вход по аккаунту


Libération - 28 08 2018

код для вставкиСкачать
MARDI 28 AOÛT 2018
2,00 € Première édition. No 11585
In collaboration
© 2018 The
New York Times
Chaque mardi, retrouvez un supplément spécial de 4 pages avec
les meilleurs articles et éditoriaux du «New York Times», en anglais.
— The driver
BAGHDAD white Kia pickup truck
sweating as rain-slicked Baghdad
bussped along
a neighborhood
highway toward markets. With evtling with open-airquickened. Hidden
ery jolt, his chassis was 500 kilos
Isin the truck’s e explosives that the
in an attack
planned to use
lamic State
Eve shoppers.
on New Year’sdriver on Iraq’s chaotic
A reckless
clip him, accidentally
roads might bomb. A clash at one
setting off the
could escalate
igniting a firepotentially
into gunfire, was another reason
ball. But there driver, Captain Harith
was afraid.
For the past jiwas a spy.
a militant
had posed as while passmonths, he
Islamic State branch of
hadist in the
to a secret
ing informationintelligence agency.
vehiIraq’s national
30 planned
He had foiled and 18 suicide bombthe
cle-bomb attacks
to Abu Ali al-Basri,
line to
agency’s director.
agency a direct
also gave the Islamic State’s senior
some of the . A 36-year-old former
he was, officials
spy. But
computer technician,
Iraq’s greatest
said, perhaps last day of 2016, as
now, on this
his assigned
cruised toward
Baghdad al that his
the markets
he had
he had a nagging
blown. Today
cover had beena small lie, the second
been caught the explosives didn’t kill
in months.
sent his fahim, the Islamic
mission, he said.
he left on this
“Pray for me,”
rism intellither a text.
Iraq’s counterterro
the Falcon
orgagence unit,
the most important
of the war
Cell, may be
the front lines
nization on that almost no one has
on terrorism article is based on interheard of. This director of the agency,
unit and
views with
Captain Sudani’s
and family
members of
his friends
its commander,a review of transcripts
and text mesmembers, and
operations, Sudani.
and video of
from Captain
sages to and have placed a handful
the IslamThe Falcons
the ranks of
helped oust
of spies inside
intelligence last urban
ic State. Its
from their
the extremists year and now aids the
like Abu
group’s leaders,
hunt for the
Iraqi officialsof atBakr al-Baghdadi.
have foiled
the Falcons
making the
tacks on Baghdad,
rming Reality
A Global Wa
Wilting crops
raging fires are
the beginning.
This year
is projected
to be the
fourthhottest on
destroyed by
a wildfire in
above, and
extreme heat
of fire and
This summerthe future that scienin India.
in the
looks a lot
warning about
tists have been change, and it’s reera of climate time how unprepared
its human
for life on
vealing in real
warming and
world remains
said of global absolutely happening
much of the
forecast 12
toll. “It’s now
around the
a hotter planet.
to everyday
pines, researchers
millions of people you call it the new
The disruptions
and devasmore deaths. is shaping up to be the
Be careful before
have been
Globally, this year on record. The
normal, though.s are still rising, and,
tating. In California,
what has become
the three preTemperature tame the heat have
hotter were of records is
racing to control
only years
in state history. and corn
bound to get
so far, efforts
That string
largest fire
waves are
vious ones.
like wheat
climb in temfailed. Heat and more frequent as
in some
of staple grains
the induspart of an accelerating
to dip this year,
more intense scientists have conthe start of
are expected in countries as differrise,
peratures sincescientists say is clear
future of
horizon is a
cases sharply, and El Salvador. In Eucaused
age that
climate change
ent as Sweden power plants have had
system failures
evidence of
gas emissions.
like food supply
rope, nuclearbecause the river water
by greenhouse
ing basic necessities
if there are
to shut down reactors was too warm.
And even
the coming
and electricity.
this is the year
patterns in
that cools the four continents have
years mixed
in weather
many scientists,
grids crashing.
years, with line is clear: 17 of the
they started studying it.
brought electricity
modern rein, the trend
of heat-related a forerather than
years since
when the science
And dozens
18 warmest began have occurred
summer offered
“Decades ago was first accumuin Japan this researchers warn could
be seen as
the climate
taste of what
impacts could
in mortality
since 2001.
call anymore,”
lating, the
month in
be big increases
“It’s not a wake-up who runs the
A study last
on Page II
extreme heat.
Cynthia Rosenzweig,
PLOS Medicine
group at the
the journal
climate impacts for Space Studies,
for the United
a fivefold riseoutlook for less wealthy
Goddard Institute
by 2080. The worse; for the Philipcountries is
L’arrivée au
pouvoir dans
plusieurs pays
d’Europe de
libère les
paroles racistes
et, parfois,
les actes.
Les mots qui
fâchent du
Le Medef
réclame sa prime
de rentrée
PAGES 12-13
Manifestation du mouvement d’extrême droite Pegida lundi à Chemnitz, dans l’est de l’Allemagne. PHOTO ODD ANDERSEN. AFP
on Page
Kiddy Smile
Un queer
ouvre le
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
2 u
Dans l’Est
la haine
dans la rue
A Chemnitz, dans la Saxe,
des centaines de militants d’extrême
droite ont défilé dimanche et lundi,
pourchassant les étrangers.
L’inquiétude monte à l’approche
d’élections régionales.
Des militants d’extrême droite à Chemnitz dans l’est de l’Allemagne,
Correspondante à Berlin
es personnes masquées et
des «saluts hitlériens». A
peine une heure après le début d’un deuxième rassemblement
d’extrême droite consécutif à Chemnitz, dans la Saxe, la police locale
évoquait lundi soir une atmosphère
«de plus en plus agressive». Dimanche soir, déjà, la ville était le théâtre
de scènes d’un autre siècle, avec des
Allemands éructant «Nous sommes
le peuple» (1), pourchassant en
pleine rue des personnes ayant l’air
«étranger». Plusieurs centaines de
militants racistes défilaient ainsi
dans la ville après la mort d’un
homme lors d’une rixe dans la nuit
de samedi à dimanche avec des personnes de «différentes nationalités»,
selon la police. Aussitôt, des militants de l’AfD (extrême droite) et des
membres du mouvement islamophobe Pegida s’étaient concertés
afin d’organiser des marches «spon- damné les événements de Chemtanées».
nitz. «Nous ne pouvons pas accepter
La situation était si chaotique di- de telles émeutes, de telles chasses à
manche en fin de journée que la po- l’homme parce que quelqu’un a une
lice de Chemnitz a dû demander des apparence physique ou des origines
renforts de Leipzig et de Dresde. La différentes. La haine ne peut se promaire sociale-démopager ainsi dans la rue», a-t-il
crate de la ville,
déclaré lundi. Dans
Barbara Ludwig,
l’après-midi, le pars’est dite «horriquet a demandé le
fiée» par les événeplacement en déer rd
M No PAYSments. De son
tention de deux
côté, l’extrême
suspects dans la
droite a jeté de
rixe au couteau de
BELG. Chemnitz
l’huile sur le feu.
samedi soir, un SyTCHÈQUE
Sur Twitter, un dérien et un Irakien.
puté AfD, Markus
Ces derniers sont
Frohnmaier, a comsoupçonnés d’avoir,
150 km
menté l’affaire en niant
«sans justification, à plul’Etat de droit: «Si l’Etat ne peut
sieurs reprises, porté des coups
plus protéger les citoyens, les gens de couteau à un Allemand de
sortent dans la rue et se protègent. 35 ans», à la suite d’une «altercation
C’est simple!»
verbale». L’AfD et Pegida ont de nouveau appelé à des manifestations
«ALTERCATION VERBALE» qui devaient se tenir lundi soir.
Le gouvernement fédéral, via son Chemnitz est connu pour avoir été
porte-parole Steffen Seibert, a con- un haut lieu de la scène d’extrême
Il y a le feu à l’Europe,
du moins aux valeurs
européennes (ouverture,
respect de l’autre, égalité,
démocratie…). Un véritable
arc du populisme est en
train de se former entre
l’Italie et la Hongrie, dont
deux des dirigeants, Matteo Salvini et Viktor Orbán,
doivent se rencontrer ce
mardi à Milan. Et cela libère la parole et les actes
racistes dans un nombre
croissant d’Etats membres.
Ces trois derniers jours, on
a vu quelque 300 militants
néonazis défiler dans les
rues de Stockholm (Suède),
puis l’extrême droite organiser à Chemnitz (Allemagne) des manifestations
où l’on pouvait entendre
«Nous sommes le peuple»
ou «Les étrangers dehors».
Autant de slogans que
l’on pensait bannis à jamais d’un Vieux Continent
qui a payé le rejet de l’autre
au prix fort. Des prises de
position de très mauvais
augure à la veille d’élections législatives ou régionales en Suède et dans certains Länder d’Allemagne
qui pourraient suivre le
chemin de l’Italie et de la
Hongrie. Que l’un de ces
pays bascule du mauvais
côté de la force politique et
le risque de contagion devient réel. On a vu ce qu’il
en est en Italie où l’arrivée
des populistes au pouvoir,
en juin, a entraîné pas
moins d’une trentaine de
cas d’agressions racistes,
dont deux mortels. L’Europe a failli dans sa gestion
du dossier des migrants et
elle en voit aujourd’hui les
conséquences. Il est malheureusement peu probable, vu la nouvelle donne
politique, qu’elle parvienne à renverser la tendance. Sur quoi jouer
alors ? C’est souvent la paupérisation ou la peur de la
paupérisation qui engendre frustration et haine de
l’autre. Les dirigeants politiques ET économiques feraient bien d’y regarder à
deux fois avant de fragiliser
davantage encore les classes moyennes et populaires. Enfin, les élections de
mai seront cruciales. Il importe, là aussi, d’en faire la
pédagogie afin que le plus
grand nombre puisse faire
barrage aux extrêmes. •
Libération Mardi 28 Août 2018
droite dans les années 90. C’est là
que les terroristes de la NSU, groupuscule néonazi responsable de
neuf assassinats racistes entre 2000
et 2007, se sont installés au tout début de leur cavale criminelle. C’est
enfin et surtout la troisième plus
grande ville de Saxe, Land d’ex-Allemagne de l’Est où l’AfD a réalisé son
plus impressionnant score lors des
dernières législatives: 27% des voix,
contre une moyenne nationale de
12,6%. L’atmosphère semble y être
pesante pour qui n’est pas blanc.
Deborah W. est métisse. Elle est née
en Allemagne et a passé son enfance
à Chemnitz. Avant de partir voici
dix ans pour Londres où elle a «compris ce qu’être libre voulait dire». «La
peur de ne pas pouvoir me rendre
seule chez moi en rentrant d’une soirée est encore très présente,ajoute-telle. Le climat en Saxe a toujours été
tendu. Il y a aussi beaucoup de gens
adorables et ouverts d’esprit, mais
après les dernières élections [fédérales de 2017, où l’AfD est entrée au
Libération Mardi 28 Août 2018 f t @libe
u 3
dans cette ville de Toscane, «le climat délétère dans le pays est très
préoccupant». Car l’agression contre le jeune Gambien n’est que l’un
des nombreux actes xénophobes
enregistrés ces dernières semaines
en Italie. Précisément une trentaine de cas de violences ou de tirs
à caractère raciste (dont deux mortels) ont été recensés depuis l’accession au pouvoir, début juin, du
gouvernement populiste formé
par l’extrême droite et le Mouvement Cinq Etoiles.
Pour le dirigeant de la Ligue du
Nord et ministre de l’Intérieur,
Matteo Salvini, qui rencontre ce
mardi à Milan le Premier ministre
hongrois Viktor Orbán,«il n’y a pas
d’alarme raciste. Les Italiens sont
des gens bien». Une position partagée par le vice-Premier ministre
(Cinq Etoiles), Luigi Di Maio, pour
qui «l’opposition cherche à attaquer Salvini».
«Boutade». En première ligne
Bundestag, ndlr], j’ai eu de nouveau
la confirmation qu’il me serait impossible d’élever mes enfants ici.»
«La Saxe a une expérience très limitée des minorités et de l’immigration. On doit cela à son héritage de
Land d’ex-RDA, explique Robert
Lüdecke, porte-parole de la fondation Amadeu Antonio, qui lutte
contre l’extrémisme de droite, le racisme et l’antisémitisme. Pour la
même raison, la vie démocratique
n’est pas profondément enracinée.
Après la réunification, les partis et
organisations de droite ont profité
du vide politique qui en a résulté. Le
NPD [parti néonazi] a su tirer avantage de cette situation dans le passé.
Une étude menée par notre fondation fait état d’une corrélation entre
les zones où le NPD s’est autrefois implanté et celles où aujourd’hui l’AfD
L’AfD, entrée au Bundestag l’an dernier, se porte très bien. La politique
migratoire est depuis plusieurs mois
l’objet de grandes tensions entre la
chancelière et son ministre de l’Intérieur CSU, Horst Seehofer, qui ne
cesse de labourer sur les terres de
l’AfD. En juin, une crise politique
d’ampleur inédite sur cette thématique a failli conduire à l’implosion
du gouvernement. Enfin, la chancelière et le Parti démocrate-chrétien
qu’elle dirige, la CDU, s’inquiètent de
plusieurs échéances électorales où
l’AfD pourrait réaliser des scores très
élevés: le 14 octobre se tiennent des
élections en Bavière. La CSU, alliée
bavaroise de la CDU de Merkel,
pourrait perdre la majorité absolue.
Sans compter qu’à l’été 2019, plusieurs Länder de l’Est, dont la Saxe,
vont élire leur Parlement régional.
Et là aussi, la CDU semble en très
mauvaise posture… •
(1) Cri de ralliement des manifestants
d’ex-RDA contre le régime juste avant
la chute du Mur, c’est aujourd’hui le
slogan fétiche des membres de Pegida.
En Italie,
le racisme
va crescendo
L’Eglise peine à faire entendre son message sur
l’accueil des migrants depuis l’arrivée au pouvoir
de l’extrême droite et du Mouvement Cinq Etoiles.
A Pistoia, en Toscane, un Gambien a été attaqué
et des néofascistes ont perturbé la messe.
âtard, nègre.» Le
2 août, Buba Ceesay, un
Gambien de 24 ans, faisait son footing non loin de la paroisse Santa Maria Maggiore de
Pistoia, lorsque deux jeunes à bicyclette ont commencé à l’insulter.
Puis, à l’improviste, alors qu’il
poursuivait son chemin, ils lui ont
tiré dessus à l’arme à feu alors qu’il
était de dos. Buba Ceesay n’a pas
été blessé mais, pour Don Massimo Biancalani, le prêtre qui accueille une centaine de migrants
dans la défense des migrants, dans
les pas du pape François, Don
Massimo Biancalani considère, lui,
que des barrières sont en train de
sauter. «Il est urgent de réveiller les
consciences», explique ce quinquagénaire, ancien enseignant qui a
embrassé la prêtrise sur le tard.
D’autant que les deux agresseurs
de Buba Ceesay, rapidement appréhendés, n’ont que 13 ans. Les
ados ont admis leur responsabilité
tout en évoquant un simple amusement, sans caractère raciste.
«Cette affaire m’interpelle, insiste
au contraire Don Massimo. Je ne
veux pas criminaliser ces deux jeunes mais cela veut dire que le discours sur la peur de l’autre s’imprègne dans la société.» Un véritable
défi pour l’Eglise de François qui,
même dans un pays aux profondes
racines catholiques comme l’Italie, peine à contrecarrer les messages politiques de repli et de rejet
des étrangers.
Les cheveux mi-longs, lunettes
carrées, Don Massimo ferme parfois les yeux avant de parler : «Le
fait que les deux jeunes agresseurs
de Buba soient apparemment issus
de familles normales, sans difficultés particulières, me trouble.» Presque plus, confie-t-il, que l’irruption ce mois-ci d’une quinzaine de
militants néofascistes de Forza
Nuova en pleine messe. «Ils
avaient annoncé qu’ils viendraient
vérifier le contenu de mon homélie.
On pensait à une boutade mais ils
sont vraiment arrivés», se désole
le curé, coupable aux yeux de l’extrême droite d’avoir publié sur Facebook une photo montrant les
demandeurs d’asile de son centre
en train de se baigner dans une
En plein été, le cliché avait provoqué une avalanche d’insultes contre Don Massimo. Matteo Salvini y
était allé lui aussi de son commentaire, s’en prenant au prêtre de Pistoia «anti-léguiste, anti-fasciste et
je dirais anti-italien». Dans la nuit,
les pneus des bicyclettes des migrants avaient été crevés avant que
Forza Nuova ne fasse irruption durant la messe dominicale : «Ce
jour-là, des mili- Suite page 4
4 u
Libération Mardi 28 Août 2018
tants antifascistes et des centres sociaux sont venus me soutenir mais les membres
de Forza Nuova ont été escortés par
la police pour rentrer dans l’église»,
se rappelle le prêtre, qui a tenu normalement son homélie avant que
les néofascistes ne repartent le bras
tendu. «Même durant le régime
mussolinien, on n’avait jamais assisté à l’irruption d’une force politique dans une église pour intimider
le prêtre, s’indigne-t-il. Mais désormais, il n’est plus seulement question d’une minorité d’activistes de
Forza Nuova. C’est comme si l’ADN
des personnes avait été modifié et
que l’on voulait minimiser les actes
xénophobes», met en garde celui qui
est régulièrement pris à partie sur
les réseaux sociaux et même menacé de mort.
Suite de la page 3
«Fronde». «Vade retro Salvini» a,
«Seules 20%
des églises
de Rome ont
répondu à
l’appel du pape
d’ouvrir les
aux migrants.»
Giacomo Galeazzi
vaticaniste de La Stampa
aux élections législatives en mars, la
Ligue est aujourd’hui créditée de
plus de 30% des intentions de votes.
Parmi les catholiques qui se rendent
à la messe au moins une fois par semaine, ils sont près de 32% à soutenir le ministre de l’Intérieur, deux
fois plus qu’il y a cinq mois.
«La popularité de François est en recul mais elle est encore très haute»,
tient à relativiser le vaticaniste du
quotidien La Stampa Giacomo Ga-
leazzi. Il reconnaît que le message lani vit au quotidien cette distance:
de l’Eglise est moins prégnant en «Depuis que j’ai commencé à acraison notamment de la sécularisa- cueillir des migrants en 2015, des
tion de la société italienne: «Il n’y a parents ont décidé de ne plus enplus que 18% de pratiquants et l’âge voyer leurs enfants au catéchisme.
moyen dépasse les 60 ans. Alors Leur nombre est passé, en moyenne,
que le gouvernement n’a pratique- de 50 à 25 par an. Les préjugés sont
ment pas d’opposition politique, très forts avec, par exemple, la
l’Eglise essaie de faire barrage
crainte de la diffuau discours populiste
sion de malaE
mais c’est comme comdies.» Pour lui,
battre des blindés
«la doctrine
avec une fronde,
sociale de
car l’institution
l’Eglise qui
est peu présente
était très
sur les réseaux
forte dans le
sociaux. Le
monde politiRome
message évanque
italien a
gélique arrive
commencé à reSARDAIGNE
avec difficulté et,
culer avec le
quand il arrive, il
pontificat de
est accueilli avec
Jean Paul II, lorsSICILE
100 km
défiance, notamment
que l’accent a été mis
dans les banlieues où, face
sur les “thèmes non négoau malaise social, les gens deman- ciables” comme l’euthanasie ou la
dent pourquoi il faudrait aider les bioéthique. Un patrimoine a été
migrants avant les Italiens.»
perdu. Avec François, il y a un rééquilibrage mais le mal est fait [lire
«Maladies». Depuis sa paroisse de aussi pages 8-9].» Combatif et
Pistoia qui couvre environ même un brin provocateur avec une
6500 âmes, Don Massimo Bianca- banderole indiquant «racisme et
pour sa part, titré fin juillet le magazine Famiglia Cristiana, avec en
couverture l’ombre d’un prêtre posant sa main sur un portrait du ministre de l’Intérieur. «Ce n’est pas
une prise de position politique mais
un rappel à l’Evangile, Jésus dit à
Pierre : “Viens derrière moi, suis
mon chemin”, tient à souligner Luciano Regolo, vice-directeur du
principal hebdomadaire catholique
du pays. Nous avons voulu faire
écho aux nombreux prélats qui s’inquiètent d’un langage qui attise la
colère sociale.» Que ce soit les traversées des migrants sur des embarcations de fortune qualifiées par
Matteo Salvini de «croisières» ou les
ONG décrites comme des organisations criminelles.
«Il y a une recrudescence des actes
à caractère xénophobe. On ne peut
pas continuer à jeter des allumettes
dans des pinèdes arides», souligne
Regolo. De l’évêque sicilien Antonio Stagliano, pour qui «Salvini ne
devrait pas dire “priorité aux Italiens pauvres, avant les Africains”.
[…] Les étrangers ont toujours le
droit humain d’être écoutés», au
président de la Conférence épiscopale italienne, Gualtiero Bassetti,
qui invite à «ne pas fermer les ports
quand arrive un navire plein de
malheureux», la hiérarchie catholique se mobilise.
Mais le message passe difficilement
dans un pays chauffé à blanc par
l’extrême droite. «On nous traite de
musulmans ou de communistes.
Des internautes nous souhaitent la
guillotine», constate amèrement
Luciano Regolo. Même le pape n’est
pas épargné par les critiques. S’il
reste apprécié par 71% des Italiens,
sa popularité a chuté de 17% depuis
le début de son pontificat en 2013.
Chez les moins de 24 ans, le recul
est encore plus fort: -25%. «Il paie
sa défense des migrants» pour le
quotidien La Repubblica, qui a publié le sondage avec ce commentaire du sociologue Ilvo Diamanti:
«Il semble que ses paroles contre
ceux qui construisent des murs réels
ou imaginaires se heurtent à la demande croissante de fermeture et de
surveillance des frontières.»
A l’inverse, Salvini, qui s’est présenté en campagne électorale avec
une Bible et un rosaire en main,
s’envole dans les sondages. De 17%
fascisme sont nos ennemis» déroulée
à côté de son église, Don Massimo
dénonce son isolement : «Sur une
centaine d’ecclésiastiques présents
dans la province de Pistoia, nous ne
sommes que cinq à organiser l’accueil des migrants.»
«Silence». «Seules 20% des églises
de Rome ont répondu à l’appel du
pape François d’ouvrir les presbytères aux migrants», remarque Giacomo Galeazzi de La Stampa. Sous
la pression des fidèles, certains curés renoncent à prendre des positions plus fermes. D’autres ne cachent plus leur sympathie envers le
ministre de l’Intérieur. L’évêque de
Chioggia, Adriano Tessarollo, a
par exemple retiré Famiglia Cristiana de la vente depuis sa couverture sur Matteo Salvini. «Mon évêque me conseille de travailler en
silence mais je sens le devoir de dire
les choses», insiste Don Massimo,
qui espère que «tout l’engagement
de François ne sera pas jeté aux orties après son pontificat».
Envoyé spécial
à Pistoia (Toscane)
Libération Mardi 28 Août 2018
«Des partis xénophobes
avant d’être populistes»
Pour le chercheur
Aurélien Mondon,
la déresponsabilisation
de la parole politique
en Europe entraîne
une expansion des idées
racistes à tous les
niveaux de la société.
urélien Mondon étudie les articulations entre racisme et
populisme d’extrême droite à
l’université de Bath, en Angleterre.
Il explique comment les discours
xénophobes peuvent légitimer des
actes racistes.
La multiplication des discours
politiques xénophobes peut-elle
provoquer une augmentation des
actes racistes ?
Pas chez n’importe qui. Mais pour des
personnes déjà xénophobes ou racistes, entendre un politique tenir des
propos comme ceux de Boris Johnson, ex-ministre des Affaires étrangères britannique, qui a comparé début
août les femmes en burqa à des boîtes
aux lettres et à des braqueuses de
banques, peut légitimer le fait de passer à l’acte. Nous avons vu cela après
la campagne pour le Brexit. Et j’ai
peur qu’on le voie de plus en plus.
Nous assistons à une déresponsabilisation inquiétante de la parole politique. Poussées par ce mouvement,
les idées racistes vont se répandre
dans toutes les strates de la société. Il
y a quelques années, les électeurs du
Front national n’osaient pas dire pour
qui ils votaient, même aux sondages
d’opinion anonymes. Ce n’est plus le
cas actuellement. Les gens n’ont plus
honte d’avoir des idées racistes.
Existe-t-il des liens intrinsèques ce parti a stagné entre 1988, 1995 et
entre xénophobie et populisme de 2002. C’est l’abstention, forte chez les
droite ?
classes populaires, qui a augmenté.
Cela dépend de la définition qu’on Ces formations de droite radicale ont
donne du populisme. Un populiste est réussi à s’imposer comme l’alternaun politique qui va définir le peuple tive aux politiques majoritaires, malcomme opposé aux élites, dont il gré un faible soutien populaire.
donne une vision négative. Dans le Assiste-t-on vraiment à une moncas du Fidesz en Hongrie, de la Ligue tée de l’extrême droite en Europe?
du Nord en Italie, du parti Ukip au Ce n’est pas sûr. On ne peut pas se baRoyaume-Uni et du Rassemblement ser uniquement sur les résultats élecnational (ex-FN) en France, ce sont toraux ou les sondages d’opinion
des partis xénophobes avant d’être pour le définir. En revanche, on conspopulistes. Ils ont ensuite développé tate bien une banalisation des disun dispositif discursif
cours et des politiques
qui assimile leur idéoloxénophobes. Il y a
gie à leur image du peuvingt ans, il aurait été
ple. Dans le cas des poimpossible de voir entrer
pulismes de droite,
au gouvernement un
l’élite est présentée
parti comme la Ligue du
comme ennemie de la
Nord. Mais les pays dirination, souvent multigés par la droite radicale
nationale, voire juive. Et
ne sont pas les seuls conINTERVIEW cernés. Au Danemark, le
le peuple comme la
«majorité silencieuse».
gouvernement de centre
Les mauvais usages du terme «popu- droit vient d’interdire le port de la
lisme» ont aidé les partis d’extrême burqa dans l’espace public. De même
droite à gagner en visibilité.
avec la politique migratoire française.
Par quel processus ?
L’exemple le plus saisissant est celui
En les définissant comme «popu- de l’Australie. Le parti libéral au poulistes», les politiques, les médias et voir mène une politique anti-immides universitaires leur ont donné de grés qui fait rougir d’envie les partis
la légitimité. Plutôt que d’être «d’ex- d’extrême droite européens.
trême droite», ils sont «populistes», Ces politiques ne reflètent-elles
donc proches du peuple. Dans les an- pas les préoccupations de la
nées 80-90, cela a permis aux forma- population ?
tions de droite radicale de se recons- Il est quasiment impossible de savoir
truire en se détachant du tabou des ce que pense vraiment la population.
crimes de la Seconde Guerre mon- Les gens se font une idée de leur sodiale. Dès 1991, Jean-Marie Le Pen di- ciété influencée par les discours polisait ne pas être gêné par l’appellation tiques, médiatiques et de leurs pro«populiste». On leur associe ainsi une ches. Ont-ils un problème avec
base populaire qu’ils n’ont pas forcé- l’immigration ou leur dit-on qu’ils en
ment. Le cas du Front national est ont un ?
frappant. Le nombre de votants pour
Recueilli par AUDE MASSIOT
En Hongrie, l’esprit de famine d’Orbán
Les autorités ont été épinglées
par la Cour européenne des
droits de l’homme pour avoir
privé les réfugiés de nourriture.
n Hongrie, point d’actes racistes contre
les migrants: il n’y a personne contre
qui les perpétrer. Les rares clandestins
qui parviennent à franchir la clôture frontalière sont refoulés en Serbie ou filent vers
l’Autriche. Et Budapest n’admet que deux demandeurs d’asile par jour, dans des «zones de
transit», deux camps de conteneurs encerclés
de barbelés près de la frontière avec la Serbie.
A ces réfugiés qui ont choisi la voie légale –ils
sont actuellement 133, pour la plupart des familles, des malades et handicapés–, Viktor
Orbán avait assuré : «Nous aidons ceux qui
frappent à la porte.»
Mais pour Orbán, chef d’une droite nationaliste qui mène une campagne xénophobe depuis trois ans, ces exilés sont encore trop
nombreux. Il a trouvé une tactique pour s’en
débarrasser. Une nouvelle législation permet
de rejeter automatiquement les demandeurs
d’asile sans examiner leur dossier. Sous prétexte qu’ils ne viennent pas directement d’un
pays où leur vie ou leur liberté sont menacées.
Le 8 août, malgré l’avis négatif de la Commission européenne, l’Office hongrois d’immigration commence à appliquer la loi et refuse les
dossiers de deux familles afghanes et de deux
Syriens. Aussitôt considérés comme «illégaux», ils sont privés de repas pendant trois
jours, en attendant d’être expulsés vers la Serbie. L’avocat des familles afghanes, l’ONG Comité Helsinki, saisit en urgence la Cour européenne des droits de l’homme basée à
Strasbourg. Le 10 août, celle-ci ordonne à
l’Etat hongrois de «nourrir les plaignants pendant leur séjour dans la zone de transit». Le
lendemain, ces derniers reprennent le chemin
de la cantine. Mais les décisions de la cour
s’appliquent à des cas individuels, et non à
l’ensemble des demandeurs d’asile.
«Mensonges». Les autorités magyares privent alors de couvert d’autres réfugiés, en leur
disant: «Si vous voulez manger, adressez-vous
à la Cour de Strasbourg.» Dès que la Cour rend
un nouveau jugement (elle en est à son quatrième), l’Office d’immigration ôte le pain de
la bouche à de nouvelles victimes. Ce jeu cynique et inhumain a pour but «de pousser les
réfugiés à bout afin qu’ils repartent d’eux-mêmes vers la Serbie», analyse Andras Lederer,
responsable «plaidoyer» du Comité Helsinki.
Car si les fugitifs restent dans le campement,
le gouvernement hongrois ne peut les expulser sans le feu vert de Belgrade –qui refuse de
le donner– et il est alors obligé d’étudier leur
demande d’asile sur le fond. D’où la tactique
qui consiste à harceler les exilés en les privant
de repas. «C’est une violation de l’article 3 de
la Convention européenne, selon lequel nul ne
peut être soumis à la torture, ni à des traitements inhumains et dégradants», dénonce
Andras Lederer.
«Les déclarations du Comité Helsinki sont de
purs mensonges; encore une campagne de dénigrement par le réseau de George Soros! rétorque le porte-parole du gouvernement. La
législation hongroise est claire: tout demandeur d’asile est pris en charge par l’Etat, qui
dépense à cet effet plus de 700000 forints par
an et par personne [soit 2170 euros environ].
Mais si une personne voit sa demande d’asile
rejetée, elle doit quitter la zone de transit.»
Depuis quelques jours, les autorités hongroises
Le ministre italien de
l’Intérieur, Matteo
Salvini (au centre),
visite un campement
de réfugiés à San
Ferdinando (Calabre).
u 5 f t @libe
semblent faire une pause dans leur tactique de
harcèlement. Il n’en reste pas moins que cet
épisode s’inscrit dans la campagne de haine
contre les migrants menée depuis trois ans
par le gouvernement. Dans l’empire médiatique appartenant au clan au pouvoir (20 chaînes de télévision dont 6 publiques, 11 radios et
près de 500 journaux papier et sites web), le
message est omniprésent: les migrants sont
tous des terroristes en puissance. Le JT de la
première chaîne publique consacre souvent
vingt-cinq minutes à des reportages nourris de
fake news sur des étrangers qui terrorisent la
population en Allemagne ou en Belgique.
Reportages. Cette communication qui présente les migrants comme des monstres a
plongé les Hongrois dans la psychose. L’hôtelier d’un petit village a voulu offrir un séjour
au vert à une quinzaine d’enfants de réfugiés,
dont les parents ont tous des papiers (1). Mais
les villageois, terrorisés, s’y sont opposés. L’hôtelier a été menacé de mort, on lui a crevé les
pneus de sa voiture, et le projet a capoté. «Les
villageois ont eu raison de réagir de manière intelligente et déterminée», a commenté Orbán.
Correspondante à Budapest
(1) La Hongrie compte actuellement 3 555 réfugiés
(dont la moitié a un statut temporaire).
6 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Au meeting de Donald Trump à
Charleston, le 21 août. Le panneau
peut se traduire à la fois par
«Trump mine du charbon» ou
«Trump adore le charbon».
En revenant sur les mesures
environnementales de
l’administration Obama,
la Maison Blanche vole
au secours d’un secteur
dont le déclin semble
inéluctable, sans se soucier
de son impact sur le climat.
Donald Trump,
la solitude du
mineur de fond
es gigantesques feux de forêt
qui ont ravagé une partie de la
Californie pendant l’été, les
records de températures observés
dans plusieurs coins des Etats-Unis
et la sécheresse extrême qui touche
actuellement 131 millions d’Américains n’ont pas convaincu Donald
Trump de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique.
Le 21 août, lors d’un meeting à Charleston, en Virginie occidentale, il a
présenté en grande pompe le nouveau plan de l’Agence de protection
de l’environnement (EPA) pour réguler les émissions de polluants et
gaz à effet de serre.
«Ce texte est conçu pour aider l’industrie du charbon, tranche Julie
McNamara, analyste spécialiste
de l’énergie à l’Union of Concerned
Scientists. Il impose les normes les
plus basses possible et donne des
moyens de les contourner à la seule
condition que des travaux d’amélioration soient faits sur les centrales.»
Le président américain n’a jamais
caché sa volonté de relancer une industrie du charbon en plein déclin.
Dès la campagne électorale pour la
présidentielle en 2016, il clamait
vouloir mettre fin à la «guerre contre
le charbon» menée selon lui par Barack Obama. Il s’est ensuite entouré,
à Washington, de lobbyistes ou anciens du secteur des énergies fossiles. L’exemple le plus frappant est
celui d’Andrew Wheeler, l’actuel
directeur de l’EPA, l’agence américaine de l’environnement, qui a travaillé pour une firme dont un des
clients n’est autre… que Murray
Energy, autoproclamée «plus grande
entreprise minière en Amérique».
Venant remplacer le plan pour
l’énergie propre (Clean Power Plan)
d’Obama, qui visait à réduire la pollution carbone du secteur de l’énergie de 32 % en 2030 par rapport
à 2005, ce nouveau projet de régulation appelé Affordable Clean
Energy Rule («Règle de l’énergie pro-
Libération Mardi 28 Août 2018 f t @libe
Potsdam. Avec ce plan, il dit soutenir
les travailleurs du charbon, mais ce
sont des humains avant tout et ils
souffrent de la pollution de l’air et
du changement climatique.» D’après
les propres documents de l’EPA,
l’application de l’Affordable Clean
Energy Rule pourrait causer la mort
de 1400 personnes par an d’ici 2030,
essentiellement par maladies cardiovasculaires et respiratoires. Et
coûter au pays entre 1,4 et 3,9 milliards de dollars (1,2 à 3,4 milliards
d’euros) tous les ans. Mais tous les
Américains ne seront pas touchés de
la même manière: toujours d’après
des chercheurs de l’EPA, les AfroAméricains souffrent 1,54 fois plus
de la pollution aux particules fines
que la population générale. Les personnes vivant en dessous du seuil
de pauvreté, 1,32 fois plus.
D’un point de vue climatique, ce
nouveau plan conduirait à une
hausse de 47 à 61 millions tonnes
de CO2 en 2030. «L’industrie du
charbon ne peut et ne doit pas être
relancée si l’on veut avoir une chance
d’atteindre les objectifs de l’accord
de Paris [limiter la hausse des températures mondiales sous les 2°C
d’ici la fin du siècle, ndlr], ajoute
Anders Levermann. C’est un constat
scientifique : tant qu’on brûlera du
charbon, les températures continueront d’augmenter.»
pre abordable») entend à l’inverse
permettre aux industriels de prolonger les centrales à charbon vieillissantes. Une main tendue aux entreprises et travailleurs de ce secteur en
déclin, à un peu plus de deux mois
des élections de mi-mandat. L’annonce a eu l’effet désiré. Le locataire
de la Maison Blanche «a réussi presque tout seul à relever cette industrie», a vanté Chris Hamilton, viceprésident de l’Association du charbon de Virginie occidentale, assurant que les «jours les plus sombres»
du secteur étaient passés.
Un constat contrarié par la réalité
économique. D’ici à 2019, une douzaine de centrales à charbon obsolètes devraient fermer. L’an dernier,
cette énergie très polluante a atteint
un minimum historique et ne représentait que 30 % du marché de
l’électricité, contre 60 % il y a
trente ans. Le lendemain de la publication du plan de l’EPA, le service d’analyse financière Credit
Risk Monitor alertait sur le haut
niveau de difficultés financières de
trois entreprises américaines du
charbon: Consol Energy, Foresight
Energy et Westmoreland Coal Company. Elles cumulent à elles
trois 6,8 milliards d’actifs financiers. «Aujourd’hui, tout le monde
sait que notre futur sera décarboné,
reprend Julie McNamara. Il est devenu trop dangereux d’investir dans
le charbon.»
L’administration n’en est pas à sa
première tentative pour sauver
cette industrie. En juin, un mémo
obtenu par Bloomberg révélait la
volonté du département de l’Energie d’utiliser une mesure d’urgence
pour forcer des opérateurs de réseaux à se fournir en électricité
auprès de centrales à charbon et nucléaires en difficulté. Au motif qu’il
s’agirait d’une question… de sécurité nationale. Cette proposition ne
sort pas de nulle part. Elle fait écho
aux appels à l’aide de First Energy,
un énergéticien de l’Ohio qui a dû
se déclarer en faillite en avril.
«Donald Trump est du mauvais côté
de l’Histoire, estime Anders Levermann, climatologue à l’Institut de
recherche sur l’impact climatique de
Une autre récente attaque de l’administration Trump contre l’héritage d’Obama va à contresens de la
sauvegarde de la planète. Le 2 août,
la Maison Blanche a annoncé la fin
d’une régulation imposant aux
constructeurs automobiles une
réduction drastique de la consommation de carburants et des émissions de gaz à effet de serre pour
leurs véhicules. Ce retour en arrière
pourrait ajouter entre 28 et 83 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère en 2030, selon une analyse du Rhodium Group. Une
initiative «stupide», a torpillé Jerry
Brown, le gouverneur démocrate
de la Californie.
Cela n’empêche pas Trump de vanter les mérites du «charbon propre».
Il est en effet possible de rendre ces
centrales plus «vertes», juge-t-il, en
installant, par exemple, des systèmes de capture du carbone émis.
Une technique peu développée car
très onéreuse. Or, en parallèle, les
coûts de l’électricité solaire, éolienne et du gaz naturel continuent
de baisser. «Cette dynamique est très
difficile à arrêter, résume Luke Bassett, spécialiste énergie au think
tank Center for American Progress.
Jusqu’à maintenant, tous les efforts
du gouvernement fédéral dans ce
sens ont échoué.» Par ailleurs, l’Affordable Clean Energy Rule reste,
pour l’instant, à l’état de proposition. Ses détracteurs sont si nombreux qu’elle a peu de chance d’être
un jour appliquée. Barbara Underwood, la procureure générale de
l’Etat de New York, a annoncé
qu’elle attaquerait le texte en justice
au nom d’un groupe de 17 Etats et
six villes et comtés. L’Affordable
Clean Energy Rule pourrait donc
finir coincée dans les limbes de la
justice américaine. •
u 7
Dans les autres
on décarbone
Conscientes du coût
et sanitaire du
charbon, la Chine,
l’Inde et l’Afrique
du Sud jouent
la reconversion,
avec plus ou moins
de réussite.
n voulant remettre le
charbon sur les rails, les
Etats-Unis vont à contrecourant de la tendance mondiale. D’autant que le coût de
cette énergie fossile ultra polluante, qui représente 37% de la
production électrique dans le
monde, a gonflé de 21 % par an
depuis trois ans. De nombreux
pays ont entamé leur transition
énergétique. Passage en revue.
Premier producteur de charbon,
la Chine est aussi le premier pollueur au monde. Et elle en a payé
le prix fort. L’air des grandes
villes y est devenu irrespirable.
Pendant quatre mois l’hiver dernier, chantiers et usines ont été
fermés ou fortement ralentis
autour de Pékin. Mais la Chine
est aussi en passe «de remporter
la guerre contre la pollution», estime une étude de l’Institut de
politique énergétique de l’université de Chicago. Selon elle, le
taux de particules fines dans l’air
aurait baissé de 32% entre 2013
et 2017. Pour en arriver là, le gouvernement chinois a fait fermer
des milliers d’usines considérées
trop proches de ses centres-villes
et interdit le chauffage au charbon dans le nord du pays.
En 2018, le numéro 1 mondial des
énergies renouvelables espère réduire sa capacité de production
de charbon de 150 millions de
Le gouvernement
chinois a fait
fermer des
milliers d’usines
trop proches de
ses centres-villes
et interdit le
chauffage au
charbon dans le
nord du pays.
tonnes. Du coup,si la production
électrique chinoise augmente
de 7 % par an, la part d’énergie
fossile est passée de 83% en 2007
à 64% en 2017, et pourrait tomber
à 58% en 2020, rappelle l’Institut
français des relations internationales, dans un rapport publié
en mai. Mieux que le Japon ou
Avec 471 mines de charbon pour
alimenter le pays en énergie à
hauteur de 76 %, l’Inde est dépendante de son or noir, dont
elle est le 2e producteur mondial.
Le 3e émetteur mondial de CO2
a pourtant promis de réduire
de 35% ses émissions et de porter sa part d’énergies renouvelables à 40% d’ici 2030. New Delhi
a misé sur le solaire, une ressource dont l’Inde ne manque
pas, et dont elle espère multiplier par 25 la production
avant 2022. L’aéroport international de Cochin, dans le sud du
pays, est ainsi devenu le premier
aéroport alimenté par panneaux
solaires, tandis que des centaines de fermes photovoltaïques
ont vu le jour dans tout le pays.
Des efforts encourageants, mais
encore insuffisants. En 2016,
l’Inde enregistrait une hausse de
ses émissions de gaz à effet de
serre de 4,7 %.
Véritable usine à charbon du
continent, l’Afrique du Sud en
est aussi le 7e producteur mondial. Elle en est dépendante
à 80% pour sa production électrique, pour seulement 7 %
d’énergies renouvelables. Conscient de ses faiblesses, le gouvernement sud-africain s’est donc
engagé à réduire ses émissions
de CO2 de plus de 40% d’ici 2025.
Mais Ahmed Mokgopo, de l’ONG
environnementale, reste
sceptique : «Il est prévu de démanteler certaines centrales électriques dans les années 2020
mais aucune usine n’a encore été
fermée», affirme-t-il. Reste que le
gouvernement a annoncé lundi
qu’il allait geler toute nouvelle
construction de centrale nucléaire, et qu’il entendait porter
à 36% sa part d’énergies renouvelables (15 % d’éolien, 11 % de
solaire et 10 % d’hydroélectrique) dans son mix énergétique
d’ici 2030. Une révolution.
8 u
Libération Mardi 28 Août 2018
A bord du vol
ramenant le pape
d’Irlande à Rome,
Sur l’homosexualité,
le pape fait scandale,
l’Eglise rétropédale
Après des propos
de François sur l’utilité
de la psychiatrie pour
les enfants présentant
des «tendances
le Vatican a corrigé
le tir, sans dissiper
le malaise.
Correspondant à Rome
Libération Mardi 28 Août 2018
u 9 f t @libe
«Réintroduire la psychiatrie
était très malvenu»
e dominicain spécialiste
d’éthique revient sur la
polémique née des propos
du pape.
Comment expliquez-vous la
modification des déclarations
du pape sur l’homosexualité?
C’est une procédure habituelle au
sein du Vatican. A l’instant où les
propos deviennent polémiques,
il y a rétropédalage. Il n’y a rien
d’exceptionnel. L’Eglise a vite
compris que les propos du pape
ne seraient pas reçus. Ils sont, par
ailleurs, en totale contradiction
avec sa position depuis le début
de son pontificat. Et le contexte
est assez désastreux pour ne pas
rajouter de l’huile sur le feu: en ce
moment, il n’est pas de très bon
goût de voir le pape donner des
préconisations sur l’éducation des
jeunes. Avec les ravages des affaires de pédophilie [au Chili, en Irlande, en Pennsylvanie ndlr],
l’Eglise s’est partiellement dis- les personnes homosexuelles
qualifiée pour donner des con- étaient les premières concerseils au sujet des enfants. Cette sé- nées… Elles étaient considérées
quence a jeté un trouble parmi la comme des personnes malades,
communauté, il fallait réagir vite. donc à soigner. Mais les choses
Le mot «psychiatrie» a cristal- ont fini par évoluer dans le bon
lisé à lui seul la polémique…
sens. Dans l’Eglise catholique,
Et c’est légitime. Réintroduire depuis 1992 et le nouveau catéla médecine psychisme promu par
chiatrique dans
Jean-Paul II, il n’est
l’approche de l’hoplus question de
mosexualité était
dire que les homotrès malvenu. Le
sexuels sont des materme «psychiatrie»
lades à guérir. Vous
sous-entend que
ne trouverez rien de
l’enfant doit être
ce genre dans aucun
rééduqué, redressé,
texte officiel. C’est
cette raison
Comme s’il fallait
que les propos du
réussir à le délivrer
pape, avant qu’ils ne
de son orientation maudite. Avec soient modifiés, paraissaient être
ce terme, on a l’impression de re- une vraie régression.
plonger au XIXe siècle, au temps Pensez-vous que ses propos
des «perversions sexuelles» et des tenus dans l’avion sont partatraités psychopathologiques. gés par de nombreux fidèles?
A cette époque, toute personne Ils ne le sont plus. Ces opinions
qui avait un rapport sexuel sans existent encore mais elles ne reaboutir au don de la vie était un présentent plus – en théorie – le
pervers. Vous imaginez bien que point de vue officiel ni le point de
de choses à faire par la psychiatrie, pour voir
comment sont les choses. C’est autre chose
quand cela se manifeste après 20 ans», a-t-il déclaré avant d’ajouter: «Je ne dirai jamais que
le silence est un remède. Ignorer son fils ou sa
fille qui a des tendances homosexuelles est un
défaut de paternité ou de maternité.»
«Strict». Face au tollé provoqué par ces dé-
ui suis-je pour juger les gays ?»
avait lancé le pape François en
juillet 2013 devant 70 journalistes
stupéfaits, dans l’avion qui le ramenait du Brésil. Aux psychiatres de s’en charger, semblait
prôner dimanche Bergoglio, toujours dans
l’avion, de retour d’un voyage en Irlande. Interrogé sur ce qu’il dirait à des parents observant
des «penchants homosexuels» dès l’enfance
chez leur progéniture, le pape laissait entendre
qu’il s’agirait d’une maladie mentale: «Quand
cela se manifeste dès l’enfance, il y a beaucoup
clarations, le Vatican s’est empressé lundi de
rétropédaler, indiquant qu’il avait retiré le mot
«psychiatrie» du verbatim publié ce même
jour, «pour ne pas altérer la pensée du pape».
«Quand le pape se réfère à la psychiatrie, il est
clair qu’il le fait comme un exemple qui rentre
dans les différentes choses qui peuvent être faites. […] Mais avec ce mot, il n’avait pas l’intention de dire qu’il s’agissait d’une maladie psychiatrique, mais que peut-être il fallait voir
comment sont les choses au niveau psychologique», a commenté un porte-parole.
Les propos du pape, dans leur première version, ont d’abord scandalisé les associations LGBT, qui ont rappelé que depuis 1990,
l’Organisation mondiale de la santé a retiré
l’homosexualité de la liste des maladies mentales. «C’est une déclaration malheureuse qui
provoque beaucoup de mécontentement», soulignait lundi Flavio Romani, président d’Arcigay, l’une des principales organisations italiennes de défense des homosexuels.
«Jorge Mario Bergoglio est très strict sur les
questions morales», rappelait le vaticaniste du
Laurent Lemoine est
théologien et
quotidien la Stampa, Giacomo Galeazzi, selon
lequel, en juillet 2013, l’opinion publique
n’avait voulu retenir qu’une partie de la phrase
du pape: «Avant de déclarer “qui suis-je pour
juger les gays?” le pape avait indiqué qu’il était
entièrement le fils de l’Eglise. Ce qui signifie
qu’il n’y a pas d’évolution doctrinale mais une
approche évangélique différente. Pour le pape,
l’homosexualité reste un acte mauvais, mais
cela ne justifie pas d’éventuelles discriminations.» La figure de la femme adultère défendue par le Christ dans les évangiles serait une
métaphore de l’attitude à adopter vis-à-vis des
homosexuels : ni discrimination ni absolution. «“Va et ne pêche plus”, lui dit le sauveur»,
résume Galeazzi.
Reste que même dans son attitude pastorale,
François a montré des signes de raidissement
ces derniers mois. C’est ce que semblent déceler les milieux conservateurs. «Bergoglio fait
une pause dans la révolution», se réjouissait
en juin le très droitier quotidien il Tempo en
évoquant ses positions très dures contre
l’avortement («Pour s’assurer une vie tranquille
quand lors d’une grossesse on voit qu’il y a un
problème, on élimine un innocent […]. Au siècle
dernier, tout le monde était scandalisé par ce
que faisaient les nazis au nom de la pureté de
la race. Aujourd’hui, nous faisons la même
chose mais avec des gants blancs.») et sa défense de la famille traditionnelle. Ainsi, alors
que Lorenzo Fontana, le nouveau ministre de
la Famille du gouvernement populiste de Giu-
vue majoritaire. Bien sûr, tout
dépend des individualités, des
pays… En France, durant la Manif
pour tous, j’ai pu entendre sur le
terrain des personnes qui parlaient de «maladie» en évoquant
l’homosexualité mais je crois sincèrement que cette position est
désormais très minoritaire au
sein de la communauté.
De manière plus générale,
quelle est la position de
l’Eglise sur l’homosexualité?
L’Eglise catholique considère encore que les relations homosexuelles sont des péchés. Certes,
les personnes homosexuelles elles-mêmes jouissent d’un même
respect que les personnes hétérosexuelles, mais les actes homosexuels sont toujours considérés
comme des fautes morales.
L’Eglise reste coincée dans cette
contradiction dont elle n’arrive
pas à se défaire: celle qui oscille
entre la nécessité d’être inclusive,
d’accepter toute personne de manière inconditionnelle et l’idée
selon laquelle l’homosexualité est
un péché. Les plus progressistes
aimeraient qu’on reconnaisse aux
personnes homosexuelles une vie
sexuelle active et que la doctrine
soit actualisée. Mais l’Eglise ne
semble franchement pas prête.
Recueilli par
seppe Conte, considère que les unions homosexuelles sont des «saloperies», le pape est indirectement intervenu dans le débat italien en
répétant devant les délégués du Forum des familles: «Aujourd’hui, on parle de familles diversifiées, de différents types de familles, […] il
y a la famille des étoiles, la famille des arbres,
la famille des animaux mais la famille, image
de Dieu, homme et femme, n’est qu’une.» «François semble très mal conseillé par des ultracatholiques, notamment sur la présumée théorie
du genre», pointe Flavio Romani, pour qui le
pontificat semblait annoncer de grandes
ouvertures sur les questions sexuelles et les
libertés civiles: «Le ton a changé par rapport
à Benoît XVI mais il n’y a pas de révolution.»
Abus. En mai dernier, devant les évêques
italiens réunis en assemblée générale, François aurait également considéré que «s’il y a
des doutes qu’un jeune soit homosexuel, il vaut
mieux qu’il n’entre pas au séminaire». Et cela
quelques jours après avoir confié à un jeune
gay chilien victime dans son enfance d’abus
sexuels de la part d’un prêtre pédophile :
«Dieu t’a fait comme tu es et il t’aime ainsi. Le
pape t’aime comme tu es et tu dois être heureux
de ce que tu es.» «C’est l’approche pastorale de
François qui est différente mais la doctrine ne
change pas. Le pape se bat contre les discriminations mais cela ne veut pas dire qu’il est favorable aux mariages gays», insistait lundi
Giacomo Galeazzi. •
Offre intégrale
10 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Syrie : quel rôle pour le représentant
de Macron ? François Sénémaud, l’ancien ambassadeur
de France en poste à Téhéran depuis 2016, a inauguré lundi
sa nouvelle fonction de «représentant personnel du président de la République,
ambassadeur pour la Syrie». Un titre inédit qui fait le pendant à celui
de son homologue russe, Alexandre Lavrentiev, «envoyé spécial du président
Poutine pour la Syrie». Façon de marquer la volonté de la France de
«revenir dans le jeu». Quels que soient les talents de ce diplomate, la marge
de manœuvre de Macron reste très limitée sur le dossier syrien.
dera à Biarritz en août 2019,
Macron propose d’en «renouveler les formats et les
«Humilité». Manifestement
Emmanuel Macron, lundi, devant les ambassadeurs à l’Elysée. PHOTO ELIOT BLONDET . ABACA
Face à l’unilatéralisme rampant,
Macron mobilise ses ambassadeurs
Lors de son
discours annuel
aux diplomates,
lundi à l’Elysée,
le Président leur a
demandé de porter
un multilatéralisme
fort et une Europe
soudée pour
contrer la montée
des populismes.
Emmanuel Macron, fidèle à
lui-même, n’a pas reculé
devant les fortes paroles.
Le 29 août 2017, devant la
même assistance, le nouveau
président, élu depuis quatre mois à peine, avait fixé ses
priorités diplomatiques, insistant tout particulièrement
sur la défense du multilatéralisme et sur la refondation
d’une Union européenne
qu’il voulait plus intégrée et
plus souveraine.
aire de la France une
«puissance médiatrice»
engagée dans la définition d’un «nouvel ordre» international. Devant les diplomates réunis lundi à l’Elysée
pour l’ouverture de la traditionnelle conférence des
ambassadeurs de rentrée,
Crânement. Douze mois
plus tard, le chef de l’Etat est
bien obligé de reconnaître
que son message est loin
d’avoir eu l’écho espéré. Bien
au contraire. «Les extrêmes
ont progressé et les nationalismes se sont réveillés» (lire
aussi pages 2 à 5) et «le système multilatéral hérité du
siècle passé est remis en cause
par des acteurs majeurs et des
puissances autoritaires qui
fascinent de plus en plus»,
a-t-il reconnu, faisant implicitement référence aux politiques conduites de Washington à Ankara, en passant par
Rome ou Budapest. Pas question pour autant de «rendre
les armes» face à ce déferlement, a crânement ajouté
Macron. Il invite au contraire
à «redoubler d’efforts». Dans
le rôle de médiatrice qu’il lui
assigne, la France doit, selon
lui, «prendre de nouvelles initiatives» en construisant «de
nouvelles alliances».
Le chef de l’Etat a confirmé
que cette ambition passait
notamment par le respect des
engagements pris pour l’aide
publique au développement
(APD). Après une longue période de baisse, elle progressera, comme prévu, d’1 mil-
liard d’euros en 2019. En
mai 2017, Macron s’était engagé à la faire passer à 0,55%
du revenu national brut d’ici
la fin du quinquennat, très
loin encore du 0,7 % atteint
par le Royaume-Uni, l’Allemagne et, bien sûr, les pays
scandinaves, et que la France
s’était engagée à atteindre depuis plusieurs décennies.
Fiasco. Parmi ses initiatives, le président français a
cité un projet de réforme du
G7, ce groupe informel de
grandes puissances créé
en 1975, ainsi que la tenue
d’un sommet sur la Méditerranée «au début de l’été 2019»
à Marseille. Sur ce dernier
point, Macron s’est placé
dans la continuité de l’Union
pour la Méditerranée lancée
par Nicolas Sarkozy en 2008
mais très vite balayée dans la
tourmente des printemps
arabes. Contrairement à son
prédécesseur, Macron propose d’inclure «toutes les sociétés civiles» à ce sommet
qui sera l’occasion de «parler
de la jeunesse, de la mobilité,
de l’énergie des échanges universitaires». Le projet devrait
être à l’agenda d’une visite
présidentielle «dans les prochains mois» en Egypte.
Concernant le G7, Macron
propose d’en finir avec «ce
théâtre d’ombres et de divisions qui nous a davantage
affaiblis qu’il ne nous a fait
avancer». Il est vrai que le
dernier sommet au Canada
avait tourné au fiasco, Donald Trump déchirant dans
l’avion du retour le texte d’accord qu’il avait signé quelques dizaines de minutes
plus tôt. A l’occasion du prochain G7 que la France prési-
décidé à s’engager personnellement dans la campagne
des élections européennes, le
chef de l’Etat a redit son ambition de faire arbitrer par les
électeurs, à l’occasion du
scrutin de mai 2019, l’affrontement entre les nationalistes et ceux qui croient à la
possibilité de «construire une
souveraineté européenne».
«Avec gravité» – et même
«humilité»– il a reconnu que
ce combat serait «long et difficile». Après avoir visité plus
de la moitié des 27 pays de
l’UE lors de sa première année de mandat, il montre, en
cette rentrée, qu’il entend
garder le rythme afin de parler «à tout le monde». Avant
de se rendre jeudi en Finlande, il est attendu mardi au
Danemark pour une visite de
deux jours. L’Elysée souligne
que la dernière visite d’Etat
d’un président français à Copenhague remonte à François Mitterrand, il y a trentesix ans. «L’Europe ne se fait ni
à Bruxelles, ni à Paris, ni à
Berlin: elle se construit dans
la diffusion inlassable de nos
idées et de nos projets», a-t-il
Pas question pour lui de laisser aux Donald Trump, Viktor Orbán, Matteo Salvini et
autres le monopole de la critique de la mondialisation et
du multilatéralisme. Macron
se fait fort d’assumer la critique d’une «mondialisation
capitaliste» qui a généré
«une hyperconcentration»
des profits et une explosion
des inégalités. Un sujet qu’il
entend placer au cœur du G7
de Biarritz. Il constate ainsi
que «ceux qui croyaient à
l’avènement d’un peuple
mondialisé, protégé des morsures de l’histoire, se sont
profondément trompés». Il
faut, selon lui, prendre acte
du fait que «partout dans le
monde, les identités profondes des peuples ont resurgi,
avec leurs imaginaires historiques». Et pour qu’il soit
bien clair qu’il refuse de se
laisser enfermer dans le
camp des chantres de la
mondialisation heureuse,
Macron a fait savoir à ses ambassadeurs que ce «retour
des peuples» est à ses yeux
«une bonne chose». •
Libération Mardi 28 Août 2018
u 11 f t @libe
Que retenir de l’été 2018 ?
La victoire surprise de la France
en Coupe du monde, l’affaire
Benalla du nom de l’ancien conseiller sécurité de
Macron, le changement de monnaie au Venezuela
(photo), la mort de la Queen of Soul, Aretha Franklin…
Pour ceux qui ont décroché de l’actualité tout l’été,
Libération revient sur les faits marquants de juilletaoût. PHOTO AP
Elle souriait, radieuse. Pour
la première fois depuis
deux ans et demi, Richard
Ratcliffe a pu voir sa femme,
Nazanin. Grâce à un appel
sur Skype, passé depuis un
café de Téhéran, en Iran, il a
pu contempler, côte à côte,
les mines réjouies de Nazanin et de leur fille Gabriella,
4 ans. C’était jeudi. Depuis dimanche soir, Nazanin Zaghari-Ratcliffe, 40 ans, est à
nouveau enfermée entre
les murs de la prison d’Evin,
à Téhéran.
Et le prochain échange, normalement mardi, selon la
procédure de la prison, aura
lieu par téléphone. Richard
Ratcliffe n’a pas serré dans ses
bras sa femme et sa fille (dont
le passeport a été confisqué et
qui a été confiée à ses grandsparents maternels) depuis début avril 2016. Sa demande de
visa pour se rendre en Iran
n’a toujours pas été acceptée.
L’Irano-Britannique avait été
libérée jeudi soir pour une
permission provisoire de
trois jours, après deux ans et
demi de détention continue,
dont huit mois en isolation.
Cette libération pour bonne
conduite avait donné l’espoir
d’une extension immé-
En Iran, retour à la case prison
pour Nazanin Zaghari-Ratcliffe
diate –comme c’est souvent
l’usage– avec, peut-être, une
assignation à résidence chez
ses parents à Téhéran. Pour la
première fois depuis son incarcération, Nazanin a pu
dormir près de sa fille, lui
faire prendre un bain, marcher avec elle dans la rue,
main dans la main. «Elle m’a
dit qu’elle était tellement heureuse de marcher dans la rue,
comme dans une vie normale
enfin», a raconté Richard Ratcliffe à Libération.
Mais dimanche, après avoir
appris dans la matinée que
l’extension de sa permission
avait été accordée, Nazanin a
ensuite reçu l’ordre contradictoire de revenir à la prison,
sa demande ayant été rejetée
parce qu’un papier n’avait pas
été signé. Nazanin s’est effondrée. «Vous ne pouvez pas
rendre sa maman à une enfant puis la lui prendre à nouveau après trois jours. C’est de
la cruauté, c’est au-delà de la
cruauté», a-t-elle dit, en
larmes, à son mari.
Depuis son arrestation à
l’aéroport de Téhéran en
avril 2016 alors qu’elle s’apprêtait à rentrer avec sa fille
chez elle, à Londres, après
deux semaines de vacances
auprès de ses parents, l’IranoBritannique est l’otage d’un
jeu cruel des autorités iraniennes, dans le règlement
d’un conflit entre l’Iran et
le Royaume-Uni. Elle a été
condamnée à cinq ans de
prison pour «espionnage et
conspiration pour renverser le
régime». Des accusations
qu’elle nie formellement.
Avant son arrestation, elle
était employée de Thomson
Reuters Foundation, la branche caritative du groupe des
médias, où elle s’occupait de
tâches administratives. Depuis l’arrestation de Nazanin,
son mari se bat, au côté de
l’employeur de Nazanin et
de plusieurs organisations
de défense des droits de
l’homme pour tenter de la
faire libérer. Pendant des
mois, Richard Ratcliffe a remué ciel et terre pour obtenir
un rendez-vous, un soutien
du ministère britannique des
Affaires étrangères. Boris
Johnson, qui vient de démissionner, a mis deux ans à le
recevoir. Pire, il avait aggravé
la situation en déclarant devant le Parlement britannique qu’elle enseignait le journalisme. Son remplaçant,
Jeremy Hunt, a promis
de tout faire pour obtenir la
libération de Nazanin. Par
ailleurs, la situation géopolitique avec un Royaume-Uni,
comme le reste de l’UE, déterminé à respecter l’accord
sur le nucléaire dénoncé par
Trump, avait fait espérer
l’amorce d’une issue. Dimanche, après l’annonce du retour en prison de Nazanin,
Jeremy Hunt a révélé avoir
appelé vendredi son homologue iranien, Mohammad
Javad Zarif, «mais cela ne suffit pas, la lutte continue», at-il tweeté. Richard Ratcliffe,
lui, attend de pouvoir parler
à sa femme et s’inquiète de
sa réaction après son retour
en prison.
«Les principaux
de Birmanie
doivent faire
l’objet d’enquêtes
et de poursuites
pour génocide.»
Mission d’établissement des faits
des Nations unies sur la Birmanie
C’est la plus forte condamnation à l’encontre du régime civilo-militaire birman jamais prononcée par les Nations unies.
Un an après le début du nettoyage ethnique à l’encontre de
la minorité rohingya dans l’Etat Rakhine (ouest de la Birmanie), un groupe d’enquêteurs travaillant pour l’ONU a demandé lundi la démission immédiate du chef de l’armée
birmane, Min Aung Hlaing – réel dirigeant du pays – et
sa traduction devant la justice internationale pour «génocide», «crimes contre l’humanité» et «crimes de guerre». Missionnés par les Nations unies, Marzuki Darusman, Radhika
Coomaraswamy et Christopher Dominic Sidoti ont entendu 875 victimes et témoins des exactions de masse et des
crimes commis depuis 2011 dans toute la Birmanie. Ils ont
rendez-vous à Bruxelles à la Commission européenne. Mais
leur démarche a peu de chances d’aboutir.
Le faux propriétaire de Facebook arrêté
Commerce Trump conclut avec
le Mexique et négocie avec le Canada
«C’est un grand jour pour le commerce», s’est autocongratulé
lundi Donald Trump, en annonçant du Bureau ovale qu’un
accord commercial entre le Mexique et les Etats-Unis avait été
conclu après plusieurs mois de négociations sur la révision de
l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Un texte
dénoncé comme «désastreux» pour les Etats-Unis par Trump
dès son arrivée à la Maison Blanche. Le président américain
a aussi annoncé que les négociations avec le Canada allaient
«débuter sous peu» et qu’il allait appeler très bientôt le Premier
ministre canadien, Justin Trudeau. PHOTO EVAN VUCCI. AP
Paul Ceglia, 45 ans, a été arrêté jeudi en Equateur. En
fuite depuis plus de trois ans,
l’homme était poursuivi par
la justice américaine pour
avoir monté de toutes pièces
une accusation visant le fondateur de Facebook.
L’affaire remonte à l’été 2010,
quand Ceglia affirme détenir 84 % du réseau social.
Il aurait signé un contrat
en 2003 avec Mark Zuckerberg stipulant qu’il aurait
accepté de développer le site
contre 50% de la boîte, plus
un point supplémentaire
pour chaque jour de retard.
Le projet ayant 34 jours de retard, sa part de l’entreprise
monterait à 84%, dit Ceglia.
Une plainte est déposée au
tribunal de l’Etat de New
York, avec une copie du
contrat. Sauf que la presse
doute tout de suite de la véracité des accusations. A l’époque, San Francisco Chronicle
rappelle que le nom de domaine Facebook n’est apparu
qu’en 2004. Plus embêtant,
le journal révèle que Ceglia a
déjà été arrêté avec sa femme
pour plusieurs chefs d’inculpation au sujet d’une livraison de bois de chauffage
à 200000 dollars qui n’a jamais eu lieu.
En 2011, Ceglia avance
de nouvelles «preuves» (une
douzaine de mails échangés entre 2003 et 2004 avec
Zuckerberg, dit-il) et fait appel à un puissant cabinet
d’avocats, DLA Piper, qui se
débarrassera de lui quelques
mois plus tard, doutant de sa
bonne foi. Ceglia se trouve
alors un nouveau défenseur,
Jeffrey Lake… qui démissionne lui aussi.
En octobre 2012, Ceglia est
arrêté à son domicile et inculpé pour montage frauduleux. Deux ans après, Facebook attaque DLA Piper en
justice. D’après Zuckerberg,
le cabinet était conscient
d’avoir affaire à un menteur
au moment de prendre
Ceglia comme client, et ne
cherchait qu’à s’enrichir.
Le procès de Ceglia devait
avoir lieu le 4 mai 2015. Mais
en mars, l’accusé, sa femme,
ses deux fils et son chien se
sont évanouis dans la nature.
Placé sous surveillance électronique à son domicile, Ceglia s’est défait de son bracelet et l’a attaché à un engin
mécanique simulant des dé-
placements. Il a disparu des
radars… jusqu’en août 2016.
Dans une série de mails avec
le magazine Bloomberg, il
raconte qu’il a fui parce que
«quelqu’un prévoyait de [le]
Avant son arrestation jeudi,
les autorités équatoriennes
ont d’abord identifié sa
femme et l’ont suivie à son
domicile, a rapporté une
source proche du dossier. Fin
de l’histoire? Pas vraiment:
la cour nationale de l’Equateur doit encore statuer sur
son extradition (à laquelle
il compte s’opposer, d’après
son avocat aux Etats-Unis).
Selon USA Today, avant sa
fuite, Ceglia risquait déjà jusqu’à vingt ans de prison pour
ses fausses accusations.
12 u
Libération Mardi 28 Août 2018
peut compter
sur Bézieux
pour pleurer
Fraîchement élu patron des patrons,
Geoffroy Roux de Bézieux aborde la rentrée
avec la ferme intention d’obtenir plus du
gouvernement. Tour d’horizon des mesures
déjà passées ou toujours sur la table des
n poil chafouin, le nouveau président.
Lundi, à la veille de sa première université d’été du Medef en tant que numéro 1 de l’organisation, Geoffroy Roux
de Bézieux n’a pas vraiment apprécié les petites annonces matinales du ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire. Le report d’une partie des baisses de cotisations
patronales au 1er octobre de l’année prochaine
[lire ci-contre] pour aider le gouvernement à
boucler son budget 2019? De la «tambouille
comptable», a critiqué lundi le nouveau patron des patrons, élu en juillet dernier et irrité
d’avoir appris la nouvelle «au dernier moment», soit «quelques heures avant» les annonces du ministre sur RTL. Roux de Bézieux
a donc lancé devant la presse, depuis le siège
de l’organisation patronale, un (petit) avertissement à l’exécutif, mettant en garde contre
des «mesures contradictoires» qui pourraient
«créer de l’incertitude». Et donc peser sur la
croissance: «Il ne faudrait pas qu’on revienne
à une période pas si lointaine où l’on alternait
le zig et le zag…» Patrick Martin, numéro 2 du
Medef, n’en pense pas moins: «Le gouvernement cherche des recettes de poche, un peu
dans l’urgence, ce n’est pas digne de lui», souffle-t-il. Si Roux de Bézieux a convenu que cet
exécutif «a fait beaucoup de choses» en faveur
des entreprises, il en a demandé davantage
sur la «dépense publique»: «C’est l’angle mort
de la politique économique du gouvernement,
a-t-il insisté. On peut regretter qu’il n’y ait pas
de vraie réflexion de long terme», sur les missions de l’Etat.
Roux de Bézieux aura quelques occasions
d’en causer avec le Premier ministre. Avant
d’être reçu, jeudi, à Matignon dans le cadre
des premiers tête-à-tête d’Edouard Philippe
avec les partenaires sociaux sur l’agenda
social, le chef du Medef accueillera mardi
le chef du gouvernement à Jouy-en-Josas
(Yvelines), pour l’université d’été du Medef.
L’an passé, en plein lancement des ordonnances travail, Philippe avait pris soin d’éviter les applaudissements des patrons. Cette
année, sept de ses ministres, dont Bruno
Le Maire (Economie et Finances) et Muriel
Pénicaud (Travail), sont inscrits au programme pour porter la parole «pro-entreprise» du gouvernement. •
Première conférence de presse de Geoffroy Roux de Bézieux, lundi au siège du
Libération Mardi 28 Août 2018 f t @libe
«Jeter les bases d’un nouveau contrat social.» La mission,
lancée aux partenaires sociaux par Emmanuel Macron dans
son discours du 10 juillet devant le Congrès, va occuper le
Medef tout l’automne. Avec, en point d’orgue, une nouvelle
réforme de l’assurance chômage commandée par le gouvernement. Et cela, même si la dernière convention Unédic
– traduite dans le projet de loi «liberté de choisir son avenir
professionnel» adopté par le Parlement il y a à peine… un
mois– date de février. Insistant sur la mise en place de mesures d’«incitation au retour à l’emploi» et de «formation des
demandeurs d’emploi», Geoffroy Roux de Bézieux demande
aux syndicats d’être «en capacité d’ouvrir tous les sujets».
«Tout doit être mis sur la table», a réclamé le patron du Medef
lundi devant la presse. Lequel espère (encore) échapper au
«bonus-malus» sur les contrats courts que réclament une
partie des syndicats et le gouvernement.
Autre sujet du nouvel agenda social: la santé au travail. Satisfait d’avoir échappé au financement par les employeurs des
premières indemnités journalières en cas d’arrêt maladie
(lire ci-contre), Roux de Bézieux s’est dit également «prêt»
à faire quelques pas, car «on a un système de prévention et
de santé au travail qui est complexe, pas forcément efficace».
A une condition, toujours la même : «Le coût du travail ne
doit pas augmenter.» Contrairement à son prédécesseur,
Pierre Gattaz, le nouveau patron du Medef a évité d’en faire
des tonnes sur les «charges» qui «pèsent» sur les entreprises.
Tout juste a-t-il souligné que, pour la réforme des retraites
prévue en 2019, le patronat fera bien attention à ce que le
financement des futures pensions n’aggrave pas le «problème de compétitivité» des entreprises françaises.
Le Medef compte aussi sur le gouvernement pour qu’il
tienne sa promesse de suppression de plusieurs «petites
taxes». «Nous allons supprimer 25 petites taxes, celles qui
ont moins de 150 millions d’euros de rendement, dans les
deux prochains budgets», a annoncé Gérald Darmanin (Action et Comptes publics) début juillet. Lesquelles? Il faudra
attendre la présentation, fin septembre, du projet de loi de
finances pour en connaître le détail. Manque à gagner pour
l’Etat : 200 millions d’euros par an.
Vent de panique sur le patronat au cœur de l’été. Soucieux
de l’augmentation rapide du coût des arrêts maladie des salariés, l’exécutif veut frapper fort. Et envisagerait même de
transférer une partie de la charge, de la Sécurité sociale vers
les entreprises. Ces dernières se verraient facturer quatre jours pour les arrêts d’une durée inférieure à huit jours.
Une idée que le gouvernement commence par ne pas
démentir, le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin, estimant ainsi qu’il n’y a «pas de tabou» en matière de
santé au travail, tandis qu’Edouard Philippe évoque, dans
une lettre aux partenaires sociaux, un futur système «plus
responsabilisant» –pour les employeurs, comprend-on, qui
seraient incités à veiller au bien-être de leurs salariés. Dans
le JDD de dimanche, le Premier ministre rassure toutefois
les entrepreneurs: «J’écarte l’hypothèse d’une mesure brutale de transfert vers les entreprises […] On ne va pas envoyer
de contre-message.» Le problème reste pourtant posé, et
sa réponse renvoyée à une concertation avec les partenaires
sociaux, cet automne.
Autre attention délicate à l’égard du patronat: la priorité donnée, dans l’agenda parlementaire, au Plan d’action pour la
croissance et la transformation des entreprises, dit loi Pacte.
Un texte concocté par les services de Bruno Le Maire et
censé encourager la croissance des entreprises françaises,
notamment par la suppression ou le gel de certains seuils
sociaux, l’aide à l’export pour les PME ou encore la facilitation des transmissions. Parfois présenté comme une nouvelle «loi Macron», il a vu sa présentation en conseil des ministres plusieurs fois reportée avant l’été. Et il aurait pu
souffrir, en cette rentrée, d’un agenda bouleversé par les péripéties de la réforme constitutionnelle, dont l’examen par
l’Assemblée avait été interrompu en juillet par l’affaire
Benalla. L’exécutif a finalement décidé de donner la priorité
au texte porté par son ministre de l’Economie, ce dont
celui-ci n’a pas manqué de se féliciter lundi. «Nous voulons
concentrer en cette rentrée notre action sur les chantiers
économiques», avait expliqué dimanche Edouard Philippe.
Repoussant «de quelques mois» un chantier constitutionnel
jusqu’ici jugé essentiel.
Pour réduire le déficit public, «il faudra que chacun apporte
sa contribution», a insisté lundi le ministre de l’Economie,
Bruno Le Maire, devant l’Association des journalistes économiques et financiers. «Et les entreprises aussi», a-t-il précisé.
Dont acte: dans un budget 2019 globalement favorable aux
employeurs, l’exécutif réalisera aussi quelques économies
à leurs dépens. Tous devaient par exemple bénéficier,
au 1er janvier, d’une baisse de quatre points des cotisations
patronales sur les salaires au niveau du Smic. Celle-ci sera
finalement décalée de, neuf mois, n’intervenant qu’à partir
du 1er octobre 2019. Bénéfice attendu de ce report : 2 milliards d’euros. La manœuvre en rappelle une autre, portant
elle sur les cotisations salariales : pour en réduire le coût,
cette baisse a été effectuée en deux temps, l’un début 2018,
l’autre prévu le 1er octobre. «De la même façon que nous
avons demandé aux salariés d’attendre, nous demandons
aux entrepreneurs de la patience», a plaidé lundi Bruno
Le Maire. Sans convaincre le président du Medef, Geoffroy
Roux de Bézieux, qui a déploré «un signal négatif».
Autre mesure annoncée par le ministre: une hausse du taux
du cinquième acompte de l’impôt sur les sociétés pour les
entreprises réalisant plus de 250 millions d’euros de chiffre
d’affaires. Quoique déplorée par le Medef, la mesure n’est
qu’une opération de trésorerie, ces versements anticipés
ne changeant pas le taux de l’impôt proprement dit. Le Maire
doit aussi annoncer, dans les prochains jours, une baisse
d’un milliard d’euros des aides publiques aux entreprises,
dont il discute encore le détail avec le patronat.
Sujet d’angoisse supplémentaire pour ce dernier: le prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, à partir du 1er janvier 2019. Un dispositif qui, à leur grande inquiétude, reposera largement sur les employeurs. Conscient du risque,
l’exécutif multiplie les opérations de communication autour
de la réforme. Edouard Philippe a annoncé dimanche qu’il
ferait prochainement «un point sur la préparation» du chantier. Mais pas question de reporter la réforme, a assuré lundi
matin le ministre des Comptes publics, Gérald Darmanin.
A les entendre déplorer telle ou telle mesure ponctuelle de
l’exécutif, on en oublierait le principal : les entreprises
seront, sauf improbable changement de cap, les grandes
gagnantes du quinquennat. De la réforme du code du travail
à la suppression (contrainte par la justice) de la taxe sur les
dividendes, en passant par la suppression de l’impôt de
solidarité sur la fortune (ISF) et la mise en place d’un prélèvement forfaitaire unique de 30% sur les revenus du capital,
nombreuses sont déjà les réformes favorables aux employeurs ou investisseurs. «Notre politique est une politique
de l’offre», a assumé lundi Bruno Le Maire, déplorant
lui aussi un «coût du capital trop élevé» en France. Le
prochain budget conservera ce cap. Amorcée sous François
Hollande, la baisse de l’impôt sur les sociétés (IS) se poursuivra cette année, son taux passant de 33 % à 31 % pour les
entreprises qui réalisent plus de 500 000 euros de bénéfices. Le gouvernement a prévu de ramener l’IS à un taux
unique de 25 % en 2022, histoire d’être, insiste-t-il, dans la
moyenne européenne.
Les entreprises vont aussi grandement bénéficier de la bascule du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en baisse pérenne de cotisations patronales. Sous
sa forme actuelle, le dispositif, fondé sur les rémunérations
de l’année précédente, agit avec un an de décalage. La
baisse de cotisations patronales devrait s’appliquer, elle,
mois après mois, dès le 1er janvier 2019. Conséquence : l’an
prochain, les entreprises toucheront à la fois leur chèque
au titre du CICE de 2018 et verseront moins de cotisations.
Bénéfice pour les entreprises, et coût pour les finances publiques: 20 milliards d’euros. Pour Le Maire, cette formidable
manne doit être consacrée «à l’investissement et au désendettement, plutôt qu’aux dividendes». Un vœu que l’Etat n’a
guère les moyens de faire respecter. D’autant que le patronat
refuse que l’on parle d’«effet d’aubaine». Depuis longtemps,
il pointe que, mécaniquement, la suppression du CICE et
son remplacement par des baisses de charges aura comme
conséquence d’élargir l’assiette de l’impôt sur les sociétés.
Medef, à Paris.
u 13
14 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Les «Américains
accidentels» traqués
jusqu’en France
a guerre à l’imperium américain est de nouveau déclarée.
Il ne s’agit plus de motifs militaire ou judiciaire, désormais il est
fiscal. Depuis 2010 et une loi dite
Facta (Foreign Account Tax Compliance Act), le fisc yankee s’autorise le droit de redresser tout ressortissant américain (de près ou de
loin) à travers le monde. Non plus
au motif de résidence, mais de citoyenneté. Les Etats-Unis sont le
seul pays au monde à procéder de
la sorte, avec l’Erythrée –et encore,
ce pays a été condamné en 2011 par
l’ONU pour avoir instauré un impôt
sur sa «diaspora», en ayant «recours
à l’extorsion, la violence, la fraude et
d’autres moyens illicites de percevoir
des impôts»… Palinodie de l’histoire, cette loi Facta ne vise que les
personnes physiques, les grandes
entreprises de type Gafa restant libres d’abriter leurs plantureux bénéfices sous les cocotiers.
Arme atomique
Nonobstant, le ton monte et les Occidentaux se rebiffent. Cet été, l’Assemblée nationale française a initié
une mission d’information parlementaire, consacrée sobrement à
«l’assujettissement à la fiscalité
américaine de citoyens français». Il
est question des «Américains accidentels». Comme leur nom le suggère, il s’agit de binationaux, nés
outre-Atlantique durant un bref séjour de leurs parents (pour des motifs touristiques, estudiantins ou
professionnels), puis ayant fait leur
vie en France, payant leurs impôts
sur place. Au nom du vieux principe
non bis in idem, ils ne peuvent être
imposés deux fois sur leurs revenus.
Mais le fisc américain surfe sur le
20000 Franco-Américains
nés aux Etats-Unis sans y avoir
vécu sont concernés par une loi
qui permet à Washington
de leur réclamer un surplus
d’impôt, ce qui donne lieu
à des situations kafkaïennes.
Paris et Bruxelles se rebiffent.
différentiel d’imposition entre les
deux pays, notamment sur certains
produits financiers comme l’assurance-vie, peu taxée en France. A ce
titre, cela ne concerne pas les plus
démunis des Français. Mais il y a
aussi l’imbroglio de la CSG ou
du CRDS, pour une partie déductibles chez nous du revenu imposable, mais inconnus aux Etats-Unis.
D’où des redressements fiscaux en
rafales. Le fisc américain n’ayant
pas les moyens de fliquer ses ressortissants offshore, il s’en remet aux
banques occidentales. A elles de
faire le boulot à sa place, de recenser tout client présentant le moindre «indice d’américanité», sous
peine d’une amende de 30% de toutes leurs transactions en dollars.
L’arme atomique.
Détail de l’histoire, l’accord fiscal
franco-américain fut ratifié en 2014
par le Parlement, quelques jours
après que BNP-Paribas avait été
condamné à une amende record
de 9 milliards de dollars (7,7 milliards d’euros) pour avoir violé un
embargo sur l’Iran unilatéralement
décrété par Washington. Depuis, les
banques françaises s’exécutent le
doigt sur la couture du pantalon.
Les plus petites ou moyennes d’entre elles, plutôt que de s’embarrasser
de paperasserie, se contentent de virer tout client présentant le moindre
«indice d’américanité», au risque de
violer le droit au compte bancaire à
la française. Pour les citoyens concernés (plus de 270000 Euro-Américains, dont au moins 20000 Franco-Américains), une façon simple
de s’extraire du maelstrom consisterait à renoncer à la nationalité américaine. Mais c’est un parcours du
combattant doublé d’un «racket»
[lire ci-contre], car il leur faut en sus
régler un arriéré d’impôts sur les
cinq dernières années avant de pouvoir enfin redevenir franco-français.
«Situations atypiques»
Qu’attendent donc les pouvoirs publics européens ou hexagonaux
pour regimber et dire leurs quatre
vérités à Washington? En mai, une
résolution déposée par la députée
(LR) Jacky Deromedi donnait le
ton: «Nous ne pouvons pas permettre que des compatriotes soient pris
en otages et aient à payer une rançon pour avoir le droit de vivre dignement.» Dans la foulée, Richard
Ferrand, président du groupe LREM
à l’Assemblée, prenait sa plus belle
plume pour alerter le président de
la République. Début juillet, Emmanuel Macron lui répondait par retour tardif de courrier avoir «entrepris des démarches diplomatiques
résolues» en vue d’en finir avec ces
«situations atypiques». Sans grands
résultats à ce jour.
Fin juin, le Parlement européen se
rebiffait à son tour, avec le vote
d’une résolution au ton comminatoire, enjoignant les Etats membres
de l’UE ayant servilement signé un
accord d’application du Facta de
«soit l’abroger, soit le renégocier», ou
encore de les «suspendre collectivement». Pointant au passage et en
vrac l’absence de réciprocité, la violation des droits fondamentaux…
Plus concrètement, les eurodéputés
souhaitent que «les Américains accidentels puissent se défaire de leur
citoyenneté américaine, non souhai-
tée, gratuitement et sans sanction.»
Au plan hexagonal, la mission d’information parlementaire de l’Assemblée nationale, après avoir multiplié les auditions en juillet, rendra
son rapport fin septembre. Son corapporteur, Laurent Saint-Martin
(LREM), résume la problématique:
«Pour les Américains, ce n’est même
Libération Mardi 28 Août 2018
u 15 f t @libe
«Je suis parti
en courant
et en payant»
François et Jacques
se sont confrontés aux
méandres de la double
nationalité américaine.
L’un a renoncé à sa
citoyenneté, l’autre
reste caché.
eux «Américains accidentels» (1) nous racontent leur
parcours du combattant en
vue de renoncer à leur citoyenneté
américaine. Deux récits résumant
la situation kafkaïenne pour qui
tenterait vaille que vaille de s’extirper de cette double nationalité. L’un
est allé au bout de la démarche,
l’autre y a renoncé, mais ils en tirent
la même conclusion: «On se plaint
souvent de l’administration française, mais l’américaine est encore
François est né aux Etats-Unis
en 1965, mais n’y a vécu que treize
jours, le temps que son père achève
fissa ses études dentaires à Chicago.
«Je n’ai jamais mis les pieds sur le sol
américain, faute de pouvoir marcher à cet âge. J’y suis né par hasard», ses parents, français, n’ayant
au départ pas programmé d’avoir
un enfant. Un demi-siècle plus tard,
sa banque le rappelle à l’ordre, sous
le prétexte d’un «indice d’américanité». De fait, son lieu de naissance
figure dans ses coordonnées bancaires. Très vite, son banquier français bloque son contrat d’assurance-vie. François entreprend alors de
se mettre en conformité avec les
autorités fiscales de son pays natal,
malgré ses préventions à l’encontre
des Etats-Unis: «Après les attentats
de novembre 2015, l’ambassade
américaine à Paris ne s’était guère
préoccupée du sort d’éventuels ressortissants ; mais quand il s’agit de
les faire payer…»
«Vieux solex». En bon citoyen
pas un sujet. Le concept d’Américain
accidentel n’est pas logique à leurs
yeux.» Faute de renégocier la loi
Facta et les accords intergouvernementaux qui vont avec –trop compliqué, trop polémique–, il suggère
une sortie à l’amiable, plus ou
moins par le haut : «Faciliter la renonciation à la nationalité améri-
caine.» Et propose une forme de
«transaction» en vue de solder a minima les prétendus arriérés fiscaux.
Le rapporteur se dit «optimiste». En
attendant, l’Association des Américains accidentels (AAA) entend
contester devant le Conseil d’Etat
ces «accords conclus sous la contrainte économique». •
Fabien Lehagre,
de l’Association
des Américains
accidentels, à Paris
franco (surtout)-américain (fort
peu), il décide toutefois de se mettre
en règle, et c’est là que les ennuis
commencent. D’abord, fournir
l’équivalent d’un numéro de sécurité sociale aux autorités américaines. François n’en a pas, n’ayant jamais résidé outre-Atlantique. On lui
rétorque : «Prouvez-nous que vous
n’en avez pas, débrouillez-vous!» Il
en est réduit à recenser tous ses
vieux indices de francitude, carnets
scolaires, carte de club Mickey pendant les vacances ou de bibliothèque… Rien qu’en documents transmis, François en aura pour 80 euros
de timbres. Il faut vraiment tout
mettre: «Si mon compte bancaire affiche en cours d’année un solde plus
positif que d’habitude, il faut que je
justifie que je viens de vendre un
vieux solex…» Mais le pire est à ve-
nir: 6500 dollars d’expertise comptable pour calculer son imposition
made in US; 3500 dollars de redressement fiscal subséquent ;
2 300 dollars, cerise sur le gâteau,
pour obtenir le certificat final de renonciation à la nationalité américaine –à verser en liquide auprès de
l’ambassade américaine à Paris…
Quelque 12 500 dollars au total
(10750 euros). François s’en est finalement sorti. «J’ai pu me débarrasser de cette foutue nationalité américaine car la somme finale à régler
n’était pas trop importante, même si
c’est du racket.» Mais il conserve un
goût saumâtre de cet ultime rendezvous au sein de l’ambassade, avant
d’acter sa renonciation. On fait mine
de l’implorer: «Vous êtes sûr? Vous
ne savez pas ce que vous perdez. Réfléchissez, on revient dans dix minutes…» François n’a pas hésité une seconde: «Je suis parti en courant et
en payant.»
Ligne de mire. Jacques, lui, est
né sur le sol français. D’une mère
française mais d’un père américain,
lequel ne se serait depuis guère investi dans ses devoirs familiaux… A
la différence de François, il ne s’est
pas encore fait repérer par son banquier –la nationalité de son père ne
figure pas sur son dossier bancaire.
«Personne ne peut deviner que je suis
américain.» Toutefois, se sachant
potentiellement dans la ligne de
mire, il effectue quelques démarches en vue d’une éventuelle régularisation. Premier contact avec un
avocat américain qui aussitôt affiche ses honoraires: 50000 dollars.
«Il y a là un vrai business», pointe
benoîtement François, lequel ne renonce pas encore à ce stade à se régulariser «dans les règles». Il finira
par renâcler quand son conseil américain lui présente l’ardoise fiscale
à régler en sus: 115000 dollars. Cette
fois, Jacques s’insurge : «Je veux
bien être honnête et jouer le jeu, mais
l’argent que j’ai gagné en France doit
être réinvesti en France.» Il pointe
au passage le pataquès de la CSG, invention française déductible du revenu imposable, inconnue outreAtlantique. Depuis, Jacques se fait
tout petit: ni sa banque française ni
le fisc américain ne l’ont encore repéré. «Qu’ils viennent me chercher»,
fanfaronne-t-il, avant de se justifier:
«Je n’avais pas prévu de mentir, mais
il s’agit d’une authentique captation
de capitaux français par un Etat
étranger. Les sommes réclamées ne
sont tout simplement pas acceptables.» Seule concession, il aura véritablement versé 50000 euros à un
avocat américain. Pour voir, avant
de se planquer.
(1) Leurs prénoms ont été changés.
16 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Meurtre de Vanesa Campos Cinq personnes ont
été mises en examen et placées en détention provisoire
pour «meurtre commis en bande organisée» et «vols en
réunion avec dégradations» après la mort de Vanesa Campos, une prostituée
trans de 36 ans abattue d’une balle dans le thorax au bois de Boulogne
dans la nuit du 16 au 17 août. Dans le cadre de l’enquête diligentée par
la brigade criminelle, huit individus avaient été interpellés le 21 août
et placés en garde à vue avant d’être déférés deux jours plus tard au parquet
de Paris, a-t-on appris lundi de source judiciaire. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
La télémédecine
se généralise enfin
et télé-expertise
vont bénéficier
d’un cadre légal
dès le 15 septembre
et seront ainsi
remboursées. Une
façon de répondre
au défi des déserts
médicaux et
de favoriser le suivi
des patients
par différents
est la rentrée de
la télémédecine.
Mi-septembre, elle
entre en vigueur après l’accord signé en juin par la totalité des syndicats de médecins (ce qui est rarissime) et
l’assurance maladie. Un accord qui est tout sauf anecdotique car le développement
futur de la télémédecine peut
apporter une réponse aux faiblesses actuelles du système
de santé, coincé entre les difficultés d’accès aux soins, le
suivi des malades de plus en
plus âgés, et enfin l’accroissement continu du nombre des
maladies chroniques (plus
de 10 millions de patients
souffraient en 2016 d’une
affection longue durée) ?
Dans les faits, deux catégories d’actes sont créées : la
téléconsultation et la télé-expertise.
La téléconsultation
Le but : non seulement simplifier l’accès à un docteur
pour des patients ayant du
mal à se déplacer, mais aussi
apporter une réponse dans
des régions désertées par les
praticiens. Désormais, donc,
tout assuré, quel que soit son
lieu de résidence, et tout professionnel, quelle que soit sa
spécialité, pourra recourir
à ce type de consultation.
Ladite téléconsultation devra
néanmoins transiter par le
médecin traitant du patient.
«Sur le plan technologique,
celle-ci repose sur deux exigences: d’une part, le recours
à un échange vidéo – exigé
par la loi, pour garantir la
qualité des échanges entre
le médecin et le patient
via une bonne résolution
d’image – et, d’autre part,
la connexion à une solution
sécurisée, exigence essentielle dans la mesure où
la téléconsultation fait
transiter des informations
à caractère médical dont la
confidentialité doit être protégée», a expliqué l’assurance
Dans tous les cas, cette
téléconsultation se déroulera
comme n’importe quelle
autre consultation. Elle
commencera ainsi par une
demande de rendez-vous.
C’est le médecin qui enverra
un lien au patient, l’invitant
à se connecter sur un site ou
une application sécurisés via
son ordinateur ou une tablette équipée d’une webcam. Les patients qui n’ont
pas d’accès à Internet ou ne
sont pas à l’aise avec ces
technologies pourront être
assistés par un autre professionnel de santé équipé,
comme un pharmacien ou
une infirmière venant à domicile. Le patient pourra
également se rendre dans
une cabine de téléconsultation installée à proximité.
«Ce type de cabine est déjà en
cours de déploiement dans
les maisons de santé, dans
les pharmacies ou dans
d’autres lieux publics facilement accessibles aux
patients», selon la Sécurité
sociale. Par ailleurs, la téléconsultation sera facturée
par le médecin 25 euros,
c’est-à-dire le tarif normal, et
elle sera prise en charge
comme une consultation
La télé-expertise
Elle arrive, mais un peu plus
tard, à partir de février,
et son but est de permettre à
un médecin d’en consulter
un autre sur le dossier d’un
patient ; elle peut ainsi impliquer un généraliste et
un spécialiste, mais aussi
deux médecins spécialistes,
les deux ayant besoin de
discuter, par exemple sur
un diagnostic ou une lecture
d’analyses, voire la pertinence d’examens complémentaires. Pour la Sécurité
sociale, «elle sera dans un
premier temps réservée aux
patients en affection longue
durée ou atteints de maladie
rare résidant en zones dites
sous-denses et dès lors qu’ils
n’ont pas de médecin traitant
ou rencontrent des difficultés
à consulter rapidement, résidant en établissement d’hébergement pour personnes
âgées dépendantes [Ehpad]
ou dans des structures
médico-sociales». Au total,
cela concernera 21,7 millions
de Français. Puis elle sera
élargie à tous les patients à
partir de 2020.
Contrairement à la téléconsultation, la télé-expertise n’exige pas d’échange
vidéo : elle consiste en un
dialogue –en direct ou en différé – entre deux médecins,
via une messagerie sécurisée.
«Déjà utilisée par 50 % des
praticiens libéraux, le médecin demandant une télé-expertise préviendra le patient
afin de recueillir son consen-
C’est la grande nouveauté:
les médecins qui auront recours à
la télé-expertise seront rémunérés
par l’assurance maladie, cet acte
n’étant évidemment pas facturé
au patient concerné.
La télé-expertise sera élargie à tous les patients à partir de 2020. PHOTO GARO. PHANIE
tement, dans le respect absolu
de sa liberté de choix», note
l’assurance maladie.
Cette pratique n’est pas franchement nouvelle, elle existe
déjà de façon informelle.
Mais elle sera désormais tracée, avec un cadre, et surtout
elle sera facturée. C’est la
grande nouveauté, les médecins qui auront recours à la
télé-expertise seront rémunérés par l’assurance maladie, cet acte n’étant évidemment pas facturé au
patient concerné. Le premier
niveau de télé-expertise sera
payé 12 euros pour le médecin sollicité, par exemple
pour la lecture d’un fond
d’œil ou l’examen d’un tympan ; le deuxième 20 euros,
notamment pour la surveillance d’une plaie chronique en voie d’aggravation ou
le suivi d’évolution d’une
maladie inflammatoire chronique intestinale ou rhumatologique. Le médecin qui
sollicite un confrère sera
également rémunéré par
l’assurance maladie: 5 euros
par télé-expertise de niveau 1, et 10 euros par télé-
expertise de niveau 2.
Peu à peu, la médecine se
met ainsi à l’heure des nouvelles technologies. Le directeur de l’assurance maladie,
Nicolas Revel, l’a récemment
concédé : «Après tant d’années de tâtonnement, la télémédecine se met enfin en
place en France.» Certes…
Mais tout cela prendra une
véritable ampleur quand le
fameux dossier médical
partagé, dont bénéficiera
chaque patient, sera généralisé. Ce qui est loin d’être
le cas. •
Libération Mardi 28 Août 2018
u 17 f t @libe
«Je dois faire le deuil de mes
cheveux d’antan» Qu’on les chérisse
ou qu’on les haïsse, qu’ils soient moqués
ou admirés, les cheveux, c’est une sacrée affaire. Parce qu’ils
contribuent à faire de nous ce que nous sommes, Libération
leur consacre une chronique, «Lâchez les cheveux». Nouvel
épisode avec une Lyonnaise de 31 ans qui souhaite rester
anonyme, dont nous publions le mail, avec son accord.
du PIB, c’est le déficit des finances publiques sur
lequel table le gouvernement pour 2018, a reconnu lundi le ministre de l’Economie alors que
l’exécutif avait initialement prévu de le ramener
à 2,3% du PIB. «La moindre croissance va nous amener
autour de 2,5 points, a annoncé Bruno Le Maire. Il
faut y ajouter la reprise de la dette de la SNCF Réseau,
qui représente 0,1 point.» Quant à 2019, le ministre ne
s’est engagé qu’à «respecter» la limite de 3% posée par
les règles européennes. De quoi fragiliser l’objectif
d’un déficit nul en fin de quinquennat. «Il faut éviter
les purges, a justifié Le Maire. Mieux vaut tenir un cap
que se faire plaisir avec des coups de barre brutaux.»
Rosa Bouglione, matriarche
de la célèbre famille du cirque qui continue à perpétuer
la tradition au Cirque d’hiver,
à Paris, est morte dimanche
à 107 ans, a annoncé lundi la
famille. «Jusqu’à ce 26 août,
elle est restée la reine incontestée du cirque. Pendant
presque un siècle, Mme Rosa a
reçu les plus grandes stars et accueilli, dans ce temple
du cirque, les plus grands artistes internationaux», déclare le communiqué de la famille. Avec son mari, Joseph Bouglione, elle avait fait l’acquisition du célèbre
cirque de la capitale en 1934. «Cinq générations, rassemblant 55 petits, arrière et arrière-arrière-petits-enfants
vont dire adieu à leur emblématique aïeule qui leur a
légué l’amour du cirque», souligne la famille. Le public
pourra se recueillir devant son cercueil et lui rendre un
dernier hommage au Cirque d’hiver ce mercredi
de 10 heures à 13 heures. Une messe sera célébrée le
même jour à 14h30 à Lizy-sur-Ourcq (Seine-et-Marne)
en l’église Saint-Médard. «Comme tous les membres de
la dynastie», Rosa Bouglione sera ensuite inhumée au
cimetière de la commune. PHOTO AP
«Jean-Michel Blanquer
avance seul.»
cosecrétaire du SnuiPP,
le principal syndicat
des enseignants du primaire
Disparition Rosa Bouglione,
pour l’amour du cirque
«Jean-Michel Blanquer est un idéologue. Il ne met pas l’école
en débat, il avance seul. Or l’Education n’est pas l’affaire d’un
homme, mais bien celle de la République.» La cosecrétaire du
SnuiPP-FSU (principal syndicat des enseignants du primaire),
Francette Popineau, a enchaîné lundi les piques contre le ministre de l’Education nationale lors de la conférence de presse
de rentrée du syndicat. Pour elle, Blanquer organise la «défiance» plutôt que de construire une «école de confiance»,
comme il s’échine à le dire (c’est le titre de son dernier livre,
publié chez Odile Jacob). Tout juste si le SnuiPP salue la mesure phare des classes de CP et CE1 à 12 élèves en zone prioritaire. «C’est la seule mesure positive, mais on voit bien
aujourd’hui qu’elle s’essouffle dans la mise en application. Les
locaux ne sont pas élastiques et les dotations ne sont pas suffisantes», selon Francette Popineau, qui estime que les effectifs
devraient être baissés dans tous les établissements.
«Macron est un peu
hors-sol sur la chasse»
Emmanuel Macron a réuni gant. Et ça prouve l’intérêt
lundi à l’Elysée le président qu’il porte à la chasse et le
de la Fédération nationale de peu de cas qu’il fait aux quesla chasse, Willy Schraen, et le tions de biodiversité. Je suis
ministre de la Transition éco- assez surpris de le voir un
logique, Nicolas
peu hors-sol sur
Hulot, pour disces questions.
cuter du projet
Le prix du perde réforme de la
mis de chasse
chasse, très cridevrait baistiqué par les
défenseurs de
Je trouve ça nala nature. Allain
vrant, c’est du
Bougrain-Duclientélisme. A
bourg, présiun moment où
INTERVIEW on a besoin
dent de la Ligue
de protection
de budget pour
des oiseaux (LPO), ne cache tenter d’enrayer le déclin de
pas sa déception et sa colère. la biodiversité, exonérer les
Que vous inspire le fait chasseurs de plus de la moitié
que Macron invite les de ce qu’ils donnaient avant,
chasseurs ?
ce n’est pas un joli signal.
Cela va faire trois fois que Brigitte Bardot a traité Nile Président reçoit les chas- colas Hulot de «trouillard»
seurs, deux fois à l’Elysée, sur la chasse…
une fois à Chambord. Alors Je regrette qu’elle se soit emque les associations de pro- portée. Mais je constate que
tection de la nature et de la sur les réseaux, beaucoup
biodiversité ont demandé à le de gens ont considéré que les
rencontrer pour des dossiers réformes que nous demanqui vont bien au-delà de la dons, comme l’arrêt de ces
chasse (pesticides néonicoti- chasses dites traditionnelles,
noïdes «tueurs d’abeilles», devaient s’imposer. Je crois
agriculture, etc.). Après deux que le Président ne voit pas
mois d’attente, on nous a ren- la sensibilité de l’opinion puvoyés vers une conseillère de blique sur ces sujets.
l’Elysée. Cela n’est pas éléRecueilli par C.Sc.
Maëlys: 250 personnes à la marche blanche
Ils étaient plus de 250, tenant des ballons blancs et
vêtus de tee-shirts à l’effigie
de Maëlys, à marcher lundi
dans les rues de Pont-deBeauvoisin (Isère) pour commémorer la disparition de
l’enfant, intervenue il y a
un an jour pour jour. Les parents de la fillette, Joachim
de Araujo et Jennifer CleyetMarrel, ainsi que sa sœur
Colleen, se tenaient en tête
de cortège, derrière une
grande banderole «Pris en
otages. Vérité pour Maëlys».
La famille de l’enfant, disparue lors d’une fête de
mariage dans cette petite
ville, reproche à son meur-
trier présumé, Nordahl Lelandais, de les laisser dans
l’ignorance des circonstances du drame par son
silence. Dans la foule, on notait la présence du compagnon d’Eric Foray et de la
sœur de Malik Boutvillain.
L’enquête sur ces deux
disparitions, jusqu’ici inex-
pliquées, avait été relancée après l’arrestation de
Lelandais, qui a aussi avoué
l’assassinat du militaire Arthur Noyer. Samedi, le parquet de Grenoble a prolongé
de six mois la détention provisoire de l’ancien maîtrechien de 35 ans. PHOTO ROMAIN LAFABREGUE. AFP
18 u
Libération Mardi 28 Août 2018
«Verbaliser des
gens dans la
galère, c’est le
serpent qui se
mord la queue»
A Besançon, l’arrêté «antimendicité» pris
par la mairie est critiqué de toutes parts.
Ce mardi, le tribunal administratif doit statuer
sur un recours déposé contre cette mesure
censée, selon l’édile LREM, protéger
le commerce dans le centre-ville.
Envoyée spéciale dans le Doubs
ls sont une petite dizaine à tuer le temps
sur le trottoir de la rue Champrond, en
plein centre-ville de Besançon (Doubs).
C’est la fin de matinée et d’ici peu, ils devraient pouvoir savourer un repas chaud à
l’accueil de jour pour personnes sans abri, situé juste en face. Debout, appuyé contre un
mur, Masztalerz malaxe un peu de tabac dans
le creux de sa main. Originaire de Pologne, le
jeune homme de 19 ans assure avoir été verbalisé deux fois par la police municipale ces
dernières semaines. Bilan : deux amendes
de 38 euros, dont il ne pourra s’acquitter. En
cause, l’arrêté municipal très controversé entré en vigueur le 9 juillet dernier dans la préfecture du Doubs, et qui bannit de certaines
rues du centre-ville, dont la rue Champrond,
«certaines actions constitutives de troubles à
la tranquillité et à l’ordre public», parmi lesquelles «la consommation d’alcool, la mendicité, accompagnée ou non d’animaux, les regroupements, ainsi que la station assise ou
allongée lorsqu’elle constitue une entrave à
la circulation publique».
Valable du lundi au samedi de 10 heures
à 20 heures jusqu’au 30 septembre dans sept
rues du centre-ville, ce texte suscite une vague de colère dans la cité comtoise: le 18 août,
environ 200 personnes se sont rassemblées
pour clamer «je suis assis», une pétition a été
lancée en ligne et plusieurs recours ont été
déposés devant le tribunal administratif pour
tenter d’abroger la mesure municipale. La
Ligue des droits de l’homme, auteure de l’une
de ces actions en justice, dénonce ainsi
une «chasse aux pauvres» contraire au principe de «libre utilisation du domaine public».
Pour Olivier Le Mailloux, avocat spécialiste mesure dont peu de gens saisissent les condu droit constitutionnel, dépositaire d’un re- tours, police comprise, pour donner l’exemcours en référé liberté, l’arrêté municipal bi- ple, ou en raison d’une mauvaise interprétasontin est «en contradiction avec le principe tion de l’arrêté. «Je suis allé me renseigner en
de fraternité et de secours à
mairie, on m’a dit que si j’étais debout,
autrui. Or le Conseil consnormalement, ça passait», explititutionnel a récemment
que le jeune homme, entre lasMontbéliard
rappelé l’importance de
situde et incompréhension.
ces valeurs en censurant le
Et de poursuivre : «J’ai enBesançon
délit de solidarité». Le tritrepris pas mal de démarbunal administratif doit
ches pour me réinsérer. J’ai
statuer ce mardi sur le refait une formation, deDOUBS
cours de Me Le Mailloux.
des papiers d’idenJURA
tité pour me faire domicilier
dans un foyer, je prendrais
«Coller des amendes à des
n’importe quel boulot, tant
gens qui sont déjà dans la galère,
que ça paye.» Pour l’heure, et de20 km
c’est un peu le serpent qui se mord la
puis presque un an, il vit dans une
queue», résume Masztalerz. Lui assure qu’il tente en forêt. «J’ai vraiment envie de m’en
était dans les clous, mais pense avoir été ver- sortir», insiste-t-il. Placé en famille d’accueil
balisé au début de l’entrée en vigueur d’une à l’âge de 5 ans en raison de la toxicomanie de
Libération Mardi 28 Août 2018
u 19 f t @libe
A gauche, la cour de l’association
Jeanne-Antide. A droite, Hicham,
46 ans, sans-abri.
même ordre, s’appuyant sur une circulaire de
l’Etat permettant aux maires d’interdire la
mendicité dans certaines rues pour ne pas porter atteinte au commerce, souligne ce spécialiste de l’exclusion. C’est assez paradoxal,
puisque c’est à peu près à la même période
qu’a été révisé le code pénal, mettant fin à
un article hérité du code napoléonien de 1810,
qui faisait du vagabond, défini comme un
homme rencontré dans la rue, sans domicile
et sans argent, quelqu’un de délictueux.»
Par la suite, la loi sur la sécurité intérieure
de 2003 a mis en place un article réprimant
«la mendicité agressive», passible de six mois
de prison et 3750 euros d’amende. Pourquoi,
dès lors, rajouter une couche de répressif ?
Pour le directeur de cabinet de l’édile, la
police avait quand même besoin «d’un petit
arsenal supplémentaire». De son côté, le
maire de Besançon, Jean-Louis Fousseret, exsocialiste passé à La République en marche
(LREM), défend une mesure «destinée à préserver la qualité de vie, le commerce et le tourisme» et qui ne s’applique, martèle-t-il, que
sur «1% de la voirie de l’agglomération». «Les
touristes, les riverains et les commerçants nous
ont fait part d’une augmentation de la mendicité dans ce secteur, ce qui ne serait pas forcément un problème si les gens n’étaient pas interpellés ou empêchés de passer», poursuit
Jean-Louis Fousseret, qui se dit toutefois
conscient que ce seul arrêté «ne réglera pas
le problème».
ses parents, le jeune homme a ensuite sombré
dans la drogue et la dépression. Mais depuis
cinq mois, il s’est sevré et rêve d’une autre vie.
D’ici là, il vivote. Jusqu’à il y a peu, il s’installait assis avec une pancarte devant un supermarché du centre-ville. Les bons jours, «en
début de mois», il pouvait espérer récolter une
cinquantaine d’euros en une journée, contre
de plus petites sommes, entre 3 et 6 euros, en
fin de mois. «Mais maintenant, pour éviter les
soucis avec la police, je me prostitue. Jusque-là, c’était une solution de dernier recours
quand j’étais vraiment fauché, parce que c’est
dur, moralement, et en termes de sécurité, lâche-t-il. J’ai l’impression de ne pas être trop
aidé. Qu’est-ce qui se passe pour ceux qui sont
trop jeunes pour avoir droit au RSA ?»
Sur le trottoir d’en face, au sein du centre d’accueil de jour tenu par l’association JeanneAntide, Ludovic Brenot, coordinateur, se dit
«navré» par cette mesure municipale. «Re-
«Maintenant pour éviter
les soucis avec la police,
je me prostitue. Jusquelà, c’était une solution
de dernier recours.»
Masztalerz 19 ans
pousser les exclus ne sert à rien», se désole-t-il.
Chaque jour, environ 80 couverts sont servis
ici, à 50 centimes d’euro l’unité. Une machine
à laver, des douches et des sanitaires sont
aussi mis à disposition des plus fragiles: sans
domicile fixe, migrants ou bénéficiaires de
minima sociaux. «Les exclus sont une sorte
d’épouvantail qu’on ne veut pas voir en bas
de chez soi, hormis pour dire aux enfants “regarde ce qui peut t’arriver si tu ne travailles
pas comme il faut”», s’agace Ludovic Brenot.
Lui-même a connu la rue, ces regards qui
«abritent et réconfortent, parfois», mais qui
«blessent, qui tuent, trop souvent». Assis sur
le canapé bringuebalant et chamarré de l’association, le quinquagénaire, chapeau rock
et tatouages étoilés, ne nie pas que des nuisances peuvent survenir, mais il prône plutôt
la médiation et le lien avec les riverains
pour tenter de tisser du vivre-ensemble. Une
notion mise à mal par les arrêtés de ce type:
des villes comme Nice, Gap ou encore La Roche-sur-Yon ont pris des dispositions similaires cet été, en vertu des pouvoirs de police
conférés aux maires par le code général des
collectivités territoriales.
En réalité, ce type de mesures n’est pas nouveau, rappelle André Gueslin, historien à
l’université Paris-Diderot et professeur émérite: «Dès 1995, certaines villes comme Toulon
et Angoulême ont pris des dispositions du
De quoi faire bondir Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme (LDH),
pour qui «la compétence de la police n’est pas
de favoriser le commerce. Qui plus est, cet arrêté est caricatural, et son fondement, très léger». La LDH a par le passé contesté à plusieurs
reprises des arrêtés similaires et obtenu gain
de cause, comme à Tours l’année dernière. «Je
suis un homme de gauche et je le reste, l’aide sociale est et reste au cœur de nos valeurs», se défend quant à lui Jean-Louis Fousseret. Car
c’est dans la cité comtoise, lieu de naissance
de Victor Hugo, qu’a été créé à la fin des années 60 l’ancêtre du Revenu minimum d’insertion (RMI), alors appelé «minimum social
garanti» ou que les ouvriers de Lip ont mené
un combat historique contre la fermeture de
leur usine dans les années 70.
Alors forcément, bien que défendue par
l’union locale des commerçants, la décision
du maire a du mal à passer ici. «A Besançon,
je crois que c’est la première fois qu’on assiste
à un mouvement de contestation contre ce type
d’arrêtés municipaux», analyse André Gueslin, qui veut y voir «un signal positif»: «Certaines personnes supportent de moins en moins
cette volonté d’exclure.» Un nouveau rassemblement est prévu mercredi 1er septembre. Hicham, 46 ans, ne se privera pas d’y participer.
Silhouette fluette et casquette sur la tête, cet
ancien chauffeur routier à l’humour décapant
dit habiter «en coloc sous la tente» avec son
frère jumeau. La galère? Ils la vivent «depuis
une éternité». Alors quand ils doivent faire la
manche, c’est «uniquement pour joindre les
deux bouts. Il y a des jours où on ne fait pas un
centime, alors on ne mange rien». Le 18 août,
Hicham était déjà parmi les manifestants rassemblés dans le centre-ville. «La grogne, elle
doit venir du peuple. Mais nous, on est complètement ignorés», grince le quadragénaire, qui
conclut : «Malheureusement, en France, on
préfère supprimer l’impôt sur la fortune. Privilégier les riches au détriment des pauvres.
C’est ça, la Gaule ?» •
20 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Patrick Artus
Recueilli par
«La question
de la révolte
des salariés
n’est pas
à prendre
à la légère»
l y a un peu moins de vingt ans, les pays
occidentaux, portés par les progrès technologiques, se rêvaient sur les chemins de
la croissance. Le rêve semble de plus en plus
voler en éclats. Relative faible croissance,
baisse du niveau de vie, inégalités, paupérisation, déclassement, peur d’être débranché par
les robots… Et si les salariés se révoltaient (Fayard), tel est le titre de l’ouvrage de
Patrick Artus, chef économiste de Natixis et
professeur associé à l’université de Paris-I, cosigné avec la journaliste économique MariePaule Virard. Les auteurs y analysent les mutations profondes qui sont à l’œuvre dans
l’économie mondiale et qui alimentent la colère des classes moyennes et populaires.
La situation est-elle si désespérée qu’il
faille s’interroger, comme le dit le titre de
votre dernier ouvrage, sur une possible
révolte des salariés ?
Il suffit d’observer comment ont été malmenées les classes moyennes occidentales pour
effectivement comprendre que la question
de la révolte des salariés n’est pas à prendre
à la légère. Ces classes se vivent comme les
grandes perdantes des bouleversements qui
sont à l’œuvre, leur quotidien est difficile.
Partout, les emplois qui paraissaient autrefois solides disparaissent au profit de jobs de
plus en plus précaires et mal rémunérés. Selon le McKinsey Global Institute, cabinet de
conseil international, près de 70% des ménages des pays développés, soit quelque 580 millions de personnes, ont vu leur
revenu stagner ou même baisser entre 2005
et 2014. Ils étaient moins de 10 millions à
avoir connu une telle situation entre 1993
et 2005. Pour l’instant, les salariés manifestent leur détresse à travers des sondages ou
lors d’élection, mais on aurait tort de sous-estimer la gravité de cette situation.
Et ce sont les salariés qui doivent tout affronter en même temps ?
Tout, ou presque, pèse sur leurs épaules. En
clair, ici ou ailleurs, il leur faut accepter le blocage des salaires dès lors que leurs entreprises
subissent une baisse de régime de croissance.
Mais à l’inverse, ils ne perçoivent rien lorsque
le beau temps revient. Ces salariés subissent
ce qu’on appelle la «bipolarisation» du marché du travail, avec d’un côté, une pléthore de
jobs à faible qualification et qui contribuent
au développement des travailleurs pauvres,
et de l’autre une minorité qui rafle la mise. Robert Frank et Philip Cook, deux économistes
américains ont théorisé ce phénomène dans
les années 90 en parlant de Winner-Take-All
Et dans ce fameux Winner-Take-All, ce seraient donc les salariés qui assument les
risquent lorsque les entreprises connaissent un creux ?
Oui. Or, ce ne sont pas les salariés qui sont censés les assumer, du moins pas entièrement,
mais les actionnaires auxquels il revient d’assurer les salariés même en cas de ralentissement économique. Et ceci en acceptant d’encaisser des dividendes variables, de subir des
pertes en capital. Si l’on s’en tient à la théorie
classique du salariat, le salarié est censé être
protégé et reçoit à la fin du mois, en échange
de cette protection ou de son CDI, un salaire
fixe qui ne dépend pas entièrement des aléas
économiques. En échange de cette condition
de salariat, de cette forme de protection, le salarié acquitte en quelque sorte une prime d’assurance à son employeur sous la forme d’un
salaire un peu plus bas que le salaire qui serait
celui d’équilibre…
Mais ça, c’est pour la théorie, dans la pratique les choses sont différentes…
Oui effectivement. Et cette différence s’explique par le fait que le capitalisme évolue
de plus en plus vers un modèle où les actionnaires s’efforcent de préserver coûte que
coûte dividendes et rendement du capital.
C’est un monde à l’envers qui s’est dessiné
en l’espace de deux ou trois décennies. En
fait, les premiers vrais associés aux difficultés de l’entreprise, ce sont les salariés qui
ajustent leur condition de travail et leur re-
Le mythe de la
croissance a du plomb
dans l’aile et ce sont
les travailleurs seuls
qui en font les frais, les
actionnaires voulant
avant tout préserver
leurs dividendes.
Une situation
explosive selon le chef
économiste de Natixis.
venu à la baisse. Mariés à l’entreprise, ils le
sont pour le pire mais très rarement pour le
Dans la quasi-totalité des pays, les gouvernements mettent en chantier des réformes du marché du travail. Le font-ils
à tort ?
Les sacrifices que les salariés sont invités à
consentir à court terme se justifient par un
objectif de long terme. Et il s’agit de réunir, selon les gouvernements, les conditions d’une
meilleure croissance économique en accélérant la rotation des emplois des entreprises
anciennes, peu productives, vers les entreprises nouvelles, plus productives. C’est la fameuse théorie de la destruction créatrice de
Joseph Schumpeter: le vieux a vocation à disparaître au profit du neuf. Cette vision des
choses implique qu’il faut donc éliminer les
barrières qui se dressent contre ce monde du
neuf. Avec à la clé une myriade de nouveaux
statuts différents, comme les emplois temporaires ou encore les autoentrepreneurs. Et
dans la même logique, il faut favoriser le libreéchange puisque la moindre forme de protection permettrait aux entreprises obsolètes
de survivre…
Cette théorie «a pris un coup de vieux»,
En France comme ailleurs dans les pays de
l’OCDE, la photographie de l’emploi est sensiblement la même. La structure des emplois
se déforme au détriment de l’industrie et
en faveur d’emplois de services peu
sophistiqués. Dans l’UE, le secteur industriel
ne représentait plus que 16 % des emplois
en 2016. L’essentiel se concentre désormais
aux deux extrémités du spectre, d’un côté
des emplois qualifiés, voire très qualifiés
dans les nouvelles technologies, la finance
Libération Mardi 28 Août 2018
u 21 f t @libe
Sabrina, ouvrière
cartonnière (L’Aigle, 2009).
et les services complexes aux entreprises,
mais en petit nombre. De l’autre, des emplois
peu ou pas qualifiés dans la distribution, la
restauration, les transports et les services à
la personne.
Nous nous sommes plantés sur ce qu’on
pouvait attendre de la spécialisation internationale ?
Ça en a tout l’air. En fait, l’industrie traditionnelle a bien migré des pays de l’OCDE vers les
pays émergents comme nous l’avions anticipé. Mais les pays de l’OCDE ne se sont pas
spécialisés dans l’industrie haut de gamme…
mais dans des services peu sophistiqués. Et
cela donne justement cette bipolarisation du
marché du travail qui nourrit à son tour la
pauvreté et les inégalités de salaires.
Vous remettez en cause la pertinence des
réformes du marché du travail ?
Prenons l’Allemagne, si souvent citée en
exemple pour ses réformes et sa forte déréglementation du marché du travail. Certes la
croissance est de retour, mais derrière la
croissance retrouvée, les salariés d’outreRhin sont de plus en plus touchés par la précarité. Près d’un actif sur cinq occupe un minijob, un emploi intérimaire, un CDD à temps
partiel de moins de vingt heures et avec de
bas salaires. Nous ne pensons pas que ces réformes soient illégitimes car dans un monde
de plus en plus concurrentiel, les entreprises
ont besoin de réagir rapidement. Mais ces réformes devraient être symétriques: si les salariés participent au redressement de l’entreprise, ils devraient profiter de sa prospérité
lorsque tout va bien. Or, ce n’est pas du tout
ce qu’on observe depuis le début des années 2000.
Comment se traduit cette asymétrie du
partage ?
A l’exception de la France et même de l’Italie,
elle se traduit par une baisse de la part des
salaires dans le PIB. Aux Etats-Unis, le salaire
réel par tête a progressé d’à peine 20 %
en vingt ans quand la productivité
augmentait de 37%. On observe le même phénomène au Japon et dans une moindre mesure en Allemagne. Voilà plus de vingt ans
que le ROE, ce fameux return on equity
ou rentabilité des fonds propres, est devenu
la mesure étalon de la gestion financière
des entreprises. Que ce soit en zone euro,
aux Etats-Unis ou au Japon, le taux d’autofinancement des entreprises est voisin
de 100%. Ce qui signifie que l’on pourrait distribuer davantage aux salariés.
Revenons sur la question de l’emploi,
pourquoi dites-vous que les salariés ont
tort d’avoir peur d’être débranchés par les
Certains prédisent que viendra le jour où les
algorithmes pourront se passer de notre pouvoir de décision, nous deviendrions ainsi des
humains sans valeur économique. Mais entre
l’angélisme des technophiles et les frayeurs
des technophobes, pas facile d’y voir clair. En
attendant, de nombreuses études montrent
qu’effectivement, l’installation d’un robot sur
une chaîne d’assemblage détruit des emplois
localement. Mais si l’entreprise devient plus
efficace, plus productive, elle gagne de nouveaux clients, de nouveaux marchés… En fait,
si on additionne un effet négatif direct et effets
positifs comme la croissance plus rapide de
l’entreprise et l’activité accrue dans son bassin
d’emploi, on peut espérer aboutir à un léger
effet positif.
Parmi les sujets qui vous préoccupent, il
y a celui de l’immobilier. En quoi pourrait-il pousser les salariés à une rébellion ?
Parce que même si en France, en Espagne ou
encore en Italie le partage des revenus est
resté stable, voir légèrement favorable aux salariés, il n’en demeure pas moins qu’en
France, comme ailleurs, certaines évolutions
ne transpirent pas forcément des données
chiffrées. Ainsi, si on calcule le pouvoir
d’achat à partir du prix de l’immobilier, il a
sensiblement baissé. L’accès à la propriété représente une charge financière qui ne cesse
d’augmenter… En quinze ans, la dette immobilière des ménages français est passée
de 30 % de leur revenu disponible à un peu
plus de 70 % en dépit de la baisse des taux
d’intérêt. Ce qui participe à la dérive des classes moyennes et ceci dans la plupart des pays
de l’OCDE.
Ce qui participe à l’exaspération ?
Lorsque tout un chacun constate que les
groupes les plus favorisés par les réformes fiscales sont ceux qui ont déjà accaparé la plus
grosse part du gâteau, alors oui cela participe
à l’exaspération générale.
En conclusion de votre livre, vous dites
que Marx avait raison. Mais peut-il y avoir
pour autant une révolte des salariés qui
prendrait la forme d’une revendication
de hausse des salaires ?
Là où Marx avait raison, c’est lorsqu’il prévoyait la dynamique du capitalisme. En fait,
la baisse de l’efficacité des entreprises qui résulte de la baisse de la croissance de la productivité globale des facteurs de production
que sont le capital et le travail aurait dû entraîner une diminution du rendement du capital
productif. Mais nous constatons le contraire:
une augmentation de ce rendement qui frôle
les 7%. Ce miracle est réalisé grâce à la compression des salaires. Et les entreprises ont pu
augmenter leur marge, notamment grâce à
l’affaiblissement du pouvoir de négociation
des travailleurs et à une série de réforme du
marché du travail. Mais attention car cette
pression ne peut être infinie dès lors que ce
que les marxistes appellent le «salaire de subsistance», censé assurer le renouvellement de
la force de travail, n’est plus là. •
22 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Monsanto, les rongeurs
et la fraude scientifique
Le scandale du
glyphosate s’explique
notamment par les
tests sur les animaux:
une méthode
archaïque et peu fiable.
affaire Monsanto et du désherbant glyphosate ne révèle
que le sommet de l’iceberg
d’une politique de sécurité sanitaire
scandaleuse qui nous concerne tous
au quotidien. Il a fallu attendre près
d’un demi-siècle (le glyphosate a été
commercialisé par Monsanto sous
la marque Roundup à partir de 1974)
et l’accumulation de dégâts incalculables envers les victimes humaines
et l’environnement pour enfin voir
condamner la firme par la justice californienne.
Jusqu’à la victoire judiciaire le
10 août du jardinier Dewayne Johnson, atteint d’un cancer incurable,
tous les fabricants de produits phytosanitaires pouvaient compter sur
une formule astucieuse pour se sortir de ce genre de procès «ennuyeux». Elle tient au fait que
l’autorisation pour la mise sur le
marché de tout produit phytosanitaire en ce qui concerne la sécurité
sanitaire humaine se base largement sur des tests sur animaux, le
rongeur étant le mammifère de référence. Le fabricant peut ainsi s’appuyer sur le fait qu’il existe souvent
des données animales contradictoires: il suffit de choisir la «bonne
espèce» pour démontrer l’innocuité
de quasiment n’importe quelle
substance. Par ailleurs, très peu de
données humaines sont disponibles
(il n’existe aucun dispositif juridique obligeant un suivi systématique une fois un produit phytosanitaire commercialisé), ce qui rend
encore plus difficile de prouver un
lien de cause à effet entre un produit et une pathologie humaine.
Mais grâce aux Monsanto Papers,
on sait que l’entreprise avait occulté
plusieurs données, y compris une
étude dans laquelle des souris exposées au glyphosate développent un
cancer rare. En paniquant et en cachant cette étude et d’autres éléments, Monsanto a marqué un but
contre son propre camp et s’est retrouvé condamné.
Mais quelle est la réelle signification
des cancers observés chez la souris,
vu que les tumeurs de ces animaux
sont majoritairement des sarcomes
alors que chez les humains, la majo-
générés par son utilisation et s’il n’y
a pas d’alternatives appropriées.
Et pourtant, nous pourrions et nous
devrions mettre en œuvre quelques
mesures basiques pour changer de
paradigme en matière de sécurité
sanitaire. Il s’agirait dans un premier temps de remplacer l’exigence
réglementaire de tester nos produits chimiques sur des animaux
par des méthodes fiables et dignes
des technologies du XXIe siècle. Et
ensuite d’instaurer un dispositif
de biosurveillance des populations
vulnérables (femmes enceintes ou
allaitantes, agriculteurs) et de tout
salarié souhaitant un dépistage précoce systématique (par exemple, un
bilan sanguin tous les ans dans le
cadre de la loi du travail). Enfin, il
faudrait nous diriger vers une politique remplaçant les produits toxiques par ceux respectueux de notre
santé et de l’environnement. •
rité des cancers sont des carcinomes, donc très différents? La vraie
fraude scientifique va bien au-delà
du procès contre Monsanto. Elle réside dans une politique de santé publique qui se fie toujours à des tests
sur animaux, ce qui va à l’encontre
de nos connaissances du XXIe siècle.
On ne peut pas ignorer le fait que
70 millions d’années d’évolution
séparent les rongeurs des humains,
y compris pour leurs systèmes immunitaires.
Concrètement, quelle leçon peut
être tirée de cette odieuse affaire? La
réglementation américaine (le Toxic
Substances Control Act de 1976) est
très claire à ce propos: la preuve du
risque sanitaire ne doit pas incomber à la société civile et ne doit pas
être réglée uniquement par le gouvernement. Ce fardeau doit être
porté par l’industrie ou le fabricant
souhaitant fabriquer ou commercialiser des agents chimiques. Il est
évident qu’en l’occurrence l’esprit
de la loi n’a pas été respecté.
La situation en Europe n’est guère
meilleure. La politique de l’Union
européenne est fondée a priori sur
les principes de précaution mais en
réalité elle favorise le risque au nom
du commerce. Dans la réglementation Reach, même si une substance
présente un risque pour la santé humaine ou pour l’environnement,
l’autorisation peut être donnée s’il
est prouvé que les bénéfices socioéconomiques dépassent les risques
Vétérinaire et conseiller
scientifique de l’ONG
Antidote Europe
Pas de diplomatie
avec Al-Assad
Une pétition adressée
à l’Elysée s’oppose
au rétablissement
des relations avec
le régime syrien.
vec cynisme, depuis le début du mois de juillet, le
régime de Bachar al-Assad
publie des listes de détenus morts
dans ses prisons, sorte de solde de
tout compte pour achever d’accabler les familles qui conservaient
encore une lueur d’espoir sur la
vie de leur être cher. Nous savons
que des dizaines de milliers de
prisonniers –hommes et femmes,
parfois très jeunes– sont morts
sous la torture ou par suite des
conditions inhumaines de leur
détention. Le gazage des populations, les viols systématiques
d’hommes et de femmes dans les
prisons du régime, les destructions d’habitations, d’écoles et
d’hôpitaux, l’usage d’armes prohibées comme les barils de poudre et les bombes au phosphore,
sont des crimes de guerre et des
crimes contre l’humanité, largement documentés par les ONG et
la commission d’enquête internationale de l’ONU. Monsieur le président de la République, lors de la
campagne pour l’élection présidentielle, vous avez adressé le
16 avril 2017 au Collectif pour une
Syrie libre et démocratique la réponse suivante: «Bachar al-Assad
a commis des crimes de guerre
contre son peuple. Son maintien
au pouvoir ne peut en aucun cas
être une solution pour la Syrie.
Il n’y aura pas non plus de paix
sans justice et donc les responsables des crimes commis, notamment des attaques chimiques,
devront en répondre. La France
continuera d’agir au Conseil de sécurité en ce sens, malgré l’obstruction systématique d’un des membres permanents.» Devant
l’ampleur des crimes commis en
Syrie par le régime d’Al-Assad, la
realpolitik doit s’effacer devant
l’attitude de justice et d’humanité
que nous devons à un peuple
martyrisé. Pas d’impunité pour
Bachar al-Assad et ses complices.
Par respect pour les victimes,
et pour l’honneur de la France,
pas de relations diplomatiques
avec un Etat de barbarie. •
Parmi les 50 000 signataires : Nadia
Aissaoui, sociologue ; Yves Aubin de
La Messuzière, ancien ambassadeur de
France ; François Burgat, politologue ;
Olivier Faure, parlementaire ; Jacques
Gaillot, évêque émérite de Partenia ; Raphaël Glucksmann, essayiste ; Benoît
Hamon, ancien ministre ; Yannick Jadot, député européen ; Agnès Levallois,
consultante ; Marie Peltier, historienne ;
Emmanuel Wallon, sociologue…
Libération Mardi 28 Août 2018
u 23 f t @libe
Document : LIB_18_08_28_OM_FERRARI.pdf;Date : 24. Aug 2018 - 12:07:08
01 87 39 84 80
XIXe et Moderne
avant 1960
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
l’actualité des ventes
aux enchères publiques
Formalités des sociétés,
publicité légale et judiciaire
avis administratifs
avis d’enquêtes publiques
Contact :Agence Ferrari - 7, rue Sainte-Anne
75001 PARIS - T.
Vente aux enchères publiques à l’audience du TGI PARIS Parvis du Tribunal de
Paris à Paris 17ème, le JEUDI 4 OCTOBRE 2018 à 14h - EN UN SEUL LOT
1/ A PARIS 16ème - 13-17 Boulevard Suchet et 10 rue Louis Boilly
Dans le bât. A, au 5ème étage, UN APPARTEMENT compr. : entrée,
cuisine, séjour, WC, Sdb, 2 chbres, dégagt et le droit de jouissance
exclusive et particulière de 2 balcons. Au 1er sous-sol, UNE CAVE n° 19.
Au 2ème sous-sol, 2 BOX nos 15 et 25.
2/ A PARIS 16
- 16 Avenue Raphaël et 11 Boulevard Suchet
Dans le bât. S, esc. A, au 2ème étage, UNE CHAMBRE 2 S.A.13 sur le
jardin avec entrée, WC, balcon.
Mise à Prix : 35 000 €
Consignation pour enchérir : Chèque de banque à l’ordre de Monsieur le Bâtonnier
Séquestre représentant 10 % du montant de la mise à prix avec un minimum de 3 000 €
Rens : Me Christofer CLAUDE, avocat au Barreau de PARIS membre de la SELAS
CLAUDE & SARKOZY - 52 boulevard Malesherbes 75008 PARIS
T. Au Greffe du Juge de l’exécution près le TGI de PARIS où le
cahier des conditions de vente est déposé et peut être consulté.
Vente aux Enchères Publiques sur Saisie Immobilière au T.G.I. de NANTERRE, 6
rue Pablo Neruda, Salle B, le JEUDI 4 OCTOBRE 2018 À 14H30 - EN UN LOT
à MONTROUGE (92) - 105 avenue Verdier
Dans le bât. B, esc. 2, au Rdc UNE BOUTIQUE, compr. : 1 salle de
restaurant, 2 WC, S d’E, cuisine. Au S/sol : 1 pièce et 1 chbre frde. Au
Rdc, UN APPARTEMENT compr. : 2 pièces et S d’E avec wc. Les
lieux sont inoccupés.
Mise à Prix : 100.000 Euros
Consignation pour enchérir : chèque de banque à l’ordre de Mr le Bâtonnier Séquestre
représentant 10 % du montant de la mise à prix avec un minimum de 3 000 €.
Rens. : Me Cécile TURON, Avocat au barreau des Hauts de Seine,
demeurant 1 rue des deux gares à 92500 RUEIL MALMAISON, dépositaire
d'une copie du cahier des conditions de vente - Tél.
Me Pauline BINET, Avocat au Barreau de PARIS, 10 rue des Filles du Calvaire
- 750003 PARIS - Tél. : -
Au greffe du JEX du TGI de NANTERRE, où le cahier des conditions de vente
est déposé et peut être consulté.
VISITE SUR PLACE LE : 26 SEPTEMBRE 2018 de 11H00 à 12H00
Estimation gratuite
06 07 03 23 16
Votre journal
01 87 39 84 80
tous les jours
les bonnes
adresses de
(cours, association,
enquête, casting,
déménagement, etc.)
Professionnels, 01 87 39 80 59
Particuliers, 01 87 39 84 80
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Edité par la SARL
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Principal actionnaire
SFR Presse
est habilité pour toutes
vos annonces
sur les départements
75 92 93
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
Christophe Boulard
Sabrina Champenois
Guillaume Launay (web)
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
1BS ("²5"/
I. Comme une poule II. Mettra
au propre III. Groupe avec au
moins un homme ; Dernier
mot d’un film américain
IV. Carburants du quotidien
V. Entrepris ; Trois lettres
d’une union qui la valident
VI. Sa Californie est aux
antipodes de celle de la
Silicon Valley VII. Symbole
longtemps cherché en
Californie ; Chef des
Incorruptibles VIII. Mauvais
parti, affreux même ; Si, sur
une lettre, il évite l’oubli,
dans l’enveloppe, beaucoup
l’ont oublié IX. Ferait du
bruit X. Il est dans l’opposition ; S’installa avec ses
bêtes pour l’été XI. Belle ami
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
Au souvenir du premier
été passé ensemble.
De vacances et de
10 mois, Pia. Thomas.
Ventes immobilières aux
enchères publiques
Grille n°999
1. Belles dernières demeures italiennes 2. Lunettes à enlever au moment
de manger ; Il se trouve entre deux eaux 3. Courante ; Symbole d’un
comptoir 4. Ce mot est dans les solutions ; Enseigna les codes 5. Protéine
proche de l’ADN ; Grande école 6. Amorce de gérondif ; C’est la base 7. Qui
ne nous font ni chaud ni froid ; Baba devant tant de richesses 8. Ses
bras finissent dans la Manche ; Tuyau de gaz 9. La Chine est sa voisine
Solutions de la grille d’hier
Verticalement 1. TCHADOR. ROM. 2. OXER. CASINO. 3. LIA. TOM.
6 2
1 3
5 7
6 2
9 5 8
1 6 4
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail
Solutions des
grilles d’hier
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Origine du papier : France
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
4 6 7
8 2 3
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
7 9
5 7
8 1
7 9
24 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Musicien pédagogue, improvisateur éclectique
et compositeur érudit, le pianiste sort «A Moment for…»,
un album écrit et enregistré en deux jours avec le MegaOctet,
laboratoire jazz qu’il a créé en 1989. Rencontre avant
un concert attendu au festival Jazz à la Villette.
e leur avais bien dit : “Pour ce duo,
ne mettez pas le mot jazz !” Quand
on fait de l’impro, ça peut passer par
mille choses: Miles Davis comme des compos
perso. A la fin, ils m’ont remercié en me disant
qu’ils avaient pensé à Fauré, Debussy, Ravel.»
La veille du 15 août, Andy Emler rentre d’un
long week-end où il s’est démultiplié. Tout
a commencé par ce duo, donc, dans une
église avec le saxophoniste Laurent Dehors
– lui est à l’orgue. Le lendemain ce sera un
dialogue inédit avec le joueur de kora Ballaké
Sissoko, lui au piano, à faire tourner des rythmiques et à prendre son pied. Puis un nouveau tête-à-tête, cette fois avec son complice
depuis bientôt vingt ans, le batteur Eric
Echampard, «jazz moderne contemporain
Libération Mardi 28 Août 2018 f t @libe
Andy Emler
en 2007.
français, comme tu peux l’imaginer». Enfin,
le dernier soir, un raout de musiciens pédagogues qu’il s’est chargé de mettre en scène
avec Julien Lourau.
En quatre temps, voilà pratiquement résumés
plus de quarante ans d’une carrière fondée
sur ce trépied: composition/direction/transmission. Rehaussé de ce qu’il faut de goût
pour l’oblique que cet hérétique cultive avec
autant d’amour que d’humour. «S’il fallait
mettre un nom à ma musique, je dirais : “Je
vous emmerde.” On a tout écouté, tout pratiqué, tout digéré. Je laisse le soin aux autres de
se débrouiller.» Tous les jours, il compose sans
se poser ces questions de styles que l’on devrait avoir évacuées. «J’écris pour les gens,
pour mes musiciens. C’est ça, le moteur.» Un
peu comme Duke Ellington le faisait pour ses
u 25
pupitres solistes ? «Toutes proportions gar- Inclinations pour la pop et clins d’œil vers les
dées», tempère le jeune sexagénaire, qui vit impressionnistes, écriture millimétrique et
au fin fond d’une banlieue de la Seine-et- parties ouvertes, notes d’humour et plages
Marne, où il a grandi. «Mais attention, j’ai à plus apaisées, sa vision du jazz embrase les
tout casser 15 ans d’âge mental…» Le secret de délimitations du monde des musiques
la curiosité éternelle.
comme elle cherche à embrasser toute la
Pour se nourrir de la pluralité du monde, sa gamme des sentiments. Pour le plaisir de nos
musique n’en est pas moins singulièrement sens mis en éveil mais aussi interpeller les
unique. Quelques mesures, et on reconnaît consciences endormies. «Dans mes récents alsa marque de fabrique, rien à voir avec des bums, j’ai fait des peintures assez pessimistes
tics. Une écriture savante qui se repaît des de l’humain et de la société. Il y a une régresidiomes populaires, des mélodies qu’il se plaît sion qui nous fait prendre de mauvais cheà cutter comme un DJ pour aller ailleurs, et mins.»
puis des réitérations rythmiques qui alimen- C’est pourquoi il avait intitulé un album en
tent le groove, un mot-clé chez lui… Prompt quartet, paru l’an passé, Running Backwards.
à l’échange, Andy Emler a l’érudition loquace. Avec en guise de texte de pochette une simple
Son CV plaide pour lui : gamin, il met les citation de Picabia: «Notre tête est ronde pour
mains sur les claviers avec pour professeure permettre à la pensée de changer de direction.»
Marie-Louise Boëllmann, fille d’un fameux Cette fois, il a choisi pour titre A Moment for…
organiste, qui adore le voir improviser; ado, «Juste pour se poser et réfléchir en oubliant les
il se branche sur le rock de l’époque, se tape écrans. La musique, ça peut être une formidales bals populaires où il tient aussi la guitare, ble thérapie.» A l’écouter, la solution passe par
«un très bon moyen de lutter contre les egos la création. D’autant plus que «la musique de
divertissement est entrée dans un moule qui
Et au sortir des années 70, à peine plus de ne fait pas du bien à l’intellect». Les films libè20 ans, il fait ses classes au Conservatoire: or- rent la tête, disait Fassbinder, et la musique?
chestration, harmonie, contrepoint… Tout y «Ça peut aider, en développant la curiosité, le
passe. Et en avant la musique, à commencer sens critique, l’imaginaire!» L’imagination au
par un quintette avec Marc Ducret, le fonda- pouvoir, c’est encore pas gagné, mais lui n’a
mental guitariste qu’il retrouvera bien plus toujours pas renoncé. «L’écriture, c’est un
tard, et François Verly, compagnon de route muscle de créativité. Il faut le travailler au
depuis toujours.
quotidien, sans bien entendu tout publier.»
Des lustres que ce musicien passeur plaide
auprès de qui veut bien l’écouter dans les miRAVISSEMENTS PERMANENTS
nistères pour placer l’éducation artistique au Pout ce disque enregistré en deux jours à
cœur de l’enseignement, «dès la maternelle». La Buissonne, un havre d’Avignon où il a souIl a même mis au point une méthode où il as- vent œuvré, il a dû tailler dans la matière.
sure qu’on peut commencer à jouer du piano «C’est sorti comme ça, d’un jet !» On l’y reen vingt minutes. «L’oralité d’abord, le plaisir trouve tel qu’en lui-même, à la tête du Meencore !» Il a ainsi récemment participé à la gaOctet (référence à l’unité de mesure numécommission Lockwood chargée de réviser des rique) créé en 1989 lorsqu’on lui refusa la
méthodes d’apprentisdirection de l’Orchessage inadaptées et qui
tre national de jazz
a pointé une évidence:
(ONJ). Depuis, cette
l’oreille doit revenir au
machine à sons a vu
centre des enjeux si
passer une soixantaine
l’on ne veut pas être
de musiciens, tous par
sourd au monde. «En
ailleurs sérieux leaders
France, on apprend à
et furieux improvisaécrire avant de jouer. Et
teurs. Philippe Sellam,
ça se transmet de généMédéric Collignon,
ration en génération.
Thomas de PourCe n’est plus possible !»
query… La liste resIl est intervenu auprès
semble à une histoire
Andy Emler
en accéléré du «jazz et
Zygel, au Conservaensuite» de ses trente
toire de Paris, pour rédernières années. De
pondre à cette interrogation : «Pourquoi les Nguyên Lê, le guitariste qui fut des premières
classiques ont-ils un problème de rythme?» Lui années, à Guillaume Orti, l’indispensable
amende: «En fait, c’est surtout une histoire de saxophoniste qui l’a rejoint ces derniers
culture : ils n’ont pas écouté la musique du temps, «la palette est large dans cette histoire
XXe siècle, des Beatles à Weather Report.» En avant tout humaine.» Andy Emler a comsolitaire, il a mis en musique le Ravel de Jean mencé en mode improvisation, avec des indiEchenoz, «à la manière de». Soit en s’inspi- cations pour jouer une partition à fortes conrant de celui qui fait partie de ses totems, pas sonances électriques, quelque part entre
en le rejouant à la ligne. «C’est un maître de Zappa qu’il n’avait pas (encore) écouté et Mil’orchestration», renchérit le musicien qui, à les qu’il sait (à tout jamais) incomparable. Lui
l’approche de la cinquantaine, gravera son aux claviers et synthés, aujourd’hui plutôt sur
premier album piano solo, ou plutôt «une le piano acoustique. Au fil du temps, l’écriture
œuvre orchestrale pour pianos multiples», s’est affirmée, sans renoncer à la prise de riscomme indiqué dans le livret.
ques de l’inopiné.
«En France,
on apprend
à écrire avant de jouer.
Et ça se transmet
de génération
en génération.
Ce n’est plus possible!»
Brad Mehldau en piano solo puis
formule grand orchestre classique,
Sons Of Kemet en version XL, Rhoda
Scott en mode Ladies All Star, les rois
du groove sud-africains BCUC avec
Femi Kuti, l’esthète Kenny Garrett
associé au maître des platines Pete
Rock… Comme souvent, le rendezvous de la rentrée propose un plateau
très ample, où il y en aura pour tous
les goûts, et toutes les bourses. Du
mémoriel (le retour du Bending New
Quartet d’Erik Truffaz, le trio
d’Avishai Cohen…) comme des
nouveautés à paraître (José James
célébrant Bill Withers, Gogo
Penguin…), avec quelques films
autour du Black Power pour épicer le
tout. Parmi tous ces noms, il faudra
comme tous les ans surveiller la
scène Under the radar (la harpiste
Laura Perrudin en solo, le pianiste
Roberto Negro, le saxophoniste
Daniel Erdmann associé au turbulent
batteur Cyril Atef, le quartet de
Laurent Bardainne…) et ne pas oublier
d’aller écouter le Britannique Alfa
Mist au Cabaret sauvage.
Festival Jazz à la Villette, du 30 août au 9
septembre. Rens.:
Tout a changé, rien n’a changé dans cette formule, «une démocratie à l’œuvre», certes,
mais dont il est le grand ordonnateur. Pour les
musiciens, c’est une formation qui, de bonnes
surprises en ravissements permanents, aura
permis d’ouvrir des horizons, loin des académismes. Entre 2008 et 2010, Andy Emler va
enfin recevoir tous les prix, ovationné par une
salle tout debout lors de la remise des victoires d’une profession qui n’a pas forcément été
à l’écoute, toutes ces années durant. Il ne s’explique toujours pas pourquoi. En revanche,
il n’en aura pas pour autant plus de concerts.
L’an prochain, le Megaoctet fêtera ses 30 ans.
Dans un pays qui aime commémorer, on devrait l’entendre jouer. En attendant pas facile
de faire tourner cette drôle de bande qui combine «le groove du jazz, l’énergie du rock, l’écriture du classique». Un professionnel lui a conseillé: «Toi qui joues dans les pays baltes, si tu
reviens avec une jolie chanteuse, ça devrait
marcher !» Un autre lui a confié : «Ton problème, c’est que tu fais trop de choses, on ne
peut pas t’identifier.» Et si s’inscrire aux marges était pourtant la solution à la complexité
des enjeux musicaux contemporains, plutôt
que de simplifier à outrance ? •
le 8 septembre au festival de la Villette
et le 9 novembre au Triton, Les Lilas (93).
Disque à paraître le 5 octobre :
A MOMENT FOR… (La Buissonne/Pias).
26 u
Libération Mardi 28 Août 2018
Pierre Hache,
alias Kiddy Smile
entend porter haut
les couleurs de son
militantisme LGBT.
Danseur, chanteur, DJ
et acteur, l’activiste noir
et queer, fer de lance du
voguing à Paris, sort un
premier album. Pour
«Libération», il évoque
les rapports complexes
entre marges et
mainstream et revient
sur sa performance
controversée à l’Elysée.
cette communauté et de schémas
d’oppression qui y sont répliqués.
Beaucoup de gens ne connaissent
pas l’origine des gay prides. Quand
je suis monté sur scène, j’ai rappelé
que ce n’était pas à l’origine pour les
mecs torse nu, mais qu’elles ont été
initiées par des femmes trans de couleur en colère qui avaient des revendications.»
«Profilage». Avec l’appui de pro-
uand l’opportunité
m’est donnée de pouvoir répondre à un problème que je soulève, je ne vais pas
me défiler», explique Kiddy Smile à
l’évocation du DJ set qu’il a donné
à l’Elysée le 21 juin pour la Fête de
la musique, et dont il a reversé le
cachet à une association d’aide
aux migrants. «On a été très bien
accueilli mais je sais ce que cet endroit représente et ça ne me fait
pas fantasmer. La culture ballroom,
elle, nous porte. On performe avec
nos corps, on est visibles donc on
est politiques. Quel est le but de
faire partie d’une contre-culture
queer si on ne peut pas offrir une
image de gens de couleur qui ne s’excusent pas d’être là, qui sont fiers,
un autre jour que la Marche des fiertés, dans le plus haut lieu de pouvoir
de France? Il y a des enfants, quand
ils voient ça, dont ça change la vie
–ça aurait changé la mienne. C’est
plus important pour moi que de se
poser la question du voguing comme
contre-culture, tant mieux si ça
n’en est plus une, je veux qu’on s’intéresse aux racines de pourquoi ça
existe. Car ça, c’est important»,
nous expliquait Kiddy Smile à Paris,
fin juin.
Cette danse très stylée et scénarisée, mimant les poses des podiums
de mode, était pratiquée dans le
Queens new-yorkais par les AfroAméricains et Latino-Américains
bien avant que Madonna n’en fasse
un tube mainstream (Vogue) et bien
avant encore que l’on voie s’afficher
des femmes noires en couverture de
magazines de mode.
Crâne arc-en-ciel. Il nous parle
de cette voix rauque dont on découvre toute l’élasticité sur son premier
album, One Trick Pony (pour désigner une personne qui n’aurait
qu’un tour dans son sac). Un album
où faire danser les gens reste le premier cheval de bataille de cet activiste noir et queer, qui a grandi à
Rambouillet dans les Yvelines et
fréquenté ses premiers dancefloors
quai de la Rapée à Paris, dès ses
14 ans. Il explique avoir titré l’album
en pied de nez à ceux qui voulaient
confiner cet Hercule de presque
Kiddy Smile:
«On est visibles,
donc on est politiques»
2 mètres dans une case étriquée,
alors que lui baigne aussi bien dans
la danse, le DJing, le stylisme, la
production, le chant que le cinéma
– il sera bientôt à l’affiche de Climax, de Gaspar Noé, où il incarne
un DJ flegmatique dans une arche
de danseurs hyperdoués en très
mauvais trip.
Les suites de sa performance à l’Elysée furent presque aussi cauchemardesques. Il pensait que le public
retiendrait d’abord le message porté
par sa playlist. Mais société de
l’image et retour sur terre obligent,
c’est son tee-shirt frappé des mots
«Fils d’immigrés, Noir et pédé» et
surtout la tenue de ses danseurs
– qu’il a trouvée «plutôt soft, pourtant» – posant avec Emmanuel et
Brigitte Macron qui firent bêler conservateurs et homophobes, mais
pas seulement. «Ce qui m’a dérangé,
ce sont ces gens qui n’ont pas ma réalité et qui ont voulu me dire comment mener ma carrière et combattre mes oppressions. C’était violent
de voir que des gens qu’on pensait
des alliés donnent beaucoup plus
d’importance au “pinkwashing”
[l’aseptisation de la culture queer
par le mainstream, ndlr] qu’à une
avancée qui concerne quelqu’un de
leur groupe. Je pense d’ailleurs que
ce pinkwashing n’a pas eu lieu car
Macron n’a pas eu l’air cool», clôt-il.
Son idée du cool, Kiddy Smile l’incarne lui depuis plusieurs EP et
comme membre actif de la scène
voguing à Paris, montée sur ressorts
ces dernières années. Pierre Hache
–son nom à la ville–, pose en icône
LGBT sur son premier album, crâne
arc-en-ciel, cuissardes et bras
grands ouverts au love. Beaucoup
de monologues s’y glissent en interludes, signés par ses amis de la
scène ballroom de Paris et
New York, à qui il donne une tribune. C’est aussi par souci de représentation qu’il avait joué quelques
jours avant notre rencontre à la
Marche des fiertés: «Il y a beaucoup
de problèmes d’ostracisation dans
ducteurs comme Boston Bun (Ed
Banger) ou Julien Galner (du
groupe Chateau Marmont), Kiddy
Smile le militant décline sa célébration de la verge et de l’amour sur
l’album : la version explicite et
booty bass capiteuse sur D!ckmatized. Be Honest, qui actionne les
leviers d’un tube synth-house au refrain soul gorgé de choristes, ou la
dance-pop sirupeuse de Summer
Rain et Movin’ On Now laissent
planer son désir de conquérir les
foules. «J’avais envie de laisser une
trace dans la dance music avec
mes premiers EP, d’avoir la reconnaissance de mes pairs. Mais avec
cet album, je voulais être plus personnel. Je me suis demandé quel
était le morceau que je respecte et
qui touche tout le monde, et j’ai
pensé à Show Me Love de Robin S [1990]. J’ai donc voulu écrire
des chansons qui puissent aussi
exister seules si on les chante a capella ou en guitare voix.» Il puise
plus que jamais dans la spiritualité
de la house, mais sa voix devenue
reine marque aussi un adoucissement de la plupart des rythmiques,
et une puissance qui passe par
ailleurs. «Depuis sa naissance à
Chicago, la house est une musique
qui veut porter un message pour rassembler les gens, mais je n’ai pas
l’impression que les clubs soient des
lieux très fédérateurs à Paris. Il n’y
a plus beaucoup d’événements gratuits. Si dans les festivals il y a si peu
de gens de couleur, c’est que beaucoup d’entre eux n’ont pas forcément
45 euros à mettre dans un pass trois
jours et c’est aussi valable dans les
clubs, où l’on observe en plus un sacré problème de racisme et de profilage à l’entrée. C’est donc très compliqué de rassembler, si ça ne
concerne qu’une partie des gens»,
(Neverbeener Records/Grand
Musique Management). En
concert le 31 août à Dijon (21), le
1er septembre dans le cadre du
festival Woodstower à Lyon (69). A
Paris : le 2 septembre, soirée
voguing à l’Aérosol (75018) et le
25 octobre
à la Gaîté lyrique (75003).
Libération Mardi 28 Août 2018
u 27 f t @libe
Le «Wozzeck» en furie
de William Kentridge
Donné l’an dernier
à Salzbourg, l’opéra
de Berg dans la
somptueuse mise
en scène graphique
de l’artiste
sort en DVD.
a plupart des metteurs
en scène d’opéra se
singularisent par leur
façon de réinterpréter les
œuvres lyriques, voire de les
détourner. Ils envoient sans
problème une Bohème sur la
Lune ou adaptent un Rigoletto dans le Las Vegas des
années 60, pourquoi pas.
William Kentridge, lui, ne
procède pas ainsi. L’artiste
sud-africain, qui vient des
arts graphiques et poursuit
une carrière davantage orientée vers les salles d’expos que
les maisons d’opéra, ne
compte qu’une poignée de
mises en scène à son actif.
Mais elles sont toutes extraordinaires par la cohérence
de leur procédé. Et ce Wozzeck, donné l’an dernier au
festival de Salzbourg et que
Harmonia Mundi sort en
DVD, n’y échappe pas.
Bazar. Le travail de Kentridge se saisit moins de
l’œuvre que de la scène ellemême. Le théâtre est le sujet
de ses productions, ce sont
sur ces murs qu’il appose sa
griffe: projection de dessins,
d’animations, de textures.
Dans ses mises en scène
hypergraphiques, les décors
hurlent le sous-texte de
l’opéra qui se déroule sous
nos yeux. L’écrin scénique
développe son propre discours et le contenant devient
contenu sans pour autant
perturber l’action. Le plateau
ressemble à un gigantesque
atelier, ou laboratoire, où
passent des ombres, où sont
jetés des meublants, un bazar
en perpétuelle action, précis
dans les détails et bordélique
dans sa globalité. Cette démarche entre symbolisme et
expressionnisme s’accorde
Wozzeck, d’Alban Berg, au festival de Salzbourg, en 2017. PHOTO RUTH WALZ
merveilleusement aux œuvres écrites dans les années 20-30, comme le Nez
(Chostakovitch), Lulu (Berg)
ou, ici, Wozzeck.
Godillots. Le metteur en
scène, diplômé des beauxarts à Johannesbourg et ancien élève de mime à l’école
parisienne Jacques-Lecoq,
connaît bien Woyzeck (1820),
la pièce de Büchner, qu’il a
montée au théâtre avec force
marionnettes voilà quelques
années. Il s’attaque là à Wozzeck (1925), l’adaptation d’Alban Berg, atonale mais non
dodécaphonique, et conserve
de ce premier travail une rémanence du pantin – le fils
du héros est une poupée ventriloque. Séduit par l’idée
d’une guerre mondiale qu’il
entend déjà chez Büchner et
dont on trouve d’évidents
échos chez Berg, Kentridge
plonge l’action dans un environnement verdâtre à capotes et godillots. Le baryton
Matthias Goerne, avec lequel
le metteur en scène avait
monté un Voyage d’hiver prototypal en 2014, traverse ici la
folie de l’adultère et du meurtre, dans une guerre au carré
où la violence intime colle à
l’image du monde.
m.s. William Kentridge.
En DVD et Blu-ray
(Harmonia Mundi).
Julee Cruise, voix rêvée de la dream pop rééditée
Ressortie du second album
accompagné de trois démos
de la chanteuse américaine
révélée par David Lynch
et Angelo Badalamenti
sur la BO de «Twin Peaks».
ous êtes la BO de nos vies !»
auraient crié quelques fans
en larmes à Julee Cruise récemment, comme la chanteuse de
61 ans le racontait au site Pitchfork,
rare média auquel elle a accepté de
parler depuis sept ans qu’elle lutte
contre un lupus, soucieuse de se protéger de quelques admirateurs envahissants. «Je ne veux pas de cette responsabilité», répond-elle à cet excès
de fascination qui enfièvre au moins
un spectateur de Twin Peaks sur deux,
la série dont elle fut la voix, le souffle
pur et froid, en invisible BO ou chanteuse aux yeux clos, dormeuse à la pré-
sence bouleversante à en faire pleurer
Laura Palmer. Avec elle, la dream pop
a atteint sa phase de sommeil paradoxal la plus excitante, sous la supervision tentaculaire de David Lynch qui
écrit ses textes et d’Angelo Badalamenti aux arrangements. La réédition
et le premier pressage vinyle de son
second album, The Voice of Love, à
l’occasion des 25 ans de sa sortie, permet de se laisser sombrer encore une
fois dans cette magie de pop assoupie.
Angelo Badalamenti, compositeur fétiche de Lynch, cherchait une voix
pour Blue Velvet quand il l’a rencontrée. Le premier album de Julee
Cruise, Floating Into the Night (1989),
eut plus de succès que celui-ci, qui recèle pourtant des trésors. Questions in
a World of Blue porte une apaisante
douceur sépulcrale, délivrée dans un
linceul où ce synthé déposant un voile
sur la réalité, typique de l’esthétique
Lynch-Cruise, fait traverser le Styx.
Kool Kat Walk, jeu de chaises musica-
les dont une version instrumentale apparaissait dans Sailor et Lula, se révèle
en jazz feutré et espiègle entre plusieurs femmes-mystère qui se partagent les faveurs d’un Kool Kat. Le label
Sacred Bones réédite aussi aux EtatsUnis les trois démos Floating, Falling,
The World Spins, extraites du premier
album, titres forcément vertigineux,
synthés prélevés au thème de Twin
Peaks tatoués sur l’échine. Si Julee
Cruise subjugue en susurrant d’une
voix enfantine comme pour accompagner son effacement, il est intéressant
de découvrir aussi les deux albums
qu’elle a composés elle-même plus
tard, plus jazz et bien moins perchés
vocalement dans les aigus, The Art of
Being a Girl (2002) et My Secret
Life (2011).
et THREE DEMOS (Sacred Bones Rec.).
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
Libération Mardi 28 Août 2018 f t @libe
Hélas !
Sarah Kane (1971-1999) Hommage théâtral à la dramaturge
britannique dont les pièces violentes, sexuelles
et désespérées ont marqué son temps.
ersonnages: Hippolyte, le journaliste et Sarah Kane (absente mais présente, ou inversement).
Retour au quinzième étage de la tour Boucry, porte de
la Chapelle, Paris. La nuit. Le prince Hippolyte, rejeton de Thésée, beau-fils de Phèdre, personnage immonde de Sarah Kane,
se bâfre un Gigatacos et sirote un Capri-Sun. Balcon face au
périphérique qui déverse ses bagnoles hurlantes, les Mercedes
Uber en leasing, les scooters débridés, les
banlieusards déprimés. Paysage urbain
appelant la poésie et les barricades.
tour, avec des élèves du Cours Florent. Ils sont trois, ils sont
cools, ils veulent devenir célèbres. Moi, je ne sers à rien, j’étudie le journalisme. Franchement ? Qui ça intéresse ?
Hippolyte : Ils se la pètent.
Le journaliste: Oui mais l’une d’eux, c’est mon amie Clémence.
Elle me fait lire du théâtre. Moi, je ne vais pas au théâtre, c’est
trop loin, trop cher, trop compliqué pour s’organiser, mais
j’aime en lire.
Hippolyte : Ignorant.
Le journaliste: Oui. Elle me fait découvrir
des auteurs. Je lis Ibsen et je m’emmerde.
Je lis Koltès et je me perds dans ses champs de coton.
Hippolyte : Tu la baises ?
Le journaliste : Quoi ? Qui ?
Hippolyte : Clémence. Tu la baises.
Le journaliste: Mais tu es fou? Non, je la baise pas. Je ne fais
pas beaucoup l’amour cette année-là. Un jour, elle arrive à la
maison, elle me tend un bouquin de l’Arche et elle me dit :
«Tiens, lis ça, tu vas aimer.» C’est «l’Amour de Phèdre» de Sarah Kane.
Hippolyte : Ça parle de moi. Ma belle-mère Phèdre me suce
puis m’accuse de viol. Elle se suicide. Je baise ma sœur,
Le journaliste: J’habitais là avant. On voit toute la Seine-SaintDenis.
Hippolyte : Tu ne connais pas.
Le journaliste : Quoi ?
Hippolyte : La Seine-Saint-Denis.
Le journaliste : Oui, je suis un bobo parisien, je passe pas le
Hippolyte : Tu as peur.
Le journaliste : Non. Peut-être. Je ne sais pas.
Hippolyte : Alors ?
Le journaliste: Quoi? Ah: l’histoire. J’habitais là, dans cette
Strophe. Mon père, Thésée, viole sa fille. La tue. La foule
m’étripe et me tranche la bite. Je kiffe. #Inceste. Le tag parfait.
Le journaliste : Oui. C’est ça. Je commence à feuilleter les
pages. Déflagration. Je tombe instantanément, intellectuellement amoureux. Chacun de mes neurones bande. Mes synapses éjaculent. Ça part dans tous les sens, ça clignote dans ma
tête comme un énorme accident sur le périphérique. Je ne sais
pas qui est cette Sarah Kane, mais je la trouve géniale.
Hippolyte : Elle m’a tuée. Salope. Je l’aime.
Le journaliste : Kane, avec mon mauvais anglais, ça sonne
comme le «Kubla Kahn» du poète Samuel Coleridge. J’ai
trouvé mon «demon lover». Je veux boire le lait de son Paradis.
Dans mon lit, je lis et relis des passages. Sarah Kane nique Racine avec la simplicité de Beckett et la perversité de Bataille.
C’est magnifique quand Phèdre te dit, à toi, Hippolyte : «Tu
es difficile. Caractériel, cynique, amer, gras, décadent, gâté.
Tu restes au lit toute la journée et planté devant la télé toute
la nuit, te traînes dans cette maison avec fracas les yeux bouffis de sommeil et sans une pensée pour personne. Tu souffres.
Je t’adore.»
Hippolyte :Pas très logique.
Le journaliste : L’amour ne l’est pas. Je relis encore la pièce.
Et puis je me précipite dans
la chambre de Clémence.
Hippolyte : Là, tu la baises.
Exercices de
Le journaliste: Quoi? Non! Je
fascination. A la
lui dis : «Tu en as d’autres ?
première personne du
Encore !» Elle me donne
singulier, des
«Anéantis», un reporter de
journalistes de Libé
guerre qui viole une jeune
détaillent leur
femme pendant que les bomenthousiasme pour
bes pleuvent sur Leeds, amdes personnages
biance Sarajevo à nos portes.
disparus qui les ont
Daech avant l’heure. Vioémus, inspirés ou
lence, guerre civile, coup de
même déstabilisés.
Hippolyte: Tous les hommes
sont des connards. Des violeurs. Des Maldoror. #BalanceTonPorc. Et les journalistes comme toi sont des suceurs de prince.
Des philistins perdus dans leurs palinodies. Allez, tu me
suces ?
Le journaliste: Non, je ne suce pas. Après, Clémence me donne
«4.48 Psychose», sa dernière pièce. Sarah Kane écrit: «Vous
croyez qu’il est possible de naître dans le mauvais corps?» Et:
«Vous croyez qu’il est possible de naître à la mauvaise époque ?» Et : «Je vais mourir.» Et : «Belle douleur qui dit que
j’existe.» Ça part dans tous les sens, ça se passe dans un hôpital
Hippolyte: On y est déjà tous. On va crever dans des camisoles
et il y a que les cons et les tartuffes qui ne le voient pas.
Le journaliste: Je regarde le périphérique et j’écris des pièces
de théâtre que je laisse mourir dans des tiroirs. Sarah Kane
t’explose le cerveau et te pousse à créer. Elle ne respecte
aucune limite. Elle prend sa liberté et nous chie dessus avec.
Hippolyte: Je sens mauvais. Je pue et j’aime ça. Donne-moi
ta chaussette, je veux me branler.
Le journaliste: Je cherche des photos d’elle sur Internet. Elle
a les cheveux courts et un sourire en coin, celui du Joker qui
te ferait une mauvaise blague. Elle sait que tout est foutu. Elle
est née à Brentwood dans l’Essex.
Hippolyte : Putain de ville de merde paumée.
Le journaliste: Son père était journaliste dans un tabloïd. Elle
a appris les histoires glauques à bonne école. Dramaturgie à
Bristol puis Birmingham. Sa première pièce, «Anéantis», créée
au Royal Court Théâtre, est un énorme scandale. Enorme succès aussi. On crie au génie.
Hippolyte : On est en 1995.
Le journaliste: Quoi? Elle a 24 ans et c’est déjà l’une des plus
grandes dramaturges anglaises du XXe siècle.
Hippolyte : «The clock is ticking. The clock is ticking.»
Le journaliste : Ouais, on doit tous suivre notre lapin blanc.
Le sien l’emmène vers les profondeurs. Sarah Kane est aussi
désespérée que ses pièces. Elle se pend avec ses lacets de
chaussures dans les toilettes d’un hôpital psychiatrique.
20 février 1999. Elle a 28 ans et meurt en rockstar.
Hippolyte : On s’en fout, elle n’est plus là. Suce-moi.
Le journaliste : Non, je ne suce pas.
Sarah Kane : S’il vous plaît, levez le rideau. •
In collaboration with
Copyright © 2018 The New York Times
BAGHDAD — The driver was
sweating as his white Kia pickup truck
sped along a rain-slicked Baghdad
highway toward a neighborhood bustling with open-air markets. With every jolt, his pulse quickened. Hidden
in the truck’s chassis was 500 kilos of
military-grade explosives that the Islamic State planned to use in an attack
on New Year’s Eve shoppers.
A reckless driver on Iraq’s chaotic
roads might clip him, accidentally
setting off the bomb. A clash at one of
Baghdad’s checkpoints could escalate
into gunfire, potentially igniting a fireball. But there was another reason he
was afraid. The driver, Captain Harith
al-Sudani, was a spy. For the past 16
months, he had posed as a militant jihadist in the Islamic State while passing information to a secret branch of
Iraq’s national intelligence agency.
He had foiled 30 planned vehicle-bomb attacks and 18 suicide bombers, according to Abu Ali al-Basri, the
agency’s director. Captain Sudani
also gave the agency a direct line to
some of the Islamic State’s senior
commanders. A 36-year-old former
computer technician, he was, officials
said, perhaps Iraq’s greatest spy. But
now, on this last day of 2016, as he
cruised toward his assigned target,
the markets of Baghdad al Jdeidah,
he had a nagging suspicion that his
cover had been blown. Today he had
been caught in a small lie, the second
in months. If the explosives didn’t kill
him, the Islamic State might. Before
he left on this mission, he sent his father a text. “Pray for me,” he said.
Iraq’s counterterrorism intelligence unit, the Falcon Intelligence
Cell, may be the most important organization on the front lines of the war
on terrorism that almost no one has
heard of. This article is based on interviews with the director of the agency,
members of Captain Sudani’s unit and
its commander, his friends and family
members, and a review of transcripts
and video of operations, and text messages to and from Captain Sudani.
The Falcons have placed a handful
of spies inside the ranks of the Islamic State. Its intelligence helped oust
the extremists from their last urban
strongholds last year and now aids the
hunt for the group’s leaders, like Abu
Bakr al-Baghdadi. Iraqi officials say
the Falcons have foiled hundreds of attacks on Baghdad, making the capital
Con­­tin­­ued on Page II
A Global Warming Reality
Wilting crops and
raging fires are just
the beginning.
This year
is projected
to be the
fourthhottest on
destroyed by
a wildfire in
above, and
extreme heat
in India.
This summer of fire and swelter
looks a lot like the future that scientists have been warning about in the
era of climate change, and it’s revealing in real time how unprepared
much of the world remains for life on
a hotter planet.
The disruptions to everyday life
have been far-reaching and devastating. In California, firefighters are
racing to control what has become the
largest fire in state history. Harvests
of staple grains like wheat and corn
are expected to dip this year, in some
cases sharply, in countries as different as Sweden and El Salvador. In Europe, nuclear power plants have had
to shut down because the river water
that cools the reactors was too warm.
Heat waves on four continents have
brought electricity grids crashing.
And dozens of heat-related deaths
in Japan this summer offered a foretaste of what researchers warn could
be big increases in mortality from
extreme heat. A study last month in
the journal PLOS Medicine projected
a fivefold rise for the United States
by 2080. The outlook for less wealthy
countries is worse; for the Philip-
pines, researchers forecast 12 times
more deaths.
Globally, this is shaping up to be the
fourth-hottest year on record. The
only years hotter were the three previous ones. That string of records is
part of an accelerating climb in temperatures since the start of the industrial age that scientists say is clear
evidence of climate change caused
by greenhouse gas emissions.
And even if there are variations
in weather patterns in the coming
years, with some cooler years mixed
in, the trend line is clear: 17 of the
18 warmest years since modern record-keeping began have occurred
since 2001.
“It’s not a wake-up call anymore,”
Cynthia Rosenzweig, who runs the
climate impacts group at the NASA
Goddard Institute for Space Studies,
said of global warming and its human
toll. “It’s now absolutely happening to
millions of people around the world.”
Be careful before you call it the new
normal, though.
Temperatures are still rising, and,
so far, efforts to tame the heat have
failed. Heat waves are bound to get
more intense and more frequent as
emissions rise, scientists have concluded. On the horizon is a future of
cascading system failures threatening basic necessities like food supply
and electricity.
For many scientists, this is the year
they started living climate change
rather than just studying it.
“Decades ago when the science on
the climate issue was first accumulating, the impacts could be seen as
Con­­tin­­ued on Page II
How an Iraqi Spy Went Inside ISIS to Foil Terrorists
Con­­tin­­ued from Page I
the safest it has been in 15 years.
Mr. Basri credits the group’s undercover work. “A drone can tell
you who has entered a building but
it can’t tell you what is being said
in the room where the men have
gathered,” he said. “We can.”
University Dropout
Not many people in Mr. Sudani’s
life credited him with the ability
to be a spy. Not his father, Abid
al-Sudani, a disciplinarian who
demanded obedience from his
eldest son. Not his professors at
Baghdad University, who flunked
him out. Intoxicated by the freedoms of student life, he ruined a
coveted opportunity, neglecting
his studies and chasing women.
His father gave him an ultimatum
— get serious or be kicked out of
the family home.
“It was a decisive moment for
him,” said his youngest brother,
Munther. Mr. Sudani settled into
an arranged marriage and returned to school, studying English
and later, Russian. He took a job
monitoring surveillance systems
for Iraq’s oil infrastructure.
At the same time, terrorist attacks were tearing Iraq apart. As
the government and the American occupation forces struggled
to stem the insurgency, Mr. Basri,
then the intelligence director in
the prime minister’s office, created a special unit to target terrorist
leadership. In 2006, he recruited
16 men from Iraq’s elite military
units and police academies. He
called his new unit Al Suquor, or
the Falcons.
Falih Hassan and Eric Schmitt
contributed reporting.
Con­­tin­­ued from Page I
an issue for others, future generations or perhaps communities
already struggling,” said Katharine Mach, a Stanford University
climate scientist.
“In our increasingly muggy and
smoky discomfort, it’s now rote
science to pinpoint how heat-trapping gases have cranked up the
risks,” she said. “It’s a shift we all
Christina Anderson, Nick
Cumming-Bruce and Gene
Palumbo contributed reporting.
Another of Mr. Sudani’s brothers, Munaf, was an early recruit.
Munaf urged his brother to apply,
saying his computer and language
skills made him an attractive recruit. Harith did, and in 2013 was
offered a job.
The New York Times International Weekly
620 Eighth Avenue, New York, NY 10018
Suspicion and Lies
Going Under Cover
In the summer of 2014, a jihadist group calling itself the Islamic
State seized large swaths of Iraq
and Syria, declaring it a Muslim
caliphate. The Falcons took on
a new mission: penetrating the
group. Mr. Sudani volunteered.
His commander, General Saad
al-Falih, said he was motivated by
photos of children killed. “He was
a father himself,” the general said.
Mr. Sudani was promoted to
captain and began training to pass
as a jihadist. When he was young,
his family had lived in Ramadi, in
Iraq’s Sunni Muslim heartland.
The Sunni minority had ruled Iraq
under Saddam Hussein. After the
Americans ousted him in 2003,
extremists exploited their anger
to build the insurgency that would
become the Islamic State. His
ability to adopt the Ramadi accent
would help. But as a Shiite, he was
unfamiliar with Sunni rituals. So
he pored over the Quran. He would
become Abu Suhaib, a jobless man
from Baghdad, and infiltrate an Islamic State lair in Tarmiya, near
two roads used by suicide bombers heading to the capital.
Captain Sudani walked into a
mosque in Tarmiya that the local
Islamic State cell used for meetings. He stayed inside all day.
Munaf, who was part of the team
monitoring him, was certain
that something had gone wrong.
Around dusk, he recognized his
brother’s silhouette coming to
Captain Harith al-Sudani,
when he was training in
Lebanon, in a photo provided
by his family.
the prearranged exfiltration spot.
Captain Sudani reported a success — the cell had welcomed Abu
Suhaib. He was going back to live
with them in Tarmiya.
A few weeks later, a senior
Islamic State official in Mosul
assigned Captain Sudani a part
in the logistics chain for suicide
bomb missions in Baghdad. Believing him to be a Baghdad native, the group wanted him to get
bombers past checkpoints.
In weekly phone calls, Mosul
would order Captain Sudani to
meet suicide bombers, or to pick
up a vehicle bomb. Each time,
he would alert the Falcons, who
would intercept him before he
reached Baghdad.
The Falcons would stage fake
explosions and issue fake news
releases, sometimes claiming
large casualties, in a bid to keep
Captain Sudani’s cover intact.
The pressure took a toll on his
health. He complained of chest
pains, which he thought were anxiety attacks. “Imagine being the
driver of a truck filled with 300
kilograms of explosives,” Munaf
Captain Sudani’s long absences
from home raised tensions within the family. Only his father and
Munther knew about his secret
life. His wife, Raghad Chaloob,
thought he was neglecting her and
their three children. “I regret that
he didn’t tell me,” she said later. “I
guess he knew I would be worried
if I knew the truth.”
The longer Captain Sudani
worked undercover, the greater
his risk of exposure. But General
Falih said Captain Sudani told him
that he had finally found a purpose
in life. The Falcons were crucial
in turning the momentum of the
American-led coalition’s battle
against the Islamic State.
The Islamic State was losing
ground. Its response was to carry
out more terrorist attacks. On December 31, the Mosul commander told Captain Sudani he would
take part in a New Year’s Eve
attack, a series of coordinated
bombings around the world.
Coming Undone
The plan began to unravel as
soon as Captain Sudani veered off
the highway toward the Falcons’
safe house. His phone rang. It was
Mosul, asking his location. Captain Sudani assured the caller that
he was en route to the target. The
handler said he was lying. Captain
Sudani said he must have made a
wrong turn. Then he called the
Falcons, telling them they needed
a rendezvous closer to the attack
site. He turned the truck back on
the road to Baghdad al Jdeidah.
Eight agents dismantled the
bomb. In minutes, Captain Sudani
The New Reality of Global Warming
are living together.”
Globally, the hottest year on record was 2016. That was not totally unexpected because that year
there was an El Niño, the Pacific
climate cycle that typically amplifies heat.
More su r pr i si ng, 2 017,
which was not an El Niño year,
was almost as hot. It was the
third-warmest year on record,
according to the United States Na-
NANCY LEE Executive editor
ALAN MATTINGLY Managing editor
said. “You are thinking you could
die at any moment.”
tional Oceanic and Atmospheric
Sea levels continued their upward trajectory last year, too, rising about 7.7 centimeters higher
than levels in 1993.
What does all that add up to?
For Daniel Swain, a climate
scientist at the University of California, Los Angeles, it vindicates
the scientific community’s mathematical models. It doesn’t exactly
bring comfort, though.
“We are living in a world that
is not just warmer than it used to
be. We haven’t reached a new normal,” Dr. Swain cautioned. “This
isn’t a plateau.”
Against that background, industrial emissions of carbon dioxide
grew to record levels in 2017, after
holding steady the previous three
Still, scientists point out that
with significant reductions in
greenhouse gas emissions warming can be slowed enough to avoid
the worst consequences of climate
Some governments, national
and local, are taking action. In
an effort to avert heat-related
deaths, officials are promising to
plant more trees in Melbourne,
Australia, and covering roofs with
reflective white paint in Ahmedabad, India. Agronomists are trying to develop seeds that have a
better shot at surviving heat and
drought. Switzerland hopes to prevent railway tracks from buckling
under extreme heat by painting
the rails white.
Climate scientists are also trying to respond faster and better.
Dr. Rosenzweig’s team at NASA is
trying to predict how long a heat
wave might last, not just how likely
it is to occur, in order to help city
leaders prepare. Similar efforts
was back on the road to the market. Just before midnight, Arabic
media, citing Iraqi security officials, reported a white truck had
exploded in Baghdad al Jdeidah.
What Captain Sudani didn’t
know was that the Islamic State
had planted two bugs in the truck,
allowing the extremists to hear
his conversation with the Falcons.
In January 2017, the Islamic
State called Captain Sudani for
another mission. It would be his
last. He was sent to a farmhouse
outside Tarmiya. It was too remote to monitor and had no easy
escape route. On the morning of
January 17, he entered the farmhouse. Just after sunset, the Falcons team alerted General Falih
that something was wrong.
Because Tarmiya was an Islamic State stronghold, it took
three days to mount a raid on the
farmhouse. One Iraqi officer was
killed. There was no sign of Captain Sudani.
For six months, the Falcons
gathered evidence. They discovered the bugs in the truck. Informers suggested that Captain Sudani
had been taken to Qaim, an Iraqi
town controlled by the Islamic
State. In August, the militants released a video showing the execution of blindfolded prisoners. The
Falcons were certain that Captain
Sudani was one. Munaf said, “I
don’t need to see his face to know
my brother.”
But because they do not have a
body, the family has been unable
to obtain a death certificate, a prerequisite to receive benefits due to
fallen servicemen.
“I have a wound on my heart,”
said the father, Abid. “He lived and
died for his country. The nation
should cherish him the way I do.”
to forecast the distribution of extreme rainfall are aimed at helping farmers.
In eastern El Salvador, farmers
stared at a failed corn harvest this
summer as temperatures soared
to a record 41 degrees Celsius. The
skies were rainless for up to 40
days in some places, according to
the government.
Wheat production in many
countries of the European Union is
set to decline this year. In Britain,
wheat yields are projected to hit
a five-year low. German farmers
say their grain harvests are likely to be lower than normal. And
in Sweden, record-high temperatures have left fields parched and
farmers scrambling to find fodder
for their livestock.
Palle Borgstrom, president of
the Federation of Swedish Farmers, said that his group estimated
at least $1 billion in agricultural
sector losses.
“This is an extreme situation
that we haven’t seen before,” he
In East Ukraine, War
Brings More Wolves
USPENIVKA, Ukraine — Aleksandr Podlesnyi saw the lunge before he recognized the shape as a
His first thought was, Where did
you come from?
As the wolf clamped onto his
arm, his second thought was, I will
kill him or he will kill me.
Mr. Podlesnyi, 41, had emerged
from his outhouse early on December 9 and found himself becoming an extreme example of
the unintended consequences
of a war that has simmered for
four years in eastern Ukraine between Ukrainian forces and Russian-backed separatists.
Hunting is prohibited in areas
extending as far as 60 kilometers
from the front line to minimize
confusion about who is shooting
at what target. As a result, prey
like pheasants and hares are
proliferating. And predators like
foxes and wolves are appearing in
greater numbers.
A neighbor said he had rushed
to Mr. Podlesnyi’s aid and used
a tire iron to help pry open the
wolf’s jaws. Then a soldier from a
garrison across the street rushed
Stuffed specimens, top, in Slovyansk. Igor Savon, top left, has warned against banning hunting.
Nikolai Yatsura, below, was attacked by a rabid fox last year, which he killed with his bare hands.
over and shot the animal twice
in the head, killing it. The wolf,
which attacked other animals in
the neighborhood that morning,
was most likely rabid, but no autopsy was performed, according
to the chief veterinary official in
the area.
“War turns brother against
brother and affects everyone and
everything,” Mr. Podlesnyi said in
Attacks on villagers remain
rare on the steppe in eastern
Ukraine, and some efforts are being permitted to vaccinate predatory animals.
But villagers and hunting officials express concern for the
safety of their children, pets and
barnyard animals. In the village
of Mykolaipillya, residents say
wolves are suspected of killing
nine dogs in February and March.
Before the war began in 2014,
local hunting societies issued permits for, say, a certain number of
pheasants or hares to be shot. Villagers say they were permitted to
kill an unlimited number of foxes,
which are considered pests, and
also wolves, though they were
rarely seen.
Now there are approximately
300 wolves in the Donetsk region,
about 100 more than before the
war, said Aleksandr Bognanov,
head of a local hunting society.
It is a huge risk for civilians
to walk in a field carrying a rifle
during wartime. They might step
Red Trash Can Offers Relief in Paris
PARIS — This city, which has
had a problem with men urinating
in the street for centuries, started
supplying public urinals in the
1830s. It has often been a losing
battle. Enter the eco-toilet, the
city’s latest effort to stem street
and alley urination.
Three eco-toilets were installed
with little fanfare, but one that
was placed on the elegant and
much-visited Ile Saint-Louis recently has caused the kind of public outcry that is a specialty of the
French: witty, politically strident
and focused on appearances.
The urinal looks a little like
a rectangular metal trash can,
except that plants can grow out
of the bright red top because of
the fertilizing effect of the urine,
A city’s solution to
the scourge of public
which mixes with the straw inside
the can. A small section that protrudes from the side shields men.
Kevhoney Fautra, a blogger,
said the idea of getting men to urinate into a box full of straw rather
than on the street was a good one.
The execution, well, not so much.
“It’s much better than those
smells everywhere,” Ms. Fautra
said. “But it’s not well done, it’s
aggressive. The red color makes it
stand out too much.”
Some in the neighborhood agree
and have asked for the urinal to be
But the local mayor, Ariel Weil,
said that while some “fine tuning”
of the location might be needed
since the urinal is visible from the
Seine, it is not going to be removed.
“I have complaints all the
time about people who urinate
on the bridges, on the walls,” he
said. “Street urination is a real
Faltazi, the company in Nantes,
France, that makes the urinals,
said that placing them where everyone accepts them is essential to
winning public support.
In Nantes, city officials have
installed eight urinals in consultation with city residents, said Victor Massip, a designer at Faltazi
who created the concept.
“In the rue de la Bletterie, the
With a hunting ban,
predators and prey
on a mine or be shot by snipers,
said Viktor Storozhenko, the head
of the department of forestry and
hunting in Donetsk, where much
of the fighting has occurred.
Hunting officials said the population of foxes had increased
as much as fourfold in eastern
Last November, Nikolai Yatsura walked to the lake in the village
of Zvirove, expecting to see how
the fish were biting.
Instead, he found out how the
foxes were biting.
Mr. Yatsura, 78, said he saw an
animal running toward him and
tried to fend it off with his cap, then
wrestled with it, losing the tip of
his left pinkie before killing the fox
with his bare hands and carrying
it home.
“He choked it,” Sergey Lazorenko, the chief veterinary officer of
the region, said, reading from a
report of the incident. The fox carried rabies, Mr. Lazorenko said,
though Mr. Yatsura said he was
not infected.
Foxes account for about a third
of the rabies cases in Ukraine, according to a report by the European Commission.
Hunting organizations say
they are attempting to prevent an
outbreak of rabies spread by the
“So far we are coping,” said Igor Savon, the head of the hunting
and fishing society in the district
of Slovyansk.
Yet if efforts to control the population of wild carnivores are further reduced, or halted altogether,
he said, “It will be an uncontrolled
A new type of urinal,
on Ile Saint-Louis in
Paris, was installed
to combat street
for one or two men. Still,
public urination has stubbornly persisted.
The uritrottoir may
have its critics, but sevETIENNE LAURENT/
eral men passing by one
recently said it probably
was not a bad idea.
street which was deemed the
“It’s mostly a good thing, seemost putrid, just one toilet collects 140 liters every three days,”
ing the incivilities of Paris,” said
Mr. Massip said. “That’s 280 peoBen Bel Kassem, who lives near
the one on Ile Saint-Louis. “The
ple who peed. Imagine that in the
placement isn’t the best; it could
be more discreet,” he said of the
Paris has been trying to comurinal there. “But this is rather
bat public urination since the 19th
good after a beer in the evening.”
century. It has tried public pissoirs
A British tourist, Steward Clark,
and vespasiennes that had places
said he could envision using the
for as many as five or six men at
new urinal, but only “at 2 in the
a time. More recent models, in
morning — not in the daytime.”
the mid-20th century, had room
Elon Musk
at the 2017
Congress in
His recent
has fueled
about his state
of mind.
Elon Musk Is the Id of Tech
A lot of people have been asking
me for my take on what’s going on
with Elon Musk these days. But
what they’re really asking is obvious: Is he crazy?
Not crazy like a fox, but crazy as
a loon.
In the past few months, the
founder of Tesla and SpaceX has:
ear-boxed analysts on an earnings call; made bankruptcy jokes
about the health of his companies;
attacked journalists as shills;
relentlessly baited short sellers
who have bet on his downfall; and
called a diver in the Thai cave rescue with whom he wrangled a “pedo” — as in phile. Yeah, he did that.
In mid-August, Mr. Musk revealed via a terse tweet that he
wanted to take Tesla private and
had the “funding secured.” No
surprise — since it is clear that his
announcement was premature —
that it set in motion a boardroom
kerfuffle about what to do about
his Twitter addiction. And more
problematically, it has reportedly
triggered an investigation by the
United States Securities and Exchange Commission about the circumstances of that tweet, which
sent Tesla’s stock zigzagging
(lawsuits are likely to follow).
Most of these high jinks have
played out on Twitter, where Mr.
Musk’s pronouncements too often
land with the force of a stink bomb.
They have prompted speculation
about what is up with the famous
entrepreneur, who is often compared to the fictional Iron Man,
Tony Stark. Words like “erratic”
— first used by those short sellKara Swisher is the editor at large
for the technology news website
Recode . Send comments to
In times of crisis, the leaders of
the military and intelligence communities try to put aside their differences and work together for the
good of the country. That’s what’s
happening today with a remarkable group of retired generals,
admirals and spymasters who
have signed up for the resistance,
telling the president of the United
States, in so many words, that he
is not a king.
Thirteen former leaders of the
Defense Department, the C.I.A.
and the F.B.I. have signed an open
letter standing squarely against
President Donald J. Trump, in favor of freedom of speech and, crucially, for the administration of justice. They have served presidents
going back to Richard M. Nixon
mostly without publicly criticizing
the political conduct of a sitting
commander in chief — until now.
They rebuked Mr. Trump for
Tim Weiner, a former reporter
with The Times, is author of
“Enemies: A History of the
F.B.I.,” and “Legacy of Ashes: The
History of the C.I.A.”
ers who have been trying to paint
Mr. Musk as insane — are now
being uttered by analysts and
journalists to describe him. There
has even been the creation of the
The image being drawn is of a
man on the edge of a digital nervous breakdown, and the theory
is that the once unstoppable Mr.
Musk is now untethered and unhinged.
So let me answer that question:
Is he crazy?
No, he’s not. Not, at least, in my
various encounters with him over
nearly two decades — including
recently — in which he has been alternately funny, rude, compelling,
Let me answer the
question that many
have: Is he crazy?
obnoxious, accessible, easy to deal
with, hard to deal with, always on,
outspoken to a fault even when he
might be at fault, angry, charming,
intense and also strikingly confident. Which is a long way of saying
deeply human, with all the positive and negative characteristics
that suggests.
And that is why, to me, Elon
Musk has become the id of tech.
But his desires and needs are never unconscious or hidden; they are
all out there in the brightest Technicolor for all to see.
In the oddest of ways, he is
transparent, so utterly direct that
it is unsettling and even painful at
times to those around him.
I have recently talked to a lot
of people who know Mr. Musk,
including those who adore him
and those who have tired of his
brusque intensity. And what I
found among his current and former colleagues is that they really
have the exact same story about
an impulsive and driven boss who
runs a very hot and messy kitchen and does not spend a lot of time
apologizing for it. Some left, while
others thrive under the withering
lights. Still others left and then
came back, drawn in by the glow.
This is not a new phenomenon
in tech, and especially in Silicon
Valley, a place that needs its complicated gods.
For a long time, it was Steve
Jobs who was essentially Zeus
(to, I guess, Bill Gates’s Hades) in
that pantheon. In Mr. Jobs’s early
days, he was a seeker of wisdom
who took LSD to find it. Then he
was a tech brat in a bow tie, who
was cast out in the wilderness for
his brashness. Still later, the fallen
immortal was redeemed and returned to Mount Olympus, wielding an iPod as his thunderbolt.
Too much? Sure, but it was a
pretty good myth and even better
since it was largely true. Over the
ensuing years, Mr. Jobs used his
famous reality distortion field to
bend the news media and investors and everyone else to his will.
He also warred many times with
some journalists and investors,
but no one remembers that anymore. His death, much too early
and so very tragic, sealed his epic
tale for eternity.
But it left Silicon Valley without a flawed hero figure to lavish
praise and heap envy and scorn
upon. Larry Page and Sergey Brin
of Google: Too odd; Mark Zucker-
berg of Facebook: A nice boy but,
um, no; Amazon’s Jeff Bezos: I
guess if necessary, but he lives in
Seattle and probably couldn’t care
less about being anyone’s god.
And so it was Mr. Musk who became the obvious choice, although
the comparison to Mr. Jobs is not a
perfect one. Mr. Jobs was elegant
and spare and quiet; Mr. Musk is
all pomp and circumstance. Mr.
Jobs traveled in his mind; Mr.
Musk wants to die on Mars (just
not on landing, as he told me in an
interview a few years ago).
What they do share is a proclivity for what is perhaps the most important element of all truly legendary makers of important things:
Creative destruction.
For Mr. Jobs, it was a
bet-the-company approach that
ushered in a whole new way of
computing. For Mr. Musk it is a
lot of big notions, any one of which
would be hard to do alone, from
electric self-driving cars to ubiquitous solar energy to landing a
spent rocket ship on a platform in
the ocean. Yeah, he did that, too.
This is not to say I am an Elon
fanboy, as I find the hagiography
around him tiresome and even
toxic when it comes to some of his
acolytes, who cannot take one valid criticism of their leader without
descending into madness. (And
Mr. Musk doesn’t do himself any
Trump Is Not a King
revoking the security clearance of
John Brennan, the C.I.A. director
under President Barack Obama,
in retaliation for his scalding condemnations and, ominously, for
his role in “the rigged witch hunt”
— the investigation into Russia’s
attempt to fix the 2016 election,
now in the hands of Robert S.
Mueller III, the special counsel.
First, the president went after
his F.B.I. director, James B. Comey, and the acting attorney general, Sally Yates. Then he came
for Mr. Brennan. Now it’s Bruce
Ohr, a previously obscure Justice
Department official targeted by
right-wing conspiracy theories,
a man who will lose his job if he
loses his clearances. Tomorrow it
may be James Clapper, the former
director of national intelligence,
a cable-news Trump critic and a
co-signer of the letter.
The list of the signatories to the
open letter defending Mr. Brennan is striking for the length and
breadth of their experience. I
never expected to see William
H. Webster — he’s 95 years old,
served nine years as F.B.I. director under Presidents Jimmy Carter and Ronald Reagan, then four
more as C.I.A. director under Reagan and President George H. W.
Bush — sign a political petition
like this. The same with Robert
M. Gates, who entered the C.I.A.
under President Lyndon Johnson,
ran it under George H. W. Bush
and served as secretary of defense
under Presidents George W. Bush
and Barack Obama. These are
not the kind of men who march on
Washington. These are men who
were marched upon.
The text was equally striking:
“You don’t have to agree with what
John Brennan says (and, again,
not all of us do) to agree with his
right to say it, subject to his obligation to protect classified information,” they wrote. “We have never
before seen the approval or removal of security clearances used
as a political tool, as was done in
this case.” The president sent “a
signal to other former and current
officials” to refrain from criticizing him, the letter continued, and
“that signal is inappropriate and
deeply regrettable.”
In a separate open letter published by The Washington Post
on August 16, a few hours before
the national-security emeriti
weighed in, retired Admiral William H. McRaven, head of the Special Operations Command in the
2011 killing of Osama bin Laden,
dared the president to pull his security clearance. “If you think for
a moment that your McCarthy-era
tactics will suppress the voices of
criticism, you are sadly mistak-
favors by whipping them up — it’s
indulgent and irresponsible.)
But I will say that this whole
debate brings to mind something
that an angel investor named Pejman Nozad said to me many years
ago, when he was bemoaning all
the stupid start-up ideas that he
saw littering the landscape. Silly
social networks, dumb photo filter
apps, yet another delivery service
for millennials. “Silicon Valley,” he
said, “is a lot of big minds chasing
small ideas.”
Make no mistake, Mr. Musk’s
mind and ideas are big ones.
He has said publicly, and others
agree, that he is simply exhausted
and under intense pressure, and
these recent mistakes will soon be
forgotten. But he has been careless, and fewer people are willing
to give him the benefit of the doubt.
He has tarnished his reputation
by going after imagined enemies,
fair critics and those who don’t
wish him well with the same tweet
daggers. It’s a huge waste of time,
when what he has to do to seal his
status is actually to build a strong
and stable company that is not just
revolving around his aura, and a
team that does its best work with
or without him.
And, of course, delete that Twitter app off his phone. After all, can
you imagine Steve Jobs tweeting?
No, neither can I.
en,” he wrote.
It’s clear that Mr. Brennan’s political and personal attacks rattled
the china in the Oval Office. The
president essentially has accused
Mr. Brennan of lèse majesté — the
crime of criticizing the monarch,
tantamount to treason. Remarkably, this relic of the days when
kings were deemed divine remains in some European monarchies as well as nations like Saudi
Arabia. It’s not a crime in the United States. That’s why we fought a
revolution against a mad king.
You don’t need a secret decoder
ring to see what’s happening here.
The deans of national security rise
up to defend Mr. Brennan — and,
by implication, intelligence officers and federal investigators who
are closing in on the White House.
They are sending a message to
active-duty generals and admirals, soldiers and spies. Remember
your oath to protect and defend the
Constitution against all enemies,
foreign and domestic. Think twice
before following this man’s orders
in a crisis. You might first consider
throwing down your stars.
Журналы и газеты
Размер файла
17 666 Кб
liberation, newspaper
Пожаловаться на содержимое документа