close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Courrier International - 11 10 2018 - 17 10 2018

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CAMEROUN — PAUL BIYA,
PRÉSIDENT ÉTERNEL SCIENCES — L’ADN
PERCE LES SECRETS DE FAMILLE
No 1458 du 11 au 17 octobre 2018
courrierinternational.com
France : 4,50 €
ARABIE SAOUDITE
LE MARCHAND
D’ILLUSIONS
Comment Mohammed ben Salmane
trompe l’Occident.
Colère après le meurtre présumé
du journaliste Jamal Khashoggi
M 03183 - 1458 - F: 4,50 E
3’:HIKNLI=XUYZU]:?b@e@f@s@k";
Afrique CFA 3 300 FCFA
Algérie 530 DA Allemagne 5,20 €
Andorre 4,70 € Autriche 5 €
Canada 7,50 $CAN DOM 4,90 €
Espagne 5 € G-B 4,40 £ Grèce 5 €
Italie 5 € Japon 840 ¥ Maroc 40 DH
Pays-Bas 5 € Portugal cont. 5 €
Suisse 6,50 CHF TOM 850 XPF
Tunisie 6,90 DTU
BRÉSIL LE TRIOMPHE
DE L’EXTRÊME DROITE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4.
J. C. FRANCIS
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
Sommaire
ÉDITORIAL
ÉRIC CHOL
Les sources Chaque semaine les journalistes de Courrier international sélectionnent
et traduisent des articles tirés de plus de 1500 médias du monde entier. Voici la liste
exhaustive des journaux, sites et blogs utilisés cette semaine :
Le despote
de Riyad
L
En couverture :
Mohammed ben Salmane :
dessin de Joep Bertrams, Pays-Bas,
pour Courrier international.
Brésil : dessin de Tjeerd Royaards, Pays-Bas.
p.32
à la u ne
LE MARCHAND
D’ILLUSIONS
Faux libéral mais vrai autocrate, le prince
Mohammed ben Salmane dirige l’Arabie
Saoudite d’une main de fer. Le meurtre présumé
du journaliste Jamal Khashoggi ne fait que ternir
un peu plus son image. Les analyses de
Newsweek, The Atlantic, Middle East Eye,
The Times of Israel, ainsi qu’une tribune de
Khashoggi parue dans The Washington Post.
CAMEROUN p.16
ENQUÊTE
CATHERINE ST CLAIR/THE ATLANTIC
Un pays aux mains
d’un président fantôme
À la tête du Cameroun depuis
trente-six ans, Paul Biya devrait
être réélu malgré ses absences
et l’aggravation de la “crise
anglophone”. Le point de vue
de la World Politics Review.
360° p.46
ALLEMAGNE p.20
La Bavière
va-t-elle passer
au vert ?
Le 14 octobre, aux
élections législatives
régionales, les Bavarois
menacent de briser le pouvoir absolu de la très
conservatrice Union chrétienne-sociale (CSU).
L’analyse de la Süddeutsche Zeitung.
BELLE MELLOR, ROYAUME-UNI
* Christine Ockrent, Le Prince mystère de
l’Arabie. Mohammed ben Salman, les mirages
d’un pouvoir absolu, Robert Laffont, 2018.
The Atlantic Washington, mensuel. The Economist Londres, hebdomadaire. Financial Times Londres, quotidien. Folha de São Paulo São Paulo,
quotidien. The Friday Times Lahore, hebdomadaire. Iran Wire (iranwire.com) Londres, en ligne. Middle East Eye (middleeasteye.net) Londres, en
ligne. Motherboard (motherboard.vice.com) New York, en ligne. Newsweek New York, hebdomadaire. The Observer Londres, hebdomadaire. Pacific
Standard Santa Barbara, bimestriel. Polityka Varsovie, hebdomadaire. Público (publico.es) Madrid, en ligne. South China Morning Post Hong Kong,
quotidien. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien. Taiwan Apple Daily Taipei, quotidien. The Times of Israel (timesofisrael.com) Jérusalem, en ligne.
The Washington Post Washington, quotidien. World Politics Review (worldpoliticsreview.com) New York, en ligne. Die Zeit Hambourg, hebdomadaire.
JOEP BERTRAMS/PAYS-BAS
orsque en juin 2017 Mohammed
ben Salmane (MBS) devient
le prince héritier de l’Arabie
Saoudite, tous les espoirs sont permis.
Tout feu tout flamme, le jeune
trentenaire veut faire passer son pays
d’une culture tribale à la modernité.
Celui qui a pour surnom “l’ours lâché
dans la nature”* multiplie les signes
encourageants aux yeux des jeunes, des
classes moyennes de son pays, mais aussi
des capitales occidentales qu’il sillonne
pour vendre sa “Vision 2030”. N’est-ce
pas ce prince providentiel qui promet
de renouer avec un islam modéré,
de libéraliser l’économie, de lutter contre
la corruption, d’autoriser les femmes à
conduire ? À l’époque, un observateur
critique scrute avec prudence les
changements annoncés. Le journaliste
Jamal Khashoggi préfère s’exiler en
septembre 2017 aux États-Unis pour
continuer à écrire librement sur le
régime. Sa disparition et son assassinat
présumé au début du mois d’octobre
sont un démenti cinglant à la volonté
de changement qu’était censé incarner
MBS. Et ce drame confirme une nouvelle
fois le vrai visage de ce progressiste
déclaré mais autocrate patenté. “Fort
de son pétrole, de son fonds d’investissement
et de ses commandes d’armement, MBS
nargue [les pays occidentaux] sans risque –
sauf de décevoir ceux qui espéraient encore
que sa ‘Vision 2030’ réponde aux critères de
nos démocraties. Il n’en est rien. Le prince
héritier renforce davantage encore son
emprise sur un peuple dont il dit vouloir
assouplir les entraves”, analyse la
journaliste Christine Ockrent au terme
d’un livre d’enquête très fouillé consacré
au “prince mystère de l’Arabie”*. Comme
le décelait Jamal Khashoggi il y a
quelques mois, le régime saoudien reste
tenu d’une main de fer. “Aucune voix
indépendante, aucune opinion divergente
ne sera autorisée”, écrivait-il le 21 mai
dans le Washington Post. Il avait hélas
tellement raison.
Quand un test
ADN ébranle
votre identité
Des sociétés américaines en plein essor
proposent à leurs clients de partir
en quête de leurs origines. Mais ces
tests ADN peuvent trahir des secrets
de famille. Le récit de The Atlantic.
HISTOIRE p.54
Une bŽgum pas bŽgueule
Une ancienne danseuse a réussi à s’imposer au e siècle dans une société indienne très
conservatrice pour devenir une chef de guerre respectée. Le récit du journal Te Friday Times.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
Édité par Courrier international SA, société anonyme
avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106400 €
Actionnaire : La Société éditrice du Monde
Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron
Directeur de la rédaction, membre du directoire : Éric Chol
Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président
Dépôt légal octobre 2018. Commission paritaire no 0722c82101.
ISSN no 1154-516X Imprimé en France/Printed in France
SOMMAIRE
SUR NOTRE SITE
courrierinternational.com
7 jours dans le monde
8. La photo de la semaine.
10. Brésil. Le changement que
les électeurs attendaient
14. Controverse.
L’horoscope de Rob Brezsny
Le signe de la semaine
Balance (23 septembre-22 octobre). Tes étoiles
se liguent pour te rendre hyperenthousiaste,
hypermotivé et hyperanimé, Balance. Règletoi sur les rythmes naturels, et tu en seras
tout remonté, tout folâtre et tout joyeux.
Pour exploiter au mieux ce présent et tirer tous
les bienfaits de ces coups de chance et salves
de grâce qui te tomberont du ciel, attache-toi
davantage à découvrir des possibilités
qu’à prendre des décisions inéluctables.
Abandonne-toi à l’émerveillement
et à l’enchantement au lieu de tenter de tout
comprendre. Privilégie ce que tu imagines
plutôt que ce que tu sais déjà. Tu peux être
pragmatique, à condition d’insuffler une bonne
dose d’idéalisme à ton pragmatisme.
DESSIN DE MIKEL CASAL, ESPAGNE POUR COURRIER INTERNATIONAL
D’un continent à l’autre
16. Cameroun. Les ruses
du président fantôme
20. Allemagne. La Bavière
va-t-elle passer au vert ?
22. Biélorussie. Quand la Russie
nous absorbera
24. Espagne. Vox, l’extrême
droite trouve sa voix
26. France. Le Big Mac chasse
l’escargot
28. États-Unis. Les Américains
plus divisés que jamais
30. Chine-Vatican. Un accord
qui ne résout pas tout
Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0) 1
46 46 16 00 Fax général 33 (0) 1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0) 1 46 46 16 02 Site
web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.
com Directeur de la rédaction Éric Chol Directrice adjointe de la rédaction
Claire Carrard (16 58) Rédactrice en chef Hamdam Mostafavi (17 33) Rédacteur
en chef Raymond Clarinard (16 77) Rédactrice en chef technique Nathalie
Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception
graphique Javier Errea Comunicación
Également sur notre site
Vidéo. L’Œil de Courrier, notre zapping
des vidéos web étonnantes de la semaine.
Enquête. Des Chinoises veulent à tout prix
accoucher aux États-Unis pour que leur bébé
naisse américain.
Bilan. Un an après, #MeToo a-t-il changé
nos sociétés ?
À la une
32. Mohammed ben Salmane,
le marchand d’illusions
Transversales
40. Économie. Les start-up
snobent la Bourse
41. La Lettre Tech.
43. Économie. WhatsApp,
Instagram : rebelles mais pas trop
44. Environnement. Des
chauves-souris et des hommes
45. Signaux. Café : un énorme
marché dispersé
Retrouvez-nous aussi sur Facebook,
Twitter, Instagram et Pinterest
360°
46. Généalogie. Quand un test
ADN ébranle votre identité
50. Culture. Mots antiques pour
maux grecs
52. Tendances. Ariel à la machine
53. Plein écran. Les grandes
oreilles de la censure iranienne
54. Histoire. Une bégum pas
bégueule
Réveil Courrier
Chaque matin à 6 heures,
le meilleur de la presse étrangère
reveil.courrierinternational.com
Bulletin à retourner à : Courrier international
Service Abonnements - A2100 - 62066 Arras Cedex 9
Avantage abonnés
Je m’abonne pour :
1 an (52 numéros) au prix de 109 € au lieu de 218,80 €*
1 an (52 numéros) + 6 hors-séries au prix de 139 € au lieu de 269,80 €*
Monsieur
RCO18BO004
Madame
NOM
PRÉNOM
ADRESSE
CP
Rendez-vous sur courrierinternational.com
■ La version numérique du magazine
dès le mercredi soir
■ L’édition abonnés du site Internet
■ Nos archives, soit plus de 100 000 articles
■ L’accès illimité sur tous vos supports
numériques
■ L’application
édition Virginie Lepetit (chef d’édition, 16 12), Fatima Rizki (17 30) 7 jours dans
le monde Paul Grisot (chef de rubrique, 17 48) Europe Gerry Feehily (chef de
service, 16 95), Danièle Renon (chef de service adjointe, Allemagne, Autriche,
Suisse alémanique, 16 22), Laurence Habay (chef de service adjointe, Russie, est
de l’Europe, 16 36), Jean-Hébert Armengaud (Espagne 16 57), Sasha Mitchell
(Royaume-Uni, Irlande, 19 74), Carole Lyon (Italie, Belgique 17 36), Vincent Barros
(Portugal), Corentin Pennarguear (chef de rubrique, France, 16 93), Alexandre
Lévy (Bulgarie), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège, Suède), Alexia Kefalas
(Grèce, Chypre), Joël Le Pavous (Hongrie), Romain Su (Pologne), Guillaume
Narguet (République tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro,
Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Alda Engoian
(Caucase, Asie centrale), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère
Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Sabine Grandadam (chef de
service, Amérique latine, 16 97), Paul Jurgens (Brésil), Martin Gauthier (Canada)
Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine
Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin
(Chine, 17 47), Guillaume Delacroix (Asie du Sud), Élisabeth D. Inandiak (Indonésie),
Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69),
Ghazal Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du
Golfe) Afrique Sébastien Hervieu (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de
rubrique, Maghreb, 16 35), Liza Fabbian (Afrique australe), Sidy Yansané (Afrique
de l’Ouest) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Économie,
16 47), Catherine Guichard (Économie, 16 04), Carole Lembezat (chef de rubrique,
Courrier Sciences, 16 15), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Bélœil
(chef des informations, 17 32), Claire Pomarès (16 74), Delphine Veaudor (16 76),
Mélanie Liffschitz (Histoire, 16 96)
Site Internet Carolin Lohrenz (chef des informations, 19 77), Sylvie Chayette
(chef d’édition), Paul Grisot (Actualité), Gabriel Hassan (rédacteur multimédia, 16 32), Carole Lyon (rédactrice multimédia, 17 36), Hoda Saliby (rédactrice
multimédia, 16 35), Paul-Boris Bouzin (développement web) Courrier Expat
Ingrid Therwath (16 51), Jean-Luc Majouret (16 42)
Traduction Raymond Clarinard (responsable, Courrier Histoire), Mélanie
Liffschitz (chef de service adjointe, anglais, espagnol), Julie Marcot (chef
de service adjointe, anglais, espagnol, portugais), Catherine Baron (anglais,
espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino
(japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise
Lemoine-Minaudier (chinois, anglais), Olivier Ragasol (anglais, espagnol),
Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Baptiste Luciani (chef
de service, 17 35), Isabelle Bryskier, Philippe Czerepak, Aurore Delvigne,
Françoise Hérold, Julie Martin Pôle visuel Sophie-Anne Delhomme (responsable), Alexandre Errichiello, Benjamin Fernandez, Jonnathan Renaud-Badet,
Pierrick Van-Thé Iconographie Luc Briand (chef de service, 16 41), Lidwine
Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53), Céline Merrien (colorisation)
Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Alice Andersen,
Catherine Doutey, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry
Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Informatique Denis
Scudeller (16 84)
Directeur industriel Éric Carle Directrice de la fabrication Nathalie
Communeau, Nathalie Mounié (chef de fabrication, 45 35) Impression,
brochage, routage : Maury, 45330 Malesherbes
Ont participé à ce numéro Torunn Amiel, Aurélie Boissière, Jean-Baptiste
Bor, Mélanie Chenouard, Marie Daoudal, Maddalena De Vio, Otilia Dulhai,
Matthieu Durand-Valerio, Audrey Fisné, Romain Gay, Quoc-Lam Huynh,
Masatoshi Inoue, Valentine Morizot, Micaela Neustadt, Isabelle Taudière,
Laure-Anne Voisin
Publicité MPublicité, 80, boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. : 01 57 28 20 20
Directrice générale Laurence Bonicalzi Bridier Directeur délégué David Eskenazy
(david.eskenazy@mpublicite.fr, 38 63) Directeur de la publicité David Delannoy
(ddelannoy@regieobs.fr, 30 23) Directeurs de clientèle Marjorie Couderc
(marjorie.couderc@mpublicite.fr, 37 97) Sébastien Herreros (sherreros@
regieobs.fr, 30 54) Assistante commerciale Carole Fraschini (carole.fraschini@
mpublicite.fr, 38 68) Partenariat et publicité culturelle Guillaume Drouillet
(guillaume.drouillet@mpublicite.fr, 10 29) Régions Éric Langevin (eric. langevin
@mpublicite. fr, 38 04) Direction commerciale online/opérations spéciales
Vincent Salini (vincent.salini@mpublicite.fr, 37 00) Agence Courrier Patricia
Fernández Pérez (responsable, 17 37), Emmanuelle Cardea (16 08)
Gestion Administration Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13),
Emilien Hiron (gestion) Droits Eleonora Pizzi (16 52) Comptabilité 01 48 88 45 51
Directeur de la diffusion et de la production Hervé Bonnaud Responsable des
ventes France et International Sabine Gude Responsable commerciale internationale Saveria Colosimo Morin (01 57 28 32 20) Chef de produits Charlotte
Guyot (01 57 28 33 99) Communication et promotion Brigitte Billiard, Christiane
Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand
(16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89), Martine Prévot (16 49)
Modifications de services ventes au numéro, réassorts 0805 05 01 47
Service clients Abonnements Courrier international, Service abonnements,
A2100 — 62066 Arras Cedex 9 Tél. 03 21 13 04 31 Fax 01 57 67 44 96 (du
lundi au vendredi de 9 h à 18 h) Courriel abo@courrierinternational.com
Prix de l’abonnement annuel en France métropolitaine : 109 €. Autres destinations :
http://boutique.courrierinternational.com
Plus simple et plus rapide
abonnez-vous sur
boutique.courrierinternational.com ou
par téléphone au 03 21 13 04 31 (non surtaxé)
VILLE
TÉLÉPHONE
E-MAIL
Votre abonnement à l’étranger :
Je choisis de régler par :
chèque à l’ordre de Courrier international
carte bancaire nº
Expire fin
Cryptogramme
date et signature obligatoires
Belgique :
(32) 2 744 44 33 - abonnements@saipm.com
USA-Canada :
(1) 800 363 1310 - expressmag@expressmag.com
Suisse :
(41) 022 860 84 01 - abonne@edigroup.ch
*Prix de vente au numéro. En retournant ce formulaire, vous acceptez que Courrier international, responsable de traitement, utilise vos données personnelles pour les besoins de votre commande, de la relation Client et d’actions marketing sur ses produits et services.
Pour connaître les modalités de traitement de vos données ainsi queles droits dont vous disposez (accès, rectification, effacement, opposition, portabilité, limitation des traitements, sort des données après décès), consultez notre politique de confidentialité à l’adresse
https://www.courrierinternational.com/page/donnees-personnelles ou écrivez à notre Délégué à la protection des données - 80, bd Auguste-Blanqui – 75707 Paris cedex 13 ou dpo@groupelemonde.fr .
Courrier international,
USPS number 013-465, is
published weekly 48 times
per year (triple issue
in Aug and in Dec), by
Courrier International SA
c/o Distribution Grid. at
900 Castle Rd Secaucus,
NJ 07094, USA. Periodicals
Postage paid at Secaucus,
NJ. and at additional mailing
Offices. POSTMASTER : Send
address changes to Courrier
International c/o Express
Mag, 8275, avenue MarcoPolo, Montréal, QC H1E 7K1,
Canada.
Origine du papier : Allemagne. 100 % de fibres recyclées.
Ce magazine est imprimé chez MAURY certifié PEFC.
Eutrophisations : PTot = 0,0011 kg/tonne de papier
Ce numéro comporte un encart “Télérama” posé sur la totalité des abonnés
France Métropolitaine.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8.
s
n
a
d
s
r
u
o
7 j
e
d
n
o
m
e
l
Une nomination
controversée
Ce samedi 6 octobre, Jessica
Campbell-Swanson est juchée
sur la statue Contemplation
de la Justice devant le Capitole.
Elle manifeste avec un millier
de personnes contre la nomination
du juge Brett Kavanaugh à la Cour
suprême, la plus haute juridiction
des États-Unis (lire p. 28-29).
Ce magistrat de 53 ans est accusé
d’agressions sexuelles par plusieurs
femmes, mais rien dans l’enquête
du FBI n’est venu confrmer ces
afrmations. Ce jour-là, le Sénat
approuve la nomination du juge
à une très courte majorité (50 voix
pour, 48 contre). C’est une victoire
pour le président américain
Donald Trump qui n’a jamais cessé
de défendre Kavanaugh. Mais
à l’extérieur, rapporte USA Today,
“les manifestants tapent des
mains à l’unisson et scandent
‘Novembre arrive’ et ‘Chassonsles’”, espérant une défaite cuisante
des républicains aux élections
de mi-mandat qui auront lieu
le 6 novembre.
Photo Damon Winter/The New York Times
sur notre site
courrierinternational.com
Retrouvez tous les vendredis
notre diaporama “La semaine
en images”. Et dans notre
édition imprimée, chaque jeudi,
la photo d’actualité la plus forte.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10.
a ns
7 joursodnde
le m
Brésil. Pourquoi
l’extrême droite
a séduit les électeurs
Le succès de Jair Bolsonaro au premier tour
de la présidentielle, le 7 octobre, rebat les cartes
au sein du paysage politique brésilien.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Dessin de Tjeerd Royaards,
Pays-Bas.
Congrès, ONG, médias) ; avec l’aide du
parti, il s’eforcera de soumettre le pays
à son projet en recourant à tous les instruments légaux et juridiques à sa disposition, ou qu’il créera ad hoc.
De son côté, Bolsonaro a proposé aux
Brésiliens un programme politique et économique de droite, c’est-à-dire quelque
chose de totalement inédit pour des électeurs qui n’ont jamais vu que le PT et le
PSDB se disputer la présidence : il entend
assumer les responsabilités que confère
la Constitution au président sans bafouer
la séparation des pouvoirs, et libérer la
société des grifes de l’État, qui aujourd’hui
contrôle et s’immisce de maintes façons
dans la vie sociale et économique des
Brésiliens.
Aspiration réprimée. L’avancée écra-
—Folha de São Paulo (extraits)
de victoire pour Fernando Haddad, candidat sans envergure nationale, privé de
soutien à l’intérieur de son parti, et traîair Bolsonaro, dont l’avance ne s’est nant comme un fardeau son désastreux
jamais démentie dans les sondages, mandat à la mairie de São Paulo.
remporte une victoire notable – et
Cette deuxième phase de la campagne
avec lui la jeune droite brésilienne – avec qui s’ouvre a ceci de particulier que le
sa qualifcation pour le second tour. La Brésil va enfn voir s’afronter des projets
volonté de ses partisans de rempolitiques et des visions idéoloporter l’élection dès le premier
giques opposés. La droite va se
tour ne peut être vue d’un maumesurer cette fois à une gauche
vais œil : c’était l’issue la plus
qui, jusqu’aux dernières élections,
vraisemblable.
était seule à briguer la présidence
édito dans un éternel duel entre le PT
L’invraisemblable, pour beaucoup, jusqu’à l’année dernière,
et le PSDB [Parti de la socialc’était que Bolsonaro caracole en tête des démocratie, de centre droit].
intentions de vote du début à la fn de la
De fait, Bolsonaro et Haddad incarnent
campagne comme il l’a fait, et qu’il par- deux projets radicalement divergents
vienne au second tour en représentant pour le Brésil. S’il est élu, Haddad sera un
d’une force de droite telle que le Brésil alter ego libre de Lula : il fera tout pour
n’en avait sans doute plus vu depuis Carlos remettre l’État au service du PT, à plus
Larceda [1914-1977, écrivain et homme grande échelle encore que ne l’ont fait
politique de droite].
en douze ans ses prédécesseurs du PT
Dans le camp adverse [celui du PT, Parti Lula et Dilma ; il tentera de faire passer
des travailleurs], la qualifcation pour le sous sa coupe les institutions ofcielles
second tour a un goût de survie plus que et civiles (justice et pouvoir judiciaire,
São Paulo
J
sante de Bolsonaro dans les enquêtes puis
dans les votes au premier tour s’explique
aisément. Le dirigeant du Parti social-libéral [PSL, le parti de Bolsonaro] a répondu
à l’aspiration réprimée d’une partie de la
société brésilienne à une candidature de
droite qui coche toutes les cases : paraître
et être vraiment honnête, courageux et
ferme, et défendre un programme politique fondé sur la lutte contre la criminalité, la protection du droit à l’autodéfense,
le respect de la propriété privée, le libéralisme économique (à l’intérieur comme
à l’extérieur du pays), la simplifcation
et la réduction de la fiscalité, la mise
en œuvre d’une politique nationale et
étrangère fondée sur des critères techniques et non idéologiques, et la fn des
sempiternels échanges de bons procédés
avec le Congrès [qui repose sur le jeu des
alliances entre les partis].
C’est cette frange importante de la
société brésilienne, désireuse d’être représentée par un candidat qui partage les
mêmes ambitions politiques, économiques
et morales de droite et qui n’ait pas peur de
les défendre, qui va combattre la gauche et
l’establishment pour donner à Bolsonaro
la victoire au second tour.
—Bruno Garschagen
Publié le 8 octobre
SourCe
Folha de São Paulo
São Paulo, Brésil
Quotidien, 330 000 ex.
folha.com.br
Née en 1921, la “Feuille de São
Paulo” a fait, au début des années
1980, une cure de jouvence ayant
pour maîtres mots : objectivité,
modernité, ouverture. Le quotidien
est devenu le plus infuent du pays,
attirant l’intérêt, entre autres, d’une
jeune élite qui se bat pour la
consolidation de la démocratie.
Revue de presse
La gauche face
à son dernier défi
●●● “Cela n’a pas juste été une
vague. Un tsunami conservateur
a balayé le pays”, écrit un
éditorialiste du journal O Globo
au lendemain du premier tour
de la présidentielle du 7 octobre.
Donné favori et crédité de 32 % des
intentions de vote avant le scrutin,
Jair Bolsonaro, le candidat du Parti
social-libéral (PSL, extrême droite),
a fnalement rafé 46 % des voix,
contre seulement 29 % pour son
adversaire de gauche, Fernando
Haddad, candidat du Parti des
travailleurs (PT). Cette lame
de fond s’est aussi abattue sur
le Parlement brésilien, où le PSL est
passé de 8 à 52 députés sur
un total de 513, se classant juste
derrière le PT qui obtient 56 sièges,
contre 61 précédemment. Ces
résultats “contrarient toutes les
prévisions des analystes, qui
prévoyaient peu de changements et
de grandes difcultés pour
gouverner” du côté du candidat
d’extrême droite s’il venait à être
élu, estime le magazine Istoé.
Pour la version brésilienne
du site The Intercept, engagé à
gauche, le score inattendu obtenu
par Bolsonaro s’explique en grande
partie par les fake news relayées
par cet ancien capitaine de l’armée
et ses soutiens : “Les membres
de la campagne ‘bolsonariste’
sont devenus les porte-parole
de fausses informations, qui
ne se sont pas gênés pour mentir
publiquement.” Les médias
traditionnels sont aussi pointés du
doigt : “Les noms de Lula et du PT
ont été assimilés à des scandales
de corruption, et désormais une
bonne partie du peuple brésilien
ne supporte plus ce parti et ses
dirigeants”, écrit un éditorialiste
de l’hebdomadaire Carta Capital.
Dans ce contexte de rejet en bloc
du parti de gauche, la suite de la
campagne s’annonce très difcile
pour le PT, dont le candidat
va désormais devoir s’employer
à nouer des alliances avec les
partis centristes et séduire les
électeurs modérés. “La campagne
du second tour doit rassembler
le plus possible à gauche, au
centre ou à droite, pour défendre
la démocratie contre Bolsonaro”,
estime le journal Folha de São
Paulo, qui appelle le PT “à se
montrer digne du déf qui l’attend”.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
7 JOURS.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
11
DESSIN DE MARTIRENA, CUBA
CHINE
La haine fait
un flop
ROUMANIE — “Participation à la
haine : 20,47 %”, titre Adevarul,
pour résumer l’échec du référendum visant à pérenniser l’interdiction du mariage homosexuel,
le 7 octobre. La participation
n’a pas atteint le taux de 30 %,
indispensable à la validation du
résultat. Devant le coût faramineux de ce scrutin – plus de
35 millions d’euros –, le quotidien de Bucarest estime qu’il
s’agit avant tout d’un échec
du Parti social-démocrate, au
pouvoir, “coupable d’avoir traîné
le pays dans la boue et gaspillé
de l’argent”. “Une faillite claire,
qui prouve que l’initiative était
cont raire au x valeurs européennes”, conclut le journal.
Une démission
fracassante
ÉTATS-UNIS — L’ambassadrice
américaine aux Nations unies
Nikki Haley a annoncé sa démission le 9 octobre. Le New York
Times rappelle qu’elle a été “l’une
des premières à critiquer Trump”
au sein du Parti républicain et
que sa nomination à l’ONU, en
novembre 2016, “a été perçue
comme une off re de paix” de la part
Interpol : peut-on encore faire
confiance à Pékin ?
du président. Fille d’immigrants
indiens, elle s’est démarquée à
plusieurs reprises du chef de
l’État durant son mandat, estimant notamment que “sa tendance à s’en prendre violemment
aux voix qui le critiquent pouvait
provoquer une guerre mondiale”.
“Celle qui a longtemps été vue
comme une potentielle candidate
à la présidentielle a déclaré qu’elle
n’avait pas, comme certains le pensaient, l’intention de se présenter en
2020”, note le journal.
Meng Hongwei, directeur chinois d’Interpol, a été poussé
à la démission le 7 octobre. Un événement qui sème le doute
sur la capacité de la Chine à diriger des organisations
internationales, estime le quotidien de Hong Kong.
—South China Morning Post
(extraits) Hong Kong
L
Vague
d’indignation
BULGARIE — Le meurtre de la
journaliste Viktoria Marinova,
30 ans, dans la ville de Roussé
(nord de la Bulgarie) a suscité un
choc dans le pays et dans toute
l’Europe. “De nombreuses organisations de défense de la liberté
de la presse ont appelé le gouvernement bulgare à effectuer une
enquête approfondie sur ce cas et
à identifier son responsable”, note
le quotidien en ligne Dnevnik,
qui rappelle que cette présentatrice de télévision avait reçu le
30 septembre deux journalistes
d’investigation qui enquêtaient
sur des affaires de corruption
et de détournements de fonds
européens.
↑ Une photo
de Viktoria
Marinova,
à Sofia,
le 8 octobre.
Photo Dimitar
Dilkoff/AFP
267 000
mots d’excuses ont été postés sur Twitter par les compagnies
ferroviaires britanniques depuis janvier 2018. En mai dernier,
des changements d’horaires ont entraîné d’importantes perturbations
sur le réseau, au point de provoquer un nombre de retards inédit
depuis douze ans, constate The Times. Les 25 opérateurs privés du pays
ont donc multiplié les messages d’excuses auprès des usagers. En dépit
de ce contexte difficile, marqué par le lancement d’une grande révision
du fonctionnement des chemins de fer britanniques mi-septembre,
les associations de passagers se félicitent d’une “amélioration
du traitement des voyageurs par les compagnies, plus promptes
à faire acte de contrition auprès d’eux”.
a disparition et la détention du président d’Interpol dans le cadre de la
campagne anticorruption de Pékin
sont des actes sans précédent qui ébranleront la confiance de la communauté internationale dans la capacité de la Chine à diriger
des organisations internationales. Meng
Hongwei, qui est également vice-ministre
de la Sécurité, fait l’objet d’une investigation des autorités chinoises pour avoir reçu
des pots-de-vin et avoir “gravement mis en
danger” le Parti communiste et la police.
Lors d’une réunion des responsables de la
sécurité publique, les autorités ont déclaré
lundi que le lancement d’une enquête sur
Meng et ses complices “montrait pleinement
qu’il n’y avait ni privilège ni exception devant
la loi”. Interpol avait déclaré dimanche
avoir reçu la démission de Meng après avoir
demandé aux autorités chinoises des informations sur son statut pour “répondre à des
inquiétudes” sur sa situation. D’après les analystes, le fait que Meng, qui était devenu en
2016 le premier ressortissant chinois à diriger
Interpol, ait été pris pour cible montre que
nul n’est à l’abri de la vaste campagne anticorruption de Pékin. Mais cela soulève des
inquiétudes quant à la capacité des Chinois
à diriger des organisations internationales.
Pour Paul Haenle, qui dirige le CarnegieTsinghua Center for Global Policy de Pékin,
un centre de recherche américano-chinois,
la disparition de Meng a provoqué une
onde de choc dans la communauté internationale et conforté ceux qui soutenaient
que la Chine n’était pas prête à assurer des
fonctions de direction importantes. “On
a du mal à imaginer qu’une autre organisation placera un Chinois à sa tête, déclare-t-il.
Comment pourrait-elle être sûre que ce genre
de chose ne se reproduira pas ?”
“Cet incident est sans précédent, juge
Marc Lanteigne, qui étudie la vie politique
chinoise et les organisations internationales
à l’université Massey, en Nouvelle-Zélande.
Il est possible que d’autres responsables et
d’autres organisations fassent l’objet d’investigations similaires.”
Pékin s’investit de plus en plus dans les
organismes multilatéraux depuis quelques
années. Outre Interpol, la Chine a pris des
responsabilités dans certaines organisations
des Nations unies et à la Banque mondiale.
Elle sera bientôt le deuxième financeur des
Nations unies et fournit actuellement le
plus gros contingent de troupes de maintien de la paix à l’organisation.
Pour Abigail Grace, chercheuse associée
au programme Asie-Pacifique du Centre
pour une nouvelle sécurité américaine, l’affaire Meng suscite cependant des craintes
quant à l’indépendance des Chinois participant à ces organisations. Aucun d’entre
eux n’est susceptible d’échapper à la discipline du Parti communiste. L’affaire montre
aussi que Pékin juge sa campagne anticorruption plus importante que d’éventuelles
pressions internationales, ajoute-t-elle. “Ils
ont manifestement l’intention d’en dire le moins
possible, poursuit-elle à propos de la détention de Meng. Ils considèrent qu’il s’agit d’une
affaire interne.”
Pékin juge sa campagne
anticorruption plus
importante que
d’éventuelles pressions
internationales.
Meng devait diriger Interpol jusqu’en
2020. Sa disparition a été signalée par sa
femme jeudi [4 octobre] à Lyon, où se situe
le siège de l’organisation. Elle a déclaré à la
presse que les derniers SMS que son mari
lui avait envoyés mardi montraient qu’il
courait un danger : il avait envoyé un émoji
en forme de couteau et lui disait d’attendre
son appel. Meng était chargé de plusieurs
missions depuis sa nomination au poste de
vice-ministre de la Sécurité en 2004, entre
autres la lutte contre le terrorisme et le trafic
de drogue, le contrôle des frontières, l’immigration et la coopération internationale.
Les défenseurs des droits de l’homme
avaient prévenu que Pékin profiterait de ce
qu’il présidait Interpol pour utiliser l’organisation afin de rapatrier de force les dissidents et les fugitifs chinois. “Meng a été élu
récemment à la présidence d’Interpol. Cela
a été considéré comme un honneur pour la
Chine, et devait lui permettre d’attraper les
fonctionnaires corrompus qui se sont enfuis
à l’étranger et ainsi favoriser sa campagne
anticorruption”, explique Zhu Jiangnan, qui
étudie la corruption et la lutte anticorruption en Chine à l’université de Hong Kong.
“Vu l’intensité de la lutte contre la corruption
qui se déroule en Chine actuellement, les gens
ne devraient cependant pas s’étonner qu’il y
ait des arrestations.”
—Sarah Zheng
Publié le 8 octobre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12.
7 jours
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
réChauffement Climatique
ItalIe — Quelque 5 000 personnes ont “littéralement pris
d’assaut” les rues de R iace
le 6 octobre pour manifester leur soutien à Domenico
Lucano, assigné à résidence
depuis le 2 octobre, rapporte La
Stampa. Maire de ce petit village de 1 800 habitants, Lucano
a acquis une notoriété internationale en parvenant à conjuguer intégration d’immigrés
et renaissance d’une localité
désertée par ses habitants, alors
que l’extrême droite au gouvernement promeut une politique
migratoire très dure. Lucano est
notamment accusé d’avoir organisé un mariage blanc pour permettre à une femme sans papiers
de demeurer en Italie.
La plage
de la discorde
thaïlande —
“Laissez la baie de
Maya tranquille”,
titre The Nation
le 8 octobre, une
semaine après
que les autorités ont ordonné la fermeture
définitive de la baie, célèbre
pour avoir servie de décor au
film La Plage, avec Leonardo
DiCaprio, et dont l’écosystème
“Une peine de mort pour les pays
africains”
– notamment les coraux – a été
victime du tourisme de masse.
“S’étendant sur moins de 5 hectares,
elle attire jusqu’à 5 000 visiteurs
par jour”, explique le quotidien
de Bangkok. Pourtant, à l’heure
où la saison doit reprendre, les
syndicats de professionnels du
tourisme protestent vivement
et appellent le gouvernement à
revenir sur cette décision.
Dans un nouveau rapport, le Giec avertit des risques liés à la
hausse des températures. D’ici vingt ans, l’Afrique pourrait être
particulièrement touchée par la sécheresse et la famine.
L’échec tourne
au fiasco
Sondron, “L’avenir”, namur
Un maire sous
les verrous
InteRnet — G o o g l e
a
annoncé lundi 8 octobre la
fin de Google+, son réseau
social décrit comme “l’un de ses plus
grands échecs” par le Wall Street
Journal. Le quotidien économique révèle qu’une faille informatique aurait compromis les
données personnelles d’au moins
500 000 utilisateurs. Découvert
en mars 2018 par un groupe de
travail interne à Google, ce bug n’a
pas été rendu public, le géant californien ayant eu “peur des répercussions”, explique le journal, qui
ajoute qu’il n’y a jusqu’ici “aucune
preuve d’une utilisation malhonnête
des données qui ont fuité”.
↗ Dessin de
Chappatte
paru dans
Le Temps,
Lausanne.
s
obrement intitulé Réchaufement climatique de 1,5 °C, le rapport du Groupe
d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (Giec) se présente
pourtant comme un ultime signal d’alerte.
Publiée à Séoul le 8 octobre, l’étude présente
un scénario catastrophe pour la planète si le
réchaufement climatique venait à dépasser
ce chifre, et appelle à limiter la température à ce plafond d’ici à 2040. D’après elle,
la production d’électricité issue des énergies fossiles doit cesser d’ici à 2050 si nous
voulons respecter cette frontière.
Pour Nature, il s’agit d’“une tâche herculéenne impliquant des changements rapides
et spectaculaires dans le mode de fonctionnement des gouvernements, des industries et des
sociétés”. Si nous ne parvenons pas à limiter
la hausse des températures à ce chifre, de
nombreux efets néfastes
sont à attendre, poursuit
le magazine scientifque,
citant notamment l’augmentation du niveau des
mers, exposant des millions de personnes aux risques d’inondations, mais aussi l’acidifcation des océans,
qui a un impact sur les courants et les ressources de poissons, ou encore les conséquences pour les productions agricoles
autour du globe.
Les experts du Giec insistent particulièrement sur les conséquences néfastes pour le
continent africain. “À moins que les gouvernements africains ne prennent des mesures drastiques contre le réchaufement climatique, des
millions de personnes sur le continent risquent
de sombrer dans la pauvreté et la faim”, met
en garde l’ONG Oxfam International dans
le quotidien nigérian The Guardian.
The Sierra Leone Telegraph, journal du
pays ouest-africain, reprend la position
d’Apollos Nwafor, directeur panafricain
de l’ONG. “Les rendements du riz et du
blé pourraient chuter de 25 % en raison du
réchaufement climatique. Et à 1,5 °C, Lagos
pourrait devenir une nouvelle ville en proie
au stress thermique, comme Delhi en Inde.”
Le cri d’alerte du responsable d’Oxfam inquiète également le site économique Business Ghana : “Le changement
climatique a mis le feu à notre planète, des
millions de personnes en ressentent déjà
les efets. Le Giec vient seulement de montrer que la situation peut s’aggraver.” Le
média d’afaires ghanéen précise qu’une
augmentation de 2 °C constituerait “une
peine de mort pour de nombreuses personnes à travers le continent”. “Le phénomène El Niño de 2016, qui a été renforcé par
les efets du changement climatique, a mis à
mal la production agricole pluviale, et placé plus
de 40 millions d’Africains
Revue
de presse en situation d’insécurité
alimentaire”, relève de
son côté le site d’information marocain LesEco.ma.
Les résultats de l’étude du Giec
démontrent que le cauchemar écologique est déjà en route mais que ses efets
peuvent encore être limités, à condition d’aller bien au-delà des engagements pris lors des accords de Paris à la
COP21 pour éviter un monde réchaufé
de 3 °C. Pour Apollos Nwafor, la catastrophe n’est pas inévitable : “Ce qui nous
donne l’espoir, c’est que certains des pays les
plus pauvres et les moins polluants mènent
à présent la lutte contre le changement climatique. Nous sommes passés de l’ère du
‘Vous d’abord’ à celle du ‘Suivez-moi’. Il est
temps que le monde riche agisse de la sorte”,
rapporte Business Ghana.—
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PEUGEOT 308
REPRISE
+3600 €
(1)
NAVIGATION 3D CONNECTÉE AVEC INFO TRAFIC *
FREINAGE AUTOMATIQUE ANTI-COLLISION *
* DE SÉRIE, EN OPTION OU INDISPONIBLE SELON LES VERSIONS.
(1) Soit 3 600 €, ajoutés à la valeur de reprise de votre véhicule, d’une puissance réelle inférieure ou égale à celle du véhicule neuf acheté. La valeur de reprise est calculée en fonction du cours de l’Argus®
du jour de la reprise, applicable à la version du véhicule repris, ou le cas échéant à la moyenne du cours des versions les plus proches de celui-ci, ledit cours ou ladite moyenne étant ajusté en fonction
du kilométrage, des éventuels frais de remise en état standard et déduction faite d’un abattement de 15 % pour frais et charges professionnels. Offre non cumulable, réservée aux particuliers, valable
pour toute commande d’une 308, neuve et en stock, passée avant le 31/10/2018 et livrée sur le mois de la commande dans le réseau PEUGEOT participant. Offre non valable pour les véhicules au prix
PEUGEOT Webstore.
Consommation mixte (en l/100 km) : de 3,5 à 5,7. Émissions de CO2 (en g/km) : de 92 à 133.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14.
7 JOURS
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
CONTROVERSE
Allemagne : un don d’organes automatique ?
Début septembre, le ministre allemand de la Santé s’est déclaré favorable à ce que les citoyens soient désormais des donneurs
présumés d’organes, comme c’est déjà le cas en France et dans d’autres pays européens. Mais cette proposition suscite le débat.
OUI
Un bien pour
la société
—Die Zeit Hambourg
L
es propositions de Jens Spahn
sont toujours mal vues d’emblée.
Comme le ministre [chrétiendémocrate (CDU)] de la Santé souhaite
encore progresser en politique, elles sont
toujours soupçonnées de servir davantage
ses intérêts que ceux de la collectivité.
C’est dommage pour sa dernière initiative en date, car c’est une idée importante
qui repose sur des années de recherches
et a fait l’objet d’un examen exhaustif.
Spahn entend rendre le don d’organes
automatique sauf objection déclarée, dans
le but d’augmenter le nombre de concitoyens mettant leur corps à disposition
– pour le bien des autres, après leur mort
ou, souvent, en cas de “mort” cérébrale.
Ce terme est paradoxal. En état de mort
cérébrale, des courants électriques, qui se
tarissent, parcourent encore le cerveau,
mais seule la médecine moderne permet
de maintenir l’intéressé en vie pendant
un temps. La mort cérébrale est constatée par des médecins responsables dans
le cadre d’une procédure qui se déroule
en plusieurs étapes.
La collectivité doit à l’avenir partir du
principe que les citoyens donnent leurs
organes – à moins qu’ils n’informent l’État
de leur refus. Jusqu’à présent, c’était exactement l’inverse : aucun individu ne faisait
don de ses organes sauf s’il s’y déclarait
favorable. Cette décision doit être prise
en toute conscience, mais, si les gens ne
le font pas, ils restent non-donneurs. Avec
pour résultat que nombre de candidats à
une transplantation ne reçoivent pas d’organe ou doivent attendre longtemps. Et
des vies qui pourraient être sauvées sont
perdues. Bien sûr, ce n’est pas seulement
parce qu’il y a peu de donneurs – certains
hôpitaux travaillent de façon inefficace,
certains organes qui pourraient convenir ne parviennent pas aux patients qui
en auraient besoin –, mais le manque de
donneurs joue un rôle considérable.
On peut cependant y remédier en modifiant le processus de décision comme
le propose Jens Spahn. Comment saiton cela ? D’abord en comparant avec les
autres pays européens qui ont toujours
réglementé ainsi le don d’organes et qui
présentent un taux de transplantations
bien supérieur. Nos voisins autrichiens,
par exemple, en effectuent deux fois plus
que les Allemands proportionnellement au
nombre d’habitants [l’Autriche pratique
le consentement présumé, tout comme la
France et l’Italie].
Statu quo. Deuxièmement, les recherches
des économistes montrent que l’être
humain s’abstient souvent de réfléchir
et réagit de façon intuitive. Or l’intuition
conseille souvent de maintenir le statu quo,
alors qu’un petit changement ne coûterait pas grand-chose. Cela explique qu’on
obtienne un effet aussi important selon
que l’État part du principe que c’est oui
ou qu’il part du principe que c’est non.
L’État allemand devrait opter pour un
principe approprié au lieu de se satisfaire
de ce qui est issu du hasard, à savoir le non
automatique. Même un courrier de l’assurance-maladie ne vient pas à bout de
la paresse intellectuelle. Il faut donc que
le oui devienne automatique pour qu’on
puisse sauver des vies. Ce n’est pas de la
manipulation, pas plus que le non automatique, juste un moyen de mieux servir
l’intérêt général.
Ceux qui ne veulent pas donner leurs
organes ont toute la vie pour dire non.
Et s’ils ne le font pas, le projet de Spahn
prévoit que leur famille pourra encore le
faire. Il est donc faux de dire qu’on dispose à sa guise de l’être humain. Si une
personne considère que sa dignité est
menacée, il lui suffit d’un mot pour faire
obstacle au prélèvement d’organes. On
ne saurait faire plus responsable.
—Uwe Jean Heuser
Publié le 6 septembre
NON
On rentabilise
l’être humain
—Die Zeit Hambourg
O
n compte en Allemagne plus de
10 000 personnes en attente d’un
organe. Ce chiffre dissimule 10 000
destins difficiles, tristes, et encore plus
d’enfants, de mères, de pères qui souffrent
avec l’intéressé. Nombre de ces milliers de
personnes pourraient continuer à vivre si
on trouvait à temps un cœur, un rein ou
un poumon. Jens Spahn, le ministre de la
Santé, en a donc conclu que l’État devait
faire augmenter le nombre des organes
donnés. Tout individu sera donneur si son
corps s’y prête. Ceux qui ne le souhaitent
pas devront exprimer leur opposition.
Or ce n’est pas la bonne voie. Car elle
modifie une prémisse centrale de notre
conception du droit et de l’être humain :
l’être humain n’appartient qu’à lui-même
et n’a pas à le faire valoir en s’opposant
à la collectivité. Toute atteinte à l’intégrité du corps doit être expliquée et doit
nécessiter une autorisation et non en être
dispensée. Il ne faut pas être grand clerc
pour imaginer à quoi pourrait mener la
suppression de ce principe. D’autant que
les considérations utilitaires jouent déjà
un rôle important aujourd’hui. Poser la
mort cérébrale comme condition à un
prélèvement d’organes, c’est rentabiliser
l’être humain jusqu’au bout. Si la personne
n’était pas en état de mort cérébrale mais
morte, elle serait un cadavre et ne pourrait
donc plus servir au don d’organes. Elle doit
donc être assez morte pour que l’atteinte
à son intégrité puisse être justifiée sur le
plan éthique, mais pas trop, pour que la
transplantation soit possible.
Entendons-nous bien : rien ne s’oppose
à ce qu’un corps qui ne peut plus survivre
sans l’aide de machines permette à un
autre de vivre si la personne concernée
en décide ainsi. Cependant c’est à elle de
prendre la décision, et pas en deuxième
instance. Mais la décision a déjà été prise,
avancent les partisans de la présomption
de don, puisque la grande majorité des
Allemands se disent “favorables” au don
d’organes : 81 % à en croire le dernier sondage publié par la Fondation allemande
pour la transplantation d’organes (DSO).
Tandis que 58 % des personnes interrogées déclaraient avoir déjà pris une décision pour elles-mêmes, 74 % d’entre elles
révélaient une décision positive. Dans le
même temps, 38 % des Allemands seulement possèdent une carte de donneur d’organes. Il est plus que douteux de conclure
qu’une majorité est incapable d’exprimer
sa volonté et qu’il faut donc l’aider.
La position apparemment contradictoire
des Allemands n’est pas une “honte” comme
le pense Karl Lauterbach, le spécialiste de
la santé du SPD [Parti social-démocrate],
mais le résultat d’un ensemble de considérations. La volonté est ainsi faite : on
veut une chose, mais on en préfère aussi
bien d’autres – ou plutôt aucune. Un État
qui respecte l’autonomie de l’individu doit
accepter cette ambivalence.
Toute atteinte
à l’intégrité du corps
doit nécessiter
une autorisation.
Dix mille personnes pourraient continuer à vivre. Cette phrase oblige à réfléchir
à la question de savoir si on veut apporter sa contribution pour un nombre suffisant d’organes prêts à être transplantés.
Si ce nombre n’augmente pas, ce n’est
pas, selon les spécialistes, à cause de la
paresse des Allemands, cela tient aux procédures complexes que doivent respecter
les hôpitaux, à la situation dans laquelle se
trouvent ces mêmes hôpitaux et aux honoraires relativement bas qu’ils perçoivent
pour une transplantation. C’est dans ces
domaines que Jens Spahn a vraiment du
pain sur la planche.
—Tina Hildebrandt
Publié le 7 septembre
AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Christine Ockrent
Samedi 11H
– 12H
Écoute, podcast: franceculture.fr/ @Franceculture
En partenariat avec
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
© To-Foto AS - RCS Paris B 449 035 0005 - IM075100037
Embarquez
avecnosexperts
enNorvège
© TOR FARSTAD
––– VIVEZ UNE VÉRITABLE EXPÉRIENCE !
Nos experts vous feront découvrir le meilleur de la
Norvège ! En plus de vous ofrir un itinéraire unique au
variées à chaque escale.
© AGURTXANE CONCELLON / HURTIGRUTEN
et réservez maintenant !
© RUNE KONGSRO
Choisissez votre saison préférée pour un voyage
L’EXPRESS CÔTIER
DE NORVÈGE
Pour toute réservation avant
le 31.12.2018 d’un voyage
à partir du 01.04.2019
400€
JUSQU’À
proposons des activités originales et des excursions
en été ou sous les Aurores Boréales durant l’hiver
sur hurtigruten.FR
ou au 01 86 65 12 56
cœur de fabuleux paysages depuis 125 ans, nous vous
à l’accent résolument norvégien sous le Soleil de Minuit
Dans votre agence de voyages,
DE RÉDUCTION
PAR CABINE *
* Réduction par cabine double de 300€ (départs du 01.04.2019 au 31.05.2019 et du 01.09.2019 au 31.05.2020) ou de 400€ (départs du 01.06.2019 au 31.08.2019) pour un voyage Bergen/Kirkenes/Bergen et de 100€
(départs du 01.04.2019 au 31.05.2019 et du 01.09.2019 au 31.05.2020) ou de 200€ (départs du 01.06.2019 au 31.08.2019) pour les voyages Bergen/Kirkenes et Kirkenes/Bergen.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
16.
d’un
continent
à l’aut r e.
Europe ...........
France ...........
Amériques........
Asie .............
20
26
28
30
afrique
Cameroun. Les
D
ruses du président
fantôme
World Politics Review
(extraits) New York
À la tête du Cameroun depuis trente-six ans, Paul Biya
devrait être réélu président malgré ses absences et
l’aggravation de la “crise anglophone”. Pour garder le pouvoir,
il manie habilement la politique de la carotte et du bâton.
ans la petite vidéo pixélisée, filmée au téléphone
portable, des soldats camerounais escortent deux femmes
sur une piste poussiéreuse. L’une
porte un bébé dans le dos. L’autre
tient une petite flle par la main.
Un petit attroupement les suit.
Les soldats rudoient leurs prisonnières, les giflent de temps
en temps. Quelqu’un dit : “BH, tu
vas mourir.” “BH” veut dire Boko
Haram, le groupe terroriste basé
au Nigeria qui a infltré le nord du
Cameroun il y a maintenant plusieurs années et contre lequel se
bat l’armée camerounaise.
Après avoir conduit les deux
femmes à l’écart de la route, les
militaires leur bandent les yeux.
L’un d’eux retire le T-shirt noir que
portait la petite flle et le lui enroule
autour de la tête. Celui qui flme,
sans doute un soldat, dit : “Petite, ça
nous fait mal, mais tes parents nous
ont mis…” Il est interrompu par les
coups de feu, les quatre victimes
– les deux femmes, la petite et le
bébé – s’écroulent. Un des soldats
remarque que la petite flle est toujours en vie. Un militaire recharge
son fusil et appuie sur la détente.
Dans une enquête publiée le
24 septembre [peu avant la présidentielle du 7 octobre], le média
britannique, la BBC, arrivait à la
conclusion que cette tuerie avait
eu lieu en mars ou avril 2015 dans
un petit village appelé Krawa Mafa.
“J’ai peur que ce massacre flmé ne soit
pas un cas isolé”, a déclaré, après la
difusion de la vidéo, Zeid Ra’ad Al
Hussein, qui terminait son mandat
de haut-commissaire des Nations
unies aux droits de l’homme.
Depuis 2016, le Cameroun est
aux prises dans l’ouest du pays
avec une insurrection de sa minorité anglophone [20 % de la population, qui s’estiment discriminés].
Contrairement à la lutte contre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
AFRIQUE.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
17
↙ Des gendarmes camerounais patrouillent à Buea,
la capitale de la région anglophone du Sud-Ouest,
le 3 octobre 2018. Photo Marco Longari/AFP
1 500 combattants actifs. La plupart de ces combattants n’ont pour
seules armes que de vieux fusils
de chasse, mais compensent leur
peu de ressources par leur ferveur.
J’ai rencontré David en juillet
quand j’ai suivi les ADF dans la
région du Sud-Ouest. C’est une
zone particulièrement difficile d’accès, à la fois parce que l’État interdit aux journalistes de s’y rendre et
parce que les infrastructures y sont
presque inexistantes, à l’exception
de quelques grands axes. Cet éloignement géographique en fait un
terrain idéal pour la guérilla ; les
soldats camerounais s’aventurent
rarement loin des villes.
Repères
1. Région du Nord-Ouest
2. Région du Sud-Ouest
G-É Guinée-Équatoriale
ExtrêmeNord
TCHAD
CAM EROUN
1
Bamenda
Exactions. On dénombre
aujourd’hui une demi-douzaine
de milices anglophones. L’État
affirme qu’elles ont tué plus de
120 membres des forces de sécurité, même si le nombre réel est
sans doute supérieur. Les combattants séparatistes ont également enlevé des fonctionnaires
et des chefs coutumiers accusés
d’avoir collaboré avec l’État, allant
parfois jusqu’à les torturer ou les
tuer. Des associations de défense
des droits humains ont accusé les
milices d’avoir obligé des autorités locales à fermer des dizaines
d’établissements scolaires.
Il semble év ident que la
conduite de l’armée a été bien
plus inqualifiable encore qu’on
ne le dit. L’année dernière, selon
les associations, elle a exécuté
plus de 400 habitants, et brûlé au
moins 20 villages. Sans compter
que beaucoup d’attaques contre
des civils n’ont vraisemblablement pas été signalées.
On évalue à près de 250 000 le
nombre de personnes qui ont été
déplacées par les troubles. Parmi
elles, Charity Achu. Coiffeuse de
profession, elle avait son propre
salon dans la région du Sud-Ouest.
Sa vie s’est trouvée chamboulée
quand les soldats ont fait irruption dans son village et ouvert
le feu. Elle a fui avec son mari
et leurs quatre enfants, emportant le plus jeune, encore bébé,
dans ses bras. Ils n’ont pas eu le
RÉP.
CENTRAFR.
République
d’Ambazonie
2
Buea
Bue
Douala
Golfe
de
Guinée
G-É
Yaoundé
GABON
Cameroun
britannique
anglophone
(1922-1960)
Provinces
ayant choisi de
se rattacher
au Cameroun
francophone
en 1961
Zone de combat
contre Boko Haram
Flux de réfugiés
(250 000
personnes depuis
fin 2016)
CONGO
250 km
Vers un septième mandat
●●● Les Camerounais ont voté le 7 octobre. Une nouvelle
victoire de Paul Biya, président depuis 1982, ne fait pas de
doute pour Camer. Ce site d’informations de la diaspora juge
qu’il sera réélu “sans inquiétude” lors de ce scrutin à un seul
tour. Pour trois raisons. Un, “le régime en place contrôle
totalement l’appareil électoral”. Deux, l’opposition est
“disloquée et gangrenée par des ego surdimensionnés”.
Trois, les habitants des régions anglophones, bastions de
l’opposition, ont peu voté à cause de la crise.
temps de prendre quoi que ce soit
d’autre que les vêtements qu’ils
avaient sur le dos.
Cinq mois durant, la famille s’est
cachée dans la forêt où elle a eu le
plus grand mal à trouver de quoi
manger. Là, Charity a appris de la
bouche d’autres personnes déplacées que les soldats avaient tué
trois de ses frères. La famille de
Charity a traversé la forêt à pied
jusqu’à atteindre un village sur la
côte. “On est arrivé sans rien, ditelle. Il a fallu mendier.” On leur a
donné des vêtements et ils ont pris
un petit bateau pour le Nigeria.
Certains fonctionnaires ont également déserté leur poste de peur
d’être enlevés ou tués.
Les informés de franceinfo
Jean-François Achilli, du lundi au vendredi de 20h à 21h
chaque vendredi avec
Lac
Tchad
Krawa Mafa
N IGERIA
COURRIER INTERNATIONAL
Boko Haram (qui a atteint son Sud-Ouest], se sent marginalisée
paroxysme en 2015), le conflit par l’État. Elle se plaint de l’absence
anglophone aura de lourdes inci- d’investissements dans la région.
Les troubles actuels ont éclaté fin
dences sur la politique et la sécurité du pays pour les mois voire les 2016 quand des avocats et des enseiannées à venir.
gnants, frustrés par l’usage croisCes deux crises ont fragilisé sant du français [au détriment de
ce que le président en exercice, l’anglais] dans les tribunaux et les
Paul Biya, a longtemps présenté écoles, sont descendus dans la rue.
comme sa plus grande force : sa Leurs manifestations ont rapidecapacité à maintenir la
ment fait boule de neige,
paix et l’ordre dans son
entraînant une réponse
pays, dans une région de
musclée de l’État.
l’Afrique instable.
Un an plus tard, le
1er octobre 2017, les
Les périodes agitées
sont rares dans l’hisanglophones ont orgaENQUÊTE nisé des rassembletoire récente du pays, à
l’exception d’une tenments pacifiques dans
tative de coup d’État en 1984, des les principales villes de leur région.
grèves générales qui ont paralysé Certains ont proclamé l’indépenle pays en 1991 et des manifesta- dance d’un État [rassemblant les
tions contre la vie chère en 2008, deux régions anglophones], qu’ils
qui s’étaient soldées par la mort appellent l’Ambazonie, du nom de
d’une centaine de personnes.
la baie d’Ambas, sur la côte cameLa crise anglophone, qui a débuté rounaise Atlantique. Les forces de
en octobre 2016, s’est propagée sécurité ont répliqué en tuant une
dans tout le pays. À cela deux rai- vingtaine de personnes et en jetant
sons. Tout d’abord, contraire- des centaines d’autres en prison,
ment à Boko Haram, les groupes selon l’organisation britannique
de combattants anglophones sont de défense des droits humains,
originaires du Cameroun même. Amnesty International.
Ensuite, les doléances des séparaDavid, un anglophone, se soutistes sur l’absence de développe- vient parfaitement de l’interment et de débouchés dans leurs vention des forces de sécurité. Il
régions rencontrent un écho dans manifestait en famille en faveur
l’opinion camerounaise.
de l’indépendance quand les soldats ont ouvert le feu, tuant l’un
Ambazonie. La crise anglophone de ses frères. Quand il a fui avec sa
trouve son origine dans l’his- famille, relate-t-il, les militaires les
toire complexe du Cameroun. ont suivis et ont donné l’assaut à
Après avoir été colonisé par l’Em- leur village, obligeant tout le monde
pire allemand, le Cameroun a été à se cacher dans la brousse avant
divisé entre les protectorats fran- de fuir de l’autre côté de la fronçais et britannique au lendemain tière, au Nigeria.
de la Première Guerre mondiale.
Plutôt que de devenir un réfugié,
Les protectorats ont adopté dans David, dont le nom a été changé
l’administration et l’enseignement par mesure de sécurité, a décidé
les langues respectives des colons de prendre les armes. “Je dois me
qui les occupaient, même si l’on venger parce que c’est mon pays”,
parle encore aujourd’hui plus de affirme-t-il. Il a rejoint les Forces
deux cents langues dans le pays. de défense d’Ambazonie, les ADF,
En 1961, la moitié du Cameroun un groupe qui se vante de compter
anglophone a voté pour la jonction
avec le Nigeria voisin, l’autre moitié Les soldats ont fait
a choisi de former une fédération irruption dans
avec le Cameroun francophone.
Depuis lors, la population anglo- son village et ouvert
phone du pays, qui vit dans deux le feu. Ils ont tué
régions [appelées Nord-Ouest et trois de ses frères.
Pour les opposants de Paul
Biya, un dialogue avec les anglophones et une autonomie accrue
accordée à la région permettraient de clore le conflit. Mais
si Biya a créé un nouveau ministère de la Décentralisation et du
Développement local, et nommé
deux anglophones à la tête d’autres
ministères, son gouvernement a
refusé de négocier avec les chefs
anglophones, qualifiés de “terroristes”. Depuis janvier, il maintient
en détention sans l’avoir jugé Sisiku
Ayuk Tabe, le premier chef du gouvernement d’Ambazonie.
Ce refus obstiné de négocier
n’a fait que populariser une soif
d’indépendance qui n’était → 18
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18.
AFRIQUE
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Cette enseignante réfugiée à Yaoundé,
le 2 octobre 2018, a fui Buea à cause des
violences. Photo Zohra Bensemra/Reuters
17 ← jusqu’alors que marginale
dans les régions anglophones. Et
contrairement à la revendication
de Boko Haram de créer un État
islamique, l’appel des anglophones
à une meilleure gouvernance et à la
création d’infrastructures de base
parle à la plupart des Camerounais.
Ces dix dernières années, je me
suis rendu dans plusieurs dizaines
de villages aux quatre coins du
pays, et les souhaits exprimés sont
presque toujours les mêmes : une
route digne de ce nom, un hôpital et
une école. En résumé, tous les services de base que l’État n’est généralement pas capable de fournir.
Beaucoup de Camerounais ont fait
remarquer sur les réseaux sociaux,
au début de la crise surtout, que
l’appel au changement des anglophones devrait servir d’exemple
au reste du pays.
Pour de nombreux habitants, les
violences perpétrées par les forces
de sécurité dans les régions anglophones renforcent en efet l’impression que l’État fait peu de cas
de ses citoyens. À bien des égards,
la sauvagerie parfois aléatoire de
l’armée est emblématique du gouvernement dans son ensemble.
C’est une “sorte de tyrannie décentralisée”, résume Achille Mbembe,
philosophe et politologue camerounais. “Ça veut dire que chaque
[fonctionnaire] est un petit tyran à
son petit niveau.”
Petits tyrans. Le cœur du sys-
tème se trouve à Yaoundé, la verdoyante et vallonnée capitale, à
l’intérieur des terres. Le long du
boulevard le plus large de la ville,
on découvre une demi-douzaine
de bâtiments Art déco construits
dans les années 1970 pour abriter
les ministères. À peine en a-t-on
franchi le seuil que leur lustre
pâlit. Des ascenseurs bringuebalants hissent les visiteurs vers des
couloirs noyés dans la pénombre
et revêtus de moquettes en fn
de vie.
Derrière les portes de ces couloirs, des bureaux miteux où des
fonctionnaires se prélassent sur
leur chaise, lisent le journal ou pianotent sur leur téléphone. La journée de travail ne dure guère. Jusqu’à
11 heures, les secrétaires font savoir
que leurs patrons “arriveront bientôt”. Après 16 heures, ils sont souvent “en réunion à l’extérieur”.
Achille Mbembe explique que ces
fonctionnaires prennent modèle
sur le style personnel de Paul Biya,
qui consiste “à peu de chose près à
ne rien faire, ou alors très peu”. Biya
est connu pour passer beaucoup
Biya depuis le départ. Biya a fait
35 voyages dans l’Hexagone, et
il a rencontré tous les présidents
depuis François Mitterrand.
Les entreprises françaises ont
également des actifs importants
dans le pays. La compagnie pétrolière Perenco y possède des concessions pétrolières. Le groupe Bolloré
y gère une ligne de chemin de fer et
le terminal à containers de Douala,
et coexploite le port en eaux profondes de Kribi, dans le golfe de
Guinée. Lafarge y détient plusieurs
cimenteries. Les entreprises françaises sont également les premiers
exportateurs de bois et de bananes.
de temps à l’étranger, le plus souvent dans un hôtel cinq étoiles
de Genève, en Suisse. Au total,
depuis son accession au pouvoir
[en 1982], il a passé plus de quatre
ans et demi à l’étranger pour des
déplacements privés.
Si les salaires des fonctionnaires
ne volent pas haut, les postes au
gouvernement sont généralement
parmi les emplois les plus grassement rémunérés du Cameroun en
raison de la corruption endémique
et des généreuses indemnités journalières octroyées pour assister
aux réunions. Un ami travaillant
dans une organisation multilatérale me faisait remarquer qu’il
pouvait juger de l’intégrité de ses
interlocuteurs de l’exécutif au prix
de leur montre et de leur costume.
Biya s’est servi de ces afectations comme d’une carotte pour
conserver sa mainmise sur le pouvoir, bombardant des amis et des
ennemis ministres ou à la tête d’entreprises publiques. Ce type de
nominations permet notamment
d’acheter des rivaux potentiels.
Pendant les trente-six ans de Biya
au pouvoir, cette politique a nécessité une grande créativité de sa
part, et de découper le gâteau gouvernemental en tranches toujours
plus fnes. Résultat, on dénombre
aujourd’hui 64 ministres et secrétaires d’État au Cameroun.
Biya brandit également le bâton
pour contenir les menaces planant
sur son pouvoir. Il rétrograde souvent des hauts responsables sans
raison apparente. Dans les cas
plus extrêmes, il les envoie faire
un séjour en prison. Selon une
plaisanterie en vogue, les hauts
fonctionnaires qui croupissent dans
la fameuse prison de Kondengui
à Yaoundé – accusés de corruption pour la plupart – seraient
aujourd’hui sufsamment nombreux pour former un gouvernement fantôme.
Cette stratégie a permis à Biya
de décrocher un record mondial
de longévité pour un chef d’État
(hors monarchies), juste derrière
son voisin au sud, le président
Teodoro Obiang Nguema Mbasogo
de Guinée-Équatoriale [au pouvoir
depuis trente-neuf ans].
Le style de Paul
Biya consiste “à peu
de chose près à ne
rien faire, ou alors
très peu”.
Achille Mbembe,
philoSophe camerounaiS
Pendant des années, la communauté internationale a salué
le Cameroun pour son climat de
paix et sa stabilité, des qualités
qui en ont fait une destination de
choix pour les investisseurs étrangers. Malgré les tristes antécédents
du gouvernement en matière de
corruption, les fonds continuent
d’afuer de l’extérieur. En 2017,
le Cameroun a reçu 600 millions
de dollars [520 millions d’euros]
d’aide étrangère.
Washington s’est rapproché
du gouvernement de Biya quand
le Cameroun s’est lancé dans la
bataille contre Boko Haram, devenant ainsi un allié dans la lutte
contre le terrorisme. L’année dernière, Amnesty International et
l’organisme de recherche Forensic
Architecture, basé à Londres, ont
révélé que des soldats camerounais
avaient torturé des civils accusés
de soutenir Boko Haram sur un site
où étaient cantonnés des personnels militaires américains.
Mais [en mai], Peter Barlerin
[l’ambassadeur américain à
Yaoundé] a durci le ton contre le
gouvernement. Évoquant des “massacres ciblés” perpétrés dans des villages des régions anglophones, il
a également “suggéré au président
de méditer […] sur la manière dont il
voulait qu’on se souvienne de lui dans
les manuels d’histoire”.
Le gouvernement camerounais a
convoqué Barlerin pour lui remonter les bretelles. Ce dernier s’est vu
obligé [de démentir des accusations selon lesquelles] il aurait soutenu fnancièrement des partis de
l’opposition. “Nous souhaitons un
Cameroun fort et stable”, a-t-il assuré.
Des mots qui font écho à la ligne
défendue par Emmanuel Macron.
Interrogé sur une conversation téléphonique qu’il a eue avec Biya, le
chef de l’État français a répété le
mot “stabilité” à quatre reprises en
à peine plus d’une minute.
La France refuse jusqu’à présent
de condamner les violences de l’armée. Au lieu de quoi, Emmanuel
Macron a souligné l’importance de
la “cohésion nationale”, des propos
qui semblent aller dans le sens
de la position infexible de Biya
contre l’indépendance des régions
anglophones.
Cette réaction illustre bien le lien
de longue date qui unit le régime
camerounais à l’ancienne puissance coloniale. La France soutient
Fuite d’athlètes. Face à l’impossibilité de trouver du travail,
beaucoup de jeunes diplômés
camerounais tiennent des étals
de fortune au bord des routes
où ils vendent des recharges
de téléphone portable, passant
leurs journées à attendre le chaland, qu’il pleuve ou qu’il vente.
D’autres se promènent avec des
chaussures ou des vêtements d’occasion dans l’espoir de grappiller
quelques sous pour leur famille.
Certains partent tenter leur
chance à l’étranger. Lors des événements sportifs internationaux,
il n’est pas rare de voir des athlètes
camerounais fausser compagnie
à leur délégation dans l’espoir de
commencer une nouvelle vie ailleurs. Lors des derniers Jeux du
Commonwealth en Australie, par
exemple, un tiers de la délégation
camerounaise a “oublié” de rentrer au pays. D’autres tentent leur
chance en bravant la Méditerranée.
C’est peut-être le tube du rappeur
local Valsero qui illustre le mieux
le sentiment de frustration des
Camerounais. “Ce pays tue les jeunes,
les vieux ne lâchent pas prise”, scande
Valsero sur un rythme syncopé, sur
fond de cuivres et de cordes. “Ce
pays est comme une bombe et pour
les jeunes un tombeau.”
—Emmanuel Freudenthal
Publié le 2 octobre
SoURCE
World Politics revieW
New York, États-Unis
worldpoliticsreview.com
Fondé en 2006, World Politics
Review est un site
d’informations et d’analyses
“sans concessions” sur la
politique internationale.
Ses articles sont rédigés par un
réseau de spécialistes.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20.
o
Courrier
international —— nno1458
1458du
du1111au
au1717octobre
octobre2018
2018
Courrier international
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
europe
Allemagne.
La Bavière va-telle passer au vert ?
Le 14 octobre, aux élections législatives régionales,
les Bavarois menacent de briser le pouvoir absolu
de la très conservatrice Union chrétienne-sociale (CSU).
Les Verts en sont les premiers bénéficiaires.
(extraits) Munich
U
ne vieille ferme dans un
petit village de Bavière.
Dans la cour intérieure,
un poirier aux branches noueuses.
Devant la vieille étable, Josef
Mayerhofer, assis sur un banc,
dans les rayons du soleil. Le regard
tourné vers le ciel bleu et blanc, il
médite sur sa Bavière et sur sa place
à lui, conservateur convaincu. Être
conservateur, pour lui, cela signifie
surtout aimer son coin de terre, son
terroir, et être attaché à Haiming,
ce village du district d’Altötting où
il est né il y a quarante-sept ans.
À deux pas de là, il y a la vieille
piste de quilles en bois où il allait,
gamin, préparer le jeu. De son banc,
il aperçoit le clocher à bulbe de
l’église du village. Être conservateur, pour lui, c’est aussi être attaché aux valeurs chrétiennes. Où
quelqu’un comme lui se situe-til politiquement ? Trente-deux
ans durant, il ne s’est posé aucune
question : à la CSU, évidemment. À
14 ans, il s’est inscrit au parti. Mais
à 46 ans, il a commencé à douter :
la CSU est-elle encore son parti ? À
47 ans, il a la réponse – il est désormais un partisan des Verts.
Quoi qu’il arrive, il y a des certitudes en Bavière : on boit la bière
dans des chopes d’au moins un
demi-litre et c’est la CSU qui gouverne, la plupart du temps à la majorité absolue, et en aucun cas avec
les Verts. Mais aujourd’hui, ce Land
si particulier est en pleine mutation. Ici aussi, les grands partis
– CSU et SPD [Parti social-démocrate d’Allemagne, centre gauche]
– sont en recul et les petits partis
ont le vent en poupe. L’heure des
Verts est venue. À l’approche des
élections législatives régionales du
→ Dessin de
Belle Mellor
paru dans
The Guardian,
Londres.
14 octobre, leur cote de popularité
tourne autour de 17 % et ils arrivent
pour la première fois en deuxième
position dans les sondages [derrière la CSU, à environ 35 %, loin
devant le SPD, à 11,5 %, au coude
à coude avec l’AfD, le parti d’extrême droite. Les conservateurs des
Électeurs libres, eux, se situent aux
alentours de 10 %]. Une coalition
CSU-Verts est numéro un dans les
préférences des personnes interrogées. Pourtant, pendant longtemps, les Verts étaient le parti des
villes, leurs préoccupations pour les
questions de genre ne trouvaient
pas grand écho dans le reste de la
Bavière. Et voilà qu’un homme de la
campagne comme Josef Mayerhofer
est prêt à leur donner son bulletin de vote. Moment crucial pour
la CSU – qui rappelle l’aventure
récente du Bade-Wurtemberg.
Le modèle Stuttgart. Comme
la Bavière, la région de Stuttgart est
conservatrice [bastion pendant un
demi-siècle de l’Union chrétiennedémocrate (CDU), parti frère de la
CSU], rurale, catholique, une région
où les partis plus urbains ont la vie
dure. Et pourtant, c’est un Vert
[le ministre-président, Winfried
Kretschmann, réélu en 2016] qui
gouverne le Bade-Wurtemberg
depuis 2011. Est-il possible que
la Bavière suive la même voie et
connaisse un “effet Kretschmann” ?
Les Verts sont-ils sur le point d’accéder au pouvoir ? La Bavière en
est-elle arrivée là ? Comment la
CSU a-t-elle pu perdre ainsi son
électorat ?
Pour ses électeurs de la trempe
de Josef Mayerhofer, la CSU était
“un parti qui faisait de la politique
pour le plus grand nombre”, à la fois
acteur dans l’économie mondiale
et favorable au respect des autres
cultures. Donner une voix à tous
tout en défendant une position
Être conservateur,
pour lui, c’est aussi
être attaché aux
valeurs chrétiennes.
200 km
SUÈDE
DANEMARK
PAYSBAS
Berlin
ALLEMAGNE
FR.
Stuttgart
BADEWURTEMBERG
SUISSE
RÉP.
TCHÈQUE
BAVIÈRE
Munich
AUTRICHE
COURRIER INTERNATIONAL
—Süddeutsche Zeitung
claire – la CSU maîtrisait cet art à
la perfection, Mayerhofer la trouvait “fiable, claire, conséquente”.
Mayerhofer prend une profonde
inspiration, allume une cigarette,
il sent monter l’émotion. Pour lui,
Markus Söder [l’actuel ministreprésident de Bavière] et certains
de ses ministres sont des “carriéristes et des populistes” sans aucune
conviction, même plus des libéraux. Le summum a été atteint
lors des dernières élections législatives fédérales [le 24 septembre
2017], quand Horst Seehofer [président de la CSU et actuel ministre
fédéral de l’Intérieur] a “mené campagne contre les réfugiés” – et donc,
contre les valeurs chrétiennes. C’est
du moins ce qu’il a ressenti. Alors,
les Verts ? Mayerhofer ne comprend
toujours pas leur marotte avec le
genre, mais pour le reste, “ce sont
des gens raisonnables, dit-il. Ils font
une politique au centre, pour le gros
de la société.” Une coalition CSUVerts ? “C’est mon rêve”, affirme
Mayerhofer.
C’est comme si les deux partis
avaient échangé leurs rôles. La CSU,
jadis si fiable, dérive au plan fédéral, la chancelière Angela Merkel
est autant son ennemie que son
alliée, Seehofer a poussé le pays
au bord de la crise politique [sur
la question migratoire en juin dernier] et déjà proclamé la fin de l’Europe. Les Verts n’ont pas eu de mal
à se présenter comme un havre
de stabilité. Ils font preuve d’une
volonté absolue de gouverner, ils
veulent “sauver le monde avec pragmatisme”. Ils se préoccupent de la
sécurité, ils ont les milieux économiques de leur côté en plaidant
pour le droit au travail des réfugiés, ils se font acclamer dans les
meetings par la foule – un exercice qui réussit encore bien plus
souvent à la CSU, mais tout de
même, une performance. Et quand
ils mobilisent dans la rue contre
la politique migratoire de la CSU,
les Verts réussissent à rassembler
plus de 30 000 personnes.
Couches moyennes. Or ici à
Munich, comme à Stuttgart lors
du mouvement de contestation du
grand projet [d’aménagement de
la gare] Stuttgart 21, ce sont les
couches moyennes éclairées qui
sont mobilisées, et les conservateurs libéraux qui soutiennent
Angela Merkel.
Dans le Bade-Wurtemberg,
Winfried Kretschmann incarne
par faitement ce conser vatisme, avec son attachement au
pays, son calme et ses convictions catholiques. Sans oublier
son engagement pratique et sa
proximité avec les gens. La différence est que, en Bavière, les
Verts sont moins ancrés dans
les petites communes, ils restent
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Sur la pancarte : Loukachenko
(dernier dictateur d’Europe).
Dessin de Schot, Pays-Bas.
Biélorussie
essentiellement présents dans les
villes universitaires. Certes, ils
marquent des points sur la CSU
dans les campagnes, mais pas
seulement : ils empiètent aussi
sur l’électorat social-démocrate
dans les villes – là où, en Bavière,
se gagnent les élections. Avec
leurs deux têtes de liste, Ludwig
Hartmann et Katharina Schulze,
tous deux jeunes [respectivement 40 et 33 ans], tous deux de
Munich, ils ont de bonnes chances
de convaincre.
Quand la Russie
nous absorbera
La publication en ligne d’un ouvrage d’experts russes fnancés
par le Kremlin a fait frémir les opposants biélorusses :
celui-ci semble vouloir en fnir avec l’indépendance
du pays de Loukachenko. La presse polonaise s’émeut.
“Les Verts sont des
gens raisonnables.
Ils font une politique
au centre, pour le
gros de la société.”
Josef Mayerhofer,
PAYSAN BAVAROIS
Mais qu’en dit Katharina
Schulze, que nous rencontrons
dans un café à Munich ? Il n’y a
pas de barrière entre les paysans
de l’Allgäu [territoire à cheval
sur le Bade-Wurtemberg et la
Bavière] et les Verts, il y a même
un réel engouement, assure-t-elle.
Pour preuve, les adhérents sont
passés de 8 300 en 2013 à 10 200
en septembre 2018. “Les gens en
ont marre de n’entendre parler que
de problèmes et de peurs. Ce serait
tout de même le comble si la Bavière
n’était pas en mesure de relever les
défs d’aujourd’hui !” Le pays peut
parfaitement maîtriser la question migratoire – et les Verts sont
prêts à assumer des responsabilités politiques.
Reste à savoir comment concilier une CSU qui dénonce “le tourisme des demandeurs d’asile” avec
l’ouverture aux migrants des
Verts. Rien qu’à l’idée de s’asseoir à la même table, beaucoup
– dans chaque camp – soufrent
de crampes d’estomac.
—Lisa Schnell
Publié le 9 septembre
sourCe
SüddeutSche Zeitung
Munich, Allemagne
Quotidien, 358 000 ex.
sueddeutsche.de
Créé en 1945, le “Journal du sud
de l’Allemagne” compte parmi
les quotidiens suprarégionaux
de référence du pays.
De tendance libérale,
c’est un grand défenseur
des valeurs démocratiques
et de l’État de droit.
Loukachenko prend l’afaire au sérieux.
Au début de septembre, l’armée et la police
ont mené des exercices au scénario original pour la Biélorussie. Il supposait qu’un
groupe non identifé, bien armé et familier
du terrain, avait atteint Minsk et occupait
un bâtiment administratif. En parallèle,
plus à l’est, près de Baryssaw, des troupes
régulières conduisaient contre une formation armée illégale des manœuvres
défensives à l’aide de chars, d’artillerie et
d’équipement anti-aérien. Certains journalistes d’opposition se sont demandé :
quels combattants disposent d’avions ?
Depuis des mois, Loukachenko ne cesse
de rappeler à chaque occasion que l’indépendance est menacée et qu’il ne faut
pas abandonner. L’état de l’économie est
source d’angoisse. Cet été, dans une instruction envoyée aux fonctionnaires, le
président a indiqué : “Si une chose a été
planifée, elle doit être faite. La seule excuse
est la mort. Nous sommes sur le front, et si
nous ne tenons pas bon pendant ces prochaines années, nous perdrons, ce qui signife que nous ferons partie d’un autre État
ou qu’ils essuieront leurs bottes sur nous.”
Stoïcisme fataliste. Les médias
—Polityka (extraits) Varsovie
T
rès bientôt, la Russie absorbera la
Biélorussie. C’est ce que prédit le
livre Le Monde au xxie siècle, rédigé
par des experts de l’école de formation
des diplomates russes, le MGIMO. Selon
eux, Moscou doit protéger ses intérêts en
Biélorussie, et si le président Alexandre
Loukachenko [au pouvoir depuis 1994]
était amené à passer le relais, son successeur devrait être prorusse. L’intégration
avec la Russie serait alors si forte qu’aux
alentours de 2050 l’annexion semblerait
naturelle.
Il y a aussi un plan B, au cas où
Loukachenko se montrerait déloyal ou
si des armées pro-occidentales et hostiles à la Russie faisaient leur apparition
dans le pays. Il faudrait alors recourir à
la force, par exemple selon le scénario
appliqué en Crimée. Pour la Russie, ce
déplacement des frontières vers l’ouest
signiferait un retour à l’impérialisme.
Pour la Pologne, les États baltes et l’Otan,
ce serait la dernière sonnette d’alarme.
Repérée sur Internet par des journalistes
biélorusses indépendants, la publication
a fait scandale. Le MGIMO l’a rapidement retirée, précisant qu’elle n’exprimait que les opinions des auteurs, et non
la position ofcielle de l’État russe. Des
experts font cependant remarquer que le
MGIMO n’est pas n’importe quelle institution. “Cet épisode révèle que, dans l’entourage du pouvoir russe, des gens jugent le
président Loukachenko déloyal et pensent
qu’il faut couper court aux aspirations indépendantistes de la Biélorussie”, afrme le
chercheur Kamil Klysinski du Centre
des études orientales OSW [fnancé par
l’État polonais].
Il attire aussi l’attention sur le profl
du nouvel ambassadeur russe à Minsk :
“Mikhaïl Babitch n’est pas venu boire du
champagne, c’est le représentant direct de
Vladimir Poutine.” Les médias d’opposition
[relayant les propos d’experts ukrainiens]
l’ont présenté comme un “ambassadeur
de guerre” et un “saboteur professionnel”
qui a “soutenu l’annexion de la Crimée”.
Auparavant, il aurait été commando dans
les services secrets. Il était aussi pressenti pour devenir ambassadeur à Kiev,
mais les Ukrainiens n’ont pas voulu de lui.
“Si nous perdons,
ils essuieront leurs
bottes sur nous.”
Alexandre Loukachenko,
PRÉSIDENT DE LA BIÉLORUSSIE
russes relatent que le Kremlin en a assez
de Loukachenko et de subventionner l’économie biélorusse, par exemple sous la forme
de livraisons de pétrole à tarif préférentiel
que Minsk rafne et revend à l’étranger aux
cours mondiaux. Ces opérations représentent 3 % du PIB biélorusse.
La défense contre “un autre État non
identifé” est d’autant plus difcile que
Loukachenko a lié son pays à la Russie en
bénéfciant de ses crédits et en lui vendant ses produits agroalimentaires. Il
craint aussi que les entreprises russes ne
rachètent les dernières industries fortes
du pays, comme le rafnage et la production d’engrais. Minsk mise sur le secteur
des nouvelles technologies pour se sortir
de ce piège, mais malgré des succès internationaux comme le jeu vidéo World of
Tanks, il demeure trop faible. Loukachenko
cherche par ailleurs du soutien hors d’Europe, notamment en Chine, au Venezuela,
en Asie centrale et au Caucase. En septembre, il s’est rendu à Tachkent pour
négocier des achats de coton ouzbek, moins
cher mais ramassé dans des conditions
proches de l’esclavagisme. La Biélorussie
a mis en place un système économique
qui rappelle la Pologne communiste, avec
un rôle central pour l’État, la promotion
du plein-emploi, mais aussi des incohérences et des problèmes de productivité.
Le pain cuit à Minsk est distribué dans un
rayon de 250 kilomètres alors qu’il existe
d’autres boulangeries plus proches des
points de vente. Dernièrement, on a beaucoup parlé d’une habitante de Sloutsk qui
tient un stand de location de matériel de
sport d’hiver. L’été, elle doit quand même
rester assise derrière son comptoir pendant sept heures à ne rien faire.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EUROPE.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
Les Biélorusses peuvent
gagner 200 dollars
par mois, en dépenser
300 et en économiser 100.
F ÉD ÉRATION
D E RUSSIE
LETT.
LITUANIE
RUSSIE
Baryssaw
Minsk
POLOGNE
200 km
Sloutsk
B I É LORUS S I E
UKRAINE
COURRIER INTERNATIONAL
L’une des caractéristiques de la “petite
stabilisation” apportée par Loukachenko
– une période qui reste malgré tout l’une des
meilleures de l’histoire de la Biélorussie – est
son état de crise permanente, du moins à
l’échelle macro. Les Biélorusses ont appris à
s’adapter. Le reporter Artur Zygmuntowicz
explique avec humour qu’ils peuvent gagner
200 dollars par mois, en dépenser 300 et
en économiser 100. Les gens n’ont pas de
gêne à parler d’argent et à partager leurs
stratégies de survie, comme l’exploitation
de petits lopins de terre à la campagne. On
ne s’étonnera donc pas de voir qu’un internaute a estimé la valeur du dernier iPhone
à 65 sacs de pommes de terre.
Théoriquement, les Biélorusses devraient
être les alliés de Loukachenko dans la défense
de la souveraineté nationale. Cependant, le
régime s’est évertué à brider les mouvements
nationalistes et à pousser la société vers l’apathie et la vie au jour le jour. Loukachenko
est le visage du système, mais son cœur est
l’appareil d’État avec ses nombreux fonctionnaires, miliciens et agents du KGB. En
privé, ils peuvent être très gentils, mais, au
travail, ils montrent aux gens ordinaires qu’ils
n’ont aucune chance d’avoir le dessus dans
un affrontement avec le pouvoir.
C’est l’une des raisons du stoïcisme fataliste des Biélorusses, convaincus que la
grande politique est l’œuvre des dieux de
l’Olympe et qu’il faut se conformer à leurs
décisions. De récentes études montrent
ainsi que les Biélorusses comptent parmi
les sociétés les moins émotives et les moins
heureuses d’Europe : ils occupent la 73e
place, les Polonais la 42e, les Russes la 59e
et les Ukrainiens la 138e.
“Le président Loukachenko a privatisé l’indépendance”, explique, pessimiste, Kamil
Kłysiński. L’historien Yahor Sourski, de
l’Académie des sciences de Biélorussie, soutient cependant que “la base du patriotisme
biélorusse contemporain n’est ni la solidarité
ni la lutte, mais la perception des différences
de culture et de mentalité avec la Russie, ainsi
que la conviction de pouvoir être maître chez
soi. Les Biélorusses ont grandi dans une atmosphère antimilitariste, la guerre n’est pas associée
au patriotisme ou à l’héroïsme, mais davantage à des sacrifices injustifiés. Cela crée une
distance avec la Russie et sa politique actuelle
de militarisation.”
Les symboles liés à la Russie, comme la
croix de Saint-Georges, laissent ainsi de
plus en plus la place au Pahonie [le cavalier
emblème de la Biélorussie médiévale]. Cette
mode doit inquiéter les experts du MGIMO
et leurs employeurs au Kremlin, car elle
fait courir à la Russie le risque de se casser
les dents en voulant absorber son voisin.
—Jędrzej Winiecki
Publié le 25 septembre
SOURCE
POLITYKA
Varsovie, Pologne
Hebdomadaire, 230 000 ex.
polityka.pl/
Ancien organe des réformateurs
du Parti ouvrier unifié polonais
(Poup) lancé en 1957,
“La Politique”, qui appartient
aujourd’hui à ses journalistes,
est devenu le plus grand
hebdo sociopolitique
de Pologne et le préféré
de l’intelligentsia polonaise.
À gauche, s’il vous plaît, mais
sans exagérer… Le penchant
social-démocrate de Polityka
est toujours palpable,
mais point de sujets tabous.
Le Kremlin à bout de patience
● Le Kremlin veut
toujours plus de
“remettre les
subventions,
Vu de
pendules à l’heure”
d’avantages
Russie
avec Minsk, titrait
commerciaux et
début octobre le
de prêts. Aujourjournal russe Expert, à l’issue du d’hui, le Kremlin ponctionne sur le
dernier sommet russo-biélorusse. budget fédéral russe autant d’argent
“Cent seize milliards de dollars en vingt pour la Biélorussie que pour toutes
ans : la Russie en a assez d’entretenir les régions subventionnées de la
la Biélorussie, et a l’intention de revoir Fédération russe (73 sur 85). Ce qui
le format de l’interminable chantier revient à 100 dollars par personne
d’intégration des deux économies.”
dans celles-ci, contre 1 000 dollars par
En décembre 2019, l’État unifié russo- habitant de Biélorussie.
biélorusse aura 20 ans. Mais à quoi Avec pour tout résultat une économie
ressemblera-t-il alors ? On connaît biélorusse qui ne connaît aucun essor,
peu l’existence de cette structure et qui compte 700 000 Biélorusses
supranationale chapeautant les deux travaillant en Russie, pour 4,2 millions
États ex-soviétiques frontaliers, pensée d’actifs. Et un président biélorusse
en 1999 pour devenir à terme sujet du qui, arguant d’une politique “multidroit international. Comme l’explique vectorielle”, est capable, comme il l’a
le titre, l’intégration politique des deux fait en juillet 2017, de signer une
pays – une “gigantesque expérience” – déclaration de l’Assemblée parleétait censée stimuler l’intégration mentaire de l’OSCE dans laquelle la
économique à l’aide d’organes supra- Russie est qualifiée de pays “occupant”
nationaux, d’une monnaie et d’un et “agresseur”.
marché uniques. Elle n’a pas abouti Désormais, la Russie dénonce le
– l’entité ne possède ni drapeau, ni caractère “parasitaire” du foncfrontières reconnues, ni citoyenneté –, tionnement de l’État unifié, et
seul un Conseil suprême d’État, présidé demande à Loukachenko d’élaborer
par Alexandre Loukachenko, se réunit un “nouveau paradig me sociorégulièrement.
économique” pour le développement
Or, poursuit Expert, cette structure de la Biélorussie. Comme le souligne
est devenue avec les années “une pudiquement Expert, les relations
plateforme de négociations” où le russo-biélorusses sont entrées dans
président biélorusse réclame à Moscou une phase “critique”.—
FORMATION EXECUTIVE
Le Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques propose à l’adresse des diplomates et cadres dirigeants trois programmes diplômants sanctionnés par un Executive Postgraduate
De novembre 2018 à juin 2019 | Les lundis et mercredis après-midi
Le Cycle d’Enseignement Diplomatique Supérieur
Le Cycle Stratégie, Défense et Conflits Armés
Le Cycle Communication d’Influence et Médias Numériques
37 Quai de Grenelle 75015 PARIS
00 33 (0) 1 47 20 78 47
contact@ceds.fr
CEDS.FR
Organisme doté du statut consultatif auprès du Conseil Economique et Social des Nations Unies
23
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24.
EUROPE
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Dessin de Balaban,
Luxembourg.
ESPAGNE
Vox, l’extrême droite
trouve sa voix
Paradoxe dans un pays qui a connu quarante ans
de dictature franquiste ? Un parti populiste
antisystème commence à grimper dans les sondages.
—Público Madrid
S
antiago Abascal ne va peutêtre pas tarder à endosser le costume de député.
L’ancien dirigeant du PP basque
[Parti populaire, conservateur]
et actuel leader de la formation
d’extrême droite Vox a l’intention à terme de briguer un siège au
Congrès lors des prochaines législatives, dont la date reste à définir.
Mais il passera d’abord par “le test
ultime” : les élections européennes
de mai 2019, auxquelles il entend
participer main dans la main avec
des ultraconservateurs européens
tels que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán.
Vox fait son chemin, pas à
pas. À mesure que les élections
approchent, les sondages commencent à lui donner des résultats
prometteurs. Santiago Abascal ne
rêve pas de conquérir la présidence
du gouvernement, mais d’obtenir
la clé du Congrès. Un vrai marathon. Le Centre d’enquêtes sociologiques (CIS) vient de citer Vox
pour la première fois dans ses rapports, lui attribuant un score non
négligeable de 1,4 % des voix, tandis
que la dernière enquête d’opinion
réalisée par Jaime Miquel pour le
site Público lui octroie deux sièges.
Le phénomène prend de l’ampleur.
Le bastion de Madrid. “Vous me
demandez si ça nous dérange qu’on
nous colle l’étiquette d’extrême droite ?
Absolument pas, lance Santiago
Abascal au téléphone. Nous perdons
bien assez de temps à nous justifier : si
nous sommes entrés en politique, c’est
pour désigner des coupables, pas pour
nous excuser de quoi que ce soit.” Peu
importe comment les gros titres
le qualifient. “Ce qui nous intéresse
vraiment, ajoute-t-il, ce sont les commentaires des lecteurs [sur Internet].”
Il y croit. Dans ce contexte, le politologue Pablo Simón ne doute pas
que Vox va prendre rang parmi les
“partis populistes d’extrême droite
modernes”, tels les Démocrates de
Suède ou le Parti pour la liberté, la
formation du xénophobe néerlandais de Geert Wilders. Des pays où
les ultras triomphent. En revanche,
l’Espagne est “l’un des pays où un
parti ayant ces caractéristiques est
dépourvu de représentation parlementaire ; de ce point de vue, nous
sommes une anomalie”, souligne
Simón.
“Si aimer notre patrie nous vaut
d’être traités de fachos, si défendre
nos frontières fait qu’on nous qualifie de xénophobes, tant pis…”, poursuit Santiago Abascal. Cet ancien
député du PP est originaire d’Amurrio (Pays basque), mais depuis un
certain temps on le voit davantage à Madrid, où il a installé son
quartier général. Ce n’est pas un
hasard si l’un des minibastions
de Vox se trouve dans la capitale
espagnole. Le parti commence à
se faire connaître dans les milieux
“patriotes”, et même au-delà. “Il ne
faut pas les confondre avec les différentes Phalanges [des années 1930
puis de la dictature franquiste],
qui historiquement ont eu un impact
électoral très limité”, souligne Pablo
Simón. En effet, Abascal et les siens
ont pour ambition de siphonner les
voix du PP, formation que cet ancien
dirigeant “populaire” range dans la
“petite droite lâche”. Ils veulent aussi
prendre des voix à Ciudadanos, de
centre droit. “Nous entrons dans un
débat sur des thèmes où nous sommes
en concurrence avec ces deux partis”,
note Santiago Abascal, qui met en
avant des chiffres encourageants :
en septembre 2017, le parti comptait 3 000 adhérents, aujourd’hui
ils sont 10 681.
Vox cherche à établir des relations fructueuses avec d’autres
partis en dehors de l’Espagne. Après
avoir noué des contacts avec deux
groupes du Parlement européen,
le Mouvement pour l’Europe des
nations et des libertés – qui comprend notamment la Ligue du
Nord – et les Conservateurs et
réformistes européens – groupe
auquel appartiennent des formations ultraconservatrices comme
les Polonais de Droit et Justice –, ils
visent désormais plus haut. “Nous
essayons de nous rapprocher de l’entourage de Viktor Orbán au sein du
Parti populaire européen”, poursuit Abascal.
En septembre 2017,
le parti comptait
3 000 adhérents,
aujourd’hui
ils sont 10 681.
Orbán, Premier ministre de
Hongrie, est un ardent défenseur
de la fermeture des frontières aux
réfugiés. Vox réclame la même
chose en Espagne. L’analyste électoral Jaime Miquel insiste depuis
quelques mois sur la montée de
ce parti. Il met en garde contre
ce qui pourrait se passer aux prochaines élections européennes.
“En obtenant deux eurodéputés, le
parti va se lancer”, conjecture-til [certains sondages lui en attribuent même trois].
À l’en croire, on assiste à la formation d’un “espace électoral antisystème de droite en Espagne, qui à
court terme représentera une frange
importante de l’électorat”. Jaime
Miquel estime que “lorsque Vox
aura pris sa place, le PP tombera
nécessairement à 15 %”. La logique
de cet électorat, d’après lui, sera la
suivante : “Si Pablo Casado [le nouveau président du PP] ne répond pas à
mes attentes, je passe à Vox.” De fait,
Miquel pense que ce parti pourrait
atteindre 250 000 voix à Madrid,
un résultat qu’il n’hésite pas à qualifier d’“effrayant”. [L’Espagne vote
selon un mode de scrutin proportionnel, par départements.]
Le parti d’Abascal va maintenant avoir plusieurs défis à relever. Le premier [réussi] : remplir
le Palais polyvalent de Vistalegre,
à Madrid, le 7 octobre, à l’occasion d’un grand meeting. Les militants et les sympathisants qui s’y
sont pressés brandissaient des drapeaux espagnols. Après la photo
aux couleurs de l’Espagne viendra
la campagne en vue des élections
européennes, municipales et des
régions autonomes, en 2019. Ce qui
promet d’être intéressant, dans la
mesure où Vox a justement l’intention d’éliminer les parlements des
régions autonomes. Mais chaque
chose en son temps.
Ce seront des mois agités. Dans
les meetings et les discours de Vox,
il y aura toujours plus de drapeaux,
toujours plus de critiques envers
ceux qui ne défendent pas bec et
ongles “l’unité de l’Espagne” et un
rejet viscéral de ce qu’ils appellent le
“marxisme culturel”, catégorie dans
laquelle ils incluent le “féminisme
radical”. Au cours de ce marathon,
le leader de cette formation radicale espagnole va s’intéresser tout
particulièrement aux résultats des
élections au Parlement européen.
“Ce sera non seulement le vrai test,
mais aussi la porte d’entrée de Vox
dans les institutions nationales”, soutient Abascal. Les sondages commencent à lui donner raison.
—Danilo Albin
Publié le 29 septembre
Contexte
●●● Après une guerre civile et
près de quarante ans de dictature
franquiste (1936-1975), l’Espagne
semblait être immunisée contre
toute tentation d’extrême droite.
“Jusqu’à aujourd’hui, les
populismes n’avaient reçu aucun
soutien social en Espagne”, écrit
le site infoLibre. Si Vox confirme
sa progression, ce serait une
première – même si ce parti ne se
revendique pas du franquisme : il
surfe plutôt sur la vague
anti-Bruxelles et nationaliste qui
traverse l’Europe. Antiimmigration – mais aussi
antiféministe et catholique ultra
–, il est surtout défenseur de
l’unité de l’Espagne face aux
forces nationalistes centrifuges.
Vox n’hésite pas à proposer la
suppression de l’autonomie des
régions et l’interdiction des partis
séparatistes. Ce n’est pas un
hasard si sa progression dans les
sondages fait suite aux tensions
indépendantistes qui durent
depuis un an en Catalogne.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
GAUMONT PRÉSENTE
KHALED MOUZANAR & MOOZ FILMS
Crédits non contractuels • Design : Benjamin Seznec / TROÏKA.
UNE PRODUCTION
UN FILM DE
NADINE LABAKI
ZAIN AL RAFEEA YORDANOS SHIFERA TREASURE BANKOLE
SCÉNARIO ET DIALOGUES
NADINE LABAKI JIHAD HOJEILY MICHELLE KESERWANY
EN COLLABORATION AVEC
GEORGES KHABBAZ KHALED MOUZANAR
LE 17 OCTOBRE AU CINÉMA
BANDEORIGINALEDISPONIBLECHEZ
©2017MOOZFILMS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Dessin d’Ares,
Cuba.
france
Culture.
Le Big Mac
chasse
l’escargot
Avec l’accélération des rythmes
de vie (fini la pause-déjeuner de
deux heures, d’après une étude, le
salarié français moyen ne prend
plus que trente et une minutes
pour manger le midi) et l’apparition des services de livraison
comme Deliveroo ou UberEats, le
secteur de la restauration rapide
a explosé.
Fort de 32 000 établissements
en France, ce secteur a enregistré un chiff re d’affaires de près
de 51 millions d’euros l’an der-
La terre de la grande cuisine est en
train de devenir celle des fast-foods,
déplore ce chroniqueur britannique,
qui détaille les changements
alimentaires des Français.
—The Observer Londres
L
a cuisine française. Un tel
trésor gustatif que les responsables de l’Unesco, dans
leur infinie sagesse, l’ont inscrite
au patrimoine culturel immatériel
de l’humanité. Un tel régal que
l’adoration qu’elle suscite a défini
l’identité de toute une nation.
“Dis-moi ce que tu manges, je te
dirai ce que tu es”, disait le gastronome Jean Anthelme BrillatSavarin, en 1825. Un homme dont
l’érudition culinaire se vérifiait
aussi bien sur un plat de lentilles
du Puy que sur une cuillère de
caviar, des langoustines à la nage,
une poulette du Perche ou une
poitrine de grive.
Pendant des années, les habitudes alimentaires des Français
ont été érigées en modèle : portions raisonnables, variété des
produits de base (œufs, beurre,
pain, pommes de terre), peu de
produits transformés et poissons,
fruits et légumes à foison, sans
oublier les produits laitiers (au lait
entier évidemment) ; le tout servi
autour d’une table, en famille,
pour un moment de convivialité.
Mais alors pourquoi un rapport
paru en septembre annonce-t-il
que 30 millions de Français – soit
près de la moitié de la population –
pourraient souffrir d’obésité d’ici
à 2030 ? Et comment expliquer la
présence, en un bel après-midi
d’automne, d’une immense queue
devant le McDo du boulevard des
Italiens, en plein cœur de Paris ?
“J’arrive pas à croire que vous me
demandiez ça, s’esclaffe Stéphane
Loiseau, attaché de clientèle de
29 ans, en tapotant sur un écran
pour entrer sa commande – un
CBO (poulet, bacon, oignon) avec
des frites. C’est tellement cliché. Ici,
c’est pas cher, c’est rapide, les ingrédients sont à peu près OK. Pourquoi
les Français seraient-ils différents
du reste du monde ?”
Natalie Girardot, vendeuse dans
un magasin de bijoux du quartier, partage cet avis. “Vous savez
qu’ils utilisent des produits français ?
lance-t-elle en désignant son plateau. Regardez : bœuf charolais et
fourme d’Ambert. Et une vraie vinaigrette. Les Français adorent McDo.
Ça a toujours été comme ça.”
Ce qui n’est pas tout à fait exact.
Il y a vingt ans, armé de sa pipe et
de sa moustache, José Bové avec
un groupe de petits producteurs
et de vieux hippies s’en étaient
pris au chantier d’un McDonald’s
à Millau, dans le sud de la France,
lançant une grande croisade nationale contre la malbouffe.
Burger chic. Aujourd’hui, la
France aime les burgers : selon
une étude publiée récemment
par le cabinet Gira Conseil, les
Français ont consommé 1,46 milliard de hamburgers en 2017, soit
près de 10 % de plus que l’année
précédente. Plus étonnant encore,
les burgers figurent à présent au
menu de 85 % des restaurants
français. Mais ces burgers n’appartiennent pas à la catégorie malbouffe. À l’Artisan du Burger, rue
du Faubourg-Poissonnière, on
sert des sandwichs composés de
roquette, zeste de citron vert,
reblochon, compotée d’oignons
rouges et sauce fumée aux épices
Les bons produits
ne sont plus à
portée de toutes les
bourses en France.
pour 12 euros (ou plus si vous optez
pour le pain à l’encre de seiche et
aux graines de nigelle).
La plupart des burgers consommés en France – 70 % – ne relèvent
toutefois pas de la restauration
rapide. Ils sont consommés à table,
(souvent) accompagnés d’un verre
de vin, dans un “vrai” restaurant.
Ce qui ne signifie pas pour autant
que le berceau de la grande gastronomie a su résister aux sirènes
du fast-food. Car les habitudes des
Français sont en train de changer.
nier, soit une hausse de 6 % par
rapport à 2016 et de 13 % par
rapport à 2014, et multiplié ses
ventes par trois par rapport à
2005. Il représente désormais
60 % du secteur de la restauration en général.
La restauration rapide “n’est pas
nécessairement synonyme de malbouffe”, affirme Josiane Bouvier,
professeur de géographie, en sortant du restaurant Nous, qui propose des plats bio à emporter,
situé rue de Châteaudun. Dans
son sac, une hotbox de poulet grillé,
sauce yaourt à la menthe, salade
de saison et riz entier. “Je pense
que bon nombre de Français qui vont
dans des fast-foods sont très attentifs
à la qualité des ingrédients utilisés
et au fait que les plats sont vraiment
cuisinés sur place, explique-t-elle.
Mais ça, c’est quand vous pouvez
mettre 9, 10 ou 12 euros dans votre
déjeuner.”
Et c’est bien là le problème.
Les bons produits – au restaurant ou à la maison – ne sont plus
à portée de toutes les bourses en
France. En dépit de sa relation
si particulière à la nourriture,
la France n’est pas immunisée
contre la malbouffe. La semaine
dernière, des députés affirmaient
que 30 millions de Français – la
plupart touchant de faibles revenus – pourraient être obèses ou
en surpoids d’ici à 2030 si les
entreprises de l’agroalimentaire
ne réduisent pas leur utilisation
de sel, de sucre, de graisses et
d’autres additifs et si les enfants
n’apprennent pas à manger plus
sainement.
“Les Français n’ont jamais consacré aussi peu d’argent et aussi peu de
temps à leur alimentation”, estime
le député Loïc Prud’homme.
Michèle Crouzet, qui prône une
réduction du sel dans l’alimentation, est plus directe. Les Français
“ne meurent pas d’un excès de nourriture, explique-t-elle, mais ce que
nous mangeons est en train de nous
tuer à petit feu”.
—Jon Henley
Publié le 29 septembre
Revue de presse
McDo, l’amourhaine
●●● Entre la France et
McDonald’s, c’est une histoire
d’amour à rebondissements.
Personne n’a oublié les images
des altermondialistes, menés
par José Bové, détruisant un
établissement en construction
de la franchise de restauration
rapide à Millau, en août 1999.
Mais depuis les choses ont
bien changé, comme le
souligne El País : “En France,
pays connu pour son
antiaméricanisme chauvin,
le succès de la restauration
rapide américaine ne se
dément pas. La patrie du foie
gras – et des 258 variétés de
fromage [bien plus de 1 000 en
réalité] qui constituaient pour
le général de Gaulle la preuve
de son ingouvernabilité –
adore aller chez McDo. C’est le
pays où la chaîne est le plus
rentable après les États-Unis.”
Le quotidien espagnol revient
sur la relation compliquée
entre l’Hexagone et
McDonald’s à travers l’histoire
du fast-food du quartier
de Saint-Barthélemy, dans le
nord de Marseille. Menacé de
fermeture, il a obtenu son
maintien le 7 septembre après
une bataille juridique. Si les
employés, les leaders
syndicaux et les habitants
se battent pour cet
établissement, ce n’est pas
en raison de la nourriture qu’il
propose, explique le quotidien
espagnol, mais parce que
“ce restaurant est la place
du village, un lieu de passage
et de rencontre”.
Dans l’ouest de la France, sur
l’île d’Oléron, The Guardian
rapporte le problème inverse.
Depuis quatre ans, les autorités
locales refusent la construction
d’un établissement
de la franchise sur l’île.
Le maire a assuré au quotidien
britannique qu’il disposait
“du soutien de la majorité
contre la présence de
McDonald’s sur l’île”. “Mais
certains Îliens disent que
chacun devrait avoir le droit
de manger un Big Mac s’il en
a envie”, relate The Guardian.
À Oléron aussi on craint de
perdre des emplois. Mais ici, rapporte
le quotidien, ce sont les
propriétaires de restaurants
de cette île, où vivent
22 000 personnes l’hiver (et qui
en accueille jusqu’à 300 000
l’été), qui s’inquiètent :
“Pourquoi McDonald’s veut-il
venir ici ? En hiver, ce sont
surtout des vieilles personnes
qui restent sur l’île.”—
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 12 OCTOBRE
25 personnalités
vous donnent
leur vision du monde
en 2038
ÉDITION
COLLECTOR
110 ANS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Dessin de Taylor Jones,
États-Unis.
amériques
États-Unis. Les Américains
plus divisés que jamais
La confrmation du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême est venue accentuer
les fractures politiques, à quatre semaines des élections de mi-mandat.
accusé Kavanaugh d’agression
sexuelle à l’époque où ils étaient
au lycée. Une accusation suivie
d’autres allégations du même genre.
L’actuelle prise de conscience sur
le traitement des femmes par les
hommes s’est retrouvée au cœur
du débat.
Les épisodes politiques clivants
sont monnaie courante désormais,
mais il est rare qu’ils soient aussi
proches d’un scrutin – les élections de mi-mandat – déjà considéré, avant même cet épisode,
comme décisif. Les résultats du
vote devraient d’ailleurs reféter
les divisions qui se sont cristallisées autour de la nomination de
Kavanaugh. Des deux côtés, les
militants sont plus mobilisés que
jamais.
cagle cartoons
Maelström. Si cet état d’esprit
—The Washington Post
(extraits) Washington
L
a bataille qui s’est jouée
autour de la confrmation
de Brett Kavanaugh à la
Cour suprême laisse le pays dans
l’état où il était avant la nomination du juge par Donald Trump :
profondément divisé sur le plan
politique, avec chez beaucoup
de gens une véritable hostilité
envers ceux qui ne partagent pas
leurs opinions.
Ce qui ne signife pas, bien au
contraire, que l’on soit retourné
à une forme de statu quo ante.
Car ce moment particulièrement
brutal et douloureux de notre histoire vient jeter une lumière crue
sur ces divisions. La violence des
échanges fnit parfois par s’efacer avec le temps, mais la nomination de Brett Kavanaugh devrait
laisser beaucoup de traces – tant
dans le résultat des élections
de mi-mandat [du 6 novembre
prochain] qu’au sein de la Cour
suprême et dans l’accroissement
du fossé qui, politiquement,
sépare les hommes des femmes.
On savait depuis le début que le
choix de ce juge à la Cour suprême
serait vivement combattu [par
l’opposition démocrate]. Prenant
la place d’Anthony Kennedy – qui
occupait une position d’arbitre
au sein de la juridiction –, Brett
Kavanaugh pourrait se montrer
beaucoup plus conservateur et
faire pencher la Cour à droite
pour de nombreuses années.
Et, comme si le choix de ce juge
n’était pas sufsamment délicat,
L’accroissement
du fossé qui
sépare les hommes
des femmes.
rappelons que les démocrates n’ont
toujours pas digéré l’intervention
du chef de la majorité républicaine
au Sénat, Mitch McConnell, qui
avait refusé d’organiser un vote,
ou ne serait-ce qu’une audition,
pour examiner la candidature du
juge Merrick Garland, soutenu par
Barack Obama au début de l’année 2016, après le décès du juge
Antonin Scalia, leader du “bloc”
conservateur à la Cour suprême.
Cela a commencé comme un
classique afrontement philosophique entre la droite et la gauche.
Les républicains partaient avec
un avantage, et ils en ont pleinement profté. Trump est monté au
front, comme il le fait toujours ; et
les démocrates se sont inclinés.
Les débats ont dépassé la simple
lutte de pouvoir entre partis pour
le contrôle de la Cour suprême
lorsque [l’universitaire californienne] Christine Blasey Ford a
perdure jusqu’au jour du scrutin, le
6 novembre, il pourrait permettre
aux démocrates de regagner la
majorité à la Chambre des représentants, et aux républicains de
conserver la majorité au Sénat –
cela à cause des réalités géographiques pour les sièges les plus
disputés.
Si les femmes diplômées
demeurent outrées par le traitement réservé à Christine Blasey
Ford, les démocrates pourraient
remporter de nouveaux sièges occupés par les républicains dans des
zones périurbaines, ce qui augmenterait les chances des démocrates
d’obtenir les vingt-trois sièges dont
ils ont besoin pour gagner la majorité à la Chambre des représentants. Si les partisans de Trump
connaissent un regain d’énergie
militante, cela pourrait nuire aux
élus démocrates des États conservateurs et permettre aux républicains de conserver leur majorité
au Sénat. Celle-ci pourrait même
être renforcée.
La Cour suprême, de son côté,
pourrait en ressentir les efets de
manière durable, maintenant qu’elle
s’est retrouvée au centre du maelström politique. La plus haute cour
de justice est certes une institution
politique au sens large, mais elle
est censée être impartiale, rendre
des décisions justes et ne doit surtout pas être la voix d’un parti.
Son image était déjà quelque peu
ternie ces dernières années, mais
la confrmation de Kavanaugh va
encore aggraver le problème.
Chacun des [neuf] juges doit
mesurer l’impact que cela aura sur la
Cour, en particulier le juge Roberts,
qui se retrouve avec un nouveau
problème venant s’ajouter aux
nombreux dossiers qu’il doit gérer
en tant que président de la plus
haute juridiction du pays. Mais
c’est surtout Brett Kavanaugh qui
va devoir afronter le plus de questions. Son emportement le jour où
il a dû se défendre des accusations
d’agressions sexuelles [le 27 septembre, devant la commission des
afaires judiciaires du Sénat] risque
d’avoir marqué l’opinion publique
défnitivement.
En se défendant d’accusations
qu’il estimait fausses et difamatoires, Kavanaugh a fait quelque
chose d’inédit pour un candidat
à la Cour suprême : il s’en est pris
aux démocrates. Il a accusé ses
opposants de chercher à se venger
de la victoire de Donald Trump à
la présidentielle de 2016.
Sans doute conscient d’avoir
été un peu trop loin, Kavanaugh a
publié une tribune le 5 octobre dans
le Wall Street Journal titrée : “Je suis
un juge impartial et indépendant.”
Dans cette tribune, il a reconnu
que “[son] ton avait sans doute été un
peu fort et [qu’il] avait dit certaines
choses [qu’il] n’aurait pas dû dire”.
Et d’attribuer son emportement
à “[son] intense frustration de me
retrouver accusé injustement, sans
aucune preuve, d’avoir eu une conduite
afreuse complètement contraire à mes
antécédents et à ma personnalité”.
L’épisode
Kavanaugh va
rester gravé dans
les mémoires.
Mais il oublie de dire que certains
de ses propos les plus durs et les
plus partisans se trouvaient dans
son témoignage [fourni la veille de
son audition, à la commission des
afaires judiciaires du Sénat], et qui,
Kavanaugh a été formel là-dessus,
a été écrit par lui seul.
Par deux fois, Kavanaugh s’est
servi des médias, ce qui est déjà
une démarche inhabituelle. Et par
deux fois, il a choisi des organes
– la page Opinions du Wall Street
Journal et la chaîne de télévision
Fox News – dont les lecteurs et les
téléspectateurs sont connus pour
leurs positions conservatrices. Ce
qui montre bien qu’il avait accepté
le rôle politique qui lui était imparti
dans ce bras de fer.
Dans la conclusion de sa tribune,
il écrit : “Je pense qu’une justice indépendante et impartiale est essentielle
pour notre république constitutionnelle.” Mais la stratégie qu’il a suivie
pour sauver sa nomination à la Cour
AMÉRIQUES
k
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MIDTERMS
2018
6 NOVEMBRE
“Au nom de notre nation,
je souhaite présenter
des excuses à Brett
et à l’ensemble
de la famille Kavanaugh
pour la douleur
et la souffrance terribles
que vous avez été contraints
DÈS MAINTENANT
L’Agenda 2018-2019
Verbatim
EXCUSES
COMMANDEZ
Frais de
port
oferts
Comme chaque année, la rédaction
de Courrier international
rnational a imaginé pour
vous un agenda original ! Avec sa finition
soignée, son design aux couleurs de
Courrier international
rnational et son format
pratique, cet agenda vous accompagnera
dans tous vos déplacements et
rendez-vous.
d’endurer”, a déclaré
le président américain Donald Trump, le 8 octobre
à la Maison-Blanche,
en faisant prêter serment
au juge de la Cour suprême
Brett Kavanaugh.
—Donald Trump
Président des États-Unis
Une double page par semaine
Couverture rigide
■ Ruban marque-page
■ Format : 145 mm x 210 mm
■
■
9,90 €
Grand Atlas 2019
suprême soulève certaines interrogations sur son sens de la justice.
Il aura l’occasion d’y répondre par
ses décisions, ses jugements écrits
et sa conduite dans les mois et les
années à venir.
La nomination de Kavanaugh
intervient dans un moment particulier, où la prise de conscience du mal
fait aux femmes depuis des années
est de plus en plus aiguë. Sa nomination a été un autre moment fort de
l’année du mouvement #MeToo et
a entraîné des divergences presque
irréconciliables entre les partisans
des deux camps.
À en croire les défenseurs de
Kavanaugh, cette affaire, comme
Trump l’a dit, a été un épisode
angoissant pour les hommes, qui
craignent désormais d’être accusés
à tort d’abus sexuels. Ils répètent,
comme Mitch McConnell [le chef
de la majorité républicaine au Sénat]
l’a rappelé à plusieurs reprises pour
Kavanaugh, que personne n’a été
capable de corroborer les accusations de Christine Blasey Ford et
que la présomption d’innocence
reste un principe fondamental de
la justice américaine. Cette opinion
est également partagée par de nombreuses femmes qui restent fidèles
à Trump, qui connaissent ou qui
ont travaillé avec Kavanaugh, ou qui
souhaitent que davantage de juges
conservateurs soient nommés.
Pou r les détrac teu rs de
Kavanaugh, personne n’a jamais
eu l’intention de faire toute la vérité
sur cette affaire, et l’enquête du FBI,
qui n’a duré qu’une semaine, était
inadaptée et incomplète, et soumise à des pressions venant de la
Maison-Blanche. Mais si cet épisode
va rester gravé dans les mémoires,
c’est pour une autre raison.
Pour ceux qui soutiennent
Christine Blasey Ford, surtout
les femmes, le processus de confirmation à la Cour suprême de Brett
Kavanaugh a été des plus déconcertants et elles se demandent si
les choses ont vraiment changé un
an après la publication du premier
article du New York Times sur le
scandale Harvey Weinstein. Elles
se demandent pourquoi, quand il
y a un doute – et là, il y en avait
plusieurs –, le bénéfice du doute
a été accordé à l’homme et non à
la femme.
Même si notre époque a la
mémoire courte, le bras de fer
pour la confirmation de Kavanaugh
à la Cour suprême ne sera pas
oublié de sitôt.
—Dan Balz
Publié le 6 octobre
COMPRENDRE LE MONDE EN 200 CARTES
Rendez-vous incontournable et outil
de référence, le Grand Atlas décode
l’actualité grâce à 200 cartes
entièrement actualisées pour cette
6ème édition.
GRAND 2019
ATLAS
Sous la direction de Frank Tétart
EUROPE
Quel avenir après
p
le Brexit ?
GÉOPOLITIQUE
La fin de Daech ?
■ Plus de 200 cartes inédites
■ Un tour d’horizon complet des grands
enjeux internationaux
■ L’actualité vue par la presse
du monde entier
■ Format : 200 mm x 295 mm
■ 128 pages
MOYEN-ORIENT
Turquie :
nouveau grand
du Moyen-Orient ?
MONDIALISATION
Chine : les nouvelles
routes de la soie
17,90 €
DOSSIER SPÉCIAL
CLIMAT ET COP24 :
LA LUTTE CONTINUE !
BON DE COMMANDE
À retourner
r
accompagné de votre règlement à : Courrier international Service VPC - A2100 - 62066 Arras Cedex 9
À la une
Grand Atlas 2019
L’Agenda 2018-2019
Frais de port offerts
17,90 € x ...... exemplaire(s) =
9,90 € x ...... exemplaire(s) =
Total
Mes coordonnées :
□ Monsieur
=
€
€
0€
€
VCO18BA1458
□ Madame
NOM ........................... . . . . . . . . PRÉNOM . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
TÉMOIGNAGE CHOC
Time consacre sa
couverture à Christine Blasey
Ford, la professeure qui a
accusé le juge Brett Kavanaugh
d’avoir tenté de la violer quand
elle avait 15 ans. Sobrement
titrée “un impact durable”,
l’illustration reprend les mots
qu’elle a prononcés le
27 septembre lors de son
audition au Sénat. Une façon
pour le magazine de souligner
que “le témoignage de Christine
Blasey Ford a changé
l’Amérique” et qu’il restera
dans l’histoire.
........................ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
VILLE ....... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
......................... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
ADRESSE
CP
Tel. :
Je choisis de régler par :
• chèque bancaire à l’ordre de Courrier international
Date et signature
obligatoires :
• carte bancaire n° :
Expire fin :
Cryptogramme :
Offre valable dans la limite des stocks disponibles en France métropolitaine jusqu’au 31/03/2019. *Réception chez
vous environ trois semaines après la prise en compte de votre commande. RCS Paris 344 761 861 000 48.
En retournant ce formulaire, vous acceptez que Courrier international, responsable de traitement, utilise vos données personnelles pour
les besoins de votre commande, de la relation Client et d’actions marketing sur ses produits et services. Pour connaître les modalités de
traitement de vos données ainsi que les droits dont vous disposez (accès, rectification, effacement, opposition, portabilité, limitation des
traitements, sort des données après décès), consultez notre politique de confidentialité à l’adresse https://www.courrierinternational.com/
page/donnees-personnelles ou écrivez à notre Délégué à la protection des données - 80, bd Auguste-Blanqui – 75707 Paris cedex 13.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
asie
Chine-Vatican.
Un accord qui
ne résout pas tout
À l’issue de très longues tractations, Pékin et le Saint-Siège
ont signé un accord sur la nomination des évêques.
Mais la solution trouvée ouvre la porte à de nouvelles tensions.
—Taiwan Apple Daily (extraits)
Taipei
L
e seul allié de Taïwan en Europe (le
Vatican) vient d’annoncer la conclusion d’un accord provisoire avec
la Chine sur le mode de nomination des
évêques sur le territoire chinois “afin de
créer les conditions d’une collaboration bilatérale plus large”. Après la publication de cet
accord, le pape François a immédiatement
reconnu sept évêques nommés précédemment par les autorités chinoises. À propos
de cet accord capital qui met un terme à un
contentieux vieux de soixante-dix ans entre
la Chine et le Vatican, le ministre taïwanais
des Affaires étrangères a déclaré, le 22 septembre, que le Vatican avait assuré qu’il ne
portait en rien sur les relations diplomatiques et politiques. Cependant, les spécialistes mettent en garde contre la possibilité
qu’a désormais la Chine, avec cette barrière
qui vient de tomber, d’intensifier ses pressions sur le Saint-Siège pour qu’il rompe
ses relations diplomatiques avec Taïwan.
Un début. Le communiqué du Vatican
précise que “l’accord provisoire concernant
la nomination des évêques est le fruit d’un
rapprochement graduel et réciproque […].
Il a été signé le 22 septembre à Pékin par le
sous-secrétaire aux relations avec les États,
Mgr Antoine Camilleri, pour le Saint-Siège,
et, pour Pékin, par Wang Chao, ministre
adjoint des Affaires étrangères. L’espoir partagé est qu’il puisse contribuer positivement
à la vie de l’Église catholique en Chine, au
bien commun du peuple chinois et à la paix
dans le monde.” Les autorités chinoises se
sont montrées circonspectes concernant
cette avancée. Ainsi, le ministère chinois des
Affaires étrangères a discrètement fait savoir
que “la Chine et le Vatican continuer[aient]
à rester en contact, afin de développer encore
plus le processus visant à promouvoir l’amélioration des relations bilatérales”.
La Chine et le Vatican n’ont pas encore
divulgué le contenu exact de l’accord. Le
porte-parole du Vatican, Greg Burke, s’est
contenté de déclarer que cet accord provisoire
permettait aux catholiques chinois d’avoir des
évêques “en pleine communion avec Rome” et
a souligné : “Ce n’est pas la fin d’un processus, c’en est le début !” En 1957, les autorités
chinoises avaient fondé officiellement l’Association patriotique des catholiques de
Chine, mais celle-ci n’a jamais été reconnue
par le Vatican, lequel a même jusqu’à présent considéré comme “illégaux” les évêques
nommés par la Chine de son propre chef.
Modèle du Vietnam. La revue américaine
jésuite America a estimé le 22 septembre
qu’il s’agissait là d’une “percée historique”.
Elle a expliqué qu’en vertu de cet arrangement trouvé entre les deux parties, même
si c’est le pape qui tranchera en dernier ressort, la nomination des évêques en Chine
devrait suivre le processus suivant : les
candidats sélectionnés au préalable par le
Bureau chinois des religions devront être
élus dans les différents diocèses, avant de
voir leur choix confirmé par les autorités
pékinoises. En d’autres termes, la “liste
des finalistes” sera donnée par la Chine
au Vatican par voie diplomatique à l’issue
d’une “sélection politique”, et le pape ne
disposera d’un droit de nomination des
évêques en Chine que dans une certaine
mesure. Le procédé fait penser à celui qui
a été adopté au Vietnam où le parti communiste est également au pouvoir.
Cet accord appelle plusieurs remarques :
premièrement, si la Chine et le Vatican
se sont peut-être inspirés du “modèle du
Vietnam” pour élaborer cet arrangement
provisoire, cela ne veut pas dire nécessairement qu’ils iront jusqu’à l’établissement
de relations diplomatiques. En effet, plus
de vingt ans après l’accord trouvé entre le
Vietnam et le Vatican sur un “modèle vietnamien”, les deux pays n’ont toujours pas
établi de relations diplomatiques. Par ailleurs, le pape reste très sensible au sort des
défavorisés et au problème de la répression
religieuse, des points sur lesquels il ne transigera pas ; il est donc prématuré de parler de
l’établissement de relations diplomatiques.
Deuxièmement, même si la question de la
nomination des évêques est réglée, l’Église
catholique clandestine de Chine referat-elle pour autant surface ? Beaucoup de
membres qui sont restés fidèles au pape
et à leur foi ont subi des persécutions en
Chine, d’autres sont même morts en martyrs ; l’Église chinoise voudra-t-elle les réhabiliter ? Troisièmement, depuis le début de
l’année, les autorités chinoises resserrent
leur emprise sur les organismes religieux,
plusieurs prêtres d’Églises clandestines
auraient ainsi “disparu” [ce qui cache couramment une mise en détention], et la plus
grande Église chrétienne de Pékin, l’Église
de Sion [qui fonctionnait sans s’être déclarée
comme siège d’une activité religieuse], a été
fermée par la police le 9 septembre ; on voit
donc que la Chine a encore un long chemin
à parcourir avant de connaître la liberté de
religion. Enfin, quatrièmement, si l’Église
catholique clandestine peut se permettre
officiellement d’apparaître au grand jour,
est-ce à dire que toutes les Églises clandestines chrétiennes pourront faire de même ?
N’oublions pas que la Chine reste réfractaire
aux grands rassemblements.—
Publié le 4 octobre
Oficiels
et clandestins
●●● Selon Anthony Lam Sui-ki,
du Centre de recherches sur
la Chine du diocèse de Hong Kong,
cité par le site Église d’Asie,
la Chine comptait à la fin
de l’année 2015 entre 9 et
10,5 millions de catholiques.
Ils se répartissaient de façon égale
entre les Églises dites “patriotique”
et “clandestine”. Parmi les
99 évêques, 70 étaient “officiels”
et 29 “clandestins”. Le pays
compte par ailleurs un nombre
total de chrétiens estimé à une
centaine de millions – 28 millions
officiellement en 2014, mais
il existe un grand nombre d’Églises
protestantes souterraines.
Xi Jinping exige
le contrôle
Le dirigeant chinois entend
s’assurer que les activités
religieuses restent sous
surveillance.
—Apple Daily (extraits) Hong Kong
S
ous le gouvernement de Xi Jinping,
la Chine populaire connaît un durcissement du contrôle des activités
religieuses. Si, de l’avis des spécialistes,
le Parti communiste ne compte pas revenir à l’époque de la Révolution culturelle
où l’on voulait “éliminer les religions”, il
cherche néanmoins à avoir la mainmise
sur celles-ci. Certains rapports accusent
le chef d’État d’avoir intensifié sa répression des activités religieuses, avec pour
conséquence un fort risque de persécution
des 100 millions de fidèles [chiffre officiel
en deçà de la réalité] que compte le pays.
Dès son arrivée au pouvoir en 2012, Xi
Jinping a organisé une Conférence nationale de travail sur la propagande. À cette
occasion, il a insisté sur le fait que les services chargés de l’idéologie ont “la responsabilité de tenir le terrain”, qui ne doit pas
être laissé aux médias. En 2016, lors de
la Conférence nationale de travail sur les
religions, il a exigé une meilleure gestion
des questions religieuses par les comités
de tous les échelons du parti, ce que les
observateurs extérieurs ont interprété
comme une volonté de “reprise en main et
de contrôle direct des religions”. Le président
poursuit aussi cette régulation à travers
la législation. Ainsi, le 1er février 2018, est
entré en vigueur le décret sur les affaires
religieuses, qui vise à combattre les activités des Églises clandestines et exige des
Églises et de leurs fidèles qu’ils s’approprient les valeurs clés du socialisme.—
Publié le 23 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ASIE.
31
↙ Dessin de Krauze paru dans
The Guardian, Londres.
Revue
de presse
Protestations
contre
la rééducation
dans le Xinjiang
Chronologie
UN SIÈCLE AGITÉ
1926 — Six prêtres chinois sont
ordonnés évêques par le pape
Pie XII.
1942 — Le Vatican reconnaît
la république de Chine (Taïwan).
1946 — Le pape nomme une
hiérarchie de l’Église en Chine.
1949 — Victoire communiste
à Pékin, le gouvernement
nationaliste se réfugie à Taïwan.
1952 — Le pape Pie XII exhorte les
catholiques chinois à rester forts
sous les persécutions. Le Vatican
établit des relations avec Taïwan.
1957 — En Chine, fondation
de l’Association patriotique
des catholiques ; tout lien avec
Rome est interdit. Les fidèles
au Saint-Siège poursuivent
leurs activités clandestinement
et sont persécutés.
1966 — Révolution culturelle.
Les persécutions atteignent même
les prêtres dits “patriotiques”.
Les églises sont fermées.
1976 — Mort de Mao.
1978 — Deng Xiaoping lance la
politique de réformes. Les églises
rouvrent, prêtres et chrétiens sont
libérés des camps de travail.
Églises officielle et clandestine
coexistent. Des liens informels
reprennent avec le Vatican
par le biais des congrégations
installées à Hong Kong.
1992 — Des évêques nommés
par Pékin sont discrètement
reconnus par Rome.
2007 — Lettre de Benoît XVI
aux catholiques de Chine
les invitant à la réconciliation.
2014 — Début d’un cycle
de négociations.
2018 — Accord sur la nomination
des évêques signé à Pékin.
● Au cours de l’été, l’internement en masse
d’Ouïgours dans des “camps de rééducation”
au Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, a fait
l’objet de plusieurs publications diffusées par
des chercheurs et organisations de défense
des droits de l’homme se fondant sur des
témoignages d’anciens détenus. Un million
de personnes, majoritairement musulmanes,
seraient détenues dans ces nouveaux camps
– qui rappellent la répression politique des
années maoïstes – sous prétexte de lutte
antiterroriste. Il serait demandé aux détenus de renoncer à leur religion et de réaffirmer leur loyauté au Parti communiste
et à l’État chinois. En août, le président du
Comité des Nations unies pour l’élimination
de la discrimination raciale a alerté sur cette
situation. Depuis, des protestations émergent peu à peu parmi les musulmans d’Asie.
Récemment, plusieurs dizaines d’hommes
d’affaires pakistanais – dont les épouses,
Ouïgoures de nationalité chinoise, sont
enfermées dans ces camps depuis des mois
– ont sollicité leur ambassade à Pékin, dans
l’espoir qu’elle obtienne l’autorisation pour
leurs femmes et enfants de quitter la Chine,
indique le Wall Street Journal. La situation
concernerait 300 couples mixtes. “La semaine
dernière, ils se sont sentis soutenus quand un
ministre du nouveau gouvernement pakistanais s’est exprimé pour la première fois à propos
du Xinjiang”, note le quotidien américain.
Si la réaction du monde musulman a été
pour l’instant discrète, elle pourrait être plus
gênante que celle, plus habituelle, de l’Occident, commente-t-il, avant d’ajouter : “Des
groupes musulmans en Inde et au Bangladesh
ont manifesté contre les camps en Chine pour la
première fois en septembre, après que d’anciens
détenus ont parlé publiquement du traitement
qu’ils y ont subi, comme le fait d’être attaché
sur une chaise pendant des heures et pressé de
renoncer à leur foi musulmane.”
Au Bangladesh, un ancien ambassadeur
a pris la plume dans le quotidien de Dacca
The Daily Star pour critiquer les mesures
de répression prises par Pékin. “La Chine est
sur la corde raide en ce qui concerne la question
des musulmans ouïgours”, écrit Mahmood
Hasan, qui ajoute : “Pékin justifie sa répression contre la population musulmane par le
prétexte contestable que la Chine est confrontée à de sérieuses menaces islamistes”, dit-il. Il
souligne que, dans son rapport dénonçant la
détention en masse d’Ouïgours, le Comité
pour l’élimination de la discrimination raciale
a critiqué la “définition large du terrorisme
et les vagues références à l’extrémisme, ainsi
que le peu de clarté de la définition du séparatisme dans la législation chinoise”. Les politiques menées par le gouvernement chinois
vis-à-vis des religions bouddhiste tibétaine
ou chrétienne sont également “discutables”,
note l’ambassadeur.
Au Kazakhstan, voisin du Xinjiang, le
Wall Street Journal fait également état de
protestations d’avocats et de militants, qui
se sont mobilisés pour soutenir des détenus kazakhs, certains étant de nationalité
kazakhe, mais la plupart étant de nationalité chinoise. Le groupe islamiste Hizb utTahrir, qui se targue de regrouper 1 million
de membres répartis dans 40 pays, a par ailleurs appelé à remettre en cause les investissements réalisés par la Chine dans le cadre
du projet des nouvelles routes de la soie, en
particulier le corridor économique ChinePakistan, note le quotidien.
Au Pakistan, le ministre des Affaires religieuses, Noor-ul-Haq Qadri, a abordé le
sujet des restrictions religieuses lors d’une
rencontre avec l’ambassadeur de Chine à
Islamabad le 19 septembre, selon le Wall
Street Journal. L’ambassade a répliqué par
dialogue
Lundi 22 octobre
10 h — 22 h 30
Rencontres avec des personnalités
du monde de la culture
et des idées interviewées
par la rédaction et par le public
Théâtre du Rond-Point Paris
Infos et réservations sur
www.theatredurondpoint.fr
En partenariat
avec MGEN
Mutuelle santé,
prévoyance
une campagne d’opinion dans la presse pour
contrer l’effet désastreux de ces informations,
en envoyant des communiqués affirmant que
“l’harmonie règne au Xinjiang”, comme celui
diffusé par le site de Pakistan Today.
En Indonésie, la campagne de dénégation prend la forme de la publication
d’articles d’opinion. Le quotidien indonésien Jakarta Post a ainsi publié le 25 septembre une longue lettre de l’ambassadeur
de Chine à Jakarta intitulée “Le Xinjiang,
un endroit merveilleux” dans laquelle il
affirme que “le gouvernement chinois respecte
et protège les libertés religieuses des citoyens
du Xinjiang”, qui compte “environ 14 millions de musulmans”, et réfute les accusations “de quelques institutions et individus
qui dénaturent les faits et spéculent sur les
prétendus ‘camps de rééducation’”. Après
avoir insisté sur le fait que “le fondamentalisme religieux et le terrorisme sont les ennemis communs de l’humanité”, l’ambassadeur
de Chine affirme que ces rapports “dénaturent les efforts réalisés par le gouvernement
chinois pour prévenir l’extrémisme religieux
et promouvoir la déradicalisation”.
—Courrier international
Florence Aubenas / Journaliste et écrivaine
Nathalie Baye / Comédienne
Yassine Belattar / Humoriste et animateur
Christophe Boltanski / Ecrivain et journaliste
Barbara Cassin / Philosophe
Nadia Daam / Journaliste
Mathilde Daudet / Grande reporter et écrivaine
Laurence De Cock / Historienne
Maylis de Kerangal / Ecrivaine
Geoéroy de Lagasnerie / Philosophe et sociologue
Eddy De Pretto / Chanteur
Natalie Dessay / Chanteuse et comédienne
Jean Dujardin / Comédien
Aurélie Dupont / Dir. de la danse de l’Opéra de Paris
Françoise Fabian / Comédienne et chanteuse
Jacques Gamblin / Comédien
Gérard Garouste / Artiste peintre
Françoise Hardy / Chanteuse
Ignatus / Auteur, chanteur et performeur
Thomas Jolly / Acteur et metteur en scène
Florent Ladeyn / Chef cuisinier
Guillaume Long / Auteur-illustrateur
Aïssa Maïga / Comédienne
Sophie Makariou / Présidente du musée Guimet
Thierry Marx / Chef cuisinier
Alexis Michalik / Comédien et metteur en scène
Amélie Nothomb / Ecrivaine
Claire Nouvian / Militante écologiste
Ovidie / Auteure et réalisatrice
Jean-Pierre Rosenczveig / Magistrat
Léa Salamé / Journaliste
Gaspard Ulliel / Comédien
Alex Vizorek / Humoriste et animateur à France Inter
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
32.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
à la une
Durant des mois, le prince Mohammed ben Salmane (MBS)
s’est construit une image de “libéral” en Occident grâce
à des campagnes de communication dispendieuses (lire ci-contre).
Des cinémas ont ouvert, des femmes ont pu assister à des matchs
de foot, écrit The Atlantic (p. 35). Et puis tout s’est efondré.
Les arrestations se sont multipliées et le masque
est tombé. Loin du réformateur annoncé,
MBS dirige le royaume d’une main
de fer. Le meurtre présumé
du journaliste Jamal Khashoggi,
disparu le 2 octobre au consulat
saoudien d’Istanbul,
ne fait que ternir un peu plus
son image (p. 36-37).
arabie saoudite
le marchand
d’illusions
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
33
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
Le vrai visage du
charmeur de l’Occident
Riyad dépense des millions de dollars dans des campagnes
de communication présentant le prince héritier Mohammed
ben Salmane comme un réformateur moderniste, alors qu’il mène
une répression brutale, tout en ménageant Al-Qaida.
—Newsweek (extraits) New York
↙ Mohammed
ben Salmane,
dit MBS,
le 4 avril 2017
à l’occasion de
la visite de Theresa
May à Riyad.
Photo Simon Dawson/
Bloomberg via Getty
→ Dessin d'Emad
Hajjaj, paru dans
Al-Araby Al-Jadid,
Londres.
L
e prince héritier saoudien sait comment plaire.
Au début de mars, Mohammed ben Salmane,
surnommé MBS, a déjeuné avec la reine
Élisabeth au palais de Buckingham. C’était
sa première visite officielle, et la presse s’est
répandue en éloges sur cet homme de 32 ans.
“C’est un révolutionnaire !” a même écrit le Daily
Telegraph. Les conservateurs britanniques ont beaucoup apprécié sa proposition de privatiser Saudi
Aramco, la compagnie pétrolière nationale, et de
l’introduire à la Bourse de Londres – une bonne
opération pour l’économie britannique chancelante –, ainsi que sa réputation de réformateur.
Plus tard dans le mois, le prince s’est entretenu
avec le président Donald Trump dans le Bureau
ovale, avant de se rendre à Los Angeles, New
York, Houston, la Silicon Valley et Seattle pour
rencontrer les élites d’Hollywood et de la hightech, dont Oprah Winfrey, Elon Musk et des dirigeants de Google.
Cette grande tournée a marqué les débuts du
prince héritier sur la scène internationale. Son
père, le roi Salmane, aujourd’hui âgé de 82 ans,
lui a confié l’an dernier certains de ses pouvoirs
et a approuvé Vision 2030, son plan de réformes
économiques et sociales. Dans ses déclarations
publiques, le prince héritier fait valoir que l’Arabie
Saoudite ne pourra survivre éternellement en s’en
tenant à une diplomatie du chéquier à l’étranger
et à des plans d’aide sociale dans le pays.
Au nombre de ses objectifs figurent une réduction de la dépendance saoudienne vis-à-vis des
exportations de pétrole, des investissements dans
l’enseignement, les divertissements et le tourisme,
et la dynamisation de l’économie, notamment par
l’aide à l’emploi des femmes. Son décret autorisant les femmes à conduire, entré en vigueur en
juin dernier, a renforcé son image internationale
de réformateur.
L’arrestation, en novembre dernier, d’une quinzaine de princes et de ministres accusés de malversations a été présentée sur la scène internationale
comme une purge anticorruption – une opération
qui a permis au prince de récupérer quelque 100 millions de dollars (la fortune de la maison des Saoud
est évaluée à plus de 1 000 milliards de dollars).
Les voyages du prince dans le monde et ses
efforts pour renforcer l’image de “progressiste”
qu’il s’est soigneusement construite s’inscrivent
dans son offensive pour résoudre l’un des problèmes majeurs du royaume : l’incapacité du
pays à restaurer son image après les attentats
du 11 Septembre, dont la plupart des auteurs
étaient saoudiens. Un rapport du Congrès américain de 2016 – que les Saoudiens ont activement
cherché à mettre sous le boisseau – évoquait la
possibilité que les terroristes aient même bénéficié du soutien d’individus liés au gouvernement saoudien.
La priorité stratégique du prince héritier est
d’enterrer cette théorie en faisant émerger une
nouvelle vision, celle d’un pays occidentalisé voué
au culte de la consommation et avide d’investissements américains – et d’armes pour combattre
des ennemis communs. Il a joué son rôle avec
un zèle impressionnant, renonçant aux tenues
royales traditionnelles pendant la majeure partie
de son séjour aux États-Unis et se rendant même
en jean à un rendez-vous avec Mark Zuckerberg,
le patron de Facebook.
Idéologie wahabbite. Chacun de ses déplace-
ments était annoncé par les médias. Fox News
a encensé sa “campagne de modernisation”.
CNN a présenté l’Arabie Saoudite comme le
“marché émergent le plus actif du moment”. Et
American Media, le groupe de presse de David
Pecker, un ami de Trump, a consacré un magazine entier au prince.
Les journalistes n’ont posé aucune question
sur l’emprisonnement de femmes comme Samar
Badawi et Nassima Al-Sadah, qui avaient fait campagne pour le droit de conduire, et de dizaines
d’autres militants des droits civiques. Ils n’ont
pas non plus évoqué la catastrophe humanitaire
de la guerre saoudienne au Yémen, ni la manière
dont le prince héritier entend concilier les centaines de millions de dollars dépensés récemment
en acquisitions immobilières
avec son discours sur
une réforme
économique
responsable.
Mais pour l’anthropologue [et opposante] saoudienne Madawi
Al-Rasheed “les Saoudiens ont
mobilisé toutes leurs ressources pour
étouffer l’élan démocratique dans le
monde arabe”
arabe”.. Car, au-delà de son
discours réformateur, MBS est
à la tête d’un régime autoritaire qui ne tolère aucun avis
divergent.
Chronologie
UNE ASCENSION
FULGURANTE
31 août 1985 — Mohammed ben
Salmane (MBS) naît à Riyad. Il est
le sixième fils de l’actuel roi Salmane
ben Abdelaziz. Contrairement
à ses frères qui ont étudié à l’étranger,
notamment aux États-Unis, il passe
toute sa scolarité et ses études
en Arabie Saoudite.
2009 — Il devient conseiller de
son père, alors gouverneur de Riyad.
Il gravira tous les échelons à ses côtés.
2015 — Son père accède au trône,
MBS est nommé ministre de la Défense.
25 mars 2015 — Il prend une place
de premier plan en lançant la guerre
au Yémen.
29 avril 2015 — Il devient vice-prince
héritier au détriment d’un des hommes
forts de la famille régnante,
Mohammed ben Nayef.
25 avril 2016 — Annonce d’un
ambitieux plan de transformation
de l’économie saoudienne : Vision 2030.
21 juin 2017 — Il devient prince héritier
au détriment d’un autre prince,
Moqren ben Abdelaziz.
26 septembre 2017 — Il annonce que
les femmes auront le droit de conduire.
4 novembre 2017 — Une campagne
anticorruption est lancée.
Elle s’apparente à une purge, avec
une partie des élites économiques
et politiques, y compris de princes
de la famille régnante, qui se trouvent
retenus pendant des semaines dans
un grand hôtel de Riyad.
Mars-avril 2018 — Grande tournée
de près de trois semaines aux ÉtatsUnis, en Grande-Bretagne puis en
France.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
34.
À LA UNE
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
Raif Badawi, un blogueur saoudien athée, et son
avocat, le grand militant des droits de l’homme
Waleed Abu Al-Khair, sont toujours en prison. Noha
Al-Balawi, une militante des droits de la femme
qui a posté des vidéos remettant en cause la normalisation des relations de l’Arabie Saoudite avec
Israël, a été arrêtée en février dernier. Le ministère
public a requis la décapitation d’une autre militante
des droits de la femme, Israa Al-Ghomgham, pour
sa participation à des manifestations pacifques ;
elle est derrière les barreaux depuis trente-deux
mois, sans accès à un avocat. Pendant ce temps,
les prédicateurs radicaux qui entérinent l’exécution de musulmans chiites, chrétiens et juifs
conservent des positions infuentes, et l’idéologie wahhabite puritaine, qui a nourri l’extrémisme
dans l’ensemble du monde musulman, continue
à bien s’exporter. Dans la province de l’Est, riche
en pétrole, on recense aussi de nombreuses victimes chiites, qui ont été torturées, exécutées ou
ont tout simplement disparu.
La contre-révolution. La démocratie n’est pas
à l’ordre du jour pour le prince héritier. Il incarne
plutôt la contre-révolution qui a éteint la famme
démocratique allumée par le “printemps arabe”.
Avec ses alliés musclés du Moyen-Orient, il a entrepris sans ménagement de remettre à l’honneur
l’autoritarisme régional. En d’autres termes, de
“redonner sa grandeur” à l’Arabie.
Pour comprendre la campagne de communication de MBS, il faut commencer par Abou
Dhabi, la capitale des Émirats arabes unis. Dans
l’imagination des Occidentaux, ce pays est synonyme de Dubaï, avec ses immenses tours de verre
et d’acier, ses centres commerciaux luxueux et
ses stations de ski couvertes. Son prince héritier, Mohammed ben Zayed Al-Nahyan, dit MBZ,
un ancien pilote de 57 ans, a accru les dépenses
militaires des Émirats arabes unis en un temps
record, au point d’en faire l’un des États les plus
militarisés du monde. Mais grâce aux manipulations que MBZ exerce sur les médias, le pays est
perçu comme une force de progrès, une nation
ouverte, tolérante et multiculturelle – une leçon
que MBS, son protégé, a manifestement retenue
pour façonner son image.
Le jeune MBS, qui côtoie MBZ depuis son
adolescence, a été formé par son aîné. Les deux
À la une
Le LibéraLisme
soLubLe
dans La
répression ?
“MBS poursuit une
forme de modernisation,
même si elle est étrange
et contradictoire.
La libéralisation du pays
est dirigée depuis
le palais royal ; même un
divertissement simple
nécessite une
planifcation centrale.
Les libertés accordées
à la société sont
accompagnées
d’une grande répression
politique”, souligne
The Economist,
qui estime que le prince
héritier répète ainsi
une tragédie du monde
arabe : la libéralisation
par des moyens
non libéraux. “Il tient
peut-être compte
du conseil de Machiavel
selon lequel il est
préférable de craindre
un prince plutôt que
de l’aimer.”
hommes ne supportaient pas la conduite timorée de la génération de leurs parents et souhaitaient apporter des réponses plus énergiques aux
défs régionaux. Mais à l’esprit belliqueux de MBS,
MBZ a ajouté l’art de charmer l’Occident en faisant appel à des sociétés de lobbying et de communication pour présenter les Émirats arabes
unis et l’Arabie Saoudite comme des pays éclairés du monde arabe, capables de tenir tête aux
Frères musulmans et à l’Iran.
Des années d’investissements dans la communication ont abouti à l’ascension de MBS. Selon le
site politique The Hill, en 2016, l’Arabie Saoudite
employait dix sociétés de lobbying pour une
rémunération globale estimée à 1,3 million de
dollars par mois. L’une d’elles, King & Spalding,
a été chargée d’obtenir un assouplissement de
la loi sur la justice contre l’apologie du terro-
maison mère de Cambridge Analytica, la société
de communication discréditée [par le scandale
sur les données d’utilisateurs de Facebook], a
aidé l’équipe du prince héritier à cerner les pans
de la société saoudienne les plus susceptibles de
se soulever contre lui.
Cette campagne de communication s’est intensifée parallèlement au durcissement de la répression en Arabie Saoudite. Des dizaines de dissidents
et de militantes pour le droit de conduire sont toujours en prison, et l’une des principales fgures du
mouvement, Loujain Al-Hathloul, les y a rejoints
en mai dernier. Les Saoudiennes n’ont toujours pas
le droit de voyager sans l’autorisation d’un tuteur
masculin, et les pères ou les frères peuvent utiliser ce privilège pour obliger leurs flles ou leurs
sœurs à se séparer de leur mari.
La campagne de
communication s’est
intensifiée parallèlement
au durcissement
de la répression.
En 2015, alors qu’il était ministre de la Défense,
MBS est devenu, selon les termes de la Brookings
Institution, le “visage de la guerre au Yémen”.
L’Arabie Saoudite a mené une coalition qui a lancé
une campagne de frappes aériennes contre les
rebelles houthistes de ce pays, qui, selon Riyad,
agissent pour le compte de l’Iran. La guerre au
Yémen a fait plusieurs milliers de victimes parmi
les civils, engendré plus d’un million de cas de choléra, et menace de mettre 18 millions d’habitants
au bord de la famine. Bien qu’ils soient à l’origine
de la plus grande catastrophe humanitaire du
monde, les Saoudiens n’ont pas réussi à imposer
leur volonté sur le champ de bataille.
Selon une enquête de l’agence Associated Press,
l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis ont
conclu une alliance tacite avec des combattants
d’Al-Qaida au Yémen, autorisant ces derniers à
quitter les lieux avec des armes, du matériel et
près de 100 millions de dollars en argent liquide
provenant de pillages. Beaucoup d’entre eux ont
même été intégrés aux forces de coalition saoudiennes, ce qui a contribué à renforcer la branche
la plus dangereuse du réseau extrémiste à l’origine
des attentats du 11 Septembre. Selon des estimations du gouvernement américain, le nombre de
membres d’Al-Qaida au Yémen s’élève à 8 000 et
ne cesse d’augmenter.
—Rula Jebreal
Publié le 30 août
risme (Jasta), un texte qui allait permettre aux
familles des victimes du 11 Septembre d’assigner
l’État saoudien devant les tribunaux. Un contrat
de 90 000 dollars avec Capitol Media Group, une
société pourtant impliquée dans plusieurs campagnes de communication islamophobes, a été
sous-traité par une autre agence, Qorvis, qui a
rassemblé des dizaines de vétérans de l’armée
américaine au Congrès pour dénoncer la Jasta.
Le projet de loi a fnalement été adopté malgré
le veto du président Barack Obama.
Pour la visite de MBS à Londres, en mars dernier, les panneaux d’afchage et les pages d’annonce dans les journaux ont été accompagnés de
manœuvres plus discrètes. Le Bureau du journalisme d’investigation, une organisation indépendante à but non lucratif, a révélé qu’une société
saoudienne située à Londres, Consulum, faisait appel à un diplomate britannique en activité pour faire la promotion du dictateur aux
frais du contribuable anglais. Et SLC Group, la
Au bord de la famine. Enfn, il y a le Yémen.
Contexte
Avec la bénédiction
de Donald Trump
●●● La violente réaction de Riyad aux critiques émises par le Canada au
mois d’août sur les violations des droits
de l’homme en Arabie Saoudite montre
comment MBS entend s’imposer
sur la scène internationale. “L’époque
où l’Arabie Saoudite menait sa politique
étrangère dans l’ombre, évitait toute
confrontation militaire directe avec
ses ennemis et projetait son pouvoir
en fnançant ses alliés et les médias
semble révolue”, souligne Newsweek.
“MBS utilise maintenant les immenses
richesses du royaume pour punir
ses détracteurs.” Ce changement
d’attitude est aussi une conséquence
de la volonté du président Trump
d’abandonner le leadership moral
des États-Unis dans la défense des droits
de l’homme – même si Riyad a toujours
bénéfcié des mansuétudes américaines
et occidentales concernant ces droits.
“Dans un monde où des pays
autocratiques brutaux et leurs dirigeants
corrompus ont été appelés à rendre
des comptes devant des tribunaux
internationaux, l’Arabie Saoudite
a toujours fait fgure d’exception”,
afrme Newsweek. “Les vastes réserves
de pétrole saoudien ont obligé
les États-Unis, ses alliés occidentaux
et même les Nations unies à ignorer
non seulement les violations des droits
de l’homme dans ce pays, mais aussi
son soutien fnancier aux groupes
islamistes militants.” Toutefois, grâce
à Trump, cette dérogation accordée aux
Saoudiens est devenue une véritable
politique. À Riyad, en mai 2017,
le président américain avait expliqué
que les droits de l’homme étaient en
dehors de son programme diplomatique.
“Nous ne sommes pas ici pour donner
des leçons”, avait-il déclaré à ses hôtes
saoudiens. Le royaume wahhabite
et la famille Trump ont noué
des relations étroites au cours des trois
dernières années, et une amitié
personnelle, non dénuée d’intérêts
fnanciers, entre MBS et le gendre
de Trump, Jared Kushner, s’est forgée.
Mais cette lune de miel pourrait
aussi s’achever, prédit Newsweek,
si l’Amérique décide une fois pour toutes
de se désengager du Moyen-Orient,
ou si Donald Trump n’arrive plus
à soutirer de Riyad des juteux contrats
d’armements. Il aurait dit au roi
Salmane : “Vous ne resteriez pas deux
semaines au pouvoir sans notre soutien.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Le marChand d’iLLusions. 35
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
vite, a perturbé les vieilles élites et qu’il faut maintenant les apaiser. Ou peut-être son père lui a-t-il
conseillé de ralentir.
C’est lors du sommet arabe [du 15 avril] à
Dhahran, sur le golfe Persique, sous les auspices
du roi Salmane, qu’il est apparu que MBS pouvait être confronté à une opposition puissante.
L’événement se concentrait sur la décision du président Donald Trump de transférer à Jérusalem
l’ambassade des États-Unis en Israël. Le communiqué fnal réafrmait le soutien des participants
aux Palestiniens avec les formules habituelles. Ceci
n’avait pas rien de surprenant, sauf que MBS revenait d’une tournée de trois semaines aux ÉtatsUnis où il avait, selon la presse, fasciné les milieux
d’afaires comme les dirigeants de la communauté
juive américaine : il avait déclaré à ces derniers que
le sort des Palestiniens ne faisait pas partie des
cent priorités des Saoudiens ordinaires.
sur le chemin de saddam
L’emprisonnement de militantes féministes a considérablement terni
l’image de MBS. Et de nombreux Saoudiens craignent qu’il ne devienne
un nouveau Saddam Hussein.
—The Atlantic (extraits) Washington
V
oilà des mois que l’Arabie Saoudite avait le
vent en poupe dans les médias internationaux. MBS séduisait avec sa vision d’une
nation nouvelle, moderne. Tout s’est efondré le 18 mai quand on a appris l’arrestation et l’emprisonnement de 13 personnes,
pour la plupart des femmes, qui militaient pour
les droits des femmes. Elles faisaient campagne
contre la tutelle, qui exige que les Saoudiennes
obtiennent la permission d’un parent masculin
avant de prendre certaines décisions, comme
entreprendre un voyage.
Que se passe-t-il dans le royaume ? Peut-être
MBS souhaite-t-il dissuader la population de
revendiquer d’autres changements sociaux ou
politiques. Il était probable depuis le début que
ses réformes se heurteraient à une opposition
qui suit une interprétation stricte de l’islam.
S’il a jugé ces arrestations nécessaires, c’est
peut-être parce qu’il est en train de réviser
ses grands projets.
MBS est parfois comparé dans le royaume à
Saddam Hussein, l’ancien dictateur de l’Irak exécuté [en 2006]. Le plus souvent au “bon” Saddam
Hussein, celui qui avait été le moteur de la modernisation du pays quand il était vice-président dans
les années 1970. Ce Saddam-là était respecté même
s’il était impitoyable. Ce n’est que dans les années
1980 et 1990, qu’il est devenu un symbole de la
terreur. Certains Saoudiens avec qui j’ai discuté
craignent que MBS ne prenne le même chemin.
Quand MBS avait 22 ans, il voulait faire carrière dans les afaires. Un jour, il a eu besoin de
la signature d’un juge pour un contrat. Or le juge
a refusé car le contrat avait un problème. MBS a
sorti une balle de sa poche et l’a posée sur le bureau
de l’homme en lui disant : “Vous allez signer sinon
celle-ci est pour vous.” Le juge a signé mais s’est
plaint au roi Abdallah qui a chassé MBS de la cour.
Ce genre d’histoire dresse le portrait d’un homme
partant au quart de tour et entendant réformer
le royaume rapidement. Le prince héritier pense
peut-être que le mouvement de réforme qu’il a
lancé est devenu incontrôlable. Qu’il est allé trop
↑ Dessin d’Ammer
paru dans NRC
Handelsblad,
Amsterdam.
Mauvaises décisions. Ceux qui ont rencontré
MBS disent qu’il a le même don que Bill Clinton,
pour engager le dialogue même avec les personnes
avec lesquelles il n’est pas d’accord. Pourtant il
semble rarement changer d’avis. C’est dommage
parce qu’il est également en train d’acquérir la
réputation d’un homme qui prend de mauvaises
décisions. Citons la rétention du Premier ministre
Saad Hariri [en novembre 2017], la guerre au
Yémen, la rupture diplomatique avec le Qatar et
l’arrestation de près de 400 princes et hommes
d’afaires accusés de corruption. De plus, Vision
2030, le plan de transformation économique du
royaume, avance à une allure d’escargot. L’élément
central en est la vente partielle de la compagnie
pétrolière publique Saudi Aramco mais elle a été
repoussée. Dans le même temps, on ne cesse d’en
apprendre sur les dépenses fastueuses de mauvais goût de MBS.
Le prince héritier ne souhaite manifestement
pas vraiment le changement. Arrêter des militants,
c’est ce que faisait l’Arabie Saoudite auparavant. Or
le pays est censé être diférent aujourd’hui et MBS
un gouvernant d’un autre type. Le monde espérait qu’il édiferait une Arabie Saoudite moderne,
capable de se détacher de ses piliers théocratiques
et conservateurs. Après les dernières arrestations,
on peut douter qu’il puisse satisfaire cet espoir.
—Simon Henderson
Publié le 22 mai
Verbatim
”Ni GaNdhi
Ni MaNdela”
Le train de vie luxueux de MBS
cadre mal avec sa volonté
de combattre la corruption
et de mettre fn aux privilèges
des princes. Et lorsque, en mars,
Norah O’Donnell, de la chaîne
CBS, a évoqué l’acquisition
par le prince héritier d’un yacht
estimé à un demi-milliard de
dollars, ce dernier a répliqué :
“Ma vie personnelle est une
chose que je voudrais garder
pour moi. Je n’essaie pas
d’attirer l’attention sur elle…
En ce qui concerne mes
dépenses, je suis un homme
riche et non pauvre. Je ne suis
ni Gandhi ni Mandela.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36.
À LA UNE
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
← Devant le consulat
saoudien d’Istanbul
le 5 octobre.
Des manifestants
réclament
la libération
de Jamal Khashoggi.
Photo Ozan Kose/AFP
Réactions
Jamal Khashoggi,
un Saoudien à part
L’opposant en exil qui aurait été tué dans le consulat de son pays à Istanbul
était un vrai démocrate. Son meurtre n’aurait pas eu lieu, si Trump
n’était pas au pouvoir, écrit le journaliste britannique David Hearst.
—Middle East Eye (extraits) Londres
qu’ils lui ont fait au consulat saoudien à Istanbul.
Le monde arabe les appelle les “insectes électroamal Khashoggi n’est pas le premier exilé saou- niques”, ces trolls que les Saoudiens dépêchent
dien à être assassiné. Personne aujourd’hui afn de brouiller les pistes avec une tempête
ne se souvient de Nassir Al-Saïd qui a disparu de fausses infos sur les crimes régulièrement
à Beyrouth en 1979 et n’a jamais été revu. commis par le régime. Et même avant qu’on
En 2003, Le prince Sultan ben Turki a été apprenne l’assassinat présumé de Khashoggi,
kidnappé à Genève. Le prince
ils se réjouissaient du sort d’un homme
Turki ben Bandar Al-Saoud, qui
qu’ils considéraient comme un traître.
avait demandé l’asile politique en
“Celui qui quitte son pays avec arroFrance, a disparu en 2015. Le major
gance… y rentrera humilié”, a tweeté
général Ali Al-Qahtani, un ofcier
Faisal Al-Shahrani. Un troll prorégime
de la garde nationale saoudienne,
n’a même pas pris la peine de dissimuopiNioN ler ce qui s’est passé au consulat. Le
est mort pendant sa garde à vue, son
cou avait apparemment été tordu et
prince Khalid ben Abdallah Al-Saoud
son corps montrait des signes de gonfement a envoyé un message à un autre dissident saoususpects. Et il y en a eu de nombreux autres.
dien : “Tu ne veux pas faire un saut à l’ambassade
En Arabie Saoudite, des milliers de personnes saoudienne ? Ils veulent te parler.”
croupissent en prison. Des militants des droits
Mais ces minables n’avaient rien compris aux
de l’homme considérés comme des terroristes tweets et aux articles de Khashoggi. Tout ce qui
attendent dans le couloir de la mort pour des comptait pour lui c’était la vérité, la démocratie
motifs d’accusation qui ne “ressemblent à aucun et la liberté. Il s’est toujours considéré comme
délit connu”, estime Human Rights Watch. Et un journaliste et non comme un militant. “Je
pourtant aujourd’hui la mort de Khashoggi est
diférente. Elle nous touche de très près. Un
matin, il prend son petit déjeuner avec vous, “Celui qui quitte son pays
habillé d’une chemise froissée, et s’excuse avec
son débit de mitraillette de vous refler son avec arrogance… y rentrera
rhume. Un peu plus tard, un contact du gou- humilié.”
Faisal Al-Shahrani, SAOUDIen prOrÉgIme
vernement turc vous appelle pour vous dire ce
J
“Une voix
qUi manqUe”
Dans son édition datée
du vendredi 5 octobre,
soit trois jours après
la disparition
de Jamal Khashoggi,
le journal américain
The Washington Post
– pour lequel le
journaliste saoudien
écrivait régulièrement
des tribunes depuis
son exil aux États-Unis
l’an dernier – a publié
une page Opinions
qui laisse un blanc
à la place de l’éditorial
de Khashoggi, sous
le titre “Une voix
qui manque”. Jamal
Khashoggi a été vu
la dernière fois mardi
2 octobre au moment
d’entrer dans
le consulat saoudien
d’Istanbul. Les autorités
turques ont afrmé que
le journaliste aurait été
tué dans le consulat
“par une équipe
saoudienne entrée
spécifquement dans
le pays pour l’assassinat”,
révélait The Washington
Post le 7 octobre.
Signe du malaise,
Ankara a demandé
aux Saoudiens
de pouvoir inspecter
le consulat.
suis saoudien mais d’un genre diférent”, écrivaitil. En tant que journaliste, il détestait les paroles
inutiles. Et sur son compte Twitter, il avait écrit
en arabe ce commandement : “Dis ce que tu as à
dire et passe ton chemin.”
C’est d’ailleurs ce qui rendait fous ceux qui
voulaient le faire taire. Et à la lecture de ses
tweets, on comprend mieux pourquoi ils étaient
prêts à tout pour qu’il se taise. L’idée que l’Arabie Saoudite de Mohammed ben Salmane (MBS)
cherchait à mettre en place un “islam modéré”
le faisait beaucoup rire. “L’Arabie Saoudite, qui
aujourd’hui lutte contre l’islam politique, est la
mère et le père de l’islam politique… Le royaume
a été fondé sur l’idée d’un islam politique, dès le
départ”, tweetait-il.
Khashoggi a été voué aux gémonies pour s’être
montré tolérant à l’égard des Frères musulmans
“Vous tweetez sur la liberté ? Vous êtes forcément
membre des Frères musulmans. Vous tweetez sur
les droits de l’homme ? Membre des Frères musulmans. Vous tweetez sur le pays où vous êtes né ?
Membre des Frères musulmans. Vous êtes contre
le despotisme ? Membre des Frères musulmans. Et
si vous tweetez sur Gaza ou la Syrie, c’est la preuve
indéniable que vous êtes membre des Frères musulmans. Laissez-moi dire à ceux qui détestent les Frères
musulmans que, ce faisant, vous les avez parés de
toutes les vertus et leur avez fait la meilleure promotion possible.”
“L’Arabie Saoudite, qui
aujourd’hui lutte contre
l’islam politique, est la mère
et le père de l’islam
politique.”
Jamal Khashoggi
Khashoggi était un démocrate indécrottable :
“Il n’y a qu’avec la liberté de conscience que la spiritualité atteint l’âme et élève le croyant.” Et il était
intraitable sur un point qui a d’ailleurs entraîné
sa rupture fnale avec Riyad : Donald Trump. “De
temps en temps, Trump explique sur Twitter qu’il
nous protège et que nous devons payer pour que
cette protection continue. Mais de quoi nous protège-t-il ? Ou de qui ? Je pense que la plus grande
menace pour les pays du Golfe et leur pétrole c’est
un président comme Trump qui ne nous considère
que comme des puits de pétrole sur pattes”, écrivait Khashoggi.
Khashoggi avait raison. Rien de ce qui lui est
arrivé ne lui serait arrivé sans Trump. Récemment
et à trois occasions diférentes, le président américain n’a pas hésité à humilier le royaume pour
le plaisir de montrer qu’il pouvait le faire. En
retour, Mohammed ben Salmane a dit : “J’adore
travailler avec lui.” Mais on comprend bien pourquoi. Sans Trump il n’aurait pas été couronné
prince et ne serait pas à un pas du trône. Trump
le sait et, par conséquent, il pense pouvoir dire
ce qu’il veut. Trump est le sale type, le maître.
Et son esclave peut faire tout ce qu’il veut, à
qui il veut, même à un journaliste en place à
Washington parce qu’en dernier recours Ben
Salmane sait que Trump le soutient.
Khashoggi ne m’a jamais vraiment parlé des
dangers qui le menaçaient. En homme d’analyse,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
il détestait les hypothèses. Il savait qu’il avait
dépassé les limites avec ce régime et qu’il ne
pourrait jamais rentrer chez lui, et il s’était lancé
dans une nouvelle vie comme chroniqueur au
Washington Post.
Mais il pensait aussi que peu importe l’endroit où
il était, il était de son devoir de continuer à parler.
“Le ‘printemps arabe’ n’a rien détruit… ceux qui l’ont
combattu et qui se sont ligués contre lui sont les vrais
prédateurs, sinon, jeune homme, tu serais en train de
profiter de son élan, de la liberté, de la tolérance, d’un
emploi et de l’État-providence”, déplorait-il.
Je parie que le meurtre de Khashoggi ne va
rien changer. Ben Salmane a bien calculé que la
Turquie n’avait pas les moyens de réagir, plombée par ses 700 milliards de dollars de dettes et
sa livre en chute libre.
Les millions de livres que le prince saoudien
MBS vient de payer à des agences de relations
publiques pour polir son image auprès de l’Occident de “réformateur pressé” viennent d’être
balayées par un meurtre digne d’une scène de
Pulp Fiction. Peut-être que le prince devra à nouveau payer un peu, quand il lui faudra encaisser la
réaction des médias à Washington. Les Américains
qui se contrefichaient de l’Arabie Saoudite savent
désormais qui est Jamal Khashoggi.
“Si un prince achète sa liberté 1 milliard de dollars, combien devra payer un prisonnier politique ?
Combien allons-nous devoir tous payer pour être
libres ?” avait lancé Khashoggi sur Twitter. Nous
connaissons désormais le prix payé par un humble
journaliste pour qu’un jour les Saoudiens puissent
bénéficier des droits de l’homme les plus élémentaires. Il a dû payer de sa vie. Qu’il repose en paix.
—David Hearst
Publié le 7 octobre
Pour ne pas devenir
l’Assad du Yémen
●●● Dans une de ses dernières
chroniques publiée le 11 septembre par
The Washington Post, Jamal Khashoggi
mettait en garde Mohammed ben Salmane
contre les dérives de la guerre que livre
l’Arabie Saoudite au Yémen. Cette guerre
a été motivée par des raisons de sécurité
vu l’implication de l’Iran dans ce conflit,
admettait Khashoggi, “toutefois, les
combats n’ont pas préservé la sécurité
dans le royaume, mais ont plutôt accru
les risques de dommages internes”. Depuis
trois ans, le royaume aurait emprunté
aux banques 11 milliards de dollars pour
poursuivre la guerre. Mais le plus grave
demeure le nombre élevé de victimes
innocentes, comme ce bus scolaire atteint
par erreur par un missile saoudien [début
août]. Ce genre d’erreurs, prévenait
Khashoggi, porte un coup fatal à l’image
de l’Arabie Saoudite et irrite nos alliés.
“Une poursuite de la guerre va légitimer
ceux qui affirment que l’Arabie Saoudite
fait au Yémen ce qu’Assad, l’Iran
et la Russie mènent en Syrie.”
LE MARCHAND D’ILLUSIONS. 37
AH, SI VOUS POUVIEZ
APPRENDRE D’ÉLISABETH II !
Réactions
TRUMP
PRÉOCCUPÉ
Le président américain
a réagi lundi 8 octobre
à la disparition
de Jamal Khashoggi,
rapporte CNN.
“Je suis préoccupé.
J’espère que ça
s’arrangera mais
personne ne sait rien.
Il y a de sales histoires
qui circulent. Je n’aime
pas ça.” De son côté,
le chef de la diplomatie
américaine, Mike
Pompeo, a appelé
l’Arabie Saoudite
à collaborer “en toute
transparence”
à l’enquête sur
cette disparition.
↓ Dessin d'Arend,
Pays-Bas.
En février, Jamal Khashoggi demandait à MBS de prendre des cours
d’humilité auprès de la reine d’Angleterre et d’écouter son peuple. Nous
republions aujourd’hui cette chronique parue dans le Washington Post.
—The Washington Post (extraits)
Washington
M
ohammed ben Salmane (MBS), le prince
héritier d’Arabie Saoudite, aime annoncer ses réformes à son de trompe. Il a
promis de “divorcer” d’avec les musulmans radicaux, déclarant de façon
théâtrale : “Nous allons détruire [leurs
idées] !” Il a lancé par le biais des réseaux sociaux
sa guerre contre la corruption, marquée par des
emprisonnements de [dizaines de] membres de
la famille royale dans le Ritz-Carlton de Riyad
[en novembre 2017]. Un climat anxiogène pour
les Saoudiens, et à plus forte raison pour les
milliers de membres de la famille dirigeante,
sans compter les magnats [hors aristocratie]
de l’économie. En janvier, nouveau coup de
théâtre avec l’arrestation de 11 autres membres
de la famille : s’acheminerait-on vers une “restructuration” de celle-ci ?
L’objectif de MBS est clair : reprendre la main
sur le réseau de plus en plus dense que forment
la famille royale et ses subordonnés, et prévenir
les querelles. Toujours plus assoiffés de richesse,
les membres de cette dernière ont monopolisé
les terres et les entreprises dans tout le royaume.
De plus, ils recevaient des traitements mensuels
garantis et de généreuses allocations.
De fait, leur richesse irrite les Saoudiens
depuis longtemps. L’un des mythes les plus
répandus dans le pays raconte que tous
les Saoudiens sont fabuleusement
riches. Il n’en est rien. Selon des
chiffres de 2016 de la Banque
mondiale, le revenu moyen
par habitant du royaume
est inférieur à celui des États-Unis, du RoyaumeUni et de la plupart de ses voisins du Golfe.
Pour une saine gestion des membres de second
rang de la famille royale, le jeune prince héritier
devrait s’inspirer de la reine Élisabeth II. La maison
de Windsor limite le titre de HRH [Her Royal
Highness, “son altesse royale”] aux membres
les plus proches de la souveraine. Les Windsors
apprécient aussi les vertus de l’âge et de l’expérience.
Des personnalités comme feu la reine mère, et
Élisabeth II elle-même, rivalisent de popularité
avec les jeunes et très glamour William, Kate,
Harry et Meghan.
Certes, MBS va dans la bonne direction s’il
s’apprête à “rationaliser” la maison de Saoud, à
tailler dans une famille royale aux rivalités dignes
de Game of Thrones, mais il ne devrait pas négliger
l’importance d’hommes d’expérience tel le prince
Turki Al-Fayçal, ancien ambassadeur [saoudien à
Londres et à Washington].
Liberté de pensée. La plus grande leçon que
la maison de Saoud pourrait apprendre de celle
de Windsor serait d’écouter son peuple – “ce
qui concerne tout le monde doit être approuvé par
tout le monde” [formule antique latine reprise
dans le concept de rule of law]. Élisabeth II s’est
inclinée à plusieurs reprises devant les critiques
de la population, notamment après la mort de la
princesse Diana en 1997, et en est sortie grandie.
Elle a fait preuve d’humilité et est fière de régner
sur un pays où la liberté de pensée et d’opinion
est à l’honneur.
On ne peut pas en dire autant de l’Arabie
Saoudite. L’arrestation de 11 princes peut sembler
une bonne nouvelle. Pour la première fois dans
l’histoire récente, des membres de la famille
royale sont traités comme de simples citoyens.
Mais qu’en est-il des dizaines d’intellectuels, de
religieux et de journalistes qui, loin des projecteurs
de l’actualité internationale, attendent d’être jugés
dans le royaume depuis le mois de septembre
[2017], souvent maintenus en isolement cellulaire,
tandis que l’État cherche en vain à leur trouver
des chefs d’accusation ?
MBS devrait prendre exemple sur la maison
royale britannique et s’essayer à un peu d’humilité.
Il n’en serait que plus respecté, et ce serait pour
lui un gage de succès.
—Jamal Khashoggi et Robert Lacey*
Publié le 28 février
*Historien britannique spécialiste de la Couronne
et de l’Arabie Saoudite.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
À LA UNE
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
TURQUIE
ARABIE SAOUDITE
LI.
IRAN
ISRAËL
PALESTINE
IRAK
JO.
KO.
Canal
de Suez
G.
ra
b
A
Superficie : 2 253 000 km2
(4 fois la France)
Population : 32 millions
d’habitants
Classement selon l’IDH
(indice de développement
humain) : 39e sur 189 États
PIB-PPA par habitant :
53 845 dollars (2017)
(France : 42 850)
SYRIE
ARABIE
SAOUDITE
ÉGYPTE
BA.
Me
Riyad
Per
siqu
e
QA.
É.A.U.
ou
rR
Détroit
d'Ormuz
OMAN
ge
Zones tenues par les
houthistes, contre qui
les Saoudiens sont engagés
o-
SOURCES : FRANCE DIPLOMATIE, PNUD, BANQUE MONDIALE
38.
Abréviations :
BA. Bahreïn, DJ. Djibouti,
É.A.U. Émirats arabes unis,
JO. Jordanie, KO. Koweït,
LI. Liban, QA. Qatar
Repères
Une politique
aventuriste
●●● “Le prince héritier
confond ambition
et aventurisme”, juge
le quotidien du Qatar
Al-Sharq.
Ce qui lui vaut
“l’exaspération” de plus
d’un pays occidental, du
Canada à la Suède en passant
par l’Espagne et l’Allemagne.
Certes, les médias qataris
se sont fait une spécialité
de critiquer le régime
du puissant voisin saoudien,
d’autant que celui-ci
a imposé un blocus aérien,
terrestre et maritime au
Qatar. Il n’en reste pas moins
que la politique étrangère du
prince héritier crispe jusque
et y compris des pays réputés
alliés des Saoudiens dans
la région. “Les relations
sont tendues avec le sultanat
d’Oman sur fond de lutte
d’influence au Yémen.
Au Koweït, le peuple ne croit
pas que Riyad n’a que
de bonnes intentions à son
égard, et en Jordanie on
a l’impression d’être traité
de haut.” En plus, estime
le journal, Riyad a également
échoué dans sa guerre
au Yémen : “Au début
des opérations militaires
[le 25 mars 2015], beaucoup
d’Arabes s’étaient félicités
que Riyad reprenne
Comment la presse
saoudienne voit
Mohammed ben
Salmane.
SOUDAN
YÉMEN
ÉRYTHRÉE
ÉTHIOPIE
Dt de Bab
DJ. El-Mandeb
le flambeau du nationalisme
arabe. Mais près de quatre
ans plus tard, l’armée
saoudienne a montré qu’elle
n’était pas à la hauteur. En
lieu et place, ce sont les
Émirats arabes unis qui
mènent la barque au Yémen.”
À VOS ORDRES,
MON SEIGNEUR
SALMANE
Contesté
par la famille
régnante
●●● “La capacité de
jugement et la compétence
de Mohammed ben Salmane
sont de plus en plus mises
en doute” au sein même
de la famille régnante
saoudienne, écrit le spécialiste
du pays Bruce Riedel
sur le site Al-Monitor.
“Sa promotion au poste
de prince héritier lui a aliéné
des parties significatives
des Al-Saoud. C’est la guerre
au Yémen qui est sa signature
politique. Or un prince
important, Ahmed
ben Abdelaziz,
qui est l’un des
demi-frères du roi,
l’a publiquement
critiqué pour cette
guerre, dans
un échange verbal
filmé à Londres.
Il a dit tout haut
ce que beaucoup
d’autres disent
en privé, et la vidéo
est devenue virale
dans le pays.”
Mer
d’Oman
500 km
Ce qui amène le journaliste
à estimer que “la stabilité
du pays devient plus fragile” :
“Tant que son père sera
sur le trône, Mohammed
ben Salmane restera
aux manettes. Mais si le roi
devait mourir, la succession
risque de lui être disputée,
et même de donner lieu
à des luttes violentes.”
Ce qui expliquerait les
rumeurs selon lesquelles
“il craint pour sa sécurité,
et passe souvent la nuit
sur son yacht d’une valeur
d’un demi-milliard de dollars
qui mouille à Jeddah. C’est
un palais flottant plus grand
qu’un terrain de foot.
Le cas échéant, ce serait
aussi un moyen
pour lui
de prendre
la fuite.”
IL EN FAIT TROP !
VU D’ISRAËL. Au lieu de demander
aux Palestiniens de se taire pour
plaire à Nétanyahou, MBS devrait
engager avec eux un dialogue utile.
Al-Bilad.
Croissant chiite
Corridors stratégiques
À la une
LE PEUPLE PRÊTE
ALLÉGEANCE,
ET LE MONDE
FÉLICITE
Al-Madina.
L'ALLÉGEANCE
PAISIBLE
Makkah.
← Dessin de Balaban,
Luxembourg.
—The Times of Israel (extraits)
Jérusalem
M
ohammed ben Salmane a été élevé au rang
de prince héritier de l’Arabie Saoudite en
juin 2017 et n’a pas chômé depuis. En peu
de temps, il est devenu une célébrité internationale surnommée MBS et l’homme
du moment au Moyen-Orient. Il a attiré
l’attention du monde entier grâce à une grande
offensive de charme et à des réformes “révolutionnaires” dans le royaume, comme autoriser
les femmes à conduire.
Si MBS ne peut pas tout chambouler, il est tout à
fait capable de rallier des soutiens au niveau international et de se faire connaître en s’intéressant
plus en détail à la question palestinienne. Il tente
d’asseoir son autorité en s’affirmant face à l’Iran,
ce qui lui a sans aucun doute permis de se faire
des amis. Les dirigeants arabes gagnent respect
et prestige quand ils défendent les Palestiniens et
s’en prennent à Israël.
Mais ce choix est peut-être malavisé pour un
prince qui cherche à se rapprocher de Donald
Trump et du Premier ministre israélien, Benyamin
Nétanyahou. [En avril dernier], MBS a ainsi déclaré
que les Palestiniens devraient “venir à la table des
négociations ou la fermer”. Il a ouvertement soutenu le droit d’Israël à disposer de “ses terres”, ce
qui a ravi Trump et Nétanyahou. Mais le prince
n’a pas besoin de prendre des positions si radicales
pour plaire aux deux dirigeants, il peut créer et
maintenir des liens étroits avec eux sans embrasser tous leurs caprices ni imiter leur rhétorique.
Et si MBS joue finement, il pourra aider les
Palestiniens à obtenir un État sans nuire à sa relation florissante avec Israël. Bien sûr, Nétanyahou
ne semble pas du tout favorable à une solution à
deux États, mais il peut être gêné par la communauté internationale, qui fait pression en ce sens.
Et il souhaite ardemment conserver de bons rapports avec l’Arabie Saoudite et les États du Golfe,
afin qu’ils s’opposent ensemble à l’Iran.
Aider les Palestiniens à obtenir un État donnerait au royaume un pouvoir immense dans la
région, mais un tel accomplissement permettrait
aussi à MBS de créer un front plus solide et uni
contre l’Iran, en faisant à Israël une vraie place.
MBS deviendrait un héros arabe encensé par tous.
Par conséquent, avant que les négociateurs
américains, Jared Kushner et Jason Greenblatt,
révèlent leur plan pour le processus de paix et
gâchent une nouvelle occasion de négocier, il est
peut-être temps que MBS engage un dialogue avec
les Palestiniens, au lieu de leur dire de “la fermer”.
—Elana Kravitz
Publié le 11 juillet
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Marc Fauvelle
7h-9h30
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
40.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
tra n sversales.ie
économ
Environnement ... 44
Signaux ......... 45
Les start-up
snobent la Bourse
↙ Dessin d’Arcadio
paru dans Prensa Libre,
San José.
—The Economist Londres
O
n peut penser ce qu’on veut des
dernières pitreries d’Elon Musk,
une chose au moins est évidente :
il regrette que Tesla, le constructeur de
voitures électriques dont il est le patron,
soit coté en Bourse [depuis 2010].
Récapitulons : en août, Elon Musk
annonce [sur Twitter] qu’il a trouvé le
financement nécessaire pour sortir Tesla
de la cote [au prix de 420 dollars l’action].
Les fluctuations du cours des actions
distraient le personnel de ses missions,
argumente-t-il. L’obligation de publier
des comptes tous les trimestres favorise un fonctionnement à court terme
qui peut nuire à la santé à long terme de
l’entreprise. Et être coté en Bourse fait
de Tesla une proie pour les adeptes de
la vente à découvert [qui parient sur la
baisse du cours].
Peu après, le titre Tesla remonte. Les
vendeurs à découvert perdent de l’argent.
On apprend alors que le financement
pour racheter les actions n’est pas aussi
sûr qu’Elon Musk l’a laissé entendre. Le
conseil d’administration déclare que l’entreprise ne sera pas sortie de la Bourse. Le
titre s’effondre. Tesla fait aujourd’hui l’objet d’une enquête pour fraude boursière.
Paperasserie. Si les conséquences de ses
Finance. Aux États-Unis, les jeunes
entreprises préfèrent se procurer
des capitaux auprès d’investisseurs
privés. C’est plus rapide
et moins contraignant.
actes risquent d’être très lourdes, Elon
Musk n’en a pas moins réalisé un petit
exploit. Il a attiré une nouvelle fois l’attention sur des critiques récurrentes au
sujet des marchés boursiers. Le nombre de
sociétés cotées à Wall Street ne cesse de
baisser [voir le graphique]. Elon Musk a ses
propres raisons d’en vouloir à la Bourse,
mais elles entrent dans l’explication globale de cette tendance. La paperasserie,
l’obligation d’information permanente et
une surveillance incessante sont un prix
très élevé à payer pour avoir accès aux
marchés. Ce n’est pourtant pas la véritable cause de la désaffection. La principale raison pour laquelle les start-up
n’entrent pas en Bourse, c’est que beaucoup d’entre elles n’en ont plus besoin.
Le phénomène reflète en partie les
changements intervenus du côté de
l’offre sur les marchés de capitaux
américains. Dans les années 1990,
les sociétés de capital-risque spécialisées étaient quasiment la seule
option dont disposaient les startup en quête d’argent pour financer leur expansion. Aujourd’hui,
il existe d’importantes sources de
fonds privés dans lesquelles elles
peuvent puiser. Les sociétés de capital-investissement ont un gros matelas
de liquidités. Les fonds souverains sont
prêts à investir dans les nouvelles entreprises qui ne sont pas cotées en Bourse.
Idem pour les fonds spéculatifs, les cabinets de gestion de patrimoine et même
les fonds de pension.
Désaffection
Nombre d’introductions en Bourse
et d’entreprises cotées aux États-Unis
INTRODUCTIONS
ENTREPRISES COTÉES
800
8 000
600
6 000
400
4 000
200
2 000
0
0
1980
1990
2000
2010 2016
SOURCES : CRAIG DOIDGE ET AL., NBER | JAY RITTER, UNIVERSITÉ DE
FLORIDE | “THE ECONOMIST”
Cette évolution trouve son origine
dans un épisode de la dérégulation financière : l’adoption en 1996 du National
Securities Markets Improvement Act [loi
sur l’amélioration du marché des valeurs
mobilières], qui facilite la constitution de
grands pools d’investisseurs privés. Peu
de temps après, l’off re de capital “postcréation” (disponible au moins quatre
ans après le premier financement obtenu
par une start-up) a augmenté, selon une
étude réalisée par deux universitaires
américains, Michael Ewens et Joan FarreMensa. Dans les années 1990, la plupart
des jeunes entreprises à la recherche de
150 millions de dollars ou plus n’avaient
pas d’autre choix que d’entrer en Bourse.
Aujourd’hui, elles frappent à la porte des
investisseurs privés.
Les choses ont également changé du
côté de la demande. À l’âge d’or des marchés financiers, les sociétés cotées étaient
généralement celles qui avaient besoin de
beaucoup de capitaux, comme les compagnies ferroviaires, les gros fabricants
ou les chaînes de magasins. Elles avaient
besoin de fonds pour acheter des terrains,
des bâtiments, des usines et des équipements. Même les individus les plus fortunés ne pouvaient financer des entreprises
d’une telle envergure : l’investissement
nécessaire était trop grand, ou trop risqué.
Aujourd’hui, la valeur d’une nouvelle
boîte réside davantage dans ses idées que
dans ses immobilisations. Les start-up
(notamment dans le secteur des nouvelles
technologies) ont besoin de beaucoup
moins de capitaux que par le passé pour
démarrer leur activité et la développer.
Des logiciels de base pour créer un site
web ou une application mobile sont disponibles gratuitement sur Internet en open
source. On peut louer de la puissance de
L’obligation de publier
des comptes tous les
trimestres favorise une
gestion à court terme.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
transversales.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
la lettre
teCh
L’incontrôlable Elon Musk
●●● Elon Musk, le
patron du constructeur
de voitures électriques
Tesla, a remis ça. Une
semaine après avoir
négocié un accord avec
la Securities and
Exchange Commission
(SEC), qui l’accusait
d’avoir trompé les
investisseurs en
annonçant sur Twitter
qu’il allait retirer Tesla
de la Bourse, le
milliardaire n’a rien
trouvé de mieux que
de se moquer – sur
Twitter – du gendarme
américain de la Bourse,
note le Wall Street
Journal. “Je veux juste
dire que la Commission
d’enrichissement des
vendeurs à découvert
[Shortseller Enrichment
Commission, dont
l’acronyme serait SEC]
fait de l’excellent
travail. Et ce nouveau
nom lui va très bien !”
a-t-il écrit le 4 octobre.
Les vendeurs
à découvert, qui parient
sur la baisse du cours
d’une action, sont
la bête noire de
l’entrepreneur. Ce trait
d’humour semble
d’autant plus maladroit
qu’un peu plus tôt dans
la journée, la juge
fédérale qui doit valider
l’arrangement signé par
la SEC et Elon Musk
avait demandé aux deux
parties de le justifer
par courrier d’ici au
11 octobre. Cet accord,
qui met fn aux
poursuites engagées
calcul et des espaces de stockage numérique. Et une mini-industrie de services a
même vu le jour pour aider les start-up à
peaufner et à commercialiser leurs produits. Il est également beaucoup moins
coûteux de développer une entreprise
qui repose sur une idée plutôt que sur
des capacités physiques de production.
Un logiciel peut être reproduit pour un
coût quasiment nul, ce qui n’est pas le cas
d’une usine ou d’un entrepôt.
Confdentialité. Bref, les start-up ont
besoin de moins de capitaux et elles en
trouvent plus facilement au fur et à mesure
qu’elles se développent. Cependant, si
elles privilégient de plus en plus l’argent privé, ce n’est pas seulement parce
qu’elles peuvent en disposer plus rapidement, mais aussi parce qu’il convient
mieux aux entreprises riches en idées,
expliquent Craig Doidge, Kathleen Kahle,
Andrew Karolyi et René Stulz dans une
autre étude récente. Les sociétés cotées
en Bourse doivent rendre des comptes
sur l’utilisation qu’elles font de leur capital. C’est très bien pour celles qui ont
beaucoup d’immobilisations : dépenser
de l’argent pour une nouvelle usine, par
exemple, peut augmenter la valeur d’une
entreprise. Mais lorsqu’une société qui
repose sur des idées divulgue ses projets de dépenses, elle donne des informations à ses concurrents. Il vaut mieux
par conséquent qu’elle cherche à lever des
fonds auprès d’un groupe d’investisseurs
privés qu’elle a choisis.
Ce n’est toutefois pas la fn des introductions en Bourse. Beaucoup de sociétés
contre l’entrepreneur,
prévoit qu’Elon Musk
abandonne pendant
trois ans la présidence
du conseil
d’administration
de Tesla – tout en
conservant le poste de
directeur général – et
qu’il ne conteste pas la
validité des accusations
portées contre lui par
la SEC. L’entreprise et
son patron s’engagent
en outre à payer
20 millions de dollars
d’amende chacun.
Enfn, le conseil
d’administration du
groupe doit défnir une
procédure de contrôle
de la communication
d’Elon Musk avec
les investisseurs
– y compris ses tweets.
à forte intensité capitalistique continuent
d’avoir besoin de grandes quantités d’argent. La plupart se trouvent en dehors
des États-Unis, où le nombre de sociétés cotées continue d’augmenter.
Pour la plupart des fondateurs d’entreprises technologiques, l’introduction en
Bourse est un moyen de récupérer leur mise,
ou d’acheter d’autres sociétés en se servant
des actions de leur boîte comme monnaie.
Le pouvoir de négociation est en train de
changer de camp. Autrefois, les meneurs de
jeu étaient ceux qui proposaient des capitaux. Aujourd’hui, ce sont ceux qui les utilisent. Et le génie de la fnance qu’est Elon
Musk les regarde avec envie.—
Publié le 29 septembre
sur notre site
courrierinternational.com/
expat
Cette semaine, vous pourrez
trouver sur Courrier Expat
des conseils pour obtenir
une bourse Erasmus,
trouver du travail au Québec,
bien vivre son expatriation
quand on est un “conjointsuiveur”, et bien d’autres
choses encore !
41
Tous les quinze jours,
l’actualité de la Silicon Valley
vue des états-Unis
PhiliPPe Coste, à New York
L’alerte de Donald et les applis
face à la police
l
es tweets ne lui sufsaient
pas, apparemment. Le
3 octobre à 14 h 18 (heure
américaine), Donald Trump a
trouvé le moyen de faire sonner
225 millions de téléphones exactement au même instant, pour
signaler une “presidential alert”.
Le texte, plutôt succinct, lisible et
poli, n’annonçait qu’un premier
essai du système d’information
publique nationale, utilisable en
cas de danger imminent pour la
nation. Précision essentielle : le
président n’est pas censé l’utiliser à loisir pour haranguer ses
concitoyens, et doit se contenter d’autoriser les communications du Fema, l’agence chargée
de la gestion des catastrophes.
Le Washington Post explique
comment les Américains sont
habitués à voir leur téléphone
bondir à l’initiative des autorités locales, en cas d’enlèvement
d’enfant dans leur région (les
fameuses Amber alerts) ou à l’approche de tempêtes. En janvier, au
cœur des tensions entre les ÉtatsUnis et la Corée du Nord, un responsable de la sécurité d’Hawaii
avait même déclenché par erreur
l’alerte antimissile locale, provoquant la ruée des habitants vers
les abris antiatomiques. Mais la suspicion envers la
Maison-Blanche est telle que trois
“citoyens concernés” de l’État de
New York ont saisi en urgence
un tribunal fédéral quelques
heures avant le déclenchement
de l’alerte nationale pour tenter
de faire annuler l’opération, au
nom des libertés individuelles, au
motif que le système ne permet
pas aux individus de refuser de
participer à cette communication
de masse. La cour les a déboutés
poliment.
L’Electronic Frontier Foundation, la farouche organisation
de défense des libertés publiques
sur Internet, a dû elle-même rassurer l’opinion, en confrmant
que l’alerte présidentielle ne
permettait pas aux autorités de
puiser des informations dans
les téléphones des destinataires,
ni de les localiser. Par ailleurs,
un article sur le site de l’IEEE,
un groupement professionnel
de l’informatique, raconte que
la genèse de cette alerte a commencé en 2006 à l’initiative du
président George Bush en réponse
aux attentats du 11 septembre
2001. Elle n’avait pas pu être
mise en place avant cet automne.
Drame judiciaire. Pendant que
le pays gardait les yeux rivés sur
Brett Kavanaugh, le candidat au
poste de juge de la Cour suprême
accusé d’agression sexuelle, un
drame judiciaire passait presque
inaperçu à Chicago, où, cas rare,
un policier, Jason Van Dyke, a été
déclaré coupable du meurtre d’un
jeune Noir, Laquan McDonald,
abattu de 16 balles. Les images
vidéo, longtemps occultées par
la police, ont été décisives dans
le verdict des jurés.
L’affaire encourage l’Aclu,
association de défense des libertés civiques, à promouvoir ses
applications, qui permettent à
tout citoyen de devenir témoin
officiel d’abus de pouvoir ou
de violences de la part de policiers. L’appli Mobile Justice envoie
directement les images flmées
à l’Aclu avant que la police ne
puisse saisir (illégalement) le
smartphone du témoin.
Au Texas, un autre programme,
décrit par Business Insider, se
met en marche sur la simple commande vocale “Siri. On m’arrête”,
quand la police interpelle un automobiliste. Le lieu est notifé sur
une carte, les proches sont avertis par le smartphone, mais il faut
appuyer sur le bouton pour que la
caméra tourne et que les images
téléchargées en direct rendent
compte de l’attitude des forces
de l’ordre.—
les newsletters
courrierinternational. com
Inscrivez-vous sur notre site
pour recevoir chaque mardi
la lettre tech.
Courrier
international
E
R
D
N
E
R
P
M
O
C
POUR
É
T
I
L
A
U
T
C
A
’
L
DU MONDE!
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Profitez
de cette
offre d'abonnement
à partir de
Près de
11,50€ par mois
VOTRE ABONNEMENT COMPREN
MPREND :
49
réduction
%*
de
1 an
Avec sa finition
soignée, son design
aux couleurs
de Courrier
international
Valeur
et son format
9,90€**
pratique,
cet agenda vous
accompagnera
dans tous vos
déplacements
et rendez-vous.
6 hors-séries
ho séries
à paraître
+
l’accès au site Internet
et au Réveil Courrier
DE SEPTEMBRE 2018
À DÉCEMBRE 2019
■ DOUBLE PAGE PAR SEMAINE
■ FORMAT : 145 x 210 mm
■
sur tous vos supports numériques.
Bon d’abonnement
□
Vous recevrez l’agenda
2018-2019
+
(52 numéros)
COCH3
À retourner à : Courrier international - Service Abonnements A2100 - 62066 ARRAS Cedex 9
22 48€* et je complète
par prélèvement mensuel pour 11,50€ auu lieu de 22,48€*
.
le mandat SEPA ci-dessous. Je recevrai les
+ les 6 hors-séries + en cadeau : l’agenda Courrier
ourrier international
Oui, je m’abonne et je règle
□ Je
préfère régler en une fois 139 €
□ chèque bancaire à l’ordre de Courrier international
□ Monsieur
au lieu de 269,80 €*
+
Date et signature obligatoires :
en cadeau : l’agenda
□ carte bancaire n° : qqq
qqqq qqq
qqqq qqqq
qqqq Expire fin : qqq
qqqq Cryptogramme : qq
qqq
qqq qqq
RCO18BA1458
□ Madame
NOM.................................................................................................................. PRÉNOM ................................................................................................................................................
ADRESSE...........................................................................................................................................................................................................................................................................
CODE POSTAL
T sssss
TAL
ssss
VILLE ..........................................................................................................................
s
s
ss
s
ss
s
ss
s
ss
TÉLÉPHONE ss
En retournant ce formulaire, vous acceptez que Courrier international, responsable de traitement, utilise vos données personnelles pour les besoins de votre commande, de la relation Client et d’actions marketing sur ses produits et services. Pour connaître les modalités de traitement
de vos données ainsi que les droits dont vous disposez (accès, rectification, effacement, opposition, portabilité, limitation des traitements, sort des données après décès), consultez notre politique de confidentialité à l’adresse :
https://www.courrierinternational.com/page/donnees-personnelles ou écrivez à notre Délégué à la protection des données - 80, bd Auguste-Blanqui – 75707 Paris cedex 13.
Je remplis le mandat de prélèvement SEPA ci-dessous et
TITULAIRE DU COMPTE À DÉBITER
RÉFÉRENCE UNIQUE DU MANDAT
AT (RUM)
A
Nom :......................................................................................................................................
................................................................................
Sera rempli par Courrier international
Prénom : .................................................................................................................................
Paiement répétitif
Adresse :.................................................................................................................................
Fait à : ......................................................................
Code postal : qqqqq
qqqq Ville : ...........................................................................................
Le : ...........................................................................
Signature obligatoire
DÉSIGNATION
A
ATION DU COMPTE À DÉBITER
qqqq qqq
qqqq qqq
qqqq qqq
qqqq qqq
qqqq qqq
qqqq qqq
qqq
qq
IBAN – Numéro d’identification international du compte bancaire
* Prix
ix de vente au numéro.
**Offr
**Off
ff e valable d a n s l a l i m i t e d e s s t o c k s d i s p o n i b l e s en France
ffr
métropolitaine jusqu’’au
a 31/03
1/03/
/03/2019.
/03/
/2019. Délai de livraison entre 2 et 3 semaines.
qqqqqqqqqq
qqqqqqqqqqq
BIC – Code international d’identification de votre banque
Organisme
rganisme ccréancier :
RCS Paris 344 761 861 000 71
En signant ce formulaire de mandat, vous autorisez
Courrier international SA à envoyer des instructions à
votre banque pour débiter votre compte et votre
banque à débiter votre compte conformément aux instructions de Courrier international SA. Vous bénéficiez
du droit d’être remboursé par votre banque selon les
conditions décrites dans la convention que vous avez
passée avec celle-ci. Une demande de remboursement
doit être présentée dans les 8 semaines suivant la date
de débit de votre compte pour un prélèvement autorisé.
je joins un RIB.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
transversales.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Dessin de Martirena,
Cuba.
éConomie
Capitalisme. Les créateurs des deux réseaux sociaux,
qui avaient cédé leur entreprise à Facebook, ont fni par quitter
le navire. Ils avaient aussi vendu leur âme, selon Motherboard.
sont devenues de simples rouages de la
machine à tout faire de Mark Zuckerberg,
un outil lui permettant d’écraser tous les
autres acteurs du marché.
Cette issue n’était pas inéluctable. En
août, le Wall Street Journal a relaté que,
avant d’être vendue à Facebook, WhatsApp
était une afaire rentable qui gagnait de l’argent grâce à un modèle simple : l’utilisation de l’appli était facturée 1 dollar par an
[la première année était gratuite]. Après
son rachat, ce système a été supprimé, et
l’objectif est maintenant d’optimiser les
bénéfces tirés de l’appli, qui compte plus
de 1,5 milliard d’utilisateurs dans le monde.
Cryptage. Évidemment, Facebook – qui
Ces quatre entrepreneurs (en particulier Brian Acton) sont présentés comme
n confit mijote entre Facebook des rebelles qui défent Mark Zuckerberg
et les fondateurs d’Instagram en déclamant – tardivement – des vériet de WhatsApp, les sociétés les tés qui dérangent. Mais comme l’a dit luiplus célèbres et les plus importantes que même Brian Acton, ce sont des vendus.
le groupe a acquises [en 2012 et en 2014 Ils ne peuvent pas incarner la résistance.
L’obsession des États-Unis pour la consorespectivement].
Il y a quelques mois, les créateurs [en 2009] lidation – la transformation d’entreprises
de WhatsApp, Brian Acton et Jan Koum, indépendantes et prospères en petites comont quitté Facebook. Peu après,
posantes de groupes beaucoup
pendant le scandale Cambridge
plus grands – est l’une des caractéristiques les plus insidieuses
Analytica [le siphonnage des données personnelles de plusieurs
du capitalisme. Les fusions et
millions d’utilisateurs du réseau
acquisitions, dans un contexte où
social à des fns politiques], Brian
les politiques ne feignent même
opinion pas de lutter contre les monoActon a tweeté le mot d’ordre
poles, ont entraîné une baisse des
#SupprimezFacebook. À la fn
du mois de septembre, dans le premier salaires, sapé la concurrence, augmenté les
grand entretien qu’il a accordé depuis son prix, homogénéisé l’information et abouti à
départ, il explique au magazine Forbes que une mainmise des entreprises sur la légisson désaccord avec Facebook et son PDG, lation. Par conséquent, Jan Koum et Brian
Mark Zuckerberg, porte sur la monétisa- Acton, qui ont vendu leur boîte pour 22 miltion de WhatsApp au moyen de la publicité. liards de dollars, ne méritent pas notre
Brian Acton admet aussi qu’en vendant l’en- compassion. Rien ne porte à croire qu’ils
treprise à Facebook il a “vendu la vie privée joueront davantage un rôle de contre-poude [ses] utilisateurs”. Et de conclure : “Je suis voir en dehors de Facebook qu’ils ne le faisaient à l’intérieur.
un vendu, je le reconnais.”
Cette interview a paru quelques jours
Instagram et WhatsApp ne sont plus des
après que le New York Times a annoncé entreprises autonomes en mesure d’agir
que les fondateurs d’Instagram [en 2010], indépendamment de Facebook, pas plus
Kevin Systrom et Mike Krieger, quittaient qu’elles ne modèrent le monopole du réseau
aussi Facebook. Selon l’article, ils sont en mondial depuis qu’elles l’ont rejoint. Après
désaccord avec l’intégration plus pous- son rachat, Instagram a honteusement plagié
sée d’Instagram au sein de l’environne- le format de la story inventé par Snapchat, qui
ment Facebook.
en a beaucoup pâti. WhatsApp et Instagram
U
Bon timing
●●● Il en va des médias sociaux
comme des boîtes de nuit, explique
Wired. “Actuellement, la fête bat
son plein chez Instagram, et ses
fondateurs sont assez malins
(et cool) pour savoir qu’il ne faut
jamais être le dernier à quitter la
fête.” Kevin Systrom et Mike Krieger
se sont forgé une solide réputation
d’entrepreneurs, et en partant
maintenant ils s’assurent un avenir
prometteur, commente le magazine
américain. Si l’application
Instagram continue à prospérer,
ils “pourront toujours s’attribuer
le mérite de l’avoir créée” ; si elle
décline, ils n’auront pas à en
assumer la responsabilité. “Le
timing est essentiel à Startupville,
conclut Wired. Et les fondateurs
d’Instagram ont prouvé qu’ils
étaient des maîtres en la matière.”
VIVEZ LES AFFAIRES ETRANGERES
Document non contractuel - Établissement d’enseignement supérieur technique privé
—Motherboard New York
est un groupe publicitaire – voulait ajouter
des publicités à WhatsApp. Selon Forbes,
“Facebook possède l’un des plus grands réseaux
publicitaires du monde. Koum et Acton haïssaient la pub. Pour les annonceurs, la valeur
ajoutée de Facebook réside dans tout ce qu’il sait
de ses utilisateurs. Les créateurs de WhatsApp
étaient obnubilés par le respect de la vie privée
et ils pensaient que leur cryptage des données,
souvent encensé, était un aspect essentiel de leur
croissance mondiale quasi sans précédent.” “La
publicité ciblée ne me plaît pas”, a déclaré Brian
Acton à Forbes. Cette activité est pourtant
au cœur du modèle de Facebook, d’où l’incompatibilité avec WhatsApp.
Brian Acton et Jan Koum sont devenus
richissimes en vendant leurs principes
et leurs utilisateurs. Kevin Systrom et
Mike Krieger ne se sont pas autant enrichis : avec le recul, le rachat d’Instagram
pour 1 milliard de dollars a été une excellente afaire (l’entreprise est aujourd’hui
évaluée à 100 milliards de dollars par les
analystes). Et les prises de position tardives de ces quatre hommes ne méritent
aucun éloge, car ils ont torpillé deux des
rares entreprises capables de rivaliser
avec certains des groupes les plus puissants du monde. Pour la start-up typique
de la Silicon Valley, la réussite n’est possible que par deux moyens : devenir une
“licorne”, une entreprise [non cotée en
Bourse] valant 1 milliard de dollars, ou
négocier une “sortie” en se vendant à un
acteur plus fortuné.
Instagram et WhatsApp étaient deux
entreprises intéressantes qui ont réellement eu une incidence positive sur le
monde. Mais elles sont venues camoufer des défauts bien réels de Facebook,
et leurs créateurs sont et resteront complices de ces défciences.
—Jason Koebler
Publié le 26 septembre
OURS D’EXCELLENCE
DEUX PARCOURS
C+5
BAC+3 & BAC+5
¿ Bachelor en relations
lations internationales (Bac+3)
¿ Deuxième cycle en relations Internationales (Bac+5)
Quatre spécialisations :
• Sécurité internationale et défense - Grade de Master
• Intelligence stratégique
atégique internationale - Grade de Master
• Coopération internationale des outre-mer - Titre RNCP Niveau I
• International Business and Marketing - MSc
TÉLÉCHARGEZ
L’APPLI ILERI
20 bis Jardin Boieldieu, 92071 Paris - La Défense
SOIRÉE
PORTES OUVERTES
VENDREDI 23 NOVEMBRE
CONCOURS
D’ENTRÉE
JEUDI 24 JANVIER
COURS
DU SOIR
ileri.fr
www.visionsnouvelles.com
WhatsApp, Instagram :
rebelles mais pas trop
43
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44.
TRANSVERSALES
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
↙ Dessin de Kopelnitsky,
États-Unis.
ENVIRONNEMENT
Des chauves-souris
et des hommes
Préservation. Dans le Colorado, les biologistes font appel
aux grimpeurs pour les aider à surveiller les chauves-souris.
Et éviter qu’elles ne soient décimées par le
syndrome
du museau blanc.
—Pacific Standard Santa
Barbara
A
u Colorado, il existe
une voie d’escalade
d’une trentaine de
mètres réputée ardue. Nommée
Chiroptophobia, c’est moins à
ses longues crevasses et arêtes
qu’aux chauves-souris qui peuvent
en surgir qu’elle doit sa difficulté.
Les biologistes sont attirés par
cette paroi rocheuse pour la même
raison que celle qui fait fuir certains
grimpeurs. Dans l’est des ÉtatsUnis, les chauves-souris hibernent
par groupes de centaines de milliers dans des mines abandonnées
et des grottes. Celles de l’Ouest
américain sont plus difficiles à
trouver, elles préfèrent vivre par
petits groupes ici et là, dans de
vieilles granges, des crevasses et
autres fissures, parmi des éboulis.
La voie Chiroptophobia – un mot
grec qui signifie “peur des chauvessouris” – offre d’excellentes possibilités aux scientifiques d’étudier ces
animaux dans leur milieu naturel.
Jusqu’à une date récente, on ne
souciait guère de connaître l’habitat des chiroptères. Elles n’étaient
ni en danger ni menacées, donc il
importait peu que les biologistes
des États de l’Ouest ne sachent pas
vraiment où les trouver. Mais en
2006 et 2007, on a découvert dans
une grotte de l’État de New York des
chauves-souris recouvertes d’une
mycose blanche typique. C’était
le premier cas relevé aux ÉtatsUnis de “syndrome du museau
blanc”, une maladie fongique qui
s’est propagée depuis lors de façon
spectaculaire sur la côte Est et au
Canada, tuant plus de 5 millions
de ces mammifères.
Pendant des années, les spécialistes des chauves-souris de
l’ouest des États-Unis ont vu, horrifiés, leurs collègues de l’Est se
démener face à l’épidémie, mais
ils n’avaient pas anticipé que
ce serait un problème pour les
colonies qu’ils étudiaient. Il leur
a fallu déchanter. En mai, le champignon à l’origine du syndrome du
museau blanc a été découvert chez
des chauves-souris du Dakota du
Sud et du Wyoming. Plus grave
encore, le Kansas a annoncé en avril
qu’il avait découvert une chauvesouris atteinte au dernier degré.
Cette propagation rapide de la
mycose signifie que ce qui était hier
encore une énigme biologique est
devenu une urgence pour la préservation des espèces. Tant que les
La préservation des
espèces et les loisirs
sportifs ne font pas
toujours bon ménage.
biologistes n’auront pas trouvé où
se nichent les chauves-souris de
l’Ouest, ils ne pourront pas réagir
quand le syndrome du museau
blanc attaquera leurs colonies. Et
la tâche n’est pas aisée : les biologistes, contrairement aux chauvessouris, passent le plus clair de leur
temps au sol.
Zoologiste à l’université d’État
du Colorado, Robert Shorr étudie
les chiroptères depuis vingt ans.
Afin de percer ce nouveau mystère
et se donner toutes les chances
de détecter le syndrome s’il se
répandait dans son État, il fait
aujourd’hui appel aux grimpeurs, qui connaissent les parois
rocheuses de l’État presque aussi
intimement que les chauves-souris
elles-mêmes.
“Nous savions que nous aurions du
mal à découvrir une baisse de la population comme les scientifiques l’ont fait
dans l’Est, reconnaît Robert Schorr.
Cela m’a conduit à aborder la
question avec des amis grimpeurs qui m’avaient raconté qu’ils
voyaient des chauves-souris pendant leurs sorties. Avec l’apparition
de cette maladie, je me suis dit qu’en
mettant les grimpeurs à contribution
nous pourrions peut-être découvrir
de nouvelles populations et ensuite
les surveiller.”
En 2014, le zoologiste a formé
le collectif Climbers for Bat
Conservation [Grimpeurs pour
la préservation des chauves-souris].
Il voulait avancer avec précaution :
la préservation des espèces et les
loisirs sportifs ne font pas toujours bon ménage. Les grimpeurs
“peuvent être méfiants”, note Mike
Schneiter, un guide du Colorado
qui travaille en étroite collaboration
avec Robert Schorr pour observer
les populations de chauves-souris.
Lorsque la maladie a commencé à
se répandre dans l’Est, les spéléologues ont été agacés par les restrictions mises en place pour prévenir
la contagion. Quant aux grimpeurs,
ils sont déjà frustrés par l’interdiction de certaines voies d’escalade
près des zones de nidification des
faucons pèlerins.
Bonne voie. Robert Schorr crai-
gnait que les grimpeurs ne le
soupçonnent de vouloir fermer
leurs voies bien-aimées en vue
de protéger les chauves-souris.
Mais faire intervenir les sportifs lui ouvrait des perspectives
insoupçonnées. “À ma connaissance, Chiroptophobia ne ressemble
à aucune autre voie. Nulle part
ailleurs nous n’avons trouvé un
si grand nombre de chauves-souris”, fait observer Mike Schneiter.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a
pas de sites comparables, mais
ils n’ont pas encore été détectés.
Le zoologiste a commencé à
prendre contact avec des grimpeurs dans des salles de sport,
leur faisant prendre conscience
de la nécessité d’observer les
chiroptères. Il leur demandait
simplement de lui signaler leurs
observations. La plupart d’entre
eux étaient partants, dit-il. “Ils
repèrent rarement des chauves-souris en grand nombre, donc ils n’y
voient pas une menace”, poursuit
Robert Schorr. En mai, il a recruté
Mike Schneiter pour qu’il escalade de nouveau Chiroptophobia
et qu’il y installe deux caméras
dirigées vers les fissures afin de
repérer les chauves-souris pendant la nuit. (Une tentative qui
a malheureusement fourni peu
d’indications ; le scientifique se
demande si les caméras étaient
assez sensibles pour détecter les
mouvements vifs d’une minuscule
chauve-souris.) Il veut créer un
site web qui permette aux grimpeurs de rendre compte plus facilement de leurs observations.
La recherche scientifique portant sur les contacts entre les
grimpeurs et les chauves-souris laisse à penser que ces deux
populations n’ont rien à craindre
l’une de l’autre. Au mois de février,
Susan Loeb, chercheuse au Service
“L’épidémie s’est
répandue bien plus
vite que nous
ne l’aurions cru.”
Andrew Lyons-Gould,
BIOLOGISTE
des forêts
des ÉtatsUn is, a publiéles
résultats de son enquête
concernant les potentiels
effets négatifs des grimpeurs
sur l’habitat des chauves-souris. Elle n’a trouvé aucun élément indiquant que les grimpeurs
dérangeaient les chauves-souris.
En fait, elle a découvert que l’activité des chauves-souris était plus
importante sur les parois offrant
des voies d’escalade que sur celles
qui n’en étaient pas dotées. Même
si, à l’avenir, de nouvelles études
mettaient en évidence des répercussions négatives, il resterait
important de ne pas se mettre à
dos les grimpeurs, étant donné
le rôle qu’ils sont appelés à jouer
dans la préservation des chauvessouris, fait-elle valoir.
Première ligne. Au Wyoming,
le Service des parcs nationaux a lui
aussi découvert tout l’intérêt qu’il
y a à utiliser les grimpeurs pour
observer l’évolution des populations de chiroptères. Andrew
Lyons-Gould et Phil Knecht, tous
deux biologistes et grimpeurs
expérimentés, ont été recrutés
comme techniciens en biologie
à Devils Tower pour escalader
ce monolithe naturel, y rechercher les chauves-souris et utiliser des caméras endoscopiques
pour suivre leurs mouvements.
“Nous savions que le syndrome du
museau blanc allait finir par se propager jusqu’ici, alors nous essayions
de réunir le plus de données fondamentales possible avant l’apparition des premiers cas, explique
Andrew Lyons-Gould. Nous espérions sans trop y croire que l’épidémie ne ferait pas le saut, mais on sait
peu de chose sur cette maladie et sa
propagation, et malheureusement
elle s’est répandue bien plus vite que
nous ne l’aurions cru.”
Les deux biologistes grimpeurs
tiennent à rappeler que chaque
fois qu’on observe des chauvessouris il faut en informer les responsables locaux de la gestion
du territoire. Moyennant une
petite formation, les grimpeurs
pourraient être en première ligne
pour la collecte de ces données
essentielles.
—Sophie Yeo
Publié le 4 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
TRANSVERSALES.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
sig n au x
Chaque semaine, une page
visuelle pour présenter
l’information autrement
Café : un énorme marché dispersé
Les options ne manquent pas pour obtenir votre dose quotidienne de caféine.
Carte mondiale des exportations de café
% de la totalité
des exportations de café
(en millions de dollars)
10 % et plus
5 % - 9,99 %
EUROPE 35 %
Guatemala
749
États-Unis
873
Pays-Bas
754
Belgique
940
Hongrie
42
Luxembourg
56
Salvador
121
Jamaïque 23
Panama 23
Suisse
2 200
Finlande
69
Portugal
87
Bulgarie
87
Brésil
4 600
Pérou
707
Slovaquie
166
France
1 070
Hong Kong
47
Laos
71
Inde
481
Taïwan
29
Japon
27
Liban
21
Rép.
tchèque
168
0,1 % - 0,99 %
Danemark
40
Russie
36
Lettonie
30
Irlande
25
Grèce
17
Croatie
Singapour
16
38
Espagne
280
Italie
1 600
Autriche
90
1 % - 4,99 %
RoyaumeUni
360
Pologne
320
Allemagne
2 640
Slovénie
44
Lituanie
55
Nicaragua
505
Mexique
434
Costa Rica
308
AMÉRIQUE
DU NORD
ET
AMÉRIQUE
CENTRALE
11 %
Canada
618
Vietnam
3 500
Timor oriental
18
Yémen
18
Chine
488
Suède
157
Indonésie
1 190
ASIE
18 %
Kenya
230
Honduras
1 160
Colombie
2 580
Source : https://www.cia.gov/index.html
Équateur
18
AMÉRIQUE
DU SUD
28 %
Éthiopie
938
AFRIQUE
7%
Ouganda
556
Tanzanie
157
Côte
d’Ivoire
114
Afrique du Sud
22
Djibouti
18
Cameroun
65
Rwanda
62
Burundi
35
AUSTRALIE
ET OCÉANIE
1%
173
Australie
26
PapouasieNouvelle-Guinée
Rép. dém. du Congo
19
Pour des raisons de lisibilité, nous ne montrons que les 65 plus grands exportateurs de café en 2017.
HOWMUCH. Ce blog américain est dédié à la datavisualisation
La source
45
économique. Celle-ci, publiée le 28 août, montre qu’il n’y a pas
besoin de faire pousser les fèves de café sur son territoire pour
en être exportateur. Ainsi, l’Allemagne et la Suisse ne les cultivent
pas. Elles les importent de pays moins développés, les torréfient
et les revendent. “Torréfier les grains de café consomme
beaucoup d’électricité et d’eau, des ressources qui sont rarement
abondantes dans les pays en développement”, souligne le site.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
46.
360
Magazine
Mots antiques pour maux grecs • Culture ........ 50
ariel à la machine • Tendances ................. 52
Les oreilles de la censure en iran • Plein écran.... 53
Quand un test ADN
ébranle votre identité
Contre moins de 100 dollars et un peu de salive, des sociétés
américaines en plein essor proposent à leurs clients
de partir en quête de leurs origines. Mais ces tests ADN
ne sont pas sans conséquences et peuvent trahir
de nombreux secrets de famille. —The Atlantic, Washington
généaLogie
C
’est le service clients d’Ancestry DNA qui a
annoncé la nouvelle à Catherine St Clair.
Catherine pensait être confrontée à un petit
problème technique. Son frère – qui, avec ses
trois autres frères et sœurs, lui avait ofert le
test ADN pour son anniversaire – détonnait dans
l’arbre généalogique. Ce n’était pas un problème technique, lui a expliqué la femme au bout du fl, avec douceur, s’il est possible qu’une telle nouvelle puisse arriver
avec douceur aux oreilles de son destinataire : l’homme
que Catherine pensait être son frère ne pouvait être que
son demi-frère au regard de l’ADN qu’il partageait avec
elle. En fait, elle n’avait pas de gènes en commun avec
les autres membres de sa famille paternelle. Son père
biologique était quelqu’un d’autre.
“Je me suis regardée dans un miroir et j’ai fondu en larmes”,
se souvient Catherine St Clair, aujourd’hui âgée de 56 ans.
“Toute ma vie, pour moi, cela allait de soi que ce que je voyais
dans le miroir, c’était pour moitié ma mère, pour moitié mon
père. Et voilà que la moitié de cette personne que je voyais en
face de moi, je ne savais pas qui c’était.”
Catherine St Clair pensait être la seule à vivre une telle
histoire. Et quelle histoire. Elle avait grandi dans une famille
unie, croyante, dans l’Arkansas, et jamais elle n’avait eu le
moindre soupçon. Ses quatre frères et sœurs aînés ne l’ont
pas moins aimée lorsqu’ils ont su qu’elle n’était que leur
demi-sœur. Un de ses frères a même jugé que c’était sans
importance. “Il dit qu’il n’aurait pas été si bouleversé si ça lui
était arrivé à lui”, me raconte-t-elle. “Je n’en parle plus tellement avec lui.” Catherine St Clair a fni par retrouver son
père biologique en menant des recherches sur le site d’Ancestry. C’est un inconnu que sa mère a rencontré il y a plus
d’un demi-siècle. Le test ADN n’a pas efacé ses souvenirs
d’une enfance heureuse, mais il a remodelé sa vie entière
jusqu’à aujourd’hui.
La première fois que Catherine St Clair a rencontré une
personne qui comprenait ce qu’elle vivait – comme elle, dans
ses tripes –, c’était sur Internet. La célèbre présentatrice
radio Delilah [dont l’émission, centrée sur les témoignages
téléphoniques d’auditeurs, est difusée sur la radio KSWD
de Seattle] venait de lancer un appel sur sa page Facebook
pour savoir si, quelque part, quelqu’un avait appris des
choses intéressantes grâce à des tests ADN. Catherine a
répondu qu’elle venait de découvrir que son père n’était pas
son père biologique. Une heure plus tard, une femme lui a
écrit : “Mon Dieu, je pensais que j’étais la seule.” Pendant les
trois heures qui ont suivi, elles se sont échangé des messages fébriles, sans relâche. Elles ont pleuré. Elles se sont
confé leurs peurs. Elles comprenaient qu’elles n’étaient pas
folles de ressentir ces peurs. “À la fn de notre discussion, nous
étions émotionnellement vidées, se souvient Catherine. Dans
la réalité, rien n’avait vraiment changé, mais nous nous sentions
mieux parce que nous avions trouvé quelqu’un à qui parler.”
Alors Catherine St Clair s’est mise en quête d’autres personnes à qui parler. Elle a cherché des groupes de soutien.
Elle n’en a trouvé qu’un seul. Étant du genre à prendre les
choses en mains, elle a créé sur Facebook le groupe secret
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
360°.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
47
SourCe
The ATlAnTic
↓ Catherine St Clair. Un test
ADN a contraint cette
Américaine à réviser sa vie
entière. Photo Catherine St Clair/
The Atlantic
“Il est de plus en plus
difcile de garder
des secrets dans
notre société. Il faut
se faire à cette idée.”
CeCe Moore, généalogiste génétique
Washington, États-Unis
Mensuel, 462 000 ex.
theatlantic.com
l’anticipation est l’un des points forts
de The Atlantic depuis sa création,
en 1857, par un groupe d’écrivains.
DNA NPE Friends, où “NPE” signife not parent expected (en
référence au terme de généalogie génétique non-paternity
event, c’est-à-dire “cas de non-paternité”, que Catherine St
Clair a reformulé pour inclure les deux parents).
“Tous les gens qui arrivent dans notre groupe pensent être
cinglés”, sourit Catherine. Et puis ils rencontrent d’autres
membres. Aujourd’hui, un an après la création de leur groupe,
les DNA NPE Friends rassemblent plus d’un millier de personnes – et il existe sur Facebook d’autres groupes secrets
sur ces questions de fliation.
Les tests ADN sont en plein boom. Le nombre de personnes qui envoient un peu de salive à des laboratoires
d’analyse génétique a doublé en 2017 pour dépasser les
12 millions [selon une estimation des entreprises qui les
pratiquent]. La plupart des gens souhaitent savoir d’où
viennent leurs ancêtres. Quelques-uns s’intéressent à ces
tests pour des raisons de santé. Certains ont été adoptés
ou conçus à partir de dons de sperme et sont à la recherche
de leurs parents biologiques. Les sociétés qui réalisent ces
Cette vénérable publication, où écrivent
les plumes les plus prestigieuses
du moment, a également su, mieux
que tout autre magazine américain,
prendre le tournant internet en faisant
de son site un lieu de réfexion
et de débat très dynamique.
tests ADN, comme 23andMe et Ancestry DNA, organisent
régulièrement des réunions sur leurs sites web.
Mais il y a des parents biologiques qui ne souhaitent
pas être retrouvés. Dans les conversations et les échanges
écrits que j’ai entretenus avec une bonne vingtaine de personnes pour réaliser ce reportage, j’ai entendu parler de
tests ADN qui ont dévoilé au grand jour des adultères, des
grossesses secrètes, des viols et des incestes, et même des
médecins spécialisés en fertilité qui utilisaient leur propre
sperme pour inséminer leurs patientes. Sans les tests ADN,
ces secrets seraient défnitivement enterrés. Mais “il est de
plus en plus difcile de garder des secrets dans notre société”,
résume CeCe Moore, une éminente spécialiste de généalogie génétique. “Il faut se faire à cette idée.”
Pour Catherine St Clair, c’est un changement générationnel. La génération dont les secrets vieux de cinquante
ans sont en train d’être exhumés ne pouvait pas imaginer un monde avec des tests ADN à 99 dollars. Mais les
temps changent. La culture aussi. “La génération actuelle
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
48.
360°
va découvrir beaucoup de choses surprenantes. Je pense que
l’onde de choc se dissipera d’ici une vingtaine d’années”, prédit-elle. Alors, notre conception de la vie privée aura pris en
compte cette nouvelle réalité créée par la généralisation des
tests ADN. Mais d’ici là, des centaines, peut-être même des
milliers de personnes, comme Catherine St Clair, devront
rassembler les pièces du puzzle de leur histoire familiale et
gérer comme elles le peuvent la bombe que représente leur
test ADN dans leur vie. Pour beaucoup de ces personnes,
l’entraide reste aujourd’hui le meilleur moyen d’avancer.
C’est mieux qu’une thérapie”, assure Dawn, 54 ans, à
propos de sa participation au groupe DNA NPE Friends.
“J’ai essayé de faire une psychothérapie. Ça n’a pas marché.”
(The Atlantic n’indique pas le nom de famille des personnes qui n’ont pas révélé à leurs amis ou à leur famille
que leurs parents n’étaient pas leurs parents biologiques.)
Ses thérapeutes, ses amis, tous ont du mal à comprendre
pourquoi cette révélation a tant d’importance. Quand
Dawn raconte à des amis proches que son père biologique
a des origines italiennes, ils font des blagues sur les raviolis. “Ils ne comprennent pas la gravité d’une pareille information.” Il faut dire qu’elle non plus ne la saisissait pas
pleinement avant que ça lui arrive. Toute sa vie, Dawn a
soupçonné son père de ne pas être son père biologique
et, pourtant, quand elle l’a su avec certitude, la nouvelle
l’a complètement désarçonnée. “Jusqu’à ce moment-là, je
ne savais absolument pas à quel point je dépendais de ma
famille pour construire mon identité et savoir qui je suis.”
S
ur Facebook, Catherine St Clair souligne que
le groupe qu’elle gère à présent avec plusieurs
administrateurs ne peut pas se substituer à une
thérapie. Elle recommande à ses membres de se
faire aider par des professionnels. Quand elle
me parle au téléphone, elle m’explique même en
long et en large comment trouver un programme d’aide
gratuit. Mais, de facto, après avoir créé ce groupe, elle
est devenue une sorte de mère-psy-gourou pour cette
nouvelle tribu. Des membres du groupe me répètent
ses mantras (notamment “Nous ne sommes pas des petits
secrets honteux”). Et il n’est pas rare qu’ils commencent
une phrase par “Catherine dit que…” avant de citer tel ou
tel autre de ses conseils.
Lorsque je demande à Catherine St Clair si elle a suivi
une formation professionnelle, elle rit : non, pas de formation. Mais elle a grandi dans une famille qui accueillait
beaucoup d’enfants. Elle raconte qu’elle a appris à lâcher
prise avec sa colère en s’occupant d’une petite sœur
adoptive atteinte de paralysie cérébrale. Aujourd’hui,
dans son groupe Facebook, elle eface sans attendre les
commentaires décourageants. “La colère, ça fait du mal
à l’autre, c’est tout.”
Lisa, 44 ans, n’arrive toujours pas à se défaire de sa colère.
Elle ne s’est jamais sentie à sa place dans sa famille. Ses cheveux, qu’elle avait l’habitude de lisser en permanence, sont
fns et bouclés ; sa peau, mate. “Les gens pensaient que j’étais
d’origine hispanique et, dans la rue, ils me parlaient espagnol”,
confe-t-elle. Aussi, quand, en 2015, un test ADN a révélé
que son père biologique était vraisemblablement africainaméricain, les pièces du puzzle se sont assemblées. Mais
sa mère a tout nié en bloc. “Elle ne me répondait pas. Elle
changeait de sujet”, se souvient Lisa. Face à son insistance,
sa mère a fni par fondre en larmes, disant que cela allait
détruire leur famille et que son père – l’homme qui l’avait
élevée – allait la tuer. Et elle refuse toujours de révéler quoi
que ce soit sur le père biologique de Lisa.
D’un côté, Lisa ne veut pas mettre à l’épreuve sa relation avec l’homme qui l’a élevée. “Jamais je ne pourrais
lui briser le cœur”, afrme-t-elle. D’un autre, le mutisme
de sa mère la désespère. Mais à force de lire les histoires
d’autres personnes qui confrontent leurs parents à la
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
réalité, elle vit un peu mieux la réaction de sa mère. Lisa
s’est mise à la recherche de son père biologique : “Je veux
juste savoir qui c’est. Je veux juste voir une photo.” En construisant des “arbres miroirs” – un outil de généalogie génétique
qui permet d’identifer des ancêtres communs –, elle pense
avoir retrouvé un de ses grands-parents, mais elle n’a pas
encore identifé son père.
Kathy, 55 ans, me parle aussi de son désir d’en savoir plus
sur son père biologique. À l’époque où un test ADN lui a
appris que l’homme qui l’avait élevée n’était pas son père
biologique, ce dernier était déjà mort. Depuis, elle a retrouvé
des coupures de presse à propos du groupe de musique dans
lequel il jouait dans les années 1940. Elle a visité la ville où
il a grandi, non loin de chez elle. Et, quand elle a appris
qu’un acteur jouait son rôle dans un flm des années 1990,
elle l’a regardé attentivement, en étudiant le jeu de l’acteur
à la recherche d’éventuels indices sur l’homme réel. “Voilà
tout ce que j’ai pu obtenir”, conclut-elle.
Sa mère a eu du mal à encaisser le résultat du test ADN.
Kathy pense qu’elle a eu une aventure avec son père biologique à l’époque où elle était secrétaire dans son entreprise.
Ce test a également causé des tensions avec ses sœurs, qui
“On peut découvrir
quelque chose que l’on
n’a vraiment pas envie
de savoir. Je pense
qu’ils devraient
prévenir les gens.”
Todd, un client d’Ancestry dnA
sont proches de sa mère. “Mes sœurs fippaient. Elles ne voulaient pas que j’en parle”, confe Kathy. “Elles m’ont dit de me
taire. Pourquoi avais-tu besoin de savoir ? Pourquoi ouvrir cette
porte ? Pourquoi ouvrir la boîte de Pandore ?”
Catherine St Clair a un mantra pour gérer ce genre de
situation. “Je suis désolée, commence-t-elle. Je ne suis pas la
cause du problème. Je suis son résultat.” Cela dit, elle comprend
le bouleversement que peuvent provoquer de telles révélations, notamment chez le père biologique. “Il faut essayer
de se mettre dans la peau de l’homme qui va apprendre qu’il a
un enfant. Il ne connaît pas l’existence de cet enfant qui est déjà
adulte. Il a peut-être eu une aventure au début de son mariage
et il a peut-être changé depuis… Ce genre de chose va déchirer
sa famille. Nous essayons toujours de nous préparer au pire.”
Le groupe DNA NPE Friends prodigue des conseils
détaillés sur la façon de prendre contact. Il suggère aux
enfants de commencer par écrire une lettre pour demander des informations médicales sur la famille du supposé
père biologique et d’expliquer clairement qu’ils ne sont pas
là pour obtenir de l’argent. Il les invite aussi à joindre des
photos, dans l’idéal, trois : une photo bébé, une adolescent
et une adulte, avec leur famille. “Ça fche un coup de se dire :
‘Oh mon Dieu, elle a mon nez et mes oreilles.’ Ça touche la
corde sensible”, explique Catherine St Clair.
Bien sûr, ces tentatives de prise de contact suscitent parfois la colère ou le silence. Quand Todd, 53 ans, a fait un test
de la société Ancestry DNA, il s’est découvert des cousins,
à qui il a envoyé des messages sur Facebook. Mais ces derniers ont fni par le bloquer. “Ils croient que j’attends quelque
chose d’eux”, suppute Todd. Le groupe DNA NPE Friends
l’a convaincu de cesser d’envoyer des messages à ses cousins, de leur laisser un peu de temps, puis de leur écrire
une lettre. Lorsqu’il a voulu contacter une nouvelle tante,
il a posté sa lettre aux membres du groupe pour qu’ils lui
donnent des conseils.
La découverte de Todd ne concerne pas son propre père,
mais le père de sa mère. Il est déchiré : il ne sait toujours
pas s’il doit en parler à sa mère. Il se souvient de son état
de dévastation lorsqu’il s’est dit que les sœurs de sa mère
n’étaient en fait pas ses tantes à 100 %. “Dès l’instant où j’ai
compris, j’ai honte de le dire, mais les choses ont changé. Je ne me
sentais plus aussi proche d’elles, confe Todd. J’ai pleuré tous les
jours pendant neuf mois.” Aujourd’hui, il s’est apaisé, mais il
a peur que ce soit beaucoup plus dur pour sa mère, qui est
âgée. Todd regrette que la société Ancestry DNA n’avertisse pas mieux ses clients des conséquences possibles de
ses tests. “Ils difusent cette pub où un gars dit : ‘Maintenant,
je ne porte plus de Lederhosen [culotte courte traditionnelle
originaire de Bavière]’ après avoir découvert que ses ancêtres
n’étaient pas allemands, mais irlandais”, raconte Todd. “On
peut découvrir quelque chose que l’on n’a vraiment pas envie de
savoir. Je pense qu’ils devraient prévenir les gens.”
Dans leurs conditions générales, les sociétés 23andMe
et Ancestry DNA avertissent leurs clients qu’ils risquent
de découvrir des choses inattendues sur leur famille.
Ils leur laissent par ailleurs la possibilité de choisir
de rechercher ou non les personnes dont l’ADN a des
points communs avec le leur. Un avertissement apparaît également sur l’écran d’acceptation des conditions
de 23andMe.
Plus que tous les autres, Lynn, 55 ans, a compris que les
tests ADN pouvaient exposer de lourds secrets de famille
au grand jour. Son mari est un enfant adopté, et Lynn a
décidé d’utiliser les tests ADN de son fls pour retrouver
les grands-parents paternels de ce dernier. Un jour, elle
compare les résultats de son fls et ceux de son frère, et elle
s’aperçoit aussitôt que quelque chose cloche : ce ne sont pas
les ADN d’un neveu et d’un oncle. Lynn fnit par découvrir que son père biologique n’est pas le père avec lequel
elle a grandi. “Je ne l’avais pas vu venir. Mais quand on commence à faire des recherches sur les secrets d’autres personnes,
on peut aussi découvrir des secrets sur sa propre histoire.” Sa
mère refuse toujours de dire ce qui s’est passé.
U
n représentant d’Ancestry DNA explique :
“Presque toutes les personnes qui font nos tests
découvrent quelque chose de surprenant. Pour la
plupart, c’est passionnant et enrichissant. Mais
il arrive que certaines découvertes soient très
inattendues… Nous avons un petit groupe de
collaborateurs spécialement formés pour parler aux clients
qui ont des demandes plus sensibles.” Un représentant de
23andMe ajoute : “Nous expliquons à nos clients que si nous
sommes capables de prédire des relations génétiques proches,
nos tests ne constituent cependant pas des tests de paternité.”
Pour rejoindre le groupe DNA NPE Friends, il faut faire
une demande en passant par un autre groupe Facebook,
public mais fermé. Ce système est conçu pour que le groupe
soit à la fois sufsamment facile à trouver par de nouveaux
membres potentiels et sufsamment secret pour que des
choses comme “mon père n’est pas mon père biologique”
ne soient pas accessibles à tout le réseau d’un membre.
Catherine St Clair et les administrateurs du groupe invitent
dans des messages privés les personnes qui évoquent ce
type de problèmes de parenté sur deux groupes Facebook
populaires, DNA Detectives et DD Social, qui sont gérés
par la spécialiste de généalogie génétique CeCe Moore.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
360°.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
49
Cette dernière gère aussi de petits groupes privés dédiés à
des questions spécifques comme les enfants nés de père
inconnu ou l’inceste.
Comme tout groupe qui se développe à vitesse grand V,
DNA NPE Friends a connu des problèmes de croissance.
Catherine St Clair se souvient d’un message qui a déclenché une tempête : certains membres du groupe conçus
avec le sperme d’un donneur ont afrmé que les donneurs
anonymes ne voulaient pas connaître leurs enfants biologiques. D’autres membres ont alors menacé de quitter le
groupe. Mais pour Catherine St Clair, les enfants conçus
avec le sperme d’un donneur sont tout à fait à leur place
dans le groupe. Et son équipe a vigoureusement éradiqué
les éléments à l’origine de ces messages négatifs.
B
Repères
EN FRANCE
Ofciellement, les tests
génétiques dits “récréatifs”
sont interdits dans l’Hexagone.
Ils ne peuvent être demandés
que selon des motifs prévus
et encadrés par la loi :
par un médecin à des fns
thérapeutiques, par un juge
pour une recherche de paternité,
par la police dans certains
contextes. Cela n’empêche pas
Ancestry DNA ou 23andMe
de démarcher sur le territoire
français. À plusieurs reprises,
la Commission nationale de
l’informatique et des libertés
(Cnil) a alerté sur le danger que
peuvent constituer ces tests
ADN, et pas seulement sur
le plan légal. Récemment,
elle est de nouveau montée
au créneau après que
GlaxoSmithKline est entré
dans le capital de la start-up
23andMe, une participation
qui permet au laboratoire
d’accéder aux données
génétiques collectées.
“Si l’objectif annoncé est
de trouver de nouveaux
traitements, il n’en reste pas
moins que ce rapprochement
suscite des inquiétudes quant
à la protection de la vie privée
des clients de 23andMe”,
commente la Cnil.
EN CHINE
La vogue des tests ADN s’est
aussi emparée du pays de Mao.
Mais là-bas, “l’intérêt pour
les tests génétiques trouve
sa source dans la conviction
répandue que la génétique
est la clé de l’identité.
Elle permettrait non seulement
de connaître ses risques
de maladie ou ses origines
familiales, mais aussi
sa personnalité, ses goûts
et ses dégoûts, son futur”,
rapporte le site d’information
américain Stat. Sur le site
Internet de 23Mofang, le principal
acteur du marché, le client est
ainsi accueilli par ces questions :
“Qui suis-je ? Quelles
caractéristiques me distinguent ?
De quoi sera fait mon futur ?”
Pour Stat, la rhétorique déployée
“confne à l’astrologie, mais
avec un vernis scientifque”.
Tout un éventail de tests est
proposé, prétendument pour
évaluer la propension d’untel
à suer, tolérer la douleur, avoir
une mémoire à long terme… ou
se faire piquer par les moustiques.
↑ Catherine St Clair
et ses demi-sœurs, Raetta
(à gauche) et Mona (au centre).
Le document du haut est
un collage réalisé par St Clair
en prévision de leur rencontre,
au cours de laquelle la photo
du bas a été prise.
Photo Catherine St Clair/The Atlantic
rianne Kirkpatrick, conseillère spécialisée en généalogie génétique, anime deux groupes Facebook
destinés aux personnes qui doivent faire face à
des “surprises” génétiques. Ces groupes sont
volontairement petits : moins actifs que d’autres,
ils sont aussi moins impersonnels du fait de leur
taille. (Lynn, cette femme qui, voulant connaître l’identité
des parents de son époux, a découvert que son père n’était
pas son père biologique, est membre d’un de ces groupes.)
Brianne Kirkpatrick tient à préserver la confdentialité
qu’elle promet à ses membres. Le premier d’entre eux,
elle l’a rencontré il y a quelques années dans le cadre de
son activité d’accompagnement et de conseil.
Brianne Kirkpatrick a suivi les histoires du groupe. Elle
souligne que ce ne sont pas que des expériences négatives
– même si, au début, elles le sont généralement. “La façon
dont on réagit dans le court terme ne dicte pas nécessairement la
façon dont on réagira dans le long terme”, souligne-t-elle. Elle
compare le fait de découvrir l’existence d’un enfant secret
avec celui de découvrir que votre flle, ado, est enceinte. “Au
début, tout le monde pleure, tout le monde est bouleversé. Mais
neuf mois plus tard, tout le monde se retrouve à la maternité,
complètement baba autour du nouveau-né.” Il faut du temps.
Quand Catherine St Clair a fait son test Ancestry DNA,
les parents qui l’ont élevée et son père biologique étaient
déjà morts. Elle n’a jamais dû – ou pu – les confronter à sa
découverte. Mais elle a rencontré via le site d’Ancestry DNA
une demi-sœur, Raetta, qui a le même père qu’elle. Et en la
contactant, elle a appris l’existence d’une autre demi-sœur,
Mona, qui vit toujours dans l’Arkansas, où elle-même est
née. Aussi, au début du mois de juillet, Catherine St Clair
s’est rendue à Los Angeles avec Mona pour fêter les 80 ans
de Raetta. Même si elle a perdu la moitié de son identité,
Catherine a compris qu’elle avait gagné une autre famille.
Et son groupe Facebook lui a donné un objectif dans la vie.
Récemment, elle a décidé de fonder l’association à but
non lucratif NPE Friends Fellowship. Des membres de son
groupe Facebook avaient commencé à faire des dons de
kits de test ADN et à lever des fonds pour s’aider mutuellement à retrouver des parents biologiques. Catherine
s’est rendu compte que cette communauté devenait trop
grande pour Facebook. Alors elle est passée à l’action. Elle
a accessoirement l’espoir que son association pourra toucher les personnes qui ont trop peur d’associer leur compte
Facebook à celui de son groupe, qui contient des révélations si explosives.
En 2016, lorsqu’elle a appris que son père n’était pas
son père biologique, elle a pleuré et pleuré dans son lit en
demandant à Dieu pourquoi tout cela lui arrivait à elle. Et
elle a entendu une voix : “Ma chère enfant, cela devait arriver
parce qu’il y a beaucoup d’âmes perdues qui ont besoin d’une
personne sufsamment forte pour les aider et les guider. Tu ne
pouvais le faire que si tu étais l’une d’entre elles.”
—Sarah Zhang
Publié le 17 juillet
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50.
360°
culture.
Mots antiques
pour maux grecs
Dans une Grèce attirée par les extrêmes,
Hérodote et Tucydide retrouvent pertinence
et actualité. La droite et la gauche les convoquent,
parfois en détournant leurs propos.
—Financial Times Londres
dans la salle la plus connue de la capitale,
le Palais de la musique d’Athènes. Réclamé
rois silhouettes en costume noir par le public, il a repris en septembre.
se tiennent debout entre les pieds
“Thucydide est notre contemporain”, m’asd’une table retournée, comme des sène le dramaturge Giannis Lignadis en
prisonniers dans le box des accusés. Dans buvant de l’ouzo dans la chaleur étoufles ombres au fond de la scène, un vio- fante d’un café du centre-ville. À première
loncelliste joue une longue note ininter- vue, on pourrait croire que la guerre du
rompue. Tous les regards sont braqués Péloponnèse n’a pas grand rapport avec la
sur un adolescent à l’air volontaire, qui vie moderne : la Grèce est aujourd’hui un
se dresse sous les projecteurs et se pré- État-nation, et les batailles navales apparpare à dicter la loi.
tiennent quelque peu au passé. Mais les
“Nous savons tous que le fort s’impose et thèmes du pouvoir et du populisme sont
que le faible se replie et se soumet”, tonne-t-il. plus d’actualité que jamais dans le sillage
Cette tirade, paraphrasée en grec moderne, des crises que le pays a récemment travient du “Dialogue mélien”, la célèbre des- versées, et à la veille des prochaines éleccription par Thucydide de la diploma- tions européennes, les auteurs classiques
tie sans concession d’Athènes, dans son se retrouvent de plus en plus souvent impliHistoire de la guerre du Péloponnèse (qui qués dans le tumulte ambiant.
date du Ve siècle avant notre ère et relate
Le musicien Thodoris Economou, auteur
le conflit qui opposa Athènes à Sparte de l’étrange partition de la pièce, m’exde -431 à -404). Les malheuplique avoir eu une illumireux Méliens s’entendent dire LiTTéraTure nation alors qu’il relisait le
qu’ils n’ont d’autre choix que
“Dialogue mélien” en version
de s’incliner devant une force supérieure originale. “Ça m’a rappelé ce que j’avais res[les Athéniens, qui viennent d’envahir la senti quand je regardais la télévision en 2015,
petite île de Milos, à l’est de Sparte, mena- alors que j’attendais le résultat des négociacent de tout raser si un lourd tribut ne leur tions sur un nouveau plan d’aide pour la Grèce
est pas versé] – de la realpolitik pure et [l’Allemagne refusant d’annuler une partie de
simple qui garde tout autant son actualité la dette du pays]. J’avais ressenti exactement
que du temps où ces mots ont été écrits.
les mêmes émotions. Thucydide nous montre
Leçons de guerre, une adaptation de comment pensent les gens, ce qu’ils font pour
l’œuvre de Thucydide, a connu un formi- de l’argent, pour le pouvoir, et comment les
dable succès à Athènes cette année. Produit forts veulent toujours être plus forts. C’est une
par Dramaticus, une institution à but non histoire sans fn – nous en sommes témoins
lucratif qui se consacre à l’adaptation au aussi en Europe et en Amérique aujourd’hui.”
théâtre de l’histoire antique grecque, le specEn Grèce, le théâtre et la politique se
tacle a été joué à guichets fermés en mai partagent la scène depuis le Ve siècle avant
T
notre ère. Déambulant dans Athènes, je
suis frappée non seulement par les véhicules antiémeutes stationnés devant la résidence du Premier ministre Alexis Tsipras,
mais aussi par les afches de théâtre collées sur les murs des bars et des cafés. La
contestation politique est un art théâtral,
elle a besoin d’un public. Et le fait d’acheter des billets pour un spectacle en pleine
crise économique est un geste de contestation de la réalité.
Le péril perse. “Politiquement, les Grecs ne
savent plus où ils en sont, poursuit Lignadis.
Il se passe des choses très… paradoxales.” Ne
tenant pas à endosser le rôle de commentateur politique, il se montre hésitant quand
il s’agit d’expliquer la popularité de sa pièce.
“Par exemple, l’ascension du parti [néofasciste] Aube dorée et celle de Syriza [gauche
radicale], nous n’aurions pas pu les prévoir.
Les politiciens d’Aube dorée sont à mourir de
rire, ils n’ont aucune éducation, mais les gens
continuent à les soutenir – parce qu’ils sont
en colère, déçus, je ne sais pas.”
Comme ailleurs en Europe, la droite
grecque a profté des désordres plus à l’est
et au sud. En mai 2012, Aube dorée est entré
au Parlement avec 7 % des voix, porté par
une vague de soutien en grande partie liée
au ressentiment croissant suscité par la
crise des réfugiés, qui n’en était qu’à ses
débuts, et la sinistrose économique. Le site
du parti, de même que les autres groupes
et blogs suprémacistes, défend l’idée de la
supériorité ethnique de la Grèce en citant
des passages d’auteurs antiques, en particulier ceux qui ont immortalisé les guerres
entre les Athéniens et ceux qui étaient
perçus comme leurs inférieurs.
Hérodote, qui a écrit sur l’invasion de la
Grèce par les Perses “barbares” au Ve siècle
avant notre ère, est l’un des favoris des activistes anti-immigration. “Dans l’esprit d’Aube
dorée, les migrants d’aujourd’hui sont comme
des infdèles qui tentent d’envahir la Grèce, ce
qu’avaient fait les Perses en leur temps. Tout
y est, puisque les Perses étaient arrivés par
bateau en traversant la mer Égée”, constate
la docteure en philosophie Andronike
Makres, fondatrice du Centre de recherche
et d’éducation hellénique.
En riposte, le gouvernement d’extrême
gauche de Syriza s’est eforcé de minimiser l’importance des classiques en les remplaçant par des sujets plus “inclusifs” dans
l’enseignement. En 2016, le ministre de
l’Éducation a annoncé que certains textes
seraient supprimés du programme des
lycées , y compris des passages célèbres
de Thucydide et Hérodote, sous prétexte
qu’ils mettent en avant l’idée d’empire et
excluent les enfants de migrants à l’école.
À la suite du tollé que la mesure a déclenché et des plaintes ofcielles de la part des
syndicats d’enseignants, l’interdiction a été
“Tucydide nous montre
comment pensent
les gens, ce qu’ils font
pour de l’argent,
pour le pouvoir.”
Thodoris Economou,
musicien
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
360°.
51
↙ A Athènes, l’adaptation théâtrale des
Leçons de la guerre de Thucydide se joue à
guichets fermés. Photo Charis Akriviadis
“Politiquement,
les Grecs ne savent plus
où ils en sont.
Il se passe des choses
très… paradoxales.”
Giannis Lignadis,
dRAmATURge
levée en 2017, mais le gouvernement ne
renonce pas à son projet anti-classiques :
le mois dernier [en août], il a annoncé que
le latin serait remplacé par la sociologie
dans les lycées d’ici à juin 2020.
Ces interdictions prouvent que le bras de
fer se durcit en Grèce entre la gauche et la
droite – un bras de fer où les textes anciens
sont utilisés comme des armes. Tandis que
les politiciens s’afrontent, les institutions
de l’enseignement grec se retrouvent à jouer
les arbitres, intervenant pour défendre les
classiques tout en reconnaissant le risque de
détournement de leur usage par les ultranationalistes. En réaction à la récente suppression du latin, la faculté de philosophie
de l’université d’Athènes a souligné que
l’interdiction des textes classiques, grecs
ou latins, pourrait à terme s’avérer contreproductive, en abandonnant “l’admiration
sans recul” des auteurs antiques au camp
conservateur, “avec toutes les conséquences
désagréables que cela peut avoir”. “L’Oraison
funèbre de Périclès”*, qui devait être supprimée du programme sur décision du
ministre de l’Éducation en 2016, a ainsi
été défendue en tant que lecture “essentielle” par la Société des philologues grecs.
Une lecture superfcielle peut laisser l’impression que l’œuvre de Thucydide regorge
de sentiments belliqueux. Ainsi, le commandant athénien Périclès afrme que la
guerre est inévitable, et qu’il faut la mener
quel qu’en soit le coût – une idée qui vient
s’ajouter à l’interprétation populaire du texte,
selon laquelle “le plus fort a toujours raison”.
Depuis longtemps, les universitaires
rappellent que des interprétations aussi
simplistes ne conviennent pas au récit de
Thucydide. Les négociations avec les Méliens
échouent, et si les Athéniens, comme ils
avaient menacé de le faire, écrasent ces
derniers, ils fnissent par perdre la guerre.
Périclès est un démocrate, mais aussi un
habile manipulateur. Thucydide rapporte
que “dans son discours, Périclès tenta d’apaiser
la colère des Athéniens envers lui et de détourner leurs pensées de la présente afiction”.
Va-t-en-guerre. Mais notre époque
ne connaît pas la nuance, et l’œuvre de
Thucydide reste inaccessible à la plupart
des gens, même aux Grecs qui l’étudient
à l’école. J’ai étudié l’Histoire de la guerre
du Péloponnèse dans une université britannique, et je ne me souviens pas de grandchose, sinon de mon angoisse à l’idée de
devoir traduire l’oraison de Périclès en un
temps limité [à l’occasion d’un examen].
Pour l’essentiel, les Grecs qui ont étudié
cet historien à l’école avouent souffrir
d’une amnésie comparable, et pour bien
des Européens et des Américains, il n’est
plus qu’un obscur nom antique. Il n’est pas
étonnant que les politiciens d’extrême droite
aient pu réduire ses textes à des slogans vat-en-guerre sans rencontrer d’opposition.
[D’un autre côté,] Thucydide, auteur
en réalité mal compris, fait l’objet d’une
vénération quasi religieuse, et il est rare
que l’on se penche sérieusement sur les
interprétations de quiconque est capable
de le citer (plus ou moins à bon escient).
Un universitaire américain que j’ai interrogé compare l’habitude des politiciens
grecs d’invoquer les auteurs antiques aux
références bibliques de leurs homologues
d’outre-Atlantique. “Aux États-Unis, quand
on cite la Bible, ça fait grogner au moins la
moitié du pays. En Grèce, tout le monde a l’air
d’accord, à part l’extrême gauche.”
La beauté de l’adaptation à la scène d’un
texte difcile réside dans le fait qu’elle
donne vie à toutes ses complexités – lesquelles échappent au lycéen ou à l’étudiant
qui s’ennuie, et qu’un adulte cherchera plus
tard rarement à approfondir. “À Athènes, en
général, la lecture des œuvres de Thucydide
parle aux gens qui aiment avoir une image
idéalisée d’eux-mêmes et de leur ville, dit
Kaiti Diamantakou, professeure de théâtre
à l’université de la capitale. Ce qu’il y a de
particulier, dans Leçons de guerre, c’est que
la pièce montre les choses d’une façon plus globale et plus dialectique, comme Thucydide
lui-même. Contrairement à beaucoup d’interprétations, je pense que Thucydide en avait
peut-être assez de la guerre.”
Je lui demande pourquoi ce point de vue
trouve un tel écho aujourd’hui. Après tout,
la Grèce ne risque pas d’entrer en guerre.
“La peur est toujours là, je pense. Je ne crois
pas que la guerre soit une perspective si éloignée, non seulement du fait de nos relations
ambivalentes avec la Turquie, mais aussi
à cause de la situation internationale ces
temps-ci. J’ai l’impression que tout échappe
à tout contrôle.”
Giannis Lignadis m’assure que sa décision
la plus importante, dans son adaptation du
texte, a été de mettre en scène aujourd’hui
la peste qui frappe Athènes immédiatement après l’oraison funèbre dans laquelle
Périclès approuve la guerre [les recherches
les plus récentes afrment qu’il s’agissait
d’une autre maladie] – c’est dans cet ordre
que l’historien antique a écrit ses chapitres.
“Selon moi, cet agencement est tout à fait délibéré de la part de Thucydide, réféchit-il. Si
j’ai raison, la peste éclaire le contenu de l’oraison tout en en sapant le discours, elle démontre
les conséquences de la guerre. Les gens n’aiment pas que ces deux éléments soient reliés
parce qu’ils ne veulent voir dans l’oraison que
des louanges à la démocratie.” Soudain, à ma
grande surprise, il paraît nerveux : “Peutêtre que je suis en train de blasphémer.”
Curieusement, ni Giannis Lignadis ni
son frère, le metteur en scène Dimitris
Lignadis, qui a travaillé avec lui sur Leçons
de guerre, ne se considèrent comme étant
de gauche. Je rencontre Dimitris dans un
café près de la place Syntagma et, alors que
nous discutons depuis quelques minutes,
une femme assise non loin nous interrompt
pour lui faire part de son admiration. Le
réalisateur sourit avant de se lancer dans
une dénonciation du “programme beaucoup trop à gauche” de Syriza. Pour lui,
Thucydide n’est ni de gauche ni de droite,
mais quelqu’un qui permet de jeter un autre
regard sur les problèmes de notre temps.
“Notre pièce a été jouée à guichets fermés dès
le deuxième jour. Ce qu’il y a de touchant, c’est
qu’après chaque représentation, le public est
venu me voir, non pour me féliciter, mais pour
me remercier.”
Pour moi comme pour le public grec, les
retrouvailles avec Thucydide ont eu quelque
chose de personnel. Je suis comme attirée
par une phrase où il semble souligner que
le charisme et le pouvoir de Périclès soulèvent de graves questions quant à la nature
de la démocratie en elle-même. Athènes
était “de nom un État démocratique, mais
de fait le gouvernement d’un homme fort”.
Qui, en 2018, peinerait à identifer pareil
gouvernement ? En tant que Turque, je le
peux assurément. M’entretenant avec des
Grecs à propos de leur pays, j’ai l’impression qu’ils ont, comme toujours, une étape
d’avance sur nous tous, cernant des vérités
universelles où nous ne voyons que des phénomènes temporaires. Quand on a passé
deux mille cinq cents ans à fréquenter le
théâtre, on devient prompt à identifer des
acteurs familiers sur la scène internationale.
—Alev Scott
Publié le 21 septembre
* Prononcé par le stratège Périclès en l’honneur
des soldats morts au combat, alors qu’Athènes
est assiégée par les Spartiates et menacée
par une épidémie mortelle traditionnellement
associée à la peste, ce discours est l’un des plus
célèbres passages de l’Histoire de la guerre
du Péloponnèse ; il passe pour un vibrant éloge
de la démocratie athénienne, conçue alors
comme le gouvernement d’une minorité
d’hommes, les citoyens.
L’auteure
ALEV SCOTT
Née au Royaume-Uni d’une mère
turque et d’un père britannique,
elle a débuté comme assistante
de mise en scène au théâtre
et à l’opéra, avant de partir pour
Istanbul en 2011 et de devenir
professeure de latin à l’Université
du Bosphore. Rendue indésirable
en Turquie par sa carrière
de journaliste, elle s’est installée
en avril 2018 à Athènes, d’où
elle travaille en freelance pour
diverses publications, notamment
The Guardian et Financial Times.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
52.
360°
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
tendances.
Lunettes noires pour
écrans vierges
TECHNO — Candidats à la désintox numérique, ces lunettes
de soleil sont faites pour vous ! Ivan Cash, un artiste
de San Francisco associé au collectif IRL, en a adapté
les verres pour qu’ils rendent les écrans opaques.
Un appel à fnancement a été lancé sur Kickstarter.
Le prototype existant “ne parvient pas encore
à bloquer tous les écrans”, prévient Fast Company.
Il marche sur les télévisions, ainsi que sur certains
ordinateurs et panneaux d’afchage. L’objectif
est qu’à terme l’efcacité des lunettes IRL soit
systématique, y compris sur les écrans
de téléphone portable, pour que l’utilisateur
reprenne le pouvoir et ne soit plus obligé de subir
publicités et sollicitations en tous genres.
62
arcadio, “la prensa liBre”, costa rica
olivia erlanger/mother culture
C’est, en moyenne, le nombre de Chinois qui obtiennent chaque semaine leur
permis de conduire à Jeju. La petite île sud-coréenne était déjà une destination
prisée pour ses plages de rêve, ses casinos et ses centres commerciaux.
Mais, récemment, des tour-opérateurs chinois ont commencé à proposer aux
conducteurs en herbe des voyages de cinq jours, pour profter des tarifs bas
et des procédures simplifées en vigueur sur place. Des séjours “clés en main”,
un concept qui marche : “Depuis janvier, 2 172 ressortissants chinois ont déjà
obtenu le précieux sésame. Sur l’année 2010, ils n’étaient que 68 au total”,
rapporte la BBC sur son site Internet.
en projet
À Los Angeles, une descente au Lavomatique
peut virer au conte de fées. Au Laundry
photo Zone, à Arlington Heights, le client
est accueilli par la vision de queues de sirènes
s’engoufrant dans les machines à laver, comme si
un groupe de créatures fantastiques avait pris la fuite
à son approche. Olivia Erlanger, l’artiste qui propose
cette installation, avoue s’intéresser aux sirènes en tant
qu’êtres “sans genre” ou “pré-genre”. Les considérer
comme femelles ne suft pas à répondre à toutes
les questions d’identité qu’elles traînent dans leur
sillage, explique-t-elle en substance au Los Angeles
Magazine. Elle cite en exemple Ariel, la Petite Sirène
de Disney, qui décide de “troquer sa voix contre des
jambes pour pouvoir évoluer sur la terre ferme”.
courtesy zaha hadid architects
Ariel à la machine
Des espaces ondulatoires
U
n design inspiré de la forme des
ondes sonores, c’est ce qui a permis
au cabinet Zaha Hadid de remporter le concours d’architectes pour construire
la nouvelle salle de concert philharmonique de Sverdlovsk, à Ekaterinbourg,
en Russie. “Les sols, les murs, les plafonds
et les auvents semblent tous glisser, vibrer
et s’entrelacer dans un même mouvement,
doux et sans efort”, écrit The Architect’s
Newspaper, qui évoque une proposition
“souple, imprévisible et pleine d’audace”.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
360°.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
plein écran.
53
↙ Dessin de Kianoush,
Iran.
Contexte
RESPECTER LES LIGNES
BLANCHES
En Iran, l’accès à Internet ne cesse
de se développer. En août, selon
le ministère des Télécommunications,
47 millions d’Iraniens (soit 58 % de la
population) étaient connectés à la Toile.
Ils sont de plus en plus nombreux
à utiliser les réseaux sociaux, dont
Instagram. Ainsi, les langues se délient,
des voix dissonantes se font entendre
sur les problèmes politiques ou sociaux.
Et les politiques sont obligés de réagir
aux plaintes des citoyens. Fin août,
le quotidien ultraconservateur Javan
a réagi à la campagne #LeCenseurEtMoi
en accusant Zhoole de s’en prendre
à la loi obligeant les femmes
à porter le voile, ce qui peut lui coûter
une arrestation. “Devoir cacher l’oreille
d’une actrice a dû considérablement
nuire au succès de votre flm pour que,
même aujourd’hui, vous n’arriviez pas
à oublier ces incidents ! Ce que vous
appelez ‘censure’ relève plutôt d’un
respect des lignes blanches de la part
d’un média qui produit des émissions
pour une société pratiquante
et religieuse.”
—Iran Wire (extraits) Londres
C
es derniers jours, le hashtag
#LeCenseurEtMoi, utilisé par des
artistes pour raconter leurs expériences, fait sensation sur la Toile iranienne.
À l’origine de cette campagne, l’humoriste et scénariste Amir Mehdi Zhoole.
Le premier, il a raconté comment, sur le
tournage de la série télévisée très populaire Shabhaye Barareh [“Les Nuits de
Barareh”, en persan], il avait reçu une
plainte concernant “le volume des oreilles
de l’une des actrices”, qui, d’après les censeurs, “se voyaient trop sous son foulard”.
“Nous n’avons jamais compris quel élément provocateur ces amis [les censeurs]
trouvaient dans le volume d’oreilles couvertes d’un foulard, ni même ce qu’ils imaginaient lorsqu’ils pensaient à une oreille”,
commente Zhoole. Dans un autre passage
de son texte, il relate le problème posé
par une actrice croquant un concombre,
ainsi que la censure d’une scène à cause
du double menton d’une autre.
Morceau de scotch. Quelques heures
après l’appel de Zhoole, l’actrice de cinéma
iranienne Mitra Hajjar a publié une vidéo
où elle montre comment elle s’est scotché
les oreilles pour les dissimuler avant de
jouer dans une scène. Une autre actrice,
Bahareh Rahnama, a confé qu’elle avait fait
l’objet de “beaucoup de mises en garde” parce
Les grandes oreilles
de la censure
iranienne
Fait inédit en Iran : depuis quelques semaines,
acteurs et réalisateurs racontent sur les réseaux
sociaux leurs démêlés avec les censeurs.
que ses “dents se voyaient trop” lorsqu’elle rares fois où la télévision m’a interviewé,
riait. Le réalisateur Mostafa Kiaei s’est lui pour que ma cravate [symbole de l’Occident
aussi joint à la campagne #LeCenseurEtMoi par excellence] ne se voie pas, ils ont zoomé à
racontant que, à la télévision
fond sur moi. En regardant mon
nationale, on lui avait dit que AUDIOVISUEL image, j’avais l’impression que
“la scène montrant des bufes
mon nez allait à tout moment
d’eau sortant d’un lac, flmés de derrière, sortir de l’écran ! Et parfois, ils essaient de
[était] trop provocatrice”. La vague de dénon- couvrir, disons masquer, ma cravate avec
ciation ne s’est pas limitée au cercle du un gros micro.”
cinéma. Par exemple, l’homme d’afaires
Ces méthodes ne sont pas utilisées uniet membre de la Chambre de commerce quement lors des entretiens. Dans les flms
d’Iran Pedram Soltani a ainsi pris part à étrangers difusés à la télévision iranienne,
la campagne sur son compte Twitter : “Les dès que les habits d’une femme ne couvrent
pas assez son cou et sa poitrine, le zoom
est également utilisé sans scrupule, quitte
à détruire la qualité des images.
L’un des derniers incidents avec la censure a eu lieu lorsque en avril la télévision a annoncé les résultats du match
Barça-AS Roma en Ligue des champions.
Lorsque le logo du club italien a été afché à l’écran, les spectateurs se sont rendu
compte que les mamelles de la louve allaitant les jumeaux Remus et Romulus avaient
été censurées. La presse iranienne et les
médias du monde entier ont abondamment relaté cette information.
Les objets non plus ne sont pas à l’abri
des ciseaux de la censure iranienne. En
Iran, la télévision ne montre jamais d’instrument de musique, même lorsqu’elle diffuse en direct la performance de musiciens.
À la place, elle montre des images de verdure, de feurs, et d’oiseaux !
Pour régler le problème des corps féminins trop dénudés dans les flms, la télévision a trouvé une autre astuce : ajouter un
abat-jour sur les images en question. Elle
a tellement abusé de cette solution que,
au début de septembre, l’ancien chef de la
télévision iranienne Ezzatollah Zarghami a
raconté cette anecdote dans une réunion :
“Parfois, lorsque j’arrive pour participer à
un quelconque événement, les gens disent
de moi : ‘Monsieur l’abat-jour est arrivé.’”
—Newsha Saremi
Publié le 11 septembre
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
54.
Courrier international — no 1458 du 11 au 17 octobre 2018
histoire
Une bégum
pas bégueule
xviiie siècle — Inde
Véritable héroïne moderne, cette ancienne
danseuse et courtisane a réussi à s’imposer
dans une société très conservatrice pour
devenir une chef de guerre respectée.
—The Friday Times (extraits) Lahore
↗ La cour de
la bégum Samru.
Photo Art Collection/
Alamy/Photo 12
D
ans les derniers temps de l’Empire moghol,
les jolies flles du Cachemire étaient très
appréciées comme danseuses à Delhi. Les
membres de la cour prenaient au moins une ou
deux courtisanes comme épouse ou concubine.
Jaddan Bai, l’une de ces danseuses, s’est ainsi
retrouvée chez Asad Khan, un noble qui vivait à
80 kilomètres au nord de Delhi.
Farzana naît de leur union en 1750. À la mort
d’Asad Khan, en 1760, Jaddan Bai part pour
Delhi avec sa flle, où elles sont hébergées dans
l’une des meilleures maisons de Chauri Bazaar,
un quartier de Delhi connu jusqu’au début du
xixe siècle pour ses danseuses et ses courtisanes.
Les Anglais, dont le nombre augmente régulièrement, fréquentent souvent les troupes de danseuses de Delhi. Formée à l’art de la danse, Farzana
est, à 15 ans, l’une des flles les plus demandées
de Chauri Bazaar.
À ce moment-là, entre en scène un soldat
autrichien, Walter Joseph Reinhardt, surnommé
“Samru”. Arrivé en Inde vers 1750 avec la marine
française, il sert les Français, puis la Compagnie
des Indes orientales, et enfn le nawab du Bengale.
Son rôle dans le massacre de soldats et de civils
britanniques à Patna, peu avant la bataille de
Buxar [qui, remportée par les Britanniques en
1764, va asseoir la mainmise de ces derniers sur
la péninsule] lui vaut d’être recherché. Il se rend
à Awadh [dans le nord-ouest de l’Inde actuelle],
où il sert divers maîtres avant de former une
armée de mercenaires en 1767. Comme nombre
d’Européens, Samru s’est lui aussi constitué un
harem d’Indiennes, que Farzana, alors âgée de
15 ans, intègre vers 1764-1765.
Contrairement aux autres femmes du harem,
Farzana ne va pas demeurer confnée à la maison.
Elle apprend l’art de la guerre et du commandement et accompagne son compagnon à cheval
lors de ses campagnes militaires. L’une d’entre
elles vise les Jats [une population d’agriculteurs du nord-ouest de l’Inde] pour le compte
de la cour moghole. Comme récompense de ce
service, Samru réclame Sardhana, une terre fort
prisée [située dans l’actuel Uttar Pradesh, dans le
nord de l’Inde]. À la demande de Najaf Khan, un
ministre important de la cour, l’empereur accepte
en 1776. Samru le mercenaire devient ainsi seigneur d’une principauté, mais meurt en 1778.
Normalement, son beau-fls, aurait dû hériter
de la principauté. Mais Farzana, soutenue par son
armée et grâce à son infuence auprès de Najaf
Khan, réussit à succéder à son compagnon. On
l’appelle désormais la bégum Samru. L’empereur
émet une proclamation qui confère légitimité à
la succession. La bégum se convertit au christianisme en mai 1781 et prend le nom de Joanna.
En tant que dirigeante, elle donne à ses soldats la sécurité et des conditions de vie honorables. Sa compétence et sa loyauté vis-à-vis de
ses bienfaiteurs font d’elle une légende de son
vivant. Ses capacités imposent le respect, et ses
Refusant d’être confnée
au harem, la jeune femme
apprend l’art de la guerre.
dons remarquables pour la politique lui permettent d’établir et de maintenir d’excellentes
relations avec les puissances voisines. Elle possède 5 bataillons commandés par des Européens
originaires de divers pays où servent 200 soldats
également européens, et dispose de 40 canons
et d’une fonderie de canons.
Au fl du temps, la bégum Samru gouverne
non seulement avec fermeté mais aussi avec justice. Un partage des revenus équitable allège les
dettes de la paysannerie. L’agriculture s’améliore,
ce qui lui vaut le soutien des paysans et confère
une stabilité fnancière à son règne.
Le ministre Najaf Khan meurt quatre ans seulement après l’attribution de la principauté à la
bégum Samru. Delhi se retrouve plongé dans
l’incertitude et la bégum est confrontée à de
graves difcultés. En 1783, certains de ses soldats sont impliqués dans une querelle entre factions à Delhi. Ghulam Qadir, le chef des Rohillas
[un clan pachtoune alors très puissant dans la
région], s’empare d’une partie de son jagir (“fef”).
En 1788, il attaque Delhi. L’empereur Shah
Alam appelle les Marathes [une caste de guerriers] et la bégum à l’aide. Cependant le chef
des Rohillas pénètre dans le palais impérial et
crève les yeux de l’empereur avant qu’elle ait pu
secourir son suzerain. La bégum Samru gagne
rapidement Delhi et prend position. Devant la
supériorité de ses forces, le chef des Rohillas se
retire. Capturé par la suite, Ghulam Qadir sera
torturé à mort, mais non sans que ses yeux aient
été envoyés dans une boîte à Shah Alam pour
qu’il puisse les toucher de ses doigts !
L’empereur retrouve son trône et confère à
la bégum le titre de Zeb-un-Nissa, “Joyau des
femmes”. Elle récupère ses terres perdues. Après
avoir battu les Marathes lors de la deuxième guerre
anglo-marathe [1802-1804] et conclu un traité
d’amitié avec le maharaja Ranjit Singh [l’unifcateur du Pendjab et le fondateur de l’Empire sikh],
la Compagnie des Indes orientales convainc la
bégum d’opter ouvertement pour les Britanniques.
Lord Cornwallis, le nouveau gouverneur général, décide de la laisser “en pleine possession de son
jagir”. Les Britanniques ont des raisons de faire la
paix avec elle : ils comptent utiliser son infuence
pour s’assurer que le calme règne.
Même si elle s’est convertie au christianisme, la
bégum Samru conserve les manières et les usages
de son environnement social – sauf quand elle
observe certains des rituels essentiels de sa religion. Elle s’habille dans le style moghol conventionnel et garde toujours son fdèle narguilé à
portée de la main. Sa façon de vivre, son apparence et ses activités refètent sa double identité
musulmane et chrétienne. L’étiquette musulmane prévaut à sa cour et elle dirige les afaires
publiques derrière un écran par respect pour les
conventions musulmanes.
La bégum a gouverné pendant cinquante-cinq
ans, jusqu’en 1836, année durant laquelle elle est
morte paisiblement à l’âge vénérable de 86 ans.
—Parvez Mahmood
Publié le 9 mars
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Pour l’entretien de votre Audi,
votre heure sera la nôtre.
Parce que votre satisfaction est au cœur de nos préoccupations, nous adaptons les horaires d’ouverture de nos ateliers à votre rythme de
vie pour vous permettre de prendre au moment qui vous convient le mieux(1). Chez Audi, on en fait beaucoup pour que vous puissiez faire
autre chose.
Pour prendre un RDV atelier, connectez-vous sur monentretien.audi.fr.
(1) Ouverture de 7h30 à 19h du lundi au vendredi et le samedi, selon les ateliers. Renseignez-vous auprès de votre Partenaire.
Volkswagen Group France SA – 11, avenue de Boursonne Viller s-Cotterêts – RCS SOISSONS 832 277 370.
Audi recommande Castrol EDGE Professional.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
1
Размер файла
35 737 Кб
Теги
Courrier International, journal
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа