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Libération - 24 02 2018

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2,70 € Première édition. No 11430
SAMEDI 24 ET DIMANCHE 25 FÉVRIER 2018
www.liberation.fr
Affaire Ramadan Un alibi qui s’effondre
Une femme évanouie est extraite d’un abri, dans la Ghouta, le 22 février. PHOTO BASSAM KHABIEH. REUTERS
Selon un document que «Libé» a consulté, le théologien aurait
menti sur son horaire d’arrivée à Lyon le 9 octobre 2009. Pages 10-11
SYRIE
«L’ENFER
SUR TERRE»
n Témoignage: une femme
raconte la survie dans une
cave de la Ghouta.
n Interview: Le Drian, ministre des Affaires étrangères,
appelle à la cessation immédiate des bombardements.
n Analyse: après sept ans de
conflit, Assad est toujours là.
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
ÉVÉNEMENT
2 u
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
Déshonneur
Il fallait «parler avec Assad». Il fallait
«d’abord battre l’Etat islamique» et dans
cette lutte, Assad était un allié et un
moindre mal. Ceux qui ont préconisé
cette realpolitik –une partie de la droite
française, d’autres adeptes du «réalisme»,
sans parler de l’extrême droite unanime–
devraient maintenant s’expliquer.
Comme il le fait depuis le début
du conflit, Assad ne recule devant rien
pour retrouver l’emprise traditionnelle
de son clan sur la Syrie. Notre témoignage le démontre, tout comme le diagnostic de l’ONU partagé par Jean-Yves
Le Drian: le dictateur a transformé
un quartier de sa capitale en «enfer
sur terre». La lutte contre Daech? Elle fut
l’œuvre des Kurdes, des Irakiens et de la
coalition emmenée par les puissances
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
occidentales approuvées par nombre de
pays arabes. Lesquels Kurdes sont maintenant remerciés par un abandon sans
cérémonie de la part des puissances
qu’ils ont épaulées, souvent en première
ligne. Assad a fait très peu contre Daech
et beaucoup contre son peuple. Certes,
il est soutenu par les minorités syriennes
qui craignent plus que tout les islamistes.
Certes, il arrive qu’une dictature vaille
mieux qu’une situation d’anarchie guerrière encore plus dommageable aux populations civiles. Mais le relâchement
de la pression sur le régime laisse libre
cours à ses penchants les plus cruels.
Pour avoir reculé devant des sanctions
quand la ligne rouge des bombardements
chimiques a été franchie par le régime de
Damas en 2013, les démocraties doivent
maintenant contempler, impuissantes, le
martyre des populations qui ont soutenu
l’opposition syrienne. L’Iran et la Russie
ont repris la main dans la région. Où est
la victoire géopolitique dont on se gargarisait au départ? Au fond, les «réalistes»
se trompent aussi souvent, sinon plus,
que les supposés «droit-de-l’hommistes».
On a accepté le déshonneur de l’abstention pour éviter un conflit encore plus
sanglant. On a maintenant les deux. •
La Ghouta :
«Peut-être vaut-il
mieux mourir que
continuer à subir»
«Libération» a échangé avec une Syrienne
vivant dans le dernier bastion rebelle, assiégé
depuis plusieurs années et devenu la cible
des bombardements incessants du régime.
Elle raconte l’enfer du quotidien d’habitants
terrés, affamés et épuisés.
TURQUIE
SYRIE
DOUMA
DAMAS
Damas
IRAK
.
RD
JO
IRBIN
ZAMALKA
EIN
TARMA
50 km
Zones contrôlées
Etat islamique
Base militaire
2 km
LIBAN
Source : Liveuamap
Forces
gouvernementales
Rebelles
TÉMOIGNAGE
Recueilli par
HALA KODMANI
A
quoi ressemblent vingt-quatre heures
de la vie d’une femme dans la Ghouta
orientale réduite, sous les bombes, à
un champ de ruines et de désolation? Nevine,
38 ans, est mère de deux enfants, de 11
et 6 ans. Elle fait partie d’un réseau de
femmes syriennes, Women Now for Develop-
ment, qui s’occupe des veuves ou épouses de
disparus. Au moindre répit, elle a posté jeudi
sur WhatsApp des messages audio pour raconter sa vie, sa survie.
Jeudi, 8 heures
«Mon cœur va éclater»
«Je viens de sortir de l’abri souterrain après
une nuit atroce. Je suis percluse de courbatures et de douleurs dans le dos à force d’être
recroquevillée sur le sol de la cave. On est
serrés comme des cornichons dans notre
abri. Il doit y avoir une cinquantaine de familles. Les hommes d’un côté ; les femmes
de l’autre, avec les enfants. J’ai à peine réussi
à somnoler deux heures avec ma fille de 6 ans
dans les bras. Je suis étonnée de voir comment certaines personnes parviennent à
trouver le sommeil malgré la furie des bombardements. Quand les barils explosifs pleu-
vent, j’ai le sentiment que mon cœur va éclater. Pour soulager la pression dans les
oreilles, j’ouvre la bouche à chaque fois. C’est
ce qu’on nous a appris. Là, je dois courir à la
maison, dans l’immeuble contigu. Courir
chercher un oreiller. Peut-être qu’en le calant
entre nous, on réussira à trouver une position
plus confortable, ma fille et moi. Etrange de
voir comme cela fait quand même du bien
de voir la lumière et le ciel Suite page 4
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u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ont tué 1 500 personnes visaient Mais je veux trouver des solutions
déjà ces mêmes quartiers. Quant à car je suis convaincu que la stabilité
la situation actuelle, elle est telle est à l’avantage de tous, mais chaque les Nations unies l’ont décrite: cun doit y prendre sa part. Donc je
«l’enfer sur terre», à quelques kilo- dirai aux Iraniens que la France est
mètres du palais de Bachar al-As- attachée à l’accord nucléaire
sad. Des crimes de guerre sont com- de 2015, ce que nous n’hésitons pas
mis chaque jour. Médecins sans à dire, y compris aux Américains.
frontières, qui connaît le terrain, a Mais nous voulons aussi des réponrapporté que treize hôpitaux ont été ses à nos préoccupations sur leur
bombardés ces derniers jours. C’est programme balistique et leur politidonc bien d’un cataclysme qu’il que régionale. La Syrie est un test.
s’agit et le pire est peut-être devant Comment en est-on arrivé là,
nous. J’en tire une seule conclusion: et pourquoi Bachar al-Assad
chacun doit prendre ses responsabi- peut-il se poser aujourd’hui en
lités pour l’éviter.
maître du jeu en Syrie ?
Le risque d’un embrasement n’a- Bachar serait déjà parti si la Russie
t-il jamais été aussi élevé ?
et l’Iran ne lui avaient pas sauvé la
La crise déborde déjà au-delà mise. Leur soutien lui est vital. Il est
des frontières de la Sydépendant. Cela n’en
rie. Il y a eu ces vagues
fait pas le maître du
de réfugiés, les plus
jeu.
grands déplacements
Regrettez-vous
de population depuis
d’avoir rompu toute
la fin de la guerre
forme de lien diplofroide. Les pays de la
matique avec le rérégion, l’Europe en sagime syrien ? Et
vent quelque chose. Au
envisagez-vous
Liban, un quart des had’ouvrir des canaux
INTERVIEW de discussions avec
bitants est aujourd’hui
constitué de réfugiés.
Damas ?
Il y a eu ensuite l’émergence de Ce qui compte, c’est de gagner la
Daech, qui est un phénomène trans- paix en Syrie aujourd’hui.
national. Et maintenant nous Quelles responsabilités les pays
voyons bien venir une nouvelle mu- occidentaux, y compris l’Eutation de la guerre en Syrie. La pré- rope, endossent-ils dans la génésence militaire de l’Iran à ses fron- ralisation du conflit ?
tières est inacceptable pour Israël. On ne peut pas mettre sur le même
La Turquie pénètre en Syrie pour af- plan notre intervention et celles des
fronter les Kurdes. Quelle est la ca- Russes et des Iraniens. Nous sompacité réelle de la Russie à modérer mes en Syrie, comme en Irak, conses alliés, d’abord Assad, mais aussi centrés sur la lutte contre Daech et
l’Iran? Tout cela ajoute la guerre à la Al-Qaeda. Les victoires de Mossoul
guerre. Le risque d’un embrasement et de Raqqa sont celles de nos alliés
régional est donc déjà là.
irakiens et des Forces démocratiLa Russie bloque toujours toute ques syriennes, obtenues avec notre
avancée ou toute solution… Que soutien massif. J’endosse la seule
comptez-vous dire à Moscou ?
responsabilité de tout faire pour
Le président de la République est en que le pire soit évité et que nous
contact régulier avec Vladimir Pou- trouvions le chemin d’une victoire
tine. Il l’a saisi directement, avec durable contre Daech, d’une restauAngela Merkel, de la situation hu- ration de la paix civile en Syrie et de
manitaire en Syrie, notamment l’établissement d’une vraie stabilité
dans la Ghouta, pour le convaincre régionale. C’est la raison pour lade la nécessité d’agir. Cela passe par quelle, en Irak comme en Syrie,
l’adoption d’une résolution au Con- nous soutenons les zones libérées
seil de sécurité. Nous avons exigé de Daech sur le plan humanitaire.
un texte qui réponde aux besoins La France se pose avec détermiurgents de la population de la nation pour une solution humaGhouta: la cessation immédiate des nitaire et diplomatique en Syrie.
bombardements ; l’accès humani- Mais elle continue à soutenir la
taire et l’évacuation médicale des coalition arabe, conduite par
personnes en situation critique ; l’Arabie Saoudite, dans l’autre
avec une surveillance de la trêve. conflit, oublié celui-là, au MoyenCela peut être une avancée impor- Orient: le Yémen. A-t-elle un doutante, mais il faut bien sûr s’assurer ble standard en matière de déque ces décisions seront cette fois fense des droits de l’homme?
suivies d’effets sur le terrain. C’est Le respect du droit humanitaire innotamment pour cela que je me ternational est une obligation pour
rendrai mardi à Moscou pour en tous, partout. Lorsque je suis allé à
parler avec Sergueï Lavrov [son ho- Riyad, j’ai dit publiquement, au côté
mologue russe, ndlr].
de mon homologue saoudien, qu’il
Au-delà, comment faire pression fallait laisser passer l’aide humanisur l’Iran pour trouver un che- taire et engager une négociation pomin vers la fin du conflit ?
litique au Yémen. Je suis très clair
D’abord, il faut se parler. Claire- sur la Syrie comme sur le Yémen. La
ment. C’est exactement la raison coalition arabe a lancé un plan
pour laquelle je me rends à Téhéran humanitaire de 1,5 milliard de
le 5 mars. La France a aujourd’hui dollars au bénéfice du Yémen. Elle
un dialogue approfondi avec l’Iran a pris des mesures pour lever cersur toutes les questions régionales, taines restrictions au transit de
notamment la Syrie. Je ne mécon- l’aide internationale. Ces mesures
nais pas nos différences. Je déplore doivent être élargies. J’ai envoyé une
que la politique militarisée de l’Iran mission à Riyad pour y travailler.
dans la région génère de l’instabiRecueilli par H.K.
lité, au risque de nouveaux conflits.
et CHRISTIAN LOSSON
AP
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
«
Après une frappe aérienne,
mardi à Saqba,
dans la Ghouta orientale.
PHOTO ABDULMONAM EASSA. AFP
«Le risque d’un
embrasement
régional est déjà là»
Avec l’implication des
Russes, des Turcs et des
Kurdes dans le conflit,
le ministre des Affaires
étrangères, Jean-Yves
Le Drian, redoute
que le pire soit à venir.
J
ean-Yves Le Drian, ministre
des affaires étrangères, revient
pour Libération sur le siège du
fief rebelle de la Ghouta par le régime de Bachar al-Assad et les leçons à tirer sur l’impasse en Syrie.
Vendredi, le Conseil de sécurité de
l’ONU devait adopter une résolution demandant un cessez-le-feu de
trente jours en Syrie pour permettre
la livraison d’aide humanitaire
d’urgence.
«Il n’y a pas de mots pour décrire
ce qui se passe dans la Ghouta
orientale», «cataclysme humanitaire», «le pire est devant
nous»: qu’entendez-vous par là?
J’entends par là que si nous n’agissons pas fortement, l’armée d’Assad
lancera l’assaut contre une zone
de 400 000 habitants, dans l’immense majorité des civils, assiégés
depuis 2013 et, n’oublions pas cela,
qui ont déjà subi d’épouvantables
massacres. Je vous rappelle que les
frappes chimiques d’août 2013 qui
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Suite de la page 2 après quatre jours recluse
en sous-sol. Même pour quelques minutes.»
10 h 30
«Des projectiles jamais vus»
«Accalmie. Silence. Les tirs ont presque cessé
depuis dix minutes. Mais à chaque fois que je
sors dans la rue, j’ai l’impression d’être dans
un nouveau décor. Tout est transformé. Je vois
des gens qui vont d’un abri à l’autre pour chercher leurs proches. Ils ne retrouvent pas leur
chemin. Parce que des immeubles ont disparu. Ou des voitures ont explosé en plusieurs
morceaux. Depuis quatre jours, l’escalade est
sans précédent. Des bombardements en continu. Jour et nuit. De nouvelles armes sont utilisées: on entend des sons d’explosion qu’on
ne connaissait pas. Des projectiles jamais vus
descendent en petit parachute. Des barils explosifs avec des matières nouvelles. Et puis
tout est pilonné simultanément. Des hélicoptères larguent des barils, l’artillerie tire des
obus, des avions de reconnaissance lancent
des missiles. J’observe tout ça depuis la petite
fenêtre à barreaux en fer, seule ouverture du
sous-sol. La destruction implacable se poursuit nuit et jour. Depuis cinq ans, on croyait
avoir pris l’habitude. Le régime n’a jamais
cessé ses bombardements sur la Ghouta. Mais
depuis le début de cette année, l’intensification a figé la vie. Les enfants ne vont plus à
l’école, les gens ne peuvent plus travailler. Les
humains se terrent.»
13 h 40
«Imaginez la faim !»
«Il y a un peu plus de monde dans la rue. Les
habitants sont sortis pour essayer de trouver
quelque chose à manger. Quelques marchands ambulants avec des chariots de fruits
et légumes sillonnent les allées pour tenter de
gagner quelques sous. On s’alimentait déjà au
jour le jour, appauvris depuis des années
de siège. Plus personne n’a de réserves. Alors
maintenant qu’on ne peut même plus sortir
pour tenter de se nourrir, imaginez la faim !
Des familles n’ont pas mangé depuis deux
jours. Dans certains abris, des repas sont
livrés par des réseaux de quartier organisés,
mais en quantités tellement insuffisantes…
Quand on arrive à avoir l’équivalent d’un
repas par jour, c’est la fête. Il faut donc faire
des choix entre les personnes à nourrir. Les
parents donnent priorité à leurs enfants et se
retrouvent eux-mêmes affamés.»
13 h 50
«Briser tous les liens»
«Le pain est introuvable, alors qu’il fait partie
de la base de notre alimentation avec les olives, la salade, les œufs, le fromage… Les boulangeries ne fonctionnent plus. Il [elle dit toujours «il» pour évoquer Bachar al-Assad, ndlr]
les vise en priorité pour annihiler les ressorts
de la vie. Même chose pour les hôpitaux, clairement ciblés, ou les locaux des réseaux
d’aide sociale dans la ville. Tout lieu de rassemblement possible est menacé. L’objectif
du régime est de briser tous les liens… Que
Dieu soit avec nous (des bruits de bombe interrompent le message vocal)…»
15 heures
«Sur la pointe des pieds»
«Chaque fois que je rentre et sors de l’abri,
c’est sur la pointe des pieds. On est tellement
serrés qu’il n’y a pas de place pour avancer. On
enjambe les gens. On a peur de marcher sur
le pied ou la main d’un enfant qui dort ou un
bébé qui tâtonne à quatre pattes.»
16 h 30
«Pas de couverture»
«Il fait très froid. Encore plus sous terre. On
est recroquevillés. Même si on avait l’espace
pour dormir, on ne pourrait pas s’allonger sur
«L’objectif du régime
est de briser tous
les liens… Que Dieu
soit avec nous
(des bruits de bombe
interrompent
le message vocal)…»
le sol, tellement il est humide. Pas de matelas
ni de tapis. Pas de natte ou de couverture. Depuis le début du siège, il y a cinq ans, on se
chauffe au bois. On est longtemps allés
le couper et le ramasser dans les champs. On
l’a aussi récupéré des vieux meubles des
maisons détruites ou abandonnées. Hors de
question, désormais. On ne peut pas fouiller
pour survivre avec tout ce qui tombe du ciel.»
Vendredi, 7 heures
«Plus de fuel»
«Je n’ai pas pu revenir plus tôt. Mon téléphone était déchargé. Le petit générateur qui
nous permet de recharger nos portables et
d’avoir quelques petites lumières dans l’abri
n’avait plus de fuel pour fonctionner. Je suis
à l’hôpital où mon mari médecin tente encore
de sauver des vies. J’ai commencé à brancher
mon portable dans un sous-sol. Je vais essayer de me laver. Peut-être que je vais réussir
à lui glisser quelques mots : je ne l’ai pas vu
depuis quatre jours. Je veux le rassurer pour
les enfants.»
7 h 50
«Bombardements assommants»
«Je retourne auprès des enfants. Les bombardements sont assommants. Je me demande
parfois s’il ne vaut pas mieux mourir que
continuer à les subir. Je ne sais pas combien
d’années j’ai pris ces dernières vingt-quatre
heures.» •
L’abri souterrain dans lequel Nevine vit avec ses enfants (en haut) et le bureau
où elle travaillait (en bas). PHOTOS DR
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Les quatre moments clés du conflit syrien
Depuis l’éclatement de
la guerre en 2011, Bachar
al-Assad a été donné plusieurs
fois acculé et sur le départ.
Mais il a toujours été sauvé
in extremis, notamment grâce
au renoncement américain
et au soutien russe.
«D
octeur, c’est bientôt ton tour»,
écrivaient en février 2011 des
enfants sur un mur de Deraa. A
l’époque, tout le monde pense que Bachar alAssad, à la tête de la Syrie depuis 2000, n’en
a plus que pour quelques semaines. Près de
sept ans après le début du conflit, il accueille
Vladimir Poutine en grande pompe à Lattaquié et paraît au faîte de la puissance. Face à
lui, quelques réduits rebelles, à Idlib et dans
la Ghouta orientale, à l’est de Damas, résistent
encore à sa stratégie de guerre totale. Dans la
Ghouta orientale, 462 civils, dont 103 enfants,
ont péri depuis dimanche dans les raids menés par l’armée. Avec pour seul objectif de rester à la tête de son pays, Bachar al-Assad n’a
jamais voulu faire de concession à ses opposants intérieurs comme extérieurs. Au prix de
destructions de villes entières, de bombardements massifs des populations, d’exil forcé
de 5 millions de Syriens et de 6 millions de déplacés à l’intérieur du pays. Et de près
de 500000 victimes. Sa brutalité sanguinaire
n’aurait jamais suffi sans un incroyable
alignement de faits favorables. Retour sur
quatre moments clés qui lui ont permis de
rester au pouvoir.
AVRIL 2013,
L’ENGAGEMENT CHIITE
A l’été 2012, le régime syrien est en train de
s’effondrer militairement. Depuis le début de
la révolution, son armée a perdu le contrôle
de larges parties du territoire. L’Armée syrienne libre, rebelle, a gagné du terrain le long
de la frontière turque, à Alep, deuxième ville
du pays, et se trouve aux portes de Damas.
«Bachar al-Assad était convaincu qu’il lui fallait quitter son palais, encerclé par les forces
d’opposition», a révélé le 10 février Ali Mohamadi, membre de l’Assemblée consultative
iranienne. Vantant les nouvelles capacités de
l’armée syrienne au lendemain du tir de la défense antiaérienne qui a abattu un chasseur
israélien, ce dernier a raconté comment les
Gardiens de la révolution avaient redressé et
reconstitué toutes les forces du régime syrien:
«Un général des Gardiens de la révolution
a informé Al-Assad qu’il allait distribuer 10000 armes à la population et organiser
les hommes pour écarter le danger.» Près
de 80 000 Syriens ont ainsi été recrutés et
structurés en milices supplétives, dites «forces
populaires». C’est au même moment que le
Hezbollah libanais entre en jeu pour venir en
renfort à l’armée syrienne. Son chef, Hassan
Nasrallah, qui avait soutenu Bachar al-Assad
dès mars 2011, reconnaît le 30 avril 2013 l’engagement de ses combattants au côté du régime syrien. Ses combattants parviennent
alors, au prix d’une longue bataille, à reprendre Qusseir, ville stratégique pour le régime,
près de la frontière syro-libanaise. La mobilisation des chiites dans la défense de la minorité alaouite –dont est issue la famille Al-Assad– face au péril sunnite est poussée par les
Iraniens. Elle est attisée par une islamisation
de plus en plus affirmée des groupes rebelles
sunnites, financés par les pays du Golfe. Des
milices chiites sont ainsi recrutées, avec des
combattants irakiens, yéménites et même
afghans, qui interviennent notamment dans
les combats d’Alep à partir de 2015. Dans le
même temps, le chef des Gardiens de la révolution, Qasem Soleimani, se montre régulièrement sur les champs de bataille en Syrie
comme l’artisan des victoires. Au centre de
l’arc stratégique Téhéran-Beyrouth qu’il veut
contrôler, la Syrie est une pièce essentielle
pour son ambition régionale.
AOÛT 2013,
LE RECUL AMÉRICAIN
Fin août 2013, beaucoup imaginent Al-Assad
sur le point de tomber. Après le massacre chimique perpétré le 21 août par le régime syrien
à la Ghouta, Washington, les Occidentaux et
Paris en tête sont sur le pied de guerre. Le leader syrien vient de franchir allégrement la
ligne rouge fixée un an plus tôt par Barack
Obama. «Nous sommes prêts à y aller», résume le 26 août le patron du Pentagone, qui
déploie ses chasseurs sur une base britannique de Chypre. Les frappes aériennes
semblent imminentes. Mais le locataire de la
Maison Blanche hésite. Elu sur la promesse
de retirer les soldats américains d’Irak et
d’Afghanistan, il craint d’entraîner les EtatsUnis dans un nouveau bourbier proche-oriental. Obama redoute surtout de mettre en péril
les négociations sur un éventuel accord nucléaire avec l’Iran, rendu plausible par la récente élection de Hassan Rohani. Au dernier
moment, et contre l’avis de presque tous ses
conseillers, Obama renonce. Puis saisit la
porte de sortie que lui offre opportunément
Poutine: retirer au régime syrien son arsenal
chimique, sous supervision de l’ONU. Beaucoup voient dans cette reculade le tournant
de la guerre en Syrie. Un moment où Obama,
en plus d’affaiblir l’Amérique, a sacrifié la Syrie et renforcé la Russie. «La puissance américaine repose sur la menace de la force. Si cette
menace n’existe plus, la diplomatie devient
une machine à concessions. Et Poutine l’a admirablement compris», expliquait à Libération un haut diplomate français à ce sujet.
al-Assad qui ne tue que des Syriens devient
un moindre mal.
SEPTEMBRE 2015,
POUTINE DANS LA BRÈCHE
En juillet 2015, Bachar al-Assad est de nouveau
moribond. Pour la toute première fois en
quatre ans, il avoue dans un discours que son
armée souffre d’un «manque de ressources humaines». Face à un renforcement de l’opposition, ses troupes ont reculé sur de nombreux
fronts et ont connu une saignée sans précédent. Depuis le début de la guerre, près
de 100000 hommes sont morts, autant sont
invalides ou déserteurs, soit près des deux tiers
de son effectif d’origine. Les milices chiites, à
bout, ne suffisent pas à compenser ces pertes.
C’est un appel à l’aide. Encore une fois, il est
sauvé in extremis par des intérêts qui le dépassent. Le 30 septembre 2015, prenant acte
Obama redoute
de mettre en péril
un éventuel accord
nucléaire avec l’Iran.
Au dernier moment, et
contre l’avis de presque
tous ses conseillers,
il renonce.
TOUS LES MARDIS
accueille
JUIN 2014,
LE CALIFAT DE DAECH
Le renoncement international à punir Bachar
al-Assad est ressenti comme un lâchage des
Occidentaux par l’opposition politique et
armée modérée. Une opportunité pour «l’Etat
islamique en Irak et en Syrie» proclamé quelques mois plus tôt à Raqqa. Le groupe jihadiste
venu d’Irak qui ne comptait que quelques centaines de combattants, surtout étrangers, parvient à capitaliser sur le dépit des Syriens et à
s’imposer par la terreur. Une aubaine pour le
régime de Bachar al-Assad qui n’attaque pas
les jihadistes, mais s’emploie à combattre la
rébellion modérée. En juin 2014, le califat proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi après une
conquête fulgurante de la plus grande partie
de l’Est syrien, ainsi que le tiers de l’Irak, tétanise le monde. Une coalition internationale
antiterroriste menée par les Etats-Unis est
créée contre la force qui devient le principal
ennemi à abattre. Après «moi ou le chaos», Bachar al-Assad gagne des soutiens à travers le
monde pour dire comme lui: «moi ou Daech».
Le maître de Damas qui, dès les premières manifestations du printemps syrien en 2011, avait
attribué la contestation à «des bandes de salafistes jihadistes venues de l’étranger», a bien
mieux réussi qu’une prophétie autoréalisatrice. Les attentats terroristes commis par
Daech en France et ailleurs en Europe mobilisent les opinions contre le péril absolu. Bachar
du repli américain au Moyen-Orient, Vladimir Poutine engage dans le conflit près
de 5000 hommes, 70 avions, sans compter les
nombreuses compagnies de mercenaires qui
combattent et meurent officieusement.
Poutine a vécu comme une humiliation la
chute de Kadhafi en 2011 et voit dans le conflit
syrien un nouveau bras de fer avec l’Otan et
les pays du Golfe. Plus que tout, des intérêts
stratégiques et économiques majeurs le lient
à la famille Al-Assad : outre un partenariat
économique d’un demi-siècle, il possède à
Tartous sa seule base navale en mers chaudes.
«L’entrée russe en 2015 est le moment décisif
de la guerre, la clé de la survie d’Al-Assad, affirme le directeur du Center for Middle East
Studies à l’université d’Oklahoma, Joshua
Landis. La puissance aérienne a gagné toutes
les guerres du Moyen-Orient depuis 1967. Plus
que tout, c’est le signal pour l’Occident, comme
pour les pays du Golfe, que les amis d’Al-Assad
iraient toujours plus loin dans l’escalade.» Officiellement engagée contre Daech, la Russie
consacre 90% de ses frappes à viser l’opposition syrienne. Mais c’est après avoir pris sa petite part du combat contre Daech à Deir el-Zor
que Poutine est le premier à décréter la victoire contre le terrorisme. Pour autant, après
la guerre, ni Al-Assad ni Poutine ne semblent
en mesure de construire la solution politique
qui apporterait une paix à tous les Syriens.
FRÉDÉRIC AUTRAN,
ÉMILE BOUTELIER
et HALA KODMANI
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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6 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
ÉDITOS/
Jeanne d’Arc métisse:
on leur dit que Jésus
n’était pas blond
aux yeux bleus?
Par JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
Chef de service France
@bouchetpetersen
«Il ne faut pas laisser Jeanne
d’Arc au FN.» Voici comment
le cabinet d’Emmanuel
Macron, alors ministre de
l’Economie, justifiait la visite
à Orléans, en mai 2016, de celui qui allait accéder un an
plus tard à l’Elysée. Une affirmation formulée de nombreuses fois avant lui par Ségolène
Royal, qui compte «Jeanne»
dans son Panthéon personnel
et politique, convaincue que
cette figure patriotique, symbole de courage, est un bien
commun qui appartient aux
Français et non à sa f(r)ange
la plus rance.
Deux ans plus tard, c’est l’appropriation de cette icône nationale par la droite identitaire et par l’extrême droite
– dont on peine de plus en
plus à distinguer les causes –
qui suscite la controverse.
A Orléans, la jeune fille choisie cette année par la ville
pour incarner Jeanne d’Arc
aux prochaines fêtes johanniques est en effet la cible, sur
les réseaux sociaux, de très
nombreuses injures et commentaires haineux. Le crime
de Mathilde Edey Gamassou,
17 ans ? Etre métisse, rien de
plus, une première pour cette
fête annuelle qui se tient pour
la cinquantième fois. Ni une
ni deux, une meute de courageux anonymes – qu’on peut
résumer par le terme imparfait de «fachosphère» – s’est
mise en branle pour fustiger
le choix (parmi 250 candidates) de cette Française aux
origines béninoises par son
père et polonaises par sa
mère. Une jeune fille plutôt
classique qui, en plus d’étudier en classe de première,
pratique l’escrime et le chant
lyrique au conservatoire,
quand elle ne s’investit pas
dans les associations «Sainte
Jeanne, hier, aujourd’hui et
demain», «les Sentinelles de
l’invisible» ou auprès des
scouts d’Europe. Une catholique pratiquante qui, «bien
sûr», va chaque dimanche à la
messe. Mais qu’est-ce que
tout cela à côté de sa couleur
de peau, pas assez diaphane
pour quelques haineux
braillards adepte du cyberharcèlement ?
Depuis sa présentation officielle, lundi, le déferlement
raciste est tel que le procureur
de la République d’Orléans a
ouvert une enquête préliminaire pour «incitation et provocation à la haine raciale».
Deux internautes, faisant
mention de «babouin» et de
«bananes» pour qualifier la
jeune fille, sont visés. Les termes rappellent ceux qui visaient Christiane Taubira,
alors garde des Sceaux, et
pour lesquels elle a fait condamner une ancienne candidate FN (3 000 euros avec sursis). S’ils étaient abjects visant
un personnage public habitué
à la calomnie dans le combat
politique mais particulièrement marqué par l’épisode
(elle en a fait un livre), que
dire quand la meute vise une
jeune fille qui ne revendique
rien d’autre que de participer
à une célébration historique
de sa ville ?
La présidente du comité
Jeanne d’Arc s’est dite «triste
de penser que ce choix puisse
susciter la moindre récupération» et a rappelé, comme une
évidence, que cette jeune fille
«répond aux quatre critères de
choix que nous nous sommes
fixés: résider à Orléans depuis
dix ans, être scolarisée dans un
lycée orléanais, être catholique
et donner du temps aux
autres.» Le maire d’Orléans
(ex-LR) est de même monté au
créneau pour dire sa consternation. Tandis que la ministre
Marlène Schiappa a tweeté
que «Jeanne d’Arc n’appartient pas aux identitaires».
Lesquels ont du mal à dépasser l’image de Brigitte Bardot
en Marianne de souche. On
leur dit que Jésus n’était pas
blond aux yeux bleus et que le
métissage est l’essence même
de la vie ? •
Marion Maréchal-Le Pen, à Oxon Hill, près de Washington, jeudi. PHOTO KEVIN LAMARQUE. REUTERS
Le plan de conquête
de Maréchal-Le Pen
Par LAURENT JOFFRIN
Directeur de «Libération»
@Laurent_Joffrin
Marion Maréchal-Le Pen a-t-elle lu Gramsci? On
ne sait. Mais sa démarche politique en semble
directement inspirée. Le théoricien marxiste emprisonné par Mussolini avait conceptualisé
«l’hégémonie culturelle» comme la condition
sine qua non d’une victoire ouvrière, à la différence de Lénine, qui confiait le rôle décisif à une
avant-garde militarisée imposant ses vues à la
société par la violence. Dans les années70, Alain
de Benoist avait mis cette stratégie au service du
combat «identitaire». Très minoritaire au départ,
cette méthode a été largement employée au fil
des années 90 et 2000 par la droite extrême et
par les conservateurs pour regagner le rayonnement intellectuel qui était le leur dans les années 30, avant leur disqualification pour cause
de collaboration avec les nazis.
Ecartant –pour l’instant– tout retour prochain
à la vie politique active, la nièce de Marine Le Pen
a repris le même bâton de pèlerin. Dans son discours devant les républicains américains, elle a
livré le condensé des thèses identitaires qui essaiment aujourd’hui dans le monde entier, au
terme d’un long
combat idéologique mené par des
intellectuels se présentant comme
«les martyrs de la
bien-pensance»
(c’est-à-dire des
victimes des progressistes) et des
publicistes experts
dans le maniement
des médias et la bataille des idées: retour en force du nationalisme, critique
fondamentale du
libéralisme qui
«marchandise» les rapports humains, invocation
des traditions religieuses et familiales pour fustiger l’individualisme et la liberté des mœurs, dénonciation du «socialisme» qui entrave la liberté
d’entreprendre, désignation de l’islam comme
C’est un projet
politique de long
terme. Il consiste
à réunir l’extrême
droite populaire,
ou populiste,
aux fractions
les plus
conservatrices
de la droite
ennemi principal grâce à la confusion des terroristes avec l’ensemble des musulmans («le terrorisme est la partie émergée de l’islam», a dit Marion Maréchal-Le Pen à Washington).
Logique avec elle-même, elle annonce non la
création d’un groupe politique, mais la fondation d’une école, destinée à donner aux futurs
leaders néoconservateurs et xénophobes les armes idéologiques de leur combat. Aux EtatsUnis, pour prendre un seul exemple, la victoire
des néoconservateurs sous George Bush, puis
celle de Trump, avait été préparée par un intense
travail intellectuel et militant mené à la base, au
sein de mouvements comme le Tea Party mais
aussi dans des revues de haut vol, puis à travers
des émissions de télévision agressives, le tout assaisonné d’un activisme débridé sur les réseaux
sociaux.
C’est un projet politique de long terme. Il consiste
à réunir l’extrême droite populaire, ou populiste,
aux fractions les plus conservatrices de la droite,
en alliant le discours sur «les valeurs morales»,
façon Sens commun, avec une conception à la
fois entrepreneuriale et protectionniste de l’économie, genre Trump. Cette coalition a un versant
social : réconcilier la vieille bourgeoisie avec la
droite dure, le XVIe arrondissement avec HéninBeaumont; et un volet électoral: lancer des ponts
entre les électeurs droitisés de LR et ceux du
Front national.
Elle se heurte à des obstacles importants. Pour
l’instant, la bourgeoisie classique reste plutôt libérale et répugne à rompre avec l’Union européenne; les dirigeants de LR, Wauquiez compris,
veulent assécher le vote FN en reprenant une
partie de ses thèmes et non se réunir avec les
frontistes. Mais il arrive toujours un moment où
les intérêts priment. La bourgeoisie la plus conservatrice, comme dans les années 30, peut trouver un intérêt à se concilier avec les populistes,
si la libre entreprise est préservée et si ses préjugés culturels tradis sont pris en compte; une partie de la droite classique peut se dire que l’addition des voix FN et LR fournira une base
électorale solide pour offrir une alternative au
macronisme, tout en écartant l’éventualité d’un
retour électoral du progressisme. Le tout enrobé
par la phobie de l’islam, comme jadis par l’antisémitisme. La menace est encore virtuelle ; elle
n’en est pas moins dangereuse. •
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8 u
MONDE
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Une vidéo conspirationniste sur la
tuerie en Floride
cartonne sur YouTube
LIBÉ.FR
Supprimée depuis par la plateforme, une
vidéo insinuant que des lycéens de
Parkland, où 17 personnes ont été tuées à
l’arme à feu, seraient des acteurs a récolté
plus de 200 000 vues mercredi. PHOTO DR
de Néandertal n’étaient pas
les brutes primitives un temps
imaginées, mais qu’ils étaient
au contraire capables de mener des rituels élaborés,
comme par exemple enterrer
leurs morts. Mais, jusqu’à
cette étude internationale, les
peintures rupestres étaient
l’un des derniers bastions séparant les humains modernes
des Néandertaliens.» Un coup
à faire passer Cro-Magnon le
chouchou et son (divin) Lascaux pour un sapiens un tantinet surévalué ? Comparaison n’est pas raison. Et c’est
d’ailleurs bien ce genre de
concours en forme de «c’est
qui le plus évolué ?» qui a
longtemps nui – et notamment dans le milieu de la recherche dans les années 70–
à la réputation du cousin
Néandertal.
Au-delà. «C’est passionnant
Dans la grotte de La Pasiega, en Espagne. Photo diffusée le 22 février par l’université de Southampton. PHOTO U. OF SOUTHAMPTON. REUTERS
L’homme de Néandertal,
le «laid» qui en faisait de belles
Les plus anciennes
peintures rupestres
connues auraient
été réalisées il
y a 64000 ans par
ce vieux cousin
d’Homo sapiens,
selon la revue
«Science».
Par
CATHERINE
MALLAVAL
D
e s l u s t re s q u e
d’aucuns snobent ce
pauvre Néandertal,
enfermé dans le rôle du laid
assez balourd de l’histoire de
l’humanité. Et ce depuis qu’il
a montré des bouts de son
crâne en 1830 en Belgique,
avant de révéler son squelette senté, stylisé. Quel hominidé!
de trapu surmusclé en 1856 Et même, quel Homo (neandans la vallée de Neander, dertalensis)! Ainsi, à en croire
près de Düsseldorf. Qu’on se des travaux publiés dans
ravise. Néandertal, ce vilain la dernière livraison de la
(du moins selon nos critères revue Science, les plus anciende beauté) avec sa
nes peintures
L'HOMME rupestres connues
cage thoracique
en forme de tonDU JOUR à ce jour ont été
neau, ses bras de
réalisées il y a
déménageur, ses jambes quelque 64 000 ans, soit au
taillées pour l’endurance, son moins 20000 ans avant l’arrifront fuyant, ses arcades sour- vée en Europe, depuis l’Africilières en forme de visière, que originelle, de l’homme
sans parler de sa face projetée moderne. Et ces représentaen avant, avait des envies de tions seraient donc à créditer,
beau. De symboles. D’art. Oui, vu l’époque, à Néandertal.
Néandertal, le gars (ou pour- Des groupes d’animaux, des
quoi pas la femme), enfin empreintes de mains, des
précisément ce vieux cousin points, cercles et autres mod’Homo sapiens (apparu il tifs géométriques, réalisés
y a quelque 300 000 ans avec des pigments rouges,
et disparu voilà envi- parfois noirs, ornent en effet
ron 36000 ans) a peint, repré- les parois de trois grottes es-
pagnoles situées à La Pasiega
(Nord-Est), Maltravieso
(Ouest) et Ardales (Sud).
Chouchou. «C’est une découverte absolument exaltante qui suggère que les hommes de Néandertal étaient
beaucoup plus évolués que ce
que l’on pense d’ordinaire»,
s’enflamme Chris Standish,
archéologue à l’université
britannique de Southampton
et cosignataire de l’article
paru dans Science. «L’émergence d’une culture matérielle
symbolique marque une
avancée fondamentale dans
l’évolution de l’humanité,
ajoute l’un de ses cosignataires, Dirk Hoffmann, de l’Institut allemand Max-Planck.
De nombreux signes indiquaient déjà que les hommes
«C’est une nouvelle fois le signe
que Néandertal avait des
comportements plus
sophistiqués que
chasser-manger-dormir.»
Antoine Balzeau chercheur du CNRS
et du Musée national d’histoire naturelle
et une nouvelle fois le signe
que Néandertal avait des
comportements plus sophistiqués que chasser-mangerdormir. Et même si je suis toujours prudent quant aux datations d’art pariétal, je ne
suis pas étonné. Lors de
fouilles sur des sites néandertaliens (1) nous avons retrouvé
toutes sortes de colorants
(noir, rouge, marron) ainsi
que des boules et des crayons
qui avaient été utilisés», explique Antoine Balzeau, chercheur du CNRS et du Musée
national d’histoire naturelle,
qui jamais n’a regardé Néandertal de haut. «Les archéologues du début du XXe, souvent
des religieux, avaient déjà attribué à Néandertal des capacités qu’on lui a refusées ensuite, notamment en ce qui
concerne la notion d’au-delà.
Leur façon d’enterrer leurs
morts en témoigne. Et je ne
pense pas qu’on saurait
aujourd’hui tailler des bifaces
comme ils le faisaient», ajoute-t-il espiègle.
Et vlan dans la face du délit
de sale gueule dont a souffert
le vieux cousin ? Ajoutons,
histoire de redorer encore
l’image de cet hominidé au
chignon crânien une sympathique note de fin: il y a plusieurs années fut retrouvé sur
un site néandertalien de Slovénie… un pipeau. •
(1) Il vient de publier avec d’autres
chercheurs de nouvelles découvertes sur le squelette néandertalien La Ferrasie 1, mis au jour
en 1909.
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Djibouti, porte d’entrée convoitée en Afrique Longtemps consi-
déré comme une simple base militaire
par les puissances occidentales, Djibouti se transforme
sous l’effet des investissements chinois. Des élections législatives, au suspense limité, ont eu lieu vendredi. Comme
lors de la dernière présidentielle – où Ismail Omar Guelleh
(photo) avait été largement réélu– elles sont boycottées
par une grande partie de l’opposition. PHOTO REUTERS
Rohingyas: la Birmanie rase les preuves
du nettoyage ethnique
NIGERIA
JAPON
Vendredi, 105 élèves
d’un internat de filles
étaient toujours manquantes après une attaque
de Boko Haram à Dapchi,
dans le nord-est du Nigeria,
ont affirmé à l’AFP leurs parents. «Une liste de toutes les
filles disparues», a été établie, et «nous avons compilé
105 noms», a déclaré Bashir
Manzo, président de l’Association des parents. C’est
une «catastrophe nationale,
a déclaré vendredi le Président, Muhammadu Buhari.
Le pays entier est aux côtés
des familles.»
Deux Japonais connus
pour leurs sympathies envers l’extrême droite ont
été arrêtés vendredi après
avoir tiré sur un bâtiment
qui fait de facto office d’ambassade de Corée du Nord
à Tokyo. Personne n’a été
blessé dans l’attaque, survenue aux premières heures
de la matinée et qui a endommagé la porte de l’édifice. Le bâtiment visé abrite
l’association Chongryon,
qui regroupe des membres
de la communauté coréenne au Japon favorables
au régime de Pyongyang.
«J’ai vu une région dévastée,
vidée de ses habitants, des villages brûlés, d’autres rasés au
bulldozer. Les champs et les
récoltes sont à l’abandon.
Dans les quelques villages
encore habités, les gens sont
terrorisés. Et partout, des policiers, des soldats, des checkpoints», confie à Libération
une diplomate ayant participé à une visite organisée
par le gouvernement birman
dans le nord de l’Arakan. Human Rights Watch (HRW) a
détaillé vendredi le nettoyage ethnique commis en
Birmanie sur sa population
rohingya. «Depuis fin 2017,
le gouvernement birman
a rasé au moins 55 villages,
détruisant tous les bâtiments
Sommet de Bruxelles:
Macron met son grain de Sahel
L’opération «Serval» qui délo- sienne des chefs d’Etat et de
gea en 2013 les jihadistes des gouvernement mobilisés sur
villes du Nord-Mali fut pen- ce dossier régional. A travers
sée et menée quasi exclusive- l’organisation du G5 Sahel
ment par la France, avec l’ar- (qui regroupe la Mauritanie,
mée tchadienne
le Mali, le Burkina
comme seule alANALYSE Faso, le Niger et le
liée. Puis la MisTchad), Macron a
sion des Nations unies pour trouvé l’outil idéal pour mule Mali a déployé ses 13 000 tualiser le fardeau, financier
personnels dans le pays et et militaire, de cette crise qui
l’UE a pris en charge un pro- s’éternise.
gramme de formation de Paris a donc poussé pour une
l’armée malienne. Mais la nouvelle étape : la tenue
France se sent encore bien d’une «conférence de haut niisolée dans ce grand Sahel. veau pour le Sahel», vendredi
Depuis son élection, Emma- à Bruxelles. Au-delà des nounuel Macron s’est démené velles promesses de dons
pour rompre cette solitude pour mettre sur pied et équidevenue pesante.
per les 5 000 hommes qui
Est-ce de l’idéologie (le prési- doivent composer la force
dent français a souvent rap- conjointe du G5 (la représenpelé son attachement au tante de la diplomatie euromultilatéralisme) ou du prag- péenne, Federica Mogherini,
matisme («Barkhane», qui a a annoncé que 414 millions
remplacé «Serval», coûte d’euros ont été mobilisés à
cher et n’a pas réussi à éradi- cette occasion), le Président
quer les groupes terroristes a réussi à réunir 32 dirigeants
ni permis le retour de l’Etat pour se pencher sur cette
malien dans les zones aban- vaste zone semi-désertique
données)? Sans doute un peu où se mêlent problèmes de
des deux. Pour la première développement, criminalité,
fois, à La-Celle-Saint-Cloud terrorisme et changement
(Yvelines), le 13 décembre, le climatique.
chef de l’Etat a employé l’ex- A La-Celle-Saint-Cloud, il
pression «coalition Sahel». Ce n’avait été question que de séjour-là, il recevait dans un curité. Le sommet de Bruxelchâteau de la banlieue pari- les a laissé une place au sujet
du développement. Macron
a annoncé une augmentation
de 40 % du budget de l’aide
française à destination des
pays du Sahel, soit 1,2 milliard d’euros pour la période 2018-2022. L’Allemagne
investira de son côté 1,7 milliard. Quelque 400 projets
(pour un coût total de 6 milliards) ont déjà été identifiés
dans le cadre de l’Alliance
pour le Sahel, qui doit devenir le principal «tuyau» de
l’aide dans la région.
Chose rare, la France a également dressé un bilan chiffré
de son action militaire. La
ministre des Armées, Florence Parly, citée par le Parisien, a évoqué un total
de 450 jihadistes «neutralisés» depuis le lancement de
«Barkhane» à l’été 2014. La
semaine dernière a été particulièrement tendue. Au
cours de deux opérations
d’envergure menées à trois
jours d’intervalle, visant des
groupes liés à Al-Qaeda et à
l’Etat islamique selon l’étatmajor des armées, une vingtaine de combattants ont été
tués. Mercredi, deux soldats
français sont morts dans l’explosion d’une mine au passage de leur convoi.
CÉLIAN MACÉ
Myar Zin, le 2 décembre et le 5 février. PHOTOS. AP
et la végétation avec du matériel lourd, détaille le rapport,
photos à l’appui. La plupart
de ces villages font partie des
362 qui ont été partiellement
ou complètement détruits par
des incendies volontaires depuis le 25 août 2017. Les images satellites montrent qu’au
moins deux des villages démolis étaient auparavant intacts
et certainement habitables.
E L Z É V I R
F I L M S
Des centaines de maisons ont
été rasées dans dix autres villages qui n’étaient que partiellement brûlés.»
Des milliers de témoignages
de viols, massacres, pillages
et incendies ont été recueillis
auprès des réfugiés. Mais le
gouvernement birman continue à nier toute faute, et
empêche humanitaires et
journalistes d’accéder à la
région. Pour HRW, qui appelle à l’arrêt immédiat de
l’entreprise de démolition,
«ces villages devraient être
traités comme des scènes de
crime préservées jusqu’à ce
que les Nations unies aient
l’autorisation d’accéder à la
zone et d’enquêter».
LAURENCE DEFRANOUX
P R É S E N T E
DEUX ACTRICES CHARGÉES À BLOC,
INCREVABLES ET SUBLIMES
PREMIÈRE
+++
CLÉMENCE BOISNARD
Z I TA H A N R O T
UN FILM DE
MARIE GAREL-WEISS
Festival de Sarlat
Festival de St Jean de Luz
PRIX DU PUBLIC
DOUBLE-PRIX
D’INTERPRÉTATION FÉMININE
PRIX DU PUBLIC
DOUBLE-PRIX
D’INTERPRÉTATION FÉMININE
AU CIN ÉM A LE 2 8 F ÉVRIER
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Un décalage
horaire qui
accable
Ramadan
D’après
des informations
de «Libération»,
le théologien
serait arrivé
à Lyon
le 9 octobre 2009
en fin de
matinée, ce qui
met à mal son
alibi face à l’une
des accusations
de viol dont
il fait l’objet.
Par
BERNADETTE SAUVAGET
C’
est un horaire d’avion capital. Et qui risque de mettre en difficulté le théologien suisse Tariq Ramadan, mis en
examen pour deux viols le 2 février.
A quelle heure est-il vraiment arrivé
à Lyon le 9 octobre 2009, date à laquelle aurait eu lieu le viol de
«Christelle»? En milieu de journée,
et non pas en fin d’après-midi, selon
des documents consultés par Libération et publiés, vendredi aprèsmidi, par le site d’information
le Muslim Post. Tariq Ramadan a
pris un vol en provenance de Madrid sur la compagnie Iberia, dont
l’arrivée était prévue à 11 h 15.
Contacté par Libération, l’avocat du
théologien, Me Yassine Bouzrou, affirme qu’il n’y a «aucun élément à ce
sujet dans le dossier d’instruction».
Le vol en provenance de Madrid remet en cause l’emploi du temps
fourni par le théologien pour sa défense. Celui-ci affirme n’être arrivé
à l’aéroport de Lyon qu’en fin
d’après-midi, à 18h35, en venant de
Londres. Il se fonde pour cela sur
une réservation d’avion. Ce timing
brandi par le prédicateur fragilisait
le témoignage de «Christelle», la
deuxième femme à avoir porté
plainte, fin octobre.
Ligne de conduite
Tariq Ramadan, le 6 février 2016. à Paris. PHOTO BOBY. HANS LUCAS
Celle-ci affirmait alors que les faits
reprochés au prédicateur (qu’il nie)
avaient eu lieu deux ou trois heures
avant la conférence qu’il tenait le
soir même à Lyon. Organisée par
l’Union des jeunes musulmans (UJM), une association qui a
beaucoup participé à la notoriété
de l’intellectuel suisse, elle devait
débuter à 20 h 30. Toutefois, elle a
commencé plus tardivement. Dans
un témoignage publié par Libération, le leader musulman local
Abdelaziz Chaambi se montre
formel: Tariq Ramadan n’est arrivé
ce soir-là qu’aux alentours
de 21 heures.
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Les soutiens
du prédicateur
dénoncent un
«lynchage»
Quoi qu’il en soit, selon des informations concordantes, des militants de l’UJM seraient venus chercher Tariq Ramadan à l’aéroport et
l’auraient ensuite déposé à l’hôtel
Hilton, là où «Christelle», d’après
son témoignage, l’aurait rejoint.
Ces précisions importantes sur le timing devraient être très prochainement clarifiées. En fin de semaine
prochaine, plusieurs personnes,
dont des organisateurs de la conférence à laquelle assistaient
700 personnes, vont être auditionnées à Lyon par la 2e DPJ, chargée
de l’enquête.
Selon des sources concordantes à
Lyon, des discussions animées ont
eu lieu au sein de l’UJM afin de s’accorder sur une ligne de conduite à
tenir. L’organisation, très proche de
Tariq Ramadan, disposait en effet
d’informations en contradiction
avec sa ligne de défense. Une réunion aurait eu lieu le 18 février
au siège de l’Union française
des consommateurs musulmans
(UFCM) en présence notamment de
Yamin Makri, figure historique des
milieux musulmans lyonnais, fondateur de l’UJM. Avec Fethallah Otmani, ce fidèle lieutenant de Ramadan est l’organisateur en chef de sa
campagne de soutien, qui met l’accent sur l’«alibi» (la supposée heure
d’arrivée à 18h35) en fustigeant violemment la justice française.
Pétition, campagne
de financement,
manifestations…
La détention provisoire
de Tariq Ramadan
mobilise largement.
E
«Mensonge»
«Cet alibi n’était en fait qu’un mensonge, a déclaré à Libération,
Me Eric Morain, l’avocat de la plaignante. On nous annonçait l’alibi du
siècle, cela s’est lamentablement dégonflé en à peine une poignée de semaines.»
S’il conforte le témoignage de
«Christelle», ce rebondissement va
mettre aussi en difficuté les ardents
défenseurs du théologien, pourtant
de plus en plus nombreux à réclamer sa remise en liberté (lire ci-contre). Sa campagne de soutien a
beaucoup glosé sur le fait qu’une
pièce (la réservation d’avion qui
mentionne 18 h 35) a mystérieusement disparu du dossier, avant de
réapparaître lors de la garde à vue
du prédicateur, début février. Elle
a bien été réceptionnée par le parquet début décembre, mais n’a pas
été transmise aux enquêteurs. De
quoi alimenter les théories du complot et l’idée d’une justice qui ne serait pas impartiale à l’égard de Tariq
Ramadan.
Vendredi dans la soirée, l’UJM devait s’exprimer publiquement ou
demander officiellement à être entendue par la justice. Sollicités à
plusieurs reprises par Libération,
ses dirigeants n’ont pas donné suite
à nos questions. •
Extraits d’un dossier de réservation des déplacements
de Tariq Ramadan du 8 au 11 octobre 2009. PHOTOS DR
n une quinzaine de jours, l’affaire Ramadan a pris une tournure résolument politique. Ses
plus extrêmes et zélés défenseurs
n’hésitent plus à comparer le théologien suisse à Nelson Mandela ou… au
capitaine Dreyfus. Rien de moins !
Son maintien en détention provisoire,
décidé jeudi par la justice malgré les
controverses sur son état de santé, risque fort d’alimenter la polémique qui
ne cesse d’enfler. De jour en jour, le
cercle des soutiens du prédicateur
s’élargit. Ceux-ci dénoncent un «deux
poids deux mesures» à l’encontre du
théologien, victime, selon eux, d’une
sorte d’acharnement judiciaire. Il ne
s’agirait pas d’une stricte affaire judiciaire concernant des viols présumés,
mais d’atteindre derrière la figure emblématique l’islam lui-même.
Publiée par Mediapart, une tribune
de personnalités françaises et étrangères réclame ainsi une «justice équitable». Parmi les signataires figurent
des activistes de la lutte contre l’islamophobie, comme Marwan Muhammad ou Sihame Assbague, des intellectuels comme le journaliste Alain
Gresh ou l’islamologue François Burgat, un proche de Tariq Ramdan qui
a été invité, dans le passé, à donner
une conférence dans son centre de recherches au Qatar. «Il est de notre devoir aujourd’hui de nous inquiéter
d’un traitement judiciaire d’exception
à l’endroit de Tariq Ramadan et de
sonner l’alarme contre les motivations
politiques qui pourraient contrevenir
au bon fonctionnement de la procédure judiciaire», lit-on dans ce texte.
Dans la région lyonnaise, deux importants leaders musulmans, Azzedine Gaci, recteur de la mosquée Othmane à Villeurbanne, et Kamel
Kabtane, recteur de la grande mosquée de Lyon, ont publié un commu-
LES MATINS.
© Radio France/Ch.Abramowitz
u 11
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Guillaume Erner et la rédaction
niqué commun pour demander la «libération immédiate» de Tariq
Ramadan, victime, selon eux, d’un
«lynchage médiatico-politique». «Ce
sont des raisons humanitaires qui
nous ont conduits à prendre position»,
explique à Libération Kamel Kabtane,
qui s’inquiète de l’état de santé du
théologien. Le responsable religieux
soutient qu’il exprime l’état d’esprit
majoritaire dans les milieux musulmans. «De plus en plus de fidèles
s’étonnent du silence des institutions
religieuses», poursuit le recteur de la
grande mosquée de Lyon, qui ne fait
pas partie des cercles proches du
théologien suisse. Jusqu’à présent,
seul Musulmans de France (l’exUOIF, la branche française des Frères
musulmans) avait clairement exprimé son soutien au prédicateur.
Plusieurs initiatives ont été lancées
par des imams ou de petits groupes locaux afin d’organiser, samedi, des rassemblements pour demander la remise en liberté du prédicateur. Très
actif sur les réseaux sociaux, le comité
de soutien de Tariq Ramadan n’a pas
officiellement (au moins pour le moment) réagi à ces initiatives. En revanche, la Free Tariq Ramadan Campaign
continue d’engranger des signatures
pour sa pétition demandant la libération du «Professeur» Ramadan, lancée
en ligne début février. Elle comptabilisait, vendredi, plus de 100000 signataires. Ces derniers jours, une campagne de crowdfunding, destinée à aider
à payer les frais de justice et financer
la campagne de soutien, cartonne elle
aussi… Mais surtout, les deux vidéos
d’Iman Ramadan, l’épouse du prédicateur, dont la diffusion a été un instant clé pour agréger ses défenseurs,
ont été extrêmement vues. La première, rendue publique le 14 février, a
été visionnée plus de 700000 fois.
Ramadan ne s’est pas présenté à
l’audience, jeudi, à la cour d’appel de
Paris. Mouvement d’humeur ? Interrogé par Libération, son avocat,
Me Yassine Bouzrou, a affirmé ne pas
connaître les raisons de cette
absence.
B.S.
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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12 u
FRANCE
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Otages d’Arlit
Un ex-espion
à la barre
Poursuivi en diffamation, jeudi,
pour des propos rapportés
dans un article, l’ex-agent
qui aurait accusé deux anciens
d’Air France et d’Areva de l’avoir
écarté des négociations affirme
que le journaliste a déformé
ses paroles. Une audience
qui a permis d’éclairer ce dossier
aux nombreuses ramifications.
RÉCIT
Par
EMMANUEL FANSTEN
I
l est rare d’évoquer les coulisses
d’une affaire d’Etat à l’occasion
d’un procès en diffamation. A ce
titre, celui qui s’est tenu jeudi devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris a tenu toutes ses
promesses. Pendant près de dix
heures, un ancien agent secret, un
haut fonctionnaire et un spécialiste
des réseaux françafricains se sont
écharpés autour de la sombre affaire
des otages d’Arlit. Enlevés en septembre 2010 dans le nord du Niger
par des jihadistes d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), les sept salariés de Vinci et d’Areva ont été libérés en deux temps, mais quatre
d’entre eux ont passé plus de
trois ans en captivité. Les conditions
de leur libération, sur fond de rivalités politiques et de rançons mirifiques, suscitent toujours de nombreuses interrogations.
Sur les bancs des parties civiles :
Jean-Cyril Spinetta, ancien président du conseil de surveillance
d’Areva, et Guy Delbrel, conseiller
d’Air France pour l’Afrique. Tous les
deux poursuivent en diffamation
un ancien espion, Jean Marc Gadoullet, qui les accuse d’avoir fomenté un complot contre lui en
marge des négociations. L’objet du
litige est un article paru dans le
quotidien Ouest-France en septembre 2016, sous le titre «La guerre secrète de la libération des otages». Le
papier s’articule principalement
autour d’un entretien avec Gadoullet, alors en pleine promotion de
son livre Agents secrets. Confidences
explosives d’un maître espion de la
DGSE (Robert Laffont), publié quelques jours plus tôt.
Le principal passage poursuivi tient
en quelques lignes: «Un groupe s’est
constitué pour m’empêcher d’agir. Ils
m’ont perçu comme un nouveau venu
dans le business de la libération des
otages. Ils ont révélé mon identité et
retardé la libération. Ils ont tenté de
me discréditer par une campagne de
presse et de m’assassiner. Qui se
cache derrière ce “ils”? Il accuse à demi-mot Guy Delbrel, directeur des relations extérieures d’Air France pour
l’Afrique, Jean Cyril Spinetta, alors
patron du groupe aérien, et PierreAntoine Lorenzi, autre ancien de la
DGSE et patron de la société de sécurité Amarante.» Ce groupe informel,
baptisé le «club de Novembre», se
serait donc activé en coulisses pour
sortir l’ancien espion du jeu. Costume sombre, chemise blanche et
cravate parfaitement ajustée, JeanMarc Gadoullet s’avance à la barre.
L’homme au faux air de Lino Ventura se présente comme un ancien
colonel du service Action de la
DGSE. Décoré à deux reprises de la
Légion d’honneur, il a depuis quitté
la «Boîte» pour se reconvertir dans
le privé et fonder sa propre société
de sécurité, basée en Suisse.
«ENTRE DEUX FEUX»
En septembre 2010, au moment de
la prise d’otages d’Arlit, il travaille
au Mali au profit de Satom, une
filiale de Vinci pour laquelle il est
chargé de concevoir des «protocoles
de sûreté spéciaux». Face au tribunal, Gadoullet commence par accuser le journaliste de Ouest-France
d’avoir «extrapolé» ses propos. «Je
n’ai jamais dit que MM. Spinetta et
Delbrel étaient concernés par ce club
de Novembre, assure-t-il. Jamais, jamais, jamais.» «Alors c’est qui ce club
de Novembre?» reprend le président
du tribunal. «Un groupe que j’ai encore du mal à identifier», poursuit
Gadoullet, qui écrit pourtant clairement dans son livre, au sujet de ce
groupe informel: «Identifier la liste
de ses membres n’a pas été difficile.»
Interrogé à son tour, le journaliste
Jacques Duplessy assure au
contraire avoir retranscrit les propos tenus par Gadoullet «sans les
dénaturer». Il en veut pour preuve
les notes prises lors de l’entretien,
versées à la procédure, un petit carnet dans lequel il est mentionné sur
une des pages : «Club Novembre :
Spinetta - Delbrel - Lorenzi.» «Comment voulez-vous que j’aie la moindre idée de mettre des noms que je ne
connais pas? reprend le journaliste.
Dommage qu’une personne qui a
écrit un livre de 300 pages sur l’honneur n’assume pas ses propos.»
Avant de conclure, dépité : «Je me
retrouve entre deux feux, mais le
dossier ne me concerne pas plus que
ça.» De fait, le journaliste semble
Francois Hollande, Laurent
Fabius et Jean-Yves Le Drian,
le 30 octobre 2013, après
la libération des otages.
PHOTO FRANÇOIS GUILLOT. AFP
dépassé par la guerre qui se joue
dans le prétoire entre les trois acteurs du dossier. De son côté, JeanMarc Gadoullet entend surtout profiter de la tribune pour rappeler
quelques vérités. Après l’enlèvement des otages, il est bien le premier à avoir été mandaté par Vinci
et Areva pour entamer les négociations avec Aqmi. Le seul, aussi, à
être capable d’entrer en contact
avec Abou Zeid, le chef du groupe
jihadiste.
Une première rencontre a lieu entre
les deux hommes au cœur du massif montagneux des Ifoghas, dans le
nord-est du Mali. Gadoullet en
reviendra avec un relevé d’empreinte digitale d’Abou Zeid,
authentifié par la DGSE. Le chef
d’Aqmi est alors prêt à libérer une
partie des otages moyennant une
rançon évaluée entre 12 et 13 millions d’euros. Areva et Vinci donnent leur feu vert. Mais un premier
couac va retarder l’opération. Alors
que l’avion s’apprête à décoller de
Paris avec la rançon à bord, le président malien Amadou Toumani
Touré, dit «ATT», refuse l’atterrissage. Une décision prise après la visite surprise d’un Français à Bamako, identifié peu après comme
étant Guy Delbrel. Un «plan B» est
alors aussitôt mis sur pied afin d’exfiltrer les otages en passant par le
Niger, Gadoullet s’arrangeant pour
se faire larguer l’argent au dernier
moment en plein désert. Le 24 février 2011, les trois premiers otages
d’Arlit sont libérés. Fin du premier
acte.
RAFALE DE BALLES
Un nouveau rendez-vous est fixé
avec Abou Zeid en novembre 2011
pour négocier la libération des quatre derniers otages. Mais une
semaine avant, Jean-Marc Gadoullet découvre son nom dans un
article de Paris Match. Un article «commandité», assure-t-il
aujourd’hui. En près de vingt ans
de missions clandestines, dont
beaucoup sous des noms d’emprunt, l’ancien espion n’avait jamais vu son identité dévoilée.
«Même mes voisins ne savaient pas
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TROIS HOMMES
ET UN PROCÈS
A. FACELLY
Jean-Cyril Spinetta Ancien
directeur de cabinet du
socialiste Michel Delebarre,
il devient PDG d’Air Inter
en 1990. Vingt ans plus tard,
en 2009, il prend la
présidence du conseil
d’administration d’Air
France-KLM, dont il
deviendra PDG. La même année, il
devient aussi président du conseil de
surveillance d’Areva (jusqu’en juin 2013).
C’est à ce titre qu’il a eu à gérer la crise
des otages d’Arlit. Il vient de faire la une
de l’actualité pour son rapport au
Premier ministre sur «l’avenir du
transport ferroviaire».
AFP
Guy Delbrel Journaliste, à la
fin des années 70, cet ami de
longue date de Spinetta est
plutôt classé à gauche.
Directeur des relations
Afrique au sein d’Air France
depuis 1999, il a expliqué au
tribunal que son travail
consistait «à entretenir des
relations entre le patron de la compagnie
aérienne et les hauts responsables
politiques africains». Dans le dossier des
otages, il a notamment été chargé
d’établir le premier contact avec le
président malien.
DR
Jean-Marc Gadoullet
Ancien du service Action de
la Direction générale de la
sécurité extérieure (DGSE),
décoré de la Croix de guerre
et de la Légion d’honneur,
l’homme ne manque pas
d’entregent en Afrique, où il
a effectué plusieurs missions
clandestines avant de se reconvertir
dans le privé. Considéré comme le
principal négociateur dans la libération
des otages, il a été écarté du dispositif
fin 2012. Il a porté plainte contre X en
septembre 2016 pour tentative
d’assassinat.
qui j’étais», insiste le négociateur,
qui décide de maintenir malgré
tout sa mission, avec l’aval de Vinci
et Areva. Le 23 novembre 2011,
après une nuit de route, il arrive à
Gao au petit matin. Mais à la sortie
de la ville, il est «cueilli» par deux
personnes qui surgissent d’un
fourré et le mettent en joue avec
une kalachnikov. Il ordonne alors
à son chauffeur d’accélérer avant
d’essuyer une rafale de fusil automatique. Une cinquantaine d’impacts grêlent la carrosserie du
pick-up. Une balle traverse l’épaule
de Gadoullet le pare-brise explose,
mais l’ancien agent s’en sort miraculeusement avant d’être rapatrié
en France. Quelques semaines plus
tard, il est officiellement «débranché» par le patron de la DGSE,
Erard Corbin de Mangoux.
Une seconde équipe prend alors le
relais sur le terrain, pilotée par un
autre ancien des services secrets,
Pierre-Antoine Lorenzi, avec l’appui
du ministère de la Défense.
Le 29 octobre 2013, les derniers otages sont libérés avant d’être
«Ils m’ont perçu
comme un
nouveau venu
dans le business
de la libération
des otages.»
Extrait de l’article
de «Ouest-France»
dans un prétoire. Ancien policier de
la Brigade criminelle, Jean-François
Laugerette ne s’est pas contenté de
soutenir Gadoullet, il a aussi évoqué
ouvertement la «responsabilité de
Spinetta et Delbrel dans le processus
de torpillage de la négociation»,
dénonçant les «dysfonctionnements
étatiques» et s’insurgeant contre le
«discours convenu et ridicule» consistant à affirmer que l’Etat ne verse
pas de rançon.
accueillis en grande pompe par le
président Hollande sur le tarmac de
l’aéroport de Villacoublay. «C’est
pourtant moi qui ai tout fait», déplore aujourd’hui Gadoullet, qui a
fait citer deux témoins clés pour sa
défense : Jean-Michel Chéreau et
Jean-François Laugerette, respectivement directeurs de la sûreté
d’Areva et de Vinci au moment des
faits. Le premier a salué son «travail
remarquable» et rappelé la «confiance» qu’il avait toujours portée au
négociateur. Le second a jugé «insupportable» de le voir se retrouver
Invité à son tour à la barre, Jean-Cyril Spinetta commence par dénoncer les «accusations invraisemblables» de Gadoullet, évoquant
pêle-mêle une «histoire abracadabrantesque», un «mauvais roman»
et un «déballage nauséabond». «J’ai
très mal vécu tout ce que j’ai entendu
dans le prétoire», insiste l’ancien
président du conseil de surveillance
d’Areva, qui va livrer une tout autre
version des faits.
En apprenant l’enlèvement des otages, il aurait immédiatement proposé à Anne Lauvergeon, prési-
«ATT»
dente du directoire d’Areva, de lui
présenter son vieil ami Guy Delbrel,
le conseiller Afrique d’Air France.
Un rendez-vous est organisé peu
après au siège en compagnie de
Lauvergeon. Claude Guéant, alors
secrétaire général de l’Elysée, est
informé de ce contact et donne son
aval. Le Mali apparaît rapidement
comme la clé de la situation, et Delbrel connaît bien son président. Il
n’y a alors aucune ambiguïté, selon
Spinetta : Guy Delbrel est chargé
d’une «mission d’information et
analyse», en aucun cas de libérer les
otages. D’ailleurs, poursuit-il, les
deux hommes se seraient aussitôt
retirés du jeu en apprenant le mandat confié à Gadoullet par Areva et
Vinci. C’est pourtant bien eux qui
vont provoquer le premier couac,
selon l’aveu même de Spinetta.
Quand ce dernier apprend qu’un accord a été trouvé, il demande à Guy
Delbrel de remercier «ATT» lors de
son déplacement à Bamako quelques jours plus tard. Problème : le
président malien n’est manifestement pas au courant du deal, qu’il
apprend de la bouche du conseiller
d’Air France. Furieux de découvrir
que des négociations ont été menées dans son dos et que la rançon
est plus élevée que prévue, le président malien décide d’annuler le
plan de vol. «J’ai regretté d’avoir entraîné Delbrel dans cette affaire»,
confesse aujourd’hui Spinetta, pour
qui tout le reste n’est qu’un «soupçon complaisamment diffusé».
Dernier protagoniste à venir s’expliquer à la barre, Guy Delbrel se dit à
son tour «abasourdi par les élucubrations» entendues tout au long de
la journée. Une «histoire romancée»,
selon le conseiller d’Air France, qui
jure ses grands dieux n’avoir participé à «aucun réseau parallèle». «La
messe est dite, tranchera Jean-Pierre
Versini Campinchi, avocat de Spinetta, en entamant sa plaidoirie.
Votre audience aura permis d’établir que ni M. Debrel ni M. Spinetta
n’ont eu l’idée de vouloir attenter à
la vie de M. Gadoullet.» Avant d’admettre le risque d’un tel procès en
diffamation: «C’est toujours le procès du diffamé.» •
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14 u
FRANCE
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
LIBÉ.FR
Le recyclage des
mégots, idée fumante ou piste
fumeuse ? En France, plusieurs en-
NEVILLE MOUNTFORD-HOARE . PLAINPICTURE . GOTO-FOTO
treprises soutenues par des collectivités et des sociétés privées tentent de
créer une filière verte pour valoriser
ces déchets toxiques. Avec des résultats en demi-teinte. PHOTO AP
Mais, qu’est-ce donc que la
température ressentie?
A l’approche de
la vague de froid
attendue dimanche
en France, on
n’entend plus
parler que de cette
notion subjective.
«Libération»
revient sur l’origine
de ce mariage
inattendu entre
science
et sensations.
Par
FRANTZ DURUPT
S
i vous regardez la mé- sur toute la partie nord-est de
téo ce week-end à la té- la métropole, et «ressenties»
lévision afin de vous jusqu’à -18° C. Ressenties ?
informer sur l’épisode de Mais comment est-il donc
froid qui s’apprête à toucher possible d’associer une nola France à partir de diman- tion totalement subjective
che, un léger
(ce que l’on resLA QUESTION sent) à ce qui
trouble pourrait s’emparer
est supposé
DU JOUR
de vous au
être une memoment où seront évoquées sure parfaitement scientiles «températures ressenties» fique (la température)? Comdes prochains jours. ment peut-on affirmer aux
D’ailleurs, disons-le tout de Français qu’à tel endroit ils
suite : indubitablement, ça ressentiront -5° C au lieu
va cailler. Météo France de -1°C, alors que chacun sait,
annonce des températures pour participer régulièreoscillant entre -6° C et -10° C ment à des conversations sur
le sujet, que rien n’est plus
variable que la sensibilité
des gens aux températures?
N’y a-t-il pas là matière à
scandale ?
Subjectivité. Une simple
expérience menée autour de
nous jeudi matin, à un moment où il faisait 0°C dans le
quartier de Libération et où la
température ressentie était
supposément de -4°C, a fait
ressortir que nos collègues
avaient vécu des expériences
très différentes. C’est sans
doute pour tenter de quantifier, autant que possible, cette
subjectivité que Météo France
a adopté la notion de «température ressentie». Un mode de
mesure popularisé aux alentours de 2005, dans la foulée
de la mise en place de la vigilance «grand froid».
Concrètement, la température ressentie dépend grandement, aux yeux des météorologues, de la force du vent.
On l’apprend sur le site de
Météo France: «En l’absence
de vent, il se forme au contact
de la peau une mince couche
d’air réchauffé par l’organisme et humidifié par évaporation de l’eau présente à sa
surface. Lorsqu’il y a du vent,
cette pellicule isolante est continuellement balayée. La peau
est alors au contact d’un air à
la fois plus froid et plus sec,
sans cesse renouvelé. Elle s’assèche et réchauffe l’air avec lequel elle est en contact pour
rétablir cet équilibre, ce qui
refroidit l’organisme.»
Partant de quoi il est possible
d’obtenir une estimation de
la température ressentie
grâce à un «calcul un peu
complexe», nous explique la
prévisionniste Katia Conte de
Météo France, calcul qui dépend de la valeur du vent
moyen, relevé chaque jour
à 6 heures et 18 heures: «Plus
le vent est fort, plus la température ressentie va être basse.
Par exemple, s’il fait -5°C avec
un vent à 30 km/h, on va
ressentir -13° C.» Attention :
même si l’on parle dans le
langage courant d’une température ressentie de -13°C, le
terme officiel est «indice de
refroidissement éolien». Et
puisqu’il s’agit d’un indice,
il n’y a pas d’unité de mesure.
On devrait donc dire qu’à -5°C
avec un vent de 30 km/h, l’indice est de -13. Signalons en
passant que la température
ressentie n’est pas mesurée
en cas de grande chaleur.
Un peu d’histoire maintenant. Du fait de leurs climats,
le Canada et les Etats-Unis se
sont intéressés à la température ressentie quelques années avant la France –dans le
nord du Canada, au Nunavut,
on a mesuré en 1975 un indice de refroidissement éolien de -78!. On lit ainsi sur le
site officiel du Canada que
«durant l’année 2001, une
équipe de scientifiques et d’experts médicaux du Canada
et des Etats-Unis a collaboré
pour mettre au point l’actuel
indice de refroidissement éolien». Pour ce faire, «l’agence
de recherche du ministère canadien de la Défense nationale, avec sa connaissance
des répercussions du froid sur
les troupes, a contribué à l’effort en menant des expériences avec des sujets humains».
Mais la notion remonte en
fait à bien plus loin. Selon
une très instructive vidéo de
la vidéaste scientifique Viviane Lalande, qui exerce
sous le pseudo de Scilabus
sur YouTube, elle a été fomentée en 1940, lors des expéditions de Paul Siple et
Charles Passel en Antarctique. A la suite de quoi une
première équation a été formulée. Puis cette équation a
évolué jusqu’à devenir celle
en vigueur actuellement, qui
tient compte du fait que l’humain est très majoritairement couvert en hiver, mais
laisse de côté la question de
l’humidité.
Couche. Pour ce qui concerne notre actualité directe,
quelques précisions sur ce
qui nous attend à partir de ce
dimanche: «De l’air plus glacial nous arrivera depuis la
Russie, à cause d’un anticyclone de blocage au-dessus
de la Scandinavie. Cet air
froid va s’engouffrer dans la
majeure partie du territoire»,
explique Katia Conte. Les
températures devraient donc
être inférieures de 8°C à 10°C
à la normale saisonnière.
Toutefois, signale Katia
Conte, «cet épisode de froid
n’est pas exceptionnel. Mais il
est remarquable car assez
tardif dans la saison».
Si vous vous inquiétez des effets sur votre santé ou celles
des autres, sachez que selon
les autorités canadiennes,
sous un refroidissement
éolien 0 à -9, le risque pour la
santé est une «légère augmentation de l’inconfort» que
l’on peut atténuer en s’habillant chaudement et en
restant au sec. De -10 à -27, on
peut commencer à craindre
un «risque d’hypothermie et
de gelure si la personne se
trouve à l’extérieur pendant
de longues périodes sans protection adéquate». En plus
des conseils précédents, il
est recommandé de porter
une couche de vêtements
protégeant du vent, ainsi
qu’«un chapeau, des mitaines ou des gants isolants, un
foulard et des chaussures isolantes et imperméables», et
de «rester actif». •
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LIBÉ.FR
Nouvel an chinois,
la tentation d’une
récupération poli-
tique Le grand défilé du nouvel an chinois
aura lieu ce dimanche dans le XIIIe arrondissement de Paris. Depuis plusieurs années,
les personnalités politiques invitées ont tendance à tenter de récupérer l’événement
à leur profit. PHOTO AFP
Assurance chômage: un accord ou rien
Bure Le jeu du chat et de la souris
Vendredi, les opposants au projet du site d’enfouissement de
déchets nucléaires de Bure (Meuse) ont voulu faire passer le
message que l’évacuation de la veille n’était qu’une «opération
de communication politique». Alors dans la nuit, plusieurs militants sont retournés dans le bois Lejuc, d’où ils avaient été chassés. Perchée sur une plateforme à plus de 20m du sol, une «hibou», comme ils se font appeler, explique: «C’était une façon
de leur faire comprendre qu’on était toujours là pour occuper.»
Un autre soutien, qui souhaite être appelé Sylvain, est venu
leur rendre visite. «Vous avez besoin de quoi?» Réponse: «Si tu
pouvais apporter une tente ce serait super!» Les occupants s’apprêtaient à passer une nouvelle nuit dans le bois. «On n’a pas
construit une ligne Maginot autour», concède un commandant
de gendarmerie. I.Ht PHOTO STÉPHANE LAGOUTTE MYOP
Justice Apple perd contre Attac
Le tribunal de grande instance de Paris a débouté Apple qui
entendait faire interdire les happenings d’Attac autour de ses
magasins français. L’ONG a en effet pris la firme comme symbole du nomadisme fiscal des multinationales. Selon le TGI:
«Aucune dégradation n’est invoquée par Apple Retail France,
qui parle de “vandalisme” ou d’actions mettant en cause la sécurité de ses employés et clients.» Quiconque ayant assisté (c’est
le cas de Libé) à un happening d’Attac dans un Apple Store
pourrait ainsi témoigner de l’atmosphère bon enfant.
Fumée blanche sur l’assurance chômage. Après des
semaines de négociation, les
partenaires sociaux sont
parvenus à un accord, jeudi
en fin de journée. Enfin
presque: la plupart des confédérations syndicales susceptibles de signer, comme
la CFDT et FO, ont conditionné leur paraphe au respect de leur texte par le gouvernement. Une situation
assez rare, qui en dit long
sur la méfiance réciproque
qui s’est installée entre l’exécutif et les partenaires sociaux. Il faut dire que quelques heures plus tôt, la
ministre du Travail, Muriel
Pénicaud, avait rabroué l’accord trouvé entre syndicats
et patronat sur la formation
professionnelle. Sur CNews,
elle avait ainsi dénoncé la
«complexité» du texte, estimant que «pour que cela
marche, il ne faut pas simplement créer le droit. Il faut
le rendre effectif. […] Il faut
que ce soit plus simple». «On
ne pourra être signataire du
texte [sur l’assurance chômage] que si l’Etat s’engage à
en respecter tous ses termes,
a réagi la négociatrice de la
CFDT, Véronique Descacq.
Le gouvernement ne peut pas
mépriser la démocratie sociale comme il le fait.» Une
passe d’armes qui illustre l’emploi». Avec, «lorsque cela
toute l’ambiguïté de la est possible», la fixation
démarche d’Emmanuel d’«objectifs quantitatifs et
Macron : dequalitatifs»
mander aux
DÉCRYPTAGE contrôlés par
partenaires
un «groupe de
sociaux de se mettre d’ac- suivi paritaire». Date butoir
cord, avec le risque qu’ils pour la fin de ces négocias’éloignent de ses engage- tions de branche : fin 2018.
ments de campagne. Retour
sur les principaux points Nouveaux droits pour
de l’accord trouvé jeudi.
les démissionnaires
Le candidat Macron avait
Limitation des contrats présenté comme un élément
courts
de sécurisation des salariés
C’était le principal point de face à la libéralisation du
blocage : l’acceptation, par droit du travail l’ouverture
le patronat, d’un mécanisme de l’assurance chômage aux
permettant de limiter le re- démissionnaires. Ou plutôt
cours aux CDD par les em- la création d’une nouvelle
ployeurs. Dans sa feuille de possibilité d’indemnisation
route, le gouvernement avait pour ce public, puisque
menacé, en cas d’échec de la quinze cas de démissions,
négociation sur ce point, qui concernent quelque
d’imposer un système de 70 000 personnes chaque
«bonus-malus» aux entre- année, permettent déjà de
prises sur leurs cotisations bénéficier des allocations
d’assurance chômage. Après chômage. Or ce seizième cas
avoir freiné des quatre fers, négocié par les partenaires
le patronat a fini par sociaux est finalement assez
accepter l’ouverture de né- restreint, et ne toucherait
gociations, dans chaque que 14000 à 23000 personbranche professionnelle, de- nes en plus par an, pour un
vant aboutir à des «mesures coût estimé entre 180 et
permettant de modérer le re- 330 millions. Soucieux de
cours aux contrats courts et préserver les finances du
d’allonger les durées d’em- système, dont ils sont gesploi», ainsi qu’à des «mesu- tionnaires, syndicats et pares relatives à l’organisation tronat ont en effet imposé
du travail et à la gestion de de sérieuses conditions: jus-
Les détenus radicalisés en confinement
L’épisode était vite apparu
comme l’une des plus rudes
épreuves pour l’exécutif depuis son installation. Au
mois de janvier, un vaste
mouvement social avait paralysé les prisons françaises
à l’initiative de leurs surveillants après une série
d’attaques – certaines à
l’initiative de détenus islamistes radicaux – contre
leurs collègues.
Vendredi, à Lille, Edouard
Philippe a présenté son «Plan
national de prévention de la
radicalisation». Parmi ses
60 mesures, plusieurs sont
censées isoler les prisonniers
radicalisés de leurs codétenus. A terme, a annoncé le
Premier ministre, «1500 places vont être créées dans
des quartiers étanches, exclu-
sivement dévolus aux détenus
radicalisés, dont 450 d’ici
la fin de l’année». La plupart de ces derniers sont,
pour l’heure, disséminés
parmi leurs codétenus. Sur
72 000 détenus en France,
un peu plus de 1 100 sont
identifiés comme «radicalisés». Ces quartiers étanches
seront répartis dans 78 établissements. Les profils jugés
les plus dangereux seront
détenus dans trois «quartiers
pour détenus violents, qui
garantiront une étanchéité
totale», a promis Edouard
Philippe, annonçant que
deux de ces centres seront
créés, s’ajoutant à celui de
Lille-Annœullin.
Le plan anti-radicalisation
avait été annoncé en octobre
par Emmanuel Macron. Le
chef de l’Etat s’était fait fort
d’attaquer le problème «à la
racine», évoquant parmi les
facteurs de basculement «la
grande pauvreté, le délitement des structures familiales, l’affaiblissement de nos
structures éducatives, l’absence totale de mobilité économique et sociale» et la
«ghettoïsation de certains
quartiers». Le plan présenté
vendredi n’affiche pas un tel
niveau d’ambition mais veut
agir, le plus possible, en
amont de la radicalisation,
notamment auprès des enfants et adolescents, en renforçant le contrôle des écoles
hors contrats, en «systématisant la formation aux médias
et à l’information, pour distinguer ce qui relève de la connaissance et ce qui n’en relève
pas», et en faisant pression
sur les plateformes numériques pour que les contenus
litigieux soient «retirés moins
d’une heure après leur mise
en ligne».
Le plan prend acte de l’échec
d’une certaine approche
de la déradicalisation, symbolisé par la fermeture
en 2017 du centre de réinsertion de Pontourny. «Nul ne
dispose d’une formule magique de déradicalisation, au
sens où l’on pourrait “déprogrammer” un logiciel dangereux», a convenu le Premier
ministre. Préférant promouvoir de «bonnes pratiques
de prévention et de désengagement», notamment vis-àvis des mineurs de retour
du Levant.
D.Al.
tifier de sept ans d’ancienneté dans l’emploi mais surtout pouvoir présenter un
«projet de reconversion professionnelle» nécessitant
une formation qualifiante
ou une formation complémentaire. Un projet qui, par
ailleurs, devra répondre
«aux besoins du marché du
travail» et qui devra être validé, avant la démission, par
une «commission paritaire
régionale».
Gouvernance
Dernier point sensible : la
gestion de l’assurance chômage, aujourd’hui régie par
le patronat et les syndicats
au sein de l’Unedic. Pas
question, selon leur accord,
de laisser le gouvernement
s’inviter comme il en avait
l’intention. Leur texte propose ainsi que la négociation paritaire continue de
«définir en toute autonomie
les règles d’indemnisation et
le niveau de ressources nécessaires» du régime. Avec
comme perspective de se
passer, à terme, de «la garantie financière accordée
par l’Etat». Une façon de
claquer la porte au nez de
Macron, ce qui ne devrait
pas vraiment réchauffer
leurs relations.
LUC PEILLON
«Il convient de mettre à jour
son vaccin [contre la rougeole]
pour protéger les bébés,
les femmes enceintes, et les
personnes immunodéprimées.»
MARTINE
CHARRON
Epidémiologiste
Alors que l’Agence de santé de Nouvelle-Aquitaine s’alarme
de la montée d’une épidémie de rougeole, après notamment le décès d’une trentenaire à Poitiers, de nombreuses
personnes à Limoges semblent ne pas s’inquiéter d’une
maladie pourtant dangereuse, selon Martine Charron, épidémiologiste de Santé publique France. Cette dernière ne
voit pas encore venir la fin de cette épidémie qui touche
pour l’heure plus de 350 patients dans la région, ou
plus d’un habitant sur six n’est pas couvert par le vaccin.
Celui-ci est pourtant efficace, avec un «bénéfice-risque
largement favorable à la vaccination», rappelle un pharmacien de Haute-Vienne.
Lire en intégralité sur Libération.fr
«
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16 u
POLITIQUE
Recueilli par
NICOLAS MASSOL
P
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
«Si MaréchalLe Pen revient,
Wauquiez
aura du souci
à se faire»
rofesseur à l’université Rennes-II,
Gilles Richard, ancien élève de René
Rémond, est l’auteur d’une Histoire des
droites en France, de 1815 à nos jours (Perrin).
En réaction aux propos polémiques de
Laurent Wauquiez, Valérie Pécresse a
réaffirmé qu’il y a «très clairement […]
deux droites, il y a une droite des décibels
et une droite de la crédibilité». Peut-on
dire qu’il y a deux droites irréconciliables
au sein des Républicains ?
En France, il y a deux droites. L’une, libérale
héritière de Ferry, Poincaré et Pinay. L’autre,
nationale et longtemps marginale –sauf pendant les années 30, au temps des ligues– mais
qui est en plein essor depuis les années 80.
Cette droite pose la question de la dilution de
la France dans l’Union européenne. La crise
au sein du parti Les Républicains (LR) résulte
de la stratégie de Nicolas Sarkozy. En 2002,
Alain Juppé a créé l’UMP qu’il qualifiait de
«maison bleue»: l’idée était de rassembler le
RPR, sans la tendance de Charles Pasqua, et
l’UDF, qui étaient devenus idéologiquement
indistincts.
L’UMP de 2002 est un parti de néolibéraux
européistes. Lorsque Juppé a été mis sur la
touche, Sarkozy, qui lui a succédé, a fait le
choix de récupérer les voix du FN. Il a amené
à l’UMP une nouvelle couche de militants,
alors que l’idée de Juppé était d’attirer les
sociaux-démocrates du PS comme Dominique
Strauss-Kahn. C’est d’ailleurs ce que fait
Emmanuel Macron aujourd’hui et qui explique le soutien de Juppé.
Wauquiez appartient-il à la droite nationale et Pécresse à la droite libérale ?
Laurent Wauquiez, dans sa formation intellectuelle et politique, n’est pas un nationaliste. Il fut d’ailleurs le disciple de Jacques
Barrot [avant de le trahir, ndlr]. Porté à la tête
d’un LR divisé, Laurent Wauquiez tente de
refaire le coup de Sarkozy: siphonner le Front
national en profitant de la crise de leadership
qui le frappe. Attention, cela ne veut pas dire
que le FN, dont on a déjà prédit plusieurs fois
la fin, va s’effondrer. Laurent Wauquiez
enfonce le clou dans le clivage entre européistes et nationalistes pour se créer un espace.
Le problème des européistes, c’est qu’ils ne
sont pas structurés en parti politique cohérent : ni Emmanuel Macron ni Christophe
Castaner ne sont des hommes de parti. Le
problème des nationalistes, c’est la médiocrité de leur tête d’affiche, Marine Le Pen.
Laurent Wauquiez essaie de jouer là-dessus.
Une chose est sûre: s’il réussit à se substituer
au FN, il perdra la frange néolibérale
Y a-t-il un espace politique pour Pécresse
si Macron est en passe de réussir l’union
des libéraux ?
un refus des bonnes manières. Quel hériAucun, elle est destinée à rentrer dans l’orbite tage, à droite, convoque-t-il ?
macroniste. Après, comme cheffe de région, C’est de la démagogie, il se fonde sur l’analyse
elle n’est pas au centre du pouvoir.
de la déliquescence des partis. Il pense que
Compte tenu de la droitisation du dis- c’est de cette façon que l’on s’adresse au peucours de Wauquiez, comment interpréter ple. A sa manière, il fait du Jean-Marie Le Pen.
son refus de toute alliance avec le FN ?
Wauquiez a déclaré que Macron est le
La droite se compose de deux familles: les néo- «président des métropoles» qui n’a pas
libéraux européistes et les natioun «amour charnel de la
nalistes. En ce sens, Wauquiez ne
France». Qu’est-ce que cela
se droitise pas, il décide de miser
signifie, à droite?
sur une famille plutôt que sur
Cela convoque les références
une autre. Il joue la carte nationade la droite nationaliste telle
liste car, au sein des néolibéraux
qu’elle s’est structurée au
européistes, Macron occupe déjà
moment de l’affaire Dreyfus,
tout l’espace politique. A l’approautour de la figure de Maurice
che du congrès du FN, il fait de la
Barrès, avec son roman les
surenchère. Pour l’instant, cette
Déracinés. Pour Laurent WauINTERVIEW
stratégie ne paie pas dans les
quiez, qui reprend à son
sondages, où le FN reste en tête,
compte cette terminologie namais les européennes sont dans un an…
tionaliste, Macron est naturellement un déraIl y a dans l’ethos politique de Wauquiez ciné. Wauquiez en rajoute une couche pour
de la violence, une forme de grossièreté, se poser en fédérateur des nationalistes qui
DR
L’historien Gilles Richard revient sur la
crise qui secoue le parti Les Républicains
et analyse les déclarations récentes de
Laurent Wauquiez qui, selon lui, souhaite
ainsi se «poser en fédérateur des
nationalistes qui se cherchent un chef».
se cherchent un chef. Il veut amener les juppéistes à quitter d’eux-mêmes le parti pour
qu’il n’ait pas à les exclure. Il fait le pari que
le macronisme ne va pas se structurer en parti
politique solide, tandis que LR est un parti
déjà bien enraciné dans tout le territoire, avec
des milliers de maires, des présidents de conseils départementaux ou de conseils régionaux. Il cherche à en faire un pôle destiné à
attirer les nationalistes déçus par Le Pen qui
se cherchent un chef. Certains regardent du
côté de Marion Maréchal-Le Pen. Si cette dernière revient, Wauquiez aura du souci à se
faire. La concurrence ne se fait pas entre Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse, mais bien
entre Wauquiez et les autres chefs de la droite
nationaliste. L’entourage de Wauquiez n’attend qu’une chose, c’est que Pécresse, à l’instar de Dominique Bussereau ou Xavier Bertrand avant elle, s’en aille.
Cette stratégie peut-elle fonctionner ?
Si la stratégie de Wauquiez venait à fonctionner, LR changera totalement de périmètre,
pour devenir la grande force nationaliste à la
place du FN. Mais Wauquiez aura du mal à se
faire passer pour un homme du peuple.
Le clivage principal selon vous, c’est donc
la question européenne ?
Le capitalisme se trouve aujourd’hui dans sa
troisième phase, fondée sur la financiarisation, la révolution numérique et la transmission rapide des informations. Dans le cadre
de cette 3e révolution industrielle, le capitalisme doit s’abstraire de l’Etat-nation.
C’est le sens de l’Union européenne, entité
néolibérale, qui est l’espace supranational
dans lequel les vieilles nations européennes
doivent se fondre. Les gauches, en miettes,
n’arrivent pas à imposer leurs thèmes au
débat public. Le clivage se fait désormais entre ceux qui refusent l’Europe et ceux qui
souhaitent la promouvoir. Entre nationalistes et européistes. Deux familles politiques
qui sont toutefois, selon moi, incapables de
répondre aux grands défis de la société française… et mondiale. •
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
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u 17
Laurent Wauquiez
avec Valérie Pécresse
dans le Val-d’Oise,
le 31 janvier. PHOTO
LAURENT TROUDE
Semaine de «bullshit»
pour Les Républicains
Retour en quatre actes
sur sept journées
ou les divisions et
les rivalités de la droite
républicaine sont
apparues au grand jour.
P
as une semaine de scission.
Juste sept journées où les
fractures à droite sont apparues béantes, entre deux lignes qui
apparaissent de plus en plus irré-
conciliables. Une droite des «décibels» face à «une droite de la crédibilité» comme l’a souligné, jeudi,
Valérie Pécresse. Une version
moins politiquement correcte de
son discours devant le conseil national du parti le 27 janvier, où elle
constatait la coexistence de ces
deux droites, «l’une plus progressiste face à l’autre plus conservatrice. L’une plus souverainiste face
à l’autre plus européenne».
Aujourd’hui, c’est bien la question
de la coexistence qui est posée.
Acte 1. L’émission Quotidien diffuse les propos sans filtre tenus
par Laurent Wauquiez lors d’un
cours à l’EM Lyon, le 16 février. Le
patron de LR, grand amateur des
répliques d’Audiard, «disperse,
ventile, éparpille façon puzzle» les
Macron, Darmanin, Merkel ou
Trudeau. Mais «last but not least»,
le président de la région AuvergneRhône-Alpes s’en prend aussi au
parrain de sa famille, Nicolas
Sarkozy. L’accusant carrément
d’avoir mis sur écoute les portables
de ses ministres. Des propos que
Wauquiez veut «cash», loin de
«bullshit» qu’il sert sur les plateaux télés.
A droite, on fait le dos rond pour ne
pas alimenter la polémique mais
certaines voix lui demandent déjà
de s’excuser. Lucide sur la portée de
ses accusations contre l’ancien locataire de l’Elysée, le nouveau patron
de la droite se voit contraint de s’excuser au téléphone. «Je l’ai pulvérisé», se serait vanté Sarkozy devant
des proches, selon le Canard :
«Beaucoup de monde me disait que
tu n’étais qu’une grosse merde.
Aujourd’hui je n’ai d’autre choix que
de penser comme eux. […] Il paraît
que tu as des ambitions présidentielles. Si j’étais toi, je trouverais un
autre métier.»
Acte 2. Quotidien diffuse une
deuxième salve. Juppé en prend
pour son grade, lui qui aurait «cramé
la caisse» à Bordeaux. Quant à
Pécresse, autre tenante d’une droite
trop molle pour Wauquiez, elle ne
ferait que «des conneries».
Acte 3. Invité de BFMTV mercredi
pour s’expliquer sur ses propos, le
patron de LR n’est revenu que sur
ses propos visant Nicolas Sarkozy,
plaidant toutefois l’humour concernant Pécresse, sans convaincre la
principale intéressée.
Acte 4. «J’aimerais bien moi aussi
faire de l’humour sur les réformes
faites par Laurent Wauquiez mais,
malheureusement, j’ai bien cherché, je n’en ai pas trouvé», ironise la
présidente de la région Ile-deFrance. La coexistence entre ces
deux droites s’annonce sportive.
Pour des raisons idéologiques et
humaines.
CHRISTOPHE FORCARI
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18 u
FRANCE
Par
PHILIPPE BROCHEN
S
i la «ferme France» reste la première
dans l’Union européenne, sa part en valeur dans la production continentale ne
cesse de reculer. En 2016, portée par
461 000 chefs d’exploitations pour
754 700 emplois, l’agriculture hexagonale
(production de végétaux, animaux et services) a encaissé 71,1 milliards d’euros annuels.
Avec 386400 salariés, l’industrie agroalimentaire totalisait quant à elle 171 milliards
d’euros de chiffre d’affaires. C’est dire si le
secteur agricole reste un poids lourd dans
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
l’économie du pays. Pour autant, depuis quelques années, des crises récurrentes ne cessent
de secouer les producteurs de lait, de porc, de
viande bovine… Pour ne citer qu’eux. La faute
à l’obsession du prix bas qui anime les acteurs
de la transformation et de la distribution. Et
aussi à une concurrence exacerbée sur des
marchés internationaux à la demande très
fluctuante pour ceux qui ont axé leur modèle
sur l’exportation.
C’est que, depuis une quinzaine d’années,
l’agriculture est entrée dans une économie de
marché on ne peut plus ouverte. Conséquemment, la question du modèle français est plus
que jamais au cœur de la problématique éco-
nomique de producteurs qui, souvent, ne parviennent plus à se rémunérer et, pire, travaillent parfois à perte. Sans les subventions
européennes (9,1 milliards par an sur la période 2014-2020), plus de la moitié des exploitations mettraient la clé sous le tapis. Or, des
scénarios à l’étude à Bruxelles prévoient une
probable baisse de 15% des aides de la Politique agricole commune (PAC) après 2021, du
fait de la perte de la contribution britannique
et de la montée de certaines dépenses liées à
la sécurité européenne. Lors de la conclusion
des états généraux de l’alimentation, qui se
sont déroulés de septembre à décembre,
Emmanuel Macron a avancé ses pions sur
Le projet «Ferme d’avenir»,
à Montlouis-sur-Loire,
en Indre-et-Loire.
PHOTO JEAN-ROBERT DANTOU. VU
Le Salon de l’agriculture ouvre ses portes ce
week-end alors que de nombreuses filières
sont en difficulté. «Libération» décrypte
des pistes de développement innovantes
lancées par des paysans.
Nouveaux modèles
Les agriculteurs
en prennent
de la graine
l’échiquier agricole pour, essentiellement, favoriser une meilleure rémunération des producteurs. Notamment rééquilibrer la répartition des revenus en partant du coût de la
matière première et non plus des prix des produits vendus dans la distribution.
Ce faisant, en ouverture, samedi, Porte de
Versailles, à Paris, du Salon international de
l’agriculture, grand-messe d’une semaine de
la profession paysanne, Libération sillonne
quelques pistes de développement pour
l’agriculture française, comme autant de propositions en écho aux difficultés, parfois aux
impasses, dans lesquelles se trouvent certaines filières. •
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
u 19
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PRIVILÉGIER LES CIRCUITS COURTS
SE CONVERTIR AU BIO
C’est désormais une évidence dans
l’économie agricole : le modèle d’exportation massive de produits subventionnés de faible qualité – tels la volaille, les
œufs, le porc, le bœuf, le lait de vache –
n’est, la majorité du temps, pas plus
rémunératrice face à des marchés
étrangers à la demande très fluctuante
et à une concurrence mondialisée où
l’argument du bas coût l’emporte sur la
qualité.
Ainsi, seule la production de denrées à
haute valeur gustative et sanitaire peut
L’ONG Générations futures, en s’appuyant sur des données de la Direction
générale de la répression des fraudes
(DGCCRF) sur la période 2012-2016, vient
de révéler que près des trois quarts des
fruits et 41% des légumes conventionnels
portent des traces de pesticides quantifiables. De quoi booster le désir de l’alimentation bio. Signe que cette agriculture vertueuse répond à des demandes
de plus en plus importantes des
consommateurs et est en pleine expansion, Leclerc annonce une offensive de
taille sur le bio. Le manitou de la grande
distribution Michel-Edouard Leclerc veut
créer en cinq ans un réseau de 200 magasins dédiés à cette alimentation saine.
Leclerc bio, la première échoppe de la
chaîne, qui a ouvert le 17 janvier à Fontaine-lès-Dijon, en Côte-d’Or, propose quelque 6000 références sur 400 mètres carrés. «L’objectif n’est pas seulement de
trouver des débouchés à la culture bio,
mais également de garantir aux fournisseurs une autre culture de la discussion»,
a annoncé le PDG breton de la franchise.
Lequel entend s’appuyer sur les producteurs locaux, qu’il souhaite accompagner
financièrement à la conversion, et à
«construire des filières».
Le grand distributeur rejoint ainsi les enseignes spécialisées, telles Biocoop (le
premier réseau de magasins bio en
France), Bio c’Bon, Naturéo… Et ses
concurrents directs déjà présents sur ce
secteur : Auchan (Cœur de nature), Carrefour (Carrefour bio), Monoprix (Naturalia)… La France pointe actuellement
être à coup sûr rentable pour les paysans.
Surtout si ces derniers savent mettre en
place une stratégie de valorisation en circuits courts pour signer des produits à
l’origine et à la qualité identifiées. En résumé : produire et manger local, autant
que possible. Bon pour le ventre et la
planète. Car, dans le modèle de production intensive, le coût environnemental
est aussi à prendre en compte : dépollution de l’eau et lutte contre les algues vertes, maladies provoquées par l’emploi de
produits phytosanitaires comme les engrais et les pesticides comme le glyphosate, surmortalité des abeilles… Avec le
défi de la transition écologique, l’agriculture se doit d’être moins consommatrice
d’intrants chimiques et d’énergie tout en
produisant davantage.
C’est tout le défi de l’agroécologie. Plutôt
que de subventionner les exploitations
suivant la taille de leur surface agricole
et l’importance de la production, des
acteurs du secteur défendent des aides
financières, comme celles de la Politique
agricole commune (PAC), qui seraient
fondées sur la qualité et non la quantité.
D’autres, plus radicaux, prônent la fin
pure et simple des subventions.
Arguant que cette nouvelle donne permettrait une détermination des prix par
la demande des consommateurs et, partant, l’adéquation de l’offre à la demande.
Mais difficile, sinon impossible à mettre
en place en l’état, dans une Union européenne qui subventionne depuis 1962 les
agricultures nationales à travers deux piliers. Le premier pour soutenir le marché,
les prix et les revenus des agriculteurs. Le
second pour financer le développement
rural et le soutien aux paysans des territoires défavorisés comme les zones de
montagne, sorte d’aide pour les services
environnementaux rendus par les agriculteurs.
Selon le commissariat européen à l’Agriculture, «en choisissant leurs produits alimentaires, 70 % des Européens se soucient clairement de la tradition, du
savoir-faire, de la qualité et de la proximité. Toutefois, il est apparu qu’il était
possible de faire davantage pour promouvoir les labels des indications géographiques [AOP, IGP, ndlr] puisque dès lors que
les consommateurs les reconnaissent, ils
sont alors plus à même d’acheter un produit en portant un.» CQFD.
CLUB ABONNÉS
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour
bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
Livre Paris, Porte de Versailles,
16-19 mars
Livre Paris réunit chaque année plus de
3 000 écrivains en dédicace et propose plus
de 800 conférences, ateliers et spectacles.
Pour sa 38e édition, le salon accueille la Russie et sa délégation de 38 auteurs. Autour de
la thématique «les écrivains face au monde»,
ce ne sont pas moins de 48 nationalités qui
seront représentées sur le salon durant ses
quatre jours de festivités littéraires.
S’APPROPRIER LA DISTRIBUTION
Alors que les paysans dénoncent la confiscation de la valeur du fruit de leur travail
par les industriels et, in fine, par les distributeurs, l’un des leviers de poids des producteurs dans la négociation des prix est de s’associer dans des organisations. Pour Jean
Bizet, président Les Républicains de la commission des affaires européennes du Sénat,
«les ententes entre agriculteurs doivent devenir la règle. Cela permettrait que les agriculteurs puissent se regrouper jusqu’à la mise en marché de leur produit. Et ces organisations de producteurs produiraient un effet de levier vis-à-vis des intervenants».
Autrement dit, l’union fait la force.
Illustrations : en 2016, face à leurs difficultés financières chroniques, une quinzaine
d’exploitations familiales de Bretagne, des Pays-de-la-Loire et de Nouvelle-Aquitaine,
se sont groupées pour créer leur propre marque, nommée En direct des éleveurs.
Ces producteurs ont créé leur laiterie avec un cahier des charges transparent en
matière de traçabilité et de qualité. Par ailleurs, ils commercialisent leur lait sans intermédiaire. A l’arrivée : une rémunération d’un smic et demi par mois. Sur le même
modèle, début décembre, une quarantaine de producteurs de viande bovine, de fruits,
de légumes et de vin, se sont unis autour d’une entité commerciale de distribution
à Chaveignes, en Indre-et-Loire. Cogéré par neuf personnes, le magasin le Kdi fermier
commercialise en direct leur production. Autre réussite: celle de la marque C’est qui
le patron ?! apparue fin 2016 avec l’appui des consommateurs pour rémunérer les
éleveurs au juste prix. Vendue 0,99 euro, leur brique de lait s’est écoulée à 33 millions
d’exemplaires en douze mois, explosant l’objectif de 5 millions d’unités visées au démarrage. Preuve que proximité, qualité et produit justement rémunéré peuvent rimer
avec rentabilité.
au troisième rang du marché mondial du
bio, avec un chiffre d’affaires en croissance de près de 13 %, à 8 milliards
d’euros en 2017. L’Hexagone se place
derrière les Etats-Unis (11 milliards) et
l’Allemagne (9 milliards). Avec 6,5 % des
surfaces agricoles dédiées à cette agriculture, contre 8 % en moyenne dans
l’Union européenne et un marché intérieur en explosion, le pays est insuffisant
à faire face à la demande. En 2016, la
France a importé plus de la moitié des
fruits, boissons et produits d’alimentation
bio qui y ont été mangés, plus du quart
des légumes et 10% des produits laitiers.
En revanche, le pays a été autosuffisant
dans les œufs bio, ainsi que dans le vin
bio, où les importations n’ont représenté
que 1% de la consommation. Preuve que
le secteur, en plus d’être rémunérateur,
est porteur.
Reste à savoir si l’avenir verra une multiplication des exploitations bio ou si celles
déjà en place choisiront de s’agrandir,
sans suivre le mauvais exemple de l’agriculture conventionnelle au modèle intensif qui a conduit certains producteurs
dans l’ornière industrielle dont ils n’arrivent pas à sortir. Une autre inconnue
réside dans la poursuite ou non de l’aide
au maintien des exploitants bio. Prorogée
in extremis d’un an fin 2017, elle doit être
supprimée pour se concentrer sur les
paysans en conversion. De quoi s’interroger sur le modèle que les pouvoirs publics entendent aider alors que ces derniers appellent le secteur agricole à
se réformer.
40×2 e-invitations à gagner
Concert «Egopusher»,
Centre culturel Suisse
La rencontre du violoniste Tobias Preisig
avec le batteur Alessandro Giannelli a été
guidée par le pionnier electro Dieter Meier
(Yello). Pour Blood Red, leur dernier album,
ils ajoutent aux éclats de leurs instruments
des nappes électroniques longues et moelleuses, aboutissant à des techno-beats étincelants.
5×2 invitations à gagner
pour le mercredi 21 mars à 20 heures
Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
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26/01/2016 12:54
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20 u
SPORTS JO
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
LIBÉ.FR
La Corée s’enthousiasme
pour la «Team Kim»
Le pays s’est d’abord moqué de
ces filles qui balayaient la glace. Mais le parcours
jusqu’en finale de ces cinq sportives qui portent
toutes le patronyme le plus courant en Corée
du Sud a finalement rendu populaire le curling,
discipline quasi inconnue dans le pays avant
les Jeux olympiques. PHOTO REUTERS
«En bobsleigh, un dixième de seconde
en moins se paye 50 000 euros»
L’équipage allemand de bob à quatre, à l’entraînement mercredi Pyeongchang. La finale aura lieu dimanche. PHOTO MARK RALSTON . AFP
Recueilli par
ALAIN MERCIER
Envoyé spécial
à Pyeongchang
L
a discipline s’est féminisée. L’Afrique et les
Caraïbes en ont poussé
la porte. Les Russes s’y font
régulièrement épingler par
l’antidopage (1). Aux Jeux
de Pyeongchang, les SudCoréens ont posé un toit audessus de la piste. Mais pour
le reste, le bobsleigh a-t-il
changé ? Les records y tombent-ils comme ceux du pa-
tinage de vitesse ou de la
danse sur glace ? Bruno
Mingeon, ancien pilote français, médaillé de bronze
à Nagano en 1998 et champion du monde l’année suivante, aujourd’hui entraîneur des équipes de France
et de Monaco, répond à Libé.
Les bobs vont-ils beaucoup plus vite qu’il y a
vingt ou trente ans ?
Non. Sur les pistes de la
Coupe du monde, les chronos
actuels sont très proches de
ceux d’il y a dix ans. A La Plagne, le record de la piste en
bob à deux remonte à 1998.
Au sommet de la pyramide,
pour les médailles, les temps
sont les mêmes. En revanche,
la discipline est bien plus
dense. Il faut aller plus vite
pour se glisser dans le Top 10.
Plusieurs grands noms de
l’automobile, comme Ferrari ou BMW, ont pourtant
récemment apporté leur
savoir-faire à la discipline.
Ils ont fait évoluer le design
des machines. A mon époque, dans les années 90, j’entendais souvent dire que les
bobs étaient les Formule 1 des
sports d’hiver. L’image
était très
exagérée.
Mais aujourd’hui, on
s’en rapproche. L’arrivée
de Ferrari
ou BMW a
rendu les engins plus
profilés et plus aérodynamiques. Ils sont plus jolis et
mieux dessinés. Le gain en
temps existe, mais il est très
limité. Je dirais seulement
quelques dixièmes.
Pourquoi ?
Les règlements réduisent les
possibilités d’évolution. Un
bob à quatre doit peser au
minimum 210kg à vide, mais
sans dépasser 630kg avec son
pilote et ses trois pousseurs.
Les châssis sont très lourds. Il
est difficile de les faire évoluer. Loïc Costerg, le pilote
français à
Pyeongchang, utilise un châssis vieux de
vingt ans.
Quant aux
patins, ils
sont fournis
à tous les
équipages
par la Fédération internationale.
En natation, la qualité des
nouvelles piscines est souvent mise en avant pour
expliquer la chute des records. Les pistes de bobsleigh ont-elles évolué ?
Assez peu. A Saint-Moritz,
la piste mythique du bobsleigh, la vitesse de pointe
RODRIGUE MERIAUX
Bruno Mingeon,
ancien champion
du monde et
entraîneur de
l’équipe de France
de «bob», revient
sur les évolutions
d’une discipline
méconnue.
atteint 147 km/h. C’était la
même dans les années 90. La
piste la plus rapide au monde
se trouve à Whistler, au Canada. Elle a été conçue pour
aller vraiment vite, pour battre des records. En bob à quatre, il est fréquent de descendre à 155 km/h. Mais elle est
très dangereuse. Dans le
milieu, on la surnomme la
piste 50/50, car on a une
chance sur deux de se retrouver sur le toit.
Combien coûte un bob ?
De plus en plus cher. Le prix
est, de loin, ce qui a le plus
changé dans la discipline ces
deux dernières décennies.
A mon époque, un très
bon bob coûtait environ 20000 euros. Tout a basculé en 2003 avec l’arrivée
des Russes. On est passé
de 20 000 à 50 000 euros en
une saison. Depuis, l’inflation n’a plus cessé. Aujourd’hui, certains pays sont
prêts à payer 120 000 euros
pour avoir le dernier cri. On
nage en plein délire. Un
dixième de seconde en moins
se paye 50 000 euros.
A qui profite une telle
flambée des prix ?
Aux constructeurs. Le marché reste très étroit, les machines sont produites à
l’unité. Les Allemands ont
toujours été à la pointe. Ils fabriquent leurs bobs à Berlin,
au sein d’une structure publique également dédiée au
cyclisme et à l’aviron. Aux
Jeux comme ailleurs, les bobeurs allemands disposent
d’un matériel en avance sur
la concurrence. Mais ils ne le
vendent pas aux autres nations. Pour le reste, les fabricants autrichiens sont à la
mode en bob à quatre. En bob
à deux, le marché est dominé
par une marque lettone.
L’évolution ne peut-elle
pas venir des athlètes ?
La préparation physique a un
peu évolué, mais la performance, en bobsleigh, est une
affaire de compromis. Il faut
jongler entre vitesse et puissance. Un pousseur trop lourd
fera aller le bob plus vite une
fois lancé, mais il lui donnera
moins de vitesse à la poussée.
A l’inverse, un sprinteur contribuera à une poussée record, mais son manque de
poids peut s’avérer rédhibitoire dans la descente. Pour
un pousseur, le poids idéal se
situe à 100kg.
Recruter les meilleurs
sprinteurs ferait-il tomber
les records ?
Peut-être. En France, nous
avons régulièrement recruté
des sprinteurs de bon niveau,
mais il est quasiment impossible de convaincre les tout
meilleurs. L’obstacle est financier. Même en leur vantant l’esprit du bob, les valeurs du collectif ou la magie
des JO, il s’avère très compliqué de faire venir des gars
dans un sport sans argent, où
les chances de podium sont
minces, sans réelles possibilités de reconversion. •
(1) On a appris vendredi qu’une
bobeuse russe avait été contrôlée
positive aux JO.
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LA LISTE
Pendant
les JO, le foot
continue
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PSG - OM : LE CLASSIQUE
Unai Emery a lancé l’opération
«on y croit» avant le match retour contre le Real. Autant dire
que ses joueurs n’ont pas le
droit de ne pas gagner dimanche soir, même s’ils auront une
seconde chance contre l’OM,
mercredi en quart de la Coupe.
LYON-SAINT ETIENNE :
LE DERBY
A l’aller, les Verts avaient pris
très cher à domicile (0-5) et Fekir avait provoqué un envahissement de terrain en chambrant leurs supporteurs. Qui ne
pourront pas recommencer : ils
sont interdits de déplacement.
MANCHESTER UNITED CHELSEA : LE CHELSICO
Le spectacle sera aussi sur
le banc de touche entre
Mourinho et Conte, qui ne
cachent pas leur détestation
mutuelle. L’an dernier, le
quatrième arbitre avait dû
séparer les deux coachs.
ARSENAL - MANCHESTER
CITY : LA CARABAO CUP
C’est l’appellation officielle de
la finale de Coupe de la ligue
anglaise, du nom du rockeur
thaïlandais patron de la firme
homonyme qui fabrique des
boissons énergétique et sponsorise l’épreuve cette saison.
Alina Zagitova
La patineuse
russe en or
Martin Fourcade
La fin des JO sur
une déception
Jocelyne
Lamoureux donne
l’or aux Etats-Unis
Elle est enfin là. La première médaille d’or pour
les athlètes olympiques
de Russie, ces sportifs
considérés propres et invités par le CIO malgré la
mise au ban de leur pays
pour dopage. La benjamine de la délégation,
Alina Zagitova (15 ans), offre aux Russes leur premier titre, en patinage artistique. Elle s’est imposée
devant sa compatriote
Evgenia Medvedeva et devient ainsi la troisième
plus jeune athlète en or en
individuel aux JO d’hiver.
Un classement que domine la patineuse de
vitesse, Kim Yun-mi.
En 1994, la Sud-Coréenne
était âgée de 13 ans lors de
son titre. PHOTO AP
Martin Fourcade aurait
pu quitter la Corée du Sud
avec quatre médailles
d’or, égaler le record du
biathlète norvégien Ole
Einar Bjoerndalen et devenir l’athlète le plus titré
de ces Jeux olympiques…
Mais le relais masculin n’a
pas souri aux Français,
cinquièmes. Avec un vent
de face gênant, le relais
français a été trop imprécis dans ses tirs à la carabine et victime de la
contre-performance de
Simon Desthieux et
Emilien Jacquelin, ses
deux premiers relayeurs.
Malgré trois tours de pénalité, la Suède est arrivée
première de l’épreuve,
devant la Norvège et l’Allemagne. PHOTO AFP
Deux sœurs jumelles aux
lointaines origines canadiennes, Monique et Jocelyne Lamoureux, ont donné le titre
olympique aux hockeyeuses
américaines, face aux… Canadiennes. Monique a marqué le but qui emmenait les
équipes en prolongations et
Jocelyne a planté le tir au but
du titre. Championnes olympiques en 1998, lors de l’introduction du hockey féminin aux Jeux, les Américaines
avaient depuis abandonné le
titre aux Canadiennes, en or
quatre fois de rang. Ce fut
d’ailleurs un très sale vendredi pour le hockey canadien, puisqu’à la surprise générale les hommes ont été
sortis en demie par les Allemands, qui affronteront les
Russes en finale. PHOTO AFP
DR
Dans le ski autrichien aussi,
la parole des femmes se libère
Fin novembre, la skieuse
autrichienne Nicola Spiess,
quatrième de la descente des
JO d’Innsbruck en 1976, révélait dans la presse qu’un
membre de son équipe l’avait
violée quand elle avait 16 ans.
Son exemple a été suivi par
plusieurs autres skieuses, qui
ont témoigné depuis d’abus
sexuels subis dans le circuit
professionnel.
Vous témoignez d’un climat de violences sexuelles
contre les skieuses autrichiennes dans les années 70. Cela perdure-t-il?
A l’époque, ces pratiques
étaient monnaie courante à
cause de certains responsables. Aujourd’hui, la fédération autrichienne de ski
(ÖSV) a évolué. Pourtant le
sexisme perdure. Il y a quelques semaines, le chef de la
fédération expliquait encore
que les femmes ne pouvaient
que difficilement occuper
des postes à responsabilité
dans son organisation puisque cela impliquait beaucoup
de voyages, ce qui n’est pas
adapté pour les mères… Les
idées sont en partie restées
les mêmes, ainsi que le réflexe de passer les problèmes
sous silence. La fédération rè-
u 21
INTERVIEW
gle les affaires en interne, à sa
manière patriarcale.
Comment expliquer que
de tels abus puissent rester si longtemps impunis?
Avec Peter Schröcksnadel,
nous avons depuis vingtsept ans un homme très puissant à la tête de l’ÖSV, un chef
d’entreprise qui dispose d’un
réseau établi depuis les années 80. Il considère probablement comme une grande
qualité humaine de protéger
les siens du scandale. Le ski
autrichien a des alliés dans la
politique, l’économie et les
médias. C’est un système très
influent qui peut empêcher
les victimes de faire carrière
si elles ne jouent pas le jeu,
alors que les éventuels témoins ou journalistes sont,
eux, rendus dociles par des
cadeaux ou des faveurs. Les
abus de pouvoir sont facilités
parce que tout fonctionne en
système clos, avec des athlètes qui baignent dans ce milieu dès l’enfance. Les sportifs sont perpétuellement à la
recherche d’une validation
personnelle, cela entretient
leur dépendance à la figure
du leader.
Est-ce une particularité
autrichienne ?
En Autriche, le ski est devenu
une partie de l’identité nationale après-guerre, alors que
le pays n’avait pas bien fait
son travail de dénazification.
L’ÖSV s’était fermée aux
«non-Aryens» dès 1920,
mais c’est devenu tabou
après 1945. De la même manière, les violences sexuelles
sont passées sous silence,
alors que dans d’autres pays,
on en parle davantage. Mais il
y a aussi beaucoup d’abus de
pouvoir dans les structures
internationales où les responsables disposent d’un pouvoir
total alors que la parole des
sportifs est réprimée. Ce sont
des situations qui relèvent du
fascisme! Il faut faire quelque
chose pour que cela change.
Recueilli par
CÉLINE BÉAL (à Vienne)
CETTE SEMAINE,
POUR LE SALON
DE L’AGRICULTURE,
ON VOUS PARLE
DES ÉLEVEURS
SUR LEPTITLIBE.FR
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
IDÉES/
DR
Ron Cahlili
«En Israël, les juifs
immigrés français
sont renvoyés
à leur “arabité”»
Recueilli par
GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
Illustration
SIMON BAILLY
F
ils d’immigrés égyptiens, Ron
Cahlili, 59 ans, se définit
comme «un homme de gauche
et activiste mizrahi», nom donné en
Le journaliste israélien a réalisé un
documentaire sur la situation des juifs
français, pour la plupart séfarades,
ayant fait leur «alyah» dans la dernière
décennie. Il dénonce les préjugés dont
ils sont victimes, sans cesse renvoyés
à leurs origines nord-africaines.
Pour lui, cette discrimination est
un des grands tabous du pays.
Israël aux juifs «orientaux», victimes de discrimination à leur arrivée
en Israël dans les années 50 et 60.
Documentariste et chroniqueur
éclairé du multiculturalisme israélien pour le quotidien israélien
Haaretz, ce touche-à-tout (par
ailleurs romancier jeunesse,
homme de radio, éphémère patron
d’une chaîne télévisée mizrahi)
vient de signer pour la chaîne publique israélienne Kan11 une série en
trois épisodes consacrée à l’alyah
(littéralement la «montée» vers la
Terre sainte, soit l’immigration en
Israël) des juifs français. Selon plusieurs études, entre 10 et 30% de ces
olim (nouveaux arrivants) feraient
demi-tour au bout d’un an. Ceux qui
restent sont régulièrement la cible
de préjugés, dans le monde du travail ou les médias, réduits au rôle de
«Marocains à gourmettes», comme
le dit un interviewé du documentaire. Pour Ron Cahlili, c’est là que
résident les racines de cette alyah
douloureuse: ces nouveaux Israéliens sont vus par leurs compatriotes comme des «tsarfokaim», expression qui donne son titre à sa
série, traduite ainsi : «Un peu français, très séfarades». Une façon de
les renvoyer à leur «arabité», et d’en
faire les victimes d’un racisme qu’ils
ne s’attendaient pas à éprouver.
Comment en êtes-vous arrivé à
travailler sur l’alyah française?
Il y a un an, j’étais avec mes enfants
sur une plage de Tel-Aviv, très fréquentée par les Français, qu’ils
soient nouveaux immigrants ou
touristes. Nous étions installés
entre des jeunes Telaviviens et
un groupe de touristes français célébrant bruyamment un anniversaire.
Beaucoup d’alcool, de rires, de musique. A un moment, les Telaviviens, en colère, ont commencé à
crier sur les Français : «Allez-vous
en! Vous nous avez pris tous les appartements et maintenant vous voulez nous prendre la mer ?» Et l’une
d’eux a laissé échapper: «Que faire…
Ce sont des tsarfokaim…» Ce mot
composé de «français» et «marocains» en hébreu est une appellation péjorative pour désigner les Séfarades. J’étais stupéfié ! Cette
expression, je m’en souviens depuis
mon enfance. J’étais persuadé
qu’elle était dépassée. A l’époque,
traiter quelqu’un de tsarfokaim en
Israël, c’était une façon de dire: «Ne
joue pas au Français élégant, tu n’es
qu’un balourd venu des montagnes
de l’Atlas! Ne fais pas semblant d’être
européen, tu n’es qu’un Nord-Africain, un primitif, un ignorant, destiné à un métier manuel, si métier tu
trouves !» En entendant cette expression en 2017, j’ai soudain réalisé
qu’Israël ne tirait pas les enseignements nécessaires de l’échec de l’intégration des juifs d’Afrique du
Nord des années 50 jusqu’à 70. Et
que ce péché originel, qui désintègre encore aujourd’hui la société israélienne, est sur le point de se répéter avec l’arrivée des juifs français
depuis une quinzaine d’années.
En d’autres termes, selon vous,
les Français qui font leur alyah,
pour la plupart Séfarades, découvrent qu’en Israël ils sont
mizrahim (orientaux) avant
d’être juifs…
Oui, ils sont «marqués» dès leur arrivée. Ils découvrent qu’ils appartiennent à cette catégorie humiliante dédiée aux immigrants juifs
originaires des pays musulmans,
une «case» inventée par l’establishment sioniste dès la création de
l’Etat d’Israël. Car le mot mizrahim
a mis dans le même sac – et un sac
peu enviable ! – l’intellectuel
du Caire, le bourgeois de Bagdad,
l’érudit de Casablanca ou l’orfèvre
de Sanaa pour les réduire en un seul
archétype: le juif ignorant, vulgaire,
parasite, sans idéologie et sans
passé. Qui a besoin d’être réhabilité
et assisté, pour qui il faut créer des
villes propres, appelées alors «villes
de développement», des écoles de
catégorie inférieure consacrées essentiellement à la formation professionnelle les destinant au travail en
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usines. A ce jour, il reste un énorme
écart entre les mizrahim et les
Ashkénazes, dans presque tous les
domaines: l’éducation, les salaires,
l’emploi, la représentativité, les zones d’habitation, etc. Ce n’est plus
aussi net que dans les années 50,
mais les écarts sont là. Pour une
personne au nom à connotation mizrahi – comme Azoulay ou Elmaleh – qui bénéficierait en France
d’une relative égalité des chances,
il serait très difficile de trouver un
emploi convenable en Israël, d’être
admis dans une grande université
ou dans une unité d’élite de l’armée.
Israël n’est pas seulement raciste
envers les Arabes, il l’est aussi envers les juifs mizrahi. Pour l’élite
juive, il n’y a pas de grande différence entre les deux groupes. En Israël, il existe une psychose terrible
envers «l’arabité». Cette psychose
est tellement pathologique qu’elle
permet à l’Israël moderne de
fouiller la génétique des immigrés
venus de France pour y chercher
des restes d’«arabisme»: «Vous êtes
français? Attendez, où est né votre
grand-père ?» En Israël, dès lors
qu’on se rend compte que vos
grands-parents sont nés en Afrique
du Nord, on vous catégorise immédiatement comme mizrahi. Les
juifs immigrés français sont renvoyés à leur “arabité”.
Quelle image ont les Franco-Israéliens arrivés en Israël ces
quinze dernières années aux
yeux du reste du pays ?
Selon une étude récente, près d’un
quart de la population israélienne
est convaincue que les olim français
sont «vulgaires», «sans-gêne», «ra-
dins», «religieux-pratiquants», «de
droite»… Bref, tous les préjugés accolés généralement aux mizrahim.
Lorsque les personnes sondées ont
dû «classer» les vagues d’immigrations en Israël, les nouveaux immigrants originaires des Etats-Unis et
de l’ex-Union soviétique se trouvaient parmi les plus «désirables».
Les «moins désirables» étaient ceux
originaires d’Ethiopie et de l’alyah
française. Il faut reconnaître que
certains stéréotypes sont assez justes. Il est vrai que la plupart des olim
français de ces dernières années
sont plus à droite, plus religieux.
Après la fin de l’immigration des
juifs «nantis», en raison de toutes
sortes de lois fiscales, en Israël et en
France, les juifs de classes socioéconomiques inférieures ont commencé à arriver ici. Les bermudas et
les mocassins à la mode ont été
remplacés par une large kippa, les
tsitsit [“franges” rituelles au coin des
vêtements] et une étoile de David au
cou. Et les médias israéliens, principalement ashkénazes, n’aiment pas
cette vague d’immigration. La couverture médiatique se fait d’une
manière péjorative, les réussites de
certains immigrants français sont
balayées sous le tapis.
Qu’est-ce qui vous a surpris chez
ces nouveaux Franco-Israéliens?
Au-delà de leur haut niveau d’éducation, ce qui n’est hélas pas le cas
de la majorité des mizrahim que je
connais en Israël, je retiens leur
grande naïveté. La plupart des immigrés français avec lesquels j’ai
parlé, qu’ils soient colons en Cisjordanie ou riches habitants de TelAviv et Netanya, religieux ou laïcs,
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venant de Paris ou de Marseille,
tous aiment infiniment Israël, sans
aucun cynisme, sans l’ombre d’une
critique. A leurs yeux, Nétanyahou
est le roi ultime d’Israël, leur admiration en est embarrassante. Pour
eux, immigrer en Israël, c’est vivre
dans la peau du roi David. Leurs
propos sur Israël me rappellent les
discours de mes parents, presque
messianiques, mystiques. Ils se
préoccupent peu de l’occupation.
Beaucoup d’entre eux utilisent l’expression «Israël, ma maison» [qui
est aussi le nom du parti ultranationaliste du ministre de la Défense,
Avigdor Lieberman, ndlr], mais
oublient que les Palestiniens vivent
dans cette même maison depuis des
centaines d’années.
«Le mot
“mizrahim” [nom
donné en Israël aux
juifs “orientaux”] a
mis dans le même
sac l’intellectuel
du Caire, le
bourgeois de
Bagdad ou l’érudit
de Casablanca
pour les réduire en
un seul archétype:
le juif ignorant
et parasite.»
Pourtant, malgré son enthousiasme, cette alyah connaît un
important taux d’échec.
Israël ne sait pas comment approcher cette alyah occidentale, nantie,
instruite. Cette «alyah par choix».
Ces trente dernières années, les dernières grandes alyah étaient des
«alyah de sauvetage». Des communautés juives retenues contre leur
gré, en ex-URSS ou en Ethiopie notamment, à qui Israël a tout fait
pour ouvrir les portes. Israël aime
particulièrement ces vagues d’immigration qui présentent le pays
sous un jour favorable aux yeux de
la communauté internationale et
font de ces nouveaux immigrants
des ressortissants disciplinés, qui
doivent sans cesse remercier la patrie. L’alyah de France est différente.
Même si tous les olim français ne
sont pas homogènes, notamment
dans leur rapport à la religion et
leurs revenus (beaucoup souffrent
d’ailleurs de la faible couverture sociale), ils sont majoritairement
aisés, urbains, ils ont choisi de vivre
ici. Israël doit changer son logiciel
et s’adresser à eux comme à des personnes modernes et non des rescapés du tiers-monde ! On sait bien
que la France n’expulse pas ses juifs,
bien au contraire…
Votre documentaire a provoqué
de vives réactions. Certains
voient dans votre grille de lecture, basée sur le clivage Ashkénazes contre Séfarades, une
vision passéiste et caricaturale,
inadaptée à la question de
l’alyah française…
Les médias et l’establishment israélien n’aiment pas parler des ethnies.
u 23
Le traitement des mizrahim reste le
problème le plus refoulé de la société israélienne, c’est «le génie dans
la bouteille». On met en garde les intellectuels et les militants: libérer ce
mauvais génie risque d’instaurer le
chaos. La société israélienne, qui est
assez jeune, serait alors décomposée. Le ciment qui la maintient n’est
pas assez robuste. Il faut louer les
bienfaits de l’intégration, du creuset
des cultures, un peuple fait d’un
seul bloc déclamant bien évidemment un seul et même discours, le
discours sioniste ! Evoquer autre
chose, c’est être un traître. J’appartiens tout à fait à ce groupe-là. La
plupart de mes films parlent des différences intolérables entre mizrahim et Ashkénazes. Cette série a certes été diffusée sur une chaîne
publique, en soi une formidable victoire, mais le buzz s’est fait sur les
réseaux sociaux, sous le radar des
médias traditionnels et, notamment
grâce aux olim de France pour qui
j’avais préparé une version sur YouTube avec sous-titres en français.
Certains d’entre eux avaient des remarques, c’est vrai, vous l’avez dit,
mais c’est toujours ainsi. Il s’agit
d’une série très critique envers la société israélienne et les olim n’aiment
pas ça, quel que soit leur pays d’origine. Ils s’identifieront toujours les
yeux fermés à leur nouveau pays et
voudront démontrer leur patriotisme. Pour être critique envers votre pays, il faut tout d’abord vous y
sentir chez vous. •
Hatsarfokaim. Episode 1 : les nouveaux
tsarfokaim: Youtube.com/watch?v=zHdXpbjqUrU 6.
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24 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
IDÉES/
ÉCRITURES
Par
TANIA DE MONTAIGNE
Laurent Wauquiez
et le stade anal
I
l y a quelques semaines,
un homme diplômé des plus
prestigieuses écoles de la
République (Normale sup,
Sciences-Po, ENA…), un homme
ayant accédé aux plus hautes
fonctions de l’Etat, a dit, devant des
étudiants dont il était censé élever
le niveau d’intelligence: «Ça va pé-
CES GENS-LÀ
ter très très mal et très très dur !»
Phrase qui, à première vue, ne
donne pas la pleine mesure d’une
analyse politique fine et élaborée.
Mais que s’est-il donc passé?
Il fut un temps où la langue maternelle de toute femme ou homme
politique était la langue de bois.
Une langue polie, lustrée, profilée
Par
TERREUR GRAPHIQUE
pour traverser toutes les discussions, de la plus anodine à la plus
cruciale. Une langue tout terrain,
vide de sens et pleine de mots qui
mis bout à bout faisaient des phrases dont on pouvait dire, sans trop
s’avancer, qu’elles ne mangeaient
pas de pain. Des phrases sans gras,
sans goût, sans consistance.
Pleines de mots ronds en bouche,
elles n’engageaient à rien, ne coûtaient rien, mais rapportaient parfois beaucoup. Elles dissimulaient
la pensée derrière des écrans de fumée compacts. Vides de sens mais
pleines de sons, elles fonctionnaient comme des berceuses à la
mélodie hypnotique. Un langage
fait pour endormir et rassurer.
C’était une langue qui neutralisait
aux deux sens du terme : elle rendait neutre celui qui l’employait et
paralysait celui qui l’entendait.
Une phrase en «langue de bois»
n’appelait aucune réponse, elle détruisait le sens pour ne laisser que
le son. Ça ne voulait rien dire, mais
ça sonnait bien.
Et puis cette langue a dû muter
pour faire face aux attentes d’une
population qui en avait assez des
berceuses et demandait un peu de
vérité, une once de sincérité. Cette
population aurait bien aimé que
«quelqu’un» lui parle de «quelque
chose». Qu’il y ait enfin un peu de
corps et de matière. Comme lors-
qu’en entrant dans une maison que
l’on croit vide on dit: «Est-ce qu’il
y a quelqu’un?» Afin de répondre
à cette demande, le personnel politique a quitté la position de la nounou rassurante qui berce, pour se
réinventer dans le rôle du nourrisson imprévisible. Il a interverti les
places, et est passé de la berceuse
au berceau.
Désormais, les hommes et femmes
politiques se répandent sans limites, substituant à l’hyper-contrôle
d’hier, l’hyper-relâchement. Par
opposition à la «langue de bois», ils
ont fait naître un autre langage: «le
gazouillis». Une langue directement en lien avec le premier stade
de l’enfance, celui où on ne contrôle pas ses orifices. Comme chez
les nourrissons, ça sort comme ça
A la question
«est-ce qu’il
y a quelqu’un?»
le personnel
politique
a décidé de ne
pas répondre
«oui» ou «non»,
mais «burp!».
vient, c’est nature, brut, directement du producteur au consommateur. «Le gazouillis» se présente
comme forcément authentique
puisqu’il donne l’illusion de n’être
le fruit d’aucune réflexion. «Ça va
péter très très mal et très très dur!»
Du bon sens sans colorants ni additifs. «On ne va pas se mentir», «je
n’ai pas peur de le dire», «moi je
parle vrai, je parle cash», «avec moi,
pas de bullshit». Le nouveau moyen
imparable de dissimuler sa pensée
c’est de donner l’impression de ne
pas penser du tout.
Alors, à la question «est-ce qu’il y
a quelqu’un ?», le personnel
politique a décidé de ne pas répondre «oui» ou «non», mais
«burp !», un rot tonitruant, signe
de sa bonne santé et de son innocence. Et comme on le ferait pour
un tout petit bébé, nous sommes
censés nous extasier de cette production formidable et féliciter
l’auteur du «burp !» pour ce beau
cadeau qu’il nous fait : «C’est très
bien, maman est très contente.»
Dans l’évolution qui mène à l’âge
adulte, l’étape d’après pour le
bébé est le stade anal. Il s’agit
alors d’apprendre à se retenir et à
contrôler ce qui sort de soi pour
commencer à être en relation avec
l’Autre. Espérons que Laurent
Wauquiez atteigne très bientôt le
stade anal. •
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
INTERZONE
Par PAUL B. PRECIADO
Appelle-moi par
mon (autre) nom
Changer de genre est un processus éminemment social et
politique. Une expérience comparable à la migration, à une
sortie de prison ou à reprendre le travail après un cancer.
I
l m’arrive encore, mais plus aussi
souvent qu’avant, de rencontrer quelqu’un qui s’obstine à m’appeler par un
nom féminin, ou qui refuse de m’appeler
par mon prénom, cet autre nom qui désormais est le mien. Je peux réfuter sa déclaration de façon rhétorique, je peux fournir des
preuves institutionnelles, je peux accentuer
ma performance de masculinité: arrêter de
me raser pendant deux jours, porter
des bottes plus lourdes, le pantalon plus
ample, éviter d’avoir un sac à la main, je
peux même cracher quand je marche dans
la rue ou arrêter de sourire (la masculinité
exige parfois une chorégraphie stupide),
mais aucune de ces pratiques ne suffit
à prouver la vérité du genre, pour la bonne
et simple raison que la vérité du genre
n’existe pas en dehors d’un ensemble de
conventions sociales intersubjectives. Le
genre n’est pas une propriété psychique ou
physique du sujet ni une identité naturelle,
c’est une relation de pouvoir soumise à un
processus collectif constant d’assujettissement – en même temps de soutien et
de contrôle, de subjectivation et de
soumission.
Pendant les deux ou trois premières années
d’une transition, la masculinité de l’homme
trans est suspendue à un fil. Un fil qui passe
de main en main, que n’importe qui peut
attacher ou casser. Chaque personne, chaque institution, peut à un moment donné
nouer ce fil ou le couper. Une poignée de
mains, un regard, un nom ou un pronom,
un document, une signature, l’acceptation
d’ouvrir un compte bancaire, refaire un permis de conduire, une confession, un bras
passé autour de l’épaule, une question
posée, une manière de proposer une cigarette ou d’offrir une boisson… et le fil est
tissé ou défait. En moins d’une seconde.
C’est ce fil social celui qui nous tient et qui
nous constitue ou nous destitue en tant que
sujets politiques.
Si la décision de commencer un processus
de réassignation de genre est individuelle
et apparemment volontaire, le processus de
transition est collectif et ouvert à de constantes validations, ou censures. L’intensité
de la douleur qu’on ressent quand on est
confronté à ce qu’une personne décide
d’utiliser l’autre pronom, ou refuse de nous
appeler par le seul nom qui est désormais
le nôtre, est proportionnelle à la force par
laquelle ce petit geste vient répéter une
chaîne historique de violences et d’exclusions. Cet énoncé insignifiant vient restaurer une hiérarchie normative entre ceux qui
ont le droit à un pré-nom et les autres. La
personne qui (pensant mieux connaître
notre sexe que nous-même) refuse de nous
appeler par notre nouveau nom, ou d’accorder au masculin ou au féminin ce qui nous
concerne, n’oppose pas, contrairement à ce
qu’on dit parfois, le biologique au social –en
général, celui qui fait ça ne connaît pas
grand-chose de notre anatomie. Il donne la
priorité à une fiction sociale normative sur
une fiction sociale en voie d’institution.
Pour le dire dans les termes de l’anthropologue Philippe Descola, il n’y a, dans les processus de reconnaissance de genre et de
sexe, pas de lutte entre la nature et la
culture, mais bien entre deux (ou d’avantage) registres culturels de la différence
sexuelle: une normative, et une dissidente.
A chaque processus de transition, une réécriture complète du contrat social a lieu,
dans laquelle l’existence politique d’un
corps peut être affirmée ou refusée. Pour un
migrant ou pour un trans, le succès du
voyage dépend de la générosité avec
laquelle les autres vous accueillent et vous
soutiennent, sans penser constamment
«voici un étranger» ou «je sais que vous êtes
réellement une femme», mais en voyant
votre singularité de corps vulnérable à la
recherche d’un autre endroit où la vie pourrait prendre racine. Et ce faisant, en passant, découvrir avec vous le nouvel espace
de réalité sociale qui s’ouvre à votre existence. Comme le migrant, une personne en
transition de genre élabore peu à peu une
cartographie de survie distinguant les
espaces habitables de ceux qui sont infranchissables, les lieux où l’on peut exister
de ceux où notre existence est constamment contestée, jusqu’à construire avec succès (enfin, pas toujours) un réseau de sujétion qui lui permet de donner une existence
matérielle à la fiction politique de son
genre.
Chaque jour, en marchant sur ce réseau
insensé de fils ténus, je me dis que faire une
transition du genre est peut-être le plus
beau processus politique expérimental
qu’un être humain du début du troisième
millénaire puisse vivre. Mais c’est aussi l’un
des plus risqués, que je compare à la migration, à la «réintégration» sociale après une
sortie de prison, au fait de retourner au travail après avoir été diagnostiqué porteur du
sida ou d’un cancer, d’être mère ou père ou
fils ou fille adoptif, devenir prof de gym
après avoir été star du X, d’avoir été diagnostiqué schizophrène ou borderline et
d’essayer d’avoir ce que certaines personnes
appellent, sans savoir de quoi ils parlent,
une vie normale.
Au cours de son dernier séminaire, «la Bête
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
Bullshit ta mère,
Laurent
«En même temps» envahit toute la scène
politique : «in» et «off», sincérité et
insincérité, on ne sait plus où donner
du «en même temps».
S
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
i j’ai bien compris, l’establishment, ce fameux establishment sur lequel
Jean-Marie Le Pen a dit ce
qu’il y avait à dire, s’est trouvé
un nouveau bouc émissaire.
C’est ce pauvre Laurent Wauquiez qui hérite du rôle. Quel
est son crime ? D’avoir dit ce
qu’il pense. On ne lui reproche
pas de penser ça –on le savait
déjà. Mais pourquoi diantre
l’a-t-il clamé en cachette à des
étudiants lyonnais ? On se
doutait bien qu’Alain Juppé et
Emmanuel Macron, ce n’était
pas sa tasse de thé. Bon, qu’il
tape sur Paul Bismuth, alias
l’ancien boss si aimé et respecté, c’était moins évident,
mais peut-être qu’il s’est emmêlé les écoutes téléphoniques. On regrette que François
Fillon n’ait pas eu sa pâtée, qui
aurait sûrement été gratinée,
mais il faut croire qu’il ne la
mérite même plus.
Laurent Wauquiez trouve
qu’au Medef, ils sont juste menés par l’appât du gain ? Pas
et le Souverain», Derrida suggérait que chez
les primates humains, il n’y a pas de souveraineté naturelle. Ce que la transition nous
apprend (la migration, la réinsertion…),
c’est que la souveraineté d’un sujet politique (qu’il soit trans ou cis, ou migrant ou
pas, blanc ou non blanc…) n’est pas donnée
à l’avance mais qu’elle se fait et se défait
constamment à travers un vaste appareil de
soutien institutionnel : si quelqu’un vous
retire votre carte d’identité, votre passeport,
votre droit d’aller chercher vos enfants
à l’école, la possibilité de consulter un
médecin ou d’aller à la piscine, si les autres
s’obstinent à vous appeler par un prénom
qui ne vous correspond pas, si d’autres vous
retirent leur salut, leur affection, leur
étreinte… votre existence sociale, sexuelle
et politique s’éroderont, voir se détruiront.
De cette existence que vous imaginez
authentiquement comme vôtre, il ne
resterait plus grand-chose.
Ce qui caractérise notre ontologie est un
principe radical d’indétermination : le
besoin d’être soumis à un processus
constant de construction et de déconstruction sociale. Notre souveraineté ne nous est
pas donnée par la naissance (n’est pas
identité), elle est faite d’un échafaudage
de fiction, une sorte d’exo-squelette social
qui nous maintient en vie : il n’y a rien
de «réel» dans un nom, ou dans un adjectif,
dans un document d’identification qui dit
allemand ou français, espagnol ou syrien.
Le nom n’est que fumée, dit Goethe, et pourtant nous respirons grâce à cette fumée partagée. Par conséquent, s’il vous plaît,
appelez-nous par notre (autre) nom. •
Cette chronique est assurée en alternance par Paul
B. Preciado et Marcela Iacub.
forcément si mal vu. Ou la
gauche, comme un seul
homme, va-t-elle s’indigner
pour défendre Pierre Gattaz,
sa fibre sociale et son
désintéressement? Qui va prétendre que Valérie Pécresse est
incapable de commettre la
moindre erreur? Que celui qui
n’a jamais fait de connerie
jette donc la première pierre
au nouveau démolisseur tous
azimuts qui a épargné son aile
droite, Marine Le Pen et Florian Philippot, sans doute
parce qu’on ne crache pas sur
l’avenir et les ambulances.
En même temps, quoi ? Laurent Wauquiez se révèle seulement macronien. Que lui reproche-t-on précisément,
d’être en même temps sincère
et insincère, parfois sincère off
et insincère in, et parfois l’inverse? Ce qu’on regrette, c’est
que ce qu’il a dit devant des
étudiants, il ne le dise pas dans
une émission télévisée grand
public qui ferait un audimat
d’enfer? Mais on le savait déjà,
que Laurent Wauquiez manquait de tact. C’est un de ses
points communs avec Donald
Trump. Mais il faut rappeler au
Français que l’Américain a été
élu avec des millions de voix de
moins que son adversaire
grâce à un système démocratique qui n’a pas cours chez
nous. Le problème, pour lui, ce
sera plutôt les prochaines
émissions de télévision. «Franchement, monsieur Wauquiez,
entre nous, vous n’avez rien de
plus consistant à faire savoir
aux Français qui vous connaissent bien? Vous tenez à rester
fade ? Il faudrait savoir :
aujourd’hui, vous la jouez bon
chic bon gendre ou celui par
qui le scandale arrive ? Ou les
deux en même temps ?» C’est
un avantage aussi, pour un
homme politique, qu’on ne
croie pas ce qu’il dit. Dans son
cas, ça rassure un peu.
D’un autre côté, imaginons
qu’on les enregistre tous, femmes et hommes politiques,
dans leur chambre à coucher
ou ivres morts à la fin des banquets, quand enfin ils se confient, larguant les conventions
par-dessus bord, se laissant aller à un rot de sincérité. Alain
Juppé : «Je ne suis pas mécontent d’en avoir fini avec
tous ces connards.» Nicolas
Sarkozy: «Et vous comprenez,
maintenant, avec qui j’étais
censé diriger la France ? Vous
voyez le massacre, de Fillon à
Wauquiez, tous ces bras cassés?» Emmanuel Macron: «Si
j’ai bien compris, ça ternit
mon panache, ça rend mon
triomphe un peu moins glorieux, mais j’ai quand même
de la nouille avec tous ces
charlots.» •
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26 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
SAMEDI 24
DIMANCHE 25
La proximité d'une dépression sur le nord
de l'Italie apporte de nombreux nuages par
le Sud-Est et quelques précipitations sur la
Corse et les Alpes.
L’APRÈS-MIDI Le soleil fini par dominer sur les
3/4 de la France en cours de période. De
faibles précipitations sont présentes en Corse
et sur la Provence Côte d’Azur. Les températures sont en hausse sur la moitié Sud.
1 m/6º
Le temps restera ensoleillé avec du froid
toujours d'actualité et des gelées quasigénéralisées. Les averses pourront toujours
se déclencher vers le Sud-Est.
L’APRÈS-MIDI Les conditions évolueront peu
par rapport à la veille. Le vent de Nord-Est
se lèvera à nouveau et accentuera la
sensation de froid au Nord.
1 m/9º
Lille
0,3 m/6º
0,3 m/10º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Dijon
IP 04 91 27 01 16
0,6 m/7º
1 m/10º
Lyon
Bordeaux
1,5 m/13º
Nice
Montpellier
Toulouse
Marseille
Nice
Montpellier
Marseille
0,1 m/10º
-10/0°
1/5°
Soleil
Agitée
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
0,1 m/13º
16/20°
Pluie
21/25°
Couvert
Modéré
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
FRANCE
MIN
MAX
-4
-3
-1
-2
-2
-3
-2
4
5
6
5
6
4
5
Faible
FRANCE
MIN
MAX
-2
-1
0
1
6
6
8
6
9
8
10
10
7
11
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
ABONNEZ
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
9
-3
-4
10
-1
3
7
15
0
4
17
5
10
12
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à la ligne définis par l’arrêté du ministère de la
Culture et la Communication de décembre
2017
GUY DARDOUR A 70 ANS
AUJOURD’HUI !
HAPPY BIRTHDAY MON
POULET WITH ALL MY
LOVE
TU ES LE PERE
& GRAND PERE DONT
ON PEUT ETRE LE PLUS
FIER
D, Des sourires partagés
De la tendresse échangée
Te voir au bout du quai
Jamais je n’oublierai
Un thé chez Carette
Un macaron dans
l’assiette
Une concierge apeurée
Une écharpe jamais lavée
Des questionnements
incessants
Des désaccords
stimulants
Des corps qui tremblent
Des souvenirs ensemble
Une pyramide de verre
Et entre nous la mer
Ton anniversaire
aujourd’hui
Avec 37 jolies bougies
91 ESSONNE
DIVERS
SOCIÉTÉ
<J3><O>6254814</O><J>24/02/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000145357</B><M></M><R></R></J3>@
CUSCO HOLDING
SAS au capital de 12289995 E
Siège social : 19 avenue de la Baltique
Parc d’activité de Courtaboeuf Secteur
Nord, 91140 Villebon-sur-Yvette
810 084 038 RCS d’Evry
En date du 19/02/2018, la société
FINANCIERE MARS, SAS au capital de
36678409 E, siège social : 19 avenue de
la Baltique Parc d’activité de Courtaboeuf
Secteur Nord, 91140 Villebon-sur-Yvette,
831 032 958 RCS d’Evry, associé unique
de la société CUSCO HOLDING, a décidé la
dissolution sans liquidation de cette société
dans les conditions de l’article 1844-5 alinéa 3 du Code civil.
Les Créanciers peuvent former opposition devant le Tribunal de commerce d’Evry dans les
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CAPTURE D’ÉCRAN LIBÉRATION·UBISOFT
Pages 30-31 / Simon Roberts, bain de jouvence
Page 32 / Mulder et Scully pas tout jeunes
Page 33 / Li Kunwu, histoire du Yunnan
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u 27
IMAGES/
«Assassin’s Creed»
en touriste
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28 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
ASSASSIN’S CREED DISCOVERY TOUR
«On voulait montrer que l’on peut
faire autre chose avec un jeu»
Ubisoft sort une version d’«Assassin’s Creed» où les bagarres sont
remplacées par des visites guidées de l’Egypte antique. Un projet
hybride entre ludique et éducatif, destiné à des non-joueurs.
Rencontre avec son réalisateur et deux enseignants.
Recueilli par
MARIUS CHAPUIS
U
n jeu d’aventure
peace and love et aux
prétentions de musée
à ciel ouvert : le nouveau credo d’Ubisoft déroute. Après
avoir dépoussiéré Assassin’s Creed
en octobre en déplaçant sa franchise en Egypte antique, le géant du
jeu vidéo en sort aujourd’hui une
version pacifiée. Expurgée de ses
combats et de ses quêtes. Un jeu dépourvu de récompense. Assassin’s
Creed Discovery Tour offre un gigantesque territoire dans lequel
gambader sans risque et sans but sinon de se rendre sur l’un des
75 lieux à partir desquels on déclenche des visites guidées consacrées
à l’Egypte des derniers pharaons.
Ainsi, on (re)découvre le complexe
funéraire de Khéops, la pyramide
rhomboïdale de Dahchour ou la fabrication de la bière et du pain…
L’objet surprend par la sobriété de
sa mise en scène: on se déplace de
station en station depuis lesquelles
on lance un descriptif audio façon
documentaire du dimanche aprèsmidi, accompagné d’un support
photographique et de textes explicatifs. Tout a été visé par les plus
grands spécialistes, nous dit-on, les
images viennent du Louvre, du
Grand Palais ou du MET… Tout ça
est très sérieux, carré, presque austère. Le réél devant malgré tout se
plier aux contraintes absurdes que
s’imposent parfois les studios: ainsi
Ubi a couvert les statues du Discovery Tour de toges et de coquillages
pour qu’aucun parent ne vienne se
plaindre de leur nudité.
Devant nous s’ouvre une voie
étrange du jeu vidéo, entre le CDRom sur les trésors du Louvre et le
blockbuster le plus impressionnant
graphiquement. Un délire quasi
philanthropique –cette version, de
par l’ampleur du monde modélisé,
étant inenvisageable sans son
versant militarisé et commercial–
à la fois sympathique et inabouti.
En gestation.
Reste à savoir à qui s’adresse la
chose : d’abord aux joueurs
d’Assassin’s Creed (pour qui c’est une
mise à jour gratuite). Ensuite à leur
entourage proche, en premier lieu
Extraits du tour sur les hiéroglyphes. Où l’on apprend qu’ils
pouvaient s’écrire de gauche à droite, de droite à gauche, de
haut en bas mais jamais de bas en haut.
les enfants. En creux, on devine
aussi la tentation d’en faire un outil
pédagogique digital friendly. Un fantasme, quand on sait le type d’ordinateur qu’il faut pour faire tourner
le jeu. A moins que les profs ne transportent eux-mêmes leur console…
Libé a rencontré Jean Guesdon, directeur créatif d’Assassin’s Creed Origins, William Brou, professeur d’histoire-géo en collège qui utilise les
jeux comme support éducatif, et
Marc-André Ethier, professeur à
l’université de Montréal, qui effectue
des recherches sur les supports éducatifs et semblait a priori plus dubitatif sur l’expérience. Une discussion
orientée sur les frictions entre impératifs ludiques et exigences scientifiques, sur la déconstruction des images et des récits historiques, et qui
éclaire aussi la façon dont sont prises les décisions au sein d’une
énorme machine telle qu’Ubisoft.
D’où vient l’idée de ce Discovery
Tour ?
Jean Guesdon: Depuis les débuts
d’Assassin’s Creed, il y a dix ans, on
essaie d’être le plus sérieux possible
dans la façon dont on crée nos
mondes. Mais, au final, ce n’est
perçu que comme le décor d’un jeu
vidéo et les gens nous objectent que
«ce n’est pas pour eux». Par ailleurs,
la majorité de nos développeurs ont
entre 30 et 40 ans et commencent
à avoir des enfants, et sont frustrés
de voir qu’ils n’ont pas accès à ces
créations. On voulait dire «invitez
vos enfants, vos parents, et puis les
profs aussi, on a rendu ce monde
accessible en enlevant la violence».
Le jeu est dans la vie de tout le
monde maintenant, du mobile au
PC, et c’était aussi une façon de
montrer que l’on peut faire autre
chose avec ce médium.
Ça faisait un moment que l’idée
traînait chez Ubisoft, non ?
J.G.: A partir d’Assassin’s Creed 2 [en
2009], on a introduit une encyclopédie qui permettait d’apprendre des
choses sur la Renaissance italienne.
Ce qu’on fait là est une évolution naturelle, une façon de faire sortir le
«savoir» des menus de jeu dans lequel il était cloisonné et le confronter aux interactions du joueur.
En séparant le jeu normal de la
partie visite guidée, est-ce que
vous n’actez pas la cassure entre
ludique et scientifique ?
J.G. : On s’est souvent posé cette
question. On se demandait s’il fallait qu’on conserve le modèle de
l’encyclopédie qui était in game. On
est arrivé à la conclusion que non.
D’abord parce qu’elle était pensée
dans l’univers d’Assassin’s, et censément écrite par les personnages fictifs du jeu. Ce qui brouillait complètement le message. On ne pouvait
pas avoir un double discours – «ça
c’est vrai et ça, ça ne l’est pas». Séparer les deux, c’était une assurance
de clarté. Et en termes de production pure, ça permettait de mieux
allouer les ressources, de travailler
successivement plutôt que simultanément. Les gens fantasment beaucoup sur les décisions prises très en
amont dans les jeux. En réalité, c’est
un perpétuel travail d’ajustements,
on reprend les choses tout le temps,
on rediscute chaque point, on
Le Discovery Tour permet d’incarner
adapte en fonction de ce qu’on veut
faire et des contraintes techniques,
de temps, de ressources.
Marc-André Ethier: Sortir le Discovery Tour du jeu, ça permet surtout de toucher un autre public. En
tant que non-joueur, je ne m’y serais
jamais intéressé si ça avait été dans
le jeu.
J.G.: On en revient à la question du
public. On pense que beaucoup de
gens qui ne sont pas intéressés par
le jeu peuvent trouver un intérêt à
son côté historique.
William Brou : En fait, vous avez
réalisé un serious game. Ce n’est plus
aussi amusant parce qu’il n’y a plus
les combats, les quêtes, mais ça reste
ludique dans la mesure où on peut
toujours arpenter le monde. Sauf
qu’ici l’action consiste à apprendre.
La franchise Assassin’s a toujours pris des libertés avec le
réel. Afin de dramatiser le récit
ou pour donner au joueur le caractère typique ce qu’il venait
chercher, comme la Marseillaise
anachronique dans l’épisode sur
la Révolution française. Est-ce
que vous revenez sur ces écarts?
J.G.: Oui, c’était super important de
ne pas cacher ça, qu’on fait du
divertissement. On explique les libertés qu’on a pu prendre volontairement. L’amphithéâtre de Cyrène, on
sait qu’il était oblong; nous, on l’a
fait circulaire pour des raisons techniques, parce qu’avoir des segments
qui se répètent de façon circulaire, ça
prend moins de mémoire et ça permet d’optimiser le jeu. Pour la bibliothèque d’Alexandrie, on explique
qu’il n’en reste rien mais qu’elle a eu
une telle influence à l’époque que
beaucoup de cités méditerranéennes s’en sont inspirées. Du coup, on
souligne que notre version s’inspire
de la bibliothèque de Celsus à
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
au choix plus d’une vingtaine de personnages. De Cléopâtre à César, en passant par des enfants. CAPTURES D’ÉCRAN LIBÉRATION. UBISOFT
tionaux. A chaque fois, il fallait
réussir à arrimer ce qu’on voit dans
le monde 3D, ce qui est dit en audio,
le texte, et ce qu’on montre via
la photo. Il faut faire attention à la
surcharge de stimuli. Par exemple,
on a pas mal discuté pour savoir si
le texte qui s’affiche dans les parties
documentaires devait être identique ou différent de la description
audio qu’entend au joueur. On a
opté pour la redondance afin d’éviter cet effet de confusion.
Marc-André Ethier, pouvez-vous
nous parler de l’étude que vous
avez menée auprès des élèves
québécois ?
M.-A.E. : Je n’ai aucun lien avec
Ubisoft. Mes recherches portent sur
les moyens d’enseignement au secondaire, les manuels, les films et
aussi les jeux. Du coup, je me suis
renseigné sur la façon dont les historiens ont collaboré à l’élaboration
des Assassin’s Creed. Et quand on
m’a parlé de ce mode-là, je me suis
intéressé à son impact sur des élèves. On a choisi neuf écoles au Québec, où on a sélectionné 40 élèves
entre 12 et 16 ans. On a constitué un
groupe expérimental de 20 enfants
qui allait visiter la bibliothèque
d’Alexandrie, et un autre groupe témoin qui allait suivre un cours magistral sur le sujet. On a posé des
questions avant et après. Avant, on
avait un taux moyen de 22% de bonnes réponses. Après, il passait à plus
de 40% pour les joueurs, quand les
résultats avec le prof étaient supérieurs à 50%. Mon hypothèse de départ, c’était que les élèves n’apprendraient rien en jouant. J’avais tort.
Maintenant, je me demande si dans
six mois, il restera quelque chose de
cet enseignement-là. Ce qu’y
m’intrigue aussi, c’est de faire l’expérience avec d’autres visites. Il est
possible que sur un sujet comme la montrer qu’il y a une pluralité des
momification, dont le jeu montre et récits. Pour arrêter de faire semdécrit toutes les étapes, les profs fas- blant qu’il n’y a qu’une seule versent moins bien que le jeu. En tout sion de l’histoire.
cas, qu’ils aient besoin de davantage W.B.: A ce titre, le jeu a l’honnêteté
de temps. Et là, le jeu devient un de dire «certains pensent que c’était
support bien plus intéressant.
comme ci, d’autre que c’était
W.B.: Le plus intéressant, je trouve, comme ça». Il ne rentre pas dans le
c’est l’état des connaissances sur détail historiographique, mais c’est
l’Egypte antique que le jeu présente. déjà une façon de reconnaître
Le but, ce n’est pas de faire un ma- qu’Ubisoft ne montre qu’une seule
nuel, de réécrire l’histoire selon branche de ce débat.
Ubisoft, mais de
montrer ce que l’on
sait sur ce sujet-là.
Et comment Ubisoft l’a représenté.
C’est un exercice
intéressant de s’interroger sur la représentation des
choses, sur les images. On peut travailler sur le jeu,
ses choix, les idéologies qui le gouverne – par exemple pourquoi avoir
donné à Cléopâtre
William Brou
cet aspect sexy? Ça
professeur
cultive l’esprit critid’histoire-géo
que. Il faut bien se
en collège.
dire que les enfants
jouent déjà. Tous
les ans, je sonde mes élèves : qui
joue, à quoi… Et en gros, 60 % des
ados jouent. Ils connaissent les jeux
27 févr >
violents, les GTA. Ils sont devant ces
images-là, confrontés à la vidéo,
21 mai
aux jeux, les réseaux sociaux je n’en
Mise en scène
parle même pas… Alors ça peut ofKatharina Thalbach
frir un moyen de discuter du rapAvec
port à l’image et les propos qu’elle
la troupe de la
véhicule.
Comédie-Française
M.-A.E.: Plutôt que de comparer les
01 44 58 15 15
intérêts des jeux vidéo, des cours et
comedie-francaise.fr
des documentaires, je trouve surtout que c’est un bon support pour
J.G. : De notre point de vue, le but
c’est juste d’intéresser les gens. Pour
le lancement du jeu, j’ai rencontré
un égyptologue, prof dans une université de Madrid, qui m’a expliqué
que ce qui avait déclenché sa passion pour l’Egypte, c’était Elizabeth
Taylor dans Cléopâtre… Moi, j’ai
grandi avec Alix. Est-ce que c’est
100% vrai, Alix? Non. Est-ce que ça
m’a donné envie d’en savoir plus ?
Evidemment. C’est ça l’important.
Vous étiez conscient que le jeu
allait déborder vers un fantasme
scolaire. Vous avez pris contact
avec le ministère de l’Education?
J.G.: On est déjà en lien avec le milieu éducatif, par le biais de thésards qui prennent Assassin’s
comme support pour réfléchir sur
l’histoire. Dans un monde idéal, si
un prof déluré veut emporter le jeu
en classe, il n’y a pas de danger avec
cette version. Mais on n’est pas dupes, on sait les moyens dont disposent les profs et que la grande majorité de ceux qui vont faire cette
expérience sont déjà des joueurs.
C’est juste une étape.
Au fil des débats sur la véracité
ou non des Assassin’s, est-ce que
votre approche a changé ?
J.G.: Ce qui a changé, c’est la compréhension de notre impact. On ne
peut plus faire l’économie d’un
questionnement sur la place des
femmes ou la représentation des
minorités par exemple. Du coup, on
parle de l’époque, au risque d’être
moins fidèles. Par exemple, dans le
tour sur l’éducation à Alexandrie,
on explique que seuls les garçons
avaient un pédagogue, mais dans le
jeu on a volontairement mis des
filles et des garçons devant le précepteur. A ce niveau-là, ça n’apportait rien de respecter l’histoire. •
ASSASSIN’S CREED DISCOVERY
TOUR Ubisoft.
«Ça reste
ludique,
on peut
toujours
arpenter le
monde. Sauf
qu’ici l’action
consiste à
apprendre.»
© Christophe Raynaud de Lage
Ephèse, et on montre des photos.
Dans la forme, vous vous êtes
tout de suite dirigés vers ces visites guidées ?
J.G.: La référence des audioguides
des musées était là dès le début.
Mais c’était une expérience d’un
type nouveau et on a essuyé les plâtres. A mi-projet, on a dû tout reprendre. Initialement, on pensait
développer une vingtaine de tours
guidés. On avait réuni le matériel,
tous les textes académiques, mais
lorsqu’on a commencé à le mettre
dans le monde 3D, c’était trop
dense, les visites étaient trop longues. Le contenu était bien, pas l’expérience. Du coup, on a découpé
en 75 visites, de cinq minutes max
– sauf quelques exceptions.
Formellement, c’est très sobre.
Une photo, une voix off… L’interactivité est assez limitée.
J.G.: Avant chaque visite guidée, le
joueur a toute liberté pour se promener dans l’univers. A certains endroits, on peut aussi interagir: préparer du pain, prendre part à une
prière… Mais, oui, quand le tour
commence, on a moins de liberté.
On ne peut pas laisser le joueur papillonner quand on cherche à lui
transmettre une information. On
est toujours dans l’arbitrage entre le
contenu, l’interaction et ce qu’on
peut produire.
Pourquoi ne pas avoir introduit
de la vidéo ?
J.G. : Techniquement, ça peut paraître bizarre, mais on ne pouvait
pas. Même si on pouvait contourner
ce problème, se posait la question
de quelle vidéo mettre. Il aurait
fallu produire ce contenu. A lui
seul, le choix des 700 images qui illustrent les tours nous a demandé
beaucoup de temps et de coordination avec la Réunion des musées na-
u 29
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Bertolt Brecht
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SIMON ROBERTS. COURTESTY OF FLOWERS GALLERY LONDON AND NEW YORK
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IMAGES / PLEIN CADRE
Le bain commun
Par
CLÉMENTINE
MERCIER
I
l n’aura échappé à
personne que cette
scène de baignade ressemble comme deux
gouttes d’eau à un tableau.
Le petit groupe, vêtu de
maillots de bain d’un autre
temps – les hommes en simili-pyjamas rayés et canotiers, et les femmes coiffées
de charlottes–, évoque sans
peine une toile d’Eugène
Boudin, peintre normand
du XIXe siècle et «roi des
ciels» comme l’appelait Camille Corot. On pense aussi
aux Baigneuses à Biarritz
de Picasso (1918). Pourtant,
cette mer d’opale surplombée d’un vaste ciel nuageux
ne se trouve ni en Normandie ni sur la côte basque. Ce
rivage aux couleurs douces
est situé à Broadstairs, une
station balnéaire du Kent,
de l’autre côté de la Manche.
Et si cette image se pare des
atours de la peinture, c’est
tout intentionnel.
Simon Roberts(1), photographe britannique basé à
Brighton, peint des paysages
à l’aide d’un appareil grand
format. Prolongeant la tradition des maîtres paysagiste anglais (Gainsborough,
John Constable ou William
Turner), il le fait avec les
moyens de son temps, une
pointe d’humour british et
un regard distancié sur ses
contemporains. En général,
Simon Roberts monte sur le
toit de son camion pour
prendre ses congénères en
plongée. Non pas qu’il cherche à les toiser, mais il privilégie cette prise de hauteur
et ce recul pour croquer son
époque.
Cette photo a été prise
le 19 juin 2008 pendant le
festival Charles Dickens.
Fondé en 1937 pour le centenaire de la naissance de
l’écrivain britannique, cette
manifestation a fêté sa
80e édition en 2017: en juin,
les Anglais participent à
des pique-niques en costumes, des banquets, ou à
des parades de l’époque victorienne. Mais aussi à des
dégustations de gin.
Ce bain de mer inaugure le
magnifique ouvrage Merrie
Albion (2) qui rassemble
dix ans de travail sur l’Angleterre. Simon Roberts y représente son pays dans
des tableaux imprégnés
d’actualité (le mouvement
Occupy, les émeutes de 2011,
l’incendie de la tour Grenfell
à Londres…) et engoncé
dans des traditions séculaires. A Broadstairs, le
bain de mer est aussi un
bain de jouvence de racines
britanniques. Car dans son
portrait de l’Angleterre,
Simon Roberts n’occulte
pas la crise. Ses tableaux
racontent, en creux, la chronique d’un Brexit annoncé.
Merrie Albion est d’ailleurs
sous-titré avec ironie Landscape Studies of a Small Island (Etudes de paysages
d’une petite île). Devant l’objectif du photographe, les
Anglais sont de petits
personnages perdus dans de
grands paysages sur une
toute petite île. Sur la plage
de Broadstairs, ils portent
ces costumes rayés, comme
des prisonniers du passé. •
(1) A la Flowers Gallery de Londres, jusqu’au 10 mars.
(2) Dewi Lewis Publishing, 45 £,
152 pp.
PRÉSENTE
EN COFFRET 2 DVD ET VOD
« La nouvelle série des producteurs
de Broadchurch... »
« Un polar somptueux, un casting
éblouissant. »
EN VENTE PARTOUT ET SUR ARTEBOUTIQUE.COM
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CHELSEA HOTEL, NEW YORK, 1965 d’YVES DEBRAINE à l’Espace Jean TinguelyNiki de Saint-Phalle à Fribourg (Suisse). Jusqu’au 2 septembre.
Pour 8 dollars par jour, on trouvait, en 1965, une chambre à l’hôtel Chelsea
à Manhattan. «Grotte féerique», selon Jean-Claude Carrière, l’hôtel bohème
était devenu l’antre des nouveaux réalistes. Yves Debraine (1925-2011),
photographe attitré de Chaplin, y a suivi Jean Tinguely et Niki de SaintPhalle avec un objectif fisheye. A voir à l’Espace Jean Tinguely-Niki de SaintPhalle à Fribourg (Suisse). PHOTO YVES DEBRAINE. ARCHIVES LUC DEBRAINE.
Ciné / Polars à part
Extraits de la collection
«Onde de choc»
présentée à la
68e Berlinale,
deux épisodes
déjouent les codes
du fait divers filmé.
Brian Huskey, David Duchovny et Gillian Anderson. PHOTO DR
Série / «X-Files»,
des lumières
dans l’ennui
Mulder et Scully, fatigués,
retrouvent malgré tout
un peu d’éclat élégiaque
le temps d’un épisode
de la saison 11.
C
ombien sommesnous encore à prospecter larmoyants
dans le noir, en quête
d’un brin de ce qui faisait la grandeur de X-Files, dans sa réactivation
l’an dernier au terme de quatorze
ans d’absence télévisuelle ? «The
truth is still out there», confirme le
générique, tandis que les cendres de
la conspiration gouvernementale
continuent d’être exhumées et que
Mulder et Scully semblent à bout de
souffle, collectionnant les points
d’ancienneté au FBI et les dénouements outranciers. Le smoking man,
écran de fumée en chef, lui, ne cesse
d’aller et revenir tel un triste casting
de tournée Stars 80.
Une tradition salutaire au cœur du
projet demeure cependant: celle de
l’enquête autonome par épisode. On
retrouve ainsi l’intervention ponctuelle et tonique du collaborateur
historique de la série, le scénaristeréalisateur-producteur Darin Morgan, qui y fit ses débuts en 1994, enfilant alors la peau de latex d’un
homme-douve à la bouche en forme
d’anus flapi. Aux manettes de l’épisode le plus remarquable de la
(morne) nouvelle saison, Morgan
pousse mamie tragique dans les orties, déchire en petits morceaux le
contrat du solennel et fait place à
l’autodérision. Ainsi, dans l’épisode 4, un homme au front trempé
de sueur (joué par Brian Huskey) fait
face aux agents du FBI, et assure
qu’il a toujours été leur coéquipier:
«Je m’appelle Reggie… quelque
chose.» Une conspiration semble
tout mettre en œuvre pour leur faire
oublier ce passé. En flashbacks, surgissent pour preuves de vieux épisodes clés, rushs bricolés par Morgan
en des photomontages comiques
aux ficelles volontairement visibles.
Reggie vient s’y insérer aux côtés
des deux agents comme un fan rêvant de prendre part à sa série fétiche. Et n’est-ce pas là un gros doigt
pointé vers nous qui rêvons de nous
mêler à l’emblématique épopée
pour la pousser à perdurer?
Mulder est d’ailleurs lui aussi étiqueté fan éploré, qui serait le seul à
croire dur comme fer en l’existence
d’un épisode précis de la Quatrième
Dimension. Plongé dans un de ses
souvenirs d’enfance, on découvre sa
tête d’aujourd’hui (celle d’un Duchovny qui a bien sûr vieilli) sur un
corps d’ado en pyjama sur le canapé,
terrifié, allégorie de spectateur
aveuglément fidèle, si accroché à ses
tendres réminiscences d’antan qu’il
serait capable de les avoir inventées.
Sous un doux parfum d’humour
porté par des créatures grotesques
et camp –dans ce même épisode, un
alien aux habits de Liberace offre un
grimoire à Mulder où sont inscrits
les mots «toutes les réponses», tandis
que tous reboots et mystères se trouvent mis au tapis– les gentilles moqueries de cet épisode miraculé et
miraculeux sur la vétusté des deux
agents résonnent en nous comme
un écho à ce message prononcé par
Scully. Voulant redécouvrir son dessert préféré d’enfance, elle imagine
un goût de citron vert… puis, prise
d’un soudain doute, se ravise, capitulant sagement : «Je préfère m’en
tenir à mon souvenir.»
JÉRÉMY PIETTE
THE X-FILES saison 11
(10 épisodes),
diffusion en mars sur M6.
D
eux téléfilms suisses, présentés dans
la sélection Panorama, comptent
parmi les rares perles enfouies
dans les quelque 400 films proposés par la 68e Berlinale : Journal
de ma tête d’Ursula Meier et Prénom : Mathieu de Lionel Baier.
Il s’agit de deux des quatre épisodes d’une série intitulée Ondes
de choc, coproduite par la Radio
Télévision suisse, la SSR et Arte.
Le projet a été initié par les cinéastes eux-mêmes – les deux déjà cités, ainsi que Jean-Stéphane Bron
et Frédéric Mermoud. Ils ont uni
leurs forces en 2009 en créant la
société de production Bande
à part, démarche rappelant
Groupe 5, association qui dans les
années 60-70 réunissait les
cinéastes-producteurs du «Nouveau Cinéma suisse» (Tanner,
Soutter, Goretta…).
Intime. Financièrement, le
Groupe 5 se maintenait en partie
grâce à la Télévision suisse
romande, qui préachetait leurs
films – Bande à part perpétue
aujourd’hui une collaboration
comparable. Or, elle risque d’être
sérieusement remise en cause
le 4 mars lors d’un référendum où
les Suisses décideront de l’avenir
de la redevance : sa disparition
signifierait très probablement la
fin de la télévision publique suisse
à laquelle le cinéma local doit tant.
Chaque épisode d’Ondes de choc
est consacré à un fait divers s’étant
déroulé en Suisse, et tous sont centrés sur un adolescent (pure coïncidence, selon les réalisateurs).
Dans Journal de ma tête, c’est un
garçon de 18 ans (Kacey MottetKlein) ayant tué ses parents après
avoir couché sur papier tout ce qui
l’a mené à ce geste, texte qu’il a
pris soin d’envoyer à sa professeure de français (Fanny Ardant).
Cette dernière encourage en effet
les élèves à écrire un journal, dont
ils lisent des extraits en classe. Le
fait que le tueur l’ait choisie pour
confidente va créer un étrange
rapport entre eux et, du point de
vue des magistrats, un soupçon
sur sa part de responsabilité. Dans
Prénom : Mathieu, Baier propose
le point de vue inverse, celui d’une
victime : Mathieu (Maxime Gorbatchevsky), 17 ans, enlevé et violé
par un tueur en série dont il est le
seul à avoir pu échapper. Il réapprend à vivre avec lui-même et les
autres, tout en aidant la police
dans son enquête.
Ce qui frappe dans ces deux films,
c’est d’abord à quel point ils échappent totalement aux conventions
et schématismes des téléfilms
policiers courants, tout en jouant
parfaitement le jeu du suspense et
de la tension exigé par le genre et
le média. Ici, il s’avère très vite que
les enjeux sont surtout intimes et
psychologiques. L’important étant
moins le fait divers lui-même que
ses répercussions et la part de
peurs et de fantasmes qu’il charrie.
Ursula Meier questionne la diffi-
Image extraite du film Prénom : Mathieu, de Lionel Baier. PHOTO DR
culté de juger, la circulation du
sentiment de culpabilité. Mais
aussi, avec la prof de français, le
rapport entre les mots et les actes,
et le rôle dévolu à la littérature par
chaque individu ainsi que dans la
société. Sa mise en scène très précise se centre sur les visages des
acteurs, tous formidables, quand
ne circulent pas dans les couloirs
du lycée quelques réminiscences
du Elephant de Gus Van Sant.
Réalité. La belle idée du film de
Baier, le plus impressionnant et
audacieux des deux, est de mêler
au fait divers l’imaginaire d’un
adolescent des années 80 (époque
où se déroule l’histoire): John Carpenter, Stephen King, Massacre
à la tronçonneuse… De façon très
simple et inspirée, il laisse le fantastique et le cauchemar s’immiscer dans une banale réalité
pavillonnaire, comme si cette immense cicatrice que Mathieu a au
crâne était une brèche ouverte sur
son inconscient blessé. Le cinéaste
se permet alors ce que la télévision
semble habituellement interdire:
rendre ses plans perméables à la
subjectivité du personnage. Parallèlement à l’éclaircissement progressif de l’enquête, se maintient
ainsi un constant mystère, un
trouble dont on devine que Mathieu n’est pas près de sortir. Vive
la télévision quand son économie
permet de retrouver ainsi l’invention modeste, tranchante, sans
graisse de la série B. Actuellement
diffusés sur la RTS, ces films
seront visibles sur Arte au mois
de juin.
MARCOS UZAL
Envoyé spécial à Berlin
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u 33
PSCHIT : TEMPS CALME #4 à Mains d’œuvres, à Saint-Ouen (93 400),
le 4 mars à 15 heures. Rens. : www.mainsdœuvres.org.
Auteur d’un beau troisième album de chanson camée, loué dans ces pages,
le musicien français Judah Warsky (photo) sera l’invité de la 4e édition de
Temps calmes, où il animera une séance de méditation proposée par le duo
d’improvisation minimale Grand 8. Une sélection de courts métrages
expérimentaux, de Patrick Bokanowski, Félix Fattal et Jacques Perconte,
en la présence de ces deux derniers, sont aussi au programme. PHOTO DR
La Voie du ciel. AGENCE EST-OUEST 371
Premier pas sur la montagne. EST-OUEST 371
Expo / Li Kunwu,
le Yunnan de
rails et d’os
L’artiste raconte
à l’encre de Chine
le calvaire des
hommes qui, au
début du XXe siècle,
construisirent du
Yunnan au Vietnam
une voie ferrée
exigée par la France.
I
l faut se méfier des
autodidactes. Mus bien
souvent par un fort sentiment d’imposture, ils
foncent tête baissée pour rattraper un retard partiellement fantasmé sur les autres;
et, sans qu’ils y prennent
garde, ils se trouvent un beau
matin à la tête d’une œuvre
qui peut leur sembler celle
d’un autre. Comme nombre
d’autodidactes également, Li
Kunwu est un touche-à-tout:
ce Chinois de 63 ans né sous
Mao n’a pas eu l’occasion de
fréquenter l’école des beauxarts. Alors il expérimente, sabre au clair, s’approprie tous
les outils, tous les formats.
Classes. En France, pays
qu’il chérit et qui le lui rend
bien, ses romans graphiques
ont connu un grand succès.
Notamment son best-seller
Une vie chinoise, qui est un
peu l’équivalent d’Une vie
française de Jean-Paul Dubois, mais… en chinois. Il explique ainsi sa réussite au
pays de Goscinny : «J’ai
constaté que la curiosité des
Français envers la culture
venait du cœur, et le cœur se
fiche du marketing et du soutien de l’Etat.» Aujourd’hui,
ce sont ses lavis à l’encre de
Chine sur papier en paille de
riz que l’on peut contempler
au Frac de Clermont-Ferrand.
«Quand Cartier-Bresson va
en Chine, il montre qu’il y a
des gens en Chine, et que ce
sont des Chinois», écrivait Susan Sontag. Li Kunwu nous
prouve qu’il y eut aussi des
Français, au début du
XXe siècle, pour s’y illustrer.
Afin de drainer le commerce
chinois vers ses provinces, la
France avait entrepris en effet
la construction d’une voie
ferrée de plus de 850 kilomètres depuis la région méridionale du Yunnan jusqu’à la
côte de l’actuel Vietnam.
Douze mille hommes y perdirent la vie, dont force coolies
et Annamites au cou emprisonné dans une cangue et à
qui, par-delà les années, Li
Kunwu rend toute dignité.
Ses peintures qui mêlent les
époques croisent aussi les
classes, et les esclaves ne sont
pas moins magnifiés que les
riches négociants occidentaux au casque bombé. Le papier, légèrement tacheté par
endroits, fait apparaître tous
ses repentirs, à la façon d’un
exosquelette ou d’un inconscient porté en bandoulière.
Instantanées comme toutes
les œuvres plastiques, celles-ci laissent néanmoins
affleurer leur réalisation inscrite dans le temps ; les
erreurs sont corrigées à
même l’œuvre, le brouillon et
l’achevé d’imprimer sont
main dans la main.
La gare d’un vieux bourg est
prise de haut, ses usagers
aussi, dissimulés sous des
chapeaux larges et ronds
comme des hosties ; le train
s’invite harmonieusement
dans ces vues, fièrement floqué de la marque Michelin
–et qu’il revienne au berceau
sous forme graphique, un siècle plus tard et à quelques kilomètres du siège de l’équipementier, n’est pas la moindre
ironie de l’histoire. Parfois
menaçante, sa locomotive
anthropomorphe a un petit
air de Dark Vador; mais ainsi
va la magie de l’encre de
Chine: ce train paraît appartenir au folklore avec la
même légitimité, la même
ancienneté qu’un chat ou un
pont sous la pluie dans une
estampe japonaise.
Acier. De même que le tracteur, machine par excellence
devenue paradoxalement
l’un des signes majeurs de la
campagne et de la ruralité,
cette «Micheline» ne fait pas
tache: on pourrait dire avec
un peu de roublardise qu’elle
invente du paysage. L’art du
peintre est aussi dans la composition, quand il fait cheminer des mules transportant
des traverses en acier le long
d’un environnement qui
semblait jusqu’alors vierge de
tout métal, et que se dessine
au loin un pont entre deux falaises, rendu sfumateux par
la brume, comme pour souli-
Le Tunnel intemporel. AGENCE EST-OUEST 371
gner l’aspect chimérique du
projet monumental. Ce
pont aux arbalétriers,
chef-d’œuvre de génie civil
pour l’époque, susciterait
encore l’intérêt des touristes,
comme les gares à la fran-
çaise qui ponctuent le tracé
du rail.
Monumental, Kunwu sait
l’être aussi. Sa tapisserie de
Bayeux à lui, d’une quinzaine
de mètres et exposée pour la
première fois, est tissée de
chaos et de joie : on y lit
l’exode annuel par le train de
millions de Chinois à l’occasion de la fête du printemps,
pour retrouver leur famille.
Les pratiques contemporaines se fraient un chemin
dans le quadrillage rigide
d’une civilisation plusieurs
fois millénaire. Ainsi se côtoient un individu cosmopolite au selfie dégainé et un
autre, impossible à loger dans
le temps, fumant une pipe en
bambou. Fagotés comme des
silhouettes de Tardi, ces itinérants se voient rendre leur
allant par le trait élogieux de
Li Kunwu, qui saisit d’un œil
neuf le génie de la tradition.
CLÉMENT BÉNECH
LA FORMIDABLE ÉPOPÉE
DU YUNNAN de LI KUNWU,
jusqu’au 4 mars,
Frac Auvergne,
Clermont-Ferrand.
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34 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
SUR LIBÉRATION.FR
Soutien Une soirée organisée par les Nouveaux Dissidents
pour la libération d’Oleg Sentsov (photo) se tiendra lundi à Paris
avec Christiane Taubira, au cinéma le Reflet Médicis, autour du
documentaire d’Asklod Kurov The Trial: the State of Russia
vs Oleg Sentsov. Le cinéaste ukrainien, accusé de terrorisme
en Crimée, a été condamné à 20 ans de colonie pénitentiaire.
A lire lundi sur notre site: une lettre ouverte de la journaliste
Zoïa Svetova à Emmanuel Macron. PHOTO REUTERS
Macron tâte le terroir
AU REVOIR
Art/ Particules libres
L’expo collective explore, sous les
ors d’un glamour minéral ou la
présence de surfaces infectées,
mangées et réduites en poussière,
le mariage de l’humain et du nonhumain, ce qui prend la forme de
pièces hyperactives, générant des
contacts et des réactions entre des
matières et des objets appartenant
à des règnes différents.
CRASH TEST, LA RÉVOLUTION
MOLÉCULAIRE à la Panacée,
à Montpellier, jusqu’au 6 mai.
DENIS ALLARD. RÉA
Ciné/ Ponoc au top
Par
Elu président à son tour, il
revient à Emmanuel Macron
de porter ce lourd héritage et
de faire, dès ce week-end,
était il y a dix ans et un jour. aussi bien, et peut-être
Le 23 février 2008, le prési- même beaucoup mieux, tout
dent de la République en en pétant le record de temps
exercice, Nicolas Sarkozy de présence établi par François Hollande
surfait sur la foule massée Porte de Versailles, (douze heures) et, si possible, sans prendre
à Paris, pour goûter aux charmes innombra- un œuf sur la tête, comme l’an dernier (ça lui
bles (rillettes véganes, bières artisanales, crot- allait pourtant à ravir).
tins écoresponsables) du Salon de l’agricul- Pour ce faire –à la fois bien figurer, imprimer
ture. Soit, à l’image de la Journée de la femme sa marque et tenir la distance–, on suppose
(le 8 mars) ou de celle de la gentillesse que notre président, pas spécialement
(le 3 novembre), l’une de ces ritournelles de rompu aux joies de la ruralité et des travaux
l’affolant calendrier des figures imposées où fermiers (fussent-ils reconstitués pour les
il s’agit de se préoccuper avec une intensité caméras à un jet de courge des fastes de Youquasi insoutenable d’une entité, une notion piBalard…), n’aura pas manqué de s’adonner
ou un corps social dont on n’a le reste de l’an- à de nombreuses et exténuantes séances de
née strictement rien à foutre. Il y a dix ans training, coaching et autre e-farming, sous
donc, Nicolas Sarkozy, tout à sa faconde de la férule de spécialistes internationaux issus
petit caïd de la grande banlieue de Neuilly- des start-up les plus innovantes du secteur
sur-Seine, adressait à un individu lui refusant (notamment Tomatouch, qui permet
la poignée de main
de customiser selon
tendue ce qui restera
l’humeur du moLREM
AGRICULTURE
dégaine ses
comme l’accès le
ment ses tomates liatouts ruraux
Macron
plus privilégié offert
vrées en panier
refuse
C
au fond de sa pensée
d’osier recyclable
de laisser
sur la durée du quindepuis un circuit
le champ
quennat: «Casse-toi
court de grande
libre à LR
pauv’ con.» (Cassé, le
proximité par des
mec en face fut si
livreurs autoentremouché qu’on n’en
preneurs en voiture
E
a plus jamais enautonome, ou encore
tendu parler).
Libération du jeudi 22 février.
UberTracteur, app
JULIEN GESTER
et DIDIER PÉRON
polymodale offrant la possibilité de faire labourer son
champ à mains nues et gratuitement par des migrants
surdiplômés en attendant
leur reconduite imminente à
la frontière).
Alors tout juste élu, et déjà investi de la
lourde responsabilité de se montrer à la hauteur de caractère de nos beaux terroirs et terrines, Emmanuel Macron était sans doute encore en rodage lorsque fut prise, le 9 juin dans
un lycée agricole de Haute-Vienne, cette photographie signée Denis Allard, parue dans
Libé jeudi.
L’exercice n’est pas simple, surtout pas pour
qui débute comme lui dans la tâtage de
bestiaux: vous êtes en souliers vernis et costume cravate au milieu d’un champ probablement maculé par la rosée, tout le monde
vous regarde et il faut s’approcher des bêtes
à cornes en essayant de conserver de la hauteur présidentielle tout en fusionnant, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, avec
l’éternité ruminante et virgilienne d’une pastorale sublimement crottée. La main qui
effleure du bout des doigts le museau de
l’animal (comme si elle était pleine séance
de binge swiping sur Tinder), l’œil à la fois
brillant et vague, comme dissocié du flottement du bras, et le bâton de bois lui donnent
l’air d’un aveugle peint par Greuze ou Walt
Disney, cherchant à comprendre à tâtons qui
vient là, ou tout simplement où il va. Gare à
la bouse. •
REGARDER VOIR
C’
10 u
FRANCE
Libération Jeudi 22 Février 2018
Libération Jeudi 22 Février 2018
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Jean-Baptiste Moreau
et Sandrine Le Feur,
agriculteurs avant
d’être députés de
la majorité, défendent
des thématiques
qu’ils connaissent bien.
Attaqué sur sa droite, le «président
des villes» tente de casser son image
de Parisien coupé des réalités rurales.
Il reçoit ce jeudi de jeunes agriculteurs,
avant d’inaugurer samedi le Salon
de l’agriculture.
par les réponses du gouvernement. Mais en
fin de compte, c’était compliqué de refuser.»
Mercredi, les JA et la Fédération nationale des
syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) ont
tout de même mobilisé leurs adhérents pour
une journée d’action. Parmi les inquiétudes,
la révision de la carte des «zones défavorisées»: 1400 communes pourraient perdre ce
label, qui ouvre droit à des aides européennes.
Au même moment, le projet d’accord commercial entre l’UE et le marché commun
sud-américain (Mercosur) fait craindre une
concurrence déloyale aux éleveurs bovins.
Cheval de bataille
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
mmanuel Macron, ce rural. A deux
jours d’inaugurer le Salon de l’agriculture, dont il pourrait arpenter les
allées jusqu’au soir, c’est à l’Elysée que le Président rend honneur au monde paysan,
ce jeudi. En milieu de journée, plusieurs
centaines d’agriculteurs de moins de 35 ans
seront reçus au palais présidentiel. Les invités
ont été sélectionnés par les préfectures à
raison de dix par département (tous ne feront
pas le voyage), et d’une stricte parité entre
femmes et hommes. Entre discours, banquet
et selfies, le chef de l’Etat s’associera à l’élan
d’affection qui entoure habituellement la
profession à l’approche du salon.
Ce sont surtout des engagements qu’attendent
les exploitants. «Participer ou pas, on s’est posé
la question, reconnaît Jérémy Decerle, président des Jeunes Agriculteurs (JA), un syndicat
qui doit être bien représenté ce jeudi à l’Elysée. Nous ne sommes pas toujours convaincus
Les réponses de Macron l’engageront sans
doute sur un terrain plus large que les dossiers
agricoles. Autour des questions rurales se joue
aussi le rapport du Président à un «pays réel»
que la droite l’accuse de méconnaître, voire
de mépriser. Favori des urbains, l’ancien banquier serait un «président des métropoles»,
étranger à une certaine réalité nationale. «Je
ne sens pas chez Macron un amour charnel
pour la France, avait daubé en octobre Laurent Wauquiez, futur président de Les Républicains (LR). Il est sans doute le plus parisien
des présidents qu’on n’ait jamais eus. Il est
hanté par une haine de la province.» L’homme
à la parka rouge serait d’une autre trempe. La
preuve: il passera, lui, deux jours au Salon de
l’agriculture, les 27 et 28 février.
Plusieurs dossiers ont alimenté le procès ces
derniers mois. Communes, départements et
régions se sont indignés des efforts financiers
que leur réclame l’Etat – marque, selon les
élus, d’un «mépris» tout parisien. Forte de son
succès aux sénatoriales de septembre, la droite
s’est posée en avocate des territoires bafoués.
Plus récemment, elle a fait des fermetures de
classes en milieu rural son cheval de bataille,
y voyant la trahison par Emmanuel Macron
d’une promesse faite en juillet. Mardi, à l’Assemblée nationale, la députée LR Josiane Corneloup a fustigé la «politique consistant à supprimer les classes rurales pour les multiplier en
milieu urbain». Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a rétorqué qu’il
«y aura plus de professeurs par élève dans chaque département rural de France à la rentrée
prochaine». Un autre émoi s’exprime autour
du rapport Spinetta sur le ferroviaire: celui-ci
préconise la fermeture de nombreuses lignes
peu utilisées. Sur ces deux sujets, l’inquiétude
s’exprime au-delà de la droite: des représentants de La France insoumise et même de la
majorité redoutent un écart accru entre villes
et campagnes. Des choix, comme la limitation de la vitesse à 80 km/h sur le réseau
secondaire ou la fiscalité du diesel, ont été
Visite du
Président dans
le lycée agricole
de Verneuil-surVienne (HauteVienne), le 9 juin.
PHOTO DENIS
ALLARD. RÉA
dénoncés comme particulièrement sévères
envers les ruraux.
C’est un autre visage que voudra montrer cette
semaine le chef de l’Etat. L’exécutif n’est
d’ailleurs pas sans argument pour démontrer
son attachement à la ruralité, lui qui promet
notamment la généralisation d’Internet à haut
débit et le développement accéléré des maisons de santé. Et qui a permis aux maires de
revenir à la semaine de quatre jours à l’école,
une possibilité dont les communes rurales se
sont saisies en masse. Président de l’Association des maires ruraux, Vanik Berberian se
montre plus circonspect que mécontent :
«Il y a à boire et à manger, mais dans l’ensemble, les signaux sont plutôt positifs. La ruralité n’est sans doute pas le point fort du Président, mais il y a une volonté de faire. Je trouve
les propos de Wauquiez caricaturaux. Il ne
suffit pas de jouer de la mandoline sur les lentilles du Puy pour être un ami de la ruralité.»
Oie cendrée
D’autres lobbys des champs ne cachent pas
leur satisfaction. Malgré les sujets d’insatisfaction, la FNSEA relève dans le discours
présidentiel de «vraies prises en compte des
réalités agricoles». Le syndicat s’est déclaré
«satisfait de l’esprit général» du projet de loi
alimentation, censé renforcer les producteurs
«Je trouve les propos
de Wauquiez
caricaturaux.
Il ne suffit pas de jouer
de la mandoline sur
les lentilles du Puy
pour être un ami
de la ruralité.»
Vanik Berberian président
de l’Association des maires ruraux
face à la grande distribution. Relations plus
chaleureuses encore avec la Fédération nationale des chasseurs. Récemment reçu à l’Elysée, son président, Willy Schraen, a salué un
échange «extrêmement cordial et constructif»,
qui a vu le chef de l’Etat «clairement réaffirmer son soutien aux chasses traditionnelles».
Macron le Picard a même donné son feu vert
à une prolongation de la chasse à l’oie cendrée. Au grand dam de la Ligue de protection
des oiseaux, et contrairement à une décision
précédemment rendue par le ministre de la
Transition écologique, Nicolas Hulot. •
ela sautait plutôt aux yeux
mais ça va mieux en le
disant. Jean-Baptiste Moreau n’est «pas un poulet de trois
semaines». Voilà la droite avertie, qui
tentait ce jour-là dans l’hémicycle de
jouer la campagne contre les villes.
«Je comprends bien le jeu de nos
collègues du groupe LR, qui nous présentent, nous, de LREM, comme des
députés urbains, startupers déconnectés du terrain», s’était agacé l’élu
marcheur de la Creuse.
Lui n’a pas grand-chose de l’étiquette «nouveau monde bobo-ubérisé» qui colle au parti présidentiel.
Le quadra, qui a repris en 2006 l’exploitation familiale de 130 vaches
à Aulon, près de Guéret, a pourtant
été séduit par Macron, taxé par la
droite de président des métropoles
se fichant des territoires ruraux. «Ce
n’est peut-être pas son premier
domaine de compétence, mais il
s’y connaît plus que Wauquiez. Il
écoute, pose les bonnes questions»,
vante Jean-Baptiste Moreau, qui
échange avec lui sur le dossier agricole par l’application Telegram. Moreau doit participer, ce jeudi à l’Elysée, à la réception d’agriculteurs et
sera de la délégation présidentielle
au Salon de l’agriculture samedi.
Novice. C’est là qu’ils se sont rencontrés il y a un an, «sur le stand
de l’interprofession». Moreau avait
rejoint En marche en mars 2016. A
l’issue du déjeuner, Macron «m’a demandé si j’allais me présenter aux
législatives et m’a glissé: “Tu devrais
y penser”». Un an plus tard, voilà
l’ex-sympathisant socialiste élu député, tout en gardant un œil sur sa
ferme le week-end. L’exécutif et la
majorité, en mal d’ancrage local
et soucieux de battre en brèche
le cliché d’un parti repaire de Parisiens branchés, n’hésitent pas à
mettre en avant son profil. Après
avoir reçu des élus creusois échaudés par les difficultés de l’équipementier GM&S, Macron l’a chargé
de faire des propositions pour revitaliser le département. Et Moreau a
été désigné rapporteur du projet de
loi sur l’agriculture.
Sur ce texte, issu des états généraux
de l’alimentation et qui sera discuté
fin mars à l’Assemblée nationale,
il travaillera notamment avec une
u 11
autre députée-agricultrice, Sandrine Le Feur. La maraîchère bio
de 26 ans, élue LREM du Finistère,
s’est illustrée en octobre en prenant
l’initiative d’une tribune, signée par
une cinquantaine de ses collègues
de la majorité, demandant l’interdiction «le plus rapidement possible»
du glyphosate au sein de l’UE. Elle
aussi novice en politique, elle a rallié
En marche après la primaire du PS,
puis a envoyé sa candidature, encouragée par Richard Ferrand, aussi
député du Finistère, Christophe
Castaner et François de Rugy.
C’est le discours «sur la libération
du travail mais assortie de protections» qui a parlé à cette «cheffe
d’entreprise». A la tête, avec son
conjoint, d’une exploitation d’une
quarantaine d’hectares à PleyberChrist, près de Morlaix, cette
ex-syndiquée à la Confédération
paysanne plaide pour engager une
transition agricole. Dans ce département qui a placé Macron largement en tête et offert ses huit sièges
à des députés LREM et Modem, «on
a une identité forte, on n’a pas besoin
qu’on vienne nous parler de terroir»,
tacle Sandrine Le Feur, pour qui LR
«n’a plus que la récupération politique à tenter».
Créneau. Outre ces deux figures,
ils seront nombreux à plancher sur
la loi agricole. Le groupe de travail LREM sur le sujet a grimpé à
une centaine de membres. Et le
groupe d’études sur la ruralité, composé de députés de tous les groupes,
compte 90 marcheurs. «Les députés LREM des circonscriptions rurales viennent souvent de la société
civile et n’étaient pas dans la garde
rapprochée durant la campagne.
Le temps de prendre nos marques,
d’être repérés des médias, on va
montrer que LREM n’est pas une histoire de grandes villes», mise Perrine
Goulet, élue de la Nièvre.
Le débat sur l’agriculture devrait
leur donner une occasion de
prendre la lumière. Encadrement
des promotions dans la grande distribution, relèvement des seuils de
revente à perte pour mieux rémunérer les agriculteurs: une soixantaine
de députés LREM sont déjà montés
au créneau contre Michel-Edouard
Leclerc et sa «guerre des prix» bas
qui nuit aux agriculteurs. Remonté
contre le texte, le patron de la grande
distribution a invité début février à
déjeuner une dizaine de députés
et sénateurs de tous bords. «Les
mêmes LR qui se font les chantres de
la ruralité n’ont alors pas hésité à lui
cirer les pompes», retourne Moreau.
LAURE EQUY
Plein de fougue et de mouvement,
parcouru d’un souffle d’aventure à
l’innocence contagieuse, le premier
film du studio Ponoc est à l’image de
sa jeune héroïne. Tout en conservant l’excellence visuelle du studio
Ghibli, le film de Yonebayashi peut
se lire comme une réponse candide
à l’aspect plus sombre et adulte des
œuvres de Miyazaki et Takahata.
MARY ET LA FLEUR
DE LA SORCIÈRE de HIROMASA
YONEBAYASHI (1 h 42).
Art/ Corot plein cadre
Le musée Marmottan Monet présente une exposition thématisée
autour des portraits, empreints de
mélancolie et de mystère, peints
tout au long de la vie de Camille
Corot mais peu montrés par cet
artiste délicat, surtout connu pour
ses paysages vaporeux: «Moi, je ne
suis pas de ces spécialistes qui font le
morceau. Mon but, c’est d’exprimer
la vie. Il me faut un modèle qui
remue.»
COROT : LE PEINTRE ET SES
MODÈLES Musée Marmottan
Monet (75 016), Jusqu’au 8 juillet.
Photo/ Belles révoltes
La photojournaliste américaine Susan Meiselas, qui a consacré sa carrière à témoigner des violences et
des insurrections, est à l’honneur au
Jeu de paume. Des strip-teaseuses
aux révoltés du Nicaragua, des textes et vidéos illustrent sa démarche,
à la fois dans l’échange avec les personnes qu’elle photographie, dont
elle consigne les paroles, et avec le
public, qu’elle prend par la main.
MÉDIATIONS de SUSAN
MEISELAS Jeu de paume (75 008).
Jusqu’au 20 mai.
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
BREST BREST BREST
Page 38 : Cinq sur cinq/ Morts absurdes du rock
Page 39 : On y croit/ Ballades à tire d’L
Page 40 : Casque t’écoutes ?/ Olivier Py
Les nouvelles
vies du jazz
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u 35
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36 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Le jazz
trouve un
nouveau
souffle
A New York, Londres ou Paris,
les clubs attirent un public avide
d’une musique réinventée
par des musiciens d’obédience
rock, hip-hop ou electro.
Récit d’une (nouvelle) renaissance.
Par
ERIC DELHAYE
Illustrations
BREST BREST BREST
T
rois heures du matin. Au
Nublu, le club d’East Village où se pressent
des 20-40 ans surlookés,
Gilles Peterson enchaîne des vinyles de
be-bop, dont un pressage original de
Nuther’n Like Thuther’n de Willis Jackson (1964), sans vider le dancefloor
pour autant. Patron du Nublu, le saxophoniste turc Ilhan Ersahin se réjouit
de la réaction de cette clientèle pourtant biberonnée au rap et à l’electro :
«Le jazz est redevenu à la mode. Sa rencontre avec le hip-hop l’a clairement
sauvé, à quoi s’ajoute l’apparition de
nombreux musiciens si talentueux qu’il
est difficile de ne pas les aimer. Le phénomène est réel aux Etats-Unis mais
aussi à Istanbul, au Brésil, en Scandinavie… Et puis, nous sommes en 2018 : si
nous ne faisons pas avancer le jazz, per-
sonne ne le fera pour nous.» Cette soirée
intégrait la programmation du Winter
Jazzfest qui, en janvier, convoquait pléthore de grands noms et de nouvelles
têtes dans les clubs de Greenwich Village. L’occasion de tâter le pouls du
jazz, dans la ville où bat toujours son
cœur.
Le jazz n’en est pas à son premier revival. Régulièrement éperonné par les
musiques «nouvelles» depuis les années 70, il a irrigué quantité de genres –
rock, funk, hip-hop, trip-hop, techno –
qui l’ont revitalisé en retour. Ainsi le
mouvement acid-jazz, issu de la club
culture anglaise des années 80, siphonna – via le sample – les labels Blue
Note et Impulse! tout en relançant l’intérêt pour leurs catalogues. Instigateur
de l’acid-jazz, donc bien placé pour juger de la succession des cycles, on retrouve Gilles Peterson au lendemain de
son set. Le quinquagénaire estime
qu’une nouvelle vague atteint
aujourd’hui son pic : «Depuis quelques
années, jazz n’est plus un gros mot. Je
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u 37
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Le Winter Jazzfest débutait par une soirée consacrée à la jeune scène anglaise.
Elle était présentée par l’incontournable
Gilles Peterson, dont la dernière compilation, We Out Here (Brownswood), est
consacrée à cette génération emmenée
par le saxophoniste Shabaka Hutchings,
33 ans, aujourd’hui signé sur Impulse!
avec son groupe Sons of Kemet. Parmi
les nouvelles têtes figure Nubya Garcia.
La saxophoniste de 26 ans, qui relie
Charles Lloyd et ses origines caribéennes, confirme l’émulation du moment,
tout en relativisant: «Le jazz est un éternel recommencement et nous ne serions
rien sans les générations qui nous ont
précédés», dit-elle en citant les Jazz Warriors, des Londoniens d’origine jamaïcaine (Courtney Pine, Orphy Robinson,
Gary Crosby…) qui, à la fin des années 80, préparèrent le terrain en intégrant les influences tropicales. Trompettiste anglo-bahreïenne, Yazz Ahmed,
35 ans, complète : «Nous appartenons
tous à une société britannique multiculturelle et chacun intègre ses origines à sa
musique avec une grande sincérité. Je
pense que cela contribue à l’explosion actuelle. Même quand je joue en Asie ou en
Afrique du Nord, je vois arriver des jeunes qui regardent le jazz comme une musique cool et underground.»
Sur l’autre face du même disque, Los
Angeles incarne la porosité entre rap et
jazz. Depuis Doo-Bop de Miles Davis (1992) et Jazzmatazz de Guru (1993),
les mariages des deux genres ont souvent fait «flop». Mais ça va mieux, notamment sur Brainfeeder, le label dont
Kamasi Washington, 37 ans, est le chef
de file. Depuis son album The Epic
en 2015, le soufflé ne retombe pas et le
saxophoniste californien, qui réactualise le mysticisme de Coltrane, est à l’affiche du prochain festival Coachella, entre Beyoncé et Eminem. Son pianiste,
Cameron Graves, présentait son progjazz au Bowery Ballroom, sur un plateau
angelino complété par Ronald Bruner Jr. (frère de Thundercat) et Miguel
«Les gens ont accepté
que le jazz n’est pas
mort dans les
années 70 avec
la fusion, les
synthétiseurs,
l’électronique et les
stades. Le terme
englobe un spectre
musical immense.»
Sasha Berliner vibraphoniste
Publc rajeuni
Cette ébullition n’épargne évidemment
pas New York, où quantité de jeunes cats
turbinent au sein des orchestres de Theo
Croker ou Michael Mwenso, héritiers de
Dizzy Gillespie, tandis que des files d’attente s’étirent, par un froid polaire, devant les clubs de Bleecker Street. Installé
à Brooklyn, chevillé à la mégapole qui
inspire ses thèmes, Onyx Collective sera-t-il the next big thing? Auteur de deux
EP sur le label Big Dada (subdivision
hip-hop de Ninja Tune), passionnant sur
scène, le collectif emprunte les crêtes du
free-jazz tout en intégrant funk, punk et
culture skate. Isaiah Barr et Austin
Williamson, ses activistes âgés de 22 ans,
décrivent: «Nous jouons pour toutes sortes de public, nous organisons des événements, nous créons des espaces pour l’expérimentation. Nous collaborons avec
des rappeurs, des chanteurs et des musiciens de tous horizons. Du coup, les gens
viennent sans idées préconçues, et sans
vouloir “écouter du jazz”.»
Onyx Collective préfigure le futur du
jazz, dans une ville qui a écrit son passé
et incarne encore son présent. De Londres ou Los Angeles, la jeune génération
avoue son trac avant de jouer à
New York. C’est vrai aussi chez les Français qui donnèrent une douzaine de
concerts dans le cadre du festival
French Quarter, inclus au Winter Jazzfest. En marge du cocktail organisé sur
le rooftop d’un hôtel de luxe par l’association Paris Jazz Club, une discussion
a réuni le pianiste Fred Nardin, le bat-
EN DISQUE
n Nubya Garcia EP Nubya’s 5ive (Jazz Re:freshed)
n Yazz Ahmed La Saboteuse (Naim Jazz)
n Cameron Graves Planetary Prince (Mack Avenue)
n Sly5thAve The Invisible Man: An Orchestral
Tribute to Dr. Dre (Tru Thoughts)
n Onyx Collective EP Lower East Suite Part Two
(Big Dada).
SUR SCÈNE
n Christian Scott 12 mars, la Cigale.
n Gogo Penguin 12 mars, le Café de la Danse.
n Knower 7 avril, le Trabendo.
n Kamasi Washington 29 mai, le Bataclan.
UN FESTIVAL
n London [Jazz] Calling (Vels Trio, Zara McFarlane,
The Evil Usses, Nubya Garcia, Joe Armon-Jones,
Ezra Collective), du 5 au 7 avril, la Maroquinerie.
teur Guilhem Flouzat et le saxophoniste
Yacine Boularès. Ce dernier, établi à
New York, entame: «De la même façon
que je suis passé par Maceo Parker pour
aller vers Coltrane, toutes les portes sont
bonnes pour mener au jazz. Tant mieux
si Christian Scott [trompettiste star de
la Nouvelle-Orléans, ndlr] séduit avec
son look exubérant et son esthétique
trap.» «C’est moins le jazz qui se renouvelle que la manière de le présenter à destination d’un public rajeuni», enchaîne
Guilhem Flouzat, qui se réjouit que des
clubs parisiens (Petite Halle, la
Gare, etc.) participent à ce mouvement.
Nouveaux lieux et nouvelles stratégies:
Ibrahim Maalouf remplit Bercy,
Guillaume Perret soigne son image, Camille Bertault cartonne sur YouTube…
Quelque chose se prépare dans le jazz
français, prophétise Gilles Peterson :
«Bientôt, deux ou trois noms vont exploser. Ils seront présentés à la manière des
artistes électro, pourquoi pas sur un label comme Ed Banger. Tout le monde
n’attend que ça.» •
Festival
présentent
– Ryūichi Sakamoto
– Bang on a Can All-Stars
joue Tyondai Braxton,Julia Wolfe,
Bryce Dessner, Richard Reed Parry,
Christian Marclay, etc.
– Charlemagne Palestine & Rrose
– Alva Noto & Anne-James Chaton
– Xavier Veilhan, Yuksek, Le Comte,
Caterina Barbieri & Carlo Maria,
Jonathan Fitoussi
– Simon Ghraichy
joue Claude Debussy,
Heitor Villa-Lobos, Arturo Márquez
– The Necks
– Alessandro Cortini
– Macadam Ensemble & Utopik
jouent Steve Reich, Arvo Pärt, Pérotin
– Thomas Enhco
– Nathalie Darche & Carine Llobet
jouent Baptiste Trotignon, John
Hollenbeck, Alban Darche, Mathias
Rüegg, David Chevalier, Goeffroy
Tamisier, Victor Michaud
– Loïc Touzé
Variations
Improvisées
Atwood-Ferguson. Biceps tatoués sous
un cuir floqué «Revolt», il décrit le phénomène: «Le processus a pris une trentaine d’années. Nous avons appris la
théorie musicale à l’école et joué du jazz
très tôt, pour gagner un peu d’argent.
Mais nous avons aussi grandi dans les
rues de quartiers défavorisés, où la survie développe une sensibilité et un feeling
précieux. Cette double identité a fait notre force et attiré un nouveau public.
Bientôt, à Detroit ou sur l’axe HoustonDallas, des jeunes jazzmen remplaceront
Kamasi Washington et Thundercat.» En
ouverture de soirée, le public – 30 ans
de moyenne d’âge – ovationna aussi le
big band de Sly5thAve (un Texan relocalisé à Brooklyn) qui repatine le rap West
Coast de Dr. Dre.
Pendant le Winter Jazzfest, les auditoriums de la New School of Jazz and Contemporary Music (une puissante université privée) sont fréquentés par un
public plus âgé, féru de free ou de formes avant-gardistes. Mais on y entend
aussi Sasha Berliner, 19 ans. Brillante vibraphoniste, elle est pourtant moins
connue pour son quintet que pour son
blog, où elle fustige le «patriarcat du
jazz», tout en voyant les choses évoluer:
«Les gens ont accepté le fait que le jazz
n’est pas mort dans les années 70 avec la
fusion, les synthétiseurs, l’électronique et
les stades. Aujourd’hui, le terme englobe
un spectre musical immense. Des groupes
comme Knower, Hiatus Kaiyote et Moonchild attirent un public pop, tout en l’initiant aux rythmes et harmonies spécifiques au jazz.» On pourrait aussi citer
Snarky Puppy, Kneebody, Gogo Penguin, BadBadNotGood… la liste est sans
fin. Batteur norvégien de 34 ans, Gard
Nilssen complète: «Des gens comme Kendrick Lamar ont récemment intégré des
jazzmen dans leur formation, et sensibilisé un nouveau public qui devient moins
rétif aux musiques improvisées.»
Nantes
le lieu unique
peux de nouveau le citer à la radio sans
perdre 40 % de mes auditeurs. Quand
Kendrick Lamar se revendique du jazz,
quand Solange collabore avec le Sun Ra
Arkestra, ou quand Four Tet place De I
Comahlee Ah de Jackie McLean Michael
Carvin dans un mix, l’impact est
énorme. Hier, chez A1 Records, un disquaire d’East Village, j’ai vu un jeune
gars fouillant les vinyles de Cedar Walton et McCoy Tyner. Il m’a fait penser à
moi quand j’avais 20 ans. Aujourd’hui,
même mes enfants préfèrent écouter un
concert de Pharoah Sanders qu’un mix
de Seth Troxler.»
10—18
mars 2018
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
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Musiques pour
piano et claviers
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©Studio Venezia, Xavier Veilhan (Biennale de Venise 2017) Photo ©Diane Arques Graphisme Notter+Vigne
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PLAYLIST
THÉO MULLER
Les Problèmes
Finistère amer, le savoureux titre
de son EP sorti chez Concrete
Music, ne doit pas gommer
l’enthousiasmant contenu. Dont
ce track déluré entre abstract
techno et minimal drum’n’bass.
Idéal pour danser de travers.
MADENSUYU
A Current
Un mix étourdissant où de grandes
cavalcades de piano se tirent la
bourre avec une batterie
indomptable. Saupoudré de vocaux
ténébreux, pendant qu’au loin
viennent s’échouer quelques fracas
guitaristiques. Furieux.
plein sevrage, il fut retrouvé dans
son jardin, terrassé par une crise
cardiaque probablement provoquée par le sachet d’insecticide
qu’il venait, selon la légende, de
sniffer. Drôle d’idée tout de même.
Comme quoi, la drogue, il vaut
mieux ne jamais commencer. Ou
ne jamais arrêter.
CINQ
SUR
CINQ
4 Percutée
par un hors-bord
Jeff Porcaro. PHOTO ROB VERHOST.
Blind Willie Johnson. PHOTO MICHAEL OCHS ARCHIVES
Keith Relf (à dr.) et Jimmy Page. PHOTO MICHAEL OCHS ARCHIVES
Accidents de parcours
En vacances en famille à Cozumel
au Mexique en décembre 2000, la
chanteuse Kirsty MacColl, célèbre
pour sa participation à Fairytale
of New York de The Pogues, est
percutée de plein fouet par un
hors-bord lâché à pleine vitesse
alors qu’elle se trouve dans une
zone de plongée protégée. Si elle
a le temps de pousser son fils qui
se trouvait sur la trajectoire, elle
décède instantanément sous le
choc. Ce qui n’était qu’un tragique
accident va bientôt tourner au
quasi-incident diplomatique. Le
bateau appartient au richissime
Mexicain Guillermo González
Nova, président d’une chaîne de
supermarchés. Par enchantement,
l’un de ses employés endosse la
responsabilité de l’accident, malgré les dénégations des témoins
oculaires. Condamné pour homicide, le bouc émissaire écope de
deux ans de prison, convertis en
une amende de 1 034 pesos
(45 euros). La campagne Justice
for Kirsty se met alors en branle au
Royaume-Uni pour faire la lumière sur les circonstances réelles
du décès. Elle remuera ciel et terre
jusqu’en 2009, sans obtenir de
résultat.
5 Tué par un pistolet
non chargé
Claude François,
mort électrocuté
en 1978, n’est pas
le seul à avoir
connu une fin
absurde autant
qu’abrupte.
L
e phénomène est hélas
bien connu. Lorsque
l’on est une star du
rock, on décède souvent d’une overdose ou d’un suicide (voire des deux à la fois), surtout si l’on a seulement 27 ans. Paix
à leurs âmes : Brian Jones, Jim
Morrison, Jimi Hendrix, Kurt Cobain, etc. Mais certains artistes
meurent parfois sans avoir vraiment fait d’excès.
1 Electrocuté
par sa guitare
Artificier tout au long des années 60 d’un rythm’n’blues de plus
en plus énergique, et qui virera
même quasiment heavy metal, The
Yardbirds a vu passer en son sein
trois des plus fameux guitaristes
que la Terre ait jamais portés: Eric
Clapton, Jeff Beck et Jimmy Page.
Au jeu des egos du rock’n’roll, il est
légitime de penser que Keith Relf,
chanteur mais aussi cofondateur
du groupe, a pu prendre ombrage
de la forte notoriété du trio. C’est
d’ailleurs ce que l’on retient encore
aujourd’hui des Yardbirds : ses tireurs d’élite à la six cordes. Si seulement l’instrument n’avait été
qu’une source de jalousie… Mais il
a aussi été fatal à Keith Relf. L’Anglais est en effet mort en 1976,
à seulement 33 ans, électrocuté par
sa guitare, dont l’ampli n’était pas
relié à la terre, alors qu’il venait de
se lancer dans le projet Illusion.
Les siennes n’auront pas duré très
longtemps.
2 Mort de froid dans
une maison en ruines
Le pionnier du blues Blind Willie
Johnson est mort d’une bien triste
manière et son décès est un accablant témoignage de la sinistre
condition des Noirs américains
après guerre, fussent-ils des musiciens de grands talents. Le créateur
de The City of Refuge, repris à 100 à
l’heure par Nick Cave, ou de Motherless Children, également interprété par Dylan ou Clapton, n’a
réalisé que cinq sessions d’enregistrement en studio entre 1927 et
1930, mais elles ont marqué l’histoire de la musique américaine. Ce
n’est pourtant pas comme ça qu’il
gagna le moindre centime. Très
pauvre et par ailleurs aveugle depuis son enfance à la suite d’un ac-
cident, Blind Willie Johnson n’eut
d’autre solution que de vivre dans
les ruines de sa maison de Beaumont, au Texas, après que celle-ci
eut été détruite dans un incendie
en 1945. Quand il tomba malade à
cause de l’humidité, aucun hôpital
ne l’accepta à cause de la couleur
de sa peau et de sa cécité. Il dut retourner chez lui pour y mourir.
3 Terrassé par une
overdose d’insecticide
Ce n’est pas parce qu’on est le batteur d’un inoffensif (mais multiplatiné) groupe de rock FM qu’on n’a
pas le droit de mener une vie de
sauvage. Considéré (tout de même)
comme un des meilleurs batteurs
de son époque, Jeff Porcaro quitta
tragiquement ce monde et le
groupe Toto alors en pleine gloire,
le 5 août 1992. Grand amateur de
cocaïne, habitué à s’en coller plein
les narines, mais à cette époque en
Toxicomane et alcoolique, le guitariste Terry Kath, cofondateur du
groupe de rock Chicago, est connu
pour sa fascination par les armes à
feu, avec lesquelles il adore jouer.
Un soir de janvier 1978, lors d’une
bringue dans la maison de l’un des
roadies du groupe, Kath sort son
pistolet 9 mm semi-automatique
après avoir fait mumuse avec
un .38. Garantissant à son entourage qu’il n’y a pas de souci à se faire
puisque le magasin est vide, il se
met à mimer une roulette russe. Il
pointe son arme sur sa tempe, appuie sur la gâchette et meurt instantanément. Manque de chance, il
restait une balle dans la chambre.
Pour ce décès stupide, classé suicide par imprudence, il remporte
en 1978 un Darwin Award, un prix
qui honore ceux qui «améliorent» le
patrimoine génétique de l’humanité en décidant par eux-mêmes de
s’y soustraire.
ALEXIS BARTIER
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
u 39
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
LE ROI ANGUS
Bristol
On voyage beaucoup avec les noms
des morceaux de ces Genevois.
Canada, Lesbos et ici les bords de la
mer d’Irlande, racontés avec maestria
et en français par des as d’une pop
élégante et sophistiquée dont on aime
aussi le son nerveux des guitares.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
OJOZ
ON Y CROIT
L Retour en grâce
Sous son premier pseudo,
Raphaële Lannadère
revient avec un album délicat
et mélancolique.
R
aphaële Lannadère ? L ?
Avouons qu’on finit par s’y perdre dans ce jeu de passe-passe
identitaire. Elle a repris l’initiale
pour appellation, comme aux premiers jours.
Peut-être pour s’excuser d’avoir succombé
aux tentations électroniques d’un deuxième
album bancal. Peut-être aussi pour radier des
concerts au maniérisme irritant et qui provoquaient une certaine gêne.
Ce disque s’appelle Chansons et cela n’a rien
d’innocent. Retour à la case départ. Retour,
surtout, à la pureté des lignes mélodiques,
aux orchestrations à visage humain, au vent
chaud, à l’élégance caressante et à la grâce intemporelle. Pas besoin, donc, de charger la
barque. Un quatuor à cordes souverain et
dentellier règne en maître de l’emballage. Une
harpe glisse en pente douce. Claviers et programmations se calquent sur le charme discret des ciels d’orage. Et le tandem de réalisateurs – décidément prolifique (Camille,
Christophe…) – Clément Ducol/Maxime Le
Guil apporte une dimension panoramique
aux morceaux. Dès l’ouverture, l’album vous
suspend très haut dans une jolie alliance de
lumière et de mélancolie. Une délicatesse sonore pour oreilles en attente de quiétude, un
raffinement textuel pour palais exigeants.
Parce que l’écriture de Raphaële Lannadère
est à la fois intense et aiguisée, flottante et
profonde. Et puis, il y a cette voix ailée, gracile
et aux teintes nuancées.
Dans ces chansons-là, il est souvent question
d’un autre temps. Nostalgie d’un nid de bonheur (la Meuse), nostalgie de virées amoureuses (la Micheline), nostalgie sur fond de transmission (Ton enfance), nostalgie d’un paradis
perdu (Vertige). Le risque de monotonie est
balayée par de petites touches impressionnis-
tes: Ta ville, composée par Gaël Faure, tire du
côté de la peinture au pastel tandis que Laisser passer tend vers le bouquet fauve. Quant
à Orlando, titre élégiaque en réaction à la tuerie homophobe survenue dans une boîte gay
en juin 2016 aux Etats-Unis, il se conclut par
un majestueux chœur gospel regroupant Camélia Jordana, Sandra Nkaké, Jeanne Added
et L. On appelle ça l’exploration du beau.
PATRICE DEMAILLY
L Chansons
(Tôt ou tard)
Vous aimerez aussi
SARAH TOUSSAINT-LEVEILLÉE
La mort est un jardin sauvage (2016)
Le deuxième album de cette Québécoise enchante par sa richesse introspective, son émotion et sa sophistication. Sur scène, la configuration
cordes-contrebasse fait des merveilles.
DAPHNÉ
Carmin (2007)
Disque en suspension, onirique,
plein de chausse-trappes et à la voix
évanescente. On écoute toujours
en boucle le foudroyant et déchirant
Mourir d’un œil.
BARBARA
Barbara chante Barbara (1964)
Toujours le frisson et la consolation
quand on se réfugie dans les mots de la
dame en noir. Ici, on retrouve Pierre,
A mourir pour mourir, Je ne sais pas
dire… et Nantes. Rien que ça !
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40 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
L’OBJET
Scratcher sans déraper
Olivier Py
Metteur en scène et comédien
«Avoir enregistré sur Deutsche
Grammophon est l’orgueil de ma vie»
SES TITRES FÉTICHES
ELLA FITZGERALD
Funny Valentine (1956)
BARBARA
Quand ceux qui vont (1970)
THE VILLAGE PEOPLE
Go West (1979)
VANESSA CHAMBARD
H
omme de théâtre,
directeur du Festival d’Avignon depuis 2014, Olivier
Py s’épanouit également dans la
musique comme metteur en
scène d’opéras ou comme travesti
en chanteuse de cabaret jazz pour
son spectacle Miss Knife, dont il
a écrit toutes les chansons.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre argent de poche ?
La bande originale de la Fièvre du
samedi soir. J’étais fou amoureux
de John Travolta. Je trouve encore que c’est de la très bonne
musique et un très bon film.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique : MP3,
autoradio, platine CD, vinyle?
Tout sauf les vinyles, je n’ai plus
de platine. J’ai des CD auxquels
je suis très attaché. Et bien sûr en
streaming.
Le dernier disque que vous
avez acheté, et sous quel format ?
C’est un disque de Jennifer Holliday [chanteuse de r’n’b-pop et actrice de comédies musicales des
années 80, ndlr]. Un CD acheté
sur Amazon car introuvable en
France.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Partout ! Tout le temps ! Le jour
comme la nuit !
Est-ce que vous écoutez de la
musique en travaillant ?
Je ne peux pas écrire sans musique. Je considère l’écriture
comme un chant intérieur. Je
n’aurais pas pu écrire ce que j’ai
écrit sans Duke Ellington,
Piazzolla, Wagner et Piaf.
Combien de temps chaque
jour passez-vous à écouter de
la musique ?
C’est difficile à dire car j’écoute
de la musique en permanence et
je travaille beaucoup avec des
musiciens, que ce soit au théâtre, à l’opéra ou quand je chante
Miss Knife. Sauf en réunion de
direction au Festival d’Avignon,
bien sûr.
Savez-vous ce que c’est que le
drone metal ?
Non… Une forme de heavy métal
sans musicien ?
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Dalida, Il venait d’avoir 18 ans.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
The Rolling Stones, Satisfaction.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Tristan und Isolde de Wagner
chanté par Lauritz Melchior.
Y a-t-il un label ou une maison
de disques à laquelle vous êtes
particulièrement attaché ?
Deutsche Grammophon. Et j’ai
eu la chance d’enregistrer sur ce
label avec Patricia Petibon. C’est
l’orgueil de ma vie !
Quelle pochette avez-vous en-
vie d’encadrer chez vous comme
une œuvre d’art ?
Le disque blanc des Beatles. Pour
son côté abstrait.
Un disque à passer pour vos funérailles ?
Gloria Gaynor, I Will survive.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Rien ne remplace jamais la musique
live. C’est comme si on me demandait si je préfère le sexe en live ou en
vidéo !
Votre plus beau souvenir de concert ?
Stevie Wonder à Juan-les-Pins
quand j’avais 15 ans, ou Antony and
the Johnsons à l’Olympia en 2006.
Les paroles d’une chanson que
vous connaissez par cœur ?
Des centaines à commencer par les
miennes (même si ça m’arrive encore de me tromper dans le texte…).
Je connais presque tout le répertoire
de Barbara, alors le Mal de vivre: «Ça
ne prévient pas quand ça arrive / Ça
vient de loin / Ça s’est promené de
rive en rive / La gueule en coin / Et
puis un matin, au réveil / C’est presque rien /Mais c’est là, ça vous ensommeille / Au creux des reins / Le
mal de vivre…»
Le morceau qui vous rend fou de
rage ?
Le slogan chanté de la Manif pour
tous, «Un papa, une maman», me
met en colère.
Le dernier disque que vous avez
écouté en boucle ?
Le Concerto pour orgue n°1 de
Thierry Escaich.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours
pleurer ?
Louis Amstrong, What a Wonderful
World.
Recueilli par PATRICE BARDOT
L'AGENDA
24 fév.–2 mars
MARTIN LAGARDÈRE
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Ami DJ, personne n’ira jusqu’à prétendre que ta vie changera avec l’acquisition de ce gadget qui va (enfin) te permettre (ô joie !) de scratcher sans
aiguille et même sans avoir à lever le
bras de ta platine. Mais de quoi
s’agit-il ? D’une petite boîte que l’on
pose sur le macaron de n’importe quel
vinyle lu sur une platine reliée à un ordinateur qui utilise un logiciel de mix
comme Traktor ou Serato. Inventé par
la société NWM, le petit boîtier sans fil
détecte et transforme le mouvement en
scratch. L’avantage ? Plus de risque
d’accident de bras ou de dérapage
d’aiguille. En outre, plus besoin de se
servir d’un disque timecodé comme
ceux qu’on utilise obligatoirement avec
ce type de logiciel. Cher (250 euros) et
pas forcément utile, mais tellement
chic. Et c’est une invention française,
monsieur.
n Plus vieux festival de musiques
électroniques de notre pays, Astropolis ne danse pas uniquement lorsque vient l’été. En témoigne cette
édition d’hiver réputée qui invite
le grand manitou de la house soulful
new-yorkaise Kerri Chandler.
On peut compter sur lui pour faire
grimper très haut la température.
(Ce samedi à la Carene, Brest.)
n Ce n’est que sa 2e édition, mais le
jeune festival grenoblois Holocène
a déjà trouvé sa place au pied des
Alpes. Son originalité: une tonalité
musicale changeant chaque jour
au fil d’une programmation qui
se balade entre hip-hop, métal, pop
et chanson, comme mercredi avec
Caruso, Pomme et Ben Mazué
(photo), auteur d’un très beau
dernier album, la Femme idéale.
(Mercredi à l’Heure bleue, Grenoble.)
n Il y a des noms de groupe qui
font immédiatement décoller vers
ailleurs. C’est le cas des Rennais
de Santa Cruz, dont les six albums,
et particulièrement le nouveau
Now & Here, mériteraient une plus
large audience tant leur rock élégant
et luxuriant tutoie des sommets fréquentés par les maîtres Neil Young
ou Lambchop. Classiquement bien.
(Jeudi à la Maroquinerie, Paris.)
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
u 41
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Page 44 : Justine Bo et Salim Bachi / Bonjour colère
Page 45 : Jorge Volpi / Au nom du père et du pays
Page 48 : Jens Christian Grøndahl / «Comment ça s’écrit»
Par
OLIVIER LAMM
Photo ROBERTO
FRANKENBERG
Joshua Cohen à Paris, le 15 février.
S’
il faut le croire
sur parole, Joshua Cohen aurait
commencé à rédiger Votre message a été envoyé
alors qu’il était écrivain invité à
l’université de Lawrence, Kansas,
dans le cadre d’un programme financé par l’héritage de William Burroughs. Le soir de son arrivée, le
jeune écrivain fut intronisé d’une
très étrange manière. Un ami de
Burroughs, ancien cadre pour le
groupe industriel de chimie DuPont, aurait légué au grand romancier américain une fraction du cerveau d’Albert Einstein, dérobé à
l’université de Princeton où il est
conservé. «Je n’ai pas le droit de dire
qui est aujourd’hui en sa possession
parce que je ne souhaite pas lui causer des ennuis avec la justice. Mais
je peux dire à quoi il sert. La tradition est de sortir le bout de cerveau
du formol, de saupoudrer du sel dessus, de le lécher et de boire une
grande rasade de tequila. Le goût est
atroce – le formaldéhyde brûle la
langue et ne se mélange pas du tout
avec le citron. Je me suis réveillé le
lendemain avec une gueule de bois
terrible et je me suis mis à écrire un
récit sur la pornographie à l’ère d’Internet.»
Bouffer du data
Le rapport entre le vieux Beat héroïnomane, la substance grise du
grand physicien et «les filets du
sperme et du web» qui tissent l’étoffe
de la littérature instable et maniaque qu’on peut lire dans son septième livre publié Suite page 42
La chaîne et le réseau
Quatre récits de
l’Américain Joshua Cohen
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42 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
LIVRES / À LA UNE
La chaîne
et le réseau
(le deuxième
seulement en français, après le Paradis des autres en 2014)? Arbitraire
sans doute pour Diderot, mais une
évidence pour qui vit ici bas en 2018
et passe la plus claire partie de sa vie
la tête coincée dans un réseau serré
d’images, textes et sentiments
connectés, à bouffer du data ou se
raconter.
Suite de la page 41
Labyrinthe de Pynchon
Comme l’écrivit un jour Thomas
Pynchon, qui aurait pu inventer
l’anecdote à la marge d’un de ses romans et dont ceux qui ont lu l’Arcen-ciel de la gravité savent de quelle
manière visionnaire l’expérience
harassante et vertigineuse de la vie
en ligne y est décrite en détail avec
trois décennies d’avance, «tout est
connecté». Joshua Cohen est pourtant tout sauf un postmoderniste
furieux. Certes, Votre message a été
envoyé contient à sa surface des pages où la fiction s’échauffe comme
dans les passages métafictionnels
les plus faramineux des livres de
William Gaddis, Robert Coover ou,
plus près de nous, David Foster Wallace. Aussi, Cohen connaît son Pynchon sur le bout des doigts. Dans
une critique de Fonds perdus rédigée pour Harper’s Magazine en 2013
à l’époque où il y tenait une colonne
mensuelle, Cohen relatait l’étrange
pas de côté de ce grand roman des
illusions perdues de la vie connectée par le détour d’une anecdote
très pertinente de sa vie intime :
l’Internet balbutiant de 1994 était
mieux adapté aux fiches de lecture
de l’œuvre labyrinthique de Pynchon qu’aux contenus pornographiques qui constituaient déjà l’Eldorado du réseau, encore «difficiles à
dénicher et lents à charger. Les guides de lecture de Pynchon, basés sur
du texte, étaient gratifiants instantanément».
Le sujet d’étude de Joshua Cohen
dans les quatre récits de Votre message a été envoyé, pourtant, est tout
sauf la littérature, qu’elle soit d’antan ou contemporaine. Dans «Envoyé», la pièce de résistance qui clôt
«Aie pitié de ce
pauvre restaurant
de hamburgers qui
doit tenir tête à une
fiction? Non, aie
pitié de cette
pauvre fiction qui
doit tenir tête à un
restaurant de
hamburgers!»
le recueil, il s’interroge, vraisemblablement pour la postérité: «Qu’est-ce
qui s’est dit dans le premier mail (du
monde)? Pourquoi son inventeur ne
nous l’a jamais dit ? Probablement
parce que ce message était obscène.
Probablement il disait “Sveta, mon
amour, je veux te baiser à couilles rabattues !” ou “Papa, pourquoi tu
m’as touché à cet endroit?”»
Ailleurs dans le recueil, Cohen a la
plume d’un fablier moraliste dans la
lignée de Chaucer, Esope ou Isaac
Bashevis Singer –les lecteurs anglophones se souviennent d’ailleurs
peut-être qu’un des premiers textes
publiés par ce dernier à son arrivée
aux Etats-Unis en 1935 fut l’introduction à un recueil de fables du
Grec (et que l’auteur juif polonais
naturalisé américain reçut le National Book Award en 1974, ex-aequo
avec Pynchon, mais c’est une autre
histoire). Dans «Emission», il raconte les déboires d’un bougre sans
génie, dealer à la petite semaine acculé à l’exil par les réseaux pour
s’être masturbé dans la paume d’une
jeune femme endormie. Dans «McDonald’s», il échoue à ne pas citer le
nom de la plus célèbre chaîne de
fast-food mondiale avant de rendre
les armes devant une réalité toujours plus dépendante d’un capitalisme ogre de tout, même de l’art qui
est supposé le dénoncer («Aie pitié
de ce pauvre restaurant de hamburgers qui doit tenir tête à une fiction?
Non, aie pitié de cette pauvre fiction
qui doit tenir tête à un restaurant de
hamburgers!»)
Ecole hébraïque
Dans «Le Borough de l’Université»,
un écrivain juif new-yorkais transforme sa classe d’apprentis romanciers en bâtisseurs de maisons pour
leur faire construire une réplique en
carton-pâte du Flatiron Building de
Manhattan… avant de se jeter dans
le vide depuis son sommet. Quelles
leçons de vie tirer de ces comédies
très noires? Quels messages ont été
envoyés? Comme le monde qu’elles
auscultent, les histoires de Votre
message a été envoyé sont bourrées
de bruit entre les lignes, d’ineffable
et d’équivocité. Ce mélange de vigueur et de flou est sans doute le
seul et unique credo de Joshua Cohen, astre de plus en plus brillant
–littérairement autant que médiatiquement– et difficile à situer dans
la constellation en contraction de la
littérature américaine contemporaine. Après une formation semi-religieuse dans une école hébraïque (il
parle hébreu couramment) et des
études avortées de composition à la
Manhattan School of Music qui lui
ont inspiré son premier roman (Cadenza for the Schneidermann Violin
Concerto, inédit en français), Cohen
n’a suivi aucune des voies traditionnelles pour devenir un écrivain
américain à succès. Il n’est diplômé
d’aucun MFA (Master of Fine Arts),
et n’a fréquenté aucun de ses
contemporains formés dans les classes de creative writing de l’Université d’Iowa ou du Texas à Austin.
Surtout, il se borne rageusement à
virer de bord à chaque nouveau livre
qu’il publie. Huit ans après la publi-
cation de Witz, magnum opus torrentiel de 900 pages rédigées dans
une glossolalie à mi-chemin du yiddish et de l’américain, trois ans
après Book of Numbers, pavé talmudique où un certain Joshua Cohen
est missionné comme nègre pour rédiger l’autobiographie d’un milliardaire de la Silicon Valley appelé Joshua Cohen, l’Américain refuse
toujours d’être défini par un seul de
ses livres. Quelques mois après la
publication aux Etats-Unis de son
roman le plus simple dans sa forme
et le plus politique, Moving Kings,
qui mêle l’histoire d’un déménageur
marchand de biens new-yorkais à
celle de deux jeunes Israéliens en
immersion aux Etats-Unis après un
service particulièrement éprouvant
au sein de Tsahal, il est plus insaisissable que jamais. •
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
u 43
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JOSHUA COHEN
VOTRE MESSAGE
A ÉTÉ ENVOYÉ
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par AnnieFrance Mistral. Le Nouvel
Attila, 220 pp., 18 €.
«Je me suis autorisé à produire un texte
bourré de trous et d’instabilité» Entretien
avec l’auteur de «Votre message…»
L
Paris, le 15 février.
Joshua Cohen dans
les locaux de son
éditeur français,
le Nouvel Attila.
PHOTO ROBERTO
FRANKENBERG
ibération a rencontré Joshua Cohen à Paris, au retour d’une tournée promotionnelle en Allemagne où
Book of Numbers est en passe de devenir un best-seller.
Vous avez publié Votre message a
été envoyé aux Etats-Unis en 2012
chez un éditeur indépendant. Depuis, vous avez écrit deux livres
très différents pour des éditeurs
plus conséquents. Quel rôle ce recueil a joué dans votre évolution en
tant qu’écrivain ?
Tous mes livres sont différents. Tous
sont des romans ratés. Celui-ci revêt
une importance toute particulière
puisque je le tiens pour le plus honnête de tous ceux que j’ai écrits. Je ne
suis pas certain que titrer ce recueil
4 New Messages [le titre original du livre, ndlr] est aussi clair que «4 romans
ratés», mais je tenais à ce que le livre
qui suivrait Witz, le roman le plus long
et le plus difficile que j’ai écrit à ce
jour, pose la question de l’impossibilité de sa propre écriture.
Les quatre nouvelles du recueil
ont-elles toutes été initialement
des romans ?
Pour celle intitulée «Envoyé», je me
suis retrouvé avec un texte de 300 pages qui avait l’aspect d’un roman assez
traditionnel. Puis j’ai réalisé que mon
projet était raté puisque son écriture
n’exprimait pas ce sentiment unique
d’être en ligne, à la recherche désespérée d’une chose dont on n’est pas certain de ce qu’elle est en réalité. J’ai
donc entrepris de tout démonter. J’ai
beau être un écrivain maximaliste, obsédé par le désir insatiable de tout dire
sur chaque sujet, je me suis autorisé à
produire un texte bourré de trous et
d’instabilité.
Vous avez recours à l’un des procédés les plus emblématiques du
postmodernisme américain, la
métafiction –c’est-à-dire la fiction
consciente de son statut et qui le
questionne en même temps qu’elle
prend en charge un récit.
Je suis né en 1980, si bien que je ne me
suis pas connecté à Internet avant
d’aller à l’université. Et comme beaucoup de gens de mon âge, j’ai le sentiment d’être en deuil d’un monde qui
nous a été promis et qui n’est jamais
advenu. Bien entendu, notre complainte est bien moins grave que celle
des générations qui ont connu la
guerre –il ne s’agit que de technologie.
Il n’empêche qu’il est crucial que la littérature prenne en charge l’expérience
de cette transition. Pas en ayant recours à la science-fiction ou à la dystopie mais au réalisme. Je souhaitais rédiger des histoires qui puissent faire
office de contes d’apprentissage.
De quelle manière ?
La perspective d’écrire de la fiction
morale, comme Esope, m’a beaucoup
excité : utiliser Internet pour revenir
à la naissance de la littérature, quel
pied ! L’intérêt d’Internet, c’est que
rien à son sujet n’est encore totalement fixé. Aussi, personne ne se rend
tout à fait compte qu’en postant des
opinions ou des photos de sa vie sur
Internet, il raconte une histoire. Il n’y
a rien de plus métafictionnel qu’un
réseau social. L’humanité n’a jamais
autant lu ni écrit qu’aujourd’hui mais
les lecteurs qui font le choix de lire de
la littérature plutôt que Facebook,
même une heure par jour, sont les
meilleurs lecteurs de l’histoire du
monde. Ils savent reconnaître la
plupart des dispositifs rhétoriques de
la fiction avant qu’ils n’agissent sur
eux. Je tenais à prendre en compte
cette intelligence mélancolique de
mes lecteurs de 2018. Je tenais à leur
dire «vous êtes aussi intelligent
que moi» et que nous avons besoin
d’essayer de construire ensemble
un art intelligent qui nous aide à
nous sentir vivant.
Il est difficile de déterminer, en lisant votre recueil, si vous souhaitez dénoncer les effets pervers
d’Internet, ou si vous les admirez
au point de vous contenter de les
accompagner.
Au point où nous en sommes, une
œuvre littéraire qui dénoncerait Internet comme une entité malfaisante serait aussi inutile qu’une œuvre engagée contre la gravité. J’ai récemment
relu le Château de Kafka, et j’ai été
frappé par la manière dont il présente
le téléphone. Kafka savait comment
utiliser un téléphone: il sonne, on l’entend, et en répondant, on dit «allô».
Mais dans le Château, si vous décrochez, le correspondant est déjà là. Et
Kafka s’en fiche. Il préfère réduire le
téléphone à l’émotion la plus élémentaire qu’il peut provoquer : un trou
menaçant qui risque de vous aspirer
à tout moment. On dit des gens qu’ils
rêvent de romans faciles à lire. Mais je
n’en suis pas si convaincu: ils sont plutôt fatigués de la haute littérature qui
refuse de se charger de la réalité et qui
se contente de la vue privée d’un
auteur.
En 2015, vous avez entrepris une
expérience inédite avec PCKWCK,
dont le titre s’inspirait des Aventures de M. Pickwick : écrire un roman en temps réel en ligne, au vu
de tous ceux qui se connectaient à
votre site. A quelles fins ?
La littérature de Dickens est configurée par son environnement physique
autant que les moyens par lesquels
elle a d’abord été diffusée. C’est une
littérature de la dissémination instantanée. Depuis que j’ai fait l’expérience
de PCKWCK, un argument a commencé à circuler dans les élites de la
critique américaine, par exemple chez
James Woods [critique littéraire au
New Yorker, ndlr], comme quoi le roman devrait se préserver de la réalité
contemporaine et se constituer en refuge, parce que le monde est trop fragmenté et chaotique. Ça peut sembler
être une chouette idée, mais ça correspond surtout à l’idée que je me fais
d’un spa.
Vos œuvres expriment toutes deux
désirs qui semblent contradictoires : évoquer les parties les plus
ineffables du temps présent, et
faire écho au souffle des textes les
plus anciens.
Je serais terriblement peu ambitieux
de penser que je n’écris que pour mes
contemporains ou en estimant que
mes romans ne traduisent pas une expérience de l’époque à laquelle j’écris
qui pourrait avoir un intérêt historique pour de potentiels lecteurs du futur. Je me dois donc de considérer mes
romans à la fois comme des produits
capitalistes à consommer et des reliques comparables à l’orteil d’un saint,
à étudier ou vénérer. Ça ne signifie pas
que je considère mes œuvres comme
des textes religieux, mais ça m’aide, je
crois, à être scrupuleux quant à la manière dont j’écris mes phrases, dont je
choisis mes mots, tout ce qui me
donne l’illusion d’être en mesure de
contrôler.
Vous avez publié Votre message a
été envoyé aux Etats-Unis après
Witz, qui est un grand roman sur
la judaïté. De manière surprenante, le sujet en est très largement absent. Etait-ce volontaire?
Bien sûr, je souhaitais faire quelque
chose de différent. Mais certains éléments sont presque traditionnelle-
ment ceux du roman juif américain.
Le personnage principal du «Borough
de l’Université», est un prototype de
juif new-yorkais. Pour moi, la nouvelle
fonctionne presque comme une histoire yiddish. Mais tous mes livres
sont multiples. Book of Numbers est
bourré de tradition juive, mais également de spiritualités indiennes et
bouddhistes. Moving Kings est un livre
sur Israël et la Palestine, mais aussi
mon premier livre sur New York.
Souscrivez-vous encore à cette
phrase que vous avez un jour prononcée dans une interview : «A
mon sens, Israël est le seul sujet
juif contemporain, ou tout du
moins le dernier qui ne soit pas
kitsch» ?
J’avais très envie d’écrire un livre sur
Israël parce que je trouve que la
plupart des romans écrits sur ce pays
passent à côté de ce qu’il est… Mais
je dirais également que j’ai écrit
Moving Kings parce que son histoire
– et la manière dont elle met en relation les expulsions des pauvres de leur
logement aux Etats-Unis et la politique d’expansion d’Israël– est une excellente idée de roman. Il est essentiel
de s’exprimer sur Israël quand on est
un écrivain juif américain de 37 ans,
mais encore plus de le faire à travers
un bon livre.
Avez-vous lu Me voici, le dernier
roman de Jonathan Safran
Foer (1)– un auteur avec lequel
vous n’avez pas été tendre dans vos
déclarations par le passé ?
Disons que c’est un roman qui laisse
planer une certaine lueur d’espoir
pour le futur de la littérature juive
américaine. Pour le reste, je ne citerai
aucun nom d’auteur qui me plairait ou
me déplairait particulièrement. Parce
que je viens d’avoir 37 ans et les écrivains auxquels on me compare ont
tous soit 80 ans, soit sont morts depuis
longtemps, pas parce que je le mérite,
mais parce que le champ où j’existe est
dépeuplé. C’est profondément dérangeant. Est-ce que c’est déjà arrivé à
d’autres générations d’écrivains par le
passé ? Est-ce que ça signifie que ma
littérature fait partie du passé? Qu’elle
est épuisée? Morte? A vrai dire, je n’en
ai pas la moindre idée.
Recueilli par OLIVIER LAMM
(1) Traduit aux éditions de L’Olivier par Stéphane Roques, lire Libération du 23 septembre 2017.
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44 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
«C’est du fond des âges
que nous recevons
l’injonction de sauver ce
qui s’est perdu, à ceux qui
persistent en nous audelà de leur temps que
sont dédiés nos soins, nos
fatigues, le gain
misérable de nos jours.»
POCHES
PIERRE BERGOUNIOUX
LA TOUSSAINT
Folio, 142 pp., 6 €.
«Baisers volés»,
clap de reprise
Didier Blonde part
à la recherche
d’une ex-figurante
Le chirurgien
disséqué Son père
et le Mexique par
Jorge Volpi
Par JEAN-DIDIER WAGNEUR
Par PHILIPPE LANÇON
D
L
idier Blonde se fait son cinéma dans ses romans. En fait, son rêve aurait été de tourner
avec Louis Feuillade, avoir sa photographie
en latin lover dans les Cinémonde, être Fantômas ou, comme Lupin, boire du champagne dans
l’Aiguille creuse. Avec ce nouveau livre, il ne quitte pas son
univers d’images mais l’oriente autour d’un personnage
symbolique fort, quasi ontologique: le figurant. Une fonction qui est le garant de la fiction, qui lui donne corps et
fait croire que ce qui a lieu est du réel. Une sorte de spectateur implicite qui est à l’image en n’étant pas, doit être naturel et quasiment muet, ne pas attirer le regard pour ne
pas dérégler la focale de l’histoire.
Le Figurant se déroule en 1968, pendant le tournage de Baisers volés de François Truffaut, sur fond de manifestations.
Le réalisateur a d’ailleurs construit le premier plan de son
film sur la porte fermée de la Cinémathèque, en hommage
à Henri Langlois évincé de sa géniale création sur l’ordre
de Malraux. Le narrateur, lui, est un cinéphile qui déserte
progressivement la préparation des concours. Il croise par
hasard le tournage de Baisers volés et est engagé pour faire
de la figuration. On le voit de dos dans le plan du café
le Disque bleu ou Harry-Max recrute Antoine Doinel pour
l’agence de détectives Blady. Face à lui, une jeune fille aussi
émouvante que Claude Jade, mais plus «dans le vent». C’est
pour elle que le roman est écrit. Charles Trenet le chante
dès le générique du film, «Que reste-t-il de nos amours?»
mais les amours de Judith et du narrateur ne furent
qu’ébauchés. Judith disparaît mystérieusement et ne réapparaîtra plus jamais sur le tournage ni sur d’autres plateaux.
Quarante-cinq ans plus tard, le narrateur est toujours obsédé par cette disparition. Il entreprend alors une enquête
plus méthodique que celles, catastrophiques, d’Antoine
Doinel, pour la retrouver.
C’est en compulsant les archives à la Cinémathèque que
le narrateur plonge le lecteur dans une de ces filatures filmiques dont Didier Blonde est un adepte. Un plaisir qu’il
ne faut pas se refuser est de revoir le film après avoir lu le
livre. L’exercice est pervers mais on s’aperçoit avec quelle
maestria l’auteur investit le monde de Baisers volés. Tout
est remis en scène, les lieux s’ouvrent sur les hors-champs
conservés par les photos de plateaux. Le narrateur parcourt
le Paris du film, jusqu’à ce cimetière Montmartre qui ne se
raccorde pas avec le script et s’avère un mirage où Judith,
amour et deuil s’entrelacent. Ce jeu assez vertigineux, photogrammes en mains, débouche sur d’autres questions qui
rejoignent l’imaginaire de Didier Blonde. Le monde du Sunset boulevard et des doublures, celui des films muets, où
quelque chose se donne en creux, comme une sorte d’épiphanie cinématographique qui a à dire sur l’humain. Aussi,
la plus belle partie de ce livre, machine fascinante qui se
déploie entre film et roman, est-elle la rencontre du monde
des figurants que Didier Blonde ouvre sur une de ses questions obsédantes, celle de l’identité et de l’anonymat. •
DIDIER BLONDE
LE FIGURANT Gallimard, 154 pp., 15 €.
e père de l’écrivain mexicain Jorge Volpi était d’origine italienne et il était chirurgien. Jusqu’à ce qu’il
trouve que ses mains faiblissent, il a
travaillé avec conviction pour l’hôpital
public. D’après son fils, il traitait ses patients avec une égale attention, quelles
que soient leur origine et leur condition, dans un pays où l’attention et la
compassion, ou ce que l’écrivain préfère appeler «miséricorde», semblent
s’être absentées – à supposer qu’elles
aient un jour existé– au profit d’un mépris extrême et théâtralisé. L’Etat a une
propension «à ne punir que les plus faibles», ayant développé «un système
conçu pour protéger les puissants».
Volpi père était semble-t-il un homme
moral, autoritaire, contradictoire et
mélancolique. Examen de mon père,
écrit son fils, «est la prolongation du
combat contre mon père», mais aussi
contre son pays. Les deux combats ne
vont pas sans amour, sans armes et
sans effroi. Ils sont menés de front,
s’éclairant l’un l’autre, tantôt par
contraste, tantôt par conjonction, dessinant peu à peu, outre les portraits du
père et du pays décomposés, l’autoportrait de l’enfant prodigue. Le résultat a
la double forme d’un traité et d’une
confession ; d’une autopsie.
Mépris des Indiens. Le livre est
composé comme une leçon d’anatomie
du corps du père, du fils et du pays; ou,
plus exactement, comme dix leçons: le
corps, le cerveau, la main, le cœur, l’œil,
l’oreille, les parties génitales, la peau,
les jambes, le foie. Chaque chapitre développe une réflexion sociale et morale,
parfois pesante, parfois non, qui rappelle tantôt Montaigne, tantôt Manguel, et que l’intitulé résume : «Le
corps, ou Des obsèques», «L’oreille, ou
De l’harmonie», «La peau, ou Des
autres», etc. A l’intérieur, les souvenirs
du père, de l’enfance et de la jeunesse
du fils, se mêlent à des informations et
réflexions sur l’histoire de la chirurgie
et du Mexique, les organes, l’art, la littérature, la musique, la sexualité, la société de surveillance, la guerre aux narcotrafiquants, le mépris des Indiens, le
sort des migrants, les massacres et les
drames qui déterminent cette opaque
et sanglante région du monde. Les
noms des victimes – enfants, étudiants – que le pays oublie sont cités,
comme sur une stèle. Tout ce qui est remémoré est précisé, raconté, analysé.
Volpi est une tête bien pleine: les citations, les récits et les références sont innombrables. Il est question de Gallien,
d’Ambroise Paré, de Vésale, de Barthes,
de Cortés, de Porfirio Diaz, de Maylis
de Kerangal, de Le Clézio, de Carlos
Fuentes, de Beethoven, de Karajan, de
milles autres créateurs, phénomènes,
événements. C’est un train à bord duquel tout est embarqué, et la culture
d’un écrivain né en 1968 avant tout,
comme dans une petite barque pharaonique sans retour possible. On peut
s’agacer de ce voyage refroidi par les explications et les références. On peut
aussi l’apprécier, et même s’en émouvoir : c’est une encyclopédie née du
chagrin.
Jamais Volpi père ne parlait de sexe,
mais il y avait Sade sur sa table de nuit
et, chaque week-end, il sortait de la vitrine pour les peindre ses «petites pépées»: des figurines de filles et de femmes nues de toutes sortes, comme des
soldats de plomb, dont «l’une est liée
aux cornes d’un buffle préhistorique» et
l’autre, «fouettée sur ordre d’une sorcière
devant ses compagnes aux chevilles et
aux poignets entravés, en attendant,
j’imagine, d’être vendues comme esclaves ou prostituées». Le fils raconte parallèlement sa propre éducation sexuelle
– comme il le fait pour la musique, la
peinture, la lecture, et ses débuts d’écrivain, ne nous épargnant pas l’exégèse
de ses précédents livres. Il s’agit moins
de vanité que de nudité, et donc de l’armure qui recouvre ce pauvre et brillant
chevalier des arts et des lettres: la mort
du père le met face à lui-même au cœur
du monde et de son pays.
Volpi père a fini immobile et dépressif : «La plus douloureuse démonstration de la faillibilité de l’intelligence a
été le constat que la sagacité de mon
père ne l’a jamais aidé à être heureux.»
De même, se dit-on en lisant le livre,
l’intelligence de l’élite mexicaine n’a
jamais aidé le pays à être vivable. Caciquisme, mensonge, corruption, immoralité complète sous des masques
plus ou moins élaborés: tout ce que les
Jorge Volpi,
en 2012,
à Paris.
PHOTO JEAN-LUC
BERTINI. PASCO
puissants avaient de pire, et dont
Ramón María del Valle-Inclán contait
magiquement les germes dans Tirano
Banderas, a pris le dessus. Un personnage résume ce destin organisé: Marcial Maciel, fondateur de la congrégation des Légionnaires du Christ. Ce
pédophile sadien, qui violait des enfants, a été soutenu jusqu’au bout par
Jean Paul II et la haute société réactionnaire et affairiste mexicaine.
Après avoir relaté et analysé son parcours, Volpi conclut : «Ce criminel ne
doit pas être considéré comme une exception épouvantable, ou une anomalie, mais comme le reflet le plus fidèle
et le plus pur du Mexique et de l’Eglise
catholique.»
En art, Volpi père était conservateur :
«Il adorait Michel-Ange et Raphaël, et
se sentait très proche de Léonard, prédi-
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
MORDECAI RICHLER
L’APPRENTISSAGE
DE DUDDY KRAVITZ
Traduit de l’anglais
(Canada) par Lori SaintMartin et Paul Gagné.
Points, 452 pp., 8 €.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«A l’école juive, qu’il fréquenta jusqu’à
l’âge de treize ans, Duddy rencontra de
nombreux garçons issus de familles
beaucoup mieux nanties que la sienne
et il profita des moindres prétextes
pour se battre avec eux. Quant à ceux
qui étaient trop costauds pour se laisser malmener, il essaya de se lier d’amitié avec eux.»
GEORGE MAKANA CLARK
LES DOUZE PORTES
DANS LA MAISON DU
SERGENT GORDON
Traduit de l’anglais
(Zimbabwe) par Cécile
Chartres et Elisabeth
Samama. Le Livre de poche,
350 pp., 7,70 €.
u 45
«Le dortoir sentait la transpiration, le phénol et le serpent mort, ce qui obligea
Mrs Tippett à respirer par la bouche tandis qu’elle vidait mon sac et examinait
mes affaires. Elle confisqua les jumelles de
mon père, son couteau suisse et sa plaque
de l’armée.
–Ces objets seront vendus afin de couvrir
tes frais de nourriture et de logement.»
Rages d’âge tendre Justine Bo
signe une autobiographie à
l’écriture acérée, Salim Bachi suit
son «Jeune homme en colère»
dans le Paris de l’après-Bataclan
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
C
omment continuer à vivre quand
la colère vous ronge, quand la vie
perd son sens, quand vos congénères vous effraient ou vous horrifient, quand l’avenir vous apparaît plus noir encore que le présent ? Deux auteurs de cette
rentrée littéraire mettent en scène la révolte,
voire la violence des sentiments face à une société individualiste à l’extrême qui aurait perdu
sa boussole. Justine Bo écrit à la première personne du singulier mais ce n’est pas un effet de
style. C’est bel et bien son autobiographie qu’elle
vient de publier, à moins de 30ans, jetant sa vie
sur le papier comme on recrache un os qui,
coincé dans la gorge, menacerait de vous étouffer. «J’ai longtemps haï la glaise de ma naissance.
Il m’a toujours semblé que mon inertie incurable
provenait de ce sol sablonneux où, privée de toute
emprise, je tentais de m’agripper coûte que coûte
à la poussière. Je n’ai pas trente ans que déjà je
suis en pièces», écrit-elle en préambule de Si nous
ne brûlons pas, un roman d’une noirceur rare
dont on sort laminé.
«Sortie de secours». Salim Bachi, lui, a in-
lection dont je devais hériter. Pour la
suite, il s’intéressait à Velázquez, aux
maîtres flamands et à Rembrandt; l’enthousiasme qui lui restait n’allait pas
plus loin que la peinture académique
du XIXe siècle.»
Musicien préféré. Il ne lisait jamais
de romans espagnols ou latino-américains et, quand son fils finit par le
convaincre de lire Cent ans de solitude,
c’est en italien qu’il le fit. En musique,
c’était pareil. Verdi était son compositeur préféré. Quand son urne a été déposée dans le caveau de famille, Jorge
Volpi a passé, comme il le souhaitait, la
Canzonetta du Concerto pour violon de
Tchaïkovski. Il est mort «le 2 août 2014,
vers quinze heures», c’est la première
phrase du livre, il y a des événements
intimes qu’on voudrait restituer avec
une précision permettant de les abolir,
de les épuiser ou, peut-être, de les comprendre. C’est en vain.
La mort du père, ou celle de la mère, est
un thème vieux comme le monde des
livres. Il donne du talent aux uns, n’en
retire pas aux autres. Souvent, le récit
est exclusivement intime, sur un mode
impressionniste. Jorge Volpi a composé tout autre chose, une grande peinture à l’huile dont le fond, sous les multiples scènes, est un humanisme
désespéré. Examen de mon père accueille tout, distancie tout et ne ressemble à rien; c’est pourquoi il mérite
d’être lu. •
JORGE VOLPI
EXAMEN DE MON PÈRE
Traduit de l’espagnol (Mexique) par
Gabriel Iaculli. Seuil, 266 pp., 21,50 €.
venté un narrateur de 18 ans, Tristan, qui ne
trouve le soulagement de vivre ou de survivre
qu’en marchant inlassablement dans les rues de
Paris en crachant, lui aussi, sur les pauvres et les
riches, les touristes et les Parisiens, les bobos et
les prolos, les filles et les garçons, les lents et les
pressés, les artistes et les commerçants… tout ce
qui peuple le monde d’aujourd’hui qu’il vomit
autant qu’il l’envie. «Je traverse Paris de part en
part à la recherche d’une sortie de secours que je
ne trouve pas. Elle est dans ma tête, cette issue
que je cherche comme un rat dans son labyrinthe», écrit-il dans le bien nommé Un jeune
homme en colère.
Pour mieux raconter sa courte et néanmoins interminable existence, Justine Bo a choisi le biais
de la géographie. «Je me méfie du récit des origines, des sociologies, des familles; j’accorde peu de
«Une table, on voit
très bien ce que c’est.
Mais l’amour dont
tout le monde se
gargarise? Quel est
le foutu con qui pourra
me dire ce que c’est
exactement?»
crédit au mythe de l’éducation et aux affres du
travail, mais je crois absolument à la Bible que
nous livrent les territoires.». Son récit est découpé en quatre territoires: Cherbourg, sa ville
natale; Paris, où elle échoue, étudiante à Sciences-Po, dans une famille bon chic bon genre qui
rappellera à beaucoup d’effroyables souvenirs;
Damas, où elle est témoin des premières manifestations et répressions de la révolution syrienne; et New York, où elle s’enfuit, croyant découvrir la vie dans une agence de films
documentaires. Fil rouge de ces quatre lieux, la
solitude et l’extrême violence des sentiments.
Une violence qui se déchaîne bien davantage encore à Cherbourg qu’à Damas. Cherbourg, où se
dresse «cet imbécile de Napoléon» dont «le buste
ne servait qu’à abriter des pigeons en déshérence
et les toxicomanes du coin». Parmi eux, le frère
de l’héroïne, un des rares personnages de fiction
du roman, épave rejetée par tous, rongée par l’alcoolisme. «J’attendais qu’il meure; il fallait qu’il
claque vite, et proprement. Qu’il n’entraîne personne avec lui. Si j’étais encore là-bas, je l’achèverais, écrit Justine Bo, dont l’écriture rageuse et
acérée fouille tel un poignard les entrailles d’une
société cul par-dessus tête après les attentats des
terrasses et du Bataclan. Le territoire devenait
cadavre. Chaque homme qui l’avait arpenté cherchait à revendiquer en sa disparition son propre
deuil. Je compris alors que l’on ne marche jamais,
dans une vie, que sur des cimetières.»
«Escroquerie syntaxique». La tragédie du
Bataclan est précisément au cœur du roman de
Salim Bachi. Ce jeune homme en colère ne parvient plus à dormir, ni à aimer, ni à vivre depuis
que sa sœur Eurydice est tombée sous les balles
des fous furieux de Daech. «Le verbe aimer est une
escroquerie syntaxique. Comme Dieu. C’est le
genre de mot qui peut tout contenir et ne renferme
rien. Une table, on voit très bien ce que c’est. Mais
l’amour dont tout le monde se gargarise? Quel est
le foutu con qui pourra me dire ce que c’est exactement?» Son héros erre tel un spectre portant sur
le monde un regard extérieur et froid. Que vaut
la vie quand les lumières s’éteignent, quand le
cœur s’assèche? Dans un langage cru et âpre, Salim Bachi déroule toute sa hargne pour une époque pétrie de faux-semblants et d’égoïsmes. Avec
Justine Bo, ils ne laissent aucune chance à l’espoir, entonnant deux longues mélopées qui vous
accablent autant qu’elles vous transportent. •
JUSTINE BO SI NOUS NE BRÛLONS PAS
Editions des Equateurs, 286 pp, 20 €.
SALIM BACHI UN JEUNE HOMME EN COLÈRE
Gallimard, 197 pp, 18 €.
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46 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
«Ils le mettraient le plus
simplement du monde
à la porte. Pratique
courante dans les
familles envers un
inverti, et qu’il y ait eu
Buchenwald ne
changeait pas grand
chose à l’affaire.»
POCHES
DANIEL ARSAND
JE SUIS EN VIE ET TU
NE M’ENTENDS PAS
Babel, 268 pp., 7,90 €.
Mort de
J.-Manuel
Bourgois
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Vivre ensemble, le «tiersabsent» de François Dubet
L’éditeur Jean-Manuel
Bourgois est mort le 19 février. Fondateur d’Ediscience, il avait été à la tête
de nombreuses maisons
(Bordas, les Presses de la
Cité, Dalloz, Magnard et
Vuibert), intéressé par
l’édition éducative (ou scolaire) et scientifique. En
2000, il était le responsable
de la commission nouvelles
technologies au Syndicat
national de l’édition, dont il
avait été le président. Frère
cadet de l’éditeur Christian
Bourgois, il avait 78 ans.
Par CHRISTOPHE BLANDIN-ESTOURNET
Directeur du théâtre de l’Agora, scène nationale d’Evry
et de l’Essonne
C
ommunauté nationale, vous avez dit communauté? Loin des hystéries émotionnelles, des refoulés identitaires ou des culpabilités mal placées que
nous a livrés la période post-attentats 2015, François Dubet nous propose une lecture argumentée d’un certain état
de la France, celle de l’absence ou de la perte d’un creuset commun
minimal, à même de faire société. Son analyse des discriminations
comme autant d’atteintes au principe d’égalité ou de déni des
identités, révèle des paradoxes douloureux et compliqués, indispensables à traiter: comment, pour leur reconnaissance, les individus ou groupes «minoritaires» oscillent entre revendication du
droit commun et prise en compte identitaire réparatrice. En abordant autant les enjeux d’éducation et d’accès à l’emploi, que les
questions d’habitat ou de reconnaissance symbolique, le sociologue rend inévitables des sujets complexes, souvent désagréables, en ce qu’ils traduisent une responsabilité individuelle et
collective: comment la mise en place de la discrimination positive
a été entravée par les radicalisés de l’égalitarisme.
Pour convier ce «tiers absent : refaire société», François Dubet
suggère de réinventer une histoire commune qui correspondrait
à la totalité de la population française actuelle. Cet «art de vivre
ensemble» passe obligatoirement par l’expérience des individus
discriminés. Quelque vingt ans plus tard, la sortie de l’Apartheid,
choisie par Nelson Mandela, résonne encore. Il s’appuya sur un
protocole participatif, la Truth and Reconciliation Commission
(commission pour la vérité et la réconciliation). Une confession
publique de citoyens assortie d’une amnistie permit d’élaborer
de façon pacifiée une histoire et une unité nationale. Le travail
de François Dubet nous invite à en rêver une version française….Vite, très vite ! •
SÉBASTIEN CALVET . DIVERGENCE
Soirée
Glissant
FRANÇOIS DUBET CE QUI NOUS UNIT.
DISCRIMINATIONS, ÉGALITÉ ET RECONNAISSANCE
Seuil «La République des idées», 128 pp., 11,80 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 16 au 22/02/2018)
ÉVOLUTION
1
(2)
2
(1)
3
(3)
4
(4)
5 (30)
6
(5)
7 (23)
8
(6)
9
(9)
10
(8)
TITRE
Couleurs de l’incendie
L’Amie prodigieuse t. 4. L’enfant perdue
Entrez dans la danse
Les Loyautés
Les Joies d’en bas
Et moi, je vis toujours
Falaise des fous
4321
Les Rêveurs
Dans la combi de Thomas Pesquet
Inspirées par le succès planétaire de Giulia Enders, étudiante comme elles, avec son livre sur le Charme discret
de l’intestin, deux étudiantes en médecine norvégiennes
ont tenu un blog puis publié un ouvrage sur le sexe féminin, d’ores et déjà traduit un peu partout. Les Joies d’en bas
s’adresse aux femmes et parle en leur nom, avec la certitude d’intéresser le lectorat masculin. Il commence ainsi:
«L’appareil génital est sans doute l’ensemble d’organes le
plus intime que nous ayons. Il nous accompagne fidèlement
AUTEUR
Pierre Lemaitre
Elena Ferrante
Jean Teulé
Delphine de Vigan
Brochmann et Dahl
Jean d’Ormesson
Patrick Grainville
Paul Auster
Isabelle Carré
Marion Montaigne
ÉDITEUR
Albin Michel
Gallimard
Julliard
Lattès
Actes Sud
Gallimard
Seuil
Actes Sud
Grasset
Dargaud
dès l’instant où nous nous extirpons du vagin de notre
mère.» Suivent de nombreux dessins.
Situé juste en dessous, non pas de la ceinture mais des dix
premières ventes de la semaine, on trouve la Langue géniale, 9 bonnes raisons d’aimer le grec. Il s’agit d’un chant
d’amour au grec ancien, écrit par une Italienne, Andrea
Marcolongo, qui fait de la grammaire une affaire personnelle. L’éditeur, Les Belles Lettres, a réimprimé après un
premier tirage de 7 000 exemplaires. Cl.D.
SORTIE
03/01/2018
18/01/2018
01/02/2018
03/01/2018
03/01/2018
11/01/2018
04/01/2018
03/01/2018
10/01/2018
24/11/2017
VENTES
100
94
55
55
46
45
44
44
40
40
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
93 829 titres différents. Entre
parenthèses : le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple : les ventes de
l’Enfant perdue représentent 94 % de
celles de Couleurs de l’incendie.
«Une philosophie de la relation»: la première des
rencontres consacrées au
penseur, poète et romancier Edouard Glissant
(1928-2011) rassemble au
centre Pompidou, le 26 février à 19 heures, les universitaires Aliocha Wald
Lasowski, Celia Britton, et
Romuald Fonkoua. La soirée est animée par François
Noudelmann, dont la biographie Edouard Glissant,
l’identité généreuse vient de
paraître aux éditions Flammarion (Petite salle).
Rendezvous
Roger Salloch présente
son roman Along The
Railroad Tracks. Une histoire allemande (traduit
de l’anglais par Olivier
Maillart, éditions Maurice
Nadeau) à la Boîte à livres
à Tours le 27 février à
19 h 30 (19, rue Nationale
37000). Marion Guillot signe C’est moi (Minuit),
le 27 février à 19 heures,
et Vincent Almendros
Faire mouche (Minuit)
le lendemain (même
heure), à la librairie Passages à Lyon (11, rue de Brest
69002).
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
«Les crises économiques dans le capitalisme résultent de crises de confiance
du côté du capital. Elles ne sont en rien
des incidents techniques, mais des crises de légitimation d’un genre bien particulier. Une croissance en berne et le
chômage sont les conséquences d’une
“grève de l’investissement” menée par
ceux qui disposent du capital.»
WOLFGANG STREECK
DU TEMPS ACHETÉ.
LA CRISE SANS CESSE
AJOURNÉE DU
CAPITALISME
DÉMOCRATIQUE
Traduit de l’allemand
par Frédéric Joly.
Folio Essais, 416 pp., 8,30 €.
ROMANS
EMMANUELLE GUATTARI
ROSA PANTHÈRE
Mercure de France,
120 pp., 13,80 €.
La corneille apprivoisée par
James s’étant approprié le
lustre de la salle à manger
afin de se protéger du chien
de la famille, il ne fut plus
question d’allumer la lumière. Ainsi, avant même
de mettre au point ses numéros de prestidigitation avec
des canaris, James était, pour
la narratrice rebaptisée Rosa,
le magicien de son enfance.
Le roman suit les aventures
de James et ses animaux
de par le monde, telles que
Rosa les imagine, sans doute.
Cependant qu’elle se souvient des jeux, des enchantements, de la solidarité,
puis de la mort de sa mère.
La vie avance en pointillés,
avec des instantanés très
nets : «Les coques serrées
achetées au marché ressemblent à des paupières endormies.» Cl.D.
assemblait et chérissait dans
son appartement de Charlottenburg. Il a surtout eu, avant
de mourir en 2015, un dernier
ami, Eric Sarner, natif d’Algérie et poète, comme lui. Touché par la mort d’Alloula avec
qui il avait passé, peu de
temps avant sa disparition,
un moment d’amitié pure à
la Maison de la littérature
à Berlin, Sarner lui a dédié
un «Tombeau», 40 poèmes
d’une délicatesse et d’une
tendresse rares. «C’est à ton
visage/ Que mon visage
s’adressait./ Deux non-visibles/ – en réalité –/ se donnant à voir./ Deux fins-ensoi./ Toi absenté,/ je réponds
de ton invisibilité,/ de ta
trace/ dans ce qui eut lieu/
pour “toujours”/ là/ où/ je/
suis/ seul.» En préambule,
Eric Sarner raconte cette
amitié dans un texte en
prose, «L’épaisseur du vide»:
«On marche avec lui comme
dans un cortège de pèlerins
que le poète aurait coordonné
tout en disant à chacun
avant la mise en route : “Tu
es seul, n’oublie pas que tu seras seul.”» A.S.
REVUES
DÉCAPAGE N°58.
Flammarion, 172 pp., 16 €.
POÉSIE
ÉRIC SARNER
SOLITUDE DES MOTS.
TOMBEAU DE MALEK
ALLOULA
Tarabuste, 68 pp., 12 €.
Malek Alloula était un poète
algérien natif d’Oran, maîtrisant à la perfection la langue
française et aimant par-dessus tout marcher dans les
rues de Berlin pour en récupérer pierres et cailloux qu’il
Frédéric Ciriez écrit son journal à la demande de Décapage. Il râle car l’exercice ne
lui est pas familier, mais le
résultat est bon. Il tient Emmanuelle Bayamack-Tam
pour un «des grands talents
érotiques contemporains».
Nathalie Kuperman joue le
jeu de l’autoportrait. Autre
rubrique : «Ton avis, garde-le!» Des écrivains témoignent des commentaires de
lecteurs ou de critiques qu’ils
auraient préféré ne jamais
connaître. Agnès MathieuDaudet eut droit à : «Vous
parlez tellement bien de l’alcoolisme, on voit que c’est
un sujet que vous connaissez
personnellement.» Nicolas
u 47
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Fargues cite des jugements
qui l’ont attristé, certains venant de Libération ; Arnaud
Cathrine en cas de coup dur
pense à une phrase d’Eric
Chevillard : «Merci pour ce
crachat : j’avais une petite
soif !» V.B.-L.
PAUL DIEL
PSYCHOLOGIE
DE LA MOTIVATION
«Petite Bibliothèque»
Payot,
446 pp., 10,70 €.
CONFLUENCES
MÉDITERRANÉE
GUERRE ET VIOLENCES
AU MOYEN-ORIENT
N°103, L’Harmattan,
109 pp., 21 €.
RAISON PUBLIQUE
DU MINIMALISME MORAL.
ESSAIS POUR RUWEN
OGIEN
N°22, dirigé par Roberto
Merrill et Patrick Savidan.
R.P., 266 pp., 14 €.
L’hommage adressé lors de
sa disparition, le 4 mai 2017,
à l’homme d’exception
qu’était Ruwen Ogien, devait
nécessairement être suivi
par une kyrielle d’analyses
qui soulignent le «travail de
l’œuvre» ou montrent l’impact dans la pensée des
«vigoureuses charges» du
philosophe «contre les morales boursouflées, pompeuses,
rageuses ou lyriques». L’éthique minimale de Ruwen
Ogien, selon laquelle «le rapport à soi n’est pas un lieu de
devoir» – autrement dit : ce
qu’on fait de soi-même est
moralement indifférent –
tient à deux préceptes fondamentaux, qui s’énoncent
clairement: «ne pas juger les
désirs d’autrui, ne pas nuire
aux autres». Pour les défendre ou les contester –si on les
applique à l’euthanasie par
exemple, à la GPA, à la prostitution, à la pornographie, à
toutes les libertés sexuelles–
il faut néanmoins recourir à
des séries d’arguments parfois bien complexes. Ce numéro spécial de Raison publique offre les moyens
théoriques d’engager une
«discussion précise, sans concessions, sincère» avec les
propositions éthiques de
Ruwen Ogien. Contributions
de Charles Larmore, Alain
Renaut, Nathalie Maillard,
Bernard Baertschi, Pierre Livet, Corine Pelluchon, Monique Canto-Sperber, Daniel
Weinstock… R.M.
«La banalisation est caractérisée par
le fait que les désirs pervers, créés
par l’imagination exaltée, ne sont pas
refoulés, mais étalés ; ils font explosion dans le monde extérieur. Au lieu
de refouler vaniteusement sa coulpe
vitale, le sujet la décharge vaniteusement par ses actions. La perversité
se prend pour une prouesse.»
Conduit par Valérie Pouzol,
ce remarquable dossier
confirme d’une part l’incontournable dimension genrée
de la guerre, tant la différence des sexes participe
de tout projet socio-politique, qui plus est à dimension religieuse, et réaffirme
d’autre part que la violence
n’est pas un monopole masculin. Parcourant cet espace
sans unité, les articles traquent le sens des violences
sexuées – du viol comme
arme de guerre en Syrie à
l’esclavage sexuel des femmes yézidies – et celui des
implications des femmes,
combattantes, martyres, résistantes, recourant à l’identité de genre transnationale
pour œuvrer à la paix. Enrichie de témoignages forts,
la revue balaie mainte idée
reçue. Y.R.
SPORTS
TRASHTALK
LE BASKET AMÉRICAIN
EN 300 LISTES FOLLES
Marabout, 288 pp., 19,90 €.
Par quelle porte entrer dans
la NBA (National Basketball
Association) ? Quoi lire en
français pour prendre du
plaisir et laisser la nostalgie
nous envahir ? Que l’on
soit novice ou spécialiste,
le livre de TrashTalk, le
média web dédié au basket
nord-américain, est une solution. A l’aide de 300 listes
argumentées et détaillées,
toujours intéressantes et
souvent drôles, l’équipe du
site se charge de brasser
autant l’histoire d’une des
ligues de sport les plus spectaculaires au monde qu’un
présent en mouvement, ce
sport tentant perpétuellement de répondre aux limites qui lui sont posées par ses
acteurs. Style de jeu, talent
des joueurs, caractères, argent, vêtements… La plupart
des sujets sont couverts dans
ce livre rythmé et beau, préfacé par le pivot français
Rudy Gobert, qui évolue au
Utah Jazz. D.D.
JEUNESSE
TOMMY WALLACH
SI C’EST POUR L’ÉTERNITÉ
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Anne Guitton.
Nathan, 316 pp., 16,95 €
(à partir de 13 ans).
Parker, 17 ans, ne parvient
plus à parler depuis la mort
de son père, et il compense
ce mutisme par l’écriture
de carnets – il en est à son
cent-quatrième journal.
Alors qu’il sèche le lycée
et traîne dans le hall d’un
hôtel luxueux de San Francisco pour y voler les clients,
il fait la connaissance d’une
fille aux cheveux argentés,
qui prétend avoir plus de
200 ans, trimballe une liasse
de billets dans son sac et
projette de se suicider en se
jetant du haut du Golden
Gate : Zelda. Ils décident
alors d’un arrangement.
Elle dilapidera l’intégralité
de sa fortune avec Parker
s’il s’engage à poursuivre
ses études. De son côté,
le jeune homme, tombé
amoureux d’elle, veut tout
faire pour l’empêcher de
mettre fin à ses jours. Un
roman lumineux sur le
deuil, la fuite du temps et
l’amour. J.T.-P.
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48 u
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Par MATHIEU LINDON
Q
ue perd-on en perdant
un être aimé ? Jens
Christian Grøndahl raconte la vie qui s’arrête
et la vie qui continue. Le titre de ce
bref roman de l’écrivain danois né en
1959 est explicité par son épigraphe:
«Quelle n’est pas ma joie, et je m’en vais
pleurer/ Que nul cœur ne partage
toute mon allégresse./ Quelle n’est pas
ma tristesse, et j’en suis à rire/ Que
personne ne voie la larme de détresse.»
Il peut y avoir une confusion des sentiments comme une confusion des
couples, qui se forment, se déforment,
se reforment et se réforment. La narratrice est une femme qui s’adresse au
tombeau d’une autre femme pour lui
dire, pour commencer : «Voilà, ton
mari est mort lui aussi, Anna. Ton
mari, notre mari.» Il y a des phrases,
des expressions qui concernent des
personnages précis de l’intrigue mais
qui en fait s’appliquent à tous, qui
sont l’intrigue, le roman même. «Nous
n’arrivions pas à montrer ce que nous
ressentions», et heureusement l’écriture de Jens Christian Grøndahl est là
pour aider ses personnages. Quant à
«toute la maladresse qu’il y avait entre
nous», elle n’est pas qu’entre une fille
et sa mère mais
aussi entre une
femme et les enfants de son mari,
à l’intérieur d’un
couple, elle est la
famille même. Entre un fils et son
père disparu : «Il
disait
certes
“papa”,
mais
comme si c’était là
un nom que Georg
avait reçu à la naissance. […] Il m’a
semblé que nous parlions de lui comme
nous aurions parlé d’un handicapé,
avec beaucoup d’égards. Comme si la
mort était un sacré coup de malchance. Quel dommage que Georg ne
soit pas là! Au fond, sous toute la douceur, c’était ça qui était clair.»
Comment raconter une présence qui
est une absence, décrire ce qui est indescriptible? «J’ai conservé le même
drap, la même housse de couette jusqu’à ce que je ne sente plus son odeur.
J’aurais bien aimé pouvoir en parler
avec toi, de l’odeur de Georg. Comment
peut-on connaître quelque chose aussi
bien sans avoir les mots pour le décrire? Son odeur est là, dans mon souvenir, comme un fait, et elle y reste,
sans pouvoir être décrite.» Ou: «Sa façon de soupirer qui n’était pas l’expression d’une fatigue ou d’un énervement
mais, simplement –comment dire?–,
une manifestation pneumatique de sa
manière d’être au monde.» Et c’est ça
qui passe tout au long de Quelle n’est
pas ma joie, des «manières d’être au
monde», si difficiles à déterminer pour
les autres, à accepter telles quelles.
Des gens sont morts depuis si longtemps que la narratrice vieillie peut
dire à son interlocutrice du cimetière:
«Et cela fait presque quarante ans que
je pense à toi, Anna. Tu t’es arrêtée là,
tu n’as pas pris un jour de plus. Tu es
restée à la traîne.» Ou, se retournant
sur sa propre famille: «Elle n’a même
pas eu soixante ans et je ne me suis toujours pas faite à cette idée. Ma mère,
une femme encore jeune.» Cette mère
dont un prétendant avait offert à la
narratrice enfant une maison de poupée miniature avec meubles et personnages: «Je n’ai jamais joué avec, mais
je les ai encore.» Qui avait du mal à
s’imaginer ce que le prétendant refusé
de sa jeunesse, «le fils du boulanger»,
avait bien pu faire dans la Résistance
«avec ses mains blanches pleines de
pâte». Et la solitude «comme une toundra», et la honte «comme un chien sans
maître et insistant. Nul n’a été plus fidèle que mon roquet galeux».
«Sur un coup de tête soudain, j’ai pris
sa main qui pendait de l’accoudoir de
la chaise longue. J’ai failli le regretter
et retirer ma main, mais j’ai senti ses
doigts serrer les miens.» L’accord et le
désaccord, la joie et la tristesse.
«Quelle n’est pas
ma joie, comme le
dit le cantique,
même si je ne la
montre pas toujours.» Les mots
sont aussi un des
sujets de Jens
Christian Grøndahl. «Les mots
s’adressent toujours à quelqu’un.
Sinon, ils restent
dans le dictionnaire à attendre qu’il
cesse de pleuvoir. On a le droit de s’en
saisir à condition de les retransmettre
tout de suite.» Et, plus loin : «Je suis
devenue folle. Je me suis rendu compte
que l’être humain ne peut pas concilier
le chagrin et la raison, pas au détriment du chagrin. Comme si j’allais
l’aimer moins simplement parce qu’il
est mort. Les mots n’ont jamais servi à
ça. C’est pour cela que je te parle.»
C’est pour cela que Jens Christian
Grøndahl écrit. «A un moment, elle
s’est donnée à lui. Je sais, Anna, ça paraît vieillot, mais je ne peux pas employer certains mots. […] Non pas
parce que c’est grossier, mais parce
que ce n’est pas cool de réduire tous les
désirs humains à une bite et des nibards.» Ces désirs humains que, par
ailleurs, on aimerait tellement réduire
en certaines circonstances. •
«Les mots
s’adressent toujours
à quelqu’un. Sinon,
ils restent dans le
dictionnaire à
attendre qu’il cesse
de pleuvoir.»
JENS CHRISTIAN GRØNDAHL
QUELLE N’EST PAS MA JOIE
Traduit du danois par Alain Gnaedig.
Gallimard, «Du monde entier»,
150 pp., 15 €.
ANDRÉ WAGNER. PLAINPICTURE
Grøndahl, une solitude
de toundra
POURQUOI ÇA MARCHE
Confit de loyautés
Par Delphine de Vigan,
deux pré-ados troublés
Par EMMANUÈLE PEYRET
N’
oublions pas
que Delphine
de Vigan a été
mise en film
par deux fois: avec l’inénarrable
No et moi, par Zabou Breitman
en 2010, et l’an dernier par Roman Polanski soi-même avec
D’après une histoire vraie, avec
les jolies Emmanuelle Seigner et
Eva Green, personnages sortis
du roman publié en 2015, prix
Renaudot, narrant une affaire
d’emprise, de double, d’écrivain
qui s’appelle Delphine. Avec Rien
ne s’oppose à la nuit, sur sa mère
bipolaire, plutôt touchant, on
restait dans le double, n’est-il
pas. Rebelote avec son dernier
roman, les Loyautés, l’histoire de
deux pré-ados, avec chacun leur
mère et leur histoire compliquée
(en l’occurrence un mari gratiné
pour les deux), la prof seule
contre tous en regard, et un personnage permanent, récurrent et
violent: l’alcool (et son double, le
désespoir, ça va de soi). «Le point
de départ c’est la rencontre entre
l’envie d’écrire sur la loyauté, qui
est assez importante pour moi
[…] et l’envie de revenir à un roman très resserré, nerveux.
C’était vraiment l’idée d’un livre
qu’on prendrait et qu’on ne lâcherait pas», explique l’auteure
(RTL). Non, parce que c’est mon
travail, mais il reste à la fin une
sorte de question flottante : de
quoi ça parle en fait?
1 Et donc les ados se
bourrent la gueule
à 12 ans avec du très fort
qui rend aveugle ?
Pas tous sans doute, mais chez
Vigan, oui, pour les deux héros
(qui n’en sont pas, c’est bien
clair, ça?). Théo, le plus malheureux des deux, enfant de divorcés compliqués avec père superdep et mère pas très mieux, et
Mathis dont la mère Cécile, fille
d’alcoolique, a un psy juif qu’elle
voit en cachette à qui elle parle
de sa voix intérieure, et un mari
qui écrit des horreurs facho-machos sur les internets en cachette pendant que les gosses
boivent en cachette (Mathis
étant sous l’emprise de Théo,
que Cécile peut pas saquer).
Le roman étant écrit à plusieurs
voix, chaque chapitre écrit sur le
même ton, et le but poursuivi
dans la narration de cette histoire sombre et qui va mal finir,
je te le dis (encore qu’une porte
reste ouverte, donc l’espoir avec
de la lumière dedans), étant obscur, on est un peu paumé.
2 L’éducation
nationale a-t-elle
toujours raison ?
Pas toujours sans doute, mais là,
la prof elle a mis dans le mille :
elle a décelé que le petit Théo
allait pas très fort, vu qu’ellemême ancienne enfant battue
sait déceler le malheur. Là on
peut reconnaître quelques jolies
et justes pages sur l’enfant
échangé un vendredi sur deux,
la description du territoire ennemi de «là-bas», la «frontière
de verre», l’enfant «otage
échangé comme une marchandise», la «zone neutre». Sur le
père dépressif aussi, une espèce
d’ombre qui vit forcément en
pyjama dégueu dans un appart
dégueu. En tout cas, la prof va se
battre jusqu’à la dernière page
pour essayer de comprendre (et
de sauver) Théo.
3 Et on apprend quoi
dans la relation
à l’Autre ?
«Quiconque vit ou a vécu en
couple sait que l’Autre est une
énigme. Oui, oui, oui une part de
l’Autre nous échappe, résolument, car l’Autre est un être mystérieux qui abrite ses propres secrets et une âme ténébreuse et
fragile, l’Autre recèle par devers
lui sa part d’enfance, ses blessures secrètes, tente de réprimer ses
troubles émotions et ses obscurs
sentiments, l’Autre doit comme
tout un chacun apprendre à devenir soi et s’adonner à je ne sais
quelle optimisation de sa personne [hein ?, ndlr], l’Autre-cetinconnu cultive donc son petit
jardin secret. Et que faire lorsque vous découvrez que cette
part de l’autre [ah non l’Autre,
pardon, ndlr] qui émerge du
néant semble avoir scellé un
pacte avec le diable?» Voilà, c’est
expliqué dans les Loyautés. •
DELPHINE DE VIGAN
LES LOYAUTÉS
Lattès,
206 pp., 17 €.
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. The voice. La plus
belle voix. Divertissement.
Présenté par Nikos Aliagas.
23h25. The voice. La suite.
Divertissement.
20h50. Rugby : France /
Italie. Sport. Tournoi des
6 Nations féminin. 22h50.
J.O. Club. Magazine.
21h00. Chroniques criminelles. Magazine. L’affaire
Cyrille Boutin : partie de
chasse fatale. 22h40.
Chroniques criminelles.
Magazine.
FRANCE 2
20h55. Les Grosses Têtes.
Divertissement. Présenté
par Laurent Ruquier.
23h25. On n’est pas couché.
Divertissement.
FRANCE 3
20h55. Le sang des îles d’Or.
Téléfilm. Avec Alexandra
Vandernoot, Antoine Duléry.
22h35. La vallée des
mensonges. Téléfilm.
CANAL+
20h55. Black butterfly.
Téléfilm. Avec Antonio
Banderas, Piper Perabo.
22h25. Kidnap. Thriller.
Avec Halle Berry, Christopher
Berry.
ARTE
20h50. La fille d’Egtved.
Documentaire. 21h45.
Stonehenge. Documentaire.
Rites et sépultures. 22h40.
Monstres et animaux
mythiques. Documentaire.
M6
21h00. Hawaii 5-0. Série.
E uhi wale no ‘a’ole e nalo, he
imu puhi. Mohala I Ka Wai Ka
Maka O Ka Pua.
22h35. Hawaii 5-0. Série.
Kama’ oma’ o ka ‘aina huli
hana. Ke Koho Mamao Aku.
Mohai.
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Magazine. Bahamas, un rêve
en bleu. 22h20. Échappées
belles. Magazine. Week-end
au cap Corse.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Dany Boon :
Trop Stylé. Spectacle.
22h50. Dany Boon :
A’s baraque et en ch’ti.
TMC
21h00. Columbo. Téléfilm.
La femme oubliée. Avec Peter
Falk. 22h50. Columbo. Téléfilm. Couronne mortuaire.
CSTAR
20h50. Supergirl. Série.
À deux c’est mieux. Alliance
de la dernière chance. 22h45.
Supergirl. Série. 4 épisodes.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Training day. Série.
Casting sauvage. Fausses
pistes. Échange de mauvais
procédés. 23h25. The
Walking Dead. Série.
6TER
NRJ12
21h00. Le Convoi de
l’Extrême : Chaos Sur la
Glace. Divertissement. Convoi
XXL. L’aventure continue.
22h35. Le Convoi de
l’Extrême : le Grand Frisson.
CHÉRIE 25
20h55. Le poids du passé.
Téléfilm. Avec Tracey Gold,
Mitchell Kosterman. 22h50.
Le berceau du mal. Téléfilm.
20h55. The big bang theory.
Série. Un nouveau colocataire.
Halley et venues. Flashbacks.
Une vérité approximative.
22h35. The big bang theory.
Série. 11 épisodes.
20h55. Vocation pompier.
Documentaire. Baptême du
feu. 22h05. Vocation pompier.
Documentaire.
W9
21h00. Les Simpson.
Jeunesse. Homerland.
Simpsons Horror Show XIV.
Une mamie hors la loi. Le
retour du frère prodigue.
22h35. Les Simpson.
NUMÉRO 23
C8
LCP
21h00. Le meilleur des César :
entre rires et larmes.
Documentaire. 23h30. La télé
des Nuls. Documentaire.
20h30. Livres & vous....
Magazine. Présenté par Adèle
Van Reeth. 21h30. Ma voix
compte. Magazine.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Blanche Neige et le
chasseur. Aventures. Avec
Kristen Stewart, Chris Hemsworth. 23h20. Le labyrinthe :
la terre brûlée. Aventures.
Avec Dylan O'Brien,
Kaya Scodelario.
20h55. Unstoppable. Action.
Avec Denzel Washington.
22h25. J.O. Club. 23h15. J.O.
d’hiver Pyeongchang 2018.
21h00. Le tour du monde
en 80 jours. Aventures.
Avec Jackie Chan, Steve
Coogan. 23h05. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
20h55. L’étudiante et monsieur Henri. Comédie dramatique. Avec Claude Brasseur,
Guillaume De Tonquedec.
22h40. Faites entrer l’accusé.
Magazine. Didier Lacote, la
dose mortelle.
FRANCE 3
20h55. Brokenwood. Série.
La mémoire qui flanche.
22h30. Brokenwood. Série.
Un Noël rouge.
FRANCE 5
20h50. Soja : la grande
invasion. Documentaire.
21h40. Algues - Les délices de
la mer. Documentaire. 22h35.
MAD, une héroïne de l’ombre.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Les Têtes Brûlées.
Série. Le commando. Triangle
infernal. 22h45. Les Têtes
Brûlées. Série. 2 épisodes.
TMC
CANAL+
21h00. Les experts : Miami.
Série. Le grand nettoyage.
Deux morts pour un cadavre.
Pièges en direct. 23h40.
90’ Enquêtes. Magazine.
21h00. Football : PSG /
Marseille. Sport. Ligue 1
Conforama - 27e journée.
22h55. Canal football club
le débrief. 23h15. J+1.
Magazine.
21h00. Cops - Les forces du
désordre. Comédie. Avec Jack
Johnson, Damon Wayans Jr.
22h50. Flic ou voyou. Film.
W9
CSTAR
20h50. Chicago fire. Série.
Louie. Une minute de trop.
Le plus grand sacrifice.
23h20. Détective très privé.
Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Ma part du gâteau.
Comédie dramatique. Avec
Karin Viard, Gilles Lellouche.
22h55. L’échange. Film.
6TER
21h00. Maman, j’ai encore
raté l’avion. Comédie. Avec
Macaulay Culkin, Joe Pesci.
23h10. Maman, je m’occupe
des méchants !. Film.
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Piège
en eau douce. 22h50. Une
femme d’honneur. Téléfilm.
Double cœur.
ARTE
NRJ12
20h55. Tellement vrai les
grandes histoires. Documentaire. Les chirurgiens de la
beauté - Épisode 1. 22h45.
Tellement vrai les grandes
histoires. Documentaire.
20h55. Diplomatie. Film historique. Avec André Dussollier,
Niels Arestrup. 22h40. Il était
une fois en Chine. Film.
C8
LCP
21h00. Le boulanger de
Valorgue. Comédie. Avec
Fernandel, Georges Chamarat.
23h10. La patrouille de
France entre ciel et terre.
20h30. Les quatre cents
coups. Drame. Avec JeanPierre Léaud, Claire Maurier.
22h00. Le débat. 22h35. Les
débatteurs. Documentaire.
21h00. Capital. Magazine.
Spéciale immobilier : comment faire de bonnes affaires ?.
23h05. Enquête exclusive.
Magazine. Dunkerque, le
carnaval de toutes les folies.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
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(édition),
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(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
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Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
NUMÉRO 23
GRAVAGNA
Les noirs, menés par Bologan, jouent et gagnent. Il prend ainsi
la tête de l’Aeroflot.
Solution de la semaine dernière : la tour est taboue car les blancs
menacent mat en 2 !
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
ĢUNE?
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
Les records de précocité n’en finissent plus de tomber. On se
souvient d’Etienne Bacrot, plus jeune grand maître de tous
les temps lorsqu’il reçoit le titre en 1997 à 14 ans et 2 mois.
Un record battu par de jeunes prodiges qui vont «gratter»
des semaines au Français. Mais le rajeunissement des
joueurs titrés prend aujourd’hui une autre tournure.
A l’exemple de l’Indien Praggnanandhaa Rameshbabu
(2507 Elo). Né en 2005 à Chennai, il gagne le championnat
du monde des moins de 8 ans en 2013 et des moins de 10 ans
en 2015. En 2016, il devient le maître international le plus
précoce de l’histoire à 10 ans, 10 mois et 19 jours. L’Ouzbek
Nodirbek Abdusattorov, né en 2004 à Tachkent, remporte
le championnat du monde des jeunes dans la catégorie des
moins de 8 ans. En 2014, à 9 ans, il bat deux maîtres, Jyhalka
et Khusnutdinov, lors du
8e tournoi en hommage à
Agzamov. Devenant un des
plus jeunes joueurs à battre
un grand maître en partie
classique. Il obtient le titre
de maître international
en 2017. Nodirbek participe
au tournoi de l’Aeroflot où
il affiche déjà un joli deux
sur trois! •
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Grille n°844
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VADEMECUM. II. EXTRAPOLA. III. RECEL. ETC.
IV. BNP. FQUIH. V. II. FOURMI. VI. ASCARI. EN. VII. GARUM. TSÉ.
VIII. ÉTUVAGE. IX. UI. ÉTAMAI. X. SOU. ITÈRE. XI. ENSIFÈRES.
Verticalement 1. VERBIAGEUSE. 2. AXÉNISATION. 3. DTCP. CRU. US.
4. ÈRE. FAUVE. 5. MALFORMATIF. 6. ÉP. QUI. GÂTE. 7. CŒUR. TEMER.
8. ULTIMES. ARE. 9. MACHINERIES.
libemots@gmail.com
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
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GORON
VERTICALEMENT
1. Vieux patron marseillais 2. Là où la mer avale la vallée ; Caisse pour
fruits et légumes 3. Fera un petit joint ; Sel de mer et pétrole 4. Sport
avec ballon ; Fis un arrêt buffet 5. Forcez sur le jaune ; Habillant son
enfant 6. Il fait un tour ; Avant explication 7. Travail dangereux avant
la mort ; On s’en servait contre cervidés 8. On s’y retrouve autour d’une
bière 9. Avec port vers autrui
3
Origine du papier : France
Par
1BS GAËTAN
("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. Met sur pied un nouveau
cépage II. Réponses aux
besoins à l’horizontale
III. Firent voir toutes les
couleurs IV. On y voit des
barques près de filles et de
voiles ; Etre en marge V. Vieille monnaie d’Asie ; Enfant
soldat devenu héros
républicain VI. Bouffa à
Genève ; Sur le marché
VII. Telle terre pour prince
privé de couronne VIII. Les
deux extrêmes ; Faire le mur
IX. La maison de ce Condé
est loin de France ; Option
post-bac X. Des rennes y
récupèrent encore de leur
balade annuelle XI. Telle une
vieille tasse de café
9
I
◗ SUDOKU 3600 MOYEN
CHÉRIE 25
20h55. Le fils du désert.
Western. Avec John Wayne,
Pedro Armendariz. 22h25.
Bonnie & Clyde. Documentaire. La véritable histoire.
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
VOYAGES/
A Montréal, le Vieux-Port gelé et les gratte-ciel du centre-ville. PHOTO RENAULT PHILIPPE. HEMIS
Montréal
Leonard takes
you down
Par
ÉRIC DELHAYE
les pas de l’artiste que sa ville n’a jamais autant célébré.
Envoyé spécial à Montréal
L
eonard Cohen est intimement lié à sa ville natale où il séjourna ponctuellement jusqu’à sa
disparition le 7 novembre 2016 à
82 ans. Le chanteur, musicien, romancier et peintre y a enraciné sa
spiritualité et sa poésie, avant de
chercher aux Etats-Unis les conditions de son succès international.
Alors que le musée d’Art contemporain de Montréal lui dédie une
exposition ambitieuse, retour dans
1 Le mont Royal
Le mont Royal domine Montréal. Depuis son sommet, le regard
plonge vers les gratte-ciel du quartier des affaires, puis les rives du
Saint-Laurent. Au milieu du paysage, un portrait de Leonard Cohen
couvre le flanc d’une tour de 21 étages. La peinture monumentale fut
inaugurée en novembre, lors des célébrations entourant le premier anniversaire de sa mort. Le poète repose désormais sur un versant de la
«montagne», dans le cimetière juif,
Alors que le musée d’Art
contemporain de la ville dédie
une exposition à l’interprète
et compositeur Leonard Cohen,
mort en 2016, visite de sa ville
natale et de ses lieux préférés.
à côté de ses ancêtres depuis trois
générations. Sur le versant opposé,
la maison de son enfance (599, avenue Belmont) est sise à Westmount,
une ville prisée par la bourgeoisie
anglophone. Cossue sans être
luxueuse, la bâtisse témoigne du
succès de la Freedman Company,
l’entreprise de confection dirigée par
Lyon Cohen au début du XXe siècle.
Cet immigré polonais présida aussi
l’imposante synagogue du quartier,
Shaar Hashomayim, avant que son
fils Nathan lui succède.
De son grand-père Lyon et de son
père Nathan, Leonard Cohen hérita
le goût des costumes trois pièces.
Mais plutôt que de reprendre la
compagnie familiale –il avait 9 ans
quand son père est mort– le jeune
homme s’inventa un autre destin:
la poésie puis la musique quand, sur
un banc du parc Murray Hill (entre
sa maison et la synagogue), un
guitariste espagnol lui enseigna
six accords fondateurs pendant
trois jours. Au quatrième jour, il
s’était suicidé…
2 Le centre-ville
Leonard Cohen a réinventé la
cartographie de Montréal, explique
la spécialiste Chantal Ringuet qui a
codirigé, avec Gérard Rabinovitch,
l’ouvrage collectif les Révolutions de
Leonard Cohen (Presses de l’Université du Québec, 2016). Alors que la
communauté juive a progressivement abandonné le centre-ville, à
mesure de son ascension sociale, et
notamment investi Westmount, le
jeune homme a fait le chemin inverse. «Sa génération est passée de
la communauté à l’individualité,
analyse Chantal Ringuet. Le lien
avec l’Europe a été coupé, le fardeau
de l’Holocauste est devenu moins
pesant, et ce milieu – très fermé – a
commencé à s’ouvrir au monde.»
Le nouveau monde de Leonard
Cohen se trouve au pied de la ville,
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
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Un portrait de Leonard
Cohen couvre le flanc
d’une tour de 21 étages
sur Crescent Street.
PHOTO12. ALAMY
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CANADA
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MANITOBA
Baie
d’Hudson
QUÉBEC
ONTARIO
ÉTATSUNIS
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Montréal
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A la trace
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Paris-Montréal ne manquent
pas. Compter au moins
500 € et 7 h 30 de vol.
Y dormir
L’offre hôtelière est
pléthorique. Près du musée
des Beaux-Arts, citons
le Château Versailles (1659,
rue Sherbrooke Ouest),
qui occupe deux bâtisses
centenaires, dont le nom
pompeux cache des tarifs
corrects. Rens. :
Chateauversaillesmontreal.com
Y manger
Deux institutions de la
gastronomie juive : le midi,
le Beautys (93, avenue du
Mont-Royal Ouest) sert
des bagels depuis 1942 ; le
soir, Moishes (3961,
boulevard Saint-Laurent),
un chic steakhouse dont
Leonard Cohen était client.
Rens. : Beautys.ca et
Moishes.ca
Bagel, bd Saint-Laurent, où il prenait son petit-déjeuner. Sa maison, rue Vallières. PHOTOS ALEXI HOBBS.
dans le quartier du Red Light qui
tient son nom des lanternes allumées aux portes des maisons closes.
Dans les années 50, cette agitation
bohème l’inspire. Rencontré à l’université McGill, dont le campus couvre le sud du mont Royal, le poète Irving Layton l’introduit dans les
cercles littéraires. Mais il faut attendre 1958 pour qu’il donne son premier «concert» –en fait une lecture
accompagnée par un groupe de
jazz– à l’étage du Dunn’s, le spécialiste du smoked meat, au coin de la
rue Sainte-Catherine et de l’avenue
McGill. Le Dunn’s a disparu, comme
la plupart des cabarets et clubs de
jazz, au profit de commerces franchisés. Les beatniks ont fui mais l’art
n’a pas déserté: érigé depuis une dizaine d’années sur l’ancien Red Light, le Quartier des spectacles est un
projet urbanistique exemplaire où
sont regroupées de grandes institutions culturelles et une trentaine de
théâtres ou salles de concerts.
3 Le Vieux-Montréal
En 1960, Leonard Cohen
s’isole sur l’île grecque d’Hydra,
pour y écrire poèmes et romans,
puis aux Etats-Unis où il entame
une carrière de chanteur et songwriter folk, qu’il espère plus rémunératrice. Mais son inspiration reste enracinée à Montréal, comme dans le
texte de Suzanne : «Suzanne takes
you down to her place near the river/ You can hear the boats go by.»
Succès dans la version de Judy Collins (1966) avant celle de Leonard
Cohen lui-même (1968), la chanson
évoque le fleuve Saint-Laurent, la
chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours et bien sûr Suzanne Verdal
(femme du sculpteur Armand
Vaillancourt, décédée en novembre 2016) avec qui le poète se promenait dans le Vieux-Montréal.
Berceau de la ville qui a fêté le 375e
anniversaire de sa fondation l’an
dernier, le quartier en est devenu le
premier pôle touristique, depuis sa
mise en valeur dans les années 60.
Son périmètre inclut plusieurs musées, places, bâtiments historiques…
Mais aussi le Vieux-Port qui, aménagé sur deux kilomètres, propose
quantité d’activités allant de la patinoire à la tyrolienne, selon la saison.
4 Le Plateau
La gentrification du PlateauMont-Royal (nord du centre-ville),
provoquée par l’arrivée de jeunes
couples et de «maudits Français» qui
a doublé le prix des loyers, a déclenché une floraison d’activités cultu-
Dans les années 50, l’agitation bohème
du quartier des Red Light, qui tient
son nom des lanternes allumées aux
portes des maisons closes, l’inspire.
Mais il faut attendre 1958 pour
qu’il donne son premier «concert».
relles et de restos bios. Mais le quartier, semé de petits commerces, est
plein de charme et les souvenirs de
Leonard Cohen y sont tout chauds.
La maison qu’il acheta à 40 ans, devant le kiosque du parc du Portugal
(28, rue Vallières), resta son refuge
montréalais quand il vivait à Los Angeles. Retiré de 1994 à 1999 dans le
sanctuaire de Mount Baldy, en Californie, il ouvrit aussi un centre zen
dans la bâtisse attenante. Pendant
quatre décennies, il eut ses habitudes dans les commerces jouxtant le
square: chez Bagel, sur le boulevard
Saint-Laurent, où il prenait son petitdéjeuner, à la quincaillerie Azores,
où il achetait les fixations de ses tableaux; ou à Schreter, dont il prisait
les pantoufles en velours côtelé.
A l’annonce de la mort de Leonard
Cohen, des centaines de personnes
se rassemblèrent pendant plusieurs
jours sous les fenêtres de la maison
familiale (ses enfants, Adam et
Lorca, y séjournent encore parfois).
«Je n’avais jamais vu cela et ça ne se
reproduira pas, assure Chantal
Ringuet. Parce que personne, à
Montréal, n’a été autant aimé.» •
A voir
De son vivant, Leonard
Cohen avait validé l’idée
d’une ambitieuse exposition
multidisciplinaire que lui
consacrerait le musée d’Art
contemporain (MAC) de
Montréal, en imposant qu’elle
évoque son œuvre plutôt que
sa vie. «Leonard Cohen, une
brèche en toute chose»,
inaugurée pour le premier
anniversaire de sa mort,
présente les créations
de quarante artistes
internationaux, ainsi que des
installations dialoguant avec
le travail et les thématiques
–spirituelles, philosophiques,
politiques – ayant guidé la vie
du chanteur. Jusqu’au 9 avril.
Rens.: Macm.org
A faire
Pratique pour suivre
les pas de Leonard Cohen :
l’application pour
smartphone Detour, qui
propose un audioguide
conté par la chanteuse
Martha Wainwright.
Rens. : Detour.com.
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
Aux Merveilleux de Fred, rue de la Monnaie, à Lille, le 17 février. Chaque jour, les passants se bousculent pour regarder la fabrication des pâtisseries.
Le merveilleux
pays de Frédéric Vaucamps
Par
VIRGINIE BALLET
Envoyée spéciale à Lille
Photos RICHARD BARON.
LIGHT MOTIV
O
n était partie pour
voir un one-woman
show. Or, seule, elle
ne l’était pas réellement: cet hiver, sur la petite scène
du Point-Virgule, à Paris, la jeune
humoriste belge Manon Lepomme
partageait la vedette avec une pâtisserie, symbole de l’ultime tentation
à laquelle la gourmande trentenaire
ne sait résister. Ainsi, exhibé sur un
tabouret à ses côtés, trônait crânement un «merveilleux», mystérieux
dôme recouvert d’alléchants co-
A Lille, cet obsessionnel du gâteau meringué attire les gourmands
du monde entier. Après Paris, Londres, Berlin et New York, il projette une
ouverture à Bordeaux. Avec toujours le même «concept» : deux types de
pâtisseries à la vente et un atelier de fabrication ouvert sur la rue.
peaux de chocolat noir. «J’ai choisi
ce dessert pour des raisons scéniques, d’abord: c’est une belle pâtisserie, qui fait envie», explique-t-elle
de son accent belge marqué. Sous
les éclats de chocolat se dessine
une crème, elle aussi légèrement
chocolatée. Et, divine surprise au
moment de croquer : sous ce doux
manteau se cachent deux meringues, alliance fatale de l’onctueux
et d’un croquant aérien. «On ne va
pas se mentir, j’ai aussi choisi le
merveilleux parce que c’est un régal,
et qu’en Belgique, d’où je viens, tout
le monde le connaît», poursuit l’intarissable humoriste, lancée dans
une ode à cet «instant suspendu»
rappelant les goûters de son enfance. Et on peut dire que Manon
Lepomme s’y connaît : depuis
qu’elle a commencé à jouer son
spectacle Non, je n’irai pas chez le
psy ! en octobre 2016, l’indécrottable fine bouche a englouti sur scène
pas moins de 180 spécimens du
convoité délice. «Non seulement je
n’en suis jamais écœurée, rit-elle,
mais en plus, je pourrais réaliser
une cartographie des meilleurs merveilleux de France et de Belgique.»
Chiche ? Et d’ailleurs, qui du Nord
de la France ou de la Belgique peut
se targuer de l’avoir inventé? Consultés, deux historiens de la gastronomie, un Belge et un Français,
n’ont su trancher, faute d’avoir étudié le sujet. Alors, il faudra nous
contenter de percer d’autres mystères du bien nommé dessert.
«Fixer l’air». Où diable dégoter le
meilleur ? «En France ? Aux merveilleux de Fred», tranche Manon
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
FOOD/
lier de la boutique. «Ça a tout
changé : cela attise la curiosité, et
permet aux clients de nous regarder
travailler en patientant. Et ça oblige
à ce que tout soit nickel», explique ce
perfectionniste.
Etonnamment, il se défend d’avoir
«inventé un concept» et se dépeint en
pâtissier plus qu’en chef d’entreprise. Quatre boutiques à Lille,
d’autres à Paris, Londres, Berlin, puis
New York: Frédéric Vaucamps est
pourtant à la tête d’un petit empire.
Sans jamais faire de pub. «Je suis un
peu de la vieille école, je déteste les réseaux sociaux. Le meilleur moyen de
se faire connaître, c’est le bouche à
oreille», rechigne-t-il. Son arrivée
dans la Grande Pomme, en 2015, a
fait forte impression: le New York Times a encensé ces «petites bouchées
qui évoquent des boules de neige»,
promises selon le quotidien à devenir «les nouveaux macarons». Le site
Yelp le sacre quant à lui meilleur pâtissier de l’Etat de New York en
mars 2017, en se basant sur le nombre d’avis et d’étoiles attribués par les
internautes.
Directoire. Au fil du temps, Frédé-
Les merveilleux : meringue, crème fraîche, chocolat, cacao.
Frédéric Vaucamps,, à Lille le 17 février.
Lepomme, sans hésiter. Direction
Lille, où est née cette enseigne (1),
qui a remis au goût du jour le populaire dôme chocolaté. C’est en 1997
que Frédéric Vaucamps, le patron,
ouvre son navire amiral, situé rue
de la Monnaie, en plein cœur du
très chic Vieux-Lille. Ici, ne sont
vendus que deux types de produits:
la cramique, brioche traditionnelle
du Nord, déclinée aux raisins ou au
u 53
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sucre, et le merveilleux, incontestable star des lieux. A la manière de
Christophe Adam et son «éclair de
génie» ou de Ladurée et son macaron, Frédéric Vaucamps a choisi de
tout miser sur un produit. Mais
pourquoi lui ? «C’est un gâteau
phare des cent dernières années, que
l’on trouve partout dans le Nord et
en Flandres, d’Arras à Bruges en
passant par la côte belge, détaille
Frédéric Vaucamps, accent ch’ti et
meringues encore tièdes aux lèvres.
En fait, dans cette zone, c’est un incontournable des boulangeries, un
peu comme les éclairs dans le reste
de la France.»
En réalité, le merveilleux s’est presque imposé à ce natif de Steenbecque (Nord). Né dans une famille
plutôt portée sur la boucherie, lui
qui «n’aime pas trop le sang»
s’oriente très jeune vers la pâtisserie, dans le sillage de son frère, récemment décédé. «J’ai tout appris
avec lui», résume-t-il. En 1982, les
frangins lancent une première affaire en duo, qui fera long feu.
Trois ans plus tard, Frédéric
Vaucamps ouvre une boulangeriepâtisserie à Hazebrouck (Nord).
Face au succès de son merveilleux,
l’artisan renonce petit à petit aux
tartelettes citron et autres gourmandises ordinaires. «Plus je réduisais le nombre de produits, plus le
merveilleux avait du succès», observe-t-il. A tel point qu’en 1997,
l’homme acquiert une ancienne
boutique de vêtements dans le
Vieux-Lille pour se concentrer sur
ses deux «bébés préférés» : le merveilleux et la cramique. Rebaptisés
«Aux merveilleux de Fred», les
lieux connaissent très vite le succès. «Au départ, chaque dimanche,
il s’en vendait environ 400, contre
un millier aujourd’hui», s’étonnet-il. Son précieux, lui, a quelque
peu évolué: tandis que c’est d’ordinaire une crème au beurre qui
soude les deux meringues, lui opte
pour une chantilly, «trois fois plus
légère», et la veut aussi moins chocolatée. «Trop nuit en tout», philo-
sophe-t-il. A la crème épaisse à
30 % de matière grasse est désormais ajoutée une légère dose de
chocolat, à 60% de cacao. Et point
de sucre. Car le goût acidulé, lui,
vient des meringues. Préparées
dans son atelier, en sous-sol de la
petite boutique lilloise, celles-ci,
réalisées «à l’italienne» (avec du sirop de sucre), font l’objet d’une
«double cuisson: une fois quand on
les bat, puis au four», détaille le
spécialiste. La difficulté ? «Fixer
l’air qu’il y a dedans», dit-il. Et cuire
juste assez pour conserver un léger
aspect caramélisé en bouche quand
vient le cœur de la meringue. Le
tout, assure-t-il, avec des produits
en circuit court et sans aucun adjuvant ni exhausteur de goût.
«Sonnette». Outre l’obsession monomaniaque, l’autre particularité
des Merveilleux de Fred réside dans
la mise en scène du labeur des artisans : l’assemblage est réalisé à
l’étage, dans la boutique, au vu des
passants, qui ne se privent pas de se
coller aux vitres. Mais celles-ci sont
dotées d’une bande floutée. «Regarder sans se sentir voyeur», résume
Vaucamps. Cette idée, érigée en règle d’or dans la trentaine de boutiques désormais ouverte par le Nordiste à travers le monde, semble elle
aussi lui être venue par hasard.
«Dans mon premier magasin, à Hazebrouck, j’ouvrais à 5 heures du matin, conte Frédéric Vaucamps.
Comme j’étais souvent seul, j’avais
installé une sonnette pour que les
clients se signalent. Mais les voisins
se sont plaints», rit-il. Alors, le pâtissier ouvre le mur qui sépare son ate-
ric Vaucamps a décliné ses merveilleux en différentes tailles et saveurs et multiplié les références au
Directoire, régime politique français
en place de 1795 à 1799 : ainsi, son
merveilleux à la crème fouettée saveur spéculoos, recouvert d’éclats de
chocolat blanc, a-t-il été baptisé l’Incroyable, en référence aux Incroyables et aux Merveilleuses, jeunes
gens passionnés de mode excentrique à l’époque. Féru d’histoire? «Pas
du tout, j’ai fait l’école buissonnière
à 12 ans, c’est la seule période que je
connaisse!, s’amuse-t-il. En revanche, je n’ai aucun problème pour
compter.» Et pour cause : chaque
boutique réalise selon lui en
moyenne un million de chiffre d’affaires annuel, à l’exception de l’ancêtre du Vieux-Lille, qui peut se targuer du double.
Toutes sont modelées à l’identique: idéalement, le local doit faire
l’angle («pour être vu deux fois»),
dans un quartier touristique mais
avec des habitations («pour vendre
des gâteaux d’anniversaire», fort
rentables), dallage en cabochon au
sol, murs beige et noir, décors en
véritables feuilles d’or, lustre en
cristal au plafond… «Je ne savais
pas que ces éléments créeraient une
identité», insiste-t-il. Et de marteler: «C’est important pour moi d’offrir des produits accessibles [moins
de 3 euros pour le classique de
85 grammes, ndlr], dans une atmosphère de luxe.»
Prochaines étapes: des boutiques à
Bordeaux et à Montréal. D’ici là,
comme souvent le week-end, le patron bosse en boutique, aux côtés de
ses employés. «La semaine, je suis
souvent en déplacement, j’ai le quotidien d’un chef d’entreprise. Le
week-end, c’est un besoin vital de
mettre la main à la pâte», s’enthousiasme-t-il. Alors qu’il assemble ses
merveilleux, derrière la vitre qui le
sépare des badauds, il sifflote. Ironiquement, on croit reconnaître
Diego, de Johnny Hallyday. •
(1) Auxmerveilleux.com
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54 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps
de Prague, de la famine au Biafra aux JO
de Mexico, de l’assassinat de Luther
King à 2001, l’Odyssée de
l’espace, l’année 68 est
celle de bouleversements dans
le monde entier, bien au-delà du mai
français. En 2018, Libération revisitera, chaque
samedi, les temps forts d’une année mythique.
Sur Libération.fr, retrouvez tous les jours notre
page dédiée, «Ce jour-là en 68».
Jack Lang
«JE PRÉFÈRE LE MALRAUX
DE LA RÉSISTANCE
AU MALRAUX OFFICIEL»
En admirateur critique, l’ancien locataire de la rue
de Valois explique à «Libération» quel héritage a laissé
le ministre de De Gaulle dans le paysage français.
Recueilli par
SIBYLLE VINCENDON
D
es cinquante années qui nous séparent de Mai 68, seules deux
figures de ministres de la Culture
sont restées dans les mémoires du grand
public : André Malraux et Jack Lang.
Aujourd’hui, quel regard le second portet-il sur le premier ?
En 1964, vous fondez le festival universitaire de théâtre de Nancy. A cette
époque, André Malraux est ministre
de la Culture. L’avez-vous rencontré?
Jamais. Ni à cette époque ni plus tard. Au
demeurant, Malraux ne recevait aucun
des créateurs de la nouvelle génération,
ni Ariane Mnouchkine, ni Patrice Chéreau, ni Antoine Vitez, ni Armand Gatti,
ni aucun autre. Seuls avaient droit d’entrée rue de Valois les personnages consacrés. Pourtant, nous avions tous salué la
naissance d’un ministère de la Culture
à part entière. C’était un acte emblématique fort. Auparavant, les attributions
des beaux-arts, comme on disait à l’époque, relevaient du ministère de l’Instruction publique. Et la Direction générale
des beaux-arts était la dernière roue du
carrosse. Malraux fut le père fondateur
du ministère français de la Culture. Nous
étions heureux et fiers qu’enfin, la France
se dote d’un vrai ministère des arts,
incarné par un personnage aussi légendaire, aussi mythique, aussi brillant.
N’eût-il rien accompli ultérieurement, il
mériterait déjà notre gratitude. Par sa
seule présence à la tête de ce ministère,
il fut pour nous le meilleur des remparts,
le plus sûr des boucliers face à la droite
locale qui réprimait la culture.
En Mai 68, comment avez-vous perçu
Malraux? Il ne sortira dans la rue que
pour la manifestation de soutien à
De Gaulle le 30 mai, et en prime, il
limoge Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. A-t-il été dépassé par ce
qui se passait ?
Malraux fut souvent un protecteur des
libertés mais parfois aussi un censeur.
Dans l’affaire des Paravents de Jean Genet, il a prononcé l’un de ses discours les
plus éblouissants face à Christian Bonnet,
député du groupe majoritaire qui, à propos de cette pièce, parlait de «pourriture».
Le ministre a cité Baudelaire dans une
profession de foi pour la liberté tout-à-fait
remarquable. C’était le grand Malraux.
Etrangement, il s’est tu lorsque le ministre
de l’Information a interdit le film la Religieuse de Rivette ou quand le TNP, sur ordre du général de Gaulle, fut contraint de
retirer une pièce de Gatti sur Franco.
Un épisode surprenant au vu du passé
de Malraux, qui avait participé à la
guerre d’Espagne et à la lutte contre
Franco.
Absolument. Autre paradoxe, en raison
de sa lutte ancienne contre Franco,
Malraux n’a jamais pu franchir les Pyrénées et aller revoir les toiles du Greco
qu’il aimait tant. Autre épisode étonnant:
l’éviction d’Henri Langlois de la Cinémathèque française, dont Langlois était
l’inventeur. Les manifestations qui
contraignent le gouvernement à revenir
sur cette décision sont préfiguratrices
de Mai 68.
Malraux est-il pris dans ses contradictions? D’un côté, c’est un personnage très révolté mais ensuite, il
lui a beaucoup été reproché de
s’être renié.
Sa loyauté au général de Gaulle était sans
faille. D’où son autre silence sur certaines
répressions policières, notamment à Charonne par le préfet Papon. Ou encore sa
décision après Mai 68 de limoger JeanLouis Barrault et Madeleine Renaud du
Théâtre de France, qui avait ouvert ses
travées à la libre parole. Ou la révocation
des directeurs des Maisons de la culture
qui avaient osé braver l’ordre établi.
Ce rapport de fidélité à De Gaulle
peut-il être comparé à celui qui vous
liait à François Mitterrand ?
D’une certaine manière, oui. Mais jamais
je n’ai eu à cautionner des actes que
j’aurais réprouvés. Mon seul désaccord
avec Mitterrand porta sur la chaîne
Berlusconi. La fidélité et la loyauté sont
pour moi des vertus cardinales.
Quand même, la situation de Malraux
va au-delà de la question de la fidélité. Ce personnage, qui vient d’une
gauche très contestataire, quand on
regarde ses positions sur le colonialisme, sur l’Espagne, le Front populaire, finit dans son grand âge, au
nom du gaullisme, par devenir très
conservateur…
Ce n’est pas faux.
L’homme Malraux, celui qui, lorsqu’il
était jeune, a volé des statues khmères alors qu’il savait très bien que les
prélèvements étaient interdits, qui a
Jack Lang,
à l’Institut du
monde arabe,
le 19 février.
PHOTO ROBERTO
FRANKENBERG
André Malraux
au ministère
de la Culture,
en juin 1968.
PHOTO HENRI CARTIERBRESSON. MAGNUM
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Libération Samedi 24 et Dimanche 25 Février 2018
u 55
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Pouf
C’est le meuble gonflable inventé
en 1968 par Quasar Khanh, un ingénieur
des Ponts, spécialiste des barrages et consultant chez l’un des leaders du secteur, Coyne
et Bellier. Le matériau est un PVC, autrement dit un plastique qui peut être transparent ou coloré comme un bonbon. Il est livré
avec le kit de réparation. Le pouf est devenu
un best-seller.
Grève Lutte des classes à la Bourse
La Bourse est fermée pour cause de grève des
cotations des commis d’agents de change.
On n’en est pas encore au trading haute fréquence
et, pour passer des ordres de vente et d’achat,
les marchés ont bien besoin des grouillots. Lesquels, en 1949, n’avaient pas hésité à bloquer
la Bourse pendant trois semaines. Mais elle
s’en était remise.
guely, Nicky de Saint Phalle, César, Arman, Fromanger, Cueco… Il a pourtant
créé le Centre national d’art contemporain. Il faut, en même temps le créditer
d’avoir restauré, mais trop timidement,
une politique de commande publique qui
avait disparu, avec les plafonds de l’Opéra
de Paris et du théâtre de l’Odéon. Par-dessus tout, sa voix ample, vibrante, portait
loin la parole de la France. Une politique
de la culture c’est aussi cela: une vision,
un souffle, une utopie en marche.
Il n’avait pas le goût de la découverte?
Lorsqu’il eut à choisir le directeur de la
musique du ministère de la Culture, il
préféra un compositeur traditionnel,
Marcel Landowski, à un compositeur
d’avant-garde de haute stature, Pierre
Boulez. Et Boulez s’est exilé. C’est Georges Pompidou qui le fit revenir en France.
Autre personnalité découragée, Jean
Vilar, qui n’avait pas le sentiment d’être
pleinement soutenu.
Les maisons de la culture ne sont-elles
pas une création progressiste?
En un sens, oui. Le plan de Malraux et
d’Emile Biasini était de réaliser une
maison de la culture par département!
Seule une dizaine fut édifiée. Elles ont eu
le mérite d’enclencher dans le pays
une prise de conscience sur le désert
culturel français.
Malraux a-t-il essuyé des échecs ?
On comprend mal que, siégeant à la
droite du général de Gaulle au Conseil
des ministres, et ministre d’Etat aimé et
respecté par le Président, il n’ait pas
réussi à lui arracher un peu d’argent pour
son petit budget. Autre paradoxe : on
aurait pu attendre de l’écrivain Malraux
qu’il invente une politique du livre et des
bibliothèques. Malheureusement, il n’a
pas obtenu le rattachement de la direction du livre au ministère de la Culture.
Il faudra attendre 1981 pour que la Bibliothèque nationale relève de la rue de Valois. Autres étrangetés: aucun grand projet d’architecture, si ce n’est le soutien à
la construction de la tour Montparnasse.
Et surtout, une télévision verrouillée,
dont Emile Biasini fut écarté après 68.
Diriez-vous que vous êtes son
héritier ?
Ombre ou soleil, Malraux plane encore
sur ce ministère. L’œuvre accomplie,
quelles qu’en soient les contradictions et
les lacunes, reste une œuvre historiquement capitale. •
U THANT secrétaire
général des Nations
unies (de 1961 à 1971),
sur la guerre
du Vietnam
Désespéré par la mauvaise foi des Américains, le
Birman U Thant les exhorte à s’engager dans une
négociation. En vain. Sur le terrain, les troupes de
Saïgon, que les Etats-Unis soutiennent, ont repris
la citadelle de Hué après des semaines de combat.
Les journalistes expliquent qu’il n’y restait presque
plus personne. En Amérique, même le consensuel
commentateur télé Walter Cronkite dit que la guerre
n’est pas gagnable. Elle ne se terminera qu’en 1975.
JO
Le skieur Jean-Claude
Killy remporte sa
troisième médaille d’or
aux Jeux olympiques
d’hiver de Grenoble, sur
une épreuve de slalom
à Chamrousse. Aucun
sportif français n’en avait
fait autant jusqu’à Martin
Fourcade, cinquante ans
après, à Pyeongchang.
AFP
été jugé et même un peu emprisonné
pour cela, n’était-il pas un peu voyou?
C’est un homme à la personnalité tumultueuse, en proie à des doutes et parfois
porté par des certitudes absolues. Je préfère évidemment le Malraux de la Condition humaine, le Malraux des grands moments épiques, le Malraux de la révolte et
de l’insurrection, le Malraux de la résistance, au Malraux officiel.
Que faut-il garder du Malraux ministre de la Culture ?
Pour le patrimoine, il aura engagé des
actions solides, en particulier la sauvegarde des centres historiques. Même s’il
a laissé détruire de beaux monuments
du XIXe siècle (notamment certains théâtres). Autre réalisation heureuse: la création de l’inventaire des richesses artistiques de la France. Il aura aussi été un
ardent défenseur du cinéma. On lui doit
le rattachement au ministère de la Culture
du Centre national du cinéma qui, antérieurement, relevait du ministère de l’Industrie! Il fut le créateur de l’avance sur
recette. Certes, sur les arts visuels, il
aimait surtout les gloires consacrées, mais
plus rarement les artistes nouveaux. Il
semblait désarmé par les œuvres de Tin-
AFP
«Un sentiment d’angoisse
et de dégoût s’empare
du monde devant l’intensité
et la sauvagerie continues
de ce conflit.
Il ne peut y avoir
ni victoire ni défaite.»
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ACTUELLEMENT AU CINÉMA
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