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Libération_-_27_09_2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
JEUDI 27 SEPTEMBRE 2018
www.liberation.fr
AFP
2,00 € Première édition. No 11611
Mahmoud
Abbas
Echec
au raïs
PAGES 8-9
Immobilier
Prêt sur
35 ans,
le mauvais
plan
PAGES 14-15
PMA, GPA…
Maurice
Godelier : «Ce
n’est jamais
la parenté qui
fait société»
ET AUSSI
UNE HISTOIRE DES
ÉCRIVAINS ENGAGÉS,
L’APPEL DE RENZI
ET CASTANER POUR
L’EUROPE… PAGES 22 À 31
LA TROTTINETTE
EN ROUE LIBRE
Trottinettes électriques, hoverboard, gyropodes
et autres «engins de déplacement personnel» envahissent les villes.
Bonne nouvelle? A condition de réglementer rapidement
leur usage dans l’espace public. PAGES 2 À 5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
A Paris, mercredi. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
EDOUARD CAUPEIL
JEUDI IDÉES
ET ESSAIS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
MOBILITÉ
La trottinette électrise
la ville
Economiques, propres et de plus en plus performants,
des nouveaux engins de déplacement personnel ont envahi,
indifféremment, chaussées et trottoirs, brouillant les repères
urbains et obligeant à repenser l’espace public.
Par EMMANUÈLE PEYRET et SIBYLLE VINCENDON
Photos CYRIL ZANNETTACCI
C’
est un petit jouet de notre
enfance qui est en train de
ficher un bazar pas possible dans les villes. Depuis qu’elle a
été dotée d’un moteur électrique, la
trottinette se répand sur les chaussées et les trottoirs. Certes, sur
42 millions de déplacements quotidiens en Ile-de-France, seul un petit
million environ est effectué grâce à
ces nouveaux «engins de déplacement personnel» qui incluent aussi
les gyropodes, les hoverboards et
autres casse-binette (lire page 5).
La trottinette ? Un moteur du
progrès. Son succès paraît
anecdotique, frivole, comme
la personnification un peu
ridicule d’un rêve de bobo.
Erreur : elle jouera à l’avenir
un rôle dans l’humanisation
des villes, ce qui n’est pas une
mince affaire. On la voyait
comme un jouet d’enfant, un
peu désuet, vieux souvenir
des temps anciens où la
jeune classe n’était pas encore absorbée par les écrans.
Elle sort de l’enfance pour le
plus grand bénéfice des adultes. Le sens de l’histoire urbaine, en effet, n’est pas douteux. La ville, on en prend de
plus en plus conscience, n’est
pas faite pour l’automobile.
Historique ou moderne, celle-ci étouffe au milieu des
embouteillages et des émissions de gaz. Ceux qui ne se
résolvent pas au recul progressif de la bagnole arguent
de la nécessité. Certains déplacements exigent une voiture ; les banlieusards sont
Mais c’est bien suffisant pour chambouler toutes les certitudes des gestionnaires de réseaux et de voirie et
pour poser de délicates questions
juridiques. «Il y a aujourd’hui tout
un paquet de formes, d’instruments
et de pratiques de mobilités urbaines
qui sont inclassables», constate
Georges Amar, prospectiviste, chercheur associé à l’école des Mines
ParisTech. Ces «émergences un peu
intrigantes» suscitent de l’inquiétude chez les piétons, mais aussi des
questions insolubles. «Nous nous
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
Solutions
maltraités alors qu’il n’ont
pas d’autre moyen commode
pour gagner leur lieu de travail. Ceux-là n’ont pas saisi le
sens des mesures anti-voitures prises par la plupart des
maires de grande ville. Ils
succombent plus qu’à leur
tour au «Hidalgo-bashing»
alimenté par le lobby automobile et relayé par l’opposition (de droite) à l’actuelle
maire de Paris. Or il ne s’agit
pas de martyriser les travailleurs de banlieue ni d’éradiquer tout de go la circula-
appuyons sur l’idée de transports
collectifs ou individuels, publics ou
privés, motorisés ou pas motorisés.
Et tout cela est en train de disparaître, de s’effondrer». Déjà, l’idée
qu’avec Autolib ou Vélib, il puisse y
avoir un transport à la fois public et
individuel était troublante. Mais
«tout ça va devenir de plus en plus
brouillé», prédit Georges Amar.
JUNGLE URBAINE
La «micromobilité», selon le terme
utilisé par la récente Fédération des
tion automobile. Seulement
de dissuader les courts déplacements en automobiles
qui encombrent la chaussée
pour pas grand-chose et gênent tout le monde, piétons,
cyclistes ou habitants de la
banlieue. Encore faut-il prévoir des solutions de remplacement pour les courts trajets. La mode et la
technologie y pourvoient :
à côté des vélos, des deuxroues électriques ou de la
simple marche à pied, la trottinette, soudain anoblie par
sa sophistication nouvelle et
par son statut de moyen de
transport rapide et furtif,
qu’on peut même mettre
sous son bras, offre une solution pratique et inoffensive.
Il faut lui trouver une règle
de conduite ? Pure modalité,
qu’on réglera facilement
après une phase de croissance un peu anarchique.
C’est le propre des innovations. Trottiner, trottiner…
C’est la marche du futur. •
professionnels de la micromobilité
(FP2M) qui réunit des fabricants
depuis 2016, est encore une nébuleuse mal recensée. Jocelyn Loumeto, administrateur de l’organisme, compte profiter du prochain
salon Autonomy Paris, qui se tiendra du 18 au 20 octobre, pour présenter les résultats d’un baromètre
de ce nouveau marché des véhicules électriques individuels. Mais il
se dit sûr que «les tendances sur
deux ans sont clairement exponentielles», avec une progression «plus
A Paris, mercredi.
que double d’une année sur l’autre».
Au vu de trottinettes lancées à
25 km/h, de personnages qui fendent la foule des trottoirs sur leur
hoverboard et de «la prolifération
de l’innovation qui produit de nouveaux modes de déplacement tous
les jours», selon le diagnostic de
Georges Amar, sommes-nous en
route vers un espace public partagé
en lanières pour réguler la place de
chacun ? Ou, à l’inverse, allonsnous vers une jungle urbaine où le
plus agile gagne? «Les deux auront
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
lieu et c’est déjà le cas», estime
Georges Amar.
«INTERMODALITÉ»
Nicolas Louvet, fondateur du cabinet de consultance en mobilité 6-t,
nuance ce noir constat : «Il ne faut
pas qu’il y ait un seigneur de la rue,
quoiqu’aujourd’hui ce soit plutôt la
voiture. Les trottinettes électriques
font peur aux piétons parce qu’on
n’en a pas encore l’habitude. Le bon
encadrement de la pratique serait
le bon comportement.» En atten-
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
dant d’arriver à ce nirvana d’éducation, Nicolas Louvet souligne que
la trottinette est déjà «intéressante
en termes d’intermodalité». Dans la
galaxie des nouveaux véhicules
électriques individuels, «il y a deux
types d’objets, explique-t-il. Ceux
qui demandent pas mal de compétence et d’adolescence, comme la
roue ou l’hoverboard, et la trottinette, qui ne demande aucune compétence. Donc ça va se développer».
L’engin pourrait même, ô miracle,
convertir des automobilistes. «Vous
prenez un conducteur de banlieue,
vous lui dites de s’arrêter à l’entrée
de Paris et de prendre les transports
en commun : ça ne marche jamais.
Si vous lui mettez une trottinette
dans le coffre, ça marchera peutêtre. C’est un objet qu’il faut appréhender d’une manière intelligente.»
On n’en est pas là. «Ce que l’on
pourrait faire d’intelligent, c’est réfléchir et observer, dit Georges
Amar. Mais on ne le fait pas. Tout ce
qu’on veut, c’est décider.» D’une régulation en particulier. Mais la-
quelle ? Faute de travail «intellectuel et observationnel, dit encore le
chercheur, on court après le réel et
on court mal».
NORME EUROPÉENNE
Toutefois, en attendant de réglementer l’usage, il va falloir réglementer les engins eux-mêmes.
«Une trottinette électrique, ça
freine mal, ça va trop vite, on n’est
pas obligé d’avoir un casque ou des
gants…» résume Nicolas Louvet,
qui estime que ce véhicule ne de-
vrait pas dépasser les 10 km/h. Véronique Michaud, secrétaire générale du Club des villes et territoires
cyclables, souligne à ce sujet
qu’une norme européenne des
«engins de déplacement personnel» est en cours d’élaboration
pour 2019. «Elle permettra d’y voir
clair et, de toute évidence, les engins
trop puissants ou hybrides [les trottinettes à siège, ndlr] actuellement
en circulation ne répondront
pas aux spécifications de cette
norme». •
Un business en pleine accélération
Encore modeste, le marché
des engins de déplacement
personnel électriques est
promis à une forte croissance
les prochaines années.
O
ne Wheel, trottinettes, gyroroues,
hoverboards… Les EDP –engins de
déplacement personnel dans le jargon des professionnels– électriques envahissent les trottoirs. Des véhicules non soumis à immatriculation, prévus pour des
distances comprises entre 0 et 7 kilomètres,
qui transforment l’urbain «en piéton 2.0
dont on accélère la marche», selon un des acteurs du secteur. Ils devraient plus que jamais cette année se tailler une bonne place
dans la hotte du père Noël.
Selon Christophe Bayart, fondateur de MobilityUrban, l’un des principaux réseaux de
distribution dans l’Hexagone, avec des boutiques à Paris, Lyon et Toulouse, le nombre
d’utilisateurs d’EDP électriques pour les dé-
placements hors utilisation récréative s’élèverait à 500 000 en France. Un chiffre encore modeste, mais qui devrait croître
fortement dans les années qui viennent. Depuis deux ans, les ventes de MobilityUrban
bondissent de 30 à 35 % par an. Exception
faite des toutes premières années, «où l’on
faisait des progressions plus fortes, mais
parce que l’on partait de volumes très faibles», explique Christophe Bayart.
Performance. Pour Grégoire Hénin, viceprésident de la Fédération des professionnels de la micro-mobilité (FP2M) et représentant en France du suisse Micro Mobility,
«leader mondial de la trottinette», il s’est
«vendu entre 30000 et 50000 EDP électriques en 2017 sur le territoire». Une performance qui devrait, comme au sein de son
réseau, «être multipliée par deux chaque année dans les années qui viennent».
Même tendance pour Urban 360, autre vendeur présent à Paris, Strasbourg et Barcelone, dont les ventes dans la capitale «doublent annuellement depuis deux ans», selon
un responsable. L’enseigne vend désormais
«dix modèles par jour» à Paris, contre trois
à quatre par mois lors de la création de la
boutique parisienne il y a six ans.
Produit phare: la trottinette électrique, qui
s’arrache dix fois plus que le monoroue. «Essentiellement en raison de l’absence de phase
d’apprentissage», explique-t-il. Chez Micro
Mobility, «la trottinette électrique prend une
telle ampleur qu’elle représente désormais
«La trottinette
électrique prend une
telle ampleur qu’elle
représente désormais
50% de notre chiffre
d’affaires, contre 5%
il y a quatre ans.»
Grégoire Hénin de l’entreprise
Micro Mobility
50% de notre chiffre d’affaires, contre 5% il
y a quatre ans», confirme pour sa part Grégoire Hénin.
«Autonomie». Principaux facteurs de
cette évolution en flèche des EDP électriques: l’espace de plus en plus restreint pour
la voiture en ville, le désamour pour les
transports publics, mais aussi les évolutions
technologiques que ces engins ont connues
ces dernières années. Sur les batteries,
«l’autonomie a augmenté de 30 à 40% depuis 2012», explique Christophe Bayart.
A 25 km/h, une trottinette permet
aujourd’hui de couvrir une distance de 25 kilomètres avant de devoir être rechargée… Sur
le papier, du moins. Car tout dépend ensuite
du prix, pour ces trottinettes quasiment toutes fabriquées en Chine. «Entre 300 et
1800 euros, la gamme est large, mais dans le
bas de la fourchette, il ne faut pas vous attendre à des miracles, prévient un vendeur. Un
truc solide, c’est au moins 700 à 800 euros, en
dessous vous risquez d’être déçus.»
LUC PEILLON
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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Des roues qui tournent dans le vide juridique
Vitesse autorisée,
zones de circulation,
protections…
La réglementation des
véhicules électriques
individuels reste
à inventer.
E
n matière de glisse urbaine,
ou de marche augmentée si
l’on préfère, où a-t-on le droit
de circuler ? «C’est comme tout en
France : tant que ce n’est pas interdit, c’est autorisé», plaisante Nicolas
Louvet, fondateur du cabinet de
conseil en mobilités 6t. Théoriquement, les choses sont à peu près
claires. La trottinette peut emprunter les trottoirs si elle ne dépasse pas
«la vitesse du piéton», soit 6 km/h,
qui est, soit dit en passant, allègrement grillée par n’importe quel coureur. Et dès qu’elle est équipée d’un
moteur, la trottinette doit abandonner le trottoir. Pour aller où ? Peutêtre sur les pistes cyclables, où elle
est «tolérée». Dans les couloirs de
bus comme les vélos? Rien ne l’assure. En fait, les nouveaux engins
de déplacement naviguent dans
une incertitude du droit.
«La trottinette est très difficile à encadrer sur le plan juridique, explique Nicolas Louvet. La seule chose
simple, ce serait de l’interdire.»
Aucun politique n’a emprunté jusqu’à présent cette voie radicale, mais
aucun non plus n’a trouvé la solution. Or, bien avant le déploiement
des trottinettes électriques, l’invention du Segway, en 2002, a posé la
question de la règle. Les créateurs de
ce drôle de plateau où l’on se tient
debout, que le poids du corps dirige
tandis que l’on se cramponne à un
guidon, ont très tôt demandé à pouvoir circuler sur la chaussée mais
n’ont jamais obtenu une réponse
claire à ce sujet. Les touristes qui visitent Paris en troupeau sur Segway
le font sur les trottoirs.
Sur les nouveaux engins de déplacement individuel, les règles res-
tent à créer. Ce n’est pas facile. La
nature complexe des véhicules
complique la donne, comme le
montre le vélo électrique. Il existe
dans cette catégorie deux genres de
monture: le «pedelec», chez lequel
l’assistance électrique s’arrête si
l’on ne pédale plus. C’est un vélo,
autorisé dans les couloirs de bus.
Mais on peut acheter aussi un
«speedelec» qui, lui, permet à l’assistance électrique de continuer
même sans coup de pédale. Un vélomoteur en somme, donc interdit
dans les couloirs de bus. Les deux
se ressemblant physiquement, et
aucun n’étant immatriculé, la verbalisation s’annonce coton.
L’autre facteur de complexité, c’est
qu’«il n’y a aucune raison pour que
l’Etat décide ce qui doit se passer
pour les trottinettes partout en
France, fait remarquer le député
LREM Benoît Simian, rapporteur
de la partie transports du budget.
Il faut savoir faire confiance aux
territoires, aux régions et aux
maires». En clair, à eux de choisir
comment partager l’asphalte. Mais
une fois que les couloirs de bus ont
été tracés au sol, puis élargis,
faudra-t-il dessiner une lanière
supplémentaire pour les nouveaux
engins électriques individuels ?
Peu probable.
A Paris, Christophe Najdo- lll
«Ça prend moins de place
qu’un vélo, c’est accepté partout,
au bureau ou chez le docteur»
Outre ses vertus écologiques
et économiques, les adeptes
de la trottinette électrique vantent
tous un gain de temps sur leurs
trajets quotidiens.
M
ais comment font-ils pour donner l’impression
d’être si à l’aise, ces trotteurs qui filent comme
le cheval au galop sans peur et sans reproche?
Parce qu’ils viennent souvent du monde merveilleux du
deux-roues à moteur, qu’ils roulent aussi à vélo électrique, et ont largué la voiture, chère, polluante et impraticable en ville. Et qu’ils se sont entraînés. Car les transports en ville, c’est long et crevant (ou en panne ou en
grève, sans vouloir faire réac).
Fabien Madore, 39 ans, responsable de nos exploits en
trottinette électrique (il nous en a prêté une dans l’Oise
moyennant 400 euros de caution, le prix de l’engin à
l’achat en Chine), arrive à notre rencontre dans un café
de la gare du Nord, sur un très pimpant scooter électrique rouge Ferrari (2400 euros). «Voilà quinze ans que je
n’achète que du tout-électrique, voiture, scooter, trotti,
pour des raisons évidentes. Moins d’entretien, pas de pollution, beaucoup plus économique: je fais 20000 km par
an en véhicule électrique, soit une réduction de frais sur
cinq ans de 30%.» Et Madore avance un argument de
choix qui fait qu’on a accepté de tester les engins: une
réduction assez impressionnante du temps de trajet.
On le retrouve chez le Parisien David Picard, 44 ans, qui
prend sa trottinette pour atteindre chaque matin la station de métro, la glisser sous les sièges sans gêner personne et «économiser vingt-cinq minutes sur [s]on temps
de trajet pour aller au boulot». Idem pour Lisa, 27 ans,
à Nice, passée de «1h30 pour arriver au bureau via un
bus bruyant, avec parfois des disputes entre passagers,
à 35 minutes porte à porte pour faire les 10 km de piste
cyclable, via le bord de mer».
«Quelques chutes»
Evidemment, c’eût été tentant de faire Chantilly-Balard
(59 km) avec sa trotte sous le bras (de 9 à 12 kilos) dans
le TER mais non, merci, là, ça fait trop loin (les trottinettes sont en général utilisées pour des trajets assez courts
et la moyenne des parcours maison-boulot est de
10 km). Sachant qu’en plus de circuler sur des trottoirs
bondés ou des pistes cyclables chargées, on roule dans
un flou juridique notable, vu qu’il n’existe aucune réglementation (lire ci-dessus). Normalement, précise Fabien Madore, «il faut être assuré, pour un coût d’environ
80 euros par an, mieux vaut donc contacter son assurance avant de se lancer. Après, pour les trottinettes qui
roulent au-delà de 25 km/h, il faut un numéro d’identification gravé sur l’engin et un casque». Certains modèles
comme le Dualtron, «à 1 800 euros, peuvent rouler à
80 km/h».
Dans les usages courants en ville, on n’en est pas (encore?) là. Les loueurs ou Lime, la société américaine qui
propose ses trottinettes en libre-service, ont des engins
bridés à 24 km/h, et comme le dit Sophie, une récente
adepte, à 42 ans, de la trotte en milieu urbain, «je vous
assure que je pousse rarement dans Paris à cette vitesse-là». Pareil pour Lisa, la Niçoise: «Une trottinette qui
monte à 30 km/h n’a pour moi rien à faire sur la route
ou le trottoir, mais de fait, comme il n’y a pas de législation, on roule aussi sur la route.»
L’un des principaux avantages de la trottinette électrique est qu’on n’arrive pas en nage au bureau, et que ça
«prend moins de place qu’un vélo, c’est accepté partout,
au bureau comme chez le docteur». Ni essence, ni assurance, ni parking, non plus. En revanche, «la trottinette
n’est pas aussi stable qu’un vélo pour passer les obstacles,
gérer les montées de trottoirs ou les sols irréguliers. J’ai
tendance à rouler vite et j’ai déjà fait quelques chutes,
je ne comprends pas les gens qui roulent sans casque».
Le gros danger en ville, selon Fabien Madore, «ce sont
les piétons et les scoots, les uns n’entendent rien et les
autres roulent comme des dingues».
«Saturation»
Charlie, du groupe Facebook «E-twow France» lancé il
y a cinq mois, fait «de petits trajets, entre 5 et 6 kilomètres, et des plus grands de 20 à25 km. Comme de nombreux Parisiens, je prends les transports en commun pour
me déplacer: foule, proximité, pollution, bruit, incivilités
parfois, ces modes de transport pourtant bien utiles sont
difficiles à vivre au quotidien». C’est cette saturation
lente qui l’a amené à se renseigner «sur ces modes de déplacement alternatifs». Dans leur pôle de réflexion sur
Facebook, ils militent pour «ces modes de transport importants dans nos villes saturées de pollution». C’est sûr,
le piéton va moins vite et moins loin…
Dans cette idée du bien rouler ensemble, «nous attendons tous une première législation. Actuellement, nous
sommes “interdits” partout mais tolérés sur les routes,
pistes cyclables et trottoirs, poursuit Charlie. Nous aimerions être assimilés aux VAE [vélo à assistance électrique]. Les trottoirs nous seraient interdits, sauf engin à
la main».
EMMANUÈLE PEYRET
Fabien Madore, 39 ans, dont quinze en tout-électrique. PHOTO FRED KIHN
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u 5
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
Pratiques ou
ludiques, des engins
pour tous les goûts
Le roller pré-
SWAGTRON. DR
SEBA. DR
sente beaucoup
de défauts, (surtout passé un
certain âge). Il réclame un espace
assez large pour pouvoir accélérer, une grande dextérité pour
freiner (surtout dans les descentes), est assez fatigant, peu confortable et se révèle finalement
peu sûr, d’où la nécessité de protections un peu partout, sur les
genoux, les coudes, la tête. Idem
pour le skate.
Les retraités vont-ils
perdre un demi-mois
de revenus?
Les évaluations
nationales des élèves
sont-elles stockées
par Amazon ?
Cyberharcèlement :
pourquoi des
journalistes
quittent-ils Twitter ?
L’hoverboard
(ou smartboard)
est surtout un
gadget. Sa stabilité est mauvaise,
car il est difficile
de freiner avec deux roues en parallèle. Les petites roues absorbent mal les irrégularités du revêtement.
SEGWAY. DR
sonne qu’elle a envahi nos villes,
nos trottoirs, nos pistes cyclables), le gyropode, l’hoverboard,
le skate, etc., la draisienne fait
partie des engins de déplacement personnel (EDP), pas forcément le plus usité, certes,
mais l’un des plus ludiques. Et
comme ces engins colonisent
aujourd’hui le territoire mobile
urbain, il faut bien les tester. Bilan pour la draisienne, cheveuzovan à 3 km/h : une main
bloquée pendant trois jours tellement on s’est crispée avec la
trouille de tomber, mal aux fesses avec la selle, l’orteil écorché
d’avoir freiné en tongs, une sensation obscure d’être totalement
à côté du mood «déplace-toi
avec aisance sur ton truc électrique». Et le même sentiment
d’insécurité qu’à trottinette
électrique. En moins pire, parce
que la position debout est plus
secure.
On distingue, selon Frédéric
Héran, économiste et urbaniste
à l’université de Lille (1), trois types de mobilité urbaine. La mobilité ludique inclut (dans ses
formes les plus récentes) roller,
skateboard, hoverboard, gyropode, monoroue ; des engins
utilisés pour le plaisir plutôt que
pour un usage quotidien type
trajet maison-travail, et plutôt
pour ados. La micromobilité regroupe, elle, trottinette, draisienne, vélo pliant rudimentaire, et concerne les petits
déplacements, par exemple
pour rejoindre un transport public plus aisément qu’à pied.
La mobilité alternative est incarnée par le vélo de ville classique, le vélo à assistance électrique, le vélo couché ou
biporteur, voire triporteur (munis d’une caisse pour transporter les enfants ou les courses)…
Focus sur les moyens de déplacement ludiques.
Quel est le
pourcentage de
femmes chez les CRS?
Le gyropode a
des qualités et
des défauts semblables à ceux de
l’hoverboard. Ses roues plus
grandes et plus larges permettent de mieux avaler les obstacles, son système de stabilité dynamique est plus sûr, mais son
poids (dans les 50 kilos) le rend
peu transportable. Le conducteur reste debout, il est passif et
se fatigue vite.
INMOTION. DR
M
ais jamais je monte sur
ce truc-là, moi. Déjà, ça
ressemble à un jouet
d’enfant, style objet roulant avec
une selle, en sus il n’y a que deux
roues, c’est terrifiant, et avec ça,
la bête a une batterie électrique
qui la fait monter jusqu’à 25 km/
h voire 50 km/h pour ceux qui
savent la débrider. Reconnaissons n’avoir pas fait de vélo depuis quarante-sept ans (on s’est
arrêtée à 5 ans, donc) : tester la
draisienne est assez inconscient. La draisienne ? Oui, une
forme de trottinette qui nous
vient d’Allemagne et des années 1810, une planche, une
selle, deux roues, et en voiture
Gudrun. Avec la trottinette électrique (dont il n’a échappé à per-
TAKIRA. DR
lll vski, adjoint aux transports,
réfute l’idée d’une décision prise à
l’échelle locale. «Nous n’avons aucun
pouvoir réglementaire, sinon d’interdire, et ce n’est pas la volonté de la
maire. Nous avons besoin d’avoir une
réglementation nationale sur ces
nouveaux véhicules.» A la question
de savoir où il faudrait que les trottinettes électriques circulent, il répond: «Ce n’est pas à moi de le dire à
ce stade, avant toute concertation.»
Pour leur part, les militants des
mobilités douces misent beaucoup
sur les «zones de rencontre», ces
secteurs où tous les moyens cohabitent, du bus à la trottinette. Ce
type d’espace implique que chacun
modère sa vitesse et fasse attention
à l’autre. Ce qui suppose un degré
de civilité pas toujours vérifié sur
la voie publique.
SIBYLLE VINCENDON
Le monoroue
(ou gyroroue)
présente quasiment les mêmes
défauts. Pour
l’utilisateur, il est encore plus
difficile de s’arrêter car l’adhérence est moindre. Mais son
poids aussi est moindre, dans les
12 kilos. Exclusivement électriques, l’hoverboard, le gyropode
et le monoroue ont par voie de
conséquence une autonomie assez faible.
E.P.
(1) Dans Réalités industrielles, série
des Annales des mines, n° 2018-2, pages 36-40.
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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6 u
MONDE
BREXIT
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
Corbyn sort
enfin
du brouillard
Après deux ans
de tergiversations et
de profondes divisions
au sein du Parti
travailliste, l’appel à des
élections anticipées et
le soutien à un éventuel
second référendum ont
galvanisé les troupes
du Labour réunies
en congrès jusqu’à
mercredi à Liverpool.
Jeremy Corbyn lors de son discours devant le congrès du Parti travailliste à Liverpool, mercredi. PHOTO HANNAH MCKAY. REUTERS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
Par SONIA
DELESALLE-STOLPER
Envoyée spéciale à Liverpool
perspective d’un gouvernement travailliste à court terme ne semble
plus une illusion lointaine mais une
possibilité raisonnable.
Tout à coup, le Labour ressemble à
un parti d’opposition en état de
marche, avec un programme de
gouvernement clair et surtout la position sur le Brexit la plus tranchée
qu’il a affichée depuis le référendum du 23 juin 2016. Les divisions
du parti n’ont pas été gommées par
miracle pendant ces quatre jours de
congrès, mais le soutien à un éventuel second référendum sur le
Brexit a apaisé beaucoup de
rancœurs.
«
«NOUS SOMMES PRÊTS»
Jeremy Corbyn semble plus à l’aise
qu’il ne l’a jamais été. Son arrivée
sur scène a été saluée comme celle
du «futur Premier ministre britannique». A 69 ans, après une longue
vie de militant et de député obscur
sur les bancs reculés du Parlement,
et après seulement trois ans à la
tête du parti, il semble enfin y
croire. «Nous sommes prêts», assène-t-il. Renationalisation du rail,
du secteur de l’énergie, révolution
dans les emplois «verts», lutte contre le réchauffement climatique,
obligation pour les entreprises de
plus de 250 employés de réserver
un tiers des sièges du conseil d’administration à ses salariés, il déroule, implacable. Son ambition
est de proposer un plan de transformation radicale de la société
britannique.
En dépit de programmes bien différents, voire franchement antinomiques, ses accents rappellent parfois
ceux de Tony Blair en 1997. «Nous
avons défini le nouveau bon sens»,
affirme-t-il. Il prend un plaisir certain à souligner que ses idées claire-
«Il est inconcevable
que nous sortions
de l’Europe
sans un accord,
ce serait
un désastre
national.»
Jeremy Corbyn à Liverpool
ment à gauche reçoivent désormais
un soutien qui dépasse les traditionnels clivages politiques. Il cite
en passant Jim O’Neill, ancien secrétaire d’Etat conservateur sous
David Cameron et ancien économiste en chef chez Goldman Sachs
qui, il y a quelques jours, a loué certains aspects du programme du Labour. «Je n’aurais jamais cru pou-
«Les déclarations du Labour
ne l’engagent à rien»
Pour le chercheur Anand
Menon, travaillistes et
conservateurs n’ont pas
de stratégie sur le Brexit.
L
e professeur Anand Menon,
fondateur du groupe de recherche UK in a Changing
Europe à King’s College University
London, est l’un des plus fins observateurs de la politique britannique.
Il livre à Libération son analyse du
congrès annuel du Labour.
Le vote de la motion soutenant
l’organisation d’un second référendum sur le Brexit représentet-il un tournant pour le Labour?
Pas vraiment. D’abord, la phrase de
Keir Starmer, en charge du Brexit,
expliquant qu’aucune option ne serait écartée en cas de second référendum, y compris celle de rester
au sein de l’Union européenne,
n’était pas inscrite dans la motion.
Il l’a prononcée sur scène lors de
son discours et a été immédiatement critiqué par le chef de Unite,
le plus grand syndicat travailliste
(1,2 million de membres). Len
McCluskey, le secrétaire général de
Unite, estime qu’un référendum ne
devrait porter que sur l’accord de
sortie de l’UE, pas sur la possibilité
de rester. Et de toute façon, en cas
de référendum, c’est le Parlement
qui déciderait de la question ou des
questions à poser. Ce qui est vrai,
c’est que les pro-européens ont fait
un très bon boulot pendant ce congrès en mettant le Brexit et l’Union
européenne au cœur des débats.
En soutenant un second référendum, le Labour semble enfin
avoir adopté une position claire
sur le Brexit…
Oui et non. Ce genre de motion permet à la direction travailliste de dire
de manière crédible qu’elle écoute
ses troupes, puisque 86% des membres se sont dits en faveur d’un nou-
veau référendum. Mais cela n’a que tits de pouvoir de certains des plus
peu d’importance. Le fait est que le ardents Brexiters.
Labour n’est pas au gouvernement. Comment expliquez-vous la poIl observe ce qui se passe avec le pularité du Labour (environ
Brexit, les négociations menées par 550 000 membres), alors que
les conservateurs, et il s’engage sur partout en Europe, les partis de
quelque chose de totalement hypo- gauche traditionnelle semblent
thétique. En gros, les dirigeants tra- en perte de vitesse ?
vaillistes disent qu’ils sont opposés Au Royaume-Uni, nous n’avons pas
à la manière dont le gouvernement Die Linke et les Grünen comme en
tory mène les négociations et affir- Allemagne ou La France insoumise.
ment qu’à sa place, ils feraient On n’a même pas l’équivalent des
mieux. Ça ne les engage à rien, mais partis d’extrême droite comme l’AfD
c’est une bonne politique d’opposi- (en Allemagne) ou le Rassembletion. La vérité, c’est
ment national. Du
que le Labour, pas plus
coup, les électeurs tenque le Parti conservatés par ces politiques
teur, n’a de vision
trouvent refuge dans
post-Brexit crédible.
les partis traditionnels.
Le Labour vise avant
Par ailleurs, le système
tout des élections antiélectoral britannique
cipées. Et, s’il les gadu «first past the post
gne, il a indiqué qu’il
system» [uninominal
retournerait à la table
INTERVIEW majoritaire à un tour,
des négociations sur la
ndlr] favorise le biparsortie de l’UE, pas qu’il organiserait tisme. Et plus les principaux partis
un référendum. L’option d’un réfé- sont idéologiquement polarisés,
rendum n’est posée que s’il s’avère plus l’attraction des petites formaimpossible de forcer des élections tions est faible. C’est le cas à l’heure
anticipées.
actuelle. Les libéraux-démocrates
Justement, le Labour a menacé ont eu du succès en 2010, à un mode voter au Parlement contre ment où les différences entre les
tout accord avec l’UE ramené par partis conservateur et travailliste
Theresa May. Quelles peuvent en semblaient ténues. Pour l’électeur
être les conséquences ?
lambda, à ce moment-là, Tory ou
Des élections anticipées? Pas forcé- Labour, c’était un peu la même
ment. Si le Parlement rejette l’ac- chose. Mais aux élections générales
cord, le gouvernement a vingt et un de 2017, avec deux partis principaux
jours pour se représenter devant la très polarisés, le Labour et les conChambre des communes et pour servateurs ont recueilli 82% de l’enproposer une alternative, qui peut semble des voix ! Ça laisse peu de
être l’extension de l’article 50 [qui place aux petits partis. Et dans ces
retarderait la date de sortie officielle partis, on trouve des courants extrêde l’UE, prévue le 29 mars 2019, mement variés. C’est particulièrendlr] pour retourner à la table des ment vrai au sein du Labour, dirigé
négociations. Et les conservateurs par une tendance d’extrême gauche,
sont tellement terrifiés à l’idée de mais dont les députés sont plutôt de
laisser le pouvoir à Jeremy Corbyn centre gauche. Le Labour comme le
qu’ils resteront probablement ran- Parti conservateur sont d’immenses
gés derrière Theresa May en dépit paroisses, ouvertes à tous les vents.
des divisions internes et des appéRecueilli par S.D.-S. (à Liverpool)
CC
J
eremy Corbyn n’a pas encore
dit un mot, mais les délégués
travaillistes sont debout et applaudissent à tout rompre. La dernière note poussée par la chorale de
Liverpool vient de s’éteindre. Et les
mots du roi de la soul Sam Cooke,
«it’s been a long time coming, but I
know change gonna come» («ça a
mis longtemps à venir, mais je sais
que le changement est en route»),
résonnent encore dans les rangées.
Dans la grande halle posée au bord
des docks battus par le vent de Liverpool, un frémissement se faufile.
Et si un retour au gouvernement
d’ici quelques mois était possible?
Huit ans déjà que le Labour a quitté
le pouvoir. Alors que le congrès annuel du parti s’achevait mercredi, la
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u 7
voir séduire un ministre tory»,
plaisante-t-il. Après un été cauchemardesque, hanté par des accusations d’antisémitisme chronique au
sein du parti – une députée juive a
été accompagnée pendant tout le
congrès par un policier–, et une stagnation dans les sondages, Jeremy
Corbyn semble avoir saisi la nécessité de trancher et de prendre clairement position sur un certain nombre de sujets. Sur l’antisémitisme, il
a promis que le Labour serait «implacable» contre toutes ses manifestations. C’est surtout sur le Brexit
que ses lignes ont bougé.
En acceptant le vote de la motion
ouvrant l’option à un second référendum, Jeremy Corbyn, qui n’a jamais caché son euroscepticisme, a
réussi à rassembler tous les courants de son parti, pro et anti-européens. Le Labour semble prêt à utiliser politiquement le désarroi du
gouvernement conservateur de la
Première ministre Theresa May, déchiré en interne, et son incapacité,
pour le moment, à négocier un accord de sortie de l’UE. «Le Labour
respecte la décision du peuple britannique au référendum. Mais personne ne peut respecter la conduite
du gouvernement depuis», a-t-il déclaré. «Theresa May avait pris l’habitude de dire que “pas d’accord
vaut mieux qu’un mauvais accord”.
Et, après deux ans de négociations
bâclées, elle ne propose toujours que
ce choix: un mauvais accord ou pas
d’accord», a-t-il poursuivi, sous les
acclamations.
EN DERNIER RESSORT
Et là, pour la première fois, il a été
d’une clarté totale. «Il est inconcevable que nous sortions de l’Europe
sans un accord, ce serait un désastre
national.» Il a prévenu que les députés du Labour voteront contre
tout deal qui «réduirait les droits, les
standards et les protections». Avant
de vertement critiquer Theresa May
qui, en déplacement à New York
pour l’assemblée générale de l’ONU,
a déclaré à la presse britannique
que son gouvernement proposerait
«la taxation fiscale pour les entreprises la plus basse des pays du G20
après le Brexit». «Le Brexit concerne
l’avenir de notre pays et de nos intérêts vitaux», a-t-il dit en s’adressant
directement à la Première ministre.
«Si vous n’êtes pas capables de négocier un accord, il est temps que vous
laissiez la place à un parti qui le
puisse», a-t-il ajouté. Pour Jeremy
Corbyn, la priorité reste de gagner
les élections pour pouvoir appliquer
son «plan radical de transformation
du pays».
Pour lui, revenir aux affaires est
aussi le meilleur moyen de négocier
un accord satisfaisant de sortie de
l’UE. L’option de pousser pour un
second référendum ne viendrait
qu’en dernier ressort, s’il échouait
à provoquer des élections anticipées. Son calcul a un sens. Les derniers sondages donnent un léger
avantage à l’option de rester au sein
de l’UE, mais l’écart n’est certainement pas assez grand pour affirmer,
sans se tromper, que le RoyaumeUni dans son immense majorité regrette aujourd’hui son choix du
Brexit. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
Mahmoud
Abbas,
à Ramallah, le
15 septembre.
PHOTO ABBAS
MOMANI.AFP
Par
GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
Q
ue va dire Mahmoud Abbas? Ou plutôt, que peut-il
dire, que peut-il encore
faire? Ce jeudi, c’est un président de
l’Autorité palestinienne plus fragilisé que jamais qui va s’avancer à la
tribune de l’Assemblée générale des
Nations unies. Un raïs octogénaire,
humilié par l’administration Trump,
méprisé par les Israéliens et désormais quasi renié par son peuple.
Vingt-cinq ans après les images
aujourd’hui surréalistes de la ratification des accords d’Oslo (Rabin et
Arafat se serrant la main, Clinton figeant l’embrassade historique),
Abbas, l’un des architectes des traités et peut-être le plus convaincu des
signataires, est l’incarnation de la
faillite du processus de paix. Ledit
processus étant qualifié de moribond depuis si longtemps que Abbas, au pouvoir depuis quatorze ans
alors qu’il n’avait été élu que pour
quatre ans, apparaît comme un dirigeant zombie à la tête d’une Autorité
palestinienne volontiers taxée de
fantoche par les Palestiniens.
Emmuré politiquement, Abbas est
enterré vivant par ses critiques, au
point que la plupart des articles qui
lui sont consacrés tiennent
aujourd’hui plus de la nécrologie
que de l’analyse géopolitique. C’est
dans ce contexte crépusculaire que
l’entourage d’Abou Mazen (son kunya, surnom traditionnel), a fait entendre la petite musique suivante
ces derniers jours : en prenant le
monde à témoin à New York, le Président va peut-être enfin envoyer
valser la table, cette fameuse table
des négociations dont Donald
Trump n’a de cesse de retirer les
MAHMOUD ABBAS
Un raïs
au
crépuscule
Le président de l’Autorité palestinienne est attendu
à la tribune des Nations unies ce jeudi.
Une intervention dont on ignore la portée, alors que
le leader de 83 ans est quasi abandonné par son
peuple et marginalisé sur la scène internationale.
points les plus épineux (statut de
Jérusalem, retour des réfugiés palestiniens…) au seul profit d’Israël.
A son tour de prononcer la mort
d’Oslo et de la solution à deux Etats!
Voire décider de rompre toute coopération sécuritaire avec Tel-Aviv et
Washington ! Et pourquoi pas annoncer la dissolution de l’Autorité
palestinienne, soit «rendre les clés
à Israël» et les laisser assumer l’occupation de la Cisjordanie seuls,
comme l’a suggéré Saeb Erekat, l’indéboulonnable négociateur en chef
de l’Organisation de libération de la
Palestine (OLP) dans un entretien à
Al-Monitor. Ce n’est pourtant pas le
genre de Abbas. Ses discours, monotones et méandreux, consistent
généralement en une accumulation
de griefs à l’égard d’Israël, pauvres
en initiatives concrètes. Le temps
du flamboyant Yasser Arafat
s’adressant au monde avec son rameau d’olivier et sa mitraillette invisibles dans chaque main est un
lointain souvenir.
DÉCHÉANCE
Concernant la teneur du discours
devant l’ONU et d’éventuelles mesures, Nabil Shaath, ex-Premier ministre et conseiller du Président,
reste vague: «Face à la guerre économique et politique que nous mènent
les Américains, tout est possible. Du
moins, tout ce qui est non-violent a
été examiné», tempère-t-il auprès
de Libération. La dissolution de la
sulta (l’Autorité, en arabe) ? «La
chance que nous en arrivions là est
très faible», concède-t-il. Rencontré
à Ramallah, un ancien compagnon
de route dénonce par avance le
«bluff» du premier cercle de Abbas.
Il y a pourtant urgence. Le standing
politique de l’OLP, «seul représentant légitime» des Palestiniens, s’est
dramatiquement dégradé en un an.
Une déchéance symbolisée par la
fermeture du bureau de l’OLP à
Washington le mois dernier, similiambassade ouverte depuis 1994, et
la brusquerie avec laquelle la famille d’Husam Zomlot, locataire
des lieux et proche de Abbas, a été
expulsé des Etats-Unis.
Dans la foulée de sa reconnaissance
de Jérusalem comme capitale
d’Israël fin 2017, Donald Trump n’a
cessé de durcir sa position. Officiellement pour forcer Abbas à revenir
à cette fameuse «table des négociations». Depuis le déménagement de
l’ambassade américaine, le raïs a
coupé tout contact avec les émissaires de Donald Trump (son gendre
Jared Kushner et l’avocat Jason
Greenblatt) pendant que l’ambassadeur américain en Israël, David
Friedman, affichait son soutien aux
colons en Cisjordanie. En un an, les
Américains, «honnêtes courtiers»
autoproclamés depuis Oslo, ont
stoppé la quasi-intégralité de leurs
versements aux Palestiniens et à
l’agence onusienne dédiée aux réfugiés palestiniens, et avaient même
renoncé à évoquer la solution à
deux Etats (sur ce point, contre
toute attente, Donald Trump est revenu mercredi: «C’est ce qui marche
le mieux», a-t-il déclaré). La fin de
l’orthodoxie internationale sur les
termes du conflit, au profit d’une
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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Ironie tragique:
pour prouver qu’il
existe aux yeux
de la communauté
internationale, le
seul levier d’Abbas
est de sanctionner
son propre peuple.
perspective ultrapartisane, portée
férocement par Nikki Haley, l’ambassadrice américaine à l’ONU, «encore plus pro-israélienne que les Israéliens» d’après Erekat.
«EN TRAÎTRE»
Face au bulldozer américain, que
peut réellement Abbas, au-delà des
appels au boycott et des plaintes à
la Cour pénale internationale, avec
qui Trump, sous l’influence du faucon John Bolton, a décidé de partir
en guerre ? Une chose : rompre la
coopération sécuritaire de ses services avec les Israéliens et la CIA. Le
financement américain du renseignement palestinien est d’ailleurs
le seul à être resté intact, et les
contacts entre agents américains et
mukhabarat palestiniens n’ont jamais cessé. La suspension de cette
lutte conjointe contre le terrorisme
inquiète au plus haut point les renseignements israéliens. Néanmoins, les dignitaires de la sulta,
impopulaire et perçue comme corrompue, savent ce qu’une telle décision entraînerait pour leurs intérêts, Abou Mazen utilisant
volontiers les mukhabarat à des
fins politiques (mise sur écoute de
rivaux, arrestations d’activistes anti-Fatah, le parti présidentiel), avec
l’aide de la CIA. De quoi y réfléchir
à deux fois.
L’autre inconnue dans l’équation est
la santé du président de 83 ans et
son rapport à la postérité. Les rumeurs le disent souffrant de problèmes cardiaques, d’audition et
même d’un début de sénilité. En
mars, plusieurs médias rapportaient qu’il aurait juré à ses proches
qu’il ne mourrait pas «en traître».
Laissant à chacun le soin d’en déduire la signification: ne pas céder
à Trump, ou refuser tout accord de
paix jusqu’à la fin de ses jours? Fin
mai, lors d’une énième hospitalisation, la fébrilité était telle qu’il avait
tenu à réapparaître à minuit à la télévision. En peignoir et sur son lit
d’hôpital, pour faire taire les annonces prématurées de son décès et
éteindre l’éventuel chaos qui en découlerait ; Abbas n’ayant pas désigné de successeur et les institutions
palestiniennes, paralysées par la division avec le mouvement islamiste
du Hamas depuis dix ans, ne donnant aucun gage de stabilité en cas
de vacance du pouvoir.
Malgré tout, Abbas semble décidé
à survivre à l’administration
Trump. En amont de sa venue à
New York, il a tenté de relancer une
approche multilatérale, impliquant
le Quartet et les pays arabes, notamment auprès de Macron lors de son
passage à Paris. Lequel a fustigé
mardi l’approche «unilatérale»
trumpiste devant le parterre de
chefs d’Etat réunis à Manhattan,
tout en se disant prêt «à sortir des
dogmes, des positions historiques, à
prendre des initiatives nouvelles».
Sans plus de précision.
En off, un haut responsable palestinien se plaignait récemment de la
tiédeur caractérisant l’approche du
président français. Mercredi, Mahmoud Abbas a convié les diplomates d’une quarantaine de pays à un
meeting en marge de l’Assemblée
générale pour établir une stratégie
contre le «deal du siècle» concocté
par les émissaires américains, et qui
devrait être dévoilé, selon les dires
du président américain, d’ici «deux,
u 9
trois ou quatre mois». «De toute façon, nous n’avons que faire de son
plan, tonne Nabil Shaath. C’est une
recette pour le contrôle du MoyenOrient, pas un accord de paix que
Trump cherche.»
FANTÔME
Accusé de refuser le dialogue avec
les Israéliens, Abbas s’est dit favorable à des discussions officielles ou
officieuses, multipliant les signaux.
A Paris, il a rencontré l’ex-Premier
ministre israélien Ehud Olmert, qui
a prévenu Israéliens et Américains
que Abbas était «le seul dirigeant
palestinien capable de faire la
paix». A New York, il s’est affiché au
côté de Tzipi Livni, cheffe de l’opposition à Benyamin Nétanyahou
à la Knesset. Début septembre, lors
d’une réception d’une délégation
israélienne de La Paix maintenant
à Ramallah, il a égréné les ouvertures. Il a évoqué l’hypothèse d’une
confédération tripartite avec la Jordanie et Israël et dit comprendre la
problématique du retour massif des
réfugiés palestiniens en Israël,
ajoutant ne pas souhaiter «détruire
le caractère [juif]» de l’Etat hébreu.
«Des déclarations étonnantes, presque sionistes», raconte à Libération
une membre de la délégation, qui
ne l’a pas trouvé «aussi affaibli
qu’on le dit».
Reste le point le plus douloureux,
voire insoluble : Gaza. Alors que le
Hamas, sous l’égide du Caire et de
l’ONU, semblait prêt à négocier fin
août une tahdiya («trêve de longue
durée») avec Israël après des mois
de tensions redoublées (les rassemblements et violences de la «Marche
du retour», qui ont fait 182 morts
côté palestinien et une victime côté
israélien), Abbas a fait dérailler le
processus. Alors qu’il cherche à reprendre la main sur l’enclave sous
blocus, aux mains du Hamas depuis
une décennie, tout accord passé audessus de sa tête aurait acté son impuissance, mais aussi un séparatisme gazaoui légitimant le mouvement islamiste.
Ironie tragique: pour prouver qu’il
existe aux yeux de la communauté
internationale, le seul levier de Abbas est de sanctionner son propre
peuple. En Cisjordanie, où la liberté
d’expression régresse. A Gaza, qu’il
prive d’électricité et dont il a gelé les
salaires des fonctionnaires. Opposée à ces mesures, une écrasante
majorité des Palestiniens souhaite
son départ. A la veille de son allocution, le conseil législatif de Gaza
–Parlement fantôme, contrôlé par
le Hamas et issu des dernières élections palestiniennes, il y a plus de
dix ans– a décrété «la fin de la légitimité du Président», proclamant que
«celui qui nous punit ne peut nous
représenter». Président sans pays,
Abbas sera bientôt sans peuple. •
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10 u
MONDE
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
Chronique «Midterms express» Le 6 novembre,
les Américains sont appelés aux urnes pour les élections de
mi-mandat. Deux fois par semaine, Libération fait le point sur
ces midterms. Aujourd’hui, Rashida Tlaib (photo), candidate démocrate du Michigan qui pourrait devenir la première musulmane à entrer au Congrès ; l’interview de Michael Carpenter, ancien haut responsable du Pentagone, sur l’ingérence russe pendant les élections de 2016 ; et enfin six frères et sœurs d’un élu
républicain ultraconservateur de l’Arizona, qui appellent à voter pour son adversaire démocrate, afin de sauver l’honneur de la famille. PHOTO AP
LIBÉ.FR
années 80. Mercredi, Julie
Swetnick sortait à son tour de
l’anonymat, accusant le juge
d’avoir été présent lors d’un
viol collectif dans sa jeunesse.
L’audition de jeudi rappelle
celle, en 1991, d’Anita Hill, qui
accusait de harcèlement
sexuel Clarence Thomas, également candidat à la Cour suprême. L’interrogatoire avait
tourné au fiasco, plusieurs
élus républicains manquant
de respect à la victime présumée. Le juge Thomas avait
finalement été confirmé.
En pleine vague #MeToo et à
six semaines d’élections de
mi-mandat à haut risque,
malmener Christine Blasey
Ford pourrait coûter cher aux
sénateurs en termes d’image.
Pour éviter tout faux pas, les
élus républicains du Comité
ont décidé de recruter une
procureure spécialisée dans
les crimes sexuels pour interroger à leur place la victime
présumée. Un abandon
rarissime de leurs prérogatives qui illustre les craintes
entourant cette affaire.
Enjeu politique. Car l’enBrett Kavanaugh à Washington, le 4 septembre. PHOTO CHRIS WATTIE. REUTERS
Etats-Unis: le juge Kavanaugh
acculé, les républicains inquiets
Accusé d’agressions
sexuelles par
plusieurs femmes,
le magistrat
ultraconservateur
proposé à la
Cour suprême par
Donald Trump sera
entendu ce jeudi.
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
D
e mémoire récente,
rarement une audition au Congrès américain n’avait suscité un tel
intérêt. Ce jeudi, le juge Brett
Kavanaugh, 53 ans, choisi par
Donald Trump pour siéger à
la Cour suprême, et l’universitaire Christine Blasey Ford,
51 ans, qui l’accuse d’agression sexuelle lorsqu’ils
étaient adolescents, vont être
entendus par le Comité judi-
ciaire du Sénat. Des dizaines
de millions d’Américains
pourraient regarder en direct
ces auditions.
conseille les présidents républicains en matière de nominations judiciaires.
Le 14 septembre, le New Yorker a révélé l’existence d’une
Imprévu. Lorsqu’il a choisi, lettre transmise au cours de
le 9 juillet, Brett Kavanaugh l’été à des élus démocrates
pour remplacer le juge Ken- par une femme assurant
nedy, démissionnaire, Do- avoir été agressée sexuellenald Trump s’atment par Brett
tendait à la vive
L’HISTOIRE K a v a n a u g h .
opposition des
Deux jours plus
DU JOUR
démocrates, intard, alors que
quiets du profil ultraconser- son identité menaçait d’être
vateur de son nominé. Il dévoilée, Christine Blasey
savait aussi que l’étroite Ford, professeure de psychomajorité républicaine à la logie à l’université de
Chambre haute (51 siè- Palo Alto, s’est longuement
ges à 49) ne permettrait qua- confiée au Washington Post
siment aucune défection pour livrer sa version des
dans son camp. Ce que le faits.
Président n’avait pas prévu, Ils remontent, dit-elle, au
en revanche, c’était des accu- début des années 80. Sans
sations d’abus sexuels visant doute à l’été 1982. Elle a alors
Brett Kavanaugh, magistrat 15 ans, Brett Kavanaugh 17.
brillant recommandé par la Elle décrit une soirée alcooliFederalist Society, organisa- sée entre adolescents de
tion ultraconservatrice qui bonne famille dans une mai-
son cossue du Maryland. Et
se souvient que Kavanaugh,
éméché, l’aurait jetée et plaquée sur le lit, aurait essayé
de lui arracher ses vêtements
et lui aurait mis la main sur la
bouche pour l’empêcher de
crier. Le tout sous le regard
d’un de ses amis. «J’ai cru
qu’il allait me tuer sans faire
exprès», se souvient-elle.
Trente-six ans plus tard,
l’universitaire a décidé de
s’exprimer publiquement,
disant se sentir «obligée, en
tant que citoyenne, de ne pas
rester silencieuse». Les soutiens de Kavanaugh dénoncent une décision politique
visant uniquement à faire dérailler la candidature du juge.
«Elle a décidé de parler parce
qu’elle croit que ces faits devraient disqualifier Brett Kavanaugh, analyse de son côté
Leigh Gilmore, spécialiste du
féminisme au prestigieux
Wellesley College. Elle a fait
un choix de citoyenne. Ce n’est
pas elle qui a créé le contexte
politique qui entoure la Cour
suprême.»
Après d’intenses tractations
entre ses avocats et les responsables du Comité judiciaire du Sénat, Christine
Blasey Ford, victime de menaces depuis les révélations,
a accepté de témoigner. Elle
prononcera d’abord une
déclaration face au panel
de 21 sénateurs (11 républicains, 10 démocrates), puis
chacun disposera de cinq minutes pour l’interroger. Le
juge Kavanaugh, qui nie catégoriquement les faits, sera
auditionné dans la foulée.
Les questions pourraient
aussi porter sur les accusations de deux autres femmes.
Lundi, Deborah Ramirez racontait au New Yorker avoir,
elle aussi, été molestée par
Kavanaugh lorsqu’ils étudiaient le droit à Yale dans les
jeu politique est colossal. Les
républicains veulent à tout
prix confirmer Kavanaugh
avant les midterms, au cas où
ils perdraient leur courte majorité au Sénat. Les démocrates, eux, cherchent à ralentir
ou à torpiller sa candidature,
tout en mobilisant l’électorat
féminin pour les législatives.
Soutenu par Donald Trump,
le leader du Sénat a fait part
de sa volonté de faire confirmer Brett Kavanaugh dans
un délai rapide. Il lui faudra
pour cela convaincre les
quelques indécis de son
camp, dont les sénatrices
Collins et Murkowski, qui
attendent l’audition de ce
jeudi pour se prononcer.
Les républicains ayant refusé
que d’autres témoins ou des
experts du traumatisme
soient auditionnés, les interrogatoires risquent de tourner à un jeu de «parole contre
parole». «Dans ce cas, le bénéfice du doute bénéficie toujours à la personne qui a le
plus de pouvoir», déplore
Leigh Gilmore. Qui estime
que la confirmation du juge
Kavanaugh à la Cour suprême, recours ultime sur
des sujets sensibles comme
l’avortement, serait «une
insulte envoyée aux femmes». •
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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LIBÉ.FR
u 11
Pourquoi ne voyons-nous
pas noir lorsque nous
clignons des yeux ? Lors
des clignements réflexes, aucune lumière n’arrive
sur notre rétine et pourtant nous ne sommes pas
plongés dans l’obscurité. Pourquoi ? Des chercheurs, qui ont publié leurs résultats dans la revue
Current Biology, ont conclu que notre cerveau a de
la mémoire. Explications. PHOTO AFP
20 mil iards
C’est, en dollars, le montant approximatif que les
pays développés ont consacré en 2015-2016 aux
pays en développement pour les aider à faire face
au dérèglement climatique, selon les calculs de
l’ONG Oxfam. Or les Etats ont déclaré avoir officiellement mobilisé 48 milliards de dollars vers la lutte contre le changement climatique. «Les méthodes de calcul
sont tellement vagues que les pays surestiment leurs
actions», explique Emilie Both d’Oxfam. Quoi qu’il en
soit, cette somme est loin des objectifs fixés en 2009
à Copenhague: les pays développés s’étaient alors engagés à mobiliser, à partir de 2020, 100 milliards de
dollars par an. Lucile Dufour, du Réseau Action Climat, ajoute: «Les Etats vont être attendus au tournant
en octobre, alors qu’une recapitalisation du Fonds vert
doit être décidée.» Créé en 2010, cet outil a accueilli
10 milliards de dollars, qui sont quasiment épuisés.
En quelques mois, la question de la mobilisation de
l’argent «vert» est devenue une priorité dans les discussions internationales. Emmanuel Macron a promis
de mettre le climat en tête de son agenda politique.
Mercredi, un événement de 2h30 en marge de l’Assemblée nationale de l’ONU a été organisé pour faire
un bilan d’étape, un peu moins d’un an après le One
Planet Summit. En décembre, il avait lancé une conférence pour «verdir» la finance, en association avec la
Banque mondiale, les Nations unies et la Commission
européenne.
Une ONG de défense de la vie
privée épiée par les MI5 et MI6
Dans sa lutte contre la surveillance de masse, Privacy
International, ONG de défense de la vie privée installée à Londres, vient d’ajouter un argument de poids à
son arsenal: les trois principaux services secrets britanniques – le MI5 (renseignement intérieur), le
MI6 (renseignement extérieur) et le GCHQ (renseignement électronique)– ont
reconnu avoir collecté illégalement des données de
l’organisation jusqu’en 2015
p our le s deux premiers, 2016 pour le troisième. Surtout, le MI5 a exploité ces données «dans le
cadre d’une ou plusieurs enquêtes», explique l’ONG, et
des informations ont été
conservées «indéfiniment,
sans délai de réexamen ou de
suppression».
En juin 2015, Privacy International a décidé d’attaquer
des programmes de surveillance de masse des espions britanniques devant
l’Investigatory Powers Tribunal (IPT), chargé outreManche d’examiner les
plaintes contre les services
de renseignement. En ligne
de mire : la collecte des
«métadonnées» de commu-
nication (qui communique
avec qui, où, quand et comment) auprès des opérateurs
de téléphonie et des fournisseurs d’accès à Internet,
ainsi que celles de données
personnelles (numéros de
passeport, relevés de
voyage, informations financières…). Des programmes
dont l’existence n’a été révélée qu’en 2015 par le gouvernement – auparavant,
même le Parlement n’en savait rien.
Un an plus tard, l’IPT a jugé
ces activités illégales pour la
période durant laquelle elles s’étaient exercées dans le
plus grand secret. Plus récemment, il a étendu la «période d’illégalité» jusqu’à
octobre 2016 pour le GCHQ.
De son côté, la Cour européenne des droits de
l’homme (CEDH) a considéré, il y a dix jours, que la
surveillance massive des
communications en ligne
par le GCHQ était contraire
au droit européen – sans
pour autant condamner le
principe même de la surveillance de masse.
En 2016, le Royaume-Uni a
étendu les prérogatives
légales des agences de renseignement dans un texte
–ironiquement surnommé
la «charte des fouineurs»
par ses détracteurs – qui
n’est pas encore totalement
entré en application et fait
l’objet de recours juridiques.
La procédure initiée devant
l’IPT, elle, s’est poursuivie.
Privacy International demandait notamment à savoir si ses propres données
avaient été interceptées et
conservées illégalement par
le MI5, le MI6 et le GCHQ.
Mardi, des rapports des trois
agences ont montré que Privacy International n’a pas
échappé aux chaluts des espions. Mais c’est surtout
l’usage – pour l’heure inconnu– qui a pu être fait des
données et leur conservation sans limite de temps
qui apporte le plus d’eau au
moulin de l’ONG. «Ces révélations mettent en lumière le
danger qui peut découler
[d’une] absence de gardefous», a-t-elle réagi. Dans un
courrier adressé au ministre
de l’Intérieur, elle demande
un changement de la loi
de 2016 pour la mettre en
conformité avec le jugement
de la CEDH, ainsi qu’une
«explication complète» de la
part des services secrets.
AMAELLE GUITON
SUISSE
Le Conseil national,
l’équivalent de l’Assemblée nationale suisse, a
adopté mardi une loi visant à criminaliser les
discriminations homophobes et transphobes.
Contrairement à la France,
la Suisse ne comptait
aucune disposition pénale
punissant l’incitation à la
haine et les discriminations en raison de l’orientation sexuelle. En attendant le vote du Conseil des
Etats, certains veulent
passer au prochain combat: le mariage pour tous.
QATAR
Des dizaines d’employés
en vue du Mondial 2022
n’ont toujours pas été
payés, a dénoncé Amnesty International mercredi. Ces Indiens, Népalais et Philippins ont des
arriérés de salaires de
1700 euros non payés par
la compagnie d’ingénierie
Mercury Mena. Le ministère qatari du Travail a affirmé qu’une enquête était
en cours sur ces pratiques
qui «ne sont pas tolérées
par le Qatar».
Syrie: trolls et robots russes à la manœuvre
«Une offensive tactique, de trolls qui se coordonnaient
court terme et bien coordon- ou des «bots», des comptes
née.» L’expression, militaire, automatiques, révèle l’étude
désigne une bataille vir- américaine.
tuelle, menée sur Twitter. Le Alors que les autorités franCentre américain des études çaises, britanniques, amérisur la non-prolifération de caines et russes s’écharpent
Monterey (Etats-Unis) a ana- pour déterminer les responlysé les messasabilités de
ges qui niaient
l’attaque du
AU RAPPORT
la responsabi7 avril qui a
lité du régime syrien dans fait une soixantaine de morts
l’attaque chimique du 7 avril selon l’Union des organisaà Douma, enclave rebelle de tions de secours et soins méla banlieue damascène, et dicaux, sur Twitter, trolls et
qui condamnaient les frap- robots se déchaînent dès le
pes lancées en représailles 8 avril. Leurs tactiques rejoiune semaine plus tard par gnent celles de Moscou. Ils
Washington, Paris et Lon- peuvent user de théories du
dres. Entre 16 % et 20 % de complot en affirmant que
ces posts ont été envoyés par c’est l’Etat islamique, qui
«un acteur étatique, très cer- n’était pourtant pas présent à
tainement la Russie», et la Douma, qui a utilisé des
moitié a été écrite par des armes chimiques. Ou mena-
cent de l’imminence d’une
troisième guerre mondiale si
les Etats-Unis interviennent
contre le régime syrien.
Parmi leurs auteurs, on
trouve par exemple
«@12wewvT5dWLwtyK»,
dont la photo de profil est
celle d’une mannequin britannique. D’ordinaire, le
compte poste des liens vers
des sites commerciaux et des
articles en russe. Inactif depuis le 7 février, il se réveille
quatre jours après l’attaque,
et interpelle en anglais le président américain, Donald
Trump : «Mieux vaut un
monde mauvais qu'une bonne
guerre. Vous savez qu’il n’y a
pas eu d’attaque chimique !»
«Le basculement rapide de
posts automatiques et commerciaux vers des discours
politiques adaptés en anglais
indique qu’il s’agit d’un robot», note l’étude.
Depuis le début de son interve n t i o n e n S y r i e, à
l’automne 2015, pour sauver
le régime de Bachar al-Assad,
Moscou multiplie les tentatives de désinformation, selon
les diplomates occidentaux.
Sa stratégie n’est pas uniquement de promouvoir un discours alternatif, mais d’accumuler les versions pour faire
oublier les faits. «On ne peut
plus s’accorder sur les bases
minimales d’une discussion.
[Le ministre] Lavrov peut
vous soutenir qu’une table
que vous avez sous les yeux est
rouge alors qu’elle est noire»,
expliquait alors un diplomate français.
LUC MATHIEU
Mexique Une commission d’enquête
sur la disparition de 43 étudiants
Au Mexique, le président élu, Andrés Manuel Obrador, s’est
engagé à lancer une commission d’enquête sur la disparition de 43 étudiants, quatre ans après le drame. Dans la
nuit du 26 au 27 septembre 2014, des étudiants de l’école
normale rurale d’Ayotzinapa, qui s’étaient emparés de cinq
autocars pour aller manifester à Mexico, avaient été attaqués par des agents de police municipale. «Nous ne saurons
jamais ce qui s’est passé si nous ne nous appuyons que sur
le système judiciaire», a déclaré l’avocat des familles avant
une rencontre avec le nouveau président de gauche qui
s’est engagé à créer cette commission d’enquête dès sa
prise de fonction, le 1er décembre. PHOTO AP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
Macron
aux Antilles,
l’amer en vue
Chlordécone en Martinique, sargasses en
Guadeloupe, reconstruction laborieuse
un an après Irma à Saint-Martin…
La visite de quatre jours du chef de l’Etat
en outre-mer, qui débute ce jeudi,
promet d’être mouvementée.
Par
ALAIN AUFFRAY
S
en moyenne deux fois supérieur à celui de la
métropole.
Avant de rejoindre Paris dimanche, le Président fera un saut à Saint-Barthélemy. La reconstruction de ce refuge de milliardaires
étant bien avancée, la quatrième et dernière
étape du périple antillais devrait être la
moins périlleuse. Ne s’y posera, au fond,
qu’une seule question à laquelle la présidence de la République, la jugeant sans doute
sensible, n’a pas voulu répondre: Emmanuel
Macron a-t-il prévu de se recueillir sur la
tombe de Johnny Halliday ?
ur l’île de Saint-Martin, samedi, des parents d’élèves fatigués se désoleront de
la trop lente reconstruction des salles
de classe dévastées, l’an dernier, par l’ouragan Irma. Vendredi, en Guadeloupe, ce sont
les riverains des côtes infestées d’algues nauséabondes et toxiques, les sargasses, qui ne
manqueront pas de manifester leur impatience devant le chef de l’Etat. Plus grave encore: ce jeudi, en Martinique, c’est aux victimes d’un véritable scandale sanitaire que
sera confronté Emmanuel Macron. Sur «l’Ile Déambulations
aux fleurs», les effets dévastateurs du chlor- A l’Elysée, on insiste sur l’attention «particudécone, insecticide épandu dans les banane- lièrement marquée» que porte le chef de l’Etat
raies jusqu’au début des années 90, risquent à l’outre-mer. Aucun de ses prédécesseurs
de se faire sentir pendant près de six siècles, n’en aurait fait autant : avant cette tournée
selon les scientifiques…
aux Antilles, déjà visitées en urgence au lenCouronné aux Nations
unies du titre
demain du passage d’Irma,
BAHAMAS
flatteur de «champion de la
Macron a effectué deux
Océan
Terre», Emmanuel Macron
longs voyages en Guyane
Atlantique
s’est envolé de New York
puis en Nouvelle-CalédoSAINTmercredi soir pour un pénie. A chaque fois, il a tenu
HAÏTI
MARTIN
riple de quatre jours dans
à montrer qu’il prenait le
chacune des quatre îles
temps d’aller à la renconSAINT-BARTHÉLEMY
des Antilles françaises.
tre des populations, pasMer des
Les trois premières stasant sur place plus de trois
Caraïbes
GUADELOUPE
tions (Martinique, Guadejours. Comme à Cayenne
loupe, Saint-Martin) seen octobre 2017, tout indiMARTINIQUE
ront donc largement
que que ces nouvelles déamdédiées aux difficultés
bulations ultramarines donneVENEZUELA
200 km
des populations de ces territoiront lieu, ici et là, à des
res où la République est encore très
manifestations de mécontentement.
loin d’avoir tenu sa promesse d’égalité. Car Macron chercherait-il délibérément à se metaux diverses calamités environnementales, tre ainsi à portée d’engueulades, sous le reil faut ajouter un taux de chômage gard des caméras ? «Le Président veut
montrer que nul n’est oublié. C’est particulièrement nécessaire dans les outre-mer qui sont
des territoires oubliés par la République», explique son entourage.
Dans les quatre îles visitées, accompagné de
pas moins de cinq ministres – Agnès Buzyn
(Santé), Annick Girardin (Outre-Mer), François de Rugy et Sébastien Lecornu (Ecologie)
et Jacques Mézard (Cohésion des territoires) – Macron entend «se rendre compte des
difficultés rencontrées, mais aussi des réussites», en s’attardant sur «des sujets de proximité», explique l’Elysée. Il sera ainsi question de la redynamisation du centre de
Fort-de-France, l’une des 222 villes retenues
par le plan gouvernemental «Action cœur
de ville».
En Guadeloupe, Macron se fera présenter le
plan de rénovation de l’alimentation en eau
potable. Faute d’entretien et d’investissement, 60% de l’eau transportée par le réseau
se perd dans des fuites, au point que des coupures ou «tours d’eau» doivent être organisés,
provoquant l’exaspération de la population.
Mais ce sont surtout les problématiques liées
à la pollution et au dérèglement climatique
qui devraient dominer cette visite. A SaintMartin, d’abord, ravagée l’an dernier par le
plus puissant des ouragans enregistrés dans
l’Atlantique Nord, mais aussi sur toutes les côtes des Antilles, régulièrement envahies par
des algues brunes pestilentielles. Conséquence probable du réchauffement climatique, ces sargasses dégagent de l’hydrogène
sulfuré et de l’ammoniac. En juin, l’ex-ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot,
était sur place pour présenter un plan sargasses financé par l’Etat.
«Tout le monde s’en fiche»
Emmanuel Macron n’est évidemment pas le
premier à promettre de s’attaquer sérieusement aux problèmes chroniques de ces territoires. Lançant en 2009 des Etats généraux
de l’outre-mer, Nicolas Sarkozy assurait, au
sortir d’un long mouvement social contre la
vie chère que «le statu quo» n’était «plus possible». En 2013, c’était au tour du gouvernement
de François Hollande –plébiscité en 2012 par
près de 70% des électeurs antillais– de s’engager sur la mise en place d’un «bouclier»
pour encadrer les prix des principaux biens
de consommation.
Cinq ans plus tard, l’outre-mer reste englué
dans ses difficultés et ses habitants, pas vraiment macronistes (la Martinique avait placé
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
«
santé humaine et l’environnement, produira des effets sur plusieurs générations.
D’après des scientifiques de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale,
environ 90% des Antillais seraient contaminés, situation inédite qui fait que des épidémiologistes, des généticiens ou des cancérologues du monde entier s’y intéressent.
Les Antillais détiennent le record du monde
de cancer de la prostate. On retrouve du
chlordécone un peu partout, notamment
dans les poissons, crustacés, mollusques et
autres produits de la pêche en mer ou en
eau douce. C’est très préoccupant car on retrouve de hautes concentrations de résidus
de chlordécone dans ces aliments lorsqu’ils
proviennent de zones contaminées.
Que préconisez-vous ?
Au-delà des procédures judiciaires en cours
contre l’Etat français pour faute lourde, il
est urgent que le gouvernement mette en
place un plan préventif prévoyant notamment la prise en charge des femmes enceintes et personnes en bas âge exposées à ce
poison. Il est aussi urgent d’abaisser les
seuils maximums de résidus (LMR) présents dans notre alimentation. J’ai, à ce titre, saisi en juin la Commission européenne. Celle-ci a répondu qu’aujourd’hui,
les LMR ne sont pas encore fixées au niveau
européen en raison d’absence de méthode
d’analyse uniforme au sein des Vingt-Huit.
Il incombe donc à la France de prendre ses
responsabilités. Dans notre pays, les LMR
de chlordécone dans les produits de la pêche sont fixées à 0,02mg/kg alors que dans
certains pays européens cette limite est
fixée à 0,01 mg / kg. Cherchez l’erreur !
La France et l’Europe ne nous protégeraient donc pas assez des pesticides ?
Non. Le scandale des «Monsanto Papers»
et du glyphosate a fait apparaître des failles
dans le système d’homologation des pesticides en France et en Europe. C’est tout
l’objet de notre commission d’enquête au
Parlement européen, qui rendra ses travaux
en janvier. La réglementation européenne
permet des dérogations à des interdictions
de pesticides, pour une période maximum
de 120 jours. Le problème est que la France,
Sur le tarmac de
depuis des années, abuse de ces dérogal’aéroport de Pointe-àtions. Avec 58 demandes de dérogations
Pitre (Guadeloupe),
en 2016, contre une moyenne de moins
le 12 septembre 2017.
de 10 dans l’UE, la France est championne
PHOTO CHRISTOPHE ENA. AP
d’Europe. Il est essentiel que le gouvernement français soit davantage vigilant afin
que les dérogations ne soient pas la règle
mais l’exception. La diversité agricole française peut expliquer mais en rien justifier
un tel niveau.
Que faire, alors que la fusion BayerMonsanto, notamment, renforce le
poids du lobby des pesticides ?
De la graine à l’assiette, on a confié les affaires du monde du vivant à trois grandes
multinationales. Qu’on soit conservateur
ou progressiste, il est temps de réagir. Derrière cette acquisition d’une valeur de plus
de 54 milliards d’euros, se posent trois
questions : celle du poids de certains lobbyistes, celle de notre sécurité alimentaire
Le chlordécone est-il un scandale sani- et celle de notre modèle de société. Le motaire comparable à celui de l’amiante? dèle de développement que sous-tend le raOui, c’est un vrai scandale
chat de Monsanto par Bayer
d’Etat. Alors qu’il a été proest aux antipodes de la tranhibé dès la fin des années 70
sition de notre modèle proaux Etats-Unis, ce pesticide,
ductiviste vers un modèle
sous la pression des lobbyissoutenable et respectueux de
tes, n’a été interdit en France
l’environnement que les ciqu’en 1990 et utilisé justoyens appellent de leurs
qu’en 1993 aux Antilles par dévœux. Les élections eurorogation. Le problème est qu’à
péennes seront, je l’espère,
l’instar du glyphosate ou de
l’occasion de revenir sur ces
INTERVIEW
l’amiante, cette substance ne
enjeux majeurs pour l’avenir
disparaît pas du jour au lendemain. Ce véri- de notre société.
table poison, extrêmement néfaste pour la
Recueilli par CORALIE SCHAUB
«Le chlordécone
est un vrai
scandale d’Etat»
L’eurodéputé Eric Andrieu
milite pour une nouvelle
réglementation contre les
effets du pesticide, qui a causé
des ravages aux Antilles.
L’
eurodéputé PS Eric Andrieu préside
la commission spéciale pesticides
au Parlement européen. Il demande
à la France de mieux protéger la population
des ravages causés par le chlordécone, ce
pesticide autorisé entre 1972 et 1993 aux Antilles françaises pour lutter contre le charançon du bananier.
EP
Jean-Luc Mélenchon en tête au premier tour
de la présidentielle de 2017), ne croient pas
au miracle. «Il y a un manque de reconnaissance. Au fond, en dehors des visites présidentielles, tout le monde s’en fiche», constate un
bon connaisseur du ministère de l’Outre-Mer.
Découragé, il en vient à se demander s’il n’est
pas tout simplement «impossible» de faire
face aux «dépenses pharaoniques» qu’il faudrait engager.
Au terme des Assises de l’outre-mer, travail
de consultation engagé au début du quinquennat, l’Elysée proclame qu’il faut en finir
avec «une relation déséquilibrée, entretenue
à grand renfort de défiscalisation». Convaincu que seul un modèle économique endogène peut favoriser la création d’emplois
locaux, il conclut qu’il est nécessaire d’«inscrire ces territoires dans le bassin économique
auquel ils appartiennent».
Assurément louable, mais pas vraiment nouvelle, cette ambition paraît difficilement conciliable avec la dure réalité des Antilles :
la Guadeloupe, et plus encore la Martinique,
sont depuis 2010 en déclin démographique,
avec une population vieillissante et une
jeunesse qui fait le choix de vivre en métropole. •
u 13
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14 u
FRANCE
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
En Ile-de-France, le volume des
ventes a baissé de 6 % sur un an
au deuxième trimestre 2018.
PHOTO A. BUELLESBACH. VISUMIMAGES. STUDIOX
Crédits
immobiliers
Le mirage des
prêts à 35 ans
Les ménages peinent à suivre l’envolée des prix
de l’immobilier dans les grandes villes. Une
banque alsacienne veut allonger la durée des
emprunts sur 420 mois, une parade pour
prétendument les solvabiliser, mais qui mettrait
en danger les acheteurs les moins avertis.
ANALYSE
Par
TONINO SERAFINI
M
éfiance. Trois fois méfiance. Les prix de l’immobilier, qui étaient déjà très
hauts dans les grandes métropoles
françaises, ont connu un nouvel embrasement depuis trois ans. Ça
flambe à Paris où les tarifs de la
pierre (9 300 euros / m²) ont battu
leur record historique au deuxième
trimestre selon la Chambre des notaires, mais aussi à Bordeaux, devenue la deuxième grande ville la plus
chère de France (4348 euros/m²).
Dans toutes les capitales régionales
pourvoyeuses d’emplois, le nombre
de transactions s’est envolé du fait
de l’afflux d’actifs qui ont besoin de
se loger. Cette frénésie immobilière
a provoqué une surchauffe des prix
également à Lyon (3997 euros/m²),
qui talonne désormais Nice
(4 096 euros/m²), ainsi qu’à Nantes
(2900 euros), qui se rapproche de la
barre des 3000 euros, ou à Rennes.
Partout, acquérir un logement devient une affaire complexe pour les
ménages dont les budgets ne sont
pas extensibles. Ça commence à
coincer, le marché ralentit. Mais
qu’à cela ne tienne: dans les milieux
de l’immobilier, certains préconisent comme parade de rallonger encore la durée des prêts, alors qu’elle
a déjà considérablement augmenté.
Les crédits à 20 ans sont aujourd’hui
presque devenus la norme (au lieu
de 15 ans au début des années 2000)
et, pour se solvabiliser, de plus en
plus d’acquéreurs poussent au-delà.
Selon l’observatoire Crédit logement-CSA, plus du tiers (37,5%) des
prêts immobiliers octroyés aux accédants à la propriété en juin portait
sur des durées de 25 à 30 ans (1). Et
déjà, des professionnels du finance-
ment suggèrent de pousser jusqu’à
35 ans, ce qui serait une très mauvaise affaire pour les acquéreurs.
«Changement de cycle»
Récemment, Pascal Beuvelet, le président du réseau d’In&Fi Crédits, un
courtier en crédits immobilier, a fait
état du retour de prêts «sur 35 ans à
taux fixe». A l’écouter, compte tenu
de la hausse des prix de la pierre supérieurs à l’évolution du pouvoir
d’achat des ménages, l’allongement
de la durée des prêts est «le seul
moyen pour solvabiliser le plus
grand nombre de candidats à l’ac-
quisition», a-t-il déclaré au Journal
de l’agence, un site en ligne destiné
aux professionnels de l’immobilier,
qui titre même sur «le grand retour
du crédit à 35 ans». Mais selon nos
informations, il n’en est rien. Pour
l’instant, une seule banque, le Crédit foncier communal d’Alsace et de
Lorraine, une filiale du Crédit mutuel spécialisée dans le rachat hypothécaire de prêts immobiliers et
dans le regroupement de crédits,
propose ce type de prêts très longs,
au-delà de 30 ans. Tous les courtiers
interrogés par Libération qualifient
de «totalement marginale» la pro-
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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LE PIÈGE DES CRÉDITS À RALLONGE
L’allongement de la durée des prêts est très utilisé depuis vingt ans
par les banques, les courtiers et les professionnels de l’immobilier
pour solvabiliser les acquéreurs qui ne parviennent plus à suivre la
hausse des prix de l’immobilier largement supérieure à l’évolution
de leurs revenus. Plus on rallonge la durée et plus le montant de la
traite mensuelle diminue. Mais cette solution a ses limites : avec
l’allongement, la charge des intérêts à rembourser ne cesse de
croître, au point de devenir improductive. D’autant que les taux
appliqués par les banques vont croissant avec la durée.
Exemples d’emprunts de 200 000 euros avec assurance à 0,36 % :
n Sur 15 ans au taux de 1,35 %: remboursement 1 288 euros / mois.
Coût total du crédit : 31 845 euros.
n Sur 20 ans au taux de 1,60 %: remboursement 1 034 euros / mois.
Coût total du crédit : 48 235 euros.
n Sur 25 ans au taux de 1,85 % : remboursement 893 euros / mois.
Coût total du crédit : 67 953 euros.
n Sur 30 ans au taux de 2,15 % : remboursement 814 euros / mois.
Coût total du crédit : 93 159 euros.
n Sur 35 ans au taux de 2,55 % : remboursement 777 euros / mois.
Coût total du crédit : 126 340 euros.
Carnet
DÉCÈS
Luna, Carla et Lara, ses filles,
Gabrielle, sa mère,
Léna, sa sœur,
Jacques, son beau-frère,
Pierre et Anna,
ses frère et sœur,
son neveu et ses nièces,
Les familles Hirzel
et Guillemet,
Karine et Pascale,
ses amis de France et du
Brésil
font ensemble part de leur
peine à annoncer le décès
soudain de
Laurent HIRZEL
portion de prêts d’une durée supérieure à 30 ans. «C’est moins de 1%
du total des prêts», pointe Sandrine
Allonier, porte-parole de VousFinancer. Un chiffre corroboré par
les statistiques de l’Observatoire
Crédit logement-CSA.
Ces propositions surviennent car le
marché commence à balbutier. Dans
son baromètre publié début septembre, la plateforme MeilleursAgents,
spécialisée dans l’estimation immobilière, considère que «plusieurs indicateurs montrent qu’[un] changement de cycle est proche». Jusqu’ici,
c’est la baisse des taux d’intérêt –qui
rend le coût du crédit moins cher,
permettant donc aux acquéreurs
d’emprunter plus et d’acheter plus
cher– qui a permis d’amortir en partie la hausse vertigineuse des prix
dans les grandes villes françaises.
Mais c’est fini. Les taux ont touché
un plancher. Ils ne descendront pas
plus bas. Or les prix, eux, continuent
à augmenter. Ils ont progressé
de 7,1 % sur un an à Paris au
deuxième trimestre 2018, et de 4,8%
en moyenne dans l’ensemble de
l’Ile-de-France, indiquent les statistiques des notaires. La hausse se
poursuit aussi dans les capitales ré-
gionales. Sur les huit premiers mois
de l’année, MeilleursAgents fait état
d’une augmentation de 3% à Lille,
de 4,1% à Lyon et Marseille ou encore de 4,3% à Nantes. Ça monte, et
des dossiers de financement deviennent plus difficiles à boucler. C’est ce
que constatent sur le terrain des
courtiers en crédits immobilier.
«Pour solvabiliser les acheteurs, les
banques ont baissé les taux autant
que possible. Elles ont aussi assoupli
leurs critères en finançant par exemple des dossiers sans aucun apport,
souligne Cécile Roquelaure, directrice des études du courtier Empruntis. Mais cela ne suffit plus. Il y
a des dossiers qu’on n’arrive plus à financer. La hausse des prix est là et
certains ménages, avec leurs revenus,
n’arrivent plus à l’absorber.» Outre
la hausse des prix, la suppression de
certaines aides publiques en faveur
des accédants à la propriété modestes a contribué à dégrader la solvabilité de ces acquéreurs: les avantages
du prêt à taux zéro (PTZ) ont été restreints et l’APL accession qui les
aidait à rembourser une partie de
leur traite a été supprimée. «Pour
solvabiliser quand même ces acheteurs aux budgets serrés, les banques
ont rallongé la durée de leurs prêts
à 25 ans, quand la norme était plutôt
à 20 ans il y a quelques années», souligne Maël Bernier, porte-parole du
courtier MeilleursTaux. Mais souvent cela ne suffit plus aux acheteurs pour boucler leurs opérations
d’acquisition parce que les tarifs de
la pierre continuent à galoper. Des
ménages modestes et de la petite
classe moyenne renoncent ainsi à
leur projet d’achat. Et des familles
ayant encore les capacités d’acheter
jettent l’éponge par peur de «surpayer» leur logement.
Euphorique il y a un an, le marché
tend à freiner. En Ile-de-France par
exemple, le volume des ventes a
ainsi baissé de 6 % sur un an au
deuxième trimestre 2018 comparé
à la même période l’an dernier, selon la Chambre des notaires. Un repli qualifié de «modéré» par ces officiers ministériels. Une analyse que
ne partagent pas d’autres professionnels. «Certes, le marché se porte
encore globalement bien, mais on
constate clairement un ralentissement», souligne Cécile Roquelaure.
Et plus les tarifs de la pierre (déjà
inabordables pour certains) vont
continuer à augmenter, plus l’activité va freiner. Les prix sont le
nœud du problème.
«Bulle immobilière»
Dans les milieux de l’immobilier,
certains tentent donc de le contourner avec les crédits à 35 ans. Mais les
grands établissements bancaires,
qui ont déjà beaucoup rallongé la
durée des prêts ne semblent pas disposés à aller aussi loin. Et à courir
derrière une inflation immobilière,
de plus en plus déconnectée de
l’économie réelle, autrement dit de
l’évolution du revenu des ménages.
En cas d’éclatement de ce que
d’aucuns qualifient maintenant de
«bulle immobilière», les souscripteurs de tels emprunts seraient dans
de mauvais draps, à la tête d’un patrimoine immobilier en perte de valeur et avec une dette au très long
cours. Sans compter que de tels
prêts, toujours plus longs, peuvent
se révéler un mirage pour les emprunteurs: ils vont payer plus longtemps sans pour autant avoir des
mensualités vraiment moins lourdes (lire ci-dessus).
Parmi les professionnels du financement, les interlocuteurs les plus réalistes ne croient pas à la solution du
crédit pour éviter une crise de la demande. «Les banques ont déjà beaucoup rallongé les prêts et assoupli
leurs conditions. Il n’y a plus de
marge», constate un courtier. Pour
lui, les professionnels du secteur de
la pierre qui ne jurent que par la
hausse des prix vont devoir se faire
une raison. Le marché devra passer
par une phase de réajustement,
autrement dit de baisse des prix. Ce
changement de cycle pourrait intervenir au cours de l’année 2019.
Dans «moins d’un an, probablement
sous l’effet d’une hausse des taux décidée par la Banque centrale européenne», estime MeilleursAgents
dans son analyse du marché de l’immobilier résidentiel à Paris, en Ilede-France et dans les autres plus
grandes villes françaises. •
(1) Crédit logement est une société qui garantit les prêts immobiliers distribués aux
particuliers par les banques. Parmi ses actionnaires figurent notamment LCL, BNPParibas, Caisses d’épargnes, Crédit agricole, Société générale…
survenu le 25 septembre
2018, à PARIS.
La cérémonie se tiendra
à PANTIN le vendredi
28 septembre à 10 heures
en l’église Sainte Marthe,
118 avenue Jean Jaurès,
93500 PANTIN.
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16 u
FRANCE
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
LIBÉ.FR
Pourquoi faire inscrire la baguette au patrimoine immatériel de l’Unesco ? Les profession-
nels du pain plaident pour la protection de sa fabrication
et de son importance culturelle depuis les années 20.
Lundi, une candidature a ainsi été déposée dans ce sens
auprès du ministère de la Culture. L’inscription pourrait
obliger la France à soutenir la sauvegarde de la baguette
non industrielle. PHOTO EMMANUEL PIERROT
Des échanges
authentifiés par
des expertises
informatiques
révèlent que
le prédicateur a
menti sur la nature
de sa relation avec
l’une des femmes
qui l’accusent de
viol.
menti. La preuve a été apportée par l’expertise informatique d’un vieux téléphone appartenant à Christelle. Elle l’a
retrouvé, selon une source
proche du dossier, en février
ou mars 2018, au fond d’une
caisse à outils.
«Rien à perdre». Les
Par
BERNADETTE
SAUVAGET
C
e mensonge-là, un
énorme mensonge,
risque de coûter très
cher à Tariq Ramadan. Depuis que «Christelle», la
deuxième femme à avoir
porté plainte contre lui en
octobre 2017, l’accuse de viol,
l’islamologue a toujours nié
avoir eu des relations sexuelles avec elle. Révélée par un
rapport d’expertises informatiques que Libération a pu
consulter, une série de SMS
(plus de 400) échangés de
septembre à décembre 2009
prouve le contraire et fait
s’effondrer la ligne de défense radicale du prédicateur. «C’est un tournant dans
l’affaire. Lors de la confrontation de la semaine dernière,
Tariq Ramadan a encore
traité ma cliente de folle et de
menteuse. Il devra s’expliquer», soutient Me Eric Morain, l’avocat de Christelle.
«Chienne». Ces échanges,
souvent très crus du côté
de Ramadan, confirment
d’abord leur rencontre
le 9 octobre 2009, jour du viol
présumé, à l’hôtel Hilton de
Lyon. «Tu viendras, tu es
prête. Je devrai t’attendre au
restaurant en bas car il faut
une carte pour monter dans
l’ascenseur», écrit Tariq Ramadan à Christelle en début
d’après-midi. Pendant l’enquête, le théologien avait reconnu l’avoir rencontrée
dans le lobby du Hilton. Mais
c’était tout: ils s’étaient quittés au bout de vingt ou
trente minutes, soutenait Ramadan, après son refus du
selfie proposé par Christelle.
Surtout, il niait catégoriquement qu’elle soit montée
dans sa chambre, qualifiant
de «pure affabulation» les
accusations de la quadragénaire. Un peu avant 16 heures, il lui écrit pourtant :
Tariq Ramadan à Paris, le 6 février 2016. PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
Tariq Ramadan
accablé par ses SMS
à «Christelle»
«J’étais sous la douche mais
attends ma douce chienne.»
Il y a bien plus grave : le lendemain de leur rencontre,
Ramadan lui envoie un message très inquiet : «J’ai senti
ta gêne… désolé pour ma
“violence”, j’ai aimé… Tu
veux encore. Pas déçue ?»
Trois et heures et demie plus
tard, il insiste encore : «Tu
n’as pas aimé… Je suis désolé
[…]. Désolé.» Rien d’explicite,
en somme, mais les allusions
accréditent une relation violente qui, au minimum, a très
très mal tourné.
Ces messages étaient déjà
connus. Lors de l’enquête,
Christelle avait fourni des
captures d’écran de ceux-ci.
Mais leur authenticité n’était
pas avérée. Le 18 septembre,
confronté à Christelle, Tariq
Ramadan soutenait toujours
qu’il n’en était pas l’auteur.
Là aussi, il a manifestement
«Le désir est
une chose mais
toi tu es reparti
indemne et pas
moi. Percute!»
«Christelle» dans un
SMS adressé à Tariq
Ramadan après leur
rencontre au Hilton
de Lyon
échanges authentifiés révèlent une relation trouble, à la
connotation sexuelle très
claire. Quelques semaines
avant leur rencontre à Lyon, Tariq Ramadan lui réplique
le 2 septembre, Ramadan fait qu’elle n’a jamais demandé
à Christelle des propositions d’excuses. Mais s’exécute fitrès explicites et violentes : nalement : «Pour tout, je te
«Te gifler, te sodomiser, te demande de m’excuser vraifrapper les fesses, te peloter, te ment.» Rien n’y fait. Chrissaisir les cheveux et enfoncer telle a pris contact avec
ma queue à t’étouffer.» Le ton d’anciennes maîtresses de
est le même une semaine Ramadan. «Je ne laisserai
plus tard: «Je veux te baiser et aucune autre femme se faire
te gifler. Te pisser dessus et te déchirer comme tu l’as fait
forcer à lécher.»
avec moi. Je n’en ai rien à perChristelle prend-elle peur, dre et je sacrifierais ma vie,
alors que leur rendez-vous à s’il le faut, tues moi (sic)», lui
Lyon se précise? Fin septem- signifie-t-elle.
bre, il y a beaucoup de ten- Fin octobre, Christelle lance
sion entre eux. Christelle a un blog. Le ton monte encore
découvert sur un
avec Tariq RamaL’HISTOIRE dan. Il la traite de
site belge des
confidences
«menteuse». «Ne
DU JOUR
de femmes qui
joue
pas
accusent Tariq Ramadan de aujourd’hui à la victime», lui
violences et d’abus sexuels. enjoint-il. Le théologien
Elle lui en fait part. Il s’en dé- cherche à la faire taire, la mefend comme il peut.
nace : «J’ai parlé à mon avoLe théologien s’inquiète que cat, va de l’avant et tu verras.
Christelle ne veuille plus le C’est un choix. J’ajoute rien
rencontrer. Pour se défendre, mais mon avocat t’attaquera
il évoque un complot : «On sur les dommages et intérêts
essaie de me piéger. C’est pas et il m’a dit [que] pas moins de
nouveau… si tout ça était 300000 euros seront exigés.»
vrai, je serais tombé depuis
longtemps.» Il réussit mani- «Egoïsme». A Paris, Chrisfestement à calmer les in- telle rencontre, à la mi-noquiétudes de la jeune femme. vembre, l’essayiste Caroline
«N’aie pas peur, je ne sais Fourest à qui elle se confie.
pas la violence», lui écrit-il Elle assiste à l’enregistrele 30 septembre. Dans un ment de l’émission Ce Soir ou
autre SMS, il l’assure qu’il y jamais de Frédéric Taddeï,
«aura de la douceur mais je durant laquelle Fourest déveux que tu sois chaude, of- bat avec Tariq Ramadan. Ceferte, libre, cochonne».
lui-ci est furieux. Le 20 noChristelle est-elle rassurée? vembre, il envoie ce SMS à
Ou agit-elle sous emprise? La Christelle: «Un jour peut-être
jeune femme se rend bien vous saurez le vrai soutien de
au rendez-vous du Hilton. En Fourest aux sionistes qui
revanche, le ton change radi- tuent les Palestiniens. Ils me
calement après la fatidique haïssent pour cela. Votre égorencontre. «Le désir est une ïsme et votre combat de femchose mais toi tu es reparti mes vexées seront à mettre à
indemne mais pas moi. Percu- l’échelle de cette lutte. […] Si
tes (sic)! Percutes que tu as un Fourest est votre amie, Dieu
prob», écrit Christelle au pré- sera votre ennemi.»
dicateur. Elle affirme qu’elle Au vu des expertises infora des rapports médicaux qui matiques, les juges ont reprouvent les violences su- jeté, mardi, la demande de
bies : «J’attends depuis le 9 tes remise en liberté de Tariq
excuses plates et sincères! Ils Ramadan, qui risque fort de
ont halluciné à l’hôpital en rester encore longtemps en
voyant mon anus déchiré.»
prison. •
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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LIBÉ.FR
u 17
Dries van Noten, la nonchalance
heureuse Dans le grand capharnaüm de
la mode – celui qui bat son plein dans la capitale
vaut le détour –, rares sont les collections justes, où tout est savamment dosé, au point que ce que l’on retient pour finir c’est que «c’est
beau», et rien d’autre. C’était le cas du défilé de Dries van Noten mercredi sous la verrière du Palais de Tokyo, à Paris, où le Belge a distillé
une collection lumineuse qui atteste une fois de plus son talent pour
allier les contraires, sans fioritures. PHOTO MARIE ROUGE
Rassemblement national: la justice valide
la saisie mais la divise par deux
Demi-victoire pour le Rassemblement national (exFront national): si la justice a
bien confirmé mercredi le
«principe» de la saisie à titre
conservatoire d’une partie de
ses aides publiques en prévision d’éventuelles futures
condamnations dans l’affaire
des assistants parlementaires
RN au Parlement européen,
le montant de celle-ci a été
réduit de 2 à 1 million d’euros.
Affirmant que la confiscation, même réduite de moitié, «continuera à attenter à
la participation équitable des
partis politiques à la vie démocratique de la nation», le
parti d’extrême droite avait
d’abord annoncé se pourvoir
en Cassation pour contester
ce «principe». Avant de chan-
ger d’avis, et ce afin de récupérer son argent au plus vite.
Cette saisie pénale de 2 millions, une première en
France pour un parti
politique,
avait été ordonnée par
les
juges
Claire Thépaut et Renaud
Van Ruymbeke le 28 juin
dans le cadre de leur enquête
sur des soupçons d’emplois
fictifs d’assistants parlementaires RN au Parlement européen. Le parti dirigé par Marine Le Pen est accusé d’avoir
mis en place, sur deux mandatures, un système généralisé pour rémunérer avec des
fonds de l’UE des personnes
qui travaillaient en réalité
pour le FN, mais avec la qua-
1029 mil iards
C’est, en euros, le «patrimoine net taxable» des
358198 redevables de l’impôt sur la fortune (ISF)
lors de sa dernière année d’existence, en 2017,
selon un rapport gouvernemental remis aux députés
de la commission des finances. Le patrimoine net de
l’ensemble des ménages français étant estimé
à 11000 milliards d’euros, ça veut donc dire que «1,5%
des contribuables les mieux dotés possèdent 9% du patrimoine net total», selon l’économiste Pierre Madec
de l’Observatoire français des conjonctures économiques. Par ailleurs, ce rapport nous apprend que le
nombre d’assujettis à l’ISF a augmenté de 14,7 %
entre 2013 et 2017 (sous le quinquennat de François
Hollande). «Ce qui montre bien que, en pleine période
de crise, les riches continuent de s’enrichir fortement»,
s’insurge le député communiste Fabien Roussel. Ces
plus fortunés ont par ailleurs profité du «plafond» imposé par le Conseil constitutionnel : depuis 2013, si
l’impôt sur le revenu et celui sur la fortune dépassent
75% des revenus perçus, alors le fisc rabote l’ISF. Résultat, les plus gros contribuables ont récupéré une
partie de leur ISF, voire ne le payaient plus du tout.
Un mécanisme maintenu pour l’impôt sur la fortune
immobilière (IFI). Avec une bonne nouvelle pour
l’Etat… Mis en place par Macron en remplacement
de l’ISF, l’IFI devrait rapporter plus que prévu
en 2018: 1,2 milliard contre 850 millions estimés. Très
loin, toutefois, des 4,2 milliards de l’ISF en 2017… L.A.
lité d’assistant parlementaire
à Bruxelles et Strasbourg.
L’information judiciaire,
ouverte en France pour
«abus de confiance», «escroquerie en
bande organisée», «faux
et usage de
faux» et «travail dissimulé»,
cible notamment 17 eurodéputés. Le Parlement européen évalue son préjudice à
presque 7 millions d’euros.
Dans ce dossier, 15 personnes ont déjà été mises en
examen. Le Belge Charles
Van Houtte est le dernier en
date. Selon le Monde, les magistrats réfléchiraient à
alourdir toutes les mises en
examen précédentes, dont
celle de Marine Le Pen, en les
requalifiant en «complicité
de détournements de fonds
publics», délit passible de
1 million d’euros d’amende
et dix ans de prison. Marine
Le Pen devrait être fixée sur
son sort avant janvier.
En attendant, les cadres du
parti d’extrême droite ont fait
de cette affaire un combat
politique : selon eux, le gel
des dotations servirait à forcer le RN à mettre la clé sous
la porte. Rendant publique
début juillet la mesure ordonnée contre elle, le parti
avait sollicité la générosité de
ses sympathisants, avec une
campagne de dons qui lui
aurait rapporté, selon ses cadres, près de 600000 euros.
Manière de surfer sur ses
déboires judiciaires. T.B.
Sécurité Dans le Nord, Gérard Collomb
promet une «police sur mesure»
Le ministre de l’Intérieur, accompagné de Nicole Belloubet et
Gérald Darmanin, a abordé mercredi la question de la «reconquête républicaine» des quartiers confrontés au trafic de stupéfiants et la réforme de la procédure pénale. Devant riverains
et agents de la BAC, Gérard Collomb a promis «une police de
sécurité du quotidien» et envisagé la création de tribunaux départementaux pour désengorger les cours d’assises. 10000 recrutements de fonctionnaires de police sont prévus entre 2018
et 2021. A cette date, Collomb, candidat à la mairie de Lyon, ne
devrait plus être le premier flic de France. PHOTO AIMÉE THIRION
A lire sur Libé.fr
A Barcelone, le candidat Manuel Valls
se voit «avec modération»
Le Manuel Valls nouveau
est arrivé. En s’attaquant à
la mairie de Barcelone, l’ancien Premier ministre n’a
pas seulement changé de
pays, de ville et de vie. Caricature d’homme énervé,
plus proche d’un Nicolas
Sarkozy que d’un Raymond
Barre, il s’affiche désormais
en «homme de la modération». A la cool ou presque.
La logistique de sa campagne embryonnaire laisse à
désirer –les micros crachent
du larsen, son pupitre se
casse la figure – mais Valls
sourit. «Ceci est une organisation quasi parfaite», plaisante-t-il sans ce serrement
de mâchoire devenu sa marque de fabrique.
Mercredi, au lendemain de
l’officialisation de sa candidature, le «fils de Horta», le
quartier de Barcelone où il
est né, a passé quatre-vingtdix minutes à répondre et
faire des petites blagues en
trois langues (catalan, castillan et français) devant une
cinquantaine de journalistes. Les questions fusent sur
son équipe, son projet et son
positionnement sur l’échiquier politique. On est loin
de ses envolées contre l’in-
Manuel Valls, mardi à Barcelone. GUILLEM VALLE
dépendance catalane de
l’automne dernier. «Candidat indépendant», Valls se
décrit comme un «modéré»
et un «homme de gauche»
qui se lance à la tête d’une
«plateforme citoyenne». Façon de s’éloigner un peu du
mouvement de centre droit
Ciudadanos et de faire un
pas vers les électeurs d’Ada
Colau, la maire soutenue par
Podemos. Ancien socialiste,
Valls veut «dépasser les par-
tis». D’ailleurs, explique-t-il,
depuis qu’il a annoncé sa
candidature, le paysage
politique barcelonais «bouge
beaucoup, il est en marche».
Il fallait oser.
Même les questions sur son
départ d’Evry et de l’Assemblée sont accueillies avec
zénitude. Surtout ne rien
faire qui puisse nuire à la
construction d’un homme
neuf, engagé dans le (nouveau) combat de sa (nou-
velle) vie. Dans l’Essonne,
ses adversaires de La France
insoumise, contre qui il a
remporté la législative à
139 voix près, tapent comme
des sourds en vue de l’élection partielle qui s’annonce.
Pour eux, «Valls trahit» ses
électeurs. Il réplique: «Il y a
quelque chose que je ne trahirai jamais, c’est l’Europe,
la France et Barcelone.» La
liste s’arrête là, sans inclure
Evry, donc.
Pour que tout soit bien clair,
Manuel Valls viendra quand
même dans sa circonscription la semaine prochaine,
tiendra des réunions publiques et fera la tournée des
médias français. Pendant
l’été, il a annoncé sa décision
à Emmanuel Macron. A
l’heure du départ, Valls préserve celui qui l’a ringardisé
et placardisé: «Nous partageons le même combat, qui
est celui pour l’Europe, et je
lui souhaite vraiment de tout
mon cœur, malgré les difficultés, parce que gouverner
c’est difficile, très difficile –je
lui souhaite de réussir.» En
espagnol, on dit hasta la
vista.
LAURE BRETTON
(à Barcelone)
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18 u
FRANCE
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
Sur les pas de notre
empreinte carbone
DÉCRYPTAGE
Grâce à une étude de l’Agence française de l’environnement et
de la maîtrise de l’énergie, chacun peut désormais mesurer l’impact
de l’un de ses objets du quotidien sur les émissions de CO2.
Par
CLARA DEALBERTO,
AURÉLIE DELMAS
et JULIEN GUILLOT
D
epuis plusieurs années, chaque citoyen peut observer
combien de carbone il dépense pour ses voyages en train ou
en avion. Désormais, il peut aussi
savoir ce qui se passe à son domicile
côté CO2. Une étude de l’Agence
française de l’environnement et de
la maîtrise de l’énergie (Ademe) pu-
bliée mercredi (1) dresse un état de
lieux sur ce que consomme chaque
équipement du domicile, des appareils électroniques aux meubles, en
passant par les vêtements.
De quoi parle-t-on ?
«L’équivalent carbone est une unité
de mesure scientifique, comme le
mètre ou le kilo», débute Romain
Poivet, chargé de mission climat à
l’Ademe. Cette unité permet de
«quantifier l’impact d’une activité
ou d’un objet sur le changement cli-
matique». Concrètement, on attribue à ce que l’on veut évaluer un
«équivalent» en CO2, soit la quantité
de CO2 qui aurait le même potentiel
de réchauffement que cette action
ou cet objet sur une période donnée. En théorie, on aurait donc
aussi pu établir des équivalents en
méthane, protoxyde d’azote ou
autres hydrocarbures halogénés
dont le pouvoir de réchauffement
d’ailleurs est parfois supérieur au
CO2. Si le gaz carbonique –aussi appelé CO2 ou dioxyde de carbone– a
RÉFRIGÉRATEUR
L'IMPACT CARBONE DE PLUSIEURS
OBJETS DE LA MAISON
En kg éq. CO2 sur tout le cycle de vie du produit
Matières premières
Production des matières
premières
été choisi, c’est notamment parce
qu’il est le principal gaz à effet de
serre, contribuant au réchauffement du climat.
Les émissions d’un bien ou d’une
activité (transport, alimentation,
chauffage) sont estimées en multipliant des données mesurables (kilomètres parcourus, kilogrammes
de viande consommés…) par un
coefficient de conversion fixé à partir de différentes études. Ou, pour
les activités plus difficiles à mesurer, ainsi que pour les émissions in-
directes, en utilisant des modèles tirés d’études scientifiques.
Au début des années 2000 en
France, plusieurs spécialistes avec
l’appui de l’Ademe ont mis au point
une méthode spécifique permettant
aux entreprises de connaître leur
impact sur le changement climatique. C’est la naissance du «bilan carbone», mesuré en «kilogramme
équivalent CO2». Ce type de calcul
s’est ensuite élargi et le «grand public» a à son tour pris conscience du
poids écologique de ce qu’il achète:
«Pour mesurer l’impact carbone d’un
jean, on va faire l’inventaire de tous
les flux (matière, énergie…) qui ont
permis de le fabriquer, explique Romain Poivet. Comme l’impact carbone traduit avant tout la consommation énergétique, ils ne seront
donc pas les mêmes si le jean est fabriqué en France ou en Chine.» Quel
est l’intérêt d’une unité de mesure
commune? «Le changement climatique est un problème mondial. Que
vous émettiez une tonne en Chine,
aux Etats-Unis ou en France, la répercussion concerne tout le monde.
Après de nombreuses recherches et
publications sur le sujet, on estime
que l’équivalent CO2 est une unité de
mesure assez fiable. Avec le temps,
elle est devenue assez compréhensible
par le grand public», estime Poivet.
Comment le mesure-t-on ?
Les entreprises sont, de très loin, les
plus grosses consommatrices de
carbone. A l’échelle du consommateur, les déplacements et le chauffage sont les postes les plus gour-
18,6
Approvisionnement
Approvisionnement des matières
premières et des emballages sur
le lieu de production du produit fini
36,0
Mise en forme
Mise en forme des matières premières
343 kg
éq. CO2
Assemblage
28,1
Consommation sur les lieux de production
Distribution
62,8
Distribution du produit fini
Utilisation
Utilisation du produit fini y compris les
consommations d'énergies en découlant
84,2
Fin de vie
Fin de vie ou recyclage des chutes de fabrication
de matières premières, du produit fini et
de ses emballages, y compris la collecte et le tri.
LIBÉ.FR
Retrouvez sur liberation.fr notre
comparateur aléatoire d’impact carbone
-40,8
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
0,9
L’empreinte carbone n’est qu’un indicateur parmi d’autres. «L’équivalent CO2 est mono-critère : cela ne
traduit que l’impact sur le changement climatique», souligne Poivet.
Production de déchets, pollution
des eaux et des sols, épuisement des
ressources naturelles ne sont pas
mesurés par cet indicateur qui reste
celui que l’on connaît le mieux, et le
plus fiable. Mais il existe d’autres
unités de mesure d’impact environnemental. Elles permettent notamment d’estimer l’épuisement des
ressources, l’écotoxicologie ou l’eutrophisation de l’eau (un déséquilibre lié à la concentration d’azote).
Parmi elles, la Product Environmental Footprint, une mesure multicritères développée au niveau
européen. A terme, le but est de
mettre en place des certifications
pour, là encore, mieux informer le
consommateur. •
2,3
3,4
P
ierre Galio est chef du service consommation et prévention à l’Ademe. Il a dirigé l’étude sur l’impact carbone
des biens d’équipement.
Pourquoi avoir réalisé cette
étude sur le poids carbone
des objets ?
Il y avait des bilans carbone sur le
transport et le logement, ainsi
que des travaux sur l’alimentation, notamment l’élevage. Mais
très peu de chiffres étaient disponibles sur les objets de notre
quotidien. Or, quand on n’a pas
conscience des dépenses énergétiques, on n’agit pas. On a donc
voulu apporter un éclairage sur ce
poste «équipement» : électronique, mobilier et habillement.
C’est la première étude qui fait
l’analyse du poids carbone
d’autant d’équipements selon
une même méthode, afin d’avoir
une vision d’ensemble.
Le but est d’apporter de l’information et de mieux comprendre
(1) Modélisation et évaluation des impacts
environnementaux de produits de
consommation et biens d’équipement.
l’impact de nos gestes de tous les de carbone caché. La deuxième,
jours. Il faut bien noter que si c’est que l’impact de la phase de
toute source d’émission de CO2 fabrication est, de manière généest prise en compte dans cette rale, très largement supérieur aux
étude, ce n’est pas le cas de tous autres (livraison, usage, etc.).
les impacts (sur l’eau, l’air, etc.). Même pour les produits consomComment avez-vous travaillé? mateurs d’énergie, étant donné
Le premier constat est que la no- que la France utilise majoritairetion d’«équipement» n’est pas ment de l’électricité nucléaire, si
toujours bien définie. Aussi, selon on ne prend en compte que leur
les méthodes, on estime que ce poids carbone, la phase d’usage
poste équivaut à 7% de nos émis- de ces produits reste faible.
sions… ou à 25%. Pour notre part, Donc, plus on change d’équipenous avons décidé
ment, plus on émet
de regarder les
de carbone. Comme
équipements de la
la phase d’extracvie de tous les jours
tion et de fabricaun par un. Pour
tion pèse plus
l’électronique, on a
lourd, ce serait une
des études existanerreur de changer
tes, en revanche
d’appareil trop rapipour le textile, c’est
dement en se disant
beaucoup plus
qu’il est bon d’inINTERVIEW
compliqué ; nous
vestir dans un proavons sans doute sous-estimé duit moins consommateur. C’est
l’habillement dans cette étude. vrai aussi si on regarde par le
Ensuite, on a modélisé des équi- prisme de l’extraction des respements moyens.
sources: non seulement l’extracQuels sont les principaux en- tion et le recyclage émettent du
seignements de votre étude ? carbone, mais en plus certains
La principale conclusion, c’est matériaux rares, comme le cobalt
qu’on est entourés, dans notre do- ou le lithium, s’épuisent.
micile et dans nos actes d’achat,
Recueilli par A.De. et J.Gu.
98,8
16,3
11,2
9,9
25,1 kg
éq. CO2
Pierre Galio, qui a dirigé
l’étude sur les biens
d’équipement, explique
la méthode de l’Ademe.
ADEME
Le CO2 dit-il tout ?
«Mieux comprendre
l’impact de nos gestes»
204 kg
éq. CO2
SMARTPHONE>5,5 POUCES
6,7
cle de vie des objets. Comme
l’explique Pierre Galio, chef du service consommation et prévention
de l’Ademe, «dans la plupart des
cas, c’est la phase de fabrication qui
est la plus importante: pour une armoire normande, il n’y a pas de consommation d’énergie une fois qu’elle
est fabriquée, l’impact CO2 ne bouge
pas après l’achat. Par contre, pour
un réfrigérateur, qui fonctionne en
continu après l’achat, la phase
d’usage va être très importante».
CANAPÉ CONVERTIBLE
154,1
JEAN EN COTON
mands en gaz carbonique. Mais
chacun de nos achats vient alourdir
la note. Comme le montre l’étude de
l’Ademe, les produits de consommation et d’équipement représentent une part élevée des émissions
de CO2 des Français. Pour savoir
combien coûtent nos biens en carbone, les scientifiques modélisent
des équipements dits «représentatifs». «On utilise un modèle, comme
un jean moyen, qui n’existe pas vraiment. Il ne s’agit pas du jean que
vous portez, de telle marque, de telle
taille. L’équivalent carbone est un
ordre de grandeur. En réalité, il y a
une disparité entre deux articles
d’une même catégorie de produits»,
résume Romain Poivet. Par principe, cet ordre de grandeur universellement reconnu n’est pas applicable à chaque cas particulier.
D’autant que, selon les pays ou les
entreprises qui réalisent les études,
les périmètres de calcul sont variables. On peut par exemple compter
l’équivalent carbone d’un produit
depuis sa fabrication jusqu’à son recyclage ou bien arrêter le calcul au
moment de l’achat.
L’étude que publie l’Ademe établit
les émissions des équipements domestiques à partir de biens
«moyens», des standards virtuels
déterminés à partir d’études de
marché, par exemple un lave-vaisselle de 12 couverts. Ces travaux
permettent de mettre en perspective la consommation de carbone
en amont de l’achat, pour la fabrication des produits, et la consommation nécessaire tout au long du cy-
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
37,7 kg
éq. CO2
22,3
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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Libération est officiellement habilité pour
l’année 2018 pour la publication des annonces
légales et judiciaires par arrêté de chaque
préfet concerné dans les départements :
75 (5,50 €) - 92 (5,50 €) - 93 (5,50 €) tarifs HT
à la ligne définis par l’arrêté du ministère de
la Culture et la Communication de
décembre 2017
75 PARIS
DIVERS
SOCIÉTÉ
<J3><O>6285248</O><J>27/09/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000718949</B><M></M><R></R></J3>@
CONSULTANTB2B
SARL au capital de 100 euros
Siège social : 221 rue de l’Université
75007 Paris
SIREN 518400692
RCS 518400692 Paris
Aux termes d’une assemblée générale extraordinaire le 1/09/2018, les associés ont
décidé la dissolution anticipée de ladite société, laquelle subsistera pour les besoins de
la liquidation et jusqu’à la clôture de celle-ci.
M. Jean-Jacques Effosse demeurant 43 rue
Vasco de Gama Paris 15è est nommé liquidateur. Le siège de la liquidation est fixé à cette
même adresse, où la correspondance devra
être adressée et où les actes et documents
devront être notifiés. Les actes et pièces relatifs à la liquidation seront déposés au registre du commerce et des sociétés de Paris.
Pour avis et mention,
Le liquidateur.
Document
: LIB_18_09_27_OM_6285037.pdf;Date
06 07
03 23 16 : 24. Sep 2018 - 11:40:59
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9 bis Avenue de la République à VILLEMOMBLE (93250)- T. 01.48.55.10.88 Me Christofer CLAUDE, avocat au Barreau de PARIS membre de la SELAS
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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FRANCE 4
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21h00. Insoupçonnable.
Série. Épisodes 5 & 6. Avec
Emmanuelle Seigner, Melvil
Poupaud. 22h50. New York
section criminelle. Série.
4 épisodes.
20h55. Le Hobbit : un voyage
inattendu. Fantastique.
Avec Martin Freeman. 23h55.
Allan Quatermain et la pierre
des ancêtres. Série. 1 & 2/2.
21h00. Joséphine s’arrondit.
Comédie. Avec Marilou Berry,
Mehdi Nebbou. 22h50.
Chroniques criminelles.
CSTAR
FRANCE 5
FRANCE 2
21h00. L’émission politique.
Magazine. Le face-à-face
politique : Édouard Philippe
face à Laurent Wauquiez.
22h30. L’émission politique,
la suite. Magazine.
FRANCE 3
21h00. Salaud, on t’aime.
Comédie dramatique. Avec
Johnny Hallyday, Sandrine
Bonnaire. 23h05. Soir 3.
23h45. Vive la politique !.
Documentaire.
20h50. En quête de vie dans
l’univers. Documentaire.
22h20. C dans l’air. Magazine.
21h00. Lara Croft : Tomb
Raider. Aventures. Avec
Angelina Jolie, Iain Glen.
22h50. Le Pacte des loups.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Le casse de Central
Park. Action. Avec Ben Stiller,
Eddie Murphy. 23h00.
Collateral. Film.
21h00. La mort dans la peau.
Thriller. Avec Matt Damon,
Franka Potente. 22h55. La
mémoire dans la peau. Film.
TMC
6TER
21h00. Taxi 3. Action.
Avec Samy Naceri, Frédéric
Diefenthal. 22h40. Taxi 2.
Film.
21h00. Jeux d’enfants.
Comédie dramatique. Avec
Guillaume Canet. 22h25.
Sous les jupes des filles. Film.
CANAL+
W9
CHÉRIE 25
21h00. Esprits criminels :
Unité sans frontières. Série.
D’amour et de haine. Pretorius.
22h30. Esprits criminels :
Unité sans frontières. Série.
20h55. Vol 93. Drame.
Avec Lewis Alsamari,
Khalid Abdalla. 23h00.
Scènes de crimes. Film.
ARTE
NRJ12
20h55. Coincoin et les
Z’inhumains. Série. 3 - D’la
glu, d’la glu, d’la glu !!!.
4 - L’apocalypse. 22h45.
Le chant de la baleine.
20h55. Héritages. Magazine.
Présenté par Jean-Marc
Morandini. 22h45. Crimes.
21h00. Cap Horn. Documentaire. Arnaud Ducret (1 & 2/2).
23h25. Cap Horn : Retour
sur l’expédition.
JEUDI 27
Les conditions anticycloniques se
poursuivent. Il fait toujours un peu frais au
lever du jour sur le nord-est, près du Massif
central et des Alpes.
L’APRÈS-MIDI Un après-midi estival avec
un grand soleil pour tout le monde et des
températures au-dessus des normales de
saison. C'est la journée la plus chaude de
la semaine au niveau national.
0,3 m/16º
VENDREDI 28
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Dijon
Paris
1 m/17º
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Toulouse
1 m/19º
Nice
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Toulouse
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6/10°
11/15°
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HORIZONTALEMENT
I. Rencontre en tournée
II. Jamais vieux ; Une étoile
III. Mettait à plat ; Boîte de
sardines avec les Franciliens
dans le rôle des poissons
IV. Grande ville au Liban et
en Libye V. Il est resté devant
pendant le Bush à Bush ; Pays
merveilleux VI. Avalé de
travers ; Pied souvent féminin
mais pas au gynécée ; Petit
groupe VII. Plus d’une dune ;
Tout blanc chez Rimbaud
VIII. Mi-lady ; Modèle allemand IX. Ne donnera pas
tout l’argent à ses actionnaires X. Le choix de son
corps est souverain XI. Elle
est dans le mauvais sens
9
V
VI
VII
XI
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
GORON
X
Grille n°1025
VERTICALEMENT
1. Père de Pères et fils 2. Trois points, une école ; Provoque stupeur et tremblement 3. Fécalificatif ; Pépin dans un fruit 4. Il diffère de la déférence
5. Qui ne nous fait ni chaud ni froid ; Province viticole du haut de la botte
6. Avant hoc ou patres ; Pied de tulipe ; Arme pour coups de pointe 7. Tubercule très consommé au Japon ; Ne fut pas indifférent 8. Etrange en
verlan ; De l’eau entre deux pays en -stan 9. Elle est dans le mauvais sens
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. BAS-RELIEF. II. LIE. PINTA. III. ASTER. TEL.
IV. SS. WEIL. V. PESHMERGA. VI. HARO. BANC. VII. EU. PERÇAI.
VIII. APLATIE. IX. ELBE. DIEU. X. EUE. FIONS. XI. SÉLINONTE.
Verticalement 1. BLASPHÉMÉES. 2. AISSEAU. LUE. 3. SET. SR. ABEL.
4. ÉCHOPPE. 5. EPR. EL. FN. 6. LI. WEBRADIO. 7. INTERACTION.
8. ÉTEIGNAIENT. 9. FALLACIEUSE. libemots@gmail.com
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
◗ SUDOKU 3781 MOYEN
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France métropolitaine: 391€
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Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3781 DIFFICILE
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Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
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Modéré
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Orage
Pluie/neige
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SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
36/40°
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Neige
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Bruxelles
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Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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Origine du papier : France
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Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
0,6 m/22º
-10/0°
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Bordeaux
Montpellier
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Dijon
0,6 m/17º
Lyon
1 m/19º
Strasbourg
Nantes
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III
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
Orléans
Nantes
IP 04 91 27 01 16
Lille
Brest
Orléans
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0,6 m/16º
Brest
IP
20h30. Guerre fantôme :
la vente d’Alstom à General
Electric. Documentaire.
21h30. Droit de suite - Débat.
1 m/17º
2
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
LCP
Un simple voile nuageux voile
temporairement le ciel dans les régions de
l'ouest. Au lever du jour, il fait assez doux
dans l'ouest et le sud, un peu plus frais dans
le nord-est et le centre-est.
L’APRÈS-MIDI Une nouvelle journée
relativement bien ensoleillée. L'impression
est encore estivale au sud de la Loire et très
agréable au nord.
Lille
0,3 m/17º
1
I
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Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
20h55. Non élucidé L’enquête continue. Documentaire. 2 épisodes. 23h05.
Parcours meurtrier d’une
mère ordinaire : l’affaire
Courjault. Documentaire.
C8
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
RMC STORY
21h00. Enquête sous haute
tension. Magazine. Police,
pompiers, SAMU : un été
chaud sur la Côte d’Azur - Épisodes 5 et 6. 23h00. Enquête
sous haute tension. Magazine.
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Principal actionnaire
SFR Presse
21h00. Killing Eve. Série.
Invité surprise. Derrière les
murs. 22h30. Rolling Stone
magazine : stories from
The Edge. Documentaire.
M6
u 21
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
1
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22 u
IDÉES/
Recueilli par
CÉCILE DAUMAS
et SONYA FAURE
Photo ÉDOUARD CAUPEIL
O
uverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux lesbiennes et
femmes célibataires, levée de l’anonymat des donneurs: dans son avis préalable à
la révision de la loi bioéthique, rendu public
mardi, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) pourrait initier une rupture, un
tournant dans les histoires familiales à venir.
Ces propositions ne sont, pour l’instant, qu’un
avis. Le débat public et politique va durer plusieurs mois et in fine, le politique décidera (le
projet de loi bioéthique doit être examiné
au 1er trimestre 2019 à l’Assemblée nationale).
Dans la longue histoire de la parenté et de la
filiation, que penser de ce nouveau droit que
l’on donnerait aux femmes de procréer sans
père? Pourquoi une telle nécessité à connaître
ses origines quand on est né d’un donneur
anonyme? Anthropologue, spécialiste de la
parenté, Maurice Godelier travaille sur les
grands invariants qui structurent nos vies et
nos imaginaires: famille, religion, Etat. Formé
auprès de Lévi-Strauss, marqué par le
marxisme et le structuralisme, il a, comme anthropologue, longuement vécu au sein de la
société baruya, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Tout au long de ses travaux, il a montré
que la sexualité n’était pas une question de nature, mais une production sociale. Que la famille n’était pas, contrairement aux idées reçues, au fondement de tout système social. Ou
que la mort ne s’opposait pas à la vie, mais à
la naissance.
De sa vie consacrée à l’anthropologie, Maurice Godelier a conservé la faculté de «se décentrer», c’est-à-dire suspendre son jugement
quand on observe ce que font les autres ou
qu’on écoute ce qu’ils disent à propos de ce
qu’ils font. Pour son livre référence Métamorphoses de la parenté publié en 2004 (Fayard),
il a analysé 160 sociétés et a décrit comment
une trentaine d’entre elles se représentait la
fabrication d’un enfant. De cette étude au
plus près de la procréatuib, il rappelle que
l’humanité a toujours été confrontée à la
question de l’infertilité et a sans cesse tenté
d’y trouver des réponses. Contrairement au
nouvel avis du Comité d’éthique rendu public
mardi, il estime qu’il est possible de légiférer
sur la GPA en l’encadrant juridiquement et
philosophiquement. Convaincu que la «société produit de la société», il fait confiance
aux hommes et jamais il ne verse dans le conservatisme de principe. «Je pense que la vie
en société s’organise au départ par les gens
eux-mêmes, selon leurs besoins, indépendamment des politiciens ou des anthropologues.»
Ainsi, pour lui, et contrairement là encore à
l’avis du Comité d’éthique, revendiquer le
droit à disposer de sa mort est une «attitude
socialement logique». Se définissant comme
un chercheur engagé, il voit sa discipline,
l’anthropologie, comme une «indiscipline (1)».
Dans son avis rendu mardi, le Conseil national d’éthique propose de rendre possible la levée de l’anonymat des futurs don-
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
«
Jamaiset
nullepartla
famillen’aété
lefondement
delasociété»
PMA pour les lesbiennes et les célibataires, levée
de l’anonymat pour les donneurs, GPA, droit à mourir:
l’anthropologue Maurice Godelier, spécialiste de la parenté,
rappelle que la nature de l’homme est de transformer
son existence et de se faire toujours autre.
neurs de sperme, pour les enfants issus
de ces dons. Qu’en pensez-vous ?
Quels que soient les cas, l’accès aux origines
est fondamental pour les enfants. Je suis pour
la connaissance des donneurs, que les enfants
qui naissent connaissent leur histoire réelle:
c’est un problème de vérité et de courage pour
les parents. Pour l’enfant, c’est vivre plus sereinement son histoire de vie. Beaucoup de
sociétés ont inventé des réponses à la stérilité
des couples. Certaines ont même anticipé,
d’une certaine façon, le principe des mères
porteuses. Un exemple africain est célèbre.
Dans cette tribu, si une femme devient veuve
sans avoir eu d’enfant, elle peut épouser une
autre femme et elle choisit un homme pour
faire l’amour à son épouse. Quand les enfants
naissent, ils appartiennent au mari défunt.
C’est au fond une solution proche des mères
porteuses. On le voit, ce n’est pas la première
fois que l’humanité se trouve confrontée à ce
problème et tente de trouver des solutions.
Mais la pratique des mères porteuses suscite beaucoup de réticences. Le Comité
d’éthique vient à nouveau de se prononcer contre la GPA (gestation pour autrui).
C’est une réaction culturelle qui traverse les
catégories sociales, la droite comme la gauche,
signe qu’on touche une valeur partagée par
beaucoup de groupes sociaux. Pourtant, d’un
certain point de vue, à la fin d’une GPA, on
aboutit à une famille «normale». L’enfant qui
naît est génétiquement et socialement associé
à ses parents. On se met à trois pour finir par
fabriquer un couple occidental classique !
Mais cette réticence s’explique sans doute par
le fait que la GPA est l’image d’une maternité
divisée en deux. Il faut deux femmes pour
faire un enfant, et c’est ce qui fait obstacle culturel et éthique à cette pratique.
Je pense qu’on ne peut pas arrêter le processus vers la légalisation de la GPA. Il faut trouver une solution débattue politiquement, philosophiquement et encadrée juridiquement.
Comme au Canada et dans certains Etats des
Etats-Unis, qui ont instauré un contrat (une
fois né, l’enfant ne peut appartenir à la mère
porteuse, un plafond de rémunération est fixé
pour éviter la mercantilisation du corps de la
femme) et ont valorisé cette pratique: les mères porteuses donnent la vie, elles aident les
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
u 23
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L’anthropologue
Maurice Godelier,
le 14 juin, à Paris.
autres à avoir un enfant, c’est un don de soi.
C’est une vision très protestante. S’il n’y a pas
en France de discussion collective et publique, qui valorise socialement le geste des
«mères de substitution», on sera toujours
dans un marécage des «pour» et des «contre»
et on n’avancera pas.
Le Comité d’éthique suggère également
dans son avis d’ouvrir la PMA aux couples
de femmes. Qu’en pensez-vous ?
Il faut repartir du fait que le désir d’enfant
n’existe pas seulement chez les hétérosexuels
mais aussi chez les homosexuels et que ni chez
les uns ni chez les autres ce désir n’est universel. Bien entendu, les homosexuels pourraient
recourir à l’adoption. Mais en France, un tiers
seulement des demandes d’adoption sont sa-
«D’un certain point de
vue, à la fin d’une GPA,
on aboutit à une famille
“normale”. L’enfant qui
naît est génétiquement
et socialement associé
à ses parents. On se
met à trois pour finir
par fabriquer un couple
occidental classique.»
tisfaites après de longues attentes et beaucoup
d’obstacles. Depuis longtemps, dans les pays
occidentaux, des lesbiennes élèvent des enfants qu’elles ont mis au monde. Elles rejoignent les milliers de femmes qui élèvent seules leurs enfants au sein de familles où le père
existe peu ou pas. Il faut, certes, l’équivalent
d’un père et d’une mère pour élever un enfant.
Mais être père et mère, c’est assumer des fonctions sociales différentes qui peuvent être largement détachées du sexe de celui ou de celle
qui les assume. Le soin à l’enfant, le care, peut
se faire par deux personnes de sexes différents
ou de même sexe.
PMA, accès aux origines: après le rapport
du Comité d’éthique, une discussion va
s’engager et le législateur tranchera.
Pourquoi assiste-t-on en France à une résistance forte quand on touche à la famille et à la filiation ?
La France se positionne, en effet, en général
de manière conservatrice au départ –on l’a vu
avec le mariage pour tous. En même temps,
une fois que le mariage pour tous est adopté,
on n’en parle plus. C’est comme si une étape,
une fois franchie, était absorbée dans le tissu
social. Comme si une majorité consentante et
silencieuse avait coexisté avec les opposants.
Et puis, on continue à avancer. La première
étape de ce cheminement a été la dépathologisation, par la médecine, de l’homosexualité.
Puis elle a été dépervertisée, du côté des psychologues. Enfin l’éthologie a montré que
l’homosexualité était dans la nature: les bonobos se masturbent entre eux. Les humains
sont par nature bisexuels.
Nous en sommes aujourd’hui à une étape inédite: nos sociétés ont donné un statut matrimonial à l’homosexualité. Celle-ci avait depuis bien longtemps une place reconnue dans
certaines sociétés: en Grèce antique, à Lesbos,
les femmes de l’aristocratie avaient un cycle
d’initiation dont l’homosexualité était une
étape. Chez les Baruya, parmi lesquels j’ai
vécu et travaillé, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, tous les jeunes hommes entretenaient
des rapports homosexuels jusqu’à leur mariage : à l’intérieur de la «maison des hommes», les aînés donnaient leur semence aux
plus jeunes, pour les rendre forts. Ce qui était
totalement interdit après leur mariage. Mais
en même temps, les sociétés ont toujours valorisé l’hétérosexualité puisque c’était la manière de continuer la vie. L’hétérosexualité est
et continuera d’être dominante. Aujourd’hui,
la vraie rupture est la reconnaissance des couples matrimoniaux homosexuels. A ma connaissance, aucune société ne l’avait jamais
fait. C’est là une singularité des sociétés occidentales modernes. C’est une rupture historique qui fabrique des nouvelles formes de familles.
Justement, certains s’inquiètent de cette
rupture anthropologique qui mettrait en
danger la famille, et conduirait la société
à une forme de chaos anthropologique…
Jamais et nulle part les rapports de parenté
et la famille n’ont été le fondement de la société humaine. C’est une illusion, que même
des anthropologues partagent, et qui remonte
à l’Antiquité : ainsi, pour Aristote, les tribus
naissaient de l’union entre des familles. La famille est, certes, fondamentale pour l’individu car elle fabrique sa première identité.
Qu’on soit adopté ou non, nous forgeons
d’abord notre identité personnelle au sein de
la famille pendant notre jeunesse. Mais plus
tard, on devient ouvrier ou professeur, et c’est
la grande société qui nous donne une place.
Ce qui fait société, ce ne sont jamais les rapports de parenté, même dans les sociétés tribales: ce sont les rapports politico-religieux.
Ceux-ci englobent tous les groupes de parenté
et leur octroient une identité et une unité
communes. Ils instituent la souveraineté des
groupes humains –clans, castes ou classes–
sur un territoire, ses habitants et ses ressources. C’est le politico-religieux qui fait société
et non la famille.
Suite page 24
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24 u
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IDÉES/
Suite de la page 23
Comment expliquezvous les crispations actuelles autour de
la fin de vie ? Sur ce point, le Comité
d’éthique s’oppose dans son avis rendu
mardi à ce que la fin de vie relève d’une
décision individuelle et ne souhaite pas
modifier la loi Claeys-Leonetti de 2016
(droit à la sédation profonde et continue
jusqu’au décès)…
C’est une tendance française: l’isolement des
vieux. Un grand nombre des personnes âgées
meurt désormais dans les hôpitaux. Elles se
retrouvent seules. Nous vivons de plus en plus
vieux et nous avons de plus en plus de maladies liées à la décrépitude du corps. Paradoxe:
on demande aux médecins, qui doivent redonner la vie, d’accompagner la mort. Nous
donnons aux infirmières une fonction de care
familial: ce sont elles qui accompagnent les
mourants et non plus la famille comme autrefois. Alors que les religions préparent à la
mort, notre société, de plus en plus laïque,
veut la nier. La laïcité ne produit pas beaucoup de rites autour de la mort. Celle-ci devient une affaire individuelle, microfamiliale.
A partir du moment où on ne croit plus qu’il
existe une vie après la mort, la mort n’est plus
vécue comme le risque d’aller en enfer ou au
paradis. La mort est un point final, qu’il faut
oublier jusqu’au moment où on y arrive.
Accorder un droit individuel à mourir
dans les situations de fin de vie est-il envisageable dans nos sociétés ?
Jusqu’à présent, dans le christianisme, la vie
appartenait à Dieu qui nous avait donné une
âme. Le suicide était interdit. Aujourd’hui,
beaucoup pensent que c’est l’un des droits de
l’individu de choisir sa mort. Dans nos sociétés individualistes, la revendication du droit
à disposer de sa mort est une attitude socialement logique.
Vous avez une assurance tranquille par
rapport à ces questions éthiques éminemment complexes, est-ce le fruit de votre vie à comprendre et à étudier les vies
dans d’autres sociétés ?
Je pense que la vie en société s’organise au départ par les gens eux-mêmes, selon leurs besoins, indépendamment des politiciens ou
des anthropologues. Mais la politique est là
pour faire avancer les choses. Regardez l’IVG:
avant sa légalisation, les femmes avaient
recours à l’avortement clandestinement. Puis
Simone Veil a eu le courage de faire voter une
loi, et ces femmes ont cessé d’être «indignes»,
elles ont retrouvé une place dans la société.
Ce fut une rupture formidable. De la même
manière, aujourd’hui, les femmes ont recours
à la GPA et à la PMA en allant à l’étranger. Les
LIRE GODELIER
n Métamorphoses de la parenté
(Fayard, 2004).
n Au fondement des sociétés
humaines : ce que nous apprend
l’anthropologie (Albin Michel 2007).
n L’Imaginé, l’Imaginaire et le
Symbolique (CNRS Editions, 2015).
n La Mort et ses au-delà (CNRS
Editions, «Biblis», 2018).
Maurice
Godelier
en 2015.
PHOTO HANNAH
ASSOULINE.
OPALE. LEEMAGE
sociétés vivent avec un stock de représentations, concernant le corps et la société, qui
sont très anciennes. Ce qui s’est passé avec la
légalisation du mariage homosexuel fut une
rupture. Mais cette rupture avait été préparée
par les acteurs eux-mêmes: des couples gays
vivaient déjà ensemble et éduquaient, de fait,
des enfants. Dans son livre posthume l’Autre
face de la lune (2011, Seuil), Lévi-Strauss ne
disait pas autre chose (de son vivant cela
aurait fait scandale): l’humanité doit progresser pour résoudre des nouveaux problèmes.
Vous dites justement que les humains ne
se contentent pas de vivre en société, mais
qu’ils produisent de la société pour vivre.
Toujours. L’humanité est naturellement une
espèce sociale. Nous n’existons qu’en société.
C’est la nature qui nous a donné ce mode
d’existence, et notre cerveau nous permet d’inventer de nouveaux rapports sociaux, de nous
transformer. Nous sommes une espèce sociale
qui a la capacité –par rapport aux chimpanzés
ou aux bonobos– de transformer le point de
départ de notre existence, de nous faire autres.
L’essence de l’homme, c’est tout ce que l’humanité a inventé pour elle-même. Et ce n’est
pas fini: il n’y a pas de principe de clôture.
Donc la référence à la nature n’aurait pas
vraiment de sens ?
Au contraire, parce qu’on a un corps. Jusqu’à
présent, c’est en s’accouplant qu’on fait des
enfants. L’ancrage dans la nature, c’est notre
besoin de nous nourrir, de dormir, nos désirs
sexuels, trouver dans la nature les moyens
matériels de continuer d’exister… Il ne faut
pas se dématérialiser. C’est aussi respecter la
nature. Mais ce qui m’a frappé, en tant qu’an-
«Les religions
préparent à la
mort, notre société,
de plus en plus
laïque, veut la nier.
La laïcité ne
produit pas
beaucoup de rites
autour de la mort.
Celle-ci devient
une affaire
individuelle,
microfamiliale.»
thropologue, dans toutes
les sociétés que j’ai fréquentées, c’est qu’une
grande partie des rapports sociaux, c’est de
l’imaginaire pétrifié. La
mosquée, l’Eglise, l’art de
Goya ou du Greco : une
grande partie de ce que
nous sommes, de notre
vie, c’est de l’imaginaire
transformé en réalités sociales, psychologiques et
matérielles. Dans le Nouveau Testament, Jésus dit
au disciple qui a voulu
voir et toucher ses plaies
pour croire à sa résurrection : «Tu m’as cru parce
que tu as vu, heureux ceux
qui croiront sans voir.»
Philosophie fondamentale. La croyance à des choses qui n’existent
pas constitue une grande part de notre vie, de
notre univers mental. Ce n’est pas de l’irréel
ordinaire, c’est du surréel, c’est, pour ceux qui
croient, plus réel que la vie réelle.
Il en va ainsi de la mort ?
Toutes les sociétés, qu’elles soient monothéistes ou polythéistes, pensent que la mort n’est
pas la fin de la vie: après la mort, la vie continue sous une autre forme. C’est un invariant
de toute culture. La mort, dans toutes les sociétés, est une disjonction: quelque chose se
sépare du cadavre. Si c’est une disjonction,
alors, la mort ne s’oppose pas à la vie mais à
la naissance, qui est, elle, une conjonction :
pour les religions, l’âme
est alors introduite par
Dieu dans le fœtus. Or,
c’est totalement contreintuitif : personne n’a jamais vu une âme entrer
ou sortir d’un corps! C’est
de l’imaginaire, la construction d’une pensée
spéculative. Mais ces formidables
créations
spéculatives donnent de
l’architecture, de l’art, les
rapports sociaux, des cosmo-sociologies, les castes
indiennes, les initiations
des Baruya, le dalaï-lama.
Reconnaître le caractère
spéculatif et imaginaire
d’une partie du réel, c’est
devenir un philosophe
critique.
Pourquoi dites-vous que cet imaginaire
est pétrifié ?
Parce qu’il dure longtemps... 2000 ans si on
est chrétien, plus si on est hindouiste ou
bouddhiste. On ne peut pas éradiquer la religion. On peut s’en séparer individuellement
par un processus de vie personnel. Moi je ne
crois pas que les dieux existent et j’ai tellement de dieux dans la tête que je ne peux décider lequel est le seul vrai. Mais pour ceux qui
y croient tous les dieux sont vrais.
(1) La Pratique de l’anthropologie. Du décentrement
à l’engagement, entretien présenté par Michel Lussault, PUL.
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u 25
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
FESTIVAL
HISTORIQUES
Retour vers le Turfu
L’hydrogène est-il l’énergie de demain? Peut-on recycler efficacement les mégots de cigarettes ? La mesure de la qualité
de l’air peut-elle se faire avec un programme open source et
citoyen? La troisième édition du Turfu Festival, qui se déroulera à Caen du 2 au 7 octobre, continue d’explorer ce que sera
demain avec toujours une approche ouverte et participative.
Environnement, culture, urbanisme, éducation, alimentation,
intelligence artificielle, santé et handicap, les thèmes sont déclinés autour d’ateliers, d’événements et de rencontres. Les
organisateurs en sont persuadés, le futur lui aussi peut devenir un bien commun.
Turfu Festival, du 2 au 7 octobre, au Dôme, 3, Esplanade Stéphane-Hessel
à Caen, programme disponible sur turfu-festival.fr
REVUE
Demain dans les cartes d’«Hérodote»
Le dernier Hérodote, ce jeudi en kiosque,
s’interroge sur la France de demain, thème
du prochain Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges, auquel
Libération consacrera aussi un numéro
spécial le 4 octobre. Ce numéro zoome
progressivement de la «France dans le
monde» à notre vie quotidienne. Il est
d’abord question de l’avenir de la dissuasion nucléaire, de la
politique étrangère de demain, l’avenir passe-t-il par l’Europe? Puis on se rapproche, entre national et international,
avec le jihadisme depuis 2015. Pour finir, ce sont les thèmes
de la banlieue, du logement et de l’éducation qui sont abordés.
Le tout avec des cartes de territoires puisqu’il est avant tout
question de géopolitique.
Hérodote, numéro 170, 3e trimestre, la France demain. 23 €.
Précision (1)
Suite à l’article d’Isabelle Barbéris et de David Christoffel publié le 20 septembre dans Libération à propos de la charte égalité femmes-hommes au Conservatoire national supérieur
d’art dramatique, l’établissement précise sa démarche :
«Parmi les actions que nous avons décidé de mettre en œuvre,
certaines concernent notre concours d’entrée, et plus précisément l’inscription administrative. Nous avons souhaité que
les personnes élevées par deux femmes ou deux hommes n’aient
plus à remplir les cases “mère” et “père” mais qu’il soit proposé
à tous: “parent 1” et “parent 2”. Nous avons également choisi
de respecter le vœu des personnes qui ne souhaitent pas se déterminer par leur sexe. Les candidat·e·s ont donc le choix entre:
“femme”, “homme”, et “non binaire”. Les établissements d’Europe du Nord appliquent déjà cette disposition, qui a par
ailleurs été institutionnalisée par certains pays (Allemagne,
Australie, Népal).»
Précision (2)
Dans un article paru le 20 septembre consacré à l’historienne
Joan Scott, Libération écrit: «Au moment de l’affaire du Sofitel
en 2011, elle se met à dos certaines intellectuelles françaises,
comme l’historienne Mona Ozouf, ou la spécialiste de littérature française Claude Habib, qui défendent DSK au nom d’une
exception galante.» Claude Habib et Mona Ozouf affirment
n’avoir jamais soutenu DSK, ni en 2011 ni ultérieurement.
Par
JOHANN CHAPOUTOT
Historien, professeur d’histoire contemporaine
à Paris-Sorbonne
Se réapproprier
l’Antiquité
L’histoire contemporaine européenne regorge
d’exemples de récupération d’œuvres d’art grec ou
romain à des fins commémoratives ou politiques.
L
e Musée des antiquités de
Ljubljana est une splendeur
pour qui aime l’histoire romaine et les vieilles pierres: autels
votifs, pierres tombales et bornes
milliaires y abondent, qui nous
permettent de plonger dans le riche passé de ce territoire devenu
romain au Ier siècle. Parmi elles, un
autel attire l’attention. Classique
dans sa facture, ce beau mètre
cube de pierre ciselée porte sur
une de ces faces une plaque de
pierre grise engravée de rouge,
étoile comprise, qui évoque immanquablement un monument
aux morts de l’époque titiste. La
pierre romaine porte l’hommage
du musée à trois de ses collaborateurs, morts pendant la guerre
contre les Allemands.
Est ainsi honoré le Dr Stanko Jug,
historien spécialiste de l’époque
moderne et de la lutte contre les
Turcs, arrêté par la police allemande et mort en détention à Dachau le 26 février 1945. Bel hommage de la pierre romaine aux
héros de la science et de la patrie
yougoslave, que l’on imagine réservé aux historiens. Manifestement, non. M’est revenu en mémoire le monument aux déportés
yougoslaves du camp de Mauthausen, que j’avais découvert
quinze ans auparavant, alors que
je remontais le Danube à vélo. Un
simple parallélépipède de pierre,
précédé de deux colonnes de marbre blanc. Ces colonnes évoquent
immanquablement, en un tel lieu,
des cheminées de crématoire, mais
rappellent également l’Antiquité:
la pierre est un cénotaphe, et les
colonnes, un temple.
Mêmes réminiscences antiques
à Distomo, en Grèce où, le 10 juin
1944, le même jour qu’à Oradoursur-Glane, des troupes allemandes
massacrèrent une population
civile coupable de se trouver sur
leur chemin. L’hôtel de ville porte
sur sa façade un bas-relief qui commémore l’événement, tandis que
le grand monument, sur les hauteurs du bourg, avec son marbre
blanc, son bas-relief et sa géométrie monumentale, rend présente
l’Antiquité. Rien de surprenant en
Grèce, me direz-vous : on se bat
avec ses armes, on parle son propre
langage et, face à la barbarie nazie,
une référence à l’Antiquité grecque
est du meilleur effet.
Certes – et en Yougoslavie aussi,
vieille terre illyrienne après tout.
Mais l’URSS ? Le mémorial à l’Armée rouge de Treptow, à l’est de
Berlin, aligne deux rangées de catafalques, de part et d’autre d’un
soldat géant. Sur ces monuments
latéraux, on trouve également des
bas-reliefs. Sur l’un d’entre eux,
d’émouvants paysans viennent
offrir à la patrie leurs vases et leurs
biens, pour contribuer à la Grande
Guerre patriotique. La grande
Union soviétique est représentée
par un autel civique à la romaine,
Les nazis
n’éprouvaient
aucun scrupule à
annexer l’Antiquité
et clamaient,
sur le fondement
d’anciennes
hypothèses
scientifiques,
que les Grecs et les
Romains étaient de
sang germanique.
surmonté de deux hommes, vraisemblablement un législateur assis, presque nu, et un soldat, debout et drapé de son pallium.
On peut reconnaître dans ces quelques exemples un phénomène
plus large un simple effet de contexte. Après tout, l’époque était au
néoclassique, comme le cannelé,
le fuselé et le symétrique de l’Art
déco le prouve, en ébénisterie
comme en architecture: sur la lancée des années 30, les années 50 allaient poursuivre cette mode néoantique.
Par ailleurs, quand il s’agit de dire
des choses un peu graves avec un
brin de solennité, l’Antiquité est
recommandée, comme en témoigne toute la sculpture monumentale européenne depuis le
XVIIIe siècle au moins. Mais il y a
sans doute plus que cela. Le fascisme italien, souvenons-nous, se
prétendait la résurrection de l’Empire romain, une renovatio imperii
qui allait faire de la Méditerranée
une mare nostrum renouvelée.
L’exhumation du forum romain, le
tapage, en 1938, autour du bimillénaire d’Auguste, servaient les
fins de Mussolini : l’Italie a été
grande et l’est à nouveau.
Quant aux nazis, ils n’éprouvaient
aucun scrupule à annexer l’Antiquité et clamaient, sur le fondement d’anciennes hypothèses
scientifiques, que les Grecs et les
Romains étaient de sang germanique. Dès lors, tout le prestige de
la Grèce et de Rome revenait aux
Allemands, dont les ancêtres
n’étaient pas les vociférants germains des forêts mais, bel et bien,
Périclès et Auguste. Tout cela était
martelé, au sens propre du terme:
dans la pierre, celle de la sculpture
et celle de l’architecture, massive,
géométrique, écrasante, qui faisait
de l’individu un zéro écrasé par
l’infini de la masse.
Des centaines d’historiens de
l’Antiquité n’y trouvèrent rien à redire, soit qu’ils partageaient ces
idées, soit qu’ils aient considéré
qu’il y avait des postes et des prébendes à prendre, et qu’il faut
après tout bien vivre. Le régime de
Vichy eut d’ailleurs un temps, pour
secrétaire d’Etat à l’Education nationale, un antiquisant distingué
en la personne de Jérôme Carcopino.
Dans les Balkans comme ailleurs,
les nazis avaient presque tout volé.
Les collègues du Dr Stanko Jug ont
voulu, en lui rendant un hommage
romain, se réapproprier l’Antiquité. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich,
Johann Chapoutot et Laure Murat.
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26 u
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
IDÉES/
J
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Constitution:
une sexagénaire
qui se porte bien
Promulguée le 4 octobre 1958, pour lutter
contre l’instabilité de la IVe République,
la Ve n’a cessé de se présidentialiser
depuis. Pour la bonne cause ?
eudi prochain, la Constitution de la Ve République fêtera le soixantième anniversaire de
sa promulgation. Cette vaillante sexagénaire a beaucoup évolué en six décennies, puisqu’elle a connu
24 révisions. Vingt-quatre
révisions mais une pente
commune: toujours plus de
présidentialisation.
La Ve République a dès le
départ consacré la suprématie de l’exécutif. C’était depuis toujours (notamment
depuis son célèbre discours
de Bayeux prononcé dès
juin 1946) la volonté et l’objectif du général de Gaulle.
Le président fondateur de la
Ve République considérait
qu’il fallait à la France une
L'ŒIL DE WILLEM
Constitution thérapeutique,
afin de lutter contre l’instabilité chronique de la
IVe République, contre les
profondes divisions des
Français et contre l’enlisement qu’entraînait l’absence
de majorité stable et de capacité de décision.
Le Général agissait donc en
chirurgien des institutions.
Au départ, beaucoup, dont
Michel Debré, coauteur de la
nouvelle Constitution, premier Premier ministre de
la Ve République, croyaient
à un régime mixte, mi-présidentiel, mi-parlementaire.
En réalité, la pente présidentielle n’a cessé de s’accentuer, par la personnalité
autoritaire du Général pour
commencer, puis par l’intro-
duction de l’élection du chef
de l’Etat au suffrage universel direct (1962), par la validation de la prééminence
présidentielle par François
Mitterrand (1981), enfin par
l’introduction du quinquennat et du rétablissement du
calendrier législatif dans le
sillage de la présidentielle
(septembre 2000).
La Ve République ancre
donc en France un régime
néoprésidentiel où le chef
de l’Etat est le maître de
l’exécutif et où l’exécutif domine la vie politique. On
peut naturellement, c’est le
débat démocratique, discuter ce choix et rêver au retour d’un régime parlementaire, voire d’un régime
d’assemblée.
Il y a toujours des théoriciens et des prophètes de la
VIe République, constitutionnalistes ou hommes politiques, à commencer par
Jean-Luc Mélenchon, le Jupiter des ruptures. Encore
faut-il reconnaître à quel
point la Ve République,
toute favorable qu’elle soit à
la primauté présidentielle, a
su faire la démonstration de
sa plasticité et de sa capacité
d’adaptation.
Elle a, en effet, successivement démontré que contrairement aux sombres prédictions de nombre de
spécialistes, elle s’adaptait
sans difficulté au choc de la
«grande alternance» (1981),
puis que sa souplesse lui
permettait de fonctionner
sans heurts majeurs sous les
cohabitations successives
(1986-1988, 1993-1995, 19972002) et même en situation
de majorité relative (gouvernement Rocard).
La puissance présidentielle
s’accorde donc avec la souplesse des institutions.
La Ve République concilie
l’autorité du chef de l’Etat,
muni de pouvoirs considérables, plus qu’aucun de
ses homologues démocratiques, et une parfaite
adaptabilité face aux différents cas de figures politiques.
En cela, elle démontre
qu’elle est sans doute,
des quinze Constitutions
que nous avons connues en
deux siècles, la mieux adaptée au tempérament national, désir d’autorité et fièvre
de la contestation, inconstance et exigence, querelles
perpétuelles et nostalgie de
l’unité, idéalisme et corporatisme, orgueil national
et fronde perpétuelle, bref,
tout ce qui fait l’originalité
de l’éternel laboratoire politique français. La Ve République est la seule à concilier
amples pouvoirs de l’exécutif et libre contestation du
citoyen mécontent.
La principale critique traditionnelle porte donc, cela va
de soi, sur le déséquilibre
entre pouvoir exécutif et
pouvoir législatif, au bénéfice du premier, au détriment du second, et de ce fait
à l’insuffisant contrôle de
l’exécutif.
En fait, l’été l’a suffisamment démontré avec l’affaire Benalla, l’Assemblée
nationale, même dominée
par un groupe parlementaire largement majoritaire,
peut parfaitement résister à
l’exécutif, le faire reculer
(sur la nouvelle révision
constitutionnelle).
Le Sénat peut lui aussi lui
mener la vie dure. La révision constitutionnelle de
2008 a d’ailleurs renforcé les
pouvoirs du Parlement.
Mais surtout, l’exécutif, tout
prééminent qu’il soit, doit
affronter aujourd’hui un
éventail d’organes de
contrôle de plus en plus
influents et de contre-pouvoirs de plus en plus actifs.
Le Conseil constitutionnel a,
au fil des décennies, acquis
un poids et une autorité
considérables.
La Cour des comptes ressemble de plus en plus au
censeur financier de tout
gouvernement et le démontre implacablement.
Le Conseil supérieur de la
magistrature élargit (trop
lentement) son influence.
Le pouvoir judiciaire, justement, s’émancipe heureusement.
Quant aux médias et aux
réseaux sociaux, ils infligent
désormais à tout pouvoir
exécutif une mise en cause
quotidienne, une capacité
d’investigation et de dénonciation inimaginables il y a
seulement dix ans. Le pouvoir présidentiel se trouve
ainsi soumis à une surveillance perpétuelle, inconfortable, exigeante.
La Ve République, notre
République présidentielle,
est sous contrôle démocratique. •
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
u 27
LA NOUVELLE NEWSLETTER
FOOD
DE LIBÉRATION
Réveillons l’Europe!
CHRISTOPHE
CASTANER
Par
Délégué général de LREM,
GUY
VERHOFSTADT
ex-Premier ministre belge,
MATTEO RENZI
Sénateur, ancien président
du Conseil italien,
ALBERT RIVERA
Président de Ciudadanos
(Espagne),
JOSEPH MUSCAT
Président du Parti travailliste et
Premier ministre de Malte
ALEXANDER
PECHTOLD
Chef politique des
Démocrates 66 (Pays-Bas),
DACIAN CIOLOS
Président du mouvement
Roumanie ensemble,
ex-Premier ministre
de Roumanie, ancien
commissaire européen
E
n 1918, l’Europe sortait
exsangue d’une guerre
qui avait saigné ses peuples et ne réglait rien des tensions qui la minaient. En 1939,
un nouveau conflit éclatait sur
fond de crise et de montée des
fascismes. Il fallut des décennies d’efforts et de compromis
pour qu’une nouvelle génération puisse enfin proposer
aux Européens ce que les dirigeants somnambules de
deux guerres leur avaient
refusé : une Europe de paix,
de prospérité et de liberté.
Un siècle plus tard, alors que
notre continent fait de nouveau face à la division et à l’immobilisme, nous refusons
d’être une génération endormie. Il faut agir maintenant,
ou le projet européen s’essoufflera. Pire : il pourrait être
asphyxié par des dirigeants
populistes pour qui l’Union est
une anomalie de l’Histoire qu’il
convient de déconstruire.
A huit mois d’élections qui permettront aux citoyens de
27 pays de choisir l’Europe
qu’ils veulent, nous lançons
donc un appel : nous proposons
de refonder l’Europe pour
enfin répondre aux attentes
des citoyens et renouer avec la
promesse européenne.
L’Europe actuelle paraît trop souvent dépassée par les défis auxquels elle fait face, qu’ils soient
écologiques, économiques ou migratoires. Elle est dépassée par les
attentes des citoyens qui exigent
moins de normes et plus d’action.
Elle est dépassée par des engagements qu’elle ne peut plus tenir
faute de vision commune et d’un
fonctionnement performant.
La promesse européenne n’est
pourtant pas perdue: elle sommeille. Les avancées récentes
en matière de travail détaché et
de défense montrent que l’Europe progresse quand la volonté
politique rallie les Européens
autour d’un projet clair et ambitieux. Sur la taxation numérique nous sommes au début du
processus mais nous savons
qu’une solution européenne est
la seule possible. Le discours de
la Sorbonne du président
Macron, prononcé il y a un an,
va dans ce sens: il nous appartient maintenant d’en faire une
réalité de tous les jours.
Il ne s’agit pas seulement de
dépasser pour de bon les clivages qui animent la politique
européenne depuis quarante ans et qui ont mené à
l’impasse actuelle –ou de rappeler avec force que tous les Orbán, les Le Pen, les Salvini d’Europe ne savent rien faire d’autre
Nous sommes
prêts à réformer
les traités si
la refondation
l’exige. Nous
sommes décidés
à avancer en dépit
des blocages,
chacun
devant aller
à son rythme.
qu’incriminer l’Union de tous
les maux sans rien proposer de
constructif, sans même se mettre d’accord sur une réponse.
Nous devons proposer.
C’est pourquoi notre projet de
refondation est clair. Plutôt que
les menaces de «nettoyage de
masse» de M. Salvini, de «se débarrasser de l’islam» de l’AfD
ou d’«en finir avec l’Europe» de
Mme Le Pen, nous revendiquons fièrement les valeurs
fondatrices de paix, de liberté,
de prospérité, de solidarité.
Plutôt que les appels à museler
la justice et les oppositions,
nous revendiquons le respect
strict de l’Etat de droit et des
institutions démocratiques.
Plutôt qu’un continent divisé et
affaibli maintenu à la merci des
autres grandes puissances du
monde, nous revendiquons
une Europe souveraine qui agit
avec force partout où l’action
de pays isolés est impuissante :
la politique économique et monétaire, la sécurité et la défense, la transition écologique
et agricole, la politique sociale,
l’immigration et l’intégration,
le changement numérique.
C’est également pourquoi notre
méthode est claire. Nous sommes résolus à ne rien nous interdire. Nous sommes prêts à
réformer les traités si la refondation l’exige. Nous sommes
décidés à avancer en dépit des
blocages, chacun devant aller à
son rythme. Nous voulons une
Europe plus forte, ensemble,
donc nous resterons ouverts à
ceux qui voudront nous rejoindre sur le parcours. Nous sommes résolus à dépasser les
structures partisanes existantes
si celles-ci agissent comme des
obstacles. Nous nous engageons à faire porter cette refondation par des hommes et des
femmes représentatifs de leur
pays, de l’Ouest comme de l’Est,
du Nord comme du Sud, passionnés d’Europe, déterminés à
s’investir dans ce projet historique –là où les autres se contentent d’incantations ou de faire
de la figuration. Il nous reste
ainsi huit mois pour convaincre, dans chacun de nos pays,
que l’Europe mérite ce nouveau
projet, et que les citoyens méritent cette nouvelle Europe.
Huit mois, c’est le temps que
nous donnons pour proposer la
voie du sursaut européen. •
POUR DÉGUSTER,
PRENEZ UNE GRANDE
SAUTEUSE ET AJOUTEZ :
Une belle tranche de recettes
(avec ou sans viande)
Un zeste d’histoire(s) râpée(s)
Un filet d’exotique
Une grosse poignée de bons tuyaux :
restos, ingrédients,
boutiques, bouquins...
Un soupçon de photos instagrammées
(à l’appareil photo argentique)
Des épices, des herbes (fumées)
Du maturé, du tajiné, du découpé,
du désossé, de l’embroché,
du snacké, du mi-cuit et du mytho
TOUTES PAPILLES
BIENVENUES
Viandards, flexivores ou vegans,
becs salés ou sucrés, amateurs de vin
- nature, à prix gentil, grandes quilles –
et d’infusions verveine.
PHOTO EMMANUEL PIERROT
Le débat sur les européennes s’intensifie
à mesure que des populistes remportent
des victoires sur le continent. Plusieurs
personnalités se mobilisent pour proposer
un nouveau projet européen.
A partir de septembre 2018, Libération
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vendredi et toutes les semaines. On
va parler produits, cuisine, chez soi ou
au resto, dans les étoiles et au comptoir. Avec du gourmand, du frais, toujours de saison, terroir des villes et terroir des champs, en France et ailleurs.
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28 u
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
LIVRES/
Ecrivains
enpremière
ligne
Dans un essai captivant, la sociologue Gisèle Sapiro analyse
l’influence de l’engagement politique des romanciers et poètes
sur leurs écrits à travers divers événements historiques,
de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie.
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
C
e peut être un dilemme: littérature ou
(et) politique. Il est exprimé dans ce
dialogue entre Robert Dubreuilh et sa
femme, Anne, dans les Mandarins de Simone
de Beauvoir, que cite Gisèle Sapiro : «Nous
avons tous pensé qu’on n’écrit pas pour écrire,
dit Robert. A certains moments d’autres formes d’action sont plus urgentes.
– Pas pour vous, dis-je. Vous êtes d’abord un
écrivain.
–Tu sais bien que non, dit Robert avec reproche. Ce qui compte d’abord pour moi c’est la révolution.
–Oui, dis-je. Mais le meilleur moyen que vous
ayez de servir la révolution, c’est d’écrire vos
livres.» L’objet des Ecrivains et la politique en
France…, est d’analyser ce lien entre les prises
de positions politiques des écrivains et leurs
écrits.
La résurgence de la face sombre de cette interdépendance a fait récemment polémique
à propos de la réédition des pamphlets de Cé-
line et de la commémoration officielle de
Maurras. Dans cet essai très dense et à multiples carrefours passionnants, il est question
de ces deux auteurs sulfureux, comme de Lucien Rebatet et de Pierre Drieu la Rochelle,
mais aussi de Louis Aragon, Jean-Paul Sartre
ou André Malraux. La sociologue et directrice
de recherche au CNRS Gisèle Sapiro, qui dédie un chapitre en particulier à Gide puis à
Drieu, explore «l’histoire des engagements et
la contribution à la production des visions du
monde concurrentes», de l’affaire Dreyfus à la
guerre d’Algérie, par un prisme sociologique
et littéraire.
Il s’agit d’abord pour Gisèle Sapiro de montrer
un tournant du rôle de l’écrivain dans la société. Au XIXe siècle, la littérature et le journalisme constituent un marchepied vers la politique; Maurice Barrès en est le modèle le plus
éloquent. Une différenciation s’est amorcée
sous le Second Empire, puis s’est renforcée
sous la IIIe République avec l’apparition de
professionnels de la politique, en particulier
via la création de l’Ecole libre des sciences politiques en 1871. Une série de compétences qui
étaient jusque-là du ressort des écrivains vont
leur échapper, avec la spécialisation progressive de disciplines comme la sociologie, la
psychologie ou le journalisme, florissant.
RETENTISSEMENT
La politisation des écrivains sous la démocratie parlementaire est liée, dit Gisèle Sapiro, à
cette dépossession, en même temps que se
professionnalise le métier d’écrivain. La
forme de leur intervention dans l’espace politique évolue globalement du prophétisme à
l’expertise, avec au bout du bout l’institutionnalisation d’une politique culturelle. La trajectoire de Malraux lui paraît exemplaire de
cette évolution : cette figure d’écrivain plutôt
révolutionnaire, plutôt anticolonialiste, deviendra ministre de la Culture en 1959 et soutiendra le discours pro-colonies du général de
Gaulle, avant d’adhérer à sa décision de donner l’indépendance à l’Algérie.
Catalyseur d’un engagement maximum et en
même temps marqueur de la perte de pouvoir
politique des écrivains, l’affaire Dreyfus engendre une bipolarisation du champ litté-
raire. Les écrivains se rangent alors, dans la
large mobilisation qui entoure l’affaire, dans
deux camps opposés, avec Barrès et Zola en
figures de proue. La catégorisation droitegauche va continuer de se fixer dans l’entredeux-guerres. Le champ littéraire est propice
au clivage, remarque l’auteure, car il y
préexiste des oppositions comme «arrièregarde et avant-garde», «rive droite et rive gauche», «mondain et bohème», «vieux et jeunes», «écrivains arrivés et prétendants».
En 1929, Bernard Grasset constate ainsi :
«On dit, en peinture, “pompier” et “avantgarde”, en littérature, “gauche” et “droite”.
C’est toujours la même chose, c’est “le pour et
le contre” de ce qui se faisait hier.» La tension
entre droite et gauche tient aussi de la double
nature de la littérature, qui apparaît soit
comme un moyen de légitimation lié à une
élite intellectuelle, soit comme une matière
à potentiel subversif. «Le nationalisme et le
goût de l’ordre revendiqués par la génération
qui s’affirme vers 1910, écrit l’auteure, se veulent en réaction contre l’anarchisme littéraire
des aînés symbolistes.»
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le président Charles de Gaulle
accueilli par son ministre de la
Culture, André Malraux, lors de
l’inauguration de l’Odéon-Théâtre
de France, le 22 octobre 1959.
PHOTO RUE DES ARCHIVES. AGIP
logie, «les polémistes», tel un Lucien Rebatet,
qui donnent dans le sensationnel, la dénonciation, le pamphlet. Cette typologie est opérante dans le contexte littéraire contemporain,
souligne en conclusion l’auteure, qui classe
par exemple Michel Déon, Angelo Rinaldi et
Alain Finkielkraut dans les «notables», et Eric
Zemmour en tête des «polémistes».
Dans sa deuxième partie, les Ecrivains et la politique en France introduit la notion de vision
du monde plutôt que d’idéologie, et met en
avant les productions littéraires. «La littérature participe de cette activité cognitive, de la
vision du monde d’une époque: elle produit et
reproduit des représentations du monde, exprime des sentiments communs, symbolise des
valeurs, etc.» L’expérience de la Première
Guerre mondiale va envahir des textes qui remettent en cause la propagande dominante,
Ceux de 14 de Maurice Genevoix (1916-1921),
Civilisation de Georges Duhamel (1918) jusqu’à Voyage au bout de la nuit de Céline (1932).
Dans la suite de la vague de ces publications
sur la guerre, seront aussi publiés des romans
sur la guerre civile à vocation révolutionnaire,
comme les Conquérants (1928) et la Condition
humaine (1933) de Malraux.
«Cette littérature engagée atteint son apogée
sous l’occupation allemande, en particulier
dans les écrits de la Résistance qui paraissent
clandestinement, l’opposition étant muselée
et pourchassée.» La propagande de Vichy accuse les écrivains de l’entre-deux-guerres,
Gide au premier chef, d’être en partie responsable de la défaite de la France et d’avoir
exercé une influence nocive sur la jeunesse.
«POÉSIE ARMÉE»
Le fonctionnement politique s’est introduit
dans les prix littéraires. Les jurys se prononcent ainsi par un scrutin à la majorité, ce qui
«favorise la généralisation des catégories de
droite et de gauche comme principe de différenciation pertinent dans le monde des lettres». Ces catégories se retrouvent dans les débats à l’académie Goncourt, fondée en 1900.
Celle-ci rend public son vote, avec un retentissement médiatique inédit dans le champ
littéraire. Deux camps politiques s’affrontent
dans son assemblée : la gauche avec Lucien
Descaves, passionné de la Commune et antimilitariste, et la droite avec Léon Daudet, qui
se rallie à l’Action française en 1904.
VOCATION SUBVERSIVE
Le contexte de la guerre va accentuer la propension à interpréter politiquement les choix.
Le Goncourt 1916, attribué au Feu d’Henri
Barbusse, va apparaître comme une victoire
du camp de la gauche pacifiste. Celui de 1919,
qui revient à Marcel Proust pour A l’ombre des
jeunes filles en fleurs, contre Roland Dorgelès,
auteur des Croix de bois, est perçu par la
Indépendamment
de la bipolarisation
droite-gauche, l’auteure
dégage quatre types
de postures de l’écrivain
engagé, à droite comme
à gauche: «les notables»,
«les esthètes»,
«les avant-gardes»
et «les polémistes».
presse de gauche comme un succès de la
droite menée par Léon Daudet. A l’inverse,
en 1921, la presse de gauche se félicite du
choix de René Maran pour Batouala, qui
dénonce les mœurs de l’administration
coloniale, contre Jacques Chardonne et l’Epithalame.
Indépendamment de la bipolarisation droitegauche, Gisèle Sapiro propose un modèle
d’analyse avec quatre types de postures qui
permettent de distinguer les différentes manières d’être un écrivain engagé, à droite
comme à gauche: «les notables», «les esthètes»,
«les avant-gardes» et «les polémistes». Les «notables» doivent leur reconnaissance à des succès de vente, des prix littéraires, leur entrée à
l’Académie française, et chez eux prévalent «le
bon goût» et le souci des conséquences sociales des textes. Les «esthètes» affirment, eux, la
prééminence du talent, de l’originalité, du
style, et mettent en avant le jugement esthétique. Les «avant-gardes» valorisent la vocation
subversive de la littérature, s’engagent à coups
de manifestes, existent souvent sous une
forme collective, leur volonté de transgression
les poussant vers le radicalisme politique. Les
surréalistes constituent l’exemple phare, qui
rompront avec le Parti communiste par exigence d’autonomie de l’art. A la fin des années 50, le Nouveau Roman dissociera franchement littérature et politique. Enfin,
quatrième et dernière catégorie de cette typo-
C’est l’argument de «l’art pour l’art» qui va justifier la poursuite de l’activité littéraire. La
poésie devient le moyen d’expression favori
de l’opposition, cachant son message derrière
l’allégorie, la métaphore, le déplacement temporel. «Pour nous, modernes, qui avons engendré les monstres étonnamment féconds de la
nouvelle fable, il est temps d’entrer en guerre
contre eux, si nous ne voulons pas être dévorés.
La poésie –une poésie armée– a un rôle à jouer
dans cette lutte», écrit en 1942 le poète Pierre
Emmanuel. Le cas d’Aragon, qui développe
la technique de la «contrebande littéraire», est
remarquable: il détourne la censure par le recours à la poésie médiévale, recherche formelle qu’il a testée au moment de l’interdiction du Parti communiste en 1939.
«La littérature s’est-elle dépolitisée depuis la
fin des années 70?» questionne en conclusion
Gisèle Sapiro. Oui, du fait de la montée du
pouvoir technocratique avec ses gestionnaires culturels et du fait de la professionnalisation du journalisme. Non, car la littérature
contemporaine est demeurée «un lieu de critique sociale et politique», ajoute l’auteur, qui
fustige l’instrumentalisation de la réédition
des œuvres d’extrême droite à des fins
commerciales, «à l’heure de la montée de l’extrême droite en Europe». •
GISÈLE SAPIRO
LES ÉCRIVAINS ET LA POLITIQUE
EN FRANCE. DE L’AFFAIRE DREYFUS
À LA GUERRE D’ALGÉRIE
Seuil, 394 pp., 25 €.
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30 u
Libération Samedi 29 et Dimanche 30 Septembre 2018
Libération Jeudi 27 Septembre 2018
u 41
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LIBÉ WEEK-END
Recueilli par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Photo ÉDOUARD CAUPEIL
D
Rencontre avec
Nicolas Mathieu
«Ecrire, c’est une
manière de rendre
les coups»
ans une rentrée littéraire
qui fait la part belle aux
biographies, récits et essais romancés, son livre
détonne car c’est un vrai roman romanesque. Une saga sociale qui nous entraîne dans une vallée de l’est de la
France rongée par la désindustrialisation et la paupérisation, cette France
des périphéries, comme on l’appelle
aujourd’hui, où le travail a fui et où l’on
n’attend plus rien de personne. Nicolas
Mathieu la connaît bien. Il vit à Nancy
mais il a grandi à Epinal et assisté en
direct à l’écroulement d’un monde, celui des «hommes du fer», il a vu se creuser le fossé entre les nantis et les laissés-pour-compte, il l’a même vécu,
adolescent. Ce livre, Leurs Enfants
après eux, pourrait être mortifère, il est
plein de vie et c’est ce qui fait sa force.
Le héros a 14 ans, il s’appelle Anthony,
il a une drôle de gueule, un peu cassée,
un peu de travers, mais allez savoir
pourquoi, on s’y attache, c’est un de ces
mômes qui poussent tout seuls entre
un père violent et une mère usée, à la
beauté fanée et aux rêves fracassés.
«Les siens, il les trouvait finalement
bien petits, par leur taille, leur situation, leurs espoirs, leurs malheurs
même, répandus et conjoncturels. Chez
eux, on était licencié, divorcé, cocu ou
cancéreux, écrit Nicolas Mathieu. […]
Les familles poussaient comme ça, sur
de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous
l’effet du pastis, pou- Suite page 42
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez
huit pages spéciales consacrées à l’actualité littéraire. Cette semaine, rencontre avec Nicolas
Mathieu à propos de son deuxième roman, Leurs
Enfants après eux (Actes Sud), une fresque sociale
située dans une vallée imaginaire de l’est de la
France, ravagée par une désindustrialisation bien
réelle.
Delarue,
gloire
au débotté
Sans voyeurisme, Vincent
Meslet retrace l’ascension
fulgurante de l’animateur
et producteur à Canal +
et sur le service public,
jusqu’à son déclin télévisuel
et sa mort à 48 ans.
L
a biographie d’une star de la télé
des années 90, ex-animateur de
Ça se discute ? Voici un livre qu’on
ouvre avec scepticisme mais qu’on referme avec le sentiment de l’évidence.
Il fallait raconter le parcours horsnorme de Jean-Luc Delarue, sorte de
«Barry Lyndon» (l’un de ses films préférés) des médias, qui a connu une gloire
étincelante et une déchéance pathétique. Ex-directeur d’Arte et de France 2,
Vincent Meslet, qui a travaillé avec Delarue, le fait avec beaucoup d’empathie,
et la délicatesse de ne jamais tomber
dans le voyeurisme sordide.
Jeune premier au QI de surdoué, révélé
sur Canal +, l’importateur en France de
la télévision dite «testimoniale» prend
la prestigieuse matinale d’Europe 1 à
28 ans. Dans la foulée, il touche le jackpot en signant un gigantesque contrat
de production avec France Télévisions
sous la présidence de Jean-Pierre
Elkabbach. La vedette, à la puissance
de travail exceptionnelle, n’a pas encore
30 ans, et pas eu le temps de s’accomplir en tant qu’homme, qu’elle est déjà
au sommet de sa carrière. Trop vite,
trop tôt, trop fort. Tous les complexes
de ce garçon immature, notamment
celui de ne pas être l’intellectuel dont
aurait rêvé sa mère, rejaillissent avec la
démesure de son caractère impétueux.
Delarue soigne ses angoisses par l’alcool, la drogue et l’argent. Jusqu’à perdre le contact avec le public et être viré
de France Télévisions à cause de ses addictions. Une mort télévisuelle préfigurant son décès précoce, à l’âge de
48 ans. Trop vite, trop tôt. «Jean-Luc,
écrit Vincent Meslet, est le double miroir de la télévision : de ce qu’elle a de
plus merveilleux et de plus redoutable.
[…] Ce qui a tué Jean-Luc est ce qui tue
la télévision, l’inconséquence, la perte
de toute logique, le sacrifice du génie artistique sur l’autel de l’ambition et de la
puissance.»
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
VINCENT MESLET
JEAN-LUC DELARUE.
LA STAR QUI NE S’AIMAIT PAS
Fayard, 280 pp., 18 €.
De g. à dr. : Arnaud Mimran, Samy Souied, un anonyme et Marco Mouly. PHOTO MEDIAPART
Une alliance enrichie
au carbone
Dans un récit très
documenté, Fabrice
Arfi détaille la vaste
arnaque sur les
«droits à polluer»
qui profita à un trio
d’escrocs en 2008.
L
es grandes affaires criminelles ont toujours constitué une matière foisonnante pour les auteurs de polar
et les journalistes au long cours.
Mais rares sont celles qui offrent
tout le spectre du crime, des petites combines de marlous à la
grande délinquance en col
blanc, de la corruption décomplexée aux assassinats méthodiques. D’argent et de sang, le «roman vrai» de Fabrice Arfi,
retrace l’épopée d’une des plus
grosses escroqueries de l’histoire: près de 2 milliards d’euros
escamotés à l’Etat français à l’issue d’une vaste arnaque à la taxe
carbone, entre 2008 et 2009. Un
braquage inédit qui doit autant
à l’ingéniosité des inventeurs de
la fraude qu’à l’aveuglement des
hauts fonctionnaires de Bercy.
«La gloire des escrocs n’aurait
rien été sans la déraison de
l’Etat», écrit Arfi dans un récit
captivant et très documenté.
Après avoir longuement enquêté
sur le sujet pour Mediapart, le
journaliste reprend l’histoire à
travers le destin tragique de ses
trois principaux protagonistes,
Samy Souied, Marco Mouly et
Arnaud Mimran. Spoiler: le premier est mort et les deux autres
croupissent en prison.
Casino. Issus de la communauté juive pied-noir, Samy
Souied et Marco Mouly grandissent à Belleville dans les années 70 avant de se lancer dans
les arnaques à la petite semaine
puis de devenir les princes de la
«tève», la TVA, la plus rentable
des escroqueries. Parano et tai-
seux, Samy planque son argent
sous le plancher de ses appartements. Beau gosse et hâbleur,
Marco, dit «l’Elégant», préfère
flamber le sien en fringues et en
virées nocturnes. Le troisième,
Arnaud Mimran, est un fils de
famille qui a grandi dans le
XVIe arrondissement parisien,
loin des faubourgs de Belleville.
Employé dans un cabinet de
gestion de portefeuilles, il fréquente déjà le gotha mais rêve
toujours d’ascension. Sa rencontre avec Marco Mouly dans
un casino de Deauville, en 2006,
va lui ouvrir des perspectives
inespérées. Ensemble, ils vont
gagner des centaines de millions grâce à la plus juteuse de
toutes les arnaques à la TVA,
celle sur les «droits à polluer»
Leur combine consistait à acheter
les quotas de CO2 hors taxe
à l’étranger et à les revendre
toutes taxes comprises en France,
sans reverser à l’administration
fiscale la TVA facturée.
mis en place dans le sillage du
protocole de Kyoto afin de limiter les émissions de gaz carbonique.
La combine consiste à acheter
les quotas de CO2 hors taxe à
l’étranger et à les revendre toutes taxes comprises en France,
sans reverser à l’administration
fiscale la TVA facturée. Quelques clics suffisent pour renouveler l’opération des dizaines de
fois et empocher à chaque tour
19,6 % de la somme investie. Le
temps que l’Etat prenne conscience de la supercherie, la TVA
manquante s’est déjà évaporée
dans des paradis fiscaux.
Des trois compères, Arnaud Mimran apparaît comme le plus
fascinant. Le plus inquiétant
aussi. «Un vrai caméléon, aussi
à l’aise avec des pontes de la
haute finance que des figures du
crime à l’ancienne ou des lascars
de cités périphériques de Paris»,
écrit Fabrice Arfi, qui ausculte à
travers lui «la porosité entre les
milieux criminels et ceux qui, au
sein de l’Etat, sont censés les mettre en échec». Golden boy flamboyant aux amitiés sulfureuses,
Mimran se targue de déjeuner
avec Franck Douchy, le patron
de l’Office central de lutte contre
la criminalité organisée.
Tête de mort. Mais son ombre
flotte surtout avec persistance
sur les différents meurtres qui
vont ponctuer la saga sanglante
du CO2, dont celui de son ami
Samy Souied. Dans n’importe
quelle fiction, la scène serait jugée invraisemblable. En 2010,
Mimran offre à Souied une bague pour sa femme, en attendant de lui rendre la cinquantaine de millions d’euros qu’il
doit lui rembourser. Mais le bijou, une tête de mort sertie de
diamants, est trop grand et Arnaud promet de le faire rétrécir
à la bonne taille. Quelques semaines plus tard, à l’instant
précis où son associé lui tend la
bague lors d’un rendez-vous
Porte Maillot, Samy voit surgir
deux hommes à scooter avant
d’être abattu d’une rafale de pistolet automatique. Plusieurs années plus tard, l’expertise judiciaire montrera que le bijou n’a
jamais été modifié. L’enquête
sur cet assassinat est toujours
en cours.
EMMANUEL FANSTEN
FABRICE ARFI
D’ARGENT ET DE SANG.
LE ROMAN VRAI
DE LA MAFIA DU CO2
Seuil, 256 pp., 18 €.
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
u 31
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Festival Débats, lectures, concerts : les Correspondances de Manosque fêtent leurs 20 ans. Jusqu’au
30 novembre se retrouvent deux des primoromancières de la rentrée, Estelle-Sarah Bulle et Pauline
Delabroy-Allard (photo), ainsi que les auteurs dont
on parle, parmi lesquels Christophe Boltanski,
Bernardo Carvalho, Agnès Desarthe, Jérôme Ferrari,
Mark Greene et Nathalie Léger. PHOTO D. CHANET
Rens. : www.correspondances-manosque.org
Signature En 1960, l’année de l’Avventura au Festival de Cannes, un trio d’amateurs kidnappe le petit
Eric Peugeot en s’inspirant d’un polar américain,
Rapt, paru dans la «Série noire». Bertrand Schefer
(photo) en a fait le thème de son nouveau roman,
Série noire (P.O.L), qu’il présente à la librairie les
Cahiers de Colette vendredi 28 septembre
à 18 heures. PHOTO C. MATHON. P.O.L
Cahiers de Colette, 23-25, rue Rambuteau, 75004.
«Njinga», reine sanguinaire et sans pitié
préfacière, politologue et féministe, «suspendre notre jugement forgé par une idéologie humaniste, où la dissidence et la résistance doivent s’exprimer d’une voix douce et
conciliante».
Tout en modifiant notre regard sur l’Afrique,
cette posture permet aussi d’appréhender différemment l’entreprise colonialiste –du commerce esclavagiste, pratiqué également par
Njinga, à la volonté des missionnaires de détruire toute croyance indigène. Cela permet
de mieux comprendre, dans leur complexité,
ses effets déstructurants sur le fonctionnement économique, sociétal et politique traditionnel des pays conquis par les Portugais.
Travail de longue haleine,
la biographie de cette
souveraine guerrière et
subversive démonte les
schémas liés à l’Afrique, à la
féminité ou à la colonisation.
E
n 2013, à la demande de l’Angola,
l’Unesco inscrit la reine Njinga sur la
liste des «Femmes dans l’histoire de
l’Afrique», à l’occasion du 350e anniversaire
de sa mort. L’organisation officialise de la
sorte la réhabilitation de la souveraine, débutée à la fin du XXe siècle, afin d’effacer la légende noire de cette guerrière, longtemps
incarnation de la barbarie et de la dépravation
sexuelle. Ainsi évoquée par Hegel, elle est,
avec d’autres dirigeants d’Afrique, considérée
comme «une aberration historique», une
preuve que le continent ne serait pas «entré
dans l’histoire».
Stratégies. Tenter de démêler le vrai du
faux dépasse ici le seul enjeu biographique.
Il a fallu sept ans à Linda M. Heywood, professeure d’histoire à l’université de Boston, spécialiste de l’Afrique et de sa diaspora, pour
collecter des archives dignes de ce nom. Entreprise longue, donc, et audacieuse, qui repose sur une véritable traque de Njinga, tant
sa lutte contre le colonialisme portugais
l’a contrainte à fuir son royaume, le Ndongo
Barbarie. «Celui qui est né libre se doit de
Gravure de la reine Njinga du Ndongo
et du Matamba (1587-1663).
PHOTO A. BIANCHETTI. LEEMAGE
(l’actuel Angola), et à guerroyer contre les occupants. Au-delà du récit de cette épopée, largement développé dans l’ouvrage, c’est
l’étude des stratégies royales qui le rendent
passionnant. Elle force le lecteur à se déprendre de ses schémas, non seulement sur le féminin, son rapport à la violence et au pouvoir
–en bref sur les normes de genre– mais aussi
sur des modèles de sensibilités, dépendants
du religieux et de la morale. Il faut, avertit la
conserver sa liberté et de ne pas se soumettre
à d’autres», tel est le principe qui guide toute
l’action de Njinga, et ce dès sa première intervention diplomatique en 1622, en tant qu’ambassadrice de son frère, le roi Mbande: afin
d’imposer l’égalité entre elle et le gouverneur
portugais qui ne lui proposait pas de siège, elle
s’assied sur une de ses servantes et refuse immédiatement l’infériorisation de son peuple.
Le ton est donné: devenue reine en 1624, elle
n’a de cesse de résister à l’occupant qui lui oppose un souverain fantoche. Son intelligence
politique la conduit à instrumentaliser et à
subvertir toutes les pratiques, celles de son
peuple ou de ses voisins comme celles des Occidentaux. Pour s’imposer comme «guerrier»,
elle brouille les normes de genre, se constituant des harems mixtes, contraignant ses
époux à s’habiller en femmes. Exilée, elle endosse l’identité imbangala durant la décennie 1630, tout en continuant à respecter les
traditions politiques et culturelles mbundu,
comme les sacrifices humains. Les coutumes
de cette ethnie sont, pour les Européens, le parangon de la barbarie: elle pratique le cannibalisme, le viol, la mise à mort de nouveaunés, y compris des siens, afin d’en piler
le corps dans un mortier pour en extraire un
onguent, sorte d’huile sainte. Ainsi, la reine
échappe à son statut d’exilée et impose «une
réputation de cheffe imbangala exceptionnelle». Toujours soucieuse d’assurer l’indépendance de son peuple, sa politique relève
de «l’exercice de l’équilibriste». Sa conversion
au christianisme met fin à la guerre qu’elle ne
peut gagner et lui assure, en 1661, l’appui pontifical. Le renoncement de «Dame Anna, reine
Nzinga» aux pratiques imbangala amorce une
«véritable révolution sociale de christianisation», imposée par une souveraine métamorphosée en modèle de piété.
YANNICK RIPA
LINDA M. HEYWOOD
NJINGA. HISTOIRE
D’UNE REINE GUERRIÈRE (1582-1663)
Préface de Françoise Vergès.
Traduit de l’anglais par Philippe Pignarre.
La Découverte, 336 pp., 22 €.
«Un automne à Kyoto», beautés éphémères
Dans un journal de bord poétique,
Corinne Atlan capture ses impressions
fugaces au cœur de la capitale
spirituelle du Japon.
V
ient un soir où le soleil s’efface, la fraîcheur s’immisce et le
repli s’impose. Et l’on sait
alors que l’été a dévissé. Il y
a mille lieux pour sentir ce
fléchissement dans la plénitude, le caresser du doigt et
le saisir d’un coup d’œil.
Mais aucun n’égale Kyoto,
cette discrète capitale de
l’impermanence éternelle.
Ce basculement vers les
nuits cristallines est l’un des
plus beaux moments de l’année, et c’est celui que Corinne Atlan a choisi pour tenir un éphémère journal de
bord, une immersion impressionniste dans l’ombre
des temples de la capitale
spirituelle du Japon.
Romancière, traductrice et
Népalaise de cœur, l’auteure
a élu domicile dans «une
ruelle paisible», non loin des
frondaisons humides et des
pierres tombales des pentes
de Yoshida. Dans le dédale
des rues, sur les rives de la
rivière Kamo qui «scintille
comme une laque noire», à
pied, à vélo, sur des tatamis
dorés ou les planchers lustrés
des temples de bois, elle
capte, croque, capture «l’im-
palpable». Sans le clamer, et
consciente que la «réalité est
tissée d’illusions».
Atlan déambule en curieuse,
en lectrice de Matsuo Basho,
Michel Butor, Haruki Murakami – que naguère elle a
traduit –, Keiichiro Hirano,
Jakuchô Setouchi, Cesare
Brandi; en compagne de randonnée ; en voisine de l’avenue Kawabata… Surtout, elle
s’interroge: «Que faire face à
cette poignante instabilité de
l’existence, sinon cultiver une
conscience aiguë de l’instant
présent ?» De septembre à
décembre, entre les pluies
orageuses et le «froid coupant» de l’hiver, l’auteure
raconte «l’embrasement de
l’automne» en une multitude
de moments choisis.
Contemplative, entourée
d’oies sauvages, d’insectes,
de chats, de fantômes, elle
dépeint Kyoto en «lanterne
magique : selon la direction
du faisceau de lumière, différents cadres s’éclairent, déployant de fascinants récits
du passé, puis plongent de
nouveau dans l’ombre, tandis
que d’autres s’illuminent à
leur tour. Le spectacle n’est jamais le même, et il est infini.»
Kyoto ne s’offre jamais.
La ville se dérobe sans crier
gare, s’efface, disparaît
même. Comme si l’impalpable nostalgie qui s’invite
n’était qu’une illusion de
souvenir.
ARNAUD VAULERIN
CORINNE ATLAN
UN AUTOMNE À KYOTO
Albin Michel, 294 pp., 18 €.
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Libération Jeudi 27 Septembre 2018
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Drôle de mec
Manuel Bompard Future co-tête de liste La France
insoumise aux européennes, cet ingénieur en
intelligence artificielle se raconte. Humour compris…
U
n politicien pas facile à lire. On croise le long corps de
Manuel Bompard depuis près de trois ans, et l’homme
reste sibyllin, une énigme. Good guy ou bad boy ?
Rigolo ou austère? Des questions sans réponses. Le directeur
de campagne de Jean-Luc Mélenchon, lors de la dernière présidentielle, a néanmoins le contact facile. Toujours prompt
à déchiffrer la stratégie de La France insoumise (LFI). Affable.
Mais rien à faire: le porte-voix est discret,
voire secret. A quelques mois des élections
européennes –il sera tête de liste ou en seconde place derrière Charlotte Girard–, le
candidat, en quête de lumière, accepte l’exercice du portrait.
Sa seule crainte : apparaître comme un apparatchik.
Peu avant l’entretien, on prend la température afin de glaner
quelques billes. Au sein de la famille LFI, d’abord. Juliette Prados, l’attachée de presse de Jean-Luc Mélenchon, prévient:
«Manu ne panique jamais, même dans les périodes de crise.
Il est posé et, surtout, il trouve toujours une solution aux problèmes, il est rassurant. Il fait plus que son âge physiquement,
mentalement.» Puis: «On ne dirait pas mais il est vraiment très
drôle.» Au fil des appels, la même litanie des camarades :
«Manu? C’est un mec super!» Lorsqu’on s’éloigne de sa bande,
le discours diffère. Un dirigeant du PCF qui a déjà travaillé
avec Bompard : «Il est très intelligent mais raide, pas rigolo.
C’est la ligne Mélenchon, il ne bouge pas. Pas simple de bosser
avec lui.» Un autre: «J’ai le sentiment qu’on lui a filé le rôle du
méchant et qu’il y a pris goût. Résultat, il l’est vraiment devenu.» L’intéressé fait les gros yeux : «Moi, méchant ? Je dis
seulement ce que je pense et je ne cache jamais mes désaccords!» Une autre épithète
revient souvent à son endroit: «Sectaire.»
Résultat : «gentil» pour les siens, «méchant» pour les autres. La politique, quoi !
Tous les lundis, Manuel Bompard, 32 ans, atterrit à Paris afin
de s’entretenir avec tous les caciques du mouvement. Le reste
du temps, l’ingénieur, chercheur «spécialisé dans l’intelligence artificielle», travaille à Toulouse. Il se mettra en congé
sans solde durant la campagne des européennes. «Si je suis
élu, je serai obligé d’arrêter de bosser», ajoute-t-il. Il donne
rancard au QG de LFI, à quelques encablures de la gare du
Nord. Le photographe de Libé, habitué des portraits, après
le shooting: «On ne peut pas dire que ça soit l’homme le plus
LE PORTRAIT
charismatique que j’aie croisé, mais il n’était pas du tout
chiant, il a joué le jeu. Physiquement, il me fait penser à un
personnage de dessin animé.»
Jeans, baskets, petite veste, il reçoit dans son bureau, incolore
au possible. Sur les murs: une affiche de Mélenchon, une carte
de l’Europe et un drapeau de la France avec le logo de LFI.
Deux sujets sont à proscrire: la religion («chacun est libre de
croire ou non, mais ça reste personnel») et sa situation amoureuse, dont il ne pipera mot. On fait mine de ne pas savoir avec
quelle demoiselle il fricote. Autrement, le trentenaire dévoile
le fil de son histoire, sans freins. Il passe ses premières années
entre Loire et Drôme sous le regard de son père informaticien,
avant que celui-ci ne lance une exploitation agricole, de sa
mère qui œuvre dans la fonction publique «en rapport avec
le logement», et entre ses deux frères: l’aîné travaille dans le
droit, le benjamin dans l’économie sociale et solidaire. «Je ne
suis pas trop famille mais je garde des liens, on se réunit deux,
trois fois par an, et j’apprécie les retrouvailles», dit-il.
A l’école, l’insoumis préfère le fond de la classe. A l’inverse,
le bon élève «timide et blagueur» squatte toujours le peloton
de tête à la fin du trimestre. Il prend goût aux maths et cartonne au bac. «J’ai eu 20 en maths et 19 en physique», plastronne-t-il. A cette époque, le supporteur de l’AS Saint-Etienne
écoute du rap français «du
matin au soir», notamment
IAM, la Fonky Family et des
30 mars 1986
trucs «plus hardcore». Dans
Naissance à Firminy
sa chambre, il classait les dis(Loire).
ques des rappeurs par ville. Il
2008 S’engage au
fait le lien avec la politique :
Parti de gauche.
«J’ai besoin que tout soit bien
2017 Directeur
articulé. C’est pareil avant
de campagne de
une prise de parole, je m’orgaJean-Luc Mélenchon.
nise et après je déroule.»
2019 Candidat de
Au départ, la politique ne fiLa France insoumise
gure pas au programme. Elle
(LFI) aux européennes.
se limite aux débats «parfois
houleux» pendant les repas
de famille. Le déclic: le référendum sur l’Europe en 2005 où
il vote non. «Je commence à me documenter loin des partis pour
tenter de comprendre», se souvient-il. Deux ans plus tard, lors
de la présidentielle, le jeune homme glisse à deux reprises le
bulletin de la socialiste Ségolène Royal dans l’urne. Ce qu’il
avoue avec une petite gêne. Manuel Bompard fait le grand saut
en 2008, lorsqu’il adhère au Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il passe de militant à membre de la direction à grande
vitesse. Un témoin de l’époque: «Dans un petit parti qui sort
de terre, tout va très vite quand tu as un peu de talent.» La relation personnelle avec le tribun s’écrit à partir de 2014, lors des
européennes. Ils apprennent à travailler ensemble. Depuis,
ils ne se lâchent plus. Récemment, Jean-Luc Mélenchon nous
confiait: «Ah! Manu… il a la tête bien faite celui-là, il comprend
tout mieux et plus vite que les autres. A chaque fois que j’ai un
doute, je me retourne pour voir s’il est derrière moi.»
A la fin de l’entretien, on lance l’ingénieur sur les polémiques
qui rôdent autour de La France insoumise. La directrice de
communication durant la présidentielle, Sophia Chikirou,
empêtrée dans la crise du Média? «Une femme qui a beaucoup
de talent, elle casse les codes et innove.» Djordje Kuzmanovic
recadré par Jean-Luc Mélenchon après une interview dans
l’Obs où il déclarait, au sujet de l’immigration, que la «bonne
conscience de gauche empêche de réfléchir»? «Un homme qui
a un parcours extraordinaire et qui apporte son regard singulier au mouvement.» Le petit jeu aurait pu continuer des heures. On a très vite compris que Bompard n’est pas du genre à
courir après le buzz. Ni à laisser des insoumis sur le bord de
la route. Il argumente: «Vraiment, je n’ai aucun ennemi au sein
du mouvement, je m’entends bien avec tout le monde. En fait,
je crois que je suis un Bisounours.»
Dans les couloirs du QG, le candidat laisse apparaître une faiblesse. Pas très à l’aise avec la parution du portrait («ça fait
un peu peur») et la lumière qui approche. Avant de nous laisser
filer, Bompard tente de rétablir sa vérité : «J’ai eu le droit à
quelques articles, je ne dis pas ça méchamment, mais les journalistes se sont souvent trompés. Je ne suis pas austère, sectaire
ou je ne sais quoi ! Je suis un gars cool, je suis prêt à débattre
avec tout le monde, je rigole, je ne pense pas qu’à la politique.
Et je crois même que je suis drôle. Enfin, c’est comme ça que je
me vois.» •
Par RACHID LAÏRECHE
Photo MARTIN COLOMBET. HANS LUCAS
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