close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

L 39 Express - 10 10 2018 - 16 10 2018

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
NAFISSATOU DIALLO
SEPT ANS APRÈS LE SOFITEL,
SA NOUVELLE VIE AFRICAINE
CHAOS AU MOYEN-ORIENT
COMMENT ÉVITER L’ENGRENAGE,
LE LIVRE CHOC DE GILLES KEPEL
lexpress.fr • no 3510 semaine du 10 au 16 octobre 2018
“JEUNE,
DÉCONNECTÉ ,
ARROGANT”…
CE QUE LES
M 01722 - 3510 - F: 4,50 E
Exclusif : l’enquête de
l’Ifop auprès des Français
Le remaniement
permettra-t-il de rebondir ?
’:HIKLRC=WUYZUV:?d@p@b@k@a"
FRANÇAIS
Ç
DISENT
DE LUI
UI
belgique : 5 € • Afrique CfA : 3 200 CfA • TOM : 780 XPf • esPAgne, grÈCe, DOM, AnDOrre, PAys-bAs : 4,70 € • iTAlie, POrTugAl, finlAnDe : 4,80 € • luXeMbOurg : 4,90 € • AuTriChe : 5,10 € • AlleMAgne : 5,50 € • CAnADA : 6,99 CAD • usA : 6,99 uDs • MArOC : 37 MAD • Tunisie : 4,80 TnD • suisse : 6,50 Chf
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
NOUVELLE PEUGEOT 508
WHAT DRIVES YOU?*
PEUGEOT i-Cockpit® AVEC DALLE NUMÉRIQUE
ÉCRAN CAPACITIF 10’’ HD**
SYSTÈME INFRAROUGE DE VISION DE NUIT**
BOÎTE AUTOMATIQUE À 8 RAPPORTS**
* Qu’est-ce qui vous fait avancer ? ** De série, en option ou indisponible selon les versions.
Consommation mixte NEDC (l/100 km) : de 3,7 à 5,7. Émissions de CO2 NEDC (g/km) : de 98 à 131.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Photo Michel Gibert, non contractuelle. TASCHEN.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
French Art de Vivre
French : français
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Satellite 2. Canapés par éléments, design Sacha Lakic.
Alto. Table basse et bout de canapé, design Joëlle Rigal.
Fleur de coton. Lampadaires, design Alessio Bassan.
www.roche-bobois.com
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Des Technologies
pour la vie
www.bosch.fr
Le Groupe Bosch a pour ambition de devenir un acteur majeur dans l’Internet
des objets (IoT). Les 402 000 collaborateurs, dont 64 500 ingénieurs en R&D,
proposent au quotidien des solutions innovantes et connectées. En 2017, plus
de 7 milliards d’euros ont été investis en R&D pour concevoir des produits et
services qui suscitent l’enthousiasme, améliorent la qualité de vie et aident à
préserver les ressources naturelles.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Cette semaine
dans
En Macronie, on répète
que la mauvaise tournure
des derniers mois est avant tout
alimentée par une opposition
frustrée et une presse en mal
de sensations
page 34
La semaine
“IL OBTENAIT
TOUJOURS
CE QU’IL VOULAIT.
C’ÉTAIT
L’ENFANT GÂTÉ DE
LA FAMILLE”
10 On en parle, la planète express,
la découverte, Plantu...
11 Les exclusifs
22 Le roman du président,
par Christophe Barbier
Opinions
26 Christian Makarian, Anne
page 46
Levade, Laurent Alexandre,
Jacques Attali
Le dossier de l’express
34 Macron : ce que les Français
disent de lui
 Une enquête exclusive
de l’Ifop pour L’Express
 Alain Duhamel : « Un univers
politique liquide »
 Les députés bisounours
 Gérard et Caroline Collomb,
les ambitions d’un couple
France
46 Famille de Redoine Faïd :
50
CRÉDITS DE UNE : L. MARINY/POOL/AFP - S. REMAËL POUR L’EXPRESS
L. MARIN/POOL/AFP - J.-L. BERTINI/PASCO AND CO - R. MORAES/REUTERS - PHOTONONSTOP
52
le clan retranché
Aurélien Barrau, météorite
médiatique ?
Qui sont ces Français
qui mangent liquide ?
Monde
56 Brésil : la tentation autoritaire
62 Gilles Kepel : « Les crises du
Bolsonaro
n’est peut-être pas
le meilleur engrais
pour le Brésil,
mais c’est le
meilleur pesticide.
Il pense qu’il faut
prendre le
problème
à la racine
page 56
“IL Y A TANT DE MASSACRES EN SYRIE,
EN IRAK, AU YÉMEN, EN LIBYE,
QUE LE CONFLIT ISRAÉLO-ARABE EST
OCCULTÉ PAR L’AFFRONTEMENT
SUNNITES-CHIITES” page 62
Moyen-Orient conditionnent
notre avenir »
Economie
70 Halal : attention,
chantier miné
74 Nicolas Dufourcq :
76
78
80
« Il y a énormément d’argent
pour les start-up »
Déchiffrage
Innovations
Patrimoine
“Le halal, c'est le grand
bazar sur le dos des
consommateurs avec
la bénédiction de l'Etat,
qui laisse tout faire
au nom de la laïcité”
page 70
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
7
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Cette semaine
dans
“L’Europe
et l’Amérique du Nord
sont aux premières
loges avec,
paradoxalement,
un risque
de refroidissement”
Découverte
82 Si le climat basculait…
86 Chasseurs d’orages
Le récit de l’express
page 82
88 Mais où est passée
Nafissatou Diallo ?
“DIS À TON GARS QUE
JE REFUSE DE M’EXPRIMER
DANS LA PRESSE.
MA FAMILLE ME L’INTERDIT.
QUE CERTAINS ME PRENNENT
POUR NAFISSATOU DIALLO,
JE M’EN FICHE”
page 88
Culture
98 Roberto Saviano : « Je n’arrive
102
106
108
116
pas à me taire »
Chanteurs français :
50 ans et au top
L’hommage de
la cinémathèque française
à Sergio Leone
La librairie de L’Express
Le guide des arts et spectacles
Idées
P. ROY/AURIMAGES/AFP - AFP - ARNAUDMEYER.FR - DIOR X LVMH ©G. DE LA CHAPELLE/SDO
120 Ça balance pas mal : peut-on
encore tout dire ?
“La société civile
n’existe plus en Italie.
Les forces anti-Salvini
se composent pour
l’essentiel de groupes
dissidents, isolés
les uns des autres”
122 Extraits du dernier livre
d’Emmanuel Pierrat
123 Interview de la philosophe
Myriam Revault d'Allonnes
Styles
126 Avec LVMH, le tour du monde
130
page 98
138
Le plus
émouvant dans
ces Journées
particulières reste
la joie des artisans,
heureux de
partager leur
passion et leur
savoir-faire
page 126
8
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
du luxe français
La mode, l’auto, la montre,
les tables…
Le style de… Pascal Bruckner
Ce numéro, toutes éditions confondues, a été tiré
à 302 500 exemplaires.
L’Express : cahier no 1 (édition générale : 140 pages).
en ligne
Les éditions numériques de L’Express
sont disponibles sur votre tablette
ou votre smartphone.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
HP recommande Windows 10 Pro pour les entreprises.
Fini les regards indiscrets
Protégez vos données d’une seule touche
HP EliteBook x360
Windows Hello : C’est vous le mot de passe.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la semaine
L’INTOX
P
lus c’est gros, plus ça passe.
Trois farceurs ont réussi
à faire publier des articles
de recherche complètement
farfelus dans de très sérieuses
revues universitaires
de sociologie américaines.
L’un de ces articles bidon
prétendait étudier la culture
canine du viol dans les parcs
à chiens de Portland, dans
l’Oregon, faisant un parallèle
avec les humains. Un autre
analysait l’impact positif
de l’usage de sex-toys anaux par
des hommes hétérosexuels sur
leur transphobie. Les chercheurs
américains Helen Pluckrose,
James Lindsay et Peter
Boghossian ont ainsi révélé début
octobre dans Aero Magazine
le résultat d’une supercherie
qui les occupait depuis un an.
Il s’agissait de diffuser de faux
écrits, plus ou moins loufoques.
Sur les 20 envoyés, quatre ont
passé l’obstacle des comités
de lecture des pairs, censés
vérifier la justesse académique
des articles (voir ci-contre).
Sept ont été présélectionnées.
Et des travaux non publiés
ont tout de même reçu
des commentaires élogieux
d’universitaires. Parmi eux,
une étude concluant qu’un
homme se masturbant en privé
en fantasmant sur une femme
sans son consentement
commettait une agression
sexuelle… Ou encore un copiercoller d’un chapitre de Mein
Kampf, dans lequel le mot « juif »
était remplacé par « Blanc ».
L’objectif de ce canular :
10
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
ON EN PARLE
Farceurs James Lindsay, Helen Pluckrose et
Peter Boghossian, des faussaires en guerre
contre le (trop) politiquement correct.
dénoncer les dérives
des grievance studies,
ces « études plaintives »
sur les questions d’identité
ou de culture diffusées par
la recherche académique
américaine depuis les années
1960. En tête, les études
sur le genre ou sur l’apparence
physique des individus.
Les trois chercheurs mettent
ainsi en cause le biais
idéologique de ces travaux
dès lors qu’il s’agit de mettre
en lumière des oppressions
sexistes, raciales… « Une culture
émerge dans laquelle seules
certaines conclusions sont
autorisées, comme celles qui
désignent systématiquement
la blancheur de peau ou
la masculinité comme la cause
du problème », a expliqué
James Lindsay. Il suffirait ainsi
de rendre « des idées absurdes
suffisamment à la mode
politiquement » pour les faire
valider scientifiquement.
Faudrait-il supprimer ces
domaines de recherche ? Selon
le scientifique, il faut surtout
les « réformer ». Anna Benjamin
Quelles sont les étapes à passer
pour faire publier une étude?
L’auteur doit d’abord
soumettre son travail à un éditeur,
qui fait ensuite appel
à un comité de lecture, composé
de chercheurs. Ces « pairs »
donnent ou non le feu vert
ouvrant la voie à une publication.
Ce comité peut-il
corriger l’étude?
Il arrive fréquemment que ses
membres demandent à l’auteur
de retravailler certaines parties.
Ils respectent en outre, en théorie,
des règles éthiques, afin d’éviter,
par exemple, les conflits d’intérêts.
Comment les auteurs d’un
canular peuvent-ils passer
entre les mailles du filet?
Le comité de lecture peut
être défaillant, mais ce n’est
normalement pas le cas
pour les grandes plateformes
de publication scientifique
(PNAS, Lancet…). Cependant,
il est aussi possible pour
les chercheurs de passer
par des revues « prédatrices »
pour publier facilement leurs
travaux. Celles-ci demandent
un peu d’argent, mais
assurent de la notoriété
et une publication rapide,
sans relecture sérieuse.
Suivez tous les jours On en parle
sur la nouvelle appli de L'Express.
M. NAYMA/SDP
Un canular
embarrasse
la recherche
américaine
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Plus jamais ça !
« J’espère que c’est
la dernière fois qu’il
vient ici ! » C’est le cri
du cœur du colonel
de gendarmerie qui
a organisé la sécurité
d’Emmanuel Macron
lors de sa visite aux
Antilles : ses équipes
se sont arraché les cheveux
avec ce président
n’en faisant qu’à sa tête,
improvisant des rencontres
avec les habitants.
Le même homme avait
accueilli le chef de l’Etat
lors de son déplacement
à Saint-Martin, en
septembre 2017, après
le cyclone Irma. C. L.
Rabault trolle
Castaner
Valérie Rabault
n’est pas une adepte
du copier-coller.
La présidente du
groupe PS à l’Assemblée
s’est pourtant
amusée à redéposer
sur la loi Pacte un
amendement identique,
au mot près, à celui
défendu par un certain
Christophe Castaner en
2016 sur la loi Sapin 2.
A l’époque simple député
PS, l’actuel secrétaire
d’Etat aux Relations avec
le Parlement souhaitait
orienter l’épargne salariale
vers des fonds plus
écolo. L’amendement
Castaner-Rabault
a une nouvelle fois été
rejeté le 4 octobre.
« Je ne comprends pas »,
ironise-t-elle. J.-B. D.
Il s’y est vraiment vu! Le 5 mars 2007, Michel Rocard
(photo) a réellement envisagé que Ségolène Royal, la
candidate du PS à l’élection présidentielle, lui cède
la place. Royal l’a raconté à l’époque. Voici donc la
scène narrée par Rocard lui-même dans son journal
intime, alors qu’ils se voient en tête à tête :
« J’évoque ma candidature. C’est tout juste si elle ne
rit pas. » Cette idée, très sérieuse pourtant, Michel
Rocard l’a élaborée un mois plus tôt avec son ami
Gérard Colé, conseiller en communication. La campagne de la candidate socialiste ne prend pas; elle a
dû se résoudre à rassembler les vieux grognards du
PS au sein de son « comité stratégique ». La dernière
épouse de l’ancien Premier ministre, décédé en
2016, Sylvie Rocard, résume la suite dans C’était
Michel, écrit avec Sylvie Santini et à paraître chez
Plon le 18 octobre : « Il [Rocard] avait fait le calcul un
peu ficelle que cet afflux d’éléphants auprès de la
candidate du renouveau, au lieu de l’aider, contribue[rait] à son effondrement dans les sondages, favorisant ainsi l’avènement providentiel et néanmoins fort hypothétique de sa propre candidature. »
Ce que confirme la retranscription du journal intime
de Rocard, publié en annexe du récit. E. K.
G. BAPTISE/AFP
E. BLONDET/AFP
2007 : Rocard s’y voyait
Hollande :
la dédicace…
Invité le
4 octobre sur
Public Sénat,
François
Hollande s’est
montré aimable
envers le président
des sénateurs LR,
Bruno Retailleau.
La veille, sur le
même plateau, le
Vendéen doutait que
l’ex-chef de l’Etat lui
dédicace son livre.
Sollicité par
l’animateur,
Hollande s’est
volontiers exécuté :
« A Bruno Retailleau (…).
Avec le respect des clivages
qui honorent notre
république », a-t-il écrit. T. Du.
… et l’invitation surprise
François Hollande s’est
invité en dernière heure
au 21e Rendez-vous de
l’histoire de Blois (du 10 au
14 octobre), dont le thème
sera « La puissance des
images ». Il a souhaité
participer au débat
« 1958-2018 en France :
entre crises culturelles et
crises politiques ». C. M.
Aubenas retardée
par un ADN
Coup de théâtre pour
Florence Aubenas : alors
qu’elle venait de rendre
le manuscrit de son livre,
L’Inconnu de la poste,
consacré au meurtre
d’une postière, dans l’Ain,
en 2008, dont est accusé
Gérald Thomassin, le
comédien du Petit Criminel,
film de Doillon, des
analyses ADN viennent
d’entraîner la mise
en examen d’un nouveau
suspect. Du coup,
la journaliste remanie
son livre et son éditeur,
L’Olivier, décale sa sortie
à février 2019. J. D.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
11
S. DE SAKUTIN/AFP
LES EXCLUSIFS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LONGINES CHRONOMÉTREUR OFFICIEL
DU QATAR PRIX DE L’ARC DE TRIOMPHE
© Longines / Scoopdyga
Moment fort du calendrier hippique international, cette 97ème édition du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe a
rassemblé des dizaines de milliers de spectateurs sur l’hippodrome ParisLongchamp pour célébrer avec
élégance les performances des meilleurs galopeurs du monde. Richement dotée, cette course au rayonnement inégalé bénéficiant d’une retransmission télévisuelle, a une nouvelle fois captivé près d’un milliard de
téléspectateurs. Une occasion réussie pour Longines, Chronométreur officiel, de mettre en lumière la Montre
Officielle de l’événement : l’iconique et très précise Collection Record.
www.longines.fr
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Montre Record Automatique
Acier cadran blanc
Diamètre 38.5 cm
PP : 2 010
€ TTC
010€
Page réalisée BYNEXT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
A. HUGUET/AFP
la semaine
LA PLANÈTE EXPRESS
Paul Biya,
le Lion increvable
Un chef de l’Etat sortant peut-il,
en 2018, présider un Conseil des
ministres tous les trois ans, se retirer
des semaines durant sur les bords
du lac Léman, dans un institut
de thalassothérapie de La Baule ou
dans son village natal, et briguer
sans angoisse un septième mandat
consécutif ? La réponse est oui,
du moins au Cameroun, théâtre
de ce scénario anachronique.
Sauf séisme d’anthologie, Paul Biya
(photo), 85 printemps, dont
36 aux commandes de la patrie
des « Lions indomptables », devait
être réélu le 7 octobre. D’autant plus
aisément que, s’agissant d’un scrutin
à un seul tour, la multiplicité des
candidatures d’opposants plus ou
moins farouches – sept challengers –,
rançon d’une navrante immaturité
politique, a le mérite d’émietter
l’adversité. La recette d’une telle
longévité tient en peu de mots :
un art consommé de l’inertie,
la maîtrise des alchimies ethnique
et générationnelle, la loyauté
d’airain d’une élite asservie
par la promesse d’une carrière dorée
sur tranche ou par la terreur
d’une brutale disgrâce, et un appareil
sécuritaire à la dévotion du chef.
Mais la martingale a ses limites.
Sa Majesté Paul Ier règne sur
une nation déchirée. Dans l’ExtrêmeNord, exposé aux incursions
meurtrières des djihadistes nigérians
de Boko Haram, comme sur
le flanc ouest, anglophone, enfiévré
par une rébellion séparatiste
radicale, la potion soporifique
du « Sphinx » Biya n’opère plus. V. H.
LA DÉCOUVERTE
Insectes armés au service du Pentagone
T. HABING/PLAINPICTRUE
Virus protecteurs ou armes biologiques? « Insect Allies », un programme
de recherche mené par une agence du département de la Défense
des Etats-Unis (Darpa) inquiète. Doté de plus de 27 millions de dollars
de budget, il vise à contaminer des insectes avec des virus
génétiquement modifiés capables d’altérer les chromosomes des
cultures agricoles pour les rendre plus résistantes aux intempéries ou
aux maladies. Bien qu’utile en théorie, ce projet risque d’être détourné
en armes biologiques, interdites depuis 1975 par une convention
internationale, dénoncent plusieurs scientifiques français et allemands
dans une lettre ouverte publiée dans la revue Science le 4 octobre.
L’utilisation d’insectes laisse par ailleurs craindre un manque
de contrôle sur la dispersion des virus. Les enjeux éthiques soulevés
méritent d’être débattus au niveau mondial, plaident les chercheurs. C. J.
14
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
E. PIERMONT/AFP
la semaine
L’HISTOIRE ÉCO
Pepy, l’agent
provocateur
I
16
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
LA PERSONNALITÉ
Bradley Birkenfeld,
facétieux banquier
S.ROTH/FOCUS/COSMOS
l faut croire que la grève
historiquement longue du printemps
dernier n’a pas traumatisé le patron
de la SNCF, Guillaume Pepy (photo).
Ce dernier est repassé à l’offensive sur
le statut des cheminots dans une longue
interview au quotidien Les Echos,
le 4 octobre. « Il ne peut y avoir de SNCF
à deux vitesses, avec les statutaires d’un
côté, et les nouveaux salariés, de l’autre.
[...] L’automaticité de la progression
professionnelle ne disparaîtra pas, mais
elle devra être renégociée avec les
partenaires sociaux », a-t-il notamment
expliqué, alors que la fin de l’embauche
sous le statut de cheminot sera effective
le 1er janvier 2020. Un entretien
dans lequel Pepy souffle le froid, « d’ici
à 2026, de 10 à 15 % des 140 000 postes
actuels vont disparaître du fait de la
digitalisation », pour mieux faire passer
son message : s’adapter à l’ouverture
à la concurrence, fin 2019, ou périr.
« Nous devons réduire des deux tiers
l’écart qui nous sépare de nos futurs
concurrents. [...] Les gains de productivité
passeront également par la construction
d’un nouveau pacte social, la remise
à plat de l’organisation du travail au
niveau local, et une polyvalence accrue. »
Des propos « provocateurs » dénoncés
par toutes les organisations syndicales,
qui pourraient donner du grain
à moudre aux branches les plus dures,
alors que des élections professionnelles
doivent se tenir à la mi-novembre. E. B.
Trois camions sillonnent Paris ces jours-ci,
porteurs d’affiches faisant
la promotion d’un livre : Le Banquier
de Lucifer (Max Milo). L’auteur américain
(photo), ancien banquier d’UBS en Suisse,
a brassé des centaines de millions d’euros
pour des clients qui voulaient échapper
aux impôts. Arrêté, il a fait de la prison, balancé des listes de noms
et touché en remerciement du fisc un énorme chèque – 104 millions
de dollars! Aujourd’hui, il veut se rappeler au bon souvenir
de son ex-employeur : la banque est jugée à Paris pour blanchiment
de fraude fiscale, entre autres. Celui qui avait été interrogé comme
témoin dans le dossier d’instruction français se fait un malin plaisir
d’attendre devant le tribunal pour distribuer quelques dizaines
d’exemplaires de son ouvrage aux badauds. Il a pris un communicant,
organisé, le 6 octobre, une réception au Pavillon Ledoyen ; bref,
comme le confie un proche, « c’est un fonceur, qui aime s’amuser
et qui veut régler son affaire personnelle avec UBS ». L. L.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
The Breitling Cinema Squad
L’Escadron Breitling Cinéma
Charlize Theron
Brad Pitt
Adam Driver
TERRE
NAVITIMER 8
AIR
ME
R
#SQUADONAMISSION
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la semaine
LES EXCLUSIFS
MODERNITÉS
La DGSE
spoliée et piégée
Après avoir investi dans un groupe
de luxe, la DGSE est en passe de voir
15 millions d’euros s’envoler en fumée,
victime d’un associé controversé,
Alain Duménil (photo). En 2016, alors
qu’il s’apprête à prendre l’avion,
il est emmené dans un local
de police où deux personnes font
pression sur lui, avait raconté
l’homme à la presse. A l’époque,
la DGSE reconnaît l’existence
d’un entretien mais réfute avoir
exercé la moindre menace. Parole
contre parole. Or la déclassification
en mars 2018 de documents secretdéfense – déclenchée à la suite
d’une plainte de Duménil pour
séquestration et tentative d’extorsion
de fonds – semble confirmer en partie
la version du sulfureux homme
d’affaires. Dans un « compte-rendu
d’entrevue avec A. D. » consulté
par L’Express, les agents racontent
lui avoir asséné ce jour-là qu’il a
« escroqué l’Etat » et qu’il doit
« procéder au remboursement » des
15 millions. Sans se douter qu’un jour
leur rapport atterrirait dans un dossier
judiciaire, les espions soulignent qu’ils
présentent à Duménil « un catalogue
de photos prises à Genève et Londres,
de lui-même et sa famille, afin de lui
faire comprendre qu’il était contrôlé
depuis longtemps ». Ces fameux
clichés sont désormais versés au
dossier d’instruction et un juge tente
de faire la lumière sur cette délicate
« entrevue ». L. L.
18
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
S
Alors pourquoi un tel succès ?
Parce que la Yoyo, c’est l’iPhone
du monde de la petite enfance.
Elle est cool. Elle se décline
en plusieurs couleurs, on peut
lui ajouter des accessoires
– une ombrelle, un porte-biberon,
une capote antipluie. Avant, on
poussait sa poussette comme on
traîne un boulet, comme Sisyphe
roule son rocher : on savait que
c’était ridicule, mais il fallait bien
déplacer la bestiole à l’intérieur
et préserver ses lombaires.
Désormais, la poussette est
devenue plus que cela, un objet
Chroniqueuse
de désir. Tout le talent
des trois Français qui ont conçu
la Yoyo est là. Ils ont compris
que les parents modernes
veulent bien être parents, mais
à condition de ne pas ressembler
à des parents. Ils ont vendu
du rêve : la Yoyo se range en
bagage cabine dans les avions,
elle rentre dans les ascenseurs
les plus étriqués, et passe
même sous les tourniquets
du métro parisien.
Quels génies du marketing !
i, pour vous, le mot « yoyo »
fait référence à un objet
circulaire que l’on fait
glisser le long d’une ficelle, c’est
que vous n’avez pas d’enfants
d’un modèle récent. Si, au
contraire, vous êtes jeune parent
– félicitations –, vous savez
bien qu’on ne dit pas un yoyo,
mais une Yoyo, voire la Yoyo.
Et qu’il s’agit d’une poussette.
Une poussette qui s’est vendue
à 500 000 exemplaires depuis
sa mise sur le marché.
Jean Dujardin, Tony Parker
et Kim Kardashian en ont acheté,
ainsi qu’un nombre considérable
de gens qui n’avaient peut-être
pas 400 euros à investir
dans une poussette, mais qui
l’ont fait quand même.
Quitte à organiser une levée
de fonds auprès de la famille.
GETTY IMAGES/ISTOCK
MAXPPP/PHOTOPQRLEDAUPHINE
Yoyo, la poussette
qui rend fou
Par
Elodie Emery
Car oui, camarade
de l’Internationale Yoyo,
ta poussette passe sous le
tourniquet, même s’il te faudra
forcer un peu et secouer Junior
comme un prunier (je passe
au « tu », tu permets, entre
camarades). Et même si,
à chaque escalier – et il y en
a beaucoup –, tu te retrouveras
toujours à caler ta poussette
sur la hanche et à souffler comme
un veau jusqu’au bas des
marches. Une fois revenu à la
surface, quand viendra le temps
de la crèche, on t’indiquera que
tu as intérêt à installer un antivol
à ta poussette de luxe.
A 400 euros le morceau, la Yoyo
a évidemment suscité quelques
convoitises : il y a deux ans,
un gang de voleurs de poussettes
a été démantelé à Paris
(160 poussettes portées disparues
pour un butin estimé
à 100 000 euros). Chaque soir,
tu passeras de longues minutes
à inspecter les 32 Yoyos qui
encombrent le local à poussettes
pour essayer de déterminer
laquelle est la tienne, et tu
hurleras comme un chien quand
tu t’apercevras qu’on t’a chouré
ton porte-biberon. Ta vie a
changé, tu fais partie du club des
heureux détenteurs d’une Yoyo.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
J. SILVA/REUTERS
la semaine
LA PHOTO Cette femme a perdu ses trois enfants lors du séisme qui a détruit sa maison, le 28 septembre, à Palu,
sur la côte ouest de l’île des Célèbes, dans l’archipel indonésien. Le bilan frôlant les 2 000 morts, publié le 8 octobre, devrait s’alourdir
considérablement : à ce jour, 5 000 personnes étaient encore portées disparues.
LE CARNET DE PRUD’HOMMES
Les conflits qui alimentent
les prud’hommes reflètent notre
histoire sociale. Régulièrement,
une journaliste de L’Express
assiste aux débats.
P
aris, conseil de prud’hommes,
audience de référé.
Face au président, assisté
d’un conseiller et de la greffière,
deux avocates et Yann, tête baissée.
Il est directeur de produits pour
une entreprise informatique depuis
2014. « L’employeur attaque
ce monsieur qui est arrêté pour
inaptitude », lance l’avocate de la
société. « C’est rare, mais vous devez
avoir vos raisons », note le président.
« Il critique la société, mais il a fait
embaucher sa femme ! » poursuit
l’avocate. « Il a de bonnes relations
contractuelles, c’est pourquoi il a
choisi qu’elle rejoigne l’entreprise »,
coupe l’avocate de Yann. Sa consœur
s’étrangle : « Elle veut être enceinte,
elle a trouvé la planque. »
20
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Entre son entreprise et Yann, rien
ne va plus. « On me dit que le salarié
fait une dépression liée à l’employeur,
avance l’avocate de la société.
Moi, je lis que monsieur est un ancien
dépressif. » L’avocate du salarié
la fusille du regard : « Vous n’êtes
pas sport ! » Elle explique qu’en
février 2018 son client est si mal
qu’il saisit le conseil
de prud’hommes
pour une résiliation
judiciaire de son
contrat de travail.
Après l’avoir déclaré
apte en mai,
le médecin du travail
change d’avis lors
d’une deuxième
visite, en juin. « Nous contestons
l’inaptitude », souffle l’avocate
de l’entreprise. Le conseil de Yann
contre-attaque : « Nous avons
15 pièces avec quatre avis médicaux,
y compris celui d’un homéopatheacupuncteur, sept attestations
de collègues soulignant la
dégradation des relations de travail,
de l’attitude humiliante du DG. »
Elle demande 10 000 euros
de dommages et intérêts en raison
de la volonté de nuire de l’employeur.
« Bizarrement, deux jours avant
la fin de la mission où il était depuis
deux ans, il obtient cette inaptitude »,
persifle l’avocate
de l’employeur.
La riposte est
immédiate : « Vous
êtes dans la théorie
du complot ! »
« Et sa femme ? »
questionne
le président.
« Congé parental. »
Le jugement. Les prud’hommes
ne contestent pas l’inaptitude de
Yann. Il est toujours dans l’entreprise,
son employeur ne veut pas le
licencier. La bataille se poursuivra
sur le fond de l’affaire, en bureau de
jugement, dans quelques mois. C. Pa.
Retrouvez le Carnet de prud'hommes
chaque lundi sur l'appli et le site de L'Express.
P. TURIN/PHOTONONSTOP
«Elle veut être enceinte, elle a trouvé la planque»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BAISSE DE
LA TAXE D’HABITATION
POUR 8 FOYERS SUR 10
Baisse de 30 %
Baisse de 65 %
2019
OCTOBRE 2018
+180 € de gain
de pouvoir d’achat
en moyenne en 2018
pour plus de 17 millions
de foyers.
+ 390 € par an
en moyenne.
Suppression
2020
+ 600 € par an
en moyenne.
POUR 100 % DES FOYERS
APRÈS 2020
Suppression de la taxe
d’habitation.
Pour en savoir plus :
www.economie.gouv.fr
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la (fausse) semaine
Le journal, mi-réel, mi-rêvé, de la vie d’Emmanuel Macron.
LE ROMAN
DU PRÉSIDENT
Où Emmanuel Macron doit affronter les états d’âme de son ministre
de l’Intérieur et ceux de Brigitte. Tandis qu’Edouard Philippe
se sent pousser des ailes. Episode LXXII.
Ben mon Collomb !
1er octobre, 0h18
Il a tout de suite vu qu’il y avait
un souci. Sourcil haut, lèvres
basses, quand Bibi fâchée, elle
toujours faire ainsi. « C’est quoi? »
tonne la première dame de sa
voix grave. « C’est quoi quoi, mon
amour? » « C’est quoi, ce geste? »
« Mais c’est juste un doigt d’honneur… C’est un gamin, dans un
quartier, tu verrais ça, un quasibidonville. Sur tous les selfies,
ils font un doigt d’honneur, c’est
comme une signature. » « Je ne
te parle pas de sa main, je te
parle de la tienne. Qu’est-ce
qu’elle fait sur sa hanche, bien
enroulée ? Et sur l’autre photo, le
poitrail bistre, il était comment ?
Râpeux ou velouté ? » « Mais
enfin, Bibi, qu’est-ce que tu racontes? » « Et tout ça sous la pluie
tropicale, pour un concours de
chemises mouillées! »
1er octobre, 13h55
La nouvelle est transmise à l’Elysée par le ministère de l’Intérieur.
Emmanuel Macron demande à
Sibeth Ndiaye de la recouper
auprès de la famille. Quelques
minutes plus tard, le président
22
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
reçoit un SMS de sa conseillère
en communication : « Yes, le
keum est dead. »
1er octobre, 20h09
« Mais enfin, Gégé, qu’est-ce qui
se passe? On avait dit que tu partais en juin… » « Faut que j’y aille,
Manu. C’est la pagaille à la mairie. Y a une grosse fuite d’eau
dans les toilettes, ils sont débordés. Comme on dit chez nous :
“Nul ne fait si bien la besogne
que celle à qui elle est.” » « Tu te
fous de moi ? » « Pas du tout. Et
puis ma femme insiste. Et
comme on dit chez nous : “Il n’y
a point si tant belle rose qui ne
devienne gratte-cul.” » « Je refuse
ta dèm. Tiens, j’ai fait sortir du
morgon de la cave de l’Elysée, tu
vas m’en dire des nouvelles… »

2 octobre, 13h14
La famille de Charles Aznavour,
sollicitée par l’Elysée en vue d’un
éventuel hommage national,
transmet sa réponse : aucune
cérémonie officielle, à moins que
le Panthéon… « Faut pas pousser... » commente Macron.
2 octobre, 15h53
Edouard Philippe s’assoit sur le
banc du gouvernement, essuie
discrètement une goutte de
sueur sur son front et jette un
coup d’œil à Christophe Castaner : le secrétaire d’Etat chargé
des Relations avec le Parlement
le rassure en opinant du chef,
avec un grand sourire. Le Premier ministre soupire : tout de
même, apprendre en direct dans
l’Hémicycle la démission irrévocable de Collomb… Quel métier !
Philippe ouvre le petit cahier
noir où il griffonne jour après
jour ses impressions. « J’ai des
tas de ministres, je n’ai plus de
ministre d’Etat… » Il y a des moments où il se sent Clemenceau.
2 octobre, 20h27
« Mais enfin, Gégé, qu’est-ce qui
s’est passé ? » « J’ai reçu un rapport alarmant de mes services :
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SUPPRESSION
DES COTISATIONS
CHÔMAGE ET MALADIE
POUR LES SALARIÉS
OCTOBRE 2018
+138 € de gain
de pouvoir d’achat
en 2018 pour un
salarié gagnant
1 500 € par mois.
Suppression totale en
octobre après une première
baisse en janvier 2018.
2019
+266 € par an.
Pour en savoir plus :
www.economie.gouv.fr
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la (fausse) semaine
Le journal, mi-réel, mi-rêvé, de la vie d’Emmanuel Macron.
le beaujolais nouveau 2018 s’annonce calamiteux. Faut que j’y
aille pour rectifier la fermentation, la chaptalisation, la dose
de colorant violet et d’arôme
de banane… » « Gérard, te fous
pas trop de ma gueule, quand
même… » Le ministre de l’Intérieur se lève et se met à faire les
cent pas. « Je vais te dire la vérité,
Manu. C’est Caroline. Elle me
quitte si je ne rentre pas immédiatement à Lyon. Tu connais
les femmes… » « Je ne te le fais
pas dire… » « Oui, mais Brigitte
ne veut pas devenir présidente à
ta place, tandis que Caroline se
verrait bien maire de Lyon! Faut
que j’intervienne. Et puis comme
on dit chez nous : “Le secret pour
partir, c’est de s’en aller.” »

3 octobre, 4h08
Quand les policiers de la BRI
pénètrent dans la chambre de
Redoine Faïd, le braqueur en cavale n’oppose aucune résistance.
Et pour cause : il est déjà ligoté
les mains dans le dos, de l’adhésif sur la bouche. Sur son matelas
est posée une simple feuille de
papier avec ces mots : « Salut les
amis ! Prenez soin du colis. A la
revoyure. Alexandre Benalla. »
3 octobre, 9h19
Alors que le ministre sortant de
l’Intérieur lui expose les dossiers
en cours, Edouard Philippe, le
ministre entrant à l’Intérieur a
envie, en ce jour de la Saint-Gé-
24
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
P. WOJAZER/REUTERS
«J’ai des tas de ministres,
je n’ai plus de ministre
d’Etat… » Il y a des
moments où Philippe
se sent Clemenceau
rard, de lui faire sa fête… Ah! L’attacher au radiateur et le frapper à
coups de bottin jusqu’à ce qu’il
renonce à sa démission… Le chef
du gouvernement ouvre son petit
cahier noir : « Il est tout de même
étrange de s’appeler Collomb et
d’être aussi peu à l’aise dans le
nouveau monde… » Il y a des
moments où il se sent Malraux.
sert, la croix de Lorraine ? A être
crucifié deux fois. »

5 octobre, 15h12
Benalla regarde sa montre : voilà
déjà six heures que le juge d’instruction l’interroge. « Mais pourquoi me gardez-vous si longtemps ? », finit-il par demander.
« Consigne d’en haut », répond,
laconique, le magistrat. Alors
Benalla envoie un texto à Macron, qui répond immédiatement : « Je tiens à remanier mon
gouvernement en toute tranquillité, donc j’ai préféré t’éloigner… »

4 octobre, 10h15
Le président a demandé à rester
seul quelques minutes dans le
bureau du général de Gaulle, à la
Boisserie. Il s’assoit derrière le
meuble, caresse le sous-main
usé, empoigne le coupe-papier…
« Alors, Massu, toujours aussi
con ? » La voix se reconnaît entre
mille. « Pardon, mon général ? »
« Désolé, l’habitude. Alors, Manu,
toujours aussi bon ? » « Pas vraiment, d’après les sondages… »
« Les sondages, c’est du mou de
veau pour les civils ! L’ardente
obligation, une certaine idée
de la France, c’est tout ce qui
compte à l’Elysée. Avec les militaires et les diplomates pour
obéir. Les autres sont tous des
jean-foutre ! » « Vous avez vu que
j’ai ajouté la croix de Lorraine
aux armoiries de la présidence ? » « Oui, j’ai vu. Un peu
prétentieux. Tu sais à quoi ça
5 octobre, 20h12
Par
Christophe
Barbier
A retrouver
du lundi
au vendredi
à 6 h 50 et
à 7 h 50 sur
Alexis Kohler a la mine grave
quand il entre dans le bureau
d’Emmanuel Macron. « Patron,
il y a un souci. » Le président
lève les yeux. « Le Drian démissionne ? Le Maire est candidat
aux municipales de Berlin ?
Jean-Michel Blanquer est tombé
amoureux d’une espionne
russe ? » Kohler prend une
profonde inspiration pour se
donner du courage. « Brigitte a
disparu. » « Pardon ? » « Brigitte
a disparu. Après le déjeuner, elle
a faussé compagnie à son officier de sécurité. Son portable est
sur répondeur. »
A suivre…
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
OPINIONS
AFFAIRES ÉTRANGÈRES, PAR
CHRISTIAN MAKARIAN
QUEEN THERESA
DANSE AVEC LES LOUPS
L
a furie de ses adversaires a atteint de tels
sommets… Avec une maîtrise de la communication bien travaillée, la Première ministre
du Royaume-Uni a surgi en pleine lumière
au terme du congrès du Parti conservateur,
en chaloupant sur un air du groupe Abba, après
avoir essuyé des torrents de boue, notamment en
provenance de son ancien ministre des Affaires
étrangères, l’incontrôlable Boris Johnson. Ce dernier n’a pas hésité à qualifier de « ceinture explosive » le « plan de Chequers », présenté par Theresa
May pour organiser le Brexit. Une formulation assez
odieuse quand on sait que le même Johnson a comparé les musulmanes en niqab, lesquelles ne sont
pas rares à Londres, à des « boîtes aux lettres » ou à
des « braqueurs de banque ».
Ces délires sont allés trop loin, jusqu’à choquer
une bonne frange des conservateurs. A vouloir incarner à ce point le « leave », Johnson a démontré qu’il
était bien davantage un polémiste qu’un responsable
politique. A 54 ans, cet ancien journaliste, qui avait dû
quitter le Times pour avoir
déformé une citation, a repris
Elle a chaloupé du service au Telegraph, dans
en chef de
lequel il signe une diatribe
gouvernement hebdomadaire. Mais son succès démagogique reste celui
précisément
d’un franc-tireur isolé, même
responsable
si le ministre des Affaires
étrangères, le conservateur
Jeremy Hunt, y est allé de son couplet en osant cette
comparaison : « L’Union européenne a été conçue
pour préserver les libertés, c’est l’Union soviétique
qui empêchait les gens de partir. »
Face à cette vague d’irrationalité, Theresa May a
chaloupé en chef de gouvernement précisément
responsable. Mais son « plan de Chequers », présenté
en juillet 2018, a le don d’irriter les partisans du
« hard Brexit » et d’être inacceptable, dans sa version
actuelle, pour les autorités de Bruxelles. Il prévoit en
effet de créer une « zone de libre-échange pour les
marchandises » permettant au Royaume-Uni d’avoir
26
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
un « règlement commun pour tous les biens » dans
un territoire douanier commun. Les modalités de
fonctionnement de cette zone seraient négociées
avec l’UE pendant la période de transition de vingt
mois qui suivra le Brexit, de mars 2019 à décembre 2020. Grâce à cette solution, qui concernerait
l’ensemble du Royaume-Uni, aucun contrôle de marchandises ne serait nécessaire à la frontière irlandaise, et le Royaume-Uni pourrait fixer ses propres
droits de douane et conclure de nouveaux accords de
libre-échange. Sauf que, du point de vue de l’UE, cela
offrirait un accès déloyal au marché unique européen et qu’une inconnue continuerait de peser en cas
d’échec des pourparlers sur la future relation commerciale entre Londres et Bruxelles.
D’où une série de concessions inévitables que Theresa May ne pourra pas contourner. Très habilement,
elle s’est gardée de les évoquer lors du congrès des
conservateurs, en prenant bien soin de privilégier le
discours sur la nécessité de protéger les Britanniques
les plus démunis, qui seraient les premiers à souffrir
d’un « hard Brexit ». C’est ainsi qu’elle essaie de ménager la chèvre et le chou en prévoyant, notamment, de
faire voter une réforme de la politique d’immigration,
destinée à montrer à l’opinion publique que le
Royaume-Uni reprend le contrôle face à l’Europe.
S
i elle veut poursuivre son règne sur cette
ligne médiane, Theresa May devra se
résoudre à organiser le maintien de facto
du Royaume-Uni dans l’union douanière
européenne et à concéder un contrôle
entre l’Angleterre et l’Irlande du Nord pour que
l’Irlande ne soit pas coupée en deux par une frontière intérieure. Mais que diront de ces reculades
les adversaires de la Première ministre ? Si cette
dernière parvient à dénouer tous ces nœuds, pour
sûr, le Royaume-Uni pourra sacrer une reine du
chaloupage, nommée Theresa.
Christian Makarian est directeur de la rédaction délégué
à L’Express et éditorialiste.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Faut-il se perdre
pour se trouver ?
#SayYesToTheWorld*
*Dites oui au monde
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
OPINIONS
J
1958 n’est pas « une Constitution de temps de paix ni
eudi 4 octobre, le président de la République
une Constitution faite pour les eaux tranquilles ». Avis
a prononcé le discours par lequel il entendait
aux oiseaux de mauvais augure qui pronostiquent une
commémorer les 60 ans de la Ve République.
crise de régime en même temps qu’aux pessimistes qui
Et la chose était tout sauf banale. D’abord,
pensent que le pays est foutu : la France est armée et ses
parce que nul sans doute n’imaginait,
institutions conçues pour naviguer par gros temps.
en 1958, que la Constitution atteindrait cet âge vénéraCe n’est pas la démission de
ble; à ce jour, seule la IIIe Répuquelques ministres ou une comblique a duré plus longtemps, et
mission d’enquête parlementout laisse penser que, dans cinq
taire qui peut les ébranler, et le
ans, la Ve pourrait lui ravir ce
président tiendra bon dans « les
record. Ensuite, parce que tous
tempêtes et les avanies ».
les chefs d’Etat qui en ont eu l’ocLe second a des allures de
casion n’ont pas sacrifié à l’usage
confirmation : la Constitution ne
d’un discours anniversaire :
doit pas être mise « sous cloche »
Valéry Giscard d’Estaing le fit
et la réforme institutionnelle anpour les 20 ans, puis Nicolas Sarnoncée depuis presque deux ans
kozy, associant le jubilé constituet dont l’examen a été suspendu
tionnel à l’importante révision
en juillet reviendra devant les
constitutionnelle qui venait
assemblées en janvier. Rien de
d’être adoptée en juillet 2008.
neuf donc et, hors le calendrier,
En revanche, ni François MitterL’ENVERS DU DROIT, PAR
pas d’annonce. Quand bien
rand, ni Jacques Chirac ne se
même il y aurait bourrasque, le
livrèrent à l’exercice. Quant à de
président garde le cap.
Gaulle en 1968, convenons que la
période n’était guère propice,
d’autant que le 4 octobre éclatait
l est trop tôt pour dire si
l’affaire Markovic!
c’est un vœu pieux. CéléEnfin, c’est le choix du lieu
brer l’anniversaire d’une
qui mérite d’être relevé : le
Constitution en réaffirConseil constitutionnel plutôt
mant qu’on veut la modique l’Elysée ! Que personne ne
fier n’est, là encore, pas banal.
s’en soit étonné en dit long sur le
Surtout quand, sous couvert de
chemin parcouru en soixante
fidélité à son esprit, on s’attelle
années. Réjouissons-nous : pour
à une réforme qui, au nom de
chacun, il semble désormais
défis à relever, pourrait remetévident que l’anniversaire de la
tre en cause certains de ses
Constitution soit célébré là où
piliers. C’est la légitimité qui
siège celui qui est chargé d’en
justifierait d’introduire une
assurer le respect. Mais rien de
dose de proportionnelle dans
banal non plus si l’on s’intéresse au contenu, puisque
un scrutin majoritaire qui a fait la solidité du régime.
c’est du présent et, surtout, de l’avenir qu’Emmanuel
L’efficacité qui imposerait d’accélérer le vote de la
Macron a voulu parler, bien davantage que des
loi quand le constituant de 1958, convaincu que
soixante ans écoulés.
l’efficacité est l’affaire du seul gouvernement, avait
Sans doute aussi, chaque nouvelle décennie rend
prévu que le législateur n’intervienne plus en tout
plus difficile en même temps que plus convenu l’exerdomaine et puisse autoriser l’exécutif à légiférer par
cice qui consiste à brosser en quelques minutes le taordonnance lorsque le temps est compté.
bleau, nécessairement louanOn connaît l’argument : les temps ont changé et,
geur, du régime mis en place en
avec eux, les aspirations des Français. N’empêche.
Nul n’imaginait, 1958. Mais, d’abord, le présiDrôle d’anniversaire pour la Ve République qui,
dent de la République avait à
lorsqu’on fêtera ses 61 ans, pourrait ne plus tout à fait
en 1958, que
l’évidence
pour
dessein
de
faire
se ressembler.
la Constitution
passer deux messages.
atteindrait cet
Le premier est affiché
Anne Levade, professeure des universités, est agrégée de droit
âge vénérable d’emblée : la Constitution de
public et préside l’association française de droit constitutionnel.
ANNE
LEVADE
LA “VE” VA
SOUFFLER SES
60 BOUGIES :
PAS BANAL...
28
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
I
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
OPINIONS
DEMAIN SERA VERTIGINEUX, PAR
péenne de reproduction humaine
à Barcelone annonce de grandes
transformations dans la sélection
des embryons et, de ce fait, dans
la production des futurs bébés.
« L’IA est beaucoup plus rapide et
cohérente que les embryologistes
dans la classification des embryons », explique ce chercheur.
Troisième étape : l’IA repère des
embryons anormaux. Grâce à elle,
il est déjà possible de séquencer
l’ADN du futur bébé par simple
prise de sang de la maman en tout
début de grossesse. Cela permet
de détecter des cas de trisomie21,
mais aussi de nombreuses anomalies ou maladies génétiques.
Quatrième étape : l’IA sélectionne les embryons.
Avec elle, le séquençage ADN permet de sélectionner
le « meilleur » embryon. Si le diagnostic prénatal permet l’« élimination du pire » – on supprime le fœtus
présentant des malformations –, le diagnostic préimplantatoire, lui, permettrait la « sélection des meilleurs » – en triant les embryons obtenus par FIV.
Cinquième étape : l’IA aide à modifier l’ADN du
bébé. On manipulera les embryons pour optimiser
nos enfants. André Choulika explique dans Réécrire
la vie. La fin du destin génétique comment la biologie
mettra fin à la loterie génétique.
Sixième étape : le développement de l’utérus
artificiel. Très complexe, il devra être piloté par l’IA
qui assurera le fonctionnement de cette gestation
« hors corps » dans quelques décennies.
Septième étape : l’IA aide à fabriquer des bébés sans
parents. George Church, généticien transhumaniste
de Harvard, veut produire, grâce à l’IA, un génome
humain entièrement nouveau pour fabriquer des cellules humaines inédites. Cela permettrait la création
de bébés sans aucun parent et, donc, d’une humanité
nouvelle.
Huitième étape : nous allons cohabiter avec de nombreuses formes d’IA. Nous accepterons d’« augmenter » nos bébés pour qu’ils soient à la hauteur de ces
intelligences artificielles. Déjà 50 % des jeunes Chinois souhaitent développer le QI de leurs bébés par
manipulation génétique.
La bataille entre transhumanistes et bioconservateurs a commencé. Frigide Barjot a raison sur un
point : l’IA va bouleverser, en quelques étapes, notre
humanité en transformant la fabrication de nos bébés.
LAURENT
ALEXANDRE
A
L’INTELLIGENCE
ARTIFICIELLE
FABRIQUE NOS BÉBÉS
ujourd’hui, 1 bébé français sur 30 est
produit par procréation médicalement
assistée (CPMA) sans rapport sexuel. La
place de l’intelligence artificielle (IA)
dans la fabrication des bébés s’accroît
d’année en année, et son potentiel de développement est vertigineux.
Première étape : l’IA choisit notre partenaire sexuel
et parental. Le magazine The Economist faisait,
à la mi-août 2018, sa couverture sur la révolution
du dating. La recherche maritale et sexuelle via les
applications Web pilotées par des IA est beaucoup
plus efficiente que les rencontres traditionnelles.
L’arrivée de Facebook sur le marché de la rencontre
avec ses 2,5 milliards d’utilisateurs va encore accélérer la mutation du business mondial du sexe et,
donc, de la procréation. La romance était répartie
entre des millions d’églises, d’universités, de bars, de
discothèques, de bureaux ; elle arrive entre les mains
des développeurs des IA qui pilotent les grandes
plateformes de rencontres. L’application chinoise
Tantan a, par exemple, déjà créé 10 millions de
couples. Une étude réalisée par les universités de
Harvard et de Chicago a montré que les mariages nés
online sont plus satisfaisants et durent plus longtemps que les unions « à la papa ». L’IA nous unit
mieux que nous le faisions naturellement. L’IA de
Facebook et de ses concurrents va donc modifier les
flux de gènes.
Deuxième étape : l’IA repère
visuellement, avant implantaLa modification tion dans l’utérus, les embryons ayant la plus forte
de l’ADN du
chance
de donner un bébé.
bébé mettra
Une étude présentée par le
fin à la loterie Dr Marcos Meseguer lors du
génétique
congrès de la Société euro-
30
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Chirurgien, énarque, entrepreneur,
Laurent Alexandre est aujourd’hui business angel.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
OPINIONS
U
ne étude intitulée « Les
PERSPECTIVES, PAR
concours sont-ils neutres ? »,
parue très récemment dans la
revue Sociologie, démontre
combien, en France, les inégalités se reproduisent de génération en
génération : les enfants d’ouvriers ne
sont que 1,1 % des élèves de l’Ecole polytechnique, alors que la France compte
29,2 % d’ouvriers. Les enfants de cadres
et de personnes exerçant des professions intellectuelles constituent, eux,
80 % des élèves de cette grande école,
alors qu’ils ne sont que 20 % dans la
issus des milieux populaires y sont, dès leurs études,
population. La moitié d’entre eux vient de deux lycées,
endettés à vie. Et, évidemment, cela est cumulatif. Les
l’un parisien, l’autre versaillais. Pire encore : près de
enfants des enfants favorisés seront encore plus nom1 polytechnicien sur 2 a passé son brevet dans une
breux en proportion dans ces écoles; progressivement,
académie de la région parisienne! Par ailleurs, un canon verra se créer une double humanité, le capital
didat a deux fois plus de chances qu’une candidate
culturel complétera le capital génétique, l’un réagisd’être reçu, et la quasi-totalité des polytechniciennes
sant sur l’autre, parce que seuls ceux ayant les moyens
sont issues de familles de cadres.
financiers et culturels pourront réussir intellectuelCette situation est tragique. Elle démontre que le
lement et transmettre ces moyens à leurs enfants.
capital culturel est, plus que jamais, la clef de la réusOn peut même imaginer une dystopie, comme un
site universitaire, même dans les matières scientiépisode de Black Mirror, où l’humanité se diviserait
fiques. Cette situation s’est même aggravée : les enfants
d’ouvriers étaient bien plus nombreux dans cette
non plus en classes sociales plus ou moins hermégrande école il y a quelques décennies.
tiques, mais en groupes génétiquement différents,
dont les relations seraient limitées, sinon interdites.
La réussite universitaire
On n’en est pas loin. Au moins dans les vocabulaires
n’est certes pas la seule voie
Les enfants
qu’utilisent les dirigeants. En tout cas, il est urgent
d’accès à une « bonne vie ». Elle
d’ouvriers ne
d’enrayer cette dynamique.
en est quand même, avec l’arsont que 1,1 % gent, la principale. Non seulement parce qu’une large partie
ien sûr, une politique qui refuserait cet entredes élèves de
de la population perd des
soi ne peut avoir de succès immédiat. Cela
Polytechnique chances de réussir, mais aussi
suppose une action tenace et globale. Cela
parce que notre pays perd ainsi
vient d’être heureusement commencé en
un nombre infini de talents scientifiques. Cet entre-soi
France avec le dédoublement des classes mane se limite pas aux étudiants : les ministres, les memternelles dans les quartiers en difficulté. Mais c’est loin
bres des cabinets ministériels, les dirigeants d’entred’être suffisant, et il serait plus tragique encore d’abanprise viennent de ces écoles. Donc de ces milieux. L’endonner ceux à qui on aura fait miroiter la possibilité de
tre-soi est alors absolu, et il explique certains discours
réussir. Sans doute faudrait-il leur financer aussi, jusqu’à
de dirigeants politiques : quand on vient de ces milieux
la fin du secondaire, des cours particuliers et même des
et qu’on a tout pour réussir, on pense qu’on ne doit pas
internats pour ceux qui ne pourraient s’épanouir dans
se plaindre; qu’il est facile de trouver sa voie, qu’on est
leur milieu familial. Si une telle politique était sérieuinexcusable de ne pas la trouver. Et le chômage n’est
sement mise en œuvre, il y aurait moins de places pour
pas, dans ces milieux, une option, ni même un risque.
les enfants des cadres dans les grandes écoles. Aussi,
Seulement voilà : cela ne concerne qu’un cinceux qui dirigent aujourd’hui le pays n’abandonneront
quième, un quart au plus de la population. Les autres
pas aisément les privilèges réservés à leurs enfants.
sont-ils condamnés qu’à ne survivre? A n’espérer qu’un
La grandeur d’un homme politique se juge justerevenu minimal et une retraite minimale? Faut-il, pour
ment à sa capacité à résister à l’entre-soi qui l’a porté
eux, ne mener qu’une politique d’assistance?
au pouvoir.
Ce n’est pas propre à la France. Dans les pays où les
études supérieures sont toutes payantes s’ajoute une
Ecrivain, auteur de nombreux romans et essais,
Jacques Attali est président de la fondation Positive Planet.
ségrégation financière plus grande encore, et les jeunes
JACQUES
ATTALI
UN TRAGIQUE
ENTRE-SOI
B
32
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ce que
les Français
disent
de lui
34
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
En Macronie, on veut croire que la mauvaise tournure
des dernières semaines est due à des tempêtes
de verre d’eau. Pourtant, l’ambiance délétère qui règne
n’est pas anodine. Par Anne Rosencher
M. YALCIN/ANADOLU AGENCY/AFP
O
n avait bien deviné,
aux yeux bleus écarquillés de la conseillère
presse, que le scoop
n’avait pas été prévu
au menu. Quand, le
12 septembre dernier, Gérard Collomb
nous a annoncé en fin d’interview
qu’il serait candidat à la mairie de
Lyon en 2020, il initiait – à la surprise,
donc, de ses équipes – une séquence
douloureuse pour l’exécutif, qui allait
déboucher sur une démission à tiroirs
et une crise politique à rebondissements. La veille de l’entretien avec
L’Express, le ministre de l’Intérieur et
le président de la République avaient
dîné ensemble, en présence, également, de Brigitte Macron. Qu’avaientils pu se dire qui précipitât ainsi leur
divorce politique?
Au mois de juillet, l’affaire Benalla
avait été un grand moment de tension
– Gérard Collomb s’en cachait à peine.
Le ministre de l’Intérieur n’avait pas
apprécié de découvrir en pleine
tempête médiatique la faible sanction
dont avait écopé le garde du corps
après son dérapage place de la
Contrescarpe, à Paris, et n’avait pas
compris cette clémence désinvolte.
Qu’on lui demande en plus de porter le
chapeau, à lui, le fidèle ridiculisé en
plein cœur de l’été, obligé de jouer les
benêts devant les commissions d’enquête pour ne pas se parjurer, l’avait
blessé. Voilà pour l’aspect personnel.
Mais en quittant la Place Beauvau,
Gérard Collomb a aussi laissé entendre
qu’il déplorait désormais quelques divergences politiques avec le président,
et mettait en garde notamment sur la
brûlante question des moyens déployés dans les territoires perdus – et
abandonnés – de la République… Sous
l’écume, la politique.
En Macronie, on répète que la mauvaise tournure des derniers mois est
avant tout alimentée par une opposition frustrée et une presse en mal de
sensation, qui feraient beaucoup d’agitation avec des tempêtes de verre
d’eau, et farciraient la tête du peuple de
polémiques vides. Considérer que les
Français attendent de savoir ce que
disent les journalistes pour voir ce
qu’ils voient et penser ce qu’ils pensent
est une curieuse idée… Comme si les
citoyens ne savaient pas juger euxmêmes de la gravité – ou non – d’une
affaire, de la symbolique d’une petite
phrase ou des effets d’une photo… En
tout cas, le coup de sonde inédit que
propose L’Express dans ce numéro permet de comprendre mieux le mécontentement grandissant que suscite Emmanuel Macron auprès des Français.
Nous avons confié à l’Ifop la mission de poser une question ouverte
aux interrogés sur ce qu’ils pensent du
président de la République. Et leurs réponses sont riches en enseignements :
« jeune », « arrogant », « déconnecté de
la vie des Français »… voilà les principaux traits qui viennent à l’esprit des
sondés. Mais aussi « dynamique » et
« fonceur » (voir page 36).
Les proches d’Emmanuel Macron
le savent : rarement, dans l’histoire du
pays, on aura vu une situation s’abîmer
aussi vite. L’ambiance de fin de règne
qui frappe en cette rentrée – à peine
plus d’un an, seulement, après l’élection ! – est tout sauf anodine. Avec le
remaniement, l’exécutif cherche, ditil, à se donner un nouveau souffle.
Mais, si nouveau souffle il y a, il viendra d’une politique qui convainc plus
qu’aujourd’hui, et d’un rapport à la
fonction présidentielle « re-dignifié… »
Toutes choses dans les seules mains
d’Emmanuel Macron lui-même. A. R.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
35
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
“JEUNE”, “ARROGANT”,
“DÉCONNECTÉ”…
PAROLES DE FRANÇAIS
CE QU’
DISENITLS
DE
MACRO
N
L’Express a souhaité savoir ce que les Français disent spontanément d’Emmanuel Macron.
Synthèse et analyse de leurs réponses. Par Jérôme Fourquet et Maria Gariazzo, de l’Ifop
Q
ue pensez-vous d’Emmanuel
Macron? Quels sont les mots,
les idées, les images qui vous
viennent spontanément à
l’esprit le concernant ? » La question
posée par les enquêteurs de l’Ifop à un
échantillon représentatif de Français*
a été choisie pour être le plus ouverte
possible, sans suggestions ou choix
multiples, toujours suspectés d’orienter les réponses. Le résultat est fort intéressant. Si quelques traits reviennent
plus que les autres – « jeune », « arrogant » et « déconnecté » arrivent en
premier dans les comptages –, la lecture des verbatim recueillis donne
bien sûr à voir des tonalités différentes
selon la couleur politique des interviewés, ou plus exactement selon la
nature de leur vote au premier tour de
la présidentielle de 2017.
On retrouve certaines des grandes
tendances observées depuis le début
du quinquennat avec des électeurs de
la première heure et une partie des
sympathisants les Républicains,
beaucoup plus prompts que les autres
à valoriser la dynamique réformatrice
d’Emmanuel Macron, décrit comme
un jeune président « brillant », pleinement investi dans sa fonction : un
véritable homme d’action, animé par
un projet dont les contours manquent
parfois de précision, mais qui donne
l’impression de savoir où il souhaite
conduire un pays qui a trop souffert
de l’immobilisme : « Il s’est engagé
dans beaucoup de réformes, contrai-
36
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
rement à ses prédécesseurs », indique
ainsi une retraitée sympathisante de
la République en marche (LREM) ;
« c’est quelqu’un qui trouve des solutions, qui veut faire avancer la France,
qui mobilise les énergies pour nous
faire avancer », abonde un cadre
supérieur proche de LREM.
ÉNERGIQUE ET FONCEUR
Sa jeunesse revient d’ailleurs très souvent dans les propos des interviewés
soit comme une qualité (« dynamisme », « énergie », « fonceur »…)
parmi ses soutiens, soit comme une
faiblesse aux yeux de ses nombreux
détracteurs (« manque d’expérience »,
« téméraire », « caprices »…). Se dessine
ainsi l’image d’un jeune président
impétueux rompant avec son prédécesseur. La distinction avec le quin-
quennat de François Hollande s’observe aussi avantageusement sur le
plan international, comme l’exprime
cette retraitée proche du parti présidentiel : « Je pense qu’il a redonné à la
France son image de grande nation au
niveau international », dit-elle en faisant écho à une autre sympathisante
LREM, profession libérale : « Il est sur
tous les fronts autant à l’international
qu’en France, il a foi en l’Europe et fait
la promotion de l’Europe. »
Et, pourtant, ce qui frappe rapidement, c’est que, même parmi ses soutiens, le doute semble s’être immiscé à
la fois sur l’homme, sur la méthode et
sur sa capacité à exercer le pouvoir au
bénéfice des Français. Un peu plus
d’un an après son arrivée au pouvoir,
l’attentisme bienveillant qui constituait le leitmotiv de ses soutiens ne
Dynamique Séance d’autographes sur les Champs-Elysées, le 14 juillet dernier.
P. WOJAZER/REUTERS
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ce que les Français
disent de lui
Je pensais que c’était le Messie,
le sauveur de la France. Mais,
maintenant, je crois que, comme les
autres, il ne tient pas ses promesses
Il a redonné
à la France
son image de
grande nation
au niveau international
IL DEVRAIT MIEUX PARLER
CAR IL A L’ÂGE DE MON FILS
Il a été
menteur
(sur l’affaire Benalla)
J. ERNST/REUTERS – A. PITTON/NUR PHOTO/AFP – B. GUAY/AFP
AUJOURD’HUI
J’HÉSITERAIS
À REVOTER
POUR LUI, CAR
NOS RETRAITES
ONT BAISSÉ
semble plus de mise. Cette entrée dans
« le vif du sujet » s’accompagne d’une
forme de désillusion face au « big
bang » promis par la dernière élection
présidentielle. Si la France demeure
marquée par un processus de décomposition/recomposition du champ
politique, la dynamique de renouvellement attendue semble s’être quelque
peu enrayée à l’épreuve du pouvoir. Le
risque de banalisation apparaît réel
auprès d’une partie de ses soutiens
initiaux, comme l’exprime avec ses
mots ce retraité se déclarant proche de
LREM : « Je pensais que c’était le Messie, le sauveur de la France. Mais, maintenant, je crois que comme tous les présidents de la République, il ne tient pas
ses promesses. Il est plus jeune que
ceux d’avant, il devrait donc donner un
nouvel élan, il ne faut pas qu’il reprenne toujours le même scénario que
les autres. » Parmi les sympathisants de
LREM et plus largement, le « attendons
de voir » a laissé place à une impatience
face à l’absence de résultats tangibles,
mais aussi face au manque de dynamique collective. Les démissions
récentes affaiblissent le mouvement
présidentiel et, plus sérieusement, le
gouvernement.
Parmi les autres sensibilités politiques, nombreux sont ceux qui adressent à Emmanuel Macron les mêmes
critiques qu’à ses prédécesseurs, l’inscrivant ainsi dans une continuité historique, à l’inverse de ce qu’il souhaitait
incarner. Ce « président comme les autres » est, pour de nombreux interviewés, tout à la fois « menteur » (en lien
avec l’affaire Benalla, notamment), « ne
tenant pas ses promesses », « servant
ses intérêts avant ceux des Français ».
Le registre de la tromperie revient, en
effet, à maintes reprises, qu’il s’agisse
du positionnement politique, de la
méthode, voire de l’intégrité, d’Emmanuel Macron. Cet ouvrier proche de la
France insoumise regrette ainsi « qu’il
donne aux plus gros en se disant de
gauche », quand beaucoup d’autres
reviennent sur le manque de concertation qu’ils perçoivent à tous les
niveaux, avec les syndicats, les membres du gouvernement, les parlemen-
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
37
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Il donne
aux plus gros
en se disant de
gauche
38
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
L’EUROPE,
DONT IL FAIT
LA PROMOTION
Emmanuel Macron ne
capitalise à aucun moment sur ces différentes
adresses aux Français. Ces
dernières ne suscitent
aucune adhésion. Il paraît
au mieux « blessant »,
« brutal », « condescendant » vis-à-vis des chômeurs, des retraités, des
jeunes, plus globalement
des catégories de population fragilisées. Son équation personnelle n’est évidemment pas la même
que celle de Nicolas Sarkozy : « très jeune », « banquier », « cultivé », « dans
Arrogant Comparé à un monarque méprisant,
le coup ». Il incarne en
lors d’une manifestation à Paris, en mai dernier.
tout point le monde de la
réussite et de la modernité; un monde dont beaucoup se sencreuser un fossé de plus en plus grand
tent éloignés. Or la politique qu’il mène
au fur et à mesure que ses « petites
phrases » ponctuent l’actualité et vienpour le moment est exclusivement perçue comme étant adressée à ceux qui
nent s’ajouter les unes aux autres. Associées à une politique perçue comme
lui ressemblent, là où Nicolas Sarkozy
offrait une lecture plus aspirationnelle.
injuste, ces « sorties » nourrissent de
Dans ce contexte, il apparaît
très forts mécontentements et laissent
comme « un donneur de leçons », « un
à chaque nouvelle saillie une trace plus
moralisateur » dévalorisant et peu
profonde dans l’opinion, comme si l’on
protecteur ; autant d’éléments qui
était passé du manque d’écoute au
laissent à penser que son mépris de
manque de respect.
classe, loin de constituer une tactique
Pour certains, tout est sans doute
politique, est avant tout sincère… descalculé de la part d’un président si insinant parmi ses détracteurs l’image
telligent et pourtant… à la lecture des
d’un « petit coq », d’un « gamin prétenverbatim, la stratégie, s’il y en a une, est
tieux » qui « n’aime pas les pauvres ou
loin d’être payante. Là où Nicolas
les gens en difficulté ». Et, sur ce point,
Sarkozy divisait et pouvait donner l’imsa jeunesse ne fait que renforcer le
pression à certains de « dire tout haut
trait : « Il devrait mieux parler car il a
ce que tout le monde pense tout bas »,
J. DEMARTHON/AFP
taires, etc. Cette situation est d’autant
plus dommageable qu’il ne parvient
pas à expliquer de façon simple et
accessible son projet. « Il est confus, il
ne prend pas le temps d’expliquer »,
nous dit cet employé, sympathisant de
LREM. Au-delà, sa façon d’exercer le
pouvoir de manière très verticale entre
en tension, en contradiction, parfois,
avec l’horizontalité et la participation
démocratique, qui constituaient le
cœur de sa méthode, voire de son idéologie. Or domine à travers les verbatim
recueillis l’image d’un président « jupitérien », « isolé », avec « une détermination qui frise l’autoritarisme », un président qui n’est « pas du tout à l’écoute
des Français », « ni en prise avec leur
réalité quotidienne ».
C’est évidemment là que le bât
blesse. La distance que les Français ressentent vis-à-vis d’Emmanuel Macron
est d’autant plus grande que le lien
qu’ils entretiennent avec lui est tout
sauf d’ordre affectif. Beaucoup s’accordent à reconnaître son intelligence, son
parcours hors norme, son franc-parler,
mais toujours avec une admiration
un peu froide. On est loin de la
passion/haine que pouvait susciter un
Nicolas Sarkozy ou de la bonhomie
sympathique qu’un François Hollande
pouvait incarner aux yeux de certains :
« Macron, c’est le patron, pas le chef de
famille », comme le mentionne ce retraité ayant voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2017. Beaucoup surtout
reprochent à Emmanuel Macron son
arrogance et son mépris, qui semblent
IL A FOI
EN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
E. BLONDET/AFP
LA FAMEUSE
PHOTO AVEC
LE DOIGT
D’HONNEUR.
ÇA ME GÊNE
QUE MACRON CAUTIONNE
LE GESTE ET QU’EN PLUS
IL PARADE
l’âge de mon fils », nous dit ce retraité,
sympathisant du Rassemblement
national. Dans un registre différent,
un autre élément de communication
non maîtrisée, lors d’un récent déplacement sur le terrain, a manifestement marqué les esprits : « Sa photo à
Saint-Martin avec les jeunes hommes
qui font un doigt d’honneur et il sourit
avec eux. Il fait la morale à un jeune
enfant qui l’appelle Manu. C’est
contradictoire, il est ridicule », pense
ainsi une enseignante sans proximité
partisane, manifestement choquée
par ce cliché, tout comme ce chef
d’équipe plutôt centriste : « La fameuse photo avec le doigt d’honneur.
Ça me gêne que Macron cautionne le
geste et qu’en plus il parade. »
La politique menée par Emmanuel
Macron contribue elle aussi à creuser le
fossé. C’est le cas principalement de
l’augmentation de la CSG, qui revient
très régulièrement dans les propos des
interviewés – y compris parmi une partie de ceux qui avaient versé un bulletin
dans l’urne en sa faveur : « J’ai voté
pour lui et je le regrette car je pense aux
personnes âgées ayant une petite
retraite qui sont obligées d’aller au
Secours populaire pour manger »,
indique cette senior, sympathisante du
Modem. Ses propos font écho à ceux de
ce retraité UDI : « Au départ, j’étais
pour, mais maintenant j’hésiterais à
revoter pour lui car nos retraites ont
baissé. » La critique d’une politique injuste envers les retraités s’accompagne
de la dénonciation d’une politique perçue comme étant au service des plus
C’est
le patron,
pas le chef
de famille
fortunés et faisant porter l’essentiel de
l’effort sur les plus modestes : « C’est un
président des riches. Un Robin des bois
des riches. Nous sommes des petits
retraités et il prend sur notre retraite.
Il pioche dans tout ce qu’il peut », explique cet autre senior de centre droit.
Cette politique socialement déséquilibrée est également pointée par de
nombreux actifs, comme cette sympathisante socialiste appartenant à la
classe moyenne : « Il ne s’intéresse pas
aux personnes de ma catégorie socioprofessionnelle, il ne s’intéresse qu’aux
riches, qu’aux cadres supérieurs. »
COUPÉ DES RÉALITÉS
Ses choix de politique économique
sont régulièrement expliqués par son
passage dans l’univers de la banque
d’affaires, qui lui donnerait une vision
totalement déformée de la vie quotidienne des Français. « Il prend les gens
de haut parce que c’est un ancien banquier, il est plus PDG que président »,
déclare ainsi un jeune employé proche
du PS. Cette image d’un président
coupé des réalités vécues par les
classes moyennes et populaires était
déjà installée dans l’opinion, comme
l’indiquent par exemple les propos de
Sa politique est
perçue comme étant
adressée à ceux qui
lui ressemblent
cette retraitée, proche du Rassemblement national : « Il ne connaît rien de
ce qui passe actuellement en France. Il
est totalement en dehors de la réalité, il
ne sait pas de quoi il parle. Il vit sur son
petit nuage. » Une image puissamment
réactivée par l’échange du président
avec le jeune horticulteur en recherche
d’emploi. « Je le trouve hautain avec
ses concitoyens, déconnecté de la
réalité des Français. Il ne suffit pas de
traverser la rue pour trouver du travail,
c’est plus compliqué que cela », affirme
ainsi un jeune étudiant sans proximité
partisane. Où est donc passé l’optimisme souhaité et revendiqué par le
président comme une nouvelle façon
de voir et d’agir pour faire avancer le
pays? Il n’y a quasiment plus de trace
de cet espoir dans les verbatim recueillis. Domine surtout le constat d’une
politique qui « fracture la société,
instaure un écart entre les élites et
les classes moyennes et populaires »,
comme le souligne cette cadre supérieure sans sympathie partisane. Parce
que les sondés se sentent pour beaucoup dévalorisés, méprisés, écartés par
un président qui ne joue ni la carte de
la proximité, ni celle de la protection,
les propos recueillis donnent parfois
l’impression d’une fin de règne pour
Emmanuel Macron, comme si l’heure
du bilan avait déjà sonné alors qu’il ne
fait qu’entamer la deuxième année de
son quinquennat. J. F. et M. G.
* Enquête menée par téléphone
auprès d’un échantillon représentatif
de 500 Français, du 5 au 6 octobre.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
39
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Plus sensible qu’il n’y paraît,
le président a du mal à trancher
quand l’affect est en jeu. Exemples :
Benalla et Collomb. Par Corinne Lhaïk
E
t si Emmanuel Macron était
un tigre de papier, un faux
dur, un tendre qui le cache?
Longtemps, le nouvel élu
donne le sentiment de trancher sans états d’âme. Il inaugure son
quinquennat en provoquant la démission du général Pierre de Villiers, le
19 juillet 2017 : le chef d’état-major des
armées avait vertement critiqué le budget de son ministère. Le jeune président de la République innove et met les
directeurs d’administration centrale
sous tension : dans six mois, on fera
leur bilan, et s’ils ne donnent pas satisfaction… Au pouvoir depuis quinze
jours, il reçoit Poutine comme un tsar à
Versailles. En même temps, devant lui
et en public, il qualifie Sputnik et Russia Today, très proches de Moscou,
d’organes d’influence et non de presse.
Ceux qui l’approchent décrivent
un président sans affects, capable de
vous regarder les yeux dans les yeux
comme si vous étiez la personne la
plus importante du monde et, le lendemain, de « vous tirer une balle dans
la tête », comme le raconte l’une de ses
nombreuses anciennes relations d’affaires. Il est le séducteur qui fait tomber ses proies sans un sentiment pour
elles. Il n’aimerait que Brigitte, ses enfants et ses petits-enfants. Le reste…
Un président vertical, un président d’airain, un président insensible.
40
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
R. PRATTA/REUTERS
MACRON,
TIGRE
DE PAPIER
Crève-cœur Avec Gérard Collomb, rallié de la première heure : de l’idylle à la rupture.
Après les colères sans lendemain d’un
Sarkozy et les hésitations d’un Hollande, on en redemande ! L’affaire Benalla révèle pourtant un autre Macron.
Pour les fautes commises le 1er mai, en
marge d’une manifestation, le chargé
de mission de l’Elysée n’est sanctionné, dans un premier temps, que
d’une mise à pied de quinze jours. Le
24 juillet, le chef de l’Etat prend tout
sur lui : « Le seul responsable, c’est
moi et moi seul. C’est moi qui ai fait
confiance à Alexandre Benalla. C’est
moi qui ai confirmé la sanction [la première, jugée trop clémente]. »
Sympathique, grand seigneur
même, mais pas très présidentiel : en
refusant la théorie du fusible, le chef
de l’Etat ne tire pas de conclusions
immédiates de graves dysfonctionnements, à l’Elysée, au ministère de l’Intérieur, à la préfecture de police de
Paris. « Il aurait dû être très brutal, il
aurait dû virer un maximum de gens,
dit un proche. Etre patron, c’est faire
des trucs pas faciles. »
Macron candidat
n’oublie pas,
au risque de nuire
à Macron président
Comme déplacer les hauts fonctionnaires qui ne sont pas en phase
avec la politique de l’exécutif : en
pratique, aucun n’a été sanctionné.
Comme limoger son ministre de l’Intérieur, dès qu’il annonce (dans L’Express, le 18 septembre) son intention
de se présenter aux municipales de
2020 à Lyon. Au contraire, le président
protège Collomb, lui redonne du capital politique. Certes pour s’accorder du
temps, pour ne pas réagir sous la pression, mais aussi par fidélité à ce rallié
de la première heure. Dans l’entourage
du président, quoi qu’on en pense, on
applique la consigne : le chef de l’Etat
garde toute sa confiance à Collomb. On
vous dit même que le président est
triste, triste que l’homme ne sorte pas
d’un ministère prestigieux de la plus
belle des manières. Il y a de l’élément
de langage dans l’air, il y a aussi de la
vérité : la campagne a créé des liens de
proximité, d’affection. Ils jouent aussi
pour Alexandre Benalla. Macron candidat n’oublie pas, au risque de nuire à
Macron président.
Et de faire à chaud ce qu’il avait
prévu de réaliser à froid : un remaniement de grande ampleur. Aussi, le président va-t-il préciser sur la feuille de
route des membres du nouveau gouvernement : il est interdit de démissionner par voie de presse. Non, c’est
une blague! C. L.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ce que les Français
disent de lui
« UN UNIVERS
POLITIQUE
LIQUIDE »
Alain Duhamel, qui publie Journal d’un observateur
(Editions de L’Observatoire), analyse la crise actuelle.
Propos recueillis par Eric Mandonnet
Alain Duhamel Il n’y a pas une crise
des institutions politiques, mais une
crise profonde de la société politique.
Ce n’est pas du tout la même chose.
Les institutions sont innocentes : elles
fonctionnent, le gouvernement ne
risque rien devant l’Assemblée nationale et il peut continuer à travailler
s’il en a la volonté et le talent. En
revanche, la société politique est
dévastée. L’image des responsables
politiques est devenue terrifiante
pour la démocratie, la participation
électorale diminue de manière importante, cela a été frappant aux
municipales de 2014 – alors que ce
scrutin mobilisait généralement les
citoyens – et aux législatives de 2017.
Les partis politiques se vident. Après
quarante ans de crises, d’alternances,
de déceptions, les Français ne croient
plus à rien. Ils veulent bien espérer
un ou deux mois avant le premier
tour de la présidentielle et un ou deux
mois après.
Les crises qui touchent le sommet
de l’Etat ne sont pas nouvelles,
mais il semblerait que l’exécutif
s’essouffle de plus en plus vite
après la présidentielle. Pourquoi ?
A. D. Les Français ont toujours été
instables. En deux siècles, ils ont
éprouvé 14 constitutions. C’est le seul
pays au monde à avoir connu cela. Il y
a une instabilité des sentiments, des
jugements, des participations et donc
une très grande versatilité politique.
Ils sont désormais dans une phase où
ils testent deux mois et ils rejettent
D. GRENON/AFP
L’Express Assiste-t-on à une forme
de dérèglement politique,
comme on parle de dérèglement
climatique ?
cinq ans. C’est visible cette fois-ci,
mais c’est en réalité ce qui se passe
depuis François Mitterrand. Au bout
d’un an et trois mois, il a été très
contesté. Mais il a bénéficié d’un effet
de choc qui lui a donné plus de puissance initiale et il avait l’avantage
d’avoir une stature personnelle hors
norme et la prédestination monarchique. Jacques Chirac en six mois a
connu la même chose. Nicolas Sarkozy a été populaire une petite année.
François Hollande a été impopulaire
dès le premier mois, les hebdos ont
fait des Unes assassines sur lui dès
juillet 2012, alors qu’il n’avait encore
rien fait ! Emmanuel Macron a créé
un intérêt, il a suscité un petit vent
d’espérance, certes pas général mais
réel de la partie la plus privilégiée de
la population. C’est fini.
Des facteurs extérieurs à la société
politique expliquent-ils ce délitement ?
A. D. Depuis le référendum de 2005
et plus encore depuis le début du
quinquennat de Nicolas Sarkozy en
2007, l’intrusion de l’information
continue et des réseaux sociaux crée
sur les gouvernants une pression
sauvage. Tout président se trouve sous
le contrôle du suffrage universel, ce
qui est la moindre des choses, mais
avec une opinion hystérisée qui réagit
heure par heure. Or on sait déjà que
la marge des gouvernants diminue :
aujourd’hui, le marché est plus fort
que le président français, la mondialisation est plus forte que le gouvernement. Et c’est à ce moment-là
que la pression de l’opinion augmente
dans des proportions impressionnantes et que la société politique se
disloque. On est du coup dans un
univers politique liquide... C’est une
situation jamais connue : nous avons
hors révolution l’imprévisibilité des
périodes de révolutions. Les erreurs
de gouvernement, de communication, de gestion des personnes, les
difficultés provoquées par une affaire
comme celle de Benalla prennent,
dès lors, des proportions incomparables avec ce qui aurait pu se passer
il y a quarante ans.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
41
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
A. D. Sur le long cours, je vois des
phénomènes simultanés : la présidentialisation continue du régime et
la personnalisation, qui créent une
exposition du chef de l’Etat toujours
plus grande. Le président reste pour
l’éternité le monarque républicain,
mais il est désacralisé.
Cette figure est-elle désormais
dépassée, ne correspondant plus
à la gouvernance de notre époque ?
A. D. La figure du monarque républicain est à la fois indispensable et
impossible. Indispensable parce que,
à cause de la décomposition politique, il faut une figure qui incarne,
qui décide et qui assume, il faut que
la France soit quelqu’un. Impossible
car tout converge, y compris les erreurs
du président, pour que ce qu’il y a de
monarchiste dans la présidence soit
mis en cause. C’est pour cela que j’ai
dit qu’Emmanuel Macron devait « se
rebonapartiser ». Il en a les aptitudes
intellectuelles, le caractère, mais il
n’en a pas le savoir-faire. Il a une cohérence intellectuelle et un caractère
dominateur, mais il est un apprenti
en politique.
Nicolas Sarkozy, François Hollande,
Emmanuel Macron : ces trois présidents
que l’on croyait très différents sont-ils
rattrapés par la même histoire ?
A. D. Oui, mais pas pour les mêmes raisons. Nicolas Sarkozy a surtout été rattrapé par trois crises en cinq ans. François Hollande, c’est le mystère d’un
homme qui avait les aptitudes d’un
président, mais pas la conscience de
l’être. Emmanuel Macron est un prototype expérimental qui n’est pas encore
au point. Il a été élu parce qu’il est un
prototype et que les gens l’ont senti. Un
prototype, c’est plus de chances et plus
de risques. Mais, dans une période
liquide, on ne peut pas exclure que le
prototype finisse par se mettre au
point. Il n’est pas un politique normal.
François Hollande était trop normal,
lui est trop anormal, bien plus que tous
ses prédécesseurs.
42
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
LES DÉPUTÉS
BISOUNOURS
Pas assez roués, parfois trop sincères, les députés
macronistes ne protégent pas le président de la République.
Par Jean-Baptiste Daoulas
Q
n’est pas appelé en première ligne
uelques heures après
quand la Macronie tangue. « Ils n’ont
la démission de Gérard
pas de recul par rapport aux faits,
Collomb, Richard Fertranche un pilier du groupe Modem à
rand est coincé. Chal’Assemblée. Pendant l’affaire Benalla,
que premier mercredi
déjà, ils étaient paumés, effrayés
d’octobre, c’est un pascomme des poussins qui regardent
sage obligé pour tout bon président
leur mère. »
de l’Assemblée nationale, il doit se
Trop tendres pour affronter le gros
rendre devant l’Association des jourtemps? Un député LREM qui n’en est
nalistes parlementaires pour lancer la
pas à son premier mandat en veut pour
session ordinaire. Une heure de
preuve le débat interne sur la loi asileconférence de presse, en pleine temimmigration, si dur à vivre pour les
pête, c’est long. Heureusement, la
tenants d’une ligne plus humaniste
langue de bois, Richard Ferrand sait
avec les migrants. « Parfois, certains
faire. « Il n’y a pas de crise gouverneavaient les larmes aux yeux, s’étonne
mentale », martèle-t-il en prenant
encore cet élu chevronné. Je préfère
soin de ne jamais vraiment répondre
évidemment que des députés soient
aux questions gênantes.
plus préoccupés de pouvoir encore se
Pendant que le président de
regarder dans une glace plutôt que de
l’Assemblée défend l’exécutif avec
faire des risettes à Gérard Collomb. Sauf
métier, les autres députés macroque, pour assumer la responsabilité du
nistes sont aux abonnés absents. Et
pour cause. La veille, ils
ont reçu un message du
groupe LREM, révélé par
RTL, les invitant à ne pas
trop s’aventurer dans les
médias : « Il n’est pas du
ressort des parlementaires
de commenter l’actualité
gouvernementale. » Presque un aveu.
Seize mois de mandat ne changent rien à
l’affaire. Le marais des
parlementaires LREM
ne maîtrise toujours pas
Patron Le président de l’Assemblée, Richard Ferrand,
l’art de la guérilla polil’un des rares députés à défendre publiquement l’exécutif.
tique. Ou, à tout le moins,
C. ARCHAMBAULT/AFP
Le quinquennat est-il la cause majeure
de cet affaiblissement ?
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ce que les Français
disent de lui
E. FEFERBERG/AFP
« Il y a une culture de
groupe marquée par un
engagement fort autour du
programme du président de
la République… et un foutu
individualisme », grince un
macroniste haut placé au
Palais-Bourbon. Des députés passés par le PS en arrivent presque à regretter
l’époque des courants, des
coups de billard à trois
bandes et des votes bien
verrouillés. « Par le passé,
c’était très simple, explique
l’un d’eux. Quand il y avait
un problème avec les frondeurs, on appelait Christian
Paul. C’était une négociation globale, qui concernait
aussi le parti. A La République en marche, il n’y a
pas de possibilité de régulation. » Et tout le monde respectait la
doxa de sa chapelle. « Maintenant, on
est obligé de faire du one to one, de
tout expliquer », soupire le rapporteur
d’un des textes les plus importants de
ce début de quinquennat.
Pas facile de garder le contrôle
sur l’Assemblée sans maîtriser la
« popol ». Le lundi 1er octobre, pour
l’ouverture de la session extraordinaire, les députés LREM se font
balader par l’opposition. Mal préparés
à un vote de routine, ils perdent pour
un an la première et la deuxième viceprésidences de l’Assemblée, chipées
par les Républicains. Et cela aurait pu
être pire ! Restés pour beaucoup en
circonscription, comme s’il s’agissait
d’un lundi comme un autre, les
macronistes se retrouvent minoritaires en commission des Finances et
des Affaires économiques. En oubliant que les présidents de commission et le rapporteur général du budget sont élus ce jour-là. Seul le choix
de l’opposition de ne pas provoquer
une crise institutionnelle permet à
la majorité de conserver ces postes
clefs. « Je n’étais pas inquiète »,
avoue, penaude, une élue LREM pour
justifier son absence. Il leur reste
quelques tours à apprendre. J.-B. D.
Sincères Le 12 septembre dernier, des députés LREM votent pour Marc Fesneau, du Modem…
pouvoir, il faut parfois accepter une
forme de complexité. »
La sincérité revendiquée par les
nouveaux élus serait presque en train
de devenir un défaut encombrant
pour la majorité. Loi asile-immigration, condition animale, interdiction
du glyphosate… Chaque fois, des voix
manquent ostensiblement à l’appel,
quand elles ne jouent pas leur propre
partition en public. Pas de fronde, pas
de courants, mais des convictions
personnelles qui passent avant la
discipline majoritaire.
L’élue de la Marne Aina Kuric a
beau avoir frôlé l’exclusion pour son
vote contre la loi asile-immigration en
seconde lecture, en juillet dernier, elle
ne craint pas d’incarner à nouveau la
mauvaise conscience de la majorité.
En compagnie de son camarade du
Val-de-Marne, Jean François Mbaye,
elle vient de prendre la plume pour
suggérer à Edouard Philippe d’accorder à l’Aquarius un pavillon français.
Discipline versus sincérité. Le jour
de l’élection de Richard Ferrand au
perchoir, le 12 septembre, quelques
dizaines de députés LREM préfèrent
voter à bulletins secrets pour son
concurrent du Modem, Marc Fesneau. Parmi eux, Cendra Motin. L’élue
de l’Isère confie la teneur de son vote
à quelques élus. L’Express s’en fait
l’écho (voir le numéro du 19 septembre).
Dans l’ancien monde, beaucoup
auraient nié publiquement, pour la
forme, avoir voté contre leur camp.
Avec une honnêteté qui la distingue,
Cendra Motin, elle, assume dans un
courriel interne envoyé à l’ensemble
de ses collègues le 19 septembre. « J’ai
été choquée de découvrir qu’il ne
comptait pas démissionner de la présidence de l’Assemblée s’il était mis en
examen [dans l’affaire des mutuelles
de Bretagne] », se justifie-t-elle, avant
de demander un peu de discrétion à
ses pairs : « J’espère, même si l’espoir
est mince, que ce mail ne finira pas
entre les mains d’un journaliste qui
s’en servirait assurément contre notre
majorité. » Bien reçu !
Loi asile-immigration,
condition animale,
glyphosate...
Chaque fois, des voix
manquent à l’appel
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
43
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
M. JEGAT/LE PROGRÈS/MAXPPP
Monopole Gérard Collomb
et son épouse, Caroline,
lors de la 18e Biennale
de la danse. Pour le couple,
à Lyon, le pouvoir
ne se partage pas.
LES AMBITIONS
D’UN COUPLE
Gérard Collomb veut reprendre les rênes de Lyon. A son côté,
sa femme, Caroline, joue un rôle de plus en plus éminent.
Par Thierry Dupont et Elise Karlin
E
lle est furieuse. Hors d’elle,
même ! Ce samedi 29 septembre, Caroline Collomb
est à ce point en colère
qu’elle refuse de saluer le
député Pierre Person. Le délégué de
La République en marche chargé des
élections et des territoires arrive enfin
au Double Mixte, une salle de Villeurbanne (Rhône) où il doit prendre la
parole devant plusieurs centaines de
militants.
Il faut dire que le jeune homme est
très en retard. Une panne de réveil
après une séance de nuit prolongée
44
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
au Palais-Bourbon lui a fait rater le
premier TGV, et toute la salle l’attend.
Il a beau s’excuser, rien ne calme
l’épouse de Gérard Collomb, référente
LREM dans le département, organisatrice du meeting. Person est privé de
parole. Person est exclu du premier
rang, où s’alignent les invités. Person
est puni. Certains officiels s’en émeuvent. La réponse de Caroline Collomb
claque : « Qu’il reste derrière, il est très
bien là où il est ! »
Arrivé un peu plus tard, son mari,
lui, prendra soin de saluer le Parisien.
Mais le message adressé à la Macronie
est double : primo, Lyon passera
toujours avant les courbettes aux
Parisiens ; deuzio, ici, dans la capitale
des Gaules, le pouvoir est à Collomb.
Ou plus exactement, aux Collomb,
Gérard et Caroline.
P e r s o n n a l i t é c o n t r o ve r s é e,
l’épouse du maire ne compte plus ses
détracteurs. Sous le couvert prudent
de l’anonymat, de nombreux élus parlent d’une femme « toxique », vindicative et brutale, dont l’emprise s’étend
sur son époux : « Au début, lorsqu’ils
se sont mariés, en 2001, elle restait en
retrait, analyse un ex-collaborateur. Il
l’écoutait, tenait compte de ses avis,
mais décidait seul. Progressivement,
elle a pris de plus en plus de place,
jusqu’à réussir à imposer sa volonté.
Aujourd’hui, entre eux, ce ne sont plus
des discussions, c’est du chantage. »
Le 1er octobre, Collomb présente sa
démission au président de la République, qui la refuse, en lui demandant
quelques jours pour se retourner. Il ne
les aura pas : Caroline exige que
son mari quitte Beauvau immédiatement. Elle menace. Il cède. Un responsable LREM n’affirme-t-il pas avoir
entendu un jour ce cri du ministre de
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ce que les Français
disent de lui
l’Intérieur : « J’ai déjà divorcé deux
fois, je ne vais pas me retrouver seul à
mon âge ! » A Lyon, la rumeur assure
que, un soir, il a déjà récupéré ses
valises sur le palier.
Volontiers impulsif, le septuagénaire est redouté pour ses brusques
accès de colère. « Il aurait besoin, à
son côté, d’un élément modérateur.
Je crains qu’au contraire Caroline ne
mette en permanence de l’huile sur le
feu », regrette un élu lyonnais.
En mars 2008, son épouse gifle le
rédacteur en chef de l’hebdomadaire
Lyon Capitale, dont les articles lui
déplaisent. Elle s’excuse platement,
mais, dix ans plus tard, elle n’a pas
renoncé à la violence. Une violence
verbale : « On va le tuer », dit-elle lors
d’un récent dîner à propos de JeanMichel Daclin, président de l’organisme touristique OnlyLyon. Le crime
de ce vieux compagnon de route de
son mari ? Avoir fait circuler un projet
de lettre lui demandant de passer la
main. Depuis, les appels à la démission de Daclin se multiplient parmi
les fidèles de Collomb.
Parfois, c’est lui qui réfrène
l’agressivité de madame. Le 7 septembre dernier, le couple quitte les salons
de l’hôtel de ville après la cérémonie
de remise de la Légion d’honneur à
Georges Képénékian, qui a assuré son
intérim à la mairie de Lyon. Ils
croisent un adjoint. Ce dernier les
salue, mais seul monsieur lui répond.
Caroline Collomb, elle, reste muette.
Quelques secondes passent ; son
époux lui reproche son silence. « Je
croyais lui avoir déjà dit bonsoir »,
rétorque-t-elle, avant de s’excuser.
Le plus souvent, il s’incline.
Comme lorsqu’elle exige, au printemps 2017, que LREM retire l’investiture pour les législatives à Thierry
Braillard, secrétaire d’Etat aux Sports,
engagé en faveur d’Emmanuel
Macron. Malgré le soutien officiel de
Gérard Collomb, malgré une première
réponse positive de la Commission
nationale des investitures, finalement, Braillard est écarté au profit du
candidat soutenu par Caroline
Collomb, Thomas Rudigoz, maire du
Ve arrondissement : élu député, celuici démissionne de son mandat de
maire, libérant cet arrondissement où
la femme de l’ex-ministre aurait des
visées électorales…
Engagée très jeune au Parti socialiste, Caroline Collomb, 42 ans aujourd’hui, fait de la politique depuis
plus de vingt ans. Elle sait mener une
campagne, organiser l’action militante ; elle ne rechigne pas au porte-àporte dans les cités HLM de SœurJanin, à Lyon, où elle incite aux
inscriptions sur les listes électorales.
En 2016, elle participe activement
à l’animation de l’un des premiers
réseaux de Marcheurs. Mais aujourd’hui, ses méthodes autoritaires
passent mal auprès d’une bonne partie des onze députés LREM du Rhône.
En avril, huit d’entre eux adressent un
courrier à Christophe Castaner, délégué général du mouvement : ils soupçonnent la référente départementale
de vouloir confisquer l’appareil au
profit exclusif de son couple.
« Je crains que Caroline
ne mette en permanence
de l’huile sur le feu »
Un élu lyonnais
Contrairement à ce qui se passe
ailleurs, le Rhône ne compte pas de
comité politique réunissant élus et
responsables locaux du parti. Caroline Collomb n’en veut pas chez elle.
Après plusieurs annulations, elle
finit par tenir une réunion avec les
parlementaires. Malgré son extrême
amabilité ce jour-là, peu sont dupes.
« Le parti est censé rester un outil au
service du président de la République, même à Lyon », s’agace l’un
des élus.
Pour les époux Collomb (qui n’ont
pas répondu aux sollicitations répétées de L’Express), le pouvoir ne se partage pas. « Caroline pense que tout le
monde est redevable à Gérard. Elle ne
supporte pas ceux qui montrent des
velléités d’émancipation », souligne un
ex-collaborateur. Un parlementaire
macroniste rhônalpin soupçonne cette
magistrate, juge au tribunal administratif de Paris, de « trépigner d’impatience », de rêver d’une vie politique à
elle, après avoir passé vingt ans à
s’adapter à la carrière de « Gérard ».
Caroline Collomb a des désirs d’avenir,
elle qui a vu deux anciennes camarades, Najat Vallaud-Belkacem et
Barbara Romagnan, devenir respectivement ministre et députée.
Son mari, lui, fait tout pour la promouvoir, rappelant dans L’Express, le
18 septembre, qu’elle pourrait « figurer sur une liste si elle le souhaitait »
en 2020. Ami du couple de longue
date, le député Bruno Bonnell la soutient : « A Lyon, Gérard Collomb est à
la politique ce que Paul Bocuse était à
la gastronomie. Une marque sans
aucune concurrence dans la ville.
Maintenant, à Caroline de se faire un
prénom. Il ne manquerait plus que
son nom constitue un handicap ! »
Assurément, elle incarne à merveille la sociologie de la ville, celle
qu’elle côtoie dans son arrondissement, au cœur du Vieux-Lyon,
voisine de la cathédrale de Fourvière,
le poumon religieux de la cité.
Chaque mois de septembre, Caroline
la catholique communie à la cérémonie du vœu des Echevins. Cette
année, pour la première fois, elle y a
même représenté officiellement son
époux, absent ce jour-là. Cependant,
au sein de leur propre mouvement,
ils sont nombreux, qui redoutent le
caractère népotique d’une candidature de l’épouse et ses effets dévastateurs dans l’opinion. Mais, en quittant le gouvernement avec fracas,
Collomb l’a montré clairement : les
impératifs qui lui dictent sa conduite
relèvent désormais d’un autre ordre.
Il n’est pas sûr qu’il ait fait le bon
calcul : certains proches estiment
que, vu la détérioration de la situation locale, sa candidature même
pourrait être contestée par d’autres
ambitieux… T. Du. et E. K.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
45
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
REDOINE FAÏD
LE CLAN
RETRANCHÉ
Le braqueur a toujours pu compter
sur la solidarité familiale.
Sa dernière cavale le prouve.
Portrait d’une fratrie unie.
Par Claire Hache et Anne Vidalie
D
e ses parents Redoine
Faïd a hérité un credo :
« Ils m’ont inculqué
que la famille, c’est important, sacré », a-t-il
affirmé un jour à une
enquêtrice de personnalité. Cet attachement aux siens et à son fief de Creil,
dans l’Oise, a fini par causer sa perte.
Sa cavale, entamée après sa spectaculaire évasion de la prison de Réau
(Seine-et-Marne) le 1er juillet dernier, a
pris fin à quelques enjambées du quartier de son enfance. Là où de nombreux gamins voient en lui un héros.
Sur les hauteurs de Creil, quelques
centaines de mètres séparent l’appartement où une cinquantaine de policiers ont interpellé le braqueur multirécidiviste de 46 ans, aux petites
heures du 3 octobre, et le logement
familial de la rue Guynemer, où il a
grandi. En compagnie du fugitif le
plus recherché de France se trouvaient son frère aîné Rachid, 60 ans,
et un de ses neveux, Ishaac Herizi. Un
autre neveu, Liazid Faïd, alias « Bilo »,
a été arrêté chez lui, à Villers-SaintPaul. « Après des années de prison et
faute d’argent, le cercle des affidés de
46
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Redoine s’est rétréci, et lui s’est replié
sur la sphère familiale », analyse
un ancien policier de la brigade de
répression du banditisme (BRB). Il a
très peu d’amis intimes. Ses proches,
ce sont essentiellement des membres
de la famille.
C’est Rachid, déjà, qui a joué les
intermédiaires avec un parrain corse,
l’an dernier, dans un projet de belle
avorté. C’est Rachid, encore, qui a
orchestré un trafic de voitures volées,
en 2004, pour financer une future
cavale de son cadet. « Un brave type,
pas un voyou, soupire un proche.
Mais il est capable de tout plaquer et
de se mettre dans la panade pour
aider son petit frère... » Fin juillet,
les enquêteurs ont trouvé l’ADN de
Rachid, avec celui de son frangin,
dans une voiture dotée de fausses
plaques et chargée de pains d’explosifs factices, abandonnée dans le
parking d’un centre commercial de
Sarcelles (Val-d’Oise).
Tous pour un, un pour tous. Chez
les Faïd, on fait front, ensemble, envers et contre tout, pour soutenir
Redoine. Quitte, parfois, à franchir la
frontière de la légalité. Les policiers
lancés aux trousses du fuyard le savaient bien. Voilà pourquoi, au petit
matin du 5 septembre dernier, ils ont
mené six perquisitions chez trois de
ses frères, dont Larbi, père de Liazid,
et deux de ses sœurs. « Un coup de
pression pour voir ce qui sortait sur
les écoutes », précise un policier.
Le braqueur cinéphile est le
dixième rejeton de cette famille nombreuse venue d’Algérie : neuf garçons et
trois filles, dont les plus grands sont
nés au pays et les plus jeunes à Creil.
Son père, Derradji, est ouvrier dans une
usine chimique de Villers-Saint-Paul.
Sa mère, Zohra, fait quelques ménages
tout en élevant sa tribu. Cité Guynemer, dans le 120-mètres carrés des
Faïd, Redoine est le chouchou. Interrogée par les gendarmes en 1999, une de
ses belles-sœurs témoigne : « Il obtenait toujours ce qu’il voulait. C’était
l’enfant gâté de la famille, pas seulement auprès de ses parents, mais également auprès de ses frères et sœurs. »
Le gamin a 7 ans quand le braqueur Jacques Mesrine est abattu
par la police porte de Clignancourt,
à Paris. « Toute la famille était triste,
raconte-t-il dans Braqueur. Des cités
au grand banditisme (éd. Mazarine),
le livre-interview que Jérôme Pierrat
lui consacre en 2010. Pour des gens
comme nous, Mesrine était le représentant du petit peuple face aux puissants. [...] Tous disaient que c’était
un mec bien, intelligent. [...] Ça m’a
suivi. » Une vocation est née. A peine
entré à l’école primaire, Redoine commence à chaparder dans les magasins
avec Fisal, de deux ans son aîné,
dont il partageait la chambre.
Leur terrain de jeux, c’est le centre commercial tout neuf de
Creil, où ils piquent bonbons,
gâteaux et jouets. Les corrections
paternelles ne suffisent pas à
J’AI 12 ANS ET JE SAIS
QUE LE VOL, J’EN FERAI
MON MÉTIER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
remettre Redoine dans le droit
chemin. Le garnement s’enhardit.
Cambriole appartements et magasins.
Revend la marchandise. « J’ai 12 ans
et je sais que le vol, j’en ferai mon
métier », se souvient-il.
IMAGE D’ARCHIVE INA
CAPTURE D’ÉCRAN BFMTV
« Pilier » Tous pour un, un pour tous : Redoine Faïd a peu d’amis intimes,
mais ses frères (ci-dessous, Brahim et, en bas, Rachid, ses aînés) ont toujours
fait front pour le soutenir, quitte à franchir la frontière de la légalité.
J.-L. BERTINI/PASCO
LE DÉCÈS DE SA MÈRE :
UNE CASSURE IMPORTANTE
La vie du clan Faïd n’est pas un long
fleuve tranquille. En 1988, le père
quitte le foyer et rentre en Algérie, où
il refait sa vie. La mère meurt deux
ans plus tard, la nuit de Noël, terrassée par une leucémie. Ce décès
marque une cassure importante dans
l’histoire de la fratrie et de Redoine.
C’en est fini de l’« enfance heureuse »
décrite par le détenu Faïd à divers
experts psychiatres. Pourtant, ils
restent « une famille très soudée »,
selon les mots de Rachid.
Les aînés prennent les plus
jeunes en charge. Très protectrice,
Rebeh, qui a déjà 41 ans et cinq enfants, joue les secondes mamans.
« [Redoine] n’a jamais manqué d’argent lorsqu’il voulait sortir, racontera
plus tard Leïla, une des sœurs, aux
enquêteurs. Mon frère Rachid ou ma
sœur Rebeh lui donnaient 100 ou
200 francs d’argent de poche par semaine. » Rachid devient officiellement le « responsable de l’élève Faïd
Redoine » : c’est à ce titre qu’il reçoit,
en mai 1994, un courrier du lycée lui
annonçant que son cadet, alors en
terminale, est exclu de la cantine
pour « insolence envers la personne
responsable de la restauration. »
L’apprenti gangster, biberonné aux
films de bandits, s’en moque comme
de sa énième chemise Lacoste : il vient
de braquer sa première banque et de
s’offrir sa première Rolex. Celui que
ses complices ont surnommé « Doc »,
comme Steve McQueen dans le thriller Guet-apens, enchaîne les casses.
« J’avais un superbe appartement à
Chantilly dans une cité résidentielle,
[...] toutes les fringues de marque, des
[chaussures] Weston, fanfaronne-t-il.
On dépensait aussi pas mal pour
nourrir nos familles et remplir les
frigos des frères et sœurs. »
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
47
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
J. DEMARTHON/AFP
france
Il voyage, également. Israël, EtatsUnis, Afrique du Sud. En janvier 1996,
avec Fisal et quelques acolytes, il séquestre la gérante d’une entreprise
et sa famille, le temps de piller l’entrepôt de barrettes de mémoire pour
ordinateur. Mais l’opération tourne
mal. Interpellé en flagrant délit,
Fisal écope de cinq ans de prison. Un
temps mis en cause, un autre de ses
frères, Abdeslam, échappe à la
condamnation. Quant à Redoine, il
entame sa première cavale.
IL ÉTAIT UNE NOTE
DE LUMIÈRE. IL ÉTAIT
TOUJOURS LÀ
POUR NOUS
Elyasse, un de ses neveux
L’appartement de la tribu Faïd est
perquisitionné, les membres de la
fratrie sont passés à la question. Seuls
Abderrahmane, l’aîné des fils, et
48
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Naïma, la petite dernière, tous deux en
Algérie, échappent aux auditions. Les
intéressés n’ont rien remarqué, ne
sont au courant de rien. Aveuglement
affectif ou omerta familiale ? Redoine
est « gentil avec tout le monde », « adorable », « très sociable », « serviable »,
« respectueux des autres », a « beaucoup d’humour ». Un garçon incapable de violence qui n’a même jamais
pris un carton au foot. « Ce n’est pas
quelqu’un de dépensier », assure Rachid. « Je ne peux dire que du bien sur
lui », assène Larbi. Seule Rebeh
apporte un léger bémol : « Assez
secret, il ne se confiait que rarement. » Une solidarité inoxydable lie la famille. « Quand l’un
d’entre eux est en difficulté, ils
font bloc », décrypte une source
proche du dossier.
Redoine a beau être un des
plus jeunes du clan, il en est « le
pilier », selon un proche qui précise : « Surtout depuis l’accident de
voiture en Algérie qui a coûté la vie au
mari de Rebeh, en 2000. Pour ses cinq
neveux, il est un père de substitution.
Même en prison, il a toujours entretenu des liens étroits avec eux. »
En 2007, les trois plus jeunes sont
impliqués dans une rixe mortelle.
Elyasse Herizi, 18 ans, le benjamin, est
accusé d’avoir porté le coup de couteau fatal. Dans sa prison, leur oncle
est furibond. Il leur avait pourtant
enjoint, la veille, de ne pas répondre
aux provocations de la bande adverse.
Placé sur écoute, il enrage contre les
frangins « qui se lèvent à 15 heures, fument des joints et ont une culture de
cage d’escalier ». Quatre ans plus tard,
devant les assises de l’Oise, Elyasse ne
tarit pas d’éloges sur son « deuxième
père ». « Il était une note de lumière,
affirme-t-il. C’était le soleil de la maison. Il était toujours là pour nous, il
nous a donné le goût de la musique,
du cinéma. »
Pendant les onze années que Redoine passe derrière les barreaux, la
fratrie s’organise. Rebeh lave son linge
et lui envoie des mandats, Leïla organise les visites familiales au parloir.
Mais, au printemps 2004, le détenu
Faïd a des fourmis dans les jambes,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CAPTURE D’ÉCRAN TWITTER
AFP
Redoine Faïd : le clan retranché
Fin de partie A Creil, le 3 octobre,
les journalistes se rassemblent devant
l’immeuble où Redoine Faïd (ci-dessus)
a été interpellé dans un appartement.
comme le révèlent les interceptions
de ses conversations téléphoniques.
Avec son frère Rachid, deux neveux,
dont Liazid, dit « Bilo », et deux cousins, il évoque son projet d’évasion. Il
leur demande d’acheter des armes et
des explosifs avec l’argent de la vente
de véhicules volés.
EN 2009, L’EX-DÉTENU
SE RANGE... POUR UN TEMPS
La petite troupe est arrêtée et renvoyée devant le tribunal correctionnel. « [Faïd] a assez d’ascendant sur sa
famille et sur son entourage pour les
lancer dans un projet d’évasion un
peu fou », estime le substitut du procureur lors du procès, un an plus tard.
Le fidèle Rachid est condamné à
trente mois d’emprisonnement, dont
quinze avec sursis. Liazid, lui, est
relaxé. « Le problème de Rachid, c’est
qu’il vénère son cadet auquel il a toujours servi de larbin », souligne un
policier. Le charisme du braqueur fascine, même ses proches.
En 2009, Redoine Faïd bénéficie
d’une libération conditionnelle. L’un
des anciens employeurs de Rachid lui
offre un emploi d’attaché commercial
à 1 365 euros par mois. L’ex-détenu se
range, semble-t-il. Il épouse l’un de
ses amours de jeunesse et raconte
dans son livre l’itinéraire d’une « p’tite
merguez » de Creil devenue un « beau
mec ». Il court les plateaux de télévision et les studios de radio avec son
frère Abdeslam, promu attaché de
presse. Employé peu assidu, il est
surnommé « Casper », comme le petit
fantôme, par un de ses collègues. Il
reçoit fréquemment la visite de ses
frères Fisal, Rachid, Larbi et Abdeslam et de ses neveux Elyasse et Liazid.
« Nous, on était sûrs qu’il allait remonter au braquo », se souvient un
ancien de la BRB.
Le 20 mai 2010, leur intuition se
confirme. Mais la tentative de braquage d’un fourgon blindé tourne à
la course-poursuite sur l’autoroute
de l’Est et s’achève dans un bain de
sang à Villiers-sur-Marne (Val-deMarne). Une policière municipale,
Aurélie Fouquet, est mortellement
blessée. Deux malfrats sont touchés.
Plusieurs membres de la fratrie Faïd
sont mis en cause : Redoine, considéré comme le cerveau de l’opéra-
tion, condamné en appel à vingt-cinq
ans de réclusion criminelle ; Fisal, réfugié en Algérie, où il écope de vingt
ans de prison. Larbi et son fils Liazid,
encore lui, soupçonnés d’être venus
en aide à un braqueur blessé, bénéficient d’un non-lieu. « Au moment du
procès, Abdeslam a envisagé un
temps de payer des journalistes pour
tenir, au fil des audiences, un blog
plus favorable à son frère que les médias classiques supposés hostiles »,
raconte un proche.
Retour à la case prison pour Redoine. Le 13 avril 2013, il profite d’un
parloir avec Abdeslam pour s’évader à
coups d’explosifs – son frère est mis
hors de cause. Cinq ans plus tard, au
centre pénitentiaire de Réau, l’histoire
se répète. Cette fois, c’est un autre
frangin, Brahim, 58 ans, qui est venu
lui rendre visite quand il se fait la belle
en hélicoptère – Brahim est relâché
après vingt-quatre heures de garde à
vue. Selon les enquêteurs, Rachid, qui
appelle son frère « le grand patron », et
son neveu Ishaac auraient fait partie
du commando de trois hommes venus
le chercher. « Depuis que son rôle d’intermédiaire entre Redoine et le parrain corse Jacques Mariani a été révélé
par L’Obs, en juin 2018, Rachid n’a plus
rien à perdre, car il se sait grillé. Il est
passé du soutien à l’action. » Du côté
obscur de la force. C. He et A. V.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
49
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
Aurélien Barrau,
météorite
médiatique ?
En deux vidéos et une tribune dans la presse,
l’astrophysicien est devenu la nouvelle icône
de la lutte contre le réchauffement climatique.
U
n portrait ? Il aurait préféré « un article plus modeste », dit vouloir éviter
la « surmédiatisation ».
Avant d’accepter de nous
recevoir chez lui, dans le centre-ville
de Grenoble, où il réside depuis quinze
ans. Voilà l’antre d’Aurélien Barrau,
astrophysicien et nouvelle icône de la
lutte contre le réchauffement climatique. Un énorme tigre en peluche
trône au pied du canapé. Deux lapins
sautillent dans l’appartement. « Je ne
suis pas un adepte des animaux de
compagnie, mais ils étaient abandonnés », se justifie-t-il. Attablé dans sa
cuisine, « presque gêné », le scientifique prévient : « On m’a trop vu. Je
dois encore faire Bourdin et France 2;
après, je refuse tout. La notoriété ne m’intéresse pas, je
n’ai rien à vendre, je voulais
juste que mon message soit
entendu. »
Il l’a été. A 45 ans, ce
spécialiste des trous noirs,
professeur à l’université de
Grenoble et chercheur au
CNRS, connaît une ascension médiatique « météorique ». En
quelques semaines, son plaidoyer
écologique face caméra, pour le média
en ligne Brut, a été vu des millions de
fois. Il est désormais reconnu dans la
rue, reçoit des centaines de mails.
Son premier « coup » remonte au
lendemain de la démission de Nicolas Hulot. Il est à l’origine d’une tribune dans Le Monde appelant les politiques à lutter contre le « cataclysme
planétaire ». Deux cents personnalités, comme Jude Law, Pedro Almodóvar ou Charles Aznavour, y apposent
leur signature. Derrière ce fait
d’armes : Juliette Binoche, qui lui a
ouvert son carnet d’adresses. Tous
deux se sont liés d’amitié il y a un an
sur le tournage du prochain film, de
science-fiction, de Claire Denis, High
Life. Il y officiait comme conseiller
scientifique.
Mais c’est sa prise de parole filmée au festival Climax, à Bordeaux,
début septembre, qui révèle au grand
IL FAUT DES “MESURES ,
IMPOPULAIRES,
S’OPPOSANT À NOS
LIBERTÉS INDIVIDUELLES”
50
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
public ce visage anguleux. Car Aurélien Barrau, c’est d’abord un look.
Cheveux longs, lunettes d’aviateur,
santiags, pendentif peace and love,
bracelets ethniques à un bras, grosse
montre dorée accrochée à l’autre.
G. ATGER/DIVERGENCE POUR L’EXPRESS
Par Anna Benjamin
Celui qui combat les préjugés sur les
écolos « doux dingues, rêveurs, pâles
et tristes » a tous les attributs du prophète baba cool.
A la tribune, il ne se lancera pas
dans un exposé scientifique. « Je vais
vous parler de politique. » Et enchaînera douze minutes de phrases chocs
pour décrire la catastrophe en cours
(voir page 82). S’il concède « s’emporter
parfois », il se dit simplement réaliste :
« Pas besoin de noircir le tableau ou
d’un prix Nobel pour comprendre qu’il
ne restera plus grand-chose dans cent
ans. » Devant nous, il adoucit cependant son propos : « Je ne pense pas que
l’humanité va disparaître, mais des
gens vont mourir, et c’est déjà triste… »
Fils unique d’un père journaliste
reconverti dans l’événementiel et
d’une mère au foyer, Aurélien Barrau
a grandi à Neuilly-sur-Seine (Hauts-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Réaliste « Pas besoin de noircir le tableau
ou d’un prix Nobel pour comprendre
qu’il ne restera plus grand chose dans
cent ans », affirme le scientifique.
de-Seine). Il se souvient avoir ajouté
« personne n’est parfait » sur son CV
en se présentant au CNRS : « Je suis
bobo, j’ai un bel appart, et je suis
plutôt de gauche, mais si en plus je
viens de Neuilly, je donne le bâton
pour me faire battre. »
Collégien, il se disait déjà écologiste, « par sensibilité à la vie ». Et subissait les moqueries de ses camarades. Contrairement à un Pierre
Rabhi et sa théorie du colibri, ce père
de deux adolescents n’est pas
convaincu que l’effort individuel suffise. Il prend néanmoins les transports en commun, s’apprête à vendre
sa voiture « trop polluante », est végétarien et mange bio parce qu’il a les
« moyens de le faire ». Antispéciste,
il dit appartenir à « la tribu des
vivants », sans vouloir passer pour
un radical pour autant : « Je suis
conscient qu’il est compliqué d’accorder les mêmes droits à une fourmi
qu’à un éléphant. »
POUR UNE « DÉCROISSANCE
HEUREUSE »
Comment ce spécialiste du big bang
a-t-il fini par entrer dans la lumière ?
Il y a ce look, certes. Et ce don pour la
vulgarisation qui lui permet de disserter sur l’Univers à l’antenne de France
Culture et que lui reconnaît l’astrophysicienne Françoise Combes, signataire de sa tribune. Elle décrit un
homme « avec du bagou, du charisme,
qui sait s’adresser au grand public ».
Comme un certain Hubert Reeves.
Lui aussi militant écolo. Lui aussi
astrophysicien. « Ils connaissent la
grandeur de l’Univers, les gens se
disent qu’ils doivent connaître la
petitesse de notre planète », analyse
David Cormand, secrétaire national
d’Europe Ecologie-Les Verts. Notre
homme, lui, n’y voit aucun rapport,
cultive juste l’éclectisme, se dit passionné d’art, de poésie, a soutenu une
thèse de philosophie.
Avec un Hulot démissionnaire, un
parti écologiste à la peine et une parole
politique décrédibilisée sur le sujet,
Aurélien Barrau vient sans doute
combler un vide dans un monde où un
partage sur Facebook, accompagné de
quelques cœurs, a l’apparence d’un
bulletin de vote. Il n’est pas désabusé
pour autant : « On doit réinvestir le
politique », déclare-t-il. Lui n’a jamais
milité ni été encarté, mais a toujours
voté. « A gauche, pas toujours écolo. »
Son appel serait « une occasion de voir
si le politique existe encore » : « Soit les
élus seront les pires lâches de l’histoire,
soit ils seront les premiers héros. »
Des responsables politiques l’ont
d’ailleurs contacté. Il préfère taire leurs
noms pour ne pas être récupéré : « Nos
discussions étaient sincères. Ils m’ont
dit qu’ils savent qu’il faut agir, mais
qu’ils n’y arrivent pas. Moi, je ne
prétends pas avoir les solutions, il y a
des experts bien plus compétents pour
ça. » Mais ce dont il est sûr, c’est de la
nécessité de prendre des « mesures
coercitives, impopulaires, s’opposant
à nos libertés individuelles ».
Voudrait-il instaurer une dictature
verte? « Pas question de revenir à l’âge
de pierre ni de créer un état stalinien
de l’écologie », répond celui qui prône
une « décroissance heureuse », une
redistribution des richesses et une
ouverture partielle des frontières. Il ne
voit pas non plus de problème à la
présence, parmi les signataires de son
appel, de gens peu exemplaires en matière d’écologie ou marquées à droite,
comme Alain Delon : « C’est une bonne
nouvelle, il faut dépasser les clivages. »
Et de répéter, comme un mantra :
« J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Je ne
suis qu’un passeur. Je ne vais pas
passer ma vie sur les plateaux de télé,
mais retourner à mes calculs... Sans
m’interdire de continuer à donner
mon avis quelquefois. » S’éclipser
pour mieux briller ? A. B.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
51
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
france
Qui sont
ces Français
qui mangent
liquide ?
Boire notre déjeuner est la dernière tendance
que l’on veut nous faire avaler.
Mais ça ne vaudra jamais un vrai bon repas.
Par Virginie Skrzyniarz
GETTY IMAGES/ISTOCK
S
hlac-shlac-shlac... Comme
chaque matin, Olivia agite
son shaker avant de le glisser dans son sac, l’œil rivé
sur la pendule de la cuisine. Il est 7 h 15. La jeune fille enfile
son bomber, claque la porte du pavillon de banlieue familial du Val-deMarne et se dirige d’un pas alerte vers
la station de bus. Un peu plus d’une
heure après, elle arrive – enfin – sur
son lieu de stage, à Issy-les-Moulineaux. Sous le regard amusé de ses
collègues, l’étudiante en BTS comptabilité dégaine sa gourde et, tout en
consultant ses mails, avale d’un trait
ce qui lui tient lieu aujourd’hui de petit déjeuner :
une poudre saveur « fruits
rouges » diluée dans de
l’eau à température ambiante. « C’est génial, s’enthousiasme la jolie rousse.
Moi qui suis incapable
d’avaler la moindre bouchée au saut du lit, j’emporte ma bouteille et je mange quand j’ai faim.
Je n’y vois que des avantages : je suis
calée jusqu’au déjeuner et je gagne un
bon quart d’heure de sommeil ! »
Comme Olivia, certains Français
font aujourd’hui le choix de remplacer
52
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
chaque jour un, voire plusieurs repas,
par un substitut en poudre à dissoudre. Que les choses soient claires : il ne
s’agit pas de ces sachets hypocaloriques – Slim Fast, ça vous rappelle
quelque chose ? – que les accros aux
régimes minceur planquaient dans
leurs tiroirs de bureau dans les années
1990. Rien à voir non plus avec les produits hyperprotéinés dont raffolent
les sportifs. La smartfood à la mode
2018 – sans gluten, sans lactose et bien
sûr vegan – dans sa version liquide,
puisqu’il existe aussi des barres-déjeuners, n’est rien d’autre qu’un repas
complet express dans une bouteille.
RAPIDE, ÉQUILIBRÉ,
ET À UN PRIX
RAISONNABLE.
TOUT UN PROGRAMME
Une sorte de soupe lyophilisée censée
couvrir tous les besoins nutritionnels.
Le concept, né aux Etats-Unis
voilà quelques années, fait un tabac
dans la Silicon Valley, où les employés
des start-up ne jurent que par Soylent,
Schmoylent ou Milk Fuel pour travail-
ler plus. En France, plusieurs marques
– Huel, Vitaline, Smeal, Queal... – se
partagent le marché sur la Toile. Feed,
qui se déclare leader du secteur sans
vouloir néanmoins communiquer sur
ses chiffres de vente, a même récemment débarqué dans les rayons des
supermarchés. On peut désormais y
apercevoir ses petites bouteilles de
poudre beige coincées entre les tartines au sarrasin bio et la farine de quinoa. Le credo de ces entreprises ? Simplifier la vie des urbains toujours plus
pressés, mais soucieux de manger
équilibré et pour un prix raisonnable.
Tout un programme...
Sébastien est l’un de ces jeunes
actifs qui courent sans cesse après le
temps. « J’ai rarement l’occasion de
me poser pour déjeuner, confirme ce
jeune commercial de la région nantaise. Alors, plutôt que d’avaler un
panini au jambon bourré de nitrites,
j’emporte un de ces repas minute que
j’avale entre deux rendez-vous. C’est
mon frère, trader dans une banque
parisienne, qui m’a glissé l’idée. C’est
sain, pratique et même plutôt bon ! »
«NON, SINCÈREMENT,
À MOINS D’ÊTRE MASO…»
Plutôt bon ? Tout le monde n’apprécie
pas cette very fast-food. « Immonde »,
« pâteux en bouche », « un arrièregoût de vomi » pour de nombreux
internautes, dont les propos se font
parfois franchement moqueurs – « Le
plâtre idéal pour enduire vos murs »,
« Courage à ceux qui ont passé une
grosse commande ! », « Et ta
pause déjeuner, tu l’offres à
ton employeur ? » Léa non
plus ne partage pas l’enthousiasme de Sébastien.
Nulle en cuisine – c’est elle
qui le dit –, cette jeune Parisienne, chef de pub dans
une agence de communication, a essayé un jour de remplacer sa
traditionnelle salade de boulgour aux
lentilles par l’une de ces solutions
prêtes à boire. « Ça sentait un peu le
carton, mais je ne me suis pas dégonflée, raconte la jeune femme. Quel
cauchemar : j’ai eu l’impression d’en-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
gloutir de la pâte à crêpes remplie de
grumeaux. C’était tellement infâme
que j’en ai eu des haut-le-cœur. Non,
sincèrement, à moins d’être maso, je
ne vois pas comment on peut s’habituer à un tel frichti ! »
High-tech Conçu pour les bûcheurs des start-up,
le concept fait un tabac dans la Silicon Valley.
THOMAS-EYEDESIGN/GETTY IMAGES/ISTOCK
QU’EN PENSENT
LES NUTRITIONNISTES?
Si Clément avait eu vent de la mésaventure de Léa, il n’aurait sans doute
jamais fait ce pari stupide : se nourrir
exclusivement de nourriture liquide
pendant une semaine. Matin, midi
et soir. Plus de courses, plus de cuisine, plus de vaisselle. Des dizaines
d’heures économisées chaque semaine, non pas pour bûcher son droit
– ben voyons –, mais pour faire du
sport ou glander en écoutant de la
musique. L’étudiant lyonnais avait
même sorti sa calculette : à raison de
2 ou 3 euros le sachet premier prix
– moins cher que d’aller « crouser »,
comprendre : aller au Crous, le restaurant universitaire –, il allait même
pouvoir s’abonner rapidement à
Netflix. Quelques clics plus tard, le
jeune homme est rassuré. Entre les
recettes salées (légumes du jardin, carottes curcuma, cèpes...) et les sucrées
(amande, rhubarbe et crème anglaise,
thé matcha...) dénichées sur les différents sites, l’affaire allait clairement
être une partie de plaisir. Erreur. Trois
jours après, Clément jette l’éponge.
« Il n’a jamais été question de remplacer tous les repas traditionnels par
de la poudre, même si c’est tout à fait
possible d’un point de vue nutritionnel et médical, martèle Anthony Bourbon, le fondateur de Feed. Mais avaler
une boisson liquide le jour où vous
n’avez pas le temps d’aller au restaurant ou à la cantine, je le répète : c’est
mieux que d’avaler un wrap sous vide
ou un sandwich triangle industriel. »
Qu’en pensent les nutritionnistes?
Si la plupart reconnaissent que ces produits contiennent de bonnes choses,
comme les graines de lin, riches en
oméga 3, et semblent plutôt équilibrés – un bon point pour l’association
protéines animales et végétales –, ils
n’en émettent pas moins quelques
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
53
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Pour gagner du temps, ils mangent liquide !
france
produits, à les cuisiner et à les partager avec d’autres convives. Autant
d’ingrédients irremplaçables. Si on
échange sa traditionnelle assiette
contre un substitut en poudre,
consommé souvent de surcroît seul,
on rompt ce lien social. »
GETTY IMAGES/ISTOCK
Very fast-food C’est sain, sans gluten, sans
lactose, vegan, pratique, pas cher… et triste.
réserves : « une huile de tournesol
potentiellement inflammatoire », « un
manque évident de fibres » et, surtout,
« une teneur trop élevée en calories »
– plus de 600 pour certaines, soit
l’équivalent d’un repas complet,
entrée-plat-dessert. Mais, au-delà des
reproches liés à la composition de ces
substituts alimentaires, ce qui les
dérange le plus, c’est incontestablement le fait de priver son organisme
d’aliments solides.
« La mastication est indispensable, souligne Arnaud Cocaul, spécialiste de la prévention de l’obésité. Elle
permet à notre cerveau d’évaluer le
moment de satiété. Un repas doit
d’ailleurs durer une vingtaine de minutes. En consommant ces boissons,
vous n’avez pas le sentiment d’être
progressivement rassasié, vous êtes
juste “plein”. Vous risquez alors de
vous sentir ballonné dans
les heures qui suivent et de
manger deux fois plus au
repas suivant. » Et d’ajouter : « Ça me désole vraiment de voir des grands
noms de la gastronomie,
comme Thierry Marx, prêter
54
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
P. HERMUS/GETTY IMAGES/ISTOCK
« MANGER EST AUSSI
UN ACTE DE DÉSIR »
leur image à certaines recettes [chez
Feed], car on est là franchement aux
antipodes du bien manger ! » Autre
danger : la tentation du grignotage.
« Sur le papier, ces produits sont tout
à fait corrects, et je pourrais même les
recommander à mes patients de
manière ponctuelle, glisse encore
Raphaël Gruman, auteur de La Méthode Gruman. Trois mois pour perdre
du poids avec la diététique intégrative
(éd. Quotidien malin). Mais il y a un
hic : les fringales – inévitables, parole
de nutritionniste – qui finiront par
faire pencher la balance du mauvais
côté ! » Déjeuner ou dîner liquide, c’est
aussi prendre le risque de se couper
de toute vie sociale. « Manger n’est pas
qu’un acte biologique, soutient JeanPierre Poulain, sociologue de l’alimentation. Dans un plat, il y a le goût,
l’odeur et le temps passé à choisir ses
Clément, notre étudiant expérimentateur, le confirme. « Assumer de
manger de la sorte n’est pas évident.
Au bout de deux jours, je n’en pouvais
plus d’entendre les “beurk” de mes
camarades et de me faire chambrer
– “N’oublie pas de prendre ton
Smecta !” ; “Elle est où ta fusée, l’astronaute ?”... Il est vrai que je sifflais ma
bouteille en un rien de temps et que je
salivais ensuite devant leurs assiettes.
Du coup, j’ai fini par m’inventer un
prétexte pour rentrer déjeuner chez
moi. J’étais devenu un nerd [une
sous-catégorie du geek, sans vie
sociale]. Quelle déprime ! »
Le journaliste de Franceinfo
Raphaël Godet a lui aussi récemment
tenté l’expérience du « tout liquide ».
S’il a gardé le cap pendant dix jours
– une prouesse –, il relate avoir également éprouvé ce sentiment d’apathie : « Un air tristoune » ; « un sentiment d’être devenu plus irritable, plus
susceptible » ; « tout me manquait,
même le céleri rémoulade de l’école
primaire ».
Un ressenti qui n’a rien d’étonnant, selon Jean-Pierre Poulain. Car
« manger est aussi un acte de désir ».
Et, n’en déplaise aux amateurs d’aliments futuristes, la plupart des Français ne sont pas prêts à troquer leurs
croissants du matin ou leur blanquette de veau du midi contre un
sachet de poudre. Ce type de nourriture est « une niche », « une mode »,
« une baudruche qui va se
dégonfler », disent à l’unisson les spécialistes de l’alimentation. Une tendance
qui donc, après avoir fait
« shlac-shlac-shlac », devrait heureusement faire
« pschitt ». V. S.
«VOUS N’AVEZ PAS
LE SENTIMENT D’ÊTRE
RASSASIÉ, VOUS ÊTES
JUSTE “PLEIN”»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
monde
Jair Bolsonaro,
le candidat
d’extrême droite
à la présidentielle,
fait la course
en tête.
Effet de nostalgie ?
De notre envoyée spéciale
Catherine Gouëset,
avec Aglaé de Chalus, à Rio de Janeiro
et Marie Naudascher, à São Paulo.
D
R. MORAES/REUTERS
«
imanche, votez avec
votre conscience. Mais
votez pour quelqu’un
qui défend les valeurs
de la Bible ! » A une
semaine des élections
générales au Brésil, le pasteur Josué
Valandro Jr arpente la scène. Coupe de
cheveux sage, chemise rose pâle ajustée, le prêcheur baptiste hèle d’une
voix vibrante près de 5000 fidèles : « Si
vous élisez un partisan de la libéralisation du cannabis ou de l’avortement,
vous agissez contre la Bible. »
Située à Barra da Tijuca, un quartier huppé dans le sud de Rio, l’église
Atitude est la paroisse habituelle de
l’épouse du candidat d’extrême droite
à la présidentielle, Jair Bolsonaro, arrivé en tête du premier tour, avec 46 %
des voix. Comme nombre de dirigeants
des congrégations évangéliques, le
pasteur soutient le député fédéral.
Au mois d’août, le prêcheur a même
fait monter le candidat sur scène et lui
a accordé sa bénédiction devant les
fidèles, debout, les mains levées dans
un geste de prière. Pourtant, à la différence de son épouse, Bolsonaro est
catholique. Mais il s’est fait bénir en
mai 2016 dans le fleuve Jourdain par
un autre pasteur, Everaldo Pereira,
fondateur du Parti social-chrétien. Ce
déplacement en Terre sainte a scellé
symboliquement une alliance entre la
religion majoritaire au Brésil (60 %) et
celle qui a le vent en poupe (29 %)*.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BRÉSIL
LA TENTATION
AUTORITAIRE
« Ordre et progrès »
L’ancien militaire cristallise
le rejet suscité par la crise
et la corruption.
Ici, à Rio de Janeiro,
le 7 octobre, ses supporters
fêtent son succès au
premier tour.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
monde
L’ancien capitaine parachutiste,
ultraconservateur, part favori au
second tour de la présidentielle face
à Fernando Haddad, élégant intellectuel de gauche, remplaçant de l’exprésident Luiz Inacio Lula da Silva.
Celui-ci, condamné à douze ans de
prison pour corruption, a été empêché de concourir depuis sa cellule de
prison, comme il le souhaitait.
Dans cet immense territoire, 13 fois
plus étendu que la France, l’optimisme lié aux années de boom économique et d’avancées sociales du gouvernement de Lula s’est évaporé. Tout
comme le rayonnement du pays, le
sixième le plus peuplé de la planète,
qui, entré dans la cour des grands,
rêvait, avec l’Inde et l’Afrique du Sud,
d’un siège au Conseil de sécurité de
l’ONU. L’ascension du candidat champion des diatribes sexistes, racistes et
homophobes, à la sympathie affichée
pour la dictature militaire (19641985), doit beaucoup aux scandales de
corruption et aux crises sécuritaire et
économique que traverse le pays.
Depuis le renversement, en août 2016,
de Dilma Rousseff, successeur de
Lula, accusée d’avoir maquillé les
comptes publics pour minimiser l’impact des déficits et de la crise économique, la polarisation du pays est à
son comble. Les partisans du Parti des
travailleurs (PT) accusent la droite
d’avoir usurpé le pouvoir, tandis que
les « antipétistes » se sentent pousser
des ailes. Ce climat est propice au
rejet de la politique : seuls 8 % des
Brésiliens voient en la démocratie
une très bonne chose, selon un sondage de Pew Research réalisé en 2017.
Or la démocratie est une idée
relativement neuve pour les quelque
200 millions de Brésiliens. « Avant
1950, rappelle le politologue Christian
Lynch, la démocratie brésilienne est
formelle, le pouvoir étant aux mains
d’une oligarchie. » Suit une période
d’instabilité, jusqu’au putsch contre le
président João Goulart, en 1964. Les
partisans de Bolsonaro reprennent à
58
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
PHOTOS : E. GARAULT POUR L’EXPRESS
UNE POLARISATION DU PAYS
À SON COMBLE
Alliance La plupart des congrégations
évangéliques soutiennent Bolsonaro.
Ici, l’église Atitude, à Rio.
leur compte la rhétorique de l’exrégime militaire : en pleine guerre
froide, ce coup d’Etat était une « révolution », voire une « contre-révolution », destinée à « empêcher les communistes de conquérir le Brésil ». Ici,
d’ailleurs, les militaires n’ont jamais
voulu que leur gouvernement soit
qualifié de dictature, à la différence
des voisins argentin et chilien.
« Il n’y a pas eu de dictature, plaide
Augusto (un pseudonyme), policier
militaire à la retraite, dans un café du
centre de São Paulo. L’armée tenait le
pays avec poigne, c’est tout. Ceux
qui travaillaient n’avaient pas de
problèmes. Les gens normaux conti-
Les partisans du député
ultraconservateur
reprennent la rhétorique
de l’ex-régime militaire
nuaient à aller à la plage. » Ecrivain et
journaliste, Fernando Morais évoque
d’autres souvenirs : « J’étais rédacteur
au Jornal da tarde, un quotidien
conservateur. Le censeur se tenait à
moins d’un mètre de moi. En fait, la
dictature a surtout touché les milieux
intellectualisés des classes moyennes,
peu nombreuses à l’époque. »
Le vaste scandale de corruption
Petrobras, ou « Lava jato » (« lavage
express »), allusion à un réseau de
blanchiment d’argent sale via des
stations de lavage auto, a contribué au
rejet de la classe politique et au succès
du discours de l’extrême droite. Plusieurs cadres du PT sont derrière les
barreaux pour des accusations de
corruption, et les affaires éclaboussent les autres partis. « Ce sont tous
des voleurs, fulmine Luciana, venue
de la ville voisine de Niteroi pour manifester à Copacabana, un tee-shirt à
l’effigie de son nouveau héros et un
drapeau du Brésil à la main, dont le
slogan “Ordre et progrès” est en harmonie avec l’hymne entonné par les
participants. Seul Bolsonaro n’a pas
volé ! » Comme beaucoup de person-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Brésil, la tentation autoritaire
nes présentes en ce samedi ensoleillé
sur la plage de Rio, elle se félicite de
n’avoir jamais voté pour le PT.
« Par ses attaques incessantes
contre le PT, la droite traditionnelle
a contribué à délégitimer la politique,
estime Sergio Lirio, directeur de
l’hebdomadaire Carta Capital. En
2016, si elle avait laissé Dilma Rousseff achever son mandat au lieu
d’organiser sa destitution, la droite
classique aurait remporté les prochaines élections avec facilité. Résultat : le président Temer a payé la facture de la crise. Lula, lui, était à 40 %
d’intentions de vote avant l’interdiction de sa candidature par le tribunal
électoral, fin août. La prison a fait de
lui un martyr. » Alors que le candidat
de la droite modérée, Geraldo Alckmin, est délaissé par les électeurs,
Bolsonaro, lui, est parvenu à fédérer
tous les mécontentements.
L’ex-capitaine parachutiste, qui
achève son septième mandat de
député fédéral, a longtemps été un
politicien marginal, s’appuyant sur
une base électorale de militaires. « Sa
notoriété à l’échelle nationale démarre en 2011, quand il insiste sur le
conservatisme moral. En 2014, il est le
mieux élu des députés de l’Etat de
Rio. A partir de là, il incarne le conservatisme au Brésil », souligne Camila
Rocha, doctorante à l’université de
São Paulo. La nouvelle droite brésilienne, ultralibérale, en fait alors son
champion. C’est ainsi que Paulo
Guedes, partisan des privatisations à
tout-va, devient le conseiller économique de Bolsonaro.
DES FORMULES
QUI EFFRAIENT
Autre point fort du candidat, son discours musclé sur la violence : « Les
policiers qui tuent des bandits doivent être décorés, pas condamnés »,
disait-il en juillet, faisant allusion aux
bavures policières dans les favelas dénoncées par Amnesty International.
Le terreau brésilien est favorable à la
surenchère sécuritaire. La criminalité, endémique, a encore augmenté
récemment, avec plus de 64 000 homicides en 2017, une hausse de 3,7 %
par rapport à 2016. L’Etat de Rio, en
faillite, a fait appel à l’armée pour
remplacer la police, impuissante face
à la violence dans les quartiers défavorisés. « Bolsonaro n’est peut-être
pas le meilleur engrais pour le Brésil,
mais c’est le meilleur pesticide,
résume Vinicius Costa, patron d’une
entreprise de gestion de stations
d’essence. Il pense qu’il faut prendre
Parti des travailleurs Avec 29 % des voix
Fernando Haddad accuse un sérieux retard.
le problème à la racine. Tuer les trafiquants plutôt qu’améliorer le sort des
détenus en prison. »
Dans la favela de Maré, au nord de
Rio de Janeiro, on ne voit pas les
choses ainsi. Au centre culturel du
quartier, Lucas, Claudio et Amanda se
préparent pour leur cours de danse.
Ils se retrouvent ici chaque jour pour
répéter, de 14 à 17 heures. Ils ont été
sélectionnés dans une troupe classique, subventionnée par la Fondation Hermès. La politique ne les laisse
pas indifférents : Marielle Franco, une
militante des droits humains et
conseillère municipale de Rio assassinée en mars dernier, venait de leur
cité, l’une des plus violentes de la
ville. Tous les trois rejettent avec vigueur l’engagement de Bolsonaro en
faveur du port d’arme et sa promesse
d’envoyer plus de militaires dans les
favelas. Pour le candidat à la présidentielle, « la violence doit être combattue par la violence », et l’Etat doit
offrir « un paravent juridique aux
forces de l’ordre ». Des formules qui
effraient Amanda, 22 ans, métisse à la
longue chevelure bouclée : « Si je suis
sifflée dans la rue, ou si on essaie de
me voler dans le bus, je ne pourrai pas
protester, de crainte que l’agresseur
ne soit armé. » « Ici, la vie des jeunes
Noirs n’a pas de valeur, enchaîne
Lucas. Dans la favela, on a plus peur
des opérations militaires que des
bandes armées. » Sur le mur en face
du complexe culturel, les portraits de
deux jeunes femmes, victimes collatérales d’échanges de tirs entre policiers et trafiquants, sont là pour rappeler les nombreuses bavures.
La nuit tombe sur la favela de
Maré. Pour en sortir, mieux vaut faire
appel à un taxi de la communauté ;
ceux de l’extérieur refusent d’y entrer.
Habitant du quartier, Luiz prend ses
précautions pour le traverser. Il roule
le plafonnier allumé, les vitres teintées baissées. Ainsi reconnaissable, il
ne craint rien. Evangélique, il avoue
être tenté de voter Bolsonaro, « à
cause de l’insécurité ». Il a été agressé
plusieurs fois. Un jour, sur une voie
rapide, trois hommes armés l’ont
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
59
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
forcé à abandonner sa voiture. « Je sais
que cela peut faire des victimes innocentes. Mais il faut que ça change. »
Pour la gauche, la presse conservatrice, dominante, a préparé le succès
de l’extrémisme de Bolsonaro. « Quand
l’économie était resplendissante,
elle s’est focalisée sur les questions
de mœurs, de société », commente le
journaliste Sergio Lirio. En 2010, Dilma
a été accusée d’être une « avorteuse ».
Le projet de brochures d’éducation au
respect des différences à l’école a fait
l’objet de tous les fantasmes. « Ils veulent inciter nos enfants à choisir leur
genre à l’école primaire », assure cette
manifestante à Copacabana. « L’idéologie du genre » et l’homosexualité
sont sur toutes les lèvres. « Le mal est
partout, fustige le pasteur Josué du
haut de la scène de l’église Atitude.
Avant, nos enfants étudiaient le portugais à l’école. Aujourd’hui, on leur
apprend à insulter leurs parents. Ils
sont soumis à l’érotisation. »
LES DÉFENSEURS DES
DROITS HUMAINS INQUIETS
« Un discours à la limite du délire »,
diagnostique Alexandre Valverde, psychiatre à São Paulo, électeur du parti
de Lula. Le PT a essayé de répondre
aux demandes des minorités ethniques, sociales et sexuelles. Grâce à sa
politique, cette population est devenue plus visible dans l’espace public.
« Tout le monde ne l’a pas accepté. On
se rend compte, avec le phénomène
Bolsonaro, que les libéraux sont moins
nombreux qu’on ne le pensait. Les discours de haine explosent sur les réseaux sociaux. L’idée est de “remettre
à leur place” les pauvres, les homos et
les Noirs. » Les inégalités criantes
étaient à l’origine de l’élection de
l’ancien syndicaliste Lula, en 2003. Sa
politique en faveur des plus démunis a
sorti 30 millions de Brésiliens de la
misère et offert un ascenseur social à
beaucoup : quotas et bourses universitaires pour les plus pauvres – souvent
des Noirs –, dont la bolsa familia, une
allocation accordée aux plus modestes
en échange de la scolarisation et de la
vaccination de leurs enfants. Elle a
60
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
E. GARAULT POUR L’EXPRESS
monde
Lucides « Nous sommes de [la favela] Maré, nous avons des droits », peut-on lire
sur l’affiche derrière Lucas, Claudio et Amanda.
permis de réduire l’indice de Gini, qui
mesure les inégalités de revenus.
Même s’il restait beaucoup à faire, Lula
a terminé son deuxième mandat en
2011 avec un taux de popularité de
87 %. Les électeurs de Jair Bolsonaro,
eux, ne sont pas convaincus. « Je ne
crois pas à la philosophie de donner
aux pauvres, insiste le chef d’entreprise Vinicius Costa. Moi, j’ai commencé à travailler à 13 ans, je me suis
débrouillé sans bolsa familia. » « Les
aides sociales récompensent ceux qui
ne veulent pas travailler », entend-on
dans les défilés pro-Bolsonaro, dont les
manifestants sont pour la plupart issus
de la classe moyenne.
Le Brésil prend-il le chemin du
fascisme, comme le redoutent ceux
Recrudescence
des assassinats
de syndicalistes
et d’activistes
qui ont accouru en masse aux défilés
du mouvement #EleNão (« pas lui »),
dans toutes les grandes villes, huit
jours avant le premier tour ? « S’il l’emporte, j’imagine plutôt un grignotage
progressif de l’Etat de droit, à la manière de ce qui se passe en Pologne ou
en Hongrie », augure Camila Rocha.
De quoi inquiéter les défenseurs
des droits humains. « Depuis l’éviction de Dilma Rousseff, on assiste
déjà à une recrudescence des assassinats de syndicalistes et d’activistes.
Une centaine en 2017 parmi les dirigeants paysans », selon João Paulo
Rodrigues, du Mouvement des paysans sans terre. Une victoire du candidat d’extrême droite lui fait craindre le pire. Et s’il échoue au second
tour, malgré sa confortable avance ?
« Je prierai pour que Dieu ne fasse
pas de nous un second Venezuela,
assure le pasteur Josué. Pour que
Dieu fasse quelque chose pour
nous. » C. G., avec A. de C. et M. N.
* A lire : Jésus t’aime ! La déferlante
évangélique, par Lamia Oualalou.
Ed. du Cerf, 286 p., 20 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
5h-7h
Debout les copains !
avec Matthieu No‘l
Du lundi au vendredi
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
S. REMAEL POUR L’EXPRESS
monde
« Les crises du Moyen-Orient
conditionnent notre avenir »
Dans son nouveau livre,
Gilles Kepel décrypte
avec clarté les crises
du Moyen-Orient. Une
leçon de géopolitique
magistrale.
Propos recueillis par Christian Makarian
V
oyageur infatigable et
analyste inlassable, cet
arabisant qui a consacré
sa vie à la compréhension du monde musulman se livre à une époustouflante
exploration des conflits qui se succèdent. Avec Sortir du chaos. Les crises en
Méditerranée et au Moyen-Orient
(Gallimard, parution le 18 octobre),
62
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Gilles Kepel nous donne à lire un de
ses meilleurs livres. Une plongée vertigineuse dans des conflits complexes
dont on revient avec les idées claires
et des repères profonds. De la Tunisie
à l’Egypte en passant par la Libye, de
la Syrie au Yémen en passant par l’Arabie saoudite, il retourne à la racine des
choses et nous conduit jusqu’à nos
jours à travers les conflits en cours. Une
remise en perspective de l’actualité,
un itinéraire d’érudition. Entretien.
L’Express Après plus de sept ans de guerre
en Syrie, et alors que se livre la dernière
bataille du régime et de ses alliés contre
les rebelles, à Idlib, peut-on conclure
à la victoire à plate couture des Russes
et à la défaite des Occidentaux?
Gilles Kepel En apparence, la Russie
remporte cette guerre haut la main,
notamment en raison de la cécité des
Occidentaux, de leurs atermoiements
et de la mauvaise qualité de leur
analyse de la situation. Mais ce n’est
qu’une apparence. Si, grâce à la Syrie,
où elle s’est engagée militairement à
la fin de l’été 2015, la Russie a réussi à
redevenir une grande puissance qui
pèse sur le sort du monde, alors qu’en
2014 elle avait été ostracisée et frappée par les sanctions décidées par les
Nations Unies après l’annexion de
la Crimée, Moscou doit, en réalité,
traiter au Moyen-Orient avec quatre
alliés. Ces derniers sont tous antagoniques et tirent à hue et à dia. Vladimir Poutine ne peut pas se passer
d’eux, or il va devoir arbitrer un jour
ou l’autre. Sur la victoire militaire en
Syrie pèse le spectre de l’Afghanistan,
pays où l’Armée rouge fut également
victorieuse, ce qui n’a pas empêché
l’épuisement et la fin de l’URSS.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Qui sont ces quatre alliés?
G. K. L’Iran, la Turquie, mais aussi,
on en parle moins, Israël et l’Arabie
saoudite.
Rétrospectivement, comment
cet enchaînement d’alliances,
effectivement très contradictoires,
s’est-il mis en place?
G. K. La Russie parvient à entrer dans
le jeu et à retourner la situation syrienne à son avantage à la fin de l’été
2015. Le 14 juillet de cette année-là,
Barack Obama vient d’aboutir à la
signature du JCPOA [Joint Comprehensive Plan of Action] entre les Occidentaux, les Russes et l’Iran – traité
que Donald Trump a annulé au mois
de mai 2018. Cet accord donne de
l’oxygène à l’Iran et en fait une sorte
d’allié antiterroriste de l’Occident face
à Daech : c’est ce qui va permettre aux
forces aériennes russes de s’installer
sur la base syrienne de Hmeimim,
dans la région alaouite (fief des
Assad), en prétendant contribuer à la
lutte contre le terrorisme au moment
où les avions américains, britanniques
et français commencent à bombarder
les positions de l’Etat islamique.
Daech a alors atteint son expansion
maximale, à cheval sur la Syrie et l’Irak,
et recouvre un territoire de 700 à
800 kilomètres de largeur qui inclut
8 millions d’habitants, dans sa partie
la plus étendue. Or les avions russes
vont entrer en action non pas tant
contre l’Etat islamique, mais contre
les groupes rebelles qui entourent
l’enclave alaouite. A partir de là, l’aviation russe, qui n’a évidemment pas à
se préoccuper de rendre des comptes
aux organisations de droits de
l’homme, va acquérir la supériorité
absolue dans le ciel syrien. C’est un
basculement essentiel : jusqu’alors,
c’était Israël, au sud de la Syrie, et les
chasseurs américains, basés en Turquie, qui contrôlaient l’espace aérien.
Comment les Russes ont-ils pu agir
si librement?
G. K. La Russie et Israël vont trouver
un compromis pour que leurs avions
s’évitent, même s’il y aura quelques
incidents. Israël va finalement laisser
la Russie intervenir en Syrie, début
d’une entente très curieuse.
En effet…
G. K. On sait combien l’Iran est
l’ennemi d’Israël. Or les Russes, qui
ne veulent pas commettre l’erreur
d’engager trop de troupes au sol, ont
pour supplétifs la force Al-Qods, c’està-dire les pasdaran iraniens du général Qassem Soleimani, des volontaires
du Pakistan ou d’Afghanistan et, bien
sûr, le Hezbollah chiite libanais. Le
Hezbollah, auréolé de sa « victoire »
en 2006 au Sud-Liban, où il a tenu
tête à l’armée israélienne, est aussitôt
vilipendé par les pays arabes sunnites, qui, eux, sont engagés contre
Assad. Le paradoxe veut que la Russie
ne puisse mener à bien sa stratégie
que grâce à ces alliés hétéroclites, car
le régime de Damas a perdu une
grande partie de ses troupes sunnites,
qui ont déserté.
Qu’en est-il de la Turquie?
G. K. Au départ, elle soutient farouchement les rebelles syriens contre Assad.
Depuis des années, l’Etat profond turc
remodelé par le parti au pouvoir, l’AKP,
entretenait des rapports étroits avec
les Frères musulmans syriens, qu’il
avait largement soutenus contre
Assad. En novembre 2015, la DCA
turque abat même un avion russe, qui
bombardait des rebelles du Nord syrien, soutenus par Ankara. Le clash est
terrible, mais Recep Tayyip Erdogan
ne pourra pas aller plus loin, car, en
juillet 2016, il fait l’objet d’un coup
d’Etat militaire avorté – qu’il impute à
un prédicateur musulman, Fethullah
Gülen, réfugié aux Etats-Unis, ce qui
l’éloigne de Washington. Une réconciliation spectaculaire s’opère entre
Poutine et Erdogan : il va soudain
changer de politique en Syrie, cesser
de soutenir sans coup férir les rebelles
et se concentrer sur un autre objectif.
Lequel?
G. K. La lutte contre le PKK, le Parti des
travailleurs du Kurdistan, en conflit
avec Ankara, et sa branche syrienne, le
PYD, qui a réussi à reprendre à Daech
le nord-est de la Syrie (voir carte
page 64). A la fin de 2014, lorsque
Daech s’est emparé à Mossoul des
stocks d’armes de l’armée irakienne,
notamment des chars, le PYD constituait la seule force de résistance contre
les djihadistes sur le terrain. Les Américains lui livrent alors des armes ultramodernes, ce qui soulève la colère des
Turcs. A ce moment-là, en effet, la Turquie connaît des attentats de grande
ampleur, dans l’est du pays, où vivent
les Kurdes ; la gendarmerie turque
découvre soudain que ses ennemis de
l’intérieur disposent d’armements
Stratégie La Russie veut éviter « l’erreur d’engager trop de troupes sur le sol syrien. » Ici, à Idlib.
O. HAJ KADOUR/AFP
Poutine, alors colonel du KGB à
Dresde, en RDA, reste très marqué par
cet épisode, qu’il a vécu de loin
comme un effondrement et qui a
fondé sa vision du monde.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
63
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
monde
américains très puissants, venus de
Syrie. On assiste dès lors à un pivotement : Erdogan, qui pratiquait une
politique de soutien aux Frères musulmans de Syrie, avec l’aide du Qatar,
s’oriente d’un coup vers une stratégie
fortement nationaliste, fût-elle repeinte à la couleur verte de l’islam. Il
privilégie le combat contre les Kurdes
de Syrie, lesquels se sont taillé une
bande de territoire qui va d’est en
ouest, de la frontière irakienne à Jarablus, ville frontalière avec la Turquie.
Résultat, tandis que les Kurdes combattent efficacement Daech, l’armée
turque se déploie contre eux et lance,
au début de 2018, l’opération Rameau
d’olivier pour leur reprendre la ville
syrienne d’Afrine.
C’est aussi au nom de cette logique
anti-kurde que les forces turques avaient
laissé Assad, les Iraniens et les Russes
reprendre Alep en décembre 2016…
G. K. Oui, parallèlement, Washington
a préféré l’alliance avec les Kurdes de
Syrie. Résultat, toute la zone à l’est de
64
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
l’Euphrate est actuellement occupée
par le PYD avec le soutien des forces
spéciales américaines et, dans une
moindre mesure, françaises. Pour les
Occidentaux, c’est le moyen de contrôler toute la production pétrolière de la
Syrie et un coin enfoncé dans le boulevard qui va de Téhéran à la Méditerranée. Quant aux Russes, ils ont également apporté un certain appui aux
Kurdes, mais pour d’autres raisons : ils
ne veulent pas les perdre comme levier
d’action sur toute la région.
Les rebelles n’ont pas été seulement
lâchés par les Occidentaux,
ils l’ont aussi été par les Saoudiens,
qui les finançaient massivement…
G. K. C’est exact. Mais l’Arabie est une
pétromonarchie comme la Russie, les
intérêts de ces deux pays, qui étaient
jusque-là opposés, sont devenus
convergents face à la chute des cours.
En octobre 2017, première historique,
le souverain saoudien s’est rendu à
Moscou. Les Saoudiens ont fait là
une concession de taille : alors qu’ils
irriguaient des mouvements islamistes
qui combattaient Assad, ils ont subitement annoncé aux Russes qu’ils ne
voyaient plus d’objection à ce qu’il
reste au pouvoir. En contrepartie, ils
ont demandé aux Russes de bloquer
l’Iran. Ce faisant, ils ont presque
adopté la même position qu’Israël.
C’est-à-dire?
G. K. L’accès aux bordures du Golan,
via la présence militaire des pasdaran
en Syrie et l’implantation au SudLiban du Hezbollah, est, en effet, pour
Téhéran le moyen de pouvoir menacer directement le territoire juif. Si
jamais l’aviation occidentale en venait à bombarder le complexe nucléaire iranien de Natanz, les missiles
iraniens pourraient alors être tirés à
partir du sol syrien ou libanais. C’est
pourquoi Israël continue inexorablement son harcèlement des positions
iraniennes dans la région. Mais pour
compléter cette stratégie, Benyamin
Netanyahou a entrepris de se rapprocher des Russes afin qu’ils exercent de
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
« Les crises du Moyen-Orient conditionnent notre avenir »
LES SAOUDIENS ONT
PRESQUE LA MÊME
POSITION QU’ISRAËL
Etats-Unis. Son aura actuelle pourrait signifier
qu’un militaire prendrait
l’ascendant sur les religieux; on assisterait alors
à la montée d’une sorte de
nouveau Reza Chah, un
homme fort, à la fois soutenu par les nationalistes
et adoubé par les mollahs.
C’est une hypothèse. En
attendant, Washington et
Jérusalem exercent une
pression maximale sur
l’Iran pour le mettre à
genoux. Si cette stratégie
parvenait à ses fins, la Syrie deviendrait alors pour l’Iran un piège fatal.
REUTERS
leur côté une pression
sur l’Iran. Le 9 mai dernier, lors de la grande
parade patriotique sur la
place Rouge commémorant la victoire sur le nazisme, alors qu’aucun
chef d’Etat occidental
n’avait fait le déplacement, le Premier ministre israélien était à Moscou. Le soir même, il
envoie 28 avions frapper
Pivotement Poutine et Rohani ont repris Alep,
les positions iraniennes
grâce à la logique antikurde d’Erdogan.
en Syrie. Cela n’a pu être
réalisé qu’après l’accord
tacite des Russes, qui se sont contenprésence et une action constantes :
tés d’appeler à l’apaisement.
Moscou n’a pas les moyens de mener
une guerre d’usure, qui rappellerait par
trop l’Afghanistan. De leur côté, Assad
Après six décennies de conflits
et les Iraniens sont, eux, favorables à la
israélo-arabes, voir aujourd’hui
liquidation radicale des rebelles; ce qui
Jérusalem et Riyad sur la même ligne
suppose, à Idlib, une solution puren’est pas la moindre surprise
ment militaire. L’Iran voit la Syrie
de la guerre de Syrie…
comme un deuxième Irak, à savoir un
G. K. C’est frappant. Le 14 mai 2018,
pays arabe où elle pourrait jouer le rôle
jour où les Etats-Unis transfèrent leur
prépondérant. Sauf que la Syrie, à
ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem
l’inverse de l’Irak, est à forte majorité
dans la liesse, une soixantaine de prosunnite.
testataires palestiniens qui s’étaient
approchés du mur de séparation à
Gaza sont tués. Or la réaction du
Que penser des tensions internes
monde arabe, qui aurait atteint son
en Iran?
comble en d’autres temps, est inauG. K. L’Iran est très impacté par les
dible. Il y a tant de massacres en Syrie,
sanctions décidées par Donald Trump
en Irak, au Yémen, en Libye et ailleurs
accompagnant le retrait des Etats-Unis
que le conflit israélo-arabe est occulté
du JCPOA. Ses exportations pétropar l’affrontement sunnites-chiites et
lières sont en chute libre, avec près
par les heurts intra-sunnites.
d’un million de barils de moins par
jour. Le groupe dit des modérés, incarné par le président, Hassan Rohani,
Néanmoins, on voit mal pourquoi
et le ministre des Affaires étrangères,
et comment la Russie pourrait soudain
Javad Zarif, est incriminé pour s’être
se brouiller avec l’Iran?
G. K. Les Russes sont favorables à une
engagé dans une politique de négociatransition politique en Syrie, ils souhaition avec les Occidentaux qui n’a finalement servi à rien. Face à ce discrédit,
tent qu’Assad intègre des membres
représentatifs de l’opposition dans sa
on voit monter la figure charismatique
de Qassem Soleimani, le chef des passtructure ; c’est un point qui oppose
Poutine à Assad, les relations entre les
daran, considéré comme le diable aux
deux hommes ne sont pas
excellentes. Si un pouvoir
stable et durable n’est pas
établi à Damas, des guérillas
permanentes déstabiliseront le pays et obligeront les
forces russes à exercer une
Faut-il craindre que l’Iran renoue
avec le terrorisme en Europe?
G.K. La fermeture par les autorités
françaises du centre chiite Zahra, près
de Dunkerque, le 2 octobre 2018, le
« gel » des avoirs financiers en France
de la « direction de la sécurité intérieure du ministère iranien du Renseignement » et de deux ressortissants iraniens – formulation bien
curieuse –, ainsi que l’attentat déjoué,
cet été, contre un meeting des opposants iraniens au régime de Téhéran,
les Moudjahidines du peuple, soutenus par des proches de Trump, posent
des questions sur la cohérence de la
politique étrangère iranienne. Et ce
alors même que la France est en
pointe pour sauver ce qui peut l’être
du JCPOA. Par ailleurs, l’ambassadeur iranien à Paris a été rappelé dans
son pays et la France n’a toujours pas
d’ambassadeur à Téhéran. Tout cela
semble indiquer des flottements
entre les différents groupes en compétition pour le pouvoir au sein de
l’establishment iranien. Ce serait
aujourd’hui prendre un énorme
risque que de laisser certains cercles
renouer avec le terrorisme et cela saperait la légitimité du président « modéré » Rohani. La France, en tout cas,
a voulu signifier un coup d’arrêt, ne
serait-ce que par rapport à ses alliés
occidentaux, en prenant des mesures
à la fois judiciaires et financières.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
65
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
« Les crises du Moyen-Orient conditionnent notre avenir »
Y. MALTSEV/REUTERS
monde
Accord Netanyahou a obtenu l’aide tacite de Poutine en Iran. Ici, le 8 mai à Moscou.
Le sort final d’Idlib n’est-il pas
la clef géopolitique du conflit?
G. K. La Russie doit procéder pour
l’heure à un arbitrage décisif. Elle se
demande que faire de cette poche,
peuplée de 3 millions d’habitants,
dont 2 millions de réfugiés. C’est une
« zone de désescalade » où ont été
concentrées toutes sortes de rebelles
venus de partout, dont environ 60 %
sont des djihadistes issus du groupe
Al-Nosra, rebaptisé Tahrir al-Cham,
émanation d’Al-Qaeda, et dont on a
négocié les redditions en échange de
leur installation à Idlib.
Donc si les Russes bombardent, il va
falloir ouvrir la frontière avec la Turquie
pour laisser s’échapper les civils…
G. K. C’est impossible à accepter pour
les Turcs, qui ont déjà accueilli 3,5 millions de réfugiés et dont l’économie
traverse de très graves difficultés.
Dans l’exode s’infiltreraient immanquablement des terroristes, dont certains risqueraient de passer en Europe.
Il faut néanmoins crever l’abcès d’Idlib : il est difficilement envisageable
qu’il n’y ait pas, au final, une offensive
militaire. Mais ses modalités font l’objet de tractations
complexes…
Dans ce chaos, le silence de
l’Europe reste assourdissant…
G. K. L’Europe est directe-
66
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
ment concernée en raison des vagues
terroristes qui la frappent et des flux
migratoires qui découlent de toutes ces
déflagrations. Elle subit à l’intérieur de
ses propres rouages démocratiques un
violent contrecoup, qui se mesure par
la percée des populistes dans les pays
d’Europe centrale, mais aussi en Allemagne ou en Italie… sans parler des
succès d’Eric Zemmour dans les librairies de l’Hexagone ! La menace que
font peser les différents partis extrémistes sur les élections européennes de
2019 est très sérieuse. L’Union européenne s’avère incapable de gérer son
voisinage sud et sud-est, alors même
que cela exerce des effets désastreux
sur sa cohésion. Son impuissance fait
d’elle une cible à la fois pour des forces
ouvertement hostiles, comme les mouvements terroristes, et pour ses propres
citoyens, affolés face au déferlement
migratoire et au « grand remplacement ». Plus grave encore, la crise des
migrants révèle l’inaptitude de l’Union
à se réformer. Il est pourtant vital pour
elle de définir une politique étrangère
commune et, si besoin, des actions
militaires concertées. Les crises du
LA FRANCE SEMBLE
CHERCHER UNE SOLUTION
NÉGOCIÉE AVEC LA RUSSIE
Moyen-Orient et de la Méditerranée
conditionnent notre propre avenir.
Pour sortir du chaos, il faut s’impliquer
davantage dans cet espace qui est notre
frontière directe, on ne peut pas en
faire l’économie. Nous payons le prix
de notre aveuglement et de notre
fainéantise intellectuelle. Le paradoxe,
insupportable, est que la Russie, qui a
si peu de retenue en matière de droits
de l’homme, dispose aujourd’hui
d’une expertise sur cette région, qui
n’est pas meilleure que la nôtre, mais
qui est beaucoup plus en phase avec le
processus de décision politique.
Quant à la France…
G. K. Après avoir idéalisé la Syrie
comme notre « guerre d’Espagne »
sous le quinquennat précédent, la
France a changé de position. Depuis
l’avènement d’Emmanuel Macron,
Poutine ayant remporté la victoire
militaire, l’objectif semble être de se
trouver présent à la table des négociations. Au lieu d’« antagoniser » les
Russes, l’enjeu est aujourd’hui de trouver une solution négociée avec eux.
N’est-ce pas une position plus claire?
G. K. D’autant que les Russes ne peuvent s’en sortir seuls, sous risque d’enlisement. Mais, sur Idlib, par exemple,
Paris, qui soutient les Kurdes de Syrie,
se fait en même temps au Conseil de
sécurité le relais des positions turques
pour éviter que les djihadistes ne
passent la frontière et ne finissent par
prendre la route de l’Europe de l’Ouest.
Peut-on considérer que la menace
terroriste a diminué?
G. K. On peut toujours subir des attaques djihadistes, même si on a récemment assisté surtout à des agissements individuels. Ce qui a diminué
relève des actions d’envergure coordonnées, commanditées par des djihadistes français à partir du territoire
contrôlé par Daech. Nombre de ces
derniers se trouvent aujourd’hui dans
les geôles kurdes dans l’est de la Syrie.
Qu’elle le veuille ou non, la France est
impliquée au Levant, mais elle paraît
bien seule en Europe.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
HALAL
LA TAXE
IMPOSSIBLE?
Pour financer l’islam de France, l’idée d’une taxe sur les produits
halal refait surface, déclenchant l’ire de la communauté musulmane.
I
l pèse ses mots, se tortille un
peu dans son fauteuil, goûte à
ces quelques secondes de silence qui précèdent une attaque, et puis se lâche enfin :
« C’est une absurdité totale. »
Ce lundi 1er octobre, dans son bureau
lambrissé de la Grande Mosquée de
Paris, Dalil Boubakeur, recteur de l’institution, est en colère. L’objet de son
courroux ? Le projet de taxe halal qui
refait surface dans un épais rapport de
l’Institut Montaigne, rédigé par l’essayiste et spécialiste de l’histoire de
l’Islam Hakim El Karoui et remis en
septembre à l’Elysée. Cette somme de
600 pages, intitulée « La fabrique de
l’islamisme », préconise notamment la
mise en place d’une redevance sur
tous les produits halal vendus en
France, laquelle serait collectée par
une autorité confessionnelle autonome. L’objectif : financer de façon
indépendante l’islam de France. « C’est
un non-sens juridique. El Karoui est
un banquier qui n’a qu’une vision de
papier glacé de la réalité. Il confond
tout. » La critique est sévère. Elle n’est
pas isolée. « C’est la cerise sur le gâteau.
68
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Magot Ce marché est l’une des seules
niches de l’agroalimentaire, avec le bio, à
connaître une croissance à deux chiffres.
Cet homme se prend pour le grand
sauveur de l’islam. Cette redevance
est impossible à mettre en place »,
tempête Kamel Kabtane, recteur de la
grande mosquée de Lyon.
Des banderilles qui laissent de
marbre l’auteur de la proposition. Sans
relâche, Hakim El Karoui défend l’urgence de trouver des sources de financement transparentes et pérennes
pour financer le culte, la construction
de mosquées ou d’écoles, ou le versement d’un salaire décent aux imams.
Ce qui nécessite, selon lui, de donner
un grand coup de pied dans la fourmilière. « Après tout, ce que je propose,
c’est simplement de copier l’organisation du rite casher. Sauf qu’aujourd’hui
le business halal, c’est l’anarchie, la
nébulosité et le règne des conflits d’intérêts. Ceux qui s’élèvent contre cette
taxe sont les mêmes que ceux qui sont
assis sur le magot et ne veulent pas en
perdre une miette. »
Le magot? C’est le marché des produits estampillés halal, une des seules
niches de l’agroalimentaire, avec le
bio, à connaître une croissance à deux
chiffres. Un secteur dont le chiffre d’affaires est estimé à près de 5 milliards
d’euros et qui repose à 85 % sur le commerce de la viande, d’après Abbas Bendali, fondateur du cabinet Solis. Pour
Hakim El Karoui, le calcul est vite fait :
il suffirait de prélever à peine 1 % de ce
résultat, et c’est une petite cinquantaine de millions d’euros qui tomberaient chaque année.
UNE BOÎTE DE PANDORE
Pas si simple. Car si la mesure préconisée depuis des lustres – on en parlait
déjà il y a vingt-cinq ans – n’a jamais
vu le jour, c’est en grande partie en raison de la complexité et de l’opacité du
marché. Taxer le halal, oui, mais quel
halal ? Les textes religieux ne dressent
P. DELOCHE/GODONG/PHOTONONSTOP/AFP
Par Béatrice Mathieu
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
C. SHARROCK/CIRIC
Rituel L’abattoir mobile mis en place à Sarcelles
lors de la fête de l’Aïd permet le sacrifice
des bêtes selon les coutumes de la religion.
pas une liste détaillée des aliments
licites (halal), mais précisent plutôt ce
qui est interdit (haram) : le porc, le
sang, l’alcool. Quant à l’abattage, il
doit être, en théorie, réalisé par un
musulman, la bête étant égorgée et
saignée vivante, la tête tournée vers
La Mecque. Voilà pour la « loi islamique ». Dans les faits, chacun y va de
son interprétation des textes, en fonction des courants de l’islam… Pas de
label unique, pas de référentiel officiel
suivi par tous les acteurs de la filière
viande (industriels et abattoirs), et
surtout pas d’agence de contrôle indépendante et respectée de tous, chargée de surveiller les bonnes pratiques.
Rien à voir avec le business du bio, très
réglementé. « C’est le grand bazar sur
le dos des consommateurs avec la
bénédiction de l’Etat, tétanisé à l’idée
Pour calmer la jalousie naissante du roi
d’ouvrir la boîte de Pandore et qui laisse
du Maroc, le gouvernement français
tout faire au nom de la laïcité », s’enoctroie le même privilège à la mosquée
flamme Hanen Rezgui, présidente de
d’Evry (proche de Rabat), puis à celle de
l’Association de sensibilisation, d’inforLyon. Des permis que ces mosquées
mation et de défense
distribuent à tour de
du consommateur mubras… moyennant fiIl n’existe pas
sulman (Asidcom).
nance. A quel tarif? Side label unique
Comment en est-on
lence gêné de Naïma
arrivé là? Tirer le fil de
Oiachour, la vétérinaire
ni d’agence
la pelote de laine nous
chargée du halal pour
de contrôle
fait remonter au tout
la Grande Mosquée de
indépendante
début des années 1990.
Paris. « 160 euros la
Charles Pasqua, alors
carte par an, mais, en
échange, on dispense une formation au
ministre de l’Intérieur, accorde en 1994
bien-être animal », finit par préciser la
à la Grande Mosquée de Paris – proche
jeune femme. « Ces formations sont tode l’Algérie – le monopole de la distritalement bidon. Il n’y a d’ailleurs aucun
bution des cartes de sacrificateur,
stage pratique dans un abattoir », soufautorisant à pratiquer l’égorgement
fle un sacrificateur de la région
des animaux selon le rite musulman.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
69
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
enquête
E. SOUDAN/ALPACA/ANDIA.FR
Halal, la taxe impossible ?
Dérive Une partie
des animaux égorgés
selon le rite halal
se retrouvent dans le
circuit conventionnel.
On mange halal
et casher sans le savoir...
D
e la viande casher ou halal
dans des steaks hachés
vendus dans le circuit traditionnel?
En 2012, en pleine campagne
présidentielle, Marine Le Pen
déclenchait une polémique
en affirmant qu’une grande partie
des poulets mis en vente en grande
distribution étaient égorgés
selon le rite halal. Si elle n’avait pas
complètement tort de souligner
cette pratique, les chiffres avancés
par la candidate frontiste étaient
faux. Reste que, dans le milieu
des abattoirs, la dérive est connue :
une partie des animaux abattus
selon la tradition casher ou halal,
c’est-à-dire égorgés vivants
sans étourdissement préalable,
partent ensuite dans le circuit
conventionnel. Aucun problème
de santé public ni d’altération du
goût des aliments. Un inspecteur
vétérinaire travaillant depuis
trente-cinq ans dans les abattoirs
le confirme à L’Express : « C’est un
secret de Polichinelle. C’est avant
tout une question économique.
Les professionnels de la viande
souhaitent valoriser ce qu’ils
appellent les excédents. » Dans
le rite casher, seul l’avant de
l’animal est consommé. Et certains
morceaux, notamment dans
le bœuf, sont plus facilement
vendables sous une estampille
70
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
halal que d’autres. Des bêtes sont
également mises de côté car elles
ne répondent pas au cahier des
charges de certains organismes
de certification. « Dans ce cas, les
étiquettes mentionnant l’abattage
religieux sont ôtées », explique
notre inspecteur vétérinaire.
Une fraude fréquente. A tel point
que la question de l’information
des consommateurs sur les
conditions d’abattage est au cœur
des discussions du Comité national
d’éthique des abattoirs, mis
sur pied au début de 2017 après les
vidéos diffusées par l’association
L214. « Pas une réunion sans que
ce sujet ne soit remis sur la table.
Evidemment, les industriels,
les distributeurs et les instances
religieuses juives et musulmanes
sont férocement opposés à tout
étiquetage », raconte un membre
de ce comité d’éthique. « Il s’agit
juste de trouver une signalétique
pour informer les consommateurs
soucieux du bien-être animal,
explique Pierre Pauchet,
de l’Association en faveur de
l’abattage des animaux dans
la dignité. Un simple code chiffré
comme sur les œufs pourrait faire
l’affaire. » En 2013, un rapport
de la sénatrice Sylvie Goy-Chavent
préconisait déjà une telle mesure…
avant d’être enterré.
nantaise, qui a obtenu son précieux
sésame auprès de la mosquée d’Evry.
Le brouillard est encore plus
opaque pour ce qui est des contrôles.
Au fur et à mesure que le halal s’est développé dans les grandes surfaces,
une kyrielle d’organismes privés ou
dépendant directement, pour les plus
gros, des trois grandes mosquées de
Paris, Evry et Lyon, ont fleuri sur le
terrain vierge de la certification. Des
officines discrètes, peu disertes, voire
muettes, sur leurs résultats financiers
mais qui prospèrent sur fond de scandales à répétition : traces d’ADN de
porc dans des Knacki, poulets gazés
avant d’être égorgés…
UNE CERTIFICATION FLOUE
Seul AVS (A votre service), un des pionniers du secteur – d’inspiration fondamentaliste –, a vraiment joué la carte
de la transparence financière lors de
notre enquête. « Nous employons
200 contrôleurs et nous avons dégagé
un chiffre d’affaires de 7 millions d’euros en 2016 pour 50 000 tonnes de
viande contrôlées », détaille Fouad
Imarraine, un des responsables de
l’entreprise. Ailleurs, les notions de
comptabilité sont plus floues. « Nous
ne donnons aucun chiffre », affirme
Kamel Kabtane, recteur de la mosquée
de Lyon. Ce dernier évoquait néanmoins en 2010 un bénéfice de 1 million d’euros. La mosquée d’Evry, elle,
n’a pas souhaité répondre à nos questions. Quant à celle de Paris, la simple
évocation des recettes liées à la certification a mis tout l’état-major de l’institution en ébullition. « Je n’en ai
aucune idée », nous a répondu Dalil
Boubakeur. Il a fallu attendre que le
directeur financier et administratif,
appelé à la rescousse, déboule, brandisse quelques tableaux Excel et lance
le chiffre de 400 000 euros. « Vous
pouvez au moins rajouter un zéro, vu
ce qu’ils nous facturent », commente,
acide, le patron d’un très gros abattoir.
Des contrôles, justement, qui sont
facturés aux abattoirs entre 2 et
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
enquête
Halal, la taxe impossible ?
E. MARNETTE/LEPARISIEN/MAXPPP
pendant des mois, les acteurs de la
filière se sont écharpés pour mettre en
place un référentiel commun. Au cœur
des discussions : les conditions d’abattage des animaux. « Ce sont les tenants
d’un islam pur et dur qui ont gagné.
Pas question pour eux d’entendre parler d’électronarcose, une technique
d’étourdissement qui permet de réduire la souffrance animale », déplore
un membre du CFCM. Alors que les vidéos tournées clandestinement dans
des abattoirs par l’association L214
commençaient à être diffusées, le ministre de l’Agriculture de l’époque, Stéphane Le Foll, demande au CFCM de
Exigence Les frères Karim et Slim Loumi ont choisi de créer leur propre label et
ne pas communiquer sur cette charte,
proposent une viande bio et halal dans leur boucherie, aux Lilas, près de Paris.
de peur de stigmatiser encore davantage la communauté musulmane.
Nouvel échec quelques mois plus tard
quand l’Afnor tente, elle aussi, de défi20 centimes le kilo de viande. Pourcommises, on verra si on poursuit ce
nir une norme. Les organisations muquoi un tel écart? Tout dépend du capartenariat l’an prochain », commente
sulmanes arguent que l’Etat n’a pas à
hier des charges. Bref, de la qualité de
simplement Dalil Boubakeur.
se mêler d’une affaire religieuse. « On
la prestation. « On trouve de tout : des
compte près de 1,5 million de pratiinspections sérieuses comme de simÉTHIQUE ET CONFIANCE
quants qui n’achètent que des produits
ples certificats de complaisance avec
Tout ce micmac, les deux frères
halal. Ceux-là sont prêts à payer plus, à
des tampons envoyés à l’avance », raKarim et Slim Loumi n’en voulaient
condition que les contrôles soient
conte Abderrahmane Bouzid, fondaplus. Ils tiennent une boucherie halal
sérieux, que la collecte de la taxe se
teur du cabinet AB Associates Conseil
bio, Les Jumeaux, aux Lilas, dans la
fasse de façon transparente et que
et ex-patron de Wassila, la marque
banlieue est de Paris. « On a longl’argent soit tracé », défend Aslan
halal de Casino. Pour les géants de
temps travaillé avec AVS, qui nous
Timol, l’homme chargé du halal au
l’agroalimentaire, aux marges aussi
prenait 500 euros par mois juste pour
CFCM. Alors qu’Emmanuel Macron a
fines qu’une tranche de pastrami, plus
afficher leur logo sur la devanture de
promis, le 9 juillet dernier, devant les
les conditions d’abattage sont strictes,
la boutique. Leurs contrôleurs voudéputés et les sénateurs réunis en
moins les cadences de production sont
laient tout régir. Après tout, c’est moi
congrès à Versailles, « un cadre et des
élevées. Très tentant, du coup, d’aller
le patron », tonne Karim en faisant
règles dès l’automne
vers le moins-disant. « Nos contrôleurs
rouler ses muscles
pour
l’islam
de
vérifient toute la chaîne de producd’ex-champion de kaSur les conditions
France », le CFCM ne
tion. Nous, on ne fait pas de certificaraté. Du coup, le duo
d’abattage, « ce
ferme pas complètetion par Internet », tacle Kamel Kaba choisi de créer son
sont les tenants
ment la porte. « Nous
tane, à la mosquée de Lyon. Un petit
propre label avec son
d’un islam dur
ne sommes pas oppocoup de pied à son collègue Boubapropre réseau d’apsés à une redevance…
keur. Depuis deux ans, la Grande Mosprovisionnement et
qui ont gagné »
à condition qu’elle soit
quée de Paris est engluée dans un
ses propres certifivolontaire », concède
scandale de fraude avec la SFCVH
cateurs : « Ce qui
Aslan Timol. Le 29 août dernier, l’or(Société française de contrôle de la
compte, c’est l’éthique et la confiance,
ganisation a d’ailleurs déposé les staviande halal), son propre organisme
non ? » conclut le jeune boucher.
tuts d’une association pour le financede certification. Problème : la plupart
Alors, comment taxer le halal alors
ment du culte musulman, laquelle
des grandes marques, comme Carreque les contours du marché sont aussi
pourrait servir de réceptacle à cette
flous? Le Conseil français du culte mufour, Fleury Michon ou encore Vanofameuse taxe. Cette coquille pourrait
sulman (CFCM) a bien tenté de mettre
bel, apposent le logo de la SFCVH sur
rester vide encore longtemps. B. M.
tout le monde d’accord. En 2016,
leurs produits. « Des erreurs ont été
72
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CHAQUE MERCREDI
À 20H50
PARVIENDRONT-ILS À LES RETROUVER ?
DISPONIBLE SUR LE CANAL 24
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
entretien
“Il y a énormément d’argent
pour les start-up”
Selon Nicolas Dufourcq, patron de Bpifrance,
les entreprises innovantes ne rencontrent aucun
problème pour se financer.
Propos recueillis par Béatrice Mathieu et Corinne Lhaïk
N
icolas Dufourcq est un
missionnaire. Le patron
de la banque publique
d’investissement défend
inlassablement l’innovation et les start-up, le made in France
et ses PME industrielles. Sans tomber
dans l’angélisme. Interview.
Dans la course mondiale
à l’innovation, la France peut-elle
rattraper son retard ?
Nicolas Dufourcq Je ne partage pas ce
constat! Dans la science, la recherche
fondamentale, la France n’a aucun retard. C’est tellement vrai que nombre
de produits innovants qui déferlent sur
la planète et qui sont « brandés » par de
grands groupes mondiaux regorgent
d’innovations françaises. Dans la bataille culturelle qui se joue actuellement, les marques américaines et
chinoises de la « tech » interdisent de
dire qu’il y a de la « techno » française
dans leurs produits. Le problème français est ailleurs. Il réside dans notre difficulté à valoriser cette innovation.
Nous devons améliorer le transfert de
technologies vers les entreprises.
Pourtant, la création
de start-up est dynamique...
N. D. C’est vrai! Les levées de fonds ont
été multipliées par six depuis la création de Bpifrance, en décembre 2012.
Le montant moyen de ces levées a été
74
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
multiplié par deux, leur nombre par
trois. Depuis le début de l’année, les
start-up françaises ont levé 3,5 milliards d’euros de capital. Et une grosse
dizaine de sociétés sont parvenues à
capter plus de 20 millions d’euros.
L’argent est là. Sur la place de Paris, le
capital-risque disponible est estimé
entre 9 et 10 milliards d’euros. C’est
considérable! Mais ça ne fait pas tout.
Le succès dépend aussi de
la capacité des chefs d’entreprise à « délivrer ». C’est
donc un pur sujet d’excellence opérationnelle.
Une Europe de
l’innovation est-elle
en train d’émerger ?
N. D. Pas vraiment. Le problème, c’est qu’il y a peu de
collaboration en Europe
sur le digital. C’est aussi
difficile pour une start-up
française de se lancer en
Allemagne qu’aux EtatsUnis. Le résultat : tout le
monde part outre-Atlantique, car la taille du marché et son dynamisme
attirent comme un aimant.
C’est un problème qu’il faudra résoudre car sinon
nous n’aurons jamais de
champions mondiaux en
Europe...
Comment ?
N. D. En tissant des liens. Si chaque
fois qu’une bonne idée émerge, elle
est dupliquée dans deux ou trois pays
européens, nous nous tirons une balle
dans le pied. Prenons l’exemple de la
vente de chaussures en ligne. Les Allemands ont créé Zalando, les Français, Spartoo et Sarenza. Chacun
déploie une énergie considérable
pour conquérir son marché domestique puis l’international. Résultat ?
C’est Amazon qui déboule. Dans la
mobilité autonome, c’est la même
chose. Il y a des dizaines de petites
start-up en Europe qui travaillent
sur les mêmes technologies. C’est le
rôle des financeurs, des banques, des
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Vous prônez une forme
de rapprochement entre les PME
industrielles françaises et le fameux
Mittelstand allemand. Pourquoi ?
N. D. Nous avons tous appris à l’école
que l’Allemagne est notre premier
partenaire commercial. En réalité, les
deux écosystèmes industriels se
connaissent peu. Nous sommes dix
fois moins intégrés avec l’Allemagne
que deux Etats américains proches.
Dans le monde des PME, beaucoup de
sociétés françaises ont été rachetées
par des entreprises américaines ou
asiatiques. Le Mittelstand allemand,
dans ses investissements, a depuis
longtemps tourné le dos à l’Europe
occidentale. Il y a pourtant des vertus à
établir un vrai dialogue industriel.
Dans la compétition mondiale avec les
Etats-Unis et la Chine, l’Europe a une
carte à jouer, car elle a encore une
grande industrie. Outre-Rhin, évidemment, mais aussi en Italie du Nord, en
France, aux Pays-Bas, en Suède... C’est
un patrimoine commun, mais il n’est
pas pensé comme tel. Or nous avons
tout intérêt à mailler cette industrie
européenne, car c’est un grand instrument de puissance.
de réduire le montant de l’ISF pour les
entreprises familiales]. Ils sont libérés
de cette contrainte. Par ailleurs, les
jeunes entrepreneurs qui vendent
leur boîte ne sont plus obligés de partir à Londres pour éviter l’ISF. On en
voit même certains revenir, même si
le Brexit explique une partie de ces retours. La question est
de savoir ce que ces
Avons-nous
« Il faut redresser
contribuables vont
restauré la
le rapport
faire de l’argent éconocompétitivité ?
innovation/prix.
misé. Il est encore trop
N. D. C’est indéniable.
tôt pour le savoir. Mais
La compétitivité-prix
C’est la clef de
l’effet humain est réel :
a été restaurée dans
l’exportation »
l’expatriation pour
l’industrie grâce à la
cause d’ISF, c’est fini.
baisse des charges, la
discipline salariale est là et l’attractivité
de l’industrie française est rétablie.
L’image de la France aux yeux de ses
Comment expliquer la persistance
d’un tel déficit du commerce extérieur?
N. D. Dans le domaine industriel, ce
déficit résulte de deux phénomènes.
D’abord, l’euro est une monnaie surévaluée pour la France et sous-évaluée
pour l’Allemagne, dont
l’économie a profité des
trois quarts des bénéfices
de la création de la monnaie unique. Ensuite, nos
produits sont relativement
chers par rapport à la nouveauté qu’ils apportent. Il
faut donc redresser le rapport innovation/prix. C’est
la clef de l’exportation : dès
qu’une entreprise consacre
1 ou 2 % de son chiffre d’affaires en recherche et développement, elle exporte
95 % de sa production.
La suppression
de l’ISF a-t-elle eu
des effets positifs ?
O. ROLLER/DIVERGENCE
sociétés de capital-risque de les
connecter entre elles et de favoriser
les économies d’échelle.
N. D. Elle a eu des effets incroyablement positifs sur la
psychologie des entrepreneurs. Ils n’ont plus besoin
de signer des pactes Dutreil
[un dispositif permettant
entrepreneurs s’est-elle améliorée?
N. D. Les chefs d’entreprise français
– je parle des PME, des ETI et des
grands groupes– sont beaucoup plus
optimistes aujourd’hui. Le rassemblement d’entrepreneurs européens Bpifrance Inno Génération [qui se tient le
11 octobre, à l’AccorHotels Arena, à
Paris] se déroule dans cette atmosphère. L’an dernier, nous avions déjà
senti l’extraordinaire électricité positive de ces dizaines de milliers de
chefs d’entreprise, venus de toutes les
régions de France et d’Europe pour
cette fête de la liberté entrepreneuriale. En revanche, les cœurs ne sont
pas complètement gagnés dans le
monde des TPE, celui des artisans,
qui emploient un, deux ou trois salariés dans des territoires parfois fragiles. Ces petites boîtes font face à
toutes sortes de contraintes, de recrutement, administratives, alors que
leurs forces sont limitées.
L’Expres Que pouvez-vous leur offrir ?
N. D. Des outils de crédit. Nous avons
lancé une gamme de prêts sans aucune caution personnelle, d’un montant de 10000 à 50000 euros. Il nous
paraît essentiel de les soutenir, car
l’emploi est là, dans ces toutes petites
entreprises.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
75
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
déchiffrage
L’ÉPÉE DE DAMOCLÈS
« Le métier de dirigeant est de plus en plus
exposé. Le risque de se voir condamné à de
la prison est en effet une menace nouvelle.
C’est une chose dont je parle avec
ma femme et mes enfants. »
Carlos Tavares, patron du groupe PSA, le 2 octobre, lors des journées
presse du Mondial de l’Auto, à Paris.
LA FERMETURE
Autour de la centrale nucléaire de Fessenheim,
non loin de la frontière allemande, les habitants
et les salariés commencent à avoir le tournis.
Alors que la fermeture était jusqu’à présent
conditionnée à la mise en service de l’EPR
de Flamanville, voici que le nouveau ministre
de la Transition écologique, François de Rugy,
change le programme. « Aujourd’hui, on est
obligé d’envisager de ne pas faire les deux
opérations en même temps. Sur l’ouverture
de Flamanville, EDF n’est pas capable de nous
donner une date, et l’Autorité de sûreté
nucléaire non plus », a indiqué, le 4 octobre,
sur Franceinfo, l’ancien président
de l’Assemblée nationale. S’il est contraint
de décorréler les deux dossiers, l’exécutif a tout
de même réaffirmé son engagement :
« La centrale fermera pendant ce mandat. »
D’ici à 2022, mais quand exactement?
76
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
LES LAURÉATS
Deux pour le prix d’un. Pour le 50e anniversaire du prix Nobel
d’économie, l’Académie suédoise a récompensé lundi
8 octobre deux économistes américains. William Nordhaus,
77 ans, professeur à l’université Yale, a été l’un des premiers,
dans les années 1990, à théoriser l’impact du réchauffement
climatique et des émissions de CO2 sur la croissance.
Paul Romer, 62 ans, enseignant à la Stern School of Business
de l’université de New York et ancien chef économiste
de la Banque mondiale, s’est, quant à lui, longuement penché
sur le rôle structurant de l’innovation dans le développement
économique. Le fil conducteur entre ces deux poids lourds
de la pensée aux Etats-Unis : la question des fondamentaux
de la croissance. Peut-être une façon pour le jury du Nobel
de donner une réponse aux théories anxiogènes
sur la stagnation séculaire.
Nobélisés Les
économistes, Paul
Romer (g.) et
William Nordhaus
Y. JANSENS/BELGA/AFP – YALE UNIVERSITY/REUTERS
V. KUHN/DPA PICTURE-ALLIANCE/AFP
D. BALIBOUSE/REUTERS
LE « DIESELGATE » MARQUERA UN VIRAGE DANS L’HISTOIRE
DE L’INDUSTRIE AUTOMOBILE. Pas seulement par l’ampleur
de la fraude aux émissions d’oxydes d’azote et le montant
des amendes – 27 milliards pour Volkswagen rien qu’aux
Etats-Unis –, mais parce qu’il a fait tomber un tabou :
celui de l’incarcération de hauts dirigeants. Rupert Stadler,
tout-puissant patron d’Audi (qui vient juste d’être licencié), dort ainsi en prison
depuis le mois de juin. De quoi inquiéter le patron du groupe PSA,
qui fait partie des constructeurs dans le viseur de la justice française, au même
titre que Renault et son PDG, Carlos Ghosn.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LA LIBRAIRIE DE L’ÉCO
PAR EMMANUEL LECHYPRE
622
MILLIARDS
D’EUROS
C’EST LE POIDS CONSIDÉRABLE DU MARCHÉ MONDIAL de la bière
en 2017, en hausse de 20 % en cinq ans, selon le cabinet Euromonitor.
Le chiffre masque cependant une chute de la consommation dans
le monde, estimée à 196,2 milliards de litres l’an passé. Car si le nombre
de buveurs de bière augmente en Asie du Sud-Est et en Afrique,
il décroît sensiblement aux Etats-Unis, au Japon et même en Chine.
Heureusement pour les brasseurs, cette désaffection sur les marchés
matures, qui risque de se poursuivre dans les prochaines années,
est largement compensée par la montée en gamme de l’offre. En clair,
moins de bibine bon marché et plus de breuvage ambré haut de gamme.
LE REJET
Part de marché en volume des médicaments génériques remboursés
Italie
France
Belgique
Autriche
Danemark
Pays-Bas
Royaume-Uni
Allemagne
23 %
30 %
36 %
53 %
61 %
74 %
80 %
81 %
Source : OCDE.
on le savait : les médicaments génériques n’ont pas la cote
en France. Ce qui pèse lourdement sur les comptes de
l’assurance-maladie, souligne le dernier rapport de la Cour des
comptes sur la Sécurité sociale. mais les comparaisons
internationales révèlent encore davantage le retard français.
Ainsi, la part de marché en volume des médicaments génériques
remboursés est de 30 % seulement en France, contre près de 60 %
au Danemark, 74 % aux Pays-bas et plus de 80 % en Allemagne
et au Royaume-Uni. outre-manche, l’obligation de substitution
par les pharmaciens de médicaments non génériques par des
génériques, ainsi que les incitations financières proposées aux
médecins, expliquent largement ce résultat.
Estonie, e-paradis
imaginez un pays dans lequel toutes les démarches, jusqu’au vote, se font en ligne avec une
carte unique (sauf le mariage, le divorce et les
achats immobiliers), un pays dans lequel l’Etat
change les lois en moins de six mois et où il est
possible de créer une entreprise en dix-huit
minutes… Ce pays zéro paperasse existe : c’est
l’Estonie. Plus audacieux encore, depuis 2014,
l’identité numérique et les services associés sont
accessibles aux citoyens du monde entier à travers l’e-résidence, le programme de transnationalité numérique qui ouvre accès à cet environnement administratif adapté aux entrepreneurs
nomades du xxie siècle. mais comment une ancienne république socialiste soviétique est-elle
devenue en moins de trente ans l’Etat le plus
digitalisé du monde ? C’est cette formidable
aventure que nous racontent Violaine Champetier de Ribes, créatrice d’entreprise, et Jean Spiri,
spécialiste de la transformation numérique.
il y a, bien sûr, la nécessité de tout rebâtir
après l’effondrement de l’URSS, en 1991. Une
équipe de trentenaires prend alors la tête de l’Estonie avec l’idée de créer une plateforme administrative efficace au service des citoyens, qui
avaient soif de transparence après des décennies
de dictature. mais l’ambition va au-delà : il s’agit
de bâtir le premier modèle d’état numérique, un
projet politique destiné à répondre à la crise prévisible de l’Etat-nation que la dématérialisation
et l’abaissement des frontières physiques va
affaiblir, voire rendre obsolète… au fur et à
mesure que se renforcera le pouvoir des Gafam
(Google, Amazon, Facebook, Apple, microsoft).
Les auteurs n’éludent pas les faiblesses du modèle estonien, notamment la fracture ouverte
entre les gagnants et les perdants de la digitalisation. ils ne surestiment pas la transposabilité
dans nos vieux pays occidentaux de cette révolution estonienne, fruit d’une histoire particulière
dans un pays de moins de 1,5 million d’habitants.
Reste le plaisir de s’émerveiller d’une expérience
de réformes économiques, parmi
les plus excitantes de ces cinquante dernières années.
DEMAIN, TOUS ESTONIENS?
PAR VioLAinE ChAmPETiER DE RibES
ET JEAn SPiRi. ED. CEnT miLLE
miLLiARDS, 231 P., 20 €.
La librairie de l’éco par Emmanuel Lechypre
chaque vendredi à 21 heures sur BFM Business
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
77
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
innovations
DU TAC AU TAC AVEC
QUENTIN PERRAUDEAU
Après le mal de dos,
qu’allez-vous soigner?
Tiens-toi droit !
Alexis Ucko
et Quentin
Perraudeau,
cofondateurs
de la start-up.
Il y a tellement de bobos que
nous souhaiterions pouvoir soigner!
Cependant, nous mettons un point
d’honneur à éradiquer les mauvaises
postures avant de nous pencher
sur un autre challenge. Ce mal touche
80 % de la population mondiale
au moins une fois dans la vie.
C’est compliqué de travailler
avec des scientifiques?
M. DEMARIA
Non, bien au contraire.
Nous pensons que plus il y a
de visions différentes sur un produit,
plus ce dernier sera complet
et optimal pour l’utilisateur.
Percko s’attaque
au mal de dos
La jeune pousse propose une gamme de tee-shirts
capables de corriger les mauvaises postures
afin d’éviter les dorsalgies. Par Ghizlaine Badri
U
n peu plus de 660 millions
velles technologies. Nous avons ainsi
d’euros par an ! C’est ce que
pu trouver la bonne combinaison
pour donner la puissance nécessaire
coûte chaque année le mal
aux tenseurs afin qu’ils agissent sur
de dos à l’Assurance malala position du porteur », raconte
die. La lombalgie est à l’origine de
Quentin Perraudeau, qui a cofondé
30 % des arrêts de travail de plus de
Percko, en 2015, avec Alexis Ucko.
six mois et constitue la troisième
Ces deux ingénieurs de formacause d’invalidité pour le régime
tion, qui se sont rencontrés en masgénéral, d’après une étude de la
ter à l’Essec, ont pu se lancer grâce
Caisse nationale d’assurance malaà une levée de fonds sur le site de
die. C’est en partant de ce constat
financement participatif Kickstarque Percko est née. La start-up a en
ter, où ils ont explosé les compteurs :
effet imaginé une gamme de teeshirts équipés de tenalors qu’ils visaient
30 000 euros, ils en ont
seurs actifs pour ouvrir la cage thoracique
levé 385 000 ! Et une
EN CHIFFRES
dizaine d’entreprises
et redresser la colonne
385000 euros
– dont la bretonne
vertébrale en cas de
de levée de fonds.
Armor Lux –, parmi
mauvais e p o sture.
50000 tee-shirts
plus de 3 000 contribu« Nous avons travaillé
vendus (129 euros
teurs, ont commandé
avec la société rhônalenviron l’unité)
depuis le lancement
le Lyne Up pour soulapine TopTex Cube, spéde la gamme.
ger leurs employés et
cialisée dans les tissus
4 millions d’euros
limiter les arrêts malainnovants et les noude chiffre d’affaires
espérés en 2018.
•
•
•
78
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Les problèmes de dos touchent
aussi les sportifs?
Bien sûr. Nous avons d’ailleurs
d’ores et déjà équipé
des champions de course à pied
et de trail, et nous espérons
continuer sur notre lancée. Pourquoi
ne pas équiper nos champions
du monde de foot pour la prochaine
grande compétition? Cela serait
pour nous une vraie fierté!
Vous envisagez des partenariats
avec des médecins, voire avec
des hôpitaux?
De nombreux professionnels
de santé recommandent déjà
nos produits. Et nous travaillons
en effet sur des propositions
de partenariats avec certaines
institutions. Mais il est encore
trop tôt pour en parler.
die. En 2017, la jeune pousse a étoffé
sa collection en lançant un tee-shirt
de sport, le Lyne Fit, et un gilet pour
les activités manuelles, le Lyne Pro.
Percko lancera en 2019 un nouveau
produit : le Wavii. Grâce à une synchronisation avec une application, ce
tee-shirt propose des exercices à
l’utilisateur en fonction de sa condition physique, de sa localisation et
du temps dont il dispose.
De quoi, espèrent les cofondateurs, accélérer le développement
de leur entreprise, déjà présente
dans six pays d’Europe, avec un
chiffre d’affaires attendu de 4 millions d’euros en 2018, le double de
celui de 2017. G. B.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
économie
patrimoine
Mauvaise nouvelle : la récente hausse des prix
à la consommation pourrait s’installer durablement.
Un coup dur pour certains contrats.
Par Laurence Ollivier
L
’inflation avait quasi
disparu du paysage,
mais, depuis cet été,
la donne a changé.
En août, l’indice des prix à
la consommation a atteint,
en rythme annuel, 2,3 %.
Une tendance qui ne semble pas près de s’arrêter, la
Banque de France anticipant une inflation à 2,1 % en
2018, contre 1 % en 2017.
Un coup dur pour les
épargnants, en particulier
pour les détenteurs d’un Livret A, dont la rémunération stagne à 0,75 %. Dans
ces circonstances, les Français, pour préserver au maximum la
de levier du crédit pour se constituer
valeur de leurs économies, doivent
un capital à moindre coût.
adapter leur stratégie patrimoniale.
Deuxième piste, dans la même
Leur priorité : s’orienter vers des plaveine : la souscription de parts de
cements susceptibles d’offrir des rensociétés civiles de placement immodements supérieurs à 2,1 %. Pas si fabilier (SCPI), en cash ou à crédit. Le
cile dans un contexte de taux bas plus
rendement de cet investissement
favorable aux emprunteurs qu’aux
appelé « pierre-papier » oscille en
épargnants. Mais pas impossible.
moyenne entre 3 et 4 % par an. AttenPremière piste : l’immobilier lotion, ici, comme pour l’immobilier
catif. Les mêmes causes produisant
en direct, les durées de détention
les mêmes effets, si les loyers suivent
conseillées dépassent les dix ans. En
la courbe de croissance des prix,
outre, afin de limiter les risques de
moins-values en cas de retournement
l’investissement locatif peut constidu marché, il faut se
tuer un rempart duramontrer ultra-sélectif.
ble contre l’inflation.
Il faut choisir
Informez-vous notamD’autant qu’avec les
des placements
ment sur le choix des
niveaux de taux d’emaux rendements
actifs, leur répartition
prunt actuel, sous la
géographique, l’âge des
barre de 1 % pour les
supérieurs à 2,1 %.
immeubles détenus,
meilleurs dossiers, on
Pas si facile
le taux d’occupation,
peut faire jouer l’effet
80
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
la capitalisation, les performances et
la valorisation des parts sur la durée.
Troisième piste : une première
option consiste à doper son contrat
d’assurance-vie, même si le placement préféré des Français a du plomb
dans l’aile. Les fonds en euros – les
seuls à garantir le capital placé – ont
rapporté en moyenne 1,8 % en 2017 et
ne devraient pas faire mieux en 2018.
Soit moins bien que les anticipations
d’inflation. Toutefois, il est
possible de limiter la casse
en ciblant les meilleurs de
ces fonds. Vendus sans
droit d’entrée et à frais allégés sur Internet, ils dégagent encore des rendements
de 2 % et plus. Seconde option : effectuer des arbitrages sur son contrat en
optant pour des unités de
compte (UC) investies en
actions ou en SCPI. Selon
votre aversion pour le
risque, il faudra limiter cette
fraction à entre 5 et 20 % de
votre portefeuille. Car, si les
espoirs de gains avec les UC
sont plus élevés que sur les
fonds en euros, les possibilités de
pertes existent aussi. Dans la même
optique, le choix d’une « gestion pilotée », y compris avec un profil « prudent », permet en principe de tirer
la performance de son contrat vers
le haut.
Enfin, quatrième et dernière
piste : les anciens plans d’épargne logement (PEL). Ceux ouverts entre le
1er août 2003 et le 31 janvier 2015 rapportent 2,5 % brut hors prime d’Etat
et jusqu’à 4,50 % hors prime s’ils ont
été souscrits entre le 1er juillet 1985 et
le 15 mai 1986. Les banquiers ne le
crient pas sur les toits, mais les PEL
antérieurs au 1er mars 2011 n’ont pas
de durée de péremption (depuis cette
date, la durée est limitée à dix ans).
Ainsi, le taux d’intérêt initial reste
acquis aussi longtemps que le plan se
poursuit. L. O.
D. LAMBERT
Retour de l’inflation,
gare à votre épargne!
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 12 OCTOBRE
25 personnalités
vous donnent
leur vision du monde
en 2038
ÉDITION
COLLECTOR
110 ANS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
découverte
SI LE CLIMAT
BASCULAIT...
Le thermomètre mondial a pris 1 °C
en cent vingt ans et il continue de grimper.
Quels sont les points de non-retour ?
Par Christophe Josset
A
quelle vitesse la
Terre se réchauffet-elle ? Les scientifiques peinent à
répondre de manière
précise. Même les
meilleurs experts internationaux, ceux
du Groupe intergouvernemental sur
l’évolution du climat (Giec), préfèrent
envisager plusieurs scénarios, avec différentes hausses de température. Leur
nouveau rapport spécial, dévoilé le
8 octobre, prend ainsi pour hypothèse
un réchauffement de 1,5 °C depuis le
82
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
début de l’ère industrielle. (Voir aussi
le portrait d’Aurélien Barrau, page 50.)
Hélas, ce cadre de travail paraît
bien fragile, pour deux raisons. D’une
part, les émissions de gaz à effet de
serre continuent de grimper, en dépit
des engagements pris à Paris en 2015.
« Au rythme actuel, impossible de ne
pas dépasser 1,5 °C d’ici aux années
2040 », admettait, dès la fin de
septembre, le climatologue français
Jean Jouzel, ancien vice-président
de cette institution où il a travaillé
durant vingt ans.
D’autre part, les spécialistes se
heurtent à un problème technique
peu connu du grand public lorsqu’ils
cherchent à préciser l’ampleur du
réchauffement climatique : leurs modèles ne parviennent pas à prendre en
compte les points de bascule (ou tipping points). Ces mécanismes instables, identifiés déjà depuis plusieurs
décennies, peuvent se résumer en
une phrase : au-delà de certaines températures, des zones géographiques
qui interagissent avec le climat précipitent alors leur propre destin, même
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
GROENLAND
si l’homme suspend toutes ses actions
polluantes. Le principe s’applique par
exemple à la fonte de la calotte polaire. « Sa stabilité dépend de la chaleur : soit elle parvient à rester glacée,
soit elle fond totalement à terme »,
explique l’enseignant-chercheur Vincent Moron (laboratoire Cerege/université d’Aix-Marseille). Pour mieux
comprendre ce passage d’un état à un
autre, l’expert invite à visualiser deux
bols, posés côte à côte. Dans le premier, une bille représente la température. Lorsque celle-ci est poussée
légèrement, elle s’élève sur les bords
mais finit toujours par revenir à sa
position initiale. En revanche, si l’impulsion est trop forte, elle bascule
dans l’autre bol et y trouve un nouvel
équilibre. Le plus dur pour les scientifiques consiste à trouver le niveau
de température entraînant la bascule. Pour la calotte du Groenland et
celle de l’Antarctique occidental, les
deux plus fragiles, les estimations
varient de + 1 à... + 4 °C. Des seuils
très proches des données observées
aujourd’hui.
Mais ces calculs d’instabilité donnent lieu, eux aussi, à des débats
d’experts. « Ces problèmes touchent
l’endroit où on a le plus d’incertitudes », confirme Didier Swingedouw,
spécialiste des paléoenvironnements
océaniques (CNRS/université de Bordeaux). Le concept même de point de
bascule est débattu, faute de consensus. « C’est terrible, sa définition
scientifique est imprécise, constate
Jean-Louis Dufresne, du Centre de
modélisation du climat (IPSL/université de Jussieu). L’idée reflète toutefois
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
83
P. ROY/AURIMAGES/AFP
La glace a mémorisé dans
ses profondeurs le passé du climat,
marqué par des variations
brutales de température.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
découverte
une inquiétude fondamentale : les
simulations intègrent-elles bien tous
les phénomènes d’amplification rapide ? » Sans parler des deux autres
notions intrinsèquement liées aux
tipping points : l’interconnexion aux
autres systèmes et, surtout, la question de la réversibilité.
UN EFFET GLOBAL
DIFFICILE À ÉVALUER
Ces éléments perturbateurs se glissent
partout. Une étude publiée cet été
dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences tente justement d’évaluer leur influence sur des
zones clefs de la planète, comme les
calottes glaciaires, l’Amazonie, les
courants marins, El Niño ou encore le
pergélisol (le nom français du permafrost), cette bande de terre gelée en
permanence située dans le nord de la
Russie et du Canada. Son dégel complet, s’il se produisait, libérerait d’importantes quantités de matière organique morte, sous la forme de deux
gaz à effet de serre : le dioxyde de carbone (CO2) et le méthane. Autrement
dit, plus le pergélisol chauffe, plus il
émet lui aussi de quoi réchauffer le
climat. Le mécanisme d’amplification
est connu. Pourtant, son effet global
s’évalue difficilement. « Sur un siècle,
ce dégel pourrait peser l’équivalent de
dix années de nos émissions », précise
Jean Jouzel. D’autres nuancent ce
bilan, à l’instar de Florent Dominé, fin
connaisseur du sujet au laboratoire
franco-canadien Takuvik (CNRS/
université de Laval). « Ces processus
polaires figurent parmi les moins bien
connus du climat et on découvre tous
les ans de nouvelles rétroactions qui
fonctionnent d’ailleurs dans les deux
sens », indique-t-il. Car, si certains
phénomènes accentuent le réchauffement, d’autres peuvent le freiner,
créant une forme de résilience ! « Par
exemple, en cas de dégel du pergélisol,
une végétation va pousser pendant
des millénaires et capturer à son tour
le carbone, détaille Florent Dominé.
Sauf que, en l’état, la recherche ne sait
pas si cette croissance permettrait de
compenser les émissions du sol. »
84
10 OCTOBRE
MOIS 20182018
L’EXPRESS XX
SAHEL
Les enchaînements climatiques
peuvent surprendre :
une perturbation des flux marins
dans l’Atlantique peut influer
sur les pluies en Afrique de l’Ouest,
mettant en péril l’agriculture.
Une chose est sûre : la Terre a
déjà vécu des basculements provoqués par des amplifications naturelles. Les scientifiques ont longtemps pensé que le climat n’évoluait
que de manière très lente, jusqu’à
une découverte, il y a quarante ans,
lors de forages au Groenland. Selon
la profondeur, ses glaces servent
d’archives climatiques assez précises. Elles témoignent ainsi de plusieurs réchauffements abrupts il y a
plus de dix mille ans, de l’ordre de
10 °C localement en quelques décennies, suivis d’un refroidissement. « Le
contexte de la période glaciaire n’était
pas comparable, commente Didier
Swingedouw. Cependant, ces traces
montrent que le système dynamique
du climat peut varier brutalement. »
La cause possible de ces écarts ?
Une perturbation au niveau des flux
marins qui parcourent l’Atlantique.
En temps normal, un courant d’eau
chaude et salée remonte du large de
l’Afrique du Sud vers le nord jusqu’en
Arctique, où il plonge en se refroidissant et repart en sens inverse. Or une
fonte massive d’icebergs peut ralentir
tout ce processus, avec des conséquences variables sur la température
des continents, en plus d’une élévation
du niveau de la mer. « L’Europe et
l’Amérique du Nord sont aux premières loges avec, paradoxalement,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
HERMES IMAGES/PHOTONONSTOP/AFP
Si le climat basculait...
la plupart des points de bascule.
« Tout est une question de temps, explique-t-il. A l’échelle d’une vie humaine, si la hausse des températures
tue la forêt d’Amazonie, ce n’est pas
réversible. Même si le climat redevient
L
Un emballement sur Vénus
a troisième planète du Système solaire, notre
voisine Vénus, illustre, de manière spectaculaire, les phénomènes de bascule climatique.
Selon les spécialistes, son atmosphère n’a pas
toujours été invivable et composée essentiellement de CO2. Le passage à un certain seuil de température aurait provoqué un emballement de son effet
de serre, jusqu’à l’évaporation de ses océans en vapeur
d’eau, qui a encore aggravé cet effet. La surface de Vénus
atteint en moyenne 460 °C aujourd’hui, une température plus élevée que sur Mercure, la planète la plus proche du Soleil ! Il s’agit
cependant d’un cas extrême, peu comparable à celui de la Terre.
10 OCTOBRE
XX MOIS 2018 L’EXPRESS
SSV/MIPL/MAGELLAN TEAM/NASA
un risque de refroidissement, selon
Didier Swingedouw. Mais les effets
les plus forts se feraient ressentir
jusqu’au Sahel, où les pluies migreraient plus au sud, mettant en péril
toute l’agriculture. » Plusieurs points
de bascule pourraient même « entrer
en résonance » : la forêt d’Amazonie
serait privée d’une partie des précipitations, diminuant finalement son
rôle de piège à CO2, ajoute l’expert,
qui pointe « assez peu de recherches
sur ces enchaînements incertains ».
« Je ne suis pas convaincu par
l’existence d’un tel effet domino »,
lance Olivier Boucher, responsable du
Centre de modélisation du climat
(IPSL/université de Jussieu). A l’image
de plusieurs autres chercheurs interrogés, il doute des possibilités d’emballement généralisé, sans contester
pour autant l’irréversibilité créée par
favorable, il faudrait un millénaire
pour qu’elle se reconstitue ». Il en va
de même pour la banquise, qui réfléchit le soleil et protège l’océan : si elle
disparaît, l’eau qui prendra sa place
absorbera le rayonnement et accélérera le réchauffement. « Cependant,
cette glace de mer se reforme rapidement si la température baisse. C’est
réversible... à condition de refroidir le
climat », tempère Olivier Boucher.
Bien qu’il soit controversé, le
concept de point de bascule pose aux
scientifiques un défi de modélisation. « Notre capacité à l’identifier,
à l’intégrer et donc à le prédire est
embryonnaire, comme pour les
séismes », assure Florent Dominé.
« Les simulations restent des versions
tronquées de la réalité, forcément
idéalisées, estime de son côté Vincent
Moron. D’ailleurs, aucune d’elles ne
parvient à projeter un effondrement
du Groenland d’ici à 2100. » Au fil des
années et des découvertes, le Giec
tient de plus en plus compte des rétroactions et des risques d’instabilité
dans ses travaux. « Ça s’améliore. Toutefois, le dernier rapport d’évaluation
(2014) s’appuie sur des modèles qui ne
répondent pas encore complètement
à nos attentes, conclut Jean Jouzel.
Ces doutes justifient que les points de
bascule attirent l’attention. Pour autant, il ne faudrait pas masquer le
principal coupable du réchauffement
climatique : nos propres émissions. »
L’erreur est humaine, l’aveuglement
serait catastrophique. C. J.
85
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
découverte
S
Chasseurs
d’orages
A bord d’un avion reconverti
en laboratoire volant, des chercheurs
se frottent aux éclairs
pour mieux les comprendre.
GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO
Par Sébastien Julian
ept heures du matin. Sous
un ciel lourd et gris, un
petit avion de couleur
blanche, truffé d’antennes
et de capteurs, s’apprête à
décoller de la base aérienne de
Solenzara, en Haute-Corse. A bord,
un aréopage de scientifiques vérifie
une dernière fois les données météo,
le nez collé à des instruments de
mesure. « Orage confirmé ! » lance
l’un d’entre eux. Sans plus attendre, le
pilote met les gaz et l’appareil file
droit vers le mauvais temps pour
accomplir sa mission : observer les
éclairs de plus près.
« C’est une campagne de mesure
inédite, s’enthousiasme Eric Defer »,
chargé de recherche au Laboratoire
d’aérologie de Toulouse et responsable scientifique du projet, en regardant l’appareil s’éloigner. Depuis près
d’un mois, les experts du Service des
avions français instrumentés pour la
recherche en environnement (Safire)
sillonnent le ciel au large des côtes
insulaires pour tenter de mieux comprendre les cellules orageuses.
« D’habitude, ces phénomènes
sont plutôt étudiés du sol, y compris
sur l’île de Beauté, l’une des régions
de France les plus touchées par la
foudre », explique le chercheur. A
San-Giuliano, par exemple, le Laboratoire d’aérologie de Toulouse dispose,
depuis 2014, d’un réseau d’observation terrestre capable de reconstituer
des éclairs en trois dimensions, par
calcul mathématique ! « Mais, en
dépit de ces technologies avancées,
nos connaissances sur ce qui se passe
à l’intérieur des nuages restent grossières », précise l’expert. Ainsi, nous
manquons d’informations sur la
façon dont se forme l’électricité qui
donne naissance aux éclairs. Par ailleurs, nous avons tendance à concentrer notre attention sur les impacts de
foudre. Or la plupart des décharges ne
touchent pas le sol. Elles se propagent
de manière horizontale sur une distance qui atteint parfois 9 kilomètres.
Quels liens ces phénomènes étranges
entretiennent-ils avec le niveau de
précipitations ? Dans quelle mesure
C. FRÉSILLON/CNRS PHOTOTHÈQUE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Expérimentation Embarquée dans un Falcon 20, toute une batterie d’instruments
de mesure – radar, sondes, capteurs –, dont certains n’ont jamais été testés en vol.
sont-ils influencés par le relief situé
en dessous d’eux ?
Les données recueillies dans le ciel
corse permettront sans doute d’apporter des réponses à ces questions. Pour
mener à bien sa mission, Safire a mobilisé l’un de ses trois avions. « C’est un
Falcon 20, un ancien jet d’affaires,
choisi pour son côté modulable », indique Dominique Duchanoy, pilote de
la mission dépêché par le CNRS. Percé
de toute part, l’appareil embarque une
collection impressionnante d’instruments de mesure : un radar capable de
détailler à distance la composition des
nuages, des sondes qui recueillent
des données sur l’atmosphère traversée par l’avion,
des capteurs destinés à jauger l’intensité du champ
électrique créé par l’orage…
A l’arrière, une trappe permet de larguer des sondes
atmosphériques. « Une partie du matériel n’a jamais
été testée en vol. Certaines
de nos installations n’ont
même jamais été utilisées.
Nous sommes dans l’expérimentation », fait remarquer fièrement
Thierry Perrin, responsable instrumentation chez Safire.
Pour éviter d’abîmer en l’air cette
précieuse cargaison, chaque plan
de vol est soigneusement établi, à
l’aide de nombreuses données météo.
L’avion garde le contact avec des
équipes au sol, qui le guident d’une
cellule orageuse à une autre. « Nous
pouvons évaluer à tout moment la
sévérité des conditions atmosphériques », assure Dominique Duchanoy. L’avion peut donc éviter la grêle,
les coups de vent excessifs et rester à
bonne distance du cœur convectif, le
lieu de tous les dangers.
Chaque mission dure en moyenne
trois heures et demie. Lorsque l’équipe
atteint une altitude de 10 kilomètres,
elle commence par survoler la cellule
orageuse, sorte de gigantesque colonne
dont la partie supérieure évoque une
enclume. Puis, l’avion redescend pro-
C. FRÉSILLON/CNRS PHOTOTÈQUE
« D’HABITUDE,
CES PHÉNOMÈNES
SONT ÉTUDIÉS DU SOL»
gressivement en la contournant.
« La manœuvre occasionne quelques
secousses. Mais, parfois, la cellule
meurt avant que l’on ait pu s’en
approcher, ce qui nous oblige à trouver une nouvelle cible », commente
Dominique Duchanoy. La navigation entre les orages pousse parfois
l’appareil vers des routes aériennes
encombrées. Chacune des trajectoires
de la mission fait ainsi l’objet de négociations avec les autorités de réglementation du trafic, extrêmement
dense à proximité de Marseille, de Naples et de Rome. « Il a fallu aussi trouver
un compromis avec les scientifiques.
Car plus on embarque d’instruments
de mesure, moins on charge de carburant, ce qui réduit l’autonomie de la
mission », ajoute le pilote.
PRÉPARER LES FUTURES
MISSSIONS SPATIALES
Mais ces complications en valent la
peine. En effet, l’étude des éclairs ne
servira pas uniquement à étancher la
soif de connaissance des chercheurs.
Elle débouchera aussi sur des applications pratiques en permettant, par
exemple, d’affiner les prévisions sur
les orages. « Ces phénomènes restent
difficiles à prévoir : ils se déplacent,
peuvent s’intensifier ou se former en
mer et ensuite se diriger vers la Terre.
Certaines cellules créent des tornades occasionnant des dégâts. D’autres, non », détaille Olivier Caumont,
chercheur Météo-France au Centre
national de recherches météorologiques de Toulouse.
La campagne de mesure en altitude aidera aussi à préparer de futures
missions spatiales, comme Taranis,
prévue en 2019 ; ou MGT, en 2021.
Celles-ci serviront à déployer de nouveaux instruments de mesure (caméras, photomètres, détecteurs d’électrons de haute énergie...) en orbite
géostationnaire, à 36 000 kilomètres
de notre bonne vieille Terre. Ces instruments sont toujours en cours d’élaboration, mais grâce aux données recueillies en Corse, nous pourrons les
calibrer correctement. « A terme, nous
disposerons d’un suivi continu depuis
l’espace. Une nouvelle ère va s’ouvrir
pour l’observation des orages qui trouvera des applications concrètes dans le
transport aérien et maritime », prévient
Pierre Tabary, responsable du programme atmosphère, météorologie,
climat, au Centre national des études
spatiales. Cela vaut bien quelques
acrobaties aériennes. S. J.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
87
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ils sont des personnages de l’époque.
Voici leurs quêtes, cheminements,
révélations, combats et raclées.
le récit de lexpress
AFP
R. TALAIE
/GETTY
IMAGES/A
FP
F. GUILLOT/AFP
Nafissautoteumps
Diallo,soauciance,
de l’in ullé, son
ko
à Thiage
villa nsoausta, l.
Ci-des t 2011,
le 28 juild’leun
lors ceede
conférenaprès
presse, rview
son integazine
au ma eek.
Newsw
88
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MAIS OÙ EST
PASSÉE
NAFISSATOU
DIALLO ?
« Indemnisée » puis oubliée,
Nafissatou Diallo a retrouvé
son Afrique natale. Enquête
au Sénégal et en Guinée.
Par Vincent Hugeux
Illustrations : Stéphane Humbert-Basset
Episode 1
OÙ L’ON DÉCOUVRE QUE NAFISSATOU DIALLO,
APRÈS AVOIR SUBI BIEN DES DÉBOIRES À NEW YORK,
NAVIGUE ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET LE SÉNÉGAL,
OÙ ELLE A INVESTI DANS L’IMMOBILIER
Sept ans déjà. Voilà sept ans bien sonnés, la détresse d’une
femme de chambre d’origine guinéenne, qui accuse alors le
directeur général du Fonds monétaire international (FMI)
de l’avoir agressée sexuellement au 28e étage d’un palace
new-yorkais, a sidéré la planète, grisé les gazettes, saturé les
écrans et les réseaux sociaux, enivré les complotistes de tout
poil. Et fracassé l’ambition élyséenne d’un poids lourd
– ô combien – du Parti socialiste. Elle s’appelait Nafissatou
Diallo; lui, Dominique Strauss-Kahn. Si la brutale pulsion
ancillaire du VIP qui se croyait irrésistible et intouchable a
inspiré, plus ou moins d’ailleurs, cinéastes et romanciers,
son souvenir s’est estompé peu à peu. Bien sûr, il y eut, trois
mois après les faits, l’abandon des poursuites pénales,
ordonné par le procureur Cyrus Vance. Bien sûr, la transaction secrète scellée en décembre 2012 par les conseils des
deux protagonistes aura soldé la procédure civile. Bien sûr,
l’indemnité versée à la plaignante – 1,5 million de dollars,
soit à l’époque 1,15 million d’euros –, quoique amputée
des frais d’avocats, a mis « Nafi » à l’abri du besoin.
Mais encore ? Mais depuis ? Un septennat plus tard,
qu’est-il advenu de la camériste modèle, réservée et bosseuse, rebaptisée « Ophelia » par ses employeurs, née trois
décennies plus tôt dans une case en pisé de Thiakoullé,
hameau niché dans un vallon verdoyant du Fouta-Djalon
(Moyenne-Guinée), puis arrachée à l’anonymat le 14 mai
2011 pour avoir franchi au mauvais moment le seuil de la
suite 2806 du Sofitel de Manhattan ? Sept ans de malheur ? Non, pas si simple. Mais, à coup sûr, sept ans de
tourments et de tumulte.
Etablie à New York dès 2002, Nafi a longtemps vécu
en compagnie de sa fille, Idjatou, encore lycéenne à
l’heure du drame, au cœur du Bronx, quartier d’élection
des Guinéens d’ethnie peule, occupant notamment de
modestes appartements dans Gerard Avenue puis Prospect Avenue. Au lendemain de la conclusion de l’arrangement négocié par son lawyer, Kenneth Thomson, terrassé
depuis lors par un cancer après avoir accédé – consécration inédite pour un juriste noir – au titre de procureur de
Brooklyn, elle s’installe dans une résidence huppée du
comté de Westchester, à une demi-heure de métro de là.
Une enclave cossue, avec piscine, salle de fitness et
concierge rompu à l’art d’éconduire poliment mais fermement les importuns.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
89
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
le récit de lexpress
Soucieuse de se dérober aux assauts incessants des
médias, l’ex-Ophelia cherche sans doute aussi à s’affranchir de l’ostracisme latent d’une partie de sa communauté. C’est que, sur les rives de l’Hudson, comme à Conakry ou à Paris, griefs et suspicions affleurent. « Voilà ce qui
arrive quand une Africaine va bosser chez les Blancs »,
glissent les uns. « Ne serait-elle pas le cerveau ou le jouet
d’un traquenard visant à extorquer une fortune au timonier du FMI, voire la complice d’un montage orchestré par
le clan sarkozyste afin de neutraliser un rival ? », feignent
de s’interroger les autres.
Au printemps 2014, tandis que semblent faiblir ces
vents mauvais, l’heure du retour au Bronx sonne. Nafissatou Diallo ouvre sur Boston Road, en face d’une église
pentecôtiste, le restaurant Chez Amina, coincé entre la
mosquée Sidiki et une supérette. On y sert 7 jours sur 7 et
de l’aube à la nuit noire, sous la bienveillante férule de la
patronne, des « spécialités africaines, américaines et espagnoles ». Au choix, donc, le thiéboudiène, riz au poisson d’obédience sénégalaise, le sirloin steak ou les quesadillas, tortillas au fromage mexicaines. Très vite, cet
établissement sans prétention, ni gargote, ni table étoilée,
devient pour les reporters en mal de scoop, moins attirés
par la carte que mus par l’espoir d’entrevoir la proie de
DSK, le dernier endroit où l’on furète. « J’ai dîné chez Nafissatou Diallo », titre ainsi l’envoyé spécial de Paris
Match. Qu’une telle audace éditoriale n’ait pas valu à son
auteur le prix Pulitzer vous ferait désespérer du journalisme d’investigation.
Passons. Si elle s’éclipse dès qu’un stylo pointe le bout
de sa bille, Nafi consent à lâcher par téléphone au quotidien Le Parisien cette confidence : « Ce restaurant, c’est
ma nouvelle vie. » Las ! le chapitre ainsi ouvert ne tarde
pas à partir en fumée : en mars 2015, un incendie dévaste
en partie Chez Amina. Dès lors, l’ancienne room maid du
Sofitel change de cap et entreprend d’investir dans l’immobilier à Dakar (Sénégal). Comme si elle voulait, en retraversant l’Atlantique, se rapprocher de la terre natale.
C’est là, au pays de la Teranga
– « l’hospitalité » en langue wolof -, que commence la
filature en quatre actes d’une ombre quasiment insaisissable ; laquelle navigue entre la côte Est des Etats-Unis,
où Idjatou poursuit ses études, et l’ancienne capitale de
l’Afrique-Occidentale française.
On sait bien que l’argent n’achète pas tout et ne
rachète personne. Que le fric corrompt les âmes, assèche
les cœurs, attise jalousies et rancœurs. Retracer
aujourd’hui le parcours de la benjamine d’Ibrahima et
Aïssatou Diallo revient un peu à traquer un fantôme,
tant l’intéressée, astreinte par contrat à une clause de
mutisme, brouille les pistes. Mais l’exercice conduit
aussi à explorer tout l’éventail des passions humaines et
celui, infiniment subtil, des dissonances culturelles
postcoloniales. Sur ce chemin escarpé et piégeux, il faut
s’efforcer de déjouer les leurres et les intox, de décrypter
silences, fantasmes, mensonges et demi-vérités. Mieux
vaudrait d’ailleurs, pour démêler un tel écheveau, pour
assembler les pièces de ce puzzle pipé, être initié à la
psychologie, voire – n’ayons pas peur des gros mots – à
l’anthropologie. Faute de mieux, on s’en tiendra à ce
constat : de la Grosse Pomme au Fouta, il y a du thriller
dans l’air ; et, pour les rousseauistes impénitents, enclins
à croire encore à la bonté naturelle de l’homme, pas mal
de mouron à se faire.
Episode 2
OÙ L’ON DÉCOUVRE, À DAKAR, L’IMMEUBLE
ET LES COMMERCES DE « NAFI », ET OÙ L’ON
SE DEMANDE SI C’EST ELLE OU SON FANTÔME
QUI SORT D’UN INSTITUT DE BEAUTÉ
Sous sa halle ronde au style néosoudanais, toute de
brique et de fer forgé, le marché Kermel, ravagé lui aussi
par les flammes en 1994, reconstruit à l’identique trois ans
plus tard, mérite le détour. Pour les
échoppes à touristes – sacs et sandales de
cuir, vannerie, colifichets, statues et
masques – qui le bordent ; pour cette affichette vantant les pouvoirs d’un marabout
certifié « hémorroïdes et puissance
sexuelle » ; pour ses étals de fruits et légumes, d’épices, de poisson, de gambas,
de volaille et de barbaque. Sur les billots
rouge sang règne une escouade de bouchers guinéens natifs de Pita, bourgade
du Fouta-Djalon voisine du fief des
Diallo. Ici, on tranche, taille, scie, aiguise,
dépèce et équarrit à tour de bras. De quoi
épouvanter le vegan le mieux blindé.
Chemise à carreaux, fine moustache et
phrasé précieux, Mamadou Alpha Diallo
délaisse un instant ses lames et ses
Les étals
de barbaque
de Dakar
ou d’ailleurs
ont de quoi
révulser
les végans.
DAKAR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Mais où est passée Nafissatou Diallo ?
– [Après un silence atterré.] Pensez-vous, Mamadou, qu’elle pourra
un jour rentrer au pays ? Que le
temps effacera tout ?
– Ses proches parents, sa mère,
ses frères et sœurs l’accueilleront
par amour. Les autres par égard
pour son argent. Quant à l’oubli...
Lorsqu’il y a blessure, la peau reste
moins jolie aux abords de la cicatrice. »
Le temps de méditer ce puissant aphorisme, nous voilà d’un
coup de taxi au pied de l’immeuble
de la rue Sicap-Liberté 1, propriété,
assurent maintes sources concordantes, de la revenante. Un bâtiment moderne de quatre étages
d’un gris clair de bon aloi, coiffé
d’une terrasse et qu’égaie la peinture bordeaux des linteaux de
fenêtre. Au rez-de-chaussée, un
sobre Supermarché africainaméricain, ouvert en juillet,
commerce de « Gros, démi-gros,
detaile (sic) ». Près de l’entrée, la
guérite du vigile, un Peul chétif
et taiseux, aux armes de la
société de gardiennage Nikko
Pro Sécurité. Et, à l’angle, le
salon de beauté Barky, qui doit
son nom à la version pular
– l’idiome des Peuls – du
concept de baraka. Au programme : « Coiffure, tresses, greffages, perruques cheveux
naturels, pose d’ongles et de cils, manucure, pédicure,
baptêmes et mariages ». En fait de baraka, la chance a
déserté les lieux. « Nafissatou l’a fermé cet été, confie Ibrahima, le jeune gaillard longiligne qui, à deux pas de là,
tient la parfumerie de sa sœur aînée. Elle en avait marre
de voir affluer une clientèle de curieux. »
« Au fait, poursuit-il, juché sur son tabouret, je l’ai
croisée ce matin. » Qui ça, Nafi ? « Oui, elle se fait appeler
Fatou Bah, mais je crois bien que c’est elle. » Voici donc
venu le moment de sortir l’ordinateur portable et de
soumettre au jeune et pieux voisin quelques portraits,
vieux de six années il est vrai, de l’Américano-Guinéenne.
Alors ? Les yeux, la bouche, le nez ? D’abord hésitant,
Ibrahima se fait soudain péremptoire, même si les joues
grêlées d’acné des photos d’époque le troublent. « Ça ne
veut rien dire, nuance-t-il. Il y a des tas de traitements
pour réparer ça. Si, si, aucun doute. Il s’agit bien de la
même femme. Je la vois souvent. On se parle de temps à
autre au téléphone. Et, voilà deux ans, elle m’a invité avec
quelques intimes à l’anniversaire de son fils Mustapha et
V. H.
En 2015,
l’ancienne room
maid du Sofitel
change de ca
et entreprendp
d’investir dans
un immeubl
moderne, aue
Sénégal. Comme
si elle voulait
se rapprocher
de la terre
natale
viandes pour évoquer le sort de sa « compatriote » Nafissatou. Friands de paraboles et de sentences philosophiques – « Nous ne sommes ici-bas que de passage » –,
ce trentenaire avoue sans fard ses doutes à son visiteur.
« Sait-on ce qui s’est vraiment passé dans cet hôtel de
New York ?
– Je n’y étais pas, Dieu merci, mais l’enquête en donne
une idée assez précise. Il y a bien eu, à en croire
Mme Diallo, agression de nature sexuelle.
– C’est donc ce qu’on appelle un viol ?
– Si les mots ont un sens, oui.
– Mais cette fille, elle détient maintenant une fortune,
non ?
– Tout porte à croire qu’elle a reçu, en sa qualité de
victime, une somme substantielle.
– Victime, admettons. N’empêche que tout dépend du
comportement de la femme. Si elle se balade en minijupe... L’homme ne désire pas sans voir. Au fond, cette
histoire est une honte, pour elle-même comme pour tous
les Peuls de Guinée. Nous qui sommes des musulmans
pieux, discrets et pacifiques.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
91
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
à la petite fête donnée à l’occasion du mariage de sa fille. »
Du calme, l’ami. Une chose à la fois. Un fils, mais
quel fils ? On ne lui connaissait jusqu’alors qu’une fille.
Dont nul, dans l’entourage familial de Nafi, ne confirme
au demeurant les épousailles. Qu’importe. Au fil de nos
rencontres, trois soirs de suite, le parfumeur par intérim
dégaine des détails à foison. A l’en croire, l’énigmatique
riveraine refuse de louer ses appartements à des Sénégalais, jugés « trop compliqués », leur préférant une clientèle d’expatriés ; elle circule au volant du 4 x 4 Mercedes
ML 350 noir à plaques diplomatiques garé au pied de son
building ; affirme vivre aux Etats-Unis, avoir quitté New
York pour la Virginie ou encore posséder « beaucoup
d’argent » ; et prétend connaître fort bien une brochette
de ministres et ex-ministres sénégalais. Et tant pis si
l’une des Excellences citées, que l’auteur de ces lignes
connaît depuis des lustres, tombe des nues quand on le
consulte. Suit un tour de ville de flic en maraude, entre
chien et loup. L’objectif, chef ? D’abord, le logement
qu’elle occupa un temps en lisière d’une placette du
quartier mitoyen de Sacré-Cœur 2. Puis un détour
jusqu’à cet immeuble terne et concave du secteur Jetd’Eau, où elle louerait un studio par souci de préserver
sa quiétude lors de ses séjours dakarois.
Il y a un hic. A force d’enfiler les confidences, Ibrahima, dont on apprendra fortuitement qu’il se prénomme
en réalité Khalil, finit par se contredire. Si
Nafissatou/Fatou est « comme
une mère » pour lui, il voit en
DSK la cible d’un traquenard.
Tantôt sa Nafi « ne se cache pas »,
se sachant « protégée », tantôt
elle « fuit ». Le salon de coiffure ?
Au choix, il « ne marchait pas »
ou « tournait très bien ». De
même, cette propension à riposter du tac au tac à toute objection finit par dérouter. Le fiston
Mustapha, tombé du ciel ? Un
garçon adopté, tout comme
deux adolescentes, Maryama et
Djamila, dont on ignorait
j u s q u ’a l o r s l ’e x i s t e n c e .
J’évoque le récent décès d’une
cousine de Nafi établie en
Casamance ? Il a entendu cette
dernière présenter ses condoléances téléphoniques en
pular... Un rien too much,
non ? Lorsque, pour finir, on
confesse à notre témoin privilégié une tenace perplexité, il
Une villageoise du
Fouta-D
chemin vejarslolen menarché.
V. H.
le récit de lexpress
masque mal son dépit. « Mais enfin ! Puisque je te le jure
sur le saint Coran...»
Tâchons d’en avoir le cœur net, quitte à annuler in
extremis l’entretien informel aimablement accordé par
l’ambassadeur de France, Christophe Bigot, qui, grand
prince, ne nous en tiendra pas rigueur. Ce jeudi, « maman
Nafissatou » fait escale au salon La + Bel (re-sic), tout
proche. C’est parti, derrière le comptoir de L’Artisan
Parfumeur, pour quatre heures d’une attente allégée par
le ballet des taxis, des carrioles attelées et des charrettes
à bras, et entrecoupée de minibriefings en temps réel.
« Elle se fait faire les tresses », vient annoncer notre hôte ;
« Là, on en est aux ongles » ; « Reste la séance de pédicure ». Pour le coup, j’en connais un qui s’en fait, des
cheveux ; et sans passer par le bac à shampooing.
A la nuit tombée, enfin, la mystérieuse cliente, pomponnée de pied en cap, glisse d’un pas pressé devant la
vitrine. Tout juste aperçoit-on, à la lueur blafarde d’un
lampadaire, un pantalon beige et le drapé d’un châle
clair. « Viens me voir quand tu fermes ta boutique. On
m’attend au magasin », lâche-t-elle au passage à Ibrahima. Lequel ira donc solliciter pour notre compte
une brève entrevue. « J’ai tout tenté pour la convaincre »,
insiste-t-il. Peine perdue. Le verdict, tel que rapporté par
l’intercesseur : « Dis à ton gars que je refuse de m’exprimer dans la presse. Ma famille me l’interdit. Que certains
me prennent pour Nafissatou Diallo, je m’en fiche. » Si
fugace qu’elle fut, la scène aura accru le doute. Ce spectre
n’a, semble-t-il, ni la taille ni la stature massive de la
femme de chambre du Sofitel. « Peut-être porte-t-elle
aujourd’hui des talons plats », esquive Ibrahima/Khalil.
Qui, en invoquant un vieil adage local, nous a peut-être
livré à son insu la clef de l’énigme : « Les Sénégalais ne
mentent pas. Ils augmentent. »
Les recoupements opérés avec le concours, entre
autres, d’un proche conseiller du président sénégalais,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Mais où est passée Nafissatou Diallo ?
V. H.
Macky Sall, et celui d’un
confrère sénégalais solidement tuyauté côté police, ne
suffiront pas à dissiper la
brume. Au contraire. Le numéro de portable de l’intéressée ? Certes, il renvoie
sur le réseau WhatsApp à
une certaine « Nafi ».
Reste que la photo de
profil ne rappelle en rien le
visage de la Guinéenne. Et que, vérification faite,
la ligne appartient à une dénommée Fatoumata Lamarana Bah, née en août 1979 à Vélingara (Sénégal)... Quant
à la plaque d’immatriculation orange et vert du 4 x 4 anthracite – 17 NU IT 137 –, elle relèverait du parc automobile des Nations unies. Admettons-le : on tourne en rond.
En fait de tournage, il est donc grand temps de rembobiner le film. De retrouver acteurs et figurants de la vie
d’avant. En Casamance, d’abord ; en Guinée, ensuite.
Episode 3
OÙ L’ON S’ENVOLE POUR ZIGUINCHOR,
EN CASAMANCE, RENCONTRER BOUBACAR
ET OUSMANE, QUI SE SOUVIENNENT
DE LEUR COUSINE NAFISSATOU COMME
D’UNE FEMME DE BONNE RÉPUTATION
Ce 20 septembre, l’ATR 72-600 d’Air Sénégal décolle avec
une ponctualité de coucou suisse. Par chance, les deux
moyen-courriers de la compagnie nationale, un temps
cloués au sol, ont repris du service. L’un était sorti vaincu
d’un combat aérien avec un oiseau de mauvais augure ;
l’autre avait mal supporté les premières bourrasques de la
ZIGUINCHOR
Ci-contre, en inée, dans les vergers
où « Nafi » Gu
passa son enfance.
Boubacar (à dr.
ane,
deux de ses cousin)s,etenOuCasmsam
où la jeune femme vécut troisanmoce,is,
avant de s’envoler pour les Etats-Unis.
saison des pluies. Après quarante minutes
de vol, l’appareil se pose à Ziguinchor, capitale de la Casamance (Sud). Cap sur le quartier de Soucoupapaye, ses
palmiers, ses manguiers, et cette maison au portail métallique bleu ciel et au toit de tôles ondulées brunies à la
rouille. Etape logique. Avant de s’envoler pour les EtatsUnis, Nafissatou Diallo, veuve et mère à 22 ans à peine,
vécut trois mois ici, chez sa tante Dalanda.
Hélas, la chère nénan – « tantine » – a quitté son logis
le matin même pour filer à Goudomp, théâtre des obsèques d’une nièce morte en couches. Mais deux de ses
fils, Boubacar, casquette militaire et barbiche grisonnante, et Ousmane, polo gris et crâne poli, gardent le
foyer. L’un comme l’autre fouillent leur mémoire, confirmant, étayant ou corrigeant les infos glanées jusqu’alors
çà et là. Oui, c’est bien Hassanatou, la sœur aînée de Nafi,
installée de longue date outre-Atlantique avec son mari,
qui a préparé et financé en partie la grande traversée de
sa cadette. Peut-être a-t-elle aussi incité celle-ci à noircir
son passé afin de se voir octroyer le statut de demandeuse
d’asile, au risque d’ouvrir une faille dans laquelle s’engouffreraient, le moment venu, les avocats de DSK, si
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
93
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
le récit de lexpress
avides de discréditer la plaignante. Oui, la cousine, alors
à peine adulte, a épousé sur ordre de son père, Ibrahima,
un lointain parent prénommé Abdoul, disparu prématurément. Oui, deux filles sont nées de cette union, dont
l’une s’éteindra en bas âge.
« Une jeune femme sans histoires, précise Boubacar.
Timide, guère bavarde, et dont rien, jamais, n’a terni la
réputation. Plus tard, elle s’est remariée avec un Gambien
rencontré en Amérique. Un Peul, mais pas de chez nous.
Notre imam a présidé une cérémonie dans cette cour, en
l’absence des époux. » « Rien d’insolite, précise en écho
un journaliste guinéen. Chez les Peuls du Fouta-Djalon,
enclins au nomadisme, la pratique du mariage fêté
à distance est commune. » Depuis lors, les liens se sont
distendus avec la famille d’accueil casamançaise. Les
cousins de Ziguinchor disent tout ignorer des activités de
Nafi. « Il lui arrive d’échanger par téléphone avec maman,
mais elle n’a jamais remis les pieds ici. Et sachez que nous
n’avons pas reçu un sou d’elle. Depuis l’affaire, rien n’a
changé dans notre quotidien. »
Sauf, peut-être, le regard des autres. « Quoi de plus
normal que de bosser pour aider sa famille, quitte à s’expatrier ?, poursuit Ousmane. Reste que notre communauté demeure traditionaliste, très ancrée dans la
religion. Beaucoup vivent dans le passé, jugent haram
– « proscrit » en Islam – de travailler en Occident. Eux n’en
démordent pas : la place de la femme est à la maison et
nulle part ailleurs. Point. Ceux-là n’accepteraient pas un
seul franc guinéen venu de Nafi, même si elle créait une
fondation pour enfants déshérités. A leurs yeux, ça reviendrait à empocher de l’argent sale, souillé. L’argent du
péché. » Les cousins de Ziguinchor pensent-ils revoir un
jour l’exilée ? Le cadet, qui voilà peu a vainement cherché
sa trace lors d’un passage à Dakar, en doute. Mais l’aîné,
lui, « garde espoir ». « Si sa maman lui demande de venir,
veut croire Boubacar, elle viendra. » Où dénicher sa génitrice ? Ni ici ni à Dakar, mais en Guinée. Etape suivante.
plus tard, nous voici à Labé, l’un des pôles urbains du
Fouta-Djalon, massif montagneux connu pour ses falaises
abruptes, ses vallées encaissées, ses savanes arborées, et
qui doit à ses sources, rivières et torrents le surnom de
« château d’eau de l’Afrique ». Une contrée enclavée et
rebelle, domptée en deux vagues et islamisée par ses
conquérants peuls, théâtre d’une résistance rugueuse à la
colonisation française, amorcée dès 1838.
Le lendemain, dès que s’apaise un déluge dantesque,
on file – façon de parler – côté ouest, vers Thiakoullé, le
village natal de Nafi, et sa cinquantaine d’âmes. Et ce à
bord d’un break 505 surélevé aux essieux renforcés, millésime 1978. Son chauffeur, Korka, sait tout de la moindre
ornière d’un ruban de latérite tantôt hérissé de rocaille,
tantôt gorgé de flotte. Ça vaut mieux : il y en a pour près
de quatre heures de tapecul. Vous qui espérez enclencher
la troisième, renoncez à jamais à cette chimère... Il y a
mieux : notre pilote, qui vient de là-haut, connaît la famille
Diallo. « Abdoul, le premier époux de Nafissatou, était un
ami intime. Lui faisait dans le trafic de cigarettes. »
Enchanteur, le décor marie en fin de parcours le
granit au feuillage dense et dru, l’âpreté à
É
L
L
U
O
K
A
I
H
T
Episode 4
OÙ L’ON ARRIVE À BORD D’UNE 505
QUADRAGÉNAIRE À THIAKOULLÉ, EN GUINÉE,
AU CŒUR DU PARADIS PERDU OÙ NAFISSATOU
A VÉCU SON ENFANCE ET OÙ SON FRÈRE MAMADOU
DIAN RÈGNE SUR UN VERGER DE COCAGNE
Cap à l’ouest, à bord
d’un break millésime 1978.
Le vol Dakar-Freetown de la Mauritania Airlines fait escale à Conakry. A son bord, l’équipe de foot sierra-léonaise
des moins de 17 ans et une cohorte de passagers, sénégalais d’origine ou d’adoption pour la plupart. Dourah,
confrère aguerri et placide, me cueille dès l’arrivée, armé
de l’accréditation obtenue au prix d’un méritoire forcing
auprès de la HAC, la Haute Autorité de la communication
guinéenne. En route, plein nord. Huit tours d’horloge
la luxuriance. Cinquante nuances de grès, et toute la
palette des verts. A l’approche du hameau, la Peugeot
quadragénaire quitte la piste pour plonger vers la droite,
jusqu’aux confins de ce versant en pente douce couvert
d’herbe tendre. Il faut finir à pied. En chemin, on salue
trois gamins occupés à sarcler un lopin de patates
escarpé. En l’occurrence, trois des garçons de Mamadou
Dian, le frère aîné de Nafi, qui nous escortent aussitôt
94
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
V. H.
Le frère aîn Nafi, Mamadou Dian
(ci-dessous, avéecdetro
fils).
Dans ses jardins maisradeîchses
ers
,
sur cette
terre féconde, manguiers, anan
iers, riz,
cafériers, manioc.... tout pousse àasspro
fusion
V. H.
Mais où est passée Nafissatou Diallo ?
jusqu’à la demeure paternelle. Une maison
en dur, flanquée d’une terrasse à colonnettes.
D’ici, le regard embrasse les jardins maraîchers en contrebas, la minuscule mosquée et
les toits de tôle ou de chaume de la douzaine de
logis de Thiakoullé. En face, il porte jusqu’à
Bourouwi, le village du défunt Abdoul. Lorsque
arrive le maître de céans, on le sent méfiant,
fermé. Trop d’intrus ont déboulé ici depuis ce
funeste samedi de mai 2011. Puis, au fil des
minutes, le paysan élancé à la taille imposante,
chapeau de feutre, ample blouson et bottes de
caoutchouc, baisse la garde. D’autant que, servis
par le hasard, ses visiteurs du jour lui donnent des
nouvelles fraîches de Mustapha, un autre de ses fils,
croisé l’avant-veille chez la tante de Ziguinchor, et
dont l’escapade le tracasse. « Il a filé à mon insu,
lâche-t-il. Je l’ai poursuivi en moto jusqu’à la frontière sénégalaise, mais en vain. Lui ne veut pas
travailler. Et là-bas, il ne va même pas à l’école. »
Restons dans la sphère familiale. Miné par l’hypertension, Mamoudou, le cadet de la fratrie Diallo,
est décédé voilà deux ans. Soit une décennie après le
patriarche, Ibrahima. « Un grand monsieur, honnête et
droit, confie Mamadou Dian. Un érudit estimé de tous,
qui nous a éduqués dans le respect de la religion. Il prêchait ici, mais aussi le vendredi dans la localité voisine
de Teliwel. » Voire au-delà. « Quand le hadj Ibrahima
Diallo passait à Ziguinchor, souligne un confrère casamançais, tous les fidèles peuls affluaient. » Lorsque vient
le moment de suivre le conjoint Abdoul à Bourouwi, puis
à Labé, la benjamine Nafissatou, dont, faute de registre
d’état civil, la date de naissance demeure incertaine, n’a
d’autre savoir que celui dispensé par l’école coranique du
cru, que dirige son père. Un mot sur Hassanatou, la sœur
qui a précédé Nafi chez l’Oncle Sam ? « Avec elle, ça ne va
pas. Elle a viré intégriste, sinon wahhabite. Notre père
aurait détesté. Lui prônait un islam modéré, tolérant.
Chez nous, on ne connaît que le Coran, pas le djihad. Si
tu débarques ici avec une grosse barbe, tu te fais jeter. »
Mieux vaut en rester là, sous peine d’avoir à convoquer
sur la scène les cinq demi-frères et demi-sœurs nés de
l’union entre le paterfamilias et sa seconde épouse,
Maïmouna Bella...
L’aîné « même-père-même-mère » a-t-il au moins renoué avec une forme de normalité ? Pas vraiment. L’onde
de choc du scandale du Sofitel empoisonne encore l’atmosphère. « Il a tant bouleversé nos vies, soupire-t-il. On
n’a rien compris ni rien gagné, sauf du bruit et des embêtements. Les gens disent n’importe quoi. Rien n’est clair
pour nous. Et surtout pas ce fameux arrangement financier, qui n’a même pas été soumis à la famille. Tout s’est
fait en cachette, en Amérique. » La photo de l’immeuble
dakarois laisse Mamadou Dian de marbre. « Je ne crois
pas vraiment à cette histoire d’investissement dans la
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
95
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
le récit de lexpress
pierre, concède-t-il. Si Nafi a touché de l’argent, on ne l’a
jamais senti. Aucun impact ici. Bien sûr, elle avait payé la
maison qu’occupe maman à Labé, mais n’a rien fait pour
Thiakoullé. » Des reproches ? Des regrets au moins,
davantage inspirés par la nostalgie de la quiétude envolée
que par l’appât du gain. « Nul ne peut lui dénier son statut
de victime. Mais plutôt que de tout gâter avec ces dollars,
j’aurais préféré qu’on les rende au Français [DSK] et qu’on
le laisse partir, seul avec sa conscience. » Un signe :
lorsque, voilà peu, Mamadou Dian a séjourné à Dakar, il a
logé chez un ami, sans chercher à revoir sa sœur. « Avant,
murmure-t-il, on s’entendait bien, on s’appelait. Mais il y
a maintenant près d’un an que l’on ne se parle plus
téléphone. »
C’est l’heure de la prière. Notre hôte s’isole un instant
dans son salon. A son retour, il nous propose une visite
guidée de ses plantations. « Je veux montrer au monde
entier, à ceux qui croient qu’on a bouffé le fric, comment
on vit ici. Je n’ai pas de quoi réparer mes voitures, et j’ai
mis en location ma petite maison et mon commerce de
Conakry. Tout ce que vous voyez, croyez-le ou pas, je l’ai
bâti à la sueur de mon front. Personne ne nous aide, sauf
Dieu et notre courage. » Fierté légitime. Au hasard d’un
trekking option fruits et légumes, on découvre un verger
de cocagne. Orangers, citronniers, mandariniers, manguiers, bananiers, ananassiers, papayers, caféiers : sur
cette terre féconde, tout pousse à profusion. Ici, du riz. Là,
du manioc, du fonio – céréale très en vogue pour ses vertus diététiques –, ou de l’anacarde (noix de cajou). « Hélas,
se désole Mamadou Dian, une partie de ma récolte pourrit
sur pied, faute de moyens d’acheminement jusqu’aux
marchés. Et il me faudrait plus de bras. Mais mes deux
aînés ont quitté le village. L’un bricole à Conakry ; l’autre
cherche un boulot dans les mines de bauxite. Et tous deux
rêvent de traverser la Méditerranée. Quand je leur martèle
qu’ils auraient un meilleur sort ici, ils refusent de me
croire. La photo sur Facebook d’un type parvenu en
Europe a plus de poids que ma parole. Eux préfèrent
risquer de mourir en mer que rester au village. »
Ce matin, le premier-né a confié sa mère à un chauffeur de confiance. A charge pour celui-ci de conduire sans
trop de heurts néné – « maman » – Aïssatou à Labé. Comment se porte-t-elle ? « Tourmentée, mais si résistante... »
Episode 5
OÙ LA MAMAN DE NAFISSATOU SE CONFIE
À DEMI-MOT SUR LE DESTIN DE SA FILLE
ET OÙ L’ON COMPREND QUE L’AFFAIRE
DU SOFITEL A DOPÉ LES VIEUX DÉMONS
IDENTITAIRES DE LA GUINÉE D’ALPHA CONDÉ
L’aïeule confirme. « La route de Thiakoullé est rude,
chuchote-t-elle en pular, d’une voix à peine audible.
Mais j’ai l’habitude. D’ailleurs, je n’ai pas le choix :
96
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
mon enfant vit là-bas, je ne peux pas le laisser. » Pourvue
d’un vaste patio bitumé et clos de murs, la maison du
quartier Pounthioun, coquette mais sans luxe tapageur,
n’a rien du palais de la reine mère. Carrelage clair, plafond
de bois, rideaux sable à motifs floraux. Et ce canapé en
similicuir où semble somnoler la frêle et craintive Aïssatou, à moins qu’elle ne rajuste son châle de cotonnade
blanc ou ne lisse de ses doigts noueux son boubou beige
et brun. Evasive, laconique, un peu dure d’oreille, la mère
de Nafi répond à peine. Evoque-t-on feu Ibrahima Diallo,
son époux ? Ses yeux voilés par la cataracte s’embuent.
Faut-il s’éclipser ? Non, glisse notre chauffeur, Korka, dont
la prévenance rassure l’octogénaire. Tout comme la
rassérène la présence à ses côtés de ses familiers :
Maryama, sa fille, vêtue d’un tee-shirt rose « Giro d’Italia »,
ainsi que ses petits-enfants, Ismaël, 4 ans, et cette ado
gracile, prénommée elle aussi Aïssatou, en hommage à
sa néné, et qui rêve de faire carrière dans le journalisme.
La veille au soir, au centre de Labé, on a saisi au vol
cette injonction, peinte sur le pare-chocs arrière d’un
minibus bringuebalant : « N’oublie pas ta maman ! »
Message reçu, vu d’ici. « Mes enfants s’occupent bien de
moi, marmonne la vieille veuve. A commencer par
Nafissatou. » Celle-ci lui rend-elle parfois visite ? « Non,
pas depuis...» La voit-elle à Dakar ? Pas davantage. A
l’entendre, Aïssatou doute, comme son aîné, de la
fortune que la rumeur prête à sa fille. « Ce n’est pas à elle
qu’est allé l’argent. D’autres en ont profité. C’est vrai que
je ne manque plus de rien. Mais on est bien loin de ce qui
se dit. Pour la famille, cette affaire est devenue un cassetête. » Sept ans plus tard, on croit entendre résonner
l’écho du désarroi d’une mère tel qu’avoué alors à
l’envoyé spécial de Radio France Internationale (RFI).
« Chaque fois que j’ai Nafi au téléphone, expliquait-elle
en mai 2011 entre deux sanglots, je lui rappelle qu’il faut
prier, jeûner en période de ramadan, ne pas faire le mal.
Même en Amérique, je sais qu’elle se conforme aux
préceptes de l’islam. Je la connais. C’est moi qui l’ai mise
au monde, c’est moi qui l’ai élevée. S’il y a autre chose,
ce n’est pas d’elle que vous me parlez. »
La maison, coquette, n’a
du palais de la reine mèrerien
.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
V. H.
LABÉ
V. H.
Mais où est passée Nafissatou Diallo ?
Quand vient le moment de prendre congé, néné Aïssatou offre quelques bananes puis gratifie les visiteurs de
sa bénédiction. Avant que Maryama nous raccompagne
jusqu’au portail. Sur Nafissatou, de trois ans sa cadette,
elle n’a « pas grand-chose à dire », sinon que l’ex-patronne
de Chez Amina prend soin d’elle et de leur mère. Où la
trouver à l’instant T ? « Je l’ignore. Mais d’ordinaire,
quand Nafi vient à Dakar, elle m’en informe à l’avance. »
Retour vers Conakry. En compagnie, par la grâce
d’un lecteur CD à bout de souffle, de Jacques Brel, des
Toulousains de Zebda et de la star ivoirienne du reggae
Tiken Jah Fakoly. « Malgré le temps qui passe, relève
Dourah en godillant entre les nids-de-poule, cette
histoire a laissé des traces. Elle aura cristallisé le stéréotype, amplement manipulé, de la femme peule facile et
légère, donc creusé en Guinée les fractures identitaires. » Lesquelles n’avaient nul besoin de cela. Comment oublier les ombres délétères qui flottèrent sur le
scrutin présidentiel de novembre 2010 ? Si « l’opposant
historique » Alpha Condé avait alors terrassé au second
tour Cellou Dalein Diallo, natif de Labé, comblant au
passage un handicap apparemment insurmontable, ce
Maryama g., avec sa fille)
n’a pas gra(à
nd-chose à dire sur, Nafi,
sa sœur cadet
on « qu’elle
s’occupe bien dete,nosin
us
ïeule
Aïssatou, quant à ell».e,L’a
dou
fortune que la rumeur prêteteà desala
fille.
fut au prix d’une campagne flattant la pulsion « peulophobe » de son électorat. « Tout sauf un Peul », serinaient à l’époque ses partisans les plus enfiévrés. Six
mois plus tard, interrogé sur l’assaut du Sofitel, le très
irascible « Alpha » affichera au moins autant de « tristesse » pour son frère en socialisme DSK que de compassion envers sa « compatriote » avilie.
« N’empêche, reprend notre virtuose du gymkhana,
que pour un Malinké ou un Soussou [les deux autres ethnies dominantes du pays], s’offrir une Peule en guise
de troisième épouse ou de maîtresse vaut certificat de
prospérité et de réussite sociale. » Femme-proie, femmetrophée : du 4-étoiles de Manhattan aux contreforts du
Fouta, de part et d’autre de l’océan, les vieilles lubies
machistes ont de tristes beaux jours devant elles. Que
voient donc Nafi et ses sœurs africaines dans le miroir
brisé des illusions de jeunesse ? Sans doute un peu plus
de sept ans de malheur. V. H.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
97
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
culture
Roberto Saviano sort son premier roman, Piranhas. Inspiré de faits réels,
il relate l’histoire d’un « baby-gang » mafieux, à Naples. Rencontre.
“JE N’ARRIVE PAS
À ME TAIRE”
PROPOS RECUEILLIS PAR CHARLES HAQUET
L’Express Piranhas raconte l’apprentissage
de la violence par une bande de gamins,
à Naples. Leur quête du pouvoir s’inspire-t-elle
de faits réels ?
Roberto Saviano En 2013, des enfants, dont
le plus jeune avait 10 ans, sont parvenus à
régner durant quelques mois sur le monde
de la pègre, à Naples. Ils ont su profiter d’un
98
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
vide du pouvoir : les parrains de la Camorra
étaient morts, en fuite ou en prison. Ces
« bébés mafieux » ont compris qu’il y avait
une place à prendre. Je suis parti sur leurs
traces, ce qui n’était pas simple. Je ne peux
plus arpenter les rues pour enquêter, ce que
j’aimais tant faire avant d’être menacé de
mort par la mafia… Je me documente auprès
des tribunaux et des policiers. J’ai eu accès à
des documents judiciaires et à des écoutes
téléphoniques, j’ai également pu interviewer
des membres du gang. Les rares qui avaient
survécu et qui sont aujourd’hui en prison.
Votre personnage principal, Nicolas Fiorillo,
montre un talent inné pour commander.
Un génie, précoce, du crime ?
R. S. Pour camper ce personnage, je me suis
inspiré d’un chef mafieux, Emanuele Sibillo,
qui a vraiment existé et qui était, d’une certaine manière, un génie. Il avait de l’intuition, un pouvoir de séduction, et il montrait
de vraies qualités d’entrepreneur. Il en faut
pour gérer un tel business ! Lorsqu’ils allaient à l’école, ces gamins se passionnaient
pour les histoires de guerre. Ils étaient fascinés par Machiavel, surtout par ses écrits
sur le pouvoir.
Ils regardaient avec mépris, écrivez-vous,
les « portefeuilles usés de leurs parents qui
A. MEYER
R
oberto Saviano est en colère.
Son ami Domenico Lucano, le
maire de Riace, petit port de
Calabre, vient d’être arrêté par
les carabinieri. Il est accusé
d’avoir célébré des mariages
de convenance pour aider des réfugiés africains. L’affaire divise l’Italie, mais, pour Saviano, elle révèle surtout la « dérive autoritaire » de son pays. De passage à Paris pour
assurer la promotion de son premier roman,
Piranhas, le parcours hypnotique d’enfants
mafieux dans la vieille ville de Naples, l’auteur italien nous raconte aussi ses combats
politiques. Il étrille au passage l’homme fort
du gouvernement italien, le très populiste
Matteo Salvini, dont il fustige la politique
antimigratoire et les accents mussoliniens.
Mais l’auteur de Gomorra, qui vit sous protection policière depuis douze ans, confie
aussi ses doutes sur le rôle de l’écrivain
engagé. Et sur le prix qu’il doit parfois payer.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Résistance Alors
qu’il vit toujours sous
protection policière,
Roberto Saviano,
39 ans, ne rend pas
les armes. Ni face
à la mafia ni face
au gouvernement
populiste italien.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
culture
trimaient toute la journée ».
Qu’espéraient-ils ?
R. S. Le jour où ils ont pris les armes,
ils savaient qu’ils ne vivraient pas
longtemps. Seuls ceux qui meurent à
20 ans deviennent des légendes. Ils
vivaient dans l’instant, n’avaient rien
à perdre. Leur boisson préférée était le
champagne : une fois que le bouchon
a sauté, on boit toute la bouteille, sans
rien garder. Ils flambaient, vivaient
dopés et faisaient des bébés…
Lorsqu’il a été tué à 19 ans, Emanuele
Sibillo avait deux enfants.
Et il portait une longue barbe…
R. S. Ces gamins voulaient ressembler aux djihadistes, c’était pour eux
des héros. Ils postaient des « Allahu
akbar » sur leurs pages Facebook alors
qu’ils étaient catholiques. Ils n’avaient
aucune revendication religieuse, mais
ils avaient deux points communs avec
les djihadistes : ils se distinguaient
par la violence et ils voulaient mourir.
« Les grands exploits viennent
de la peur qu’on inspire, de la manière
dont on la communique », dit Nicolas,
en référence à Machiavel. Une phrase
très actuelle… Les populistes italiens
ont-ils lu Le Prince ?
R. S. Sur les réseaux sociaux, aujourd’hui, il faut être agressif, c’est
même un critère d’authenticité. Si
vous faites preuve d’humanité, que
vous montrez du respect et de la politesse, vous passez pour un pauvre
type… Matteo Salvini et les populistes
ont compris ça. Dans sa propagande,
Salvini n’hésite pas à réactiver certaines formules de l’époque du fascisme. Cet été, il a paraphrasé la célèbre devise de Mussolini, « Beaucoup
d’ennemis, beaucoup d’honneurs »,
et, plus récemment, « Me ne frego » (je
m’en fous), une autre devise du Duce.
Salvini a compris qu’il peut désormais
le faire, et que l’époque le permet.
C’est comme s’il libérait tous ces Italiens qui, pendant des années, avaient
caché leurs pulsions racistes par peur
du jugement social. « Allez-y, lâchezvous ! », leur dit-il. Ce faisant, il crée
un climat de haine, propice aux déchaînements de violence. Cet été, un
jeune syndicaliste africain, Soumaïla
Sacko, a été tué dans le sud du pays…
Quels sont les liens
entre Matteo Salvini et la mafia ?
R. S. Le scandale des 49 millions
d’euros est incroyable ! [La Ligue, le
parti dirigé aujourd’hui par Salvini,
est accusée d’avoir détourné 49 millions d’euros d’argent public entre
2008 et 2010] Salvini se défend en
disant qu’il n’y est pour rien,
“Il n’y a pas
car il ne dirigeait pas le parti
à l’époque, mais il occupait
de place pour
tout de même un poste de
les gens bien
direction ! Non seulement il
dans la politique
ne va pas en payer les conséitalienne”
quences, mais on sait aujourd’hui que l’argent a été recyclé par
la mafia calabraise, la ’Ndrangheta.
J’ai écrit récemment un article dans
La Repubblica pour détailler les rapports entre elle et Salvini. Lors d’un
déplacement à San Luca, la capitale
de la ’Ndrangheta, quelqu’un lui a
demandé ce qu’il avait pensé de cet
article. Il a répondu : « Qui a encore le
courage de lire deux pages entières ?
Si quelqu’un a survécu à cette lecture,
il n’a qu’à me dire ce qu’il en pense. »
Mais il n’a rien dit sur le fond.
A. MEYER
Vous apparaissez aujourd’hui comme
l’un de ses principaux détracteurs.
Vous sentez-vous soutenu ?
100
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
R. S. En Italie, la société civile n’existe
plus, elle a été détruite. Les forces
anti-Salvini se composent pour l’essentiel de groupes dissidents, isolés
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Roberto Saviano : «Je n’arrive pas à me taire»
Mafia Scampia, au nord de Naples,
le fief de la Camorra, au centre
de Gomorra, l’enquête romancée
de Saviano.
« Climat de haine » Le maire
de Riace, Domenico Lucano,
arrêté et assigné à résidence
pour « avoir sauvé des vies ».
N. HANNES/COSMOS
A. DI VINCENZO/PA AGENCY/STARFACE
« Dérive autoritaire »
Manifestation contre la politique
migratoire du ministre de l’Intérieur,
Matteo Salvini, le 18 juillet, à Rome.
Comme en Hongrie, où le simple
fait d’aider un migrant est passible
de prison…
R. S. Exactement. C’est d’ailleurs l’objectif de Salvini pour l’Italie : la faire
ressembler à la Hongrie de Viktor
orban.
Vous êtes un personnage public,
très impliqué dans les combats
de société. Envisagez-vous de vous
engager en politique ?
R. S. En Italie, vous ne pouvez vous
engager en politique que si vous êtes
sale. Si vous êtes honnête et animé de
bonnes intentions, on cherchera tout
de suite à vous abattre, et vous ne saurez même pas de quel côté le coup
viendra. Il n’y a pas de place pour les
gens bien dans la politique italienne.
Quels sont vos projets ?
R. S. J’ai écrit l’adaptation cinématographique de Piranhas. Le
tournage est déjà fini, le film est
actuellement en montage. Il est
réalisé par Claudio Giovannesi,
qui avait déjà tourné la troisième
saison de la série Gomorra. Je
continuerai à écrire des romans
et des documents, tout dépendra du degré de véracité que je
veux donner au sujet.
Depuis la sortie de Gomorra,
vous vivez sous escorte policière,
entre hôtels et casernes
de carabiniers. Dans cette vie
sous contrainte, qu’est-ce
qui vous manque le plus ?
R. S. C’est difficile d’être heureux. Ce
n’est pas un très bon résultat, cette
vie, finalement… J’aimerais m’échapper de cette situation et avoir une
existence plus décente, mais je ne sais
pas si j’y réussirais, car je n’arrive pas
à me taire. Quand j’ai appris l’arrestation de Lucano, par exemple, j’ai eu
l’impression que mes organes allaient
exploser… Ce serait plus confortable
de faire comme tout le monde et de
ne rien dire. J’aurais moins d’emmerdes ! toutes les accusations et les
T. GENTILE/REUTERS
les uns des autres. A part eux, je ne
vois qu’indifférence à ce qui se passe
en ce moment. L’arrestation du maire
de Riace le montre bien. Ce n’est pas
l’enquête en soi qui pose problème,
mais la façon dont elle est exploitée
par le pouvoir. Lucano est accusé
d’avoir sauvé des vies humaines.
Aujourd’hui, porter assistance à un
réfugié devient un crime. C’est un
premier pas vers un Etat autoritaire.
attaques dont je fais l’objet ont un tel
impact sur mon quotidien… Plutôt
que de prendre position contre ce
gouvernement, je pourrais me terrer
au fin fond de l’Islande et ne plus
écrire pendant dix ans. Parfois, je
regrette de ne pas le faire. Je me demande si c’est l’ambition ou le narcissisme qui me poussent à continuer à
écrire et à me battre, mais, finalement, je pense que c’est plutôt un
esprit de vengeance. Je me dis qu’ils
n’ont pas réussi à me baiser.
PIRANHAS
GALLIMARD, 353 P., 22 €.
EN LIBRAIRIE DEPuIS LE 4 oCtoBRE.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
101
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
culture
MIOSSEC
DOMINIQUE A
TOP
ET AU
ANS
Katerine, Obispo, Zazie, Miossec,
Dominique A, Cali, Clarika... Comment
les chanteurs quinqua, ou presque,
abordent-ils cet âge critique ? Enquête.
PAR JULIEN BORDIER, AVEC PASCALE TOURNIER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CALI
JULIEN MIGNOT POUR L’EXPRESS
L
a séance photo ressemble à des retrouvailles d’anciens camarades de lycée
éparpillés façon puzzle. Christophe
Miossec rentre de Brest, Dominique A
débarque de Manosque, Bruno Caliciuri, dit Cali, revient de Perpignan,
quant à Claire Keszei, alias Clarika, elle arrive en voisine parisienne. Vingt-cinq ans après avoir largué les
amarres d’un premier album, ces loups de mer franchissent le cap des cinquantièmes hurlants avec des
airs plein les voiles. Pour y parvenir, ils ont affronté
des vents contraires, échappé à la tempête de la crise
du disque, bravé le tsunami rap. « Nous sommes
les survivants / Nous sommes les rescapés / Nous
sommes de ceux qui ne sont pas passés de loin à
côté », témoigne Miossec dans son 11e album (Les
Rescapés). Comme le Breton (53 ans), Cali (50 ans),
Dominique A (50 ans), Pascal Obispo (53 ans) et
Zazie (54 ans) publient un disque cet automne.
CLARIKA
Philippe Katerine (50 ans le 8 décembre), la Grande
Sophie (49 ans) et Clarika (51 ans) en sont, eux, à
l’étape du studio. Leur petite entreprise connaît-elle
la crise de la cinquantaine ? Plongée dans la quincaillerie des quinquas.
Vu de loin, cela ressemble plutôt à une sandwicherie. La tranche d’âge semble coincée entre une jeunesse conquérante (Eddy de Pretto, Christine and the
Queens, Clara Luciani) et des anciens toujours fringants (Julien Clerc, Bernard Lavilliers, Christophe) qui
célèbrent, eux, leurs 50 ans... de carrière. Dans un marché où les ados dictent la loi à coups de streaming et
plébiscitent des rappeurs qui leur ressemblent, retrouver Christophe, Dominique, Claire et les autres à l’appel est déjà une victoire. « Nous appartenons à la
“vieille nouvelle chanson française”, plaisante Dominique A, qui, ce n’est pas un hasard, a sorti La Fragilité
le 5 octobre, la veille de son 50e anniversaire. Quand on
est arrivés, dans les années 1990, personne n’aurait
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
103
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
culture
misé trois caramels sur notre longévité. On nous a laissés être créatifs,
bâtir un public. Le terrain était dégagé. Aujourd’hui, il n’y a plus que le
chas d’une aiguille. La pression sur les
jeunes est beaucoup plus forte. » Du
haut de son demi-siècle, le chanteur
au son crâne lisse parle avec la sagesse
d’un moine tibétain. De sa génération,
ne restent presque que les mecs.
Comme au cinéma, les femmes de
50 ans gagnent un superpouvoir : elles
deviennent invisibles. « Il y a encore
un peu de boulot pour qu’elles soient
d’abord considérées comme des artistes dont on ne regarde pas l’âge »,
regrette Didier Varrod, producteur
et journaliste à France Inter. « Cette
question préoccupe surtout les médias, qui sont dans une course à la
nouveauté, souligne Clarika, qui travaille sur son 8e album. Le public, lui,
s’en fiche complètement. Il vieillit
avec nous. » A bon entendeur.
En gagnant des cheveux gris, on
apprend à ne s’encombrer ni des cri-
tiques ni du superflu. Les nouvelles
productions de Dominique A, Miossec et Cali sont marquées par des arrangements épurés, des textes à l’os.
« Dès leurs premiers albums, à contrecourant, Dominique A et Miossec ont
marqué une forme de rupture, rappelle Didier Varrod. Leur entêtement
a payé. Aujourd’hui, ils sont dans une
grande forme créative. Sereins, affranchis des contraintes du passage
radio, leur seule exigence est de défendre une ligne artistique forte. »
Avec le temps, pas de temps à perdre.
Il s’agit de suivre son instinct. Zazie,
qui a changé de crémerie, se pique
d’électro et pose nue sur la pochette
d’Essenciel. Son single, Speed, avec
son tempo en pleine accélération est
un pied de nez au jeunisme. Le titre
cartonne. De son côté, Cali, fan de U2
et des Waterboys, livre... un hommage
à Léo Ferré. Une affaire de cœur.
« Mon papa écoutait Léo Ferré. J’ai
grandi avec lui. 50 ans, c’est le bon
moment pour reprendre ses mots.
PHILIPPE
KATERINE
104
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
E. GARAULT/PASCOANDCO
« C’est une
maladie, dans
ce milieu, de
vouloir plaire »
Ses textes résonnent différemment
en moi. La chanson L’Enfance, par
exemple. Je la trouve à la fois magnifique et tragique. Entre les lignes,
Ferré aborde les abus sexuels dont il a
été victime chez les curés en Italie. Je
ne l’aurais pas interprétée de la même
manière à 30 ans. » Le cap des 50 piges
permet de réviser ses priorités. « J’ai
changé de maison de disques, raconte
Miossec, désormais chez Sony. Avant,
j’étais dans un label (Pias) où mes
ventes pesaient lourdement sur le
chiffre d’affaires. C’était trop de pression. Là, je peux me recentrer sur l’artistique. » Se décharger pour retrouver les ailes du désir.
« DÉJÀ, JE NE PENSAIS
PAS VIVRE JUSQUE-LÀ »
Police, Oasis, Depeche Mode, Nirvana... Ce n’est pas l’affiche d’un festival
de rêve, mais le dos de la veste de Pascal Obispo, recouvert de patchs à l’effigie de tous ces groupes. A 53 ans,
Pascal Obispo sort un album (le 12 octobre) inspiré par l’envie de faire ce
qu’il aime vraiment : du rock. Le succès en demi-teinte de ses trois comédies musicales et les angoisses afférentes à ces projets y sont aussi pour
beaucoup. Le juré de The Voice a repris
la basse, s’est mis à écrire lui-même
ses textes sur de « grands cahiers »,
comme sa copine Zazie, et a invité Philippe Pascal, de Marquis de Sade, clin
d’œil à ses débuts rennais. « Le rock,
c’est mon ADN musical. Mais j’ai été
pris dans le système. Les maisons de
disques me demandaient de multiplier les pains. J’ai eu une vie agréable,
mais j’ai voulu m’en libérer. J’en avais
marre qu’on me dise : “Tu ne peux pas
reprendre du Radiohead, ton public ne
comprend pas.” Comme si j’avais trahi
la cause, retourné ma veste, alors que
j’aurais rêvé d’avoir un groupe à la Téléphone, Marquis de Sade ou Marc Seberg. J’ai changé de maison de disques
pour faire vivre cette nouvelle énergie.
La source ne s’est pas tarie. Bien au
contraire. J’ai toujours l’âme d’un garçon de 16 ans. » Pour faire chauffer les
amplis, l’ado Obispo a fait appel à Benjamin Biolay, son double fantasmé.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50 ans et au top
PASCAL
OBISPO
« Nous possédons la même culture
musicale. Mais pourquoi ne me regarde-t-on pas comme on le regarde? »
Comme disait Johnny Hallyday, Pascal Obispo a décidé de remettre les
pendules à leur place.
A quelques semaines de son 50e anniversaire, Philippe Katerine, lui, ne se
pose pas de questions existentielles.
« Déjà, je ne pensais pas vivre jusquelà. J’ai été opéré à cœur ouvert à l’âge
de 8 ans. Je suis un miraculé. Célébrer
une année de plus est une victoire. »
Actuellement en studio, il termine son
prochain album. Le titre : Confessions.
« Je ne pense jamais à ma carrière. Je
suis dans une optique égoïste. J’écris
pour me soulager. Pendant deux ans,
L. SEROUSSI/SDP
Y. ORHAN/SDP
« La source ne
s’est pas tarie. Bien
au contraire. J’ai
toujours l’âme d’un
garçon de 16 ans »
ZAZIE
Speed, le single tiré de son dernier
album, sonne comme un pied de nez
au jeunisme. Et fait un carton.
je laisse gonfler l’inspiration. Quand
ça explose, je mets mon bassinet en
dessous pour la recueillir. Cela donne
parfois du pus. Je me déverse. Comme
une vidange. » Ce qui excite surtout
l’auteur de Louxor j’adore, c’est d’ouvrir des portes. Cela donne de rafraîchissants courants d’air. « Je ne suis
pas un chanteur à clientèle qui fait des
choses prévisibles et faussement sympathiques. C’est une maladie, dans ce
milieu, de vouloir plaire. Les rappeurs,
eux, ne brossent pas dans le sens du
poil. Ils n’hésitent pas à se mettre dans
la peau de l’antihéros, cela me plaît. »
En se frottant au hip-hop, comme l’année dernière lors d’un freestyle d’anthologie sur Skyrock, Katerine trouve
une nouvelle stimulation. Même chose
chez Miossec. « J’écoute PNL au
casque. Le langage des banlieues, c’est
très défrisant. Cela crée des envies
pour le prochain album. » Affaires à
suivre.
Ce n’est pas parce que le rap est devenu la poule aux œufs d’or des maisons de disques que tous les quinquas
de la chanson veulent en faire leur
omelette. « Parfois, j’ai l’impression
que ma musique est un vieux langage,
une espèce de latin de la chanson
française, s’épanche Dominique A.
L’école Rihanna-Beyoncé a énormément changé le placement des voix, les
accentuations. Un chant comme le
mien, disons typé Rive gauche, peut
sonner vieillot. Les choses évoluent,
c’est normal. » A quoi bon lutter contre
les horloges ? Le combat est perdu
d’avance. Alors, autant profiter du présent. « Je suis plus heureux aujourd’hui
qu’à 20 ans », confie Dominique A, qui
revisite son existence à travers le
prisme de ses chansons dans le livre
Ma vie en morceaux (Flammarion). La
mélancolie n’est jamais très loin. La
mort rôde aussi dans quelques-uns de
ses derniers titres. « Je n’étais pas dans
un esprit mortifère, plutôt dans la célébration des beautés de la vie. » Dans
La Splendeur, il murmure : « En ai-je
fini avec la vie ? Est-ce l’heure ? Ai-je
abusé? Ai-je épuisé la splendeur? » Les
interrogations légitimes d’un seigneur
devenu senior. J. B.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
105
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
culture
Le roi Leone
PAR CHRISTOPHE CARRIÈRE
C
itons seulement Le Bon, la
brute et le truand, Il était
une fois dans l’Ouest, Il
était une fois en Amérique.
Trois chefs-d’œuvre. Les
autres, dont Pour une poignée de dollars ou Il était une fois... la révolution,
ne sont pas mal non plus. Pourtant,
pas une palme d’or, pas un lion d’or,
pas une nomination aux Oscars. Sergio
Leone, réalisateur de tous ces films, ne
s’en est jamais plaint. Ça lui passait
même au-dessus du poncho. Son
trophée des trophées, c’était une photo
dédicacée de John Ford, le pape du
western, encadrée et accrochée fièrement sur le mur de son bureau : « A
Sergio Leoni. Avec toute mon admiration. » Leoni, oui. Leone au pluriel, en
italien. Le cinéaste romain a pris cela
comme un compliment. Adoubé par
son maître, lui, l’amoureux du cinéma
106
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
si longtemps traité de « vautour » et
d’autres noms d’oiseau par une critique dont une minorité ne cessa de se
pincer le nez qu’à partir d’Il était une
fois dans l’Ouest (1968).
« Parce que je le défendais, j’étais
considéré comme un clown », se souvient Noël Simsolo, ami du metteur
en scène et auteur de Conversation
avec Sergio Leone, dont des extraits
figurent dans l’exposition à la Cinémathèque, Il était une fois Sergio
Leone. De l’encre a coulé sur les films
et il y a bien longtemps que plus personne ne vomit sur ce génie, mais il
est bon de rappeler l’importance capitale du bonhomme, sans qui Clint
Eastwood, Quentin Tarantino, John
Woo ou, plus près de chez nous, JeanPierre Jeunet (voir l’encadré) et d’autres
ne seraient pas ce qu’ils sont. Sans
qui, non plus, des superproductions
comme Ben-Hur ne seraient pas si
« super », justement. Dans les années
1950-1960, Leone est assistant sur les
gros péplums américains qui se tournent en Italie. Ses qualités techniques
sont telles que les studios se l’arrachent. Echantillon représentatif de
son savoir-faire : la fameuse course de
chars de Ben-Hur, pour laquelle il
invente une sorte de luge afin d’y poser
la caméra et filmer les chevaux en
contre-plongée. De telles idées, il en a
à la pelle. De la même manière qu’il a
le cinéma dans le sang depuis sa naissance, en 1929. Normal, il coulait déjà
dans les veines de son père, Roberto
Roberti, réalisateur vedette du muet
transalpin, et de sa mère, l’actrice
Bice Waleran, héroïne de La Vampire
indienne (1913), premier western italien jamais réalisé et signé Roberti.
Les chats ne font pas des chiens.
C. D’YVOIRE/SYGMA VIA GETTY IMAGES
La Cinémathèque française rend hommage
au maître du western spaghetti, génie longtemps méprisé,
aujourd'hui reconnu à sa juste valeur, inestimable.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ses films nourrissent un imaginaire
« Gamin, Leone passait son temps
contemporain tout en étant proches du
à jouer au pied d’un escalier au bout de
cinéma muet, en privilégiant l’image et
sa rue, dans le Trastevere, un quartier
la musique. Il va ouvrir les portes du
assez pauvre de Rome. C’était déjà un
Far West au réalisme. Avant, on netconteur exceptionnel, dit le commistoyait tout. Avec lui, les acteurs sont
saire de l’exposition, Gian Luca Faripoussiéreux. Il avait même une manelli, co-auteur, avec Christophe Fraychine pour les recouvrir de poussière! »
ling, de La Révolution Sergio Leone (La
Il y a surtout, derrière la dérision,
Table ronde/La Cinémathèque franun désenchantement profond. Leone,
çaise). » « Pour moi, le cinéma est imamarqué par la ruine de son père, qui ne
gination », dira d’ailleurs Leone, peu
se releva pas de l’avènement du parlant
friand du néoréalisme qui prévaut à la
et de l’arrivée du fascisme – « Une confin de la Seconde Guerre mondiale. Il a
nerie qu’on a prise au
pourtant été l’assistant de
Sa noirceur
sérieux », disait Leone.
Vittorio De Sica sur Le Voet ses désillusions
« Sergio avait de grands
leur de bicyclette (1948).
moments de tristesse et
Qu’importe! Ses films
éclatent dans
de solitude », se souvient
de chevet sont La CheIl était une fois
Noël Simsolo. Il laissera
vauchée fantastique, de
en Amérique
éclater cette noirceur et
John Ford, et, plus tard,
ces désillusions dans Il était une fois
Rio Bravo, de Howard Hawks. Il ne jure
que par l’Amérique et ses grands espaen Amérique (1984), qu’il mit quatorze
ces. Quand il découvre Le Garde du
ans à monter. Unanimement salué, ce
monument lui permet d’envisager un
corps (Yojimbo), d’Akira Kurosawa
film encore plus gigantesque, l’adap(1961), il y voit avant tout une adaptatation des 900 jours de Leningrad, de
tion du roman de Dashiell Hammett
Moisson rouge. Dont il s’inspire à son
Harrison Salisbury, sur le siège de la
ville par la Wehrmacht de 1941 à 1944.
tour avec Pour une poignée de dollars
Il mourra avant, à 60 ans, alors qu’il
(1964). Critique désastreuse, succès
regardait avec sa femme, Carla, un film
public monstrueux. Les bases léode Robert Wise, Je veux vivre! Du grand
niennes sont posées. Des gros plans sur
des visages taciturnes à la musique
art jusque dans l’ironie du sort. C. Ca.
d’Ennio Morricone, avec qui il était à
l’école. « La modernité du cinéma de
Il était une fois Sergio Leone, exposition
Leone passe par de grandes contradu 10 octobre au 27 janvier 2019
à la Cinémathèque française, Paris (XIIe).
dictions, analyse Gian Luca Farinelli.
Emmanuelle Bercot,
réalisatrice (La Tête haute)
« Le Bon, la brute et le truand est,
pour moi, un film fondateur.
Je l’ai découvert à 7 ans. Pour
la première fois, je repérais une
grammaire du cinéma, je prenais
conscience de la mise en scène,
avec ces gros plans si beaux
qui alternaient avec les paysages,
et ces longues plages de silence,
ponctuées par la musique de
Morricone. Je suis sûre que cela
m’a poursuivie inconsciemment.
Je me souviens que, dans mes
premiers courts-métrages, j’étais
obsédée par l’idée d’enchaîner les
très gros plans avec d’autres, plus
larges. On est fait des films qu’on a
vus et adorés. C’est inévitable. »
Jean-Pierre Jeunet,
réalisateur (Le Fabuleux
Destin d’Amélie Poulain)
« J’ai vu Il était une fois dans
l’Ouest, vers 12 ans, je n’ai pas pu
parler pendant trois jours. Le planséquence de Claudia Cardinale
à la gare m’a convaincu de faire
du cinéma. J’ai même tenté de
le refaire à l’envers dans Un long
dimanche de fiançailles, avec
Marion Cotillard. Nombre de mes
plans s’inspirent de Leone. Dans
Delicatessen, la caméra au ras
du plancher sur les chaussures
du boucher sur le point tuer
la grand-mère, ce sont les bottes
d’Eastwood dans Le Bon, la brute
et le truand ; et le couinement
du matelas avec l’enchaînement
de sons, c’est l’ouverture
d’Il était une fois dans l’Ouest. »
Réalisme Il était une fois dans l’Ouest et ses « acteurs poussiéreux ».
COLL. CHRISTOPHEL/RAFRAN CINEMATOGRAFICA
Olivier Marchal,
réalisateur (Carbone)
« J’avais 10 ans quand j’ai vu
Il était une fois dans l’Ouest.
La claque ! Leone nous a fait
prendre conscience de
l’importance de la musique par
rapport aux images. C’est aussi un
cinéma sur l’amitié, la fatalité des
destins. Dans le genre, Il était une
fois en Amérique est un sommet.
Quand on aime le cinéma, on ne
peut pas ne pas aimer Leone. »
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
107
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la librairie de l’express
G. PINKHASSOV/MAGNUM PHOTOS
MONOGRAPHIE
ela ressemble furieusement à un Cahier
de L’Herne, à quelques détails près.
Mais peu importe. A l’instar de Pierre
Michon, d’Annie Ernaux ou de Patrick
Modiano, célébrés par L’Herne, la stature
d’Emmanuel Carrère justifie amplement ce
« monument à la gloire de ». Comme le veut
le postulat de ce type de recueil, pas de
contradicteur, ici, mais des contributions
essentiellement élogieuses à l’égard de
« l’ours russe », selon le mot de l’essayiste
Pierre Pachet. Un ours aux multiples casquettes et aux nombreux amis et admirateurs : cinéastes, théologienne, juge, écrivains, jusqu’à Michel Houellebecq, qui loue
sa « droiture intellectuelle et morale ». Tous
y vont de leur témoignage et de leur exégèse des textes de l’auteur de L’Adversaire
(2000), le roman le plus commenté de
cet ouvrage. A juste titre, tant ce livre, autour duquel Carrère tournoya durant
sept ans, constitue un élément clef de son
œuvre. « Pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, moi j’étais avec les miens à
une réunion de parents d’élèves. »
C’est cette phrase, réduite ici par
Carrère lui-même, qui lui a ouvert,
dit-il, la porte d’un territoire, celui
du goût de l’expérience vécue et
de la confidence intime ou, comme
le résume l’universitaire Etienne
108
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Rabaté : « Quand la fiction donne un sens
au fait divers. »
En picorant tout au long des 560 pages
de ce corpus, on s’arrête sur le savoureux article de John Lambert, son traducteur en
anglais, qui crée, à son intention, le néologisme « carrèrisme » : soit « l’usage correct,
restreint et somme toute archijuste d’un
mot mieux connu sous un sens plus large et
plus commun… il se caractérise par son implacable exactitude. » De même appréciet-on la simplicité de son regretté éditeur,
Paul Otchakovsky-Laurens, qui parle de
« son écriture reconnaissable entre toutes
au même titre que Perec et Modiano ».
Et puis il y a les inédits précieux de ce
grand admirateur de Lovecraft : un synopsis pour Laurent Perrin, histoire surréaliste
dans un grand magasin ; deux autres scénarios frisant avec le surnaturel, Langue
étrangère et Transfert ; deux notes d’intention, sur une bio de Philip K. Dick, à l’attention du Seuil, et pour le film Retour à
Kotelnitch… De quoi faire patienter les fidèles. M. P.
EMMANUEL CARRÈRE.
FAIRE EFFRACTION
DANS LE RÉEL
SOUS LA DiRECTiOn DE LAUREnT
DEMAnzE ET DE DOMiniQUE RAbATé.
P.O.L, 564 P., 37 €. 15/20
ROMANS
C
Tout sur Carrère
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SWING TIME
PAR zADiE SMiTH, TRAD.
QUATRE-VINGT-DIX
SECONDES
ET PHiLiPPE AROnSOn.
ALbin MiCHEL, 272 P., 19,50 €.
DE L’AngLAiS PAR EMMAnUELLE
gALLiMARD, 480 P., 23,50 €.
14/20
Plusieurs romans de qualité
se sont récemment attachés à
raconter l’expérience fondatrice
de l’amitié adolescente féminine.
Après Elena Ferrante et son Amie
prodigieuse (gallimard, 2014),
Claire Messud et sa Fille qui brûle
(gallimard, 2018), c’est au tour
de la britannique zadie Smith
d’explorer les joies et les tourments
d’une relation fusionnelle entre
deux jeunes filles. Dans Swing
Time, elle met en scène, à la
première personne du singulier,
la relation tumultueuse entre
deux fillettes qui grandissent
dans la banlieue nord de Londres.
Tracey et la narratrice font
connaissance en 1982, lors
d’un cours de danse, et sont
immédiatement
attirées l’une
par l’autre. Agées
d’une dizaine
d’années, elles ont
en commun d’être
métisses, filles
uniques et fascinées par la danse.
Elevée par une mère militante
féministe et intello autodidacte,
la première est sage et discrète.
L’autre, charismatique et
provocatrice, a grandi à côté
d’une mère « obèse acnéique ».
L’une favorise l’esprit, l’autre
le corps. Origines sociales et
culturelles vont bientôt se mettre
en travers de leur amitié. Des
années plus tard, la narratrice,
devenue l’assistante d’une star
internationale de la chanson,
se souvient de cette relation.
Comment a-t-elle influencé
leurs trajectoires respectives ?
zadie Smith convainc et séduit
lorsqu’elle se penche sur les mille
et une façons dont l’identité
personnelle est façonnée par les
projections parentales, l’héritage
culturel et les jalousies sociales.
Eclatante d’énergie, sa prose rend
alors parfaitement les jeux d’amitié
et de pouvoir de ses héroïnes.
Hélas, les chapitres situés en
Afrique, où la narratrice, adulte,
séjourne pour préparer les actions
caritatives de la superstar qui
l’emploie, sonnent faux et traînent
en longueur. L’ensemble swingue,
mais reste en demi-teinte. E. Le.
PAR DAniEL PiCOULy.
15/20
Depuis ses débuts,
Daniel Picouly
s’est affirmé en
prestidigitateur.
D’un revers
d’imagination,
il métamorphose
un lapin en matrone endimanchée,
une allée sinueuse en galopin
joueur. Ses récits foisonnent
de métaphores capiteuses,
d’images vivaces, à la démesure
de sa faconde. Avec Quatre-vingtdix secondes, il franchit
un nouveau cap en déléguant
ses éloquences à la montagne
Pelée, le plus haut volcan
de Martinique et le plus menaçant
des Antilles. Elle tient le crachoir
et le décompte de ses colères.
En ce 8 mai 1902, les indécences
tapageuses de la ville de
Saint-Pierre lui cognent tellement
sur les nerfs qu’elle en a des
vapeurs. Elle fulmine et les rues
se poudrent de cendre comme
des marquises. Tout va bien selon
le gouverneur. Les crédules
applaudissent le feu d’artifice
alors qu’une catastrophe
se prépare : 30 000 morts, une cité
anéantie en une minute et demie
par un tsunami de lave, option
séisme. La Pelée ne chipote pas,
elle extermine. Marre des canailles
en gilet de soie, des insulaires
noirs-blancs-bruns qui se
coudoient à reculons, des avidités
obscènes et de l’arrogance
d’une miette des Caraïbes
qui se prend pour Paris.
Deux amoureux graciles freinent
les fureurs de la montagne.
ils ont trois heures pour fuir.
Une tension sourde rampe dans
les irritations de la volcanique
oratrice, qui finit par entraîner
dans son éruption un fatras de
personnages dont on ne sait plus
ni quoi ni qu’est-ce. Mais quelle
audace dans le parti pris narratif,
quelle luxuriance dans la prose
et quelle clairvoyance sous
la romance flamboyante.
Ce ne sont pas seulement les pages
d’une histoire ancienne que
feuillette Picouly, ce sont aussi
celles d’aujourd’hui. Avec leurs
menteries politiciennes et leurs
dénis face au cataclysme. il n’est
pas interdit d’y réfléchir. S. B.
L’HUMEUR DE LA RÉDACTION
Les prix font le tri
C’était une rumeur dans Paris.
« Vous avez vu la liste du Goncourt ? Elle n’est pas brillante. Et ils
n’ont même pas retenu Le Lambeau,
de Philippe Lançon. » Pourtant, à
bien y réfléchir, au lieu de s’en offusquer ou de ricaner, les membres des
autres jurys littéraires devraient s’en
réjouir. Puisque, sur le papier, le lauréat du Goncourt, le plus prestigieux
des prix depuis sa création, en 1903,
ne devrait pas faire ombrage à ses
concurrents. Et surtout pas aux dames
du Femina, qui remettent cette année
leurs lauriers le 5 novembre, soit
deux jours avant le Goncourt, en raison du « gentlemen’s agreement »
conclu en 2000 entre les deux jurys
après des années de guérilla, prévoyant l’alternance de la date de remise des prix d’une année sur l’autre.
Ce qui n’a pas empêché les Goncourt
de rompre leur accord, dès 2003,
année de leur bicentenaire. Mal leur
en a pris : leur lauréat, Jacques-Pierre
Amette pour La Maîtresse de Brecht,
fut l’un des Goncourt les moins vendus. Aujourd’hui, un rien « résigné »,
le président Bernard Pivot confirme
avoir enterré la hache de guerre.
D’autant que, fait rare, les sélections
du Goncourt et du Femina ne se
recoupent qu’une fois, avec Frère
d’âme, de David Diop. Le danger
pourrait peut-être venir du Médicis,
rendu la veille du Goncourt, avec deux
livres en commun, Ça raconte Sarah
et Frère d’âme. « Aucune importance », entend-on du côté de chez
Drouant. Restent les rivaux de l’Académie française, qui ouvrent le bal,
le 25 octobre, avec un unique roman
en commun, L’Hiver du mécontentement, de Thomas B. Reverdy. Le millésime 2018, avec seulement 25 % de
multisélectionnés sur les six listes
des grands prix, se révèle, en tout
état de cause, très éclectique. Du
pain bénit pour les éditeurs, les
libraires et, éventuellement, les lecteurs. N’est-ce pas là la raison d’être
des prix ? M. P.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
109
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la librairie de l’express
POUR OU CONTRE
Le Chemisier,
de Bastien Vivès
Belle bande dessinée sensuelle ou album qui
tourne en rond ? La rédaction de L’Express débat.
BASTIEN VIVIVÈS/CASTERMAN/SDP
Jérôme Dupuis Aujourd’hui, quand on entre dans
une librairie de bandes dessinées, on a l’impression
de n’avoir le choix qu’entre de l’heroic fantasy aux
couleurs criardes et de l’autofiction rapidement
crobardée. Remercions donc Bastien Vivès de
nous offrir une vraie histoire contemporaine de
200 pages, dans la lignée de Dans mes yeux ou de
Polina. Comme souvent avec lui, le personnage
principal est une jeune étudiante peu sûre d’elle.
Un beau jour, un chemisier révèle ses formes, sa
sensualité, son sex-appeal.
Eric Libiot Et ensuite ? Pas grand-chose. De l’euphémisme, de la litote, de l’ellipse, du sous-entendu, du non-dit, en loucedé, sans rien dire.
Globalement. Bastien Vivès a du talent à revendre et, dans ce Chemisier, le dessin est d’une
classe folle, la mise en page, fluide, et la déception, au rendez-vous. Il n’y a que des intentions.
Le sujet pointe son nez (l’habit fait la nonne et
comment le regard de l’autre peut changer un
comportement), mais c’est comme si Vivès ne
savait pas quoi en faire.
J. D. Oui, quelle fluidité ! A un moment, Vivès
aligne 11 planches muettes à la suite. Tardi prétend
que les lecteurs ne s’arrêtent pas sur une case s’il n’y
a pas de texte. Mais là, on scrute les attitudes de l’étudiante, ses regards, ses doutes. Et puis, il y a la « couleur » de l’album : Vivès a choisi des à-plats réalisés
à la palette graphique, une sorte de « gris Apple »
aseptisé, qui restitue parfaitement notre univers
bardé d’écrans. Et, en rupture avec cette grisaille, il
y a le blanc du fameux chemisier.
E. L. De jolis à-plats pour un récit assez plat. Tu cites
Polina, tu aurais pu aussi citer Le Goût du chlore ou
Une sœur, merveilles de BD délicates qui
disent exactement ce qu’il faut et dans
lesquelles Vivès sait être impressionniste,
précis, chroniqueur de son temps, préférant le comportement au discours mais
ne faisant jamais l’économie des mots
– de ce point de vue, Une sœur est une
réussite totale qui raconte une éducation
sentimentale et sensuelle. Ce Chemisier
n’est que l’ombre de cette Sœur. C’est un
album de dessinateur, pas de conteur.
J. D. Il faudrait quand même parler de
la dimension érotique du récit. Bastien
110
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Vivès s’est récemment retrouvé au cœur d’un miniscandale pour un autre de ses albums, Petit Paul, où
certains ont voulu voir de la pédopornographie.
Dans Le Chemisier, les scènes de sexe sont plutôt
naturelles, un peu comme dans les romans de
Houellebecq, que Vivès a d’ailleurs découverts
récemment. Son dessin dégage un érotisme du quotidien, aux antipodes de toute l’imagerie des
vidéos X d’aujourd’hui. C’est plutôt rare, en bande
dessinée, et il faut le saluer.
E. L. D’accord avec toi : une polémique ridicule làbas et, ici, une grande élégance dans les
scènes de sexe. Mais voilà le paradoxe :
ces passages se (quasi) suffisent à euxmêmes, quand ils devraient nourrir
l’intrigue. La dernière partie en forme
d’épilogue n’aboutit à rien d’autre qu’à
une scène prévisible dès le début et
qui confirme la trop grande légèreté de
cet album.
LE CHEMISIER
PAR BASTIEn VIVèS. CASTERMAn, 208 P., 20 €.
Jérôme Dupuis 14/20 – Eric Libiot 9/20
CE QUE L’HOMME
A CRU VOIR
PAR GAUTiER BATTiSTELLA.
GRASSET, 236 P., 19 €.
16/20
ROMAN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Ah, le sacré défi du
deuxième roman…
surtout quand le
premier, Un jeune
homme prometteur
(Grasset, 2014),
a reçu un bel accueil
critique. Gautier Battistella,
né en 1976 à Toulouse, transforme
assurément l’essai et marque
un joli point littéraire avec
Ce que l’homme a cru voir.
« Ce n’est pas vrai que les morts
ne vivent plus », écrivait Proust.
Cette phrase, choisie en exergue,
résume à elle seule les tourments
du personnage principal, le très
atypique Simon Reijik, petit-fils
d’un immigré polonais. Bientôt
quadragénaire, il exerce à Paris
un singulier métier, ô combien
lucratif, qui consiste à nettoyer
les réputations numériques
des entreprises comme des
individus. « Le passé ne fait rien
d’autre qu’à empoisonner le
présent », estime Simon.
En connaissance de cause : vingt
ans auparavant, il a quitté son
village natal, Verfeil, non loin de la
Ville rose, sans jamais y remettre
les pieds ni garder le contact avec
les siens. Sa femme Laura l’ignore,
s’inquiétant toutefois de son
addiction aux médicaments,
anxiolytiques, antidépresseurs,
somnifères et autres calmants,
pour tenir le cap « quand l’enfance
gratt[e] à la porte de la cave ».
La porte va s’ouvrir le jour où un
coup de fil apprend à Simon
que son meilleur ami d’autrefois
agonise d’une tumeur. Un retour
à Verfeil s’impose. Terrain miné.
Ses souvenirs enfouis sont autant
de bombes prêtes à exploser.
Des souvenirs que Gautier
Battistella mêle habilement
à une confrontation éprouvante.
Car, là-bas, personne n’a oublié
le drame, cet accident de voiture
fatal qui a brisé la famille de
Simon. Sa mère la première,
recluse depuis dans une maison
de convalescence. « Rien n’est
définitif. Même pas l’amour que
les parents sont censés porter
à leurs enfants », réalise le fils.
A lui de fendre l’armure et de
panser des plaies encore vives,
y compris les siennes. Alternant
temporalités, dialogues lapidaires
et descriptions inspirées de cette
Gascogne qu’il connaît bien,
l’écrivain module ses phrases
comme autant d’accords
harmonieux. Sans bémol,
ou presque. Ce style affirmé va de
pair avec un formidable sens du
romanesque. Et de la formule
quand il s’en prend à l’époque (les
nouvelles technologies, les bobos).
Histoire poignante, sensible,
d’une rédemption empêchée par
la culpabilité, son livre oblige un
homme à regarder enfin son passé.
Pour mieux en terrasser les
démons qui le peuplent. D. P.
Inès Bayard
la révélation de la
rentrée littéraire
Elle excelle à sonder
les maux de la femme.
L’EXPRESS
Surprenant et magnifique.
TRANSFUGE
Une efficacité redoutable.
LA RÉPUBLIQUE DES LIVRES
Une tension de chaque page.
LE POINT
Un premier roman d’une
puissance inaccoutumée.
LE FIGARO LITTÉRAIRE
SÉLECTION PRIX
URT
GONCO
CÉENS
DES LY
Photo auteur : Géraldine Aresteanu
Un suspense qui laisse K.O.
LE PARISIEN
Suffocant.
MADAME FIGARO
Albin Michel
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
111
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la librairie de l’express
DEUX SOUS DE VÉRITÉ.
PERLES DU JOURNAL
GALERIE DE PORTRAITS
PAR JULEs Et EDMoND DE GoNCoURt.
ESSAIS
« Académie,
commandes, prix,
récompenses,
rien de plus idiot
que l’éducation et
l’encouragement
des lettres et
des arts : on ne
cultive pas plus les hommes
à talent que les truffes. »
Datée de novembre 1862, cette
affirmation des frères Goncourt
ne manque pas de piquant. Des
perles comme celle-là, Rodolphe
trouilleux en a glané de multiples
au fil de leur fameux Journal
(1851-1896), dont il faudra attendre
1989 pour disposer d’une version
intégrale et non censurée.
soit des milliers de pages,
monument de beauté, mais aussi
de mauvaise foi et de misogynie,
de libertinage, de jugements
pertinents ou iniques sur
les contemporains d’Edmond
(1822-1896) et de Jules (1830-1870),
dilettantes à l’étonnante
vie commune. A l’exception
de quelques écrivains – La Bruyère,
le premier de tous, et les amis
Flaubert et Daudet –, rares sont
ceux qui échappent aux coups
de griffes des frères : Balzac,
« chaude-pisse bien habillée » ;
le comte de Villiers de L’Isle-Adam
et sa « petite tête de masturbé
ou de preneur d’opium » ;
Zola, un « cochon grossier
et brut », « pas créateur pour un
sou » ; Maupassant le « sadique » ;
Verlaine, « un pédéraste
assassin »… Edmond n’est pas
dupe, qui écrit en décembre 1892 :
« Je crois vraiment, quand
je serai mort, que mes confrères
viendront chier sur ma tombe. »
Autres cibles de choix :
les femmes, surtout éduquées.
Les autres, à l’esprit naturel,
sont les seules supportables,
charmantes comme un « agréable
animal ». Quant aux enfants,
ils « sont comme la crème :
les plus fouettés sont
les meilleurs ». Volontiers
provocateurs et injustes,
les Goncourt ne résistaient
pas à un bon mot. D’où le sel
de leur Journal, à méditer
en ces temps de consensus. M. P.
112
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
DPA PICTURE- ALLIANCE/AFP
EDItIoN PRésENtéE PAR RoDoLPHE
tRoUILLEUx. LE CAstoR AstRAL,
192 P., 14 €. 17/20
C’est bon mais c’est faux
«
C
orot a peint 3 000 tableaux, dont 5 000 sont aux
Etats-Unis », dit une célèbre boutade des milieux de
l’art. Avouons-le : les faussaires provoquent en nous
une jubilation presque sadique. Nous nous délectons
de voir les plus grands musées internationaux et les
experts les plus renommés se faire berner par ces
anonymes virtuoses du pinceau. La savoureuse galerie
de portraits que nous offre Harry Bellet, critique réputé
du Monde, ne fera qu’ajouter à notre fascination.
La ruse de ces escrocs est sans limites. Prenez Han
Van Meegeren, qui se spécialisa avant-guerre dans les
faux Vermeer. Il achetait à prix d’or des lapis-lazulis, à
Londres, pour fabriquer un pigment bleu outremer
d’époque, ne peignait que sur des toiles du xVIIe chinées
et grattées, et passait ses créations au four pour figer la
peinture à l’huile. L’un de ses confrères appelait ça la
«pizza Brueghel». Plus fascinant encore est la manière
dont les faussaires infiltrent les archives des plus
grandes institutions internationales pour y glisser une
fausse correspondance ou même des photos de leurs
œuvres. Un certain John Drewe a ainsi truffé les archives
de plusieurs musées de clichés de faux Chagall ou Dubuffet, peints par son complice John Myatt (qui poussait
le raffinement jusqu’à saupoudrer ses toiles de la poussière de son aspirateur pour leur conférer la patine du
temps…). Dès lors, ces toiles existaient officiellement…
De l’escroc à la Rolls Fernand Legros, qui entretenait une
armée de faussaires, au génie allemand Beltracchi, dont
certaines toiles ornent apparemment encore quelques
grands musées européens, les portraits joyeusement
troussés par Harry Bellet sont un régal. Et l’on ne peut
que souscrire au soupir du galeriste britannique Peter
Nahum : «Certains soirs, avant d’acheter un tableau, on
devrait se verser un seau d’eau froide sur la tête…» J. D.
FAUSSAIRES ILLUSTRES
PAR HARRy BELLEt. ACtEs sUD, 152 P., 18 €. 16/20
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LE MONARQUE
DES OMBRES
PAR JAVIER CERCAs,
PAR ALEksANDAR GRUJICIC,
AVEC kARINE LoUEsDoN.
ACtEs sUD, 320 P., 22,50 €.
16/20
RÉCIT
tRAD. DE L’EsPAGNoL
de bataille, sous l’uniforme
franquiste, pendant la guerre
civile espagnole. Longtemps,
Javier Cercas a refusé de se
pencher sur la courte existence
de cet aïeul peu fréquentable
pour un homme de gauche. Mais
le besoin de se confronter à la part
sombre de son histoire familiale
a fini par prendre le dessus.
Dix-sept ans après la publication
des Soldats de Salamine, l’écrivain
part sur les traces de Manuel
Mena, retourne sur la terre
de ces ancêtres, en rencontre
certains, et, mettant la main sur
de rares documents d’archives,
tente de comprendre pourquoi
son grand-oncle a embrassé la
cause franquiste. Passionnantes
sont les pages qui retracent la
tragique politisation de son village
natal d’Ibahernando et celles où
il évoque les difficultés à parler
de ce «condensé d’expériences
en accéléré» qu’est la guerre avec
ceux qui l’ont vécue. Affirmant
ne pas vouloir céder à la tentation
Qui fut vraiment
ce fantôme que
poursuit l’Espagnol
Javier Cercas dans
son nouveau livre?
Un incompris ?
Un idéaliste pur
et courageux ?
Un jeune innocent
qui a eu le malheur
de choisir le mauvais camp et a
payé son engagement de sa vie?
Né dans un petit village de
l’Estrémadure, Manuel Mena est
le héros encombrant de la famille
maternelle de l’auteur de
L’Imposteur. sous-lieutenant
phalangiste, l’homme est mort
en 1938, à 19 ans, au champ
de l’affabulation, Cercas laisse
vides les trous biographiques
puis s’amuse à se contredire,
se demandant comment l’écriture
aurait pu, malgré tout, glorifier
et rehausser son personnage.
Le scénario de l’enquête change,
se muant en une lumineuse
réflexion sur l’héroïsme,
la mémoire, l’héritage. Jusqu’à
cette superbe scène finale où
la vieille mère de l’auteur gravit
un escalier poussiéreux
pour découvrir l’endroit exact
où s’est éteint son oncle
des décennies plus tôt. Au cœur
du texte, une question: une vie
brève mais glorieuse vaut-elle
mieux qu’une existence longue,
heureuse, mais médiocre?
En guise de réponse, Cercas
montre qu’écrire est la plus belle
façon de lutter contre la mort. E. Le.
Guide réalisé par Eric Libiot,
avec Sandra Benedetti, Jérôme Dupuis,
Estelle Lenartowicz, Marianne Payot
et Delphine Peras.
Palmarès Le top 15
des meilleures ventes de BD
N° Titre Auteur (Editeur)
1 L'Arabe du futur (t. IV). Une jeunesse au Moyen-Orient (1987-1992)
Riad Sattouf (Allary éd.)
2 Les Légendaires. Origines (t. V). Razzia
Patrick Sobral et Nadou (Delcourt)
3 Les Aventures de Laink & Terracid
Thomas Itturalde, Damien Laguionie et Bruno Madaule (Michel Lafon)
4 Moins qu'hier (plus que demain) Fabcaro (Glénat)
5 Mortelle Adèle (t. XIV). Prout atomique
Mr Tan et Diane Le Feyer (Tourbillon)
6 Seuls (t. XI). Les cloueurs de nuit
Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti (Dupuis)
7 Zaï zaï zaï zaï Fabcaro (Six pieds sous terre)
8 Le Chat du rabbin (t. VIII). Petit panier aux amandes
Joann Sfar et Brigitte Findakly (Dargaud)
9 Les Vieux Fourneaux (t. I). Ceux qui restent
Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud)
10 Dans la combi de Thomas Pesquet Marion Montaigne (Dargaud)
11 Silex and the City (t. VIII). L'homme de Cro-Macron Jul (Dargaud)
12 Les Vieux Fourneaux (t. IV). La magicienne
Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud)
13 Les Vieux Fourneaux (t. II). Bonny and Pierrot
Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud)
14 Moi, ce que j'aime, c'est les monstres
Emil Ferris (Monsieur Toussaint Louverture)
15 Les Profs (t. XXI). Rentrée des clashs
Simon Léturgie, Erroc et Sti (Bamboo)
Retrouvez le palmarès le mercredi avec Yves Calvi, dans Laissez-vous tenter,
à 9 heures, sur RTL. Réalisé par Edistat, du 9 juillet au 30 septembre 2018,
à partir de 800 points de vente, librairies, grandes surfaces spécialisées
et sites Internet.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
113
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
la librairie de l’express
Palmarès Les meilleures
Où partir ?
Le palmarès des villes
où il fait bon vivre,
travailler et entreprendre
C
’est un combat inédit, un combat entre Belges,
qui se joue pour les 1re et 2e places de notre palmarès fiction. Et pour la première fois, la benjamine,
Adeline Dieudonné (36 ans le 12 octobre) dame
(momentanément ?) le pion à son aînée, Amélie
Nothomb, 52 ans. Mais tout ne peut pas être rose :
l’auteure de La Vraie Vie a été éjectée, le 2 octobre, de
la sélection du Goncourt. Tout comme Eric Fottorino,
4e de notre top 20. Ne restent plus dans la sélection de
l’académie de chez Drouant et dans notre palmarès
que Pauline Delabroy-Allard (9e) et Nicolas Mathieu
(16e). Longue vie à eux, en attendant le 30 octobre,
date de la 3e liste. Sinon ? Sinon, Albin Michel est le
grand vainqueur de la semaine, avec l’arrivée de Bernard Werber en fiction et celle de Yuval Noah Harari
en pole position des essais. En tout, la maison de
Francis Esmenard place pas moins de neuf titres dans
nos deux palmarès, sans compter trois autres auteurs
maison (Dan Chaon, Agnès Verdier-Molinié, Frédéric
Ploquin et de nouveau Harari, avec Homo Deus) qui
patientent entre les 20e et 40e rangs.
LA BOÎTE DE PANDORE
PAR BERNARD WERBER.
René Toledano, professeur d’histoire,
est projeté par hypnose dans ses vies
précédentes, qu’il peut explorer
à volonté : héros de la Seconde Guerre
mondiale, riche comtesse en 1785,
galérien en 249 avant Jésus-Christ, etc.
Fruit de 111 vies, il va utiliser ces voyages comme
un moyen de connaître la vérité historique, dans un jeu
de mémoire et de souvenirs. On ne sait si Bertrand
Werber a eu, lui, 111 vies, mais on peut affirmer
qu’à 57 ans l’auteur des Fourmis (1991) publie son
27e livre (hors nouvelles et BD) et qu’aucun
de ses romans précédents (Le Sixième Sommeil,
Demain les chats, Depuis l’au-delà) ne s’est
vendu à moins de 220 000 exemplaires.
21 LEÇONS POUR
LE XXIe SIÈCLE
PAR YUVAL NOAH HARARI.
EN VENTE
CHEZ VOTRE MARCHAND
DE JOURNAUX
Après ses deux longs méga-sellers,
Sapiens, sur le passé de l’humanité,
et Homo deus, sur la piste d’un avenir
gouverné par l’intelligence artificielle,
le chercheur israélien décrypte, dans
21 Leçons pour le XXIe siècle, notre époque sous tous
ses aspects – politique, social, technologique,
religieux, environnemental... Les effets cumulés
des nouvelles technologies, des fake news et des
nationalismes « illibéraux » compromettent-ils
les démocraties pluralistes et libérales ? Réponse
dans cet ouvrage, sur lequel la presse s’est jetée
dès sa sortie mondiale, le 26 septembre. M. P.
Retrouvez le palmarès le mercredi, à 9 heures, avec
Les livres ont la parole, une émission animée par
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ventes de livres en France
N°
Nbr
Cla
précss. sem e de
aine
éde
nt
s
Titre Auteur (Editeur)
FICTIONS
2 4
1 ➚ La Vraie Vie Adeline Dieudonné (L’Iconoclaste)
1 6
2 ➘ Les Prénoms épicènes Amélie Nothomb (Albin Michel)
3 6
3 ➙ A son image Jérôme Ferrari (Actes Sud)
18 6
4 ➚ Dix-sept ans Eric Fottorino (Gallimard)
–
1
5 ➲ La Boîte de Pandore Bernard Werber (Albin Michel)
4 7
6 ➘ Khalil Yasmina Khadra (Julliard)
5 7
7 ➘ Un monde à portée de main
Maylis de Kerangal (Verticales)
11 6
8 ➚ Avec toutes mes sympathies
Olivia de Lamberterie (Stock)
7 4
9 ➘ Ça raconte Sarah Pauline Delabroy-Allard (Minuit)
9 6
10 ➘ Tu t’appelais Maria Schneider
Vanessa Schneider (Grasset)
11 ➚ Les cigognes sont immortelles Alain Mabanckou (Seuil) – 3
13 26
12 ➚ My Absolute Darling Gabriel Tallent (Gallmeister)
8 6
13 ➘ Chien-Loup Serge Joncour (Flammarion)
12 25
14 ➘ Le Lambeau Philippe Lançon (Gallimard)
14 30
15 ➘ La Disparition de Stephanie Mailer
Joël Dicker (De Fallois)
16 ➚ Leurs enfants après eux Nicolas Mathieu (Actes Sud)
19 2
17 ➘ Les Disparus de la lagune Donna Leon (Calmann-Lévy)
10 3
18 ➚ La Seule Histoire Julian Barnes (Mercure de France)
– 2
19 ➘ Le Monarque des ombres Javier Cercas (Actes Sud)
17 5
20 ➘ Asta Jon Kalman Stefansson (Grasset)
16 4
ESSAIS-DOCUMENTS
1 ➲ 21 leçons pour le XXIe siècle
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
2 ➘ Destin français Eric Zemmour (Albin Michel)
3 ➲ Le Dictionnaire moderne Mcfly et Carlito (Michel Lafon)
4 ➘ Sapiens. Une brève histoire de l’humanité
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
5 ➘ Sorcières. La puissance invaincue des femmes
Mona Chollet (Zones)
6 ➲ La France interdite. La vérité sur l’immigration
Laurent Obertone (Ring)
7 ➘ L’Enquête vérité. Vous n’aurez plus jamais peur
du cancer David Khayat (Albin Michel)
8 ➘ Journal d’un observateur Alain Duhamel (L’Observatoire)
9 ➘ La Comédie (in)humaine. Comment les entreprises
font fuir les meilleurs Nicolas Bouzou et Julia de Funès
(L’Observatoire)
10 ➘ Le Deuil de la mélancolie Michel Onfray (Robert Laffont)
11 ➘ Nous voulons des coquelicots Fabrice Nicolino
et François Veillerette (Les Liens qui Libèrent)
12 ➲ Après... Quand l’au-delà nous fait signe
Stéphane Allix (Albin Michel)
13 ➘ Un été avec Homère
Sylvain Tesson (Equateurs/Parallèles/France Inter)
14 ➘ La Vie secrète des arbres Peter Wohlleben (Les Arènes)
15 ➙ Une histoire populaire de la France
Gérard Noiriel (Agone)
16 ➘ Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi
des machines Stanislas Dehaene (Odile Jacob)
17 ➘ « Il faut dire que les temps ont changé »
Daniel Cohen (Albin Michel)
18 ➚ Le Miracle Spinoza Frédéric Lenoir (Fayard)
19 ➘ Homo deus. Une brève histoire du futur
Yuval Noah Harari (Albin Michel)
20 ➘ L’Amour après
Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon (Grasset)
–
1
1 3
–
1
2 127
3
3
–
1
4
2
6
5
4
3
8
7
4
3
–
1
9 23
SEPTEMBRE 2018
11 82
15 2
14
4
10
5
SEPTEMBRE 2018
– 45
17 44
16
9
en hausse
pas de changement
en baisse
Yves Calvi, dans Laissez-vous tenter, et dans
Bernard Lehut, le dimanche, à 7 h 40, sur RTL.
nouvelle entrée
© Éditions Glénat 2018
Retrouvez tous les chiffres de l’édition sur www.edistat.com
Réalisé par Edistat, du 24 au 30 septembre 2018, à partir de 800 points de vente,
librairies, grandes surfaces spécialisées et sites Internet.
DISPONIBLES LE 21 NOVEMBRE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
le guide des arts et spectacles
VOYEZ COMME ON DANSE
De Michel Blanc. avec KaRin
viaRD, caRole Bouquet… 1 h 28
14/20
Entre eux deux
Un jeu de mots transformé en jeu d’images. L’Amour flou,
signé des comédiens, ex-amants et néoréalisateurs Romane
Bohringer et Philippe Rebbot, s’amuse, en une lettre en
forme d’aile, comme le temps qui s’envole, d’une passion
entière transformée en une relation flottant entre amitié et
désir. Situation par trop classique d’un couple avec enfants
qui se sépare. Oui mais pas n’importe comment. Profitant
d’un immeuble en construction potentiellement modulable,
Romane et Philippe s’installent chacun dans un appartement
avec entre les deux... la chambre de leurs enfants. Ce n’est
pas du cinéma. En tout cas, au départ. Ça le devient ici, dans
L’Amour flou, qui raconte, donc, en un jeu de récit réécrit
pour l’occasion, la séparation, le déménagement, la nouvelle
organisation, pour le moins originale, et ses conséquences
avec quiproquos, jalousie, ratage, etc.
Difficile de démêler l’écheveau, mais facile d’imaginer
qu’il n’y a pas grand-chose d’inventé, même si les péripéties
sont sans doute grossies pour les besoins d’un film qui préfère appuyer là où ça fait mal ou là où ça fait rire. L’Amour
flou est une drôle de vraie-fausse fiction mâtinée de faux-vrai
reportage déguisé en faux-faux documentaire planqué derrière une vraie-vraie envie de faire du cinéma. Les membres
des familles Rebbot et Bohringer jouent leurs propres rôles ;
plus exactement, les rejouent, avec toute latitude pour repatiner la vérité. Et tout ce qui flirte avec la fiction, les rencontres amoureuses de Romane et de Philippe notamment, sont
trop curieuses et trop bien cuisinées pour ne pas avoir un
fond de tarte véridique.
Je les appelle Romane et Philippe, sans les connaître,
parce que ce film dégage une empathie certaine, comme si
on assistait au quotidien de deux potes ; avoir à ce point
assumé ce lien personnel et amical est une des
qualités de L’Amour flou, qui peut plus ou
moins résonner un peu partout. Romane et
Philippe poussent le bouchon en souhaitant
que leur solution puisse faire école. Au moins,
savoir s’amuser d’une séparation. Pas si sûr.
Chacun se démerde. Ne pas prendre L’Amour
flou comme une vie, mode d’emploi, mais
comme un règlement de « contes » réussi.
Il était une fois Romane et Philippe, qui se
séparèrent et vécurent heureux (on l’espère
pour toujours).
L’AMOUR FLOU
De et avec
1 h 37.
RoMane BohRingeR et PhiliPPe ReBBot.
15/20
Retrouvez Eric Libiot le vendredi, dans l’émission
Grand bien vous fasse! sur France Inter, de 10 à 11 heures.
ils sont revenus et
sont presque tous
là. Seize ans après
Embrassez qui vous
voudrez, Michel
Blanc reforme une
partie de son
casting d’origine, pour ce qui
pourrait en être une suite plus ou
moins directe – il n’a réalisé
aucun film depuis. on retrouve
donc des amis plus ou moins
proches : tandis que véro (Karin
viard) tombe dans la précarité,
lucie (carole Bouquet) découvre
l’infidélité de son compagnon,
alors qu’elizabeth (charlotte
Rampling) doit affronter les
ennuis judiciaires de son mari
(Jacques Dutronc). comme le
« premier épisode », Voyez comme
on danse appartient au sacro-saint
genre du film choral. entendez un
casting aux airs d’annuaire du
cinéma français, de multiples
histoires s’entrechoquant les unes
aux autres et une avalanche de
coups de théâtre. Sans oublier
l’humour, car on est avant tout
dans une comédie. loin d’être
renversant d’originalité, le film se
révèle néanmoins un
divertissement agréable, où les
dialogues rappelant Woody allen
fusent sans temps mort (« on ne
s’excuse pas deux fois, ça fait
working class »). a la manière d’un
satiriste, Michel Blanc se moque
aussi bien des bourgeois que des
vegans, des prolos que des
féministes. assez classique dans
sa forme, Voyez comme on danse a
le mérite de dessiner en filigrane
une radiographie de la société
française et de ses nombreuses
contradictions. A. L. F.
CINÉMA
LE CHOIX CINÉ D’ÉRIC LIBIOT
DILILI À PARIS
De Michel ocelot.
13/20
une pas si belle époque…
Dilili est une fillette kanake
parquée dans un faux village
« indigène » au jardin des Plantes,
à Paris, pour conforter les clichés
colonialistes et les préjugés
racistes, tenaces, de la Belle
epoque. ce n’est pourtant pas sur
ce terrain que s’aventure
l’animateur Michel ocelot, papa
de Kirikou et d’Azur et Asmar,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
mais sur celui du
sexisme. une
organisation
secrète, les Mâles
Maîtres, kidnappe
des petites filles
pour les soumettre
et les vendre. aidée on ne sait trop
pourquoi par un beau jeune
homme, Dilili va démanteler
ce réseau, croisant au passage
le gotha parisien, de Pasteur
à Sarah Bernhardt en passant
par toulouse-lautrec. ce défilé
de guest stars soigneusement
choisies, s’il n’est pas finement
amené, a le mérite d’offrir aux
plus jeunes une visite guidée de
ce qui se faisait de mieux en ce
temps-là aux rayons culture et
science. et l’animation dans tout
cela ? le parti pris des photos en
guise de décors est discutable,
mais le graphisme d’ocelot est
toujours aussi somptueux. C. Ca.
SDP
À LA POINTE
Danseuse ou danseur ?
L
ara, 15 ans, rêve de devenir danseuse professionnelle. epaulée
par son père et ses amis, l’adolescente se lance dans l’aventure,
mais… lara est en réalité un garçon.
un garçon qui se sent à tel point fille
qu’il suit les étapes d’un parcours de
réassignation sexuelle. Girl, caméra d’or du dernier Festival de
cannes, dessine avec sobriété le
portrait de cette fille née garçon et
évoque délicatement la souffrance,
l’espoir et le plaisir mêlés que ressent lara d’une semaine à l’autre,
d’un jour à l’autre, d’une heure à
l’autre. ce faisant, Girl tourne le dos
au discours et réussit à jouer la carte
du réalisme tout en intégrant une
RBG
De Betsy West et Julie cohen.
1 h 37.
SDP – MAGNOLIA PICTURES/SDP
17/20
Méconnue du grand public
français, Ruth Bader ginsburg
(RBg) est une superstar
outre-atlantique.
Mieux, une icône.
elle n’est ni actrice
ni chanteuse, mais
magistrate et,
surtout, juge à la
cour suprême des
etats-unis depuis 1993. une
femme de combat(s) luttant pour
les droits des femmes, et tout
aussi motivée pour tordre le cou
à ses cancers – deux en dix ans –,
qui ne l’empêchent pas plus de
poursuivre ses activités juridiques
que de faire du sport. le
documentaire s’ouvre d’ailleurs
sur les images peu banales de
l’octogénaire (85 ans aujourd’hui)
en plein exercice, plus proche
d’un entraînement de Rocky
Balboa que d’un cours de pilates.
le ton et le montage du film sont
à l’image du personnage : enjoués
et toniques. et ce, parce que les
réalisatrices ont évité le déroulé
hagiographique, surfant plutôt
sur la médiatisation de cette
femme unique en son genre qui,
de toute évidence, n’a d’autre
ambition que de faire son travail.
Devenue malgré elle « notorious
RBg » (comme tout le monde
l’appelle), elle s’amuse des
hommages et des parodies qui
fleurissent un peu partout. Face à
ce modèle d’humanisme et
d’intelligence, vous n’êtes pas à
l’abri d’écraser une larme. C. Ca.
GALVESTON
De Mélanie lauRent. avec Ben
FoSteR, elle Fanning… 1 h 33
12/20
Ben Foster, elle Fanning : le coup
de la panne ? Bonne élève du
cinéma hexagonal (Respire,
Demain, Plonger), Mélanie
laurent réalise son premier film
américain en adaptant Galveston,
un roman de nic Pizzolatto
(créateur de la série True
Détective). c’est l’histoire de Roy,
un voyou minable qui part en
dramaturgie. là est sa grande force.
Œuvre sensible autour de la question du genre, c’est également un
beau film sur la danse, cet art où la
question de l’identité entre filles et
garçons recèle une part certaine
d’ambiguïté. le Belge lukas Dhont
a trouvé sa perle rare en la personne
du très androgyne victor Polster,
dont cette première expérience au
cinéma fut récompensée du prix
d’interprétation à cannes. on ne
pouvait rêver meilleure entrée dans
la cour des grand(e)s. A. L. F.
GIRL
De luKaS Dhont. avec victoR
PolSteR, aRieh WoRthalteR… 1 h 45
18/20
cavale après avoir
échappé de justesse
à un guet-apens. Sa
route croise celle de
Rocky, jeune
prostituée que la vie
n’a pas épargnée.
les deux écorchés vifs partagent
un bout de chemin vers l’inconnu.
on ne peut pas vraiment dire du
mal de l’ensemble. Des comédiens
convaincants, une mise en scène
soignée et, au final, un honnête
film noir. Dommage que l’on sorte
de ce Galveston, finalement assez
désincarné, en ayant l’impression
de l’avoir déjà vu mille fois.
Mélanie laurent applique les
bonnes recettes, mais son œuvre
manque, hélas, singulièrement de
personnalité. A. L. F.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
117
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
TÉLÉ
HOME BOX OFFICE
le guide des arts et spectacles
JENNIFER
GARNER
S’INVITE
AU CAMPING
A
vant toute chose, un petit
conseil : ne vous arrêtez pas au
titre qui, disons-le franchement, ne
suscite pas l’excitation. Et c’est bien
dommage, parce que ce Camping
imaginé par Lena Dunham, la créatrice de Girls, vaut le coup d’œil. La
New-Yorkaise et sa comparse Jennifer Konner sont de retour aux
affaires, un an et demi après l’arrêt
de Girls. Adaptation de
la série britannique éponyme (on comprend
mieux le manque d’inspiration du titre), diffusée
en 2016, cette comédie
déjantée caracole en tête
du classement des programmes les plus attendus de l’automne. La raison se résume en un
nom : Jennifer Garner.
L’actrice américaine
revient à la télévision
douze ans après Alias, la
série de J. J. Abrams, qui l’a propulsée au rang de star, grâce à son
rôle d’agent secret de la CIA
Sydney Bristow. C’est à elle que le
duo Dunham-Konner a eu la brillante idée de confier le premier
rôle de sa nouvelle production,
mettant en avant « la retenue et le
potentiel comique » de la comédienne de 46 ans.
Jennifer Garner, Kathryn Siddell-Bauers à l’écran, incarne une
mère de famille obsédée par l’organisation, maniaque à l’excès et désireuse de tout contrôler. A l’occasion des 45 ans de son mari, Walt,
joué par David Tennant (Doctor
Who, Broadchurch, Jessica Jones),
elle organise un week-end champêtre, où tout doit être parfait.
Comme d’habitude. Manque de
chance pour Kathryn, ses plans
volent en éclats avec l’arrivée au
camping de plusieurs invités surprises. A partir de là, tout va aller
de travers. Côté scénario, c’est sûr,
on a vu plus élaboré. Il n’empêche,
Lena Dunham a le chic pour mettre en valeur le talent des acteurs
qu’elle dirige.
Drôle et touchante à la fois,
Jennifer Garner est parfaite dans
la peau de cette mère sur le fil,
faussement joyeuse, dont l’attitude pèse sur son entourage. A
commencer par son époux, soumis et docile, pour qui on éprouve
de plus en plus de compassion au
fil des quatre premiers épisodes
que nous avons pu visionner (la
série en compte huit au total). Le
couple fonctionne à merveille et
constitue l’une des forces de ce
divertissement loufoque et rafraîchissant qui, sans être révolutionnaire, se regarde avec plaisir. H. M.
CAMPING SAISON 1
LE LUNDI 15 OCTOBRE,
À 22 HEURES, SUR OCS.
15/20
Métro, boulot,
slip fluo
Certaines routines
sont plus étonnantes
que d’autres. Il existe
des gens, qui, depuis
plusieurs années, se
lèvent le matin, enfilent
leur slip (rose fluo,
de préférence), et vont
au travail, ainsi habillés,
le plus simplement du
monde. Ils s’appellent
Jessica, Kevin ou Adixia
et n’ont pas de nom
de famille. Ce sont
des professionnels
de la télé-réalité. Tous
les soirs, dans Les
118
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
Marseillais vs le
reste du monde
– actuellement
diffusé
sur W9 –, ils
rassemblent
pas loin de
600000 téléspectateurs;
la routine, quoi…
Avec son allure de coq
branché sur du 220,
Julien (photo) est à
l’écran depuis
maintenant six ans. Tout
comme son meilleur
copain, l’intellectuel
Paga. Ensemble, ils ont
fait 556 fois le tour du
monde (l’émission s’est
déclinée à Miami,
Rio de Janeiro, Buenos
Aires, Bangkok,
Ko Samui...),
sont sortis
dans
603 459 boîtes
de nuit, se
sont disputés
723 402 340 fois,
puis réconciliés à
723 402 341 reprises.
Ils évoluent maintenant
à l’écran tels des
automates, parfaitement
au fait des attentes
de la production. Il y a
quelque chose de
fascinant à voir le temps
passer sur eux. La
spontanéité des débuts
a cédé la place à une
résignation nimbée
de mélancolie, tandis
que sur leurs corps,
la chirurgie esthétique
fait chaque année plus
de ravages. La télévision
est comme un bocal
où l’on peut voir ces
gens grandir. Et vieillir.
Ils ont aujourd’hui
30 ans, un âge, somme
toute, transitoire
et ennuyeux. Mais,
un jour, les vrais
problèmes adviendront :
inflammation de la
prostate, incontinence,
Alzheimer... Le spectacle
s’annonce décapant.
Un peu de patience mais
vivement Les Marseillais
à l’Ehpad. I. H.-L.
Retrouvez Christophe Carrière dans Entrée libre, présentée
par Claire Chazal, du lundi au vendredi à 13 heures et 20 h 20, sur France 5.
F. BOUCHON/FIGAROPHOTO
HUMEUR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
et Adeline d’Hermy jouent sur
un rythme articulé et par trop
lancinant; Denis Podalydès, duc
seul, joue seul; Christophe Montenez semble sorti de la troupe
des Chiens de Navarre et se
désape à l’envi (oui, un sexe se
montre dans la maison de Molière) ; le décor est nu, et parfois
froid ; Laurent Stocker est très
bien ; Ostermeier joue les ruptures avec sagesse. Seul le passage qui traverse la salle et
qu’empruntent les comédiens
sonne juste. Ostermeier aime le
théâtre-monde (musique, texte,
improvisation...), où tout se bous-
cule pour rendre le spectacle vivant. Oui, ça vit... par moments.
Cette Nuit des rois déborde,
mais de partout. Le plaisir n’est
qu’épisodique alors que, sur les
planches, chacun s’amuse manifestement à jouer sa partition. La
mise en scène comme la pièce
semblent chercher leur identité.
Et le jeu de miroirs reste flou. E. L.
LA NUIT DES ROIS
OU TOUT CE QUE VOUS
VOULEZ
LA COMÉDIE-FRANÇAISE, PARIS (IER).
JUSQU’AU 28 FÉVRIER 2019.
11/20
3 RAISONS DE S’ENVOLER POUR LA MAISON ROUGE
1.
Pour dire
au revoir
Ouverte à Paris en 2004, la Maison rouge a fait
la part belle à l’art brut, révélé des artistes, dévoilé
des collections privées extraordinaires, exploré
des thèmes passionnants (les poupées noires aux
Etats-Unis). La 131e exposition, intitulée L’Envol ou
le rêve de voler, est la dernière. Trop cher à pérenniser malgré de bons chiffres de fréquentation, le
centre d’art fermera ses portes le 28 octobre. Son
créateur, le collectionneur Antoine de Galbert,
tourne la page pour se consacrer au mécénat d’artistes, à l’édition et à des
projets pour les musées.
Pour prendre
de l’élan...
Machines volantes poétiques (mais suicidaires),
images de funambules et
de plongeurs, captations
de danseurs défiant les lois
de la gravité... En rassemblant 200 œuvres d’art moderne, contemporain, brut,
populaire, ethnographique,
ce dernier accrochage est
P. JOSEPH/M. DOMAGE/SDP
2.
EXPO
C’est l’événement théâtral de
la rentrée. Thomas Ostermeier,
star des planches, patron de la
Schaubühne, à Berlin, qui avait
notamment présenté à Avignon,
en 2015, un furieux et décoiffant
Richard III, vient chauffer la Comédie-Française, lieu de velours
plus que de feu. C’est encore à
Shakespeare qu’il s’attaque ici,
avec La Nuit des rois ou Tout
ce que vous voulez, qui met en
scène des personnages aux
identités troublées (des filles
pour des garçons) en une valse
avec maîtres, nobles et valets, où
se joue la confusion des sentiments. Une pièce, plus grotesque
et comique que tragique, qui résonne aujourd’hui, et qu’Ostermeier s’applique à aborder sous
toutes les coutures.
Cette version est brodée de
mille notes qui ont parfois du
mal à s’accorder. Georgia Scalliet
A. POUPENEY/DIVERGENCE
SCÈNE
CLAIR-OBSCUR
un concentré de la liberté et de l’éclectisme des
lieux. Vidéos, photos, BD, sculptures, installations jalonnent un parcours aussi généreux que
réjouissant.
3.
... et s’élever,
voire planer
On peut s’arracher à la gravité du monde sans
quitter le plancher des vaches. L’exposition s’ouvre aussi au chamanisme et au spiritisme, aborde
la question de l’extase, se penche sur les psychotropes (en anglais, « high » signifie « haut » et « défoncé »). Tout est bon pour
planer. Mais gare à la
chute. Une sorcière fracassée contre un mur peut en
témoigner. A côté d’elle, un
balai. Constat : un banal
accident de circulation.
Chère Maison rouge, merci
pour ce voyage. J. B.
Découvrez tous les jours nos chroniques Arts et Spectacles
sur la nouvelle appli L’Express.
L’ENVOL
OU LE RÊVE DE VOLER
LA MAISON ROUGE, PARIS (XIIE).
JUSQU’AU 28 OCTOBRE.
17/20
Guide réalisé
par Eric Libiot,
avec Julien
Bordier, Christophe
Carrière, Igor
Hansen-Løve,
Antoine Le Fur et
Hermance Murgue.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
119
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
I D É E S
Ça balance pas mal
« On ne peut plus rien dire », répètent les médias,
quasi unanimes à tancer le «retour de la censure». Et si ce
n’était qu’un cliché masquant une inaptitude au débat?
Par Claire Chartier
Ç
VIM/ABC/ANDIA.FR
tion. Sans doute aucun, renchérissent les autres, qui
a balance pas mal, à Paris. Ici, un polémiste
s’indignent des cabales et procès d’intention dont
de droite (Eric Zemmour) reproche à une
feraient l’objet des personnalités noires ou musulchroniqueuse noire son prénom, une « inmanes et crient au retour de la censure lorsqu’on
sulte à la France », en plein tournage télé.
reproche à un metteur en scène (l’Italien Leo MuLà, un forain ami des people (Marcel Camcato) de réécrire la fin de Carmen.
pion) s’en prend publiquement à Bruno Julliard,
Certes, les exemples ne manquent pas, comme
ex - adjoint d’Anne Hidalgo, maire de la capitale :
l’atteste le dernier ouvrage du juriste Emmanuel
« Comme il était de la jacquette […], il lui a amené tous
Pierrat, Nouvelles Morales, nouvelles censures (à pales homos de la terre. C’est-à-dire que toute la ville est
raître le 11 octobre, chez Gallimard, voir les extraits
maintenant gouvernée par des homos. » Il y a aussi
page 122). Mais tout à leur ping-pong idéologique,
l’essayiste Yann Moix, accusant les policiers de « ne
ces adversaires en compétition permanente sempas avoir les couilles d’aller dans les endroits dangeblent oublier que leurs échanges sont la preuve
reux ». Si cette chronique hystérique de l’actualité
même d’une liberté de parole qui fait rêver en d’aurécente nous éclaire sur un point, c’est bien sur la
tres coins de la planète. « Les sopertinence très relaciétés traditionnelles reposaient
tive d’une formule
sur des valeurs s’imposant à
aussi lancinante
tous, et celui qui les
que les bouchons
refusait était considans le Paris de
déré comme un
Mme Hidalgo : le
dissident, rappelle
fameux « on ne peut
l’historien Pascal
plus rien dire ».
Ory. L’idée de cen« Faites-leur
sure e s t intime avaler le mot, vous
ment liée à la
leur ferez avaler la
reconnaissance de
chose », conseillait
la liberté d’expresLénine, qui s’y ension et c’est cette
tendait en storytelambiguïté que
ling performatif.
touche du doigt la
Est-on vraiment,
dénonciation
du
dans cette France
Polémique Marcel Campion,
de 2018, bâillonnés
politiquement corici en 2015 au côté d’Anne
par une pensée dorect. » Remarquons
Hidalgo et de Bruno Julliard,
qu’il a récemment accusé de
minante, un « politiquement correct »
que les contempteurs de la « pensée
«faire du lobbying sexuel».
étouffant dans l’œuf nos propos dissodominante » ne sont pas les derniers à
nants ? Mille fois oui, disent les uns, qui
alerter sur le relativisme contempos’offusquent d’une gauche apologue de la diversité,
rain, qui tient toutes les opinions comme égalepour laquelle toute remise en question de l’immigrament recevables, et la tolérance, systématiquement
tion ou du militantisme féministe vaut discriminade mise. Contradiction, j’écris ton nom…
120
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
un vrai problème aux opinions publiques qu’après la
Seconde Guerre mondiale », rappelle Pascal Ory.
Tolérances d’hier, intolérances d’aujourd’hui…
Que le moment soit complexe, nul n’en doute.
L’apparition de sensibilités nouvelles – refus des discriminations, attention aux violences sexuelles... –
se conjugue à la montée d’un individualisme
désormais hyperconnecté. Des tribus se forment,
qui rivalisent d’autant plus dans l’espace public que
la censure d’Etat s’est affaiblie, au cours des deux
derniers siècles, au profit de celle de l’opinion. Le résultat ? Des réactions épidermiques et, pour certaines, ayatollesques, avec une propension patente
à coller des étiquettes aux uns et aux autres :
sexistes/phallocrates , racistes/multiculturalistes…
« Le problème n’est pas qu’on ne puisse plus rien
« JE NE M’INTERDIS RIEN »
dire, mais qu’on ne s’écoute plus, estime Marylin
Maeso. On encense l’idée du débat, alors qu’on ne
Avec une gourmandise à la Desproges, Eboué s’atdébat pas. Les réseaux sociaux avaient laissé espérer
taque aux sujets sensibles : les homos, les juifs, les muune formidable pluralité d’expression; or ils servent
sulmans, le viol, le veganisme… Son dernier spectacle,
de terrain de jeu à des opinions propagées
Plus rien à perdre*, a fait salle comsans hiérarchie, qui luttent pour leur doble. « Sur scène, je ne m’interdis
mination. Débattre, c’est, au contraire,
rien, à condition que ce soit drôle,
prendre le risque de voir son opiexplique ce quadra né d’un père
nion s’effondrer et de s’exposer à
camerounais et d’une mère norchanger d’avis. »
mande. On peut dépasser les crisDans ces conditions, il devient
pations communautaires et les
effectivement compliqué de désusceptibilités identitaires acconstruire les argumentaires. Et
tuelles, tout dépend de la façon
tentant de céder à l’autocensure.
dont vous tournez les choses. Si
Cet été, le metteur en scène canac’est fait comme il faut, avec une
dien Robert Lepage s’est vu accubonne dose d’autodérision, ça
ser d’« appropriation culturelle »
passe très bien. Les Français n’ont
par une brochette d’artistes et
pas perdu leur sens de l’ironie, ils
d’intellectuels. Son crime ? Avoir
en ont surtout marre qu’on tourne
monté sa pièce Kanata, qui retrace
autour du pot. » Ajoutons que les
Décapante Humoriste
parodies gonflées de certains
les oppressions subies par les aude l’année, Blanche
youtubers n’ont rien à envier aux
tochtones au Canada, sans artistes
Gardin (ici, à La Cigale,
délires potaches de Hara-Kiri…
amérindiens. La défection de l’un
en 2016) parle cash. Le
de ses financiers a manqué empêcher la
Et si, plutôt « qu’une censure insipublic en redemande.
tenue du spectacle à Paris, cet hiver.
dieuse des aspects de la réalité sur les« Peut-on parler de moi sans moi ? » est pourtant
quels la bienséance commande de jeter le voile » (le
une question passionnante qui mérite mieux que
philosophe Marcel Gauchet), il s’agissait d’un déplades manœuvres d’intimidation, à l’heure où des micement des normes sociales, phénomène vieux
norités « visibles » sont appelées à la poser de façon
comme la société ? Chaque époque, forte de ses varécurrente. C’est tout le paradoxe des temps préleurs dominantes, procède à une « réorganisation de
sents : ils questionnent avec audace nombre d’évila morale », selon l’expression de la philosophe Madences sans rendre leur discussion réellement
rylin Maeso (La Conjuration du silence, Les éditions
possible. « Apprenons à aimer le débat, plutôt que
de L’Observatoire). En 2018, le film La Religieuse, de
l’idée que nous aimons le débat », plaide Marylin
Jacques Rivette, n’aurait guère de souci avec la cenMaeso. Car lorsque faiblit la capacité des citoyens à
sure, comme ce fut le cas en 1967. Ne parlons même
délibérer, c’est la démocratie qui trinque… C. C.
pas de sexualité. A l’heure de YouPorn, on frôlerait
davantage l’overdose que la pudibonderie. Le ra* Reprise au Trianon, du 21 décembre 2018 au 5 janvier 2019.
cisme et le sexisme, eux, « n’ont commencé à poser
A. LEROY/L'ŒIL DU SPECTACLE
Pour ce qui est de « dire », le moment est, en tout
cas, historique : grâce aux réseaux sociaux, jamais le
quidam n’a autant pu lâcher ce qu’il avait sur le cœur
« #MeToo », fake news, blogs et vidéos amateurs…
Mots et images giclent en giboulées, pour le meilleur
comme pour le pire. Soutenir que la France n’a pas
vocation à accueillir tous les immigrés dérivant vers
ses côtes ne vous range plus d’emblée parmi les affidés de Marine Le Pen ; revendiquer le choix de ne pas
avoir d’enfant ne fait plus de vous une « demifemme ». Le rire décapant aurait du plomb dans
l’aile ? Difficile de dire d’une Blanche Gardin,
humoriste de l’année 2017, ou de son compère Fabrice
Eboué, qu’ils mitonnent une cassolette consensuelle.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
121
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Tous à l’index ?
L’avocat Emmanuel Pierrat dénonce la multiplication des anathèmes
dans Nouvelles Morales, nouvelles censures (Gallimard).
Extraits
L
es temps changent, les motifs de crispation
aussi. Dans son dernier essai, l’avocat Emmanuel Pierrat, spécialiste de la censure, s’inquiète de la prolifération de nouveaux interdits. Réinterprétations restrictives d’œuvres du passé,
mobilisation de certaines minorités autour de créations
récentes… les esprits s’enflamment. Morceaux choisis.
d’apaiser les tensions, que je suis la première à déplorer. [...] Il faut malgré tout être conscient que quelque
chose de la liberté a été décapité en même temps que
les têtes de mes amazones.” Puis elle a remplacé l’affiche initiale par un autoportrait sur lequel elle porte
un panonceau indiquant “autocensure”. »
RABOTER, CISAILLER, RÉÉCRIRE
COMPOSER, APAISER
SDP
« Les apparences sont trompeuses. Les avocats de l’édition, de l’art et du cinéma sont les instruments de cette
« Certains gestes, certaines postures artistiques, cernouvelle censure. Je dois ainsi réécrire les livres des
taines images, certaines pratiques dites culturelles ne
autres, corriger les scénarios et modifier les livrets
peuvent plus être réitérés de façon anodine. Et il n’est
d’opéra. Il s’agit d’examiner la viabilité de l’œuvre au
plus possible aujourd’hui d’invoquer la “tradition”
regard des quelques centaines de textes qui restreipour justifier des gestes qui relèvent davantage de la
gnent aujourd’hui la liberté d’expression. Cette science
bêtise ou de la haine. Il en est ainsi du “blackface”,
est devenue en quelques années si comcette façon, pour un Blanc, de se noircir le
plexe qu’il faut des spécialistes pour “prévisage et de se grimer, qui est une caricajuger” des œuvres, l’objectif étant d’éviter
ture au mieux de mauvais goût, voire plus
la fatale interdiction. Mais aussi, à présouvent raciste. [...]Là où la légitime désent, l’opprobre, la fatwa, le boycott via les
nonciation devient problématique, c’est
réseaux sociaux et les pétitions clefs en
lorsqu’elle vise, fin 2017, une artiste réumain proposées par Change.org. J’opère,
nionnaise, qui a conçu l’affiche du festival
je rabote, cisaille, réécris un peu, sans
international du film fantastique Même
doute trop... La Normandie devient Wonpas peur, qui se tient sur l’île depuis pluderland ou les Syrtes, Lyon se déplace en
sieurs années. La demande a été formée
Italie, la Côte d’Azur devient d’Opale, etc. »
par le Cran à l’encontre d’une image metEmmanuel Pierrat :
« Il faut savoir conserver
tant en scène deux siamoises, “peintes” en
sans détruire. »
noir, avec des nids d’oiseau en guise de
EXPLIQUER, ÉDUQUER
chevelure et un œuf dans la main. L’artiste
« A chaque débat, à chaque polémique, la ligne de
et directrice du festival, Aurélia Mengin, la mise en
crête est étroite. Ce qui a été le symbole du pouvoir et
cause, elle-même métisse, a annoncé dans un comdu progrès hier devient celui de l’oppression le lendemuniqué : “Notre affiche propose un ailleurs, ouvre
main, avant qu’on ne s’aperçoive que tout cela est
une porte sur des personnages de fiction imaginaires.
Notre affiche ne met pas en scène deux femmes
aussi un pan d’histoire de la culture. Il faut savoir
noires, sinon effectivement pourquoi nous serionsexpliquer, conserver sans détruire. Eduquer, montrer
nous infligé ce travail fastidieux et délicat de peinture
en contre-exemple, plutôt que de faire disparaître.
sur corps ? [...] Il n’empêche que certaines personnes
La tâche est complexe, le défi, immense. Et exige sans
ont été blessées par une interprétation erronée, très
doute une lecture attentive. Qui est à l’opposé des
éloignée de la réalité qui m’inspire. [...] C’est pour cette
anathèmes que profèrent l’un ou l’autre camp, celui
raison qu’après un long échange avec M. Louisdes supposés progressistes, comme celui, tout aussi
Georges Tin, président du Cran, je me suis engagée à
caricatural, des zélés conservateurs, à l’aune de
modifier l’affiche en supprimant le blackface afin
pétitions de plus en plus réduites et réductrices. »
122
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
I D É E S
Fausses vérités,
vrais poisons
La philosophe Myriam Revault d’Allonnes décrypte l’effet
délétère des « faits alternatifs » sur nos démocraties.
Propos recueillis par Claire Chartier
L
J. PANCONI
’anecdote aurait le charme des vieux récits
D’où vient l’expression ?
merveilleux, n’était sa chute. Le 20 janvier
M. R. d’A. La formule a été employée pour la première
2017, Donald Trump est investi sous les
fois par l’essayiste américain Ralph Keyes, en 2004,
nuages et la pluie. Au diable la météo ! Le
puis proclamée « mot de l’année » dans le dictionnaire
45e président des Etats-Unis affirme que
d’Oxford, en 2016, après le Brexit et l’élection de Donald
« le ciel s’est ensoleillé » au moment où
Trump – deux événements parasités
il a entamé son discours. Sean Spicer,
par de nombreuses fake news. La postl’un des collaborateurs de ce Roi-Soleil
vérité est définie comme « ce qui se rapyankee, ajoute devant les journalistes
porte aux circonstances dans lesquelles
médusés : « Parfois, nous pouvons être
les faits objectifs ont moins d’influence
en désaccord avec les faits. » Bienvesur le public que ceux qui font appel
nue dans le siècle des vérités « alterà l’émotion ou aux croyances personnatives », où le réel n’a plus son mot à
nelles ». On pourrait alléguer que la
dire. Lectrice attentive de Hannah
propagande ou la manipulation ont
Arendt, la philosophe Myriam Revault
toujours procédé de cette façon. Mais le
d’Allonnes analyse ces poisons modictionnaire ajoute que l’idée même de
Myriam Revault d’Allonnes
dernes dans un essai passionnant :
vérité est devenue indifférente et caest notamment spécialiste de
philosophie éthique et politique.
La Faiblesse du vrai. Ce que fait la postduque. Il y a là une rupture essentielle
vérité à notre monde commun*.
avec le type de mensonge qui a eu cours,
par exemple, dans les régimes totalitaires.
L’Express L’époque raffole des « post » :
post-croissance, post-politique, post-écologique…
Dans le cas de la post-vérité, le préfixe
indique bien, selon vous, une rupture profonde ?
Myriam Revault d’Allonnes Absolument. Le préfixe
« post » désigne non seulement l’« après », mais un
changement de contexte et de signification, fondé
sur la conscience d’une crise, comme si nous n’arrivions plus à situer le présent dans lequel nous
vivons. La post-vérité va bien au-delà de la déconstruction entreprise par les philosophes du « soupçon » – Nietzsche, Marx et Freud. Ces penseurs
critiques n’abolissaient pas la distinction entre le
vrai et le faux, ils dénonçaient le caractère absolu et
illusoire de la vérité entendue comme norme universelle. La post-vérité, elle, renvoie à une zone grise
où l’on ne sait plus si les choses sont vraies ou
fausses. Elle est bien plus problématique que le
mensonge.
Laquelle ?
M. R. d’A. Dans les systèmes totalitaires, la combinaison de l’idéologie et de la terreur aboutit à la construction systématique et cohérente d’un ensemble d’idées
mensongères qui vient se substituer à la réalité. A l’inverse, dans nos démocraties, le danger réside plutôt
dans la tendance au relativisme du « tout se vaut ». On
peut ainsi remettre en question ce que Hannah
Arendt appelle « les vérités de fait » – les vérités historiques, les événements ; bref, ce qui est arrivé. La
post-vérité détache les faits de leur réalité objective
pour les transformer en opinions contingentes que
n’importe qui peut soutenir comme étant « vraies ».
Les gens en arrivent à croire une information que,
pourtant, ils savent fausse !
Le « relativisme culturel » que vous évoquez
n’a pas attendu le Brexit ou la campagne américaine
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
123
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
I D É E S
pour sévir. Les fake news seraient-elles un avatar
de la modernité ?
M. R. d’A. Oui, elles sont une sorte de perversion de
ce que la modernité, et en particulier les Lumières, a
voulu instituer : l’appel au jugement fondé parce
que issu d’une délibération et d’un examen critique.
Estimer que la pluralité des
opinions est un principe
fondamental de la démocratie ne signifie en aucun cas
que toutes les opinions se
valent. Face à ce relativisme,
il est essentiel de considérer
que les opinions légitimes
sont celles qui s’appuient
sur des faits.
que la question fondamentale de la politique n’est
pas celle de la vérité, mais celle de la façon dont on
élabore collectivement des jugements fondés sur
des vérités de fait, on doit s’interroger : qu’est-ce
qu’un monde dans lequel vivent des individus pour
qui la distinction entre le vrai et le faux n’a plus
aucune pertinence ? Comment faire
encore « monde commun » ?
De ce point de vue, il est plus
« facile » de vivre dans
un univers totalitaire,
où les individus ont encore
une « vérité » à laquelle se
référer – fût-elle totalement
détachée du réel…
M. R. d’A. Tout à fait. Chacun
évolue alors dans un monde
du soupçon permanent, où
plus personne ne sait si son
interlocuteur ment ou pas.
C’est cet univers, dans lequel
la vérité devient non signifiante, que décrit remarquablement Orwell, dans son
roman d’anticipation 1984,
M. R. d’A. En effet. Un jugeFake news Donald Trump,
ment se construit à la faveur
qui va bien au-delà d’une
un président « parfois
du débat, voire du conflit
critique du totalitarisme. La
en désaccord avec
entre les opinions. Sur ce
post-vérité s’attaque à l’imales faits », fussent-ils
point, l’opposition entre Platon et Arisginaire social. Elle fabrique une fiction,
météorologiques.
tote est fondamentale pour comprenmais – contrairement à la fiction productive
dre le rapport entre vérité et politique. Platon pose
(artistique ou sociale) –, elle n’enrichit pas le réel,
l’existence d’une vérité des Idées, celle du monde
elle le détruit.
intelligible, que le monde sensible – et a fortiori la
politique – ne peut qu’imiter de façon imparfaite. Sa
Que faire : corriger systématiquement
lecture de la mort de Socrate – le sage est condamné
dans les médias ces fausses nouvelles, voter
par la cité démocratique – a installé le divorce entre la
des lois de contrôle ?
vérité et la politique. Aristote, lui, distingue, d’un côté,
M. R. d’A. Le philosophe ne propose pas de solution,
le domaine des vérités rationnelles et, de l’autre, celui,
il tente de poser correctement les problèmes. Tracontingent, des affaires humaines, où les choses ne
quer les fausses informations est nécessaire, mais je
sont pas déterminées de manière nécessaire. Selon lui,
ne pense pas que l’on puisse légiférer sur la postil importe d’élaborer une forme de vérité propre aux
vérité, comme le projette le gouvernement. Face à ce
affaires humaines, ce qu’il appelle le « vraisemblatype de défi, il n’y a jamais que des réponses à très
ble ». Avec les faits « alternatifs », ce régime de vérité
long terme. Il faut agir dès l’école et faire comprendre
propre au politique disparaît à son tour.
aux citoyens que la politique n’est pas une affaire de
vérité, mais de jugement partagé. Et rappeler la valeur de la démocratie, en dépit de sa nature fragile
Populismes et post-vérité ont-ils partie liée ?
et imparfaite.
M. R. d’A. Certainement. Outre leur propension à
récrire l’histoire, les régimes populistes critiquent eux
aussi ceux qui « savent », les élites, qui, malgré leur
* La Faiblesse du vrai. Ce que fait la post-vérité
faillibilité, font la distinction entre le vrai et le faux.
à notre monde commun, par Myriam Revault d’Allonnes.
Seuil.
Mais on doit aller plus loin. Dès l’instant où l’on saisit
S. LOEB/AFP
Dans le cas contraire,
est-ce la politique elle-même
qui est touchée ? Aristote,
rappelez-vous, définit
celle-ci comme la délibération
entre des citoyens
à même d’exercer leur
jugement éclairé.
124
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
C’ÉTAIT DANS L’EXPRESS
Le 5 décembre 1996
Le roman d’Aznavour
Enfant de l’exil, le chanteur, très volontariste,
eut la chance de rencontrer sur son chemin Piaf et Trenet,
deux « anges gardiens » qui l’ont guidé vers le succès.
Par Sophie Grassin
I
ssu d’une génération privée d’enfance, Charles
va se rattraper. Il monte un duo avec un jeune
homme de famille, Pierre Roche, et écume les cabarets. Le même jour, Aznavourian rencontre Trenet,
son Dieu, et Piaf. « Edith et moi, nous nous ressemblions, lâche-t-il. Notre passé se colorait au malheur.
Elle avait fait les terrasses à Paris. J’avais essoré celles
d’Enghien. Nous riions. Qui se souvient encore que
Piaf était si drôle ? » Et Charles plonge dans un
monde inconnu. Il valse avec Edith. « Tangote » avec
Juliette [Achard]. Supplie Cocteau de le conseiller sur
ses lectures. Et écoute, écoute sans cesse : « Si j’avais
mis mon grain de sel dans la conversation, j’aurais
cru y lancer un caillou grossier. »
Piaf lui ouvre des portes. Il lui écrit Je hais les
dimanches, qu’elle refuse. Alimente Mistinguett,
Gréco, Patachou, Bécaud. En 1950, Roche s’exile à
Montréal. Et Charles, enfin, se mue
en Aznavour. Le premier, il ose. Il ose
employer le mot « pudeur ». Il ose
faire rimer jouissance et souffrance.
Il ose mordre les peaux. Griffer les
dos. Sa plume couche sur le papier les
nuits d’amour, les draps froissés, les
membres lourds.
F
erré est le poète de la chanson.
Aznavour figurera l’écrivain du
quotidien. Piaf au masculin.
Avant lui, on fredonnait Les Roses
blanches, on gouaillait la mort. Avec
lui, on procédera à l’état des lieux du couple. Je t’aime,
mais… Le « mais » résume Aznavour. « Lorsqu’on
l’écoute, le malheur devient palpable », tranchait Cocteau. Le coup de poker, bien sûr, lui vaut quelques
ennuis. Après l’amour n’est pas interdit, mais n’est pas
non plus recommandé. Et les journalistes persistent à
railler sa voix, dix-sept ans durant, sans penser qu’à
six cachets par soir il était peut-être logique qu’elle
s’érodât. La reconnaissance éclate, en 1957, à l’Alhambra. Elle ne le lâchera pas. […] Il doute. Hésite à enregistrer La Mamma. Juge Mes emmerdes nulles. « J’ai
ajouté la seconde voix, histoire d’améliorer la chose. »
Imagine un hymne homo (Comme ils disent), à l’heure
où l’on traite encore les gays de « chochottes ».
Il vit entouré de dictionnaires. Se nourrit de faits
de société. S’extirpe un texte sur l’orthographe et reçoit des tas de lettres de gosses. « Toute ma vie, j’ai fait
des fautes, je leur réponds donc sans chercher à corriger mes missives. » Il sort aussi des albums à
échéances fixes. « Je me répète. Comme dit ma sœur :
“Tu dépoussières.” Mais je m’applique. Je n’ai aucune
fierté, sauf un crayon à la main. »
GETTY IMAGE/AFP
L
e roman du jeune Aznavourian commence à
Paris. Où ni Micha, son père, né en Géorgie, ni
Knar, sa mère, Arménienne de Turquie, ne
l’élèvent dans le mythe d’un retour au pays.
Micha, restaurateur, chante parfois dans les bals de
Russes blancs. Knar, ex-actrice, fait
régner sur le clan un climat insouciant.
Elève de l’Ecole du spectacle, Charles,
9 ans, joue la comédie au théâtre du Petit
Monde. Mais ses espérances se heurtent
à la crise de 1929. Pour apporter son écot,
Charles quitte la communale. Dantzig.
Le bateau ivre d’une drôle de guerre.
Micha s’engage comme volontaire.
Et revient ballotté par les flots de la
Berezina. Chez les Aznavourian, sympathisants communistes, on résistera.
Ils chantent à la chorale avec l’épouse
de Missak Manouchian et cachent
l’homme de l’Affiche rouge. « Pour mes parents, il
s’agissait d’un devoir, remarque Charles. Pour ma
sœur et moi, d’un jeu. Mais les Allemands envoyaient
tout le monde au four, y compris les enfants. » La
Gestapo fait-elle ses descentes de bonne heure ?
Charles et Micha couchent à l’hôtel d’en face. « Ma
sœur frappait : “Ils sont passés.” Nous rentrions prendre le petit déjeuner. » Souvent, on arrête Charles à
cause de son nez. Le dégoût, il a fréquenté.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
125
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Coulisses Découvrir les arcanes
de la maison Christian Dior.
LE TOUR DU MONDE
DU LUXE FRANÇAIS
La 4e édition des Journées particulières de LVMH, qui se tiendra
du 12 au 14 octobre 2018, s’annonce comme un millésime exceptionnel
avec, pour la première fois, une dimension internationale.
Q
uelques minutes après
l’ouverture des inscriptions en ligne, la trentaine de lieux les plus
courus affichaient déjà
complet. Pénétrer dans les arcanes de
la maison Christian Dior et découvrir
les étapes de la confection d’un costume ou la genèse d’un grand parfum;
se promener dans les domaines viticoles les plus fameux et déguster de
grands crus ; se laisser guider par un
maître bottier pour suivre pas à pas la
création d’un soulier sur mesure...
C’est l’idée séduisante de ces Journées
126
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
particulières de LVMH, créées en 2011
par Antoine Arnault, où les hauts lieux
du luxe et de la création ouvrent leurs
portes à un public toujours plus vaste
– 145 000 visiteurs en 2016 ! –, curieux
de s’immerger dans le secret des ateliers. « Que les métiers d’art puissent
soulever le même enthousiasme
qu’un grand concert de pop, c’est formidable », se félicite Antoine Arnault
– membre du board, Groupe LVMH,
directeur général de Berluti, président
de Loro Piana et fondateur des Journées particulières. « Mais le plus
émouvant dans ces journées reste la
joie des artisans, heureux de partager
leur passion et leur savoir-faire. » Ils
seront 3 000 cette année à travers le
monde, puisque, pour la première
fois, l’événement prend une dimension internationale, avec l’ouverture
de 39 lieux jamais dévoilés auparavant. Notre tour d’horizon en six maisons mythiques. A. G. et K. P.
Les Journées particulières, les 12, 13 et
14 octobre 2018. Une grande partie des
lieux est accessible sans réservation,
prévoir toutefois un temps d’attente.
Programme et conditions des visites sur
www.lvmh.fr/lesjourneesparticulieres
DIOR X LVMH ©G. DE LA CHAPELLE/SDO
styles
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’ÉVASION
Par Aude Goullioud et Karine Porret
MONTAUROUX, LE CHÂTEAU
DE CHRISTIAN DIOR
Voilà une chance extraordinaire
de réserver une visite exclusive dans
cette maison habituellement fermée
au public et qui fut la dernière
demeure de Christian Dior. Construit
au XIXe siècle, au cœur de la Provence,
entre les champs de roses centifolia,
de lavandin et de jasminum
grandiflorum, le château de La Colle
noire est acquis par le couturier
en 1950. Il en fait alors une merveille
de propriété, où il aimait se retrouver,
loin de l’avenue Montaigne, entre
la chapelle, les arbres fruitiers
et les 90 hectares de fleurs à parfum
qu’il faisait exploiter. Restauré puis
inauguré en 2016, le lieu organise
une visite guidée et parfumée
des appartements du créateur
et de ses jardins extraordinaires.
J. GALLAND/SDP
J. GALLAND/SDP
Château de La Colle noire. 220, route
départementale 562, 83440 Montauroux.
Senteurs Le célèbre couturier acquiert, en 1950, au cœur de la Provence, cette propriété
varoise, dotée de jardins extraordinaires, dont 90 hectares de fleurs à parfum.
2017 RAMON HAINDL/SDP
COLOGNE,
LA MANUFACTURE RIMOWA
C’est la première fois que LVMH ouvre
les portes de cette manufacture où
sont fabriquées, depuis cent vingt ans,
les valises Rimowa, celles que les stars
s’arrachent et que l’on reconnaît
au premier coup d’œil. Là, dans le site
de production originel, on pourra
découvrir une partie des mystères
de la marque fondée en 1898, depuis
le département de recherche et
développement à la fabrication,
en passant par les pièces du musée et
le centre de réparation. Une occasion
unique de comprendre les secrets
d’un succès mondial, né aux premiers
jours de l’aviation avec l’idée géniale
de construire pour la première fois
une valise en aluminium à rainures.
Rimowa. Richard-Byrd Str. 13,
50829 Cologne (Allemagne).
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
127
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
styles
CALIFORNIE,
LE NEWTON VINEYARD
SDP
Vignoble De belles parcelles sur les
coteaux de la Napa Valley produisant
les plus grands crus californiens.
Au nord de San Francisco,
c’est l’un des plus somptueux
domaines viticoles qui fructifie
sur les coteaux ensoleillés
de la Napa Valley, cette « terre
d’abondance » produisant
les plus grands crus californiens.
Créé à la fin des années 1970 par
un industriel anglais, il émerge
de ce paysage montagneux,
en alternant parcelles de vignes
cultivées, jardins à l’anglaise
et forêt originelle, préservant
biodiversité et équilibre
écologique. Rien d’étonnant
à ce que soient sortis d’ici les
premiers crus de vins non filtrés.
Au programme : une visite
de deux heures en compagnie
du directeur du domaine, du chef
de viticulture et de l’œnologue,
avec, à la clef, la dégustation
de ce qui se fait de plus raffiné
au bord du Pacifique.
Newton Vineyard. 2555 Madrona
Avenue St. Helena, CA 94574
(Etats-Unis).
Fondée en 1895, la maison
Berluti ne fabriquait à l’origine
que des souliers sur mesure,
avant de proposer des
collections de prêt-à-chausser
dans les années 1960
(fabriquées à Ferrare, en Italie),
puis du prêt-à-porter.
Plus de cent vingt ans plus tard,
les modèles sur mesure sont
toujours réalisés à Paris
par une vingtaine d’artisans,
dont quatre maîtres bottiers
et cinq apprentis.
Ces professionnels d’exception
seront les stars de ces visites
exceptionnelles dans les quatre
salles de l’atelier parisien.
Prise de mesures dans le salon
de réception, ébauchage,
patronage, piquage et montage...
Chaque étape de fabrication sera
détaillée lors de ces journées
placées sous le signe de la
passion et de la transmission.
Berluti. 26, rue Marbeuf, Paris (VIIIe).
128
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
SDP
PARIS, L’ATELIER SUR
MESURE DE BERLUTI
Excellence Les modèles sur mesure de
la maison Berluti sont toujours réalisés
à Paris par des artisans d’exception.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’ÉVASION
ROME, LE PALAZZO
DELLA CIVILTÀ ITALIANA
DE FENDI
SDP
Spectaculaire Restauré, l’édifice
néoclassique aux 260 arches,
qui servit de décor à 81/2 de Fellini,
abrite les ateliers de Fendi.
260 arches réparties sur
8 niveaux, 28 statues en marbre
de 3,40 mètres disposées au
rez-de-chaussée... Voici l’un des
plus spectaculaires témoignages
de l’architecture néoclassique
du XXe siècle. A deux pas
du Tibre, construit en vue de
l’Exposition universelle de 1942,
ce palais a servi de décor au
mythique 8 1/2, de Fellini.
Mais il n’avait jamais accueilli
de public jusqu’à son achat par
Fendi, qui y installe ses bureaux
et ses ateliers en 2015.
La restauration aura duré trois
ans et demi et coûté 30 millions
d’euros : la légèreté inouïe
du bâtiment, ses dimensions
colossales et sa majesté
participent de la magie du lieu.
Ouvert à tous, il dévoilera ses
secrets, racontés avec passion
par les artisans au travail.
Palazzo della civiltà italiana. Quadrato
della Concordia 3, 00144 Rome (Italie).
KAAG, LE CHANTIER
ROYAL VAN LENT/
FEADSHIP
FEADSHIP/SDP
C’est de cette île des Pays-Bas
que s’élancent pour la première
fois les plus beaux yachts de la
planète. Car dans cette région
de lacs et de polders, devenue
un paradis des sports nautiques
au XIXe siècle, s’est développé,
au lendemain de la Première
Guerre mondiale, un chantier
naval à l’origine de bateaux
mythiques. Du Nirnala, premier
yacht inauguré en 1918, jusqu’au
Symphony, le plus grand
Feadship jamais réalisé avec
ses 101,5 mètres de long, devenu
le meilleur ambassadeur de la
Royal Van Lent. Cette ouverture
au public est une occasion de
découvrir à l’œuvre les artisans
de cette tradition maritime
néerlandaise plus que jamais
à la pointe de l’innovation.
Royal Van Lent/Feadship.
Julianalaan 3, 2159 LA Kaag
(Pays-Bas).
Mythique C’est
dans ce chantier
naval néerlandais,
à la pointe de
l’innovation, que
sont nés les plus
beaux yachts de
la planète.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
129
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LA MODE HOMME
Par Claire Béghin
styles
3
1.Outdoor L’esprit d’aventure selon Fendi.
2.Cordée L’alpiniste urbain vu par Louis Vuitton.
3.Protection Manteaux cocons chez Moncler.
4.Gonflée La doudoune, Acne StudiosxFjällräven.
2
LE STYLE
PREND
DE L’ALTITUDE
L
es défilés homme l’attestent :
les souliers que l’on s’arrachera cette saison ne viennent
pas du streetwear mais de
l’univers de la montagne. La chaussure de randonnée fait ainsi son
grand retour et, avec elle, c’est une
large tendance outdoor (autrement
dit le vestiaire issu des activités sportives de plein air), qui se précise.
Chez Louis Vuitton, des bottines à
bout renforcé terminent une
silhouette athlétique, parée d’un long
anorak en matière technique et de
leggings à motifs rocher. Chez Fendi,
les mannequins défilent affublés de
passe-montagnes à visière.
Est-ce le climat socio-politique
ambiant qui inspire aux créateurs ces
envies d’évasion et de vêtements pro-
130
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
tecteurs ? Ou a-t-on réellement fait le tour du
vestiaire de ville, au
point d’aller puiser dans celui des
sports extrêmes pour inventer la mode
de demain? Un peu les deux. A l’heure
où l’industrie du prêt-à-porter est
pointée du doigt pour sa surproduction, allier style et fonctionnalité n’a
jamais été aussi bien vu, comme en
témoigne le retour sur le devant de
la scène des équipementiers sportifs
comme Fjällräven, qui signe une
collaboration avec la marque Acne
Studios, ou The North Face, adepte du
Gore-Tex et des vêtements de haute
montagne, qui réédite les modèles
rétros de ses célèbres doudounes,
devenues un miniphénomène de
mode – l’été dernier, la marque avait
4
même installé un pop-up store au
sommet d’une montagne italienne.
Le vêtement technique se transforme aussi pour les stylistes en un
vaste terrain d’expérimentations créatives. Démonstration avec les manteaux-statues en Nylon et plumes
d’oie imaginés par le créateur britannique Craig Green pour Moncler. Reste
que, pour adopter en ville ce style outdoor sans passer pour un moniteur de
ski désorienté, point trop n’en faut.
Comme on l’a vu chez Louis Vuitton,
où les boots de randonnée s’associent à
un manteau de ville en laine couleur
camel, il suffit d’injecter dans son look
un élément technique fort : un sac à
dos, une paire de lunettes glacier… En
deux mots : juste de quoi rafraîchir son
vestiaire pour l’hiver. C. Bé.
M. MEDINA/AFP – SDP
1
‘‘ A travers ses cuvées phares qui portent haut les couleurs du Bordelais
ou les châteaux qu’elle amène au sommet de leur appellation,
Dourthe est une maison à la signature sûre. ’’
Guide des vins Bettane+Desseauve 2018
L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ, À CONSOMMER AVEC MODÉRATION
Design : Supersoe - Crédit photo : Twin photographie
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’AUTO
Par Camille Pinet
styles
JAGUAR XJ50
Jubilé La première génération fut
présentée au Salon de Paris en 1968.
REMONTER LE TEMPS
EN JAGUAR XJ
132
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
sion de son châssis. Comme un gros
chat sûr de son fait, elle n’affiche pas
une sportivité exacerbée. Dans l’habitacle, les matériaux choisis procurent
une sensation de substance. Le bois
est certes moins utilisé qu’à l’origine,
mais les commandes chromées, le
habitacles, où le règne des écrans s’est
cuir omniprésent composent toujours
substitué à celui des cadrans. Au fil
une ambiance de boudoir feutré, un
des kilomètres, se dessinent cepenrien confiné. Sous le capot, les multidant des sensations similaires. Aucylindres brûlent toujours de l’essence
jourd’hui comme hier, la Jaguar XJ
et psalmodient encore une partition
joue avant tout sur la souplesse de ses
distinguée. Certes, les assistances sont
commandes, de ses suspensions et de
moins nombreuses sur les premiers
sa mécanique sans lésiner sur la précimodèles. Il faut parfois
régler son siège manuellement. Mais le conducteur d’aujourd’hui n’a
aucune peine à imiter
celui d’hier. Ses repères
sont les mêmes. C’est
alors que l’on prend conscience de l’accélération
de l’histoire : la X J,
comme toutes les automobiles, a peut-être
moins changé en cinquante ans qu’elle ne le
fera dans la prochaine
Sensation Le modèle actuel joue toujours sur la
souplesse de ses commandes et de ses suspensions.
décennie. C. P.
photos : B. rouffignac/sdp
E
n est-il d’une marque automobile
comme d’un parfumeur célèbre
ou d’une maison de couture ?
Peut-on, après un demi-siècle d’évolution, retrouver l’esprit de famille, la
patte du bon faiseur? C’est la question
qui se pose après la célébration du
jubilé de la Jaguar XJ, dont la première
génération fut présentée au Salon de
Paris en 1968, sous le regard du général de Gaulle. Entre l’Angleterre et
la France, nous avons pu prendre le
volant des huit itérations du modèle,
depuis la 4.2 des origines jusqu’au
modèle XJ50 d’aujourd’hui, et revivre
cinquante ans d’histoire. Bien sûr,
les technologies qui séparent de son
ancêtre le modèle actuel, truffé d’électronique et d’équipements de sécurité, sont si nombreuses qu’il serait
vain de les énumérer. Difficile de
comparer le six cylindres XK à carburateur avec le V6 moderne, deux fois
plus puissant et sobre, ou encore les
Dimensions
L x l x h :
5,13 x 1,90 x 1,46 m
 Volume du coffre :
479 l
Motorisation
 cylindrée :
2 993 cm3
 carburant : diesel
 puissance : 300 ch
0-100 km/h : 6,2 s
 Vitesse maximale :
250 km/h
Consommation
 cycle mixte :
7 l/100 km
 Emission de co2 :
184 g/km
 Ecobonus : 10 290 €
 prix : 96 740 €
(gamme XJ à partir
de 87 060 €).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LA MONTRE
Par Vincent Daveau
La preuve par huit
OMEGA SEAMASTER
PROFESSIONAL
DIVER 300 M
La Seamaster subit huit tests
pour être certifiée Metas.
Elle doit par exemple
pouvoir être attestée
chronomètre tout en étant
exposée à un champ
magnétique de 15 000 gauss.
Elle doit aussi voir
sa précision contrôlée
dans six positions et dans
une plage de réserve de
marche optimale. Et, au final,
voir son étanchéité garantie
jusqu’à 300 mètres, vérifiée
en conditions réelles.
 Boîtier en acier
LÉGENDE
VIVANTE
C
ette référence lancée en 1993
par Omega, maison fondée il
y a tout juste cent soixantedix ans, a rencontré un succès immédiat auprès des plongeurs professionnels en quête d’une montre pensée
pour les accompagner en toute sécurité dans les grands fonds. Toutefois,
sa notoriété a atteint un niveau planétaire dès l’instant où, en 1995, elle est
apparue au poignet de Pierce
Brosnan incarnant James Bond
dans GoldenEye, le 17e opus de
la série. Après vingt-cinq ans de
bons et loyaux services, différentes modifications lui ont valu
de toujours rester au sommet de son
art et de demeurer la montre préférée
du plus célèbre des espions. Pour
marquer le quart de siècle de cette
icône, Omega a retravaillé en profondeur son esthétique et son mouvement. Tout d’abord, ses mensurations
ont été légèrement augmentées pour
passer de 41 à 42 mm. Ensuite, sa
valve à hélium innovante a adopté
une forme conique, sa lunette et son
cadran ont été façonnés en céramique, tandis que l’échelle de plongée a été réalisée en émail blanc pour
garantir toute sa durabilité à la teinte.
Enfin, le calibre automatique Master
Chronometer 8800, développé pour
offrir un niveau supérieur de précision (certifiée par le Metas), de performance et de résistance magnétique, a été rendu visible par l’ajout
d’un fond transparent. Et parce que le
beau se veut discret, le bracelet métal
reçoit un nouveau fermoir extensible
à crémaillère breveté, associé à une
extension de plongée. V. D.
Sous et sur l’eau
Lancée en 1993, la Seamaster
plongeait alors à 80 mètres
dans le lac de Neuchâtel
au poignet de l’apnéiste
français Roland Specker.
En 1995, elle remportait
l’America’s Cup au poignet
des membres de la Team
New Zealand et devenait
dans la foulée la montre de
James Bond. En 2000, enfin,
elle accompagnait l’équipage
de la « Blakexpedition »
à bord du voilier Seamaster.
Dans la lune
Damien Chazelle,
le réalisateur de La La
Land, retrouve l’acteur
Ryan Gosling pour First
Man. Le premier homme
sur la Lune, l’histoire
captivante de la toute
première mission spatiale
habitée vers la Lune.
Les passionnés d’horlogerie
pourront prochainement
s’amuser à repérer
les montres Omega
dans ce nouveau film
d’Universal Pictures,
qui sort en salles
le 17 octobre en France.
OMEGA/FiRST MAN D. ChAZELLE
OMEGA
de 42 mm de diamètre,
lunette tournante
unidirectionnelle.
 Calibre automatique
Master Chronometer
certifié par le Metas.
 Etanche à 300 mètres.
 Valve à hélium
utilisable sous l’eau.
 Bracelet
en acier avec
fermoir
à crémaillère
et extension
de combinaison.
 Prix : 4 500 €.
 Tél. : 01-53-81-23-25.
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
133
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
styles
YOUPI AU THÉATRE
Tandem de choc
Patrice Gelbard
et son complice
Stéphane
Camboulive.
 41, avenue des Grésillons.
Gennevilliers
(Hauts-de-Seine).
 06-26-04-14-80.
 Formule déjeuner : 13,50 €
(entrée-plat ou
plat-dessert).
Assiette du jour : 10 €.
 Ouvert du lundi
au vendredi,
de 12 à 18 heures, et les
soirs de représentation.
COUP DE THÉÂTRE
À GENNEVILLIERS
Une gastronomie populaire à prix accessibles dans un lieu culturel :
c’est le nouveau pari de Patrice Gelbard.
S
i l’intelligentsia parisienne
n’hésite pas à traverser le
périph pour un strapontin
au théâtre de Gennevilliers, les habitants de cette
commune populaire semblent un peu
intimidés devant cet îlot de création
contemporaine à la réputation internationale. Depuis son arrivée, en 2017,
son nouveau directeur, Daniel Jeanneteau, affiche la ferme intention de
réancrer ce grand paquebot des
années 1930 dans la vie locale. Et ça
marche ! Les Gennevillois ont désormais accès à des ateliers d’art dramatique et ils participent même à des
mises en scène. Depuis quelques
jours, le « T2G » est le théâtre d’une
autre initiative d’ouverture : une cantine engagée dans le grand hall, à côté
de la billetterie.
Patrice Gelbard aux fourneaux : on
ne pouvait pas rêver meilleur casting.
Ce cuisinier à la voix de rocaille n’a pas
Retrouvez François-Régis Gaudry dans l’émission
Très très bon tous les dimanches à midi sur Paris Première.
attendu le débat sur le glyphosate
pour se forger des convictions. Dès
1998, sous l’influence de la famille
Plageoles, partisane des cépages
anciens à Gaillac, il fait cohabiter
produits paysans et vins naturels sous
les cieux ensoleillés du Tarn, dans son
restaurant Aux Berges du Cérou.
Après quelques incursions remarquées à Paris avec son complice
Stéphane Camboulive – Le Verre volé
(Paris Xe), Youpi et Voilà (Paris Xe), les
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LES TABLES
de François-Régis Gaudry
et aussi…
L’ATTACHE
F.-R. G.
relevée de miettes de feta, de lamelles
de poire, de lichettes de haddock...
2. La poulette du Béarn, purée de haricots
maïs et demi-aubergine confite.
3. Le clafoutis aux quetsches, très
convaincant dans sa simplicité ménagère.
LES MARQUEURS
Le pain
Une miche
au levain bio
de la boulangerie
Madeleine, à
Asnières-sur-Seine.
Le vin
Le malbec de
Thomas Raynal
et Mathieu Cosse,
à Cahors (21 € la
bouteille). La carte
des vins est
en construction,
mais Plageoles,
à Gaillac, a déjà
la part belle.
Le café
Un arabica
d’altitude bio
du Pérou, 1,50 €.
Le potager
Aménagé en
février 2019 sur
le toit du théâtre,
il devrait alimenter
la cuisine
dès le printemps
prochain.
J’aime…
… un peu
Caves de Prague (Paris XIIe)... – ce militant de Slow Food et de l’association
Minga (des citoyens engagés dans une
économie de proximité et de qualité)
creuse, extra-muros, le sillon d’une
gastronomie humaniste. Concrètement ? Des tables d’hôtes en bois massif, des chaises d’école, des couverts
en libre-service, une ardoise courte et
saisonnière, à des prix ostensiblement démocratiques.
Ce jour-là, on dégustait, entre un
lecteur de manga et deux riverains en
pause casse-croûte, trois assiettes débordant de bonnes intentions : une
demi-courge butternut rôtie au four,
à la pulpe sucrée et fondante, relevée
de miettes de feta, de lamelles de
poire, de lichettes de haddock, de
graines de courge et de pousses sauvages ; une poulette du Béarn bien
dans sa peau dorée, et ravie de partager le couvert avec une purée de haricots maïs et une demi-aubergine
confite. Combien, la formule du jour ?
13,50 € ! Et 17 € si vous ajoutez ce clafoutis aux quetsches, très convaincant dans sa simplicité ménagère.
Les produits issus de l’agriculture
vivante, sourcés de Terroirs d’avenir
(Paris IIe) au Zingam (Paris XIe), en
passant par le Collectif percheron,
n’ont jamais été aussi heureux de
jouer au théâtre de Gennevilliers... En
attendant que les légumes, les herbes
et les petits fruits du potager en
permaculture aménagé sur le toit
entrent en scène ! F.-R. G.
… beaucoup
… passionnément
… à la folie
Sdp
1 3
2 1. La demi-courge butternut rôtie au four,
Entre Coup d’œil, Vantre, Buffet,
la Buvette ou la Canonnière,
le XIe arrondissement est
devenu en quelques mois le port
d’attache des caves à manger
remplies de vins natures.
dernier amarrage en date ?
Un attendrissant comptoir en
béton avec ses murs blanchis,
ses quelques tables en bois,
son hip-hop dans les enceintes
et son ancien frigo à vins.
A l’intérieur, pas de référence
à la cuvée de la Romanée-Conti,
le célèbre domaine bourguignon,
mais une solide collection de
quilles d’auteurs : Abricotier,
le Languedoc tout en souplesse
d’Opi d’aqui (35 €), le Grenache
du bois Saint Jaume, du sudiste
Fond Cyprès (36 €), ou Cado
Tsoun (29 €), le duras
du Gaillacois Jerôme Galaup.
Chaque soir, le chef Jérôme
Beffy assaisonne à la minute
des assiettes calibrées pour
un (bonne) pioche.
Impeccable culatello (jambon
d’Emilie-Romagne), viandard
tartare de bœuf maturé, taillé au
couteau, ou cochon d’Auvergne
mijoté et fondant. Côté mer,
le tataki de saumon sauvage au
sarrasin est soyeux, la poêlée de
bouquets français en persillade,
toute rose, et le tartare de lieu
jaune de Quiberon piqué de
sésame, suave. Au milieu de ces
assiettes pleines de charme,
la rebondissante crème caramel
ne fait pas tache.
Charles Patin O’Coohoon
L’Attache, 52, rue Basfroi, Paris (XIe),
01-45-31-01-22. Ouvert du mercredi
au lundi, au dîner uniquement.
… pas du tout
10 OCTOBRE 2018 L’EXPRESS
135
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
jeux
Mots croisés
1
2
3
4
Sudoku
5
6
7
8
9
10
11
12
1
1
2
2
3
3
4
4
5
5
6
6
7
7
8
8
9
9
10
10
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
5
3
8
4
6
1
7
2
4
1
7
2
1. C’est bête à dire. Est amplement suffisant. 2. Lilliputien. Balance. 3. Patrie d’un saint. Témoin d’ascension. 4. Petit maître.
Qui peut jouer les gros bras. Corps simple. 5. Fils d’’A
Abraham.
Lac frontalier. 6. Faire un tout. 7. Serpente en Suisse. Que l’on
ne devrait pas oublier. 8. Inutile de le chercher sur un atlas.
9
2
5
3
1
9
5
8
8
12
Horizontalement
6
4
8
Remplissez la grille av
avec des chiffres de
1 à 9 afin que, dans chaque ligne, chaque
colonne et chaque bloc de 3 cases par 3,
il y ait tous les chiffres de 1 à 9.
Est toujours répétée. 9. Camp de nudistes désaffecté. Manche
S
Solution
olution du numéro 3509
paru le 3 octobre 2018
439 857 162
612 394 758
875 216 439
753 189 624
184 625 397
926 743 815
347 962 581
598 431 276
261 578 943
avec reprise. Cadeau. 10. Trop perçu. Lieux de rangement.
Ver
e ticalement
1. Froides voire glacées. 2. Bons pour la casse. Remet à flot.
3. Placé dans les deux sens. Donner le feu vert. 4. N’est pas doué
p our la conversation. Affichant de la cohé sion. 5. Un état
trouble. 6. S’emploie pour abréger. Vert. 7. Palpitations au cœur.
Visiteus e du s oir. 8. B ordé de dent s
fines. Règle double. 9. Honoré en pein-
ture. 10. C’est un peu rasoir. Pas irrégulier. 11. Aura du mal à convaincre. Sujet
à hy
ypertrophie. 12. Résisté. Ce sont les
petits qui font le plus plaisir.
T
O
U
C
A
N
A
B
N
E
G
A
T
C II
R O
I N
M B
E I
T
S S
I
T T
E R
A
UM
V E
®
136
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
R
U
P
I
N
I
T
A
L
I
E
A N
C
C O
U S
N A
O I
N
O T
R
M I
I P
E L
L E
S
S
Solution
olution dunumér o3509
parule3o ctobre2018
Plus de jeux avec
l'application gratuite
Sport Cérébral !
sportcerebral.fr
O U
T
R E
A
R A
E R
M
V E
I
N D
G
E
R
E
E
S
E
S
A
A
E
R
U E
R E
E S
Société éditrice : Groupe L’Express
SA de 47 150 040 €
Siège social : 2, rue du Général Alain de Boissieu,
75015 Paris.
RCS Paris 552 018 681
Tél. : 01-87-25-85-00
CPPAP n° 0318 c 82839
ISSN n° 0014-5270
Président-directeur général : Clément Delpirou.
Principal actionnaire : SFR Presse.
Conseiller éditorial : Christophe Barbier.
Directeur de la publication : Clément Delpirou.
La rédaction et toute l’équipe de L’Express
sont à retrouver en ligne sur
www.lexpress.fr/contacts
SERVICE ABONNEMENTS
Pour nous contacter
De France : 01-55-56-71-04
Fax : 01-55-56-70-91
De l’étranger : (33-1) 55-56-71-04
Fax : (33-1) 55-56-70-91
Espace Abonnements : www.lexpress.fr
Adresse e-mail : abonnements@lexpress.fr
Adresse postale : L’Express, service abonnements,
4, rue de Mouchy, 60438 Noailles Cedex.
Tarifs abonnement
1 an, 52 numéros : 104 € (TVA 2,10 %).
Union du Nord et Suisse : 145,60 €.
Autres pays européens : 153,40 €.
Afrique : 137,80 €. Etats-Unis : 156 €.
Amérique (hors Etats-Unis), Asie, Océanie, TOM : 182 €.
Boutique abonnés : www.lexpress.fr/boutique
Conformément à la Loi informatique et libertés
du 6 janvier 1978, les abonnés disposent d’un droit
d’accès et de rectification des informations qu’ils ont
transmises, en adressant un courrier au service
diffusion de L’Express à l’adresse postale ci-dessus.
Les informations requises sont nécessaires au Groupe
L’Express pour la mise en place de leur abonnement.
Elles pourront être cédées à des organismes extérieurs
sauf opposition par courrier adressé au Groupe
L’Express à l’adresse postale ci-dessus.
Service diffuseurs n° vert : 0 805 01 4000
Imprimé en France (Printed in France) : Maury
imprimeur SA (45330 Malesherbes). Service de l’AFP
et d’AP. Accords spéciaux avec New York Times,
Los Angeles Times et Washington Post. Copyright 2004
SA Groupe L’Express. Sauf dans les cas où elle est
autorisée expressément par la loi et les conventions
internationales, toute reproduction, totale
ou partielle, du présent numéro est interdite
et constituerait une contrefaçon sanctionnée par les
articles 425 et suivants du Code pénal. Droits réservés
ADAGP pour les œuvres de ses membres. L’Express
est membre actif de l’ARPP et s’engage à suivre ses avis.
Il s’efforce de lui-même d’éliminer de ses colonnes
la publicité mensongère, fallacieuse ou trompeuse.
Si cependant ses lecteurs avaient des réclamations
à formuler, il leur recommande d’écrire, pour les
annonces classées, au journal et, pour la publicité
commerciale, à l’ARPP (Autorité de régulation
professionnelle de la publicité), 23, rue AugusteVacquerie F-75116 Paris.
Abonnez-vous au 01 55 56 71 04
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LE STYLE DE…
Par Aliocha Wald Lasowski
styles
Votre style d’écriture
semble hanté par une scène
récurrente, la tempête de neige…
DERNIER
LIVRE PARU
P. B. Ouvrir un livre vous fait entrer
dans un univers que vous ne maîtrisez pas et qui, tout d’un coup, vous
échappe. C’est vrai que la tempête de
neige est une scène forte chez moi :
elle est un espace chaotique, où l’on
s’égare et où l’on ne reconnaît plus les
directions. Tous les repères sont
perturbés. La porte s’ouvre soudain
sur un nouveau monde qui n’est pas
toujours bienveillant.
 Un an et un
jour. Grasset,
224 p., 18 €.
… PASCAL BRUCKNER
R
omancier, philosophe et essayiste, Pascal Bruckner partage ses écrits entre des essais
vifs et engagés, tournés vers la société,
et des romans traversés par l’étrange
et l’inquiétant.
L’express Le roman développe-t-il,
à vos yeux, un style plus personnel
que l’essai, plus théorique ?
Pascal Bruckner Il faut inventer un
style romanesque original, qui ne soit
pas le simple décalque de l’essai. Un
style souple, qui raconte une histoire
et un univers. L’essai parle du monde,
le roman construit le sien. Et la fiction
dit beaucoup de choses de soi, en
effet. Dissimulé derrière le masque
des personnages, l’écrivain peut faire
passer ses désirs les plus profonds. Le
roman a une dimension subjective :
138
L’EXPRESS 10 OCTOBRE 2018
s’il se veut purement narratif, il est la
part secrète ou inavouable de soi.
L’essai prétend, au contraire, à une
certaine vérité objective.
Quel est le genre littéraire qui vous
marque par la force de son style ?
P. B. J’ai un faible pour la littérature
fantastique. Mon nouveau roman,
Un an et un jour, relève de ce genre,
qui me trouble et me fascine. Sur ma
table de chevet, deux nouvelles me
donnent des frissons chaque fois que
je les ouvre : La Dame de pique, de
Pouchkine, et Le Rideau cramoisi, de
Barbey d’Aurevilly. Le fantastique
commence par un léger glissement
qui perturbe la vie quotidienne puis,
peu à peu, l’élément inquiétant grandit et finit par nous plonger dans le
désordre.
a. isard/pasco
Loin du fantastique, l’essai
mobilise-t-il, au contraire, une rigueur
dans le décryptage du réel ?
P. B. Je suis un essayiste « à la française », mû par l’exigence de clarté. La
visée de l’essai est la ligne claire, la
limpidité et la transparence des propos. C’est un exercice d’honnêteté
intellectuelle, afin de trouver le mot
juste, pour rendre l’idée le plus évidente possible. Pour y parvenir, les
intellectuels français doivent embrasser de vastes sujets – politique,
écologie ou économie – afin d’élucider un thème complexe et le rendre
accessible au grand public.
Quel est le secret, chez vous,
de la différence de styles entre
l’écrivain et le penseur ?
P. B. En tant que romancier, j’essaie
de plonger dans les ténèbres ; comme
philosophe, je tente de rentrer dans
la clarté.
Quel est le style littéraire
qui s’approche le plus de la vie
politique française ?
P. B. La politique française, c’est du
théâtre de boulevard, avec ses coups
bas, ses ruptures, ses hausses de ton,
ses menaces et ses sorties. De la
comédie bourgeoise dans le style de
Feydeau. A l’inverse, la politique américaine, c’est Shakespeare chez Mickey.
Un esprit fou, dément, à la tête d’un
empire, ou Richard III au temps des
médias et réseaux sociaux. Donald
Trump est une créature de la dramaturgie théâtrale.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
1
Размер файла
17 279 Кб
Теги
journal, L'Express
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа