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Libération - 18 09 2018

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2,00 € Première édition. No 11603
n Réorganisation
de la médecine de ville.
n Fin du numerus clausus.
n Regroupements
des hôpitaux.
n Lutte contre les déserts
lâchée par
son premier
PAGES 10-11
Un face-àface crucial
PAGES 14-15
La bataille
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18, 2018
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2 u
Le diagnostic était depuis
longtemps posé et partagé,
on connaît désormais
le traitement censé sauver
un système de santé au
bord de l’asphyxie. Prévue
avant l’été, la réforme
présentée ce mardi par
le chef de l’Etat est très
attendue, par les personnels comme par leurs
patients. Si la médication
et la posologie précises
seront détaillées par Agnès
Buzyn, la philosophie
générale des mesures s’articule autour d’un principe
majeur : la mutualisation.
La prophylaxie jupitérienne se décline comme
autant de remèdes censés
chacun s’attaquer à un pan
du désastreux tableau de
notre médecine. La fin du
numerus clausus en 2020,
partie émergée d’une refonte plus large des études
médicales, marque la volonté de retenir dans le cursus des étudiants dont tous
ne deviendront pas médecins mais alimenteront
les cohortes manquantes
des métiers paramédicaux.
Plusieurs milliers d’assistants médicaux viendront
par exemple délester
les médecins de ville
des tâches annexes au
diagnostic. C’est d’ailleurs
pour ces derniers, en particulier ceux exerçant dans
la solitude de leur cabinet
et appelés à se regrouper,
que la rupture pourrait être
la plus forte. Dans les territoires, c’est la logique – déjà
à l’œuvre – du «regroupement hospitalier» qui devrait prévaloir. Un exercice
délicat, dont le fonctionnement impose aux hôpitaux
comme aux praticiens,
spécialistes en tête,
de fonctionner en réseau
et d’inventer de nouvelles
manières de travailler, décloisonnées et concertées.
«Tous ensemble», on vous
dit. Ambitieuse mais délicate équation, s’agissant
à la fois de lutter contre
les déserts médicaux, d’intégrer la technicité croissante de certaines spécialités sans sacrifier l’accueil
des patients ni remettre
en cause la sacro-sainte
liberté d’installation
des médecins… pour
l’instant, menace l’Elysée
à mots à peine couverts.
Le dernier tabou ? •
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Tous les
appelés à
faire corps
La réforme dévoilée ce mardi
matin par Emmanuel Macron
vise à réorganiser le monde de
la santé, notamment la médecine
de ville, mal coordonnée avec
le milieu hospitalier et inégalement
répartie sur le territoire.
rois grandes orientations,
50 mesures précises et
400 millions d’euros supplémentaires pour le système de santé
en 2019. Ça y est, la grande réforme
du système de santé que doit annoncer le président Macron ce mardi
matin est lancée. Elle est globale,
touche-à-tout. Et se veut aussi importante que celle qui a prévalu
en 1958 avec la création des CHU en
France. Mais, paradoxalement, s’il
fallait mettre en exergue une mesure
plus forte que les autres, celle-ci ne
toucherait pas à l’organisation des
hôpitaux mais à la médecine de ville.
Avec une phrase qui sonne comme
un slogan : «Il faut en finir avec
l’exercice isolé de la médecine»,
dit-on à l’Elysée. En clair, à l’heure
des maladies chroniques, c’en est
fini du bon vieux médecin de campagne. On doit désormais exercer en
groupe, en lien avec l’hôpital. Et s’il
reste encore 50 % des médecins à
Les personnels de l’hôpital psychiatrique Pierre-Janet du Havre ont
exercer seuls, cet archaïsme doit disparaître dans les années à venir.
«C’est un message de mobilisation
générale», poursuit-on à l’Elysée.
Trois grandes orientations sont
donc mises en avant, avec une forte
priorité donnée à l’organisation
de la médecine de ville et centrée
sur le parcours du patient.
Premier axe, le médecin et sa formation: Emmanuel Macron va annoncer la fin du numerus clausus,
ce nombre d’étudiants, fixé arbitrairement, pouvant accéder à la
deuxième année. «Cela ne veut pas
dire qu’il n’y aura pas de sélection,
mais les études médicales doivent
rentrer dans le droit commun», explique-t-on. Le constat n’est pas celui d’un manque de médecins, plutôt que ceux-ci sont parasités par
des tâches annexes, non médicales.
Pour y remédier, la réforme présidentielle propose la création d’un
nouveau métier: assistant médical.
Son but, aider simplement le médecin à gagner du temps. Plus de
4000 seront financés d’ici à 2022.
Dans les lieux désertés, les pouvoirs
publics vont, de plus, envoyer
400 médecins salariés. Et sur ce vo-
let, le Président pourrait se montrer
menaçant. «Car il y a urgence. Nous
restons certes pour la liberté d’installation, mais si dans trois ans rien n’a
changé, des contraintes pourront intervenir», fait-on remarquer à l’Elysée. Enfin, toujours sur la médecine
de ville, cette réforme insiste sur
une organisation enfin cohérente du
secteur. Chaque territoire aura une
communauté professionnelle de
santé, regroupant tous les médecins
Dernière orientation : la question
de la qualité. Et là, on revient au
dossier hôpital, qui peut apparaître
comme le parent pauvre de cette
grande réforme. Celui-ci doit, en
tout cas, redéfinir ses missions. La
fameuse tarification par activité
(T2A) sera remise en cause. «Pour les
maladies chroniques, nous allons
mettre en place un forfait de prise en
charge», indique-t-on à l’Elysée.
Cette réforme aura un coût : l’évolution des dépenses de santé
pour 2019 va passer de 2,3 %
à 2,5 % : soit 400 millions d’euros
supplémentaires. Un pactole bien
relatif au regard de l’état des
inquiétudes. •
Libération Mardi 18 Septembre 2018 f t @libe
u 3
côté une montée en puissance de la technicité
et de leur activité, et de l’autre un changement
de paradigme de santé, avec l’émergence puis
l’explosion des maladies chroniques.
Face à cela, les hôpitaux ont vécu enfermés
dans un système de financement (la tarification par activité) aux nombreux effets pervers. Non seulement il a favorisé les actes
très techniques, chers, mais il a en plus
poussé les établissements à augmenter leur
activité, le tout sans moyens supplémentaires. Il fallait être rentable, concept délicat
en matière de santé.
Lentement mais sûrement, cela s’est traduit
par une fatigue puis une lassitude du personnel, avec des professions particulièrement
touchées et des rémunérations qui ne suivaient pas la courbe des efforts demandés.
«Comment voulez-vous qu’une aide-soignante
s’en sorte à Paris avec 1 300 euros par mois ?
De même pour les infirmières», fait remarquer
ce directeur de CHU parisien. Le système
hospitalier est bien à bout de souffle, avec
près de 20 % de postes vacants. Et tout cela
sans compter sur des situations particulières,
comme celle de la psychiatrique publique,
délaissée depuis trente ans.
La médecine de ville inorganisée
occupé cet été le toit de leur établissement en guise de protestation contre leurs conditions de travail. PHOTO ANNE-CHARLOTTE COMPAN
Les gros handicaps du milieu
Sous-effectif, manque
de moyens, obligation
de rentabilité… Passage
en revue des points chauds
sur lesquels les professionnels
de la santé attendent de vrais
était il y a presque un an. Dans Libération, la ministre de la Santé,
Agnès Buzyn, dressait un bilan sévère de la situation hospitalière: «Nous avons
fait perdre le sens de la mission de l’hôpital
aux équipes en leur faisant croire qu’elles ne
devaient faire que de la rentabilité. Et cette
logique est arrivée à son terme.» Puis: «Le système est à bout de souffle. Il faut changer la
place de l’hôpital public dans notre système.
C’est une urgence. Nous allons nous y atteler
dès l’année prochaine avec tous les acteurs
concernés, y compris pour traiter de la bonne
articulation entre la ville, la médecine de ville
et l’hôpital.» Emmanuel Macron avait surenchéri peu après, affirmant au printemps :
«Le rendez-vous que nous avons aujourd’hui
avec notre hôpital est aussi important
que celui de 1958, quand on a créé l’hôpital
public actuel.» Un an plus tard, on y est.
Après une série de retards, la réforme de l’hôpital s’est élargie, devenant une réorganisation du système de santé. Bizarrement, le
gouvernement et l’Elysée ont choisi une méthode très particulière pour y parvenir : le
black-out total. Rien n’a fuité avant les annonces de ce mardi.
Un petit noyau
Jamais, en vingt ans de projets de réforme de
santé, il n’y a eu aussi peu de concertations
et d’élaboration collective. Certes, en février,
le Premier ministre avait annoncé le lancement de cinq chantiers (la qualité et la pertinence des soins, les modes de financement
et de régulation, le virage numérique, la formation et la qualité de vie au travail des professionnels de santé, et enfin l’organisation
territoriale des soins). Mais là aussi, c’est le
silence qui a prévalu. Les conclusions de ces
travaux n’ont pas été rendues publiques,
aucun débat n’a eu lieu. Et ensuite, c’est un
groupe resserré qui a travaillé sur la réforme.
Un petit noyau, à l’image du pouvoir en place.
On y retrouve Nicolas Revel, directeur de l’assurance maladie, personnage clé du monde
de la santé en raison de sa proximité avec Emmanuel Macron et de sa réussite à la Sécu ;
Marie Fontanel, conseillère solidarités et
santé à l’Elysée ; Anne de Bayser, secrétaire
générale adjointe de l’Elysée ; Raymond
Le Moign, à la tête du cabinet d’Agnès Buzyn,
et enfin Aurélien Rousseau, directeur de
l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France,
qui a piloté un des chantiers. Un groupe de
cinq, et c’est tout. «Ce sont des bons, personne
n’en doute, mais c’est une étonnante façon de
fonctionner quand on sait que l’un des enjeux
est de redonner vitalité et sens à un monde de
la santé qui est fatigué et désabusé. Ont-ils
vraiment pris la mesure de la crise?» s’interroge un professeur de santé publique.
L’hôpital en surchauffe
Nos hôpitaux étouffent. Ils n’ont plus le moral.
Ils sont trop nombreux, leurs missions sont
mal définies, ils sont en outre inégalement répartis sur le territoire et, en vingt ans, leurs
objectifs ont changé comme jamais. Avec d’un
En face, la médecine de ville ne remplit pas
son rôle.Elle est conséquente mais inorganisée, mal répartie, restant globalement sur
des schémas anciens et dépassés. Sachant
que cette médecine a changé profondément
dans sa composition: aujourd’hui plus d’un
médecin sur deux est salarié et non plus
«L’enjeu, ce sont les liens de la médecine de ville
avec les hôpitaux, affirme très clairement
le Dr Jacques Battistoni, nouveau président
de MG France, le plus important syndicat de
médecins généralistes. Chacun doit jouer son
rôle. Si le système hospitalier est plutôt bien
organisé, ce n’est pas notre cas. En France, les
soins ambulatoires n’ont pas de visage ni de représentation qui leur permettent de négocier
d’égal à égal avec les hôpitaux. C’est tout cela
qui est à construire.»
Comment faire? Il y a certes un outil proposé
par la loi Touraine que sont les communautés
professionnelles de santé, groupes de médecins volontaires exerçant autour d’un territoire de 700 000 habitants. Mais tout cela
reste balbutiant: «Ces communautés doivent
avoir une vraie existence et de vrais objectifs. Elles doivent pouvoir garantir à chacun
d’avoir un médecin traitant.»
Question subsidiaire: le volontariat suffirat-il à régler le problème des déserts médicaux
et des inégalités d’accès aux soins ?
La menace de la désuétude
Et puis il y a le reste, qui n’est pas rien. Une
foule de dossiers en suspens : les études de
médecine, par exemple, mal fichues, sélectionnant les premiers de la classe et non les
meilleurs praticiens en devenir. Par ailleurs,
il y a le bouleversement que sont en train de
provoquer les outils numériques:comment
faire enfin exister un dossier médical personnalisé ? La ministre de la Santé tient aussi à
s’attaquer à la pertinence des soins. On estime
qu’au moins 20 % des actes médicaux sont
inutiles. Comment comprendre que dans tel
département les actes de cardiologie interventionnelle soient trois fois plus nombreux
que dans tel autre ? Et comment mettre un
peu d’ordre ?
La tâche, on le voit, est vaste. Et nécessite un
plan à multiples facettes. Encore faut-il que
les acteurs sentent qu’il se passe vraiment
quelque chose et que cela ne soit pas la simple
annonce d’une énième réforme. Car pour le
coup, tout le monde est unanime: l’attente est
très forte.
4 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Côtes-d’Armor: une
maternité sauvée,
la dynamique
de groupe enrayée
Pour éviter les doublons
et optimiser les coûts,
des villes ont mutualisé
leurs établissements
de santé. Une initiative
fragilisée dans
le département breton
par la décision de
Macron de maintenir la
maternité de Guingamp.
Macron, la maternité de Guingamp
va tôt ou tard fermer, c’est inéluctable. La population vieillit, il y a de
moins en moins de naissances, et il
n’y a pas de médecins. Alors? Faut-il
attendre l’accident?» Puis il raconte:
«Nous, à Paimpol, nous avons eu tout
à gagner avec la fermeture de la maternité de la ville en 2003.» Le jeune
élu centriste n’hésite pas à bousculer
les corporatistes et les archaïsmes
ambiants. «Je n’étais pas maire à
l’époque, mais aujourd’hui, il n’y a
a scène est un brin surréaliste. pas une femme de Paimpol qui vient
Nous sommes en plein Mon- se plaindre de la fermeture. On a
dial, le 20 juin. Emmanuel deux maternités, l’une à trente miMacron est en déplacement en Bre- nutes, à Plérin, et l’autre à quarante,
tagne. Il se rend dans les Côtes-d’Ar- à Saint-Brieuc.» N’est-ce pas un peu
mor, à Saint-Brieuc entre autres, loin? «Attendez, les femmes veulent
près de Guingamp, dont l’ancien accoucher dans un endroit sûr ! Il
maire n’est autre que Noël Le Graët, n’y a jamais eu de problèmes, nous
président de la Fédération
n’avons pas eu de
française de footnaissance sur le
ball (FFF). Ces
bord de la route,
jours-ci, les deux
comme certains
hommes se frél’annonçaient.
quentent souUne fois par an,
vent. Là, lors
les urgences de
d’un déjeuner
Paimpol ont un
CÔTES- Lamballe
avec les élus,
l’actuel maire de
précipité. Pour le
Guingamp, Phireste, ajoute-t-il
lippe Le Goff, rapavec fierté, notre
pelle au Président
hôpital a pu changer
20 km
l’intérêt de maintenir la
et s’adapter avec des urmaternité de sa ville. Macron
gences, un service de médetranche : l’établissement obtient cine et des consultations avancées de
deux ans de sursis.
grossesse et de chirurgie qui marSidération dans le Landerneau. Et chent très bien.»
stupeur d’une grande partie du
monde de la santé de ce départeÉDREDON
ment, qui croyait le dossier enfin ré- Paimpol, Guingamp, mais aussi
glé. Mais voilà que le Président a re- Saint-Brieuc, Lannion, Lamballe…
mis en cause une kyrielle de Ces villes de Côtes-d’Armor, ou pludécisions administratives et médi- tôt tous les hôpitaux de ces villes,
cales. La raison : le maire de Guin- forment désormais un groupement
gamp le reconnaît peu après dans la hospitalier de territoire (GHT), soit
presse régionale, sans faux-fuyant: le nec plus ultra dans le milieu. Créé
«Noël Le Graët a eu un rôle prépon- par la loi santé en 2016, le GHT a, sedérant dans cette décision. Une se- lon le jargon administratif, «pour vomaine avant l’annonce, j’ai reçu cation de construire et mettre en
un SMS m’informant d’une réponse œuvre une stratégie territoriale de
positive de l’Elysée.» Une représen- prise en charge commune et graduée
tante d’associations de malades, es- du patient, dans le but d’assurer une
tomaquée: «J’étais loin d’imaginer égalité d’accès à des soins sécurisés et
qu’une telle décision puisse se pren- de qualité». Traduisons : il s’agit
dre dans les gradins d’une Coupe du d’arriver, autour d’un hôpital-pivot,
monde ou dans les vestiaires d’un à construire un tissu hospitalier
stade.» Ainsi va le secteur de la sans doublon et cohérent sur un tersanté, jamais tout à fait univoque, ritoire répondant aux besoins de
où se mêlent des enjeux et des inté- santé publique. Et en ces temps de
rêts variés.
rigueur budgétaire, de déserts méLe maire de Paimpol, Jean-Yves dicaux et de démographie médicale
de Chaisemartin, voisin de 30 kilo- déclinante, la tâche n’est pas simple.
mètres, ironise : «Allez, on le sait Le GHT d’Armor est une grosse
bien, quels que soient les propos de machine, avec près d’une dizaine
d’établissements, 4 600 lits,
7000 professionnels et 50 spécialités médicales. Pour un territoire
de 420000 habitants, avec une population plutôt vieillissante, un
solde de naissances négatif, mais
avec un nombre conséquent de personnes venant passer leur retraire
dans le département.
L’hôpital-pivot est celui de SaintBrieuc. Et il marche bien. «C’est un
bon hôpital, affirme une jeune
cheffe de service (1). Pour nous,
jeunes médecins, c’est la bonne taille,
on fait de la très bonne médecine,
avec une forte technicité. A l’exception de la neurochirurgie, où il faut
aller à Rennes, on a tout.» Lorsque
l’on rencontre la vingtaine de membres qui composent le bureau de la
commission médicale d’établissement (CME) regroupant tous les médecins de l’hôpital, on est frappé par
la bonne ambiance au sein de
l’équipe, mélange de trentenaires et
de praticiens plus âgés, tous manifestement satisfaits de ne pas être
dans un gros CHU, tous avec plein
de projets. Ils renvoient l’image
d’une très bonne médecine hospitalière, avec des indicateurs de qualité
qui le confirment.
Et pourtant, la machine est en train
de se gripper. Ces derniers temps,
une fronde s’est levée contre les instances de l’hôpital de Saint-Brieuc,
qui ne s’est pas positionné après
l’annonce du maintien de la maternité de Guingamp: «Il y en a assez
d’avoir une direction qui est dans une
politique de l’édredon, elle a peur de
son ombre», explique un chirurgien
de renom qui souhaite garder l’anonymat. Pour sa part, le Dr Benoît Mo-
«C’est le défi de
ces regroupements
on évoque une
mais ce que l’on
voit, c’est que
l’hôpital de
référence ramène
tous les moyens
vers lui.»
Philippe Le Goff
maire de Guingamp
A la maternité de Guingamp, en septembre. Les traces de la lutte pour
quet, chef de service de cardiologie
et jusqu’à ce jour président de la
commission médicale d’établissement, vient de démissionner: «On
avait travaillé tous ensemble pour essayer de monter un projet cohérent
pour le GHT, et tout le monde était
d’accord.» L’Agence régionale de
santé avait constaté que «faute de sécurité suffisante, le maintien de la
maternité de Guingamp n’est plus tenable». La conférence des présidents des CME de Bretagne avait
également fait remarquer que «la
fermeture de ladite maternité n’est
pas liée à des considérations financières mais au manque de médecins,
ne permettant pas d’assurer un fonctionnement sécurisé». Même avis de
la commission spécialisée de l’organisation des soins de Bretagne.
«Avec la décision présidentielle, tout
est remis en cause. Notre direction
s’écrase, lâche la vice-présidente
de la CME de Saint-Brieuc. Et Guingamp va devoir encore payer
des sommes astronomiques pour
garder des anesthésistes : près
de 20000 euros par mois. C’est cela
que veut le Président?» «En plus, cela
empêche tout mouvement, toute mutualisation, et donc toute cohérence
des prises en charge sur le territoire.
On n’a plus envie de monter des
projets, c’est vraiment un gâchis»,
constate un autre chef de service.
A Guingamp, l’hôpital porte les
traces de l’ébullition de ces derniers
mois. Des banderoles un peu partout
proclament: «Sauvons notre maternité.» En cette fin d’après-midi, la
gynécologue Hélène Guichaoua,
présidente de la CME, paraît néanmoins lasse. «Cela fait vingt ans que
je suis là, et cela fait vingt ans que
l’on me dit que la maternité va fermer.» Elle balaie d’un revers de main
les raisons qui pourraient entraîner
la fermeture du lieu: «C’est vrai que
le nombre de naissances diminue,
mais on est autour de 400 par an, ce
qui est réglementaire. Dans les autres
maternités aussi, cela baisse.» Et
l’absence de pédiatre ? «Cela fait
vingt ans qu’on fonctionne comme ça.
On appelle celui de Saint-Brieuc si
besoin, mais c’est très rare. C’est une
maternité de type 1, c’est-à-dire pour
Libération Mardi 18 Septembre 2018
sa survie sont encore visibles aux abords de l’établissement. PHOTOS FABRICE PICARD
des accouchements sans problème.
Dès qu’il y a un souci dans la grossesse, nous adressons la parturiente
avant à Saint-Brieuc.»
Mais les textes réglementaires demandent la présence d’un anesthésiste et d’une infirmière anesthésiste au minimum. Or, bien souvent
à Guingamp, cette dernière est partie avec l’ambulance du Smur. «On
a toujours fonctionné comme ça, on
n’a jamais eu de soucis…» martèle la
docteure Guichaoua. Quand on discute avec elle, comme avec sa viceprésidente ou encore avec ce couple
de médecins d’origine syrienne (elle
est anesthésiste, il est gynécologue),
u 5 f t @libe
c’est de fait un autre visage de la médecine hospitalière qui apparaît, qui
n’est ni triomphante ni conquérante. C’est celle qui se débrouille
pour survivre, à l’image de la ville de
Mais ce maintien de la maternité a
un coût élevé, avec un recours à des
médecins intérimaires aux tarifs
exorbitants, jusqu’à 3 000 euros
pour une garde. «Ces dérives financières se retrouvent partout en
France», tempère un haut fonctionnaire de l’Agence régional de santé.
«D’accord, mais le ver est dans le
La maternité accueille autour de 400 naissances par an.
fruit. Dans le même service, vous
pouvez travailler avec quelqu’un qui
gagne quatre fois plus que vous…»
pointe un anesthésiste de SaintBrieuc. «Cela fait vingt ans que l’on
me regarde avec mépris, poursuit
Hélène Guichaoua, et que l’on me
dit: “Ah la pauvre, elle est trop attachée à sa maternité.”» «On doit toujours se battre, insiste Mirvat Saker,
anesthésiste à Guingamp. Les
autres hôpitaux ne sont pas aidants.
Que voulez-vous, ce n’est pas notre
faute s’il manque des anesthésistes
et s’il faut les payer.» Que va-t-il se
passer? Un lent pourrissement, assurément. Le maire de Guingamp,
Philippe Le Goff, tente de prendre
du recul: «C’est le défi de ces regroupements d’hôpitaux: on évoque une
mutualisation, mais ce que l’on voit,
c’est que l’hôpital de référence ramène tous les moyens vers lui.» A
Paimpol, Jean-Yves de Chaisemartin est sur une autre ligne : «Je
suis pour la fusion des hôpitaux
du GHT. Cela permet de mieux organiser l’offre de soins.» «Dans le département, la situation des personnes âgées est bien plus grave et
urgente, s’emporte l’édile. Ce qu’elles
vivent est une honte. Dans nos Ehpad, elles ont droit à des douches une
fois par semaine et à des sorties une
fois par mois.» «Ce qui m’inquiète,
renchérit le maire de Guingamp,
c’est la médecine de ville. Samedi, j’ai
fait la réunion avec les nouveaux habitants. La question qui revient tout
le temps: “Comment faire pour avoir
un médecin traitant?” La moitié de
nos généralistes partent en retraite
dans les trois ans. C’est le règne de la
débrouille et des réseaux pour trouver un médecin…»
Envoyé spécial à Saint-Brieuc
(1) Tous les médecins ont eu l’interdiction,
via un mail du directeur, de parler à la
Offre intégrale
6 u
a bataille d’Idlib n’aura pas
lieu. Ou en tout cas, pas tout
de suite. Alors que depuis la
fin juillet, le régime syrien annonçait l’imminence d’une offensive
sur la province, la dernière à être
contrôlée par l’opposition, une
amorce de solution a été annoncée
par les présidents russe et turc
après leur réunion lundi à Sotchi.
Vladimir Poutine, allié du président
syrien, Bachar al-Assad, et Recep
Tayyip Erdogan, soutien de la rébellion, se sont mis d’accord pour
créer une zone démilitarisée
Libération Mardi 18 Septembre 2018
de 15 à 20 kilomètres de large entre
les forces de l’opposition d’une part,
et celles du régime de Bachar al-Assad et de ses alliés de l’autre, et ce
d’ici au 15 octobre. Les armes lourdes de «tous les groupes d’opposition», selon les termes de Poutine,
devront être évacuées. Des soldats
russes et turcs patrouilleront de
manière coordonnée.
L’accord ne tiendra peut-être pas. Il
pourrait être brisé par des groupes
jihadistes, dont le principal, Hayat
Tahrir al-Sham (HTS), ou par le régime de Bachar al-Assad, qui a toujours affirmé qu’il entendait reprendre l’intégralité du territoire syrien.
Mais les trois millions d’habitants
d’Idlib n’ont plus à se préparer à une
offensive massive et imminente. «Il
n’y aura pas d’assaut militaire sur
la province», a même déclaré le ministre russe de la Défense, Sergueï
Quel a été le rôle
de la Turquie ?
Primordial. Depuis plusieurs mois,
Ankara fait tout pour empêcher que
le régime syrien et ses alliés lancent
l’assaut. La Turquie, qui accueille
plus de 3,5 millions de réfugiés sur
son sol, ne veut pas qu’une offensive de grande ampleur provoque
un nouvel afflux de Syriens à sa
frontière et sur son territoire. Ankara, signataire avec l’Iran et la Russie de l’accord d’Astana, qui fait
d’Idlib une «zone de désescalade»,
multiplie donc déclarations et ini-
Poutine et
Erdogan jouent
la désescalade
en Syrie
Après plusieurs semaines de préparatifs d’une
attaque contre le dernier bastion rebelle dans
le viseur du régime de Damas, le président turc
a arraché lundi un accord à son homologue russe
pour permettre la création, à compter
du 15 octobre, d’une «zone démilitarisée».
tiatives diplomatiques. Mais la Turquie agit aussi directement dans la
province. L’armée turque est déjà
déployée dans 12 postes d’observation. Dimanche, elle y a envoyé en
renfort des soldats des forces spéciales et des blindés, dont des chars.
Elle a aussi accru son soutien aux
rebelles du Front de libération nationale (FLN), qui regroupe les salafistes d’Ahrar al-Sham et plusieurs
groupes issus de l’Armée syrienne
libre. «En une dizaine de jours, elle
a fait passer environ 200 camions
d’armes depuis plusieurs postesfrontières, dont ceux de Bab alHawa et Atmé», explique un humanitaire syrien.
Le gouvernement turc a tenté en parallèle de priver le régime syrien et
Moscou de leur principal argument
pour attaquer Idlib, à savoir la nécessité de mener une «guerre contre
le terrorisme». La province abrite
environ 10000 jihadistes de Hayat
Tahrir al-Sham. Ce groupe agrège
d’anciens membres du Front alNusra, affilié à Al-Qaeda. S’il compte
bien moins de combattants que
le FLN, il est le mieux organisé de la
province et contrôle sa capitale, la
ville d’Idlib. Depuis plusieurs semaines, la Turquie tente de convaincre
les dirigeants de HTS de dissoudre
leur organisation et d’envoyer leurs
combattants dans d’autres groupes.
En août, elle a envoyé à Idlib Ahmad
Tomeh, ancien dirigeant du gouvernement provisoire de l’opposition,
pour rencontrer le chef de HTS,
Abou Mohammed al-Joulani. Celui-ci a refusé les demandes turques,
dont celle de se débarrasser des
combattants étrangers. Quelques
jours plus tard, Ankara coupait toute
communication avec le groupe
avant de le placer sur la liste des «organisations terroristes». Acculé, AlJoulani a fait savoir depuis qu’il était
prêt à discuter.
HTS a également laissé la population manifester, alors qu’il empêchait les rassemblements jusqu’alors. Depuis trois semaines,
chaque vendredi après la prière de
la mi-journée, des milliers de manifestants se rassemblent dans les villes et les villages. Ils brandissent le
drapeau de la révolution, celui aux
trois étoiles et aux bandes verte,
blanche et noire, et chantent des
slogans anti-Assad, comme au début du soulèvement en 2011. A la
différence que dans la foule, certains portent aussi le drapeau turc.
«Les gens ont compris que seule la
Turquie peut empêcher le déclenchement d’une offensive. Ils demandent
sa protection, ils n’ont plus que ça»,
explique l’humanitaire syrien.
Que veut la Russie ?
Principal soutien de Damas, Moscou semblait pressé d’en finir avec
la rébellion. Fin août, le Kremlin
avait poussé pour une opération
d’envergure contre le dernier fief de
l’opposition au régime de Bachar alAssad et avait commencé à préparer
son opinion à une offensive imminente. Des frappes d’une intensité
inégalée depuis plusieurs semaines
ont été menées au lendemain du
sommet tripartite entre Moscou,
Ankara et Téhéran, le vendredi 7 septembre, qui n’avait abouti
Des habitants d’Idlib et de ses
à rien et révélé les profondes divergences entre les trois pays. L’un des
enjeux principaux étant de trouver
un compromis pour neutraliser le
groupe jihadiste HTS. «Moscou ne
veut pas qu’Idlib devienne un foyer
de terrorisme, un petit califat, c’est
sa position officielle, explique Andrei Kortounov, du Russian Council.
En même temps, le Kremlin préférerait qu’Erdogan fasse le ménage à
Idlib, et lui permette ainsi de ne pas
se lancer dans une offensive d’envergure.» Selon l’expert, la Russie
n’aurait rien à gagner à une opération risquée qui peut déséquilibrer
les forces en présence. Si une grande
bataille commence à Idlib, le recours de Damas aux armes chimiques serait inévitable. Le Kremlin,
de son côté, a multiplié les déclarations, sans aucune preuve, selon lesquelles une telle «provocation» serait fomentée par les rebelles pour
attirer une riposte occidentale. «Il
est évident que la Russie n’a pas envie
d’entrer en confrontation avec les
Etats-Unis. Mais ce qui lui importe
encore plus, c’est de sauver son alliance avec la Turquie.» De fait, depuis dix jours, Moscou tempérait, à
rebours des ambitions de Bachar alAssad. Ce sont ses relations avec
Libération Mardi 18 Septembre 2018 f t @libe
u 7
«Les gens ont
compris que seule
la Turquie peut
empêcher le
d’une offensive. Ils
demandent sa
protection, ils n’ont
plus que ça.»
Un humanitaire
alentours manifestent contre le gouvernement syrien, vendredi. PHOTO OMAR HAJ KADOUR. AFP
L’Iran allait-il intervenir?
Ces derniers jours, Téhéran temporisait, plus suiveur que meneur. Alliée fidèle du régime syrien, la République islamique a affirmé
publiquement son peu d’entrain
pour la reconquête d’Idlib. Le
conseiller spécial du ministre des
Affaires étrangères l’a déclaré la semaine dernière lors de sa visite aux
nistre iranien des Affaires étrangè- cile équation n’était pas résolue, la
res, Mohammad Javad Zarif, avait République islamique assurait
lancé depuis Daqu’elle ne participerait pas aux
mas : «Idlib doit
opérations. Son plan
être nettoyé des
constituait en quelTURQUIE
terroristes resque sorte une «troitants et la résième voie», entre
gion doit revela supposée vonir sous le
lonté russe d’alZone tenue
contrôle du
ler jusqu’au bout
par les rebelles
peuple syrien.»
et le statu quo
L’Iran avait enexigé par la TurDamas
suite défini trois
quie. Cette relaIRAK
objectifs pour
tive passivité des
Idlib: éviter un carIraniens, dont l’inR
nage donc, mais rétatervention en Syrie a
50 km
blir malgré tout l’intégrité
sauvé le régime de Bachar
territoriale de la Syrie et lutter
al-Assad, s’explique d’abord par la
contre les organisations terroristes situation d’Idlib. Située dans le
qui y sont implantées. Si cette diffi- nord-ouest du pays, la région est
Nations unies, à Genève. Disant
partager les craintes de l’ONU d’une
catastrophe humanitaire en cas
d’offensive sur la région, Hossein
Jaberi-Ansari a indiqué qu’il «travaill[ait] à ce que cela ne se produise
pas». Il s’est ensuite rendu à Paris en
fin de semaine dernière pour porter
le même message. «Nous sommes
absolument déterminés à résoudre
la question d’Idlib de façon à ce que
la population ne souffre pas et qu’il
n’y ait pas de victimes», a insisté
lundi matin le porte-parole du
ministère des Affaires étrangères,
Bahram Ghassemi, lors d’une
conférence de presse à Téhéran.
Des déclarations qui contrastaient
avec les positions exprimées au début du mois de septembre. Le mi-
Mé Me
dit r
Ankara qui sont dans la balance.
C’était le sens de la rencontre ce
lundi entre les présidents Vladimir
Poutine et Recep Tayyip Erdogan.
«Pour le présent et pour l’avenir, l’allié turc est essentiel à la Russie, et
l’un de ses atouts aussi pour dealer
avec les Occidentaux pour l’avenir de
la Syrie», conclut l’expert.
La nouvelle newsletter politique quotidienne de Libé
moins stratégique pour Téhéran,
qui tient par-dessus tout à conserver un axe allant jusqu’au Liban.
Raison supplémentaire de ne pas
froisser le voisin turc, dont l’Iran
s’est rapproché ces derniers mois,
alors même que les deux Etats soutiennent en Syrie des camps opposés. Après la décision de Trump de
réimposer des sanctions contre
l’Iran, en violation de l’accord sur le
nucléaire, Ankara avait publiquement regretté et dénoncé une
«mauvaise» décision de Washington. Les autorités turques ont ensuite assuré qu’elles continueraient
à commercer avec l’Iran, en dépit
des restrictions. Les deux Etats ont
aussi un ennemi commun: les Kurdes. Début septembre, les puissants
Gardiens de la révolution iraniens
ont frappé le siège de partis kurdes
iraniens, présenté par Téhéran
comme «un centre d’entraînement»
dans le nord de l’Irak, tuant au
moins onze personnes. La Turquie
mène elle-même des opérations régulières dans cette région, contre
les bases du PKK.
Dernier élément expliquant l’inhabituelle retenue iranienne: l’état désastreux de son économie. Israël
met d’ailleurs en avant cette dernière justification auprès des chancelleries occidentales afin de prouver l’efficacité supposée de la ligne
dure contre Téhéran. De fait, le retour des sanctions produit déjà des
effets. La monnaie s’effondre, de
même que la production dans plusieurs secteurs industriels (- 38 %
dans l’automobile entre juillet
et août) ou encore le pouvoir
d’achat des habitants. Cette violente crise intervient alors que les
manifestations se multiplient depuis le début de l’année, les plus
déshérités n’hésitant plus à descendre dans les rues pour réclamer,
parfois violemment, une amélioration de leur condition. Certains critiquent ouvertement les engagements iraniens, bien trop coûteux,
à Gaza, au Yémen et en Syrie. •
8 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Typhon Mangkhut : des dizaines de Philippins ensevelis, montée des eaux en Chine
Les sauveteurs s’efforçaient lundi de retrouver des dizaines
de disparus aux Philippines sur le site d’un énorme glissement de terrain après le passage du typhon Mangkhut qui
y a fait au moins 65 morts, a dévasté Hongkong et causé la
mort d’au moins quatre personnes en Chine. L’archipel, qui
essuie régulièrement de violents typhons, a été le plus durement touché. La tempête a ensuite traversé la mer de Chine
méridionale, son centre passant à une centaine de kilomètres
au sud de Hongkong, et plus près encore de Macao, avant de
toucher terre dimanche en fin d’après-midi dans le sud de
la Chine. Les autorités ont indiqué avoir évacué plus de 3 millions de personnes et ordonné à des dizaines de milliers de
bateaux de rentrer au port avant l’arrivée du typhon que les
médias ont surnommé la «Reine des tempêtes». PHOTO REUTERS
nement de ses missiles. La
semaine dernière, Moon a
rappelé que le Nord devait
«aller de l’avant en abandonnant non seulement ses projets nucléaires, mais également les bombes nucléaires,
matériels, équipements et
programmes qu’elle possède
déjà». Tout en se félicitant
que Donald Trump et Kim
Jong-un aient manifesté leur
confiance mutuelle. Depuis
son élection en mai 2017 à la
présidence, Moon assure que
les projets économiques peuvent aider à l’établissement
de la paix. Mais cela nécessite
une levée des sanctions dont
ne veulent pas entendre parler les Occidentaux sans
geste concret de Pyongyang
sur la dénucléarisation.
Paix. Moon et Kim enten-
Une affiche représentant les deux leaders coréens, Kim Jong-un (Nord) et Moon Jae-in (Sud), à Séoul. PHOTO JUNG YEON-JE. AFP
Entre Kim et Moon, drôle de paix
au sommet des deux Corées
Après les annonces
et les symboles
du printemps, les
deux chefs de l’Etat,
qui se rencontrent
une nouvelle fois
ce mardi, doivent
cette fois concrétiser
leur réconciliation.
Or, sur la
du Nord, tout reste
à faire.
n sommet pour sortir
de l’impasse. Ou entrer dans le concret.
Pour la troisième fois en
cinq mois, Kim Jong-un et
Moon Jae-in vont se rencontrer. Trois jours de discussion
à Pyongyang à compter de ce
mardi. Avec une délégation
nourrie, le sudiste entreprend le voyage au Nord,
comme l’ont fait jadis ses prédécesseurs Kim Dae-jung
en 2000 et Roh Moo-hyun en
2007. Et tout ou presque reste
à faire.
Belles paroles. Après la
rencontre historique du
27 avril et le sommet du
26 mai, Moon et Kim vont
tenter de faire avancer les engagements de la Déclaration
de Panmunjom signée en
avril. Dans celle-ci, ils s’engageaient «devant les 80 millions de personnes de notre
nation et le monde entier» à
ce qu’il n’y ait «plus de guerre
sur la péninsule». Et annonçaient l’«objectif partagé de la
dénucléarisation complète de
la péninsule» et le projet de
«faire de la DMZ [zone démilitarisée à la frontière] une
zone de paix».
On peut faire confiance aux
Coréens pour une mise en
scène riche en symboles et
en grandiloquence sur le
thème des retrouvailles fraternelles. Mais, cette fois, les
deux leaders vont devoir aller
au-delà des applaudissements nourris, des images
fortes et des belles paroles
d’avril pour montrer que les
discussions intercoréennes
ne sont pas dans l’impasse et
que la dénucléarisation ne
patine pas.
Certes, les Nord-Coréens ont
condamné les tunnels d’accès au site d’essais nucléaires
de Punggye-ri et commencé
à démanteler un site de lancement de missile. Pour ne
pas fâcher Donald Trump, ils
se sont bien gardés d’exhiber
leurs engins balistiques lors gements. La Maison Bleue
de la grande parade du 9 sep- (l’Elysée sud-coréen) a inditembre célébrant les 70 ans qué le 11 septembre que ce
de la République populaire troisième sommet serait plus
spécifique que
de Corée. Depuis
L'HISTOIRE les précédents
dix mois, ils n’ont
et se focaliserait
procédé à aucun
sur trois points:
essai nucléaire,
aucun tir. Pyongyang et la mise en œuvre de la DéclaSéoul ont ouvert, vendredi à ration de Panmunjom, la
Kaesong (dans l’ex-zone éco- coopération économique arnomique au Nord), un bu- ticulée avec l’instauration
reau de liaison avec une qua- d’un régime de paix et l’étarantaine de fonctionnaires blissement d’une méthode
chargés d’accélérer les re- pratique pour réaliser la détrouvailles et les projets com- nucléarisation de la péninmuns. Ils ont également re- sule.
pris les échanges sportifs et
Confiance. Car, sur cette
En août, ils ont organisé les dernière question, rien n’a
retrouvailles familiales sépa- vraiment changé. Pis, plurées par la guerre de 1950- sieurs rapports d’experts sont
1953 et entamé des discus- arrivés à la conclusion que
sions militaires. Beaucoup Pyongyang poursuivait ses
d’annonces et de symboles, activités d’enrichissement
moins d’avancées et d’enga- d’uranium et de perfection-
dent conserver la dynamique
des précédents sommets et
capitaliser sur une année de
retrouvailles historiques. Surtout, ils entendent avancer
leur discussion sur un régime
de paix car, techniquement,
les deux Corées sont toujours
en guerre. «L’idée serait de
parvenir à une déclaration de
paix en échange d’une déclaration de la part du Nord
d’une liste de ses installations
nucléaires et balistiques, souligne Antoine Bondaz, chargé
de recherche à la Fondation
pour la recherche stratégique.
Mais la Corée du Nord souhaite plus qu’une déclaration,
elle veut obtenir un traité de
paix. Les Etats-Unis ne sont
pas prêts à faire un geste.»
Moon Jae-in, qui entend se
poser en «facilitateur, médiateur», selon les mots de son
conseiller spécial Moon
Chung-in, a fait de la paix,
de la dénucléarisation et de la
coopération économique
avec le Nord le cœur de sa politique depuis son arrivée à la
présidence en mai 2017. Il n’a
pas ménagé ses efforts pour
rapprocher Trump et Kim.
«Moon est face à un mur,
poursuit Antoine Bondaz. Il
doit prouver qu’il peut obtenir
plus que ses prédécesseurs. Si
rien n’avance, Kim dira que la
coopération économique ne
fonctionne pas. L’opinion publique au Sud lui reprochera
d’être sous influence américaine et de n’arriver à rien. Et
la communauté internationale lui demandera dans quel
camp il joue.» Kim est plus
que jamais au centre du jeu.
Moon en suspens. •
Libération Mardi 18 Septembre 2018
u 9 f t @libe
La démocratie menacée
par les algorithmes
Pour le chercheur en sciences de
l’information Olivier Ertzscheid, la bataille étant déjà
perdue en ce qui concerne notre vie privée, il s’agit
désormais de limiter l’impact des algorithmes sur nos
vies publiques. L’enseignant s’alarme du fait que Zuckerberg (Facebook) et d’autres grands patrons se présentent comme les gardiens des démocraties.
Etats-Unis Cour suprême : Kavanaugh
prêt à défendre son «intégrité»
La femme qui accuse
d’agression sexuelle le
candidat de Donald
Trump à la Cour suprême a fait savoir
lundi qu’elle était prête
à témoigner. Christine
Blasey Ford, universitaire de 51 ans, accuse
le juge Brett Kavanaugh, 53 ans, de
l’avoir agressée dans
les années 80, alors que ce dernier, scolarisé dans un lycée
près de Washington, était «complètement ivre». Après
trente-cinq ans de silence, la prof de psychologie est prête
à livrer sa version des faits aux parlementaires chargés de
confirmer la nomination de Kavanaugh, a annoncé lundi
son avocate. De son côté, Kavanaugh a une nouvelle fois
contesté les accusations le visant, assurant être prêt à s’exprimer devant le Sénat pour défendre son honneur. Le Sénat, où les républicains sont majoritaires, a le dernier mot
sur les candidats désignés par le Président pour un poste
de juge à vie à la Cour suprême, instance cruciale puisqu’elle
tranche les principales questions de société comme le port
des armes ou le droit à l’avortement. PHOTO AFP
président de Cuba
Dans un entretien à la chaîne Telesur diffusé dimanche soir,
le président cubain, Miguel Diaz-Canel, s’est déclaré favorable
à l’inscription dans la nouvelle Constitution, actuellement en
débat, du mariage entre personnes du même sexe. C’est la première fois qu’il fait connaître son opinion sur ce sujet. La possible approbation du mariage homosexuel est fortement combattue par l’Eglise catholique locale. Dans la foulée de la
révolution castriste en 1959, les minorités sexuelles étaient
stigmatisées et les homosexuels harcelés, voire envoyés en
camps de «rééducation». En 2010, Fidel Castro avait finalement reconnu les «injustices» faites aux homosexuels.
Israël: l’entourage de Nétanyahou
aux prises avec #MeToo
La vague #MeToo peut aussi
prendre la forme d’un effet
papillon : des arcanes de la
politique locale new-yorkaise
jusqu’au plus proche entourage du Premier ministre
israélien. Depuis une semaine, un scandale enserre
le premier cercle de Nétanyahou. Il a déjà causé la «mise
en congé» de David Keyes,
son porte-parole pour
les médias anglophones
depuis deux ans, poste
ultrastratégique (Nétanyahou s’en est servi pour bâtir
sa notoriété dans les années 80) et met désormais en
difficulté l’ambassadeur israélien à Washington, le très
influent Ron Dermer.
Tout commence il y a une
semaine par un tweet de Julia Salazar, 27 ans, candidate
«socialiste» au sénat de l’Etat
de New York. Pendant des
semaines, cette égérie de la
génération Sanders a vu son
passé, qu’elle avait enjolivé,
et même sa judéité proclamée, remis en question par
les médias américains.
C’est pour devancer la sortie
d’un énième scoop qu’elle a
annoncé avoir été victime,
cinq ans plus tôt, d’un rapport
sexuel non consenti après un
rendez-vous avec David
Keyes, alors lobbyiste pour
des ONG pro-israéliennes à
New York. Dans la foulée,
Shayndi Raice, journaliste du
Wall Street Journal, rédaction
que Keyes fréquentait pour y
publier ses tribunes, décrit
dans une série de tweets une
«confrontation terrible» avec
ce dernier, qu’elle qualifie de
«prédateur». Très vite, la
presse israélienne obtient
une douzaine de témoignages
accusant Keyes de faits similaires et deux mails où il s’excuse auprès de ses victimes
pour son comportement «pas
très gentleman». Keyes, qui
avait déjà été mis en cause
en 2016, dément en bloc.
Deux députées demandent
alors sa démission. Jeudi il
annonce avoir pris «congé»
pour «laver son nom». L’affaire rebondit ce week-end
quand l’ex-responsable des
éditos du Wall Street Journal
affirme avoir prévenu l’ambassadeur Dermer du «risque
que posait Keyes pour les femmes travaillant pour le gouvernement israélien». Dans
un communiqué, Dermer a
reconnu ne pas avoir fait suivre ces avertissements au
moment de la nomination de
Keyes. Dimanche, Karin
Elharar du parti Yesh Atid
(centre) a exigé le rappel de
(à Tel-Aviv)
Face au scepticisme de
Bruxelles et aux critiques des partisans
d’un Brexit «pur et
dur» au sein de son
propre camp, Theresa
May, la Première ministre britannique, a
prévenu lundi dans
une interview à la BBC
que son plan sur la
sortie de l’Union européenne était la seule alternative à un Brexit sans accord.
Ce plan prévoit le maintien d’une relation commerciale
étroite avec l’UE après le Brexit, prévu le 29 mars, notamment la création d’une zone de libre-échange pour les
biens industriels et les produits agricoles, tout en mettant
fin à la liberté de circulation des citoyens européens. Et
évite l’instauration d’une frontière dure entre la province
britannique d’Irlande du Nord et l’Irlande, membre de
l’UE, frontière dont les Britanniques ne veulent pas, a assuré May. En déplacement à Londres, Christine Lagarde,
la patronne du FMI, a, elle, mis en garde sur le fait qu’une
sortie sèche «entraînerait des coûts importants» pour l’économie britannique. PHOTO AP
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de collégiens, lycéens et bacheliers
© Photo Alexis Limousin
Ron Dermer, à Washington le 4 mars. PHOTO N. KAMM. AFP
Royaume-Uni Pour Theresa May,
ce sera son plan Brexit, sinon rien
«Reconnaître le mariage entre
les personnes [de même sexe]
pourrait permettre d’éliminer
tout type de discrimination
dans la société.»
ateliers, conseils, conférences
10 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
a démission a des échos de Nicolas Hulot. Bruno Julliard, premier adjoint de
Paris, quitte avec fracas la majorité dirigée par Anne Hidalgo en assénant dans
le Monde : «Je n’y crois plus, je ne veux pas
faire semblant.» Comme l’ex-ministre de
l’Ecologie, le numéro 2 de la mairie espère que
son geste provoquera un «sursaut» au sein de
la majorité municipale en laissant planer le
mystère sur son futur politique.
Pourquoi claque-t-il la porte ?
Un «ras-le-bol absolu»: ce sont les mots choisis par Bruno Julliard pour résumer sa décision auprès d’un élu socialiste qui prenait de
ses nouvelles lundi midi, juste après la parution de son interview-brûlot. Depuis plusieurs
mois, Julliard avait pris petit à petit ses distances. Il évoquait un «malaise» mais assurait
encore cet été que son binôme avec Hidalgo
était politiquement viable jusqu’aux prochaines municipales, en 2020. Quelques semaines
plus tard, la liste de ses griefs est aussi longue
que sans appel : «erreurs», «précipitation»,
«déficit d’efficacité» mais surtout gouvernance
«à l’instinct» qu’il ne veut plus cautionner sur
de très nombreux dossiers. Des fiascos Vélib
et Autolib au zigzag idéologique sur le travail
du dimanche et la police municipale en passant par la gratuité du Pass Navigo pour les seniors, mesure électoraliste selon lui. Désormais simple conseiller de Paris, Julliard acte
le divorce: «Notre complémentarité initiale est
devenue une incompatibilité.» «Si on allait
aussi mal qu’il le dit, la majorité aurait explosé
depuis longtemps», tacle le sénateur de Paris
Rémi Féraud (PS). Pour l’adjoint communiste
au logement, Ian Brossat, Julliard militait depuis un an pour un «revirement stratégique»,
tournant le dos aux écologistes et aux communistes au profit d’Emmanuel Macron. «Ce
que tout le monde a du mal à comprendre c’est
que le différend majeur est sur la méthode, décrypte un ami du trentenaire. Bruno ne dit pas
qu’il faut être d’extrême gauche ou de droite,
juste qu’il faut être cohérent.»
Comment le camp Hidalgo réagit-il?
Dans les couloirs de la mairie, un collaborateur pose l’ambiance: «Ce n’est pas un électrochoc, c’est un coup de taser.» Les tensions
Hidalgo-Julliard étaient connues de tous,
mais la violence du réquisitoire a soufflé la
majorité. «On savait qu’il ne ferait pas un second mandat, mais on ne s’attendait pas à sa
démission maintenant», glisse un socialiste.
Vendredi, ils ont eu la puce à l’oreille quand
Julliard a séché une réunion budgétaire importante. Pendant tout le week-end, silence
radio. Lundi matin, quelques minutes avant
la parution de l’interview, le premier adjoint
s’est entretenu avec Hidalgo avant d’envoyer
une lettre à tous les conseillers de Paris. Sur
Twitter, la maire l’a promptement remercié
pour le «travail accompli à ses côtés». En coulisse, c’est une autre ambiance. Son entourage: «Nous sommes tous très choqués, par la
violence des propos et le timing ! Après des
mois difficiles, on sort enfin la tête de l’eau, les
sondages sont intéressants et il nous fracasse.»
Pour Jean-Louis Missika, adjoint chargé de
l’urbanisme, Bruno Julliard en a «rajouté
pour justifier son acte». Le chef de la bande
des écologistes parisiens, David Belliard, s’interroge à voix haute: «Avoir des propos aussi
forts, aussi durs à dix-huit mois des municipales, ça doit sûrement avoir une signification
politique. Laquelle ?» Pour certains dans la
majorité, cette trahison affaiblit l’équipe et
ouvre un boulevard à l’opposition pour 2020.
Christophe Girard, qui reprend le lll
Le «coup de taser»
de Bruno Julliard
secoue la mairie
de Paris
La démission lundi du premier adjoint
d’Anne Hidalgo a pris de court la maire
et sa majorité municipale, qui s’interroge
sur les ambitions de l’élu trentenaire
à dix-huit mois des élections.
lll poste d’adjoint à la culture de Julliard,
tente de (re)fermer le chapitre : «Hidalgo a
bien réagi. Elle répond immédiatement, pour
ne pas laisser penser que le bateau est durablement pris dans la tempête. L’affaire est terminée pour nous.»
Quelle stratégie pour Hidalgo ?
Contrainte de trouver un remplaçant au pied
levé, Anne Hidalgo a levé lundi un coin du
voile sur ce que devrait être sa stratégie pour
les municipales. «On verra bien si elle choisit
Jean-Louis Missika [macroniste déclaré, ndlr]
ou Emmanuel Grégoire, son adjoint au budget
qui est aussi patron de la fédération PS de Paris», notait un fin connaisseur des arcanes de
la municipalité parisienne. Ce qui ne donnait
pas la même coloration à la future bataille de
Paris. Finalement, Hidalgo promeut Grégoire, qui a été adjoint chargé du personnel
puis des finances, mais ne change pas de cap.
Grégoire exclut en effet tout changement de
stratégie. «Je veux continuer à faire vivre
en 2020 la même majorité que celle forgée par
Bertrand Delanoë qui a permis de gagner
en 2001, 2008 et 2014: il faut un accord entre
la gauche et une partie du centre, indique-t-il
à Libération. Notre arc d’alliance ne va pas
changer. Il n’y aura pas d’accord d’appareil,
mais une majorité allant des communistes
aux centristes.» En clair, l’idée un temps évoquée d’une candidature de Hidalgo sous les
couleurs de La République en marche a fait
long feu. Pour Missika, le parti présidentiel
ne peut s’en prendre qu’à lui-même : «Hidalgo n’a fait que tirer les conséquences de
l’intention déclarée de LREM de présenter un
candidat contre elle.»
Libération Mardi 18 Septembre 2018
u 11 f t @libe
Hidalgo touchée mais pas coulée
La maire de Paris
conserve des
chances de
réélection malgré
l’appétit de LREM.
près le Hidalgo
bashing du printemps, la pression
médiatique sur la maire de
Paris était un peu retombée.
Alors que les grandes
manœuvres ont commencé
pour la bataille municipale
de 2020, la démission fracassante de son premier adjoint,
Bruno Julliard, via une interview dans le Monde de lundi,
vient s’ajouter à la liste des
boulets de la maire de Paris:
la piétonnisation des voies
sur berge, qui continue de
compter de virulents opposants mais gagne des partisans chaque week-end ensoleillé ; la propreté de la
chaussée, thème sur lequel la
droite l’a pilonnée et la maire
met désormais le paquet,
mais aussi la gestion plus que
poussive du remplacement
des Vélib ou de l’arrêt brutal
d’Autolib sur fond de bras de
fer financier avec Bolloré.
municipale, si ce n’est médiocre, du moins moyenne. Mais
si la démission de Julliard
est un coup dur pour la maire
de Paris, c’est indéniable, il
serait bien imprudent d’en
conclure dès maintenant que
les chances de réélection de
Hidalgo se sont envolées.
Ne serait-ce que parce qu’une
bonne part de sa politique,
qui vise en premier lieu
ses administrés, telle la piétonnisation, est logiquement
moins appréciée par des habitants de banlieue qui n’ont
d’autre choix que de prendre
leur voiture pour aller à Paris.
Et que retiendront les Parisiens des psychodrames Vélib
et Autolib si, dans les mois
qui viennent, leurs nouveaux
prestataires trouvent leur
rythme de croisière?
Clarifier. Malgré tous ces
points noirs, les études d’opinion – qui ne tiennent pas
compte du mode de scrutin
par arrondissement– placent
Hidalgo et LREM au coude-àcoude, avec un avantage à la
sortante, juste devant LR,
comme l’a confirmé la dernière livraison de l’Ifop pour
le JDD. Autrement dit, rien
n’est plié, d’autant qu’aucun
adversaire de Hidalgo n’est
formellement sorti du bois
même si c’est le nom de
Florence Berthout qui est
testé pour LR, alors que
Pierre-Yves Bournazel (ex-LR,
pro-Macron) n’a rien abdiqué.
Quant à LREM, Benjamin
Griveaux ainsi que Mounir
Mahjoubi, Hugues Renson ou
Gaspard Gantzer voire plus
hypothétiquement le Premier
ministre, Edouard Philippe,
seraient aussi sur les rangs.
Une affluence qui démontre
autant l’appétit du parti
présidentiel pour une ville
dans laquelle il a remporté
aux dernières élections législatives 13 des 18 sièges
de députés, que le fait
qu’aucun marcheur ne se dégage naturellement comme
un possible favori du scrutin.
Reste que depuis juin 2017, la
météo politique s’est sérieusement assombrie pour le
pouvoir en place. Se réclamer
du Président sera-t-il toujours
un plus au printemps 2020?
Au-delà de la personne
Julliard, c’est l’enjeu de la clarification de son positionnement vis-à-vis de Macron
(tension sur les migrants, accord sur le travail du dimanche) qui est posé à Hidalgo, à
la tête d’une majorité qui
compte des socialistes, des
communistes, des écolos et
même quelques pro-Macron.
Où partir ?
Le palmarès des villes où il fait bon vivre,
travailler et entreprendre
Médiocre. Les bugs sur les
contrats concernant l’affichage publicitaire dans la capitale ont de même alimenté
la chronique d’une gestion
Bruno Julliard,
le 5 avril 2014,
lors de l’élection
d’Anne Hidalgo
comme maire.
Que va faire Julliard ?
La politique ayant horreur du vide, tout le
monde y va de son pronostic sur la suite de
l’opération de désincarcération. Julliard, ancien leader syndical étudiant devenu cadre
puis grand élu socialiste, va-t-il aller prendre
le frais pour de vrai? Partir bosser dans le privé
–il a évoqué l’hypothèse avec Mathias Vicherat, ancien dircab de Hidalgo parti à la SNCF?
Revenir dans six mois au motif que l’heure serait trop grave pour la capitale? Se ranger derrière l’un des (multiples) candidats à la mairie
de Paris déjà en lice? Ceux-ci n’ont d’ailleurs
pas tardé à lui faire du gringue très officiellement. De la députée LREM Olivia Grégoire,
qui a salué le parcours de Julliard, à Gaspard
Gantzer, membre comme lui des
«Delanoë Boys». «Bruno va ouvrir
une nouvelle page de sa vie mais il
reviendra à la politique, assure
«Gaspard Gantzer lève l’ancien communicant de Frandes fonds pour Paris»,
çois Hollande. Quand? Je ne sais
a révélé lundi Chez Pol,
pas. Il a son propre calendrier,
la nouvelle newsletter
Mais il sait que je serai toujours
politique réservée aux
ravi de faire des choses avec lui.»
abonnés de Libération
Répondant aux SMS au comptedont le premier numéro gouttes lundi, le simple conseiller
a été envoyé lundi.
de Paris a assuré à un de ses collègues socialistes qu’il ne rejoignait
pas LREM. Comme il parle de «nouvelles solutions» pour Paris et évoque un «projet qui corresponde aux attentes et aux envies des Parisiens», le doute est légitimement permis sur
une mise au vert définitive. «Pour l’instant, il
n’y a aucun atterrissage en préparation, assure
un des rares amis de Julliard qui était dans la
confidence. Ce qui est certain, c’est qu’il n’ira
pas vers celui qui lui lèche le plus les bottes.» •
En vente chez votre marchand de journaux
12 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Vie et demi-mort du verrou de Bercy
Une mini-révolution, à défaut d’un grand soir.
Les députés s’apprêtent, dans une rare unanimité, à restreindre bigrement le «verrou de Bercy», faute de le
supprimer purement et simplement. Pour mémoire, il s’agit du
monopole du ministère du Budget de déclencher une procédure
pénale pour fraude fiscale, en sus de sa propre procédure administrative de redressement fiscal – bref, d’instaurer une double
poursuite pour les mêmes faits.
Assemblée nationale: le groupe LREM
peine à trouver une tête qui dépasse
Les quelque
300 députés
La République en
marche élisent ce
mardi leur nouveau
président parmi
huit candidats
qui se démarquent
peu. Un scrutin
à l’issue incertaine.
n casse-tête pour les
bookmakers. L’élection qui se tient ce
mardi au sein du groupe La
République en marche de
l’Assemblée nationale pour
désigner son nouveau chef
de file apparaît particulièrement ouverte. Et riche en
surprises, comme en témoignaient les désistements de
dernière minute, lundi. Dans
un mail à ses collègues,
Gabriel Attal, pourtant souvent cité dans le quatuor de
tête des prétendants à la succession de Richard Ferrand,
a ainsi annoncé son retrait :
«Nous sommes dix candidats.
C’est beaucoup. C’est trop»,
estime le député des Hautsde-Seine, expliquant vouloir
que le prochain patron du
groupe majoritaire «bénéficie, dès le premier tour, d’une
assise la plus large possible»
et espérant être imité. Dans
la foulée, Bruno Bonnell,
candidat plus anecdotique, a
jeté l’éponge.
Drôle de campagne pour un
drôle de groupe qui, quinze
mois après son entrée au Palais-Bourbon, garde un côté
insondable. Certes, le grand
nombre de candidats n’aide
pas à y voir clair. Parmi les
huit en lice, cinq sont grosso
modo de poids égal : deux
présidents de commission,
Roland Lescure aux affaires
économiques et Brigitte
Bourguignon aux affaires sociales, Gilles Le Gendre, viceprésident du groupe, Amélie
de Montchalin, la «whip» (référente) de la commission
des finances, et Laetitia Avia,
porte-parole du mouvement.
Trois font figure d’outsiders:
A l’Assemblée nationale, le 31 juillet. PHOTO DENIS ALLARD
Perrine Goulet, Remy Rebeyrotte et Jean-Charles ColasRoy, même si le rapporteur
de la loi sur les hydrocarbures est soutenu par la présidente de la commission du
développement durable, Barbara Pompili.
Latin. Une liste que les
députés espéraient voir se
restreindre. Certains proposaient de filtrer les candidatures en fixant un plancher
de parrainages. L’idée a vite
été écartée: «Surtout pas! On
aurait donné l’impression de
recréer des écuries», dit un
membre du bureau du
groupe. Le risque de voir se
former des courants, marque
des partis de «l’ancien
monde» aux yeux des députés LREM, est la crainte la
mieux partagée. «Le sujet
n’est pas de tirer le groupe
plus à gauche ou plus à droite.
On est attachés à ce qu’il n’y
ait pas de structuration idéologique, c’est ce dont les gens
ne voulaient plus en venant à
En marche», rappelle l’ex-socialiste Elise Fajgeles. Un
vœu qui brouille encore les
pistes. «Dans les autres partis, ils ont des combats électoraux en commun, ont grandi,
souffert ensemble. Nous,
nous devons construire cette
identité à 311», décrit Aurore
Bergé, porte-parole du
groupe. Les députés LREM
venant du PS ou de LR y perdent leur latin. «Avant, on savait qui était dans quel courant, et quel représentant de
motion appeler pour négocier,
s’amuse un transfuge du PS.
Là c’est plus compliqué.»
De là à échapper aux joyeusetés de la politique à l’ancienne? Tractations de couloir, promesses de postes en
veux-tu en voilà, intox : les
novices apprennent vite. En
off, les soutiens ne manquent
pas de surligner les talons
d’Achille des rivaux. Les cartes de chacun semblent réversibles. Alors que la plupart
des députés se disent de centre gauche, la position de
l’ex-PS Brigitte Bourguignon,
pourrait «incarner la séquence plus sociale du quinquennat». Mais son initiative,
fin 2017, de fédérer un «pôle
social» en a refroidi certains.
Ferrand élu au perchoir,
beaucoup plaidaient pour
qu’une femme préside le
groupe mais ce critère ne paraît plus décisif et ce sont les
noms de Roland Lescure et
Gilles Le Gendre qui reviennent le plus. De même, être
réputé en cheville avec l’Elysée ou Matignon est-il un
atout ou un handicap ? Personne ne s’en prévaut officiellement : «Mon candidat est
apprécié de l’Elysée mais refuse qu’on le dise», s’étonne un
député. «Afficher un tel soutien peut rapporter autant de
voix qu’en faire perdre», admet un pilier de ce groupe
discipliné mais désormais
sourcilleux sur son indépendance vis-à-vis de l’exécutif.
«Grincheux». L’élection de
Richard Ferrand à la présidence de l’Assemblée, sans
faire le plein des voix LREM,
l’a illustré. Une partie de ce
groupe pléthorique et peu expérimenté n’hésite plus, en
cette rentrée, à donner des signes de mauvaise humeur.
En témoigne le départ de la
députée Frédérique Dumas,
pour l’UDI-Agir, qui dénonce,
dans un entretien au Parisien, l’absence d’écoute du
gouvernement pour le travail
des parlementaires. Les frustrations d’élus peinant à se
faire entendre, peuvent-elles
se manifester ce mardi? Lancés dans une campagne prudente, quasi sans saillies dans
la presse, les candidats sont
partis à la conquête du gros
des troupes hors radar en organisant réunions et apéros:
«Si on veut déjeuner, goûter,
dîner à la questure de l’Assemblée, c’est le moment», sourit
un député. Chaque équipe s’y
essaye mais peine à établir
des comptages. «Présider ce
groupe est un job très compliqué. On a entendu partout
que Richard était un affreux
grincheux mais on voit qu’il
parlait à tous et tenait la
barre», vante un proche de
Ferrand. Pas si sûr. La plupart
des candidats promettent
une remise à plat de la gouvernance du groupe, avec une
répartition plus large des responsabilités et davantage de
débat interne. •
Libération Mardi 18 Septembre 2018 f t @libe
u 13
400 culs : Peut-on encore
draguer au travail ?
Depuis le 3 août, la loi sur le harcèlement
sexuel a changé. Elle inclut maintenant le «sexisme» dans
la liste des délits, sans qu’on sache très bien ce que les juges
entendent par là. Un avocat à la cour désirant rester anonyme explique à quoi s’exposent désormais en France les
personnes qui se permettent d’être grivoises, grossières
ou lestes avec leurs collègues ou leurs employés.
3000 euros
C’est le montant à partir duquel les 276 plateformes de mise en relation opérant sur le marché
français (Leboncoin, eBay, etc.) devront transmettre automatiquement au fisc les revenus générés par les ventes de biens d’occasion et de services
entre particuliers. Cette obligation ne change rien à
l’imposition des bénéfices résultant de ces échanges
avec un abattement maintenu à 305 euros: en dessous
de ce seuil, le contribuable ne sera pas imposé. Cette
obligation, qui s’appliquera à partir de 2019, s’inscrit
dans le projet de loi contre la fraude fiscale débattu
depuis lundi à l’Assemblée. Objectif: s’attaquer aux
faux amateurs, en réalité vrais professionnels, qui
profitent du flou actuel pour ne pas payer d’impôts.
Poker: chez Winamax, des joueurs
trop bons pour être humains?
L’affaire bruisse depuis sous. Les six joueurs,
plusieurs mois dans le petit représentés par Me Justine
monde feutré du poker en Orier, font valoir des préjuligne. Un humain est-il dices allant de 10 000 à
capable de dérouler un jeu 50000 euros chacun.
parfait en enchaînant Tout s’est emballé au prin200 parties par
temps. Maxime Lejour ? Suspectant
maitre, alias BatRÉCIT
des tricheries, des
max sur les tables
utilisateurs de Winamax, site de poker, utilise Winamax
de poker et paris sportifs, depuis peu. Ce joueur proveulent intenter une action fessionnel de 27 ans prend
en justice contre le géant part à des «expressos»,
français aux 5 millions d’ins- des parties rapides à trois
crits revendiqués. Ils esti- personnes, avec une mise
ment s’être fait berner au po- maximale de 250 euros par
ker par deux joueurs qu’ils joueur. Il affronte à plusoupçonnent d’être assistés sieurs reprises deux indivipar des robots. La pratique, dus, Twopandas et Victosi elle est avérée, est illégale. riaMo, qui se distinguent par
Quant au nerf de l’action, un jeu mathématiquement
c’est une histoire de gros irréprochable et identique
Droits de succession: Macron «exclut
formellement» de tenir sa promesse
Pas touche aux droits de succession. L’Elysée a fait savoir
lundi qu’il était «formellement exclu» pour Emmanuel
Macron de modifier cette fiscalité «sous sa présidence».
Le chef de l’Etat a donc désavoué sans tarder Christophe
Castaner qui, coiffé de sa casquette de délégué général de
La République en marche
(LREM), avait appelé vendredi à «ouvrir une réflexion
sans tabou» sur ce sujet pour
lutter contre la «progression
des inégalités de naissance».
Lors d’une conférence de
presse, il avait évoqué un
impôt «complexe», «mal accepté» et qui «n’a pas vraiment suivi l’évolution de la société et les nouvelles formes
familiales». Et d’ajouter: «Le
charme des propositions, c’est
d’être acceptées, ou pas.»
Bien vu: trois jours plus tard,
Macron le renvoie dans ses
cordes. Et ce faisant, rend de
plus en plus difficile le maintien de la double casquette de
ce marcheur de la première
heure, chef de parti et secrétaire d’Etat chargé des Relations avec le Parlement. Déjà
peu audible sur les questions
fiscales (tergiversations sur le
prélèvement à la source, dé-
Christophe Castaner, le 20 novembre. DENIS ALLARD
sindexation des pensions de
retraite, difficulté à faire admettre un «gain de pouvoir
d’achat» avec la suppression
de certaines cotisations sociales, etc.), l’exécutif ne pouvait se permettre de laisser
s’installer, à quelques semaines de la séquence budgétaires et à quelques mois des
européennes, un débat qui
pourrait souder l’ensemble
de l’opposition de droite… et
aliéner de potentiels alliés du
centre droit.
Et pourtant, ce sujet n’était
pas non plus tabou pour le
candidat Macron, pour qui
taxer les gros héritages devait
être le «en même temps» de
la suppression de l’impôt de
solidarité sur la fortune (ISF).
«Si on a une préférence pour
le risque face à la rente, ce qui
est mon cas, il faut préférer la
taxation sur la succession aux
impôts de type ISF», déclarait
ainsi Emmanuel Macron en
avril 2016. Cette position est
aussi celle de l’économiste
Jean Pisani-Ferry, proche
du Président, qui militait encore début septembre, dans
le JDD, pour la création d’un
«impôt fort sur les grosses
Début 2017, France Stratégie
–organisme rattaché à Matignon et dont le commissaire
général à l’époque était… Pisani-Ferry– proposait de «revoir en profondeur» les droits
de succession afin de lutter
contre «l’apparition d’une société à deux vitesses». «Depuis
une vingtaine d’années, le
patrimoine des Français augmente plus vite que leurs revenus, et il est de plus en plus
détenu par les générations
âgées», écrivait alors Clément Dherbécourt, l’auteur
d’une note intitulée «20172027, comment réformer la
fiscalité des successions».
France Stratégie mettait en
garde le gouvernement contre «l’avènement d’une société
moins méritocratique, où le
montant de l’héritage reçu
joue un rôle croissant dans la
détermination du niveau de
vie des personnes» et militait
pour «une réflexion d’ensemble sur notre système fiscal en
matière de successions et de
donations – dont l’architecture date d’environ un siècle».
L’organisme proposait de doter chaque jeune d’un «patrimoine de départ minimum»
pour «favoriser l’inclusion des
non-héritiers dans une société
patrimoniale». Une proposition visiblement bien trop
explosive pour être mise en
débat, aujourd’hui, par l’exécutif.
quel que soit l’adversaire.
Leurs victoires à la chaîne
mettent la puce à l’oreille
de Batmax.
Joueurs surdoués ou bots
programmés par cupidité ?
Maxime Lemaitre, qui enregistre sur son ordinateur
toutes ses parties, exhume
les données de celles qu’il
a disputées contre les deux
joueurs et importe «ces
mains dans un logiciel
pour analyser leur comportement». En passant au crible leur profil, le logiciel
attribue la même note
aux deux «suspects» : 0,2.
«Zéro étant la perfection, les
meilleurs joueurs humains
ont une note entre 0,7 et 1. Je
suis à 0,7», explique Batmax,
qui pense avoir affaire à des
«humains derrière leur ordinateur, avec un logiciel
Contacté par Libération, Winamax reconnaît avoir été
alerté à plusieurs reprises
à propos de Twopandas et
VictoriaMo, avoir effectué
des contrôles et exclu les
deux joueurs.
«Il faut que les choses
changent, conclut Batmax.
20 000 euros par jour sur
leur plateforme, donc j’attends au moins que [Winamax] effectue les vérifications
minimales.» Au poker
comme en justice, déterminé
à ne pas se coucher.
Affaire Grégory Murielle Bolle
va écrire sa version du dossier
Selon l’Express, Murielle Bolle va publier un ouvrage
le 7 novembre, Briser le silence. Elle y raconte à la première
personne l’affaire Grégory telle qu’elle l’a vécue et y défend
sa version des faits, qu’elle n’a jamais changée depuis
qu’elle a innocenté (après l’avoir accusé) son beau-frère
Bernard Laroche. D’après la maison d’édition, ce témoin
clé du dossier évoque aussi son enfance dans les Vosges.
C’est la première fois que Murielle Bolle s’exprime publiquement depuis le procès de Jean-Marie Villemin, le père
de Grégory, en 1993.
Arnaques Enquête sur des démarches
administratives en ligne frauduleuses
Des juges d’instruction enquêtent sur les méthodes d’Iron
Group, une société soupçonnée d’avoir escroqué des milliers de Français en proposant des documents administratifs moyennant finance, a indiqué une source judiciaire,
confirmant une info du Monde. Une information judiciaire
a été ouverte le 27 juillet par le parquet de Paris pour pratique commerciale trompeuse et blanchiment, a précisé
cette source. Iron Group a été créée en 2014 par un Français,
Julien Foussard, et fermée le 16 août et aurait causé un préjudice de «plus de 100 millions d’euros» selon le Monde.
Politique Benoît Hamon tend la main
à Nicolas Hulot
Vers une union de ceux qui claquent avec fracas la porte
du gouvernement ? C’est le souhait de Benoît Hamon.
Lundi matin sur France Inter, le chef de Génération·s a
tendu la main à l’ex-ministre de la Transition écologique.
«C’est l’une des personnalités avec lesquelles j’ai envie de discuter. Parce que je pense qu’il pose le bon diagnostic», assure
Hamon. Et de rappeler que Hulot a voté pour lui au premier
tour de la présidentielle: «Il trouvait dans mon programme
les solutions au diagnostic qu’il posait.» En revanche, il
s’était opposé à toute «récupération» de sa démission…
14 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Tariq Ramadan
Deuxième round
face à «Christelle»
Le prédicateur musulman doit être de nouveau
confronté ce mardi à cette femme qui l’accuse
de l’avoir violée en 2009.
cte II. Une affaire judiciaire,
c’est aussi beaucoup de dramaturgie. Ce mardi matin
au palais de justice de Paris, Tariq
Ramadan et «Christelle» (un prénom d’emprunt) sont interrogés
face à face par les trois juges d’instruction en charge du dossier, la
plaignante accusant le théologien
de l’avoir violée le 9 octobre 2009
dans un hôtel à Lyon. Tariq Ramadan le dément, comme il dément
les abus sexuels dont l’accuse une
autre femme, Henda Ayari. Deux
affaires pour lesquelles il a été mis
en examen il y a sept mois. L’ancien
universitaire, de surcroît mis en
examen pour «viol» et «contraintes
sexuelles» il y a quelques jours par
la justice suisse (lire ci-contre), devrait sans surprise maintenir sa ligne de conduite ce mardi. «Il y a
deux versions totalement antinomiques qui n’ont pas lieu de s’accorder», explique à Libération, Me Eric
Morain, l’avocat de Christelle.
Placé en détention provisoire en février, Tariq Ramadan a fait preuve
jusqu’ici de combativité, même s’il
est affaibli physiquement et souffre
d’une sclérose en plaques. Auditionné le 5 juin par les juges d’instruction, il a répété pour sa défense
que c’était lui qui était harcelé par
les femmes. Mais lors de leur première confrontation, le 1er février à
Paris, Christelle l’avait sérieusement mis en difficulté : elle avait
alors décrit une cicatrice de quelques centimètres qu’a Tariq Ramadan à l’aine, donnant de la crédibi-
lité à son affirmation qu’il y avait eu
des relations intimes entre eux.
Pour le moment, le prédicateur a
juste consenti un «jeu de séduction
virtuel et sexuel» avec elle. Le reste
étant «pure affabulation», a-t-il déclaré lors de l’enquête.
C’est le fait que Christelle ait connaissance de cette cicatrice qui devrait focaliser les questions ce
mardi. La défense du théologien a
allumé des contre-feux. «Le dossier
démontre aujourd’hui que [Christelle] a été en contact avec des femmes qui ont été les maîtresses de Tariq Ramadan. Je ne dis pas que ce
sont ces femmes qui lui ont donné ce
détail anatomique. […] Je dis simplement qu’il y a des éléments qui
sont troublants», déclarait fin juillet
Me Emmanuel Marsigny, l’avocat de
Tariq Ramadan. Ce qu’avait déjà affirmé son client en juin devant les
juges d’instruction. «Elle est en contact avec des femmes avec qui j’ai eu
des relations», avait déclaré Ramadan aux magistrats.
De fait, des liens se sont créés entre
des victimes présumées du prédicateur. Faut-il en conclure qu’elles ont
ourdi une infernale machination
pour le faire tomber? C’est ce que ne
manquent pas de répandre les soutiens de Ramadan. «Nous sommes
en train de découvrir que l’on a face
à nous des adeptes de la théorie du
complot», réplique l’avocat de
Christelle. Comme les autres plaignantes, celle-ci dit subir harcèlement et menaces.
Contrairement à Henda Ayari, hyperprésente dans les médias, Christelle maintient discrétion et distance avec la presse, fermement
cornaquée par son avocat, Eric Morain, refusant de donner sa véritable identité et d’apparaître à visage
découvert. Pour sa confrontation
de mardi, elle fait juste un très rapide aller-retour entre Paris et le
sud de la France où elle vit avec un
chat et un chien (un braque dénommé Lylie) que cette militante
de la cause animale a recueillis il y
a quelques années. Depuis le dépôt
de sa plainte le 26 octobre 2017, ses
espaces d’intimité et de repli se
sont néanmoins drastiquement réduits. «L’affaire occupe beaucoup
mes pensées, confie-t-elle à Libération. C’est aussi très difficile de résister aux intrusions de tous les proRamadan.» Son vrai prénom et
l’initiale de son patronyme ont été
dévoilés. Et cela par des très proches du théologien.
Christelle a surtout essuyé une violente campagne politique visant à
la discréditer. La quadragénaire a
été accusée d’être une militante
d’extrême droite. Parce qu’elle a été
candidate aux élections législatives
de 2012, sous la bannière du parti de
Nicolas Dupont-Aignan, Debout la
République. «Je ne pouvais pas savoir que cinq ans plus tard, il passerait un accord avec Marine Le Pen»,
se défend-elle. Sa carrière politique
s’est arrêtée là. Jamais, jure-t-elle,
elle n’a assisté à un meeting du
Front national (devenu depuis Rassemblement national), ni milité
dans ce parti.
Socialiste déçue, Christelle se revendique «gaulliste». Et botte en
touche une autre accusation récurrente, celle d’avoir créé des sites internet de soutien à Marine Le Pen.
«J’ai déposé des noms de domaine
que j’ai ensuite revendus», s’expli-
«Christelle», lundi à Paris, a été confrontée en février à Tariq Ramadan
que-t-elle. Christelle est une geek.
Là-dessus, il n’y a aucun doute,
aucune contestation. Son écosystème à elle, c’est Internet. Son ancien métier aussi: avant le début de
l’affaire, elle était spécialiste de
web-design et de web-marketing.
Pour se faire entendre, ainsi que les
victimes présumées de Tariq Ramadan, elle a récemment créé un site, qu’elle dit régulièrement piraté.
Dans le camp d’en face, la défense
de Tariq Ramadan a demandé, en
juillet, une expertise médicale de
Christelle pour établir si la quadragénaire était réellement malade
le 18 juillet, date fixée au départ
Libération Mardi 18 Septembre 2018
En Suisse,
un dossier
à hauts risques
Officialisée dimanche,
la mise en examen du
prédicateur dans son
pays d’origine plombe
ses espoirs de remise
en liberté en France.
ouverture à Genève d’une
instruction pénale pour
viols et contrainte sexuelle
à l’encontre de Tariq Ramadan
(l’équivalent à quelques nuances
près d’une mise en examen en
droit français) a des incidences
très lourdes, y compris en France.
Le premier effet devrait être une
prolongation de son placement en
détention provisoire, à l’hôpital
pénitentiaire de Fresnes (Val-deMarne). Selon des sources proches
du dossier, le procureur suisse
en charge de l’affaire devrait,
dans le cadre d’une commission
rogatoire internationale, venir y
auditionner le théologien en octobre. Il paraît en effet peu vraisemblable que la justice française,
qui a toujours craint que Tariq Ramadan ne prenne la fuite à l’étranger, décide de le «prêter» à la
qu’elle accuse de viol.
pour la confrontation qui a finalement lieu ce mardi. Parmi les soutiens au théologien, on a laissé entendre que c’était une tactique pour
maintenir Tariq Ramadan en détention provisoire quelques semaines
supplémentaires. Mais les résultats
de l’expertise (dont Libération a pu
consulter les conclusions) sont sans
appel. «Son état de santé était in-
u 15 f t @libe
compatible avec sa présence et son
audition dans le cadre d’une confrontation avec le mis en examen»,
écrit l’expert médical. Par un effet
de boomerang inattendu, celui-ci
a apporté de l’eau au moulin de
Christelle. Les graves infections à
répétition qu’elle subit pourraient
être, selon l’expert, le signe d’un
choc post-traumatique. •
Dans l’entourage du théologien,
on espérait pourtant que celui-ci
puisse être remis en liberté après
la confrontation prévue ce mardi
avec l’une des plaignantes françaises, Christelle (lire ci contre).
Cela semble de moins en moins
d’actualité même si l’état de santé
de Tariq Ramadan s’est sérieusement dégradé, selon plusieurs
Le prédicateur de nationalité
suisse, au cas où il aurait envisagé
d’échapper aux poursuites dans
l’Hexagone, ne peut plus espérer
trouver refuge dans son pays. Désormais, il y est sous le coup de
charges aussi graves qu’en France.
Dans les semaines à venir, les justices française et suisse devraient
mettre en place ce que l’on appelle une entraide internationale,
c’est-à-dire une coopération dans
cette affaire complexe et politiquement explosive. Selon des
sources proches du dossier, des
contacts ont d’ores et déjà été établis entre magistrats. En clair, cela
signifie que les juges français et
suisse pourraient avoir accès à
leurs dossiers réciproques.
A l’avenir, des pièces pourraient
même être versées d’une instruction à l’autre. «Cela alourdirait
évidemment les charges qui pèsent
contre Tariq Ramadan», analyse
Me Robert Assaël, l’un des deux
avocats de la plaignante suisse à
l’origine de la mise en examen du
Exemple d’échanges d’informations possibles : une enquête administrative est en cours à Genève
sur d’éventuels abus sexuels qui
auraient eu lieu dans des établissements scolaires de la ville, sachant que Tariq Ramadan a été
pendant une vingtaine d’années
professeur de français dans deux
écoles genevoises. Or, en novembre, le quotidien la Tribune de Genève avait publié des témoignages
accablants d’anciennes élèves du
théologien qui l’accusaient de harcèlement et de violences sexuelles. Si cette enquête mettait au
jour le nom du prédicateur, elle
pourrait alors être transmise à la
justice française.
Ces derniers mois, les proches de
Tariq Ramadan, y compris sa famille, manifestaient une grande
nervosité concernant les développements suisses de l’affaire. Elle
présente de fait d’importants enjeux religieux, policiers et financiers. Ville internationale, Genève
est aussi un petit village. La famille Ramadan s’y est installée
au milieu des années 50, fuyant la
répression du régime nassérien
contre les Frères musulmans en
Egypte. Elle y est très connue, gère
notamment le centre islamique,
rue des Eaux-Vives à proximité du
lac Léman. Le frère aîné de Tariq
Ramadan, Aymen, y est aussi
un neurochirurgien réputé. Juste
avant l’annonce de l’ouverture
de l’instruction pénale, les membres du clan familial, notamment
son frère Bilal, ont multiplié les
prises de position sur les réseaux
sociaux et dans la presse suisse
pour le défendre.
Les justices
française et suisse
devraient mettre
en place une
Selon des sources
du dossier,
des contacts ont
d’ores et déjà été
établis entre
Ta jeunesse incandescente,
ton regard tranquille,
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16 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Chronique «Lâchez les cheveux»
Qu’on les chérisse ou qu’on les haïsse,
qu’ils soient moqués ou admirés, les
cheveux, c’est une sacrée affaire. Parce qu’ils contribuent
à faire de nous ce que nous sommes, Libération leur
consacre une chronique. Lundi, Albéric, lycéen de 16 ans,
qui raconte : «A force de changer, j’ai perdu le but initial.
Peu à peu, je ne cherchais plus à m’exprimer mais à surprendre les personnes autour de moi.»
Education nationale:
Jean-Michel Blanquer infidèle aux postes
Le gouvernement
veut supprimer
1800 postes
en 2019, surtout
dans le second
degré et les services
Une mesure faisant
fi des évolutions
et géographique.
moins 400 postes» dans les
services administratifs. Le
privé sera également touché
à hauteur de 20 %. Une annonce difficile à digérer pour
les syndicats : «On pouvait
penser que l’Education nationale resterait une priorité,
manifestement ce n’est pas le
cas», note Frédérique Rolet,
secrétaire générale du SnesFSU, premier syndicat du
En parallèle, Jean-Michel
Blanquer a annoncé une augMARLÈNE THOMAS
mentation du budget de son
ministère de 850 millions
e couperet est tombé. d’euros en 2019, soit une
Non, l’Education na- hausse de 1,7 %, «l’une des
tionale ne sera pas plus importantes augmenépargnée par le projet de sup- tations au sein de l’Etat»,
pression de 4500 postes dans s’est-il félicité. Des moyens
la fonction publique en 2019. qu’il entend utiliser pour
Loin de bénéfi«poursuivre le
L’HISTOIRE rééquilibrage en
cier d’un statut
de privilégiée,
faveur de l’école
celle qui repréprimaire». Il a
sente près de la moitié des ef- d’ailleurs promis «moins
fectifs publics va même d’élèves par classe» dans toucontribuer largement à cet tes les primaires au cours des
effort. 1 800 postes seront années à venir. Pour Frédérisupprimés à l’horizon 2019, que Rolet, cette stratégie
a ainsi annoncé dimanche le revient «à reculer pour mieux
ministre Jean-Michel Blan- sauter»: «Il y a des difficultés
quer dans une interview dans le premier degré, on
au Figaro. Ce qui «repré- donne les moyens d’améliorer
sente 0,2 % des emplois du la situation, mais on crée
ministère», a-t-il pris soin de des difficultés dans le second
préciser. L’heure serait-elle degré. Vous ne bouchez pas
encore une fois à «dégraisser un trou en creusant un autre
le mammouth», comme ailleurs.»
l’avait lancé Claude Allègre,
ancien ministre de l’Educa- Qui va le plus
tion nationale, en 1997 ?
trinquer ?
L’inquiétude est d’autant
Des coupes à tous
plus forte que le second deles étages ?
gré fait face à une hausse
Accroché à son objectif de démographique importante.
privilégier l’école primaire, Selon les estimations du mile ministre a précisé que nistère (1), les effectifs deles suppressions de postes vraient
concerneraient uniquement de 40 000 élèves en 2019.
le second degré et «au L’équation est vite résolue :
«Ça va crisper les collègues.
On ressort régulièrement les
heures sup comme une solution
aux suppressions de postes et au
pouvoir d’achat. Ça ne suffira pas.»
Frédéric Marchand
secrétaire général de l’Unsa-éducation
«Il risque bien sûr d’y avoir
des classes surchargées.
Même s’il y a un rééquilibrage avec la réforme des lycées, elle ne jouera que sur les
premières et terminales. Les
secondes sont déjà 36 par
classe dans trois quarts des
cas. On sait aussi que le collège est le maillon le plus touché en ce moment par la montée démographique. On ne
peut pas y arriver comme
ça», déplore la responsable
du Snes-FSU.
En outre, ces coupes vont intervenir dans un contexte
déjà tendu de réforme du lycée général et technologique,
mais aussi de la voie professionnelle. «Aborder des réformes comme celle du lycée ou
de la voie professionnelle où se
pose la question de besoins
supplémentaires pour les établissements pour proposer
par exemple différentes combinaisons de spécialités, avec
des moyens moindres, c’est un
problème», s’inquiète Frédéric Marchand, secrétaire général de l’Unsa-éducation,
première fédération des métiers de l’éducation qui regroupe 22 syndicats. Une
mise en œuvre qui ne sera
pas facilitée non plus du côté
du personnel administratif.
Le pouvoir d’achat
pour faire passer
la pilule ?
Le ministre a assuré que le volume d’enseignement serait
maintenu grâce au recours
aux heures supplémentaires,
exonérées de cotisations salariales, «donc plus rémunératrices pour les professeurs».
Alors qu’actuellement, un enseignant peut se voir obligé
d’effectuer une heure supplémentaire, ce chiffre passe à
deux. Frédérique Rolet: «On
est de retour à l’ère Sarkozy où
on nous supprimait des postes
en nous disant de “travailler
plus pour gagner plus”. C’est
un retour en arrière.» De 2010
à 2012, Jean-Michel Blanquer,
alors directeur général de
l’enseignement scolaire
(Dgesco), avait d’ailleurs appliqué la politique de l’ancien
président Nicolas Sarkozy,
Jean-Michel Blanquer, à Paris le 29 août. PHOTO ALBERT FACELLY
qui s’était traduite par la perte
de 80000 postes en cinq ans.
«Ça va crisper les collègues.
On ressort régulièrement les
heures supplémentaires
comme une solution au pouvoir d’achat et aux suppressions de postes, mais ça ne
suffira pas», lance Frédéric
Marchand. Sa consœur du
Snes-FSU abonde: «En raison
du manque de postes, on est
déjà quasi à une moyenne de
deux heures supplémentaires
par professeur. On ne va donc
pas pouvoir augmenter les
heures supplémentaires de façon expansive. De plus, si
quelqu’un fait des heures sup
dans une discipline, ce n’est
pas forcément celle qui manquera de moyens.» Sur le papier, l’enjeu serait de revaloriser le pouvoir d’achat des
profs et de rendre la profession plus attractive. Une solution inadaptée pour Frédérique Rolet: «Revaloriser une
profession, ce n’est pas ça: c’est
augmenter les rémunérations
pour tout le monde.» •
(1) Estimations réalisées via la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance
(Depp) et publiées en mars 2018.
Libération Mardi 18 Septembre 2018
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Libération est officiellement habilité pour
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concerne les régions méditerranéennes.
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et de la rédaction
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I. Il est aussi dégueulasse
que ce qu’il fait II. A ce
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VII. ; Il a les crocs III. Madame
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Modèle japonais IV. Particulièrement brillant V. Au
nord de la montagne Noire ;
Ennemi aux confins de
l’ennemi VI. Diamant pour
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brillant VII. Ils sont particulièrement brillants ; Il
est particulièrement brillant
VIII. Lettres de noblesse ; Sut
IX. Il fait un peu de bruit dans
Landerneau ; Il fut la norme
X. A vue de nez, il est peu
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fut capitale pour la redessiner
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le Nobel ; On y forme des fonctionnaires de justice ; Port en parc national
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cases 7. 1 cm2 pour ces quatre cases ; Mata à mort 8. Ville d’Italie ; Un mathématicien, une vie brève, une mort obscure 9. Quand ça foire du trône
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18 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
en côte pour
les clubs
Comme le PSG ce mardi, Monaco et
Lyon devront affronter des adversaires
de taille dès leur premier match dans
la compétition phare européenne.
Décryptage des enjeux et joueurs à
suivre pour chacune de ces équipes.
Monaco et Lyon bataillent chacun à l’échelle
de leur fortune dans un championnat où
quatre équipes (avec Marseille) regardent
les seize autres du ciel, le Paris-SG, intoua Ligue des champions est de retour chable, étant allongé sur le dos dans un coin
et, pour les clubs français, c’est du septième.
comme un mariage qui commencerait La Ligue des champions: le laboratoire où
à la salle des fêtes pour se terminer à la mai- les évolutions du foot? de la manière de presrie : le faste tout de suite, le reste après. ser l’adversaire jusqu’à celle de l’achever, se
Mardi, Paris se déplace à Liverpool (finaliste fabriquent. Et l’espace où la cote d’un joueur
malheureux face au Real Madrid l’an der- peut prendre 50 millions entre la fin de l’été
nier) et l’AS Monaco reçoit l’Atlético Madrid, et le début du printemps. C’est le monde féechallenger le plus têtu de la compétition. Le rique du blé et des idées, la Silicon Valley du
lendemain, l’Olympique lyonnais accueille football. Paris, éliminé depuis deux ans en
Manchester City, le meilleur collectif d’Eu- huitièmes de finale, y va pour la gagne. Morope, entraîné par un Pep
naco, demi-finaliste il y a
Guardiola qui a confisqué
deux ans, et Lyon (de reLIBÉ.FR
l’idée du beau dans le
tour) pour quelque chose
football depuis près d’une
qui s’y apparente : la
manne financière, l’expoEt le surlendemain ? On RMC Sport, le foot à prix d’or. sition et la réputation dans
aura déjà noté des choses
Le bouquet sportif du groupe
un premier temps, qui
chez ces trois équipes-là Altice (propriétaire de Libéra- permet de bricoler un récit
–des lacunes, des vertus,
tion) diffuse en exclusivité
sur le futur radieux. Mais
des déséquilibres, des
la Ligue des champions.
ensuite, c’est comme pour
profils de joueurs– que la Il en coûtera 19 euros par mois tout : l’appétit vient en
Ligue1 ne permet plus de
aux non-abonnés à SFR.
mangeant et l’occasion
capter avec justesse: Paris,
Décryptage sur notre site.
fera le larron. •
Paris-SG, beaucoup de
stars et peu de suspense
Groupe C (Naples, Liverpool, Etoile rouge de Belgrade)
Le joueur. Bricolage, suite et pas fin:
le défenseur central Marquinhos multiplie les apparitions… au milieu de terrain depuis le début de la saison. Une
reconversion qui dit non pas son échec
à lui (le Brésilien est sans doute
aujourd’hui le meilleur défenseur central du club) mais celui du club, incapable, pour la deuxième année consécutive, d’aller chercher sur le marché
des transferts le milieu défensif censé
palier le départ de Blaise Matuidi pour
la Juventus de Turin à l’été 2017. Puisque le club sous pavillon qatari dispose
de moyens illimités, c’est peu dire que
cette impuissance interroge, et qu’on
ne vienne pas nous raconter que le club
est contraint par le fair-play financier:
il a lâché 35 millions d’euros pour un
défenseur (le jeune Allemand Thilo Kehrer) alors qu’il en avait déjà plein son
vestiaire. L’adaptation au poste de Marquinhos est délicate même si, bien sûr,
la marge du Paris-SG en Ligue1 et lors
du tour initial de Ligue des champions
lui offre cinq mois d’adaptation avant
les huitièmes de cette même Coupe
d’Europe. En attendant, ce bricolage
bizarre dit la désorganisation et la fragilité. Avec 560 millions d’euros de
budget annuel ? Eh oui.
La cote. Premier ou deuxième.
L’enjeu. Quand le tirage au sort a offert au Paris-SG le SC Napoli entraîné
par Carlo Ancelotti, premier coach
choisi par les Qataris après le rachat du
club en 2011, ainsi que le FC Liverpool,
un frisson s’est emparé des fans: systématiquement épargné lors du tour de
poule de la Ligue des champions depuis 2012, l’équipe parisienne allait enfin devoir cravacher avant les huitièmes. Ah bon? Si Liverpool est un client,
la triplette offensive de Naples (José
Callejón, Arkadiusz Milik et Ciro Immobile) n’a aucune chance de respirer
le même air que les quatre superstars
(Neymar, Edinson Cavani, Angel
Di María et Kylian Mbappé), sauf accident industriel. Pour autant, quelque
chose va se tramer lors du tour de
chauffe initial, dès mardi à Anfield
Road d’ailleurs : l’environnement populaire, c’est-à-dire la perception du
public et des médias de la saison parisienne à venir. Questions jugées désobligeantes lors des points presse, crispation autour d’un nouvel entraîneur
forcément en quête de crédibilité, relance des guerres d’influence (et des
fuites organisées dans les médias) dans
les bureaux : le Paris-SG aimerait
autant s’éviter ces désagréments.
La phrase. «Quand les Qataris m’ont
appelé pour me proposer le poste d’entraîneur, je leur ai demandé s’ils étaient
sûr de me connaître assez bien.» L’entraîneur du Paris-SG Thomas Tuchel,
dans l’Equipe.
Ligue des champions
u 19 f t @libe
AS Monaco,
la vitrine
Olympique lyonnais,
le doute existentiel
Groupe A (Atlético Madrid, Borussia Dortmund, Bruges)
Groupe F (Manchester City, Chakhtar, Hoffenheim)
Le joueur. Djibril Sidibé, 26 ans. Le
cas qui remet une histoire monégasque
faite de flux et d’euros à une échelle humaine. Cet hiver, le défenseur avait le
profil de la bonne plus-value, titulaire
en équipe de France. Au printemps,
son genou lâche. Il bosse et refuse
l’opération pour ne pas rater le Mondial. A l’été, il est champion du monde,
mais du banc de touche, supplanté par
Benjamin Pavard qui, au départ, n’était
même pas certain d’en être. Il cherche
ensuite à quitter Monaco, mais le transfert ne se fait pas. Et là? Ses interviews
sont parfumées d’un mélange de tristesse, de sensibilité et d’amertume –il
est le chat qui regarde les autres félins
s’amuser par la fenêtre embuée. Et sa
direction a publiquement durci le ton
en lui demandant de revenir à son
meilleur niveau avant de se confesser.
L’enjeu. Chaque année, Monaco, sous
Le joueur. C’est toujours sur lui que le
L’enjeu. Retrouver une crédibilité
pavillon russe, vend, achète, prête des
joueurs par paquets de dix. Et le fait
bien : on ampute l’équipe de cadres,
d’autres repoussent dans la saison et
le cash tombe en faisant un boucan de
météorite – plus de 500 millions
d’euros ces deux dernières saisons.
La Ligue des champions ? Le plus
grand des showrooms –la compétition
de référence– pour exposer ses bijoux
et soigner sa réputation de boutique
de luxe. L’an passé, le club de la principauté a terminé dernier d’une poule
facile, devancé par Leipzig, Porto et
Bekistas. Mais comme Monaco avait
atteint la demi-finale la saison d’avant,
Vasilyev a calé cet échec dans un récit
fascinant. Ce dernier n’a cessé de dépeindre l’ASM en milliardaire de
classe moyenne contraint de tenter
des paris (des transferts en rafale)
pour exister au milieu des milliardaires plus à l’aise (Real Madrid ou encore
Paris-SG). Une forme de lutte des classes, en somme. L’enjeu, donc : éviter
une deuxième humiliation d’affilée
qui donnerait au club des allures
d’équipe jetable abîmée par le turnover. Et qui compliquerait le jeu des
plus-values extraordinaires.
regard frissonne: l’attaquant Memphis
Depay, ex-grand espoir du foot (élu
meilleur jeune du Mondial 2014, comme
Kylian Mbappé en Russie) devenu une
sorte de bateau ivre lors de son passage
dans la foulée à Manchester United,
les 25 millions d’euros lâchés par le club
lyonnais en 2017 paraissant dès lors
(très) cher payé. La brebis égarée a retrouvé son essence de footballeur sur les
bords du Rhône (19 buts en 36 matchs
de L1 la saison passée) et le mérite devra
en être attribué au staff technique lyonnais, le défenseur brésilien et vice-capitaine Marcelo avançant une explication
mystique : l’enfant de Moordrecht a
aussi trouvé Dieu, ce qui lui a permis de
casser ce sentiment de solitude qui l’accablait et que le joueur cultivait par défi,
comme s’il voulait soigner le mal par le
mal. Détail touchant: alors qu’il tirait au
but dans toutes les positions dès qu’il
récupérait un ballon lors de ses
quinze premiers mois lyonnais, l’international néerlandais pêche plutôt
aujourd’hui par excès d’altruisme,
comme si un type comme lui ne pouvait
que passer d’une démesure à une autre,
sans jamais trouver le milieu.
européenne. Sept saisons que le club
de Jean-Michel Aulas n’a pas atteint les
huitièmes de finale de la compétition
reine: le président a eu beau multiplier
les artifices de communication depuis
pour rhabiller les balbutiements en
montée en puissance et les parcours en
Ligue Europa (la consolante, où les
grands d’Europe ne mettent jamais les
pieds) en épopées, il lui faut donner
des gages de compétitivité dans un
contexte vicié, avec une première rencontre à domicile à huis clos (à cause
d’incidents graves impliquant les supporteurs des Gones lors de matchs
européens ces deux dernières saisons)
face à une équipe de Donetsk qui
semble être son grand rival pour la
deuxième place qualificative derrière
Manchester City et une pression maximale sur Genesio, rejeté par le public.
Le club a besoin d’air. Or, à ces altitudes, l’effectif interroge: l’option exclusivement jeune (20 ans pour Houssem
Aouar, 21 pour Pape Cheikh Diop, Lucas Tousart et Tanguy Ndombélé) du
milieu de terrain dit la fragilité et la
prise de risques. Peut-être même la
La cote. Deuxième, troisième, qua-
La phrase. «Si on a le même compor-
trième? La première place paraît promise à Manchester City. Pour le reste, la
jeunesse de l’effectif lyonnais rend son
potentiel bien mystérieux.
tement à City que contre Caen samedi,
on va prendre cher.» Bruno Genesio,
entraîneur lyonnais, après le nul (2-2)
de samedi en Normandie.
La cote. Après le tirage au sort, le président délégué, Vadim Vasilyev, a parlé
de faire mieux que l’an passé, où le club
avait fini dernier. Et même trouvé du
charme à la Coupe d’Europe des
ouvriers, ouverte aux troisièmes. «Passer en Ligue Europa serait pour moi une
bonne performance.» L’Atletico Madrid
est une fusée Ariane, le Borussia Dortmund en construit une. Et cette année,
Monaco, qui se cherche encore une
équipe, n’est même pas encore arrivé à
Kourou. Le Russe, qui vise la qualification, ne pouvait annoncer rien d’autre.
La phrase. «Chaque année, on dit que
c’est la fin du projet monégasque.» Vadim Vasilyev, dans l’Equipe, avant le
premier match de Ligue des champions.
Libération Mardi 18 Septembre 2018
20 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Yascha Mounk
à Paris,
le 5 septembre.
à un simple «moment populiste»
mais pourrait bien devenir toute
une «époque».
Dénonçant les excès du néolibéralisme tout en étant «favorable
au marché», l’universitaire appelle à «réparer l’économie» :
réinventer l’Etat-providence,
augmenter les taxes des riches,
investir dans l’éducation et défendre une politique du logement offensive sont ses remèdes. Un programme somme
toute classique, qui a tout pour
plaire à l’intelligentsia de la gauche occidentale et faire de lui
une figure montante des penseurs anti-Trump aux EtatsUnis.
Contributeur au New Yorker, au
Wall Street Journal ou encore à
Die Zeit, Yascha Mounk entretient un podcast, The Good Fight, atteignant les 50000 écoutes par émissions. Marchant
dans les pas du philosophe à
succès Michael J. Sandel, son directeur de thèse à Harvard, il dit
s’inspirer de la philosophie utilitariste de John Stuart Mill, «un
pionnier de l’égalité entre les
hommes et les femmes».
arement, le livre d’un
jeune chercheur étranger,
inconnu ou presque en
France, n’aura suscité un tel accueil. A commencer par celui du
FigaroVox, la rubrique réac et
souverainiste du Figaro, qui en
a diffusé les premiers extraits en
exclusivité sur son site, devançant un long entretien dans les
colonnes du Point: «Un livre ambitieux dont on cherche l’équivalent hexagonal», encense l’hebdomadaire de la droite libérale.
La Croix, l’Express, France Culture, France Inter ou encore
l’émission C Politique sur
France 5 se sont positionnés en
queue de peloton de la tournée
médiatique. Presque un paradoxe pour ce maître de conférences à l’université Harvard,
«libéral de gauche» revendiqué,
dont le livre, propulsé «essai politique de la rentrée» dans
l’Hexagone, le Peuple contre la
démocratie (éd. de L’Observatoire), traduction de son bestseller The People vs. Democracy.
Why Our Freedom is in Danger
and How to Save it, analyse les
grandes tendances politiques à
l’échelle planétaire.
Chemise blanche et jean sombre,
décontracté mais pas flamboyant sur la terrasse avec vue de
Humensis, nouveau groupe de
presse qui abrite les éditions de
L’Observatoire, Yascha Mounk a
la bouille de son âge, 36 ans, le
teint terne et la barbe de
trois jours. Affable et s’exprimant
dans un français impeccable, il
déroule le cœur de sa réflexion:
une théorie sur la «déconsolidation démocratique», habilement
construite entre la montée des
populismes xénophobes et la
confiscation du pouvoir par les
technocrates. Le populisme est,
analyse-t-il, la réaction à un système libéral de moins en moins
démocratique. L’un entraînant
l’autre, et inversement, jusqu’à
l’usure de notre système politique. Un constat lucide qui cartonne outre-Atlantique.
Il faut dire que le thème du déclin démocratique est en vogue
depuis quelques années maintenant chez nombre de ses confrères, la question discutée dans les
colloques du monde entier. A la
différence près que l’essayiste
pousse un peu plus loin que les
autres dans le catastrophisme.
Pour lui, cet effondrement démocratique ne se limiterait pas
Yascha Mounk,
lanceur d’alerte
sur la démocratie
en danger
Entre montée des populismes et règne des technocrates, le politologue
de 36 ans, figure montante des intellectuels anti-Trump, dresse un constat
alarmant des Etats démocratiques dans un essai déjà best-seller. Rencontre.
Pur produit de la génération des
Millennials, Mounk se fait connaître en 2014 avec un premier
essai intitulé Stranger in My
Own Country. A Jewish Family in
Modern Germany, où il raconte
son malaise d’être juif d’origine
polonaise dans son pays natal,
parce que d’abord considéré
comme tel et ensuite en tant
qu’Allemand – il a vécu sa jeunesse en Allemagne. Celui qui
aurait voté Hillary Clinton, «sans
enthousiasme», s’il avait été naturalisé à temps, a toujours été
travaillé par une certaine complexité identitaire.
Lorsqu’il part étudier à Cambridge après un bac «européen»
à Munich, son rêve d’une Europe
cosmopolite se heurte à la dure
réalité des frontières. «Après
quelques mois de vie au Royaume-Uni, je commençai à mesurer
à quel point les différences entre
les cultures allemande et britannique étaient plus profondes que
je ne l’avais imaginé […], elles
s’étendaient à l’humour et au
tempérament, aux croyances individuelles et collectives […]. Si
ma propre expérience me rendit
peu à peu sceptique à l’égard de
la viabilité d’un avenir post-national, il en fut de même des
transformations politiques rapides dernières décennies: partout
dans le monde, le nationalisme
est de retour», écrit-il dans le
Peuple contre la démocratie.
Son essai peut en effet se lll
Libération Mardi 18 Septembre 2018 f t @libe
u 21
professeur à l’Ecole d’Economie de Paris,
directeur d’études à l’EHESS.
lire comme un quasimanifeste générationnel contre
l’illusion surjouée du peuple
européen. Faisant sienne les thèses du politologue Ivan Krastev
sur «l’angoisse démocratique»,
Yascha Mounk assume voir le
problème en face: «Il faut pouvoir s’emparer de la question migratoire, sans quoi ce sont les nationalistes qui s’en chargeront»,
assène-t-il. «Européiste» convaincu mais tapant sans pitié sur
les institutions européennes, il
pointe la nécessité de «domestiquer le nationalisme» et dégaine
l’idée d’un «patriotisme inclusif»,
faisant place à une société libérale et multiethnique. En
d’autres termes, un pays devrait
pouvoir assurer le maintien de
ceux qui se trouvent déjà sur son
territoire et des immigrés hautement qualifiés, tout en tenant
compte qu’une nation, communauté géographiquement limitée, ne peut durer que si elle conserve le contrôle de ses
Sur le fond, son discours dit
beaucoup de la crispation des
démocraties sur la question migratoire comme lorsqu’il écrit
«qu’une procédure précise
d’identification et de renvoi des
immigrés qui posent un problème
de sécurité contribuerait à calmer, plutôt qu’à attiser, les tensions ethniques». A tancer la
tentation d’abandon du nationalisme par la gauche tendance
«no border», à fustiger les convictions des technocrates qui
«ont entraîné la mise au placard
de la souveraineté populaire» ou
à ressasser l’échec des sociauxdémocrates à gouverner, Yascha
Mounk s’inscrit finalement dans
les retournements idéologiques
de son époque. Il en est à la fois
l’héritier et le contestataire.
En 2016, le New York Times le
décrivait comme «la personne la
plus pessimiste dans une pièce».
«On dit que je joue les Cassandre.
Mais Cassandre avait ses raisons!» se défend-il. Puis corrige.
«Je suis peut-être un peu pessimiste mais certainement pas défaitiste.» •
L’Observatoire, 528 pp., 23,50 €.
L’ascenseur social
dès le rez-de-chaussée
Le plan pauvreté ne résoudra pas tous
les problèmes, mais il a le mérite d’attaquer
les inégalités à la racine. Dès la crèche, ou
en simplifiant les formalités d’accès aux aides.
nfin! Si l’annonce par Emmanuel Macron du plan de
lutte contre la pauvreté n’a
pas fait taire les critiques, elle simplifiera malgré tout la tâche des
progressistes qui ont fait le pari de
soutenir un programme présidentiel visant à libérer l’économie de
certains de ses blocages, et «en
même temps» à prendre à bras-lecorps les questions sociales. Et
surtout, sa mise en œuvre devrait
permettre d’améliorer, de manière
durable, la vie des personnes les
plus démunies.
Certes, parmi les premières mesures décidées par le gouvernement,
l’augmentation des minima sociaux, la suppression des cotisations maladie pour les étudiants,
et surtout le dédoublement des
classes de CP et CE1 dans les zones
les plus défavorisées avaient réjoui les électeurs de Macron les
plus sensibles aux inégalités. Mais
il avait fallu aussi avaler la suppression de l’ISF et la flat tax (mesures à l’efficacité économique incertaine mais aux effets régressifs
avérés), l’excessive prudence dans
l’accueil des migrants, l’étatisation de l’assurance chômage…
Ceux qui avaient cru voter pour un
président libéral de gauche en venaient à penser qu’il n’était ni l’un
ni l’autre.
C’est dire à quel point le plan de
lutte contre la pauvreté était attendu. On le sait, même si la
France est l’un des rares pays où
les inégalités de revenus restent
contenues, c’est aussi un pays où
les inégalités sociales, de santé
comme d’éducation et d’emploi,
sont très fortes, et où la mobilité
sociale semble bloquée. Les mesures annoncées ne résoudront pas
l’ensemble des problèmes, mais
elles vont dans la bonne direction.
La prise en charge des enfants
d’âge préscolaire est l’un des investissements les plus «rentables»
socialement. De nombreuses études ont confirmé, dans d’autres
contextes, les leçons du Perry
Preschool Programme, initié dans
les années 60, qui avait fortement
augmenté la réussite scolaire,
amélioré l’emploi, et diminué la
délinquance des enfants intégrés
au programme: l’ascenseur social
peut et doit démarrer du rez-dechaussée. C’est l’un des axes im-
portants du plan pauvreté, notamment à travers le soutien à la création de places de crèches,
prioritairement destinées à accueillir les enfants des ménages
pauvres. Bon pour les enfants, ce
dispositif bénéficiera aussi aux
parents, surtout aux mères élevant seules leurs enfants, dont
l’activité professionnelle s’articule
difficilement avec la garde des
tout-petits. Les bonus encourageant la mixité sociale dans les
crèches, s’ils sont fixés à un niveau
suffisamment incitatif, devraient
aussi contribuer à favoriser un
meilleur environnement préscolaire des enfants les plus pauvres.
Pour ce qui est des jeunes entre 18
et 25 ans, le plan prévoit des mesures ciblées à destination des
«NEET» (Not in Employment,
Education or Training), bref de
ceux qui galèrent le plus : dans
cette classe d’âge, le taux de pauvreté atteint 25%. Certes, l’extension du RSA aurait été utile, mais
l’extension de la Garantie jeunes
devrait permettre à certains de retrouver le chemin de la formation
et de l’emploi.
Enfin, la reconnaissance par le
Président du problème du «nonrecours» est bienvenue. Jusqu’à
présent, non sans un certain cynisme, le fait qu’une part significative de la population ayant droit
à une prestation sociale ne faisait
pas valoir ces droits était intégré
par Bercy aux prévisions budgétaires : alors que c’est un symptôme d’échec d’une politique sociale, le non-recours était vu
comme un phénomène réduisant
les dépenses publiques. Et les discours publics dénonçaient plus
souvent les «fraudeurs» bénéficiant indûment d’aides, qu’ils ne
se lamentaient de cette forme
d’exclusion. Or, parmi les facteurs
du «non-recours», la complexité
des dispositifs d’aide sociale et le
maquis des démarches administratives sont un frein puissant. La
simplification de l’accès aux
droits est un objectif prioritaire de
justice sociale. Ainsi, le remplacement de l’Aide à la complémentaire santé (plus de 50% de nonrecours) par un dispositif plus
clair est un premier pas bienvenu.
Certes, il faut rester vigilant, et en
particulier veiller à ce que l’obligation d’accepter des offres d’emploi
«raisonnables» ne devienne pas
une manière indirecte de restreindre l’accès aux droits sociaux ; il
faudra aussi suivre le processus
de simplification, en souhaitant
qu’il conduise à l’ouverture et au
renouvellement automatique des
droits. Mais l’architecture de ce
plan traduit une réelle volonté
d’agir, enfin, à la racine des processus d’exclusion sociale. •
Cette chronique est assurée en alternance par Anne-Laure Delatte, Ioana Marinescu, Bruno Amable et Pierre-Yves
22 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Rachid Taha,
le doux
Le musicien algérien résidant en France
est mort à l’âge de 59 ans. Retraçant leur
parcours commun, d’Oran à Paris,
l’écrivaine Brigitte Giraud raconte
comment, à partir des années 80, le
chanteur a incarné un nouveau monde,
entre sens de la fête et identité.
e suis adolescente quand le
nom de Rachid Taha apparaît dans mon univers. Je
viens juste de m’extirper de la
gangue musicale qui envahit l’appartement les soirs d’émissions
de variétés, dans la banlieue près
de Lyon où j’habite. La première
silhouette qui passe par là, qui
vient à la fois consoler, dynamiter l’ennui et la solitude de la cage
d’escaliers, c’est celle de David
Bowie. Puis dans la foulée, déboule la cohorte de la punkitude
qui permet de rattraper le temps
perdu, les Ramones en tête, dont
on ne dira jamais assez la façon
dont ils ont sauvé des hordes de
banlieusards déboussolés.
Le terrain est prêt pour que je ne
rate pas celui qui va mettre le feu
aux poudres, combinant une
étrange alchimie, alliage entre un
rock’n’roll incisif et un grain de
sable inattendu en provenance
d’Algérie, celui qui titille la
France depuis des lustres. Rachid
Taha et son groupe Carte de séjour entrent en scène, frappent
fort et mettent un peu de sel sur
la plaie restée à vif de la guerre
d’Algérie, qu’on nommait «événements» et à laquelle mon père
prit part quand il avait 20 ans.
L’apparition de Carte de séjour
dans le paysage musical français
se fait pile deux décennies après
la signature des Accords d’Evian,
ce qui n’est même pas le temps
d’une génération. En 1982, à la
parution de leur premier maxi
45-tours, personne n’a vraiment
eu le temps de comprendre, de
s’amender, de digérer ce qui est à
ce moment-là l’objet d’un lourd
silence, cette «opération de
maintien de l’ordre» par-delà la
Méditerranée, qui laissera aux
Français que nous sommes un
sentiment de honte compliqué.
Mais au sortir de l’adolescence, je
suis ignorante, je ne pense pas à
la façon dont l’histoire a meurtri
les populations – cela viendra
bientôt –, je ne ressens que le désir d’échapper à mon étau, je ne
ressens que l’énergie, la vitesse,
la sensualité que portent les atmosphères rock, et Carte de séjour en est le vecteur idéal, qui
traîne avec lui un parfum de subversion bon enfant et tend à la
France ce miroir qu’elle ne veut
pas voir. Mais c’est avant tout de
Rachid Taha en 1998. PHOTO DENIS DAILLEUX
la musique, et le sens de la fête.
Ce n’est plus à Londres ou à
New York que ça existe. C’est là
tout près, ça se passe dans ma
ville et même dans la banlieue où
je vis. Quelque chose arrive soudain, un monde nouveau qui vibre et auquel j’appartiens.
Zoubida, ce premier tube de
Carte de séjour, vient chercher ce
que je ne sais pas encore définir
ni même reconnaître, cette langue arabe chantée mêlée aux guitares électriques, vient réveiller
d’autres sonorités oubliées, celles
de ma naissance en Algérie, celles qu’a connues mon père en
tant qu’appelé qui refuse de porter une arme, un engagement qui
me fera écrire un roman qui tentera de démêler tous ces
nœuds (1). Et dans lequel j’ai tenu
à ce qu’un des personnages se
nomme Taha, comme un écho
intime à ce fil qui relie ces différentes facettes de mon parcours :
banlieue-rock-guerre d’Algérie.
Bref, rencontrer Rachid Taha,
son groupe et sa musique, c’est
aussi comprendre ce qu’est être
beur en France dans les années 80 et au-delà. C’est entendre
autrement ce mot qui a percuté
l’enfance, par lequel tout est arrivé. Le mot «ratonnade» me propulse vers la conscience qu’un
bas-monde existe, qui opère dans
les caves ou au terrain militaire
derrière le collège, où l’on retrouve une fois un garçon très
amoché, directement connecté à
l’idéologie OAS (l’Organisation
de l’armée secrète) encore vivace.
C’est l’époque de la «Marche des
Beurs», celle où les Ara-
La «Rhorhomanie» reconnaissante
Rachid Taha raconte
l’émancipation d’une
jeunesse métissée loin
des assignations identitaires.
achid Taha nous a quittés. Son rire tonitruant, ses jeux de mots, ses chapeaux, le feu et la rage du rockeur
chevillés au corps et surtout sa générosité :
voilà le souvenir qui nous étreints d’émotion avec sa disparition. Nos pensées vont
tout d’abord à sa famille, ses proches et ceux
qui l’aiment. Et pour nous, Rachid était un
ami, un grand frère. Si nombre de nos concitoyens saluent à juste titre sa mémoire et la
portée de son répertoire, pour nous, enfants
de l’immigration maghrébine, cette disparition nous bouleverse de manière tout à fait
singulière. A l’heure où certains contestent
– encore – la légitimité d’enseigner l’arabe à
l’école de la République, il en a fait une langue de France. Accueilli dans le monde entier comme un chanteur français d’expression arabe, il a raconté notre enracinement
à longueur d’albums. La reprise de Douce
France par Carte de séjour avait alors défrayé la chronique. Enorme tube, cette
orientalisation d’un symbole national
confine au génie, alors que la Marche pour
l’égalité et contre le racisme (1983) arrive
triomphalement à Paris. On connaît la
suite : le «Beur is Beautiful» cède la place à la
figure du dangereux jeune de banlieue puis
à celle du «musulman», cet «ennemi intérieur». Fin observateur de ces représentations, il critiquera toutes les étiquettes, sociologiques comme musicales. La fusion est
«Voilà, voilà, qu’ça recommence! Partout,
partout, ils avancent…» chante-t-il en 1993.
Derrière le tube sautillant, cette chanson,
toujours d’actualité, rappelle l’engagement
sans faille de l’artiste contre le racisme et les
discriminations. Héritiers de son répertoire,
il nous a réconciliés avec notre héritage culturel familial : le succès est immense lorsqu’il
reprend Ya Rayah (1997) de Dahmane el Harrachi qui devient alors une chanson du patrimoine commun. Avec elle, il fait rentrer au
patrimoine français l’un des plus grands titres de la chanson de l’exil, chanson écrite,
enregistrée et diffusée à la fin des années 60
depuis les rives de la Seine.
Car c’est ce que nous a appris Rachid : que
nous étions d’ici, que nous n’avions pas de
pays de rechange. Il nous a rendu la fierté de
nos origines, ainsi compatibles avec notre
identité française. Pour les Maghrébins de
France, il a été le passeur culturel permettant la rencontre, le métissage et le partage.
Et pour ceux d’entre nous qui sommes artistes, il a ouvert un champ des possibles en
termes de réappropriation patrimoniale, à
l’adresse du plus grand nombre.
Car enfin, au-delà des immenses chansons
qu’il laisse au répertoire français, s’il magnifiait la chanson arabe, il l’a également revisitée, partagée, réinventée. En cela, l’œuvre
de Rachid Taha est universelle. Avec lui,
nous avons grandi, dansé, ri ou pleuré. De
ses mobilisations et de ses luttes, peu connues du grand public, nous retenons la nécessité de poursuivre le combat. Pour son
art et son engagement, en définitive par ses
chansons, il a fait de nous des Français, envers et contre tout.
Premiers signataires : Lounes Adjroud chef d’entreprise,
Salah Amokrane responsable associatif, Mouss et Hakim
Amokrane artistes, Méziane Azaïche directeur du Cabaret sauvage, Slimane Dazi acteur, Peggy Derder historienne, Ali Guessoum directeur artistique, Kaoutar Harchi sociologue, Amirouche Laïdi Club Averroès, Maître
Madj artiste, Rocé artiste, Fatima Yadani conseillère
de Paris, Naïma Yahi historienne.
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Jérôme Savy, ils sont où ? On les
aime, on les veut. C’est Rachid
qui a mis fin à Carte de séjour ? A
qui la faute ? Mais là, il s’agissait
de «monter à Paris», on sait ce
que cela signifie quand on vit en
province. On a vu les images, on a
compris l’ampleur internationale, le nom du garçon de
Rillieux associé à ceux de Steeve
Hillage ou Brian Eno. On était
fiers, mais tristes aussi. Ce n’était
plus «nous», c’était autre chose
désormais. Sans le groupe, sans
Carte de séjour, Rachid nous
échappait. Ce qui était le plus difficile, c’était surtout que la jeunesse était passée, la sienne, et
aussi la nôtre.
J’ai voulu comprendre comment
on en arrive là. J’ai lu sa naissance
à Oran en 1958, sa relation à la
guerre d’Algérie, la violence subie
par un de ses oncles, qu’on
nomme torture et même audelà (2). J’ai lu le désir de son père
de le faire aller à l’école quoi qu’il
arrive, son arrivée en France
à 12 ans en Alsace, alors qu’il ne
parle presque pas le français, j’ai
lu le foot qui l’aide à s’intégrer, le
certificat d’étude, le père qui fait
les trois huit et subit plusieurs licenciements, le petit appartement avec le miracle de l’eau qui
coule au robinet, les deux enfants
morts en bas âge, la mère qui travaille chez les collants Ergee, la
Simca 1000 de rallye qu’achète le
père (c’est un original). J’ai lu l’espoir que le passage en France soit
provisoire, le déménagement
malgré tout à Lépanges-sur-Volognes (Vosges) où il côtoie les Villemin, puis l’arrivée à Lyon en 1978,
plus précisément à Rillieux-laPape, dans une maison de la Fondation Abbé-Pierre. J’ai lu le travail chez Lesieur puis Thermix,
en qualité d’OS, où il rencontre les
frères Amini. J’ai appris il n’y a
pas si longtemps que Rachid avait
toujours refusé la nationalité
française, bien qu’il ait été élevé
dans le respect de la France. J’ai
lu son regard critique à l’égard de
l’Algérie d’après l’indépendance,
son honnêteté et sa liberté de
penser. Respect, et chagrin. •
(1) Un loup pour l’homme, 2017, Flammarion.
(2) Rock la Casbah, Rachid Taha avec
Dominique Lacout, Flammarion 2008.
bes n’ont pas accès aux
boîtes de nuit, et où il m’arrive de
voir un jeune basané balancé
dans le Rhône par des videurs
musclés lors d’un concert sur une
péniche. L’époque où Rachid
Taha crée sur les pentes de la
Croix-Rousse ce lieu hybride, le
bien nommé Au refoulé, qui accueille des groupes et du public
de toutes obédiences, le temple
de l’œcuménisme dont on rêvait.
Mais si le destin de Rachid Taha
est désormais synonyme d’enjeux politiques, après que la reprise de Douce France a fait le
tour du monde, Carte de séjour
reste avant tout un groupe de
rock. J’aime écouter sans comprendre, me laisser porter par le
souffle, le battement, ce truc qui
vous prend et vous invite à danser. C’est basique (comme dirait
l’autre), c’est viscéral, vous vous
levez aux premières notes,
comme ces serpents qui se dressent au son de la flûte, ça me fait
cet effet, un genre de vibration
hypnotique, qui vous change en
cobra. C’est beau de ne pas savoir
ce qu’on chante, Ya Rayah, qui
sait ce que cela signifie, comment
trouver le groove chaloupé sur un
flot d’images fantasmé. Ya
Rayah, quand on repense aux
cours d’arabe, c’est «toi qui t’en
vas», adapté d’une musique traditionnelle chaâbi. Bien sûr, la figure de l’immigré est là, et le bon
petit peuple de gauche auquel
j’appartiens trouve tellement légitime de bouger les hanches sur
les mots qu’il épouse politiquement.
Ecouter Carte de séjour se mérite,
c’est une affaire d’appartenance.
Aller les voir en concert, à l’époque où les voitures brûlaient à
Vaulx-en-Velin (métropole de
Lyon), c’était mettre un peu la
main au feu. C’était le degré fort
de l’encanaillement, un peu
comme aller écouter Johnny
Thunder (qui mit lui aussi un
autre genre de feu au West Side
de Villeurbanne, un soir d’hiver
du début des eighties). C’était
descendre de la ZUP de Rillieuxla-Pape pour aller écouter jouer
des potes qui venaient de la
même ZUP, et on n’aimait pas les
partager avec ce qu’on nommait
les «bourges». Sûr que c’était basique. Rachid et Carte de séjour,
c’était une énigme, parce que
c’est allé vite, parce que c’était
puissant, parce que ça a brassé
tant de choses. Parce qu’il y a eu
une fin, une séparation. Des
bruits couraient. On lisait la
presse, on cherchait des infos. On
entendait les nouveaux titres de
Rachid, on savait qu’il était parti
à Paris, on se demandait ce qui
s’était passé. Les autres, les frères
Amini, Djamel Dif, Eric Vaquer,
Audin dis donc !
La reconnaissance par Macron de
l’assassinat de Maurice Audin par l’armée
française doit permettre de dépasser
ressentiment et repentance.
egardez les photos de
Maurice Audin et vous
y verrez la jeunesse
éclatante d’un temps radicalement autre qu’il importe de
ressaisir tout en sachant qu’il
échappera toujours. Le mathématicien de 25 ans a les
cheveux qui renâclent à la
brosse. Ses épis virgulent et
sont autant de flammèches
noires, de petites cornes de
taureau, de guillemets jamais
refermés. Torturé puis sans
doute tué par les parachutistes français à Alger, le militant anticolonialiste a le regard levé haut. Et l’on dirait
que l’émerveillement le saisit, que l’étonnement l’ébouriffe, que la confiance en l’espèce humaine lui est
consubstantielle et jamais ne
l’abandonnera au fin fond
d’un cachot sanglant.
Sur ces images des années 50,
le membre du Parti communiste algérien a de bonnes
joues et une chemisette proprette qui en font un bel enfant d’après-guerre à qui
l’avenir semble promis. Il faudra pourtant deux générations pour que la France
éternelle, par la voix d’Emmanuel Macron, son président débutant, tout aussi
fringant qu’Audin était éclatant de bonheur, reconnaisse
le meurtre commis et la faute
de certains de ses soldats.
Pour faire bon poids, Macron
a précisé que ce ne fut pas un
accident isolé mais qu’«un
système» existait qui permettait à ces exactions de prospérer. Et il a mis aussi en cause
les pouvoirs spéciaux votés
par la majorité de gauche
molletiste, eh oui, à l’Assemblée nationale.
Regardez les affiches que l’artiste Ernest Pignon-Ernest a
réalisées en 2013 et qu’il a
placardées sur les murs d’Al-
Maurice Audin. PHOTO AFP
ger, entre le quartier où résidait Audin, avec sa femme et
ses trois jeunes enfants, et les
bâtiments où il fut passé à la
question. Pignon-Ernest précise ne pas avoir voulu refaire
le chemin de croix d’un martyr, mais ça y ressemble bigrement. Il voit en Audin un
réconciliateur potentiel
des peuples français et algériens. Longtemps imbriqués,
ceux-ci se sont violemment
affrontés et doivent aujourd’hui jeter à la rivière rancune et acrimonies. Le doute
levé sur ce déni historique est
une manière de regarder les
faits en face pour faire place
nette. Même si cela n’exonère
pas le FLN de ses cruautés, ne
clôt pas tout débat et n’autorise pas les gouvernements à
prendre le pas sur les historiens en imposant une vision
Dans un registre plus culturel
mais pas moins politique, Pignon-Ernest revendique la
parenté qui existe entre sa représentation d’Audin et le
dessin fort connu qu’il fit de
Rimbaud. Le scientifique de
25 ans et le poète de 17 ont
cette prestance des marcheurs debout, des novices
débourrés, des redressés
assurés de leur destinée.
L’homme aux semelles de
vent se tient droit, veste rejetée sur l’épaule. Le pied-noir
revendiqué pied rouge porte
à la main des livres et cahiers,
à moins que ce ne soit ses manuels de mathématiques. Le
premier est mort amputé à
37 ans. Le second bénéficie
enfin d’un tombeau symbolique et d’un linceul républicain même si toute la lumière
n’est pas faite sur les circonstances de sa disparition.
Regardez cette photo du couple Audin et voyez comme on
croirait encore avoir affaire
à des maquisards des années 40, tant se brouille petit
à petit la notion précise des
tenues et des apparences, des
tissus et des élégances, du
souvenir et de ses récurrences. Chirac a reconnu la responsabilité de la France, et
non plus seulement de Vichy,
dans la déportation du Vél
d’Hiv en 1942. Macron vient
de faire un pas du même ordre, même si cela n’a rien de
comparable. La reconquête
du passé est nécessaire. L’élucidation des mystères organisés également.
Mais il faut éviter que la concurrence mémorielle gagne et
que les identitaires divers
s’envoient à la tête des arguments anachroniques et des
demandes de réparations infinies. Après la Seconde
Guerre mondiale comme
après les «événements» d’Algérie, De Gaulle a fait voter
des lois d’amnistie qui
avaient leur pertinence et
permettaient au pays de sortir de la nasse des haines et
des vengeances. Ce faisant, le
général à képi a aussi vissé le
couvercle des dénis. Le temps
long permet d’y revenir avec
la distance et la sérénité nécessaires. C’est ce que fait
Macron aujourd’hui et il faut
saluer cet effort. Lequel est
sans doute facilité par sa juvénilité. Les petits-fils ne
pouvant être accusés des crimes de leurs grands-pères.
Car, s’il est important d’y voir
clair, il est essentiel de savoir
passer à autre chose. Soixante ans se sont écoulés depuis
l’exécution d’Audin. Soixante ans, c’est long. L’Algérie est
indépendante et la France
n’est plus une puissance coloniale. Paris ne peut être tenu
pour responsable des maux
d’aujourd’hui qui ne doivent
plus grand-chose à ceux
d’avant-hier. On ne peut ressasser sans cesse les griefs anciens, sans se condamner à
répéter indéfiniment les mêmes erreurs. Essayons plutôt
de regarder vers demain,
comme aurait aimé pouvoir
le faire Maurice Audin. •
24 u
Libération Mardi 18 Septembre 2018
Franz West
et le néant
Avec ses sculptures boudinées
et ses installations en papier mâché,
le plasticien autrichien, mort en 2012,
entendait sublimer le laid et le trivial.
Son esprit malicieux et frondeur,
qui fit beaucoup d’émules, trône
au cœur de la magnifique rétrospective
que lui consacre le centre Pompidou.
ais entre donc, spectateur rétentif-anal! N’aie pas peur, visiteuse névrosée! Cette expo est
pour toi. Dès le hall d’entrée, tu vas croiser un immense boudin rose, gros intestin fermé en éternel retour sur lui-même,
comme recouvert de patchworks-pansements. C’est l’œuvre Gaviscon, qui soulage et exalte, te conforte dans ton attirance cachée pour le laid et le sale. Entre,
et vautre-toi d’abord sur les divans au
seuil du parcours, ils sont faits pour ça.
Tu y verras des touristes chinois venus
prendre le frais, des dormeurs ayant giclé
leurs baskets par terre, et fugacement
l’idée te traversera, alors que tu te loves
sur les tapis persans qui recouvrent les
ottomans : oui, pourquoi ne pas rêver
l’expo plutôt que la visiter ?
Franz West, l’auteur de ces œuvres, ne
t’en voudrait pas. Il fut photographié
tant et tant de fois allongé de tout son
long (sur un lit, un canapé) en train de
lire ou de rêvasser. Mihi otium est martelait-il (c’est-à-dire «mon temps libre
m’appartient», petit cancre), tout à sa
croyance que l’art était lié à l’oisiveté.
Voilà l’un des messages avec lesquels tu
ferais bien de repartir, en ces temps de
surperformance et d’optimisation. L’art
est lié à l’oisiveté, l’art peut titiller tes névroses, l’art peut te faire danser et parler,
t’asseoir ou t’allonger. L’art peut aussi te
faire chier.
La rétrospective consacrée par le centre
Pompidou à Paris au trublion autrichien,
né à Vienne en 1946 et disparu en 2012,
à qui la reconnaissance vint tardivement
mais abondamment (sa carrière fut sacrée d’un lion d’or à la Biennale de
Venise en 2011), est la première de cette
ampleur, joyeuse et superbement scénographiée. Alors que l’on n’en finit plus de
déceler les filiations et influences de
Franz West sur tel ou tel (au hasard,
Erwin Wurm, Sarah Lucas, Ugo Rondinone…), profite de ce qui s’étale dans ces
salles, créé pour ruer dans les brancards
et te sortir de ta gangue. Tu peux commencer avec quelques actions isolées
pour toi par Libé. •
Centre Pompidou, 75004.
Jusqu’au 10 décembre.
Rens. :
Pourquoi se limiter à ce que l’on est? Grâce
aux Passstücke de Franz West, sorte d’étranges prothèses de papier mâché et plâtre blanchâtres venues du fond des âges, les visiteurs
peuvent s’augmenter de ce qui leur chante. Ce
n’est que lorsque ces sculptures sont prises en
main et activées qu’advient l’œuvre d’art. Si
bien qu’on ne sait plus trop ce qui est incorporé: cette chose à notre être, ou nous-même
à l’œuvre? L’artiste se met aux Passstücke, ses
premières œuvres importantes, en 1973-1974,
après avoir tâtonné de-ci (l’actionnisme) de-là
(de petits dessins réalistes qu’il qualifie de
«Mutter Kunst», soit «art pour faire plaisir à
Désacralisant d’un grand coup la sculpture,
lui rejetant son autonomie, il fait advenir grâce
à ces alliages-porridge des microperformances spontanées. Dans l’expo, les visiteurs peuvent se planquer derrière un rideau pour mettre en pratique la fonction que leur avait
donnée le critique Reinhard Priessnitz : la
«mise en forme d’états névrotiques». D’aucuns
se les passent entre les jambes (éternel…) ou
miment une conversation téléphonique (permanence et transformation du doudou). Le
matériau «papier mâché» n’est pas anodin, qui
se retrouvera dans presque toutes les sculptures de West : s’il n’y a pas véritablement eu
mastication, les œuvres grumeleuses charrient l’idée d’une ingurgitation. Comme le souligne Christine Macel dans le catalogue, la digestion est l’action clé de l’œuvre de West qui,
multipliant collaborations, collages (superbes)
et emprunts –certains visibles au long du parcours– n’a jamais hésité à avaler le travail des
autres. Voir en particulier Viennoiserie (1998),
installation qui singe les codes de l’accrochage domestique chic avec canapé beige,
et mêle généreusement les œuvres de Paul
McCarthy, Otto Muehl ou Raymond Pettibon
aux siennes. Oui, pourquoi se limiter à ce que
l’on est ? Accessoirement, l’on apprend que
Franz West, né Zokan, prit le nom de sa mère,
West, à l’âge de 34 ans, et falsifia sa date de
naissance (de 1947 en 1946).
Etrange, il y a beau avoir des
divans en pagaille à l’entrée
de l’expo, on n’y trouve qu’un
seul lit, et à la verticale (Zitat, 1985), toute première
sculpture autoportante de
l’artiste, réalisée avec son lit
d’enfant recouvert de papier
alu. Il semble en équilibre instable, un peu de guingois.
Lors de sa présentation par
Harald Szeemann à la Kunsthaus de Zurich, il était accompagné de la citation suivante : «Où la maladresse
bascule dans l’élégance.» Un
bon résumé du travail de
West, tant frappe l’harmonie
de l’ensemble, alors même
que West visait «le laid».
Donc, les spectateurs ne
pourront pas s’allonger dans
les salles, c’est regrettable,
pour rêver ou lire, par exemple des ouvrages présentés
dans Two to Two (1994), ces
minitotems de papier mâché
coloré posés sur des bibliothèques-socles. West réalisa
Two to Two à la demande du
galeriste David Zwirner, qui
n’avait pas réussi à les vendre
lorsque les sculptures se trouvaient sur des socles immen-
ses. Les rayonnages révèlent
les intérêts de l’artiste, grand
lecteur de philo analytique,
de psychanalyse et de littérature. Le jour de notre
passage, s’y trouvent les
Ecrits de Lacan, le Tractatus
de Wittgenstein ou encore
l’Archéologie du savoir de
Foucault. Franz West donnait
et prêtait énormément de livres, il arrivait aussi qu’il paie
un étudiant pour en lire à sa
place et les lui résumer. La
conversation, autre mot-clé
pour entrer dans cette œuvre
Libération Mardi 18 Septembre 2018
u 25 f t @libe
Rrose/Drama, 2001
de Franz West.
Rien de plus désinhibant que l’invitation de
Franz West à s’asseoir. Tout au fil du parcours,
on trouve des chaises, objets-motifs que West
décline en causeuses, en bancs colorés ressemblant à des gros osselets (Knotzen, 2002)
ou en banquettes circulaires et joufflues
comme des donuts au glaçage rose (Cook
Book, 2007). Ça met à l’aise, des œuvres sur
quoi poser ses fesses, et qui se dérobent ainsi
à notre regard. Poser son cul sur l’art, ça
donne aussi une idée du joyeux bordel qu’entendait mettre Franz West. Brouiller les pistes
entre mobilier et sculpture, faire descendre
l’artiste de son piédestal, et placer le corps
des visiteurs – et leur vénérable postérieur –
au centre. Il faut se figurer l’Autriche d’aprèsguerre pour comprendre combien la démarche était salutaire. Cette obsession des chaises, West l’expliquait ainsi: «Dans les musées
d’histoire […], on trouve des tables et des
chaises qu’on ne peut pas utiliser. Je me po-
sais alors des questions : est-ce de l’art déguisé en meuble, ou est-ce un meuble déguisé en œuvre d’art ? […] Quoi qu’il en soit,
j’aimais leur présence, peut-être comme celle
du trivial dans le sublime.» Les pièces exposées ayant sacrément pris de la valeur, les visiteurs ne peuvent tout de même pas se poser
partout, dommage. Il faut lire les pictogrammes et suivre le marquage au sol. L’on aurait
bien testé Psyché (1987) : le titre est l’un de
ces jeux de mots dont West était friand, et il
annonce le dispositif, des chaises face à une
coiffeuse avec des miroirs démultipliant. Ou
essayer, aussi, l’installation conceptuelle Mural (1995) avec ses fauteuils posés sur un fin
socle façon Carl André qui regardent deux
toiles blanches –l’ensemble singe drôlement
l’art minimal. Dans une conversation qu’il eut
avec Mike Kelley, dont la vidéo est dans
l’expo, l’Américain parle de «désublimer la
Qu’on se rassure, rien
n’encourage à se soulager
directement dans l’expo.
Mais les formes radicales
et digestives de ses sculptures, les petites et les monumentales, montrent que
l’artiste autrichien en a
dans le ventre. Il a même
carrément de l’estomac, à
vouloir nous faire gober
ses étrons et autres vers
de terre, et ses dessins
parsemés de saucisses et
de morceaux de viande.
The First Passstück (19781994) ressemble à s’y méprendre à une grosse portion de boudin noir peinte
en blanc… Et comme de
bien entendu, l’on trouve
dans l’expo un fauteuil qui
évoque vaguement une
chaise d’aisance (Sans titre, 1988-1989). Dans la
même veine, derrière une
cloison, Franz West et son
ami Bernhard Riff nous
baladent sur les toilettes
du monde entier lors
d’une courte vidéo potache, Mood (1995), catalogue de formes creuses sur
lesquelles s’asseoir quotidiennement.
Ces œuvres intestinales
ne sont pas si éloignées
des performances avec
sang, merde et pisse des
actionnistes viennois que
Franz West avait vues très
jeune (16 ans) mais qu’il
trouvait tristes. Il rejeta
vite la hiérarchie autori-
taire des actionnistes et
les ridiculisa dans des dessins de jeunesse (Mode
d’emploi dans le goût actionniste, 1978). Les sécrétions corporelles, West
connaissait déjà : la mère
du petit Franz était dentiste et rentrait en fin de
journée la blouse pleine
de sang. Le laid, le trivial,
l’intestinal, s’imposent ici
comme des évidences, et
ce n’est pas le moindre des
tours de force de l’expo
que de nous révéler combien ils nous attirent, surtout en cet âge obsédé par
la pureté et la perfection.
Ses grosses sculptures
moches appellent irrésistiblement la préhension.
Franz West en 1969, dans une vidéo de Friedl Kubelka. PHOTO SIXPACK FILM
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Libération Mardi 18 Septembre 2018
Au Bal, l’expo
«Dialogues With
Solitudes» réunit
les portraits réalisés
par l’Américain dans
les années 50-60. Il y
dépeint des Etats-Unis
indécis avant la lutte
pour les droits civiques.
a petite qui donne la main à sa
mère en allongeant le bras, de
manière à avoir un peu d’espace et esquisser un pas de danse,
est l’un des rares clichés de Dave
Heath où le visage de ses sujets se
fend d’un sourire. Les autres ont les
sourcils froncés, les commissures
tombantes, la tête baissée et le regard dans le vague. Au mieux perplexe devant l’objectif du photographe américain, ils semblent porter
le poids des soucis, de l’ennui et de
la solitude. Les portraits de Dave
Heath, réunis dès 1965 dans le livre
A Dialogue With Solitude, qui donne
son titre à l’exposition au Bal, ne
donnent pourtant pas dans l’effusion. Pas de peurs ni de cris: la peine
est comme retenue à l’intérieur des
sujets croisés pour la plupart dans
les rues de grandes villes, Chicago,
New York ou Philadelphie. C’est
aussi cette pudeur et cette réserve
qui teintent la palette des clichés
plongés dans un noir et blanc épais
soigneusement travaillé au tirage
pour faire rehausser d’un éclat blafard quelques détails. Mais le noir de
suie reste par ailleurs étale, qui
laisse les sujets dans l’ombre d’euxmêmes.
De son propre aveu, Dave Heath
s’est mis à la photo pour pallier son
isolement. Abandonné par ses parents à l’âge de 4 ans en 1935, il confiera: «Le fait de n’avoir jamais eu de
famille, de lieu ou d’histoire qui me
définissaient, a fait naître en moi le
besoin de réintégrer la communauté
des hommes. J’y suis parvenu en inventant une forme poétique et en reliant les membres de cette communauté, au moins symboliquement,
par cette forme.»
Essaim. Faire tenir ces êtres esseulés dans une communauté passe
par la forme du livre A Dialogue
With Solitude, dont une partie de la
maquette originale occupe le premier mur de l’expo. La mise en page
ménage des blancs et des zones plus
denses où rythmées par des textes
de T. S. Eliot, W.B. Yeats ou Rainer
Maria Rilke, et les images paraissent à la fois solidaires et isolées. Ce
vague essaim correspond à la manière dont les photos de groupe s’organisent: les personnages se serrent
dans le cadre sans se regarder. Ils se
frôlent mais s’ignorent. Ces groupes
Dave Heath, l’ombre d’un doute
ne sont qu’éphémères et de pure circonstance. Leurs membres attendent le feu vert au passage piéton
ou bien le bus. Ils se poussent du
coude dans le métro ou à Central
Park autour d’un policier qui les
tient à bonne distance d’une scène
de noyade. L’attente passive, ce mo-
Pas de peurs
ni de cris: la peine
est comme retenue
à l’intérieur des
sujets croisés dans
les rues de Chicago,
New York ou
ment qui n’en est pas un puisqu’on
n’en espère rien, est la grande heure
de cette photographie, son climax
dilué et appauvri. Dave Heath l’a
pour la première fois expérimenté
pendant la guerre de Corée où il fut
envoyé en 1952, après avoir déjà touché un peu à la photographie en
amateur. Là-bas, il portraiture des
soldats désœuvrés, au repos, pour
autant qu’ils puissent se délasser.
Leur silhouette peine souvent à
émerger de la végétation touffue
mais leur regard porte plus loin,
vers ceux qu’ils ont laissés peut-être
en rejoignant l’armée.
Contrepoint. L’absence est récurrente dans l’expo. Les êtres ne collent pas aux lieux où ils se tiennent.
Ce n’est pas un hasard si Heath ne
donne que rarement d’indication
sur les prises de vues. Il n’y a pas de
lieu autour de ces sujets absorbés en
eux-mêmes et ignorant la présence
du photographe. Ces images pensives au format intimiste (l’accrochage fort espacé fait partager au
spectateur la solitude des figures)
rayonnent pourtant d’une dimension sociale. Heath ne photographie
pas seulement ceux qui baissent les
yeux et dont les bras tombent de fatigue (cette dame pliée en deux sur
un banc public), mais ceux qu’on ne
voit pas. Les mêmes donc, les invisibles, et notamment la population
noire, prémices des luttes pour les
droits civiques. Trois films diffusés
dans l’exposition offrent ainsi un
contrepoint sur l’Amérique des années 50-60, dont The Savage Eye, de
Ben Maddow qui suit, entre fiction
et documentaire, les errements
d’une femme esseulée, dans un
Los Angeles anxiogène. Mais, plus
que les films, les photos de Dave
Heath aimantent le cœur et le regard. En particulier celle des quelques enfants qui y figurent. Outre la
môme danseuse, on a vu celle d’un
bambin yeux écarquillés, l’air songeur mais surtout se mordillant un
doigt pendu au bord des lèvres, dans
un geste d’hésitation, de suspens, de
réflexion qui, dirait-on, précède une
action, une prise de décision ou de
parole. Pour une fois semble ainsi
s’esquisser chez un personnage de
Heath un avenir, un élan, une reprise en main de soi-même.
Jusqu’au 23 décembre.
Libération Mardi 18 Septembre 2018
u 27 f t @libe
Prix Ricard: lauréats putatifs
en tirs groupés
La Fondation d’entreprise
expose sa sélection d’artistes
émergents, de plus en plus
regroupés en bandes ou
ateliers de création.
pour les artistes. Des pratiques artistiques
émergent qui n’entrent ni dans le calibrage à
tout prix, ni dans des formats d’opposition.
L’engagement est complet, nonchalant plus
que vindicatif.»
Tableau de bord. Cela donne un casting
exposition annuelle du prix de la Fondation d’entreprise Ricard fait, pour
sa vingtième édition, un peu plus que
de pousser sur le devant de la scène des artistes prometteurs, ce à quoi elle a toujours été
vouée et qu’elle a jusque-là bien fait. Le problème, aux yeux de l’artiste Neil Beloufa,
commissaire invité, c’est que les jeunes ne
croient plus trop au prix. Pas plus à celui-là
qu’aux autres, innombrables, et, plus généralement, à tout ce qui relève d’un système de
promotion qui les fera monter une marche
après l’autre, à condition qu’ils attendent leur
tour et qu’une bonne fée (critique, galeriste,
institutionnel) se penche sur leur berceau.
«Les instances de validation, constate Neil Beloufa dans son texte d’introduction, restent
légitimes tout en ne représentant plus un enjeu
qui fait la part belle aux collectifs –ou plutôt
à des bandes, parce que leurs membres ne cosignent pas les pièces, regroupés pour ne pas
se retrouver seuls à la sortie de l’école. A
l’image des artistes du Marquis, un atelier que
partagent quatre artistes et où ils exposent régulièrement ensemble, moins pour se montrer aux yeux des autres que pour voir si leurs
œuvres tiennent le mur –et aussi pour se tirer
la bourre. A la Fondation, le Marquis ne
change rien et fait sa propre expo (intitulée
«Has been, hélas»), alignant des sculptures de
ferraille soudée contre des panneaux métalliques. Tout au bout, vers les toilettes, dans un
minuscule local technique ouvert pour l’occasion, South Way Studio – duo de curatrices
marseillaises qui publie la revue CODE et en
charge, entre autres, d’une résidence de pro-
«Has been, hélas», proposée par l’atelier le Marquis. PHOTO MATTHIAS KOLB
duction – livre une autre expo dans l’expo
avec cinq ou six artistes et le double d’œuvres.
On dirait une crèche vaudoue ou le tableau de
bord d’une bagnole pimpée. Les pièces se serrent là, solidaires et modestes, dans un espace
annexe comme dans une party clandestine.
Il y a aussi cette nécessité de laisser groupées
– et invendables à la découpe, en quelque
sorte– les pièces de Victor Yudaev, des petites
silhouettes d’objets ou de personnages en papier mâché qui sont accrochés dans la dernière salle de la même façon que dans son atelier. Juste avant, Guillaume Maraud met en
abyme sa quête de financement (on peut cliquer sur une somme à verser via un service
de paiement en ligne) pour produire ses
sculptures en forme de bulles funéraires.
Banque de sperme. Sobrement titrée «le
Vingtième Prix de la Fondation d’entreprise
Ricard» parce qu’elle ne veut rien d’autre
qu’être phagocytée par des ensembles déjà
constitués, autonomes et opérationnels,
l’expo a donc le mérite de montrer comment
les artistes travaillent de leur côté, sans attendre indéfiniment qu’on vienne les chercher.
L’expo a cependant l’inconvénient (qu’elle assume, donc) de n’accrocher que peu de pièces
fortes, finies, bien encadrées, qu’on regarderait pour elles seules. Sauf peut-être celle
d’Anne Le Troter, une installation sonore qui
s’appuie sur le texte promotionnel d’une banque de sperme privée, promettant à ses
clients des bébés sur mesure. Peut-être un
trait d’ironie sur les prix dans l’art contemporain, usines à artistes émergents idéaux.
d’entreprise Ricard, 12, rue Boissy d’Anglas,
75008. Jusqu’au 27 octobre.
«Mademoiselle», pare-feux de femmes
A Sète, une exposition collective réunit
une quarantaine de plasticiennes
et vidéastes autour de l’évolution du
féminisme. Plus attrayant que militant.
lors que le mot
«mademoiselle» a
récemment disparu
des documents administratifs, voilà qu’il renaît
étrangement en titre d’une
exposition. Qui se veut féministe, de surcroît. Entre
le départ de Noëlle Tissier
– fondatrice et directrice
du Centre régional d’art
contemporain de Sète
depuis1997 – et l’arrivée de
la nouvelle directrice, Marie Cozette, c’est une commissaire indépendante,
Tara Londi, qui assure la
jonction avec une expo
de 37 femmes artistes. Il ne
s’agit pas ici d’évoquer une
nostalgie des anciennes civilités. Le mot désuet «mademoiselle» est plutôt à
prendre avec des pincettes, pas mal d’ironie, et signifierait «place aux dames». Si le projet
– ambitieux – entend montrer «l’héritage, l’évolution
et la diversification des
stratégies et des théories féministes», ce n’est pas tout
à fait ce que l’on retient de
la visite. «Mademoiselle»
se rapproche plus d’un
voyage dans la production
des femmes artistes
d’aujourd’hui que d’un
tract militant. Le féminin
s’y attrape par bribes et les
changements de société se
lisent en filigrane.
Dès la première salle, un
sein en marbre est monté
sur socle. Téton pointé vers
le ciel, il est tout seul, sorte
de grosse tétine surréaliste.
Mother Milk (2017) est une
sculpture de Nevine Mahmoud qui fait aussi sortir
une langue rose du mur.
Douceur, froideur et moquerie pour un corps fétichisé s’échappent de ces
sculptures lisses. Autre
sein au premier étage, celui
d’une madone qui allaite
un très grand bébé et pique
du nez sur sa progéniture.
La vidéo Sleeping Madonna (2012) de Leni Dothan montre une maternité
fatiguée. La madone est
surtout comique, peu concentrée sur son bébé.
Ailleurs, dans une salle
rose, une inquiétante odalisque en plâtre de Rebecca
Ackroyd (Nave !, 2018) pose
avec des lunettes de soleil
et un buste rouge transparent. Evidée de l’intérieur,
elle ne paraît pas très impliquée et a l’air de se moquer de tout. Plus loin, les
films de Sarah Cwynar et
Gery Georgieva raillent les
tutos de maquillage et la
couleur rose. Dans sa vidéo
Rodopska Beyoncé, Gery
Nave ! de Rebecca Ackroyd. COURTESY PERES PROJECTS
Georgieva voudrait bien
ressembler à la chanteuse
mais son costume traditionnel bulgare et le décor
de montagne la montrent
ridiculement empêtrée.
Autres images inattendues,
celles de messieurs en train
de se masturber lors de session de tchat dans les toiles
de Celia Hempton, («Chat
Random Series»). Il y a encore quelque temps, on
aurait interdit ce spectacle
aux demoiselles.
Envoyée spéciale à Sète
Crac de Sète (34).
Jusqu’au 6 janvier.
Rens. :
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
Libération Mardi 18 Septembre 2018 f t @libe
Vert de rage
Fabrice Nicolino Le journaliste écolo de «Charlie»,
blessé lors de l’attentat, ferraille comme au premier jour
contre les pesticides et pour les coquelicots.
es sourcils blancs (sans lesquels l’homme n’aurait pas
un poil sur le caillou) surplombent une paire d’yeux
souriants. En le rencontrant dans un marché bobo parisien, on a imaginé furtivement un Bruce Willis en polo beige
luttant pour la survie des fleurs sauvages. Spécialiste des questions écolos depuis des lustres, Fabrice Nicolino publie un
manifeste contre les pesticides et a poussé Charlie Hebdo à
publier un numéro spécial contre ces «poisons universels».
La question qui ouvre Nous voulons des
coquelicots, qu’il cosigne avec le militant
François Veillerette, nous est restée dans
la tête : «Combien vaut une luciole ?» Et
combien pour un coquelicot ? Cette interrogation si simple
n’a rien d’anecdotique. Fabrice Nicolino a pris trois balles dans
la peau lors de l’attaque des frères Kouachi à Charlie le 7 janvier 2015 et il entend faire d’un simple coquelicot un symbole
de résistance. Il imagine des citoyens réunis chaque mois avec
un pin’s rouge au col pour réfléchir au moyen de «renverser
la table». C’est l’heure, juge-t-il, de passer à l’action, de ne plus
associer l’hebdo qu’«à la mort, aux coups de flingues, aux cris
d’effroi et aux corps ensanglantés». Bien sûr, moins de quatre ans après avoir été décimée, la rédaction reste assommée,
«mais tant qu’on est en vie, il faut agir», réclame le sexagénaire
qui plaide pour un «journal de la vie, sur Terre». Impossible
de piger où il puise la «niaque», mais l’envie de foutre encore
des «pains» est intacte.
Incontestablement, Nicolino est l’homme de plusieurs vies.
En 1985, il a déjà été blessé lors d’un autre attentat dans un
cinéma parisien. A l’époque, complètement fauché après un
long périple à l’étranger, il avait décroché sa carte de presse
à Femme actuelle en bluffant sur ses compétences en secrétariat de rédaction. Des
années plus tôt, il avait affûté sa plume
dans des «petits journaux gauchistes qui
foutaient la merde», comme Banlieue de banlieue.
Après la mort du «vieux», un ouvrier communiste, quand il
a à peine 8 ans, la mère devient ouvrière chez Krema. Elle ramène des bonbons à ses gosses, et c’est à peu près tout.
«Plus pauvres que les pauvres», les petits de la tribu s’élèvent
eux-mêmes, dans les «cités pourries» de Seine-Saint-Denis.
Chaque mois, ils doivent se pointer chez «la mère Noël», à
l’épicerie, pour régler les courses achetées à crédit, ou plutôt
«à croum». Les mots coulent sans l’accent de la plainte. Politisé au biberon grâce à toute cette liberté et de Mai 68, le gamin
de prolos, devenu apprenti chaudronnier, n’a pas peur de la
castagne. Plus de quatre décennies plus tard, ce féru d’histoire(s) a les yeux qui pétillent quand il raconte une descente
contre un meeting du groupe d’extrême droite Ordre nouveau.
S’il se battait volontiers contre les fascistes et les staliniens,
le cogneur précise à plusieurs reprises que les organismes «militaristes», comme Action directe ou les Brigades rouges, lui
«sortaient par les trous de nez».
Depuis, Nicolino est devenu non-violent. Physiquement parlant. S’il a rangé les poings, il use encore du clavier pour assouvir son amour du corps à corps. Le WWF, Greenpeace, la FNH
et France nature environnement? «La bande des quatre qui
a décidé de se soumettre aux ruses et risettes de l’Etat français.»
Le journalisme? Une profession «massivement corrompue sans
seulement s’en douter». François de Rugy, le nouveau ministre
de l’Ecologie? «Un politicien médiocre qui se fout royalement
de l’écologie.» D’ailleurs les politiques, verts inclus? Il ne vote
pas et se «tape des simagrées» des élus de tous bords. Sa détestation des élus ne l’empêche pas d’être «vaguement» ami avec
l’ex-ministre «socialo» Philippe Martin, ni d’être, encore
aujourd’hui, proche de Jean-Paul Besset, qui fut un temps
eurodéputé EE-LV. L’ancien élu sourit des «frictions» qui l’ont
quelques fois opposé à celui qu’il décrit comme un «libertaire
conscient de la force du groupe»,
un défricheur qui «aime la polémique, et se laisse parfois entraî1955 Naissance
ner par sa plume alerte».
en Seine-Saint-Denis.
Taper sans relâche, c’est un art de
2010 Intègre
vivre intimement lié à ses conla rédaction
victions écologistes très anciende Charlie Hebdo.
nes : «J’ai compris très tôt que
7 janvier 2015 Blessé
tout se barrait en couilles.» A
lors de l’attentat
17 ans à peine, il se pointe sur le
de Charlie Hebdo.
Larzac, traîne ses guêtres dans
12 septembre 2018
les manifs antinucléaires et antiParution de
racistes. L’ultime couv d’HaraNous voulons
Kiri sur le décès de De Gaulle
des coquelicots.
(«Bal tragique à Colombey – 1 mort») scandalise toutefois ce fils de résistant… Mais, pas dégoûté, il sera dès sa sortie
un fervent lecteur de Charlie Hebdo qui «pissait sur l’armée,
l’Etat, les flics, tout ce qui [le] faisait tellement chier. Ils nous
disaient: “C’est normal, parce que c’est des gros connards, et
nous, on leur chie dessus, et on a bien raison!”» Une forme de
pédagogie de la révolte.
En 2018, il est toujours hors de question de mettre de l’eau
dans son vin. Il a toutefois, concède-t-il, «perdu l’appétit» de
faire la leçon. En 2015, il a plus ou moins songé à arrêter. Il a
quitté Paris. Est devenu parano. Enfin, «prudent». On le serait
à moins. Mais la crise écologique planétaire était toujours là,
et Charlie Hebdo comptait sur les rares survivants. «J’ai été
repris dans le truc. Il m’est apparu que c’était pas trop possible
de dire “je me barre”. C’est un peu comme ça que je me suis raconté l’histoire. Peut-être que je me serais fait chier aussi à plus
bosser.» Facile à deviner quand on sait qu’il a écrit une vingtaine de bouquins (y compris des polars et des livres pour enfants) en parallèle de ses chroniques dans une foultitude de
titres de presse. Sans compter son implication syndicale à la
CFDT. Au magazine Terre sauvage, il se battait pour la qualité
des repas à la cantine ou contre les produits d’entretien nocifs.
Rien, dans sa vie, pas même son amour des blagues potaches, ne semble s’éloigner de l’engagement. Il faut dire qu’il
refuse, pour des questions de sécurité, d’évoquer sa vie privée. Evidemment, il lit beaucoup. On pioche l’Année du lion,
de Deon Meyer («mais la fin est à chier»), et Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, parce qu’il aime la littérature
Avec les suites de ses blessures, impossible de marcher
comme à l’époque de ses balades naturalistes dans les Grands
Causses, la vallée de l’Allier ou la Corse. Mais il reste la mer.
Si les humains n’avaient pas pourri les océans, il veut croire
qu’il serait un grand pêcheur. «La mer, c’est prodigieusement
important pour moi, je ne sais pas pourquoi, tente-t-il d’analyser. Je ne peux pas vivre sans son spectacle.» Jamais, au grand
jamais, Nicolino le ferrailleur ne voudrait vivre non plus dans
un monde sans primates, sans tigres et sans éléphants. Il «va
pisser» en s’excusant. Et laisse sur la table un coquelicot de
tissu, contre les pesticides. «Comme un roc, mais pas minéral»,
glisse une amie. Pas mieux. •
In collaboration with
Copyright © 2018 The New York Times
Spy Story:
Little Fish
With a Big
MOSCOW — Sergei V. Skripal
was a little fish.
This is how British officials now
describe Mr. Skripal, a Russian intelligence officer they recruited as
a spy in the mid-1990s. When the
Russians caught Mr. Skripal, they
saw him that way, too, granting
him a reduced sentence. So did the
Americans: The intelligence chief
who orchestrated his release to
the West in 2010 had never heard
of him when he was included in a
spy swap with Moscow.
But Mr. Skripal was significant
in the eyes of one man — Vladimir
V. Putin, an intelligence officer of
the same age and training.
The two men had dedicated
their lives to an intelligence war
between the Soviet Union and
the West. When that war was suspended, both struggled to adapt.
One rose, and one fell. While
Mr. Skripal was trying to reinvent
himself, Mr. Putin and his allies,
former intelligence officers, were
gathering together the strands
of the old Soviet system. Gaining
power, Mr. Putin began taking revenge, reserving special hatred
for those who had betrayed the intelligence tribe when it was most
Six months ago, Mr. Skripal was
found beside his daughter, Yulia,
slumped on a bench in an English
city, hallucinating and foaming at
the mouth. His poisoning led to a
Cold War-style confrontation between Russia and the West, with
both sides expelling diplomats
and wrangling over who tried to
kill him and why.
On September 5, British officials offered specifics, accusing
Russia of sending two hit men to
smear Mr. Skripal’s front door
handle with a nerve agent, an
accusation vigorously denied
by Moscow. British intelligence
chiefs claim they have identified
the men as members of the same
Russian military intelligence
unit, the G.R.U., or Main Intelligence Directorate, where Mr.
Skripal once worked.
It is unclear if Mr. Putin played
a role in the poisoning of Mr. Skripal, who survived and has gone
into hiding. But dozens of interviews conducted in Britain, Russia, Spain, Estonia, the United
States and the Czech Republic, as
well as a review of Russian court
documents, show how their lives
Continued on Page II
Rich nations promised $100 billion a year to developing nations to fight warming, but the money is falling short. Indonesian fires.
Promised Billions, Poor Countries Are Still Waiting
HONG KONG — When industrialized
nations pledged in 2009 to mobilize $100
billion a year by 2020 to help poor countries deal with climate change, it won
over some skeptics in the developing
world who had argued that rich nations
should pay up for contributing so much
to the problem.
But the money has been slow to materialize, with only $3.5 billion actually
committed out of $10.3 billion pledged
to a prominent United Nations program
called the Green Climate Fund. President Donald J. Trump’s decision last
year to cancel $2 billion in promised aid
did not help.
At a recent climate change conference
in Thailand, some delegates said that the
setting, in the heart of Southeast Asia,
was grimly fitting. It is a region where
challenges relating to warming are readily apparent.
They described the United Nations
program’s shortcomings as a symbol of
a broken promise.
“The fund of hope is becoming a fund
of hopelessness,” said Meena Raman, legal adviser to the Third World Network,
an advocacy group in Malaysia, and a
former member of the Green Climate
Fund’s board.
The meeting in Bangkok of the United
Nations Framework Convention on Climate Change is a prelude to a larger one
in December in Poland, where countries
will try to set rules for carrying out the
2015 Paris climate accord. The Bangkok
meeting did not specifically address financing, but it came two months after
disagreements among the Green Cli-
said state
could provide
only 30
percent of
what it needs
to adapt to
climate change.
through the
streets of
Hanoi in
mate Fund’s board members prevented
the fund from approving new projects.
“The lack of real money coming
through is really undermining trust in
the negotiations” around how to put the
Paris accord in place, said Brandon Wu
of ActionAid USA, an advocacy group.
The Green Climate Fund was designed
to help developing countries prepare for
climate disasters and develop low-fossil-fuel economies. It was part of a larger
plan, led by Hillary Clinton, as the American secretary of state in 2009, to put together $100 billion a year for poor economies through government contributions
and private investments.
Many academics see contributions to
the fund by wealthy countries as a moral
imperative, arguing that the developing
world is most vulnerable to the effects of
climate change but least responsible for
causing them.
“Certainly, the richer countries should
bear more of the burden in the G.C.F. because they have more means and more
at stake,” said Thitinan Pongsudhirak,
a political scientist at Chulalongkorn
University in Bangkok, referring to the
fund by its initials. “Richer countries also
have benefited from wealth accumulated
over decades when climate issues were
not at the forefront.”
The Obama administration delivered
$1 billion of a $3 billion pledge to the program. But last year, Mr. Trump, while announcing plans to exit the Paris accord,
said the United States would no longer
pay into the fund.
Ms. Raman said that while she still
hoped to see other developed nations
“step up,” they had not yet made their exact commitments clear.
“We’re very horrified by the stance
taken by the United States, but it’s not
Continued on Page II
Spy Story: Little Fish With a Big Enemy
‘Hide Their Whole Lives’
Continued from Page I
intersected at key moments.
In 2010, when Mr. Skripal and
three other convicted spies were
released to the West, Mr. Putin
had been watching from the sidelines with mounting fury. Asked
to comment on the freed spies, Mr.
Putin publicly daydreamed about
their death. It hardly mattered
that Mr. Skripal was a little fish.
‘Enrich Yourselves’
In the late 1990s, Mr. Skripal returned from Madrid, where he was
posted undercover in the office of
the Russian military attaché. Russia was in disarray. Coal miners,
soldiers and doctors had not been
paid in months.
Mr. Skripal was good fun,
though, happy in the company of
other men. He lived in a shabby
housing block, drove a beat-up Niva and told endless stories about
his days as a paratrooper.
One thing didn’t fit: At restaurants, he insisted on paying for
“You have to understand, the
Soviet Union collapsed,” said Oleg
B. Ivanov, who worked with him in
Moscow. “All the Soviet ideology
that underpinned our government
also disappeared into history.
There was a slogan at that time:
Enrich yourselves.”
That was Mr. Skripal’s story, he
said: always looking for side hustles. “He simply loved money,” Mr.
Ivanov said.
And that, he said, explained his
friend’s betrayal. In 2006, Mr. Ivanov was driving in his car when he
heard Mr. Skripal’s name on the
news. Prosecutors said that, while
posted in Spain, Mr. Skripal had
entered into a business partnership with a Spanish intelligence
agent, who “bumped” him to a recruiter from Britain’s foreign intelligence service. Mr. Skripal had
been meeting his handler secretly
since 1996, they said, passing on
secrets in exchange for $100,000.
Prosecutors asked for a sentence of 15 years, and the judge reduced it to 13, because Mr. Skripal
was cooperative.
A Country ‘No More’
Mr. Putin, another midcareer
intelligence officer, was living
through the same loss of status.
In 1990, he was sent home early
from his post at K.G.B. headquarters in Germany. He arrived home
with nothing to show for his years
Sergei V. Skripal in a convenience store the month before he
was poisoned in Salisbury, England.
abroad. The unraveling had felt
personal for Mr. Putin, who was
unable to protect all his German
contacts from exposure.
Scores of intelligence agents
turned to the West at that time, as
defectors or informants, and Mr.
Putin cannot speak of them without a lip curl of disgust. They are
“beasts” and “swine.”
When he came to power, Mr.
Putin went after traitors the same
way he dealt with other ills of the
chaotic 1990s. His first years in
office were marked by a barrage
of spy convictions, some clearly
meant as revenge.
The tone was set around the time
of Mr. Putin’s first election as president in 2000 — the day before, in
fact. That was when the Federal
Security Service, which Mr. Putin
had recently commanded, leaked
the identity of a British MI6 officer
who was a prodigious recruiter of
Russian spies. That officer, it was
later revealed, was the man who
had recruited Mr. Skripal.
A Family Collapses
After Mr. Skripal was convicted
in 2006, he was “untouchable,” Mr.
Ivanov said. The Skripal family,
suddenly alone, kept their shame
private. Lyudmila, his wife, was
experiencing symptoms of endometrial cancer. But Mrs. Skripal
refused to see a doctor, a relative
said, “until Sergei Viktorovich
came home.”
Their son, Sasha, was slipping
into a hole. Much of his life had
been built around his father’s
G.R.U. contacts: After his father’s
betrayal became public, it all
slipped away. He started drinking
heavily. He was treated for kidney disease and would die in 2017
NANCY LEE Executive editor
ALAN MATTINGLY Managing editor
The New York Times International Weekly
620 Eighth Avenue, New York, NY 10018
at the age of 43.
Around this time, Mr. Skripal
was trying to get out of prison early
and submitted a detailed appeal to
a military court. The appeal failed.
A Trade Is Proposed
Dialing the number of his Russian counterpart from his office
in Virginia, Leon Panetta, the director of the Central Intelligence
Agency, was not feeling optimistic.
Mr. Panetta had once met
Mikhail Fradkov, the head of Russia’s foreign intelligence service.
While dining together in Washington, Mr. Panetta asked his
companion what he thought was
Russia’s biggest intelligence failure. America’s, he volunteered,
was the case for invading Iraq.
Mr. Fradkov paused and responded simply, “Penkovsky.”
The answer spoke volumes
about the way the Russians viewed
moles. Oleg Penkovsky was a colonel in the G.R.U. who had spied for
the C.I.A. and British intelligence
during the 1950s and 1960s. He was
apprehended by Soviet authorities
and, it is believed, shot.
Now it was the summer of 2010,
and Mr. Panetta was on the phone
with Mr. Fradkov, hoping to set in
motion a deal that would free another G.R.U. mole. Days earlier,
the F.B.I. had arrested 10 Russian
sleeper agents, who had been operating in the United States for
nearly a decade.
“These people are yours,” Mr.
Panetta said he told Mr. Fradkov.
“You’ve got three or four people
who we want, and I propose that
we make a trade.”
The two Cold War adversaries
were enjoying a brief thaw while
Dmitri A. Medvedev was president. (Because of term limits, Mr.
Putin became prime minister.)
The Russians agreed to a swap.
Mr. Panetta gave Russia four
names, including Mr. Skripal’s.
“I think it was our Russia people
at the C.I.A. who came up with his
name,” Mr. Panetta said.
Mr. Skripal met briefly with his
family before being loaded onto a
plane. With him were three other
former prisoners. All were silent
for the three-hour flight to Vienna.
One man, however, was stewing.
“A person gives over his whole
life for his homeland and then
some bastard comes along and
betrays such people,” Mr. Putin,
practically snarling, said when
asked to comment about the swap.
“Whatever they got in exchange
for it, those 30 pieces of silver they
were given, they will choke on
them. Believe me.” Even if they
didn’t die, he added, they would
suffer. “They will have to hide
their whole lives,” Mr. Putin said.
Mr. Putin took back power in
2012, and he set about undoing
every element of Mr. Medvedev’s
little thaw.
But Mr. Skripal and the others,
delivered into the hands of Western intelligence agencies, had already scattered.
Mr. Skripal’s solitude deepened
after Lyudmila died of cancer in
2012, two years after the swap.
“He missed Russia,” said Ross
Cassidy, one of his closest friends.
Two Trips From Moscow
Back in Moscow this year, Yulia
Skripal, the daughter of Mr. Skripal, had something important to
do. Yulia was planning to marry.
Mr. Skripal could not safely travel
to Russia for the wedding, so she
wanted to have his blessing. She
boarded an Aeroflot flight bound
for London on March 3.
A day earlier, two Russian intelligence officers arrived in London
aboard a different Aeroflot flight.
In one of their bags was a specially made bottle, disguised as a vial
of Nina Ricci’s Premier Jour perfume, loaded with a military grade
nerve agent.
As Yulia Skripal went through
customs at Heathrow Airport and
waited for her luggage, the two
men, according to British investigators, were already in Salisbury,
carrying out surveillance.
The next afternoon, a woman
came across two figures slumped
on a bench in Salisbury. One, a
woman, was leaning against a
man. The man was gazing up at
the sky, as if he saw something
there, making jerky movements
with his hands, she told the BBC.
By that time the two men were
boarding a train at Salisbury station, headed back to Moscow.
News of the crime would begin
to ripple outward, through the
intelligence services of a dozen
countries, through the United
Nations Security Council and the
global body tasked with banning
the use of chemical weapons. For
the agencies that oversee the army of spies that remained behind
after the Cold War, it would throw
into question every rule of engagement.
But for now, it was a finished
job. A middle-aged G.R.U. officer
facing an uncertain future had betrayed his tribe. So, two assassins
came to England and took care of
a little fish.
Still Wait
For Green
Continued from Page I
the only one,” she said. “All the
developed countries are united around the United States in
not making any progress on
World leaders vowed in
Paris to avoid a warming of
2 degrees Celsius over preindustrial levels, a threshold
that they deemed unacceptable. Yet there are varying
estimates of how much money is being spent on fighting climate change in poor
economies. And critics of the
Green Climate Fund have
questioned why much of the
money it is distributing has
been channeled through large
development banks or private-sector enterprises led by
investment firms. They argue
more aid should go directly to
governments in the developing world or the communities
at risk.
“We want money, but we’re
hard-pressed to give our full
blessing to the projects coming
on board,” said Lidy Nacpil,
the coordinator of the Asian
Peoples’ Movement on Debt
and Development, a regional
alliance of nonprofits.
People who live in the
Asia-Pacific region are “particularly vulnerable” to the
effects of a changing climate,
the Asian Development Bank
said last year in a report,
which projected Southeast
Asia to be “most affected by
heat extremes” in the wider
area by the end of the century.
Of 74 approved Green Climate
Fund projects worth $3.5 billion, three are in Southeast
Asia and they have a combined value of nearly $156 million, according to data provided by the program. Nineteen
others in the planning stage
directly target the region.
Ms. Nacpil said climate finance was important in Southeast Asia because so many
cities are in coastal areas that
are vulnerable to sea-level
rise. And because the number of coal-fired power plants
in the region is expected to
increase, she added, governments should be encouraged
to invest in renewable energy.
Oyun Sanjaasuren, an official with the Green Climate
Fund, said, “Many developing
countries have made clear that
they will not be able to reach
their Paris agreement targets
without international climate
Niger Caught in Middle of E.U.’s Anti-Migrant Push
DIRKOU, Niger — The heavily armed troops are positioned
around oases in Niger’s vast northern desert, where temperatures
routinely climb beyond 38 degrees.
While both Al Qaeda and the Islamic State have branches operating in the area, the mission of the
government forces here is not to
combat jihadism.
Instead, these Nigerien soldiers
are battling human smugglers,
who transport migrants across
the harsh landscape. The migrants are hoping to reach neighboring Libya, and from there, try a
treacherous crossing of the Mediterranean to reach Europe.
Some smugglers are armed,
militants are rife and the terrain
is unforgiving.
But the operation has had an
impact: Niger has drastically reduced the number of people moving north to Libya through its territory over the past two years.
The European Union announced
last year it would provide Niger
with about $1 billion, in development aid through 2020, with hundreds of millions of that earmarked
for anti-migration projects. Germany, France and Italy also provide aid on their own. It is part of a
European Union strategy to keep
migrants from its shores, including
paying billions to Turkey and more
than $100 million to Sudan.
Italy has been accused of paying off militias in Libya to keep migrants at bay. And here in Niger,
some military officials angrily
contend that France financed a
former rebel leader who remains
a threat, prioritizing its desire to
stop migration over Niger’s national security interests.
Since passing a law against human trafficking in 2015, Niger has
directed its military to arrest and
jail smugglers and confiscate their
At the peak in 2015, there were
5,000 to 7,000 migrants a week
traveling through Niger to Libya.
The criminalization of smuggling
has reduced those numbers to
about 1,000 people a week now,
according to the International Organization for Migration, or I.O.M.
At the same time, more migrants are leaving Libya, fleeing
the rampant insecurity and racist
violence targeting sub-Saharan
Africans there.
For the last two years, more African migrants have been leaving
Libya to return home than entering the country from Niger, according to the I.O.M.
One of Niger’s biggest bus companies, Rimbo, used to send four
migrant-filled buses each day
Nigerien troops have reduced
the number of migrants
headed to Libya by cracking
down on human smugglers.
from the country’s capital in the
south, Niamey, to the northern
city of Agadez, a jumping off point
for the trip to the Libyan border.
Now, the company has signed a
two-year contract with the I.O.M.
to carry migrants the other way,
so they can be repatriated.
Niger’s achievement in the
effort has also come at a cost, including for those migrants still
determined to make it to Libya,
who take more risks than ever
before. Drivers now take routes
hundreds of kilometers away
from water points and go through
mined areas to avoid military
patrols. When smugglers learn
the military is in the area, they
often abandon migrants in the
desert to escape arrest.
This has led to dozens of deaths
by dehydration over the past two
years, prompting Niger’s civil
protection agency and the I.O.M.
to launch weekly rescue patrols.
The agency’s head, Adam Kamassi, said his team usually rescues 20 to 50 people every time it
goes out. On those trips, it nearly
always finds three or four bodies.
The crackdown on smuggling
has also been accompanied by
economic decline and security
concerns for Niger.
The government’s closure of
migrant routes has caused an increase in unemployment and an
uptick in activities like drug smuggling and robbery.
Residents bristle at
seeing tourism top
basic needs.
Can Hotel
A Town?
CORIPPO, Switzerland — With
Swiss punctuality, the village of
Corippo comes to life at 8:15 a.m.,
when people gather in the church
square to get their daily bread.
It is delivered by Eros Mella,
a baker who drives the hairpin
turns of the Verzasca Valley, in
the Italian-speaking region of
southern Switzerland.
In the summer months, his
buns and loaves are bought by the
locals and a few holidaymakers.
But in the snowy winter months,
“I drive up here for two or three
clients,” he said.
The village has only 12 full-time
residents — not only Switzerland’s smallest population, but
also perhaps its oldest, with an
average age of 75.
The demographic decline is
part of a debate over how to halt
the drop in Europe’s rural population and how to find alternative
economic opportunities to farming to keep younger people in
The regional authorities think
they may have a solution to help
preserve Corippo: In July, offi-
“I know of about 20 people who
have become bandits for lack of
work,” said Mahamadou Issouf,
who has been driving migrants
from Agadez to southern Libya
since 2005, but who no longer has
A military intelligence document noted that since the crackdown, towns along the migrant
route are having a hard time
paying for essential services like
schools and health clinics, which
had relied on money from migration and the industries feeding it.
The European Union is eager to
keep the effort in place, and some
of the bloc’s aid finances a project
to convert former smugglers into
entrepreneurs. But the project is
still in its pilot stage more than
two years after the migrant crackdown began.
For Hassan Mohammed, 31,
a former migrant smuggler, the
crackdown has left him idle and
dejected, with no work.
“There’s no project for any of us
here,” he said. “There’s nothing
going on. I only sleep and wake
Corippo not only has Switzerland’s smallest population, but perhaps its oldest.
cials agreed to allow a publicly financed local foundation to turn a
few of the village’s 30 abandoned
houses into a hotel. The plan borrows from a model used in nearby
Italy, known as “albergo diffuso,”
or scattered hotel.
Such establishments were first
built in the Friuli region of northeastern Italy, to revive villages
that had been destroyed by an
earthquake in 1976, said Fabio
Giacomazzi, an architect and the
leader of the Corippo foundation.
Initially, the hotel is set to have
about 25 beds. Its public space
will pivot around a reception area
in the village’s seasonal restaurant. After 2019, more beds will be
added, as well as a seminar room
that executives could rent.
Corippo’s nonprofit foundation
says it has secured 2.2 million
Swiss francs out of the 3.2 million
needed to start the hotel next
year. (The Swiss franc is about
equivalent to the dollar). Most of
this money is public funding, coupled with bank loans. A night in
a double bedroom will cost 100 to
150 Swiss francs.
“We have long been searching
for a way to ensure Corippo can
survive, and this hotel now offers
the best chance of doing that,”
said Saverio Foletta, the secretary of the foundation.
But even though Corippo faces
an existential threat, the hotel has
received a lukewarm response
from residents, some of whom
criticize the focus on tourists
rather than on their needs, like
addressing a deficient water supply system.
There are also concerns over
whether hotel guests can help
offset Corippo’s demographics
and stop it from becoming a ghost
village. Only one of its residents
still works, for a forestry company several kilometers away. The
others are pensioners.
“If we’re talking about sustainable tourism, we should start by
asking exactly who will be left
here in 10 years to welcome the
tourists,” said Alfredo Scilacci,
who lives in Geneva but who inherited a family home in Corippo.
Alan Matasci, the president of
the foundation in charge of the
development, forecast that the
hotel would lure visitors without
the risk of mass tourism, a phenomenon also unlikely given the
village’s size and geographic
isolation: The narrow road that
winds up to Corippo ends in a culde-sac on the church square.
“We can’t predict or control exactly how tourism develops,” he
said. “But we can say that without
this hotel, there will probably be
nobody living in Corippo in 15
The long, cruel agony of Syria’s
civil war may be approaching a
decisive moment as President
Bashar al-Assad and his allies,
Russia and Iran, prepare to mount
a military offensive on Idlib Province, the last major rebel redoubt.
Mr. Assad, whom the West once
insisted must leave power, is on
the cusp of crushing the rebellion, at the risk of a humanitarian catastrophe. An estimated
three million people, including
about one million children, live
in Idlib, which sits along Syria’s
border with Turkey. There is little
doubt an all-out assault will cause
death, destruction and displacement rivaling the brutality seen
before. Civilians have suffered so
horrifically during seven years of
conflict that international agencies stopped counting at 400,000
Syria, with its brew of competing foreign, domestic and terrorist fighting forces, has long defied
an easy solution, and the United
States has often been hampered
by its confused aims, incoherent
policy and limited leverage. It still
is. Nikki Haley, the United States
ambassador to the United Nations, warned this month that an
Assad regime offensive on Idlib
would be a “reckless escalation”
and “it is up to Russia to keep this
from happening.”
A last-minute diplomatic push,
including a United Nations Security Council meeting, produced a
flurry of warnings for Russia and
A Grim Endgame Looms in Syria
Mr. Assad, but little else. But the
major powers obviously have to
try. Mr. Assad has expanded his
forces around Idlib while Russia
has moved 26 warships and 36
planes off the Syrian coast.
If regime forces capture Idlib,
Mr. Assad will have bested the
rebels and brought most of Syrian
territory back under his control.
The war, and the killing, have to
end. The question now is how to
minimize the carnage and what,
if anything, can be done to patch
Syria back together.
The Americans and their allies
can’t dictate the path of the Syrian war. But they do have more
leverage to influence events than
they have used so far. Preventing
an all-out assault on Idlib is the
immediate goal, but helping to
ensure Syria has a more stable future is also in America’s interest.
The leverage includes keeping
in place 2,200 American troops,
who have been mostly fighting
the Islamic State, in eastern Syria; making clear Mr. Assad will
have to change his behavior to get
control of that area’s oil and gas
resources; and becoming more
engaged diplomatically, including
the expansion of sanctions.
Idlib is the last of four de-escalation zones designated last year by
Russia, Iran and Turkey — a main
backer of the anti-Assad rebels —
as havens for civilians. But Russia
helped Mr. Assad recapture the
other three zones, sending thousands of defeated rebel fighters
and their families into Idlib. Some
10,000 or so are Islamist militants
linked to Al Qaeda.
Turkey has moved troops into
northern Syria, closed its border
after accepting 3.5 million refugees and established military observation posts in Idlib.
From its opposing side in the
conflict, Turkey has worked with
Russia and Iran to put cease-fires
in place and develop a blueprint
for a political settlement. But, as
the three powers met this month
in Tehran for crucial talks, Vladimir Putin, the Russian leader,
rejected a call for a new ceasefire by President Recep Tayyip
Erdogan of Turkey, who is rightly concerned that an assault
could again send refugees and
militants scrambling for safety
across the border.
Mr. Putin has long been Mr. Assad’s most powerful enabler, providing him critical military forces
in 2015 when the rebels had him on
the run. While Islamic militants
and rebels have been blamed for
some war crimes in Syria, and
American airstrikes on Islamic
State targets have killed many
civilians, human rights observers say the pro-Assad forces have
been responsible for the vast majority of the atrocities.
President Donald J. Trump has
warned sharply against any use of
chemical weapons in the anticipated assault on Idlib. Mr. Assad has
dropped barrel bombs and used
banned chemical weapons on civilian areas.
“Let us be clear,” a White House
statement said recently. “It remains our firm stance that if President Bashar al-Assad chooses to
again use chemical weapons, the
United States and its allies will respond swiftly and appropriately.”
Mr. Trump launched airstrikes
against Syrian regime targets in
response to chemical weapons
attacks in 2017 and in April of this
year. But the action was untethered to a broader policy. There’s
some chance that could improve
now that James Jeffrey, a former
ambassador to Turkey and Iraq,
has been named America’s repre-
India’s Riotous
Triumph of Equality
In a recent landmark ruling,
the Indian Supreme Court didn’t
simply strike down Section 377,
the odious British-introduced law
criminalizing homosexual acts —
it did so in a judgment of remarkable scope and eloquence.
The judgment opens with a
quote from Goethe: “I am what I
am, so take me as I am.” It relies
on knowledge from psychology
and science to support its reasoning, even giving a nod to rainbow
symbolism (“different hues and
colours together make the painting of humanity beautiful”). Most
of all, it is a heartfelt discourse
from the justices to their nation on
the importance of human rights
and diversity, an invitation to
move “from bigotry to tolerance,”
to serve “as the herald of a new India.”
Originally imposed in the 19th
century, Section 377 was provisionally invalidated in 2009,
prompting many Indians to cautiously begin coming out. But in
Manil Suri, the author of the
novel “The City of Devi,” is a
mathematics professor at the
University of Maryland, Baltimore
County. Send comments to
a cruel 2013 reversal, two justices
granted the petition of self-styled
moralists and religious groups
and reinstated the law. They ruled
that the Indian L.G.B.T. population was a “minuscule fraction”
too small to warrant protection.
The new judgment bluntly labels
this argument “fallacious” and
“constitutionally impermissible.”
The justices turn to mathematical metaphor to make their point:
The idea of population size, they
write, “in this context, is meaningless; like zero on the left side
of any number.” More strikingly,
they quote a compendium of international decisions supporting gay
rights, in stark opposition to the
2013 justices, who declared they
would not be swayed by such foreign endorsements. In reading the
ruling, it’s hard to avoid concluding that the judges may have been
deliberately attempting to pick up
the torch from Western democracies and make India the newest
beacon of hope for L.G.B.T. populations languishing in repression
around the globe.
Looking at this rich collection of
precedents, one gets the impression that the justices have tried
to gaze beyond India. Perhaps
they’re aware of how much more
Celebrating the Indian Supreme Court’s decision to strike down
a colonial-era ban on gay sex, in Mumbai.
persuasive the example set by
a nonaligned country like India
might be for countries in Africa
and Asia, compared with advice
handed down by the West, which
is often seen as patronizing.
And what does contemporary
society in India say? Well, the
last time I met my uncle in Delhi (who’s in his 80s and from the
more orthodox side of my family), he shooed his grandchildren
out of the room to ask me an “important question.” To my surprise, it wasn’t the usual “When
will you get married?” — he said
he already knew I was gay, had a
“friend.” Instead, he asked, “But
how exactly do gays do it?”
All my attempts to escape this
conversation proved futile, and
I ended up having to give him a
primer on the subject (I still blush
at the level of detail he extracted
with his persistence). Just when I
thought his curiosity was finally
sated, he asked, “But how do lesbians do it?”
Certainly, on the five trips to
India I’ve made with my partner, we’ve never experienced
discrimination. From the hotel
staff who’ve smilingly made our
bed to a cousin who burst into our
room at 7 a.m. with morning tea,
everyone has been unfazed by the
idea of two men sleeping together.
Moreover, there has been an immense amount of media exposure
as a result of the twists and turns
of Section 377, and even Bollywood has started presenting gay
characters who are full-fledged
humans, not caricatures.
sentative for Syria engagement.
The Washington Post reported
that Mr. Trump, who months ago
said he wanted to bring American
troops home, has agreed to a new
strategy that indefinitely extends
the military mission in Syria and
launches a major diplomatic push
to ensure all Iranian military and
proxy forces leave Syria. It quoted Mr. Jeffrey as saying United
States policy no longer is “Assad
must go,” as President Barack
Obama’s administration long argued.
The new plan suggests a deeper
American involvement in Syria.
Even if the fighting ended tomorrow, Syria faces overwhelming
challenges, among them a ruined
economy and a Sunni majority
seething over Mr. Assad’s brutality. While Mr. Putin bears significant responsibility for breaking
Syria, he has neither the skills nor
the resources to fix it.
He will need help from the United States and other major countries to accomplish his goals of rebuilding Syria and reintegrating
it back into the world. The United
States has no obligation to rebuild
Syria, but it can aid recovery in
areas liberated from Islamic State
fighters, while working with Russia to obtain reconstruction financing from the Gulf States and
to prod Mr. Assad into a less despotic political model.
But Mr. Putin needs to know
that none of that is possible if Idlib
becomes a blood bath.
But of course, there is still a lot
of homophobia in India, which will
require much time and effort to
overcome. Indian society is very
stratified, and the brunt of discriminatory laws is felt mostly by
low-income groups and other vulnerable segments of society. The
new ruling repeatedly refers to
their need for protection.
It also studiously avoids the subject of gay marriage — and with so
much of Indian culture and society
revolving around marriage, equal
rights on this issue will be crucial.
As the United States has demonstrated, marriage equality can
significantly hasten the process of
broader societal acceptance. Legal unions have a way of neutralizing objections.
But one wonders whether the
court, in its extraordinary ruling, has already begun laying the
groundwork for a gay marriage
decision. Could the justices really have incorporated statements
like “Discrimination of any kind
strikes at the very core of any
democratic society” without seeing them as steps toward marriage equality?
I called my uncle to gauge his
opinion of the ruling, but he hadn’t
heard about it yet. I told him I was
coming to Delhi in December, and
this time, he’d be able to meet my
“friend.” I wanted to add that we
were thinking of finally getting
married, and ask how he would
feel using the term “husband” instead. But the connection was bad,
and he had something more pressing to convey. “You two should
stay with me,” he said.
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