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Libération - 17 08 2018

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VENDREDI 17 AOÛT 2018
www.liberation.fr
A Los Angeles, dans les années 60. PHOTO KEYSTONE. GAMMA
2,00 € Première édition. No 11576
ARETHA FRANKLIN
RESPECT!
La reine de la soul est morte
jeudi, à 76 ans.
PAGES 2-9
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Aretha Franklin en 1967.
PHOTO EVERETT. BCA.
RUE DES ARCHIVES
Libération Vendredi 17 Août 2018
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Libération Vendredi 17 Août 2018
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ArethaFranklin
Soul en son
royaume
DISPARITION
La chanteuse américaine est morte jeudi à 76 ans.
De l’église de son père au sommet des charts, sa voix a inscrit
dans la légende des dizaines de tubes et porté haut
les causes du féminisme et des droits civiques.
Par
JACQUES DENIS
«J’
ai perdu ma chanson, cette fille me
l’a prise.» Quand il découvre Respect, une ballade qu’il a écrite
pour son tour manager Speedo Sims, Otis
Redding ne peut que constater les faits face
à Jerry Wexler, le pape de la soul music au label Atlantic. Ce jour-là, le chanteur sait que
le titre paru deux ans plus tôt, en 1965, sur
l’imparable Otis Blue, lui échappe. Pas sûr en
revanche qu’il puisse se douter alors que ce
hit fera danser des générations entières, porté
par la voix d’Aretha Franklin. Combien de soirées où cet hymne au féminisme débridé aura
fait se lever toutes les femmes et filles, prises
d’un doux délire! «La chanson en elle-même
est passée d’une revendication de droits conjugaux à un vibrant appel à la liberté. Alors
qu’Otis parle spécifiquement de questions domestiques, Aretha en appelle ni plus ni moins
à la transcendance extatique de l’imagination», analysera Peter Guralnick, l’auteur de
la bible Sweet Soul Music.
Enregistrée le jour de la Saint-Valentin, la version d’Aretha Franklin est effectivement bien
différente de celle du «Soul Father», qui vantait les mérites de l’homme allant au turbin et
méritant de fait un peu de respect en retour.
La jeune femme se permet d’y glisser quelques saillies bien senties: «Je ne te ferai pas
d’enfant dans le dos, mais ce que j’attends de
toi, c’est du respect.» Le tout boosté par un
chœur composé de ses sœurs Erma et Carolyn
qui ponctue de «Ooh !» et «Just a little bit»,
donnant à l’histoire les faux airs d’une
conversation complice entre femmes. Et de
conclure par un tranchant: «Je n’ai besoin de
personne et je me débrouille comme une
grande.» La suite, tout du moins d’un point de
vue artistique, donnera raison à celle qui devint ainsi pour la postérité tout à la fois l’une
des égéries des droits civiques et la visionnaire
pythie d’une libération des mœurs.
Dix-huit Grammy Awards
«Cette chanson répondait au besoin du pays,
au besoin de l’homme et la femme de la rue,
l’homme d’affaires, la mère de famille, le pompier, le professeur – tout le monde aspire au
respect. La chanson a pris une signification
monumentale. Elle est devenue l’incarnation
du “respect” que les femmes attendent des
hommes et les hommes des femmes, le droit inhérent de tous les êtres humains», analysera-telle a posteriori dans son autobiographie,
Aretha: From These Roots.
Sa reprise de Respect n’était pas le premier
succès de la native de Memphis. D’ailleurs, à
l’époque, ce ne sera que le deuxième 45-tours
de son premier album sous pavillon Atlantic,
précédé par I Never Loved a Man (the Way I
Love You) qui donne son titre à ce disque.
Mais, avec ce tube, bientôt suivi d’une quantité d’autres, elle se hisse vers des sommets à
hauteur des mâles blancs qui dominaient
l’époque. Coup double aux Grammy 1968 –les
premiers d’une très longue série, dix-huit au
total–, la chanson truste les charts pop, quatorze semaines au top des ventes afro-américaines où la concurrence est alors plutôt sévère, et intronise la «Soul Sister» (surnom
emprunté à son précédent disque) en reine
du genre : «Queen of Soul», pas moins. Elle
n’en sera jamais détrônée.
Pourtant, l’album enregistré entre Muscle
Shoals, l’usine à tubes d’Alabama, et
New York, où elle dut se replier avec quelques
musiciens sudistes, fut accouché dans la douleur, tel que relaté par un autre biographe
émérite d’Aretha Franklin, le Français Sebastian Danchin (Portrait d’une natural woman,
aux éditions Buchet Chastel). Toujours est-il
que le 28 juin 1968, elle fait la une de l’hebdomadaire Time : un simple portrait dessiné
d’elle, discrètement barré d’un explicite The
Sound of Soul. Cette année-là, elle est juste
derrière Martin Luther King en termes de
notoriété. Atteinte d’un cancer Suite page 4
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ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 17 Août 2018
et officiellement rangée
des hits depuis début 2017, la grande prêcheuse du respect est morte cinquante ans
plus tard à Detroit, à 76 ans, devenue pour
l’éternité celle dont un président des EtatsUnis (pas le moins mélomane, Barack Obama)
a pu dire: «L’histoire américaine monte en flèche quand Aretha chante. Personne n’incarne
plus pleinement la connexion entre le spirituel
afro-américain, le blues, le r’n’b, le rock’n’roll
– la façon dont les difficultés et le chagrin se
sont transformés en quelque chose de beau, de
vitalité et d’espoir.»
Avant d’en arriver là, tout n’était pas écrit
d’avance pour cette fille de pasteur, née
le 25 mars 1942 dans le Sud profond, où la ségrégation fait force de loi. Grandie dans le giron de ce père homme de foi, Aretha Louise
Franklin trouve sa voix à l’église, comme souvent. Elle a pour premier modèle son paternel, personnalité aussi sombre à la maison
qu’auréolée de lumière sur l’estrade : le pasteur Clarence LaVaughn Franklin enregistre
et publie ses gospels sur la firme Chess, fréquente les stars (Sam Cooke, Jackie Wilson,
Art Tatum…), enchaîne les tournées, au risque de délaisser le foyer où les enfants se débrouillent comme ils peuvent. D’autant que
leur mère, Barbara Siggers, «immense chanteuse gospel» selon la diva Mahalia Jackson,
a quitté le foyer au lendemain des 6 ans
d’Aretha.
Sept années plus tard, l’adolescente grave son
premier disque, avec le chœur de la New
Bethel Baptist Church, le sanctuaire au cœur
du ghetto de Detroit où son père célèbre sa
mission sur Terre. L’année qui suit, elle accouche d’un premier enfant, suivant là encore les
traces du prédicateur, par ailleurs fornicateur
à ses heures: une des demi-sœurs de la jeune
Aretha est le fruit de relations illicites avec
une paroissienne de 13 ans !
Suite de la page 3
Ferveur inégalée
Avant 18 ans, Aretha a déjà deux enfants.
Autant dire un sérieux handicap pour qui entend faire carrière en musique. C’est pourtant
la même, certes délestée des bambins qui se
retrouvent chez mère-grand Rachel, qui est
castée par le talent scout John Hammond.
Elle a 19 ans quand elle débarque à New York
pour intégrer l’écurie Columbia, où la future
Lady Soul – autre surnom absolument pas
usurpé– est censée suivre le sillon creusé par
Lady Day, la femme au chihuahua Billie Holiday. Las, l’histoire ne se répète jamais, et malgré d’indéniables talents et de petits succès,
dont un bel hommage à Dinah Washington,
une de ses références avouées, et un recommandable Yeah où elle tente déjà de faire
siennes quelques rengaines empruntées à
d’autres, celle qui sera plus tard la première
femme à rejoindre le Rock’n’roll Hall of Fame
ne parvient pas à se distinguer dans le jazz.
Jusqu’à ce qu’elle franchisse le Rubicon en
passant chez Atlantic où, outre Jerry Wexler,
elle trouve en Arif Mardin un directeur musical à son écoute.
«Quand je suis allée chez Atlantic Records, ils
m’ont juste assise près du piano et les tubes ont
commencé à naître.» Il ne faudra jamais
oublier qu’à l’instar d’une Nina Simone,
Aretha Franklin était aussi une formidable
pianiste. La liste des classiques enregistrés
en moins de dix ans donne le tournis : Baby
I Love You, (You Make Me Feel Like) A Natural
Woman, Think, (Sweet Sweet Baby) Since
You’ve Been Gone, Chain of Fools, Until You
Come Back to Me… Entre 1967 et 1974, la porte-voix d’une communauté chante ou déchante l’amour, en mode énervé ou sur le ton
de la confidence sur oreiller, portée par des
arrangements luxuriants ou dans ce dénuement propre à magnifier les plus belles voix
sudistes (de Wilson Pickett à Sam & Dave).
Dans cette série qui ressemble à une irrésisti-
ble ascension, chacun a ses favoris: Call Me,
par exemple, pas forcément le plus gros succès, demeure une ballade pour l’éternité où
elle fait valoir toute la classe de son toucher
sur les noires et ivoire. A moins que ce ne soit
I Say a Little Prayer, le cantique écrit par Burt
Bacharach et Hal David pour Dionne
Warwick (qui se le fera chipper), tout en légèreté laidback. Qu’elle flirte volontiers avec la
pop, reste fidèle à l’esprit de la soul ou mette
le feu au temple frisco rock Fillmore West
dans un live mémorable avec le terrible saxophoniste r’n’b King Curtis, son directeur musical assassiné quelques mois plus tard, la
voix d’Aretha Franklin transcende toujours
les sacro-saintes chapelles avec une ferveur
inégalée. Celle héritée du gospel, la genèse
de tout, auquel elle rend un vibrant hommage en 1972 avec Amazing Grace, un office
avec le révérend James Cleveland qui devient
le premier disque du genre à réussir la jonction avec le public profane.
Ombre d’elle-même
La série va pourtant s’arrêter au mitan des
années 70, alors que Jerry Wexler s’apprête
à quitter la maison mère pour rejoindre Warner Bros. A Change Is Gonna Come, pour pa-
raphraser la superbe complainte qu’elle a empruntée à Sam Cooke dès 1967. Le disco
triomphe, et bientôt le rap, qui saura lui rendre hommage, à l’image de Mos Def revisitant One Step Ahead ou de Lauryn Hill s’investissant dans The Rose Is Still a Rose.
Orpheline de son mentor, Franklin ellemême quitte en 1980 Atlantic pour Arista. La
chanteuse ne s’en remettra pas, alors même
qu’elle parvient à toucher un public rajeuni
en étant au générique des Blues Brothers. Elle
y chante en femme de ménage (mais chaussée de mules en éponge roses!) Think, hymne
à la liberté et à la féminité affirmée haut et
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Dans les Blues
Brothers, en 1980.
PHOTO EVERETT.
RUE DES ARCHIVES
De l’amour
de Dieu
à celui
des corps
Même si elle s’en défendait,
Aretha Franklin est devenue
un symbole de sensualité.
A
près un premier album de gospel transposant l’art du chant
tel qu’elle l’a appris dans
l’église paternelle dès ses
13 ans, âge auquel elle devient mère pour la première
fois, Aretha Franklin décide
rapidement de s’essayer à la
musique profane –avec la bénédiction de son père. Embarquant avec elle les thèmes
de la quête d’affection,
d’amour et de respect valable
dans ses prières célestes
autant que pour ses amants
sur la terre ferme. La soul
qu’elle enregistre n’est plus
seulement une extension de
l’église. Témoin le titre
Dr Feelgood (Love Is a Serious
Business), blues sur le pouvoir vulnéraire d’un homme
qui la fait vraiment se sentir
bien et dont elle vante les
prouesses lors de ses visites,
qui valent toutes les ordonnances. «Je ne suis pas contre
de la compagnie», chante-telle alors dans un véritable
climax final, apparemment
aux portes du paradis.
Dans la biographie Respect,
commandée puis décriée par
Aretha Franklin parce qu’il y
rapporte qu’elle aurait souffert d’une addiction au sexe,
David Ritz explique que
quand Ted White, alors mari
et manager de la reine de la
soul, avait présenté Dr Feel-
fort (encore). La scène d’anthologie marque
les esprits, mais dans la vraie vie, Aretha
Franklin n’aspire qu’à des productions de
plus en plus pompières, qui masquent par
leur outrance l’essentiel: ses exceptionnelles
qualités d’interprète. Les interventions de
jeunes musiciens comme Marcus Miller ou
Narada Michael Walden n’y font rien, même
si avec ce dernier elle parvient une nouvelle
fois à toucher furtivement la place de numéro 1 des charts r’n’b.
Si elle se fait rare en studio, si elle ne marque plus l’histoire de la musique, elle
n’en demeure pas moins une icône pour les
nouvelles générations. George Michael
s’adonne ainsi à un duo – une spécialité de
la diva, qui sans doute trahissait déjà un réel
manque de renouvellement – avec celle
qu’il considère comme une influence majeure. Toutes les chanteuses de nu soul prêtent allégeance à la première dame, qui de
son côté s’illustre dans la rubrique mondanités. Elle traverse ainsi les années 90 en
ombre d’elle-même, caricature de ses
grands millésimes, qu’elle fructifie. Elle
n’en reste alors pas moins une figure que
l’on met aisément en couverture, affichant
des looks pas toujours raccords, et au pre-
mier rang des chanteurs de tous les temps
selon Rolling Stone.
De come-backs avortés en retours guettés par
des fans toujours en demande, rien n’y fait.
La star, rentrée vivre à Detroit, attise pourtant les désirs et envies des jeunes producteurs : André 3000 d’Outkast et Babyface
mettent même un album en chantier, alors
que l’année d’après, en 2014, le festival de
jazz de Montréal la fait remonter sur scène.
Longue robe blanche, cheveux blonds, elle
assure le show. Trois ans plus tard, elle est
encore en blanc, mais considérablement
amaigrie, pour un gala au profit de la fonda-
good au producteur Jerry
Wexler d’Atlantic Records,
celui-ci lui aurait répliqué
que c’était «fabuleux, dans la
tradition blues de Bessie
Smith, Dinah Washington,
des femmes demandant d’être
satisfaites sexuellement».
White lui répliqua de ne surtout pas le présenter de la
sorte à Aretha Franklin, qui
n’aimait pas qu’on pense
«qu’elle écrit des chansons
sexy». Cela se confirme
en 1989, quand, invitée dans
l’émission 60 Minutes, le présentateur Ed Bradley lui demande s’il peut lui poser des
questions sur le sexe : «C’est
dans beaucoup de vos chansons… le désir.» Elle lui réplique alors qu’il a dû la confondre avec quelqu’un d’autre.
Pourtant, sa soul déglace ensemble le sensuel et le religieux. C’est la frénésie de sa
voix, l’exaltation du gospel
entendu dans les églises
afro-américaines, qui glisse
vers une célébration de la
sensualité et de la dévotion.
La ferveur transcendante est
transférée d’un amour de
Dieu à celui, plus pop, des
corps, ce qu’Aretha Franklin
a réussi, comme seul son
pendant mâle Ray Charles, à
se hisser au plus haut dans
les charts.
CHARLINE
LECARPENTIER
tion Elton John, à New York. Plus que de résurrection, cela sonne comme un concert
d’adieux. Néanmoins, on gardera plutôt en
souvenir le dernier grand moment de la carrière hors-norme de la chanteuse : le 6 décembre 2015, lors des prestigieux Kennedy
Center Honors, elle entre en scène en manteau de fourrure, voix aussi sûre que son
doigté au piano, pour interpréter (You Make
Me Feel Like) A Natural Woman devant le
couple Obama, auquel elle avait déjà fait
l’honneur de chanter lors de son investiture
en 2009. Comme la révérence d’une voix pas
ordinaire, en tout point populaire. •
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ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 17 Août 2018
Toutes les L
voix d’Aretha
La fille de pasteur a conservé l’engagement vocal
du chant religieux et la scansion du prêche
en les associant à l’énergie du rhythm and blues.
Aretha Franklin, en 1980. PHOTO PHOTOSHOT. PICTURE ALLIANCE
Avec Barack Obama, en février 2015. PHOTO MARK WILSON. GETTY. AFP
a voix d’Aretha Franklin a dès
sa jeunesse été façonnée sur le
modèle familial et religieux.
Son père, pasteur baptiste, dirige à
Detroit (Michigan) une chorale où la
jeune fille fait ses gammes en interprétant des gospel songs. Cette musique d’église jouée entre les sermons
est le prolongement moderne des
negro spirituals. Quand ces derniers
évoquent les tourments des esclaves, prennent leurs racines dans
l’Ancien Testament et se situent au
XIXe siècle, le gospel se fonde, lui,
sur les évangiles du Nouveau Testament et éclôt après l’abolition de
l’esclavage (la proclamation
d’émancipation de 1865), dans les
années 30. Les marraines du genre
se nomment Rosetta Tharpe, alias
la «grand-mère du rock» aux dents
du bonheur et à la guitare électrique
en bandoulière, ou encore Mahalia
Jackson, alias «la reine du gospel»,
qui avait pour point commun avec
Aretha Franklin d’être elle aussi fille
de pasteur baptiste qui dirigeait une
chorale.
Imbriqué. Mahalia et Aretha sont
chacune emblématique d’une voie
interprétative. Droite en un lent
crescendo d’intensité tourné vers
Dieu pour la première, beaucoup
plus rythmée, volubile et colorée
pour la seconde. En 1972, Aretha
Franklin rendra un hommage plus
que vibrant à Mahalia Jackson en
chantant Precious Lord, Take My
Hand pour ses obsèques à La Nouvelle-Orléans.
Tous ces styles si souvent interpénétrés –blues, negro spiritual, gospel, rhythm and blues – représentent des manières différentes
d’assaisonner trois accords, les fameux degrés I, IV et V de la
gamme. Et, si l’on veut s’amuser à
remonter un peu plus dans le
temps, on peut aussi les considérer
comme les descendants des récitatifs baroques européens, type parlar cantando. Dans ce tronc commun de la musique noire
américaine, les différences de dosage entre les tempi, le choix de
mesures à deux ou à quatre temps,
la présence d’accords de passage
ou encore la composition de l’instrumentarium (avec ou sans orgue)
donnent leur identité à chacune de
ces écoles cousines. Chanter une
prière n’est pas interpréter I Say a
Little Prayer, même si les deux font
appel aux mêmes ressources.
Dans ce contexte musical imbriqué,
la particularité de la voix d’Aretha
Franklin est d’avoir conservé l’engagement du chant religieux en l’associant à l’énergie et à l’allant caractéristiques du rhythm and blues. Trop
rythmée pour être du gospel, trop
intense pour ne pas devenir illico la
«reine de la soul music». La soprano
française Mireille Delunsch, qui enseigne aussi au Conservatoire supérieur de musique et de danse de
Lyon, nous explique qu’elle entend
chez Aretha Franklin «une voix
avant tout très équilibrée. Et très
timbrée, ce qui est aussi d’usage
dans le monde lyrique. Elle ne quitte
jamais son timbre». Sa technique
diffère néanmoins de celle utilisée
dans le classique. Et, si la native de
Memphis ne dévie jamais non plus
de son registre, la voix de poitrine,
«la même dont on se sert pour parler,
celle traditionnellement utilisée par
les chanteurs de variété, avec des
medium poussés assez haut», elle n’a
pas recours à la voix de tête, «le registre préférentiel des chanteuses lyriques, avec lequel elles vont chercher des notes aiguës, et qui peut
sembler grandiloquent».
La flamboyante cantatrice Patricia
Petibon salue, elle, «la liberté
qu’[Aretha Franklin] prend à travers le rythme. C’est cela qui crée le
charisme de sa voix, qui aspire tout.
Elle a une façon de se promener dans
le son, une capacité d’incarnation
naturelle… C’est une grande diva,
comme la Callas». Et Petibon de se
demander si, à son exemple, tous
les chanteurs, notamment classiques, ne devraient pas «aussi apprendre à chanter du gospel, pour
ressentir avant de voir».
Véhément. Il faut ajouter à ces caractéristiques une autre originalité
vocale… que l’on retrouve chez son
père : la scansion du sermon.
C.L. Franklin, fondateur de la New
Bethel Baptist Church, pasteur célèbre dont «la voix valait des millions», enregistrait lui aussi des disques, de gospel et de sermons. On
dénombre plus de 75 enregistrements à son nom.
Il avait aussi accompagné Martin
Luther King dans sa lutte pour la reconnaissance des droits civiques.
Et, dans ses prêches, tranformait sa
voix en un parlé-chanté rythmé et
véhément. Dont on entend sa fille
offrir une modulation dans ses interprétations. A la revoir dans des
vidéos de concerts, désignant la
foule du doigt, tapant dans ses
mains (en faisant fi des pains de micros que cela pouvait occasionner),
on se demande si Aretha Franklin
était davantage chanteuse que prêcheuse. A moins qu’elle ne fût les
deux à la fois.
GUILLAUME TION
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Libération Vendredi 17 Août 2018
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Avec James Brown,
lors d’un concert donné
en 1987 dans le Michigan.
PHOTO DETROIT FREE PRESS.
ZUMA. REA
blues. «I’ve got the blues», chante-t-elle
d’ailleurs d’entrée, histoire d’installer le climat de cet enregistrement dans la tradition
des grands orchestres. Tout comme le Soul on
Top de James Brown, Aretha Franklin salue
à sa manière et sur un répertoire pas tant jazz
que ça l’une des musiques qui l’ont biberonnée. Today, I Sing the Blues, pour paraphraser
le second titre, sur un tempo de ballade où
son chant s’élève tout en sinuosités. A ses côtés, quelques cracks de la blue note: le guitariste Kenny Burrell, le contrebassiste Ron Carter, le batteur Grady Tate, les saxophonistes
Frank Wess, David Newman et Pepper Adams,
et même Joe Zawinul aux claviers. Et pour
couronner le tout, en couverture, une photo
de Jean-Pierre Leloir ! Culte.
ARETHA LIVE AT FILLMORE WEST
(Atlantic, 1971)
Quand elle pénètre dans le temple du rock californien, la reine de la soul est déjà passée du
côté des icônes. Néanmoins, en ce début
mars 1971, cette poignée de concerts la fait entrer encore un peu plus dans la légende. D’emblée, la version sur un tempo d’enfer de Respect pose l’ambiance. Show bouillant. Boostée
par un groupe, les Kingpins du saxophoniste
King Curtis, enrôlés sur les conseils de Jerry
Wexler, la chanteuse –également terrible à son
clavier Fender Rhodes– durcit sérieusement
le ton, transfigurant même une bluette comme
Eleanor Rigby pour en faire une merveille de
rhythm and blues. Indispensable, même pour
celui qui goûte peu les lives. D’autant que, cerise sur le gâteau, elle convie Ray Charles pour
un duo tout en touché sur le tout trouvé Spirit
in the Dark. «Can you feel it?»
Cinq joyaux
d’une couronne
R
etour sur cinq jalons d’une discographie qui a connu son apogée entre les
années 60 et 70. Une décennie où, de
hits en hits, la «Queen of Soul» s’installa sur
son trône.
YEAH !!!
(Columbia, 1965)
Sous-titré «In Person With Her Quartet», cet
album à la couverture volontiers aguicheuse
est l’un des derniers de ses années Columbia,
une période qui peut largement se résumer
à ce bon best-of. Capté dans le vif d’un concert
new-yorkais, la future reine s’y présente en
format classique, sur un répertoire composite, qui va du prophétique This Could Be the
Start of Something Big à l’inusable Love for
Sale. Elle en passe même par If I Had a Ham-
mer, où elle est derrière le tabouret, tout
comme pour le seul titre de sa plume, l’élégante romance Without the One You Love. Pas
de doute, sa voix est là, il lui manque juste une
vraie direction artistique, des musiciens au
taquet, pour qu’elle donne la pleine mesure
de ses possibilités. C’est tout l’intérêt de se
pencher sur un tel disque: comprendre l’importance des interventions d’un producteur
dans l’essor d’une carrière.
trône. Bénéficiant de la Muscle Shoals
Rhythm Section, une équipe de cadors, la
jeune promue chez Atlantic enfile les classiques imparables, d’un naturel qui laisse sur
place les concurrentes. Le talent d’une interprète d’exception certes (A Change Is Gonna
Come de Sam Cooke), mais aussi celui d’une
musicienne accomplie, comme le prouvent
les thèmes qui portent sa signature : Baby,
Baby, Baby; Save Me; Don’t Let Me Lose This
Dream et Dr. Feelgood (Love Is a Serious Business)… Les années suivantes la verront ne pas
décrocher de ces hauteurs, avec notamment
deux superbes millésimes 1968. Lady Soul: un
truc de dingue qui lui vaudra un nouveau surnom pour l’éternité. Et Aretha Now, où elle enchaîne Think, I Say a Little Prayer et See Saw,
trois joyaux de plus sur la couronne.
I NEVER LOVED A MAN
THE WAY I LOVE YOU
SOUL’69
(Atlantic, 1967)
(Atlantic, 1969)
Impossible de ne pas mentionner ce disque
qui la révèle au plus grand nombre, où elle aligne les titres en forme de hits. Dont bien entendu l’hymne Respect, qui l’assoie sur le
Pas forcément le plus reconnu dans sa discographie, cet album «jazz» prouve qu’Aretha
Franklin pouvait rivaliser avec ses consœurs
du style, teinté de ce qu’il faut de bon vieux
AMAZING GRACE
(Atlantic, 1972)
En 1956, encore gamine, elle avait commencé
par un disque de gospel. Elle y revient en 1972
en artiste sûre de sa voix, avec ce double album qui assoit définitivement son aura
auprès des adorateurs du genre. Enregistré
dans le New Temple Missionary Baptist
Church à Los Angeles, avec le soutien d’un
chœur au grand complet et du révérend James Cleveland (mais aussi de son père, le pasteur Clarence LaVaughn Franklin), ce chapelet de chansons – des versions mythiques,
dont How I Got Over et un medley où elle intègre le profane You’ve Got a Friend et Precious
Lord, Take My Hand– est propulsé au-delà de
tout ce que l’on en connaissait par une voix
totalement habitée par sa mission. Pour gravir
vers de tels sommets, elle peut aussi compter
sur une rythmique rompue aux exercices de
très haute voltige: Bernard Purdie, le batteur
aux plus de mille sessions, Chuck Rainey à la
basse et le guitariste Cornell Dupree. Somme
toute, de quoi toucher le septième ciel.
JACQUES DENIS
«
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ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 17 Août 2018
«Aretha a
chanté son
époque, avec
son époque,
et pour son
époque»
La professeure d’études
afro-américaines à Yale
Daphne Brooks, qui a
tenu des conférences
sur la chanteuse,
explique comment,
outre son combat
pour les droits civiques,
celle-ci s’est battue
pour faire émerger
un féminisme noir.
sens de la fierté, notre héritage
afro-américain. Elle a su transmettre cette beauté intérieure dans
ses chansons.
Quels sont les liens entre Aretha
Franklin et le mouvement de
lutte pour les droits civiques ?
Ils sont nombreux. Son père,
C.L. Franklin, était ce pasteur très
célèbre à Detroit et son église,
la New Bethel Baptist Church, un
haut lieu du combat pour les droits
civiques. Il galvanisait un public
noir à travers ses sermons diffusés
à la radio pendant les années 50
aphne Brooks, 49 ans, pro- [puis commercialisés sur disque,
fesseure d’études afro-amé- ndlr]. Il accueillait Martin Luther
ricaines à l’université Yale, King lors de ses séjours à Detroit.
écrit sur la question raciale, le genre Aretha Franklin a d’ailleurs accomet la musique populaire. Elle a pagné ce dernier à plusieurs maninotamment travaillé sur le par- festations et chanté lors de ses fucours d’Aretha Franklin pour son nérailles. Mais cette connexion ne
livre Subterranean
se limite pas à ces liens
Blues : Black Women
familiaux. Sa musiand Sound Subcultures
que, elle aussi, s’ins(à paraître) et a donné
crit dans ce contexte
plusieurs conférences
historique. Il y a, bien
sur la Q ueen of
sûr, son ADN gospel.
Soul, qu’elle a renconEt pas seulement: Restrée à l’occasion d’une
pect, la chanson écrite
lecture à Princeton qui
par Otis Redding mais
lui était dédiée. Elle
réinterprétée par
INTERVIEW Franklin en 1967, une
s’intéresse particulièrement aux moments
année pivot [l’année
où les artistes afro-américaines se du «Long, Hot Summer», une série
retrouvent à la croisée entre les d’émeutes raciales], est devenue
révolutions musicales et la grande instantanément un hymne des
histoire nationale, Aretha Fran- droits civiques, de l’émancipation
klin étant la figure typique de ces in- des Noirs, du Black Power et
tersections.
du mouvement féministe. Trois ans
Que représente Aretha Franklin plus tôt, en 1964, elle avait déjà
pour vous ? Quels sont vos enregistré Take a Look, dont les papremiers souvenirs d’elle ?
roles avaient fortement résonné
J’ai grandi dans les années 70 en lors du «Freedom Summer», cet été
Californie, dans une famille qui où des centaines d’étudiants ont
écoutait de la musique en perma- risqué leur vie pour inscrire des
nence alors qu’elle avait déjà acquis Noirs sur les listes électorales du
le statut de «Queen of Soul». Elle Mississippi [«Lord, what’s happea toujours été omniprésente dans ning / To this human race ? / I can’t
mon monde.
even see/ One friendly face/Brothers
Comment est-elle devenue l’un fight brothers / And sisters wink
des objets de vos recherches ?
their eyes […] / Just take a look at
La musique d’Aretha Franklin, c’est your children/Born innocent/Every
le son de la conquête des droits boy and every girl / Denying themciviques, du Black Power, ce selves a real chance/ To build a betmélange de joie, de blackness, ce ter world.»] Dans sa musique elleBEVERLY SCHAEFER
D
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 17 Août 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Aretha Franklin dans
les années 60. PHOTO
UNITED ARCHIVES. LEEMAGE
même, elle a su articuler ce chagrin
et ce regard sur l’humanité si propre
à la soul music.
Vous dites qu’elle n’a pas seulement été une voix des droits civiques, comme Nina Simone,
mais qu’elle a également eu un
impact sur le féminisme afroaméricain ?
Aretha a chanté son époque, avec
son époque, et pour son époque.
Avec des chansons comme Natural
Woman, elle s’est aussi exonérée d’une certaine image pour se
connecter au mouvement féministe moderne, au féminisme noir.
Très tôt dans sa carrière, elle s’est
donné le droit de chanter les tourments émotionnels des Afro-Américaines avec tellement de genres
musicaux différents: c’était son appel à l’action, à l’émancipation des
Noires aux Etats-Unis. Elle a
chanté la bande-son complexe de
la femme noire qui se réinventait.
Elle montre que cette dernière peut
être un sujet doué d’émotions complexes, d’une volonté d’indépendance… Toutes ces choses qui ont
été si longtemps refusées aux AfroAméricains aux Etats-Unis. Elle a
vraiment été dans la droite ligne du
Black Power : désormais, les Noirs
montrent qu’ils n’ont pas besoin de
s’excuser d’exister.
Elle a aussi été cette icône aux
tenues extravagantes, luxueuses, en perruque et fourrure.
Peut-on dire qu’elle a participé à
façonner une certaine féminité
noire ?
Oui, mais comme d’autres activistes
ou artistes noires, telle Diana Ross
par exemple, qui ont en effet développé cette image de la beauté noire
glamour, somptueuse. Mais elle
a également montré, dans les années 70, une image plus afrocentriste, avec des tenues plus sobres et
une coiffure afro.
A bien des égards, Aretha Franklin est une synthèse des AfroAméricains.
Elle est née dans le Sud, à Memphis
(Tennessee), mais elle a grandi
dans le Nord, à Detroit, dans le Michigan. Sa famille a fait comme des
millions d’Afro-Américains au milieu du XXe siècle : ils ont déménagé du Sud vers le Nord, ce phénomène qu’on appelle la Grande
Migration [de 1910 à 1970, six millions d’Afro-Américains ont émigré
du sud des Etats-Unis vers le Midwest, le Nord-Est et l’Ouest, pour
échapper au racisme et tenter de
trouver du travail dans les villes
industrielles]. Elle a aussi su faire la
synthèse entre tous les genres musicaux afro-américains, de la soul
au r’n’b, de la pop au jazz. Aretha
Franklin fait partie, fondamentalement, de l’histoire des Noirs américains. Elle appartenait à cette génération d’Afro-Américains qui ont
sondé l’identité noire, qui venaient
du Nord comme du Sud, urbains
comme ruraux, passionnés de jazz,
de blues, de r’n’b et de pop. Le tout
en se battant pour faire tomber les
murs de la culture Jim Crow [les lois
qui organisaient la ségrégation raciale] à travers l’agitation sociale et
la performance artistique.
Recueilli par ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
RÉACTIONS
«Depuis
que Dinah
Washington m’a
dit qu’elle était
la “next one”
alors qu’elle
n’avait que
12 ans, et
jusqu’à
aujourd’hui,
Aretha Franklin
a mis la barre
très haut avec
[…] la classe,
la grâce et
l’humilité d’une
vraie reine.»
Quincy Jones musicien,
producteur
«Elle était
connue comme
la reine de
la soul, mais
je l’appelais
“Hip Hop” pour
cet incroyable
break de [sa
chanson Rock
Steady]. [...] Les
DJ savent.»
Grandmaster Flash
musicien pionnier
du hip-hop
«Sa mort
est un coup dur
pour tous ceux
qui aiment
la musique:
celle qui vient
du cœur,
de l’âme et de
l’Eglise. Sa voix
était unique,
et son jeu
de piano sousestimé –c’était
une de mes
pianistes
préférés.»
Elton John chanteur
«Aretha
a contribué
à définir
l’expérience
américaine.
Dans sa voix,
on pouvait
retrouver toute
notre histoire
et toutes
ses zones
d’ombre –notre
puissance et
notre douleur,
notre obscurité
et notre
lumière,
notre quête
de rédemption
et notre respect
si durement
gagné. Puisse la
reine de la soul
reposer en une
paix éternelle.»
Barack Obama ancien
président américain
«Je me recueille
et adresse
une prière
au merveilleux
et flamboyant
esprit d’Aretha
Franklin.»
Diana Ross
chanteuse soul
«Je ne peux
me souvenir
d’un jour
de ma vie
que la voix
et la musique
d’Aretha
Franklin n’aient
empli de joie
et de tristesse.
Dévastée qu’elle
soit partie:
quelle femme.
Merci pour tout,
mélodies et
mouvements.»
Adele chanteuse
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10 u
MONDE
Par
GRÉGORY LETORT
Correspondance à Melbourne
A
près des années à se réjouir
d’une relation économique
privilégiée avec Pékin et l’afflux d’investisseurs chinois, l’Australie commence à faire les comptes. Pour son PIB c’est un tableau de
rêve. La Chine est son premier marché, la destination du tiers de ses
exportations. C’est également son
atout maître pour son économie
touristique : en 2017, les visiteurs
chinois ont injecté 7 milliards
d’euros, plus de 50% du total généré
dans ce secteur. Dans l’immobilier
porté par des agences au cœur des
grandes villes, avec des annonces
s’affichant en caractères chinois,
c’est encore davantage : 9,76 milliards d’euros d’investissements. Et
les projets foisonnent d’un bout à
l’autre du pays. Sur l’île de Tasmanie (au sud de Melbourne), un entrepreneur chinois, Kejing Liu, est
prêt à investir 64 millions d’euros
pour une ville nouvelle avec l’aval
d’hommes politiques locaux fantasmant sur la création d’emplois. Sur
la Gold Coast, région au sud de Brisbane, un projet de parc d’attraction
avec des spectacles culturels chinois pourrait voir le jour.
Si la Chine s’impose comme le moteur de la croissance australienne
(2,2% en 2017), elle est même dans
certains domaines un soutien vital,
comme pour les universités par
exemple. Depuis la réforme de 1996
qui a entériné une dotation inférieure aux coûts de fonctionnement, leur budget dépend des étudiants étrangers. Les comptes sont
éloquents: les 180000 Chinois sur
les campus cette année ont apporté
plus de la moitié des financements
extérieurs des facs australiennes
(9 000 à 24 000 euros l’année).
Seulement, derrière les chiffres, la
relation commerciale est plus ambiguë qu’elle n’y paraît. «Par le passé,
la réflexion était simple: la Chine a
intégré une économie de marché et
nous commerçons avec tout le monde
de la même manière, explique le sinologue John Fitzgerald, chercheur
à l’université Swinburne de Melbourne. En réalité, la Chine ne s’est
pas positionnée dans une économie
de marché classique: elle use de son
influence économique comme d’un
levier pour sécuriser ses positions
politiques. Le message est clair :
“nous utiliserons notre puissance
sur les marchés pour vous détruire
si vous nous offensez.”»
«NOUS ÉTIONS NAÏFS»
Un événement a mis en évidente la
menace. Fin 2015, un bail de 99 ans
est accordé par le gouvernement
des Territoires du Nord à un groupe
lié au Parti communiste chinois,
pour le port de Darwin. Sur le papier, ce n’était qu’une infrastructure
de plus aux mains d’investisseurs venus de Chine. Des entreprises, toutes liées à Pékin, avaient
déjà acheté des terres, des fermes
(plus de 14 millions d’hectares au
total), des mines et pris des participations dans des compagnies électriques. Une façon de s’assurer des
matières premières et des produc-
Libération Vendredi 17 Août 2018
Australie
L’ami
chinois
vu d’un
autre œil
Avec ses investissements
massifs, la Chine est le moteur
de la croissance australienne.
Mais Canberra a pris conscience
que cette présence a des revers.
Premier tir de barrage: le vote de
lois en juin contre l’espionnage.
RÉCIT
tions agricoles tout en asseyant une
influence dans la zone.
Cette fois, la signature de ce contrat
a sonné comme un avertissement.
A quelques kilomètres, se trouve
une base militaire américaine recensant 1250 soldats. Soit un vaste
terrain d’espionnage. Les Américains, alliés historiques de l’Australie, ont demandé des comptes. Et
Canberra a commencé à admettre
une situation dangereuse. «Ce fut
une terrible erreur», juge le professeur Clive Hamilton, auteur de Silent Invasion (Ed. Hardie Grant), un
état des lieux de l’influence chinoise en Australie. «Le gouvernement fédéral aurait pu et dû arrêter
ça. Mais à cette époque-là, nous
étions naïfs, ce qui a permis au Parti
communiste chinois de se positionner en Australie sans entrave. Maintenant, nous nous sommes réveillés.»
Le réveil évoqué par Hamilton s’est
traduit par la commande de rap-
ports gouvernementaux sur les
manœuvres de la Chine: le premier
dès 2015 par le Premier ministre
Tony Abbott, le second en 2017 par
Malcolm Turnbull, son successeur.
Ils ont pointé de nombreux éléments: espionnage industriel et risques de dépendance économique.
Inévitablement, ils ont mis en lumière les moyens de pression et de
lobbying à la disposition de Pékin
pour inciter Canberra à se tenir à
distance de la politique internationale de la Chine.
CIBLES POTENTIELLES
En 2017, les autorités créent le Critical Infrastructure Centre, un bureau
chargé de répertorier et surveiller
toutes les cibles potentielles (ports,
compagnies électriques) pour des
investisseurs étrangers. Si aucun
pays n’a été spécifiquement cité,
tous les regards se sont tournés vers
Pékin. «Le gouvernement conserva-
En 2017, les visiteurs chinois ont injecté 7 milliards d’euros dans
teur, confronté à des rapports des
services de contre-espionnage et du
très bon journalisme, a revu très radicalement ses positions sur la
Chine. Cela a conduit aussi à des
nouvelles lois criminalisant les immixtions étrangères, les nouvelles politiques du XXIe siècle pratiquées par
la Chine et la Russie qui vont bien
plus loin que l’espionnage traditionnel», éclaire Clive Hamilton.
Votées en juin, ces 38 nouvelles lois
élargissent notamment la définition des crimes d’espionnage, incluant désormais l’organisation de
meetings politiques en lien avec un
gouvernement étranger, le vol de
secrets commerciaux (15 ans de prison) ou de travaux de recherche. La
menace semble réelle. En décembre 2013, le Csiro, organisme gouvernemental pour la recherche
scientifique, avait appelé la police
fédérale, suspectant un espion dans
ses rangs. Or, ce dernier avait fui en
France. Ce fut vécu comme une offense aux yeux de Pékin.
Le gouvernement Turnbull entend
aller plus loin: un autre projet de loi
est en préparation pour mettre fin à
la possibilité, pour des entreprises
ou des ressortissants étrangers, de
financer des partis politiques. Chinois ou citoyens australiens liés à
Pékin par le biais de fondations ou
d’associations ne s’en privent pas. Ils
s’imposent comme des donateurs
majeurs des partis… Des relations
qui se cultivent même quand les
carrières s’achèvent, à l’image de
l’ex-ministre des Affaires étrangères
Bob Carr, désormais directeur de
l’Institut des relations Chine-Australie. Surnommé «Beijing Bob», il
organise des visites guidées de la
Chine pour les journalistes «aussies». Du travail de lobbying pur et
dur que beaucoup d’hommes politiques australiens ont, consciemment
ou non, embrassé.
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Libération Vendredi 17 Août 2018
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«
l’économie australienne, soit 50 % des revenus du tourisme. PHOTO EMERIC FOHLEN. HANS LUCAS
«Le risque, c’est de ne
plus être en mesure
d’assurer sa sécurité»
Menées à long terme,
les politiques d’influence
chinoises sont très
subtiles et difficiles
à prouver juridiquement,
selon la chercheuse
Nadège Rolland.
C
anberra vient de voter
plusieurs lois visant à préserver sa souveraineté
après la révélation de l’influence
du Parti communiste chinois sur
les affaires économiLes Etats-Unis
ques et politiques
viennent de bannir
australiennes (lire cil’opérateur de télécontre). Nadège Rolcoms
Huawei.
land, chercheuse au
Pourquoi ?
National Bureau of
Il faut savoir que la
Asian Research de
plupart des entités
Washington, rapéconomiques chinoipelle comment la
INTERVIEW ses sont des entrepriChine utilise ses enses d’Etat qui doivent
treprises d’Etat pour tenter de pla- se conformer aux directives du
cer sous surveillance des entités Parti communiste. On sait que
aux Etats-Unis comme en Europe. l’immeuble [offert par la Chine,
DR
Les amis de Pékin n’hésitent pas à
défendre les intérêts chinois dans
les médias. Parfois, c’est pour soutenir des positions diplomatiques, le
plus souvent, c’est pour plaider l’entrée officielle de l’Australie dans le
programme «One Belt, One Road»
(Obor), ce grand projet appelé aussi
«nouvelle route de la soie», ordonné
fin 2013 par le président Xi Jinping.
Ce travail de lobbying reste à achever. Le 31 juillet, Julie Bishop, ministre des Affaires étrangères, annonçait un engagement dans un
programme parallèle de développement de la zone, avec le Japon et les
Etats-Unis. Une réplique nonavouée à Obor. Mais l’Australie a en
même temps signé pour devenir
membre de la Banque asiatique
d’investissement dans les infrastructures (64 milliards d’euros de
capital), qui aide au financement du
projet Obor. La Chine a toujours des
arguments. •
u 11
ndlr] qui abrite l’Union africaine à
Addis-Abeba, en Ethiopie, était
entièrement surveillé par Huawei.
Ailleurs, Pékin installe gratuitement les réseaux de communication de certains gouvernements, ce
qui permet de récupérer des informations. On parle de protectionnisme, mais Washington a considéré que Huawei, comme d’autres
entreprises de télécoms chinoises,
sert d’outil de surveillance de
l’étranger et que cela pouvait menacer la sécurité nationale.
L’Europe commence-t-elle à
réagir ?
Il n’y a pas de stratégie générale.
L’Union européenne coopère avec
de grands groupes de télécoms
chinois, notamment sur la 5G, ce
qui peut à terme créer un risque.
L’Allemagne vient de prendre
conscience que Pékin rachetait les
fleurons de son industrie et a mis
son veto à la vente d’une entreprise. Mais la Chine se heurte au
cadre législatif européen qui l’empêche de négocier dans l’opacité.
Elle se tourne donc vers les pays
non membres, notamment la Serbie, et cherche à pénétrer l’Europe
orientale, comme la Géorgie ou
l’Azerbaïdjan, plus flexibles en
termes d’appels d’offres.
Tout cela répond-il à un plan
d’ensemble ?
C’est difficile de l’affirmer, même
si l’engouement chinois pour les
ports européens ne semble pas
toujours répondre à une logique
commerciale. Le problème, c’est
que si la réponse est oui, quand on
l’apprendra il sera déjà trop tard.
Les politiques d’influence chinoise, très subtiles et menées sur
le long terme, sont très difficiles
à prouver d’un point de vue juridique. On est face à une accumulation de petits pas, de pièces de
puzzle, qui n’ont rien à voir les
unes avec les autres, et qui passent sous le radar. Le risque, c’est
au final de ne plus être en mesure
d’assurer sa sécurité stratégique,
économique et politique sans être
soumis aux manœuvres d’une
puissance étrangère.
Et en France ?
La décentralisation empêche
d’avoir une vision claire du puzzle.
La Chine vient de racheter la PME
Linxens spécialisée dans les semiconducteurs. Le ministère des
Finances ne la considère pas
comme stratégique. Or elle l’est
pour Pékin, qui va avoir accès à sa
haute technologie et pourra ensuite étouffer ses concurrents
français. Tout ce qui concerne les
échanges universitaires et les
transferts de connaissances est
également difficile à encadrer. On
ne peut pas cibler un pays en particulier, il faut créer un cadre législatif général. Pour se protéger, les
meilleurs outils restent la transparence et la connaissance. On doit
chercher à savoir qui sont vraiment les entreprises que l’on a en
face, derrière lesquelles se cache
parfois l’armée chinoise. Et ne plus
avoir la naïveté de croire que Pékin
est un partenaire économique et
commercial comme un autre.
Recueilli par
LAURENCE DEFRANOUX
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12 u
MONDE
Libération Vendredi 17 Août 2018
LIBÉ.FR
Evo Morales bling-bling
Le président bolivien, qui bat des
records de longévité à la tête de l’Etat
(depuis 2006), a inauguré sa nouvelle résidence à La Paz,
censée symboliser le renouveau du pays. Le gratte-ciel
de 29 étages comprend un niveau avec jacuzzi, sauna,
salle de sport et salle de massage. Avec 39,5 % de la
population vivant sous le seuil de pauvreté en 2016,
cette extravagance passe mal. PHOTO REUTERS
Pour le
gouvernement
italien, la
compagnie chargée
d’entretenir le pont
qui s’est écroulé
mardi et l’austérité
imposée par
l’Union européenne
sont responsables
de la catastrophe
qui a fait 38 morts.
Par
CHARLES
DELOUCHE
Q
uatre jours après l’effondrement du pont
Morandi à Gênes, les
recherches pour trouver
d’éventuels survivants de la
catastrophe continuent. Le
chef du gouvernement, Giuseppe Conte, a annoncé jeudi
matin que le bilan provisoire
avait été ramené à 38 morts
et 16 blessés, dont 9 dans un
état grave. Pour au moins
un an, la ville de Gênes sera
plongée dans l’état d’urgence.
A qui la faute ?
Dans le viseur du gouvernement populiste : la compagnie Autostrade per l’Italia,
qui appartient au groupe
Atlantia, lui-même contrôlé
par la famille Benetton. La
société gère près de la moitié
des 6000 km d’autoroute du Des secouristes cherchent des rescapés dans les ruines du pont, mardi. PHOTO LUCA ZENNARO. ANSA VIA AP
pays. «Nous ne pouvons pas
attendre la justice pénale, a
fait valoir Giuseppe Conte.
Autostrade avait le devoir et
l’obligation, l’engagement,
d’assurer l’entretien de
ce viaduc et la sécurité de
tous ceux qui voyageaient
dessus.»
Le vice-Premier ministre,
Luigi Di Maio, pointe également du doigt le rôle de amené avec eux l’idée d’une d’une amende de 150 mil- pas faire l’objet des calculs y a des contraintes européenBenetton, qui se défend en nouvelle gestion qui entend lions d’euros.
rigides et des règles imposées nes qui nous empêchent de
évoquant le sérieux de ses bien rompre avec les prapar l’Europe», a-t-il d’abord dépenser de l’argent pour
contrôles de sécurité. tiques des précédents partis, Où en est le bras
lâché. Avant d’embrayer sur sécuriser les écoles où vont
«Di Maio peut se permettre ce frauduleuses ou non.» de fer avec l’UE ?
Twitter: «En 2018, il n’est pas nos enfants ou les autoroutes
genre d’accusaD’après le gou- Le gouvernement italien possible de mourir ainsi. S’il sur lesquelles voyagent nos
DÉCRYPTAGE ve r n e m e n t , s’est aussi fermement attations car son
parti n’était
l’entrepris e qué aux «contraintes europas aux affaires au moment n’aurait pas réinvesti les péennes» imposées aux Etats
des différents épisodes de profits des péages dans membres. A commencer par
maintenance du pont, l’entretien de l’autoroute. Si le ministre italien de l’Intéexplique à Libération
le gouvernement arrive rieur, Matteo Salvini, vent
l’historienne spécialiste de à prouver qu’il y a eu une debout contre les politiques
l’Italie Ludmila Acone. Lors- défaillance de maintenance d’austérité européennes.
que la Ligue et le Mouvement du pont, Autostrade risque «Les investissements qui sauCinq Etoiles (M5S) sont arri- de perdre ses contrats de vent des vies, des emplois et le
vés au pouvoir en juin, ils ont concession et sera pénalisé droit à la santé ne doivent
Frédéric Attal spécialiste de l’histoire italienne
Viaduc de Gênes: l’exécutif
populiste accuse et se défausse
«Le parti de Di Maio essaie de
faire oublier qu’il a lutté contre
la voie de contournement
du viaduc suggérée par
des ingénieurs.»
travailleurs, nous, nous mettrons toujours en avant la
sécurité des Italiens.» Pour
Ludmila Acone, cette sortie
de Salvini prouve qu’il «est
encore une fois en campagne
électorale. S’attaquer à l’Europe est dans son intérêt. Cela
lui porte crédit et il va logiquement dans le sens de ses
électeurs».
Spécialiste de l’histoire
contemporaine italienne,
Frédéric Attal juge que la
polémique autour du rôle
joué par l’Union européenne
tient de «l’écran de fumée».
La Commission européenne
a répondu fermement en
assurant avoir encouragé
l’Italie à investir dans ses infrastructures et en rappelant
que les Etats membres
étaient «libres de fixer des
priorités politiques spécifiques, comme le développement et l’entretien
des infrastructures». La
Commission a également
précisé que de 2014 à 2020,
l’Italie a reçu et recevra
2,5 milliards d’euros pour la
gestion de ses infrastructures. Elle a enfin rappelé qu’en
avril, Bruxelles avait validé
un plan d’investissement
pour la modernisation des
autoroutes du pays à hauteur
de 8,5 milliards d’euros,
y compris pour la région
de Gênes.
Quel impact
politique ?
L’heure est à l’unité pour la
coalition de la Ligue et du
Mouvement Cinq Etoiles.
Giuseppe Conte a annoncé la
tenue d’une journée de deuil
national en hommage aux
victimes. Plus que la Ligue,
c’est surtout le M5S qui est en
première ligne dans cette
région meurtrie, fief du
fondateur du parti, Beppe
Grillo.
«Le Mouvement Cinq Etoiles a fait campagne
contre l’instrumentalisation politique et l’aubaine
financière que provoquent les
grands travaux», rappelle
l’historienne Ludmila Acone.
Le chercheur Frédéric Attal,
lui, va plus loin. «Le parti de
Di Maio essaie surtout de
faire oublier qu’il a en partie
lutté contre la voie de
contournement du viaduc
suggérée par des ingénieurs»,
dit-il. Et d’assurer : «Ce
drame aura à terme un impact électoral dans la région
de la Ligurie.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 17 Août 2018
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LIBÉ.FR
u 13
Marée rouge
aux Etats-Unis
Le gouverneur de Floride
a déclaré l’état d’urgence, lundi, après
plusieurs semaines d’une «marée rouge»
qui tue les animaux marins et fait fuir les
touristes. Elle est provoquée par une présence excessive de Karenia brevis, un organisme unicellulaire microscopique. PHOTO AP
200
Vietnam Vingt ans de prison
pour un militant pro-démocratie
Un défenseur de la démocratie a été condamné jeudi
à vingt ans de prison, au Vietnam, pour avoir appelé
à des manifestations dans le pays, qui ne cesse de durcir
sa répression contre les opposants. Le Dinh Luong,
52 ans, avait été arrêté en juillet et son avocat a dénoncé
un procès expéditif. Le militant a été reconnu coupable
de «tentative de renversement de l’Etat» pour avoir
posté sur Internet des clips appelant à manifester
contre un groupe taïwanais responsable de pollution
marine, et appelé au boycott des législatives de 2016.
Afghanistan Un centre
d’entraînement attaqué à Kaboul
Des hommes armés ont lancé jeudi une attaque contre
un centre d’entraînement des services de renseignement à Kaboul, au lendemain d’un attentat-suicide
ayant tué au moins 48 personnes selon Reuters. Les
deux assaillants ont finalement été tués sans faire de
victime, selon la police. D’après la mission des Nations
unies dans le pays, le conflit a tué près de 1700 civils sur
les six premiers mois de l’année, un record depuis
dix ans. La moitié de ces victimes sont mortes dans des
attentats, attribués majoritairement à l’Etat islamique.
C’est le nombre de groupes de presse américains
qui, reprenant le hashtag
#EnemyOfNone («ennemi
de personne») du Boston
Globe, ont publié jeudi des
éditos sur la liberté de la
presse. Une riposte à Trump
qui n’hésite pas à traiter les
médias, relatant des faits
déplaisants ou critiquant
sa politique «d’ennemis du
peuple» et de «fake news».
La livre turque rebondit,
l’inquiétude persiste
Mali Keïta réélu,
l’opposition
conteste
L’annonce, jeudi, de la victoire du président malien
Ibrahim Boubacar Keïta «ne
reflète pas la vérité des urnes» et sera contestée «par
tous les moyens démocratiques», y compris devant la
justice, a déclaré Tiébilé
Dramé, chef de campagne de
l’opposant Soumaïla Cissé. Il
a précisé que son camp allait
«déposer des recours devant
la Cour constitutionnelle
pour faire annuler des résultats frauduleux» dans certaines régions. Ibrahim Boubacar Keïta a recueilli 67,17 %
des voix lors du second tour,
le 12 août, contre 32,83 %
pour Cissé, un ancien ministre des Finances. Les résultats doivent encore être
validés par la Cour constitutionnelle. PHOTO AFP
Après Merkel la semaine
dernière, Macron a apporté
jeudi son soutien à la Turquie en pleine tourmente
économique sur fond de
crise diplomatique avec les
Etats-Unis. Dans un entretien téléphonique avec son
homologue turc, le président français a «souligné son
attachement à une Turquie
stable et prospère» et
«assuré le président Erdogan du soutien de la France
en ce sens», a confirmé
l’Elysée.
La Turquie «émergera renforcée de ces turbulences», a
clamé peu après le ministre
turc des Finances à propos
de la crise qui a fait plonger
la livre la semaine dernière.
S’adressant depuis Ankara
à des centaines d’investisseurs étrangers au cours
d’une téléconférence, Berat
Albayrak, par ailleurs
gendre de Recep Tayyip
Erdogan, a assuré que le
système bancaire turc était
«solide», et promis que
son gouvernement procéderait à des réformes structurelles que les marchés
réclament. Ces déclarations
ont été accueillies de manière positive : la livre, qui
reprend des couleurs de-
puis trois jours, a gagné
jeudi plus de 3 % en valeur
face au dollar par rapport à
la séance des changes précédente. Elle a perdu 40 %
de sa valeur depuis le début
de l’année.
Le ministre a toutefois affirmé qu’il n’y aurait pas de
plan du FMI et a assuré se
concentrer «sur les investissements directs de l’étranger». A la veille de cet appel,
le Qatar avait promis 15 milliards de dollars d’investissements. L’émir Tamim
ben Hamad al-Thani a accouru mercredi à Ankara
auprès d’Erdogan. Il n’a pas
oublié le soutien que lui a
apporté la Turquie l’an dernier quand l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes
unis, Bahreïn et l’Egypte
avaient rompu leurs liens
diplomatiques. Les Qataris
ont aussi converti leurs
riyals en livres pour soutenir la monnaie turque. Malgré le rebond de cette dernière, les économistes
restent préoccupés par les
tensions entre Ankara et
Washington, liée à la détention d’un pasteur américain
en Turquie et à la mainmise
d’Erdogan sur l’économie.
HALA KODMANI
Colorado: le pâtissier anti-gay
poursuivi par une femme trans
C’est ce qu’on appelle avoir
de la suite dans ses idées
rances. Le pâtissier américain qui avait refusé de faire
un gâteau de mariage pour
un couple gay a récidivé.
Cette fois, Jack Phillips, le
propriétaire de Masterpiece
Cakeshop, en banlieue de
Denver dans le Colorado,
a exclu de faire le gâteau
d’anniversaire d’une femme
transgenre.
Mardi, il a porté plainte
contre cet Etat de l’ouest des
Etats-Unis en affirmant que
ses droits à la liberté
d’expression et de culte
avaient été violés. La
nouvelle affaire concerne
Autumn Scardina, une avocate qui lui avait commandé
en juin 2017 un gâteau rose
à l’intérieur, bleu à l’extérieur pour célébrer son
anniversaire et les sept ans
de sa transition. Elle a
déposé plainte auprès de la
commission des droits
civiques de l’Etat après avoir
appris que Jack Phillips
n’honorerait pas sa commande en raison de ses
croyances religieuses. Les
autorités avaient estimé
qu’il y avait des éléments
suffisants pour appuyer l’accusation de discrimination
et avaient appelé les deux
parties à parvenir à un
accord à l’amiable. En vain.
Dans sa plainte, le pâtissier
chrétien dénonce des responsables de l’Etat du Colo-
rado qui «méprisent ce en
quoi il croit et la manière
dont il pratique sa foi».
En juin, la Cour suprême lui
avait offert une victoire historique mais incomplète en
jugeant que les droits religieux de Jack Phillips
avaient été bafoués lors de
la procédure judiciaire lancée par le couple gay pour
discrimination sexuelle.
Elle s’était gardée de définir
un cadre dans lequel
un commerçant pourrait
refuser d’accomplir tel ou
tel acte au nom de ses
convictions intimes, laissant la porte ouverte à une
bataille sur le fond, aux
conséquences sociétales
cruciales.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
FRANCE
14 u
Libération Vendredi 17 Août 2018
UNE ANNÉE EN MACRONIE
Ordonnances modifiant le code du travail,
dédoublement des classes de CP dans les quartiers
d’éducation prioritaire, abandon du projet d’aéroport
de Notre-Dame-des-Landes, quasi-suppression
de l’ISF, abaissement de la vitesse sur les routes…
Pendant l’an I de son quinquennat, Emmanuel Macron
a multiplié les réformes, non sans essuyer des
critiques et provoquer des crispations. Libération
s’est lancé dans un tour de France pour décrypter,
sur le terrain, les effets des mesures sur le quotidien
des gens.
NOTRE-DAME-DES-LANDES
Une commune
atterrée,
l’autre
soulagée
Après
la longue lutte
des zadistes, le
gouvernement
a annoncé
en janvier
l’abandon
du projet controversé. Un
renoncement bien accueilli dans
la commune de Vigneux qui
évite de futures nuisances
sonores, mais laisse amère celle
de Saint-Aignan. D’autant
qu’une extension de piste est
prévue sur l’actuel aéroport.
ILLE-ETVILAINE
LOIREATLANTIQUE
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Vigneuxde-Bretagne
Notre-Damedes-Landes
Nantes
Saint-AignanGrandlieu
10 km
E
DÉ
N
VE
Par
GUILLAUME FROUIN
Correspondant à Nantes
Photo FRANCK TOMPS
REPORTAGE
A Saint-Aignan-de-Grand-Lieu, près de l’actuel aéroport de Nantes, le 12 juillet.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 17 Août 2018
u 15
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«Si ça se fait, je me tire de Saint-Aignan»
Pour les habitants de la
commune située près de
l’actuel aéroport, c’est la douche
froide. D’autant que l’extension
de la piste est à l’étude.
L
ionel Biton vit dans un petit écrin de verdure. Un pavillon de plain-pied estimé
à 300000 euros, exposé plein sud et sans
vis-à-vis, à l’écart du bourg de Saint-Aignande-Grand-Lieu (Loire-Atlantique). Sa piscine
est entourée d’un jardin verdoyant, où un robot électrique tond silencieusement et méticuleusement chaque brin de pelouse. Il n’est
séparé du lac de Grand-Lieu, réserve ornithologique de premier plan au niveau national, que
par un petit bois. Seul le bruit des avions vient
déchirer le chant des oiseaux.
«Blockhaus». Ce jeudi, c’est un avion de la
compagnie espagnole Volotea qui passe en arrière-plan. «Même si le cadre est très sympa,
c’est infernal: je les vois arriver dans la baie vitrée de la salle à manger», soupire cet ex-conseiller municipal de 65 ans qui vit ici depuis
près de quarante ans. «Le pire, c’est l’été: je ne
peux même pas ouvrir les fenêtres la nuit.» Le
reste du temps, son double vitrage est indispensable: les compagnies low-cost comme Volotea se sont multipliées à l’aéroport Nantes,
situé à 4 km de là, à cheval entre Saint-Aignan
et la commune voisine de Bouguenais.
Comme Lionel Biton, Henri de Cayeux a été
conseiller municipal. Et, comme Lionel Biton,
il habite à l’écart du bourg depuis près de quarante ans, dans une maison qu’il a rénovée «de
fond en comble». Il y a passé «un temps fou»
–environ «quinze ans à temps plein», calculet-il. L’extension de la piste de l’aéroport
nantais, envisagée par les médiateurs pour remédier à l’augmentation du trafic aéroportuaire, et à l’abandon du projet de Notre-Damedes-Landes, ne le réjouit pas vraiment. L’artisan de 64 ans est convaincu de pouvoir «compter les boulons» sous la carlingue des avions.
«Si [l’extension de la piste] se fait, je prends le
pognon, et je me tire dans les Pyrénées», prévient-il, catégorique.
Joël Sauvaget, lui, est arrivé plus récemment
dans la commune: en 2010, il a acheté son pavillon et ses 1 200 m² de terrain pour
200 000 euros. Deux ans plus tard, il fait des
travaux pour en doubler la surface, malgré la
proximité des pistes. «Jamais je n’aurais acheté
ici si j’avais su que l’aéroport n’était pas transféré», martèle ce chef d’entreprise de 54 ans.
Avant l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport, Joël Sauvaget avait donc pris soin de faire
évaluer sa maison par un huissier, à toutes fins
utiles: elle en valait alors 330000 euros. «Si demain la piste devait être étendue, je ne serais
pas le plus malheureux. Je serai situé dans la
zone de délaissement, ma maison sera donc rasée et je serai indemnisé», souffle-t-il.
En attendant, Joël Sauvaget refuse de vivre
«cloîtré». «On va nous proposer de bien isoler la
maison, mais moi, je n’ai pas choisi SaintAignan pour vivre dans un blockhaus», fulmine
le chef d’entreprise. Il entend donc bien
poursuivre le combat à la tête du Coceta, le Collectif des citoyens exposés au trafic aérien. L’exCollectif des citoyens engagés pour le transfert
de l’aéroport –qui rêvait de se dissoudre une
fois Notre-Dame-des-Landes sorti de terre –
prépare déjà trois recours devant le tribunal administratif de Nantes. Et «caresse l’espoir» que
le transfert de l’aéroport revienne sur la table
«au début du prochain quinquennat»…
«Encaisser». En attendant, ses adhérents se
sont bien défoulés sur Aude Amadou: la députée LREM locale a cru bon d’organiser une réunion publique le 28 juin à Saint-Aignan, où
350 riverains l’attendaient de pied ferme… «Je
savais très bien où j’allais, que je n’allais pas
faire de miracle, rassure-t-elle d’emblée. L’idée,
c’était de donner la parole aux citoyens, d’encaisser le mécontentement et la colère.» Pour le
coup, l’ex-handballeuse de haut niveau a «pris
pour tout le monde»: «Emmanuel Macron» évidemment, mais aussi «Edouard Philippe» et
«les autres parlementaires qui n’étaient pas là».
En revanche, la députée a été claire sur un
point: l’aéroport «ne sera plus transféré».
«Ma priorité, c’est de protéger au mieux les riverains, et non pas de trouver un énième point de
chute pour un énième transfert», martèle Aude
Amadou. Même si elle n’était «pas d’accord
avec la décision» d’abandonner le projet de
Notre-Dame-des-Landes, la députée salue le
«courage politique» et la «méthode» d’Edouard
Philippe. Pour assurer le SAV, elle a d’ailleurs
promis d’organiser une nouvelle réunion
publique à Saint-Aignan «à la rentrée». •
«Le visage de Vigneux aurait changé»
La commune revit
depuis la décision
du gouvernement.
Certains habitants
saluent le «courage»
des zadistes.
V
éronique vit dans un petit
écrin de verdure. Cette
mère de cinq enfants habite à la Freuzière, un petit hameau de longères magnifiquement restaurées en pierres
apparentes, à Vigneux-de-Bretagne (Loire-Atlantique). Cette commune périurbaine, à quinze minutes du périphérique nantais,
aurait dû accueillir avec sa voisine
de Notre-Dame-des-Landes, le futur «aéroport du Grand Ouest».
Mais en janvier, le projet a été
abandonné par le gouvernement.
«J’étais hypercontente, dit Véronique. Quand on a acheté ici, il y a
treize ans, on ne pensait pas que
l’aéroport allait se faire: mon père,
il y a cinquante ans, en entendait
déjà parler», se souvient cette
femme de 48 ans. Du coup, quand
la menace s’est faite plus précise,
la mère de famille s’est inquiétée:
elle a «signé des pétitions» et «manifesté», comme tant d’autres ici,
pour préserver leur cadre de vie.
«Quand vous regardez les photos
aériennes du secteur, beaucoup de
gens ont des piscines», fait remarquer Frédéric, son mari, profes-
seur de hautbois au conservatoire
de Nantes. Un autre habitant du
village se rappelle qu’«une agence
immobilière ne voulait même pas
visiter [sa] maison du fait de la
proximité des pistes du futur aéroport… Il y avait un effet répulsif».
En attendant, même s’il ne se fera
pas, le projet a bien gâché la vie de
Véronique et Frédéric : leur fille
s’est par exemple «fâchée avec sa
meilleure copine» du lycée, car
cette dernière soutenait que «les
zadistes étaient des malfrats». Leur
voisine Anna, 55 ans, rend au
contraire hommage aux occupants
de la zone à défendre (ZAD). «C’est
grâce à eux si le projet ne se fait
pas: je ne sais pas si nous, les riverains, on aurait été aussi courageux qu’eux», lance cette ancienne
adhérente de l’Acipa, la principale
association d’opposants.
Courage. Tout le monde ne partage pas son avis à Vigneux-deBretagne. Comme le maire, Joseph
Bézier, qui était «plutôt favorable»
au projet, pour «raisons économiques». Ce retraité de 66 ans, autrefois ébéniste aux chantiers navals
de Nantes, en est convaincu: «Le
visage de Vigneux aurait changé,
même s’il y aurait certainement eu
des nuisances… Un aéroport, cela
fait fuir une partie de la population, mais ça en attire d’autres.»
Mais quand la décision est tombée, Joseph Bézier a tout de même
ressenti un certain soulagement:
ses administrés étaient «lassés» de
ne pas savoir à quelle sauce ils allaient être mangés. «Il y a au moins
une chose qu’on peut mettre au crédit de Macron et du gouvernement,
celle d’avoir pris une décision, positive le maire de Vigneux. Avant
eux, personne ne l’avait fait, par
manque de courage politique.»
La pilule est plus dure à avaler
à la Paquelais, le second «centre»
de la commune, à 3 kilomètres du
bourg historique de Vigneux. Ne
leur parlez pas des zadistes. La
fermeture pendant toutes ces années de la D281, la fameuse «route
des chicanes» barrée par les opposants au projet d’aéroport, a fait
beaucoup de tort aux commerçants : le bar-tabac a fermé, tout
comme la boulangerie, la pharmacie et le restaurant. Le bouchercharcutier, lui, ne se fait «pas d’illusions»: il s’apprête à prendre sa
retraite dans deux ans sans avoir
de successeur, bien que l’échoppe
soit tenue de père en fils «depuis
160 ans». Pascal Allain attend
simplement de voir si les habitués
des balades dominicales dans la
forêt du Gâvre, entre Nantes et
Redon (Ille-et-Vilaine), reprendront la D281 aujourd’hui dégagée
(lire encadré).
«Invendable». «Avec la fermeture de la route, les gens ont perdu
l’habitude de passer par ici… Ils
prennent plutôt la 2×2 voies Nantes-Vannes», s’inquiète le boucher.
A un pâté de maisons de là, sa belle-sœur s’efforce elle aussi de tenir
le choc. Catherine Allain, 55 ans,
n’a pas trop le choix, à vrai dire :
son salon de coiffure est «invendable», de son propre aveu. Il y a
dix ans, elle l’avait pourtant remis
à neuf, quand le projet d’aéroport
était toujours d’actualité et qu’elle
avait encore deux salariées. «Je ne
demande pas à ce que l’Etat rachète mon commerce, mais
au moins qu’il impulse une dynamique», répète la commerçante.
La proximité des zadistes a en effet
fait fuir une partie de sa clientèle,
«surtout les personnes âgées». •
FEU SUR LA ROUTE DES CHICANES
La semaine dernière, dans la nuit de vendredi à samedi, la
D281, qui traverse la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, a été
fermée quelques heures. Une barricade enflammée avait été
érigée sur cet axe longtemps été contrôlé par les zadistes.
Fermée depuis novembre 2012, la «route des chicanes» a
rouvert en juin, cinq mois après l’abandon du projet d’aéroport.
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 17 Août 2018
LIBÉ.FR
Une œuvre de Rodin adjugée
à 108 000 euros Une sculpture
offerte par Auguste Rodin au peintre
Claude Monet a été acquise par le musée Marmottan, à
Paris, pour 108 000 euros, lors d’une vente mercredi à
Cannes. Cette pièce unique en plâtre, de petites
dimensions, représente des bacchantes enlacées.
Elle faisait partie d’un lot mis aux enchères par les
descendants de Monet. PHOTO BESCH CANNES AUCTION
Air France-KLM
Benjamin Smith arrive
en terrain hostile
laquelle il n’a jamais été confronté.» Ambiance… Il est
vrai que le principal syndicat
de pilotes d’Air France a
poussé jusqu’au bout un
autre candidat: Thierry Antinori, un Français passé par
Air France et actuel numéro 2
de la compagnie Emirates.
A l’opposé, avant même la
nomination de Benjamin
Smith, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a
Par
considéré que celui qui
FRANCK BOUAZIZ
n’était encore que candidat
«avait un excellent profil et
ne confirmation plu- que le représentant de l’Etat
tôt qu’une nomina- au conseil d’administration
tion surprise. Benja- voterait en sa faveur». Une
min Smith, 46 ans et manière de faire oublier que
numéro 2 d’Air Canada a été l’Etat, actionnaire d’Air
nommé jeudi soir directeur France à hauteur de 14 %,
général d’Air France-KLM n’avait rien trouvé à redire
par le conseil d’administra- d’une précédente candidation du groupe. Son nom cir- ture pour Air France-KLM.
culait depuis une semaine Celle de l’ex-directeur financomme celui faisant le plus cier de Veolia, retoquée au
consensus, auprès des 18 ad- dernier moment durant le
ministrateurs de la compa- mois de juillet. A l’époque,
gnie franco-holl’absence d’exL’HOMME
landaise. Le
périence dans le
nouveau boss va
transport aérien
DU JOUR
désormais diridu postulant
ger un groupe de 26 milliards n’avait pas posé problème au
d’euros de chiffre d’affaires ministre de l’Economie, qui,
qui, outre les enseignes Air depuis, a introduit mordicus
France et KLM, possède aussi ce critère de sélection.
les compagnies Transavia et Pour autant, le choix de BenJoon, spécialisées dans le jamin Smith ne s’est pas imlow-cost, sans oublier Hop, posé comme une évidence
affectée aux liaisons régiona- pour le conseil d’administrales. Un ensemble qui emploie tion, qui a ramé pendant plus
85 000 salariés et possède de trois mois pour trouver le
une flotte de 550 avions.
bon profil après le départ
surprise de Jean-Marc JaSalaire. Jusqu’au dernier naillac. L’ex-PDG avait été
moment, de s vent s mis en minorité après une
contraires ont soufflé sur son consultation interne sur les
arrivée. Ainsi, le soir précé- augmentations de salaire du
dant cette nomination, les personnel.
administrateurs ont reçu un Mandaté par Air France, le
mail que Libération s’est pro- directeur du cabinet de chascuré. Rédigé par Christian seurs de têtes Egon ZendHer,
Paris, un pilote de la compa- Raymond Bassoulet a dressé
gnie qui a représenté ses col- la liste d’une quarantaine de
lègues au conseil d’adminis- dirigeants de compagnies
tration, il descend en aériennes dans le monde
flammes la candidature de potentiellement compétents
Benjamin Smith: «Rien dans pour le poste. Un certain
son cursus ne justifie qu’il nombre d’entre eux n’avaient
postule à la direction d’un tout simplement pas envie de
groupe de taille mondiale à quitter leur job. Le choix des
Le numéro 2 d’Air
Canada a été
nommé jeudi
directeur général
du groupe.
Les syndicats, qui
soutenaient un autre
candidat, l’attendent
de pied ferme.
U
recruteurs s’est alors arrêté
sur Benjamin Smith, compte
tenu notamment de ses
seize ans passés au sein d’Air
Canada. Ses faits d’armes qui
ont joué en sa faveur sont le
lancement d’une filiale lowcost et la négociation d’un
accord social valable pendant dix ans avec les pilotes
et les hôtesses et stewards.
Une durée inenvisageable
pour Air France qui vit au
rythme d’un mouvement
social tous les deux ans. Sans
compter les broncas à l’issue
de comités d’entreprise, qui
aboutissent parfois à ce
qu’un directeur des ressources humaines y laisse sa
chemise.
Baptême du feu. Anglophone mais capable de comprendre le français, Benjamin Smith a parfaitement
réussi à expliquer aux administrateurs d’Air France-KLM
qu’il était très bien payé à Air
Canada (environ 2,5 millions
d’euros par an selon nos informations), sans compter
un confortable portefeuille
de stock-options. C’est ce qui
explique que le salaire proposé au départ, 1,1 million
d’euros par an, ait été sérieusement revu à la hausse pour
dépasser la barre des 3 millions. A quelques heures du
début du conseil d’administration décisif, certains éléments de sa rémunération,
comme l’attribution éventuelle d’un logement de fonction, semblaient encore en
suspens.
Quoi qu’il en soit, les syndicats d’Air France ne lui
ouvrent pas les portes de la
compagnie avec le sourire.
L’intersyndicale a précédé sa
nomination d’un communiqué aux relents nationalistes
dans lequel elle considère
«inconcevable qu’une compagnie comme Air France, française depuis 1933, tombe entre
les mains d’un dirigeant
étranger dont la candidature
serait poussée par un groupe
industriel concurrent». De
Benjamin Smith, le 12 avril à Toronto. G. PIMENTEL. GETTY IMAGES FOR SICK KIDS HOSPITAL
son côté, le président de la
principale organisation de
pilotes, Philippe Evain,
regrette que les administrateurs n’aient pas «réussi à
recruter quelqu’un de compétent et français».
Dans ce contexte de défiance,
les deux premières tâches de
Smith pourraient être le recrutement d’une garde rapprochée pour diriger la compagnie, aussi bien dans ses
ressources humaines que
dans ses finances. Quelques
noms commencent à circuler,
comme celui de Bernard Gustin, ancien PDG de Brussels
Airlines ou encore l’actuel
DRH de la SNCF, Benjamin
Raigneau. Contacté par Libération, il indique toutefois ne
pas être candidat à ce poste.
Une fois entouré, le nouveau
boss d’Air France-KLM pourrait avoir droit à un baptême
du feu sous forme d’une menace de grève si la question
de la revalorisation des salaires ne trouve pas une issue
acceptable pour les syndicats
et la direction. C’est justement sur cet épineux dossier
que le prédécesseur de
Benjamin Smith a quitté de
manière anticipée l’entreprise. Le nouvel arrivant ne
pourra pas dire qu’il n’aura
pas été prévenu. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 17 Août 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Checknews Comment la France va-t-elle
choisir les 60 migrants de l’Aquarius qu’elle
s’est engagée à accueillir ? Le seul critère est
de relever du droit d’asile. Des officiers de l’Ofpra sont arrivés
jeudi à Malte pour recueillir les récits de personnes, afin
de «faire valoir le danger» qui les a poussées à partir.
«Tout montre que nous n’aurons pas de problème à trouver
les 60 personnes», ont-ils déclaré, notamment en raison des
nationalités, en majorité érythréenne et somalienne. PHOTO AP
LIBÉ.FR
Youtubeurs: soupçons en chaîne
Y a-t-il un Weinstein parmi
les youtubeurs ? Les soupçons se sont alourdis depuis
que, le 6 août, Lucas Hauchard alias Squeezie, un des
vidéastes les plus populaires
en France, a soulevé un lièvre
sur Twitter: «Les youtubeurs
(y compris ceux qui crient sur
tous les toits qu’ils sont féministes) qui profitent de la vulnérabilité psychologique de
jeunes abonnées pour obtenir
des rapports sexuels, on vous
voit. La vérité finit toujours
par éclater.»
Ce message a donné lieu au
hashtag #BalanceTonYoutubeur. Sa publication a généré
plus de 4600 réponses, près
de 50 000 retweets et
121 000 mentions «j’aime».
Des youtubeurs mis en cause
notamment par une enquête
2,91%
C’est la baisse globale
du coût du matériel à
acheter pour la rentrée
scolaire, selon l’enquête
annuelle de la Confédération syndicale des
familles (CSF), publiée le
jour du versement de
l’allocation dédiée, jugée
«encore trop insuffisante». L’étude est basée
sur des questions posées
auprès de 128 familles.
Selon l’organisation, si la
rentrée 2018 sera légèrement moins chère en collège et en lycée, elle sera
en revanche plus onéreuse en primaire. En
moyenne, par exemple,
la facture pour l’entrée en
CP devrait augmenter
de 165 euros. En cause,
une hausse de 15 euros en
fournitures et de 7 euros
en équipements sportifs.
publiée par le Parisien ont
nié les faits. Si le coup de semonce de Squeezie «a le
mérite d’avoir posé la discussion», selon le journaliste
spécialiste des réseaux sociaux Vincent Manilève, il a
aussi «ouvert la porte aux
tentatives de trolls et de faux
témoignages». Avec cynisme,
de nombreux témoignages
ont été discrédités voire tournés en ridicule, en insistant
sur la naïveté de ces «jeunes
abonnées».
Dès qu’une jeune femme décide de témoigner contre un
youtubeur, elle s’expose au
«risque que la communauté
de fans s’engage dans une
campagne de harcèlement en
ligne», pointe Vincent Manilève. Il évoque le bruit qui
court, selon lequel certains
vidéastes menacent de
«shitstorm» (une campagne
de harcèlement) des abonnées tentées de les dénoncer.
Parmi les témoignages il y a
celui de Louise (le prénom a
été changé). Agée de 16 ans
lorsqu’elle a fait la rencontre
d’une de ses vedettes en
boîte de nuit à l’été 2016, elle
se souvient avoir eu du mal à
résister à ses tentatives de
drague «super lourde» : «Si
ma copine ne m’avait pas
tirée par le bras, je serais
peut-être allée boire ce
dernier verre chez lui.» Un internaute a, lui, cité nommément sur Twitter le youtubeur qui l’aurait violé
en 2012. Ce dernier a nié les
faits.
La difficulté à témoigner,
pour les victimes présumées,
Paris Le policier auteur du tir
mortel sur un jeune mis en examen
Le policier auteur d’un tir mortel sur un jeune automobiliste en fuite à Paris a été mis en examen jeudi, a indiqué le parquet. Déféré et présenté aux juges d’instruction au terme de sa garde à vue, il a été placé sous
contrôle judiciaire, avec interdiction d’exercer et de
porter une arme. Le parquet a décidé d’ouvrir une information judiciaire pour «violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner», retenant la
circonstance aggravante que les faits ont été commis
par une personne dépositaire de l’autorité publique.
Marseille Un ex-député PS devant la
justice pour des croisières suspectes
Henri Jibrayel, député socialiste des quartiers nord de
Marseille de 2007 à 2017 et toujours conseiller départemental des Bouches-du-Rhône, est renvoyé devant le
tribunal correctionnel pour «abus de confiance» et
«prise illégale d’intérêt». Soupçonné d’avoir détourné
des subventions à des associations pour offrir des croisières à des personnes âgées de sa circonscription en
vue des législatives de 2012, il conteste ces accusations.
Cité par l’AFP, il affirme être «serein» et attendre le procès : «Je me battrai pour démontrer mon innocence.»
Lyon 20 000 euros d’amende
pour le chef du Bastion social
Sur les réseaux sociaux en 2015, le chef du groupe d’ultra
droite le Bastion social, Steven Bissuel, avait publié un
dessin des bouteilles Oasis avec l’inscription «Shoasis».
On y voyait des ananas portant des étoiles jaunes et des
pyjamas rayés, en référence aux prisonniers des camps
de concentration. Poursuivi notamment pour «provocation à la haine raciale» et «apologie de crime contre l’humanité», il a été condamné jeudi à 20 000 euros
d’amende par le tribunal correctionnel de Lyon. Le
parquet avait requis six mois de prison ferme.
semble venir du type de relations entre vidéastes et abonnés. La proximité y est recherchée, cultivée. D’après la
sociologue Laurence Allard,
cette intimité «donne l’illusion que l’abonné peut converser avec son idole» comme
avec un ami. Les youtubeurs
sont à deux clics d’une conversation. Pour Vincent Manilève, «il appartient aux parents de faire de la pédagogie
et expliquer que les youtubeurs ne sont pas leurs amis».
Laurence Allard pense que
cette admiration ne connaît
quasiment plus de limites car
la plateforme a projeté au
sommet de la célébrité des
individus dont le principal
attrait est d’être ordinaires.
DELPHINE
BERNARD-BRULS
«“L’Aquarius”
a l’intention et l’obligation
de retourner vers
la zone de sauvetage
au plus vite.»
SOS
MEDITERRANÉE
dans un tweet jeudi
Après avoir débarqué 141 migrants qui doivent être répartis
dans cinq pays européens, «l’Aquarius quitte Malte», a tweeté
SOS Méditerranée. Avant de rejoindre la zone de sauvetage
au large de la Libye, le bateau a dû mettre jeudi le cap
sur Marseille sur demande de l’armateur «afin de clarifier
rapidement [sa] situation politique et administrative» après
l’annonce du retrait au plus tard le 20 août de son pavillon
par Gibraltar : pour le gouvernement de ce territoire
britannique, l’Aquarius n’a pas été enregistré pour faire du
sauvetage. Argument récusé par SOS Méditerranée qui
l’affrète avec MSF. Si le pavillon Gibraltar lui est retiré,
l’Aquarius pourrait naviguer sous les couleurs de son
propriétaire, une société allemande.
Handicap: une plainte
contre la SNCF rejetée
Jeudi, le tribunal de grande
instance (TGI) de Toulouse a
débouté Kevin Fermine,
27 ans, handicapé moteur,
qui avait porté plainte pour
discrimination contre la
SNCF. Le jugement a
aussi rejeté sa demande
de 20 000 euros de dommages et intérêts pour le préjudice moral subi. En 2016,
exaspéré, pendant ses voyages en train, par les multiples
entraves notamment pour
accéder aux toilettes et au
wagon-bar, cet étudiant en
droit avait décidé d’attaquer
l’entreprise publique pour
qu’elle mette ses équipements en conformité. En première instance, il avait notamment raconté aux juges le
jour où il s’était uriné dessus,
faute de pouvoir accéder aux
toilettes trop exiguës pour
son fauteuil électrique, lors
d’un déplacement entre Toulouse et Montpellier.
La loi handicap de février 2005 avait donné
dix ans à la SNCF pour rendre totalement accessible
aux personnes handicapées
l’ensemble des gares et des
rames. En décembre 2014,
une ordonnance avait repoussé ce délai de dix ans, le
Kévin Fermine, jeudi au TGI de Toulouse.
prolongeant jusqu’en 2024.
Repris par les avocats de l’entreprise publique, cet argument a motivé la décision de
jeudi.
C’est une greffière pressée
qui en a donné connaissance
à Kevin Fermine dans la salle
des pas perdus du tribunal.
«C’est honteux ! s’exclamet-il. En s’abritant derrière
cette ordonnance de 2014, la
SNCF refuse aux handicapés
l’accès à leurs droits fondamentaux, celui de se déplacer
et d’aller aux toilettes. Jusqu’à quel âge vais-je devoir
attendre pour circuler librement et de façon autonome
dans les trains ?» Accompagné de Djembé, son chien
d’assistance, Kevin Fermine
s’était présenté une heure
plus tôt à l’entrée du TGI.
Pour cause de monte-charge
en panne, il a dû faire le tour
du bâtiment en passant par
les greffes du tribunal.
«C’était déjà comme ça la semaine dernière. Ce n’est
visiblement pas une priorité,
sourit-il. Mieux veut le prendre avec humour.» Déterminé à se battre jusqu’au
bout pour obtenir gain de
cause, Kevin Fermine a décidé de faire appel du jugement pris de jeudi.
JEAN-MANUEL
ESCARNOT (à Toulouse)
Photo ULRICH
LEBEUF. MYOP
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Télé-réalité. Amir & Christine
Bravo. 23h10. Vendredi,
tout est permis avec Arthur.
Divertissement. Spéciale
Circus.
20h55. Tom et Jerry au pays
de Charlie et la chocolaterie.
Jeunesse. 22h05. Tom et Jerry
et le haricot magique.
21h00. Baby Boom.
Documentaire. Les bébés de
l’amour. Je suis un enfant baby
boom. 23h15. Baby Boom.
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CSTAR
20h50. Les routes de
l’impossible. Documentaire.
Malawi, esprits de la brume.
Vietnam - Les génies du
Mékong. 22h40. C dans l’air.
FRANCE 2
20h55. Cherif. Série.
Qui a tué le colonel Moutarde.
La dernière séance. 22h55.
Cherif. Série. Otages.
Que justice soit faite.
20h55. Starmania. Documentaire. L’opéra rock qui défie le
temps. 22h50. La vie secrète
des chansons. Divertissement.
Je n’ai pas d’ami comme toi.
CANAL+
21h00. Coexister. Comédie.
Avec Fabrice Éboué, Audrey
Lamy. 22h25. Mon poussin.
Comédie. Avec Isabelle Nanty,
Pierre-François Martin-Laval.
ARTE
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Avec Louis Hofmann,
Alexander Held. 22h35.
Debbie Harry. Documentaire.
Atomic Blondie.
M6
21h00. Bull. Série. Nos vilains
petits secrets. Miami vice.
Callisto. 23h35. NCIS. Série.
Protéger et honorer. Primitus
Victor. Question d’instinct.
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20h55. Les oubliées. Série.
Nathalie, disparue le 2 mai
1991. Elsa, disparue le 24 mai
2005. 23h00. Les oubliées.
NRJ12
20h55. Julie Lescaut.
Téléfilm. Instinct paternel.
22h45. Julie Lescaut. Téléfilm.
LCP
20h30. Qui es-tu Sadiq Khan
maire de Londres ?.
Documentaire. 21h30. Droit
de suite - Débat. 23h35.
Iran, la bombe à tout prix.
C8
21h00. La folle histoire de
Jeff Panacloc. Documentaire.
22h40. La télé de Foresti.
SAMEDI 18
Il pourra y avoir de la grisaille par endroits,
notamment le long de la Manche, vers le
Pays basque ou bien en plaine d'Alsace.
L’APRÈS-MIDI Le ciel restera assez nuageux
sur les régions proches de la Manche dans
une ambiance assez fraîche. Partout ailleurs,
soleil et chaleur s'imposeront, avec plus de
30 °C en Provence. Des orages orographiques
pourront éclater des Alpes à la Corse.
Lille
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0,3 m/18º
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Strasbourg
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0,6 m/18º
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Appliquer un tampon II. Baie
ibère ; Victime de l’eau et de
l’écume du temps III. Grasses
IV. Femme un peu bête et
titre d’une pièce de Guitry ;
Remarque V. Clair et sombre,
on ne peut le cliver ; Boxeur
mangeur d’oreille privé de son
VI. Symbole d’un métal bien
plus lumineux qu’il ne le laisse
entendre ; Comte anglais,
boîte française, ou mot sur
boîte de thé VII. Bougie aux
bords consumés ; Cours
avant RU ; Un pilier pour la
paix VIII. Fera de la politique
IX. Il vous donne régulièrement des nouvelles X. En
avant les histoires XI. Une fois
attiré, dur de s’en tirer
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III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
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Grille n°990
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
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(technique),
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Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. RÉABSORBE. II. HTML. TIAN. III. ORIOLA. CL.
IV. DÉ. CONTAI. V. ENA. ILS. VI. INSÉCABLE. VII. SES. H2O.
VIII. ÈRE. UTE. IX. ALDÉBARAN. X. NAÏVEMENT. XI. DOCUMENTS.
Verticalement 1. RHODE ISLAND. 2. ÉTRENNE. LAO. 3. AMI. ASSEDIC.
4. BLOC. REVU. 5. LOUCHÉBEM. 6. OTAN. A2. ÂME. 7. RI. TIBOUREN.
8. BACALL. TANT. 9. ENLISEMENTS.
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Directeur artistique
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adjoints
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Par GAËTAN
VERTICALEMENT
1. Boulle fait de lui un docteur et un ministre 2. Comme une fake news ; On
le met en bouillie 3. Elles nous chauffent quand il fait froid ; Il est chaud
quand il fait froid 4. Quand une affaire s’y trouve, elle est loin du sac 5. Il
est pas mal pour un premier coup ; Province syrienne 6. Fisse le bon
choix ; Régie dans le métro 7. Pense à l’Elysée (se) ; On y parle français loin
de France 8. Fais comme Jack ; Il porte une charge 9. Mettrons à la mode
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Bordeaux
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Directeur délégué
de la rédaction
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Dijon
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Strasbourg
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Directeur de la publication
et de la rédaction
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CHÉRIE 25
20h55. Qu’elle est belle la
quarantaine. Téléfilm.
Avec Bruno Wolkowitch,
Charlotte Kady. 22h45.
La fille du chef. Téléfilm.
21h00. Enquête d’action.
Magazine. Dans le feu de
l’action avec les pompiers des
Yvelines. 23h00. Enquête
d’action. Magazine.
Le temps est perturbé du Centre-Est au
Nord, avec des passages pluvieux pouvant
s'accompagner d'un coup de tonnerre.
L’APRÈS-MIDI Un rafraîchissement s'opère
sur les trois quarts du pays. Des averses
parfois orageuses se déclenchent sur le
Centre-Est et près des Pyrénées. La chaleur
persiste dans le Sud-Est mais avec des
valeurs en baisse par rapport à la veille.
IP
21h00. Les Simpson. Dessins
animés. Touche pas à mon
rein. Homer garde du corps.
Fiesta à Las Vegas. Sbartacus.
22h40. Les Simpson.
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24h pour convaincre. Du sang
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21h00. Tu es mon fils.
Téléfilm. Avec Anne Marivin,
Charles Berling. 22h45. La
vengeance aux yeux clairs.
20h50. Nouvelle scène
de l’humour - Festival International du Rire de Liège 2017.
Spectacle. Présenté par Alex
Vizorek et Guillermo Guiz.
22h40. The Strain. Série.
VENDREDI 17
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21h00. Le Zap.
Divertissement. 00h10.
La story de Depeche Mode.
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Libération Vendredi 17 Août 2018
IDÉES/
Recueilli par
ERWAN CARIO
Illustration SIMON BAILLY
E
n 2045, l’intelligence artificielle va brutalement dépasser l’intelligence humaine.
Capables de s’auto-améliorer à l’infini, des programmes ultra-perfectionnés sauront résoudre tous les
problèmes de l’humanité, à commencer par la mort. Alors, enfin,
le post-humain, génétiquement
amélioré et technologiquement
augmenté, pourra se considérer accompli. C’est la promesse du transhumanisme, courant longtemps
jugé comme gentiment illuminé
mais dont le discours porte
aujourd’hui de plus en plus. Dans
son ouvrage Au péril de l’humain
paru au Seuil, écrit avec la journaliste Agnès Rousseaux, le biologiste Jacques Testart, père scientifique du premier bébé-éprouvette,
s’alarme des conséquences irréversibles sur le monde qu’une telle
idéologie pourrait engendrer.
Pourquoi le transhumanisme
gagne-t-il en influence ?
C’est une idéologie qui prospère sur
les innovations extraordinaires de
la technoscience, que ce soit autour
de la génétique, du cerveau, de l’intelligence artificielle. Il y a des trucs
assez fantastiques qui donnent une
prise pour faire croire que tous les
mythes anciens, qu’on traîne depuis
le début des temps, l’immortalité,
l’intelligence supérieure ou le héros
imbattable, vont devenir réels. Ce
ne sont rien d’autre que des rêves
enfantins, une idéologie infantile.
Parmi ces mythes, il y a celui de
vaincre la mort. Ce n’est pas un
peu compliqué, de se positionner contre ?
On peut déjà se positionner rationnellement, en montrant que ce n’est
pas possible. Et on peut aussi se
positionner philosophiquement
en montrant que ce n’est pas
souhaitable. Qu’est-ce que ça veut
dire, être immortel ? On doit s’emmerder tout le temps ! Je crois
même qu’on doit rester au lit. C’est
l’immobilité, c’est l’attente, c’est
l’ennui, sûrement. Mais ça, d’autres
l’ont dit mieux que moi. Pour ce qui
est de la faisabilité, il y a plein d’éléments qui montrent que c’est impossible. On nous dit que c’est imminent, que les enfants qui vivront
trois cents ans sont déjà nés. Ce qui
voudrait dire que les technologies
sont déjà là. Mais nos prédicateurs
ont-ils déjà créé une souris immortelle ? Une mouche immortelle ?
Et puis il faut bien se rendre compte
que la durée de vie en bonne santé
est en train de diminuer, aux EtatsUnis, au Royaume-Uni et en France.
Et c’est à ce moment-là qu’on nous
propose l’immortalité. C’est dire si
ça ne tourne pas rond! On a plein de
nouvelles maladies, les perturbateurs endocriniens, de nouveaux
virus, et toutes les maladies chroniques qui se développent. C’est donc
quand notre civilisation connaît
une régression directement due aux
excès du capitalisme qu’on nous dit
que grâce aux nouvelles technologies produites par ce même capitalisme, on va tout surmonter.
C’est un discours typique d’une
religion…
C’est la vieille stratégie scientiste.
Claude Allègre en était un éminent
représentant. Le climat se dérègle?
Pas grave, on va inventer des machines qui vont corriger ça. On fait
croire que le système qui a provoqué les problèmes est capable de les
réparer. Ce n’est pas crédible. Effectivement, c’est un peu comme une
religion. En France, ce n’est pas encore vraiment implanté, même si ça
gagne de plus en plus les esprits. Il
y a cinq ans, tout le monde rigolait
à l’évocation du transhumanisme.
Aujourd’hui, beaucoup commencent à y adhérer. Et il faut croire,
parce qu’il n’y a aucune preuve
de rien.
On vous connaît pour être à
l’origine du premier bébé-éprouvette, n’est-ce pas contradictoire
de s’opposer à ces «progrès» ?
Vous pensez bien que je suis habitué à cette question. La fécondation
in vitro, c’est une intervention pour
les gens qui ne peuvent pas faire
d’enfants. Il s’agissait, en 1982, de
restituer un état de normalité qui
est la possibilité de fonder une famille. Ça ne dépassait pas ce cadre,
on ne faisait pas de bébé sur-mesure. Quand je me suis aperçu,
quatre ans plus tard, que cette
technique pouvait permettre à
terme de faire des bébés de
«meilleure qualité», j’ai écrit l’Œuf
transparent. J’expliquais qu’on
allait pouvoir trier parmi les
embryons pour choisir celui qui
convient le mieux. Ça a finalement
été inventé par des Anglais et ça
s’appelle le diagnostic génétique
préimplantatoire. Je me suis battu
contre et je continue à me battre.
Alors oui, on peut me dire qu’il
R
Jacques Testart
«Le transhumanisme
est une idéologie
infantile»
Avec ses promesses de toute-puissance,
ce courant futuriste commence à séduire
au-delà des technophiles enthousiastes.
Pour le biologiste Jacques Testart, père
scientifique du premier bébé-éprouvette,
il s’agit d’une croyance dangereuse et
il faut questionner d’urgence la notion
même de progrès scientifique.
fallait que les gens restent stériles
parce que c’est la nature. Mais à ce
titre, on n’aurait pas inventé la médecine, on n’aurait pas de médicaments, de vaccins… Ce n’est pas ma
façon de voir. Moi, je veux que les
gens puissent vivre une bonne vie,
en bonne santé, et que ça vaille le
coup, qu’ils puissent être créatifs.
Comment cette idéologie transhumaniste a-t-elle infusé pour
inspirer autant les recherches
actuelles qui tendent beaucoup
vers le post-humain, que ce soit
en informatique, en génétique,
en robotique ou en biologie ?
Je prendrais le problème à l’envers.
Je ne crois pas que le transhumanisme dirige quoi que ce soit. Ce
sont les recherches qui, par la continuité et le progrès des sciences,
nous mènent à cet état qu’on peut
nommer transhumanisme. C’est-àdire que la volonté de la science,
c’est de maîtriser. De maîtriser la
nature, bien sûr, mais aussi de maîtriser l’humain. Et maîtriser l’humain, c’est le but des transhumanistes. Il faut donc que ce progrès
scientifique soit raisonné, mais surtout pas par les scientifiques euxmêmes. On en vient donc forcément à la démocratisation de la
science, qui est l’objet de l’association Sciences citoyennes à laquelle
je participe.
Mais, du coup, dans le cadre
de cette démocratisation de la
science que vous appelez de vos
vœux, qu’est-ce qu’on recherche?
Si ce sont les citoyens qui décident, ne peuvent-ils pas choisir
d’aller vers le post-humain?
Ce n’est pas impossible, mais je n’y
crois pas. Je travaille sur les procédures démocratiques des conférences de citoyens depuis 2002.
Toutes les études menées à travers
le monde sur ce type de conférences
aboutissent à des conclusions frappantes. Ce sont des gens tirés au
sort, aux profils variés, de milieux,
d’âges, de sexes, de professions différents, et ils finissent par se sentir
investis d’une mission pourvu qu’ils
aient la certitude que leur avis soit
pris en compte politiquement. On
observe que, d’une part, c’est très
intelligent, on trouve plein d’idées
nouvelles que les experts et les politiques n’avaient pas eues et que,
d’autre part, ce sont des idées généreuses et altruistes, qui prennent en
compte le tiers-monde, les générations futures, etc. Ils pensent plus
loin. Il y a une sorte de mutation
temporaire et positive de l’humain
quand on le met dans ces conditions. Il se passe une sorte d’alchimie, un mélange d’intelligence collective et d’empathie.
C’est donc la démocratie qui
augmente l’humain…
Exactement ! La vraie démocratie
permet de faire du post-humain
intéressant !
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Libération Vendredi 17 Août 2018
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u 21
Malgré cette mince
maîtriser les espèces
note d’espoir, votre liqu’on modifie génétivre est assez…
quement, c’est-à-dire
…pessimiste…
d’empêcher les effets
… Apocalyptique,
indésirables de nos mamême.
nipulations.
Oui. Ça ne veut pas dire
Vous voulez remettre
que la Terre explose,
au goût du jour les exhein! Je parle du monde
pressions «jouer avec
tel qu’on le conçoit
le feu» et «apprentis
aujourd’hui, avec la nasorciers».
ture et ses relations à
AU PÉRIL
Je suis frappé de voir le
l’homme. Ce monde
DE L’HUMAIN
nombre de transhumaqu’on peut admirer tous
de JACQUES
nistes non assumés, noles jours. Quand on reTESTART
tamment en biologie,
garde un chat, par exemet AGNÈS
qui travaillent actuelleple. Pour moi, le chat,
ROUSSEAUX
ment pour modifier le
c’est la perfection. C’est
Le Seuil,
vivant. Pour rajouter
un animal fabuleux. Un
272 pp., 21 €.
une lettre à l’ADN, par
animal qui a cette grâce,
exemple. Il y en a
et en même temps cette distance, aujourd’hui quatre, ils veulent en
cette espèce de mépris… Si on re- rajouter une. Et pour quoi faire ?
garde une abeille, c’est la même Pour voir ce que ça fait ! C’est vraichose. Je suis émerveillé par la na- ment un truc d’apprentis sorciers.
ture. La fin du monde, ça veut dire On a déjà eu ça avec les nanotechque tout ça disparaît. On le constate nologies. Cette façon de faire, de
déjà. On voit que la moitié des insec- modifier les choses «pour voir»,
tes a disparu en vingt ans. On le voit c’est nouveau. C’était un truc de soraussi au niveau de l’humanité, avec cier qui avait disparu avec la science
des comportements induits par la moderne, où on devait suivre un
technologie, comment les gens ont protocole qui expliquait le but, la
changé leurs relations aux autres. méthodologie, le déroulé de l’exOn est en train d’infantiliser la po- périence. Et on observait le résultat
pulation, de la déresponsabiliser, de en fonction de la prédiction.
lui faire perdre son autonomie en la Aujourd’hui, c’est le contraire, on
mettant sans arrêt à la merci de fait la manip, et on voit ce que ça
«spécialistes» qui dictent le bon fait. Ça, c’est suicidaire, parce qu’on
comportement.
s’expose à des résultats qui ne sont
Ce que je remarque, c’est que les da- pas réfléchis.
tes qu’on croise souvent, 2045-2050, Vous expliquez qu’on manque
sont avancées à la fois par les d’un récit alternatif pour un
transhumanistes pour la singularité, futur différent de celui proposé
ce moment où la machine de- par le transhumanisme, très
vrait devenir plus intelligente que populaire dans les œuvres de
l’homme, et par d’autres, comme le science-fiction. Quel pourrait
Giec [Groupe d’experts intergouver- être ce nouveau récit ?
nemental sur l’évolution du cli- Je ne vais pas l’écrire. Mais il est
mat, ndlr], qui parlent de la même indispensable parce que le récit
période pour des situations de catas- transhumaniste est tout à fait recetrophe écologique, où la vie devient vable, surtout par les jeunes. Ils sont
insupportable. Nos enfants vont très réceptifs. Ça recoupe à la fois
vivre une période épouvantable.
leurs relations sociales, leur imagiEn voulant «améliorer» la na- nation, leur jouissance, même… Ça
ture, le transhumanisme s’atta- me glace de voir ces gamins devant
que de fait au mécanisme même un écran d’ordinateur quinze
de l’évolution qui dure depuis heures par jour, mais on ne peut
des millions d’années…
rien faire. On ne peut pas interdire
On travaille effectivement à la ruine ces choses-là. Je parle beaucoup
de l’évolution et à celle de la civili- du téléphone portable. Aujourd’hui,
sation qui est venue se greffer des- les gens ne pourraient plus s’en
sus. La nature a créé des êtres qui, débarrasser. C’est une prothèse
pour la plupart, sont parfaitement obligatoire et généralisée. C’est un
à leur place, et on a besoin de la exemple assez fort de quelque
place de chacun. La diversité n’est chose qui s’est imposé en quinze ou
pas un vain mot, et sa disparition vingt ans et qui est devenu indisest très grave. C’est dramatique de pensable dans le monde entier, jour
considérer que ce n’est qu’une crise, et nuit, pour toutes les activités. Et
la crise du XXIe siècle. Et qu’il y en il y a aussi les montres connectées,
aura une autre au XXIIe. Mais ce les assistants domestiques, tous ces
n’est pas ça. Le XXIe siècle rompt projets de médecine prédictive et
avec tout ce qui le précède, et avec personnalisée à partir du génome.
toute l’évolution. On ne maîtrise On ne peut pas espérer arrêter ça de
rien ! Si on prend la génétique, par façon autoritaire. Il faut pouvoir
exemple, on est capable de détruire montrer que ce n’est pas comme
des espèces, de mettre des gènes ça que nous avons envie de vivre. Il
tueurs, mais on est incapable de faut donner autre chose à rêver. •
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22 u
Libération Vendredi 17 Août 2018
La Route du rock Climat de banquet à Saint-Malo : dans le sillage de la
diva punk Patti Smith, venue jouer in extenso son légendaire Horses,
la Route du rock accueille ce week-end un fastueux cortège, du génie pop
Ariel Pink à la grande prêtresse synthwave Veronika Vasicka, en passant par
Ellen Allien, Charlotte Gainsbourg, Lemon Twigs, The Black Madonna…
A noter, samedi, le concert gratuit sur plage du toujours exquis bricoleur
d’âges d’or pop Forever Pavot. Rens. : http://www.laroutedurock.com
CULTURE/
«La musique
électronique reflète
la façon dont nous,
humains, construisons
ce monde. […] Elle peut
montrer l’équilibre
entre la beauté
de la technologie et
les choses terribles
dont elle est capable.»
Hauff est une ancienne du club techno-punk Golden Pudel. STUDIO FABIAN HAMMERL
Hauff au «Qualm»
avec les machines
La DJ star et productrice
hambourgeoise Helena Hauff
sculpte les réponses aléatoires
de ses machines sur rythme
techno. Deuxième album.
E
n enregistrant directement sa musique
depuis ses machines sans venir derrière y apposer de vernis, l’Allemande
Helena Hauff a toujours été en quête d’inter-
férences dont elle n’aurait pas la parfaite maîtrise. Jusqu’au choix de son album, dont elle
voulait laisser au hasard le soin de décider si
le public en choisirait le sens anglais ou allemand. En anglais, c’est l’hésitation, en allemand, la fumée, lesquels ont en commun
d’empêcher d’y voir clair. Nous discutons
avec la Hambourgeoise à travers Skype, le
contre-jour du décor qui l’entoure intensifiant
ses yeux et cheveux de jais. La journaliste, à
l’écoute, essaie de faire taire son chat tandis
que la productrice et DJ couvre de sa voix les
pépiements d’oiseaux hambourgeois, tout
aussi indifférents que le félin à notre échange
porté par les ondes wi-fi. Ils sont ces interférences pas gênées par nous qui portent à la
conscience la part de virée métallique, électrique et dématérialisée de nos existences,
qu’Helena Hauff s’ingénie et réussit à mettre
en sons sur son album Qualm, son deuxième.
Si ses DJ sets sont très demandés et répondent souvent avec précision aux attentes de
cette musique dont elle défend l’aspect physique, elle se détache des attentes du public
quand elle se fait laborantine pour ses albums. «Souvent, quand j’écris, mon esprit est
vide, il n’y a de place que pour le son pur et je
ne pense pas beaucoup. Je peux être inspirée
au départ par un autre titre et j’essaie de recréer un son, mais je passe vite à autre chose.»
Sur l’album Qualm, ce sont les réponses aléatoires de ses machines analogiques qui deviennent l’équivalent poétique d’un miaulement indésirable. «La musique électronique
reflète la façon dont nous, humains, construisons ce monde. Tandis que nous allons dans
l’espace et construisons de folles machines,
elle a un aspect scientifique aussi, elle peut
montrer l’équilibre entre la beauté de la technologie et les choses terribles dont elle est capable. Pour moi, Dopplereffekt [formation
techno de Detroit, ndlr] a parfaitement su
capter ces deux côtés de l’humanité», dissèque Helena Hauff.
«J’en ai eu marre». Cette ancienne résidente du club techno-punk hambourgeois
Golden Pudel fut aussi la disciple du label
néerlandais Bunker Records qui excelle dans
l’art de fixer dans le temps des jams improvisées sur des machines. Sur son précédent
album, Discreet Desires, sa techno au
charbon s’appuyait sur des mélodies synthétiques «pour que ce soit poppy, même si ce n’est
évidemment pas ce qu’on décrirait comme un
album pop. A la fin de ces enregistrements, j’en
ai eu marre, je voulais revenir à une musique
sans trop d’éléments, créer quelque chose de
fort depuis quelque chose de plus simple. Mais
j’utilise les mêmes machines, je jamme et je
vois ce qui se passe. Rien n’a beaucoup
changé».
Avec sa mélodie mélancolique, It Was All
Fields Around Here When I Was A Kid tire le
rideau sur l’album, «avec une pointe d’humour, qui renvoie aux personnes âgées qui
MUSIQUE
trouvent que tout était mieux avant. Je me moque un peu des gens nostalgiques, même s’il est
vrai que ces champs qui existaient dans mon
enfance n’existent plus». A moins qu’on y
compte les moutons électriques…
Impossible de ne pas penser à la science-fiction et aux guerres des machines à l’écoute
des lignes de synthés jubilant seuls ou en
compagnons de rythmiques qui glougloutent
ou cognent sous les ordres d’Helena Hauff.
Laquelle, bien que railleuse envers les nostalgiques, reste vissée à ses circuits analogiques
et invite à la prosopopée.
«La musique techno a à peu près le même son
qu’il y a vingt ans. Des gens seront peut-être
nostalgiques en disant qu’avant la scène était
plus fun, que tout ne tournait pas autour du
marketing, de l’image, etc. Mais ce sont les
gens plus vieux, moi, je ne dirais pas que c’était
mieux avant, c’était différent. Et certains aspects étaient bien pires, en particulier pour les
femmes musiciennes, c’est bien mieux maintenant.» Sur les titres Qualms et No Qualm, les
machines sondent ses doutes et hésitent avec
elle, dans un renoncement presque frustrant
à la novation ou à la perfection. «Je communique avec ma machine puisque, quand je lui
donne quelque chose, elle me le rend en retour.
Elle donne une réponse à une question que je
lui pose sans que je puisse toujours garder le
contrôle de ce que je vais récupérer. En revanche, si la source du son vient d’un ordinateur,
elle n’aura pas de réponse inattendue», développe-t-elle.
Drone metal. Ecouter les irrégularités
de Panegyric ou les souffles extatiques des
machines sur The Smell Of Suds and Steel fait
de l’album un territoire de rencontres. Sa relation hybride romantique et scientifique,
parfois grandiloquente, parfois comiquement
bricolée comme une série Z, naît de ces bugs
minimes qui agissent comme une résistance
aux rythmiques en série et à la sérialité entre
humain et machine. «Quand je fais de la musique, je suis toujours en lutte personnelle contre
les machines, je peux être très frustrée, les
pousser très loin.»
Elle a capturé ce rapport de force sur le titre
volontiers brutal, Culmination of Frustration,
paru sur la compilation Signs of Decay (Solar
One Music, 2016). Elle dit pourtant avoir presque atteint les limites de son cadre: «J’ai extrait tout ce que je pouvais de ces machines, je
pense peut-être travailler d’autres façons dans
le futur. Je veux collaborer avec des gens à nouveau. J’ai déjà fait des titres qui étaient plus
proches du drone metal que de la techno. Et
puis j’adore les Stooges, Loop, Nirvana, la musique basée sur la guitare…» Elle se refuse
d’apporter des sous-titres à ces sessions, bien
que les titres eux-mêmes soient des petits
plaisirs nerd sarcastiques (Entropy Created
You and Me, Lifestyle Guru, btdr-revisited).
«Je pense que les artistes essaient trop de mettre du sens et le font même après avoir composé. Moi, je préfère ne pas édifier de cage d’interprétations», conclut-elle en nous en
laissant les clés.
CHARLINE LECARPENTIER
HELENA HAUFF QUALM
(Ninja Tune)
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u 23
Jean Cohen-Solal :
«Ma flûte, c’est
l’image de moimême.» PHOTO
JEAN MATHIAUT
La flûte en avant
Réédition de deux splendides ovnis circa 1972
de Jean Cohen-Solal, compositeur tout-terrain,
naviguant entre les souffles et les genres.
E
n quelques années, l’enseigne parisienne le Souffle
continu, bien connue des
fondus de free-jazz et expérimentations en tout genre, s’est imposée comme un label qui compte
dans la réédition des musiques
hors limites, transgressives et rétives à toute forme de catégorisation. Coffrets de 45-tours de Heldon, Dharma Quintet, Bernard
Vitet, Jac Berrocal et bien entendu Moshi, le best-seller maison signé par Barney Wilen: les
pièces rares retrouvent ainsi des
places de choix dans toute collection. Ce devrait être le cas de ces
deux millésimes 1972-1973 de
Jean Cohen-Solal, un musicien
qui se distingua en tant que voix
des Shadoks mais aussi dans
l’univers des musiques d’illustration sonore. Dans les notes de pochette, on apprend que ce natif
d’Algérie (1946) devint flûtiste
faute de classe de harpe au
conservatoire de Nîmes. Bien lui
en a pris, tant l’instrument fut
dans le vent des années 60 et 70,
convoqué dans le jazz spirituel et
les musiques latines funky, mais
aussi dans le rock ésotérique et le
revival folk.
C’est tout cela que l’on entend ici,
voire bien au-delà, tant l’instrumentiste se double d’un visionnaire compositeur, comme le démontre son premier album,
Flûtes libres. «Rien ne peut arrêter un flûtiste. On peut faire ce
qu’on veut, ce que l’on ressent. Ma
flûte, c’est l’image de moi-même.
Je peux même plus facilement exprimer mes sentiments au travers
de ma flûte qu’avec le langage.»
Ces propos de Jean Cohen-Solal
prennent tout leur bon sens à
l’écoute de Concerto cyclique, envoûtante ouverture où il explore
bien des ressorts de son instrument, d’une improvisation mélodique jusqu’à des saturations
éclectiques, maniant l’empilement des prises pour multiplier
les pistes sans jamais vainement
les brouiller. En neuf minutes
tout juste, cette incroyable mon-
Felicita, symphonie
d’un nouveau monde
Collection de «papiers découpés
musicaux», l’album pop électronique
du Britannico-Polonais Dominik
Dvorak est d’une étrangeté émouvante.
U
ne impro postromantique sur un piano
ivre perturbée de cris
lointains (un cosaque ? un
troll? une sorcière?), conclue
par une scie polonaise, fredonnée par une vieille dame,
a capella. Une polka abstraite
rythmée d’infrabasses jungle, jouée par un ordinateur
dernier cri abandonné sur un
carrousel à vapeur. Une reprise arrangée d’une berceuse bien aimée des Polonais, interprétée par l’égérie
pop Caroline Polachek…
Même à s’en tenir à la description impressionniste, Bic
à la main, de ce qu’on y entend, il ne fait pas un pli que
Hej !, le premier album de
Dominik Dvorak (le jeune
compositeur britannico-polonais derrière l’appelation
Felicita), est un objet formidablement étrange.
Première sortie album de
PC Music, label largement
conceptuel apparu en 2013
sur Internet et salué pour
son postmodernisme sub-
versif (mais qui a depuis signé un deal de distribution
avec la major Columbia), le
disque nous ramène aux premiers temps du collectif,
quand chacune des sorties
était un peu plus bizarre et
excitante que la précédente.
Beaucoup de flou, beaucoup
de futur: c’était l’adage sousentendu des premiers fichiers à télécharger d’A.G.
Cook, LifeSim et GFOTY ;
aujourd’hui que la plupart
des artistes du label œuvrent
dans l’ombre de stars de la
pop comme Charli XCX ou
Carly Rae Jepsen, Felicita
semble se poser en gardien
du temple avec une œuvre
étirée entre le précipité de
culture populaire, l’opéra de
poche et la sculpture d’art
contemporain.
Dvorak – aucun lien de parenté avéré avec le compositeur de la Symphonie du
nouveau monde – avoue luimême avoir composé les pièces de Hej! en état de déboussolement, entre Los Angeles,
Cracovie et Shanghai (faut-il
ajouter au CV du gamin qu’il
parle couramment mandarin?). Pour autant, cette collection de «papiers découpés
musicaux» ne sonne pas une
seconde arbitraire ou aléatoire. Le musicien plaide
pour sa propre intuition, et la
mission courageuse qu’il s’est
fixée pour son disque, «produire de la pop audacieuse et
expérimentale, combinant
des sentiments à de la robotique musicale».
Aussi, si l’on regrette l’aspect
épars de l’ensemble –certaines pièces ayant été composées pour la compagnie de
danse Slask Song & Dance
Ensemble–, on est passionné
d’entendre s’étendre cette
voix si originale, repérée par
les mieux renseignés des fureteurs d’Internet il y a déjà
sept ans, et dont la moindre
des idiosyncrasies n’est pas
de s’amuser à comparer les
vertus d’un vrai piano et de
son cousin virtuel. Opératique et minimal, Hej! est l’un
des plus singuliers et émouvants objets de la pop électronique de ces derniers temps.
OLIVIER LAMM
FELICITA HEJ! (PC Music).
tée le hisse au rang des tout
meilleurs. Puis, accompagné
d’un sitar et de tablas, il évoque
l’éternelle beauté d’un raga, s’y
montrant là encore à la hauteur
des cimes d’un genre propice aux
volutes de flûte.
La première face du vinyle se clôt
par une courte contre-plongée
onirique, un thème intitulé Matière qui annonce à sa manière la
seconde face, tout entière dédiée
à Quelqu’un. Le titre laisse planer
le suspense, au diapason d’une
bande-son qui nous plonge en apnée dans les tréfonds électroacoustiques de l’instrument: suspensions, trouées, étirements,
planeries, échos, fragments, crissements, bruits des clés… L’expérience s’avère passionnante, cette
fois plus proche des recherches
menées par le GRM (Groupe de
recherches musicales) que Jean
Cohen-Solal a d’ailleurs côtoyé.
Assemblage dont on ne sait ce
qu’il doit à l’esprit DIY, ce qu’il a
retenu de la culture postclassique, ce protéiforme ovni s’inscrit
aujourd’hui encore dans le
champ contemporain. Il n’a pas
pris une ride, ça ne fait pas un pli.
On ne sera guère surpris de savoir
qu’il figure dans la liste de Nurse
With Wound, une espèce de panégyrique des musiques expérimentales ayant influencé le
groupe du même nom qui devint
pour les chercheurs de son une
mine à creuser. En le ressortant
des oubliettes, ainsi que Captain
Tarthopom, le classique enregistré un an plus tard, cette fois dans
un sillon plus balisé (les tentations du pop rock progressif et
avant-gardiste de l’époque), le
(bien nommé) Souffle continu
fait encore une fois œuvre de
salubrité publique.
JACQUES DENIS
JEAN COHEN-SOLAL
FLÛTES LIBRES et CAPTAIN
TARTHOPOM (le Souffle continu).
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MON PETIT ROYAUME 5/7
Droit dans sa Butte
Alain Coquard Bon vivant, le président de la République
de Montmartre tente de préserver l’âme d’un quartier
menacé par le tourisme et la gentrification.
A
la République de Montmartre, vieille dame bientôt
centenaire, les choses vont au rythme tranquille des
flonflons de la Butte et on n’a pas encore pris le train
de la réforme des institutions du nouveau monde. C’est ainsi
qu’en mars, le Président, Alain Coquard, 72 ans, a été réélu
pour un troisième mandat de trois ans à l’unanimité des quelque 600 votants. Il faut dire qu’il était le seul candidat. Et le
seul membre élu de la République,
d’ailleurs : les ministres et la palanquée
d’ambassadeurs, consuls, députés, conseillers spéciaux (dont un insolite conseiller aux «Affaires spatiales») ou citoyens d’honneur sont
tous nommés, en vertu d’un système assumé de «cooptation
ouverte». La loi de moralisation de la vie publique n’étant pas
non plus arrivée sur ces hauteurs, l’épouse du Président n’est
pas inquiétée en son ministère de l’Agriculture, poste à la
charge toute relative puisqu’il revient à s’occuper de la vigne
(«et du muguet»). A ne pas confondre avec le portefeuille du
ministère de l’Œnologie, ni celui des Festivités, encore moins
avec celui des Soirées parisiennes. Tout ce petit monde, dont
pas mal de sexagénaires, œuvre à la défense du patrimoine
local, à l’animation du quartier, à l’aide aux enfants défavori-
sés et aux personnes âgées, à la renommée de la Butte en
France et à l’étranger. En fait de communards le couteau entre
les dents, une classique association des amis du quartier, avec
un passé social, une fière appellation et une engageante devise, «faire le bien dans la joie».
La République locale a vu le jour dans un bistrot du coin,
en 1920. En toute logique, on retrouve monsieur le Président
à la Bonne Franquette, ancien relais de
poste à deux encablures du Sacré-Cœur,
ambiance nappe à carreaux, bœuf-carottes
et Brassens en fond sonore. Pour l’occasion, Alain Coquard, qui débarque de Serbie pour une histoire
de jumelage, a sorti la grande tenue: chapeau de feutre noir,
longue cape également noire, écharpe rouge, écusson siglé
d’une cocarde. L’ensemble, évocation folklo-nostalgique du
Paris d’Aristide Bruant et de Toulouse-Lautrec, réjouit les touristes et sied pas mal à sa haute carcasse, cernes creusés et voix
de basse usée par le temps qu’on imagine porter lors des discours à la nation montmartroise. Ou ce qu’il en reste. Car le
haut de la Butte a été grignoté jusqu’à l’os par la flambée des
loyers, les Airbnb, chaînes de vêtements et autres marchands
de montmartreries made in China. Ici, la dernière boulangerie
LE PORTRAIT
a fermé il y a trois ans et la boucherie, «on ne sait même plus
quand». Reste le pharmacien. Coquard, qui lui habite dans le
bas, sait bien tout cela mais préfère au «c’était mieux avant»
le «tentons de défendre ce qui peut encore l’être». Comme la
place du Tertre, dont le projet de rénovation fait grincer des
dents, ou des lieux emblématiques telle la villa Radet, transformée en centre d’art. «Comme ceux qui nous ont précédés, on
a une capacité à mobiliser l’opinion. Les habitants de Montmartre restent sensibles à la vie du quartier. On n’est pas avec des
pancartes tous les jours, mais quand il faut se bouger, on est là»,
résume le 11e président en titre. La fonction, l’air de rien, l’occupe à plein temps, «pour zéro euro», tient-il à préciser. Quand
le Président, père et grand-père, ne préside pas, direction la
maison de famille dans le Rhône. «Il est quand même très aidé
par sa femme, c’est sa Brigitte Macron à lui», pouffe Michou,
pas peu fière mascotte du quartier et inamovible ministre de
la Nuit. L’homme en bleu aime bien ce président «rigoureux,
humain, qui fait le boulot».
L’épouse-ministre du Président, Marie-France Coquard, a dirigé le Centre d’information et d’orientation de Paris et fut
aussi, chez les francs-maçons, grande maîtresse de la Loge
de France dans les années 90. Disert sur la République et son
histoire, Alain Coquard l’est
moins sur lui. Né sur d’autres
pentes, celles de la CroixMilitants politiques
Rousse à Lyon, d’un père qui
très sérieux, poètes
a repris le bouchon familial
manuels, activistes
et d’une mère au foyer, il arrêveurs ou
rive à Paris au milieu des anmégalomanes
nées 80 avec une formation
frustrés, Libé
de juriste. Suit «une carrière
s’intéresse cet été aux
heureuse de cadre adminisdirigeants de
tratif dans le domaine de la
micronations, ces
fibre optique». Il faut insister
états reconnus par
pour apprendre qu’il a créé le
(presque) personne.
réseau de fibre optique de la
RATP, dont il fut membre du
conseil d’administration. Et plus encore pour savoir qu’il a
eu «quelques responsabilités politiques» au Parti socialiste,
grande époque Mitterrand. Premier secrétaire fédéral du PS
de l’Ain en 1977, député suppléant du département dans les
années 80, il passera par le cabinet du ministre des PTT
d’alors. «Une époque passionnante. Un temps révolu, mais qu’il
ne faudrait pas dénigrer.» Comprendre: les socialistes, c’est
plus ce que c’était. Qu’il ait été élu pour son premier mandat
montmartrois le 5 mai 2012, «le même week-end que Hollande», le fait bien rire. Et s’il évacue le terrain politique, on
comprend qu’il ne pense pas le plus grand bien de ses homologues nationaux récents et présents. Fonction oblige, Coquard, qui a rendu sa carte du PS il y a un bail, s’en tient
aujourd’hui à une stricte neutralité: «Je m’interdis de me prononcer sur la politique, je suis attaché au secret de l’isoloir.»
Rideau. Pareil au «gouvernement» de Montmartre : «On ne
se rallie pas à un élu ou à un autre, on réagit sur les projets,
quel qu’en soit l’auteur. On juge sur pièce.» Pierre-Yves Bournazel, élu député de la circonscription sous l’étiquette LR? «Un
homme de terrain, très disponible.» Danièle Obono, élue
La France insoumise dans la circonscription voisine? «C’est
simple : on ne la voit pas.»
Quant aux liens avec la mairie de Paris, ils sont «très bons»,
répond-t-on des deux côtés. Idem à la mairie du XVIIIe. «C’est
quelqu’un de très investi, bon vivant, sympa, attaché à l’esprit
frondeur de Montmartre. On n’est pas toujours d’accord mais
on travaille en bonne intelligence», dit le maire (PS), Eric Lejoindre. Un président «actif, impliqué, avec une fibre sociale.
Sous ses airs bonhommes et un peu surannés, c’est un vrai politique, un authentique mitterrandien. Un homme à l’élégance
d’une autre époque, qu’il ne faudrait pas mésestimer», observe
Serge Orru, conseiller auprès d’Anne Hidalgo et habitant de
Montmartre, qui a cette formule: «Présider un quartier penché, ça donne quelques vertus d’équilibre.» Et poursuit : «Ça
peut paraître du folklore, mais ça fait trop longtemps que ça
existe pour que ça ne soit que ça.» En parlant de folklore, et
alors que le photographe oblige le Président à lever le coude,
on demande si le vin local est toujours de la piquette. Coquard,
faussement outré: «Ah non, très bon, très très bon, certainement le meilleur vin du monde!» Ici comme plus bas, la fonction présidentielle oblige à quelques artifices. •
Par CORDÉLIA BONAL
Photo ROBERTO FRANKENBERG
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