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Libération - 23 02 2018

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2,00 € Première édition. No 11429
VENDREDI 23 FÉVRIER 2018
www.liberation.fr
Michael Wolff
La bête noire
de la Maison
Blanche
Rencontre avec le journaliste américain à l’occasion de la sortie française
du Feu et la Fureur, son livre choc sur
les coulisses de la campagne de
Trump et sa première année de
présidence. PAGE 8
Cuisine
note à note
Chef et
chimiste
Libération était convié à un dîner expérimental chez le chef étoilé alsacien
Julien Binz. Au menu: une fausse betterave en sorbet, de la viande à base de
poudre de pois, des émulsions à foison et beaucoup de culot. PAGES 22-23
Rugby Le XV
de France
cherche une
ouverture
EMILE LOREAUX. HANS LUCAS
Le retour du numéro 10 Lionel
Beauxis ce soir, au Stade-Vélodrome,
pour mener l’attaque contre l’Italie
traduit l’incapacité du staff français
à trouver un numéro 10 de classe
mondiale. PAGES 18-19
ÉLECTRICITÉ
C’EST MES
WATTS QUE
J’PRÉFÈRE
Serons-nous tous un jour
producteurs d’énergie?
Depuis un an et l’adoption
d’une loi sur
l’autoconsommation,
de plus en plus de Français
fabriquent leurs propres
électrons.
PAGES 2-4
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
AUTOCONSOMMATION
ÉLECTRIQUE
Par LAURENT
JOFFRIN
Solutions
C’était une aimable utopie,
une anticipation verte, un
rêve d’écolo futuriste. C’est
une réalité : l’électricité solaire, alliée aux autres sources d’énergie renouvelables, peut faire reculer
sérieusement, à terme, la
dépendance de l’humanité
envers le nucléaire, le pétrole, le gaz et le charbon.
Le coût économique prohibitif ? Non : le mouvement
en cours montre le contraire. On sort en effet des
expériences sympathiques
mais marginales. Ils sont
des dizaines de milliers en
France à produire de l’électricité pour eux-mêmes.
Sur quinze ans, l’investissement initial – des panneaux solaires individuels
ou bien partagés dans un
immeuble ou un groupe de
maisons – aboutit à une
économie appréciable pour
le particulier. Longtemps,
tout cela s’est situé dans le
domaine du prototype séduisant et lointain, étranger aux dures réalités sonnantes et trébuchantes. Tel
n’est plus le cas : l’utopie
verte se coule dans la loi du
marché. Pour le bénéfice
de la planète, l’intérêt individuel prendra le relais de
l’engagement militant.
Cette bonne nouvelle débouche évidemment sur
quelques paradoxes. C’est
l’initiative privée, alliée à
l’aide publique, qui devient
le moteur du changement :
les grosses entreprises
comme Engie ont enfourché ce cheval de bataille,
aussi bien que les start-up
malignes qui proposent
des solutions numériques
au défi de l’harmonisation
des flux de production et
de consommation. C’est la
technique, bête noire de la
deep ecology, qui devient
une planche de salut. Il
faut encore, en effet, résoudre de très ardus problèmes de stockage, et donc
fouetter la recherche sur
les batteries, marché d’avenir, pour généraliser le
nouveau mode de production. Et, en même temps,
comme toujours avec les
mécanismes libéraux, assurer l’égalité entre ceux
qui pourront investir et les
autres. C’est-à-dire conserver un système de distribution centralisé. EDF pas
mort… •
Libération Vendredi 23 Février 2018
Un an
d’autonomie
au compteur
Produire et consommer sa propre électricité
est plus facile depuis la loi du 24 février 2017
et permet de faire des économies à long
terme. Une pratique qui devrait prendre
de l’ampleur ces prochaines années.
Par
CORALIE SCHAUB
Photo
DAVID RICHARD. TRANSIT
P
roduirons-nous tous demain nos propres
électrons avant de les consommer, comme
nous pouvons le faire aujourd’hui avec
nos légumes du jardin ? Un an après la loi
du 24 février 2017, qui lui a donné un cadre juridique fiable, ce nouveau rapport à l’énergie, qui
constitue une petite révolution, pourrait connaître un véritable essor. Un mouvement appuyé
par le ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot, qui a déclaré, il y a peu, souhaiter «que
chaque territoire, chaque citoyen, à terme, s’il le
décide, puisse produire sa propre énergie pour sa
propre consommation». De quoi contribuer, espère-t-il, à un «changement d’échelle» dans le domaine du solaire, qui représente aujourd’hui à
peine 1,6 % de la production d’électricité en
France, contre 6,2 % en Allemagne.
DES CONDITIONS FAVORABLES
Pour l’heure, la France compte seulement
20000 à 30000 autoconsommateurs (particuliers ou entreprises), soit moins de 0,4 % de la
consommation française de courant. Encore loin
derrière l’Allemagne (1,5 million), le RoyaumeUni (750 000), l’Italie (630 000) ou la Belgique
(380000). Mais la demande s’envole. Au premier
semestre 2017, plus de la moitié des nouvelles
installations solaires photovoltaïques étaient en
autoconsommation. Et 63% des foyers français
se disent intéressés, selon un sondage commandé par l’Ademe en 2016. L’engouement est
tel que le gestionnaire du réseau de transport
d’électricité, RTE, prévoit 4 millions d’autoconsommateurs en France en 2030.
EDF a bien compris l’enjeu. A l’instar de nombre
de PME d’installation de panneaux solaires ou
de fournisseurs «militants» comme Enercoop,
l’électricien français propose depuis juin 2016
une offre d’autoconsommation à tous ses clients
particuliers. Baptisée «Mon soleil & moi», elle
permet de consommer l’énergie produite par ses
propres panneaux et d’en stocker une partie pour
la consommer au moment voulu. Son concurrent
Engie a lancé une offre similaire, «My Power».
Un essor largement dû à la loi de février 2017.
Jusqu’à cette date, les propriétaires de panneaux
solaires avaient tout intérêt à revendre l’électricité produite, car ils bénéficiaient de tarifs très
avantageux. Avec la baisse des tarifs de rachat,
conjuguée à la hausse des prix de l’électricité sur
le marché et à la chute continue des coûts de
l’électricité solaire (liée aux progrès technologiques), les conditions économiques sont devenues plus favorables à l’autoconsommation.
Selon le syndicat professionnel Enerplan et le
cabinet Sia Partners, l’autoconsommation domestique pourrait permettre de faire des écono-
mies dès la treizième année après l’installation
du dispositif, avec un fonctionnement des panneaux généralement garanti vingt-cinq ans. Au
total, sur vingt-cinq ans, et dans le cas d’une
autoconsommation de 80% avec revente du surplus au réseau public, le foyer réduirait sa facture de 10 % chaque année, investissement de
départ compris. Et de 19% par an hors investissement. Des économies doublées en cas de
hausse de 5 % par an des prix de l’électricité,
contre 2,5 % dans le premier cas.
FAIRE COÏNCIDER PRODUCTION
ET UTILISATION
Pour l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), «la rentabilité d’une
installation en autoconsommation est déjà une
réalité économique». Pour les grandes toitures
tertiaires, industrielles et agricoles, avec un taux
d’autoconsommation de 90% (par exemple, un
supermarché dont les horaires d’ouverture coïncident avec la production solaire) et l’hypothèse
d’une hausse des prix de l’électricité de 3% par
an, elle est «déjà rentable, sans soutien, dans le
sud de la France». Dans le résidentiel, où le taux
d’autoconsommation est souvent plus faible, entre 20% et 50%, car la consommation est moins
bien synchronisée avec la production, un retour
financier intéressant serait au rendez-vous «sur
la quasi-totalité du territoire métropolitain
avant 2025, en gardant un disSuite page 4
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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u 3
Paul et Hélène
Amouroux devant leur
maison, le 9 février à
Montbazin (Hérault).
Leur installation
couvre les besoins
de deux foyers.
panneaux produisent…» Et aux arguments écologiques s’ajoutent les
performances économiques. Paul a
tout chiffré, compté, évalué. Pour
lui, pas de doute : les 25 000 euros
placés dans cette installation photovoltaïque ont été bien investis.
D’autant que deux foyers en bénéficient (le sien et celui de sa fille, qui
vit dans une maison adjacente), soit
six personnes en tout. «En 2013,
avant l’installation des panneaux solaires, la facture EDF pour nos deux
foyers s’élevait à 2 128 euros, dit-il.
En 2016, comme en 2017, elle a été divisée par deux, soit une facture annuelle d’environ 1000 euros. Mais il
faut déduire de cette somme l’énergie
que nous avons vendue à EDF, soit un
peu plus de 600 euros. Au final,
l’électricité nous coûte donc environ 400 euros par an, soit 200 euros
par foyer.»
Paul avait calculé que l’amortissement de son investissement se ferait
sur quatorze ans et demi. Mais son
estimation devra être réévaluée car
les Amouroux ont acheté une Zoé.
Rechargée à domicile, cette voiture
électrique est devenue le poste de
consommation électrique le plus
important des deux foyers. «Sans
Zoé, nos économies seraient donc
bien supérieures», résume Paul. Mais
sur le carburant, le gain est énorme:
«Un plein de Zoé nous coûte 3 euros,
pour 120 kilomètres…»
«C’est comme pour les légumes,
un vrai circuit court»
Ecologistes affirmés,
Paul et Hélène
Amouroux, retraités
installés dans un village
de l’Hérault, produisent
une «énergie potagère»
à base de panneaux
solaires recyclables.
I
l paraît qu’à Montbazin, petit village paumé à l’ouest de Montpellier (Hérault), les habitants ont la
main verte et la fibre écologiste. Une
réputation que ne viennent pas démentir les Amouroux. En 2006, ce
couple de retraités a acheté ici, au
bord des vignes, une ruine qu’ils ont
entièrement retapée, en accord avec
leurs valeurs. Chauffée par une
pompe à chaleur, leur maison est
isolée avec du liège et de la fibre de
bois, leurs combles avec de la ouate En revanche, on a vite été convaincus
de cellulose. L’eau de leur puits est par un gars, un vrai militant, qui vetraitée par UV et leurs eaux usées nait de monter sa boîte dans le phosont assainies par phyto-épuration tovoltaïque. En 2014, il nous a ins(filtration par des végétaux).
tallé un système complet qui permet
Mais l’installation dont ils sont le de gérer notre production et notre
plus fiers, c’est sans conteste autoconsommation.»
les 60m2 de panneaux
Depuis, ils ont tout appris sur les
photovoltaïpanneaux solaires et jonques plantés derglent dans le bonrière la maison,
heur avec les kiloGARD
dans leur jardin.
watts/heure.
AVEYRON
Des panneaux re«Nous ne poucyclables, cela va
vons pas stocTARN
Montpellier
sans dire. «On a
ker l’énergie
d’abord été tentés
que nous proHÉRAULT
par l’éolien, mais
duisons. L’idée,
les solutions qui
c’est donc de la
Montbazin
nous ont été propoconsommer au
Mer
AUDE
sées à l’époque
maximum en
Méditerranée
étaient peu satisfaisantemps réel, lorsque
10 km
tes, raconte Hélène, 66 ans.
les panneaux produi-
sent. Plus on consomme cette énergie, et plus on économise, explique
Paul, 69 ans. Lorsque nous ne pouvons pas tout consommer, nous vendons le surplus de cette électricité à
EDF. C’est surtout vrai l’été, lorsque
notre installation photovoltaïque
produit un maximum. Et quand nos
panneaux ne produisent pas, par
exemple la nuit, nous achetons si besoin de l’électricité à EDF, comme
n’importe qui.»
FACTURE DIVISÉE PAR DEUX
Paul et Hélène n’ont jamais regretté
leur choix, au contraire. Avec une
pointe d’affection, ils évoquent leur
«énergie potagère»: «On consomme
l’électricité produite dans notre jardin! C’est comme pour les légumes,
un vrai circuit court. On peut même
savoir à chaque minute combien les
DÉMARCHES PÉDAGOGIQUES
Le couple est joueur et ne compte
pas s’arrêter en si bon chemin : il a
calculé que des économies seraient
encore possibles en coordonnant les
consommations en électricité des
deux maisons. «Chacune est en effet
dotée d’un boîtier relié aux panneaux solaires. Ces box permettent
de mettre en marche, ou en veille,
tous les appareils électriques de nos
maisons, en fonction de notre production d’énergie», explique Hélène.
Illustration sur l’ordinateur du couple: un programme fait apparaître
tous les appareils électroménagers
du foyer, avec des plages horaires
enregistrées. Chaque utilisation
– veille ou marche – est ainsi décidée en fonction du modèle le plus
économique, afin de consommer au
maximum l’énergie produite sur
place. Une programmation pas trop
prise de tête ? Le couple rigole :
«Tout programmer prend environ
un quart d’heure. Il faut juste le vouloir, et réfléchir à l’utilisation qu’on
fait de chaque appareil.»
Pour les Amouroux, ces démarches
sont aussi pédagogiques : «Elles
nous font prendre conscience de ce
qu’on consomme.» Derrière le couple, le sapin rescapé de Noël scintille encore. Mais sans guirlandes
lumineuses. Evidemment.
SARAH FINGER
Envoyée spéciale à Montbazin
(Hérault)
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4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 2
positif de soutien»
(prime à l’investissement, exonération de
taxes sur les kWh autoconsommés…).
Tout l’enjeu est donc, pour les particuliers,
de maximiser leur taux d’autoconsommation, c’est-à-dire de faire coïncider au mieux
leur production et leur consommation d’électricité. Une série de services et d’outils de
maîtrise et de pilotage de l’énergie sont donc
proposés par des entreprises comme Comwatt, MyLightSystems ou Monabee, ce qui
permet, selon l’Ademe, d’améliorer le taux
d’autoconsommation «au-delà de 70%». Les
usages les plus gourmands en électricité sont
alors déplacés pendant les heures d’ensoleillement, comme la production d’eau
chaude ou la charge intelligente d’un véhicule électrique. Le stockage par batteries est
une autre option, mais à moyen terme, car les
coûts restent encore prohibitifs.
Libération Vendredi 23 Février 2018
L’AUTOCONSOMMATION
COLLECTIVE PROMETTEUSE
Pour Richard Loyen, délégué général d’Enerplan, «l’autoconsommation collective est plus
prometteuse encore que l’individuelle, c’est
cela qui va vraiment faire décoller le marché,
et sera facilité par le numérique, qui permettra de tracer les électrons». Tels les jardins
partagés, l’idée est de permettre à plusieurs
consommateurs et producteurs de se lier au
sein d’une personne morale pour autoconsommer collectivement l’électricité renouvelable, en se répartissant la production en aval
d’un même poste de distribution
d’électricité.
Cela concerne par exemple un bâtiment regroupant plusieurs logements, un quartier
résidentiel ou un centre commercial utilisant
sa toiture pour alimenter plusieurs boutiques. Ce marché-là, bien que prometteur, n’a
L’engouement est tel que
le gestionnaire du réseau
de transport d’électricité,
RTE, prévoit 4 millions
d’autoconsommateurs
en France en 2030
contre 20000 à 30000
aujourd’hui.
pas encore décollé. Mais quelques expérimentations existent, et une vingtaine d’entre
elles pourraient être lancées cette année. A
Bordeaux, le bailleur social Gironde Habitat,
l’opérateur du réseau d’électricité Enedis et
l’entreprise Inelia ont inauguré, le 1er décembre, ce qu’ils considèrent comme «la première installation d’autoconsommation coll e c t i v e d e F ra n c e » , q u i v i s e à
alimenter 60 ménages avec l’électricité produite par 260m2 de panneaux solaires posés
sur le toit de l’immeuble.
Le titre est disputé. A Forcalquier (Alpes-deHautes-Provence), un collectif d’habitants
a passé Noël dans «la première résidence alimentée collectivement par des panneaux solaires», vante le fournisseur d’électricité local
Ilek, qui a accompagné le projet (11 logements
alimentés par 96m2 de panneaux produisant
22 000 kWh par an).
Grâce aux énergies renouvelables en général
et au solaire en autoconsommation en particulier, un nouveau monde énergétique se
dessine, loin de l’hypercentralisation et du
monopole d’EDF qui prévalaient jusqu’ici. •
Un immeuble
de la capitale, dans
le XVe arrondissement,
est alimenté, en partie,
grâce à
l’autoconsommation.
D
ans la longue rue Lecourbe
du XVe arrondissement, entre un restaurant indien et
une boutique de repassage, le numéro 296 se distingue peu de ses
voisins. Trois étages de briques rouges, un vieil immeuble élégant typique des années 30 et une entrée carrelée de mosaïques.
Ici pourtant, un système d’autoconsommation d’électricité, unique à
Paris, tourne depuis un an grâce à
l’énergie solaire. En toute discrétion : depuis la rue, impossible de
voir les panneaux photovoltaïques
posés sur la toiture. Pour une question de protection du paysage urbain, le service d’urbanisme de la
ville a refusé que les panneaux
soient visibles d’en bas. «Une réduction de 30% de la surface prévue initialement a été exigée», raconte Ondine Suavet, directrice générale du
fabricant de circuit solaire MyLight
Systems. Et si la pose des panneaux
aura pris seulement trois jours, «un
an aura été nécessaire pour monter
le dossier», explique le cabinet d’architectes Secheresse. Avec des allers-retours incessants entre les architectes et le service d’urbanisme.
«Nous avons d’abord essuyé deux refus successifs, car les toits de Paris
sont un patrimoine culturel protégé», ajoute le cabinet.
«Ségolène Royal». Il faut monter
tout en haut des immeubles alentours pour avoir une vue d’ensemble sur les deux niveaux de toiture
où ont été posés 90m2 de panneaux
photovoltaïques. Couvrir tout le toit
n’aurait de toute façon pas suffi à
combler les besoins des huit logements que compte cet immeuble
de 880 m2. «C’est toute la difficulté
d’un immeuble parisien: beaucoup
de besoins, mais peu de surface disponible», explique Ondine Suavet.
En tout, seule la moitié des logements bénéficie de l’équipement.
Au premier étage, deux familles. Au
rez-de-chaussée, une ancienne loge
de gardien, devenue un pied-à-terre
occupé seulement une partie de
La moitié des lots de l’immeuble de la rue Lecourbe bénéficie de l’installation photovoltaïque. PHOTO MARC CHAUMEIL
A Paris, une toiture sous contrainte…
l’année. A côté, un bureau de 85m2,
lui aussi équipé, et loué par l’entreprise de biotechnologie Hemarina.
Assis à la table de réunion, le directeur général Hugues Le Choismier
est intarissable sur le ver marin aux
vertus thérapeutiques que sa société étudie. Moins sur les panneaux solaires. C’est son employé,
le médecin Nicolas Grigore, qui doit
lui montrer le compteur: un boîtier
bleu MyLightSystems, avec une
borne wi-fi. Celle-ci est reliée à une
interface de gestion dont chacun
des occupants est doté, pour consulter sa consommation en temps
réel. «Je ne sais pas du tout comment
ça marche, reconnaît Nicolas Grigore, même si le fonctionnement
nous a été expliqué.» Il retient surtout, avec amusement, que «Ségo-
lène Royal avait dit à l’époque qu’elle
viendrait inaugurer l’installation…
Elle n’est jamais venue !» Après un
coup de fil à sa comptable, le directeur général estime tout de même
que grâce à ce système, «plus de
50% d’économies ont été réalisées».
La société payait 250 euros d’électricité par trimestre. Sur deux ans, elle
a réalisé 800 euros d’économies.
Charges. Concernant les lots plus
petits, Ondine Suavet évoque une
économie d’environ 70 euros par
an. Pour la famille Bertrand, un
couple avec un garçon, dont la facture mensuelle s’élève à «près de 100
euros», l’impact est moindre. Ils
pointent dans leurs charges mensuelles le chiffre de 31,44 euros, associé à MyLightSystems.
«C’est plus l’aspect écologique que
l’économie d’énergie qui plaît aux locataires», admet la propriétaire.
Elle qui possède depuis «des dizaines d’années» cet immeuble s’est
lancée dans le projet à l’occasion de
la rénovation des logements du bas,
les plus vieillissants. Avec des motivations écologiques avant tout: «Je
voulais démontrer que l’on pouvait
mettre du solaire sur les toits de Paris, pour lutter contre le réchauffement climatique.» Zéro gain économique, dans un premier temps,
«parce que l’installation ne permet
un amortissement des frais engagés
qu’au bout de quinze ans», assure-telle. La pose des panneaux et du
système de câblage s’élève en effet
à près de 50000 euros. «On a refait
un réseau. Quatre câbles ont été tirés
pour équiper ces quatre logements,
depuis une centrale placée sous le
toit», explique Ondine Suavet. Une
centrale divisée en sept unités: quatre font en permanence circuler
l’électricité dans chacun des câbles
associés à chaque appartement. Les
trois autres sont «variables» : ils
s’adaptent aux besoins des lots,
sous le contrôle de l’entreprise. 20%
des besoins énergétiques des quatre
unités sont ainsi couverts. Pour le
reste, les occupants recourent au réseau classique. «Sauf en août: tout
le monde est parti, on est en surproduction», glisse Ondine Suavet. En
plein été, ou dès que la régulation
en temps réel n’est pas parfaite, le
surplus est alors revendu à EDF,
à 6,4 centimes le kilowatt.
MAÏA COURTOIS
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Libération Vendredi 23 Février 2018
u 5
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S’affranchir du réseau public et continuer à le payer?
La Commission
de régulation de
l’énergie recommande
de restreindre les
exonérations de taxes
dont bénéficient les
autoconsommateurs.
A
peine lancée, l’autoconsommation va-t-elle se voir couper les ailes? En cause: une
recommandation de la Commission
de régulation de l’énergie (CRE),
tombée mercredi, et qui propose de
restreindre les exonérations de taxes
aux plus petites installations individuelles en autoconsommation
(0 à 9 kW pour le photovoltaïque,
alors que l’exonération actuelle concerne celles inférieures à 1000kW),
et de ne pas étendre ces exonérations aux opérations d’autoconsommation collective.
En cas d’application de cette recommandation par le gouvernement, il
y a alors un risque de «brider l’énergie des territoires», estime Richard
Loyen, d’Enerplan, qui dénonce
«une vision jacobine anachronique,
qui reviendrait à mettre des semelles
de plomb à la transition énergétique
décentralisée». Reste que «si l’autoconsommation répond à une demande croissante des citoyens de se
réapproprier la production d’énergie, elle ne doit pas pour autant être
associée à un idéal d’autarcie, souligne l’Ademe. Le réseau électrique est
en effet un bien commun existant qui
constitue une assurance permettant
à l’autoconsommateur d’éviter certains surcoûts d’équipement.» Notamment en batteries de stockage.
Pour l’avocat en droit de l’environnement Arnaud Gossement, «nous
serons demain tous producteurs
…dans la HauteVienne, une
expérience solidaire
Dans le parc naturel du
Périgord-Limousin, une
entreprise citoyenne lancée
en décembre prévoit
l’installation d’une vingtaine
de centrales solaires.
«U
n des points clés de notre démarche, c’est de faire en sorte que les
ressources du territoire, le vent, le
soleil ou l’eau, ne s’enfuient pas dans la comptabilité d’un groupe privé. Nous voulons que
la richesse locale irrigue l’économie locale», explique l’ingénieur Valérian Cantegril, qui
coordonne le projet. Du circuit court énergétique: ainsi pourrait-on résumer l’expérience
initiée il y a quelques années à Rilhac-Lastours (Haute-Vienne). De toute façon, «soyons
honnêtes, quand l’idée a germé en 2009, qui
serait venu investir ici ?» tonne pour sa part
le maire Jacques Barry, en référence aux
fonds qu’il a contribué à lever pour créer une
éolienne. «Car à l’époque, on nous prenait
pour des fous», observe-t-il.
«Energie positive». Depuis, avec
ses 3 000 MWh produits chaque année et
ses 250 000 euros de chiffre d’affaires, l’éolienne citoyenne a toute l’attention des pou-
d’électricité solaire, c’est certain, ne
serait-ce que parce que nos smartphones seront dotés d’un film solaire.
Mais nous ne serons pas tous indépendants du réseau public de transport et de distribution d’électricité.
Il continuera d’avoir une utilité, celle
qu’il a depuis 1945: la solidarité entre les territoires pauvres et riches».
Car certains craignent le développement de réseaux locaux et privés
destinés à des autoconsommateurs
d’énergies vertes ayant les moyens
de se lancer dans une telle installation. Mais qui laisserait les populations déshéritées dépendantes d’un
réseau public financé par moins de
personnes, donc moins bien entretenu. D’où l’idée de faire appel aux
autoconsommateurs, même s’ils ne
l’utilisent pas. Pour que cela profite
aux plus modestes, Enerplan propose de «construire de nouvelles solidarités par le local», en permettant
aux autoconsommateurs de céder le
surplus à des programmes de lutte
contre la précarité énergétique. Au
lieu de vendre son surplus, il s’agirait de le céder au HLM voisin. Un
peu comme on donne ses tomates
en trop à sa voisine.
C.Sc.
voirs publics. Ils se pressent désormais pour gionales, le reste ayant été emprunté sur
accompagner la commune, qui entend contri- quinze ans. A son plein épanouissement, la
buer à faire de l’ensemble du parc naturel ré- «Citoyenne solaire» compensera la consomgional (PNR) Périgord-Limousin, où elle se si- mation d’environ 200 foyers. Encore loin, cetue, «un territoire à énergie positive» (qui en pendant, de l’éolienne, «qui produit la conproduit plus qu’il n’en consomme).
sommation
annuelle
Avec ses voisines, la commune se
d’environ
3
000
personINDR
E
donne dix ans pour produire
nes et génère 17000 euros
NE
grâce à un mix énergétique
de taxe professionnelle
EN
VI
vert environ 50% de la conpour la collectivité», se
HAUTEsommation de l’ensemble
vante Franck Debord.
CREUSE
VIENNE
des ressortissants du parc,
Banquier de la bande, il
CHARENTE
soit 51 000 personnes.
est le gérant bénévole de
Limoges
«L’idée étant de rester pionl’éolienne qui sert autour
Rilhacniers», explique Sébastien
de 2% d’intérêts annuels
Lastours
Fissot, élu local et patron
à ses actionnaires ciE
DO
bénévole de «la Citoyenne
toyens.
ÈZ
RD
RR
OG
O
solaire».
Fraîchement lancée, la «CiC
NE
Lancée en décembre, l’entreprise
toyenne solaire», elle, vise un
10 km
entend déployer une vingtaine de
rendement annuel de 4%. «En gros,
centrales solaires dans l’année, à travers
vous mettez 100 euros et vingt ans plus tard
les 74 communes du parc. Une dizaine ont vous récupérez votre mise, plus 4 euros par andéjà été installées qui produisent chacune la née. C’est notre hypothèse basse, sachant que
consommation de 10 à 15 foyers. Cette pre- notre idée est de réinvestir les bénéfices non
mière opération à 193000 euros a été financée prévus dans des actions de sensibilisation à la
à 60 000 euros en fonds propres par des ci- transition énergétique», explique l’ingénieur.
toyens-actionnaires, 10000 euros en aides ré- Et de préciser que pour les propriétaires de toiture, la société offre un loyer de 3% du chiffre
d’affaires prévu de la centrale: «Ce qui peut varier de 45 à 350 euros annuels selon la surface.
C’est relativement modeste, raison pour laquelle les propriétaires ont accepté de transformer leurs loyers en actions dans l’entreprise.»
Epargne éthique. Cette société rassemble
Dans le village de Rilhac-Lastours. PHOTO THIERRY LAPORTE
une cinquantaine de citoyens actionnaires et
vise les 150 d’ici à la fin d’année. «Des gens motivés par l’avenir de leur région et désireux
d’accompagner la transition énergétique, donc
capables de patienter pour voir venir la rentabilité, contrairement à un financier classique», explique Franck Debord. Cela signifie
que le modèle développé à Rilhac n’a pas été
pensé en circuit fermé en vue d’une autoconsommation mais comme une épargne éthique. Et pour aller au bout de leur démarche
écologique, les citoyens actionnaires de la citoyenne solaire ont décidé de ne revendre
leur production qu’à Enercoop, seul acteur à
ne sourcer ses approvisionnements qu’auprès
de productions dites propres. Achetée au tarif
fixé par l’Etat, soit autour de 200 euros le
MWh solaire, l’énergie est revendue 10 % à
20 % plus cher par Enercoop. «Le prix de la
traçabilité écologique et citoyenne de l’énergie», professe Franck Debord.
Ensuite, «libre à chacun d’opter pour un fournisseur d’énergie verte». Une forme de circuit
local vert, les électrons produits allant aux
lieux de consommation les plus proches.
JULIE CARNIS
Envoyée spéciale à Rilhac-Lastours
(Haute-Vienne)
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6 u
MONDE
Libération Vendredi 23 Février 2018
UE
Jean-Claude Juncker, alors candidat à la présidence de la Commission, et Martin Selmayr (à gauche), directeur de campagne, au Parlement européen à Bruxelles, le 25 mai 2014.
L’ancien chef
de cabinet de
Jean-Claude Juncker
a été nommé
mercredi au poste clé
de secrétaire général.
Ce sont désormais
trois institutions
européennes sur
quatre qui sont
dirigées par des
Allemands.
Martin Selmayr,
tireur de ficelles
à la Commission
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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La soif de pouvoir
de Selmayr et son peu
de respect des usages
internes étant des
secrets de polichinelle,
le poste lui était promis.
n’aimait pas et de se rendre indispensable au
prochain président qui devra longuement réfléchir avant d’oser se passer de ses services»,
juge-t-on à Paris.
Cette nomination est une surprise totale.
Les 27 commissaires ont été mis devant le fait
accompli par Juncker, alors qu’ils auraient dû
avoir leur mot à dire. Tout s’est passé dans le
plus grand secret et très rapidement, afin de
prévenir toutes les résistances internes mais
aussi d’éviter l’interférence des Etats membres. Car, après tout, Selmayr, s’il connaît bien
la Commission, n’a jamais travaillé dans les
services. Il a successivement été porte-parole
puis chef de cabinet de la commissaire luxembourgeoise Viviane Reding, entre 2004
et 2014, avant d’être chef de cabinet de Juncker (lire Libération du 1er février). Autant dire
que cette carrière express, précédée d’une
promotion au plus haut grade de la Commission en 2017, est sans précédent dans l’histoire
de l’institution.
Mais la soif de pouvoir de Selmayr et son peu
de respect des usages internes étant des
secrets de polichinelle, le poste de secrétaire
général lui était promis. Il a d’ailleurs veillé
à nommer un Néerlandais en fin de carrière,
le peu combatif Alexander Italianer, lorsqu’il
a fallu remplacer, en 2015, l’Irlandaise
Catherine Day, nommée à ce poste en novembre 2005 par l’ex-président de la Commission européenne José Manuel Barroso
(lire ci-contre)…
«SPITZENKANDIDATEN»
Sauf que cette nomination intervient beaucoup plus tôt qu’attendu: le mandat de Juncker ne se termine que le 31 octobre 2019. En
fait, le grand mercato européen déjà commencé, il devenait urgent de renforcer la position de Selmayr. Ainsi, le nouveau président
de l’Eurogroupe (le ministre des finances portugais Mário Centeno) a été élu le 12 janvier.
Et le futur vice-président de la Banque centrale européenne (le ministre des finances esPHOTO WIKTOR DABKOWSKI. PICTURE ALLIANCE
pagnol Luis de Guindos) a été désigné lundi.
Suivra l’élection de plusieurs membres du directoire de la Banque centrale européenne
Par
(BCE), dont le mandat arrive à échéance
JEAN QUATREMER
d’ici 2020, y compris celui du successeur de
Correspondant à Bruxelles
son actuel patron, l’Italien Mario Draghi.
Surtout, le Parti populaire européen, le PPE
aut-il parler de «Commission Juncker» (conservateur), va désigner en octobre sa tête
ou de «Commission Selmayr» ? Après de liste pour les élections européennes
la nomination, mercredi, du tout-puis- de 2019. Qui a toutes les chances de devenir
sant chef de cabinet de Jean-Claude Juncker, le prochain président de la Commission, tant
Martin Selmayr, au poste clé de secrétaire gé- le PPE domine de la tête et des épaules l’échinéral, on peut se poser la question. Etre à la quier politique de l’Union (système dit des
tête de cette véritable tour de contrôle de l’ad- «Spitzenkandidaten»). Selmayr entend bien
ministration communautaire va permettre à peser sur le choix de cette tête de liste. Pour
l’Allemand de 47 ans, inconnu du
comprendre la partie de jeu de go en
grand public, d’avoir la haute main
ANALYSE cours, il ne faut pas oublier que ses
non seulement sur les affaires inmentors ne sont autres que l’actuel
ternes de l’exécutif européen, mais aussi sur ministre des Finances allemand, Peter Altsa politique (toutes les décisions transitent maier, et l’eurodéputé de l’Union chrétienne
par le secrétariat général).
démocrate (CDU) Elmar Brok. Deux proches
Mieux: il s’est assuré de garder le contrôle to- de la chancelière Angela Merkel. Or, la formatal du cabinet de Juncker, en nommant des tion de centre droit contrôle le PPE, relais de
affidés qui ne prendront pas le risque de lui l’influence allemande à Bruxelles.
déplaire. «C’est un coup de maître qui va lui Ce qu’a réussi Selmayr, c’est de concentrer enpermettre de façonner la Commission à son tre ses mains un pouvoir sans précédent qui
idée, ce qu’il a commencé à faire en virant des va lui donner une voix prépondérante pour
directeurs généraux [équivalent des direc- peser sur les choix de la CDU et du PPE. Il ne
teurs d’administration centrale, ndlr] qu’il faut pas perdre de vue qu’il va rester le vrai
F
chef de cabinet de Juncker. La nouvelle cheffe
de cabinet n’est autre que l’Espagnole Clara
Martinez, jusque-là son adjointe. Comme elle
lui doit tout, elle n’aura rien à lui refuser.
APPÉTIT ALLEMAND
Il est frappant de constater que trois institutions sur quatre ont désormais des secrétaires
généraux allemands. Outre la Commission,
le Parlement européen (Klaus Welle) et le Service européen d’action extérieure (Helga
Schmid). Cela aurait pu être quatre sur quatre
si l’Allemand Uwe Corsepius n’avait pas préféré quitter son poste au Conseil des ministres
pour retourner à la chancellerie allemande
en 2015 après quatre ans passés à Bruxelles
pour laisser la place à un Danois…
Un appétit allemand qui ne se dément pas :
alors qu’ils occupent déjà la direction de la
Banque européenne d’investissement (Werner Hoyer), du Mécanisme européen de stabi-
u 7
lité (Klaus Regling) et du Conseil de résolution
unique des crises bancaires (Elke König), les
représentants d’outre-Rhin visent désormais
la BCE. Le président de la Bundesbank, le faucon Jens Weidmann, est quasiment candidat.
Et ce sont eux, via le PPE, qui décideront qui
présidera la future Commission.
Selmayr, qui a fait désigner Michel Barnier
comme négociateur du Brexit, entend bien en
faire le candidat du PPE. Ne serait-ce que
parce qu’il faut bien un Français à un poste
de direction. Et de préférence un homme
«Macron compatible» pour ne pas froisser
l’Elysée. Mais il entend bien le contrôler,
en transformant le secrétariat général en
forteresse inexpugnable. Une perspective qui
n’enchante guère Paris, même si certains ne
désespèrent pas de voir «le Savoyard» se rebeller. Mais En marche n’étant pas membre
du PPE, Emmanuel Macron n’aura pas voix
au chapitre. •
L’exécutif européen
toujours sous
emprise Barroso
Des ONG dénoncent une
rencontre entre l’actuel viceprésident de la Commission
et son ex-président, passé
depuis chez Goldman Sachs:
ce dernier avait promis
de ne pas faire de lobbying
à Bruxelles, où il reste
très influent.
Q
ui pouvait sérieusement imaginer
que José Manuel Durão Barroso
n’utiliserait pas son statut d’ex-président de la Commission européenne –et les
réseaux qui vont avec – pour faire du lobbying auprès de son ancienne maison mère?
La coalition d’ONG Alter-EU, qui traque les
conflits d’intérêts dans l’Union, a révélé
cette semaine que celui qui a dirigé l’exécutif
européen entre 2004 et 2014 avant de passer
avec armes et bagages chez Goldman Sachs
à l’été 2016 avait rencontré, à sa demande en
octobre dernier, le Finlandais Jyrki Katainen, vice-président chargé des investissements et de la compétitivité, dans un hôtel
proche du Berlaymont, le siège de la Commission. Une conversation qui, d’après ce
dernier, a porté sur «des questions de défense
et de commerce». C’était, selon la Commission, un rendez-vous «amical» et «à titre
personnel». Mais il n’en constitue pas moins
l’une des formes du lobbying, une activité
que Barroso s’était engagé à ne pas exercer
auprès de son ancienne maison mère…
Ossature. La banque d’affaires américaine
n’ayant pas la réputation d’être un organe
philanthropique ou de formation permanente, Goldman Sachs a évidemment recruté l’ex-Premier ministre portugais pour
son plantureux carnet d’adresses et non
pour ses qualités de banquier d’affaires, ce
qu’il n’a jamais été. Une réalité que la Commission Juncker et son «comité d’éthique»
ont, à l’époque, refusé de voir. Il a d’ailleurs
fallu attendre plusieurs mois pour que le
Luxembourgeois condamne avec mesure
(«je ne l’aurais pas fait») les choix professionnels de son prédécesseur et durcisse
légèrement les règles d’éthiques applicables
aux ex-commissaires. Interrogé mercredi sur
cette rencontre, Juncker a récidivé à sa manière. «Ce n’est rien», a-t-il lâché agacé: Barroso n’est quand même «pas un gangster»…
Le problème est que cette rencontre n’est
sans doute que la partie émergée des activités de Barroso à Bruxelles. Pour un rendezvous découvert, combien de secrets ?
Peut-on imaginer qu’il n’ait aucun contact
avec ceux qui lui doivent leur ascension au
sein de l’institution? Il est d’ailleurs troublant de constater que ses anciens protégés
connaissent des carrières époustouflantes
au sein de l’exécutif Juncker, au point d’en
former aujourd’hui l’ossature. En clair, après
dix ans de pouvoir, Barroso dispose de
solides relais au sein de la Commission.
«Boys». C’est bien sûr vrai de Martin Selmayr (lire ci-contre), qui a débuté sa fulgurante ascension en 2004, lors du premier
mandat de Barroso, comme porte-parole
puis chef de cabinet de la Luxembourgeoise
Viviane Reding. C’est aussi vrai de son ancien porte-parole puis chef de cabinet, l’Allemand Johannes Laitenberger, rapidement
propulsé directeur général adjoint, puis directeur général de la concurrence. Mercredi,
plusieurs «Barroso’s boys», tous des anciens
du service du porte-parole, ont à nouveau
été promus par Martin Selmayr. C’est le cas
du Belge Koen Doens, nommé directeur
général adjoint au développement moins
de trois ans après avoir réussi le concours
interne de la fonction publique européenne. Ou encore de la Danoise Pia Ahrenkilde Hansen, promue secrétaire générale
adjointe. Ceux qui ont rallié Barroso sont
aussi récompensés, comme le Français
Jean-Luc Demarty, directeur général au
commerce, qui voit son départ à la retraite
différé pour services rendus…
Avec un tel encadrement, il ne faut donc pas
s’attendre à ce que cette nouvelle affaire Barroso aille plus loin que le revers de main
agacé de Juncker. Les eurocrates proches
de l’ex-président de la Commission européenne ne vont pas mordre la main qui les
a nourris. Et qui sait, Barroso pourra demain
les aider dans leur reconversion, le haut
fonctionnaire restant rarement à la retraite.
J.Q. (à Bruxelles)
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 23 Février 2018
LIBÉ.FR
Au Togo, les fragiles voies
du dialogue Après six mois de
crise et de manifestations contre
le président Faure Gnassingbe (photo), le pouvoir
et l’opposition ont accepté de négocier. Les discussions ont débuté cette semaine mais elles sont truffées de pièges, et l’optimisme de façade affiché par
les deux camps pour l’ouverture du dialogue menace de s’écailler rapidement. PHOTO REUTERS
Donald Trump, c’est l’histoire
de notre époque, elle n’appartient à personne et sera racontée de plein de façons différentes. J’ai seulement
proposé la mienne.» Autre
critique récurrente, celle
d’avoir eu de l’empathie pour
son sujet. Ce qu’il ne nie pas,
au point de se présenter
a posteriori comme un confident pour ces âmes en peine
au sommet de l’Etat : «J’ai
une bonne écoute, et j’avais le
luxe de ne pas avoir à poser
des questions. J’ai écouté leur
espèce de souffrance à devoir
gérer ce type qui défie toute
logique et toutes les attentes
placées en lui.»
«Le Feu et la
Fureur», livre brulôt
sur les coulisses de
la Maison Blanche
version Trump,
vient d’être traduit
en France.
Rencontre avec
son controversé
auteur.
Par
ISABELLE HANNE
A
vant même sa parution début janvier,
Fire and Fury avait
trouvé le meilleur VRP possible en la personne de Donald
Trump: son avocat a tout fait
pour bloquer, en vain, la parution de ce livre narrant les navrantes mais fort divertissantes guerres intestines dans les
couloirs de la Maison Blanche. «Ça a été un moment tout
à fait trumpien: il a contribué
à faire lire ce livre à des milliers de gens qui n’en auraient,
autrement, jamais entendu
parler», se régale Michael
Wolff dans son élégant complet bleu électrique, de passage à Paris pour une tournée
de promotion en Europe.
Le livre s’est écoulé à près de
deux millions d’exemplaires
aux Etats-Unis, a été traduit
en 35 langues, et vient d’être
publié en France (le Feu et la
Fureur, éd. Robert Laffont).
Avec ce récit d’écrivain embedded dans le chaos des premiers mois de la Maison
Blanche version Trump, qui
a notamment entraîné le départ du conseiller-idéologue
Steve Bannon, et mis la rate
du Président au courtbouillon, la réputation de Michael Wolff, 64 ans, a largement dépassé les cercles
new-yorkais, habitués à sa
langue de vipère.
Pince-sans-rire. «Un piranha de premier choix dans
la mare médiatique qu’est
Manhattan», selon un récent
portrait du New York Times.
«L’une des figures les plus
puissantes, les plus en vue et
les plus détestées des médias
new-yorkais»,
écrivait
en 2004 le magazine New Republic. Ce fils d’un publicitaire et d’une journaliste natif du New Jersey, qui a
débuté comme copy boy au
New York Times, s’est imposé
à la fin des années 90 comme
«Acteurs puissants».
Michael Wolf à Philadelphie,
le 16 janvier. PHOTO JESSICA
KOURKOUNIS. GETTY IMAGES. AFP
Michael Wolff, la plume
dans la plaie Trump
le chroniqueur sarcastique et avalait des pots entiers de
quasi-mondain des médias glace.»
américains.
Ou bien encore, les haines
Les yeux bleus impassibles entre les trois factions princiderrière ses lunettes rondes, pales parmi les conseillers du
il raconte son épopée, de la président –«les Jarvanka [Javoix rauque et un peu en- red Kushner et Ivanka
nuyée de celui qui répète la Trump, ndlr], soit les démomême histoire
crates
de
depuis presque
New York, puis
L'HOMME
deux mois. Entres
les républicains
DU JOUR
a u t re s ,
que
traditionnels, in«100 % des memcarnés par Reince
bres de son entourage jugent Priebus, et enfin, les tenants
que Trump n’est pas apte à de la révolution populiste megouverner». Ou les circons- née par Steve Bannon». Factances de son premier entre- tions qui, «en d’autres temps,
tien avec l’intéressé dans sa se seraient entretuées», estimaison de Beverly Hills –«Il me-t-il, pince-sans-rire. Tout
en prenant soin de garder ses
distances avec la «meute» de
la «presse présidentielle de
Washington», pour laquelle il
peine à cacher un mépris
poli. «Je ne suis pas un journaliste politique : je suis un
écrivain. La vraie écriture n’a
rien à voir avec celle d’un article politique, tout comme la
musique militaire n’a rien à
voir avec la vraie musique.
Nous ne remplissons pas les
mêmes fonctions.»
Michael Wolff a été critiqué
pour sa propension à recréer
des scènes auxquelles il
n’avait pas assisté. Ou pour
avoir floué la Maison Blanche
sur ses intentions afin d’obtenir cet accès inédit à la West
Wing. Il hausse les épaules :
«Les journalistes politiques de
Washington ont eu l’impression que cette histoire leur appartenait. Mais l’histoire de
«Un piranha de
premier choix
dans la mare
médiatique
qu’est
Manhattan.»
Le «New York Times»
Avant Trump, il a porté sa
plume vénéneuse dans l’ego
de nombreux «moguls», au
premier rang desquels Rupert Murdoch, qui n’aurait
toujours pas digéré la biographie qu’il lui a consacrée, The
Man Who Owns the
News (2008). Sa connaissance
de la télévision donne
d’ailleurs une certaine fraîcheur à son analyse de la sidérante personnalité de
Trump : «Il sait que ce qui
marche le mieux pour lui, c’est
de créer le conflit. On peut lier
ça à son expérience de téléréalité, dont l’essence est le conflit. Plus il y en a, mieux ça
marche. Ça veut dire capter
l’attention, c’est ce que Trump
recherche le plus, au-delà de
tout : avoir de l’attention, et
pouvoir la monétiser.»
Wolff jubile toujours à écrire
ses chroniques en freelance,
sur tous sujets. N’hésitant
pas à mettre en scène sa vie
privée, comme les derniers
mois de sa mère, atteinte de
la maladie d’Alzheimer, dans
une série de textes émouvants sur l’absurdité de la fin
de vie dans le New York Magazine, en 2012. Mais «l’attention particulière (voire l’obsession) de Wolff a toujours
été les acteurs puissants –les
magnats– qu’il a pour la plupart éreintés sans relâche»,
lit-on dans le long portrait de
New Republic. Quelle sera,
alors, la prochaine personnalité à se faire happer par Michael Wolff ? Harvey Weinstein ? Perdu : il préfère les
puissants au faîte de leur
gloire. «Son histoire ne m’intéresse pas du tout, coupe-t-il
court. Surtout, il est fini. Et je
connais Harvey depuis longtemps : c’est un con.» •
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Libération Vendredi 23 Février 2018
u 9
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LIBÉ.FR
Afrin : le jeu de dupes turcokurdo-syrien
Dans la zone d’Afrin, où se déroule
depuis un mois une offensive turque contre les YPG kurdes, la bataille déjà confuse tourne à l’imbroglio. Des forces pro-Assad tentent depuis deux jours de prêter mainforte aux Kurdes face à l’ennemi commun turc, dans un
jeu d’alliance improbable. Chacun des trois acteurs joue
sa partie en justifiant ses positions ambiguës. PHOTO AFP
Maroc Uber
déclare forfait
Bangladesh Les Rohingyas bientôt
envoyés sur une île
C’est un projet fou que fourbit depuis trois ans le gouvernement bangladais: installer sur une île au milieu de la baie du
Bengale les réfugiés rohingyas, ces musulmans chassés de Birmanie. Récemment, l’agence Reuters a constaté (photo) l’avancée de travaux importants sur Char Bhasan (ou Thengar), une
île isolée et soumise aux aléas climatiques. Sur des plans que
les journalistes ont pu consulter est prévue la construction
de 1 440 bâtiments, chacun abritant 16 familles. Lors d’une
conférence de presse, la Première ministre, Sheikh Hasina,
a expliqué qu’il y avait «de la place pour un million de personnes» dans cet endroit «très joli d’un point de vue naturel». Les
ONG parlent d’une prison à ciel ouvert. PHOTO REUTERS
Trois cents chauffeurs
Uber ont reçu lundi une
notification annonçant
que la société «cessera ses
opérations au Maroc à
partir du 23 février», soit
ce vendredi. Cette suspension sera effective «tant
qu’il n’y aura pas de vraie
réforme et un environnement favorable aux nouvelles solutions de mobilité», a justifié l’entreprise.
Depuis l’arrivée d’Uber
dans le royaume chérifien,
en juillet 2015, la guerre
fait rage entre la start-up
californienne et les taxis
marocains. Pendant près
de trois ans, les agressions
de chauffeurs de VTC se
sont multipliées.
Lire notre reportage sur Libération.fr
«On est dans
une tombe pour
vivants.»
Assiégée
deL’ONG WoGHAFRAN
puis 2013, la
men Now for
habitante
Ghouta orientale,
Development
de la Ghouta
quartier du norda ainsi publié
est de Damas, est affamée et jeudi le témoignage de Ghapilonnée avec une intensité fran, une mère de famille
redoublée depuis lundi par de 28 ans.
le régime et ses alliés. Mal- «Notre tombeau est divisé
gré leur isolement, les habi- en plusieurs petits compartants parviennent à parta- timents en terre qui abritent
ger leurs expériences en chacun plusieurs morts-vitemps réel à l’aide de leur té- vants. Les enfants ont dû
léphone portable avec accès abandonner leurs jouets,
à l’Internet par satellite. leurs poupées et leurs écoles
pour s’abriter avec leurs parents dans un coin ou l’autre
du sombre tombeau. Mais
ils […] arrivent à s’amuser,
même s’ils doivent partager
l’espace avec des blessés,
une femme sur le point d’accoucher, ou un nouveau-né
qui pleure.
«Les parois de notre abri
souterrain vibrent en ce moment tant les bombardements sont intenses. La fin
est-elle proche ? Qu’a-t-on
fait pour mériter de mourir
dans ce lieu qui ressemble
davantage à l’enfer qu’à un
espace de vie ? Entre les
murs froids moisis, malsains de ces caves, nous
n’avons pas les éléments basiques de survie. Et je me
trouve coincée là dans une
course contre la minuscule
lumière d’une lampe rouge
sur le point de s’éteindre
avant que je ne finisse
d’écrire.»
Novartis aurait arrosé
dix ex-ministres, la Vouli tique
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Pages 30-31 / Simon Roberts, bain de jouvence
Page 32 / Mulder et Scully pas tout jeunes
Page 33 / Li Kunwu, histoire du Yunnan
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
u 27
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
IMAGES/
u 41
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
Page 44 : Justine Bo et Salim Bachi / Bonjour colère
Page 45 : Jorge Volpi / Au nom du père et du pays
Page 48 : Jens Christian Grøndahl / «Comment ça s’écrit»
Par
OLIVIER LAMM
Photo ROBERTO
FRANKENBERG
S’
Joshua Cohen à Paris, le 15 février.
grec environ 3 milliards
d’euros entre 2000 et 2015.
Dans un pays ravagé par la
crise économique. Elles ont
notamment été orchestrées
par Antónis Samarás, Evángelos Venizélos et leur parti respectif, la Nouvelle Démocratie
et le Pasok (social-démocrate),
qui se partageaient le pouvoir
depuis 1974.
Les dépenses pharmaceutiques en Grèce sont passées de
1,2 milliard en 2000 à 5,1 milliards d’euros en 2009, explique Savas Robolis, professeur
émérite à l’université Panteion
d’Athènes. Après une telle explosion, la dépense totale en
produits pharmaceutiques a
certes diminué de 35 % entre 2010 et 2015, mais au prix
d’une augmentation de 44 %
des dépenses pharmaceutiques privées des ménages. «La
charge a donc pesé davantage
sur les ménages au moment où
les salaires et les pensions
étaient amputés», analyse ce
spécialiste de la sécurité sociale. La commission parlementaire dispose désormais
d’un mois pour recommander
des poursuites à l’encontre des
anciens ministres suspectés.
FABIEN PERRIER
(à Athènes)
CAPTURE D’ÉCRAN LIBÉRATION·UBISOFT
La Vouli, le Parlement grec, a mené le FBI jusqu’en Grèce. Le
décidé à une large majorité parquet anticorruption grec
jeudi de constituer une com- reprend alors l’affaire.
mission d’enquête pour démê- Début février, une source judiler le «Novartisgate» qui agite ciaire indique que le parquet
la classe politique. L’affaire im- grec lance des poursuites pour
plique, au-delà du laboratoire corruption contre un diripharmaceutique suisse, envi- geant en Grèce du géant pharron 4200 médecins, dix minis- maceutique et demande à la
tres, des hauts fonctionnai- Vouli d’éclaircir le rôle d’anres… Le géant pharmaceutique ciens ministres. Ils sont dix à
est soupçonné
être cités dans
d’avoir soudoyé
le dossier :
VU D’ATHÈNES deux ex-Predes milliers de
médecins et de
miers minisfonctionnaires pour promou- tres, dont Antónis Samarás
voir ses produits en leur of- (Nouvelle Démocratie, droite),
frant des voyages, des ca- prédécesseur d’Aléxis Tsípras,
deaux, voire de généreux l’actuel gouverneur de la Banversements, et d’être au cœur que centrale Yannis Stournad’un système de corruption, de ras, l’actuel commissaire
pots-de-vin et même de blan- européen aux migrations Dichiment d’argent dans lequel mitris Avramópoulos, ou ensont impliqués ces dix ex-mi- core Evángelos Venizélos,
nistres.
poids lourd socialiste qui a
Tout a commencé dans le notamment été Vice-Premier
cadre d’une enquête menée ministre… Aujourd’hui dans
par le FBI aux Etats-Unis l’opposition, ils dénoncent
pour concurrence déloyale. une «machination» et nient
Fin 2016, Novartis écope outre- toute implication. Antónis SaAtlantique d’une amende de marás a même parlé d’une
390 millions de dollars «nouvelle diffamation de Mon(366 millions d’euros) pour sieur Tsípras» et a décidé de
avoir incité des chaînes de poursuivre son successeur en
pharmacie à recommander ses justice.
médicaments plutôt que Selon les enquêteurs, ces méd’autres. Certains témoins ont thodes auraient coûté à l’Etat
«Assassin’s Creed»
en touriste
il faut le croire
sur parole, Joshua Cohen aurait
commencé à rédiger Votre message a été envoyé
alors qu’il était écrivain invité à
l’université de Lawrence, Kansas,
dans le cadre d’un programme financé par l’héritage de William Burroughs. Le soir de son arrivée, le
jeune écrivain fut intronisé d’une
très étrange manière. Un ami de
Burroughs, ancien cadre pour le
groupe industriel de chimie DuPont, aurait légué au grand romancier américain une fraction du cerveau d’Albert Einstein, dérobé à
l’université de Princeton où il est
conservé. «Je n’ai pas le droit de dire
qui est aujourd’hui en sa possession
parce que je ne souhaite pas lui causer des ennuis avec la justice. Mais
je peux dire à quoi il sert. La tradition est de sortir le bout de cerveau
du formol, de saupoudrer du sel dessus, de le lécher et de boire une
grande rasade de tequila. Le goût est
atroce – le formaldéhyde brûle la
langue et ne se mélange pas du tout
avec le citron. Je me suis réveillé le
lendemain avec une gueule de bois
terrible et je me suis mis à écrire un
récit sur la pornographie à l’ère d’Internet.»
Bouffer du data
Le rapport entre le vieux Beat héroïnomane, la substance grise du
grand physicien et «les filets du
sperme et du web» qui tissent l’étoffe
de la littérature instable et maniaque qu’on peut lire dans son septième livre publié Suite page 42
La chaîne et le réseau
Quatre récits de
l’Américain Joshua Cohen
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10 u
FRANCE
Libération Vendredi 23 Février 2018
Olivier Dussopt
Un macroniste
en flagrant déni
Par
LILIAN ALEMAGNA
Photo FRED KIHN
I
l dit toujours «on». Lorsqu’il
parle du PS, Olivier Dussopt
s’inclut encore dans la «famille»
socialiste. Difficile de tourner la
page quand on a tenu le poing et la
rose durant vingt ans. Soit la moitié
de sa vie. Pour avoir accepté un
portefeuille ministériel, l’Ardéchois
de 39 ans a bien été exclu, le 24 novembre, jour de sa nomination,
d’un parti qu’il avait rejoint en 1999.
«Je n’ai pas reçu de courrier d’exclusion», assure-t-il cependant.
Olivier Dussopt est au gouvernement comme on l’avait laissé député : calme, poli, timide d’apparence, parlant d’une voix à la limite
du murmure, le regard plongé dans
sa paume gauche quand son pouce
droit fait des va-et-vient sur les
lignes de sa main. Le secrétaire
d’Etat auprès du ministre de l’Action
et des Comptes publics, Gérald Darmanin, s’excuserait presque d’occuper ce bureau terne et quelconque
aménagé au 5e étage de l’hôtel des
ministres de Bercy. Selon les huissiers, cette pièce a aussi servi,
de 2012 à 2014, à un certain Benoît
Hamon. Le même chez qui Dussopt
émargeait dans ses premières années socialistes.
Galons
S’il a dit oui à cette demande de portrait alors qu’il veut rester discret, ce
n’est pas pour s’excuser mais tout
justifier: son choix d’entrer au gouvernement après avoir voté contre
le premier budget du quinquennat;
pourquoi il a rejoint un Bercy occupé par deux ministres de droite,
dont son supérieur, qui a été porteparole de Nicolas Sarkozy; pourquoi
il a accepté de porter une réforme de
la fonction publique qui prévoit,
selon le programme présidentiel,
la suppression de 120 000 postes
d’agents, dont 50 000 pour l’Etat.
Au PS, on appelle ça une «trahison».
Dussopt défend son «utilité».
Sans notes, il commence par dérouler son imposant CV à même
pas 40 ans: collaborateur d’élu, con-
PROFIL
Le secrétaire d’Etat auprès
du ministre des Comptes
publics, qui s’affirme
toujours socialiste,
va notamment devoir porter
la suppression
de 120000 postes de
fonctionnaires.
seiller régional Rhône-Alpes
en 2006, député de l’Ardèche et benjamin de l’Assemblée nationale
en 2007, maire d’Annonay en 2008,
président de syndicat de pays puis
(pour quelques jours encore) président de l’Association des petites
villes de France… «Je me suis toujours impliqué sur des sujets qui me
sont chers, que ce soit les finances
locales, les territoires, la fonction publique, souligne-t-il. Sans agents publics, il n’y aurait pas de service public et les politiques publiques
décidées par les élus ne pourraient
pas être mises en œuvre.»
Il dit de sa décision d’entrer au
gouvernement qu’elle «s’est imposée
assez vite comme une évidence».
Avant l’annonce, il a seulement prévenu sa mère, ouvrière, «aussi fière
qu’inquiète», de ce choix. Contrairement à d’autres ex-socialistes (Richard Ferrand, Christophe Castaner,
Gérard Collomb…), Olivier Dussopt
avait décidé de rester au PS et non
de s’embarquer dans l’aventure
En marche. Certes, il avait déjà surpris certains de ses camarades en
soutenant Manuel Valls à la primaire socialiste plutôt que son exchef de courant, Benoît Hamon, à
qui il n’a même pas donné son parrainage. «Je n’étais pas d’accord avec
sa proposition de revenu universel,
contraire pour moi à l’idée du socialisme et du progrès social, expliquet-il. J’ai toujours défendu ceux que je
considérais comme les meilleurs de
ma famille politique.»
Avant Macron et Valls, c’était Martine Aubry, dont il a été le porte-parole en 2011. «Il a fait un choix de
carrière. De la politique pour luimême, critique Marylise Lebranchu,
ex-ministre de la Fonction publique
et amie de la maire de Lille. On s’est
trompés sur son compte.» A l’annonce de la nomination de Dussopt
à Bercy, elle en a «pleuré». «Cela m’a
violemment déçue», dit-elle avant de
rappeler un épisode: en 2014, ayant
gagné ses galons de ministrable
comme rapporteur de projets de loi
sur les collectivités, Dussopt aurait
dû rentrer au gouvernement, chargé
de la Réforme territoriale auprès de
Lebranchu. Il avait l’accord de l’entourage de Manuel Valls, fraîchement nommé à Matignon. André
Vallini, proche de François Hollande, lui est finalement préféré…
«Il s’était préparé. Il a été déçu, se
souvient Lebranchu. Il avait eu cette
phrase terrible à l’époque: “Député,
j’ai fait le tour.”»
Chez ses camarades du groupe socialiste à l’Assemblée, peu voyaient
Dussopt accepter un tel débauchage
alors qu’il a failli perdre son siège au
profit d’une marcheuse. «Je n’aurais
pas misé sur lui», fait valoir le député PS Régis Juanico (Loire) qui a
connu Dussopt très tôt : les deux
hommes se sont côtoyés dans les
différents courants PS dirigés
par Benoît Hamon dans les années 2000 et sont tous les deux
entrés – jeunes – à l’Assemblée
en 2007. «Un signal aurait pourtant
dû nous alerter, poursuit Juanico.
Lorsqu’il a été notre chef de file sur le
projet de loi sécurité intérieure, il a
beaucoup insisté pour trouver un
compromis avec Collomb et orienter
notre vote pour.» L’élu de la Loire
décrit chez son ex-camarade un
«syndrome Eric Besson», du nom de
l’ex-socialiste débauché en 2007 par
Nicolas Sarkozy pour s’occuper
d’abord de «prospective» avant d’atterrir ministre à «l’Immigration» et
«l’Identité nationale». «Ils ont mis
Olivier à la fonction publique, là où,
socialiste, il est censé être un des gardiens du temple, regrette-t-il. Or il est
chargé d’appliquer l’importation des
méthodes du privé, la suppression
de 120000 postes de fonctionnaires,
un plan de départ volontaire…» «Je
le croyais profondément de gauche,
ajoute Lebranchu. Je me souviens
encore de son cri de colère contre Macron et les illettrés.»
«Connard»
Fin septembre 2014, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, Dussopt tombe en effet sur Emmanuel
Macron, tout frais ministre de l’Economie. Ce dernier a évoqué ce
matin-là l’illettrisme d’ouvrières des
abattoirs bretons Gad qui se battent
contre la fermeture de leur usine :
«Je me nomme Olivier Dussopt, je
suis député de l’Ardèche. Ma mère est
ouvrière, n’a pas de diplôme et a été
licenciée à deux reprises. Vous l’avez
insultée, ce matin sur Europe 1», lance-t-il à Macron, qu’il qualifie à
l’époque de «connard». Quelques
mois plus tard, à l’occasion d’une visite chez lui du ministre de l’Economie, on oublie tout: l’élu de l’Ardèche est charmé, comme beaucoup
de ses collègues, par un Macron qui
prend soin de chouchouter cette
jeune génération socialiste.
Dussopt rejette tout procès en trahison socialiste. «Je fais partie de ceux
qui ont pu voter la baisse des dotations aux collectivités [sous le quinquennat précédent] et qui, au quotidien, ont dû l’appliquer, fait-il
remarquer. Pourquoi être mal à
l’aise? C’est mille fois plus confortable d’être dans un contexte de maintien des dotations, comme le prévoit
la loi de finances pour 2018, plutôt
que de baisse.» On lui rappelle tout
de même qu’en août, il a crié à la
«trahison» lorsque le gouvernement
a sucré, sans prévenir, 300 millions
d’euros destinés aux collectivités:
«Ce que j’ai dénoncé, c’est la méthode. Le Président a dit qu’on aurait
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Libération Vendredi 23 Février 2018
d’Annonay, Patrick Saigne, qui se dit
«fier» de cette entrée au gouvernement: «C’est un homme d’action, qui
a envie d’agir. Il est en cohérence
avec tout ce qu’il avait dit.» Même
s’il doit supprimer 120000 postes
de fonctionnaires d’ici à 2022? «C’est
vrai que ça ne me fait pas plaisir, que
ça ne correspond pas au programme
du PS, répond Saigne. Mais si des réformes doivent être faites, je préfère
que ce soit lui qui s’en occupe: il est
de gauche, il a toujours défendu les
services publics.» Argument non recevable pour Lebranchu : «Il a accepté d’être à Bercy ! Un ministère
connu pour une certaine pensée dominante… Il y sera soumis. Vraiment, je ne connais pas cet Olivier
Dussopt-là.» En 2007, dans un précédent portrait pour Libération, le
néodéputé se faisait une promesse
dans un PS en plein débat d’orientation: «Renoncer à nos valeurs pour
aller vers une conversion forcée au
social-libéralisme, je refuse».
«Disponible»
Olivier Dussopt,
le 12 février
à Paris.
pu faire autrement. Dont acte»,
répond-il. Dussopt ne va pas pour
autant prendre sa carte à LREM,
comme ses voisins de Bercy, Gérald
Darmanin et Bruno Le Maire. «Ce
n’est pas un sujet», «chaque chose en
son temps», balaie-t-il. Aux législatives déjà, il n’avait pas concouru
sous la casaque LREM. «Parce que je
suis fidèle et que le PS, c’est vingt ans
de ma vie, avance-t-il. Si j’avais dû
rallier [LREM], je l’aurais fait avant
u 11
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«Je le croyais […]
de gauche. Je me
souviens encore
de son cri de colère
contre Macron
et les illettrés.»
Marylise Lebranchu
ex-ministre socialiste
la présidentielle. Je n’ai pas l’habitude de voler au secours de la victoire.» Il dit n’avoir trompé personne
en se faisant élire avec l’étiquette PS.
«J’ai écrit sur tous mes documents de
campagne que je souhaitais la réussite du quinquennat, que je serais
aussi exigeant que constructif», argumente Dussopt. «Il avait fait campagne très clairement, sans se cacher, avec la rose et le poing»,
confirme le secrétaire de sa section
Devenu secrétaire d’Etat, Dussopt se
pose en garant d’un «service public
de meilleure qualité» et des «agents
mieux reconnus dans leur travail». Et
jure ne pas vouloir remettre en cause
le statut des fonctionnaires. Il va passer une grande partie de son année 2018 à négocier avec les syndicats sur la fusion d’instances
représentatives, la rémunération au
mérite, les restructurations d’administration… Des matériaux politiques inflammables qu’il est chargé
de maîtriser pour éviter un incendie
chez des fonctionnaires déjà lésés
sous Macron: gel de leur point d’indice, rétablissement du jour de carence, simples compensations de la
hausse de la CSG quand il leur avait
promis une augmentation «nette» de
leur «pouvoir d’achat». Pour l’instant, les syndicats de la fonction publique se disent satisfaits d’avoir
quelqu’un à leur «écoute». «On a un
interlocuteur qui a vraiment à traiter
de la fonction publique», pointe Mylène Jacquot de la CFDT. «Il est
disponible», dit de lui Jean-Marc Canon de la CGT. Mais, comme ses homologues, ce dernier s’interroge sur
ses «marges de manœuvre». «On sent
une bonne volonté, poursuit Christian Grolier à FO. Mais le gouvernement va devoir gérer ses contradictions : on ne veut pas passer notre
temps à rencontrer M. Dussopt si c’est
M. Darmanin qui ensuite s’exprime.»
«Qu’ils soient inquiets, c’est naturel.
A moi de répondre à ces inquiétudes
et un certain nombre de leurs demandes, et d’aboutir», veut rassurer Dussopt, «stakhanoviste» lève-tôt qui
dort cinq heures par nuit.
Partageant sa vie entre son logement
de fonction, un deux-pièces de 50m²
à Bercy, et son appartement d’Annonay, ce passionné d’opéra qui a lu
toute l’œuvre d’Annie Ernaux et de
Hannah Arendt jure de rester «un
homme de gauche, socialiste, progressiste, résolument social-démocrate européen». «Pour autant et
sans ambiguïté, je m’inscris dans la
majorité présidentielle.» Comme s’il
espérait voir ses ex-camarades, d’ici
la fin du quinquennat, le rejoindre
dans cette «majorité». Pour continuer à dire «on». •
Carnet
DÉCÈS
Jean Le Garrec, son époux,
Ivan et Marie-Paule Le Garrec, son fils et sa belle-fille,
David Raymond, son neveu,
ont la tristesse de vous faire part du décès de
Evelyne Le Garrec
née David
survenu le lundi 19 février, à l’âge de 83 ans
La cérémonie aura lieu le
mardi 27 février à 11h30, au
crématorium du cimetière du
Père Lachaise.
evelyne.legarrec@orange.fr
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 23 Février 2018
Des élèves en bac pro esthétique, au lycée Florian, à Sceaux (Hauts-de-Seine) en 2016. PHOTOS G. MILLO. SIGNATURES
Des élèves du lycée maritime de Fécamp (Seine-Maritime),
BAC PROFESSIONNEL
Entreprise de
rénovation générale
Après la réforme du bac général, celle des filières pros. Sur la
table du ministre de l’Education, depuis jeudi, un rapport donne
des pistes pour revaloriser, simplifier et coller au plus près au
monde du travail. Environ 700000 jeunes sont concernés.
DÉCRYPTAGE
Par
MARIE PIQUEMAL
N
ouvelle promesse, jeudi, rue de Grenelle. Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, promet de faire souffler «un vent de renouveau»
sur l’enseignement professionnel. Après la
présentation, la semaine dernière, de la réforme du bac général et technologique, il s’est
vu remettre, jeudi, un rapport sur l’avenir de
la voie professionnelle qui concerne 38% des
lycéens. Un dossier très important, donc, sur
lequel le ministre rendra ses arbitrages début
avril. Pourtant, nulle agitation médiatique,
cette fois, dans la salle de presse de la rue de
Grenelle, restée clairsemée: les syndicats accusent Blanquer d’avoir dissocié la réflexion
sur le bac professionnel de celle sur le bac général, une nouvelle preuve, pour eux, de la
«dévalorisation de la filière pro». Jeudi, le ministre s’en est défendu, insistant sur «la cohérence», et «la complémentarité» des réformes
qu’il annonce au pas de course depuis la rentrée –du bac général, donc, mais aussi de l’accès à l’université et l’apprentissage. Toutes
sont en effet imbriquées.
De qui parle-t-on ?
L’enseignement professionnel concerne
aujourd’hui 700 000 jeunes, soit 38 % des
lycéens. Un tiers d’entre eux sont boursiers,
soit deux fois plus que les lycéens qui préparent un bac général. Cette filière recouvre des
réalités différentes. Les élèves sont soit sous
statut scolaire classique, en lycée professionnel, soit en apprentissage, et partagent alors
leur temps entre l’entreprise et le centre de
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Libération Vendredi 23 Février 2018
Répartition des effectifs
entre enseignement professionnel
et général en 2015
*Et aussi le brevet des métiers d’art
Source : Education nationale
FORMATIONS
GÉNÉRALES
ET TECHNOLOGIQUES
EN LYCÉE
FORMATIONS EN LYCÉE
PROFESSIONNEL
CENTRES
DE FORMATION
DES APPRENTIS
405 882
1 552 080
666 398
BAC PRO*
CAP
537 795
117 248
GÉNÉRAL
ET TECHNOLOGIQUE
PROFESSIONNEL
débouchés: 30% des bacheliers se retrouvent
sans emploi trois ans après l’obtention de leur
diplôme… Il faut ajouter que ce bac gestion
concentre le plus grand nombre d’élèves dont
ce n’était pas le premier choix. Alors pourquoi
le maintenir? Selon Eric Verdier, «il continue
d’être proposé car, en réalité, il permet de gérer
les flux… Il a une vertu : pendant ces années-là, les jeunes ne sont pas dans la rue».
Quelles sont les propositions
sur la table ?
en 2014.
formation d’apprentis (CFA). Dans un cas
comme dans l’autre, les jeunes peuvent préparer deux diplômes: le certificat d’aptitude
professionnelle (CAP), qui s’effectue en principe en deux ans, et le bac professionnel, qui
se prépare en trois ans, avec la possibilité de
passer en cours de route une certification
intermédiaire (le brevet d’études professionnelles, BEP).
On compte à la louche 200 CAP différents et
une centaine de bac pro sur le territoire. Mais
là encore, avec une immense diversité. Le directeur de recherche au CNRS Eric Verdier,
qui avait participé à un rapport très fouillé du
Conseil national d’évaluation des politiques
scolaires (Cnesco), aime parler de «kaléidoscope des formations», avec, insiste-t-il, «des
ancrages très différents dans les milieux professionnels : certains bacs sont très sélectifs,
avec des taux d’insertion à l’emploi très élevés.
D’autres pas du tout». Un exemple: le bac hôtellerie-restauration, par exemple, cartonne.
A l’inverse, le bac gestion-administration (anciennement compta secrétariat), qui regroupe
pourtant 20% de tous les élèves de l’enseignement professionnel, n’offre que très peu de
«Il y a aujourd’hui
une sélection
très forte
à l’entrée
de l’apprentissage.»
Prisca Kergoat sociologue
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Ce rapport a été rédigé par un étonnant duo:
Céline Calvez, députée En marche des Hautsde-Seine, et Régis Marcon, chef étoilé. Leur
mission : réfléchir en trois mois à des pistes
pour revaloriser l’enseignement professionnel. Le résultat? Marcon attaque par: «Je suis
ému, je suis un produit du lycée professionnel,
avec une orientation au début contrariée» et
assure de la «réelle envie, dans ce pays, de
changer les choses». Son acolyte enchaîne sur
le mode «on a envie de donner envie de refaire
confiance en la voie professionnelle».
Les mots clés, qu’ils utilisent en souriant,
vont à coup sûr mettre en pétard les syndicats
enseignants. Du genre: «Le nécessaire rapprochement entre école et entreprise», ou encore
une orientation «plus efficace et plus attractive». Le duo de choc, «ravi de s’être rencontré», met sur la table une vingtaine de préconisations. Dans le lot, cette idée de réduire le
nombre de spécialités en les regroupant
au sein de familles de métiers. Marcon commente: «Il faut que les parents s’y retrouvent,
que les parcours soient plus lisibles.» Calvez
ajoute : «Plus progressifs, aussi.»
Autre proposition : faire une seconde plus
générale par «famille de métier» et repousser
à l’entrée de la première le choix de la spécialité et de la modalité (au lycée ou en apprentissage). Ils souhaitent aussi instaurer en
classe de terminale deux modules d’accompagnement professionnel. Au choix: l’un pour
la recherche d’emploi directe, l’autre pour se
préparer à la poursuite d’études. Ce qui impliquerait donc en pratique que les terminales
décident tôt dans l’année de leur projet pour
la suite.
gnement professionnel. Tous ont la même démarche: ils se tournent d’abord vers les entreprises pour connaître leurs besoins et
réfléchissent ensuite, à partir de là, à la formation des élèves… Sans se demander quelles sont
les attentes de ces jeunes ou ce que, nous enseignants, on en pense!» Elle ajoute, amère: «A
chaque fois, les ministres disent qu’ils vont
revaloriser le bac pro, mais en réalité, ils n’en
ont rien à faire des enfants de pauvres.»
En quoi ce rapport est-il lié
à la concertation menée ?
Dans sa lettre de mission au duo Calvez-Marcon, en novembre, le ministre avait été assez
clair sur la commande : «En articulation
étroite avec la concertation lancée sur l’apprentissage, le gouvernement entend transformer en profondeur la voie professionnelle.»
Dans la tête de Blanquer, l’idée est de privilégier autant que possible la formation en entreprise (par apprentissage, donc) qui affiche
des taux d’insertion dans l’emploi plus élevé
que par la voie scolaire en lycée pro. Il remet
sur la table un vieux débat qui remonte à plus
d’un siècle: où les futurs ouvriers et employés
doivent-ils apprendre leur métier? Certains
pensent que l’entreprise est le meilleur endroit, d’autres misent sur l’école, plus à même
de former les citoyens.
Dans ses travaux de recherche, la sociologue
Prisca Kergoat met en avant plusieurs éléments, souvent occultés dans ce débat. «Il y
a une sélection très forte aujourd’hui à l’entrée
de l’apprentissage. Les jeunes qui y accèdent
sont souvent ceux qui ont déjà les caractéristiques pour s’insérer dans le marché du travail
et qui donc, de toute façon, auraient trouvé du
travail à la sortie.» Elle évoque notamment
l’importance du réseau pour obtenir une
place et montre, dans son étude, que 30% des
apprentis ont trouvé leur entreprise en une
journée, après une seule candidature. Il y
a une autre réalité, aussi occultée : rien ne
garantit que les entreprises accepteront
demain de prendre plus d’apprentis. Comme
l’explique la maître de conférence en psychologie à l’université Toulouse II Valérie Capdevielle : «Beaucoup de chefs d’entreprise
hésitent car devenir tuteur demande un engagement qui va bien au-delà des seuls enjeux
professionnels et pédagogiques.» Dans ses travaux, elle parle de la figure de l’adolescent
qu’il y a derrière chaque apprenti.
Ils n’ont que 16 ans quand ils se retrouvent
catapultés dans le monde du travail. Pas toujours simple, ni pour eux ni pour les chefs
d’entreprise qui se retrouvent à gérer des ados.
La chercheuse rappelle aussi que l’on se focalise sur les taux d’insertion à la sortie, «mais
on oublie de dire que près de 25% des jeunes
abandonnent avant la fin de leur contrat». •
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Comment réagissent les syndicats ?
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Mal. Le Snetaa-FO, syndicat majoritaire des
enseignants de lycée professionnel, ne voit
rien de vraiment nouveau dans les propositions formulées aujourd’hui. «On nous ressort
des vieilles recettes qui ne fonctionnent pas»,
comme par exemple cette idée de retarder la
spécialisation à la fin de l’année de seconde.
Pour Sigrid Gérardin, du Snuep-FSU (minoritaire), cette proposition sert avant tout à faire
plaisir au patronat et à favoriser l’apprentissage «car les entreprises n’acceptent que des
contrats d’apprentissage d’une durée de
deux ans. Une fois encore, ils ne raisonnent
pas du tout dans l’intérêt des élèves».
De façon plus générale, la syndicaliste
regrette ce débat sans cesse «biaisé quand les
politiques font mine de s’intéresser à l’ensei-
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14 u
FRANCE
Libération Vendredi 23 Février 2018
LIBÉ.FR
Pécresse «consternée» La
présidente LR de la région Ile-deFrance a réagi jeudi sur RTL aux
propos de Laurent Wauquiez devant des étudiants
lyonnais, se disant «consternée» par ces déclarations «parce qu’elles divisent et affaiblissent la
droite. On voit très clairement aujourd’hui qu’il y a
deux droites. Il y a une droite des décibels et une
droite de la crédibilité». ILLUSTRATION MURRAY. CIA
Jean-Luc Mélenchon et des membres de son équipe au premier tour de la présidentielle, le 23 avril 2017 à Paris. PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
Mélenchon, candidat antiubérisation… sauf pour son staff
Si les comptes
de la campagne
insoumise ont été
validés, certaines
prestations soustraitées et le recours
au statut d’autoentrepreneur
posent question.
Par
LILIAN ALEMAGNA
A
près le Monde, c’était
au tour de la cellule
investigation de Radio France de donner, jeudi,
de nouveaux détails sur les
comptes de campagne du
candidat de La France insoumise. Pour les journalistes,
Mélenchon aurait fait preuve
d’un «recours massif à la
“sous-traitance” très inhabituel», en rémunérant une
partie de ses proches sous le
statut d’auto-entrepreneur,
mais aussi via deux structures (une association, L’Ere du
peuple, et une société de
communication, Mediascop)
dirigées par des proches.
L’entourage de Mélenchon
dénonce un «acharnement».
Explications.
Que reproche-t-on
à Mélenchon ?
Depuis le 13 février et la publication au Journal officiel
des décisions de la Commission nationale des comptes
de campagne et du financement politique (CNCCFP)
concernant la présidentielle
de 2017, certaines dépenses
du candidat de La France insoumise ont fait tiquer l’institution. Si le compte de campagne de Mélenchon a été
validé, plus de 430000 euros
ont été sortis du périmètre de
son remboursement par
l’Etat et certaines prestations
réalisées par L’Ere du peuple
ou Mediascop ont été pointées. Les journalistes de Radio France apportent des détails : selon eux, Bastien
Lachaud, aujourd’hui député
LFI de Seine-Saint-Denis et
responsable de l’organisation
des meetings durant la campagne, a été payé «29 976
euros». Mais ses «services»
ont été «refacturés» par L’Ere
du peuple, son employeur, à
l’association de financement
de Mélenchon pour un montant de «129 920 euros».
Sa camarade Mathilde Panot,
elle aussi élue députée (Valde-Marne) en juin 2017, «a
touché 11040 euros brut», selon les journalistes. Or, la
concernant, L’Ere du peuple
a refacturé «87 150 euros» à
l’association de financement
de la campagne.
Ce qui interroge aussi, c’est le
choix, curieux pour une campagne présidentielle, de ne
pas salarier directement son
staff de campagne et de faire
appel, soit à une association,
soit à une société de communication, soit à des personnes
sous statut d’auto-entrepreneur pour payer son équipe.
Radio France rappelle ainsi
qu’en 2017, «l’association de financement de la campagne de
Jean-Luc Mélenchon […] n’a
versé que 7949 euros» en rémunération de collaborateurs, contre 2,4 millions pour
Marine Le Pen, ou 1,7 million
pour Emmanuel Macron.
Que répond
son entourage ?
D’abord, que ces comptes de
campagne ont été «validés».
Dans un communiqué publié
sur la page Facebook de
Jean-Luc Mélenchon, son ex-
directeur de campagne, Manuel Bompard, répond sur
quelques points : «Pourquoi
passer par une association ?
Parce que nous avons commencé la campagne en février
et que les comptes de campagne n’ouvrent qu’en avril».
Concernant les «surfacturations», Bompard assure que
les montants donnés par Radio France sont «faux et surévalués» : L’Ere du peuple «a
facturé au prix du marché
afin d’éviter un problème
autrement plus dangereux
qui est la sous-facturation»,
justifie-t-il, rappelant au passage l’affaire Bygmalion qui
avait secoué la droite
après 2012. Et flirtant avec le
complotisme: «Pourquoi reprendre les mêmes insinuations que le Monde une semaine après lui? Pourquoi ne
faire jamais mention de nos
réponses, quoiqu’elles soient
publiques ? […] S’agit-il de
faire une nouvelle fois diversion sur les irrégularités constatées des versements excessifs des donateurs du
président de la République ?»
Dans un droit de réponse au
Monde (après un premier à
Mediapart), Mélenchon juge
«attentatoire» les «interprétations» faites sur le sujet.
«Les refus de remboursements
ne reposent ni sur des irrégularités –il n’y en a aucune, ni
sur un manque de justifications, toutes les questions posées ayant reçu leur réponse
détaillée et peuvent encore en
recevoir. Affirmer le contraire
revient à porter atteinte à notre honneur, au sérieux et à la
rigueur de notre travail de déclaration.» Par ailleurs, Mélenchon fustige des «différends qui opposent un
rapporteur manifestement
orienté et le reste» de la
CNCCFP. Le rapporteur qui
s’était penché sur ces factures a en effet démissionné, il
y a quelques mois, en raison
d’un désaccord avec la commission qui avait choisi, contre son avis, de valider les
comptes de campagne du
candidat insoumis.
Quels points reste-t-il
à éclaircir ?
Une question n’a toujours pas
de réponse de la part de
l’équipe insoumise : pourquoi ne pas avoir salarié directement, via l’association
de financement de campagne, la plupart du staff? Dans
une campagne présidentielle, l’entourage d’un candidat est souvent rémunéré par
ces structures. Même les permanents des partis politiques
mis à disposition des candidats voient leurs salaires
payés par le candidat et non
par leur formation d’origine.
Pourquoi avoir fait ce choix ?
L’argument consistant à dire
que sa campagne débute en
février quand «les comptes de
campagne n’ouvrent qu’en
avril», comme le souligne
Bompard, ne tient pas vraiment. Pourquoi en effet ne
pas avoir, dès le lancement de
l’association de financement,
embauché ces proches ?
Et par ailleurs, comment justifier l’usage du statut d’autoentrepreneur – soumis à de
moindres cotisations sociales – lorsqu’en meeting, depuis des années, Mélenchon
dénonce un statut d’«autoesclavage» ? •
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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LIBÉ.FR
Qui évalue la «température ressentie» ? On est souvent troublé d’en-
tendre les présentateurs de la météo nous
parler de «température ressentie». Comment est-il possible
d’associer une notion totalement subjective à ce qui est supposé être une mesure parfaitement scientifique? Venu du
Canada et des Etats-Unis, un calcul tenant compte de la
force du vent permet de s’approcher du ressenti des gens
lors d’épisodes de froid. Explications. PHOTO AFP
AFP
«[Sur la réforme de la SNCF]
il faut aller vite et il faut être
efficace, les ordonnances sont
une des façons [d’y parvenir].»
CHRISTOPHE
CASTANER secrétaire
d’Etat aux Relations avec
le Parlement,
jeudi sur BFM-TV
Réformer au pas de charge la SNCF pour éviter une grande
grève comme en 1995? Jeudi, Christophe Castaner a confirmé
les infos des Echos : le recours aux ordonnances était bien une
«possibilité» envisagée par le gouvernement pour ouvrir le rail
à la concurrence et modifier le très sensible statut des cheminots. Le délégué général de LREM a souligné que «la discussion
aujourd’hui n’est pas arrêtée, mais il faut aller vite». Et appelé
à «ne pas avoir peur des ordonnances. […] On les a quelque part
diabolisées». Pas sûr que cela suffise à ramollir les syndicats,
ni l’opposition. Gérard Larcher, le président LR du Sénat, a
déjà crié au «déni de démocratie parlementaire», si tel était le
cas. Et la CGT-Cheminots a appelé à la mobilisation le 22 mars.
C’est lundi que le Premier ministre doit annoncer sa méthode
et son calendrier sur ce dossier.
Malgré les enquêtes, Philippe
et Darmanin restent «très copains»
Trente-six heures dans le
Nord sans jamais se séparer
de Gérald Darmanin. Jeudi,
la visite du Premier ministre,
Edouard Philipppe, dans le
fief électoral de son ministre
de l’Action et des Comptes
publics avait un programme
officiel surchargé : aménagement du territoire, laïcité,
prévention de la radicalisation, commerce extérieur.
Faute de continuité entre ces
sujets, un autre fil rouge se
dessinait: afficher sa proximité avec le soldat Darmanin. Et ce alors que ces
dernières semaines, deux
plaintes ont visé le jeune ministre. Le premier dossier,
évoquant un viol, a été classé
A Bure, «ce qui s’est passé est
extrêmement violent»
A Bure, jeudi. PHOTO JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN. AFP
Jeudi, à l’aube, 500 gendarmes ont évacué le bois Lejuc,
épicentre de la lutte contre le
projet d’enfouissement des
déchets nucléaires à Bure
(Meuse), où campaient une
quinzaine d’opposants. Et ce,
juste avant l’arrivée sur zone
du secrétaire d’Etat Sébastien
Lecornu. Objectif: «Empêcher
la constitution d’une zad
[zone à défendre, ndlr], c’està-dire de constructions en
dur», a-t-il précisé depuis la
préfecture de Bar-le-Duc,
alors qu’il devait rencontrer
vendredi les opposants au
projet de Centre industriel de
stockage géologique (Cigéo)
qui vise à enfouir à 500 mètres sous terre quelque
85000m3 de déchets nucléai-
res, dont certains resteront
ultraradiocatifs pendant plus
de 100000 ans.
«Nous sommes là pour montrer qu’on ne veut pas qu’on
empoisonne la Terre mère. On
est dans un vieux chêne qui a
vécu bien plus longtemps que
nous», avait déclaré par téléphone à l’AFP un opposant
perché dans un arbre. Avant
d’être délogé. «Le bois est libéré, il n’y a plus d’occupants», a indiqué la préfecture de la Meuse en fin
d’après-midi, alors que deux
bulldozers avaient nettoyé les
barricades et bivouacs à l’entrée de ce site de 221 hectares.
En lien avec des militants sur
place, Charlotte Mijeon, porte-parole du Réseau sortir du
nucléaire dénonce «le cynisme» de cette évacuation
par la force: «Ce qui s’est passé
est extrêmement violent. Il y a
eu non seulement expulsion
du bois Lejuc, mais aussi intrusion dans la maison de résistance de Bure, en défonçant
les portes et les fenêtres, raconte-t-elle dans une interview à Libé.fr. C’est une illustration parfaite de ce que veut
dire ce gouvernement quand
il parle de “dialogue” : on
passe en force, et on essaie de
trier entre bons et mauvais
militants. Sauf que là, cela ne
marchera pas.»
Ainsi, les associations qui devaient rencontrer le ministre
lui ont opposé une fin de
non-recevoir, selon Charlotte
Mijeon : «En abandonnant
Notre-Dame-des-Landes, le
gouvernement a voulu éviter
la guerre civile. Mais il ne s’est
pas rendu compte à quel
point, à Bure, l’opposition
était légitime, que le projet
était dangereux, que cela touche des gens. Si les autorités
veulent écraser la résistance,
elles ont choisi la mauvaise
méthode.» Des rassemblements de soutien devaient
avoir lieu dans la soirée devant plusieurs préfectures.
C.Sc. (avec AFP)
sans suite, l’enquête n’ayant
pas établi l’absence de
consentement de la plaignante. Le second, toujours
ouvert, concerne des faits
présumés remontant à 2014,
alors que Darmanin était encore maire de Tourcoing :
une habitante de la ville, désireuse de quitter son logement insalubre, affirme
qu’il lui aurait proposé un
relogement contre des faveurs sexuelles.
«De nombreux actes d’investigation restent encore à réaliser dans ce cadre», a fait savoir le parquet de Paris il y a
quelques jours. Jeudi, Darmanin a refusé de commenter ces affaires: «Je peux vous
le répéter en chinois médiéval si vous voulez : tout va
bien, il fait beau, nous
travaillons à réformer la
France», a-t-il évacué dans
les allées de Pecquencourt,
sous un ciel effectivement
radieux. Le nordiste s’est
tout de même dit «touché»
par la pétition de soutien signée par 120 élus «de tous
bords» du département,
pour dénoncer une «chasse
à l’homme».
Même laconisme chez Philippe, interrogé sur son soutien à Darmanin: «Je vous le
confirme et si vous me le demandez demain, je vous le
reconfirmerai», a-t-il lâché
dans la cour de la mairie de
Douai. Renouvelant sa confiance à ce «bon ministre» et
refusant de «commenter une
affaire qui n’en est pas une,
puisqu’elle a été classée»…
Quitte à oublier l’existence
d’une seconde enquête.
«Le déplacement était programmé avant l’article du
Monde [le premier à évoquer l’enquête pour viol fin
janvier, ndlr], insiste un proche du Premier ministre.
Mais soutien à Gérald Darmanin, évidemment, tout le
temps.» Il est vrai que les
deux hommes sont «très copains, depuis très longtemps» selon les termes mêmes d’Edouard Philippe
D.Al. (à Douai)
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FRANCE
Libération Vendredi 23 Février 2018
GRAND PARIS
Par
SIBYLLE VINCENDON
F
inalement, les 205 kilomètres
du métro automatique Grand
Paris Express seront construits. «Le chantier du siècle», selon
les termes du Premier ministre,
Edouard Philippe, ne subira aucun
tronçonnage. Le réseau tel qu’il a
été dessiné sera réalisé avec ses
quatre nouvelles lignes. Depuis des
mois que les élus, et les habitants
sans doute, attendaient de savoir si
le gouvernement poursuivrait ou
pas le projet, l’annonce n’est pas
négligeable. Autre assurance, l’opération sera terminée pour 2030, sa
date butoir dès l’origine. Mais entre
aujourd’hui et cette date finale, le
calendrier des tronçons va être
chamboulé.
Détaillant jeudi ce nouvel échéancier, Edouard Philippe et sa ministre des Transports, Elisabeth Borne,
ont décrit le tri auquel ils avaient
procédé. Ils ont commencé par fixer
deux priorités à réaliser pour 2024.
La première n’est pas une surprise:
elle concerne les secteurs liés aux
Jeux olympiques de 2024, soit le
prolongement de la ligne 14 au sud
vers l’aéroport d’Orly et au nord jusqu’à la gare du Bourget-RER.
Habileté politique
Mais la seconde était moins attendue. Avant 2024, les habitants de
Clichy-sous-Bois verront arriver les
rames du Grand Paris Express. On
ose à peine employer l’indicatif tant
ils ont été victimes de promesses
non tenues depuis trente ans. Mais
le tronçon de la ligne 16 allant du
Bourget-RER à Clichy-Montfermeil
est annoncé comme prioritaire. Il
était de toute façon prêt à démarrer,
car les marchés de travaux n’attendaient plus qu’une signature.
On se souvient quand même que
Christian Blanc, secrétaire d’Etat au
Développement de la région capitale
et initiateur du projet sous la présidence Sarkozy, avait eu la suprême
habileté politique de placer d’emblée la plus pauvre commune d’Ilede-France sur le tracé de son futur
métro. Cela alors que son projet était
accusé de ne concerner que des élites et des pôles d’excellence. En replaçant Clichy-Montfermeil au rang
des priorités, Edouard Philippe est
au moins aussi habile pour contrer
l’image d’un Président qui ne s’intéresse qu’à ceux qui réussissent (les
champions des JO). Et tant mieux
pour les habitants de Clichy.
S’agissant des autres lignes, l’horizon est plus lointain. Au sud, pour
la 18 qui desservira le plateau de
MÉTRO CONFIRMÉ,
RETARDS
À PRÉVOIR
Edouard Philippe a annoncé jeudi que le projet
verrait bien le jour, mais selon un nouvel
échéancier, plus étalé. Priorités: le prolongement
de la ligne 14 pour les Jeux olympiques
de 2024 et le tronçon de la ligne 16
en direction de Clichy-sous-Bois.
Lors du lancement du premier
Saclay, la date de réalisation passe
de 2025 à 2027. Ses défenseurs seront peut-être soulagés de savoir
qu’elle est maintenue. Car contrairement à la 16, qui répondra à un besoin de trafic déjà présent, la 18 est
un pari sur l’avenir. Les chercheurs,
étudiants et salariés qui peuplent le
plateau en bavent tous les jours pour
l’atteindre, mais ils ne représentent
pas encore des flux de voyageurs
considérables. C’est le développement de Saclay qui fera gonfler le
trafic. La faiblesse des chiffres à
l’instant T a fourni un argument aux
budgétaires de Bercy qui l’auraient
bien fait sauter. Mais le gratin des
scientifiques présents à Saclay, dont
le mathématicien Cédric Villani,
député En marche du secteur, ont
LE CDG EXPRESS FRAGILISÉ ?
C’est le métro des clients qui veulent être
au plus vite dans l’avion et le prennent souvent.
Le CDG Express est surtout un projet dont rêve
Paris Aéroport. La ligne doit passer là où roule
le RER B, mais sans les arrêts successifs
ni la clientèle des banlieusards. Assez
logiquement, les pouvoirs publics n’ont jamais
voulu financer ce métro de luxe. Mais le privé,
sollicité, n’a pas montré beaucoup plus
d’enthousiasme. Retenu en 2007 pour assurer
l’investissement et l’exploitation de la ligne,
Vinci a renoncé en 2011. Sans doute la ligne ne
s’annonçait-elle pas assez profitable.
Mais en 2014, rebelote. Paris Aéroport monte
un consortium avec SNCF Réseau et la Caisse
des dépôts. Or, au même moment, le Grand Paris
Express est en discussion. Sa ligne 17, elle aussi,
mène jusqu’à Roissy. Entre le RER B, la 17 et
CDG Express, y a-t-il une ligne de trop ? Le lobby
du métro de luxe s’active et la ligne 17 semble
bien menacée. Mais la voilà confirmée. Cela
n’a pas empêché l’Etat d’aider le consortium avec
un prêt. Sauf que face au métro automatique
tout neuf, la concurrence s’annonce serrée. S.V.
rappelé que l’attractivité tenait aussi
à l’arrivée du super-métro.
Autre surprise avec les annonces sur
la 17. Nous sommes au nord et la
ligne doit relier le Bourget-RER à
l’aéroport Charles-de-Gaulle et
même au-delà, au Mesnil-Amelot,
vers la plateforme d’emplois de
Roissy (premier gisement d’emplois
en Ile-de-France). Or, sur un trajet
presque similaire, Aéroports de Paris, SNCF Réseau et la Caisse des dépôts veulent construire le CDG Express, un métro direct vers l’aérien
(lire ci-contre). On a pu craindre
qu’une ligne tue l’autre, mais la 17 est
confirmée jusqu’à Gonesse en 2021
et jusqu’au Mesnil-Amelot en 2030.
Enfin, Elisabeth Borne l’a assuré, «le
fonctionnement de la rocade [la 15,
ndlr] et de ses interconnexions est
maintenu pour 2030».
De ces annonces, les élus retiennent
surtout les retards. Dans un communiqué, Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, dé-
nonce le report de la réalisation de
la 18 sur le plateau de Saclay à 2027.
Elle y voit un «risque de compromettre l’essor de ce territoire qui a
vocation à devenir le moteur technologique de la France». Ce qui n’a
sans doute pas surpris le Premier
ministre. Déjà vendredi dernier, la
réunion des élus concernés et de la
ministre des Transports s’était terminée sur le refus des élus d’admettre les retards de trois à six ans
prévu dans le nouveau calendrier.
Père Fouettard
A ces protestations, Philippe veut
opposer «la réalité». «Depuis le lancement du projet en 2009, on a beaucoup promis, a-t-il dit lors de la
conférence de presse. Je ne suis pas
sûr qu’on ait toujours dit la vérité
sur ce projet pharaonique, sur ses
coûts, sur ses délais. Nous allons la
dire.» Et pour qu’on comprenne
bien: «Je n’éprouve aucun plaisir à
jouer les pères la rigueur et à rappe-
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tunnelier du Grand Paris Express à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), le 3 février. PHOTO MARC CHAUMEIL
Edouard Philippe lors de
sa conférence de presse, jeudi
60 mètres par jour, il faut multiplier
ces engins pour avancer plus vite.
Un bon dessin valant mieux qu’un
long discours, le Premier ministre a
montré un schéma des tunneliers
actuellement en action: 4 en France,
24 en Europe. Il en faudra 21 sur le
Grand Paris Express. Sans compter
les inconnues du sous-sol, vu que
l’on n’a pas foré à une profondeur de
moins 30 mètres depuis le percement du RER. Ajoutons le besoin de
recruter et former 15000 personnes,
alors que «les équipes sont déjà
très sollicitées. Le secteur des travaux
publics peut frôler la surchauffe»,
a-t-il prévenu.
Le Grand Paris Express est financé
par des emprunts à très long terme,
appuyés sur des taxes payées en Ilede-France. Le député Gilles Carrez,
à l’origine de ce système, va le recalibrer pour passer à des capacités
d’emprunt de 25 à 35 milliards. La
dernière échéance du métro parisien a été réglée en 1970. •
Grand Paris Express
Les nouveaux arbitrages
Travaux en cours
Mise en service en 2024
Mise en service d'ici à 2027
Mise en service d'ici à 2030
C
Au-delà de 2030
A
Nanterre
La Boule
Triangle
de Gonesse
Parc
des Expositions
Saint-Cloud
CEA
Saint-Aubin
18
Orsay
Gif
Villejuif
L.-Aragon
Palaiseau
ESSONNE
Massy
Opéra
11
E
NeuillyHôpitaux
Bry Villiers
Champigny
15
11
15
16
NoisyChamps
Le Vert de Maisons
Les Ardoines
M.I.N. – Porte de Thiais
Pont de Rungis
A
VALDEMARNE
C
Antonypôle
MassyPalaiseau
Villemomble
NeuillyLes Fauvettes
Champigny
Centre
Créteil-l’Echat
Vitry
Centre
14
Saint-Aubin
15
Saint-Maur Créteil
KremlinBicêtre Hôpital
Institut
Chevilly
“ Trois Communes”
G.-Roussy
Plateau
CEAde Saclay
Pont de Bondy
Marne
Maison Blanche
Paris XIIIe
Châtillon –
Montrouge
Bagneux M4
B
Saint-Quentin Est
Bobigny
P.-Picasso
ChâteletLes Halles
Arcueil – Cachan
Versailles
Versailles
Chantier
Drancy - Bobigny
Nogent Le Perreux
HAUTSDE-SEINE Villejuif
C
SEINEETSEINE- 16 MARNE
SAINTDENIS ClichyMontfermeil
Sevran-Livry
Le Bourget RER
Rosny-Bois Perrier
Issy
RER
Fort d’Issy Vanves - Clamart
SevranBeaudottes
Le BlancMesnil
E
PARIS
15
Aulnay
Fort
d’Aubervilliers
Saint-Ouen
RER C
11
Pont
de Sèvres
Satory
Mairie
d’Aubervilliers
Pont Cardinet
La Défense
Rueil Suresnes
“Mont-Valérien”
YVELINES
16 17
Stade
Mairie de France
de St-Ouen
Bécon-lesBruyères
Porte
de Clichy
Rueil
B
17
BoisColombes
Nanterre 18
17
Aéroport
Charlesde-Gaulle
(T2)
B
B
Le Bourget
Aéroport
Les Agnettes
14 15
Colombes
Les Grésillons
A
C
D
Le Bourget
RER
Saint-Denis
Le Bourget Aéroport
PleyelLa“SixCourneuve
Routes”
La GarenneColombes
Le MesnilAmelot
Aéroport
Charlesde-Gaulle
(T4)
VAL-D’OISE
ine
Se
«Pour la ligne 14,
nous avons fait
9 kilomètres de
tunnel en neuf ans.
Notre objectif,
c’est d’en faire
200 en vingt ans.»
par «la maîtrise des coûts». La
Société du Grand Paris (SGP), qui
construit le métro, devra «procéder
à un travail de recalage», de façon
à optimiser les dépenses avec l’objectif de gagner 10 % grâce à ce
toilettage. Pour ce faire, grande
nouveauté, elle aura droit à des effectifs supplémentaires. «200 personnes, ça ne suffit pas», a reconnu
le Premier ministre. Il est vrai que,
comme l’avait souligné la Cour des
comptes, on ne s’engage pas dans
un projet à 35 milliards avec une
équipe de PME. «Il y a des limitations légales au volume d’emplois à
la SGP. Nous allons les lever», a promis Philippe.
La «robustesse» se jouera aussi face
aux difficultés techniques. Là encore, il s’agit qu’on comprenne.
«Pour la ligne 14, nous avons fait
neuf kilomètres de tunnel en
neuf ans. Notre objectif, c’est d’en
faire 200 en vingt ans.» Bigre. Un
tunnelier n’avançant que de 30 à
Se
in
e
ler le principe de réalité.» Pour le
rôle du Père Fouettard, le locataire
de Matignon est assez convaincant:
«Je ne vais pas prendre le risque de
voir les dépassements se multiplier
et le projet nous échapper, assènet-il. Je ne veux plus de dérives.»
Le chef du gouvernement entend
juste «redonner de la robustesse à ce
projet». Cette «robustesse» passe
18 14
D
Aéroport
d’Orly
5 km
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18 u
SPORTS
Libération Vendredi 23 Février 2018
XV de France
recherche 10
désespérément
Les Bleus, qui affrontent ce vendredi l’Italie
lors du Tournoi des six nations, alignent le demi
d’ouverture Lionel Beauxis, 32 ans, de retour
après six ans d’éclipse internationale. L’illustration
de la difficulté du staff à trouver un joueur de classe
mondiale à un poste culturellement controversé.
Par
DENIS SOULA
U
n symptôme : pour la
deuxième fois de rang après
la défaite (26-32) des Tricolores en Ecosse, le 11 février, c’est le
Lyonnais Lionel Beauxis, 32 ans, qui
mènera l’attaque des Bleus contre
l’Italie, ce vendredi soir au StadeVélodrome de Marseille, depuis
son poste de demi d’ouverture. Un
valeureux revenu en équipe de
France après une éclipse internationale de… six ans. Mais un recours
traduisant l’incapacité des staffs
successifs à trouver un numéro 10
de classe mondiale, et recouvrant
un triple problème: de conception
du poste, de formation et de temps
de maturation. Beauxis pour repartir du bon pied: la question du
demi d’ouverture du XV de France,
une équation aussi brûlante qu’un
haggis au beurre noir. Un problème
souligné par l’absurde le 3 février, en
ouverture du Tournoi, quand le
demi d’ouverture irlandais Jonathan Sexton a crucifié l’équipe
de France d’un drop magistral, à
la fois travaillé et intuitif, éclair
d’un individu parachevant d’un
chef-d’œuvre le labeur inouï d’une
troupe de colosses venant d’accumuler quarante temps de jeu.
MI-FUGUE MI-RAISON
Quelques minutes avant, le numéro 10 français avait manqué l’occasion de tuer le match en loupant
une pénalité que la foule pensait
facile. Le lendemain, le rappel de
Lionel Beauxis, demi d’ouverture
de Lyon ayant joué la Coupe du
monde 2007, a interpellé. Non, ce
n’était pas une boutade ou le clou
d’une tournée générale de blagues
de Bernard Laporte, son ancien
sélectionneur, car celui-ci a désormais rejoint le clan des par-dessus et
les tribunes, où il s’embourgeoise à
sa façon, en survêt griffé Altrad.
Même si on goûte les hommes providentiels, Beauxis en équipe de
France de rugby, c’est comme si
Vikash Dhorasoo délaissait les tables
de poker pour enfiler de nouveau ses
crampons et sauver l’équipe de
France de foot. Mais comme la prestation de Beauxis contre l’Ecosse fut
mi-fugue mi-raison, rouvrons le débat sur le demi d’ouverture des
Tricolores. La France, contrée des
centres et des extrêmes, des piliers
et des arrières, n’est pas à l’aise avec
cette idée d’ouverture. Pour mesurer
les joueurs à ce poste, la toise est
haute, la gâchette coince. Les discours divergent. Les mantras, les
écoles, les chapelles surgissent.
Attention, danger ! Il y a ceux qui
pensent que pour gagner, point de
baiser mais des coups de latte.
C’est la théorie des demis de fermeture Albaladejo, les Cambé(rabéro), Guy puis Didier, Jean-Pierre
Romeu, Guy Laporte, Thierry
Lacroix. Des phénomènes. Des buteurs. Le problème, c’est qu’au pays
des Boniface et des Trillo-Maso, on
ne se satisfait pas du seul rendement de ces impeccables métronomes. Ils sentent l’école, la répétition, l’ennui.
Et ici, on ne joue pas pour gagner
mais pour avoir des émotions. Le
rugby sentimental l’emporte sur le
rugby des statistiques. Personne, à
part le sélectionneur et le président,
ne va au stade pour voir les Bleus
gagner en jouant mal. A Paris, à
Montchanin (Saône-et-Loire), à Lavaur (Tarn), à Toulouse, on attend
que l’équipe de France joue bien et
l’emporte, deuxième mention pas
tout le temps obligatoire.
Gonzalo Quesada, ancien demi
d’ouverture de l’équipe d’Argentine
et actuel manager du Biarritz Olympique, brosse le portrait du demi
d’ouverture d’aujourd’hui: «Un garçon qui est le garant du projet de jeu
et le relais des coachs, capable de
transmettre simplement à ses partenaires des stratégies élaborées. Il est
aussi celui qui adapte le projet au
déroulement du match, qui sent
le moment où il faut réduire la
voilure, revenir aux bases, ralentir,
temporiser et quand il peut de nouveau envoyer du jeu et accélérer.
Il doit comprendre les doutes et saisir les opportunités.» Selon Quesada, qui a conseillé les ouvreurs
et les buteurs du XV de France
entre 2008 et 2011 lorsque Marc Lièvremont était sélectionneur, c’est un
poste de plus en plus difficile.
DES VEDETTES
Il faut comprendre le jeu, avoir une
bonne passe des deux côtés, s’engager, gagner ses duels, jouer au pied,
bref, de vrais emmerdements mais
qui en valent la chandelle. Les 10 du
rugby, endossant peu à peu les responsabilités qui étaient autrefois
celles des demis de mêlée, sont
devenus les équivalents des 10 du
football, les vrais dépositaires du
jeu. Et des vedettes. Franck Mesnel,
demi d’ouverture du Racing Club de
Lionel Beauxis s’apprête à jouer une pénalité, lors de la rencontre
France, champion de France
en 1990 aujourd’hui président de la
fondation les Papillons du ciel, qui
encourage l’éducation par le rugby,
avance qu’être un bon demi
d’ouverture est justement une
affaire d’éducation : «Les AngloSaxons peuvent boire une bière avec
toi cinq minutes avant un match et
te découper en rondelles dès le coup
d’envoi. Ils ont été élevés comme cela.
Ils ont fait de l’athlétisme, de la boxe
et du football avant de passer
au rugby. Les autres sports leur
apprennent l’équilibre, les appuis,
les crochets, l’endurance, la surprise
et la vitesse: les données absolues du
rugby d’aujourd’hui.» Un bon demi
d’ouverture doit avoir la niaque, il
doit être un fantôme et le cauchemar de son vis-à-vis. «Il faut marquer son adversaire direct à la
culotte, lui mettre la pression, le
prendre de vitesse. Les All Blacks ont
à présent basculé sur un rugby de
précision et de vitesse. Des troisièmes
lignes aux arrières, ils sont polyvalents. Finis les kilos, bonjour les
cannes ! C’est leur vitesse pure et la
perfection de leurs passes qui en font
les maîtres du jeu. Avec un demi
d’ouverture comme Beauden Barrett, ils ont su complètement se réinventer.» Le hic avec les sélectionneurs, les soixante millions de
Français et l’homme nommé entre
deux Coupes du monde (la plupart
du temps), c’est l’impatience et l’âge
L’OCCASION OU JAMAIS
Les Bleus n’ont pas gagné un match de rugby depuis 342 jours et
un succès (20-18) bâti sur une arnaque au protocole commotion
contre le pays de Galles : autant dire qu’il y a urgence pour
une équipe décapitée (six joueurs écartés, dont Teddy
Thomas, auteur des trois essais inscrits par les Tricolores lors du
Tournoi 2018) à la suite de la bringue post-défaite à Edimbourg,
bringue à laquelle, selon nos informations, un membre
du staff était bel et bien présent. Ce qui pose la question de
la responsabilité de l’encadrement dans la folle nuit écossaise.
L’Italie n’est pas au niveau, comme d’habitude : 100 points
ramassés lors de ses deux premiers matchs du tournoi contre
l’Irlande et l’Angleterre. Après, contre ces Bleus-là… G.S.
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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Pierre Albaladejo, en 1962. PHOTO PRESSE SPORTS
Jean-Pierre Romeu, en 1976. PHOTO PRESSE SPORTS
perdue 26-32 face à l’Ecosse, le 11 février à Edimbourg. PHOTO RUSSEL CHEYNE. REUTERS.
du capitaine. Parmi beaucoup de
bons joueurs de rugby de club, jeunes pousses et fruits mûrs, TrinhDuc, Talès, Dambielle, Plisson,
Doussain et bientôt Romain
Ntamack, lequel est un demi
d’ouverture d’envergure mondiale?
TROP DE RENCONTRES
Christophe Deylaud, ancien
artificier du Stade toulousain,
aujourd’hui manager de Blagnac (Haute-Garonne), plaide la
patience : «Barrett et Sexton ont
attendu longtemps. Sexton a ciré
le banc dans l’ombre de Ronan
O’Gara. Il a enduré et il a appris le
métier bout de match après bout de
match, jusqu’à ce qu’il soit prêt à
assurer la relève d’O’Gara.»
L’Irlandais, tout comme le NéoZélandais, ont été des «projets» de
leur fédération et de leur sélectionneur, en quelque sorte programmés
pour atteindre une maturité de lecture du jeu, au pied, à la main, et acquérir ainsi l’expérience de l’alternance. Chose qui n’arrive pas en
France où un prodige est, selon la
saison et les humeurs de coach,
monté au pinacle du Stade de
France, puis traîné dans la boue
d’un terrain de province. Deylaud se
souvient: «J’ai joué au Stade toulousain avec l’Anglais Rob Andrew.
Comme Jonny Wilkinson après lui,
il était perfectionniste, très précis sur
son placement et sur les courses de
ses partenaires, mais il n’était pas un
stakhanoviste. A l’entraînement, il
tapait douze pénalités à 22 mètres en
face des poteaux, alors que j’en tapais des tas depuis tous les coins du
terrain. Il me disait : “Christophe,
pas besoin, tu vas jamais avoir plus
de douze pénalités dans le match!”
Rob était intelligent. C’est de cela
qu’on a le plus besoin au poste de
demi d’ouverture.»
En effet, dans le rugby français,
où l’intelligence situationnelle est
encore suspectée d’être une litanie
de gros mots, on préfère parfois les
muscles à l’esprit vif, les coups de
tatane aux coups de génie. Et sur-
Beauxis en équipe
de France de rugby,
c’est comme
si Vikash Dhorasoo
délaissait le poker
pour sauver
l’équipe de France
de foot.
tout, on joue trop. Gonzalo Quesada
confirme qu’onze mois sur douze,
c’est bien pour les recettes de la
buvette, moins pour l’équipe de
France. «C’est le principal problème!
Dans une saison, les joueurs ne
peuvent pas avoir des pics de forme
pendant le tournoi, les test-matchs
de juin, puis de novembre et, à côté
de cela, être performants d’août à
mai avec leurs clubs. C’est physiologiquement impossible.»
Dans les nations du Sud, chez
les Celtes, la priorité, c’est l’équipe
nationale. «Le travail et le talent ne
sont pas les seuls critères de la performance d’un ouvreur. Ailleurs, un
joueur clé a moins de concurrence à
son poste: on choisit ses matchs, on
le bichonne, on l’entoure, il est sous
contrat avec sa fédération et mis
à disposition des provinces ou
des clubs au compte-gouttes, en
convient Quesada. En France, il faut
qu’il soit à fond tout le temps. Alors
il se blesse, quitte son club et les
Bleus, met du temps à revenir, perd
confiance et ses repères, et la continuité de son évolution se rompt. En
fait, c’est malheureux à dire, mais
les dix Français sont constamment
en train de passer des examens !»
Comme ce vendredi soir, donc, face
à l’Italie, pour un bac blanc avant
l’Angleterre et ses balles réelles. •
Didier Cambérabéro, en 1987. PHOTO ROBERT LEGROS. PRESSE SPORTS
Franck Mesnel, en 1987. PHOTO PRESSE SPORTS
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SPORTS JO
Libération Vendredi 23 Février 2018
LIBÉ.FR
Aux Jeux, les femmes
en pleine lumière
Avec 42 % d’athlètes, ces JO
d’hiver se révèlent les plus féminins de l’histoire,
marqués par quelques figures qui ont créé l’événement, entre la sœur cadette du leader nord-coréen
Kim Yo-jong, la surdouée américaine Chloe Kim
(snowboard, photo) ou les Nigérianes Seun Adigun
et Ngozi Onwumere (bobsleigh) . PHOTO AFP
Le skieur suédois
de 35 ans, au style
brut de décoffrage,
a remporté jeudi
le titre olympique
de l’épreuve après
la sortie de l’ultrafavori Marcel
Hirscher.
«A ce stade de ma carrière, ma
tête continue à me dire que je
peux faire des choses que mon
corps me dit que je ne peux pas
faire. C’est frustrant.»
Par
AP
GRÉGORY
SCHNEIDER
D
«Mon corps ne coopère plus.» En tête après l’épreuve de descente du combiné, la star américaine Lindsey Vonn (33 ans,
plus de 80 victoires sur le circuit) a rapidement enfourché
dans le slalom, laissant le podium aux Suissesses Michelle
Gisin (1re) et Wendy Holdener (3e), ainsi qu’à sa compatriote
Mikaela Shiffrin (2e). Pendant que Michelle Gisin (24 ans)
se réjouissait de sa bonne fortune, elle qui n’a jamais gagné
sur le circuit, Lindsey Vonn faisait ses adieux à la discipline: «Après un certain nombre de blessures, vous ne pouvez
plus revenir. Je n’ai plus le niveau que j’avais, et je ne l’aurai
plus jamais.»
epuis dimanche, les
suiveurs gardaient
sous le coude les références historiques : Toni
Sailer et Jean-Claude Killy,
seuls triple médaillés en alpin sur une seule olympiade
jusqu’à ce que l’Autrichien
Marcel Hirscher ne s’impose
comme prévu jeudi sur le
slalom de Pyeongchang, se
hissant ainsi au niveau de
ses aînés après ses succès
sur le combiné et en géant
en Corée. Et puis boom !
C’est le spectre de ce bon
vieux Ingemar Stenmark et
ses 86 victoires en Coupe
du monde qui a ressurgi
par la grâce d’une victoire
de l’un de ces compatriotes,
le Suédois André Myhrer,
un vétéran au style rustique
là où l’on attendait la glisse
aérienne de Hirscher.
Maestro. «J’ai bossé énormément depuis quatre ans et
aujourd’hui c’est un rêve devenu réalité, a expliqué le
vainqueur. Ingemar Stenmark était le premier Suédois sacré aux JO en slalom,
en 1980 [à Lake Placid au Canada, ndlr]. Lui succéder au
palmarès m’honore, c’est un
des plus grands sportifs de
l’histoire de mon pays. Marcher dans ses pas est formidable.» Hirscher a perdu :
comment est-ce possible ?
Bah, il est sorti lors de la première manche, comme quoi
tout arrive. Et le seul slalomeur à contester le maestro
autrichien, le Norvégien
Henrik Kristoffersen, est
sorti lors de la seconde manche alors qu’il tenait le
meilleur temps de la première: place au 3e du classement de la Coupe du monde
de la spécialité, Myhrer en
personne. A 35 ans et
42 jours, ce qui en fait le plus
vieux champion olympique
de slalom, tout comme le
LINDSEY VONN
après avoir
enfourché sur le
slalom du combiné
La descente d’André Myhrer, jeudi. PHOTO K. PFAFFENBACH. ACTION IMAGES. PANORAMIC
Slalom: Myhrer,
le coup du vieux
Norvégien Aksel Lund Svindal fut à 35 ans et 51 jours le
plus vieux médaillé d’or en
alpin après sa victoire en
descente le 16 février.
Du coup, après la course,
Myhrer avait des tas de choses à raconter, des mots nimbés par la joie mesurée de celui qui embellit in extremis
son propre crépuscule. «En
arrivant ici, j’avais mal au
genou, je n’étais pas dans la
forme idéale et j’ai même hésité à me présenter au départ, a-t-il confessé. Marcel
Hirscher et Henrik Kristoffersen étaient les grandissimes favoris. Mais ce sont mes
quatrièmes Jeux et j’ai une
bonne expérience de ce type
d’événements, très spéciaux.»
Dentellier. En 2006, à Turin, trois centièmes lui
avaient manqué pour grimper sur la boîte. C’était le
temps où il se tirait la bourre
avec le Croate Ivica Kostelic,
colosse extraverti et excessif
(«Je suis aussi bien préparé
que la Wehrmacht en 1939»,
ce genre-là) avec lequel le
Suédois partageait une passion coupable pour… la guitare. Il y exerce dans un
groupe de country-rock, André Myhrer and Segertaget
(«le temps de la victoire»),
qui ferait passer son style viril sur les pistes pour un travail de dentellier.
Car Myhrer ne passe pas les
portes du slalom quand il
skie: il les boxe et en arrache
le tissu, ce qui lui permet
d’épouser la voie la plus
droite entre le portillon de
départ et la ligne d’arrivée,
nécessitant une constitution
robuste et une approche
mentale toute en agressivité.
Loin, très loin du style introverti et mystérieux de Stenmark, l’homme qui, le premier, mit le slalom suédois
sur la carte. •
Biathlon Domracheva hisse
la Biélorussie vers l’or
Fourcade au féminin: jeudi, la Biélorusse Darya Domracheva
est devenue la biathlète la plus titrée de l’histoire des Jeux avec
une quatrième médaille d’or remportée sur le relais, devant
la Suède et la France. «C’est incroyable, a déclaré Domracheva.
Cela veut dire que le jour où j’ai choisi de mettre des skis et de
faire ce sport, c’était une bonne décision.» PHOTO AP
Nouvelle-Zélande L’appel de l’air
Journée faste pour les ressortissants néo-zélandais à Pyeongchang: Zoi Sadowski-Synnott (17 ans, photo) a pris le bronze
lors de la toute nouvelle compétition de big air féminin et un
autre gamin, Nico Porteous, 16 ans et trois mois, a pris la troisième place sur le half-pipe hommes. Soit deux fois le nombre
de médaille néo-zélandaise depuis la création des Jeux d’hiver: la pionnière, Annelise Coberger, avait décroché l’argent
sur le slalom féminin à Albertville en 1992. PHOTO AP
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PREFECTURE DE PARIS
Direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de
l’aménagement
EXTRAIT DE DÉCISION
relatif à l’extension d’un établissement cinématographique UGC devenant
UGC CINE CITE sis au sein du Palais des
Congrès porte Maillot Paris 17e arrondissement qui se traduira par la création de
8 salles comprenant 384 fauteuils
Réunie le 14 février 2018, la commission
départementale d’aménagement cinématographique de Paris a rendu un avis favorable concernant la demande d’extension
par restructuration d’un établissement cinématographique UGC devenant UGC CINE
CITE sis au sein du Palais des Congrès porte
Maillot Paris 17e arrondissement, qui se traduira par la création de 8 salles comprenant
384 fauteuils portant sa capacité totale à
12 salles et 1 146 fauteuils. La demande a
été déposée par la SCI PROPEXPO bénéficiaire d’un bail à construction pour le Palais
des Congrès de Paris ;
Conformément à l’article R212-7-18 du code
du cinéma et de l’image animée, cette décision est affichée pendant un mois à la mairie
du 17e arrondissement de Paris.
Conformément à l’article L. 212-10-3 du
code du cinéma et de l’image animée, cette
autorisation est susceptible de recours dans
un délai d’un mois. Selon l’article R212-7-24
du même code, le délai de recours court :
1 Pour le demandeur, à compter de la date
de notification de la décision de la commission départementale d’aménagement cinématographique ;
2 Pour le préfet et les membres de la commission départementale d’aménagement cinématographique, à compter de la date de
la réunion de la commission ou de la date à
laquelle l’autorisation est réputée accordée ;
3 Pour le médiateur du cinéma, à compter
de la date de notification de la décision de la
commission départementale d’aménagement cinématographique ou de la date de
notification de l’attestation du préfet lorsque
l’autorisation est réputée accordée;
4 Pour toute autre personne ayant intérêt à agir :
a) Si le recours est exercé contre une décision de refus, à compter du premier jour de
la période d’affichage en mairie ;
b) Si le recours est exercé contre une décision d’autorisation, à compter de la plus tardive des mesures de publicité prévues aux
articles R. 212-7-18 et R. 212-7-19.
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
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Christophe Israël,
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Rédacteurs en chef
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(édition),
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(technique),
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(société),
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Par GAËTAN
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. On peut à tout moment le
consulter II. Fit une analogie
III. Détention qui peut vous
y conduire ; Fin de série
IV. Un quarantième de Cac ;
Il est sur Coran continu
V. Jean le Bon ; Elle n’est
pas près d’accorder un prêt
VI. Champion automobile
qui faillit se noyer lors du
Grand Prix de Monaco ; Faute
avant avant VII. Saumure
à la romaine ; Mi-mouche
VIII. Bain chaud IX. Hitler
au théâtre ; Luttai pour la
sauvegarde du cuivre X. Pas
grand-chose ; Fais une
boucle XI. Insectes épées,
pas épais
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XIXe et Moderne
avant 1960
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
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Grille n°843
VERTICALEMENT
1. Elle peut à tout moment vous consulter 2. Purification par élimination
d’éléments étrangers 3. Quatre parmi onze ; Qui peut choquer ; Ils accompagnent les coutumes 4. La primaire ? Elle est déjà loin ! ; Braque
jeune 5. Qui crée une anomalie 6. Tête d’épingle ; Un mot qui pose question ; Fait du bien ou du mal 7. Dégoûté, il est haut ; Chef d’une grande
puissance 8. Au bout ; Petit pré carré 9. Compartiments pour non-fumistes
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. TRAVELOTS. II. HEDER. IDA. III. AGARICS.
IV. ULM. GRÈVE. V. ME. DEALAI. VI. ASPI. SERS. VII. ANAHEIM.
VIII. UMLAUT. EE. IX. REM. SEPT. X. GNEISSEUX. XI. ÉTROITURE.
Verticalement 1. THAUMATURGE. 2. RÈGLES. MENT. 3. ADAM. PALMER.
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8. TD. VARIETUR. 9. SABÉISME. XE.
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Libération Vendredi 23 Février 2018
«Note à note»
Entrée, plat,
dessert
et chimie
«Libération» a testé le premier repas d’un chef
converti à la cuisine «note à note». Pour tout
ingrédient: des poudres, des parfums
de synthèse et beaucoup d’imagination.
Par
PIERRE CARREY
Envoyé spécial à Ammerschwihr (Haut-Rhin)
Photos PASCAL BASTIEN. DIVERGENCE
S
ans pomme à l’huile, la harangue sort: «Chefs
cuisiniers français, c’est à vous de vous emparer de la cuisine “note à note”. Il y a trente ans,
vous étiez passés à côté de la cuisine moléculaire et
c’est ainsi que la clientèle internationale est partie
bouffer chez des chefs espagnols…» Hervé This, professeur à l’institut AgroParisTech (ex-Inra), à Paris,
était remonté en diable, mercredi soir, pour un
grand dîner expérimental en Alsace.
Le chimiste a inventé l’un et l’autre. D’abord le moléculaire (en 1988), qui n’est plus à la mode mais qui
a laissé quelques trouvailles à la carte des restos,
comme l’œuf basse température et la manie
pschitt-pschitt des siphons – espumas et émulsions. Puis la «note à note» (en 1998), qui prolonge
et dépasse le moléculaire. «La cuisine du futur», af-
firme This. Sans viande, sans poisson, sans légume.
On prépare son repas avec différents composés chimiques: certains apportent de la consistance ou de
la couleur, d’autres de la saveur, d’autres encore du
goût (des parfums de synthèse) ou des micronutriments (vitamines). Sur le papier, c’est toute
la cuisine qui fait peur, de la nourriture en poudre
et en flacon. Le chimiste précise toutefois que la
«gastronomie “note à note”» n’est pas chère et écolo,
sans danger pour le corps et sans limite pour un artiste des fourneaux qui peut imaginer des plats
aujourd’hui inconnus et impossibles.
Et si on essayait ? Julien Binz, chef une étoile à
Ammerschwihr (Haut-Rhin), s’est prêté pour la
première fois en France à la création d’un repas en
six services, chez lui, mercredi soir. Une épreuve
sans filet pour une trentaine de clients et d’amis,
à laquelle Libé a participé. Hormis les vins, références sûres de sa région, le chef a tout réinventé,
de l’entrée au dessert, avec plus ou moins de culot
et de succès. •
VOLUPTUEUSE
SORBET (ÉVOCATION
BETTERAVE), NUAGE
(ÉVOCATION AMANDE-CERISE)
Nouvelle langue, nouvel alphabet. Il a fallu presque
tout réapprendre pour Julien Binz, 46 ans dont
vingt aux fourneaux, qui a poussé loin le vice
du 100 % note à note. En 2009, Pierre Gagnaire
avait tâtonné six mois, toujours partant pour bouffer un nouvel idiome, avant de livrer aux journalistes du New York Times un menu façon Hervé This.
De son côté, c’est l’Italien Andrea Camastra, autre
précurseur, une étoile au Michelin, installé à Varsovie en Pologne, s’autorise des bouts de cuisine
conventionnelle dans ses mixtures note à note,
petites pluches de légumes ou rasades de laitages.
Comme s’il était impossible, pour l’instant, de basculer en totalité. Mais après deux mois de tentative,
Binz entend «jouer le jeu à fond».
Il commence fort dès l’entrée, changeant le convive
en détective: on soupçonne une présence de truffe
au milieu de cette fausse betterave, un arôme planqué dans une pièce secrète. Mais où? Dans le nuage
qui donne au plat son étoffe de rêves ? Non. Cette
émulsion de protéines de lait contient une molécule
de benzaldéhyde, parfum rebaptisé «amerise», l’une
des 24 senteurs de synthèse à usage alimentaire
que la société française Iqemusu vend aux cuisiniers, sous forme de flacons. Pour certains, «amerise» rappelle l’amande, pour d’autres la cerise. D’où
son nom. Sous le nuage, Julien Binz déconstruit
et reconstruit la betterave : en sorbet ou en petits
cubes frais. Chaque préparation renferme
de la cellulose de betterave (les fibres, qui apportent
de la consistance) mais pas le goût. Le chef dégaine
alors un flacon d’Iqemusu encore à l’état de prototype, des gouttes qui font penser à la betterave ou
au chou – les deux légumes ont quelques points
communs. Magie des parfums qui se répondent :
une note de truffe germe de ces mélanges.
FONDANTE
PROTÉINE VÉGÉTALE
DE POIS, FUMÉE,
CELLULOSE
CAROTTE, VOILE DE
GELÉE (ÉVOCATION
POULET RÔTI),
ÉMULSION
(ÉVOCATION
CHAMPIGNONS-SOUSBOIS)
De la viande sans viande? Le menu
se complique. Pour sa pièce de résistance, le chef s’est coltiné de la
protéine, d’origine végétale. «Ce
n’est pas une rencontre très heureuse, j’ai eu beaucoup de mal à
masquer le goût persistant de pois
cassé», confesse-t-il. Sa pâte
épaisse, en forme de donut ou de
savarin, est en effet à base de poudre de protéine de pois. Il reste une
sensation farineuse en bouche et
une pointe âcre tenace. Le chef a
cherché tous les camouflages possibles. Pas d’épices ni d’herbes,
puisque le note à note interdit ces
emprunts magiques. A la place, ce
sera une fiole de fumé (avantage :
cela ne dégage aucun composé
toxique, contrairement aux barbecues qui produisent le «vrai» fumé).
Au milieu du plat, une intuition de
poulet rôti. Le goût provient d’un
voile orangé (eau et glutamate gélifiés) qui coiffe le donut. L’ambiance
champignons et sous-bois se déploie grâce à une émulsion. Le chef
Julien Binz, pas hyperconvaincu :
«On n’est pas dans les standards
esthétiques et gustatifs que je sers
chaque jour à la carte du restaurant.
Pour le note à note, nous en sommes encore au stade expérimental.» A l’évidence, il faudra plusieurs années pour mettre au point
une recette renversante avec de la
poudre de pois. Un bon siècle,
comme pour les préparations de
«vrai» poulet rôti, testées dans tous
les sens et couchées sur papier ?
Pour le chimiste Hervé This, il faut
s’y mettre de toute urgence: «Si l’on
ne change pas de modèle alimentaire, nous aurons vers 2050 une
guerre mondiale pour l’accès à la
nourriture, tout particulièrement
l’accès aux protéines.»
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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CRÉMEUSE
BLANC D’ŒUF RÉHYDRATÉ
(ÉVOCATION RIZ GRILLÉ),
GEL (FENUGREC-CURRY)
JAUNE (FOIN-CÉLERI),
ÉMULSION GRILLÉE,
CROUSTILLANT DE FÉCULE
Pourquoi pas un œuf bleu ciel, une teinte qui
n’existe pas pour un aliment naturel? Pourquoi
pas des hybridations complètement cinglées
de goûts ? Julien Binz l’a jouée classique avec
son œuf au plat revisité : un blanc couleur
blanche, un jaune couleur jaune, un nombre
contenu de saveurs –curry, foin-céleri, torréfié,
qui correspondent à trois flacons distincts. A
titre d’essai, ce trompe-l’œil a été servi dimanche à une cliente allergique au lactose. Puis remis en selle mercredi soir pour le dîner 100 %
note à note, après une fausse brouillade d’œuf
à la fausse truffe –qui dérivait vers des fragran-
u 23
ces plus complexes que la truffe noire habituelle, un soupçon de tourbe, comme dans un
whisky. Bref, ce n’était «que» un œuf au plat,
quand les candidats au concours annuel de cuisine note à note partent en toupie sur des aliments qui ne ressemblent à rien de ce qu’on
connaît, dans la forme, la texture et l’odeur. Oui,
mais voilà: Binz a cuisiné pour un vrai service,
l’esprit resto plus que labo, toujours guidé par
son histoire : «Je voulais conserver des goûts
francs, originaux mais pas trop déroutants. J’ai
encore en mémoire le parfum de pain chaud de
mon grand-père boulanger, la pâte à kouglof extraordinaire de ma grand-mère… Même dans la
cuisine note à note, je ne peux pas couper toutes
mes racines.» Le manque de dinguerie donne
de la crédibilité à cette opération. Comme si
c’était une première étape dans la diffusion de
cette nouvelle cuisine, un signal à tous ces
chefs qui aiment s’amuser sans pour autant se
retrouver à faire des tournedos de phosphine
sur la planète Saturne.
MOELLEUSE
MACARON
(ÉVOCATION
CONCOMBRE-PIN)
En haut à gauche :
le sorbet (évocation
betterave).
En haut à droite : le blanc
d’œuf réhydraté
(évocation riz grillé).
En bas à gauche :
la protéine végétale
de pois fumée.
En bas à droite :
la préparation
d’une émulsion.
Le repas s’achève sur des mignardises du XXIIe siècle. Dont ce macaron né par hasard, comme beaucoup de bonnes choses en cuisine:
Julien Binz penchait au départ
pour une bouchée qui embaume le
pin, très fraîche, quand il eut l’idée
d’y associer un de ses amuse-bouches au concombre. Le fruit de
leur union est un arrière-goût
d’iode. Le plus créatif reste cependant la pâte, qui se dissout quasiment au contact de la langue. Le
secret de ce macaron évanescent:
il s’agit en réalité d’une meringue
(protéine de blanc d’œuf, sucre,
eau, gomme xanthane), non pas
cuite au four mais passée 24 heures au déshydrateur. Mais voici
l’heure des questions dans la
salle:«Où est la notion de terroirs et
de saisons?» «Où est le principe vital de la nourriture ?» «Derrière le
goût de poulet, il y a l’idée du poulet qu’on a chassé.» Hervé This répond avec sa gourmandise provoc : «Ce qui compte, c’est que le
repas me plaise et que je le partage
entre amis. Le reste n’est que fétichisme.» Le chercheur pense que
la population se convertira tôt ou
tard au note à note, malgré les
freins et les frousses, comme elle
a naguère accepté de manger ce
tubercule rapporté d’Amérique et
qui se débite aujourd’hui en tonnes
de frites et purée… Entre deux
feux, Julien Binz sourit. Ses confrères cuistots qui ont festoyé d’un
mélange d’amour, d’art et de cosinus, son producteur de vin et son
fabricant de fromage, des Alsaciens «ouverts dans les limites», le
félicitent à tour de rôle : «C’était
courageux de ta part.» Chacun s’en
repart amusé ou perplexe, fier
comme un cobaye, la tête remplie
aussi bien que le ventre.
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24 u
PHOTO BRUNO LEVESQUE. IP3
Libération Vendredi 23 Février 2018
Bitcoin: bien plus qu’une monnaie
La cryptomonnaie permet
de réaliser des transactions
financières, mais elle est
d’abord remarquable par
son organisation sociale
fondée sur une totale
décentralisation. Jusqu’ici,
celle-ci lui a permis de se
développer. Lui permettrat-elle de survivre ?
S
i vous avez entendu parler du bitcoin
récemment, c’est sûrement entouré
d’autres mots, comme «blockchain»,
«smart contract», une combinaison de
trois lettres (XRP, BCH, ETH…) ou un autre
anglicisme plein de promesses de technologies indépassables… ou bien de faillite
imminente doublée d’un gouffre énergétique. Or, le bitcoin et les autres cryptomonnaies constituent, avant tout, une
grande expérience économique, informatique et sociale.
Créé en 2008 et utilisé dès 2009, Bitcoin
–avec une majuscule– désigne un protocole informatique: une liste de règles et de
normes permettant à des ordinateurs et à
leurs utilisateurs de communiquer entre
eux. De nombreux protocoles informatiques existent déjà et vous les utilisez quo-
tidiennement. Ainsi, «POP» vous permet
voir vérifier sa mise en œuvre. Concrèted’aller chercher vos courriels, «HTTP» vous ment, cela signifie que Bitcoin doit reposer
permet de consulter des pages internet…
sur des règles ouvertes et accessibles à tous.
Le protocole Bitcoin a pour objet de garanA l’inverse, utiliser un protocole et un logitir des droits de propriété exclusifs sur des
ciel propriétaires, comme par exemple
unités de compte, les bitcoins –sans maSkype, demande de faire, a priori, confiance
juscule. La particularité de Bitcoin est que
à son développeur ou à son éditeur.
cette garantie ne vient pas d’une entité
Comme le protocole est ouvert, celui-ci
tierce mais repose sur un principe très fort:
peut être copié, modifié et remis en circules utilisateurs ne doivent faire confiance à
lation à volonté et par n’importe qui. Avec
personne et, en particulier, pas à une entité
un peu d’aisance technique, créer votre
centrale. Comment réaliser une telle
propre version de Bitcoin ne vous demanprouesse dans un réseau numérique où les
derait que quelques heures. Aujourd’hui,
données peuvent facilement être dupliderrière le terme générique de cryptoquées? Bitcoin y parvient en mettant en
monnaies, on a la plupart du temps des
œuvre une combinaison complexe d’algoprotocoles dérivés de Bitcoin. Si certaines
rithmes de cryptographie, d’incitations,
d’entre elles, comme «Ethereum» par
et de contraintes économiques. A ce titre,
exemple, proposent une approche technola «blockchain» –le livre de compte numélogique différente, beaucoup ne sont que
rique enregistrant toutes les transactions
des clones, voire des arnaques. Cette généeffectuées depuis la création du premier
ration spontanée de centaines ou de milbitcoin– ne constitue
liers de cryptomonLES INÉDITS DU CNRS
qu’un aspect de cette
naies est donc une
Une fois par mois, Libé
machinerie et est
conséquence inévitable
publie, en partenariat avec le
indissociable des autres
des principes de base
magazine en ligne de l’organisme
éléments du protocole.
qui régissent Bitcoin.
(lejournal.cnrs.fr), une analyse
Conséquence du prinMême s’il pourrait semscientifique originale.
cipe d’absence de conbler préférable de confiance a priori: le fonccentrer les efforts sur
tionnement de Bitcoin
un seul protocole, cette
doit être transparent, et
ouverture est selon
toute personne doit pounous indispensable. En
effet, en contribuant à la profusion de
cryptomonnaies concurrentes, elle favorise l’amélioration continue de Bitcoin,
constamment sous la menace de perdre sa
position dominante. Bitcoin est d’ailleurs
considéré par une grande partie des utilisateurs comme une expérience. Tout
d’abord, comme une expérience
informatique dont la viabilité technique
n’est pas encore acquise. Une expérience
sociale aussi, dans laquelle les conflits au
sein de la communauté ne se résolvent pas
forcément par le consensus. L’ouverture
du protocole permet que les désaccords se
tranchent par la mise en circulation d’un
protocole dérivé concurrent – on parle
alors de hard fork – et ce sont finalement
aux utilisateurs de choisir.
Ainsi, l’année dernière, d’importantes différences de points de vue sont apparues
autour des solutions mises en place pour
faire face à l’engorgement du réseau Bitcoin. Deux nouveaux protocoles proposaient des solutions techniques différentes. «Bitcoin Cash» et «Bitcoin Gold» se
sont séparés de la blockchain du protocole
Bitcoin principal: chaque utilisateur a
alors pu choisir sa solution, sans intervention d’une autorité supérieure.
Cette volonté de décentralisation pourrait
ainsi expliquer l’anonymat persistant de
lll
Satoshi Nakamoto, le créateur de
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Libération Vendredi 23 Février 2018
u 25
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IDÉES/
Par
NICOLAS HOUY
DR
DR
Chercheur CNRS au Groupe d’analyse
et de théorie économique (Gate)
FRANÇOIS LE GRAND
et
Chercheur associé à l’ETH-Zurich et
professeur associé à l’EM Lyon Business
School
La confiance dans l’humanitaire
ne doit pas s’effondrer après Oxfam
C’
est d’Haïti qu’est
venu le choc qui secoue les organisations humanitaires, clouant
Oxfam au pilori, amenant,
dans un vent de panique,
tous les acteurs à s’interroger,
à diligenter des investigations sur leurs programmes, à
déclencher, parfois, des actes
d’autocritique ou de contrition.
Certains observateurs s’offusquent des faits révélés par ce
qui est devenu «l’Affaire Oxfam», crient à l’inacceptable,
condamnent sans appel des
pratiques inconcevables.
Dans un étonnant exercice
d’inférence, les dénonciateurs glissent vers une caricature universelle des humanitaires. Ils évoquent leur
arrogance, leur esprit de domination, leur volonté forcenée de nier le rôle et les prérogatives des Etats. Les
pourfendeurs de l’immoralité
humanitaire mélangent alors
les acteurs, les pays, les contextes politiques, comme la
nature et les mécanismes des
crises qui sévissent.
Mais de quels pays parle-t-on
quand on fait de tels raccourcis ? De Haïti ? De la Syrie ? Du
Myanmar ? Du Yémen ? Du
Soudan du Sud ?
Quels acteurs humanitaires
évoquent indistinctement
ces hérauts ? Les agences de
l’ONU qui mobilisent 60 % du
budget annuel mondial des
aides d’urgences (25 milliards
d’euros en 2016) ? Les ONG
internationales (ONGI) qui
dépensent 20 % des fonds
collectés ? Du Mouvement de
la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (environ 10 % du
budget annuel) ?
Oui, les acteurs de la solidarité peuvent abriter de silencieux prédateurs, qui profitent du désarroi, du
dénuement, du chaos. Oui,
l’action humanitaire se déploie dans des circonstances
faites d’asymétrie: asymétrie
du pouvoir financier de ceux
qui apportent l’aide; asymétrie liée à leurs savoirs scientifiques et techniques; asymétrie que manifeste leur
puissance logistique; mais
aussi celle qui résulte de la sidération psychologique de
personnes jetées hors de leurs
domiciles, poussées sur les
routes, regroupées ou parquées dans des camps de réfugiés. Oui, parmi les personnels qui côtoient ces
fragilités, il se trouvera toujours des profiteurs aux
aguets, qu’il faut savoir détecter, tracer, exclure et condamner. Comme il existe, chez
nous en France, parmi les enseignants, les éducateurs, les
responsables religieux ou politiques, de tels prédateurs.
Oui, au mouvement humanitaire est attachée une forte dimension symbolique idéalisée: celle de la revendication
d’une certaine forme de générosité; celle de la légitimité à
agir qui se fonde sur le sentiment d’appartenance à une
«commune humanité»; celle
de la prise de risque sur des
terrains de conflit. Oui, cette
puissance symbolique est
parfois manipulée: par le militaire (dont l’Afghanistan est
caricatural) ou par le politique (dont les exemples sont
trop nombreux pour être cités…). Ces manipulations en
font parfois un outil de «soft
power», renforcé par l’ancrage quasi exclusif des ONGI
dans des pays occidentaux.
Mais l’idéal symbolique ne
peut souffrir d’aucune faiblesse. Oxfam, et le tout le
mouvement des ONGI, en fait
l’expérience douloureuse,
c’est leur financement par les
gouvernements et par les donateurs individuels qui est
compromis.
Oxfam, malgré les événements récents, reste une
grande organisation dont on
ne peut rejeter en bloc les réalisations. Parmi les premières,
elle s’est engagée dans un rééquilibrage des liens entre le
pouvoir des sièges sociaux
occidentaux et les entités nationales. Ce qui vient de se
passer en Haïti est le brusque
et retentissant déni de cette
volonté de décentrer les lieux
du pouvoir. Un dérapage de
l’intime, rattrapé par d’autres
affaires qui construisent un
sentiment de gabegie mondiale de l’organisation.
C’est la justice, qui devra dire,
pour cette organisation,
comme pour d’autres demain,
les responsabilités. Mais de là
à remettre en cause l’aide
quotidienne apportée en République centrafricaine, en
république démocratique du
Congo, au Sahel, ou dans tant
d’autres théâtres de crises,
oubliées par les JT, il y a un
pas qu’il convient d’éviter de
franchir avec trop de légèreté.
De magnifiques écrivains,
dont Louis-Philippe Dalembert, l’auteur de Noires Blessures (2011), Lyonel Trouillot,
celui de Kannjawou, ou le
poète James Noël ont dit avec
les mots de la littérature les
travers de la République des
ONG, dont souffre leur pays,
Haïti. Là-bas, la situation se
nourrit pour une large part
des faiblesses de l’Etat et de
considérations politiques locales et internationales dans
lesquelles les ONGI peuvent
se trouver parties prenantes
Par
PIERRE
MICHELETTI
DR
La justice doit
passer après
l’affaire survenue
en Haïti. Et l’action
des ONG ne doit pas
être caricaturée.
Coresponsable du master
politiques et pratiques
des organisations
internationales, IEP de
Grenoble.
ou manipulées. Elles ne sauraient pourtant endosser la
responsabilité d’une situation
qui perdure.
A-t-on oublié, si vite, l’épidémie de choléra introduite
dans l’île par le contingent
des Casques bleus ? En Haïti,
comme ailleurs, pour Oxfam,
comme pour toute organisation internationale prise en
défaut, la justice ne peut
en effet se concevoir sans devoir de mémoire. Sans caricature non plus. •
LES
MATINS
DU
SAMEDI.
> Avec
la chronique food
de Jacky Durand
© Radio France/Ch. Abramowitz
lll
Bitcoin. Cette caractéristique conforte l’absence d’entité de référence et
constitue un avantage unique, certainement voulu par Satoshi lui-même. En effet, le développement de Bitcoin n’est
ainsi plus soumis à l’approbation de son
créateur, dont l’aura aurait pu influencer
certaines décisions de la communauté
quant à l’évolution du protocole, risquant
ainsi de mettre à mal la décentralisation
de la gouvernance de Bitcoin. Le contraste
est d’ailleurs saisissant avec le protocole
Ethereum, dont le fondateur intervient
beaucoup dans le projet ; ce qui peut être
interprété comme une rupture partielle du
principe d’absence de confiance a priori.
Que penser de l’évolution et des mutations
des multiples cryptomonnaies ? De nombreux scénarios sont envisageables. On
peut imaginer une coexistence de quelques-unes de ces monnaies, chacune
occupant une niche correspondant à un
usage spécifique : réserve de valeur, transfert de micropaiements, monnaie pour
objets connectés, etc. Toutefois, il est probable que beaucoup disparaîtront lentement, faute d’utilisateurs désireux de les
acquérir, ou violemment, comme Coiledcoin, détruit en 2012 par des «mineurs»
chargés de sécuriser les transactions de
Bitcoin. Dans tous les cas, chaque investisseur doit être conscient que l’argent
investi dans une cryptomonnaie peut
disparaître avec celle-ci. Après la phase de
grande diversification que vient de
connaître l’écosystème des cryptomonnaies, il faut nous attendre à une prochaine extinction de masse.
Nous pensons néanmoins que Bitcoin a
plusieurs atouts qui devraient lui permettre de ne pas connaître le sort des dinosaures et de rester la cryptomonnaie de
référence. Tout d’abord, les expériences
passées et les nombreux défis surmontés
ont montré son excellente résilience,
démontrant à l’occasion la qualité des
développeurs qui accompagnent sa croissance. Ensuite, Bitcoin est pour l’instant le
seul protocole à avoir dû se poser la question de la montée en charge de son utilisation. Ainsi, pour des raisons de fiabilité,
de sécurité et de stabilité, Bitcoin pourrait
constituer la colonne vertébrale d’un futur
système cryptomonétaire. Néanmoins,
l’expérience Bitcoin est encore trop
récente pour savoir si elle évoluera vers ce
modèle, ou si elle disparaîtra à jamais. •
En
partenariat
avec
franceculture.fr/
@Franceculture
7H -9H
LE SAMEDI
Caroline
Broué
L’esprit
d’ouverture.
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26 u
Libération Vendredi 23 Février 2018
IDÉES/
Avec la GPA se pose
la question du
«devenir mère».
Des études cliniques
menées à travers
le monde montrent
aujourd’hui qu’après
leur grossesse,
les gestatrices vont
bien, et que
la relation de l’enfant
à ses parents
d’intention se met
correctement
en place.
A
un moment où les invectives et sombres prophéties sur la gestation pour
autrui (GPA) continuent de fleurir, il est intéressant de revenir
sur ce que la psychanalyse a dit
de la maternité. Qu’est-ce qui
«fait mère» ?
En «langue psy», le «devenir
mère» est un processus de maturation psychique qui est loin de
se calquer automatiquement sur
la grossesse ou l’accouchement.
C’est donc un postulat simpliste
de penser que la physiologie
constituerait l’alpha et l’oméga
de la maternité. Postulat pourtant souvent présenté par les détracteurs de la GPA comme une
vérité incontestable en s’abritant
derrière un vieil adage – complètement dépassé – du droit
romain : mater semper certa est
(la mère serait toujours certaine
au motif qu’elle a accouché).
La psychanalyse a montré qu’une
femme ne devient pas mère,
comme par magie, le jour où elle
accouche. La grossesse est, au
mieux, un temps privilégié d’élaboration du processus psychique
de la «maternalité», processus en
devenir et non lié à un moment
spécifique.
C’est une analyste américaine,
Grete Bibring, qui, dans les années 50, a développé cette notion, tant en termes théoriques
que cliniques. Et c’est le psychiatre Paul-Claude Racamier qui l’a
introduite en France dans un article qui a fait date : «la Mère et
l’enfant dans les psychoses du
post-partum» (1960).
Ces cliniciens ont défini la maternalité comme l’ensemble des
processus affectifs qui, dans les
cas habituels, se développent et
s’intègrent chez la femme à l’occasion de la grossesse et de l’accouchement. On connaît par
ailleurs le cas de l’adoption au
cours de laquelle une femme
peut vivre le processus psychique
de la maternalité sans avoir fait
l’expérience de la grossesse et de
l’accouchement.
La gestation pour autrui – à l’instar des autres procréations médicalement assistées (PMA) avec
dons de gamètes ou d’embryons –
a conduit la psychanalyse à réinterroger les fondamentaux du
«devenir mère». Depuis la fécondation in vitro, tout, ou presque,
a été chamboulé dans les représentations du devenir mère.
Emblématique de ce bouleversement est la situation de la gestation pour autrui au cours de
laquelle une gestatrice (mère
elle-même de ses enfants) choisit
de porter pour d’autres parents
un ou des embryons totalement
étrangers à son couple.
La question psychologique, centrale évidemment, devient précisément la suivante : il s’agit
d’analyser l’élaboration mentale
d’une mère gestatrice vis-à-vis
d’un fœtus qu’elle porte mais
qu’elle ne désire pas puisqu’il
n’est pas le sien et qu’elle s’apprête, dès avant la grossesse, à
rendre au couple qui l’a conçu.
Une autre source de résistance à
la compréhension de la gestation
pour autrui vient du pseudoargument de la marchandisation
du corps de la femme. Là encore,
la clinique parle. La théorie
aussi, l’anthropologie en l’espèce
qui, depuis Marcel Mauss, a
montré qu’il n’y a pas de don
sans contre- don. Si des mères
font un don de gestation au
terme d’un consentement libre et
éclairé, il est absurde et condescendant de penser qu’elles ne
comprennent pas ce qu’elles
font ! A elles de savoir, mieux que
personne, où existent leurs contre-dons personnels qui se situent bien au-delà du
«dédommagement raisonnable»
(formule officielle qui est celle
des lois ou réglementations au
Canada, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Grèce pour désigner l’indemnisation que ces mè-
Par
GENEVIÈVE
DELAISI
DE PARSEVAL
DR
Avec la gestation
pour autrui, revoyons
la notion même
de parentalité
res reçoivent). Il existe nombre
de publications internationales
documentées sur ce sujet. Encore
faut-il en prendre connaissance.
Comme psychanalyste, il me paraît en tout cas raisonnable d’estimer que les deux mères sont
importantes, la mère génétique
et/ou d’intention évidemment,
mais aussi la mère gestatrice
dans la mesure où l’on sait que
les émotions de la fin de la grossesse (euphorie ou dépression)
secrètent des molécules qui franchissent le filtre placentaire. Le
bébé hérite ainsi non seulement
des gènes de sa mère génétique
(que ce soit ceux de la mère d’intention ou de la donneuse d’ovocyte), mais aussi de quelque
chose d’autre de l’ordre de l’épigénétique.
In fine il est intéressant d’apporter à ce débat le fait scientifique
suivant : 15 % des mères qui accouchent dans les pays occidentaux dans de bonnes conditions
font cependant des dépressions
postnatales (différentes du postpartum blues qui est un trouble
passager), pathologies sévères
susceptibles d’avoir des conséquences à long terme sur la relation mère -enfant. Or, les études
britanniques pionnières qui ont
suivi une cohorte de gestatrices
pendant plusieurs années après
une gestation pour autrui – notamment celles de l’équipe de
Susan Golombok à Cambridge et
d’Olga van den Akker de l’université de Birmingham – ont montré
que ces mères allaient bien et
qu’aucune n’avait souffert de
dépression post-natale.
Quant à la question du vécu des
enfants nés dans ces conditions,
les psychanalystes savent, tant
d’après les données de la psychopathologie périnatale que de
celles de l’adoption, qu’un bébé
porté par quelqu’un d’autre que
sa mère, est capable, par déplacement, de faire un transfert sur
d’autres adultes, à condition que
ceux-ci s’y prêtent de façon adéquate. C’est ce qui devrait se passer dans une gestation pour
autrui gestationnelle bien
accompagnée; le fait que ce ne
Psychanalyste.
Si des mères font
un don de
gestation au terme
d’un consentement
libre et éclairé,
il est absurde
et condescendant
de penser qu’elles
ne comprennent
pas ce qu’elles font!
A elles de savoir
où existent
leurs contre-dons
personnels.
soient pas les gamètes de la gestatrice qui sont à l’origine de la création de l’embryon me semblant
un facteur favorable à ce déplacement d’affects.
La clinique analytique, celle de la
psychiatrie du nourrisson
notamment, nous permettra d’en
savoir plus quand elle sera plus
étoffée. Mais il me paraît essentiel d’éviter tout à la fois de minimiser ou, au contraire, de
«mythifier» les fantasmes et
projections de la gestatrice qui
a porté un fœtus pendant
neuf mois, en a accouché, et l’a
rendu à ses parents d’intention.
En termes d’intérêt de l’enfant, on
peut par ailleurs se demander si le
fait de naître dans une situation
de gestation pour autrui dans laquelle le bébé est relié de manière
naturelle à ses parents n’est pas
une situation moins «à risque
psychique» que celle présente
dans certaines formes actuelles
de dissociations de la maternalité, tel par exemple les protocoles
de don d’ovocytes ou d’«accueil
d’embryon» organisés par la loi de
bioéthique depuis 1994.
Il est essentiel que la médecine
de la reproduction délimite clairement les indications médicales
et sociales de la gestation pour
autrui, et que la loi de bioéthique
statue à l’avenir sur un protocole
dans lequel les différents protagonistes pourront être à la fois
respectés et accompagnés psychologiquement.
La clinique de l’assistance médicale à la procréation qu’est la gestation pour autrui amène en tout
état de cause à conceptualiser de
façon novatrice le lien parental ; à
partir des éléments modernes du
désir d’enfant que sont la génétique, la grossesse, le projet
parental, la volonté et la responsabilité éducative. •
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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u 27
PHILOSOPHIQUES
Par FRÉDÉRIC WORMS
Professeur de philosophie à l’Ecole
normale supérieure
Prenons soin
du langage
Il ne suffit pas qu’une parole soit
«libérée», il faut aussi comprendre
son sens, bien choisir les mots.
Et, enfin, il faut savoir écouter.
S’
il est un souci qui doive nous
réunir, c’est le souci du langage.
On en mesure aujourd’hui plus
que jamais toute la portée vitale, et à
quel point prendre soin du langage,
c’est encore prendre soin des êtres humains, des êtres vivants et du monde.
Prenons d’abord un petit exemple qui
n’a l’air de rien. Lorsque les éditions
Gallimard voulurent publier les écrits
antisémites de Céline, est-ce qu’elles
les ont présentés avec les mots les plus
justes et, pour ainsi dire, sous leur
nom propre? Un ami écrivain et philosophe, soucieux du langage s’il en est,
me le fit remarquer avec une indignation précise. «Tu as vu, ils appellent
cela: “Céline: les écrits polémiques”!»
«Polémiques» ? Alors que ce ne sont
pas des livres de débat, d’arguments,
mais d’insultes précises, et assumées?
Pourquoi ne pas les avoir appelés par
leur nom ? Si le bandeau éditorial,
pour le meilleur et aussi pour le pire
(car qui sait quels lecteurs cela aurait
attirés?), avait tout simplement porté:
«Ecrits antisémites», cela aurait été
plus clair et, tout simplement, plus
vrai et juste. Une explication et, surtout, un vrai travail d’édition se seraient imposés sans même qu’on ait à
le demander. Mais les dire simplement
«polémiques» ? Comment s’étonner,
ensuite, si cela a déclenché une polémique? C’est le cas de dire avec Camus
que mal nommer les choses ajoute au
malheur du monde. Le langage, le langage, vous dis-je.
Prenons alors un deuxième terrain
d’entente, même s’il semble lui aussi
ouvert à la polémique (et heureusement! Car personne n’a rien contre la
polémique, bien au contraire, quand
c’est bien du débat qu’il s’agit !). Prenons, donc, l’école, et plus largement
l’enseignement et l’éducation. Il y a un
débat entre les savoirs convoqués pour
penser l’éducation. Mais ce que personne ne conteste plus et qui s’impose
à nouveau, c’est de remettre le langage,
sa connaissance et sa pratique, au centre de l’éducation et, au-delà, dès la
naissance et tout au long de la vie. On
peut discuter des «sciences cognitives». Mais il faut là aussi s’entendre.
D’abord ne pas les prendre comme un
bloc qui s’opposerait (comment cela serait-il possible ?) à d’autres sciences.
Car, comme toute science réelle, elles
ne valent que par certaines hypothèses
précises validées par des expériences.
Mais surtout comprendre qu’elles
n’étudient pas des machines et ne
comptent que quand elles ne nous réduisent pas à des machines, car ce
qu’elles étudient, ce sont nos fonctions
mentales et, par exemple, le langage
dans notre cerveau, lui-même situé
dans nos corps et dans le monde, sa
place et son sens dans la vie.
D’ailleurs, si le langage est si crucial,
qu’en conclura-t-on? Il doit être aussi
au cœur des secours vitaux que l’on apporte aux humains et par exemple aux
«migrants», auxquels ce simple mot
déjà fait violence. Les associations qui
soutiennent et pratiquent l’enseignement du français comme langue étrangère le savent ! C’est ainsi que se font
l’accueil humain et une vraie relation
sociale. Le reconnaître est un devoir.
Le langage, le langage, vous dis-je, sous
toutes ses formes.
Toutes ses formes? Bien sûr, il en faut
aussi un usage critique. On a raison de
dire qu’il faut «libérer la parole» ! La
parole de quelqu’un, c’est sa liberté et
sa voix. Et toute violence commence
par un silence imposé et un «tais-toi!».
Mais les pires régressions et insultes,
elles aussi, se réclament de la parole
libérée ! Comment alors distinguer ?
Eh bien la réponse est simple. En écoutant et en analysant ce qu’elles disent.
On peut facilement distinguer les paroles de haine et d’émancipation: par
leur sens. Si la parole libérée est raciste, alors aussi libre soit-elle, elle est
raciste et doit être nommée et critiquée comme telle. Si, au contraire, elle
dénonce une injustice, et qu’on l’établit, c’est le contraire. Il faut donc définir et préserver le sens des mots et les
limites de la parole commune et publique et parfois, en dernier recours, de
la loi. Le langage, le langage, vous
dis-je.
Le langage, la parole, l’écoute. Un hom-
L'ŒIL DE WILLEM
mage réunira de nouveau, bientôt,
quelques amis d’Anne Dufourmantelle,
qui tenait une chronique ici même jusqu’à sa disparition tragique. Philosophe et psychanalyste, tout passait
bien sûr pour elle par la parole. Tout le
malheur du monde. Face à un malheur
qui est celui de la parole empêchée,
refoulée ou interdite. Alors résiste la
parole adressée, de l’un ou de l’une, à
l’autre, avec des accents inimitables et
qui nous reviennent quand nous y pensons avec un pincement dans la gorge.
Le langage que l’autre nous aide à mettre sur nos maux, et qui nous délivre.
Cette parole que les bruits du monde
tendent à étouffer au nom de besoins
supposés plus vitaux encore. Le langage, le langage, me dis-je, face au vertige des choses. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine
Prokhoris et Frédéric Worms.
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28 u
Libération Vendredi 23 Février 2018
Répétition de Fore ! le 20
janvier à Saint-Etienne.
De dos, le metteur
en scène à l’origine du
projet : Arnaud Meunier.
Par
AURÉLIE CHARON
Envoyée spéciale à Saint-Etienne
Photos ELISABETH RULL
Ç
a aurait dû s’appeler «The
Gap», le fossé. A l’époque,
nous sommes en 2015, jour
de la minute de silence postattentats, jour où l’espace qui nous
sépare d’ordinaire les uns les autres
doit se réduire à midi pile. Arnaud
Meunier est dans l’ancien quartier
«populaire» de la Comédie de SaintEtienne, à côté de l’Urssaf et de la
Sécu. Chacun est sorti devant son
établissement avec un slogan raccord. Soudain un jeune homme
de 16 ou 17 ans déboule avec l’œil
noir, dit «j’encule Charlie» et propulse les bonnes intentions et les
corps mis en commun à mille lieues
du sien. Arnaud Meunier mesure
alors l’écart : «On était comme des
cons avec nos panneaux, on n’a pas
osé lui répondre, je ne me suis jamais
autant senti blanc, éduqué, privilégié ; alors que mes grands-parents
étaient cheminots et ouvriers à la
chaîne et que je viens d’un milieu
populaire.» Il veut comprendre
ce qui nous a atomisés, ce qui a
pulvérisé et ringardisé à jamais le
fameux «vivre ensemble».
C’est un des nombreux points de
départ du projet de la pièce Fore !,
fable qui s’ouvrira sur l’image d’un
pays blessé, d’une nation sans illusions et qui explorera les racines de
la violence. Elle est portée par
dix jeunes diplômés de l’Ecole de la
comédie de Saint-Etienne et de CalArts à Los Angeles (California Institute of the Arts). Arnaud Meunier se
pose en aiguilleur des inquiétudes
des «millennials», cette génération
des moins de 30 ans. A la faveur
d’un jumelage tacite des deux écoles, les jeunes comédiens ont mis en
commun leurs vies et leurs angoisses à intervalles réguliers pendant
deux ans. Arnaud Meunier cite Xavier Durringer: «On fait du théâtre
parce qu’il y a quelque chose qu’on
n’a pas supporté.» La chronologie
des choses insoutenables depuis 2015 est chargée.
Le premier voyage d’Arnaud Meunier à CalArts, à 50 kilomètres de
Los Angeles, remonte à 2013 :
«C’était le cliché du campus avec gazon vert, canards sur la pelouse au
milieu du désert californien. Ils sont
plus de 2 000 élèves, je repensais à
mes 20 étudiants et je me disais que
c’était peut-être utopique d’imaginer quelque chose entre SaintEtienne et Los Angeles.» A l’époque,
il assiste aux travaux de sortie des
étudiants : Aleshea Harris, jeune
Afro-Américaine, est parmi les
auteurs. «Elle m’a complètement
frappé.» Il invite la poétesse et performeuse de «spoken word», cette
langue slamée, à écrire pour la promotion 26 de l’école stéphanoise.
Plus tard, à Shanghai, Arnaud Meunier recroise Travis Preston, le directeur de l’école CalArts, qui se
trouve là pour former les régisseurs
des shows d’un nouveau parc
Disney. L’école californienne a cette
particularité d’être issue de la contre-culture des années 70, lieu de
formation de l’avant-garde créé par
la veuve de Walt Disney, et donc à
l’américaine, faisant sans souci le
grand écart entre expérimentation
et Broadway. Travis Preston lui demande d’inventer un projet «que tu
ne pourrais pas faire en France, et
que tu n’as jamais fait».
OREILLES TIMIDES
Trois semaines après les attentats
de janvier 2015, retour à Los Angeles
pour Arnaud Meunier: «J’arrive et
c’est le mouvement Black Lives Matter, après les protestations de Ferguson.» Un peu plus tard, il assiste au
Saint-Etienne–Los Angeles :
un théâtre «Fore !» en gueule
Depuis 2015, dix diplômés de l’Ecole de la comédie de Saint-Etienne
et du California Institute of the Arts ont interrogé les racines
de la violence et le monde post-attentats pour monter une pièce de
l’Afro-Américaine Aleshea Harris, mise en scène par Arnaud Meunier.
festival One Minute Play dans le
Watts, quartier noir de Los Angeles.
90 pièces d’une minute suivies de
groupes de conversation : «Je ne
pensais pas que tuer un Noir était un
classique quotidien, qu’avoir sa vie
en danger était réel, que s’envoyer un
SMS pour savoir si on est bien rentré
était indispensable.» L’étudiante
Aleshea Harris est devenue auteure
et enseignante à CalArts. C’est une
évidence de travailler avec elle et la
question sera: «Qu’est-ce qui fait société ?» Aussi vaste et sublime que
ça, c’est celle qui sera posée aux jeunes Français et Californiens.
En février 2016, les dix se rencontrent avec Aleshea Harris. Il faut
accorder et apprivoiser le vocabulaire. Le mot «race» en anglais est
venu perforer l’espace, et les oreilles
timides des Frenchies n’ont pas supporté. «Il a fallu se mettre d’accord
sur le mot. Nous, on leur disait que
dire “race” c’était déjà être raciste,
eux nous répondaient : c’est vous
qui êtes racistes à toujours renvoyer
ces questions en France à des problématiques sociales», explique
une des comédiennes françaises,
Margaux.
Côté américain, Cordelia a grandi à
Brooklyn : «Disons qu’on est plus à
l’aise à l’intérieur du malaise. J’ai
l’impression qu’aux Etats-Unis, on
aimerait oublier notre passé violent,
mais en France on décide carrément
de ne pas en parler.» Son grand-père
juif a fui la France pour les EtatsUnis au début de la Seconde Guerre
mondiale, elle a improvisé à partir
des conversations qu’elle a eues
avec lui, une scène à Ellis Island. Ar-
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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CULTURE/
la langue suffirait pour faire partie
du pays.» Pourtant, la peur de 2001
est encore sensible, elle avait 5 ans et
habitait à trente minutes de Manhattan, elle se souvient de l’arrêt des
classes et de la lourdeur des corps les
jours qui ont suivi.
«CHECK, VIVEMENT
HILLARY»
Arnaud Meunier face aux comédiens Preston Butler et Tamara Al Saadi, le 20 janvier.
naud Meunier a respecté le «deal»:
faire ce qu’il n’a jamais fait, diriger
des improvisations dont l’auteur allait se nourrir pour écrire.
Valentin, lui, n’en revient pas :
d’avoir eu le courage de se raser la
tête il y a trois jours pour son rôle,
qu’on ait écrit une pièce «pour nous,
c’est dingue! Moi, j’ai passé ma vie à
lire des auteurs morts», et d’être
parti à Los Angeles, «mon premier
grand voyage, 12 heures d’avion et
tout… et rien à payer pour le workshop!» Lui qui a grandi à Nolay, cité
de Bourgogne de 1 500 habitants,
admet que le problème du racisme,
«c’était loin de moi. Il n’y avait pas
une seule personne noire là où j’ai
grandi, et j’étais face à Aleshea pour
qui c’est la rage, la sève de l’écriture».
Parmi les élèves californiens, plusieurs viennent d’ailleurs : Irak,
Hongkong, Turquie. Cemre a grandi
à Istanbul: «Au début, la question
“qu’est-ce qui fait société?” m’a angoissée et j’ai cherché une réponse
concrète.» Elle met en scène les pro-
testations de 2013 à Istanbul, et ce
moment précis où elle s’est retrouvée asphyxiée par trop de gaz lacrymogène. Un homme l’attrape par le
bras. Un instant de solidarité immédiate : «Est-ce que c’est la peur qui
nous fait faire société?» C’est lointain
pour les Français mais le souvenir
du 11 Septembre est très concret
pour Reggie, qui a vécu entre Hongkong et les Etats-Unis: «J’ai toujours
été trop occidentale pour être chinoise, et trop chinoise pour être américaine: j’avais l’illusion que parler
Très vite, braver l’actualité fait mal.
Valentin choisit de travailler à partir
du manifeste du jeune suprémaciste
Dylann Roof, auteur de la tuerie de
Charleston en 2015. «Quand j’ai commencé à improviser, c’était trop dur,
j’avais envie de dire: non, pardon,
j’arrête. C’était trop littéral.» Chaque
fois qu’une impro était frontale, ça
ne marchait pas, «ça faisait la leçon,
immédiatement», avoue Arnaud
Meunier. En parallèle, il y a les lectures. L’écrivain de Baltimore Ta-Nehisi Coates et son récit Between the
World and Me dont Arnaud Meunier
regrette la traduction réductrice en
Une colère noire. Ou encore le May
Day Speech de Jean Genet en soutien aux Black Panthers en 1970, «qui
n’a pas pris une ride». Il évoque
la responsabilité des intellectuels
blancs et leur devoir de «délicatesse»
puisqu’ils ne connaissent pas la réalité des Noirs américains. Arnaud
Meunier retient le mot.
Pour la délicatesse et la force,
Aleshea Harris a l’intuition qu’il
faut s’élever du côté du mythe, elle
revisite l’Orestie et l’idée d’une tour
de Babel. Elle donne aux comédiens la pièce Fore!. Deux familles
de pouvoir se replient alors que dehors c’est la guerre et que le cap du
cannibalisme a été franchi. Pour
Margaux, c’est: «Comment les pères
et les mères tuent les fils et les filles.
C’est clair qu’on n’est pas dans un
théâtre psychologique, les choses se
collent de façon abrupte.» Les enfants tentent d’engloutir le monde
d’avant. Cemre est touchée par son
personnage, Anna, celle qui jure à
tout va et qui attend son frère parti
à la guerre : «Je ne sais pas si
Aleshea l’a fait exprès, mais j’ai eu
tellement peur pendant le coup
d’Etat en Turquie pour mon frère
qui avait 18 ans, il aurait pu faire
partie des jeunes appelés.»
L’aventure a été marquée par deux
élections. Les Français quittent
Los Angeles trois jours avant l’élection de Donald Trump. «On se disait
check, bisous, vivement Hillary, à la
prochaine», dit Margaux. Cordelia se
souvient: «It was wild [c’était la folie
furieuse, ndlr]. On répétait et le sol
s’ouvrait sous nos pieds.» Pourtant,
elle a appris à ne pas être fière de son
pays, à s’y faire, elle a grandi pendant
les années Bush, la guerre en Irak et
«On leur disait que
dire “race” c’était
déjà être raciste,
eux répondaient:
c’est vous qui êtes
racistes à toujours
renvoyer ces
questions en
France à des
problématiques
sociales.»
Margaux comédienne française
la montée des droites. Cemre, avec la
nouvelle politique d’immigration, a
dû subir un interrogatoire de cinq
heures avant de pouvoir rentrer sur
le territoire en septembre.
En France, personne n’a été étonné
par Marine Le Pen. Cordelia avoue:
«J’idéalisais la France comme un
pays avec des valeurs de gauche,
genre “oh mon dieu ils ont élu un socialiste”! Maintenant, je vois les choses de façon plus complexe.» Fore !
questionne les cycles de violence:
à quoi peut-on échapper? Combien
de temps peut-on supporter sans
oser prendre la parole? Dimanche
dernier, c’était la première à
New York de la pièce Is God Is
d’Aleshea Harris. Le New York Times
recommandait à Quentin Tarantino
ou Martin McDonagh d’aller se rhabiller devant la puissance de cette
nouvelle auteure qui mêle tragédie
grecque et pop culture.
Pour contrebalancer les dates obscures qu’ils ont traversées ensemble, ce mardi à Saint-Etienne, Reggie débarque sur scène avec gâteau
et bougies: c’est l’anniversaire d’Arnaud Meunier. Plus tôt dans la journée, ce dernier avait parlé d’un
autre anniversaire : «Ça fait
vingt ans que je fais de la mise en
scène», et en vingt ans, deux classiques seulement. Il aime les auteurs
vivants, ceux qui écrivent maintenant. Et à la question «y a-t-il de l’espoir?» Valentin répond immédiatement: «Oui, parce que comme dans
Beckett, ils continuent de parler.» •
FORE ! d’ALESHEA HARRIS
m.s. Arnaud Meunier. Du 27 février
au 2 mars à la Comédie de SaintEtienne ; du 6 au 10 mars au
Théâtre de la Ville-les Abbesses
à Paris ; les 14 et 15 mars au
Théâtre national de Nice ;
du 29 au 31 mars au Théâtre
national de Bruxelles.
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30 u
Libération Vendredi 23 Février 2018
Dans les deux
spectacles joués
à la Commune, à
Aubervilliers, l’auteure
et la comédienne
s’invitent dans la tête
des personnages
et des spectateurs.
L
a semaine dernière, il s’est
passé quelque chose d’exceptionnel au théâtre de la Commune, à Aubervilliers (Seine-SaintDenis). C’était durant les quatre
jours de représentation du Grand
Sommeil, écrit, conçu, mis en scène,
chorégraphié par Marion Siéfert,
en étroite collaboration avec son
interprète Helena de Laurens, à
peine 57 ans à elles deux. On regardait l’actrice danseuse Helena de
Laurens devenir Jeanne, une enfant
de 11 ans absente du plateau mais
présente jusqu’au bout des ongles
dans le corps d’Helena, on l’écoutait
raconter comment elle a répété pendant six mois une pièce de Marion
Siéfert où elle jouait avec Helena
deux voleuses des rêves du public,
tandis qu’une foule d’enfants surgissait de l’esprit des spectateurs, et
en premier lieu du nôtre. Cette foule
d’enfants imaginaires entre l’actrice
et le public, on arrivait très bien à
l’halluciner, alors même qu’Helena
de Laurens était seule sur le plateau,
et disait : «Moi, je voulais être sur
scène. Alors j’ai dû trouver un truc.
J’ai demandé à Helena d’être moi.
Helena a accepté et me voilà.»
Se ressemblentelles, malgré tout?
Toutes les deux ont
brillamment
survécu à trois
années de prépa
littéraire et aucune
des deux n’a
supporté le carcan
des cours d’arts
dramatiques ou la
condition d’actrice.
Marion Siéfert et Helena de Laurens au théatre de la Commune, mardi. PHOTO RÉMY ARTIGES
Peur. Elle est donc en collant rouge,
comme un vampire ou un diable
dans sa boîte, et elle surgit, fait des
grimaces, explique combien elle a
peur des grimaces, et combien il
faut faire attention à elle car, quand
elle a peur, c’est terrible, elle ne dort
plus, s’épuise, se surexcite, on ne
peut plus la tenir, et en même temps
qu’elle n’arrête pas de parler, elle
tord son corps dans tous les sens, ne
s’immobilise jamais, bascule, devient gigantesque, fait des postures
de yogi ou de contorsionniste,
comme seules les enfants très souples aiment en tenter, et elle se lance
dans une description d’Helena, qui
donc interprète Jeanne. Une danseuse qui n’arrête pas de parler, on
ne l’avait jamais envisagé, tant on
suppose que la précision des gestes
rend impossible le souffle vocal et la
mémorisation des mots.
Le Grand Sommeil est l’histoire
vraie d’une pièce qui n’aura jamais
lieu, où une jeune femme vampirise
une petite fille, et simultanément lui
rend grâce en la faisant apparaître
dans le moindre point de suspension. L’autre vampire est évidem-
malgré tout ? Toutes les deux ont
brillamment survécu à trois années
de prépa littéraire et aucune des
deux n’a supporté le carcan des
cours d’arts dramatiques ou la condition d’actrice. «Je suis une grande
danseuse de boîte de nuit», explique
Helena, en guise de CV. «J’ai commencé par tout rater, poursuit Marion, le visage lumineux. Alors je suis
partie à Berlin où j’ai découvert des
collectifs féministes comme les She
She Pop et où j’ai suivi, notamment
à la Volksbühne dirigée par Castorf,
toute cette scène qui interroge le rapport aux spectateurs, René Pollesch,
notamment.» Quand l’une (Helena)
fait un master aux Hautes Etudes en
sciences sociales sur Valeska Gert,
danseuse grotesque du début
du siècle dernier, l’autre entame un mémoire
sur
l’Institut d’études théâtrales
de Giessen, une
petite ville à
côté de Francfort et une école
réputée. «A Orléans, on me disait : vous êtes
une intellectuelle, pourquoi
vous voulez être
actrice ? Il n’y a
pas ce genre de
dissociation stupide à Giessen, où les études théoriques et pratiques sont un tout.»
Parallèlement au Grand Sommeil,
tourne en ce moment le premier
spectacle de Marion Siéfert, Deux
ou trois choses que je sais de vous,
et c’est elle qui est seule en scène,
extraterrestre dans un genre de
combinaison de plongée. Il s’agit
d’ausculter le public à travers les
traces qu’il laisse sur les réseaux sociaux. Ce qui suppose que Marion
Siéfert modifie entièrement le
spectacle pour chaque nouvelle série de représentations. Là encore,
en s’emparant de l’intime d’une
salle, et de ce qui relie les spectateurs entre eux, Marion Siéfert
œuvre en vampire. Et là encore,
elle parvient à incarner au sens
propre le virtuel. Quand elle touche
des spectateurs en montant sur les
gradins, qu’elle cherche leur regard
droit dans les yeux, elle tremble
comme une feuille.
ANNE DIATKINE
Marion Siéfert et Helena
de Laurens: entretien
avec deux vampires
ment Marion Siéfert, l’auteure de ce
texte au cordeau, qui restitue les
mots de Jeanne et sa logique, sans
une virgule d’improvisation. Les
trois premiers soirs des représentations, la salle était à moitié pleine, et
lors de la dernière, il n’y avait plus
un strapontin de disponible, il fallait
se battre pour voir le spectacle de
deux inconnues. C’est cela aussi,
l’exceptionnel: qu’une minuscule
poignée de représentations suffisent à diffuser l’enthousiasme, abattre la paresse et l’indifférence, engageant des gens d’Aubervilliers et
d’ailleurs à prendre le bus 170 qui
mène à la Commune, même sous
temps gris, alors qu’on a toujours
mieux à faire le samedi que de pousser la porte d’un théâtre.
On rencontre Marion Siéfert et Helena de Laurens dans un café à Belleville, où aucune des deux ne vit.
Elles-mêmes se sont rencontrées il
y a trois ans à l’anniversaire d’une
amie dans une salle de billard. «Un
seul homme dans l’assistance, mais
il dirigeait les opérations alors qu’il
ne savait pas mieux jouer du billard
que nous. J’ai commencé à le van-
ner», se souvient Helena. On pourrait dire qu’elles se ressemblent
– minces, fluides, vives – mais ce
serait un mensonge. Elles s’assemblent comme deux personnes embarquées dans le même bateau qui
aurait fait naufrage quand la petite
Jeanne, initialement interprète de
la pièce, s’est évaporée pour rejoindre sa «routine», mais qui ont été
suffisamment fortes pour transformer l’intense déception du désistement en trésor, sans trahir l’enfant.
Virtuel. Se ressemblent-elles,
DEUX OU TROIS CHOSES QUE
JE SAIS DE VOUS conçu et
interprété par MARION SIÉFERT
LE GRAND SOMMEIL conçu par
MARION SIÉFERT avec Helena
de Laurens.
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Libération Vendredi 23 Février 2018
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CULTURE/
SCÈNES
«J’étais dans ma maison», Lagarce plante l’attente
La Comédie-Française offre
un écrin au texte millimétré,
sur cinq femmes qui ont
indéfiniment espéré le
retour du «jeune frère»
chassé par le père.
E
lles parlent chacune leur tour mais ne
s’adressent à personne, peut-être juste
à nous. Elles forment les parties d’un
chœur antique : il y a «la plus vieille», «la
mère», «l’aînée», «la seconde» et «la plus
jeune». Elles ont longtemps attendu le retour
du «jeune frère», chassé par le père, et voilà
qu’il serait enfin là, de retour mais mourant.
J’étais dans ma maison et j’attendais que la
pluie vienne est l’avant-dernière pièce qu’écrivit Jean-Luc Lagarce, avant de mourir à
l’âge de 38 ans. On y reconnaît ces motifs
familiers de son œuvre, le retour du fils,
l’attente, l’espoir déçu.
J’étais dans ma maison… est le récit d’un retour et aussi une litanie de regrets, les femmes
n’ont fait qu’attendre ce jeune homme «revenu de ses guerres», elles ont «gâché leur vie
pour rien», tout mis en suspens. Leur manière
de le dire est magnifique, les phrases se répètent, gonflent et redescendent, chacune des
femmes lançant sur le métier son fil, le reprenant où l’autre l’a laissé, retissant plus avant.
Elles font des boucles pour dire l’absence, la
mélancolie, le désespoir. «Toutes ces années
que nous avions vécues à attendre et perdues
encore à ne rien faire d’autre qu’attendre», se
lamente l’aînée.
La maison où elles se tiennent est blanche et
chic, à peine réelle, structurée de parois de
gaze blanc. Elle semble flotter dans un drôle
d’inter-temps –le chemin au dehors que décrit l’aînée existe plus que ce vestibule. A
l’étage, on devine la chambre du garçon, où
les femmes ne s’aventureront pas. La metteuse en scène Chloé Dabert a fait le choix de
privilégier l’irrésolu de la pièce (le garçon
est-il même revenu?), faisant du cadre moins
un huis-clos étouffant qu’un objet flottant
loin de ses amarres, soulignant la pure cathédrale de mots qu’est la pièce. La démarche est
un peu périlleuse, qui a pour elle d’offrir un
écrin à ces mots si précis, mais qui dépend de
la capacité de chacune à faire vivre sa partition. A ce jeu-là la mère (Clotilde de Bayser)
semble trop effacée, la plus vieille (Cécile
Brune) un peu raide, les trois sœurs se taillant
la part du lion avec une énergie folle – la seconde (Jennifer Decker), qui espère remettre
sa robe rouge et aller au bal, la plus jeune (Rebecca Marder), qui recrache la colère, les cris
et la violence des affrontements entre le père,
désormais mort, et le fils.Dans le rôle de
l’aînée, Suliane Brahim irradie, tant et si bien
qu’on la guette et l’espère, et que ses accents
«La mère», «l’aînée» et «la plus jeune». PHOTO AGATHE POUPENEY
résonnent en boucle longtemps après la pièce
terminée, nous la faisant aimer encore plus.
Mais peut-être son rôle est-il plus aimable
aussi, elle qui se rebelle et finit par annoncer
l’oubli du frère après sa mort, soulagement
coupable, enfin, car il y a quelque chose dans
cette mise en scène qui fait ressortir tout ce
qu’il peut y avoir d’irritant, de presque complaisant, dans le postulat de départ: ces cinq
vies entières, des vies de femmes, mises en
suspens au départ du garçon.
ELISABETH FRANCK-DUMAS
J’ÉTAIS DANS MA MAISON ET
J’ATTENDAIS QUE LA PLUIE VIENNE
de JEAN-LUC LAGARCE m.s Chloé Dabert,
jusqu’au 4 mars au Vieux Colombier,
Comédie-Française, Paris.
Sois belge et tais-toi
Jan Fabre met en
scène la relation
d’amour contrariée
qu’il entretient
avec son pays.
C’
Hop, sans les pieds ! PHOTO WONGE BERGMANN
est à quinze minutes de la frontière
que débarque en
France le nouveau projet du
renversant Anversois Jan
Fabre, Belgian Rules/Belgium Rules (les Règles belges/la Belgique règne). On
avait quitté le metteur en
scène, chorégraphe, dessinateur, sculpteur et écrivain au
sommet d’un Mount Olympus qui, en septembre, en
avait laissé plus d’un(e) pantelant(e), au terme de vingtquatre heures d’un spectacle
plus proche en réalité de
l’expérience (artistique, bien
sûr, mais aussi sensorielle,
olfactive…), autour des grandes figures de la mythologie.
Belgian Rules/Belgium Rules
arrivera au même endroit à
Paris en mars 2019, à la Villette. Mais d’ici là, Villeneuve-d’Ascq a donc la primeur
des dernières «visions» du
démiurge –toujours en vigie
dans la régie.
Pour autant qu’il soit ouvert
à la négociation, son entourage a suggéré à Jan Fabre
d’imaginer cette fois sur un
format «court». Il y a consenti… à sa manière, puisque
la performance ne dure que
trois heures quarante-cinq.
Sans entracte. «Proue et
chiotte de l’Europe», son
pays est né en 1830, pendant
une représentation de
l’opéra la Muette de Portici,
du «mariage entre la folie
théâtrale et la Révolution».
Une formule que le «maestro» entend reprendre à son
compte, dans cette évocation témoignant d’une
évidente relation d’amour
contrarié à la Belgique,
transformant l’«ode» en liturgie païenne où la quinzaine de comédiens et danseurs, «catins de carnaval et
exhibitionnistes sans gêne»,
pissent, rotent, se caressent,
divaguent, mais toujours
avec la manière, dans une série de tableaux confirmant
un sens de la composition
parfois extraordinaire, mais
aussi redondant, pour qui
connaît les antécédents.
Requiem (le Missa Pro Defunctis de François-Joseph
Gossec), beats electo, harangue hip-hop ou chanson populaire (Brel, Adamo, Stromae), la bande-son crépite
pour ornementer les quatorze chapitres retors,
comme autant d’hommages
hiératiques et triviaux (les
deux notions, a priori contradictoires, cohabitant ici
sans problème) à une nation
qui a enfanté Jan Van Eyck,
Rubens, James Ensor, René
Magritte, ainsi que Marc
Dutroux et la Fabrique nationale d’Herstal, plus grand
exportateur d’armes légères
militaires en Europe.
Des ballets roses partouzards des années 70 aux Diables rouges, via l’ignominie
sanguinaire du passé colonial, le récit, haut en couleurs, compile les figures en
accordant la place qu’elle
mérite à la liesse populaire
(majorettes, Gilles du carnaval de Binche…) poussé à
l’occasion jusqu’à l’éreintement. Un glossaire détaille
les particularismes. Sa lecture est conseillée, pour qui
ne saurait pas traduire foefelen ou kaisseistampen.
GILLES RENAULT
Envoyé spécial
à Villeneuve d’Ascq
BELGIAN RULES/BELGIUM
RULES de JAN FABRE
la Rose des vents, Villeneuved’Ascq, ce vendredi à
19 heures, puis en tournée.
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 23 Février 2018
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La porte
Guy Novès Longtemps manager à succès de Toulouse,
le sélectionneur du XV de France s’est vu débarquer
violemment par Bernard Laporte, président et ex-rival.
«C
e matin, je suis allé chez ma belle-mère qui est très
âgée pour percer des trous dans les murs et y fixer
des rampes pour l’aider à se déplacer. Ensuite, j’ai
promené mon chien. Je fais des choses qui me paraissent dérisoires compte tenu de l’emploi du temps que j’avais il y a quelque
temps. J’essaie de me concentrer sur ma famille, mes amis, mais j’ai la tête ailleurs.»
Assis dans le bureau de son avocat toulousain, Guy Novès, 64 ans, accuse le coup de
son éviction sans préavis, le 27 décembre, de son poste de sélectionneur du XV de France. Belle gueule d’homme du Sud,
allure svelte dans son manteau noir. Touché, il n’en garde
pas moins fière allure. L’incompréhension et la révolte qui se
lisent dans ses yeux n’en sont que plus visibles.
Entraîneur le plus titré de l’histoire du rugby avec quatre coupes d’Europe et dix titres de champion de France, il a appris
son licenciement par un article du Dauphiné libéré. Signé de
Bernard Laporte, le président de la Fédération française de
rugby (FFR), le recommandé lui signifiant la rupture de son
contrat, pour «faute grave» et sans «entretien préalable», atterrissait six jours plus tard dans sa boîte aux lettres. La veille,
l’ancien ministre des Sports de Nicolas Sarkozy s’était fendu
d’un coup de fil gêné sur le portable de Novès qui n’a jamais
été un proche, ni un ami, pour lui dire son regret d’une décision prise par les instances dirigeantes suite aux derniers résultats médiocres du XV de France. Concluant avant de raccrocher: «Si tu as besoin de moi, tu peux m’appeler, tu as mon
numéro.» De là à penser qu’il y a quelque chose de pourri au
royaume de l’Ovalie, il n’y a qu’un pas.
Cornaqué par Laurent Nougarolis, son
avocat, Guy Novès se garde bien de le franchir.
Sous le regard de son épouse Françoise, «premier flirt, rencontrée en sixième au lycée», devenue la mère de leurs trois enfants
et qui a exercé longtemps comme anesthésiste, il ne peut s’empêcher d’ajouter: «Le sens de ma vie a toujours été de donner le
meilleur, de m’évaluer par rapport aux autres avec loyauté. Là,
je viens de prendre un marron par-derrière. Petit, dans la rue,
quand j’en prenais un, j’en rendais deux. On me dit que j’ai passé
l’âge de réagir ainsi. Mais ce n’est pas dans mon caractère de rester sans bouger en voyant tous ceux qui me soutiennent, souffrir
d’entendre que je n’aurais pas bien fait mon boulot…»
Le travail comme boussole d’une vie d’homme. Fils d’un
ouvrier et d’une secrétaire de direction, petit-fils d’un chiffonnier réfugié espagnol sous le régime de Franco, Guy Novès a
grandi, avec son frère aîné, dans le quartier Saint-Michel à
LE PORTRAIT
Toulouse. «Je suis issu de gens du peuple qui travaillaient énormément dans des conditions correctes, ni faciles ni difficiles.
A cette époque, on se contentait de ce qu’on avait. C’est ça qui
a créé en moi cette notion de travail et d’investissement. Petit,
on me disait : “Si tu veux un toit, il faut te le gagner.” Ça a
donné un sens à ma vie. Avec mon épouse, nous avons élevé nos
enfants dans cet esprit.» Aujourd’hui, il se félicite que son fils,
ex-Les Républicains, soit «un maire de droite apprécié par des
gens de gauche».
Guy Novès a gardé ses «potes» de jeunesse. Les copains «du
sport et de la cité Daste» dans le quartier d’Empalot, voisin du
sien. Tous, comme ceux des vacances d’été au camping de
Leucate (Aude). «On mettait trois heures pour y arriver dans
la Traction de mon père. Avec mes cousins, je passais mes journées dans l’eau», dit-il en souriant, se replongeant dans ses
souvenirs. Adolescent «impulsif», il effectue sa scolarité de
la sixième au bac D au lycée Berthelot. En 1968, alors âgé
de 14 ans, il y voit débarquer un escadron de CRS venu mater
la «révolte» lycéenne, livre-t-il sans filtre. «J’étais assez turbulent. Heureusement, je m’en suis sorti en faisant beaucoup de
sport. Mes parents nous ont cadrés de manière à ce qu’on ne
quitte pas le bon chemin.»
Pratiquant l’athlétisme, il se
destine à devenir professeur
5 février 1954
d’éducation physique sans
Naissance à Toulouse.
imaginer endosser un jour le
1975-1988 Ailier
maillot rouge et noir du Stade
gauche du Stade
toulousain. Jusqu’à ce ditoulousain.
manche matin de 1971: alors
1989-2015 Entraîneur
qu’il enchaîne les tours de
et manager de Toulouse.
piste dans son club des Che2015 Sélectionneur
minots de Toulouse (TCMS)
national.
pour préparer le concours
27 décembre 2017
d’entrée au Creps, les responEviction.
sables de l’équipe de rugby le
23 février 2018
sollicitent. «Il leur manquait
France-Italie.
un joueur. Ils m’ont pris, et
j’ai joué.» Sans technique,
mais rapide à la course, il inscrit plusieurs essais. Premier
tournant. Faute d’option athlétisme au Creps, il signe au Stade
toulousain. Malgré la mauvaise note de 6/20 en rugby, obtenue
au concours d’entrée du Creps, il terminera major de sa promotion. «C’était un élève discret, un garçon travailleur, se souvient Henry Briant, l’un de ses professeurs. Des années plus
tard, je l’ai recroisé à la chasse alors qu’il était devenu l’entraîneur le plus titré de France. Il était resté simple et respectueux
des autres.» Pendant toute sa carrière de joueur, deux titres
de champion de France avec le Stade, sept sélections en
équipe de France, Guy Novès gardera son poste de prof de
sport au collège de Pibrac pour faire vivre sa famille. «J’étais
un jeune homme de 20 ans, découvrant un milieu qui le faisait
rêver. Je portais le maillot de mon pays. Je ne me prenais pas
pour un autre. Aujourd’hui, un joueur qui ne part pas en sélection a un manque à gagner très important. A mon époque, y
être ou pas ne changeait rien au niveau de vie, dit-il. Quand
j’ai commencé à enseigner à Pibrac, nous vivions, avec mon
épouse qui achevait ses études de médecine, dans un HLM à
Colomiers.»
En 2001, il quitte son poste de prof pour se consacrer entièrement à son métier d’entraîneur. Omniprésent, Novès dirige
son staff, du balayeur des vestiaires à l’équipe d’encadrement
d’une main de fer. «C’est lui qui commandait. Même si ses décisions étaient parfois dures, on savait qu’elles étaient toujours
justifiées», décrit l’ex-international Clément Poitrenaud.
«Dans un groupe, si on va dans tous les sens, c’est la mort du
groupe. Je sais écouter mais, au final, c’est moi qui décide.
Ça m’engage. Ça veut aussi dire que vous pouvez compter sur
moi !» répond Guy Novès.
Au moment de clore l’entretien, un dernier souvenir remonte
à sa mémoire. «Un matin, en arrivant à la cafétéria, la veille
d’un départ pour une finale de coupe d’Europe, je vois Ahmed,
celui qui nettoie le vestiaire tous les jours, qui prend le petit
déjeuner avec mes gars. Au lieu de son bleu de travail, il avait
revêtu le blazer, la chemise et la cravate du Stade offerts par
les joueurs. Pour moi, c’était une victoire. Si le vestiaire n’est
pas bien tenu, mes gars font la gueule, et moi, je les ai moins
bien sur le terrain. Ça veut dire que mes joueurs avaient compris à quel point il faut respecter ces personnes-là, et qu’Ahmed
aussi faisait partie de l’équipe.» •
Par JEAN-MANUEL ESCARNOT
Photo ULRICH LEBEUF. MYOP
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