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Libération - 22 09 2018 - 23 09 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 SEPTEMBRE 2018
Images
Livres
John Landis,
Hollywood bavard
Le «swing»
de Zadie Smith
PAGES 27-34
NYT. REDUX. RÉA
Week-end
2,70 € Première édition. No 11607
www.liberation.fr
CHECKNEWS
Le best-of
de la
semaine
MÉDIAS
Les télés
font sonner
les clashs
PAGES 20-21
PAGES 14-15
PAGES 41-48
LE VIOL
UNE AUTRE HISTOIRE DES EMPIRES
COLONIAL
Avec le livre-somme
«Sexe, race et colonies»,
97 chercheurs dévoilent
un pan méconnu de six siècles
de domination occidentale,
où la conquête des territoires
passe également
par la possession des corps.
Au Togo, en 1950. PHOTO ARCHIVES D’EROS
PAGES 2-7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Par
SONYA FAURE
D
eux hommes blancs mesurent à l’aide d’un compas les
larges fesses d’une femme
noire (dessin «humoristique» anglais, 1810). Un marine américain rigolard pose sa main sur le sein
d’une prostituée vietnamienne
(photographie de 1969). Un croquis
médical décrit les petites lèvres du
sexe d’une femme hottentote au
gonflement «anormal et malsain»
(gravure, 1804). Une jeune actrice
montre ses seins devant des barres HLM, sous un teaser: «Certaines
femmes préfèrent par-derrière» (affiche du film porno la Beurette de la
cité de Fred Coppula, 2017).
Sexe, race et colonies, qui sort jeudi
en librairie (Ed. la Découverte,
65 euros), retrace l’histoire coloniale par le prisme de la sexualité.
L’une ne peut se penser sans l’autre,
soutiennent les historiens, anthropologues ou politologues qui y ont
participé. Et cet imaginaire mêlant
domination, race et érotisme, forgé
six siècles durant, irrigue malgré
nous, aujourd’hui encore, le regard
que nous portons sur l’autre : «Un
travail de déconstruction devient,
aujourd’hui, plus que jamais nécessaire», écrivent les auteurs.
Dans ce livre monstre (544 pages,
1200 illustrations et 97 auteurs) –et
par son sujet souvent monstrueux–,
les images sidèrent. Les mots,
même les plus savants («typification
raciale», «biopolitique coloniale»…)
ont peu de poids face à la violence
de cette profusion de fantasmes illustrés. C’est cette avalanche d’images, leur répétition jusqu’au vertige,
qui montre, davantage que bien des
discours, le caractère systématique
de la domination sexuelle des corps
colonisés ou esclavagisés. A la
chaîne, page après page, des seins
de femmes noires pincés par des colons égrillards en costumes blancs.
Des corps exposés, exotisés, érotisés, martyrisés ad nauseam.
«LE PARTAGE DES FEMMES»
Coloniser un pays, c’est donc aussi
mettre l’autre à nu, le détailler, le
posséder, le classifier, dans les tirages photographiques ou dans les livres d’ethnologie et de médecine.
Ces milliers de cartes postales érotiques, ces chefs-d’œuvre de Delacroix, ce porno colonial économiquement fructueux ont fixé une
«véritable frontière visuelle entre ces
Ailleurs et leurs métropoles» qui appuiera bientôt la terrible hiérarchisation des races.
«La grande question de la colonisation, ce n’est pas la conquête des territoires, c’est le partage des femmes,
assure l’historienne Christelle Taraud, qui fait partie des cinq coordinateurs de l’ouvrage, enseignante à
Columbia University. S’installer
dans le ventre de la femme, déviriliser les hommes, c’est la domination
la plus radicale, inscrite dans le sang
et plus seulement dans le sol.» Tous
les empires coloniaux, européens ou
japonais, mais aussi les Etats-Unis
esclavagistes que les auteurs associent à leur étude, commencent par
réglementer les unions, qu’elles
soient sexuelles ou légales. «Le colo-
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Colonies
Les racines
d’un racisme
nommé désir
Un ouvrage collectif retrace l’histoire coloniale
par le prisme de la sexualité, où l’appropriation
des corps est indissociable de la conquête
des territoires. Un imaginaire fondé sur la
domination qui continue de façonner
les représentations de l’Autre.
nialisme a étendu à la sexualité sa
volonté hégémonique, explique
Françoise Vergès, politologue titulaire de la chaire Global Souths à la
Fondation Maison des sciences de
l’homme. L’esclavage colonial a formellement interdit les relations
sexuelles entre Blanches et Noirs, interdit suprême. Les Britanniques ont
criminalisé l’homosexualité. Les missionnaires ont discipliné les pratiques sexuelles dans le Pacifique. La
médecine et la psychiatrie sont intervenues sur les corps colonisés et racisés.» La prostitution est organisée
pour que les colons, loin de leur
épouse, puissent y avoir recours.
«Une semaine après la conquête d’Al-
ger, précise l’historienne Christelle
Taraud, la France réglemente la
prostitution pour mettre en place un
marché du sexe.» Et lors des décolonisations, les violences sexuelles se
déchaînent.
Clos par une postface de la romancière Leïla Slimani («Sans cesse,
nous nous demandons qui nous sommes, écrit-elle. Nos sociétés occidentales sont obsédées par les questionnements identitaires. Mais nous
devrions plutôt nous demander qui
est l’Autre»), le livre n’est pas un
exercice de flagellation, de «repentance», mais bien la volonté scientifique de raconter une autre histoire
coloniale, celle de l’imaginaire et
des fantasmes, appuyée sur un outil
puissant, l’image.
GÉNÉALOGIE
L’imaginaire érotico-violent, très
largement diffusé dans les magazines ou au cinéma, ne s’est pas évaporé au jour des indépendances.
Scandale Oxfam en 2018, agressions
sexuelles de Cologne au nouvel an 2016, et plus largement débat
sur le port du voile ou sur le rapport
des pays du Sud face à l’homosexualité: «Toutes les grandes polémiques qui fracturent nos sociétés,
en France, mais aussi aux EtatsUnis ou aux Caraïbes, sont liées à la
sexualité», estime Christelle Ta-
raud. De fait, le livre trace un fil,
une généalogie, entre la «Tonkinoise» et la prostituée thaïlandaise,
prisée du touriste sexuel du
XXIe siècle, entre la Mauresque et le
garçon arabe du porno gay contemporain. «Dire que notre présent postcolonial n’est que la reproduction de
l’époque coloniale est d’une absurdité totale, prévient Nicolas Bancel.
Mais le tourisme sexuel ou la crainte
du métissage des xénophobes, héritière de l’imagerie autour du rapt
des femmes blanches par les indigènes, en sont des traces.»
Mais pour démontrer ces faits, fallait-il montrer ces images – et en
montrer tant? Dès l’introduction de
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
u 3
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ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Brûlant
l’ouvrage, les auteurs justifient leur
choix: «Nous pensons qu’il est impossible de déconstruire ce qui a été si
minutieusement et si massivement
fabriqué pendant près de six siècles,
sans montrer “les objets du délit”.»
L’historien Nicolas Bancel, coordinateur du livre, en témoigne : «La
question a donné lieu à des discussions interminables entre nous.» Des
auteurs pressentis pour participer
au projet l’ont décliné, pour cette
raison, comme l’historienne Ann
Laura Stoler. Les images pédophiles,
trouvées en nombre, ont été éliminées du corpus. Chaque illustration
a été enchâssée dans des textes
scientifiques charpentés. Christelle
Taraud a fait un casus belli de la
couverture, pas question d’y exposer une femme nue : «Le débat de
“montrer ou non” est une question
qui traverse les féministes, comme les
universitaires qui travaillent sur la
prostitution ou la pornographie. Une
école “prohibitionniste” pense qu’on
ne devrait plus jamais montrer ces
images humiliantes. Un autre courant, dont je suis, estime que la domination visuelle participe largement
de la domination globale, et qu’on ne
peut déconstruire sans dévoiler.»
Françoise Vergès, qui a participé au
livre, avoue pourtant qu’elle n’est
«pas toujours pour la reproduction
de ce genre d’images». «Elles peuvent
continuer à nourrir des fantasmes
ou blesser les personnes qui s’y identifient ou qui y sont identifiées, explique-t-elle. Les femmes et les hommes racisés mis en scène n’ont pas de
voix, ils restent des images silencieuses.» La politologue pointe aussi
cette question : «Si un collectif de
femmes racisées avait constitué ce
corpus, il aurait été différent. Mais
celui de Sexe, race et colonies existe,
il permet de poursuivre le travail critique.» Par cette publication hors
norme, les auteurs, tous chercheurs,
veulent aussi donner les clés à un
public plus large pour «décoloniser
les imaginaires». Et montrer le politique au cœur du fantasme. •
La séance photographique
de Jean-Louis Charbans,
Sénégal, 1930.
Le prétexte ethnographique
permet de contourner la
censure et de produire de la
photographie pornocoloniale. «Chaque image
peut avoir plusieurs niveaux
discursifs, explique Pascal
Blanchard. Il y a ce qu’elles
montrent d’un soi-disant réel
mais aussi le fantasme
qu’elles véhiculent.» PHOTO
ARCHIVES D’EROS
On croit avoir tout vu, tout
lu sur l’histoire coloniale,
cette entreprise de domination d’un peuple sur un
autre, domination politique,
économique, mentale,
et bien sûr physique à tous
les sens du terme. Que cette
domination passe aussi par
le sexe paraît presque
évident, trop peut-être,
d’où l’utilité de cette somme
que représente Sexe, race
et colonies, préparée par une
centaine d’historiens,
anthropologues et politologues. Un travail colossal
qui a mené ces experts à passer au crible près de trois ans
durant quelque 300 fonds
d’archives dans le monde
entier pour recueillir un millier de peintures,
illustrations et photographies couvrant six siècles
d’histoire. Bien sûr, les
colons n’ont pas le
monopole de la domination
par le sexe, ils ne sont pour
rien dans la création du
harem, par exemple. En
revanche, le fantasme qui en
est né avec l’imagerie
afférente, fait partie de cette
histoire coloniale qui passe
par l’asservissement de
l’autre, et d’abord de la
femme vue comme simple
objet de plaisir. La littérature
est pleine de ces récits de
voyageurs blancs allant
chercher en Orient l’ivresse
de toucher et de coucher, liberté qu’ils ne pouvaient se
permettre à domicile. Il suffit de relire le Voyage en
Egypte de Gustave Flaubert
ou de se plonger dans
l’Orientalisme d’Edward
Saïd. «Nous sommes les héritiers de siècles de constructions culturelles de l’Autre»,
écrit très justement la
romancière Leïla Slimani
dans la postface de Sexe,
race et colonies. Le sujet
reste en effet brûlant
aujourd’hui, tant ce mécanisme de domination de
l’Autre et de mépris de sa
différence semble prêt à
resurgir au moindre relâchement de notre vigilance,
l’actualité nous en montre
hélas de tristes exemples ces
temps-ci. A l’heure où le
monde occidental semble
obsédé par la notion d’identité, tiraillé entre acceptation et rejet de l’Autre, ce
livre peut agir comme un
électrochoc, du moins
espérons-le. •
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
«Ces images sont la preuve
que la colonisation
fut un grand safari sexuel»
«
Pour l’historien Pascal
Blanchard, la pornographie
utilisée par les puissances
coloniales pour promouvoir
un ailleurs où tout est permis
doit être montrée afin de
déconstruire un imaginaire
toujours présent.
S
pécialiste du fait colonial et de l’immigration en France, l’historien Pascal
Blanchard a publié et codirigé plusieurs
documentaires et ouvrages dont les Zoos humains (Arte, 2002) ou la Fracture coloniale,
la société française au prisme des héritages coloniaux (2005, La Découverte). Avec Sexe,
race et colonies, il souhaite toucher le grand
public dans la continuité de ses travaux promouvant un autre rapport au passé colonial.
Cette somme a également pour but d’inciter
une nouvelle génération de chercheurs à travailler sur le passé colonial à partir des images
ou par le prisme du genre et de la sexualité.
Pourquoi avoir fait le choix de publier 1 200 images de corps colonisés,
dominés, sexualisés, érotisés ? N’est-ce
pas trop ?
L’abondance d’images doit interroger. Cela
souligne qu’elles ne sont pas anecdotiques
mais qu’elles font partie d’un système à
grande échelle. Quand on pense à la prostitution dans les colonies, personne n’imagine à
quel point ce système a été pensé, médiatisé
et organisé par les Etats colonisateurs euxmêmes. Ceux qui pensent que la sexualité a
été une aventure périphérique au système colonial se trompent : elle est au centre même
de la colonisation. La cartographie est aussi
très signifiante : sur les atlas, les terres à
conquérir sont toujours représentées en allégorie par des femmes nues pour symboliser
l’Amérique, l’Afrique ou les îles du Pacifique.
La nudité fait partie du «marketing» de l’expédition coloniale, et façonne l’identité même
des femmes indigènes. Au temps des conquêtes à partir de la fin du XVe siècle, les images
qui circulent évoquent un paradis terrestre
peuplé de bons sauvages aux corps offerts et
nus. Ils font partie de la nature. Du décorum.
Plus tard, le paradis terrestre se transformera
en paradis sexuel. Les Occidentaux partiront
dans les colonies avec le sentiment que tout
leur est permis. Là-bas, il n’y a pas d’interdit,
tous les verrous moraux sautent: abus, viol,
pédophilie. La plupart des images que nous
publions retracent cette histoire, elles ont été
cachées, marginalisées ou oubliées par la
suite: 80% de ce qui est dans le livre ne figure
dans aucun musée.
Vous montrez dans votre livre que les cartes postales érotiques sont un vecteur important dans la diffusion de cette imagerie érotico-raciale. Un peu comme
Internet aujourd’hui ?
Des dizaines de millions d’exemplaires de cartes postales seront diffusées en France,
comme en Grande-Bretagne. Le prétexte ethnographique permet de contourner la censure
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
u 5
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Quartier réservé de
Casablanca (Maroc),
1935-1937. (à d.) ;
Soldats français harcelant
une Algérienne, Algérie,
1954-1962 (au c.) ;
Ma Tonkiki, Vietnam,
1947 (à d.) ;
La Métisse au cœur tendre
de Paul Clérouc, 1954.
L’érotisation violente
du corps de l’Autre
accompagne toutes les
conquêtes impériales.
L’idéologie coloniale, la
hiérarchisation des races,
l’organisation de la
prostitution ou des régimes
matrimoniaux se retrouvent
dans tous les empires
– européens, japonais ou
ottoman, comme dans la
société esclavagiste des
Etats-Unis. Très tôt, les
systèmes coloniaux
s’interconnectent, formant,
dès le XVIe siècle,
la configuration d’une
première mondialisation des
imaginaires, de la sexualité
et des corporalités. PHOTOS
ARCHIVES D’EROS. COLL. GILLES
BOËTSCH. COLL. OLIVIER AUGER
et de pouvoir vendre du porno-colonial dans
des lieux de diffusion grand public. Il y avait
comme une liberté à exhiber cette nudité
qu’on ne pouvait absolument pas montrer
pour une femme blanche à l’époque ou alors
dans des réseaux parallèles qui étaient poursuivis par les «bonnes mœurs».
Ces cartes ne voyageaient même pas sous enveloppe. Toute la famille pouvait les voir,
ainsi que le postier! L’expéditeur écrivait sur
les deux faces de la carte des commentaires
d’une vulgarité incroyable, et ce discours a pénétré les habitants des métropoles qui, eux,
n’iraient jamais aux colonies. Cela fabrique
une culture. Cette diffusion si large et si
ouverte a constitué une matrice pour l’imaginaire de plusieurs générations. Ces cartes et
leurs récits –mais aussi les magazines populaires, les romans de gare ou les illustrés
grand public– sont la preuve que la colonisation fut un grand «safari sexuel». On prenait
les corps et on envoyait la marque de cette
prise de possession sans aucune pudeur,
comme des trophées. Des gravures, des sculptures ou divers objets ont repris cette iconographie comme des services de table avec des
femmes indigènes dénudées sur des assiettes.
Vous imaginez l’équivalent avec une femme
blanche nue pour un repas dominical dans la
bonne bourgeoisie? Comme si l’érotisme disparaissait sous couvert d’exotisme.
N’avez-vous pas peur qu’on vous adresse
le reproche de publier des images érotiques de femmes colonisées sous couvert
de science ?
Bien sûr, ce reproche sera fait. C’est le même
débat qui a été fait quand on a montré des
images de la Shoah pour la première fois. Fallait-il les montrer? Mais pour vraiment comprendre ce passé, il faut en montrer l’indicible. Sans quoi, on ne peut déconstruire.
Comprendre, sinon, montrer cette notion de
«safari», de culture-monde, de puissance du
porno-colonial? On a par exemple beaucoup
hésité à publier les images où les soldats japonais mettaient des bambous dans le sexe des
femmes chinoises qui avaient été violées et
tuées. Mais on a décidé de les montrer, car ces
images faisaient alors partie d’un discours
d’humiliation. Le visible fait discours. Cela
démontre non seulement qu’ils l’ont fait, mais
en plus qu’ils l’ont photographié et reproduit
pour humilier. Sur la centaine de chercheurs
qui ont travaillé sur ce livre, l’apport des images a très souvent obligé et conduit à penser
autrement certains objets d’étude. L’image
oblige à nuancer, accentuer certaines approches, évite de généraliser, incite à souligner
les différences entre empires, entre aires géographiques. La nature des images oblige aussi
à parler des vecteurs de diffusion, des publics
cibles ou des types de messages en fonction
des supports. L’image n’est pas seulement l’illustration de ce qui s’est passé, elle est aussi
dans ce récit la construction en parallèle d’un
fantôme. Les montrer, c’est aussi obliger ceux
qui ne veulent pas voir ce passé à le regarder
en face.
Vous faites un lien direct entre l’imaginaire colonial et des situations contemporaines comme le tourisme sexuel. Rien
ne changerait donc jamais ?
Bien entendu. A chaque génération, les choses et les paradigmes changent, mutent et
évoluent. Aujourd’hui, le métissage est valorisé, il est devenu une des références majeures dans la mode et la publicité. Mais dans le
même temps, il y a des héritages, des reconfigurations et des ruptures. Le porno sur le Web
mondialisé, par exemple, reprend et développe les situations de domination qui existaient dans les espaces coloniaux, devenant
elles-mêmes des items référents de la culture
visuelle, dans les mangas, le rap, le cinéma ou
la littérature érotique. On retrouve les schémas coloniaux dans le tourisme sexuel dans
les pays du Sud, qui fonctionnent selon les
mêmes mécanismes qu’au temps des colonies… et produisent les mêmes images. Ces
fantasmes coloniaux ne sont pas morts, ils se
sont juste reconfigurés dans la culture mondialisée sous d’autres formes. Pour comprendre tout ce qu’il reste à décoloniser dans nos
regards, il faut interroger aussi les artistes :
c’est pourquoi le dernier chapitre de ce livre
leur donne la parole pour apprendre à déconstruire ces paradigmes issus du passé colonial. Ce travail sur la sexualité aux colonies
ne fait que débuter et nous commençons à
comprendre que c’est une des matrices du
monde moderne.
Recueilli par SIMON BLIN
et CATHERINE CALVET
Deux rencontres sont organisées autour du livre Sexe,
race et colonies. Le 10 octobre à la Colonie (Lacolonie.paris) et le 13 octobre aux Rendez-vous de l’histoire de Blois (Rdv-histoire.com).
SEXE, RACE ET
COLONIES
Ed. de la Découverte,
544 pp., 65 €.
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6 u
ÉVÉNEMENT
Le dernier chapitre de l’ouvrage est
consacré à la vision des artistes qui se
sont attachés à déconstruire les clichés
colonialistes bien avant les chercheurs.
Ici, le détournement d’un cliché iconique
de Joséphine Baker : Who needs
bananas ? (2001), par l’artiste soudanais
Hassan Musa. PHOTO HASSAN MUSA
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
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u 7
Les femmes noires comme incarnation
forcée du corps de l’Autre
«B
icuzi Kihubo avait la
cervelle d’une antilope,
mais une allure de star.
Ses grands yeux marron illuminaient un visage doux, encadré par
les tresses traditionnelles, ses seins
moulés par un tee-shirt orange
pointaient comme de lourds obus ;
quand à sa chute de reins, elle
aurait transformé le plus saint des
prélats en sodomite polymorphe…
Ses hanches étroites et ses longues
jambes achevaient de faire de Bicuzi
une bombe sexuelle à pattes.» Les
connaisseurs auront sûrement reconnu dans ce portrait d’Africaine
torride, le style particulier de Gérard de Villiers, passé maître du roman d’espionnage à forte connotation érotique à travers la série des
SAS. Les scènes de sexe, tout autant
que la vraisemblance d’intrigues
construites à partir d’infos recueillies sur le terrain, expliquent
le succès et la fortune de l’auteur,
mort en 2013 après avoir vendu plus
de 150 millions de livres.
Romans de gare machistes qui
confinent les personnages féminins
à des objets sexuels culbutés dans
tous les sens par Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge, héros de la série ? Peut-être. Mais à
relire les descriptions de certaines
de ces «bombes sexuelles sur pattes»,
pin-up systématiquement moulées
dans une «microjupe», difficile de
ne pas y voir une illustration de la
permanence des clichés qui s’attachent singulièrement aux femmes
noires et qu’on retrouve dans l’immense somme consacrée à la Domination des corps du XVe siècle à nos
jours publiée jeudi sous la direction
de l’historien Pascal Blanchard.
L’ouvrage Sexe, race et colonies ne se
limite certes pas aux femmes noires
et dresse un panorama exhaustif de
l’image du corps de l’Autre, de l’Afrique coloniale (Maghreb inclus) jusqu’à l’Asie et au monde amérindien.
Principales victimes de la colonisation, les Africains et
notamment les Africaines ont été l’objet de fantasmes
sexuels visant à leur ôter toute humanité et à les
représenter comme des «sauvages».
réduit à un «discours d’animalisation». Lequel permet surtout en réalité de justifier son statut inférieur
et l’instauration de l’esclavage.
Mais la colonisation étant avant
tout affaire de domination masculine, c’est bien autour de la question
des femmes que s’est construite une
grande partie de l’iconographie et
du discours racial «au temps béni
des colonies», comme le chantait
Michel Sardou dans un hommage
nostalgique à cette époque où il
était possible d’avoir «quatre filles
dans son lit». Comme le soulignent
les auteurs, «la sexualité aux colonies n’est bridée par aucun tabou».
Et si au XVe siècle, le tableau du viol
des femmes noires pouvait encore
choquer, uniquement en raison de
l’interdit pesant sur les relations in-
«Extrêmement lascif»
Préjugés
Reste que les populations noires ont
été les plus nombreuses victimes de
la colonisation et de l’esclavage au
cours de l’histoire moderne, produisant par conséquent un corpus
assez inégalé de fantasmes et de
préjugés. «Dès les XVIe et XVIIe siècles, les différences de couleurs, les
climats tropicaux et les pratiques
socioculturelles singulières génèrent
une cartographie et une iconographie du “sauvage sexuel” africain
qui se répand en même temps que la
colonisation elle-même», confirment ainsi les auteurs de l’ouvrage.
Car l’homme noir n’échappe pas lui
non plus à cet «imaginaire sexuel
convulsif». Bête de sexe supposée
insatiable, doté bien évidemment
d’un pénis démesuré, et «brûlant de
désirs pour toutes les femmes dans
leur diversité mais particulièrement
pour les inaccessibles Européennes»,
l’homme noir est dès le départ
terraciales, à partir du XIXe et surtout au XXe siècle, une iconographie
pléthorique donne à voir le Blanc en
tenue coloniale (souvent également
blanche) posant à côté d’une petite
soubrette noire, la plupart du temps
torse nu et dont la «fonction» semble évidente. Ainsi s’impose l’image
de femmes noires «faciles, lascives,
lubriques, perverses et donc foncièrement insatiables», qui «permet
aussi de construire en miroir l’image
de l’épouse blanche idéale, pudique
et chaste». Ou encore celle de ces
«nuits chaudes» au cours desquelles
des femmes esclaves «désiraient, selon les colons, être pénétrées sans fin
sous l’effet d’une constitution voluptueuse, parfois par intérêt». Les historiens ne sont évidemment pas
dupes de ces représentations qui révèlent une «sexualité du mépris».
Elle s’impose de manière durable
après la Première Guerre mondiale,
expression d’un racisme volontairement dégradant qu’incarnera également la mode des zoos humains, où
se produira notamment Saartjie
Baartman. La célèbre Vénus hottentote venue d’Afrique du Sud fut exhibée comme un animal de foire et
même disséquée après sa mort en
raison d’un fessier gigantesque.
Au XIXe siècle, les Français comptent parmi les plus nombreux voyageurs photographes, si
bien que pour nommer une image érotico-exotique, l’expression «French postcard» s’impose.
François-Edmond Fortier, auteur de ce cliché d’une femme wolof au Sénégal (1904), en
produira près de 10 000 exemplaires. «C’est le fantasme du corps colonisé qui s’offre au Blanc,
note Pascal Blanchard. A l’époque, Fortier est un de ces grands bourgeois dont les cartes
postales se revendent dans toute l’Afrique occidentale-française.» COLL. O. AUGER
Pour la période la plus contemporaine, on peut regretter que l’impressionnant travail de recherche
iconographique contenu dans Sexe,
race et colonies se contente d’évoquer les artistes qui ont dénoncé les
stéréotypes, plutôt que leur persistance. Reste que peu d’ouvrages se
sont attaqués de façon aussi exhaustive à ces fantasmes qui ont construit notre imaginaire depuis plusieurs siècles. Notamment en ce qui
concerne la sexualité sulfureuse des
Noirs. Ici et là on trouve bien la trace
de certaines études comme celle publiée en 1999 sur le Corps de l’Africaine, érotisation et inversion, rédigée par les chercheurs Gilles
Boëtsch (également coordinateur de
Sexe, race et colonies) et Eric Savarese, lesquels dénonçaient déjà les
mêmes clichés dévalorisants. Un
anthropologue comme Boris de Rachewiltz avait de son côté tenté avec
Eros noir, publié en 1963, de répertorier les «mœurs sexuels de l’Afrique
noire». Sans prendre cependant
assez de distance avec les propos de
voyageurs évoquant des Africaines
à «l’air extrêmement lascif» et animées d’une «passion, qu’elles déguisent peu, pour le commerce des
Blancs». Pour le reste, il suffit d’associer «érotisme» et «femmes noires» sur un moteur de recherche
pour se rendre compte combien
d’innombrables Bicuzi Kihubo, aux
seins en forme d’obus et à la chute
de reins fatalement démoniaque,
continuent d’envahir notre espace
mental et virtuel.
MARIA MALAGARDIS
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8 u
MONDE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Par
FRANÇOIS MUSSEAU
Envoyé spécial à Lisbonne
D’
ici la fin du mois, les Lisboètes ne
reconnaîtront plus le mythique
cinéma Odeon. Des échafaudages
couvriront cet édifice historique construit
il y a près d’un siècle, en 1927, et situé rua
dos Condes, à deux pas de la grande avenida
de la Liberdade, dans un de ces quartiers de
la capitale portugaise qui semblent accrochés au passé. En 2020, ce qui est
aujourd’hui un bâtiment sombre et décati
apparaîtra dans une blancheur et une
richesse étincelantes : en lieu et place du
cinéma abandonné, il y aura là un restaurant de standing et dix appartements de
luxe. Seuls seront conservés la façade et
quelques éléments décoratifs de l’édifice
art déco d’origine, tels que les vitraux.
A partir du moment où le promoteur Odeon
Properties a racheté l’ancien cinéma, la polémique avait entouré l’opération. Et ce
même si, à la Direction générale du patrimoine culturel (DGPC), Paula Araújo
da Silva a assuré que «les promoteurs seront
dans l’obligation de sauvegarder les principes architecturaux de l’édifice». «Nous voulons préserver l’âme de l’Odeon», affirmet-on à Odeon Properties, une de ces sociétés
immobilières qui pullulent actuellement
à Lisbonne, à la faveur de l’afflux de capitaux étrangers – notamment chinois ou
européens– investis dans la modernisation
d’un centre-ville longtemps délaissé.
L’Odeon fut l’une des salles les plus importantes de la ville, où se concentrait le gratin
politique et culturel, avant de perdre son
prestige et devenir, au lendemain de la révolution des Œillets de 1974, un cinéma pornographique. La bataille oppose ceux qui
auraient préféré une meilleure conservation
du bâtiment et ceux qui soutiennent que
c’était la solution la moins mauvaise pour
un lieu qui, sans l’intervention du promoteur immobilier, aurait fini par s’étioler
irrémédiablement.
Laissé à l’abandon, le cinéma Odeon, bâtiment mythique de la capitale, va être en grande partie détruit pour construire restaurant et
DÉLIQUESCENCE
La transformation souligne le défi auquel
est confronté Lisbonne, et plusieurs autres
villes portugaises, au regard de son riche
patrimoine. Une bonne partie est à l’abandon, en état de déliquescence, et les autorités se disent trop pauvres pour lui rendre
l’éclat d’antan et lui redonner un usage.
Seuls des groupes de promoteurs les
convoitent, bien souvent sans garantir la
préservation de leur architecture d’origine.
Sombrer dans un très mauvais état ou devenir la proie de la spéculation immobilière:
tel est le dilemme qui désespère les «conservationnistes».
Autre exemple emblématique : le palais
Pombal dont des rumeurs disent qu’il pourrait être vendu par la municipalité à un
mystérieux acheteur. Impossible d’en avoir
le cœur net. Mais Carpe Diem, une association culturelle qui lutte pour sa conservation et dont les locaux se trouvent précisément dans une partie de ce palais, a tiré la
sonnette d’alarme. Sans compter que,
récemment, un mini-scandale a éclaté. La
reine de la pop Madonna, qui vit dans le
somptueux palais Ramalhete du XVIIIe siècle (et contribue à faire de Lisbonne une
nouvelle destination pour personnalités
fortunées), utilise une cour du palais Pombal pour entreposer une quinzaine de ses
voitures, contre la modique somme
de 720 euros mensuels versés à la municipalité. Le maire socialiste Fernando Medina
fuit les explications.
Le palais Pombal n’est pas un bâtiment historique comme un autre. Cet édifice lll
A Lisbonne,
la grande braderie
du patrimoine
Dans la capitale, palais et édifices historiques
sont laissés à l’abandon. Une situation notamment
profitable aux promoteurs immobiliers, qui les détruisent
pour en faire des infrastructures hôtelières.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
pressionnantes sur la ville et le Tage, mais
décatis, ceints de façades miteuses, parfois
sur le point de s’écrouler, comme le palais
dos Carvalhos, en face de celui de Pombal.
La plupart sont des lieux prohibés, certains
sont occupés par des squatteurs, une minorité –en meilleur état ou restaurés– ont été
cédés à des artistes, des architectes ou des
agents culturels.
PRÉSERVATION
appartements de luxe. JAN WINDSZUS. LAIF-REA
lll sis au numéro 79 de la rua do Século,
dans le Bairro Alto, a vu naître un certain
Sebastião José de Carvalho e Melo, qui allait
devenir le fameux marquis de Pombal,
l’équivalent pour le Lisbonne du XVIIIe siècle de ce que fut pour le Paris du XIXe le
baron Haussmann : le grand architecte de
la ville, l’homme qui bâtit sur les cendres
du terrible tremblement de terre de 1755.
De l’extérieur, c’est une façade imposante
mais insalubre ; on ne peut que deviner le
labyrinthe de salles majestueuses réparties
sur 3000 mètres carrés, les 86 fenêtres, les
quelque 17 salons ou chambres, les moulures en stuc et les escaliers monumentaux.
Il est interdit d’y pénétrer, l’entrée étant
surveillée par un garde en uniforme et la
plupart des ouvertures ayant été murées
avec soin.
Lisbonne héberge une richesse monumentale. Des dizaines de petits palais, de demeures seigneuriales ou de résidences
«pombalines» fourmillent, adossées aux
collines avec vue sur le Tage. On compte une
centaine de palais proprement dits. «Parmi
eux, note l’historien Miguel Soromenho de
la faculté des sciences sociales, environ
20 édifices d’une grande valeur architecturale sont abandonnés, ou bien dans un état
de délabrement avancé, ou alors à la merci
d’opérations immobilières suspectes.»
Outre celui de Pombal, figurent aussi ceux
de Ribeira Grande, de Bichinho de Conta,
de Rosa… Autant de palais d’aspect majestueux, offrant le plus souvent des vues im-
u 9
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A la mairie de Lisbonne, on tente de minimiser le problème. Le maire adjoint socialiste, Duarte Cordeiro, insiste de son côté sur
«l’usage très positif» de nombreux palais devenus des hôtels de charme très prisés, à
l’image des luxueux palais des Especiarias,
dans le Chiado, ou de Torel, qui surplombe
le Tage. En 2009, un fond de sauvegarde du
patrimoine culturel avait été créé, doté
de 4,8 millions d’euros, mais cet argent n’a
toujours pas été utilisé dans ce sens.
Pourtant, les voix discordantes se multiplient, s’inquiétant fortement du devenir de
ces «trésors du patrimoine». Ainsi l’historienne Maria Ramalho, de la branche portugaise de l’Icomos, le Conseil international
des monuments et des sites, explique :
«J’aimerais que les gens et les autorités s’investissent davantage pour la préservation de
notre héritage. Il faut tout faire pour le sauver, sinon on court le risque de le voir se déliter face au tsunami touristique qui déferle
sur notre ville.»
De fait, Lisbonne connaît un afflux considérable de visiteurs. Avec environ 1 million de
touristes supplémentaires depuis 2010, elle
est la cinquième ville européenne où la fréquentation augmente le plus ces dernières
années (+7,7% depuis huit ans). De source
municipale, la plupart des visiteurs sont attirés par les monuments, les palais et les musées. Or dans un pays qui, lors de sa mise
sous tutelle internationale, a privatisé d’importants pans de ses entreprises publiques
et de son patrimoine (énergies, télécommunications, chantiers navals, châteaux,
forteresses, etc.), tout ou presque est à vendre. D’autant que la législation favorise les
acquisitions étrangères: facilités données au
capital angolais ou chinois, exemptions
fiscales pour les Français…
Aux yeux de Paulo Ferrero, fondateur de
Fórum Cidadania LX, une organisation de
défense du patrimoine, la situation est préoccupante: «La municipalité ne pense qu’à
délocaliser ses services vers des bâtiments
nouveaux en périphérie. Or nous pensons
qu’il est bien plus logique qu’elle utilise les
palais et, ce faisant, qu’elle les remette en
état», explique-t-il. Et de préciser: «Nous ne
sommes pas contre le privé et la transformation de ces palais en hôtels, mais nous savons
que les investisseurs étrangers n’ont cure de
notre patrimoine et, lorsqu’ils rachètent de
beaux édifices, ils détruisent tout à l’intérieur –escaliers, dorures, azulejos– pour ne
laisser que la façade. Je suis assez pessimiste.
La vraie solution serait que les pouvoirs publics reprennent la situation en main.» •
«Il faut tout faire
pour sauver notre
patrimoine, sinon
on court le risque de
le voir se déliter face au
tsunami touristique qui
déferle sur notre ville.»
Spéculation: «On a
atteint un point limite»
Collectifs
et citoyens défilent
ce samedi dans
tout le pays pour
dénoncer la fièvre
immobilière
qui pousse les
habitants hors
des centres-villes.
B
ranle-bas de combat
contre la cherté de la
vie, et tout particulièrement l’augmentation des
loyers et de la valeur du logement. Ce samedi, notamment à Lisbonne et à Porto,
on manifestera en masse
pour exprimer une ire très
partagée contre un phénomène relativement récent
et très évident.
Gentrification. Ces manifestations ont été convoquées via Facebook par une
myriade d’associations et de
collectifs engagés contre une
mécanique aux conséquen-
ces sociales souvent dévastatrices. Le communiqué souligne le fait que «les problèmes
habitationnels dans les grandes villes ne cessent de s’aggraver, à cause d’un processus
de spéculation immobilière et
une privatisation des espaces
publics et socioculturels».
«Tous ces mouvements vont
enfin s’unir pour donner une
résonance à cette préoccupation majeure, car on a atteint
un point limite», s’est réjoui
la Lisboète Silvia Jorge, l’une
des initiatrices de cette mobilisation.
Le Portugal vit à l’heure
d’une fièvre immobilière
sans précédent. Y voyant une
belle source de richesse,
beaucoup de propriétaires
cèdent à la tentation des
appartements touristiques et
des offres succulentes d’investisseurs, souvent étrangers. Cela se traduit par une
gentrification massive de
certains quartiers du centre
historique, comme l’Alfama
ou Bairro Alto, où des centai-
CLUB ABONNÉS
nes de gens finissent par être
expulsés, obligés d’aller chercher à se loger en périphérie,
parfois en vain. En un an, les
prix ont grimpé de 20,4 %
à Lisbonne. Et, dans trois districts de la capitale et un de
Porto, cette hausse a atteint
30 % au cours du premier
semestre 2018. Du jamais vu.
Scandale. A Lisbonne,
à l’échelle municipale, le
Bloco de Esquerda («bloc de
gauche», allié des socialistes
au pouvoir) est la principale
force qui dénonce ce phénomène et tente de loger des familles expulsées dans des
édifices municipaux. Début
août, un des élus du Bloco et
fer de lance de ce combat
«antispéculation», Ricardo
Robles, avait dû démissionner à la suite d’un scandale :
lui-même avait acheté
en 2014 un édifice dans Alfama pour 347 000 euros,
avant de le mettre en vente
pour… 5,7 millions d’euros !
F.M. (à Lisbonne)
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Maria Ramalho
historienne
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10 u
MONDE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Midterms express Le 6 novembre,
les Américains sont appelés aux urnes pour
les élections de mi-mandat. Libération décrypte
les enjeux de ce rendez-vous électoral crucial, le premier depuis
l’élection de Donald Trump, qui pourrait perdre sa majorité au
Congrès. Retrouvez chaque samedi et chaque mercredi sur notre
site des profils de candidats et des interviews sur les grands thèmes
qui agitent la campagne. Ce week-end, la candidate démocrate
de 53 ans Cindy Axne (photo). PHOTO CHARLIE NEIBERGALL. AP
dant dix minutes sa vision du
Brexit. Tout l’été, les négociateurs européens avaient observé leurs homologues britanniques se rendre dans
toutes les capitales pour tenter de briser l’unité des VingtSept. Puis des déclarations
successives ont froissé. Le ministre britannique à l’Environnement a sous-entendu à
la télévision que l’accord ne
serait valable que sous cette
Première ministre. Le ministre au Commerce extérieur se
serait dit prêt à se démarquer
des régulations alimentaires
européennes pour favoriser
un futur accord de libreéchange avec les Etats-Unis.
Le ministre du Brexit a menacé de ne pas payer la facture du divorce. Puis May ellemême, le matin du sommet,
s’est exprimée dans une tribune au journal allemand Die
Welt, dans laquelle elle disait
aux Européens : «C’est mon
plan de Chequers ou rien.»
Crises. Lorsqu’elle a répété
Theresa May a tenu une conférence de presse vendredi devant le 10 Downing Street après le sommet de Salzbourg. JACK TAYLOR. GETTY IMAGES
Brexit: Theresa May et l’UE,
l’intransigeance en partage
Le sommet
de Salzbourg,
qui a réuni jusqu’à
jeudi les dirigeants
européens,
a aggravé
l’incompréhension
entre le RoyaumeUni et les 27, chaque
camp dénonçant
la raideur de l’autre.
sommet européen de Salzbourg a été pour elle une
«profonde humiliation». La
Première ministre a donc
sorti le grand jeu en début
d’après-midi, en organisant
une déclaration en grande
pompe depuis Downing
Street. Une procédure très inhabituelle, au point qu’un
instant ont couru des rumeurs de démission, voire
d’élections anticipées.
Par
«Gangster». Mais non.
SONIA DELESALLESTOLPER
May, dont l’œil gardait les
lueurs furieuses observées
lors de sa conférence de
presse de la veille en Autriche, a jugé d’une voix glacée
que les négociations autour
du Brexit avaient atteint «une
impasse». Elle s’est indignée
que les Vingt-Sept aient rejeté catégoriquement et «sans
explications détaillées et contre-propositions» son plan de
Correspondante à Londres
C
e n’est pourtant pas
bien compliqué. Du
respect. Theresa May
réclame des preuves de respect de la part de l’Union
européenne. La lecture de la
presse britannique de vendredi le lui aura confirmé: le
Chequers, présenté en juillet
pour résoudre le problème de
la frontière entre l’Irlande et
l’Irlande du Nord.
Une photo malheureuse de
Donald Tusk, postée sur Instagram, a enflammé la presse
populaire. On y voit le président du Conseil européen
montrant à May un plateau
de gâteaux. Ce qui a été interprété comme une référence à une expression anglaise équivalente à «tu ne
peux pas avoir le beurre et
l’argent du beurre» – soit
«choisir ce qui t’arrange dans
l’UE et rejeter ce qui ne te
plaît pas». Et jugé blessant.
Dans un souci d’apaisement,
Tusk a indiqué vendredi soir
être un «ami du RoyaumeUni et un grand admirateur
de Theresa May», mais que sa
position «avait surpris par sa
dureté et son intransigeance».
De son côté, le très conser-
vateur Daily Telegraph, qui
affiche d’habitude à sa une
les saillies antieuropéennes
et anti-May de Boris Johnson, avait cette fois placardé
une déclaration au vitriol
d’Emmanuel Macron : «Le
Brexit est le choix des Britanniques, poussés par ceux
qui ont promis des solutions
faciles […], ces personnes
sont des menteurs».
The Sun, lui, n’a pas hésité
à traiter Tusk et Macron de
«sales rats de l’UE», «des
gangsters de l’Europe qui ont
posé une embuscade à May».
Le journal le plus lu du pays a
même rétrogradé Macron, en
lui affublant le titre de «PM»,
pour Premier ministre.
«Au cours de ce processus, je
n’ai traité l’UE qu’avec respect. Le Royaume-Uni attend
la réciproque, de bonnes relations à la fin de ces négociations en dépendent», a sèche-
ment déclaré May. Si
seulement c’était aussi simple. Le sommet européen informel de Salzbourg avait
pourtant été soigneusement
préparé, les messages prémâchés. Les Vingt-Sept auraient
dû se montrer satisfaits des
éléments positifs du plan de
Chequers, indiquer qu’il
s’agissait d’une bonne base de
négociations. May aurait pu
revenir vers les Britanniques,
et surtout vers son parti profondément divisé (dont le
congrès annuel s’ouvre dans
neuf jours), en disant : «Regardez, les négociations
avancent.» Et patatras.
Unité. Que s’est-il donc
passé à Salzbourg? Des petits
riens qui, accumulés ces dernières semaines, ont explosé
dans la nuit de mercredi à
jeudi aux alentours de minuit,
lorsque May a exposé pen-
ces propos mercredi soir, devant les chefs d’Etat et de
gouvernement européens qui
venaient de passer plus de
trois heures à discuter vigoureusement sur les questions
d’immigration, la pilule est
forcément mal passée. Et la
suite du sommet a déraillé.
Pourtant, sur le fond, rien de
ce que Macron ou aucun des
autres dirigeants n’ont déclaré ne diffère de ce qui a été
dit et répété depuis des mois.
Le commissaire en charge du
Brexit, Michel Barnier, négocie sur instructions des
Vingt-Sept, et le plan de Chequers, qui propose la libre
circulation des biens mais
pas des services, ne peut être
accepté en l’état. Le marché
unique et ses quatre libertés
(de circulation des hommes,
des biens, des services et des
capitaux) restent indivisibles. Pour les dirigeants
européens, porter atteinte à
l’intégrité du marché unique
reviendrait à bousculer les
fondements de l’UE, laquelle
est déjà bien trop fragilisée
par d’autres crises.
La surprise et l’indignation de
la presse et de l’entourage de
May traduisent une fois de
plus l’incapacité, voire le refus des Britanniques, de comprendre les intentions européennes. Le prochain
sommet, le 18 octobre, sera
crucial pour déterminer si un
accord est encore possible. •
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
u 11
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Diaporama Les leaders nord
LIBÉ.FR
et sud-coréens, Kim Jong-un
et Moon Jae-in, se sont quittés
jeudi au terme de trois jours de négociations sur
la dénucléarisation des deux Corées. Une autre
rencontre est envisagée avec les Etats-Unis.
Retour en images sur le sommet entre ces deux
dirigeants, dans la partie Nord de la péninsule.
PHOTO AFP
«Le fardeau global des maladies
et des blessures causées par
la consommation nocive
d’alcool est inacceptable.»
LES EXPERTS DE L’ORGANISATION
MONDIALE DE LA SANTÉ
dans un rapport rendu public vendredi
L’alcool tue davantage que le sida, la tuberculose et la violence réunis, a averti vendredi l’Organisation mondiale de
la santé (OMS). Chaque année, il est responsable de la mort
de quelque 3 millions de personnes dans le monde, ce qui
représente une mort sur vingt, selon le rapport de l’OMS
sur les conséquences sanitaires de sa consommation. Maladies infectieuses, accidents de la circulation, blessures, homicides, maladies cardiovasculaires, diabètes: 5,3% des
décès dans le monde sont liés à cette drogue légale chaque
année. Chez les plus jeunes (20-29 ans), ce taux atteint
même 13,5 %. Et trois quarts des décès touchent les
hommes. Tendance positive : la baisse enregistrée depuis 2010 des beuveries épisodiques et du nombre de morts.
L’Europe conserve la consommation par habitant la plus
élevée du monde, bien qu’en baisse de 10% depuis huit ans.
Londres muscle ses cyber-troupes
Nouvel épisode de la course
aux armements dans le
cyber-espace: selon le quotidien britannique The Times
et la chaîne Sky News, le
Royaume-Uni s’apprête à
annoncer la création d’une
«nouvelle force cyber-offensive», sous la double férule de
l’armée et du service de
renseignement électronique,
le Government Communications Headquarters (GCHQ).
Composée de 2000 personnes et dotée a minima d’un
budget de 250 millions de
livres (278 millions d’euros),
elle devrait compter dans ses
rangs des salariés de sociétés
privées sous-traitantes.
Ces recrutements représenteraient, précise la chaîne, un
quadruplement des effectifs
dédiés outre-Manche à ce
qu’on désigne en France
par la «lutte informatique
offensive». Un domaine qui a
longtemps tenu du secret de
Polichinelle, mais qui est désormais assumé par les Etats.
Alix Desforges, chercheuse à
l’Institut français de géopolitique spécialiste de la cybersécurité: «A partir de 2015, la
menace terroriste, puis la menace russe, sont venues légitimer le développement d’une
capacité cyber-offensive, qui
est désormais vue comme une
capacité militaire parmi
d’autres: elle s’ajoute à la palette des actions possibles.»
Début 2016, dit Sky News,
l’armée et les agences de
renseignement britanniques
se sont engagées dans une
campagne ciblant la propagande de l’Etat islamique. Le
AFP
tous membres du Hezbollah
et jugés in absentia, deux
sont poursuivis pour avoir
planifié le complot. Ils ont
été, selon le procureur, en
contact téléphonique direct
avec Moustapha Badreddine,
considéré par les enquêteurs comme le «cerveau de
l’opération».
Le mouvement chiite, qui dément toute implication dans
l’attentat, a toujours refusé
de livrer les accusés en niant
la légalité du TSL, désigné
comme «une mascarade»
par ses responsables. «C’est
rechercher la discorde au moment même où on veut l’éliminer», a réagi Saad Hariri à
propos de la rue portant le
nom de l’un des assassins
présumés de son père.
Dans un communiqué, Ghobeiry a défendu sa décision,
considérée comme «légale
et légitime», tandis que le ministère de l’Intérieur a assuré
qu’il allait réclamer le retrait
des plaques.
En attendant, sur les réseaux
sociaux, le hashtag «rue du
terroriste Moustapha Badreddine» des partisans de Hariri
répond au hashtag «Badreddine, même ton nom les terrorise» des soutiens du Hezbollah. Et quand les premiers
font valoir que c’est «Hariri
le véritable martyr», les seconds en rajoutent dans la
provocation: ils brandissent
la nécessité de renommer
toutes les rues d’après leurs
martyrs afin de remplacer les
noms des «traîtres, occupants
et autres colonisateurs» qui
figurent sur les plaques des
rues de Beyrouth.
La polémique, dans un Liban
déjà profondément divisé,
aggrave la crise institutionnelle. Depuis près de quatre
mois, le Premier ministre
mène des tractations difficiles
pour former un gouvernement devant inclure des
membres agréés par le Hezbollah, arrivé en tête des législatives en mai. Une mission
de plus en plus impossible.
HALA KODMANI
bataille». En France, c’est
en 2008 que le «livre blanc sur
la défense» a pour la première
fois recommandé de «développer une capacité de lutte
[dans le cyber-espace]». L’objectif a été précisé cinq ans
plus tard. En septembre 2015,
Jean-Yves Le Drian, alors
ministre de la Défense, avait,
lui, assuré que la question
n’était «plus un tabou».
Cette année, en janvier, lors
du Forum international de la
cyber-sécurité à Lille, sa successeure, Florence Parly, a annoncé un budget de 1,6 milliard d’euros dévolu à la «lutte
dans l’espace numérique»
pour 2019-2025, ainsi que
le recrutement de 1000 «cyber-combattants», en plus
des 3000 déjà à l’œuvre.
AMAELLE GUITON
TOUS LES MARDIS
Martyr ou terroriste: le Liban
se déchire sur un nom de rue
D’un côté, les partisans du
Hezbollah ; de l’autre, ceux
du Premier ministre, Saad
Hariri. Au Liban, deux camps
se déchirent à nouveau depuis quelques jours, s’invectivant dans les médias et sur les
réseaux sociaux. Leurs responsables politiques s’accusent réciproquement de «trahison» et de «sédition». L’objet
de la discorde : un nom de
rue. La municipalité de Ghobeiry, située dans la banlieue
Sud de Beyrouth et fief du
mouvement chiite, vient de
rebaptiser une de ses artères
en «rue du martyr Moustapha
Badreddine». Problème : le
chef militaire tué en Syrie
en 2016, dont le Hezbollah
veut honorer la mémoire
dans son quartier natal, était
l’un des principaux accusés
de l’assassinat de l’ancien
Premier ministre Rafic Hariri,
tué en 2005 dans un attentatsuicide spectaculaire au cœur
de la capitale libanaise.
L’affaire éclate au moment
où le Tribunal spécial pour le
Liban (TSL), qui doit juger
le meurtre du Premier ministre, tenait ses dernières
audiences à La Haye en écoutant les arguments de la défense. Des quatre accusés,
Royaume-Uni et ses alliés des
«Five Eyes» –Etats-Unis, Canada, Australie, NouvelleZélande– «ont utilisé des logiciels malveillants pour bloquer l’accès à des données,
diffusé des fausses informations pour créer la confusion
et effacé de larges quantités
de documents».
Des cyber-attaques ont ciblé
ordinateurs et portables de
dirigeants de l’EI. En avril, le
patron du GCHQ, Jeremy Fleming, avait reconnu l’existence de ces opérations,
déclarant qu’elles avaient
«apporté une contribution significative aux efforts de la
coalition pour supprimer la
propagande de Daech, entravé leur capacité à se coordonner, et protégé les forces de
la coalition sur le champ de
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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12 u
FRANCE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Rassemblement national
Mantes-la-Ville
sous anesthésie
locale
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Mantes-la-Ville
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PARIS
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Symbole de la déliquescence
du Parti socialiste et de la
désindustrialisation, la
commune des Yvelines, tombée
aux mains du Front national
en 2014, accueillera Marine
Le Pen dimanche.
RÉCIT
Par
RAMSÈS KEFI
Photos CYRIL ZANNETTACCI
J
uin 2017. En pleine campagne législative,
une femme écoute des candidats indépendants se décarcasser sur une petite
place de Mantes-la-Ville (Yvelines), au milieu
du quartier des Merisiers. Et interrompt avec
autorité un groupe d’habitants maudissant
l’extrême droite, laquelle gère la commune
depuis les dernières municipales. La jeune
dame se met à illustrer la politique comme un
séminariste dessinerait une croix de Jésus à
l’envers. Elle dit qu’ici, les élections se jouent
en partie dans les appartements de familles
influentes, où les promesses sont personnalisées (services divers contre votes) et le scrutin
folklorisé (des élus et des ténors locaux qui
agissent comme des chefs de tribu qui donnent, reprennent, bannissent).
Sa question, en filigrane: faut-il s’en prendre
au bourbier ou aux coups de pompes dans le
dos qui ont poussé Mantes-la-Ville dedans?
Le taux de pauvreté oscille autour des 18 %,
celui du chômage de 15 %. Sa certitude : le
Rassemblement national (ex-FN) n’a même
pas eu besoin de défoncer la porte pour entrer
puisque le Parti socialiste (qui gérait la ville)
et Les Républicains (à la tête du département)
l’avaient déjà démontée. Il y a quatre ans, Cyril Nauth, le maire, a gagné sans véritable-
ment faire campagne, des habitants assurant
sur l’honneur avoir découvert son visage au
soir du premier tour. Et ce dimanche, Marine
Le Pen, présidente du Rassemblement national, déroulera un discours à Mantes-la-Ville.
A la «fête du drapeau».
Mal de crâne
Bérenger Boureille, professeur agrégé originaire de la commune, a écrit le Front du mépris (mars 2017, Stock), document historique
et militant (il est proche des socialistes), dont
la trame retrace la faillite industrielle de Mantes. Depuis les années 70, les grandes, moyennes et petites boîtes du territoire ont progressivement plongé ou fermé – l’automobile
(Renault, Peugeot), le plastique, la biscuiterie… Dans son chapitre 3, le trentenaire, croisé
deux fois à Paris, écrit: «On dit que si on avait
été la Lorraine, on aurait eu un plan sidérurgie. Jacques Chérèque, lorsqu’il vint à Mantes
dans les années 80 en sa qualité de nouveau
ministre de l’Aménagement du territoire, admit qu’en dehors de deux pages de notes qu’il
avait lues dans sa voiture, il ne savait pas qui
nous étions. Nous n’apparaissions même pas
dans le livre blanc sur le développement économique de l’Ile-de-France.»
Au-delà des conséquences économiques (des
milliers d’emplois disparus), il y a les séquelles
sur le plan humain: l’usine contribuait à la fabrication d’une culture et d’une conscience
A Mantes-la-Ville, près de la route de Normandie, les chèvres
du collectif. Et là? La nature a comblé le vide
comme elle pouvait. Des villes de périphérie
en déclin bourrées au clientélisme et au paternalisme se réveillent avec un mal de crâne
comme ça et l’extrême droite au pied du lit,
voire carrément dans les draps. Et les élus qui
les ont saoulés jurent après coup qu’ils n’ont
fait que s’adapter à un contexte –la misère, les
ghettos, la violence– alors qu’ils étaient euxmêmes abandonnés par l’Etat.
Mantes-la-Ville: la banlieue parisienne bicolore, verte (les champs, les arbres) et béton
(les tours, les pavillons…), dans ce qu’elle a de
plus périphérique. Elle toise la route vers la
Normandie de son balcon et regarde la capitale avec un télescope. Parfois, le quidam la
confond avec Mantes-la-Jolie, la grande sœur
et voisine, verrouillée par la droite locale depuis le milieu des années 90 et son baron,
Pierre Bédier, désormais président du conseil
départemental. Ce dernier, bien qu’affaibli,
ferait encore une partie de la météo de ce côté-ci des Yvelines. L’ex-député, condamné par
la justice pour corruption passive et recel
d’abus de bien sociaux en 2006, aurait déclaré
un jour à propos du maire RN de Mantes-laVille : «Il ne fait rien, mais il le fait bien.»
En 2014, Cyril Nauth a ravi la mairie à la gauche locale pour une soixantaine de voix et au
vrai, ça se raconte comme une explosion dans
un restaurant violant l’ensemble des normes
d’hygiène et de sécurité. La genèse : deux
listes de gauche se sont fait la guerre au premier, puis au second tour, en se taxant mutuellement d’individualistes et d’opportunistes. Les deux rivales, Monique Brochot (PS,
maire sortante) et Anne Peulvast-Bergeal
(ex-PS, ex-maire), avaient terminé au commissariat. Des soutiens de la première étaient
accusés d’avoir renversé (à faible allure) un
pro-Peulvast qui les filmait en pleine dégradation d’affiches. Ensuite, elles se sont chamaillées pour savoir qui faisait le plus le lit
du FN. Celle qui avait promis une mosquée
aux musulmans (Brochot) ou bien celle qui
avait fait de l’insécurité (Peulvast) un thème
de campagne ?
Parties fines
Le dénouement: Nauth a été investi un vendredi soir de pluie. Sur la liste, une Monique
Führer, qui deviendra adjointe, et une tripotée d’autres dont on devine qu’ils étaient là
pour faire le nombre – la victoire finale
n’ayant jamais été envisagée. Des gens ont
pleuré devant la mairie et des membres de
l’opposition ont écrit «No pasarán» sur des
bulletins au moment d’élire le conseil municipal, jurant qu’ils auraient la peau de l’extrême
droite à force de lui coller à l’arrière-train. La
suite: des subventions aux associations baissées, un élu FN, fan de parties fines avec des
Maghrébins, retrouvé mystérieusement mort
chez lui, une police municipale renforcée et
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côtoient le bitume des nouveaux quartiers, le 4 septembre 2017.
la mairie condamnée à verser de l’argent à
une association musulmane pour avoir refusé
un permis de construire.
L’opposition officielle? Toujours à l’affût pour
les prochaines élections, mais bien moins
chaude que l’enfer qu’elle prédisait au Front
national quatre ans plus tôt. En somme, Mantes-la-Ville n’a pas encore débourré. Bérenger
Boureille, sur le contexte : «L’extrême droite
accompagne l’atonie. Elle donne l’impression
de créer une forme de frénésie, mais ne donne
que l’envie de s’arrêter là et d’attendre.» Sur
le RN et la classe ouvrière: «Les catégories populaires –du moins ceux qui votent parmi elles– revendiquent désormais de voter contre
leurs intérêts. L’erreur est assumée, c’est la
mise en scène d’un passage à l’acte et les pompiers ont l’adresse. On se positionne de moins
en moins par rapport à une offre politique,
mais de plus en plus par rapport à la politique
en elle-même pour la récuser.» Cyril Nauth,
professeur de formation lui aussi, est tout à
fait serein. Il parle peu et s’amuse. Il y a une
dizaine de jours, il a organisé une séance du
conseil municipal à 9h30 du matin. Comme
tout le monde ou presque a séché – même
une partie de l’extrême droite– il faut en réorganiser une.
Avec le ventre
Marine Le Pen se rendra aux Merisiers (quartier classé en zone de sécurité prioritaire), à
deux pas des grands ensembles à l’histoire
classique : des logements spacieux quand
l’économie tournait bien, des tours ridées de
l’intérieur et une réputation cabossée avec la
crise économique, en attendant que des projets de relance portent leurs fruits. A Mantes-
L’ancienne usine Sulzer qui construisait du matériel industriel.
la-Ville, Jean-Luc Mélenchon était arrivé en
tête avec près de 30% des suffrages à la présidentielle.
A l’époque des législatives, un mouvement indépendant avait fait campagne via un long
métrage, Ils l’ont fait, que la tête de liste avait
réalisé et projeté dans la France entière. Une
comédie sur le territoire à travers le personnage de Jacques Adie (inspiré de Pierre Bédier, mais pas que) qui tire les ficelles à grands
coups de compromis, de règlements de comptes bas du front, d’instrumentalisation de
petites frappes locales et de gestion par communauté (Maghrébins, Africains subsahariens…). Le film raconte autant le décalage
que l’anesthésie générale. Tout est fait pour
que les classes populaires ne réfléchissent
qu’avec le ventre, donc sur le très court terme.
Sans le cerveau.
LES MATINS.
© Radio France/Ch.Abramowitz
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Guillaume Erner et la rédaction
Le 30 mai 1997, Jean-Marie Le Pen s’était déplacé dans la ville voisine de Mantes-la-Jolie.
L’ex-président de l’ex-FN avait pété les plombs
et agressé… Anne Peulvast-Bergeal. A l’époque, il suffisait parfois de dire que le FN était
méchant pour sauver la mise et faire suer les
indécis le dimanche du scrutin. Vingt-et-un
ans plus tard, la CGT locale appelle à un rassemblement pour écœurer Marine Le Pen. Son
communiqué est titré comme une évidence
(une punition) à recopier sur un tableau :
«Idées d’extrême droite=danger pour vos intérêts.» Parmi tous les griefs, ils dénoncent «une
démocratie locale à bout de souffle». Cyril
Nauth, lui, la joue discret les rares fois où il
s’exprime. Au regard de la tournure des événements, il se sent quand même d’y retourner.
Il a donc publiquement affiché son envie de
se représenter en 2020. •
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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FRANCE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Rentréetélé
Disputes
à clics
En conviant des personnalités
clivantes, beaucoup de chaînes
tributaires du buzz sur Internet
accumulent les séquences
racoleuses. Une tendance
illustrant un profond manque
de renouveau dans le PAF.
ANALYSE
Par
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
A
combien de «clashs» plus ou
moins artificiels a-t-on eu
droit depuis que les télévisions et radios ont fait leur rentrée
début septembre? Quelques semaines seulement ont passé, mais on
peine déjà à les recenser. On se souvient des plus bruyants. Cyril Hanouna s’est cogné Alain Chabat en
pleine poire. Le même a traité les
dirigeants de TF1 de «connards». Le
week-end dernier, chez Ardisson, la
chroniqueuse Hapsatou Sy a appris
que son prénom était «une insulte
à la France» (séquence coupée
au montage). L’auteur de cette
insanité ? Eric Zemmour, en
tournée officielle sur tous les plateaux pour balancer la petite phrase
scandaleuse propice aux hurlements.
Même France Inter tombe dans le
panneau en lâchant Zemmour entre
Natacha Polony et Raphaël Glucksmann, et ne résiste pas à la tentation de «teaser» la baston sur Facebook et Twitter. Pendant ce temps,
le maître clasheur Pascal Praud
tente chaque matin sur CNews de
déclencher la polémique du jour
(avec parfois le directeur de Libération, Laurent Joffrin, autour de la
table). Et on attend –mais qu’est-ce
qu’il attend, bon sang!– que Charles Consigny, la nouvelle tête à claques libérale de Ruquier, provoque
sa première belle engueulade dans
On n’est pas couché…
Rien de nouveau, diront certains.
«Cela fait partie de la culture télévisuelle, nuance un grand producteur
qui ne cède plus à la facilité et requiert l’anonymat. Bouvard, Polac,
Ardisson, Fogiel, Taddeï… Je trouve
normal qu’il y ait des émissions avec
des échanges très vifs. Les gens s’engueulent, c’est la vie. Je remarque
néanmoins que le style, le ton, les
mots se trivialisent.»
«EFFET GROSSISSANT»
C’est le moins que l’on puisse dire:
le niveau de vocabulaire, d’expression et d’idées est en chute libre.
Face à la multiplication des animateurs modèle «Baba» (le surnom de
Hanouna), les Taddeï semblent une
espèce menacée. «Il y a un effet
grossissant à cause du groupe
Dans la salle
de régie de «TPMP»
à BoulogneBillancourt,
en février
2016. PHOTO
RENAUD BOUCHEZ.
SIGNATURES
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Carnet
SOUVENIRS
Canal, tempère le producteur. Les
clashs naissent et s’autoalimentent
sur C8 et CNews, dans les émissions
de Hanouna, Praud, Morandini et
Ardisson.» On est d’accord : la
«berlusconisation» en cours de la
télé française, porte ouverte à tous
les populismes, est propulsée par le
Canal + de Vincent Bolloré. Il ne
faudra pas l’oublier dans quelques
années, lorsqu’on en mesurera
concrètement les conséquences
(voir la situation politique transalpine en 2018).
Cependant, charger Canal +
n’épuise pas le sujet. Une analyse
froide de la rentrée 2018 des télés et
radios oblige à une conclusion : le
virus du clash bas de gamme sur
«un sujet de société» se répand
inexorablement. Sous la houlette
d’Arlette Chabot et de David Pujadas, LCI organise chaque jour des
confrontations caricaturales qui
n’avancent à rien. La direction de
RTL a confié Les auditeurs ont la
parole, son programme historique,
à Pascal Praud. Issu de l’antenne
pionnière de la prise de bec sonore
à l’antenne, Jean-Jacques Bourdin
prépare une nouvelle émission pour
RMC Story. Le pitch? «Deux personnalités que tout oppose, autour d’un
sujet qui fait l’actualité.» Dernier
exemple : Sud Radio, qui espère
émerger en Valeurs actuelles de la
radio, explique «ne pas avoir peur
d’aller où ça racle, où ça cogne, sans
tabou, avec une parole complètement libre», dixit son patron, Didier
Maïsto. Il y a quelques jours, elle a
posé, dans l’émission les Vraies
Voix, cette question: «L’IVG est-elle
un homicide ?» Tranquille. A ce
rythme-là, William Leymergie (toujours à l’antenne à midi sur C8) va
bientôt s’y mettre lui aussi.
«PEAU DE SAUCISSON»
La pauvreté créative de la télévision
française –hors fiction, documentaire ou animation, secteurs en
forme– éclate au grand jour en cette
rentrée. Aucune émission inventive
n’a été lancée, et évidemment pas
de programme donnant du temps
à des intellectuels ou des artistes
pour s’exprimer… Frédéric Taddeï,
dont l’ex-Ce soir ou jamais manque
terriblement, rit jaune : «Depuis
quand une nouvelle émission n’a-telle pas marqué les gens?» L’animateur, qui a bizarrement choisi de
rejoindre la chaîne d’Etat russe RT
se lamente : «On a remplacé les débats, où des invités viennent défendre le travail d’une vie, par des
clashs entre chroniqueurs, que l’on
contrôle parce qu’on les paye et qui
jouent des personnages.» Qui peut le
contredire ?
En panne sèche d’idées, la télévision se replie sur les cris, les coups
de gueule, les «laissez-moi terminer !» «Tu mets Zemmour autour
d’une table avec cinq chroniqueurs
et tu as ton émission, c’est facile. La
télé n’a plus aucune idée, ne réfléchit
plus», explique le producteur cité
plus haut. On en arrive à se demander si les diffuseurs et producteurs
français ne sont pas complètement
nuls. «Je n’ai jamais eu l’impression
qu’ils aient eu un jour de l’imagination», flingue Taddeï, désabusé. Le
producteur d’un talk quotidien :
«Les directeurs de chaîne sont
dépassés. Il n’y a plus d’argent pour
tester de nouveaux formats.»
Coup de fil à un producteurclasheur au top du «polémisme». Il
ne veut pas s’exprimer publiquement mais défend son travail: «Vous
avez de la peau de saucisson sur les
yeux! La société est au bord de l’implosion. Elle est clivée de tous les côtés, fracturée, noire, sans perspectives. Regardez comment les gens
s’insultent sur les réseaux sociaux:
la télé est apaisée à côté. On fait du
clash parce que les gens s’engueulent
toute la journée dans la vie.» A
l’écouter, l’époque où Ardisson filmait des dîners mondains tempérés
chez lui (93, faubourg Saint-Honoré)
serait révolue. Aujourd’hui,
l’homme en noir colle un réac détestant les musulmans entre l’«insoumise» Raquel Garrido et l’imprévisible Franz-Olivier Giesbert, et attend
de voir ce qui se passe. «Les médias,
ce n’est pas des “que sais-je” entre esprits savants. On épouse l’air du
temps. Quand les gens s’engueulent,
les audiences sont bonnes. Le système s’entraîne: ce qui clive marche
et les diffuseurs n’ont plus le courage
de proposer autre chose», assène notre producteur.
Le 18 septembre, l’Heure des pros
de Pascal Praud a réuni près
de 200 000 téléspectateurs entre
9 heures et 10 heures, soit 6,9 % de
part d’audience. Miraculeux, pour
la chaîne low-cost qu’est devenue
CNews (0,6 % de part d’audience
moyenne). Le thème de cette émission qui a cartonné? Zemmour, évidemment… Un bon clash pour relever l’audience, c’est la spécialité de
Hanouna. Son Touche pas à mon
poste connaît un début de saison
difficile? L’histrion emplafonne TF1
et remonte les compteurs. «Chez
Ruquier, ça ronronne pour l’instant.
Je parie qu’on va avoir un gros clash
bientôt avec Angot ou Consigny»,
s’amuse un concurrent, qui ajoute:
«Tu mets
Zemmour autour
d’une table
avec cinq
chroniqueurs
et tu as ton
émission, c’est
facile. La télé n’a
plus aucune idée,
ne réfléchit plus.»
Un producteur
anonyme
«Je sais que si je reçois Zemmour, je
vais avoir du digital ensuite. Ça va
être regardé en rattrapage, donc je
vais avoir des revenus publicitaires.
C’est de la pute à clics.»
Heureusement, l’audience n’est pas
forcément corrélée à l’indice d’empoignades. Peu adeptes de cette
pratique, Quotidien (TMC), C à vous
(France 5) et 28 Minutes (Arte) ont
bien démarré. Et il ne faut pas
oublier, pour donner un peu d’espoir dans ce monde de brutes, que
les meilleurs scores d’avant-soirée
de la télévision française sont réalisés par une série positive (Demain
nous appartient sur TF1), un jeu bisounours (N’oubliez pas les paroles
sur France 2) et un journal rassurant (le 19/20 de France 3)… A Europe 1, le nouveau patron, Laurent
Guimier, a construit une grille sans
combat de coqs: «C’est un parti pris
fort que l’on revendique. Nous voulons être dans l’empathie, l’optimisme, le didactique. Nous faisons
un média 0% clash, qui est pour moi
aux médias ce que le dopage est au
sport. Nos études montrent que les
auditeurs le demandent. Ils sont
suffisamment informés de toutes ces
polémiques sur d’autres supports,
numériques notamment.»
LEA
La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque
je le dis,
Au bout du chagrin,
une fenêtre ouverte,
la vie à se partager
Marie, Olivier, Julia, Louise
Nous demeurons à vos côtés
«OBSÉDÉS»
La tentation du clash ne peut être
comprise sans la montée en puissance des réseaux sociaux. Un
brusque accès de colère, une fâcherie théâtrale sont des instants aisément découpables, parfaits pour
attirer le pékin qui déambule sur
Facebook et Twitter. Une sorte de
bande-annonce idéale. Le premier
producteur cité : «Le monde de
l’audiovisuel est perdu face aux réseaux sociaux. Il essaie d’y exister.»
Pour Frédéric Taddeï, c’est la raison
première: «Les grands médias sont
totalement obsédés par les réseaux
sociaux. Ils pensent que c’est le vrai
peuple qui s’y exprime. Ils se disent
que si ça fait effet sur Twitter et
Facebook, cela veut dire que le peuple s’intéresse à la télé. Et pas
que ça n’intéresse peut-être
que 3 000 personnes.»
Du côté d’Arte, où on affirme refuser «l’arena» et privilégier «l’agora»,
pas d’embrouilles intentionnellement montées. Le phénomène n’a
toutefois pas échappé au directeur
éditorial, Bruno Patino. «Tout cela
traduit l’exacerbation de la concurrence pour la télévision, réfléchit-il.
Il y a les réseaux sociaux, les acteurs
non linéaires (Netflix par exemple),
l’augmentation du nombre de chaînes sur la TNT… On est en plein
dans l’économie de l’attention. Les
chaînes cherchent à capter les téléspectateurs par tous les moyens.
Mais avec le surclash sur le buzz sur
le clash, on est dans une machine
autoréférentielle, une prophétie
autoréalisatrice. Je ne suis pas sûr
que cela crante dans l’opinion
publique.» Si seulement ce pouvait
être vrai. •
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16 u
FRANCE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Chronique «Traverser
la rue» Il suffirait donc de traverser
la rue pour trouver un boulot ?
Voilà donc un discours du chef de l’Etat proche
de celui du patronat qui, depuis des mois, ressasse ses
«difficultés à embaucher». Tour d’horizon des métiers
dits en tension, où l’offre ne rencontre pas toujours
la demande. Retrouvez les deux derniers épisodes
sur Libération.fr. PHOTO THOMAS LOUAPRE. DIVERGENCE
LREM et les municipales: deals avec
les édiles et opération récupération à Paris
Le parti présidentiel,
qui veut s’implanter
en 2020, vient de
fixer trois conditions
au soutien de maires
sortants. Et va lancer
sa propre campagne
dans la capitale
en recueillant
les doléances
des Parisiens.
Par
NATHALIE RAULIN
R
endre les alliances aux
municipales possibles
avec des édiles de tous
bords, tout en évitant de se
tirer une balle dans le pied
aux européennes. Depuis début juin, les instances dirigeantes de La République
en marche cogitaient ferme
pour résoudre cette délicate
équation. Jeudi, dans une
«circulaire» envoyée à ses
cadres et élus, le parti macronien a finalement formalisé sa stratégie, ébauchée
avant l’été, pour les scrutins
de 2019 et 2020. Ainsi, selon
le document, les maires étiquetés Les Républicains ou
Parti socialiste qui souhaiteraient pouvoir compter sur le
soutien de LREM aux municipales devront prendre trois
«engagements».
Le premier vise à contrer l’opportunisme des maires issus
d’autres formations. Ceux qui
seraient tentés de solliciter
l’appui de LREM pour assurer
leur réélection tout en s’arrogeant le droit de se positionner à leur guise lors du scrutin européen. Au nom de
la «lisibilité politique», le
parti évacue cette hypothèse:
«Tout candidat qui aura soutenu une liste concurrente
lors des élections européennes
ne pourra obtenir l’appui de
LREM lors des élections municipales», décrète le document
élaboré par Pierre Person, responsable des élections. De
quoi dissuader les élus UDI
ou Agir de soutenir les velléités de constitution d’une liste
européenne de centre droit,
portées début septembre par
la sénatrice Agir du Bas-Rhin,
Fabienne Keller. Toutefois, le
parti présidentiel se garde de
pousser les feux : s’ils sont
priés de ne pas s’exprimer en
faveur d’une liste européenne
concurrente à celle soutenue par Emmanuel Macron,
LREM ne les contraint pas
formellement à se ranger
explicitement derrière cette
dernière. «Parmi nos adhérents, beaucoup vont s’appliquer à ne prendre aucune position publique avant le
scrutin», précise un proche
de La France audacieuse, le
mouvement de Christian Estrosi. Se sachant contraint,
faute d’implantation locale, à
négocier avec les maires en
vue des municipales, LREM
semble donc prêt à se contenter de leur silence pour les
européennes.
décisions» eu égard à la «personnalité» de la maire, Anne
Hidalgo, et au caractère «dogmatique» de certaines de ses
positions. Le député de Paris
a ainsi annoncé le lancement
le 3 octobre d’une vaste
opération baptisée «Paris et
moi», visant à «donner la parole» aux habitants.
Inspirée de la «grande marche» qui avait innervé la
campagne de Macron, l’initiative se veut très «start-up
nation», avec la mise en place
d’une vidéo participative.
Concrètement, 2 000 personnes vont sillonner les rues
de Paris pendant six semaines pour enregistrer, filmer
puis mettre en ligne les vœux
des Parisiens. Objectif : repérer y compris les «signaux
faibles» révélateurs des attentes des électeurs pour construire un projet sur mesure.
Pari risqué. Cette souplesse se retrouve dans le
deuxième préalable que le
parti macronien pose à la
discussion avec les maires en
place. Selon sa circulaire,
ces derniers devront prendre
«leurs distances avec tout
mouvement ou parti déclaré
d’opposition à la majorité
présidentielle».
Pour LREM, il s’agit là de répondre avant tout à un impératif interne. Un peu partout
en France, mais singulièrement dans des villes tenues
par un édile de droite dont
la Macron-compatibilité ne
saute pas aux yeux, comme
Toulouse ou Saint-Etienne,
les comités locaux de marcheurs – qui bénéficient
d’une grande autonomie
d’initiative localement– ont
fait savoir à la direction du
parti leurs réticences, voire
leur opposition, à toute idée
d’alliance. Pour tenter de
calmer le jeu, LREM invite
donc les maires d’opposition
à tourner le dos à leur famille
de pensée.
Mais aucune obligation ne
leur sera faite de quitter leur
écurie d’origine. Là encore,
pour LREM, le silence vaut
adhésion : en cas de réélection, le maire muselé devra
laisser au parti macronien
la possibilité de revendiquer
Inconnue. Ce n’est pas tout.
Benjamin Griveaux, un des prétendants LREM à la mairie de Paris. PHOTO DENIS ALLARD
la victoire. Un pari risqué :
en l’absence d’exigences
claires sur la composition
des listes, les maires une fois
reconduits pourraient bien
mener une politique locale
éloignée des desiderata du
gouvernement.
Vœux. Afin de limiter le risque de grand écart doctrinaire entre les municipalités,
LREM pose donc un troisième préalable pour bénéficier de l’investiture de
la majorité présidentielle :
souscrire à «la charte du progressisme municipal qui sera
formalisée à l’automne». Et
signer un «engagement de
moralité», à savoir «transparence financière et compatibilité de son activité professionnelle, casier judiciaire vide,
non-appartenance à des
organisations promouvant le
repli et la haine…»
A ne miser que sur des alliances, le risque était grand
de semer la confusion chez
les électeurs. Pour espérer
sortir – au moins symboliquement – vainqueur des
municipales, LREM a compris qu’il lui faudrait mener
bataille en son nom propre
dans des villes stratégiques.
A commencer par Paris, où
ses candidats ont raflé aux
législatives douze des dixhuit circonscriptions.
Vendredi, dans un café de
la place de la République, en
présence de deux ministres
et têtes de liste potentielles,
Benjamin Griveaux et Mounir
Mahjoubi, le député Pacôme
Rupin, animateur du comité
de pilotage local, a exposé
à grands traits l’offensive
en préparation. En insistant
sur l’implantation du mouvement dans la capitale
(50000 adhérents, 180 comités locaux) et la «forte volonté
de renouvellement» des Parisiens, selon lui, «exclus des
Avant de se lancer, LREM
doit régler un problème de
ressources humaines : trouver 520 candidats, et autant
de futurs conseillers d’arrondissement. Le parti entend
«ouvrir à tous» –et pas seulement à ses adhérents – une
formation aux compétences
municipales (en matière
de transport, sécurité, urbanisme, etc.), histoire de susciter des vocations. Reste la
grande inconnue : l’identité
de la future tête de liste. Et
pour ce poste-là, les prétendants sont légion.
Présents vendredi, Griveaux
et Mahjoubi, tout comme le
sénateur Julien Bargeton, ne
font pas mystère de leur ambition. Tout comme le député de Paris Hugues Renson. Pour laisser sa chance
au «collectif», Pacôme Rupin
s’est abrité derrière la procédure : dans la capitale,
comme dans les villes de
plus de 9 000 habitants, il
appartiendra à la Commission nationale d’investiture
de LREM de désigner les
têtes de liste au cours du premier semestre 2019. Mais au
sein du parti, personne ne s’y
trompe: il n’y aura qu’un arbitre, Emmanuel Macron. •
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Salon de la reconversion
professionnelle des femmes
Un salon dédié aux femmes en quête
d’une nouvelle carrière a tenté, jeudi et vendredi, de redonner
pistes et conseils à un public entièrement féminin, sans
parvenir à éviter les clichés. Entendu lors d’une table ronde
sur la charge mentale : «Les femmes méritent une autre
réponse que : “Va au spa chouchou ou fais du yoga
pour t’ouvrir les chakras.”» PHOTO BRUNO AMSELLEM. DIVERGENCE
C’est en euros le prix
maximum d’un bagage
en soute supplémentaire exigé par Singapore Airlines. Le comparateur de prix en ligne
Kayak a eu la bonne idée
d’évaluer les différences
de montants de ces
suppléments selon les
compagnies aériennes.
Le moins cher pour une
valise en plus : 10 euros
chez Vueling.
«J’ai toujours eu l’impression
qu’on voulait des grands sportifs mais qu’on n’en donnait
pas les moyens.» Interrogé
vendredi sur France Inter,
l’athlète Kevin Mayer a critiqué le gouvernement alors
que s’ouvrait le même jour la
Fête des sports. Le budget du
ministère dédié doit en effet
diminuer de 6,2%, passant de
480,7 millions à un peu plus
de 450 millions d’euros. Selon
la lettre de cadrage révélée
alors que Roxana Maracineanu venait de succéder à
Laura Flessel, 1 600 postes
doivent aussi être supprimés
entre 2018 et 2022. Matignon
compte «sur une transformation du mode de gestion des
conseillers techniques spor-
tifs (CTS)». Ces CTS – ils
sont 1600– sont une spécificité du modèle sportif français. Il s’agit des directeurs
techniques nationaux, des
entraîneurs nationaux…
D’autres personnalités ont
fait part de leurs critiques. Le
président de l’Association des
directeurs techniques nationaux, Philippe Bana, a ainsi
déclaré sur France Info vendredi que ce n’était «vraiment
pas le moment de tuer le
sport», allusion aux JO organisés en France en 2024. Le
Comité national olympique
et sportif (CNOSF) a, lui,
lancé vendredi une pétition
en ligne: «Nous, sportifs, dirigeants de club, bénévoles, passionnés et citoyens deman-
dons que le sport bénéficie de
moyens à hauteur de ses apports humains, économiques
et sociétaux», peut-on lire. La
Fête des sports, initiative lancée par l’ex-ministre Laura
Flessel l’an dernier, qui s’est
ouverte vendredi, pourrait
être l’occasion de donner
de l’ampleur à cette mobilisation. Interrogé par France
Info sur la possibilité que les
sportifs manifestent, le président du CNOSF, Denis Masséglia, n’a pas écarté l’hypothèse : «C’est pour que l’on
reconnaisse le sport avec l’importance sociétale, humaine,
économique qui est la sienne.»
Près de 2 500 événements
sont programmés dans tout le
pays ce week-end. Ch.B.
«Il y a eu un excès de
mortalité chez les personnes
très âgées, probablement
moins de 1500 morts de plus,
dix fois moins que la canicule
de 2003.»
REUTERS
129
Coupes budgétaires:
le monde sportif se mobilise
AGNÈS BUZYN
ministre de la Santé,
vendredi sur CNews
Cette année, la canicule a duré seize jours et
fait 1 480 morts de plus qu’un été normal, selon des
chiffres dévoilés vendredi. «C’est une surmortalité qui
reste modérée», a jugé Agnès Buzyn, qui a salué l’efficacité des messages de prévention et de «la mobilisation
des associations, des centres d’action sociale, du milieu
hospitalier, des Ehpad ou du monde du travail». Plus
de 50% des décès concernent les plus de 75 ans. Mais
aussi un nombre important de 64-75 ans et de plus jeunes, y compris des enfants. Autant de morts en trop.
«Le vrai danger pour
l’Europe, ce n’est pas Orbán»
ASSEMBLÉE NATIONALE
Les députés LR ont tenu jeudi enjeux de la vie quotidienne
et vendredi leurs journées des Français.
parlementaires. Damien Près d’un an après son
Abad, élu de l’Ain, a expliqué élection à la tête de LR,
à Libé les enjeux du rendez- Laurent Wauquiez est-il
vous et revient sur la sortie de parvenu à recréer l’unité?
Laurent Wauquiez, qui a jugé Le rassemblement est un long
que l’autocrate
chemin. Lors de
hongrois Viktor
notre dernier
Orbán «a toute
conseil national
sa place au
consacré au
Parti populaire
projet européen,
européen».
Laurent WauEst-ce suffiquiez a envoyé
sant comme
un nombre de
discours d’opsignaux à même
position de
de fédérer l’enINTERVIEW semble des sendire que Macron est le
sibilités de notre
président des villes ?
famille. Encore faut-il que
On a vu Macron tantôt prési- tous veuillent de ce rassemdent des riches, tantôt prési- blement. Nous sommes endent des pauvres, mais jamais core en voie de reconstrucdes classes moyennes. Nous tion après le traumatisme
avons vu Macron tantôt prési- sans précédent pour la droite
dent de la mondialisation française de la double défaite
heureuse tantôt des métropo- de 2017. Le sujet important
les, mais jamais des territoi- pour nous est comment la
res. Nous nous opposons à droite va parvenir à parler et
une vision désincarnée de la à se faire entendre des classes
France imposée par la tech- populaires, moyennes et des
nostructure aux mains d’une ouvriers. Avec un vrai dishaute administration. Nous cours social, nous devons
souhaitons en revenir à une nous adresser à la France des
administration du pays qui milieux de cordée.
parte de la réalité des territoi- Sur l’Europe, pensez-vous,
res pour mieux répondre aux comme Wauquiez, que le
Hongrois Viktor Orbán ne
doit pas être exclu du PPE,
le grand parti des droites
européennes ?
Nous devons assumer notre
ADN européen et être en capacité de dire qu’il faut changer d’Europe si nous voulons
qu’elle soit acceptée par les
peuples, faire comprendre
qu’elle est là pour les protéger
leurs intérêts. Entre ceux qui
prônent plus de fédéralisme,
comme Macron, et ceux qui
veulent un Frexit, il y a une
place pour une droite patriote
et européenne. Sur Orbán, je
respecte le choix démocratique des Hongrois qui repose
sur des peurs liées à la question migratoire. On ne peut
nier cette réalité-là. Je dis
aussi que je n’apprécie pas
que M. Orbán défie le Parlement et les institutions européennes en venant expliquer
que l’UE serait à l’origine de
tous les maux. Le vrai danger
pour l’Europe, ce n’est pas Orbán, mais le match que tente
d’imposer Macron en faisant
croire qu’il y aurait lui d’un
côté et de l’autre Orbán et Salvini. Il nous conduit tout droit
à la dislocation de l’UE.
Recueilli par
CHRISTOPHE FORCARI
CETTE SEMAINE,
LES VÉGÉTARIENS
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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18 u
FRANCE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Risques potentiels
des fongicides
L’Agence de sécurité sanitaire
se hâte-t-elle avec lenteur ? Le collectif de
chercheurs qui avait lancé l’alerte dans Libération
en avril sur les dangers de ces substances
destructrices de champignons, omniprésentes
dans nos assiettes, s’étonne du manque
de réactivité avec laquelle réagit l’Anses. PHOTO AFP
L’utopie du nucléaire français
démantelée, du «plan Messmer» à l’EPR
Public Sénat diffuse
ce samedi soir
«Nucléaire,
la fin d’un mythe»,
un nouveau docu
étayé sur les failles
de l’industrie
de l’atome.
Un éclairage utile
au moment où
le gouvernement
doit se prononcer
sur le devenir
de ses réacteurs.
Par
JEAN-CHRISTOPHE
FÉRAUD
L
a démolition du «modèle» nucléaire français
et de son récit national
est devenue un sujet prisé.
Après le Grand Mensonge vu
sur Arte (qui s’attaquait au tabou d’un attentat visant les
centrales) et l’Impasse diffusé
par France 5 (qui racontait
comment le chantier maudit
du réacteur EPR est en train
de «couler» EDF ), voici Nucléaire, la fin d’un mythe, que
l’on pourra découvrir ce samedi à 21 heures sur Public
Sénat.
Un cinquante-deux minutes
qui devrait passionner tous
ceux qui se demandent s’il
faut «en sortir» et à quel
rythme, au moment où le
gouvernement s’apprête à
rendre publics ses arbitrages
sur le futur mix énergétique
français. Surtout après la démission fracassante de Nicolas Hulot, lui qui avait prévenu: «Si je m’en vais, il y aura
trois EPR de plus.» Réalisé
par Bernard Nicolas avec le
concours des journalistes
Thierry Gadault et Hugues
Demeude (auteurs du livre
Nucléaire, danger immédiat),
le film assène un nouveau
coup dans le mur déjà lézardé
de la forteresse bien gardée
par le puissant corps des
X-Mines. Indépendance énergétique, électricité «propre» à
bas coût, savoir-faire technologique et culture de sûreté
«uniques au monde»: tous les
«mythes» entretenus pendant
Image de synthèse extraite de Nucléaire, la fin d’un mythe simulant l’inondation de la centrale du Bugey (Ain). PHOTO PUBLIC SÉNAT
plus de soixante ans par
«l’Etat nucléaire» sont démontés par les auteurs. Les
«anti» apprécieront cette entreprise de déconstruction
étayée, tandis que les gens
du métier, tout à la défense
d’une filière industrielle qui
emploie –directement et indirectement – 220 000 personnes en France, y verront
un pamphlet.
«Irréversible». Tout commence par cette passion des
élites pour l’atome qui, en
plein choc pétrolier, amena le
pays à décider de la construction de cinquante-huit réacteurs «à raison de six par an»
au terme du fameux «plan
Messmer» lancé en 1974. Jusqu’à «couvrir tout le pays» et à
fournir plus de 80 % de son
électricité. «Une épopée industrielle civile» intimement
liée à la bombe voulue par
De Gaulle et une «prouesse
technologique sans équiva-
lent», rappelle la voix off. «Le
programme a été volontairement surdimensionné,
cinquante-huit réacteurs,
c’étaient douze à seize de trop.
C’était fait pour rendre l’option nucléaire irréversible»,
avoue dans le film un ex-dirigeant d’EDF. Partout dans le
pays, la «manne nucléaire»
–emplois et taxe professionnelle– achèvera de lever toute
résistance. Mais le parc a
vieilli : trente-quatre réacteurs ont atteint leur limite
d’âge théorique de 40 ans,
mais EDF veut les prolonger:
«Cinquante, soixante, et pourquoi pas cent ans?» s’inquiète
le physicien Bernard Laponche. Selon lui, ces machines
n’ont pas été prévues pour résister sans risques aussi longtemps. «J’avais coutume de
dire que le nucléaire français
est l’un des plus sûrs au
monde, mais aujourd’hui, je
pense que c’est celui où la sûreté se dégrade le plus vite»,
abonde Yves Marignac, du cabinet Wise-Paris. Qui alerte:
«Je n’ai jamais autant craint
un accident grave…»
Il est à peine contredit par le
président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), PierreFranck Chevet, bien embarrassé face à l’accumulation
des avanies découvertes par
ses inspecteurs: du scandale
des falsifications à l’usine
Areva du Creusot, qui a
abouti à homologuer des
composants «non conformes»
installés sur les réacteurs
français, à la découverte récente de 150 soudures défectueuses sur l’EPR de Flamanville, dont la mise en service
vient encore d’être reportée
à 2020…
Miracle. Ce qui inquiétera
sans doute le plus de téléspectateurs, c’est cette séquence sur le risque de rupture du barrage de Vouglans,
dans le Jura: s’il venait à cé-
der, ce sont plus de 600 millions de m3 d’eau qui déferleraient jusque dans la vallée
du Rhône, engloutissant une
trentaine de villages, jusqu’à
noyer les quatre réacteurs
de 900 MW du Bugey (Ain)
à 70km. La vague inonderait
en partie Lyon et pourrait
même atteindre d’autres centrales, comme celle de Cruas
(Ardèche). Privés d’électricité
et de refroidissement, les
réacteurs pourraient entrer
en fusion. Une catastrophe
pire que Fukushima. Mais,
miracle, selon les calculs
d’EDF, l’eau s’arrêterait aux
portes de la centrale, selon
une ligne «comme tracée à la
règle». Sous couvert d’anonymat, un ancien expert sûreté
d’EDF confirme, documents
internes à l’appui, l’existence
de «fissures» et de «fragilités»
sur le barrage de Vouglans
qui, heureusement, est
«l’un des plus surveillés au
monde».
Au-delà de ces scénarios
catastrophe, l’électricité nucléaire est surtout de moins
en moins compétitive face
aux énergies renouvelables,
jusqu’à devenir absurde économiquement. Le mur des
investissements à venir
s’élève à 100 milliards d’euros
pour prolonger le nucléaire
coûte que coûte. Et au moment où cette énergie recule
un peu partout dans le
monde, le rêve d’exporter
l’EPR s’évapore peu à peu.
«C’est un réacteur mort-né»,
diagnostique l’expert Mycle
Schneider. En outre, le film
pointe l’état de quasi-faillite
d’EDF et rappelle que ce sont
les Français qui paieront un
jour la facture. Pourtant, «la
fuite en avant continue» :
«L’industrie nucléaire est
comme un cycliste qui doit
continuer à pédaler pour ne
pas tomber», conclut Yves
Marignac. Plus dure sera la
chute. •
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GRAND
ANGLE
BRUCE TOUSSAINT
DeBonneville-Orlandini
© Photo : Yann Audic
22H-MINUIT
PREMIÈRE SUR L’INFO
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20 u
FRANCE
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
CheckNews.fr
01. Le «SaintExupéry» pollue-t-il
autant que
55 millions
de voitures ?
L
e chiffre a énormément circulé. Inauguré
le 6 septembre, le CMA CGM Saint-Exupéry polluerait autant que 55 millions de
voitures. Il vient d’une intox tenace selon la-
Depuis un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 000 questions.
quelle les quinze (ou seize) plus gros navires
au monde pollueraient autant que la totalité
du parc automobile mondial, c’est-àdire 800 millions de véhicules, soit…
50 millions de véhicules pour un navire.
Il repose en fait sur un calcul de 2009 d’un
chercheur américain. Il avait estimé que si seize
transporteurs utilisaient le pire carburant, ils
émettraient autant de dioxyde de soufre que
toutes les voitures du monde roulant avec le
meilleur carburant. Cette théorie ne portait en
aucun cas sur les émissions de CO2 et tenait
compte des normes de l’époque. Selon son
constructeur, le Saint-Exupéry émet 30 gram-
mes de CO2 pour transporter un conteneur.
Avec 20 600 conteneurs à bord, il émet
donc 618 kilos de CO2 pour 1 kilomètre. Une voiture neuve, selon l’Agence de l’environnement,
émet 111 grammes de CO2 au kilomètre. En extrapolant, le Saint-Exupéry émet donc autant
que 5567 voitures. On est loin des 55 millions.
Mais pour estimer de manière pertinente la
pollution d’un mode de transport, il vaut mieux
comparer un trajet à charges et à distances égales. Selon le gouvernement, un cargo émet entre trois et dix fois moins de CO2 qu’un camion
pour acheminer 1 tonne sur 1 kilomètre.
OLIVIER MONOD
De Benalla
aux vers de terre,
vos questions
nos réponses
02. Benalla
a-t-il le droit
de mentir ?
A
près un suspense de quelques jours,
Alexandre Benalla a finalement été
entendu par la commission des lois
du Sénat mercredi. Et il a répondu aux questions des sénateurs sans se murer dans le silence. En plein débat sur le bien-fondé de son
audition par cette commission d’enquête, les
soutiens de l’Elysée ont relevé un apparent
paradoxe : l’ancien chargé de mission de
l’Elysée n’a pas le droit de mentir devant les
sénateurs, mais pourrait raconter n’importe
quoi devant la justice. Alexandre Benalla,
quadruplement mis en examen, sera aussi
entendu par des juges d’instruction la
semaine prochaine.
Devant une commission d’enquête, les
témoins sont obligés de prêter serment. Et ils
s’exposent donc à des poursuites en cas de
faux témoignage. Selon une ordonnance
de 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaire, les dispositions du
code pénal en cas de faux témoignage s’appliquent aussi aux commissions d’enquête
parlementaires, et le président ou le bureau
de l’Assemblée ou du Sénat (quand un rapport
a été publié) peuvent alors saisir le parquet
pour qu’ils engagent des poursuites en cas
de faux témoignage lors d’une audition.
Le faux témoignage sous serment, selon l’article 434-13 du code pénal, est passible de
cinq ans d’emprisonnement et 75000 euros
d’amende. S’il a été accompli en contrepartie
d’argent ou de récompense, ou en faveur ou
contre quelqu’un passible d’une peine criminelle, il peut être puni de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende
(article 434-14). Exemple : le pneumologue
Michel Aubier a été condamné en 2017 à
six mois de prison avec sursis et 50000 euros
d’amende après avoir déclaré sous serment
devant les sénateurs qu’il n’avait «aucun lien
d’intérêt avec les acteurs économiques», alors
que Libération avait révélé qu’il était employé
par Total depuis 1997. Il s’agit de la première
condamnation en France pour faux témoi-
gnage. Mais ces articles du code pénal ne s’appliquent pas à un prévenu ou à un mis en examen, puisque ces derniers ne prêtent pas
serment, contrairement aux témoins appelés
à la barre. Interrogé par des juges d’instruction ou un tribunal (s’il était renvoyé en correctionnelle), Alexandre Benalla aurait donc
tout à fait le droit de mentir ou de se taire. Et
il ne serait pas poursuivi pour cela. C’est à la
justice, ensuite, de se forger sa conviction
pendant l’audience.
P.Mo.
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u 21
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03. Que
se passerait-il
en cas
de démission
de Valls ?
L
e député de la 1e circonscription
de l’Essonne cache de moins en
moins ses ambitions catalanes. Il
devrait d’ailleurs annoncer sa candidature
à la mairie de Barcelone mardi.
Cette semaine, il a donc été appelé
à démissionner de l’Assemblée nationale
à plusieurs reprises : par la socialiste
Valérie Rabault, et par son ancienne
adversaire «insoumise» à Evry, Farida
Amrani, qui a lancé une pétition ayant
récolté plus de 10 000 signatures, toutes
les deux arguant qu’on ne peut pas
en même temps être élu en France et faire
campagne à Barcelone. Si l’ancien
Premier ministre démissionne, c’est
l’article LO178 du code électoral qui
s’applique. Celui-ci dispose que des élections partielles doivent être organisées
dans un délai de trois mois après la démission.
En revanche, s’il attendait d’être élu
à la municipalité de Barcelone pour
démissionner, afin de respecter la règle
de non-cumul des mandats (dans le cas
où le Conseil constitutionnel déciderait
qu’il s’applique aussi aux mandats
à l’étranger, ce qui n’est pour l’instant
pas prévu explicitement), il serait
alors remplacé par sa suppléante,
Marie-Hélène Bacon, en application
de l’article LO176.
PAULINE MOULLOT
04. Combien d’allocs
peut toucher une
famille avec
quatre enfants
et un faible salaire ?
I
PHOTOS
JOHN NAZCA (REUTERS),
LAURENT TROUDE,
ALBERT FACELLY,
ERIK ISAKSON (TETRA
IMAGES. GETTY),
JOEL SARTORE (NATIONAL
GEOGRAPHIC. GETTY)
05. Les vers
de terre
représentent-ils
80 % de la
biomasse ?
L
a biomasse est la masse totale des êtres
vivants (animaux, végétaux, bactéries,
champignons, virus, archées). On lit
parfois que les vers de terre représentent 80%
de la biomasse totale (ce qui est archifaux) ou
bien qu’ils représentent 80% de la biomasse
animale (ce qui n’est vrai que dans certaines
zones).
Un article de recherche récent estime le poids
des êtres vivants sur Terre à 550 gigatonnes
de carbone, dont 81% pour… les végétaux. Les
animaux ne pèsent que 2 gigatonnes. Les
l s’agit d’une idée reçue
qui revient régulièrement. Certaines
familles nombreuses
toucheraient trop d’allocations et n’auraient pas
besoin de travailler.
Jusqu’à 2 500 euros par
mois ?
Pour répondre, estimons
les droits d’une famille
dont un parent est au foyer
et n’attend pas d’enfant.
L’autre perçoit un smic
(soit 1 149,07 euros net par
mois). Les quatre enfants
sont âgés de 4 à 10 ans. Ils
vivent à Paris et ont un
loyer de 1 600 euros. Pour
estimer le montant de
leurs allocations, il faut
prendre en compte l’aide
personnalisée au logement (APL), le revenu de
solidarité active (RSA), la
prime d’activité, l’allocation de rentrée scolaire (ARS) et la prime
de Noël, également versée
par la CAF. Les allocations
familiales sont désormais
comprises dans le revenu
de solidarité active.
Voici les aides auxquelles
notre famille pourrait prétendre : 465,30 euros par
mois d’APL, 125,07 euros
de RSA, 775,76 euros de
prime d’activité, 124 euros
d’ARS et 36 euros par mois
de prime de Noël (ces
deux dernières aides
n’étant versées qu’une fois
par an, nous avons divisé
leur montant par douze).
Au total, cette famille
touche 1 526,13 euros d’allocations par mois. Dans
une autre simulation,
abaissons le salaire du
annélides (qui comprennent les lombrics
mais aussi les sangsues ou les néréides)
pèsent 0,2 gigatonne. Notons que les humains
ne pèsent que 0,06 gigatonnes, soit 0,01 %.
Toutefois le chiffre de 80% ne sort pas complètement de nulle part. En effet, si on restreint le champ d’étude à la faune terrestre
(opposée à aquatique) et en zone tempérée,
alors les vers de terre – soit les quelque
6000 espèces du sous-ordre des lumbricina–
représentent bien la majorité de la biomasse.
Ils peuvent même aller jusqu’à 80 %.
parent qui travaille
à 800 euros par mois. La
famille percevrait alors
1633,75 euros.
Au-delà des allocations,
cette famille accède à certains services, gratuitement ou à prix réduits.
Elle bénéficie de la couverture de maladie universelle (CMU) et des tarifs
sociaux pour le gaz et
l’électricité. En Ile-deFrance, les bénéficiaires de
la CMU ont aussi droit aux
transports gratuits. Si le
montant des allocations
cumulées semble élevé
aux yeux de certaines personnes, «cette famille est
en fait proche du seuil de
pauvreté», assure JeanChristophe Sarrot du
mouvement ATD-Quart
Monde. Il rappelle qu’elle
doit supporter de nombreuses «dépenses incompressibles» telles que le
loyer, les assurances ou
l’alimentation. Et explique
que «l’idée selon laquelle
les familles nombreuses
pourraient bien vivre avec
les aides sociales est
fausse».
ESTHER PAOLINI
En France, selon les données de l’Observatoire participatif des vers de terre (université
de Rennes-I), l’abondance moyenne peut
varier de 149 individus par mètre carré dans
les forêts à 421 dans les prairies en passant
par 280 dans les vignes. Au-delà de leur
masse, c’est le travail des vers de terre qui fait
leur importance. En moyenne, entre 300
et 600 tonnes de terre passent chaque année
par le tube digestif des 250000 vers qui peuplent le sol d’un terrain d’un hectare.
O.Mo.
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22 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
IDÉES/
SIPA
Elisabeth
de Fontenay
«Je voulais faire
le portrait de mon frère
tel qu’il s’est dérobé
aux siens et au monde»
Recueilli par
CATHERINE CALVET
et CÉCILE DAUMAS
Dessin XAVIER LISSILLOUR
D
ans un livre bouleversant, la philosophe Elisabeth de Fontenay, reconnue
pour son travail sur le monde animal(1), dresse le portrait de son «petit frère»
de 80 ans «absent à lui-même» depuis
l’enfance. Gaspard de la nuit (Stock) est la
confrontation entre deux êtres que tout semble opposer. Elle, l’intellectuelle, aujourd’hui
âgée de 84 ans, convaincue de la puissance
des idées, exprime son désarroi face à ce frère
atteint d’un handicap mental. Dans ce récit,
aussi délicat qu’introspectif, elle le renomme
Gaspard, dont la nuit «évoque un soi qui n’a
pas accédé à la possibilité ordinaire et prodigieuse de dire “je”». Toujours à bonne distance, loin de tout voyeurisme ou d’épanchement autosatisfait, la philosophe, sur une
ligne de crête, se transforme en «enquêtrice incompétente, impatiente, inconsolée»,
révoltée aussi. Comprendre la «défaillance»
de ce frère la renvoie immanquablement à
son travail philosophique. «La nuit de Gaspard est une énigme humaine supplémen-
En écrivant sur son frère quasi mutique,
âgé de 80 ans et atteint de handicap
mental, la philosophe, connue pour
son travail sur le monde animal, veut
lui donner une histoire, le rattacher
à la «communauté des hommes».
Cette «catastrophe silencieuse» a guidé
aussi ses choix philosophiques, entre
fragilité et humanisme élargi à tous
ceux qui n’ont pas la parole.
taire, inattendue, impénétrable», écrit-elle.
Habillée d’un pantalon de toile grise, d’une
chemise blanche et de baskets New Balance
accordées, Elisabeth de Fontenay nous a reçues dans son appartement parisien. Gaspard
de la nuit se révèle être un grand livre
d’amour d’une sœur pour un frère si différend : «autobiographie» de l’un écrite par
l’autre, qui devient portrait des deux, tant
Gaspard tient une place essentielle dans celle
qui lui prête ses mots. Biographie de deux enfants dont la famille a été portée et bouleversée par l’histoire avec un père célèbre résistant, avocat acquis au Front populaire puis à
la République, et une mère qui a perdu les
siens durant la Shoah.
Votre frère, atteint d’un handicap mental,
a 80 ans. Pourquoi un livre maintenant?
Quand j’ai vu mon frère se courber et marcher
à tout petit pas comme un vieillard, j’ai
éprouvé une telle tristesse, une telle douleur
que je me suis dit que je ne pouvais pas en rester là, qu’il fallait que j’écrive sur ce qui avait
fait événement dans notre histoire commune.
Je me suis exercée toute ma vie à accepter sa
différence. Mais quand le grand âge l’a assailli
en l’espace de six mois, ce changement brutal,
affreusement accéléré par les neuroleptiques,
m’a tellement impressionnée que c’est le
déclic qui a provoqué ce livre.
Qu’est-ce que révélait ce grand âge ?
Il s’est voûté et s’est mis à marcher à petits pas
alors que j’étais habituée à le trouver beau, on
me disait, et je me disais aussi, qu’il ressemblait à Philip Roth. De plus il était sociable,
avec parfois des bizarreries gênantes bien sûr,
mais toujours très convenable. Quand nous
allions ensemble au restaurant, c’est toujours
à lui qu’on apportait l’addition. Sa mère lui
avait appris à avoir des manières. Quand on
est, comme lui, dépossédé de soi-même, c’est
encore plus terrible de vieillir. C’est pourquoi,
je cite cette phrase de l’Evangile: «A ceux qui
n’ont rien il sera encore enlevé.»
A quoi sert ce livre ?
Ce n’est pas une catharsis. Je voulais faire son
portrait tel qu’il s’est dérobé aux siens et au
monde. Parler de lui pour le faire exister, le
rattacher à la communauté des hommes par
l’écriture. La longue catastrophe silencieuse
de mon frère pose une question qui me
concerne intimement.
Le silence de votre frère interroge aussi
votre travail philosophique…
Parler de lui, c’est effectuer une sorte de généalogie de ce travail. J’ai découvert que, para-
doxalement, il a été une sorte de maître intérieur. Mes décisions philosophiques ont
toujours été prises sous sa garde. Employer les
mots de «maître» ou de «garde» peut sembler
incongru, mais c’est bien sa présence dans ma
vie qui m’a orientée. C’est comme s’il avait
veillé sur moi. Mon intérêt pour les animaux
vient de lui, de son existence, mon attention
à l’histoire immémoriale du pâtir animal a
trouvé son origine dans une méditation sur le
quasi-mutisme de mon frère. Même si ce mutisme n’a rien à voir avec le silence des bêtes,
puisque Gaspard, lui, dispose à la fois de mots
et de la syntaxe. C’est dans la volonté d’un
élargissement de l’humanisme que je trouve
le droit de rapprocher son silence du «sombre
mystère animal». J’ai compris qu’il y avait une
psyché chez tous les animaux supérieurs, et
donc quelque chose comme du sens dans les
mécanismes vitaux et comportementaux. Il
faut se garder d’analogies hasardeuses et
même scabreuses, mais en m’intéressant au
psychisme animal, j’en suis venue à réfléchir
sur le psychisme énigmatique de mon frère.
Et à lui reconnaître une conscience et une sensibilité qu’un certain comportementalisme
peut lui refuser, ne voyant dans ses gestes et
ses réactions que des mécanismes.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Sur quoi joue cette différence ?
La différence fondamentale de mon frère avec
les animaux supérieurs, c’est que lui comme
ses compagnons de misère n’expriment jamais seulement des besoins mais aussi des
demandes et des désirs. La grande différence
entre les animaux et les hommes les plus handicapés est qu’il y a toujours du manque chez
les êtres humains, de la négativité, ne serait-ce qu’à cause du langage articulé qui,
même s’il leur fait défaut, est toujours déjà ou
toujours encore présent en eux, comme leur
destination. Désir et parole sont là chez tout
être né d’un homme et d’une femme. Avec le
langage articulé, l’humanité ne relève plus de
l’éthologie, mais de l’histoire. C’est pour cette
raison que j’ai tellement tenu à dire que mon
frère a une histoire, un devenir dont je ne
connais que des traces, une histoire qui s’est
interrompue ou enfouie à cause des médicaments. Mais il s’est passé quelque chose et il
se passe encore quelque chose dans sa vie.
Votre frère exprime-t-il des désirs ?
Il ne parle pas beaucoup et ignore l’empathie.
Mais curieusement aujourd’hui, il s’exprime
plus. Il est de plus en plus attentif. Récemment, nous étions au restaurant avec une
amie vers qui il s’est tourné, au moment du
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dessert, pour lui demander : «Et
que la voiture n’est pas dans le
vous, vous ne prenez rien ?» Ou
jardin.
bien, par exemple, il demande le
Vous décrivez votre grand trousens des mots qu’il lit et qu’il ne
ble quand vous voyez le film
connaît pas. Il exprime là une
Rain Man avec Dustin Hoffvraie demande ! Mais en même
man…
temps, beaucoup de ses rituels
J’étais bouleversée, encore qu’il
l’étouffent.
n’a jamais été diagnostiqué
Pour mieux calmer les anautiste. Il faut dire que l’autisme
goisses ?
est un concept relativement
Oui, mais aujourd’hui, il a
récent. Mon frère est né en 1937
de moins en moins de tocs, de
et ce diagnostic n’existait pas
troubles obsessionnels du com- GASPARD
quand il était jeune, et même plus
portement, du moins quand il vit DE LA NUIT,
tard, ce diagnostic n’a jamais été
avec moi.
AUTOBIOGAPHIE porté, car mon frère a une forme
La maladie n’est jamais vrai- DE MON FRÈRE
de sociabilité assez déroutante: il
ment nommée dans le livre… d’ELISABETH
aime être entouré, alors qu’il
Parce que je ne la connais pas ou DE FONTENAY,
écoute rarement ce qui se dit
parce que les médecins ne savent Stock, 150 pp.,
autour de la table.
pas : «psychose infantile», pour 16,50 €.
Vous ne cachez pas votre agacemoi, ce ne veut pas dire grandment, vos emportements…
chose. Plus que d’un retard mental, il souffre Je suis parfois brutale avec lui et mon entoud’une coupure totale avec le réel. Et ce qui me rage me le reproche. Je le rudoie, je ne le traite
bouleverse sans doute parce que je suis philo- pas comme un malade, mais comme mon
sophe, c’est qu’il n’a aucun sens de la causa- frère. Quand nous étions enfants, je jouais à
lité. Les événements et ses actions sont juxta- l’énerver. Ma justification est que je fais
posés, sans rapport les uns avec les autres. comme s’il était un être humain normal.
Il peut par exemple aller ouvrir le portail alors Votre mère aussi a «fait comme si» ?
u 23
Ma mère a choisi de le rendre sociable, je dis
dans le livre qu’elle l’a un peu «mannequiné»,
il était du coup très sortable, parfait aux repas
de famille. Cette sociabilité apparente ne
changeait rien à sa coupure avec la réalité.
Pour votre mère, cette apparence sociable
représentait peut-être une première
étape vers une réelle intégration à la
société humaine ?
Oui, j’ai l’impression de continuer un peu son
œuvre.
Parler de votre frère, c’est aborder le sujet
de la vulnérabilité au cœur de votre philosophie…
C’est à cause de lui que j’ai été intéressée par
les philosophes qui font la critique de la domination, comme Adorno et Horkheimer. J’ai
essayé de redonner une dignité à la passivité.
La philosophie que l’on enseigne généralement est celle du propre de l’homme. On n’a
pas droit au titre d’humain si l’on n’est pas capable d’autonomie de la volonté, si l’on n’est
pas un sujet rationnel, libre et actif. Je rejette
cette définition de l’homme parce qu’elle est
excluante. Le titre d’un livre d’Emmanuel
Levinas m’a habitée, bien que ce livre parle de
tout autre chose : Humanisme de l’autre
homme.
A propos de passivité, vous relevez une
phrase de votre mère parlant de votre
frère en disant «il fait de l’opposition»…
J’ai une dette vis-à-vis de la psychanalyse et
surtout envers la psychanalyste Maud Mannoni et sa détestation des évaluations, des
échelonnements, des gradations de l’intelligence. Et surtout, je lui suis reconnaissante
de la manière dont elle interprète la déficience intellectuelle comme une résistance
d’ordre psychotique. Je pense que ma mère
avait bien perçu la «résistance» de son fils
même si elle n’avait aucune culture psychanalytique. C’est aussi pour cette raison que je
peux être dure avec lui parce que je sens, je
présume, qu’il en rajoute. J’oublie qu’il n’est
pas responsable de ce que je prends pour
un excès.
Comment vivre avec un frère qui est un
défi à ce que vous êtes…
Je ressens une dette à son égard. S’il a été
interné un temps, et soumis à une camisole
chimique, ce fut sans doute pour me protéger,
parce qu’il avait des crises de violence. Pourtant, il n’a jamais été dangereux, ses colères
étaient innocentes et je n’ai jamais eu peur de
lui. A la date où il est parti en hôpital
psychiatrique, on venait d’inventer les
premiers neuroleptiques qui étaient de véritables et définitifs assommoirs. Du coup, il n’a
plus jamais fait de colères. Et je me sens un
peu coupable de son extinction psychique.
Plutôt que de culpabilité, ne pourrait-on
pas parler d’une grande responsabilité?
Votre recours au personnage d’Antigone
semble aller dans ce sens…
Antigone revendique en effet cette responsabilité de rattacher, par le rite des funérailles,
le fils de sa mère à leur cité contre laquelle il
a pris les armes. Alors, c’est comme si j’avais
voulu, en évoquant la vie à la fois minuscule
et sans limites de mon frère, l’inscrire dans la
communauté humaine. Vous avez remarqué
sans doute l’insistance du «comme si» quand
j’évoque mon rapport à lui… •
(1) Le silence des bêtes, Fayard (1998).
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24 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
IDÉES/
À CONTRESENS
Par
MARCELA IACUB
A quand un plan contre
la pauvreté sentimentale?
Les chiens abandonnés ont bien la SPA,
pourquoi n’existe-t-il pas un service personnalisé
pour les humains esseulés ? Leur désespoir
coûte souvent très cher à la société.
L
a misère, hélas, n’est pas
seulement économique. Il y
a tant d’autres formes de
ce fléau que l’on s’étonne que le
CES GENS-LÀ
gouvernement n’ait soufflé
le moindre mot à l’occasion de
l’annonce de son plan de lutte
contre la pauvreté des Français. Il
Par TERREUR GRAPHIQUE
en est ainsi de la misère sentimentale, du désespoir qu’éprouvent
des milliers, des millions de Français chaque année, quand ils se
font quitter par leurs partenaires.
Ces malheureux et ces malheureuses qui après avoir goûté à l’opulence amoureuse, aux luxes d’une
compagnie parfaite, se retrouvent
soudain lâchés sur une route déserte comme les chiens à l’approche des vacances d’été. Ceux et
celles qui, à l’instar des misérables
toutous, étaient persuadés que
leur bonheur n’était pas précaire
mais qu’il était là pour la vie entière. Or notre société est moins
cruelle envers les chiens qu’envers
les amoureux abandonnés. Pour
les premiers, elle organise des
campagnes d’affiche à l’approche
de l’été, elle met en place des refuges dans lesquels nos amis à
quatre pattes peuvent trouver des
nouveaux maîtres.
Aux seconds, elle conseille d’accepter leur sort sans rechigner, de
faire le deuil de leur bonheur
passé, de se chercher un nouveau
partenaire comme si les amours
étaient remplaçables comme des
chaussettes trouées. Pire: ceux et
celles qui n’acceptent pas leur sort
cruel sont méprisés et incompris.
Et comme personne ne prend leur
désespoir au sérieux, beaucoup de
ces victimes de l’amour devien-
nent agressives, voire meurtrières,
alors que, leur vie durant, elles
n’ont fait preuve d’aucun comportement antisocial. Une société
comme la nôtre qui s’enorgueillit
d’avoir banalisé les divorces, au
point qu’un couple sur deux se sépare, ne peut pas se désintéresser
ainsi du sort des délaissés.
Bien évidemment, ce n’est pas à la
personne qui quitte d’assumer les
conséquences catastrophiques de
sa liberté comme c’est le cas
aujourd’hui. Il est absolument
inacceptable que ces femmes et
ces hommes soient harcelés, agressés, voire assassinés par ceux et
celles qu’ils ont quittés. Par ceux et
par celles que la crainte d’une
sanction pénale n’arrêtera pas car
ils ne conçoivent même pas la vie
sans leur ancien partenaire.
Alors, que faire ?
Comme il est prévu pour d’autres
victimes de catastrophes personnelles ou collectives, il faudrait
créer des aides personnalisées
pour que ces esseulés retrouvent
une vie normale, voire un amour
nouveau. Ainsi pourrait-on imaginer un service public de consolateurs et de consolatrices qui accompagneront et qui câlineront les
personnes abandonnées. Un service dont le but serait de permettre
à ces accidentés du cœur de penser
que l’amour perdu pourrait être
remplacé par un autre plus intense. Les bonheurs et les douceurs que ces assistants prodigueraient aux malheureux seraient si
délicieux que certains iraient jusqu’à simuler le chagrin afin d’en
profiter. Mais peu importe au fond
ces petits abus si ce nouveau service évite des centaines de meurtres et de suicides, des milliers
d’actes de harcèlement et de violence, sans compter les licenciements consécutifs aux dépressions
qui accompagnent si souvent les
abandons. Le nouveau dispositif
devrait se doubler d’une formation
avec des cours d’éducation
sexuelle donnés dans les écoles sur
l’éthique des séparations. On y apprendrait à quitter et à être quitté.
Il en va de l’amour comme de l’économie: une société ne peut pas aspirer au libéralisme sans prévoir
des garde-fous susceptibles de garantir la paix sociale, la vie, la santé
et la dignité des citoyens. Peut-être
Emmanuel Macron regagnera-t-il
la sympathie des Français s’il crée
un service public d’accompagnateurs de personnes abandonnées.
S’il leur montre que, loin de les
ignorer, il est prêt à consacrer des
millions pour en finir avec la misère des cœurs brisés. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
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ÉCRITURES
Par
THOMAS CLERC
Lanzmann
antiphilosophe
L
a mort de Claude Lanzmann
m’a touché deux fois: par le
fait même, et par les réactions qu’elle a suscitées, non pas au
niveau officiel (où le consensus règne toujours) mais dans la double
chambre d’écho des proches et
d’Internet. Chez maints amis déjà,
elle n’avait produit qu’une pauvre
litote, «pas ma tasse de thé», qui
cachait mal une franche hostilité
renvoyant Lanzmann aux hommes
du passé. Et que dire des abjections
diffusées sur Internet, anonymat
d’un cloaque rappelant les délations antijuives de l’Occupation?
Une chose sûre, l’opposition à Lanzmann atteste en retour la force de
son œuvre. Tous les commentateurs sérieux s’accordent pour
conférer à celle-ci un caractère philosophique: l’influence de Sartre et
Beauvoir, et ses propres déclarations confirment un fait qui me paraît pourtant trop évident. Je ne reconnais pas en Lanzmann la figure
abstraite de ce qu’on entend par
philosophe. L’œuvre et l’homme
me semblent au contraire antiphilosophiques pour des raisons que
j’aimerais filer rapidement.
Shoah n’est pas une œuvre philosophique mais poétique, au sens
premier du terme: elle est création
d’un mot, un signifiant dont le signifié est à la fois universel et incompréhensible, nom qui vient de
l’hébreu mais ne possède pas de
traduction satisfaisante. Lanzmann n’a pas créé un concept mais
un nom, qui s’est désormais imposé, au prix de son étrangeté absolue, comme l’acte de baptême
d’une œuvre elle-même monstrueuse. Shoah est à la démesure
même de ce qui fut le plus grand
événement du XXe siècle, qui est
double à mes yeux: l’invention du
cinéma et le génocide des Juifs.
Shoah n’est pas non plus un film à
message comme maints documentaires, fictions et – horresco referens – docu-fictions, mais une
épreuve de perception. Les 9h30
du film obligent le spectateur à
une remise en question de luimême, de son appartenance à l’es-
pèce humaine. Le film appartient-il d’ailleurs au cinéma ? Et
«le Livre de Patagonie» (lièvre unique) à la littérature ? Si ces deux
œuvres détonnent avec l’idée de
philosophie, c’est qu’elles maintiennent un concept qui a été nié
par toute celle du XXe siècle: la Vérité. La grandeur de Lanzmann est
d’avoir obstinément maintenu le
cap, contre toute modernité, d’un
dogme (dogmatique ne veut pas
dire totalitaire) qui hérisse les relativistes du siècle. Il s’est en fait détaché de toute la philosophie, il a
trahi Sartre en invalidant la
conception spéculative que celui-ci se faisait du judaïsme, il a refusé la philosophie moderne,
déconstructiviste, de la mort du
sujet. Lanzmann est un auteur qui
savait qu’on fait un film collectivement, mais qu’on le signe avec
toute l’autorité nécessaire.
Il faut ajouter le style même de
l’homme Lanzmann, ce style de
l’enquêteur méticuleux bien plus
que du philosophe, qui n’hésite
pas pour faire sortir la vérité, à utiliser des moyens opposés à la
morale humaniste et rationnelle:
l’engagement physique, l’attachement permanent au sensible, le
pathos du courage, la ruse du chasseur d’homme. Il y a chez lui une
beauté de style policier, celui du
rapport faussement neutre, qui
tiendrait à la fois de Kafka et du
«Shoah» n’est pas
une œuvre
philosophique
mais poétique,
au sens premier
du terme.
Père. Il a choisi les images et les
mots, mais dans le genre antifictionnel parce que le réel fut la passion du XXe siècle. Etre filmé par
lui, c’est être révélé : sublime des
Sonderkommandos juifs, humanité moyenne des Polonais, abjection des nazis. Regardez comme à
bien des reprises dans Shoah, il
bouillonne discrètement (devant
les antisémites polonais), comme
il répète les propos de ses interlocuteurs, ironise ou s’efface dans un
mélange de postures qui a plus à
voir avec la littérature des images
et le cinéma du verbe qu’avec les
«grands problèmes philosophi-
SI J’AI BIEN COMPRIS...
Par
MATHIEU LINDON
Aux grands riches, la
patrie reconnaissante
Le plan pauvreté, c’est un détail : tant que
les misérables ne font pas déborder le vase…
On a l’impression que le plan richesse est plus
au point.
S
i j’ai bien compris, Emmanuel Macron, il y en a qui
seraient prêts à lui faire traverser la rue (celle du FaubourgSaint-Honoré à Paris), et au trot,
pour qu’il le perde, son emploi,
qu’il se retrouve au chômage et
qu’on installe à l’Elysée quelqu’un qui aurait plus de tact.
Après, ils seraient déçus par le
successeur mais c’est une autre
histoire. Et puis l’actuel président pourrait perdre son job sans
se retrouver au chômage pour
autant. Lui en aurait sûrement,
des offres d’emploi dans ses domaines : la richesse, l’argent, le
pouvoir, le nouveau monde. Les
empires et royaumes aiment les
riches, leurs ressortissants ne
verraient pas d’un bon œil leur
souverain vivre dans un gourbi,
mais les démocraties s’y sont mises aussi, Donald Trump après
Silvio Berlusconi. Ça pourrait
sembler une bonne chose pour la
lutte contre la corruption, mais
pas du tout. Président des pauvres, pauvre président? A priori,
c’est plus juteux d’être le président des pauvres, il y en a plus
que de riches, surtout que d’ultrariches, et pourtant ça ne se
passe pas comme ça. Si les riches
étaient moins riches, les pauvres
seraient moins pauvres, au
moins relativement: ça permettrait de réduire l’écart des richesses sans avoir à augmenter les allocations. Quant à l’impôt sur les
successions, en définitive il faudrait marcher sur le corps d’Emmanuel Macron pour changer ce
qui existe. Non mais. Il ne manquerait plus que François Hollande réclame sa part du gâteau
plutôt que du fiasco.
Les pauvres en veulent aux riches. Ce n’est pas sur le principe:
la preuve, ils jouent au loto dans
l’espoir de rejoindre le club. C’est
sur la méthode : si c’était une
simple question de hasard, on ne
jalouserait pas plus les riches, ni
moins, que les beaux, les grands,
les jeunes, les bien-portants, les
intelligents. Après tout, on n’en
veut pas aux footballeurs parce
qu’ils sont champions du monde.
On ne se dit pas : tiens, pourquoi
pas moi ? Alors que les riches,
souvent, on ne comprend pas en
quoi leurs mérites sont tellement
différents des nôtres. La bonne
foi oblige à dire que c’est quand
même un peu le hasard: parfois
On n’en veut pas aux footballeurs parce
qu’ils sont champions du monde.
Alors que les riches, souvent on ne
comprend pas en quoi leurs mérites
sont tellement différents des nôtres.
u 25
ques». Il n’y a aucun amour de la
sagesse ni aucune sagesse de
l’amour chez Lanzmann. Il paraît
qu’il fut un «prédateur sexuel». Jadis, ça s’appelait un ogre. Quant
aux antisionistes, ils tancent son
soutien à Israël, qu’il explique définitivement, lesté d’une histoire qui
excède de loin la colonisation, par
le refus de l’anéantissement. Incarnant des valeurs et un style que le
monde actuel réprouve, Lanzmann est bien un Mensch du
passé : non pas un homme dépassé, mais un être capable de le
faire surgir de notre présent.
L’avez-vous vu réciter des vers
comme il respirait ? Menacer son
interlocuteur ? La violence et la
philosophie sont des incompossibles. A moins de considérer qu’un
philosophe est toujours un
antiphilosophe, mais ça c’est de la
rhétorique. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
ils sont nés dans la bonne famille, ils ne sont pas les premiers
de la cordée à être ultrariches.
Eux peuvent traverser la rue sans
inquiétude, ils trouveront un bon
accueil en face. Il faut toutefois
aussi se mettre à la place des milliardaires. Ils arrachent un Van
Gogh à une vente aux enchères
mais, pour eux, c’est comme
acheter une baguette de pain.
Est-ce que ça procure un tel bonheur d’acheter une baguette de
pain ? La vraie différence, c’est
que la baguette de pain, on ne
peut pas la revendre après, surtout plus cher.
En outre, les riches aussi ont des
soucis d’argent. Ils veulent devenir plus riches. Ils sont vexés
quand ils sont numéro deux au
classement et que le numéro un
se moque d’eux. Apparemment,
il y a plus de solidarité chez les
pauvres. Mais on a beau en dire
du mal, des riches, il faut reconnaître qu’ils se débrouillent
comme des chefs. On croit toujours que ça y est, que leur caquet
est en passe d’être rabattu, avec
plus ou moins leur accord tellement ils sont rassasiés, gavés de
profits comme des oies –eh non,
ils trouvent toujours le petit truc
supplémentaire. C’est l’ISF qui
saute, la flexibilité dans la liberté
d’entreprendre, un code du travail pour doper la création (ou la
fécondité) des richesses. Un coup
de pouce (ou un coup de pied au
cul) pour les pauvres, la courte
échelle pour les riches. Si j’ai bien
compris, les richesses ruissellent
mais en circuit fermé. •
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La perturbation de la veille s'est évacuée.
La grisaille est plus conséquente sur le
Nord-Ouest avec une nouvelle dégradation
qui aborde la Bretagne et le Cotentin.
L’APRÈS-MIDI Les pluies s'étendent à tout le
littoral de la Manche, poussées par un vent de
sud qui se renforce. Ailleurs, le ciel est souvent voilé mais l'impression de beau temps
domine avec des températures de saison.
Le temps pourrait être très dégradé en lien
avec la dépression très creuse circulant en
Manche.
L’APRÈS-MIDI Il ferait encore chaud à l'avant
du système dans l'Est et le Sud et de l'air
plus frais concernerait le Nord-Ouest.
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Michael Jackson et John Landis sur le tournage du clip de Thriller, en 1983. PHOTO PROD DB. OPTIMUM PRODUCTION
Page 30 : Plein cadre / Alex Prager, sea, fake and sun
Page 32 : Photo / Beauvais de saison
Page 34 : BD / «L’Age d’or», fable politique
John Landis, maître du cool
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John Landis, 68 ans, à Strasbourg le 14 septembre. PHOTO PASCAL BASTIEN
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Eddie Murphy dans le Flic de Beverly Hills 3 (1994). PHOTO PROD DB. PARAMOUNT
«Aujourd’hui, un tiers
de mes films ne
pourraient plus exister»
Invité d’honneur du Festival
européen du film fantastique
de Strasbourg, John Landis,
réalisateur des «Blues
Brothers», du «Loup-garou
de Londres» ou du clip de
«Thriller», n’a rien perdu
de son goût pour raconter
des histoires. Il revient sur
ses débuts à Hollywood,
ses modèles et sa vision des
transformations du cinéma.
Recueilli par
JULIEN GESTER
Envoyé spécial à Strasbourg
uteur d’une poignée de hits fracassants (Animal House, les
Blues Brothers, Un fauteuil
pour deux…), quelques oubliables ratages (plus récemment) mais aussi, et
surtout, de grands films souvent incompris
où il interrogeait la façon dont les rêves et simulacres de l’entertainment régentent nos
vies, John Landis a toujours semblé rêver les
écrans plus grands qu’ils n’étaient. Sur celui
du cinéma, il a chorégraphié comme nulle
autre le carambolage de plus de genres
(comédie, horreur, musical…) qu’il n’est
d’usage d’en mêler. A la télévision, il s’est ingénié à faire entrer le grand dans le petit, manifestant une ambition rare pour son époque
A
Le Loup-garou de Londres (1981). PHOTO PROD DB. POLYGRAM
à l’endroit des images de consommation
courante de tout foyer américain, lui qui avait
fait son éducation devant le poste. Ce qui le
conduisit, par exemple, à façonner une série
aussi singulière que Dream On (1990), après
avoir révolutionné le clip musical en envisageant celui de Thriller (1983) de Michael Jackson comme un blockbuster d’horreur format
court, avec de conséquentes royalties à la clé.
Par-dessus tout, Landis adore raconter des
histoires. Libération a profité de son passage
à Strasbourg, où il était l’invité d’honneur du
Festival européen du film fantastique, pour
y tendre l’oreille.
Aviez-vous, à vos débuts, conscience d’appartenir à une génération de cinéastes?
Je ne me sentais appartenir à rien, même lorsque la presse a commencé à nous appeler les
«movie brats» [les «cinégosses», ndlr] alors que
les Coppola, Lucas, Scorsese ou De Palma
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étaient tous plus vieux que moi et étaient tous
passés par des études de cinéma. Moi, j’ai
commencé à 16 ans au département courrier
de la Fox, avant de bosser sur des tournages,
notamment comme cascadeur sur des westerns-spaghetti en Espagne. Avec le recul, je
me dis que j’ai eu une chance folle d’arriver à
Hollywood à temps pour commencer à y travailler dans les années 70. Hollywood s’effondrait, mais j’ai pu entrevoir la fin de l’âge d’or
des studios, avec ces plateaux immenses à disposition, ces entrepôts encombrés de tous les
accessoires imaginables, de la brosse à dent
médiévale japonaise aux latrines vikings, ces
décors reproduisant à l’échelle des lacs, des
navires, le Grand Ouest ou la gare Grand Central de New York. Quand vous voyez des films
sur l’époque, on vous montre des cow-boys
croisant des nazis, des gorilles et des showgirls dans les rues des studios ou à la cantine.
Et c’était exactement ça! Pour moi, c’était le
paradis. Notre chance fut que la fabrication
des films était aussi en train de se transformer
totalement: dans le sillage d’Easy Rider, il y
a eu une période où les studios ont laissé aux
réalisateurs une incroyable liberté. Des films
très singuliers, très étonnants, pouvaient se
faire. Aujourd’hui, un tiers de mes films ne
pourraient plus exister. Les gens ont oublié à
quel point le Loup-garou de Londres [1981],
était un objet radicalement différent à l’époque, qui a eu une influence massive, et pas
toujours heureuse. Mais je n’aurais jamais pu
le faire sans le succès des Blues Brothers [1980]
et d’Animal House [1978].
Quand vous voyiez les films de Spielberg
ou Joe Dante, ne vous disiez-vous pas
qu’ils avaient en commun avec vous quelque chose qui s’était forgé dans une
enfance et une éducation à l’image biberonnées par la télévision ?
C’est ce qui nous rapproche. Tout le monde,
depuis le muet, raconte les mêmes histoires.
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Mais on est affectés par le prisme qui nous lie
aux images que l’on a reçues, ce qui nous
conduit à un Tarantino qui fait des films dont
le principal référent est le cinéma lui-même.
Etant né en 1950 et ayant passé mes jeunes
années à Los Angeles, j’ai eu cette chance de
pouvoir rencontrer les inventeurs du langage
en personne. Ils étaient encore dans les parages! Les Hitchcock, Dwan, Capra, Hawks, Wilder… On oublie à quel point le cinéma est
jeune, c’est tout neuf, et des outils comme le
son, la couleur ou le numérique ne sont
qu’instruments: le cinéma est foncièrement
toujours le même qu’il y a un siècle, un film
reste un objet façonné à la main, plan après
plan, par une foule de métiers, des menuisiers
aux maquilleurs, avec, au milieu, un réalisateur en charge de raconter une histoire. Et
j’adore que ce soit un art où l’on paie le même
prix pour un ticket, mettons 10 euros, pour
voir un chef-d’œuvre ou une daube, un film
fait avec rien ou un blockbuster à 200 millions
de dollars qui a employé des milliers de gens.
Il n’y a aucun autre marché comparable, que
vous achetiez un pantalon, des chaussures,
une voiture… Ça me fascine.
Justement, aujourd’hui il est vraiment
possible de faire un film avec rien, alors
qu’à vos débuts vous deviez mettre toutes
vos économies dans Schlock (1973)…
S’il y a une révolution qui se joue aujourd’hui,
c’est que vous pouvez faire un film parfaitement acceptable avec votre iPhone, mais à
mesure qu’il est plus facile et donné à tous
d’accéder à la réalisation, c’est la diffusion des
œuvres, l’opportunité qu’elles soient vues au
cinéma qui est de plus en plus complexe. Or,
on n’a pas inventé de meilleur dispositif pour
découvrir un film qu’une salle de cinéma avec
un grand écran, un bon son, et une foule aussi
fournie que possible, pour démultiplier les
émotions procurées par le film. Plus la salle
est pleine, plus drôle sera une comédie, plus
triste sera un drame, et plus terrifiant sera un
film d’horreur. Les émotions sont contagieuses, et ça m’attriste que beaucoup de gens n’en
fassent plus l’expérience.
Parmi ces héros rencontrés quand vous
travailliez pour les studios, qui vous a
particulièrement marqué?
Tous! Vous savez, à l’époque il était assez rare
d’être «cinéphile» à mon âge, et toute cette
conception de «l’auteur», du culte du réalisateur, arrivait lentement d’Europe. Ce sont les
Français qui ont commencé à qualifier les
Ford ou Hawks de grands artistes, alors que,
vu d’Hollywood, c’était les rouages d’une industrie, du «movie business». Je me rappelle
être passé, alors que je bossais au courrier, sur
le tournage du dernier film de George Stevens
[Las Vegas, un couple, 1970, ndlr], avec Richard Burton et Liz Taylor. Ils avaient tourné
l’essentiel à Paris, alors que ça se passe à Las
Vegas – en raison de leur situation fiscale –
mais ils étaient venus sur les plateaux de Fox
faire des retakes, et le studio était en effervescence, tout le monde n’en avait qu’après eux.
Moi, j’étais surexcité de voir George Stevens.
Le George Stevens. Alors que personne ne
s’intéressait à lui, je suis allé le trouver pour
lui dire combien je l’admirais et il m’a regardé
étrangement en me rétorquant: «Mais tu sais
qui je suis?» J’ai dit «Oui, monsieur, bien sûr.»
«Alors cite cinq films que j’ai réalisés.» Ce que
j’ai fait. Il m’a regardé, interloqué : «Mais tu
n’es pourtant pas français ?!» (rires)
Ça n’a pas tant changé, culturellement.
Les cinéastes américains restent réticents
à dire qu’ils aiment ceux de leurs films
qui n’ont pas marché commercialement.
Je ne suis pas d’accord. Je suis très fier
de Trois Amigos ! [1986], que je trouve très
drôle à chaque fois que je le revois, et ça
n’avait pourtant pas marché à l’époque. C’est
l’un de mes grands accomplissements dans
la vie que d’avoir réussi à faire croire que Steve
«J’adore que ce soit
un art où l’on paie
le même prix […] pour
voir un chef-d’œuvre
ou une daube, un film
fait avec rien ou avec
200 millions
de dollars.»
die, j’ai donc cru que j’y arriverais, mais il fallait qu’il le veuille aussi. Ce fut donc une
expérience étrange, même si c’était drôle de
tourner dans un parc d’attraction.
Cette idée justement – pour vous qui
n’avez cessé d’interroger la notion de divertissement et ses mirages plus ou
moins viciés– d’un lieu de divertissement
absolu qui serait l’épicentre du mal capitaliste avec cette histoire de faux-monnayeurs dans les entrailles d’un parc dont
les attracations évoquent des décors de
cinéma, c’était le sujet parfait pour vous.
Fort bien… J’aime que ce soit mon boulot de
faire les films, mais pas de les expliquer. C’est
à vous, au public, aux critiques, d’y trouver ce
que vous voudrez, que je l’y ai mis intentionnellement ou pas.
De la satire sociale qu’est The Stupids à Slasher, votre documentaire sur
l’Amérique de Bush, en passant par le Flic
de Beverly Hills 3, ne pensez-vous pas que
la dimension politique de votre cinéma
est très sous-estimée ?
Non. Enfin, «tout est politique», n’est-ce pas?
Mais Laurence Olivier disait: «Vous ne pouvez
pas prendre en compte les bonnes critiques.
Parce que sinon, il vous faut considérer aussi
les mauvaises.» Et j’ai d’autant plus de raisons
de relativiser que mes films ont toujours été
très mal reçus par la critique aux Etats-Unis,
y compris les Blues Brothers, jusqu’à ce qu’on
me parle soudain des mêmes films, sur lesquels on avait chié à l’époque [sic], comme de
classiques. Les mêmes foutus films ! Que
s’était-il passé entre-temps? J’avais eu 60 ans.
Comme me l’a un jour dit John Huston: «Les
bâtiments, les putes et les réalisateurs ont cela
en commun de gagner en respectabilité avec
l’âge.» Et c’est vrai ! •
John Landis cinéaste
Martin, Martin Short et Chevy Chase pouvaient monter à cheval (rires). J’aime aussi
vraiment The Stupids [1996] qui est, je pense,
mon film le plus incompris, ne serait-ce qu’à
l’étranger, parce qu’il y a quelque chose d’intraduisible dans la langue que parle ce film.
On discutait tout à l’heure avec JeanFrançois Rauger de la Cinémathèque
française du Flic de Beverly Hills 3 (1994),
l’un de vos films les plus passionnants,
alors que vous le détestez, paraît-il…
Mais vous et Jean-François êtes les seuls au
monde à en penser autant ! C’était un film
étrange à faire car le scénario était mauvais
et je me suis dit que j’improviserais sur le
tournage, mais Eddie Murphy voulait juste
faire un film d’action, sans chercher à être
drôle, et je voulais en faire une comédie. Sur
le premier de la série, le scénario était affreux,
mais le réalisateur avait réussi à le rendre très
amusant au tournage en entourant Eddie de
gens très drôles, et je pensais pouvoir faire
pareil. Nous venions de faire Un prince à
New York [1988], je m’entendais bien avec Ed-
MA.JA.DE EN COPRODUCTION AVEC ARTHOUSE TRAFFIC, JBA PRODUCTION, GRANIET FILM, WILD AT ART, DIGITAL CUBE
PRÉSENTENT
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
AU CINÉMA LE 26 SEPTEMBRE
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IMAGES / PLEIN CADRE
Sable show
Par
CLÉMENTINE MERCIER
n diagnostic revient souvent dans la
bouche de ceux qui détestent la
plage : «Faire la crêpe pendant des
heures sur le sable ? Quel ennui !»
Pourtant les amateurs de farniente savent qu’on
ne s’y embête jamais: il y a tant à regarder. Les couples, les solitaires, les familles mais surtout les
corps, fascinants, toujours plein de surprises: les
gros, les maigres, les jolis, les poilus, les handicapés, les vieux, les bébés; cette chair dénudée, étalée au soleil, tient en général lieu de tremplin à toutes sortes de fabulations. Face à ce cliché extrait
de la série «Face in the Crowd» (2013), de la photographe californienne Alex Prager, on peut passer
beaucoup de temps à observer les détails (glacières
ringardes, maillot à frou-frou, transistor d’un autre
âge…) et imaginer une foultitude d’histoires : à
quoi rêve, par exemple, la vieille dame en maillot
rose, son réflecteur solaire braqué sur le visage ?
A quoi pense ce couple noir, rares peaux sombres
parmi ces individus blancs ? Ne se sent-il pas un
peu seul? Dans ce tableau à l’époque indéterminée
(maillots, sacs et motifs évoquent les années 60
mais les couleurs pétantes et la définition de
l’image renvoient à aujourd’hui), chaque personnage a l’air enfermé dans sa bulle, paradoxalement
bien seul au sein de la multitude des bronzeurs,
comme une particule des «foules solitaires» chères
au sociologue américain David Riesman.
Ce sentiment d’imperméabilité entre des archétypes est accru par l’artificialité de la scène. Car ici,
tout est faux, scénographié et millimétré. Un des
attraits de Silver Lake Drive, la première rétrospective imprimée d’Alex Prager (à 39 ans!) d’où est extraite cette photo est de montrer le making-of: les
figurants posent dans un immense bac à sable situé dans un hangar sous des projecteurs. On y voit
l’envers du décor : casquette sur la tête et hautparleur entre les mains, Alex Prager manipule son
monde et habille ses modèles comme on joue à la
poupée. D’ailleurs, la jolie blonde au premier plan,
sorte de double de la photographe, n’est pas dupe.
Par le truchement de son regard, elle se fait notre
complice, nous signalant que quelqu’un la regarde
de haut. Comme un oiseau, Alex Prager a une vue
plongeante sur son théâtre kitsch. Sur le décolleté
de la fumeuse blonde aussi. •
U
SILVER LAKE DRIVE d’ALEX PRAGER
Editions Textuel, 224 pp., 49 €.
A paraître le 10 octobre.
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
BD/ L’ARABE DU FUTUR (TOME 4) de RIAD SATTOUF Allary Ed., 25,90€. A partir du 27 septembre.
La «Recherche» sattouffienne se poursuit,
avec le Cap Frehel et Ter Maaleh en guise
de Combray. Couvrant ici la période
1987-1992, le petit blond devenu brun
crépu évoque ses premiers émois pour les
formes féminines, la perte de la langue
maternelle, ce moment où l’acnée
remplace le père Noël et où les inquiétudes
des adultes contaminent le monde des
enfants. Au milieu du livre, une faille
terrifiante, symbole du gouffre qui sépare
la famille d’un père parti à Riyad,
où il creuse maladivement les mêmes
obsessions. Toujours aussi passionnant.
Photo / Beauvais, saison sur le vif
olchiques
dans les prés,
c’est la fin de
l’été, les Photaumnales ouvrent à Beauvais. Le lancement du festival
photo de l’arrière-saison
sonne le glas des beaux jours,
fleure bon la rentrée et annonce la tombée des feuilles
mortes. Pour sa quinzième
édition, la manifestation gratuite s’est donné pour thème
la mémoire : vaste champ
d’exploration. Qui offre une
C
palette tout en nuances aux
photographes, habitués à
traiter du temps, de ce que
l’on en fixe et ce que l’on
laisse filer. Leur art, outil de
carottage dans l’instant présent, n’est-il pas parmi le
mieux placé pour répondre à
la question du festival «Où se
loge la mémoire»?
«Boue». C’est avec une tonalité mélancolique qu’ils y répondent, essaimant les teintes dorées, grises, brunes et
même crépusculaires de leurs
tirages dans les Hauts-deFrance, de Beauvais à
Amiens, de Clermontde-l’Oise à Douchy-les-Mines
en passant par Chantilly où le
musée Condé montre les primitifs de la photo, dont les
contemplatives marines de
Gustave Le Gray. A Amiens
s’ouvre même une grande exposition consacrée à Thibaut
Cuisset et à ses paysages bordant la Somme. Le directeur
artistique Fred Boucher revendique l’aspect terroir.
C’est «les bottes dans la boue»,
et à longueur d’année, que
Diaphane, le pôle photographique Hauts-de-France qu’il
dirige, fait vibrer l’image dans
le Nord, à travers projets pédagogiques, publications, expositions et résidences dont
le résultat est montré aux
Photaumnales.
L’épicentre du festival se situe au Quadrilatère de Beauvais. D’incroyables couvertures du journal l’Illustration
de 1914-1918 accueillent les
LA NATURE,
L’AVENIR
DES VILLES
DÉBARRASSEZ-VOUS DE VOS CLICHÉS,
VENEZ ÉCOUTER ET ÉCHANGER
AVEC LES CHERCHEURS.
DE 14H À 18H — ENTRÉE LIBRE
© Fabio mazzarotto _ Shutterstock.com
Les Photaumnales
viennent traîner leurs
nuances d’automne
en Picardie et se
penchent sur le
thème de la mémoire.
visiteurs dans ce lieu d’exposition lumineux, inauguré
par Malraux en 1976. Au mur,
un écolier avec un masque à
gaz digne d’Elephant Man,
rappelle ce que fut la peur de
l’ennemi allemand en 1916.
Plus loin, l’édification de la
statue de Marx et Engels à
Berlin-Est, documentée par
Sibylle Bergemann à partir
de 1975, entretient le culte
des pères du communisme
tout en les ridiculisant en
pantins.
Feuilles. Mais la mémoire
se loge aussi dans des photos
plus contemporaines. Les
paysages de Li Sung Hua, facteur taïwanais, sont une très
jolie trouvaille. Ils épousent
la géographie d’un village au
fil des saisons. Au premier
plan, la moto du facteur, fidèle destrier, met en valeur
champs de bananiers, mimosas et chemins de campagne,
tel un journal intime joliment
consigné. Autre belle approche, celle de Cléa Coudsi et
Eric Herbin, lors d’une résidence à l’Historial de la
Grande Guerre de Péronne.
Inspirés par des feuilles évidées par un Poilu –travail de
patience pour tuer le temps–,
les deux artistes ont adopté
cette technique pour graver
textes et photos sur des
feuilles mortes. «Quand viendra la fin de ce cauchemar?»
lit-on avec émotion, imaginant l’attente et la peur dans
les tranchées. Et à quoi servent les monuments, si ce
n’est à entretenir la mémoire
des disparus ? Patrick Tourneboeuf propose de redécouvrir ces monuments aux
morts qui ornent villes et villages français, prolongeant
une série commencée
en 2003. Photographiés frontalement au crépuscule, ces
édifices que l’on ne voit plus
regorgent d’anecdotes – il
faut lire les légendes – et de
strates historiques. Il fallait
bien qu’arrive l’automne à
Beauvais pour rafraîchir notre mémoire encrassée.
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale à Beauvais
LES PHOTAUMNALES de
Beauvais (Haut-de-France)
Jusqu’au 31 décembre.
Rens. : Photaumnales.fr
Série «Journal d’un postier». PHOTO LI SUNG HUA
Chemin sur feuille d’être. CLÉA COUDSY ET ERIC HERBIN
Le monument aux morts de Creil. PATRICK TOURNEBOEUF.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
À VOIR
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SAULE ET LES HOOPPIES de MATALI CRASSET
Tour musical mobile au centre Pompidou (74 004), les 22 et 23 septembre.
Troisième collaboration de la designer Matali Crasset
avec le département jeune public du centre Pompidou,
après Modul’home et le Blobterre, Saule et les Hooppies
est une sorte de manège mêlant design, conte, musique et
danse destinés aux enfants accompagnés de leurs
parents.
Animé par un pédalier, mobilisant l’énergie des
participants, le manège est une comédie musicale avec
écureuil, loup et lombrics, dont les chansons ont été
composées par Dominique Dalcan. Après une escale à
Beaubourg, Saule et les Hooppies circulera en France
et à l’étranger. PHOTO PHILIPPE PIRON
Trop concentrée
à remplir son cahier
des charges,
la superproduction
en oublie l’essentiel:
surprendre.
n 2008, les banquiers
du monde entier se
donnaient la main pour
conjurer les spectres
d’effondrement du système économique d’un mantra magique: «Too
big to fail». Trop gros pour faire
faillite. Dix ans plus tard, c’est un
peu l’impression que laisse Shadow
of the Tomb Raider. Trop d’argent
a été investi dans ce troisième et
dernier volet des nouvelles aventures de Lara Croft pour qu’il soit un
mauvais jeu. Réimaginée en 2013,
l’héroïne qui avait incarné son mé-
E
dium avant de devenir un symbole
cheap, était sortie grandie d’un premier épisode qui louchait énormément sur Lost. Sadique mais intelligent, le récit s’attachait à peindre la
renaissance du personnage de Lara
Croft, qui devait s’extraire de sa
condition de proie et se réinventer
en chasseuse. Cinq ans plus tard,
Shadow of The Tomb Raider se traverse sans déplaisir, sans émotion
aussi. Il s’agit toujours de se faufiler
dans des anfractuosités, de jouer du
piolet le long de parois escarpées,
de résoudre quelques énigmes. On
se crispe une nouvelle fois à l’idée
de massacrer tout ce que compte le
règne animal (léopards, perroquets,
scarabées, mercenaires), afin de
sacrifier à la passion du jeu vidéo
actuel pour le crafting, ce besoin
d’amasser des matériaux pour améliorer son équipement. Qualités
DR
Jeu/ «Tomb Raider», le train-train de nuit
comme défauts, tout est là où on
l’avait laissé, servi par des graphismes dignes d’une superproduction
moderne. Mais une chose manque
cruellement à ce Tomb Raider : le
merveilleux. Dissoute dans le déjà-vu, le déjà-joué, cette expédition
amazonienne s’attache si bien à
remplir son cahier des charges
qu’elle ne laisse pas le moindre espace pour le fabuleux ou l’inattendu. Jungle, caverne, village, peu
importe : le jeu est fait de telle manière qu’il faudra parcourir ses es-
paces en utilisant sa vision magique
qui permet de détecter d’autres objets à collecter, au risque d’artificialiser l’aventure en la faisant rentrer
au chausse-pied dans les cadres
voyants du gameplay. Même les
splendides panoramas échouent à
susciter la moindre émotion tant ils
sont attendus, calibrés, offerts avec
régularité en récompense d’une
longue plongée dans l’obscurité.
Comble de cette absence d’idées, le
jeu se permet de citer directement
Uncharted (en reprenant son escalade enfantine d’un manoir familial), la saga qui l’a tant pillée par le
passé avant de la dépasser. Dans
l’ombre, Tomb Raider.
MARIUS CHAPUIS
SHADOW OF THE TOMB RAIDER
de CRYSTAL DYNAMICS
et EIDOS MONTRÉAL
Art / Impairs
de ciseaux
ordre le cou aux images, voilà qui
en fait jubiler certains. Il faut bien
passer par quelques crimes de lèse-photographie pour faire émerger de nouvelles visions. L’absence de morale
iconographique est ce qui rassemble le temps
d’un week-end les artistes sans foi ni loi de RePlay, une petite exposition collective. Leurs armes? Cutter, ciseaux, collages, superpositions,
logiciels de retouche numérique… Et même
bactéries: le coréen Oh Seung-hwan a volontairement laissé proliférer des micro-organismes sur ses films. Les bestioles ont attaqué les
produits chimiques, perturbé les halogénures
d’argent et détruit les images. Le photographe
a pu ainsi donner naissance à des portraits
fantômes qui dégoulinent comme des glaces
fondues. A la Frontiera, dans le VIe arrondissement de Paris, le Néerlandais Erik Kessels
expose pour la première fois «Small Change»
et «No More Teenage Lust», deux séries où il
escamote à dessein des parties essentielles
d’images, à savoir les parties sexuelles ou les
signes nazis. En posant des pièces de monnaie
sur le visage de Hitler et sur les croix gammées
de drapeaux ou de brassards, il crée un album
vidé de violence qui met mal à l’aise. Dans la
même veine, Frédérique Michel et Sylvie Meunier présentent «les Métamorphosés», un projet à quatre mains plus tendre. 44 pièces assemblent vieilles photographies et végétaux
dans des collages surréalistes. La Finlandaise
Vilma Pimenoff métamorphose elle aussi les
clichés quand elle rephotographie des images
découpées de corps féminins pour mieux souligner leur objectivation. Et comment résister
CHANTAL RENS
T
aux désopilants collages de la Néerlandaise
Chantal Rens? Un homme qui fourre son nez
dans le pelage d’un chat (photo ci-dessus), un
enfant qui percute des saucisses ou un baigneur qui sert de perchoir à un perroquet sont
les protagonistes de sa sarabande visuelle. Elle
vient d’autopublier un recueil de collages intitulé Common Sense Is a Hungry Bitch. On
pourrait traduire par «le bon sens est une
chienne affamée». Ou se garder de le faire.
C.Me.
RE-PLAY – PHOTOGRAPHIES à la
Frontiera (75 006). Jusqu’au 23 septembre.
festival purcell
pierre henry
fernand léger
tchekhov
sophocle
gaston gabaroche
haendel
luigi pirandello
mozart
festival le balcon
wolfgang rihm
george benjamin.
martin crimp
gerald barry.
oscar wilde
albert roussel
les lundis musicaux
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
CYRIL PEDROSA. DUPUIS
BD/ «L’âge d’or», rêves de gauche
Cyril Pedrosa et Roxanne
Moreil façonnent
une magnifique fable
médiévale qui conjugue
conte de fées et politique.
e pas se laisser duper.
Derrière ces planches
qui explosent comme
des tapisseries flamboyantes, avec leurs ornements médiévaux et oriflammes guerrières,
l’Age d’or est une bande dessinée
politique qui parle d’aujourd’hui.
Plus précisément du manque d’utopie, d’un désir d’avenir à gauche ter-
N
riblement frustré, et des tristes illusions qu’il y a à soutenir le mauvais
cheval.
Le conte de Cyril Pedrosa, épaulé au
scénario par sa compagne Roxanne
Moreil, s’ouvre sur la mort du roi et
l’exil de sa jeune fille Tilda, qui se
pensait appelée à régner. Chassée
par son cadet et des intrigues de palais, elle s’évanouit à travers
champs, escortée par quelques
compagnons de confiance bien décidés à la remettre sur le trône.
En quête d’alliés de fortune, la
jeune femme côtoie des serfs qui rêvent de venaison et une communauté de sœurs cloîtrées. Un monde
d’inégalités et de privilèges, où les
possédants exploitent les terres et
les corps avec le même détachement. Pedrosa remue une matière
dont on fait les légendes, construit
par petites touches le portrait d’une
femme qui se dresse, emprunte le
chemin sinueux de la quête initiatique… et puis, non. La fable devient
allégorie. L’héroïne, une fausse
idole. Obnubilée par sa destinée
manifeste, la princesse est sourde
et muette au devenir du bas peuple.
A ses côtés, les chevaliers aux visages noueux comme des chênes centenaires sont plus sensibles au murmure du monde, notamment à cette
légende qui se répand comme une
traînée de poudre et parle d’un
temps «où vallées et montagnes
n’étaient entravées d’aucune muraille, où les hommes allaient et venaient librement…» Au loin, le peuple gronde, une convergence des
luttes se prépare avec le phalanstère
féministe croisé plus tôt et le lecteur
réalise qu’il s’est laissé embarquer
dans une croisade rétrograde au
service de l’ordre établi. Tilda, c’est
la fascination pour l’homme (ou la
femme) providentielle, c’est le rêve
façon centre droit.
Malin sans être donneur de leçon,
divertissant sans être creux, l’Age
d’or est aussi un livre magnifique à
contempler. Une version mûrie du
dessin proposé par Pedrosa dans
Trois Ombres, mâtinée d’un soupçon du Disney de la Belle au bois
dormant et des perspectives
écrasées d’un Bruegel l’ancien. A
son trait sinueux, Pedrosa ajoute
une mise en couleurs sublime, ligne
à ligne. Un travail de titan, entamé
en pleine campagne présidentielle.
MARIUS CHAPUIS
L’AGE D’OR (TOME 1)
de ROXANNE MOREIL
et CYRIL PEDROSA
Dupuis, 232 pp., 32 €.
Formidable
anthologie du
père du «gekiga»,
portraitiste des
laissés-pour-compte
du miracle japonais.
a seule fois où on
a pu croiser
Yoshihiro Tatsumi, il était affublé d’un nœud papillon qui
ne lui allait pas du tout. Invité
à monter sur scène avant la
diffusion du film d’Eric Khoo,
en 2011, qui adaptait plusieurs de ses récits, le dessinateur japonais de 75 ans s’était
rétamé dans les escaliers.
Même à petite échelle, il
fallait que cela finisse dans le
drame, tant l’œuvre de Tat-
L
sumi ne bat que pour les
cœurs lourds et les fins
tristes. Puis le Japonais est
mort, en 2015, avant que des
pans entiers de son œuvre
aient eu le temps de parvenir
jusqu’à nous. Les éditions
Cornélius
poursuivent
aujourd’hui leur travail de
mise en lumière de cet auteur
en marge. Après avoir couvert les années 60 dans un
précédent recueil, l’anthologie Rien ne fera venir le jour
qui paraît aujourd’hui réunit
les publications de 1970 (formidablement reproduites à
partir des originaux).
Soit un moment particulier
de l’histoire du Japon, qui
chevauche alors une période
de croissance galopante.
Après les années de privation
d’après-guerre, la population
accède soudain à la consommation de masse et se rue
dans des villes qui se verticalisent. C’est aussi le moment
du reflux des mouvements
sociaux qui s’éteignent dans
les cendres des années 60.
A rebours de cette euphorie,
Tatsumi s’attache à extirper
des ombres les laissés-pourcompte du miracle économique.
Une bande dessinée de résistance nommée gekiga qu’il a
théorisée une douzaine d’années plus tôt, avec comme
ambition de parler du monde
tel qu’il va, en opposition au
divertissement proposé par
le story manga incarné par
Tezuka. S’il est généralement
célébré pour son long récit
autobiographique Une vie
dans les marges, Tatsumi
TATSUMI. CORNÉLIUS
BD/ Tatsumi et les vagabonds de Tokyo
nous éblouit davantage dans
sa façon de s’emparer du format court, où quelques pages
lui suffisent à éclairer les destins fracassés de la classe
ouvrière.
Rien ne fera venir le jour est
un splendide bottin consignant le quotidien des âmes
en peine qui déambulent sans
but ni illusion le long d’artères surchargées. Des vies à vif,
écrasées par la misère
sexuelle, le poids d’un parent
à charge, l’isolement, le surmenage et une accumulation
de petites cruautés tolérées.
L’une des plus belles histoires
du recueil rapporte le destin
d’un jeune écrivain raté qui
passe ses journées claquemuré dans une chambre de
quelques mètres carrés. Attendant que sa compagne revienne du bar à hôtesses où
elle divertit de vieux messieurs aux mains baladeuses,
il gratte des phrases médiocres, lit, boit, tourne en rond.
Une vie de chien, résigné et
docile, qui se termine dans la
niche de leur chien disparu.
M.C.
RIEN NE FERA
VENIR LE JOUR
de YOSHIHIRO TATSUMI,
Cornélius, 32 pp., 31,50 €.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 38 : Cinq sur cinq / L’autoreprise
Page 39 : On y croit / Disiz la Peste
Page 40 : Casques t’écoutes ? / Grégoire Margotton
Soirée Paranoid Fantasy, le 5 mai, à Alger. PHOTO YOUCEF KRACHE
Voyage en Metalgérie
u 35
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Par
THOMAS CORLIN
Envoyé spécial à Alger
vec ses néons qui flanchent et
ses tristes corridors marron, le
centre commercial Riadh elFeth, dans les sous-sols du mémorial du Martyr à Alger, évoque le Berlin-Est
désespérant des années 70. Une impression
renforcée par la grappe de metalleux clope au
bec réunie là, ce samedi 5 mai, pour une soirée
de concerts très attendue par la communauté
des fans de rock lourd à la Filmathèque. Pourtant guère adaptée, cette modeste salle de cinéma est l’un des rares lieux à accueillir cette
scène aujourd’hui. Dans les années 90, l’âge
d’or du metal en Algérie, les fans avaient facilement accès à la prestigieuse salle Ibn Zeydoun, à l’étage supérieur du centre commercial. Mais ce soir elle accueille un spectacle
folklorique qui a attiré une foule familiale et
assez chic, en complet décalage avec la faune
rassemblée sous ses pieds.
Pentacles, blousons cloutés et tee-shirts Iron
Maiden, 200 personnes se massent dans la
petite salle de projection pour le premier événement algérien participant au Metal United
World Wide, un rendez-vous international
créé en 2014 par un promoteur australien durant lequel des dizaines de concerts simultanés sont diffusés en ligne. La Filmathèque
n’ayant pas Internet, un détail qui a émergé
le jour même, la retransmission tombe à l’eau.
Mais le promoteur en charge de la soirée préfère en rire, les concerts auront lieu de toute
façon. Dans la salle, malgré la présence de
quelques doyens du milieu, la moyenne d’âge
est de 20 ans. La ferveur à fleur de peau et
l’autodérision bon enfant, c’est une jeunesse
fière de ses goûts et méfiante du raï contemporain qui domine la culture du pays. Un public d’étudiants, parfois même de lycéens,
avec un faible pourcentage de filles et une
passion pour le maquillage et le déguisement.
Sous l’œil perplexe de la sécurité, chargée
d’empêcher tout slam, vont se succéder jusqu’à 23 heures Paranoid Fantasy, du death
metal bien ficelé, Jugulator, plus proche du
hard rock, et Lelahell, les historiques, en activité sous différentes formes depuis les années 90, qui achèvent la courte soirée dans un
fracas théâtral.
A
Retour en grâce
De l’avis général, après plusieurs années sans
concerts, 2018 marque le retour d’une dynamique dans le metal «dz» (abréviation locale
pour «algérien»). Le milieu avait dépéri au début des années 2000, jusqu’à ce qu’une nouvelle génération reprenne tout pratiquement
de zéro très récemment. Le phénomène reste
certes encore underground au regard de ce
qu’il était il y a vingt-cinq ans et ne rivalise
pas avec le succès du raï, mais ça bouge.
Comme le fait remarquer Nabil Djedouani, assistant réalisateur dans le civil et archiviste
incollable de la musique et du cinéma algériens sur Internet: «Le metal en Algérie a toujours été un phénomène qui a principalement
touché les grandes villes et le public instruit
des universités.» Nassim Fernane, du jeune
groupe algérois Hypnotica, témoigne pourtant de la présence grandissante de jeunes venus des villages alentours et de la banlieue
d’Alger aux nombreuses soirées apparues
cette année, et veut croire en un regain de l’intérêt populaire.
«Ça a presque commencé trop gros dans ce
pays», raconte Bilal Beghoura, qui met la dernière main à 118 Boulevard Telemly, Alger, An
Algerian Metal Story, un documentaire sur le
succès massif du metal en Algérie dans les
années 90, en pleine guerre civile. A l’époque,
chaque semaine, à Alger ou dans les plus
Plusieurs membres de Lelahel, ici à Alger en mai, sont des historiques du mouvement metal en Algérie. PHOTO YOUCEF KRACHE
(Hard) rock
the Casbah
Très populaire pendant la décennie noire, il y a vingt ans, le metal
algérien connaît un second souffle. Reportage à Alger à la rencontre
de musiciens qui mettent de l’oriental dans leur rock lourd et d’une
jeunesse se méfiant du raï qui domine la culture algérienne.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
grandes villes du pays, des concerts attirent
plus de 1000 personnes et des festivals s’organisent régulièrement. On recense une cinquantaine de groupes, qui sortent leurs disques en autoproduction ou sur des labels
étrangers. La scène se constitue notamment
autour de l’université Bab Ezzouar à Alger,
qui devient l’un des berceaux du mouvement.
C’est là que le groupe pionnier Litham, mélange de death et de heavy metal, donne son
premier concert pour la Journée des femmes 1997 devant un parterre de jeunes filles
interloquées mais pas hostiles. L’un de ses
fondateurs, Redouane Aoumeur, qui a rejoint
depuis le groupe Lelahell, se souvient de la
montée en puissance du phénomène : «Les
médias dominants, télévision d’Etat et radios,
nous invitaient au moins une fois par mois.
L’un de nos clips était même diffusé en prime
time sur la chaîne principale ! L’Etat favorisait
une certaine diversité culturelle, quasiment
chaque style de musique avait son festival. Les
plus grandes salles étaient ouvertes au metal.
On a bien profité de cette exposition.»
Un genre engagé
Paradoxalement, beaucoup de fans qui ont
connu cette époque reconnaissent s’être
beaucoup amusés durant la décennie noire,
pourtant plombée par un terrorisme si intense que les autorités imposaient des couvre-
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feux. Le producteur du premier album de
Litham, un investisseur algérien revenu de
France pour monter un label (curieusement)
baptisé SOS Pub, finira lui-même assassiné.
Dans ce sinistre contexte, le pouvoir soutenait
volontiers une culture metal qui lui apparaissait comme un défouloir relativement sain
pour une jeunesse draguée par les réseaux
islamistes.
Dans un pays où l’electro ou le punk n’existent
presque pas, le metal est pratiquement le seul
import musical occidental à séduire. Découvert via la chaîne MTV2 et des albums repiqués sur cassette, le genre s’est fondu dans la
culture locale: Jugulator se décrit comme un
groupe de «trash metal oriental», Litham a repris un morceau de chaâbi à sa sauce et une
branche plus soft et grand public de la scène,
incarnée par un groupe comme Acyl, mêle
culture arabe et folklore metal. Produisant
une musique proche des groupes phares du
mouvement comme Iron Maiden, Nassim
Fernane, 23 ans, dit pourtant glisser «quelques
sonorités et arrangements orientaux» dans les
compositions de son groupe Hypnotica. C’est
aussi dans les thèmes abordés que le metal
algérien se distingue – même si l’imagerie
infernale propre au genre est largement
présente. Sur son dernier album, Lelahell revient sur la question de la réparation des violences commises sous la colonisation française, et Hypnotica traitera dans son prochain
disque des traumatismes liés à la décennie
noire, que sa génération n’a pourtant pas
connue.
Tout cela n’empêche pas les polémiques,
comme partout dans le monde. Après un événement remarqué dans le somptueux centre
culturel Bastion 23, sur le bord de mer algérois, des accusations de satanisme ont refait
surface dans la presse à sensation et chez
quelques traditionalistes, auxquels les intéressés ont su répondre par d’élégantes pirouettes – «Le diable ne porte pas de veste en
cuir», a récemment lancé Redouane Aoumeur, de Lelahell, sur un plateau télé. Les islamistes ne se sont pourtant jamais beaucoup
attaqués aux metalleux, davantage outrés par
les saillies libidineuses du raï. «Sur invitation
d’une association d’action sociale, Hypnotica
a joué en plein centre-ville, place du 1er-Mai,
pour la nuit sacrée du ramadan, se souvient
son chanteur, Nassim Fernane. A part une
bouteille d’eau jetée sur notre batteur, tout s’est
très bien passé. Les vieilles dames du quartier
sont même restées jusqu’à la fin !»
Léger chaos
et joyeux bordel
Une semaine après la soirée Metal United
World Wide, sur le toit du majestueux musée
des Beaux-Arts, avec sa vue panoramique sur
Alger, se tient une journée organisée par Brutality Fest, une toute nouvelle organisation
d’événements. Malgré l’approche des examens universitaires et du ramadan, une pe-
Des accusations
de satanisme ont refait
récemment surface dans
la presse à sensation.
Mais les islamistes
ne se sont jamais
beaucoup attaqués
aux metalleux,
davantage outrés
par les saillies
libidineuses du raï.
u 37
The Kult of Sathanachiia au Lelahel Festival, à Alger en décembre 2005. DR
tite foule s’est réunie et les concerts s’enchaînent dans un léger chaos sur un système son
approximatif. Un tel événement ne pourrait
probablement jamais se dérouler en France
dans un lieu aussi prestigieux. C’est à la fois
l’expression du joyeux bordel qui règne dans
le pays, et le signe de la pérennité d’une tradition locale du metal aujourd’hui en plein
renouvellement : des studios d’enregistrement ouvrent, un réseau d’entraide se
constitue, des organisateurs de concerts se
relaient… Le documentariste Bilal Beghoura
en est convaincu : «Si Metallica venait jouer
ici, on fermerait l’Algérie pendant toute une
journée.» •
Le documentaire de Bilal Beghoura : 118 Boulevard Telemly, Alger, An Algerian Metal Story.
Lelahell : dernier album, Alif (Metal Ages Productions), en tournée en France dès novembre
La chaîne Soundcloud de Nabil Djedouani :
https://soundcloud.com/raiandfolk
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
PLAYLIST
POP WILL EAT ITSELF
Can U Dig It?
Ils avaient les cheveux façon rasta,
n’étaient pas toujours très propres,
mélangeaient hip-hop, dance music,
guitares saignantes et chant
braillard… Pourtant ce tube oublié,
extrait d’une nouvelle anthologie,
n’est pas sans charme.
CINQ SUR CINQ
Revu et corrigé
On n’est jamais mieux
servi que par soi-même
paraît-il. La preuve avec
ces artistes qui font des
albums de reprises… de
leurs propres chansons.
es cinéphiles connaissent le principe de
l’autoremake, notamment avec les cas des
Rio Lobo/Rio Bravo d’Howard
Hawks ou de Hitchcock tournant
deux versions de l’Homme qui en savait trop à vingt-deux ans d’intervalle. Mais certains musiciens ressentent parfois eux aussi le besoin
de revisiter leur répertoire.
L
1 Les villes
des citadines comme il le fait régulièrement depuis qu’il a décidé de
revenir sur le devant de la scène au
milieu des années 90, Dick Annegarn vient de réunir douze des plus
belles d’entre elles sur un disque intitulé presque comme une tautologie, 12 villes, 12 chansons. Une récréation en forme de road-movie
qui n’est pas qu’une compilation
(une anthologie de 50 titres sort au
même moment) puisque chaque
chanson a été réorchestrée en compagnie du fidèle Christophe Cravero
et interprétée en version symphonique. Drôle de projet quand on sait à
quel point le dépouillement leur allait bien. La version de Lille, l’une
des plus déchirantes chansons du
bluesman poète, justifie en tout cas
à elle seule l’opération.
de Dick Annegarn
Depuis Bruxelles sur son premier
son album en 1974, le Hollandais
chantant (en français) a très souvent
écrit sur les villes. Pour des raisons
qui nous échappent un peu, plutôt
que de composer de nouvelles balla-
2 Le galimatias
des Sparks
Peu avares en idées étranges (il y a
dans leur discographie une sorte
d’opéra, dédié à la Suède et à son
réalisateur emblématique, Ingmar
Bergman), les deux frères californiens Ron et Russel Mael, pas au
meilleur de leur forme au milieu
des années 90, ont eu l’idée de revisiter en 1996 leur répertoire sur l’album Plagiarism en compagnie d’un
orchestre de cordes et d’une brochette de camarades misfits : Erasure, Jimmy Somerville, Faith No
More, ainsi que le producteur-star
Tony Visconti. Le résultat de cet
autoplagiat loufoque oscille,
comme toujours avec les Sparks, entre ridicule et génie. Un «joyeux galimatias» pour reprendre les mots
inspirés d’un confrère.
3 Le piano
de Randy Newman
Est-ce parce qu’il a réalisé qu’il risquait de passer à la postérité uniquement comme une légende
Disney en chemises hawaïennes,
compositeur attitré des dessins animés Pixar, que le toujours sarcastique Randy Newman a soudain décidé de revisiter son répertoire des
années 70 et 80? Entre 2003 et 2016,
IT IT ANITA
GOD
Il y a du Fugazi, du Sonic Youth
et même du Pixies dans Laurent,
le troisième album de ce groupe
belge énervé qui fleure bon le rock
bruitiste mais mélodique des
années 1990. Du boucan de haute
volée !
il a publié trois volumes de Randy
Newman Songbook, reprenant une
cinquantaine de ses chansons seul
au piano. Des versions dépouillées
d’arrangements, ce qui, dans le
fond, ne changeait pas grand-chose
puisque le pianiste les avait parfois
déjà enregistrées ainsi au départ ou
régulièrement jouées seul sur
scène. Malgré une voix un peu plus
empâtée, ces nouvelles interprétations de ces chansons sur les nains
ou les ploucs racistes ont le mérite
de rappeler quel monstre d’ironie et
de mélancolie Newman sait être. On
est très loin, ici, de son You’ve Got a
Friend in Me de Toy Story.
4 Les titres préférés
de Paul Simon
On ne l’aurait pas parié au départ,
mais il y a bien eu une vie pour Paul
Simon après la fin, en 1971, du duo
qu’il formait avec Art Garfunkel. Ce
dernier, qui n’était «que» chanteur,
a en revanche eu beaucoup plus de
mal à exister – mais c’est une autre
histoire. Auteur-compositeur-chanteur, Paulo, lui, s’en est sorti les
doigts dans le nez, en témoigne une
discographie solo pléthorique. Victime (peut-être) d’un léger manque
d’inspiration, il vient de publier un
album, assez beau disons-le, dans
lequel il réinterprète ses titres préférés de son répertoire dans des versions très pertinentes. Des chansons qui sont loin d’être les plus
connues puisque l’on ne retrouve
aucun extrait de son plus gros succès, Graceland (1986), album où sa
folk-pop inventive vient se confronter avec la musique traditionnelle
d’Afrique du Sud. En plein Apartheid, il fallait oser.
5 L’authenticité
de Kate Bush
La chanteuse britannique n’a jamais
été spécialement productive. Se
payant même le luxe de disparaître
complètement durant une grande
partie des années 90 et 2000. Lorsqu’elle est revenue, alors que le culte
l’entourant avait grandi durant son
absence, Kate Bush consacra encore
trois ans à produire Director’s Cut,
un disque sans aucune nouvelle
chanson, composé uniquement de
réinterprétation de morceaux extrait de deux albums de 1989 et 1993,
The Sensual World et The Red Shoes,
dont elle jugeait la production trop
numérique. La voix de l’interprète
de Babooshka ayant un peu perdu
de sa superbe (ce qui n’est pas plus
mal), elle baissa également d’un ton
dans ses nouvelles interprétations.
Un désir d’authenticité et une quête
du silence qui trouvera son aboutissement, toujours en cette année 2011, avec 50 Words for Snow,
son dernier et magnifique album
dédié à… la neige.
PATRICE BARDOT
et ALEXIS BERNIER
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SPIRAL DE LUXE
The Paris Roulette
Derrière le pseudo, le nouveau projet
du maître électronique Jeff Mills.
Le DJ et producteur américain se
réinvente en compagnie de musiciens
doués pour une sarabande house-jazzfunk futuriste mais totalement
dansante.
u 39
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SÔNGE
Roses
Est-ce que notre pays tiendrait enfin
une chanteuse r’n’b digne de ce nom ?
Un grand oui avec cette jeune Bretonne
qui ne se contente pas de vocaliser
mais produit aussi avec finesse ce
tube en puissance. Beyoncé, prends
garde !
ON Y CROIT
DIMA
Washing Machine
Il a débuté sous ce pseudonyme
au milieu des années 90 et ne
l’avait plus utilisé depuis des
lustres. Vitalic n’a rien perdu
de sa puissante et de sa créativité.
Une bombe qui va décoiffer le
dancefloor.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
LA DÉCOUVERTE
L’euphorie Cola Boyy
gauche (façon de parler) Santa
Barbara «je ne sais pas, je vais
comme un bateau ivre, emportant mes souvenirs», à droite
Malibu, sa Pamela Anderson courant au ralenti sur la plage. Au milieu, coincé entre ces
deux hot spots de la série californienne de haut
vol (on plaisante): Oxnard. Une ville moyenne
qui n’a pas eu l’honneur de passer à la postérité télévisuelle. Mais qui, c’est beaucoup
mieux, peut se targuer d’avoir vu naître deux
pointures de la musique actuelle : le génial
producteur-rappeur Madlib et le bouillant
chanteur hip-hop jazz Anderson .Paak.
Matthew Urango, 28 ans, alias Cola Boyy,
autre enfant de la cité californienne, se lance
sur le chemin glorieux de ses aînés. Tout en
se différenciant par son style hybride néodisco-funk-pop légèrement kitsch, porté par
une voix hachée menue dans les effets les
Désormais quadra, Disiz la Peste continue ses expérimentations. PHOTO DR
Disiz Monstre mature
Sur son douzième album,
ni jeuniste, ni ringard,
le rappeur Disiz la Peste
signe un véritable roman
autobiographique.
i Disiz devait être un monstre, il serait de la famille des
métamorphes. Une entité
capable de changer d’apparence en fonction de son environnement
et de la situation. C’est là toute la force de
Disizilla, douzième album du rappeur originaire de l’Essonne, dont la carrière ne
cesse de surprendre. D’abord identifié
comme le rappeur phare des tours d’Evry
(les Histoires extraordinaires d’un jeune de
banlieue, victoire de la musique rap 2006),
Disiz la Peste n’a jamais cessé de se remettre en question, lui et sa musique. Si on se
souvient de son pied de nez au monde du
rap avec la sortie d’un disque rock en 2011
(Dans le ventre du crocodile), c’est depuis
quelques années que ses expérimenta-
S
Vous aimerez aussi
ROUGE À LÈVRES Démaquille-toi (2008)
En compagnie du rappeur Grems, Disiz
la Peste s’éclate sur des productions
house et disco. Le début de l’éclectisme.
DINOS Imany (2018)
tions sonores semblent les plus fructueuses. Ni jeuniste, ni ringard, Disizilla explore les codes actuels du rap tout en
flirtant avec d’autres genres (house music
sur Disizilla, drum’n’bass sur F**k l’époque, sonorités arabes sur Enfant des rues)
en mettant à nu l’identité de son auteur :
celle d’un jeune quadragénaire fragile en
quête de bonheur.
Comme le monstre japonais dont il tire
son nom, Disizilla est un album nucléaire.
Dans le sens où il explore l’essence même
de son auteur : identifié dans le paysage
rap pour ses questionnements incessants
sur son passé et ses fautes, Disiz laisse
cette fois exploser sa rage tout en exposant
ses faiblesses dans des titres brutaux (Cercle Rouge, avec Niska sur la violence d’une
jeunesse passée en banlieue ou Hendek,
égotrip jouissif de trois minutes) avant de
revenir sur son enfance en compagnie
d’une mère fragile mais battante (Terre
promise) ou de raconter sa solitude de mec
de banlieue lorsqu’il occupait les bancs de
la fac d’Assas («Y a moins de Mohamed,
beaucoup plus d’Edouard»).
En réussissant à s’inscrire dans son époque tout en racontant une histoire qui lui
est propre, Disiz semble avoir enfin réussi
à faire ce qu’il cherche à accomplir depuis
de longues années : un vrai roman autobiographique, dont on a envie de lire toutes les pages. A l’ère du streaming et de la
dévalorisation du format album, ce n’est
pas une mince affaire.
BRICE BOSSAVIE
Dinos a vingt ans de moins que Disiz et
son rap raconte lui aussi une jeunesse
passée entre les tours d’une cité de banlieue parisienne. Honnête et touchant.
COLA BOYY Black Boogie Neon
(Record Makers)
EPCC L’
L’A
L’ASTRADA
’ASTRADA
RADA SIRET : 83503567600013 •LICENCE : 1-1110575 / 2-1110576 / 3-111057 7 •GR APHISME : LE PASQUEBEAU
A
plus variés. Un penchant Daffy Duck sous hélium qui risque d’en irriter beaucoup. Pas
nous qui sommes tombés sous le charme de
son premier EP à la réelle vertu euphorisante.
Une belle trouvaille des Parisiens de Record
Makers, qui sont partageurs puisque le chanteur vient de participer au nouveau single de
Myd, Muchas, sorti chez leurs confrères d’Ed
Banger Records.
Sous ses dehors encore plus légers qu’une
bulle de soda, Cola Boyy cache un engagement militant affirmé au sein de l’organisation Todo Poder Al Pueblo qui soutient les
droits des immigrés, surexploités dans les
champs de fraises qui font la richesse d’Oxnard. Pour le coup, à gauche toute.
PATRICE BARDOT
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NEMIR Hors-série (2018)
La manière de Némir de mélanger les
genres entre rap, chanson et sonorités
électroniques en fait un digne héritier
de Disiz.
DISIZ
LA PESTE
Disizilla
(Polydor)
SCÈNE CONVENTIONNÉE POUR LE JAZZ
{ 53, CHEMIN DE RONDE - 32230 M ARCIAC • 09 64 47 32 29 • L ASTR ADA - M ARCIAC.FR •
}
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40 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
CASQUE T'ÉCOUTES ?
LA RÉÉDITION
près avoir commenté l’épopée des
Bleus en Russie,
Grégoire Margotton est désormais aux manettes
de la vénérable émission dominicale Téléfoot. En musique, ce fan
des Reds de Liverpool aux allures
de gendre idéal fait dans le patrimonial, avec une petite préférence pour Bowie et la soul. Des
goûts sages, mais très sûrs.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
Un 45 tours des Stones. Satisfaction, je crois. Le premier CD,
c’était The Dream of the Blue
Turtles de Sting.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique : MP3,
autoradio, CD, vinyle... ?
Longtemps, le CD. Aujourd’hui
Spotify. Les temps changent.
Le dernier disque acheté et
sous quel format ?
The Way I See It de Raphael Saadiq. Un CD. Dix ans déjà !
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Partout. Le bonheur ultime étant
l’autoroute, une voiture très silencieuse, la nuit, seul.
Est-ce que vous écoutez de la
musique en travaillant ?
Jamais. C’est travail ou musique.
Pas les deux. La musique n’est
pas un accompagnement.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Certains trucs new wave qui ont
très mal vieilli et sont objectivement très moyens, mais qui me
SES CHANSONS FÉTICHES
DAVID BOWIE
Five Years (1972)
HARRY NILSSON
Everybody’s Talking (1969)
SERGE GAINSBOURG
& JANE BIRKIN
69 année érotique (1969)
FRED KIHN
A
«L’autotune est
une invention
du diable»
ramènent à l’adolescence comme
Simple Minds ou Ultravox.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
90 % de la discographie de
Johnny Hallyday. Même en me
forçant, je n’y arrive pas !
Un disque pour survivre sur
une île déserte ?
Un seul, c’est impossible. Donc je
n’en prendrai aucun.
Quelle pochette avez-vous envie d’encadrer chez vous
comme une œuvre d’art ?
Celle de Wildflower des Avalanches ou celle de The Velvet
Underground and Nico.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
L’ouverture de la Traviata.
Savez-vous ce que c’est que le
drone metal ?
Une énième variante du metal,
j’imagine. Sans doute pas la plus
mélodique !
Votre plus beau souvenir de
concert ?
J’ai eu la chance d’en voir tellement qu’il m’est impossible de
choisir. Talk Talk en juillet 1986
au théâtre antique de Fourvière,
The Chameleons en 1989 dans
une cave à Liverpool devant
100 spectateurs…
Journaliste sportif
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem
ou n’y allez-vous jamais ?
Je ne vais jamais en club.
Quel est le groupe que vous détestez voir sur scène, mais
dont vous adorez les disques
et inversement ?
Je peux écouter U2, mais voir
Bono me donne des boutons.
L’inverse est rarement vrai. Si
j’aime la vue, c’est que le son m’a
plu avant.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«Le roi d’Angleterre / déclare la
guerre / au roi du Pérou / qui n’lui
avait rien fait du tout hou hou…»
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
Avec ma compagne, on change
tout le temps de disque.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Ce qui me rend fou de rage, ce
sont les chanteurs qui ne chantent pas. L’autotune est une invention du diable.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Aretha depuis qu’elle nous a quittés. Et James Brown, Sam Cooke,
Otis Redding…
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Quitte à viser l’excellence, j’aurais
aimé être Mozart. Pour savoir ce
que ça fait d’être un génie absolu.
Sinon, bassiste de Bowie pour
être juste à côté de lui sur scène.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Le Sud de Nino Ferrer, Nés sous la
même étoile d’IAM, You’ll Never
Walk Alone de Gerry and the Pacemakers – là je ne suis pas objectif! [C’est l’hymne des Reds de Liverpool, ndlr].
Recueilli par
BENOÎT CARRETIER
Les envolées de Led Zep
Si la plupart du temps, les musiciens ne
jettent qu’un vague regard sur les rééditions de leurs disques, ce n’est pas le
cas de Jimmy Page. Le guitariste de
Led Zep s’engage totalement lorsqu’il
s’agit de relifter les œuvres du groupe
anglais. Comme avec ce gargantuesque
coffret qu’il a supervisé, présentant l’album live original The Song Remains the
Same (1976), bande originale du film du
même nom, sous toutes ses coutures
(deux CD, trois DVD, quatre vinyles, un
livre…). C’est magnifique et cela met en
lumière les fulgurances de Page, cerveau d’une formation unique qui pouvait étendre ses morceaux en concert
sur plusieurs dizaines de minutes.
Led Zeppelin The Song Remains the Same
(Swan Song/Warner), 204 €.
L'AGENDA
22–28 septembre
RICHARD DUMAS ; DR
Grégoire Margotton
n Deux chanteuses, deux chanteurs, un orchestre symphonique :
ce Queen Symphonic, comme on
l’aura vite compris, réinterprète le
répertoire du groupe de Freddie
Mercury. Des moyens fastueux au
service de chansons qui n’avaient
pas forcément besoin qu’on en rajoute une louche dans le pompier.
Mais qu’en pensent les fans ? (Ce samedi au Grand Rex, Paris.)
n Depuis la reformation surprise de
ce groupe phare de la new wave
française il y a un an, les légendaires
Rennais de Marquis de Sade
(photo), portés par le chanteur charismatique Marc Pascal et le guitariste inventif Franck Darcel, semblent retrouver la verve de leur
jeunesse. A quand un nouvel album ? (Ce dimanche à l’Opéra national du Rhin, Strasbourg.)
n Rares sont les réalisateurs également auteurs de la musique de leurs
films. C’est le cas de John Carpenter
dont le style synthético-dark inspire
toute une nouvelle vague d’électroniciens comme le bien nommé Carpenter Brut (photo). Loin du simple copiste, il ajoute une virulente
touche dancefloor que n’aurait pas
imaginée le créateur d’Halloween.
(Ce vendredi à la Carène, Brest.)
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
u 41
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Pages 44-45 : David Diop / «Frère d’âme» et damnation
Page 45 : Laurence Cossé / «Nuit sur la neige», des liens blizzard
Page 48 : G.K. Chesterton / «Comment ça s’écrit»
Recueilli par
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
est une belle soirée de
juillet, tout Paris semble
s’être précipité pour voir
les joueurs de l’équipe
de France descendre les Champs-Elysées.
Mais une petite foule compacte et fébrile a fait
le choix d’élire domicile à quelques kilomètres
de là, devant la librairie Shakespeare and
Company. Vu ce qu’a duré la parade triomphale des Champs, il semble qu’ils aient fait
le bon choix, car l’écrivaine britannique Zadie
Smith, attendue ce soir-là avec son mari, Nick
Laird, pour une lecture publique, est restée
bien plus que dix-sept minutes. La taille de
l’attroupement, la présence en son sein de
l’écrivain américain en vue Dave Eggers, tout
cela disait quelque chose de la célébrité de
l’écrivaine au turban. «Oh, il y a toujours du
monde ici», nous confia-t-elle avec légèreté,
sans que l’on sache si cela disait quelque chose
de la France, ou de cette librairie en particulier. Mais depuis la parution en 2000 de son
premier roman, Sourires de loup, lorsqu’elle
avait 24 ans, et le succès retentissant de cette
plongée dans le Londres multiculturel de
l’époque, il n’est pas excessif de qualifier Zadie
Smith de star.
Depuis, l’écrivaine mi-anglaise mi-jamaïcaine
a signé d’autres bons romans –Ceux du NordOuest est à nos yeux le meilleur– et quantité
d’essais. Le couple habite désormais
New York, où Zadie Smith enseigne le creative
writing à la New York University, et s’ils sont
à Paris ce soir, c’est pour présenter deux recueils paraissant en anglais à ce moment-là
–des essais pour elle, des poèmes pour lui–,
dont la particularité est de porter le même
nom, Feel Free («sens-toi libre»). Cette homonymie leur a donné l’occasion de lever un
voile pudique sur leurs relations de couple et
de travail, avec le genre d’humour autodépréciatif que les écrivains de langue anglaise manient avec agilité. Et n’est-ce pas une chose
passionnante, la petite fabrique du métier
d’écrivain, sur quoi Zadie Smith disserte très
généreusement lorsqu’on l’interviewe? Il faut
l’avouer, Swing Time n’est peut-être pas,
d’elle, notre livre préféré, sa magistrale première partie, qui met en scène l’amitié fusionnelle de deux fillettes métisses dans le Londres des années 80, bourrée de détails
ironiques et de commentaires sociaux fulgurant tous azimuts, faisant place à une
deuxième partie un brin plus mécanique,
affaiblie par l’entrée en scène d’une pop star
ressemblant à Britney Spears. Mais quelle intelligence, toujours, chez cette écrivaine-là.
Le matin même est parue une Suite page 42
Zadie Smith à New York en 2016. PHOTO GABRIELA HERMAN. THE NEW YORK TIMES. REDUX-REA
C’
«Un écrivain passe
l’essentiel de sa vie
dans l’obscurité»
Rencontre
avec Zadie Smith
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42 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
LIVRES/À LA UNE
Rencontre
avec Zadie Smith
Suite de la page 41
Zadie Smith, 42 ans, est mi-anglaise mi-jamaïcaine. Elle vit à New York. PHOTO G. HERMAN. THE NEW YORK TIMES. REDUX-REA
nouvelle signée de sa
plume dans le New Yorker, charge déjantée
contre la tentation de notre époque à vouloir
«oblitérer» tel ou tel dès lors qu’ils font un
faux pas, et il fut jouissif de l’entendre, elle,
s’entretenir à bâtons rompus. «On n’est libre
nulle part, nous confiera-t-elle, autant être
libre sur la page.»
Il y a dans Swing Time une célébrité qui
a grandi dans l’œil du public. Un écrivain
n’est pas une rock star, mais n’y a-t-il pas
des résonances avec votre parcours ?
J’ai 42 ans, mes 24 ans me semblent loin! (Rires) Mais ma renommée n’a rien à voir avec le
genre de célébrité que je décris dans le livre:
un écrivain passe l’essentiel de sa vie dans
l’obscurité, la plupart des gens ne lisent pas,
personne ne nous agresse. A New York, il
m’arrive de voir des gens constamment harcelés, jour et nuit, et cela me fascine. Pas la célébrité en soi, mais qu’elle puisse continuer à
exercer ce pouvoir d’attraction, particulièrement sur les jeunes, alors que l’on constate
tous les jours que c’est un enfer. Cette aspiration, à quoi tient-elle ? Qu’en attendent ces
gens? J’en suis venue à la conclusion que ce
qu’ils souhaitent, c’est être libérés de l’énorme
anxiété qui naît des rencontres. Débarrassés
de toutes ces choses qu’induisent les rapports
sociaux. La célébrité les annihile, puisque
tout le monde vous connaît déjà. Visiblement,
une part de nous-mêmes aspire à cela: n’avoir
aucune intimité à partager avec quiconque.
Il y a un autre élément qui semble autobiographique, c’est ce sentiment de
loyauté coupable d’un enfant envers ses
parents, exacerbé par la différence de
leurs origines…
Je ne peux parler de ce que je ne connais pas,
et je ne peux imaginer avoir deux parents
blancs ou deux parents noirs ou tout simplement deux parents à qui je ressemble. Je ne
sais pas si les différences entre mes deux parents ont pu rendre plus aiguë cette interrogation éternelle: «De qui es-tu davantage l’enfant ?» Mais je suis convaincue qu’il y a une
attente génétique de similarité. Si un enfant
ressemble à ses parents, c’est le résultat d’un
attendu très profond. Ce qui se passe quand
cela n’arrive pas, par exemple lorsque la couleur de peau n’est pas la même, n’est pas un
problème ni une tragédie, mais c’est différent.
Et cette différence-là m’intéresse.
Votre livre commence en 1982, il est truffé
de références, notamment musicales, à
cette époque et à sa pop culture. En avezvous la nostalgie ?
Enfant, j’en avais plutôt pour les années 30
et 40. Mais étant donné la personne que je
suis, je passe mon temps à me corriger: «Euh,
non, ça ne serait pas merveilleux de vivre à
cette époque-là et de porter les vêtements magnifiques qu’on portait alors car j’aurais sans
doute été servante, et peut-être même qu’on
m’aurait lynchée.» Il est certain que j’aurais
été pauvre, que je n’aurais pu aller à la fac ni
choisir un travail. Est-ce que les filles
blanches se disent ce genre de chose? En Angleterre, je vois toutes ces bandes de filles qui
s’habillent dans le style des années 20 ou 50,
mais avec des yeux de Noire, chacune de ces
époques m’offre un scénario de meurtre potentiel, d’oppression certaine. C’est tentant,
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u 43
ZADIE SMITH
SWING TIME
Traduit de l’anglais
par Emmanuelle
et Philippe Aronson.
Gallimard,
468 pp., 23,50 €.
la nostalgie, mais je n’y ai pas droit. Cela m’a
rendue, je ne dirais pas optimiste, mais en
tout cas certaine que ce monde-ci, qui n’a rien
de parfait, est historiquement le meilleur des
mondes pour moi, femme noire. Même s’il
reste encore beaucoup de choses à améliorer.
Une grande partie de Swing Time se déroule en Afrique, lorsque la narratrice
doit suivre la pop star pour qui elle travaille dans un projet caritatif fumeux. On
y trouve des échos à un reportage que
vous aviez fait au Liberia en 2007, qui est
dans votre recueil Changer d’avis. Pourquoi avoir fait ce reportage à l’époque ?
Hmm… Je ne suis pas sûre. Les gens qui me
l’ont commandé ont vraiment été très insistants! Je ne suis pas une grande voyageuse,
pas une aventurière, et je décline généralement les propositions de reportages intéressants. Mais je crois que j’étais fascinée par
l’histoire des origines du Liberia, cet aveuglement total du «premier monde» vis-à-vis du
tiers-monde, cette création ex nihilo. Mais
pour moi ce premier voyage était totalement
sentimental. Je suis sûre que beaucoup de
Noirs britanniques et d’Afro-Américains vous
diraient la même chose: aller en Afrique, c’est
comme rentrer à la maison. C’est comme cela
que je l’envisageais, et comme cela que je l’ai
vécu. Ce n’était pas un fantasme, mais un fait
historique et génétique: voilà l’endroit d’où
vient le peuple de ma mère.
L’article et le livre sont assez critiques des
bonnes intentions des pays du «premier
monde». Tout Swing Time ne parle finalement que de responsabilité sociale. Vous
croyez à quel type d’action ?
Je m’intéresse peu au travail individuel
des ONG dès lors qu’il existe d’immenses inégalités structurelles. Quand les Panamá Papers sont sortis, on a pu constater l’étendue
du blanchiment d’argent américain, anglais,
français, italien ou allemand en Afrique. Il
faut se rendre à l’évidence: on peut envoyer
autant d’organismes caritatifs qu’on veut au
Liberia, tant que ce système de pillage ne
change pas, par des lois internationales –car
le pillage des ressources économiques de
l’Afrique ne s’arrêtera pas à moins –, le reste
est un détail.
La question de la responsabilité personnelle, de la culpabilité et du privilège se
retrouve souvent dans vos livres…
Hmmm… Je crois que le sens des responsabilités par quoi il faut être habité pour être un
bon citoyen, français, new-yorkais ou anglais,
est désormais hors de portée pour n’importe
qui. Voilà le piège : être un bon citoyen
aujourd’hui, c’est devoir transformer radicalement sa manière de vivre, voyager, manger,
«C’est tentant,
la nostalgie, mais
je n’y ai pas droit. Cela
m’a rendue, je ne dirais
pas optimiste, mais
en tout cas certaine
que ce monde-ci,
qui n’a rien de parfait,
est historiquement
le meilleur des mondes
pour moi, femme noire.»
envoyer ses enfants à l’école, les habiller. Chaque aspect de notre vie occidentale revient
grosso modo à exploiter quelqu’un. Qu’il soit
quasiment impossible de changer les choses
au niveau individuel fait partie du problème.
Cela me rappelle le krach de 2008 –ces banquiers qui nous ont fichus dedans, qui
étaient-ils? Des gens de mon âge, qui avaient
fréquenté ma fac. Je les connaissais, c’étaient
des connards de base. Rien de spécial, des
connards de base. Mais le système où ils évoluaient leur a permis d’accomplir une destruction globale sans précédent. On peut bien
s’émouvoir de la vanité, l’égoïsme et l’avidité
de cette génération de jeunes hommes (car
c’étaient surtout des hommes), et certes ils
étaient avides et prétentieux. Mais ne le sommes-nous pas tous ? La différence, c’est que
la plupart d’entre nous n’auront jamais accès
à des structures permettant de tels dégâts. Je
pratique le réalisme moral, je ne m’attends
pas à ce que les gens soient parfaits. Mais
j’aimerais en revanche qu’ils existent au cœur
d’un système où les dégâts qu’ils causent peuvent être limités. C’est sans doute là que je
m’éloigne de certains activistes. Je ne suis pas
catholique, mais la conception très catholique du péché me parle: nous sommes tous en
position de pécher. Il faut en tenir compte
lorsqu’on travaille sur la réalité sociale, les
gens ne sont que ce qu’ils sont.
Swing Time est le premier livre que vous
avez écrit à la première personne. C’était
libérateur ou contraignant ?
Oh, très difficile ! Cela allait à l’encontre de
tout ce que je fais lorsque j’écris de la fiction.
Les histoires que j’écris, pour le meilleur et
pour le pire, traitent de notre vie en société,
s’intéressent à des tas de gens différents. Me
limiter à une seule personne était incroyable-
ment étrange, mais cela m’a permis d’explorer
les modalités de la subjectivité. D’être injuste
et jalouse et cruelle, toutes ces choses qu’on
est dans la vie. Dans mes autres romans, je
m’octroyais la voix de la justice. Mais ça
n’existe pas, la voix de la justice ! Il n’y a que
nous et notre expérience subjective. J’ai commencé en pensant que j’allais écrire un roman
existentiel français, quelque chose de très ramassé, à la Camus, mais après vingt pages
j’avais déjà quinze personnages (rires). On ne
se refait pas. Je n’ai aucun mal à inventer des
personnages, je pourrais écrire un roman avec
sept cents personnes dedans. Mais je ne voulais pas écrire un livre comme ça, je crois qu’il
faut se méfier de ce qui nous vient trop facilement. Je voulais m’essayer à quelque chose
d’un peu plus difficile, d’un peu nouveau.
Pensez-vous revenir un jour aux «gros
romans» ?
Oh, j’espère bien! J’ai une immense tendresse
pour ce genre d’épaisseur. Les livres avec lesquels j’ai grandi, George Eliot, Dickens, que
vous, Français, trouvez un peu ringards, je les
adore. Ils sont loin de l’existentialisme, ce ne
sont pas des livres idéologiques, plutôt des romans qui décortiquent la société –mais précisément, c’est à cet endroit-là qu’on vit. Donc
aussi banals et petits et ennuyeux et pragmatiques et anglais qu’ils puissent paraître, ils
sont aussi notre lieu de vie, notre réalité sociale. Ces romans-là sont d’un sublime un peu
différent, parce qu’ils sont prêts à descendre
dans la boue, à se colleter avec les gens… Oui,
j’espère sincèrement me remettre à écrire
comme ça.
Ringards, vous y allez fort ! Ceux qui les
lisent les aiment beaucoup ! Mais Eliot
souffre en effet d’être mal connue ici.
Pourquoi pensez-vous qu’elle n’a jamais
«pris» en France ?
Parce que c’est tout le contraire de l’esthétique française ! Les romans d’Eliot sont trop
hégéliens, thèse-antithèse-synthèse. Complètement programmatiques et sociaux, là où les
romans français sont tout en subjectivité, la
vie comme processus…
Enfin il y a Balzac quand même…
Mais même Balzac… Il n’a pas ce côté domestique qu’ont les Britanniques et qui exaspère
les écrivains français. Ils n’ont peut-être pas
tort, mais les Anglais ont aussi quelque chose
de précieux.
Dans votre écriture, vous êtes toujours
plus «micromanagement» que «macroplanning», pour reprendre des termes
que vous utilisiez dans Changer d’avis?
Je n’écris rien à la légère, je ne fais pas d’esquisse, pas plus que je n’avance en me disant
«bon, ce truc, j’y reviendrai». J’écris une
phrase, je la réécris, je la réécris encore, et je
passe à la suivante. Je ne changerai jamais.
Pas de plan ?
Pas vraiment. Une vague idée, oui, mais très
vague. Je crois que cela traduit un mélange
de besoin de tout contrôler et de ressentir
l’horreur de ne pas savoir où je vais – enfin,
j’imagine que ça ressemble à l’horreur aux
yeux d’un écrivain d’un autre genre.
Quel plaisir trouvez-vous à l’écriture
d’essais ?
Je ne suis pas sûre… J’essaie d’en écrire un en
ce moment, et je ne trouve pas l’expérience
très gratifiante. Généralement, ces textes
tournent mal, ou deviennent une source
d’embarras. Ou alors, et c’est le problème que
je rencontre actuellement, on me demande
sept pages mais j’en écris quinze. Alors ça devient de la torture, je m’énerve, je tente de me
sortir de la commande, j’envoie des mails hystériques. Et puis je sors du lit à 10 heures du
soir, je m’y remets, je tente un truc. Et parfois
je me rends compte que je n’ai pas besoin de
ces huit feuillets-là, que je peux condenser
ceci, et petit à petit je resserre, et l’essai devient meilleur. Bien meilleur que ce que je
pensais tenir au départ, bien plus intelligent
et raisonné que je ne le suis. C’est ça, le cadeau
que vous font les essais: en corrigeant, en enlevant, en éditant, tout s’améliore. La fiction,
ce n’est pas pareil, rien n’est aussi précis, alors
que le but de l’essai est limpide: j’ai un argument, et je veux vous convaincre. Quel est le
but de la fiction ? Qui peut le dire ? On ne le
sait jamais vraiment.
Vous lisez quoi ?
Je sors d’une année sabbatique où j’ai eu le
temps de lire toutes sortes de choses. Quel
bonheur ! Plein de jeunes, j’ai l’air vieille en
disant ça, mais je pense à des écrivains de l’ère
Internet, qui n’ont pas 27 ans et écrivent une
prose habitée par leur vie en ligne. Ce n’est
pas mon monde, c’est une génération à qui les
noms de Roth, DeLillo ou Pynchon ne disent
rien du tout. Mais j’aime bien le fait qu’ils écrivent tout court, à leur place je serais sur mon
téléphone jour et nuit… Le fait qu’ils arrivent
à prendre du recul et à écrire m’impressionne,
il y a tellement plus de tentations pour eux.
Vous relisez des vieux livres ?
Ouhlala non, je ne tiens vraiment pas à être
le genre d’écrivain British qui passe ses étés
à relire Middlemarch. Je veux savoir ce qu’il
y a de neuf. Je fais un cours chaque année sur
quatorze livres, les quatorze mêmes, voilà
pour la relecture. Evidemment, si je tombe
sur un Dostoïevski que je n’ai jamais lu, c’est
merveilleux : on adore tous découvrir des
choses qu’on a ratées à 15 ans. Mais sinon,
du neuf ! •
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44 u
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
POCHES
«J’aurais pu faire ce long
voyage dans l’espoir
d’une réconciliation, et finir
par retrouver Christopher
errant dans cette campagne,
passant d’une femme
à l’autre. Durant quelques
instants, mes yeux
se sont emplis de larmes.»
KATIE KITAMURA
LES PLEUREUSES
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis)
par Denis Michelis.
Points, 284 pp., 7,50 €.
Hector et Sylvie,
un couple jusqu’à
la lie «La Chance
de leur vie»
d’Agnès Desarthe
La Grande Guerre d’un tiraillé
sénégalais «Frère d’âme» de
David Diop met en scène un
soldat basculant dans la folie
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
t pourtant, il m’aime», se dit Sylvie, telle
Galilée songeant à la rotation de la Terre.
Elle pense cela en voyant son mari faire
ce que ne fait pas exactement un homme
amoureux de son épouse. Mais Sylvie est exceptionnelle,
c’est la femme d’Hector. La Chance de leur vie déborde d’astuces sur le modèle de cette référence à Brassens. Cet humour, ces taquineries toujours présentes à des degrés divers
dans les livres d’Agnès Desarthe commencent par nuire au
roman. Il s’approche tellement de la farce que le lecteur
cherche le répit. Puis peu à peu, la distance met en valeur
la profondeur des événements, des scènes brèves, frappantes, que les héros affrontent seuls. A l’intérieur de la
parodie s’installe l’importance des expériences traversées
par les personnages. Par Sylvie, surtout, car chez Hector,
pourtant professeur de philosophie, la finesse n’est pas flagrante. La Chance de leur vie est une étude aiguë du fonctionnement d’un couple, «plus compliqué que le gouvernement d’un pays» ; un tableau de l’étrangeté propre à
l’adolescence, et des métamorphoses des corps. Personne
ne les évite, pas même Hector, 60 ans, les fesses plates.
Agnès Desarthe passe en revue toute la pyramide des âges.
Dans un passage épatant, notamment, elle explore les effets
de la ménopause sur le ventre, les seins, les draps.
Hector saisit l’opportunité d’enseigner dans une université
en Caroline du Nord pendant un an. Sylvie, mère au foyer,
le suit avec leur fils, Lester, 14 ans, dont le mal-être se traduit
par l’adoption d’un comportement de gourou auprès de ses
condisciples. Les Etats-Unis étant le pays de la seconde
chance, Hector en profite, lui qui ne renonce jamais à son
bon plaisir. La fameuse seconde jeunesse, il se l’offre. «A
Nanterre, la concurrence était rude. A Nanterre, il n’était
rien.» En Caroline du Nord, auprès des étudiantes comme
auprès des professeures, «ça roucoule, ça se dandine» face
à Hector qui joue au coq. Les femmes s’agrègent autour de
lui. Elles «rient très fort» et «tripotent leurs cheveux». Hector
est à leurs yeux «le nouveau Foucault». Sylvie observe ce
cinéma avec majesté. Elle plane. Agnès Desarthe place sur
son chemin de curieux personnages, des guides quasiment
monstrueux aux noms insensés, sortes de compilations des
héros de récits fantastiques. Ces initiateurs révèlent à Sylvie
des vérités qu’elle accepte avec une sagesse de dalaï-lama.
«Docteur Pipes», par exemple, est le plombier grâce auquel
jaillit du moteur endommagé de la machine à laver une «méduse de silicone», c’est-à-dire un amas de préservatifs.
La morale de cette histoire est que l’originalité n’est pas
à la portée du premier venu, ni des universitaires qui se
pâment devant Hector ni de ce dernier qui se prend pour
un dieu. Lester, tout de même, se démarque en provoquant
un scandale au lycée. Quant à Sylvie, elle se regarde souvent dans la glace, avec dépit, car elle a pris de l’âge. Un jour
elle palpe son visage et se compare à un lapin, alors qu’elle
est une reine. •
euxième page de Frère
d’âme : «C’est venu
comme ça, sans s’annoncer, ça m’est tombé sur la
tête brutalement comme un gros grain
de guerre du ciel métallique, le jour où
Mademba Diop est mort.» Alfa Ndiaye
se trouve dans un déluge de feu au milieu d’un front indécis, «une terre de
personne», pendant la guerre de 14. Son
«plus que frère», Mademba Diop, a
trouvé la mort sous ses yeux, éventré,
les tripes à l’air. «Lui, Mademba, n’était
pas encore mort qu’il avait déjà le dedans du corps dehors.» La violence de
la guerre explose immédiatement, non
dans l’horreur du combat, mais dans
l’expression de l’esprit tourmenté de ce
Sénégalais propulsé de son village dans
une boucherie qu’il ne comprend pas.
Le paysan de Gandiol (village imaginaire tiré du nom d’une région) qui
vivait au rythme des saisons et des récoltes est passé de ses cultures de maïs
à un champ de mines où toute la végétation a été saccagée.
Sous les frondaisons sereines du jardin
de la Pépinière à Nancy, où il était l’invité du Livre sur la place, David Diop
parle posément d’un autre champ de
bataille. Celui du début de la Chartreuse de Parme, qu’il aime beaucoup
parce que Fabrice del Dongo ne sait pas
qu’il est à Waterloo. «C’est ce que j’ai
voulu recréer : à la fois une conscience
aiguë de la brutalité de la guerre mais
une ignorance totale de ses enjeux. La
terre n’est à personne à cet endroit-là,
qu’on soit limousin ou sénégalais.»
Si ce jeune maître de conférences en
lettres à l’université de Pau, spécialiste
du XVIIIe siècle et fan de Diderot, a
choisi la Grande Guerre par le prisme
d’un tirailleur sénégalais, c’est d’abord
parce qu’il est encore empreint de
l’émotion suscitée en lui il y a
vingt ans par la lecture de Paroles de
poilus (Librio, 1998). «Elles sont d’une
intensité émotionnelle extraordinaire
parce qu’elles ont été écrites à leur famille par des gens qui allaient mourir
et qui ne le savaient pas.» A sa connaissance, aucune lettre de tirailleurs sénégalais de la Première Guerre mondiale n’est parvenue jusqu’à nous,
mais il a appris dans un livre d’Amadou Hampâté Bâ qu’existe un lieu au
«E
AGNÈS DESARTHE
LA CHANCE DE LEUR VIE
L’Olivier, 304 pp., 19 €.
D
Mali où seraient gardés leurs effets. A
quelques semaines de l’anniversaire
de la fin de la Première Guerre mondiale, son livre vient aussi rappeler
combien l’histoire a trappé ces combattants venus des colonies françaises
en Afrique. Dans son premier roman,
l’Attraction universelle (L’Harmattan, 2012), l’écrivain originaire du Sénégal abordait déjà un sujet sulfureux
pour l’ancienne puissance coloniale :
l’exhibition de Sénégalais sur la place
des Invalides pendant l’Exposition
universelle de 1889.
«Coupe-coupe». La tourmente
d’Alfa Ndiaye, son écartèlement, sa folie
monstrueuse, il la rend intérieure en
laissant son personnage faire le récit de
ses pensées à la première personne,
sans filtre. «La lettre est le lieu d’une intimité qui se dévoile à un proche. L’intimité la plus grande m’est apparue dans
l’expression de ces pensées qui nous appartiennent et sont parfois indicibles.
J’ai choisi cette entrée dans sa conscience
pour retrouver cette intensité émotionnelle.» Secoué par l’agonie et la disparition atroce de son «plus que frère», un
Diop (entre les Ndiaye et les Diop au Sénégal il y a «une parenté à plaisanterie»), Alfa culpabilise de n’avoir pas eu
le courage d’abréger les souffrances de
son ami malgré ses supplications. Pour
le venger, il rampe la nuit à travers les
lignes adverses pour étriper et égorger
«l’ennemi aux yeux bleus». Il lui coupe
ensuite une main qu’il ramène en guise
de trophée… «Je n’ai pas pensé tout de
suite à la Main coupée de Blaise Cendrars, dit David Diop. Mais la main a
une symbolique humaine, c’est elle qui
écrit, caresse, tue.»
Quand Alfa revient dans son camp avec
les premières mains, tout le monde le
félicite. «L’armée française a joué sur la
peur qu’inspiraient les tirailleurs sénégalais. Dans leur équipement, on accep-
«La main a une
symbolique humaine,
c’est elle qui écrit,
caresse, tue.»
David Diop écrivain
tait qu’ils aient un coupe-coupe à la
taille. Les Allemands, à l’époque, ont
accusé les Français d’avoir négrifié leur
armée et introduit la barbarie en Europe.» Mais de quel côté se trouve donc
la barbarie, interroge Frère d’âme? Il n’y
a pas de commune mesure entre cette
boucherie organisée, «usinière, comme
disait Cendrars», et la rage sauvage de
son personnage qui y fournit une réponse dérisoire. Mais finalement terrorisante: «Mes camarades, mes amis de
guerre, ont commencé à me craindre dès
la quatrième main.» La frontière s’avère
ténue entre l’humanité et l’inhumanité.
Faille. Pendant quelque temps, David
Diop a lu tout ce qui concernait la
Grande Guerre. Il a repéré en particulier
qu’un bateau qui s’appelait le Flandre
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
NATHAN HILL
LES FANTÔMES
DU VIEUX PAYS
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis)
par Mathilde Bach.
Folio, 956 pp.,
10,50 €.
u 45
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«— Ce n’est pas un livre. C’est un synopsis. Une accroche. Tu veux l’entendre ?
— Bien sûr. Envoie. — C’est une sorte
de livre de confessions sur une célébrité.
— OK. Qui est la célébrité ? — Calamity
Packer. — OK, d’accord. Bon, on a déjà
un agent sur le coup. Elle ne veut pas
parler. Laisse tomber, c’est une impasse.
— Et si je te disais que c’est ma mère ?»
MICHAEL
FARRIS SMITH
NULLE PART
SUR LA TERRE
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis)
par Pierre Demarty.
10/18, 358 pp., 8,10 €.
«Cette femme et cette gosse et le pétrin
dans lequel elles s’étaient fourrées et
son rôle à lui dans tout ça et putain mais
j’attends quoi là, et à cet instant les derniers
doutes qui le tiraillaient chaque fois qu’il
se demandait s’il devait l’aider ou non
s’envolèrent, emportés par la brise du soir
s’engouffrant en rafales par les vitres
baissées du pick-up.»
«Nuit sur la neige», des pistes
initiatiques L’adolescence
et ses émois sur fond
de montée des fascismes,
par Laurence Cossé
Par SIBYLLE VINCENDON
affaire se passe en 1935, dans
un internat de jésuites de Versailles, dans la tête d’un garçon
de 16 ou 17 ans qui se raconte à la
première personne. Autour de lui, la montée
des périls, le danger hitlérien, les ligues. Mais
bon. «Il me faut être honnête. La grande affaire
pour moi, cette année, n’était pas les élections
du printemps, ce n’était pas la montée des
fascismes en France et aux frontières. La
grande affaire, c’était la faim d’amour, et le désir de ce visage enfin tourné vers moi qui transfigurerait ma personne et ma vie.»
Fils d’un soldat tué lors de la Première Guerre
sans avoir su qu’il avait conçu un enfant, Robin
vit avec sa mère dans un immeuble truffé de
cousins, oncle et tante. De lui, le quartier, les
relations disent: «En voilà un qui ne saura pas
ce que c’est qu’être orphelin.» Il n’en est évidemment rien. Même si l’abondante tribu familiale
qui habite l’étage au-dessus prend soin de la
veuve, «réduite à la vie d’éplorée à chérir» et de
son fils, «nous savions que, tout liés que nous
étions l’un à l’autre, l’un et l’autre, nous étions
seuls, elle veuve et comme vierge à nouveau,
et moi bel et bien orphelin, à jamais enfant
unique et dévolu à être tout pour elle».
Voilà qui ne fait pas un profil de jeune solide
et conquérant. On le découvre pourtant élève
en prépa à Verbiest, la «boîte jèze», comme
disent les élèves et les profs, machine à trimer,
impitoyable et inconfortable. Dans cet univers
«marche ou crève», où règnent physiquement
les fils d’une bourgeoisie de droite terrifiée par
la progression du rassemblement populaire
de Blum, arrive Conrad Wickaert, un élève
hors norme de 20 ans, mystérieux à souhait,
fascinant. «Pourquoi a-t-il fallu que je me lie
à lui, le seul à détonner dans la classe, et non
avec tel ou tel de ces fils de famille si nombreux
à Verbiest, coulés dans le même moule que
moi?» s’interroge le narrateur. La réponse est
dans la question.
L’
L’écrivain
David
Diop.
PHOTO
HERMANCE
TRIAY
a quitté le sud de la France avec des tirailleurs sénégalais survivants, souvent
estropiés, dont quatre-vingt-dix-neuf
fous, qui ont été débarqués à Dakar,
puis sont rentrés dans leur village.
«La figure de ces soldats africains qui
avaient perdu la raison revient souvent
dans la littérature ouest-africaine», précise David Diop. Tous ne sont pas devenus fous. L’écrivain a imaginé un personnage qui avait déjà en lui une faille,
que la guerre a élargie.
Son grand plaisir a été de travailler
le verbe, pour donner écho à la transe
délirante d’Alfa Ndiaye, la pensée en
chaos de ce Sénégalais arraché à son
pays, arraché à son ami. Il raconte avoir
suivi l’exemple d’Ahmadou Kourouma:
«Il est réputé avoir maîtrisé le français,
c’est-à-dire traduit le malinké en fran-
çais, ce qui est faux. Ce qui me plaît, c’est
qu’il s’est créé sa langue d’écrivain en
français et qu’il s’en sert pour traduire
un horizon culturel propre à son histoire
et à sa culture.» David Diop s’est emparé de même de cette pâte malléable
du français pour y faire entrer, avec la
même liberté que Kourouma, le rythme
et la musique du wolof, sa langue du Sénégal. Et ce texte d’une puissance déchirante se trouve sur les listes du Goncourt et du Renaudot; ce qui fait dire à
son auteur dans un sourire qu’il aura
encore plus de lecteurs. Ces nouveaux
échanges lui procurent de l’émotion et
des avis sur des épaisseurs de sens de
son texte qu’il n’avait pas prévues. •
DAVID DIOP
FRÈRE D’ÂME Seuil, 174 pp., 17 €.
Bébé. Conrad, manifestement, a vécu. Lecteur de journaux, une rareté à Verbiest, il s’indigne des premières lois antijuives adoptées
en Allemagne. Le narrateur, bébé protégé par
maman, peine à comprendre cette réaction.
«J’étais tellement pris de court, j’avais si peu
d’idées sur la question et Conrad, quant à lui,
était si abattu, que je ne savais pas quoi dire.
Je bredouillai : “Tu connais des Juifs, toi ? Je
n’en connais pas.”» De fait, Robin ne connaît
pas grand-chose. La rencontre avec Conrad
fonctionne comme une sorte d’initiation à
l’impalpable des sentiments et à la réalité du
monde menaçant de ces années 30. On voit
la découverte se dérouler sur le fond glacial
de l’internat des jésuites, mais aussi dans
l’univers exaltant des premières pistes de ski
alpin. Car Conrad, en bon Suisse, skie.
On l’avait constaté dans la Grande Arche :
quand Laurence Cossé campe une histoire
dans un cadre réel, elle le fait pour de bon. Il
y a sans doute davantage de roman dans Nuit
sur la neige que dans l’ouvrage qu’elle a consacré au bâtiment maudit du quartier de La Défense. Mais quand elle raconte la création de
Val-d’Isère, les pionniers que Laurence Cossé
décrit avec leur nom sont ceux qui ont, de fait,
construit la station. Quant à la «boîte jèze»,
même si elle lui donne le patronyme de Ferdinand Verbiest, prêtre jésuite mathématicien
du XVIIe siècle (nous aussi savons nous documenter), elle ressemble trait pour trait au lycée
privé Sainte-Geneviève de Versailles.
Confesseurs. Reste enfin la bourgeoisie catholique et passablement réactionnaire qui
sert de cadre familial au narrateur, modèle du
genre dans les inquiétudes sociales que formule sa mère lorsque Conrad invite son fils
à skier: «Chez qui Robin va-t-il? On ne les connaît pas, les – elle hésitait sur la prononciation– ces Wickaert.» Le risque des «gens qu’on
ne connaissait pas», c’est qu’ils «pouvaient
être vulgaires, indiscrets, boire et manger des
choses que nous n’aimions pas, s’amuser de sujets que nous n’abordions jamais… Les gestes
déplacés ou autres attentats éventuels n’entraient pas en ligne de compte. A l’âge que
j’avais, j’étais considéré par ma mère comme
asexué, ni plus ni moins, et cet angélisme incluait une espèce de protection».
Laurence Cossé défend quand même son personnage quand elle lui fait dire: «Je n’étais pas
complètement crétin.» Même s’il avait compris
«très tard» ce qui inquiétait les confesseurs,
il avait «fini par comprendre». Mais pour ce
garçon habité par «la terrible peur de déplaire», le manque est ailleurs. «A vrai dire,
je ne rêvais pas de sexe, encore moins d’un sexe.
Je rêvais d’un visage – d’un regard sur moi,
d’un sourire–, en un mot je rêvais d’aimer de
passion, comme une midinette.» Dans sa naïveté, Robin est touchant. Sans doute une trace
de la bienveillance de l’auteure. Dans cet exercice qui tresse des éléments bien réels avec la
pensée totalement imaginée d’un adolescent
de l’entre-deux-guerres, Cossé excelle. •
LAURENCE COSSÉ NUIT SUR LA NEIGE
Gallimard, 142 pp., 13,50 €.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
46 u
POCHES
«Elle le regarda avec
ses vieilles rangers
et le drapeau américain
sur sa manche – et se mit
à chercher un nouveau
boulot pour augmenter
ses revenus les jours
où elle ne travaillait pas
au stand de nouilles.»
ATTICUS LISH
PARMI LES LOUPS
ET LES BANDITS
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Céline
Leroy. Le Livre de poche,
640 pp., 8,90 €.
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Gaëlle Obiégly, l’aura des
punks des hautes sphères
Prix de
saison
Le poète camerounais
Marc-Alexandre Oho
Bambe, dit «Capitaine
Alexandre», a reçu le prix
Louis-Guilloux pour son
premier roman rythmé
de poèmes Diên Biên Phù
(Sabine Wespieser). L’historien indien Sanjay Subrahmanyam est le lauréat du
prix Fondation MartineAublet pour son ouvrage
l’Inde sous les yeux de l’Europe (Alma), qui s’interroge
sur ce que représente
l’Inde pour un Européen
avant la colonisation.
Par FRANÇOIS MARRY
Chanteur du groupe Frànçois & the Atlas Mountains
près avoir été son voisin quelques jours à la Villa Médicis,
j’ai perdu la trace de Gaëlle Obiégly. Déjà que dans la belle
bâtisse surplombant Rome on n’osait pas trop s’approcher.
Elle semblait un animal farouche et légendaire, une galaxie
magnétique. Je craignais de rompre le bouclier d’inspiration rayonnant
autour d’elle. On imagine toujours des choses pas possibles !
Faut dire que sa réputation précédait. Dans le salon du directeur elle dégageait l’aura des punks des hautes sphères. On racontait par exemple qu’elle
avait noué amitié avec les bandits napolitains qui avaient tiré son appareil
photo.
Je retrouve dans son dernier ouvrage l’essence de sa présence hors du commun. Cet été, dans les rayons d’une bibliothèque, le titre m’a sauté aux
yeux: n’être personne. Beau programme pour un mois d’août… J’ai lu les
premières pages sur la plage, un feu la nuit, une cabane en branchages et
le sommeil sous les étoiles. Là il m’accompagne en tournée.
Elle évoque des dates aléatoires, balises anodines qui ponctuent le récit,
et ça raccorde avec le sentiment d’aujourd’hui. Nos vies sont en morceaux.
Comme la musique, le cinéma et la sociabilité, notre quotidien connaît
lui aussi son «nouveau format» : le puzzle.
D’habitude les ruminations de la pensée me fatiguent. Mais dans son livre,
le soliloque intérieur brille comme des poissons que l’on soulève de l’onde
à mains nues. On les observe avec émerveillement puis on les rend «au
flux qui les garde vifs». Je réutilise là une de ses nombreuses images éclairs
qui soulagent les idées.
Autre exemple de pépite qui constelle les pages: «Savoir ne sert à rien dans
l’instant qui vous trouve.» Bim ! Dictionnaire des citations direct !
Et revenons au titre encore, n’être personne, tellement adroit, tellement
juste. Nous ne sommes personne. Nos cellules appartiennent plus au
monde qu’à nous-mêmes. Demeuré en soi-même, on lit cet ouvrage à la
lisière du monde descriptible, sur le territoire sacré et fragile où fleurit l’esprit. «Je est un autre», «n’être personne», on se comprend…
Ce livre, c’est comme un bon album, comme des illuminations, on veut
pouvoir réécouter. J’ai emprunté ce livre à la bibliothèque d’ailleurs, va
falloir l’acheter. Pour l’avoir chez soi comme un recueil d’art de vivre. Et
pour pouvoir l’offrir aux âmes sœurs que l’on croise, à Rome ou ailleurs. •
A
PLAINPICTURE. LUBITZ + DORNER
Salon
d’un jour
GAËLLE OBIÉGLY N’ÊTRE PERSONNE Verticales, 312 pp., 22 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 14 au 20/09/2018)
ÉVOLUTION
1
(2)
2
(5)
3
(1)
4 (28)
5
(4)
6
(3)
7 (13)
8 (24)
9 (92)
10
(6)
TITRE
Les Prénoms épicènes
La Vraie Vie
A son image
La Maison Golden
Ça raconte Sarah
Un monde à portée de main
Khalil
Destin français
Sorcières
Le Chat du Rabbin t. 8
Quelle drôle de rentrée… Les premiers romans se taillent
la part du lion, comme s’ils cumulaient deux phénomènes,
la bombe Darrieussecq à l’automne 1996, Truismes, et le
tsunami En attendant Bojangles de l’hiver 2016. Adeline
Dieudonné est en passe de détrôner la reine Nothomb: ce
que c’est que la Vraie Vie! Et Pauline Delabroy-Allard va
AUTEUR
Amélie Nothomb
Adeline Dieudonné
Jérôme Ferrari
Salman Rushdie
Pauline Delabroy-Allard
Maylis de Kerangal
Yasmina Khadra
Eric Zemmour
Mona Chollet
Joann Sfar
ÉDITEUR
Albin Michel
L’Iconoclaste
Actes Sud
Actes Sud
Minuit
Verticales
Julliard
Albin Michel
Zones
Dargaud
tranquillement son chemin. Mais ce rajeunissement des
cadres n’est pas la seule surprise de ce mois de septembre.
Il n’y a pas un écrivain pour écraser l’autre. Dans les librairies, on achète aussi bien Salman Rushdie que Yasmina
Khadra, Jérôme Ferrari ou Maylis de Kerangal. Bon. On
achète aussi Eric Zemmour. Cl.D.
SORTIE
22/08/2018
29/08/2018
22/08/2018
29/08/2018
06/09/2018
16/08/2018
16/08/2018
12/09/2018
13/09/2018
07/09/2018
VENTES
100
99
93
86
83
83
83
80
56
54
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes.
Entre parenthèses, le rang tenu par le
livre la semaine précédente. En gras, les
ventes du livre rapportées, en base 100,
à celles du leader. Exemple : les ventes
de la Vraie Vie représentent 99 %
de celles des Prénoms épicènes.
Le festival Raccord(s)
accueille une vingtaine
d’éditeurs indépendants
ce dimanche, de 11 heures
à 19 heures, au forum
de la Bellevilloise, dont
la Bibliothèque, le Castor
astral, le Chemin de fer, Esperluète, Héros-limite,
l’Œil d’or, Points de
suspension, Solo ma non
troppo, le Sonneur ou Voce
Verso. Des rencontres, des
ateliers de gravure ou de reliure, des lectures se tiendront tout l’après-midi
(19-21, rue Boyer 75020).
Rendezvous
Maylis de Kerangal lit
Un monde à portée de main
(Verticales) ce dimanche
à 18 heures chez Michèle
Ignazi (17, rue de Jouy
75004). Alain Mabanckou
signe Les cigognes sont
immortelles (Seuil) mardi
à 18 heures à la librairie des
Abbesses (30, rue Yvonne
Le Tac 75018). Cloé Korman
parle mardi de Midi (Seuil)
à 19 heures, Maison de la
poésie (157, rue SaintMartin 75003). Pauline
Delabroy-Allard présente
Ça raconte Sarah (Minuit)
le 26 à 18h30 à Compagnie
(58, rue des Ecoles 75005).
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
ELSA MORANTE
PETIT MANIFESTE
DES COMMUNISTES
(SANS CLASSE NI PARTI)
suivi de UNE LETTRE AUX
BRIGADES ROUGES
Traduit de l’italien
et postfacé par Martin Rueff,
Rivages poche, 64 pp., 5 €.
ROMANS
PHILLIP LEWIS
LES JOURS DE SILENCE
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Anne-Laure Tissut.
Belfond, 428 pp., 22 €.
La littérature peut se montrer
ingrate envers ceux qui lui sacrifient leur vie. Un homme
qui passe ses nuits à écrire
transmet le goût des livres
à son fils, en même temps
qu’un désir de liberté et tout
ce qui l’entrave. Une immense
maison un peu terrifiante
abrite la famille, en haut
d’une petite ville de montagne imaginaire mais située
dans les Appalaches. Le genre
d’endroit où un pasteur, dans
les années 80, juge bon
de brûler en public un exemplaire de Tandis que j’agonise
de Faulkner. La famille s’éparpille, mais le narrateur (le fils)
ne baisse pas les bras. Premier
roman.
Cl.D.
ANDRIJA MATIĆ
L’ÉGOUT
Traduit du serbo-croate
(Serbie) et postfacé par
Alain Cappon, Serge Safran
Editeur, 202 pp., 21 €.
En 2024, dans un Etat totalitaire qui a pour slogan «Unité
Foi Liberté», la langue anglaise est interdite, Internet
également, comme le mobile. Le professeur d’anglais
Bojan Radi se retrouve donc
sans emploi, avant d’être recruté par le directeur du Service national de la sécurité
comme enseignant pour ses
enfants, qu’il doit aussi em-
«Une révolution qui confirme
le Pouvoir est une fausse révolution.
Aucun prolétariat (ni plus ni moins
qu’une monarchie ou qu’une aristocratie, une théocratie, une bourgeoisie et ainsi de suite) ne pourra jamais
revendiquer la révolution ou la mettre
en œuvre s’il ne libère pas son esprit
des germes du Pouvoir.»
mener le dimanche à Belgrade aux exécutions publiques à coups de massue.
D’abord soucieux de se protéger, Bojan prend peu à peu
conscience de la cruauté du
système. L’Egout, dit en postface Alain Cappon, est un
«portrait à charge de la
Serbie de Milosevic» et de
ce qu’elle serait devenue s’il
n’avait pas été renversé. Ce
roman d’une noirceur totale
décrit la machinerie implacable d’une descente aux
enfers, qui vaut peutêtre mieux au final que
l’indignité que suppose la
dictature.
F.Rl
HISTOIRE
PHILIPPE SÉGUR
LE CHIEN ROUGE
Buchet-Chastel,
240 pp., 17 €.
Tout autant que les dictionnaires consacrés à l’œuvre
d’un auteur, les chronologies
sont une entrée à ne pas
négliger. Le Groupe Hugo de
l’université Paris-VII en a
réalisé une en ligne, à l’ampleur hugolienne ; celle que
Michel Brix, spécialiste
du XIXe siècle, propose pour
Nerval est un outil précieux.
Tout est là de la carrière, de la
correspondance, des œuvres
de l’auteur, dont le parcours
dans son siècle entre les
genres et les littératures est
l’un des plus exceptionnels qui soit. Jeune-France,
compagnon de la bohème
galante du Doyenné, traducteur et médiateur du romantisme allemand, poète et
voyant, écrivain-journaliste
et voyageur, Nerval est un
météore qu’on prend ici en
filature.
J.-D.W.
Le narrateur est fasciné par
Peter Seurg, lequel ressemble pour le meilleur et pour
le pire à Hermann Hesse.
Son hypersensibilité et sa
culture relèvent du meilleur,
mais sa tendance suicidaire,
du pire. Désireux de tout
quitter, son poste de professeur d’université et peutêtre même le monde, Seurg
confie un manuscrit au narrateur, qui nous le livre. Le
motif du manuscrit retrouvé
et le ton désenchanté confèrent au Chien rouge un parfum de siècles passés. Pourtant, ce mélancolique est un
homme d’aujourd’hui. Il est
divorcé et son texte raconte
sa passion pour une femme
plus jeune que lui et mariée.
Le tout se passe au temps
des SMS, ces missiles capables de gâcher une relation amoureuse et donc
l’existence. Seurg se compare à un chien, l’animal qui
incarne la mélancolie. Il erre
et se souvient des jours anciens, des voyages avec cette
femme perdue dans les plus
belles villes d’Europe. Seurg
est l’anagramme de Ségur,
né en 1964, dont le premier
roman s’intitulait Métaphysique du chien.
V.B.-L.
u 47
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MICHEL BRIX
CHRONOLOGIE DE
LA VIE ET DES ŒUVRES
DE GÉRARD DE NERVAL
Du Lérot, 476 pp., 50 €.
MATTHIEU BREJON
DE LAVERGNÉE
LE TEMPS DES
CORNETTES. HISTOIRE
DES FILLES DE LA
CHARITÉ XIXE-XXE SIÈCLE
Fayard, 684 pp., 35 €.
Après avoir suivi les Filles de
la Charité sous l’Ancien Régime, l’historien achève sa
remarquable étude en se
focalisant sur les relations
complexes entre cet ordre et
l’Etat à partir de l’«effraction
révolutionnaire». Vouées aux
CHARLES PÉPIN
LES VERTUS
DE L’ÉCHEC
Pocket,
192 pp., 6,95 €.
pauvres, aux soins des malades et à l’enseignement féminin, les Filles de la Charité,
qui ont «la rue pour cloître»,
possèdent un statut spécifique au sein de la société et
collaborent avec les gouvernants dans les fonctions
assistancielles. Aussi, ce livre
approfondit le versant politico-religieux de la croissance exponentielle des
sœurs vincentiennes au
XIXe siècle, puis de leur déclin. A la bienveillance du
temps de l’alliance entre
la Couronne et le goupillon
succède l’anticléricalisme républicain. Sur cette laïcisation sociétale, cette «grande
épreuve», le livre est riche
d’enseignements, souvent
inattendus, au plus près des
religieuses, contraintes de
mondialiser leurs actions et
de se professionnaliser pour
ne pas disparaître.
Y.R.
«Les entraîneurs savent bien qu’il n’y a rien
de pire pour un champion que le péché
d’orgueil, l’impression d’être intouchable,
de ne pas pouvoir perdre. C’est une évidence dans le sport […] : rien de tel qu’une
bonne défaite pour rappeler l’athlète
à sa vigilance, réinsuffler en lui cette pointe
de doute sans laquelle le talent ne peut
donner toute sa mesure.»
SOCIOLOGIE
ZYGMUNT BAUMAN
ET THOMAS LEONCINI
LES ENFANTS
DE LA SOCIÉTÉ LIQUIDE
Propos traduits de l’anglais
par Christophe Jacquet et
de l’italien par Marc Lesage,
Fayard, 110 pp., 15 €.
Sociologue et philosophe
mondialement connu pour
avoir décelé dans la postmodernité l’avènement d’une
«société liquide», Zygmunt
Bauman, mort en 2017, avait le
projet d’écrire un livre sur les
nouvelles générations, celles
qui sont «nées liquides»
(comme on dit digital native).
A cet effet, il a noué, nonagénaire, un dialogue avec un
journaliste italien né en 1985,
Thomas Leoncini. C’est cette
correspondance qui est ici traduite, axée sur les transformations en acte dans la société
mais aussi dans les comportements et mentalités –qu’elles
concernent la flexibilité du
travail, le rapport aux moyens
de communication, le tatouage, la chirurgie plastique,
la diffamation, les cyberattaques, l’agressivité, le genre,
l’amour, le sexe en ligne, le
harcèlement… Deux regards
générationnellement éloignés
mais qui, en se croisant, éclairent d’une lumière neuve certains faits de société. R.M.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
48 u
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
G.K. Chesterton,
chroniques de l’infime
Par MATHIEU LINDON
u’il évoque la torture
ou le croquet, il y a toujours quelque chose de
formidablement sympathique et réjouissant chez Gilbert Keith
Chesterton. Petites Choses formidables
regroupe trente-neuf chroniques du
Daily News parues avant 1910. Certaines
ne sont plus entièrement de notre
temps, mais beaucoup le demeurent.
L’écrivain anglais né en 1874 et mort
en 1936, créateur du père Brown et de
ses enquêtes et auteur du «cauchemar»
le Nommé Jeudi ainsi que, malgré la paresse dont il se flattait, d’une flopée de
romans, nouvelles, biographies et essais (déconcertant souvent ses propres
alliés, en particulier catholiques), a un
esprit pour traverser les siècles. Les «petites choses formidables» pour lesquelles il se passionne sont formidables
parce qu’il les transfigure et petites
parce que ce sont les seules qui le grandissent. «J’éprouve de nombreux doutes
à propos de la valeur de l’alpinisme,
cette activité qui vous fait grimper au
sommet et tout regarder d’en haut.» Les
hommes, alors, risquent d’apparaître
comme «des insectes». «C’est depuis la
vallée qu’on voit les choses en grand ;
c’est d’en bas que les choses ont un air de
grandeur.» Il a écrit dans le paragraphe
précédent de cette première chronique:
«Et si l’on me disait que je fais d’une taupinière une montagne, je répondrais fièrement que c’est tout à fait le cas.
J’aurais du mal à imaginer activité plus
brillante et productive que l’art de faire
de taupinières des montagnes. En outre,
j’ajouterais cette nécessaire vérité : les
taupinières sont des montagnes.» Son
œuvre est faite pour le prouver.
Chesterton se défend d’écrire des paradoxes. «Ce n’est pas moi qui ai créé le
monde, ce n’est pas moi qui lui ai donné
son caractère paradoxal.» Il est nul au
croquet ? «Nous seuls, les incapables,
pouvons aimer une occupation de façon
désintéressée. […] Le bon musicien aime
être un musicien, mais le mauvais aime
la musique. C’est avec une passion pure
et sans espoir que j’aime le croquet.
J’aime le jeu lui-même.» Il rencontre un
jeune homme pensant «qu’il ne fallait
pas lire de contes de fées aux enfants»?
«Ceci, comme la foi dans l’esclavage ou
Q
«Nous seuls,
les incapables,
pouvons aimer
une occupation de
façon désintéressée.
Le bon musicien aime
être un musicien,
mais le mauvais aime
la musique.»
la colonisation, est une de ces erreurs intellectuelles qu’on peut dire très proches
des péchés mortels ordinaires.» Un journal demande: «Les vendeurs devraientils se marier ?» A savoir, le mariage ne
nuirait-il pas aux capacités des vendeurs et aux profits de leurs employeurs ? Chesterton pose alors des
questions selon lui du même ordre, celui d’un «monde sens dessus dessous» :
«“Les pieds amélioreraient-ils les bottes?”; […] “Les chapeaux devraient-ils
avoir des têtes à l’intérieur ?” ; […]
“Les murs ruinent-ils les papiers
peints ?” ; […] “La propreté est-elle
bonne pour le savon?”» Quand, dans le
train, il examine tout ce qu’il trouve
dans sa poche, c’est un inventaire à la
Harpo Marx qui s’achève ainsi: «Je peux
vous dire néanmoins une chose que je
n’y trouvai pas : mon billet de train.»
Les «petits soucis» ont cet inconvénient
qu’on ne les voit pas venir. «Personne
n’a jamais eu le pressentiment mystique
qu’il allait trébucher sur un reposepied.» Quant au monde idéal, il est à
portée de main : «Etre au lit serait
somme toute une expérience supérieure
et parfaite si l’on pouvait seulement
avoir un crayon de couleur assez long
pour dessiner au plafond.»
Chesterton est toujours fantaisiste et sérieux. Il déclare, cite Hubert Darbon
dans une de ses riches notes, qu’un de
ses adversaires «pense que je suis seulement drôle, et jamais sérieux, parce qu’il
pense que drôle est le contraire de sérieux. Drôle est le contraire de pas
drôle». Il évoque les criminels et «les
purs sentimentalistes» s’imaginant qu’il
n’y a pas de problème, «comme s’il suffisait de tapoter Néron sur l’épaule ou de
caresser Ivan le Terrible». Alors que, «si
le confort faisait la vertu, les classes
aisées seraient vertueuses, ce qui est absurde». Et il en arrive à «l’immonde» et
moderne torture du fouet. Or, à sa fureur, on ne la dénonce qu’ainsi : «“Le
fouet est un vestige des âges barbares.” […] Pourrait-on imaginer pour quoi
que ce soit une attaque aussi faible que
celle-ci: c’est un vestige des âges barbares ! C’est comme si l’on disait d’un
homme qui marcherait nu dans la rue
que ses vêtements ne sont pas tout à fait
de la dernière mode. Il n’y a rien de particulièrement mauvais à être un vestige
des âges barbares. L’homme est un vestige des âges barbares.» Mais pas du tout
la torture. «Quand nous grandissons en
instruction ou en raffinement, nous faisons tout sauf nous éloigner de la torture.» Pour Chesterton, «l’homme sain»,
et il en semble le modèle, est «celui qui
a la tragédie dans le cœur et la comédie
dans la tête». •
GILBERT KEITH CHESTERTON
PETITES CHOSES FORMIDABLES
Traduit de l’anglais et annoté
par Hubert Darbon. Desclée
de Brouwer, 256 pp., 18,50 €.
Yasmina Khadra, en mars 2016. PHOTO YANN RABANIER
POURQUOI ÇA MARCHE ?
«Khalil», kamikaze
de moins Yasmina Khadra
dans la tête d’un terroriste
Par CLAIRE DEVARRIEUX
ranchement, quel
intérêt y a-t-il à
se retrouver dans
la tête d’un des
auteurs des attentats du 13 novembre 2015 à Paris ? Le nouveau roman de Yasmina Khadra
provoque ce mouvement de recul. Pas envie de lire. Pas envie
d’aller voir. Il n’y a pas de mauvais sujets, il n’y a que de bonnes ou de mauvaises façons de
les traiter, certes, tout cela est
connu. Mais autant avouer le
manque d’entrain suscité,
a priori, au moment de seulement envisager d’ouvrir Khalil
–Khalil, prénom arabe dont Wikipédia liste les significations
avantageuses. A elles seules,
de telles préventions montrent
que l’auteur a eu raison d’écrire
son livre, un livre qu’on peut
voir grimper dans les meilleures ventes, de semaine en
semaine.
F
1 Qui parle ?
La voix est celle de
Khalil, jeune Belge d’origine
marocaine. Quand l’histoire
commence, ils sont quatre
kamikazes dans une voiture,
sur l’autoroute, bientôt aux
portes de Paris. «Arrivé à cette
ultime bretelle, j’étais fixé sur
mon cap : j’avais choisi sous
serment de servir Dieu et de me
venger de ceux qui m’avaient
chosifié. En ce vendredi 13 novembre 2015, j’allais accomplir
les deux à la fois.» Driss, ami
d’enfance de Khalil, est de l’ex-
pédition, il se fera sauter
au Stade de France. Khalil est
chargé du carnage dans le RER.
Mais sa ceinture d’explosifs
ne fonctionne pas. L’intrigue
part de là, et c’est ce qui fait
qu’on est en mesure de poursuivre la lecture. Khalil se
demande bien pourquoi il n’a
pas eu le privilège de se sacrifier, et surtout, pourquoi on
lui a refilé du matériel défectueux. Il va devoir rentrer à
Bruxelles, se planquer, survivre
et chercher la réponse à ses
questions.
2 Que pense Khadra ?
Khalil a perdu quelqu’un
au Bataclan. «Ma cousine est décédée pendant qu’elle festoyait
dans un concert. Je suis vivant
alors que je devais mourir. Ce
sont les foucades du destin, personne n’échappe au sien.» Ainsi
s’exprime-t-il, de manière peu
crédible, ayant été aussi rapidement déscolarisé qu’il a été
enrôlé à la mosquée. Khalil
raconte parfois au passé simple.
Dans un monologue intérieur,
l’effet est curieux. En fait, là où il
est écrit «je», il faudrait lire «il».
C’est Yasmina Khadra, et non le
personnage, qui a mille idées
sur l’embrigadement, le dévoiement, et pense de son devoir
d’apporter sa pierre aux débats
sur le terrorisme. Khalil a un
autre ami, Rayan, dont la mère
s’est si bien occupée qu’il est devenu un as de l’informatique.
Avec «un père radin et une mère
misérable», Khalil n’avait
aucune chance.
3 Khalil évolue-t-il ?
Il passe par plusieurs
étapes. Livré à lui-même, il
s’étonne de ne pas prier, et que
cela ne lui manque pas. Quand
il retrouve «les frères» après des
moments de galère, il est rassuré
de se sentir si heureux. D’autres
événements le chamboulent encore et le conduisent à réfléchir
sur son itinéraire. Lui qui n’était
rien, la religion a fait de lui «un
être flambant neuf». Il a fallu subir des discours ennuyeux, mais
bientôt, fini les bars et les fêtes.
«Enterré le citoyen résiduel qui
rasait les murs», voici le soldat
de Dieu. «Arrivé à ce stade de lévitation, il n’y a plus de marche
arrière. On retirerait un seul
écrou que toute la charpente
s’effondrerait –et qui voudrait
voir l’échafaudage de son mausolée se disloquer?» •
YASMINA KHADRA
KHALIL
Julliard, 260 pp., 19 €.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Le grand concours.
Jeu. Le grand concours
des animateurs. 23h25.
Les experts. Série. Tirer sa
révérence. La fureur de vivre.
Même plus drôle.
20h55. Fort Boyard.
Divertissement. Wings for Life /
S. Loeb. 23h05. Fort Boyard.
Divertissement. Terre
Fraternité.
FRANCE 2
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine. Double
vengeance mortelle. 22h40.
Chroniques criminelles.
Magazine. Afaire Maëlys :
Nordahl Lelandais, l’ombre
du tueur en série ?.
20h50. Échappées belles.
Magazine. Week-end
sur la Côte d’Émeraude.
22h25. Carmen. Opéra.
21h00. Les Grosses Têtes.
Divertissement. Présenté
par Laurent Ruquier.
23h30. On n’est pas couché.
Divertissement. Avec Cédric
Herrou, Olivier Truchot &
Alain Marschall, Adeline
Dieudonné, Kiddy Smile.
FRANCE 3
21h00. Mémoire de sang.
Téléilm. Avec Louise Monot,
Isabelle Gélinas. 22h35.
L’inconnu de Brocéliande.
Téléilm.
CANAL+
21h00. Le idèle. Drame.
Avec Matthias Schoenaerts,
Adèle Exarchopoulos.
23h10. K.O.. Thriller.
Avec Laurent Laitte,
Chiara Mastroianni.
ARTE
20h50. Monuments éternels.
Documentaire. Pétra, capitale
du désert. 22h15. Demain,
l’école. Documentaire.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Mountebank.
L’incorruptible. 22h45.
NCIS : Los Angeles. Série.
Mesures actives. Double jeu.
Intérêts communs.
FRANCE 5
PARIS PREMIÈRE
20h50. Conseil de famille.
Théâtre. Avec Frederic
Bouraly, Eva Darlan.
22h50. Mon beau-père est
une princesse. Théâtre.
TMC
21h00. Columbo. Téléilm.
Meurtre au champagne.
22h50. 90’ Enquêtes.
Magazine.
W9
20h50. Les Simpson.
Dessins animés. 4 épisodes.
22h30. Les Simpson. Dessins
animés. 9 épisodes.
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. Plan à quatre. Le
conditionnement opérant.
L’expérience de la mine.
Loco-démotivation. 22h35.
The Big Bang Theory. Série.
CSTAR
21h00. DC : Legends of
Tomorrow. Série. Entretien
avec un vampire. La belle
Hélène de Troie. 22h40.
DC : Legends of tomorrow.
Série. 2 épisodes.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 23h30. Life. Série.
6TER
21h00. Rénovation
impossible. Divertissement.
2 épisodes. 22h35.
Rénovation impossible.
CHÉRIE 25
20h55. Ma ille en danger.
Téléilm. Avec Maria Del Mar,
Joe Lando. 22h50. Une mère
sans défense. Téléilm.
RMC STORY
20h55. À l’école des
cascadeurs. Documentaire.
2 épisodes. 23h15. Vocation
pompier. Documentaire.
C8
LCP
21h00. Baptiste Lecaplain Origines. Spectacle. Avec
Baptiste Lecaplain. 23h20.
Baptiste Lecaplain et
ses potes. Spectacle.
21h00. Le nucléaire, autopsie
d’une faillite. Documentaire.
Suivi d’un débat. 22h00.
Un monde en docs.
Documentaire.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Non-stop. Thriller.
Avec Liam Neeson, Julianne
Moore. 23h00. Esprits
criminels. Série. 2 épisodes.
20h55. Cher Trésor.
Théâtre. Avec Gérard Jugnot,
Alexandra Vandernoot.
22h25. La zizanie. Film.
FRANCE 2
FRANCE 5
20h55. Very Bad Trip 2.
Comédie. Avec Bradley
Cooper, Zach Galiianakis.
22h50. Chroniques
criminelles. Magazine.
21h00. L’amour c’est mieux
à deux. Comédie. Avec
Manu Payet, Clovis Cornillac.
22h45. Un jour, un destin.
Documentaire. Serge
Gainsbourg, entre les murs.
20h50. Trains touristiques
à toute vapeur. Documentaire.
21h45. L’Ardèche au il
des saisons. Documentaire.
22h40. Hitler sur la table
d’écoute. Documentaire.
21h00. Chicago Med. Série.
Contre mauvaise fortune.
À cœur ouvert. Cas de
conscience. 23h40. Weekend
sexcapades. Téléilm.
CSTAR
FRANCE 3
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Les enquêtes de
Murdoch. Série. Amateurs
contre professionnels.
Les larmes de Marie. 22h25.
Les enquêtes de Murdoch.
Série. Un loup dans la
bergerie. Murdoch au naturel.
20h50. Gordon Ramsay.
Documentaire. En guerre
contre la cocaïne (1 & 2/2).
22h50. Cauchemar à l’hôtel.
21h00. Black book. Thriller.
Avec Carice Van Houten,
Sebastian Koch.
23h30. Gran Torino. Film.
CANAL+
21h00. Football : Lyon /
Marseille. Sport. Ligue 1
Conforama - 6e journée.
22h55. Canal football club
le débrief. Magazine.
ARTE
20h50. Rendez-vous avec
la mort. Policier. Avec Peter
Ustinov, Lauren Bacall. 22h30.
Agatha Christie – La reine
du crime. Documentaire.
M6
21h00. Zone interdite.
Magazine. Adolescentes
et déjà mamans : le choix
d’une vie. 23h05. Enquête
exclusive. Magazine. Armée
israélienne : des femmes
et des hommes en état
d’alerte permanent.
TMC
21h00. Cold Case : Afaires
classées. Série. Daniela.
Au bout du tunnel. 22h40.
Cold Case : Afaires classées.
Série. Le plan. Ouvrières
de guerre.
W9
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Action. Avec Til Schweiger,
Fahri Yardim. 23h10. Thor :
le monde des ténèbres. Film.
NRJ12
20h55. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Kelyan et Mavilde.
22h35. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
6TER
21h00. Hot Shots !.
Comédie. Avec Charlie Sheen,
Valeria Golino. 22h35.
Hot Shots 2. Film.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
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2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
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Aventures. Avec The Rock,
Kelly Hu. 22h35. L’honneur
des guerriers. Film.
C8
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21h00. Lucifer. Série.
Jugement. Ex mais pas trop.
22h35. Lucifer. Série.
2 épisodes.
21h00. La gueule de l’emploi.
Documentaire. 23h05.
La Ve, une constitution
sur mesure ?. Documentaire.
Solution de la semaine dernière : Tour d8, et le mat est imparable.
(1) https://uschesschamps.com/2018-champions-showdown/
2018-champions-showdown-chess-960
ĥ
Ģ
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
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Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
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1BS ("²5"/
(030/
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HORIZONTALEMENT
I. Son symbole, lettre en rond,
n’est soumis à aucune autorisation II. Petite couronne ;
Ce que cette petite couronne
n’a pas III. Cadres pour musiques indiennes ; Américaine
bien renseignée IV. (Passage
entre deux) cours ; Il est précieux au Scrabble, la vache !
V. On la présente aux yeux
de tous ; On les entend des
pieds aux yeux VI. Le prénom
de Madame Soleil ? (en fait
non c’était Germaine) ; Terre
de droite VII. Numéro 10 ; Benjamin par Brel VIII. Approfondissement d’un puits ; Attila en
fut un IX. Sombre ou abstrait
X. Rougies par l’encre XI. On
ne reviendra plus dessus
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
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X
XI
Grille n°1021
Petites annonces. Carnet
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10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
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IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Téléilm. À cœur
perdu. Avec Corinne Touzet,
Franck Capillery. 22h50.
Une femme d’honneur.
Téléilm.
Avec les noirs, le champion du monde junior, le jeune Iranien
Maghsoodloo, circonvient son adversaire.
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
GRAVAGNA
Le Saint Louis Chess Club a réuni dix des meilleurs
joueurs d’échecs du monde, y compris le légendaire
Garry Kasparov, du 11 au 14 septembre, pour un tournoi
avec 215000 euros de dotation en «chess 960» (variante
où l’emplacement initial des pièces de la première et de
la dernière rangée est tiré au sort et identique pour les
deux camps). La compétition consistait en 5 matchs en
tête à tête et 20 rondes(6 parties rapides et 14 blitz). Veselin Topalov a nettement pris le dessus sur Garry Kasparov, Hikaru Nakamura a fait de même sur Peter Svidler,
Wesley So sur Anish Giri, Lev Aronian sur Leinier Dominguez et Maxime Vachier-Lagrave sur Sam Shankland, actuel champion des
Etats-Unis, balayé sur le
score de 17,5 à 8,5! La position de départ étant différente toutes les quatre parties, les joueurs disposaient
d’une heure pour se préparer. Ils avaient droit à un secondant, mais l’usage d’un
ordinateur ou d’un téléphone était strictement interdit.
On peut revoir les parties sur le site du tournoi (1).
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
VERTICALEMENT
1. Rien que pour vos yeux travaillent les siens 2. Par voie de tête ; On lui associe Pagnol et Massenet 3. Paradis pour actionnaires ; Il touche du bois,
cela s’entend 4. Cent trente mille habitants au bord du Danube ; Qui irrite
5. Prénom connu des latinistes ; Avoir fait l’amour 6. Tête d’idiot ; Couleur
de base ; A fait efet (a) 7. Lézard ; Il dort en son anagramme 8. Aujourd’hui
sans pléonasme ; Dégourdie, parfois trop 9. Modiication avant naissance
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. HENDRICKS. II. ACHÉEN. OÙ. III. CO. RADOUB.
IV. CO. ISIS. V. ÉMOUSSAGE. VI. VINGT-CINQ. VII. DIOR. AU.
VIII. ALU. PERME. IX. NAÏF. TIAN. X. DIRIGEANT. XI. ÉTÊTES. NÈ.
Verticalement 1. HACHE-VIANDE. 2. ECO. MI. LAIT. 3. NH. CONDUIRE.
4. DÉROUGI. FÎT. 5. RÉA. STOP. GÊ. 6. INDISCRÈTES. 7. OSAI. RIA.
8. KOUIGN-AMANN. 9. SUBSÉQUENTE.
libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3777 MOYEN
7
9
6
3
Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
3
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3 4
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6 5
8
6
SUDOKU 3776 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
7
1 2
6
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2
9
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3
4
6
6
SUDOKU 3776 MOYEN
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
1
6 5
2 4 5
5
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
◗ SUDOKU 3777 DIFFICILE
9
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4
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50 u
Estany
à longueur
d’étangs
Dans les Pyrénées-Orientales, une douzaine
de lacs à près de 2 000 mètres d’altitude
accueillent le visiteur, transporté dans
des paysages romantiques.
L’étang des Dougnes, entre le lac des Bouillouses et le pic du Carlit. PHOTO PIERRE MERIMEE
Par
LÉA CHARRON
Envoyée spéciale à Font-Romeu
(Pyrénées-Orientales)
ur les cimes haut
perchées de FontRomeu, dans les Pyrénées-Orientales, à
près de 2000 mètres d’altitude, une
douzaine d’étangs – les estany, en
catalan – dorment en silence. Le
plus important, le lac des Bouillouses, site naturel classé depuis 1976,
dans le parc naturel régional des
Pyrénées catalanes, est une grande
retenue d’eau, isolée de tout. La
pièce d’eau, artificielle, est un barrage hydraulique, cerné d’un imposant mur en granit cerdan et d’une
forêt de pins à crochets. A cette altitude, les arbres poussent dans
l’eau, dans les rocs et les éboulis; ils
sont petits et rabougris, afin de
mieux supporter, peut-être, les fortes amplitudes thermiques du climat et le vent violent de la région.
Sur la rive droite des Bouillouses,
S
comme un ermite sur un trône de
roches, une grande bâtisse domine
la plaine, l’hôtel-restaurant des Bones Hores. Autour, le calme absolu
et, entre les pics Péric et Carlit, au
loin, s’étend un manteau vert de
prairies, tissé de couleurs froides,
noir, mauve… On croirait arriver
au Grand Budapest Hotel de Wes
Anderson.
La bâtisse est moins pop que dans
la fiction : le chalet de montagne a
troqué les nuances de rose du film
contre du granit et du bois. Mais le
cadre n’a rien à envier à d’autres
contrées plus exotiques, plus romanesques. A l’Est, la côte méditerranéenne; au Sud, la frontière. On est
déjà un peu en Espagne, dans des
bois et des prairies arides où, il y a
cent ans, les montagnards faisaient
pousser patates et navets. Le géographe Maximilien Sorre écrivait, à
cette époque: «En Cerdagne, comme
en Capcir, à mesure que les horizons
reculent, les reliefs s’adoucissent et
perdent de leur importance relative.
Sur ce socle élevé, il semble que le
Le lac des Bouillouses, site naturel classé depuis 1976, sur le sentier qui
sens des altitudes s’efface.» Le lac
des Bouillouses est le plus haut
auquel le marcheur puisse accéder
ici. Il est le point de départ de nombreuses randonnées, dont la fameuse ascension du mont Carlit,
plus haut sommet des PyrénéesOrientales, à 2921 mètres d’altitude.
Son massif serti de lacs, d’étangs
et de mouillères, se découvre le
long d’une boucle particulièrement
belle, à travers une succession de
plateaux.
1 Satan et «la reine
des amours»
Une croyance, rapportée au bulletin de la Société de géographie
de Toulouse, en 1913, assure que
«Satan, excursionnant de par le
monde, franchissant les monts de
ses ailes puissantes, calcula mal son
vol et […] arriva sur le Carlit où il
trouva un superbe miroir, oublié là
par Vénus en bonne fortune. Furieux de s’y voir si laid, il le prit et le
lança vers le ciel. Le miroir retomba
brisé en dix-huit morceaux. Ces dé-
Le lac de Pradeilles. PHOTO PIERRE MERIMEE
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ÈGE
AUDE
ARI
VOYAGES/
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
Lac des
Bouillouses
Perpignan
PYRÉNÉESORIENTALES
Font-Romeu
ESPAGNE
10 km
Y aller
Depuis 2000, l’accès aux
Bouillouses en véhicule
personnel est interdit durant
la saison d’été. On accède au site
en bus depuis Font-Romeu et
Mont-Louis; en télésiège depuis
la station Pyrénées 2000,
au lieu-dit la Calme sud, qui
achemine à proximité du lac
de Pradeilles (à 30 min à pied du
barrage); à pied, via les sentiers
qui partent de Formiguères
(6h30 de marche), de la vallée
d’Angoustrine (2h30 de
marche), du Col del Pam (2h30
de marche) ou du parking de la
Calme, à Font-Romeu (2 heures
de marche).
Rens.: 04 68 30 68 30.
Parcours d’orientation enfant :
composé de 14 balises et
d’une carte. Renseignements
et topo gratuit au point
info du barrage.
Y dormir
L’hôtel-restaurant des Bones
Hores est ouvert
de mai à fin octobre.
Rens. : Boneshores.com
ou 04 68 04 24 22
Le Refuge des Bouillouses
(15 places) est ouvert de juin à
septembre et sur réservation
l’hiver. Il fait aussi restaurant.
Rens. : Capcir-pyrenees.com
ou 04 68 04 93 88.
mène au Carlit. PHOTO PIERRE MERIMEE
bris formèrent les dix-huit lacs du
massif, reflet de la beauté des grâces
de la reine des amours».
Il faut atteindre les hauteurs du
Carlit, nues, rocheuses et dépourvues de végétation, pour que la
phrase prenne sens. De là, on embrasse d’un seul regard les –en réalité – douze lacs, couchés sur les
flancs de la montagne, ainsi que la
Têt, qui prend sa source sur le versant septentrional. Les grimpeurs
plus avertis peuvent gagner le sommet sans difficulté mais en prêtant
attention: les derniers 300 mètres
se grimpent avec les mains dans un
cailloutis peu stable.
2 Truites arc-en-ciel
Il n’est pas rare de croiser
hommes et femmes en cuissardes,
gilets de pêche et fouet à la main.
Dans ces eaux, la traque et l’approche des poissons s’apparentent à
celles de la pêche en rivière, sportive. Ces étangs, tout comme la Têt,
sont connus pour abriter une
grande population de truites
arc-en-ciel sauvages. Originaire
d’Amérique du Nord, elle a été
introduite il y a soixante ans dans
le lac des Bouillouses, l’un des premiers lieux de son implantation
en Europe. Fait rare, elle s’y reproduit naturellement chaque printemps, en toute complémentarité
avec la truite fario. Sa grande combativité et sa robe irisée, aux couleurs vives et mouchetée de noir,
à la ligne latérale arc-en-ciel, ont
très vite fait d’elle la vedette de ces
eaux cristallines.
3 Neige de culture
et Jeux olympiques
Emmanuel Brousse, élu de la
Cerdagne, a fait construire le
barrage des Bouillouses au début
du XXe siècle. Cette réserve d’eau
devait réguler le cours supérieur de
la Têt, et permettre le fonctionnement d’usines hydroélectriques
destinées à améliorer, plus bas, l’irrigation de la plaine du Roussillon.
Mais l’homme politique avait surtout l’intention de désenclaver «les
hauts cantons» du territoire, avec
un projet un peu fou, devenu réalité : d’un flanc de montagne
ensoleillé, réaliser un site touristique prestigieux.
La retenue d’eau allait aussi alimenter la ligne électrifiée du «petit train
jaune», qui existe toujours, et qui
permit, dès les années 1910, à une
riche clientèle de voyager au milieu
des sommets, entre Villefranchede-Conflent et Bourg-Madame.
Aujourd’hui, ce lac alimente la
production de neige de culture du
domaine skiable de Font-Romeu
Pyrénées 2000. L’hôtel-restaurant
des Bones Hores a quant à lui
ouvert ses portes en 1968, non pas
pour accueillir des voyageurs mais
pour recevoir les athlètes en préparation des Jeux olympiques de
Mexico. Le lac des Bouillouses et
l’altitude se révélaient être deux
atouts pour l’entraînement des
équipes d’aviron, mais il n’y avait
pas d’hébergement sur le site. Ainsi
fut construit l’étonnant hôtel, sur
d’anciens pâturages.
4 Plantes protégées
Dans le décor canadien du
lac de Pradeilles (estany de la
Pradella), à une heure de marche
des Bouillouses, les pins à crochets nourrissent oiseaux – grand
tétras, pinsons et mésanges huppées, surtout l’hiver, quand la
végétation est rare – mais aussi
écureuils roux, loirs et lérots,
mulots et campagnols.
On y croise souvent des vaches
et des chevaux sauvages l’été et,
pour les connaisseurs, des espèces
de plantes protégées : l’isoète des
lacs, le gaillet trifide, la laîche des
tourbières et la gagée fistuleuse.
La drave des bois se trouve à l’orée
des forêts, aux alentours. Les bordures, ici, sont très peu profondes
et encombrées d’herbiers. Au bout
de l’étang, le long du GR10 : une
cabane en pierre. Le sol poudré
de cendres est signe de passages
nocturnes mais le refuge, décati,
semble avoir déjà fait son temps.
Les lacs ne sont que des lieux de
passage. •
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Tommaso
Melilli
sur tous les thons
Jamais avare d’explications et de secrets
de fabrication, le jeune chef italien, chroniqueur
et écrivain, ne travaille que du poisson sauvage
et fait une cuisine en liberté, où rien ne se perd
et où tout vous transporte.
Tommaso Melilli, cuisinier et écrivain, au restaurant le Comptoir à Paris, le
Par
JACKY DURAND
Photos
ROBERTO FRANKENBERG
est une énorme
tête de thon tout
à la fois grotesque
et délicate, sanguinolente avec son œil que l’on dirait un bouton de culotte. Ailleurs,
elle serait jetée à la poubelle, au
mieux elle entrerait dans la confection d’un fond de poissons. Mais
dans la cuisine mouchoir de poche
où officie Tommaso Melilli, cette
gargouille des mers devient l’épicentre d’un repas magnifique où ce
jeune chef italien cuisine le thon sur
tous les tons. Au départ, ce matin, il
avait prévu de faire un foie gras de
lotte mais «la mer en a décidé autrement». On ne force par la nature
quand on a décidé de travailler du
poisson uniquement sauvage. Pourtant avec sa mine de Frank Zappa,
Tommaso Melilli est tout sauf un
cuisinier résigné devant sa mercuriale dictant les cours et les saisons
des denrées. Au contraire, à 27 ans,
il a déjà tout compris des paradoxes
et des ambiguïtés des métiers du
boire et du manger: «C’est un monde
très conservateur où l’on peut essuyer les pires refus. Mais en même
temps, on est très libre.» Il ne connaît pas non plus les limites des
frontières: «L’atome de l’identité culinaire n’a rien à voir avec la nation,
c’est la famille, la façon dont on a
grandi qui nous construit. Regardez,
en France, on ne sait pas cuisiner le
poisson à la différence de l’Italie. Accommoder un poisson à la crème,
comme on le fait ici, c’est un viol.»
Ainsi parle celui qui est en train de
dépiauter avec soin la tête du thon.
C’
Un thon qui sera décliné en plusieurs recettes, au Comptoir à Paris, le 7 septembre.
Mais, il faut bien l’avouer, si on a
poussé la porte du Comptoir (1) où
il officiait pour quelques repas encore, c’est d’abord parce que l’on
s’est régalé de ses mots dans Spaghetti Wars, journal du front des
identités culinaires (2). Le titre est
aussi indigeste que le texte est délectable. Quand d’autres chefs commettent des bouquins encombrants
comme des chauffe-plats, vaniteux
comme des pâtes aux truffes, imbitables côté recettes si vous n’avez
pas fait l’école Ferrandi, Tommaso
Melilli a mijoté 140 pages qui embaument la «pasta al sugo finto».
«C’est une vieille recette paysanne
qui vient de Toscane, écrit-il. Ça
veut dire “faux ragoût”, parce que
c’est un ragoût de carotte, céleri et
oignon. On le déglace avec du vin
rouge au lieu de vin blanc, et la caramélisation des légumes au vin
rouge produit un goût insaisissable
et long qui donne l’impression de
manger une sauce à la viande. Plus
ou moins une fausse bolognaise, sans
viande, mais avec la texture des légumes tous découpés et glacés on a
complètement l’impression d’avoir
de la viande dans la bouche.»
Manifeste. Spaghetti Wars n’est
pas pour autant un recueil de recettes prêtes à être fricassées. Elles
sont plutôt comme ces fonds mijotant et ces jus réduisant sur les pianos qui sont la trame d’une cuisine
et donc d’une vie. Elles ponctuent
ici le manifeste culinaire d’un cuisinier de 27 ans que l’on a rangé
précieusement avec son aîné visionnaire et indémodable qu’est la
Cuisine c’est beaucoup plus que des
recettes, de feu Alain Chapel (3). Il
est ainsi question du minestrone
dont les ingrédients nous enchan-
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LA NOUVELLE NEWSLETTER
FOOD
DE LIBÉRATION
A partir de septembre 2018, Libération
lance sa newsletter Tu mitonnes le
vendredi et toutes les semaines. On
va parler produits, cuisine, chez soi ou
au resto, dans les étoiles et au comptoir. Avec du gourmand, du frais, toujours de saison, terroir des villes et terroir des champs, en France et ailleurs.
POUR DÉGUSTER,
PRENEZ UNE GRANDE
SAUTEUSE ET AJOUTEZ :
Une belle tranche de recettes
(avec ou sans viande)
Un zeste d’histoire(s) râpée(s)
Un filet d’exotique
tent (épinard, courgette, blette…)
mais qui fut la terreur de Tommaso
Melilli, gamin. Il était «un enfant
chiant» qui ne bouffait rien d’autre
que des pâtes à l’huile, des pastèques et de la purée de pommes de
terre. Plus tard, il se met à faire à
manger pour ses copains entre les
cours de philosophie à Venise et
ceux de la fac de lettres à Paris. Il se
voit bien travailler dans l’édition,
le journalisme. Quand son petit
frère entre à l’université, il décide
de gagner sa vie en cuisine pour
soulager les finances de ses parents. «J’avais l’impression d’apprendre plein de choses, j’avais envie de tout expliquer, de tout
raconter. J’ai essayé de devenir un
chef.» Trois restaurants plus tard,
il dit: «Je suis cuisinier et j’écris des
recettes. J’ai rarement l’impression
d’être bon dans les deux choses au
même moment : quand je n’arrive
pas à écrire je me mets à faire à
manger, mais quand j’ai cuisiné un
truc pas bon, je regarde la télé et
j’essaye de ne plus penser à rien.»
Quand la vague bistronomique a saturé de slashs les intitulés des menus
(genre haddock/betterave/ratte/cerfeuil…), le chef italien, qui écrit en
Français (sur le site Slate.fr), s’interroge: «Si j’écris haricots verts carbonara, les gens ne comprennent pas,
ça fait partie de mon métier de leur
expliquer. J’adore me poser aux tables et raconter que j’achète mes pommes de terre à l’île de Ré. Mon imaginaire de restaurant idéal, c’est la
trattoria où l’oste, le patron, décrit
ce qu’il y a à manger chaque jour.»
Tommaso Melilli a beau confier
qu’il ne peut pas «tout expliquer à
quelqu’un qui n’a jamais pris en
main un couteau», ses gestes élégants, souples et mesurés parlent
pour lui quand on l’observe garnir
la tête de thon avec de l’ail écrasé,
du thym dans les ouïes, du laurier
et de l’huile d’olive avant de l’enfourner à 250 degrés. Il en fera une
magnifique salade avec du raisin
framboisier, des tomates cerises et
de l’oignon. La poitrine du poisson
sera pochée dans l’huile d’olive,
comme une précieuse conserve,
tandis que l’on se régalera de thon
en carpaccio ensorcelé par deux
épices levantines: le sumac, avec sa
légère acidité, et le zaatar, un mélange qui rappelle le thym.
Odeur chaude. «Le seul qui a fait
de la cuisine et de la voix, une narration gastronomique, c’est Anthony Bourdain [le chef disparu en
juin, ndlr]», estime Tommaso Melilli qui «aime travailler à la main,
sentir les choses». Il déteste les pinces qui transforment le dressage
des assiettes en blocs opératoires.
«J’aime servir à la louche», sourit-il
un brin provocateur. Le voilà qui
s’empare d’une courge verte et
ronde qu’il va transformer en conte
d’une cuisine de fin d’été. D’abord
en la faisant rôtir sur la flamme du
fourneau, façon aubergine en caviar dans une odeur chaude, torréfiée. «Après, il n’y a plus de galère
quand vous l’épluchez et la coupez»,
explique-t-il en nous tendant une
lichette de courge, «c’est du beurre,
avec un goût de châtaigne». Et puis,
rien ne se perd, tout vous transporte quand il récupère les pépins
pour en faire un lit de mijotage au
fond d’une cocotte avec les morceaux de courge, un peu de vin
blanc et de romarin. Il passera ensuite le jus de cuisson au chinois.
«L’idée, c’est de faire un rôti
de courge avec son jus végan comme
on ferait un rôti de viande.» En bouche, c’est un miel de légume avec
une chair fondante.
Tommaso Melilli a beau dire qu’il
est «trop bordélique pour se donner
une définition politique», ses mets
amplifient ses mots que l’on a relus
après son repas: «Je me demande si,
un jour, on arrivera à construire une
grande république de la bouffe où
nos langages et nos degrés d’excitation pour les plats et les produits seront tous mélangés, les plats et les
produits seront mélangés aussi, et
nous, on sera tous citoyens de cette
même république. Je ne sais pas si ces
Etats-Unis de la nourriture sont une
utopie ou un cauchemar apocalyptique. Peut-être un peu des deux.» •
(1)30, rue Villiers de l’Isle-Adam, 75020.
(2) Spaghetti Wars, journal du front des
identités culinaires de Tommaso Melilli,
éd. Nouriturfu (2018), 144 pp., 14 €.
(3)La cuisine c’est bien plus que des recettes d’Alain Chapel, éd. Robert Laffont
(2009), 522 pp., 16 €.
Une grosse poignée de bons tuyaux :
restos, ingrédients,
boutiques, bouquins...
Un soupçon de photos instagrammées
(à l’appareil photo argentique)
Des épices, des herbes (fumées)
Du maturé, du tajiné, du découpé,
du désossé, de l’embroché,
du snacké, du mi-cuit et du mytho
TOUTES PAPILLES
BIENVENUES
Viandards, flexivores ou vegans,
becs salés ou sucrés, amateurs de vin
- nature, à prix gentil, grandes quilles –
et d’infusions verveine.
PHOTO EMMANUEL PIERROT
FOOD/
7 septembre. Ci-dessus, un carpaccio de thon avec sumac et zaatar, et une courge rôtie.
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L’ANNÉE 68
Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague,
de l’assassinat de Luther King à 2001,
l’Odyssée de l’espace, l’année 68 est
celle de bouleversements dans le
monde entier, bien au-delà
du Mai français. En 2018,
Libération revisite, chaque samedi, les
temps forts d’une année mythique. Et retrouvez
sur notre site notre série vidéo «1968 version mobile» :
comment aurait-on suivi et raconté les événements
de 68 avec un smartphone et ses applis ?
Le déplacement d’Abou Simbel
EN ÉGYPTE,
RAMSÈS II
SAUVÉ DES EAUX
Quand le président Nasser décide de construire
un grand barrage à Assouan qui engloutira
deux temples antiques, une mobilisation
internationale permet de préserver
les monuments, déplacés lors d’une
opération pharaonique et inédite.
Par
HALA KODMANI
L
e 22 septembre 1968, sous le
soleil de plomb d’Assouan,
René Maheu, directeur général de l’Unesco, adresse une envolée
lyrique à Ramsès II en le tutoyant:
«Nous avons pieusement dressé ta gigantesque majesté et recomposé la
suave beauté de ta reine avec l’escorte
hiératique des divinités tutélaires…
Grâce aux efforts de tous, te voici
sauf, prêt à reprendre, intact, sur la
barque d’Amon, ton voyage au long
des siècles vers le soleil levant de chaque lendemain.» Le diplomate français inaugurait ce jour-là la fin des
travaux de reconstitution des deux
temples d’Abou Simbel dans leur
nouvel emplacement. Un chantier
aussi pharaonique que l’ouvrage colossal du XIIIe siècle avant J.C., et un
acte fondateur pour la sauvegarde
du patrimoine culturel mondial.
A l’origine de cette entreprise est la
décision, en 1955, de Gamal AbdelNasser de faire construire le haut
barrage d’Assouan. Le défi est à la
fois économique et géopolitique
pour le nouveau président égyptien
qui, après un refus de Washington,
s’est adressé à l’Union soviétique
pour financer la construction de
l’ouvrage, inaugurant une alliance
avec la grande puissance rivale des
Etats-Unis au Moyen-Orient.
UN MIRACLE
D’une importance vitale pour la production hydroélectrique et pour
l’agriculture de l’Egypte dont le désert représente environ 90% de la
superficie, ce barrage, qui permet de
réguler le cours du Nil, est l’un des
plus grands au monde. Sa construction implique la formation d’un lac
artificiel de 5000 kilomètres carrés,
le lac Nasser, sur la zone où se trouvent d’innombrables trésors histori-
ques dont les temples d’Abou Simbel
et de Philæ qui seraient engloutis.
A l’initiative d’éminents égyptologues, dont Christiane Desroches
Noblecourt, l’Unesco, alors jeune
organisation internationale, est appelée à la rescousse. Une campagne
de sauvegarde internationale pour
empêcher que l’ouvrage ne soit
inondé par les eaux du lac est lancée. «A cette époque, de nombreuses
personnes pensaient qu’il fallait
choisir entre culture et développement, entre des récoltes florissantes
et la conservation des traces d’un
passé glorieux. L’Unesco a démontré
que l’on pouvait avoir les deux»,
rappelle la documentation officielle de l’organisation. Celle-ci
mobilise une aide internationale,
scientifique et technique de grande
envergure afin de déplacer «les monuments de Nubie», selon l’appellation de l’organisation, dont le colossal Abou Simbel. Le plus grand
des deux temples creusés dans la
roche figure les quatre statues
géantes des dieux Ptah, Amon, Râ
et Ramsès II d’une hauteur de plus
de vingt mètres. Le plus petit est
dédié à la déesse Hathor, personnifiée par Nefertari, l’épouse préférée
de Ramsès.
Ce qui est probablement le plus
grand déménagement de l’histoire
consiste à transporter les monuments gigantesques à quelques
centaines de mètres plus loin
et 65 mètres plus haut que leur emplacement d’origine vers la rive
gauche du lac Nasser. Les deux
temples creusés dans la roche sont
découpés au fil hélicoïdal (en forme
d’hélice) en plus d’un millier de
blocs de pierre. Des fragments de
20 à 30 tonnes sont transportés à
l’aide de grues, de camions et de
derricks d’une portée de 40 mètres.
Les morceaux de temples sont assemblés et reconstitués comme des
puzzles géants sur leur nouvel emplacement. Les monuments sont
adossés à une colline artificielle,
qui est en réalité une gigantesque
voûte en béton armé au-dessus du
site primitif, dissimulée par les
tronçons provenant de tout autour
du relief naturel original.
Le perfectionnisme dans la reconstitution est poussé jusqu’à ce qui
était considéré comme un miracle
à l’époque pharaonique. Deux fois
par an, vers le 20 février et le 20 oc-
tobre, le soleil se lève à l’horizon
dans l’axe même du temple et, grâce
à l’ingéniosité des constructeurs,
ses rayons pénètrent jusqu’au fond
du sanctuaire et éclaire les figures
de trois des gardiens de la barque.
Celle de Ptah, gardien des ténèbres,
à gauche, demeure dans l’obscurité.
Lors du déplacement des temples,
on a fait des calculs pour que le phénomène perdure au nouvel emplacement.
CONSÉQUENCES HUMAINES
Lancé en 1964, le gigantesque chantier international réunit des centaines d’experts, archéologues, ingénieurs, ouvriers et administrateurs
de toutes nationalités. Une partie
d’entre eux s’installent avec leur
famille sur le site en plein désert,
à 300 kilomètres d’Assouan, qui
n’était accessible que par le fleuve
ou en avion. L’essentiel du travail se
fait en trois ans, permettant l’inauguration des temples déplacés
en 1968. Dans le même temps se
poursuivent les travaux du grand
barrage d’Assouan, inauguré
en 1971. Le coût de l’opération
s’élève à plus de 40 millions de
dollars à l’époque (l’équivalent
de 300 millions aujourd’hui).
L’exploit du sauvetage des temples
d’Abou Simbel continue d’être célébré aujourd’hui par les Egyptiens,
d’autant qu’il est devenu le monument le plus visité du pays, même
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Inter actif
Comprendre Bagatelle-3737, du nom des centraux téléphoniques parisiens, à une époque où
les numéros se composent avec un cadran qui
tourne. Sur la base de cet équipement rustique,
qui n’équipe que 2,2 millions de foyers, France
Inter propose Inter service jeunes, sorte de répondeur qui diffuse «sept fois par jour pendant
douze jours» une information sur «les réformes,
les programmes, les modalités d’application des
dernières décisions ministérielles». Rien de trop
rigolo, mais l’interactivité devait bien commencer par quelque chose.
L’éclipse éclipsée
Camille Flammarion publiait en novembre 1899,
dans le bulletin de la Société astronomique de
France, la liste des éclipses de Soleil qu’on aurait
la chance d’observer à Paris au XXe siècle.
Dommage qu’il ait bêtement oublié celle
du 22 septembre 1968! Elle est pourtant exceptionnelle: alors que la Lune semble d’habitude
traverser le Soleil de droite à gauche pour un observateur de l’hémisphère nord, elle reste ce
jour-là du côté gauche, entrant par le haut et sortant par le bas. L’éclipse est totale le long d’une
ligne allant de la Sibérie à la Chine. Depuis la
France, c’est une éclipse partielle. C.Gé.
«Quand on parle de vérité,
très souvent, on parle
de théorie que l’on prend
pour la vérité, ou de
dogme qu’on prend
pour la vérité. Tandis
que quand on parle
d’exactitude, c’est sérieux.»
verses se sont multipliées moins
à propos du transfert des temples
que de la construction même du
barrage d’Assouan, comme pour
d’autres barrages à travers le
monde. La prise de conscience est
tardive, mais les conséquences
pour l’environnement commencent
à être mesurées.
Dans le cas d’Assouan, le barrage
empêche certes les crues, mais il
bloque aussi le passage du limon,
qui demeure au fond du lac Nasser
et ne joue plus son rôle de filtre,
laissant pénétrer l’eau salée plus
loin à l’intérieur des terres au
niveau du delta du Nil. En outre,
des engrais chimiques sont utilisés
à la place du limon pour maintenir
la productivité des sols, faisant de
la production agricole égyptienne
l’une des plus gorgées de produits
chimiques. Sans oublier la pollution
des industries qui se sont installées
autour du grand barrage hydroélectrique.
TRÈS GRANDES TENSIONS
Les leçons humaines, écologiques
et archéologiques de la construction du haut barrage d’Assouan ne
semblent pas avoir été tirées, même
au XXIe siècle. L’édification récente
de deux autres grands barrages sur
le Nil au sud de l’Egypte a relancé
les controverses. La construction de
celui de Meroé au Soudan, entre 2004 et 2009, le deuxième plus
grand barrage hydroélectrique
après Assouan, a causé le déplacement d’environ 70 000 habitants.
Certains de ces agriculteurs de la
fertile vallée du Nil ont reçu des
compensations financières et des
terres de la taille de leurs anciennes
possessions. Mais la majorité d’entre eux ont préféré rester sur les rives du lac qui s’est formé au pied du
barrage, se reconvertissant en pêcheurs. Quant au tout nouveau barrage de la Renaissance en Ethiopie,
sur le point d’être inauguré, il pose
des problèmes géopolitiques régionaux encore plus importants. Il détrône le barrage d’Assouan comme
le plus grand d’Afrique avec sa taille
et sa puissance électrique trois fois
supérieure. Sa construction a provoqué de très grandes tensions diplomatiques avec l’Egypte qui craignait notamment que le débit du
Nil ne ralentisse.
Avant qu’un accord ne soit signé
en 2015, Le Caire avait brandi, outre
les conséquences économiques, les
menaces que le barrage de la Renaissance ferait peser sur le patrimoine culturel et naturel. Une étude
produite par un archéologue égyptien avait pointé les risques pour les
sites inscrits sur la liste du
patrimoine mondial de l’Unesco
dans le bassin du Nil. Sans résultat.
Finalement, un transfert comme celui d’Abou Simbel n’aura eu lieu
qu’une fois. •
A gauche,
le visage
de Ramsès II
lors du
déplacement
du temple
d’Abou
Simbel
en Nubie
(Egypte),
en septembre
1968.
Ci-dessus,
vue générale
du chantier.
MARGUERITE YOURCENAR
écrivaine, interviewée en 1981 par
Bernard Pivot pour l’émission Apostrophes.
Le commentaire, plutôt adapté aux interrogations de Mai 68, partait d’une phrase de son roman l’Œuvre au noir (prix Femina 1968) où elle
fait dire à un personnage : «Je me suis gardé de
faire de la vérité une idole, préférant lui laisser
son nom plus humble d’exactitude.»
TUBE
PHOTO RUE
DES ARCHIVES.
KEYSTONE
FRANCE
1960 GAB ARCHIVE
si ces dernières années, les touristes
se font plus rares. Il a constitué surtout un point de départ historique
pour la vocation même de l’Unesco.
L’opération a en effet été l’occasion
de la première mobilisation internationale pour la sauvegarde du
patrimoine culturel. Elle est à l’origine de la Convention du patrimoine mondial de l’Unesco puis de
sa célèbre liste des sites classés,
élargie par la suite au patrimoine
naturel. Plus d’un millier de sites à
travers le monde sont aujourd’hui
inscrits sur la liste de l’organisation.
Après l’enthousiasme unanime à
l’époque pour la gigantesque relocalisation du trésor pharaonique,
les critiques se sont développées,
notamment à propos de l’approche
exclusivement patrimoniale de
l’opération. Les conséquences humaines de la construction du barrage d’Assouan ont été totalement
négligées par l’Unesco comme par
les autorités égyptiennes. Plus
de 50000 des habitants nubiens de
la région ont dû être déplacés à
cause du lac Nasser, qui s’étend
sur 500 kilomètres de long entre
l’Egypte et le Soudan, abandonnant
leurs terres et leurs habitations.
Leur relogement et leur avenir n’ont
pas été pris en compte.
En outre, bien d’autres vestiges archéologiques moins imposants
qu’Abou Simbel sont encore engloutis sous le lac. Mais les contro-
Mary Hopkin, label vie
Chanteuse galloise plutôt confidentielle, Mary
Hopkin est découverte lors d’une émission de télé
consacrée aux jeunes talents. Et pas par n’importe qui. C’est Paul McCartney qui lui fait signer
le premier contrat sur Apple Records pour un artiste autre que les Beatles. Résultat: Those Were
the Days est en tête du hit-parade en ce mois de
septembre et sera l’un des singles les plus vendus
au monde.
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Libération Samedi 22 et Dimanche 23 Septembre 2018
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Leur part du Gotha
Michel et Monique Pinçon-Charlot Les sociologues
stars, à gauche toute, continuent de taper sur les riches.
D
errière la porte vitrée de la bibliothèque en bois des
Pinçon-Charlot, dans le salon de leur coquet pavillon
de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), on repère, bien
posé en évidence, le premier tome des Vieux Fourneaux,
l’histoire d’ancêtres qui se radicalisent à gauche à l’approche
de leur mort. On interroge Michel Pinçon, 76 ans, sur cette
présence et il répond: «On s’identifie.» D’ailleurs, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, plus connus
comme «les Pinçon-Charlot», sont euxmêmes les héros et les scénaristes d’une
BD dessinée par Etienne Lecroart. Les Riches au tribunal revient, via l’affaire Cahuzac, sur la manière dont la fraude fiscale est organisée et
permise.
Depuis 2005 et leur premier portrait dans Libé, certaines choses n’ont pas changé: il y a toujours, sur la table de la salle à
manger (dont la seule vision fait affleurer des images de déjeuners dominicaux), un camion en canettes de Coca-Cola. Ils se
lèvent toujours à 5 heures du matin et commencent par marcher quatre kilomètres avant d’archiver, dans la presse, ce qui
concerne leurs recherches. D’autres choses ont sérieusement
évolué: comme l’a écrit le philosophe Yves Michaud, le nom
de Pinçon-Charlot est devenu «une marque. Une marque sérieuse de recherche sociologique sérieuse sur les riches». Avec
la parution de leur livre le Président des riches, au cœur du
quinquennat Sarkozy, les deux sociologues ont acquis une notoriété qui les étonne eux-mêmes. Pour elle, «tout a explosé
quand on a pris notre retraite du CNRS, en 2007».
Avant, les Pinçon-Charlot s’étaient déjà fait connaître en publiant, à partir de 1989 (Dans les beaux quartiers), une série
d’ouvrages sur la grande bourgeoisie parisienne. A l’origine, ce n’est pas leur monde.
Lui est né en 1942 dans une famille
d’ouvriers des Ardennes. Elle, fille du procureur de Mende (Lozère), en 1946 dans la moyenne bourgeoisie de province. Après leur «coup de foudre» à la bibliothèque
de la fac de Lille en 1967, ils s’installent un an et demi au Maroc.
Ils y enseignent le français et en reviennent avec une maîtrise,
supervisée par Jean-Claude Passeron, «sur la fonction de classe
de la langue française au Maroc». Jean-Claude Passeron sera
l’un de leurs principaux inspirateurs, avec Jean-Claude Chamboredon et, inévitablement, Pierre Bourdieu. «Vous l’avez fréquenté un peu, Bourdieu?» demande-t-on bêtement. «Oh oui!
Il a été là», répond-elle, désignant le bout de la table (alors af-
LE PORTRAIT
fleurent d’autres images de déjeuners dominicaux, mais avec
Pierre Bourdieu, ce qui nous rend un peu jaloux). C’est Paul
Rendu, le directeur de leur laboratoire, le Centre de sociologie
urbaine (CSU), qui leur a ouvert les portes de la grande bourgeoisie en 1986, lorsqu’ils ont décidé de s’intéresser à ce milieu.
Issu lui-même de cette classe, il leur a proposé de faire des entretiens avec des membres de sa famille. «Très vite, on a compris que c’était un milieu qui fonctionnait sur le mode de la cooptation. Dès les premiers entretiens, qu’on menait séparément,
on a dit : “Vous nous avez parlé de telle personne, est-ce que vous
pourriez nous recommander auprès d’elle?”»
Résultat : leur carnet d’adresses a explosé. Ce n’était même
pas compliqué. «Notre démarche était presque légitimante
pour eux», dit Monique. Les voilà invités à des dîners où se
côtoient des industriels, des peintres, des journalistes, des
hommes politiques… «La classe dominante était là, dans sa
diversité mais toujours au plus haut niveau.» En repensant
à toutes ces années passées à arpenter cocktails, rallyes et réceptions, ils estiment que le fait d’être un couple les a sauvés,
qu’ils n’auraient jamais été invités seuls. Leur complémentarité saute aux yeux dans leur façon de s’habiller (elle est apprêtée, lui, beaucoup moins), de se tenir (il est un peu voûté, elle
se tient droit). De parler aussi: «Par exemple, elle s’exprime très
bien, elle a une aisance orale, et moi ça… c’est au poil parce que
j’écoute», murmure-t-il. Quand elle est capable de raconter
leurs 53 années de vie commune
tambour battant (dont 51 de mariage, avec un fils infographiste
1942 Il naît.
né en 1974), en citant chaque
1946 Elle naît.
date au jour près, lui cherche
1970 Maîtrise
souvent ses mots, hésite, poncde sociologie.
tue ses phrases de silences,
1986 Début du travail
comme s’il espérait qu’on les fisur les riches.
nisse à sa place.
2007 Retraite
De gauche, les Pinçon-Charlot le
du CNRS.
sont «depuis toujours». En 2012,
Septembre 2018
ils ont publiquement soutenu
Les Riches au tribunal
Jean-Luc Mélenchon, et l’ont lâ(Seuil – Delcourt).
ché ensuite, ayant compris que
«c’est un nouveau Mitterrand».
Mais tout au long de leur travail, leurs objets d’études n’ont
pas vraiment soupçonné leur caractère subversif. «On était
tellement bien avec eux qu’ils ont publié dans la revue du Jockey Club un travail qu’on avait fait sur l’évolution des domiciles de ses membres», se souvient Michel. La retraite les a libérés de leur neutralité scientifique. «On a investi le champ
économique; on a attrapé la classe sociale dans sa transversalité», explique-t-elle. Les titres à eux seuls résument l’évolution: de Grandes Fortunes: dynasties familiales et formes de
richesse en France (1996), on passe à la Violence des riches
en 2013. D’un tirage avoisinant généralement les 3000 exemplaires, voilà 150 000 ventes pour le Président des riches,
100000 pour la Violence des riches. «Ça a été un tsunami dans
notre vie. On est partis en tournée, avec des centaines de rencontres», dit Monique Pinçon-Charlot à la veille de trois jours
de dédicaces à la Fête de l’Humanité. Financièrement, ils sont
encore loin du niveau de leurs anciens objets d’études, mais
avec les retraites du CNRS (3500 et 2500 euros) et des droits
d’auteurs qui peuvent atteindre 20000 euros les bonnes années, il y a de quoi ravaler la façade de leur maison, ce qu’ils
viennent justement de faire. Quant aux riches, les vrais, ils
ne les fréquentent plus. «Beaucoup ont pris conscience qu’on
était dangereux, donc ils ont fermé la porte.» Ils ont tout de
même gardé quelques contacts, voire gagné le respect de certains dans le camp d’en face. Denis Lafay, le très libéral
directeur de la revue Acteurs de l’économie, souligne qu’il y a
chez eux «une véritable radicalité, dogmatique et doctrinaire,
mais empreinte de beaucoup d’humanité». Il trouve leurs travaux «essentiels».
De ces années passées auprès des grands bourgeois, les Pinçon-Charlot retiennent qu’ils ont fini par «tout voir avec leurs
yeux», gardent le souvenir d’avoir été fascinés par «la force du
pouvoir», se remémorent des assemblées d’hommes «tous
coiffés à la Villepin». On les écoute un peu comme s’ils avaient
vécu une expérience spatiale de l’extrême, du genre s’approcher au plus près d’un trou noir. Dans les faits, le retour sur
Terre a été quand la directrice du Bottin mondain a cessé de
leur envoyer la nouvelle édition de l’annuaire chaque année.
La dernière fois, c’était en 2009. •
Par FRANTZ DURUPT
Photo CYRIL ZANNETTACCI
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