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Libération - 21 08 2018

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MARDI 21 AOÛT 2018
2,00 € Première édition. No 11579
ÉTÉ
J’ai testé
le test ADN
ET AUSSI, DES JEUX, LA BD…
CAHIER CENTRAL
www.liberation.fr
Asia Argento
L’accusatrice
accusée
à son tour
PAGE 8
GAZA
Alaa al-Dali, cycliste palestinien aujourd’hui amputé. PHOTO WISSAM NASSAR . DPA . PICTURE ALLIANCE
GÉNÉRATION
ESTROPIÉS
Rencontre avec quelques-uns
des milliers de Palestiniens
blessés par des tirs israéliens
lors de manifestations
près de la frontière.
PAGES 2-5
PUBLICITÉ
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 21 Août 2018
«Il manquait
12 centimètres
d’os, la jambe
pendouillait»
REPORTAGE
Lors des manifestations qui ont lieu depuis
cinq mois près de la clôture de séparation entre
Israël et la bande de Gaza, environ 170 Palestiniens
ont été tués et des milliers gravement blessés
par les tirs militaires israéliens, causes
de très nombreuses amputations. Rencontre
avec ces estropiés de la «Marche du retour».
Par
GUILLAUME GENDRON
Envoyé spécial à Gaza
E
ntre Israël et le Hamas, les
rumeurs de trêve à long
terme (en réalité, un retour
au statu quo) ont succédé à la chorégraphie des roquettes contre chasseurs F16, après un été ponctué
d’«accès de fièvre», comme l’euphémisent les militaires. Mais la situation reste tendue à Gaza, et les
espoirs de calme sans cesse remis
en cause (lire ci-contre). Depuis des
mois, la guerre –c’est-à-dire une invasion terrestre de l’enclave sous
blocus– semble à nouveau promise,
après celle, dévastatrice, de 2014. Si
le conflit n’est pas officiellement déclaré, pas plus qu’un cessez-le-feu
durable, l’enclave compte déjà ses
morts (près de 170 depuis cinq mois,
le plus jeune, âgé de 12 ans, ayant
été tué le 27 juillet) et ses blessés par
balles: des milliers depuis le début
de la «Marche du retour», stigmates
d’une guerre avant même qu’elle
n’éclate.
COURSE SUR ROUTE
AUX JEUX D’ASIE
Rafah, à la frontière égyptienne.
Alaa al-Dali a déménagé au rez-dechaussée de l’austère bâtisse familiale. Sur un placard, des animaux
Disney tracés au feutre: c’était jusqu’ici la chambre de ses sœurs.
Dans un coin de la pièce, médailles
et coupes sont exposées telles des
reliques, un casque à vélo pendu à
un clou. Et puis il y a les béquilles.
Cet ouvrier dans le bâtiment de
21 ans, mâchoire carrée et épaules
à l’avenant, était encore il y a peu «le
numéro 2 palestinien de la course
sur route», sélectionné pour les
Jeux d’Asie qui se tiennent à Jakarta, en Indonésie, jusqu’au 2 septembre. L’imparfait est désormais
de mise –Alaa al-Dali a été amputé
au-dessus du genou droit début
avril, raison pour laquelle il a abandonné sa chambre à l’étage.
Comme des milliers d’autres (plus
de 4 500, selon le ministère de la
Santé de Gaza), Al-Dali a été touché
par une balle israélienne, lors des
rassemblements hebdomadaires de
masse face aux snipers postés de
l’autre côté de la clôture de séparation. Apolitique et spontané dans
un premier temps, le mouvement a
été baptisé «Marche du retour» en
référence au «droit au retour» des
réfugiés palestiniens dans leurs villages fuis en 1948, demande qui
causerait, selon les Israéliens, un
renversement démographique son-
nant la fin du projet sioniste. Il a été
rapidement phagocyté par le Hamas, qui y a trouvé un moyen de
garder Tsahal sur les talons tout
en attirant la commisération de la
communauté internationale.
«BAVARDAGE
CREUX»
Au fil des semaines, les revendications et la rhétorique belliqueuse
du Hamas, ajoutées à l’escalade
paramilitaire du mouvement (roquettes, cerfs-volants enflammés,
miliciens armés tentant de passer
les barbelés en même temps que les
manifestants), n’ont fait que renforcer les Israéliens dans leur conviction qu’il n’y a pas d’alternative aux
balles, même si la majorité des participants à ces rassemblements sont
des civils non armés. Au lendemain
de la première marche sanglante,
le 30 mars, Tsahal assurait que
«tout était précis et mesuré. Nous savons qui chaque balle a touché
[“where every bullet landed”,
en VO]», sous-entendant n’avoir tué
que des «terroristes». Or la mort
d’enfants, secouristes et journalistes a obligé l’armée israélienne à un
très relatif mea culpa. Fin juillet,
une «enquête interne» a conclu que
certains manifestants «non impliqués» dans les heurts avaient été
touchés par les snipers «non intentionnellement». Un «bavardage
creux» dénoncé par l’ONG israélienne B’Tselem, identique selon
elle à celui de la commission qui
avait blanchi de crimes de guerre
les généraux de l’opération «Bordure protectrice» en 2014. Des
conclusions qui n’ont par ailleurs
pas poussé les Israéliens à changer
leurs «règles d’engagement».
Libération Mardi 21 Août 2018
u 3
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ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Poison
Un Palestinien,
à Rafah le 24 mai,
après avoir été
blessé par des tirs
israéliens. PHOTO
WISSAM NASSAR.
PICTURE ALLIANCE
Ainsi, à l’instar du cycliste palestinien, 60 % des blessés par le feu
israélien des derniers mois l’ont été
aux jambes, mutilés en raison de
«blessures inhabituelles et dévastatrices», comme s’en était alarmé
Médecins sans frontières, en avril.
FUMÉE NOIRE
DES PNEUS
Son histoire, édifiante, Alaa al-Dali
l’a racontée maintes fois, y compris
«aux reporters de CNN», depuis ce
fatidique 30 mars. Ironie tragique,
la principale motivation du cycliste
pour se rendre à la marche inaugurale n’était pas d’ordre idéologique,
mais personnel : il redoutait de
manquer les Jeux d’Asie, ne
pouvant pas sortir de l’enclave.
A quelques jours du départ du Giro
à Jérusalem, il s’est dit qu’il trouverait des journalistes pour relayer
son histoire s’il se rendait à la
marche avec son vélo, un moyen
comme un autre de mettre la pression sur les autorités israéliennes,
après avoir loupé plusieurs compétitions faute de permis de sortie. Et
puis, comme beaucoup, il a entendu
dire que le rassemblement serait familial, qu’il n’y avait pas grandchose à craindre. Mais ce jour-là, à
Rafah, il ne tombe sur aucun reporter et s’approche, dit-il, à 250 mètres
des barbelés, dans la fumée noire
des pneus. Puis c’est un claquement, une plaie béante.
«Franchement, les médecins étaient
choqués, raconte-t-il. Il manquait
12 centimètres d’os, la jambe pendouillait, ça tenait par la peau et la
chair.» Son statut un peu à part
pousse les Israéliens à autoriser son
transfert à Ramallah, en Cisjordanie
occupée. Une rare
Suite page 4
UNE TRÊVE EN NÉGOCIATIONS
Sous égide égyptienne et onusienne, les discussions seraient dans
«la dernière ligne droite». Objectif : une trêve de longue durée entre
Israël et le Hamas. Et pourtant, lundi, un nouvel échange de tirs
entre Israéliens et Palestiniens éclatait en bordure de l’enclave sous
blocus. Blocus encore resserré la veille, Israël fermant le seul
passage vers Gaza, en amont de l’Aïd el-Kebir. Mesure punitive après
un nouveau vendredi de la «Marche du retour», durant lequel deux
Palestiniens ont été tués par les tirs israéliens. Ce qui se négocie,
ce n’est pas la paix. Tout au plus un retour au statu quo qui régnait
depuis 2014 jusqu’à la «Marche» lancée fin mars. Depuis, les cerfsvolants incendiaires de Gaza (qui n’ont pas fait de victime) ont ulcéré
Israël. D’où l’intensification des raids aériens et des tirs, entraînant
d’abondantes ripostes à la roquette. Les termes de l’accord divisent
chaque camp. La réhabilitation des infrastructures de Gaza fait
presque consensus. D’autres, comme l’ouverture d’un corridor
maritime ou d’un aéroport dans le Sinaï égyptien, paraissent
utopiques. Même un échange de prisonniers semble loin. D’autant
que la trêve a un adversaire de taille : Mahmoud Abbas, furieux
d’être exclu des négociations. En cas d’accord, le «raïs» palestinien
menace de couper son budget alloué aux Gazaouis. Pour ceux-ci, un
semblant de normalité paraît toujours inaccessible. G.G. (à Tel-Aviv)
Depuis le début du mois
d’août, au moins un à deux
Palestiniens de Gaza sont
tués chaque semaine par des
soldats israéliens. L’information n’est même plus diffusée par les médias tant elle
est devenue «répétitive». Pas
moins de 170 Gazaouis sont
ainsi morts sous les balles
de Tsahal depuis le 30 mars,
jour de la grande manifestation palestinienne le long de
la barrière séparant Gaza
d’Israël. L’Etat hébreu affirme vouloir se défendre
contre les tirs de roquettes
ou d’obus de mortier et les
jets de grenades ou de cerfsvolants enflammés. Le Hamas, qui contrôle l’enclave,
entretient en toute connaissance de cause cette pression
permanente sur Israël dans
une sorte de jeu morbide
dont l’organisation espère
tirer profit à terme. Résultat :
un conflit «de basse intensité», comme les experts le
qualifient, en passe de créer
une génération entière
d’éclopés dans cette bande
de terre coincée entre
l’Egypte autoritaire d’Al-Sissi
et l’Israël nationalisto-religieux de Nétanyahou. Si l’on
parle (parfois) des morts, on
n’évoque même plus les blessés tant ils sont nombreux.
Plusieurs milliers en quelques mois. Des hommes jeunes, des adolescents et
même des enfants atteints
aux membres inférieurs et
condamnés à vivre de l’assistanat, dans la misère et la
haine d’Israël. Car ces souffrances et cette rancœur sont
les pires poisons, elles se
transmettent de génération
en génération, attisant l’envie de vengeance. Les dirigeants palestiniens en
portent une lourde responsabilité, incapables de s’entendre sur une politique commune et viable pour sortir de
cet enfer. Mais les Israéliens
sont bien plus fautifs encore,
qui n’hésitent pas à tirer
comme un lapin quiconque
s’approche des barbelés, drapeau à la main, dans une bravade suicidaire qui en dit
long sur le désespoir local.
Jusqu’à quand ces leaders
politiques à courte vue vontils entretenir ces braises ?
L’annonce de la mort, lundi,
de l’Israélien Uri Avnery,
infatigable militant pour
la paix, est de bien triste
augure. •
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 21 Août 2018
Des Palestiniens blessés au centre de soins de Médecins sans frontières à Gaza le 6 juin. PHOTO HEIDI LEVINE. SIPA
«SE MARIER EN BOITANT,
C’EST FAISABLE,
MAIS SANS JAMBE…»
A une heure de route de là, en plein
centre-ville de Gaza. La chaleur est
écrasante, et la petite clinique postopératoire de Médecins sans frontières déborde de patients. Une forêt de béquilles se hérissent sur la
terrasse couverte qui sert de salle
d’attente. Depuis le début de la
«Marche du retour», les humanitaires ont doublé leurs effectifs. Des
dizaines d’hommes attendent assis
sur des chaises en plastique qu’on
change leurs pansements et nettoie
leurs plaies –MSF prend en charge
le suivi d’un tiers des blessés par
balles de l’enclave. Les visages juvéniles, émaciés, se ressemblent, tout
comme leurs stigmates: des jambes
Quand un visiteur
s’approche, le rituel
est toujours
le même: on tend
son téléphone
et l’on montre
la photo de
sa blessure.
jaunâtres couvertes de bandages,
des pantalons lacérés d’où sortent
les tiges de métal des fixateurs externes. Quand un visiteur s’approche, le rituel est toujours le même:
on tend son téléphone et l’on montre la photo de sa blessure. A chaque fois, une plaie atroce, béante,
des os blancs, comme nettoyés de
toute chair, des orifices de sortie
parfois gros comme un poing. La
cheffe de l’équipe médicale, Pascale
Marty, parle de «plaies catastrophiques, qui mettront des mois à se refermer». Plus inquiétant encore, le
risque infectieux. «Immense»
d’après elle. «Dans la majorité des
cas, on fait face à des fractures
ouvertes, infectées par définition,
détaille-t-elle. Vu les conditions
sanitaires locales [manque d’eau
potable, vétusté des installations,
pénurie de médicaments, ndlr], on
s’attend à des nécroses, et donc à des
amputations supplémentaires dans
les mois à venir.»
Et puis il y a «l’insouciance» –ou le
désespoir, ou l’entêtement, c’est selon– de cette «population vulnérable»: ces shebab des camps de réfugiés et des quartiers pauvres, dont
l’absence de perspective les pousse
à retourner à la frontière avec leurs
broches dans le tibia, exposés au sable, à la poussière et à nouveau aux
balles. Enfin, il y a ceux dont on a
perdu la trace, sortis trop tôt de
l’hôpital. Les jours des plus grosses
hécatombes, le 30 mars (une vingtaine de tués) et le 14 mai (une cinquantaine), il a fallu faire de la
place. «La plupart veulent garder
leur jambe à tout prix. L’amputation n’est pas du tout dans les mœurs
même si, dans certains cas, elle peut
améliorer la qualité de vie. Culturellement, l’infirmité est très dure à accepter ici», note la médecin. Dit
plus crûment par un Gazaoui : «Se
marier en boitant, c’est faisable,
Point de passage d'Erez
(fermé le 19 août)
Mer
Méditerranée
Artificial Limbs
& Polyo Center
Gaza
CISJORDANIE
BANDE
DE GAZA
Tel-Aviv
GAZA
No-go zone
300 m
Rafah
Point de passage...
5 km
Partiellement ou
totalement ouvert
Fermé
mais sans jambe…»
Allongé sur un brancard, Shiad
Yassine, 26 ans, regarde dans le
vide. La mort sociale après la blessure, il l’expérimente déjà. «Maintenant, je vis de la pitié, avant je ramenais de l’argent», lâche ce
chauffeur de taxi, dont le véhicule
ne lui appartenait pas : «J’ai dû le
rendre au propriétaire. Lui aussi, il
faut qu’il mange…»
«LE SUIVI, C’EST L’ENJEU
CAPITAL DU MOMENT»
Le défi médical à venir est immense. La plupart des plaies nécessitent de multiples interventions
chirurgicales. Gabriel Salazar Arbelaez, coordinateur médical du Comité international de la CroixRouge (CICR) pour l’ensemble des
Territoires palestiniens, estime
à 1 350 le nombre de blessés à réopérer, entre trois et cinq fois chacun, prévoyant 4000 opérations à
étaler dans les six prochains mois.
Il détaille: «Dans un premier temps,
on sauve la vie. Puis le membre, et
enfin la mobilité. Ça veut dire chirurgie vasculaire, puis orthopédique, réparation des tissus, et enfin
chirurgie plastique.» Les comparai-
Ramallah
Jérusalem
ISRAËL
TE
les avertissements israéliens, ndlr]
parce que les factions nous donnent
de l’argent? s’agace-t-il. Même si on
m’avait donné 5 millions pour me
couper la jambe, j’aurais dit non !
Je suis comme tout le monde…» Il
a fait des recherches sur Internet :
la prothèse sportive dont il a besoin
pour remonter sur un vélo coûte
15 000 euros – il en est loin. «Mais
la vie ne va pas s’arrêter, je vais
trouver un sponsor», se persuadet-il, assurant avoir accepté le «destin que Dieu lui a choisi».
YP
ÉG
«faveur» : les
autorités israéliennes, contactées
par Libération, assument avoir «rejeté d’office» toute requête d’entrée
pour raisons médicales de «terroristes ou émeutiers», sauf «cas humanitaires exceptionnels», soit 68 personnes fin juin.
Là-bas, on lui donne 10% de chances de garder sa jambe. Il est opéré
sept fois, à base de greffes de son
autre jambe, désormais balafrée de
la cheville à la cuisse, jusqu’à ce que
l’amputation, inévitable, s’impose.
L’une des premières parmi une longue série : depuis le 30 mars, les
autorités locales ont répertorié
69 cas d’amputations, dont 61 concernent les membres inférieurs.
Le récit d’Alaa al-Dali s’interrompt.
Trois membres de l’Union médicale
arabe, une ONG égyptienne, débarquent dans la pièce. Ils lui glissent
une enveloppe. Le défilé des politiques, journalistes et humanitaires
s’est tari, mais c’est un fait, Al-Dali
est désormais une quasi-célébrité,
plus que du temps de ses modestes
exploits en selle. «Je sais qu’on me
visite pour ce que je représente. Les
autres, c’est sans doute plus dur
pour eux», se hasarde-t-il. Il
feuillette les billets verts : 200 dollars. Puis fait les comptes: le Hamas
lui a versé 300 dollars, comme à
tous les blessés par balles, le Fatah 200, la Fédération sportive palestinienne 300. Il y a quelques semaines, Mahmoud al-Zahar, figure
fondatrice du mouvement islamiste, est venu en personne lui
tendre 200 dollars de plus. Une
sorte de «bonus» amputation. Il dit
n’être affilié à aucune faction, lesquelles jouent des coudes, et parfois des poings, pour «adopter» les
martyrs et les blessés les plus médiatiques à des fins de propagande.
«Mais qui peut croire qu’on fait ça
[c’est-à-dire risquer sa vie malgré
Suite de la page 3
Des prothèses à l’Artificial Limbs and Polio Center de
JORDANIE
4 u
ISRAËL
25 km
sons avec la guerre de 2014 ? «Evidemment, la mortalité est bien
moindre [2 000 morts à l’époque,
ndlr], mais au niveau de la problématique de santé, c’est plus complexe, répond-il. D’autant que l’infrastructure médicale locale, en crise
chronique depuis des années, est totalement asphyxiée. Le 24 mai,
j’étais au triage: en cinq heures, j’ai
vu passer 600 patients, et tous les
blessés, c’était du “jaune” et du
“rouge”. Que des blessures graves. Je
me suis dit que les hôpitaux allaient
s’effondrer.» Le CICR a envoyé
11 personnes en renfort. «Le suivi,
c’est l’enjeu capital du moment,
continue-t-il. Dans les maisons, il y
a des gens qui hurlent de douleur à
longueur de journée. Il faut retrouver ces gens, les ramener pour des
traitements.» Il faut aussi former les
familles à changer les pansements
de leurs mutilés, faute d’un nombre
suffisant d’infirmiers. Selon les scénarios les plus alarmistes, et sans
compter les futurs blessés, le nombre d’amputés pourrait grimper jusqu’à une centaine.
Il n’existe qu’un seul centre médical
à Gaza capable de fabriquer des prothèses, l’Artificial Limbs and Polio
Libération Mardi 21 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Gaza, le 22 avril. PHOTO WISSAM NASSAR. PICTURE ALLIANCE
Center (ALPC). On n’y fabrique pas
vraiment les lames high-tech en
carbone dont rêve Alaa al-Dali, le
cycliste palestinien. Ici, la méthode
est rustique: on fait un moulage du
moignon, on l’entoure de résine
fondue puis, une fois solidifiée, on
casse le plâtre laissé à l’intérieur au
marteau. Ces prothèses-là coûtent
entre 1000 et 2000 dollars (de 880
à 1 750 euros) et sont prises en
charge par les associations locales.
Le centre médical, comme la plupart des établissements publics, a
été durement touché par le bras de
fer financier entre l’Autorité palestinienne et le Hamas : faute de pouvoir payer les salaires à temps plein,
ses employés sont tous à mi-temps,
travaillant uniquement le matin.
PUPILLE DE LA NATION
PALESTINIENNE
Le directeur de l’ALPC, Mohammed
Dwema, assure que l’afflux des mutilés sera gérable –il parle au futur
car il faut entre trois et quatre mois
de cicatrisation avant de commencer à équiper les malades –, même
si l’approvisionnement en résine
pourrait se révéler problématique.
Celui-ci fait l’objet de négociations
annuelles avec les autorités israéliennes, qui contrôlent l’entrée de
toutes les marchandises dans Gaza.
Et le stock actuel a été commandé
bien avant le début de la «Marche
du retour»… Pour le prothésiste, le
vrai défi ne se situe pas au niveau
des amputés, mais de la fabrication
des orthèses et des semelles orthopédiques: «Beaucoup ont perdu de
l’os, certains auront désormais une
jambe un peu plus courte que
l’autre… On pense qu’environ
400 personnes auront une incapacité permanente et besoin de ce genre
d’accessoires à vie.»
Une prothèse «made in Gaza»,
Yamen Nofal n’en veut pas pour son
u 5
A Rafah, le 19 avril, Alaa al-Dali, ouvrier et cycliste de 21 ans ayant perdu une jambe dans un tir israélien. SAID KHATIB. AFP
fils : «Il lui faut le meilleur après ce
qui lui est arrivé.» Le 17 avril, un
jour de semaine, Abdel-Rahman,
12 ans, a été touché par une balle. Le
petit garçon a donné lui aussi
plusieurs versions des événements.
Il a d’abord raconté qu’avec des camarades de classe, après les cours,
il avait jeté des pierres sur les soldats postés de l’autre côté des barbelés. A un reporter, il a raconté
qu’il courait après son ballon de
foot qui roulait jusqu’à la clôture.
«Qu’importe, s’énerve son père,
qui n’a assisté à aucune manifestation. Mon fils, dans leur lunette de
tir, ils voient bien qu’il est tout petit!
Pourquoi ils l’ont snipé ?» Difficile
d’imaginer comment ce frêle garçonnet peut être une menace.
Amputé au-dessus du genou, il s’endort sur un matelas, abruti par les
calmants.
Dans le salon trône désormais un
grand portrait de l’enfant, les visages de Yasser Arafat et de Mahmoud
Abbas «photoshoppés» de part et
d’autre. Un cadeau du Fatah : le
père, âgé de 35 ans, est un «retraité»
des services de sécurité de l’Autorité
palestinienne depuis la prise de
pouvoir du Hamas, il y a dix ans.
Yamen Nofal espère qu’«Abou Mazen [le surnom d’Abbas, ndlr] adop-
Les militaires
israéliens assurent
que l’ordre de viser
les jambes est
donné pour limiter
les tirs létaux, et
non pour mutiler,
et seulement en
dernier recours.
tera [son] fils», ce qui lui donnerait
un statut équivalent à pupille de la
nation palestinienne. Mais après les
sollicitations des premières
semaines, il déchante. «Au début,
tout le monde s’intéressait à nous, et
puis…» Les visites se raréfient,
les enveloppes aussi. Une association américaine a proposé de
prendre en charge les soins d’AbdelRahman aux Etats-Unis. «J’ai dit
non, explique son père. Ça voulait
dire qu’il parte encore tout seul,
pour des mois, peut-être une année,
et il a besoin de son père et de sa
mère.»
L’enfant a été amputé à Ramallah,
seulement accompagné d’un oncle
vivant en Cisjordanie, sans son père
ni sa mère, deux jours après sa blessure. Le temps d’avoir le feu vert
pour son transfert, que les autorités
israéliennes ont d’abord refusé, assure son père : «Arrivé là-bas, son
sang était empoisonné, il risquait la
mort par infection. Il n’y avait pas le
choix.»
RUMEURS SUR
LES MUNITIONS
Il regarde son fils, et «comme à chaque fois, [il a] la colère qui monte
contre les Israéliens»: «C’était la dynamo de la maison, ce gosse, il aidait
tout le monde, il nous donnait de la
joie. Je m’appuyais beaucoup sur lui,
c’est mon aîné, mais c’est fini ça. Je
suis fier de voir qu’il garde le moral,
parce que moi, je l’ai perdu.» Car,
après le ballet des journalistes et la
récupération des factions, que
reste-t-il? Une «génération de handicapés», comme s’en est alarmé le
«raïs» palestinien, Mahmoud Abbas, pour fustiger le Hamas aux manettes du mouvement? Yamen Nofal dit qu’il a peur qu’on oublie son
fils sacrifié, comme tant d’autres,
dans une enclave où les martyrs et
les scarifiés sont partout, sur les
pancartes et sur les murs, jusqu’à ce
qu’ils soient remplacés par d’autres.
Début juillet, un autre garçon
de 13 ans a été à son tour amputé.
Ainsi, Israël aurait coupé les jambes
de la jeunesse gazaouie, désœuvrée,
désespérée, manipulée, un toxique
mélange des trois. Intentionnellement? Les Palestiniens l’assurent.
A leurs yeux, le petit Abdel-Rahman
en est le double symbole. D’abord,
la preuve que l’armée israélienne ne
tire pas que sur des «terroristes du
Hamas», mais aussi sur des enfants,
des secouristes (à l’instar de la jeune
Razan al-Najjar, tuée début juin),
des journalistes. Ensuite, et surtout,
un exemple édifiant de la gravité
des blessures, causées, veut-on
croire à Gaza, par des munitions
«spéciales».
Les rumeurs abondent, alimentées
par les médecins locaux ou par
le Hamas : les Israéliens utiliseraient des munitions de chasse
–«comme pour les animaux sauvages», a insisté un blessé rencontré
au centre MSF –, des balles dumdum, «papillon», explosives. Beaucoup, sur leur téléphone portable,
ont sauvegardé des images trouvées
sur Internet de ces munitions. Pourtant, aucune étude balistique sérieuse n’a été jusqu’ici menée, et le
shrapnel laissé dans les plaies ne
permet pas de tirer ces conclusions.
Interrogé par Libération, le porteparolat de Tsahal nie catégoriquement, sans entrer dans le détail :
«L’armée israélienne n’utilise que des
armes et munitions standard, légales aux yeux du droit international.»
Soit, très probablement, les fusils M24 de Remington, utilisés par
l’armée américaine, de calibre
7,62 mm Otan, en référence à son
usage par l’organisation de défense
transatlantique.
L’ordre de viser les jambes, assurent
les militaires, est donné pour limi-
ter les tirs létaux, et non pour mutiler, et seulement en dernier recours.
En juillet, du bout des lèvres et sous
couvert d’anonymat, un haut gradé
a reconnu dans la presse israélienne
qu’il y avait cependant pu avoir «des
erreurs», dues au manque de visibilité causé par la fumée des pneus,
à des ricochets dans la foule dense
–une brèche dans le narratif de l’infaillibilité israélienne présenté jusqu’alors.
«TRÈS VITE
ET TRÈS FORT»
Pour expliquer la gravité des blessures, une nouvelle hypothèse a
émergé. «On a enquêté, et tout porte
à croire qu’il s’agit bien de munitions standard, explique Yehuda
Shaul, fondateur de l’ONG Breaking
the Silence, connue pour ses enquêtes fouillées sur les bavures israéliennes à Gaza et en Cisjordanie. Le
problème, c’est qu’elles sont tirées
par des fusils de snipers, à très haute
vélocité. D’ordinaire, un fusil de précision est conçu pour toucher à environ 800 mètres – là, c’est à 100,
200 mètres. Les cibles sont si proches
que la balle percute très vite et très
fort.» Explication reprise par Human Rights Watch dans son rapport
–très critique– sur la répression létale israélienne, qualifiée de «possible crime de guerre».
Dans sa petite chambre, le cycliste
Alaa al-Dali ne peut s’empêcher de
passer et repasser sa main sur son
moignon. «Les Israéliens nous ont
vus comme une armée, songe-t-il.
Mais on voulait juste qu’ils lèvent le
blocus. Pour la plupart, on était des
pacifistes. En tout cas, moi, je
l’étais.» Moins couvertes par les
médias, moins populaires aussi, les
manifestations de la «Marche
du retour» continuent pourtant.
Et le macabre décompte se
poursuit. •
6 u
MONDE
Libération Mardi 21 Août 2018
Dans la communauté mennonite de Temporal (Etat du Campeche), le 28 mai. Ici, les pesticides sont en vente libre dans une boutique décorée d’un fanion Bayer.
MEXIQUE
Dans le sud-est du pays, les apiculteurs
se sentent bien seuls face à la
destruction de dizaines de milliers
d’hectares de forêts autorisée
par le gouvernement depuis dix ans.
De nouvelles terres qui profitent
au géant des pesticides et des OGM,
mais aussi aux mennonites, chrétiens
évangéliques qui ont fui le Nord.
REPORTAGE
En terre maya, l’eldorado
des pro-Monsanto
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
Envoyé spécial
dans le Campeche et le Yucatán
Photos ROBIN CANUL
L
e paysage qui défile par la
fenêtre rappelle la Beauce
et ses étendues agricoles. De
chaque côté de la route s’étendent
des champs d’une morne platitude,
certains en friche, d’autres déjà semés. Une longue rampe d’arrosage
moderne se tient prête, le soir venu,
à irriguer les plants de maïs et de
soja. Mais la comparaison avec le
«grenier de la France» s’arrête là.
Nous sommes dans la municipalité
mexicaine de Hopelchén, près de
Campeche, en terre maya. Et il suffit d’entrouvrir la portière pour être
brutalement rattrapé par le climat
torride – chaleur étouffante et humidité poisseuse – de cette région
située à l’ouest de la péninsule du
Yucatán.
Ici, pour faire place à une agriculture intensive, aux antipodes
des pratiques traditionnelles, des dizaines de milliers d’hectares de forêt
tropicale ont été abattus au cours de
la décennie écoulée. Et le massacre
continue. En cette brûlante matinée
de mai, plusieurs incendies ont ainsi
été allumés pour finir de défricher
certaines parcelles. La mine sombre,
Feliciano Ucán Poot, resté à l’inté-
Libération Mardi 21 Août 2018
rieur du véhicule pour échapper aux
fumées, observe les dégâts. «C’est
une nouvelle tranche de notre milieu
naturel et, avec lui, de notre mode de
vie qui disparaît», déplore cet apiculteur de 65 ans.
Quand on évoque cette situation
avec les habitants, un nom revient
avec insistance : Monsanto. Le
géant américain des pesticides et
des OGM n’est certes pas l’unique
responsable de cette dévastation,
mais il y a fortement contribué,
avec la bénédiction du gouvernement. En juin 2012, en dépit des
risques signalés par plusieurs de ses
agences techniques, le ministère de
l’Agriculture a autorisé Monsanto à
cultiver chaque année 253000 hectares de soja transgénique dans sept
Etats, dont celui de Campeche. Ce
permis controversé a amplifié la déforestation –18500 hectares abattus
entre 2012 et 2014 à Hopelchén– et
l’usage d’herbicides, à commencer
par le Faena, version mexicaine du
Roundup, dont la substance active
est le glyphosate.
«Rapidement, nous avons remarqué
que notre production de miel diminuait, et nous nous sommes organisés», raconte Feliciano Ucán Poot.
Rassemblés au sein du collectif apicole MaOGM («non aux OGM» en
maya), les habitants contestent
en justice le permis accordé à
Monsanto. Parmi leurs arguments:
la mort de milliers de colonies
d’abeilles victimes, assurent leurs
propriétaires, de l’épandage aérien
de pesticides sur les champs de soja
ou de maïs. En 2016, Feliciano Ucán
Poot a témoigné à La Haye, devant
le Tribunal international Monsanto,
un «procès citoyen» consacré aux
méthodes du groupe américain,
racheté depuis par le colosse allemand Bayer, qui a décidé de supprimer la marque Monsanto, trop
toxique. Au terme de six mois
de travail, les juges de ce tribunal
non officiel avaient conclu que les
«pratiques» de Monsanto avaient
un «impact sérieux et négatif sur le
droit à un environnement sain».
de saká, breuvage traditionnel à
base de maïs. Après trois ans de procédure, le plaidoyer des apiculteurs
a fini par être entendu. La Cour
suprême leur a donné raison en
révoquant le permis accordé à
Monsanto, en attente d’une vaste
consultation locale. Mais en dépit de
cette décision, «la vente de semences
de soja transgénique et leur culture
se poursuivent illégalement, déplore
Leydi Pech, qui accuse les autorités
de ne pas sévir pour des raisons politiques. Les gros exploitants agricoles
sont influents car ils financent les
campagnes électorales.»
Salopette
Au milieu de ce combat, de curieux
et encombrants voisins jouent un
rôle crucial: les mennonites, chrétiens évangéliques d’origine européenne, sorte de cousins éloignés
des amish. Leur implantation au
Mexique remonte à près d’un siècle,
mais c’est en 1987 que la première
colonie a vu le jour dans le Campeche. Depuis, leur nombre n’a
cessé de croître. Beaucoup de
familles sont venues du nord du
Mexique, notamment de l’Etat de
Chihuahua, fuyant le manque de ont procédé à une déforestation
terres et les violences du trafic de massive. Et certains champs étant
drogue. Pour favoriser leur installa- situés en zone inondable, ils ont
tion, le gouvernement, désireux de aussi creusé, en toute illégalité, des
développer la production agricole, puits d’absorption pour évacuer les
leur a vendu de nombreuses terres pluies. «Nous respectons les règles,
fédérales. Dans la seule muassure pourtant
nicipalité de Hopelchén,
Isaak Dyck Klas57000 hectares ont été
son, 43 ans, le
ÉTATS-UNIS
privatisés entre 2005
“gouverneur” du
et 2010, selon l’Unicamp. Nous ne seversité de Veramons pas de soja
cruz. En 2016,
transgénique. Et
MEXIQUE
31% des terres primieux vaut utiliser
YUCATÁN
Océan
vées appartenaient
du glyphosate que
Pacifique
Mexico
aux mennonites.
plein d’autres
Vêtus à l’ancienne,
produits
en même
CAMPECHE
chemise à carreaux, satemps.»
300 km
lopette et chapeau pour les
A une dizaine de kilohommes, robe foncée pour les mètres, là où se dresse encore la fofemmes, les mennonites comptent rêt, Marco et Roseli Cob Euán s’acplus d’une dizaine de communautés tivent dans la parcelle familiale.
dans le Campeche. Une visite dans Machette à la main, front perlé de
celle de Temporal, un millier d’ha- sueur, les deux frères de 25 et 28 ans
bitants, suffit à comprendre leur préparent le terrain pour la milpa,
rapport à l’environnement. Pestici- mode de culture traditionnel des
des et herbicides sont en vente libre Mayas qui consiste à planter sur une
dans une boutique décorée d’un fa- petite surface haricots blancs, maïs,
nion Bayer. Pour créer d’immenses tomates ou piments, essentielleparcelles planes, où ils cultivent ment pour la consommation famisoja, orge ou maïs, les mennonites liale. «Ça fait deux ans que nous net-
Saká
Derrière sa maison, dans le petit village d’Ich-Ek, Leydi Pech possède
une vingtaine de ruches traditionnelles. On les appelle des jobones,
troncs d’arbres creux à l’intérieur
desquels les abeilles construisent
leurs alvéoles et produisent leur
miel. Les abeilles de Leydi Pech
sont une espèce rare et menacée
d’extinction: la Melipona, ouvrière
dépourvue de dard, considérée
comme sacrée par les Mayas et
réputée pour son miel aux vertus
thérapeutiques.
Figure de la résistance à Monsanto
et au gouvernement, Leydi Pech a
joué un rôle actif dans les recours en
justice. «Ça a été très émouvant de
parler aux juges et de leur expliquer
en quoi le développement de cette
agriculture intensive ne menaçait
pas uniquement nos abeilles, mais
aussi notre environnement et notre
identité», raconte-t-elle, assise à
l’ombre salvatrice d’un immense
quenettier. Sur une petite table en
bois, en guise d’offrande aux esprits
du vent et de la terre, vénérés par le
peuple maya, elle a disposé un bol
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
L’apiculteur Feliciano Ucán Poot, 65 ans, se bat au sein du collectif MaOGM («non aux OGM»).
Un millier de personnes vivent dans la communauté mennonite de Temporal.
toyons ce terrain de deux hectares,
en coupant les arbres et la végétation là où c’est nécessaire, explique
Marco. Les mennonites, eux, peuvent raser 500 hectares en une seule
nuit avec leurs énormes machines.»
Sanguins
En raclant les terres et en multipliant les puits, soulignent les experts, les mennonites ont favorisé
la contamination des nappes phréatiques. En 2016, des chercheurs de
l’université de Campeche ont analysé des échantillons d’urine ainsi
que de l’eau prélevée à différentes
profondeurs et dans les citernes
d’eau purifiée d’une dizaine de localités. Dans tous, ils ont trouvé du
glyphosate avec, dans l’eau potable,
des niveaux 10 à 35 fois supérieurs
à la limite autorisée dans l’UE.
Mais au Mexique, aucun seuil légal
n’existe. «Le problème de fond est là,
résume Jaime Rendón, le responsable de l’étude. Ici, on utilise massivement des produits chimiques qui,
dans nombre de pays, ont été restreints, voire bannis. La raison pour
laquelle Monsanto et les autres font
chez nous des choses qu’ils ne peuvent pas faire ailleurs est simple: au
Mexique, la loi le leur permet.»
Après la contamination de l’eau,
Jaime Rendón et ses collègues enquêtent sur les éventuelles conséquences médicales sur la population, en réalisant des tests sanguins.
«Beaucoup d’habitants disent que
les cas de cancer se sont multipliés,
raconte-t-il. Mais on ne peut pas le
confirmer car les données officielles,
souvent maquillées, ne sont pas
fiables.» Contacté, l’hôpital de la
ville n’a d’ailleurs pas répondu à nos
sollicitations.
Après plusieurs années catastrophiques, les apiculteurs viennent
de connaître au printemps une très
bonne récolte, fruit d’excellentes
conditions météo. Cette bouffée
d’oxygène ne suffit toutefois pas
à dissiper les craintes des quelque 15000 familles dont le miel est
la principale source de revenus.
D’autant que les importateurs de
miel mexicain s’inquiètent, eux,
d’une possible contamination
par les pesticides ou du pollen
transgénique. En mai, la Fédération
européenne des emballeurs et
distributeurs de miel a adressé une
lettre ouverte au président mexicain, l’exhortant à faire respecter
l’interdiction de la culture de soja
transgénique.
Le 1er juillet, Andrés Manuel López
Obrador a remporté la présidentielle au Mexique. Premier président
de gauche, il succédera début décembre à Enrique Peña Nieto. Mais
s’il suscite de vifs espoirs dans la
lutte contre la corruption et la pauvreté, ce n’est guère le cas en matière agricole. Son futur ministre de
l’Agriculture, Víctor Villalobos, a
contribué en 2004 à l’adoption
de la loi de biosécurité, baptisée
«loi Monsanto» par ses détracteurs
car jugée trop favorable aux
géants agroalimentaires. Dans l’Etat
d’Oaxaca, dans le sud du Mexique,
une vingtaine d’organisations indigènes et paysannes ont d’ailleurs
demandé, mi-juillet, la «destitution
anticipée» de Villalobos. •
8 u
MONDE
Libération Mardi 21 Août 2018
LIBÉ.FR
Climat : recul du
Premier ministre
australien Après des jours
de dures négociations, Malcolm Turnbull (photo
au Bourget en 2015 lors de la COP 21) a déclaré
lundi revenir sur l’inscription dans la loi australienne des objectifs climatiques fixés par l’accord de Paris, sous la pression de la frange
conservatrice de son parti. PHOTO AFP
Accusée d’agression,
Asia Argento
désole #MeToo
D’après le «New
York Times»,
la réalisatrice, figure
du mouvement
contre Weinstein,
a accepté de verser
380000 dollars
à l’acteur Jimmy
Bennett, qui l’accuse
de l’avoir agressé
sexuellement quand
il avait 17 ans.
Par
VIRGINIE BALLET
C’
est en voyant Asia
Argento témoigner des violences
sexuelles commises sur sa
personne par le producteur
Harvey Weinstein que les
souvenirs seraient revenus
à Jimmy Bennett. L’acteur,
aujourd’hui âgé de 22 ans,
accuse l’actrice et réalisatrice de l’avoir agressé
sexuellement il y a cinq ans,
selon le New York Times.
Dans une enquête publiée
dimanche, le quotidien
américain fait état d’un
arrangement financier conclu entre le jeune homme et
Asia Argento, à hauteur de 380 000 dollars
(333 000 euros) pour éviter
des poursuites judiciaires.
Le journal affirme avoir reçu
les détails de cet accord dans
un mail crypté anonyme, et
précise avoir fait authentifier
les documents joints par plusieurs sources. Les faits incriminés se seraient produits le
9 mai 2013. Ce jour-là, Jimmy
Bennett, alors âgé de 17 ans
et 2 mois, a une réunion de
travail avec Asia Argento, de
vingt ans son aînée, dans la
chambre qu’elle occupe au
Ritz-Carlton de Marina
del Rey, en Californie. Tous
deux se sont connus lors du
tournage du Livre de Jérémie,
film réalisé par Asia Argento
en 2004, dans lequel Jimmy
Bennett, alors âgé de 8 ans,
incarnait le fils de son personnage, bringuebalé au gré
des errances d’une mère
prostituée et toxicomane.
Bennett, qui souffre d’un
problème de vue l’empêchant de prendre le volant, se
fait déposer par un proche au
Ritz-Carlton. Asia Argento
aurait demandé à cette personne de les laisser seuls,
avant de faire boire le jeune
homme. Puis elle l’aurait embrassé et allongé sur le lit,
avant de baisser son pantalon et de pratiquer une fellation. Elle se serait ensuite
positionnée à califourchon
sur lui afin d’avoir un rapport
sexuel.
ment, Jimmy Bennett s’engageait à renoncer à toute
action en justice et à ne pas
divulguer l’une des photos
prises ce jour de mai 2013
sur laquelle tous deux figurent torses nus, au lit. Le texte
ne prévoyait en revanche
aucune clause de confidentialité, selon le New York
Times. Contacté par le quotidien, son avocat, Me Sattro,
indique que son client, désormais installé à Los Angeles,
«continuera, dans les jours à
venir, à faire ce qui l’a occupé
ces derniers mois, ces dernières années, à savoir : se concentrer sur la musique». En
revanche, le journal assure
avoir tenté de joindre l’actrice
à plusieurs reprises et par difMissive. Lors de son trajet férents moyens depuis jeudi,
retour vers le domicile de ses y compris par l’intermédiaire
parents dans le comté de ses avocats et de son agent,
d’Orange (Californie) où il vi- sans succès.
vait alors, le jeune homme Fille de l’actrice Daria Nicoaurait commencé à se sentir lodi et du cinéaste italien
«très perturbé, mortifié, Dario Argento, à qui l’on doit
dégoûté». A en croire ses notamment l’Oiseau au
avocats, Jimmy Bennett plumage de cristal (1970) ou
considérait l’acencore SuspiL'HISTOIRE ria (1977), Asia
trice et réalisatrice comme une
Argento a comDU JOUR
sorte de figure
mencé sa carmaternelle. En novem- rière de comédienne dès
bre 2017, il fait parvenir, par l’enfance. Passée ensuite
l’intermédiaire de ses avo- derrière la caméra, dès les
cats, une missive à Asia Ar- années 2000, elle est aussi
gento, lui signifiant son in- DJ. En octobre, elle fut
tention de la poursuivre pour parmi les premières femmes
agression sexuelle et de ré- à briser la loi du silence
clamer 3,5 millions de dollars autour des agressions
de dommages et intérêts. Ses sexuelles et viols perpétrés
conseils arguent du trauma- par le magnat du cinéma
tisme causé par les faits, qui américain Harvey Weinsauraient non seulement en- tein. Depuis, elle est devetravé sa vie professionnelle et nue la figure de proue du
ses revenus, mais aussi sé- mouvement #MeToo et
vèrement affecté sa santé œuvre pour la libération de
mentale. Dans l’Etat de
Californie, tout rapport
sexuel avec un mineur est
considéré comme illégal si les
protagonistes ne sont pas
mariés.
En avril, les deux parties
sont finalement parvenues
à un accord : en échange
de 380 000 dollars, dont
200 000 versés immédiate-
Asia Argento à Paris, le 28 mai 2017. PHOTO SMITH
la parole des victimes de
violences sexuelles.
«Cœur brisé». Au mois
d’avril, dans un discours prononcé au Lincoln Center, à
New York, à l’occasion du
Sommet mondial des femmes, elle déclarait à ce pro-
Elle l’aurait embrassé et allongé
sur le lit, avant de baisser son
pantalon et de pratiquer une
fellation. Elle se serait ensuite
positionnée à califourchon afin
d’avoir un rapport sexuel.
pos: «Il y a six mois, le monde
a changé. Définitivement. Irrévocablement. L’équilibre
des forces a enfin basculé du
côté des survivants, auxquels
on a donné une voix et une estrade pour dire leur vérité au
monde.»
L’enquête du New York Times
a suscité de nombreuses
réactions, aux Etats-Unis
comme ailleurs. Sur Twitter,
l’actrice américaine Rose
McGowan, elle aussi victime
de Harvey Weinstein, a dit
avoir le «cœur brisé» : «J’ai
connu Asia Argento il y a
dix mois. Nous avons en commun la douleur d’avoir été
agressées par Harvey Weins-
tein. Mon cœur est brisé. Je
continuerai d’œuvrer pour les
victimes partout», a-t-elle
écrit ce lundi.
En France, la blogueuse
féministe Noémie Renard,
auteure d’En finir avec la
culture du viol, a déclaré,
toujours sur Twitter : «L’immense majorité des agresseurs sexuels sont des hommes, mais il peut arriver que
ce soit des femmes. Soutien à
la victime.» A son sens,
«cela ne remet pas en question le témoignage d’Asia Argento concernant Weinstein
et cela ne doit pas servir à
discréditer le mouvement
#MeToo». •
Libération Mardi 21 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 9
Des massages virtuels en
Suisse Désincarné, le monde
LIBÉ.FR
numérique ? Pas si sûr, explique
Agnès Giard dans son dernier post du blog
Les 400 culs. Le festival Numerik Games, qui organise
du 24 au 26 août sa troisième édition à Yverdon-lesBains, en Suisse, propose aux visiteurs de danser,
d’affronter leur arachnophobie, de voler dans l’espace
ou de se faire masser en réalité virtuelle.
«La dévaluation n’a aucun
sens pour le Venezuela»
TCHÉTCHÉNIE
IRAN
Un journaliste iranien a été
condamné à dix ans de prison pour avoir «insulté»
Reza, un imam du IXe siècle,
sur Twitter, a indiqué lundi
son avocat à des médias
locaux. Mir MohammadHossein Mir-Esmaili avait été
arrêté en avril 2017 alors qu’il
tentait de fuir le pays. En
réaction à la décision de
l’ayatollah Ahmad Alamolhoda d’interdire les concerts
dans la ville sainte de Machhad, où se trouve le mausolée
de Reza, l’une des douze figures de l’islam chiite, le journaliste du quotidien Jahan-e
Sanat avait écrit : «Alamolhoda dit que la danse et la
musique sont une insulte à
l’imam Reza! Allez, ne mentez
pas, l’imam Reza est l’un des
nôtres», sous-entendant ainsi
qu’il aurait autorisé les jeunes
à s’amuser.
Inde La plus forte mousson depuis un
siècle fait au moins 400 morts
La décrue des eaux au Kerala révélait lundi de nouveaux
corps de victimes de la plus violente mousson en un
siècle dans cet Etat tropical du sud-ouest de l’Inde, portant le bilan à plus de 400 morts. Les pluies ont faibli
lundi et les niveaux des eaux ont baissé dans de
nombreux districts. Hélicoptères militaires et bateaux
poursuivaient leurs recherches de survivants et largages
de vivres et d’eau potable dans des zones sinistrées.
Pour la seule journée de dimanche, 22000 personnes ont
été secourues. Quelque 725 000 personnes sont hébergées dans des camps dans cet Etat à la végétation luxuriante prisé des touristes en saison sèche.
PHOTO AIJAZ RAHI. AP
Espagne L’assaillant d’une policière
abattu et soupçonné de terrorisme
Un homme criant «Allah» a été abattu lundi en attaquant
une policière au couteau dans un commissariat de Cornellà de Llobregat, en Catalogne, région frappée il y a un
an à peine par des attentats jihadistes sanglants, a annoncé la police. Les mesures de protection ont été renforcées dans tous les commissariats de cette région du nordest de l’Espagne.
«Les blessures
[demeurent], ce
qui nous oblige
à condamner
avec force ces
atrocités.»
REUITERS
Une série d’attaques revendiquées par le groupe jihadiste Etat islamique a fait
lundi plusieurs blessés
dans les rangs de la police
en Tchétchénie, une république russe du Caucase dont
les autorités ont dénoncé une
tentative de «déstabilisation». Selon le comité d’enquête russe, deux hommes
armés ont tenté de pénétrer
dans un commissariat à Chali
et ont blessé deux agents au
couteau, un individu portant
un sac à dos s’est approché
d’un poste de police et s’est
fait exploser dans un village
proche, et à Grozny, un
homme au volant d’une Mercedes a foncé sur des agents
de la circulation. Selon le président Ramzan Kadyrov, ils
voulaient «jeter une ombre»
sur la fête de l’Aïd el-Kebir.
LE PAPE
FRANÇOIS
lundi, dans une
lettre adressée
au «peuple de Dieu»
Une nouvelle monnaie
comme point de départ
d’un «grand changement».
C’est le pari de Nicolás Maduro. Le président socialiste
du Venezuela a annoncé
vendredi les détails de son
paquetazo, un plan de relance économique pour sortir de la crise. Lundi, le pays
a retiré cinq zéros de ses
nouveaux billets et a multiplié par 35 le salaire minimum. Olivier Compagnon,
historien spécialiste de
l’Amérique du Sud, analyse
l’annonce.
Quel est l’enjeu de ce paquetazo pour Maduro ?
Cette mesure est une tentative d’électrochoc. La situation actuelle n’était plus
tenable. Elle rappelait la république de Weimar
de 1923 en Allemagne, où
les habitants étaient obligés de se munir de brouettes pleines de billets de
banque et de faire la queue
pour aller acheter un kilo
de tomates. L’image internationale que renvoyait
l’hyperinflation au Venezuela n’était plus défendable pour le régime.
Que signifie économiquement cette dévaluation?
Le Vatican avait déjà exprimé
sa «honte» et sa «douleur»
après la publication, mardi
dernier, d’une enquête des
services du procureur de
Pennsylvanie révélant des
abus sexuels perpétrés par
plus de 300 «prêtres prédateurs» et couverts par l’Eglise
catholique de cet Etat américain, dont ont été victimes au
moins 1 000 enfants. Dans
une lettre diffusée lundi, le
pape va plus loin: «Bien qu’on
puisse dire que la majorité des
cas appartiennent au passé
[…], nous pouvons constater
que les blessures infligées ne
disparaissent jamais», reconnaît-il, luttant contre la tentation d’y voir des crimes révolus. «Considérant l’avenir,
ajoute-il ainsi, rien ne doit
être négligé» pour que de telles «situations» ne puissent
«être dissimulées ou perpétrées» au sein de l’Eglise.
Aujourd’hui, ce n’est pas poir de relance de l’éconodans l’ère du temps de déva- mie, qui nécessite un assailuer la monnaie. La ten- nissement de l’économie
dance de la doxa néolibérale pétrolière et des investisseest favorable aux monnaies ments massifs, n’aura pas
fortes et aux ajustements de lieu car le pays n’en tout
la baisse de dépense publi- simplement pas les
que pour justement renfor- moyens.
cer les monnaies. Une déva- Quel sera l’impact de
luation peut avoir du sens cette mesure sur la populorsqu’elle concerne une lation ?
économie qui fonctionne On enlève cinq zéros à ce
avec une véritable puissance qu’on appelait le bolivar
productive, ou
fort et il devient
qui a besoin de
INTERVIEW le bolivar sourelancer ses
verain. Le saexportations dans certains laire minimum est multisecteurs. Ces mesures n’ont plié par 35 et en échange
aucun sens pour le Ve- Maduro a promis que le
nezuela car on sait que son gouvernement prendrait en
économie basée sur le pé- charge l’augmentation des
trole ne fonctionne plus.
salaires pour les petites et
Pourquoi le secteur pétro- moyennes entreprises penlier est-il en crise ?
dant trois mois. Ce sont des
Au Venezuela, il y a une mesures qui peuvent avoir
dépendance structurelle au un effet psychologique popétrole et à son économie. sitif à court terme sur un
La capacité de production électorat peu au fait des
du pays est inférieure de mécanismes économiques.
moitié à ce qu’elle était lors- Mais ce qui ronge le Veque Chavez est arrivé au nezuela c’est avant tout la
pouvoir, car il n’y a pas d’in- dégradation de son appavestissement dans l’entre- reil productif. Ce paquetien de l’appareil productif tazo du président Maduro
et sa modernisation. C’est n’est qu’une fuite en avant.
une politique économique à
Recueilli par
courte vue. Le principal esCHARLES DELOUCHE
Disparition Uri Avnery, une grande
voix pacifiste s’éteint en Israël
Le journaliste israélien Uri
Avnery est mort dans la nuit de
dimanche à lundi à Tel-Aviv
à 94 ans. Figure pacifiste, il avait
causé une tempête en recueillant en juillet 1982 ce qui
était présenté comme la première interview de Yasser Arafat
par un journal israélien, Haolam
Hazeh, qu’il dirigeait. L’entretien avait eu lieu à Beyrouth, assiégé par Tsahal. Avnery défendait la création
d’un Etat palestinien. De son vrai nom Helmut Ostermann, il naît en Allemagne en 1923, d’où il émigre vers
la Palestine mandataire en 1933 après l’accession au
pouvoir d’Adolf Hitler. Brièvement membre de l’Irgoun,
le groupe clandestin armé de droite qui combat le mandat britannique, il s’engage dans l’armée après la création de l’Etat d’Israël en 1948. Il est blessé lors de la
guerre israélo-arabe. En 1950, il fonde Haolam Hazeh,
hebdo critique des institutions. Une bombe est placée
au siège du journal en 1955. Engagé tout à la gauche de
l’échiquier politique, il est élu au Parlement en 1965. Il
y passera dix ans. Il a écrit une dizaine de livres dont,
en 2014, son autobiographie. PHOTO AFP
10 u
FRANCE
Libération Mardi 21 Août 2018
UNE ANNÉE EN MACRONIE
Ordonnances modifiant le code du travail, dédoublement
des classes de CP dans les quartiers d’éducation
prioritaire, abandon du projet d’aéroport de Notre-Damedes-Landes, quasi-suppression de l’ISF, abaissement
de la vitesse sur les routes… Pendant l’an I de son
quinquennat, Emmanuel Macron a multiplié les
réformes, non sans essuyer des critiques et provoquer
des crispations. Libération s’est lancé dans un tour
de France pour décrypter, sur le terrain, les effets
des mesures sur le quotidien des gens.
CP dédoublés :
«Ce sont les enfants
en difficulté qui ont
été le plus aidés»
Tous les établissements n’ont pas pu limiter à
douze élèves les effectifs en cours préparatoire,
comme le préconise la réforme «CP 100%
de réussite». Faute de locaux adaptables,
des écoles ont dû pratiquer la co-intervention
des enseignants. A Marseille, après un an
d’application, retour sur les bons et les mauvais
points de la mesure pour les élèves.
RÉCIT
Par
STÉPHANIE
HAROUNYAN
Correspondante
à Marseille
Photo PATRICK
GHERDOUSSI.
DIVERGENCE
I
l va falloir commencer à y penser.
Dans deux semaines, comme partout en France, les classes de
l’école Félix-Pyat, dans le IIIe arrondissement de Marseille, seront à nouveau envahies d’élèves après deux
mois de vacances. Une rentrée inhabituelle pour les enseignants de CE1 : à
l’identique des autres écoles du secteur, Félix-Pyat, l’un des 72 établissements REP+ (réseaux d’éducation
prioritaire renforcés) que compte la
ville, se prépare à mettre en œuvre le
deuxième volet de la mesure «dédoublement des classes» décidée par JeanMichel Blanquer, le ministre de l’Education nationale. Le principe, déjà
appliqué en septembre dernier aux CP
de REP+, sera le même pour les CE1 :
limiter le nombre d’élèves par classe
à douze afin de favoriser l’apprentissage de la lecture notamment. L’an
dernier, à Marseille, on comptait
ainsi 283 CP en REP+ après la phase
de dédoublement. Un dédoublement
physique dans certains établisse-
ments, avec les moyens du bord dans
d’autres, faute de locaux disponibles. A Félix-Pyat, il a fallu traquer
le moindre mètre carré pour appliquer
la mesure. Et quand les locaux
n’étaient pas adaptables, comme dans
l’école voisine Peyssonnel 2, les équipes ont opté pour le plan B : la co-intervention – deux maîtres dans une
même classe de 24 élèves. Une année
scolaire plus tard, il a donc fallu à nouveau pousser les murs pour assurer le
dédoublement des CE1 en REP+ et
étendre la mesure aux CP de REP.
Avant le retour des élèves dans deux
semaines pour les enseignants, c’est
l’heure des premiers bilans. Déborah
Toledano et Olivier Jullien, de FélixPyat, qui ont fonctionné seuls avec
leur CP, Margaux Aveni et Aurélie Fery,
et Agnès Hue et Yannick Jouvin, qui
ont travaillé en co-intervention à Peyssonnel 2, dressent leur bulletin scolaire
de la réforme. En attendant une évaluation de la mesure à l’échelle nationale (lire ci-contre), en janvier.
Premier trimestre «On n’avait
pas vraiment eu de consignes…»
Ou quand la théorie se heurte à la pratique. Dans l’école Félix-Pyat, il a fallu
se rendre à l’évidence dès le mois
de juin 2017: les demandes d’inscrip-
tion sont trop nombreuses pour limiter
les classes de CP à douze. «On s’est
retrouvé avec un CP à quatorze et l’autre
à quinze, raconte la directrice de
l’école, Dominique Alvernhe. Cette
année encore, les deux CP seront
à quinze et les deux CE1 à quatorze.»
Pour Olivier, qui dans le passé gérait
jusqu’à vingt-six CP, le changement
s’annonce notable. Pour accompagner
la réforme, l’enseignant et sa collègue
Déborah, chargée de l’autre CP, ont eu
droit à trois jours de formation. Un peu
de théorie, avec les différentes méthodes de lecture, et surtout des temps
d’observation dans d’autres écoles.
«C’était vraiment intéressant, souligne
Olivier. Cela nous a permis de voir comment s’y prenaient les autres, d’échanger nos expériences.»
A Peyssonnel 2, Margaux Aveni et
Aurélie Fery, chargées d’un CP ensemble, avaient planché tout l’été pour préparer leur année. «Ce qui était compliqué, c’est qu’on n’avait pas vraiment eu
de consignes, relève Margaux. Du coup,
quand fin septembre les conseillers pédagogiques sont venus nous voir dans
la classe, on s’est aperçus qu’on ne faisait pas ce qui était préconisé. Il y a eu
des incompréhensions. Ça nous a un
peu déstabilisés… L’inspecteur a fini
par nous dire: “Vous êtes les maîtres à
Libération Mardi 21 Août 2018
grande difficulté qui ont le plus été aidés
par ce dispositif, constate Olivier. Le climat de la classe s’est aussi trouvé apaisé.
Cela tord le cou à tout ce que disaient les
ministres avant, que baisser le nombre
d’élèves ne servait à rien!»
Si la formule améliore le quotidien des
enseignants, difficile pour l’heure de
mesurer concrètement ses effets
sur les enfants, faute d’évaluation. En
février, les enseignants ont tout
de même reçu la visite de conseillers
pédagogiques et d’inspecteurs dans
leur classe pour une phase d’observation. Les résultats de cette enquête,
menée sur tout le département des
Bouches-du-Rhône, permettront déjà
de dresser un premier bilan qualitatif, avant des évaluations plus
poussées. Appréciation finale du
deuxième trimestre : «Belle progression. Encouragements.»
A l’école Félix-Pyat
de Marseille, le 4 juillet.
bord, faites comme bon vous semble.”
Alors on a testé plusieurs choses, jusqu’à
trouver la bonne formule.» Appréciation finale du premier trimestre: «Peut
mieux faire.»
Deuxième trimestre «Un climat
de classe apaisé»
Margaux et Aurélie ont d’abord créé
deux coins dans la salle. «Mais chacune
faisait classe avec son groupe, donc ça
n’allait pas, note Aurélie. Du coup, on
a adapté notre fonctionnement, en répartissant les élèves en fonction des besoins.» Chez Agnès et Yannick aussi, les
deux groupes de début d’année, les
pingouins et les girafes, ont été recomposés en tournesols et coquelicots pour
s’adapter à la réalité des niveaux. «C’est
l’avantage d’être à douze et d’être deux
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
enseignants, pointe Agnès. On peut dispatcher les élèves soit en groupes homogènes, soit hétérogènes en fonction de
l’exercice.» La co-intervention, c’est
surtout «quatre oreilles et un temps
d’écoute des élèves multiplié par deux»,
souligne l’enseignante.
A Félix-Pyat aussi, bien que fonctionnant seuls dans leur classe, Olivier
et Déborah ont mis en place des passerelles : chaque matin, leurs élèves
respectifs tournaient sur des ateliers de
français et de maths, avec l’un ou
l’autre enseignant. «Cela a vraiment été
enrichissant pour les élèves, remarque
Déborah. Et pour nous, cela nous a permis d’avoir un regard croisé sur chacun.» Plus d’oral, plus d’attention, notamment pour repérer les élèves qui
ont du mal… «Ce sont ceux en très
«Ça veut dire quoi, d’ailleurs, la réussite?
Si c’est être heureux à l’école et progresser
alors oui, tous nos élèves ont réussi.
Mais 100% de lecteurs, ce n’est pas
possible. Certains gamins débarquent en
cours d’année ou maîtrisent mal la langue.»
Olivier Jullien professeur à l’école Félix-Pyat
Troisième trimestre «Un niveau
rehaussé»
A Peyssonnel 2, fin juin, on est unanime : «Je trouve que le niveau de lecture global est rehaussé, du plus bas au
plus haut, assure Yannick. Même si
c’est difficile de se prononcer car cela
dépend des cohortes, certaines générations d’élèves sont meilleures que
d’autres. Mais je pense à un enfant, notamment, qui n’y serait pas arrivé sans
ce dispositif. Il avait été dépisté en difficulté par le médecin scolaire en maternelle, et maintenant, c’est un lecteur
moyen.» Un bon point qui reste encore
à confirmer par le biais d’une évaluation plus poussée de la réforme. Si elle
sort enthousiaste de son année, Agnès
n’en oublie pas pour autant ses collègues. «Le point négatif, c’est que cette
réforme s’est faite à moyens constants.
Comme on ne montera pas le nombre
d’enseignants reçus au concours, on va
forcément dépouiller les autres écoles,
qui vont se retrouver avec des contractuels, pointe l’enseignante. Cela crée un
déséquilibre.»
A Félix-Pyat, Olivier, encore vigilant,
parle même d’une sorte de «cheval
de Troie»: «On ne peut être que content
d’avoir des CP à quinze, mais doit-on
pour autant accepter tout le reste ?
questionne le maître. On a moins de
remplaçants, plus de contractuels, on
est sorti du dispositif “plus de maîtres
que de classes”… Et puis que va-t-il
se passer quand les deux CP à quinze
arriveront en CE2, on va faire classe
à trente? Si ça se trouve, ça va s’arranger, mais pour l’instant, on n’a pas les
réponses.» En fin d’année, tous les enseignants concernés par la réforme ont
pu remplir un questionnaire mis en
ligne par l’inspection académique.
Comment s’est déroulée l’année scolaire, quelle posture adopter face aux
élèves en difficulté?… De quoi alimenter le bilan de la réforme «CP 100% de
réussite», selon l’appellation du ministère. «Ça veut dire quoi, d’ailleurs, la
réussite ? rebondit Olivier. Si c’est être
heureux à l’école et progresser, alors
oui, tous nos élèves ont réussi.
Mais 100% de lecteurs, ce n’est pas possible. Certains gamins débarquent en
cours d’année ou maîtrisent mal la langue… Il y a un contexte social dans nos
quartiers qu’il ne faut pas occulter. Il
ne faudrait pas que cette réforme soit
l’arbre qui masque les autres difficultés.» Appréciation finale au troisième
trimestre à l’unanimité: «Doit encore
faire ses preuves.» •
Un dispositif
en cours
d’évaluation
Alors que la réforme s’étend à la rentrée
aux CP en REP et CE1 de REP+, élèves
et enseignants vont continuer à être sondés
pour faire un premier bilan de la mesure.
P
our évaluer les effets du dispositif des classes dédoublées, le ministère de l’Education nationale a mis
les moyens, via sa Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, épaulée par un groupe de chercheurs. Dès le lancement de cette mesure, en septembre 2017,
un échantillon national d’élèves de CP venant de 400 écoles
REP+ et REP, mais aussi hors REP, soit 15000 élèves au total,
a été constitué pour procéder à une première évaluation sur
différents acquis, comme le français ou les maths. Mais l’état
des lieux porte aussi sur le bien-être des élèves dans la classe
ou leur intérêt pour les apprentissages.
Une deuxième évaluation a été effectuée au terme de l’année
scolaire, en fin de CP. Parallèlement, sur la même période, un
échantillon d’élèves de CE1 REP et hors REP a été testé.
Ces enfants n’ayant pas encore bénéficié en CP de l’effet
«classe dédoublée», cette évaluation permettra de comparer
leurs résultats avec ceux des élèves de CE1 qui seront testés
cette année scolaire, eux ayant bénéficié l’année précédente
du dispositif.
Lors de cette rentrée, un échantillon d’élèves de CP sera à nouveau évalué, le dispositif mis en place prévoyant un suivi sur
trois ans pour mesurer les résultats à moyen terme.
Les enseignants sont aussi sondés sur leurs pratiques: en mai,
un panel a ainsi rempli un questionnaire sur leurs pratiques
en ligne et l’opération sera reconduite en mai. Des enquêtes
de terrain ont également débuté dans les classes et se prolongeront sur trois ans. Ce processus d’évaluation, «d’une
ampleur rare», souligne le ministère, devrait permettre
également de travailler sur le déploiement du dispositif, notamment en matière de formation pour les maîtres. Les premiers résultats de l’enquête menée sur les CP devraient être
connus à la fin de cette année ou début 2019.
S.Ha. (à Marseille)
Les informés
de franceinfo
Du lundi au vendredi de 20h à 21h
chaque mardi avec
12 u
FRANCE
Libération Mardi 21 Août 2018
LIBÉ.FR
Le gouvernement a répondu à ce que Libération
avait pointé dimanche :
la hausse de 530 millions d’euros
moins importante que ce qui avait été annoncé fin 2017
concernant le social dans le budget 2019. Elle s’explique par le report de projets immobiliers, mais aussi par
un «ajustement» des dépenses liées à la prime d’activité, explique le ministère des Solidarités.
Raouts d’été: LREM brille par son absence
centralisée», se félicite un référent départemental, qui
voit là l’occasion de mobiliser ses troupes en vue des
prochains scrutins.
Volonté de larguer
«l’ancien monde»
ou déficit de
fonctionnement
collectif et manque
de doctrine? Il n’y
aura pas de rentrée
officielle pour le
parti présidentiel.
«Aiguillon». Même saluée
Par NATHALIE
RAULIN
N
i université d’été ni
grand rassemblement militant susceptible de préempter une
rentrée politique qui, de
l’avis de plusieurs ténors de
la majorité, s’annonce pourtant «périlleuse». En cette fin
août, le parti présidentiel
brille par son absence. Délibérément. Début juillet,
Christophe Castaner avait
bien évoqué en aparté avec
François Bayrou l’idée d’un
grand raout avec l’allié Modem. Mais le délégué général
de La République en marche
n’a pas donné suite. Pas plus
qu’il n’a mis la question à
l’ordre du jour du bureau
exécutif du mouvement
avant la trêve estivale. Après
les polémiques diversement
appréciées par les militants
sur les aides sociales, le report du plan pauvreté et l’affaire Benalla, l’urgence
n’était clairement pas à
l’organisation d’une grande
messe nationale, toujours un
peu risquée. Faute de réunion des marcheurs, c’est
par voie de presse que le chef
de la majorité, Edouard
Philippe, devrait donner le
ton de la rentrée d’ici quelques jours…
Délicatesse. Au QG de
LREM, on justifie le choix :
«Les universités d’été, c’est
trop formaté, trop “ancien
monde”. On ne veut pas reproduire l’entre-soi des autres
partis. La République en
marche s’est construite en
rupture avec les anciennes
façons de faire de la politique.
Il nous faut renouveler le
genre.» Sans doute. Mais en
fait de «renouvellement»,
le parti macronien s’illustre
surtout par son peu d’appé-
Christophe Castaner à la sortie d’un Conseil des ministres, le 9 août 2017. PHOTO DENIS ALLARD. REA
tence pour les grandes
messes collectives. Au point
de se retrouver en délicatesse
avec ses propres règles internes. Selon ses statuts, son
conseil national, sorte de
parlement du parti qui réunit
ses élus, ses référents et de
simples adhérents tirés au
sort, doit normalement se
réunir «au moins deux fois
par an». Or la dernière convocation de cette instance
censée «déterminer les principales orientations politiques», et «veiller au bon fonctionnement» du mouvement
remonte au 18 novembre,
date de l’élection, téléguidée
par l’Elysée, de Christophe
Castaner à la tête de La République en marche…
Du coup, l’absence d’espace
d’échanges et de concertation à l’échelle du parti commence à agacer en interne. Et
d’abord les cadres intermédiaires. «On est dans un parti
dont les cadres ne sont pas des
élus. Aucun parti ne fonc-
tionne comme cela, explique
un des 120 référents de
LREM. […] Pour nous, exister
n’est pas facile : c’est un travail de dingue, bénévole et pas
reconnu médiatiquement.
Bien sûr, il y a ceux qui travaillent dans la perspective
ET LES AUTRES ?
Sans le sou ou politiquement divisées, les
formations d’opposition conservent un rendezvous estival, à défaut d’une université d’été.
Du 23 au 26 août, La France insoumise organise
son raout à Marseille. Du 23 au 25 août, le PS réunit
ses élus à La Rochelle, les écologistes se
retrouvant, eux, à Strasbourg. Le 26 août, le leader
LR, Laurent Wauquiez, réunit ses soutiens au mont
Mézenc (Haute-Loire) quand Valérie Pécresse
rassemble les siens le 24 août à Brive-la-Gaillarde.
d’obtenir une investiture lors
des élections intermédiaires.
Mais il y a aussi tous les
autres, qui ne veulent pas renoncer à leur job, et qui fatiguent…»
Pour endiguer le mécontentement, la direction a, fin
juillet via le fil Telegram
ad hoc, annoncé à ses cadres
départementaux le lancement d’une opération
«rentrée des territoires» le
dernier week-end de septembre : à défaut de rassemblement national, ministres et
élus devraient participer à
des débats avec les marcheurs et des responsables
associatifs locaux, un peu
partout en France. Une
«forme d’université d’été dé-
sur le terrain, l’initiative ne
suffit pas à éteindre toutes les
critiques : «En le privant de
rentrée politique, on empêche
le parti de jouer un rôle utile
d’alerte ou d’aiguillon de
l’exécutif, s’inquiète un ténor
du parti présidentiel. De ce
point de vue, la faiblesse de
l’opposition ne nous aide pas.
Mais quand on évite le débat,
on perd en dynamique.» Pour
plusieurs députés LREM,
l’absence de doctrine macronienne est pour beaucoup
dans ce rendez-vous manqué. «Depuis qu’on est au
pouvoir, on est bon sur la gouvernance et la transformation, mais ce qui faisait l’originalité de notre offre
politique s’est émoussé, estime un ponte du groupe
LREM à l’Assemblée nationale. Or, tant qu’on n’aura
pas de vraie doctrine à proposer, on ne réussira pas à élargir notre noyau de militants.
Vu les échéances électorales
qui s’annoncent, le temps
presse.» L’enjeu n’a pas
échappé à Christophe Castaner. Début septembre, le patron du parti présidentiel
devrait appeler à la mobilisation pour les européennes et
annoncer le lancement des
«grandes marches» des villes
et enquêtes citoyennes,
destinées à permettre aux
marcheurs de construire
leurs projets en vue des municipales.
Mais pas seulement. C’est
qu’en plus de préparer activement les prochains scrutins,
le mouvement entend montrer qu’il travaille sur le fond.
En lien avec plusieurs
intellectuels extérieurs, son
pôle idées, sous la houlette
d’une jeune recrue, Léo
Roesh, normalien et ancien
du Trésor, prépare ainsi pour
fin octobre un grand événement autour du «progressisme». L’occasion pour La
République en marche de dépasser les promesses macroniennes de campagne et de
se doter –enfin– d’une véritable doctrine. •
Libération Mardi 21 Août 2018
u 13
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LIBÉ.FR
«Les cheveux, c’est mon
plaisir, je ne vais vraiment
pas compter» Qu’on les
chérisse ou qu’on les haïsse, qu’ils soient moqués ou
admirés, les cheveux, c’est une sacrée affaire. Parce
qu’ils contribuent à faire de nous ce que nous sommes, Libération leur consacre une chronique. Cette
fois-ci, c’est Fanny, designer dans la mode de 26 ans,
qui vend la mèche. ILLUSTRATION CLARA DEALBERTO
«C’est quand même plus sympa
de dépendre du vent, du soleil,
de l’eau, que de Poutine ou des
pétromonarchies du Golfe. Et
puis c’est un enjeu d’emploi local.»
AFP
YANNICK JADOT
eurodéputé EE-LV,
lundi
Désigné mi-juillet tête de liste EE-LV pour les européennes
de 2019, l’eurodéputé, qui a exclu de faire liste commune avec
Hamon au profit d’une ligne verte «claire», a proposé lundi
un investissement de 100 milliards d’euros par an à l’échelle
de l’UE dans la transition écologique et le renouvelable. Et d’où
viendront ces milliards? De la planche à billets. «La Banque
centrale européenne sort tous les mois 30 milliards d’euros […]
pour essayer de maintenir les taux d’intérêt bas, pour éviter la
récession, dit Jadot. Cette création monétaire, elle existe déjà.
[…] Je veux que cet argent-là aille dans l’économie réelle»: dans
«les trams», «les petites lignes ferroviaires» et les éoliennes.
Maliens de Montreuil: les critiques fusent
contre la réélection du président «IBK»
«Ensemble pour le Mali»,
promet l’affiche électorale.
Coiffé d’un kufi blanc, le président Ibrahim Boubacar
Keïta, dit «IBK», sourit. Il a
de quoi : il vient d’être réélu
président de la République,
avec 67 % des suffrages,
contre 33% pour son adversaire Soumaïla Cissé, selon
les résultats officiels publiés
jeudi.
En France, à Montreuil, dans
le foyer de la rue Bara, une
majorité de résidents sont de
nationalité malienne. Mais
peu étaient allés voter pour
le second tour, le 12 août.
Comme le reste de la
diaspora malienne d’Ile-deFrance: seul un électeur sur
quatre s’est déplacé au pre-
Incendie à Aubervilliers: sept
personnes dans un état grave
Sur les lieux du sinistre, lundi. PHOTO DENIS ALLARD
Près d’un mois après le terrible incendie qui avait tué une
mère et ses trois enfants dans
une tour HLM à Aubervilliers,
un nouveau sinistre s’est déclaré dans la commune de
Seine-Saint-Denis, dimanche
vers 19 heures. Sept personnes, dont cinq enfants,
étaient hospitalisées dans un
état grave, lundi, a déclaré la
maire PCF de la ville, Meriem
Derkaoui. Les causes de l’incendie ne sont pas encore
connues, mais selon les premières constatations, il ne
serait pas criminel.
Lundi, la façade du 43 de la
rue Heurtault était peu marquée par les flammes. Le feu
s’est déclaré dans les combles
de ce petit immeuble modeste d’un étage. Une partie
du toit, visible depuis la rue,
a été consumée. L’une des adjointes à la maire, Sophie
Vally, concède que l’immeuble était apparemment «assez
vétuste». Lors du sinistre,
policiers et pompiers ont
évacué une vingtaine de personnes, épaulés par des riverains. Le feu a été entièrement circonscrit au bout de
deux heures par une centaine
de pompiers. Avant leur arrivée, quatre ou cinq habitants
seraient intervenus. «J’étais
en train de boire un café en
terrasse quand j’ai vu les
flammes. Je suis monté pour
essayer de sortir des gens»,
témoigne l’un d’eux, revenu
sur les lieux. Superficiellement brûlé au bras, il aurait
permis l’évacuation d’une
petite fille. «S’il n’y avait pas
eu l’intervention des jeunes,
il y aurait eu plus de dégâts»,
assure-t-il. L’immeuble
était-il surpeuplé ? «Comme
dans tout Aubervilliers», soupire un autre voisin. Plus
de 80 000 habitants vivent
dans cette commune de Seine-Saint-Denis, le département francilien le plus touché par l’habitat indigne.
Contrairement à la tour HLM
qui a pris feu le 26 juillet, il
s’agit cette fois d’un immeuble privé qui n’était pas enregistré comme un bâtiment
d’habitation. «Pour la ville
d’Aubervilliers, ce ne sont pas
des logements», a souligné
Meriem Derkaoui. Selon plusieurs témoignages, le bâtiment était occupé par des
membres d’une même famille, liés aux gérants de
l’épicerie du rez-de-chaussée. S’agissait-il pour autant
d’un immeuble aux mains
d’un marchand de sommeil?
«C’est une famille qui hébergeait de la famille», s’est bornée à indiquer la maire.
CLARISSE MARTIN
mier tour dans les dix bu- Cheveux poivre et sel, Bobareaux de vote mis à disposi- car Sow est, lui, convaincu de
tion par le consulat. Non loin l’irrégularité du scrutin :
du foyer, Mohammed Seydi «Dans les régions du Nord,
et Sacko devibeaucoup de
sent dans la
REPORTAGE gens se sont rérue. Selon eux,
fugiés en Maudevant la perspective de ritanie ou au Niger. Et pourfraude électorale, beaucoup tant, des villages entiers ont
d’électeurs n’ont pas jugé voté pour IBK, alors qu’ils
utile d’aller voter : «Le Mali sont déserts !» Une analyse
est un pays pauvre. Si tu ne partagée par beaucoup au
travailles pas, tu ne manges foyer, mais pas par Traoré
pas. Alors les gens ne vont pas Madimousa. Assis sur un
perdre une journée pour rien scooter, il est fier d’avoir voté
changer.» Seydi évoque des IBK: «C’est comme un match
«magouilles» : «IBK a payé de foot : quand une équipe
des gens pour voter, des perd, elle dit que c’est la faute
paysans auxquels il a de l’arbitre.»
donné 2 000 francs CFA Ici, on compare souvent les
[3 euros]. Tout ça avec des politiciens à des automofonds publics.»
bilistes arrêtés sur le bord de
L’été,
le monde
continue
de tourner.
> Retrouvez
Alexandra Schwartzbrod
de Libération à 8h56
pour le Cahier d’été «J’ai testé»
Mercredi, jeudi, vendredi
la route : prompts à demander de l’aide aux passants
pour pousser la voiture, ils
ne s’arrêtent plus sitôt
qu’elle s’est remise en marche. Jusqu’aux prochaines
élections. Si beaucoup accusent IBK d’être corrompu,
son adversaire, Soumaïla
Cissé, ne suscite guère l’enthousiasme. «Cissé, je le vois
depuis que je suis petit, il a
fait ses armes dans le même
parti qu’IBK, raconte Doucouré, qui boit un thé à l’ombre d’une bâche bleue. On
veut remplacer une tête par
une autre, mais c’est le même
système. Le vrai changement,
ça aurait été de donner le
pouvoir aux jeunes.»
NICOLAS MASSOL
franceculture.fr/
@Franceculture
LES
MATINS
D’ÉTÉ
7H -9H
DU LUNDI
AU VENDREDI
Julie
Gacon
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
14 u
FRANCE
Libération Mardi 21 Août 2018
A Lille,
antispécistes
et charcutiers
à couteaux tirés
Vitrines brisées, faux sang jeté, graffitis…
Dans la ville, plusieurs établissements ont été
l’objet de dégradations commises par des partisans
de la cause animale. Chez les commerçants,
le ton monte, tandis que les militants se divisent
sur la pertinence de ce type de vandalisme.
Par
voit dans cette stèle, unique dans
l’Hexagone, une reconnaissance du
Correspondante à Lille
rôle des oiseaux dans le conflit. Mais
les militants y voient d’abord une
es antispécistes passent à l’at- exploitation animale. L’antispétaque. Des pavés ont été lan- cisme va plus loin que le simple vécés dans des vitrines d’arti- ganisme, qui bannit la consommasans – bouchers, poissonniers, tion de tous les produits issus de
fromagers… – principalement à l’exploitation animale. «Il n’y a pas
Lille, mais aussi dans les Yvelines ou une espèce supérieure aux autres.
à Angers (Maine-et-Loire), accom- L’homme n’a pas le droit de les expagnés de slogans antispécistes, ce ploiter pour son propre intérêt, alors
mouvement opposé à
qu’il peut faire autrel’exploitation animale
REPORTAGE ment», explique Casous toutes ses formes,
mille Ots, Lilloise et
élevage compris. Le ministère de coordinatrice du réseau national
l’Intérieur s’en est ému, sur interpel- des bénévoles de L214, cette associalation de la Confédération française tion qui, entre autres, filme les maude la boucherie, boucherie-charcu- vais traitements dans les abattoirs
terie, traiteurs (CFBCT). Dernier fait et les diffuse.
en date, à Lille, le 31 juillet: le monu- Au départ, la protestation a consisté
ment en l’honneur des 20 000 pi- à asperger les boucheries de faux
geons voyageurs morts pour la sang, où un simple nettoyage suffiFrance, messagers de la guerre sait. Au cours du seul mois d’avril,
de 14-18, a été tagué : «Stop spé- sept ont été visées dans les Hautscisme.» Etonnement du quidam, qui de-France. A la mi-mai, changement
STÉPHANIE MAURICE
L
de braquet : la boucherie haut de
gamme de la rue Esquermoise, au
cœur du chic Vieux-Lille, retrouve
ses deux vitrines explosées. Suivront
un volailler, une poissonnerie, une
rôtisserie et enfin une fromagerie,
le 18 juillet. Juste en face du magasin
de Laurent Rigaud, le président du
syndicat des bouchers-charcutiers
traiteurs du Nord. Comme une provocation. C’est en tout cas comme
cela qu’il le prend. «C’est toujours le
même principe: provoquer le maximum de dégâts pour causer un coût
financier à l’entreprise», et la fragiliser, affirme-t-il. Selon la taille des vitrines, la facture va de 3 000 à
10000 euros par magasin. Rigaud
est catégorique : «C’est la volonté
d’extrémistes, pour qui on ne doit pas
exister. Mais on ne courbera pas
l’échine.» Laurent Rigaud a porté
plainte pour diffamation contre
Camille Ots. Elle avait dit sur RCF,
une radio catholique, que «casser
des vitrines est un acte citoyen». Elle
plaide le quiproquo, avoir en réalité
voulu parler d’un acte de citoyens
isolés, non encadré par une association. Et la plainte a été classée sans
suite, tient-elle à préciser.
«DIVISIONS»
Les échanges entre les deux camps
sont à fleurets mouchetés, mais
la situation pourrait s’envenimer.
Laurent Rigaud menace de répliquer en septembre si la série de dégradations ne s’arrête pas. «Si L214
ou d’autres groupes végans ont des
actions prévues à Lille, nous viendrons au contact et nous aurons nos
propres outils de communication. Ils
montrent des animaux en sang, eh
bien, nous aurons des affiches des façades fracassées.» On note cependant que le président du syndicat
des bouchers-charcutiers a légèrement modéré son propos: il y a peu,
il parlait de s’en prendre aux magasins végans de la métropole lilloise.
Pourtant, Rigaud n’est pas le plus
réfractaire à la notion de bien-être
animal: avant d’être boucher, il a été
éleveur et respecte les bêtes même
s’il les met à mort, ce qui est antinomique pour un antispéciste. Il se dit
favorable à l’installation de caméras
dans les abattoirs, à l’étourdissement obligatoire des animaux avant
leur mise à mort, refuse l’élevage en
batterie des poulets.
Camille Ots, de son côté, condamne
les caillassages. «Ce ne sont pas les
modes d’action que nous prônons.
Nous menons des actions de
sensibilisation du grand public, avec
des stands d’information. La stratégie, c’est d’emmener toute la société
avec nous, pas de nous la mettre à
dos.» Elle souligne aussi que ces vitrines brisées «créent des divisions,
même au sein de la communauté végane». Sur Facebook par exemple,
beaucoup sont remontés contre ces
actes radicaux qu’ils estiment inutiles. Camille Ots le reconnaît, elle a
été «assez partagée» lors du premier
Libération Mardi 21 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 15
Le 15 mai, les gérants
de cette boucherie
haut de gamme
du Vieux-Lille
ont découvert leur
enseigne vandalisée.
PHOTO ANTOINE PLACER.
VOIX DU NORD. MAXPPP
face, c’est réparé plus rapidement.» Elle en veut pour preuve une
attaque contre le McDonald’s de la
grand-place de Lille, dont personne
n’a parlé: l’enseigne n’a pas communiqué, mais confirme par téléphone.
Camille Ots l’a appris, affirme-t-elle,
par les renseignements territoriaux,
qui suivent de près ces affaires.
Pour Agathe, cibler les grandes
surfaces comporterait un risque de
mauvaise interprétation: «On verrait d’abord un message anticapitaliste, alors que le message est antispéciste.» Et le mouvement n’est pas
fondamentalement contre l’industrie de la nourriture. Agathe: «Si les
OGM peuvent empêcher l’abattage
des animaux, je suis pour.» Fabian
Santer sourit: «S’ils arrivaient à reproduire la viande en grande quantité en laboratoire, des tas de végans
en mangeraient.» Lui estime cependant que les luttes sont liées : «On
ne sortira du spécisme que si on sort
du capitalisme: s’il y a une ressource
animale à exploiter, celui-ci le fera.»
«CONSUMÉRISME»
«C’est dégueulasse
de s’attaquer aux
boucheries, elles ne
sont qu’un maillon
de la chaîne. Mais
malheureusement
c’est facile, et le
symbole est fort.»
Fabian Santer militant L214
commerce touché. D’un côté, se disait-elle, si cela ouvre le débat sur le
spécisme… «Mais au fur et à mesure, j’ai mesuré les conséquences
dans le débat interne, et à l’extérieur. Cela ne donne pas une bonne
image du mouvement. Il ne faudrait
pas que le grand public résume la
lutte antispéciste à des personnes
qui cassent des vitrines.»
Ce n’est pas l’avis de tous les militants, loin s’en faut. Agathe, organisatrice du mouvement antispéciste
Anonymous for the Voiceless à Lille
s’appuie sur les résultats de Google
Trends, l’outil de mesure des mots
les plus demandés sur le moteur de
recherche. Depuis mai et le premier
caillassage, la recherche «spécisme»
explose, affirme-t-elle. La courbe
s’envole effectivement, mais le lien
avec les actes de vandalisme n’est
pas prouvé. Fabian Santer, militant de L214, est «persuadé» que la
multiplication des débats autour du
spécisme «a été déclenchée par
les pavés». Les deux refusent de
condamner les bris de vitrines
même si, disent-ils, eux-mêmes
n’iront pas agir. «Ne faire que de la
sensibilisation ne suffit pas, estime
Agathe. Il y a de plus en plus de
végans, de végétariens, mais l’offre
animale reste importante, le nombre
d’animaux tués ne baisse pas. Il faut
d’autres types d’actions, plus di-
rectes et plus conflictuelles.» Elle
souligne le contexte politique, avec
le refus de l’Assemblée nationale
au mois de mai d’interdire l’élevage
des poules pondeuses en cage et la
castration à vif des porcelets, ou le
broyage des poussins. Fabian s’indigne: «Même [François] Ruffin a dit
qu’il était opposé à l’élevage des
poules en batterie, mais qu’il n’avait
rien contre leur mort.» Il a le sentiment d’un combat inaudible: «Nous
avons pourtant besoin de lois pour
protéger les animaux.»
«LÂCHETÉ»
Le terme de casseur ne convient pas
à Agathe. Elle voudrait qu’on parle
plutôt d’activistes antispécistes. A
ses yeux, «une vitrine brisée, c’est dérisoire par rapport au degré de violence que subissent les animaux». Et
le geste rendrait public la souffrance
des espèces, par exemple celle des
vaches laitières «invisibilisées» à qui
on enlève les bébés pour fabriquer
fromages, beurre et yaourts. La fromagère lilloise attaquée avoue
ne pas bien comprendre : «Ils se
trompent de cible. Nos petits producteurs respectent leurs animaux.»
Laurent Rigaud brandit un argument qui fait mal : pourquoi viser
des artisans, attentifs à la qualité,
alors que 80% de la viande est vendue en grande surface? «C’est trop
risqué pour eux, c’est de la lâcheté»,
tranche-t-il. De fait, cet aspect de la
question met mal à l’aise les militants rencontrés. Camille Ots le reconnaît à demi-mot: «Ils ne veulent
pas se faire attraper, ils sont encagoulés, avec des gants.» Fabian Santer est plus direct: «C’est dégueulasse
de s’attaquer aux boucheries, elles
ne sont qu’un maillon de la chaîne.
Mais malheureusement c’est facile,
et le symbole est fort.» Camille Ots
trouve une autre explication: «Pourquoi ces commerces-là, en pleine
ville? Ils ont pignon sur rue, cela interpelle le chaland. Une grande sur-
On touche là un élément déterminant, source de divergences : si
le refus de la souffrance animale
unit ces militants, ils sont issus de
sphères différentes, certains de la
mouvance anarchiste et/ou écolo,
d’autres pas du tout. Agathe explique: «Le véganisme a été totalement réapproprié par le capitalisme.
C’est devenu du consumérisme, les
steaks de soja, le shampooing végan.
On ne parle plus des animaux, mais
d’un idéal de pureté personnel.» Insuffisant pour ces militants politiques, qui veulent changer la loi.
Agathe : «Il faut profiter de cette
vitrine offerte pour parler des animaux, ce qui serait plus intelligent
que de dire que ces militants sont des
extrémistes qui desservent la cause
dans les commentaires Facebook.»
Fabian Santer abonde : «C’est la
stratégie du good cop, bad cop. Les
associations sont là pour rattraper
le coup, et gagner en notoriété.» Mais
il le reconnaît, «casser à tout va»
n’est pas tenable sur le long terme:
«Ils doivent penser à stopper les
attaques contre ces commerces.»
Sinon, la rentrée s’annonce tendue,
avec des charcutiers excédés et
prêts à en découdre. •
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Libération Mardi 21 Août 2018
ĥ
ĢUNE?
ONS’EN
GRILLE
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TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Camping Paradis.
Série. Les vacances du
camping - Parties 1 & 2.
Avec Laurent Ournac, Thierry
Heckendorn. 23h05. New
York, unité spéciale. Série.
4 épisodes.
20h55. Enquête sur les
prédateurs terrestres. Doc.
21h45. Enquête sur les
prédateurs marins. Doc.
22h30. Les derniers jours
des dinosaures. Doc.
21h00. Dans les yeux d’Amir.
Documentaire. 22h50.
Chroniques criminelles.
Magazine d'investigation.
20h55. Sale temps pour
la planète. Documentaire.
22h35. C dans l’air. Magazine.
20h55. Le meilleur des
Années bonheur. Divertissement. Présenté par Patrick
Sébastien. 23h25. Les enfants
de la télé. Divertissement.
20h55. Collection Mary
Higgins Clark. Téléfilm. Rien
ne vaut la douceur du foyer.
Avec Annelise Hesme, Grégori
Derangère. 22h30. Collection
Mary Higgins Clark. Téléfilm.
Où es-tu maintenant ?.
21h00. The square. Comédie
dramatique. Avec Claes Bang,
Elisabeth Moss. 23h25. Tchi
tcha. Magazine. Best of.
Présenté par Laurie Cholewa.
20h50. La métamorphose
des cloportes. Film policier.
Avec Lino Ventura. 22h35.
Le zapping de la télé.
21h00. Le samouraï. Thriller.
Avec Alain Delon, Francois
Perier. 22h25. Poulet au
vinaigre. Film policier. Avec
Jean Poiret, Stéphane Audran.
TMC
6TER
21h00. 90’ Enquêtes.
Magazine. 22h25. 90’
Enquêtes. Magazine.
21h00. Paris-Willouby. Comédie dramatique. Avec Isabelle
Carré. 22h45. Rénovation
Impossible. Divertissement.
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20h55. Snapped : les femmes
tueuses. Magazine. Présenté
par Évelyne Thomas.
22h45. Snapped : les femmes
tueuses. Magazine.
NRJ12
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10 ans et demi, 1m39.
Comédie. Avec Jules Sitruk.
ARTE
20h50. Émirats, les mirages
de la puissance. Documentaire. 22h45. Le siège de La
Mecque. Documentaire.
NUMÉRO 23
20h55. Les diablesses.
Téléfilm. Avec Bernadette
Lafont, Annie Grégorio.
22h30. La cantine. Magazine.
C8
M6
21h00. Audition secrète. Jeu.
La dernière audition. 23h45.
Audition secrète : lumière sur
les gagnants. Documentaire.
LCP/AN
21h00. Vipère au poing.
Drame. Avec Catherine Frot.
22h45. 100 jours avec les
gendarmes de l’autoroute
des vacances. Doc.
MARDI 21
Les nuages seront encore nombreux de la
Bretagne aux Ardennes avec quelques
bruines près de la Manche.
Le soleil dominera partout ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas au nord de la
Loire laisseront progressivement la place aux
éclaircies, sauf près de la Manche. Le soleil
s'imposera ailleurs, avec de fortes chaleurs
au Sud d'une ligne Bordeaux / Lyon.
20h30. Les débatteurs. Documentaire. 21h30. Droit de
suite - Débat. Débat. 22h53.
Demain la ville. Magazine.
MERCREDI 22
Le soleil s'imposera sur l'ensemble de la
France avec une grande douceur au lever
du jour.
L’APRÈS-MIDI Il fera très chaud dans le Sud.
Les fortes chaleurs atteindront Paris. En fin
de journée, un risque orageux
se développera sur l'ensemble des reliefs.
Lille
0,6 m/23º
CHÉRIE 25
21h00. Astérix et Cléopâtre.
Film d'animation. 22h25.
Astérix, le Gaulois. Film
d'animation.
0,3 m/23º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
IP 04 91 27 01 16
0,6 m/26º
0,6 m/29º
Toulouse
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0,6 m/29º
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Montpellier
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Toulouse
Marseille
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HORIZONTALEMENT
I. Le médecin peut consulter
le sien II. Assurance de compagnie ; Fit son trou III. Fis
quelque chose non réprouvé
par le moral, bien au contraire
IV. En cours, on y va à pied ;
Un peu d’alcool et de cola ;
Amorce de pas V. Amorce
de grillades VI. Formule de
politesse à Berlin ; Il a commis
les Sept Péchés capitaux
VII. Fut fourbe ; Il n’a pas
de famille VIII. Grands
américains et africains autour
d’un mot de la même ligne ; Ils
agissent vite sur la peau ; La
do anglais IX. Ce que ne peut
faire un sans papiers X. Elle
croise son collègue XI. Le
parcoursup du combattant
9
II
III
IV
V
VI
VII
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
GORON
X
Grille n°993
VERTICALEMENT
1. Bien que vivant, son nom n’est pas étranger à la Pléiade 2. Privées
de force ; Pub en Angleterre 3. Passés du solide au liquide ; Ils bouleversent nos plants 4. Dernière classe ; Belles pièces romaines 5. Il faut
les éloigner des oiseaux ; Alertes 6. Ils font du bien à la peau 7. Claudine
ou Madeleine ; Viviane ou Morgane ; 6 ou 8 sur la route 8. UO2 ; Seins
sains ? Elle a la réponse 9. On se livre à lui avant et après la délivrance
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SCULPTEUR. II. UL. RAOUL. III. BABAR. SEC.
IV. RIO. SM. MO. V. ÉRIC. ÉDAM. VI. AHANE. VII. TARABUSTE.
VIII. IG. LAVOIR. IX. CAFÉ-TABAC. X. ÉMEUTIÈRE. XI. SERRURIER.
Verticalement 1. SUBREPTICES. 2. CLAIR. AGAME. 3. BOÏAR. FER.
4. LRA. CHALEUR. 5. PARS. ABATTU. 6. TO. MENU-VAIR. 7. EUS. DÉSOBÉI.
8. ULÉMA. TIARÉ. 9. COMMERCER.
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Libération Mardi 21 Août 2018
IDÉES/
Manifestation de soutien
contre les expulsions
de la ZAD de NotreDame-Des-Landes,
à Nantes, le 14 avril.
PHOTO THIERRY PASQUET
Simon Springer
«A un moment
donné, il faut
juste dire “fuck!”
au néolibéralisme
dont la fonction
première
est de créer
des inégalités»
Recueilli par
MAÏTÉ DARNAULT
DR
L’
affiche ressemble à s’y méprendre à celle de la tournée
d’un groupe de hard rock. Si
Simon Springer est bien fan de ce
genre musical, les 28 dates du tour
d’Europe qu’il a honorées avant l’été
ont invité le public non pas à des
concerts, mais à des conférences
autour de son dernier ouvrage, Pour
une géographie anarchiste (Lux éditeur, 2018). Professeur depuis 2012
à l’université de Victoria, au Canada, il rejoindra en septembre
l’université de Newcastle, en Australie. Géographe radical, spécialiste de la pensée anarchiste et du
Cambodge, Simon Springer se présente comme athée, végan, pacifiste, «straight edge» (sous-culture
punk qui bannit la consommation
de psychotropes) et «super-papa».
Cet activiste du quotidien revient
pour Libération sur la nécessité
d’une lutte à petits pas afin d’enrayer toute forme de domination.
Qu’est-ce qu’est une géographie
anarchiste ?
Les systèmes de hiérarchie et de domination qui structurent nos vies
découlent d’un apprentissage. Devenir anarchiste, c’est les désapprendre. J’ai trois enfants, qui détiennent de manière inhérente
beaucoup de valeurs anarchistes.
Ce sont mes plus grands professeurs. La géographie est un champ
très vaste qui va de la géographie
physique à la géographie humaine.
Si vous revenez à Pierre Kropotkine
et Elisée Reclus, aux sources de la
géographie comme de l’anarchisme,
il n’y a pas de séparation claire. Doreen Massey, une géographe radicale britannique, considère que la
géographie raconte l’histoire, les
histoires. Il s’agit de penser toutes
les histoires collectées, pas uniquement d’un point de vue anthropocentrique. Cela inclut l’histoire des
animaux, des plantes, et toutes les
interconnexions qui font de la Terre
ce qu’elle est.
On ne conçoit pas l’espace de manière générale, mais de manières
particulières, au pluriel. Doreen
Massey considère que les lieux forment des constellations, comme un
squelette des interconnexions que
nous expérimentons. Cet ensemble
de relations sociales, politiques et
économiques est en évolution permanente. Il y a la grande histoire, et
il y a le canevas des petites histoires.
Rien n’est figé, accompli.
En quoi l’anarchisme et ses idées
permettent-ils de repenser notre
rapport à l’espace et aux histoires des uns et des autres ?
L’anarchisme est une manière d’être
au monde, une question de liberté,
d’émancipation. Dès lors qu’il y a
une forme de hiérarchie, il y a un
positionnement critique à avoir, et
pas uniquement au sujet des relations que les humains ont entre eux.
La pensée des Lumières a longtemps positionné l’homme au sommet de l’évolution des espèces.
Chez Kropotkine et Reclus, dès le
XIXe siècle, il s’agit de lui redonner
une juste place: non pas supérieur,
mais simplement existant aux côtés
des autres espèces vivantes. Kropotkine pensait la mutualisation, la
collaboration et la réciprocité à
l’échelle de l’évolution entière. Afin
de s’opposer au darwinisme, interprété comme une nécessaire compétition et la suprématie d’une espèce sur une autre, il souligne qu’un
autre pan de la pensée de Darwin
met en avant l’interdépendance des
êtres vivants. Le processus d’évolu-
Pour cet activiste du quotidien,
lire Kropotkine et Reclus, c’est revenir
aux sources de la géographie comme
de l’anarchisme. La géographie radicale
propose de penser toutes les histoires,
en s’éloignant du seul point de vue
anthropocentrique. Cela inclut
l’histoire des animaux, des plantes…
Et surtout la prise en compte des
interactions et des coopérations.
tion est lié à cela: certaines espèces
survivent uniquement en vertu des
liens qu’elles ont avec d’autres.
Cette perspective permet de réimaginer la notion de survie, en réorientant la lecture de Darwin de la
seule compétition à la coopération.
L’anarchisme est aussi une question
d’association volontaire et d’action
directe. La première relève du
choix, du libre arbitre, la seconde en
découle : nous n’avons pas besoin
d’attendre que des leaders élus,
qu’une avant-garde, que quelqu’un
d’autre nous autorise à repenser nos
vies si nous avons envie de le faire.
Selon Doreen Massey, il s’agit d’influer sur l’histoire, sur les histoires,
pour qu’elles correspondent plus à
nos désirs, nos intérêts et nos besoins.
En quoi cette pensée peut-elle
être actuelle ?
Oppression raciale, violence d’Etat,
violence capitalistique: les formes
de violence dues aux hiérarchies
se multiplient et se perpétuent
aujourd’hui. L’anarchisme est beaucoup plus large que le proudhonisme originel. Il ne s’agit pas seulement d’une remise en cause de
l’Etat, de la propriété, mais de toutes les formes de domination, en
terme de genres, de sexualités, de
races, d’espèces. L’anarchisme doit
contribuer à forger une autre forme
d’imagination, plus large, à mettre
en avant les connexions entre les
êtres plutôt que de leur assigner des
étiquettes.
Vous avez écrit un pamphlet intitulé «Fuck neoliberalism» (1),
littéralement, «emmerdons le
néolibéralisme»…
A un moment donné, il faut juste
dire «fuck it!» [«merde!», ndlr]. Car
on a beau étudier dans le détail le
fait que le marché avantage certains
et en désavantage d’autres, un
grand nombre de gens continueront
de ne pas se sentir concernés. Donc
il faut dire stop et s’atteler à renverser la tendance. Le capitalisme est
fondé sur la domination, sa fonction première est de produire des
inégalités. Dans ce système, certains réussissent, les autres restent
derrière. En tant qu’universitaires,
combien d’articles devrons-nous
encore écrire pour dénoncer ses
méfaits à tel endroit ou sur telle population ?
C’est une provocation pour attirer
Libération Mardi 21 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 19
SIMON SPRINGER
POUR UNE
GÉOGRAPHIE
ANARCHISTE
Lux, 308 pp., 18 €.
l’attention sur le problème plutôt
que de continuer à tourner autour.
C’est le texte le plus lu de ma carrière. Il porte un message profondément anarchiste. Or, la réponse à
cet article a été massivement positive dans le monde universitaire.
Peut-être car le terme d’«anarchisme» n’apparaît jamais. La plupart des gens qui ont intégré des
principes anarchistes à leur vie quotidienne ne l’identifient pas nécessairement comme tel. La coopération, la réciprocité, l’aide mutuelle,
tout le monde les pratique chaque
jour avec ses amis, sa famille. Lancer un jardin partagé, rester critique
face à ses professeurs, interroger
l’individualisme qui va de pair avec
le néolibéralisme, cela fait partie
d’une forme d’éthique de la vie en
communauté. Nous sommes tous
coupables – moi compris – de perpétuer le système. L’un des piliers
du néolibéralisme est cette volonté
de se focaliser sur l’individu, qui entraîne une forme de darwinisme social, les «tous contre tous», «chacun
pour soi».
Vous évoquez un activisme de la
vie quotidienne. Quel est-il ?
L’activisme ne se résume pas à être
en tête de cortège, prêt à en découdre avec la police. Il passe par des
gestes très quotidiens, ce peut être
de proposer à vos voisins de s’occuper de leurs enfants un après-midi.
A Victoria, il existe un groupe de
«mamies radicales» qui tricotent
des vêtements pour les sans-abri.
Mieux connaître ses voisins, aider
quelqu’un à traverser la route, lever
les yeux de nos téléphones ou dé-
«Dans la pensée de Darwin,
le processus d’évolution est lié au fait
que certaines espèces survivent
uniquement en vertu des liens
qu’elles ont avec d’autres.»
brancher notre lecteur de musique
et avoir une conversation avec les
gens dans le bus ou dans la rue: ces
choses très simples font peser la balance dans l’autre sens, permettent
de court-circuiter l’individualisme
exacerbé produit par le néolibéralisme. Si vous vous sentez de manifester contre le G20, très bien, mais
il faut également agir au quotidien,
de manière collective.
Une des meilleures façons de faire
changer les gens d’avis sur les migrants est de leur faire rencontrer
une famille syrienne, d’engager un
échange. Frôler leur situation peut
être le moyen de réhumaniser les
réfugiés. Cela implique d’avoir un
espace pour enclencher cette conversation, un lieu inclusif, libre des
discours haineux. En s’opposant au
nationalisme, l’anarchisme encourage le fait de penser le «non-nationalisme», de regarder au-delà des
réactions épidermiques, d’élargir le
cercle de nos préoccupations et notre capacité à prendre soin de
l’autre, à se préoccuper de l’humanité entière.
Cet ethos permet-il de lutter contre la violence institutionnelle?
Je me considère pacifiste, mais ça
ne veut pas dire que les gens ne devraient pas s’opposer, lutter, pratiquer l’autodéfense. Pour moi,
l’anarchisme est fondamentalement non-violent –un certain nombre d’anarchistes ne sont pas d’accord avec cela. Un système de règles
et de coercition est intrinsèquement violent. L’Etat revendique le
monopole de cette violence. Quand
des groupes d’activistes, d’anarchistes ou n’importe qui s’opposent à
l’Etat, c’est un abus de langage d’appeler cela de la violence. C’est un
moyen pour l’autorité de discréditer
la dissidence. Si l’Etat revendique le
monopole de la violence, acceptons-le en ces termes. La violence
est répugnante, vous en voulez le
monopole ? Vous pouvez l’avoir.
Mais alors n’appelez pas «violence»
notre réponse. Le but d’un anarchiste, d’un activiste, ce n’est pas la
domination, la coercition, mais la
préservation de son intégrité, la
création d’une société meilleure, de
plus de liberté. L’autodéfense n’est
pas de la violence.
D’une certaine façon, un Black
Bloc ne serait pas violent, selon
vous ?
Chaque Black Bloc, dans un contexte donné, peut être motivé par de
nombreuses raisons. Mais de manière générale, je ne crois pas que
son objectif soit la violence. La première raison pour laquelle le Black
Bloc dissimule son visage, c’est
parce qu’il ne s’agit pas d’intérêts
individuels, mais d’un mouvement
collectif. La majorité des médias
parle du Black Bloc uniquement en
terme de «violence», or c’est d’abord
une forme de résistance, d’autodéfense, non pas uniquement pour les
individus qui forment à un moment
le Black Bloc, mais une autodéfense
de la communauté et de la planète
sur laquelle nous vivons. Qu’est-ce
que va changer, pour une banque,
une vitrine brisée, très vite remplacée ? Condamner la violence des
Black Blocs, ça permet d’occulter la
violence de la police, vouée à la domination, la coercition, la suppression de la liberté de certains individus dans le seul but de préserver la
propriété d’une minorité puissante. •
1) «Fuck le néolibéralisme», revue
Acme, 2016, en libre accès
sous Creative Commons sur
www.acme-journal.org
20 u
Libération Mardi 21 Août 2018
A gauche, les spectateurs
rejoignent l’île Tatihou,
accessible à marée basse.
A droite, de gauche à droite,
les musiciens Fakher Madallal
(chant, percussions),
Souhad Najem (qanûn)
et Tristan Driessens (oud).
Par
CHARLINE
LECARPENTIER
Envoyé spéciale sur l’île Tatihou
(Manche)
Photos ADELINE KEIL
S
pectacle médusant: une marée humaine traversant les
parcs à huîtres du Cotentin,
pieds nus ou en sandales sur le sable
rocailleux trempé par la marée descendante, pour rejoindre l’île Tatihou, depuis le port de Saint-Vaastla-Hougue, en cette veille de 15 août.
Les ensembles Domos Emigrantes
et Refugees for Refugees n’ont que
quelques heures pour donner leur
concert sous chapiteau pour cette
24e édition des Traversées Tatihou
dédiée à l’exil, avant que la mer ne
vienne recouvrir le chemin. L’île de
Tatihou a ouvert au public en 1992
pour le sensibiliser au patrimoine
du littoral. Avec son aura d’insularité, l’étonnant jardin normand
avait longtemps accueilli des marins en quarantaine, servi d’aérium
pour enfants puis de centre de rééducation pour les adolescents. Dans
ce lieu sanctuarisé, dont le nom découle de celui du Viking Tati, la fréquentation est habituellement limitée à 500 personnes par jour. L’île de
28 hectares à marée haute devient
presqu’île à marée basse, et laisse
habituellement railler seulement
les goélands argentés.
BOUCHE À OREILLE
Le groupe Refugees for Refugees
fait retentir une autre musique dès
qu’il investit l’île matinalement
avec ses instruments dans un petit
camion amphibie. Le musicien tibétain Kelsang Hula s’est permis d’ironiser sur ce bus rempli de réfugiés
qui lui rappelle son propre exil. «S’il
y a bien une personne qui peut se
permettre cette blague, c’est lui», dit
Lynn Dewitte, de l’association belge
Muziekpublique, qui organise en
Europe de nombreux concerts pour
la formation et qui construit des
aqueducs entre différentes traditions musicales récoltées le long de
la route de la soie.
En réponse à la vague migrante, qui
déplace aussi les artistes, des initiatives en faveur des musiciens réfugiés, qu’ils soient amateurs ou professionnels, ont bourgeonné en
Europe: l’orchestre Orpheus XXI à
Calais, l’Orchestre de chambre de
Paris avec la création théâtrale et
musicale Histoire des quatre coins
du monde, Soudan Célestins Music
et autres. L’association Muziekpublique, spécialiste des musiques
traditionnelles et du monde, a lancé
l’invitation auprès de migrants, par
mail et par bouche à oreille, pour
enregistrer un album dont une par-
«Quand on est sur
scène, je ne sens
pas que nous
sommes réfugiés»
La 24e édition des Traversées Tatihou, qui s’est
tenue jusqu’à mercredi dans une petite île de la
Manche, était dédiée à l’exil. Deux formations
composées de musiciens migrants se sont
produites: Domo Emigrantes et Refugees
for Refugees. Rencontres.
tie des bénéfices est reversée à des
associations impliquées artistiquement auprès des réfugiés.
Un groupe de dix musiciens professionnels issus de ces enregistrements s’est constitué pour répondre
à une demande de concerts sous le
nom de Refugees for Refugees.
Après un premier album, Amerli,
paru en 2016, un second est prévu
pour février avec une part de com-
positions originales.
Sur scène, Tammam Ramadan. Originaire d’Alep en Syrie, il est arrivé
il y a cinq ans en Belgique avec son
ney, une flûte arabe. «J’ai eu la
grande chance de ne pas venir en bateau, j’ai profité de donner un concert en Espagne pour rester, raconte-t-il. Quand on est en exil, il y a
d’autres choses que la musique qui
deviennent prioritaires. Les débuts
ont été difficiles, je me suis senti
vraiment loin de tout ce que j’ai
connu dans ma vie.» Après avoir appris le français en Belgique et avoir
intégré un centre d’accueil où il dit
avoir très peu pratiqué la musique,
Tammam Ramadan a repris sa pratique grâce à Refugees for Refugees.
«Ce sont des réfugiés professionnels
qui soutiennent des réfugiés normaux. J’aime ce nom car il a été la
première porte qui s’est ouverte pour
moi. Depuis, dès que je suis sur scène
j’oublie tout, le concert brise toutes
les frontières entre nous mais aussi
avec le public».
Sous le chapiteau monté pour le festival, qui s’est déroulé du 6 au
15 août, la directrice de la manifestation, Laurence Loyer-Camebourg,
dédie la soirée «aux migrants aux
portes de l’Europe». Ce soir-là,
l’Aquarius erre encore avant d’être
autorisé à accoster à Malte. La formation italienne Domo Emigrantes
assure l’ouverture avec, en son sein,
le Kurde de Syrie Ashti Abdo. Si l’on
s’autorise à utiliser le mot «fusion»,
ce groupe qui tient comme un bloc
en alternant musique kurde et
chants populaires du sud de l’Italie
est si émouvant qu’on en oublie par
moments l’excès sirupeux. Lorsqu’on le croise dans le jardin, dont
la végétation des Canaries et d’Afri-
Libération Mardi 21 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 21
CULTURE/
que du Nord est protégée des embruns, Ashti Abdo raconte: «Au début, j’ai eu du mal à trouver ma
petite place dans la musique mais
j’ai insisté, raconte-t-il, lui qui est
arrivé il y a douze ans en Italie.
Cette expérience m’a ouvert les portes de la musique occidentale, j’ai
aussi pu apprendre différents instruments, ce qui se fait peu en
Orient.»
NOUVELLE ENTENTE
Le couple Guliani, de Caen, dansant
assis dans les gradins, est conquis.
«Nous sommes aussi arrivés en
France il y a plusieurs dizaines d’années, nous venions d’Italie, nous
avons eu la chance de profiter de l’ascenseur de la France. Ce concert, c’est
un humanisme universel, c’est très
symbolique.» Le groupe Refugees for
Refugees entre à son tour sur scène,
trouve à tâtons une nouvelle entente
entre les huit mucompliquée, donc quelsiciens aux perqu’un qui vient de
Manche
sonnalités et parl’Occident ne peut
Ile Tatihou
cours multiples.
pas forcément la
Jersey
Ils sont privés
jouer facilement.
Saint-Lô
(R.-U.)
pour la première
On a par exemple
CALVADOS
fois de deux meminitié le percusMANCHE
Manche
bres clés, la chansionniste belge qui
ORNE
teuse tibétaine
joue avec nous», exILLE-ETAren Dolma et le
plique Souhad NaVILAINE
chanteur afghan Mojem.
20 km
hammad Aman Yusufi.
D’origine irakienne, il
«C’est par le biais de l’improvisation joue depuis trente-deux ans du
qu’on peut rencontrer l’autre», rap- qanûn, une cithare trapézoïdale
pelle le joueur de oud belge Tristan arabe dont il enseignait l’art dans
Driessens, en charge de la cohésion un conservatoire en Tunisie avant
artistique. Sur scène, chants syriens d’être chassé par les salafistes. Il a
et tibétains s’enlacent et les solos al- alors dû revenir en Irak, avant de
ternent plus qu’ils ne s’encastrent. devoir à nouveau quitter le pays.
L’écoute est totale et les bouches «En Belgique, j’ai trouvé une autre
bées. «Chacun dans son registre patrie, je me suis senti accueilli, ma
tente de communiquer sa musique et famille et moi-même avons obtenu
de transmettre son identité. La com- la nationalité belge. Je peux y vivre
position orientale en général est très ma musique comme je l’entends», se
réjouit-il.
«PRÉCARITÉ»
Le Pakistanais Asad Qizilbash se dit
le dernier joueur de sarod du Pakistan et pratique des solos sur scène à
visée quasi pédagogiques: «J’aimerais l’enseigner un jour ici à d’autres,
mais pour le moment je suis surtout
préoccupé par la précarité de ma situation», regrette-t-il. Quand on est
sur scène je ne sens pas que nous
sommes réfugiés. J’ai appris beaucoup de nouveaux styles musicaux,
pourtant je suis un musicien classique très traditionnel. Aujourd’hui,
ce dont j’ai peur, c’est de ne jamais
pouvoir rentrer, car j’ai du travail à
accomplir au Pakistan et un public
là-bas».
Le chanteur syrien Fakher Madallal,
dont les danses solitaires émeuvent
tant elles semblent délocalisées, se
réjouit de «mêler la musique tibé-
taine avec la musique soufie, c’est
unique et inédit». Fin 2014 il avait
quitté la Syrie avec ses quatre filles.
«Quand je chante J’écris ton nom
Alep, j’ai les larmes aux yeux mais je
vois les gens heureux, car le rythme
reflète la joie, c’est un sentiment très
particulier. Cette formation peut
changer l’image du réfugié qui va venir prendre le travail des autres alors
que tout ce qu’il veut est une vie normale. J’ai voulu chanter cette musique traditionnelle pour montrer que
le peuple syrien aime la vie, a envie
d’aller vers l’autre.»
Sur Tatihou, un laboratoire de biologie marine est devenu une référence
dans la culture d’algues bioluminescentes: on y trouve par exemple le
plancton Pyrocystis qui s’illumine
quand il est agité la nuit. Gageons
que la musique entendue ce soir-là
puisse aussi avoir cet effet phare. •
22 u
Libération Mardi 21 Août 2018
Ariana Grande
en concert aux Billboard
Music Awards,
à Las Vegas, le 20 mai.
PHOTO ROB LATOUR.
SHUTTERSTOCK. SIPA
CULTURE/
Mitski, les délices
de l’inconfort
Après «Puberty 2», la jeune
Nippo-Américaine sort
«Be the Cowboy», album pop
languissant aux chansons
bizarrement proportionnées.
S
Ariana Grande,
queue-de-cheval de bataille
La jeune star r’n’b
tente de conjurer
le trauma
de l’attentat
à Manchester
en 2017, dans un
quatrième album
optimiste et sucré.
«J
e pensais qu’avec le
temps et la thérapie,
cela deviendrait
plus facile de trouver les mots
pour en parler […]. C’est un
peu comme ne plus avoir de
sol sous les pieds», confiait la
chanteuse Ariana Grande
dans un entretien en mai
pour la revue musicale américaine The Fader. Lors de sa
tournée mondiale «Dangerous Woman» du nom de
son troisième album sorti
en 2016, le concert que la star
d’alors 23 ans donne à guichets fermés à Manchester
le 22 mai 2017 se clôt par une
tragédie : l’attentat-suicide
revendiqué par le groupe Etat
islamique, causant 22 morts
et plus d’une centaine de
blessés, la plupart des préados et adolescents (et leurs
parents), principaux adulateurs de la pop r’n’b bubblegum de la jeune chanteuse
floridienne.
«Arianators». Celle-ci suspend sa tournée pour 7 dates,
avant d’organiser un concert
caritatif dans la même ville
en juin 2017: «One Love Manchester». Parmi les chanteurs
invités, Chris Martin, Katy
Perry… «Ariana veut montrer
à ses fans combien elle se doit
de rester forte pour eux», dit
alors son agent Scooter
Braun.
Un an plus tard, fin avril, la
chanteuse à queue-de-cheval
colossale (distinction chérie
par bon nombre de ses fans,
les «arianators») sort un single aux effluves optimistes :
No Tears Left to Cry où l’on
entend répéter énergiquement: «I’m pickin’ it up.» («Je
me ressaisis»), indiquant la
voie d’une rémission au syndrome post-traumatique qui
l’a éloignée un temps de la
scène et des médias. Toutefois, bien plus qu’une volonté
de s’exprimer sur le sujet du
trauma, Sweetener, son quatrième album sorti vendredi
dernier et «teasé» fiévreusement par la chanteuse via
une armada de tweets et
autres interviews télé (de
Jimmy Fallon au Carpool Karaoke de James Corden…),
est plutôt une ode au genre
féminin. L’ex-enfant Nickelodeon, agacée d’être labellisée
«nouvelle Mariah Carey», a
maintenant 25 ans et décide
de faire peau neuve. Dans son
clip pour le second single
God Is a Woman, on la retrouve ainsi géante, lascive,
simili-Gullivera de Manara,
assise sur notre Terre qu’elle
doigte tendrement. Au tiroir,
les oreilles de chaton, bonjour les caresses érotiques de
l’empowerment et l’amour
propre. Outre son fidèle ami
Tommy Brown à la production, ou Max Martin et Savan
Kotecha aux manettes des
singles d’une dance pop
épaisse faisant sans grande
surprise son job, le musicien
et interprète californien
Pharrell Williams emmène
pour plusieurs titres Grande
sur des terrains bien plus sinueux et productifs. Comme
celui déjà de réactualiser un
r’n’b circa 90.
Cris émoustillés. Ainsi la
ballade R.E.M (version retravaillée d’une démo initialement prévue pour Beyoncé)
séduit d’emblée là où la voix
langoureuse de la chanteuse
se réfracte et se multiplie
sous diverses tonalités sucrées. Le morceau Sweetener
semble avoir été taillé pour
une Whitney Houston fin 80,
tout en dérapant vers des
beats excités et rythmiques
solaires soutenus de divers
cris émoustillés. On doit les
étincelles salutaires et les
éclats de gospel de ce nouvel
album au parrainage de
Pharrell qui chante sur le
groovy Blazed comme aux
collaborations avec Missy Elliott ou encore Nicki Minaj
pour l’électrique The Light Is
Coming. Un vent d’optimisme souffle sur le visage
de la chanteuse qui se répare
peu à peu et évoque sur Get
Well Soon ses crises d’angoisse post-attentat, terminant sur un : «Tu peux te
frayer un chemin jusqu’au
sommet», refrain auquel on
lui prie de s’accrocher.
JÉRÉMY PIETTE
SWEETENER d’ARIANA
GRANDE (Republic Records)
i l’on considère que la visée de la
pop est de bâtir des édifices musicaux limpides en gommant toute
impression d’effort, on peut affirmer
sans trop de difficulté que Mitski
Miyawaki n’a que faire de cette discipline. Car de toute évidence, la jeune
femme se méfie des choses qui s’emboîtent trop bien. Frottements, grincements, articulations sur lesquelles on
force : la vérité des sentiments chez elle
est systématiquement douloureuse,
abrupte. Sur son album précédent, Puberty 2 (2016), la jeune Nippo-Américaine expliquait par exemple assister à
des combats de chiens et parier volontairement sur les animaux perdants
«pour pouvoir les regarder dans les yeux
quand ils meurent/ comme toi quand tu
es sur moi et que tu me regardes jouir.»
De ces chansons désarticulées, tiraillées
entre griffures grunges, immaculé mélodique et anomalies do-it-yourself, la
chanteuse tirait des moments de pure
transcendance, à la manière d’un Gregg
Araki à guitares. Accessoirement, elle
acquérait aussi l’admiration du petit
monde, majoritairement masculin, de
l’indie américain.
En 2018, les échardes de la puberté ont
laissé place à des compositions plus denses, plus maîtrisées. Qu’on se rassure :
Be the Cowboy est loin de l’album de la
maturité. Le malaise rôde toujours. Un
inconfort cette fois plus diffus, qui tient
pour commencer à la façon qu’a le format pop d’exercer sa contrainte (rare-
Mitski Miyawaki. PHOTO DR
ment plus de deux minutes) sur des
chansons bizarrement proportionnées,
comme des pièces dont les parois se seraient soudain resserrées autour de meubles trop gros. Au centre de cette maison
de poupées en travaux, il y a la voix de
Mitski. De son timbre implorant dont on
ne sait pas s’il emplit ou s’il assèche les
chansons, la chanteuse égrène les effets
de la solitude et de la frustration avec
trop de franchise pour ne pas en dévoiler
aussi les délices. Comme lorsqu’elle assure «I could stare at your back all day»
(«Je pourrais passer la journée à fixer ton
dos», sur Pink in the Night) à quelqu’un
qui n’en demandait sûrement pas tant.
Ou lorsque ses «nobody» deviennent de
plus ou plus langoureux à mesure que les
zigzags harmoniques de la chanson du
même nom frôlent la sortie de route.
De qui, de quoi se languit exactement
Mitski ? A qui, à quoi, promet-elle d’être
un «geyser» en ébullition ? Et de quel
genre de romance parle-t-on ? Si une récente interview au site Pitchfork donnait
quelques indices («la plupart de mes
chansons ont pour sujet la musique ellemême ; elles parlent du fait d’essayer de
continuer à en faire, et de ne pas se sentir
aimée par elle»), la chanson Come Into
the Water finit de dévoiler le pot aux roses : «Peut-être que je suis comme tous ces
hommes qui écrivent des choses sur ce
dont ils rêvent/ mais pourrais-tu me dire
si tu veux de moi ?/ Je suis incapable de
bouger tant que tu ne me le montres pas».
Frottements, grincements, articulations
sur lesquelles on force. Ecoutez le terrible secret de Mitski : sa plus dure histoire
d’amour, c’est vous.
MAXIME CHAMOUX
MITSKI BE THE COWBOY
(Dead Oceans/ Secretly Group)
Libération Mardi 21 Août 2018
u 23
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Le «Greek
campus»
du Caire.
PHOTO
CLAIRE
WILLIOT
sieurs mois», explique-t-elle, ravie,
avant d’ajouter: «Mon domaine, c’est
le cinéma. Avant j’étais moi aussi
free lance. Mais depuis peu, grâce
aux nouvelles technologies, on peut
travailler plus facilement en vidéo,
notamment pour la télévision. Et développer des projets. Tous ces espaces nous sont encore accessibles malgré notre jeunesse, ces espaces où on
peut se montrer créatifs, trouver des
sources de financement et se lancer
rapidement. Comme on n’est pas encore très nombreux dans le pays à
maîtriser ces technologies, on nous
fait confiance.» Avec son équipe,
Shorouk tient réunion sous les
grandes statues colorées de scribes
qui escaladent l’un des bâtiments.
Au programme, le lancement de
Siyaya en Egypte, émission de téléréalité sud-africaine qui met en
scène des enfants face à leurs peurs
mais aussi la création d’un format
type de séries égyptiennes rapidement transposable à l’étranger.
«Avec Yotta Media Production, notre agence, on a un pied en Afrique
et un pied au Proche-Orient. Et ce
double tropisme, on le sent très bien
au Greek Campus», insiste-t-elle.
Bédéistes. Financé par un
Place aux arts dans la «Silicon
Valley des Egyptiens»
Dans un pays déprimé
par la confiscation
de la révolution de 2011,
certains parviennent
pourtant à investir
la nouvelle économie.
A l’instar du «Greek
Campus» qui a ouvert
au Caire en 2013 et
accueille 130 start-up
dans le domaine de l’art
et autres.
D
ifficile d’imaginer un tel endroit au centre du Caire, à
deux pas du Nil et de la place
Tahrir, siège de la révolution
de 2011. Un vaste jardin cerné de
vieux bâtiments transformés depuis
cinq ans en bulle high-tech animée
jour et nuit par un mouvement incessant de jeunes entrepreneurs qui
se sont récemment lancés dans la
création de start-up. «Bienvenue au
Greek campus, la Silicon Valley des
Egyptiens. C’est l’endroit où toutes les
start-up se développent», annonce
Andrew Khouzam, fondateur de
Webops, qui propose des sites clé en
main et vient de lancer une plateforme unique en Egypte pour permettre à des artistes de vendre leur
production en ligne dans le monde
entier. «Certains parmi les plus
grands artistes peintres du moment
nous ont rejoints», confie le jeune
patron, installé sur l’un des grands
poufs colorés de son bureau blanc
et bleu. Lancée en octobre à trois,
Webops compte déjà 18 développeurs et ne cesse de s’étendre,
comme la plupart des 130 start-up
qui ont pris leurs quartiers dans cet
incubateur d’entreprises.
Festival. Ancienne dépendance de
l’université américaine, le «Greek»
ou «Greek Campus» a ouvert ses
portes en 2013, deux ans après le
printemps égyptien. «On était tous
place Tahrir en 2011. On a cru à
l’ouverture du champ politique,
mais il s’est rapidement refermé.
Certains ont continué le combat po-
litique comme ils ont pu, mais beaucoup ont été arrêtés. Alors, nous, on
a investi la nouvelle économie, là où
il y avait encore une place à prendre
pour les jeunes, une place pas encore
occupée par ceux qui tiennent les rênes de l’économie égyptienne depuis
si longtemps», raconte Sami Awa
face à un tableau noir sur lequel se
trouvent inscrits les noms des entreprises qui participeront au prochain «Rise up», le plus grand festival d’entreprises high-tech de la
région qui se tient chaque d’année
au Greek Campus.
Sous ses fenêtres, une trentaine de
longues tables accueillent l’ensemble des 1 200 membres de cette
communauté singulière pour le petit-déjeuner mensuel organisé par
le campus et qui permet aux
start-up de se rencontrer, d’échanger et, pourquoi pas, de travailler
ensemble. Une communauté technologique qui abrite de véritables
pépites dans cette Egypte plutôt déprimée par la confiscation de la révolution par les militaires et la crise
économique. «Pour l’instant, les
autorités nous laissent travailler,
ajoute un développeur. Elles s’en
sont prises aux opposants, aux journalistes et aux humanitaires. Elles
ont commencé à museler l’espace artistique. Elles tiennent les entrepreneurs qui travaillent dans l’économie traditionnelle. Mais nous, elles
nous laissent tranquilles. Il faut
croire qu’elles ont besoin de nous, car
l’univers des startups est nouveau en
Egypte et les compétences sont encore assez rares. Mais pour combien
de temps ?»
«Beaucoup ici se sont lancés dans la
production, la photographie, la vidéo, la mode ou la communication
grâce à cet espace ouvert par l’expansion d’Internet et la multiplication des réseaux sociaux», confie
Shorouk el-Attar, une dynamique
trentenaire qui vient de s’installer
sur le campus. «Je travaille à la production d’une série pour la télévision
saoudienne qui va être en partie
tournée en Egypte. J’ai dû recruter
une dizaine de free lance pour plu-
homme d’affaires égyptien ayant
vécu longtemps à l’étranger, notamment en Australie où il a vu la bulle
Internet se déployer, le Greek Campus est rapidement devenu un vaste
centre innovant au cœur de la capitale égyptienne. Les 130 entreprises
y sont réparties en pôles : éducation, e-sécurité, art et communication, etc. «Les héberger ici toutes ensemble leur permet de partager leurs
ressources, avoir un réseau, collaborer les unes avec les autres et obtenir
des informations sur ce que chacun
fait, lancer, modifier, faire progresser leurs produits comme leur compagnie», déclare Mohamed Ashraf,
directeur général du campus, même
Uber s’est installé chez nous.» Le
campus est aussi rapidement devenu un haut lieu événementiel
dans le pays, en co-organisant toutes sortes de manifestations comme
le Cairo jazz festival, le Cairo comics, qui rassemble des bédéistes
du monde entier, et toutes sortes de
manifestations high-tech.
Alors qu’un jeune sur trois est au
chômage aujourd’hui en Egypte, le
secteur des nouvelles technologies
ne connaît pas la crise. «Beaucoup
de gens ont une idée, mais ne savent
pas quoi en faire, souligne Sami
Awa. Pour atteindre leur but, ils
viennent nous voir, tentent d’approcher des incubateurs ou des accélérateurs d’entreprises. Et ça, c’est quelque chose de nouveau en Egypte».
ÉRIC DE LAVARÈNE
Correspondant au Caire
Libération Mardi 21 Août 2018
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MA FASCINATION (1/9)
Foot’n’roll
George Best (1946-2005) Souvenir d’une rencontre
marquante avec l’ailier de Manchester, première popstar
du foot, qui aimait les voitures, l’alcool et les filles.
L’
affichette format A3 est punaisée dans l’angle gauche
de mes toilettes, à hauteur de regard quand je me tiens
debout. Treize bonhommes en maillot rouge et short
blanc, plus deux gardiens de but habillés de vert, genre vignettes Panini, y figurent par ordre alphabétique. Bobby Charlton,
Denis Law, Nobby Stiles et compagnie ne posent pas droit
comme des i et mains dans le dos, mais sont photographiés
en pleine action. Ce mini-poster jauni
de l’équipe de Manchester United de la
grande époque, saison 1969-70, je l’ai dégottée sur un marché aux puces londonien, à Camden si mes souvenirs sont bons.
A chaque passage aux toilettes ou presque, un maillot un peu
plus vermillon que les autres attire mon regard, au milieu de
la rangée du haut: George Best a le corps penché en avant, le
cheveu long, la cuisse pas frêle mais presque. Il a la balle dans
les pieds. Il flotte à dix centimètres de la pelouse. Le terrain
a l’air un peu gras. Mais lui est aérien, libre comme un pursang. Le photographe a sans doute capturé George Best à l’entame d’une des chevauchées dont il avait le secret. Il est beau.
La qualité du cliché ne permet pas de distinguer ses yeux bleus
à faire oublier toutes les pollutions du monde. Ils sont de toute
façon fixés sur le ballon. Mais je sais qu’ils sont magnifiques
et qu’ils ont fait craquer les filles par dizaines, par centaines,
par milliers.
1969, c’est un an après la victoire de Man U en coupe d’Europe
des clubs champions, un an après que George Best, dribbleur
fou, a obtenu le ballon d’or. A 23 ans, la première vraie popstar
du foot est au sommet de sa gloire. Et ses écarts comme l’hystérie qu’ils suscitent, sur le terrain et dans
la vie, sont autrement plus spontanés que
ceux d’un Neymar aujourd’hui…
Samedi 3 décembre 2005. Il pleut sur Belfast. L’Irlande du Nord enterre son étoile filante, décédée à
59 ans d’avoir trop bu. J’ai fait le voyage avec ma compagne
d’alors, journaliste comme moi à Libération. L’art du ballon
rond ne l’émeut guère, mais qu’importe, George Best est un
génie qui mérite d’être enterré dignement. Pourquoi? Parce
que «Maradona good, Pelé better, George Best». «Il était le
meilleur, tout simplement», m’avaient répété les fans lors des
obsèques quasi-nationales organisées dans le parc du palais
de Stormont, où siège le Parlement nord-irlandais. A l’époque,
la trêve entre frères ennemis catholiques et protestants n’avait
pas encore permis de panser les plaies des années de guerre.
LE PORTRAIT
Protestant, George Best, qui a toujours souhaité qu’il n’existe
qu’une seule équipe d’Irlande de foot, réalise post-mortem
un dernier exploit: rassembler tout un peuple meurtri par des
années de haine.
«George Best, icône de la réconciliation? ai-je écrit à l’époque.
La thèse est belle […] mais trop éloignée de ses terrains de jeu
à lui: le foot, les filles, l’alcool. Car c’est bien là, sur ces terrains
de doute absolu, de fragilité assumée, qu’il faut aller chercher
George Best.» Une maxime résume tout, elle figure dans chaque article ou presque consacré au footballeur d’exception.
Elle en dit tant: «J’ai dépensé tout mon argent en filles, en alcool
et en voitures. Tout le reste, je l’ai gaspillé.» Liberté fascinante.
Celle de s’amuser d’être le plus beau, le plus doué, le plus riche.
Celle de faire en match un petit pont à un adversaire, humiliation suprême au foot, mais de ne pas s’en satisfaire et de faire
marche arrière pour en faire un deuxième. Pas pour rabaisser
le joueur de l’équipe adverse mais pour ravir son public.
Liberté aussi de se retrouver pour un soir dans le lit de son
hôte… avec sa femme. D’ailleurs, en 2005, lors des obsèques,
Caroll, la cinquantaine, venue exprès d’Angleterre et rencontrée au Red Devil, m’avait confié en pleurant que George Best
était «magnifique» et qu’elle n’était «pas Miss Monde». Puis
elle avait ajouté, assise à côté
de son époux: «Je suis mariée
Exercices de
depuis trente ans mais j’ai
fascination. A la
toujours dit à mon homme
première personne
que si George était venu frapdu singulier, les
per à notre porte et m’avait
journalistes de Libé
dit “Caroll, j’ai besoin de toi”,
détaillent leur
je serais partie avec lui.»
enthousiasme pour
Et son homme avait souri.
des personnages
Une phrase trouvée dans une
disparus qui les ont
critique du livre consacré
émus, inspirés ou
à George Best par le journamême déstabilisés.
liste de l’Equipe Vincent Duluc résume cette scène autrement : «Les hommes voulaient être George Best, les femmes
voulaient George Best». Confidence en passant: je n’ai pas lu
le livre de Duluc, le Cinquième Beatles (Stock). Désolé Vincent,
il paraît qu’il est excellent. Etrange impasse… Les premières
explications qui me viennent: pas envie de partager, ni de tout
savoir sur mon héros, juste désireux de plonger seul dans cette
faille béante qui caractérisait George Best, ce mélange de
confiance absolue et de doute destructeur. Autre option: laisser cette biographie sur l’étagère est une manière de tenir à
distance cette fureur de vivre «bestienne». A moins, dernière
réflexion, qu’il s’agisse surtout pour moi de préserver cette
part d’enfance qui m’est si chère, héritée de ma mère anglaise.
Une photo de famille me sert de totem, prise dans le jardin
des parents, qui jouxtait… un terrain de foot. Nous sommes
en 1972. J’y suis au premier rang, parce que le plus petit,
entouré de mes trois frères. Nous portons tous fièrement
le maillot rouge de Man U, col blanc rond, écusson énorme
sur la poitrine. Avec le short blanc de rigueur, évidemment.
J’adore cette photo, même si elle me renvoie à une légende
familiale pas complètement fausse qui veut qu’à cet âge, je
ne savais pas de quel pied me servir pour frapper le ballon.
Si gauche, si loin de George Best. En foot. En tout.
Le meilleur pour la fin. A moins que ce soit le pire. Ma rencontre avec George Best en janvier 1994. J’étais parti, toujours
pour Libération, couvrir un autre enterrement, celui de Matt
Busby, premier entraîneur mythique de Man U. Les obsèques
terminées, je n’ai qu’une obsession: rencontrer George Best.
Je trouve son hôtel. Quand je m’y rends en fin d’après-midi,
il est là, au bar. Je l’aborde. Il me donne rendez-vous le lendemain, pour partager un petit-déjeuner. Quand je reviens à
l’heure dite, l’hôtesse de l’hôtel, incrédule, appelle George
Best dans sa chambre. Elle le réveille. Le temps de prendre
une douche, il me rejoint, s’excuse pour son retard. Il est beau.
Toujours. Il a les yeux rouges et les paupières fatiguées d’avoir
trop festoyé la veille. Nous parlons de Matt Busby, bien sûr,
de lui, de 1968, d’Alex Ferguson, de Cantona, et de ce fameux
numéro 7 que les deux joueurs ont porté haut. Mais je suis là
et pas là. Avec lui mais pas vraiment. Enfant ou journaliste,
je ne sais plus. J’ai longtemps nourri le regret d’être passé
professionnellement à côté de cette rencontre. Vingt-quatre ans plus tard, je me dis que c’était mieux ainsi. Mystère
George… •
Par PAUL QUINIO
PHOTO PAUL POPPER. GETTY IMAGES
ÉTÉ
Et aussi n deux
pages BD n de la photo
n un restaurant bien
caché n des jeux…
JAMES ALBON
Mardi
21 août
J’AI TESTÉ
L’ANALYSE ADN
II u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
Par
LOUIS NAMPALYS
Dessin
JAMES ALBON
D
ans la France de 2018, il est interdit
de passer un test ADN dit «récréatif». Sauf que, sur Internet, il est très
facile de s’en procurer un. Ce décalage entre la loi et la pratique n’est pas sans
rappeler la législation sur le cannabis: dans
le cas de la génétique, l’usage thérapeutique
est autorisé. Oui, j’ai longtemps fumé du
haschisch, mais ce temps d’insouciance est
révolu car je viens d’avoir une héritière. Une
question naturelle s’est alors posée : qu’allais-je lui léguer? Non pas à ma mort (il y aura
mon appart et mes CD de Tryo), mais à sa
naissance. Allais-je lui transmettre mes gros
sourcils, mon intolérance à la caféine, voire
une prédisposition inconnue à la maladie de
Parkinson ? Des sites plus ou moins sérieux
proposent de révéler les secrets de notre ADN.
Autour de moi, les avis sont unanimement
sceptiques: «Si tu découvres que t’as un risque,
tu fais quoi?» ou «tu vas confier tes données génétiques à une société obscure!» Mais persiste
une curiosité un peu malsaine. Au fond, ma
famille ne connaît pas de maladie grave récurrente. Pourquoi ça tomberait sur moi ?
Alors je me suis laissé tenter. Un peu comme
quand, à 13 ans, on m’a tendu pour la première fois un pétard (de l’herbe de qualité).
Nota bene: ne reproduisez pas seul à la maison ce que vous allez lire, cela comporte des
risques (plus psychologiques que judiciaires,
à notre connaissance aucun résident français
n’a jamais été condamné).
Quel laboratoire choisir? Le principe, appelé
génotypage, est toujours le même: à partir de
l’ADN de leur client, croisé avec leur vécu, les
scientifiques repèrent les marqueurs génétiques correspondant à une origine ou prédisposant à une maladie. Sur le Web, on trouve
une kyrielle de sociétés basées à l’étranger et
spécialisées dans la généalogie et les origines
ethniques. Totalement démocratisés aux
Etats-Unis où les labos sont devenus des machines à cash, les tests de recherche d’ancêtres
ou d’origines sont manifestement tolérés par
les autorités françaises. Le site de 23andMe
propose l’offre la plus complète, des origines
(le passé) aux maladies (le futur). Lancée notamment par Google en 2006 et dirigée par
l’entrepreneuse star Anne Wojcicki, cette licorne revendique déjà plus de cinq millions
de clients. Le site porte la signature Silicon
Valley: épuré et simple d’utilisation, on perçoit une volonté de rassurer un potentiel acheteur. C’est vrai qu’il y a de quoi flipper: si les
assureurs mettent la main sur les résultats, le
montant des contrats risque d’exploser au cas
par cas. 23andMe insiste sur l’étanchéité de la
barrière entre les mondes de l’ADN et de l’assurance. Mon inquiétude commence à se dissiper, jusqu’à cette indication apposée tout en
bas du document : «En cas de violation des
données, il est possible qu’elles soient associées
à votre identité, ce qui peut être utilisé contre
vos intérêts.»
Au moment de commander, l’option «Santé»
disparaît. Explications: en 2013, le laboratoire
a été épinglé par le gendarme américain qui
considérait qu’il dressait un diagnostic médical sans être habilité à le faire. Il a ainsi dû re-
Libération Mardi 21 Août 2018
Tube à
excès
Pour découvrir ce qu’on
pourrait léguer à nos rejetons,
on a décidé de faire l’expérience
illicite du test ADN. Dans une
éprouvette de salive, un labo
américain nous a découvert
des origines multiples,
des caractéristiques
étonnamment fidèles pour
ensuite s’aventurer sur le
terrain sensible de la santé.
voir toute sa copie. Depuis 2015, il applique
à la lettre les exigences des Etats pour développer son business, jusqu’à faire du zèle : il
ne propose plus les tests médicaux en France,
par crainte de s’attirer les foudres des autorités. Il existe toutefois une «petite magouille»
(inspiration Michel Platini) : les Pays-Bas
n’ont pas légalisé que la fumette, ils permettent aussi le dépistage médical à grande
échelle. Un ami d’enfance y habite. Il me faudra donc débourser près de 180 euros, transport inclus, pour commander le tout.
Une petite semaine plus tard, voici le colis arrivé chez mon complice, qui me le renvoie
(12 euros supplémentaires, le coût de l’illégalité). Je dois enregistrer mon kit en ligne et
suivre les instructions en anglais : cracher
abondamment dans un tube (on n’a pas l’air
bête) et le renvoyer aux Pays-Bas. Dix jours
plus tard, les résultats arrivent en ligne, et l’on
se retrouve aussi angoissé que devant les notes du bac: même si on te dit que ce n’est pas
déterminant pour le reste de ta vie, tu ne peux
t’empêcher de penser que c’est irréversible.
100 % EUROPÉEN
Mes quatre grands-parents viennent de quatre coins assez reculés de France, plutôt du
sud. Verdict de 23andMe, qui a divisé l’espèce
humaine en 151 populations : «100% européen.» Pas un poil africain ni ouzbek? Rien,
la barbe. Dans le détail, je suis à 34% francoallemand, 18 % ibérique et, beaucoup plus
surprenant, 19% irlando-britannique. Un ancêtre de la fin du XIXe siècle en serait le représentant. Personne, chez moi, ne connaît
l’existence de cet aïeul. Ma seule piste: j’ai des
cousins roux du côté maternel. Voilà à quoi
j’en suis réduit. Le reste de mes résultats indique «l’Europe au sens large». A chaque fois,
on peut lire un petit texte explicatif niveau
CM1. J’apprends toutefois que l’homme de
Néandertal et l’Homo sapiens ont un important bagage génétique commun. Et que des
traces de Néandertal figurent dans mon ADN
(enfin une explication à mon dos voûté ?).
Puis on me trouve, via ma lignée paternelle,
un ancêtre commun avec un roi celte du
Ve siècle inconnu au bataillon. Une rapide recherche me laisse de marbre : ce monarque
pourrait n’avoir jamais existé. Perplexe, on se
décide à appeler un généticien spécialisé.
Pour Pierre Darlu, il y a plusieurs problèmes:
«D’abord la définition des populations pose
question. Et puis il existe forcément un biais,
puisque la base de données s’appuie sur du déclaratif. Enfin, ces résultats ne sont que des
probabilités: l’ADN d’un enfant est tiré au sort
entre ses deux parents, de sorte que la génétique transmise par certains disparaît du génome avec le temps.» Le chercheur au CNRS
conclut : «Le souci est surtout de penser que
Dix jours plus tard,
les résultats du test
arrivent en ligne et l’on
se retrouve aussi
angoissé que devant
les notes du bac: même
si on te dit que ce n’est
pas déterminant pour
le reste de ta vie, tu ne
peux pas t’empêcher
de penser que c’est
irréversible.
l’ADN est un déterminisme implacable.» En
bref, l’acquis est toujours supérieur à l’inné.
23andMe me propose maintenant de me
connecter à son réseau social. Un cousin germain y figure ! Problème : j’en ai 42 (ce n’est
pas une blague). Il y en a bien une qui a travaillé à New York. Bingo! Voilà une surprise,
certes pas au niveau de ce Français né sous X
qui a ainsi retrouvé son père biologique, un
soldat américain. La plateforme me propose
des cousins américains au 10e degré. Que
pourrait-on se raconter? J’ai plus à partager
avec mon voisin de palier.
ATTENTION À LA CAFÉINE
Je passe à une catégorie sans risques: «Bienêtre». On m’indique que je suis très peu tolérant à la caféine. Troublant: ma vie de bureau
m’a appris que j’approche du malaise vagal
au bout du deuxième café. Et si l’ADN avait
tout bon ? Je continue telle une âme égarée
qui aurait trouvé la lumière chez la diseuse
de bonne aventure: «Vous bougez la nuit plus
que la moyenne.» Vrai. «Vous êtes tolérant au
lactose.» Vrai. «Vous avez le même gène que les
athlètes de haut niveau.» Un petit frisson me
traverse: je le savais! «Le rôle de ce gène pour
les non-athlètes de haut niveau est complètement incompris.» Je le savais aussi… Plus bas,
23andMe se permet de me proposer un programme nutritionnel fondé sur mon ADN.
Première mauvaise nouvelle : il ne faut pas
que je mange de la viande rouge plus de deux
fois par semaine; je dois éviter les fast-foods
et dormir beaucoup. Et pourquoi pas boire de
l’eau et faire du sport pendant qu’on y est.
CORIANDRE ET MONOSOURCIL
Je me sers une tisane. Après avoir répondu à
un formulaire, un nouvel espace s’ouvre à
moi: il contient des dizaines de réponses à des
questions qu’on ne se pose pas. Florilège: vous
pouvez sentir l’odeur de l’asperge dans l’urine;
vous ne détestez pas le son de la mastication…
Un portrait-robot assez fidèle se dessine au fil
des critères cités: on me donne la couleur de
mes yeux, la forme de mes doigts de pied. Je
reprends une lampée. Mon ADN dit que je n’ai
pas de poils dans le dos (Dieu merci), que je ne
suis (et ne serai) pas chauve, que j’ai un petit
monosourcil (je l’épile). Plus instructif: j’apprends que je ne présente pas le marqueur génétique de la rousseur –mais alors, ces origines irlando-britanniques?
Arrive, enfin, ce qui est pour moi la première
erreur manifeste: ce deus ex machina m’explique très sérieusement que les clients avec
des gènes similaires se réveillent en moyenne
à 8 h 04, et qu’ils sont «du matin». Peut-être
eux, mais moi non, mes proches le regrettent,
d’ailleurs. Autre bémol: ma prétendue aversion pour la coriandre. Les petits plats de ma
mère auraient donc eu raison de mon ADN.
Les yeux rivés sur mon écran, je renverse ma
tasse lorsque j’apprends le type de ma cire
d’oreille: humide et collante. C’en est trop: cet
étranger préfère le salé au sucré, ne ressent
pas certaines amertumes et avait peu de cheveux à la naissance. Je referme le site et reviens à moi, pris d’un léger vertige.
PAS DE PRÉDISPOSITION MAIS…
Une semaine s’écoule. Il va bien falloir que je
passe à l’étape finale: mon bulletin de santé.
Je repousse à chaque fois l’échéance. Surtout
Libération Mardi 21 Août 2018
que les messages sont anxiogènes: le dépistage médical sans accompagnement est dangereux. Pour m’y préparer, je me pointe au
congrès de la Société française de la médecine
prédictive et personnalisée, à Paris. J’y rencontre le professeur Jean-Louis Mandel, qui
a lui-même fait l’expérience il y a quelques années. Il regrette qu’«en France, on autorise à
un ado de 18 ans l’achat d’une bouteille de
vodka qu’il peut boire cul sec sur un pont, mais
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on interdit les tests génétiques». Le philosophe
Bernard Baertschi met en garde, lui, contre
«l’effet nocebo» de ces analyses ADN, qui risquent de provoquer des effets psychologiques
indésirables.
De retour sur l’ordinateur et mon consentement donné plusieurs fois, je découvre en un
clin d’œil que je n’ai aucun surrisque, selon les
segments génétiques testés concernant neuf
maladies lourdes. Ouf. Le soulagement est de
courte durée: à toutes fins utiles, il est précisé
que ne pas avoir de prédisposition n’induit
pas que je n’aurai pas des maladies telles
qu’Alzheimer tardif et Parkinson ou bien un
caillot sanguin. 23andMe sort les pincettes:
mon hygiène de vie compte bien plus que mes
chromosomes. Plus loin, le site m’exonère de
dizaines d’autres maladies génétiques dont
j’ignorais l’existence. Le soulagement n’est pas
à la hauteur de la déception. Exemple: pour
u III
le cancer de la prostate, seuls trois segments
d’ADN ont été testés sur plus de 1000 connus
qui prédisposent à la maladie. Bref, j’ai contourné la loi pour qu’on me rappelle que ma
vie décidera de tout. Autant se détendre en fumant un joint sur l’Hymne de nos campagnes
de Tryo. •
MERCREDI J’AI TESTÉ
LE NATURISME À L’ALLEMANDE
IV u
ÉTÉ / SÉRIE
Libération Mardi 21 Août 2018
la Loire.
La dernière prise est une grosse
brème, réputée bourrée d’arêtes.
Mais sa chair délectable fait de fameuses rillettes concoctées par Romain Gadais. On trouve ainsi dans
les épiceries fines de la région ses
préparations de poissons blancs au
chorizo et herbes de Provence ou au
colombo et au citron. «Je me suis
lancé dans la transformation pour
valoriser tous les poissons, dit-il. Je
ne me voyais pas rejeter une partie
de ma pêche à l’eau.»
Nef verte. A peine débarqué de
A 29 ans, Romain Gadais fait preuve d’une mémoire de vénérable griot quand il raconte la Loire.
Romain Gadais,
malin d’eau douce
Chemins de tables (2/6) Cette semaine, «Libé»
déniche des restaurants bien cachés. Aujourd’hui,
la Cabane à matelot, qui réhabilite le poisson blanc,
fraîchement sorti de la Loire et bien épicé.
mené par Romain Gadais, pêcheur
professionnel depuis 2014.
l’eau. «C’est un règlement qui remonte à Colbert», affirme le pêcheur. Premier arrêt non loin d’une
Prise rare. Il a 29 ans mais une rive bordée de peupliers: un mulet,
mémoire et une sagesse de vénéra- une brème apparaissent dans les
ble griot quand il raconte la Loire. mailles du filet. Puis une impoOn embarque un matin sur sa bar- sante carpe-amour. Originaire du
que à fond plat qui fend les eaux fleuve asiatique éponyme, elle a été
brunes du fleuve, gros des récents introduite en France pour nettoyer
orages. «Quand c’est comme ça, les les étangs et s’est retrouvée dans la
nutriments sont en suspension et les Loire à la faveur des crues. Une
poissons voient moins les fiprise rare pour Rolets», explique Romain
main Gadais: ses
SARTHE
Gadais, qui a posé
pêches sont
les siens dans la
aussi incertainuit aux environs
nes que la Loire
Tours
d’une heure du
reste
capriLOIRET-CHER
matin. C’est sa
cieuse, insaisisBréhémont
dernière pêche
sable.
de la semaine,
«C’est très variaINDREET-LOIRE
car du samedi
ble, je peux ra18 heures au
mener
de zéro à
INDRE
lundi 6 heures du
200 kilos de poisVIENNE
matin, les filets doisons, un maximum
10 km
vent être remontés de
que j’atteins deux à trois
MA
ET- INELOI
RE
L
e poisson d’eau douce,
ça vous cause dans l’assiette ? La truite, d’accord,
la féra des lacs de montagne, aussi. Non mais là, on veut
vous parler barbeaux, brèmes et
autres poissons blancs… Bof, hein?
Il est loin, le temps de la pêche au
coup avec Tonton Bob au bord
d’une rivière indolente d’août. L’air
sentait le poiscaille, la menthe, la
boîte d’asticots et… le pastis. Les
plus chanceux se souviennent peutêtre des goujons et ablettes d’une
vraie guinguette, avec aligoté frais
et Orangina pour les petits. Pas une
fumisterie qui se donne de faux airs
des faubourgs avec friture surgelée
importée de l’Est et coup de bambou au moment de l’addition.
C’était hier, c’était il y a un siècle.
Allez, rangez votre mouchoir plein
de nostalgie. On vous emmène
manger du poisson d’eau douce,
tout frais pêché de la Loire, à la Cabane à matelot de Bréhémont (Indre-et-Loire). C’est le genre de bout
du monde qu’on n’imagine pas virer
de bord vers le congelé et le microondes. A la manœuvre, il y a un
équipage de millennials aussi rafraîchissant qu’un muscadet, em-
fois par an, raconte-t-il. En
moyenne, je pêche 20 à 30 kilos de
poissons par jour. Mais j’ai arrêté
de promettre du poisson avant de
l’avoir pêché. Entre voir un poisson
et le prendre, il y a tout un monde.
Tant qu’il n’est pas dans le bateau,
ce n’est jamais gagné. Vous ramenez
un silure, il donne un coup de queue
et c’est fini, il vous déchire le filet.»
Voici encore un mulet, une brème
puis un barbeau, «un poisson de
fond ultradynamique». Le troisième
filet est enchevêtré dans du bois
flottant qui «bousille» les mailles,
explique Romain Gadais, en sueur
après avoir dégagé un gros tronc. Il
pêche sur 34 kilomètres du fleuve,
soit plus de 1 000 hectares où il
laisse périodiquement des coins en
jachère pour foutre la paix aux poissons. La taille des mailles des filets
est réglementée (55 mm) «afin de ne
pas prendre les reproducteurs».
Dans une autre vie, Romain Gadais,
ingénieur en écologie des milieux
aquatiques, étudiait les poissons
migrateurs à la station de biologie
marine de Dinard. Enfant, il pêchait
déjà à la confluence de la Maine et
de la Sèvre. Il s’est formé à la pêche
professionnelle sur le lac Léman et
son bateau, il lave, pèse et glace sa
pêche à deux pas de la cuisine de la
Cabane à matelot où officient Ambroise Voreux et une commis. Au
menu du jour, il y a du silure cuit à
basse température, grillé dans un
beurre noisette et accompagné de
navets au gingembre et d’un jus de
volaille. On lorgne aussi la carpe en
carpaccio avec de l’huile d’olive et
de la fleur de sel: «Il s’agit de casser
les a priori sur la carpe et son goût
de vase», explique le jeune chef, qui
n’avait jamais travaillé brème et barbeau au lycée hôtelier. «On est très
peu à préparer les poissons blancs.
C’est un champ de créativité énorme,
on est dans la découverte tous les
jours. Par contre, ce sont des heures
et des heures de tests car il n’y a pas
de recettes au sens moderne. Ce sont
des produits qui se prêtent bien aux
épices.»
On découvre ainsi un «croustillant
de barbeau, légumes pickles, herbes
fraîches» (7 euros), un «burger de
Loire» avec pain au chanvre, steak
de poissons blancs, chèvre de Touraine et crème aux herbes (13 euros),
des «accras ligériens» composés de
beignets de poissons blancs, d’une
mousseline de patates douces au citron vert (10 euros).
Il faut déguster le tout sur la terrasse
de la Cabane à matelot, installée
dans un ancien hôtel-restaurant
au bord du fleuve. Ce bout du monde-là est resté dans son jus avec une
nasse pour anguille transformée en
luminaire, un délicieux parquet de
bois que l’on fait grincer en visitant
les chambres transformées en petites salles à manger ornées de cannes, d’épuisettes et de boîtes anciennes d’articles de pêche. Entre
deux gorgées du muscadet de la famille Gadais, on contemple la Loire
où une île fait une nef verte immobile. Il y a le chant des oiseaux, des
coquelicots dans les herbes folles et
le fleuve offre un miroir délicat au
ciel où moutonnent de gros nuages
blancs. Et l’on songe aux mots de
René Fallet dans les Pieds dans l’eau
(éd. le Cherche Midi): «Vous n’avez
jamais vu l’aube. La vraie. Pas celle
du premier train de banlieue. Seul
le pêcheur sait le goût exact du matin, le goût du pain et celui du café
de l’aurore. Il a, seul, ces privilèges
exorbitants.»
JACKY DURAND
Envoyé spécial à Bréhémont
Photo CYRIL CHIGOT.
DIVERGENCE
Libération Mardi 21 Août 2018
u V
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ÉTÉ / PHOTO
Ressacs
de plage
Séance tenante/ Comédie Depuis 2010, Pascal Bastien
se rend à Cap-d’Ail, près de Monaco, pour alimenter
sa série «les Sentiments de l’été». Des instants de loisirs
ou de farniente dans un cadre lumineux et intemporel.
PASCAL BASTIEN
Né en 1970.
Vit et travaille à Strasbourg
«C’
est une histoire sur le bonheur, faite de petits plaisirs, dans une ville de la
côte d’Azur, une invitation pour un voyage hors du temps»,
peut-on lire sur le site du photographe
Pascal Bastien à propos de sa dernière série, «les Sentiments de l’été» (1). Cela fait
une dizaine d’années qu’il pose à la période estivale ses valises à Cap-d’Ail, petite
commune des Alpes-Maritimes proche de
Monaco où le temps semble s’être arrêté
et où ont séjourné au siècle dernier, quelques célébrités. A l’époque, on y croisait
les Frères Lumière, Colette, Sacha Guitry,
Greta Garbo ou encore Winston Churchill
mais aussi des princes russes exilés.
Pour ce travail entrepris en 2010, il a voulu
«se laisser aller à la légèreté. Je me suis
amusé», confie-t-il. Durant ces huit der-
nières années, comme l’avait fait auparavant le célèbre photographe Jacques Henri
Lartigue, amoureux comme lui de la lumière et des perspectives, il photographie,
de préférence au 6x6 et en noir et blanc,
la douceur de vivre du lieu. Des corps écrasés sous le soleil, en suspension au moment de plonger dans la Méditerranée, revenant de la plage, mais aussi ce paysage
intemporel, le sentier des douaniers, l’estran de ces plages et la mer qui s’étire à
l’infini, où l’on aperçoit en toile de fond un
minuscule ferry qui vogue vers d’autres
horizons. Au fil des images, on ne peut
s’empêcher de penser au film d’Eric Rohmer Conte d’été par sa légèreté et une certaine insouciance des personnages hors
du temps.
DOMINIQUE POIRET
(1) Médiapop éditions, 16 €.
Expo au musée de la Villa les Camélias,
17, av. Raymond-Gramaglia, Cap d’Ail (06).
Jusqu’au 30 septembre.
Par Nick Drnaso éditions Presque Lune
Sabrina
VI u
ÉTÉ / BD
Libération Mardi 21 Août 2018
Libération Mardi 21 Août 2018
u VII
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Depuis un mois,
Sabrina est portée
disparue. Transi
d’angoisse, son petit
ami cherche refuge
chez un ancien
camarade de lycée,
histoire de ne pas
craquer. S’ensuit une
cohabitation glacée.
Second album
du jeune Américain
Nick Drnaso (prix
Révélation au dernier
festival d’Angoulême),
Sabrina brosse un
drame intime en même
temps qu’il sonde
une Amérique en train
de devenir dingue.
SABRINA
de NICK DRNASO
Editions Presque Lune,
208 pp., 25 €.
A paraître le 13 septembre.
VIII u
Libération Mardi 21 Août 2018
CONCOURS
QUIZ
P
ZU
Z
L
E
L’Allemagne sur tous les tons
6
1
Comment s’appelle la boisson
gazeuse mélangeant coca et soda
à l’orange, et dont les Allemands
raffolent ?
A L’ Apfelschorle.
B Le Spezi.
C Le Rotkäppchen.
Découpez chaque jour une pièce du puzzle, reconstituez le dessin
de Jérémy Perrodeau, renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 8 septembre 2018, à Libération-Puzzle, 2 rue du Général-Alain-deBoissieu, 75015 Paris
À GAGNER : l’original du dessin, 10 séjours et 45 vols. Règlement complet
sur Libération.fr
COMMENT GAGNER À...
DR
Les Colons de Catane Bâtir
vite et mieux
La Deutsche Qualität, ce n’est pas que
dans la chimie, les
voitures ou, jusqu’à
encore récemment,
le football. Pour les jeux de société,
nos voisins ont excellente réputation.
Un logo «Spiel des Jahres» sur une
boîte, la plus importante récompense
mondiale du genre, c’est wunderbar.
Les Colons de Catane, sorti en 1995 et
fort d’un immense succès et même
d’un championnat du monde, a grandement contribué à la renommée des
productions germaniques. Dans ce
jeu de plateau, il faut, sur une île,
construire plus vite que ses adversaires des villages, des villes, des
routes, en récoltant différentes ressources obtenues aléatoirement en
lançant des dés. Pour forcer le destin
et se donner une chance d’être la plus
belle des colonies, placez-vous au départ aux intersections des chiffres qui
tombent le plus souvent aux dés (6, 8,
ou même 5 et 9) en privilégiant le blé
et le minerai pour construire vite des
villes. Ne négligez pas l’achat de cartes «développement» qui permettent
de se prémunir contre le voleur et,
idéalement, construisez un village sur
un port d’une ressource que vous avez
en quantité pour pouvoir échanger
cette denrée à un prix compétitif.
QUENTIN GIRARD
2
Pourquoi le club de football
de Berlin, le Herta BSC,
s’appelle-t-il ainsi ?
A Cela vient du nom d’un bateau à vapeur.
B Parce que le club jouxtait une fabrique
de saucisses Knacki.
C Il est tiré du prénom de la grand-mère
d’un des fondateurs.
3
Laquelle de ces histoires sur le
footballeur de la Mannschaft
Jérôme Boateng est vraie ?
A Il a joué contre son propre frère lors d’un
Mondial.
B Il a été insulté par un leader d’extrême
droite.
C Il s’est brouillé avec Franck Ribéry après
l’avoir copieusement arrosé de bière.
4
Laquelle de ces personnalités
était à Berlin en 1989, lors de la
chute du Mur ?
A David Hasselhoff.
B Nicolas Sarkozy.
C David Bowie.
5
Cette chanteuse
est toujours très
renommée en Allemagne
alors qu’en France, pas tellement.
Il s’agit de :
A Nicole Croisille.
B Mireille Mathieu.
C Stone, de Stone et Charden.
Laquelle de ces
villes fut une capitale
allemande ?
A Kaliningrad, en Russie.
B Brême.
C Szczecin, en Pologne.
7
Laquelle de ces
anecdotes sur Angela Merkel
est vraie ?
A Elle a très peur des chiens.
B Elle est amie de longue date avec le
cinéaste de gauche Volker Schlöndorff.
C Le soir de la chute du Mur de Berlin, elle
était au sauna.
8
A quelle date se
déroule la fête nationale
allemande ?
A Le 9 novembre.
B Le 3 octobre.
C Le 31 octobre.
9
Cette série criminelle, diffusée
tous les dimanches soir à la
télévision allemande, est une
véritable institution. Il s’agit de :
A Derrick.
B Tatort.
C Le Renard.
10
Quel est le titre de ce best-seller
racontant l’adolescence
tourmentée d’une jeune fille
accro à l’héroïne dans le Berlin
des années 70 ?
A Moi, Ulrike M., droguée, prostituée.
B Moi, Angela M., droguée, prostituée.
C Moi, Christiane F., droguée, prostituée.
Réponses: 1.B (L’Apfelschorle est un pétillant à la pomme,
le Rotkäppchen un mousseux) ; 2.A ; 3.A, B et C ; 4. Aucun
(Hasselhoff a bien donné un concert devant la Porte de
Brandebourg, mais c’était le 31 décembre. Quant à Sarkozy,
contrairement à ses allégations, il n’y était qu’une semaine
après) ; 5.B ; 6.A ; 7.A, B et C ; 8.B ; 9.B ; 10.C.
Par JOHANNA LUYSSEN
LES 7
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