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Libération - 25 08 2018 - 26 08 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 25 ET DIMANCHE 26 AOÛT 2018
2,70 € Première édition. No 11583
www.liberation.fr
DOLTO
Lorsque la
psychanalyste
de l’enfant
réapparaît
«Libé» a testé
«le Figaro»
et vice-versa
CAHIER CENTRAL
RENTRÉE
LITTÉRAIRE
Javier Cercas
déterre
son oncle
franquiste
ET AUSSI MAYLIS DE KERANGAL,
J.M. COETZEE, LISA HALLIDAY,
AMÉLIE NOTHOMB…
PAGES 21-28
#METOO
#MALAISE
Les accusations portéescontrelacinéaste
Asia Argento et la
philosophe Avital
Ronell, deux figures
féministes, mettent
à l’épreuve le mouvement né dans le
sillage de l’affaire
Weinstein. PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
L’actrice et réalisatrice italienne Asia Argento, au Festival de Cannes, le 19 mai. PHOTO ANTONIN THUILLIER. AFP
ÉTÉ
IORGIS MATYASSY
PAGES 16-19
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Par
SONYA FAURE
U
ne féministe peut-elle se révéler harceleuse? Ce qui est
sûr, c’est qu’«une femme
peut évidemment se livrer à des
agressions sexuelles», pose la professeure en études de genre à l’Université de Lausanne Eléonore Lépinard: «Le harcèlement sexuel est une
question d’abus de pouvoir. Toute
personne en situation de pouvoir,
homme ou femme, est susceptible
d’en abuser.»
Coup sur coup ces deux dernières
semaines, deux grandes figures féministes, la réalisatrice italienne
Asia Argento (lire ci-contre) et la
philosophe américaine queer Avital
Ronell (lire page 4), sont accusées
de harcèlement ou d’agression
sexuels par deux hommes plus jeunes et moins puissants qu’elles.
Qu’elles soient fondées ou non
(aucune des deux affaires n’est passée devant les juges), ces allégations, et surtout les scandales médiatiques qui ont suivi, font
craindre un backlash, un retour en
arrière, après la prise de conscience
du mouvement #MeToo. Elles
ébranlent aussi parfois les féministes, et tout simplement les fausses
évidences.
«Les accusations contre Asia Argento invalident-elles le mouvement #MeToo?» titrait lundi le Los
Angeles Times. Ceux que les avancées féministes effraient s’en sont
évidemment donné à cœur joie. Il
faut pourtant le rappeler : en
France, par exemple, 96% des victimes d’agressions sexuelles sont des
femmes, et la violence sexuelle est
«quasi exclusivement le fait d’un ou
plusieurs hommes», selon l’enquête
Virage de l’Ined, publiée en 2016.
Alors pourquoi autant de bruit
sur deux cas si peu représentatifs?
Précisément parce que les accusations de violences sexuelles proférées contre des femmes sont rares,
surprenantes et obligent à se poser
des questions nouvelles sur les formes que peuvent prendre domination sexuelle et abus de pouvoir.
TOLLÉ ET MOQUERIES
Asia Argento, Avital Ronell : deux
femmes qui cherchent justement,
dans leur vie comme dans leur travail, à casser les codes et les normes,
notamment sexuelles. Très engagée
dans #MeToo, Argento est l’une des
premières à avoir révélé les violences sexuelles du producteur américain Harvey Weinstein. On lui reproche aujourd’hui d’avoir conclu
un accord financier avec le comédien Jimmy Bennett, qui l’accusait
d’agression sexuelle en 2013. Il
avait 17 ans.
Avital Ronell est une des figures
mondiales de la philosophie queer.
Spécialiste de Heidegger et de Jacques Derrida, lesbienne, elle est
professeure de littérature comparée
à l’Université de New York (NYU).
Un ancien élève, gay, l’a dénoncée
pour harcèlement sexuel – ce que
Ronell dément. Après onze mois
d’enquête interne, l’université l’a
suspendue pour un an.
Mais les deux affaires diffèrent
aussi sensiblement. Par la nature
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
CES AFFAIRES
QUI DÉGENRENT
#METOO
Deux figures féministes, l’actrice italienne Asia
Argento et la philosophe américaine Avital Ronell,
sont accusées de violences sexuelles par de jeunes
hommes. Le mouvement né de l’après-Weinstein
en sortira-t-il délégitimé ou renforcé?
des accusations d’abord, par le milieu dans lequel les deux femmes
évoluent, mais aussi par les réactions qu’elles ont suscitées dans leur
entourage. Comment réagir, quand
on est féministe, aux accusations
qui touchent l’une des «nôtres» ?
Lors des révélations sur le possible
accord financier conclu par Asia Argento, les figures de #MeToo sont
restées prudentes et ont assuré à la
présumée victime, Jimmy Bennett,
leur soutien si les faits étaient avérés. «La violence sexuelle est liée au
pouvoir et au privilège. Peu importe
qu’il s’agisse de votre actrice préférée, d’un activiste ou d’un professeur, et quel que soit son genre», a
ainsi tweeté la militante américaine
Tarana Burke. La réaction a été tout
autre du côté des prestigieux soutiens d’Avital Ronell. Des dizaines
d’universitaires ont signé au printemps un courrier initié par Judith
Butler, la grande théoricienne des
études de genre. Destiné à plaider
la cause de leur consœur dans le cadre de l’enquête menée par l’Université de New York (les signataires
n’avaient donc pas connaissance,
comme nous aujourd’hui, de tous
les éléments parus dans la presse),
ce texte qui devait rester à usage interne a fuité sur un blog et suscité
tollé et moqueries. Ses auteurs y reprennent en effet les poncifs
traditionnels de la défense des
agresseurs sexuels masculins.
«Nous demandons à ce que le professeur Ronell bénéficie de la dignité
qu’une personne de sa stature internationale et de sa réputation mérite», disait par exemple la lettre,
comme si le prestige de l’accusée lui
donnait droit à un traitement de faveur. Le courrier tombait aussi dans
le panneau du victim blaming :
«Certains d’entre nous connaissent
l’individu qui a mené cette campagne sournoise contre elle.» Les
auteurs de la lettre ont reconnu leur
erreur, Judith Butler s’en est publiquement excusée. Dans un mail à
Libération, l’historienne Joan Scott,
signataire elle aussi du texte, s’en
explique : «Le contexte avait à voir
avec les abus qui ont suivi #MeToo.
Ce mouvement a eu bien sûr des effets importants et positifs en exposant l’étendue de la culture du privilège masculin, mais il a aussi rendu
difficile, sinon impossible, le respect
des droits de l’accusé. Dans le climat
actuel de #MeToo, les accusateurs
ont tout le pouvoir.»
AUBAINE
Pour les opposants à #MeToo (et
plus généralement au féminisme,
aux études de genre, aux théories
queer…), l’aubaine est trop belle. En
France aussi, les partisans de la «liberté d’importuner» ironisent,
comme Peggy Sastre, signataire de
la tribune parue dans le Monde au
côté de Catherine Deneuve. «C’est
bien gentil de s’émouvoir de l’irrespect des droits de la défense […]
quand “un des siens” est touché, estime l’écrivaine sur le site du Figaro
le 22 août. Maintenant que la révolution postmoderne mange ses
petits, certains de ses architectes
s’affolent.»
Si des féministes agressent des
hommes, si leurs pairs les défendent avec des arguments qu’on pensait réservés aux masculinistes,
#MeToo a-t-il encore un sens? se demande-t-on dans la presse ou sur les
réseaux sociaux. Bien sûr que oui,
et même plus que jamais, répond
Josephine Livingstone dans le jour-
nal de gauche The New Republic.
Pour elle, les réactions aux affaires
Argento et Ronell ont servi à «clarifier, et non à brouiller, la nature de
#MeToo». «La réaction de l’establishment académique aux infractions
de Ronell a été une tentative de
consolider le pouvoir de l’establishment», écrit-elle. Par contraste,
«#MeToo est un mouvement ouvert,
créé sur les réseaux sociaux par des
personnes en conversation constante
les unes avec les autres. Il n’est pas
centralisé.» Et peut-être enfin
adapté à penser les abus de pouvoir
de tous (les) genres. •
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
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u 3
Fellation, transaction, contradiction
La bombe a explosé le 19 août, dans le New York Times : Asia
Argento aurait versé 380 000 dollars (333 000 euros) à Jimmy
Bennett, comédien et musicien américain, pour s’éviter un procès
pour agression sexuelle qu’elle aurait commise contre lui. Les faits
se seraient déroulés en mai 2013 en Californie, lors d’un rendezvous professionnel dans une chambre d’hôtel. Argento aurait entre
autres pratiqué une fellation sur Bennett, qui avait alors 17 ans
(mineur, donc). Ils se connaissent depuis le Livre de Jérémie réalisé
en 2004 par l’Italienne, où Bennett interprète son fils.
L’actrice concède lui avoir versé de l’argent, mais pour l’aider.
Or, selon le site people TMZ, des SMS échangés par Argento
avec une connaissance confirmeraient un acte sexuel avec Bennett,
de son initiative à lui, selon elle, et dans l’ignorance qu’il était alors
mineur. Jeudi via Instagram, Bennett a, lui, fait état de sa «honte»
et de sa «peur» d’un débat public, et d’un «traumatisme» qui aurait
été réactivé par les accusations d’Asia Argento contre Harvey
Weinstein. Toujours selon le New York Times, les avocats
de Bennett auraient signifié en novembre leur intention d’engager
des poursuites, réclamant à l’actrice 3,5 millions de dollars
(environ 3 millions d’euros) de dommages et intérêts.
Asia Argento
en mai 2017 à Paris.
PHOTO SMITH
Asia Argento, itinéraire
d’une trauma queen
L’actrice et cinéaste,
qui a débuté devant
la caméra de son père,
a édifié un parcours
jalonné de drames,
de coups d’éclat
et d’échos troublants.
«L
e malheur ne vient pas
des miroirs brisés mais
des esprits qui le sont.»
Cette réplique cinglante du film
Suspiria (1977) de Dario Argento est
à méditer à l’aune du twist qui secoue la vie de sa fille, Asia, 42 ans,
l’une des accusatrices de Harvey
Weinstein, égérie du mouvement
#MeToo et à présent accusée
d’agression sexuelle par l’acteur
Jimmy Bennett, qu’elle avait lancé
gamin dans le très trash Livre de Jérémie. Miroir et bris. La vie et
l’œuvre d’Argento –comme actrice,
réalisatrice, musicienne, perfor-
meuse ou romancière– se trouvent
placées sous le signe du destroy, du
soufre et de l’impudeur, et se mêlent
au point que les titres de ses trois
films de cinéaste s’enchaînent tels
les chapitres d’une autobiographie.
Scarlet Diva (2000). Puis, le titre original du Livre de Jérémie (2004), tiré
de l’Ancien Testament, que l’on
pourrait traduire par «Le cœur est
tortueux par-dessus tout» («…et il est
méchant : qui peut le connaître ?»
pour citer le verset en entier). Enfin,
l’Incomprise. Soit une trinité formée
par : l’animal médiatique jamais
avare de déclarations provocs (au
hasard, «les actrices sont toutes des
prostituées», disait-elle à Numéro
en 2013); l’amoureuse tumultueuse
(deux ex-maris, des amants, tels
les acteurs Michael Pitt ou Vincent
Gallo, ou dernièrement le chef superstar Anthony Bourdain, qui s’est
suicidé en juin); l’enfant terrible rejetée, victime sans doute pas assez
parfaite pour #MeToo, comme le
martelaient les médias italiens en
lui reprochant d’avoir cédé à Harvey
Weinstein et qui la poussèrent à
quitter l’Italie.
Miroir toujours, ce trio semble le reflet juvénile de la trilogie fantastique
des mères réalisée par Argento père,
Suspiria, Inferno et la Troisième
Mère, centrée sur des sorcières immortelles –les mères des soupirs,
des ténèbres et des larmes– qui contrôleraient secrètement le monde.
Chez Asia Argento, il s’agirait moins
de contrôle que d’opposition frontale. Aux convenances. A l’ombre paternelle –plus prégnante que celle
de sa mère, Daria Nicolodi, ex-collaboratrice et actrice pour Dario– qu’il
est difficile d’occulter tant le pape du
giallo (genre de thriller transalpin
baroque, excessif, mi-policier, mifantastique, qui serait à Hitchcock
ce que le porno est à l’érotisme) paraît l’avoir définie. «Je suis son produit», disait-elle à Libé en 2017. Définition à la fois vague et précise.
«SOLITUDE»
Née en 1975, Asia Argento connaît
vite les plateaux de tournage en
débutant dans un téléfilm à 9 ans.
A côté d’apparitions chez Nanni
Moretti (Palombella rossa, 1989), elle
file rapidement devant la caméra
de son père dans Trauma (1993), le
Fantôme de l’opéra (1998) et surtout
le Syndrome de Stendhal en 1996, le
plus beau film de son père selon elle
mais à la violence psychologique
quasi insoutenable, et forcément à
revoir d’un autre œil aujourd’hui:
Argento y joue une policière traumatisée par un serial killer qui développe des pulsions meurtrières.
Abusée, abuseur.
Les opinions fluctuantes de la fille
sur le père au long des interviews,
entre fusion et distance, dénotent
des rapports complexes, nés au fil
d’une enfance qu’elle décrit comme
solitaire et dépressive, où Dario lisait à Asia ses scénarios de films
d’horreur pour l’endormir, et pour
l’y inclure plus tard : «Lui et moi
sommes pareils, la même solitude, les
mêmes cauchemars, la même agoraphobie» (à Libé en 2001) ; «j’ai travaillé avec mon père pour qu’il
m’aime» ; «il ne m’a rien expliqué
mais je n’ai pas eu besoin de lui pour
être artiste» (à Libé en 2013) ; «je sais
qu’il est fier de moi, et je le respecte»
(à Libé en 2017). Ce cordon qui les relie est un nœud coulant pour elle,
renvoyée sans cesse dans son travail
à l’enfance: «fille de…», qui regarderait, parfois fantasmerait et élargirait ses blessures intimes, entre profondeur gothique et excès «emo».
HARDCORE-CHIC
Pour un peu tuer le père sous le regard de tous, elle enfile dès la fin
des années 90 des rôles borderline
où elle est invariablement l’incandescente bad girl-pute-marginale, glissant entre séries B françaises (la Sirène rouge, 2002 ;
Diamant 13, 2009), films d’auteur
bien choisis (chez Abel Ferrara, Olivier Assayas, Bertrand Bonello ou
Gus Van Sant) et incursions sans
conviction à Hollywood (au côté de
Vin Diesel dans le bourrin xXx
en 2002 ou en Comtesse du Barry
dans Marie-Antoinette de Sofia
Coppola en 2006). Sur et hors des
écrans, l’image d’une égérie hardcore-chic, hyper sexuelle, tatouée et
à la voix rauque se fixe dans les esprits et les préjugés.
Argento ne change rien lorsqu’elle
devient cinéaste : Scarlet Diva
(2000) est le portrait punk d’une
jeune actrice italienne, sans filtre,
jeté à la gueule, où fiction et réalité
se mélangent sur fond de sexe, drogues et rock’n’roll. C’est aussi sincère, naïf, patchwork, chichiteux et
magmatique qu’un Suite page 4
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 journal intime
ado. Oui, la scène avec le gros producteur américain en robe de
chambre est bien sûr une référence
vengeresse à Harvey Weinstein,
sans qu’on puisse alors le deviner.
Mais des démons qui rongent la
protagoniste, le fantôme le plus prégnant reste encore le père, Asia Argento ne pouvant s’empêcher de
tourner une scène d’overdose pareille à une chute de Suspiria.
Moins commenté à l’époque, le très
dark jusqu’au malaise Livre de Jérémie (2004) va être bien sûr scruté
comme une boîte à sombres secrets (1). Argento se décrira plus tard
dans cette période de sa vie comme
odieuse et agressive, allant trop loin
pour réaliser et jouer. Elle se met en
scène en prostituée junkie, mère de
Jérémie, enfant violé par son excompagnon, qu’elle emmène en
road-trip américain pour l’arracher
à ses grands-parents chrétiens fondamentalistes. Son récent accusateur, Jimmy Bennett, alors âgé
de 7 ans, y jouait Jérémie. Au fond
d’un tourbillon de scènes glauques
(entre autres choses, la mère de Jérémie le fait battre par un de ses
amants parce qu’il s’est uriné dessus), la dernière lumière est encore
celle de l’enfance, sauvée dans des
passages oniriques.
SANS CHIQUÉ
Un motif qu’elle utilisera de façon
plus apaisée, plus disciplinée, dans
l’Incomprise (2014), encore une
histoire de petite fille perdue, ballottée entre des parents artistes et
irresponsables dont elle réclame
l’amour. Si le Livre de Jérémie se
lisait comme une rupture avec le
passé (tourné en Amérique, à un
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
moment où elle était en froid avec
son père parce qu’elle avait refusé
de jouer dans un de ses films), l’Incomprise sonne comme une réconciliation aux airs de pardon.
Côté vie publique, c’est toujours
l’avis de tempête, surtout depuis son
engagement dans #MeToo, autre
moyen, plus politique, d’exorciser
une autre douleur – les relations
sexuelles d’abord non consenties
avec Weinstein envers qui elle dit
avoir capitulé de peur qu’il ne détruise sa carrière. Et son meilleur
rôle récent, car en direct à la télévision, sans filet et sans chiqué, fut son
discours à la cérémonie de clôture
du dernier Festival de Cannes, annonçant la fin supposée d’une ère au
profit d’une autre où le monde du cinéma aurait tourné le dos à Weinstein et rappelant que dans le public
de professionnels, ce soir-là, «il y a
ceux que l’on devrait pointer du doigt
à cause de leur comportement envers
les femmes […]. Vous savez qui vous
êtes. Plus important encore, nous savons qui vous êtes». Le scandale qui
la frappe aujourd’hui, avec ces dévoilements-surprises de SMS et photos compromettantes, rappelle les
énigmes de son géniteur où il fallait
trouver l’image-pièce manquante
pour faire émerger trauma, souvenir
et vérité refoulés et déplaisants,
comme dans le bien nommé les Frissons de l’angoisse (1975).
LÉO SOESANTO
(1) Le film est adapté des écrits de J. T. LeRoy, alors jeune sensation littéraire culte,
junkie, transgenre et révérée pour ses histoires trash «autobiographiques». L’écrivain, apparition mutique planquée sous
une perruque et des lunettes de soleil, se
révélera une imposture, prête-nom de
l’écrivaine Laura Albert.
L’excentrique philosophe Avital Ronell
suspendue de l’Université de New York
Un ancien étudiant de la
féministe «queer» lui reproche
des mails et des gestes
déplacés. Des intellectuels,
dont Judith Butler, l’ont
défendue. Un comportement
jugé masculin et corporatiste
par de nombreux médias.
«M
on adoré», «mon doux bébé câlin», «mon magnifique Nimrod».
Ou bien encore ce jeu de mots:
«My cock-er spaniel», «mon cocker» (1). Mots
doux ou preuves d’un long harcèlement
sexuel? La nouvelle a déclenché une tempête
dans les milieux universitaires américains et
au-delà. Avital Ronell, une intellectuelle internationalement réputée, professeure de littérature comparée à l’Université de New York, a
été suspendue un an par sa fac pour avoir harcelé sexuellement un de ses anciens étudiants,
Nimrod Reitman. Ce qu’elle dément.
Avital Ronell, philosophe proche du courant
de la French Theory et de Jacques Derrida,
qu’elle rencontra en 1979, a écrit sur l’autorité,
la surveillance, la figure de l’ennemi, mais
aussi sur le sida, l’addiction ou le téléphone.
Féministe, de gauche, Ronell est lesbienne et
se définit comme queer. Nimrod Reitman,
l’ex-étudiant qui l’accuse, est gay.
Selon le New York Times, qui a sorti l’affaire
mi-août, Nimrod Reitman, aujourd’hui âgé
de 34 ans quand Ronell en a 66, lui reproche
de lui avoir envoyé pendant trois ans des mails
déplacés, mais aussi d’avoir eu des gestes à
connotation sexuelle à plusieurs reprises.
Reitman raconte ainsi une journée de 2012, à
Paris, où la philosophe l’avait invité à l’accompagner. Elle lui aurait demandé de lui lire des
poésies, dans sa chambre, pendant qu’elle faisait la sieste. Puis l’aurait invité dans son lit,
lui aurait touché la poitrine, l’aurait embrassé.
Reitman explique ne pas avoir osé réagir par
peur de représailles sur son avenir universitaire. Dès le lendemain, il lui aurait pourtant
dit son désaccord et sa gêne. Mais la situation
se serait répétée à plusieurs reprises. Avital
Ronell, elle, dément catégoriquement tout
contact sexuel. Quant à ses mails: «Nos communications étaient entre deux adultes, un
homme gay et une femme queer, qui partagent
un héritage israélien, aussi bien qu’un penchant pour une communication imagée et familière, née de sensibilités et d’un contexte aca-
démique communs», a-t-elle déclaré au
New York Times.
Excentricité
Au terme d’une enquête de onze mois, l’université a conclu que Ronell s’était bien livrée
à du harcèlement sexuel et que son comportement avait été «suffisamment envahissant
pour altérer les termes et les conditions de l’environnement d’apprentissage de M. Reitman».
Elle a en revanche rejeté les accusations
d’agression sexuelle, estimant qu’elle n’avait
pas de preuve.
Au printemps, plusieurs dizaines d’intellectuels et de professeurs d’université avaient signé un texte de soutien, initié par Judith Butler, la grande figure des études de genre,
destiné à l’Université de New York, pour plaider la cause de la philosophe lors de l’enquête
interne de la fac. Le courrier confidentiel a
fuité sur un blog – sans doute était-ce aussi
l’occasion de porter un coup aux études de
genre et au poststructuralisme. Très malhabile, le texte reprenait les arguments classiques de la défense des hommes harceleurs…
Le procès médiatique d’Avital Ronell est devenu celui des intellectuelles féministes et
queer. Sur le blog The Philosophical Salon, le
philosophe slovène Slavoj Zizek a justifié son
choix de signer la pétition de soutien à Ronell:
«Pour être brutalement honnête, Avital et moi
ne sommes pas membres du même “gang”
théorique: […] elle est féministe alors que je suis
très critique de la version prédominante du féminisme américain, commence le penseur
marxiste. Dans sa manière d’être avec ses collègues et ses amis, Avital est un genre en soi :
acerbe, ironique, se moquant des autres amicalement… Pour faire court, elle est une provocation vivante pour les membres du politiquement correct de notre monde académique, une
bombe sur le point d’exploser. […] Ce qui me
rend vraiment triste, c’est que la procédure
contre Avital vise un certain type psychologique, un certain mode de comportement et d’ex-
«C’est cette défense
corporatiste qui rend
possible les abus
de pouvoir.»
Eléonore Lépinard
professeure en études de genre
à l’Université de Lausanne
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
u 5
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Quelles suites judiciaires possibles
pour les deux femmes?
Si les victimes présumées
menaient une action
en justice, Asia Argento
serait jugée en Californie
et Avital Ronell dans l’Etat
de New York, par des lois
sensiblement différentes.
L
es accusations portées à l’égard de
l’actrice et fer de lance du mouvement #MeToo Asia Argento et la
philosophe queer et universitaire Avital
Ronell mettent en lumière les rouages
complexes de la justice américaine,
différents d’un Etat et d’une instance à
l’autre.
Les accusations de Jimmy
Bennett contre Asia Argento
peuvent-elles aboutir
à une action en justice ?
Avital Ronell, en 2009.
PHOTO OLIVIER ROLLER.
DIVERGENCE
pression pour lesquels il y a de moins en moins
de place dans l’académie.» Dans ses livres
aussi, la philosophe tient un langage horsnorme, mélange de concepts et de mots de
la rue. Dans Loser Sons (2012), elle cite Hannah
Arendt puis soudain se coupe et l’interpelle:
«Ecoute-moi, Hannah, t’es sûre de ça?» Le philosophe français Jean-Luc Nancy, qui a aussi
signé la lettre de soutien à son amie, témoigne
de son excentricité: «Avital a sans doute été
imprudente, mais cette histoire est gonflée, assure-t-il à Libération. Je la connais depuis une
trentaine d’années, et depuis trente ans elle
m’envoie des mails avec des “I love you”,
“I adore you”. C’est son style: des hyperboles
toujours recommencées.»
«Entre-soi très malvenu»
Certains soutiens d’Avital Ronell estiment encore qu’après tout, Nimrod Reitman pouvait
bien changer de directrice de thèse ou de faculté. «Une directrice de thèse a le pouvoir de
faire et défaire l’avenir universitaire de ses
élèves, rectifie la professeure en études de
genre à l’Université de Lausanne Eléonore Lépinard. En fac de médecine, on ne s’y trompe
pas: on parle des “patrons”. Mais en sciences
humaines, les universitaires ont du mal à assumer cette réalité car dans la relation entre
professeur et élève s’imbriquent aussi une complicité intellectuelle, un tutorat, un accompagnement qui masquent le lien hiérarchique.»
La chercheuse est sévère envers l’attitude des
universitaires qui se sont empressés de soutenir l’une des leurs: «Cet entre-soi est très malvenu. C’est justement cette défense corporatiste
qui rend possibles les abus de pouvoir.» Mais
Dans le cas de l’actrice et cinéaste italienne, aucune plainte n’a été déposée.
Jimmy Bennett, qui aurait réclamé en
novembre 3,5 millions de dollars (3 millions d’euros) de dommages et intérêts à
l’actrice pour lui avoir «infligé de manière
intentionnelle une détresse émotionnelle
et des pertes de salaire», se retrouve lié par
un deal signé en avril. Asia Argento a alors
versé 380000 dollars à son ancien protégé. En échange, «cet accord interdit à
Bennett de poursuivre Argento sur la base
de ces accusations», juge Pierre Hourcade,
avocat aux barreaux de Californie, de
New York et de Paris. D’autant que le texte
dans leur défense de Ronell, des universitaires américaines font aussi plus largement la
critique de ce qu’elles considèrent comme des
«dérives» du «Title IX» dans ce cas-ci. Pour ces
dernières, l’outil juridique (lire aussi page 4)
était pensé dès 1972 pour permettre aux femmes d’échapper à toute discrimination à l’université et n’aurait ainsi pas vocation à aider
un homme à se retourner contre une femme.
Le véritable «abus fait du Title IX» n’est pas là
pour l’historienne Joan Scott, qui a signé elle
aussi la lettre de soutien à Ronell: «Le Title IX
est récemment devenu uniquement centré sur
le harcèlement sexuel, a-t-elle expliqué dans
un mail à Libération. Depuis 1972, les universités confrontées à une plainte dans le cadre du
Title IX ont répondu de manière diverse au fil
des ans: elles ont protégé leurs éminents universitaires, choisissant d’ignorer les plaintes
d’étudiants; elles ont protégé leurs athlètes et
tous ceux qu’elles considéraient comme vitaux
pour leurs programmes; elles ont parfois puni
les accusés après une prudente investigation.
Mais plus récemment, la réponse la plus typique est de considérer une plainte comme
prouvée, sans trop d’efforts pour examiner les
faits afin d’agir vite et de punir l’accusé. […] Au
lieu d’un jury composé de ses pairs, l’accusé fait
face à des équipes d’avocats décidés à protéger
l’université de coûteuses poursuites en justice
ou de la perte de fonds fédéraux. […] C’est ce qui
s’est passé dans le cas Ronell.» Ce qui ne suffira
peut-être pas : Nimrod Reitman réfléchit à
porter plainte, cette fois en justice, contre Avital Ronell et l’Université de New York.
SONYA FAURE
(1) Cock signifie «bite» en anglais.
«ne peut pas être interprété comme une reconnaissance de la culpabilité de l’actrice», insiste-t-il. Asia Argento n’a pas
«acheté le silence» de son ancien protégé
puisqu’aucune clause de confidentialité
n’a été signée. Elle s’est prémunie contre
d’éventuelles poursuites judiciaires. Ce
genre d’accord est monnaie courante aux
Etats-Unis, selon l’avocat.
Asia Argento est-elle
inattaquable ?
«Là-bas, que vous soyez puissant ou pas,
cela ne change pas grand-chose. On l’a vu
avec Harvey Weinstein», rappelle Pierre
Hourcade. Le dossier Jimmy Bennett
n’est pas complètement clos. Une association ou d’autres éventuelles victimes peuvent en effet prendre le relais dans une action au civil et le faire témoigner à la
barre. Les faits ont eu lieu en 2013 alors
que le jeune homme était encore mineur
mais ne sont pas sujets à prescription.
L’actrice pourrait donc devoir répondre
à la justice californienne et y laisser des
plumes. «Les jurys populaires [convoqués
dans le cas d’un procès en civil, ndlr] ont
tendance à accorder des dommages et intérêts considérables aux victimes», explique
Pierre Hourcade. La menace de poursuites par la Californie n’est pas non plus
à écarter. Cet Etat, théâtre de l’agression
présumée, peut saisir les tribunaux «au
nom de son peuple». Dans cette hypothèse, Asia Argento risquerait entre sept
et onze ans de prison, et 2 000 dollars
d’amende.
Qu’est-ce que le «Title IX» au nom
duquel Avital Ronell est mise en
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Cohérence
Quelle leçon tirer de deux cas
– supposés – d’agression féminine
sur des hommes, en regard des dizaines
de milliers d’abus masculins révélés
par le mouvement #MeToo ? Difficile
de raisonner sur des affaires qui
tiennent plus du mouton à cinq pattes,
ou du merle blanc, que de la réciproque
statistique. Fausse fenêtre, ou plutôt
vasistas en toc… Pourtant, les deux
mésaventures d’Asia Argento et
d’Avital Ronell, l’actrice et l’universitaire, appellent commentaire, sinon
examen de conscience. Les avocats
des deux femmes accusées,
l’une d’agression, l’autre de harcèlement, en appellent à juste titre au scrupuleux respect de la présomption d’innocence. Fort bien. Est-on sûr, du coup,
que les mêmes précautions aient toujours été prises pour les hommes mis
en cause publiquement à la suite
de l’affaire Weinstein ? En général, oui,
dira-t-on. Au demeurant, les condam-
cause par un ancien étudiant ?
Il s’agit d’une loi fédérale passée en 1972
qui stipule qu’aucune personne aux EtatsUnis ne peut faire l’objet de discrimination sexuelle dans le cadre d’un programme éducatif. C’est cette législation
qui contraint notamment une université
à engager une enquête si l’un de ses étudiants se plaint d’un fait de harcèlement
sexuel de la part d’un professeur ou
d’un autre élève. Son utilisation par Nimrod Reitman dans l’affaire Ronell a été décriée par certaines féministes car la loi a
été créée, à l’origine, pour défendre les
femmes contre un système éducatif tenu
par les hommes qui les desservait. Or,
contrairement à d’autres dispositifs légaux du même ordre, le texte du «Title IX»
ne fait pas de différences entre les genres
et s’applique à toute victime présumée. La
philosophe Avital Ronell a ainsi été suspendue un an par l’Université de
New York, qui l’a reconnue responsable de
harcèlement sexuel.
Quelles conséquences
pour Avital Ronell ?
Reitman réfléchirait à porter le dossier en
justice. Dans l’Etat de New York, le harcèlement sexuel est considéré comme un
crime, passible de seize ans de prison.
Mais «95% des affaires criminelles dans
cet Etat ne vont pas jusqu’au procès», relève Pierre Hourcade. Un accusé, s’il accepte de plaider coupable, peut en effet
négocier une réduction de peine avec le
procureur. Une disposition dont pourrait
également bénéficier Asia Argento si elle
était inquiétée en Californie.
CAROLINE VINET
nations judiciaires, à ce jour, restent
rarissimes. Mais toute exception pose
– ou poserait – problème. De même la
réaction d’une pléiade d’universitaires
solidaires d’Avital Ronell affaiblit la
cause : on y trouve le florilège des arguments les plus contestables employés
à l’époque par les adversaires de #MeToo, et légitimement tournés en ridicule. Comment peut-on attaquer
quelqu’un d’aussi éminent ? D’ailleurs,
la victime est louche. Et puis l’intéressé
pouvait changer d’université, etc.
Quand une institution est attaquée,
serait-elle hautement intellectuelle
et féministe, la mauvaise foi
n’est jamais loin.
La révolution #MeToo en sort-elle
affaiblie ? Au bout du compte, non.
Tout comme les hommes mis en cause
précédemment, les deux accusées
doivent maintenant se défendre pied
à pied. Avital Ronell a déjà été sanctionnée ; Asia Argento dément tout délit et
personne ne peut affirmer, sans crainte
d’être désavoué, qu’elle est coupable.
Elle est néanmoins atteinte et sa réputation au moins écornée. Ce qui tend
à prouver une certaine cohérence :
quel que soit le genre ou la position
des personnes concernées, le «deux
poids, deux mesures» a été évité.
Autrement dit, l’accusation d’abus
de pouvoir en matière sexuelle entraîne
investigation et, le cas échéant,
sanction morale ou légale. Petite
mais utile leçon d’universalisme… •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
DROIT À L’AVORTEMENT
En Argentine, la bataille
des baptisés
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
En réaction au refus
du Sénat de légaliser
l’IVG, des milliers
d’Argentins s’engagent
dans une démarche
collective
de renoncement à
l’Eglise. Certains vont
jusqu’à revendiquer
la séparation entre
l’institution catholique
et l’Etat.
Une femme montrant un «certificat» d’apostasie et le Christ paré d’un foulard vert, symbole de la lutte pour l’avortement légal, le 18 août à Buenos Aires. COLECTIVO PANDILLA FEMINISTA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
Correspondante à Buenos Aires
«D
ites, on ne les ferait
pas en été, nos prochaines mobilisations ?» rigole Analia Mas, avocate et membre de Cael (Coalition
pour un Etat argentin laïc), dont
les cheveux blonds bouclés sont
soufflés par les bourrasques
d’une tempête glaciale. «C’est le
courroux divin», lui rétorque, ironique, Georgina Orellano, militante féministe pour les droits
des prostituées.
En quelques minutes, les affiches, banderoles et la petite table
installées au coin de deux larges
avenues du centre de Buenos
Aires sont démontées et transportées sous les gouttes quelques
dizaines de mètres plus loin, à
l’abri d’un large auvent. Plusieurs
centaines de personnes venues
ce samedi d’hiver austral faire
leur apostasie collectivement
suivent les organisateurs en courant au milieu de la circulation.
Analia s’est saisie d’un des deux
gros cartons déjà remplis de formulaires et de photocopies de
certificat de baptême, nécessaires
à ce processus de renoncement
à l’Eglise.
sénateurs et de l’Eglise.»
Le foulard vert, symbole de la
lutte pour l’avortement légal, sûr
et gratuit, a accouché d’un autre:
le foulard orange, pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et
l’apostasie, terme hier peu connu
des
non-militants,
est
aujourd’hui repris par tous les titres de la presse argentine.
Une autre voix, fluette et digne
mais qui porte loin, accompagne
DOSSIER D’APOSTASIE
ce mouvement politique: celle de
En Argentine, cette démarche Nora Cortiñas, la plus active et
personnelle s’est transformée en chérie des «mères de la place de
mouvement collectif et politique Mai», ces femmes qui se sont ople 8 août, jour
posées à la dernière dicdu vote du Sétature
miliBOLIVIE
nat contre la
taire (1976-1983)
PARAGUAY
légalisation
et qui réclaBRÉSIL
de l’avortement justice
ment. Durant
pour leurs enURUGUAY
des heures,
fants assassiBuenos Aires
sous une
nés par le répluie batgime et dont
ARGENTINE
Océan
Pacifique
tante et alors
on n’a jamais
ÎLES
MALOUINES
que l’issue du
retrouvé les
vote était pliée
corps. Après sa
Cap Horn
d’avance, des cenronde hebdoma500 km
taines de personnes
daire sur la place à
ont fait la queue pour laisleur nom, elle a annoncé :
ser leur dossier d’apostasie au «Cette décision me fait mal, je suis
stand de Cael, accolé au Congrès. croyante et j’entends le rester,
Depuis, près de 4000 demandes mais je refuse de continuer à apont été faites dans la capitale ar- partenir à cette institution hypogentine et dans d’autres villes du crite. Je vais leur renvoyer mon
pays. Elles ont été présentées certificat de baptême, de commuvendredi à l’épiscopat de Buenos nion, de confirmation et de maAires.
riage s’il le faut!» plaisante-t-elle
«La seule raison pour laquelle je du haut de ses 88 ans.
fais partie de l’Eglise, c’est parce
qu’on m’a baptisé à 3 mois, alors
«PAS EN MON NOM»
que je n’étais pas en âge de raison- Déjà révoltée contre les autorités
ner, explique Lucas, 32 ans. D’une argentines de l’Eglise, coupables
part ça n’a aucun sens spirituel de complicité avec la dictature,
pour moi d’y rester attaché, puis- Nora Cortiñas a décidé de se lanque je ne suis pas croyant et, cer dans ce nouveau combat lors
d’autre part, je ne veux plus que du débat sur l’avortement. Très
l’institution s’exprime en mon mobilisée pour la justice sociale
nom sur des sujets où sa position depuis toujours, elle a rejoint le
est diamétralement opposée à la mouvement de jeunes Argentines
mienne. Ces derniers mois en par- mobilisées depuis trois ans
ticulier, au sujet de l’avortement, autour du collectif «Ni una meje ne le supportais plus.»
nos» («pas une femme de
Le poids de l’Eglise argentine moins») : «J’ai vu comment
dans les débats qui se sont tenus l’Eglise s’insinuait dans le corps
durant ces cinq derniers mois et des femmes, comment elle s’en senson rôle de lobby politique pour tait propriétaire et voulait décider
conserver le statu quo est en effet pour elles, et ça m’a profondément
indiscutable. «Les sénateurs qui offensée. Pas en mon nom, pas un
ont voté contre l’ont fait dans une jour de plus !»
perspective morale et religieuse Le débat sur la légalisation de
alors qu’on leur demandait de sta- l’avortement devra attendre au
tuer sur une question de santé pu- moins un an avant de pouvoir
blique, s’indigne Analia. Deux se- être discuté à nouveau au Conmaines après le rejet de la grès. Mais, dans la société, en
proposition, quatre femmes déjà commence un autre, tout aussi
sont mortes des suites d’avorte- brûlant au pays du pape: celui de
ments clandestins. C’est intoléra- la séparation de l’Eglise et de
ble et c’est la responsabilité de ces l’Etat. •
O
Atla céan
ntiq
ue
MATHILDE GUILLAUME
CHILI
Par
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Je suis croyante et j’entends le
rester, mais je refuse de continuer
à appartenir à cette institution
hypocrite. Je vais leur renvoyer
mon certificat de baptême, de
communion, de confirmation
et de mariage s’il le faut!»
Nora Cortiñas
figure des «mères de la place de Mai»
u 7
L’Uruguay
sur un meilleur
credo
Voisin de l’Argentine,
le pays fait figure de
modèle en Amérique
latine, notamment
pour sa gouvernance
progressiste et
ses résultats
économiques.
S
ur les grands débats de société, l’Uruguay présente
une différence de taille
avec sa voisine l’Argentine: le religieux pèse beaucoup moins
dans le pays, qui fête cette année
le centenaire de la séparation
entre l’Etat et l’Eglise. Moins de
la moitié des Uruguayens se définissent catholiques pratiquants, un des taux les plus bas
d’Amérique latine, ce qui a facilité ces dernières années l’adoption de nombreuses lois progressistes qui, s’ajoutant à des
indicateurs économiques favorables, peuvent ériger Montevideo en modèle. En 2013, The
Economist proclamait l’Uruguay
«pays de l’année». Une distinction inattendue pour cette petite
république de 3,4 millions d’habitants.
Consensus. Quelle différence
avec l’Argentine, mauvaise élève
incapable d’honorer sa dette externe sous les gouvernances de
Néstor Kirchner puis de sa
femme Cristina Fernández, populistes de gauche ! L’Uruguay
est pourtant dirigé, lui aussi, par
la gauche: en 2005, la victoire du
Frente Amplio portait à la présidence Tabaré Vázquez, qui
passa le relais au médiatique
José «Pepe» Mujica en 2010,
avant de revenir aux affaires
cinq ans plus tard. Le modèle de
gouvernance progressiste fondée sur le consensus politique
évoque une Suède de l’Amérique
du Sud. Mais ceux qui l’ont
rendu possible ne viennent pas
de la social-démocratie : ses têtes visibles sont issues du mouvement Tupamaro, une guérilla
urbaine née dans les années 60
dans le sillage de la révolution
cubaine et de l’exemple du
Che Guevara. Beaucoup d’entre
eux, à l’instar de Pepe Mujica,
ont connu la prison et la torture
sous la dictature militaire (19731984).
Tous bords idéologiques confondus, l’Uruguay fait donc l’admiration de la communauté internationale, avec une croissance
ininterrompue depuis 2003, des
progrès tangibles dans la réduction des inégalités sociales et
une politique très avancée sur
les grands enjeux de société :
l’avortement libre (depuis 2012),
la légalisation du cannabis récréatif (votée en 2013, effective
quatre ans plus tard) ou le mariage civil des personnes de
même sexe, instauré en 2013.
La dépénalisation du cannabis
(consommation récréative, culture et commerce) a été votée au
terme d’une longue bataille parlementaire, alors que la majorité
de l’opinion y était opposée.
Adoptée en décembre 2013, la loi
n’est entrée en vigueur qu’en
juillet 2017. Depuis un an, les
Uruguayens dûment enregistrés
peuvent acheter en pharmacie
10 grammes de marijuana par
semaine (à 1,10 euro le gramme).
Les particuliers peuvent cultiver
le chanvre, mais pas le vendre :
le commerce relève d’un monopole d’Etat. Une législation
pionnière en Amérique latine.
Médaille. L’Uruguay est aussi
cité comme référence en ce qui
concerne le respect de la diversité et les droits des minorités.
Exemple parmi d’autres, l’une
des rédactrices du texte législatif
sur le mariage égalitaire, la sénatrice et avocate Michelle Suarez,
est l’une des rares femmes trans
parlementaires en Amérique latine. Aujourd’hui, la majorité
des Uruguayens soutiennent les
réformes entreprises ces dernières années. Et même si le président Vázquez, médecin et catholique, s’affirme à titre personnel
opposé à l’interruption volontaire de grossesse, il n’a jamais
fait obstacle à l’application d’une
loi votée sous son prédécesseur.
L’Uruguay est gouverné à gauche depuis treize ans, record de
longévité dans la région si l’on
excepte les régimes autoritaires
(Cuba, Nicaragua, Venezuela).
Au printemps, The Economist
décernait une nouvelle médaille
au pays pour ses résultats économiques. La récession qui a touché ses voisins, l’Argentine et le
Brésil, en raison de la chute des
prix des matières premières, n’a
eu que peu d’impact sur Montevideo, grâce à une économie diversifiée.
Tout n’est pas rose pour autant
au pays où naquit Lautréamont.
La sécheresse dont souffre le
monde agricole et le protectionnisme de Donald Trump empêcheront l’Uruguay de maintenir
sa croissance à 2,7 %, comme
en 2017. Et si le chômage est maîtrisé à 8 %, l’inflation à 7 % est
source d’inquiétude. Le prochain test pour le miracle
uruguayen aura lieu lors de la
présidentielle à venir, en octobre 2019.
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
Nomination Le festival de Locarno, place forte suisse de la cinéphilie
internationale, a révélé vendredi l’identité de sa future directrice artistique : la Française Lili Hinstin, précédemment aux commandes du festival
Entrevues de Belfort, succédera à l’Italien Carlo Chatrian. A la fois le plus
radical et le plus populaire (étant intégralement ouvert au public) des festivals de cinéma dits «de catégorie A» (label qu’il partage avec Cannes,
Venise et Berlin), Locarno devient ainsi le seul dirigé par une femme, dans
un contexte d’appels croissants à un renouvellement des profils des décideurs de telles manifestations. PHOTO SABINE CATTANEO
Italie: la surenchère de Salvini et Di Maio
sur le dos des migrants et l’UE
A Catane, en Sicile,
150 migrants sont
coincés depuis près
d’une semaine sur
un navire, l’exécutif
refusant leur
débarquement.
Jeudi et vendredi,
les vice-Premiers
ministres issus de
la Ligue et du M5S
ont menacé de ne
plus payer leur part
du budget européen
si l’UE ne les prend
pas en charge.
Par
toujours l’espérer.» Et d’expliquer les raisons de sa sommation : «L’Italie est contributeur net pour environ
6 milliards par an [en réalité 2,4 milliards d’euros
en 2016, ndlr]. Et en échange,
nous avons des problèmes sur
la pêche, l’agriculture, le tourisme, le commerce, les banques…» Pour obtenir des concessions, notamment en
matière migratoire, et coordonner sa politique d’obstruction, Matteo Salvini a annoncé qu’il irait voir dans les
prochains jours le très europhobe chef du gouvernement
hongrois, Viktor Orbán.
pression sur l’Europe pour
trouver un accord de répartition. Pas question : «Je ne
donne aucune autorisation
au débarquement», a répondu Salvini, pour qui tous
les passagers du Diciotti sont
des «illégaux», quand bien
même la plupart, de nationalité érythréenne, seraient admissibles à une demande de
droit d’asile.
Rodomontades. Il a mis
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
D
eux mois et demi
après l’arrivée au pouvoir du gouvernement populiste de Giuseppe
Conte, le ton monte entre
Rome et Bruxelles. Matteo
Salvini, le ministre de l’Intérieur qui, depuis près d’une
semaine, refuse de faire débarquer des migrants dans le
port de Catane (Sicile) tant
que l’Europe ne se sera pas
engagée à les prendre en
charge, a fait monter la pression vendredi.
Dans un entretien au Corriere della Sera, le leader de
la Ligue, parti d’extrême
droite, a menacé de bloquer
le fonctionnement des institutions communautaires :
«Nous entrons dans la discussion sur le budget de l’UE
pour lequel les décisions sont
prises à l’unanimité. Avec
nous, l’unanimité, ils peuvent
«Je suis
le ministre
de l’Intérieur,
si bloquer
les navires
signifie
être traduit
en justice,
j’y suis prêt.»
Matteo Salvini
Jeu. La veille, c’est l’autre vice-Premier ministre italien,
le leader du Mouvement
Cinq Etoiles (M5S), Luigi
Di Maio, qui avait frontalement attaqué l’UE en posant
un ultimatum à la Commission pour trouver une solution à la question migratoire.
Faute de quoi, le jeune leader
du M5S a menacé de ne plus
verser la contribution italienne au budget de l’Union
européenne.
Luigi Di Maio demande explicitement un plan de répartition des 177 migrants actuellement bloqués à Catane,
après avoir été recueillis à
proximité de Lampedusa par
le Diciotti, un navire des gardes-côtes italiens. «Si rien ne
sort de la réunion de la Commission européenne demain
[vendredi] sur la répartition
des migrants à bord du Diciotti, le Mouvement
Cinq Etoiles et moi-même ne
serons plus disposés à verser
chaque année 20 milliards
d’euros à l’UE [en réalité
13,9 milliards en 2016].»
Comme c’est le cas depuis
plusieurs semaines, Luigi
Di Maio a ainsi clairement
joué la surenchère après les
prises de positions, aussi
musclées que xénophobes,
de Matteo Salvini. «Je relance», avait d’ailleurs laissé
échapper le patron du M5S,
comme s’il était autour d’une
table de jeu. Il craint que
la Ligue, passée de 17 % aux
élections de mars à plus
de 30% aujourd’hui dans les
Des migrants à bord du Diciotti, vendredi à Catane. PHOTO ORIETTA SCARDINO. ANSA. AP
sondages, ne déborde son ONG (comme ce fut le cas en
parti. La cote de popularité juin avec l’Aquarius) mais par
du ministre de l’Intérieur est un navire de la marine natioau plus haut en raison de sa nale. Si, à contrecœur, le miligne dure contre
nistre a consenti
L'HISTOIRE à faire accoster le
les étrangers.
Matteo Salvini
Diciotti à Catane,
DU JOUR
martèle ainsi
il refuse d’en
que «les ports italiens sont fer- faire descendre les passagers,
més aux migrants» et il a dé- à l’exception de 27 mineurs
cidé d’en faire brutalement la non accompagnés, laissant
preuve avec les passagers du 150 personnes à bord. «Soit
Diciotti, qui pourtant n’ont l’Europe partage l’accueil des
pas été récupérés par une immigrés, soit nous commen-
cerons à les ramener dans les
ports d’où ils sont partis», at-il écrit mardi, recevant en
retour un refus des autorités
libyennes.
Au cours des derniers jours,
certains responsables du
Mouvement Cinq Etoiles
avaient avancé une solution
de compromis : faire débarquer les migrants, d’autant
que les conditions sanitaires
sur le bateau sont préoccupantes, puis ensuite faire
en garde ses alliés gouvernementaux : si le débarquement devait être imposé, cela
se ferait sans son consentement. «Vous pouvez me remplacer», est-il allé jusqu’à
lancer par provocation, défiant aussi la magistrature
qui n’exclut pas d’ouvrir une
enquête pour «séquestration
de personnes». «Je suis le ministre de l’Intérieur, si bloquer les navires signifie être
traduit en justice, j’y suis
prêt», a répliqué le leader
d’extrême droite.
C’est dans ce contexte que
Luigi Di Maio est intervenu en
soutien de Matteo Salvini et
contre les membres les plus
modérés du M5S en s’en prenant directement à Bruxelles.
«En Europe, les menaces ne
servent à rien et ne mènent
nulle part, a réagi vendredi
un porte-parole de la Commission. Nous travaillons intensivement pour résoudre la
situation. […] Trouver une solution pour les personnes à
bord est notre priorité.»
Au-delà de la question migratoire, et alors que les flux
d’arrivées en Italie se sont
considérablement réduits
depuis le début de l’année,
les rodomontades de Salvini
et la sortie de Di Maio relancent en tout cas les interrogations autour de la politique européenne du
gouvernement populiste italien. «Comment ne pas comprendre que le seul fait de
brandir l’hypothèse de ne
plus payer les contributions
à Bruxelles équivaut à menacer d’une sortie de l’Union ?»
a mis en garde le quotidien
progressiste La Repubblica,
invoquant le spectre d’un
«Italexit». •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
u 9
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Mort d’Ed King, ex-guitariste de Lynyrd Skynyrd
Ed King, ancien guitariste de Lynyrd Skynyrd, est mort mercredi à
68 ans. Originaire de Californie, King a joué pendant trois ans dans
le groupe au début des années 70. Il en est parti pour cause de mésentente avec le chanteur Ronnie Van Zant. Après la mort de trois de
ses membres en 1977, Lynyrd Skynyrd s’est reformé dix ans plus tard
avec King et un des frères de Van Zant. King a fini par le quitter définitivement après neuf ans, souffrant de problèmes de santé. Il est
l’un des trois auteurs du célèbre Sweet Home Alabama. PHOTO AP
INDONÉSIE
RD CONGO
Les séismes des dernières
semaines dans l’île indonésienne de Lombok ont
fait 555 morts et environ
1 500 blessés, selon un bilan quasi définitif annoncé
vendredi par les autorités nationales. Cette île touristique
voisine de celle de Bali, dans
le sud de l’Indonésie, a été
frappée par deux puissants
tremblements de terre
les 29 juillet et 5 août, suivis
de fortes répliques, dont une
de magnitude 6,9 le 19 août.
Quelque 390000 personnes
sont logées dans des abris
temporaires.
L’épidémie de fièvre Ebola
dans l’est de la République
démocratique du Congo a
franchi les lignes rebelles,
un scénario que tous «redoutaient», a annoncé vendredi
l’OMS. Un cas confirmé et un
cas présumé ont été recensés
à Oicha, dans la province du
Nord-Kivu. Le territoire entourant la ville est sous l’emprise de rebelles ougandais.
«Pour la première fois, nous
avons un cas confirmé […]
dans une zone de grande insécurité», a dit Peter Salama,
directeur du programme des
situations d’urgence à l’OMS.
La cour d’appel de Séoul a
alourdi vendredi à 25 ans de
détention la peine de l’exprésidente Park Geun-hye
qui avait été destituée l’an
dernier dans un retentissant
scandale de corruption et
d’abus de pouvoir. Première
femme élue présidente en
Corée du Sud, Park Geunhye, 66 ans, avait été arrêtée
en mars 2017 pour une série d’accusations qui ont mis en lumière les accointances troubles entre le pouvoir politique et
les grands conglomérats familiaux. Elle avait été condamnée
en première instance à 24 années de détention. L’affaire avait
permis de révéler l’influence énorme sur la présidente de sa
confidente de l’ombre, Choi Soon-sil, une «amie de 40 ans»
qui n’occupait aucune fonction officielle. La cour d’appel a
estimé que l’ex-présidente avait, avec sa confidente de l’ombre, «demandé de l’argent et des faveurs» aux entreprises et
obtenu par l’intimidation que certaines engagent des amis
de Choi Soon-sil. «Elle a aussi contraint de hauts dirigeants
d’entreprises privées à démissionner, commettant ainsi de graves abus des pouvoirs de présidente qui lui étaient octroyés par
le peuple, pour enfreindre la liberté d’entreprise.» PHOTO AFP
CARMEN CALVO
vice-présidente de
l’exécutif espagnol
Le gouvernement a approuvé vendredi le décret permettant l’exhumation de Franco de son mausolée, une décision qui divise en Espagne, où le travail de mémoire provoque toujours une fracture politique. L’exhumation,
à laquelle la famille de l’ex-dictateur est opposée, pourrait avoir lieu «à la fin de l’année», selon Carmen Calvo,
numéro 2 de l’exécutif. Arrivé au pouvoir le 1er juin après
avoir renversé le conservateur Mariano Rajoy, le chef
du gouvernement socialiste Pedro Sanchez avait fait de
cette exhumation l’une de ses priorités.
TOUS LES MARDIS
Etats-Unis: cinq ans de prison
pour une lanceuse d’alerte
Elle est la première lanceuse
d’alerte de l’ère Trump jugée
au titre de l’Espionage Act,
cette loi désormais centenaire
utilisée sous Obama pour
poursuivre Chelsea Manning
et Edward Snowden. Jeudi,
Reality Winner, 26 ans, a été
condamnée à cinq ans et
trois mois de prison par un
tribunal de Géorgie pour
avoir transmis à la presse un
document classifié sur des
tentatives de piratage attribuées à la Russie. Soit «la sentence la plus lourde jamais
prononcée contre la source
d’un média dans un tribunal
fédéral», relève la Freedom of
the Press Foundation.
Le 5 juin 2017, le site d’investigation américain The Intercept révélait le contenu d’un
rapport confidentiel émanant
de la NSA. Daté du mois précédent, ce document détaille
la façon dont des pirates informatiques ont visé des administrations et des systèmes
informatiques d’organisation
des scrutins. Une activité que
l’agence américaine attribue
au renseignement militaire
russe, le GRU, déjà accusé
d’avoir piraté le Comité national démocrate en 2016. Moins
d’une heure après la parution
«Nous célébrons
les quarante ans de l’Espagne
démocratique. […] Et ce n’est
pas compatible avec une
tombe d’Etat où l’on continue
à glorifier la figure de Franco.»
AFP
Corée du Sud La peine de prison de
l’ex-présidente Park Geun-hye alourdie
accueille
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2018
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Reality Winner, en juin 2017. PHOTO AFP
de l’article, le département de
la Justice annonçait la mise
en examen de Reality Winner, employée de Pluribus International, un sous-traitant
du renseignement américain,
l’accusant d’avoir transmis
à un média un document
classifié, ce qu’elle a reconnu.
En juin, l’équipe de défense
de Winner a négocié un accord de plaider coupable.
Jeudi, la jeune femme a dit
assumer «l’entière responsabilité» de ce qu’elle a qualifié
d’«erreur incontestable». Les
procureurs l’ont accusée
d’avoir «causé un dommage
exceptionnellement grave à la
sécurité nationale». Une assertion que les soutiens de
Winner ne sont pas les seuls
à réfuter. «Personne n’a été
mis en danger, personne n’a
vu son identité révélée, les
Russes ont juste appris que
lorsqu’ils s’introduisent dans
nos systèmes, nous sommes
capables de les repérer, ce
qu’ils savaient déjà, estime
l’ancien avocat au département de la Justice Robert
Cattanach, cité par le New
York Times. Ce genre de
condamnation est destiné à
avoir un effet dissuasif.» Vendredi, le président Donald
Trump a réagi par un tweet,
estimant que les faits commis par la jeune femme
n’étaient que de la «petite
bière» au regard de ceux qu’il
reproche à Hillary Clinton.
AMAELLE GUITON
By CADE
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on Page II
Continued
Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans F th r
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
Valérie Pécresse (LR), présidente du
mouvement Libres, et Christian
Estrosi, à Brive-la-Gaillarde (Corrèze),
vendredi.
A Brive,
Pécresse
tente de
ragaillardir
la droite
chiraquienne
La présidente de la région Ile-deFrance a fait sa rentrée vendredi en
Corrèze, un an après le lancement
de son mouvement «Libres», courtcircuitant le patron de la droite,
Laurent Wauquiez.
REPORTAGE
Par
NICOLAS MASSOL
Envoyé spécial à Brive-la-Gaillarde
Photo ALBERT FACELLY
C’
est dans les terres chiraquiennes de Corrèze, à Brive-la-Gaillarde, que «Libres», le mouvement de Valérie
Pécresse associé à LR, a fait son
«rassemblement de rentrée», vendredi. Avec une volonté : faire de
l’union de la droite et du centre réunis la force d’opposition principale
à Emmanuel Macron. Et au passage,
voler la vedette à Laurent Wauquiez,
qui fera sa rentrée ce dimanche avec
la traditionnelle ascension du mont
Mézenc. «C’est une démonstration de
force, nous voulons montrer que nous
sommes à l’offensive idéologique»,
assure Maël de Calan, porte-parole
de Libres. Comme démonstration de
force, on aura vu foules plus impres-
sionnantes. Quelques centaines de
militants, pas plus, étaient présents
sous le chapiteau du parc des Perrières, à Brive. Une dizaine de teeshirts «Libres» portés par des jeunes,
quelques panamas avec un bandeau
«Valérie Pécresse», un peu de drapeaux français distribués au moment de son discours. En revanche,
pas mal d’élus et de personnalités de
la droite et du centre avaient fait le
déplacement. Au programme de la
journée: tables rondes consacrées à
l’immigration, au pouvoir d’achat et
à l’agriculture le matin, discours
d’élus et de Valérie Pécresse l’aprèsmidi. Objectif : montrer qu’entre
LREM et Laurent Wauquiez, il existe
un véritable courant politique.
DÉCENTRALISATION
A Brive, vendredi, l’ennemi public
numéro 1 était bien le président de
la République. Christian Estrosi,
maire de Nice, fustige un «gouvernement vertical». De son côté, Jean
Rottner, président de la région
Grand-Est, s’oppose à la «certitude
que seul l’Etat peut et que seul l’Etat
sait». L’angle d’attaque est tout
trouvé pour la rentrée: face au Président qui gouverne tout seul, d’en
haut, la droite doit mettre en avant
la décentralisation et le dialogue.
Dominique Bussereau, président de
l’association des départements de
France et ex-LR, propose un «pacte
de Brive». Avec deux piliers: défendre un mouvement de décentralisation dans une «France des territoires
maltraitée», et réunir la droite –«Libres peut réincarner ce que fut
l’UMP sous Chirac, le rassemblement
de toutes les sensibilités de droite».
Rassembler pour s’opposer à Macron : et pour cela, éviter les sujets
qui fâchent avec Wauquiez. En vidéo, Gérard Larcher, président du
Sénat, a salué l’initiative de Libres,
tout en soulignant que «Laurent
Wauquiez est notre président, il est
légitime». A Brive, il sera donc peu
question d’Europe, point d’achoppement avec une droite eurosceptique. Cela n’empêchera pas Christian Estrosi d’avertir le président de
LR: «Il n’y a pas de rénovation possible avec ceux qui ont la même pas-
sion de l’exclusion, le même centralisme, le même mépris des militants
que ce qu’on a connu par le passé.»
«GROS MORCEAU»
Pendant la pause-déjeuner, militants et élus déjeunent autour de tables disposées dans le parc. Entouré
d’un groupe de jeunes Franciliens,
le député de l’Essonne Robin Reda
croit en l’avenir de la droite : «Macron n’a pas réussi à digérer la
droite, c’est un trop gros morceau
pour lui.» Un jeune Francilien acquiesce: «Les “constructifs” se sont
fourvoyés, maintenant il faut reconstruire la droite.» Pécresse finit
la journée par un discours très offensif contre Macron. Et donne rendez-vous à son mouvement pour les
européennes: «Bien loin des tentations eurosceptiques, je ferai tout
pour que Les Républicains présentent, aux prochaines élections, un
projet et une liste profondément
proeuropéens.» Pas question d’aborder la rentrée politique en diviseur.
Même si, comme le dit Maël de Calan, «il y a deux lignes». •
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
u 11
parallèle, le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, qui a quitté LR fin 2017 «à cause des
orientations qui y étaient prises» –Wauquiez venait d’être élu–, a apporté son soutien à Pécresse
dans une vidéo postée vendredi sur Twitter: «Valérie et moi, nous sommes complémentaires, et
nous aurons vocation à travailler ensemble en tant
que présidents de région, mais aussi à titre politique […]. Au-delà de cette complémentarité, ce qui
est important aujourd’hui, c’est de bien asseoir
l’idée que la droite républicaine doit être ouverte,
capable de rassembler et de se rassembler.» Sousentendu: le président de LR s’est coupé de ses ténors et n’est pas prêt de les voir revenir.
Pas de quoi perturber outre mesure les électeurs
LR, assure l’entourage de Laurent Wauquiez. «Les
Français» seraient plus attentifs à l’«après-vague
macronienne». Et dans tout cela, il ne faudrait voir
qu’«une opportunité pour chacun de montrer qu’ils
existent». «Il y a toujours eu plusieurs rentrées politiques dans notre parti, raconte un proche du chef
de LR. Nous ne voyons pas l’événement de Valérie
Pécresse comme une agression, cela ne nous touche
pas. Nous, nous parlons à l’ensemble des Français.
Il y a un groupe qui fonctionne à fond et qui est au
travail, même si la tâche est rude, car on a récupéré
un parti en miettes.» «Ceux qui jouent la carte de
la division seront jugés très sévèrement par les militants», ajoute un autre, avant de solder l’affaire:
«La vraie rentrée du parti se fait dimanche lors
d’un premier rassemblement autour de Laurent
Wauquiez, puis il y aura deux universités d’été
[celle de La Baule et le campus du Touquet, ndlr]
qui sont, eux aussi, des rassemblements.» Et si cela
ne suffit pas pour «rassembler», le président de
LR a encore prévu quelques passages dans les médias (il a donné une interview au Figaro vendredi)
et compte enchaîner des visites dans «plusieurs
fédérations» du pays. Mais pas trop quand même,
car Wauquiez ne veut pas «participer au concours
du plus bruyant». Dommage pour ceux qui le trouvaient trop peu visible depuis son élection à la tête
du parti.
«Débat». De fait, pendant la séquence Benalla,
Chez LR, divisés
pour mieux rentrer
Avant même la réapparition
de Laurent Wauquiez après
les vacances, les membres
du parti Les Républicains
ont du mal à dépasser leurs
les désaccords internes.
L
a rentrée est toujours une bonne occasion,
pour un parti politique, de tenter de revenir
de vacances l’air tout beau et tout neuf. Neuf
mois après l’élection de Laurent Wauquiez
à sa tête, l’objectif pour Les Républicains était
cette année de réapparaître en ordre et rassemblés. Tout en récoltant les fruits des graines semées cet été par ses élus au moment de l’affaire
Benalla. Mais le parti de droite a vu son retour de
trêve estivale parasité par les dissonances internes
qui persistent, avant même que son président ne
remonte en selle.
Vendredi, l’ancienne ministre et présidente de la
région Ile-de-France, Valérie Pécresse, a débuté
le marathon des rencards LR à venir –rentrée de
Wauquiez, université d’été à La Baule, campus au
Touquet…– à Brive-la-Gaillarde (Corrèze), ancien
fief de Jacques Chirac, au nom de son mouvement
Libres (lire ci-contre). Et, du même coup, grillé la
politesse au chef qui, lui, fera dimanche sa traditionnelle ascension du mont Mézenc, pas loin du
Puy-en-Velay, après des semaines de quasi-silence.
«Ouverte». Pour mieux appuyer sur les divisions, la très populaire Pécresse (90% d’opinions
favorables à droite) s’est affichée à Brive avec le
maire de Nice, Christian Estrosi, en retrait du parti
et en conflit ouvert avec Eric Ciotti, député des Alpes-Maritimes. Les deux hommes pourraient s’affronter à l’automne à l’occasion du renouvellement des présidents de fédérations de LR, le
second souhaitant piquer la place au premier. En
Wauquiez a surtout brillé par son absence. Certes,
le débat s’est surtout joué au Parlement, notamment à l’Assemblée nationale (le président de LR
n’est pas député) mais on ne l’a pas entendu une
seule fois directement. Le fruit d’une stratégie.
«L’offensive a été menée à l’Assemblée par Christian
Jacob [le président du groupe LR à l’Assemblée nationale, ndlr] et les députés Eric Ciotti et Guillaume
Larrivé, c’était à eux d’être sur le devant de la
scène, justifie la porte-parole de LR Laurence
Sailliet. Laurent Wauquiez ne parle pas à tort et
à travers, quand il s’exprime, c’est qu’il estime qu’il
a un message à faire passer.» Se faire rare pour
mieux se faire entendre, donc, ce que confirme
Jacob : «La volonté de Laurent Wauquiez était
qu’on reste dans un débat parlementaire, pour ne
pas donner l’impression qu’il s’agissait d’un combat encore plus politique.»
Toujours est-il que le feuilleton Benalla a été –et
reste– une occasion en or pour LR de se montrer
(enfin?) comme une force d’opposition crédible
à Macron. «L’anesthésiant jeté massivement sur les
Français depuis plus d’un an est en train de se diluer. Nos électeurs tombés dans le piège que leur a
tendu Macron sont en train de comprendre qu’ils
ont été dupés», exultait la semaine dernière Eric
Ciotti dans le Parisien. Faut-il s’attendre pour
autant à ce que le parti en remette une couche en
septembre? «Non, parce qu’en politique, on ne reprend jamais un chemin qu’on a déjà utilisé», affirme un vieux sage de LR. «Evidemment qu’on a
plus l’écoute des Français. Il y a eu un changement
de perception», assure Laurence Sailliet. Christian
Jacob confirme: «La séquence Benalla n’a pas eu
qu’un effet révélateur de la réalité de ce qu’est l’exécutif aujourd’hui, elle a aussi montré qu’on était
redevenus audibles. Mais ce n’est pas à partir de
l’affaire Benalla que la droite va se reconstruire,
il faut porter un projet, car il y a d’autres combats
à mener.» En externe et en interne.
TRISTAN BERTELOOT
Carnet
DÉCÈS
Dominique
LAUBLET-BOTBOL, son épouse,
Marie-Claude et Cécile, ses sœurs,
sa famille, et ses amis
ont la douleur de faire part
du décès de
Philippe LAUBLET
enseignant-chercheur à
Sorbonne-Université,
survenu le 22 août 2018 à
PARIS.
L’inhumation aura lieu le
mercredi 29 août à 16h au
cimetière parisien d’IVRY,
44 avenue de Verdun
à IVRY (94200)
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12 u
FRANCE
LIBÉ.FR
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
Est-ce vrai qu’un directeur d’Intermarché veut
interdire les congés d’été par référendum ?
Une lettre du directeur de l’Intermarché de Villemagne-l’Argentière (Hérault) annonçant la tenue d’un référendum pour interdire aux salariés de poser des vacances en été circule sur les réseaux depuis vendredi. Et ce
n’est pas une blague. Faute d’accord avec les représentants du personnel, un patron peut, unilatéralement, ne pas accorder de congés en juillet et en août si le
congé principal (entre 12 et 24 jours) est pris entre début juin et fin septembre.
Cette consultation, destinée à habiller sa décision, n’a aucune valeur juridique.
Son endroit «préféré», souffle-t-il, verre de bière à la
main. Il s’entraîne à l’humour avec des blagues plus
ou moins drôles. Pas un hasard : samedi, il participe à
une conférence sur l’humour
en politique en compagnie
de Gérald Dahan, le comique
qui a tenté sa chance lors des
élections législatives sous la
bannière de La France insoumise. Au moment d’aborder
la situation du Média, Ugo
Bernalicis ne change pas de
registre: «Euh, j’ai un rendezvous et je suis en retard.» Il
fait un petit pas en arrière,
puis il revient vers nous.
«Qu’est ce que vous voulez? La
situation n’est pas drôle pour
la rédaction, c’est un moment
difficile pour eux. Depuis que
je suis arrivé à Marseille, je
croise pleins de militants et
personne n’aborde ce sujet»,
dit-il très sérieusement. Sa
collègue Clémentine Autain
s’approche, tend l’oreille :
«Bon, je crois que je vais aller
faire un tour ailleurs…»
Badge. L es élus de
A Marseille, vendredi, au premier jour de l’université d’été de La France insoumise.
Le Média, patate chaude à l’université
d’été de La France insoumise
Au rassemblement
du parti, vendredi
à Marseille, on
préfère éviter
le sujet qui fâche:
la crise au sein
de la web-tv dont
la dircom de JeanLuc Mélenchon
a dû quitter la
présidence.
Par
RACHID LAÏRECHE
Envoyé spécial à Marseille
Photo PATRICK
GHERDOUSSI
L
a directrice de la communication de JeanLuc Mélenchon mise
en demeure, une bataille entre l’ancienne et la nouvelle
direction sur les réseaux so- Adrien Quatennens a ac- première ligne et qui a reciaux, une affaire de gros cepté d’en parler brièvement. trouvé un poste au sein du
sous, des «socios» (contribu- La situation «l’attriste». Mais mouvement ? «C’est une
teur financier de la web-tv) il refuse de mêler le Média et femme qui a du talent, elle a
coincés entre les deux La France insoumise : «Oui, joué un rôle très important
camps… La siil y a des liens en- lors de la présidentielle et potuation du MéL’HISTOIRE tre certaines per- litiquement elle garde toute
dia est enflamsonnes de la ré- notre confiance.»
DU JOUR
mée. Résultat :
daction et la FI
on est arrivé à Marseille, au mais on ne se mêle pas de Buvette. Si Quatennens ne
parc Chanot, pour la rentrée cette histoire, c’est une lâche pas Sophia Chikirou,
de La France insoumise avec rédaction indépendante et je certains cadres s’interrogent
cette question: «Les élus et les ne pense pas que ça soit la sur son rôle à jouer dans les
dirigeants LFI – le mouve- seule qui rencontre ce genre mois à venir, avec la peur
ment est très proche avec les de problèmes.» Un mot sur qu’elle «parasite» les élecfondateurs du Média–, com- Sophia Chikirou qui est en tions européennes. Pour le
ment vivent-ils la situation?»
Vendredi matin, lors d’une
conférence de presse, la
question est très vite tombée.
Manuel Bompard, figure importante des insoumis, a répondu : «On regrette qu’il y
ait des difficultés.»
Après la conférence de
Le député Adrien Quatennens
à propos de Sophia Chikirou
presse, le député du Nord
«C’est une femme
qui a du talent […] et
politiquement elle garde
toute notre confiance.»
moment, la communicante
ne s’est pas affichée à Marseille. Elle n’est pas la seule.
Dans les travées du parc Chanot, aucune trace des fondateurs du Média, aucun signe
d’Aude Lancelin, aucun journaliste de la rédaction. Pourtant, l’an dernier, à la même
époque, alors que le Média
était encore au stade du projet, ils étaient tous dans les
parages avec de grands sourires et des tapes sur le dos.
Dans une salle bondée, lors
du débat «Faut-il dégager les
médias?», Sophia Chikirou et
Aude Lancelin avaient enflammé les âmes et les esprits
avec des mots contre le
«monde médiatique». Une
autre époque.
Aujourd’hui, elles ne se causent plus. Le député de Lille
Ugo Bernalicis est posté à
quelques pas de la buvette.
La France insoumise préfèrent aborder la politique
d’Emmanuel Macron et les
élections européennes. Par
contre, lorsqu’on pose le
stylo, certaines têtes se lâchent sur les turbulences du
Média. On a entendu les
mots «c’était prévisible», «je
savais que ça arriverait mais
pas aussi vite», «la situation
est morbide», «ils sont trop
arrogants»… Dans les allées
du parc Chanot, les militants
ne se montrent pas beaucoup
plus coopératifs. Ils trouvent
la situation «triste» et «incompréhensible» mais ils ne
s’étalent pas davantage. Ils
refusent de «dire du mal pour
alimenter la crise».
Un socio regarde notre badge
autour du cou, avec notre
nom et celui de notre employeur. «Libé… ça vous fait
plaisir, ça se voit. Mais cette
crise nous concerne et elle doit
se régler en interne!» assènet-il. On lui rétorque que les
fondateurs et employés
s’écharpent sur la place publique. Il fait mine de sourire
avant de reprendre un air
grave: «Ça ne fait pas de vous
un média fréquentable et c’est
à cause de vous et de vos collègues, vous racontez les moindres détails et ça met de
l’huile sur le feu.» Une chose
ne change pas: c’est toujours
la faute des médias. •
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
u 13
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Le lionceau découvert dans un appartement
de la région parisienne relâché en Afrique du Sud
Il s’appelle King et avait été découvert enfermé dans un appartement de SeineSaint-Denis. Le lionceau a été réintroduit dans une réserve d’Afrique du Sud, ont
annoncé cette semaine les pompiers de Paris. En octobre, son détenteur avait
été interpellé après avoir été repéré sur les réseaux sociaux, où il s’affichait avec
l’animal. Le jeune lion est «toujours traumatisé par sa mésaventure», selon la
fondation Born Free, qui «l’accompagne pour lui permettre de s’acclimater à son
nouvel environnement naturel» ont expliqué les pompiers. PHOTO BSPP
AFP
«[Un décret] très important,
une petite bombe, une avancée
considérable, concrète, en faveur
de la biodiversité.»
ARNAUD
GOSSEMENT
avocat en droit
de l’environnement
Huit ans que les écologistes l’attendaient. Nicolas Hulot s’apprête à publier un décret à la loi Grenelle 2 donnant d’importants pouvoirs aux préfets pour protéger la biodiversité: les
espèces et leurs habitats. Non seulement il étend le champ
d’application de la procédure de protection des biotopes
–aujourd’hui limité aux milieux naturels– à des milieux d’origine artificielle («bâtiments, ouvrages, mines et carrières […]
ou tous autres sites bâtis ou artificiels, à l’exception des habitations et des bâtiments à usage professionnel»). Mais il donne
la possibilité aux préfets de «prendre des arrêtés de protection
pour des habitats naturels en tant que tels, sans qu’il soit besoin
d’établir qu’ils constituent un habitat d’espèces protégées».
25%
Vers une fusion de l’école
maternelle et élémentaire?
Le rapport des députées école et collège, c’est-à-dire
LREM Valérie Bazin-Mal- tout au long de la scolarité
gras et Cécile Rilhac sur «les obligatoire.» Pour concrétidirecteurs d’école» aurait pu ser ce lien, Bazin-Malgras
être une bombe… Mais, et Rilhac proposent que les
rendu public le 1er août, il directeurs d’école soient
est passé
aussi «les
sous les radirecteurs
AU RAPPORT
dars médiaadjoints
tiques. A tort. Les deux par- du principal du collège».
lementaires ne proposant Avantage : «Cela permetrien de moins que la fusion trait de mutualiser leur
l’école maternelle et élé- personnel administratif au
mentaire en une structure profit des écoles».
unique. «L’introduction de Avant de réaliser ce grand
la scolarité obligatoire dès rangement, les rapporteu3 ans rend obsolète la dis- res insistent sur la nécessité
tinction», écrivent-elles.
de créer un «statut de direcCe n’est pas tout : «Afin teur». Elles recommandent
d’éviter les ruptures dans de «professionnaliser cette
les parcours scolaires, da- fonction, en créant un vérivantage de continuité doit table statut de directeur
aussi être introduite entre d’école, avec un recrutement
par concours ou une validation des acquis de l’expérience». Une évolution de
carrière serait possible
pour ceux qui ne souhaitent plus faire la classe.
«Nous pensons que les esprits sont mûrs pour une
évolution du statut des directeurs d’école», concluent
les auteures. Sur le rapprochement entre école primaire et collège, «il y aura
certaines difficultés à surmonter, en particulier les
différences de culture et de
statut entre enseignants [et
le rattachement des établissements aux différentes]
collectivités. Mais nous pensons que ce ne sont pas des
obstacles insurmontables».
SIBYLLE VINCENDON
C’est la hausse de la
production de vin
en 2018, par rapport à
la terrible année 2017,
marquée par une vague
de gel sur l’ensemble des
bassins viticoles. Au
même moment, une
étude publiée vendredi
par la revue médicale The
Lancet prônait le «zéro
alcool» : même boire un
seul verre de vin ou de
bière par jour comporterait un risque pour la
santé, selon les auteurs.
Racisme à l’AS Mackenheim:
la victime toujours pas reconnue
Kerfalla Sissoko, le 24 mai. PASCAL BASTIEN. DIVERGENCE
Jeudi, Kerfalla Sissoko était de suspension. Comme pour
à nouveau convoqué par les deux de leurs agresseurs,
instances du foot. Lors d’un joueurs de l’AS Mackenheim.
match le 6 mai à Macken- Le président de la commisheim, ce joueur noir de sion avait affirmé : «Dans
l’AS Benfeld, club alsacien cette affaire, le racisme est acde D3, a été menacé avec un cessoire.» Ces sanctions ont
couteau de cuisine après été confirmées en appel en
avoir essuyé des injures racis- juillet, comme le révélait Libé
tes. Puis passé à
dans un dossier
DROIT
tabac, jusqu’à
sur le racisme
perdre connaisdans le foot
DE SUITE
sance.
amateur.
Triple fracture au visage, Les deux clubs ayant à noutrauma cranien. Et pourtant, veau fait appel, l’affaire a été
en première instance, fin examinée jeudi à ligue du
mai, c’est lui et son coéqui- Grand Est, l’instance régiopier noir Moudi Laouali, nale. Jean-Michel Dietrich,
victime également de coups, président de l’AS Benfeld, y
qui ont été sanctionnés par la raconte la tension, ses trois
commission de discipline du joueurs noirs pris pour cible,
district d’Alsace. Dix matchs Laouali piétiné, Sissoko «qui
se fait massacrer». Puis que le
lendemain, lorsqu’il sonde
son équipe, les joueurs
blancs, qui n’ont jamais été
auditionnés, décrivent,
comme leurs coéquipiers
noirs, l’ambiance de la première mi-temps : les «Retourne dans ta brousse»,
«Sale nègre» qui fusent…
Question de la commission:
«L’arbitre a-t-il entendu les
propos racistes ?» L’arbitre
n’étant pas là, on interroge
Sissoko. «Non», répond-il. Le
joueur est au sol, crie, l’arbitre est à côté, «il n’a jamais sifflé». La commission ne bronche pas. Sissoko aurait dû se
plaindre à son capitaine, qui
aurait fait remonter.
Au tour du club de Mackenheim. La commission : «Et
sur le propos raciste, vous
n’avez rien entendu ?» Non.
Les dirigeants du club affirment que Sissoko a donné le
premier coup. «Je me suis défendu, ils étaient plusieurs
sur moi», explique ce dernier.
«C’est pour ça qu’[il] a eu un
carton rouge», explique la
commission. La séance est
levée. Décision dans quelques jours.
NOÉMIE ROUSSEAU
(à Strasbourg)
CETTE SEMAINE,
LA RENTRÉE TÉLÉ
EXPLIQUÉE AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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14 u
SPORTS
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
RUGBY
UNE REPRISE EN
ÉTAT DE CHOC
Carton bleu à disposition de l’arbitre,
renforcement des staffs médicaux…
Ebranlé par le décès d’un joueur
de ProD2 en plein match, le Top 14
débute la saison avec un mot d’ordre:
contrôler les risques
de commotions cérébrales.
ANALYSE
Par
OLIVIER BRAS
D
L’ailier clermontois Samuel Ezeala avait subi un violent choc lors du match face au
Racing 92, à Nanterre, le 7 janvier. PHOTOS DAVE WINTER. ICON SPORT
eux lettres blanches ont été ajoutées
sur le maillot du Stade aurillacois
cette saison. Un «L» et un «F» floqués
au-dessus du blason de ce club qui évolue
en ProD2, la deuxième division professionnelle. Ce sont les initiales de Louis Fajfrowski, un joueur aurillacois mort le
10 août à l’issue d’un match amical. Lors de
la rencontre, ce trois-quarts centre âgé de
21 ans était longtemps resté au sol après un
plaquage, perdant même connaissance. Pris
en charge par l’équipe médicale du club
cantalien, il avait ensuite quitté le terrain et
regagné les vestiaires. C’est là que Louis
Fajfrowski est mort, victime de plusieurs arrêts cardiaques. L’autopsie réalisée peu
après son décès n’a pas permis de déterminer les causes de sa mort et des analyses
complémentaires ont été ordonnées. Leurs
résultats ne seront connus que dans plusieurs semaines.
«Prise de conscience»
Ce drame pèse lourdement sur la reprise des
deux championnats professionnels de
rugby, la ProD2 il y a une semaine et le Top 14
ce week-end. Le spectre des commotions cérébrales et de la dangerosité des impacts sur
les terrains de rugby a ressurgi brutalement,
dans le sillage des saisons précédentes marquées par des contacts d’une grande violence. Une scène avait particulièrement
marqué les esprits en janvier, celle du jeune
Clermontois Samuel Ezeala, immobile sur
la pelouse de la U Arena de Nanterre lors
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
d’un match contre le Racing 92, après une
redoutable percussion. Autour de lui, une
équipe médicale s’activait pour le réanimer,
à l’abri des regards derrière des draps blancs.
Il s’est remis de cette collision et fait partie
du groupe des joueurs de Clermont cette saison. Mais ces images ont illustré la violence
des chocs dans un rugby moderne, pratiqué
par des joueurs de plus en plus puissants qui
privilégient le défi physique, aussi bien en
attaque qu’en défense.
Les statistiques de l’Observatoire médical
du rugby indiquent que le nombre de commotions cérébrales avérées a connu une
augmentation constante en Top 14 entre 2012 et 2017. Selon cet organisme,
conjointement créé par la Ligue nationale
de rugby (LNR) et la Fédération française de
rugby (FFR), elles ont atteint le chiffre record de 102 à l’issue de la saison 2016-2017.
«Il y a eu une véritable prise de conscience à
partir de là et on a pu commencer à travailler dessus avec tous les acteurs du monde
du rugby», explique le Dr Bernard Dusfour,
président de la commission médicale de
la LNR. Avec un premier résultat encourageant la saison dernière, puisque le nombre
de commotions est passé à 91.
Mis en place en octobre, l’Observatoire médical du rugby a pour objectif de préserver
la santé des joueurs, aussi bien amateurs que
professionnels. Et la question de la détection
des commotions cérébrales constitue un des
enjeux principaux, la priorité étant d’éviter
le «syndrome du deuxième impact»: si un
joueur déjà victime d’une commotion cérébrale en subit une autre dans la foulée, les
conséquences peuvent être désastreuses. Un
protocole médical instauré il y a quelques
années permet déjà d’évaluer l’état de santé
d’un joueur lorsqu’il existe une suspicion de
commotion cérébrale, afin de décider de son
retour en jeu pendant un match. Un examen
qui ne permet cependant pas toujours de déceler la gravité de la blessure. Les arbitres
pourront désormais intervenir cette saison
en adressant un «carton bleu» qui provoquera la sortie définitive d’un joueur. «L’arbitre se trouve au cœur de l’action et il peut
choisir de sortir un joueur s’il estime qu’il
n’est plus apte», explique Franck Maciello,
directeur adjoint national de l’arbitrage au
sein de la FFR, en ajoutant que les arbitres
sont formés depuis plusieurs années pour
apprendre à détecter les symptômes de commotion.
Baisse du nombre de licenciés
D’autres mesures sont introduites cette saison dans les championnats professionnels
pour préserver la santé des joueurs, comme
la facilitation des remplacements sur blessure, ou le renforcement des staffs médicaux
au sein des clubs du Top 14. Elles traduisent
la vive inquiétude des instances du rugby.
Au-delà de la santé des joueurs, elles savent
pertinemment que les commotions cérébrales ont de quoi dissuader nombre de parents
de laisser leurs enfants pratiquer une discipline comportant de tels risques, et ce même
si le rugby chez les jeunes n’a rien à voir avec
celui des pros. Confrontée à une nette baisse
du nombre de licenciés sur les deux dernières saisons, la FFR espère enrayer cette tendance au plus vite. Et elle compte notamment sur un travail de fond entrepris au sein
des écoles de rugby, destiné à favoriser un
jeu beaucoup plus axé sur l’évitement que
sur l’affrontement. •
LA 1RE JOURNÉE DE TOP 14
SAMEDI 14 h 45 : Perpignan-Stade français.
17 h 15 : Bordeaux-Bègles-Pau, Lyon-Toulouse ;
La Rochelle-Grenoble, Clermont-Agen.
20 h 45 : Toulon-Racing 92.
DIMANCHE 17 h 05 : Montpellier-Castres.
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Rodrigo Capó Ortega,
le dur qui dure
Rencontre avec l’Uruguyen, fidèle capitaine du Castres olympique,
qui a su s’adapter aux évolutions du rugby et espère prolonger
la gloire des champions de France.
u 15
d’épaule. La question des commotions cérébrales le préoccupe, forcément, mais Rodrigo
Capó Ortega ne s’épanche pas
sur le sujet. S’il salue l’introduction de nouvelles règles ou procédures destinées à préserver la
santé des joueurs, il tient à rappeler que le rugby est un sport
de combat et qu’il ne faut surtout pas oublier l’essence de
cette discipline. Avant un entraînement ou une rencontre, il
ne songe jamais à la dangerosité
de son sport ou aux conséquences sur sa santé : «Je ne pense
qu’à jouer, à prendre du plaisir.»
Et il mise sur sa bonne étoile
pour continuer à prolonger sa
carrière le plus longtemps possible.
A l’âge de 2 ans, Rodrigo Capó
Ortega est tombé dans une piscine et a été repêché inanimé. Sa
mère a alors adressé ses prières
à Sainte Thérèse des Andes. «Je
ne suis pas mort ce jour-là, j’ai eu
une deuxième chance. J’ai été
touché par le bâton magique»,
raconte le rugbyman, qui voue
depuis un culte à la sainte. Il a le
sentiment d’avoir été privilégié
tout au long de sa carrière,
aucune grave blessure ne le contraignant à renoncer à la pratique de ce sport à haut niveau.
Joies. En contrat avec Castres
Rodrigo Capó Ortega, le 26 mai à Lyon. PHOTO LAURENT FREZOULS. ICON SPORT
U
n patronyme peut-il déterminer la carrière d’un
joueur de rugby ? Dans le
cas de Rodrigo Capó Ortega, initiales C.O., l’option du oui fait
sens : le deuxième ligne uruguayen s’apprête à entamer
sa 17e saison au Castres olympique (CO), où il a effectué toute sa
carrière professionnelle. Une fidélité exceptionnelle couronnée
d’une longévité devenue rare
dans le rugby moderne. Agé de
37 ans, Capó Ortega sera
le doyen du Top 14 cette saison.
Un titre qui amuse ce solide
combattant dont la barbe commence à blanchir. «Je suis le dernier de l’année 1980», lâche-t-il
en souriant.
Il va croiser sur les terrains des
joueurs nés en 2000 qui débutent leur carrière profession-
nelle. Rodrigo Capó Ortega
ne compte pour autant pas leur
raconter ses souvenirs de Top 16,
formule du championnat disparue en 2005, ou leur parler de la
manière dont les problèmes se
réglaient en mêlée voilà une
quinzaine d’années.
Dangerosité. Son principal
objectif est de maintenir le
même niveau de performance
que celui qu’il a affiché lors de la
saison précédente, qui a vu le sacre du Castres olympique en
Top 14. «Chaque année, il faut
être de plus en plus rigoureux
dans la préparation. Plus le
temps passe, et plus les joueurs
du cinq de devant vont vite. Ce
sont des athlètes qui ne s’arrêtent
jamais pendant le match», explique le joueur.
Pour tenir le rythme, Capó Ortega a changé ses habitudes. Devenu père de famille, il fait très
attention à son hygiène de vie et
soigne sa récupération. Mais il
a surtout découvert, au fil de sa
carrière, le plaisir de l’effort.
«Plus jeune, je n’aimais pas m’entraîner, j’étais un fainéant. J’ai
changé et je suis beaucoup plus
en forme aujourd’hui que voilà
dix ans.» Une évolution qui lui
a permis de s’adapter à un rugby
dans lequel les contacts se font
de plus en plus violents. «Avant,
on ne se prenait pas des mecs hyper rapides de plus de 100 kilos.
Ça fait forcément plus mal», explique-t-il. Il en a fait plusieurs
fois les frais, notamment face au
trois-quarts centre montpelliérain Anthony Tuitavake qui l’a
«éteint», en juin 2016, d’un coup
Rugby à XIII : jour de finale pour les Dragons catalans. Moins
visibles sur les radars médiatiques français, les Dragons catalans
disputent ce samedi (16 heures) à Wembley (Londres) face à
Warrington, devant 80 000 personnes, la finale de la Cup de la Super League anglaise
de jeu à XIII, où la franchise française basée à Perpignan a été admise en 2006. Sur
Libération.fr, quatre acteurs du jeu à XIII français racontent leur sport, son avenir, et
l’enjeu de cette finale.
LIBÉ.FR
jusqu’à la fin de la saison, il n’exclut pas de rempiler un an de
plus si le club le lui propose et
qu’il est toujours en forme. Il se
verrait même jouer jusqu’à
40 ans. Mais dans l’immédiat, il
se concentre sur sa mission de
capitaine d’une équipe très attendue après son titre de champion de France. Le calendrier
propose d’ailleurs une reprise
périlleuse aux Castrais, puisqu’ils iront défier dimanche le
club de Montpellier, finaliste
malheureux du dernier Top 14.
Des retrouvailles explosives que
Capó Ortega attend avec impatience.
Et au-delà de cette première
rencontre, il espère que les prochains mois pourront lui offrir
autant de joies que la saison passée. Derrière le championnat et
la Coupe d’Europe, une autre
perspective se dessine: la Coupe
du monde, qui aura lieu au Japon à l’automne 2019. Longtemps resté en marge de la sélection uruguayenne, le
deuxième ligne a décidé de participer l’hiver dernier aux deux
matchs décisifs, face au Canada,
qui ont conduit à la qualification. «Je ne voulais pas jouer en
sélection car pas mal de gens
m’ont craché dessus quand je ne
suis pas allé à la Coupe du
monde 2015. Sans connaître
les raisons de ma décision. Les
choses ont changé. J’en ai beaucoup parlé avec ma femme Julie
et j’ai choisi de revenir», explique-t-il. En ajoutant qu’il a bien
fait de l’écouter, car il aura peutêtre l’opportunité de vivre une
dernière aventure avec le XV de
l’Uruguay.
O.Br. (à Castres)
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16 u
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
IDÉES/
Que reste-t-il
du cas Dolto?
Trente ans après sa mort,
la célèbre psychanalyste
pour enfants est toujours
objet de polémiques
et de déformations,
voire d’oubli.
Entre suprématie
des neurosciences et
tendances réactionnaires,
l’histoire de son héritage
clinique et intellectuel
est encore à écrire.
Par
CÉCILE DAUMAS
M
ais qui veut (encore) la peau de
Françoise Dolto ? Trente ans après
sa mort, la psychanalyste pour enfants a ce génie d’être toujours polémique.
Cette semaine dans le Point, le pédiatre Aldo
Naouri et le psychologue Didier Pleux critiquent de nouveau celle qu’ils tiennent
pour responsable de l’avènement de l’enfantroi. Dans son essai qui vient de paraître
chez Flammarion (1), la psychanalyste Caroline Eliacheff accuse justement les détracteurs de la thérapeute disparue
le 25 août 1988 à l’âge de 79 ans «d’assassinat
idéologique». Celle qui a transmis son savoir
au grand public via l’émission de radio culte
Lorsque l’enfant paraît ou à travers son livre
le plus populaire le Cas Dominique serait-elle
passée de mode? «Françoise Dolto n’a pas du
tout la place qu’elle devrait avoir, estime la
psychanalyste Claude Halmos (2). Son enseignement serait pourtant d’un grand secours
pour les parents et enfants d’aujourd’hui.»
Claude Halmos vise ici les préceptes de
l’éducation bienveillante qui, selon elle,
culpabilise les parents et coupe les enfants
de la vie réelle. Alors que le but de l’éducation, c’est justement de pouvoir vivre dans le
monde tel qu’il est avec ses exigences et ses
violences…
Personnage clé de l’histoire de la psychanalyse française, Françoise Dolto s’est retrouvée
emportée ces dernières années par les critiques et le désamour portés à la discipline. Et
de ce fait, détrônée aujourd’hui par les neurosciences, voie privilégiée pour mieux comprendre l’enfant. Le ministre de l’Education,
Jean-Michel Blanquer a délaissé l’inconscient
freudien pour une autre approche de l’enfance, celle la «science de la conscience» défendue par Stanislas Dehaene, neuroscientifique à succès qui sort le 5 septembre pour la
rentrée scolaire un nouveau livre chez Odile
Jacob: Apprendre! Les Talents du cerveau, le
défi des machines. Pour le psychologue cognitif, professeur au Collège de France et président du Conseil scientifique de l’éducation
nationale, le nouveau siège de la réussite scolaire se situe dans le cerveau. Françoise Dolto,
sa «poupée fleur», objet thérapeutique qu’elle
avait inventé, et les dessins d’enfant qu’elle
excellait à analyser auraient-ils été rangés
trop rapidement aux rayons d’une histoire jugée trop ancienne? Pour l’historienne Manon
Pignot, «elle n’est pas tant oubliée, que dévoyée. La grande vulgarisation dont elle fait
l’objet au faîte de sa gloire dans les années 70
a entraîné une simplification de ses théories,
une forme de caricature».
L’autorité sans
autoritarisme
Avec ses jupes aux genoux, son gilet en laine
immanquablement boutonné sur un chemisier à grand col, rang de perles ou collier fantaisie, on a voulu faire d’elle une Mamie Nova
de la psychanalyse, adepte d’un laxisme éducatif reflet de l’esprit libertaire de l’après-68,
quitte à en oublier la moitié de son message.
«Toute sa vie, elle a été incroyablement critiquée, analyse Caroline Eliacheff, qui a
travaillé ave elle. Mais lui reprocher exactement ce qu’elle n’a pas dit relève du symptôme !» Car si Dolto énonce, fait révolutionnaire dans les années 50-60 que l’enfant est
une personne, elle n’en a jamais fait un petit
VIRGINIE LINHART, 52 ANS, RÉALISATRICE,
PRÉPARE UN DOCUMENTAIRE SUR DOLTO
«UNE BOÎTE À OUTILS FORMIDABLE POUR
LES PARENTS D’AUJOURD’HUI»
«Françoise Dolto a longtemps représenté
pour moi l’archétype de la psychanalyste
un peu démodée. L’icône des parents de
la génération 68, avec leurs idées dépassées autour de “l’enfant roi” et du “tout est
permis”. J’avais tout faux. Il y a un an,
pour la préparation d’un documentaire
que je réalise sur elle (1), j’ai commencé
à écouter ses conférences, ses entretiens,
puis je l’ai lue. J’ai été sidérée par la modernité de sa pensée, l’utilité de ses réflexions, et par sa drôlerie.
«L’œuvre de Françoise Dolto est à mes
yeux une boîte à outils formidable pour
les parents d’aujourd’hui. Si vous voulez
faire un vrai cadeau à de jeunes parents,
offrez-leur Lorsque l’enfant paraît plutôt
qu’un nounours! S’ils le lisent, ils gagneront un temps fou… Elle explique, éclaire
et déculpabilise. Je n’ai qu’un regret : ne
pas l’avoir découverte quand j’étais jeune
maman ! Je crois que j’aurais été moins
angoissée. J’ai élevé mes trois enfants
comme je pouvais, de manière assez
hasardeuse, à l’instinct. Découvrir Dolto
m’a beaucoup éclairée rétrospectivement. Désormais, je me sers de Dolto au
quotidien, y compris avec ma fille aînée
de 20 ans ! Et ça fonctionne.»
Recueilli par ANAÏS MORAN
(1) Françoise Dolto, l’enfance au cœur, prochainement sur France 2.
Françoise Dolto en 1988, année de sa disparition.
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roi. Pourquoi alors une telle distorsion ?
«Qu’ils l’aient écoutée ou non, analyse Caroline Eliacheff dans son livre, les parents ont
perçu que l’enfant était un sujet digne de respect et apte à la communication dès son plus
jeune âge, mais ils ont oublié que l’humanité
passait par les castrations symboligènes,
autrement dit par les interdits.» Pour la
psychanalyse, si l’enseignement de Dolto a
été tant discuté et disputé, c’est qu’elle pose
la question même de l’autorité. «Comment
concevoir l’autorité si on supprime l’humiliation et la peur ? Pas si simple.» Qu’est ce que
l’autorité sans l’autoritarisme? Le questionnement n’est pas seulement éducatif, il traverse la société à l’orée des années 2000 : la
«perte de l’autorité» devient une angoisse
collective, Françoise Dolto en porterait le
chapeau. A la fin des années 90, le pédiatre
Aldo Naouri défend la place et l’autorité du
père dans une société menacée par la surpuissance des mères, quand au début des années 2000, le psychologue Didier Pleux,
coauteur du Livre noir de la psychanalyse
(les Arènes, 2005) accuse Dolto d’une «psychanalysation» de l’éducation. Trente ans
plus tard, les deux même reprennent le combat dans le Point de cette semaine. Pour
Naouri, les «enfants-tyrans», c’est bien son
œuvre. Pour Didier Pleux, elle est à l’origine
de la disparation des interdits réels et des
contraintes. «Un retour en force des théories
réactionnaires concernant l’enfant et plus largement un retour en force de la pensée réactionnaire, incarnée notamment par le philosophe Alain Finkielkraut, stigmatise encore
plus l’apport fondamental de Dolto», analyse
l’historienne Manon Pignot.
Pour comprendre cet avant-après Dolto, il
faut le replacer dans la France des années 50
où l’éducation se fait encore au martinet, où
l’enfant est encore considéré comme un être
inabouti, souvent mis de côté. «Je préconise,
écrit-elle, l’abandon de la médecine que j’appelle «vétérinaire», telle que je la vois pratiquer quand il s’agit d’enfants. Je préconise
l’abandon du dressage au cours du premier
âge en lui substituant le respect dû à un être
humain réceptif du langage» (3). Pour elle
comme pour Lacan, la loi de l’homme est la
loi du langage à laquelle parents et enfants
sont soumis. «Etre de communication, l’enfant
a droit au respect comme à la vérité de son histoire, aussi douloureuse soit-elle», rappelle Caroline Eliacheff. Peu à peu, une révolution
s’opère dans les têtes. «Elle a aidé le XXe siècle
à mieux élever les enfants», juge l’essayiste
dans son livre.
«Idées suspectes
de communisme»
Elle a transmis son savoir sur France Inter de 1976 à 1978. PHOTO U. ANDERSEN. AURIMAGES
On comprend le pouvoir polémique et dérangeant des théories de Dolto sur un sujet aussi
sensible que l’avenir du petit de l’homme.
Libre et sûre d’elle, novatrice, elle prend des
libertés par rapport à sa discipline et déploie
des méthodes qui sont fortement critiquées
«Elle n’est pas tant
oubliée que dévoyée.
La grande
vulgarisation dont
elle fait l’objet au faîte
de sa gloire, dans
les années 70,
a entraîné une
simplification
de ses théories, une
forme de caricature.»
Manon Pignot historienne et
coauteure de 1914-1918, Françoise
Dolto, veuve de guerre à sept ans
par l’institution psychanalytique. En 1963,
Françoise Dolto est exclue de tout enseignement par l’Association psychanalytique internationale (API) –le célèbre pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott n’y est
pas étranger, souligne Caroline Eliacheff
dans son livre. Les reproches sont édifiants.
Trop «intuitive», elle provoque un «transfert
sauvage» sur sa personne en s’adressant au
public. Pire, elle a des «idées sociales derrière
[sa] recherche de prévention qui nous paraissent suspectes de communisme. […] Ne formez
plus de jeunes !» lui enjoint l’API.
«Génération
Dolto»
Car Françoise Dolto est une «psychanalyste
dans la cité», selon les mots de Caroline Eliacheff. «Elle s’est inscrite dans le social comme
peu de ses confrères l’ont fait, s’adressant avec
constance au plus grand nombre, à ceux qui
sont aux prises avec la vie réelle, qu’ils soient
professionnels ou parents.» Ce sera la fameuse
émission, devenue culte, Lorsque l’enfant paraît à laquelle elle participe sur France Inter
de 1976 à 1978, animée par le jeune Jacques
Pradel! Un succès fulgurant. «Ces émissions
sont arrivées au moment où, dans l’après-68,
les parents voulaient élever différemment leurs
enfants. Elle a modifié radicalement leur vision, ils étaient prêts à l’entendre», explique
Caroline Eliacheff. Sa voix, tranquille et déterminée, décrivant des cas concrets de difficultés éducatives, bouleverse un ordre établi depuis des générations. «Chaque après-midi,
souligne Claude Halmos, elle met à mal la hiérarchie communément admise entre un enfant
posé comme psychologiquement sous-développé (“tu comprendras plus tard”, “tu parleras quand tu seras grand”) et un adulte qui lui
serait par essence supérieur.» D’une certaine
façon, tous ceux nés depuis les années 70 sont
des enfants Dolto. Sans vraiment s’en rendre
compte? «Les trentenaires ne Suite page 18
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
IDÉES/
savent pas ce qu’ils lui
doivent, remarque Caroline Eliacheff, alors
que leurs parents sont de la “génération Dolto”
qui l’a écoutée à la radio et a essayé tant bien
que mal de “faire du Dolto”.»
Suite de la page 17
«A la limite de
la prémonition»
Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas
de méthode doltoienne. Elle ne donnait pas
de conseils, elle ne voulait pas être un gourou,
les parents devaient trouver la solution euxmêmes. A la fin des années 70, la psychanalyste aux immenses lunettes qui lui mangent
le visage devient une institution. Au faîte de
sa notoriété, sa fille Catherine l’appelle le
«grand Bouddha vivant». Elle fascine, trop
sûrement. L’animateur Jacques Pradel, qui
présente son émission sur France Inter, se
souvient d’une «fulgurance à la limite de la
prémonition» (Télérama, 2008). Cette qualité
lui vient d’une particularité tout à fait étonnante: en grandissant, l’humain perd généralement son rapport à l’enfance, elle non. Son
écoute exceptionnelle devient, chez les professionnels, légendaire. «Elle avait cette
capacité – unique – d’écouter les enfants
comme si elle était elle-même encore une enfant, explique Claude Halmos, qui a travaillé
avec elle. Cette faculté d’entendre l’importance
et le sens du moindre de leurs gestes et de leurs
phonèmes. Ce talent singulier lui a permis de
reconstituer avec précision ce que chaque
étape de leur développement leur faisait
éprouver dans leur corps et leur tête. Ce qu’à
chaque moment de leur vie ils pouvaient, à
l’insu des adultes, sentir, penser, imaginer.»
Pour la psychanalyste, la grande œuvre de
Dolto est d’avoir constitué, telle une ethnologue, «une encyclopédie de la clinique de l’enfant» tout à fait inédite. «Je m’y réfère encore
aujourd’hui, ces observations sont toujours
aussi justes, estime la spécialiste. Grâce à cet
apport considérable sur le bébé et son évolution, elle a posé une théorie de la construction
de l’enfant. Et chaque étape, comme le sevrage
du sein ou du biberon, se passe seulement au
prix d’un manque, d’une perte à la fois pour
l’enfant et pour le parent; voilà pourquoi c’est
si difficile.»
Paradoxalement, s’adressant au plus grand
nombre, elle «est peu reconnue comme théoricienne», souligne Caroline Eliacheff. Si on salue le génie clinique de la femme, on souligne
souvent sa faiblesse théorique. «Elle a constitué une théorie au ras de son expérience, ex-
ÉLIANE PHELY, 77 ANS, ANCIENNE AUDITRICE SUR
FRANCE INTER DE «LORSQUE L’ENFANT PARAÎT»
«AVEC ELLE, ON EST PASSÉ À LA COMPRÉHENSION
DE L’ENFANT»
«Quarante ans après, je me souviens de
sa voix posée, très claire, assez rapide,
parfois enjouée. Tous les jours à 14 h 15,
du lundi au vendredi, de 1976 à 1978, j’ai
écouté Lorsque l’enfant paraît sur France
Inter. Je n’en ratais pas une. A cette époque, il n’y avait pas d’émission de grande
écoute consacrée à l’éducation des enfants. C’était une première, il y avait une
attente formidable. Ce que j’aimais chez
elle, c’était son sens des réalités. En tant
que médecin, elle n’était pas que psychanalyste. Colères, caprices, pipi au lit, l’enfant qui ne dort pas ou qui ne mange pas,
elle analysait tous les comportements de
la petite enfance et en un quart d’heure,
elle disait tout: des conseils précis, sages,
réconfortants, faciles à appliquer. Des
trucs pour coucher les enfants par exem-
ple. J’ai essayé de suivre ses conseils, elle
m’a sûrement aidée dans l’éducation de
mes trois enfants : ne pas crier plus que
l’enfant crie. Quand le parent commence
à crier, c’est déjà trop tard.
«J’ai été une mère assez ferme, et je suis
une grand-mère assez ferme – j’ai
cinq petits-enfants–, exigeante sur les règles de politesse ou sur la tenue à table
par exemple. Jamais, je n’ai été choquée
par les propos de Françoise Dolto. L’enfant-roi? Non! Au contraire, elle a donné
à l’enfant une place qu’il n’avait pas.
Avant Dolto, l’éducation –que j’ai reçue–
était “sois sage et tais-toi”. Avec elle, on
est passé à la compréhension de l’enfant.
Or à partir du moment où on comprend
l’enfant, on lui donne de la liberté.»
Recueilli par C.D.
plique Claude Halmos. Mais elle n’a pas réellement conceptualisé et généralisé ce savoir.
Son travail s’est surtout diffusé par sa parole,
sur sa personnalité et cela s’efface.» Via la supervision, elle a formé des légions de psychanalystes et son séminaire sur le dessin d’enfant était une institution où se rendaient
également des juges, des assistantes sociales… Psychanalyste dans la cité, elle crée le
concept des Maisons vertes, sas inédit entre
la famille et la société, avant l’entrée à l’école
maternelle. Elle est celle qui donne «un statut
social» à l’enfant, estime Claude Halmos.
Pionnière et innovante, elle s’est faite, comme
souvent pour ces femmes exceptionnelles,
hors des circuits académiques. Médecin de
formation, elle n’a pas suivi de carrière hospitalo-universitaire, qui est le temple de la
transmission du savoir et la renommée. Sur
les bancs de la fac aujourd’hui, elle est moins
enseignée qu’un Lacan qui a davantage intellectualisé son savoir. Pourtant, Lacan et Dolto
«vont ensemble»: ils participent de la même
aventure intellectuelle, rappelle l’historienne
de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco (4).
«Françoise Dolto est la deuxième grande figure
du freudisme français. Elle a réinventé l’approche psychanalytique des enfants, après Melanie Klein et Anna Freud. Amie de Lacan avec
lequel elle a fondé l’Ecole freudienne de Paris (1964), elle formait avec lui un couple flamboyant. Elle était à l’écoute de tout ce qu’il y
avait d’infantile en lui mais elle s’inspirait de
son génie théorique. Beaucoup de psychanalystes de ma génération ont été analysés ou supervisés par l’un et par l’autre. Autant Lacan
est un maître à penser dont l’œuvre est tra-
duite et commentée dans le monde entier,
autant Dolto, qui était en France bien plus populaire que lui, est restée plus “terroir”.»
Manque aussi un travail biographique de référence qui la ferait exister historiquement et
internationalement. «Dans le monde anglophone, elle a peu d’audience, précise Elisabeth
Roudinesco. Son œuvre est très peu traduite
et le fait qu’il n’existe aucune biographie est un
vrai handicap. Il faudra qu’un jour un historien se mette au travail, sinon elle n’aura guère
d’héritiers.»
Loin des polémiques idéologiques, l’enjeu
aujourd’hui est de «mettre en histoire» une
femme qui a été médecin, analyste, auteure,
investie dans la société. Chargé d’études documentaires aux Archives nationales, Yann
«Elle a constitué une
théorie au ras de son
expérience. Mais elle
n’a pas réellement
conceptualisé et
généralisé ce savoir.
Son travail s’est surtout
diffusé par sa parole,
sur sa personnalité,
et cela s’efface.»
Claude Halmos psychanalyste, qui a
travaillé avec Françoise Dolto
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En janvier 1963 à l’hôpital Trousseau, à
Paris (à gauche et ci-contre). Elle a fondé
avec Jacques Lacan l’Ecole freudienne
de Paris en 1964. PHOTO MICHELE BRABO.
OPALE. LEEMAGE
En bas : Françoise Dolto avec son fils,
Carlos, en janvier 1988 à Paris.
PHOTO GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES
HÉLÈNE PLA, 32 ANS,
PÉDIATRE AUX URGENCES
DU CHU DE RENNES
«J’AI BEAUCOUP ÉTUDIÉ FREUD,
LACAN, MAIS JAMAIS DOLTO»
«Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu parler de
Françoise Dolto durant mes études de médecine.
Pas même durant les cours de psychologie ou durant mon internat en pédiatrie. On a beaucoup étudié Freud, Lacan, mais jamais Françoise Dolto. Et
pourtant, dans ma pratique quotidienne, je fais du
Dolto tous les jours. L’une des grandes idées de la
psychanalyste était de dire que tout est langage.
Je suis complètement d’accord. Durant une consultation avec un bébé, par exemple, avant même de
l’examiner, je sais souvent où se situe le problème.
J’ai appris à lire la gestuelle de l’enfant qui ne parle
pas encore, je peux le comprendre rien qu’en
observant son comportement et ses réactions.
Concrètement, je fais du Dolto.
«Aussi, je vais systématiquement dire la vérité à un
enfant, dès l’âge de 10-11 ans. Je ne leur mens jamais, même s’il faut leur annoncer qu’ils sont atteints d’un cancer, même si les parents ne veulent
pas qu’on leur dise. De la même manière, je vais
dialoguer avec un enfant comme je parlerais à un
adulte. Sans infantilisation. Tout cela, ce sont des
principes véhiculés par Françoise Dolto. Alors
peut-être que nous ne l’avons jamais étudiée en
cours, mais il est certain que cette dame a changé,
inconsciemment, notre regard sur les enfants.»
Recueilli par A.Mo.
Potin a convaincu l’institution et les ayants
droit – dont sa fille Catherine Dolto – d’accueillir les archives de la thérapeute. «Le
fonds est en cours de classement, explique
l’historien. Il existe très peu d’archives de psychanalystes et plus encore de praticiens, il
s’agit là d’un fonds scientifique d’une œuvre
multiple et singulière. Il y a aussi bien les lettres reçues dans le cadre de l’émission Lorsque
l’enfant paraît que les dossiers de suivi des enfants qu’elle recevait à sa consultation gratuite
à Trousseau. Le but fondamental de la création de ce fonds aux Archives nationales est
qu’il soit partageable et étudiable dans les années à venir.»
Une personnalité
complexe
Si Catherine Dolto et les éditions Gallimard
ont déjà publié une partie importante de ses
archives, comme sa correspondance, notamment avec Lacan, une nouvelle géné- lll
lll ration de chercheurs devrait renouveler l’approche historique de la psychanalyste.
«Depuis quelque temps, on s’intéresse autrement à elle, rappelle Yann Potin. On la redécouvre: née en 1908, elle n’a que peu de choses
à voir avec 1968. Plus généralement travailler
sur Dolto, c’est recourir à l’histoire de l’enfance, de l’éducation et de la médecine. Pas
seulement de la psychanalyse.» Le livre que
sortiront l’archiviste et l’historienne Manon
Pignot chez Gallimard le 24 octobre participe
de ce renouveau historiographique: à travers
les lettres que la petite Françoise envoie à son
parrain, jeune officier de la guerre de 14 et
mort au front en 1916, ils retracent cette expérience inédite d’être, malgré son jeune âge,
«marraine de guerre». Un travail d’enquête
sur l’enfance face à la guerre et sa violence,
une expérience qui marquera à jamais la psychanalyste. Mais ces archives sont aussi plus
heureuses. Elles comptent par exemple les
dessins des trois enfants de Françoise Dolto,
soigneusement classés et annotés. Ainsi y retrouve-t-on les œuvres du petit Jean-Chrysos-
tome, devenu Carlos, chanteur à succès des
années 70 avec son énorme Big bisous…
Issue d’une famille catholique de droite,
Françoise Dolto est cette femme complexe
qui allie réflexes traditionnels liés à son milieu bourgeois et à son époque, élans libertaires, foi chrétienne et défense des écoles alternatives. Dans quelques années, une
biographie rappellera sûrement la façon dont
un jour, lors d’un premier entretien avec un
enfant de 3 ans, elle s’était présentée: «Je suis
madame Dolto. Je suis psychanalyste et je dis
la vérité de la vie aux enfants.» •
(1) Françoise Dolto : une journée particulière,
Flammarion, 2018.
(2) Auteure de Dessine-moi un enfant, Livre de poche. Elle publie dans Psychologies magazine de
septembre un article titré : «Françoise, reviens ! Ils
sont devenus fous…»
(3) Citation tirée de Françoise Dolto : une journée
particulière, Flammarion, 2018.
(4) Auteure du Dictionnaire amoureux de la psychanalyse, Plon, 2017.
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Oui
SAMEDI 25
On reste dans un régime de Nord-Ouest très
frais et perturbé, avec quelques averses du
Nord-Ouest au Centre-Ouest, en remontant
vers le Nord-Est.
L’APRÈS-MIDI Le vent souffle moins fort, mais
le ressenti reste néanmoins très frais car les
températures ne dépassent pas les 17 à 21 °C
au Nord et 22 à 25 °C dans le Sud, avec tout
de même 26 à 30 °C en Méditerranéen.
DIMANCHE 26
Une perturbation descendrait des îles
britanniques vers l'est de la France, apportant
quelques averses. Dans l'Ouest, le temps
restera plus sec grâce au renforcement de
l'anticyclone des Açores. Après les averses de
l'après-midi dans l'Est, le temps redeviendra
sec. La nuit s'annonce calme sur l'ensemble
du pays. Mistral et tramontane continueront à
souffler fort près de la Méditerranée.
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La place
du héros
Javier Cercas
enquête sur un
oncle franquiste
Javier Cercas, en 2016. PHOTO FRÉDÉRIC STUCIN. PASCO
Page 24 : Lisa Halliday / Un professeur de désir toujours vert
Page 25 : Maylis de Kerangal / Faux marbre et vrai apprentissage
Page 28 : J.M. Coetzee / «Comment ça s’écrit»
Par
PHILIPPE LANÇON
L
e héros fantôme du livre, c’est
Manuel Mena, grand-oncle de
l’auteur, jeune phalangiste
idéaliste, mort dans les rangs
franquistes en 1938, pendant la terrible bataille de l’Ebre. Les premières fois qu’il revient du front au village, il est accompagné
par son aide de camp arabe «qui le suivait
ou voulait le suivre partout […] et qui déclenchait presque autant de panique que
s’il s’était agi d’un extra- Suite page 22
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
LIVRES/À LA UNE
Javier Cercas
enquête sur un
oncle franquiste
Suite de la page 21 terrestre dans ce village
où personne n’avait vu un seul Arabe au cours
des sept derniers siècles.» Sa mère lui demande s’il faut lui préparer un lit «dans le grenier ou dans l’écurie, à côté des animaux». Il
s’indigne: «Comment tu peux dire une chose
pareille, Maman? Cet homme est mon semblable, il dormira là où je dors et mangera là où
je mange.» Ce n’est qu’une anecdote, parmi
vingt autres, mais elle annonce le projet de
Cercas : établir autant que possible, autour
d’un personnage essentiel de son histoire familiale, la réalité d’une époque, l’ambiguïté
des situations, l’épaisseur du temps. Si le
Monarque des ombres a une lumière, c’est le
clair-obscur, jamais le noir et blanc.
Fanfares
Quand il meurt, Manuel Mena a 19 ans, mais
déjà plus de souvenirs que s’il en avait mille,
comme on le découvrira peu à peu, tant l’expérience de la mort infligée, de la mort de toutes parts, inutile et bien sale, semble ajouter
au survivant le poids des vies retirées. Cercas
le retrouve et le réanime à mesure qu’il le
cherche dans son enfance, sa jeunesse, ses illusions, bataille après bataille. Chemin faisant, les figures du village des années 30
apparaissent et se précisent, notables, misérables, instituteur, dénonciateurs, victimes.
Le monarque de ces ombres, c’est lui, Manuel
Mena ; le monarque des ombres familiales,
villageoises, nationales. Et c’est aussi Achille.
Achille est un héros qui meurt jeune, lui aussi,
dans une autre guerre pas forcément moins
sinistre, mais déjà faite au nom de l’honneur
et de toutes sortes de combats dignifiés, la
guerre que mènent les Grecs contre Troie.
Achille et Manuel Mena incarnent l’exergue
du livre, un vers d’Horace reproduit en latin
et qui signifie : «Qu’il est doux et glorieux de
mourir pour la patrie.»
Cependant, à la fin du chant XI de l’Odyssée,
rappelle Cercas, Ulysse rend visite à Achille
«dans la demeure des morts et lui dit que lui,
le plus grand des héros qui vainquit la mort
grâce à sa belle mort, l’homme parfait que tout
le monde admirait et qui était comme un soleil
à la lumière de la vie, doit à présent être comme
un monarque dans le royaume des ombres et
ne pas regretter l’existence perdue. Alors
Achille lui répond: Ne cherche pas à m’adoucir
la mort, ô noble Ulysse! J’aimerais mieux être
sur terre domestique d’un paysan, fût-il sans
patrimoine et presque sans ressources, que de
régner ici parmi ces ombres consumées…»
L’ombre d’Achille connaît l’amertume des vies
brutalement interrompues, de la mort pour
du vent et quelques fanfares, ça lui fait une
belle jambe et un beau talon. L’ombre de Manuel Mena connaît-elle aussi cette amertume?
Cercas, suivant Ulysse, part à sa recherche. Le
Monarque des ombres est le récit de cette recherche et de la vie brève de cette ombre. Celle-ci ne lui parlera pas, ou si peu, on n’était pas
bavard sur soi-même en ce temps-là. Les écrivains modernes n’ont pas les pouvoirs magiques des Grecs anciens, ils ne peuvent pas visiter les défunts à travers une flaque de sang,
mais il arrive qu’ils sachent enquêter et raconter. Depuis les Soldats de Salamine, publié
en 2001, Javier Cercas, né dans le village de
son grand-oncle en Estrémadure et vivant de-
Guerre d’Espagne. Lors de la bataille de l’Ebre, en novembre 1938, ici côté républicain. ROBERT CAPA. MAGNUM PHOTOS
puis l’enfance en Catalogne, n’a cessé de faire
l’un et l’autre. Il le fait pour comprendre l’histoire contemporaine de son pays; pour raconter comment cette histoire résiste et entre
dans la vie des autres, dans la vie de sa famille
et dans la sienne –comment elle forme et déforme la mémoire intime et collective.
«Deux narrateurs»
Historien, écrivain : dans ses livres non fictionnels, les deux personnages sont mis en
scène. Ils dansent une sorte de paso doble ou
de tango. Leur cohabitation, tantôt entraide
tantôt affrontement, trouve sa source baroque
du côté de chez Cervantès. Par moments, le
narrateur évoque un certain «Javier Cercas».
C’est l’historien. Comme il n’est pas «littérateur», à plusieurs reprises il nous le dit, il se
refuse tout droit à inventer ce qu’il n’a pu découvrir ou vérifier ; mais, le plus souvent, le
talent du conteur, son goût de la scène et du
portrait, enveloppent de merveilleux rubans
l’austérité factuelle.
«Au fond, écrit l’auteur à Libération, il y a
pour moi deux narrateurs qui alternent et finissent par se rejoindre dans une sorte de dé-
doublement du même. D’un côté, le narrateur
qui conte l’histoire de Manuel Mena, de ma famille, de la guerre, et qui n’est pas exactement
moi, c’est pourquoi je l’appelle Javier Cercas.
C’est un historien froid et distant, presque un
notaire, qui parle avec mépris des “littérateurs” et qui s’obstine à extraire de l’oubli par
les faits, rien que les faits, ce jeune homme anonyme. De l’autre, il y a cet autre moi qui s’appelle comme moi, qui me ressemble beaucoup
et qui raconte le roman du roman, autrement
dit le processus du roman, mes doutes, mes hésitations, mes voyages, etc. Ce sont deux narrateurs distincts, qui finissent par se rejoindre
et comprendre que chacun est un double de
l’autre, dans la maison des morts.» Saint-Simon ne disait pas autre chose : «Il est de la
bonne foi d’avouer ses ténèbres, et de ne donner
pas des fictions et des inventions à la place de
ce qu’on ignore. Il faut raconter l’événement
avec exactitude, et ne donner après ses courtes
réflexions que pour ce qu’elles peuvent valoir.»
Et cependant l’écrivain passait son temps,
pour notre plaisir, à ne pas suivre cet honorable programme. Ce pas de deux détermine la
nature du texte de Cercas. Il le fait par son al-
lure baroque, circulaire et obsessionnelle, en
de longues phrases torsadées, comme vissées
dans la matière qu’il travaille.
La première cause d’affrontement entre l’historien et l’écrivain naît d’une question simple,
une question que se pose souvent un écrivain:
faut-il écrire ce livre ou pas ? Faut-il que
j’écrive, moi le descendant d’une famille largement franquiste dont Manuel Mena est le
héros muet, l’histoire de cet homme et de ma
recherche de cet homme ? Comme dans
Don Quichotte, Cercas a besoin d’un Sancho
Pança, et de le mettre en scène, pour avancer
dans sa quête d’écrivain. Dans les Soldats de
Salamine, c’était l’écrivain chilien Roberto
Bolaño. Il indiquait à Cercas l’homme qui
aurait sauvé de l’exécution par un peloton républicain le personnage sur qui il enquêtait,
l’écrivain franquiste Rafael Sánchez Mazas.
Du même coup, il débloquait son travail.
«Qu’est-ce qu’un héros?» lui demandait Cercas.
«Je ne sais pas, répondit Bolaño. Quelqu’un qui
croit être un héros, et à juste titre. Ou quelqu’un
qui a du courage et l’instinct de la vertu et qui,
pour cette raison, ne se trompe jamais ou du
moins ne se trompe pas au seul moment où il
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u 23
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JAVIER CERCAS
LE MONARQUE
DES OMBRES
Traduit de l’espagnol par
Aleksandar Grujicic, avec
la collaboration de Karine
Louesdon. Actes Sud, 320 pp.,
22,50 €. En librairie le 29 août.
lywood au carré»: «Tu peux me dire, putain,
ce que Viggo Mortensen a de plus que moi ?»
Le village s’appelle Ibahernando. On dirait le
début d’un romancero espagnol, épique jusque dans l’inversion du sujet, «S’en allait Hernando…», mais aussi l’hivernage : hibernando. Il s’agit bien de sortir la vie d’un jeune
homme d’un long hiver. Mais quelle enquête
mener, quand soixante-quatorze ans ont
passé et que les traces et les souvenirs semblent si rares, si fragiles ? En roulant avec
Trueba, Cercas n’y croit plus. «Tu as peut-être
raison, finit par lui dire l’autre, c’est mieux
que tu n’écrives pas le livre. Mais c’est dommage: sûrement que ta mère aurait bien aimé
le lire. Moi aussi.»
Sa mère? Caramba! «Mon ami avait raison,
ma mère aurait bien aimé le lire. “J’écris pour
ne pas être écrit”, me suis-je dit. Je ne savais
pas où j’avais lu cette phrase, mais elle
m’éblouit, brusquement. Je pensais que ma
mère avait passé sa vie à me parler de Manuel
Mena, parce que, pour elle, il n’y avait pas eu
de destin meilleur ou plus noble que celui de
Manuel Mena et je pensais que, d’une manière
instinctive ou inconsciente, j’étais devenu écrivain pour me rebeller contre elle, pour fuir le
destin dans lequel elle avait voulu me confiner,
pour que ma mère ne m’écrive pas ou pour ne
pas être écrit par elle, pour ne pas être Manuel
Mena.» Les héros, même embarqués sur le
mauvais navire, sont intimidants. On voudrait
leur ressembler, mais en étant du bon côté. On
voudrait mourir jeune, comme Achille, mais
survivre et revenir à Ithaque et y être reconnu
par son chien, comme Ulysse, et enfin pouvoir
tout raconter, comme Homère.
Témoins survivants
L’oncle, plus précisément grand-oncle, Manuel Mena. PHOTO ACTES SUD
est important de ne pas se tromper, et qui par
conséquent peut ne pas être un héros. Ou qui
comprend, comme Allende, que le héros n’est
pas celui qui tue, mais celui qui ne tue pas ou
qui se laisse tuer. Je ne sais pas. Qu’est-ce qu’un
héros pour toi ?»
Vingt ans après ou presque, Cercas a peut-être
écrit son nouveau livre, jumeau des Soldats
de Salamine, pour répondre – ou ne pas répondre, tant elle est gigogne– à cette question
qui hante la plupart de ses textes. Bolaño ne
le lira pas, puisqu’il est mort en 2003; mais ce
«Il n’y avait
aucune rébellion,
ma mère avait imposé
sa volonté, je n’avais
pas été un Achille
héroïque, mais un
Ulysse vieux, médiocre
et loyal.»
qu’il écrivit des Soldats de Salamine vaut
pour le Monarque des ombres : «Son roman
joue avec l’hybridation, avec le “récit réel” (que
le même Cercas a inventé), avec le roman historique, avec la narration hyper-objective,
sans qu’il hésite à trahir, chaque fois que cela
l’arrange, ces mêmes présupposés génériques,
pour se faufiler sans aucune pudeur vers la
poésie, vers l’épique, vers n’importe où, pourvu
que ce soit en avant.» Finalement, le héros, le
seul héros, celui qui lutte avec sa lance pleine
d’encre contre les moulins à vent de l’histoire,
du passé, de l’avenir, de tout ce qui lui fait
baisser son heaume face à la mémoire et à la
page blanche, c’est l’écrivain.
Cette fois, Sancho Pança est le romancier,
scénariste et cinéaste David Trueba (1). C’est
en sa compagnie, pour qu’il filme ses entretiens avec les dernières personnes qui ont
connu son grand-oncle, que Cercas se rend
dans son village natal. C’est ici que l’enquête
doit débuter. Trueba est amusant, naturel,
perspicace. Il pousse Cercas dans ses retranchements, lui pose les bonnes questions. Il
se demande aussi pourquoi sa propre femme
l’a quitté pour «la réfractaire star de Hol-
Deux cent cinquante pages plus loin, après
avoir écrit l’histoire tragique et ambiguë du
village sous la Seconde République et pendant la guerre civile, après avoir interrogé les
témoins survivants et fait les portraits des vivants et des morts, après avoir en véritable
peintre de batailles conté celles que Manuel
Mena a endurées, après avoir enfin retrouvé
la maison où, dans un village de l’Aragon, il
est mort avant de pouvoir être opéré, l’auteur
revient sur la question: «…Et je me rendis soudain compte à quel point il était puéril et arrogant de croire qu’en devenant écrivain j’allais
empêcher ma mère de m’écrire et réussir à me
rebeller contre elle, m’évader du destin dans
lequel, volontairement ou pas, elle avait voulu
me confiner; la vérité, pensais-je, c’était précisément le contraire: il n’y avait aucune rébellion, ma mère avait imposé sa volonté, je
n’avais pas été un Achille héroïque, mais un
Ulysse vieux, médiocre et loyal, et en étant
Ulysse, j’avais été exactement ce que ma mère
aurait voulu que je sois, et en devenant écrivain j’avais fait exactement ce que ma mère
avait voulu que je fasse, je ne m’étais pas écrit
mais j’avais été écrit par ma mère, je compris
que ma mère m’avait fait écrivain pour que je
ne devienne pas Manuel Mena et pour que je
puisse raconter son histoire à lui.»
Plus simplement, un jour sa mère lui
dit:«A quoi penses-tu, Javier?» Il répond: «Je
devrais peut-être écrire un livre sur Manuel
Mena.» Elle soupire : «Je ne comprends pas
pourquoi tu n’as toujours pas écrit ce livre. Tu
es écrivain, non?» Lui: «Et si tu n’aimes pas ce
que tu lis ?» Après tout, Manuel Mena était
l’oncle qu’elle admirait. Elle a un regard ironique et répond: «Depuis quand tu écris tes livres pour que je les aime ?» Il faut toujours
écouter sa mère. C’est un stimulant et une
source d’accablement qui peut vous rendre
aussi drôle que Woody Allen. Le dialogue a
lieu dans la maison de l’Aragon où le héros est
mort. Cette maison, très grande, presque un
palais, transformée en 1938 en hôpital de
campagne par l’armée franquiste, est fermée
depuis longtemps. Sa visite est l’un des
grands passages du livre, qu’elle conclut. La
méditation de Cercas sur le passé, la morale,
sa famille, flotte parmi les pièces et les objets
qu’il décrit. Le récit semble naître des fantômes qui l’habitent, comme la poussière des
vieux meubles soulevée par les visiteurs. C’est
ici qu’Ulysse retrouve l’ombre d’Achille, à la
lueur de phrases de plus en plus longues,
comme des crépuscules de juin. C’est ici que
l’histoire est une dernière fois éclairée par la
torche du vieil Homère.
Quelques livres, lus et relus par Cercas, accompagnent l’épopée de Manuel Mena. Ce ne
sont pas des références, pas seulement des
lectures : des éclaireurs plutôt, presque des
protagonistes, au même titre que David
Trueba. Il y a le Désert des Tartares, de Dino
Buzzati, et «Il est glorieux de mourir pour la
patrie», une nouvelle de Danilo Kis (dans le
recueil Encyclopédie des morts). Et il y a ces
vieilles et belles éditions de l’Iliade et
de l’Odyssée, que Cercas a trouvées par hasard
dans un recoin de la maison de sa mère, lors
de son premier voyage avec David Trueba,
sans savoir à qui elles appartenaient. Il n’a
cessé de les lire pendant ses années d’enquête. Les écrivains ont besoin des livres pour
aller vers la mémoire, vers leurs propres livres. Le Cubain Reinaldo Arenas, persécuté
à La Havane, avait enterré l’Iliade dans un
parc. Il la déterra avant d’être mis en prison,
où elle ne quittait plus sa paillasse. C’est du
moins ce qu’il écrit dans Avant la nuit.
Plusieurs indices montrent que Manuel Mena
avait compris qu’il allait mourir pour quelque
chose de sale, ou de sali. Sa conscience n’était
plus celle d’un héros. S’il avait vécu, elle serait
peut-être devenue, qui sait, celle d’un citoyen.
Une conscience intelligente ne renonce pas
aux rêves, mais se nourrit de désillusions. De
retour de la maison des morts, Cercas relit le
passage où l’ombre d’Achille se plaint de son
destin à Ulysse : «J’éteignis la lumière et essayai de m’endormir en me demandant si,
comme lui, Manuel Mena (le Manuel Mena
posthume, mais aussi le Manuel Mena de ses
derniers jours, le Manuel Mena taciturne et
absent et désenchanté et humble et lucide et
vieilli et las de la guerre) n’aurait pas préféré
être vivant et le serf d’un autre serf plutôt
qu’un monarque mort, et si dans le royaume
des ombres il aurait également compris qu’il
n’y a pas d’autre vie que celle des vivants, que
la vie précaire de la mémoire n’est pas la vie
immortelle mais à peine une légende éphémère, un pâle succédané de la vie, et que seule
la mort est indéniable.» •
(1) Lequel publie Bientôt viendront les jours sans toi
(Flammarion, traduction par Anne Plantagenet).
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24 u
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
POCHES
KARL GEARY
VERA
Traduit de l’anglais (Irlande)
par Céline Leroy.
Rivages poche, 270 pp., 8 €.
«Tu la suivis dans
l’escalier, puis vers la salle
de bains. L’eau s’arrêta
de couler, puis il y eut un
goutte-à-goutte. Quand
tu entras, Vera était
agenouillée devant la
baignoire, les mains
dans l’eau.»
Une adolescente
mutique dans
l’apocalypse
syrienne Roman
de Samar Yazbek
Le vieil homme et l’amour
Débuts dans la fiction
de Lisa Halliday inspirés par
sa rencontre avec Philip Roth
Par HALA KODMANI
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
C’
«A
est un personnage extrême comme les
circonstances qu’il traverse, qui capte le
lecteur pour l’entraîner dans son histoire. L’adolescente narratrice qui incarne ici la cruauté mais aussi l’humanité de la guerre en
Syrie a plus d’un handicap et autant de dons. Sa maladie
principale, «la bougeotte», vient d’un cerveau moteur
qu’elle situe elle-même au niveau de ses jambes. Celles-ci
se mettent en marche toutes seules dès qu’elle est debout.
Pour éviter qu’elles ne l’emmènent trop loin, Rima est attachée en permanence à sa mère, à son frère, au lit ou à la bibliothèque où elle dévore les livres. Ainsi, «la marcheuse»
se retrouve toujours empêchée de mettre un pied devant
l’autre. Autre paradoxe, elle n’a pas l’usage de la parole. Mais
elle est capable de psalmodier le Coran qu’elle connaît par
cœur et d’enchanter son auditoire. «Ce qui m’a vraiment
aidée à connaître le monde extérieur, c’est mon mutisme»,
estime celle qui ne cesse d’écrire en plus de dessiner, en
particulier le Petit Prince.
C’est un tournant monstrueux du conflit syrien comme
beaucoup d’autres que la jeune immobilisée raconte du
fond d’un abri souterrain dans la banlieue de Damas, sous
les raids aériens. Tout se déroule pendant le mois
d’août 2013. Le premier drame se produit au cours d’un trajet en bus dans une capitale bloquée par les barrages et les
contrôles. La jeune héroïne est attachée à sa mère, comme
d’habitude, par un cordon autour de la main. Une fusillade
éclate. La mère est tuée et la fille est emmenée dans un hôpital pénitencier débordé de saleté et de sang. Son frère militant vient la délivrer du lit qu’elle partageait avec une
autre blessée pour l’emmener à Zamalka, une localité de
la Ghouta contrôlée par la rébellion et assiégée par les forces
du régime. La scène apocalyptique décrite par la narratrice
signale des bombardements, la disparition de son frère et
puis une «odeur étrange» qui se répand. On comprend qu’il
s’agit de l’attaque chimique du 21 août 2013, qui a fait plus
de 1300 morts. L’héroïne, touchée, vomit, a des boutons,
est entourée d’enfants inertes, de femmes qu’il ne fallait
pas déshabiller «par pudeur» alors que leurs vêtements sont
contaminés par le gaz. «Ne meurs pas!» chuchote Hassan,
un compagnon de son frère qui l’asperge d’eau, lui donne
des claques qui la ressuscitent. Elle survit pour attendre
les visites du jeune homme. «L’amour, c’est quand tous les
muscles de mon corps deviennent aussi muets que ma langue», écrit Rima quand Hassan s’approche pour la soigner.
Avec une impudeur dans la narration caractéristique de
ses écrits ces dernières années, Samar Yazbek nous fait
plonger dans l’horreur du conflit syrien, tel qu’il est ressenti
dans la chair et la tête de ceux ou plutôt celles qui le vivent.
Car c’est à travers les femmes que l’auteur a connues sur
le terrain, à certains moments de cette guerre, qu’elle décrit
la capacité de résistance face aux atrocités. «Peut-on échapper à la mort autrement qu’en se dressant devant elle? Ou
tout du moins en la regardant dans les yeux?» •
SAMAR YAZBEK LA MARCHEUSE Traduit de l’arabe
(Syrie) par Khaled Osman. Stock, 290 pp., 20,99 €.
eux deux, ils avaient
quatre-vingt-dixsept ans.» Comment se décompose cette addition? Certainement pas
en deux parts égales, tant l’écart entre
les amants était fort. Asymétrie est le titre de ce roman, et son principe organisateur. Alice a 22 ou 23 ans; Ezra Blazer,
73 ou 74. Ils font l’amour avec ce qui
reste de puissance sexuelle à Ezra,
grand écrivain américain de la côte Est,
auquel la puissance littéraire ne manque pas, et qui d’année en année voit le
prix Nobel lui échapper. Il le mérite
pourtant, il devrait lui revenir. Ezra
Blazer est bien sûr inspiré de Philip
Roth, tandis qu’Alice tend un miroir à
Lisa Halliday, auteure d’une quarantaine d’années dont c’est le premier roman. Il fut publié aux Etats-Unis en février 2018, trois mois avant la mort de
Philip Roth. Quel bel hommage rend ici
Lisa Halliday à l’homme avec lequel
elle eut une aventure au même âge
qu’Alice. Elle travaillait à New York
chez l’agent littéraire Andrew Wylie.
Sur son salaire, elle remboursait la
bourse qu’elle avait obtenue pour étudier à Harvard. Fut-elle abordée dans
la rue par Roth comme l’est Alice dans
le roman, tandis qu’elle lisait, seule sur
un banc? L’écrivain a-t-il immédiatement compris, comme son double de
fiction, que la jeune femme souhaitait
écrire et qu’elle était douée pour cela?
«Choc». Nous avons rencontré Lisa
Halliday en juin. Sa façon de se tenir témoigne de ce souci très américain de
la perfection, mais exempt de la banalité et la distance qui souvent en résultent. Elle est malicieuse, pleine d’esprit, cultivée. Il est bon de passer un
moment en sa compagnie. Elle habite
désormais Milan, avec sa fille de
10 mois et son mari britannique. «Je
dois absolument dire qu’Ezra et Philip
Roth sont très différents. J’ai eu une relation avec Roth, qui a inspiré la première partie du roman, puis le temps a
passé, cette histoire s’est transformée en
une tendre amitié, nous nous écrivions
plusieurs fois par semaine. Philip s’entendait à merveille avec mon mari et se
réjouissait de la naissance de ma fille.
Il m’avait envoyé un livre sur l’éduca-
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
VIET THANH NGUYEN
LE SYMPATHISANT
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Clément Baude,
10/18, 549 pp., 9,10 €.
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Après les coups, les injures et la torture
à l’eau, le tissu mouillé était enlevé du
visage de Binh et révélait James Yoon,
conscient qu’il tenait là sa meilleure
chance de décrocher l’oscar du meilleur
second rôle. Il avait été souvent très éliminé à l’écran en tant qu’Oriental éphémère, mais aucune de ces morts n’avait
eu cette intensité, cette noblesse.»
MARCUS MALTE
LE GARÇON
Folio, 576 pp., 8,90 €.
«Brabek reste un instant assis à
contempler le garçon. Puis il pousse
un soupir et se lève et le prend dans
ses bras et le porte jusqu’à la roulotte.
Dans le fond du véhicule se trouve un
lit en alcôve : c’est ici que Brabek dépose son hôte. Après quoi il se retire
et referme la porte derrière lui et retourne s’asseoir auprès du foyer.»
Maylis de Kerangal,
la vie secrète du marbre
Les chantiers d’une jeune
femme qui a appris à Bruxelles
l’art du trompe-l’œil
PHOTO FRANCESCA MANTOVANI. GALLIMARD
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
tion des enfants. Sa mort est un choc
pour moi. Certains lecteurs ont considéré la première partie comme un témoignage sur Roth, mais il s’est passé
beaucoup de choses entre nous que je
n’ai pas écrites et beaucoup de ce que
j’écris est inventé.» La mise en garde est
classique, et crédible. De toute façon,
quelle importance ? Que Roth ait
éprouvé de l’affection ou de l’amour
pour une femme comme Lisa Halliday
est en soi réjouissant. «Tu fais mon bonheur», dit Alice à Ezra Blazer dans Asymétrie. «Tu fais le mien aussi», répond
Ezra, professeur de désir, travailleur,
farceur, raffiné, et inquiet de sa future
décrépitude. Il apprend à Alice à fuir la
sentimentalité comme la peste et il
aime en elle, entre autres, son goût des
obscénités et sa jeunesse. Leurs ébats
sont seulement esquissés, joliment.
Alice fait les choses avec délicatesse.
Elle se glisse sous les draps jusqu’à ce
qu’il jouisse «comme une petite fontaine
à eau» : c’est à la mesure d’Ezra, qui
souffre du dos et se fait poser un stent.
Ce que pense Alice de sa relation avec
ce géant qui n’a plus l’âge de partager
son avenir, Lisa Halliday n’en donne
pas le moindre indice. Alice, la
vaillance même, trace son petit bonhomme de chemin. Et des états d’âme
d’Ezra, nous avons à peine quelques
aperçus. Tenir cette ligne est une gageure et un succès de romancière. Un
exercice difficile, mais payant : il est
bon de pouvoir imaginer, par exemple,
ce qu’Alice éprouve lorsque Ezra parle
d’autres femmes qu’elles. A quel point
Ezra, derrière son détachement, est-il
attaché à Alice? Allez savoir. Nous supposons les réponses à ces questions, en
nous trompant sûrement.
Asymétrie compte trois parties, déclinaison supplémentaire du déséquilibre
qu’annonce le titre. La première présente la rencontre et la relation des
amants, la seconde opère un virage
radical et raté : Amar, un Britannique
d’origine irakienne, raconte sa vie à la
première personne. Les Etats-Unis
viennent d’envahir l’Irak et la police le
retient à Heathrow, l’aéroport londonien. A quoi bon ce détour? Lisa Halliday voulait éviter de ne regarder que
les Etats-Unis. Cet échec ne gâche pas
la réussite générale. Le lecteur renoue
avec le plaisir dans la troisième partie:
un entretien entre Ezra et une journaliste dans le cadre de la célèbre émission de radio britannique Desert Island
Discs. Le principe consiste, pour l’invité, à partager avec l’auditeur la musique qu’il aime, et entre deux morceaux,
à répondre à des questions sur Dieu, sa
vie, son œuvre.
«Boxeur». Lisa Halliday adore ce programme de la BBC : «Ma grand-mère
était chanteuse.» Ses parents sont séparés, son père est réparateur de gros
électroménager et sa mère, avec son
second mari, a une entreprise de désinsectisation. Halliday invente joyeusement une interview radiophonique qui
termine le portrait d’Ezra Blazer, et de
Roth. Elle y caricature à la fois le grand
écrivain, ses admirateurs et ses détracteurs. Nous sommes en 2011, Blazer a
enfin reçu le prix Nobel. Il joue à fond
le spécialiste de sexualité bourreau des
cœurs, obsédé par la vieillesse et vachard. De sa première femme, danseuse étoile, Ezra se rappelle qu’une
fois, en coulisse, elle puait «comme un
boxeur. Elle avait ce petit visage de
singe […], la tête de quelqu’un qui vient
d’enchaîner quinze rounds contre Mohammed Ali». Son service militaire, il
l’a effectué en Allemagne en 1954. Il y
faisait la circulation. Puis, entre deux
souvenirs farfelus, débarque une plaisanterie sur les rabbins. Lisa Halliday
taquine Ezra Blazer qui, lui, se moque
de nous. Asymétrie est une ronde célébrant l’intelligence et l’appétit de vivre
d’un monument en fin de parcours.
Une des belles scènes du roman se déroule dans la maison de campagne
d’Ezra : seul avec Alice, il entend un
quintette de jazz jouer des standards
dans une propriété voisine. Arrive Sing
Sing Sing: «Il frappait bientôt l’air avec
d’invisibles baguettes, comme possédé
par l’esprit de Lionel Hampton. Claquement de doigts; pivotement du talon; il
se mit même sur la pointe des pieds pour
effectuer un mouvement de charleston
avec les genoux.» •
LISA HALLIDAY ASYMÉTRIE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Hélène Cohen.
Gallimard, 300 pp., 21,50 €.
T
rois amis se sont donné rendez-vous
dans un bar parisien, un peu
comme, dans Réparer les vivants,
trois copains passionnés de surf
s’étaient donné rencart très tôt le matin pour aller «à la recherche de la plus belle vague qui se
soit jamais formée sur Terre». Dans le trio, Simon
Limbres apparaissait pour disparaître aussitôt.
Happé par la lame. On était emporté par l’onde
jusqu’au bout, étourdi par le brio total du style,
le souffle du sujet, la mort qui rend à la vie. Un
monde à portée de main ouvre sur un tourbillon,
celui d’un escalier dans lequel s’engouffre, apprêtée, fardée, talons hauts, chevelure en liberté,
une jeune femme a priori frivole qui fonce à des
retrouvailles. Ce prologue se situe après ce qui
s’est passé avant, ce qui a lié Paula aux deux
compagnons qu’elle court rejoindre.
Corneilles. A 20 ans, Paula Karst est une jeune
fille commune, avec pour signe distinctif des yeux
vairons et un léger strabisme. Glandeuse, elle a
erré pendant deux ans, avec le soutien inquiet de
ses parents, peu convaincus, comme le lecteur,
de sa nouvelle lubie: la peinture décorative. La
voilà à Bruxelles, à l’Institut de peinture situé rue
du Métal, pour un entretien avec une directrice
implacable, mère fouettarde au pull noir jusqu’au
menton qui a bien calculé l’écervelée en face
d’elle. «Mademoiselle Karst, devenir peintre en décor demande d’acquérir le sens de l’observation et
la maîtrise du geste.» En clair, la vie, c’est du sérieux et de l’investissement. Et peut-être un soupçon de magie ? A sa sortie dans la rue, l’insouciante se fait littéralement attaquer par une volée
de corneilles. Un signe que ce qui t’attend, Paula,
n’est pas que jonché de fleurs sans épines.
Un monde à portée de main s’impose comme le
récit initiatique d’un personnage. A la différence
de Naissance d’un pont (2010) et de Réparer les
vivants (2014), tournés vers un objectif collectif,
dans un chant commun, polyphonique, celui-ci
parle de la transmutation d’un moineau en
presque phénix.
On a bien compris que ce ne sera pas en un claquement de doigts. L’apprentissage sous le re-
«Elle se souviendrait
avoir compris
que peindre c’était
d’abord ne pas peindre,
mais sortir dans la rue
et aller boire une bière.»
gard inflexible de la femme en noir, figure presque sadomaso, ne dure que six mois, mais il est
intensif, conçu pour que les étudiants sachent
imiter une large variété de bois et de marbres.
C’est physique, des heures debout, des douleurs
aux pieds, des crampes à l’épaule, au bras qui
tient le pinceau, les yeux larmoyants de tant observer. L’épuisement gagne Paula, qui manque
bien entendu de lâcher l’affaire.
Son fourvoiement, c’est de ne voir la vie que par
le prisme du présent, via l’acquisition de compétences sans regarder plus loin, avant, derrière.
Son colocataire Jonas, qui semble l’ignorer souverainement depuis le départ, va lui donner une
leçon en lui posant une simple question: ce marbre-là que tu as choisi, le cerfontaine, sais-tu d’où
il vient? La pierre a une origine, une histoire, une
mémoire. Tous deux l’expérimentent dans une
des belles épiphanies du livre, à la carrière de
Senzeille. Autre leçon de choses: s’obstiner peut
devenir stérilisant. «Elle se souviendrait avoir
compris que peindre c’était d’abord ne pas peindre, mais sortir dans la rue et aller boire une
bière.»
Prose liquide. Rien d’étonnant finalement à
ce que Maylis de Kerangal, adepte du concret
documentaire et de la gestuelle, ait choisi un tel
sujet. Le combat physique et mental transforme
l’allure et la vision de Paula. Par le corps à corps
avec la matière, comme l’auteur lui-même se
confronte avec les mots. Toujours brillamment,
dans une prose lyrique et liquide, performée à
l’écrit, parvenue à son firmament déjà dans son
précédent texte. Elle va chercher dans le réel de
quoi faire fiction, dans des vocabulaires précis
et techniques de quoi procurer de l’imaginaire étoffé et du sens. Et maîtriser le trompe-l’œil, n’est ce pas la métaphore idéale pour
une romancière ?
Dans cet ouvrage pensé au millimètre, on s’égare
parfois dans différents tableaux esthétisants où
Paula semble flotter en surface. Il y a un
bouillonnement au fond d’elle qui ne fait qu’affleurer. Il se sent à son entrée sur scène dans le
bar parisien sous le signe d’Anna Karénine –elle
vient de peindre des décors pour une adaptation
théâtrale à Moscou qu’elle a miraculeusement
réussis sans lumière. Dans la résurgence de souvenirs d’enfance, de-ci de-là. Mais ce qui prédomine jusqu’au bout, c’est l’intention de l’auteur
de souligner le rôle transcendental de la
création. •
MAYLIS DE KERANGAL
UN MONDE À PORTÉE DE MAIN
Verticales, 284 pp., 20 €.
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26 u
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
POCHES
«Fernand est assis sur
un tabouret, les bras
attachés. Du sang coule
de son nez. Un militaire,
un autre ou le même,
qu’importe, tourne autour
de lui en parcourant la
presse du jour. Ils ne sont
que tous les deux.»
JOSEPH ANDRAS
DE NOS FRÈRES
BLESSÉS
Babel,
140 pp., 6,70 €.
Colloque
Bessette
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Eimear McBride, une
passion à brides abattues
Organisé pour le centenaire de l’écrivaine disparue en 2000, le colloque
«Hélène Bessette, l’attentat poétique» se poursuit
jusqu’au 27 août avec
conférences, performances et lectures à Cerisy-laSalle (Manche). Appréciée,
oubliée puis rééditée par
Laure Limongi, son œuvre
fait l’objet d’une publication intégrale au Nouvel
Attila «Othello». Le 18 septembre, sortie de l’inédit
Histoire du chien, mise en
abyme de l’art et de la fiction (colloque.bessette.fr).
Par MICHEL BECQUEMBOIS
Rédacteur en chef à «Libération» (édition)
C
es deux-là n’étaient
sans doute pas faits
l’un pour l’autre mais
c’est comme ça. C’est
l’un avec l’autre, l’un contre l’autre
souvent, qu’ils vont devoir (re)construire leurs vies fracassées.
Elle a 18 ans quand elle arrive à
Londres pour suivre des cours de
théâtre dans une école qu’on devine
prestigieuse. Elle a tout à apprendre,
la vie, l’amour. Le sexe aussi. On ne
sait plus bien comment elle le rencontre, ça se passait dans un pub, il
lisait Dostoïevski en cassant le dos
de son livre.
Voilà, c’est à peu près tout. Et de
cette rencontre banale entre une
étudiante irlandaise et un acteur
torturé à la célébrité naissante qui a
le double de son âge, Eimear McBride fait un récit bouleversant.
Avec leurs corps difficiles, leurs kilos de sentiments en trop, leur urgence à être ensemble et à se quitter,
Eily et Stephen renversent le lecteur.
Ils écrivent une histoire froissée où
tout se confond et se précipite: l’apprentissage d’Eily, la différence
d’âge, les cicatrices et la violence de
l’enfance, la ville de Londres, qui les
porte et qui les essore.
Il est partout question de sexe dans
les Saltimbanques ordinaires, presque à chaque page, la fusion des
deux amants est totale et pourtant
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 17 au 23/08/2018)
c’est un combat permanent. Mais
rien d’érotique dans les scènes de
sexe de McBride, c’est tour à tour
poétique ou sordide, souvent beau
à pleurer. Car on pleure beaucoup,
de les voir peiner à raccommoder
leurs sentiments tordus.
Mais ça va trop vite, l’amour va trop
vite, la drogue va trop loin, le sexe va
trop fort, Londres est cannibale.
Pour l’auteure aussi ça va trop vite.
Il manque des mots dans les Saltimbanques ordinaires, il manque des
mots parce qu’on n’a pas le temps de
les écrire. Comme un enfant qui apprend à parler et dont la parole ne
parvient pas à suivre la pensée.
Pourquoi écrire les mots que tout le
monde comprendra? Il y a aussi des
espaces qui se dilatent au moment
où l’histoire bafouille, des caractères
plus petits comme les didascalies
d’une intimité en construction.
La lecture devient typographiquement aussi intense que l’expérience
qu’elle décrit.
C’est un flux inarrêtable, où rien n’est
mièvre alors que tout pourrait l’être,
où les personnages, enfermés dans
leurs peurs, s’offrent leurs souffrances, intensément. Et McBride en fait
des pages superbes sur le sentiment
que l’autre nous sauvera, sur le manque brûlant de l’absence. Cette passion-là ressemble à tant d’autres,
mais la justesse des mots qui la dé-
ÉVOLUTION
1 (18)
2
(1)
3
(0)
4
(2)
5
(3)
6 (112)
7
(0)
8
(0)
9
(4)
10 (110)
Festival à
Huelgoat
Dans une boîte de nuit à Londres, en 2010. M. MACDONALD. AGENCE VU
ploient emporte le lecteur à Camden
avec le sentiment qu’elle est unique
là où elle est pourtant universelle.
Eimear McBride est irlandaise elle
aussi. Etudiante à Londres, elle enchaîne des petits boulots, tentant
pendant neuf ans de faire publier
son premier roman, Une fille est une
chose à demi, devenu depuis un succès international (lire Libération du
TITRE
Un monde à portée de main
Un été avec Homère
Les Prénoms épicènes
Le Lambeau
My Absolute Darling
Tu t’appelais Maria Schneider
A son image
Forêt obscure
La Disparition de Stephanie Mailer
Khalil
Les libraires attendaient avec impatience le nouveau roman de Maylis de Kerangal, le voici. Un monde à portée
de main s’impose tout de suite en tête des ventes (lire la
critique page 25). La rumeur était flatteuse pour le récit
de Vanessa Schneider consacré à sa cousine, le voilà.
Tu t’appelais Maria Schneider, en une semaine, s’est propulsé vers le haut de l’affiche.
La roue de la fortune s’est également arrêtée sur les noms
AUTEUR
Maylis de Kerangal
Sylvain Tesson
Amélie Nothomb
Philippe Lançon
Gabriel Tallent
Vanessa Schneider
Jérôme Ferrari
Nicole Krauss
Joël Dicker
Yasmina Khadra
16 juin). On confesse ne pas l’avoir
lu, tant celui-ci, qui est son second,
nous est tombé dessus par hasard.
On s’y précipite. •
EIMEAR MCBRIDE
LES SALTIMBANQUES
ORDINAIRES Traduit de l’anglais
(Irlande) par Laetitia Devaux.
Buchet Chastel, 432 pp., 22 €.
ÉDITEUR
Verticales
Equateurs
Albin Michel
Gallimard
Gallmeister
Grasset
Actes Sud
L’Olivier
Fallois
Julliard
d’Amélie Nothomb (lire page 28), Jérôme Ferrari, Yasmina
Khadra, ainsi que sur celui de la romancière américaine
Nicole Krauss. Un peu plus loin, au quinzième rang, on
retrouve Eric Fottorino avec Dix-Sept Ans. C’est aussi le
titre d’un roman paru au mois de mai aux éditions Michel
Lafon, signé Ava Dellaira, et c’était celui d’un récit de
Colombe Schneck dont on a pas mal parlé en 2015, publié
chez Grasset. On n’en tire aucune conclusion. Cl.D.
SORTIE
16/08/2018
19/04/2018
22/08/2018
12/04/2018
01/03/2018
16/08/2018
22/08/2018
16/08/2018
07/03/2018
16/08/2018
VENTES
100
70
47
46
44
34
33
31
31
28
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies de premier
niveau. Classement des nouveautés
relevé (hors poche, scolaire, etc.) sur un
total de 91 914 titres. Entre parenthèses :
le rang tenu par le livre la semaine
précédente. En gras : les ventes du livre
rapportées, en base 100, à celles du
leader. Exemple : les ventes d’Un été
avec Homère représentent 70 % de
celles d’Un monde à portée de main.
Le festival L’été des 13 dimanches reçoit l’anthropologue Marc Augé (Qui donc
est l’autre ?, Odile Jacob) et
le démographe Emmanuel
Todd (Où en sommes-nous ?
Une esquisse de l’histoire
humaine, Seuil), ce samedi
à 15 heures. L’historienne
Mona Ozouf, qui publie
l’Autre George, à la rencontre de George Eliot le 4 octobre (Gallimard) parle de
la correspondance entre
George Sand et Gustave
Flaubert, dimanche à
15 heures. (25, rue du
Pouly, Huelgoat 29690).
Prix de
saison
Les prix Hugo, considérés
comme le summum mondial de la récompense en
science-fiction et fantasy,
viennent d’être remis à la
Worldcon annuelle qui se
tenait la semaine dernière
à San José (Californie).
Les femmes raflent les prix:
N.K. Jemisin (meilleur roman pour The Stone Sky),
Martha Wells (meilleure
novella pour All Systems
Red), Suzanne Palmer
(meilleur novelette pour
The Secret Life of Bots), etc.
Palmarès intégral sur
www.thehugoawards.org
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MARK GREENE
FEDERICA BER
Grasset, 204 pp., 18 €.
Quel genre de femme est assez magique pour persuader
un garçon empoté de camper
sur le toit d’un immeuble parisien, et pour entraîner dans
une escalade sportive une architecte romaine atteinte de
myopathie? On verra même
des chamois. Le narrateur
fait la connaissance de Federica Ber dans une de ces
salles de jeu qu’il y avait naguère du côté de RichelieuDrouot. Rien de commun
avec une banale créature de
rêve. De dos, on dirait un garçon, elle est petite, cheveux
courts, porte un blouson de
cuir, des godasses impossibles. Il la retrouve, ou croit la
retrouver, dans un journal,
un fait divers. Deux architectes italiens ont été retrouvés
morts dans les Dolomites.
Leurs mains étaient liées. On
soupçonne une certaine Federica Bersaglieri, vue en
leur compagnie dans un restaurant. Plus que l’identification d’une femme, le roman
est une enquête poignante
sur ce qui subsiste de la jeunesse quand on croit l’avoir
perdue. C’est aussi, en ce qui
concerne l’amour, une chambre d’échos. Cl.D.
IN KOLI JEAN BOFANE
LA BELLE DE CASA
Actes Sud, 208 pp., 19 €.
Le jeune Congolais Sese
fonce dans les rues de Casablanca avertir le commissaire Daoudi : Ichrak est
morte. C’est le premier qui
dit qui l’est : Daoudi arrête
Sese, il était le premier sur la
scène de crime. Quelques
mois plus tôt, Sese arrivait de
Kinshasa. Son passeur lui
avait promis de rallier Deauville où, c’est bien connu, se
trouve l’ambassade d’Algérie.
Le frère du passeur y réside.
Qu’y fait-il? «Tout». Dans un
français qui mêle l’arabe et le
darija, la langue vernaculaire
du Maroc, la Belle de Casa
décrit la cité marocaine. Les
milliardaires s’y multiplient,
la police doit cacher la misère. Depuis son cachot, Sese
pense à Mobutu qu’il idolâtre. Le dictateur est mort
alors que Sese était enfant
mais sa passion lui vient de
son père. Pendant que le
commissaire enquête, Sese
se souvient des «préceptes mobutiens» : «La corruption ? Mais c’est un produit
d’importation!», «Le Zaïrois
ne vole pas, il se déplace.»
L’écrivain In Koli Jean Bofane est né au Congo en 1954.
Il vit en Belgique. V.B.-L.
MATTHIAS JAMBONPUILLET
OBJET TROUVÉ
Anne Carrière, 200 pp., 18 €.
Le roman se passe à Lyon, et
commence en douceur avec
le point de vue de Thibaut. Il
est pompier, donc il est censé
s’occuper des vivants. Ce
coup-ci, il trouve une femme
morte. Sabrina est ligotée
dans une tenue de cuir, fesses et cuisses nues. Son sexe
est enfermé dans une cage de
chasteté. La mise en scène
laisse Thibaut ébahi.
D’autres ne vont pas tarder à
tomber de haut. Ce premier
roman varie les points de vue
pour dérouler une intrigue
qui ne compte que des victimes, consentantes ou pas :
Nadège a un enfant de 3 ans
avec un homme qui a disparu
dans la nature lorsqu’elle
était enceinte. Le voilà qui
réapparaît. Il s’appelle Marc,
il était lié à Sabrina. Que fera
Antoine, le compagnon de
Nadège depuis ces trois années ? Quelle est désormais sa place ? Objet trouvé
fourmille de retrouvailles, de
séparations et d’initiations.
Le sujet est délicat et l’auteur,
parfois, n’y va pas par quatre
chemins, parfois reste elliptique. Les décisions des uns et
des autres restent inattendues.V. B.-L.
JULIE ESTÈVE
SIMPLE
Stock, 204 pp., 17,50 €.
Florence Biancarelli a été
tuée d’un coup de fusil
en 1987. Elle avait 16 ans,
c’était la star du village et elle
était enceinte. Trente ans
plus tard, le village survit
avec les mêmes protagonistes, Florence en moins. On
est en Corse. Les comptes ne
sont jamais apurés, ils se règlent à perpétuité. C’est le
baoul qui raconte, qui monologue en promenant sa
chaise. Lui, le simple d’esprit,
s’est retrouvé en prison pour
meurtre, parce qu’il a découvert le corps, et parce qu’il
avait eu la prémonition du
drame. Il avait un alibi et pas
de témoin: il était chez lui, il
dormait. Avec son langage
tordu, sa vision déformée, ses
souvenirs de tendresse qui
n’aboutissent à rien, le baoul
sait quand même faire la différence entre le rêve et la réalité. Tout le monde l’abandonne. On est résolument de
son côté. Cl.D.
NINA BOURAOUI
TOUS LES HOMMES
DÉSIRENT
NATURELLEMENT SAVOIR
Lattès, 264 pp., 18 €.
«J’appartiens à deux pays.»
L’auteur de la Voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991)
revient sur son enfance en
Algérie, qu’elle a quittée
en 1981, à 14 ans. A Rennes,
«La stupidité est le talent d’œuvrer inconsciemment contre son propre intérêt. D’une
part elle présente une menace, d’autre part,
elle est le fondement mystique de notre
existence : la culture n’est rien d’autre que
le produit de tentatives plus ou moins ratées de contenir l’idiotie autodestructrice.
La stupidité a forcé l’homme à développer
son intelligence».
PHILOSOPHIE
ELÍAS JOSÉ PALTI
VÉRITÉS ET SAVOIRS
DU MARXISME
Traduit de l’espagnol par
Luis Dapelo. Editions Delga,
226 pp., 19 €.
ses grands-parents maternels, dentistes, lui sont
étrangers, tout comme sa famille paternelle et sa grandmère algérienne. A Paris, le
Katmandou, boîte réservée
aux femmes, l’initie bientôt
à un autre monde. A 18 ans,
elle vit seule. Ce nouveau roman autobiographique, archéologie d’une homosexualité, alterne les chapitre
«Devenir», «Se souvenir» et
«Savoir». «Etre», c’est pour
plus tard. Cl.D.
On ne dit pas grand-chose en
parlant de «crise contemporaine du marxisme», puisque
de la notion de crise celui-ci
a fait son moteur historique,
et qu’un «marxisme dépourvu de tensions ne peut
exister que comme paradigme évanescent» (José Sazbón). De l’extérieur, c’est plutôt la fin, la mort de la pensée
issue de Marx – celle qui devait constituer l’«horizon indépassable» – qu’on proclame. Professeur à
l’université de Buenos Aires,
Elías José Palti interroge la
valence de cette «crise conceptuelle» –qui pourrait tout
aussi bien indiquer la crise
du… concept de crise!–en radiographiant les œuvres des
«penseurs les plus influents
du marxisme contemporain»,
Nahuel Moreno, Alain Badiou, Perry Anderson, Fredric Jameson, Ernesto Laclau et Slavoj Žižek.
Aboutit-on à l’idée qu’il serait possible de «renouer avec
la perspective que triomphe le
socialisme» ? Comme l’écrit
Aymeric Monville, «il est trop
tôt pour le dire». R.M.
JAZZ Villette
à la
présentent
* Le Jazz n’est pas mort
ROMANS
MATTHIJS
VAN BOXSEL
L’ENCYCLOPÉDIE
DE LA STUPIDITÉ
Traduit du néerlandais
par Danielle Losman.
Petite bibliothèque
Payot, 288 pp., 8,50 €.
Licence : E.S. - 1083294 - 1041550 - 1041546 - 1041547
«Quand on travaille sur des livres, une
source de première main est soit une
édition originale, soit une édition critique de l’œuvre étudiée. Une traduction
n’est pas une source : c’est une prothèse,
comme un dentier ou des lunettes, un
moyen me permettant d’accéder dans
une certaine mesure à quelque chose
qui se trouve hors de ma portée.»
Villa
UMBERTO ECO
COMMENT ÉCRIRE
SA THÈSE
Traduit de l’italien par
Laurent Cantagrel.
Champs essais,
Flammarion,
342 pp., 9 €.
u 27
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Graphisme : Hartland
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
Grande Halle de La Villette
Philharmonie de Paris
Cabaret Sauvage
Atelier du Plateau
Studio de l’Ermitage
La Dynamo
Mk2 Quai de Seine
30 août /
9 septembre
jazzalavillette.com
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28 u
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
J. M. Coetzee,
les animaux de la fin
Q
uoi faire avec des mots,
surtout quand on est
écrivain ? Comment
s’en dépêtrer, aller audelà, là où ils ne vont pas ? «Je m’exprime avec des mots, mais on en a assez, des mots. La seule manière de
montrer qu’on est sérieux, c’est de se
supprimer. […] Mais dès que je prononce ces mots, tu réprimes un sourire.» C’est Elizabeth Costello qui
parle à son fils dans «Une femme en
train de vieillir», un des sept textes de
l’Abattoir de verre (qui en comporte
huit en anglais, le dernier étant «Moral Tales», «Contes moraux», qui
donne son titre au volume original).
Ce sont aussi bien des nouvelles avec
des personnages récurrents qu’un roman, à l’instar d’Elizabeth Costello
(traduit au Seuil en 2004), sous-titré
Huit leçons, puisqu’il s’agit de huit
conférences où l’écrivain australienne, imaginée par John Maxwell
Coetzee, Prix Nobel 2003 né en Afrique du Sud en 1940 et vivant désormais en Australie, dit ce qu’elle pense
de la littérature
tout en permettant au lecteur de
se faire une idée
de sa vie. Il s’y révélait déjà que le
dictionnaire
«n’est plus qu’un
code
parmi
d’autres». Le
principe est un
p eu le même
dans l’Abattoir de
verre, quoique les
textes soient plus narratifs. Les opinions d’Elizabeth Costello, présentée
le plus souvent dans sa vie familiale
(avec sa fille ou son fils, sa belle-fille,
ses petits-enfants), sont un peu
comme des personnages. Et les mots
un peu comme des opinions. Le
temps fait la différence entre «infidélité» et «aventure», «que signifie ce
tant ?» dans «une femme tant désirée», et le fils parle à la mère: «Je sais
qu’il doit être tentant, après une vie
passée à peser chaque mot avant de
l’écrire, de se laisser porter par le torrent.» C’est le défi d’Elizabeth Costello dont «la passion» est «la précision» et de J. M. Coetzee qu’on a
tendance à voir comme une sorte de
double : comment peser chaque
caillou du torrent avant de le décrire?
Et les animaux, qui sont au cœur de
«l’Abattoir de verre» proprement dit
(«Il m’est venu à l’esprit que s’il y
avait un abattoir au milieu de la
ville, où chacun pourrait voir, entendre, sentir ce qui se passe à l’intérieur, les gens pourraient changer de
pratique. Un abattoir de verre. Un
abattoir avec des murs en verre»),
mais aussi du «Chien» (tant de haine
chez lui et ses maîtres) ou de «la
Vieille Dame et les chats»? Ces questions autour de l’abattoir: «Que trou-
vons-nous d’inacceptable dans la
mort douloureuse? Plus précisément,
si nous sommes préparés à infliger la
mort à autrui, pourquoi souhaitonsnous lui épargner la douleur?» Elizabeth Costello a toujours été convaincue d’avoir «un degré d’accessibilité
à l’être intérieur des animaux. Pas à
leur pensée, ni à leurs sensations,
mais à la teneur de leur être intérieur». Cependant, à la lecture de
l’historienne américaine des sciences Lorraine Daston, elle a le sentiment qu’elle est juste en cela «une
créature de mon temps, née pendant
le règne du paradigme perspectiviste
et trop ignorante pour m’en échapper». «Le sujet de l’Abattoir de verre
n’est pas tant l’élevage industriel ou
la vivisection que l’état d’esprit de
quelqu’un à qui ces questions importent très profondément», a dit
J. M. Coetzee dans un colloque à Buenos Aires en septembre 2017, selon le
compte rendu de la Johannesburg
Review of Books.
Ses enfants voudraient que leur vieille
mère soit plus prudente plutôt que
de vivre isolée. «Tu
pourrais mourir»,
dit le fils, évoquant le moindre
accident. «Sa mère
donne une chiquenaude, comme
pour écarter cette
possibilité.» Et
pourtant elle y
croit. «Voilà une
autre expérience
sur laquelle Martin Heidegger ne s’est
pas penché: l’expérience d’être mort,
de n’être plus présent dans le monde.
C’est une expérience à part entière. Je
pourrais lui en parler, s’il était ici –ou,
du moins, de ses premières manifestations.» Un texte s’intitule cependant
«Mensonges» parce qu’Elizabeth Costello a demandé «la vérité vraie» et
que son fils n’a pu la lui dire et qu’il ne
sait pas si sa femme et lui feront mieux
entre eux «et que, si difficile que ce soit
de prononcer les mots, nous les prononcerons – les mots : Cela ne va pas
s’améliorer, cela va empirer, et cela
empirera jusqu’à ce que cela ne puisse
plus empirer, jusqu’au pire du pire».
Il n’y a pas que les mots à prononcer
ni les mots pour écrire, il y a aussi tous
ceux à déchiffrer hors des livres et des
conversations. Le fils et la mère, encore: «Assis devant le feu éteint, il lève
son visage vers elle. Lis-moi, lui dit-il
sans prononcer un mot. Toi qui affirmes que l’âme s’exprime dans le visage, déchiffre donc mon âme et dismoi ce que je dois savoir!» •
«Je sais qu’il doit
être tentant, après
une vie passée à
peser chaque mot
avant de l’écrire, de
se laisser porter par
le torrent.»
JOHN MAXWELL COETZEE
L’ABATTOIR DE VERRE
Traduit de l’anglais
par Georges Lory.
Seuil, 172 pp., 18 €.
IMAGO. STUDIOX
Par MATHIEU LINDON
POURQUOI ÇA MARCHE
Amélie Nothomb à la
pêche au cœlacanthe
Amour et haine en famille
Par CLAIRE DEVARRIEUX
Q
uestion de l’écrivain et plasticien
belge Michel Robert à Amélie Nothomb au cours d’une de leurs
conversations, quelque part entre 1995 et 2001: «De quoi aimeriez-vous parler, là tout de
suite ?» Réponse de la romancière: «De la place des adverbes
dans les phrases, du printemps,
de la chasse à l’abeille…» (1) Cette
rentrée 2018, où elle est au rendez-vous, comme chaque année
vers le 22 août, Amélie Nothomb
pourrait probablement répondre
de manière similaire. Septembre, plutôt que mars, joue un
rôle certain dans les Prénoms
épicènes (mois de la rencontre
amoureuse ou de la rentrée des
classes pour les protagonistes),
on s’y intéresse plus à un poisson qu’à un insecte, et les adjectifs choisis importent plus que
les rares adverbes. Mais aucun
doute à cela, les phrases rendent
le son impeccablement juste
d’une prose où chaque mot est à
sa place. Dans ce roman qui se lit
comme une nouvelle, l’intrigue
est pure fantaisie, les sentiments
cruelle vérité, et l’usage du passé
simple enchantement durable.
1 Qu’est-ce qu’un
prénom épicène ?
«Nous avons un point commun,
toi et moi, dit la femme, Dominique, à son époux, Claude. Nos
prénoms ne spécifient pas de quel
sexe nous sommes.» Oui, rétorque
le mari, «nous portons des pré-
noms épicènes». C’est le titre
d’une pièce et d’un personnage
de Ben Jonson, explique Claude,
qui n’a pourtant pas une tête à
connaître le théâtre élisabéthain.
Ce sera, décide Dominique, le
prénom de l’enfant, fille ou garçon, qu’ils ont enfin réussi à mettre en route. Epicène : un prénom qui ne dépare pas la lignée
des Epiphane et autres Zoïle qui
peuplent l’univers nothombien.
2 Pourquoi Epicène
imite-t-elle
le cœlacanthe ?
Le roman raconte une double
glaciation: celle d’un homme qui
fomente sa vengeance pendant
plus de vingt ans, parce qu’une
femme l’a quitté. Et celle d’une
petite fille, la sienne, Epicène,
donc, qui, sans le savoir, l’imite.
Elle a 11 ans, et vient de perdre sa
meilleure amie, justement à
cause de son père. Elle le déteste.
«A l’âge de cinq ans, Epicène sut
qu’elle n’aimait pas son père. Ce
ne fut pas une révélation, mais la
première formulation d’une vérité qui avait germé en elle une ou
deux années plus tôt.» Chez
Amélie Nothomb, les enfants
sont les seuls génies sur Terre.
Epicène aborde l’adolescence
comme une longue absence à elle-même : «Il existe un poisson
nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop
hostile: il se laisse gagner par la
mort en attendant les conditions
de sa résurrection.»
3 Quelle est la morale
de l’histoire ?
Amélie Nothomb porte toujours
un chapeau, et ses romans sont
toujours coiffés d’une courte
maxime. En quatrième de couverture, les Prénoms épicènes arborent celle-ci : «La personne
qui aime est toujours la plus
forte.» Une autre citation, moins
consensuelle, résume mieux
l’enjeu de ce livre, où l’époux
manipulateur et odieux se
trouve évincé en douceur : la
femme qu’il a aimée fait alliance
avec celle qu’il a bernée. Epicène est l’arbitre sans pitié, et
sans espoir. «Dominique avait à
triompher de l’amour : c’était
déjà gagné. Epicène avait à
triompher de la haine : c’était
inextricable.» •
(1) Amélie Nothomb, la Bouche des
carpes. Entretiens avec Michel Robert.
L’Archipel, 162 pp., 16 €.
AMÉLIE NOTHOMB
LES PRÉNOMS ÉPICÈNES
Albin Michel,
156 pp., 17,50 €.
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Le grand bêtisier
de l’été. Divertissement.
23h35. Le grand bêtisier.
Divertissement.
20h55. Flynn Carson et les
nouveaux aventuriers. Série.
Avec Christian Kane, John
Larroquette. 22h15. Flynn
Carson et les nouveaux
aventuriers. Série.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
22h45. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
20h55. Fort Boyard. Jeu.
Présenté par Olivier Minne.
23h10. Fort Boyard, toujours
plus fort. La suite.
FRANCE 3
20h55. Mongeville. Série.
Faute de goût. Avec Francis
Perrin. 22h25. Mongeville.
Série. Le dossier de Phebus.
00h00. Soir 3. Journal.
00h30. Placido Domingo,
l’homme aux 1000 vies. Doc.
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Documentaire. Madagascar,
luxuriante et généreuse.
22h25. Vivre loin du monde.
Documentaire. Hébrides.
23h15. C dans l’air. Magazine.
PARIS PREMIÈRE
CANAL+
20h50. Lie to me. Série.
Abel et Caïn. Hallucinations.
Avec Tim Roth, Kelli Williams.
22h30. Lie to me. Série. Zone
rouge.
20h45. Rugby : Toulon /
Racing 92. Rugby. Top 14 - 1re
journée. 22h45. Jour de foot.
Magazine. 23h45. Instinct de
survie - The shallows. Thriller.
01h10. 47 meters down.
Thriller.
21h00. Columbo. Téléfilm.
Votez pour moi. Avec Peter
Falk, Bruce Kirby. 22h50. 90’
Enquêtes. Magazine. 00h30.
90’ Enquêtes. Magazine.
ARTE
W9
20h50. Aux origines des civilisations. Documentaire. 3 L’apparition des religions. 4 L’invention du commerce.
22h40. Planète Mars : suivez
le guide. Doc. 23h30. Mission
Mars. Documentaire.
21h00. Les 30 ans du Top 50.
Divertissement. Volume 2.
23h15. Les 30 ans du Top 50.
Divertissement. Volume 1.
M6
21h00. NCIS : NouvelleOrléans. Série. Sauver la mise.
Dans l’œil du cyclone. Avec
Scott Bakula, Lucas Black.
22h45. NCIS : NouvelleOrléans. Série. 3 épisodes.
TMC
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. 22h35.
The Big Bang Theory. Série.
4 épisodes.
C8
21h00. Gaspard Proust
tapine. Spectacle. 22h50. Au
cœur de l’enquête. Magazine.
CSTAR
21h00. DC : Legends of
Tomorrow. Série. Avec Victor
Garber, Wentworth Miller.
22h40. DC : Legends of
Tomorrow. Série.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 23h30. Life. Série.
Avec Damian Lewis, Sarah
Shahi.
6TER
21h00. Rénovation Impossible. Divertissement. 22h35.
Rénovation Impossible.
Divertissement.
CHÉRIE 25
20h55. Un nouveau départ.
Téléfilm. Avec Amanda Detmer, Scott Wolf. 22h45. Leçons dangereuses. Téléfilm.
Avec Erika Eleniak, Patricia
Kalember.
NUMÉRO 23
20h55. L’ombre d’un doute.
Documentaire. 00h00. The
Closer : L.A. enquêtes prioritaires. Série.
LCP/AN
20h30. Désobéir - Aristides
de Sousa Mendes. Film. Avec
Bernard Le Coq, Nanou Garcia. 22h15. Mission sacrée.
Comédie dramatique.
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Agents très spéciaux Code U.N.C.L.E. Film. Avec
Henry Cavill, Armie Hammer.
23h10. 2 guns. Drame.
Avec Mark Wahlberg.
20h55. On continue à
l’appeler Trinita. Comédie.
Avec Terence Hill, Bud
Spencer. 22h40. On l’appelle
Trinita. Western. Avec
Terence Hill, Bud Spencer.
20h55. La nouvelle guerre
des boutons. Comédie. Avec
Guillaume Canet, Kad Merad.
22h45. Le placard. Comédie.
Avec Daniel Auteuil.
FRANCE 2
FRANCE 3
20h55. Les enquêtes de Murdoch. Série. Huit pas. Le salon
médical. Avec Yannick Bisson,
Thomas Craig. 22h25. Les
enquêtes de Murdoch. Série.
Gloire passée. La conquête
du ciel. 23h55. Soir 3.
FRANCE 5
20h50. Les 100 lieux qu’il faut
voir. Documentaire. 22h40.
Une maison, un artiste.
Documentaire. 23h10. Frank
Sinatra ou l’âge d’or de
l’Amérique. Documentaire.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Les hôtels les plus
incroyables du monde. Doc.
21h50. Les hôtels les plus
incroyables du monde. Doc.
22h45. Les hôtels les plus
incroyables du monde. Doc.
CANAL+
TMC
21h00. Football : Marseille /
Rennes. Football. Ligue 1
Conforama - 3e journée.
22h55. Canal football club le
débrief. Magazine. 23h10. J+1.
Magazine. 00h10. Who is
America ?. Série.
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Avec Thom
Barry, John Finn. 22h40. Cold
Case : Affaires classées. Série.
ARTE
20h50. Aviator. Biopic. Avec
Leonardo DiCaprio, Cate Blanchett. 23h35. À la recherche
de Vivian Maier. Documentaire. 00h55. L’affaire Tchaïkovski. Documentaire.
M6
21h00. Capital. Magazine.
Présenté par Bastien Cadéac.
23h05. Enquête exclusive.
Magazine.
W9
21h00. Paul. Comédie.
Avec Simon Pegg, Nick Frost.
23h00. Vikings. Série.
Avec Travis Fimmel.
NRJ12
20h55. SOS ma famille a
besoin d’aide. Magazine.
22h30. SOS ma famille a
besoin d’aide. Magazine.
C8
21h00. Lucifer. Série. Avec
Tom Ellis, Lauren German.
22h35. Lucifer. Série.
GRAVAGNA
A l’issue la 6e ronde du Championnat de France, le grand
maître marseillais Yannick Gozzoli apparaît en forme. Alors
qu’il pointait à la 7e place sur 10 en termes de classement Elo,
il domine le national avec 4,5 points sur 6. Un parcours
remarquable, avec une nulle contre Etienne Bacrot, 2e joueur
français et multiple vainqueur du national. Mais aussi trois
victoires contre Sébastien Mazé, Quentin Loiseau, mais
surtout Christian Bauer, plusieurs fois champion de France
et 2e Elo du tournoi. Le grand maître Tigran Gharamian
affiche aussi 4,5 points mais avec un départage inférieur. Il
faudra attendre la 8e ronde pour que les deux joueurs en tête
se rencontrent, ce week-end, et puissent éventuellement se
départager. A un demi-point derrière les deux premiers,
Bacrot pourrait jouer les
trouble-fête. Mais il aura fort à
faire avec un appariement plus
difficile pour les trois dernières
rondes. Notamment Bauer et
Gharamian chaque fois avec les
Noirs. On peut suivre ces parties
en direct sur le site de la
Fédération française des
échecs. •
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
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Principal actionnaire
SFR Presse
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Directeur de la publication
et de la rédaction
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de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Légende du jour: les Noirs jouent et gagnent. Gharamian, Mazé,
championnat de France 2018.
Solution de la semaine dernière: les Blancs jouèrent Dh8 et la menace b3
leur donne un gros avantage.
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
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CSTAR
21h00. Chicago Fire. Série.
2 épisodes. Avec Joe Minoso,
Jesse Spencer. 22h45. Le
fantôme du désir. Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Agathe Cléry.
Comédie. Avec Valérie Lemercier, Anthony Kavanagh.
23h00. Un amour de sorcière.
Comédie. Avec Vanessa
Paradis, Gil Bellows.
6TER
21h00. Le garçon et la bête.
Film d'animation. 23h10.
Pyros : les rois du feu
d’artifice. Documentaire.
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
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Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
NUMÉRO 23
20h55. Le Vilain. Comédie.
Avec Albert Dupontel, Catherine Frot. 22h30. Vénus
beauté (institut). Comédie
dramatique. Avec Nathalie
Baye, Mathilde Seigner.
X
XI
Grille n°997
Origine du papier : France
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SANS-LOGIS. II. ABÊTI. IRA. III. NRA. RABAN.
IV. SANS-ABRIS. V. ECTASIA. VI. MAIN. ELSA. VII. PD. TEST.
VIII. LACET. AMI. IX. OBA. ARRÉE. X. IRIGNY. MR. XI. SANS-GÊNES.
Verticalement 1. SANS-EMPLOIS. 2. ABRACADABRA. 3. NÉANTI. CAÏN.
4. ST. SANTÉ. GS. 5. LIRAS. ÉTANG. 6. ABIES. RYE. 7. GIBRALTAR.
8. IRAI. MÉMÉ 9. SANS-PAPIERS. libemots@gmail.com
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
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SUDOKU 3752 MOYEN
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
GORON
VERTICALEMENT
1. Il en a moins en vrai 2. Bien ; Mars toute l’année à Paris 3. Rouge colère ;
Mus(iqu)e 4. L’être pensant ; Bien faite, cette imitation ne vous laissera pas
de marbre 5. De quoi faire un documentaire avec le premier 2. ; Compterai
sur (me) 6. Note qui divise ce qui suit ; Il se fait souvent refouler en boîte ;
Ecole bordelaise, unique en France 7. Fus en mouvement, en marche,
sans projet ; Ni bon ni truand 8. Là, sis, saints fidèles ; Jaune d’œuf 9. Bacs
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LCP/AN
20h45. Cobayes humains.
Documentaire. 22h30. Le pays
de l’innocence, enfance
et adolescence de François
Mitterrand. Documentaire.
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◗ SUDOKU 3753 MOYEN
CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Séries. 22h55. Une
femme d’honneur. Séries.
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PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Quand on a quelque chose à
se mettre sous la dent II. Il faut
Veiller au respect de ce droit ;
Mettre une vie en danger
III. Partager le terrain ;
Voisine IV. Le début de la fin
de la guerre des Gaules (av.
J.-C.) ; Mit en balance V. Elles
occupent tout le temps ; A
force de trop tirer dessus
on risque de casser la nôtre
VI. Platini fut son meneur
de jeu ; Si l’argent ne fait
pas le bonheur, lui si VII. Loi
américaine ; Pleins VIII. Elle
fait souffrir le futur docteur ;
Ce régime a perdu de son
poids, bientôt il aura disparu
IX. Avec dépôt X. Avoir l’air désagréable XI. Représentants
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V
À LA TÉLÉ DIMANCHE
20h55. Neuilly sa mère !.
Comédie. Avec Samy Seghir,
Rachida Brakni. 22h30. Faites
entrer l’accusé. Magazine.
Le mystère de Hassel. 00h10.
American Odyssey. Série.
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Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
VOYAGES/
Lors de la dernière Fête des Vikings à Isigny-sur-Mer, en Juin.
Normandie
Sur la route du
pari drakkar
En été, des mordus d’histoire
médiévale enfilent fourrures
et armures et se rassemblent dans
plusieurs petites communes
normandes situées sur les terres
historiques des Vikings.
Par MARINE DUMEURGER
Photos ADELINE KEIL
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 25 et Dimanche 26 Août 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
viande grillée, une horde de gaillards s’affai- on se fait mal tout seul.» Pas de doute, le Virent à cuisiner au feu de bois, à se prélasser king aime quand ça castagne ! Surfant lui
sur des peaux de bêtes ou à combattre pour aussi sur la déferlante barbare, le Valhalla
de faux, avec de vraies cottes de maille, sur –en référence au lieu mythique où se retrouun air bien réel de musivent les guerriers après
que médiévale New Age,
leur mort – a ouvert il y
façon Era à la sauce celtia moins d’un an sur une
que.
zone d’activités, près de
Barbe grisonnante, tuniCaen.
que et pantalon en lin sur
chaussures en cuir, Stig,
Concerts en altitude,
Répliques d’armes. A
l’organisateur, raconte,
dialogue avec les arbres
Bretteville-sur-Odon, le
amusé, l’origine du festià Fontainebleau ou nuit
drapeau
normand
val: «Un jour, on était sur
dans un intestin à Anvers…
planté en guise de biencette place et on mangeait
Pendant tout l’été, Libération
venue, ce «paradis» pardes frites en famille. On a
décline quelques voyages
tage le même hangar
vu deux corbeaux et on a
et séjours déjantés.
qu’une boutique d’airtout de suite pensé [au
soft, discipline peu badieu nordique] Odin. On
nale où l’on simule la
s’est mis à regarder l’endroit autrement.» Puis guerre avec des répliques d’armes. Propriéil s’interrompt et accueille chaleureusement taire des lieux, au premier abord aimable
une bande de bikers suédois, débarqués à Isi- comme un Viking qui aurait été contraint de
gny par hasard, et tatoués des fameux cor- raser sa barbe, croix celte tatouée sur le bras,
beaux prophétiques. Pendant ce temps, à Adrien est fan de reconstitution médiévale,
quelques pas, chez Vegvisir, un clan voisin, de Vikings et globalement d’armes en tout
Harald montre aux visiteurs comment allu- genre. Ce qu’il propose : des cibles dans un
mer un feu par friction ou percussion.
enclos grillagé où le public vient lancer des
Bien sûr, dans cette petite communauté haches, comme on tire à l’arc, au côté d’un
viking, tous ont déjà entendu parler du bar avec planches apéritives pour éponger
Dreknor, l’aventure un peu folle d’un couple et viser droit, même en fin de partie. A l’écoude Cherbourgeois, Nathalie et Marc, fasci- ter, le lancer de haches viendrait du Canada,
nés par une galère cosaque du XVe siècle dé- et le concept marcherait plutôt bien en
barquée en Normandie il y a vingt ans. Ils France, où il prévoit de développer sa
décident eux aussi de reconstituer un ba- franchise.
teau ancien. Normands d’origine, ils jettent Au Valhalla, les pistes sont pleines et l’amleur dévolu sur un drakkar du haut Moyen biance bon enfant. Une petite famille dont
Age, le Gokstad, découvert en Norvège. la fille se défoule après avoir passé son bac
Aujourd’hui, leur Dreknor, sa réplique, est côtoie un futur marié qui enterre sa vie de
l’attraction du joli petit port de Carentan, garçon déguisé en Mario, salopette bleue sur
avec son allure robuste et rustique, sa coque tee-shirt rouge. La tenue viking n’est pas
en planches de bois naturel et sa proue re- réglementaire. •
doutable, sculptée d’un dragon contre les
esprits maléfiques. Jointe par téléphone –le
couple, amateur de metal, est parti au Hellfest – Nathalie raconte leur épopée : «Il a
fallu aller jusqu’en Norvège et faire le tour
des chantiers navals de Scandinavie pour
pouvoir comprendre les plans du musée
d’Oslo. Les techniques de construction sont
Faire la fête
très différentes et ici, les charpentiers de maLa fête viking d’Isigny-sur-Mer
rine n’arrivaient pas à les interpréter.»
a lieu tous les ans dans la
commune du même nom à la fin
Corne à boire. A proximité de Caen, le
du mois de juin. Cette année,
parc historique Ornavik travaille lui aussi,
c’était la seconde édition.
comité scientifique à l’appui, avec un souci
Durant l’été, de nombreuses fêtes
scrupuleux du détail. Porté par l’association
médiévales sont organisées à
Vikings an 911 (de la date du traité de Sainttravers la Normandie (et dans
Clair-sur-Epte, quand Charles le Simple nétoute la France) : Bayeux,
gocie un territoire avec le fameux chef viking
Touques, Crèvecœur…
Rollon, et donne naissance au futur duché
de Normandie), il plonge le visiteur au cœur
Faire la guerre
du Moyen Age, à travers un comptoir viking
Le parc historique Ornavik est
et un camp carolingien qui cohabitent paciouvert à la visite tous les
fiquement. Sous son épaisse toque de fourdimanches entre le 29 avril et le
rure, Guligrin –un bénévole dont le surnom
16 septembre de 14 heures
norrois rappelle son casque d’or et ses cheà 18 h 30. Il est tenu exclusivement
veux roux-blond– accueille les badauds avec
par des bénévoles. Entrée plein
gouaille et conviction, son couteau et sa
tarif : 7,50 €. Rens. : Ornavik.fr
corne à boire à la taille. Cet ancien surveillant de prison peste contre la législation
Prendre la mer
qui les force à insérer par sécurité des U méLe Dreknor mouille dans le port
talliques aux piliers du futur hangar à bateaux. Puis il entame la visite de la maison
de Carentan. L’association les
d’inspiration suédoise ou de celle danoise
Vikings et la mer organise des
du forgeron. A ses côtés, tisseuse, sculpteur
sorties en mer commentées
sur bois ou tailleur de cornes s’activent. Guliexpliquant l’histoire du bateau et
grin vient de tanner une peau de chevreuil
de la Normandie médiévale.
à l’urine de bénévoles, méthode primitive
Rens. : Dreknor.fr
oblige. Non loin de lui, Yohan, jeune armurier et développeur informatique la semaine,
Lancer des haches
attend les fêtes d’Ornavik avec impatience
Taverne le Valhalla,
pour enfiler son armure de dix kilos et com6 avenue de la Grande Plaine
battre avec d’autres «reconstituteurs». Il se
à Bretteville-sur-Odon (14).
marre: «En même temps c’est tellement lourd.
Rens. : 07 83 37 01 70 ou
Pas besoin d’adversaire, un mauvais pas et
Levalhalla.com
BIZARRE,
VOUS AVEZ DIT
BIZARRE ? (7/7)
Vis ta viking
I
ls se surnomment Olaf, Sigvar ou Herulf, portent la barbe taillée et les cheveux longs, passent leur week-end à
lancer des haches, voguer sur un drakkar ou livrer bataille à un autre clan. L’été
venu, en Normandie, c’est l’occasion pour les
fanas d’histoire médiévale et de reconstitution de sortir peaux de bêtes et pendentifs
marteau, pour vivre en plein air, à la mode
viking.
Sans doute, les Vikings n’auraient pas pu rêver mieux. Un beau week-end ensoleillé, le
parterre de la mairie d’Isigny-sur-Mer rien
que pour eux, et une foule d’autochtones ne
demandant qu’à dépenser jovialement leurs
écus… Fin juin se tenait la deuxième édition
de la fête viking d’Isigny-sur-Mer : une reconstitution de camp sur la place centrale du
village, avec échoppes de circonstance,
stands de vêtements en cuirs, d’hydromel,
de bijoux, ou de peignes en os, à mi-chemin
entre folklore et histoire. Dans les effluves de
u 31
VOYAGE EN TERRE
INDIGÈNE
Amérindiens du Québec, Kabyles
d’Algérie, Touaregs, Peuls ou
Pygmées… Ces peuples parlent
notre langue et partagent une
partie de notre histoire. Aujourd’hui
ils se battent pour gagner leur
place et leur liberté. Tout l’été
France Inter part à la rencontre de
ces oubliés de la francophonie.
«On a créé notre
Kabylie avec
la liberté en plus»
Quelle vie après l’exil ? Ils ont choisi
la France. Ils, ce sont les Berbères, les
premiers peuples d’Afrique du Nord
qui un jour ont quitté leur pays.
Contraints à l’exil pour des raisons
économiques ou politiques, chacun
à sa façon de se reconstruire et de
vivre loin de sa terre. Aujourd’hui,
ils sont plus d’un million de Kabyles
et se définissent comme des
Berbères français.
A Drancy, des femmes découvrent la
liberté même si la nostalgie de l’exil
est toujours présente. Nadia est
arrivée en 2001, à 25 ans, pour
rejoindre son père venu en France
dans les années 60. C’est une
nouvelle vague d’immigration: après
la décennie noire des années 90 en
Algérie, beaucoup de familles des
petits villages de Kabylie partent en
exil. Nadia a emporté avec elle ses
souvenirs et son mode de vie, que
l’on retrouve dans sa poésie. «Dès que
j’écris un poème et que je le chante, je
me sens bien. […] Parce que chez
nous, il n’y avait pas de psychologue,
alors la femme quand elle ressentait
une émotion, il fallait qu’elle chante.
[…] En fait je raconte ma souffrance
dans mes poèmes. Le premier que j’ai
écrit, j’avais je crois 16 ans. Je parle de
ceux qui ont quitté leur pays et qui
sont arrivés en France. Ils ont laissé
leurs parents, leur famille, leur
terre […]. Je raconte comment ils se
sentent ici.» Pourtant Nadia n’a pas
été seule longtemps. Dans la cité
Youri-Gagarine de Drancy, elle a su
recréer un vrai village kabyle. La
porte n’est jamais fermée et le «bled»
ne lui manque pas. «Avec les
voisines, on est tout le temps
ensemble. Je les appelle et elles
viennent toutes chez moi.
C’est comme ma famille.»
En France, elles ont découvert ce que
signifie être une femme loin du
patriarcat et d’un obscurantisme
ambiant. «Là-bas, je n’avais pas le
droit de sortir toute seule, pas même
pour aller chez ma sœur qui habitait
à 10 mètres, il fallait que quelqu’un
m’accompagne», explique Nadia.
Retourner en Kabylie n’est pas son
rêve, c’est en France que son village
se trouve maintenant. «On a créé
notre Kabylie avec la liberté en plus.»
ANNE PASTOR et BAPTISTE ARTRU
Voyage en Terre
Indigène,
le vendredi à
17 heures sur
France Inter et
à réécouter sur
www.franceinter.fr
© 20 18 : P YR A M I D E
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