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Libération - 20 08 2018

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LUNDI 20 AOÛT 2018
BUDGET
Picasso
en lumière
à Vallauris
LES
RATÉS
DE L’AN II
PAGES 2-5
REPORTAGE, PAGES 20-21
Cigarettes
Quand les
douanes
flirtent avec la
contrebande
ENQUÊTE, PAGES 10-11
Grèce
La fin des
plans de
sauvetage,
pas de
la crise
. SU
CC
ES
SIO
NP
ICA
SS
O.
RM
N-G
P
PAGES 6-7
DALE EDWIN MURRAY . CIA
Tour de vis
ou dérapage budgétaire?
Le ralentissement
de la croissance place
l’exécutif devant
une alternative
impossible s’il veut
tenir ses promesses.
De quoi attiser
les braises
d’une rentrée
politique qui
s’annonce
tendue.
www.liberation.fr
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Paradoxe
Manu-la-chance, fin de séquence… Déjà écornée par
l’affaire Benalla, l’image de
la présidence jupitérienne
risque de se heurter à plus
grave: la défection de la
croissance. Héritée du précédent quinquennat, soutenue par la conjoncture
mondiale, l’expansion
de l’économie française
avait dépassé les prévisions: 2,2% pour l’année 2017, meilleur résultat
depuis dix ans. Du coup,
le chômage s’orientait
à la baisse et les finances
publiques se rétablissaient.
Las! L’effet conjugué
de la stagnation du pouvoir
d’achat et d’une situation
mondiale orageuse ramène
ce chiffre nettement audessous de 2% pour 2018.
Cette anémie attire sa nuée
de problèmes qui, comme
toujours, volent en escadrille: coupes sociales, déficits, serrages de ceinture,
équations insolubles, etc.
Paradoxe d’une présidence
activiste, les «fainéants»
d’avant avaient fini par
obtenir des résultats, qui se
dérobent devant les pas des
fiers marcheurs. A moins
que l’affaire ne soit plus
sérieuse. Comme la plupart
des hommes de l’ancien
monde, ceux du nouveau
ne jurent que par la libéralisation de l’économie. Médication classique ou médication usée? L’analyse des
chiffres montre que c’est
la faiblesse de la consommation qui handicape la
croissance. Or l’an I de la
Macron-économie a
consisté à soigner les «premiers de cordée» en laissant
les autres à la traîne.
Conséquence: comme
dans la plupart des pays
développés, cette inégalité
des revenus bloque le pouvoir d’achat, et donc les
débouchés des entreprises.
Dans un étrange phénomène gravitationnel, le
«ruissellement» va vers le
haut: privée de demande,
la croissance ralentit.
Le gouvernement luimême prévoit pour les
années à venir une expansion inférieure à celle
de 2017. Si cela se confirme,
le risque est majeur de voir
la «révolution macronienne» s’embourber dans
les méandres de l’ancienne
stagnation. •
Libération Lundi 20 Août 2018
Budget:
à peine rentré,
l’exécutif
déjà plombé
Les prévisions
de déficit public En pourcentage du PIB
1,5
dans le programme
de stabilité
0 Equilibre budgétaire
-1,5
-2,6
-2,3
-2,3
2017
-2,3
-2,6
2018
2019
Les
prévisions de croissance
Evolution du PIB (en %)
2,5
+2,2
+2
2
+1,9
+1,7
Après une année dynamique, le gouvernement
est confronté à une croissance et
une consommation en berne qui le placent
dans une situation inextricable. Comment tenir
ses promesses en faveur des ménages et des plus
démunis tout en respectant ses engagements
de limitation du déficit auprès de Bruxelles?
1,5
1
0,5
2017
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
et LILIAN ALEMAGNA
T
enir ses engagements budgétaires, au prix d’un nouveau
tour de vis, ou s’autoriser un
premier dérapage? Pour le gouvernement, aucune de ces solutions
n’est en soi souhaitable. L’exécutif et
sa majorité n’ont pourtant guère
d’autres recours dans la douloureuse
équation que leur impose une croissance ralentie. Ce dilemme va animer une rentrée dominée par la préparation du budget pour 2019, qu’un
député macroniste pressent «extrêmement dure politiquement» face à
une opposition aiguillonnée par l’affaire Benalla. Cœur du problème: la
faiblesse de l’activité économique,
donc des rentrées fiscales, depuis le
début d’année.
En 2017, la croissance avait largement dépassé les prévisions,
à 2,2% du PIB (voir infographie) au
lieu des 1,5% d’abord attendus, une
accélération providentielle pour le
nouveau pouvoir. Mais un scénario
inverse se dessine cette année : le
pronostic du gouvernement – 2 %
de croissance pour 2018 – a toutes
les chances d’être démenti.
La faute à un contexte international tendu, une consommation
atone, un commerce extérieur en
berne, ou encore aux difficultés
dans le bâtiment. Les ministres Gérald Darmanin (Action et Comptes
publics) et Bruno Le Maire (Economie et Finances) l’ont reconnu
avant leur départ en vacances, sans
dévoiler leur nouvelle cible. «Il faut
attendre la fin août, peut-être même
début septembre, pour être assuré
du changemen
t du taux de croissance […] qui, quoi
qu’il arrive, ne serait pas inférieur
à 1,8%», a affirmé Gérald Darmanin
fin juillet.
CLOUS EUROPÉENS
Si la Banque de France retient aussi
ce chiffre, l’Insee s’attend, lui, à une
croissance de 1,7 % sur l’année.
«Mais pas mal d’économistes sont
sur 1,6 % et, de mon côté, j’ai beau
retourner les chiffres dans tous les
sens, je ne vois pas comment on peut
y arriver», calcule pour sa part le
président de la commission des finances du Sénat, Vincent Eblé. Pas
de quoi, sauf catastrophe, faire
sortir la France des clous européens: «Pour 2018, le déficit public
restera sous les 3 % de PIB, juge le
député LR Gilles Carrez, ancien président de la commission des finances de l’Assemblée nationale. Mais
2018
pour 2019, ce sera beaucoup plus
compliqué.»
Le gouvernement mise officiellement sur une croissance de 1,9%
l’an prochain, un objectif déjà jugé
«un peu élevé» par la Cour des comptes en juin et qui paraît désormais
très optimiste. De plus, l’Etat devra
débourser 20 milliards d’euros supplémentaires en direction des entreprises pour financer la transformation du crédit d’impôt pour la
compétitivité et l’emploi (CICE) en
baisse franche de cotisations patronales. «Cette équation budgétaire est
insoluble, assène Valérie Rabault,
présidente du groupe Nouvelle Gauche et ex-rapporteure générale du
budget sous Hollande. Ils se sont mis
tout seuls dans une équation qu’ils
ne savent désormais pas résoudre.»
S’il souhaite maintenir son objectif
de 2,3 % de déficit Suite page 4
2019
Libération Lundi 20 Août 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Les
crédits des ministères
En milliards d’€
Outre le volet énergétique, qu’est-ce
qui explique les moins bonnes prévisions
de l’Insee et de la Banque de France
Les écarts
pour 2018 ?
En milliards d’€
L’immobilier connaît un affaiblissement impositifs portant de la construction. On peut l’explinégatifs
initiale 2018
quer notamment par des politiques immoen prévision
bilières et du logement moins généreuses.
Prévu pour le projet
du projet de loi
C’était une volonté du gouvernement de
mettre moins d’argent dans ce secteur-là,
mais cela signifie moins d’investissements
aujourd’hui. Par ailleurs, l’industrie française
est toujours malade. La France reste le seul
Enseignement
grand pays de l’OCDE à ne pas avoir arrêté
scolaire
son déclin en la matière. Le coût du travail
dans ce secteur reste encore trop fort. Notre
appareil productif n’a pas été assez moderDéfense
nisé, nos produits sont de milieu de gamme
avec des coûts salariaux élevés. Pour prendre
une image: nous fabriquons des Renault avec
Recherche et
des coûts de BMW. Il faut donc mieux former
enseignement
nos salariés et réaliser des produits beaucoup
supérieur
plus haut de gamme pour que nos entreprises
retrouvent des parts de marché à l’interSolidarité,
national. Sinon, nous n’arriverons jamais à
insertion et
redresser notre balance commerciale. Enfin,
égalité des
les entreprises connaissent de vrais pro2020
2021
2022
chances
blèmes de recrutement: nos chômeurs ne bénéficient pas assez des crédits de formation
Cohésion
(seulement 12 % !). D’où la réforme de la fordes territoires
mation professionnelle qui, pour moi, est la
plus importante de toutes mais mettra du
temps à produire ses effets.
Le ministre de l’Action et des Comptes puSécurité
blics a expliqué avant les vacances que la
Prévisions du gouvernement
croissance française ne pouvait pas tomber sous les 1,8 % en 2018…
Prévisions de l’Insee
Travail
C’est impossible. Il faudrait avoir des taux
Croissance réalisée
et emploi
de croissance de 0,6 % ou 0,7 % au second
semestre pour y arriver. C’est beaucoup trop
Ecologie,
optimiste. Par ailleurs, les risques internatiodéveloppement
naux restent élevés: les choix protectionnistes
et mobiliés
américains, le ralentissement de la croissance
en Chine… Tout cela devrait peser sur la croisdurables
sance mondiale, donc sur la France.
Le gouvernement compte sur ses alléJustice
gements fiscaux –baisses de cotisations
sociales pour les ménages et les entrepriAgriculture,
ses en remplacement du crédit d’impôt
pour la compétitivité et l’emploi (CICE),
alimentation,
suppression d’un tiers de la taxe d’habitaforêts et
tion…– pour relancer l’investissement et
la consommation. Cela peut-il aider l’économie française à s’en tirer ?
Culture
Tout dépend du remède que l’on souhaite
administrer à l’économie française. Si on
considère qu’elle a un problème de demande,
l’effet des baisses de cotisations sur les salaires
0
15
30
45
-2 -1
0
1
2
2020
2021
2022
et la suppression de la taxe d’habitation
auront alors un effet positif. A condition que
Infographie : Christophe Pinto
l’inflation ne grignote pas ces gains de pouvoir
d’achat. Si on considère que c’est un problème
d’offre, alors il faut plutôt compter sur la
réforme de la formation professionnelle et la
transformation du CICE en baisses de charges
durables pour les entreprises pour relancer
l’activité. En fait, les deux problèmes se mélangent. Ce n’est donc pas idiot, pour le gouvernement, de jouer à la fois sur l’offre et la
atrick Artus est directeur de la re- dexés sur les prix, lorsqu’un choc pétrolier se demande. Mais avec une baisse des impôts,
Pour le chercheur Patrick
cherche et des études chez Natixis. Il produit, le pouvoir d’achat des salariés est en- une dépense publique en augmentation dans
Artus, le ralentissement
analyse les raisons du décrochage core plus durement touché. Certains écono- plusieurs domaines comme, par exemple, la
de l’économie française
de la croissance française et considère mistes estiment que grâce aux réserves amé- défense, et moins de croissance que prévu,
s’explique entre autres
qu’en 2018 elle sera en dessous des annonces ricaines, le prix du pétrole va
l’exécutif va avoir un vrai propar l’augmentation des cours
du gouvernement.
baisser dans les prochains mois.
blème budgétaire à la rentrée.
du pétrole et la baisse
Quelles sont les raisons de ce ralentisse- Je fais partie de ceux qui, au
Le gouvernement peut alors
des investissements
ment économique qui se manifeste ?
contraire, pensent que la dedécider de laisser filer le déficit,
La croissance française subit tout d’abord mande va s’accélérer et qu’au vu
expliquant que les réformes
dans l’immobilier.
l’augmentation des cours du pétrole. Pour des difficultés de plusieurs pays
de structure n’ont pas encore
rappel, 10 dollars d’augmentation du baril exportateurs, comme la Libye ou
fait totalement leur effet. L’arde Brent, c’est un demi-point de PIB de le Venezuela, nous allons mangument sera recevable à Paris,
perdu. Or si son cours semble se stabiliser quer de pétrole. Cela ferait alors
mais peut-être pas entendable à
entre 70 et 75 dollars, il était à 50 dollars il y repartir le prix du baril à la
Bruxelles.
INTERVIEW
a un an. Et comme les salaires ne sont plus in- hausse en 2019.
Recueilli par L.A.
0,3
-0,3
0
-0,6
+0,75
34,20
35,90
-1,1
+1,70
27,40
27,90
+0,50
19,64
20,78
+1,14
17,22
16,06
-1,16
13,32
13,65
15,17
13,10
+1,7
+1,7
+0,33
-2,07
10,39
10,62
+1,7
+0,24
6,98
7,29
«
3,18
2,89
+0,31
-0,30
2,72
2,74
+0,02
«1,8% de croissance en 2018…
c’est impossible»
P
DR
-0,9
51,49
52,23
4 u
ÉVÉNEMENT
en 2018 et 2019,
comme il s’y est engagé auprès de
Bruxelles, l’exécutif va donc devoir
faire un effort supplémentaire.
Augmenter les recettes grâce aux
impôts? L’idée semble disqualifiée
d’office vu le mécontentement
provoqué en début d’année par la
hausse de la CSG et alors que le
gouvernement peine déjà à faire valoir ses mesures en faveur du pouvoir d’achat (lire ci-dessous). «Il ne
faut pas toucher au cadre qu’on a
créé pour favoriser la croissance,
plaide le député LREM Stanislas
Guerini. Donc, notamment, ne pas
changer de cap sur la politique fiscale.» Resterait alors à ajouter de
nouvelles économies à celles que
prévoyait le gouvernement pour
l’année à venir. Sur les collectivités
locales, déjà remontées par le mécanisme limitant la progression de
leurs dépenses? Ou, plus sûrement,
dans les budget de l’Etat et de la SéSuite de la page 2
Libération Lundi 20 Août 2018
curité sociale ? Le gouvernement
reste évasif sur ses prochaines mesures d’économies, ce que lui ont
récemment reproché l’opposition
et la Cour des comptes. Si les plafonds budgétaires ont été fixés pour
les différentes «missions de l’Etat»
(voir infographie), Matignon ne
souhaite pas encore commenter le
détail de ces grands ensembles.
Une discrétion que la droite compte
exploiter. Lors du dernier débat
budgétaire, c’est de la gauche
qu’étaient venues les plus virulentes attaques: la réforme de l’ISF,
entre autres, avait valu à Emmanuel Macron le persistant sobriquet
de «président des riches».
ÉQUILIBRE
Cet automne, «la droite va monter
au créneau en disant qu’on ne va pas
assez loin dans les économies», anticipe le député LREM Laurent SaintMartin. «On nous parle de 60 mil-
«On nous parle de 60 milliards
d’économies sur le quinquennat,
mais pour l’instant on ne voit rien.
Le gouvernement doit maintenant
assumer ses choix économiques.»
Albéric de Montgolfier rapporteur LR du budget au Sénat
liards d’euros d’économies sur le
quinquennat, mais pour l’instant on
ne voit rien, confirme le rapporteur
général (LR) du budget au Sénat,
Albéric de Montgolfier. Le gouvernement doit maintenant se dévoiler, assumer ses choix économiques.» Mais
pour Laurent Saint-Martin, «il ne
faut pas attendre d’annonces fanfaronnantes sur les dépenses» lors du
débat budgétaire : «L’objectif, c’est
de baisser les dépenses publiques
de quatre points de PIB sur le
quinquennat. On le fera, mais nous
n’avons pas d’obligation de méthode,
donc nous disons : “Laissez-nous
faire notre cuisine.”»
L’exécutif continuera d’égrener à la
rentrée les mesures de son plan
«Action publique 2022», une vaste
réforme de l’administration dont il
attend de considérables économies.
Mais doit-il à tout prix conserver
une cible de déficit limité à 2,3 %
pour 2018 ? Il a, après tout, déjà renoncé à atteindre l’excédent budgétaire en fin de quinquennat, visant
simplement l’équilibre, pour finan-
cer la suppression totale de la taxe
d’habitation.
«ABSOLUTISTE»
Pour le député LREM Stanislas Guerini, membre de la commission des
finances, «il faut être absolutiste sur
les réformes structurelles, mais pas
fétichiste du dixième de point de déficit ou de croissance. Notre obsession
doit être de transformer le pays et de
rester sur un chemin de réduction des
dépenses. Mais que le déficit soit plutôt à 2,5% qu’à 2,3%, cela me semble
secondaire». Reste à voir si cet avis
sera suivi par un Bruno Le Maire
plus pointilleux sur le respect de la
trajectoire budgétaire. «La France
est droguée à la dépense publique»,
jugeait en juin 2017 le ministre de
l’Economie, qui répète régulièrement que le retour à l’équilibre est
une condition indispensable de la
«crédibilité française» en Europe,
notamment vis-à-vis de Berlin. •
Social: déjà 500 millions
d’euros de moins que prévu
La hausse des crédits dévolus
à la prime d’activité, l’allocation
aux adultes handicapés ou
encore les aides aux femmes
victimes de violences sexuelles
devrait être moins forte
qu’annoncé.
U
n demi-milliard perdu en route pour la
politique sociale. Si le gouvernement se
refuse à dire à combien s’élèveront les
économies dans ce domaine, les documents budgétaires transmis en juillet au Parlement offrent
un début de réponse. Dans une annexe au rapport
préparatoire au débat d’orientation des finances
publiques, remis aux députés et sénateurs en
juillet, la mission «solidarité, insertion et égalité
des chances» perd du poids: 530 millions d’euros
de moins que prévu. Cette ligne budgétaire, l’une
des plus grosses du budget de l’Etat, finance notamment la prime d’activité, la politique en faveur des personnes handicapées ou l’égalité
femmes-hommes. Certes, avec 20,78 milliards
d’euros de crédits pour 2019, elle sera bien en
hausse d’un peu plus d’1,3 milliard par rapport
à 2018. C’est, en pourcentage, la plus forte hausse
parmi les missions de l’Etat. Le gouvernement
pourra donc se targuer qu’il en a plus fait que ses
prédécesseurs en matière sociale. Sauf que…
l’exécutif avait, au départ, prévu beaucoup plus.
Imprécision. Votée fin 2017 par le Parlement,
la loi de programmation des finances publiques 2018-2022 annonçait un montant
de 21,31 milliards d’euros en 2019 pour cette mission, soit une hausse de plus de 1,8 milliard par
rapport à 2018. Avec ces 530 millions d’euros perdus en route, l’Elysée et Matignon renoncent
donc à un tiers de la hausse prévue l’an prochain.
Quels programmes seront touchés par cette évaporation? Aucune des sources gouvernementales
contactées par Libération n’est en mesure de l’indiquer. Dans un rapport déposé début juillet, le
rapporteur général (LR) du budget au Sénat, Albéric de Montgolfier, n’était pas plus avancé. «Impossible de savoir à quoi correspond exactement»
cette variation, se plaignait-il, entre autres critiques sur l’imprécision des documents remis par
l’exécutif. Or, s’agissant de la prime d’activité, des
allocations aux adultes handicapés (AAH) ou de
l’aide aux femmes victimes de violences sexuelles, trois politiques publiques mises en avant par
Emmanuel Macron pendant sa campagne, il y a
besoin d’argent.
Addition. Après un audit de la Cour des comptes rendu l’été dernier, l’exécutif avait d’abord
voulu corriger les «sous-budgétisations» chroniques de la prime d’activité et de l’AAH: 300 millions d’euros pour la première, 400 millions pour
la seconde. Les «sages» de la rue Cambon chiffraient également à 300 millions le «risque non
pris en compte d’un accroissement du taux de recours à la prime d’activité». Soit une addition
à 1 milliard d’euros que le gouvernement s’était
promis de corriger. «Compte tenu de l’amélioration prévisible du marché du travail, on peut envisager une hausse du nombre de personnes reprenant une activité partielle et donc éligibles à la
prime», précisait en octobre la députée LREM
Stella Dupont, rapporteure spéciale de cette mission «solidarité, insertion, égalité des chances»
auprès de la commission des finances de l’Assemblée nationale.
Enfin et surtout, ces crédits supplémentaires devaient financer deux promesses emblématiques
du candidat Macron en matière sociale. L’AAH
doit ainsi passer de 800 à 860 euros au 1er novembre, et atteindre 900 euros à la même date
l’an prochain. Quant à la prime d’activité, elle
doit augmenter de 20 euros au 1er octobre, avant
de progresser tous les ans «pour atteindre jusqu’à 80 euros de plus par mois», comme ne manque jamais de le rappeler la majorité.
Pour tenir tous ces objectifs, le gouvernement devra donc faire des économies ailleurs. Où et comment? En modifiant les critères d’attribution de
la prime d’activité ou de l’AAH? En baissant les
crédits des programmes d’aide alimentaire, d’accompagnement des personnes handicapées, de
protection juridique des familles et d’enfants en
difficulté? En diminuant les aides aux victimes
de harcèlement et violences sexuelles? Sur tous
ces sujets, si l’exécutif ôte 1 euro, il est sûr de le
payer en plusieurs jours de polémique politique.
Ce qui viendrait, pour le coup, décrédibiliser un
plan pauvreté finalement repoussé à la mi-septembre… quelques jours avant la présentation du
prochain budget.
D. Al. et L.A.
Le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, à l’Elysée fin août 2017.
Libération Lundi 20 Août 2018
u 5
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Prélèvement à la source et pouvoir d’achat
ne font pas bon ménage
A compter du 1er janvier,
les mesures telles que
la suppression de la taxe
d’habitation ou l’augmentation
de la prime d’activité risquent
d’être torpillées par un bulletin
de paie en nette baisse.
C
e devait être l’arme anti-«président des
riches». Un petit document à la couverture jaune poussin que le ministre
de l’Action et des Comptes publics, Gérald
Darmanin, brandissait cet automne sur les
plateaux télé ou à l’Assemblée nationale. Intitulé «Livret du pouvoir d’achat», il devait démontrer que la politique fiscale du gouverne-
ment ne profitait pas qu’aux fortunés.
Suppression de la taxe d’habitation, baisse de
cotisations salariales, augmentation de la
prime d’activité, du minimum vieillesse ou
de l’allocation adultes handicapés (AAH)…
L’ensemble de ces mesures du budget 2018
devaient offrir, d’ici la fin du quinquennat,
«plus d’un treizième mois» pour un célibataire
payé au smic ou un couple avec deux enfants.
La consommation en petite forme
Une générosité dont les Français prendront
enfin la mesure cet automne, espère l’exécutif. Avec la baisse d’un tiers de la taxe d’habitation pour 80% d’entre eux, d’abord; puis la
suppression totale des cotisations chômage
et maladie pour les salariés et la revalorisation
de 20 euros de la prime d’activité au 1er octobre. De quoi enfin donner corps aux engagements macroniens sur le pouvoir d’achat?
«Le quatrième trimestre sera crucial, c’est là
que le bond de pouvoir d’achat sera le plus
sensible, veut croire le député LREM Stanislas
Guerini. En plus des baisses de cotisations et
de la taxe d’habitation, il y aura la Sécurité
sociale gratuite pour les étudiants, la hausse
du chèque énergie [en 2019]… Il faudra
prendre de l’élan à ce moment-là.»
Depuis un an, le gouvernement peine en effet
à convaincre les ménages modestes qu’il agit
aussi en leur faveur. En cause : le choix du
calendrier fiscal. Pour tenir ses engagements
budgétaires en 2018, l’exécutif a augmenté
au 1er janvier la CSG de 1,7 point et les taxes sur
l’énergie et le tabac. Tout en décalant à
l’automne une bonne moitié des baisses de cotisations, et la plupart des revalorisations de
prestations sociales. «La politique fiscale du
gouvernement a asphyxié la consommation»,
dénonce le député LR Gilles Carrez. L’Insee
a confirmé en juin la petite forme de cette
dernière : à peine + 0,1 % au premier trimestre 2018 et + 1 % en moyenne prévu sur
l’année (après +1,1% en 2017). La faute, notamment, à une inflation tonique (+ 2,3 % en
rythme annuel en juillet par rapport à l’an
passé) sous l’effet, précise l’Insee, «du renchérissement des prix de l’énergie et du relèvement
des prix du tabac».
Promotion médiatique
L’institut anticipe cependant un coin de ciel
bleu: selon lui, «les mesures fiscales» qui entreront en vigueur au second semestre devraient
«soutenir les gains de pouvoir d’achat d’ici la
fin de l’année». «Cela va tout juste compenser
les augmentations d’impôts indirectes que les
Français ont subies en début d’année», rétorque le député communiste du Nord Fabien
Roussel qui pointe notamment les hausses
des mutuelles ayant diminué le salaire net de
certains employés en début d’année. «Le gouvernement vit dans un autre monde, ajoute
la patronne du groupe Nouvelle Gauche, Valérie Rabault. Sur le terrain, les Français nous
parlent de quoi? Des “taxes Hulot” sur l’énergie, dont l’augmentation sur un an est bien supérieure au premier tiers de la suppression de
la taxe d’habitation.» La majorité place beaucoup d’espoir dans le second semestre 2018.
Et nourrit des inquiétudes concernant l’application, en 2019, du «prélèvement à la source
qui, forcément, sera un peu chamboulant pour
les gens», admet Stanislas Guerini.
La fenêtre de tir pour que le gouvernement se
fasse entendre sur le pouvoir d’achat risque
d’être très courte : à partir du 1er janvier, le
montant net affiché en bas des feuilles de paie
et des relevés de pension sera amputé d’une
fraction mensuelle d’impôt sur le revenu,
directement prélevé par l’administration
fiscale. Gérald Darmanin, actuellement en
pleine promotion médiatique du dispositif,
vante sa «simplicité» et parie sur un «choc
psychologique […] positif». Il lui sera pourtant
plus difficile de venir sur un plateau télé avec
deux bulletins de paie pour démontrer, documents à l’appui, que son gouvernement est
bien celui «du pouvoir d’achat».
D.Al. et L.A.
«Le gouvernement
vit dans un autre monde.
Sur le terrain,
les Français nous parlent
de quoi? Des “taxes
Hulot” sur l’énergie,
dont l’augmentation
sur un an est bien
supérieure au premier
tiers de la suppression
de la taxe d’habitation.»
L’exécutif va continuer d’égrener à la rentrée les mesures de son plan «Action publique 2022».
PHOTO DENIS ALLARD. RÉA
Valérie Rabault
patronne du groupe Nouvelle Gauche
MONDE
FABIEN PERRIER
Correspondant à Athènes
N
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RQU
TU
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Me nne
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ous, les Grecs, nous ne nous
en sortirons jamais», lance
Virginia, 56 ans. Dans son
agence immobilière, elle discute
de la sortie, ce lundi, du troisième
plan de sauvetage du pays avec une
collègue, Athina. Toutes deux s’agacent des déclarations de l’entourage
d’Alexís Tsípras, le Premier ministre
issu de la gauche grecque, reprises
en boucle par les médias : le pays
vit, selon lui, le «dernier acte du
drame des mémorandums» signés
pour éviter à tout prix une sortie de
la Grèce de l’euro, aux conséquences vraisemblablement encore plus
dramatiques. Et il vante «un nouvel
horizon qui se profile pour la société». Virginia, elle, n’y croit plus:
«Je me sens terriblement déprimée…» A tel point qu’à ses yeux, il
n’y a plus qu’une option : «Partir,
car la Grèce n’a plus d’avenir.» Elle
le répète à son aîné, étudiant à
Athènes. Quant au cadet, qui s’est
installé en France le bac en poche: 20% mais reste deux fois plus rava«Il a bien fait !» tranche-t-elle.
geur chez les moins de 25 ans. Les
Angoisse de l’avenir, sentiment de chômeurs ne sont maintenus hors
déclassement, impression que de la pauvreté que par un fil : une
l’exode est l’unique option: de plus indemnité chômage qui, en terre
en plus de Grecs jettent sur
hellène, ne s’élève
leur pays un regard déqu’à 360 euros, et
BULGARIE
solé et inquiet. Entre
à 504 euros pour
300000 et 500000
une famille de
MAC.
des 10 millions
quatre personnes.
d’habitants, esUne indemnisaLesbos
sentiellement
tion
versée
GRÈCE
Mer
des personnes de
pendant un an
Égée
moins de 25 ans,
maximum après
ont quitté le pays
la perte du travail.
Athènes Cyclades Rhodes
depuis 2010 et le
Du coup, seuls 8 %
Mer
Crète
Méditerranée
premier plan de saudes demandeurs d’em100 km
vetage accompagné de
ploi sont indemnisés. Les
son corollaire : les mesures
autres ne doivent leur survie
drastiques d’austérité. L’économie qu’à leur famille, au système D ou à
s’est effondrée. Pour comprendre la vente de leur bien immobilier.
quel est l’impact de la chute du produit intérieur brut de 25 % depuis TRAVAIL
huit ans, un chiffre, édifiant, suffit. À TEMPS PARTIEL
La moitié des 900000 entreprises «Les Grecs bradent leurs biens,
de moins de 10 salariés ont fermé. appartements et maisons… Et les
Le chômage, d’à peine 10% en 2010, étrangers les achètent à bon prix»,
a culminé à 27,9% en juillet 2013; il explique Virginia, qui ajoute: «Ceux
est certes enfin descendu sous les qui vendent ne le font pas de gaieté
E
Par
Libération Lundi 20 Août 2018
AL
BA
NI
6 u
GRÈCE
Après
la dépression,
la «déprime»
Alors qu’Alexís Tsípras se réjouit que son pays
soit sorti du programme d’assistance économique,
les Grecs restent pessimistes sur leur situation.
Retraites minimales, exode des jeunes, fécondité
au plus bas… les indicateurs sociaux sont toujours
alarmants.
de cœur. Leurs revenus ont chuté; ils
ne peuvent plus payer les impôts ni
l’entretien de leur maison.» Les revenus ont en effet considérablement chuté depuis huit ans. Les
rémunérations ont diminué de 35%
en moyenne. Le salaire minimum
grec, de 750 euros en 2010, a fondu
à 586 euros, et même à 510 euros
pour les moins de 25 ans. La plupart
des emplois créés, à temps partiel
ou à durée déterminée, ne permettent pas de sortir de la précarité ou
de la pauvreté. Aujourd’hui, un tiers
du 1,7 million d’employés travaillent à temps partiel, pour
394 euros net par mois, soit à peine
plus que le seuil de pauvreté national (380 euros).
Et difficile de se projeter ou de penser à de vieux jours paisibles, car la
possibilité de prétendre à une retraite décente s’est pour le moins
amoindrie. Et pour cause: le pays a
connu pas moins de 27 diminutions
des retraites depuis 2010. En
moyenne, elles ont baissé de 45%.
La retraite minimale garantie, de
345 euros pour quinze années de
cotisation, se situe sous le seuil de
pauvreté. «Ma mère a cotisé
vingt ans, et se retrouve avec une
retraite de 400 euros, se désole
Athina. Comment peut-elle vivre
avec ça?» Mais cette question en cache en réalité une autre: comment
la famille peut-elle continuer à
jouer le rôle d’amortisseur social qui
lui a longtemps été dévolu, suppléant ainsi un Etat au bord de la
faillite ? Il y a urgence car «la pauvreté est une bombe pour la cohésion
sociale et l’économie grecques», prévient Savas Robolis, professeur
émérite d’économie à l’université
Panteion d’Athènes.
ANXIOLYTIQUES
ET ANTIDÉPRESSEURS
Car la crise sociale tient désormais
de la crise sociétale. Différentes enquêtes menées dans ce petit bout
d’Europe révèlent ainsi l’explosion
des phénomènes de dépression,
voire de suicides depuis 2010. Ce
que confirment… les eaux usées de
la capitale. En effet, des chercheurs
de l’Université capodistrienne
d’Athènes ont constaté lors de tests
sur celle-ci un boom de la consommation de psychotropes (multipliée
par 35 entre 2010 et 2014), d’anxiolytiques (multipliée par 19) et d’antidépresseurs (multipliée par 11). Le
pays vit une dépression collective où
l’absence de perspective ajoute à
l’angoisse du quotidien. Un sondage
réalisé par la société Nielsen révèle
ainsi que plus de 7 Grecs sur 10 doutent que le pays sorte de la crise économique dans les douze prochains
mois. Résultat: ils continuent de sabrer dans leurs dépenses consacrées
aux loisirs, aux sorties ou à l’habillement. Un autre sondage, mené par
le Centre du travail d’Athènes, décrit
la souffrance au quotidien. Ainsi,
43% des ménages déclarent ne pas
avoir les moyens de payer le chauffage de leur logement; 52% disent
qu’ils ne pourraient pas faire face à
une dépense imprévue de
500 euros, et 49% assurent qu’ils ne
peuvent partir en vacances. Enfin,
«seuls» 42,5% des salariés affirment
percevoir leur salaire en retard.
Lors d’une manifestation contre
Beaucoup ont vu leurs projets
brisés. Athina est retournée vivre
chez sa mère. Son ancien ami est
parti en Allemagne. Ses projets de
mariage et d’enfants ont été remisés.
D’ailleurs, le taux de fécondité, de
1,8 enfant par femme en 2010, a
chuté à 1,3 en 2018. Le plus faible, et
de loin, en Europe. Bien insuffisant
pour assurer le renouvellement des
générations. «Même si le taux passe
à 1,5, la population grecque, de
10,8 millions d’habitants aujourd’hui, ne sera plus que de 8,6 millions
en 2060», explique Savas Robolis.
Et cette baisse de la population aura
des effets en chaîne sur le développement économique, sur le financement des retraites, etc. Désormais,
le gouvernement espère utiliser les
quelques marges de manœuvre
dont il disposera pour stabiliser le
marché du travail. Bref, essayer de
recréer un espoir dans une Grèce
éreintée. En attendant, Ta Nea, le
quotidien proche de l’opposition,
préfère jouer sur l’ironie: «21 août.
[…] Le plan d’aide est terminé. Le
cauchemar continue.» Virginia
et Athina ne disent pas autre chose
en fermant la devanture de
l’agence immobilière: «Le pays est
transformé en supermarché pour les
étrangers. Et nous, en main-d’œuvre
bon marché.» •
Libération Lundi 20 Août 2018
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u 7
Carnet
DÉCÈS
Paris, Lyon,
Buenos Aires,
Miami, Londres
Patrice BITTON et son fils
Balthazar ont l’immense tristesse de vous faire part
des décès accidentels
survenus le 12 août 2018, de
Maria Vanina
FONSECA
dans sa 45ème année
et de Mila BITTON
dans sa 6ème année.
Les familles BITTON et
FONSECA s’associent à la
douleur de Patrice et
Balthazar.
Une cérémonie aura lieu le
mardi 21 août 2018 à 14h30 à
l’église Notre-Dame de
Lourdes à Paris 20ème.
l’austérité à Athènes, le 30 mai. PHOTO ANGELOS TZORTZINIS. PICTURE ALLIANCE. DPA
La dette, point noir au tableau
La Grèce était, jusqu’à ce lundi,
le dernier pays de la zone euro
faisant l’objet d’un plan de
sauvetage. La surveillance
européenne restera toutefois
«renforcée» jusqu’en 2022.
L
a zone euro est temporairement sauvée,
mais l’Europe connaît une crise politique
sans précédent. Le fantôme du Grexit, lui,
est terrassé, s’enorgueillissent les autorités européennes. Or la Grèce a les boulets au pied, épuisée par dix ans d’austérité et huit ans de «mémorandum d’entente», et ces trois plans de
sauvetage (2010, 2012 et 2015) concoctés par
l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, qui
prennent officiellement fin ce lundi. Près
de 300 milliards d’euros de prêts injectés en contrepartie de réformes, dont certaines étaient certes inévitables mais souvent beaucoup trop dures, trop radicales, trop coûteuses humainement.
Il serait «arrogant de dire que tout a été bien fait»,
a d’ailleurs admis cette semaine Klaus Regling,
directeur général du Mécanisme européen de
stabilité, et superviseur du plan d’aide.
Des coupes claires qui ont abouti à une régression digne de la Grande Dépression (lire ci-contre). Pour ne prendre que le secteur de la santé,
«les gouvernements grecs ont taillé dans les dépenses de santé “avec des couteaux de boucher”,
selon l’expression d’un ex-ministre de la Santé,
Andréas Lovérdos, rappelle ainsi Noëlle Burgi,
chargée de recherche au CNRS, dans une enquête publiée en janvier. Et cela, au moment
même où les déterminants sociaux de la santé –les
conditions de vie, fortement dégradées sous l’effet
des politiques “austéritaires” dans leur ensemble – se répercutaient sur la santé de la population». Mais pour les créanciers européens, qui
ont abondé 80% de l’aide, les «fondamentaux»
économiques importent plus.
«Souffler». L’économie grecque n’est-elle pas
enfin sortie de récession en 2017 pour renouer
avec une croissance de 1,7% ? Le déficit public
n’a-t-il pas été muselé en passant de 15,1 %
en 2009 à un excédent de 0,8% en 2017? Le gouvernement ne s’est-il pas engagé à continuer de
dégager un excédent primaire (avant le service
de la dette) de 2 % jusqu’en 2022 ? Le chômage
n’a-t-il pas enfin amorcé une décrue que les prévisions estiment à 18% l’an prochain? «Tel Ulysse
de retour à Ithaque, la Grèce arrive enfin à destination aujourd’hui, dix ans après le début d’une
longue récession, écrivait le 22 juin Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques et aux Finances, sur son blog, au lendemain du feu vert de l’eurogroupe pour la sortie
du plan d’aide. Elle peut enfin souffler, regarder
le chemin parcouru et contempler de nouveau
l’avenir avec confiance.» Voire. Il est plus lucide
quand il rappelle que la crise a été d’une «violence
inouïe», que «beaucoup a été demandé, voire imposé». Pas moins de 450 réformes ont été lancées
ces trois dernières années.
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Explosion sociale. Après le Portugal, l’Irlande,
Forfait 10 lignes :
l’Espagne et Chypre, la Grèce était le dernier pays
de la zone euro encore sous programme d’assistance depuis la crise. Une dernière aide de 15 milliards (dont 5,5 milliards pour rembourser la
dette) a finalement été lâchée le 6 août. L’Allemagne y rechignait, en raison des réticences d’Athènes à appliquer la hausse de la TVA dans les îles
débordées par l’afflux de migrants. Mais si la mise
sous tutelle s’achève, la Grèce ne va pas voler de
ses propres ailes. A un «système de surveillance
intense et quasi permanent» succède «une surveillance renforcée», avec «une évaluation tous les
trois mois» jusqu’en 2022. Au-delà des risques
d’explosion sociale, une autre ombre plane toujours sur le pays: sa dette publique. Soit 178% du
PIB. Contrairement aux autorités européennes,
et surtout à Berlin, le FMI la juge insoutenable à
long terme. Le 31 juillet, il a encore évoqué le risque d’une «fatigue des réformes», et appelé à un
«allégement supplémentaire» du fardeau.
CHRISTIAN LOSSON
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8 u
MONDE
Libération Lundi 20 Août 2018
LIBÉ.FR
Chine : le fléau des
prêts en ligne Des
millions de Chinois, qui
avaient souscrit à des prêts de sociétés
véreuses ayant mis la clé sous la porte,
tentent de se mobiliser pour récupérer
leur mise. Il y a quinze jours, des manifestations ont eu lieu dans le quartier financier de Pékin. PHOTO AFP
puis envoyé au Sud dans le
camp de prisonniers de
Geoje pendant la guerre de
Corée, il n’a revu sa terre natale qu’il y a trois ans après
avoir été tiré au sort pour retrouver ses frères pendant
quelques heures. Il confie
toutefois faire partie des déçus : «En fait, je n’ai rien ressenti de particulier pendant
les retrouvailles. Tous les
membres de ma famille
étaient morts, il ne restait
que mes jeunes frères qui
avaient 4 et 7 ans la dernière
fois que nous nous sommes
vus. Nous avons discuté,
j’étais quand même content
de les voir, mais nous n’avions
aucun souvenir commun.»
Lettres. Dans son modeste
Lee Soo-nam, qui participe aux retrouvailles du 20 août en Corée du Nord, présente ses photos de famille. PHOTO AHN YOUNG-JOON. AP.
Corées: «Je sais que nous nous
reverrons pour la dernière fois»
Un programme
du Nord et du Sud
permet d’organiser
des rencontres entre
des membres de
familles séparés par
la guerre. Même si
parfois l’amertume
pointe chez certains
participants,
devenus de parfaits
étrangers.
Par
LOUIS PALLIGIANO
Correspondant à Séoul
«J’
ai préparé en
cadeau quelques
petits appareils
ménagers, des produits cosmétiques, de vieilles photos…
et parce que mon grand frère
est âgé, des compléments ali-
mentaires», détaille Lee 57000 seraient encore en vie
Soo-nam, 77 ans, à la veille de aujourd’hui. En raison du
son départ pour la Corée système de loterie infordu Nord. Il fait partie matique utilisé pour sélecdes 93 memtionner
le s
L'HISTOIRE participants, la
bres de familles
séparées deCroix-Rouge
DU JOUR
puis près de
coréenne indisoixante ans, qui vont retrou- que qu’il n’y a qu’une chance
ver, du 20 au 26 août, leurs sur 569 d’être tiré au sort.
88 proches du Nord. Une
opportunité rare: la dernière Camp. Pour ce retraité, les
réunion de familles déchi- sentiments sont cependant
rées par la guerre de Corée partagés : «On m’a dit qu’il
(entre 1950 et 1953) s’est était en route pour la Chine
déroulée il y a trois ans. Le vif lorsqu’il a disparu pendant la
réchauffement entre les deux guerre de Corée. Depuis,
pays, dont les dirigeants vont j’ignorais s’il était vivant
se rencontrer pour la troi- avant que la Croix-Rouge ne
sième fois en un moins d’un me contacte récemment.
an, offre un climat favorable J’étais extrêmement heureux
à de telles retrouvailles.
et surpris de l’apprendre.
Selon le ministère sud-co- Mais la joie ainsi que la trisréen de l’Unification, en- tesse se mêlent… Nous somtre 1988 et 2018, 132 114 per- mes vieux désormais et je sais
sonnes se sont portées que nous nous reverrons pour
candidates, et seulement la dernière fois.»
Jae Eun-jung, à la tête de
l’équipe chargée de la coopération entre les deux Corées
à la Croix-Rouge du Sud,
veille au bien-être des membres de familles séparées
pendant leur séjour au Nord
jusqu’au 22 août. «Notre rôle
est qu’elles puissent rencontrer sans difficulté leurs
proches qu’elles n’ont pas pu
voir depuis soixante ans, explique-t-elle. J’espère que
beaucoup se reverront rapidement dans de bonnes
conditions. Hélas, des questions politiques affectent la
tenue régulière de ces retrouvailles. Il faudrait que ce soit
deux choses bien distinctes.»
Jae Eun-jung admet qu’avec
le temps, une amère déception attend la plupart des gagnants de cette loterie :
«Etant donné leur grand âge,
la personne de leur famille
qu’ils souhaitent le plus voir
est souvent décédée. Ils se retrouvent donc finalement
face à des personnes qu’ils ne
connaissent que peu ou pas
du tout.»
A Paju, une ville de la région
urbaine de Séoul qui jouxte
la frontière intercoréenne,
Kim Seon-gu continue,
à 87 ans, de s’occuper de sa
ferme. Né en Corée du Nord
«J’étais quand
même content
de voir mes
frères, mais
nous n’avions
aucun souvenir
commun.»
Kim Seon-gu
Kim Seon-gu 87 ans
bureau situé au cœur de
Séoul, Sim Gu-seop, le président de l’Association des familles coréennes séparées,
montre les photos jaunies de
lui et de son frère resté au
Nord. Leurs retrouvailles datent de 1994. Son organisation, affiliée au ministère de
l’Unification, s’occupe de recenser les membres de familles séparées toujours en
vie, et d’acheminer lettres et
colis d’une Corée à l’autre via
la Chine : «J’ai commencé
cette activité après avoir
pu revoir mon frère. Depuis 2000, les familles séparées se retrouvent aux monts
Kumgang [sud-est de la Corée du Nord]. Le gouvernement du Sud a investi
40 millions d’euros pour y
construire un lieu de rencontre car il était difficile pour
les Nord-Coréens de venir jusqu’ici.»
Les «monts de diamants»
font partie des sites révélateurs de l’état des relations
entre les deux pays. Lancé
en 1998, ce programme touristique conjoint a été brusquement stoppé en 2008
après qu’une touriste sud-coréenne a été abattue par un
soldat nord-coréen. Pour Sim
Gu-seop, le lieu des rencontres a finalement peu d’importance : «Plutôt que de
nous retrouver de temps en
temps là-bas, ce que nous
voulons, c’est que toutes les
familles séparées puissent
échanger des lettres et voir les
visages de leurs proches
quand elles le souhaitent
sur leur smartphone. Beaucoup sont morts aujourd’hui,
il n’y a plus de temps à
perdre.» •
Libération Lundi 20 Août 2018
u 9
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LIBÉ.FR
Ce jour-là en 68 Dans la nuit
du 20 au 21 août 1968, les troupes
du Pacte de Varsovie envahissent
Prague pour mettre fin à l’expérience de «socialisme
à visage humain» portée par Alexandre Dubcek.
L’écrasement du Printemps de Prague marquera
une rupture dans le monde communiste. A retrouver
dans notre appli «Ce jour-là en 68» et dans l’épisode
de «1968 version mobile». PHOTO CTK VIA AP
Gênes Le bilan l’effondrement du pont
autoroutier passe à 43 morts
Kofi Annan, un diplomate
d’une autre époque
Avec la mort de Kofi Annan,
samedi, disparaît une certaine idée de la diplomatie,
policée, discrète, respectueuse du collectif et de l’individu, convaincue des vertus de la négociation et du
multilatéralisme. En gros,
confiante en la capacité de
l’homme à combattre ses
pires penchants. Il incarnait
à la perfection l’Organisation des Nations unies, qu’il
a dirigée de 1997 à 2006
après y avoir fait l’essentiel
de sa carrière.
«Avec ses racines africaines,
son éducation britannique,
son père haut-cadre dans
une entreprise anglaise, sa
femme suédoise et sa vie
américaine, Annan porte
la volonté du consensus
comme une nécessité intérieure», écrivait en 2001
Pierre Hazan dans un portrait que Libération lui
consacrait. Fervent défenseur des droits de l’homme,
et inlassable avocat de la
paix, même quand il était
trop tard comme en Syrie,
Kofi Annan, dont on garde
tous en mémoire la silhouette élégante et le visage
à l’écoute, était un diplomate de la fin du XXe siècle
Kofi Annan à Paris, le 9 juin 2008. MARC CHAUMEIL
égaré dans la folie de ce dé- Lauréat du prix Nobel de la
but de XXIe siècle. Il dispa- paix en 2001, il se montrera
raît, à 80 ans, au moment où incapable, comme nombre
l’ONU apparaît plus affaiblie de ses prédécesseurs ou sucque jamais, dépassée par cesseurs lauréats (Shimon
le retour des
Pérès, Yitzhak
DISPARITION Rabin, Yasser
égoïsmes
nationaux, la
Arafat, Barack
montée des extrêmes et la Obama), de faire appliquer
tentation du repli sur soi.
ce qu’il professait à longueur
Nommé à la tête de l’ONU de discours. Après avoir
grâce au soutien de l’Amé- échoué à empêcher le génorique qui pensait en faire son cide rwandais en 1994 et le
obligé, Kofi Annan cher- massacre de Srebrenica
chera à s’émanciper de cette en 1995 alors qu’il était
ombre tutélaire notamment chargé des opérations de
au moment de la guerre maintien de la paix à l’ONU,
en Irak qu’il cherchera vai- il sera tout aussi incapable
nement à empêcher, un d’empêcher la Syrie de s’emconflit qu’il jugeait «illégal». braser aux premiers mois de
la guerre civile. Nommé
le 23 février 2012 émissaire
conjoint de l’ONU et de la Ligue arabe sur la crise en Syrie, il jettera l’éponge quelques mois plus tard, lucide
sur son absence totale
d’autorité et de moyens politiques pour ramener les protagonistes à la raison. Il appellera alors la Russie et
l’Iran à s’impliquer dans la
résolution du conflit sans
imaginer que ces deux pays
deviendraient les bras armés
du président syrien, Bachar
al-Assad.
A son actif, il a été un des
premiers à alerter sur les
conséquences dévastatrices
du réchauffement climatique et des inégalités sociales, deux plaies du monde
moderne, et à pointer du
doigt la responsabilité de la
mondialisation. Il avait fait
sienne la devise de l’ancien
président des Etats-Unis,
Harry Truman, «la responsabilité des grands Etats est
de servir et non pas de dominer les peuples», une formule qui n’a aujourd’hui
jamais paru plus éloignée
de la réalité du monde.
ALEXANDRA
SCHWARZTBROD
Le bilan de l’effondrement d’un pont autoroutier à Gênes
s’élève officiellement à 43 morts. Dimanche matin, les
pompiers ont confirmé avoir découvert trois corps, probablement ceux d’un couple turinois et de leur fille de 9 ans,
dans les restes de leur voiture, écrasée sous des tonnes de
béton. Il n’y a désormais plus aucun disparu recensé cinq jours
après l’effondrement mardi d’une portion de quelque 250 mètres de ce viaduc. Samedi, l’Italie a rendu hommage aux victimes lors de funérailles nationales à Gênes, toutefois boycottées par la moitié des familles, certaines accusant
l’Etat d’être responsable du drame. Samedi, les dirigeants
d’Autostrade per l’Italia, société autoroutière gestionnaire du
viaduc, ont annoncé que 500 millions d’euros seraient débloqués dès lundi, pour aider les proches des victimes, mais aussi
pour alimenter un fonds avec «des dizaines de millions
d’euros» géré par la commune pour reloger les habitants dont
les immeubles sous le pont sont condamnés. Les dirigeants
de la société n’ont en revanche pas souhaité s’exprimer sur
leurs rapports avec le gouvernement, qui a entamé vendredi
une procédure pour révoquer la concession du tronçon
du viaduc.
Samedi, à Gênes. GREGORIO BORGIA. AP
Merkel et Poutine font bonne figure
BRÉSIL
INDONÉSIE
Le Comité des droits de
l’homme de l’ONU a appelé
vendredi le Brésil à autoriser l’ancien président Lula
à participer à l’élection
d’octobre, tant que tous ses
appels en justice n’auront pas
été examinés. L’ancien chef
de l’Etat est détenu pour corruption et blanchiment d’argent. Une demande urgente
avait été déposée auprès
de l’ONU par ses avocats
le 27 juillet à Genève. Malgré
ses déboires judiciaires, Lula
reste l’immense favori dans
les sondages.
Un nouveau séisme, d’une
magnitude de 6,9, a frappé
dimanche l’île indonésienne de Lombok, quelques heures après une secousse de 6,3 et deux
semaines après un tremblement de terre qui a fait au
moins 480 morts. L’épicentre
de la dernière secousse a été
localisé à une profondeur de
20 kilomètres, à environ 5 kilomètres au sud de Belanting, dans l’est de Lombok,
selon l’Institut américain de
géophysique. Aucune alerte
au tsunami n’a été émise.
C’est donc avec une demiheure de retard que le président russe s’est présenté samedi soir au château de Meseberg, dans le Brandebourg,
afin de s’entretenir avec Angela Merkel. Cette arrivée
tardive a fait jaser : il se
trouve que Vladimir Poutine
venait tout droit d’Autriche,
où il célébrait le mariage de
la ministre des Affaires
étrangères apparentée FPÖ
(extrême droite), Karin
Kneissl, accompagné d’une
troupe de chanteurs cosaques. Les journaux allemands n’ont pas manqué
d’ironiser sur la situation :
«Du mousseux en Autriche,
de l’eau gazeuse à Meseberg»,
titrait le site du Frankfurter
Allgemeine Zeitung. Après
les agapes autrichiennes du
président russe, les deux dirigeants ont en effet trinqué
à l’eau. Ajoutant ce commentaire: «Qui escompte des résultats probants sera déçu.»
Pendant trois heures, Merkel
et Poutine ont pourtant évoqué des sujets cruciaux :
l’Ukraine, la Syrie, le gazoduc Nord Stream 2 et l’Iran.
Mais aucune annonce concrète n’a été faite. Devant la
presse, Poutine a passé un
temps non négligeable à
évoquer les liens économiques étroits entre l’Allemagne et la Russie, façon litanie
Wikipédia bourrée de chiffres, tandis qu’Angela Merkel
se plaçait davantage sur le
terrain politique en parlant
de «responsabilité commune» dans la gestion des
conflits ukrainien et syrien.
Pour la chancelière, il faut
éviter à tout prix une «catastrophe humanitaire» en Syrie alors qu’elle n’en finit
plus de se poursuivre. Elle a
également évoqué la question d’une réforme constitutionnelle et de possibles
élections. De son côté, la
Russie, alliée de Bachar
al-Assad, veut convaincre
l’Allemagne de participer à
la reconstruction du pays en
offrant une aide humanitaire aux réfugiés de retour
chez eux – tout en prenant
soin de ne pas parler de
politique.
L’un des sujets les plus sensibles du moment est aussi
le gazoduc Nord Stream 2,
qui doit relier dès 2019 la
Russie à l’Allemagne via la
mer Baltique. Ce projet
devrait rendre l’UE totalement dépendante de la Russie en matière d’importation
de gaz. Il soulève beaucoup
d’inquiétudes, surtout en
Ukraine : le pays craint de
perdre de précieux droits de
transit. Merkel a donc insisté sur la nécessité d’associer l’Ukraine. Poutine n’a
pas totalement exclu cette
possibilité… sans s’engager.
Cette rencontre bilatérale
est la deuxième en trois
mois. Elle indique que les
relations germano-russes
sont bel et bien en voie
de normalisation, les
deux pays ayant tout intérêt
à coopérer face à un Donald
Trump aussi imprévisible
qu’hostile.
JOHANNA LUYSSEN
(à Berlin)
10 u
FRANCE
Libération Lundi 20 Août 2018
CONTREBANDE
Les coups fumeux
des douanes
«Libération» révèle comment la haute hiérarchie
des douanes a utilisé les services d’un trafiquant
pour importer des centaines de tonnes de cigarettes
de contrebande afin de gonfler
ses chiffres de saisie.
ENQUÊTE
Par
EMMANUEL FANSTEN
Photo THÉO GIACOMETTI
P
endant des années, il a permis à la douane de réaliser
ses plus belles affaires. Surnommé tour à tour Alex, Carmen,
Youri ou simplement «Z», Zoran P.,
52 ans, est considéré comme un des
meilleurs «aviseurs» (indicateurs)
de l’histoire de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED). Grâce
à lui, le service rattaché à Bercy a
saisi des dizaines de tonnes de
contrefaçons, médicaments, café,
armes et surtout cigarettes, marché
sur lequel «Z» exerçait une situation
de quasi-monopole. Une quarantaine de dossiers pour lesquels il
a été officiellement rémunéré
392000 euros par l’administration.
Mais l’indic ne se contentait pas de
refiler des tuyaux aux douaniers
pour leur permettre d’afficher de
belles saisies, il importait lui-même
la marchandise prohibée dont il gérait le stockage et le transport. En
contrepartie, il était autorisé à faire
passer ses propres cargaisons sans
jamais être inquiété: pour un conteneur intercepté par les douanes, au
moins un autre passait entre les
mailles du filet, parfois deux ou
trois. Un système couvert et encouragé par la plus haute hiérarchie du
renseignement douanier, comme le
montrent de nouveaux éléments révélés par Libération. «Nos investigations font ressortir, pour chaque affaire douanière, une implication
incriminante de l’aviseur, et matérialisent une complicité du com-
mandement de la Direction des opérations douanières dans les schémas
d’importation de marchandise de
fraude», notent les deux juges d’instruction Aude Buresi et Clément
Herbo dans un rapport de synthèse
d’octobre 2017, tout en soulignant
«la participation active de Zoran P.
à de multiples trafics». Très loin,
donc, des «dysfonctionnements localisés» avancés au début de l’enquête ouverte au pôle financier de
Paris, à la suite d’une saisie particulièrement suspecte en juillet 2015.
Dans le cadre de cette procédure, un
document classé «secret défense»
a même été caviardé pour dissimuler à la justice le véritable statut du
trafiquant indicateur.
SUSPICIONS
Ancien parachutiste de l’armée
serbe reconverti dans l’importexport, Zoran P. a été condamné
plusieurs fois pour vols et séjours
irréguliers depuis son arrivée en
France, en 1992. «Tamponné» par la
Brigade de répression du banditisme à la fin des années 90, il collabore ensuite avec plusieurs services
de police et de renseignements, très
intéressés par sa connaissance
du milieu yougoslave et ses
connexions dans les Balkans.
En novembre 2008, par l’intermédiaire d’un autre informateur, le
Serbe est approché par Vincent
Sauvalère, qui vient de prendre la
tête de la Direction des opérations
douanières (DOD), la principale division opérationnelle de la DNRED.
D’abord affecté au groupe «stups»,
Zoran P. permet d’initier un premier dossier portant sur un charge-
ment de 700 kilos de cocaïne, mais
l’affaire périclite rapidement. Peu
de temps après, son nom est associé
à une autre affaire de drogue, baptisée «Hard Rock Cafe», qui lui vaudra d’être mis en examen pour «trafic de stupéfiants». Lors d’une
réunion au parquet de Paris, la viceprocureure de la République, Véronique Degermann, exprime son
«ras-le-bol» mais accepte que la
DNRED continue à travailler avec
Zoran P., à condition qu’il oublie
les stups.
Toujours cornaqué par Vincent Sauvalère, l’aviseur se rapproche alors
du groupe «cigarettes», dont il était
jusqu’ici un objectif important en
raison de sa proximité avec un des
principaux réseaux chinois de contrebande. «Là, Sauvalère nous dit
que Zoran est quelqu’un d’envergure,
et que nous avons tout intérêt à en
faire un aviseur plutôt qu’une cible»,
a expliqué l’ancien responsable du
service aux magistrats. Une importante affaire de cigarettes est alors
réalisée avec le parquet du Havre
mais, à nouveau, des doutes apparaissent sur les véritables intentions
de l’indic. «Je sentais qu’il y avait des
choses bizarres qui se passaient
autour de cette source sans pour
autant les identifier précisément»,
confiera Roger Combes, alors chef
de la DOD de Paris, tout en précisant
avoir eu pour «ordre» de travailler
avec le Serbe en dépit de ses suspicions. Peu de temps après, des menaces de mort proférées par l’aviseur contre l’un de ses agents
traitants vont finalement conduire
le service à s’en séparer. «Je crois
vraiment que nous avons tout intérêt
à nous débarrasser, une fois pour
toutes, d’un partenaire devenu bien
trop instable», écrit Roger Combes
dans un mail d’octobre 2009.
Officiellement, «Z» est blacklisté
dans la base centrale des sources,
comme le veut la procédure. Ce qui
ne va pas empêcher Vincent Sauvalère de continuer à le faire travailler
en s’affranchissant de toutes les règles d’usage. Rattaché successivement aux antennes de Bordeaux et
de La Rochelle afin de diversifier les
juridictions référentes, Zoran P. est
finalement positionné à l’antenne
du Havre. Il a désormais deux agents
traitants : le nouveau patron de la
DOD du Havre, Pascal Schmidt, et
l’inévitable Vincent Sauvalère dont
l’adjointe, Magalie Noël, est également dans la boucle. Tout comme le
grand patron de la DNRED, JeanPaul Garcia, qui aurait eu une «connaissance exhaustive» de tous les
dossiers réalisés grâce à Zoran P.
Pour mieux brouiller les pistes, qua-
tre nouvelles immatriculations sont
attribuées à l’aviseur, créées sur la
base de vrais faux papiers d’identité
dont l’enquête n’a pas encore permis
de déterminer l’origine. Une de ces
identités est exclusivement utilisée
pour les affaires de contrefaçons,
une autre pour les cigarettes et une
troisième pour les armes. Pendant
au moins six ans, le Serbe va ainsi
servir de pivot aux principales affaires douanières. Pour la seule année 2013, sur 181 tonnes de cigarettes saisies par les douanes, plus de
105 tonnes sont passées par le port
du Havre. Le reste se répartit principalement entre les antennes de Bordeaux et de La Rochelle, elles aussi
rencardées par le célèbre aviseur.
Un business parfaitement rodé.
«Mon rôle était toujours le même, raconte le Serbe en garde à vue. Je devais assurer l’entrée de la marchandise sur le territoire et l’emmener
jusque dans l’entrepôt situé au Havre. Tout cela a été fait sous le con-
Libération Lundi 20 Août 2018
u 11
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Présentation à la
presse de tabac
contrefait saisi
par les douanes,
à Marseille
le 20 juillet.
le territoire national, et que de fait ils
nous obligeaient à orienter nos sources sur le trafic de cigarettes», a expliqué Magalie Noël, évoquant les
«pressions de la Direction générale».
«Les objectifs contrefaçons et cigarettes étaient en augmentation constante et ne pouvaient pas être atteints sans une saisie de conteneurs»,
a abondé Vincent Sauvalère. Soupçonnés d’avoir couvert les activités
de «Z» pendant des années, ils ont
été mis en examen, entre autres,
pour «escroquerie en bande organisée», «détournement de fonds publics», «faux et usage de faux» et «importation en bande organisée de
marchandises contrefaites».
«MANIPULATION»
trôle des douaniers, du début à la
fin.» A chaque fois, le modus operandi est identique: un nom de société existante est pris au hasard et
désigné comme destinataire de la
marchandise. Une fois la marchandise arrivée au port du Havre, les
cargaisons transitent ensuite par
des entrepôts contrôlés par la DNRED. L’antenne du Havre avait «la
maîtrise totale de la logistique», insiste l’aviseur. Selon nos informations, des équipes de douaniers
étaient régulièrement réquisitionnées pour escorter les cargaisons du
Serbe jusqu’à leur destination finale. Au cours de ces opérations
clandestines, les agents avaient ordre de leur hiérarchie de couper
leurs portables et d’utiliser des téléphones d’emprunt, comme de vulgaires dealers.
«EN TOUTE AMITIÉ»
Pour chaque conteneur saisi, Zoran P. était rémunéré au moins
20 000 euros par l’administration
douanière. Mais les véritables bénéfices étaient réalisés sur la marchandise qu’il importait par ailleurs
en toute tranquillité. Des dizaines
de tonnes de cigarettes de contrebande ont ainsi inondé le marché
sans être saisies, en dépit de nombreuses alertes. En février 2015, les
autorités américaines avertissent
leurs homologues français de l’arrivée de plusieurs conteneurs de cigarettes. Trois mois plus tard, c’est
l’attaché douanier à Dubaï qui signale la présence d’un conteneur.
Aucun n’est contrôlé. Mais régulièrement, en vertu du deal avec la
DNRED, ces livraisons donnent lieu
à une saisie spectaculaire. Comme
ce 20 juillet 2015, dans l’Aisne, lorsque les douaniers de Laon interceptent plus de 9 tonnes de cigarettes
de marque Che et Richman dans un
poids lourd immatriculé en Croatie.
Le communiqué triomphal est encore visible sur le site des douanes.
«Cette nouvelle saisie est le résultat
d’une stratégie globale de protection
de l’espace national», s’y félicitent
les gabelous.
Mais le système va finir par dérailler. Le 3 juillet 2015, la DNRED
réalise une saisie record: 43,3 tonnes de café contrefait découvert
dans un semi-remorque et un entrepôt à Argenteuil (Val-d’Oise). En
une seule prise, les douaniers sont
passés de 30% à 45% de leurs objectifs annuels. Mais là encore, l’affaire
a été montée de toutes pièces par
«Z» qui, en contrepartie, a bénéficié
de l’absence de contrôle par les
douaniers du Havre de six conteneurs de cigarettes de contrebande,
soit environ 70 tonnes. «Le café
n’était qu’un leurre permettant à la
DNRED d’afficher une belle saisie en
volume de marchandise contrefaite
alors qu’elle n’était que la contrepartie d’une absence de contrôle des importations réalisées et organisées
par Zoran P.» soulignent les magis-
trats. En décembre 2016, lors d’une
perquisition à l’antenne du Havre,
les gendarmes découvrent près de
800 000 euros en espèces dans le
bureau de Pascal Schmidt, un de ses
agents traitants. Le parfum de corruption est d’autant plus tenace que
les enquêteurs mettent aussi la
main sur une montre Chopard au
domicile du douanier. En garde à
vue, «Z» fini par reconnaître que la
tocante venait bien de lui. «Le fait
d’offrir une montre à Pascal Schmidt, ce n’est pas de la corruption
pour moi, s’est-il justifié. C’est un cadeau en toute amitié.»
Jusqu’où la haute hiérarchie douanière a-t-elle couvert les trafics de sa
poule aux œufs d’or? Interrogés plusieurs fois, les principaux responsables se sont renvoyés la balle, mettant en avant les objectifs chiffrés et
la pression du résultat. «Nous étions
d’accord pour dire que ces objectifs
quantitatifs étaient déconnectés de
la réalité du trafic de cigarettes sur
Autre cadre épinglé : Erwan Guilmin, le successeur de Vincent Sauvalère à la tête de la DOD, qui a juré
ses grands dieux ne jamais avoir été
informé de la présence de Zoran P.
sur liste noire. «On m’a sans doute
berné», a expliqué Guilmin aux juges, allant jusqu’à évoquer une «manipulation». Une version mise à mal
depuis par un autre témoignage accablant. Il émane d’un cadre du secrétariat général de la DNRED,
chargé de gérer la base centrale des
sources et de tenir à jour les enregistrements, les radiations et la fameuse liste noire. Début 2016, le cadre reçoit une réquisition judiciaire
du juge Jean Gervillié, qui enquête
sur une affaire de stups impliquant
Zoran P. «Jean-Paul Garcia [alors
patron de la DNRED] m’a demandé
sur un Post-it de vérifier une liste de
noms, a raconté le témoin. J’ai fait
opérer immédiatement par mes services cette vérification et fait rédiger
une note classifiée manuelle par un
de mes agents. Cette note mentionnait expressément que Zoran P. était
sur liste noire.»
La note doit alors être envoyée au
service juridique, chargé de la transmettre au juge d’instruction. «Je devais faire porter cette note par un
chauffeur sous pli fermé, poursuit le
cadre. Mais M. Guilmin m’a indiqué
qu’il se chargeait de l’amener directement. Je n’ai pas pu refuser car il
m’en a donné l’ordre.» Le cadre s’exécute. Mais à la suite d’une demande
de déclassification, un an et demi
plus tard, l’inspection générale des
douanes se rend compte que le document transmis à la justice, pourtant classé secret défense, ne correspond pas à l’original. L’écriture est
différente. Surtout, le nom de Zoran P. n’apparaît plus sur liste noire.
Un tour de passe-passe assimilable
à une dissimulation de preuves,
délit passible de cinq ans de prison.
Contactés par Libération, les avocats de personnes mises en cause,
toutes présumées innocentes, n’ont
pas souhaité réagir. •
12 u
FRANCE
Libération Lundi 20 Août 2018
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LIBÉ.FR
Chronique
«OM sweet OM» Cette saison,
notre correspondante à Marseille
raconte les petites et grandes histoires du club
phocéen et de la ville autour. Dans le premier épisode,
elle tente de comprendre comment est conçu le
calendrier de la Ligue 1 et pourquoi l’OM ne rencontre
pas de têtes d’affiche en ce tout début
de championnat. PHOTO AFP
Depuis mai,
les salariés d’un
fast-food du nord
de la ville luttent
pour empêcher
un projet de reprise
qu’il jugent «fictif».
Le tribunal
doit examiner
leur recours
ce lundi.
Par
STÉPHANIE
HAROUNYAN
Correspondante à Marseille
Photo OLIVIER
MONGE. MYOP
A
u menu ce vendredi
soir, merguez grillées
sur la terrasse et frites achetées dans un snack
du coin. Ça se passe comme
ça au McDonald’s du quartier Saint-Barthélemy. Depuis le 7 août, on ne sert plus
de hamburgers dans cet établissement du nord de Marseille, posté sur un rondpoint noyé dans les travaux
de la future rocade, la «L2».
Désormais, deux agents de
sécurité mandatés par le
patron refoulent les clients
perdus à l’entrée du parking.
Les merguez sont pour les
employés, qui occupent le
McDo en attendant que la
justice se penche sur leur
cas.
Ce lundi, le juge des référés
doit examiner, à la demande
du comité d’entreprise, l’annulation de la procédure
d’information-consultation des salariés qui avait
abouti à la fermeture de l’établissement. Une échéance
cruciale après trois mois de
bras de fer pour empêcher la
transformation du McDo en
fast-food «halal asiatique».
«Symbole». Le 11 mai,
Jean-Pierre Brochiero, propriétaire de six restaurants
McDonald’s dans la région,
annonce la cession de ses
établissements. Cinq seraient
transférés à un autre gros
franchisé local. Quant au restaurant de Saint-Barthélemy,
qui emploie 77 salariés, il
serait cédé à la société Hali
Food & Co. Un «projet de la
dernière chance», soutient le
franchisé, pour un établissement qui cumule, selon lui,
Depuis le 7 août, les salariés occupent l’établissement, qui a pâti des travaux de la future rocade marseillaise.
Marseille: un McDo menacé,
un quartier mobilisé
«plus de 3,3 millions de pertes habituel chez McDo. Kamel
depuis 2009». De fait, le fast- Guémari, 37 ans, en avait 16
food a subi de plein fouet les quand il a commencé à tratravaux de la L2, qui doivent vailler pour le géant amérise terminer prochainement. cain, après une visite du
De quoi motiver le repreneur, clown Ronald dans sa cité :
qui «croit beaucoup dans la plus de vingt ans de boîte qui
restauration ethnique» dans lui ont permis de gravir les
un «quartier à forte concen- échelons, jusqu’à devenir
tration musulmane», croit directeur général adjoint,
bon de préciser le franchisé mais aussi de connaître le
dans une lettre
droit du travail.
L’HISTOIRE Ses combats synadressée à ses
troupes en juin.
dicaux, relayés
DU JOUR
Surtout, il s’enpar les réseaux
gagerait à garder l’intégralité sociaux, lui ont apporté une
du personnel pour douze notoriété bien au-delà de la
mois.
région marseillaise. «Tous les
«Cette reprise, c’est du vent, franchisés de France connaisrétorque Kamel Guémari, dé- sent Kamel, assure Tony Rolégué FO. La vérité, c’est qu’ils driguez, salarié d’un autre
veulent achever le restaurant McDo promis à la vente qui a
de Saint-Barthélemy, qui est rejoint le piquet de grève.
un symbole. On est un peu le Cette cession, c’est une volonté
village gaulois !» Plusieurs de le faire taire.»
salariés ont une réelle an- «C’est un plan social déguisé»,
cienneté, loin du turnover estime Ralph Blindauer,
l’avocat mandaté par le CE
pour porter l’affaire en justice. Après un premier revers
début août, il a obtenu la suspension de la cession en produisant un rapport d’expertise qui qualifie le projet Hali
Food de «fictif».
«Honneur». «Je suis prêt
à parier qu’en avril, c’est la
liquidation judiciaire, insiste
l’avocat. L’opération a été délibérément montée pour couler la boîte!» D’où une plainte
contre X déposée au pénal
pour «tentative d’escroquerie
et association de malfaiteurs». De son côté, l’avocat
de Jean-Pierre Brochiero et
McDonald’s France soutiennent que le projet du repreneur est «solide», renvoyant
les salariés aux chiffres déficitaires de l’établissement.
En attendant le dénouement
judiciaire, dans le restaurant
de Saint-Barthélemy, on ménage ses nerfs. Chaque jour,
les salariés reçoivent la visite
d’habitués du McDo venus
apporter leur soutien. «C’est
l’un des principaux lieux de
vie du coin, soutient Salim
Grabsi, membre du Syndicat
des quartiers populaires.
C’est aussi le deuxième employeur du secteur, après
«Voilà vingt ans
qu’on parle
travail aux
jeunes, mais si
les grands
groupes nous
lâchent…»
Salim Grasbi membre
du Syndicat des quartiers
populaires.
Carrefour. Voilà vingt ans
qu’on se bat contre les trafics,
qu’on parle travail aux
jeunes. Mais si les grands
groupes nous lâchent, le message est définitivement
perdu.»
La semaine dernière, les salariés de Saint-Barthélemy ont
d’ailleurs tenté d’interpeller
directement le président de
McDonald’s France dans une
lettre ouverte. En vain. «On
espère maintenant que la justice va nous entendre, même
si on est des petits, plaide
Kamel Guémari. Notre combat, ce n’est pas que défendre
un McDonald’s, c’est l’honneur des travailleurs de ces
quartiers. On ne parle que des
réseaux, des kalachnikovs…
Mais ici, il y a des gens qui
veulent travailler et qui passent par ce McDo pour s’en
sortir. Alors on ne lâchera
rien.» •
u 13
Libération Lundi 20 Août 2018
LIBÉ.FR
Chronique
«L’âge bête» La 3e édi-
tion de l’université d’été
dédiée à l’intelligence animale se tiendra
du 24 au 26 août en Bretagne. Elle réunit
des scientifiques qui travaillent sur ce sujet afin de leur permettre d’échanger leur
savoir entre pairs, ainsi qu’avec un public
d’amateurs. PHOTO ROOM RF. GETTY IMAGES
EE-LV: «Il est temps d’en finir
avec les deals à l’ancienne»
AFP
A l’approche de leurs jour- signifient-elles la fin
nées d’été, cette semaine à du compagnonnage avec
Strasbourg, les écologistes Benoît Hamon ?
entendent marteler leur Les écolos ont compris que le
singularité en prévision des temps est venu d’en finir avec
élections euroles deals à l’anpéennes de mai.
cienne. Nous
Après Yannick
devons être le
Jadot, proclaporte-parole de
mant ce weekla société qui
end
dans
bouge, nous ne
le Journal du didevons pas être
manche sa volà pour faire de
lonté de conla figuration. La
INTERVIEW planète danse
duire une liste
estampillée Eusur un volcan,
rope Ecologie-les Verts vi- l’Europe est un bon levier
sant 15 % des suffrages sans pour l’action. Et il nous arrive
alliance avec Génération·s de gagner de très bons comde Benoît Hamon, Karima bats en faveur de l’environDelli, eurodéputée sortante, nement…
confirme à Libération la S’agira-t-il de combattre les
volonté des Verts de compter accords de libre-échange
leurs forces.
sans contrepartie environAprès le retrait de votre nementale?
candidat, Yannick Jadot, Il est grand temps de mettre
lors de la présidentielle fin aux accords avec les Etatsde 2017, les prochaines Unis, le Japon ou le Mercosur
élections européennes [une communauté économi-
2mil ions
C’est, en euros et en liquide, dans une valise
mais en faux billets, la somme remise fin
juillet à un Sud-Coréen dans un grand hôtel
niçois en échange de bitcoins, cette monnaie
virtuelle au cours volatil. Gérant d’une société
singapourienne, l’homme d’affaires a viré la
somme en bitcoins sur un compte luxembourgeois
avant de constater que les billets de 500 euros
étaient des fac-similés. Les enquêteurs baptisent
rip deal ce genre d’escroquerie à la transaction
dans des palaces, basée sur l’abus de confiance et
où souvent quelques vrais billets sont échangés
avant d’être subtilisés. La victime a finalement
porté plainte pour escroquerie. Un suspect, un
Serbe vivant en France, a été arrêté le 13 août et mis
en examen vendredi pour «escroquerie en bande
organisée», rapporte Nice Matin qui révèle l’histoire. Les enquêteurs sont à la recherche d’un
homme soupçonné d’être complice.
que qui regroupe plusieurs
pays d’Amérique du Sud,
ndlr], lequel va planter l’agriculture européenne. Le libreéchange n’est pas la réponse
aux défis de demain. Il est
l’ennemi du social comme de
l’environnement. Et l’écologie marche sur ces deux
jambes-là.
Sur le plan franco-français, que pensez-vous de la
politique menée depuis un
an par le gouvernement ?
Nicolas Hulot est un ministre
convaincu, un des acteurs
qui a su populariser l’écologie. Notre rôle est de l’aider
à gagner ses arbitrages
ministériels, de l’appeler
à taper du poing sur la table.
La Commission européenne
reproche parfois à la France
son manque d’engagement
environnemental. Raison de
plus pour travailler à cet
échelon.
Recueilli par
RENAUD LECADRE
Monsanto Recours
en référé contre
le glyphosate
Europe-Ecologie-les Verts va
déposer un recours en référé
pour faire interdire en France
les herbicides au glyphosate
du groupe Monsanto, récemment condamné en justice
aux Etats-Unis à indemniser
un jardinier atteint d’un cancer. La formation écologiste
va intenter une action devant
le tribunal administratif contre les autorisations de mises
sur le marché de ces produits, en réclamant le réexamen en urgence de la dangerosité du produit par l’Agence
de sécurité sanitaire (Anses).
«La décision californienne
constitue un fait nouveau qui
selon nous justifie que la justice soit saisie», écrit EE-LV.
Le 10 août, un tribunal de
San Francisco a condamné
Monsanto à verser 289 millions de dollars à un jardinier
américain, pour ne pas avoir
informé de la dangerosité de
son herbicide. Le groupe
américain, en passe d’être
racheté par l’allemand Bayer,
a annoncé faire appel.
Peut-on renoncer à son
titre de socio du «Média»?
Est-ce que la loi Schiappa
prévoit des cours
d’éducation sexuelle
à partir de 4 ans ?
Impôts : le prélèvement
à la source va-t-il être
mis en place ?
Est-ilvraiqueFrance2
etTF1financent
SOSMéditerranée?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
14 u
FRANCE
Libération Lundi 20 Août 2018
TOXICOMANIES
«Tu veux pas un kit
“roule ta paille”
tant que tu es là?»
REPORTAGE
La Franche-Comté et ses zones rurales sont
fortement touchées par les addictions aux drogues.
A bord de sa fourgonnette, l’association Aides
contribue à sortir des toxicomanes de l’isolement.
Arrêt à Baume-les-Dames.
Un toxicomane montre qu’il ne se pique plus, à Baume-les-Dames.
Par VIRGINIE BALLET
Envoyée spéciale
à Baume-les-Dames (Doubs)
Photos RAPHAËL HELLE.
SIGNATURES
C
haque semaine, c’est le
même rituel : charger le camion, vérifier le matériel,
penser à emporter des prospectus,
à refermer le local du centre-ville…
Pour être sûr de terminer les préparatifs à temps, Xavier Dreux, chargé
de projet au sein de l’association
Aides de Besançon (Doubs), fait
sonner plusieurs réveils sur son
portable. «Sinon, on se laisse vite
dépasser», plaisante-t-il. Comme
chaque jeudi après-midi, le jeune
homme a fort à faire: il est attendu
à Baume-les-Dames, à une quarantaine de kilomètres de la préfecture
du Doubs, pour aller à la rencontre
d’usagers de stupéfiants. Le camion
aménagé de l’association fait office
de centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques
pour usagers de drogues (Caarud).
Seul un petit logo à l’arrière de la
carrosserie blanche permet d’identifier cet utilitaire en apparence
banal. «On essaie quand même de se
faire discrets, par respect pour le
voisinage, et pour des questions de
sécurité», explique le jeune homme
qui commence pourtant à avoir ses
habitudes dans la verdoyante cité
comtoise de 5 000 habitants.
Depuis trois ans, l’antenne locale
de l’association Aides n’est plus
seulement un relais fixe mais
sillonne aussi le département à la
rencontre des usagers plus isolés,
qu’ils soient situés dans des squats
en centre-ville, dans des quartiers
réputés sensibles de Besançon
comme celui de Planoise, ou encore
dans des zones rurales telles que
Saint-Vit (4800 habitants), Maîche
(4 200 habitants) ou Morteau
(6 900 habitants).
ceux et celles qui le souhaitent. «On
évite d’aller au contact des gens,
y compris ceux qu’on connaît déjà :
«Une habitude de merde» si on leur propose du matériel alors
A Baume-les-Dames, la fourgon- qu’ils ont entamé des démarches
nette se gare chaque semaine pour se sevrer, est-ce que cela ne
à l’ombre des arbres d’un parc risque pas de les tenter ?» déroule
relativement fréquenté, à deux pas Xavier Dreux. La veille, les utilisade l’hypermarché
teurs réguliers de ce service
du coin, et du
(une dizaine environ à
HAUTE-SAÔNE
Doubs qui traBaume-les-Dames,
DOUBS
verse la ville. «On
dont un tiers de
préfère s’installer
femmes) ont reçu
dans un point de
un SMS pour conBaume-les-Dames
Besançon
passage déjà étafirmer les horaires
bli, avec l’autoride présence et
JURA
sation de la maileur rappeler qu’ils
SUISSE
rie, plutôt que de se
peuvent passer
voir proposer un encommande, jusqu’à
droit qui ne convien13 heures le jour J, au
20 km
drait pas forcément à nocas où ils souhaiteraient
tre public cible parce que trop
prendre davantage de matériel
proche d’un commissariat, par pour en redistribuer à d’autres.
exemple, ce qui pourrait les rebu- A l’intérieur du véhicule, deux espater», explique Xavier Dreux.
ces : l’un destiné au dépistage
L’équipe d’Aides déploie un petit fa- du VIH et des hépatites, via des tests
nion flanqué de son logo à l’entrée rapides d’orientation diagnostique
du parc, ouvre les portes arrière de (Trod); et l’autre, derrière une porte
la camionnette, et laisse venir à elle coulissante, pour l’information et la
Libération Lundi 20 Août 2018
u 15
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Xavier Dreux,
chargé de projet
à Aides, le 9 août
à Baume-les-Dames.
du pays, derrière la Lorraine. La situation géographique du territoire,
proche de la Suisse et sur la route
des Pays-Bas, n’est sans doute pas
étrangère à ces statistiques. Toujours selon l’OFDT, «si les zones rurales investiguées ne se distinguent
pas franchement du reste du territoire national en termes de disponibilité des produits, le vrai problème
pour les usagers est l’accès aux soins
et aux structures de réduction des
risques». D’où la démarche d’aller à
la rencontre de ces populations.
Sans jugement
distribution de matériel. Là, entre
deux banquettes en skaï, trône une
petite table sur laquelle sont disposées des plaquettes d’information
(lieux de présence de l’association,
numéros utiles, sexualité…) et des
boîtes destinées à récupérer les seringues usagées.
«Speedball»
En cette après-midi d’août pluvieuse, placée en alerte orange aux
orages, il n’y a pas foule. Ce jour-là,
seul Christian (1) fait escale dans la
fourgonnette aménagée, «pour la
première fois». A 40 ans, l’homme,
silhouette fluette et chevelure grisonnante, a «arrêté la came depuis 2011» : «A cause d’elle, j’ai tout
perdu. Je me prenais pour le roi du
monde, mais j’étais le roi des cons.»
Depuis, il est sous Subutex, traitement substitutif aux opiacés sous
forme de comprimés, qu’il préfère
sniffer. «Une habitude de merde»,
résume-t-il.
«Beaucoup de gens concernés par
l’addiction fonctionnent avec des rituels, un peu comme le café-clope
pour les fumeurs», appuie Xavier
Dreux. «Tout ce que je gagnais
à l’usine, je le sniffais», poursuit
Christian, qui ne cache pas avoir
«bu quelques canons». Le quadragénaire, d’abord un brin hésitant, se
fait de plus en plus volubile. «Vous
êtes sympa, ici on peut parler», salue-t-il. «Tu veux pas un kit “roule ta
paille” tant que tu es là? » lui demande Xavier Dreux. Tout comme
les seringues, le gel hydroalcoolique
ou encore les filtres stériles, le kit
fait partie du matériel proposé gracieusement par Aides au cours de
ces tournées, en fonction des profils
et des besoins. A l’intérieur, deux
fioles de sérum physiologique pour
nettoyer le nez après les inhalations
et une dizaine de petits cartons souples sur lesquels figurent des messages de prévention. Une fois roulés, ils se substituent aux billets
bien souvent utilisés en guise de
paille et qui présentent un risque de
transmission d’hépatite, dû notamment à leur conservation dans des
milieux chauds et humides, type
portefeuille en cuir glissé dans une
poche de pantalon. Christian glisse
le sachet translucide dans son blouson de moto.
Ancien ouvrier, ce Baumois, célibataire et sans enfant, vit désormais
d’une allocation adulte handicapé,
à la suite d’un accident de scooter.
Pour lui, l’addiction a commencé
par «quelques ecsta en soirée, avec
des teufeurs», puis la coke, l’héroïne
et la kétamine. «Une fois, je ne sentais carrément plus rien, nom de
diou», dit-il. Il n’a de cesse de décrire les couvercles des toilettes
devenus bruns à force de servir
de support pour la préparation des
drogues dans l’usine qui l’employait, sous-traitante pour Peugeot. «La Peuge», comme on dit ici.
«La moitié des gens se droguaient
pour tenir les cadences», assure-t-il.
Il raconte avoir parfois embauché
à 3 h 45 «et direct je me faisais un
speedball», mélange d’héroïne et
de cocaïne.
Pour se fournir, il lui arrivait d’aller
aux Pays-Bas, à quelques heures de
route seulement. «Sinon, il suffit de
demander et en cinq minutes je vous
Selon l’Observatoire
des drogues
et toxicomanies,
en 2014, on
déplorait 1,3 décès
par surdose pour
100000 habitants
en Franche-Comté
contre 0,6 en
moyenne en France.
trouve ce que vous voulez dans un
périmètre de 500 mètres», insiste
Christian. Preuve s’il en fallait que
les drogues dures n’épargnent pas
les milieux ruraux.
Selon l’Observatoire français des
drogues et toxicomanies (OFDT),
en 2014, on déplorait en FrancheComté 1,3 décès par surdose pour
100 000 habitants de 15 à 74 ans,
contre 0,6 en moyenne en France.
Soit le deuxième taux le plus élevé
Créés par la loi d’août 2004 relative
à la politique de santé publique, les
Caarud s’inscrivent dans la démarche anglo-saxonne de harm reduction (réduction des dommages ou
des risques liés à la consommation)
apparue dans les années 90. Ils permettent un accueil anonyme, gratuit et inconditionnel, qui se veut
complémentaire de la prise en
charge pluridisciplinaire proposée
dans les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en
addictologie (Csapa). L’Hexagone
compte environ 140 Caarud, dont
une trentaine sont gérés par Aides,
dans le cadre d’appels à projets lancés par les agences régionales de
santé. De plus en plus de ces structures sont équipées d’un camion,
comme celui de l’antenne bisontine.
«Les décideurs politiques prennent
conscience que la consommation de
drogues est présente en milieu rural,
et qu’il faut apporter des réponses»,
se félicite Xavier Dreux.
A l’en croire, les usages en campagne vont à l’encontre de bien des
idées reçues: il cite notamment le
cas d’un cadre supérieur qui vient
régulièrement chercher une pipe
à crack. «Beaucoup travaillent et ont
un logement autonome», ajoute le
chargé de projet chez Aides. Objectif
pour l’association: sensibiliser aux
risques, sans jugement. Et pour
cause: certains des bénévoles ou des
salariés ont eux-mêmes connu l’addiction. Un gage de confiance? «Pas
forcément, rétorque Dreux. Certains
usagers se montrent méfiants, partant du principe que notre parole
s’en trouve décrédibilisée.» Ce n’est
semble-t-il pas le cas de Christian,
qui restera plus d’une heure dans le
fourgon, répétant: «Aujourd’hui, j’ai
pris mes distances avec tous ces rigolos de kermesse [ses anciennes fréquentations, ndlr]. Je suis bien dans
ma maison, avec mes moutons.» •
(1) Le prénom a été modifié.
16 u
Libération Lundi 20 Août 2018
IDÉES/
Internet 2.0:
voyage sur
l’autoroute
de l’horreur
Les trolls n’ont rien à
envier aux serial killers.
Ils «naviguent», traquent
et attaquent sur la Toile.
A l’instar des prédateurs
sexuels qui empruntent
les «routes libres»
de Californie, à la
recherche de nouvelles
proies.
L
e 27 septembre 1992, Jennifer Asbenson vient de fêter ses 19 ans et emménage dans le sud de la Californie,
à Palm Springs. La nuit venue, la jeune
femme est employée en tant qu’aide-soignante auprès d’enfants handicapés près
de Desert Hot Springs, une ville proche.
Peu familière des routes qui maillent la
zone, elle rate son bus et accepte, non sans
hésitation, d’être accompagnée par un inconnu garé dans les environs. De prime
abord, l’étranger semble sympathique ; il
entame la conversation et lui propose un
petit-déjeuner le lendemain. Mais Jennifer
ne lui fait pas confiance et lui donne un
faux numéro de téléphone. A l’aube, peu
avant 6 heures, l’homme attend la jeune
femme à la sortie de son travail, où il l’avait
laissée, et la frappe au visage. Puis il
l’agrippe par la chevelure et la pousse dans
son véhicule, un couteau à la main. Les
poings liés, elle débute un long voyage
vers l’horreur : agressions sexuelles, étranglements, tortures. «J’ai pensé que j’avais
rencontré le diable», déclarera-t-elle un
quart de siècle après, lorsqu’elle se décide
enfin à sortir du silence.
Par
DR
MYRIAM BENRAAD
Politologue, université de Leyde
(Pays-Bas).
En 1992, sur la route avec son bourreau,
elle parvient finalement à se détacher et à
s’enfuir en courant sans plus se retourner.
Le criminel, Andrew Urdiales, ne porte pas
encore de nom mais une machette. Depuis
des années, il arpente les autoroutes du
Golden State à la recherche d’autres filles,
abandonnant tantôt leurs cadavres sur le
bitume, tantôt dans des parkings, des
zones industrielles ou sur des terrains
vagues. Les faits sont impensables. Robbin
Brandley, Mary A. Wells, Julie McGhee,
Tammy Erwin, Denise Maney, Laura
Uylaki, Cassandra Corum et Lynn Huber.
Toutes atrocement martyrisées. Le crime
se concentre quant à lui en Californie,
mégarégion connue pour son climat idyllique, son bord de mer qui s’épanche jusqu’à
la frontière mexicaine, mais aussi pour son
épaisse trame de voies interconnectées,
ces «routes libres» dont la construction
s’est généralisée dans toute l’Amérique au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Deux mois seulement après le calvaire
d’Asbenson, en novembre 1992, le sénateur Al Gore, qui devient vice-président
des Etats-Unis, propose une analogie qui
ne manque pas de saisir l’imaginaire populaire : il compare en effet Internet, qui
commence à se démocratiser, au système
des autoroutes inter-Etats reliant le fin
fond de la côte Est au magnifique littoral
californien. Comme ces autoroutes illimitées qui ont favorisé la mobilité, les investissements, la prospérité nationale et la
joie de millions de foyers, le Web, gigantesque toile immatérielle, encouragera nécessairement le bien commun. Internet deviendra une sorte de super-autoroute
(«superhighway») à l’échelle mondiale qui
n’aura nul besoin d’être planifiée ou
régulée en raison de ses vertus naturelles.
Le trafic y sera fluide, libre de toute entrave, de toute contrainte. Mais qui y circulera au juste ? Quel type de chauffeurs ?
Personne ne le sait à l’époque, ou plutôt
personne ne se pose la question, pour le
meilleur et pour le pire.
Le freeway system tel qu’il a été édifié au
cours des années 50, plusieurs décennies
avant l’émergence de son rejeton métaphorique Internet, est étroitement lié, aux
yeux des spécialistes, à la propagation du
serial killing moderne qui, depuis, n’a
cessé de le hanter. Les effroyables tueurs
qui s’y déplacent dans l’anonymat et en
toute impunité sont connus du commun
des mortels ; or, ils ne sont qu’accessoirement cités lorsqu’il s’agit d’aborder le côté
sombre du Web, cette «autoroute 2.0» : les
trolls. «Don’t feed them», ne les nourrissez
pas, nous assène-t-on ; ils peuvent vous
froisser mais jamais vous blesser. Ignorez
ces créatures tout droit sorties de la mythologie médiévale et de la littérature
scandinave, dont la première manifestation numérique date aussi, très symptomatiquement, de l’année 1992… Les trolls
sont maîtres dans l’art de tromper leurs cibles et pour voguer sans se contenter de
provoquer les auditoires ou d’infecter les
débats. A l’instar des serial killers classiques, ils recherchent en effet avant tout la
destruction de leurs victimes et ne s’en cachent guère. Fasciné par les mutilations et
la nécrophilie, un troll déclara, sur un célèbre réseau social : «Je vais t’égorger, violer
ton cadavre et faire de même avec ton enfant.»
Les meurtres sur le Net tendent dangereusement à se multiplier, et avec eux les
«cold cases», ces affaires irrésolues. L’idéalisme des premiers temps du World Wide
Web, de la promesse d’un bonheur numérique global, est à cet égard révolu. De fait,
l’autoroute n’est plus ce lieu de dépaysement, de plaisir et d’insouciance ; elle est,
au contraire, le lieu de tous les dangers.
Des anonymes, d’apparence coutumière
mais monstrueux, la sillonnent inlassablement avec pour unique intention d’anéantir ceux ou celles qu’ils croisent sur leur
chemin. Beaucoup «tuent» d’ailleurs dans
un silence assourdissant. Ce silence au milieu duquel, en cette matinée de septembre 1992, en plein désert, la jeune Jennifer
Asbenson observa, au loin, les voitures circuler sans jamais s’arrêter. Certes, ces
meurtres sont pour l’heure principalement symboliques ; mais la frontière avec
le monde matériel a été franchie. Le cauchemar vécu pendant de longs mois par la
journaliste Nadia Daam (1) n’est qu’un cas
parmi d’autres, tout aussi terrifiants.
A la façon des pires criminels américains
– d’Edmund Kemper, qui faisait monter
dans sa camionnette des auto-stoppeuses
au sud de San Francisco avant de les supplicier, à Roger R. Kibbe, qui se débarrassait des corps sans vie le long des voies rapides de la Central Valley, sans oublier le
lugubre Ted Bundy –, le troll chasse d’une
route à l’autre, sans retenue, sévissant en
solitaire ou en groupe pour mieux brandir
ses «trophées». Il n’est pas surprenant, à ce
titre, que les autorités peinent à retrouver
ces meurtriers d’un genre nouveau mais
dont les pensées macabres et modes opératoires n’ont hélas rien à envier à leurs funestes prédécesseurs.
Comme le démontre une série d’analyses
récentes consacrées à ce phénomène, ce
mal inédit, sans pareil, le troll aime s’extraire du réel et alimenter ses fantasmes
violents. Dans leur ouvrage Monstres 2.0.
L’autre visage des réseaux sociaux
(éd. François Bourin, 2018), les chercheurs
Pauline Escande-Gauquié et Bertrand Naivin l’écrivent sans ambages : «La figure du
tueur en série avait déjà auparavant incarné cette monstruosité : sous un masque
lll
d’homme banal se cachait un
Libération Lundi 20 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL SCHNEIDERMANN
Au Média, la guerre
du 15 août
La web-télé insoumise a innové cet été,
en diffusant en direct la saison 1 du conflit
entre chikirouïstes et lanceliniens. Ces guerres
de tranchée restent d’habitude larvées au sein
des rédactions.
I
Vue de la salle
informatique
du centre
pénitentiaire de
Réau, en 2011.
PHOTO LAURENT
TROUDE
lll prédateur sans pitié.» Le criminologue Adam Lynes est tout aussi catégorique, soulignant ce qui rapproche les tueurs
en série des trolls les plus vils du Web : ils
«naviguent» («cruising») en quête de nouvelles proies et scènes pour commettre
leurs crimes, longuement prémédités ;
adeptes de la traque («stalking»), ils attirent leurs victimes par tous les moyens. Il
leur importe alors d’infliger une souffrance maximale. Et pour cause, ces trolls
présentent les caractéristiques de la Triade noire : narcissisme, machiavélisme et
psychopathie.
«Passagers de la tourmente,
passagers de la tourmente/
Il y a un tueur sur la route/
Son cerveau se convulse
comme la tête d’un crapaud/
Il y a un tueur sur la route»,
chantait en 1971 le légendaire Jim Morrison dans Riders on the Storm. Il faisait
alors référence à Billy Cook
qui, vingt ans auparavant,
avait «trollé» vingtdeux jours sur la route reliant le Missouri à la Californie pour y faire couler le sang. Un carnage
qui précéda de peu l’arrivée des premiers
tronçons de l’Interstate Highway. •
Comme le
démontre une série
d’analyses récentes
consacrées à ce
phénomène, ce Mal
inédit, sans pareil,
le troll aime
s’extraire du réel et
alimenter ses
fantasmes violents.
(1) La journaliste fut menacée de mort et de viol
par deux internautes qui ont été condamnés par le
tribunal de grande instance de Paris à six mois de
prison avec sursis et 2 000 euros d’amende de
dommages et intérêts, le 3 juillet (lire Libération
du 7 juillet).
l ne faudrait pas croire qu’on
se haïsse forcément au Média
davantage qu’ailleurs. Si les
échanges d’insultes, dans la petite équipe de la web-télé insoumise, entre chikirouïstes et lanceliniens ont pu, ces derniers jours,
tournebouler les têtes, il ne faudrait pas oublier pour autant
qu’on se hait fréquemment, dans
les rédactions mainstream. Pour
ne parler que d’un exemple connu
de près, le Monde des années 80,
maison alors autogérée, n’avait
rien à envier au Beyrouth de la
même époque, ou à l’ex-Yougoslavie de la décennie suivante. Tranchées, sacs de sable, snipers séparaient le service étranger du
service politique, sur fond d’accusations fratricides de servilité
face à l’Elysée, ou à Washington.
Même les cantines environnantes
étaient balkanisées. De l’un à
l’autre camp, les héroïques neutres ne passaient qu’en risquant
leur vie. De nos jours, dans les rédactions où se fait sentir de manière plus écrasante qu’ailleurs le
poids idéologique de l’actionnaire
(Dassault ou Bolloré, par exemple), la tyrannie de cet actionnaire
étouffe certes les haines internes,
comme feu le maréchal Tito entre
Serbes et Croates, mais elles ne
demandent qu’à se rallumer.
Pourtant, le monde extérieur n’a
jamais rien sû de l’ardeur des
combats internes au Monde. Ou
bien plus tard. Où le Média des Insoumis innove, c’est quand ces
haines s’étalent en direct, et à ciel
ouvert. A ce titre, la saison 1 avait
déjà été riche, avec les exclusions
ou les départs de «modérés», laissant le noyau dur fondateur seul
avec lui-même. L’explosion si rapide et si violente, au cœur de
l’été, de ce noyau dur lui-même
était imprévisible. Les accusa-
tions croisées de prévarication,
d’opacité, d’appétit de pouvoir, de
trahisons de l’idéal démocratique, de fake news, ou même de racisme qui ont fleuri ces derniers
jours sur Facebook et sur Twitter,
entre chikirouïstes et lanceliniens, sont une nouveauté. Habituellement, comme dans les partis politiques ou les entreprises,
ces accusations, auprès des confrères extérieurs, ne s’expriment
qu’en «off». On vient vous raconter en chuchotant les turpitudes
des chefs, ou du clan concurrent,
mais surtout, hein, tu ne me cites
pas, je ne t’ai rien dit. Ainsi en
est-il, par exemple, à la maison
mère, la France insoumise,
comme naguère au PCF. Ainsi
d’ailleurs en était-il au Média, au
sein du groupe dirigeant, avant
qu’une enquête de Mediapart,
révélant les autovirements de Sophia Chikirou, et citant Aude Lancelin – «elle a voulu tuer le Média» – ne déchaîne, comme un
orage, cette guerre du 15 août.
Tout au long de l’été, les amateurs
de transparence auront été servis,
et surservis. A peine avait-on digéré le feuilleton Benalla, et fini
de contempler les sales dessous
policiers du prétendu nouveau
u 17
monde macronien, que la gauche
antilibérale exhibe à son tour son
tropisme excommunicatoire et
groupusculaire.
Est-ce vraiment catastrophique?
On pourrait paradoxalement
avancer l’hypothèse que cette
transparence explosive renforce
la crédibilité du Média, en sa
toute proche saison 2, sous la
houlette d’Aude Lancelin. Après
tout, ne serait-ce pas infantiliser
les socios que de leur masquer les
dissensions internes, si venimeuses et douloureuses soient-elles?
Les socios ne sont-ils pas présumés adultes, et donc parfaitement capables de comprendre
pourquoi papa et maman se jettent des assiettes à la figure ?
Il y a pourtant danger. Tout média
généraliste se construit sur une
promesse. Pour certains (télés, radios en France), elle se formule
ainsi : nous allons vous raconter
le monde tel qu’il est, en direct, et
en toute neutralité. C’est bien entendu illusoire. Pour d’autres (la
«presse d’opinion», le Figaro ou
Libé, pour ne pas les nommer),
cette promesse est plus ambiguë,
et toute en tension : tout en affichant nos convictions libérales
ou social-démocrates, nous allons
faire l’effort surhumain de tendre
vers l’objectivité, et de vous raconter, nous aussi, le monde tel
qu’il est. Le Média, lui, s’est construit sur une promesse radicalement différente, et d’inspiration
finalement rousseauiste: les médias des milliardaires tronquent,
dissimulent et mentent, nous allons donc rétablir la hiérarchie
«naturelle» de l’information –naturelle, c’est-à-dire avant perversion par le «système médiatique».
Partant, nous allons rétablir la vérité. C’est sur cette base, qu’a été
collectée une somme conséquente à la création de la webtélé. C’est dire comme l’attente est
grande! Mais cette promesse suppose que cette vérité unique soit
énoncée par un narrateur collectif univoque. Il n’y a pas place,
dans cette promesse, pour des
narrateurs différents, a fortiori
antagonistes. •
Pour parler d’un exemple connu
de près, «le Monde» des années 80,
maison alors autogérée, n’avait rien
à envier au Beyrouth de l’époque.
Tranchées, sacs de sable, snipers
séparaient le service étranger
du service politique, sur fond
d’accusations fratricides de servilité
face à l’Elysée, ou à Washington.
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Belmondo, Charles Boyer.
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L’amour est dans le pré.
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Gleeson. 23h00. L’enfer
de cristal. Téléfilm.
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Pitiot. 22h40. Kaamelott.
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Droit de suite - Débat. 22h57.
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Il se livre à des ouvrages en
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du centre ; Quand il a un coup
de chaud, il ventile III. Animal
en smoking vert ; Comme un
coup de trique IV. On y voit un
Christ bras écartés, mains non
cloutées ; Il est plutôt maux
d’amour que mots doux ; Son
double a la vie devant lui
V. Zemmour et Naulleau ; Il
est (par)affiné VI. Est faible à
l’effort VII. Harcèle VIII. Sur
aigu ; On y était davantage
coups de battoir que coups
de boutoir IX. L’endroit parfait
pour s’en griller une X. La
femme révoltée XI. Vu ses
tarifs, il semble impossible
qu’il mette la clé sous la porte
9
V
VII
X
Grille n°992
VERTICALEMENT
1. Qui arrivent par surprise 2. Limpide ; Qui peut se reproduire sans sexe
3. Fort russe ; Ses fils sont blessants 4. Mouvement armé dans le centre de
l’Afrique ; Elle facilite la reproduction 5. Rends tes proches tristes ; Très
triste 6. Après le dernier IV., Piaf lui fait rencontrer une loco ; Fourrure
d‘écureuil 7. Roulés ; Participe au non-respect de l’ordre 8. Il n’est pas sur
Coran alternatif ; Il fleure bon la plage 9. Utiliser ses biens pour le sien
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. APRÈS-COUP. II. URI. TARDI. III. TAPIE. IRE.
IV. OD. K-WAY. V. CAGE. IAGO. VI. RAIL. RN. VII. RSA. SAPIN.
VIII. RIVAL. RSI. IX. INÉGALÉES. X. GOURMETTE. XI. ÉCRASASSE.
Verticalement 1. AUTOCORRIGE. 2. PRADA. SINOC. 3. RIP. GRAVEUR.
4. IKEA. AGRA. 5. STEW. ISLAMS. 6. ÇA. AILA. LÉA. 7. ORIYA. PRÊTS.
8. UDR. GRISETS. 9. PIÉTONNISÉE. libemots@gmail.com
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Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
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et de la rédaction
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Dijon
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Brest
IP
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1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Les nuages seront encore nombreux de la
Bretagne aux Ardennes avec quelques
bruines près de la Manche. Le soleil
dominera partout ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas au nord de la
Loire laisseront progressivement la place
aux éclaircies, sauf près de la Manche. Le
soleil s'imposera ailleurs avec de fortes
chaleurs au sud d'une ligne Bordeaux / Lyon.
Lille
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II
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
20h55. Crimes dans le Poitou.
Documentaire. 3 reportages.
22h45. Crimes à Poitiers.
Documentaire.
LUNDI 20
Edité par la SARL
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Boissieu - CS 41717
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RCS Paris : 382.028.199
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I
VIII
21h00. Un pont trop loin.
Guerre. Avec Dirk Bogarde,
Wolfgang Preiss. 23h15.
Itinéraire d’un enfant gâté.
Film.
C'est une belle matinée qui s'annonce sur
les 2/3 sud du pays. Mais des nuages bas liés
à une perturbation britannique circulent de
la Vendée aux Ardennes en remontant vers
la Manche avec quelques bruines.
L’APRÈS-MIDI Les nuages restent abondants
au nord de la Loire. De fortes chaleurs du
sud-ouest à l'Auvergne Rhône-Alpes jusqu'en
Alsace. Des orages des Alpes à la Corse.
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Épisodes 3 & 4. Avec Augusto
Madeira, Sabrina Greve.
22h55. 21 cm. Magazine.
Virginie Despentes.
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CSTAR
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FRANCE 3
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Libération Lundi 20 Août 2018
PICASSO
Graine de Vallaurien
Pour célébrer son citoyen d’honneur, Vallauris abrite
une grande et belle exposition qui se déploie sur les lieux
mêmes où le maître a vécu, créé, aimé et changé à jamais
le destin de la cité.
Par
DIANE LISARELLI
Envoyée spéciale à Vallauris
V
allauris, 9 juillet 1954. Tandis que les
taureaux s’impatientent, les
2000 personnes qui s’entassent dans
les arènes en bois à peine installées ont les
yeux rivés sur une femme qui s’avance lentement à cheval. Au cœur de cette petite ville
de potiers où ils ont emménagé six ans plus
tôt, Françoise Gilot fait ses adieux en public
et en grande pompe à Picasso. «Tu sors de ma
vie mais tu mérites de partir avec les honneurs
de la guerre», lui a assuré le père de ses
deux enfants, Claude et Paloma. Cavalière,
celle qui ose quitter Picasso ouvre le paseo
avec quelques figures de haute école, lit un
texte dédié au maître, puis salue une dernière
fois l’homme. Si ce jour-là Françoise Gilot, en
habit andalou, offre à Picasso un cadeau
d’adieu, la ville de Vallauris célèbre, elle, son
union sans nuage avec le maître. La foule se
presse sur l’avenue principale jalonnée d’arches en cannisses sur lesquelles sont placardées les affiches linogravées de l’artiste. Peu
importe si cette petite cité de l’arrière-pays
cannois n’a pas de tradition taurine: Picasso
vaut bien une fête.
Libération Lundi 20 Août 2018
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CULTURE/
Fumées à Vallauris,
de Picasso, 1951.
Collection du Musée
national Picasso.
PHOTO RENÉ-GABRIEL OJEDA
L’Homme au mouton, de Picasso,
à Vallauris en 1994. R.-G. OJEDA
ches pour les expositions organisées au Nerolium, mais aussi pour les événements promus
par l’Association vallaurienne d’expansion céramique –cédant à chaque fois droits de reproduction et bénéfices de leurs ventes. Il
choisit aussi, en collaboration avec les Ramié,
de produire certaines de ses céramiques
(603 en tout) en tirages limités. Vendues à un
prix relativement abordable, les pièces portant le cachet de l’atelier Madoura et la mention «édition Picasso» attirent touristes, collectionneurs, curieux et amateurs éclairés. Et
comme le directeur actuel de Madoura, Yves
Peltier, le souligne dans le texte qu’il signe
dans le très beau catalogue accompagnant
réussie, «Picasso, les Années Vallauris» permet de se rapprocher de cette période bénie
pour l’artiste, alors galvanisé par de nouvelles
aventures créatrices, un retour à ses racines
méditerranéennes et une reconnexion avec
le monde et ses semblables.
Dans les années 50, tandis que Picasso construit son mythe, se mettant volontiers en scène
NOUVELLES AVENTURES CRÉATRICES pour les magazines (Paris Match, Life), les caSi perdurent la douceur du climat, la concen- méras (Verdet, Haesaerts, Clouzot) ou les plus
tration de potiers et la végétation dense et grands photographes (Capa, Doisneau ou
émouvante, mêlant oliviers, arbres fruitiers Quinn) venus l’immortaliser dans son atelier,
et orangers bigaradiers, cultivés ici avec fu- sa villa, sur la plage de Golfe-Juan ou à Mareur ; si l’on peut tenter
doura, le nom de Vallauris voyage à trad’imaginer les fumées denvers le monde et de nombreux jeuses et odorantes s’échapnes artistes viennent s’y
ITALIE
pant des fours à bois des
installer. Pour la remercier de
ateliers donnant l’étrange
l’accueil que la population lui
impression d’un incendie
a réservé, l’artiste fait don à la
ALPESALPES-DEHAUTEMARITIMES
permanent (que Picasso
ville de sa sculpture l’Homme
PROVENCE
peint le 12 janvier 1951 dans
au mouton. Lors de son inauNice Monaco
Fumées à Vallauris), il est en
guration place du Marché, le
revanche aujourd’hui diffi6
août 1950, une grande «Jourr ée
Vallauris
e
n
M rra
e
cile de se figurer ce qu’a pu être
née de la paix» est organisée.
dit
VAR
Mé
la vie quotidienne dans cette peLaurent Casanova, chargé de la
10 km
tite ville durant les sept années où Piculture au Comité central du PCF, y
casso en arpentait les rues. Là, comme le note prononce un discours publié quelques jours
le texte introductif du catalogue, plantant plus tard dans l’Humanité avec un retentissebien le décor: «Le maître fait ses courses avec ment international. Il y est écrit: «Picasso rend
ses enfants et achète ses Gauloises bleues chez au peuple ce qu’il lui doit et donne au peuple ce
Nini. Il fréquente le café de la Tonnelle en face qui a été fait pour lui.» A Vallauris, pendant
de son atelier, où il vient écouter chanter les quelques années, cela s’est vraiment passé. •
gitans du quartier voisin. Le boulanger,
M. Bianco, invente le petit pain “Picasso”, en PICASSO, LES ANNÉES VALLAURIS
forme de main aux larges doigts, comme les re- Musée national Pablo Picasso ; musée
présente l’artiste. Son coiffeur, Eugenio Arias, Magnelli ; l’Eden ; Madoura. Jusqu’au
devient son confident; les plats à barbe ornés 22 octobre à Vallauris (06), entrée 10 €.
de corridas qu’il lui offre décorent son Rens. : 04 93 64 71 83 et https ://museeséchoppe.» Parce qu’il s’agit d’une exposition nationaux-alpesmaritimes.fr/picasso
BÉATRICE HATALA. RMN-GRAND PALAIS. MUSÉE NATIONAL PICASSO. SUCCESSION PICASSO 2018
ANTIQUITÉ MÉDITERRANÉENNE
Les portes de Madoura lui sont grand ouvertes. Aux côtés des ouvriers céramistes dont il
partage le quotidien, Picasso apprend les
techniques traditionnelles pour tourner, cuire
et émailler la terre. Or, si les époux Ramié se
félicitent que le hasard leur «donnât pour
élève un maître», ils notent aussi avec ironie
qu’un apprenti qui aurait travaillé comme lui
aurait été immédiatement renvoyé. Très intéressé par la culture et l’esthétique de la tradition locale, largement inspiré par l’Antiquité
méditerranéenne, Picasso fait preuve d’une
grande liberté. Il y a du jeu dans ses céramiques, une dialectique joyeuse entre les motifs
peints et la forme des supports. Et dans cette
danse sans fin ni pesanteur, en quelque
3600 pièces créées à Vallauris, le peintre acte
le passage de la céramique de l’artisanat à l’art
–et entraîne dans sa ronde Matisse, Chagall,
Cocteau, Léger, ou Miró, qui seront eux aussi
bientôt à l’affiche de l’exposition d’été au
Nerolium.
Picasso, pourtant, regarde bien plus du côté
de la poterie artisanale traditionnelle que des
grandes manufactures. Celui qui s’est inscrit
au Parti communiste en 1944 veut faire un art
populaire. A Vallauris, cité prolétarienne,
berceau du premier syndicat révolutionnaire
des Alpes-Maritimes, il trouve un lieu d’expérimentation, tant artistique que politique.
Avec la complicité de Paul Derigon, maire
communiste, de nombreux projets mettant
au cœur la culture et l’éducation sont lancés.
Ainsi, quand la mairie rachète le prieuré de
la ville, elle donne carte blanche à Picasso
pour décorer la chapelle déconsacrée. Cela
donnera le «Temple de la paix» (la Guerre et
la Paix), rare œuvre in situ de l’artiste, manifeste et majeure.
Ce cadeau inestimable à la ville est loin d’être
le seul: outre un important soutien financier
(qui perdurera une fois le peintre installé à
Cannes), Picasso réalise de bon cœur des affi-
l’exposition, «pendant des années, tout ce petit
monde se côtoie sur les trottoirs étroits de la
ville de Vallauris, dans une cohue aux airs de
fête populaire, et repart parfois […] avec une
céramique de Pablo Picasso simplement emballée dans du papier kraft et glissée dans un
sac en toile de jute».
MARTINE BECK-COPPOLA. RMN-GRAND PALAIS. CITÉ DE LA CÉRAMIQUE. SUCCESSION PICASSO 2018
Il faut du génie, aussi, pour changer le destin
d’une ville. Quand le peintre s’installe sur les
collines vallauriennes six ans plus tôt, la cité
renommée pour sa céramique est en déclin.
La guerre et la découverte de plomb dans la
composition d’un vernis traditionnellement
utilisé ont eu raison d’une grande majorité
des producteurs. Dans certains ateliers désertés s’installe une nouvelle génération, issue
notamment de l’Ecole des arts appliqués de
Paris (Robert Picault, Roger Capron, Jean
Derval, Jean Rivier). C’est eux qui, en 1946, relancent l’exposition annuelle «Poteries,
fleurs, parfums» au Nerolium, grande halle
agricole spécialisée dans la fleur d’oranger où
Picasso, alors en vacances à quelques kilomètres de là, rencontre la céramiste Suzanne Ramié. Intéressé par la modernité de son travail,
le peintre visite dans la foulée son atelier, Madoura, et se prête au jeu du modelage de petites pièces d’argile. L’année suivante, les Ramié l’invitent à venir voir le résultat de son
travail. Il ne lui faudra ensuite que quelques
mois pour emménager à Vallauris. Picasso a
alors 66 ans. Il est déjà considéré comme un
des plus grands artistes de son siècle. Après
le dessin, la peinture, la gravure, la sculpture,
le voilà donc prêt à s’attaquer à la céramique.
u 21
Sphère, de Picasso, 1948. Céramique réalisée à Vallauris.
Vase : femme, de Picasso, 1949.
22 u
Libération Lundi 20 Août 2018
Image tirée de
l’installation en réalité
virtuelle de Julien
Creuzet, Maïs chaud
Marlboro. PHOTO JULIEN
CREUZET
Julien Creuzet, épris de maïs
Aux Rencontres d’Arles,
le jeune artiste
plasticien bouscule les
héritages culturels dans
une expérience poétique
en réalité virtuelle.
U
n chant hypnotique,
crépitant, baptisé Maïs
chaud Marlboro,
s’échappe de la galerie Arena à
Arles. A l’intérieur d’un espace
monacal, trois drôles d’engins,
sculptures et à la fois assises,
d’un jaune vif et aux allures de
vaisseaux futuristes, sont fixés
au sol. Les réacteurs sont réalisés
à partir de sacs de farine de maïs,
eux-mêmes encapuchonnés
dans des housses serties d’images imprimées – comme celle
d’une main tenant des flocons de
pop-corn. On peut s’asseoir sur
ces «vaisseaux», enfiler un casque de VR (réalité virtuelle), et
devenir le pilote d’une expérience immersive, voyageur d’un
monde parallèle tout en pixels,
dans lequel on peut croiser des
ovnis aussi divers qu’un homme
au visage de pipe à crack ou encore qu’une femme à tête olmèque qui danse sur Maïs chaud
Marlboro. Et c’est alors que l’on
pense aux refrains scandés à tuetête encore aujourd’hui par les
vendeurs de maïs à Barbès
– «maïs chaud, maïs chaud» – et
ceux de clopes – «Marlboro,
Marlboro».
Jeune artiste né en 1986 au
Blanc-Mesnil, Julien Creuzet
s’est inspiré de ces rengaines absorbées dans le quartier du
XVIIIe arrondissement de Paris
pour chanter sa propre litanie entêtante. L’auteur s’intéresse ici à
l’histoire et la circulation du
maïs, de ses origines mésoaméricaines vieilles de dix mille ans à
son importation en Europe jusqu’à sa consommation actuelle.
Et il la digère dans une installation poétique, écosystème à plusieurs médiums (photographie,
poésie, vidéo et autres matières
diverses…), monde bigarré, lyrico-fantastique que l’on peut admirer en VR, immergé dans des
compositions néodada combinant plusieurs matières : con-
nexions filandreuses, tresses de
métal enfilées dans des pipes à
crack, images ensablées issues
d’archives précolombiennes (statues et autres monuments) qui ne
se révèlent qu’à demi. C’est une
habitude pour le jeune homme
– remarqué à la 14e Biennale de
Lyon et qui a eu en ce début d’année l’honneur de présenter
deux expositions simultanées à
Bétonsalon et à la Fondation
d’entreprise Ricard – que de jouer
de collages visuels, ensemble de
signes, de symboles (ici le fameux maïs) pour réviser nos héritages culturels et, surtout, pour
les sortir d’un récit trop linéaire,
figé, enclavé, définitif.
L’ambition de Creuzet n’est pas
tant de se faire scrupuleux avec
l’histoire que de réinventer les
manières dont on la raconte.
Ainsi, les petits bouts d’installations-collages sont disséminés
dans l’espace comme autant de
graines, desquelles peuvent
éclore récits et coïncidences.
Le quartier de Barbès n’est que le
point de départ d’un grand «d’où
viens-tu ?» général qui permet de
discourir sensiblement sur les
infimes objets et refrains qui
nous entourent et dont nous
oublions parfois les racines. Ce
maïs, aussi bien enfanté par les
dieux mésoaméricains, importé
en Europe au XVIe siècle, que
grillé sur les chariots à Barbès,
terrain entre autres où les fumeurs de cracks se rassemblent,
est aussi le territoire d’une poésie, celle parfaitement résumée à
l’entrée de l’exposition par la
mention «Ni l’identité de l’individu ni l’identité collective ne
sont figées». Une manière de
nous rappeler à quel point,
à l’instar de cet épis de maïs et
autres artefacts qui nous entourent au quotidien, nous sommes
également porteurs de multiples
récits et géographies qu’il
convient d’explorer.
JÉRÉMY PIETTE
MAÏS CHAUD MARLBORO
de JULIEN CREUZET
à la galerie Arena d’Arles (13)
jusqu’au 26 août.
Rens. : https://www.rencontresarles.com/fr/expositions/view/317/
julien-creuzet
Alex Hanimann
aborde les museaux
fantômes
Epris d’une mission obsessionnelle, celle de traquer une faune
d’errants nocturnes, l’artiste pluridisciplinaire Alex Hanimann
a photographié une multitude d’animaux la nuit. Il les a littéralement capturés avec des dispositifs photographiques spécialisés –petits pièges à images– se déclenchant sur leur passage.
Les bêtes à l’allure d’ectoplasmes pris en flag errent entre les
fougères d’une dense forêt, tel le spectral zébu qui fend la nuit
profonde du sublime Tropical Malady, du cinéaste thaïlandais
Apichatpong Weerasethakul. Plus de 500 de ces instantanés
se trouvent réunis dans son ouvrage intitulé Trapped aux éditions Patrick Frey. Sous leur plus beau jour phosphorescent,
les animaux, à la luminosité résiduelle amplifiée, y apparaissent figés. L’artiste avait entamé le projet à des fins scientifiques puis s’est finalement laissé emporter par son aspect onirique, fasciné par les chimères qu’il capturait ou parfois – le
piège ne fonctionnant pas à temps – les fragments d’une
échappée soudaine, lui laissant l’image d’un échec encore plus
mystique, comme la traînée fantomatique d’une fuite. J.Pi.
TRAPPED, ALEX HANIMANN, éd. Patrick Frey, 384 pp.
60 €, disponible en France aux Presses du réel.
Libération Lundi 20 Août 2018
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u 23
CULTURE/
ARTS
A Bordeaux, les jeux de mains
et de marbre de Danh Vo
L’artiste a investi la nef
du CAPC avec une installation
de blocs de pierre, en forme
d’hommage et de critique
de l’histoire.
A
u cœur de l’immense entrepôt Lainé,
dans cette nef du Centre d’arts plastiques contemporains, chapelle Sixtine
éphémère d’une longue liste d’artistes contemporains qui y sont intervenus, Danh Vo
livre à son tour une de ses plus belles expos.
L’ancien stock de denrées coloniales offre
une majestueuse caisse de résonance à son
art de faire bruire les résidus de l’histoire, les
reliquats minéraux et les reliques religieuses
de toutes sortes de récits personnels et collectifs. Danh Vo fait parler les choses mortes,
sans les ramener pour autant à la vie. Il fait
plus figure de spirite communiquant avec les
esprits en mettant la main sur des vieilleries
et faisant bouger les pierres. En l’occurrence,
des blocs de marbre. Lourds et imposants,
ceux-ci se serrent dans un des coins de la nef.
Mais pas trop, de manière à ce qu’on puisse
se faufiler entre eux, voire grimper dessus.
Y mettre la main, explique Maria Inés Rodriguez, directrice du CAPC (ex-directrice, en
fait, son licenciement ayant pris effet le
1er août), pour sentir la texture de leur surface, lisse ou rugueuse, selon que les pierres
ont été polies ou non, est une recommandation de l’artiste. Qui a en quelque sorte fléché
le geste: des photographies de mains sculptées s’accrochent à la paroi des blocs. Fragments d’œuvres taillés dans le marbre par
Michel-Ange. Mains droite ou gauche de David, Moïse, du Christ ou de Giuliano de Medici, sont rendues à leur matériau d’origine
par la grâce de ces allers-retours qu’affectionne Danh Vo.
Ces blocs viennent, on l’aura deviné, de Carrare, Mecque du marbre des artistes de la Renaissance italienne. Leur transport, leur
manipulation, leur installation par d’adroits
manutentionnaires, toute cette prise en
charge, en main, pèse son poids dans la
portée de cette pièce. Un, parce qu’il remet
les ouvriers au rang des artistes. Deux, parce
qu’il concrétise un frottement entre les âges,
géologique et humain, classique et contemporain. Enfin, ce déplacement renvoie à
la circulation des œuvres de par le monde et
à une géopolitique artistique. Un sujet au
cœur du travail de Danh Vo qui y décèle
des rapports de pouvoir, d’influence,
de domination, de soft power dirait-on
aujourd’hui.
Courbure lascive. Sur ce marbre de Carrare pas ouvragé, brut de décoffrage, c’est
tout le rayonnement du classicisme italien
Les blocs de Danh Vo viennent de Carrare, Mecque du marbre des artistes de la Renaissance italienne. PHOTO NICK ASH
et ce qui s’y incarnait (la religion, la perfection, la conversion) qui vient ainsi se fracasser. Sans faire de bruit : l’œuvre de Danh Vo
laisse sourdre sans fracas une pensée critique
qui remonte le fil de l’histoire et détricote
ainsi ses mythes, notamment celui de
l’authenticité ou de la pureté. Dans la diagonale opposée à cette installation, il a ainsi
posé au sol une vieille caisse en bois de la
marque «Carnation Milk» contenant un bloc
de marbre poli provenant de Grèce. Tout
blanc, courbure lascive qu’on veut toucher là
encore, et le titre, Lick Me, Lick Me, qui fait
Mains droite ou gauche
de David, Moïse, du
Christ ou de Giuliano
de Medici, sont rendues
à leur matériau d’origine.
baver. C’est un petit fragment d’un torse
d’Apollon, datant approximativement du
Ier et du IIe siècle, éventré, scié par Danh Vo.
Puristes. Qu’est-ce qui est ainsi mis en boîte
et fracturé? Les Romains qui s’approvisionnent en matière première chez les Grecs copient leur art et en font des caisses pour se
l’approprier tout en revendiquant l’originalité
de leur propre art, de leur propre civilisation.
Au-delà des Romains, ce sont les puristes de
tous acabits qui sont visés. L’impureté de la
pièce se niche par ailleurs dans son titre emprunté à l’une des répliques du démon qui
dans le film l’Exorciste habite le corps d’une
fillette et lance ce genre d’insanités à la face
du prêtre qui tente de l’en déloger. Ce serait,
selon Maria Inés Rodriguez, un souvenir de
l’artiste, que la mère, tandis qu’il était enfant,
avait l’habitude de prendre sur ses genoux
tout en matant des films gore. L’amour maternel et l’horreur d’un même tenant comique et effrayant.
Dans l’expo, les paroles du démon résonnent
à nouveau (sans aucune portée blasphématoire) dans le titre d’une autre pièce: Do You
Know What She Did, Your Cunting Daughter?
–un Christ en bois portugais produit vers le
XVe siècle, dans un style flamand. La pièce gît
démembrée mais soigneusement rangée sur
une longue et haute étagère métallique au milieu d’autres antiquités religieuses, achetées
par l’artiste. Exposer ainsi des pièces remisées
(ou mises en boîte), c’est la trouvaille de Danh
Vo pour dire comme son art oscille entre le visible et le caché, l’oubli et la réminiscence, ou,
de manière moins banale, plus concrète, et
selon ses propres termes, entre «la cathédrale
et le “storage”». Ce qui est une des manières
finalement de dire que de cette nef du CAPC
(ancien stock), il fait aussi une crypte.
JUDICAËL LAVRADOR
DANH VO dans la nef du CAPC,
Bordeaux (33). Jusqu’au 28 octobre.
Rens. : www.capc-bordeaux.fr
Libération Lundi 20 Août 2018
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MON PETIT ROYAUME (7/7)
MicroBrexit
Jonathan Ier Le jeune empereur a très sérieusement
cofondé Austenasia pour échapper à son morne quotidien
dans la banlieue de Londres.
C
omment s’adresse-t-on à un empereur par mail? Et si,
avant même la rencontre espérée, on commettait l’impair impardonnable? On opte donc pour la sobriété et
pour un simple «hello». On explique ne pas bien connaître les
usages impériaux. La réponse fuse, immédiate : «Mon titre
officiel est Votre Impériale Majesté, mais Jonathan suffira.»
Nous voilà en route pour la visite de Wrythe, capitale de l’empire d’Austenasia, qui se situe dans une
rue sans âme d’une banlieue du sud de
Londres. En fait, Austenasia est sis très
exactement dans un pavillon typique que
l’on trouve dans tout le Royaume-Uni. Des dizaines et des dizaines de maisons mitoyennes qui ne se distinguent souvent
que par la couleur de leur porte d’entrée. Ici, une distinction
de plus frappe le regard. Un drapeau jaune rayé d’une croix
rouge à la forme curieuse a été maladroitement accroché à
la fenêtre sur rue. A vue de nez, nous pénétrons donc dans un
empire d’une centaine de mètres carrés, même si nous apprendrons plus tard qu’il s’étend en fait dans le monde entier,
un jardin en Ecosse, une cabane dans un pré au Monténégro,
quelques cailloux en Grèce ou des maisons au fond d’impasses
aux Etats-Unis et en Australie.
Un jeune couple nous ouvre la porte et il nous faut une fraction de seconde pour réaliser que l’homme, 23 ans, est l’empereur Jonathan Ier. Le salut est jovial et les présentations immédiates avec «ma fiancée, Hannah, princesse de la prairie des
fleurs sauvages». Le salon impérial est encombré, table basse
surmontée de deux ventilateurs, manteau de cheminée couvert de cartes d’anniversaires, linge qui sèche et –le détail a
son importance – immense arbre à chat,
cet échafaudage supposé imiter un tronc
(à moquette) et amuser les félins domestiques. Jonathan Ier est le cofondateur de
cette micronation, officiellement créée en 2008, mais il en est
le troisième empereur. Terry Ier, son père, en fut le premier,
suivi par un ami de la famille, Esmond III. Entre-temps,
en 2010, une guerre civile déchira la famille impériale: «Une
histoire de succession, ma sœur n’a pas apprécié d’être écartée.
Nous avons organisé un référendum, qu’elle a perdu.» Elle
avait 12 ans.
Jonathan est à l’origine de l’initiative de la déclaration d’indépendance de l’empire. Mais pas pour des raisons politiques
ou pour des envies de conquête. «En fait, j’avais lu sur Internet
un article sur les micronations et j’ai trouvé ça intéressant. Je
LE PORTRAIT
me suis dit: pourquoi pas?» Qui n’a jamais rêvé d’avoir son propre royaume? «J’ai trouvé ça génial que quelqu’un puisse décider de le créer dans sa maison et je me suis dit que ce serait un
beau projet familial.» Si sa mère, ancienne secrétaire médicale, reste un peu en retrait du projet, Jonathan et son père
envoient une lettre au député local de l’arrondissement, au
ministère de l’Intérieur et au 10, Downing Street, les services
du Premier ministre britannique.
Il désigne une chaise en bois. «Voici le trône, c’est une simple
chaise mais c’est là qu’a été signée la déclaration d’indépendance» le 20 septembre 2008. Le nom de l’empire vient de leur
nom de famille, Austen. «L’écrivaine Jane Austen était une
lointaine cousine et notre famille, des petits barons de province
au début du XVIIIe siècle.» En parallèle de son rôle d’empereur,
son père a poursuivi sa carrière de jardinier –d’où son abdication précoce– pendant que Jonathan occupait la fonction de
Premier ministre, «un boulot à plein-temps, il faut rédiger les
lois, les appliquer et rester en contact avec les sujets de l’empire». Ils sont aujourd’hui 79, répartis dans le monde entier.
La magie d’Internet a marché et un réseau –un empire!– s’est
étendu. Son Premier ministre
depuis 2013, Joseph Kennedy, vit aux Etats-Unis. Ils
Militants politiques
ne se sont jamais vus. «Au détrès sérieux, poètes
but, nous avions une réunion
manuels, activistes
de cabinet par semaine, via
rêveurs ou
Skype. Maintenant qu’il sait
mégalomanes
ce qu’il faut faire, c’est moins
frustrés, Libé
fréquent.» Le Parlement
s’intéresse cet été aux
compte six membres. Les
dirigeants de
mandats sont renouvelés
micronations, ces
tous les quatre ans, un élu
états reconnus par
par région du monde. Le
(presque) personne.
Lord Amiral, chef de la flotte
impériale, vit aussi aux EtatsUnis, «près d’un lac où il possède vraiment un bateau». «Tout
cela est très pédagogique, on apprend à écrire une loi, le droit
international, on rencontre du monde.» Virtuellement.
Mais les impôts? Les relations avec le Royaume-Uni? «Nous
disposons de la double nationalité et comme nous utilisons
l’eau, le gaz et l’électricité fournies par les Britanniques, il nous
semble normal de payer des taxes. Et puis nous ne voulons pas
risquer une invasion.» L’armée d’Austenasia compte 44 membres, répartis eux aussi dans le monde, ce qui risque d’être
compliqué en cas d’attaque de bobbies anglais.
On se dit qu’après une heure d’entretien, il est temps de lui
faire reconnaître que tout cela n’est qu’un grand jeu de rôles,
un hobby. Jonathan Austen, étudiant en théologie à l’université et converti récent à l’orthodoxie, est certes un original,
mais pas un véritable empereur. Le voilà qui se récrie, de sa
voix toujours très douce. «Mais pas du tout, c’est très sérieux.
L’empire existe depuis dix ans et ne fait que se renforcer, année
après année. Nous avons enregistré deux nouveaux confettis
de l’empire en 2017, en Grèce et au Monténégro.» Aïe, on sent
qu’on a vexé l’empereur. Pour apaiser l’ambiance, on demande
s’il a une couronne, des objets régaliens. Jonathan bondit et
fonce au premier étage. Il revient affublé d’une cape violette
bordée d’une frise dorée, «très bonne qualité, achetée sur Internet» et enfile son diadème, fabriqué avec «un ruban doré, sur
lequel on a accroché une pierre et une croix venues d’une broche
de ma grand-mère et deux fines chaînes dorées», qui pendent
bizarrement le long de ses tempes. Le photographe suggère
de prendre la pause. Son Impériale Majesté s’installe, glorieux,
le bras posé sur l’arbre à chat. Il tient dans l’autre main son
sceptre, «un tuyau de laiton qu’on a acheté au magasin de bricolage». Pour terminer la visite, l’empereur suggère une balade
dans le parc impérial.
On franchit la porte-fenêtre, en faisant attention à la refermer
vite pour que le chat ne s’échappe pas. Dans le jardin, on espère voir au moins une licorne. Mais non, le regard balaye dix
mètres de long sur cinq de large de gazon, une ligne de linge
à sécher, des pots de fleurs et un vieux canapé défoncé bleu.
On demande si les voisins sont au courant qu’ils vivent près
d’un empire. «Certains, pas tous, mais je crois qu’ils pensent
qu’il se passe ici des trucs un peu bizarres.» Jonathan Ier reprend la pose pour la photo. Il sourit à peine. Impérial. Son
regard s’échappe un peu. La vie dans cette banlieue de Londres valait peut-être un rêve, son rêve, celui d’Austenasia. •
Par SONIA DELESALLE-STOLPER
Photo MANUEL VAZQUEZ
ÉTÉ
J’AI TESTÉ
LES
CIMETIÈRES
POUR
ANIMAUX
Et aussi n deux pages
BD n de la photo n un
restaurant bien caché
n des jeux…
PHOTO FRED KIHN
Lundi
20 août
II u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
Un dernier canin
pour la route
Libération Lundi 20 Août 2018
Premier du genre au monde, le cimetière des chiens
d’Asnières est également le plus grand d’Europe.
Promenade entre les stèles couvertes d’épitaphes
passionnées et réflexions sur les liens fusionnels
qui unissent les maîtres et leurs fidèles compagnons.
Par GUILLAUME TION
Photos FRED KIHN
C
omme il se trouve un cimetière à
côté de chez nous, nous sommes allés vérifier. Sous le soleil, gravé dans
le granit noir, nous avons découvert
des respectueux «A notre cher disparu», «A
mon regretté époux», «A notre estimé collègue»… Mais nous n’avons jamais trouvé une
épitaphe comme «Tu m’as donné dix ans
d’amour». Imaginez… «Tu m’as donné dix ans
d’amour.» L’hommage à une vie qui passe est
oublié, nous sommes emportés dans un torrent émotionnel qui s’en va chuter en cascade
au milieu des stèles. Au début, on ricane de
cette telenovela funéraire, et puis on en devient bouleversé. «A une partie de ma vie»,
«Ton départ a dévasté mon cœur», «On est près
de toi pour l’éternité»… Ces épitaphes sont
typiques de celles que l’on peut voir dans les
cimetières animaliers et dont la lecture nous
projette dans un territoire balisé par la passion, la curiosité et le grotesque. «Vanille,
Vicky, Irka, mes enfants chéris», «A Perle, mon
joyau d’amour», «Max, un jour on sera de nouveau ensemble»… Essayons de comprendre ce
qui gît sous ces stèles, partons en balade dans
le monde des hurlements silencieux.
PEINTURE DORÉE
A Asnières (Hauts-de-Seine), dans le cimetière des chiens, plus grand cimetière pour
animaux d’Europe, en ce matin de juin: personne. L’allée principale aligne des stèles de
toutes époques, certaines séculaires, effondrées. Dans un secteur parallèle, un chien vivant. Un bouledogue français, il halète. C’est
Indy –d’après Indiana Jones, lequel tirait déjà
son surnom du chien de la maison. Il est posé
Libération Lundi 20 Août 2018
sur une nappe blanche dépliée entre deux
tombes, comme si l’herbe était trop sale pour
lui. A côté d’Indy, ses maîtres : Philippe,
76 ans, est assis sur une chaise de camping et
Viviane, 69 ans, penchée sur une stèle, redessine au pinceau trempé dans une peinture dorée l’épitaphe de ses deux chiens décédés.
«On fait ça tous les cinq ou six ans, sinon après
la peinture s’en va, on ne voit plus rien», précisent-ils. Il est important de ne pas laisser
Hevea (1992-2006) et Byzance (2006-2012),
«trop vite partie», prendre la poussière de
l’anonymat. Les deux chiens sont enterrés
dans des cercueils, sous le granit rose. Il reste
de la place pour Indy. «Le plus tard possible»,
lâche Philippe.
«Indy, c’est un foufou, sourit Viviane. Les deux
autres étaient plus gentils, alors que lui, c’est
une tornade!» A la maison, le couple lui laisse
le hall et la cuisine, qui deviennent une aire
de jeu explosive. Une fois, Indy a renversé des
bouteilles d’eau, des bouteilles de lait, il a fait
valser de la penderie les chemises de Philippe.
Mais ce n’est rien. «Un soir, on rentre à la maison: une fournaise ! Je me demande ce qui se
passe, explique Viviane, je commence à m’inquiéter… Indy avait joué avec les boutons du
four et sa patte avait actionné le thermostat.
A 280°C !» Les maîtres regardent Indy en
riant. Lui s’en fout, langue pendante, il a
chaud. Indy est unique car il accomplit des
petits miracles. Comme notre chatte, Newt,
elle aussi disparue – et qui repose depuis
dix ans dans une fosse commune anonyme–,
laquelle ouvrait les portes et une fois nous a
enfermé à l’extérieur. Cela participe du grand
mystère des animaux. On leur parle toute la
journée sans avoir de réponse et soudain on
s’aperçoit qu’ils allument un four, ouvrent
une porte, sautent sur le cordon de la lumière.
Ils nous étonnent, nous qui ne demandons
qu’à être étonnés. Le contrat tacite est rempli.
C’est pour ça qu’on les aime.
Malgré le soin que les maîtres peuvent apporter à l’humanisation de ces vies de chiens jusqu’à l’au-delà, ces cimetières restent des hétérotopies à part. «J’y vais sans désir et je les
visite sans plaisir», explique Bertrand Beyern,
spécialiste des nécropoles, figure des caveaux, appelons-le monsieur Mort. «Monsieur
Souvenir, plutôt. Monsieur Mort fait dans la
fabrication de cercueil et a un rapport avec
l’argent», sourit-il. Va pour monsieur Souvenir. Depuis l’adolescence, il a toujours visité
des cimetières et cette passion est devenue
son métier. La première chose qui frappe le
conférencier, c’est la taille des tombes. «Vous
ne voyez pas? Les cimetières animaliers sont
des cimetières d’enfants. Avec un rapport émotionnel décuplé. Il manque ici toute une dimension qui existe ailleurs, la fantaisie, l’humour.» Ici on ne vient pas pour s’oublier et
célébrer l’autre, mais pour s’affirmer à travers
son animal. «On exhibe des émotions qu’avant
on gardait, c’est un phénomène assez récent»,
note monsieur Souvenir, qui regrette lui aussi
cet effet miroir né d’une «société de l’image où
les âmes ne se contiennent plus»: «On s’épanche, on se met à nu, c’est le dernier avatar du
romantisme. L’émotion domine la raison.»
FUSION AMOUREUSE
«ANIMAL-MIROIR»
Cet amour peut parfois sembler disproportionné, à l’image des épitaphes enflammées
qui parsèment ce cimetière. «Il y a une confusion chez certains entre les êtres humains et les
animaux, qui sont pris pour des substituts de
personne vivante, de conjoint disparu», explique Jean-Pierre Digard, ethnologue, anthropologue, spécialiste de la domestication. Le
chercheur voit trois raisons à ce mélange sentimental: «En Occident, de plus en plus de citadins sont coupés de leurs racines paysannes
et ont néanmoins besoin d’un lien avec la nature, représenté par l’animal de compagnie.»
Ensuite, l’animal de compagnie donne l’illusion d’une action sur la nature. «Il y a 400 races de chiens, 130 races de chats: il y en a pour
tous les goûts. C’est la théorie de l’animal-miroir, on se reconnaît dans un animal qui nous
ressemble et avec lequel on aime se montrer.
Le labrador BCBG, le pitbull racaille ou le caniche mémère.» L’auteur de L’animalisme est
un anti-humanisme (CNRS Editions) enfonce
le clou avec la «théorie de l’animal rédempteur»: «Si on valorise tant les animaux de compagnie, si rien n’est trop beau pour eux et que
le budget annuel que nous leur accordons est
équivalent à celui des transports (avions et bateau compris), si cet amour exagéré existe, c’est
pour se déculpabiliser du sort qu’on fait subir
aux animaux élevés pour être tués et mangés.»
«Tu m’as donné dix ans d’amour» sur la concession louée pour vingt ans serait donc l’arbre qui cache la forêt de cadavres passés à
l’équarrissage.
La rédemption a néanmoins un coût. Les maîtres ne sont pas contraints d’enterrer leur animal de compagnie avec stèle et caveau en dur.
S’il pèse moins de 40 kilos, il peut aussi être
u III
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enfoui dans le jardin de son propriétaire (à
plus de 35 mètres des maisons et points d’eau,
recouvert de chaux vive, dans le sol à plus de
1,20 mètre de profondeur) ou incinéré. S’il
pèse plus de 40 kilos, un service d’équarrissage habilité doit être prévenu, et la dépouille
être enlevée dans les deux jours. Jeter le cadavre dans une poubelle, des égouts, une mare…
expose à une amende de 150 euros.
A Asnières, le premier cimetière pour animaux au monde, créé en 1899, 1200 sépultures avec du beau linge –le chien Moustache,
Rintintin…–, la concession annuelle revient
à 148, 223 ou 297 euros selon qu’on enterre un
petit, un moyen ou un gros chien qui occupera un espace de 0,50, 0,75 ou 1m². On peut
choisir directement une concession sur
dix ans pour 1038, 1559 ou 2081 euros. Auxquels il faut ajouter une taxe d’inhumation de
74 euros. Ensuite, c’est l’affaire du marbrier.
Il faut compter de 500 à 900 euros pour une
sépulture. Soit un prix moyen de 2650 euros
pour une concession sur vingt ans pour un
petit chien.
Cette passion sans frein peut, sous certaines
conditions, être vécue jusqu’au bout. «Il était
fréquent d’être inhumé avec son animal dans
l’Antiquité. On se faisait enterrer avec son cheval chez les Scythes», explique Jean-Pierre Digard. Car si le dernier degré de domestication
réside dans le granit que l’on offre à l’animal
pour lui accorder la même postérité que l’être
humain, le stade ultime de la fusion amoureuse a bien lieu sous la stèle, côte à côte pour
la nuit des temps avec son petit compagnon.
Après tout, pourquoi pas. Juridiquement, les
animaux sont considérés comme des meubles, et rien n’empêche quiconque d’être inhumé avec un objet auquel il était attaché. Un
de nos amis s’était fait enterrer avec une de
ses guitares, une Jazzmaster de 1964. Alors un
chien… Me Laurence Joseph-Theobald, avocate au barreau de Paris, nous apprend que,
si on ne peut formellement être enterré avec
son animal, «il reste la plupart du temps envisageable d’exprimer dans ses dernières volontés son souhait de voir posée dans le cercueil
une urne contenant les cendres de son animal
de compagnie (comme objet de souvenir) s’il est
décédé depuis un certain temps». Cela n’est
pas valable pour la crémation, précise l’avocate, marquant que la fusion s’arrête au mélange des cendres.
L’inverse est également possible. Sous certaines conditions, un maître peut être enterré
avec ses animaux dans un cimetière animalier. Il faut pour cela qu’il soit incinéré, qu’il
y ait accord du préfet, du propriétaire du terrain et que soit respecté un ensemble de règles concernant des normes «qui ne sont alors
pas propres au droit animalier mais aux collectivités territoriales, à la sécurité publique
et à la santé publique», précise Me JosephTheobald. Le fait est néanmoins rare. Mais on
l’a vu, par exemple, au cimetière animalier de
Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes). Sur certaines stèles, on peut trouver la photo des
chiens et celle de la maîtresse décédée. A Asnières, Viviane et Philippe, eux, n’ont pas encore pensé à leurs obsèques. Pour le moment,
ils songent à Hevea et à Byzance, et Viviane
termine de repasser à la peinture dorée l’épitaphe «Quatorze ans et demi d’amour partagé
–Amour et douceur», tandis qu’Indy s’endort
sur sa nappe. Chiot must go on. •
MARDI J’AI TESTÉ
L’ANALYSE DE MES GÈNES
IV u
ÉTÉ / SÉRIE
Libération Lundi 20 Août 2018
pompe sur les recettes de sa mère et
de sa grand-mère, en y ajoutant ce
que le coin fait de meilleur. Pour
comprendre, il faut («absolument!»)
croquer le polpettone élaboré selon
une recette maternelle: un pain de
veau haché roulé dans un lit de pancetta, fourré avec un œuf, des petits
oignons, des poivrons et des champignons, le tout rôti au four. Il faut
(«à tout prix!») le regarder tourner
amoureusement la pâte des démoniaques buglidicce (beignets de fromage frais au cœur onctueux),
avant de la verser d’une main experte dans une antique marmite posée sur son piano.
Roquette sauvage. C’est très in-
Originaire des Pouilles, le patron puise dans les recettes de famille et cultive la proximité.
Alessandro Capone,
locavore loquace
L
a première fois qu’Alessandro Capone a mis les
pieds dans une supérette,
c’était en 1993. Il avait
14 ans, vivait encore avec sa famille
dans les Pouilles et avait l’habitude
de regarder sa mère et sa grandmère se ravitailler auprès des marchands ambulants. C’était avant
que son père, débrouillard aux mille
métiers, n’atterrisse en Corse pour
ramasser des clémentines, «parce
qu’en Italie du Sud, si tu n’acceptes
pas de baisser la tête, tu es obligé de
partir», justifie le fiston.
Avant la Corse, donc, ce petit brun
squattait souvent la cuisine familiale et profitait de l’occasion pour
caresser les pâtes, malaxer le fromage frais et moelleux, débarrasser
les légumes d’un reste de terre, croquer dans les tomates à peine rincées. Il en a gardé un «plaisir sensuel du toucher» et la certitude de
s’être «fait le palais» en tripotant
et gobant «ce qui était considéré
comme de la bouffe de pauvres», tout
l’inverse de la boustifaille bien
empaquetée et rutilante qu’il a
contemplée, en 1993, sur les rayons
des supermarchés. «Une nourriture
aseptisée qui fait croire aux crèvela-faim qu’ils ont enfin réussi à
prendre l’ascenseur social, à se tirer
Chemins de tables (1/6) Cette semaine, «Libé»
déniche des restaurants bien cachés. Première
étape au Tavanincu, caché dans un bourg corse,
où l’on écoute l’histoire des plats et produits du
coin avant de les déguster.
de leur milieu», analyse-t-il, une
pointe de dégoût à la commissure
des lèvres.
Lait d’ânesse. On l’aura compris,
Alessandro Capone n’a pas eu le
coup de foudre pour la première supérette placée sur son chemin, pas
davantage pour celles qui ont suivi.
Adepte du manger local, il traque
désormais les petits producteurs
pour remplir les assiettes de ses
clients. Car après avoir joué les cuistots intérimaires dans des restaurants corses et continentaux en jurant qu’il ne ferait jamais son «vrai»
métier de ce «boulot de tarés», Alessandro a fini par ouvrir son propre
établissement. Au village, cela va
de soi : Velone-Orneto, minuscule
bourg planqué dans la végétation
dense de la piève de Tavagna (ellemême perdue dans un recoin de la
de la Castagniccia), l’endroit où la
famille Capone a posé ses valises à
la fin des années 90.
village garde le comptoir et ses piliers et s’en donne à cœur joie. Au
départ, il fait tout, tout seul: la cuisine, le bar, le service et la plonge
– «Dites quand même que papa et
maman m’ont aidé, ça leur fera plaisir», glisse-t-il. Lorsque l’affaire devient sérieuse, il appelle les copains
Avec 114 âmes au compteur, le vil- de toujours à la rescousse: Harold,
lage est à l’écart des itinéraires tou- Fred et Roxane rappliquent illico et
ristiques, bien qu’accessible par se retroussent les manches. Le preune route tout droit sortie d’un cli- mier couve désormais les glaces
ché de guide de vacances: sinueuse (pistache de Sicile, lait d’ânesse de
à souhait, bordée
Balagne, noisette de Cerde fougères, occuvioni…) avec un zèle de
pée par des chèjeune époux. Le seBastia
vres qui broutent
cond vante aux
HAUTEdans les virages.
clients les mérites
CORSE
Et en haut, sous
des recettes du
Velone-Orneto
les oliviers, il y a
chef : «On mixe
Mer
Méditerranée
le Tavanincu (litles pommes de
Mer
téralement «de la
terre, les poivrons,
Ajaccio
Tyrrhénienne
CORSETavagna»), bar de
des champignons,
DU-SUD
bord de route où l’on
des câpres, des
joue à la belote hiver
oignons et de la chape20 km
comme été, où les vieux
lure, pour former une
boivent le pastis au comptoir de- pâte. Puis on passe au four, on coupe
puis des temps immémoriaux. Ac- en deux, on met une couche de scacolé au rade, un restaurant un peu morza piquante au milieu, on fait
vieillot, nappes en papier et chaises rôtir. C’est trop bon!» La dernière rèen plastique.
gne en maîtresse sur une salle que
Lorsqu’Alessandro offre de le re- l’énergique équipe a un peu déprendre, en 2012, le propriétaire ri- poussiérée.
cane mais le laisse faire. L’enfant du Et la carte ? Facile, Alessandro
téressant, toutes ces histoires, mais
quand est-ce qu’on mange ? «Attends, attends, rabroue le chef. Ce
qu’il faut surtout, c’est prendre son
temps.» De fait, si on vous raconte
tout ça, c’est qu’au Tavanincu, il est
impossible de bâfrer tranquillement ses tortellinis à la bourrache
et au brocciu en contemplant la
plaine orientale et la mer qui se déhanche au loin. Inutile d’espérer
planter une dent innocente dans
la chair tendue et verte des pâtes
fraîches, de laisser le pesto croquant piquer la pointe de la langue,
d’attendre que la tome de brebis se
mélange à la roquette sauvage au
fond du gosier, en sirotant sans arrière-pensée son verre de Mariotti
Bindi. Non, non, non : chez Alessandro, il faut écouter et comprendre avant de manger.
Se mettre à table n’a d’ailleurs rien
d’anodin, c’est presque du militantisme. Avec les plats, on sert les
histoires, les odeurs, les voyages et
les gens. Ceux-là ne sont d’ailleurs
jamais loin : l’homme discret qui
passe la tête en cuisine, c’est JeanPierre Santini, le berger du hameau
de Fiuminale, dont on goûtera plus
tard le brocciu gras, lourd, luisant
et parfumé. Le type assis à la table
de quatre, dans le coin, c’est François Sanna, le pêcheur de Campoloro qui livre les écrevisses et le
poisson.
Lui, ce grand mec qui s’approche
de la caisse pour dire au revoir au
patron, «il paie pas, il m’a ramené
une cagette de girolles». Et on a
loupé de peu Jean-Jacques Renosi,
qui fournit la charcuterie, et Marc
Braconi, dont on dégustera la
viande de veau sous peu. «Tu vois,
si je commandais dans une centrale
d’achat, personne viendrait manger
chez moi !» s’esclaffe Alessandro,
pas peu fier d’avoir prouvé l’efficacité de son système.
Bon, il l’admet lui-même, «le côté
slow food-bio-local» est à la mode
depuis quelque temps. Et ça aide :
«Parce que si j’avais voulu faire ça
dans les années 80, ç’aurait pas été
la même histoire», reconnaît-il en
mimant la frayeur d’un air entendu.
Il n’empêche qu’en Corse, à l’heure
où les grandes surfaces poussent
plus vite que tout le reste, le Tavanincu fait figure de résistant.
KAEL SERRERI
Correspondante en Corse
Photo RITA SCAGLIA
Libération Lundi 20 Août 2018
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PHOTO /
SAMEER RAICHUR
Né en 1986.
Vit et travaille à Bangalore.
A
Chariots de vœux
Séance tenante/ Héros Dans le Tamil Nadu,
le photographe indien Sameer Raichur a réalisé
une série sur ces voitures décorées tels des chars
dédiés aux dieux et qui servent de piédestal
aux mariés lors du rituel célébrant leur union.
la vue de ces véhicules peu communs dans cette région de l’Inde
du Sud, réputée pour ses temples,
le photographe indien Sameer Raichur fut fasciné: «Je n’avais jamais vu cela
auparavant.» Cette curieuse association
médiévale et postmoderne est utilisée dans
cette région pour les mariages. Il est d’usage
d’utiliser ces chariots pour apparaître devant les invités de la célébration nocturne
et festive. Ils sont inspirés de la mythologie
et du folklore indien, où le ratha («char»)
occupe une place centrale, véhicule de
choix pour les dieux, les démons et les mortels. Ils se louent pour la soirée nuptiale, et
ÉTÉ
u V
il y en a pour toutes les bourses, mais les
voitures utilisées sont des vintage de la culture populaire indienne, comme la Fiat Premier Padmini des années 70.
Popularisé il y a une vingtaine d’années
dans la région du Tamil Nadu, ce rituel a
fait fleurir l’industrie du mariage de la
ville de Thiruvannamalai. Le char permet
aux mariés d’être placés sur un piédestal,
et offre aux fêtards une chance de s’approcher d’eux. La plateforme a un arrière-plan
orné appelé localement une «discothèque», faite d’un décor de papier mâché
autour d’un panneau de fibres contenant
des ampoules LED ou au tungstène. Depuis ces trônes ambulants et luminescents, les mariés sont ainsi élevés au plus
près des dieux.
LIONEL CHARRIER
Par Nick Drnaso éditions Presque Lune
Sabrina
VI u
ÉTÉ / BD
Libération Lundi 20 Août 2018
Libération Lundi 20 Août 2018
u VII
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Depuis un mois,
Sabrina est portée
disparue. Transi
d’angoisse, son petit
ami cherche refuge
chez un ancien
camarade de lycée,
histoire de ne pas
craquer. S’ensuit une
cohabitation glacée.
Second album
du jeune Américain
Nick Drnaso (prix
Révélation au dernier
festival d’Angoulême),
Sabrina brosse un
drame intime en même
temps qu’il sonde
une Amérique en train
de devenir dingue.
SABRINA
de NICK DRNASO
Editions Presque Lune,
208 pp., 25 €.
A paraître le 13 septembre.
VIII u
Libération Lundi 20 Août 2018
CONCOURS
QUIZ
P
ZU
Z
L
E
Justice, affaires conclues
6
1
Par JULIE BRAFMAN
Découpez chaque jour une pièce du puzzle, reconstituez le dessin
de Jérémy Perrodeau, renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 8 septembre 2018, à Libération-Puzzle, 2 rue du Général-Alain-deBoissieu, 75015 Paris
À GAGNER : l’original du dessin, 10 séjours et 45 vols. Règlement complet
sur Libération.fr
COMMENT GAGNER À...
Skull
Un effet bluff
Imaginez : vous
pouvez, au choix,
envoyer un bouquet
à vos potes ou les faire mourir, que
choisissez-vous ? Skull propose à chaque joueur de placer devant lui un
rond de carton qui dissimule soit un
crâne soit une fleur. Quoi qu’il arrive,
il faudra faire croire bien sûr qu’il n’y
a que des roses dans votre paquet. Ensuite, c’est à qui réussira à dévoiler le
plus de ronds sans tomber sur un os.
Jeu vite jouissif, Skull est né sous de
bons auspices : inventé par le cocréateur des Loups-garous de Thiercelieux, Hervé Marly, et illustré par le
cocréateur de Jungle Speed, Thomas
Vuarnex. Comme à beaucoup de jeux
de bluff, c’est la personne qui n’en fait
pas des caisses qui s’en sort le mieux :
la discrète souriante en qui on a envie
d’avoir confiance mais qui met systématiquement un crâne.
Ensuite, pour les enchères («je parie
que je peux retourner tant de cartons
sans avoir de crânes, qui dit mieux ?»),
une astuce est de se rendre compte
que plus les tours passent, moins les
joueurs ont de ronds : aussi, celui qui
reste bloqué à croire soulever tranquillement 8 fleurs alors qu’il ne reste
que 9 cartons encore en jeu est dans
le déni. A ce titre, on peut dire qu’il
mérite de perdre.
GUILLAUME LECAPLAIN
2
Le dernier guillotiné français a
perdu la tête en 1977 à la prison des
Baumettes à Marseille. Son nom ?
A Christian Ranucci.
B Patrick Henry.
C Hamida Djandjoubi.
D Claude Buffet.
3
A la cantine de la gendarmerie,
devant quel plat Francis Heaulme
est-il passé aux aveux ?
A Un cassoulet.
B Une choucroute.
C Un couscous.
D Un risotto.
4
Quelle est la
particularité du
gendarme Alain Lamare ?
A Il a épousé la criminelle sur
laquelle il a enquêté toute sa vie.
B Il n’a jamais réussi à élucider
un seul dossier de toute sa carrière.
C Il a enquêté sur ses propres crimes.
D Il a arrêté Jacques Mesrine.
5
Quel criminel
a été surnommé
«Pierrot le Fou» ?
A Pierre Bodein.
B Jean-Pierre Mura.
C Pierre Navelot.
D Pierre Conty.
A 3.
B 15.
C 11.
D 7.
7
Quel était le mode opératoire
des braqueurs appartenant au
«gang des souris vertes» qui s’en
prenaient à des transports de fonds ?
A Ils se faufilaient à l’arrière du véhicule
avant de prendre en otage le chauffeur.
B Ils versaient de l’huile sur les billets
pour éviter qu’ils ne soient imprégnés
d’encre indélébile lors du forcage de
la malette. Puis ils les lavaient à l’eau.
C Ils fredonnaient la chanson enfantine
aux convoyeurs qu’ils avaient séquestrés.
D Ils laissaient une image de souris verte
sur la scène de crime.
8
Le tueur en série
Thierry Paulin a assassiné
exclusivement…
A Des enfants blonds.
B Des femmes qui ressemblaient à sa mère.
C Ses voisins de palier.
D Des vieilles dames.
9
«Quand on est pris dans cet
engrenage de ne pas décevoir,
le premier mensonge en appelle
un autre, et c’est toute une vie.» A qui
– ayant tué toute sa famille – cette
phrase de l’Adversaire d’Emmanuel
Carrère fait-elle référence ?
A Richard Roman.
B Jean-Claude Romand.
C Roman Polanski.
D Romane Bohringer.
Réponses : 1. B ; 2. C ; 3. B ; 4. C ; 5. A ; 6. C ; 7. B ; 8. D ; 9. B.
Simone Weber, la «diabolique de
Nancy», a été condamnée pour le
meurtre de son ex-amant Bernard
Hettier en 1991. Pour faire disparaître
le corps, elle est accusée d’avoir utilisé :
A Une cuisinière.
B Une meuleuse à béton.
C Une pelle.
D De la chaux.
Combien de femmes
Henri-Désiré Landru a-t-il été
accusé d’avoir tuées ?
LES 7
ÉCARTS
Redécouvrez une archive
2017-2018 de Willem et
retrouvez les différences
SOLUTION D’HIER
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