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Libération - 23 08 2018

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JEUDI 23 AOÛT 2018
2,00 € Première édition. No 11581
www.liberation.fr
MAUVAISE PASSE
A la Maison Blanche le 23 juillet. PHOTO CARLOS BARRIA. REUTERS.
A l’approche des élections de mi-mandat,
Donald Trump est déstabilisé par
la condamnation de deux de ses anciens
proches conseillers.
ÉTÉ
LOÏC SÉCHERESSE
PAGES 2-5
J’ai testé les
insecticides
bio
ET AUSSI LA BD, UN RESTAURANT CACHÉ,
DES JEUX... CAHIER CENTRAL
Rentrée littéraire
Jennifer Clement,
il était une fée
en Amérique
ET AUSSI NATHALIE LÉGER, ÉMILIE DE TURCKHEIM… PAGES 20-23
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Donald Trump
La justice
double
la mouise
ÉDITORIAL
Par LAURENT
JOFFRIN
Escrocs
Angoissante impunité des
leaders populistes. Orbán,
Salvini, Grillo, Wilders…
Ces personnages ont beau
multiplier les provocations,
les faux pas, les revirements, pratiquer à grande
échelle le mensonge
déconcertant, ils paradent
encore, trônant sur une insolente popularité. Il est
vrai que l’exemple vient de
très haut. Naguère Bill Clinton avait vu son action paralysée par une liaison subalterne promue par les
républicains en scandale
majeur, justiciable d’un
impeachment. Trump s’est
entouré dès l’origine d’une
escouade d’escrocs de
basse catégorie, dont cinq
ont déjà été condamnés en
justice; il est officiellement
accusé d’avoir fait payer
deux anciennes maîtresses
pour qu’elles gardent le
silence à l’approche de
l’élection; toute personne
de bon sens tient pour
extrêmement louches les
contacts de ses proches
avec des personnalités
russes impliquées dans le
sabotage numérique de la
candidature de Hillary
Clinton. Trump garde
néanmoins le soutien de sa
base, et la bonne tenue de
l’économie américaine lui
fournit un argument en or
pour se défendre à coups
de tweets menteurs diffusés à jet continu. Comme si
les critères de décence
habituellement appliqués
avec sévérité contre les
hommes politiques traditionnels, souvent sous la
pression des populistes,
cessaient de s’appliquer dès
lors qu’ils sont eux-mêmes
mis en cause. Ce «deux
poids deux mesures» va-t-il
prendre fin avec les
condamnations de mardi?
Sur le plan politique, on
peut en douter. Les campagnes de dénigrement menées depuis deux décennies à l’encontre de la
classe politique et des médias dits «mainstream» par
les extrêmes de gauche et
de droite ont miné le débat
public et favorisé les populistes. L’espoir, désormais,
vient de la justice, en principe imperméable aux errements de l’opinion. Sur ce
plan, le vent tourne: ce que
la politique ne peut pas obtenir, la justice, fondée sur
des preuves et des aveux,
peut encore le faire. •
Libération Jeudi 23 Août 2018
L’ancien avocat de Donald Trump
Mardi,l’ancienavocatduPrésident,MichaelCohen,
aplaidécoupabledehuitchefsd’accusation,
reconnaissantsurtoutavoirachetélesilencedefemmes
quiontcouchéavecsonclient.Lemêmejour,l’ancien
directeurdecampagnePaulManafortaétéreconnu
coupable,notammentdefraudefiscale.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
L
es deux nouvelles sont tombées à quelques minutes
d’intervalle, à peine. Une gifle
judiciaire aller et retour pour le président américain, Donald Trump,
alors que deux personnages clés de
sa campagne de 2016 ont été
condamnés simultanément. Mardi
après-midi, dans un tribunal fédéral
de Manhattan, l’ex-avocat personnel de Trump, Michael Cohen, a
plaidé coupable de fraude fiscale et
d’infractions aux règles de financement électoral. Il a également impliqué sous serment son ancien client,
reconnaissant avoir acheté le silence de deux maîtresses présumées
du président américain alors candidat, dans le but de protéger sa campagne, et sur ordre de Trump. Au
tribunal d’Alexandria, en Virginie,
c’est l’ex-directeur de campagne de
l’homme d’affaires, Paul Manafort,
qui a, lui, été condamné pour fraude
bancaire et fiscale, au terme de
deux semaines d’audience et de
quatre jours de délibération des jurés. Les peines seront fixées ultérieurement.
FAN ABSOLU
Avec ces deux événements, qui élèvent à cinq le nombre de proches du
Président condamnés par la justice
américaine depuis son arrivée au
pouvoir, l’étau semble se resserrer
autour de Trump. La condamnation
de Manafort est très symbolique :
même s’il n’y a pas de lien direct
dans les faits qui lui sont reprochés,
il s’agit du premier procès émanant
de l’enquête du procureur spécial
Robert Mueller sur l’ingérence russe
dans la présidentielle de 2016, et sur
une potentielle collusion entre
l’équipe de campagne de Trump et
le Kremlin de Poutine. Une investigation honnie du Président, qui ne
cesse de crier à la «chasse aux sorcières». Quant aux malversations de
Cohen, elles avaient été mises au
jour en avril lors d’une perquisition
du FBI, qui avait obtenu un mandat
auprès de Robert Mueller. L’affaire
avait ensuite été transmise au tribunal fédéral de New York.
Cohen, bientôt 52 ans, a longtemps
montré un soutien indéfectible
à Trump. Fan absolu du magnat de
l’immobilier et de sa marque, il affirme avoir lu deux fois The Art
of the Deal, le best-seller du milliardaire. Il lui avait aussi acheté plusieurs propriétés et convaincu ses
proches d’investir dans la Trump
World Tower. Son cabinet était
d’ailleurs établi dans la Trump
Tower de la Cinquième Avenue,
à Manhattan, tout près du condominium de luxe de son patron. Outre
son rôle d’avocat, il a également été,
au moment de la campagne 2016,
directeur adjoint des finances du
Comité national républicain (RNC).
Surnommé son «pitbull», autoproclamé «homme à tout faire» de
Trump et loyal au Suite page 4
L’ancien chef de campagne du
Libération Jeudi 23 Août 2018
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u 3
Ingérence russe:
le procureur
aux trousses
L’enquête tentaculaire
de Robert Mueller,
qui a conduit à la
condamnation, mardi,
de l’ancien directeur
de campagne de Trump,
est en cours depuis
un an. Jusqu’où
peut-elle aller?
L
es aveux de culpabilité de Michael Cohen et la condamnation de Paul Manafort renforcent l’enquête du procureur spécial
Robert Mueller. Depuis un an,
son équipe cherche à déterminer
d’éventuelles collusions de l’équipe
de campagne de Donald Trump
avec des responsables russes.
Pourquoi une
telle enquête ?
Michael Cohen quitte la cour fédérale de New York, mardi. PHOTO CRAIG RUTTLE. AP
La tentaculaire enquête conduite
par Mueller s’est ouverte en
mai 2017 après le limogeage du patron du FBI, James Comey, qui a
mené des recherches sur la fuite des
mails de Hillary Clinton. Mueller a
alors été nommé procureur spécial
au mois de mai par le substitut du
procureur général Rod Rosenstein.
Ancien directeur du FBI de 2001
à 2013 sous George W. Bush et Barack Obama, Mueller est redouté
par Trump. L’enquête s’intéresse à
des faits qui se sont produits en
amont du scrutin présidentiel. Elle
cherche à déterminer si le président
américain a tenté de freiner ou de
bloquer l’enquête sur ses proches et
leur éventuelle collusion avec la
Russie. La lettre de mission de
Mueller confère à ce dernier le pouvoir d’enquêter sur tout lien et/ou
coordination entre le gouvernement russe et les individus associés
à la campagne de Trump. Les éléments découverts sur Michael Cohen, instruits par un autre procureur, découlent de l’enquête initiale
sur l’ingérence russe. Ces révélations fragilisent la position
de Trump qui se dit victime
d’acharnement. Depuis des mois, il
dénonce «une chasse aux sorcières
truquée».
Où en est-elle ?
Président, Paul Manafort, arrive à la cour de district de Washington, le 15 juin. BRENDAN SMIALOWSKI. AFP
Depuis quinze mois, les investigations donnent des résultats: 32 mises en examen dont quatre anciens
membres de l’équipe de Trump et
trois entreprises russes montrant
bien les soupçons d’ingérence dans
l’élection américaine ont été poursuivis. Sans pour autant réussir
pour le moment à démontrer qu’il
y avait eu coordination entre la
campagne Trump et l’ingérence
russe. «Bravo l’Amérique, nous sommes entrés dans la deuxième année
de la pire chasse aux sorcières de
l’histoire des Etats-Unis», a tweeté
le Président en mai. Pour Marie-Cécile Naves, chercheuse associée
à l’Iris, «le procureur spécial avance
à son rythme et on sait très peu de
chose. Sauf quand il y a une inculpation ou une condamnation. Il procède de manière secrète et cela peut
se comprendre car il a le Président
en ligne de mire». Cohen a plaidé
coupable et serait prêt à signer un
accord de coopération avec Mueller
en échange d’une réduction de
peine. Lâché par son ancien avocat,
Trump a rétorqué ce mercredi: «Si
quelqu’un recherche un bon avocat,
je lui recommande fortement de ne
pas s’offrir les services de Michael
Cohen!» Selon Marie-Cécile Naves,
«ces révélations donnent du grain à
moudre à Mueller. Surtout la
condamnation de Paul Manafort
qui donne l’image d’un ex-directeur
de campagne profondément
corrompu». Mueller se penche sur
les transactions financières de
Trump. Il a interrogé le milliardaire
Thomas Barrack, qui avait organisé
la cérémonie d’investiture du Président. Selon Rudy Giuliani, ex-maire
de New York et désormais avocat du
chef d’Etat, Mueller a indiqué à
l’équipe juridique de Trump que
l’enquête pourrait être terminée
d’ici au 1er septembre.
Trump va-t-il être
interrogé ?
Quelques heures avant le double
verdict condamnant Cohen et
Manafort, Trump a donné une interview à l’agence Reuters. Il y défend sa politique et revient sur l’enquête de Mueller. Sans exclure la
possibilité de répondre aux questions du procureur spécial, il redoute que ses déclarations sous serment lors d’une éventuelle audition
soient utilisées pour porter des accusations de parjure contre lui. «Si
je dis quelque chose et que lui [James
Comey] dit quelque chose, c’est ma
parole contre la sienne, et il est le
meilleur ami de Mueller, donc Mueller pourrait dire : “Bon, je crois
Comey”, et même si je dis la vérité, ça
fait de moi un menteur. Ce n’est pas
bien», a confié Trump.
Le camp républicain dénonce la
supposée partialité des enquêteurs
et exige une fin rapide des investigations. «Robert Mueller peut essayer de traduire le président américain devant un grand jury, mais cela
paraît peu probable car il aura besoin de l’accord de Rod Rosenstein,
le procureur général qui a participé
à l’éviction de James Comey en
mai 2017, dit la chercheuse. Mais un
climat lourd s’installe autour de la
présidence et si la justice voit que
l’étau se resserre autour de Trump,
cela peut l’inciter à aller plus loin
dans ses investigations.»
CHARLES DELOUCHE
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 23 Août 2018
point de promettre de «prendre une balle» pour
lui, il a commencé à s’éloigner depuis la perquisition menée dans son
cabinet et à son domicile, en avril.
Il l’a accusé mardi de lui avoir
donné l’ordre de verser
130000 et 150000 dollars à l’actrice
de films X Stormy Daniels et à l’ancienne playmate Karen McDougal,
qui affirment avoir eu une liaison
avec Trump, en échange de leur
silence. Des versements «à la
demande du candidat» et «avec
l’intention d’influencer l’élection»,
a affirmé Cohen. C’est ce dernier
point qui constituerait une violation
de la loi fédérale.
L’avocat a plaidé coupable de
huit chefs d’accusation, tous passibles d’une peine de prison de
cinq ans maximum, sauf l’accusation de déclaration frauduleuse
à une banque, pour laquelle il risque
trente ans de détention. «Si ces paiements constituent un crime pour
Michael Cohen, pourquoi ne le seraient-ils pas pour Donald Trump?»
s’est interrogé mardi sur Twitter
l’avocat de Cohen, Lanny Davis. Il en
a remis une couche sur Fox News,
affirmant que ce n’était «que le début» et que son client était prêt
à parler à tous les enquêteurs, Mueller compris, «pour s’assurer que la
vérité à propos de Donald Trump soit
connue».
Suite de la page 2
«INCENDIE DE POUBELLE»
Quelles informations détiennent
déjà les enquêteurs après les perquisitions, ou pourraient-ils obtenir
auprès de Cohen? Employé pendant
dix ans par la Trump Organization,
celui-ci a longtemps été le confident
du Président. Mais ces derniers
mois, il avait changé d’avocat et de
stratégie de défense, faisant diffuser
un enregistrement compromettant
pour le dirigeant : on y entend
Trump évoquer avec Cohen le possible rachat des confessions de la
playmate qui affirme avoir eu une
liaison avec lui. «Quelqu’un est en
train d’inventer des histoires pour se
sortir du pétrin», avait tweeté
Trump en juillet, sentant le vent
tourner.
Le médiatique avocat de Stormy Daniels, Michael Avenatti, qui ne cache
pas ses ambitions présidentielles
en 2020, a tweeté mardi à l’intention
de l’actuel conseil de Trump, Rudy
Giuliani: «Attache ta ceinture mon
loulou, toi et ton client avez complètement raté ce coup-là !» Puis, un
peu plus tard : «D’une manière ou
d’une autre, nous allons mettre fin
à l’incendie de poubelle qu’est cette
présidence.»
Dans un split-screen spectaculaire,
un autre visage de condamné a rejoint celui de Cohen sur les écrans
américains, mardi. A Alexandria, le
jury a reconnu coupable Manafort,
69 ans, de fraude bancaire et fiscale.
Il n’a prononcé qu’un verdict partiel,
ne parvenant pas à s’accorder
sur 10 des 18 chefs d’accusation pesant contre l’ancien lobbyiste de
droite, habitué des clients sulfureux
ou carrément sanguinaires, de Ferdinand Marcos à Mobutu. Plus récemment, il a conseillé le prorusse
Viktor Ianoukovitch lors de sa campagne victorieuse pour la présiden-
L’actrice X Stormy Daniels, à Miami en 2005. PHOTO MEDIA PUNCH. ABACA
tielle ukrainienne de 2010. Une
grande partie de sa fortune vient
d’ailleurs d’oligarques ukrainiens.
Son procès, très suivi, a révélé un
train de vie extraordinairement
luxueux –il a été question de vestes
à 15 000 dollars – et une tendance
mégalomane –le lit de sa chambre
à coucher, dans son énorme villa des
Hamptons, est en forme de «M». Il
a notamment caché plus de 60 millions de dollars au fisc américain, les
plaçant dans 31 comptes à l’étranger,
et menti à plusieurs reprises aux
banques pour obtenir des prêts à
hauteur de 20 millions de dollars.
L’ex-directeur de campagne de
Trump encourt une peine maximale de quatre-vingts années de
prison. Il sera jugé lors d’un second
procès en septembre à Washington,
pour sept autres chefs d’accusation
portés aussi par le procureur Mueller, dont l’obstruction à la justice, le
non-enregistrement comme agent
étranger et le blanchiment d’argent.
En déplacement pour un meeting
en Virginie-Occidentale, Trump a
renouvelé, devant les journalistes,
son soutien à Manafort, le qualifiant
d’«homme bien». Tout en répétant
qu’il n’avait rien à se reprocher: «Ce
qui s’est passé est très triste. Ça ne
me concerne pas, mais je trouve ça
tout de même très triste. Ça n’a rien
à voir avec la collusion russe. C’est
une chasse aux sorcières qui se termine en disgrâce. Mais ça n’a rien à
voir avec ce qu’ils [les enquêteurs du
procureur spécial Mueller, ndlr] ont
commencé : trouver des ingérences
russes dans notre campagne. Il n’y
en a pas eu.» Rudy Giuliani a insisté
sur l’autre affaire: «Dans les charges
retenues contre M. Cohen, aucune
accusation d’actes répréhensibles n’a
été faite à l’égard du Président.»
«IMPEACHMENT»
L’opposition, les experts et les analystes, eux, s’interrogent sur les retombées judiciaires potentielles
pour le Président. Se servir des
accusations de Cohen pour lancer
une procédure de destitution ?
C’est le Congrès qui décide, et les
deux Chambres sont, à moins d’une
vague démocrate aux élections de
mi-mandat en novembre, à majorité
républicaine. Les démocrates, qui
La playmate Karen McDougal à Los Angeles,
pourraient reprendre la Chambre
des représentants selon les derniers
sondages, ont jusqu’ici été réticents
à trop s’exprimer sur leur volonté
d’impeachment du Président. Mais
selon les conclusions de l’enquête
de Mueller, qui devraient être
connues avant les élections, ils
pourraient choisir d’en faire un argument de campagne. Interrogé par
Bloomberg mardi soir, l’ancien proche conseiller de Trump Steve Bannon a affirmé que «novembre sera
un référendum sur la destitution :
un vote pour ou contre».
Qu’un procureur lance des poursuites pénales contre le Président ?
«Si, comme Michael Cohen l’a affirmé dans son plaidoyer de culpabilité, ses forfaits ont été commis sur
instruction de Donald Trump, alors
le président des Etats-Unis a participé à commettre un crime fédéral,
écrit sur Twitter le démocrate Jerry
Nadler, représentant de l’Etat de
New York et membre de la commission judiciaire de la Chambre des représentants. La seule chose qui empêche le département de la Justice de
lancer des poursuites est une déci-
sion de l’Office of Legal Counsel [qui
assiste et conseille le procureur général des Etats-Unis], selon laquelle
un président en exercice ne peut être
mis en examen.» Interrogé par
l’agence AP, l’avocat Solomon Wisenberg, qui avait dirigé l’interrogatoire du grand jury de Clinton lors
du scandale du Whitewater, est allé
dans ce sens: «Je ne pense pas qu’il
sera inculpé, comme c’est un président en exercice. Mais ça le rapproche de la procédure d’impeachment,
surtout si les démocrates reprennent
la Chambre.»
De ces deux condamnations se dégage une certitude: la propension
du Président à choisir pour lieutenants, des «escrocs manifestes, des
arnaqueurs et des truands», écrit le
New York Times dans un édito au vitriol intitulé «Les escrocs du Président». Pour le quotidien new-yorkais, les profils des deux condamnés
montrent «que M. Trump est cohérent dans son mépris sans cesse renouvelé à l’égard de l’honnêteté et de
l’éthique: il s’est entouré de personnages médiocres, si ce n’est criminels,
tout au long de sa carrière». •
Libération Jeudi 23 Août 2018
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LES CONSEILLERS DE TRUMP INQUIÉTÉS
CARTER PAGE
ANCIEN CONSEILLER
REUTERS
A 69 ans, il a été reconnu coupable de fraude
fiscale et bancaire. Ce verdict, qui reconnaît
entre autres la dissimulation de comptes à
l’étranger, porte sur ses finances personnelles
et découle du premier procès venant des enquêtes de Mueller. Alors qu’il était conseiller de Viktor Ianoukovitch,
président de l’Ukraine jusqu’en 2014, Manafort aurait caché sa fortune
au fisc et blanchi de l’argent en provenance de l’Europe de l’Est.
AP
PAUL MANAFORT
EX-DIRECTEUR DE CAMPAGNE
Conseiller à la politique étrangère pendant la
campagne de 2016, Page, 47 ans, est accusé
par le FBI d’avoir «collaboré» avec la Russie.
«Le FBI pense que Page a été l’objet d’un recrutement ciblé par le gouvernement russe»,
peut-on lire sur l’un des documents de la Cour de surveillance du renseignement étranger des Etats-Unis, révélés fin juillet par le New York
Times. Il nie les accusations et n’a pas encore été inculpé.
AFP
Début août, l’homme de 46 ans a reconnu
s’être entendu avec Paul Manafort, son ancien
patron, pour frauder le fisc américain et avoir
détourné des centaines de milliers de dollars
dans des banques à l’étranger. Richard Gates
a accepté en février de plaider coupable et de collaborer avec Robert
Mueller dans l’enquête sur l’ingérence russe, en échange d’une réduction de peine.
SAM NUNBERG
EX-CONSEILLER POLITIQUE
DR
RICHARD GATES
EX-ASSOCIÉ DE MANAFORT
Après avoir refusé de collaborer avec Robert
Mueller dans l’enquête sur l’ingérence russe,
l’ex-conseiller de 37 ans a fini par se rétracter.
En mars, il a déclaré que Trump «a très bien pu
avoir fait quelque chose durant l’élection avec
les Russes», et accusé Carter Page (lire ci-dessus) d’avoir «pactisé avec
les Russes». En juillet 2016, Sam Nunberg avait fait l’objet de poursuites par Trump «pour avoir violé un accord de confidentialité».
Agé de 51 ans, le «pittbull» a lâché son ancien
patron et plaidé coupable pour fraude fiscale
et bancaire et pour violation des lois sur le
financement des campagnes électorales. Il a
reconnu avoir acheté, «à la demande du candidat», le silence de deux femmes affirmant avoir eu une liaison avec
Trump. Et d’avoir eu «l’intention d’influencer l’élection» de 2016. Il espère bénéficier d’une réduction de peine. Verdict le 12 décembre.
DON MCGAHN
AVOCAT DE LA PRÉSIDENCE
AP
AP
MICHAEL COHEN
ANCIEN AVOCAT
Le conseiller juridique de la Maison Blanche,
50 ans, a «largement coopéré» avec Robert
Mueller, selon une information délivrée par le
New York Times. Plus de trente heures d’entretien avec les enquêteurs auraient ainsi été réalisées. Donald Trump, dont le journal doutait qu’il ait été au courant,
a immédiatement tweeté: «J’ai permis à l’avocat de la Maison Blanche,
Don McGahn, […] de coopérer entièrement avec le procureur spécial.»
Consultant en pétrole et en énergie du candidat Trump, il est accusé d’avoir menti à plusieurs reprises en 2017 au FBI, entravant l’enquête de Robert Mueller. Il aurait passé sous
silence ses interactions avec des contacts
étrangers, eux-mêmes liés avec la Russie, notamment pour «salir»
Hillary Clinton. Le trentenaire a plaidé coupable en octobre. Six mois
d’emprisonnement ont été requis contre lui.
OMAROSA M. NEWMAN
ANCIENNE CONSEILLÈRE
AP
«
AFP
GEORGE PAPADOPOULOS
ANCIEN CONSEILLER
L’ancienne conseillère, limogée en décembre,
embarrasse Donald Trump. Omarosa Manigault-Newman, 44 ans, vient de sortir un livre
intitulé Dérangé, qui révèle les coulisses peu
reluisantes de la Maison Blanche. Plus compromettant encore, elle détiendrait des enregistrements sonores prouvant le racisme du président américain ainsi que les tentatives de soudoiement dont elle aurait fait l’objet après son limogeage.
en 2006. PHOTO FLORES GILBERT. ABACA
«La présidence la plus corrompue de l’histoire»
L’ancien conseiller d’Obama
Norman Eisen, surnommé
«tsar de l’éthique», estime
qu’une potentielle obstruction
à la justice pourrait
être fatale au mandat
de Donald Trump.
N
orman Eisen, spécialiste de la gouvernance à la Brookings Institution, est
le président de l’ONG Citoyens pour
la responsabilité et l’éthique à Washington (Crew), qui surveille la déontologie des
politiques américains. Pendant le premier
mandat de Barack Obama, il a été le conseiller
spécial du président sur ces questions. Son
approche farouchement anticorruption lui a
valu les surnoms de «Mr. No» ou du «tsar
de l’éthique» dans la presse américaine.
Quelles sont les implications des
condamnations de mardi pour Trump?
Ce n’est pas le début de la fin, c’est seulement
la fin du début. Mais les décisions de justice
de mardi sont très significatives, notamment
parce que Michael Cohen, sous serment, a dé-
claré que Trump avait participé à un crime Russie sera démontrée. Et cela fera immanfédéral. Cette violation de la loi aura des con- quablement tomber cette présidence, que ce
séquences, dans un tribunal ou au Congrès. soit au Congrès, via une procédure d’impeaAu vu des procédures en cours dans le cadre chment, dans un tribunal ou dans les urnes,
de l’enquête du procureur spécial Robert en 2020. Il est trop tôt pour dire quand la fin
Mueller, et de ce que pourraient raconter Ma- viendra, mais elle viendra.
nafort et Cohen aux enquêteurs s’ils tentent Trump répète qu’il n’a «rien à voir» avec
de négocier leurs peines de prison, des révéla- les faits pour lesquels Manafort a été
tions de violations additionnelles vont suivre. condamné et que ceux-ci n’ont «rien
Parmi celles-ci, laquelle peut vraiment à voir» non plus avec la collusion…
mettre en danger la présidence Trump? Au contraire : dans les preuves soumises au
Outre les ingérences russes dans la campagne tribunal, on a pu voir les liens étroits entre
et les liens de l’équipe de Trump avec la Rus- Manafort et des puissances prorusses.
sie, Mueller travaille sur une éventuelle obs- L’audience a permis de révéler à quel point il
truction à la justice, soupçonnée
était prêt à tirer parti de sa posiINTERVIEW tion dans la campagne pour son
notamment à cause du limogeage
de l’ex-directeur du FBI James
bénéfice personnel [il a briefé un
Comey. Historiquement, on sait que ce blo- oligarque ukrainien prorusse sur la campagne
cage est fatal pour les présidents, si l’on en et fait miroiter un futur poste au sein de
croit l’exemple de Richard Nixon en 1974. Le l’équipe Trump pour obtenir un prêt à la bancas Trump pourrait être pire que le cas Nixon. que, ndlr].
Qu’en est-il de la collusion de l’équipe Ces condamnations légitiment-elles
de campagne de Trump avec la Russie ? l’enquête de Mueller, que Trump et ses
Si Mueller continue à enquêter avec la même soutiens ne cessent de vouloir saper ?
efficacité que dans l’affaire Manafort, il y a On en est à cinq plaidoyers de culpabilité,
des raisons de croire que la collusion avec la 32 individus mis en examen, 187 accusations
qui démontrent les attaques portées par la
Russie à notre démocratie. La condamnation
de Manafort mardi, premier procès issu de
l’investigation de Mueller, montre bien qu’il
ne s’agit pas d’une «chasse aux sorcières»,
mais de l’une des plus efficaces enquêtes
d’un procureur spécial dans l’histoire
américaine.
Comparée à d’autres administrations,
quel est le degré de corruption de la présidence Trump ?
C’est sans commune mesure. Elle est, de très
loin, la plus corrompue de l’histoire. On n’avait
jamais vu un président au cœur d’une investigation criminelle après si peu de temps au
pouvoir [Mueller a été nommé procureur
spécial en mai 2017, quatre mois après l’arrivée
de Trump au pouvoir]. Et il y a tous ces
membres de son entourage qui ont été
condamnés ou qui intéressent les enquêteurs:
Manafort et Cohen, donc, mais également son
fils, Donald Trump Jr., son gendre Jared
Kushner, son ancien conseiller George Papadopoulos… C’est aussi grave que ça en a l’air.
Recueilli par
ISABELLE HANNE (à New York)
6 u
MONDE
Libération Jeudi 23 Août 2018
Au Venezuela,
une nouvelle
monnaie
pour donner
le change
Face à l’hyperinflation, au recul
de la production pétrolière et
aux pénuries, le Président a fait entrer
en vigueur lundi le «bolivar souverain».
Et a annoncé la multiplication par 34
du smic et l’augmentation du prix
du carburant.
Par
CHARLES DELOUCHE
et FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
U
n tremblement de terre de magnitude 7,3 a frappé le nord du
Venezuela mardi, sans faire ni victimes ni dégâts importants. Le véritable
séisme pour la population avait eu lieu la
veille, avec l’entrée en vigueur d’une nouvelle monnaie, le «bolivar souverain», qui
correspond à l’ancien bolivar amputé de
cinq zéros. La décision, qui avait été annoncée au printemps et plusieurs fois repoussée, s’accompagne d’un train de mesures telles que la multiplication du
salaire minimum par 34, l’introduction
d’un impôt sur les grandes fortunes et une
hausse des prix de l’essence, jusqu’à pré-
sent quasiment gratuite. Le président Maduro, n’avait, selon l’économiste Carlos
Quenan, professeur à l’Institut des hautes
études de l’Amérique latine, pas d’autre
choix que cette thérapie de choc en raison
de «la dégradation économique liée non
seulement à l’hyperinflation, mais aussi
au recul de la production pétrolière et à la
dégradation générale des structures productives du pays».
FÉROCE CONTRÔLE
Le Venezuela ne publie plus de chiffres
officiels de la hausse des prix depuis
plusieurs années, mais des sources indépendantes ont évalué l’inflation à 800%
en 2016 et à 2600% en 2017. Cette année,
le Fonds monétaire international (FMI)
table sur une hausse de 1000000%. Lors
d’une intervention sur Facebook lundi,
Maduro a expliqué que la reconversion monétaire était une arme pour lutter contre
DolarToday, site basé aux Etats-Unis qui
fixe le taux du billet vert sur le marché parallèle. Bête noire du régime, cette page
créée par des antichavistes est accusée par
Caracas d’imposer un taux artificiellement
élevé pour ruiner le pays et précipiter la
chute du régime. DolarToday s’en défend,
expliquant que sa cotation correspond au
taux de change pratiqué à Cúcuta, ville
frontalière colombienne où se rendent de
nombreux Vénézuéliens pour acheter des
produits introuvables chez eux afin de les
revendre.
Le dollar parallèle, qui valait 8 millions de
bolivars (anciens) début mai, s’échangeait
à 65 millions la semaine dernière. Il coûtait 65 bolivars souverains mardi. Et la
Banque centrale du Venezuela a fini par
entériner la valeur de ce dollar clandestin
en fixant mardi la parité officielle
à 60 nouveaux bolivars pour 1 dollar, quasiment celle de DolarToday.
L’hyperinflation galopante s’explique
d’abord par le déséquilibre entre une forte
demande de la population et une offre
limitée, sur fond de manque de confiance
dans une monnaie qui se déprécie
constamment. Les particuliers comme les
entreprises ont désespérément besoin de
dollars, qu’ils peuvent difficilement se
procurer légalement. L’une des mesures
du plan est d’ailleurs l’assouplissement de
ce féroce contrôle des changes. Mais l’incontrôlable hausse des prix a une autre
raison, explique le chercheur Edgardo
Lander, de l’Université centrale du Venezuela. Dans une analyse à paraître, il
souligne «l’émission massive et croissante
de masse monétaire» par la Banque
centrale afin de financer les programmes
sociaux du gouvernement. Une «politique
clientéliste», selon lui.
Cette masse monétaire est en outre déconnectée de l’émission de papier-monnaie. Si, toujours selon l’économiste, l’argent en circulation représentait entre 13%
et 14 % de la masse monétaire, il n’était
plus que de 2% ces derniers mois. D’où la
pénurie de billets, que la reconversion
monétaire va résoudre avec l’entrée sur le
marché de la nouvelle devise. Mais la suppression des cinq zéros pourra difficilement juguler l’hyperinflation. L’Etat s’est
en effet engagé à prendre à sa charge
pendant trois mois le surcoût des salaires,
la multiplication du smic par 34 prenant
effet le 1er septembre. D’où l’Etat va-t-il
sortir cet argent alors que ses ressources
fiscales et ses bénéfices tirés du pétrole
s’affaiblissent ?
«CRÉDIBILITÉ»
L’économie du Venezuela est en effet lourdement dépendante de l’or noir. Ses réserves font partie des plus importantes
du monde, mais le pétrole de l’Orénoque
(nord), ultralourd, est plus cher à extraire
Le président
du Venezuela,
Nicolás
Maduro,
a présenté
la nouvelle
monnaie
nationale
vendredi
à Caracas.
PHOTO HO.
VENEZUELAN
PRESIDENCY. AFP
Libération Jeudi 23 Août 2018
u 7
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Au moins 2,3 millions
de personnes ont fui
le pays en trois ans
Costa Rica,
Equateur, Brésil…
les pays d’Amérique
latine ferment
leurs frontières
face à l’afflux
massif de migrants,
notamment
vénézuéliens.
L’
que celui d’Arabie Saoudite. Il y a
vingt ans, le secteur pesait pour 75% dans
les exportations du pays, aujourd’hui, il
en représente 95 %. Alors que la production nationale a chuté de moitié en
dix ans. Selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), elle serait
passée de 3,2 millions à 1,46 million de barils par jour entre 2008 et 2018.
En cause, le manque d’investissements et
d’entretien des installations. Partie intégrante du plan Maduro, la cryptomonnaie
«petro» est indexée sur les réserves de pétrole et de minerais du Venezuela. Elle agit
en complément du bolivar souverain pour
contourner les sanctions des Etats-Unis.
Chaque petro, selon le président socialiste,
équivaut à environ 60 dollars, sur la base
du prix du baril de pétrole vénézuélien,
soit 3 600 bolivars souverains. Depuis
le lancement en mars du petro, les transactions avec cette cryptomonnaie sont
Des sources
indépendantes
ont évalué l’inflation
à 2600% en 2017.
Cette année, le FMI
table sur une hausse
de 1000000%.
cependant quasi nulles et les Etats-Unis,
dans le cadre de leurs sanctions, les interdisent. «Il y a un problème de crédibilité
autour du petro, analyse Carlos Quenan.
D’un point de vue constitutionnel, on peut
se demander s’il est possible de gager le bolivar souverain sur les réserves pétrolières.
La chute de la production est due au nonrenouvellement de l’outil productif. Une
partie de l’activité a subi des plans sociaux
et la qualité du personnel subsistant n’est
pas à la hauteur.»
La capacité de production du pays et de sa
compagnie nationale, PDVSA, est inférieure de moitié à ce qu’elle était lorsque
Hugo Chávez est arrivé au pouvoir en 1999.
Pendant vingt ans, le pays a pu maintenir
son essence à un prix inférieur à celui de
l’eau du robinet. Maduro a annoncé une
hausse des prix de l’essence pour fin
septembre. Si les 16 millions de détenteurs du Carnet de la patrie – une carte
d’identité accordée sur des critères sociaux – devraient continuer à bénéficier
de l’essence la moins chère du monde,
les autres se verront imposer «un prix international», a menacé Maduro. L’essence
est un sujet sensible dans le pays, près
de trente ans après les émeutes sanglantes
du Caracazo provoquées après une hausse
des prix. Actuellement, avec 1 dollar
échangé au marché noir, un Vénézuélien peut s’acheter 7 millions de litres
d’essence… mais seulement 1,5 litre de
Coca-Cola. •
Amérique latine fait
face à «l’un des plus
grands mouvements
humains de son histoire», déclarait début août le porte-parole du Haut Commissariat
aux réfugiés des Nations
unies, William Spindler. En
l’espace de trois ans, ce sont
près de 2,3 millions de Vénézuéliens qui ont fui la crise
économique, sociale et politique de leur pays, selon le
dernier décompte de l’ONU.
Professeure en sciences politiques à l’Université du Pacifique (Pérou) et spécialiste de la
crise migratoire vénézuélienne, Luisa Feline Freier
avance, elle, le chiffre de
4 millions. La vague de migrants surpasse celle qui a
touché l’Europe en 2015 et
ses 1,4 million de réfugiés arrivés par la mer. Et la crise au
Nicaragua n’a rien arrangé.
Les Nicaraguayens, qui
fuyaient jusque-là au Costa
Rica (Amérique centrale),
descendent de plus en plus au
sud, assure Amnesty International, et viennent gonfler les
rangs des réfugiés. L’Amérique latine est dépassée par
l’ampleur du phénomène.
Heurts. Malgré les demandes de l’ONU et de l’Organisation des Etats américains
(OEA), qui appellent les pays
à accueillir des réfugiés en
plus grand nombre, les Etats
se replient sur eux-mêmes.
L’Equateur a durci le contrôle
de ses frontières et demande
désormais aux Vénézuéliens
de présenter un passeport au
lieu d’une simple carte
d’identité jusqu’ici. Une mesure extrêmement restrictive
alors que l’obtention du précieux sésame au Venezuela
relève aujourd’hui de l’exploit en raison de son coût
exorbitant et de la corruption
qui sévit dans le pays. Le Pérou et l’Argentine s’apprêtent
à lui emboîter le pas.
La responsable Amériques
d’Amnesty International,
Geneviève Garrigos, dénonce
une «crise politique» dans le
Les routes migratoires
des réfugiés vénézuéliens
ÉTATS-UNIS
Principaux pays d’accueil
entre 2014 et 2018
MEXIQUE
TRINITÉET-TOBAGO
COSTA RICA
PANAMÁ
VENEZUELA
COLOMBIE
1,1 MILLION
ÉQUATEUR
99 000
BRÉSIL
57 000
PÉROU
280 000
BOLIVIE
PARAGUAY
CHILI
ARGENTINE
Sources : AFP, HCR, UAID
sous-continent plus «inquiétante» encore que l’arrivée de
migrants. «Il n’y a aucune mesure prise au niveau régional
sur la question. Il n’y a pas de
concertation entre les pays»,
souffle-t-elle. L’Organisation
internationale pour les migrations (OIM), rattachée à
l’ONU, a pris en charge la gestion des réfugiés. Mais si elle
assure travailler «en étroite
collaboration avec les gouvernements sud-américains»,
Luisa Feline Freier confirme
«l’influence limitée» de l’organisation sur les Etats.
«C’est un peu le même processus qu’en Europe en 2015»,
analyse Geneviève Garrigos.
«Les pays les plus conservateurs étaient jusqu’ici les
plus accueillants, raconte
Luisa Feline Freier, mais avec
l’augmentation du nombre de
réfugiés, l’opinion publique
est devenue de plus en plus
xénophobe. Ce changement
s’est opéré en l’espace de quelques semaines.»
Des heurts ont ainsi éclaté en
début de semaine dans des
camps de migrants au Brésil,
à la frontière avec le Venezuela: 1200 Vénézuéliens
500 km
ont été battus par des habitants de Pacaraima (nord) et
contraints à rentrer chez eux.
L’armée brésilienne a été déployée entre les deux pays.
Etape. Des tensions apparaissent un peu partout sur le
continent. En première ligne,
la Colombie, qui a déjà accueilli plus d’un demi-million
de réfugiés depuis début 2017.
Elle redoute de devoir subir
les conséquences des fermetures des frontières de ses
voisins. Déjà, et ce malgré un
durcissement des contrôles,
les ONG notent une hausse
du nombre de Vénézuéliens
clandestins sur le sol colombien. Coincés sur place, les réfugiés risquent de se faire exploiter par les paramilitaires
et les narcotrafiquants qui
contrôlent encore certaines
zones frontalières… et de déstabiliser la région. Simple
étape de passage sur la route
des Andes qu’empruntent les
migrants pour rejoindre
le Chili ou l’Argentine, la Colombie pourrait bien devenir
la nouvelle Grèce de l’Amérique du Sud.
CAROLINE VINET
8 u
MONDE
Libération Jeudi 23 Août 2018
LIBÉ.FR
Sites de rencontres : comment fonctionne
la hiérarchie de la «désirabilité» ? Selon une étude
publiée par la revue Science Advances par deux chercheurs
américains, les utilisateurs de sites de rencontres ont tendance à contacter des
personnes ayant un profil qui a plus la cote que le leur. «Cela explique la principale
critique des utilisateurs sur les sites de rencontres: “On n’a jamais de réponse!”»
soulignent les auteurs. Mais la persévérance paie: les résultats de l’étude montrent aussi que 21% des utilisateurs qui engagent la conversation avec «une personne plus désirable» obtiennent une réponse. PHOTO GETTY IMAGES. IKON IMAGES
Sahra Wagenknecht, les relents antimigrants d’une figure de la gauche allemande
en est réduite à être inefficace. Elle n’a pas les ressources humaines ou techniques
pour affronter la menace actuelle.»
Mutation. Que cherche
Sahra Wagenknecht dans les couloirs du Bundestag, en décembre 2016. PHOTO VISUM IMAGES. STUDIOX
L’une des cadres de
Die Linke va lancer
début septembre
un mouvement
qui reprend
les accents de
l’extrême droite
sur la question
migratoire.
Par
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
«A
ufstehen»: le mot
peut se traduire
par un impérieux «debout», ou un plus
sobre «se lever». C’est le nom
d’un nouveau mouvement au
sein de la gauche allemande,
qui doit voir le jour le 4 septembre. S’inspirant de Podemos ou encore de La France
insoumise, Aufstehen entend
rassembler au-delà des cliva- qu’elle entend renverser, l’un
ges politiques. Il en appelle d’eux est de taille pour sa fadonc aux écolos, aux déçus mille politique : la question
du Parti social-démocrate, migratoire.
aux abstentionnistes, aux
ouvriers désabusés et aux Remous. Sahra Wagen«antisystème» qui pourraient knecht plaide pour que la
trouver là une alternative à gauche engage une «autre
l’extrême droite de l’AfD. Mis politique». Dans des tirades
en ligne le 4 août, son site qui flirtent régulièrement
évoque aussi bien Bob Mar- avec la rhétorique de l’AfD,
ley que Bernie Sanders.
elle appelle à en finir avec la
Derrière ce mouvement nais- «bonne conscience de gauche
sant, qui entend avant tout sur la culture de l’accueil».
faire pression sur les partis Prôner l’ouverture des frontraditionnels pour les pous- tières est pour elle une idée
ser vers une politi«naïve» : «Plus de
que plus sociale, LA FEMME migrants éconoon trouve Sahra
miques, cela signiDU JOUR
Wa g e n k n e c h t ,
fie plus de concur49 ans. La coprésidente du rence pour les bas salaires
groupe parlementaire du dans le secteur de l’emploi.»
parti de gauche radicale Die Le sujet est hautement inLinke, qui représente la cin- flammable en Allemagne.
quième force politique du Depuis 2015, les politiques ne
pays, est une figure aussi cessent de se déchirer sur la
médiatisée que controver- politique d’accueil prônée à
sée. Parmi les «tabous» l’époque par Angela Merkel.
A partir de cette période,
l’AfD, fondé en 2013, a engrangé un nombre considérable d’électeurs, jusqu’à
devenir la principale force
d’opposition à la grande coalition au pouvoir. Lors des législatives de 2017, les débats
se sont concentrés sur la politique migratoire, les réfugiés
et l’islam, forçant le gouvernement à adopter des mesures toujours plus dures: mise
en place d’un plafond annuel
de réfugiés, restrictions en
matière de regroupement
familial…
Récemment, cette même
question migratoire a provoqué une crise gouvernementale spectaculaire entre Angela Merkel et son ministre
de l’Intérieur conservateur,
Horst Seehofer, qui avait menacé de démissionner avant
de se raviser. Finalement, le
gouvernement a mis en place
un accord sur les migrants
très décrié à gauche, autorisant notamment la création
de centres de rétention pour
réfugiés.
Les positions de Sahra Wagenknecht sur l’immigration
tranchent avec celles de son
parti –elle a été désavouée et
huée lors du dernier congrès
de Die Linke en juin – mais
réjouissent l’extrême droite,
dont elle se distance pourtant à longueur d’interviews.
Déjà, après les violences
sexuelles survenues à Cologne le 31 décembre 2015, elle
avait provoqué de sérieux remous en déclarant que «ceux
qui abusent du droit d’hospitalité perdent ce droit à
l’hospitalité», rhétorique typique de l’AfD. En 2016, après
l’attaque terroriste sur le
marché de Noël à Berlin, elle
commentait, tout aussi tendancieuse : «Non seulement
l’ouverture des frontières n’est
pas contrôlée, mais la police
Sahra Wagenknecht? Elle est
consciente que Die Linke ne
cesse de perdre des voix au
profit de l’AfD. Que le parti ne
parvient pas, lors des élections fédérales, à passer la
barre des 10%. Elle constate
enfin que les mouvements citoyens dont s’inspire Aufstehen parviennent à séduire en
ratissant large. Elle a vu avec
intérêt Jean-Luc Mélenchon
récolter 19% des voix lors de
la présidentielle française.
Ainsi tente-t-elle d’attirer des
sympathisants à coups de
punchlines comme «les lobbyistes ont beaucoup d’argent, nous avons des gens».
Pour l’instant, son mouvement se résume à un site et à
un manifeste attendu pour
le 4 septembre. Mais il semble déjà attirer l’attention
des Allemands et aurait engrangé près de 60 000 inscrits. En outre, un sondage
commandé il y a quelques
jours par le magazine Focus
indiquait qu’un tiers des personnes interrogées pourraient voter pour Aufstehen
si c’était un parti.
Signe que le paysage politique est en train de muter,
certains membres de la CDU,
le parti de Merkel, n’excluent
plus des alliances locales
avec Die Linke. Le débat a été
lancé dans la torpeur de l’été
par Daniel Günther, ministre-président du SchleswigHolstein. La CDU, dit-il, doit
agir «sans œillères». Une
position surprenante, qui a
poussé la chancelière à prendre la parole. «Je ne suis pas
favorable à une coopération
avec Die Linke depuis de
nombreuses années», a déclaré Angela Merkel, catégorique. A l’approche des élections régionales de l’été 2019
dans plusieurs Länder de
l’Est, ce discours pourrait
bien connaître des inflexions
face à la menace, toujours
plus tangible, d’une victoire
de l’AfD. •
Libération Jeudi 23 Août 2018
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LIBÉ.FR
u 9
Le prix Peter Mackler
pour le Monténégrin Jovo
Martinovic Le journaliste
d’investigation monténégrin Jovo Martinovic,
qui a passé près de quinze mois en détention pour
avoir enquêté sur les trafics et la corruption dans
son pays des Balkans, est le lauréat 2018 du prix
Peter Mackler qui récompense le courage et
l’éthique journalistique. PHOTODR
Campagnes d’influence: nouveau
tour de vis chez les géants du Net
Longtemps accusés de déni
et de laisser-faire face aux
«fake news», les tycoons du
numérique ont, depuis un
an, rivalisé de déclarations
et de tris sévères. Et à l’approche des élections de mimandat aux Etats-Unis, ils
montrent de plus en plus
les dents. Mardi, Microsoft
a annoncé avoir saisi, sur
décision judiciaire, six noms
de domaine internet acquis
par le groupe de pirates
APT28 (ou Fancy Bear), accusé par Washington d’être
une émanation du renseignement militaire russe
et d’avoir, notamment, siphonné des milliers de
mails du Comité national
démocrate en 2016. Selon
l’entreprise, APT28 a créé
des sites malveillants, répliques de ceux de think tanks
conservateurs, d’un site du
Sénat américain ou encore
du portail de service du
cloud de Microsoft dans le
but de subtiliser les mots de
passe des utilisateurs. L’entreprise affirme par ailleurs
avoir fermé en deux ans
84 sites malveillants liés à
la Russie. Des déclarations
qui n’ont pas manqué de
faire réagir le ministère
russe des Affaires étrangères, lequel a évoqué une
«chasse aux sorcières».
Le même jour, Facebook,
Twitter et Alphabet (maison
mère de Google) ont expliqué avoir fermé des centaines de comptes suspects,
que l’entreprise américaine
de cybersécurité FireEye
suspecte d’être d’origine
iranienne. FireEye a expliqué avoir identifié un réseau de sites web et de faux
profils sur Facebook, Instagram, Twitter, Google +
et YouTube, ciblant les
Etats-Unis, le RoyaumeUni, l’Amérique latine et le
Moyen-Orient, pour y diffuser des messages en phase
avec les intérêts de Téhéran.
D’après l’entreprise de Mark
Zuckerberg, qui a fermé
«652 pages, groupes et comptes» sur sa plateforme et sur
Instagram, cette campagne
serait liée à «des médias
d’Etat iraniens». Twitter,
de son côté, a précisé avoir
fermé 284 comptes.
AMAELLE GUITON
Jeux Asiatiques
C’est le prénom qu’un couple d’Indonésiens
passionnés de sport ont donné à leur fille,
dont la naissance a coïncidé avec l’ouverture
en Indonésie du deuxième événement
multisports au monde après les Jeux olympiques. Les parents, dont c’est le troisième enfant, ont voulu marquer le coup en ajoutant
«Jeux Asiatiques» au prénom de leur fille, Abidah. Ils espèrent que celle-ci s’intéressera au
sport et deviendra une star. «Si elle a le talent et
la motivation, nous la soutiendrons», a déclaré
sa mère, Vera. Les parents ont aussi dit qu’ils
laisseraient à leur fille, quand elle sera grande,
la possibilité de remplacer «Jeux Asiatiques» par
un prénom plus commun si elle le souhaite.
Merci pour elle.
En Iran, Hassan Rohani dégaine
un nouvel avion de combat
#MeToo Asia
Argento aurait
reconnu une
relation avec
Jimmy Bennett
Selon le site TMZ, Asia
Argento a bien eu une relation sexuelle avec l’acteur
Jimmy Bennett alors qu’il
n’avait que 17 ans. Dimanche, le New York Times faisait état d’un accord financier conclu en avril entre
elle et Bennett, qui l’accusait d’agression sexuelle
en 2013. Mardi, Argento
avait nié «toute relation
sexuelle», indiquant avoir
conclu l’accord financier
pour l’aider. Dans des SMS
envoyés à un ami, l’actrice
affirme avoir eu une relation sexuelle avec Bennett,
indiquant ne pas avoir su
«qu’il était mineur jusqu’à
la lettre de chantage».
Dans d’autres textos, elle
aurait déclaré que l’acteur
lui envoyait des photos
intimes non sollicitées.
PHOTO AFP
Son turban blanc dépasse
au-dessus de la carlingue
tigrée. Assis à la place du
pilote, le président iranien
regarde avec intérêt les commandes de ce nouvel avion
de chasse, vanté par Téhéran comme 100 % «made
in République islamique».
L’engin baptisé «Kowsar» a
été dévoilé mardi. «Certains
pensent que lorsqu’on accroît
sa force militaire, c’est qu’on
cherche la guerre. Mais nous
cherchons plutôt la paix
et nous ne voulons pas la
guerre», a justifié Hassan
Rohani dans un discours télévisé. «Si nous n’avons pas
de moyens de dissuasion,
cela donnera un feu vert aux
autres pour entrer dans ce
pays», a-t-il poursuivi, alors
que les tensions avec les
Etats-Unis ont augmenté
depuis que l’administration
Trump a rompu l’accord sur
le nucléaire. En mai, la Maison Blanche avait annoncé
son intention de rétablir des
sanctions, menace mise à
exécution début août. Hassan Rohani n’a pas joué la
surenchère, mardi, suivant
l’exemple du Guide suprême. La semaine dernière,
Ali Khamenei avait plaidé
pour le «ni ni», ni guerre ni
négociations avec Washington : «[Les Américains] exagèrent la possibilité de
guerre avec l’Iran. Il n’y aura
pas de guerre… Nous n’avons
jamais commencé une guerre
et ils n’affronteront pas l’Iran
militairement.» Sans les
nommer, Rohani s’est aussi
adressé aux plus radicaux
qui contestent sa politique,
jugée improductive : «Avec
quelques phrases, on peut
commencer un combat. Avec
quelques actes militaires on
peut entrer en confrontation,
mais ça sera coûteux», a-t-il
lancé, louant une protection
du pays «à moindre coût».
Protection que le nouvel
avion de combat est censé
renforcer.
Selon Tasnim, l’agence de
presse iranienne proche des
Gardiens de la révolution, le
Kowsar dispose d’équipements technologiques «de
pointe», dont des radars
polyvalents. La République
islamique travaille depuis
des années sur un appareil
conçu et fabriqué en Iran.
En 2013, l’ancien président
Mahmoud Ahmadinejad
avait exhibé le «Qaher-313»,
alors présenté comme l’un
des avions de combat «les
plus avancés du monde».
L’annonce avait été accueillie avec scepticisme,
comme le résume un récent
Hassan Rohani et le «Kowsar». IRANIAN PRESIDENCY. AFP
rapport de l’International
Institute for Strategic Studies: «Le [Qaher-313 est] un
bon exemple de la propension de l’Iran à exagérer ses
capacités. […] Le développement d’un véritable avion de
combat de cette classe nécessiterait au moins deux décennies et des milliards de
dollars d’investissement, en
plus d’une industrie avancée
de défense et d’aérospatial.
[…] L’aérospatial iranien a
fait preuve d’une ingéniosité
louable, mais il est peu probable que l’Iran ait réussi à
contourner les “lois” du développement et de la fabrication d’avions.»
La présentation de mardi est
aussi une façon, pour Rohani, de mettre en avant
l’armée régulière, future
utilisatrice de l’avion. C’est
d’ailleurs le ministre de la
Défense, Amir Hatami, qui
a annoncé l’événement dès
samedi. Hatami est issu de
l’armée et non des Gardiens
de la révolution, l’autre
organisation officielle de la
défense iranienne, plus radicale et très critique de la
politique d’ouverture du
président iranien.
PIERRE ALONSO
INTERVIEW
«Inclure
l’environnement
dans le débat
sur les paradis
fiscaux»
Dans quelle mesure les paradis fiscaux participent-ils à la
destruction d’espaces naturels? Des chercheurs du Centre sur la résilience de Stockholm ont creusé le sujet
pendant trois ans. Entretien
avec le biologiste français
Jean-Baptiste Jouffray, coauteur de la récente étude.
Comment les paradis fiscaux sont-ils liés aux activités destructrices pour
l’environnement ?
Nous nous sommes concentrés sur deux cas emblématiques : la déforestation de
l’Amazonie brésilienne et la
pêche illégale. En moyenne,
68 % des capitaux étrangers
investis entre 2001 et 2011
dans des secteurs liés à la déforestation de l’Amazonie ont
été transférés par le biais de
paradis fiscaux. Et 70 % des
navires reconnus comme impliqués dans la pêche illégale
sont, ou ont été, enregistrés
dans des paradis fiscaux.
Avez-vous été étonné par
les résultats de l’étude ?
Rien que dans ces deux cas,
l’ampleur des flux financiers
liés à la destruction environnementale est effarante et
prouve qu’il est nécessaire
d’ajouter cette dimension au
débat sur les paradis fiscaux.
Par ailleurs, les pertes de recettes fiscales causées par ces
dérives devraient être considérées comme des subventions indirectes aux activités
économiques qui ont des
conséquences préjudiciables
pour l’environnement. Pour
la pêche illégale, de nombreux Etats fournisseurs de
pavillons de complaisance
[immatriculation du navire
sous une juridiction nationale
différente de celle des propriétaires, ndlr] sont aussi des
paradis fiscaux. Et ces juridictions manquent de volonté ou de capacité politique
pour faire respecter les quotas de pêche et la surveillance
maritime.
Recueilli par A.Mt
A lire en intégralité sur Libé.fr
10 u
FRANCE
Libération Jeudi 23 Août 2018
INCENDIE À AUBERVILLIERS
«Le petit,
il a besoin d’un
psychologue,
pas d’un juge»
Le 26 juillet, une tour prenait feu dans la
commune de Seine-Saint-Denis, tuant une
mère et ses trois enfants. Principal suspect:
un garçon de 10 ans qui jouait avec un briquet.
Retour sur les lieux hantés par les odeurs
de cendres, à la rencontre de voisins choqués.
REPORTAGE
Par
CLARISSE MARTIN
Photo DENIS ALLARD
D
ans la cité du Pont-Blanc, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le bâtiment
est reconnaissable de loin avec son
sommet à la façade noircie par les flammes.
Dans ce quartier populaire, au 38, rue Hémet,
une femme enceinte et ses trois enfants sont
morts le 26 juillet lors du sinistre qui a ravagé
leur immeuble. Un mois s’est écoulé, mais
de l’incendiaire supposé, mis en examen pour
«incendie volontaire ayant entraîné la mort»,
on ne sait presque rien, sinon son âge: 10 ans.
Sur place, le souvenir de cette journée
touchant des enfants, victimes d’un côté et accusé de l’autre, accapare toujours les esprits.
«Des odeurs» rappellent à chaque moment le
drame, raconte une habitante du quartier, qui
vit là depuis quarante ans et promène son chien
autour du bâtiment géré par l’OPH, l’office
public HLM. «Par moments, ça sent encore le
brûlé et le produit de nettoyage dans la cage
d’escalier.»
Une autre habitante, Isabelle, ouvrière
à Aubervilliers, 54 ans dont treize passés dans
la cité, s’assied sur les marches grises à l’entrée
de la tour de dix-huit étages. Lors du sinistre,
elle était au supermarché. Le feu s’est déclaré
aux alentours de 17h15. C’est l’une de ses amies
qui l’a prévenue par téléphone: «Y a le feu chez
toi.» Avant de lui envoyer une photo sur son
portable. Isabelle a rappliqué à toute vitesse
au Pont-Blanc. «Je suis arrivée à 18h15, tous les
gens étaient en bas, évacués. J’ai pleuré. Je me
suis effondrée avant même de savoir qu’il y
avait des morts.» Il a fallu près de quatre
heures aux pompiers pour venir à bout des
flammes, vers 22 heures.
«Tresses et sac à dos»
Dans le hall mal éclairé de la tour de 108 logements, le sol est recouvert de petits carreaux
froids tirant sur le beige. Il y fait presque frais,
alors que dehors le thermomètre dépasse
les 30°C. L’incendie remonte à près de deux semaines. Isabelle tombe sur Samir, 32 ans, un des
habitants de l’immeuble. Ils ne se connaissaient
pas auparavant. C’est Samir qui lance lll
Libération Jeudi 23 Août 2018
la conversation, au pied de l’escalier:
«C’est comment chez vous?» Situé au septième
étage, l’appartement d’Isabelle a été épargné
par les flammes. Celui de Samir, qui se trouve
au niveau du foyer de l’incendie, au seizième,
est ravagé. «Tout a brûlé chez moi. Tout est
mort», se désole-t-il. Sa sœur, qui vit à un autre
étage du même grand ensemble, l’a hébergé
pour le dépanner. «L’autre nuit, je me suis réveillé à 4 heures du matin. J’ai entendu du bruit,
j’ai cru voir de la fumée.»
Samir continue sa discussion avec Isabelle et,
inévitablement, ils en viennent à parler de
«la famille», celle qui a été tragiquement touchée par le feu. De la mère de 33 ans et de ses enfants: 1 an et demi, 4 ans et 6 ans. Tous morts.
Isabelle croit se souvenir de l’une des victimes,
une fillette «avec ses tresses et son sac à dos. Je
la croisais de temps en temps dans l’ascenseur».
Peu d’informations circulent sur les défunts
dans ces tours où l’on se parle peu. La mère
s’appelait Fatoumata et avait un temps travaillé
comme caissière dans le supermarché du quartier, jusqu’à la naissance de sa première fille.
Le 3 août, huit jours après l’incendie, un rituel
musulman en présence des dépouilles, la salat
al janaza, a eu lieu au gymnase Robespierre,
à quelques centaines de mètres de l’immeuble
de la rue Hémet. Une invitation à se recueillir
avait été relayée, notamment sur les réseaux
sociaux. Les quatre victimes ont ensuite été enterrées au Mali.
Personne ne connaît le petit garçon qui est
soupçonné d’avoir mis le feu. Son prénom n’a
pas été révélé, ni les circonstances exactes des
faits. Les seuls éléments publics sur le rôle qu’il
a tenu proviennent d’une source judiciaire: «Il
a joué avec un briquet et a mis le feu à un torchon. Il n’a pas réussi à éteindre le feu, qui s’est
propagé à l’appartement, puis aux appartements voisins.» Des habitants de l’immeuble,
choqués par l’incendie, sont stupéfaits que le
garçonnet ait été mis en examen par le juge
d’instruction. «A 10 ans, on ne peut pas être responsable. On a tous fait des bêtises à cet âge», déplore une habitante aux lunettes cerclées de
bleu. «Il va traîner ça toute sa vie», lâche Isabelle. «Je ne sais pas si on est conscient à 10 ans…
Je ne trouve pas ça normal, dit Samir. Le petit,
il a besoin d’un psychologue. Pas d’un juge. Si ça
se trouve, il allait à l’école avec les enfants qui
sont morts…»
lll
A Aubervilliers,
le 7 août.
u 11
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«Discerner le bien du mal»
Depuis sa mise en examen, le garçon a dû quitter
l’appartement où il vivait avec sa mère. Le juge
d’instruction a prononcé une mesure d’éloignement d’Aubervilliers. L’enfant a été confié à
son père, qui habite en dehors de la
Seine-Saint-Denis. «En France, on est responsable pénalement quand on est capable de discerner le bien du mal. Il n’y a pas d’âge fixé. C’est le
juge qui va apprécier ce discernement, généralement aux alentours de 7 ou 8 ans», explique à
Libération Jean-Baptiste Perrier, professeur de
droit privé à l’université d’Aix-Marseille et directeur de l’Institut des sciences pénales et de criminologie d’Aix-en-Provence. A 10 ans, un enfant peut faire l’objet de mesures ou de sanctions
éducatives, mais ne peut pas être condamné à
une peine –d’amende ou de prison.
«Au terme de l’instruction, le juge décidera ou
non de renvoyer l’affaire en procès, qui devra
se dérouler obligatoirement devant le juge des
enfants, poursuit le juriste, qui rappelle que
l’ouverture d’une instruction est obligatoire
lorsque des mineurs sont mis en cause. La mise
en examen permet de mener une enquête approfondie sur la personne afin de prononcer des
mesures adaptées à sa situation. La philosophie
de la démarche, c’est l’éducation plutôt que la
punition.»
Depuis le sinistre, les habitants se posent des
questions à propos de la sécurité dans leur immeuble. Samir tourne et retourne ces interrogations dans sa tête, il aimerait «savoir si ça aurait
pu être évité». Selon lui, le plan d’évacuation de temps en temps, les pleurs d’un bébé et des
l’immeuble n’a été affiché dans l’entrée que éclats de voix viennent rompre le calme.
quelques jours après l’incendie. Ou peut-être Au sommet de la tour, quatorze appartements
se trouvait-il déjà là, mais le trentenaire ne carbonisés sont devenus inhabitables.
l’avait pas remarqué auparavant. «Même si ce «Dans un premier temps, il a fallu remettre
n’est pas ça qui allait sauver les gens», lâche-t-il l’électricité et le gaz dans l’immeuble», raconte
en haussant les épaules. Interrogé à ce sujet, Anthony Daguet. Quant aux logements ravagés,
le président de l’OPH d’Aubervilliers, Anthony ils vont devoir subir de lourds travaux, remise
Daguet, assure que l’immeuble respectait les en état qui ne devrait pas démarrer avant plunormes de sécurité et que «le plan d’évacuation sieurs mois. Les étages concernés ont seuleétait correctement affiché en amont du sinistre. ment été sécurisés par les pompiers. «Il y a tout
[…]. L’immeuble avait
le jeu des assurances,
été réhabilité en 2005.
c’est une grosse mécaniLa tour était propre
que à mettre en place,
et plutôt bien entrepoursuit l’adjoint. On
tenue», souligne celui
devrait dépasser le milqui est également
lion d’euros [de frais].»
premier adjoint à la
En attendant, leurs ocmaire d’Aubervilliers,
cupants ont dû cherUne habitante de la tour
Meriem Derkaoui
cher un toit. «Neuf loge(PCF). L’élu parle d’une
ments ont été mis à
«cité tranquille, calme, sans histoires». Dans un disposition en urgence par l’OPH lors d’une comcommuniqué publié au soir de la mise en mission d’attribution le 3 août, détaille l’élu.
examen du garçon soupçonné d’être l’incen- Certains voulaient rester dans le quartier,
diaire, le 30 juillet, la maire d’Aubervilliers a d’autres voulaient le fuir.» Une famille a été reappelé à ce que «la lumière soit faite et que les logée dans les Hauts-de-Seine, deux dans le
causes [de l’incendie] soient identifiées dans le Val-d’Oise, et deux autres, en vacances, ne sont
respect des droits des victimes tout comme des pas encore fixées sur leur sort.
droits de l’enfant».
Au fil de leur discussion au pied de l’immeuble,
Dans la torpeur de l’été, la quiétude règne dans Isabelle et Samir reconstituent la chronologie
la cité du nord d’Aubervilliers. A ses abords, de la catastrophe. Les flammes, puis les quelquelques jeunes se sont installés sur des chaises que deux cents sapeurs-pompiers qui sont
pliantes posées sur le trottoir, non loin de plu- intervenus. Cinq habitants du quartier les ont
sieurs commerces: une boucherie halal, une su- épaulés en allant frapper aux portes des
pérette et une pharmacie. Les magasins sont appartements pour alerter et faire sortir les
regroupés sous la dénomination «Centre com- occupants qui n’avaient rien vu, rien entendu.
mercial», inscription bien en vue sur un mur «C’étaient des petits jeunes», précise Isabelle
gris. La plupart des boutiques affichent portes avec une pointe d’affection dans la voix. «Ceux
closes. Entre les barres HLM du Pont-Blanc, des qui traînent souvent en bas, après lesquels on
enfants zigzaguent à vélo sur le parking. De râle parfois», rajoute Samir. •
«A 10 ans, on ne peut
pas être responsable.
On a tous fait
des bêtises à cet âge.»
Qui sont les actionnaires
de Monsanto?
Viaduc de Gênes: l’utilisation
de briques dans la structure
est-elle normale ?
Est-il vrai qu’Aurore Bergé a voté
contre l’interdiction du broyage
des poussins ?
Tout ce que vous avez voulu savoir
sur l’«Aquarius»
Check News.fr
vous demandez
nous vérifions
12 u
FRANCE
Libération Jeudi 23 Août 2018
Entre autres, la chaîne Studio Bubble Tea engrangerait près de 1 500 euros pour 800 000 vues quotidiennes. Soit un chiffre d’affaires annuel de 500 000 euros. Et ce sans
Par
ARTHUR LE DENN
K
alys a 11 ans. Athéna en a 6.
Elles sont encore très jeunes, mais sont déjà suivies
par quelque 1,4 million d’abonnés
sur la plateforme d’hébergement
de vidéos YouTube. Tous les jours
ou presque, depuis quatre ans, les
deux sœurs déballent de nouveaux
jouets ou relèvent des défis en
tout genre sur leur chaîne, Studio
Bubble Tea. Elles ont tout de professionnelles, emploient le même
gimmick au début de chaque vidéo : «Hello les copains, coucou les
Bubble fans !» Derrière cette mécanique bien huilée se trouve
Mickaël, leur père. Avant de lancer
sa chaîne «familiale», il a tourné
quelques sketchs avec sa fille aînée
«pour lui faire plaisir». Puis,
en 2014, «dans la même logique
d’amusement», il décide de mettre
ses filles en scène sur YouTube.
La mayonnaise prend, si bien que
le père de famille abandonne son
poste d’ingénieur pour se consacrer à son activité en ligne.
Pionnières du genre en France,
Kalys et Athéna n’ont pas tardé
à faire des émules. Néo et Swan,
Démo Jouets, Gabin et Lili… Depuis, de nombreuses chaînes dites
«familiales» font florès. Une activité qui, si elle peut paraître
anodine sur la forme, est le théâtre
d’enjeux qui dépassent les enfants. «Derrière la caméra, les parents servent leurs propres intérêts
ENFANTS YOUTUBEURS
Poussins
aux jeux d’or
Sous leur apparente légèreté, les chaînes
«familiales», toujours plus nombreuses sur la
plateforme de vidéos, inquiètent les associations
de protection de l’enfance: très lucrative, l’activité
n’est pas spécifiquement encadrée par la loi.
économiques et financiers», estime
Me Dalila Madjid, avocate au barreau de Paris spécialiste du droit du
travail et de l’Internet.
«COCKTAIL MAGIQUE»
La logique mercantile de YouTube,
qui rémunère ses créateurs de
contenus en fonction de leur
nombre de vues, n’est plus un secret. Cette course à l’audience se
traduit par un rythme de production quasi industriel chez les
youtubeurs. Officiellement, ni la
plateforme ni ses membres n’ont le
droit de communiquer sur les sommes versées. Il reste néanmoins
possible d’imaginer un ordre
d’idée. Si l’on en croit le site Social
Blade, qui recense les données des
fameux «influenceurs» (ces personnalités du Web qui se servent de
leur exposition pour influer sur
les comportements d’achats), la
chaîne Studio Bubble Tea engrangerait près de 1 500 euros pour
800 000 vues quotidiennes.
Soit un chiffre d’affaires annuel
de 500000 euros. Et ce sans compter le soutien de géants du jouet et
du dessin animé, qui lui offrent
produits à tester et voyages à la
rencontre d’acteurs ou de sportifs
de haut niveau. «Pour ces marques,
les chaînes familiales représentent
un cocktail magique en matière de
marketing direct au vu du nombre
d’enfants qui regardent ces vidéos
et qui cherchent à les imiter»,
explique le président de l’Observatoire de la parentalité et de
Libération Jeudi 23 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 13
compter le soutien de géants du jouet et du dessin animé. CAPTURES YOUTUBE. MONTAGE LIBÉRATION
l’éducation numérique (Open),
Thomas Rohmer.
A priori, le fait que cette activité
dégage de l’argent n’a rien de répréhensible. Ce sont les conditions
de travail des mineurs devant la caméra qui inquiètent les associations
de protection de l’enfance. Fin mai,
l’Open a déposé deux dénonciations
aux tribunaux de Lyon et de Bobigny pour «travail illicite de mineurs
de moins de 16 ans». De fait, à
l’heure actuelle, les enfants youtubeurs ne sont pas protégés,
contrairement aux mineurs artistes.
Pas de limitation horaire ni d’accompagnement psychologique :
ces mineurs ne font l’objet d’aucun
contrôle et échappent au radar des
autorités publiques. Thomas Rohmer : «Il s’agit d’un véritable vide
juridique. Résultat, les enfants tournent le mercredi et le week-end, ce
qui conduit à des privations en matière de sociabilisation.» Les gérants
de chaînes «familiales» s’en défendent, arguent que ces tournages
ne requièrent pas plus de temps
qu’une activité extrascolaire.
Mickaël, le père de Kalys et
d’Athéna : «Cela représente deux
heures de tournage chaque semaine.
Mes filles ont tout le temps d’aller
aux anniversaires de leurs copines
et de faire du patin à glace.»
La Direction générale du travail
estime que pour qu’une activité soit
considérée comme un emploi, elle
doit à la fois donner lieu à une prestation, à un lien de subordination
ainsi qu’à une rémunération. Trois
«Montrer que sa vie
est toujours bien
remplie sur la base
d’activités calibrées
pour correspondre
à ce qui se vend,
cela fait de ces
enfants des objets
de consommation.»
Vanessa Lalo psychologue
conditions que semblent remplir
les enfants exposés sur ces chaînes
YouTube. Or, pour l’heure, aucune
disposition ne permet de garantir
qu’une partie au moins de l’argent
empoché via cette activité revienne
aux enfants. L’Open rapporte ainsi
que le Défenseur des droits, par la
voix de la Défenseure des enfants,
Geneviève Avenard, «se dit préoccupé» par l’ampleur que prend le
phénomène. Par l’intermédiaire du
cabinet de la ministre du Travail, le
gouvernement a quant à lui notifié
à la rentrée 2017 qu’il préférait attendre que l’évolution du droit se
fasse par jurisprudence plutôt que
par un projet de loi débattu au Parlement, estimant que ces chaînes
YouTube relèvent du «loisir privé».
Malgré une question à la ministre
Muriel Pénicaud début juin, la sénatrice socialiste de Loire-Atlanti-
que Michelle Meunier n’a pas réussi
à mettre l’encadrement des jeunes
youtubeurs au centre du débat.
Les procureurs saisis par l’Open devront donc trancher sur la question
après enquête. Si l’un d’eux estime
que l’infraction est caractérisée, le
législateur n’aura alors d’autre
choix que d’encadrer la pratique.
Me Madjid: «Il sera impossible d’interdire totalement cette activité. En
revanche, on peut aisément élargir
les protections préexistantes.» L’an
dernier, l’article R.7124-1 du code
du travail sur l’emploi des mineurs
de moins de 16 ans a justement été
amendé pour y intégrer le domaine
du sport électronique. Sans pour
autant se pencher plus largement
sur la question d’Internet. «Une erreur», selon Thomas Rohmer de
l’Open, pour qui le bon sens voudrait que l’on en élargisse le champ
d’application plutôt que de créer
une nouvelle disposition.
«GRATIFICATION DE L’EGO»
Le père de Kalys et d’Athéna se dit
pour sa part «ouvert à un encadrement», à condition que celui-ci
prenne en compte les spécificités
de son activité. «Il ne faut pas qu’il
s’agisse du même texte que pour les
enfants comédiens ou mannequins,
qui sont amenés à partir loin de chez
eux ou de leurs proches. Ce n’est tout
de même pas la même chose que
de travailler en famille et à son
domicile», plaide-t-il, espérant être
consulté si un débat devait se tenir.
Ces chaînes «familiales» inquiètent
aussi car elles feraient courir aux
enfants un risque d’ordre psychologique. «A partir du moment où
de l’argent tombe tous les mois du
fait de cette activité, on se rapproche
d’une forme de prostitution enfantine», estime par exemple le
psychanalyste Michaël Stora,
également président de l’Observatoire des mondes numériques en
sciences humaines.
La formulation est dramatique, et
suggère un préjudice moral majeur.
Mais pour Michaël Stora, pas de
doute, exposer ses enfants à un
public aussi large que celui de YouTube comporte des risques : «Ce
phénomène de mode vient perturber le développement personnel
de l’enfant.» Notions d’intimité et
de vie privée mal assimilées,
confiance limitée en ses propres
parents, difficultés à se construire
par rapport à ses pairs… La course
aux «likes» est loin d’être saine.
«C’est une perpétuelle gratification
de l’ego. Montrer que sa vie est toujours bien remplie sur la base d’activités calibrées pour correspondre à
ce qui se vend, cela fait de ces enfants des objets de consommation»,
souligne la psychologue spécialiste
de la jeunesse et des usages numériques Vanessa Lalo.
Selon Michaël Stora, le simple fait
de lancer une chaîne YouTube
mettant en scène des mineurs révélerait des «dysfonctionnements» au
sein d’une famille. «Cela traduit
une forme de pathologie dans la relation enfants-parents et ça aboutit
à ce qu’on appelle le “faux-self”: les
enfants s’adaptent au désir parental
sans pouvoir exprimer pleinement
leur individualité.»
«RISQUE DE DÉPRESSION»
C’est à l’adolescence que tout peut
vriller. Du Français Jordy à l’Américaine Britney Spears, les exemples
d’effondrement psychologique
d’enfants ultramédiatisés ne manquent pas. Michaël Stora: «Pendant
toute leur jeunesse, ils assimilent
qu’ils n’existent qu’au travers d’une
course à l’audimat. Ils en font un
enjeu existentiel et présentent un
risque sérieux de dépression le jour
où ils n’intéressent plus autant de
monde.»
Ces chaînes restent un phénomène
de mode récent. La mise en place
future d’un arsenal législatif permettrait d’assurer les droits de ces
enfants youtubeurs en les dotant
d’outils juridiques s’ils s’estiment
floués une fois adultes. Ils seraient
néanmoins déjà en mesure d’obtenir gain de cause : «Ils pourront
toujours faire valoir une atteinte
à leur image ou à leur vie privée,
leurs arguments seront tout à fait
recevables. Ils se baseront, en plus
de cela, sur le fait qu’il s’agissait
d’une activité à but lucratif», détaille Me Madjid. Le père de Kalys
et d’Athéna assure pour sa part
veiller au grain, que le bien-être et
la réussite de ses filles passent
avant tout : «Quand elles voudront
arrêter, on arrêtera. Ce sera leur
choix.» •
14 u
FRANCE
Libération Jeudi 23 Août 2018
LIBÉ.FR
Crise au Média : mise
au point de Gérard Miller
et Henri Poulain Les deux
cofondateurs de la web TV en crise Gérard Miller
(photo) et Henri Poulain apportent des précisions
après les révélations publiées mardi dans Libération
sur le conflit les opposant à Sophia Chikirou, qui a
quitté la structure à grand fracas avec plusieurs de
ses proches. PHOTO STÉPHANE BURLOT. HANS LUCAS
demnisation des victimes ou
encore la création d’un tribunal spécial au Vatican.
Cette prise de parole n’est pas
sans précédent. Il y a
deux ans, le père Patrick
Royannais dénonçait la
faillite du système et les «gesticulations» du cardinal dans
une lettre sobrement intitulée«la Démission de l’archevêque de Lyon». «Mais c’est la
première fois qu’on fait une
pétition avec un homme
d’Eglise, qui partage la même
intransigeance. On a eu quelques soutiens qui sont restés
officieux. C’est la première fois
qu’on entend publiquement
des mots aussi forts», souligne
auprès de Libération François
Devaux, le président de la Parole libérée, l’association
d’aide aux scouts victimes du
père Preynat.
Tsunami. En vingt-quatre
Le père Pierre Vignon à Saint-Martin-en-Vercors (Drôme), mercredi. PHOTO JEAN-PIERRE CLATOT. AFP
Pierre Vignon, le prêtre qui porte
la parole contre le cardinal Barbarin
Dans une pétition,
l’abbé demande
la démission
de l’archevêque
de Lyon, qui est
poursuivi pour
non-dénonciation
d’agressions
sexuelles.
Par
DAPHNÉ GASTALDI
Intérim à Lyon
I
l est sorti du rang. Pierre
Vignon, prêtre du diocèse
de Valence et juge canonique (la justice interne de
l’Eglise), brise le silence dans
une pétition cinglante mise
en ligne mardi. D’un ton
mordant, il demande au cardinal Barbarin de démissionner après de nombreuses «erreurs» dans la gestion des
affaires d’abus sexuels. «Donner votre démission de cardi-
nal et d’archevêque serait encore
indéterminée.
bien sûr une mort sociale, Comme révélé par Mediamais quelle assomption per- part, Barbarin est accusé
sonnelle en retour ? Vous se- d’avoir couvert en tout cinq
riez enfin à la hauteur de cas de prêtres prédateurs et
l’événement», ose-t-il. Avant de s’être montré négligent
d’inviter ses confrères et dans la gestion de trois autres
«tous les membres
dossiers. Pour le
L’HOMME père Vignon, «il
de l’Eglise conscients de l’imporDU JOUR faut en finir avec
tance du mal fait
la culture de la
aux victimes d’abus» à signer. couverture». En finir avec
Un coup de tabac dans le dio- l’inertie. Sa réaction intercèse de Lyon, secoué par plu- vient dans un contexte marsieurs scandales de pédophi- qué par les scandales de pélie depuis 2016.
dophilie aux Etats-Unis et au
Chili, «monstrueux» selon lui.
Piraterie. L’archevêque et Inspiré par la dernière lettre
cardinal Philippe Barbarin du pape François appelant
est poursuivi par des victimes les fidèles à se mobiliser
pour non-dénonciation dans contre les agressions sexuell’affaire du père Preynat qui les, l’ecclésiastique a décidé
est accusé d’avoir agressé au de prendre la plume. Quitte
moins 70 scouts de Sainte- à s’attirer les foudres de
Foy-lès-Lyons (Métropole de l’Eglise. S’adressant au priLyon). Il doit être cité à com- mat des Gaules, «afin de ne
paraître au tribunal correc- pas être considéré comme
tionnel de Lyon, à une date [son] complice», il demande à
Philippe Barbarin «publiquement et sans détour de donner
[sa] démission de cardinal et
d’archevêque de Lyon dans les
plus brefs délais». Un ultimatum lancé comme on entre
en piraterie. Il en faut du courage dans une institution où
le chef est jugé infaillible.
La soixantaine, une barbe grisonnante et l’œil bienveillant
derrière des lunettes strictes,
Pierre Vignon est de ceux qui
ne plient pas. «Je dois être inconscient ou téméraire, mais
j’ai le sentiment d’avoir fait
mon devoir», explique-t-il à
Libération au lendemain de la
publication de sa pétition. Cet
esprit de résistance, il dit le tenir de sa famille originaire du
Vercors: «Mon père a été décoré de la Légion d’honneur au
titre de la Résistance, et un oncle prêtre a reçu Jean Moulin
en 1943.» Il se garde de devancer la justice des hommes :
«Même s’il est blanchi, le car-
dinal sera bloqué jusqu’à la fin
par ces histoires, alors qu’il
suffisait qu’il fasse un pas vers
les victimes», regrette-t-il.
Depuis vingt-cinq ans, Pierre
Vignon œuvre notamment
auprès des personnes abusées sexuellement, à l’officialité interdiocésaine, un tribunal de l’Eglise : «Dans mon
ministère, je reçois des plaintes de victimes, j’ai lu des rapports d’expertises sur les prêtres prédateurs, et je me suis
formé sur ces questions.» «Révolté par l’injustice», il attend
des actes forts. Certes, il reconnaît quelques efforts menés récemment par l’Eglise
catholique mais qui restent,
selon lui, minimes. A ses côtés, les associations de victimes comme la Parole libérée
ou l’Aide aux victimes des dérives de mouvements religieux en Europe et à leurs familles (Avref ) attendent
l’ouverture des archives, l’in-
heures seulement, la pétition
relayée par l’Avref et la Parole
libérée a recueilli plus
de 8000 signatures. Le clerc
a bien eu quelques soutiens
d’amis prêtres, mais «c’est le
calme plat» du côté de ses
autres confrères. Le père
Christian Delorme, pilier du
diocèse de Lyon, a choisi de
prendre la défense du cardinal Barbarin sur France Info.
«Si on entre dans la logique de
l’abbé Vignon, il faudrait que
le pape démissionne», a-t-il
déploré. Tant pis, Pierre Vignon ne désarmera pas. Sa réponse fuse: «On dit qu’on crucifie le cardinal Barbarin,
mais c’est le Christ qui a été
crucifié, il ne faudrait pas
confondre.»
De son côté, le diocèse de
Lyon a réagi par la voix de
Mgr Emmanuel Gobilliard.
L’évêque auxiliaire de Lyon
attend que la justice tranche
et rappelle que le cardinal a
proposé sa démission au pape
en 2016. Refusée par le souverain pontife. «Le porte-parole
de l’évêché de Lyon n’a pas
compris la lettre du pape, déplore Pierre Vignon. On ne fait
pas tout ce qu’il faut pour lutter contre les abus sexuels. Il
est temps d’entrer dans une
culture de vigilance et que la
vie dans l’Eglise soit rendue
impossible pour les prédateurs.» Pris dans un tsunami
médiatique, le prêtre dissident garde la tête froide: «Si la
pétition a rencontré un tel
écho, c’est qu’elle était
attendue.» De quoi le laisser
«en grande paix». •
Libération Jeudi 23 Août 2018
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C’est la hausse du nombre d’intoxications accidentelles
au cannabis chez les enfants, qui touchent en majorité les
moins de 2 ans, d’après une étude de l’Agence du médicament publiée
lundi. Une augmentation «constante depuis 2014», alerte l’agence
sanitaire. Entre janvier 2015 et septembre 2017, 194 cas ont été recensés et dix enfants hospitalisés plus de 48 heures, dont un pendant
onze jours. Cependant, «aucun décès n’a été rapporté». Ces intoxications, qui surviennent le plus souvent dans un cadre familial, sont en
recrudescence en période estivale et lors des fêtes de fin d’année.
Affaire Françoise Nyssen accusée
de nouveaux travaux non déclarés
Cofondatrice et ex-présidente des
éditions Actes Sud, la ministre de la
Culture est accusée par le Canard enchaîné d’avoir réalisé des travaux illégaux dans les locaux parisiens de l’entreprise, un hôtel particulier du
VIe arrondissement classé aux Monuments historiques. Selon le Canard,
en 1997 puis en 2012, des aménagements en ont augmenté la surface de 150 m2. Sans déclaration
ni autorisation auprès de la mairie de Paris et du fisc, affirme
l’hebdomadaire. Un comble pour celle qui a aujourd’hui autorité sur la Direction générale des patrimoines… Fin juin, le Canard accusait déjà Nyssen de travaux non autorisés au siège
de la maison d’édition, à Arles (Bouches-du-Rhône). Dans la
Provence, la ministre avait évoqué «une négligence», régularisée depuis. Mercredi, c’est le porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux, qui a pris la défense de l’ex-éditrice: «Actes Sud s’est installé à la fin des années 90 dans des locaux qui
comportaient déjà des mezzanines, a-t-il expliqué. Quand on
est locataire et qu’on s’installe quelque part, on demande rarement s’il y a eu toutes les autorisations.» Relancé après cette
explication peu claire, Griveaux a déclaré «découvrir cette affaire» et affirmé que si les autorisations nécessaires n’avaient
pas été demandées, «ces choses seront faites». PHOTO AFP
Le gouvernement glisse la réforme
constitutionnelle en dessous de la pile
Victime du charivari parlementaire provoqué par l’affaire Benalla, le projet de réforme constitutionnelle, qui
aurait dû être adopté dès
juillet par l’Assemblée nationale, devrait passer quelques mois supplémentaires
au réfrigérateur. C’est ce qu’a
fortement suggéré mercredi
le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, à
l’issue du Conseil des ministres de rentrée.
Présenté comme une priorité
par le gouvernement, le texte
vise, entre autres, à accélérer
la procédure parlementaire,
élargir l’autonomie des collectivités locales ou encore
supprimer la Cour de justice
de la République, chargée de
juger les ministres pour les
Les guêpes sont-elles plus
nombreuses cette année?
Terrasses, parcs, maisons… Rome. A y regarder de plus
l’été 2018 serait celui de l’in- près, les cas d’invasions ont
vasion des guêpes. Les socié- été signalés en Alsace, dans le
tés de désinsectisation et les Nord ou encore dans la
pompiers se disent assaillis Marne, là où l’hiver a été plus
d’appels. Ce serait même clément, donc. Pour le reste
«l’année du siècle», selon un du territoire, tout serait quesemployé chargé de la des- tion de perception. L’explicatruction de nids interrogé par tion tient au cycle de vie des
la Voix du
guêpes. L’hiver
Nord. Y a-t-il
décime les coMERCI DE
vraiment daL’AVOIR POSÉE lonies. Seules
vantage de
les reines surguêpes? Quentin Rome, en- vivent et pondent pour refontomologiste au Muséum na- der une grande famille. Dutional d’histoire naturelle de rant juillet et août, les nids
Paris, nous fait comprendre qui ont résisté sont à leur
qu’on tient là un marronnier, apogée. C’est aussi à ce moces sujets qui reviennent fré- ment-là que les humains ont
quemment dans les médias. des envies de sorties. Et les
«C’est comme ça chaque an- guêpes sont aussi gourmannée, je suis un peu habitué.» des que nous. Omnivores,
Une fois de plus, il dément : elles sont attirées par le su«Eh non, il n’y en a pas plus.» cre, la viande ou le poisson.
Cependant, les populations En fonction de l’espèce, elles
de guêpes ne sont pas scienti- peuvent aussi nourrir leurs
fiquement recensées. Pas de larves avec des papillons, de
chiffres, donc, pour 2018.
petites chenilles ou des mou«Cette année, nous avons eu ches. Elles participent donc
un hiver plus long que d’habi- à la régulation du nombre
tude, froid, et en dehors du des bestioles grouillant dans
Grand Est et du Nord, ça a été la nature.
assez défavorable aux guêpes A la fin de l’été, les guêpes
sociales [qui vivent en colo- peuvent être en carence alinies et construisent des nids, mentaire, les ressources de la
parfois dans les habitations, nature déclinant. Elles comndlr]», précise Quentin mencent aussi à se préparer
à l’arrivée des jours plus frisquets. Ce qui explique qu’elles puissent être plus nombreuses à s’incruster à table.
«La guêpe commune et la germanique […] ont des tendances charognardes. Il faut les
empêcher de piquer de la
nourriture sinon elles reviennent en force», ajoute l’entomologiste du Muséum national d’histoire naturelle. La
meilleure méthode pour les
éloigner est encore de «payer
une taxe», explique-t-il. C’està-dire sacrifier un bout de
nourriture et le placer à distance, où les guêpes pourront
grignoter au calme.
Hypothèse complémentaire:
les vagues de chaleur printanières et estivales ont eu le
même effet que des couveuses. «La chaleur accélère la
croissance des insectes. Avec
une température élevée, on
assiste à un écourtement des
différents cycles de développement de la guêpe», précise
auprès d’Europe 1 Gérard Duvallet, professeur émérite et
chercheur au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive.
Leur arrivée a pu être moins
échelonnée, d’où une impression d’invasion.
MARGAUX LACROUX
Le ministre Gérald Darmanin mercredi. ALBERT FACELLY
fautes commises dans l’exercice de leurs fonctions. L’Assemblée avait entamé fin
juin l’examen du projet. Mais
l’affaire Benalla avait électrisé les oppositions: multipliant les rappels au règlement, elles avaient paralysé
les travaux, finalement suspendus par l’exécutif.
«Nous sommes très attachés
à ce qu’on puisse réviser la
Constitution», a assuré Griveaux, avant d’annoncer
que la priorité serait «vraisemblablement» donnée à la
L’été,
le monde
continue
de tourner.
> Retrouvez
Alexandra Schwartzbrod
de Libération à 8h56
pour le Cahier d’été «J’ai testé»
Mercredi, jeudi, vendredi
loi Pacte, qui doit favoriser
la croissance des entreprises
et l’intéressement des salariés. Des objectifs à haute
priorité, alors que l’activité
économique a ralenti
en 2018. D’autres textes devraient ensuite prendre le
dessus, dont les projets de
budget de l’Etat et de la Sécurité sociale pour 2019.
L’exécutif a l’obligation de
présenter le premier à l’Assemblée au plus tard début
octobre ; le Parlement a ensuite soixante-dix jours
pour l’adopter. Les chances
sont maigres, donc, pour
que le projet de révision
constitutionnelle fasse son
retour à l’Assemblée avant la
fin d’année.
DOMINIQUE ALBERTINI
franceculture.fr/
@Franceculture
LES
MATINS
D’ÉTÉ
7H -9H
DU LUNDI
AU VENDREDI
Julie
Gacon
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
16 u
Libération Jeudi 23 Août 2018
IDÉES/
Scholastique
Mukasonga
«C’est par le savoir
que j’ai échappé
à la machette»
Dans son dernier livre,
«Un si beau diplôme»,
l’écrivaine rwandaise
honore son père,
qui l’a poussée à faire
des études, grâce
auxquelles elle a
échappé au génocide.
Egalement assistante
sociale, la Normande
d’adoption s’est engagée
auprès des migrants
de Ouistreham.
Recueilli par
CATHERINE CALVET
N
ée en 1956 au Rwanda où,
enfant, elle n’est déjà qu’un
«cafard» en sursis, l’écrivaine Scholastique Mukasonga est
déportée par les autorités hutues,
avec toute sa famille, à Nyamata,
dans une région inhospitalière et
peu habitée. Lors du génocide, entre
avril et juin 1994, 50 000 des
60000 Tutsis de cette zone seront
tués. Elle ne doit sa survie qu’à son
départ en 1973 pour le Burundi voisin, où elle parvient à entrer à l’école
d’assistantes sociales de Gitega. Elle
devient une exilée, une apatride.
En 1992, elle s’installe en France
avec son mari normand et doit repasser une seconde fois ce «si beau
diplôme» d’assistante sociale afin de
pouvoir exercer en Basse-Normandie. Nous sommes seulement
deux ans avant le génocide des Tutsis par les Hutus. Presque tous les
membres de sa famille disparaissent
en 1994. Ecrire devient pour Scholastique Mukasonga une façon de les
sauver de l’oubli, de leur rendre leur
dignité. Surtout à son père qui l’a
tant poussée à apprendre le français
et à obtenir un diplôme, qu’il savait
déjà être un «passeport pour la vie».
Dans son dernier livre, Un si beau diplôme (Gallimard, mars 2018), Scholastique Mukasonga salue la mémoire de son père, dix ans après
l’hommage rendu à sa mère dans la
Femme aux pieds nus, (Gallimard).
Même après son prix Renaudot
en 2012, pour Notre-Dame du Nil,
elle a continué d’exercer son métier
d’assistante sociale et s’est mobilisée
ces dernières années pour les migrants des quais de Ouistreham.
Qu’est-ce qui a déclenché
l’écriture de ce livre autant d’années après vos études d’assistante sociale ?
Un ensemble de circonstances a fait
que je me suis sentie coupable,
j’avais l’impression d’être une fille
ingrate: en effet, si je suis arrivée là
où je suis aujourd’hui, c’est essentiellement grâce à mon père. J’ai
écrit Un si beau diplôme très rapidement, en 2017. Je revenais d’une
tournée au Brésil. Lors d’une des
conférences, à São Paulo, une
femme me pose une question. Elle
insiste sur le rôle des femmes dans
mon œuvre, elle souligne que j’ai
écrit sur ma mère et me demande si
j’ai eu un père. «Votre père n’existe
pas dans vos livres, on ne le voit jamais.» En entendant ces propos, j’ai
été effondrée, d’autant plus que
cette lectrice avait raison. Elle soulignait un aspect important dont je
n’avais jamais pris conscience. Imaginez la portée de cette question
pour moi : j’étais l’aînée des filles,
j’étais le soutien de mon père. Il a
d’ailleurs souffert d’avoir beaucoup
de filles, cinq sur sept enfants. Ce
n’est jamais enviable en Afrique. Il
avait donc fait de moi son troisième
garçon, je devais tout savoir faire
comme mes frères, aller aux
champs avec ma mère, aller chercher du bois, aider mon père… Mon
père connaissait bien ma capacité
à rebondir, et même à survivre, mon
énergie… C’est par le savoir que j’ai
pu échapper à la machette. C’est
aussi par ce savoir que je peux faire
survivre la mémoire. Il avait raison:
c’est parce que j’ai appris le français
que j’ai pu quitter le Rwanda. Pour
la génération de mon père, la langue internationale n’était pas encore l’anglais mais le français.
Le récit de votre enfance montre
à quel point le génocide se
prépare très longtemps
avant 1994…
En 1959, toute la famille a été déportée à Nyamata, cet endroit où normalement nous n’avions aucune
chance de survivre. Les autorités
n’avaient même pas à nous tuer, la
nature allait faire son travail. Et
nous allions disparaître de nous-mêmes dans l’oubli. Il n’y avait aucune
ressource, pas même d’eau potable,
la mouche tsé-tsé et la maladie du
sommeil sévissaient. On nous avait
entassés dans des camions, qu’on
appelle encore des camions-bennes,
qui servaient normalement à transporter des pierres. Ils ont soulevé la
benne et nous sommes tous tombés
sur le sol poussiéreux de ce lieu inhospitalier. J’avais 3 ans. J’étais assise en tailleur dans la poussière qui
me piquait les yeux. C’est dans cette
position que mes parents ont fini
par me retrouver. La situation pour
les Tutsis ne cessait de se dégrader:
les quotas de scolarisation n’étaient
plus que de 10%. Mes aînés avaient
franchi l’obstacle mais l’avenir était
très compromis pour mes sœurs et
moi. Avant même d’avoir l’âge d’aller
à l’école primaire, j’avais mon lopin
de terre et je le cultivais. A 4 ans, je
vendais déjà ma production et me
constituais une cagnotte. Je pense
qu’ainsi mon père voulait que j’expérimente très tôt la dureté de la vie
pour les Tutsis au Rwanda, que
même enfant je ne me fasse aucune
illusion sur ce qui m’attendait plus
tard. Il n’y avait pas de place pour
l’enfance, il fallait très vite devenir
adulte. L’obsession de mon père
était que j’aille à l’école, que j’aie un
diplôme, n’importe lequel.
Vous vouliez aussi raconter la
vie de votre père…
Je sais très peu de choses sur le
passé et les origines de mon père,
son nom signifiait «vainqueur des
vainqueurs». Ma mère parlait plus
aisément que lui, je savais qu’elle
était d’une lignée élevée. Mais mon
père avait du mal à parler de lui. Il
avait été orphelin car il est né pendant la Grande Guerre, celle de 14-18
qui a fait aussi beaucoup de morts
en Afrique, par des famines, des épidémies… Ce n’est que dans les années 20 que le christianisme arrive
et que des écoles sont créées. On
pouvait aller à l’école élémentaire
pendant quatre ou cinq ans. On apprenait le swahili. C’est la langue
dont se servaient les interprètes entre les autorités coloniales et les
autochtones. C’est ce qu’avait fait
mon père. Il était au service des
autorités coloniales : à la fois aide
comptable et homme à tout faire. Il
a ainsi acquis un statut honorable.
Mais le peu de sécurité dont il disposait a été balayé par la montée du racisme anti-Tutsis des années 60. Il
parlait rarement du passé, il devait
se projeter dans l’avenir. Toute petite, j’ai appris à m’adapter à ma vie
telle qu’elle se présentait. Je n’en
imaginais pas d’autre. Donc Nyamata, c’était ma vie. Je ne me posais
pas plus de questions. C’est
aujourd’hui que je m’en pose, quand
ma vie est confortable, cela m’inquiète presque, ce n’est pas normal,
cela ne va pas durer. Lorsque j’ai eu
le prix Renaudot, il fallait que je remette cette distinction en perspective dans mon monde, qu’il ait une
signification par rapport à mon parcours. Et je ne me suis rassurée
qu’en pensant que grâce à ce prix,
les miens, les Tutsis, n’étaient pas
Libération Jeudi 23 Août 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Scholastique
Mukasonga dans le
parc national de
Nyungwe, sa région
natale, au Rwanda,
en 2013. PHOTO DR
morts en «cafards», qu’ils méritaient
de figurer dans la mémoire de tous.
C’est aussi pour ce besoin de cohérence que vous avez gardé votre métier d’assistante sociale?
Il me rappelle d’où je viens. Il me
ressemble et je peux m’identifier facilement à ceux qui font appel à moi.
J’ai finalement trouvé mes marques
dans le bocage normand. Dans le
Bessin. C’est grâce à ces affinités
avec le milieu rural que je me suis intégrée très rapidement. J’ai toujours
garé ma voiture loin de ceux que j’allais visiter, près de la mairie en général. Et donc j’arrivais chez eux à pied,
par les chemins. Il n’y avait pas toujours de route pour aller voir une
vieille dame un peu oubliée. L’autre
aspect qui m’était familier était les
croyances, comme croire qu’une
vieille dame oubliée au fin fond du
bocage est une sorcière. C’est la
même chose en Afrique. Et, autre
point commun, j’avais souvent af-
faire à des femmes, à des paysannes.
Pourquoi avoir choisi ce métier?
Parce que c’était la seule école pour
filles qui me permettait de revenir
dans les villages exercer ma profession auprès des paysannes qui
n’avaient pas eu la chance d’accéder
à l’école. Je voulais revenir auprès de
mes camarades afin de pouvoir leur
dire «ce que j’ai pu apprendre, c’est
aussi pour vous». Ni les filles ni les
Tutsis n’avaient accès aux «humanités» [selon le système belge, ndlr] ou
au bac. Mais j’ai eu de la chance
quand même, car cette école d’assistantes sociales était réservée aux
filles «bien nées». J’avais aussi l’idée
que ce diplôme me permettrait de
revenir à Nyamata plus tard pour
aider mes amies qui, bloquées par les
quotas de scolarisation pour les Tutsis, allaient probablement devenir
paysannes et auraient besoin d’aide
plus tard, de quelqu’un qui puisse les
représenter auprès du bourgmestre.
Est-ce votre métier qui vous a
poussée à vous intéresser aux
migrants de Ouistreham, auxquels vous avez consacré plusieurs textes dans les journaux?
J’avais entendu parler d’eux par des
collègues travailleurs sociaux. Mais
ce qui m’a conduite vers eux, c’est
une profonde identification : ils
étaient moi, ils me ressemblaient.
Comme si je me voyais quarante ans en arrière. Je me suis vue
quand je venais d’arriver à Bujumbura. Je venais de quitter mon pays.
Et comme eux, j’étais très jeune. Ce
qui est frappant, c’est cette jeunesse, on oublie que beaucoup sont
mineurs. On se méfie et, malgré
leur évidente jeunesse, on fait
comme s’ils étaient adultes. Mais
l’enfance et l’adolescence se voient
dans le regard et dans le sourire. Et
c’est justement parce qu’ils sont
très jeunes qu’ils voient loin devant
et parviennent à dépasser tous les
obstacles. J’étais comme eux. Je raconte dans mon livre ce que me disait mon frère alors que nous arrivions en exil au Burundi, que nous
étions arrachés à notre pays: «Nous
avons un avenir brillant.» C’est ce
même espoir en l’avenir qui permet
de zapper un présent parfois insupportable que je lis dans les yeux de
ces jeunes de Ouistreham. Ils sont
forts. Ils sont déjà victorieux de toutes les épreuves du voyage. Ils ne
sont pas juste un individu, ils portent toute leur famille en eux, cette
famille qui est restée là-bas et qui
leur interdit tout désespoir. L’échec
ne peut pas exister.
Qu’auriez-vous envie de leur
dire ?
Je ne pourrais pas leur dire de rester
chez eux. Même si je pense que ce
qu’ils vivent n’est qu’une des conséquences du colonialisme. Nous
avons été élevés en Afrique dans
l’admiration de l’Occident, dans
l’idée de sa supériorité. Comment
s’étonner qu’il apparaisse
aujourd’hui comme un paradis,
comme la solution à tous les problèmes, comme un lieu où toute misère
disparaît comme par enchantement? Les colonisateurs nous ont
bourré le crâne avec cette utopie. Ce
fantasme mettra des décennies
avant de disparaître. Mais la misère
n’est pas que matérielle, elle peut
aussi être morale. Quand nous
étions à Nyamata, nous ne mangions pas tous les jours mais nous vivions cette pauvreté de façon collective et solidaire. Mon père nous
enseignait à ne pas avoir soif. Il suffit de ne pas y penser. Il faut exercer
la force de l’esprit sur le corps. Nous
étions tous pauvres. Donc la misère
n’était que matérielle, la solidarité et
l’humanité nous sauvaient de la misère morale. Je vois la même chose
en Normandie quand des gens modestes aident des migrants encore
plus démunis qu’eux. C’est cela que
j’appelle simplicité. J’ai d’ailleurs
écrit dans un article qu’il existe des
«justes» normands. Quand je compare l’action des citoyens et le discours des politiques paralysés par la
peur de «l’appel d’air», de l’envahissement, je me dis qu’heureusement
les citoyens sont plus nombreux que
les hommes politiques.
Vous retournez souvent au
Rwanda?
Le plus souvent possible. Nous y allons avec toute la famille en septembre, c’est une fête de retrouver
mes compatriotes, l’ambiance.
Aujourd’hui, on ne peut plus reconnaître un Tutsi d’un Hutu, ce n’est
plus inscrit sur la carte d’identité.
Je peux me déplacer dans tout le
Rwanda, alors que je ne pouvais pas
circuler librement et ne connaissais
que l’endroit où je vivais et mon
école. Je découvre seulement
aujourd’hui mon pays, et il est si
beau. Je suis admirative de ce que
ce pays est devenu. De la réussite
économique, du taux de diplômés
chez les jeunes et, surtout, chez les
filles. Ce n’est plus seulement mon
père qui a une obsession pour
l’école et l’instruction, mais tout un
pays. Cela fait partie de notre bagage culturel national. Tout le
monde veut s’instruire, retourner à
l’école, suivre des cours du soir, les
vieux, les jeunes, les femmes… Je
pense que la discrimination peut
aussi pousser vers l’instruction. On
peut tout vous prendre sauf votre
savoir. Il est votre sécurité et vous
pouvez l’emmener partout où vous
allez. Mon père, Cosmas, n’aurait
pas pu imaginer jusqu’où me mènerait ce bâton paternel qui, bon gré
mal gré, me faisait prendre le chemin de l’école. Un film d’après Notre-Dame du Nil est en cours de
tournage au Rwanda. Le réalisateur,
Atiq Rahimi, m’y attend. •
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graphisme Sébastien Marchal / photo Joël Lumien
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Libération Jeudi 23 Août 2018
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TF1
FRANCE 4
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21h00. Harry Potter et les
reliques de la mort - partie 1.
Film fantastique. Avec Daniel
Radcliffe, Emma Watson.
23h35. American pie 4.
Comédie. Avec Jason Biggs,
Alyson Hannigan.
20h55. William et Harry, une
saga royale. Documentaire.
22h25. Parents mode
d’emploi. Série.
21h00. Le placard. Comédie.
Avec Daniel Auteuil, Gérard
Depardieu. 22h25. Amour
et turbulences. Comédie.
Avec Ludivine Sagnier.
FRANCE 5
20h55. Secrets d’histoire.
Documentaire. Néfertiti,
mystérieuse reine d’Égypte.
22h50. Secrets d’histoire.
Documentaire.
20h50. À mort l’arbitre.
Thriller. Avec Michel Serrault,
Carole Laure. 22h15. Y-a-t-il
un Français dans la salle ?.
Comédie. Avec Victor Lanoux.
20h55. Origines. Série.
Avec Vanessa David, Julien
Baumgartner. 22h50.
Origines. Série. 23h50. Soir 3.
21h00. Alice Nevers. Série. .
23h00. Alice Nevers. Série.
6TER
21h00. Boule et Bill. Comédie.
Avec Franck Dubosc, Marina
Foïs. 22h25. La vie est un long
fleuve tranquille. Comédie.
Avec Hélène Vincent.
21h00. Le gendarme en
balade. Comédie. Avec Louis
de Funès, Michel Galabru.
22h50. Le gendarme se
marie. Comédie.
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21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Avec Chris O'Donnell.
22h35. NCIS : Los Angeles.
Série.
20h55. Insoupconnable.
Thriller. Avec Charles Berling,
Laura Smet. 22h50. Pour ma
fille. Téléfilm.
ARTE
NRJ12
NUMÉRO 23
20h55. Elven – La rivière des
secrets. Série. Épisode 1, 2 & 3.
Avec Espen Reboli Bjerke.
23h05. La ruée vers l’art.
Documentaire.
20h55. Ensemble, c’est tout.
Comédie dramatique. Avec
Audrey Tautou. 22h50. Incognito. Comédie. Avec Bénabar.
20h55. Portraits de criminels.
Documentaire. 23h30. Ces
crimes qui ont choqué le
monde. Documentaire.
CANAL+
M6
21h00. Pékin Express : la
course infernale. Jeu. Épisode
7. 23h15. Pékin Express :
Itinéraire Bis. Épisode 7.
C8
LCP/AN
20h30. Le pays de l’innocence, enfance et adolescence de François Mitterrand.
Documentaire. 21h30. Droit
de suite - Débat. Débat.
JEUDI 23
VENDREDI 24
0,6 m/19º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Dijon
IP 04 91 27 01 16
0,6 m/19º
1 m/18º
Bordeaux
0,6 m/22º
Toulouse
1 m/22º
Nice
Marseille
Toulouse
Marseille
0,3 m/24º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
6
7
8
HORIZONTALEMENT
I. Châtiment éternel ; Jet
d’eau II. Boîte à chaussures ;
Rappeler aux femelles que
c’est la saison des amours
III. Marquis qui devient
comte en conte IV. Il a soudé
la construction européenne ;
Quand on y va, c’est que ça
ne va pas V. Il est à l’origine
de l’exégèse de la Bible VI. Il
terrasse tout pour que la vôtre
prenne vie VII. Incitation à
l’achat ; Musicien devenu
ministre de la culture VIII. On
n’y entre pas par Les Portes ;
De l’herbe qui brûle IX. A
pouffé (s’est) X. Il est toujours
là quand on a besoin de reconnaissance XI. Incitation
à être ; Un parmi cent un
9
V
VI
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
GORON
X
Grille n°995
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Censées être sans C 2. Eau-de-vie ; Elle a un joli patrimoine 3. Folle ;
(M-C+VI)/VI 4. Ce sable est breton ; Un coup violent et il est sonné 5. Cherchai à enlever levées 6. Imaginons : la noire en dessous est un perchoir, il
trône, la tête au plafond de la grille semblable à ses pattes ; Grand consommateur 7. L’adieu aux armes (souvent ce n’est qu’un au revoir) 8. Deuxième
au tableau ; Il est dans un coin près du tableau ; Drôle de cité 9. De biais
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I.EXPO. IPSO. II. MERLE. RUE. III. PRIASSE.
IV. AIX. SPORT. V. PQ. TORÉER. VI. AUTORADIO. VII. ŒIL. YING.
VIII. USNÉE. PSE. IX. TRAGIEN. X. ÉPIE. AÈRE. XI. RONRONNES.
Verticalement 1. EMPAPAOUTER. 2. XÉRIQUES. PÔ. 3. PRIX. TINTIN.
4. OLA. TOLÉRER. 5. ESSOR. EA. 6. SPRAY. GAN. 7. PRÉ-ŒDIPIEN.
8. SU. RÉINSÈRE. 9. ŒSTROGÈNES. libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
◗ SUDOKU 3751 MOYEN
◗ SUDOKU 3751 DIFFICILE
6 3 7
1
2
8
1
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Changement de régime, avec la mise
en place d'un flux de nord-ouest frais et
humide qui apporte pas mal de nuages
et parfois un peu de pluie.
L’APRÈS-MIDI Le temps est souvent frais et
nuageux. Toutefois, les précipitations sont
peu fréquentes, excepté dans les Alpes et
en Corse.
Lille
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Libération
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Boissieu - CS 41717
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Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
21h00. Quatre mariages et un
enterrement. Comédie. Avec
Hugh Grant. 23h00. Légion
étrangère : de l’engagement
au combat. Documentaire.
L'anticyclone s'affaisse au nord, laissant
s'infiltrer une perturbation peu active par
la Manche. Ailleurs, le temps est souvent
ensoleillé et les températures douces.
L’APRÈS-MIDI On conserve un temps mitigé
sur les régions septentrionales. Ailleurs,
le ressenti reste estival mais le temps tourne
rapidement à l'orage en montagne.
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I
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TMC
21h00. This is Us. Série. Jour J.
Soirée du superbowl. Avec
Milo Ventimiglia, Mandy
Moore. 22h25. Better Things.
Série. Avec Pamela Adlon,
Mikey Madison. 23h35. Live
in Canal+. Spectacle.
IP
21h00. Il était une fois le
prince Harry et Meghan Markle. Documentaire. 22h00.
William et Harry, qui sont-ils
vraiment ?. Documentaire.
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
20 u
Libération Jeudi 23 Août 2018
«J’aimechercher
l’innocencelà
oùiln’yenapas»
Libération Jeudi 23 Août 2018
A Tampa (Floride)
en 2014. PHOTO
LIVRES/
MICHAEL CHRISTOPHER
BROWN. MAGNUM
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
O
n peut raconter de diverses
manières la violence engendrée par la vente libre des
armes aux Etats-Unis, les journalistes et les auteurs ne s’en privent pas
qui explorent encore et encore ce
qui nous paraît inconcevable en Europe, cette frénésie, cette folie qui
gagnent une certaine partie de la
population américaine dès lors que
l’on touche au deuxième amendement de la Constitution. Mais cette
violence-là sous forme de conte, on
ne l’avait encore jamais lue. Oui, un
vrai conte, avec une princesse et un
Grand Méchant Loup, ou presque.
C’est la prouesse réalisée par l’Américaine Jennifer Clement avec Balles perdues, un roman qui nous entraîne dans un monde de douceur
et d’innocence que les hommes –au
sens de l’humanité, même si le mal
est ici essentiellement représenté
par des hommes– finissent par briser en mille morceaux.
Il était une fois deux princesses,
Margot et sa fille, Pearl. Bien sûr, la
logique voudrait que Margot soit la
reine puisqu’elle est la mère, mais
Jennifer Clement n’est pas du genre
à respecter les codes. Margot a tout
d’une princesse, c’est un être fin et
délicat, d’une douceur sans pareille
et aussi d’une imagination débordante, avec elle on franchirait les
océans, on escaladerait les montagnes, on dévorerait les étoiles. «Ma
mère était comme deux cents grammes de sucre en poudre. On pouvait
toujours l’emprunter si on en avait
besoin, comme on emprunte du sucre à sa voisine. Ma mère était si
adorable, si douce, que ses mains
étaient toujours collantes comme
après un goûter d’anniversaire.
Dans son haleine, il y avait les cinq
parfums des bonbons Life Savers.»
Ainsi parle Pearl dès les premières
lignes du roman et l’on est aussitôt
embarqué dans une aventure dont
on sait d’emblée, à la page suivante,
l’issue tragique.
Margot est petite de taille, sa fille
aussi, elles pourraient passer pour
deux sœurs. «Quand j’ai eu onze ans
j’ai atteint la taille de ma mère.
Après ça, je n’ai plus jamais grandi.
Tu es la prunelle sur mon prunier,
me disait-elle.» Mère et fille sont minuscules et c’est tant mieux car elles
vivent dans… une voiture garée au
bord d’un parking pour caravanes,
au beau milieu de la Floride. Oui,
dans une vieille Mercury Topaz
automatique datant de 1994. «La
nuit, je posais un oreiller sur le frein
à main pour que les deux sièges
avant se transforment en lit. Dans
l’espace sombre des pédales de frein
et d’accélérateur, je rangeais ma recueillir et l’empêcher de désespépaire de tennis et mes sandales. Mes rer. Et par là même nous empêcher
livres et mes bandes dessinées de désespérer. Pour le New Yorker,
étaient alignées en petites piles sur Balles perdues est bien «une philosole tableau de bord. Ils étaient abîmés phie poétique de la violence des ard’avoir passé tant de temps, jour mes».
après jour, sous les rayons du soleil. Nous avons rencontré Jennifer CleNous gardions la nourriture dans le ment en juin à l’occasion d’un de ses
coffre et mangions des aliments qui passages à Paris. Alors que nous lui
n’avaient pas besoin d’être conservés demandions si elle se remettait faciau réfrigérateur. Nos vêtements lement du décalage horaire, elle
étaient pliés dans des sacs en plasti- nous a coupée net. «Le jet lag ne
que de supermarché.
peut pas faire partie de
La boîte à gants nous
ma vie, je refuse d’y
servait à ranger nos
penser.» C’est que la robrosses à dents, notre
mancière est aussi la
dentifrice et notre saprésidente de Pen Invon. […] Dans cette
ternational, la prevoiture, ma mère m’a
mière femme à avoir
appris à mettre la taaccédé à ce poste deble et à servir le thé.
puis la création de
Elle m’a montré comINTERVIEW cette association
ment faire mon lit à
d’écrivains, en 1921.
l’aide d’un torchon
Elle y consacre beauplié autour d’un livre.» Jennifer Cle- coup de temps et d’énergie, s’animent dit s’être inspirée du conte de mant dès que l’on aborde le sujet.
la petite Poucette, tout comme elle Pour elle, la littérature peut influer
avait pensé à Boucle d’Or et les trois sur la marche du monde.
Ours en écrivant son roman précé- D’où vous est venue l’idée de
dent Prières pour celles qui furent Balles perdues?
volées (Flammarion 2014).
J’ai toujours été attirée par le proGrâce à l’imagination de Margot, fane, le mystique, j’aime chercher
cette Mercury devient le plus extra- l’innocence là où il n’y en a pas.
ordinaire des palaces. Pearl s’en C’est peut-être pour ça que j’aime
échappe parfois pour aller fumer tant me référer aux contes. La voix
des cigarettes avec son amie Avril de Pearl m’est venue d’abord. Et noMay, au bord d’une rivière truffée tamment cette phrase qui ouvre le
d’alligators. C’est justement en chi- deuxième chapitre, «Moi ? J’ai été
pant des cigarettes dans les carava- élevée dans une voiture». Cela arrive
nes du parking que Pearl va décou- bien plus souvent qu’on ne le croit
vrir que certains de ses voisins ne aux Etats-Unis. Le drame, c’est que
sont pas ce qu’ils donnent à voir. beaucoup de gens pensent qu’être
Ainsi le pasteur Rex qui, sous cou- sans-abri, c’est contagieux.
vert de prières, alimente un busi- Comme dans votre précédent roness fructueux. «L’achat d’armes man, les deux personnages princonstituait un des autres program- cipaux sont une mère et sa fille.
mes du pasteur Rex, comme la prière Pourquoi cette relation vous inDemi-Tour et la prière en Drive. téresse-t-elle tant ?
L’initiative “Donnez vos armes à J’aime comprendre comment les
Dieu” n’était censée durer qu’un femmes se transmettent le savoir,
mois, c’est ce qu’il avait promis au la connaissance, et cela commence
début, mais elle avait tellement de d’abord par le lien mère-fille. Cela
succès qu’il décida de ne pas l’inter- m’intéresse aussi de comprendre
rompre. Pour le moment, annonça- comment ceux qui n’ont pas de
t-il un matin à l’église, il continue- pouvoir l’exercent. Balles perdues
rait jusqu’à ce que Dieu lui demande porte sur la violence des armes,
de ne plus le faire.» On ne vit pas im- pourtant je l’ai commencé avant
punément dans une société où les l’arrivée de Donald Trump au pouarmes circulent librement, surtout voir, il est peut-être prophétique. Je
quand Dieu se mêle de la partie et voulais raconter cette violence
donne sa bénédiction aux trafi- mais aussi ce qu’elle implique pour
quants. Pour Jennifer Clement, le le reste de la planète. Car ces armes
pasteur Rex incarne tous ces évan- passent en masse au Mexique avant
gélistes qui, sous couvert de croyan- d’inonder le monde, alimentant
ces, alimentent le mal et la folie. tous les trafics. C’est ça, l’effet du
Quand un homme dénommé Eli va deuxième amendement de la Consdébarquer dans l’entourage de Rex titution sur la planète. Une étude
et séduire Margot, tout va s’embal- publiée en 2017 par l’université de
ler et la vie de Pearl exploser en San Diego révélait que, si cet arsemorceaux. Nous ne dirons rien de nal ne filait pas au Mexique, 47 %
la fin si ce n’est que l’adolescente des trafiquants d’armes se retroudoit beaucoup à un homme, veraient sans travail aux EtatsBrodsky, un juif américain qui va la Unis.
ASTRID DI CROLLALANZA
Recueilli par
Rencontre avec
Jennifer Clement,
auteure de «Balles
perdues»,
un conte
philosophique
dans lequel
elle dénonce
la violence liée
au trafic d’armes
rendu possible
par le deuxième
amendement
de la Constitution
américaine.
u 21
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Le Mexique a une place particulière dans votre vie…
Même si je ne ressemble pas à une
Mexicaine, je me sens mexicaine. Je
vis au Mexique depuis l’âge de
6 mois. En 1978, je suis allée faire
mes études à New York où je suis
restée jusqu’en 1986. Puis je suis retournée au Mexique car mon père
était très malade, il est mort là-bas.
Que représente le personnage de
Brodsky pour vous ?
Je l’aime beaucoup. Mon père était
un juif de New York, le judaïsme m’a
toujours fascinée. Le personnage de
Brodsky, c’est mon bouclier, celui
qui me protège. Cela a sans doute
un lien avec Borges, un de mes poètes favoris, qui voulait être juif. Pour
moi, tout cela est résumé dans ce
passage du livre où Brodsky explique à Pearl qu’il n’y a pas de photo
heureuse car, quand on regarde une
photo, on connaît la suite du film.
Comment êtes-vous devenue
présidente de Pen ?
J’ai dirigé Pen Mexico, j’ai beaucoup
travaillé sur les assassinats de journalistes au Mexique que nous sommes parvenus à faire considérer
comme des meurtres fédéraux. J’ai
été élue à la tête de Pen il y a
trois ans. Je vais sans doute être réélue en septembre lors de notre prochain congrès en Inde dont le
thème sera la paix. Ce n’est pas un
hasard s’il est organisé à Pune, là où
Gandhi a été emprisonné.
Il y a encore tant à faire ! Notamment pour les droits des femmes. Le
8 mars, j’ai présenté aux Nations
unies, au nom de Pen, un manifeste
destiné à soutenir les femmes écrivains et journalistes. Ces temps-ci,
la religion et les traditions deviennent plus importantes que les droits
de l’homme et cela m’effraie.
Les écrivains peuvent-ils vraiment influer sur le cours des
choses ?
Je crois à la valeur du témoignage.
Emile Zola a changé la condition
des mineurs, Victor Hugo a mis en
lumière la misère. Plus près de
nous, des écrivains comme Harper
Lee, Khaled Hosseini ou Chinua
Achebe ont fait évoluer les mentalités. Avec Pen, vous avez tous les Prix
Nobel et les grands prix, c’est une
vraie force intellectuelle mondiale.
Cela a été créé après la Première
Guerre Mondiale en guise de mea
culpa. Il y avait cette impression
que les écrivains avaient contribué
à engendrer ce climat de haine qui
avait conduit à la guerre. La littérature n’a pas de frontières, elle ouvre
toutes les portes. •
JENNIFER CLEMENT BALLES
PERDUES Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Patricia Reznikov.
Flammarion, 298 pp., 20 €.
22 u
Libération Jeudi 23 Août 2018
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération,retrouvez huit pages
spéciales consacrées à l’actualité littéraire. On parle
cette semaine du romancier espagnol Javier Cercas,
dont le nouveau livre, le Monarque des ombres (Actes
Sud), enquête sur la figure de Manuel Mena, légende familiale, mort en héros à 19 ans. Grand-oncle de l’auteur,
Manuel Mena s’était enrôlé du mauvais côté : dans l’armée franquiste.
sujets n’en font pas qu’un, et de deux, je me redresse un peu essoufflée, nous sommes prêtes
à repartir, j’ajoute: pas plus d’ailleurs que nos
blessures ou nos regrets, non pas que je tienne
à l’originalité de ma souffrance mais enfin tu
vois ce que je veux dire». Au bout d’un moment, la mère: «Pourquoi crois-tu que tu écrives si ce n’est pour rendre justice ?» Puis, à la
maison, pendant la visite des voisines, la narratrice, allongée sur le canapé du salon, tente
de passer pour morte sous sa couverture. Affluent les remords du temps où elle n’a pas su
comprendre et défendre sa mère, et le souvenir récent d’avoir expliqué son projet, précisément «au zoo de Saint-Jean-Cap-Ferrat, quelques semaines avant sa fermeture définitive»,
alors que «je sais pourtant qu’il ne faut jamais
parler de ses projets à quiconque, et encore
moins à sa mère».
Chemin de croix. Mais voilà que l’histoire
Avec sa tenue immaculée symbolisant l’union entre les peuples, la performeuse voulait rallier Jérusalem en auto-stop. DR
«La Robe blanche», course
éperdue et cause perdue
Nathalie Léger évoque le sort
de sa propre mère, bafouée et
quittée, à travers le destin de
l’artiste italienne Pippa Bacca,
violée et assassinée en 2008
lors de sa performance
itinérante habillée en mariée.
riée», et rallier Jérusalem en auto-stop. Elle
a semé sur sa route des figurines blanches
confectionnées au crochet, elle a lavé les
pieds de sages-femmes qu’elle a essuyés dans
les pans de sa robe. Partie de Milan, elle a traversé l’Europe, mais n’est jamais arrivée à
destination. Elle a été violée et assassinée en
Turquie le 31 mars 2008. Elle avait 33 ans.
U
Promenade à deux. Dans la Robe blanche
ne femme et une œuvre : dans son
précédent livre, Supplément à la vie de
Barbara Loden (P.O.L, prix du Livre
Inter 2012) Nathalie Léger racontait l’histoire
de l’actrice américaine épouse d’Elia Kazan,
morte à 48 ans en 1980, et auteure d’un unique film, l’exceptionnel Wanda. Dans la Robe
blanche, il est question d’une artiste italienne,
Pippa Bacca. Comme Wanda, elle est partie
sur les routes, mais pas avec la passivité de
l’héroïne de Barbara Loden, qui suivait un
homme. Pippa Bacca, elle, suivait son idée :
vêtue d’une robe de mariée spécialement conçue pour l’occasion, elle voulait incarner
l’union des peuples, «faire régner la paix dans
le monde par sa seule présence en robe de ma-
comme dans Supplément à la vie de Barbara
Loden, une protagoniste s’invite dans le récit:
la mère de l’auteure, ou plus exactement, la
mère de cet autre personnage qui se fait passer pour l’auteure dans le livre, qui enquête
et décrit son butin. Pourquoi sa fille ne s’intéresse-t-elle qu’aux histoires tristes ? Sans
doute la mère de la narratrice et auteure pense-t-elle être porteuse d’une histoire intéressante. Et c’est tout à fait légitime. C’est même
une histoire commune aux femmes des années 70, quand la liberté était à la mode, mais
que le divorce se faisait sans consentement
mutuel. En sortant du tribunal de Grasse,
en 1974, la toute nouvelle divorcée, anéantie,
séparée de son identité comme du père de ses
enfants, s’était mise à marcher sans but.
Autant le rapprochement avec l’histoire centrale, celle de Barbara Loden tressée à celle de
Wanda, pouvait paraître un peu artificiel dans
le précédent livre, autant l’omniprésence maternelle dans la Robe blanche est réjouissante.
La mère demande justice et vengeance, elle
souhaite que son écrivain de fille procède à
la réparation. Elle obtiendra gain de cause. Le
préjudice nous sera révélé. Mais le plus séduisant est la manière dont Nathalie Léger fait
entrer cette autre voix dans la sienne, et parvient à faire ressentir au lecteur la texture, le
cheminement de ses pensées. La requête maternelle est excessive, bien qu’elle se présente
sous un jour humble, et plus d’une fois
l’auteure se rebelle. L’environnement est très
quotidien : promenade à deux au bord de la
mer, au terme de quoi la plus jeune aide
l’aînée à se rechausser, «je noue avec énergie
les lacets de sa petite chaussure de toile, et
d’une, sans compter que c’est presque un boulot à plein temps de venger qui que ce soit,
alors, je te le dis une fois pour toutes, nos deux
de la mère bafouée par son mari, trahie par les
amis qu’elle a reçus pendant des années et ont
osé témoigner qu’elle ne savait pas tenir une
maison –un «train de maison»–, voilà que ce
drame est en train de prendre toute la place,
car il puise, comme Wanda et la vie de Barbara Loden, au plus profond de la misère des
enfants abandonnés. Mais la Robe blanche,
c’est une autre affaire, «il faut rester concentrée». Pippa Bacca était une artiste contemporaine, nièce de Piero Manzoni, «qui, en 1960,
a vendu son souffle d’artiste 250 lires le litre»,
un homme qui a écrit : «L’œuvre d’art naît
d’une pulsion inconsciente, origine et mort
d’un substrat collectif, mais le fait artistique
réside dans la conscience du geste.»
Pippa Bacca, une habituée des performances,
s’inscrit dans une lignée d’originaux et d’artistes que Nathalie Léger prend très au sérieux,
et dont elle raconte quelques exploits. L’expérience de Marina Abramovic dans Rhythm 0,
en 1974, la retient spécialement. L’artiste
serbe se tenait debout, près d’un petit panneau: «Il y a 72 objets sur la table que chacun
peut utiliser sur moi comme il le désire.» Outre
des fleurs, du sel, des stylos, outre des
aiguilles et des chaînes, il y avait un revolver
sur la table, et la performance a failli mal se
terminer. Dans le cas de Pippa Bacca, artiste
qui elle aussi mettait sa vie et son corps en
scène, la performance ne flirtait pas sciemment avec la mort, mais au bout du compte
l’a provoquée. Du chemin de croix de Pippa
Bacca il reste des images. Elle avait emporté
une caméra. L’homme qui l’a tuée s’en est
servi pour filmer le mariage de sa nièce.
«Ce n’est pas son intention qui m’intéresse ni
la grandeur de son projet ou sa candeur, sa
grâce ou sa bêtise, c’est qu’elle ait voulu par son
voyage réparer quelque chose de démesuré et
qu’elle n’y soit pas arrivée.» Evoquant en ces
termes la performance extrême de Picca
Bacca, Nathalie Léger pense bien sûr à la réclamation maternelle qu’elle ne saurait satisfaire. Ce n’est pas seulement la beauté du
geste qui est en jeu. La Robe blanche arpente
la frontière qui n’existe pas entre l’art et la vie.
CLAIRE DEVARRIEUX
NATHALIE LÉGER
LA ROBE BLANCHE
P.O.L, 140 pp., 16 €.
Libération Jeudi 23 Août 2018
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Rencontres L’Intime Festival, à l’initiative de Benoît
Poelvoorde, accueille à Namur (Belgique) du 24 au
26 août acteurs et écrivains. Mathieu Amalric lit
Des jours sans fin de Sebastian Barry (Joëlle Losfeld),
et Isabelle Nanty la Porte de Magda Szabo (Le livre
de poche). Parmi les auteurs présents : David Szalay,
Francis Tabouret, Grégoire Bouillier, Hedwige
Jeanmart, Violaine Huisman (photo). PHOTO DR
Rens.: www.intime-festival.be
Plateau Derniers jours des Lectures sous l’arbre, sur le
Plateau Livarais-Lignon, en Auvergne. Elles se terminent le
25 août, avec notamment Marie Cosnay, Jean-Pierre Siméon, Jean-Pierre Perrin et l’acteur Denis Lavant (photo).
Ce jeudi, à 18 h 30, la sociologue Nathalie Heinich commente l’expo dont elle est la commissaire, «Ecrivains et penseurs autour du Chambon-sur-Lignon», qui se tient jusqu’à
la fin du mois au Chambon (Haute-Loire). PHOTO DR
Rens. : www.lectures-sous-larbre.com
Reza, jeune migrant reçu comme un «Prince»
Durant un an, la
romancière Emilie
de Turckheim et
sa famille ont accueilli
un réfugié afghan.
Chronique amusée
d’une cohabitation
riche en échanges.
A
vec Reza, le réfugié
afghan qui habite chez
elle pendant un an, la romancière Emilie de Turckheim
s’interdit au début de poser des
questions, notamment sur le sort
de sa mère : est-elle en vie ? De-
puis combien de temps ne l’a-t-il
pas vue ? Mais il y a une chose
qu’elle apprend très vite, au sujet
de la religion, un jour où, gaffeuse de bonne volonté, elle lui
montre la mosquée la plus proche de l’appartement. Reza explique : «Norvège, je douche.»
Une fois l’imbroglio linguistique
dénoué, le lecteur dispose d’une
information sur l’auteure : «Je me
demande s’il existe un autre
Afghan au monde dont la mère
soit protestante. Ce qui est certain, c’est qu’il est le seul Afghan à
avoir un père musulman, une
mère chrétienne, à s’être fait baptiser en Norvège et à se retrouver
accueilli chez une Française qui
se rend chaque dimanche au temple protestant.»
Au temple, Emilie de Turckheim
a des phrases nettes, fermes et
émues sur «l’espoir tenace et la
fraternité». Son livre, le Prince à
la petite tasse, n’est cependant
pas un prêche sur le devoir qui
nous incombe de nous soucier du
sort des migrants. Le récit est
drôle, qui décrit une cabane, ses
hôtes et ses coutumes : Emilie,
36 ans, son mari, Fabrice, Marius,
9 ans, Noé, bientôt 8, et enfin
Reza, 22 ans. Il réveille toute la famille à force de ne pas faire de
bruit en se levant à l’aube, il faut
le convaincre de ne pas acheter la
baguette au supermarché car on
préfère celle du boulanger, on
s’accommode de la penderie qu’il
rapporte pour ranger les livres,
mais l’aquarium est un peu la
goutte d’eau. Noé sauve la situation en trouvant un nom pour le
poisson.
La confiance et l’imagination
aidant, cette petite communauté
invente une harmonie, dans une
odeur d’huile d’olive (Emilie est
végétarienne) et de produits ménagers (Reza nettoie la maison,
ce n’est pas du luxe). Reza cuisine
aussi, Emilie brique ses textes,
c’est son métier, prose et poésie
(«shèèl’r» en dari), elle écrit. La table en Formica rose du salon est
le meuble le plus important.
«J’écris mon roman pendant que
Marius et Noé font de la broderie
sur canevas, côte à côte sur le canapé, comme deux petites vieilles
d’antan.» Il s’agit de l’Enlèvement
des Sabines, paru au début de
l’année aux éditions Héloïse
d’Ormesson. L’héroïne a de jolies
tasses qu’elle sort pour sa sœur.
Sans doute est-ce la même porcelaine qu’utilise Reza, d’où le titre,
le Prince à la petite tasse. Reza est
un frère.
Cl.D.
ÉMILIE DE TURCKHEIM
LE PRINCE À LA PETITE TASSE
Calmann-Lévy,
198 pp., 17 €.
Aragon, enquête sur un roman familial
Dans son ouvrage
«Une femme
invisible», Nathalie
Piégay retrace
la vie de Marguerite
Toucas-Massillon,
véritable mère
du poète, lequel
a longtemps cru
qu’elle était sa sœur.
D
ans les archives de
Louis Aragon, dont
elle est spécialiste,
Nathalie Piégay a fait une
trouvaille. Elle a exhumé les
épreuves non publiées d’un
roman d’une autre main,
celle de la mère de l’écrivain,
titré Sous le masque. «Ce sont
elles, surtout, qui m’ont poussée à raconter cette histoire»,
écrit l’auteure d’Une femme
invisible.
Marguerite Toucas-Massillon
n’est généralement mentionnée par les biographes d’Aragon que hâtivement, comme
une figure féminine d’un
autre temps, victime effacée
d’une société où les femmes
de la bourgeoisie se soumettaient à l’ordre familial et ne
cherchaient pas à s’émanciper financièrement. Nathalie
Piégay la fait sortir de l’ombre
avec délicatesse, la voit se dérober quand elle s’en approche, s’attache de manière obsessionnelle à cette mère que
l’enfant Aragon croyait être sa
sœur.
Cette partie de l’histoire est
connue. Louis Aragon était le
fils naturel d’une jeune
femme tombée amoureuse
d’un quinquagénaire marié,
le député Louis Andrieux,
ancien préfet de police «aux
gants gris perle». S’élabore
alors un roman familial dont
le petit Louis s’accommode.
Il serait un enfant orphelin
dont les parents auraient été
tués dans un accident de voiture en Espagne, avant d’être
adopté par la mère de Marguerite, Claire Toucas. Sa
grand-mère devient donc officiellement sa mère, sa mère
sa sœur, ses deux tantes ses
sœurs, son oncle son frère. Et
le député et père sera le parrain. Plus tard, dadaïste,
quand il participe au faux
procès de Maurice Barrès ou
signe le tract «Avez-vous déjà
giflé un mort ?» (à propos
d’Anatole France), il lui est
facile d’expédier au diable
tout ce théâtre familial,
même si son amour pour sa
véritable mère, passée aux
aveux en 1917, à la veille de
son départ à la guerre, résiste
à tout.
Rébellion. Qui était donc
cette Marguerite, dont Aragon avait «honte d’avoir
honte»? Le matériel de travail
de la chercheuse reste mince:
quelques photos, un journal
intime lacunaire, une correspondance familiale – mais
ouvre une pension de famille,
avenue Carnot à Paris (XVIIe),
elle peint des assiettes vendues au Bon Marché, traduit
des polars anglais et écrit des
romances pour les journaux
à deux sous, des romans de
gare.
Clichés. Le poète roman-
Marguerite Toucas-Massillon et son fils, Louis. L’HUMANITÉ. KEYSTONE FRANCE
pas les lettres de l’amoureuse,
vraisemblablement détruite
par la famille Andrieux–, des
lieux, des adresses qui vibrent du vide laissé par leurs
habitants disparus.
Elle n’était pas une victime,
veut démontrer Nathalie Piégay. D’abord frappe le refus
viscéral de Marguerite quand
sa mère et son amant l’enjoignent de «faire passer» l’enfant à naître. Une rébellion
singulière dans ce contexte
familial et sociologique. Puis
elle reste une femme amoureuse – ce que dévoile son
journal intime– qui poursuit
dans le secret sa relation avec
le père de son enfant, alors
qu’une autre aurait accepté
un mariage de complaisance.
Enfin, elle est une bourgeoise
qui se débrouille pour gagner
de l’argent, ce qui, au tout début du XXe siècle, ne se faisait
pas. Antienne des pères et
des maris de l’époque: «Dans
notre milieu, les femmes ne
travaillent pas.» Marguerite
cier, fou d’Elsa (Triolet) et fidèle du Parti communiste,
n’apparaît pas là comme un
très bon fils. Lors d’une
«scène pénible», il reproche à
sa mère ce dernier gagnepain. Il dénigre ses textes
pleins de clichés qui lui permettent de payer son loyer. Il
la regarde de haut, «du haut
de la Littérature, de celle qui
invente et innove, saccage et
sépare, du haut de celle qui se
pense utile à la Révolution».
Le fils s’en repentira, mais
trop tard: sa mère est morte,
seule, en 1942, à Cahors, dans
le Lot, où son corps gît dans
une tombe à une place. Sur la
pierre, sont gravés des «mots
simples» du «petit frère» :
«Ici repose un cœur en tout
pareil au temps/ Qui meurt à
chaque instant de l’instant
qui commence/ Ici repose enfin celle que j’aimais tant.»
FRÉDÉRIQUE
FANCHETTE
NATHALIE PIÉGAY
UNE FEMME INVISIBLE
Editions du Rocher,
348 pp., 19,90 €.
Libération Jeudi 23 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
MA FASCINATION (3/9)
L’homme aux ciseaux
François Mitterrand (1916-1996) Emotion étonnée devant
les découpages et collages du président amoureux, mettant
en page sa passion pour Anne Pingeot.
C
e 23 juin 1964, dans des conditions qui restent mystérieuses, François Mitterrand sort une paire de ciseaux.
Est-ce la première fois de sa vie? Ciseaux à papier ou
de cuisine? Est-ce un petit jour ou une pleine nuit? Toujours
est-il que le député de la Nièvre, déjà six fois ministre mais pas
encore candidat à la présidence de la République, se met à
découper une carte routière. Deux morceaux exactement. Une
verticale, coupée bien droit, qui va de Paris à Bourges. Et une horizontale. Sur chaque bout de carte, il fait une croix. La première sur Saint-Benoît-sur-Loire. La
seconde sur Saint-Germain-des-Fossés, à quelques kilomètres
de Vichy. Puis il scotche ces deux morceaux sur une feuille
de papier bleu pâle. Et compose, avec des mots découpés dans
le journal : «Pour Anne que j’aime.» Enfin, à l’encre bleue,
d’une écriture ronde et féminine, il écrit: «Ce journal racontera les jours qui ont suivi celui-ci. 23 juin 1964. De Paris à
Saint-Benoît-sur-Loire. De Saint-Benoît à Saint-Germain. J’ai
clos la plus belle année. J’ai commencé l’attente et l’espérance.»
Il signe d’un «François» en lettres découpées. Il a 47 ans et
vient de tomber follement amoureux d’Anne Pingeot, 21 ans.
Pendant six ans, il va coller et découper.
Je n’ai jamais été très mitterrandien. En 1988, j’ai 19 ans quand
je vote, une seule et unique fois, pour lui. Son port de tête, la
façon qu’il avait de recouvrir sa main de son autre main
comme s’il se caressait, sa diction pincée, son écrasante
culture en faisaient, pour moi, plus une figure d’autorité que
d’émancipation. Je n’avais pas envie d’un autre père. Mais
comme j’ai toujours été attiré par les hommes à secrets, j’ai
passé mes années 90 à ouvrir, un à un, les
tiroirs de cette immense commode normande qu’était Mitterrand. Il y a eu la découverte de sa fille cachée, de son histoire
d’amour clandestine avec Anne Pingeot, de sa maladie, de son
passé vichyste, de son amitié avec Bousquet, et puis le suicide
de Pierre Bérégovoy et du fidèle François de Grossouvre. Chaque tiroir révélait un mystère encore plus dense que le précédent. Des nœuds de douleurs, de fidélité absolue, de promesses d’amour et d’empêchement. Chaque tiroir était une vie.
Et parce que Mitterrand devait penser que la sienne était trop
petite, trop courte, pour son immense pouvoir de séduction,
il en a vécu des dizaines en parallèle.
Je pensais avoir fait le tour du phénomène, jusqu’à ce que je
découvre, en 2016, qu’il existait aussi un homme aux ci-
LE PORTRAIT
seaux (1). Celui-là m’a retourné. Je réalisais, médusé, ce que
les vagues d’un fol amour pouvaient lever. Bien sûr, je savais
que l’auteur du Coup d’Etat permanent savait écrire. Mais,
pour moi, Mitterrand n’était pas taillé pour du découpage et
du collage. Une discipline qui renvoie à une méticulosité enfantine, peu compatible avec l’homme de pouvoir qu’il était
et la folle ambition qu’il poursuivait. Mais voilà, la vie de Mitterrand a bifurqué ce jour de 1957 quand, après une partie de
golf à Hossegor avec ses amis André Rousselet et François Pingeot, il passe par la maison de vacances de ce dernier. Il y
croise le regard d’une jeune fille de 14 ans, Anne. A moins que
ce ne soit l’inverse, puisqu’elle déclarera plus tard: ce visage
«m’a laissé une impression ineffaçable». Des années après, elle
se rend à Paris pour sa licence de droit et le concours de l’Ecole
du Louvre. Commence leur passion. Et ce journal de bord.
Quelques mois avant qu’il ne sorte de je ne sais quel tiroir la
fameuse paire de ciseaux (à moins qu’il en ait toujours eu une
sur lui, enfouie dans la poche de son costume?), François écrivait à Anne: «L’évolution que je sens en moi, le réveil de forces
endormies, le besoin irrésistible de dépasser mes propres forces
dans tous les domaines de la pensée et de l’action ont coïncidé
avec votre présence soudaine imprévisible. […] Oui je traverse
une crise qui me bouleverse.»
Ce journal est une caverne d’Ali Baba. Presque tous les jours,
une église, une nef, des gargouilles, des vitraux ou un Christ.
Des sculptures, des reproductions de tableau, de la Renaissance au XIXe. En couExercices
leur ou en noir et blanc. En
de fascination.
gros ou en petit. Collé plein
A la première
centre ou sur les marges.
personne
Mais d’où pouvait-il bien sordu singulier, des
tir tous ces trésors? Certes, il
journalistes de Libé
piochait comme un mineur
détaillent leur
de fond dans les quotidiens
enthousiasme pour
du jour. C’était un temps où
des personnages
l’on lisait le journal sur padisparus qui les ont
pier, en se salissant les
émus, inspirés ou
doigts. On en découpait des
même déstabilisés.
bouts. Il en tirait des articles
politiques, bien sûr, mais
aussi des photos de personnalités. Le 25 août 1965, c’est celle
de Von Choltitz, un général allemand qui signe la capitulation
allemande. Le 4 novembre, celle du président américain Lyndon Johnson, avec cette légende: «L’homme le plus puissant
du monde. Se pose-t-il des questions ?»
Et puis des visages de femmes magnifiques, dont celui, à deux
reprises, de l’actrice Monica Vitti («symbole de la beauté de notre
temps»). Comme un étrange camion-poubelle, Mitterrand ramassait tout ce qui passait entre ses mains: le papier à en-tête
d’hôtels, la carte des restaurants, un billet de train ou d’avion,
un ticket de théâtre. Comme celui d’un Jules César de Shakespeare… Et parfois des pièces sorties de nulle part. Comme ce
bout de carte marine de l’entrée du golfe du Morbihan. Un autre
jour, c’est un herbier ou la photo d’un drôle animal, mi-âne mizèbre. C’est sans fin, sans direction, mais destiné à une seule.
Tout est clandestin: de la production à la transmission. Il colle
sur papier bleu. Il va épuiser 22 blocs de 32 pages, remis en
main propre à son aimée. La machine à découper-coller s’interrompt brutalement, une première fois, le temps de la campagne de 1965. Il est a priori un candidat de figuration. Et
pourtant, il met de Gaulle en ballottage. L’inimaginable s’est
produit. Mitterrand devient un possible président de la République. Le journal reprend en majesté, le 1er janvier 1966 à minuit, avec une moitié de visage de la Vénus de Botticelli. Il s’arrête le 13 janvier 1970, alors qu’il est alité pour quelques jours
à l’hôpital Saint-Antoine, avec une évocation de Venise.
L’impression d’un autre temps qui ne reviendra plus, d’un
monde englouti. Avec la mort de Mitterrand, ce sont deux siècles qui se referment. Celui des hommes politiques qui découpent le journal. Celui des amoureux qui tiennent des correspondances, dont l’attente fiévreuse est un mélange de
douceur et de supplice. Celui des hommes à tiroirs. C’était
avant Internet, BFM, Twitter et Instagram. «C’était un temps
qui compte immensément, dira Anne Pingeot. Un temps qui
n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui.» •
(1) Journal pour Anne (1964, 1970), Gallimard
Par GRÉGOIRE BISEAU
PHOTO GILLES BENSIMON. GAMMA-RAPHO
ÉTÉ
J’AI TESTÉ
LES INSECTICIDES
BIO
Et aussi n deux
pages BD n de la photo
n un restaurant bien
caché n des jeux…
DESSIN LOÏC SÉCHERESSE
Jeudi
23 août
II u
ÉTÉ / J’AI TESTÉ
Libération Jeudi 23 Août 2018
Insecte,
ton compte
est bio !
Mites dans le placard, puces sur les chats,
mouches sur les plats et punaises dans
le lit. Après de nombreuses invasions,
on a voulu se débarrasser des infâmes
bestioles. Alors on a sorti l’artillerie la plus
lourde possible, tant qu’elle restait écolo.
Par
EMMANUÈLE PEYRET
Dessin
LOÏC SÉCHERESSE
N
on, on ne parlera pas des poux, les
poux, c’est pour la rentrée –et puis
on en a assez parlé, des poux, que
chacun se débrouille avec ses chères
têtes de pouilleux. Ni des cafards, que chacun
se débrouille aussi. Il y a bien d’autres nuisibles dont on parle moins, hélas, et qui sont
autant une tannée que les insectes susdits :
ceux qui habitent sur les animaux, dans les
maisons, dans le jardin, dans les placards, et
souvent partout à la fois. Et se multiplient
l’été, évidemment. De même que dans le jardin on n’utilise pas de pesticides mais de la
bière ou du concombre posé sur de l’alu
contre les limaces, ou des citrons pour faire
fuir les fourmis, on a cherché et testé des solutions pour l’intérieur sans produits chimiques
ni insecticides.
On est super bio: on a des poules (lire Libération du 8 août), on fait zéro déchet le plus possible, mais comment lutter contre les mouches, puces, mites et punaises (et là, parfois,
le seul conseil, c’est de déménager en laissant
tout sur site)? C’est une bataille écolo de chaque minute, sans faille: pas le moindre shoot
de Baygon, pas de prise antimoustique, pas
de lotion pleine de cochonneries sur la peau
pour éloigner les tiques. On met son pantalon
dans les chaussettes (très élégant), le plus de
tissu possible sur la peau pour les balades, on
prend une douche au retour et on met les fringues au sèche-linge (pas écolo, ça, OK). Ça fait
parano, mais la maladie de Lyme, nein Danke.
Et on inspecte les chats et chiens régulièrement, tire-tique à la main.
Las, soyons objectifs, certains combats sont
perdus d’avance: on ne fait pas partir un nid
de frelons en leur parlant gentiment d’une
voix bio, avec un anti-insecte à base de pyréthrine végétale (ça marche pas mal pour des
bestioles moins violentes). On laisse ça au
monsieur qui les gaze, parce qu’une piqûre de
frelon, l’auteure de ces lignes en sait quelque
chose, ça te fout par terre pour trois jours
– voire, ça tue. A suivre, notre parcours bio
d’élimination de quelques nuisibles notoires.
HARO SUR LES MOUCHES
Ces saloperies de mouches noires, ou pas,
pullulent dans les maisons, à la recherche de
bouffe, de déchets comestibles, contaminant
les aliments et balançant des maladies pas ragoûtantes (la cuisine est souvent, euh, bordélique, alors forcément ces raclures en profitent), en plus d’être hyper gonflantes à te
tourner autour comme ça.
Tiens, la bouffe des chats: un matin, au réveil,
on a retrouvé le sol de la cuisine qui bougeait
tout seul d’une invasion de vers comme jamais vue, née de la ponte des mouches dans
la gamelle. Des trucs grassouillets d’un centimètre environ recouvrant les tomettes d’un
tapis mouvant absolument dégueu et dont il
est très difficile de se débarrasser (deux heures, ça a pris, et quelques nausées).
Ou bien on élimine les chats, ou bien on élimine les mouches, ce qui est mission quasi
impossible. Basilic, tu parles. Tapette électrique, ça fait trop gégène. Vaporisation de bicarbonate, rien à foutre. Moustiquaire, oui,
Libération Jeudi 23 Août 2018
pas bête, mais c’est compliqué sur la baie vitrée qui reste ouverte pour sortir, hein. Alors,
on a mis des rouleaux de scotch ultrapoétiques qui pendouillent dans la maison, avec
mouches qui s’y collent, et cheveux des amis
peu attentifs aussi. En recouvrant l’assiette
des fauves tant que c’est pas l’heure de la cantine, on survit à peu près. Mais gare aux restes
de melon ou de viande…
EN LUTTE CONTRE LES PUCES
Et c’est comme ça qu’on se retrouve, entre sa
chambre d’en haut en plancher et les tomettes
du bas, donc dans la descente de l’escalier,
avec des sortes de chaussettes de puces noires
et extrêmement gloutonnes: les chats, encore
eux, en sont infestés malgré les produits (pas
bio du tout) qu’on leur fait ingérer à grands
frais de vétérinaire, et en déposent partout:
lit, canapé, sol, fauteuil…
Je cite le site Anti-puce.fr qui s’y connaît: «La
puce prend son premier repas (de sang) dans
les 20 minutes après avoir abordé un hôte. 24 à
48 heures après, la puce femelle pond. Une
puce peut pondre de 20 à 30 œufs par jour jusqu’à sa mort. Ils sont ronds ou ovales, leur coque est lisse et d’un blanc nacré. Leur texture
est collante mais l’œuf tombe facilement d’un
animal. Selon ces conditions, l’œuf éclôt après
2 à 10 jours.» De la larve à la puce, en passant
par l’état de nymphe, qui peut attendre
150 jours dans son cocon des circonstances favorables pour émerger. Par exemple, un retour
de vacances humain, la smala qui fait trépider
les sols, et c’est une bombe à retardement,
u III
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La terre de diatomée
est un très bon
insecticide bio
en poudre:
ce superabsorbeur
d’humidité vide
les insectes de leurs
fluides et les tue
par dessèchement.
avec des démangeaisons insupportables aux
pieds, chevilles, mollets (voire tout l’arrière du
corps si tu gis sur un canapé infesté, voire sur
le visage s’il y en a dans l’oreiller).
On a tout essayé, la solution chimique tellement puissante qu’il faut quitter la maison au
moins deux jours, les fumigations, les prières… Tout, jusqu’à ce qu’une amie, victime
elle aussi des invasions funestes, conseille la
terre de diatomée. De? De diatomée, oui, un
très bon insecticide bio en poudre (en tant
que superabsorbeur d’humidité, il vide les insectes de tous leurs fluides et les tue par effet
de dessèchement). En jeter plein sur le sol, le
matelas, le canapé, partout, ça fait de la poussière blanche chiante à nettoyer, mais c’est efficace. On n’a pas osé en mettre sur les chats,
la copine, oui. Le chat est vivant.
LA TRAQUE AUX MITES
Aaaaaah la mite, philosophique ou pas, surtout alimentaire ou pour les fringues. La première s’investit à fond dans les placards de
bouffe, contaminant absolument tout. C’est
la pyrale de la farine, sorte de papillon mais
moche, de 25 millimètres, qui vit environ
deux semaines. Assez pour pondre à la louche
entre 200 et 300 œufs blancs. Puis, après
quatre jours, naissent les larves et, au bout
d’environ un mois, après le passage dans la
chrysalide (le cocon), voilà la nuée de mites
alimentaires. De trois à six générations par an,
une capacité de reproduction exponentielle.
On remarque d’abord un infect petit cocon
blanc suivi de vers qui s’incrustent dans les
paquets de farine, céréales, semoule, flocons
d’avoine, müesli, biscuits, légumes secs, tablettes de chocolat, pâtes alimentaires: cette
année-là, il a fallu TOUT jeter, nettoyer au
Kärcher et jurer qu’on ne se ferait plus jamais
avoir. Certains, traumatisés, mettent même
les aliments dans des bocaux conçus pour éviter une éventuelle contamination par les
emballages.
Dans les magasins bio, il y a des aérosols spécial mites, qui les pulvérisent de manière efficace et qu’il faut ensuite bien nettoyer au vinaigre blanc et au bicarbonate. Ou alors des
pièges, à base de phéromones, qui fonctionnent aussi avec les mites de fringues, une
belle tannée ça aussi. Le piège est englué, les
mites (Tineola bisselliella, de leur vrai nom)
s’y collent et zou. L’insecte décomposeur kiffe
la sueur (donc on ne range pas de fringues sales), les fibres animales et le cocon douillet
d’un chaleureux placard à vêtements, qu’il
faut donc nettoyer régulièrement et asperger
de lavande, elles n’aiment pas ça. Le truc qui
colle (le scotch pendu à la poutre) est encore
le plus efficace, selon nos services.
EN GUERRE CONTRE
LES PUNAISES
Alors ça, la punaise de lit, c’est l’enfer grattatoire et l’enfer pour s’en débarrasser. Oui, l’enfer tout court doit être peuplé de ces petites
crevures visibles à l’œil nu, les Cimex lectularius, qui ressemblent en gros à une lentille
verte, se déplacent à toute vitesse, ne volent
pas, infestent tous les lieux humains (hôtels,
chambre d’hôtes, hôpitaux, maison de retraite, crèches, écoles, dortoirs), arrivent dans
les bagages des copains qui en avaient chez
eux, se meuvent très facilement d’un appartement à un autre, ou de n’importe quel endroit
d’ailleurs, et piquent à n’en plus finir l’humain, principalement la nuit. Le jour, la punaise se planque dans les lattes des planchers
à l’abri de la lumière.
La femelle peut pondre de 200 à 500 œufs selon sa source de nourriture humaine, en les
laissant par grappes de 10 à 30, souvent dans
le lit près de son humain, qui trouvera des petites piqûres sur sa peau. Là, on aspire, on lave
tout le linge, on fait un nettoyage avec le nettoyeur vapeur de mamie, on se débarrasse des
meubles, on est au bord de déménager. La punaise est le diable, en fait, et on ne peut pas
s’en défaire sans l’aide d’un pro: double ration
d’insecticides, la première directement sur
les sources d’infestation, la seconde par fumigation dans chaque pièce. Je dois bien avouer
en pleurant que ça ne marche pas toujours.
Le diable, c’est, je te dis. •
VENDREDI J’AI TESTÉ LE GRAND PARIS
IV u
ÉTÉ / SÉRIE
Libération Jeudi 23 Août 2018
ont essaimé dans ce coin de France.
Aujourd’hui, on se sert les coudes et
on se régale dans ce projet commun
qu’est le Comptoir de la Régordane
qui propose les produits d’une
soixantaine d’agriculteurs et d’artisans locaux. Il prouve que les magasins de producteurs ne sont pas des
cambuses anecdotiques pour touristes égarés en mal de savonnettes
au lait d’ânesse. On y trouve de tout:
des cosmétiques au lait de chèvre à
la terrine cévenole en passant par le
condiment au serpolet et le vinaigre
de miel à l’ail des ours. On peut également s’offrir un pull en pure laine
vierge de montagne en salivant devant la flopée de préparations à
base de champignons dont regorge
la Lozère : mousserons séchés, girolles au vinaigre… Des crocs de
faim dans le ventre, on s’attable
pour goûter la cuisine du Comptoir
qui enlumine les produits locaux
comme le savoureux et soyeux
agneau de Lozère, la truite bio et le
bœuf aubrac. On s’attarde devant
un divin sorbet aux coings. Le tout
arrosé de l’une des nombreuses bières des brasseries locales.
Soirées à thème. L’endroit est
Le Comptoir est logé dans une ancienne ferme où l’on vivait en autarcie. PHOTO OLIVIER METZGER
Rêves de Comptoir
en Lozère
L
Chemins de tables (4/6) Cette semaine,
«Libé» déniche des restaurants bien cachés.
Aujourd’hui, la coopérative de La Garde-Guérin,
véritable lieu de vie dans ce village médiéval.
reux miel de bruyère callune, récolté
à l’automne sur le mont Lozère par
la miellerie de Vielvic.
les et des murs épais percés de petites fenêtres. On s’attarde devant la
gueule noire du four à pain mentionné dans un texte du XIIe siècle.
Miche tiède. On n’entre pas de Les habitants y jetaient des fagots
plain-pied dans La Garde-Guérin. de frêne ou de genêts tout en prépaOn commence par effleurer ses rant la pâte avec de la farine de frovieilles et grosses pierres de grès ru- ment, de seigle, de l’eau tiède et sagueux. C’est le préliminaire du tou- lée et leur fidèle levain. Après le
cher, un peu comme quand on ca- pain, ils cuisaient encore dans le
resse la croûte d’un fromage, four chaud gâteaux, gratins et
comme le laguiole ou le pélardon autres plats au long cours. Surgit
des Cévennes. Puis, il faut
une envie de mise perdre sans retenue
che tiède avec
HAUTEL
dans le village surdes lichettes de
A
LOIRE
NT
plombé par sa tour
jambon sec de
CA
carrée, considéLozère, fabriqué
rée comme un
sans salpêtre ni
LOZÈRE
ARDÈCHE
des plus anciens
colorant et afdonjons de
finé au grand air
Mende
France. Entre
de ce massif
ombre et soleil,
sauvage. On
La Garde-Guérin
on savoure la fraîé
coute
des
D
R
A
G
cheur des pavés
abeilles s’énerver
qui sillonnent entre
dans une échancrure
10 km
des jardins d’herbes folde pierre. Ça sent la feN
RO
EY
AV
es bouts du monde se dévorent autant avec les yeux
qu’avec les papilles. Mais il en
est qu’il faut d’abord arpenter en
laissant monter doucement la faim.
Parce que l’errance est le marchepied du désir de nourriture. Le goût,
les goûts viennent en marchant,
surgissant d’un champ de seigle ou
d’une haie de noisetiers. Et puis, on
ne fabrique pas d’histoire de mets
sans dérouler celle des hommes et
des paysages qui ont participé à leur
confection.
C’est ainsi que l’on se retrouve à
La Garde-Guérin, en Lozère. Pour la
carte postale, c’est un sublime village médiéval où l’on peut très bien
manger au Comptoir de la Régordane et à l’auberge La Régordane
(qui accueille aussi les visiteurs
pour la nuit). Pour nous, c’est la plus
belle fugue de l’été dans le prolongement de la transhumance (Libération du 6 juillet) sur le mont Lozère.
La Garde-Guérin n’est pas qu’une
pépite de vieilles pierres. C’est un
diamant brut de haute solitude qui
méprise les entailles du temps. Il
faut le parcourir sur toutes ses facettes. A petits pas. Un peu comme on
déguste par soupçons, sur le bout
d’une cuillère à café, le très savou-
naison, quand l’herbe rase vire au
jaune, sous le camaïeu de verts des
landes et des bois de résineux de la
montagne.
La Garde-Guérin est un livre d’histoire que l’on feuillette après l’ascension –pas toujours aisée– de sa
tour qui surplombe les gorges arides et plissées du Chassezac.
A 900 mètres d’altitude, le village
apparaît blotti sur son plateau de
grès où courent les haies de genêts
et les murgers encadrant les
champs, de part et d’autre du chemin de Régordane. On emprunte
depuis la nuit des temps cette voie
qui relie la Méditerranée au Puy-enVelay en passant par Nîmes. Au
Moyen Age, cette route avait mauvaise réputation en raison des «routiers», ces pillards qui dépouillaient
et massacraient les voyageurs. A la
fin du XIIe siècle, les chevaliers-pariers s’établirent ici. Ils protégeaient
hommes, bêtes et marchandises sur
le chemin de Régordane. Ils possédaient en commun le village,
étaient égaux en droits et en devoirs, d’où leur nom qui vient du latin pares voulant dire «égaux»,
«semblables». C’était une bouffée
communautaire, bien avant les inspirations soixante-huitardes qui
sobre et paisible, il s’agit d’une ancienne grange avec charpente et
cheminée traditionnelles rénovées
par la communauté de communes
de Villefort, propriétaire des lieux.
Aujourd’hui le Comptoir de la Régordane emploie entre trois et quatre salariés à l’année. C’est bien plus
qu’un point de vente. «Notre âme,
c’est de proposer des produits locaux
afin de maintenir et de développer
l’agriculture en Lozère. Nous avons
aussi une grosse fonction touristique
car nous sommes une porte d’entrée
sur le territoire», explique Catherine de La Rue du Can, apicultrice
et l’une des chevilles ouvrières de ce
projet. Parce qu’il est ouvert de février à décembre, donc en dehors de
la saison touristique, le Comptoir de
la Régordane est devenu un véritable lieu de vie pour la population
qui peut s’y restaurer mais aussi
participer à des soirées à thème
comme des concerts et des dégustations associant mets et vins. Quand
la bouffe ouvre ainsi l’appétit du développement local, c’est une bouchée d’optimisme.
Il faut aussi se régaler les yeux et les
papilles à l’auberge La Régordane.
Ses murs abritaient autrefois la
ferme Pansier, la plus grosse de ce
village où l’on vivait en autarcie
avec la châtaigne, les légumes du
jardin, le lait et la viande des animaux. Dans la cour, on dîne au crépuscule en goûtant notamment le
navarin d’agneau (de Lozère bien
sûr), très savoureuse harmonie potagère et carnée. Et puis, dans le soir
qui vient, on emprunte le chemin
creux qui mène à l’ancien lavoir et
à un superbe panorama sur le village. Histoire de savourer encore un
peu ce bout du monde.
JACKY DURAND
Envoyé spécial
à La Garde-Guérin
Photo OLIVIER METZGER
Libération Jeudi 23 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
PHOTO /
ÉTÉ
u V
Maîtres des cieux
Séance tenante/ Science-fiction Avec «Ascension», Monica Alcazar-Duarte poursuit
sa série autour de la conquête de Mars et en explore cette fois-ci le versant scientifique.
MONICA ALCAZAR-DUARTE
Née en 1977.
Vit et travaille à Londres.
M
ars revient au
goût du jour. En
regardant les
photos de Monica Alcazar-Duarte, on
pense évidemment à Elon
Musk ou à Donald Trump qui
se fixent comme objectif des
voyages habités sur la planète rouge en 2030. En réalité, cette série, «Ascension»,
fait suite à un précédent projet («The New Colonists») qui
avait germé dès l’annonce
d’un programme de colonisation martienne, baptisé Mars
One et lancé en 2012 par les
Néerlandais Bas Lansdorp et
Arno Wielders, respectivement ingénieur et physicien.
Grâce à l’obtention d’une
bourse, la photographe –qui
vient de rejoindre l’agence
Magnum – crée des œuvres
sur ce sujet; l’installation qui
en résulte était présentée
en 2017 au Quad à Derby
(Royaume-Uni) dans le cadre
du Format Festival. «J’ai continué à développer le projet en
publiant le livre The New Colonists avec le soutien de la
Photographers’ Gallery London», explique-t-elle. L’exposition à Arles est le développement le plus récent de cet
ouvrage, qui contient de nouvelles images. «Ceci est un
projet à long terme et je travaille actuellement sur sa
phase finale», poursuit-elle.
Au-delà de cette nouvelle
course spatiale, la photographe évoque à travers cette série notre désir de monter
dans les cieux, en faisant référence à la connotation biblique de l’Ascension. Mais
aussi à une île du même nom,
située dans l’océan Atlantique Sud, transformée en oasis de verdure luxuriante par
des manipulations environnementales. Les scientifiques de l’espace la citent volontiers comme un exemple
de terraformation que certains peuvent imaginer voir
se produire sur d’autres planètes, ce qui les rend aptes à
l’implantation humaine.
Toutes ces images ont été prises dans des centres de recherche scientifique à travers
l’Europe (Pays-Bas, Pologne)
et sont présentées comme
une installation interactive.
Elles sont accompagnées
d’un environnement sonore
comprenant l’interview de
Frank White, théoricien de
l’espace et philosophe. Une
certitude, «la Terre est une
oasis fragile», comme le dit
l’un des astronautes interrogés par White.
DOMINIQUE POIRET
Ground Control, Arles (13).
Jusqu’au 23 septembre.
Par Nick Drnaso éditions Presque Lune
Sabrina
VI u
ÉTÉ / BD
Libération Jeudi 23 Août 2018
Libération Jeudi 23 Août 2018
u VII
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Depuis un mois,
Sabrina est portée
disparue. Transi
d’angoisse, son petit
ami cherche refuge
chez un ancien
camarade de lycée,
histoire de ne pas
craquer. S’ensuit une
cohabitation glacée.
Second album
du jeune Américain
Nick Drnaso (prix
Révélation au dernier
festival d’Angoulême),
Sabrina brosse un
drame intime en même
temps qu’il sonde
une Amérique en train
de devenir dingue.
SABRINA
de NICK DRNASO
Editions Presque Lune,
208 pp., 25 €.
A paraître le 13 septembre.
VIII u
Libération Jeudi 23 Août 2018
CONCOURS
QUIZ
P
ZU
Z
L
E
1969, année révolutionnaire
Par LAURENCE DEFRANOUX
Découpez chaque jour une pièce du puzzle, reconstituez le dessin
de Jérémy Perrodeau, renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 8 septembre 2018, à Libération-Puzzle, 2 rue du Général-Alain-deBoissieu, 75015 Paris
À GAGNER : l’original du dessin, 10 séjours et 45 vols. Règlement complet
sur Libération.fr
COMMENT GAGNER À...
La Course à l’Elysée Hurler
plus fort que les loups
Vous avez, bizarrement,
rêvé d’être Marine Le Pen,
François Bayrou ou François Hollande ?
Alors, la
Course à l’Elysée est pour vous. Lancé pour la campagne de 2012, le jeu créé par Abel
Lanzac et illustré par Christophe
Blain, les auteurs de la BD Quai d’Orsay, permet d’incarner un candidat à
la présidentielle. Malheureusement, à
notre grande déception, il n’y a pas eu
de mise à jour pour 2017 avec l’apparition d’En marche. Si vous êtes fans de
politique, ça marche toujours : les
grands thèmes, sécurité, emploi, immigration, environnement, restent les
mêmes. Pour gagner, vous devez débattre contre vos adversaires sur des
sujets tirés au sort, en incarnant le
candidat d’un des principaux partis.
C’est le plus convaincant et donc souvent, comme en vrai, celui qui parle le
plus fort, qui a les arguments les plus
tirés par les cheveux, qui remporte la
mise. Malheureusement, il est bien
plus facile de conquérir le cœur des
foules en promettant le grand soir ou
des choses affreuses plutôt que d’être
tout mou comme un éléphant du PS.
QUENTIN GIRARD
2
Chaque année, la Gay Pride
commémore la «révolution gay»
de juin 1969, à New York.
Que s’est-il passé ?
A Une descente de police dans un bar gay
de Greenwich Village a dégénéré.
B Plusieurs nuits d’affrontements entre
homosexuels et forces de l’ordre.
C Les émeutes dites «de Stonewall».
D L’éclosion du militantisme LGBT.
3
Le 16 janvier, à Prague,
un étudiant s’immole
par le feu pour protester contre
l’occupation russe. Qui est-ce ?
A Ivo Jan.
B Jan Ullrich.
C Jan Vertonghen.
D Jan Palach.
4
L’IRA (armée républicaine
irlandaise), groupe paramilitaire
clandestin, est fondée en
décembre. En quelle année a-t-elle
déposé les armes ?
A 1970.
B 1985.
C 2005.
D Jamais.
5
Le 12 décembre, à Milan, l’attentat
de la Piazza Fontana fait 16 morts.
Qui sera condamné pour cet acte ?
A L’anarchiste Giuseppe Pinelli.
B Personne.
C David Carrett, officier de l’US Navy.
D Quatre membres du groupe d’extrême
droite Ordine Nuovo.
6
Le docu Oser lutter, oser vaincre
de Jean-Pierre Thorn sort en 1969.
Il a été tourné l’année précédente…
A … à Paris, au sein de la 4e Compagnie
républicaine de sécurité (CRS).
B … à Grenoble, au sein de l’équipe
jamaïcaine de bobsleigh.
C … à Flins, au milieu des ouvriers de
l’usine Renault.
D … à Nanterre, dans les dortoirs de la fac.
7
Un livre écrit par un médecin
américain révolutionne la vision
de la sexualité. Lequel ?
A Tout ce que vous avez toujours voulu
savoir sur le sexe sans oser le demander.
B Sexe, mensonges et vidéo.
C Sea, Sex and Sun.
D Cinquante Nuances de Grey.
8
Pour conclure, à quoi correspond
la position sexuelle surnommée
«69» ?
A Chaque partenaire, allongé(e), met sa
tête entre les jambes de l’autre.
B A la 69e position décrite dans l’ouvrage
indien Kamasutra.
C A la position dite du «Congrès du
corbeau» dans le Kamasutra.
D A une mode sexuelle lancée sur les
pelouses de Woodstock en août 1969.
Réponses : 1. C ; 2. A, B, C et D ; 3. D ; 4. C ; 5. B ;
6. C ; 7. A ; 8. A et C.
1
Il n’y a pas que 1968 dans la vie.
L’année qui a suivi a également
connu son lot de bouleversements
politiques en tout genre. Et notamment
celui-ci :
A Au Nicaragua, les sandinistes
font tomber la dictature des Somoza.
B En Roumanie, le dictateur
Nicolae Ceausescu est tué.
C En Libye, le colonel Kadhafi
renverse le roi Idriss Ier.
D Au Groenland, les Inuits se soulèvent
contre le pouvoir danois.
LES 7
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