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Libération - 21 03 2018

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Abdellatif
Kechiche
Le cinéma
travaillé
au corps
Entre secret et désir, «Mektoub, my
love», retour solaire et enivrant du cinéaste palmé, s’annonce comme le premier volet d’une fresque d’envergure:
rencontre avec l’équipe de montage
qui a dérushé 900 heures de prises.
CYRIL ZANNETTACCI
PAGES 26-31
Marlène
Schiappa
Deux ou trois
choses que
l’on dit d’elle
La secrétaire d’Etat présente son
texte contre les violences sexistes.
Regards des différentes familles
féministes. PAGES 10-13
MERCREDI 21 MARS 2018
www.liberation.fr
SARKOZY
LE RETOUR
AUX AFFAIRES
Placé en garde à vue mardi matin
dans l’enquête sur le financement
libyen présumé de sa campagne
présidentielle de 2007, l’ancien
chef de l’Etat voit l’étau judiciaire
se resserrer. Un danger renforcé
par les soupçons de primes en
cash versées aux petites mains de
son QG.
PAGES 2-5
PUBLICITÉ
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
A Paris, le 11 novembre 2007, pour les commémorations de l’armistice de 1918. PHOTO LAURENT TROUDE
2,00 € Première édition. No 11451
2 u
ÉVÉNEMENT
JUSTICE
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Ring
Désespérant et rassurant... en même temps.
L’annonce mardi matin de
la garde de vue de Nicolas
Sarkozy dans le cadre de
l’enquête sur le possible
financement libyen de sa
campagne présidentielle
de 2007 a un côté désespérant. Car de quoi parlet-on ? Du rendez-vous
électoral qui structure
notre vie démocratique et
d’enveloppes d’argent liquide qui auraient structurellement contribué à
financer la campagne victorieuse qui l’a précédée.
De qui parle-t-on ? De
celui qui exerça pendant
cinq ans les plus hautes
fonctions, incarna la
France, et dont le nom est
associé dans une procédure judiciaire à ceux d’intermédiaires moins fréquentables les uns que les
autres. Rien de naïf dans
la dénonciation de cette
juxtaposition incongrue
des patronymes Sarkozy,
Takieddine, Guéant, Djouhri. Sans parler des autres.
La politique est certes un
sport de combat, mais
pourquoi faudrait-il s’habituer à la voir renvoyée
dans les cordes du ring des
affaires ? Désespérant
aussi le chœur de la droite
qui crie à «l’acharnement»
de la justice et de son bras
armé qu’est à ses yeux la
presse. C’est évidemment
tout le contraire. Le dernier épisode d’une information judiciaire ouverte
en 2013 est rassurant. Réjouissant même. Non pas
de voir l’ancien président
de la République gardé à
vue, c’est encore une fois
plus attristant qu’autre
chose. Mais il est réjouissant de constater que des
policiers, des juges ont
continué de travailler, à
leur rythme et en toute indépendance, pour essayer
de rendre la justice.
Malgré tout, il y a aussi
dans cette affaire un côté
double peine. La première
est de voir la politique une
nouvelle fois renvoyée à la
rubrique «affaires», nourrissant ainsi la bête qui la
dévore. La seconde est
d’entendre les avocats politiques de Nicolas Sarkozy
tenter de le défendre en
s’attaquant à l’institution
judiciaire. Une double
peine populiste. •
Libération Mercredi 21 Mars 2018
Sarkozy
rattrapé par
Kadhafi
L’ex-chef de l’Etat a été placé en garde à vue
mardi dans le cadre de l’enquête sur le présumé
financement libyen de la campagne de 2007.
Après cinq ans d’investigations, c’est la première
fois que les magistrats l’entendent sur ce dossier.
RÉCIT
Par
EMMANUEL FANSTEN
C’
est l’une des dernières interventions télévisées de
Nicolas Sarkozy. Ce 17 novembre 2016, l’ex-chef d’Etat participe au troisième débat de la primaire de la droite et du centre. Alors
que David Pujadas l’interroge sur
les dernières accusations de l’intermédiaire Ziad Takieddine, qui a révélé, dans un entretien diffusé quelques jours plus tôt par Mediapart,
lui avoir personnellement remis
1,5 million d’euros en cash début 2007, Sarkozy le coupe, l’air
outré : «Vous n’avez pas honte ?
s’étrangle-t-il. Vous n’avez pas honte
de donner écho à un homme qui a
fait de la prison, qui a été condamné
à d’innombrables reprises pour diffamation et qui est un menteur ?»
Défense classique pour celui qui a
toujours démenti avoir reçu le
moindre centime de Kadhafi.
Mais depuis, l’enquête sur le financement présumé de sa campagne
de 2007 par le régime libyen s’est
accélérée. Et après cinq ans d’investigations, les juges d’instruction
Serge Tournaire, Aude Buresi et Clément Herbo semblent eux aussi
considérer que les propos de l’ancien intermédiaire, en dépit de ses
versions successives, ne sont pas
forcément si farfelus. Comme l’ont
révélé Mediapart et le Monde, Nicolas Sarkozy a été placé mardi matin
en garde à vue dans les locaux de
l’Office central de lutte contre la
corruption et les infractions financières et fiscales, à Nanterre.
ENQUÊTE TENTACULAIRE
Déjà renvoyé en correctionnelle
pour «financement illégal de campagne» dans l’affaire Bygmalion et
mis en examen pour «corruption»,
«trafic d’influence» et «recel de violation du secret professionnel» dans
le dossier «Bismuth», l’ancien chef
de l’Etat n’avait encore jamais été
entendu dans le dossier libyen. A
l’issue d’une garde à vue susceptible
de durer quarante-huit heures, il
pourrait être présenté aux juges en
vue d’une mise en examen. Son ancien ministre et ami Brice Hortefeux a été entendu de son côté en
audition libre par la police –car protégé ponctuellement par son immunité de député européen. L’enquête,
tentaculaire, vise des faits de «corruption active et passive», «trafic
d’influence», «détournement de
fonds publics», «abus de biens sociaux», «faux et usage de faux»,
«blanchiment de fraude fiscale» et
recel. A défaut d’avoir identifié formellement un versement en provenance de Libye, les enquêteurs ont
mis en lumière des flux de cash en
marge de la campagne de 2007. «De
nouvelles qualifications pourraient
être retenues au regard des circulations d’espèces et de charges non intégrées dans les comptes de campagne de la présidentielle 2007 de
Nicolas Sarkozy», soulignent-ils
dans un rapport de septembre 2017
consulté par Libération. Selon
l’AFP, l’enquête libyenne a été élargie depuis à des soupçons de «fi-
nancement illégal de campagne
électorale» (lire pages 4 et 5).
COLÈRE NOIRE
L’affaire principale se noue en
avril 2012, lorsque Mediapart révèle
l’existence d’une note secrète, datée
de décembre 2006 et signée par le
chef des services secrets extérieurs
libyens, Moussa Koussa, qui acte un
accord de principe pour le déblocage de 50 millions d’euros destinés
à la campagne de Sarkozy. La publication de ce document, entre les
deux tours de la campagne présidentielle, provoque une colère noire
du président candidat, qui dénonce
aussitôt un «faux grossier» et attaque le site en justice. Mais la note
n’est pas le seul indice d’un possible
financement libyen. Depuis déjà
plusieurs mois, le site d’information
documente le rôle du marchand
d’armes franco-libanais Ziad Takieddine dans les négociations
troubles entre Paris et Tripoli, sur
fond de contrats mirifiques et de
commissions occul- Suite page 4
Libération Mercredi 21 Mars 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
Lors de la visite
de Kadhafi
à Paris, fin 2007.
PHOTO SÉBASTIEN
CALVET
Claude Guéant, cas d’espèces
L’ancien homme fort
de la sarkozie semble avoir
été le principal bénéficiaire
du cash qui circulait à droite
durant la campagne de 2007.
G
randeur et décadence d’un présumé
grand serviteur de l’Etat. Claude
Guéant, couteau suisse de la sarkozie,
n’en finit plus de porter sa croix pénale, pour
son amour immodéré du cash. Dans l’affaire
libyenne, les enquêteurs ont relevé cette incongruité: entre 2003 et 2012, il n’aurait retiré
que 800 euros en espèces sur ses comptes.
Dans le même temps, les enquêteurs pointent
un flux suspect de 120000 euros en liquide.
Sacoches. On connaît sa ligne de défense:
il s’agirait d’un prélèvement de 5 000 euros
mensuels sur les frais d’enquête du ministère
de l’Intérieur, théoriquement dévolus aux
flics de base plutôt qu’aux dignitaires de la
Place Beauvau. A ce titre, Guéant a été condamné en janvier 2017 à un an de prison
ferme pour détournement de fonds publics,
la justice pointant au passage sa tartufferie,
lui qui proclamait au milieu des années 90,
alors directeur général de la police nationale,
que ces frais d’enquête ne sauraient «en
aucun cas être considérés comme permettant
d’alimenter un régime indemnitaire».
Mais le compte n’y est pas. Les 110000 euros
ainsi soutirés en liquide au ministère de l’Intérieur ne sauraient expliquer d’autres mouvements suspects. Entre autres «usages immodérés des espèces», les enquêteurs ont relevé
diverses remises (entre 2008 et 2013) d’un
montant total de 160 000 euros à son fils,
François Guéant, avocat fiscaliste et ex-cadre
des jeunes UMP. Via de grosses coupures
de 100 ou 200 euros, selon le témoignage de
sa belle-fille. Cerise sur le gâteau, le «Cardinal» payait aussi au black la femme de ménage
de sa résidence secondaire, 200 euros mensuels pendant dix ans (2003-2013), pour un
montant total de 23400 euros non déclarés.
Autre source possible de cash: le colonel Kadhafi. A entendre l’intermédiaire Ziad Takieddine (lire ci-contre), c’est dans les mains plus
ou moins propres de Guéant qu’il aurait remis
deux sacoches contenant 3,5 millions d’euros
en provenance de Tripoli entre fin 2006 et début 2007. Une troisième avec un reliquat
de 1,5 million aurait été remise selon Takieddine directement à Nicolas Sarkozy, place
Beauvau. Mardi sur France Info, Guéant a nié
en bloc: «Je n’ai jamais vu un centime de financement libyen».
Tableaux. Aucun élément matériel ne permet à ce stade de valider les dires de Takieddine. On doit se contenter de cette anecdote:
durant la présidentielle de 2007, Guéant avait
loué non pas un coffre, mais une «chambre
forte» dans une agence de la BNP place de
l’Opéra à Paris –une salariée mesurant 1m63
indiquant qu’elle pouvait y entrer debout.
Pour y stocker quelques archives élyséennes,
se justifie Guéant. Quoi qu’il en soit, il paraît
être le principal bénéficiaire des espèces circulant à cette époque dans la galaxie sarkozienne (lire page 4). Primus inter pares,
Claude Guéant fut le premier mis en examen
dans l’affaire dite libyenne, en mars 2015,
pour faux et blanchiment en bande organisée,
dans un sous-volet n’ayant a priori rien à voir
avec Kadhafi. Il s’agissait de l’achat, quasi
cash, d’un appartement parisien en
mars 2008 pour 717500 euros. Alors ministre
de l’Intérieur, il justifie l’apport de fonds par
la vente de deux tableaux flamands que personne n’a jamais vus –pas même sa femme de
ménage parisienne. Mais rachetés au prix fort
(500000 euros, alors que Christie’s les évalue
entre 20000 et 30000) par un avocat malaisien agissant pour le compte d’un homme
d’affaires saoudien. Outre que Guéant n’avait
rien déclaré à l’époque (l’exportation de tableaux entraîne une taxe de 4,5%), rares sont
les enquêteurs qui croient à cette explication
alambiquée. Dans une écoute téléphonique
d’une discussion avec sa fille, cette dernière
l’enjoignait de tout raconter sur la sarkozie,
le père faisant mine de camper le vieux sage
ne disant rien et prenant tout sur lui.
RENAUD LECADRE
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 21 Mars 2018
tes. Entendu en
décembre 2012 par les juges dans un
autre dossier, Takieddine revendique avoir joué un rôle clé dans le
rapprochement entre les deux pays
avec l’aide de Claude Guéant, mis
en examen en mars 2015 dans le
dossier (lire page 3).
Pendant des années, l’intermédiaire multipliera les déclarations
tonitruantes, jusqu’à s’auto-incriminer, en novembre 2016, en affirmant
avoir transporté lui-même 5 millions d’euros en liquide de Tripoli à
Paris entre fin 2006 et début 2007,
avant de les remettre en mains propres à Claude Guéant puis directement à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Mis en examen
depuis pour «complicité de corruption d’agent public étranger» et
pour «complicité de détournements
de fonds publics en Libye», l’intermédiaire a largement contribué à
étoffer le dossier. Mais il n’est pas le
seul. Les magistrats disposent
aujourd’hui de nombreux témoignages accréditant les soupçons
d’un financement libyen.
Suite de la page 2
NOUVEAUX TÉMOIGNAGES
Selon l’Obs, le placement en garde
à vue de l’ancien chef de l’Etat ferait
suite aux dernières auditions par la
justice française de plusieurs dignitaires libyens, dont Abdallah Senoussi, ex-directeur du renseignement militaire libyen. Déjà entendu
en septembre 2012 dans le cadre de
poursuites de la Cour pénale internationale, Senoussi avait indiqué
avoir «personnellement supervisé»
le transfert d’argent. «La somme
de 5 millions d’euros a été versée
pour la campagne du président
français Nicolas Sarkozy en 20062007, a-t-il déclaré devant la cour. Je
confirme que cette somme a bien été
réceptionnée par Sarkozy.»
Les magistrats disposent aussi des
carnets de l’ancien ministre libyen
du Pétrole Choukri Ghanem,
retrouvé mort en 2012 dans le
Danube, qui mentionnent ces
transferts d’argent. A la page
du 29 avril 2007, Ghanem évoque
ainsi le versement de 6,5 millions
d’euros destinés à Nicolas Sarkozy.
Outre ces témoignages, la justice
française peut en outre s’appuyer
sur une multitude d’écoutes téléphoniques et de nombreux documents, dont ceux saisis lors d’une
perquisition menée en 2015 au domicile suisse d’un autre intermédiaire sulfureux, Alexandre Djouhri. Actuellement en détention à
Londres dans l’attente de son extradition, cet ancien caïd de Sarcelles
devenu pièce maîtresse de la sarkozie pourrait finir par passer à table
à son tour. Les juges s’interrogent
en particulier sur la revente au prix
fort d’une villa lui appartenant à
Mougins, dans les Alpes-Maritimes,
au fonds libyen dirigé par Béchir Saleh, le grand argentier de Kadhafi,
récemment blessé par balle lors
d’une agression à Johannesburg.
Dans un entretien accordé au
Monde en septembre 2017, ce dernier semblait avoir choisi son camp:
«Kadhafi a dit qu’il avait financé
Sarkozy. Sarkozy a dit qu’il n’avait
pas été financé. Je crois davantage
Kadhafi que Sarkozy.» •
Quand l’UMP
régalait ses petites
mains au black
Entre 30000
et 35000 euros
de primes auraient
été versées en liquide
durant la première
campagne
présidentielle
de Nicolas Sarkozy.
Sans que rien ne soit
jamais déclaré au fisc.
M
inimum de transparence,
maximum de problèmes;
du cash à profusion, une
traçabilité à la peine. Le financement des campagnes présidentielles de Nicolas Sarkozy n’en finit
pas d’encombrer la justice française. Il y avait déjà eu l’affaire
Bygmalion pour celle de 2012,
permettant d’outrepasser le plafond de dépenses électorales
(de 20 à 50 millions, excusez du
peu). Il y a désormais, pour celle
de 2007, cette machine à cash sur
fond de soupçons libyens. Cette
fois, les montants en question sont
de bien moindre importance : de
l’ordre de 30 à 35000 euros, destinés à rémunérer les petites mains
de la campagne 2007, mais non déclarés… On est très loin des millions évoqués par l’entourage du
colonel Kadhafi, mais ces dizaines
de milliers d’euros distribués en
cash ajoutent à l’ambiance frelatée
de la campagne de Sarkozy.
Tout commence par un quasi-conflit social en 2012, quand l’équipe
de campagne réclame des primes
en liquide comme cinq ans plus
tôt. Jérôme Lavrilleux, poursuivi
dans l’affaire Bygmalion (campa-
gne 2012), est convoqué comme
témoin de moralité dans l’affaire libyenne (campagne 2007). Il confirme alors les revendications en
espèces, avec «menace de grève», la
pratique d’un paiement complémentaire au black leur semblant
«tout à fait normale».
Jésuitisme. Après un travail de
bénédictin, auditionnant les chauffeurs, secrétaires et autre prestataires de services pour la campagne 2007 de Sarkozy, les enquêteurs
ont pu établir ceci, résumé par ce
témoignage: «C’était le défilé dans
le bureau de Vincent Talvas [directeur administratif et financier de
l’UMP puis trésorier de la campagne présidentielle, ndlr], tout le
monde venait chercher son enveloppe.» Au total, il y en aurait pour
30 à 35000 euros de primes en cash
distribuées à la bonne franquette,
issues du coffre-fort d’Eric Woerth,
trésorier de la campagne présidentielle. Pour des très petites mains
(entre 500 et 2000 euros par tête),
mais aussi quelques cadors du
parti: sont ainsi mentionnés dans
l’instruction, sans plus de preuve à
Libération Mercredi 21 Mars 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
nancement de la campagne de Nicolas Sarkozy (AFCNS) n’aura officiellement déclaré que quelque
9712 euros de dons en espèces par
des personnes physiques…
Histoire de pinailler un peu plus,
cette revue des chauffeurs rémunérés par le ministère de l’Intérieur
mais affectés à la campagne du futur président peut provoquer l’annulation des comptes de campagne, comme ce fut déjà le cas quand
le Conseil constitutionnel estima
que le candidat avait mélangé ses
casquettes avec celle de patron de
l’UMP. Comme cet homme à tout
faire de Cécilia Sarkozy, payé par la
Place Beauvau alors qu’elle était,
selon lui, «déjà ailleurs»…
Reliquat. Pour l’essentiel, que
Réunion
publique
du candidat
Sarkozy, dans
le Val-d’Oise,
en mars 2007.
PHOTO LAURENT
TROUDE
ce stade de l’enquête, François
Fillon ou Claude Guéant…
Indépendamment de la question de
l’origine des fonds versés en liquide, ce pataquès procédural: rien
n’a été déclaré, par les bénéficiaires
comme par les donneurs d’ordres.
La Commission nationale des
comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) n’en
saura donc rien. Dans le dossier, les
acteurs interrogés par la justice font
preuve de jésuitisme, sur l’origine
des fonds comme sur leur répartition. Sur leur origine, selon Vincent
Talvas: «Ça arrive dans toutes les
campagnes, des gens donnent sans
se faire connaître.» Eric Woerth,
dans la même veine : «Je pensais
que l’argent provenait de personnes
qui voulaient aider sans apparaître.» Acceptons l’argumentaire,
sauf que les donateurs anonymes
se privent alors d’une déduction
fiscale, et qu’ils versent rarement
par billets de 100 ou 200 euros.
«C’est insensé», a confirmé un Jérôme Lavrilleux en rupture de ban
avec sa famille politique, devant les
enquêteurs. Pour la petite histoire
administrative, l’association de fi-
faire de ce cash non déclaré? «Il est
utopique d’évaluer précisément
l’ampleur de la distribution d’espèces durant et à l’issue de la campagne présidentielle 2007 de Nicolas
Sarkozy», résument benoîtement
les enquêteurs. Et surtout, quid du
reliquat final? Dans un vague élan
de sincérité, Eric Woerth, trésorier
en chef, a évoqué sans rire sa remise à des bonnes œuvres – bien
évidemment, il n’en fut rien. Une
autre solution aurait consisté à
tout déclarer à la CNCCFP, autre
porte de sortie par le haut non retenue. Selon Talvas, Woerth «n’a pas
voulu les appeler, par peur de créer
une suspicion, car on ne sait jamais
trop comment la commission réagit». Selon Woerth, il s’agissait simplement de «faire plaisir, de gratifier ceux qui avaient participé à la
campagne ou engagé des frais qui
n’avaient pu être remboursés suffisamment». Bref, des dépenses plus
amicales qu’électorales, donc non
déclarables. Sublime conclusion de
Jérôme Lavrilleux, qui s’y connaît
un peu en matière de financement
d’une campagne: «N’y pas penser
[à saisir la CNCCFP], c’est ne pas
voir qu’il y a un problème ; refuser
de le faire, c’est savoir qu’on est confronté à un problème.»
Faute de mieux et à défaut de tracer
les millions que Kadhafi, il faut s’en
remettre aux comptes bancaires de
Sarkozy, Woerth ou Hortefeux.
Pour relever que tous, au cours du
premier semestre 2007, celui de
tous les dangers, n’ont que très peu
retiré de liquide sur leurs comptes
bancaires respectifs. Hortefeux: un
seul retrait de 300 euros, quatre fois
moins que sur le reste de l’année.
Un vague indice, loin de constituer
une preuve. Quant à Laurent Solly,
alors directeur adjoint de la campagne présidentielle (et aujourd’hui
patron de Facebook France), il dépose carrément 5000 euros en espèces sur son compte bancaire.
Chez Sarkozy, outre un chèque
de 1700 euros de Martin Bouygues
à son fils Louis, pas grand-chose
non plus à se mettre sous la dent. Si
ce n’est cette mignonne anecdote,
relevée perfidement par les enquêteurs, à propos de Vincent Bolloré:
dès l’été 2006, un an avant la soirée
du Fouquet’s, l’homme d’affaires
aurait mis son yacht à disposition
du futur président de la République
pour des vacances en Grèce.
RENAUD LECADRE
u 5
CheckNews.fr
Où en sont les autres
affaires Sarkozy ?
Les ennuis judiciaires
de l’ancien président
ne sont pas tous sous
pavillon libyen.
N
icolas Sarkozy est mis en examen
dans deux procédures. L’une,
dite affaire des écoutes, est indirectement liée aux possibles financements libyens. Dans le cadre de l’enquête,
les policiers placent l’ex-président sur
écoute. Ils constatent qu’avec son avocat
Thierry Herzog, ils tentent d’obtenir des
informations sur l’affaire Bettencourt,
par le biais de l’avocat général à la Cour
de cassation Gilbert Azibert. Ces conversations entre l’avocat et son client se tiennent sur des lignes téléphoniques enregistrées sous de faux noms – Paul
Bismuth pour l’ex-président.
Le 1er juillet 2014, Nicolas Sarkozy et
Thierry Herzog sont mis en examen pour
«trafic d’influence», «corruption» et «recel de violation du secret professionnel».
En échange d’informations sur l’avancée
des procédures le concernant, l’ancien
chef de l’Etat se serait engagé auprès de
Gilbert Azibert à lui obtenir un poste à
Monaco. Pour se défendre, le duo Sarkozy-Herzog tente des recours sur le fond
comme sur la forme. Si la Cour de cassation a fini par juger les écoutes légales, en
mars 2016, la défense a toutefois réussi à
faire valoir que le pourvoi en cassation
aurait dû être suspensif. La chambre
d’instruction de la cour d’appel de Paris
a en effet estimé, en mai 2016, comme
l’affirmaient Nicolas Sarkozy et Thierry
Herzog, que leurs auditions par les juges
n’auraient pas dû avoir lieu avant que la
Cour de cassation ne rende son arrêt. Le
Parquet national financier (PNF) a estimé
dans un réquisitoire du 4 octobre 2017, révélé par le Monde, qu’«il existe des charges
suffisantes à l’encontre de Nicolas Sarkozy
et de Thierry Herzog d’avoir commis les
faits de corruption et de trafic d’influence
actifs pour lesquels ils ont été mis en examen». Le parquet a demandé leur renvoi
en correctionnelle.
Autre mise en examen de l’ancien chef
de l’Etat, dans l’affaire Bygmalion,
pour «financement illégal de campagne
électorale». Nicolas Sarkozy a fait appel
de cette décision. Soupçonné d’avoir dépassé de plus de 20 millions d’euros la limite des dépenses autorisées pour la
course à la présidentielle de 2012, il s’est
défendu en plaidant l’ignorance concernant les montants en jeu dans l’organisation de sa campagne, ou la possible surfacturation de certaines prestations par
la société d’événementiel. Pour le juge
d’instruction Serge Tournaire, l’intéressé
a «incontestablement bénéficié des fraudes qui lui ont permis de disposer, dans
sa campagne de 2012, de moyens bien supérieurs à ce que la loi autorisait. […]
Toutefois, l’enquête n’a pas établi qu’il les
avait ordonnées, ni qu’il y avait participé,
ni même qu’il en avait été informé», selon
l’ordonnance du juge consultée par
le Monde. Nicolas Sarkozy n’est mis en
examen que pour le possible financement illégal de sa campagne. Alors que
parmi les treize autres protagonistes
dont la justice a ordonné le renvoi en
procès, le dirigeant de la société Bygmalion, Jérôme Lavrilleux, ou l’ancien directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy, Bastien Millot, sont
inquiétés pour «complicité d’escroquerie» ou «usage de faux».
Mis en examen en mars 2013 pour abus
de faiblesse, de confiance et escroqueries
aggravées dans l’affaire Bettencourt,
Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un nonlieu quelques mois plus tard. L’accusation n’a pas su prouver que l’ancien président avait soutiré de l’argent à feu la
milliardaire héritière de L’Oréal, Liliane
Bettencourt.
Dans plusieurs autres affaires, le nom de
Nicolas Sarkozy apparaît, sans pour
autant qu’il soit mis directement en
cause. En décembre 2016, l’ex-ministre
de l’Economie Christine Lagarde est jugée coupable de négligence par la Cour
de justice de la République. Elle est accusée (avec son directeur de cabinet Stéphane Richard, aujourd’hui mis en examen) d’avoir permis que le litige entre
Bernard Tapie et le Crédit lyonnais
autour de la vente d’Adidas se règle
devant un tribunal d’arbitrage. En
mars 2017, Mediapart révèle la teneur des
réquisitions du parquet, selon lesquelles
Sarkozy aurait donné «une orientation»
pour préférer l’arbitrage à la procédure
classique. En 2008, il aurait également
reçu Bernard Tapie à plusieurs reprises
dans le bureau du secrétaire général de
l’Elysée, Claude Guéant.
Il est par ailleurs reproché à l’équipe de
Nicolas Sarkozy, du temps de sa présidence, d’avoir commandé des sondages
d’opinion via des marchés irréguliers
pour plusieurs millions d’euros. L’ancienne directrice de cabinet de Nicolas
Sarkozy, Emmanuelle Mignon, et Claude
Guéant ont été mis en examen en
mai 2017 pour «détournement de fonds
publics par négligence», après l’avoir été
respectivement pour «favoritisme» et
complicité de ce délit. Pierre Giacometti,
et Patrick Buisson, conseillers de Nicolas
Sarkozy à l’époque des faits et dirigeants
de sociétés d’études d’opinions, ont également été mis en examen pour recel de
favoritisme. L’ancien président n’a été
invité ni à comparaître ni à témoigner
dans la procédure.
Reste l’affaire des contrats avec le Kazakhstan. En 2012, le Canard enchaîné
révèle que l’Elysée aurait fait pression
sur des parlementaires belges pour éviter une condamnation à trois oligarques
kazakhs. Les justices belge et française
suspectent l’entourage de Sarkozy
d’avoir œuvré pour que soit conclu un
marché de plusieurs centaines de millions d’euros (45 hélicoptères du groupe
Eurocopter ont été vendus à Astana en
juin 2011). Mais rien ne prouve formellement l’implication de l’ancien président.
FABIEN LEBOUCQ
6 u
MONDE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
FUITES
DE DONNÉES
Facebook
prend l’eau
Le réseau social se retrouve
au cœur d’une polémique
internationale. La firme de
marketing Cambridge Analytica,
proche de l’ultra-droite
américaine, est accusée d’avoir
capté les informations
personnelles de 50 millions
d’utilisateurs à des fins politiques.
DÉCRYPTAGE
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
et AMAELLE GUITON
D’
un côté, une entreprise
spécialisée, selon ses propres termes, dans le «marketing politique innovant», Cambridge Analytica, accusée d’avoir
détourné les données personnelles
de 50 millions d’utilisateurs de Facebook, d’en avoir fait usage pour de
la publicité électorale ultraciblée
durant la campagne de Donald
Trump, et également soupçonnée
d’avoir œuvré en faveur du camp du
«Leave» pendant la campagne du
Brexit. De l’autre, le premier réseau
social de la planète, plongé dans une
crise d’une gravité inédite qui lui a
valu, lundi, de voir le cours de son
action chuter de près de 7 % à la
Bourse de New York, et d’environ
3% le lendemain. Les faits étaient
déjà en grande partie connus, mais
depuis les nouvelles révélations, le
week-end dernier, de l’hebdomadaire britannique The Observer
et du quotidien américain The
New York Times, la polémique a pris
une ampleur nouvelle. Dans cette
affaire complexe, qui voit les réactions se succéder des deux côtés de
l’Atlantique, les enjeux, multiples,
s’entrecroisent.
1 Les méthodes de
Cambridge Analytica
Au cœur du scandale, une entreprise britannique vieille de deux décennies, Strategic Communication
Laboratories (SCL), spécialisée dans
les stratégies d’influence au profit
d’organismes gouvernementaux et
militaires. Et surtout sa filiale Cambridge Analytica, enregistrée aux
Etats-Unis dans le Delaware et basée à Londres, créée en 2013 pour
s’attaquer aux secteurs commercial
et électoral, qui prétend prédire –et
donc influencer par des messages
ciblés– les comportements, à partir
de profils psychologiques établis
par des analyses de big data.
Le principal actionnaire de Cambridge Analytica est un discret milliardaire du nom de Robert Mercer
(Libération du 21 décembre 2016),
également financier du site d’extrême droite Breitbart News. Dans
cet écosystème très particulier, on
trouve aussi Steve Bannon, ancien
directeur de Breitbart, ex-directeur
de la campagne Trump, et
conseiller, jusqu’en août 2017, du
45e président américain. Bannon a
siégé au conseil d’administration de
Cambridge Analytica jusqu’à sa nomination à la Maison Blanche.
Depuis plusieurs mois, les méthodes et le rôle de Cambridge Analytica dans la campagne de Trump, et
ses contacts avec le camp des proBrexit, sont dans le radar de plusieurs médias. Or, dimanche,
The Observer et le New York Times
ont révélé le témoignage d’un ancien employé de l’entreprise, Christopher Wylie. Ce dernier raconte
comment Cambridge Analytica a
mis la main sur les données personnelles de 50 millions d’utilisateurs
de Facebook sans leur consentement, et les a utilisées durant la présidentielle américaine, ce que l’entreprise a toujours nié. En 2014, un
chercheur de l’université de Cambridge, Aleksandr Kogan, a conçu
un test de personnalité, rempli
par 270 000 utilisateurs du réseau
social. Cette application a permis
d’aspirer un grand nombre de leurs
données personnelles (identité, «likes», réseau de contacts), mais aussi
des données de leurs «amis» Facebook… Le tout transmis par Kogan
à Cambridge Analytica.
L’entreprise continue à affirmer les
avoir détruites en 2015, et ne pas en
avoir fait usage «dans le cadre des
services fournis à la campagne présidentielle de Donald Trump». Elle
nie également avoir travaillé pour
les pro-Brexit.
Le dossier de Cambridge Analytica
s’est alourdi avec la diffusion lundi
soir par la chaîne britannique Channel 4 d’une séquence en caméra
cachée dans laquelle le PDG lll
L’image du patron de Facebook, Mark Zuckerberg. Le cours de Bourse
Libération Mercredi 21 Mars 2018
lll
de l’entreprise, Alexander
Nix, se vante, devant un journaliste
qui se fait passer pour l’intermédiaire d’un client potentiel, d’avoir
travaillé pour le président kényan
Uhuru Kenyatta lors des deux dernières élections présidentielles,
contestées. Et de pouvoir peser dans
des campagnes électorales, y compris en recourant à des «jeunes filles
ukrainiennes» qu’il suffirait d’«envoyer […] à la maison du candidat».
Des propos que Nix tente désormais
de minimiser en expliquant qu’il
s’agissait de «scénarios hypothétiques ridicules qui sont arrivés au
cours de la discussion». En tout état
de cause, Cambridge Analytica est
plus que jamais dans le viseur du régulateur britannique chargé de la
protection des données, l’ICO (Information Commissionner’s Office).
Ce dernier, qui avait déjà demandé
à accéder aux données de l’entreprise, requiert désormais un mandat de perquisition.
2 La protection des
données et Facebook
Dès décembre 2015, une enquête du
Guardian avait mis en lumière le
rôle de Cambridge Analytica dans la
campagne de Ted Cruz pour la primaire républicaine américaine, et
l’acquisition de données d’utilisateurs de Facebook sans leur consentement. Le réseau social avait alors
déclaré «enquêter avec soin sur cette
situation». Dans les faits, il s’est contenté de suspendre le test de personnalité d’Aleksandr Kogan et de demander à l’entreprise londonienne
la suppression des données. Sans
vérifier si celle-ci avait bien été effectuée, ni prévenir ses utilisateurs.
Voilà donc le géant du Net de nouveau accusé de négligence, alors que
l’instrumentalisation de la plateforme à des fins
politiques a déjà
été abondamment discutée
dans l’enquête
sur l’ingérence
russe (lire ci-dessous).
Pour l’heure, ni
Mark Zuckerberg ni ses proches lieutenants
ne se sont exprimés sur le sujet.
Mais la direction
a tenu, mardi,
une réunion
d’urgence pour
répondre aux questions des employés. Signe de sa fébrilité : vendredi soir, avant même la parution
de l’enquête de The Observer, le réseau social a annoncé avoir suspendu l’accès de Cambridge Analytica à ses services. Lundi soir,
Facebook avait même dépêché à
Londres ses propres «enquêteurs».
Mais l’ICO a demandé à ces derniers
de lever le camp, pour ne pas «compromettre» ses investigations.
Le réseau social est désormais sous
pression de tous côtés. Mardi, une
commission parlementaire britannique a demandé à Zuckerberg de
comparaître devant elle. Les autorités européennes de la protection des
données, qui se réunissaient ce
mardi à Bruxelles, se sont saisies de
l’affaire. Et de l’autre côté de l’Atlantique, les procureurs généraux du
Massachusetts et du Connecticut
ont ouvert des enquêtes. Facebook
est également dans le viseur de la
Commission fédérale du commerce
des Etats-Unis, a révélé Bloomberg.
Plusieurs parlementaires américains, comme la sénatrice démocrate du Minnesota Amy Klobuchar,
ont demandé que les patrons de Facebook, Google et Twitter soient
auditionnés par le Congrès.
3 Les plateformes
et la démocratie
Pour Klobuchar, «il est évident que
ces plateformes ne peuvent se réguler
elles-mêmes». De fait, l’affaire apporte de l’eau au moulin de ceux, de
plus en plus nombreux, qui réclament des règles plus strictes pour
l’usage des données par les géants
du numérique. Dans une lettre
ouverte publiée via son compte
Twitter, un autre démocrate, le
sénateur de l’Oregon Ron Wyden,
souligne «les dangers de la monétisation des informations personnelles
des consommateurs».
Au-delà des méthodes de Cambridge Analytica, c’est donc bien le
fonds de commerce des grands acteurs du Net qui est aujourd’hui de
plus en plus questionné. «Un modèle économique fondé sur une vaste
surveillance des données, et sur la
vente à des clients d’un ciblage opaque des utilisateurs à partir de ce
large profilage, sera inévitablement
utilisé à mauvais escient», écrit dans
le New York Times la sociologue
turque Zeynep
Tufekci, chercheuse associée
à l’université
Harvard.
Difficile de mesurer l’impact
réel de ces campagnes de «microciblage», qui
ne sont pas une
nouveauté
– dans le quotidien de Washington The Hill,
l’avocat et chroniqueur conservateur Ben Shapiro
ne se prive d’ailleurs pas de rappeler
que la campagne Obama de 2012
s’est, elle aussi, largement appuyée
sur le big data et le profilage. Mais
elles posent à tout le moins la question d’une gestion entrepreneuriale,
et de plus en plus psychologique,
des élections. Et la logique même
des algorithmes de Facebook produit des effets pervers. Le réseau
social «cherche à optimiser “l’engagement” de ses utilisateurs autour
L’affaire conforte
ceux, de plus
en plus nombreux,
qui réclament
des règles plus
strictes pour
l’usage des
données par
les géants
du numérique.
du réseau social a baissé de 7% lundi. PHOTO JAAP ARRIENS. NURPHOTO. AFP
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
des contenus, explique à Libération
le chercheur en mathématiques
Paul-Olivier Dehaye, qui travaille
sur Cambridge Analytica depuis 2015. Or, en produisant du
contenu polarisant, on crée cet engagement.» D’après lui, l’entreprise a
d’ailleurs plus «cherché à manipuler
Facebook que les individus sur le réseau social», pour tester la viralité
et les modes de propagation des
contenus.
4 L’enquête américaine
en cours
Reste à savoir enfin si Cambridge
Analytica a pu servir de lien, lors de
la campagne de 2016, entre l’équipe
de Donald Trump et la Russie. Cette
question est au centre de l’enquête
menée depuis près d’un an par le
procureur spécial Robert Mueller.
Chargé de faire la lumière sur une
éventuelle collusion entre Moscou
et des proches de Trump, Mueller a
inculpé jusqu’à présent une vingtaine de personnes. Dont 13 citoyens russes accusés d’avoir orchestré, sur les réseaux sociaux,
une opération de propagande visant à «soutenir Donald Trump et
dénigrer Hillary Clinton». Pour
l’heure, aucune des inculpations ne
concerne Cambridge Analytica,
choisie en juin 2016 par la campagne Trump pour gérer ses opérations d’exploitation de données.
Robert Mueller s’intéresse toutefois
de près à ses activités : en décembre, le Wall Street Journal a révélé
que le procureur spécial avait demandé à l’entreprise de lui remettre
les mails de tous ses employés
ayant travaillé sur la campagne
Trump.
Grâce aux données récupérées sur
Facebook par Aleksandr Kogan,
Cambridge Analytica a aidé l’équipe
Trump à cibler certains électeurs
dans des Etats clés. Les ressortissants russes inculpés par Mueller
sont accusés d’avoir fait de même.
Pour le procureur, l’enjeu est de savoir si ces efforts ont pu être coordonnés et si certaines données ont
été partagées. Le mois dernier, le
PDG de Cambridge Analytica a balayé toute accusation de collusion
devant une commission parlementaire britannique : «Nous n’avons
aucune relation avec la Russie ou
des ressortissants russes.»
Il existe toutefois deux éléments
troublants. Aleksandr Kogan, en
plus d’être chercheur à Cambridge,
est également professeur à l’université de Saint-Pétersbourg et a reçu
des fonds gouvernementaux pour
des recherches portant sur Facebook. Et, selon le Guardian, Cambridge Analytica aurait présenté au
géant pétrolier russe Lukoil ses méthodes de «perturbation électorale».
La présentation aurait eu lieu à
l’été 2014. C’est à la même époque,
selon Robert Mueller, qu’aurait
débuté l’opération russe visant à
influencer la présidentielle américaine. •
8 u
MONDE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
LIBÉ.FR
Trump veut la peine de mort pour les
dealers d’opiacés
Dans la guerre contre l’épidémie d’overdoses qui
mine les Etats-Unis, Donald Trump veut jouer les «hommes forts». En
déplacement lundi à Manchester, dans le New Hampshire, Etat ravagé
par l’épidémie, le président américain a officiellement déclaré vouloir
«la tolérance zéro» et «la peine de mort» pour certains trafiquants
de drogue. Une condamnation jugée inconstitutionnelle par certains
experts, inefficace et électoraliste par plusieurs ONG. PHOTO AFP
Jörg Kukies, un loup de Goldman Sachs
dans les rangs du gouvernement allemand
d’obtenir des remboursements indus par le Trésor
public allemand. Quarante
banques du pays sont notamment impliquées dans ce
scandale, dont on estime qu’il
aurait fait perdre 31,8 milliards d’euros au fisc. Pour se
faire une idée de l’ampleur de
la somme, le journal Die Zeit
a calculé qu’elle aurait par
exemple pu permettre de
subvenir aux besoins de tous
les réfugiés d’Allemagne pendant plus d’un an. Jusqu’ici,
seul un petit milliard d’euros
aurait été remboursé.
Outre-Rhin, la
nomination du
banquier comme
secrétaire d’Etat
chargé de l’Europe
et des Marchés
financiers inquiète
à gauche et augure
mal de la refonte
de l’UE poussée par
Emmanuel Macron.
Par
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
S’
il y avait encore un
doute sur le fait que
le nouveau ministre
des Finances allemand social-démocrate, Olaf Scholz,
soit particulièrement droitocompatible, le voici levé. Il
vient de nommer au gouvernement l’un des plus hauts
dirigeants de la banque Goldman Sachs dans le pays. Ainsi
Jörg Kukies, coprésident du
directoire de la banque d’affaires en Allemagne et en
Autriche, a été désigné secrétaire d’Etat en charge de l’Europe et des Marchés financiers. Il aura, entre autres, un
rôle majeur à jouer dans la réponse allemande aux propositions de réforme de la zone
euro d’Emmanuel Macron.
Ce banquier de 50 ans
possède la particularité d’être
membre du Parti social-démocrate (SPD). Il a dirigé l’aile
des Jusos, les jeunes du SPD,
en Rhénanie-Palatinat, juste
avant la future cheffe du
parti, Andrea Nahles. Il travaille chez Goldman Sachs
depuis dix-sept ans et occupe
ce haut poste depuis 2014. La
presse, taquine, relève qu’il va
troquer son salaire d’1 million
d’euros annuel contre un traitement de secrétaire d’Etat,
soit environ 160 000 euros
par an.
Sa nomination secoue la
gauche. «Olaf Scholz imite
Donald Trump et transforme
des pyromanes en pompiers»,
a commenté le député Die
Linke Fabio de Masi. La comparaison avec le président
américain est saisissante,
«Banksters». Selon Die
Le nouveau secrétaire d’Etat allemand Jörg Kukies, le 19 septembre à la Fête de la bière à Munich. PICTURE ALLIANCE. ATP
puisque l’actuel secrétaire du
Trésor de Donald Trump, Steven Mnuchin, vient lui aussi
de la banque Goldman Sachs,
surnommée «The Firm», au
chiffre d’affaires de 40 milliards de dollars (32,6 milliards d’euros). «Qu’un socialdémocrate confie la responsabilité de la réglementation
bancaire à un banquier d’investissement montre bien
l’ampleur du problème au
SPD», a renchéri le député
vert Gerhard Schick.
«Mauvais signal». Un exdirigeant de Goldman Sachs,
banque qui a aidé la Grèce à
maquiller ses comptes publics dès 2001, puis participé
à la chute d’un pays qu’elle
était par ailleurs mandatée
pour conseiller, aura donc
En outre,
le secrétaire
d’Etat en charge
du Budget
est l’architecte
du sacro-saint
principe du
«déficit zéro».
sous sa tutelle des questions
cruciales telles que l’achèvement de l’union bancaire au
sein de l’UE. Plus généralement, c’est sa présence
au ministère allemand des
Finances qui suscite des réserves. «Olaf Scholz envoie
ici un très mauvais signal,
commente Timo Lange, de
l’association LobbyControl.
Goldman Sachs est internationalement connue pour ses
liens étroits avec la politique.
Le ministère des Finances,
encore plus précisément dans
le contexte des scandales
“cum-ex” et “cum-cum”, doit
montrer recul et distance
face à l’industrie bancaire.»
«Cum-ex» et sa variante
«cum-cum» désignent une série de manœuvres fiscales
illégales qui ont donné lieu
à ce qui est unanimement
considéré comme le plus
grand vol fiscal de l’histoire
allemande. Il implique des
banques, dont Goldman
Sachs. Il ne s’agit pas de
fraude car ce ne sont pas des
techniques pour contourner
l’impôt, encore moins de l’optimisation; c’est tout simplement du vol. Pendant des années, en effet, grâce à des
montages financiers, des investisseurs ont fait en sorte
Zeit, quatre ministres des Finances, trois venant du SPD et
un de la CDU d’Angela Merkel, auraient pu faire en sorte
de stopper au fil des années
cette machine infernale de
«banksters» mais ne l’ont pas
fait (l’un d’eux, le social-démocrate Peer Steinbrück, a
par ailleurs accepté en 2016
des fonctions de consultant
pour le conseil d’administration de la banque ING). Dans
une longue enquête publiée
en juin, l’hebdomadaire a raconté comment le lobby bancaire a profité de l’inertie politique, en particulier celle des
partis de la grande coalition.
Et ce, malgré les démarches
énergiques de plusieurs lanceurs d’alerte. Une commission d’enquête parlementaire
a finalement été mise en place
en 2016 sous l’impulsion des
Verts et de Die Linke.
En outre, Olaf Scholz a choisi
de faire revenir au sein du
ministère le secrétaire d’Etat
en charge du Budget, Werner
Gatzer, considéré comme l’architecte du sacro-saint principe du «déficit zéro», sous
l’égide de l’ex-ministre des
Finances Wolfgang Schäuble,
dont on sait à quel point il fut
un partisan intraitable de
l’équilibre budgétaire et de la
rigueur. Mais cette information ne surprendra guère
celles et ceux qui ont entendu
Olaf Scholz promettre, au
moment de sa nomination
officielle, de tout faire pour
poursuivre la politique de son
prédécesseur. •
Libération Mercredi 21 Mars 2018
u 9
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LIBÉ.FR
Accident mortel avec une voiture autonome
Uber : quelles conséquences ? Une piétonne
est morte après avoir été renversée en Arizona par
une voiture autonome de la société de VTC, qui mène des essais dans
la ville de Tempe. Le géant américain a annoncé la suspension des tests.
Tempe n’en est pas à son premier accident impliquant un véhicule
autonome. En mars 2017, déjà, une voiture autonome et un autre véhicule
étaient entrés en collision. Les autorités locales avaient rapidement mis
hors de cause le «vrai» conducteur. PHOTO AFP
New York Cynthia Nixon, actrice de «Sex
and the City», brigue la tête de l’Etat
Elle pourrait devenir la première
femme gouverneure de l’Etat de
New York. Cynthia Nixon, interprète de Miranda Hobbes dans
la série Sex and the City, a annoncé lundi sa candidature à la
primaire démocrate du 13 septembre. Mariée depuis 2012 à
une militante pour les droits
homosexuels, Cynthia Nixon,
51 ans, espère incarner une ligne
plus proche du peuple face au sortant, Andrew Cuomo,
60 ans, vétéran de la politique en poste depuis 2011. «J’aime
New York, mais nos responsables nous ont laissé tomber, nous
sommes maintenant l’Etat le plus inégalitaire du pays», a déclaré l’actrice, dénonçant le fossé grandissant entre les riches
et les pauvres au sein de ce bastion démocrate. Sur sa page
d’appel à contributions pour sa campagne, l’actrice, très engagée pour la promotion de l’éducation publique, reprend aussi
certains principes portés par Bernie Sanders lors de la primaire démocrate pour la présidentielle 2016: elle refuse notamment toute contribution de grandes entreprises. La candidate semble avoir le soutien du maire démocrate de New York,
Bill de Blasio, dont les relations sont extrêmement tendues
avec l’actuel gouverneur de l’Etat. PHOTO AP
Syrie: Erdogan défie Washington
Le président turc, Recep
Tayyip Erdogan, a vivement
rejeté mardi les critiques de
Washington sur l’offensive
d’Ankara contre une milice
kurde dans le nord-ouest de
la Syrie, sommant les EtatsUnis de «respecter» la Turquie. Ces déclarations sur-
viennent alors que le département d’Etat américain a
exprimé lundi sa «profonde
préoccupation» quant au
sort des civils à Afrin, bastion de la milice kurde
des Unités de protection du
peuple (YPG) pris par les
forces d’Ankara dimanche.
«Où étiez-vous lorsque nous
vous avons fait part de
nos préoccupations à nous,
lorsque nous vous avons proposé d’éliminer les terroristes
ensemble ? a riposté Erdogan. D’un côté, vous dites que
la Turquie est votre partenaire stratégique et, de
l’autre, vous collaborez avec
les terroristes.» Si la Turquie
considère les YPG comme
une organisation terroriste,
les Etats-Unis ont armé
et entraîné des combattants
kurdes dans lesquels ils
voient une force locale efficace pour affronter Daech.
Quand vous faites le plein,
vous faites le vide.
AFRIQUE SUR SEINE
Les lauréats ont l’air très
contents. Et pas peu fiers.
Lundi, dans un hôtel des
Champs-Elysées à Paris, ils
ont été conviés par «l’Institut
Mandela» pour recevoir un
prix auquel est accolé le
nom du héros de l’Afrique
contemporaine. A la tribune,
ils se fendent d’un discours
plein d’émotion: il y a un entrepreneur sénégalais, une
Sud-Soudanaise qui se bat
pour la paix, une athlète et un
écrivain ivoiriens… Il y a ce
magnifique «prix Mandela de
la sécurité 2017» décerné au
président tchadien, Idriss
Déby, au pouvoir depuis 1990
et confronté depuis plusieurs
mois à une fronde dans son
pays. Ou encore, ce must absolu : «Le prix Mandela du
courage», attribué cette année à Pierre Nkurunziza.
Le président du Burundi, Ubu
roi en son royaume, vient
d’annoncer la date du
référendum constitutionnel,
le 17 mai, qui lui permettra de
rester au pouvoir à vie. Déjà
en 2015, il avait décidé de se
représenter au-delà des deux
mandats légaux, plongeant ce
pays de l’Afrique des Grands
Lacs dans un cycle de contestation et de répression. Laquelle se poursuit, selon la
Fédération internationale des
droits de l’homme, qui recense pour 2017 «456 meurtres, 283 victimes de tortures
et 2338 arrestations». Depuis
trois ans, les opposants se cachent, quittent le pays. En octobre, la Cour pénale internationale a ouvert une enquête
sur les crimes au Burundi,
soulignant l’implication des
forces du régime et de leurs
milices. Mandela doit se retourner dans sa tombe.
Mais d’où vient cet institut
créé par un certain Paul Kananura, d’origine rwandaise,
disposant d’attaches au Maroc et contacté sans succès
par Libé ? Quant à la Fondation Nelson-Mandela, elle
nous a certifié depuis Johannesburg ne pas avoir donné
son accord pour l’utilisation
de son nom.
MARIA MALAGARDIS
SAW#E]ɗWOUS DUE
L’HUILE
DE PALME
SE CACHE DANS
NOS CARBURANTS ?
&ampaJne réalisée avec le soutien ȴnancier
du Groupe LÉA NATURE, propriétaire
de la marque Jardin BiO.
Aujourd’hui, 75 % de l’huile de palme
que nous consommons est incorporée
dans les carburants que nous trouvons
à la pompe. La culture du palmier à huile
est l’une des principales causes de disparition
des forêts tropicales. Une catastrophe pour
la biodiversité, les communautés locales
et le climat. Alors que le Parlement européen
propose d’en ȴnir avec ce désastre écoloJique,
le Jouvernement fran©ais, sous la pression
des lobbies, terJiverse. Les prochains mois
sont décisifs.
Aidez-nous en signant la pétition :
www.fermonslesvannes.org
CB &hristophe Bacquet &rédit photos BiJ6tocN
A Paris, drôle de prix
Mandela remis au
dictateur burundais
10 u
FRANCE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
MARLÈNE SCHIAPPA Un ovni
pour la galaxie féministe
Clivante,
la secrétaire
d’Etat présente,
ce mercredi,
son projet de loi
contre les
violences
sexuelles et
sexistes. «Libé»
a sondé quatre
groupes de
feministes sur
son action et sa
personnalité.
TÉMOIGNAGES
Par LAURE BRETTON,
CATHERINE MALLAVAL
et NATHALIE RAULIN
L
es débuts ? Un rien maladroits. Puis, de polémiques
en recadrages, Marlène
Schiappa, secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes,
a manifestement su trouver sa place
au sein du gouvernement. Et la voilà
qui présente ce mercredi en Conseil
des ministres, avec sa consœur de la
Justice, Nicole Belloubet, son projet
de loi contre les violences sexuelles
et sexistes (lire pages 12-13), mille
fois défloré, reporté, mais enfin ficelé. Les applaudissements vont-ils
suivre? Dans les rangs des féministes, qu’elles soient de gauche ou de
droite, penseures ou activistes, la
standing-ovation n’est pas acquise.
Les féministes
de gauche
Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, le 21 novembre. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
Elle parle, elle parle. Fait parler
d’elle. Logiquement, les féministes
qui portent la cause des femmes depuis des années s’en réjouissent.
Anne-Cécile Mailfert, présidente de
la Fondation des femmes : «On a
besoin d’une parole forte et audible,
partout. Tout le temps. Et elle sait
Libération Mercredi 21 Mars 2018
mettre les sujets au cœur de l’actualité.» Sa prédécesseure Laurence
Rossignol, aujourd’hui sénatrice,
confirme: «Elle est active, audible,
porte le sujet. Et c’est important, car
c’est aussi un ministère de la
parole.» Mais Clémentine Autain,
députée de La France insoumise,
asticote: «La beauté du verbe, c’est
important, mais on attend aussi
autre chose, non?» «Si on parle sans
agir, ça ne fait que décrédibiliser le
combat», rappelle Raphaëlle RémyLeleu, porte-parole d’Osez le féminisme.
Précisément, que pensent ces militantes de l’action de la secrétaire
d’Etat? De fait, ça raille un peu dans
les rangs sur le thème «elle n’a peur
de rien, elle annonce, elle annonce,
si ça ne marche pas, ce n’est pas
grave, elle s’en fout», tacle une féministe de gauche de longue date. Mais
passons, son projet de loi contre les
violences sexuelles et sexistes est
bel et bien là. Et là, comment être
contre? Pas si simple. D’abord, il y a
la question des moyens. «On voulait
une loi-cadre, avec un financement
adossé, pointe Clémentine Autain.
L’argent, c’est le cœur du réacteur,
pour former la police, soutenir la justice, soutenir ceux qui bossent, au
moment où l’Association européenne
contre les violences faites aux femmes au travail et le Collectif féministe contre le viol ont dû fermer
leurs permanences téléphoniques
faute de moyens.» Ensuite, il y a ce
que nombre de militantes considèrent comme des dérapages: «Si elle
a su accompagner les mouvements
“Me Too” et “Balance ton porc”,
maintenant, c’est patatras ! Comment peut-elle affirmer sur France
Inter qu’elle ne ressent pas de malaise face au cas Darmanin. Et quel
besoin de se fendre d’une tribune
dans le Journal du dimanche pour
dire Monsieur Hulot est très charmant?» se désespère Autain. «Cette
tribune n’est pas digne d’une secrétaire d’Etat qui prétend accompagner la libération de la parole des
femmes», se désole Laurence Rossignol. «Elle a délégitimé sa parole en
faisant ça. Ce gouvernement a l’air
d’être très cadré, encadré, recadré,
on se demande quelle est la marge
de manœuvre», lance Raphaëlle
Rémy-Leleu.
Et puis, il y a la méthode Schiappa.
«Elle passe plus de temps dans les
médias qu’avec les associations qui
doivent se contenter de suivre sa politique sur Twitter», assure une responsable associative. «Elle ne dispose pas d’un gros budget et pourrait
s’appuyer davantage sur les associations, et se servir de leurs revendications comme d’un levier», expose
avec calme Anne-Cécile Mailfert.
«Pour ficeler son projet, elle a fait son
fameux tour de France de l’égalité.
C’est bien la rencontre directe avec le
peuple, mais elle s’est passée de l’expertise et de la connaissance de terrain des associations. Comme si elle
voulait faire table rase du vieux
monde. C’est très macronien, regrette une militante. Et puis, très
macronien aussi, elle ne supporte
pas la critique. Prend tout comme
une attaque contre elle. Dès que l’on
émet même une nuance sur ses annonces, elle balance des DM [messa-
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ges directs, ndlr] incendiaires.» Le
torchon brûlerait-il? «Nous n’avons
rien de personnel contre elle, affirme
une responsable d’association.
Nous, tout le mal qu’on lui souhaite,
c’est un ministère et un gros budget.»
Les féministes
de droite
Puisqu’elle dérange à gauche, Marlène Schiappa remporte-t-elle tous
les suffrages à droite ? Loin de là.
Dans les rangs de l’alterféminisme,
théorisé par la journaliste Eugénie
Bastié et l’essayiste Marianne Durano, qui ont signé ensemble un
«Manifeste du féminisme intégral»
(paru dans leur revue Limite), la
personne de Marlène Schiappa a
peu d’importance, on se place au
niveau politique et philosophique.
Cette école de pensée embryonnaire, qui a grandi à l’ombre de la
Manif pour tous pendant le quinquennat Hollande, mâtine le féminisme d’écologie et vice-versa. Un
grand retour à la nature contre le
«féminisme technolâtre». Comprendre : pro-contraception et prochoix. Cela conduit ses militantes
à prôner le retour des mères au
foyer et à combattre le capitalisme.
Pour Magali Della Sudda, qui enseigne à Sciences-Po Bordeaux et étudie au CNRS la place des femmes
dans la recomposition des droites,
«le projet libéral, au plan économique et sociétal, d’Emmanuel Macron, les place donc forcément en
rupture avec Marlène Schiappa qui
est chargée de l’appliquer». Le fait
que le père de la secrétaire d’Etat,
historien de formation, a signé un
livre intitulé La France n’a pas de
racines chrétiennes et que Marlène
Schiappa ne soit pas opposée à la
présence de mères voilées lors de
sorties scolaires n’arrangent pas les
choses : elle s’est rapidement retrouvée rangée dans la catégorie
«islamo-gauchiste». Voire pire.
Dans un article publié par l’hebdo
réac Causeur, Schiappa est accusée
d’avoir une «vision indigéniste du
féminisme». Carrément.
Les marcheuses
Elles lui pardonnent tout, ses faux
pas des débuts, ses approximations
parfois, ses petites contradictions
aussi. Au sein de La République en
marche (LREM), la cote de la secrétaire d’Etat ne faiblit pas dans les
rangs du «deuxième sexe». Si l’appel
du candidat Macron à porter ses
couleurs aux législatives les a tirées
de leur torpeur un peu partout sur
le territoire, l’activisme forcené de
Schiappa entretient leur flamme.
Mieux, leur confiance dans la volonté du pouvoir d’«agir sur les
mœurs», d’écouter et de rendre justice aux femmes. «Elle a donné une
visibilité à des sujets longtemps
considérés comme secondaires dans
le débat public», relève Claire Pitollat, députée LREM des Bouches-duRhône qui, comme nombre d’élues
marcheuses, a contribué à animer
sur son département les ateliers du
«tour de France de l’égalité» lancé
début octobre par Schiappa pour
«recueillir la parole des femmes» sur
tout le territoire. Elles lui savent gré
d’avoir su anticiper : la secrétaire
d’Etat a en effet vendu son idée au
«Comment
peut-elle affirmer
sur France Inter
qu’elle ne ressent
pas de malaise
face au cas
Darmanin?»
Clémentine Autain
députée La France insoumise
Premier ministre avant même que
l’affaire Weinstein et les hashtags
«Balance ton porc» et «Me Too» ne
tournent au défouloir collectif.
Les marcheuses saluent aussi le
«courage» de celle qui incarne si
bien, à leurs yeux, «la grande cause
du quinquennat». Sans songer à lui
reprocher de ne pas avoir su doper
un budget famélique, à mille lieues
des besoins et des attentes des associations féministes.
Cécile Muschotti, députée LREM du
Var et membre de la délégation aux
droits des femmes et à l’égalité des
chances entre les hommes et les
femmes –créée en début de législature au sein d’une Assemblée nationale féminisée comme jamais: «Son
secrétariat d’Etat est à la croisée de
ministères tenus par des hommes: il
en faut à une jeune femme ministre
pour ne rien lâcher.» Personne non
plus pour lui reprocher son approche plus «pragmatique» qu’idéologique des problématiques touchant
les femmes. «On a besoin que les
choses avancent et elle essaie de
trouver des solutions», insiste Marie
Pierre Rixain, présidente LREM de
la délégation des droits des femmes
qui s’appuie sur sa récente réunion
publique à Villiers-sur-Orge (Essonne) pour poursuivre. «Les interrogations des femmes portent sur les
sujets concrets : pourquoi elles ne
peuvent pas rester au domicile
conjugal en cas de violence, pourquoi les mesures d’éloignement sont
inopérantes, pourquoi il y a un délai
de prescription pour les crimes sur
mineurs, pourquoi elles n’ont pas le
même salaire que les hommes? C’est
sur ces sujets qu’elles attendent des
réponses…» Que la méthode
Schiappa leur aille n’exclut pas des
vues plus ambitieuses. «Sur les genres, on ne pourra pas en rester au
dogme “les filles s’habillent en rose
et les garçons en bleu”», estime Muschiotti. «Il y a un gros travail à faire
pour que l’Education nationale travaille plus étroitement avec les associations. Il faudrait aussi veiller à ce
que les fonctionnaires délégués aux
droits des femmes sur le terrain ne
coupent pas systématiquement les
subventions aux associations qui se
préoccupent d’éducation sexuelle ou
de sujets sensibles comme le port du
voile, comme c’est le cas chez moi en
Paca…» Pour toutes, Schiappa,
même «montée en compétence», a
du boulot devant elle.
Les universitaires
«Je ne m’identifie à personne», dit
Marlène Schiappa à l’envi quand
on l’interroge sur les figures du
féminisme qui
Suite page 12
Au Mans, «elle était loin d’être idiote
mais toujours à la recherche du buzz»
Dans la ville où Marlène
Schiappa a été élue en 2014,
ses anciens collègues
sont pas parfois sceptiques.
U
n élu du Mans: «Marlène, c’est étrange.
Je n’ai pas de reproches à lui faire sur le
fond, elle fait du bon boulot, ses combats
sont sains et importants. Mais je la déteste.»
Cette phrase, on l’a entendue, parfois de manière plus vulgaire et virulente, à plusieurs reprises. La secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les
femmes et les hommes ne laisse pas ses anciens
collègues indifférents. Elle clive. Une de ses
amis s’agace et s’interroge: «Au Mans et dans
la Sarthe en général, les élus et les habitants ont
toujours été fiers de la trajectoire de certaines
personnalités. On a quand même eu François
Fillon Premier ministre et Stéphane Le Foll ministre de l’Agriculture. Mais avec Marlène, ça ne
prend pas alors que toute la France parle d’elle.
Je n’arrive pas à comprendre…» Au fil des discussions, le brouillard s’est lentement dissipé.
«Ombre». Le nom de Marlène Schiappa s’invite, pour la première fois, à la mairie du Mans
en 2013. Le Maine libre, le canard local, lui
consacre alors un portrait afin de mettre en
lumière son parcours et son blog, «Maman travaille». Une aubaine pour l’édile de la ville,
Jean-Claude Boulard (PS), qui est à la recherche de nouvelles têtes «issues» de la société
civile pour «dynamiser son équipe à l’approche
des municipales». Une sorte de macroniste
avant l’heure. Un café plus tard, le deal est signé : Marlène Schiappa sera sur sa liste pour
les municipales. Jean-Claude Boulard ne regrette pas son choix. Il se souvient: «Elle est venue dans mon bureau avec ses filles, j’ai tout de
suite compris qu’elle pouvait casser les codes.
J’ai aimé son approche, sa manière de voir les
choses et son pragmatisme.»
En 2014, Jean-Claude Boulard rafle une nouvelle fois la mairie. Marlène Schiappa devient
adjointe, chargée de l’égalité et de la lutte
contre les discriminations. Le début des tensions, liées à la jalousie de collègues, selon une
de ses amies: «Jeune, dynamique, pimpante…
Elle avait tout pour se faire remarquer et faire
de l’ombre à ceux qui étaient là depuis des années et qui défendaient leur petite boutique. Et
les femmes étaient beaucoup plus méchantes à
son encontre. Elle s’est accrochée mais ce n’était
pas toujours simple.» Un élu qui ne porte pas
la secrétaire d’Etat dans son cœur confirme à
demi-mot: «C’est vrai qu’au départ, elle n’était
pas aimée parce que c’était la dernière arrivée,
la préférée du maire, qu’elle avait une forme de
talent. Des sentiments pas très nobles… Mais la
suite nous a donné raison.» La suite? Un livre.
En 2015, Schiappa publie Marianne est déchaînée (Stock, 2016). Elle y raconte sa première année d’élue locale sous la forme d’un roman. Au
fil des pages, elle égratigne ses collègues les
uns après les autres. Une élue du Parti socia-
liste: «Le Mans, c’est une ville de province, tout
le monde se connaît, les conflits sont rares, son
livre a été vécu comme une trahison et de nombreux élus ne lui ont pas pardonné.» Isabelle Sévère, élue Europe Ecologie-les Verts, a eu le
droit à quelques lignes bien senties. Une blessure. «Elle est loin d’être idiote, souffle-t-elle.
Elle a des qualités, mais elle est constamment
à la recherche de la lumière, du buzz. Lorsqu’on
la voyait écrire durant les réunions, on pensait
que c’était pour le travail, mais en fait c’était
pour nous faire du mal.» Avant de conclure :
«Elle a une belle ascension, c’est tip top pour le
story-telling Macron… Mais lorsqu’on marche
trop vite, on peut aussi vite trébucher.»
Corse. Aujourd’hui, Marlène Schiappa fait
toujours partie de la majorité municipale.
Elle passe une tête de temps en temps à la mairie. La secrétaire d’Etat reste très proche de
Jean-Claude Boulard. D’ailleurs, c’est lui qui
a fait le lien avec Macron: «Un jour, il était de
passage au Mans, il n’était pas encore candidat,
et je lui ai présenté Marlène dans un café
du centre-ville. Comme moi, il a tout de suite
accroché et je crois savoir que lui non plus ne
regrette pas son choix.» Ce n’est pas le cas de
tous les élus de la ville. L’un d’entre eux rappelle que Schiappa portait la Corse au cou: un
collier avec un pendentif en forme de l’île de
ses origines. Une manière de souligner qu’elle
n’est pas du coin.
RACHID LAÏRECHE
12 u
FRANCE
l’inspirent.
Sûre d’elle, inventant en marchant
son propre corpus? Pour les universitaires, la secrétaire d’Etat n’est
pourtant pas un ovni mais la digne
héritière d’un courant identifié depuis les années 70 : le féminisme
libéral, centré sur le travail, la place
des femmes dans les entreprises et
les inégalités salariales.
Dans un milieu qui ne jure que par
l’universalité ou l’intersectionnalité
– c’est-à-dire une forme de
convergence de toutes les luttes –,
son féminisme pour cadres sup est
jugé trop étroit pour faire l’unanimité. «C’est vrai qu’elle ne fonctionne pas par rapport à une
idéologie préconçue, qu’elle évite les
références aux références, sourit
Anne-Charlotte Husson, doctorante à Paris-XIII,
spécialisée sur les
études de genre et
le discours politique. Elle s’inscrit
dans une rupture
avec la mémoire féministe. Elle n’est
pas dans la défense
de ses aspects politiques, plus dans la
conciliation avec le
statu quo.» Accompagner sans changer les choses. Pas
de révolution. Le
sacro-saint «pragmatisme» macroCatherine Achin
nien adapté au féprofesseure
minisme. «Elle fait
de sciences politiques
semi-table rase du
passé féministe et
elle est totalement décomplexée. Ce
qui lui permet de varier les emprunts en passant de Badinter à
Despentes, souligne Catherine
Achin, professeure de sciences politiques à Paris-Dauphine. Elle semble relativement au courant des clivages féministes mais refuse de se
situer dans un courant.»
Parfois, Marlène Schiappa sort des
rails du féminisme libéral et dénote. Quand elle se prononce pour
la procréation médicalement assistée pour toutes ou les mères voilées
lors des sorties scolaires. Ou quand
elle dénonce le «féminicide»
d’Alexia Daval, reprenant un concept féministe qui n’existe pas en
droit français, inventé en 1976 par
Diana E. Russell, spécialiste mondialement reconnue de la lutte
contre la violence faite aux femmes. «Avoir des références théoriques n’est pas un préalable à une politique efficace, loin de là, prend
soin de préciser Camille Froidevaux-Metterie, prof de sciences politiques à Reims et spécialiste de la
pensée féministe. Ce qui pêche plutôt, c’est le manque d’innovation de
ses mesures, réactives et non préventives, et le fait qu’elle défende un
féminisme par le haut.» Comprendre: des femmes qui sont bien intégrées à la société puisqu’ayant un
emploi et une capacité à formuler
leurs revendications. Dans la plupart des cas donc, blanches, éduquées et urbaines, soit l’exact décalque des gagnants de la
mondialisation qui ont fait l’élection d’Emmanuel Macron. Il n’y a
pas de hasard. •
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Libération Mercredi 21 Mars 2018
Suite de la page 11
«Marlène
Schiappa
semble
relativement
au courant
des clivages
féministes
mais refuse de
se situer dans
un courant.»
Le 25 novembre. lors d’une manifestation contre les violences subies par les femmes, à Paris. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
Violences sexuelles et sexistes:
la dernière version du projet de loi
Décryptage des quatre points
majeurs du texte présenté
ce mercredi en Conseil
des ministres.
L
e projet de loi «renforçant la lutte
contre les violences sexuelles et sexistes» sera présenté ce mercredi en
Conseil des ministres. Annoncé en octobre
par la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité
entre les femmes et les hommes, Marlène
Schiappa, et porté conjointement avec la
garde des Sceaux, Nicole Belloubet, le texte
revêt une résonance particulière après le déclenchement de l’affaire Weinstein. Il s’agit
surtout d’un étonnant objet juridique qui
touche à la fois à des principes fondamentaux du code de procédure pénale concernant la protection des mineurs mais qui
s’attaque aussi à la création de nouvelles
infractions pour réprimer les violences faites aux femmes. Libération, qui a pu consulter le projet de loi initial et sa version amendée par le Conseil d’Etat dans un avis rendu
le 13 mars, revient sur les quatre volets.
1 Allongement des délais
de prescription des crimes
sexuels sur mineurs
La mesure n’a souffert aucun débat ni hésitation. Dans son discours du 25 novembre,
Emmanuel Macron déclarait: «Le délai de
prescription sera allongé de vingt à trente
ans» en cas de viol. Concrètement, cela
signifie qu’il sera désormais possible de
porter plainte jusqu’à l’âge de 48 ans
(soit trente ans après la majorité), et non
plus 38 ans comme c’est le cas actuellement.
Cette modification n’est pas anodine et vive-
ment critiquée par les professionnels du
droit. En février 2017, les députés avaient
modifié les délais de prescription, passés de
trois à six ans pour les délits et de dix à
vingt ans pour les crimes. Sans que ceux
concernant les crimes sexuels sur mineurs
ne soient allongés. Il faut dire que, jusqu’à
présent, l’idée a systématiquement été
retoquée. Lors des débats de février, certains
parlementaires et l’ancien garde des Sceaux
lui-même, Jean-Jacques Urvoas, ont ainsi
mis en garde contre le risque «d’entretenir
de faux espoirs sur la possibilité de juger
convenablement des affaires après de tels
délais». Ils ont considéré qu’une telle
mesure se heurtait à des difficultés trop
importantes, comme le dépérissement des
preuves après autant d’années, et au risque
de voir la majorité des procédures se solder
par des non-lieux et des acquittements.
u 13
Libération Mercredi 21 Mars 2018
administrative estiment que l’âge choisi est
«une option à laquelle ne se heurte aucun obstacle juridique» mais soulèvent de «sérieuses
objections». Selon eux, la seule circonstance
que «l’auteur ne pouvait ignorer» l’âge de la
victime est insuffisante pour caractériser
une intention criminelle. Par exemple, une
fille de 14 ans pourrait avoir une relation librement décidée avec un garçon de 17 ans,
donc licite selon le code pénal. Mais si elle se
poursuivait, après la majorité de ce dernier,
elle pourrait alors être qualifiée de viol. Les
juges du Palais-Royal proposent plutôt de
travailler à l’intérieur du périmètre de la loi
actuelle en facilitant la démonstration des
notions de «contrainte et de surprise» lorsque
la victime est âgée de moins de 15 ans. Ils recommandent de prendre en compte «l’abus
de l’ignorance de la victime», sa «maturité»,
et «son discernement» pour étayer ou non le
consentement. Finalement, c’est la même
chose: il faudra toujours démontrer le défaut
de consentement d’un mineur.
La nouveauté apportée par le Conseil d’Etat
tient plutôt dans l’alinéa qui double le quantum de la peine encourue pour atteinte
sexuelle (délit qui sanctionne actuellement
tout rapport entre un majeur et un mineur
sans qu’il ne soit besoin de démontrer la
contrainte, la surprise, la violence ou la menace). Désormais, l’auteur encourra dix ans
d’emprisonnement au lieu de cinq.
3 Instauration d’une amende
pour outrage sexiste
2 Création d’une présomp-
tion de non-consentement
en raison de l’âge
La nouveauté législative vise à instaurer un
seuil en dessous duquel un enfant ne pourrait être considéré comme sexuellement
consentant. Après avoir tergiversé entre
13 ou 15 ans, c’est «la fourchette haute» qui
a été retenue conformément à ce que souhaitait Emmanuel Macron. Le texte initial
prévoyait donc que «tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit,
commis sur un mineur de 15 ans par un majeur» constituerait un viol «lorsque l’auteur
connaissait ou ne pouvait ignorer l’âge de la
victime». Même raisonnement pour une
agression sexuelle. Autrement dit, cela revenait à s’affranchir des éléments jusqu’alors constitutifs du viol : «La violence,
contrainte, menace ou surprise.»
Certains professionnels avaient déjà mis en
garde contre un risque d’automaticité de la
condamnation et d’abandon du critère d’intentionnalité. Le Conseil d’Etat en a jugé de
même en modifiant le chapitre 2 du projet de
loi frappé de «trois difficultés constitutionnelles». Dans son avis, sévère sur le fond et la
forme, les juges de la plus haute juridiction
Le Président l’a dit, très solennellement,
le 25 novembre: «La France ne doit plus être
un de ces pays où les femmes ont peur.» D’où
l’idée émise très tôt au sein du gouvernement de verbaliser cette forme de harcèlement qui se situe entre la drague lourde et
l’agression sexuelle. Et ce, dans un pays où,
selon une étude de la Fédération nationale
des associations d’usagers des transports
datant de 2016, 83 % des utilisatrices ont
subi des sifflements ou commentaires sur
leur personne. Mais comment sanctionner
ce fameux harcèlement, dit «de rue» ? Le
texte prévoit d’enrichir le code pénal d’une
nouvelle infraction d’«outrage sexiste», soit
le fait «d’imposer à une personne tout propos
ou comportement à connotation sexuelle ou
sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en
raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation
intimidante hostile ou offensante». Dans ce
cas, le projet de loi prévoit une «contravention de 4e classe» (jusqu’à 750 euros
d’amende). En cas de circonstances aggravantes, une contravention de 5e classe
(1500 euros maximum) pourrait être constatée. Petit hic soulevé par le Conseil d’Etat:
pourquoi en passer par la loi, quand la Constitution prévoit de recourir au décret ?
«Le gouvernement veut-il
supprimer des gares dans
un plan d’économies
concernant la SNCF ?»
«La SNCF aurait des parts
dans Blablacar. Est-ce
vrai ?»
«Est-ce que “Libé” fait de
meilleures ventes quand
le FN est en une ?»
«Quel est le salaire
de Didier Migaud,
président de la Cour
des comptes ?»
vous demandez
nous vérifions
4 Lutte contre
le cyberharcèlement
C’est le dernier élément annoncé par
Schiappa, le 8 mars, sur le plateau de Touche
pas à mon poste: la création d’un délit de cyberharcèlement en «meute». Depuis 2014,
le harcèlement en ligne est puni de deux ans
d’emprisonnement et de 30 000 euros
d’amende. Il s’agit désormais de le pénaliser
lorsqu’il est commis «de manière concertée
par plusieurs personnes», «alors même que
chacune de ces personnes n’a pas agi de façon
répétée», selon le texte revu par le Conseil
d’Etat. «Même si vous n’avez participé à du
cyberharcèlement qu’avec quelques tweets,
ou quelques messages sur des forums, vous
pourrez être condamné», a précisé la secrétaire d’Etat dans une interview à 20 Minutes.
Reste à savoir comment les juges évalueront
l’existence de ces phénomènes de groupe.
JULIE BRAFMAN (avec Am.G. et C.Ma.)
CheckNews.fr
14 u
POLITIQUE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
LIBÉ.FR
Assurance chômage Organisations
patronales et syndicales s’inquiètent
de la nouvelle gouvernance de l’Unédic,
annoncée lundi par le ministère du Travail. «C’est une
reprise en main étatique qui ne dit pas son nom», s’agace
le négociateur de la Confédération des PME, Jean Eudes
du Mesnil du Buisson (photo). Les organisations
se montrent en revanche plus partagées sur le volet
contrôle des chômeurs de la réforme. PHOTO AFP
Transports collectifs
à Paris: la gratuité
sur de bons rails?
En annonçant
le lancement
d’une étude sur
la gratuité du métro
et des bus
notamment,
la maire de Paris,
Anne Hidalgo,
ouvre un débat
sur une mesure
surtout mise
en œuvre dans de
plus petites villes.
Par
SIBYLLE VINCENDON
C’
est ce qu’on appelle
un coup. En évoquant, dans une interview aux Echos, le vote ce
mercredi de la gratuité
des transports publics pour
220 000 seniors parisiens
sous conditions de ressources, la maire de Paris, Anne
Hidalgo, semblait assurer la
promotion ordinaire d’une
mesure municipale. Sauf
qu’elle a aussi évoqué une
éventuelle gratuité totale des
transports collectifs en région parisienne: «Je ne veux
pas trancher cette question
mais objectiver le débat.» En
clair, on va étudier l’affaire.
Une mission va être confiée
à trois adjoints, Jean-Louis
Missika (urbanisme), Christophe Najdovski (transports) et Emmanuel Grégoire
(budget), sachant que la gratuité ne pourra être mise en
œuvre que dans une capitale
«où la place de la voiture polluante n’est plus centrale».
Autrement dit, pas demain
matin.
Une manœuvre
politique ?
Dans la foulée de l’interview
de la maire, son premier adjoint, Bruno Julliard, a affirmé : «Il n’y a aucun doute
que les transports seront au
cœur de la campagne municipale.» L’étude annoncée ne
portera certes que «sur la faisabilité de la gratuité» et, par
rapport à la région, organisatrice des transports publics
avec Ile-de-France Mobilités
(ex-Stif), «il est impensable
que le Conseil de Paris décide
seul d’une telle mesure».
Ces précautions oratoires
n’ont toutefois pas empêché
la droite parisienne du
groupe LR de réagir en dénonçant «une diversion», tentée «en pleine tourmente».
Si les transports se révèlent
au centre de la campagne,
comme c’est prévisible, une
proposition avant-gardiste
comme celle-là occupe le terrain, au moins un temps.
Une gratuité faisable
à Paris ?
Quelques chiffres s’imposent. Pour déplacer les
12 millions d’habitants de la
région Ile-de-France, et quelques bons millions de visiteurs en plus, il faut prévoir
une dépense totale de
9,4 milliards d’euros par an.
Les entreprises fournissent
40 % de l’enveloppe en réglant 3,7 milliards au titre
du versement transports, à
quoi s’ajoutent 861 millions
d’euros de remboursement
du pass Navigo à leurs salariés. Les collectivités territoriales versent de leur côté
1,8 milliard de contributions,
assurées à 51% par la région,
dont 30% par Paris et 8% par
les Hauts-de-Seine, troisième
contributeur.
Le calcul
est simple:
mettre
en œuvre
la gratuité
coûterait
2,7 milliards
d’euros.
Mais à qui?
Et les voyageurs
là-dedans ?
Leurs achats de titres
de transport représentent
2,7 milliards d’euros. Les
voyageurs paient donc environ un tiers de ce que coûtent les transports (28,5 %).
Du coup, le calcul est simple:
la gratuité coûterait 2,7 milliards d’euros. Mais à qui ?
«Je déteste ce terme “gratuité”, dit un élu de la majorité parisienne. Il faut bien
que quelqu’un paie. Sans
compter que l’arrivée du
Grand Paris Express obligera
sans doute à revoir le système
de tarification ou à réintroduire un zonage.» Enfin, sur
quel périmètre accorder la
gratuité? «On ne peut pas savoir où habitent les acheteurs
de billets», fait-on remarquer
chez Ile-de-France Mobilités. Donc, c’est toute la région ou rien. Bien sûr, on
peut créer des catégories
de voyageurs selon leur âge
ou leur niveau socio-économique, mais pas selon la
géographie.
Une expérience
tentée ailleurs ?
Ils ne sont pas nombreux, les
réseaux de transports collectifs qui ont décidé de cette
gratuité : 15 sur un total
de 300 en France à la date de
juin 2017 selon le Groupement des autorités responsables des transports (Gart).
Ils sont rares mais opiniâtres.
S’il existe des pionniers,
comme Compiègne (1975) ou
Chantilly (1992), le mouvement s’est surtout développé
dans les années 2000. On
a beaucoup entendu parler
d’Aubagne (2009, 111617 habitants) et, en 2017, dans la
même dimension démographique, de Niort (123571 habitants). Pour le reste, même si
«la gratuité séduit un nombre
croissant d’agglomérations»,
elles se recrutent parmi celles
qui ont «majoritairement
moins de 50000 habitants»,
note le Gart. Toutefois, la
La maire de Paris, Anne Hidalgo, le 2 mars. PHOTO ÉDOUARD CAUPEIL
communauté urbaine de
Dunkerque (199 893 habitants) a décidé de rendre gratuit son réseau de transports
en 2018.
Dans un article sur le site
Métropolitiques, les chercheurs Henri Briche et
Maxime Huré soulignent le
«contexte institutionnel très
critique vis-à-vis de la gratuité des transports». Le Gart,
par exemple, «n’encourage
pas cette pratique». Pour les
deux auteurs, il serait pourtant temps d’en étudier sérieusement les effets. «Cette
hostilité théorique ne doit pas
éclipser le déficit d’enquêtes
scientifiques récentes pouvant attester des effets d’une
telle politique.»
Une mesure utile ?
Dans nombre de villes qui
sont passées à la gratuité, la
décision avait souvent une
finalité sociale, mais pas seulement. Outre qu’elle remplit
les bus et optimise le fonctionnement du système, elle
contribue aussi à ramener
des habitants de périphérie à
la fréquentation d’un centre
en déclin. A Dunkerque, où
un quart des ménages ne
possèdent pas de voiture,
la gratuité est une aide à la
mobilité. De plus, dans
la même agglomération,
le maire de Grande-Synthe,
l’écologiste Damien Carême,
cité dans l’article de Briche et
Huré, estime qu’elle doit «élever l’agglomération au rang
de figure de proue des territoires industriels en transition écologique».
Dans le monde, 107 réseaux
ont adopté la gratuité.
En Europe, c’est Tallinn
(440000 habitants), la capitale de l’Estonie, qui «fait
office de référence comme “capitale des transports gratuits”», selon les termes de
la Commission européenne.
La gratuité a été instituée
en 2013 après référendum.
Elle est financée par les impôts locaux. N’y ont droit que
ceux qui résident à Tallinn
et y sont contribuables. Mais
comme la ville a domicilié
22000 personnes de plus en
quatre ans, elle a pu s’offrir la
gratuité de ses transports. •
Libération Mercredi 21 Mars 2018
u 15
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LIBÉ.FR
Emmanuel Macron apôtre d’une
francophonie «émancipée»
Sous la coupole de l’Académie française,
le Président s’est évertué mardi à démontrer que son projet
était lavé de toute empreinte néocolonialiste, allant jusqu’à
proclamer que la francophonie ne désigne pas «la périphérie de
la France» mais «un archipel monde.» En faisant leur «la langue
des colons» les anciens colonisés auraient, selon lui, rendu
possible «la réconciliation des imaginaires». PHOTO REUTERS
«Nous resterons dans
un système majoritairement
majoritaire.»
L’économie française garde la cadence
Produit intérieur brut
Variation annuelle, en %
1,9 2,1
2,4
0,2 0,6
0,1
1
1,1
1,8*
2 1,6*
mi-2018
2007
-2,9
* Prévisions
Source : Insee
-4,5
connaître un premier semestre 2018 «un peu moins dynamique». Grâce à l’aéronautique, le tourisme et le secteur
naval, le commerce extérieur
ne plomberait plus l’équilibre: il «contribuerait positivement» à la croissance «après
avoir pesé depuis plusieurs
années». Cette «cadence sou-
Quotient
Le quotient dit «familial», qui est une modulation de l’impôt sur le revenu en fonction du
nombre d’enfants à charge (déjà plafonnée sous
Sarkozy et Hollande), fait l’objet d’un casus belli
entre le député LR Gilles Lurton et son collègue
LREM Guillaume Chiche. Le premier a refusé mardi
de signer les conclusions du rapport de leur mission
sur la politique familiale, à la veille de sa remise. En
cause: l’une des 22 préconisations prévoit de fusionner le quotient familial et les allocations familiales. Comment? En supprimant le premier afin
de doubler l’enveloppe dédiée aux allocations, à
près de 24 milliards d’euros par an. Une nouvelle
aide davantage orientée vers les familles les plus
modestes. «On touche à un fondement de notre politique familiale, qui veut qu’une famille ne voie pas
son niveau de vie diminuer du fait de ses enfants»,
s’étrangle Lurton, expliquant que son corapporteur
a souhaité «rajouter cette idée» au dernier moment.
Ce que Guillaume Chiche dément. Pour lui, cette
refonte, loin de revenir sur l’universalité de la politique familiale, permettrait d’«élargir celle-ci et de la
rendre plus efficace»: «Aujourd’hui, le quotient familial n’est pas universel, puisqu’il ne bénéficie qu’à
une partie de la population, celle qui est imposable.
Ce sont les allocations qui le sont.» L.Eq.
France
Zone euro
tenue» permettrait de
continuer à créer de l’emploi:
«l’emploi total» serait en progression de 113000 postes au
premier semestre après une
hausse similaire au deuxième
semestre 2017. Le chômage
resterait stable (8,9% de la population active au sens
du BIT), mais en baisse
ÉDOUARD
PHILIPPE
mardi, à l’Assemblée
nationale
Opération déminage. Mardi, le Premier ministre a défendu
la réforme des institutions voulue par Emmanuel Macron,
confirmant qu’elle serait examinée «avant l’été». «On ne
va pas s’énerver», a déclaré Edouard Philippe sur RMCBFMTV. A l’issue de deux semaines de concertation avec
les patrons de groupes parlementaires, c’est l’instauration
d’une dose de proportionnelle aux prochaines législatives
qui coince à droite, comme au PS, où l’on brandit le risque
d’ingouvernabilité ou d’élus hors-sol. «La discussion n’est
pas encore terminée», a assuré le chef du gouvernement.
«Nous sommes sur une fourchette, si je puis dire, d’instauration d’une proportionnelle de 10% à 25% du nombre de députés […]. On introduit un petit correctif.» Et ce afin de parvenir à une plus «juste représentation» de l’électorat.
Guerre au Yémen: la France rattrapée
par ses ventes d’armes à Riyad
La guerre du Yémen et la terrible crise humanitaire qu’elle
a provoquée pourraient finir
par rattraper le gouvernement français, grand vendeur
d’armes aux pays de la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite qui pilonne le pays le
plus pauvre de la péninsule
Arabique. Depuis quatre ans,
les ventes d’armes tricolores
battent tous les records, classant la France au troisième
rang mondial sur la période 2013-2017, selon le
centre de recherche suédois
Sipri. Cette tendance doit
beaucoup aux pétrodollars,
mais aussi à une nécessité
franco-française : le budget
des armées pour ces mêmes
années, fixé par la loi de programmation militaire (LPM),
nécessitait de vendre à
l’étranger.
Si la nouvelle LPM (20192025), débattue à l’Assemblée
nationale depuis mardi, ne
repose pas sur un calcul aussi
douteux, les exportations
restent cruciales pour le ministère des Armées. Sauf que
cette mécanique pourrait être
enrayée par les ventes à des
Etats ne respectant pas les
droits humains, de plus en
plus contestées, notamment
autour de la guerre au Yémen.
Mardi, Amnesty International et l’Action des chrétiens
pour l’abolition de la torture
(Acat) ont présenté les
conclusions sans ambiguïté
d’une étude: «Il existe un risque très élevé que les transferts
d’armes vers l’Arabie Saoudite
et les Emirats arabes unis
soient illégaux en vertu des engagements internationaux de
la France», révèle Laurence
Greig, avocate au cabinet Ancile, qui a rendu cet avis. Les
juristes se sont appuyés sur le
traité sur le commerce des armes, ratifié en 2014 par la
France, qui prévoit qu’un Etat
partie «ne doit autoriser
aucun transfert d’armes […]
s’il a connaissance, lors de
l’autorisation, que ces armes
ou ces biens pourraient servir
à commettre […] des attaques
dirigées contre des civils ou
d’autres crimes de guerre».
Pour les ONG, la France se
trouve dans cette situation, ce
qui devrait entraîner une
«suspension immédiate» de
ses livraisons d’armes à l’Arabie saoudite et aux Emirats. A
Matignon, on affirme qu’«un
dispositif de surveillance spécifique est en place sur l’emploi précis des armements,
dans le respect de nos engagements internationaux». P.Al.
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Photo non contractuelle
3
de 0,5 point sur un an. Seul
nuage : les ménages. Si leurs
revenus d’activité progressent, leurs dépenses ralentissent et leur «pouvoir d’achat
marquerait ponctuellement le
pas au premier trimestre». En
cause: la hausse des prix des
carburants et du tabac. Un
«rebond» du pouvoir d’achat
est toutefois annoncé. L’application des réformes à destination des ménages
– hausse du minimum
vieillesse, suppression d’un
tiers de la taxe d’habitation
pour 80% des gens, hausse de
la prime d’activité…– devrait
remonter un peu leur moral.
Et redorer, espère-t-on au
gouvernement, le blason d’un
exécutif qui n’a jamais réussi
à imprimer son message sur
la «feuille de paie» et le «pouvoir d’achat». L.A.
AFP
Plus de croissance, d’emplois,
mais un pouvoir d’achat
grippé par la hausse des prix
des carburants et des cigarettes. Si l’économie française
devrait avancer à «un rythme
un peu moins soutenu»
qu’en 2017 (2 % en moyenne
annuelle), elle devrait continuer, selon l’Insee, à présenter des signes de bonne santé:
le PIB du pays afficherait
ainsi une hausse de 0,4 % au
premier comme au deuxième
trimestre 2018, soit +1,6% «acquis» à la fin juin selon les
prévisions publiées mardi.
Dans un «environnement international qui reste porteur»,
l’économie française serait
«tirée par l’investissement des
entreprises». Même si, fait
remarquer l’Insee, ces dernières, «particulièrement
allantes» fin 2017, devraient
16 u
FRANCE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
Sortez les stylos,
contrôle de fake news
JURA
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SUISSE
Lac Léman
Taninges
SUISSE
HAUTESAVOIE
Mont-Blanc
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Annecy
SAVOIE
10 km
A l’occasion de la Semaine de la presse,
«Libération» a assisté, en Haute-Savoie,
à l’atelier d’une ex-journaliste qui enseigne aux
CM2 comment débusquer manipulations et
fausses informations. Des sessions d’éducation
à Internet filmées puis diffusées en ligne.
REPORTAGE
Par
ELSA MAUDET
Envoyée spéciale
à Taninges
Photos
OLIVIER
VOGELSANG
D’
un coup, Rose-Marie Farinella
interpelle Dan: «Là, j’ai besoin
que tu filmes! Mettez vos masques!» Le garçon, brun, des taches de
rousseur et une bouille attachante,
pointe son caméscope sur ses camarades, qui se transforment instantanément. Tom enfile son masque de seiche, dont les bras ont été découpés dans
le Canard enchaîné, Mary-Lou devient
un cerf sponsorisé par Mozilla Firefox,
Romain est recouvert des logos de Facebook, Instagram et Internet Explorer.
Comme chaque lundi, ce groupe d’élèves de l’école primaire de Taninges, en
Haute-Savoie, suit un atelier de chasse
aux fake news, encadré par Rose-Marie
Farinella. Elle qui enseigne aux tout-petits depuis vingt ans s’extrait une fois
par semaine de l’univers miniature de
la maternelle pour officier, durant une
quarantaine de minutes, auprès
des CM2. Son travail, elle le sait, attire
les regards. Des enseignants et des journalistes, notamment. Alors elle filme
ses séances et les poste sur Internet.
Les masques, fabriqués en début d’année par les enfants, sont là pour ça: pas
question d’exposer leur visage à tout
vent, surtout quand on sait que l’activité défrise des sites complotistes
comme Egalité et réconciliation ou
Stop mensonges, lequel n’a pas manqué
de qualifier Rose-Marie Farinella de
«porte-parole des journalopes de France
dans nos écoles».
SIMPLE RECADRAGE
Ce lundi, donc, l’instit entame une nouvelle séquence avec ses apprentis
hoaxbusters (débusqueurs de fausses
informations): l’image. Pour ouvrir le
bal, elle partage une anecdote, véridique : un jour, une amie lui parle des
chemtrails, ces fameuses fumées que
l’on voit dans le ciel au cul des avions,
qui ne seraient qu’un épandage de produits chimiques visant à détraquer notre cerveau pour, in fine, réussir à nous
manipuler. «J’ai des preuves, j’ai vu des
photos et des vidéos», lui balance son
amie. «Est-ce qu’une photo est une
preuve ?» demande Rose-Marie Farinella aux enfants. «Tu peux faire des
photomontages!» rétorque Romain.
Au tableau sont projetées deux photos.
A gauche : Isabelle Sarrazin, enseignante de l’école, en train de couper un
gâteau sous les yeux de ses élèves. A
droite : la même image mais recadrée
sur le visage de l’enseignante, désormais menaçant, avec la dangereuse
proximité entre sa lame et les doigts
des enfants. Que laisse penser ce plan,
plus serré? «On peut croire que la maîtresse coupe la main», tente Lena,
brune au pull fuchsia.
«Et qu’est-ce qui peut arriver si on croit
que la maîtresse coupe les doigts des enfants?» interroge Rose-Marie Farinella.
«Des parents peuvent porter plainte et
elle peut aller en prison», répond l’assistance. En quelques secondes, les enfants découvrent le pouvoir de l’image.
Sans manipulation, sans retouche, la
photographie change totalement de
sens, avec un simple recadrage. Rebelote avec la photo d’un soldat: cadrée
sur la gauche, on voit un homme le
Libération Mercredi 21 Mars 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A Taninges (Haute-Savoie),
le 5 mars. Lorsque la séance
est filmée, les élèves portent
des masques pour conserver
leur anonymat.
ce soit toujours les élèves qui expliquent
les choses. Moi, je suis là pour relancer.»
La deuxième année, sur 25 élèves,
9 connaissaient –sans nécessairement
y croire – la zone 51 (censée accueillir
des extraterrestres à l’abri des regards),
8 les illuminatis (une société secrète
qui dominerait le monde), 4 les reptiliens (des reptiles humanoïdes qui manipuleraient les humains).
SERMENT DE LA SOURIS
Dan, le petit caméraman, a cessé de
croire aux extraterrestres avec cet atelier. «On n’a pas de preuves», affirme-t-il
aujourd’hui. «Il a toujours été sur Internet. Avant, il n’arrivait pas à faire la différence entre ce qui est vrai et faux. Il disait : “si si, c’est sur Internet”, dit sa
mère, Fabienne. Maintenant, il fait des
recherches pour savoir, il regarde, puis
il dit “si c’est vrai”. Il a
enfin compris qu’il ne
fallait pas croire tout ce
qu’il lisait.» L’atelier
rassure les parents,
dont un certain nombre maîtrisent mal Internet. «On voit énormément d’enfants
laissés sans éducation
Rose-Marie Farinella
devant les écrans. Cerintervenante anti-fake news
tains n’ont pas de barrière à la maison. Si l’école ne joue pas ce
rôle, personne ne le fera», défend Stéphanie, la mère de Timéo. Problème:
les profs manquent de formation. «La
première année, je ne maîtrisais pas
trop. J’ai vraiment appris en même
temps que les enfants. Même moi
j’aurais pu me faire avoir, croire certaines choses», précise Isabelle Sarrazin,
l’enseignante de CM2. A la fin de l’année, les élèves de Taninges prêteront le
serment de la souris, en déclarant: «Je
jure sur la tête de la souris de mon ordinateur qu’avant d’utiliser ou de retransmettre une information, toujours je la
vérifierai» et décrocheront leur diplôme
de hoaxbusters. Masqués, bien sûr. •
«Et qu’est-ce qui peut
arriver si on croit que
la maîtresse coupe
les doigts des
enfants?»
pointer avec son fusil ; cadrée sur la
droite, c’est un autre homme qui lui
donne à boire. Entre les deux, l’image
dans son entièreté, sans interprétation
évidente. «Pour comprendre, il faut une
légende. Et il faut qu’elle soit fiable et
vraie», assène Rose-Marie Farinella.
Voilà quatre ans qu’elle anime cet atelier. A l’origine, un agacement. Celui de
voir des infos bidons circuler dans sa
boîte mail et sur les réseaux sociaux.
L’inquiétude, aussi, de découvrir que
les élèves s’envoient des messages haineux sur lesdits réseaux. L’évidence apparaît alors: il faut apprendre aux enfants à se servir d’Internet.
«C’est hyper important de commencer
quand ils sont jeunes parce qu’ils sont à
l’écoute, ouverts. C’est eux qui peuvent
changer le monde, défend l’enseignante. Si on gobe des inepties, on se fait
manipuler, et je ne veux pas qu’ils se fassent manipuler.» Elle-même a été journaliste durant sept ans avant de tourner
le dos au métro parisien pour embrasser les montagnes savoyardes.
Le programme de son atelier évolue
chaque année, mais la trame demeure:
avant d’apprendre à repérer une intox,
encore faut-il savoir ce qu’est une info.
Alors Rose-Marie Farinella débroussaille tout ça, fait le point sur la différence entre un article de journaliste et
une pub, entre un fait et une opinion.
PARÉIDOLIE
Les enfants découvrent les règles de
base enseignées en école de journalisme : les «5W» (de l’anglais : qui,
quand, quoi, où, pourquoi) et le croisement des sources. «Croiser les informations, c’est pas si simple que ça. Ce n’est
pas spontané de dépasser la page 1» du
moteur de recherche, pointe-t-elle. Les
élèves savent que le premier résultat
proposé par Google n’est pas nécessairement le plus intéressant ni le plus
pertinent, ils comprennent ce que sont
les biais de perception (peut-on faire un
article critique sur Taninges quand on
adore sa ville?) et les biais de généralisation (peut-on vraiment dire que «les
chasseurs sont cruels», tous les chasseurs?); des connaissances bien supérieures à celles de nombreux adultes.
Chez les apprentis hoaxbusters, les pratiques sont diverses. Si Dan, l’assistant
caméraman, est un pro d’Internet,
d’autres y vont une heure par semaine
à tout casser. Certains, à 10 ans seule-
PLUS DE MOYENS CONTRE LES INTOX
Pour la deuxième année consécutive, le thème de la Semaine
de la presse et des médias à l’école, qui se déroule jusqu’à samedi,
est «d’où vient l’info ?». Depuis les attentats de 2015 à Paris, les
enseignants se saisissent de plus en plus de la question des fake news,
des théories du complot et, plus globalement, des sources et de
la fiabilité de l’information. La ministre de la Culture, Françoise
Nyssen, a annoncé le 4 mars le doublement de l’enveloppe financière
consacrée à l’éducation aux médias (de 3 millions à 6 millions d’euros)
afin de soutenir les associations qui interviennent dans
les médiathèques et les écoles. Elle a également appelé les sociétés
de l’audiovisuel public à créer une plateforme commune de
décryptage de l’information et d’éducation aux médias.
ment, connaissent Snapchat et Instagram comme leur poche, d’autres respectent scrupuleusement l’interdiction
parentale d’y mettre les pieds. «On ne
va pas encore trop sur Internet, mais
quand on sera plus grands, on préférera
voir des informations que des youtubeurs», projette Lena.«Avant j’étais jamais sûr que ce soit faux ou vrai sur Internet. J’ai appris qu’il fallait regarder
sur plusieurs sites différents», explique
Elias. «Ceux qui ne font pas l’atelier, ils
ont plus de risques de se faire piéger que
nous», juge Mary-Lou.
Tous se sont portés volontaires pour
l’atelier et y participent durant leur
temps d’activités périscolaires (TAP).
Pour une question logistique, ils ne sont
que dix cette année, mais l’atelier se fait
habituellement en classe entière. Dans
la salle remplie de unes de journaux,
Rose-Marie Farinella poursuit la
séance. «On peut enlever les masques?»
demandent régulièrement les enfants,
pas très à l’aise avec. Mais le répit ne
dure qu’un temps. «Si vous n’êtes pas
masqués, je ne peux pas filmer», lance
Rose-Marie Farinella.
Nouvelle image, cette fois du World
Trade Center perdu dans la fumée, le
11 Septembre. Au bout de quelques instants, les enfants distinguent un visage
dans l’épais nuage gris. D’aucuns sur Internet assurent qu’il s’agit du diable.
«C’est une paréidolie, explique l’enseignante. Une illusion d’optique. On a
tendance à voir des visages, des formes
familières dans les nuages, dans les
ombres.» Une arme de plus dans le
cartable des enfants pour éviter de gober n’importe quoi.
«Il n’est pas question d’aborder le complotisme de front, mais de réfléchir.
C’est eux-mêmes qui doivent le faire.
C’est à eux de se forger leur opinion, précise-t-elle. J’essaye de faire en sorte que
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
18 u
FRANCE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
LIBÉ.FR
Halte au «manspreading»
à la piscine On connaît cette tendance
qu’ont les hommes à s’étaler dans les
transports en commun, nous laissant un demi-siège pour
espérer s’asseoir. Cette habitude de se répandre sévit aussi
à la piscine. Le manspreading subaquatique est une source
d’agacement qu’endurent à bas bruit les adeptes de natation
(pas facile de se faire entendre la tête sous l’eau), laissant
flotter un sentiment d’impuissance. PHOTO AFP
L’alouette des champs fait partie des espèces d’oiseaux dont la population a le plus diminué ces dernières années. PHOTO MIKE LANE. NATURIMAGES
Dans les campagnes, la population
des oiseaux chute à pic
Des chercheurs
ont dénoncé mardi
la disparition d’un
tiers des volatiles
en quinze ans
dans les milieux
agricoles. En cause:
l’agriculture
intensive
et les pesticides.
Par
CORALIE SCHAUB
L
es oiseaux disparaissent de nos campagnes à une «vitesse
vertigineuse», à tel point
que leur déclin «atteint
un niveau proche de la catastrophe écologique». C’est le cri
d’alarme lancé mardi par des
chercheurs du Muséum national d’histoire naturelle et
du CNRS. Les derniers
résultats de leurs études de
suivi des oiseaux sont si
effrayants qu’ils n’ont pas
attendu de les publier dans
une revue scientifique pour
sonner le tocsin.
«Cela aurait pris douze à dixhuit mois or les données sont
si flippantes que nous avons
décidé de faire un communi-
qué de presse tout de suite»,
témoigne Grégoire Loïs, directeur de Vigie-Nature, le
programme de sciences participatives du Muséum, dont
fait partie le Suivi temporel
des oiseaux communs (Stoc).
Grâce à des ornithologues
amateurs et professionnels
qui identifient et comptent
les oiseaux sur tout le territoire métropolitain, ce Stoc
permet de produire des indicateurs annuels sur l’abondance des espèces dans différents habitats (forêt, ville,
campagne, etc.). Et ces derniers sont au rouge vif.
Hécatombe. «Dans les milieux agricoles, les populations d’oiseaux ne cessent de
décliner, elles se sont réduites
en moyenne d’un tiers en
quinze ans. Et ce qui nous
a particulièrement alarmés,
c’est que ce déclin s’est accéléré ces deux dernières années», indique Grégoire Loïs.
Les espèces dites «spécialistes» de ces milieux, qui les
fréquentent prioritairement,
comme le bruant ortolan, le
moineau friquet, l’alouette
des champs ou encore la
perdrix ont perdu en
moyenne 33% de leur population en quinze ans. Mais
cette moyenne cache des disparités selon les espèces. En
Ile-de-France, la tourterelle
des bois a par exemple
décliné de 80 % à 90 % sur
cette période. «Là où il y en
avait dix en 2003, il en reste
une ou deux aujourd’hui»,
illustre Grégoire Loïs.
Quelques espèces se portent
relativement bien, comme la
corneille noire, dont les populations restent stables, ou le
pigeon ramier. «L’une des hypothèses pouvant expliquer
cela est que si des espèces
s’effondrent, cela diminue la
compétition entre espèces et
libère de la place pour d’autres
qui, du coup, s’en tirent moins
mal», avance le scientifique.
Qui insiste : «Il y a très, très
peu de gagnants et énormément de perdants.»
Ces résultats nationaux sont
confirmés par une seconde
étude menée à une échelle
locale par le Centre d’études
biologiques de Chizé (CNRS
et université de La Rochelle).
Depuis 1995, des chercheurs
suivent chaque année, dans
les Deux-Sèvres, 160 zones de
10 hectares d’une plaine cé-
réalière intensive typique des
territoires agricoles français.
Le constat est implacable. En
vingt-trois ans, sur cette zone
atelier «Plaine et Val de
Sèvre», toutes les espèces
d’oiseaux ont vu leur population baisser de façon «très
significative». L’alouette des
champs a perdu plus d’un individu sur trois (-35%). Quant
à la perdrix rouge, elle subit
une hécatombe, avec huit individus sur dix disparus.
Toutes les espèces d’oiseaux
qui fréquentent le milieu
agricole sont concernées,
tant les «spécialistes» de ces
milieux que celles, généralistes, qui fréquentent
d’autres types d’habitats. Or
les chercheurs ont remarqué
que, d’après le Stoc, au niveau national, les populations de ces espèces généralistes sont stables ou à peine
en léger déclin dans d’autres
milieux, notamment seminaturels. «Cela nous permet
de déduire qu’il se passe quelque chose de catastrophique,
en particulier dans les milieux agricoles, et qu’il y a
sans doute un lien avec
l’effondrement des insectes
car même les oiseaux grani-
vores sont insectivores quand
ils sont jeunes», remarque
Grégoire Loïs. Les données
de la zone atelier «Plaine et
Val de Sèvre» montrent que
les insectes ont diminué
de 80% en abondance sur la
même période 1995-2017. Ce
qui rejoint les résultats d’une
étude publiée en octobre
dans la revue Plos One, selon
laquelle près de 80% des insectes volants ont disparu en
Europe au cours des trente
dernières années. Celle-ci,
menée dans 63 réserves
naturelles d’Allemagne depuis 1989, suspectait les pesticides agricoles.
«Urgent». Les chercheurs
français font le même constat.
La disparition massive des
oiseaux que l’on qualifiait jusqu’à il y a peu de «communs»,
«est concomitante à l’intensification des pratiques agricoles ces vingt-cinq dernières
années, plus particulièrement
depuis 2008 - 2009», soulignent-ils dans leur communiqué de presse. «Une période
qui correspond entre autres à
la fin des jachères imposées
par la politique agricole commune, à la flambée des cours
du blé qui conduit à des pratiques agricoles de plus en plus
intensives, à la reprise du
suramendement au nitrate
permettant d’avoir du blé surprotéiné et à la généralisation
des néonicotinoïdes, insecticides neurotoxiques très persistants [qui n’augmentent
même pas les rendements
agricoles, au contraire, ndlr].»
Pour Grégoire Loïs, la conclusion est claire: «Il est urgent
de changer de modèle pour
avoir une agriculture à la fois
productive et respectueuse du
vivant.»
Le président de la Ligue pour
la protection des oiseaux,
Allain Bougrain-Dubourg,
lui, enrage de constater que
l’alouette est encore piégeable et chassable alors qu’elle
est désormais en danger critique. Et estime que l’alerte des
chercheurs «n’est tristement
pas un scoop: l’hémorragie de
la biodiversité se confirme
jour après jour. Ne rien faire
pour l’enrayer d’urgence s’apparente à un crime contre
l’humanité car on n’a pas
compris que l’effondrement du
vivant concerne l’homme, au
moins autant que le changement climatique». •
Libération Mercredi 21 Mars 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
u 19
Baromètre Unsaéducation : un signal
négatif envoyé à Blanquer
Les résultats dévoilés mardi décrivent, pour la
première fois sous la présidence d’Emmanuel
Macron, l’état d’esprit des personnels
de l’enseignement. Un indicateur plutôt négatif :
seulement 20,8 % des interrogés disent adhérer
aux choix politiques actuels. PHOTO AFP
SFR contrit se la joue «client-centric»
Séance d’autoflagellation au
sommet de SFR. Après une
année catastrophique sur les
plans commerciaux, financiers et boursiers, les dirigeants de l’opérateur (propriétaire de Libération) se
sont livrés mardi à un exercice de contrition en conférence de presse. «On n’a
peut-être pas suffisamment
pensé aux clients pendant
trois ans [soit depuis le rachat par le propriétaire, Patrick Drahi, ndlr]», a admis le
PDG, Alain Weill. L’an dernier, le chiffre d’affaires a
baissé de 1,6 %, à 10,8 milliards d’euros. SFR a perdu
170000 abonnés dans l’Internet fixe et 247000 clients
dans le mobile.
Mais, c’est promis, la période
pendant laquelle SFR s’est
davantage concentré sur ses
marges, la remontée de dividendes à l’actionnaire et son
mégaplan de départs volontaires de 5000 salariés, qui a
«déstabilisé» l’entreprise, selon Alain Weill, est terminée.
L’opérateur est redevenu
«une boîte client-centric»,
tente le directeur des offres
grand public, Grégory Rabuel, avec la mise en place de
nouveaux «process» pour «regagner» la confiance des
clients. Weill donne rendezvous en mai, lorsque les résultats financiers du premier
trimestre 2018 seront publiés. En attendant d’en mettre plein les mirettes, la filiale française du groupe
Altice revoit son modèle
commercial, dans le but de
«simplifier» son portefeuille
d’offres. Pour les futurs
clients, c’en sera fini des
Médias «Ebdo» près du dépôt de bilan ?
Grosse confusion autour du futur immédiat d’Ebdo. A court
de trésorerie après un lancement raté, comme l’a raconté Libé
la semaine dernière, le magazine est au bord du gouffre. Dans
un article publié en début d’après-midi, BuzzFeed affirme que
la société éditrice d’Ebdo, Rollin Publications, a formellement
déposé le bilan. Une assertion démentie dans le Figaro par
le président de Rollin, Laurent Beccaria (que nous avons vainement tenté de joindre) : «Nous sommes dans la recherche
de solutions de reprise depuis plusieurs semaines. Nous étudions toutes les options dont celles d’un dépôt de bilan pour préserver le maximum d’emplois. Tout est encore ouvert.» Une réunion prévue mardi à 17 heures entre la direction du journal
et les salariés a été repoussée à ce mercredi ou jeudi. Il existe
«trop d’incertitudes juridiques» à ce stade, justifie Laurent
Beccaria dans un mail interne consulté par Libé. Il semble
qu’aucune procédure juridique n’ait encore été formellement
engagée. S’il devait y avoir effectivement dépôt de bilan (ou
«déclaration de cessation de paiements» dans le jargon), la
voie serait ouverte pour soit une liquidation judiciaire, soit
un redressement judiciaire. Outre Ebdo, Rollin Publications
édite également les revues de grands reportages XXI et 6 Mois.
Blocage L’université Jean-Jaurès
de Toulouse mise sous tutelle
Bloquée depuis trois semaines, l’université Jean-Jaurès de
Toulouse a été mise sous tutelle mardi par la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal. Les conseils centraux
de la fac, dont le conseil d’administration, ont été dissous. Le
président a été démis et un administrateur provisoire a été
nommé, rapporte France 3 Occitanie. Cette décision doit permettre la tenue d’élections dans un délai de trois mois, explique le ministère, qui souligne des «perturbations graves et durables du fonctionnement pédagogique et administratif». Une
AG a été organisée en début d’après-midi, selon l’Union des
étudiants de Toulouse, qui a dit craindre une intervention policière dans l’établissement, information démentie par l’agence
de presse AEF. La crise est liée au projet de fusion des trois universités toulousaines dans une même entité administrative.
Lire notre article sur Libération.fr.
abonnements intégrant de
force des services (le kiosque
numérique SFR Presse, par
exemple) et des contenus (le
bouquet SFR Sport), vendus
plus cher. Ce qui faisait hurler nombre de clients, découvrant régulièrement des frais
supplémentaires sur leurs
factures. Confronté à l’échec
de cette stratégie de «convergence» imposée, SFR a décidé de revenir à l’essence du
métier. Elle proposera des
forfaits téléphone et Internet
de base qui pourront être associés à des options.
Le client devra décider s’il
veut payer un peu plus pour
avoir accès à SFR Presse, SFR
Sport ou le bouquet SFR
Ciné-Séries. Rebaptisé RMC
Sport (en référence à la radio
qu’Altice contrôle aussi) l’été
prochain, lorsqu’il diffusera
la Ligue des champions de
football, SFR Sport coûtera 5 euros par mois aux
clients et 15 euros aux nonclients. Quant au kiosque
numérique SFR Presse, grâce
auquel on peut lire sans limite des journaux (dont
Libé), il restera gratuit pour
les abonnés actuels de SFR.
Les nouveaux devront s’acquitter d’un montant pas encore arrêté. Précision: aucun
client actuel ne sera obligé
de migrer vers l’une de ces
nouvelles offres. «En raisonnant par options, nous valoriserons mieux les contenus et
nous développerons l’Arpu
[revenu moyen par abonné,
ndlr], veut croire Alain
Weill. Les premiers résultats
sont d’ailleurs extrêmement concluants.» A vérifier
en mai. J.Le.
1,46 MILLIARD
C’est le nombre de burgers qui auraient été vendus en 2017 en France, ce qui représente une
hausse de 9%. Selon le cabinet Gira Conseil, spécialiste des études de marché sur la restauration, les
ventes de burgers ont dépassé celles de jambonbeurre pour la première fois. Au point que le directeur
du cabinet ne perde tout sens de la mesure: «Cela fait
trois ans qu’on parle de folie pour le burger, et là, cette
année, on ne sait plus comment qualifier cet effet compresseur, c’est de l’hystérie.» On visualise dès lors des
hordes de Français envahissant les rues, jetant des
jambon-beurre par-dessus leur épaule dans un geste
de dégoût, tout en hurlant «des burgers à la cantoche»
ou autre «parce que c’est noooootre burgeeer».
Grande Mosquée de Paris:
Boubakeur prépare-t-il sa succession?
C’est une sorte de marronnier. A intervalles réguliers,
les rumeurs courent sur un
possible départ de Dalil
Boubakeur, recteur de la
Grande Mosquée de Paris,
personnalité controversée
(et en perte de vitesse) de
l’islam de France. Cette fois,
c’est la presse algérienne qui
s’en fait l’écho, obligeant la
Grande Mosquée à réagir
dans un communiqué: «Aux
oiseaux de mauvais augure
qui colportent avec véhémence ces insanités mensongères, nous opposons le plus
ferme démenti.» «C’est prématuré», appuie le directeur
de la communication de
l’institution, Slimane Nadour. Mais il reconnaît qu’à
78 ans, Boubakeur songe
sûrement à un départ.
Diplomatiquement, l’affaire
n’est pas simple. La succession de Boubakeur est un
casse-tête pour les autorités
françaises et algériennes, de
plus en plus pressées de le
voir partir. Le recteur de la
Grande Mosquée a toujours
bloqué l’émergence de structures fortes au sein de l’islam de France afin de garder
son pouvoir. Quoi qu’il en
soit, Paris et Alger n’ont pas
Dalil Boubakeur en décembre 2016. C. PLATIAU. REUTERS
complètement la main. Et
cela même si le gouvernement algérien attribue, chaque année, une subvention
de 1,6 million d’euros à la
Grande Mosquée, selon des
informations confirmées par
Slimane Nadour, et salarie
aussi une centaine d’imams
envoyés par l’Algérie.
Quoi qu’il en soit, Dalil Boubakeur contrôle (d’une main
de fer) la Société des habous
et des lieux saints, l’association qui se dit propriétaire
(l’information est soumise à
quelques contestations) de
la Grande Mosquée de Paris.
De droit français, cette association a été créée à Alger en
1921, ce qui avait permis à
l’époque de contourner les
contraintes de la loi de 1905
et d’autoriser des financements publics pour la construction de la Grande Mosquée, inaugurée en 1926.
Selon les statuts, il revient à
la Société des habous et des
lieux saints d’élire le recteur.
L’association, selon Slimane
Nadour, compte, en fait, une
vingtaine de membres, tous
cooptés. «Boubakeur y a
placé des hommes à lui, explique une source proche de
la Grande Mosquée. Il y a
quelque temps, l’ancien ambassadeur d’Algérie en
France l’avait quand même
obligé à nommer quatre
membres issus d’organisa-
tions musulmanes.» Alors
une succession en famille ?
Parmi une «short list» de
noms qui circule, figure notamment le fils du recteur,
Sami Boubakeur, fonctionnaire à Lyon pour l’Office
français de l’intégration et
de l’immigration. «Impossible», tranche un spécialiste
des milieux musulmans
hexagonaux : le fils Boubakeur serait trop jeune et trop
peu connu au sein des organisations musulmanes.
Boudé et marginalisé par
Macron, le recteur de la
Grande Mosquée revient ces
temps-ci dans le jeu. Il soigne particulièrement ses relations avec les Musulmans
de France (l’ex-UOIF, la
branche française des Frères
musulmans), son allié principal du moment. Les organisations musulmanes préparent aussi un colloque.
Elles veulent alimenter la réflexion lancée par le gouvernement sur l’organisation de
l’islam de France, une initiative que Boubakeur voudrait
utiliser pour redevenir un
interlocuteur crédible…
Mais ses ennemis ne le laisseront sans doute pas faire.
BERNADETTE SAUVAGET
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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Libération Mercredi 21 Mars 2018
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ĢUNE?
ONS’EN
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Grey’s anatomy. Série.
Apparences trompeuses.
Embrasement. 22h45. Night
shift. Série. L’insoumis.
Braver l’interdit. Mariages
en urgence. Les dernières
volontés.
20h55. Mission impossible :
protocole fantôme. Action.
Avec Tom Cruise, Jeremy
Renner. 23h00. Mud - sur les
rives du Mississippi. Film.
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. En roue
libre. Avec Mimie Mathy,
Philippe Caroit. 22h55.
Joséphine, ange gardien.
Téléfilm. De père en fille.
FRANCE 5
20h55. Le rêve français.
Téléfilm. 1/2. De Christian
Faure. Avec Gael Faye, Aïssa
Maïga. 22h35. Dans les yeux
d’Olivier. Magazine.
Pardonner l’impardonnable.
FRANCE 3
20h55. Pédophilie, un silence
de cathédrale. Documentaire.
22h35. Prêtres pédophiles : et
maintenant que fait l’Église ?.
Débat.
CANAL+
ARTE
20h55. Talons aiguilles.
Comédie. Avec Marisa
Paredes, Victoria Abril. 22h45.
Histoires de cinéma. Documentaire. Histoires de sexe.
M6
21h00. Top chef. Jeu.
Épisode 8. 23h25. Top Chef,
dans l’assiette des grands
chefs. Magazine. La volaille.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Léo Mattéï - Brigade
des mineurs. Série. La
déchirure. Hors de contrôle.
22h55. Léo Mattéï - Brigade
des mineurs. Série.
21h00. 90’ Enquêtes.
Magazine. Accidents, coursespoursuites et fous du volant :
pas de répit pour les gendarmes de l’autoroute. 23h25.
90’ Enquêtes. Magazine.
CHÉRIE 25
NRJ12
NUMÉRO 23
C8
21h00. Héritage de Johnny :
la guerre des clans. Documentaire. 23h05. Héritage
de Johnny : la guerre des
clans. Émission spéciale.
20h30. Matons violents : la loi
du silence. Documentaire.
22h00. On va plus loin.
0,3 m/7º
JEUDI 22
Le temps se dégrade du Bassin parisien aux
Ardennes, avec l'arrivée d'une perturbation
qui descend du Royaume-Uni. Ailleurs, le
temps est plus sec.
L’APRÈS-MIDI Les pluies faiblissent sur le
Bassin parisien et se décalent vers le GrandEst. Les températures sont encore basses
pour la saison. Dans le Sud-Est, mistral et
tramontane soufflent plus modérément.
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Dijon
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0,6 m/10º
Bordeaux
1,5 m/9º
Toulouse
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Montpellier
Toulouse
Marseille
Marseille
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1/5°
6/10°
11/15°
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HORIZONTALEMENT
I. Blindés ? Ils n’aiment
pas trop II. Ville fantôme
pourtant capitale III. Quand
on est complètement à l’ouest
IV. Atteins jadis et au son,
une autoroute via Limoges ;
Elles se suivent en bateau
V. Avec un U comme Utile ;
Il fut homme d’Intérieur
VI. On le touche quand
on met la main au panier ;
Option post-bac VII. Sommet
des Pyrénées VIII. Un peu
plus de vingt-et-un kilomètres ; Curiosité d’horlogers
IX. Qui ne peut pas penser à
la présidentielle en se rasant
X. Est coupable ; Est victime
XI. Nettoyais après coupe
9
V
VI
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
X
Grille n°865
VERTICALEMENT
1. Espèce minérale qui fait penser au sud de l’Espagne 2. Belles taches ;
Touchés 3. Figure originale ou individu quelconque ; Une brève, une
longue, une brève, une longue 4. Sa légende prend Racine avec son
sacrifice 5. C’est la mort à boire ; Vieille droite 6. En haut ; On y rencontre
hauts sommets 7. Cheval sans tête ; Donnera de la voix comme un berger
8. Sont en colère ; Louis le Bègue 9. Hauts
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SANS-PLOMB. II. ABÂTARDIR. III. ION. RU. TE.
IV. TUA. BOA. V. THINK TANK. VI. TYR. ION. VII. HE. ENIGMA.
VIII. ONCLES. ON. IX. MILOSEVIC. X. ADO. INUSÉ. XI. SECRÉTÉES.
Verticalement 1. SAINT THOMAS. 2. ABO. HYÉNIDÉ. 3. NANTIR. CLOC.
4. ST. UN. ELO. 5. PARAKINÉSIE. 6. LRU. TOISENT. 7. OD. BANG. VUE.
8. MITON. MOÏSE. 9. BREAKDANCES.
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engagée en cas de nonrestitution de documents.
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Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
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Nice
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22h55. Hiver rouge. Téléfilm.
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W9
MERCREDI 21
IP
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Magazine. 23h00. Enquêtes
criminelles. Magazine.
1
I
VIII
PARIS PREMIÈRE
20h50. Zemmour & Naulleau.
Magazine. 23h10. Les Grosses
Têtes. Divertissement.
Un temps froid et sec prédomine, avec
toujours une bise sensible qui accentue la
sensation de froid glacial. À noter quelques
giboulées sur le Bassin parisien.
L’APRÈS-MIDI Le ressenti est encore froid.
En contrepartie, le temps est souvent très
ensoleillé. Le temps est plus mitigé de la
Bretagne au Bassin parisien et toujours
instable entre le Var et la Corse.
0,6 m/6º
20h55. Jarhead 3 : le siège.
Téléfilm. Avec Charlie Weber,
Dante Basco. 22h35. Jarhead 2 :
field of fire. Téléfilm.
TMC
20h55. Baby phone. Comédie.
Avec Médi Sadoun, Anne
Marivin. 22h20. La Gaule
d’Antoine. Documentaire.
Les Hauts-de-France.
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2, rue du Général
Alain de Boissieu
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CSTAR
20h45. Enquête de santé.
Documentaire. Thyroïde,
peut-on faire confiance aux
traitements ?. 22h30.
C dans l’air. Magazine.
FRANCE 2
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
22 u
Libération Mercredi 21 Mars 2018
IDÉES/
Pour en finir avec
l’«Homo œconomicus»
Manifestation contre la réforme du code du travail en septembre 2017 à Paris. PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
Contre la destruction
d’une «civilisation» sociale
L’offensive contre l’Etat social s’intensifie. Sous
les couleurs hier de la vraie droite de Sarkozy, de
la fausse gauche de Hollande, elle remet en cause,
aujourd’hui avec Macron, les droits conquis au
travail, à la santé, à la retraite, dénoncés comme
autant de «privilèges».
E
n décembre 1995, Pierre Bourdieu était
venu à la gare de Lyon apporter son soutien à ceux qui luttaient – les cheminots
déjà – contre «la destruction d’une civilisation».
C’était vingt ans après la contre-offensive menée
par Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre
contre l’insubordination ouvrière des années 68.
Prenant appui sur un air du temps antiétatique,
elle arguait de la crise pétrolière pour restaurer
la croyance dans le laisser-faire, les bienfaits
de la concurrence et le mythe du marché autorégulateur.
Deux décennies plus tard, l’entreprise de démolition s’accélère sur tous les fronts avec Emmanuel Macron. Sous les couleurs hier de la vraie
droite de Nicolas Sarkozy, de la fausse gauche de
François Hollande, elle est portée aujourd’hui
par une noblesse d’Etat qui, navigant entre cabinets ministériels et conseils d’administration,
s’appuie dans le champ politique sur une
«grande coalition» à la française. L’inspiration
est la même : réaction au keynésianisme institutionnalisé, elle navigue à vue entre ordolibéralisme allemand et néolibéralisme américain,
entre normalisation disciplinaire et apprentissage forcé de la logique managériale. La stratégie
est identique : prendre prétexte d’un côté des
nécessités qu’impose la construction européenne et, de l’autre, nourrir toujours plus avant
la mondialisation. La rhétorique de légitimation
est la même : science économique libérale à l’appui, teintée d’un zeste de philosophie (Ricœur),
elle revendique la rationalité et le sens de l’histoire : «There is no alternative»…
Cette contre-offensive de longue durée apparaît
d’abord comme «un grand bond en arrière» ou
une «révolution conservatrice». Elle défait, progressivement mais inexorablement, l’Etat social
mis en place (pour l’essentiel) au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale. Elle détruit les services publics présentés à la fois comme ruineux
et inefficaces : hier, France Télécom, demain,
la SNCF. Elle remet en cause les «droits acquis»
(conquis) au travail, à la santé, à la retraite,
dénoncés comme des «privilèges». Elle se déploie contre une «main gauche de l’Etat» décrite
comme pléthorique, dispendieuse et génératrice d’«effets pervers». L’inemployabilité et/ou
l’indolence du chômeur est désormais la cause
du chômage, et la guerre aux chômeurs delll
vient la solution du problème. De la loi
Libération Mercredi 21 Mars 2018
lll
Macron (2015) aux ordonnances de 2017,
en passant par la loi El Khomri, elle poursuit
obstinément le démantèlement du code du travail. Dénonçant l’hérésie d’un système de santé
mis en place par un ministre communiste, elle
s’emploie à le transformer en marché en prenant
prétexte du «trou de la Sécu» (comme elle use
aujourd’hui du déficit de la SNCF). Elle creuse
les inégalités d’un système scolaire et universitaire structurellement inégalitaire en renforçant
la ségrégation et en favorisant une privatisation
rampante, redoublant ainsi la sélection par l’héritage culturel d’une sélection par l’héritage économique. Pour justifier une privatisation
exhaustive des services publics, elle désigne à la
vindicte des salariés du «privé», les «privilèges»
des fonctionnaires, cette armée pléthorique de
bureaucrates parasites, etc.
Mais cette offensive néolibérale est aussi un
projet de «révolution culturelle»: détruisant une
civilisation, elle en esquisse une autre. Elle s’efforce d’implanter dans la tête de chacun un
«nouveau» modèle de conduite, d’inculquer,
dans le cadre d’un système scolaire rénové (où le
MBA –Master of Business Administration– est la
mesure de toute grandeur) soutenu par une propagande intensive, les dispositions de l’homo
œconomicus moderne. «L’homme nouveau», produit du macronisme avancé, est un «entrepreneur de lui-même» qui optimise le rendement de
ses compétences, qui développe, valorise, gère
au mieux de ses intérêts son «capital humain»,
rêve, comme l’y invite Macron, de devenir milliardaire, et se réalise pleinement dans la concurrence libre et non faussée. On peut y voir une
projection ethnocentrique de la noblesse d’Etat
contemporaine, produite en série par les écoles
du pouvoir, mais il s’agit aussi d’une tentative,
peut-être naïve et plus vraisemblablement
cynique, de mise en pratique d’une utopie
convertie en programme politique.
Pour faire obstacle à cet avenir radieux de la
concurrence de tous contre tous, aux inégalités
obscènes qu’elle engendre, au «darwinisme
social» dont elle se réclame ouvertement, la
lutte contre l’idéologie du marché généralisé
doit mobiliser, par tous les moyens, sur tous
les fronts, toutes les forces disponibles, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Etat, les salariés du public et celles et ceux du privé, les salariés stables
et les précarisés, les actifs, actives et les retraités, rassemblant tous ceux qui ne rêvent pas de
devenir milliardaires, mais n’aspirent qu’à un
travail décent dans des conditions décentes
pour un salaire décent, celles et ceux dont le travail est indissociable d’une forme de désintéressement, du sens de l’intérêt général, d’une
forme de dévouement militant, celles et ceux
qui se sentent solidaires des plus démunis et
qu’indignent l’arrogance, le mépris, la cupidité
des puissants. Rendez-vous le 22 mars mais surtout ensuite, longtemps, réunis contre la destruction de la civilisation sociale. Ensemble,
nous y travaillerons. •
Signataires : Patrick Chamoiseau écrivain,
Jacques Bidet philosophe, Laurence De Cock historienne,
fondation Copernic, Annie Ernaux écrivaine,
Bernard Lahire sociologue, Mathilde Larrère historienne,
Gérard Mauger sociologue, Gérard Noiriel historien,
Willy Pelletier sociologue, Fondation Copernic, Monique
et Michel Pinçon-Charlot sociologues, Robert Guédiguian
cinéaste et Frédéric Lordon économiste.
perlée à partir du 3 avril avec deux jours de
grève sur cinq jusqu’au 28 juin. Pour Annie
Ernaux (écrivaine), Bernard Lahire (sociologue), Mathilde Larrère (historienne),
Robert Guédiguian (cinéaste), Frédéric
Lordon (économiste), il s’agit de défendre
une civilisation sociale. Contre une «révolution culturelle» qui s’efforce d’implanter
dans la tête de chacun un «nouveau»
modèle de conduite : l’Homo œconomicus.
A l’opposé, il y a la forme de vie cheminote
qui, pour la sociologue Philippe Corcuff,
«contient des germes civilisationnels
alternatifs à la loi de la compétition marchande». Pas une alternative, estime le
chercheur, au sens du vieux collectivisme,
mais de plain-pied avec les contradictions
des sociétés individualistes et capitalistes.
«On the railways again», l’avenir
cheminot de l’émancipation
Les «chemineaux», sont, à la fin du XIXe siècle,
les ouvriers itinérants qui construisent les lignes
de chemin de fer. Un modèle d’autonomie
individuelle basée sur des compétences et une
fierté professionnelles. Une piste pour construire
de nouvelles relations sociales ?
L
a solidarité avec la grève appelée
par l’intersyndicale de la SNCF à
partir du 3 avril doit être exemplaire à l’image d’une certaine exemplarité cheminote. Le milieu cheminot
ne constitue pas une nouveauté pour
moi (1). Ce n’est cependant qu’aujourd’hui, à un moment où l’on cherche
justement à la macroniser, que je me
rends compte que la forme de vie cheminote contient des germes civilisationnels alternatifs à la loi de la compétition marchande. Pas une alternative
au sens du vieux collectivisme, mais de
plain-pied avec les contradictions des
sociétés individualistes et capitalistes
contemporaines. Non pas un «tout collectif» prétendant revenir sur le profond mouvement historique d’individualisation, mais un individualisme
associatif, solidaire, écologiste et
ouvert sur le monde prenant le relais
de l’individualisme concurrentiel
au service de quelques privilégiés,
en voie d’épuisement sous le poids
de ses dégâts sociaux, humains, écologiques et même spirituels.
Pour le philosophe Walter Benjamin,
dans ses thèses Sur le concept d’histoire (1940), le passé n’apparaît pas
comme un poids mort empêchant
nécessairement le neuf d’accoucher,
mais il constitue un enjeu de luttes entre conservateurs et éclaireurs d’avenir. «La tradition des opprimés» recèle
des ressources pour nous aider à inventer un futur hérétique. Le ringard,
c’est Emmanuel Macron avec sa tête
de golden boy ravi, tout droit sorti
des années 80.
Cependant, les mouvements sociaux
critiques, fréquemment arc-boutés
sur une position trop exclusivement
défensive, risquent de passer à côté
d’un télescopage inédit entre le
meilleur de la tradition et les promesses émancipatrices de la modernité. Or,
l’histoire cheminote peut justement
nous inviter à prendre un autre chemin, conjuguant résistances à court
terme et horizon émancipateur, fortes
individualités et coopération, droits
sociaux et service public, insertions
locales et goût des communications
internationales, protections sociales
et esprit d’aventure, attaches dans la
nature et innovations technologiques.
Par
PHILIPPE CORCUFF
DR
Au lendemain de la présentation du rapport Spinetta sur la réforme de la SNCF,
Philippe Martinez, le leader de la CGT, a
appelé les cheminots à une journée de manifestation le jeudi 22 mars. Le mot d’ordre
s’est étendu à la fonction publique, à la
RATP, aux contrôleurs aériens, à Air
France et aux Ehpad. Les syndicats de la
SNCF entameront dans la foulée une grève
u 23
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Maître de conférences de science
politique à l’IEP – Lyon, militant
altermondialiste et libertaire
Les «chemineaux», ce sont, à la fin
du XIXe siècle, les ouvriers itinérants
qui construisent les lignes de chemin
de fer. L’expression est souvent péjorative, ne serait-ce qu’à cause de sa
proximité avec les «chemineaux» entendus comme des vagabonds errant
sur les chemins. Le «chemineau» se
présente donc comme une individualité circulante. Le passage de «chemineau» à «cheminot» est entériné
comme dénomination positive avec
la création de la Fédération nationale
des travailleurs des chemins de fer
CGT en janvier 1917, son organe s’intitulant la Tribune des cheminots.
L’univers cheminot est constitué d’une
diversité de métiers: agents de conduite, aiguilleurs, agents des voies et
des gares, ouvriers d’ateliers, contrôleurs, guichetiers, etc. Des métiers valorisant souvent l’autonomie individuelle sise sur des compétences et une
fierté professionnelles. Une autonomie
supposant la coopération au sein du
réseau pour garantir la sécurité et la
ponctualité propres à une mission de
service public, mais de plus en plus mises à mal par les logiques commerciales. Cette individualisation professionnelle coopérante est particulièrement
à l’œuvre parmi le groupe moteur dans
l’imaginaire cheminot, celui qui peut
paralyser la SNCF par sa grève: les
agents de conduite. On se souvient
de la figure de Jacques Lantier dans
la Bête humaine d’Emile Zola (1890),
incarné par Jean Gabin dans le film de
Jean Renoir (1938). La coopération se
prolonge dans la vie hors travail par la
floraison d’une vie associative spécifiquement cheminote. Et le réseau ferré
ouvre les coopérations possibles et
souhaitables au monde entier.
Ces métiers ont d’abord puisé dans un
terreau rural –et il existe toujours des
cheminots paysans chers au romancier cheminot bourguignon Henri Vincenot (1912-1985)– pour ensuite s’élargir à un monde urbain plus scolarisé.
Ce rapport initial à la nature pourrait
trouver une nouvelle jeunesse dans
le combat écologiste actuel contre le
réchauffement climatique si la dérégulation néolibérale ne privilégiait pas
le transport routier.
Les métiers cheminots sont réunis par
un statut commun dès 1920, à la fois
pour le réseau de l’Etat et les compagnies privées. L’âge de la retraite –un
agent de conduite peut prendre sa retraite encore aujourd’hui à partir de
50 ans et les autres à partir de 55 ans–
en constitue un emblème particulièrement vilipendé par les néolibéraux.
Pourtant, il y a là une piste d’avenir
pour une société où le jeu de l’augmentation de la productivité du travail et de
l’amélioration des droits sociaux pourrait permettre à chacun d’ouvrir une
nouvelle phase de sa vie, après celle du
travail contraint, en explorant de nouveaux terrains de la construction de soi.
A une telle alliance de l’autonomie
personnelle, de la justice sociale, du
service public et de l’écologie, élargie
à tous sous la bannière du XXIe siècle,
la prétendue «équité» néolibérale oppose un moins disant social ou comment déshabiller Pierre sous prétexte
d’un peu moins déshabiller Paul.
Les courants de la gauche qui ne se
sont pas noyés dans le marché ont déjà
loupé le rendez-vous du combat des intermittents du spectacle, avec son utopie réaliste d’une polyvalence créatrice
des individualités sous protection sociale. Puis, ayant oublié l’exigence de
repenser l’émancipation, ils ont laissé
les mauvaises herbes des aigreurs déploratives et des concurrences victimaires envahir leurs allées. Sauront-ils,
malgré tout, saisir l’occasion cheminote en contribuant à faire surgir
un 1995 aux saveurs de Mai 68 plutôt
qu’un baroud d’honneur sans lendemain? Un Gabin au sourire juvénile de
Dany le Rouge et Noir aux commandes
du train spatial de demain? «Soyons
réalistes, demandons l’impossible»! •
(1) Philippe Corcuff a soutenu une thèse de
sociologie sur le syndicalisme cheminot en 1991.
Il a été un des animateurs de la pétition de soutien
aux grévistes au cours de l’hiver 1995, dite «pétition
Bourdieu», et coscénariste du film Nadia et les
hippopotames de Dominique Cabrera (sélection
Un certain regard, Festival de Cannes 1999), se
déroulant parmi les cheminots grévistes de 1995.
24 u
Libération Mercredi 21 Mars 2018
IDÉES/
Syrie: vers un
triple protectorat
Après la chute de la Ghouta et d’Afrin, trois puissances,
l’Iran, la Turquie et les Etats-Unis, contrôlent une partie de
la Syrie. Une fois de plus les grands perdants sont les Syriens.
Par
DR
GILLES DORRONSORO
Professeur de science politique à Paris-I
Panthéon-Sorbonne, membre senior de l’Institut
universitaire de France, co-auteur avec Adam
Baczko et Arthur Quesnay de: Syrie, anatomie
d’une guerre civile, CNRS Editions, 2016.
S
ept ans après le début des protestations pacifiques qui demandaient
une libéralisation du régime de Bachar al-Assad, la chute simultanée de
l’enclave insurgée de la Ghouta, près de
Damas, et celle du canton kurde d’Afrin,
sur la frontière turque, indiquent un tournant dans la guerre. Malgré les déclarations publiques sur le martyre de la
Ghouta et les déplacements forcés des populations kurdes, ces opérations se sont
faites dans un relatif consensus. Les pays
occidentaux ont acté le fait que les enclaves sont perdues et n’ont rien fait de con-
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cret pour les protéger. De même, les Russes se sont retirés d’Afrin, donnant le feu
vert à l’offensive turque; les Etats-Unis
ont choisi la neutralité pour éviter de dégrader un peu plus leurs relations avec
Ankara. Le régime syrien, loin d’aider son
ancien allié, en a profité pour éliminer le
PKK du quartier kurde d’Alep. Rappelons
que le PKK est revenu en Turquie en 2012
à l’initiative de Damas qui évacue alors
les régions kurdes dans le but de diviser
l’insurrection. La coopération entre le
PKK et le régime de Damas a notamment
été cruciale dans la chute d’Alep en décembre 2016 en interdisant à l’insurrection de briser le blocus qui l’asphyxiait. A
court terme, les dernières enclaves insurgées, notamment celle près de Hama, devraient tomber achevant l’homogénéisation politique des territoires et stabilisant
les frontières qui les séparent. Désormais
l’Iran, la Turquie et les Etats-Unis contrôlent une partie de la Syrie, chacun appuyé
sur un allié local étroitement dépendant
de celui-ci pour sa sécurité.
Contrairement à une idée qui ne cesse
pas d’être fausse pour avoir été rabâchée,
cette trajectoire de la guerre civile, qui
aboutit à un triple protectorat, n’était pas
jouée d’avance. Seule l’intervention du
Hezbollah, en accord avec Téhéran, a
permis, au printemps 2013, d’éviter la
chute du régime syrien, alors en pleine
déliquescence. Dans les années qui ont
suivi, les grandes offensives terrestres
qui ont permis la reprise de la majorité
du territoire syrien ont été menées avec
les troupes du Hezbollah. Les bombardements russes après 2015, qui ont essentiellement visé les populations civiles
sous couvert de combattre les jihadistes,
ont joué un rôle moins décisif. En conséquence, l’Iran a remporté une victoire essentielle dans la constitution d’une zone
d’influence qui va, à des degrés très différents, de l’Afghanistan au Liban en passant par le Yémen et l’Irak.
La domination actuelle de l’Iran sur la
Syrie s’explique en grande partie par les
choix de la présidence Obama. Après une
phase de soutien limité aux insurgés et le
refus de mettre en place une zone d’exclusion aérienne pour protéger les civils,
les Etats-Unis décident, à l’automne
2013, de ne pas réagir au bombardement
chimique contre la population syrienne
et facilitent l’entrée de la Russie, jusque-là très discrète, dans le conflit syrien. Cette phase de désengagement se
termine quand les Etats-Unis se trouvent
obligés d’intervenir contre l’Etat islamique. Mais, au lieu d’utiliser l’insurrection
syrienne, le gouvernement américain va
s’appuyer sur le PKK (par sa branche locale, le PI). Les Etats-Unis vont donc armer et entraîner des milliers de combattants sous commandement du PKK. Bien
que l’Etat islamique ait pour l’essentiel
été liquidé après la prise de Mossoul et de
Raqqa, la présidence Trump renforce
aujourd’hui sa présence militaire en Syrie. L’ennemi est désormais l’Iran pour
un Président qui n’a eu de cesse de dénoncer les accords sur le nucléaire signés
par le président Obama.
La tripartition de la Syrie amène à penser
que les grandes opérations militaires
sont terminées pour les années qui viennent, car un affrontement entre les trois
puissances tutélaires est peu probable.
Les Etats-Unis ont brutalement réagi à
une opération de mercenaires russes
contre une de leurs bases à Deir el-Zor, et
le renforcement récent de leur dispositif
devrait dissuader toute initiative sembla-
ble à l’avenir. A l’inverse, il n’est guère envisageable que le gouvernement américain lance une offensive contre le régime,
faute d’alliés locaux suffisants, de vision
stratégique et de soutien politique aux
Etats-Unis. Pour sa part, l’Iran a tout à
perdre d’un affrontement direct avec les
Etats-Unis et cherche, via le Hezbollah, à
consolider sa présence militaire dans le
sud. Les récents bombardements
israéliens qui visaient l’Iran et le Hezbollah ont d’ailleurs été sans effets majeurs.
Enfin, les zones sous contrôle turc sont
maintenant sanctuarisées, à l’exception
partielle d’Idlib, et la Turquie cherche à
négocier son retrait, plus qu’à avancer les
intérêts de l’insurrection. De même, quoi
qu’en dise le président Erdogan, la Turquie ne lancera pas une offensive plus à
l’est contre le PKK si des soldats américains sont présents.
Il y a, par ailleurs, peu de chances de voir
un accord diplomatique entre les trois
puissances dans les prochaines années.
Malgré son hyperactivité, la diplomatie
russe ne cherche pas tant à trouver une
solution qu’à entretenir le conflit pour
rester un acteur incontournable. Cette
modalité de gestion des crises rappelle la
façon dont la Russie crée et entretient les
conflits dans l’espace post-soviétique. La
Turquie et l’Iran peuvent trouver un accord dans la mesure où la demande centrale de la Turquie n’est plus un changement de régime, mais la liquidation du
PKK. Or, cet objectif est aussi celui de
l’Iran et du régime syrien qui n’a jamais
accepté les demandes d’autonomie des
Kurdes en Syrie. Le véritable problème
tient aux positions inconciliables de
l’Iran et des Etats-Unis. Pour ces derniers,
leur retrait de Syrie n’est envisageable
que moyennant des garanties sur une
neutralisation stratégique de la Syrie, ce
que l’Iran n’a aucune raison d’accepter.
En particulier, la question d’une évacuation du Hezbollah du sud de la Syrie est
centrale pour la présidence Trump dans
la mesure où sa présence est perçue
comme une menace par Israël. Or, pour le
Hezbollah, une présence militaire dans le
sud de la Syrie est une excellente dissuasion contre une opération israélienne
comme celle menée en 2006.
Le jeu diplomatique semble donc gelé au
moins jusqu’à la fin du mandat Trump.
Les évolutions viendront peut-être des
dynamiques internes à ces trois régions.
D’une part, les tensions peuvent s’aggraver entre le Hezbollah et le régime syrien
dans la mesure où ce dernier, dont la brutalité reste intacte, va chercher à reconquérir son autonomie. D’autre part, la région dominée par le PKK est en fait
largement arabe; il n’est pas sûr que le
culte de la personnalité d’Öcalan, le leader historique du PKK, y fasse consensus.
De plus, le PKK éprouve de sérieuses difficultés à gérer une région de facto sous embargo qui vit de grandes difficultés économiques. Le régime syrien travaille
d’ailleurs à retourner les tribus arabes de
Deir el-Zor pour déstabiliser le territoire
sous protection américaine. Enfin, la région sous domination turque fonctionne
essentiellement comme une zone tampon au service de la Turquie. De plus,
l’appui d’Ankara aux milices turkmènes,
au nom de la solidarité turcique, crée des
mécontentements chez les autres ethnies. On l’a compris, les grands perdants
de ces évolutions sont les Syriens eux-mêmes, passés sous protectorat de trois pays
étrangers, sans perspective de reconstruction, ni de stabilisation politique. •
Libération Mercredi 21 Mars 2018
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LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
Les César
de la politique
«La mort de César» nous invite à lire
l’actualité au prisme de ce célèbre
assassinat, tant les protagonistes
se ressemblent d’une époque à l’autre.
P
ublius Servilius Casca
a porté le premier
coup. Il visait le cou de
César mais il le manqua. La
lame s’enfonça dans la poitrine. César tenta de se défendre. Mais déjà un autre
sénateur, le frère de Casca,
plongeait son poignard dans
le flanc du dictateur. Alors
les conjurés s’ameutèrent en
cercle autour de leur victime
et lâchèrent leurs coups,
rapides et rageurs. Vingttrois fois, au milieu du Sénat
muet de terreur, César fut
transpercé par ses ennemis,
hurlant de fureur, sa toge
relevée pour cacher son visage. Quand il vit Brutus,
l’âme du complot, il s’écria:
«Tu quoque fili!» («Toi aussi,
mon fils !»).
L'ŒIL DE WILLEM
La phrase est restée mais
elle est sans doute apocryphe. En fait, aucun historien romain ne la mentionne. Elle apparaît à la
Renaissance, cette époque
friande d’histoire romaine
et de mythologie. Shakespeare, dans son Jules César,
en a fait un de ses vers les
plus dramatiques. Brutus,
le républicain qui voulait
débarrasser Rome de la dictature, était le fils de Servilia, une maîtresse de
César. La glorieuse victime
désignait ainsi un proche
qui l’avait trahie, mais peutêtre aussi en faisait-elle un
bâtard qu’elle couvrait de
son mépris. Sauf que la
phrase, l’une des plus célèbres de l’histoire, n’a sans
doute jamais été prononcée…
Ainsi vont les bons livres
d’histoire, vivants comme
des romans, précis comme
des enquêtes policières,
à l’image de la Mort de César, de Barry Strauss, historien de l’Antiquité, professeur à Cornell University.
Trois cents pages de saga
poignante et furieuse, appuyée sur les sources qui
dorment dans le silence des
grandes bibliothèques et
qu’il réveille avec talent et
érudition. La mort de César
est une acmé dans l’histoire
romaine. On dira que c’est
une vieille histoire – juste
remarque – et que seuls les
amateurs de péplums s’intéresseront à cet antique
crime politique. C’est là l’erreur.
Rome reste dans la mémoire
française, comme dans celle
de tant de nations, le modèle
de nos mythes politiques.
Comme la France bien après
elle, elle a connu tous les régimes, tous les combats,
toutes les intrigues, toutes
les figures qu’on retrouve
aujourd’hui, comme autant
d’archétypes qui nous
aident à comprendre notre
propre destin. César a fondé
le césarisme, cette dictature
à moitié légale qu’on retrouve chez Poutine, Erdogan ou Maduro. Il a transformé une gloire militaire
en instrument politique,
comme Napoléon, Pétain ou
De Gaulle. Il a mis son talent
littéraire au service de sa
carrière, comme Jaurès,
Blum ou Mitterrand. Brutus
a fondé le mythe de l’exécuteur glorieux, a entraîné au
crime par sa vertu républicaine, à l’image de Robespierre. Sur le mode de la
farce plus que de la tragédie,
Jean-Marie Le Pen, trahi par
Bruno Mégret, avait fait un
numéro télévisuel efficace
en assimilant son ennemi au
meurtrier de César, allant
jusqu’à se voiler la face en
direct pour stigmatiser la
perfidie de son concurrent.
Cicéron, qui assista à l’assassinat du dictateur, immobile sur son banc du Sénat, reste le modèle de tous
les orateurs, de tous les avocats qu’il était, symbolisant
aussi la pleutrerie opportuniste de certains maîtres du
verbe qui ne savent pas agir.
Caton, l’irréductible défenseur des traditions romaines, membre du complot,
fut le modèle de tous les
u 25
conservateurs intransigeants. Antoine, qui resta à
l’extérieur du Sénat ce
jour-là, est toujours la figure du militaire brutal et
sensuel qui venge César
mais se perd ensuite en devenant l’amant munificent
et tragique de Cléopâtre,
autre maîtresse de César,
qui usa de son charme vénéneux pour revendiquer
l’héritage du conquérant de
la Gaule.
Octave, le vainqueur de cette
longue histoire, fils d’Atia,
nièce de César, fondateur de
l’Empire romain sous le
nom d’Auguste, fut le jeune
homme grêle que personne
n’attendait et qui finit par
remporter la mise par son
intelligence et son opiniâtreté.
César, enfin, général, écrivain, orateur, intrigant
bisexuel, était l’idole des
«populares», la plèbe romaine qui jouait un rôle politique décisif – on dirait
aujourd’hui un «populiste»–
qui jouait de son prestige et
de ses réformes sociales
pour conquérir le pouvoir,
lui-même patricien d’une
grande famille, traître aux
«optimates», cette oligarchie
qui dominait la République,
et donc membre de cette
engeance aujourd’hui détestée mais parfois précieuse
qu’on appelle «la gauche
caviar».
Barry Strauss raconte tout
cela avec une maîtrise d’historien romancier. Son livre
nous renseigne sur la chute
de la République romaine et
sur la guerre civile qui s’ensuivit jusqu’à l’instauration
de l’Empire dont est issu
l’Occident. Il nous aide surtout à comprendre et à juger
l’actualité la plus neuve, où
s’agitent les César, les Octave, les Cicéron ou les Brutus d’aujourd’hui. •
BARRY STRAUSS
LA MORT
DE CÉSAR
Albin Michel,
352 pp., 22,50 €.
26 u
Libération Mercredi 21 Mars 2018
Ophélie Bau (Ophélie)
et Shaïn Boumedine
(Amin). PATHÉ
«MEKTOUB,
MY LOVE»
L’ÉTÉ RETROUVÉ
Autour d’un trio
amical et amoureux,
Abdellatif
Kechiche filme
somptueusement
la plage, le soleil
et les corps et, sans
les démêler, s’attarde
sur ce qui est écrit
et ce qui ne l’est pas
dans le magnifique
premier volet d’une
fresque fleuve.
Par
LUC CHESSEL
CRITIQUE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
u 27
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CINÉMA/
nous est révélé au tout début du film, avant
même que nous soyons présentés à ceux qu’il
concerne, et frontalement, par une longue
scène de sexe entre les amants, qu’Amin surprend au travers d’une jalousie. Tous les personnages naîtront progressivement de ce secret si tôt éventé, et non l’inverse, acteurs et
spectateurs d’une intrigue qui n’avance ni ne
se résout, qui est sans avenir et sans espoir,
que tout le monde sait et dont tout le monde
parle. On a tout vu dès le départ, et tout est dit
(par Ophélie à Amin). Les quelque trois heures
qui suivront cette révélation ne feront que la
prolonger ou l’obscurcir, ou bien glosant à l’infini (les conversations sur l’amour sont des délires interprétatifs) ou bien la mettant en scène
dans des situations publiques périlleuses
(dans tous les lieux, devant tous les personnages) où l’enjeu n’est jamais que ça se sache ou
pas, mais qu’on ne sache pas que ça se sait.
METTEUR EN PLACE
T
out ce que vous lirez sur Mektoub, my
love: Canto Uno d’Abdellatif Kechiche
évoquera la légèreté et la langueur, les
baignades, la danse et les amours d’été, le désir solaire de filmer les corps : ici promise et
soudain offerte, quelque chose comme la vie
elle-même ou sa lumière, splendide à force
d’être insignifiante. Ce n’est pas faux: quelque
chose ici enivre et emporte plus que d’habitude, ou autrement (plus que d’habitude chez
Kechiche, autrement qu’ailleurs). Le film se
donne des éléments de départ, qu’il semble
laisser agir librement, entre eux et les uns sur
les autres, observant ce qui a lieu, accueillant
aussi ce qui n’a pas lieu, qui reste sur le bord.
Soit une date, annoncée au début: 1994, assez
récente pour être imperceptible, assez loin-
taine pour être nostalgique. Quelques lieux:
la plage de Sète, un restaurant familial tout
proche, un bar, une boîte de nuit, une ou deux
chambres, deux ou trois rues. Et quelques personnages: le jeune Amin, qui revient de Paris
pour passer l’été dans sa famille, et son cousin
Tony qui vit une histoire secrète avec leur
amie d’enfance, Ophélie. Trio central auquel
le film, qui ne cesse de se décentrer pour
mieux l’encercler, adjoindra entre autres Céline et Charlotte, deux filles rencontrées à la
plage, et la mère d’Amin, ses tantes et ses cousins –l’entourage qui parle, qui voit et qui sait.
Car si Mektoub, my love (premier volet d’une
série supposée, lire ci-contre) raconte quand
même une histoire, ou fomente une intrigue,
c’est celle d’un secret qui n’en est pas un. Il
Dès lors, on voit que le grand dispositif de liberté totale que le film met en place (plutôt
qu’«en scène», car Kechiche, cinéaste de son
temps, est un metteur en place, tournant à
cinq caméras autour des corps disposés et lâchés dans l’espace, leur laissant tout le temps
d’oublier le regard qui ne perd pas une miette
de leur petit jeu, et traque le naturel partout
où il s’oublie) est une machine à produire de
l’insu, à retrouver du secret là où il est partout
étalé, visible. Ils sont filmés à leur insu, moins
celui des acteurs que celui des personnages,
admirables et qui savent ce qu’ils sont en train
de vivre. Ils le savent mieux que le film, qui
cherche sur eux les indices d’un autre secret,
qui est peut-être celui du titre. Mektoub, ce qui
est écrit. Tout le cinéma français a été cette
tension entre deux tendances indémêlables:
le film comme conflit entre le destin et la vie,
entre la totalité écrite et ce qui, dans les plans,
lui échappe (cruauté de la «mise en scène», qui
a tant fasciné les Français dans le cinéma américain ou russe); et le film comme accord entre
la vie et la forme, qui l’accompagne sous les
espèces du désir (fluidité de la mise en place,
à quoi tendraient ceux qu’on cite toujours, les
pourtant cruels Renoir ou Pialat, my love).
APPRENTI VOYEUR
Mektoub, my love ne résout pas cette question, lui trouve une non-solution provisoire
(on appelle ça un film). L’envoyé spécial de Libération à la Mostra de Venise, où le film fut
dévoilé, avait raison de dire que celui-ci a
beau être nettement, autobiographiquement,
du point de vue d’Amin (l’apprenti scénariste
et apprenti voyeur, cherchant ce qui est écrit
et ce qui est visible à l’insu des autres), Kechiche est aussi bien Tony le séducteur, qui veut
être d’accord avec la vie (joué par son presque
homonyme le grand Kechiouche).
Les deux partagent le même secret éventé, à
longueur de plans de fesses que leurs
contempteurs ont tort de trouver gratuits :
c’est que pour Kechiche, le monde tourne
autour du cul des femmes, sinon du cul tout
court. Or le mauvais sexe de la Vie d’Adèle, s’est
transfiguré en autre chose de plus léger, il n’a
plus rien d’un secret tu, ni d’un destin écrit.
On en parle. Serait-ce parce que Kechiche est
aussi, et pour une fois, Ophélie: amoureuse et
calculatrice, qui échappe à Amin comme à
Tony, au destin comme au désir, au conflit
comme à l’accord, et tout compte fait indifférente au secret comme au cul? •
MEKTOUB, MY LOVE : CANTO UNO
d’ABDELLATIF KECHICHE
avec Shaïn Boumedine, Ophélie
Bau, Salim Kechiouche. 2 h 59.
«Dans un Kechiche, chaque
séquence se travaille comme
un long métrage autonome»
Des centaines d’heures
de rushs, des prises de
plusieurs heures:
les montages des films
du cinéaste engagent
des processus hors
normes par les
méthodes comme par la
durée. «Libération» a
rencontré quatre
monteurs ayant œuvré
sur «Mektoub, my love».
M
aria Giménez, 22 ans, newyorkaise, a acheté un aller
simple pour Paris avec le
rêve de travailler avec Abdellatif Kechiche, qu’elle avait entraperçu au
New York film festival. Elle est allée
directement avec ses valises à la
maison de production du cinéaste,
Quat’sous films, à Belleville. Au café
attenant, elle reconnaît le cinéaste,
qu’elle aborde, ils discutent, et l’enthousiasme de la jeune fille fait le
reste, car on a «toujours besoin de
gens enthousiastes», lui dit alors Kechiche. Sur Mektoub, my love, la
jeune Américaine a tout appris, tout
fait: assistante, scripte, scénariste,
monteuse, cadreuse, c’est «l’école
Kechiche», dit-elle, une école de cinéma complète. «Vous étiez payée?»
lui demande-t-on éberluée. «Oui,
tarif normal, nickel.» Nathanaëlle
Gerbeaux, tout aussi jeune, est venue sur le tournage du film par le
biais de Maria, et le cinéaste a re-
levé: «Toi, je te verrais bien au montage.» Elle n’y avait jamais songé,
mais pourquoi pas? Les deux se retrouvent créditées cheffes monteuses au générique de Mektoub,
my love (avec également Miriame
Chamekh, Flore Guillet et Marco
Goncalves).
Camille Toubkis, quant à elle, fait
presque figure d’ancienne. Assistante sur la Graine et le Mulet, elle
monte Vénus Noire, puis la Vie
d’Adèle «dans sa continuité». Elle
a travaillé quatre mois sur Mektoub,
my love. Ce compagnonnage sur
plusieurs films lui donne un regard
distancié et réfléchi sur l’évolution
de «la méthode Kechiche» pour
autant qu’elle soit unique. Quant
à Jean-Marie
Suite page 28
28 u
Libération Mercredi 21 Mars 2018
Maria Giménez, Nathanaëlle
Gerbeaux, Jean-Marie Lengellé
et Camille Toubkis
ont participé au montage
de plusieurs films
d’Abdellatif Kechiche.
PHOTO FRED KIHN
Lengellé, de
la même génération que Camille
Toubkis, il s’est notamment attelé
au montage de la longue scène de
sexe de la Vie d’Adèle, mais aussi,
durant neuf mois, sur des séquences
de Mektoub, my love. 750 heures de
rushs pour la Vie d’Adèle, près de
900 pour Mektoub, my love, et certaines prises de plusieurs heures :
les montages des films d’Abdellatif
Kechiche sont hors normes. Ils
exigent de l’endurance, une dévotion à l’œuvre en cours, un sens
de l’exclusivité, et aussi «beaucoup
d’organisation».
Chaque film nécessite au moins un
an de travail une fois tourné, et de ce
matériel foisonnant peuvent surgir
plusieurs films, tout comme d’un
bloc de marbre peuvent apparaître
une ou plusieurs sculptures. Ainsi
Jérôme Seydoux, producteur de
Mektoub, my love, a-t-il eu la surprise de découvrir qu’Abdellatif Kechiche allait lui remettre non pas
un, mais deux films, et il a même été
question de trois et d’une série! Finalement, et jusqu’à nouvel ordre,
ce sera bien deux films –Mektoub,
my love: Canto uno et Canto due, issus d’un seul tournage, avec les mêmes personnages. Maria Giménez a
visiblement aussi appris l’art du
marketing. Elle lance, mi-sérieuse,
mi-rieuse: «Si vous n’avez pas aimé
le premier film, vous adorerez Canto
due. Mais si vous l’avez aimé, vous
adorerez aussi Canto due.» Nous
voici rassurés.
A quelle étape est-il devenu évident que Mektoub, my love deviendrait deux films ?
Camille Toubkis : Le tournage et
Suite de la page 27
le montage sont intriqués chez Abdel et très tôt, on s’est rendu
compte qu’avec ce film choral, on
avait la matière pour plusieurs long
métrages. Si on se résignait à n’en
faire qu’un, il faudrait renoncer à
des personnages. On a notamment
décidé que ce deuxième film laisserait le champ libre à une femme
qui n’apparaît pas du tout dans le
premier. Il y a tout un pan de l’histoire qui n’est pas du tout développé. Le problème se posait différemment sur la Vie d’Adèle car ce
qu’on a coupé –au désespoir d’Abdel–, ce sont des scènes courtes et
non des gens.
De la Graine et le Mulet à Mektoub, qu’est-ce qui change dans
la manière de monter un film
d’Abdellatif Kechiche ?
C.T. : Abdel a toujours eu le désir
d’accorder le temps de la fabrication
à celui nécessaire au film, et depuis
qu’il dispose d’une structure de production, il est de plus en plus libre
d’atteindre ce but. Il n’a jamais hésité à retourner une scène qui manquait au montage mais aujourd’hui
qu’il est coproducteur de ses films,
il peut le faire plus aisément. Depuis qu’il a ses propres locaux, le
montage devient un vrai laboratoire
de recherche, avec une notion de
troupe assez rare chez les monteurs.
Et surtout – mais ça avait commencé sur la deuxième partie de la
Vie d’Adèle, où la scène de retrouvailles entre Adèle et Emma a été
écrite la veille du tournage–, il s’affranchit de plus en plus du scénario.
Dans son travail avec les acteurs, ça
change beaucoup de choses, puisque des personnages surgissent au
«Les acteurs
kidnappent
l’histoire et Abdel
se laisse inspirer
par eux.»
Nathanaëlle Gerbeaux
tournage qui n’étaient pas prévus
dans l’histoire, ou seulement esquissés.
Nathanaëlle Gerbeaux : Les acteurs kidnappent l’histoire, l’embarquent dans une direction imprévue
et Abdel se laisse inspirer par eux.
Sur le tournage, il va donner des indications de situations, puis l’acteur
va le nourrir de ce qu’il est réellement, répondre qu’il fait beaucoup
de danse, par exemple, si c’est le cas
dans la vie.
C.T. : Tout peut changer tout le
temps et à tout niveau. Il y a une
anecdote assez parlante. Sur la Vie
d’Adèle, le personnage d’Adèle Exarchopoulos s’est d’abord appelé pendant plusieurs semaines Pauline,
mais le prénom oscillait entre plusieurs possibilités. Jusqu’au jour où
Jérémie Laheurte, qui joue son petit
ami, demande avant une prise: «Je
l’appelle comment?» C’est à ce moment-là que le choix du prénom
s’est vraiment fixé. Au montage, on
s’est débrouillé pour que le personnage d’Adèle ne soit jamais appelé
ou qu’on n’entende pas son prénom
quand elle se nomme Pauline.
Vous parlez de «laboratoire de
recherche». Vous arrive-t-il
d’être plusieurs à chercher une
même séquence ?
Jean-Marie Lengellé: Oui, les scènes tournent. Dès lors, il faut éviter
de se percevoir comme rivaux, sinon on est mort. Abdellatif va prendre des idées chez les uns et les
autres. Le montage devient collectif, ce qui n’existe pas ailleurs que
chez Kechiche.
Nathanaëlle et Maria, vous avez
à peu près tout fait sur le tournage de Mektoub, my love.
N’est-il pas utile à l’inverse
d’avoir un regard vierge quand
on découvre des rushs ?
N.G.: Au contraire, Abdellatif nous
a demandé de travailler au
montage, pour transmettre aux
autres monteurs la sensation de la
scène. La matière est si dense, et les
acteurs proposent tant d’interprétations différentes, qu’on est forcément perdu face à ce foisonnement, et dans un premier temps,
Maria et moi faisions courroie
de transmission entre la parole
d’Abdel sur le plateau et les autres
monteurs. Après, Abdel laisse
complètement libre de trouver la
clef d’une séquence et donne peu
d’indications.
Maria Giménez: D’être immergée
dans tant de matières provoque une
sorte de transe quand enfin on croit
saisir le rythme, avoir trouvé la solution. Même si on défait tout ensuite.
C.T. : Pour tout cinéaste, la découverte de son film au premier montage est d’une grande violence. Je
crois que Maria et Nathanaëlle
jouent aussi le rôle de filtre nécessaire vis-à-vis de cette émotion.
Comment s’y prend-on face à
900 heures de rushs ?
C.T. : Dans un film de Kechiche,
chaque séquence se travaille
comme un long métrage autonome.
On découpe à l’intérieur du même
plan, on se laisse porter par un
rythme. Ce que j’ai remarqué, c’est
qu’Abdel fait moins de prises, mais
plus longues, avec plus d’axes, et
avec parfois quatre caméras. Il suscite le non-jeu des acteurs – ce qui
le passionne vraiment et fonde son
travail– autrement que par l’usure
de la répétition d’une même prise.
Et lorsqu’on a 74 prises pour la première scène de regard entre Emma
et Adèle dans la rue, il faut vraiment
prendre le temps de dérusher pour
que la matière devienne familière.
Les analyser toutes permet de comprendre dans quelle direction doit
aller la scène.
M.G.: Abdellatif n’arrête jamais les
prises en cours de route. Elles sont
longues, pour laisser aux comédiens la possibilité d’oublier qu’ils
sont filmés. C’était des petites caméras et une toute petite équipe,
avec très peu de postes. Pas de perche pour les ingénieurs du son, car
les caméras sont très mobiles, mais
des micros HF. Pas de scripte, car
quand les prises sont longues et
que le film n’est pas découpé, ça ne
sert à rien de tout noter. Pas de costumier, les acteurs portaient les vêtements dans lesquels ils sont à
l’aise. Sur la plage ou dans la boîte
de nuit, personne ne remarquait
qu’on tournait.
J.-M.L.: La notion de prise n’a ellemême pas beaucoup de sens, car on
ne dit jamais qu’on choisit une
prise et qu’on la garde. Pour la longue scène de sexe dans la Vie
d’Adèle, j’ai mélangé plusieurs séquences différentes –rien que pour
cette scène, je disposais d’une trentaine d’heures. Le choix ne s’est pas
fait sur le jeu, mais sur la beauté.
C’est une scène complètement graphique.
N.G.: Même si dans l’absolu, Abdel
préférerait qu’on choisisse une
seule prise : la vérité du tournage
dans sa continuité.
A votre avis, pourquoi Abdellatif
Kechiche travaille-t-il avec des
gens si jeunes ?
M.G.: C’est vrai qu’il y a peu de réalisateurs qui bousculent à ce point
la hiérarchie, et donnent leur
chance à des personnes sans expérience. Je crois qu’il déteste qu’on
soit formaté et ne veut pas se confronter à des gens qui ont des habitudes.
C.T.: Mais lui-même ne vit pas sur
ses acquis
Recueilli par ANNE DIATKINE
Libération Mercredi 21 Mars 2018
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CINÉMA
Passer de la
coke à l’âme
Dans «la Prière»,
Cédric Kahn suit
un jeune homme
sortant de la
drogue pour entrer
en religion.
P
our se sortir définitivement de sa dépendance
à l’héroïne, Thomas, 22 ans, intègre une communauté d’ex-drogués dirigée par un prêtre. Leur vie est
rythmée par la prière et disciplinée par une injonction au
partage soupçonneuse de
toute forme de solitude. Thomas est d’abord en proie au
manque, tout en se rebellant
contre la paix imposée par les
autres. Il apparaît dans un
premier temps comme un
corps insoumis à l’harmonie
ritualisée et quelque peu oppressante de la vie communautaire. Puis il va s’assagir et
s’ouvrir jusqu’à trouver la foi,
tout en tombant amoureux
d’une jeune fille du village.
Après ce qu’il considèrera
comme un miracle – un genou instantanément guéri
après une chute en montagne– il pensera même entrer
dans les ordres.
Foi. Ainsi raconté, le film
pourrait donner le sentiment
d’être un édifiant prêchi-prêcha, mais il n’en est rien.
D’abord parce que Cédric
Kahn, qui se définit comme
agnostique, maintient constamment une distance avec
son sujet. Il n’observe que de
l’extérieur la religiosité qui
cerne puis gagne son personnage. Le miracle décrit plus
haut est ambigu, filmé suffisamment furtivement pour
laisser le spectateur libre d’y
croire ou non.
Car c’est au fond moins la re-
Si la religion est l’opium du peuple, elle peut aussi aider à sortir de l’héroïne. LE PACTE
ligion que la foi qui intéresse
le cinéaste, le moment où celui qui n’avait plus d’espoir
redécouvre la joie en se remettant à croire intensément
en quelque chose. C’est ce qui
apparaît aussi dans une belle
scène où d’autres personnages, encore peu ou pas vus
dans le film, racontent leur
parcours pour se sortir de
l’emprise de la drogue ou de
l’alcool – la prière y est surtout évoquée comme une
étape apaisante dans une vie
chaotique, un moyen d’accéder à une forme de réconciliation avec soi et les autres
plutôt que comme un aboutissement. Cette attention du
cinéaste à la religion rejoint
son goût pour les êtres ou les
communautés vivant dans
une forme d’isolement mental ou physique, avec ce que
cela peut représenter à la fois
d’inquiétant et d’admirable,
d’héroïque ou de fou. On
pense notamment à son film
Vie sauvage (2014), inspiré
par l’affaire Xavier Fortin, ce
père ayant vécu pendant
onze ans à l’écart du monde
avec ses fils. Kahn les regardait comme il regarde la collectivité religieuse de
la Prière, sans jugement ni
idéalisation mais avec une
forme de respect pour le
choix d’une existence insoumise à l’ordre social, ayant
créé au milieu de la nature
ses propres règles et rituels,
dont il ne cache pas pour
autant les limites et les failles.
Convulsions. La distance
avec laquelle il filme la spiritualité consiste à se maintenir à un niveau avant tout
physique, où importe surtout
ce qui arrive au corps de son
personnage, des convulsions
du manque à l’épanouisse-
ment retrouvé, en passant
par des crises de colère,
la concentration de la prière,
un hypothétique miracle et
l’amour charnel. Plutôt que
l’histoire d’une âme, la Prière
est donc d’abord l’aventure
d’un corps traversant
plusieurs états. Un corps
blessé, intoxiqué, tumultueux, qui apprend peu à peu
à se calmer.
MARCOS UZAL
LA PRIÈRE de CÉDRIC
KAHN avec Anthony Bajon,
Damien Chapelle, Alex
Brendemühl… (1 h 47)
Deux femmes entre chien et loup
«Les Bonnes Manières»
s’attache à des héroïnes
que tout pourrait opposer,
laissant le fantastique
bestial surgir dans un récit
imprévisible.
L
a situation de départ des Bonnes
Manières laisse prévoir un drame
social où une infirmière noire,
Clara, issue d’un quartier populaire de
São Paulo, est embauchée comme nounou par Ana, jeune grande bourgeoise
blanche enceinte vaquant toute la journée à son oisiveté luxueuse. La riche et
la pauvre, la patronne et l’employée: les
éléments attendus des coriaces déséquilibres de fortune, de légitimité et de capacité à se sentir plus ou moins libre
cessent cependant très vite de fonctionner selon le schéma attendu.
Griffes. Car il s’avère qu’Ana, si elle est
enceinte, ne vit pas avec le père de son
enfant. L’appartement à la délirante
hauteur sous plafond et aux baies vitrées donnant sur la skyline de la mégapole brésilienne est en fait un lieu de
bannissement où sa famille de riches
ŠFROH 6XSªULHXUH GH 5ªDOLVDWLRQ $XGLRYLVXHOOH
propriétaires terriens l’a reléguée après
avoir découvert qu’elle attendait un enfant hors mariage, issu d’une relation
avec un homme aussitôt disparu qu’elle
décrit comme un monstre. Clara découvre sa souffrance et ses crises de somnambulisme. Au cours de l’une d’elles,
les deux femmes esseulées s’embrassent, mais la fougue d’Ana outrepasse le
désir de Clara, qu’elle griffe et mord à la
langue. L’enfant dans son ventre a une
«bouche énorme», dit le gynécologue
passant le ventre rond de la mère à l’observation de l’échographie. La suite
montrera qu’il a aussi des griffes, des
poils, des dents propres à déchirer le
placenta avant terme…
Le deuxième long-métrage en commun
de Juliana Rojas et Marco Dutra –découverts en 2011 avec Trabalhar cansa (Travailler fatigue)– est une constante incitation à réviser ses attentes et à s’échapper
du sens commun. Rien ne se passe
comme prévu, Le fantastique surgit pour
ainsi dire le plus naturellement du
monde de l’accumulation choquante de
situations d’angoisse, de relégation ou de
marge que les héroïnes doivent subir et
encaisser vaille que vaille. Le récit,
comme cassé en deux, est une apologie
étrange de la malédiction, prise à brasle-corps et dont les signes sont pour ainsi
dire (et non sans risque) inversés en un
élan sublime vers la bête, vers l’inconnu
et la joie sans mélange des cauchemars
peinturlurés où les hurlements de peur
sont des trilles d’opérette.
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Chair. Une bonne part du trouble repose sur l’attirance pour la dévoration de
chair et de viande dont il faut se prémunir en s’astreignant à un régime de légumes, quitte à arborer la belle pâleur des
carences protéiniques. Mais la trop saine
morale de surface qui pourrait relier le
film à un double plébiscite féministe et
végétarien (la viande y est tenue à distance et les hommes y sont des figures
marginales et peu valorisées) est mêlée
dans un entrelac constamment bizarre
des sentiments et maladresses d’amours
voraces. Ceux-ci traversent les personnages qui, jusqu’au bout, essaient de vivre
dans la contradiction, rendant le film
particulièrement attachant.
DIDIER PÉRON
LES BONNES MANIÈRES de JULIANA
ROJAS et MARCO DUTRA avec Isabél
Zuaa, Marjorie Estiano… 2 h 15
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Libération Mercredi 21 Mars 2018
CINÉMA
primer sur un quelconque message; pour lire quelque chose
sur «le noir et blanc sublime» ou «la force expressive», certes
indéniable, de The Captain, vous repasserez. Les usages de
l’histoire au cinéma sont comptables de quelque chose qui excède ce dernier et qui ne concerne pas les faits dont il se charge
de rendre compte. Ce n’est pas nouveau: quelque chose comme
un point de réel, indistinctement passé et présent, agit sur un
film et l’oblige à y passer, à y venir –à nous proposer une explication, fût-elle bloquée ou impraticable: à tenter, quitte à prendre la parole, de dire quelque chose. On ne compte plus ceux
qui, prétendant rester à sa surface, ont montré l’abjection en
la redoublant, parce qu’ils croyaient la voir en face. The Captain échappe-t-il à cette malédiction?
Enigme. Du moins, il essaye. Le cas Willi Herold nous est préLa participation de la Wehrmacht aux atrocités de la guerre reste un sujet sensible outre-Rhin. ALFAMA FILMS
Le déshonneur d’un «Captain»
L’Allemand Robert Schwentke retrace
le parcours sanglant d’un soldat de
la Wehrmacht passé de déserteur
pourchassé à bourreau aux dernières
heures de la Seconde Guerre mondiale.
Un film esthétisant à la portée limitée.
de quitter les rangs, tombe dans sa fuite sur une voiture abandonnée, qui contient les effets personnels d’un capitaine envolé dans la nature. Endossant l’uniforme et bientôt le rôle,
Herold donne le change à tous ceux qu’il rencontre et prend
sous ses ordres un bataillon de circonstance: reçu dans un
camp de prisonniers, il y organise un massacre et se transforme
en criminel de guerre, laissant libre cours à sa cruauté.
R
Abjection. L’histoire du «Bourreau d’Ermsland» étant véridi-
obert Schwentke, Allemand émigré à Hollywood et réalisateur de blockbusters à tendance loufoque tels Flight Plan (2005), l’agité Red (2010), ou de deux volets récents de la franchise insurrectionnelle adolescente Divergente,
a passé dix ans à écrire Der Hauptmann, après avoir pris conscience de l’absence quasi totale de films abordant une période
de l’histoire de son pays dont la mémoire est pour le moins
trouble. Sortant en France sous un titre international, The Captain–L’imposteur se déroule en avril 1945, pendant les dernières semaines de la guerre, dans un Reich en lambeaux où sévit
la famine. Un jeune déserteur, le caporal Willi Herold (Max Hubacher), traqué par une Wehrmacht en déroute dont il vient
que et bien documentée, Schwentke dit n’avoir inventé pour
son film que ce que les archives et les témoignages laissaient
indéterminé. Il déclare chercher à contredire le mythe tenace
d’une «Wehrmacht propre», exempte des crimes de la SS et de
la Gestapo nazies, fort commode pour la mémoire historique
de son pays –lors d’une présentation du film, le réalisateur et
son coproducteur énuméraient les difficultés de financement
que le projet aura affronté, et le débat que sa sortie provoque
en Allemagne. La précision revendiquée et la nécessité publique de l’entreprise ne sauraient bien sûr suffire à apprécier la
valeur du film –non pas d’ailleurs que la réussite formelle dût
senté ici comme une énigme: le film raconte l’histoire comme
«du point de vue des bourreaux», au plus près de leurs gestes,
de leurs certitudes et de leurs doutes, tout en nous présentant
à chaque plan le visage impassible et illisible du faux capitaine
mais vrai boucher, le livrant à notre fascination révulsée et à
notre désir, toujours court-circuité, de comprendre. Mais cette
énigme se dissout assez vite dans la folie pure, qui correspond
à une débauche progressive de la forme: le film se fait de plus
en plus grimaçant, de moins en moins réaliste à mesure qu’il
progresse dans le «délire» du personnage et de ceux qui le suivent (ce sont d’ailleurs ces derniers qui intéressent le plus
Schwentke, qui cherche l’endroit où la folie du chef rencontre
l’obéissance de ses hommes en provoquant leur terreur ou leur
plaisir). Rien n’aura donc eu lieu que la folie d’un homme et
la lâcheté de ceux qu’il entraîne? Comment s’empêcher d’y
voir une parabole historique minimale, où Herold vaut pour
Hitler, et ses sectateurs pour l’Allemagne: on n’est alors plus
très loin, malgré l’intention hétérodoxe de départ, des explications habituelles les plus simplistes du phénomène nazi (qu’un
épilogue contemporain étend d’ailleurs sans façon à notre époque, en une étrange perspective sans perspective). La Wehrmacht n’était pas plus propre que le reste, c’est entendu, mais
celui qui cherche à nous expliquer le sale par le mal, même s’il
parvient à nous remuer un peu les tripes, n’a pas grand-chose
à nous apprendre sur la merde dans laquelle nous sommes.
LUC CHESSEL
THE CAPTAIN – L’IMPOSTEUR de ROBERT SCHWENTKE
avec Max Hubacher, Milan Peschel, Frederick Lau… 1 h 58
F.-J. Ossang fait son «9…» avec du vieux
Le cinéaste punk
tente un polar
singulier, très
référencé mais à
contre-courant des
canons français.
O
n verrait volontiers
en 9 doigts un état
des lieux de la contreculture en 2018. Sans doute
moins forcé qu’il n’y paraît
–on verra vite que la question
du libre-arbitre est centrale
dans l’étrange dynamique du
récit– le personnage de Magloire, jouet d’une conspiration qui le dote d’une liasse
de billets épaisse et d’un cadavre, se retrouve embarqué
dans la fuite d’une bande de
gangsters sur un navire de
charge en route vers «d’autres
flots». Patibulaires et «philosophes» comme on le dirait
d’un pilier de comptoir particulièrement inspiré, les fripouilles menées par le dénommé Kurtz –comme dans
Apocalypse Now, pourquoi se
gêner – ont pour besogne le
recel d’une substance monstrueuse dont quelques gouttes suffiraient à provoquer un
génocide, mais se retrouvent
rendus obsolètes par une menace d’autant plus funeste
qu’elle est complètement
floue: «Eux, ce sont des assassins. Nous, nous sommes des
gangsters, nous ne tuons pas
sans raison.» Condamnés à
errer sans fin sur un océanmælstrom, en rond – c’est
l’une des théories avancées
par Warner Oland alias Lionel
Tua– autour d’un continent
de plastique en perpétuelle
refonte de sa forme, vaguement confronté à un méchant Docteur faussement
complaisant et donneur de
leçon (Gaspard Ulliel, macronien en diable), finalement
spoliés de toute capacité
d’agir ou réagir, Magloire,
Kurtz et quelques autres dont
un Pascal Greggory particulièrement sardonique en
fourrure d’explorateur, vont
peu à peu plonger dans la
maladie, l’ennui et le désarroi, et nous avec eux.
Nous y voilà : l’ancienne
école alternative, où F.-J. Ossang est né artiste radical à la
fin des années 70 comme
écrivain burroughsien et mu-
sicien punk (DDP, MKB-Fraction provisoire…), est cernée
par une nouvelle génération
qui ne demande rien à personne, pas même à celle qui
l’a précédée, mais qui détruit
le monde par sa voracité et
son absence de volonté.
Pourtant, le film, loin d’être
désespéré ou désespérant,
«agit» et «milite» à sa façon.
Par sa mise en forme d’abord,
somptueux agrégat, en noir
et blanc très contrasté, de références (Epstein ou Murnau
pour le cinéma, Tardi ou Rochette pour la BD, SPK ou
Throbbing Gristle pour la
musique) mais monté à un
tempo qui n’appartient à personne d’autre. Par sa foi en la
sensation, ensuite, qui mue
la lente dérive mortifère en
Fourrure sardonique. LES BOOKMAKERS. CAPRICCI FILMS
séance d’hypnose collective.
Par son coup de feu final, enfin, qui fait s’écrouler l’édifice
au moment précis où l’on se
prend à croire qu’Ossang
pourrait avoir la faiblesse de
tomber dans les panneaux de
la démonstration ou du tract
politique.
OLIVIER LAMM
9 DOIGTS de F.-J. OSSANG
avec Paul Hamy, Gaspard
Ulliel… 1 h 39
Libération Mercredi 21 Mars 2018
TICKET
D'ENTRÉE
FILM
u 31
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SEMAINE ÉCRANS
ENTRÉES ENTRÉES/ÉCRAN
CUMUL
Tomb Raider
1
553
492 918
891
La Ch’tite Famille
3
817
637 157
780 4 390 534
Ghostland
1
190
94 203
496
94 203
Hostiles
1
223
108 817
488
108 817
Un raccourci dans le temps
1
363
166 877
460
166 877
Razzia
1
104
47 865
460
47 865
Pathé n’a pas lésiné sur l’exposition de la Ch’tite Famille, de et
avec Dany Boon, qui squatte pas moins de 817 écrans. La suite
tardive de Bienvenue chez les Ch’tis (plus de 20 millions de
spectateurs) est loin de susciter le même engouement. Face
à Boon, un autre poids lourd du comique français, Franck
Dubosc, fort mal traité par la Gaumont, doit se contenter de
quelque 500 salles. Mais il est sans doute plus simple ou plus
«porteur» de se moquer des gens du Nord que des handicapés.
La Belle et la Belle
1
100
42 064
421
42 064
(SOURCE «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU DIMANCHE 18 MARS)
Tout le monde debout
Au Sri Lanka,
Tigres et démons
Jude Ratnam
signe un docu
sur la guerre civile
dans son pays,
entre récit intime
et tragédie
nationale.
J
ude Ratnam est le premier réalisateur sri-lankais d’origine tamoule
à raconter la guerre civile
qui déchira son pays
de 1983 à 2009. Motivé par sa
découverte de quelques documentaires, dont S21 de Rithy Panh, il est venu au cinéma par nécessité de se
confronter à cette tragédie.
Et comme le cinéaste cambodgien, il prend en charge
une histoire quasiment privée de mots et d’images.
Rappel des faits. A l’époque
coloniale, les Anglais placent
à la tête du gouvernement srilankais des Tamouls, qui représentent environ un cinquième de la population.
Après l’indépendance du
pays en 1948, les Cinghalais
reprennent le pouvoir, imposent leur langue et mettent en
place des lois discriminant
les Tamouls, jusqu’à organiser en 1983 des pogroms contre cette communauté (environ 3 000 civils tués en
quelques jours). Commence
alors une guerre à plusieurs
1
523
600 264
niveaux, où s’opposent également divers groupes tamouls.
Dans cette lutte fratricide
s’imposeront les Tigres de libération de l’Eelam tamoul,
groupe séparatiste particulièrement violent, y compris
contre son propre peuple.
Le réalisateur évoque d’abord
cette histoire à partir de ses
souvenirs et de ceux de sa famille qui, comme beaucoup
de Tamouls, fut écartelée entre l’oppression des Cinghalais et les cruelles divisions
intracommunautaires. Il
reconstitue cette mémoire
complexe à partir de documents, de lieux et de rencontres. Le film suit un voyage en
train, comme celui que le cinéaste prit à 5 ans pour fuir
les pogroms, allant de Colombo à Jaffna, trajet correspondant à la fois à la fuite de
sa famille et à la progression
des Tigres dans le pays. Par-
1 148
600 264
492 918
VITE VU
APRÈS LA GUERRE
d’ANNARITA ZAMBRANO
1 h 32
Voyage à travers la mémoire d’un conflit. SURVIVANCE
tant de la répression cinghalaise, il se centre ensuite sur
les affrontements sanglants
qui ont divisé les siens.
Comme Rithy Panh, il ne se
contente pas des témoignages mais confronte la parole
à des espaces hantés et à des
gestes qu’il demande à certains témoins de reproduire.
Ce court-circuitage de l’expé-
rience intime et de l’histoire
nationale, du passé et du présent, n’est pas dénué de confusion mais représente un
geste fort et nécessaire, une
première brèche dans un bloc
d’amnésie et de silence.
MARCOS UZAL
DEMONS IN PARADISE
de JUDE RATNAM, 1 h 34.
S’ouvrant par une tonitruante scène de rébellion
contre une loi travail à Bologne en 2002, le premier
film de la Franco-Italienne
sonde les répercussions
des années de plomb au
sein de la famille d’un exmilitant condamné pour
meurtre et rattrapé par son
passé. Sa fille (Charlotte
Cétaire) est scrutée avec finesse, mais à privilégier la
lecture intime, et à faire du
personnage du militant un
bloc d’égoïsme dont on ne
saura jamais bien ce qui a
pu le motiver, l’impression
survient que la réalisatrice
ne savait trop que faire des
enjeux politiques.
E. F-D.
Le «Pacific Rim» ne paie pas à chaque fois
Suite bâclée
et décevante,
sans Del Toro,
du réjouissant
blockbuster
de 2013.
S’
emplir les poumons d’un fumet
de plastique frais
et s’émerveiller face à des
couleurs vives, plonger une
main dans une boîte de
jouets neufs et leur prêter
des premiers sentiments,
des histoires qu’on leur fera
répéter maintes fois, héros
versus méchants. Leur
faire prononcer des mots
d’amour, ou des déclarations de guerre, les amener
à se battre, ce serait quelque peu ce que nous donnait à vivre simplement
Guillermo del Toro avec
son Pacific Rim en 2013.
Dans ce blockbuster
égayant, il réunissait ainsi
de vilaines et gigantesques
créatures aquatiques nommées «Kaiju» («monstre»,
en japonais) envahissant
un monde d’humains assez
débrouillards de leur côté
pour riposter à coup de gigantesques robots baptisés
«Jaeger» («chasseur»,
en allemand).
UN FILM EN 18 VAGUES
de Sylvain George
plan est comme
“ Chaque
une note ou un accord.
Sylvain George est un artiste ”
les inrocks
“ Unoufilmentreentredeuxdeuxeaux,feux
DeKnight met malhabilement la main sur le jouet d’un autre. UNIVERSAL PICTURES
Sur Pacific Rim Uprising,
Del Toro s’est mis en retrait
(il n’en est que producteur)
pour se consacrer à sa
Forme de l’eau promise aux
oscars, et c’est au tour de
Steven S. DeKnight d’arriver comme un sale gosse
baveux qui mettrait malhabilement la main sur la
boîte de jouets d’un autre,
sans avoir saisi quelles
fictions les animaient
auparavant.
DeKnight reprend ce
monde en temps de postguerre : ainsi l’armée se
prépare au possible retour
de gigacréatures et se
retrouve in fine face à un
départ de feu plus humain
qu’alien. Les charmes
propres au film de Del Toro
(personnages investis,
humour franc, sentimentalisme revigorant) s’évaporent, faisant place à un ruban de nouveaux candidats
à l’étoffe plus maigre.
Le quota «lyrisme»
– telle cette idée de deux
consciences humaines mêlant souvenirs nécessaires
au fonctionnement du
mastorobot – ne relève plus
que d’un détail de notice
de sécurité plutôt que d’un
prétexte à creuser les blessures des principales figures. Tout, dans ce monde
usé, au-delà même des robots remisés, semble relégué à l’état de vieilleries
antiques que l’on peinerait
à ranimer.
JÉRÉMY PIETTE
PACIFIC RIM UPRISING
de STEVEN S. DEKNIGHT
avec John Boyega, Scott
Eastwood, Jing Tian… 1 h 51.
contre tout ce qui veut
confisquer la terre qu’on
foule et l’air qu’on respire ”
Libération
(
SUPPLÉMENTS
)
2 courts métrages inédits de Sylvain George
Un livret de 48 pages
DISPONIBLE EN DVD CHEZ
ÉGALEMENT EN VOD SUR
Libération Mercredi 21 Mars 2018
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Ceux qui l’aiment
ne prendront pas le train
Erik Meyer Charismatique et bon débatteur, ce délégué
syndical SUD-Rail, conducteur de fret, est à la manœuvre
à la veille des grèves à la SNCF.
I
l arrive avec quelques minutes de retard dans ce bistrot
sans chaleur qui jouxte la gare Montparnasse. Le secrétaire fédéral de SUD-Rail ne se promène pas forcément
incognito à proximité des quais. Et, ce qui devait arriver arriva, il s’est fait alpaguer par un collègue. D’autant
qu’Erik Meyer n’est pas du genre à refuser la discussion.
L’échange et surtout la confrontation semblent inscrits dans
son ADN. Alors, à quelques jours de la mobilisation pour la
défense du service public, et avant la
grande grève de la SNCF, prévue à partir
du 3 avril, il est le responsable syndical
qui monte. Certes, son organisation ne
pointe qu’en troisième position, avec 13000 adhérents, parmi
les quatre qui comptent dans la maison (CGT, Unsa, SUD et
CFDT). Pourtant, depuis plusieurs semaines, ce grand
gaillard de 44 ans, 1,83 m pour 87 kilos, prend bien la lumière,
au point d’éclipser son homologue de la CGT traditionnellement considéré comme le porte-voix des 150000 cheminots
de France et de Navarre.
Sans surprise, l’intéressé la joue modeste face à cette popularité naissante : «Tous les trois ans, une nouvelle équipe est
élue en congrès, et je suis un des dix secrétaires fédéraux.»
Un de ses proches, Fabien Dumas, également membre de
la direction de SUD-Rail, décrypte les raisons de cette ascension : «En 2016, nous avons répondu aux sollicitations des
médias, et certains ont été meilleurs que d’autres.» Même du
côté de la direction de la SNCF, on ne fait pas l’impasse sur
sa montée en puissance. «J’ai pas mal d’heures de négociation au compteur avec lui et SUD-Rail. Ils ont très bien compris les enjeux de la communication», analyse un ponte des
ressources humaines, avant de nuancer : «ll est très visible
sur les plateaux télé, mais en interne,
c’est plus équilibré.» L’un des secrétaires
fédéraux de la CGT, Cédric Robert, presque agacé par ce buzz, renvoie aux chiffres des dernières élections professionnelles: «Nous sommes
la première organisation avec 35 % des voix. Ils sont troisièmes avec 17 %.»
Ce qui fait courir Erik Meyer n’est pas tant la reprise de la
petite phrase, même s’il sait la ciseler au millimètre, que l’action syndicale. «Les avancées sociales ne se sont produites que
dans la lutte, jamais autour d’une table !» martèle-t-il.
Une stratégie belliqueuse qu’il assume parfaitement :
«Aujourd’hui, à la SNCF, il y a deux blocs de syndicats.
Les réformistes, qui négocient les conséquences des restructurations, et les contestataires, qui veulent imposer d’autres choix.
LE PORTRAIT
Pour nous, il n’y a pas de deal possible. Sur un dossier pourri,
je ne cherche pas un accord, je m’oppose.» Crescendo, la tonalité de sa voix est devenue plus rauque et plus rythmée. Pour
un peu, on la croirait sortie d’un classique du cinéma français
quelque part entre Gabin dans Un singe en hiver, et Piccoli
dans Vincent, François, Paul et les autres. Pour justifier cet
affrontement permanent avec la direction, le syndicaliste va
même jusqu’à citer le milliardaire américain Warren Buffett,
lors d’une interview à la chaîne américaine CNN : «La lutte
des classes existe toujours, mais nous, les puissants, sommes
en train de la gagner !»
Erik Meyer n’a, en tout cas, pas attendu d’entrer à la SNCF
en 1998 pour mener ce type de combat. Il est d’abord passé
par Leclerc et McDonald’s. Dans la grande distribution,
comme dans la restauration, son envie d’en découdre avec
la direction sur la question de l’organisation du travail s’est
affûtée. Recruté dans la division fret du transporteur ferroviaire suite à la lecture d’une petite annonce, il décrit un processus de sélection extrêmement exigeant: «Un an de formation, une heure et demie de boulot le soir chez soi. Pour
engager 12 conducteurs, la SNCF en voit passer 250.» Son entrée en fonction coïncide avec son engagement au sein de
SUD. Le jeune cheminot de
la région lyonnaise gravit
les échelons jusqu’à accéder
24 novembre 1973
à la tête de l’organisation en
Naissance
devenant donc secrétaire
à Montfermeil
fédéral. Il est chargé de l’ac(Seine-Saint-Denis).
tion revendicative. Bien
Avril 1998 Entrée
que permanent SUD-Rail,
à la SNCF.
ce fils d’une mère célibaJuin 2006 Ouverture
taire, qui fut l’une des predu secteur fret
mières en France à obtenir
à la concurrence.
un CAP de mécanicien
Avril 2016 Elu
auto, tient à tout prix à se
Secrétaire fédéral
démarquer des syndicalisde SUD-Rail.
tes qui font carrière : «J’ai
un contrat de garde alternée
avec mon chef d’établissement.» En clair : il continue à conduire une locomotive, en général à la fin de l’été, de manière
à ne pas perdre son habilitation. Son mandat, comme celui
de ses collègues, s’achève au bout de dix ans. Ensuite, il devrait normalement retrouver une activité professionnelle
classique. Que fera-t-il alors? Il dit ne pas savoir. Une carrière
politique ? Joker.
S’il a voté blanc au premier tour de la présidentielle, impossible de connaître son choix au second: blanc ou Macron. Prudent, Erik Meyer ne veut fâcher personne dans ses troupes,
où l’on trouve aussi bien des sympathisants de Lutte ouvrière
(LO) que du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Dans l’immédiat, la réforme ferroviaire voulue par le gouvernement
mobilise de jour comme de nuit ce divorcé, père de deux adolescentes, dont l’une a mené, avec succès, une mobilisation
dans son lycée. Un gros cahier dans lequel sont notées toutes
ses tâches ne le quitte jamais. Il est constellé de couleurs différentes en fonction des priorités, et un élastique vient éviter
que ses nombreuses notes ne s’éparpillent.
De ses discussions avec l’exécutif, il retient que trois de ses
interlocuteurs au ministère des Transports quatre viennent
de la SNCF, dont la ministre elle-même, qui en a été directrice
de la stratégie. Sur le fond et sans surprise, aucune des pistes
de l’actuelle réforme ne trouve grâce à ses yeux. Le statut des
cheminots n’est qu’une convention collective sans plus. Fermer les petites lignes reviendrait à mettre des milliers de passagers dans des bus. Quant à l’ouverture à la concurrence, elle
n’est pas loin de le faire sortir de ses gonds: «Les grosses boîtes
françaises ou étrangères vont se goinfrer de subventions, et
on va en plus leur filer le matériel roulant, les ateliers de maintenance et leur transférer le personnel !» En attendant cette
échéance, qui ne saurait poindre avant la fin 2019, ses préoccupations se cristallisent sur le niveau de mobilisation. Erik
Meyer ne peut s’empêcher de jeter un regard légèrement désabusé sur les changements de comportement: «Quand j’étais
jeune cheminot, on me disait : “Pose ton sac.” Je le posais, je
rejoignais le mouvement et ensuite je demandais pourquoi.
Aujourd’hui, tout un chacun pense qu’il s’en sortira mieux individuellement que collectivement, alors que, historiquement,
le contraire est prouvé.» •
Par FRANCK BOUAZIZ
Photo SAMUEL KIRSZENBAUM
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