre.
34 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
JEU VIDÉO MINI METRO sur Nintendo Switch, 8,49€
C’est un formidable exercice maso-zen:
repenser le réseau de métro parisien afin
d’en maximiser l’efficacité et empêcher
la grogne des usagers en étant soit même
piégé sous terre en route vers le boulot.
Tracer des lignes pour connecter les
points qui apparaissent, les déconstruire
afin de garantir la rapidité des trajets,
créer des hubs pour fluidifier les rapports sociaux… Le jeu de Dinosaur Polo
Club est un classique du jeu PC. Le voilà
disponible sur la portable de Nintendo.
A nous Paris, Londres, Berlin et Osaka.
PHOTO DINOSAUR POLO CLUB
Photo/ Le festival de
Vevey met l’effet au lac
Cette année, la Biennale d’arts
visuels investit le Léman et ses
abords, mais aussi des lieux
clos avec des installations
géantes, burlesques et punk.
les plus folles, il faut tout de même respecter
quelques règles de sécurité basiques. Les
vents lémaniques – et notamment la vaudaire– sont traîtres, ils peuvent soulever les
bateaux et flanquer par terre les plus belles
installations.
Ainsi les rues, façades et places veveysannes
ertains mettent le feu aux pou- se parent d’images. Cependant, l’étonnement
dres, d’autres le feu au lac. Cra- vient cette année des espaces clos : anciens
mer l’eau n’est pourtant pas appartements du chef de gare, caves, palace
chose facile. Mais rien n’arrête historique les Trois Couronnes, vieilles boutila pimpante ville de Vevey pour sa Biennale ques désaffectées. Et naturellement, le festides arts visuels: l’indolente cité de la Riviera val gagne en intériorité, en maturité.
suisse embrase cette année le rivage du Léman Comment ne pas être impressionné par la viet enfile ses photographies géantes comme un site de l’ancienne prison où Angélique Stehli
habit de lumière. L’artiste Philippe Durand a expose ses photos de cellules peintes en rose?
ainsi fait brûler pour son œuvre Feu (au lac) Sur les recommandations de la psychologue
des genêts dans un poêle, puis a photographié suisse Daniela Spath, certaines prisons suisce brasier pour orner de grands panses adoptent ce coloris car il diminueneaux lenticulaires fixés dans
rait l’agressivité des détenus. La
l’eau : en passant devant, le
photographe a documenté le
SUISSE
spectateur voit le feu s’aniphénomène dans «Pink
Lac Léman
JURA
mer comme un gif. Stefano
Cells», une série dépouillée
Vevey
Stoll, directeur du festival,
qui orne le vieux pénitenGenève
a bien réussi son coup :
cier.
AIN
mettre littéralement le feu
Et comment ne pas être
HAUTESAVOIE
au lac comme on mettrait
ému par la terrible histoire
le feu à une piste de danse.
d’Ewa et Piotr contée par
Annecy
Pour la 6e édition du festiLorenzo Castore? Le photoval Images de Vevey, il dégraphe italien a suivi Ewa,
ploie son approche origiune extravagante vieille dame
10 km
nale, iconoclaste et pleine
de Cracovie, pour découvrir
d’humour de la photograqu’elle vivait avec son frère Piotr dans
phie. «L’ambition est de trouver une nouvelle la misère et l’alcoolisme, après avoir connu
manière de montrer la photo. On veut une une existence faste. Sur les papiers peints de
image narrative, porteuse d’une vision subjec- l’appartement cossu d’une ancienne droguetive et d’expériences. Ce qui m’intéresse c’est in- rie, les photos de l’enfance heureuse de la franover et prendre des risques. J’assume la part terie jouxtent celles de leur déchéance. Cette
d’aléas.»
histoire poignante magnifiée par l’œil expressionniste de Lorenzo Castore fait affleurer un
Vaudou. A Vevey, festival gratuit, vous ne sentiment de malaise, malaise que l’on reverrez pas de rétrospective, ni d’hommages trouve en visitant l’incroyable Narrow House
à des artistes morts, mais des surprises à cha- d’Erwin Wurm. L’artiste autrichien a reproque coin de rue et des projets gonflés, comme duit en gigantesque la maison de ses parents
une baleine volante de Daido Moriyama (sur qu’il a étroitisée avec ses meubles et ses obbâche de 200 m2), un policier qui fait le pitre jets: on y entre à la queue leu leu, envahi par
devant l’objectif d’Arnold Odermatt (sur bâ- une sensation de claustrophobie.
che de 500 m2) ou une fresque de 2000 m2 de Mais si on aime le danger, la panique, les
l’artiste Saype peinte sur l’herbe avec un pro- meurtres, l’humour noir, le vaudou, le
cédé biodégradable. Dans les jardins du rivage, les enfants se ruent sur des photos gonflables en forme de gravures rupestres que
Philippe Durand a prises dans la Vallée des
merveilles du Mercantour. «Je suis contre les
œuvres autoritaires et pour la dimension du
jeu dans l’art au sens de Joseph Beuys», dit
l’artiste en exposant aussi sur bâche un
immense graffiti de Mickey Mouse gravé dans
la pierre, telle une ruine de la société du
spectacle.
Certes, on aurait aimé voir les flammes du lac
encore plus grandes, mais Stefano Stoll nous
assure que si le festival est ouvert à toutes les
excentricités – le thème 2018 est d’ailleurs
l’extravagance–, s’il privilégie les installations
C
Des surprises à chaque
coin de rue et des projets
gonflés, comme une
baleine volante de Daido
Moriyama, un policier
qui fait le pitre devant
l’objectif d’Arnold
Odermatt ou une fresque
peinte sur l’herbe.
rock’n’roll et le cirque, il faut aller profond
dans les sous-sols de Vevey. Et apprécier les
œuvres les plus burlesques et les moins attendues du festival. Dans la cave de l’ancienne
droguerie, le metteur en scène (et acteur)
Martin Zimmermann et son beau-frère
Augustin Rebetez ont aménagé des catacombes, soit un écrin cracra pour Mister Skeleton, un personnage inspiré de la Skeleton
Dance de Disney (1929). Dans un bric-à-brac
aux odeurs de vinasse, façon maison hantée,
les deux artistes suisses montrent des petits
films noir et blanc en stop motion, où Mister
Skeleton –Zimmermann filmé par Rebetez–
venge les gentils et se pinte au champagne.
Cette exquise et burlesque collaboration familiale dévoile une veine suisse punk et undergound. «Il faut sortir de l’image de la
Suisse avec les vaches, les montres et les couteaux. On fume encore dans les bistrots dans
certains cantons, les Suisses sont des paysans
qui ont inventé les banques et fait des trous
dans les montagnes sans avoir jamais eu de
rois. Donc, ils sont aussi un peu punk», dit joliment Martin Zimmermann. Et d’ajouter: «Les
clowns, c’est les derniers punks.» Leur installation est l’une des plus détonantes du parcours.
Collage de Patchi Santiago d’après une photo
Gloussements. Non loin, le Brésilien Marcos Chaves est aussi un punk tragicomique
lorsqu’il se photographie en gros plan riant
aux éclats et découvrant ses plombages. Son
installation, où l’on écoute des poilades dans
un casque entouré de son visage MDR, provoque des gloussements nerveux. «Sugar Loafer», sa deuxième série exposée à Vevey, est
aussi irrévérencieuse. Tous les matins, en allant nager, Marcos Chaves le flâneur a photographié le mont du Pain de Sucre à Rio de Janeiro avec des drôles de trucs au premier plan
(douche, noix de coco, chaises pliantes, voiture…). Une façon de reléguer la star touristique carioca au second plan.
Dernier arrêt dans un jardin avec une vraie
star cette fois et son troublant miroir. L’artiste
espagnol Pachi est si fondu de Claudia Schiffer qu’il se déguise en elle et reproduit les clichés de la mannequin allemande. A 8 ans,
lorsqu’il a vu Claudia danser avec Mickey
Mouse dans une publicité pour Fanta , il a eu
une révélation. «C’est un projet sérieux et ironique sur la pop culture, la mode, l’identité et
la solitude. Claudia est au courant, aime le
projet et me suit sur Instagram.» Le plus
troublant, c’est que Pachi reste lui-même en
se travestissant. Pourtant, entre l’artiste
caméléon et sa muse, parfois, on n’y voit que
du feu. C’est bien ce que l’on disait, à Vevey,
le lac et ses environs ont pris feu.
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale à Vevey
FESTIVAL IMAGES à Vevey (Suisse).
Jusqu’au 30 septembre. Rens. : Images.ch
Sugar Loafer de Marcos Chaves. MARCOS CHAVES
Pink Cells d’Angélique Stehli. PHOTO ANGÉLIQUE
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 35
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
MULTIPLE ART DAYS à la Monnaie de Paris (75006) jusqu’au 16 septembre.
À VOIR
Un tirage de John Giorno à 750 euros (photo), un service
de table dessiné par Vera Molnár à 850 euros ou un tee-shirt
signé Olivier Millagou avec la ravissante inscription
«I’M A VAGINATARIAN» ? Les Multiple Art Days (ou salon
M.A.D) spécialisés dans les œuvres multipliées offre
l’embarras du choix à prix (relativement) doux. Pour
sa 4e édition, ce joyeux rendez-vous à l’initiative de Sylvie
Boulanger et Michael Woolworth a dû quitter la Maison
Rouge et élire refuge à la Monnaie de Paris jusqu’au
dimanche 16 septembre. On y trouve tirages, multiples,
livres, disques, films, soit environ 4 000 œuvres de 10 à
10 000 euros et 120 éditeurs indépendants pour
1 200 artistes. Cette année le pays invité est la Norvège.
PHOTO JOHN GIORNO
Ciné/ Pietrangeli, là où ça fait mâle
A la faveur de plusieurs
événements –ressorties
en salle, DVD– l’œuvre
du cinéaste italien est à
redécouvrir pour sa
dénonciation virulente
d’une société machiste.
C
d’Herb Ritts. PACHI SANTIAGO
ommençons par la fin.
Antonio Pietrangeli
est mort accidentellement noyé durant
l’été 1968, à l’âge de 49 ans, sur le
tournage du film qui, par la force des
choses, restera son dernier, Quand,
comment et avec qui ? Un dénouement inopiné, abrégeant une carrière
relativement courte, puisqu’étalée
sur une quinzaine d’années, qu’on
(re)découvre en cette rentrée à la faveur d’une actualité plurielle: reprise
nationale de quelques incunables au
détail, dont le Célibataire en ce moment, minirétrospective fin septembre dans les cinémas 21 à Paris et sortie d’un coffret DVD, fin octobre.
Un demi-siècle plus tard, revoici donc
exhumé un artisan injustement passé
à la trappe, déjà ballotté en son temps
dans ce fort courant de la comédie
Le Célibataire (1956) d’Antonio Pietrangeli. PHOTO LES FILMS DU CAMÉLIA
dite à l’italienne qui fit florès dans les
années 50-60 et que ledit Pietrangeli
n’alimentera qu’à la marge et sur un
mode passablement biaisé. Car, s’il
importe aujourd’hui d’accorder une
quelconque considération à celui qui
collabora également à l’écriture de
scénarios pour Rosselini, Lattuada et
Visconti, c’est par exemple sous
l’angle d’un engagement résolument
féministe qui, dans le contexte latin
de l’époque, n’était pas monnaie courante.
Comédie de mœurs, si le Célibataire
(1956) peut ainsi sembler, de prime
abord, se conformer au cahier des
charges farcesque, amplifié par
l’omni présence devant la caméra
d’Alberto Sordi, c’est pour mieux
épouser la cause de toutes celles que
le héros(?) bafoue à grand renfort de
muflerie, pingrerie, lâcheté et même
de bêtise crasse. Latin lover engoncé
dans une médiocrité virant au pathétique, ce Célibataire, faussement endurci, en prend ainsi pour son grade,
à mesure que le réalisateur autopromu casque bleu de la romance faisandée, tire vers le haut ces proies,
tantôt crédules, tantôt combatives,
qui vont caractériser l’essentiel de sa
filmographie. De l’infortunée Celestina (Irène Galter), provinciale naïve
montée à la capitale, qui s’éprend
d’un homme marié dans Du soleil
dans les yeux (1953, son premier film),
aux rêves de starlette fracassés
d’Adriana (Stéfania Sandrelli) dans un
Je la connaissais bien (1965) poussant
la gravité sous-jacente du propos aux
confins de la tragédie, ce sont bien les
tares d’une société machiste que Pietrangeli stigmatise avec une virulence
opiniâtre à laquelle il sera (trop?) aisé
de conférer une résonance actuelle.
GILLES RENAULT
LE CÉLIBATAIRE d’ANTONIO
PIETRANGELI (1 h 30)
création
Alexandra Badea
19 septembre – 14 octobre
création
Léonora Miano – Satoshi Miyagi
COURTESY GALL. NARA ROESLER
20 septembre – 20 octobre
2018
Wajdi Mouawad
Anaïs Allais
8 – 30 novembre
b
9 novembre – 1er décembre
reprise
Wajdi Mouawad
5 – 30 décembre
musique originale de Tous des oiseaux
17 décembre
jeune public
à partir de 8 ans
Pauline Bureau
places 10 à 30 ¤ – 8 à 13 ¤ avec la carte Colline
www.colline.fr • 15, rue Malte-Brun, Paris 20e
STEHLI COURTESY ECAL
11 — 23 décembre
36 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Festival/ Toronto, courant éclectique
Steve McQueen s’attaque
au film de braquage,
Xavier Dolan à la tradicomédie
américaine et Claire Denis
au space opera…
Attendus au festival canadien,
les trois cinéastes ont surpris
par l’exploration de registres
loin de leurs habitudes.
ces de The Social Network ou même Harry
Potter. La part autobiographique du Québécois y persiste à travers l’histoire d’un enfant
acteur (comme lui) écrivant des lettres à son
idole (comme lui à Leonardo DiCaprio). Dolan
voudrait commenter la difficulté d’être un acteur gay à Hollywood, mais l’ambition d’un Citizen Kane queer est vite rabotée par des personnages à l’état d’esquisse (par l’écriture et
les coupes), avec tout de même de beaux
atours. Cette réhabilitation du mode faussement mineur (Donovan est un acteur de séries
à la Charmed) se heurte à l’absence de mystère
de son sujet –Donovan, incarné par Kit Harington, façon Jon Snow des tabloïds, donc
ado attardé et déjà vu.
L
e festivalier aguerri aux embûches
logistiques de Venise et Cannes
–villes trop petites et vite congestionnées par l’événement qu’elles
accueillent, forteresses imprenables pour la
plèbe non-badgée– sait qu’il va se détendre
en arrivant à Toronto. Le spectateur devant
naviguer entre les 340 longs et courts métrages au programme est vite apaisé par l’organisation du festival, à la fois impeccable, fluide
et bon enfant, symbolisée par un bataillon de
bénévoles en tee-shirt orange toujours
prompts à aider le public («Les gens, dans cette
ville, sont si gentils qu’on se sent honteux à
Montréal», nous révélait une productrice québécoise). Cinéastes et studios américains représentés, en préchauffage de la course aux
oscars, peuvent aussi relâcher la pression face
à l’absence de compétition imposante à l’européenne. Dans ce contexte, trois auteurs semblaient, sur le papier, faire une pause loin des
regards inquisiteurs et auteuristes de Cannes
ou Venise, où ils étaient attendus avec leur
dernière œuvre.
Organique. Claire Denis, elle, préservait
Ma vie avec John F. Donovan de Xavier Dolan. PHOTO TIFF
Fracture. D’abord, Steve McQueen surprenait avec les Veuves, vrai film de casse où l’ancien plasticien délaisse la pompe et le sérieux
de ses précédents films (Hunger, Shame, 12
Years a Slave) pour adapter une série britannique des années 80, où des conjointes de gangsters doivent remplacer leurs maris décédés sur
un cambriolage. La réussite ici tient aussi bien
au plaisir pleinement assumé du genre (le plan
des braqueuses va-t-il fonctionner?) que dans
ce que McQueen apporte en contrebande et
contrepoint: la sensation palpable que les Veuves se passe dans le monde réel, à des annéeslumière de, au hasard, Ocean’s 8 et sa soirée
glam haute couture. Avec l’aide de la coscénariste Gillian Flynn (Gone Girl), McQueen inscrit ses personnages dans un Chicago aux multiples lignes de fracture (homme / femme,
Blanc/Noir, riche/pauvre), sur fond d’élections municipales et de rivalité entre deux candidats aussi corrompus l’un que l’autre. Dès le
plan inaugural qui dévoile au lit Liam Neeson
et Viola Davis (impressionnante, droite dans
ses bottes et dans la douleur, comme si Nina
Simone était passée chef de gang), et qui précède une déconstruction impitoyable de leur
mariage interracial, le film rappelle constamment, et à bon escient, la pression sociale,
comme du Michael Mann où la solidarité et la
symbiose entre voleuses n’oublieraient pas la
lutte des classes. Le casting est impeccable,
des rôles principaux (Michelle Rodriguez et sa
High Life de Claire Denis. PHOTO TIFF
vie de maman pas faste mais toujours furious,
Elizabeth Debicki en femme-trophée apprenant l’indépendance) aux secondaires (en particulier, Daniel Kaluuya, victime traquée dans
Get Out, reconverti en petite frappe ultra-violente). On avoue préférer cette nouvelle veine
de McQueen, où on le sent à l’aise. Bientôt un
film de super-héros?
Esquisse. Devant l’impatience inquiète des
fans face au retard de son Ma Vie avec John F.
Donovan, un Xavier Dolan à la coule voulait
dédramatiser en le dévoilant à Toronto, non
sans déminer le terrain au préalable: «Ce n’est
pas un film pour Venise ni pour Cannes dans
le fond […]. C’est un film qui rend hommage à
tous les divertissements pour la famille des an-
nées 90 et demeure profondément traditionnel
dans sa mise en scène. Il se veut accessible et n’a
pas la sophistication nécessaire pour de grands
festivals de catégorie A», déclarait-il au Journal de Québec (sympa pour Toronto). Dolan
sotto voce pour un film se voulant initialement opératique: sa première réalisation en
anglais, tourné en 2016 et 2017 entre Montréal,
Prague et Londres, avec un gros casting (Natalie Portman, Susan Sarandon et Kathy Bates,
entre autres). Depuis, la rumeur voulait que
le jeune prodige se soit perdu dans le montage
de départ, d’abord de quatre heures, au point
d’en retirer toute une partie avec Jessica Chastain. Au final, ce n’est ni la catastrophe redoutée ni un film malade, mais son film le plus
classique, donc le plus américain, sur les tra-
son intensité dans un genre qui avait tout l’air
d’une récréation pour elle : le space opera.
Heureusement, son High Life est au film de
SF ce que son Trouble Every Day était au film
de vampires – une relecture passionnante,
extrême, à l’os, où la cinéaste subvertit le
genre tout en préservant l’essence. Pour citer
son avant-dernier film, avec qui il partage les
mêmes éclats de violence, la même antipathie punk, c’est un «les Salauds dans l’espace», où un équipage de prisonniers est envoyé dans un vaisseau aux abords d’un trou
noir pour soi-disant en exploiter l’énergie.
Cette nouvelle frontière prend vite une tournure plus dépressive, psycho-sexuelle: toutes
et tous sont là pour être les cobayes du médecin à bord (Juliette Binoche, transfigurée en
sorcière des éprouvettes) pour des expériences sur la reproduction.
Si Denis cite volontiers Tarkovski (Solaris)
pour la SF métaphysique, High Life est aussi
Alien, mais sans son prédateur xénomorphe,
un cauchemar tout aussi organique, fait de
fluides (sperme et lait maternel y coulent à
gogo), d’ellipses et de scènes mémorables
(Binoche dans une chambre, façon sous-sol
de club échangiste, et dite de masturbation,
envisagée et filmée comme un rituel). La
cinéaste y cultive de manière sublime son obsession des corps et des marginaux – tous
deux désirés et repoussés– en s’arrachant totalement de la pesanteur terrestre, avec la
même classe désespérée (signalée par la partition feutrée et hantée de l’habituel Stuart
Staples). Oui, dans l’espace, personne ne vous
entend crier, intérieurement et littéralement,
parce que la condition humaine y est réduite
à sa plus simple expression: solitaire, minuscule, prête à exploser (l’esprit, comme le
corps) et sans réveil de la Force. Comme repère et centre du film, il y a Robert Pattinson,
de plus en plus fascinant de film en film dans
sa recherche de radicalité, et qui préserve le
dernier quantum d’humanité à bord en père/
gardien d’une petite fille. Le voilà qui regarde
béat dans le trou noir, qui se révèle, au final
et au sens littéral, «le soleil noir de la Mélancolie» cher à Nerval. Et nous avec lui.
LÉO SOESANTO
Envoyé spécial à Toronto
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 37
p. 40 : Cinq sur cinq / Les New Beatles
p. 41 : On y croit / Jeanne Added
p. 42 : Casque t’écoutes ? / Kiki Picasso
BRUNO CHAROY
Miossec, rescapé
mais pas rassasié
38 u
Recueilli par
PATRICE BARDOT
Photo BRUNO CHAROY
I
l y a ceux, nombreux, qui en
arrêtant de boire observent,
inquiets, leur inspiration s’assécher à son tour. Puis il y a
Christophe Miossec, sobre depuis 2010, lorsque les médecins découvrent qu’il est atteint d’ataxie,
une maladie neuromusculaire qui
modifie l’équilibre, la coordination
des membres. Verdict : plus une
seule goutte ou c’est la paralysie.
Mais sa verve créatrice n’est jamais
restée en rade. Le rythme continue
d’être soutenu : un album quasiment tous les deux ans, suivi d’incessantes tournées. Avec le sentiment que Miossec n’a jamais cessé
de se remettre en question. Comme
encore aujourd’hui. A contrario de
Mammifères (2016) et ses orchestrations luxuriantes, la livraison 2018,
le secouant les Rescapés, excelle
dans une furia minimaliste postpunk traversée par instants par un
surprenant groove radieux, quasi
électronique. Car désormais le Brestois n’a plus qu’un seul objectif qu’il
chante d’ailleurs dans On meurt :
«Arriver à faire danser des salles entières.» Très loin de ses débuts,
en 1995 avec la déflagration Boire,
où ce qui le motivait était plutôt de
«plomber des salles entières» comme
le chanteur de 54 ans nous le raconte en riant.
Qui sont ces rescapés qui ont
donné le titre de votre album ?
Dans ma tête ce sont des proches,
moi-même, des trajectoires un peu
compliquées qui peuvent se casser
facilement. Passé la cinquantaine,
on a un petit cimetière derrière soi.
Dans la chanson d’ouverture,
vous dites «Nous sommes de
ceux qui ne sont pas passés de
loin à côté…». Est-ce que ce
«nous» signifie «je» ?
Ça dépend des jours (rires). J’avais
vraiment la volonté de dire «nous».
L’idée de cette chanson m’est venue
après une discussion avec un copain de l’Ifremer. Il effectue des recherches sur le réchauffement climatique en étudiant les coquilles
Saint-Jacques et il m’a avoué que,
même si on fait tous les efforts possibles, il est trop tard pour agir sur
le climat. Cette chanson était donc
une façon d’entendre ce qu’il
m’avait dit. Plus ça va, et plus la
chanson utilitaire m’intéresse.
Au fil de vos albums, l’emploi du
«je» a évolué vers des «on»,
«nous», «tu»… On devient pudique en vieillissant ?
Oui, je me désengage. Si le chanteur
de 54 ans balançait les mêmes choses qu’à 30 ans, je ne sais pas si ça
serait audible. C’est compliqué
«chanteur»: on a toujours l’impression que ce que l’on dit sort de notre
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
MIOSSEC
«J’ai longtemps
ressenti
le syndrome
de l’imposteur»
Sur «les Rescapés», son secouant nouvel album,
le chanteur breton se remet une fois encore
en question en s’essayant au groove.
A 54 ans, revenu de l’alcool, toujours méfiant
de l’entre-soi parisien, il dit avoir enfin trouvé
une forme de sérénité artistique.
for intérieur alors que cela peut très
bien être de l’empathie pour
d’autres choses.
Cet album est traversé par un
groove presque joyeux, quasi
électronique, ça surprend de votre part…
C’est une réaction par rapport à
mon précédent album, Mammifères. C’est spécial parce que je préfère le disque live que l’on a sorti
juste après plutôt que la version stu-
dio: la boîte à rythmes devait donner un petit côté Suicide pour contrebalancer l’accordéon, mais on n’y
a pas réussi. Cette pulsation vient
donc vraiment des tournées. J’imagine toujours comment vont rendre
les chansons sur scène et, par rapport à ce que l’on vit aujourd’hui, je
ne me vois plus du tout plomber les
gens en concert.
Musicalement, on a l’impression
que vous avez voulu aller à
l’essentiel en limitant les orchestrations.
Je possède tous les instruments qui
sont joués. C’est une manière
d’avoir une grosse contrainte. Beaucoup de guitares sonnent comme
des guitares synthés. C’était beaucoup de gamberge pour arriver à
l’esprit after punk avec dans le viseur un album comme 154 de Wire
ou ceux en solo de leur leader, Colin
Newman. Je n’assume pas certains
de mes disques pour des questions
de son, de production. Pour celui-ci,
je voulais vraiment avoir les cartes
en mains, être en accord du début
à la fin dans le processus. Je n’avais
pas envie de me dévoyer comme j’ai
pu le faire tant de fois par le passé.
Chez Pias, mon label précédent,
j’avais une responsabilité parce que
j’étais un gros chez les petits. Là
chez Columbia, je suis un minus.
On ne me demande plus de faire un
hit pour sauver des emplois, genre :
mais qu’est-ce que l’on va devenir si
tu te plantes ? C’était vraiment
angoissant.
Est-ce que l’on peut dire que c’est
l’album de quelqu’un qui est
bien dans sa peau ?
Ouch ! (rires). Euh mieux dans ma
peau qu’à certaines périodes, oui ce
n’est pas compliqué. Mais c’est lié,
encore une fois, à tous ces concerts
depuis quatre ans. Avec la tournée
Mammifères, je suis revenu aux
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 39
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Christophe
Miossec,
fin août
à Paris.
sources. On a tourné dans des petits
endroits, pas répertoriés dans le circuit habituel, où tu n’as pas de loges, pas de scène. J’ai eu l’impression de pratiquer un sport de
combat. C’est une manière de voir
si dans des lieux comme ça, tu
mérites ton petit statut d’artiste.
Est-ce que tu es digne de gagner
ta croûte avec ce métier? Tu as tout
à perdre. C’est ce que j’aime vraiment bien.
Vous avez toujours aimé la scène
ou c’est venu au fur et à mesure?
Pour moi, la scène au début, ça voulait dire vomir (rires). La sérénité
qui se dégage de ce disque, c’est
peut-être la sérénité de l’artisan qui
se sent un peu plus confiant dans ce
qu’il fabrique. Je sors de répétition,
je suis impatient de remonter sur
scène, ce rendez-vous de 20 h 30,
c’est devenu quelque chose d’indispensable. Il faut que je puisse me vider, tout lâcher, pousser une sorte
«Je sors de
répétition, je suis
impatient de
remonter sur scène,
c’est devenu
quelque chose
d’indispensable.
Il faut que je
puisse me vider,
tout lâcher,
pousser une sorte
de cri primal.
Etre payé pour ça,
c’est bon
pour l’équilibre.»
de cri primal. Etre payé pour ça,
c’est bon pour l’équilibre.
Vous sortez un album tous les
deux ans. L’angoisse de la page
blanche, c’est quelque chose
d’inconnu ?
Je n’ai pas de rythme de travail.
C’est l’envie et le plaisir qui me dirigent. Mais produire onze textes tous
les deux ans, ce n’est pas énorme
non plus. C’est plus pour la musique
que je traîne la patte. C’est laborieux, mais plus ça va et plus j’aime
ça. Maintenant, je me fais des séances où je reste pendant dix jours
tout seul dans ma maison avec les
éléments comme seuls compagnons et j’attends que ça sorte.
Avez-vous parfois le sentiment
que votre maladie a été paradoxalement une bénédiction ?
Oui, avec l’âge on essaie de bien regarder la merde et de voir ce qu’elle
peut nous apporter de positif. Mais
s’il n’y avait pas eu la boisson, je
n’aurais jamais eu le désir profond
de monter sur scène, car ça désinhibe complètement. Je ne tenais
pas l’alcool du tout, j’étais bourré
hyper vite, je n’étais pas dans le club
de ceux qui encaissent et qui sont
en irrigation permanente. En fait,
les médecins se sont rendu compte
que je fais partie des personnes qui
n’auraient jamais dû boire une seule
goutte en raison de cette maladie.
C’est une chance d’avoir pu diviser
sa vie en deux : avant et après
l’alcool, même si j’ai commencé à
boire tard. Il n’empêche que j’aime
toujours aussi peu les buveurs d’eau
et, en tournée, il y a toujours autant
de boisson dans les loges. Ça ne
me gêne pas de voir les autres picoler, au contraire je pousse à la
consommation parce que j’aime
bien entendre les conneries des
gens bourrés (rires).
Vous avez déclaré qu’apprendre
à être heureux vous avait pris un
temps fou. Qu’est-ce qui vous
rendait si malheureux ?
En quelle année j’ai pu dire ça? (rires) Je pense que je parlais du
métier. Oui ça m’a pris un temps
dingue d’éprouver une vraie illumination sur scène. Je ressentais le
syndrome de l’imposteur, que je
trimballe encore toujours un peu
d’ailleurs. J’ai lu pas mal de trucs làdessus, il paraît que c’est à vie. Et
puis, je ne trouvais pas mes disques
si bien que ça.
Est-ce que c’est écrire pour
Johnny Hallyday qui vous a
rendu «respectable» ?
Oui. Dans mon village, ça a touché
les vieilles générations du bistrot
qui connaissaient Johnny. Je n’ai jamais fait VRP pour proposer ma
plume. Pour moi, c’était un milieu
parisien très fermé. C’est Jane Birkin qui a été la première à me le proposer, après il y a eu Juliette Gréco,
puis ça s’est fait de fil en aiguille.
C’est libératoire d’écrire pour les
autres. Ce que j’aime bien, c’est le
changement de vocabulaire, on doit
maîtriser un autre lexique. J’essaie
bêtement de me mettre dans la
peau de l’autre, de lui faire plaisir,
d’être cohérent. J’aime beaucoup
entendre ces chansons en concert.
J’éprouve un sentiment bizarre,
mais fabuleux : on sait que l’on est
la seule personne dans la salle à
ressentir cette chanson de cette
manière-là.
Vous vous intéressez à la nouvelle scène chanson française ?
Oui, c’est obligatoire. Ça fait un bien
fou. Par exemple, Tim Dup était en
première partie quand on a joué aux
Bouffes du Nord. Le timbre de voix
de Clara Luciani est fabuleux, les
textes d’Eddy de Pretto sont vachement bien. Lomepal aussi j’aime
beaucoup, il y a de ces tournures !
C’est comme du Delpech, ça te rentre dans le crâne, salaud ! (Rires.)
Est-ce que vos amis font le même
métier que vous ?
Les «amis-amis», non… (Il réfléchit.)
Bon, si, il y a en a quand même,
même si ce n’est pas quelque chose
que je cherche. J’habiterais Paris,
j’aurais davantage d’amis du métier.
Ce matin, par exemple, j’ai vu Alex
Beaupain. J’aime beaucoup ce mec.
Si j’étais ici, on se verrait beaucoup
plus. Mais je me suis toujours méfié
de ce truc parisien où on se tient
chaud et où on juge le pays. Parce
qu’au-delà du périph, ce n’est pas
pareil. D’habiter Brest, d’avoir résidé à Nice ou à Bruxelles, ça permet de posséder un point de vue
différent que celui du «milieu». Et
puis les dîners en ville, je ne supporte pas. Je reconnais que c’est un
vrai métier. Je connais des gens
sympas qui font ça pour cultiver
leur réseau, l’élargir sur la gauche,
sur la droite…
Aujourd’hui, il en est où votre
engagement de gauche ?
Je ne suis pas le seul à lever les yeux
au ciel quand on me pose cette
question, mais je peux toujours aller au turbin quand on me le demande. Comme ces dernières années à Notre-Dame-des-Landes. On
a réussi à faire échouer le projet,
c’est une victoire. Il y en a tellement
peu ces derniers temps. Au niveau
national, ce qui me fait peur, c’est
de constater que Hamon ou
Mélenchon ne se sont pas vraiment
emparés de l’immigration et de la
migration. Ils ont très peur. Mélenchon veut en parler maintenant,
mais c’est très flou. Moi, je reste
toujours dans la politique-fiction et
je me dis que si Aubry avait été à la
place de Hollande, cela aurait été
différent – «l’autre nigaud de
Hollande», comme l’a appelé
Mélenchon dernièrement. La
meilleure définition que j’avais lue
de lui c’était: «Hollande, le contentement de soi». Comme il aime bien
la chanson française, le maire de
Brest m’avait invité à déjeuner avec
lui, un jour où il était venu en ville
dédicacer son bouquin. J’ai refusé
pour que le mec ne se dise pas :
«Maintenant je ne suis plus président et tout le monde m’aime bien.»
Un peu comme le syndrome
Chirac…
Sarkozy avait dit en parlant de
Chirac : «Je n’ai jamais vu un gangster pareil !» (rires)
La France, c’est un pays de
droite ?
L’esprit de Pétain rôde toujours.
Vraiment. On peut admirer les
Etats-Unis avec Obama, mais pas de
ça chez nous d’une certaine façon.
Et pas de Benzema en équipe de
France non plus.
MIOSSEC
Les Rescapés (Columbia/Sony)
sortie le 28 septembre
40 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
PLAYLIST
TELEMAN
Between the Rain
La rencontre entre le rock progressif
de Supertramp et la pop à danser de
Hot Chip. Plus un petit côté
romantico-fluo à la Elton John.
Vraiment de drôles de zèbres ces
Londoniens. Grosse puissance
mélodique. Comme ici.
GAËTAN ROUSSEL
J’entends des voix
En solo, le leader de Louise Attaque
révèle ses pulsions électroniques. Au
point qu’on pourrait rebaptiser ce
titre «J’entends des beats». Malgré sa
trompeuse intro acoustique, cette
cavalcade est susceptible d’affoler
(raisonnablement) le dancefloor.
sur Instagram où il prend la pose
guitare en main avec Sean Lennon.
Les deux vrais-faux cousins travailleraient-ils déjà sur de futures
compositions? Ou bien s’agissait-il
de mettre un coup de projecteur sur
James dont les œuvres n’ont jamais
suscité grand intérêt ? Ses deux albums Me (2013) et The Blackberry
Train (2016) rabâchant une powerpop sans saveur. Drôle d’idée aussi
que de vouloir emprunter les traces
du paternel. Et pas que musicales.
C’est également un adepte de la méditation transcendantale. Tout
comme papa.
4 Julian Lennon
Sean Lennon, le fils de Yoko Ono et John Lennon, n’est pas le moins talentueux des enfants Beatles. PHOTO FRED KIHN
CINQ SUR CINQ
5 Dhani Harrison
Les Beatles Jr
Avec déjà deux morts,
difficile d’envisager
la reformation
des Fab Four.
Et si la descendance
s’y collait?
E
t si, plus de quarantecinq ans après leur séparation, les Beatles se
réunissaient sous la
forme de… leurs enfants ? La parution mi-août sur Internet d’un
selfie des fils Lennon et McCartney ensemble a ravivé l’idée
d’une future collaboration. Souci
de ces Beatles V.2 : cinq postulants pour quatre places. Cherchez l’erreur.
L’aîné de la bande. Né en 1963
du premier mariage de John avec
Cynthia Powell dont il se sépare
en 1968 après sa rencontre avec
Yoko. Pour l’anecdote, c’est pour
consoler le petit Julian que McCartney écrivit la ballade Hey Jude, à
l’origine appelée Hey Jule d’après le
surnom de l’enfant. Depuis, les relations entre lui et l’ensemble du
«Beatles posse» se sont largement
dégradées. Comme en témoigne un
message rageur en 2011 sur sa page
Facebook dans lequel Julian se plaignait d’être systématiquement
écarté des événements privés ou
publics liés aux Fab Four. Parano ou
réalité ? L’éternelle incompréhension régnant entre lui et son demifrère Sean rend difficilement envisageable la possibilité de les réunir
sur une même scène. Dans une
même pièce, ce serait déjà pas mal.
1 Sean Lennon
C’était pas gagné. Le fils unique de John et Yoko est arrivé à se
faire un (petit) prénom. Plus que
l’ombre paternelle, les femmes ne
sont jamais très éloignées de ses expériences musicales. Sa mère lui
met le pied à l’étrier en 1984 sur sa
compilation Every Man Has A
Woman où il chante It’s Alright.
Puis c’est sa copine d’alors, la Japonaise Yuka Honda (de Cibo Matto)
qui produit en 1998 son premier album, Into the Sun. Plus tard, il performe en duo avec sa compagne
Charlotte Kemp Muhl pour le projet
The Ghost Of A Saber Tooth Tiger.
L’an dernier, c’est encore Lana Del
Rey qui l’invite à chanter sur son
album Lust for Life. Parions que si
Stella McCartney se mettait à la gui-
tare, ces Beatles V.2 auraient donc
peut-être de bonnes chances de voir
le jour.
2 Zak Starkey
L’anomalie de la liste. Le fils
de Ringo Starr étant le seul rejeton
des Beatles à être plus doué que le
papa. A la batterie s’entend. Niveau
blagues, le père reste imbattable.
Exemple avec cette réponse à un
journaliste qui lui avait demandé
comment les Beatles avaient trouvé
l’Amérique : «On est allé au Groenland et on a tourné à gauche.»
Derrière ses fûts, Zak n’est pas du
tout du genre à plaisanter. Son style
percutant lui vaut d’avoir été recruté depuis 1994 par les Who.
Logique : c’est la légende Keith
Moon qui lui avait offert enfant sa
première batterie. Malgré un passage intermittent chez Oasis
entre 2004 et 2008, où Noel Gallagher lui propose même le job à plein
temps, ce cogneur invétéré est resté
fidèle à Pete Townshend et Roger
Daltrey. Un homme occupé, qui a
d’ailleurs déclaré ne pas être intéressé par cette réunion de famille.
Pour laisser la place à son frère cadet Jason, également batteur, mais
beaucoup plus oisif ?
3 James McCartney
En affirmant dans une interview à la BBC, en 2012, qu’une réunion Beatles 2.0 était possible, les
enfants en ayant déjà discuté entre
eux, le fils unique de Paulo a ouvert
la boîte à fantasmes. Relancée
mi-août par cette fameuse photo
Benjamin de la bande, George
Harrison a toujours semblé en retrait au sein des Beatles. Guitariste
pourtant doué, il a vécu dans l’ombre du duo Lennon-McCartney.
Tout au moins à leurs débuts, puisque c’est lui qui les a conduits sur
les chemins de l’Inde, de la spiritualité et de leur fameux gourou,
Maharishi Mahesh Yogi. Musicalement, il a quand même signé les
somptueux Here Comes The Sun,
Something et While My Guitar
Gently Weeps. Pas rien. Dahni a
démarré dans le métier en 2000,
à 22 ans, en terminant brillamment
l’album posthume de son père. On
l’a vu aussi participer aux groupes
Thenewno2 et Fistful of Mercy mais
sans jamais se mettre en avant.
Héritage de la discrétion paternelle? Ce n’est que l’an dernier qu’il
ose écrire son nom en grand sur la
pochette de son premier album
solo, In Parallel. Un disque intense
de pop expérimentale électronique
où l’influence de la musique indienne fait le lien avec George. Le
futur leader des Beatles 2.0 ?
PATRICE BARDOT
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
FANTÔME
Longwy
La famille de Josépha Mougenot est
issue de l’ex-capitale des forges. La
chanteuse-harpiste-pianiste lui offre
une étrange ode lunaire et dépouillée,
portée par une voix éthérée à la limite
de la rupture. Entre r’n’b moyenâgeux
et trip-hop acoustique sous champis.
u 41
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
FRANZ FERDINAND
Feel The Love Go
(WhateverWhatever remix)
Piqué de sonorités électroniques,
Franz Ferdinand offre en pâture Feel
The Love Go aux New-Yorkais de
WhateverWhatever, qui alourdissent
le tempo et lardent leur remix de
sonorités analogiques. Efficace.
WHISPERS BEIRUT
The Champion
Après les Norvégiens et leur cosmic
disco, voici les Suédois du label Studio
Barnhus sous benzodiazépines,
alanguis et tordus. La preuve avec le
duo Whispers Beirut et The Champion,
comptine électronique mélodieuse,
simplissime et totalement hypnotique.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
LA POCHETTE
«L’album raconte
l’histoire de cette photo»
Longtemps associé à la turbine, cette électro tonitruante de la
fin des années 2000, le Français Jérémy Cottereau, alias
Djedjotronic, publie un premier album revisitant avec brio
l’univers de Kraftwerk et le futurisme des pionniers techno.
Le titre «J’ai emprunté le titre de l’album, R.U.R, à une pièce
de théâtre écrite en 1920 par Karel Čapek, restée célèbre car c’est
dans cette histoire qu’apparaît pour la première fois le terme
“robot”. Dans la pièce, R.U.R, c’est l’usine qui fabrique les robots.
Des robots qui ont une apparence tellement humaine qu’il est
difficile de les distinguer des hommes. C’est ce que pourrait être
le personnage de l’image, une sorte d’humain augmenté, ou de
nouvelle sorte d’humain, qui arrive dans une ville post-apocalyptique. C’est mon interprétation, quelqu’un d’autre aurait pu laisser dériver son imagination dans une autre direction. La force
de cette image est d’inspirer d’innombrables interprétations à
partir de peu d’éléments.»
JULIEN MIGNOT
DJEDJOTRONIC
R.U.R (Boysnoize
Records)
Jeanne Added
en pleine lumière
Prise de fièvre électronique,
la chanteuse se libère sur
«Radiate», un deuxième album
chaleureux et sensuel.
Sensational, aujourd’hui Radiate), comme
une manière de se donner des coups de pied
au derrière pour se faire avancer, Jeanne Added a aussi choisi d’abriter son disque dans
une pochette qui ressemble à un double positif de celle de son premier opus. Le blanc éclaans de récentes interviews, tant et le regard franc ayant remplacé le noir
Jeanne Added raconte ne pas et blanc et le rideau de fumée s’échappant de
avoir ressenti de pression parti- sa bouche pour masquer son visage.
culière durant
De lumière, il semble être
l’enregistrement de ce
souvent question dans ce
deuxième album, pourtant à
disque plus chaleureux, senpeu près aussi attendu que
suel et libéré, par ailleurs tocelui de sa consœur Chris (extalement contaminé par une
tine and the Queens). Le sucsorte de fièvre électronique
cès inattendu (mais réjouis(Before the Sun, Song 1-2…)
sant) de Be Sensational aux
et une étonnante envie de
allures de tempête émotiondanser.
nelle avec lequel elle débuta
Produit avec le duo électrovéritablement sa carrière solipop Maestro (Frédéric Soutaire en 2015, l’a manifestelard et Mark Kerr, responsament libérée. Avant de se lan- JEANNE ADDED
bles d’un album fiévreux sur
cer seule, la chanteuse blonde Radiate (Naïve/Believe)
le label Tigersushi), en lieu et
platine de 37 ans formée au
place de Dan Levy, la moitié
conservatoire a participé à de nombreux enre- de The Dø, avec qui elle travailla à ses débuts,
gistrements de jazz comme interprète. Puis il Radiate est porté par plusieurs chansons fory eut ce disque âpre et coléreux, porté par le tes (voir tubes potentiels) telles Mutate ou
single A War Is Coming dans lequel Jeanne Remake, qui devraient lui assurer une place
Added donnait le sentiment d’être en guerre, à long terme dans le paysage de la nouvelle
avec le monde entier mais surtout avec elle- nouvelle scène française. Bien qu’elle se refuse
même, dont le succès la surprend encore.
pour l’heure à chanter dans notre langue.
Fidèle aux injonctions à l’impératif (hier Be
ALEXIS BERNIER
D
La photo «J’ai découvert cette photo dans un
livre de mon beau-père, le photographe de mode
et plasticien Jean-Noël L’Harmeroult. Il a pris ce
cliché au début des années 80 pour illustrer un
article du magazine Femme pratique présentant
les couturiers émergeant de l’époque. La robe
que porte le mannequin est signée Issey Miyake.
Le cliché a été pris dans la banlieue parisienne,
dans une des villes nouvelles de l’époque. On ne
sait pas vraiment si la construction des immeubles est achevée ou non. Ils poussent comme
d’étranges champignons dans un paysage désertique qui contraste avec cette soudaine densité
de construction. Le personnage au premier plan
est tout aussi fascinant : il apparaît là, comme
venu de nulle part ou sortant de son vaisseau
spatial. C’est une image réalisée sans trucage (il
n’y avait pas Photoshop à l’époque!) avec une dimension rétrofuturiste que l’on retrouve également dans mon disque.»
Le décor «J’ai le sentiment qu’on
retrouve dans cette image, qui
plante en quelque sorte le décor de
mon album et m’a inspiré tout au
long de sa réalisation, tous les thèmes que j’évoque dans ma musique:
l’aliénation moderne, le besoin
d’émancipation, la sublimation
d’une certaine différence comme
celle du personnage central qui est
à la fois sexy et potentiellement inhumain. D’une certaine manière,
mon album, qui évoque notamment
le rapport entre l’homme et la machine ou la condition des androïdes, raconte l’histoire de cette
photo.»
Recueilli par ALEXIS BERNIER
Vous aimerez aussi
PATTI SMITH
Dream of Life (1980)
MANSFIELD. TYA
Corpo Inferno (2015)
THE DØ
Shake Shook Shaken (2014)
Porté par le tube enflammé
People Have the Power,
l’album du retour en 1988
de la pythie
punk new-yorkaise dans
un style pop adulte mais
pas désagréable pour
autant.
Duo électro-lyricominimaliste au féminin
adepte d’une pop onirique,
étrange et pénétrante.
Dan Levy a encouragé et
produit le premier album
de Jeanne Added. Avec
Olivia Merilahti, il forme le
duo pop à succès The Dø
jusqu’à ce dernier album (à
ce jour) plus électronique
que les deux précédents.
42 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
LE LIVRE
Les années «Soul Train»
Des années 70, Bruce W. Talamon n’a
rien manqué. Photographe de plateau
réputé à Hollywood, il a plongé en parallèle dans la culture soul, R&B et funk
en pleine explosion. Une décennie à
shooter les artistes de la mythique
émission de télé Soul Train ainsi que
les stars comme Earth, Wind Fire, Marvin Gaye, Funkadelic, Aretha Franklin
ou James Brown, en totale décontraction dans leurs improbables costumes
de scène. Dix ans résumés dans un livre
de 376 pages qui plonge dans l’âge d’or
des pattes d’éph, pantalons moulants
et paillettes. Et surtout… du groove !
Kiki Picasso
Artiste
«J’aime bien la techno minimale,
mes voisins beaucoup moins»
Ses chansons fétiches
LEON THOMAS
Song for My Father (1969)
ALAN VEGA
Ghost Rider (1981)
MAI LAN
Gentiment je t’immole (2006)
KIKI PICASSO PAR KIKI PICASSO
S
ous le pseudonyme de Kiki Picasso, Christian
Chapiron a été un
des membres éminents du commando graphique Bazooka, ces
punks sans guitares qui ont promené leur regard moderne sur les
années 70 et 80. En solo, il s’est illustré en réalisant génériques
télé, pochettes de disques et couvertures de livres comme celle
des mémoires du professeur Choron, qui reparaissent.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté, adolescent,
avec votre propre argent ?
Woodstock, après avoir vu le film.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
MP3, en surfant sur la Toile
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
Plusieurs exemplaires d’Autopilote, l’album de ma fille Mai Lan,
en CD et en vinyle, pour en faire
cadeau.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Avant en free party, aujourd’hui
avec des amis, autour d’une grosse
sono dans une maison isolée.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
Dreaming About You par The
Blackbyrds
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou de silence?
J’ai toujours un fond sonore pour
dessiner. J’aime bien la techno
minimale, mes voisins beaucoup
moins. Du coup, je suis passé au
funk et à la soul.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
J’adore la K-pop, surtout pour son
univers visuel.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
La Chanson de Kiki…
Quelle pochette avez-vous
envie d’encadrer chez vous
comme une œuvre d’art ?
Elle y est déjà : Cheap Thrills de
Big Brother and the Holding
Company, dessinée par Crumb.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
Respect the Eye d’Anarchist Republic of BZZZ. Et juste après, le
4’33’’ de John Cage pour entendre
vivre ceux qui portent mon deuil.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
J’adore le live, surtout quand je
fais partie du spectacle, en Monsieur Loyal entraîné par le Cirque
Electrique Band ou en décorant
la scène avec des peintures pour
Anarchist Republic of BZZZ.
Savez-vous ce qu’est le drone
metal ?
Ça me plaît. Je suis toujours prêt
à écouter les nouveautés.
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem
ou n’y allez-vous jamais ?
Plutôt pour reprendre mes esprits
à la fin d’une dérive nocturne.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
La dernière de PNL, A l’ammoniaque. Comme c’est mon fils,
Kim Chapiron, qui a réalisé le
clip, je l’ai regardé en boucle et
elle n’était pas difficile à mémoriser : «Je t’aime / Ouais, ouais,
ouais, ouais, ouais / A la folie /
Ouais, ouais, ouais, ouais, ouais.»
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
Harvest de Neil Young, en souvenir de nos années de lycée.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Voodoo Tribe par Ben Sim. Assaisonné d’un petit pétard, il me fait
grimper aux rideaux.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Le titreTell Me If You Still Care
de SOS Band, découvert récemment. J’écoutais trop de musique
punk au moment de sa sortie.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Le Bonzo Dog Band. On était tous
fans, en 1975, lorsque j’ai rencontré mes copains de Bazooka aux
Beaux-Arts. J’ai appris plus tard
qu’ils étaient issus des écoles
d’art et avaient participé à des
émissions comiques sur la BBC
avec les futurs Monty Python.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Love Theme from “Spartacus” interprété par Yusef Lateef
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
Soul. R&B. Funk de Bruce W. Talamon
(éd. Taschen), 50 €.
L'AGENDA
15–21 septembre
PHILIPPE LÉVY
CASQUE T’ÉCOUTES ?
n Le rock psyché garage vanté au
réputé Levitation Festival France
n’est en rien synonyme de vieux LSD
moisi avalé sur fond de visuels tiedye. La preuve avec les trois têtes
d’affiche d’ouverture aussi inventives que bruyantes : l’inévitable The
Brian Jonestown Massacre (Anton
Newcombe va bien finir par habiter
Angers), le brillant The Soft Moon
et les fondus de J.C. Satàn (photo).
(Ce samedi au Quai, Angers.)
n «On n’est pas d’un pays, mais on
est d’une ville», chantait Bernard
Lavilliers le Stéphanois. L’affirmation est reprise mot pour mot par le
festival I’m From Rennes qui défriche inlassablement les nouveaux talents de la capitale bretonne. Et avec
originalité comme ce «tour de reine»
en vélo aux étapes musicales. Avec
The Horse With Wild Eyes, [Kataplismik]… (Ce dimanche à Rennes,
départ et arrivée square Guy-Houist.)
n Cette salle de Barbès fête ses
10 ans. L’occasion de souligner sa
volonté de promouvoir les nouveaux
talents multistyles. Dont certains,
comme ce soir la volcanique Aloïse
Sauvage et le rappeur Lonepsi, affirment déjà une grandissante réputation. Cela va sûrement être vite le
cas de la chanteuse-rappeuse Bakel
à l’univers particulier entre électronique, chanson et hip-hop. (Ce mercredi à Paris, Centre FGO-Barbara.)
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
u 43
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 46 : Estelle-Sarah Bulle / «La musique du créole»
Page 47 : Tiffany Tavernier / La naufragée des terminaux
Page 50 : John Burnside / «Comment ça s’écrit»
Recueilli par
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Image issue de la série «Silenzio», 2012 de François Fontaine. PHOTO FRANÇOIS FONTAINE. AGENCE VU
D
Images fantômes
des «Nuits d’Ava»
Rencontre avec
Thierry Froger
eux écrivains du
même âge, qui ne se
sont jamais rencontrés, publient des romans que relie un cousinage. Tous
deux mettent en scène une enquête
et des affaires louches, dans lesquelles est compromis le milieu du cinéma; ils extraient le charme pur de
décennies passées – le Festival de
Cannes et le Paris des années 60
pour Série noire de Bertrand Schefer
(lire page 45), une Fiat 600, Rome et
Hollywood des années 50 pour les
Nuits d’Ava de Thierry Froger. Quelques-unes des vedettes de Série
noire se retrouvent dans les Nuits
d’Ava comme si le roman se passait
dans la pièce d’à côté. Ces deux livres jouent de toutes les cordes de la
fiction et du montage. La disparition est leur fil directeur.
Le héros pataud de Thierry Froger
court en 1995 après une photographie qui, si elle n’a pas été détruite,
fera scandale: elle montre Ava Gardner dans la même position que la
femme de l’Origine du monde de
Courbet. Sans la tête, comme chez
Courbet. La star n’a été ni abusée, ni
droguée, c’est elle qui demande au
chef opérateur de l’espagnolade
qu’elle tourne alors à Rome de l’immortaliser sous cet angle. Nous
sommes en 1958, elle a divorcé de
Frank Sinatra l’année précédente.
Les désirs de cette femme fatale
étaient des ordres. Thierry Froger
l’imagine hurlant ses volontés une
nuit d’ivresse au chef opérateur
qu’elle surnomme «Peppino». C’est
le moyen qu’elle trouve pour compenser l’ennui qui l’envahit sur le
plateau, la journée. Puis Ava Gardner dégrise et avec son «habituelle
ignorance des transitions», exige de
«Peppino» qu’il lui rende les clichés.
A-t-il tout restitué? Si ce n’est pas le
cas, l’image scandaleuse est-elle
plus tard passée entre les mains de
Sinatra, de Hoover ou de Fidel Castro? Thierry Froger ouvre quantité
de dossiers et jongle entre eux avec
virtuosité et hu- Suite page 44
44 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
LIVRES/ À LA UNE
Images fantômes
des «Nuits d’Ava»
mour. Courbet, Titien, Sinatra et Lacan ne sont
pas loin de se rencontrer. Entretien.
Même si l’histoire s’impose
moins ici que dans votre premier roman, Sauve qui peut (la
révolution), elle est présente.
Etes-vous professeur d’histoire?
Non, professeur d’arts plastiques au
lycée et à la fac, à Nantes. Je suis né
en 1973, comme Libération. J’ai fait
les Beaux-Arts, et avant d’écrire
mon premier roman, je travaillais
comme plasticien, surtout avec la
photographie. Lorsque j’avais
10ans, j’ai hérité des appareils photo
de mon grand-père qui venait de
mourir. Le photographe de mon roman est son portrait déguisé. Mais
sans être historien, j’aime l’histoire,
et particulièrement la Révolution.
Connaissiez-vous bien la vie
d’Ava Gardner ?
Je l’aime bien, depuis longtemps, et
j’ai appris qu’elle était le modèle
d’Anita Ekberg dans la Dolce Vita,
la star hollywoodienne perdue à Cinecittà. Gardner avait un tempérament très colérique. Par ailleurs, je
me suis intéressé à la femme selon
moi représentée dans l’Origine du
monde de Courbet, Jeanne de Tourbey. Rien n’est sûr, mais je pense
qu’elle est le modèle, et à mon avis,
Courbet l’a peinte à partir d’une
photo: la photographie érotique débutait à ce moment-là. Ces deux
mondes se sont rencontrés en moi
et je les ai articulés. Je voulais éviter
de faire un montage alterné comme
dans Sauve qui peut (la révolution),
avec Godard d’un côté, de l’autre la
Révolution, alors j’ai utilisé comme
narrateur Jacques Pierre, le personnage de Sauve qui peut (la révolution), un mélancolique désabusé.
Ce n’est pas un gagneur et il apporte
au livre légèreté et humour.
D’où vous vient votre savoir sur
Ava Gardner ?
J’avais lu des biographies, assez
mauvaises dans l’ensemble. Elles
répètent les mêmes faits approximatifs. Ava Gardner a écrit ses mémoires mais elles ont été caviardées.
J’ai trouvé davantage d’informations en croisant plusieurs biograSuite de la page 43
«“L’Origine du
monde” n’était pas
connu du temps
d’Ava Gardner mais
il en existait une
reproduction.
Elle était amie avec
Man Ray, il a pu
lui montrer
le tableau.»
phies de Sinatra, et j’ai vu tous les
films dans lesquels elle joue. Beaucoup sont excellents et autobiographiques: la Comtesse aux pieds nus,
c’est elle. Un des textes les plus pertinents sur Ava Gardner est celui
d’Edgar Morin dans les Stars (1957).
Il remarque qu’elle incarne souvent
un objet impur métissé qu’Hollywood n’arrive pas à digérer : une
Espagnole, une Mexicaine, une
Noire même, tout en restant blanche à l’écran. Hollywood a essayé
d’en faire un objet, mais elle résistait. Ava Gardner était comparée à
un mec. Quelqu’un a dit aussi: «Elle
portait son sexe sur le visage.» Cette
phrase m’a ouvert des horizons.
En vous lisant, on se demande
souvent ce qui est vrai ou pas. Le
souhait d’Ava Gardner d’être
photographiée d’après l’Origine
du monde, vous l’inventez ?
Je me documente tellement que je
confonds ce qui est de moi, et ce
que j’ai lu. Je cite un article de Libération de 1995 dont j’ai trafiqué le titre, mais il y a bien eu un article
dans Libé en juin 1995, lorsque l’Origine du monde est entré au musée
d’Orsay. Il s’intitulait «L’outrage fait
à Courbet» et c’était le seul à se moquer de l’ébahissement général (1).
Il cite la Maja desnuda, le nu peint
sur commande par Goya, et le titre
du film dans lequel joue Ava Gardner en 1958. En lisant ce papier, j’ai
imaginé mon histoire. L’Origine du
monde n’était pas connu du temps
d’Ava Gardner mais il en existait
une reproduction dans un livre érotique des années 30. Puisqu’elle
était amie avec Man Ray, il a pu lui
montrer le tableau. J’ai besoin que
ce que j’invente soit crédible.
Avez-vous envisagé d’écrire une
exofiction (la vie romancée d’une
figure historique)?
Surtout pas, et pour signaler que le
roman n’est pas un biopic, nous
avons choisi cette couverture : ce
n’est pas une photo d’Ava Gardner,
même si à première vue, on croit la
reconnaître. Elle représente une
femme qui descend un escalier avec
majesté: c’est un tableau du peintre
allemand Gerhard Richter dont les
toiles sont souvent floues. Le rapport entre photographie et peinture
me passionne. Je m’intéresse aux
images fantômes, à leur disparition.
Etes-vous un lecteur et un spectateur de livres et de films contemporains ?
De romans contemporains, énormément, français et étrangers. Mais
mon écrivain préféré est Faulkner
(j’aime l’opacité). Et je regarde beaucoup de films. Vous connaissez cette
phrase de Godard? On dit qu’on relit
des classiques mais que l’on regarde
des vieux films. Or la Comtesse aux
pieds nus est une œuvre moins ancienne que l’Education sentimen-
Thierry Froger.
PHOTO ALEXANDRA
CATIERE
tale. Donc je vois beaucoup de classiques. Godard n’est pas mon
cinéaste préféré, je préfère Cassavetes, Antonioni ou Bergman.
Pouvez-vous expliquer votre
goût pour le rapprochement entre deux époques, qui est aussi à
l’œuvre dans ce roman ?
Un goût godardien du montage et
du rapprochement des réalités éloignées. Quand j’ai écrit le roman,
Jacques Pierre avait peu ou prou
l’âge que j’ai maintenant, 45 ans. Le
roman se passe en 1995 et Jacques
Pierre est né en 1952. Il est de la génération de mes parents.
Vous reprenez beaucoup vos manuscrits ?
Je suis souvent insatisfait de ce que
j’écris, donc oui. Je manque d’expérience puisque ce n’est que mon
deuxième roman. Mais mon écriture
a évolué: le premier roman comportait des vers, des scènes de théâtre,
de la poésie. Je voulais pour celui-ci
une langue appropriée au projet qui
permette au lecteur de passer d’une
époque à l’autre, de ses souvenirs à
sa propre rêverie, d’une enquête à
une quête dans le même paragraphe
voire dans la même phrase.
Les propos d’Ava Gardner,
comme «J’adore le flamenco,
Peppino», sont-ils vrais ? Et Lacan a-t-il montré l’Origine du
monde à Alain Cuny ?
Ava Gardner aimait vraiment le flamenco et Alain Cuny fut invité chez
Lacan. Il fut l’un des rares privilégiés
avec Marguerite Duras à voir le Courbet. Et il joue dans la Dolce Vita. Il
est Steiner, un intellectuel désabusé.
J’aime ce genre de croisements.
Gardner a passé une nuit avec Castro
–on ne sait pas ce qui s’est passé entre eux. Le FBI s’en est mêlé, ce qui
nous ramène vers Sinatra. Elle était
aussi amie avec Hemingway. Je ne
suis jamais allé à Cuba mais j’ai vu
des photos de la Finca Vigia, sa maison. Vous voyez, tout est vrai. •
(1) Article d’Hervé Gauville du 28 juin
1995.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
THIERRY FROGER
LES NUITS D’AVA
Actes Sud, 304 pp., 20 €.
BERTRAND SCHEFER
SÉRIE NOIRE
P.O.L, 176 pp., 17 €.
«Anna Karina et Kenneth
Anger figurent dans le dossier»
Entretien avec Bertrand Schefer,
auteur de «Série noire»
E
n avril 1960, un escroc mondain
enlevait le petit-fils du patron de
Peugeot. Série noire raconte ce
fait divers auquel furent mêlées
de nombreuses vedettes. La police et les juges
ont consigné leurs noms. Elles n’avaient rien
fait de mal, seulement croisé le ravisseur dans
des fêtes. Le roman de Bertrand Schefer
croise brillamment la préparation du rapt, la
vie nocturne de Saint-Germain-des-Prés et le
Festival de Cannes où l’Avventura provoque
un scandale. Les trois atmosphères forment
un même bouillonnement. Alain Cuny s’emporte contre Dario Moreno, Simenon préside
le jury. A Paris, Jean-Claude Brialy s’amuse.
C’est dans un vieux magazine que Bertrand
Schefer a découvert cette histoire. L’écrivain,
passionné de photographie, qui collabore occasionnellement à l’écriture de scénarios et
qui, en 2016, publiait Martin (P.O.L) a trouvé
d’autant plus son bonheur dans ce fait divers
que les ravisseurs l’ont organisé en s’inspirant
d’un roman policier intitulé Rapt, publié dans
la «Série noire» de Gallimard. Raymond Rolland, ce frimeur de ravisseur, s’endette et
multiplie les petites combines. Il se met en
couple avec une Danoise fraîchement débarquée à Paris, et envoie des lettres anonymes
qui copient mot pour mot celles de Rapt. Série
noire est un roman sur les pouvoirs de la
fiction.
Êtes-vous un amateur de romans policiers et de faits divers ?
Les faits divers, j’en viens presque à les fuir
tant ils sont captés par la littérature. Mais celui-ci m’intéresse et fait date car il est le premier kidnapping d’enfant en France, et le dernier fait divers soft. Il signe la fin d’un monde
et il annonce celui des enlèvements sanglants
et politiques. J’aime écrire sur les derniers
feux de quelque chose. Quant aux polars, à
20 ans j’ai lu Jonquet, Ellroy et Manchette.
Sans être un spécialiste de polars, il existe une
frange de la littérature française qui relève du
néo ou du crypto-polar, et que je lis: Modiano
par exemple.
On sent que vous l’aimez…
A mon avis, c’est moins par l’amour que je lui
porte qu’il est présent, qu’à travers l’onomastique des années 60. Chaque époque fabrique
des prénoms à la mode, mais ce que l’on comprend moins, c’est la mode des noms propres:
comment un nom propre peut être un marqueur d’époque alors qu’a priori, il ne change
pas? Ils sont tous vrais dans mon roman, je les
ai trouvés dans des journaux, des rapports de
commissions rogatoires. Ils associent des
noms et des prénoms à moitié étrangers et
français, que l’on a moins aujourd’hui: Christa
Lubeley à votre avis, ça sort d’un roman de
u 45
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Bertrand Schefer. PHOTO ALEXANDRA CATIERE
Modiano? Non, d’un rapport de police.
Pourquoi ce fait divers vous intéressait-il ?
Justement, je cherchais le bien-fondé, pour
moi: pourquoi je m’intéresse à ça? Je ne trouvais pas la réponse et j’ai interrompu ce travail
pour écrire deux autres livres, deux enquêtes
sur ceux qui m’ont constitué. Je me suis rendu
compte qu’il existait un lien fort entre écrire
et enquêter. Cette relation semble banale mais
encore faut-il l’éprouver, et je l’éprouve. Les
deux autres livres racontent un kidnapping
métaphorique, une disparition qui embarque
mon enfance au passage. La disparition m’obsède. Après cela, je ne me cherchais plus dans
le texte et j’ai pu retourner aux affaires, à ce
fait divers qui ne se déroule pas pendant ma
jeunesse mais pendant celle de mes parents.
Aimez-vous particulièrement ces années-là ?
Je les aime parce que mes parents m’en ont
parlé. S’ils avaient eu une vie aventureuse, ils
auraient pu être ces ravisseurs : ils se sont
connus à Saint-Germain-des-Prés et ils y habitaient dans les années 60, l’âge d’or à leurs
yeux. Ma mère n’était pas très psychologue de
ce point de vue: elle me répétait que j’arrivais
dans un monde beaucoup plus dur, et ce
n’était pas faux.
Série noire articule deux parties: les stars
d’abord, puis les Peugeot. Pourquoi commencer par la projection de l’Avventura
à Cannes ?
Il fallait que je trouve l’entrée qui me faisait
plaisir, et Antonioni est mon cinéaste préféré.
Depuis quinze ans, un livre sur deux com-
mence ainsi: «Je mets en scène une enquête.
Je me rends compte que ma grand-mère était
la maîtresse d’un escroc des années 30, je la
présente, puis je me mets en scène». On a vu
ça des milliards de fois. Alors j’ai choisi cette
projection de l’Avventura parce que ce film raconte quelque chose sur le roman policier en
général : c’est un roman policier à l’envers.
Après, j’ai compris que le roman compterait
deux parties.
Pourquoi aimez-vous particulièrement
Antonioni ?
Il est un de mes chocs esthétiques avec Bergman et Hitchcock. Je fais encore partie de
cette génération élevée aux films d’Hitchcock. L’Avventura, la Notte et l’Eclipse m’ont
fait découvrir ce qu’était l’art. La fin de
l’Eclipse m’a donné un frisson qui dure encore: c’est un plan séquence de dix minutes
sur une rue. L’histoire se désagrège. Dans le
calme et sans prétention, le film glisse dans
la métaphysique: encore une disparition! Un
film peut former une écriture.
Simenon aussi est dans Série noire. Vous
le lisez depuis longtemps ?
Non. Quand j’avais 18 ans, on ne disait pas que
l’on aimait Simenon. C’était l’auteur des livres
de poche de ma grand-mère. Mais étant
donné l’orientation qu’a prise la littérature à
la fin du XXe siècle, avec cette ambiance
crypto-polar à la Echenoz ou Modiano, Simenon est revenu. Sans oublier le boum Ellroy
qui a formé ma génération. Il couvre les mêmes années: 1940, 50, 60. Une ambiance s’est
tout doucement posée sur la littérature, ainsi
qu’un goût de l’investigation, un style épuré.
Lettre à mon juge de Simenon fut un choc: sa
fulgurance, sa violence m’ont marqué. C’est
drôle comme la littérature des années 30 fait
en ce moment un deuxième tour de piste.
Anna Karina est-elle vraiment citée dans
le dossier ?
Absolument, c’est fou. Elle a accueilli à Paris
cette jeune Danoise, l’amante du ravisseur,
qui était un modèle parfait d’héroïne de la
Nouvelle Vague. C’était un signe de plus pour
moi. Je vénère les films de la Nouvelle Vague
et particulièrement ceux de Godard. Pialat lui
reprochait de faire un cinéma de bourgeois
qui joue aux gangsters, et c’est vrai. Ses films
ont un côté farce: les hommes courent (imaginez Belmondo), ils font semblant de s’écrouler. On n’y croit pas, mais ce n’est pas le problème. Ces cinéastes cherchent la vitesse et
ils la trouvent dans les polars américains,
dans les récits fulgurants de Cocteau, aussi.
Ces personnages ne sont pas si farcesques que
cela. Ce sont exactement les jeunes des années 60, et les héros de Série noire: des filles
naïves, des bras cassés remplis d’ambition et
d’aisance, fascinés par plein de trucs, qui
montent des coups foireux et contre toute attente, les réussissent.
Kenneth Anger est aussi de la partie…
Je l’adore. C’est le maître de l’underground.
Hollywood Babylon est une perfection, un
grand livre sur le cinéma. Qu’il figure dans le
dossier de ce fait divers était encore un bon
signe. Sagan, Jean-Pierre Cassel sont cités
également. Cette liste nous réveille. J’étais
face à une conjonction fabuleuse : tous les
amis sont là.
Recueilli par
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
46 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
POCHES
«Incidemment, il apparaît
que la victime était
autoritaire mais souple,
solitaire mais sociable,
cérébrale mais sensible,
allergique au pollen, sujette
à l’angoisse du dimanche
soir, militante antinucléaire,
fan d’Abba.»
FRANÇOIS BÉGAUDEAU
MOLÉCULES
Folio, 268 pp., 7,25 €.
Pintes amères
L’Irlande des
curés dans
le miroir brisé
de Roddy Doyle
«L’antre aux merveilles» de
Tante Antoine Estelle-Sarah
Bulle évoque la Guadeloupe
et sa famille, premier roman
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Par CLAIRE DEVARRIEUX
O
A
n dirait bien que Victor Forde recommence
à zéro. A 54 ans, il s’est installé de l’autre
côté de la ville. Il a quitté des quartiers plus
chics pour louer un deux pièces au-dessus
d’un parking. Il a trouvé une «cantine», le Donnelly’s, où
il s’assoit dans un coin pour descendre des pintes tous les
soirs. Petite vie miteuse, entre son appartement où il écrit
et le pub. L’espace narratif de Smile s’avère aussi réduit et
terne que le logement de son héros, mais l’auteur décrit
bien cet état de désœuvrement et de solitude.
Une fenêtre s’ouvre brutalement avec l’irruption d’un ancien camarade de collège qui l’aborde au pub. A vrai dire,
Victor Forde ne se souvient pas de ce type qui dit l’avoir
connu à 17 ans. Et le personnage l’agace. Vêtements négligés, comportement vulgaire, esprit provocateur, lourd mateur de femmes. C’est comme si se retrouvaient en miroir
deux personnalités et deux parcours extrêmes, celui de
Forde qui revient dans le quartier où il a grandi après avoir
réussi, et celui de Fitzpatrick, qui ne l’a jamais quitté et qui
a tous les attributs du raté solitaire.
Au fil de leurs échanges dissonants, Victor Forde se replonge dans son passé. Rachel, son épouse dont il vient
de se séparer, est une femme de télévision célèbre dans le
pays, au point qu’à «chaque fois qu’un journal consacre un
papier aux Irlandaises qui réussissent, le nom de ma femme
est l’un des premiers à surgir». Lui a été critique musical
et écrivain plein de promesses, mais velléitaire. «Je n’avais
jamais écrit de livre, même si j’avais rencontré des gens qui
prétendaient l’avoir lu. Certains l’avaient même apprécié.»
Les années dans le collège tenu par les frères chrétiens ressurgissent, et les démons de l’enfance comme souvent chez
Roddy Doyle. Les scènes du pub avec Fitzpatrick permettent de rassembler les morceaux et de ramener des instants
refoulés à la surface. Celui qui leur enseignait le français,
frère Murphy, n’était peut-être pas le plus violent, mais il
pouvait donner un coup de boule sans crier gare. «Mais je
n’avais jamais pensé que j’assistais à quoi que ce soit d’illégal. Même se faire peloter par un frère, c’était juste un coup
de malchance, la conséquence d’un mauvais timing.» Avec
perversité, le religieux balance un jour en plein cours: «Victor Forde, je ne peux jamais résister à ton sourire.» C’est un
coup de grâce pour l’adolescent désormais traité de pédé,
chahuté par ses camarades et ostracisé pendant des années. Cette phrase a donné le titre à un livre bien moins
riant que ne l’annonçait la couverture.
Peut-être est-ce une manière pour l’écrivain dublinois,
dont c’est le onzième roman et sans doute un des plus ambitieux et sombres, de dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Dans une veine introspectrice, préférant le pub
au divan, Smile emmène progressivement dans les basfonds d’une blessure oubliée susceptible de briser une
âme. La fin, presque expéditive, prend totalement par
surprise. •
RODDY DOYLE
SMILE Traduit de l’anglais (Irlande) par Christophe
Mercier. Joëlle Losfeld, 246 pp., 19,50 €.
ntoine a tout de suite
notre sympathie, parce
que c’est elle que sa
nièce nous présente en
premier. Quand elle était adolescente,
à Créteil, chaque fois qu’elle se faisait
remarquer, par une insolence ou par un
désordre excessif, ses parents déclaraient: «On dirait ta tante Antoine.» La
critique était accueillie comme un
compliment, «car si l’on attribuait bien
des défauts à ma tante, je percevais une
certaine admiration pour celle qui
n’avait jamais fait que suivre son désir
en cultivant sans regret l’art de la catastrophe». Comment ne pas souhaiter tenir d’Antoine, gigantesque, belle, originale ? La nièce, devenue adulte, rend
visite à Antoine, installée à Paris depuis
1967, afin qu’elle lui raconte la Guadeloupe. Puis elle interroge son autre
tante, Lucinde, et enfin son père, «Petit-Frère», né douze et dix ans après ses
aînées.
Le génie de Là où les chiens aboient par
la queue tient d’abord à cette trouvaille : un prénom masculin imaginé
pour celle qui associait une féminité
flamboyante à une liberté d’allure et de
vie qu’on ne prête qu’aux hommes. Estelle-Sarah Bulle, l’auteure, qui vient de
recevoir à Nancy le prix Stanislas du
premier roman, s’en est expliqué récemment au micro de Catherine Fruchon-Toussaint sur RTL. Ce n’est pas
le vrai prénom de sa tante, mais c’était
une manière de suggérer la puissance
du personnage.
Savoir choisir des noms est le b.a.-ba du
métier de romancier. Mais ça ne suffit
pas. Estelle-Sarah Bulle a pris le parti
de faire alterner les voix, la sienne
–celle de «la nièce»– et celles de la génération précédente. «Cela me permettait de montrer que l’exil pouvait être
ressenti de manière très différente d’un
individu à l’autre», a-t-elle expliqué
aussi, cette fois à Libération. On en a
profité pour l’interroger sur un autre
prénom, le sien, Estelle-Sarah. Ses parents n’arrivaient à choisir, alors ils ont
gardé les deux, a-t-elle répondu. Bulle
est son nom de femme mariée. Sous
son nom de jeune fille, qui ressemble
à celui d’Ezechiel (branche paternelle
de la famille dans le livre), on peut
constater qu’elle a écrit quelques textes
de théâtre, et qu’elle est diplômée
d’une école de commerce. Elle a arrêté
de travailler pour écrire.
C’est l’oralité qui l’intéressait, dans le
dispositif de Là où les chiens aboient
par la queue. La transmission se fait
par le récit. A partir des histoires entendues depuis toujours et des confidences qu’elle a suscitées, à partir de cette
«musique du créole» qu’elle ne parle pas
mais qui était le son des échanges de
son père et de son grand-père resté en
Guadeloupe, elle a créé, dit-elle, sa propre langue. Ainsi apparaissent des verbes comme «labyrinther», «zinzonner»
ou «tchiper» qui enrichissent notre vocabulaire. Le créole est accessible, tel
cousin est «à moitié dek-dek». Le titre
est la traduction d’une expression
créole: «Encore aujourd’hui, les Guadeloupéens disent de Morne-Galant: “Cé
la chyen ka japé pa ké”», explique Antoine. On comprend l’idée. Morne-Galant (toponyme inventé) est à la traîne,
loin de tout.
Peau cacao foncé. Dans «ce désert
du bout du bourg», Antoine est née
en 1931. L’enfance est celle d’une famille de la Guadeloupe rurale, qui disparaîtra au fil des décennies, mais
qu’incarnera sa vie durant le père, Hilaire, mort à 105 ans. Ce n’est cependant pas une famille comme les autres.
La mère, Eulalie, est «une beauté blanche» que le père, on ne peut plus noir
et descendant d’esclaves, a ramenée un
jour sur son cheval, au grand désespoir
de la mère et des frères de la mariée, le
côté Lebecq. On dit que Lucinde est
née «sauvée» car elle est plus claire de
peau que sa sœur. Entre les deux filles,
la guerre commence là. La mère préfère
Lucinde. Antoine se sent rejetée : «Ce
n’était pas possible toute cette différence
entre elle et nous ; maman si petite et
menue, moi si grande ; grands pieds,
grand cou, avec ma peau cacao foncé et
mes cheveux tout grainés. Lucinde a
pris sa petite taille.»
Non seulement Hilaire va dilapider les
économies de sa femme au profit des
Ezechiel, mais il va, selon le côté Lebecq, tuer sa femme. Elle s’esquinte à
travailler la terre le soir, et à tenir dans
la journée son «lolo» – pas besoin de
sous-titre, Eulalie est commerçante.
Elle meurt début 1947, sur le point d’accoucher. Petit-Frère a 3 ans. Il ne conserve aucun souvenir de sa mère. Sa
grand-mère Lebecq lui raconte qu’elle
a une photo d’Eulalie. C’est peut-être
vrai, peut-être pas. Il ne la verra bien sûr
jamais. On ignore si l’affaire de la photo,
où s’engouffre tout le malheur du petit
garçon, est réelle ou si elle est le fruit de
l’imagination d’Estelle-Sarah Bulle.
La romancière ne s’est pas documentée
sur Pointe-à-Pitre, où Antoine s’installe
à l’âge de 16 ans, en 1947, et pourtant les
rues de son roman grouillent de
monde, de situations, de bruits, les habitations s’étagent à partir de «l’enville» jusqu’aux faubourgs, les plus belles au centre où les égouts font leur travail, les plus misérables à l’extérieur,
dans un dédale malodorant. C’est
ailleurs dans les Caraïbes, à Bélize,
qu’Estelle-Sarah Bulle a puisé la matière de ses évocations, et aussi sur des
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
PAOLO COGNETTI
LES HUIT MONTAGNES
Le Livre de poche,
286 pp., 7,40 €.
u 47
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Seule la salle en pierre fermait à clé.
La serrure servait à éviter qu’on nous
vole les outils, mais la salle en bois
restait ouverte, comme le veut l’usage
dans les refuges, au cas où quelqu’un
passerait par là en hiver et serait en
difficulté. Le pré autour de la maison
était aussi net qu’un jardin, maintenant.»
RON RASH
PAR LE VENT PLEURÉ
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Isabelle
Reinharez.
Points, 226 pp., 7 €.
«Malgré le whiskey, le froid s’étend de ma
poitrine jusqu’au bout de mes doigts,
parce que je n’aurai plus jamais à l’imaginer ni à la chercher, la réponse à toutes
sortes d’hypothèses est arrivée lorsqu’une
berge de Panther Creek s’est éboulée
après une forte pluie, mettant au grand
jour des lambeaux de bâche bleue et des
os pris dans la boue.»
Comme un avion sans elle
Tiffany Tavernier se lance
sur les traces d’une femme
amnésique qui survit dans
l’aéroport de Roissy
Estelle-Sarah Bulle.
PHOTO ULIEN FALSIMAGNE.
LEEXTRA VIA LEEMAGE
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
U
ne femme marche avec assurance
dans les couloirs de Roissy, tirant
sa valise d’un terminal à l’autre,
guettant les horaires des départs,
échangeant quelques mots avec des voyageurs
en transit. A la voir, chaussée d’escarpins et vêtue
d’une jupe assortie à un chemisier en soie, nul
n’imaginerait les tourments qui l’assaillent. Ni
l’errance qui est la sienne. Cette femme est une
«indécelable», une SDF qui n’en a pas l’apparence, qui se fond dans la foule des voyageurs
pressés et, le soir venu, gagne les sous-sols ou les
combles pour y passer la nuit. A ses yeux, Roissy
est une bulle, un repaire, elle ne peut envisager
de vivre ailleurs, l’extérieur lui fait trop peur.
Cette femme est l’héroïne de Roissy, le nouveau
roman de Tiffany Tavernier, qui nous embarque
dans une balade ininterrompue dans les couloirs
et les entrailles de l’aéroport. «J’ai eu l’idée de ce
roman en lisant un fait divers. On avait trouvé
dans un aéroport une femme de 35-40 ans, SDF.
Quand on lui avait demandé depuis combien de
temps elle vivait là, elle avait répondu “toute ma
vie”.»
Menus larcins. Pour en savoir plus, l’auteure
cartes postales. Quand elle évoque les
cases, une seule pièce posée sur des
parpaings, avec le vent qui passe endessous, ce n’est pas par érudition architecturale. Elle se souvient, enfant,
quand lorsqu’elle venait après un cyclone, les cases avaient tenu le coup, et
pas les constructions en béton qui ont
couvert la Guadeloupe à partir des années 60, parmi d’autres importations
et exactions métropolitaines détaillées
dans le livre.
Babioles . Après avoir débarqué chez
une cousine, la seule Lebecq qui tolère
les Ezechiel, Antoine doit repartir car
elle a joué du couteau sur la chemise en
lin du maître de maison qui la collait de
trop près. Elle va réaliser son rêve. Vendeuse, d’abord. Puis elle ouvre sa propre boutique, sélectionne les ustensiles, babioles et tissus qu’elle va acheter
jusqu’à Caracas où elle rencontre Ar-
mand, son seul amour. Antoine :
«C’était mon antre aux merveilles.» Lucinde, couturière: «Debout au milieu de
son fatras, elle mangeait des acras de
morue gras et odorants, puis s’essuyait
les doigts je ne sais où.» Antoine: «Il ne
faut pas croire tout ce que ma sœur te
raconte à propos de ses belles clientes.»
Lucinde : «J’étais une sorte d’aristocrate, moi. D’abord, ma mère était une
béké.» Petit-Frère: «Ma mère n’était pas
une béké. Il faut toujours que Lucinde
en rajoute.» La succession de ces éclairages fait en grande partie le charme du
roman. Ce n’est pas seulement Antoine
qui a transmis le goût de la liberté à sa
nièce. Celle-ci l’a trouvé en soulevant,
l’un après l’autre, le fardeau de
chacun. •
ESTELLE-SARAH BULLE LÀ OÙ LES
CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE
Liana Levi, 284 pp., 19 €.
a passé de longs mois à errer dans Roissy, s’asseyant de temps à autre sur un banc, songeant
aux pensées qui la traverseraient, aux sensations
qu’elle éprouverait si elle était une indécelable.
Entreprise d’autant plus difficile que son héroïne
a perdu la mémoire. «Avant d’échouer ici, tout est
flou. Je me réveille dans une salle, incapable de
me souvenir de qui je suis, écrit Tiffany Tavernier.
Des flics m’interrogent, mais peut-être des médecins. […] Ma tête me lance. Après, je ne sais plus.
Il pleut, je grelotte. Puis j’atterris ici, où l’on me
prend pour une voyageuse. C’était il y a huit mois
environ.» Huit mois à vivre de menus larcins, un
sac vidé dans les toilettes dont elle ne conservera
que l’argent liquide ; huit mois à faire mine de
partir pour Hambourg, Londres ou Dubaï, un
New Herald Tribune arraché à une poubelle sous
le bras; huit mois à attendre devant les arrivées
du vol AF 445 de Rio en souvenir des «228 personnes qui, toutes par ce même vol, trouvèrent la
«Cette course à la
rencontre d’eux tous, nos
vies imaginées, brodées:
valises perdues
à Djakarta,
baptême à Washington.»
mort dans la nuit du 30 mai, entre 23 h 10 et
23h14, au-dessus de l’océan Atlantique, à des milles et des milles de toutes terres et dont plus de la
moitié des corps n’ont pas été repêchés». Des passagers disparus auxquels elle s’identifie, elle qui
est tombée quelque huit mois plus tôt, «une
chute fracassante dont je suis ressortie autre».
Amant de passage. Que ressent-on quand on
n’a plus ni mémoire ni identité ? C’est aussi la
quête de ce roman. Tout se vit dans l’instant présent, tout passe par le ressenti. «C’est ce que l’on
devrait tous faire, nous arrêter de parler, ne plus
être qu’une masse d’émotions, c’est un état d’être
immense», explique Tavernier. Mais cet état a un
temps. Des bouffées de mémoire vont vite assaillir l’indécelable. Des bouffées qui la brisent
à chaque fois. Elle est persuadée d’avoir commis
le mal, peut-être même tué. Et le roman prend
des allures de polar, qui a-t-elle tué et pourquoi?
Et son amant de passage, Vlad, qui s’est aménagé
un abri dans les sous-sols, quelle tragédie cherche-t-il à fuir? Dans ce monde grouillant qu’est
l’aéroport, où l’on ne fait jamais que passer en
courant, des êtres planquent leur solitude et
leurs cauchemars, c’est ça aussi Roissy.
Alors que peu à peu ses souvenirs affleurent,
l’héroïne fait une rencontre qui va peut-être tout
changer. Dans la file de ceux qui attendent les
voyageurs du vol Rio-Paris, elle croise le regard
d’un homme qui l’observe. D’abord apeurée
–est-ce un flic, un détective? aurait-elle été démasquée?– l’inconnu va devenir un repère. Lui
aussi patiente à chaque arrivée du Rio-Paris,
comme s’il attendait éternellement quelqu’un.
Qu’il soit absent un jour et elle panique. Qu’il
l’approche et elle fond. Il essaie d’oublier son
passé, elle cherche à le retrouver. Leur rencontre
va briser leur solitude, il est le fil rouge qui va la
ramener peu à peu vers la vie. «Ce rendez-vous,
chaque matin à dix heures devant les portes des
arrivées, comme si nous en étions convenus, or
non, à peine un “à demain” murmuré du bout des
lèvres. Cette course à la rencontre d’eux tous, nos
vies imaginées, brodées : valises perdues à Djakarta, baptême à Washington.» Le roman se finit
bien, ouf, on s’y était attaché à cet être de chair
sans mémoire. «Pour moi, il fallait que ça s’ouvre,
que les vitres de l’aéroport se brisent, qu’on sorte
de cette bulle», confie Fanny Tavernier. Parlant
d’elle-même, fille de Colo et Bertrand Tavernier,
qui a beaucoup voyagé, fait mille choses avant
de se sentir réellement écrivain, elle dit : «Et
maintenant je suis là, sortie de l’aéroport.» •
TIFFANY TAVERNIER ROISSY
Sabine Wespieser, 279 pp, 21 €.
48 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
POCHES
LUDOVIC ESCANDE
L’ASCENSION
DU MONT BLANC
Pocket, 128 pp., 5,95 €.
RÉCITS
JEAN-MICHEL
ESPITALLIER
LA PREMIÈRE ANNÉE
Inculte, 160 pp., 17,90 €.
La maladie, puis la mort de sa
compagne Marina et mère de
sa fille Fiona, le 3 février 2015, a suscité un journal de deuil d’une année.
C’est le récit de la sidération
générée par la disparition
soudaine de l’être cher. «Rien
d’autre n’existe que cette seconde, l’ultime, où tu as fini
ton existence, où tu as basculé
dans un ailleurs qui nous met
en exil de toi c’est-à-dire dans
l’exil de nous avec toi.» Le
poète ausculte au fil des minutes, des jours puis des
mois ce que cette absence
éternelle bouleverse en lui,
ce qu’elle pose de questions
sans réponses, ce qu’elle induit dans l’esprit aux abois
(foi ou pas, possibilité d’une
résurrection, tentation du
magnétiseur, attrait du néant
pour soi-même…). C’est un
état où tout blesse et attise,
comme l’indifférence des
autres qui poursuivent leur
quotidien comme avant. «La
proximité de la mort rend la
normalité monstrueuse.»
C’est un relevé de sensations,
de sentiments, de faits sur
une période de temps où le
«tu» fais une place croissante
au «je» et au monde extérieur, avec une écriture en
fragments qui fait penser à
une transe interne, performée par l’écriture de JeanMichel Espitallier. Il y a aussi
la quête des échos de ce vécu
ailleurs. «Je n’écris pas parce
que tu es morte, dit ainsi Annie Ernaux. Tu es morte pour
que j’écrive, ça fait une
grande différence.» F.Rl
ANTOINE SILBER
TOUT CET HIER
À L’INTÉRIEUR DE MOI
Arléa, 120 pp., 18 €.
Avec Laurence, la femme
qu’il aime, Antoine Silber
part pour Cracovie à la recherche de l’origine de son
obsession de l’origine. C’est
une nouvelle enquête sur sa
famille juive originaire de Pologne. Il jongle avec les prénoms : Laurence prononce
souvent le sien et Ernest, celui de son grand-père paternel, ouvre ce récit. Il s’appelait en réalité Eizik mais
changer de prénom pour immigrer était fréquent. The
Importance of Being Earnest,
de Wilde, triomphait à l’époque, il en a profité. Antoine a
vu six fois Ernest au cours de
son enfance. Il était né à Cracovie dans le quartier juif de
Kazimierz: «Ce n’était pas un
ghetto, cela ne l’avait jamais
été.» C’était la misère totale.
Ernest est devenu diamantaire à Anvers. Il n’était pas
sioniste mais bundiste, donc
il ne souhaitait pas rejoindre
la Palestine au début du
XXe siècle. Et qu’est-il arrivé
à Lazare? Et à Helena? Ce récit est à plusieurs titres une
déclaration d’amour. V.B.-L.
«Voici le programme. L’alcool
et la cigarette, tu ne changes
rien. Le vin et le tabac, on n’a
rien inventé de mieux pour
garder de bonnes artères. Tu
vas juste ajouter dans ta
semaine deux ou trois
séances de jogging d’une
heure.»
faite créature des bois :
construire une hutte, allumer un feu sous la pluie, attraper les lapins au collet,
bien penser à les vider de
leur «pisse», fabriquer de la
colle avec de la résine de pin,
pécher le brochet, soigner
une infection avec de la
sphaigne, une sorte de
mousse qui pousse partout…
Sal, 13 ans, a appris «tous ces
trucs» «sur Internet», en particulier grâce à des vidéos de
YouTube et au «Guide de survie des forces spéciales». Et la
voilà en cavale, avec sa sœur
Peppa, 10 ans, dans «la Dernière Grande Etendue sauvage du Royaume-Uni». Cette
robinsonnade, qui les fait
rencontrer une vieille hippie
originaire d’Allemagne de
l’Est, a l’attrait d’un conte extraordinairement ancré dans
les choses concrètes. La perte
des repères, du temps mesuré, rend encore plus aiguës
les sensations de proximité
avec la nature. Il s’agit du
premier roman de Mick Kitson, un Gallois établi en
Ecosse et ancien musicien de
rock. F.F.
ZORA NEALE HURSTON
MAIS LEURS YEUX
DARDAIENT SUR DIEU
Un roman américain traduit
par Sika Fakambi. Zulma,
304 pp., 22,50 €.
ROMANS
MICK KITSON
MANUEL
DE SURVIE À L’USAGE
DES JEUNES FILLES
Traduit de l’anglais (Ecosse)
par Céline Schwaller,
Métailié,256 pp., 18€.
Si ce n’était l’assassinat de
Robert, le beau-père pédophile, le premier roman de
Mick Kitson pourrait être recommandé par les fédérations scoutes. On y apprend
tout pour devenir une par-
Suscitant la curiosité des habitants, une femme revient
seule «d’enterrer les morts»
dans la Floride du début du
XXe siècle. Cette femme, c’est
Janie Crawford, qui entreprend alors le récit de sa vie
et de ses trois mariages à son
amie venue la voir. Janie a
été élevée par sa grand-mère
Nanny, une ancienne esclave, qui l’a protégée jusqu’au bout avant de la voir
lutinée par un homme du
quartier. «Moi je veux pas ça
que d’aucuns y te broyent toutes tes plumes et qu’y te jettent des choses dans la face.»
C’est la langue colorée et in-
ventive de ce roman réédité
ici dans une nouvelle traduction, qui charme immédiatement. Comme les péripéties
de son héroïne, qui expérimente un mariage sans
amour, puis un deuxième
avec un joli cœur qui l’utilise
comme potiche, avant une
troisième alliance idéale,
mais à l’issue tragique. Un
beau portrait de femme libre.
Ce roman culte de l’Afroaméricaine Zora Neale Hurston a été publié pour la première fois en 1937. F.Rl
REVUES
RON STALLWORTH
LE NOIR QUI
A INFILTRÉ
LE KU KLUX KLAN
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Nathalie Bru,
Autrement, 240 pp., 18 €.
Confier un journal à un écrivain en pleine concentration
n’est pas forcément lui rendre service. La Revue des
deux mondes a demandé à un
Yannick Haenel déjà très occupé de chroniquer son moi
de mai. Entre un voisin à qui
il regrette d’avoir ouvert la
porte, une plante à garder qui
lui pose une question politique et Moby Dick, l’auteur de
Tiens ferme ta couronne, livre
un quotidien chahuté voire
fou. Quant à Mathilde Brezet,
elle s’est mis en tête de lire
des romans de Philip Roth, et
pas qu’à moitié, puisqu’en
quatre mois elle en avait dévoré près de dix. Elle raconte
ce qu’elle a découvert dans
cette livraison d’une revue
qui, bien sûr, parle un peu de
littérature, parmi tant
d’autres choses. F.Rl
Ce témoignage au titre aussi
surprenant que celui du livre
d’Oliver Sacks l’Homme qui
prenait sa femme pour un
chapeau a inspiré le dernier
(et très réussi) film de Spike
Lee. En 1978 à Colorado
Springs, un enquêteur noir à
la coiffure afro rêve de quitter le service des archives où
il s’ennuie pour infiltrer des
milieux dangereux. Sa ténacité lui permet de devenir le
premier flic noir encarté au
Ku Klux Klan, en répondant
à une annonce publiée dans
le journal : la section locale
de «L’Organisation» cherche
de nouveaux adhérents. Le
suprémaciste avec lequel
Ron Stallworth parle au téléphone n’y voit que du feu, et
accepte ses offres de service.
Ça se corse quand il s’agit de
le rencontrer. Chuck, un flic
blanc, joue la doublure de
Ron sur le terrain. Spike Lee
imagine que Chuck est juif
pour ajouter de la tension et
une solidarité entre minoritaires, mais Chuck ne l’était
pas; peu importe. Ecrit quarante ans après les faits, le récit de cette infiltration extraordinaire est instructif et
bien mené. V. B.-L.
REVUE DES DEUX
MONDES Septembre 2018,
216 pp., 15 €.
CRITIQUE
ÉRIC CHEVILLARD.
ANGLES D’ATTAQUE
Août-septembre 2018.
Minuit, 144 pp.,13,50 €.
Où l’on retrouve les goûts de
l’ancien feuilletoniste littéraire du Monde. «Il est tout de
même un peu navrant de voir
Yasmina Khadra et Eric-Emmanuel Schmitt laisser sur
place Antoine Volodine et
Eugène Savitzkaya… Enfin, je
ne parle là que de la course au
succès commercial. Heureusement, même celui-ci ne se
trompe pas toujours. Jean
Echenoz, Marie NDiaye et Ly-
die Salvayre ont obtenu le prix
Goncourt (c’est-à-dire que le
Goncourt a planté leurs plumes chatoyantes dans son
pâle croupion), et ils sont bel
et bien tous les trois des écrivains admirables», dit Eric
Chevillard dans l’entretien
accordé aux maîtres d’œuvre
de ce numéro, Raphaël Piguet
et Julien Zanetta. Contributions de Blanche Cerquiglini,
Tiphaine Samoyault, Pierre
Jourde, Denis Saint-Amand,
Gaspard Turin,Thangam Ravindranathan, Bruno Blanckeman et Lydie Salvayre. En
prime, un extrait du roman
de Chevillard à paraître en
janvier, l’Explosion de la tortue (Minuit). Cl.D.
LA NOUVELLE REVUE
FRANÇAISE
Septembre 2018. Gallimard,
152 pp., 15 €
Dans un sommaire où se distingue la signature de Valère
Novarina («Théorie des peuples»), on relève aussi un superbe hommage de Simon Liberati : «Subtle but savage,
prestige de Truman Capote».
Il y est développé une intéressante théorie : «La mode en
littérature est affaire d’édition. Un “styliste” (le terme est
épouvantable) chasse l’autre.
Mais je crois que quand un
écrivain a été à la mode très
jeune, au sens où il a subjugué
les jalousies par un incontestable prestige, il reste à la
mode à jamais. Sagan ne sera
jamais tout à fait aussi passée
que Paul Bourget ou Georges
Duhamel.» Signalons un article de Michel Crépu sur le livre de Serge Loupien, exjournaliste à Libération, la
France underground, 19651979 (Rivages), «un formidable travail d’enquête désormais incontournable: quatre
ans de travaux d’archéologie
du rock français, la remontée
à la surface d’une pléiade de
noms qui dormaient dans notre mémoire en attendant
qu’une main délicate les réveille». Cl.D.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
HEINRICH
GEISELBERGER
(sous la direction de)
L’ÂGE DE LA
RÉGRESSION
Folio «Essais»,
400 pp., 7,80 €.
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Pour reprendre la métaphore éculée du Titanic : les gens éclairés voient l’iceberg arriver droit sur la proue, savent que le naufrage
est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses pour qu’ils
profitent de la nuit noire pour se carapater
avant que la gîte excessive alerte les autres
classes !»
«Un mari jaloux tyrannise sa
femme, fait remarquer Ami, alors
que les amants sont émancipés,
francs et libres. Voilà qui explique
pourquoi l’amour meurt généralement avec le mariage : celui qui
avait juré d’être l’esclave d’une
femme prétend désormais en être
le seigneur et maître.»
CHRISTOPHE LASCH
LES FEMMES ET LA VIE
ORDINAIRE.
AMOUR, MARIAGE
ET FÉMINISME
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Christophe
Rosson, Champs «essais»,
252 pp., 10 €.
Prix de
saison
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
L’Algérie coloniale
au tableau
Adeline Dieudonné a reçu
le 17e prix du Roman Fnac
pour son premier roman,
la Vraie Vie (L’Iconoclaste), par ailleurs en lice
pour le Goncourt et le
Renaudot. Il lui est remis
lors du salon Fnac Livres
qui se tient jusqu’au
16 septembre (Halle des
Blancs-Manteaux, 75004).
Omar Robert Hamilton
s’est vu décerner le prix de
la Littérature arabe pour
son roman La ville gagne
toujours (traduit de l’anglais par Sarah Gurcel,
Gallimard).
Par LINA MEHDI étudiante
«N
ous étions plus nombreux que “les indigènes”
alors qu’ils représentaient les sept dixièmes de
la population.» Les récits de 52 auteurs font revivre leurs années d’écoliers dans l’Algérie coloniale, avec en arrière-plan le plus souvent la guerre. Les souvenirs
ressortent à travers des sons, des odeurs, des sensations. La nostalgie
n’est jamais loin, pour un temps où les professeurs incarnaient la
sagesse, où les classes sentaient la craie et l’encre… sous le soleil permanent. Ces écoles étaient bien différentes de celles en métropole:
Juifs, Arabes et Français se côtoyaient sur les mêmes bancs, avant
le renvoi des élèves juifs des écoles, conformément aux directives
de Vichy. Certains élèves français voyaient leurs copains «indigènes»
le plus souvent disparaître après l’école primaire.
L’école fait à certains moments rempart à toutes ces discriminations,
joue son rôle «d’éducatrice» et gomme pour quelques heures les différences entre les élèves. A d’autres instants néanmoins on retrouve
pour les enfants le prolongement de la société et l’élargissement des
inégalités sociales et des stéréotypes : un «Français» doit être bon
à l’école tandis que les indigènes, eux, ne le sont pas par «nature».
Ces récits d’anciens élèves nous font également réaliser à quel point
l’école a changé. Malgré les variations de narrateurs dans le livre,
elle n’est plus vue de la même manière. Certains témoignages appuient sur les inégalités sociales, religieuses et ethniques caractéristiques de la colonisation. D’autres nous révèlent des relations, des
informations méconnues et soulignent les liens complexes entre
les cultures que l’école arrive à réunir avec plus ou moins de facilité.
Mais on saisit aussi l’émerveillement de ces années d’apprentissage,
ainsi ce portrait d’enseignante: «Elle portait une jupe longue comme
dans les contes de fées, et sa baguette magique c’était tantôt la craie
quand elle écrivait au tableau, tantôt la règle pour battre la mesure.» •
COLLECTIF sous la direction de MARTINE MATHIEU-JOB
À L’ÉCOLE EN ALGÉRIE, DES ANNÉES 1930
À L’INDÉPENDANCE Bleu autour, 368 pp., 25 €.
VENTES
Classement datalib des
meilleures ventes de
livres (semaine du
07 au 13/09/2018)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(2)
3
(3)
4 (32)
5 (19)
6
(0)
7 (18)
8
(5)
9 (12)
10 (120)
Wepler,
la liste
Dans une école d’Algérie, en 1954. PHOTO MAURICE ZALEWSKI. ADOC-PHOTOS
TITRE
A son image
Les Prénoms épicènes
Un monde à portée de main
Ça raconte Sarah
La Vraie vie
Le Chat du Rabbin t.8
Ásta
Le Monarque des ombres
Chien-Loup
Journal d’un observateur
Dans les romans de la rentrée, ça raconte Ava Gardner, Aragon et sa mère. Chez Jérôme Ferrari, ça raconte quelques
reporters de guerre. La guerre de 14 et la guerre d’Espagne,
comment elles se prolongent pour des hommes d’aujourd’hui, ça raconte ça, chez Serge Joncour et Javier Cercas.
Cette rentrée, ça raconte la Vraie vie, ça raconte Un monde
à portée de main et, pour le bonheur de tous ceux qui l’ont
lu et de tous ceux, beaucoup plus nombreux, qui ont la
chance d’avoir encore à le lire, ça raconte Ásta.
AUTEUR
Jérôme Ferrari
Amélie Nothomb
Maylis de Kerangal
Pauline Delabroy-Allard
Adeline Dieudonné
Joann Sfar
Jón Kalman Stefánsson
Javier Cercas
Serge Joncour
Alain Duhamel
ÉDITEUR
Actes Sud
Albin Michel
Gallimard
Minuit
L’Iconoclaste
Dargaud
Grasset
Actes Sud
Flammarion
L’Observatoire
A quoi reconnaît-on un bon titre? Il peut être improbable,
facile ou difficile à retenir, il n’y a pas de règle. On sait qu’il
est bon a posteriori, quand on commence à le décliner à
n’en plus finir, tel le mantra des raviolis le lundi, ou de quoi
mon voisin est-il le nom. Avec Bonjour tristesse, en 1954,
Sagan impose un substantif là où on attend un nom propre.
Pauline Delabroy-Allard, qui signe un des meilleurs premiers romans de la saison, procède à l’inverse et dégaine
sa formule magique: Ça raconte Sarah. Cl.D.
SORTIE
22/08/2018
22/08/2018
16/08/2018
06/09/2018
29/08/2018
07/09/2018
29/08/2018
29/08/2018
22/08/2018
05/09/2018
VENTES
100
80
67
56
47
37
35
32
32
31
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
99 099 titres différents. Entre
parenthèses, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras: les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple: les ventes des
Prénoms épicènes représentent 80 de
celles d’A son image.
Le prix Wepler-Fondation
La Poste sera attribué le
12 novembre à l’un des
auteurs suivants : Emmanuelle Bayamack-Tam
(P.O.L), Camille Bordas
(Inculte), Sophie Divry
(Notabilia), Jean-Michel
Espitallier (Inculte), Michaël Ferrier (Gallimard),
Carole Fives (L’Arbalète),
Mark Greene (Grasset), Michel Jullien (Verdier), Nathalie Léger (P.O.L), Valérie Manteau (Le Tripode),
Bertrand Schefer (P.O.L),
Fanny Tallandier (Seuil),
Philippe Vasset (Fayard).
Lecture
Angot
Christine Angot lit Un
tournant de la vie (Flammarion) ce samedi à
18 heures au festival de
Besançon Livres dans la
boucle. Sont également
présents, entre autres,
Christophe Boltanski,
Agnès Desarthe, DOA,
Estelle-Sarah Bulle, Alain
Mabanckou, Emmanuelle
Richard, Boualem Sansal.
L’Irlande est à l’honneur,
avec notamment le romancier John Boyne (les
Fureurs invisibles du cœur,
Lattès). Jusqu’au 16 septembre.
50 u
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
La «bibliothèque nationale
de l’âme» selon Burnside
Par MATHIEU LINDON
L
e «potentiel narratif»,
comme celui qu’a sa nationalité estonienne fictive
pour un des personnages,
est un des sujets du Bruit du dégel, le
nouveau roman traduit de John Burnside, né en Ecosse en 1955. Le potentiel
artistique, d’ailleurs, d’une façon générale: «N’importe quoi pouvait être
un art, en soi, tout dépendait de la façon dont c’était pratiqué –et j’étais en
train d’acquérir le mien rien qu’en
étant là. […] Si j’avais pu le décrire,
j’aurais dit que c’était l’art de comprendre ce que j’étais dans le paysage.»
Le Bruit du dégel est l’histoire de plusieurs éducations sentimentales, artistiques, politiques, vitales.
Comme toujours chez John Burnside,
c’est le récit d’une violence qui devient paisible, d’«une lenteur gracieuse». C’est l’histoire «du temps qui
passe», d’une jeune fille qui voulait
«arrêter le temps» et qui se désintoxique, à qui on a fait le coup de tout ce
qu’elle sentira de nouveau quand elle
aura arrêté sa drogue, «des choses auxquelles on ne croit pas une minute, jusqu’au jour où elles nous arrivent»,
quand un rêve peut devenir «insoutenable de beauté». C’est l’histoire d’un
cinéaste qui «méprisait l’intrigue, détestait le suspense» parce que sa vie ne
s’attachait pas «à cette sensation durable d’exister en tant qu’histoire que le
processus de socialisation s’efforce de
nous vendre». «Pour lui, un film ne
parlait pas d’amour, de trahison, ou
de meurtre; c’était une succession de
scènes distinctes de neige, de chambres
d’hôtel ou de paysages désertiques.»
Un homme qui avait «une argumentation convaincante» pour tout et «capable de déclencher une dispute dans
une pièce vide». Un cinéaste qui par
ailleurs fait de très beaux films et différents de ce qu’on imaginerait. John
Burnside, de toute évidence, a du respect pour les œuvres de son personnage.
Mais le Bruit du dégel est surtout l’histoire, ou, plutôt, les histoires d’une
jeune fille et d’une vieille dame soudain réunies. Leur relation se noue à
travers des récits, avec les réserves que
peuvent susciter les histoires, ce qu’il
y a de vrai en elles, de faux. D’autant
que les deux personnages ne sont dupes ni de soi ni de l’autre. Une femme
Comme toujours
chez John Burnside,
c’est le récit d’une
violence qui
devient paisible,
d’«une lenteur
gracieuse».
regrette qu’il n’y ait eu personne dans
son lit. «Un corps, une voix, une pensée
auxquels m’adresser et répondre, un
corps et un esprit qui me répondent. Ça
paraîtra sans doute contradictoire si
je dis que j’ai toujours eu plaisir à vivre
seule, mais c’est vrai. Je préfère la solitude à toutes les options existantes,
mais ça ne m’a pas empêché de vouloir
celles qui n’existaient pas.» Une autre:
«Car je peux imaginer aimer quelqu’un, mais le quelqu’un en question
est abstrait, un personnage n’existant
que dans mon esprit, et je sais que je
l’ai créé pour qu’aucun individu de
chair et d’os ne puisse s’y immiscer.»
Qu’est-ce qui peut séparer plus deux
êtres que de ne pas avoir «la même
conception du bonheur»? Il est beaucoup question de secrets dans le roman, le «privilège» que c’est d’en posséder un, et pourtant on y rencontre
aussi une fille qui croit que son père
risque de la dénoncer et un amant qui,
à aussi mauvais titre, a cette crainte
envers son amante. Il y a également de
la «loyauté mal placée» parce que le roman raconte aussi l’histoire des EtatsUnis dans les années 1960 et 1970 et
que beaucoup de ceux qui défendaient
un récit qu’on leur avait écrit de l’Amérique ont eu par la suite le sentiment
d’avoir été trompés.
Ecouter celles des autres se révèle le
meilleur moyen de ne plus se raconter
d’histoires, même si les histoires sont
«une chose vivante» dans la culture
des prétendus ancêtres du père de la
jeune narratrice. Sont-elles vraies ou
fausses, toutes celles-là qui seraient
conservées «dans une sorte de vaste
bibliothèque nationale de l’âme» où
chaque être pourrait aller les rechercher «si le besoin venait un jour à s’en
faire sentir» tout en utilisant jusque-là
l’inconscient pour qu’elles ne dérangent pas, par «commodité quotidienne»? Dans un monde de récits, on
ne peut qu’être attiré par la «qualité
d’attention» de l’autre. La mort, son
annonce ou sa survenue, est une histoire habituellement objet d’euphémismes ou de périphrases. Voici comment une femme disparaît dans
le Bruit du dégel. «Tout le monde
meurt, dit-elle, et cette pensée parut la
satisfaire aussi, comme s’il s’agissait
d’une bénédiction ou d’un cadeau
qu’on lui avait promis, ou qu’elle s’était
promis, il y a bien longtemps.» Trois
pages plus loin: «Un instant plus tard,
elle exhala un long soupir grave,
comme si elle venait d’entendre une
chose qu’elle n’avait encore jamais entendue, une chose avec laquelle elle
était parfaitement d’accord.» •
JOHN BURNSIDE
LE BRUIT DU DÉGEL
Traduit de l’anglais (Ecosse)
par Catherine Richard-Mas.
Métailié, 362 pp., 22 €.
Nice dans les années 60. Eric Fottorino y est né. PHOTO HARVEY MESTON. ARCHIVE GETTY IMAGES
POURQUOI ÇA MARCHE ?
Débords de mère
Eric Fottorino enquête
sur un désamour filial
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
E
ic Fottorino a eu une
vie digne d’un roman. Elle lui a fourni
la matière à plusieurs. Depuis Rochelle (1991),
l’écrivain creuse et recreuse inlassablement l’histoire familiale.
S’il la traduit par la fiction plutôt
que par le récit, c’est pour s’autoriser quelques libertés de situations. L’essentiel de la trame
vient de la réalité, sans être fortuit. Enfant adopté par un piednoir de Tunisie, qui s’est suicidé
(L’homme qui m’aimait tout bas,
2009), il est le fils naturel d’un
juif marocain qui lui a inspiré
Questions à mon père (2010).
Manquait le livre sur sa mère
Lina, que voici, figure maternelle éclipsée jusqu’à présent
par le charisme des deux pères.
C’était sans doute le plus difficile
à écrire. Moins porté sur la quête
des origines, il cherche davantage à comprendre quelle est la
raison de son «désamour tenace»
pour Lina.
1 Pourquoi n’aime-t-il
pas sa mère ?
C’est plus subtil que ça. Il s’agit
d’un éloignement entre eux qui
s’est accentué au fil du temps.
«Dix fois par jour j’oubliais que
j’étais son fils. Et autant de fois,
je m’efforçais de m’en souvenir»,
écrit-il. Dès les premières pages,
au cours d’un déjeuner chez elle
où elle l’a convié avec ses deux
autres fils, elle révèle avoir accouché d’une petite fille le
10 janvier 1963, retirée aussitôt
par les religieuses. «A cette époque l’Eglise trafique à qui mieux
mieux les bâtards des filles perdues.» L’auteur choisit cette
«cène» autour d’une naissance
inavouée jusque-là pour comprendre pourquoi il vit «comme
si maman était morte». «Je vivais une mort émotionnelle»,
dit-il aussi. Le projet romanesque tient là : redonner chair et
existence à cette «petite femme».
Réinvestir leur lien, pour lui qui
adolescent avait griffonné de
rage cette phrase qu’elle a lue :
«Je suis le fils d’une pute qu’un
salaud de juif a tringlée avant de
se tirer.»
2 En quoi cette quête
peut fasciner ?
Le narrateur mène l’enquête qui
se déroule à Nice où il est né, le
26 août 1960, et où il n’a vécu que
trois jours et trois nuits. Il veut
retrouver Lina à 17 ans, d’où le titre, qui a aimé un juif d’Afrique
du Nord et qui s’est retrouvée
fille mère. Il descend dans une
pension située entre la colline
du château et «la prom’» du bord
de mer, et navigue entre les lieux
qui pourraient avoir gardé des
traces plus de cinquante ans
après. On le voit humer en solitaire, en ressassant le trauma
maternel et traquant sa silhouette. On dirait presque un
Maigret en vadrouille du Quai
des Orfèvres derrière sa table de
la pension provençale, avec ses
habitudes de client prises au fil
des jours. Le hasard pouvant
bien faire les choses dans la fiction, il tombe coup sur coup sur
un docteur qui s’y connaît en
troubles psychiques de l’enfance
et sur une vieille amie de sa
mère qui a des photos de l’époque et des intuitions.
3 Ecrire est-ce réparer?
Si son passé familial n’était
pas si compliqué, Eric Fottorino
n’aurait peut-être pas ressenti le
besoin de le coucher par écrit.
C’est une façon de mettre des
mots sur une douleur, d’exhumer les non-dits et de se cerner
soi-même. Entomologiste de sa
propre intimité, il s’expose, traque les menus détails, presse le
factuel pour en extraire le sens.
C’est souvent tout en rondeur,
avec du bon sentiment, des presque maximes où tout un chacun
peut puiser et s’identifier. Il redonne ses droits à la vérité, légitime ainsi ce qu’il est, ce qu’est sa
mère. Peut-être est-il arrivé cette
fois au bout de «la prom’». •
ÉRIC FOTTORINO
DIX-SEPT ANS
Gallimard, 262 pp., 20,50 €.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Stars sous hypnose.
Divertissement. Présenté
par Arthur. 23h35. Stars sous
hypnose. Divertissement.
Présenté par Arthur.
20h55. Fort Boyard. Divertissement. Terre Fraternité.
Présenté par Olivier Minne,
Sarah Lelouch. 22h55. Allan
Quatermain et la pierre des
ancêtres. Série. Partie 1 & 2/2.
20h55. Chroniques criminelles. Magazine. Affaire
Sophie Lionnet : le calvaire
de la jeune fille au pair. 22h40.
Chroniques criminelles.
FRANCE 2
21h00. Affaire conclue
le prime. Magazine. Présenté
par Sophie Davant. 23h15.
On n’est pas couché.
Divertissement. Avec Alain
Finkielkraut, Alain Afflelou,
Gauz, Jain, Enora Malagré &
François Rollin.
FRANCE 3
21h00. Le secret de l’abbaye.
Téléfilm. Avec Fabienne Carat,
Bernard Yerlès. 22h25.
Un crime oublié. Téléfilm.
CANAL+
21h00. D’après une histoire
vraie. Drame. Avec
Emmanuelle Seigner, Eva
Green. 22h40. Message
from the king. Thriller.
Avec Chadwick Boseman.
ARTE
20h50. Claude Dornier –
Pionnier de l’aviation.
Documentaire. 22h20.
Demain, l’école. Documentaire. 1 - Les innovations dans
le monde. 23h15. Philosophie.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Un lieutenant exemplaire. Sans sommation.
22h45. NCIS : Los Angeles.
Série. Kolcheck, A.
Chernoff, K.
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Documentaire. Sous le soleil
du Monténégro. 22h20.
La Traviata. Opéra.
CSTAR
21h00. DC : Legends of
tomorrow. Série. Voyages
interdits. Téléphone maison.
22h40. DC : Legends of
tomorrow. Série.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Le Grand Gala de
l’humour politique 2018.
Spectacle. 22h45. Le Grand
Gala de l’humour politique
2017. Spectacle.
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 23h30. Life. Série.
TMC
21h00. Columbo. Téléfilm.
Attention, le meurtre peut
nuire à la santé. 22h40.
90’ Enquêtes. Magazine.
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Divertissement.
La belle du Sud. Pour le
meilleur et pour le pire.
22h35. Rénovation
Impossible. Divertissement.
W9
CHÉRIE 25
21h10. Les Simpson. Dessins
animés. Marge reste de glace.
Mariage plus vieux, mariage
heureux. Mon meilleur
ennemi. 22h25. Les Simpson.
Dessins animés. 9 épisodes.
20h55. Amour et préméditation. Téléfilm. 22h45. Le secret de Hidden Lake. Téléfilm.
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. 22h35.
The Big Bang Theory.
Série. 8 épisodes.
C8
21h00. Michel Leeb :
40 ans !. Spectacle.
23h20. Leeb show.
Spectacle.
RMC STORY
20h55. Armée, à l’école de
l’engagement. Magazine.
Les commandos. Les pilotes
de la marine. 23h05. Vocation
pompier. Magazine.
LCP
21h00. Dexia, la faute à
personne. Documentaire.
22h00. Un monde en docs.
Magazine. 22h30. Réfugiés,
un marché sous influence.
Magazine.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Les visiteurs La Révolution. Comédie. Avec
Jean Reno, Christian Clavier.
23h05. Les visiteurs 2 Les couloirs du temps. Film.
20h55. Paprika. Théâtre. Avec
Victoria Abril, Jean-Baptiste
Maunier. 22h45. Pouic-Pouic.
Film.
20h55. The Mortal Instruments : la cité des ténèbres.
Fantastique. Avec Lily Collins,
Jamie Campbell-Bower.
23h15. 2012. Film.
FRANCE 2
21h00. Médecin de
campagne. Comédie
dramatique. Avec François
Cluzet, Marianne Denicourt.
22h55. Un jour, un destin.
Documentaire. Michel
Delpech, quand j’étais
chanteur.
FRANCE 3
21h00. Les enquêtes de
Murdoch. Série. Des morts
en pleine santé. Mauvaises
frictions. 22h25. Les enquêtes
de Murdoch. Série. 2 épisodes.
CANAL+
21h00. Football :
OM / Guingamp. Sport.
Ligue 1 conforama - 5e journée.
22h55. Canal football club
le débrief. 23h10. J+1.
ARTE
20h50. César et Rosalie.
Comédie dramatique.
Avec Yves Montand, Romy
Schneider. 22h40. Conversation avec Romy Schneider.
M6
21h00. Capital. Magazine.
Valse des étiquettes : pourquoi
les prix sont-ils devenus fous ?.
Présenté par Julien Courbet.
23h05. Enquête exclusive.
Magazine. Arnaques à domicile : les nouvelles mafias.
FRANCE 5
20h50. Cornichon : l’agité
du bocal. Documentaire.
21h45. Bien manger : à quel
sain se vouer ?. Documentaire. 22h40. ONU : la bataille
de De Gaulle 1944-1945.
CSTAR
21h00. Chicago Med. Série.
Héros d’un jour. Erreur du
diagnostic. Les liens du sang.
23h40. Secret de femme.
Téléfilm.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Chapeau melon
et bottes de cuir. Série. Noël
en février. Affectueusement
vôtre. 22h50. Chapeau melon
et bottes de cuir. Série.
21h00. The Grand Budapest
Hotel. Comédie dramatique.
Avec Ralph Fiennes. 22h50.
Dr House. Série. 3 épisodes.
TMC
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Instinct
maternel. Premier amour.
22h40. Cold Case : Affaires
classées. Série. 2 épisodes.
W9
21h00. The Salvation. Drame.
Avec Mads Mikkelsen, Eva
Green. 22h50. Vikings. Série.
NRJ12
20h55. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS d’Émilie et Antonio Spécial couples. 22h25.
SOS ma famille a besoin
d’aide. Magazine.
C8
21h00. Lucifer. Série. Copie
presque conforme. Retour de
lame. 22h35. Lucifer. Série.
2 épisodes.
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21h00. Miracle sur la 34e rue.
Comédie. Avec Richard
Attenborough. 23h15.
Sauvez le Père Noël !.
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20h55. Le baiser mortel
du dragon. Action. Avec
Jet Li, Bridget Fonda.
22h40. La vague. Film.
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GRILLE
S’EN
ĥ
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Nancy Print (Jarville)
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Membre de OJD-Diffusion
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80064. ISSN 0335-1793.
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Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. BLUETOOTH. II. AUTO-RADIO. III. GTI. OSIER.
IV. LOTIERS. V. LOEB. SUCS. VI. SM. VS. SÉE. VII. BRIEFÉ.
VIII. RI. ASIMOV. IX. ILS. ALESI. X. VITAMINE C. XI. ÉCOCENTRE.
Verticalement 1. BAGELS. RIVE. 2. LUT. OMBILIC. 3. UTILE. STO.
4. EO. OBVIA. AC. 5. TROT. SÉSAME. 6. OASIS. FILIN. 7. ODIEUSEMENT.
8. TIERCE. OSER 9. HORS-SERVICE.
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Origine du papier : France
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
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◗ SUDOKU 3771 DIFFICILE
1
SUDOKU 3770 MOYEN
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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(030/
GORON
VERTICALEMENT
1. Telle moquette très résistante 2. En vogue ; On lui a enlevé des cheveux
3. Riche peau en conte ; C’est le bordel 4. Ce que l’or a provoqué ; Cétacé
proche du dauphin 5. Rages en pages ; Ils déversent du plomb dans la nature 6. Noir et bleu chez Rimbaud ; Une étoile parmi cinquante ; La maladie
de Charcot 7. Victime d’un génocide ; De l’eau dans un pays non maritime
8. Il déroule du câble ; Sont en plein trip 9. Ils sont maîtres en leur corps
◗ SUDOKU 3771 MOYEN
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
1BS GAËTAN
("²5"/
Par
HORIZONTALEMENT
I. De mauvais caractère II. Il
est plus ou moins chargé ;
La ville aux cent clochers
III. Peu au son belliqueux ;
Grand nombre IV. Ville
prospère en Mésopotamie ;
Droit du droit de propriété
V. Ce Troyen n’avait que
deux pattes ; Chambre de
peaux VI. Puissante organisation du ballon rond ; On
les trouve en Algérie VII. Une
chaîne, Quatre Colonnes ;
Fer de lance d’armées de
l’Est VIII. Il est plein d’huile
de palme ; Elle mène droit aux
cabinets IX. Ils sont épris de
courts X. Faisant changer de
voix XI. Comme les soleils
d’été
9
I
Grille n°1015
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
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LCP
21h00. Arabie Saoudite,
les liaisons dangereuses.
Documentaire. 23h00.
Charles le catholique 1958-1969. Documentaire.
et gagnent.
Solution de la semaine dernière : Ff6 !! menace de gagner une pièce, les
Noirs doivent donc prendre le Fou. Suit Tour prend Fou g7, suivi de Tour g1+
et les Noirs se font mater ou donnent la Dame.
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
Trafic de clandestins.
22h55. Une femme d’honneur.
Téléfilm. Perfide Albion.
Légende du jour : Les Blancs,
aux mains de Kengis, jouent
Rédacteurs en chef
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(édition),
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(technique),
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France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
GRAVAGNA
Vous voulez vous confronter à Sophie Milliet, la sextuple
championne de France? C’est possible! Dans le cadre du
partenariat entre la Fédération française des échecs et
Nature&Découvertes, elle disputera une partie simultanée sur internet à partir de la semaine du 15 octobre. Les
parties, ouvertes à tous, se disputeront sur une plateforme dédiée. En parallèle, des ateliers d’initiation aux
échecs seront organisés le 13 et 20 octobre dans 40 magasins de l’enseigne, afin de faire découvrir le noble jeu.
A Aracaju au Brésil, l’équipe de France, composée des
maîtres internationaux Quentin Loiseau et Pierre Barbot et du maître Fide Anaëlle Afraoui, participe aux
championnats du monde universitaires. A l’issue de la
2e ronde, sur un total prévu de 9 rondes à raison de deux
par jour, les Français affichent plutôt de bons résultats.
Avec un point sur deux
Anaëlle, se situe en milieu
de tableau féminin. Tandis
que dans le tournoi mixte,
Quentin a remporté ses
2 premières parties. Pierre
n’est pas loin derrière avec
1,5 point.
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Christian Losson (monde),
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Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
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Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
Christianshavn
îlots à flots
A Copenhague, ce quartier cerclé
de canaux offre un pêle-mêle de
styles architecturaux qui reflètent
les époques et les bâtisseurs qui
s’y sont succédé.
N
ous sommes sur les
bords de l’Øresund,
c’est-à-dire le «détroit»,
plutôt mince, qui sépare
les îles danoises de la côte ouest suédoise; un détroit coincé entre la mer
Baltique et la mer du Nord. Sur l’îlot le
plus oriental du Danemark, la cité de
Copenhague est formidablement
ouverte sur l’horizon. Longtemps port
de pêcheurs et centre de commerce
important, elle a grandi sur une eau argentée, dans les effluves de harengs.
Mais il est un quartier où l’omniprésence de la mer s’efface, pour mieux révéler le ciment national qu’est l’architecture scandinave: Christianshavn.
Sur cet archipel fantasmagorique, les
canaux se font plus longs et plus sinueux, donnent à la ville un air de Bruges ou d’Amsterdam miniature. On les
franchit comme on change d’époque.
L’ossature du quartier est ailleurs, dans
un pêle-mêle de matériaux, de styles
et de monuments exotiques qui reflètent le passage de multiples bâtisseurs,
sans jamais séparer les âges. Les anciennes fortifications du XVIIe siècle
côtoient, depuis près de quarante ans,
l’étrange et coloré chaos de la «ville libre» de Christiania, avec ses maisons
uniques et atypiques, construites à la
main par des artisans activistes. Architectes, entrepreneurs et grands chefs
transforment aujourd’hui les entrepôts
de l’ancienne zone portuaire en lieux
artistiques et alternatifs, et font sortir
de terre des œuvres d’un genre nouveau, avant-gardistes et titanesques.
Balade architecturale à travers les âges.
1 Les toits de Copenhague
Le roi Christian IV (1577-1648)
entreprit les travaux d’aménagement
qui donnèrent son visage à Christianshavn, à partir de 1639. Le quartier a été
pensé, à l’origine, pour fonctionner indépendament de Copenhague, avec
un style architectural très inspiré des
maisons néerlandaises et des canaux
d’Amsterdam : un port, des fortifications, des habitations. Les rues étroites
et pavées séparaient les maisons en
brique et, plus rarement, à colombage.
Les bâtiments ne s’élevaient pas plus
haut que deux étages. Dans cette forêt
de tuiles rouges, la flèche noire et or de
2 Le dernier bastion hippie
L’un des derniers lieux de la
contre-culture en Europe se trouve au
bout de la rue Prinsessegade: Christiania. Cette «ville libre», basée sur la démocratie directe et l’autogestion, est
née dans l’anarchie des années 70,
aujourd’hui plus structurée mais plus
fragile qu’il n’y paraît. Pourtant isolée
par un haut mur couvert de fleurs et
de fresques psychédéliques, on pénètre dans l’enclave sans passer aucun
garde-corps. Les entrepôts de munitions et baraquements de ce terrain
militaire désaffecté ont été transformés en logements collectifs, troquets
épuré et fluide. Ils dissimulent désormais studios d’architecture, de design
et de mode, microbrasseries aux guirlandes chatoyantes et haute cuisine.
Le temple de la street food, Papirøen,
a ouvert sur les docks au mois de mai
et le mythique restaurant Noma a pris
ses quartiers non loin de là en février,
dans un ancien blockhaus transformé
en ferme danoise, à l’initiative du chef
René Redzepi et de l’architecte Bjarke
Ingels. Bouleaux, lac et oiseaux des
rives, mousse et odeurs de sous-bois
pénètrent les lieux, tant dans l’assiette
qu’au travers d’immenses fenêtres et
plafonds en verre.
4 Béton armé
Dans une ville où, pendant quatre à cinq mois, la nuit étend son ombre
très tôt l’après-midi, la lumière semble
capitale. Sur l’archipel d’Holmen,
l’Opéra de Copenhague n’échappe pas
à la règle. Colossal paquebot tout
d’acier, de béton armé et de verre, il est
sorti de terre en 2005, face au Palais de
la reine. A l’intérieur, quatre reliefs de
bronze et trois sculptures lumineuses
illuminent son foyer. Henning Larsen,
architecte désigné par la fondation de
l’industriel AP Møller, à l’initiative du
projet, prévoyait une construction
transparente, avec une façade vitrée et
un toit en pente. La façade, finalement
masquée par une énorme grille en
acier et surnommée, depuis, «le grillepain», abrite un millier de salles sur
quatorze étages. Mastodonte architectural adoré des uns, détesté des autres,
il divise et contemple, depuis son esplanade flottant sur les eaux, quatre
siècles de création à Christiashavn. •
3 Front de mer
Au sud du quartier, un pont surprenant enjambe le canal Christianshavn. L’artiste dano-islandais Olafur
Eliasson l’a façonné de cinq plateformes circulaires et de hauts mâts retenus par des câbles, pour encourager
les promeneurs à ralentir leur marche.
Au nord, l’ancienne zone portuaire de
Refshaleøen se réinvente. En associant
les techniques de production industrielle aux apports des écoles de design, les anciens docks et hangars du
front de mer se sont dotés d’un style
Un restaurant dans
De jour comme d’Inuit
A faire
Le centre danois d’architecture
(DAC) a pris place dans un nouveau
bâtiment, Blox, inauguré fin mai,
dans le quartier d’Indre By. Un lieu
de rencontre entre architectes,
designers et artistes urbains.
Expositions, conférences, grande
collection de livres et restauration.
Rens. : Blox.dk
SUÈDE
Océan
Atlantique
Envoyée spéciale à Copenhague
l’église Notre-Sauveur semble tout spiralement sortie d’un roman de Jules
Verne. Baroque, construite à la fin du
XVIIe siècle, son clocher offre surtout
une vue superbe sur la ville. On y accède par un escalier de 400 marches,
dont des échelles de meunier puis une
rampe en colimaçon, en extérieur, à la
merci du vent. Copenhague à 90 mètres de hauteur vaut autant le détour
que l’église tout en granit et en briques
jaunes et rouges, dans un style qui emprunte la démarche ostensible de l’architecture Renaissance.
N
Pe
O
bl
RR
in
EB
ge
RO
So
LÉA CHARRON
VOYAGES/
Par
et salles de concerts.
Les premières maisons individuelles
se trouvent, quant à elles, enfouies
dans les joncs et les arbres des rives du
canal, le long des anciens remparts,
édifiées par des bâtisseurs hippies ou
ex-punk, selon leurs propres plans.
Bois, verre, tôle, ornées de nichoirs, de
godillots, de plantes ou de carillons éoliens, d’horloges cassées ou de stûpas,
parfois sur pilotis ou recréées à partir
de saunas, de wagons et de vieilles huttes de bergers, elles sont uniques dans
leur conception. Certaines, en paille,
ont été délaissées par leurs propriétaires, peu désireux d’investir dans un
logement dont ils ne garderont rien.
L’une d’entre elles, surélevée face au
lac et aux airs de serre dépareillée, a été
modelée, trois ans durant, à partir de
cadres de fenêtres.
Monument vivant, la ville libre et bohème résiste depuis quarante ans aux
coups de boutoir du gouvernement et
aux promoteurs immobiliers qui lorgnent au grand jour sur ces terrains à
forte valeur ajoutée.
DANEMARK
ALLEMAGNE
INDRE BY
Christiansborg
Tivoli
CHRISTIANSHAVN
100 m
Le musée du design pour revivre
l’histoire du design danois au cours
des siècles. Ouvert du mardi au
dimanche. Rens.: Designmuseum.dk
L’église Notre-Sauveur avec l’entrée
et la montée des marches pour la
vue panoramique sur Copenhague,
du lundi au samedi de 9h30 à
19 heures et le dimanche 10h30 à
19 heures.
Y manger
La maison de l’Atlantique nord
organise, tout au long de l’année,
des événements et des expositions
autour de la culture inuit en Islande,
au Groënland et aux îles Féroé.
Une atmosphère fantastique avec
des stands de nourriture et des
terrasses au soleil.
Papirøen, le temple de la street
food, sur l’îlot de Christianholm :
des dizaines de stands proposent
des plats du monde entier, bios,
équitables, gras, grillés ou crus.
Le canal de Nyhavn. PHOTO
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 53
L’église Notre-Sauveur. PHOTO GETTY
Christiania. PHOTO S. BRANDSTROM. SIGNATURES
STÉPHANE DUBROMEL . HANS LUCAS
L’Opéra de Copenhague. PHOTO PETER TOPP ENGE JONASEN. GETTY
Un café de Christiania. PHOTO SOPHIE BRANDSTROM. SIGNATURES
Un pont dessiné par Olafur Eliasson. PHOTO GETTY
54 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague,
de l’assassinat de Luther King à 2001,
l’Odyssée de l’espace, l’année 68 est
celle de bouleversements dans le
monde entier, bien au-delà
du Mai français. En 2018,
Libération revisite, chaque samedi, les
temps forts d’une année mythique. Et retrouvez
sur notre site notre série vidéo «1968 version mobile» :
comment aurait-on suivi et raconté les événements
de 68 avec un smartphone et ses applis ?
Jean-Pierre Elkabbach
«JE NE POUVAIS
PAS NE PAS
ENTRER DANS
LA GRÈVE»
Le journaliste, alors grand reporter à France
Inter, se souvient de son questionnement
sur sa participation aux grèves pour
l’indépendance de l’ORTF. Un engagement
qui, à la suite des événements, entraînera
sa mutation à Toulouse.
Recueilli par
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
L
a rentrée 68 de l’audiovisuel public
a lieu sans quelques stars de la radio
et de la télévision de l’époque. De
jeunes premiers (ou presque) comme
Michel Drucker ou François de Closets ont
été virés dans l’indifférence quasi générale
lors d’une grande charrette estivale, qui a
entraîné les départs ou les mutations d’une
centaine d’employés. «La radiotélévision
est le seul service public à avoir subi l’épuration au lendemain de Mai 68», écrit l’historien Jean-Pierre Filiu dans son livre de référence, Mai 68 à l’ORTF(1).
La faute de ces indociles? Avoir mené la
grève qui a bloqué le fonctionnement
normal de l’Office de radiotélévision française (ORTF) entre mai et juillet.
Les 12000 personnes de l’ancêtre gaullien
de l’audiovisuel public, alors sous contrôle
étroit du pouvoir, arrêtent le travail pour
exiger une nouvelle gouvernance, plus
libre, et l’indépendance de l’information.
Une poignée de non-grévistes, câlinés par
l’intransigeant ministre de l’Information
de l’époque, Yves Guéna, assurent un
service minimum peu objectif.
«Le conflit a beau se prolonger longtemps
après la reprise du travail à EDF, à la SNCF
ou aux PTT, l’intersyndicale n’a obtenu
aucune avancée substantielle», résume
Filiu. Il faudra attendre l’année suivante,
avec l’arrivée au pouvoir de Pompidou et
Chaban-Delmas, mais surtout la suppres-
sion de l’ORTF, en 1974, pour que les
médias publics gagnent en liberté. Le mouvement de 68 a néanmoins été un marqueur de la conquête par les journalistes
de l’indépendance de l’information. Muté
à Toulouse à cause de sa participation à la
grève, Jean-Pierre Elkabbach, grand reporter à France Inter en 68, se souvient.
Au sein de l’ORTF, la radio est entrée en
grève plus de deux semaines après
la télévision. Pourquoi ?
A la radio, nous avions beaucoup plus de
PHOTO COLETTE MASSON.
ROGER-VIOLLET
liberté qu’à la télévision. Nous travaillions
avec une passion démesurée. Grâce à nos
deux patrons, Pierre Fromentin et Jacqueline Baudrier, on pouvait faire ce qu’on
voulait. Ils ont défendu notre indépendance. Lorsque des hauts fonctionnaires
ou des membres de cabinets ministériels
appelaient pour se plaindre de tel ou tel papier, Fromentin raccrochait en disant: «Je
ne vous connais pas.» Après, il vérifiait
auprès de nous, il nous engueulait ou nous
félicitait. On ne venait pas contrôler nos
papiers, le mythe d’un Peyrefitte qui venait
nous regarder est faux. Ce n’était pas le cas
à la télévision qui était contrainte sur tous
les sujets, sauf au sein de l’émission Cinq
Colonnes à la une, une enclave à part, un
espace d’autonomie. C’est pour cela que
l’impulsion est venue de la télévision.
Cette rébellion vous a surpris ?
J’étais assez amusé, ou agacé, voire choqué
de voir des types crier d’un seul coup à la
liberté alors qu’ils ne s’étaient pas rendus
compte, jusque-là, qu’ils n’étaient pas libres… Ils s’étaient accommodés du système et des pressions du pouvoir, ils ne
s’en plaignaient pas, ou du moins, pas publiquement. Grâce à Cohn-Bendit et aux
autres, grâce à un mouvement collectif,
d’un seul coup, ils trouvaient l’occasion de
demander l’indépendance et
une autre organisation pour
l’ORTF. Nous, à la radio, nous
avons rejoint le mouvement.
Nous avons d’abord commencé
par raconter ce qui se passait
dans les rues, ce que la télévision n’avait pas le droit de faire.
Quels souvenirs journalistiques gardez-vous de ces moments pendant lesquels vous êtes
encore à l’antenne ?
Je présentais les journaux de France Inter
avec les reporters qui racontaient. C’est un
moment où l’on a rajeuni la façon de faire
de la radio au sein du service public,
comme l’ont fait Europe 1 et RTL. J’ai fait
des interviews de Cohn-Bendit en duplex.
J’étais à l’antenne toute la nuit du vendredi 24 mai, quand le pays s’est à nouveau
enflammé. C’était après un grand discours
de De Gaulle, pour lequel toute la France
s’était arrêtée. Cela s’est terminé par un
éclat de rire général: «C’est tout ce qu’il propose?» Avant ça, à la mi-mai, j’avais suivi
de Gaulle en Roumanie, lors d’un voyage
officiel de quelques jours. De Gaulle débarque à Bucarest et dit [il imite l’accent du
Général, plutôt bien, ndlr] : «Bravo à la
Roumanie qui a su appliquer, pour les étudiants, la sélection.» A Paris, tout le monde
défilait contre la sélection à l’université!
Au tout début, la rédaction en chef nous
appelait pour nous demander de faire le
récit du voyage. On faisait l’ouverture des
journaux. Et puis, de jour en jour, au fur et
à mesure que le mouvement prenait de
l’ampleur à Paris, on descendait dans la
hiérarchie des nouvelles. Et à la fin, on
nous disait: «Les gars, vous commencez à
nous emmerder avec votre voyage en Roumanie…» Et on passait en dernier. Quand
je suis rentré, la grève avait commencé à la
télévision et il fallait faire un choix: rejoindre le mouvement ou non. Je sais qu’on a
déçu nos patrons en nous mettant en
grève, notamment Jacqueline Baudrier.
Elle a considéré ça comme une trahison.
Vous avez hésité à vous mettre en
grève ?
Je ne pouvais pas ne pas entrer dans la
grève. Il y avait un mouvement collectif
pour que l’ensemble de nos camarades de
l’ORTF puissent bénéficier des libertés
dont nous profitions à la radio. Je ne me
sentais pas en harmonie avec ceux qui ont
continué le travail et qu’on a longtemps appelés les jaunes. On a tourné en France
pour faire des meetings à la rencontre du
public et expliquer aux gens les raisons de
la grève. Je me souviens très bien d’un
meeting à Grenoble, où il y avait Fernand
Raynaud pour mettre de l’ambiance.
J’avais un peu la trouille. Il y avait
bien 3000 personnes dans la salle, et Mendès-France au premier rang, que j’admirais
beaucoup. Je répétais la même chose partout: j’agis avec la plus grande liberté à la
radio, ce n’est pas comme à la télé, mais je
réclame la même indépendance pour tout
le monde.
Vous n’avez pas vraiment l’image d’un
soixante-huitard. Vous vous sentiez en
harmonie avec le mouvement ?
Je ne me prends ni pour un héros de Mai 68
ni pour un suiveur. Je ne me considère pas
comme un leader de Mai 68, j’étais plutôt
réservé et timide dans les prises de parole.
Au début, je ne comprenais pas le mouvement. Je voyais, pour avoir traité ces sujets
à l’antenne, qu’il y avait quelque chose
d’universel, qui passait par l’Allemagne
avec la future bande à Baader, la Pologne,
les Etats-Unis… Mais j’étais grand reporter
à France Inter, je vivais mon rêve. Moi, le
pied-noir d’Oran, je suivais de Gaulle, je racontais la vie politique, je découvrais la vie internationale,
je tendais le micro à Kossyguine et à Brejnev… La vie me
semblait merveilleuse! Mais j’ai
mis du temps aussi parce qu’il
y avait un décalage entre la façon dont les jeunes percevaient
de Gaulle en France et la façon
dont je le voyais être reçu à
l’étranger. Chez nous, c’était le conformisme et la tradition, l’immobilisme et les
contraintes. C’était le grand-père qui nous
empêchait de vivre, de lire et de baiser !
Lors de ses voyages à l’étranger, en civil ou
en uniforme, il était un symbole de la liberté, de la résistance à l’impérialisme.
Tous les jeunes des pays qu’il visitait le saluaient comme tel. J’ai vu les mineurs
d’étain de Bolivie défiler sous la pluie et venir lui embrasser le bas de l’uniforme. Et
moi, j’étais là, comme un merdeux avec
mon magnéto, mais j’étais toujours là [rires]. J’ai compris, peu à peu, que c’était un
mouvement plus vaste et je me suis inscrit
dedans.
Et à la fin, vous faites partie de la liste
noire. Pas viré, comme beaucoup
d’autres, mais muté…
Exilé. Enfin, pas exilé, parce qu’on ne peut
pas utiliser ce mot pour la province, mais
c’était tout comme. Après la grève, le nouveau patron de la radio, Roland Dhordain,
me reçoit et me dit : «Tu ne peux plus rester à Paris, on a hésité à te licencier mais
étant donné tes qualités, et l’avenir, et blablabla, on te propose Lyon ou Toulouse.»
J’ai choisi Toulouse qui me plaisait davantage parce que c’était le Midi. Là-bas, j’apprends que le type en fonction, un gros
con qui n’avait rien à faire là, plus fidèle au
pouvoir que compétent, un gaulliste orthodoxe, a été prévenu de faire gaffe à ce
que je faisais. Là-bas, j’ai enrichi ma pratique du métier: l’information, on la découpait dans la Dépêche du Midi ou on se bougeait sur le terrain pour aller la trouver…
Je travaillais aussi pour l’Express. J’ai dû
rester six à huit mois. Un jour, le correspondant de la radio en Allemagne, qui y
était depuis la fin de la guerre, qui détestait les Allemands et ne bougeait jamais de
Bonn, a dit qu’il avait besoin de quelqu’un
pour l’aider. Jacqueline Baudrier a soufflé
mon nom… C’est comme ça que je me suis
retrouvé correspondant en Allemagne.
Avec un déclassement de salaire! J’ai commencé à travailler pour la télévision de
l’ORTF là-bas. Mais j’étais toujours interdit
de reportage à Paris. J’étais accrédité
auprès de la chancellerie, je suivais le
Premier ministre partout dans le monde,
sauf en France ! Cette censure a duré
deux ans. C’était une sorte de mise en quarantaine, mais une longue mise en quarantaine… •
La Nasa dans le trou noir
Tandis que les Soviétiques viennent de lancer
un énième satellite Cosmos et d’envoyer la
sonde Zond 5 faire un tour de la Lune et revenir
sur Terre, la Nasa broie du noir. La baisse des
crédits, démarrée en 1964, pousse James E.
Webb, administrateur de l’agence, à prononcer
un discours de départ en retraite pas bien gai :
«Je ne me satisfais pas que nous, en tant que nation, n’ayons pas réussi à progresser pour atteindre la première position dans l’espace.» Et de
conclure: «Nous allons être en deuxième position
pour un bout de temps.»
Médiocre millésime 68
Non seulement la France vient de vivre les manifestations, les grèves et l’affreuse pénurie d’essence mais, en plus, il lui faut supporter la pire
des météos pour ses vignobles. Le record de
pluie enregistré en août «produisit des vins dilués, maigres et sans caractère», écrit le site
iDealwine à propos des bordeaux. «1968 offre
aujourd’hui très peu de vins secs offrant un intérêt gustatif», lit-on encore sur Labouteilledoree.com. Un Château Latour 1968 coûte quand
même 888 euros aujourd’hui (Sodivin.fr).
Comme quoi, tout n’a pas été dilué et surtout
pas les prix.
(1) Nouveau Monde éditions (2008).
«Où se trouve le pavillon
soviétique?
–Ce n’est pas difficile à
trouver: c’est celui devant
lequel il n’y a personne.»
UNE HÔTESSE D’ACCUEIL,
RENSEIGNANT
UN VISITEUR À L’OUVERTURE
DE LA FOIRE INTERNATIONALE
DE BRNO (TCHÉCOSLOVAQUIE)
Deux semaines plus tôt, les chars du Pacte de
Varsovie avaient envahi le pays pour mettre fin
au Printemps de Prague.
CENSURE
DR
Manifestation pour
l’indépendance
de l’ORTF,
en juin 1968.
u 55
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
REUTERS
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
«Théorème» béni puis maudit
Présenté à la Mostra de Venise, le film de Pier
Paolo Pasolini, Théorème, voit ses copies mises
sous séquestre pour «obscénité» avant un procès.
Le film avait pourtant reçu le grand prix de l’Office catholique international du cinéma. Mais
l’Office était alors présidé par Marc Gervais,
jésuite canadien admirateur de Pasolini. Le pape
Paul VI fera annuler cette imprudente décision.
Libération Samedi 15 et Dimanche 16 Septembre 2018
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Nique l’amer
Gabrielle Lazure Franche du collier, l’actrice québécoise,
rescapée des années 80, revient dans la telenovela
de France 2 et raconte sa mère mal aimante.
L
a moue revêche tord les lèvres de cette directrice
d’un institut de beauté que joue Gabrielle Lazure. La
voix presque aigre écorche le ressentiment de cette
mère qui voit revenir sa fille partie sans laisser d’adresse.
Les yeux clairs plissent leur réticence et leur myopie inavouée
dans ce soap de rentrée de France 2, intitulé Un si grand soleil.
L’actrice québécoise, 61 ans, incarne l’un
des principaux personnages de cette machinerie fédératrice. Vivant à Paris depuis
ses 20 ans, elle sort aussi une autobiographie où elle n’épargne pas sa mère, psy assez psychédélique.
L’actualité a bon dos mais on va éviter de tout lui mettre sur
le paletot. Si l’on se retrouve face à cette parfaite senior très
perdue de vue, cela tient à l’envie d’épousseter le sépia froissé
d’une époque effeuillée en marguerite. Dans les années 80,
Lazure était belle captive incertaine chez Alain Robbe-Grillet
et admet allégrement n’avoir pas décrypté les sous-entendus
SM, cachés en rosebud. Elle était aussi journaliste dans la
Crime et se demande encore pourquoi Philippe Labro, le réalisateur, la fantasmait en Lauren Bacall, en tailleur et trench,
quand elle était censée représenter «une investigatrice de
Libé». Elle se préférait et se préfère toujours punk en jean
et garçon manqué ébouriffé, avec bourrades trash, parler
cash et vannes grasses pour tenir en respect. Ce qui intriguait
déjà quand blondeur était supposée rimer avec pâleur et
fadeur, et pas avec ruades braques.
Puisqu’elle est née comme Grace Kelly à Philadelphie, on lui
avait inventé un côté princier, réservé et glacé d’hitchcockienne quand elle est plutôt adepte des
coups de bottes dans les portes des saloons. Puisqu’elle était également mannequin, on l’appariait aisément aux autres
corps de rapport, glorieux et larges d’épaules, ceux
d’Uma Thurman, Estelle Lefébure ou Jenna de Rosnay.
Et puis, on l’avait vu s’évaporer doucement au fil du temps.
Son patronyme azuré s’était comme étiolé, bleu du ciel délavé,
bardage attaqué par le sel, bois trop flotté, façade atlantique
estompée, trait de côte mordillé. Elle disparaissait en filigrane,
silhouette de plus en plus effacée malgré les 60 films et séries
tournés, la musique tentée, un seule-en-scène en gestation
et une autre vie à la campagne qui l’éloigna des pôles d’attraction, et lui perça les poches. Ce qui fait qu’on n’est pas mécontent de la voir resurgir et d’avoir un prétexte pour aller à sa
rencontre.
LE PORTRAIT
Au naturel, elle est moins grande qu’imaginé. La sauterelle
de 1,69 m est plus criquet qu’on aurait cru et reçoit pieds nus
sur parquet ciré. On se souvenait qu’elle s’était jetée dans les
bras de Richard Gere. Le gigolo américain, resté bon copain,
ne fut que chevalier servant pour la montée des marches à
Cannes. Par contre, avec sa franchise nord-américaine, elle
évoque sans embarras sa nuit avec Jack Nicholson. A l’entame,
elle bouda le «clown charmeur» avant de le rattraper par
les bretelles quand, sur la piste de danse, il s’enquit d’autres
belles moins farouches.
Amoureuse vite lassée et peu cohabitante, elle s’étonne d’avoir
tenu «six ans» avec son dernier partenaire, «un militaire». Elle
a donné naissance à une fille quand elle avait la quarantaine.
Celle-ci vient de passer son bac. Elles vivent en duo dans
un 75 mètres carrés, situé entre le Bataclan et les locaux mitraillés de Charlie Hebdo. L’atmosphère joyeuse du quartier est
appréciée par cette électrice de Benoît Hamon qui refusa la médaille des Arts et lettres que voulait lui remettre Mitterrand
«parce qu’il fallait acheter soi-même la breloque».
Ses deux parents ont disparu. Ce qui lui permet d’évoquer frontalement ses dissensions avec sa mère. Celle-ci est une fille de
bonne famille wasp. Elevée dans le silence et la contrainte,
Martha est saisie par la fièvre de la contre-culture. Psychiatre
de formation, elle glisse vers
l’hindouisme et la méditation. Elle est végétarienne et
28 avril 1957
fait porter à ses enfants «des
Naissance
djellabas qui grattent». Mysà Philadelphie
tique, elle fréquente des maî(Etats-Unis).
tres soufis et des yogis qui
1983 La Belle Captive
déplacent des objets. Elle se
(Alain Robbe-Grillet)
pâme pour des gourous avant
et la Crime
de tenter de le devenir elle(Philippe Labro).
même.
Septembre 2018
A la maison, on évite la télé
Un si grand soleil,
et on se dispense de «magafeuilleton (France 2)
siner». Les punitions sont
et Maman… cet océan
hors de question. Quand
entre nous (l’Archipel).
Gabrielle, adolescente, force
sur les substances hallucinogènes, sa mère s’inquiète qu’elle ne puisse s’en passer mais
lui propose de faire jouer ses amitiés médicales pour lui fournir une came de bonne qualité. Ce laxisme négligent aurait
pu provoquer en retour un autoritarisme compensateur. Rien
de tout cela. Gabrielle ressent cette autonomie consentie
comme un signe de désintérêt. «Elle ne s’intéressait qu’à elle»,
estime sa fille qui lui reprocherait presque de ne pas avoir
tenté de lire son journal intime.
Il rôde aussi comme un sentiment de rivalité entre générations. La gamine se souvient des retours d’école. Martha se
glissait sous le plaid. En guise de détente entre deux consultations, elle se masturbait comme si elle avait été seule. Gabrielle
la décrit «comme une amante expressive» sonorisant les nuits
de la maison. Mais la plus jeune n’hésite pas à en remontrer
à son aînée question palmarès masculin. C’est comme si
l’océan mis entre elles n’avait pas suffi à noyer l’amertume du
délaissement, le fiel de la compétition. Conclusion du thérapeute de Gabrielle: «Votre mère était d’accord pour que vous
traversiez au rouge. Elle ne vous a pas appris à attendre que
le feu passe au vert. Cela donne une maison sans fondations.»
Bémol réconciliateur de celle qui enterra sa mère au son de
Here Comes the Sun des Beatles: «C’était une femme libre, forte
et courageuse mais peu structurante.»
Gabrielle croque évidemment en parfaite antithèse son père,
tôt divorcé. Il vient d’une famille nombreuse, catholique et
festive, avec longues tablées et cabanes à sucre. Ce hockeyeur
de talent est un pédopsychiatre progressiste. Membre du Parti
québécois dans les années 80, il fait beaucoup pour l’avortement et la prise en charge du handicap quand il est ministre
des Affaires sociales.
Trois choses, encore: 1) Gabrielle Lazure suit la vie publique
canadienne d’assez loin. Elle a mis un moment à se rendre
compte que le fils Trudeau avait pris les manettes du pays.
2) Paris la rend parfois mélancolique quand coule la Seine et
que gargouille la rosserie hautaine de la capitale. Elle reconnaît pourtant que, mondialisation aidant, les grincheux
y semblent en récession. 3) Son premier petit copain avait
pour patronyme… Jolicœur. Elle avait 6 ans et le fit bisquer
en faisant mine de lui préférer son frère. •
Par LUC LE VAILLANT
Photo FRÉDÉRIC STUCIN
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